Récapitulatif des textes – Mme DEGANELLO
La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle
- Montesquieu, De l’esprit des lois (1748), livre XV, chapitre V
- Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791), préambule
- Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791), extrait du postambule
- Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791), extrait du postambule
- Choderlos de Laclos, De l’éducation des femmes (1783)
LECTURES CURSIVES
- La tresse, Lætitia Colombani (2017)
- Nous sommes tous des féministes, Chimamanda Ngozi Adichie (2012)
- La femme gelée, Annie Ernaux (1981)
Le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle
- Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde (1990), scène 1, première partie
- Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde (1990), scène 10, première partie
- Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde (1990), scène 2, deuxième partie
- Victor Hugo, Lucrèce Borgia (1833), acte III, scène 3
- Wajdi Mouawad, Incendies (2003)
LECTURE CURSIVE
- Incendies, Wadji Mouawad (2003)
Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle
- Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire (1782), cinquième promenade
- Colette, Sido (1930)
- Colette, Sido (1930)
- Colette, Les Vrilles de la vigne (1908), « Le Dernier Feu »
- Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy (2008)
LECTURES CURSIVES
- Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson (2011)
- Corniche Kennedy, Maylis de Kerangal (2008)
Explication linéaire n°1 : Montesquieu, De l’esprit des lois (1748), livre XV, chapitre V
De l’esclavage des Nègres
1 Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves,
voici ce que je dirais :
Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en
esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.
5 Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par
des esclaves.
Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si
écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre.
On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être très sage ait mis une
10 âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir,
Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de
l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du
rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée.
On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les
15 Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence,
qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.
Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de
cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policées, est d’une si grande
conséquence.
20 Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce
que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes
pas nous-mêmes chrétiens.
De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle
était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui
25 font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la
miséricorde et de la pitié ?
Explication linéaire n°2 : Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de
la citoyenne (1791), préambule
PRÉAMBULE
1 Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d’être
constituées en Assemblée nationale. Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le
mépris des droits de la femme sont les seules causes des malheurs publics et de la
1
corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une déclaration
5 solennelle, les droits naturels, inaliénables 2 et sacrés de la femme, afin que cette
déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social3, leur rappelle
sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes et
ceux du pouvoir des hommes, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de
toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des
10 citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent
toujours au maintien de la Constitution, des bonnes mœurs, et au bonheur de tous.
En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage dans les souffrances
maternelles 4 , reconnait et déclare, en présence et sous les auspices 5 de l’Être
suprême6, les droits suivants de la femme et de la citoyenne.
1 Ont : le sujet implicite est « les mères, les filles, les sœurs ».
2 Inaliénables : fondamentaux, dont l’être humain ne peut être privé.
3 Du corps social : de la société.
4 Les souffrances maternelles : les souffrances liées à l’accouchement.
5 Les auspices : la protection.
6 Être suprême : opposés aux religions traditionnelles, certains philosophes des Lumières (notamment d’Alembert, Voltaire et
Rousseau) ont défendu des formes de culte déiste à l’être suprême, le créateur du monde, et le déisme est en vogue parmi les
révolutionnaires. Sous le gouvernement révolutionnaire (1793-1794), ce culte donnera lieu à de nombreuses cérémonies civiques
et religieuses.
Explication linéaire n°3 : Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de
la citoyenne (1791), extrait du postambule
1 Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ;
reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés,
de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous
les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu
5 besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste
envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels
sont les avantages que vous avez recueillis dans la Révolution ? Un mépris plus marqué,
un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la
faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La
10 conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine, fondée sur
les sages décrets de la nature ; qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ?
Le bon mot du législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos législateurs
français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique,
mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : femmes, qu’y a-t-il de commun entre
15 vous et nous ? Tout, auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, à
mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez
courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-
vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère,
et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampant à vos pieds, mais
20 fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême. Quelles que soient les
barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez
qu’à le vouloir.
Explication linéaire n°4 : Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et
de la citoyenne (1791), extrait du postambule
1 L’esclave commande au maître ; mais si le maître lui donne la liberté sans récompense,
et à un âge où l’esclave a perdu tous ses charmes, que devient cette infortunée ? Le jouet du
mépris ; les portes mêmes de la bienfaisance lui sont fermées ; elle est pauvre et vieille, dit-
on ; pourquoi n’a-t-elle pas su faire fortune ? D’autres exemples encore plus touchants
5 s’offrent à la raison. Une jeune personne sans expérience, séduite par un homme qu’elle aime,
abandonnera ses parents pour le suivre ; l’ingrat la laissera après quelques années, et plus elle
aura vieilli avec lui, plus son inconstance sera inhumaine ; si elle a des enfants, il
l’abandonnera de même. S’il est riche, il se croira dispensé de partager sa fortune avec ses
nobles victimes. Si quelque engagement le lie à ses devoirs, il en violera la puissance en
10 espérant tout des lois. S’il est marié, tout autre engagement perd ses droits. Quelles lois reste-
t-il donc à faire pour extirper le vice jusque dans la racine ? Celle du partage des fortunes
entre les hommes et les femmes, et de l’administration publique. On conçoit aisément que
celle qui est née d’une famille riche, gagne beaucoup avec l’égalité des partages. Mais celle
qui est née d’une famille pauvre, avec du mérite et des vertus, quel est son lot ? La pauvreté et
15 l’opprobre1. Si elle n’excelle pas précisément en musique ou en peinture, elle ne peut être
admise à aucune fonction publique, quand elle en aurait toute la capacité. Je ne veux donner
qu’un aperçu des choses, je les approfondirai dans la nouvelle édition de tous mes ouvrages
politiques que je me propose de donner au public dans quelques jours, avec des notes.
1
L’opprobre : le déshonneur.
Explication linéaire n°5 : Choderlos de Laclos, De l’éducation des femmes (1783)
1 Ô femmes ! approchez et venez m’entendre. Que votre curiosité, dirigée une fois
sur des objets utiles, contemple les avantages que vous avait donnés la nature et que la
société vous a ravis. Venez apprendre comment, nées compagnes de l’homme, vous êtes
devenues son esclave, comment, tombées dans cet état abject, vous êtes parvenues à vous y
5 plaire, à le regarder comme votre état naturel ; comment enfin, dégradées de plus en plus
par une longue habitude de l’esclavage, vous en avez préféré les vices avilissants, mais
commodes, aux vertus plus pénibles d’un être libre et respectable. Si ce tableau fidèlement
tracé vous laisse de sang-froid, si vous pouvez le considérer sans émotion, retournez à vos
occupations futiles. Le mal est sans remède, les vices se sont changés en mœurs1. Mais si
10 au récit de vos malheurs et de vos pertes, vous rougissez de honte et de colère, si des
larmes d’indignation s’échappent de vos yeux, si vous brûlez du noble désir de ressaisir
vos avantages, de rentrer dans la plénitude de votre être, ne vous laissez plus abuser par de
trompeuses promesses, n’attendez point les secours des hommes auteurs de vos maux : ils
n’ont ni la volonté, ni la puissance de les finir, et comment pourraient-ils vouloir former
15 des femmes devant lesquelles ils seraient forcés de rougir ? Apprenez qu’on ne sort de
l’esclavage que par une grande révolution. Cette révolution est-elle possible ? C’est à vous
seules à le dire puisqu’elle dépend de votre courage. Est-elle vraisemblable ? Je me tais sur
cette question ; mais jusqu’à ce qu’elle soit arrivée, et tant que les hommes régleront votre
sort, je serai autorisé à dire, et il me sera facile de trouver qu’il n’est aucun moyen de
20 perfectionner l’éducation des femmes.
1
Cette phrase est une citation du philosophe Sénèque, que Laclos a aussi placée en épigraphe.
Explication linéaire n°6 : Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde (1990), scène 1,
première partie
Scène 1
1 SUZANNE. - C’est Catherine.
Elle est Catherine.
Catherine c’est Louis.
Voilà Louis.
5 Catherine.
ANTOINE. - Suzanne, s’il te plaît, tu le laisses avancer, laisse-le avancer.
CATHERINE. - Elle est contente.
ANTOINE. - On dirait un épagneul.
LA MÈRE. - Ne me dis pas ça, ce que je viens d’entendre, c’est vrai, j’oubliais, ne me dites pas ça, ils
10 ne se connaissent pas.
Louis tu ne connais pas Catherine ? Tu ne dis pas ça, vous ne vous connaissez pas, jamais rencontrés,
jamais ?
ANTOINE. - Comment veux-tu ? Tu sais très bien.
LOUIS. - Je suis très content.
15 CATHERINE. - Oui, moi aussi, bien sûr, moi aussi. Catherine.
SUZANNE. - Tu lui serres la main, il lui serre la main. Tu ne vas tout de même pas lui serrer la main ?
Ils ne vont pas se serrer la main, on dirait des étrangers.
Il ne change pas, je le voyais tout à fait ainsi,
tu ne changes pas, il ne change pas, comme ça que je l’imagine, il ne change pas, Louis,
20 et avec elle, Catherine, elle, tu te trouveras, vous vous trouverez sans problème, elle est la même, vous
allez vous trouver.
Ne lui serre pas la main, embrasse-la.
Catherine.
ANTOINE. - Suzanne, ils se voient pour la première fois !
25 LOUIS. - Je vous embrasse, elle a raison, pardon, je suis très heureux, vous permettez ?
SUZANNE. - Tu vois ce que je disais, il faut leur dire.
LA MÈRE. - En même temps, qui est-ce qui m’a mis une idée pareille en tête, dans la tête ? Je le
savais. Mais je suis ainsi, jamais je n’aurais pu imaginer qu’ils ne se connaissent,
que vous ne vous connaissez pas,
30 que la femme de mon autre fils ne connaisse pas mon fils,
cela, je ne l’aurais pas imaginé,
cru pensable.
Vous vivez d’une drôle de manière.
Explication linéaire n°7 : Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde (1990), scène 10,
première partie
1 LOUIS. ‒ […] Parfois, c’est comme un sursaut,
parfois, je m’agrippe encore, je deviens haineux,
haineux et enragé,
je fais les comptes, je me souviens.
5 Je mords, il m’arrive de mordre.
Ce que j’avais pardonné, je le reprends,
un noyé qui tuerait ses sauveteurs, je leur plonge la tête
dans la rivière,
je vous détruis sans regret avec férocité.
10 Je dis du mal.
Je suis dans mon lit, c’est la nuit, et parce que j’ai peur,
je ne saurais m’endormir,
je vomis la haine.
Elle m’apaise et m’épuise
15 et cet épuisement me laissera disparaître enfin.
Demain, je suis calme à nouveau, lent et pâle.
Je vous tue les uns après les autres, vous ne le savez pas
et je suis l’unique survivant,
je mourrai le dernier.
20 Je suis un meurtrier et les meurtriers ne meurent pas,
il faudra m’abattre.
Je pense du mal.
Je n’aime personne,
je ne vous ai jamais aimés, c’était des mensonges,
25 je n’aime personne et je suis solitaire
et solitaire, je ne risque rien,
je décide de tout,
la Mort aussi, elle est ma décision
et mourir vous abîme et c’est vous abîmer que je veux.
30 Je meurs par dépit, je meurs par méchanceté, et mesquinerie,
je me sacrifie.
Vous souffrirez plus longtemps et plus durement que moi
et je vous verrai, je vous devine, je vous regarderai
et je rirai de vous et haïrai vos douleurs.
35 Pourquoi la Mort devrait-elle me rendre bon ?
Explication linéaire n°8 : Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde (1990), scène 2,
deuxième partie
1 ANTOINE. – Je n’ai rien, ne me touche pas !
Faites comme vous voulez, je ne voulais rien de mal,
je ne voulais rien faire de mal,
il faut toujours que je fasse mal,
je disais seulement,
5 cela me semblait bien, ce que je voulais juste dire
‒ toi, non plus ne me touche pas ! –
je n’ai rien dit de mal,
je disais juste qu’on pouvait l’accompagner, et là, maintenant,
vous en êtes à me regarder comme une bête curieuse,
10 il n’y a avait rien de mauvais dans ce que j’ai dit,
ce n’est pas bien, ce n’est pas juste, ce n’est pas bien
d’oser penser cela,
arrêtez tout le temps de me prendre pour un imbécile !
il fait comme il veut, je ne veux plus rien,
15 je voulais rendre service, mais je me suis trompé,
il dit qu’il veut partir et cela va être de ma faute,
cela va encore être de ma faute,
ce ne peut pas toujours être comme ça,
ce n’est pas une chose juste,
20 vous ne pouvez pas toujours avoir raison contre moi,
cela ne se peut pas,
je disais seulement,
je voulais seulement dire
et ce n’était pas en pensant mal,
25 je disais seulement,
je voulais seulement dire…
LOUIS. – Ne pleure pas.
ANTOINE. – Tu me touches : je te tue.
LA MÈRE. – Laisse-le, Louis,
30 laisse-le maintenant.
Explication linéaire n°9 : Victor Hugo, Lucrèce Borgia (1833), acte III, scène 3
1 DONA LUCREZIA. ‒ Attends, attends ! Mon dieu, je ne puis tout dire. Et puis, si je te disais tout, je
ne ferais peut-être que redoubler ton horreur et ton mépris pour moi ! écoute-moi encore un instant.
Oh ! Que je voudrais bien que tu me reçusses repentante à tes pieds ! Tu me feras grâce de la vie,
n’est-ce pas ? Eh bien, veux-tu que je prenne le voile ? Veux-tu que je m’enferme dans un cloître, dis ?
5 Voyons, si l’on te disait : cette malheureuse femme s’est fait raser la tête, elle couche dans la cendre,
elle creuse sa fosse de ses mains, elle prie Dieu nuit et jour, non pour elle, qui en aurait besoin
cependant, mais pour toi, qui peux t’en passer ; elle fait tout cela, cette femme, pour que tu abaisses un
jour sur sa tête un regard de miséricorde, pour que tu laisses tomber une larme sur toutes les plaies
vives de son cœur et de son âme, pour que tu ne lui dises plus comme tu viens de le faire avec cette
10 voix plus sévère que celle du jugement dernier : vous êtes Lucrèce Borgia ! Si l’on te disait cela,
Gennaro, est-ce que tu aurais le cœur de la repousser ! Oh ! Grâce ! Ne me tue pas, mon Gennaro !
Vivons tous les deux, toi pour me pardonner, moi, pour me repentir ! Aie quelque compassion de moi !
Enfin cela ne sert à rien de traiter sans miséricorde une pauvre misérable femme qui ne demande qu’un
peu de pitié ! ‒ un peu de pitié ! Grâce de la vie ! ‒ Et puis, vois-tu bien, mon Gennaro, je te le dis
15 pour toi, ce serait vraiment lâche ce que tu ferais là, ce serait un crime affreux, un assassinat ! Un
homme tuer une femme ! Un homme qui est le plus fort ! Oh ! Tu ne voudras pas ! Tu ne voudras pas !
GENNARO, ébranlé. ‒ Madame…
DONA LUCREZIA. ‒ Oh ! Je le vois bien, j’ai ma grâce. Cela se lit dans tes yeux. Oh ! Laisse-moi
pleurer à tes pieds !
20 UNE VOIX au-dehors. ‒ Gennaro !
GENNARO. ‒ Qui m’appelle ?
LA VOIX. ‒ Mon frère Gennaro !
GENNARO. ‒ C’est Maffio !
LA VOIX. ‒ Gennaro ! Je meurs ! Venge-moi !
25 GENNARO, relevant le couteau. ‒ C’est dit. Je n’écoute plus rien. Vous l’entendez, madame, il faut
mourir !
DONA LUCREZIA, se débattant et lui retenant le bras. ‒ Grâce ! Grâce ! Encore un mot !
GENNARO. ‒ Non !
DONA LUCREZIA. ‒ Pardon ! écoute-moi !
30 GENNARO. ‒ Non !
DONA LUCREZIA. ‒ Au nom du ciel !
GENNARO. ‒ Non !
Il la frappe.
DONA LUCREZIA. ‒ Ah !... tu m’as tuée ! ‒ Gennaro ! Je suis ta mère !
Explication linéaire n°10 : Wajdi Mouawad, Incendies (2003)
INCENDIE DE NAWAL
7. L’enfance
[...]
1 Voix de Wahab. Écoute-moi, Nawal. Je n'ai pas beaucoup de temps. À l'aube on m'emmène loin d'ici
et loin de toi. Je reviens du rocher aux arbres blancs. J'ai dit adieu au lieu de mon enfance et mon
enfance est pleine de toi, Nawal. Nawal, ce soir, l'enfance est un couteau que l'on vient de me planter
dans la gorge. À jamais j'aurai dans la bouche le goût de ton propre sang. Je voulais te le dire. Je
5 voulais te dire que cette nuit, mon cœur est plein d'amour, il va exploser. Partout on me dit que je
t'aime trop ; moi, je ne sais pas ce que ça veut dire aimer trop, je ne sais pas ce que ça veut dire être
loin de toi, je ne sais pas ce que ça veut dire quand tu n'es plus là. Je devrai réapprendre à vivre sans
toi. Je comprends maintenant ce que tu as voulu dire quand tu m'as demandé : « Où serons-nous dans
cinquante ans ? » Je ne sais pas. Mais partout où je serai, tu seras. Nous rêvions de regarder l'océan
10 ensemble. Eh bien, Nawal, je te le dis, je te le dis, le jour où je le verrai, le mot océan explosera dans
ta tête et tu éclateras en sanglots car tu sauras alors que je pense à toi. Peu importe où je serai, nous
serons ensemble. Il n'y a rien de plus beau que d'être ensemble.
Nawal. Je t'entends, Wahab.
Voix de Wahab. Ne sèche pas tes larmes, car je ne sécherai pas les miennes de toute la nuit et lorsque
15 tu mettras cet enfant au monde, dis-lui mon amour pour lui, mon amour pour toi. Dis-lui.
Nawal. Je lui dirai, je te jure que je lui dirai. Pour toi et pour moi je lui dirai. Je lui soufflerai à
l'oreille : « Quoi qu'il arrive, je t'aimerai toujours. » Je retournerai moi aussi au rocher aux arbres
blancs, je dirai, moi aussi, au revoir à l'enfance, et l'enfance sera un couteau que je me planterai dans
20 la gorge.
Nawal est seule.
Explication linéaire n°11 : Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire
(1782), cinquième promenade
1 Quand le lac agité ne me permettait pas la navigation je passais mon après-midi à
parcourir l'île en herborisant1 à droite et à gauche, m'asseyant tantôt dans les réduits2 les plus
riants3 et les plus solitaires pour y rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses et les tertres4, pour
parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'œil du lac et de ses rivages couronnés d'un
5 côté par des montagnes prochaines, et de l'autre élargis en riches et fertiles plaines dans
lesquelles la vue s'étendait jusqu'aux montagnes bleuâtres plus éloignées qui la bornaient.
Quand le soir approchait je descendais des cimes de l'île et j'allais volontiers m'asseoir
au bord du lac, sur la grève5, dans quelque asile6 caché ; là le bruit des vagues et l'agitation de
l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une
10 rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et
reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé7 par intervalles frappant sans relâche mon
oreille et mes yeux, suppléaient8 aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et
suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De
temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce
15 monde dont la surface des eaux m'offrait l'image : mais bientôt ces impressions légères
s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun
concours9 actif de mon âme ne laissait pas10 de m'attacher au point qu'appelé par l'heure et par
le signal convenu je ne pouvais m'arracher de là sans effort.
Après le souper, quand la soirée était belle, nous11 allions encore tous ensemble faire
20 quelque tour de promenade sur la terrasse pour y respirer l'air du lac et la fraîcheur. On se
reposait dans le pavillon, on riait, on causait, on chantait quelque vieille chanson qui valait
bien le tortillage12 moderne, et enfin l'on s'allait coucher content de sa journée et n'en désirant
qu'une semblable pour le lendemain.
1 – En herborisant : en cueillant des plantes pour les étudier.
2 – Réduits : recoins.
3 – Riants : agréables à la vue.
4 – Tertres : buttes, monticules de terre.
5 – Grève : rivage.
6 – Asile : refuge, lieu à l’abri.
7 – Renflé : dont l’intensité sonore est plus forte à un certain moment.
8 – Suppléaient : remplaçaient.
9 – Concours : aide.
10 – Ne laissait pas : ne manquait pas.
11 – Nous : Rousseau, sa « gouvernante » (en réalité sa compagne, Thérèse) et leurs hôtes sur l’île.
12 – Tortillage : façon tortueuse et embarrassée de s’exprimer.
Explication linéaire n°12 : Colette, Sido (1930)
1 Levée au jour, parfois devançant le jour, ma mère accordait aux points cardinaux, à
leurs dons comme à leurs méfaits, une importance singulière. C'est à cause d'elle, par
tendresse invétérée, que dès le matin, et du fond du lit je demande : « D'où vient le vent? » A
quoi l'on me répond: « Il fait bien joli... C'est plein de passereaux dans le Palais-Royal... Il fait
5 vilain ... Un temps de saison ». Il me faut maintenant chercher la réponse en moi-même,
guetter la course du nuage, le ronflement marin de la cheminée, réjouir ma peau du souffle
d'Ouest, humide, organique et lourd de significations comme la double haleine divergente
d'un monstre amical. A moins que je ne me replie haineusement devant la bise d'Est, l'ennemi,
le beau-froid-sec et son cousin du Nord. Ainsi faisait ma mère, coiffant de cornets en papier
10 toutes les petites créatures végétales assaillies par la lune rousse : Il va geler, la chatte danse,
disait-elle.
Son ouïe, qu'elle garda fine, l'informait, et elle captait des avertissements éoliens.
– Ecoute sur Moutiers! me disait-elle.
Elle levait l'index, et se tenait debout entre les hortensias, la pompe et le massif de
15 rosiers. Là, elle centralisait les enseignements d'Ouest, par-dessus la clôture la plus basse.
– Tu entends ?… Rentre le fauteuil, ton livre, ton chapeau: il pleut sur Moutiers. Il pleuvra ici
dans deux ou trois minutes seulement.
Je tendais mes oreilles "sur Moutiers"; de l'horizon venaient un bruit égal de perles
versées dans l'eau et la plate odeur de l'étang criblé de pluie, vannée sur ses vases verdâtres…
20 Et j'attendais, quelques instants, que les douces gouttes d'une averse d'été, sur mes joues, sur
mes lèvres, attestassent l'infaillibilité de celle qu'un seul être au monde - mon père - nommait
« Sido ».
Explication linéaire n°13 : Colette, Sido (1930)
1 Étés réverbérés par le gravier jaune et chaud, étés traversant le jonc tressé de mes
grands chapeaux, étés presque sans nuits... Car j'aimais tant l'aube, déjà, que ma mère me
l'accordait en récompense : J'obtenais qu'elle m'éveillât à trois heures et demie, et je m'en
allais, un panier vide à chaque bras, vers des terres maraîchères qui se réfugiaient dans le pli
5 étroit de la rivière, vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues.
A trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand
je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par mon poids baignait d'abord mes
jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus
sensibles que tout le reste de mon corps… J'allais seule, ce pays mal pensant était sans
10 dangers. C'est sur ce chemin, c'est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d'un
état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau,
le soleil encore ovale, déformé par son éclosion…
Ma mère me laissait partir, après m'avoir nommée " Beauté, Joyau-tout-en-or "; elle
regardait courir et décroître - sur la pente son œuvre - " chef-d’œuvre ", disait-elle. J'étais
15 peut-être jolie ; ma mère et mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d'accord... Je
l'étais à cause de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par la verdure,
des cheveux blonds qui ne seraient lissés qu'à mon retour, et de ma supériorité d'enfant
éveillée sur les autres enfants endormis.
Je revenais à la cloche de la première messe. Mais pas avant d'avoir mangé mon saoul,
20 pas avant d'avoir dans les bois, décrit un grand circuit de chien qui chasse seul, et goûté l'eau
de deux sources perdues, que je révérais. L'une se haussait hors de la terre par une convulsion
cristalline, une sorte de sanglot, et traçait elle-même son lit sableux. Elle se décourageait
aussitôt née et replongeait sous la terre. L'autre source, presque invisible, froissait l'herbe
comme un serpent, s'étalait secrète au centre d'un pré où des narcisses, fleuris en ronde,
25 attestaient seuls sa présence. La première avait goût de feuille de chêne, la seconde de fer et
de tige de jacinthe... Rien qu'à parler d'elles je souhaite que leur saveur m'emplisse la bouche
au moment de tout finir, et que j'emporte, avec moi, cette gorgée imaginaire...
Explication linéaire n°14 : Colette, Les Vrilles de la vigne (1908), « Le Dernier Feu »
1 Et les violettes elles-mêmes, écloses par magie dans l’herbe, cette nuit, les reconnais-tu ? Tu
te penches, et comme moi tu t’étonnes ; – ne sont-elles pas, ce printemps-ci, plus bleues ? Non, non, tu
te trompes, l’an dernier je les ai vues moins obscures, d’un mauve azuré, ne te souviens-tu pas ?... Tu
protestes, tu hoches la tête avec ton rire grave, le vert de l’herbe neuve décolore l’eau mordorée de ton
regard... Plus mauves... non, plus bleues... Cesse cette taquinerie ! Porte plutôt à tes narines le parfum
5 invariable de ces violettes changeantes et regarde, en respirant le philtre qui abolit les années, regarde
comme moi ressusciter et grandir devant toi les printemps de ton enfance !...
Plus mauves... non, plus bleues... Je revois des prés, des bois profonds que la première
poussée des bourgeons embrume d’un vert insaisissable, – des ruisseaux froids, des sources perdues,
bues par le sable aussitôt que nées, des primevères de Pâques, des jeannettes jaunes au cœur safrané, et
des violettes, des violettes, des violettes... Je revois une enfant silencieuse que le printemps enchantait
10 déjà d’un bonheur sauvage, d’une triste et mystérieuse joie... Une enfant prisonnière, le jour, dans une
école, et qui échangeait des jouets, des images contre les premiers bouquets de violettes des bois,
noués d’un fil de coton rouge, rapportés par les petites bergères des fermes environnantes... Violettes à
courte tige, violettes blanches et violettes bleues, et violettes d’un blanc bleu veiné de nacre mauve, –
violettes de coucou anémiques et larges, qui haussent sur de longues tiges leurs pâles corolles
inodores... Violettes de février, fleuries sous la neige, déchiquetées, roussies de gel, laideronnes,
15 pauvresses parfumées... Ô violettes de mon enfance! Vous montez devant moi, toutes, vous treillagez1
le ciel laiteux d’avril, et la palpitation de vos petits visages innombrables m’enivre...
Explication linéaire n°15 : Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy (2008)
1 Il opte pour précipiter le mouvement, elle fait tout pour prolonger leur face-à-face, il le sent et elle
l’entend qui approuve. Ils savent tout et, forts de cet axiome sensible - une autre attraction, latérale
celle-là-, ils mélangent leurs présences physiques et aléatoires, entremêlent leur force, s’agencent et se
combinent sans même se toucher ; sont comme les fauves qui se cherchent dans le bruissement des
5 clairières tropicales : leurs corps sont leur messager, leurs mouvements leur porte-parole. C’est le
grand rodéo qui se met en branle, qui prend corps entre eux et dilate leur cœur. Ouais j’ai le vertige,
c’est sûr, Eddy rigole, quand je saute, j’hallucine, je me disloque, je deviens gigantesque, puis il
regarde au loin et ajoute, s’enfoncer là-dedans, j’aime ça. Elle l’écoute, ajuste son maillot - les index
lissent l’ourlet de la culotte, à même la peau des fesses -, puis il déclare ok, on va y aller en même
10 temps. Elle hoche la tête, et un frisson la parcourt tout entière, passe sous sa peau, des picots de chair
apparaissent, les minipoils se dressent au garde-à-vous. Une fois en position de départ, d’un coup la
voilà pâle, les cernes creusés, elle est exsangue. Eddy ne dit rien. Il voudrait tout arrêter mais sur le
Just to Do It, le scénario s’est emballé. Il vient à son tour se mettre en place à côté d’elle, ils font la
même taille, trente centimètres les séparent. Ils prennent leur respiration, décomptent les secondes,
15 trois, deux, un....go !, se précipitent alors dans le ciel, dans la mer, dans toutes les profondeurs
possibles, et quand ils sont dans l’air, hurlent ensemble, un même cri, accueillis soudain plus vivants
et plus vastes dans un plus vaste monde.