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Laval théologique et philosophique
La critique marxiste de la religion (I)
Henri Legault
Volume 1, Number 1, 1945
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Laval théologique et philosophique, Université Laval
ISSN
0023-9054 (print)
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Legault, H. (1945). La critique marxiste de la religion (I). Laval théologique et
philosophique, 1(1), 150–167. [Link]
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La critique marxiste de la religion
Le marxisme et la religion sont-ils irréconciliables? Existe-t-il une
opposition profonde entre le matérialisme dialectique et historique tel
qu’enseigné par Karl Marx, Engels, Lénine et Staline, et la croyance en
un Dieu souverain, créateur du ciel et de la terre, rédempteur du monde,
et rémunérateur de l’homme en une autre vie?
Pour qui a étudié quelque peu la doctrine du marxisme, cela ne peut
faire de doute. Le matérialisme dialectique et historique combat la religion
au nom de ses principes les plus fondamentaux. L’un de ces principes est
qu’il n’existe qu’une seule réalité, la matière, avec ses forces aveugles; la plante, l’ani
mal, l’homme sont le résultat de son évolution. De même, la société humaine n’est
pas autre chose qu’une apparence ou une forme de la matière qui évolue suivant ses
lois ; par une nécessité inéluctable elle tend, à travers un perpétuel conflit de forces,
vers la synthèse finale: une société sans classes. Dans une telle doctrine, c’est évident,
il n’y a plus de place pour l’idée de Dieu, il n ’existe pas de différence entre l’esprit et
la matière, ni entre l’âme et le corps; il n’y a pas de survivance de l’âme après la mort,
et par conséquent, nulle espérance d’une autre vie *.
La religion enseigne l’existence d’un Dieu tout-puissant et infiniment
juste, qui punit, dans une autre vie, les injustices des hommes. Elle
prêche le renoncement aux biens terrestres, et surtout la charité. Il n’en
faut pas davantage pour qu’elle soit classée par les marxistes dans la caté
gorie des «idéologies» nuisibles et dangereuses. Elle est même la plus dan
gereuse de toutes, car elle est le plus grand obstacle à la réalisation de l’idéal
communiste. Aussi Marx lance-t-il l’anathème contre ceux qui ne haïssent
pas tous les dieux, qui ne «reconnaissent pas la conscience humaine pour la
plus haute divinité»2. Pour lui, «la critique de la religion est la condition
première de toute critique» parce que la religion est «l’opium du peuple»3. A
certains communistes français qui en appellent à la Bible, Engels rappelle
que, s’ils connaissaient mieux la Bible, «ils sauraient qu’à côté de quelques
passages favorables au communisme, l’esprit général de la doctrine qu’elle
expose lui est totalement opposé, comme d’ailleurs à tout point de vue réel
lement rationaliste»4. Lénine nous assure que «la base philosophique du
marxisme... est le matérialisme dialectique.. . matérialisme incontesta
blement athée, résolument hostile à toute religion»5. Et Staline, le dicta
teur actuel de l’U.R.S.S. et «le plus fidèle disciple de Lénine», donnait en
1935 le mot d’ordre suivant: «Pas de neutralité à l’égard de la religion.
1. Pie X I, Encyclique «Divini Redemptoris» sur le communisme athée. Ed. de
1 Action Catholique, Québec 1937, p. 6.
2. Marx, Morceaux choisis. Gallimard, Paris 1934, 3e éd., p. 37.
3. Marx-Engels, Les grands textes du marxisme sur la religion, choisis, traduits
et présentés par Lucien Henry. Ed. Sociales Internationales, Paris 1936, pp. 13-14.
4. Ibid., p. 74.
5. Lénine, Marx, Engels, Marxisme. Ed. Sociales Internationales, Paris 1935.
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Contre les propagateurs des absurdités religieuses, contre les ecclésias
tiques qui empoisonnent encore les masses travailleuses, le Parti commu
niste ne peut que continuer la guerre»1.
Telle est la véritable figure du marxisme ou du communisme athée.
Au début, il s’est montré «tel qu’il était, dans toute sa perversité, mais
bien vite il s’est aperçu que de cette façon il éloignait de lui les peuples;
aussi a-t-il changé de tactique et s’efforce-t-il d’attirer les foules par toutes
sortes de tromperies, en dissimulant ses propres desseins sous des idées
en elles-mêmes bonnes et attrayantes»2. Il faut avouer que cette méthode
diabolique en a séduit un grand nombre. Ainsi on a fait grand état, en
certains milieux, de la nouvelle politique religieuse adoptée par le gouver
nement soviétique depuis 1939. Concluant d’un changement de tactique
à un changement de mentalité chez les dirigeants soviétiques, on a versé
sans retard dans un optimisme béat ; à ceux-là, des déclarations récentes de
Kalinine et de Staline ont donné le démenti3. D ’autres, plus nombreux
encore, oublieux de l’histoire, même récente, et trompée par les ruses du
communisme, continuent de dissocier communisme économique et religion,
voient dans chaque nouveau geste soi-disant favorable des marxistes
le signe d’une conversion profonde. Voici la réponse de Lénine lui-même
à ces illusionnés: Pour ceux qui négligent le fond du marxisme, pour ceux
qui ne savent ou ne veulent pas réfléchir, cette histoire4 est un nœud
d’absurdes contradictions et d’hésitations du marxisme : une sorte de méli-
mélo formé d’athéisme «conséquent» et de complaisances pour la religion,
une sorte de flottement «sans principe» entre la guerre révolutionnaire
contre Dieu et le désir peureux de «complaire» aux ouvriers croyants, la
crainte de les effaroucher, etc. Dans la littérature des phraseurs anar
chistes, on peut trouver nombre de gestes de ce goût contre le marxisme.
Mais quiconque est tant soit peu capable d’envisager le marxisme de façon
sérieuse, d’en méditer les bases philosophiques et l’expérience de la social-démocratie
internationale, verra aisément que la tactique du marxisme à l’égard de la religion
est profondément conséquente et mûrement réfléchie par Marx et Engels; que ce que
les dilettantes ou les ignorants prennent pour des flottements n’est que la résultante
directe et inéluctable du matérialisme dialectique. Ce serait une grosse erreur de
1. La Pravda du 21 juin 1935, citée par J. de Bivort de la Saudée, dans YAnti-
religion communiste. Ed. Spes, Paris 1937, p. 30.
2. Pie X I, Divini Redemptoris, p. 37.
3. «For writers (who) have argued from a change of policy to a change of mind
in the Soviet rulers the recent statement of President Mikail Kalinin must come as
an immense surpris*1. According to the UP report, he said in a speech published b y
the «Agitators’ Guidebook»: «We believe that religion is a misguiding institution and
struggle against it by education. But since religion still grips considerable sections
of the population and some people are deeply religious, we cannot combat it by ridi
cule». . . This statement, which may be considered official, could be illuminated b y
other recent statements of officiaMeaders expressing the principles of materialist
Marxism, which has never been disavowed by the Soviet Government. As late as
1939, on the occasion of his sixtieth birthday, Staline assured his faithful: «D o not
doubt, my comrades, that I am ready to devote all my efforts and ability and, if
necessary, all my blood, drop by drop, to the cause of the working class proletarian
revolution and world communism». It would be more than naive, however, to think
that it suffices to read a few declarations of this kind to make up one’s mind on the
question of cooperation with Russia». Center of Information Pro Deo. (Cip),
vol. II, n. 13, New York 1943, p. 5. .
4. Lénine vient de faire «l’histoire apparente des interventions de Marx et
d ’Engels en matière de religion».
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croire que la «modération» apparente du marxisme à l’égard de la religion s’explique
par des considérations dites «tactiques» comme le désir de «ne pas effaroucher», etc . ..
Au contraire, la ligne politique du marxisme, dans cette question également, est indis
solublement liée à ses bases philosophiques1.
Le présent travail a précisément pour but de montrer que la critique
de la religion n’est pas simplement une des doctrines marxistes, mais qu’elle
fait la substance même de tout le matérialisme dialectique et historique,
que le communisme marxiste est doctrinalement inséparable de cette cri
tique de la religion. Nous le prouverons par de nombreuses citations
dont l’orthodoxie n’a jamais été contestée par Moscou. Si l’on constate
une évolution dans l’attitude des Bolchéviks à l’égard de la religion2,
il faut s’en réjouir à bon escient, tout en continuant de «se prémunir contre
les ruses du communisme»3.
I. QUELLE EST L A FIN DE L’ HUMANITÉ ?
La question est sans doute ambiguë. Car le terme «fin» signifie
tantôt le but, la cause finale, tantôt une limite, un terme; à dessein, nous
laisserons provisoirement à ce mot son ambiguïté.
Parmi toutes les philosophies du Progrès, c’est le marxisme qui est le
plus activement tendu vers l’avenir4. Il semble vouloir réaliser d’une
manière très concrète les aspirations demeurées obscures dans les autres
doctrines, pour lesquelles cette idée de Progrès reste plutôt passive et con
fuse5. Ce Progrès est à la fois indéfini et fatal. On le considère comme
une fonction du temps: quoique fassent les hommes, il s’accomplira inévi
tablement; les réactions les plus violentes ne sauraient l’empêcher, sinon
qu’en apparence ou de façon provisoire. Mais dans le marxisme, le Progrès
1. Lénine, Marx, Engels, Marxisme, p. 250.
2. Le présent travail fut terminé au printemps de 1943. Nous le publions
ici sans modifications.
3. Pie X I, Divini Redemptoris, p. 36.
4. «Toute pensée qui s’élève et qui cherche l’avenir, rencontre un des souffles*
un des courants de la pensée socialiste.» Jean Jaurès, passage cité par Henry de
Man, l'Idée socialiste. Grasset, Paris 1935, p. 316.
5. «Le marxisme.. . ne se situe pas dans la vie intellectuelle abstraite, mais
dans la vie quotidienne, dans la vie des masses, dans la pratique. Il ne s’agit plus
de concilier idéalement les contradictions qui existent dans le monde et de l’inter
préter passivement. Il s’agit de transformer le monde et de surmonter réellement,
efficacement, toutes contradictions pour atteindre l’humain véritable—qui n’existe
encore que dans des virtualités et des pressentiments.» Introduction aux Morceaux
choisis de Karl Marx par Henri Lefebvre et N. Gutermann. Marx, Morceaux chosis,
p. 29. Les italiques sont de nous.— «La deuxième étroitesse spécifique de ce maté
rialisme consistait dans son incapacité à considérer le monde en tant que processus,
en tant que matière engagée dans un développement historique. Cela correspon
dait au niveau qu’avaient atteint à l’époque les sciences naturelles, et à la façon méta
physique, c ’est-à-dire antidialectique, de philosopher qui en résultait. On savait que
la nature était engagée dans un mouvement perpétuel. Mais ce mouvement, d’après
la conception de l’époque, décrivait aussi un cercle perpétuel, et, par conséquent, ne
bougeait jamais de place; il produisait toujours les mêmes résultats. Cette concep
tion était inévitable à l’époque.» Marx-Engels, Etudes philosophiques. Ed. Sociales
Internationales, Paris 1935, p. 28.
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devient une idée proprement dite, c’est-à-dire une conception pratique,
une idée «factive» d ’un avenir qui serait notre œuvre, le fruit de notre
activité consciente et délibérée1.
Nous verrons que, selon le marxisme, les choses purement naturelles,
de l’inorganique jusqu’à la brute, n’agissent pas pour une fin. L’action
pour une fin est le privilège de l’homme :
....... Une araignée, écrit Marx, accomplit des opérations qui ressemblent à celles du
tisserand; une abeille, par la construction de ses cellules de cire, confond plus d’un ar
chitecte. Mais ce qui distingue d’abord le plus mauvais architecte et l’abeille la plus
habile, c’est que le premier a construit la cellule dans sa tête avant de la réaliser dans
la cire. A la fin du travail se produit un résultat qui, dès le commencement, existait
déjà dans la représentation du travailleur, d’une manière idéale, par conséquent.
Ce n’est pas seulement une modification de formes qu’il effectue dans la nature; c’est
aussi une réalisation dans la nature de ses fins; il connaît cette fin, qui définit comme
une loi les modalités de son action et à laquelle il doit subordonner sa volonté2.
Or, toujours d’après le marxisme, dans la phase actuelle de l’évolution
de l’humanité, il est devenu possible de se faire une idée vraiment pratique
de la fin de l’homme intégral3. Cette fin n’en est pas une qui lui soit
1. «Par la prise de possession sociale des moyens de production, la production
marchande cesse et, par là même, la domination du produit sur les producteurs.
L ’anarchie au sein de la production sociale est remplacée par une organisation cons
ciente et systématique. La lutte pour l’existence individuelle prend fin. Par là,
pour la première fois, l’homme sort, en un certain sens, définitivement du règne
animal, passe de conditions animales d’existence à des conditions vraiment humaines.
L ’ensemble des conditions de vie, milieu qui, jusqu’ici, dominait l’homme, entre enfin
sous la domination et le contrôle des hommes qui, pour la première fois, deviennent
les maîtres conscients et véritables de la nature parce qu’en tant qu’ils deviennent
les maîtres de leur propre organisation en société. Les lois de leur propre action
sociale, qui, jusqu’ici, se dressaient devant eux en lois de la nature, étrangères à eux
et les dominant, sont dès lors appliquées et dominées par les hommes en pleine con
naissance de cause. L ’organisation propre de la société des hommes, qui, jusqu’ici,
leur était comme étrangère et octroyée par la nature et l’histoire, devient un acte de
leur propre et libre initiative. Les forces objectives, étrangères, qui, jusqu’alors,
dominaient l’histoire, passent sous le contrôle des hommes eux-mêmes. Ce n’est
qu’à partir de ce moment que les hommes feront eux-mêmes leur histoire en pleine
conscience; ce n’est qu’à partir de ce moment que les causes sociales, mises en mou
vement par eux, auront, en majeure partie et dans une mesure toujours croissante,
les effets voulus par eux. C ’est l’humanité passant d ’un saut du règne de la nécessité
dans le règne de la liberté. Accomplir cet acte libérateur du monde, voilà la mission
historique du prolétariat moderne. En étudier les conditions historiques et, par là
même, la nature, et donner ainsi à la classe aujourd’hui opprimée, qui est appelée
à l’action, la pleine conscience des conditions et de la nature de son action propre,
c ’est la tâche du socialisme scientifique, expression théorique du mouvement prolé
tarien.» Engels, M. E. Duhring bouleverse la science. (Anti-Duhring), trad, par
Bracke (A. M . Desrousseaux). Alfred Costes, Paris 1933, T . III, pp. 51-52.
2. Marx, Morceaux choisis, p. 103.
3. «Où donc est la possibilité positive de l’émancipation allemande?
Réponse: dans la formation d ’une classe avec des chaînes radicales, d’une classe
de la société bourgeoise qui ne soit pas une classe de la société bourgeoise, qui soit la
dissolution de toutes les conditions sociales, une sphère qui possède un caractère
universel en raison de ses souffrances universelles et qui ne revendique aucun droit
particulier, parce qu’on ne lui a pas fait un tort particulier mais le tort absolu, qui
ne puisse plus invoquer un titre historique mais simplement le titre humain, qui ne
soit pas en opposition universelle avec les principes de l’État allemand, une sphère
enfin qui ne puisse s’émanciper sans s’émanciper de toutes les autres sphères de la
société et par conséquent sans les émanciper toutes, qui, en un mot, soit la perte totale
de l’homme et qui ne puisse donc se conquérir elle-même que par la reconquête totale
de l’homme. La décomposition de la société, comme classe particulière, est le pro
létariat . . . Lorsque le prolétariat annonce la dissolution du monde présent, il ne fait
qu’annoncer le mystère de sa propre existence, car il est la dissolution effective de
ce monde.» Marx; Morceaux choisis, p. 167.
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prédéterminée par la nature; elle reste dans les limites de l’humain: c’est
une fin que l’homme se propose à lui-même, qui se précise à mesure que
grandit la domination du sujet sur les moyens de la réaliser, et dont l’action
même de l’homme est le principe1.
Le but à atteindre n’est donc plus la conception simplement spécula
tive d’une réalité qui se déroulerait sans notre intervention. C’est, au
contraire, une conception humaine et pratique, qui doit préexister intellec
tuellement dans notre représentation, non toutefois à la manière idéaliste,
mais d’une façon pleinement réaliste, conforme à nos puissances con
crètes. Le marxisme a bien compris qu’il n’y a pas de connaissance véri
tablement pratique sans le pouvoir d’exécution. Que l’homme en arrive
à se proposer concrètement sa propre fin, c’est le signe du bourgeonnement
en lui de la puissance absolue2.
* * *
Dans les doctrines humanitaires du Progrès, qui aspirent vers l’éman
cipation purement humaine de toute misère, le sentiment de pitié est appa
remment le mobile d’action. Mais, dans la mesure où l’humanité demeure
encore impuissante à se libérer de toute épreuve, cette pitié demeure for
cément frustrée pour ce qui regarde le présent. La plus grande misère de
l’humanité s’identifie en quelque sorte à son impuissance. L’impuissance
ne permet donc qu’une pitié abstraite. Devant une telle pitié la misère
actuelle finit elle-même par revêtir un caractère abstrait. La misère revêt
un caractère abstrait du moment qu’on la conçoit comme inévitable et irré
médiable: on le constate à la façon abstraite de considérer, dans la guerre,
les peines et les souffrances d’autrui.
Or, ici encore, le marxisme prend une attitude résolument active.
La misère n’est plus une faiblesse ; elle devient, au contraire, une puissance3,
1. «The further men become removed from animals, however, the more their
effect on nature assumes the characters of a premedicated, planned action directed
towards definite ends known in advance.» Engels, Dialectics of Nature, translated
and edited by Clemens Dutt, International Publishers, New York, 1940, p. 290.—
«And, in fact, with every day that passes we are learning to understand these laws
more correctly, and getting to know both the more immediate and the more remote
consequences of our interference with the traditional course of nature.» Ibid., p. 292.
2. « .. .l’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle peut résoudre;
car, à mieux considérer les choses, il s’avérera toujours que le problème lui-même
ne surgit que lorsque les conditions matérielles de sa solution existent déjà ou tout
au moins sont en formation.» Marx, Contribution à la Critique de l’économie politique,
p. 7; cité par Staline, Le Matérialisme dialectique et le matérialisme historique dans
Histoire du Parti Communiste Bolchévik de l’ U.R.R.S. Ed. en langues étrangères,
Moscou 1939, p. 124.
3. «Dans la société actuelle, dans l’industrie basée sur les échanges individuels,
l’anarchie de la production, qui est la source de tant de misère, est en même temps la
source de tout progrès». Marx, Morceaux choisis, p. 143.— «L ’essence humaine devait
tomber dans cette pauvreté absolue pour pouvoir faire naître d ’elle-même sa richesse
intérieure». Ibid., p. 233.
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la puissance d’exaspération1, qui recèle une immense valeur pra
tique. C’est de la misère que provient la tension antagoniste qui est le
levier de tout progrès. Donc, loin de l’exclure, loin de se retirer devant
elle dans un monde abstrait où l’on attend la puissance de la vaincre, il
faut se replier sur elle pour en saisir la force cachée. Il faut user de la
misère pour la libération de la misère elle-même, à tel point que celle-ci
devienne, non plus une simple condition provisoire, mais un instrument
toujours plus efficace pour la conception et la réalisation de la fin. Les
combats les plus sanglants, les révolutions les plus violentes sont consi
dérés dès lors comme des phénomènes qui vont de soi, parfaitement natu
rels2. Et en cela même la misère se trouve à la fois féconde et surmontée.
Sans elle il n’y aurait point d’antagonisme. Or, «pas d’antagonisme,
pas de progrès»3. Loin de nous éloigner de la fin, loin d’être un obstacle
provisoire au Progrès, c’est elle qui nous rapproche de cette fin; elle est la
puissance inébranlable pour la conquête de cette fin. La naissance est
liée à la misère. «Il n’y a d’invincible que ce qui naît et se développe» .
La conception marxiste de la misère est donc une conception foncière
ment optimiste, en apparence du moins5. La souffrance la plus affreuse
de l’humanité n’est jamais inutile. Sans elle, l’homme ne prend pas cons
cience de lui-même et demeure impuissant. L’homme heureux est un
faible; sa puissance est apparente, stérile, elle est un obstacle au progrès.
«Les réformes sociales n’aboutissent jamais par la faiblesse des forts, mais
toujours par la force des faibles»6. Le marxiste ne croit pas seulement
que l’humanité progresse vers des états toujours meilleurs. Les révolu
tions elles-mêmes, issues de la misère, fécondes selon l’étendue de leur bou
leversement, sont la raison d’un espoir toujours grandissant, le témoignage
d’une foi de plus en plus vive dans la puissance de la misère7.
1. «Il faut rendre l’oppression de fait encore plus oppressive, en y joignant la
conscience de l’oppression, il faut rendre la honte encore plus honteuse, en lui faisant
de la publicité. Il faut représenter chaque sphère de la société allemande comme
la partie honteuse de la société allemande, il faut mettre en branle ces conditions
pétrifiées en leur chantant leur propre mémodie. Il faut enseigner au peuple l’épou
vante de lui-même, pour lui donner du courage.» Ibid., pp. 186-187.
2. «S’il est vrai que le passage des changements quantitatifs, lents, à des change
ments qualitatifs brusques et rapides est une loi du développement, il est clair que
les révolutions accomplies par les classes opprimées constituent un phénomène abso
lument naturel, inévitable.» Staline, Le matérialisme dialectique et le matérialisme
historique, p. 104.
3. Marx, Morceaux choisis, p. 140.
4. Staline, op. cit., p. 100.
5. «C’est le mauvais côté qui produit le mouvement qui fait l’histoire, en cons
tituant la lutte.» Marx, op. cit., p. 156.
6. Ibid., p. 19.
7. «A mesure que diminue le nombre des grands capitalistes qui accaparent et
absorbent tous les avantages de ce processus de transformation, on voit croître la
misère, l’oppression, la servitude, la dégénérescence, l’exploitation, mais aussi la ré
volte de la classe ouvrière sans cesse grandissante, dressée, unie, organisée par le méca
nisme même du processus de production capitaliste. Le monopole du capital devient
une entrave pour le mode de production qui s’est développé avec lui et par lui. La
concentration des moyens de production et la socialisation du travail arrivent à un
point où elles ne s’accommodent plus de leur enveloppe capitaliste et la font sauter.
La dernière heure de la propriété privée capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont
expropriés.» Ibid., pp. 153-154.
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Bref, il est entendu que les hommes devront souffrir affreusement et
toujours davantage à mesure qu’ils se rapprocheront du but, car l’homme
entrevu au terme du progrès poursuivi est si grand qu’il ne peut naître
qu’au prix des souffrances les plus universelles. Loin de fuir la misère, les
hommes conscients de la fin à poursuivre doivent au contraire l’embras
ser, la diriger1.
Le marxiste ne cache pas la grandeur du renoncement nécessaire pour
atteindre son idéal. A une émancipation totale il faut le sacrifice total de
la vie2.
La mise en commun de tels dévouements chez ceux qu’anime un même
idéal, celui d’une lutte brutale, aussi affreuse que scientifique3, doit hâter
l’émancipation tant désirée du genre humain.
L’organisation consciente de la production sociale, mise en œuvre
grâce aux révolutions les plus violentes de l’histoire4, où les hommes se
seront entre-tués de la façon la plus impitoyable, «inaugurera une nouvelle
époque historique au cours de laquelle l’humanité elle-même, et avec l’hu
manité, toutes les branches de son activité, et les sciences naturelles en par
ticulier, connaîtront un progrès qui jettera dans l’ombre tout ce qui a pré
cédé»5.
L’individu de cette époque nouvelle jouira de sa personnalité, de l’au
tonomie, de la liberté. Chacun pourra s’y «développer dans toutes les
branches qui lui plaisent, la société règle la production générale, me permet
ainsi de faire aujourd’hui, ceci, demain, cela».. ,6.
* * *
L’homme sera donc émancipé une fois pour toutes ? Car les sacrifices
auront été grands. Des générations, des millions d’individus auront donné
leur vie, et leur dernier cri aura été: «Vive la révolution! Vive le commu
nisme!» Auront-ils voué leur vie entière au néant pour qu’en résulte
quelque bien permanent ?
Que répondra le marxiste à cette question ?
Manifestement, le sort des individus sera, quant au terme de la vie,
toujours le nôtre. Ils mourront de la mort totale. La mort sera la fin
1. «Il (le parti communiste) ne négligera pas un instant d ’éveiller chez les ou
vriers la conscience la plus claire possible de l’antagonisme violent entre la bour
geoisie et le prolétariat... » Ibid., p. 194.
2. «Jusque-là, à la veille de chaque remaniement général de la société, le dernier
mot de la science sociale sera toujours: ‘Le combat ou la mort; la lutte sanguinaire
ou le néant.’ C’est ainsi que la question est invinciblement posée.» Ibid., p. 168.
3. «Accuser les marxistes de blanquisme parce qu’ils considèrent l’insurrection
comme un art! Peut-on dénaturer la vérité de façon plus révoltante, alors que, nul
marxiste ne le niera, Marx lui-même s’est prononcé de la manière la plus nette, la
plus précise et la plus catégorique sur cette question, en appelant justement l ’insur
rection un art, en disant qu’il la faut considérer ainsi, qu’il faut remporter un premier
succès et aller ensuite de succès en succès, sans interrompre un instant l’offensive
contre l’ennemi en profitant de son désarroi. » Lénine, Marx, Engels, Marxisme, p. 211.
4. «Les révolutions sont les locomotives de l’histoire.»— «La force est l’accou
cheuse de toute vieille société grosse d’une société nouvelle. Elle est elle-même
une puissance économique.» Marx, Morceaux choisis, p. 159.
5. Engels, Dialectics of Nature, p. 19. La traduction est de nous.
6. Marx, Morceaux choisis, p. 203.
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de tout et lorsque Pierre n’existera plus, il en sera désormais pour lui comme
s’il n’avait jamais existé. Le sort de l’homme ne diffère pas ici du sort de
la bête1.
La finalité dont nous avons parlé ne va pas au-delà du règne humain.
Tout cela n’a de sens que dans les limites de l’humanité. Or, si nous pre
nons l’humanité dans son ensemble, son existence est comparable à celle
d’un individu; et, en vertu du principe général que «tout ce qui arrive à
l’existence mérite de périr», l’humanité elle-même sera un jour exterminée.
Néanmoins, poursuit Engels après avoir parlé de la nouvelle époque historique,
«tout ce qui arrive à l’existence mérite de périr. Des millions d’années pourront
s’écouler, et des centaines de milliers de générations pourront, devront peut-être
naître et mourir, mais, inexorablement, le temps viendra où la chaleur dégradante
du soleil ne suffira plus à faire fondre la glace qui s’avance des pôles; où la race humaine
se pressant de plus en plus autour de l’équateur, ne trouvera plus, même à cet endroit,
assez de cette chaleur nécessaire à la vie; où, graduellement, même la dernière trace
de vie organique disparaîtra et où la terre, devenue un globe éteint et froid comme la
lune, évoluera dans la noirceur la plus épaisse et dans une orbite de plus en plus étroite
autour du soleil également éteint, pour enfin tomber sur lui. D’autres planètes l’au
ront précédée et d’autres la suivront; au lieu du brillant et chaud système solaire et
de l’harmonieux arrangement de ses satellites, il ne restera plus qu’une sphère froide
et morte pour poursuivre sa course solitaire à travers l’espace. Et ce qui arrivera à
notre système solaire arrivera tôt ou tard aux autres systèmes de notre galaxie; cela
arrivera à toutes les innombrables galaxies, même à celles dont la lumière n’atteindra
jamais la terre du vivant d’un être humain dont l’œil pourrait percevoir cette lumière2.
L’humanité fut, à l’origine, le produit de forces aveugles, de forces
qui n’agissent pas pour une fin3. Elle sera un jour engloutie dans la nuit
1. * Vie et mort. Déjà, actuellement, on ne considère pas comme scientifique
une physiologie qui ne conçoit pas la mort comme moment essentiel de la vie (note:
Hegel, Encyclopédie I), la négation de la vie comme essentiellement contenue dans la
vie elle-même, de telle sorte que la vie est toujours pensée en rapport avec son résultat
nécessaire: la mort qu’elle contient constamment en germe. La conception dialec
tique de la vie ne voit rien au-delà. Mais pour celui qui a compris que tout bavar
dage sur l’immortalité de l’âme a perdu son sens, ou bien la mort est la décomposition
des corps organiques qui ne laissent après eux que les éléments chimiques constitutifs
formant leur substance, ou bien elle libère derrière soi un principe vital, une âme,
qui survit à tous les organismes vivants et non seulement à l’homme. Ici donc, grâce
à la dialectique, tout devient suffisamment clair quant à la nature de la vie et de la
mort pour rejeter une superstition très ancienne. Vivre signifie mourir.» Marx-
Engels, Les grands textes du marxisme sur la religion, p. 114.
2. Engels, Dialectics of Nature, p. 20. La traduction française est de nous.
3. «Contrairement à l’idéalisme qui considère le monde comme l’incarnation de
l’idée absolue, de l’esprit universel, de la conscience, le matérialisme philosophique de
Marx part de ce principe que le monde, de par sa nature, est matériel, que les mul
tiples phénomènes de l’univers sont des différents aspects de la matière en mouve
ment. .. que le monde se développe suivant les lois du mouvement de la matière, et
n’a besoin d ’aucun esprit universel.» Staline, Le matérialisme dialectique et le maté
rialisme historique, p. 105.— «We are now in position to sum up the philosophy of
materialism and to see it in contrast with idealism. It denies that any God or Gods
exist, created, or control the universe. It affirms that there is no reason to believe
that something (matter in some form) did not always exist and will not always exist.
It denies that the universe had any purpose or is aiming at the accomplishment of
anything; only living organism have purposes, and of these, men alone, as far as we
can now tell, are conscious of their purposes and seek to control themselves and the
world around them to attain their desires. It affirms that we are a product of this
world, were developed in it and by it, and that life on the earth is as natural (that is
is as necessary a result of the nature of things) as the movements of the heavenly
bodies, the ebb and flow of the tides, or the sequence of the seasons». Selsam, Howard,
What is Philosophy, International Publishers, New York 1938, pp. 72-73.
158 L A V A L T H É O L O G IQ U E E T P H IL O S O P H IQ U E
de l’inconscience par les mêmes forces aveugles. Et alors personne ne
saura plus que nous avons-existé. Que nous ayons existé ou non, que nous
ayons combattu ou non, que nous ayons soutenu le combat de la justice
ou de l’injustice, cela sera tout à fait indifférent. Cela n’aura même pas
la réalité du rêve. La nuit aura englouti jusqu’au souvenir. Votre souf
france sera ignorée, comme votre mort. Le, «vous avez été», ne sera plus.
Est-ce dire que la possibilité d’une autre humanité sera rayée de l’uni
vers ? «Si fréquent et si implacable que soient le parachèvement et la répé
tition de ce cycle dans le temps et dans l’espace; quelque millions de soleils
et de terres qui arrivent à l’existence pour ensuite passer au néant; quelque
temps qu’il faille pour le développement des conditions de la vie organique;
si innombrables que soient les êtres organiques qui devront connaître l’exis
tence et le néant avant que surgissent parmi eux des animaux avec un cer
veau capable de pensée et trouvant pour quelque temps des conditions
propices à la vie, vie qui sera exterminée bientôt sans merci; nous avons
la certitude que la matière demeure éternellement la même dans tous ses
changements, qu’aucun de ses attributs ne peut se perdre et, en conséquence
aussi, qu’avec la même impérieuse nécessité qu’elle exterminera de la terre
sa plus haute création, l’esprit pensant, elle devra ailleurs et en d’autres
temps le produire de nouveau»1.
Évidemment, le sort de ces humanités, qui, elles aussi, passeraient par
les mêmes phases de misères jusqu’à la liberté couronnée par l’extermina
tion totale et sans merci, nous est aussi indifférent que le sort de la nôtre.
Et pourquoi n’en serait-il pas ainsi ? En effet, les forces aveugles qui ont
exilé l’homme sur la terre, ne sont-elles pas indifférentes à notre sort?
Nous sommes les enfants de la nuit et la nuit nous engloutira. La nuit
est sans pitié! Idée anthropomorphique! Si vous voulez appeler impi
toyable la puissance aveugle qui nous écrasera tous, soit. Il est vrai aussi
que l’homme est le produit supérieur de la matière, car il peut agir pour une
fin, il peut se proposer un dessein intelligent, il peut en quelque sorte se
faire lui-même. Mais, la puissance invincible est celle de l’inhumain.
L’imparfait est plus puissant que le parfait. La lumière est sortie de la
nuit et la nuit l’éteindra. La matière inerte étouffe la vie qu’elle a engen
drée. La pierre écrase le cerveau. Mais qui se tournerait vers la nuit
pour l’accuser de cruauté? Poursuivrez-vous la pierre qui a tué votre
enfant ?
Les marxistes se gardent bien de scruter ces aspects antbropomor-
phiques de leur doctrine2. Car ils feraient vite paraître que la vie humaine
1. Engels, Dialectics of Nature, pp. 24-25. La traduction française est de nous.
2. «The point of Occam’s principle is that it is neither desirable nor legitimate
to assume that something exists or causes anything if we can get along without such
an assumption. For example, why should we assume that a God caused a birth or
a death, a discovery or an earthquake, if we can explain these things just as well by
things we actually know to exist ? Or, again, why should we explain a man’s appear
ing on earth and teaching certain religious ideas as resulting from an unknown power
that controls this world, if we can satisfactorily explain his appearance and teaching
by reference to the actual way in which men are born and by which they come to have
ideas ? Basing himself on this principle, the materialist says, therefore, why should
we assume that a God or spiritual force created the universe when we can explain
everything that happens without such an assumption ? And generalizing still further
L A C R IT IQ U E M A R X IS T E D E L A R E L IG IO N 159
est une farce sinistre. En vérité le sort de l’homme serait pire que celui
de la brute. Sa douleur immense serait absolument inutile. Le désir
de vivre qui demeure à travers les souffrances serait pour l’homme la
calamité suprême. Il serait la cruauté suprême. Vous seriez alors l’enfant
de la cruauté. La cruauté, la puissance sans merci, serait la racine pre
mière de toute chose. Vous seriez alors acculé à maudire votre propre exis
tence. Vous seriez acculé à maudire toute existence. Et si la vie pouvait
vous offrir un moment de douceur, ce moment serait le plus maudit de
tous. La liberté pour laquelle nous combattons serait l’escalavage le plus
honteux, une capitulation devant la puissance aveugle, un pacte avec la
nuit.
Mais ne voyez-vous pas combien toute révolte serait souverainement
inutile? Car la nuit n’entend pas. Et la matière toute-puissante ne
vit pas. Et votre bruyant désespoir aura sombré dans le néant. Votre
malédiction, de même. Qui entendrait votre cri ?
«Une puissance inhumaine règne sur tout».
Pourquoi donc la vie humaine ne serait-elle pas foncièrement inhu
maine ?
* * *
Le marxiste serait donc pris de pitié pour les misérables ? Le commu
nisme marxiste, nous dit-on, et le christianisme, puisent à une source com
mune ? C’est donc pitié d’assimiler le terme de la vie humaine à celui des
chiens ? Et cela serait conforme à une inspiration chrétienne ? Enseigner
que l’homme est, au fond, le jouet d’une puissance aveugle, impitoyable,
inhumaine, et ne pas même la vouloir diabolique relève donc de la pitié?
Enseigner que toute sa souffrance, tous ses labeurs, et sa mort même, seront
couronnés par une extermination totale et irrévocable cela tient de la pitié
chrétienne ?
Monsieur Davies ne voit pas une si grande différence entre Dieu et les
forces naturelles du communisme: «There is one very noble aim that our
two countries share in common, whether it be motivated by God, as we
believe, or what you might term great natural fo r c e s ...» 1. La miséri
corde, racine première de toutes choses, et la cruauté seraient donc au fond
synonymes ? La lumière et la nuit reviennent au même ? Sans doute,—
si c’est la nuit qui a engendré la lumière.
La pitié du marxiste n’est-elle pas le prétexte pour nier toute miséri
corde? N ’est-elle pas l’accomplissement de toutes les doctrines humani-
taristes, où l’homme prétend se sauver par sa propre pitié ?
he argues that one never needs to prove that something does not exist but that som-e
thing does exist. In other words, it is the one who asserts that anything is, who
has to prove his assertion. There is no need to trouble about disproving it unless
positive evidence can be offered in its favor. Basing himself on this principle, and
without this principle there can be no science at all, the materialist contends that he
has no need of disproving that there is a God directing the events of this world, and
conversely, no right from a scientific point of view to refer anything that happens
to a supernatural power. A classic expression of this position was given by the FVench
mathematician and astronomer Laplace who developed in systematic form a theory
of the evolution of the solar system. When it was called to his attention that he
made no mention of God in his work he replied, «I had no need of that hypothesis».
Selsam, Howard, What is Philosophyî édition citée, pp. 64.65.
1. Davies, Joseph E., Mission to Moscow, p. 367.
160 L A V A L T H É O L O G IQ U E E T P H IL O S O P H IQ U E
La principale ressource du marxisme est la négation. A toutes les
questions fondamentales il répond par des négations, et il sort de l’embarras
où elles le mettraient par des négations. Ainsi comment peut-on expliquer
son apparente tranquillité dans le désespoir absolu? Quel peut être le
mobile véritable d’une action vouée d’avance au néant? Le marxisme
sort de l’impasse par la négation. Dans quel intérêt, se résigne-t-il à cet
échappatoire systématique ? Autre chose est la réponse que nous donnent
les auteurs marxistes à cette question; autre chose, la réponse véritable qui
démasque la raison profonde de leur réticence.
La force pratique avec laquelle ces auteurs et leurs disciples adhèrent à leurs
erreurs, écrit M . De Koninck, ne peut s’expliquer que par un amour de ces
erreurs puissant comme la mort. Je dis puissant comme la mort, car le marxiste doit
sacrifier son être tout entier, il doit faire face à la mort totale, à l’anéantissement
complet de son moi. Il doit se nourrir froidement du désespoir le plus absolu. Toute
son action toujours tendue à la violence n’aboutit qu’à la destruction totale du soi.
Mort, il sera, pour lui, comme s’il n’avait jamais existé. Aucune récompense, aucune
justice, aucune pitié. Lui qui n’existait que pour soi, existe pour n’être pas. Ses
peines sont-elles compensées par quelque héritage qu’il pourrait laisser? Qui est
son héritier? L’humanité? Mais l’humanité est faite d ’une multitude de moi: tous
attendent le même sort. Pour chaque individu humain il sera bientôt comme s’il
n’avait jamais existé. Qu’il ait agi ou qu’il n’ait pas agi, agi bien ou agi mal, qu’im
porte?
Cela importe! nous criera-t-on. Il importe quand même d’agir! Ne voilà-t-il
pas la condition essentielle d’une action humaine absolument gratuite? L’homme
ne se doit-il pas cette générosité absolue? Le marxiste véritable ne peut vivre que
dans l’abnégation totale. Puissance et faiblesse de la négation. Elle ne peut pas
tout détruire. Il se console de vivre, il veut cette vie en tant qu’elle lui permet de
nier. Que soient toujours des choses afin que vive la négation! Il se perpétue dans la
mort en transmettant cette négation de génération en génération. Générosité issue
de la haine et du mépris. Héroïsme issue d’une capitulation suprême. Dans l’Ethi-
que, ce genre d’héroïsme est l’excès contraire de l’héroïsme— et s’appelle “ bestialité” .
Négation de quoi ? A qui en veut-on ? x.
II. POURQUOI l ’h o m m e a g it -il ?
QUELS SONT LES BESOINS DE L ’ H OM M E?
L ’homme agit pour une fin. C’est, au dire des marxistes, le privilège
de l’homme2. On parle ici de privilège; de la même façon on pourrait
qualifier de privilégié l’être même de l’homme en tant que l’homme est le
produit «supérieur» de la matière3.
1. De Koninck, Charles, De la Primauté du Bien commun; Le principe de l'ordre
nouveau. Ed. de l’Université Laval, Québec 1943, pp. 118-119.
2. «L’histoire ne fait rien, elle ne possède pas A'énormes richesses, elle ne combat
aucun combat! C’est l’homme, l’homme réel, l’homme vivant, qui fait, qui possède,
qui combat; ce n’est pas l’histoire qui utilise l’homme pour réaliser ses fins— comme
si elle était une personne indépendante— , elle n’est rien que l’activité de l’homme
poursuivant ses fins.» Marx, Morceaux choisis, p. 75.
3. «La matière n’est pas un produit de l’esprit, mais l’esprit n’est lui-même que
le produit supérieur de la matière.» Marx— Engels, Etudes philosophiques, p. 27.
LA C R IT IQ U E M A R X IS T E DE L A R E L IG IO N 161
Or, quelle est la fin pour laquelle agit l’homme? Cette fin ne peut
résider pour lui que dans les choses purement sensibles, toutes provisoires,
périssables. Les besoins de l’homme sont des besoins purement matériels.
Car, si l’homme est le produit supérieur de la matière, il demeure une
nature purement matérielle. Donc, les biens humains, quelle que soit leur
différence spécifique, seront toujours des biens matériels.
Quels sont les biens matériels ? Nourriture, vêtements, maison, etc \
Il ne peut y en avoir d’autres. Tout bien autre que les biens matériels
serait pure illusion et nous détournerait seulement du bien véritable2.
Est-ce dire qu’on peut assimiler les marxistes à ceux qu’ils appellent
matérialistes «vulgaires», qui chercheraient seulement à se remplir le ventre ?
Il semble bien que non3. Car en cela l’homme ne serait pas différent des
brutes. Les biens matériels de l’homme ont deux caractéristiques. Ils
sont d’une variété infinie, ils diffèrent profondément selon le temps. Ainsi
l’auto est un bien matériel des temps modernes, de même que le vaccin
contre la diphtérie. Le champ de ces biens est donc en quelque sorte infini.
Or l’infinité de ce champ est liée à la nature même de l’homme qui est en
un sens le créateur de ces biens4. L’homme produit lui-même les biens
qui répondent à ses besoins, et ses besoins, loin d’être figés par la nature,
sont eux-mêmes le produit de l’homme en tant qu’il les fait grandir par sa
capacité productive. Plus il répond à ses besoins, plus ses besoins aug
mentent5. En tant qu’il est lui-même la source de ses besoins par sa
propre activité, et qu’il produit lui-même incessamment les biens suscep
tibles de satisfaire ces besoins, l’homme se fait lui-même 6.
C’est par là qu’il diffère des brutes :
1. «A la vie sont nécessaires la nourriture et la boisson, l’habitation, le vête
ment et quelques autres choses encore.» Marx, Morceaux choisis, p. 76.
2. «La structure politique et l’État naissent d’une manière permanente du
procès de vie d ’individus déterminés, mais de ces individus, non pas tels qu’ils peuvent
apparaître dans leurs propres idées ou dans celles des autres, mais comme ils sont réel
lement, c ’est-à-dire comme ils agissent, comme ils produisent matériellement, ainsi
donc, comme ils se montrent actifs dans des conditions préalablement données, dans
des bornes matérielles déterminées et indépendantes de leur volonté.» Marx-Engels,
Les grands textes du marxisme sur la religion, p. 20.
3. «Thus the goal of Marxism is not a mere satisfied belly but the achievement
of the material conditions for all people to participate in the great cultural achieve
ments of the past and to create anew.» Selsam, Socialism and Ethics, International
Publishers, New York, 1943 p. 117.
4. «The naturalistic conception of history, as found, for instance, to a greater
or lesser extent in Draper and other scientists, as if nature exclusively reacts on man,
and natural conditions everywhere exclusively determined his historical develop
ment, is therefore one sided and forgets that man also reacts on nature, changing it
and creating new conditions of existence for himself.» Engels, Dialectics of Nature.
p. 172.
5. « . . . Le premier principe de toute existence humaine, de toute histoire par
conséquent e s t ... que les hommes doivent pouvoir vivre pour pouvoir faire l’histoire...
Le deuxième fait est que le premier besoin satisfait— la satisfaction même et l’instru
ment déjà acquis de la satisfaction— conduit à de nouveaux b e so in s...» Marx,
Morceaux choisis, p. 76.
6. «Le travail est d ’abord un phénomène qui unit l’homme et la nature. Un
phénomène dans lequel l’homme accommode, règle et contrôle l’échange de matière
qu’il fait avec la nature. Il agit en face de la matière naturelle comme une force natu
relle. Les forces naturelles qui appartiennent à son corps, ses bras et ses jambes,
sa tête et ses mains, il les met en mouvement pour s’approprier la matière sous une
forme qui puisse servir à sa propre vie. En agissant sur la nature qui est hors de lui,
à travers ce mouvement et en la transformant, il transforme aussi sa propre nature.»
Ibid., p. 103.
162 L A V A L T H É O L O G IQ U E E T P H IL O S O P H IQ U E
On peut distinguer les hommes des animaux par la conscience, par la religion, par
ce qu’on veut. Ils commencent eux-mêmes à se distinguer des animaux dès qu’ils
commencent à produire eux-mêmes leurs moyens d’existence; c’est là un pas que con
ditionne leur organisation corporelle. En produisant leurs moyens d’existence, les
hommes produisent indirectement leur vie matérielle elle-même... Ce qu’ils sont
coïncide donc avec leur production, aussi bien avec la nature de la production qu’avec
le mode de la production. Ce que sont les individus dépend donc des conditions maté
rielles de leur production1.
Tout en mettant le bien de l’homme dans les biens les plus inférieurs
qui se puissent concevoir, le marxiste voit néanmoins la source de ces biens
dans la raison, et, plus particulièrement dans son infinité, dans sa capacité
infinie de faire des biens matériels toujours plus parfaits et de créer ainsi
des besoins toujours plus grands. Il admet donc la puissance de la raison2.
Mais la raison, ou la puissance de la raison reste liée à la matière par son
principe et par son terme. Elle n’est qu’une forme supérieure de la ma
tière3. Cette supériorité ne lui donne aucune existence propre, aucune
fin propre. Le bien de la raison sera toujours un bien purement matériel.
Il faut même dire que le bien de la raison n’est jamais celui de la raison
comme telle, car la raison est elle-même un pur moyen, un pur instrument
de production de biens matériels, c’est-à-dire de tire-bouchons, de chaus
sures, de Fords, etc 4. Tout autre bien de la raison serait une fiction dan
gereuse qui nous détournerait du bien véritable. Bref, la supériorité de
la raison se tient exclusivement du côté des biens matériels qu’elle peut
produire et de leur mode de production.
* * *
D ’un certain point de vue, le marxiste se fait des biens matériels une
notion extrêmement objective. En effet, on peut juger la nature et la
perfection radicale d’une chose par sa fin. La fin est en quelque sorte la
mesure première. Donc, l’homme marxiste lui-même doit être apprécié
à la lumière des biens matériels auxquels il peut atteindre5. Les hommes
1. Ibid., pp. 77-78.
2. « . . . animals also produce, but their productive effect on surrounding nature
in relation to the latter amounts to nothing at all. Man alone has succeeded in im
pressing his stamp on nature, not only by shifting the plant and animal world from
one place to another, but also by so altering the aspect and climate of this dwelling
place, and even the plants and animals themselves, that the consequences of his
activity can disappear only with the general extinction of the terrestrial globe. And
he has accomplished this primarily and essentially by means of the hand.» Engels,
Dialectics of Nature, p. 18.
3. «Contrairement à l’idéalisme. . . le matérialisme philosophique marxiste
part de ce principe que. . . la pensée est le produit de la matière, quand celle-ci a atteint
dans son développement un haut degré de perfection.. . » Staline, La matérialisme
dialectique et le matérialisme historique, p. 105.
4. «La première condition de toute histoire humaine est naturellement l’exis
tence d ’individus humains vivants. (Le premier acte historique de ces individus,
par quoi ils se distinguent des animaux, n’est point la pensée, c’est le fait qu’ils com
mencent à produire leurs moyens d ’existence).» Marx, morceaux choisis, p. 77.
5. «Ce sont les manifestations de leur vie qui définissent les individus. Ce qu’ils
sont coincide donc avec leur production, aussi bien avec la nature de la production
qu’avec le mode de la production. Ce que sont les individus dépend donc des condi
tions matérielles de leur production.» Ibid., p. 78.
LA C R IT IQ U E M A R X IS T E D E L A R E L IG IO N 163
des différentes époques seront eux-mêmes différents et meilleurs selon les
objets matériels qu’ils pourront fabriquer1. Mais les biens matériels
sont toujours purement et simplement des biens matériels.
Or, pour nous, les biens matériels de l’homme doivent leur importance
véritable au fait qu’ils sont les biens de l’homme dont le bien proprement
humain est infiniment supérieur à ses biens matériels. Nous chargeons
ainsi les biens matériels d’une bonté qui est tirée non pas des biens maté
riels envisagés en eux-mêmes, mais du bien supérieur de l’homme. Ainsi
le père de famille qui travaille pour procurer de la nourriture à sa famille,
ne juge pas l’importance de sa famille par la nourriture qu’il peut lui pro
curer, mais il juge l’importance de la nourriture par l’importance de la fa
mille qui en a besoin. Pour les marxistes, au contraire, l’homme ne vaut
que ce que valent les biens matériels qu’il peut pratiquement produire2.
Ainsi la mère moderne devrait aimer davantage son enfant qu’une mère
du moyen âge parce que son enfant appartient à un monde où il y a des
autos et parce qu’il appartient à la génération des fabricants d’autos.
Les raisons proprement humaines de l’aimer sont toujours de cet ordre,
quoiqu’en ferait croire l’instinct qui, lui, est purement naturel, donc parfai
tement aveugle et inhumain3.
* * *
Pour comprendre comment des hommes peuvent soutenir des idées
aussi basses, il faut se rendre compte des avantages apparents qu’elles leur
donnent.
Elles leur permettent d’apprécier les hommes avec une certaine «so
briété». Si les hommes ne valent que les biens dont ils sont capables,
et si ces biens sont purement matériels, les hommes ne valent pas grand’
chose. La valeur doit être appréciée dans les limites de ces biens.
Mais en même temps, cette concentration sur les biens matériels leur
donne une certaine puissance. Car, quelle que soit la grandeur de l’homme,
il meurt quand on lui soustrait sa nourriture; il s’abrutit mentalement quand
1. «La conscience ne peut être autre chose que l’être conscient, et l’être de
l’ homme est son activité vitale réelle. Si dans toute l’idéologie, les hommes et leurs
rapports paraissent inversés comme dans une chambre noire, ce phénomène découle
tout aussi naturellement de leur histoire que le renversement de l’objet sur la rétine
découle de leur nature physique. Absolument en opposition avec la philosophie
allemande, qui va du ciel à la terre, on procède ici de la terre au ciel. C ’est-à-dire
qu’on ne part pas d e ce que les hommes disent, s’imaginent, se représentent, des
hommes dits, pensés, imaginés, représentés, pour en arriver aux hommes vivants;
on part des hommes réels, agissants, et de leur activité vitale réelle, on expose le déve
loppement des reflets et des échos idéologiques de cette activité vitale.» Ibid., p. 90.
2. «Toute la vie sociale est essentiellement pratique. Tous les mystères qui
égarent la théorie dans le mysticisme trouvent leur solution rationnelle dans la praxis
humaine et dans l’intelligence de cette praxis.» Ibid., p. 52.
3. Le marxisme «denies that the universe had any purpose or is aiming at the
accomplishment of anything; only living organisms have purposes, and of these, men
alone, as far as ■we can now tell, are conscious of their purposes and seek to control
themselves and the world arcund them to attain their desires.» Selsam, What is
Philosophy f, p. 72.
164 L A V A L T H É O L O G IQ U E E T P H IL O S O P H IQ U E
on ne lui donne pas la nourriture qu’il lui faut1. Celui qui s’approprie
la puissance matérielle peut enseigner aux hommes ce qu’il veut. Avec
une pierre on peut tuer un homme, et avec moins que cela. Avec un poste
de T. 8 .F. on peut corrompre tout un peuple.
* * *
Quelle différence y a-t-il donc entre un homme et un chien ? Leur prin
cipe et leur fin naturelle sont parfaitement identiques2. L’un et l’autre
poursuivent des biens matériels. Ce n’est que dans les limites des biens
matériels qu’il y a des différences. L’homme peut lui-même en faire3,
et jouir de ces biens d’une manière humaine. Le chien, par exemple, ne
fait pas d’autos, et il ne jouit pas de l’auto comme l’homme peut en jouir.
Le chien ne fait pas lui-même sa vie matérielle, et il ne pourrait pas, par
lui-même, jouir des médicaments que l’homme peut lui procurer pour pro
longer sa vie.
Évidemment, cette supériorité de l’homme est inséparable de certains
désavantages. Il y a par exemple le fait que la nature ne procure pas à
l’homme tout ce qu’il lui faut pour vivre ou pour bien vivre4. L’homme
doit travailler et son travail est le plus souvent pénible. S’il tient sa vie
dans ses mains, elle est le plus souvent difficile à tenir. Il y a les grandes
souffrances humaines, souffrances si grandes que les bêtes ne pourraient
jamais les connaître. Mais, nous assure le marxiste, tout cela n’est rien
en comparaison. . . En comparaison de quoi ?
Nous avons déjà vu ce que pense le marxiste de la misère humaine.
Quant au travail pénible, tout cela sera réglé dans la société communiste
où le travail sera devenu le premier besoin de la vie5. Là, les hommes
auront si bien compris les limites dans lesquelles ils doivent chercher leurs
biens et ils sauront si facilement se les procurer, qu’ils ne sauront plus être
1. «Dans un sens exact et prosaïque, les membres de la société bourgeoise ne
sont pas des atomes. La propriété caractéristique de l’atome, c ’est de ne point avoir
de propriétés et par conséquent de relation déterminée par sa nécessité naturelle
avec d’autres êtres hors de lui.L’atome n’a pas de besoins, il se suffit à lui-même ;
le monde hors de lui est le vide absolu, c’est-à-dire qu’il n’a pas de contenu, de sens,
de signification, justement parce que l’atome contient en lui-même toute plénitude.
L ’individu égoïste de la société bourgeoise, dans sa représentation abstraite, dans son
abstraction morte, se gonfle et se mue en atome, c’est-à-dire en un être sans relations,
qui se suffit à soi-même, sans besoins, absolument parfait, bienheureux. La réalité
sensible qui n’est pas bienheureuse ne tient pas compte de son imagination, tous
ses sens le contraignent à croire au sens du monde et des individus extérieurs à lui,
et son propre estomac profane lui rappelle tous les jours que le monde extérieur n’est
pas vide, mais l’unique source de réplétion.» Marx, Morceaux choisis, pp. 219-220.
— «Le penchant au bonheur ne vit que dans une mesure insignifiante de droits spiri
tuels et pour la plus grande part de moyens matériels.» Marx-Engels, Etudes philo
sophiques, pp. 42-43.
2. Marx-Engels, Les grands textes du marxisme sur la religion, p. 114.
3. «The most that the animal can achieve is to collect; man produces, he pré
parés the means of life in the widest sense of the words, which, without him, nature
would not have produced. This makes impossible any immédiate transference of the
laws of life in animal societies to human ones.» Çngels, Dialectics of Nature, p. 209.
4. «Une nature trop prodigue ‘tient l’homme par la main comme un enfant
en lisière.’ Elle ne fait pas du développement humain une nécessité naturelle. Ce
n’est pas le climat tropical avec sa végétation débordante, mais la zone tempérée qui
est le pays natal du Capital.» Marx, Morceaux choisis, p. 102.
5. Ibid., p. 231.
LA C R IT IQ U E M A R X IS T E DE L A R E L IG IO N 165
malheureux. Ils trouveront alors idiote l’idée d’un bien spirituel et d ’une
béatitude étemelle. L’idée même de l’immortalité sera un sujet de ridicule
universel1. Ils ne pleureront plus la mort, car ils auront compris qu’à
ce point de vue, nous sommes des chiens. Là régnera la liberté, c ’est-à-
dire la puissance de se conformer à la nécessité2. Tout malheur qui
pourrait encore survenir à l’homme sera devenu, grâce à cette liberté, un
1. «Tolstoï n’hésite pas à affirmer que les générations futures apprendront
avec étonnement que jadis les hommes ont vécu dans la crainte de la mort, car elles
se sentiront ‘liées avec une société biologiquement immortelle dans son progrès.’ »
Etcheverry, A., dans Archives de Philosophie, Beauchesne, Paris 1939, vol. X V ,
cahier II, p. 117.— «Je suis de nouveau allé chez Schapper hier. Je crains qu’il ne
meurt bientôt. Lui-même parle de sa mort comme une chose résolue, il me dit même
qu’il avait ordonné & sa femme de le faire enterrer dimanche prochain. Il est phti
sique. Schapper parle et se conduit réellement d’une manière distinguée. Aussi
longtemps que sa femme et son fils aîné furent dans la chambre, il parla français
(il ne peut parler qu’avec difficulté). ‘Je ferai bientôt la dernière grimace.’ Il se
moque de son vieil Oberski qui, depuis ces derniers mois, s’est converti au catholicisme,
et prie; de Ruge qui croit de nouveau à l'immortalité de l’homme. En ce cas, dit-il
l’âme de Schapper poursuivra celle de Ruge dans l’au-delà... Dis à tous nos gens que je
suis resté fidèle aux principes. Je ne suis pas un théoricien. Pendant la période de
réaction, j ’ai eu assez à faire pour faire vivre ma famille. J’ai vécu comme travailleur
hardworking et je meurs prolétaire. . . Je l’ai salué de ta part et je lui ai dit que tu serais
venu le voir si tu avais cru son cas aussi dangereux; cela lui fit visiblement plaisir.
Schapper a 57 ans. Ce qu’il y a de véritablement mâle dans son caractère ressort
à nouveau d’une manière claire et frappante.» Marx-Engels, Les grands textes du
marxisme sur la religion, p. 97.
2. «Hegel fut le premier qui exposa exactement le rapport entre liberté et néces
sité. Pour lui, la liberté consiste à comprendre la nécessité. ‘ La nécessité n’est
aveugle qu’autant qu’elle n’est pas comprise’. Ce n’est pas da,ns le rêve d’une action
indépendante des lois de la nature que consiste la liberté, mais dans la connaissance
de ces lois, et dans la possibilité ainsi donnée de les faire agir systématiquement en
vue de fins déterminées. Cela est vrai aussi bien des lois du monde extérieur que de
celles qui régissent l’existence corporelle et intellectuelle de l’homme— deux ordres
de lois que nous pouvons séparer tout au plus dans la pensée, mais non dans la réalité.
La liberté de la volonté n’est donc pas autre chose que la capacité de se décider en
connaissanc de cause. Il en résulte que, plus libre est le jugement d ’un homme con
cernant une question déterminée, plus grande est la nécessité qui détermine la teneur
de ce jugement; tandis que l ’incertitude fondée sur l’ignorance, l’incertitude qui
semble faire un choix arbitraire entre un grand nombre de décisions possibles, diverses
et contradictoires, prouve par là même qu’elle n’est pas Ubre, qu’elle est dominée
par l’objet même qu’elle devrait dominer. La liberté consiste donc en cette souve
raineté sur nous-mêmes et sur le monde extérieur, fondée sur la connaissance des lois
nécessaires de la nature: elle est ainsi nécessairement un produit de l ’évolution histo
rique. Les premiers hommes qui se différencièrent du règne animal étaient en tout
point essentiel aussi peu Ubres que les animaux mêmes; mais tout progrès dans la civi-
Usation fut un pas vers la überté. Au seuil de l’histoire humaine est la découverte de
la transformation du mouvement mécanique en chaleur, la production du feu par
frottement; au terme de toute l’évolution antérieure au moment actuel est la décou
verte de la transformation de la chaleur en mouvement mécanique: la machine à
vapeur. Et malgré la gigantesque révolution Ubératrice que la machine à vapeur
accompUt dans le monde social (cette révolution n’est pas encore à moitié terminée),
il est pourtant indubitable que la découverte du feu par frottement la surpasse encore
en action Ubératrice exercée sur le monde. Car eUe donna pour la première fois à
l’homme la domination sur une force de la nature et par là le sépara définitivement
du règne animal. La machine à vapeur ne fera jamais faire à l’humanité un bond
aussi puissant, quelque valeur qu’eUe ait à nos yeux comme représentant tout ce
qui se rattache à elle d’immenses forces productives, dont seul le second rend possible
un état social où il n’y aura plus de distinctions de classes, de soucis pour les moyens
d ’existence individueUe, où il pourra être parlé pour la première fois de Uberté humaine
véritable, et d’une vie en harmonie avec les lois connues de la nature. Mais com
bien est jeune encore l’histoire tout entière de l’humanité, et combien il serait ridi
cule de vouloir attribuer une valeur absolue quelconque à notre conception d ’au
jourd’hui, cela ressort du simple fait que toute l’histoire jusqu’ici peut se définir de
la période allant de la découverte pratique de la transformation du mouvement méca
nique en chaleur à ceUe de la transformation de la chaleur en mouvement mécanique».
Engels, M. E. Duhring bouleverse la science (Anti-Duhring), T .I, pp. 170-172.
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malheur purement phénoménal. Car, il comprendra si parfaitement
que tout ce qui lui arrive désormais est absolument inévitable, et il se sera
si entièrement conformé à ce qui ne peut pas être autrement, qu’il ne res
sentira aucune contrariété entre son inclination et ce qui est. Ou encore,
s’il restait fatalement quelque contrariété inévitable1, il la saura inévi-
vitable, et par là même, il sera vainqueur. Il sera tout-puissant, car il
saura qu’il n’y peut rien.
La plus grande misère de l’homme pré-communiste consiste dans sa
capacité de concevoir, ou de croire qu’il peut concevoir un bien autre que
les biens matériels. Cette capacité même provient de ses privations maté
rielles 2. Lorsque ces privations seront comblées, il ne pourra plus conce
voir autre chose que des biens matériels. Bref, il sera complètement
abruti. Il jouira de la vie tout comme un chien.
Si les hommes actuels sont épouvantés par la mort, c’est qu’ils n’en
ont pas compris la nécessité. Mais l’homme de la nouvelle époque histo
rique triomphera de la crainte de la mort et de la tristesse de perdre les
êtres qui lui sont chers. Car il sera libre, c’est-à-dire qu’il se sera conformé
à la nécessité naturelle; il aura conformé sa volonté. .. à la «puissance in
humaine qui règne sur tout».
III. PAR QUEL MOYEN L ’ HOMME RÉPON D-IL À SES BESO IN S?
Comment le marxiste conçoit-il le travail proprement humain ? Nous
étudierons sa réponse dans un contexte aristotélicien et thomiste, afin
de faire voir en même temps les vérités indéniables qu’il exploite pour donner
à sa doctrine des apparences plausibles.
L’homme est animal raisonnable. Sa vie d’homme est donc sous la
dépendance de la matière. Ses besoins matériels sont naturellement les
premiers. L’homme ne peut vivre ni se défendre sans biens matériels.
Son animalité est par nature tendue vers ces biens. Son désir de vivre est
en quelque sorte antérieur à la raison. Toute vie humaine «indépendante
1. «Le règne de la liberté commence là où finit le travail déterminé par le besoin
et les fins extérieures: par la nature même des choses, il est en dehors de la sphère
de la production matérielle. Le civilisé doit, comme le sauvage, lutter contre la
nature pour satisfaire ses besoins, il doit le faire dans toutes les formes de société
et dans tous les modes possibles de production. Avec son développement, s’élargis
sent à la fois ce règne de la nécessité naturelle, et les besoins: mais les forces pro
ductives s’élargissent pareillement, qui satisfont ces besoins. La liberté dans ce
domaine ne peut consister qu’en ceci: l’homme en société, les producteurs associés,
règlent rationnellement cet échange matériel avec la nature, le soumettent à leur
contrôle collectif, au heu d’être dominés par lui comme par un aveugle pouvoir;
ils l’accomplissent avec les efforts les plus réduits possibles, dans les conditions les plus
dignes de leur nature humaine et les plus adéquates à cette nature. Mais un règne
de la nécessité subsiste toujours. C’est au-delà de ce règne que commence le déve
loppement des puissances de l’homme, qui est à lui-même sa propre fin, qui est le
véritable règne de la liberté, mais qui ne peut s’épanouir qu’en s’appuyant sur ce
règne de la nécessité. La réduction de la journée de travail est la condition fonda
mentale.» Marx, Morceaux choisis, pp. 233-234.
2. «La misère religieuse est d ’une part l’expression de la misère réelle et d’autre
part la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature
opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit d ’une civilisation
dont est exclu l’esprit. Elle est l’opium du peuple. » Marx-Engels, Les grands textes
du marxisme sur la religion, p. X IV .
LA C R IT IQ U E M A R X IS T E D E L A R E L IG IO N 167
de la matière» ne sera possible qu’à la condition de dominer cette matière
dans une certaine mesure. Savoir se procurer de quoi manger et de quoi
se vêtir, c’est déjà dominer humainement la matière.
Or, les besoins matériels de l’homme sont déjà profondément diffé
rents des besoins matériels de tous les autres vivants naturels. Les besoins
purement matériels de l’homme sont déjà en dépendance de la raison.
La vie animale n’est pas séparée de la raison. Car la nature ne procure
pas directement à l’homme les biens matériels dont il a besoin, par nature,
pour vivre, pour croître, pour conserver sa vie et se défendre. C’est pour
quoi, à première vue, bien plus de choses manquent au corps de l’homme
qu’à celui des autres animaux. Ceux-ci ont en effet, pour se protéger,
des fourrures et des moyens de défense naturels que l’homme n’a pas.
Mais, au lieu de tout cela, l’homme a sa raison et ses mains.
Les cornes et les ongles, dit saint Thomas, qui constituent pour certains animaux,
leurs moyens de défense, et la dureté du cuir ou la multitude des poils et des plumes
qui servent à les couvrir, attestent, dans ces animaux, l’abondance de l’élément ter
restre; chose qui répugne à l’harmonie et à la délicatesse de la complexion de l’homme.
Aussi bien, ces choses-là ne pouvaient-elles lui convenir. Mais, à la place, il a la raison
et les mains, avec lesquelles il peut se faire des armes, et des vêtements, et toutes les
choses nécessaires à la vie, d’une infinité de manières. C ’est pour cela que les mains
sont appelées par Aristote l’instrument des instruments. Il était mieux d’ailleurs,
pour l’homme, en raison de sa nature raisonnable, capable de varier ses conceptions
à l’infini, qu’il eût la faculté de se préparer lui-même des ressources à l’infini ■.
L’âme intellectuelle, dit le même auteur en un autre endroit, est en puissance à une
infinité d ’actes, du fait, qu’elle peut saisir des natures universelles. Il n’était donc
pas possible de lui fixer des jugements instinctifs d’un certain genre, ou même des
moyens spéciaux de défense ou de protection, comme c’est le cas pour les animaux,
dont la connaissance et l’activité sont déterminées à certaines fins particulières. Au
lieu de tous ces instruments, l’homme possède par nature une raison, et la main, qui
est l’organe des organes, parce qu’il peut se fabriquer, par son intermédiaire, des
outils d’une infinité de modèles et pour une infinité d’usages2.
Saint Thomas ne fait qu’expliciter ici la pensée d’Aristote. Le Stagi-
rite, dans le De Partibus Animalium, défendait déjà la condition de
l’homme contre ceux qui s’obstinaient à voir en lui le plus dépourvu des
animaux:
........ A la vérité, disait Aristote, il n’est pas juste de dire, comme quelques-uns le font,
que l’homme est le plus dépourvu des animaux, du fait qu’il a été produit nu-pieds,
sans vêtements, sans armes pour se défendre. A l’encontre de cela, nous pouvons dire
que tous les autres animaux n’ont qu’un seul moyen de défense et ne peuvent pas
l’échanger pour un autre; ils sont pour ainsi dire obligés de dormir et d ’accomplir
toutes leurs besognes chaussés, il ne peuvent jamais enlever leur vêtement plus
abondant, ni changer les armes qu’ils ont reçues une fois pour toutes. Mais, pour
l’homme, il est possible d’employer plusieurs moyens de défense, et de les varier.
Il peut choisir les armes qu’il veut et quand il veut. La main, en effet, devient à
souhait serre, ongle, corne, lance, épée, ou n’importe quel genred’arme ou d ’instru
ment; et elle peut être tout cela parce qu’ellepeut les manier et lestenir tous. Et
c’est pour cette raison que la nature a ainsi organisé la conformation de la mains.
1. la , q. 91, art. 3, ad 2.
2. la, q. 76, art. 5, ad 4.
3. Aristote, De Partibus animalium, liv. IV, ch. 10, p. 19.
H enri L egault, c. s. v .
(à suivre)