Covid-19: L'accélération
actuelle de la transformation
digitale va-t-elle durer?
Le Maroc a fait un bond significatif en matière de
digitalisation depuis le début du confinement. Est-ce
une accélération conjoncturelle ? Comment
maintenir cette vitesse ? Voici les réponses de
Yassine Sekkat, expert en digital.
Comment expliquer l’accélération de la digitalisation au Maroc
depuis le début du confinement ? Une transformation qu’il est
nécessaire de faire durer dans le temps, mais par quels
moyens ? Yassine Sekkat, directeur associé à McKinsey &
Compagnie Maroc et expert en digital a répondu à ces questions
et plus encore lors d’un E-Koffee de l’association Tizi organisé le
lundi 27 avril. Voici l'essentiel de son intervention :
"Je vais me permettre de parler sans langue de bois et dire les
choses en toute transparence. Je ne pense pas que la situation
du digital au Maroc soit satisfaisante, malgré le fait qu’au cours
de ces 3 ou 4 dernières années on ait vu une vraie prise de
conscience et une volonté de vouloir accélérer".
"On estime qu’il y a pratiquement 50 à 60 heures perdues par
semaine et par personne à effectuer des
procédures administratives. C’est-à-dire une semaine et demi de
travail par an", déclare Yassine Sekkat.
"Le citoyen a un sentiment d’injustice et d’insatisfaction par
rapport aux services publics qui lui sont rendus. Et il a très peu
de moyens de recours ou d’alternatives. Il est obligé de subir des
procédures qui ne sont pas claires et je pense que c’est cela qui
le frustre le plus", explique-t-il.
Le courage politique peut faire toute la différence
"Je pense qu’on peut donner beaucoup de raisons pour
expliquer le retard des dernières années. On peut parler de
moyens, talents, problèmes de sécurité, etc. Mais s’il y a un
paramètre qui fait toute la différence c’est celui du courage
politique et de la volonté des dirigeants d’aller jusqu’au
bout", affirme l’expert.
"Certains projets ont bien fonctionné ces 5 - 6 dernières années.
Ils avaient une chose en commun: les dirigeants qui étaient à
leurs têtes avaient la volonté de continuer et d'exécuter leur
feuille de route malgré les difficultés".
"Je pense qu’aujourd’hui au niveau politique mais aussi privé, il
n’y a pas cette conviction, malgré les paroles. Tout le monde dit
que le digital est très important, mais il n’y a pas encore de
vraies transformations".
La crise sanitaire est difficile et violente, mais c’est
aussi une bénédiction
"Il est clair que cette crise sanitaire est violente. C’est triste de
parler d’opportunité ou d’occasion mais à vrai dire c’est le cas",
affirme M. Sekkat.
"Je pense qu’il faut vraiment reconnaître que cette crise a la
vertu et le mérite d’avoir accéléré massivement la
transformation digitale. Elle s’est accompagnée, sous l’effet de
la contrainte, d’une accélération de la transformation de
certains services publics et de la capacité des entreprises à se
moderniser, à pouvoir travailler à distance et à changer toute
l’organisation en très peu de temps. Elle a aussi forcé l’usage, et
par rapport à cela, on peut dire que c’est une bénédiction".
"Je pense que c’est le bon moment de prendre du recul et le
temps de nous féliciter et d’encourager cette incroyable
transformation. Nous sommes passés du Maroc digital
1.0 au Maroc digital 4.0 en quelques semaines".
"On le constate, premièrement au niveau du e-commerce,
certains acteurs ont vu leur activité multipliée par 2 ou 3. Si on
prend le leader à savoir Jumia, les derniers commentaires des
dirigeants indiquent que leur activité a rarement été aussi
élevée.
"On constate également des changements au niveau des services
publics, je pense notamment à « portnet », qui est l’un des
services digitaux les plus avancés dans le secteur public. Le
nombre d’administrations connectées à été multiplié par 3
puisque nous sommes passés de 3 à 9 administrations. Cela
aurait pris des années en temps normal, mais l’urgence a fait
accélérer les choses".
"Ce qui a été fait par la CNSS est remarquable également. J’ai
suivi ce sujet de près, le fait de pouvoir s’inscrire par numéro de
téléphone et que toutes les banques et établissements de
paiement aient réussi à créer des plateformes interconnectées
en quelques jours, ou quelques nuits blanches plutôt, est
impressionnant. Sachant que ce type de projet prend entre 6
mois et un an pour se mettre en place. On a aussi vu des
changements réglementaires, qui ont été très rapides pour
pouvoir activer ces transformations", renchérit l'expert.
"Mine de rien, plusieurs services, dans le secteur privé et public,
ont été incroyablement adaptés. J’ai envie de dire que
malheureusement, c’est cela le côté positif de cette crise. La
contrainte a montré que cette transformation n’était pas un
problème de moyens, ni d’argent, ni de talent, ni de
réglementation parce qu’au final on a réussi à faire tout cela en
si peu de temps".
Education: 2 fois plus de contenu mis en ligne en 3
mois qu’en 8 ans
"Le secteur de l’éducation est aussi un exemple de changement,
avec des retours plus ou moins bons. Le nombre de contenus
mis en ligne au cours de ces 3 dernières semaines est 2 fois
supérieur à ce qui a été mis en ligne au cours des 8 dernières
années".
"Je pense que le digital peut être un des éléments de réponse
mais pas le seul. L’idée des cours à distance est bonne, mais elle
a aussi ses limites. Cela fait des années qu’on en parle partout
dans le monde, le fait de pouvoir offrir une éducation à distance
de qualité n’a pas encore été prouvé. Par contre, comme outil
d’appoint ça a une vraie valeur. Des cours à distance, de qualité,
peuvent être un incroyable atout. D’ailleurs il y a quelques starts
up au Maroc comme « 9rayti » qui constitue un très bon
exemple", précise-t-il.
"Le digital peut être largement utilisé dans les cours, pas
seulement pour apprendre à coder mais aussi pour changer la
manière avec laquelle on enseigne. Le digital représente
également un très bon outil pour les enseignants, afin de les
aider à faire leur travail, et cela même après le déconfinement".
Les mesures à prendre pour pérenniser les avancées
acquises pendant le confinement
"Le vrai enjeu aujourd’hui, c’est que cette tendance qui a
commencé ne s’arrête pas. Comment est-ce que les dirigeants
vont saisir cette opportunité ? Ils sont responsables de
l’accélération qui doit suivre les progrès des dernières semaines,
pour en faire une transformation en profondeur dans leurs
administrations".
"Je pense qu’il y a certaines mesures que les dirigeants peuvent
prendre dès à présent, pour s’inscrire dans cette nouvelle
dynamique. La première, c’est probablement écouter, regarder
l’utilisateur, et prendre le temps de réaliser qu’aujourd’hui, il est
vraiment possible d’avoir des services digitaux et que le citoyen
et l’entreprise y adhèrent".
"La deuxième, c’est de commencer, dès maintenant, à réfléchir à
la feuille de route post-crise, revoir les priorités, s’attarder sur
les projets qui ont fait leurs preuves et qu’il faut maintenant
capitaliser et renforcer voire même les rendre obligatoires."
"Ensuite il faut se poser la question suivante: « Est-ce que nous
voulons continuer à investir des dizaines de millions de dirhams
dans des infrastructures physiques pour pouvoir offrir des
services alors qu’avec le tiers de ce budget-là, il est possible de
présenter des services à distance, probablement de meilleure
qualité » ? ".
"Quatrièmement, se pencher sur les starts up et les moyens de
les intégrer. Elles peuvent être un incroyable levier à ces
réflexions et à ces réalisations.
Et cinquièmement, il faut se réorganiser. On peut voir
aujourd’hui que c’est possible de travailler à distance, j’ai même
quelques clients dont l’efficacité ou la production digitale a
augmenté durant cette période-là".
"Ces cinq éléments seraient un incroyable accélérateur digital
post-covid".
Relancer l’économie: L’impact du digital sur certains
secteurs
"La productivité de certaines PME grâce aux outils digitaux est
impressionnante en termes de planification et de production,
d’amélioration de la supply chain, de réduction de coûts,
d'amélioration des délais, etc. Il s'agit donc d'une opportunité
pour le Maroc", déclare l'expert.
"Dans le secteur financier, le « mobile paiement » peut être un
levier incroyable d’accélération du service financier en général.
Quant à l’offshoring ou le BPO (Business Process Outsourcing,
nldr), cela fait dix ans que le Maroc essaye de faire autre chose
que des call centers ou de la vente à distance. Nous avons vu
aujourd’hui qu’un certain nombre d’opérations peuvent être
effectuées à distance. Cela peut être l’occasion pour les acteurs
marocains de proposer une vraie externalisation de services
étrangers afin de les réaliser au Maroc".
"Nous avons aujourd’hui 100.000 emplois dans l’offshoring,
est-ce qu’on ne pourrait pas en créer deux fois plus ? Les
opportunités pour le digital, quel que soit le secteur
économique, sont monumentales.".
L’indéniable valeur du secteur formel
"Cela fait des années que nous essayons d’inclure dans le
secteur formel le maximum d’entreprises qui sont dans
l’informel. Ce qui a été mis en place ces dernières semaines par
le Maroc, dont les aides CNSS mais aussi les aides Ramed, a
permis de renforcer la confiance qu’avaient les citoyens en
l’administration. Nous avons vu de vrais services qui ont été mis
en œuvre pour eux", explique M. Sekkat.
"Le fait que des acteurs soient dans l’informel, s’explique par le
fait qu’ils ne voient pas la valeur du secteur formel. Aujourd’hui,
nous avons l’occasion de leur dire « regardez ce qui a été fait
pour ceux qui avaient cotisé à la CNSS, ils ont pu avoir accès à
une meilleure allocation ». Autrement dit, ceux qui ont joué le
jeu ont pu en bénéficier".
"Puisque nous avons la preuve qu’être dans le formel a une vraie
valeur pour les entreprises et les citoyens, c’est peut-être le
moment d’attirer les plus résistants à travers des packs de
formalisation. Il s’agit de leur proposer de déclarer leurs
employés et de bénéficier d’offres qui leur permettent de ne pas
payer de CNSS les 10 premiers mois par exemple, ou de
bénéficier de crédits auxquels ils n’auraient pas eu accès".
A quoi ressemblerait le Maroc digital de demain ?
"Il pourrait être un Maroc où le citoyen, via son application
mobile, peut avoir accès au service public basique. Où il
n'aura plus besoin de se déplacer pour légaliser un document,
demander des extraits d’acte de naissance ou faire des
déclarations de naissance par exemple, puisque tout cela
pourra être fait de manière centralisée et à distance, à travers
un téléphone. Les quelques services auxquels nous avons eu
accès durant ces dernières semaines prouvent que c’est possible.
"Je pense que c’est un Maroc où on peut créer une entreprise en
30 ou 40 minutes, où l’entreprise peut avoir accès à des
marchés à distance et peut effectuer des procédures d’import-
export voire des recrutements en ligne et où les starts up ont
accès, de manière privilégiée, à certains appels d’offres qui leur
sont dédiées", rajoute Yassine Sekkat.
"C’est peut-être un Maroc où au niveau des communes rurales,
on utilise les centres de soins pour que les habitants enclavés
puissent, via télémédecine, être raccordés aux hôpitaux les plus
proches. Certains pays l’ont fait, comme l’Inde".