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Happy Meal

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Happy Meal

adapté pour la classe, d’après Anna Gavalda

Cette fille, je l’aime. J’ai envie de lui faire plaisir. J’ai envie de l’inviter à
déjeuner. Une grande brasserie avec des miroirs et des nappes en tissu.
M’asseoir près d’elle, regarder son profil, regarder les gens tout autour et tout
laisser refroidir. Je l’aime.
« D’accord, me dit-elle, mais on va au Mc Donald. » Elle n’attend pas que je
bougonne. « Ça fait si longtemps… ajoute-t-elle en posant son livre près
d’elle, si longtemps... » Elle exagère, ça fait moins de deux mois. Je sais
compter. Mais bon. Elle aime les nuggets et la sauce barbecue, qu’y puis-je? Si
on reste ensemble assez longtemps, je lui apprendrai autre chose. Je lui
apprendrai la sauce gribiche et les crêpes Suzette par exemple. Si on reste
ensemble assez longtemps, je lui apprendrai que les garçons des grandes
brasseries n’ont pas le droit de toucher nos serviettes, qu’ils les font glisser en
soulevant la première assiette. Elle sera bien étonnée. […]
Dans la rue, je la complimente sur ses chaussures. Elle s’en offusque : « Ne
me dis pas que tu ne les avais jamais vues, je les ai depuis Noël ! » Je pique
du nez, elle me sourit, alors je la complimente sur ses chaussettes. Elle me dit
que je suis bête. Tu penses si je le savais.
J’éprouve un haut-le-cœur en poussant la porte. D’une fois sur l’autre, j’oublie
à quel point je hais les Mc Donald. Cette odeur : graillon, laideur et vulgarité
mélangés. Pourquoi les serveuses se laissent-elles ainsi enlaidir ? Pourquoi
porter cette visière insensée ? Pourquoi les gens font-ils la queue ? Pourquoi
cette musique d’ambiance ? Et pour quelle ambiance ? Je trépigne, les gens
devant nous sont en survêtement. […]
Je me tiens droit et regarde loin devant, le plus loin possible : le prix du menu
best-of McDeluxe. Elle le sent, elle sent ces choses. Elle prend ma main et la
presse doucement. Elle ne me regarde pas. Je me sens mieux. Son petit doigt
caresse l’intérieur de ma paume et mon cœur fait zigzague.
Elle change d’avis plusieurs fois. Comme dessert, elle hésite entre un
milkshake ou un sundae caramel. Elle retrousse son mignon petit nez et tortille
une mèche de cheveux. La serveuse est fatiguée et moi, je suis ému. Je porte
nos deux plateaux. […] Je pose notre pitance sur une table dégueulasse. Elle
défait lentement son écharpe, dodeline trois fois de la tête avant de laisser voir
son cou gracile. Je reste debout comme un grand nigaud.
- Je te regarde.
- Tu me regarderas plus tard. Ça va être froid.
- Tu as raison.
- J’ai toujours raison.
- Presque toujours.
Petite grimace.
[…] Elle ouvre délicatement sa boîte de nuggets comme s’il s’était agi d’un
coffret à bijoux. Je regarde ses mains. Elle a mis du vernis violet nacré sur ses
ongles. Couleur aile de libellule. Je dis ça, je n’y connais rien en couleur de
vernis, mais il se trouve qu’elle a deux petites libellules dans les cheveux.
Minuscules barrettes inutiles qui n’arrivent pas à retenir quelques mèches
blondes. Je suis ému. […]
Elle trempe ses morceaux de poulet décongelés dans leur sauce chimique. Elle
se régale.
- Tu aimes vraiment ça ?
- Vraiment.
- Mais pourquoi ?
Sourire triomphal.
- Parce que c’est bon.
Elle me fait sentir que je suis un ringard, ça se voit dans ses yeux. Mais du
moins le fait-elle tendrement. Pourvu que ça dure, sa tendresse. Pourvu que ça
dure. Je l’accompagne donc. Je mastique et déglutis à son rythme. Elle ne me
parle pas beaucoup mais j’ai l’habitude, elle ne me parle jamais beaucoup
quand je remmène déjeuner : elle est bien trop occupée à regarder les tables
voisines. Les gens la fascinent, c’est comme ça. […] Comme elle les observe,
j’en profite pour la dévisager tranquillement. Qu’est-ce que j’aime le plus chez
elle ?
En numéro un, je mettrais ses sourcils. Elle a de très jolis sourcils. Très bien
dessinés. Le bon Dieu devait être inspiré ce jour-là. En numéro deux, ses lobes
d’oreilles. Parfaits. Ses oreilles ne sont pas percées. J’espère qu’elle n’aura
jamais cette idée saugrenue. Je l’en empêcherai. […] Elle attaque son sundae.
Du bout de sa cuillère, elle commence par manger tous les petits éclats de
cacahuètes et puis tout le caramel. Elle le repousse ensuite au milieu de son
plateau.
- Tu ne le finis pas ?
- Non. En fait, je n’aime pas les sundae. Ce que j’aime, c’est juste les bouts de
cacahuètes et le caramel mais la glace, ça m’écœure…
- Tu veux que je leur demande de t’en remettre ?
- De quoi ?
- Eh bien des cacahuètes et du caramel…
- Ils ne voudront jamais.
- Pourquoi ?
- Parce que je le sais. Ils ne veulent pas.
- Laisse-moi faire…
Je me lève en prenant son petit pot de crème glacée et me dirige vers les
caisses. Je lui fais un clin d’œil. Elle me regarde amusée. Je balise un peu. Je
suis son preux chevalier investi d’une mission impossible. Discrètement, je
demande à la dame un nouveau sundae. C’est plus simple. C’est plus sûr. Je
suis un preux chevalier prévoyant.
Elle recommence son travail de fourmi. J’aime sa gourmandise. J’aime ses
manières. Comment est-ce possible ? Tant de grâce. Comment est-ce
possible ?
Je réfléchis à ce que nous allons faire ensuite… Où vais-je l’emmener ? Que
vais-je faire d’elle ? Me donnera-t-elle sa main, tout à l’heure, quand nous
serons de nouveau dans la rue ? […]
Elle plie sa serviette en deux avant de s’essuyer la bouche. En se levant, elle
lisse sa jupe et réajuste le col de son chemisier. Elle prend son sac et me
désigne du regard l’endroit où je dois reposer nos plateaux. Je lui tiens la
porte. Le froid nous surprend. Elle refait le nœud de son écharpe et sort ses
cheveux de dessous son manteau. Elle se tourne vers moi. Je me suis trompé,
elle ne me donnera pas sa main puisque c’est mon bras qu’elle prend.
Cette fille, je l’aime. C’est la mienne. Elle s’appelle Valentine et n’a même pas
sept ans.

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