JOURNEE MONDIALE DE L’ENSEIGNANT
EDITION 2023
ALLOCUTION DE L’INTERSYNDICALE
M. le Gouverneur de la Région du Littoral,
M. le Président du Conseil Régional du Littoral,
M. le Maire de la ville,
Honorables Elus du peuple,
Messieurs et Madame les Délégués Régionaux chargés des questions de
l’éducation, de l’emploi et de la formation professionnelle du Littoral,
Enseignants et Camarades Militants.
Avant toute chose, je vous prie de bien vouloir vous lever pour observer une minute
de silence à l’endroit de nos nombreux collègues enseignants assassinés dans le
NOSO notamment :
Mr Eric Denis FONJANG Directeur de l’EP de SOALAM à Mbessa, Mr
NDIM John BUDJI qui revenait d’une réunion consacrée à la rentrée
scolaire qui se tenait dans l’Arrondissement de Bela, département du Boyo
jour même de la rentrée scolaire de cette année.
Nous n’oublions pas Madame TOUTOUN AISSATOU née AGNOUNG en
service au Lycée Bilingue de Mvomeka retrouvée enterrée à Monatélé 48H
après sa disparition.
M Rodrigues ELEME Enseignant de SVT au Lycée Bilingue de Bépanda
qui a passé la craie à gauche après 16 ans de service et programmé pour le
payement du rappel de ses avancements pour le mois de Mai 2024
1
M. Le Gouverneur, M. le Président du Conseil Régional, Honorables élus du
peuple,
Je ne vais pas dissimuler l’émotion et la gravité des sentiments qui m’animent
au moment de prendre la parole dans cette tribune.
Je tiens d’abord à dire ma reconnaissance à l’inter syndicat pour l’honneur
qu’elle a bien voulu me faire en me choisissant pour parler en son nom et pour faire
entendre la voix des sans voix, la voix des enseignants.
M. le gouverneur,
M. le Président du Conseil Régional,
Camarades Enseignants.
Il n’échappe à personne que les manifestations liées à la Journée Mondiale
des Enseignants de cette année interviennent dans un contexte particulier, un
contexte où les enseignants du public dans le cadre du mouvement OTS 2 observent
un mot d’ordre de grève qui paralyse la plupart de nos établissements. Ceux qui,
prompts à jeter la pierre aux enseignants ont vite fait de voir en cette grève la
manifestation de ceux qui ont choisi de se dresser contre le Cameroun et contre les
institutions, la manifestation des ennemis de la République. Et pour nous autres qui
avons choisi de porter la voix des enseignants, il ne se passe pas un jour sans qu’au
détour d’un appel téléphonique, nous ne fassions l’objet de menaces et des
intimidations de tout ordre.
M. le Gouverneur,
Est-ce normal qu’un enseignant travaille, pour le plus chanceux avec les 2/3
de son salaire et pour les moins chanceux sans salaire depuis 10 ans voire plus alors
qu’il a une famille à prendre en charge ? Zéro allocation familiale, zéro
avancement ? A quoi servent les avancements non automatisés, sans effets
financiers ni rappels ?
2
M. le gouverneur, représentant régional du Président de la république.
Est-ce normal qu’un enseignant corrige les copies aux examens officiels en 2021 et
ne soit payé qu’en 2023 alors que les candidats se sont régulièrement acquittés des
frais de participation à ces examens ?
Est-il humain de forcer les enseignants d’aller dispenser les enseignements dans le
NOSO alors qu’ils ne bénéficient d’aucune protection ?
Est-il juste d’harmoniser l’âge de départ à la retraite dans la fonction publique et
d’acter la discrimination salariale indiciaire ? Monsieur le Gouverneur, sans être
exhaustif, je vous présente l’état indiciaire comparatif du solde d’un fonctionnaire
de la police et de celui des enseignements secondaires. Pour le fonctionnaire de la
police, à l’indice solde 945, ce dernier perçoit un salaire de base de 412 000 francs.
Or à l’indice1140, le professionnel de l’éducation ne reçoit qu’un salaire de base de
288 000 francs soit une différence de 124 000 Francs. De qui se moque-t-on ? Sans
jalouser, les fonctionnaires de la police parce que nous l’avons déjà dit en d’autres
circonstances que leur salaire était inférieur à ceux de leurs homologues des pays
ayant le même niveau de développement que le Cameroun, nous voulons rappeler
qu’à indice égale, salaire égale. Que l’État du Cameroun donne aux forces de
défense les primes de port d’arme, de tenue ou de sifflet allant de 100 000 à 400 000
frs, cela nous chaut peu. Mais il serait inadmissible et intolérable qu’à indice égale
que nous ayons de tels écarts de salaire. Monsieur le Gouverneur, à cause de cette
discrimination dans le traitement salarial, nous sommes prêts à nous battre jusqu’à la
dernière goute de notre sueur. Nous sommes déterminés à faire du bruit jusqu’à ce
que ces bruits parviennent aux oreilles du président de la République qui a donné
des instructions et que plusieurs de ses collaborateurs ne se sentent pas obligés de
les mettre en exécution. Les intimidations n’y changeront rien. La signature du
3
décret d’application du statut particulier révisé des enseignants qui sommeillent
dans les tiroirs du Président de la République serait un début de solution à cette
discrimination salariale indéfendable devant l’histoire et devant le tribunal de la
raison.
N’est-ce pas un signe de mépris qu’après 23 ans de sa publication, le décret
d’application du statut particulier de l’enseignant ne soit pas signé ?
Or, dans son adresse du 10/02/2013 à la jeunesse Camerounaise, le Président laissait
entendre que « Aux enseignants, je veux dire à nouveau toute mon estime et ma
compréhension. Ils occupent une place centrale dans la formation de notre jeunesse.
C’est pourquoi, il est indispensable qu’ils retrouvent le « feu sacré ». Ceci pourrait
être obtenu de deux façons : d’abord, ainsi que je l’avais dit l’an dernier à la même
occasion, en engageant une réflexion d’ensemble sur l’avenir de notre système
éducatif dont l’un des objectifs devrait être de réhabiliter la fonction enseignante ;
ensuite en poursuivant le dialogue sur leurs revendications, y compris salariales,
dans un esprit ouvert. Le secteur de l’éducation et de la formation constitue, vous le
savez, l’une des priorités de mon action. (…) il serait paradoxal qu’au Cameroun, on
ne donne pas à la fonction enseignante la place qui lui revient ».
M. le Gouverneur, Camarades Militants,
Sans être un exégète de la parole présidentielle, on est bien en droit de se demander
- Plus de 10 ans après cette allocution, a-t-on organisé une réflexion
d’ensemble sur l’avenir du système éducatif Camerounais, je veux dire un
forum national de l’éducation tant réclamé par l’intersyndical ?
- Plus de 10 ans après, y a-t-il eu un dialogue franc et sincère sur les
revendications salariales des enseignants ?
- Plus de 10 ans après, a-t-on fait le bilan de cette parole présidentielle
relativement à l’humanisation de la fonction enseignante dans notre pays ?
4
M. le Gouverneur, pour mieux évaluer le taux de pénétration sociale du discours
présidentiel, quittons le purgatoire de l’enseignement public pour l’enfer que
représente le secteur privé de l’éducation au Cameroun.
Depuis le 22 mars 2023, avec la publication du nouveau salaire minimum
l’interprofessionnel garanti (SMIG), les fondateurs de tous ordres, avec en tête, les
annonceurs de dieu, ont perdu le sommeil, du fait que le Gouvernement aurait osé
fixer le SMIG à 60 000F. Les audiences se sont multipliées aux fins de demander au
Ministre du travail d’intercéder pour une révision à la baisse du SMIG. Ils sont allés
jusqu’à demander, lors de la dernière session de la commission nationale de
l’Enseignement privé, la relecture du projet de convention collective, discuté de
concert de 2011 à 2014 lorsque les frais de scolarité étaient quasiment la moitié de
ceux en vigueur cette année parce que l’école n’étant plus rentable, selon eux.
Pourtant, au même moment qu’on chante les cantiques d’un ralentissement des
affaires au même moment, de nouveaux bâtiments et de nouvelles écoles sortent de
termes comme les champignons. M. le Gouverneur, responsable du SEDUC,
comment fait-on pour continuer à investir alors que cet investissement ne nous
apporte rien ? Quel sens donner à cette « économie de la générosité » dans laquelle
les taux de scolarité grimpent de manière exponentielle chaque année ? Il y a de cela
une dizaine d’années, certains parmi vous, n’avaient que des écoles maternelles ?
Aujourd’hui, ils ont des écoles supérieures. Comment faites-vous pour faire ça !!!
Comment avez-vous réussi à normaliser dans votre consciente la situation quasi
inhumaine dont souffrent la plupart des enseignants du secteur privé ?
M. le Gouverneur, Honorables élus du peuple
Savez-vous que l’état du Cameroun a logé les travailleurs du secteur privé de
l’éducation dans le même enseigne que les travailleurs domestiques ? Comment
peut-on être premier aux examens Officiels et derniers dans le traitement salarial ?
Qui d’entre vous peut conseiller son enfant à devenir enseignant dans ces conditions
que certains d’entre vous entretiennent au quotidien ?
5
Et les vacataires dans tout cela ? Pendant presque 04 mois que durent les vacances,
ces enseignants non rémunérés se transforment en Benskineur, gardiens de nuit ou
vendeurs à la sauvette. Ils doivent subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs
familles. Avec le décret N°20233/223 du 27/04/2023 fixant modalités d’exercice de
certaines compétences transférées par l’Etat aux Régions en matière d’enseignement
secondaire notamment le recrutement et la prise en charge du personnel enseignant,
l’espoir de voir le sort des vacataires connaitre une amélioration notoire a inondé le
cœur de la communauté éducative. Mais 06 mois après, ou sont les enseignants
recrutés, formés et mis en service par le conseil régional ?
M. le Gouverneur, Elus du peuple, Camarades militants,
C’est donc dans un contexte de dialogue de sourds où les enseignants clament qu’ils
ont trop supporté et le gouvernement qu’ils n’ont encore rien vu que la communauté
éducative au Cameroun aborde la JME 2023 avec un thème d’une étrange
résonnance : « Les enseignants dont nous avons besoin pour l’enseignement que
nous voulons » !
A tout prendre au sérieux, peut-on soutenir en toute franchise que le Cameroun n’a
vraiment plus besoin d’enseignants au point de torturer de façon décomplexée le
peu qui n’a pas trouvé bon de s’exiler ? La métaphore des conditions et du
moulinette revoit à la corporation un message subliminal ; réduire au rang de faire
valoir les enseignants en dégainant à chaque protestation pour mieux anesthésier les
revendications. A l’endroit des normaliens, le message semble être clair :
Débrouillez-vous pour entrer dans les écoles de formation et pour en sortir,
débrouillez-vous pour survivre là où vous serez affectés, débrouillez-vous pour
survivre et à ressembler aux « enseignants dont nous avons besoin » et surtout,
taisez-vous ! Soyez-en sure, Monsieur le Gouverneur, honorable élu du peuple,
aujourd’hui ce sont les enseignants qu’on torture. A qui le tour demain ? chaque
condiment à son tour au Moulinex.
6
Que dire alors de l’éducation ? C’est le lieu de la criminalité pédagogique. Entre
insécurité pédagogique, trafic d’influence, clientélisme, prolifération d’activités
parasitaires, érotisme, tricherie, perte de motivation, cours au rabais à l’indifférence
des pouvoirs publics. L’état du Cameroun l’a transformé, administrativement, en un
champ d’expérimentation, toutes les approches pédagogiques tirées au sort : le
cortège de séminaires pédagogiques budgétivores , l’optimisme suave d’un sérum
enchanteur qui idolâtrie l’APC sans qu’on ait fait le bilan de l’APO, aujourd’hui la
digitalisation sans équipements informatiques, sans connexion internet, sans
électricité (la couverture électrique en zone rurale du Cameroun n’étant que de
20%), sans formation des enseignant à la digitalisation, avec des élèves assis à
même le sol dans des abris de fortune qui n’ont rien à envier à des porcheries.
M. le Gouverneur, une fracture s’y est installée entre ceux qui peuvent payer pour
donner à leurs enfants une éducation de qualité et ceux qui, majoritairement ne le
peuvent pas et sont relégués dans les tréfonds des marécages de l’éducation. Est-ce
de ce Cameroun dont le Président a besoin ? Est-ce cela l’éducation que le conseil
régional souhaite de tous ses vœux ? Nous restons convaincus qu’une véritable
révolution dans le domaine de l’éducation ne peut se faire indépendamment d’une
révolution politique. Il sera donc question de repenser la perception que l’ordre
gouvernant a de l’école où alors de s’acculer dans une rhétorique sans consistance
pour sacrifier en toute conscience la jeunesse et le corps enseignant Camerounais.
L’intersyndical vous souhaite un agréable deuil de l’éducation au Cameroun.
Fait à Douala, le 05 Octobre 2023
LEMOPI TSASSE Raoul
Cadre Régional du SNAES pour le littoral
Tél : 675 59 59 11 / 698 69 98 30