– Arrêtez-vous un peu de citer les bavardages de votre vieux Bardianna,
dit Média. Pourquoi n’exprimez-vous pas vos propres pensées, Babbalanja ? Vos
discours y gagneraient en unité, tandis que la trame et la chaîne en sont de toutes
les couleurs. Bardianna, Alla-Mollolla, Vavona, et tous les écrivains qui aient
jamais écrit. Parlez par vous-même, mortel !
– Ne risquez-vous pas de vous tromper, Monseigneur ? Car je ne cite
pas tant Bardianna que Bardianna ne me citait, bien qu’il ait brillé avant moi. Et
ce n’est pas vanité de ma part, mais honnêteté, de parler ainsi. Les pensées vraies
ne formeraient pas un bien gros livre. Elles se trouvent partout en même temps et
n’appartiennent pas en propre à un homme ; et exprimées ou non, elles sont les
mêmes. Quand nous les entendons, pourquoi nous paraissent-elles si naturelles et
les approuvons-nous spontanément ? Pourquoi nous semble-t-il que nous les
avons déjà entendues ? Parce qu’elles ne font que nous exprimer nous-mêmes ;
parce qu’elles vivaient en nous avant que nous fussions nés. Les vrais poètes ne
sont que des porte-parole et certains hommes le second exemplaire d’un autre
homme : je me vois dans Bardianna.
– Et pour l’amour d’Oro, Babbalanja, restez-y tranquille ! Bardianna en
vous et vous en Bardianna pour jamais !
Herman Melville, Mardi
INTRODUCTION
Pourquoi étudier l’histoire de la philosophie, et en particulier de la philosophie ancienne ?
La philosophie ne consiste-t-elle pas à « penser par soi-même » ? Dans ce cas, quel intérêt y a-t-il
à étudier ce que les autres ont pensé, surtout lorsqu’ils sont aussi éloignés de nous ?
Ce type de questions, entièrement légitime de la part d’un étudiant sur le point
d’entreprendre des études de philosophie, repose sur une conception encore naïve de la
philosophie et de son histoire, que les cours d’« Histoire de la philosophie » ont notamment pour
but de corriger.
Tout d’abord, il est naïf de croire que la meilleure manière de « penser par soi-même »,
voire d’être « original », serait de rester dans l’ignorance des efforts de ceux qui nous ont
précédés. Au contraire, nous sommes baignés dans une atmosphère culturelle et intellectuelle et
utilisons un langage et des concepts hérités de la tradition qui, tant que nous ne prenons pas
conscience de leur origine et de leur contingence, nous enchaînent et nous déterminent à notre
insu (c’est ce qu’illustre le célèbre mythe de la caverne de Platon). Étudier la manière dont cet
héritage s’est constitué est précisément une manière de nous en libérer, mais aussi de découvrir
de nouvelles potentialités de pensée. Au lieu de restreindre notre champ de vision, une telle étude
est susceptible de lui conférer une étendue et une profondeur insoupçonnées – à condition
toutefois d’être pratiquée dans un certain esprit.
Qu’est-ce en effet que l’histoire de la philosophie ? Définir clairement l’objet et la
spécificité de cette discipline s’avère une tâche beaucoup plus problématique qu’elle ne paraît de
prime abord.
Commençons par une définition négative : ce n’est en tout cas pas l’histoire des opinions
de ces hommes que nous nommons « philosophes », même si l’on ajoute que ces opinions
concernent, par exemple, la connaissance, l’âme, le monde ou Dieu. Comme nous le verrons, dès
Héraclite et Parménide, la philosophie, bien qu’elle ne revête pas encore ce nom, s’oppose à
l’opinion, à la doxa, et ce, non pas seulement au sens où elle élèverait une nouvelle opinion para-
doxale à l’encontre de l’opinion régnante, mais au sens où elle prétend inaugurer un type de
pensée qui rompt radicalement avec la doxa en tant que telle. De ce point de vue, comme l’écrit
Hegel, « [u]n homme, serait-il même un historien de la philosophie, trahit aussitôt un défaut de
culture élémentaire quand il parle d’opinions philosophiques »1. L’expression « opinion
philosophique » est une contradiction dans les termes, qui résulte sans doute de la façon dont les
anciens sceptiques ont caractérisé leurs adversaires, à savoir comme des « dogmatiques », en ce
qu’ils soutenaient des « dogmes » (au singulier δόγμα, terme de la même famille que δόξα),
c’est-à-dire des positions qui marquaient l’aboutissement, et donc l’arrêt, d’une recherche que les
sceptiques souhaitaient pour leur part poursuivre indéfiniment (voir infra)2. C’est une telle
conception qui a été reprise dans les manuels de « doxographie » rédigés à partir de l’époque
hellénistique, dont le plus célèbre est celui de DIOGÈNE LAËRCE (début du IIIe s. de notre ère)
intitulé Vies et doctrines des philosophes illustres. Ces manuels, s’ils constituent des sources
d’informations précieuses pour l’historien actuel étant donné la pénurie de textes d’un grand
nombre de philosophes anciens, reposent toutefois sur une conception de la philosophie
1
Hegel, Leçons sur l’histoire de la philosophie. Introduction : Système et histoire de la philosophie, trad. J. Gibelin,
Paris, Gallimard, 1954, p. 34.
2
Une origine plus lointaine encore de cette conception est sans doute à chercher dans la pratique d’Aristote
consistant à énoncer à propos de chaque problème qu’il étudie ce qu’il appelle les ἔνδοξα, c’est-à-dire les « opinions
bien considérées » de ses prédécesseurs (cf. infra).
2
particulièrement pauvre qui ne peut que faire regretter qu’ils aient progressivement supplanté les
originaux.
La philosophie n’est pas une opinion, une croyance, et en ce sens déjà, elle se distingue
radicalement de la religion – pour autant d’ailleurs que celle-ci puisse être universellement
interprétée en termes de croyance, ce qui est loin d’être évident. Le rapprochement entre
philosophie et religion s’est toutefois opéré à différentes périodes de l’histoire, en particulier à la
fin de l’Antiquité (pour des raisons sur lesquelles nous reviendrons) et au Moyen Âge ; mais ce
rapprochement, qui n’est d’ailleurs pas une identification, résulte d’une certaine conception de la
philosophie qui n’est pas neutre et dont on peut penser qu’elle trahit l’esprit de ceux qui les
premiers ont institué cette discipline. On voit déjà en cela comment l’histoire de la philosophie
peut nous aider à préciser ce qu’est la philosophie elle-même, ne fût-ce qu’en la distinguant de ce
qu’elle n’est pas.
Posons donc la question frontalement : qu’est-ce que la philosophie ? La difficulté de
cette question est qu’elle est déjà intrinsèquement philosophique : on ne peut y répondre « du
dehors », mais seulement de l’intérieur même de la philosophie, ou plutôt d’une philosophie
particulière. C’est là une spécificité de la philosophie : elle n’admet pas de définition externe,
sinon superficielle ; toute investigation à son égard se meut déjà à l’intérieur de son champ
propre. La question devient alors : comment pénétrer dans ce champ ?
C’est ici que l’histoire de la philosophie peut apporter une réponse, ou, du moins, ouvrir
un chemin. Afin de nous familiariser avec la philosophie, l’une des meilleures méthodes est
encore d’étudier les auteurs qui s’y sont adonnés avant nous ; car on peut dire sans trop exagérer
qu’une grande partie de leurs recherches a précisément consisté à définir, ne fût-ce
qu’implicitement, par leur propre pratique, une conception de la philosophie qui leur est propre,
et qu’ils opposent la plupart du temps à celles de leurs prédécesseurs. Car justement, chacune de
ces réponses, qui ne peut se résumer dans une définition de quelques lignes, mais engage toute la
pensée de son auteur, présente des particularités qui la distingue, parfois radicalement, de toutes
les autres. Ainsi, l’étude de l’histoire de la philosophie permet de nous ouvrir à la philosophie
d’une manière d’emblée plurielle : plutôt que de nous offrir une réponse unique et dès lors
réductrice, voire simpliste, à la question « qu’est-ce que la philosophie ? », elle nous confronte à
une multitude de conceptions différentes qui se sont mutuellement opposées au cours de
l’histoire, multiplicité qui se reflète dans les pratiques, les modes de vie et les genres littéraires en
lesquels s’expriment ces conceptions. Il faut en être conscient : toute personne qui prétend définir
la philosophie de manière générale et univoque le fait au détriment d’autres conceptions qu’elle
exclut eo ipso du champ de la philosophie. Aucune définition de la philosophie ne peut prétendre
être « philosophiquement neutre ». Dès lors, si nous voulons ne pas être victimes d’une
conception univoque de la philosophie, il convient d’en étudier autant que possible – à savoir
précisément celles qui ont été développées au cours de l’histoire.
La difficulté ne s’arrête pas là, toutefois. Car comment délimiter le champ de l’histoire de
la philosophie, si nous ne disposons pas d’une conception préalable de la philosophie qui nous
permettrait d’identifier ses objets ? Comment décider que ceci (par exemple la pensée de Platon)
est de la philosophie, et cela (par exemple l’œuvre de tel ou tel romancier) pas ? Selon quel
critère opérer le partage entre les auteurs qui peuvent être considérés comme philosophes et les
autres, sinon celui d’une conception préalable de ce qu’est ou de ce que doit être la philosophie ?
Comment s’extirper de ce cercle, qui semble irrémédiablement vicieux ?
On pourrait peut-être proposer de répondre que seuls peuvent être considérés comme
philosophes ceux qui se sont prétendus tels. Mais il est évident qu’une telle réponse est par trop
naïve. D’une part, elle impliquerait que l’on refuse par exemple le titre de « philosophe » à tous
les penseurs antérieurs à Platon, qui ne se nommaient pas encore spécifiquement de cette
manière. Or depuis Aristote au moins, toute la tradition considère que la philosophie commence
avec Thalès de Milet. Nous ne savons pas comment Thalès se considérait lui-même, mais nous
3
pouvons en tout cas être sûrs que ni lui-même ni ses contemporains ne le nommaient
« philosophe », terme dont le sens « technique » est plus tardif, remontant soit à Pythagore, soit,
plus vraisemblablement, à Platon. La philosophie serait donc née avant son nom ; et lorsque
celui-ci apparaît et est revendiqué par Platon, c’est déjà contre toute la tradition antérieure, aussi
bien celle des physiologues que celle des sophistes, et donc au nom d’une conception tout à fait
originale (et encore largement mal comprise) de la philosophie. D’autre part, même après Platon,
il est évident qu’il ne suffit pas de se proclamer philosophe pour le devenir instantanément. Ce
serait même plutôt le contraire : comme le dit Kant, le philosophe est un idéal qu’il serait
démesurément orgueilleux de prétendre incarner ; et Platon serait certainement d’accord, lui qui
ne s’est jamais mis en scène dans ses dialogues, et dont même le personnage de Socrate qu’il a
façonné comme l’idéal du philosophe pour une grande partie de la tradition ultérieure ne
revendique jamais ce titre pour lui-même. Toute personne qui se prétend sans ambages
philosophe suscite immédiatement la méfiance ; il suffit de regarder ce qui se vend aujourd’hui
sous le titre de philosophie pour s’en convaincre. Et de tout temps, ceux que nous considérons
désormais comme des philosophes authentiques se sont plaints des usurpateurs de ce que Platon
appelle « le beau titre de philosophie ».
La seule manière de sortir du cercle consiste dès lors sans doute à faire confiance à la
tradition et à considérer que sont philosophes ceux que la tradition a reconnus comme tels au
cours de l’histoire. Mais sur quoi repose cette tradition ? Sur les jugements de philosophes qui
ont eux-mêmes interprété le passé en fonction de leur propre conception de la philosophie. Cela
est particulièrement clair dans le cas d’Aristote, dont nous sommes en grande partie tributaires
pour notre connaissance des origines de la pensée grecque : la reconstruction de l’histoire de la
philosophie qu’il opère, en particulier dans le livre Alpha de sa Métaphysique, est tout entière
destinée à montrer qu’elle s’orientait par tâtonnements successifs vers sa propre théorie, qui vient
la couronner en lui donnant en même temps pour la première fois son sens. De ce point de vue, il
y a fort à parier qu’Aristote a négligé une série d’auteurs qui auraient tout aussi bien pu valoir à
titre de philosophes, mais qui ne s’intégraient pas de manière aussi nette dans cette histoire ; et
même ceux qu’il a inclus l’ont été dans l’optique particulière qui est la sienne, ce qui suppose
parfois d’importantes déformations par rapport à leur pensée originelle (la manière dont il traite
Platon en est un exemple particulièrement éclatant). D’autres philosophes – par exemple Platon –
vont au contraire essentiellement se définir en s’opposant à leurs prédécesseurs, quitte parfois à
les caricaturer ; mais ce faisant, ils reconnaissent ceux-ci comme des adversaires, et donc comme
partageant suffisamment en commun pour que la confrontation ait un sens. Ainsi, le terme
« tradition » a ici un tout autre sens que lorsqu’on parle de « tradition religieuse », où il désigne
la continuité entre des pratiques ou des contenus qui sont transmis et qu’il s’agit de conserver le
plus fidèlement possible : au contraire, la tradition philosophique acquiert sa continuité non
seulement de ses héritages, mais aussi et peut-être surtout de ses ruptures et de ses déformations.
Une conséquence importante de tout ceci est que toute histoire de la philosophie, si elle
veut valoir à titre d’histoire de la philosophie, est nécessairement une histoire philosophique ; or
parce qu’il n’existe pas de conception « neutre » de la philosophie, cela veut dire : une histoire
orientée. Prétendre présenter l’histoire de la philosophie de manière « neutre » ou « objective »,
c’est soit tromper son auditoire soit se condamner à la superficialité, et donc à dépouiller les
pensées des auteurs de ce qui en fait des pensées philosophiques pour les transformer en simples
opinions. Cette absence de neutralité est dès lors non seulement assumée, mais revendiquée dans
ce cours, qui, s’il s’attachera à présenter les pensées d’un certain nombre d’auteurs en tâchant de
reconstruire leur cohérence propre, ne pourra se départir d’un certain point de vue en vertu
duquel il opérera des choix, procédera à des interprétations, des rapprochements ou des
oppositions avec d’autres auteurs, etc., qui ne seront jamais neutres. C’est également un
enseignement qu’il importe de recevoir de l’histoire de la philosophie : comprendre un auteur de
la tradition, ce n’est pas l’appréhender « passivement », mais c’est toujours l’interpréter d’une
4
certaine façon, et plus cette interprétation cherche à pénétrer profondément dans la doctrine, plus
elle doit se faire elle-même philosophique, et implique donc la participation active de l’interprète.
Vous devez dès lors toujours rester conscients du fait qu’il existe pour chacun des auteurs que
nous étudierons des interprétations différentes de celle présentée ici. Il n’en reste pas moins que
d’un point de vue pédagogique, il est utile, et sans doute même nécessaire, de commencer par
présenter un cadre général et cohérent afin d’établir les conditions de possibilité d’une étude plus
précise et plus détaillée des différents philosophes, étude que vous pourrez entreprendre par la
suite, par vous-mêmes ou dans le cadre d’autres cours.
Une difficulté supplémentaire que suscite la succession des philosophies dans l’histoire
est celle du sens de cette succession. En d’autres termes, y a-t-il un progrès dans l’histoire de la
philosophie ? Si oui, pourquoi passer son temps à étudier l’histoire de la philosophie ancienne ?
Notons que l’on peut très bien répondre par l’affirmative à la première question et néanmoins
défendre la pertinence de l’étude des premières philosophies qui se sont élaborées
historiquement. C’est en particulier ce que fait Hegel, qui considère l’histoire de la philosophie
comme le développement d’une « Idée » unique dont les différentes philosophies sont les
« moments » historiques, qui correspondent dans l’éternité à ses moments « logiques » et dont la
philosophie pleine et entière n’est rien d’autre que la totalité :
Nous devons voir dans les philosophies particulières les degrés du développement d’une seule Idée ;
chaque philosophie se présente comme une nécessaire détermination de l’Idée. L’arbitraire ne règne pas
dans la suite des philosophies : l’ordre dans lequel elles apparaissent est déterminé par la nécessité. (…)
L’histoire de la philosophie est ainsi elle-même une science. La philosophie en son développement non
historique est identique à celle de l’histoire de la philosophie. (…) L’histoire de la philosophie est la
réplique de la philosophie sauf que son évolution s’opère dans le temps, dans la sphère phénoménale, à
l’extérieur.3
Si l’histoire de la philosophie est la philosophie projetée dans le temps, alors étudier
l’histoire de la philosophie, c’est déjà faire de la philosophie. Mais en quoi procéder de cette
manière serait-il alors nécessaire ? Comme l’a bien montré Martial Gueroult4, la conception
hégélienne de l’histoire de la philosophie ainsi résumée revient en définitive à nier tout intérêt à
l’histoire de la philosophie qu’elle prétendait pourtant fonder : réduisant l’histoire de la
philosophie à la projection dans le temps d’un développement logique qui peut et doit être mis au
jour de manière indépendante (ce qu’entreprend Hegel dans sa Science de la logique), elle en fait
finalement un double inutile et imparfait qui perd toute consistance et toute pertinence propres.
Telle n’est pas la conception sous-jacente au présent cours. Au contraire, fidèle en cela à
Martial Gueroult, nous concevrons chaque philosophie comme une totalité formant un système
parfaitement valide dans ses limites propres, limites qu’elle ne reçoit d’aucun dehors, mais fixe
par elle-même dans le mouvement par lequel elle s’institue et se déploie. Chaque philosophie a
une prétention à la vérité, à la complétude et à la cohérence qu’il faut respecter pour la
comprendre. En ce sens, chaque philosophie est d’une certaine manière « coupée » de toutes les
autres. Cette coupure n’est pourtant pas radicale, sous peine de tomber dans l’excès inverse et de
nier toute pertinence à la succession, ce qui est une autre manière de refuser l’histoire en tant que
telle. Dès l’origine, tout philosophe se situe (à des degrés de conscience et de précision divers)
par rapport à ses prédécesseurs, les discute, intègre ou rejette leurs enseignements, cherche à
résoudre des problèmes qu’ils ont mis au jour ou qui ont surgi du fait de leur doctrine, etc. La
philosophie est indissociable de la pensée critique. Bien plus, tout philosophe est également en
rapport étroit avec la société, les événements et la culture de son époque, auxquels il réagit. Tous
ces éléments doivent bien entendu être pris en compte ; mais ils ne permettent jamais de déduire
la philosophie de l’auteur en question. Autrement dit, s’ils sont des conditions sine qua non de
3
Ibid., p. 131-132.
4
M. Gueroult, Philosophie de l’histoire de la philosophie, Paris, Aubier, 1979, p. 247-268.
5
l’émergence de telle philosophie dans la configuration que nous lui connaissons, celle-ci ne s’y
réduit en aucun cas. L’histoire de la philosophie est l’histoire du déploiement d’une pensée
toujours singulière dans un matériau (socio-historico-culturel) sans cesse changeant. La difficulté
de l’histoire de la philosophie, qui est également ce qui la rend passionnante, vient de ce qu’elle
navigue constamment entre ces deux pôles – autonomie du système, situation historique – en
tâchant de les concilier. Entreprise purement intellectuelle certes, mais en tant que celle-ci a
aussi, voire surtout, des implications « existentielles » : à chaque fois, il s’agit de se plonger dans
une pensée autre, de la pénétrer de l’intérieur, et de se rendre ainsi étranger à soi-même, avec le
risque – et l’espoir – d’en sortir transformé.
Étudier la philosophie de cette manière, c’est déjà faire de la philosophie, bien plus
profondément qu’en essayant de « penser par soi-même » sans références – voie qui ne convient
qu’au génie. De même qu’on apprend à peindre en imitant les grands maîtres et à écrire en lisant
et en relisant les chefs-d’œuvre des grands écrivains, on apprend à penser, et à penser
philosophiquement, en tâchant de comprendre de l’intérieur la pensée des grands philosophes du
passé. Et peu importe que ceux-ci soient éloignés de nous dans le temps ; car, il convient de le
rappeler en ces temps troublés, le philosophe est un amoureux du savoir, et donc de la vérité ; et
la vérité, à la différence de sa découverte, n’a pas d’âge. Il y a même toutes les raisons de penser
qu’on a plus de chances d’en trouver la trace chez les auteurs dont l’importance a été reconnue et
constamment confirmée au fil des siècles que chez le dernier auteur à la mode, qui sera bien vite
oublié au profit du suivant…
Lectures conseillées
Il existe de nombreuses histoires de la philosophie ancienne, publiées dans différentes langues. En
français, la plus complète parmi les plus récentes est celle de L. Couloubaritsis, Histoire de la philosophie
ancienne et médiévale. Figures illustres, Paris, Grasset, 1998. Constamment utilisé lors de l’élaboration
de ce cours, cet ouvrage en tout point remarquable contient non seulement des présentations plus
détaillées des philosophes étudiés ici (et de nombreux autres), mais également une mine d’informations
historiques, biographiques et bibliographiques qui vous aideront à approfondir vos connaissances.