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Revue française de science

politique

Raymond Aron et la politique


Franciszek Draus

Résumé
Du point de vue méthodologique, l'attitude politique d'Aron s'avère une conciliation originale de la tradition politique classique et
de la tradition scientifique moderne. Aron affirme le primat de la politique (thèse classique), mais il le justifie de manière
analytique et empirique. Du point de vue philosophique, la pensée politique d'Aron s'appuie sur l'affirmation de l'historicité de
l'action humaine. Une triple analyse - celle du problème connaissance-action, celle du problème morale-action et celle du
problème liberté-action - permet une approche de l'attitude politique. Cette approche analytique sert à montrer le fond théorique
de la politique raisonnable qui est celle d'Aron.

Abstract
From a methodological point of view, Raymond Aron's attitude is an original combination of the classic political tradition and the
modem scientific one. Aron affirms the primacy of politics (the classic thesis) but justifies it analytically andempirically. From a
philosophical point of view, Aron's political thinking is based on the affirmation of the historicity of human action. A triple analysis
― of the knowledge-action problem, of the ethics-action problem and of the freedom-action problem ― leads to an approach to
Aron's political attitude. This analytical approach shows the theoretical substance of Aron's reasonable politics.

Citer ce document / Cite this document :

Draus Franciszek. Raymond Aron et la politique. In: Revue française de science politique, 34ᵉ année, n°6, 1984. pp. 1198-
1210;

doi : [Link]

[Link]

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RAYMOND ARON ET LA POLITIQUE

FRANCISZEK DRAUS

PEUT-

principes
pour
chance
contribuer
concepts
heuristique
étaient
Tocqueville
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politique
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voulu
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avait
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aucune
sur
pensée
aurait
ayant
Aron
place
pour
ses
les
les
de
et
la
Raymond Aron et la politique

pour but aider mieux comprendre le temps présent Cette théorie


ne prétendait ni exhaustivité ni universalité
Aron était avant tout un penseur politique Il assimilé toute
la tradition de la pensée politique mais non pour la commenter ou
la garnir de gloses mais plutôt pour pouvoir utiliser dans sa propre
réflexion sur la politique et les sociétés contemporaines
Les écrits Aron abondent en références aux idées des maîtres
politiques de humanité Dans sa conceptualisation des régimes
contemporains régimes constitutionnels pluralistes et régimes totali
taires) Aron inspire de la pensée Aristote dans la mesure où il
reprend la définition classique du problème politique en tant que tel
savoir le problème de organisation légitime de autorité et de
obéissance en tant que fondement de toute collectivité politique
Aron puise beaucoup interrogations de la tradition politique
moderne de Machiavel Rousseau Dans un chapitre introductif
Démocratie et totalitarisme il explique ainsi son dessein Je
efforcerai étudier le système particulier qui appelle la politique
pour voir dans quelle mesure les philosophes du passé avaient raison
admettre que la caractéristique fondamentale des collectivités est
organisation des pouvoirs1
Mais on ne saurait dire que la philosophie politique dans sa
version ancienne ou moderne ait déterminé entièrement la pensée
politique Aron Il en était beaucoup inspiré mais sa propre
manière de percevoir la politique était faite sous influence décisive
de la méthodologie et de la philosophie de Max Weber est cette
double origine intellectuelle la fois classique et moderne qui
fait de uvre politique Aron une uvre remarquable Or cette
uvre politique et sa manière de penser la politique avèrent une
conciliation de deux traditions différentes de la pensée politique
celle de la tradition philosophique classique et celle de la pensée
moderne et analytique est pourquoi son uvre pourrait être
considérée comme une synthèse une sagesse que on ne peut
comparer celle des Anciens une part et un intérêt pour
les sciences sociales contemporaines de autre
Comment Aron est-il arrivé penser la politique
Dans ses Mémoires il dit il intéressait beaucoup dès sa
jeunesse la chose publique Il aimait lire des journaux il suivait
avec passion certains débats parlementaires Il se voyait alors poli-

Aron R.) Démocratie et totalitarisme Paris Gallimard 1965 35

7799
Franciszek Draus

tiquement plutôt gauche mais rétrospectivement il ne considère


pas sa première sympathie politique comme expression une opinion
bien fondée affirmai écrit-il des opinions politiques en fait je
préférais certains hommes autres ma sympathie allait aux humbles
et aux opprimés je détestais les puissants trop assurés de leurs
droits mais entre la philosophie et mes émotions se creusa un vide
ignorance de la société telle elle est telle elle peut être et
telle elle ne peut pas être
époque de ses études Aron subi influence de la pensée
politique Alain De nouveau rétrospectivement il juge cette
influence comme accidentelle et peu signifiante Si la politique
Alain me tentait est elle épargnait la peine de connaître la
réalité imaginer la place des dirigeants une solution aux problèmes
posés
en 1930 Aron avait ni une attitude philosophique déter
minée ni une attitude politique solide Philosophiquement et politi
quement il flottait entre les idées il avait apprises et ses
observations politiques contingentes est le séjour en Allemagne
commencé en automne 1930 qui constitue un tournant dans le
développement intellectuel et politique Aron est là il trouvé
son destin lui
Un jour sur les bords du Rhin écrit-il je décidai de moi-même
En gros ce que avais illusion ou la naïveté de découvrir était la
condition historique du citoyen ou de homme lui-même Comment
fran ais juif situé un moment du devenir puis-je connaître ensemble
dont je suis un atome entre des centaines de millions Comment puis-
je saisir ensemble autrement que un point de vue un entre autres
innombrables quel point suis-je capable de connaître objec
tivement Histoire et mon temps

Cette découverte philosophique chez Aron est accompagnée


une découverte politique Comme celle-là été davantage le résultat
une méditation celle-ci eu sa source dans observation de la
réalité politique allemande du début des années 1930 Philosophique
ment Aron découvert la condition historique de homme politi
quement il découvert autonomie du politique Il est arrivé
concevoir la politique comme un domaine spécifique dans ensemble

Mémoires Paris Julliard 1983 22


Ibid. 42
Ibid. 53

1200
Raymond Aron et la politique

des rapports sociaux que on appelle société et comme une action


par laquelle homme réalise son destin histonque
Aron compris abord que la politique constitue un domaine
autonome mais non isolé de la totalité sociale ensuite que la
politique ne identifie ni avec la science ni avec la morale mais
elle est pas une activité ignorant la science et la morale enfin
que penser la politique est penser les acteurs donc analyser
leurs décisions leurs fins leurs moyens leur univers mental
Mais il saisi aussi que penser la politique est penser action de
homme est-à-dire action un être fini qui se dévoue des
uvres périssables et veut atteindre des buts au-delà de lui-même et
de sa durée infime
Pour présenter le fond théorique de la perception de la politique
chez Aron il faut mon sens distinguer deux groupes de problèmes
abord le problème de autonomie du politique qui ne relevé pas
seulement de la sensibilité historique Aron mais qui trouvé aussi
une certaine élaboration théorique dans ses textes Ensuite il faudrait
saisir ensemble de problèmes que appelle ici phénoménologie de
action politique et par quoi entends les trois analyses suivantes
celle du rapport de action et de la connaissance celle du rapport
action-morale et enfin celle de la signification de action en tant
expression de la liberté de homme
Aron jamais séparé la pensée politique et la théorie de la
connaissance Cet aspect me paraît la fois capital et original dans
uvre aronienne et il pas été ici suffisamment soulevé
par les critiques ou les admirateurs Aron Dans mon essai La
dialectique de la liberté dans la pensée de Raymond Aron ai
essayé de préciser le fond épistémologique de la politique Aron
mais je considère ma tentative comme une première esquisse ina
chevée Aron con son livre principal Introduction la philosophie
de histoire 1938) qui est une réflexion sur le problème de
objectivité dans les sciences sociales comme une introduction la
science politique un des motifs capitaux de ce livre est la
détermination de telles catégories de la connaissance qui permettent
de penser et de comprendre action historique action politique
étant une action historique par excellence en elle-même est
pourquoi je hésite pas employer expression phénoménologie

Ibid. 79
Ibid. 128
Revue européenne des sciences sociales 65 1983 143-184

1201
Franciszek Draus

de action est-à-dire en tant que action de homme Bien


que les considérations de Introduction la philosophie de histoire
soient de portée générale et se rapportent toute action humaine
on ne saurait ne pas remarquer que ce livre une visée particuliè
rement politique Il agit là entre autres une critique et une
réfutation de la politique action inspiration morale et de la
politique prétendant un support et une justification scientifique
Aron écrit lui-même il voulait dissiper les illusions du moralisme
et du scientisme dans la politique aussi bien que dans la sociologie
Il voulait réfuter illusion scientiste une science de la société ou
de la morale qui devrait permettre de fonder la politique comme
un art rationnel Il en prend aussi aux rationalistes qui plus
tributaires ils ne le pensent de idéal chrétien admettent sans
réserves que la raison pratique détermine aussi bien idéal de la
conduite individuelle que celui de la vie collective Enfin il veut
dissiper illusion des pseudo-réalistes qui en prétendant se fonder
sur expérience historique pensée comme régularités fragmentaires
ou comme nécessités étemelles et en accablant les idéalistes de
leur mépris ne voient pas ils soumettent avenir un passé
moins con que reconstruit ombre de leur scepticisme image de
leur propre résignation1 Ces trois critiques visent la fois le
progressisme scientiste idéalisme moralisant et le réalisme conser
vateur Il importe ici de souligner que ces trois réfutations
exprimées dans la thèse Aron trouveront une continuation moins
pathétique et plus analytique dans ses écrits politiques postérieurs

autonomie du politique

Aron affirme autonomie du secteur politique dans le système


social Il renoue donc avec la tradition classique mais par la manière
dont il la démontre il appartient la tradition scientifique moderne
Que veut dire autonomie de la politique
Sur le plan méthodologique Aron refuse toute analyse causale
unilatérale pour adopter hypothèse de interdépendance Ni éco
nomie ne détermine la politique la politique ne détermine
économie Il pas de déterminisme global et unilatéral Les
secteurs sociaux sont en relation interdépendance réciproque La

Introduction la philosophie de histoire Paris Gallimard 1981 406


Irc éd. 1938)

2202
Raymond Aron et la politique

science ne peut que constater des determinismes partiels et enche


vêtrement de diverses activités humaines En adoptant la terminologie
de Parsons Aron définit autonomie de la politique de la manière
suivante Influencé par tous les autres systèmes le sous-système
politique ses lois propres de fonctionnement et de développement
et son tour il influence tous les autres puisque est par lui que
sont prises les décisions visant atteindre les objectifs de la collectivité
tout entière
Au niveau de analyse sociologique Aron raffermit sa proposition
de autonomie du politique par une analyse des catégories de
dirigeants politiques Il constate que les dirigeants politiques comparés
aux autres catégories de dirigeants possèdent des particularités qui
leur sont propres ils sont investis avant tout de légitimité et non
pas nécessairement de compétence ils déterminent les fins de ordre
social les fins de la politique et les moyens légitimes action
politique et en cela ils diffèrent essentiellement des dirigeants
économiques En conclusion les détenteurs de autorité politique
représentent dans nos sociétés une catégorie particulière autonome
par rapport aux autres catégories dirigeantes
Cette affirmation aronienne sera ensuite renforcée par un argument
de nature philosophique La politique selon Aron constitue une
catégorie éternelle de existence humaine un secteur permanent de
toute société La politique est la caractéristique majeure de la
collectivité tout entière elle est la condition de toute coopé
ration entre les hommes En effet est le mode excercice
de autorité le mode de désignation des chefs qui contribue plus
que toute autre institution fa onner le style des relations entre les
individus
affirmation par Aron de autonomie du politique est-elle
une reprise de la philosophie politique classique Oui et non
Oui dans la mesure où comme elle il accorde une importance
primordiale au secteur politique Non parce que sa théorie est
analytique et non philosophique Les penseurs anciens ont considéré
le primat de la politique une manière philosophique liant la
politique des conceptions philosophiques sur la nature de homme
tandis que les analyses Aron ne vont pas au-delà de empirique

Aron R.) Etudes politiques Paris Gallimard 1972 285


Aron Démocratie et totalitarisme op cit. 69
Aron Etudes politiques op cit. 289
Aron Démocratie et totalitarisme op cit. 24-25
Ibid. 33

1203
Franciszek Draus

et de histonque Ensuite la différence des penseurs anciens il


ne cherche pas le régime le meilleur après ses présupposés
méthodologiques il pourrait tout au plus accepter une recherche du
régime le meilleur seulement pour un certain type de relations
sociales La diversité des objectifs politiques et des institutions
politiques que humanité connaît exclut selon Aron une recherche
du régime valable universellement1 est ainsi que affirmation
aronienne de autonomie du politique apparaît comme un correctif
important pour les sciences sociales et politiques contemporaines qui
ont négligé trop le politique en faveur de économique ou du social

Eléments une phénoménologie de action politique

Le premier principe de toute considération politique chez Aron


est que la politique appartient ordre des actions humaines En
tant action humaine elle échappe pas des antinomies du
devenir historique historicité de la politique veut dire que la
politique est une création activité de homme libre et que son
sens ne dépasse pas les limites du temps
En tant action la politique exige une triple analyse celle des
rapports entre la connaissance et action celle des rapports entre
les valeurs et action enfin celle de la liberté essayerai donc
esquisser brièvement ces trois aspects dans la pensée politique
Aron

Action et connaissance

En ce qui concerne le problème connaissance-action il deux


attitudes extrêmes Ou bien on fait de la connaissance une instance
qui devra décider et déterminer la forme et le contenu de action
ou bien action et la connaissance seront considérées comme activités
radicalement séparées et relevant de deux ordres différents Or
attitude propre Aron sera en quelque sorte une attitude inter
médiaire entre ces deux extrêmes
Attitude dans laquelle il faut distinguer deux niveaux le niveau
logique et le niveau pragmatique Au niveau logique Aron admet
la distinction radicale entre le domaine de la connaissance et celui
de action action est un acte singulier elle est une intervention

Ibid. 53-54

1204
Raymond Aron et la politique

pratique elle relève du probable et du possible elle se fonde sur


un calcul du risque sa finalité est avant tout efficacité En revanche
la connaissance est un acte de nature intellectuelle elle est une
compréhension elle vise la venté
Pourtant considérées un certain point de vue action et la
connaissance possèdent une certaine caractéristique commune action
humaine est par nature antinomique elle est un effort pour
surmonter un décalage entre idéal le but et le fait la réalisation
Son moyen est la décision La connaissance elle aussi veut surmonter
des antinomies mais par réflexion et non par décision Mais les
résultats de la connaissance le plus souvent prêtent autant doute
que les effets de action prêtent contestation
Mais essentiel est est là le niveau pragmatique de analyse
aronienne que la connaissance et action ayant des finalités
différentes et appartenant des ordres différents trouvent quelque
utilité une pour autre Pour agir il faut connaître la réalité dans
et sur laquelle on veut agir La connaissance peut aider action par
calcul de risque par prévision de conséquences probables etc.) mais
elle ne peut pas dicter la décision prendre les théoriciens ont
pas le droit de tirer de leurs estimes une doctrine action
est par suite une telle analyse du rapport connaissance-action
qui est une continuation de attitude de Max Weber2 Aron
proposé idée une politique raisonnable éclairée non imposée par
la connaissance scientifique

Acaon et morale
action politique est aussi un acte moral parce elle se déroule
toujours dans une collectivité Dans toute action politique exprime
une attitude égard des valeurs
Analytiquement le problème morale-action se ramène deux
sous-problèmes celui du choix fins moyens et celui du jugement
Sur le plan du jugement la morale oscille habitude entre deux
principes extrêmes le principe de fait qui accorde le droit tout
effet politique cela serait le réalisme de la politique de puissance
et le principe idée qui condamne avance tout recours la
violence toute politique de puissance Or le jugement moral selon

Aron Etudes politiques op cit. 359


Aron R.) La sociologie allemande contemporaine Paris PUF 1981 81-
126 éd. 1935 La théorie critique de histoire Paris Vrin 1969 258-264
éd. 1938)

1205
Franciszek Draus

Aron se définit précisément par opposition ces deux ncipes


extrêmes Condamner la politique par une idée ou un principe
abstrait est condamner tous le cours de histoire politique
Accepter chaque fait politique accompli est oublier le devoir moral
élémentaire qui consiste préférer le bien au mal Aron place donc
le jugement moral dans une sphère intermédiaire entre le principe
universalité abstraite et le principe de réalisme brut Selon lui le
jugement moral ne se sépare pas du jugement historique est-à-dire
le jugement sur les buts des acteurs et les conséquences de leur
succès ou de leur échec mais il oublie pas les valeurs universelles
de vérité et honnêteté est ainsi Aron définit la morale de la
sagesse et de la prudence qui après lui serait la meilleure la
fois sur le plan des faits et sur celui des valeurs2
Au niveau du choix analyse aronienne est comparable son
analyse de la relation connaissance-action Le choix politique est
pas indifférent par rapport la morale mais il appartient surtout
ordre politique donc celui de histoire Les fins politiques ne
devraient pas être en contradiction avec la morale les moyens
politiques ne sont pas non plus soustraits évaluation morale mais
le choix politique la décision politique en tant que telle est
inséparable des circonstances particulières qui quoique parfois rai
sonnables ne sont pas de la même nature que les impératifs moraux3
Cela dit la constatation du caractère moral ou immoral une
décision politique ne peut résulter que une appréciation qui tiendrait
compte de la nécessité morale mais en ignorant pas que la politique
signifie aussi une efficacité

Action et liberté

action politique action par excellence historique est une expres


sion de la liberté humaine dans histoire La politique est liberté
mais non au sens où histoire commanderait la liberté mais plutôt
au sens où liberté est condition de toute action de toute politique
affirmation aronienne de la liberté politique diffère donc essen
tiellement de la théorie marxiste de la liberté historique Elle diffère
aussi des doctrines libérales traditionnelles en ce sens elle consi
dère la liberté non seulement comme une valeur sociale ou un idéal

Aron Paix et guerre entre les nations Paris Calmann-Lévy 1962 587
Ibid. 572 et 596
Aron R.) opium des intellectuels Paris Gallimard 1968 224
éd. 1955)

1206
Raymond Aron et la politique

une société mais aussi comme un attribut majeur pour ne pas


dire essence de être humain en tant que tel est une certaine
philosophie de homme qui fait Aron un penseur de la liberté et
non un programme idéologique et politique déterminé Certes Aron
avait de la sympathie pour la tradition libérale mais les idées de
liberté il professait avaient pas les mêmes origines intellectuelles
que chez Montesquieu ou Tocqueville attachement aronien la
liberté vient davantage de sa méthodologie et de sa philosophie
historique de homme que une volonté consciente de prolonger
une grande tradition libérale Le libéralisme Aron était selon ses
propres mots un libéralisme existentiel et non doctrinaire
Pour lui la liberté désigne abord la création de homme par
lui-même création voulant dire la fois recherche et réalisation
Puisque homme est libre il se cherche et se réalise lui-même mais
cette recherche est tragique comparable aux efforts de Sisyphe
Puisque homme est libre il se pose des idéaux et des buts dans
lesquels il espère se retrouver lui-même mais sa poursuite des buts
et des idéaux ne surmonte pas incertitude fondamentale celle de
impossibilité de prévoir tous les effets des efforts entrepris et de
connaître toutes leurs significations homme crée des cités il ne
sait pas les cités il crée En plus le travail humain est pas
seulement une incertitude ou risque) il est aussi un renouvellement
constant une dialectique permanente de la volonté et de échec
homme crée des cités il ne sait pas les cités il crée et ses
neveux ou ses arrière-neveux reconnaissent les traits familiers de
la domination de homme sur homme
La politique selon Aron inscrit dans la dialectique du devenir
humain et historique Elle se veut toujours un dépassement un
état ou une situation mais elle devient elle-même un état qui sera
dépasser Ainsi action histoire et homme se retrouvent unis
et conciliés non dans quelque état heureux et universel mais dans
un mouvement dialectique et infini de être historique
La liberté définit homme historique en lui imposant toujours de
nouvelles idées et de nouvelles tâches homme historique apparaît
donc comme un être essentiellement inachevé Et cet inachèvement
existentiel consacre inachèvement de toute politique Aussi longtemps
que histoire est pas finie il pas une seule définition de
homme il pas une seule conception de la politique il

Aron R.) Histoire et dialectique de la violence Paris Gallimard 1972 243-


244

1207
Franciszek Draus

pas une seule formule de la liberté il pas une formule et


une seule de la liberté par excellence
Voilà la description de la condition historique de homme Cette
condition est aussi celle de toute politique La limitation et inachè
vement définissent action politique en même temps que existence
de homme Mais il ne faut pas prendre ce propos Aron pour un
aveu un pessimisme fondamental La pensée Aron exprime plutôt
une foi sans illusion un criticisme fondé sur espoir et la raison

Vers la théorie de la politique raisonnable

De historicité de la politique ne résulte pas que la politique


soit une activité purement pragmatique ayant besoin aucune
orientation générale La politique ne se déduit pas de principes
abstraits mais elle ne saurait se réaliser sans une certaine réflexion
philosophique De même la pensée politique est pas une activité
purement théorique détachée des pratiques politiques La pensée
politique ne saurait être ni indépendante ni esclave de la réalité
Par la pensée politique Aron entend une réflexion qui accom
pagne de histoire des pratiques politiques mais qui ne cède pas
plus la tentation un universalisme abstrait elle ne se résigne
devant les faits Il efforce de déterminer les conditions de la pensée
politique raisonnable pensée qui reconnaîtrait la fois universalité
de la réflexion et historicité de action sans devenir victime de
un ou de autre de ces deux termes Dans ce but il distingue
deux types extrêmes du jugement politique le jugement cynique et
le jugement idéaliste Selon le premier la politique se réduit la
lutte pour le pouvoir En revanche le second confond idée avec
la réalité Aron refuse ces deux attitudes extrêmes Selon lui celui
qui ne voit pas aspect lutte pour le pouvoir est un naïf mais
celui qui ne voit rien que aspect lutte pour le pouvoir est un
faux réaliste3 Il propose une attitude qui efforcerait de reconnaître
la fois exigence de la lutte pour le pouvoir et les aspirations
idéalistes seule attitude qui devrait garantir la compréhension de la
politique
Ensuite Aron essaie de préciser les conditions de la politique

Aron R.) Essai sur les libertés Paris Librairie générale fran aise 1976
210 éd. 1965)
Aron R.) Polémiques Paris Gallimard 1955 174
Aron Démocratie et totalitarisme op cit. 52

1208
Raymond Aron et la politique

raisonnable De nouveau il distingue deux politiques extrêmes entre


lesquelles il propose sa propre solution intermédiaire une part la
politique idéaliste révolutionnaire) qui soumet la réalité un projet
idéal qui accentue le changement et la volonté du neuf de autre
la politique conservatrice qui en attachant au passé et aux constantes
historiques répugne tout changement La politique idéaliste aurait
tendance surestimer la capacité de action politique tandis que la
politique conservatrice méconnaîtrait la capacité politique de changer
ou améliorer Aron reconnaît que une et autre comportent un
certain enseignement idéalisme enseigne ne jamais se satisfaire
des résultats obtenus le conservatisme rappelle travers les
bouleversements il est des nécessités communes toutes les sociétés
et des traditions il importe de sauvegarder mais ni idéalisme
ni le conservatisme ne sauraient fonder une politique juste ils se
considèrent comme exclusifs leur place il propose le modèle
une politique qui aurait la vertu être une synthèse de un et de
autre Cette politique serait selon les mots Aron une politique
progressiste est-à-dire une politique qui se refuse affirmer
exclusivement soit la fin le projet idéel-FD soit la constance de
histoire et qui admet les transformations irrégulières mais indéfi
nies vers un terme situé horizon lui-même justifié par des
principes abstraits ceux de la liberté ou de accomplissement de
la vocation de homme
Pratiquement la politique aronienne serait une politique du bon
sens Elle reconnaît que les mérites des régimes politiques ne sont
pas tous compatibles un certain degré de liberté individuelle
implique un certain degré inégalité économique un passage un
régime un autre entraîne pas amélioration de ordre existant
mais la substitution un ordre un autre Le progressisme aronien
serait une politique appliquée une collectivité donnée dans un
temps donné Il pas de justification métaphysique et il est pas
un pragmatisme pur Il se justifie lui-même ou par la Raison
laquelle il fait appel dans chaque circonstance Le progressisme
écrit Aron est une politique qui se suffit elle-même aussi longtemps
elle se déploie dans une société stable qui pas conscience de
sa singularité ou qui ne la remet pas en question
Philosophiquement la politique Aron se fonde sur affirmation

Aron Polémiques op cit. 194


Ibid. 191
Ibid. 194

1209
Franciszek Draus

de historicité de homme et des limites de la connaissance humaine


Elle sait que humanité ne peut se créer elle-même que dans le
doute et erreur Cette politique exprime le souci amélioration
et de transformation de la réalité dans la lucidité

Ibid. 195

1210

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