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7 Legende

Ce chapitre introduit le personnage de Rek dans une taverne bondée. Plusieurs conversations ont lieu sur la guerre imminente entre les Drenaïs et les Nadirs, source d'inquiétude pour les clients de l'établissement.

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7 Legende

Ce chapitre introduit le personnage de Rek dans une taverne bondée. Plusieurs conversations ont lieu sur la guerre imminente entre les Drenaïs et les Nadirs, source d'inquiétude pour les clients de l'établissement.

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Sommaire

Couverture Principale
Page de Titre
Dédicace
Prologue
Chapitre Premier
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Épilogue
Biographie
Galerie de Couverture
Du même auteur
Page de Copyright
Le Club
Ce livre est dédié avec amour à trois personnes qui me sont chères. Mon
père, Bill Woodford, sans qui Druss la Légende ne se serait jamais dressé
sur les murs de Dros Delnoch. Ma mère, Olive, qui a su instiller en moi
l’amour des histoires où les héros ne mentent jamais, le mal ne triomphe
que rarement, et l’amour est toujours vrai.

Et puis ma femme, Valérie, qui m’a prouvé que la vie pouvait ressembler à
un conte.

Mes remerciements vont également à Russell Claughton, Tim Lenton, Tom


Taylor, Nick Hopkins et Stella Graham pour m’avoir aidé tout au long de ce
projet.
Prologue

L’ambassadeur drenaï attendait nerveusement de l’autre côté des portes


gigantesques de la salle du trône. Il était encadré par deux gardes nadirs qui
regardaient fixement devant eux. Leurs yeux bridés étaient rivés sur l’aigle
de bronze, blasonné dans le bois sombre.
Il passa une langue sèche sur ses lèvres et rajusta sa cape pourpre sur ses
épaules osseuses. Il avait été si confiant lorsque, dans la Chambre du
conseil de Drenan qui se trouvait à mille kilomètres au sud, Abalayn lui
avait demandé de se charger de cette mission délicate : se rendre dans la
lointaine Gulgothir et ratifier les traités passés avec Ulric, seigneur des
peuplades nadires. Par le passé, Bartellus avait déjà aidé à rédiger des
traités et, par deux fois, il avait participé à des conférences, en Vagria
occidentale et dans le sud, à Mashrapur. Tous les hommes comprenaient la
valeur du commerce et à quel point il était bon d’éviter quelque chose
d’aussi coûteux qu’une guerre. Ulric ne ferait pas exception à la règle.
Certes, il avait pillé les nations des plaines nordiques. Mais pendant des
siècles, leurs habitants avaient rançonné son peuple, par des impôts ou des
razzias ; ils avaient semé la graine de leur propre anéantissement.
Ce n’était pas le cas des Drenaïs. Ils avaient toujours traité les Nadirs
avec tact et courtoisie. Abalayn en personne était venu par deux fois rendre
visite à Ulric dans sa cité de tentes, au nord, et il avait été royalement reçu.
Pourtant, le spectacle de la destruction de Gulgothir avait choqué
Bartellus. Que les vastes portes de la ville n’aient pas résisté, il n’y avait
rien d’étonnant à cela. En revanche, la plupart des défenseurs avaient
aussitôt été mutilés. La place au cœur de la forteresse principale arborait
fièrement un monticule de mains humaines. Bartellus tressaillit et écarta ce
souvenir de son esprit.
Ils l’avaient fait attendre trois jours, mais ils avaient été courtois…
aimables, même.
Il rajusta sa cape, conscient que sa frêle corpulence ne rendait pas justice
à sa tenue d’ambassadeur. Il tira une pièce de tissu de sa ceinture et épongea
la sueur sur sa tête chauve. Sa femme lui répétait constamment que son
crâne brillait de manière éblouissante chaque fois qu’il était nerveux.
C’était un détail dont il aurait préféré ne rien savoir.
Il risqua un regard vers le garde à sa droite, en réprimant un frisson.
L’homme était plus petit que lui. Il portait un casque à pointes bordé de
peau de chèvre. Son plastron était en bois laqué et il tenait une lance dont la
pointe était en dents de scie. Son visage était aplati et cruel, ses yeux
sombres et bridés. Si un jour Bartellus avait besoin de quelqu’un pour
trancher des mains…
Il jeta un coup d’œil à sa gauche et le regretta aussitôt, car l’autre garde
l’observait. Il se sentit comme un lapin sur lequel plonge un faucon et se
remit rapidement à regarder l’aigle de bronze sur la porte, devant lui.
À son grand soulagement, l’attente prit fin et les portes s’ouvrirent.
Bartellus prit une profonde inspiration et pénétra dans la salle.
La pièce était grande : vingt piliers de marbre soutenaient une fresque au
plafond. Sur chaque pilier, une torche allumée projetait des ombres lugubres
qui dansaient sur les murs en retrait. Derrière chacun de ces piliers se tenait
un garde nadir armé d’une lance. Regardant droit devant lui, Bartellus
franchit les cinquante pas qui le séparaient du dais de marbre sur lequel
reposait le trône.
Là était assis Ulric, Seigneur de Guerre du Nord.
Il n’était pas grand, mais il émanait de lui une puissance formidable.
Tandis que Bartellus se déplaçait vers le centre de la pièce, il fut étonné de
constater à quel point cet homme rayonnait d’énergie. Ses pommettes
étaient hautes, ses cheveux couleur nuit comme ceux de tous les Nadirs,
mais ses yeux, bien que bridés, étaient violets et saisissants. Son visage était
basané, et sa barbe en trident lui donnait un air démoniaque que seule
démentait la chaleur de son sourire.
Mais c’est la robe que le seigneur nadir avait revêtue qui impressionna le
plus Bartellus : une robe drenaïe de couleur blanche, où étaient brodées les
armoiries familiales d’Abalayn : un cheval doré se cabrant au-dessus d’une
couronne d’argent.
L’ambassadeur fit une profonde révérence.
— Mon seigneur, je vous apporte les salutations du seigneur Abalayn,
chef élu du libre peuple drenaï.
Ulric acquiesça de la tête en retour et agita la main pour l’encourager à
continuer.
— Mon seigneur Abalayn vous félicite pour votre magnifique victoire
contre les rebelles de Gulgothir et espère que, les horreurs de la guerre étant
maintenant derrière vous, vous voudrez bien considérer ces nouveaux
traités et accords commerciaux dont il vous avait parlé lors de son très
agréable séjour ici au printemps dernier. J’ai là une lettre du seigneur
Abalayn, ainsi que les traités et les accords.
Bartellus fit un pas en avant, et tendit les trois parchemins. Ulric les prit
et les déposa doucement sur le sol, à côté du trône.
— Merci, Bartellus, fit-il. Dis-moi, est-ce vrai qu’on a peur chez les
Drenaïs que je marche sur Dros Delnoch avec mon armée ?
— Vous vous moquez de moi, mon seigneur ?
— Pas le moins du monde, répondit innocemment Ulric de sa voix
profonde et caverneuse. Des marchands m’ont dit qu’on ne parlait que de ça
à Drenan.
— De simples commérages, sans plus, fit Bartellus. J’ai personnellement
participé à la rédaction des accords, et si je peux vous être d’une
quelconque utilité pour les passages les plus complexes, je me ferai un
plaisir de vous aider.
— Non, je suis sûr que tout est en ordre, dit Ulric. Mais comme tu t’en
doutes, mon shaman, Nosta Khan, doit consulter les augures. Une coutume
primitive, certes, mais je suis sûr que tu comprends.
— Évidemment. Si la tradition l’exige…, répondit Bartellus.
Ulric tapa deux fois dans ses mains, et de l’ombre sur sa gauche sortit un
vieillard tout ratatiné vêtu d’une peau de chèvre salie pour seule tunique.
Sous son bras droit rachitique, il portait un poulet blanc, et dans sa main
gauche un large bol en bois creux. Ulric se leva à son approche, tendit les
mains et prit le poulet par le cou et les pattes.
Doucement, Ulric le souleva au-dessus de sa tête… Soudain, alors que
les yeux de Bartellus se dilataient d’effroi, il abaissa l’animal et le mordit au
cou, arrachant la tête du corps. Les ailes se mirent à battre la chamade et le
sang à bouillonner et à gicler, éclaboussant la robe blanche. Ulric maintint
la carcasse encore tremblante au-dessus du bol, regardant en silence tandis
que le fluide vital tachait le bois. Nosta Khan attendit que la dernière goutte
se soit échappée du corps, puis porta le bol à ses lèvres. Il leva les yeux vers
Ulric et secoua la tête.
Le Seigneur de Guerre jeta l’oiseau de côté et ôta lentement sa robe.
Dessous, il portait un plastron sombre, et une épée pendait à sa ceinture. De
derrière le trône il sortit son casque de guerre en acier, bordé d’une peau de
renard, et le plaça sur sa tête. Il essuya sa bouche couverte de sang avec la
robe drenaïe, qu’il balança négligemment vers Bartellus.
L’ambassadeur baissa les yeux vers le tissu maculé de sang à ses pieds.
— J’ai bien peur que les augures ne soient pas bons, fit Ulric.
Chapitre Premier

Rek était saoul. Pas assez pour que ça lui cause des problèmes mais assez
pour qu’il ne s’en pose plus. Du moins c’est ce qu’il pensait, tout en
contemplant les ombres rouge sang que projetait le vin couleur rubis à
travers le cristal de son verre. Une bûche qui brûlait dans l’âtre réchauffait
son dos ; la fumée qui en émanait lui piquait les yeux et, se mélangeant à
l’odeur des corps sales, des repas oubliés et moisis et des habits trempés,
donnait une consistance âcre à l’air ambiant. La flamme d’une lanterne
oscilla sous l’effet du léger vent glacé qui venait d’entrer dans la pièce.
Puis, alors que le nouvel arrivant fermait la porte en bois, le vent disparut et
l’homme grommela quelques excuses à l’ensemble de la taverne bondée.
Les conversations qui s’étaient arrêtées sous l’impact du souffle glacial
repartirent : une dizaine de voix émanant de plusieurs groupes fusionnèrent
en un brouhaha incompréhensible. Rek sirotait son verre. Un rire le fit
tressaillir : c’était pour lui un son aussi glacé que le vent hivernal qui
frappait contre les murs en bois. Comme quelqu’un qui marche sur votre
tombe, pensa-t-il. Il serra davantage le manteau bleu qu’il portait sur les
épaules. Il n’avait pas besoin d’entendre les mots pour saisir chaque
conversation : cela faisait des jours qu’ils parlaient tous de la même chose.
La Guerre.
Un mot si insignifiant, pour une agonie si intense. Le sang, la mort, la
conquête, la famine, la peste et l’horreur.
D’autres rires jaillirent dans la pièce.
— Des barbares ! rugit une voix au-dessus du brouhaha. Des proies
faciles pour nos lances drenaïes.
Encore plus de rires.
Rek contemplait son gobelet de cristal. Si joli. Si fragile. Fabriqué avec
soin, avec amour même, comme un diamant translucide aux multiples
facettes. Il rapprocha le cristal de son visage, une dizaine d’yeux s’y
reflétaient.
Et chacun d’eux l’accusait. L’espace d’une seconde, il voulut briser le
verre en mille morceaux, détruire les yeux et les accusations. Mais il ne le
fit pas. Je ne suis pas fou, se dit-il. Pas encore.
Horeb, le tavernier, essuya ses gros doigts sur une serviette et jeta un œil
fatigué mais toujours circonspect vers la foule, à l’affût du danger, prêt à
bondir, armé d’un bon mot et d’un sourire avant qu’une bagarre éclate et
que ses poings soient nécessaires. La Guerre. Qu’y avait-il de si profitable
dans cette entreprise sanglante qui rabaissait les hommes au rang d’animaux
? Certains des buveurs (la plupart, en fait) étaient bien connus d’Horeb.
Beaucoup d’entre eux étaient des chefs de famille : fermiers, marchands,
artisans. Tous étaient amicaux ; la plupart étaient compatissants, dignes de
confiance, voire serviables. Et les voilà qui parlaient de mort et de gloire,
prêts à trucider quiconque serait suspecté d’avoir des sympathies nadires.
Les Nadirs : même leur nom était méprisant.
Mais ils vont apprendre, songea-t-il tristement. Oh oui, ils vont
apprendre ! Les yeux d’Horeb ratissèrent la grand-salle et se réchauffèrent
en tombant sur ses filles qui nettoyaient les tables et servaient des chopes.
La petite Dori qui rougissait d’une blague grivoise derrière ses couettes.
Besa, à l’image de sa mère, grande et blonde. Nessa, grosse, au visage
ingrat, que tout le monde aimait bien et qui devait prochainement épouser
l’apprenti boulanger, Norvas. De gentilles filles. La joie de leur papa. Et
puis son regard se posa sur le grand personnage emmitouflé dans un
manteau bleu, à côté de la fenêtre.
— Bon sang, Rek, bouge-toi un peu, marmonna-t-il, sachant
pertinemment que l’homme ne l’entendait pas.
Horeb se retourna, jura et ôta son tablier de cuir. Il saisit un pichet de
bière à moitié plein et un godet. Après coup, il ouvrit un petit placard et en
sortit une bouteille de porto qu’il avait gardée pour le mariage de Nessa.
— Un problème partagé est un problème réduit de moitié, fit-il en se
trouvant une petite place dans le siège en face de Rek.
— Un ami dans le besoin est un ami à éviter, répliqua Rek, acceptant la
bouteille offerte et remplissant son verre. Je connaissais un général, dans le
temps, ajouta-t-il, fixant le vin, faisant tourner le verre du bout de ses longs
doigts. Il n’a jamais perdu une bataille. Il n’en a jamais gagné une non plus.
— Comment ça se fait ? demanda Horeb.
— Tu le sais bien, je te l’ai déjà raconté cent fois.
— J’ai une très mauvaise mémoire. Et puis, j’aime bien t’entendre
raconter des histoires. Bon, alors, comment ça se fait qu’il ne perdait pas et
ne gagnait pas ?
— Il capitulait à la moindre menace, répondit Rek. Pas bête, hein ?
— Pourquoi est-ce que ses hommes le suivaient s’il ne gagnait jamais ?
— Parce qu’il n’a jamais perdu. Et eux non plus.
— Tu l’aurais suivi, toi ? s’enquit Horeb.
— Je ne suis plus personne aujourd’hui. Et encore moins un général.
Rek tourna la tête et essaya d’écouter les discussions entremêlées. Il
ferma les yeux et se concentra.
— Écoute-les, dit-il doucement. Écoute-les parler de gloire.
— Ils ne savent pas de quoi ils parlent, Rek, mon ami. Ils n’ont jamais vu
la guerre et l’ont encore moins goûtée. Que savent-ils des corbeaux qui
s’amoncellent comme un nuage sombre au-dessus du champ de bataille, qui
se repaissent des yeux des morts, ou des renards qui se régalent des tendons
humains, des vers qui…
— Assez, nom d’un chien… J’ai pas besoin que tu me le rappelles. Que
je sois damné si j’y retourne un jour. Quand est-ce que Nessa doit se marier
?
— Dans trois jours, répondit Horeb. C’est un gentil garçon, il prendra
soin d’elle. Il lui fera des gâteaux. Elle va doubler de volume en un rien de
temps.
— D’une manière ou d’une autre, fit Rek avec un clin d’œil.
— Et comment ! s’exclama Horeb, se fendant d’un large sourire.
Ils se laissèrent alors submerger par le bruit, et demeurèrent dans leur
propre silence, chacun buvant et réfléchissant, rassuré par la présence de
l’autre. Au bout d’un moment, Rek se pencha en avant.
— La première attaque aura lieu à Dros Delnoch, fit-il. Tu savais qu’ils
n’ont que dix mille hommes là-bas ?
— J’ai entendu dire qu’ils étaient moins que ça. Abalayn a fait réduire le
nombre de conscrits pour mettre l’accent sur les milices. Néanmoins, il y a
six hautes murailles et une forteresse. Et puis, Delnar n’est pas un imbécile ;
il était à la bataille de Skeln.
— Vraiment ? dit Rek. J’avais cru comprendre que c’était du dix mille
contre un et qu’il leur lançait des montagnes sur la tête.
— La saga de Druss la Légende, fit Horeb, prenant une grosse voix. La
Légende d’un géant dont les yeux étaient la mort et sa hache la terreur
personnifiée. Rapprochez-vous, les enfants, et surtout, éloignez-vous des
ombres, car le mal y rôdera tandis que je conterai cette histoire.
— Salaud ! s’exclama Rek. Ça me fichait la trouille quand j’étais gamin.
Tu l’as connu, toi, pas vrai ? La Légende, j’entends…
— Il y a très, très longtemps. On dit qu’il est mort. Si ce n’est pas le cas,
il doit avoir plus de soixante ans. Nous avons fait trois campagnes
ensemble, mais je ne lui ai parlé qu’à deux reprises. Par contre, je l’ai vu en
action, une fois.
— Et il était bon ? demanda Rek.
— Impressionnant. C’était juste avant Skeln et la défaite des Immortels.
Ce n’était rien qu’une petite escarmouche. Mais oui, il était vraiment bon.
— Tu es plutôt avare de détails, Horeb.
— Tu voudrais que je fasse comme tous ces idiots, que je raconte
n’importe quoi sur la guerre, sur la mort et les tueries ?
— Non, répondit Rek. Non, je n’y tiens pas. Tu me connais bien, pas vrai
?
— Suffisamment pour t’aimer. Même si…
— Même si quoi ?
— Même si toi tu ne t’aimes pas.
— Au contraire, fit Rek en se servant un nouveau verre. Je m’aime
suffisamment. C’est juste que je me connais plus que la plupart des gens.
—Tu sais, Rek, je me dis que parfois tu es trop exigeant avec toi-même.
— Non. Non, je n’exige pas trop. Je connais mes faiblesses.
— Ça m’amuse toujours d’entendre ça, fit Horeb. La plupart des gens
disent toujours connaître leurs faiblesses. Quand on leur demande, ils
répondent : « Eh bien, pour commencer, je suis drôlement généreux. » Allez
: fais ta liste si ça te chante. Nous, les taverniers, on sert à ça.
— Eh bien, pour commencer, je suis drôlement généreux envers les
taverniers.
Horeb hocha la tête, sourit et se tut.
Trop intelligent pour être un héros et trop peureux pour être un lâche,
pensa-t-il. Il regarda son ami vider son verre, le porter à ses lèvres, et
contempler sa propre image fragmentée. L’espace d’un instant, il crut que
Rek allait briser le verre, tant la colère pouvait se lire sur ses traits.
Puis le jeune homme reposa doucement le gobelet sur la table en bois.
— Je ne suis pas un crétin, dit-il doucement. (Il se raidit en réalisant qu’il
venait de parler à voix haute.) Bon sang ! fit-il. Je crois que j’ai mon
compte.
— Laisse-moi t’aider jusqu’à ta chambre, proposa Horeb.
— Est-ce qu’il y a une bougie allumée ? demanda Rek, tanguant sur son
siège.
— Évidemment.
— Il faut pas qu’elle s’éteigne, d’accord ? J’aime pas trop le noir. C’est
pas que j’aie peur. C’est juste que j’aime pas ça.
— Je ne la laisserai pas s’éteindre, Rek. Fais-moi confiance.
— Je te fais confiance. Je t’ai sauvé la vie, non ? Tu t’souviens ?
— Je me souviens. Donne-moi ton bras. Je vais te guider jusqu’à
l’escalier. Par ici. C’est bien. Un pied devant l’autre. Parfait !
— J’ai pas hésité un instant. J’ai foncé directement dessus, en brandissant
mon épée, pas vrai ?
— C’est vrai.
— Non, c’est pas vrai. D’abord je suis resté paralysé deux minutes, à
trembler. C’est à cause de ça que tu as été blessé.
— Tu es quand même venu, Rek. Tu ne comprends pas ? Ce n’est pas
grave pour la blessure, l’important c’est que tu sois venu.
— Pour moi c’est grave. Est-ce qu’il y a une bougie allumée dans ma
chambre ?

Derrière lui se dressait une forteresse grise et sinistre, entourée par les
flammes et la fumée. Les bruits de la bataille remplissaient ses oreilles, et il
se mit à courir, le cœur battant la chamade, la respiration haletante. Il jeta
un coup d’œil derrière lui. La forteresse était proche, plus proche qu’avant.
Devant lui s’étendaient les collines vertes qui abritaient la plaine de
Sentran. Elles miroitaient et se dérobaient devant lui, le narguant de leur
tranquillité. Il se mit à courir plus vite. Une ombre le recouvrit. Les portes
de la forteresse s’ouvrirent. Il lutta contre la force qui l’attirait en arrière.
Il hurla, supplia. Mais les portes se refermèrent, et il était revenu au cœur
de la bataille, une épée ensanglantée dans sa main tremblante.
Il se réveilla, les yeux grands ouverts, les narines dilatées, un début de cri
coincé dans ses poumons. Une main douce lui caressait le visage, et des
mots suaves le cajolaient. Il se concentra. L’aube se levait, la lumière rose
d’un matin encore vierge transperçait la glace collée sur la fenêtre à
l’intérieur de la chambre. Il roula sur lui-même.
— Tu as eu un sommeil agité, lui dit Besa, tout en lui caressant le front.
Il sourit, ramena l’édredon en plumes d’oie jusqu’à ses épaules et l’attira
sous les couvertures.
— Je ne suis plus agité à présent, dit Rek. Ou pas pour les mêmes
raisons.
La chaleur de son corps commençait à l’exciter et ses doigts caressèrent
son dos.
— Pas aujourd’hui, dit-elle en l’embrassant tendrement sur le front et en
se dégageant. (Elle repoussa l’édredon, frissonna et traversa la pièce en
courant afin de réunir ses affaires.) Il fait froid. Plus froid qu’hier.
— Il fait chaud sous les draps, annonça-t-il, tout en se redressant pour la
voir s’habiller.
Elle lui envoya un baiser.
— J’aime bien batifoler avec toi, Rek. Mais je ne te laisserai jamais me
faire un enfant. Maintenant, sors de ce lit. Il y a un groupe de voyageurs qui
doit arriver ce matin, et ils ont réservé cette chambre.
— Tu es une femme magnifique, Besa. Si j’avais deux sous
d’intelligence, je t’épouserais.
— Heureusement que tu es fauché de ce côté-là, sinon je serais obligée
de refuser et ton ego ne s’en remettrait pas. Je cherche quelqu’un d’un peu
plus solide que toi.
Son sourire ôta tout le venin de cette attaque. Enfin, presque.
La porte s’ouvrit. Horeb entra et s’affaira aussitôt. Il portait un plateau de
cuivre sur lequel il y avait du pain, du fromage et une chope.
— Comment va la tête ? demanda-t-il, en posant le plateau sur la petite
table en bois à côté du lit.
— Bien, répondit Rek. C’est du jus d’orange ?
— Oui, et il va te coûter cher. Nessa a agressé le marchand vagrian à sa
descente du bateau. Elle a attendu plus d’une heure et a risqué des engelures
pour t’avoir des oranges. Je ne crois pas que tu les vailles.
— Moi non plus. (Rek sourit.) Triste mais vrai.
— Tu te rends vraiment dans le sud aujourd’hui ? demanda Besa tandis
que Rek buvait son jus de fruit. (Il acquiesça.) Tu es un crétin. Je croyais
que tu en avais assez de Reinard.
— Je n’aurai qu’à l’éviter. Est-ce que mes affaires sont propres ?
— Dori a passé des heures pour les ravoir, fit Besa. Et pourquoi ? Pour
que tu puisses les salir de nouveau dans la forêt de Graven.
— Ça n’a rien à voir. C’est juste qu’on doit toujours avoir l’air propre
quand on quitte une ville. (Il jeta un coup d’œil au plateau.) Je crois que je
vais me passer de fromage.
— C’est pas grave, fit Horeb. Il est quand même sur ta note !
— Dans ce cas, je vais me forcer. Est-ce qu’il y a d’autres voyageurs
aujourd’hui ?
— Il y a une caravane d’épices qui se rend en Lentria et qui doit passer
par Graven. Vingt hommes, bien armés. Ils prennent la route circulaire du
sud puis de l’ouest. Il y a également une femme qui voyage seule, mais elle
est déjà partie, dit Horeb. Et pour finir, il y a un groupe de pèlerins. Mais ils
ne partiront pas avant demain.
— Une femme ?
— Pas tout à fait, fit Besa. Mais presque.
— Allons, ma fille, dit Horeb avec un large sourire, cela ne te ressemble
pas de dire des vacheries. Une grande femme avec un beau cheval. Et elle
est armée.
— J’aurais pu voyager avec elle, déclara Rek. Ça aurait pu rendre le
voyage plus agréable.
— Et elle aurait pu te protéger de Reinard, remarqua Besa. Ça avait l’air
dans ses cordes. Allez, Regnak, habille-toi. Je n’ai pas le temps de rester
assise ici à te regarder manger comme un seigneur. Tu as assez semé le
chaos dans cette maison.
— Je ne peux pas me lever tant que tu es là, protesta Rek. Ça ne serait
pas convenable.
— Espèce d’idiot, fit-elle en ramassant le plateau. Fais-le se lever, père,
sinon il va traîner ici toute la journée.
— Elle a raison, Rek, dit Horeb alors que la porte se fermait derrière elle.
Il est temps pour toi de bouger un peu, et quand on sait combien de temps il
te faut pour te préparer à affronter la foule, je vais te laisser t’y mettre tout
de suite.
— On doit toujours, toujours avoir l’air propre…
— Quand on quitte une ville. Je sais. C’est ce que tu dis toujours, Rek.
On se retrouve en bas.
Une fois qu’il fut seul, l’attitude de Rek changea : les plis rieurs aux
commissures de ses yeux s’estompèrent pour laisser place à des rides de
tension, presque de tristesse. Le temps de la puissance drenaïe était révolu.
Ulric et ses hordes nadires avaient déjà commencé à marcher sur Drenan, et
ils entreraient à cheval dans toutes les villes de la plaine, y déversant une
rivière de sang. Même si chaque guerrier drenaï tuait trente Nadirs, il en
resterait toujours des centaines de milliers.
Le monde changeait, et Rek commençait à manquer d’endroits pour se
terrer.
Il pensa à Horeb et à ses filles. Pendant six cents ans, la race drenaïe avait
imposé la civilisation à un monde incapable de s’y adapter. Ils avaient
conquis sauvagement, enseigné sagement, et dans l’ensemble gouverné
honnêtement. Mais Drenaï connaissait son chant du cygne, et un nouvel
empire attendait, tapi, prêt à surgir du sang et des cendres de l’ancien. Il
repensa à Horeb et se mit à rire. Quoi qu’il arrive, il y a en tout cas un vieil
homme qui survivra, pensa-t-il. Même les Nadirs ont besoin de bonnes
auberges. Et ses filles ? Comment cela se passera-t-il pour elles quand les
hordes déferleront par les portes de la ville ? Des images sanglantes
germèrent dans son esprit.
— Bon sang ! cria-t-il en sortant du lit pour aller ouvrir les volets bloqués
par la glace.
Le vent hivernal agressa son corps qui avait gardé la chaleur du lit, le
ramenant à la réalité et à la longue route vers le sud qui l’attendait. Il
traversa la pièce jusqu’au banc où reposaient ses affaires et s’habilla en
vitesse. Le maillot de corps de laine blanche et les chausses bleues lui
avaient été offerts par la douce Dori, la tunique au col brodé d’or était un
souvenir de temps meilleurs en Vagria, le pourpoint en peau de mouton et
les cravates dorées un présent de Horeb, et les cuissardes en peau de daim le
cadeau surprise d’un voyageur très fatigué dans une auberge de province.
Ce dernier avait dû être très surpris, y repensa Rek, se remémorant les
sensations de peur et d’excitation qu’il avait vécues en pénétrant dans la
chambre de cet homme pour les lui voler un mois plus tôt. À côté de
l’armoire, il y avait un grand miroir sur pied en bronze, devant lequel Rek
passa un bon moment à regarder son image. Il y vit un homme assez grand,
avec des cheveux châtains qui lui descendaient à hauteur d’épaules et une
moustache finement taillée, qui somme toute avait fière allure dans ses
cuissardes volées. Il fit passer son baudrier par-dessus sa tête et rangea son
épée dans le fourreau noir et argent.
— Tu parles d’un héros, dit-il à son reflet, un sourire cynique sur les
lèvres. La perle des héros.
Il dégaina son épée, para puis porta des coups d’estoc dans le vide, tout
en gardant un œil sur son reflet. Le poignet était toujours souple, la prise
sûre. Si tu n’es rien d’autre, se dit-il, au moins tu es une fine lame. Il prit le
bandeau en argent qui se trouvait sur le rebord de la fenêtre, son talisman
(un porte-bonheur depuis qu’il l’avait volé dans un bordel de Lentria), le
plaça sur son front et ratissa ses épais cheveux châtains derrière ses oreilles.
— Tu n’es peut-être pas sublime, dit-il à son reflet, mais par tous les
dieux de Missael, tu en as l’air !
Les yeux lui rendirent son sourire.
— Ne te moque pas de moi, Regnak le Voyageur, fit-il.
Jetant son manteau sur son bras, il descendit l’escalier jusqu’à la grand-
salle, lançant un coup d’œil à la foule matinale. Horeb l’appela depuis le
bar.
— Bien, voilà qui est mieux, Rek, mon garçon, dit-il, se reculant en
feignant l’admiration. Tu as l’air sorti tout droit d’un poème de Sieben. Tu
veux boire un verre ?
— Non. Je crois que je vais arrêter de boire un petit peu ; disons, les dix
prochaines années. La bière d’hier continue de fermenter dans mon gosier.
Est-ce que tu m’as préparé un peu de ton infâme nourriture pour la route ?
— Oui : des biscuits rongés par les vers, du fromage moisi et un morceau
de bacon vieux de deux ans. Tu n’as qu’à me demander et je te donne tout
ça, répondit Horeb. Ah, et aussi une outre de la pire vinasse…
La conversation s’arrêta net. Un devin venait d’entrer dans la taverne,
son habit bleu délavé claquant entre ses jambes osseuses, son bâton
résonnant contre le plancher en bois. Rek ravala son dégoût en voyant
l’accoutrement de cet homme et évita de regarder les orbites creuses qui, un
jour, avaient dû contenir ses yeux.
Le vieillard sortit une main où manquait l’index.
— Une pièce d’argent pour votre futur, fit-il d’une voix semblable au
vent d’hiver soufflant entre les branches des arbres.
— Pourquoi font-ils ça ? marmonna Horeb.
— Quoi, pour leurs yeux ? répondit Rek.
— Oui, pour leurs yeux. Comment un homme peut-il accepter de se
crever les yeux ?
— J’en sais foutre rien. Il paraît que ça les aide pour leurs visions.
— Ça me paraît aussi sensé que de se couper le dard pour améliorer ses
relations sexuelles.
— Il faut de tout pour faire un monde, Horeb, mon vieil ami.
Attiré par le son de leurs voix, le vieil homme se rapprocha clopinclopant
et tendit la main.
— Une pièce d’argent pour votre futur, entonna-t-il.
Rek lui tourna le dos.
— Allez, Rek, l’incita Horeb. Demande-lui si ton voyage va bien se
passer. Y a pas de mal à ça ?
— Tu paies. J’écoute, fit Rek.
Horeb farfouilla tout au fond de son tablier de cuir et jeta une petite pièce
d’argent sur la paume du vieillard.
— C’est pour mon ami ici présent, dit-il. Moi, je connais déjà mon futur.
Le vieil homme s’accroupit sur le parquet et prit une poignée de sable
dans une petite bourse en lambeaux, qu’il saupoudra devant lui. Puis il
sortit six osselets sur lesquels étaient gravées des runes.
— Il paraît que ce sont des os humains ? chuchota Horeb.
— À c’qu’on dit, répondit Rek.
Le vieil homme commença à psalmodier dans la langue des Anciens, et
sa voix chevrotante résonna dans le silence. Il jeta les os sur le sol couvert
de sable et passa ses mains sur les runes.
— Je connais la vérité, finit-il par dire.
— Peu importe la vérité, vieillard. Raconte-moi plutôt une histoire pleine
de rêves d’or et de somptueuses vierges.
— Je connais la vérité, fit le devin, comme s’il n’avait pas entendu.
— La barbe à la fin ! lâcha Rek. Dis-moi la vérité, vieil homme.
— Souhaites-tu vraiment l’entendre, l’homme ?
— Oublie ce rituel à la manque, dis ce que tu as à dire et disparais !
— Doucement, Rek, doucement ! C’est leur façon de faire, fit Horeb.
— Peut-être bien. Mais si ça continue comme ça, il va finir par me
gâcher ma journée. De toute façon, ils sont toujours porteurs de mauvaises
nouvelles. Ce vieux salaud va certainement me dire que je vais attraper la
peste.
— Il souhaite entendre la vérité, fit Horeb, suivant le rituel, et l’utilisera
sagement, à bon escient.
— Non, il ne le souhaite pas vraiment, et n’en fera rien, répondit le
devin. Mais le destin doit être annoncé. Tu ne souhaites pas entendre parler
de ta mort, Regnak le Voyageur, fils d’Argas, alors je ne t’en parlerai pas.
Tu es un homme au caractère changeant et au courage sporadique. Tu es un
voleur et un doux rêveur, mais ton destin te hantera et te poursuivra. Tu
courras pour le fuir, pourtant tes pas te ramèneront toujours vers lui. Mais tu
sais déjà tout cela, Longues-Jambes, car tu en as rêvé cette nuit.
— C’est tout, vieil homme ? Rien que du charabia ? Pour une pièce
d’argent, tu parles d’une affaire.
— Le Comte et la Légende seront ensemble sur le mur. Et les hommes
rêveront, et les hommes mourront, mais la forteresse, tombera-t-elle ?
Le vieil homme se leva et s’en alla.
— De quoi as-tu rêvé la nuit dernière, Rek ? lui demanda Horeb.
— Tu ne crois pas à toutes ces sornettes, Horeb ?
— Ton rêve ? insista l’aubergiste.
— Je n’ai pas rêvé du tout. J’ai dormi comme une masse. Du moins, s’il
n’y avait pas eu cette satanée bougie. Tu l’as laissé brûler toute la nuit et ça
empestait. Il faut que tu fasses plus attention. Elle aurait pu mettre le feu.
Chaque fois que je m’arrête ici, je te mets en garde contre les bougies. Tu
ne m’écoutes jamais.
Chapitre 2

Rek regardait en silence le palefrenier seller le hongre alezan. Il n’aimait


pas ce cheval : il avait le regard mauvais et les oreilles rabattues sur le
crâne. Le palefrenier, un jeune homme assez maigre, fredonnait gentiment
dans son oreille pendant que ses doigts tremblants serraient les sangles.
— Pourquoi ne m’as-tu pas dégotté un cheval gris ? demanda Rek. Horeb
se mit à rire.
— Parce que cela n’aurait fait qu’ajouter au ridicule de la situation. Et je
suis bien en dessous de la vérité, Rek. Tu ressembles déjà à un paon, et
d’après moi, tous les marins de Lentria vont te donner la chasse. Non, un
alezan semblait plus raisonnable. (Plus sérieusement, il ajouta : ) Et, dans la
forêt de Graven, il est peut-être préférable de ne pas attirer l’attention. Et
pourquoi pas un grand cheval blanc, tant que tu y es ? Tu passerais
difficilement inaperçu…
— Je crois qu’il ne m’aime pas. Tu vois la façon qu’il a de me regarder ?
— Son père était l’un des chevaux les plus rapides de tout Drenan. Sa
mère était un cheval de guerre dans les lanciers de l’Entailleur. On ne peut
pas trouver meilleur pedigree.
— Comment s’appelle-t-il ? demanda Rek, pas vraiment convaincu.
— Lancier, répondit Horeb.
— Ça sonne pas trop mal. Lancier… Eh bien, peut-être… mais juste
peut-être.
— Jonquille est prêt, m’sieur, fit le palefrenier en s’éloignant de l’alezan.
Le cheval balança sa tête, essayant de mordre le jeune homme battant en
retraite, qui trébucha et tomba sur le gravier.
— Jonquille ? fit Rek. Tu m’as acheté un cheval qui s’appelle Jonquille ?
— Depuis quand tu t’intéresses aux noms, Rek ? répondit innocemment
Horeb. Appelle-le comme tu veux ; tu ne peux pas nier que c’est une belle
bête.
— Si je n’étais pas maître dans l’art d’être ridicule, je le ferais museler.
Où sont les filles ?
— Trop occupées pour venir faire leurs adieux à un fainéant qui ne paie
jamais ses notes. Et maintenant, va-t’en.
Rek se dirigea prudemment vers le hongre en lui parlant calmement. Ce
dernier lui jeta un regard maléfique, mais le laissa monter sur la large selle à
dossier. Rek saisit les rênes et ajusta son manteau bleu afin qu’il tombe
correctement sur la croupe du cheval, puis le fit avancer vers les portes.
— Rek, j’ai failli oublier, lui cria Horeb en rentrant dans la maison.
Attends un instant !
Le grand tavernier disparut, pour émerger de nouveau quelques secondes
plus tard, un arc court fait de corne et d’if et un carquois de flèches aux
plumes noires dans les mains.
— Tiens. Un voyageur m’a laissé ça en guise de paiement il y a quelques
mois. Ça m’a l’air d’être une arme solide.
— Formidable, fit Rek. Dans le temps j’étais un sacré archer.
— Oui, dit Horeb. Quand tu t’en sers, souviens-toi juste que le bout
pointu doit partir loin de toi. Et maintenant va-t’en… et prends soin de toi.
— Merci, Horeb. Toi aussi. Et souviens-toi de ce que je t’ai dit pour les
bougies.
— Pas de danger que j’oublie. Allez, mon garçon, mets-toi en route. Et
que la chance te sourie.
Rek galopa vers la porte sud, tandis que les guetteurs taillaient les
mèches des lanternes. Les premières lueurs de l’aube avaient disparu des
rues de Drenan, et de jeunes enfants jouaient sous la herse. Il avait choisi la
route du sud pour la meilleure des raisons. Les Nadirs venaient du nord, et
le plus rapide pour éviter une bataille était d’aller tout droit dans le sens
inverse.
D’un coup de talons, il força le hongre à aller de l’avant, vers le sud. À sa
gauche, le soleil levant atteignait les pics bleus des montagnes orientales.
Dans le ciel azur, les oiseaux chantaient, derrière lui montaient les premiers
bruits d’une ville qui s’éveille. Mais c’était sur les Nadirs que le soleil se
levait, Rek le savait bien. Pour les Drenaïs, c’était le crépuscule qui
s’annonçait.
Se redressant sur ses étriers, il scruta la forêt de Graven, si blanche et
vierge sous la neige. Pourtant, c’était un lieu sur lequel courait un nombre
incroyable de légendes maléfiques, et en temps normal, il l’aurait évitée. Le
fait qu’au contraire il y pénètre était révélateur de deux choses :
premièrement, les légendes étaient toujours construites autour des activités
d’un homme bien vivant ; deuxièmement, il connaissait bien cet homme-là.
Reinard.
Lui et sa bande d’égorgeurs assoiffés de sang avaient établi leur quartier
général dans Graven et étaient une plaie béante et purulente pour le
commerce. Les caravanes étaient pillées, les pèlerins assassinés, les femmes
violées. Et pourtant aucune armée ne pouvait les localiser tant la forêt de
Graven était vaste.
Reinard. Son père était un prince des enfers, sa mère une noble d’Ulalia.
Du moins c’est ce qu’il disait. Rek avait entendu dire que sa mère était une
prostituée lentrianne et son père un marin de passage. Il n’avait jamais
répété ce secret ; car, comme dit la formule, il n’avait pas les couilles pour
ça. Et même s’il les avait eues, songea-t-il, il ne les aurait pas gardées
longtemps après avoir parlé. L’un des passe-temps favoris de Reinard avec
ses prisonniers, c’était de les faire rôtir par petits bouts, sur des charbons
brûlants, et de servir la viande une fois cuite aux pauvres diables qui avaient
été capturés avec eux. Si jamais il rencontrait Reinard, Rek avait plutôt
intérêt à le flatter comme pas deux. Et si ça ne suffisait pas, autant lui servir
d’informateur, lui révéler l’itinéraire de la prochaine caravane, et cravacher
aussitôt le plus loin possible.
Rek s’était toujours débrouillé pour connaître tous les détails sur les
caravanes qui traversaient la forêt de Graven et leurs itinéraires probables.
La soie, les pierres précieuses, les épices, les esclaves, le bétail. En vérité,
ça l’aurait ennuyé de révéler tout ça. Rien ne lui ferait plus plaisir que de
chevaucher tranquillement dans Graven, sachant que les caravaniers s’en
étaient remis aux dieux.
Les sabots de l’alezan faisaient peu de bruit sur la neige. Rek le fit
avancer au pas, pour éviter que des branches cachées le fassent trébucher.
Le froid commençait à passer à travers l’épaisseur des vêtements, et très
vite, ses pieds furent gelés malgré les cuissardes. Il fouilla dans son sac
pour en extirper une paire de mitaines en peau de mouton.
Le cheval continua sa route. À midi, Rek décida de s’arrêter pour un bref
en-cas froid, entravant le hongre près d’un ruisseau. Avec une dague
vagrianne à large lame, il brisa la glace afin que la bête puisse boire, et lui
donna une poignée d’avoine. Il flatta le long cou du cheval, et l’alezan
allongea aussitôt la tête, montrant ses dents. Rek fit un saut en arrière,
tombant à la renverse dans la neige. Il y resta un moment et se mit à sourire.
— Je savais bien que tu ne m’aimais pas, fit-il. Le cheval le regarda et
s’ébroua.
Alors qu’il allait remonter en selle, Rek jeta un coup d’œil à l’arrière-
train du cheval. Il avait de profondes cicatrices autour de la queue.
Doucement, il les toucha de la main.
— Eh bien, dit-il, il semblerait que quelqu’un t’ait donné quelques coups
de fouet, hein, Jonquille ? Ça t’a pas maté pour autant, pas vrai ?
Il sauta en selle. Avec un peu de chance, pensa-t-il, il devrait sortir de la
forêt d’ici cinq jours.
Alors que Rek s’avançait plus profondément dans la forêt, les chênes aux
troncs noueux et aux racines emmêlées projetaient des ombres inquiétantes
sur la piste ; et la brise nocturne faisait murmurer leurs branches. La lune
qui pointait au-dessus des arbres éclairait le reste de la piste d’une lumière
d’outre-tombe. Claquant des dents, il se mit en quête d’un bon endroit pour
dresser son camp, mais ne le trouva qu’une heure plus tard, dans une petite
clairière, près d’une fontaine gelée. Il construisit un paravent à l’aide de
buissons pour protéger le cheval, le nourrit, et enfin se fit un petit feu à
l’abri d’un chêne abattu et d’un gros rocher. À l’abri du vent, la chaleur se
conservait dans la pierre. Rek décida de se préparer un thé pour mieux faire
passer la viande de bœuf séchée. Puis il ramena sa couverture sur ses
épaules et, adossé au chêne, il regarda les flammes danser.
Un renard rabougri sortit son museau d’un buisson et contempla le feu.
Par réflexe, Rek lui lança une tranche de bœuf. L’animal cligna des yeux,
regarda l’homme, puis la nourriture à plusieurs reprises avant de se
précipiter sur le morceau posé sur le sol glacé. Et il s’enfuit dans la nuit.
Rek tendit ses paumes vers le feu et songea à Horeb.
Le grand tavernier l’avait élevé après que son père avait été tué dans les
guerres du nord, contre les Sathulis. Honnête, loyal, fort et de confiance :
Horeb était tout ça à la fois. Et aussi, il était bon, un vrai prince parmi les
hommes.
Rek avait réussi à lui rendre la pareille par une nuit dont il se souvenait
bien, où trois déserteurs vagrians l’avaient attaqué dans une allée à côté de
la taverne.
Heureusement, Rek avait bu ce soir-là, et lorsqu’il avait entendu les
premiers sons de l’acier qui s’entrechoque, il avait foncé. Dans l’allée,
Horeb menait un combat perdu d’avance : son couteau de cuisine n’était pas
de taille contre trois épées. Mais le vieil homme avait été soldat et il savait
se déplacer. Rek avait été figé, oubliant qu’il portait lui-même une épée. Il
avait bien essayé d’avancer, mais ses jambes avaient refusé de bouger.
Soudain, une épée avait passé la garde d’Horeb, lui ouvrant largement la
jambe.
Rek avait hurlé, et le son avait libéré sa terreur.
L’affrontement sanglant n’avait duré que quelques secondes. Rek s’était
débarrassé du premier assaillant en lui ouvrant la gorge, avait paré un coup
d’estoc du second, et donné un grand coup d’épaule au troisième, le
projetant contre un mur. Toujours au sol, Horeb avait attrapé ce dernier,
l’avait attiré à lui et l’avait poignardé avec son couteau de cuisine. Le
deuxième homme avait alors pris la fuite.
— Tu as été magnifique, Rek, disait toujours Horeb. Crois-moi, tu te bats
comme un vétéran.
Les vétérans ne restent pas paralysés de terreur, pensa Rek.
À présent, il jetait des brindilles dans le feu. Un nuage passa devant la
lune et un hibou ulula. La main de Rek se referma sur sa dague.
Saleté d’obscurité, pensa Rek. Maudits soient tous les héros !
Il avait été soldat pendant un temps, à Dros Corteswain, et cela lui avait
bien plu. Mais les escarmouches sathulies s’étaient transformées en
véritable guerre de frontière, et cela avait perdu tout son charme. Il s’était
pourtant bien débrouillé, il avait même eu une promotion : son officier
supérieur avait trouvé qu’il avait un don pour la tactique. Mais ils ignoraient
tout de ses nuits blanches. Ses hommes l’avaient respecté, il n’en doutait
pas. Mais c’est parce qu’il avait été très prudent, voire précautionneux. Il
était parti avant que ses nerfs le trahissent.
— Est-ce que vous êtes fou, Rek ? lui avait demandé Gan Javi quand il
avait démissionné. La guerre prend de l’ampleur. De nouvelles troupes
arrivent et un brillant officier comme vous peut facilement faire carrière. En
moins de six mois, vous commanderiez une centurie. On vous remettrait
peut-être l’aigle de gan.
— Je sais tout cela, monsieur, et croyez-moi, je suis désolé de devoir
manquer toute l’action. Mais c’est une affaire de famille. Bon sang, je
donnerais mon bras droit pour pouvoir rester, vous le savez bien !
— Oui, mon garçon. Et, par Missael, vous allez nous manquer. Votre
troupe va être catastrophée. Si jamais vous changez d’avis, il y aura
toujours une place pour vous ici. N’importe quand. Vous êtes un soldat-né.
— Je m’en souviendrai, monsieur. Merci pour votre aide et vos
encouragements.
— Encore une chose, Rek, fit Gan Javi en s’enfonçant plus profondément
dans son fauteuil. Vous avez entendu des rumeurs comme quoi les Nadirs se
prépareraient à envahir le sud ?
— Il y a toujours eu de telles rumeurs, monsieur, répondit Rek.
—C’est vrai ; cela fait des années qu’elles circulent. Mais Ulric est un
petit futé. Il a déjà conquis la plupart des hordes, et je crois qu’il sera
bientôt prêt.
— Mais Abalayn vient juste de signer un traité avec lui, rétorqua Rek. La
paix mutuelle en retour de concessions commerciales afin de financer son
programme de construction.
— C’est bien là le problème, mon garçon. Je n’ai rien à redire contre
Abalayn ; cela fait maintenant plus de vingt ans qu’il dirige Drenaï. Mais on
n’arrête pas des loups en les nourrissant, croyez-moi ! Enfin, ce que je dis,
c’est que d’ici peu on va avoir besoin d’hommes comme vous, alors ne
vous encroûtez pas.
La dernière chose dont Drenaï avait besoin à l’heure actuelle, c’était d’un
homme qui avait peur du noir. Ce dont elle avait réellement besoin, c’était
d’un nouveau Karnak-N’a-Qu’Un-Œil… d’une bonne vingtaine plutôt.
D’un Comte de Bronze. Ou d’une centaine de gars comme Druss la
Légende. Et même si, par miracle, elle les avait, pourraient-ils endiguer une
marée d’un demi-million de Nadirs ?
D’ailleurs, qui peut concevoir un tel nombre ?
Ils allaient submerger Dros Delnoch comme une mer en furie, Rek en
était sûr.
Et même si je pensais qu’il pouvait y avoir une chance, je n’irais pas.
Admets-le, pensa-t-il. Même si la victoire était certaine, il éviterait la
bataille.
Dans une centaine d’années, qui se préoccuperait de savoir si les Drenaïs
avaient survécu ? Ce serait comme la passe de Skeln, enrobée de légende et
glorifiée plus que de raison.
La Guerre !
Les mouches faisant comme une tache sombre sur les entrailles d’un
homme qui pleure de douleur, maintenant son corps en un seul morceau à
l’aide de ses doigts rougis, priant pour un miracle. La faim, le froid, la peur,
la maladie, la gangrène, la mort !
Il laissait la guerre aux guerriers.
Le jour où il avait quitté Dros Corteswain, un de ses cals s’était approché
de lui et lui avait tendu en tremblant un paquet enveloppé fermement.
— De la part de la troupe, monsieur, lui avait-il dit.
Il avait ouvert l’emballage, dans un silence gêné, pour découvrir un
manteau bleu avec une broche en forme d’aigle, taillée dans le bronze.
— Je ne sais pas comment vous remercier tous.
— Les hommes veulent que je vous dise… eh bien, qu’on est désolés que
vous partiez. C’est tout, monsieur.
— Moi aussi, je suis désolé, Korvac. Problème familial, comme tu le sais
peut-être ?
L’homme avait acquiescé, souhaitant probablement avoir lui aussi un
problème familial qui lui aurait permis de quitter la Dros. Mais un cal
n’avait pas le droit de démissionner. Seule la caste des duns avait la
permission de quitter la forteresse en temps de guerre.
— Eh bien, bonne chance, monsieur. À bientôt, j’espère… on espère
tous.
— Oui ! bientôt.
C’était il y a deux ans. Gan Javi était mort d’une crise cardiaque, et la
majorité des frères d’armes de Rek étaient morts dans des batailles face aux
Sathulis. Il ne savait pas ce qu’étaient devenus ses cals.
Les jours passèrent, froids, tristes, mais heureusement sans incident,
jusqu’au matin du cinquième jour, quand, surplombant de la piste un groupe
d’élans, il entendit le son qu’il détestait par-dessus tout : celui de l’acier qui
s’entrechoque. Il aurait dû continuer son chemin ; il savait que cela valait
mieux. Mais pour une raison qu’il ignorait, sa curiosité prit le pas sur sa
peur. Il attacha le cheval, mit le carquois sur son dos et saisit l’arc en corne.
Puis, prudemment, il se fraya un chemin entre les arbres jusqu’à un vallon
enneigé. Se déplaçant sans bruit, tel un chat, il déboucha dans une clairière.
Des sons de bataille y résonnaient.
Une jeune femme en armure d’argent et de bronze se tenait le dos à un
arbre, repoussant de manière désespérée les assauts combinés de trois hors-
la-loi. Des costauds, barbus, armés d’épées et de dagues. La femme maniait
une lame très fine, qu’on apercevait à peine, une rapière qui semblait danser
dans l’air, qui coupait et pointait à une vitesse dévastatrice.
Les trois, au mieux des escrimeurs maladroits, se gênaient mutuellement.
Cependant la fille s’épuisait rapidement.
C’étaient des hommes de Reinard, Rek en était certain ; il maudit sa
propre curiosité. L’un des attaquants hurla car la rapière venait de lui
transpercer le bras.
— Prends ça, espèce de bousier ! cria la fille.
Rek sourit. Ce n’était pas une beauté, mais elle savait manier l’épée.
Il encocha une flèche et attendit le meilleur moment pour tirer. La fille
plongea pour esquiver une attaque brutale et riposta de manière
foudroyante, enfonçant sa lame dans l’œil d’un des hors-la-loi. Les autres
reculèrent, soudain inquiets, en voyant leur compagnon s’écrouler dans un
râle. Ils se séparèrent afin de pouvoir attaquer chacun de leur côté. La fille
avait craint ce moment, car sa seule défense était la fuite. Son regard passa
d’un homme à l’autre. Occupe-toi du grand d’abord, oublie l’autre, et prie
pour que sa première attaque ne soit pas mortelle. Peut-être même qu’elle
pourrait les entraîner tous les deux dans la mort.
Le grand se déplaça vers la gauche pendant que l’autre se dirigeait vers la
droite. À ce moment précis, Rek tira dans le dos du grand, mais la flèche se
planta dans son mollet. Rapidement, il encocha une deuxième flèche, tandis
que l’homme abasourdi se retournait et, le voyant, fonçait sur Rek à cloche-
pied, en hurlant sa rage.
Rek tira sur la corde jusqu’à ce qu’elle lui touche la joue, bloqua son bras
gauche et décocha.
Cette fois-ci, il avait un peu mieux visé. Il avait visé la cage thoracique,
la plus grosse cible, mais la flèche était passée au-dessus, et maintenant le
hors-la-loi était étendu sur le dos, une flèche empennée de noir dépassant de
son front, du sang giclant à gros bouillons dans la neige.
— Vous avez pris votre temps avant d’intervenir, lança froidement la
fille, enjambant le corps du troisième hors-la-loi et essuyant sa fine lame sur
sa chemise.
Rek arracha ses yeux du visage de l’homme qu’il venait de tuer.
— Je viens juste de vous sauver la vie, rétorqua-t-il, tout en cherchant
une réponse un peu plus méchante.
Elle était grande et bien bâtie, presque masculine, ses cheveux mal
peignés étaient longs et châtain clair. Ses yeux étaient bleus et bien
enfoncés sous des sourcils bruns épais, qui indiquaient une humeur
incertaine. Ses formes étaient masquées par une cotte de mailles plaquée
argent et des épaulettes de bronze. Ses jambes étaient enchâssées dans un
pantalon informe en tartan vert, accroché aux cuisses par des lacets de cuir.
— Eh bien, qu’est-ce que vous regardez ? demanda-t-elle. Vous n’avez
jamais vu de femme avant ?
— Voilà qui répond à la première question, fit-il.
— C’est-à-dire ?
— Vous êtes une femme.
— Très drôle !
Elle récupéra un justaucorps en peau de mouton au pied de l’arbre, en ôta
la neige et l’enfila. Ça ne l’arrange pas plus, songea Rek.
— Ils m’ont attaquée, fit-elle. Ils ont tué mon cheval, les salauds ! Où est
le vôtre ?
— Votre gratitude m’étouffe, dit Rek, une pointe de colère dans la voix.
Ce sont des hommes de Reinard.
— Vraiment ? C’est un de vos amis ?
— Pas vraiment. Mais si jamais il apprend ce que je viens de faire, il me
fera rôtir les yeux et me les fera manger en guise de hors-d’œuvre.
— Très bien. Je vois ce que vous voulez dire. Je vous suis infiniment
reconnaissante. Et maintenant, où est votre cheval ?
Rek l’ignora, serrant les dents pour ne pas exploser. Il marcha jusqu’au
hors-la-loi qu’il avait tué et retira ses flèches, puis les nettoya sur la
chemise du mort. Ensuite, méthodiquement, il fouilla les poches des trois
cadavres. Plus riche de sept pièces d’argent et de quelques anneaux en or, il
retourna vers la fille.
— Mon cheval n’a qu’une selle. Et je vais dessus, fit-il sur un ton glacial.
J’ai fait tout ce que j’avais envie de faire pour vous. Maintenant,
débrouillez-vous.
— Sacrément chevaleresque de votre part, fit-elle.
— La chevalerie n’est pas mon fort, dit-il, s’éloignant.
— Pas plus que le tir à l’arc, répondit-elle.
— Pardon ?
— Vous visiez son dos à vingt pas, et vous avez touché sa jambe. C’est
parce que vous avez fermé un œil, ça a gâché votre sens des perspectives.
— Merci pour la leçon. Bonne chance !
— Attendez ! fit-elle. (Il se retourna.) J’ai besoin de votre cheval.
— Moi aussi.
— Je vous paierai.
— Il n’est pas à vendre.
— Très bien. Alors je vous paierai si vous m’emmenez jusqu’à un
endroit où je puisse acheter un cheval.
— Combien ? fit-il.
— Un raq d’or.
— Cinq, dit-il.
— Je pourrais m’acheter trois chevaux pour ce prix-là, fulmina-t-elle.
— C’est un marché favorable au vendeur, rétorqua-t-il.
— Deux, et c’est mon dernier mot.
— Trois.
— D’accord, trois. Et maintenant, où est votre cheval ?
— Voyons d’abord l’argent, ma bonne dame. (Il tendit la main. Ses yeux
bleus étaient glacés alors qu’elle sortait les pièces d’une bourse de cuir pour
les placer dans sa paume.) Mon nom est Regnak, mais mes amis
m’appellent Rek, fit-il.
— Je m’en moque complètement, affirma-t-elle.
Chapitre 3

Ils chevauchaient dans un silence aussi glacé que l’air ambiant. La


grande fille était assise derrière Rek, sur sa selle. Il résistait au désir de
forcer l’allure, malgré la peur qui lui rongeait le ventre. Il serait injuste de
dire qu’il s’en voulait de l’avoir sauvée ; après tout, cela avait fait du bien à
son amour-propre. Maintenant sa peur, c’était de rencontrer Reinard. Cette
fille ne saurait pas tenir sa langue si jamais il devait mentir et jouer les
hypocrites. Et même si par hasard elle parvenait à se taire, elle le
dénoncerait par la suite pour avoir divulgué des renseignements sur les
caravanes.
Le cheval trébucha sur une racine et la fille balança sur les côtés. La main
de Rek fusa et lui attrapa le bras, l’aidant à se remettre en selle.
— Accrochez-vous à ma taille, nom d’un chien ! dit-il.
— Combien ça va me coûter ?
— Faites-le. Il fait trop froid pour se chamailler.
Ses bras se glissèrent autour de lui, sa tête posée contre son dos.
De gros nuages sombres planaient au-dessus d’eux, et la température
commença à chuter.
— Nous ne devrions plus tarder à monter le campement, déclara-t-il. Le
mauvais temps se rapproche.
— Je suis d’accord, dit-elle.
La neige se mit à tomber et le vent se leva. Rek courba l’échine sous la
force de la tempête, les flocons de neige lui faisaient cligner des yeux. Il
guida le hongre en dehors de la piste pour s’abriter sous les arbres,
agrippant le pommeau de sa selle comme le cheval gravissait la pente.
Camper en terrain dégagé par temps de tempête, c’était de
l’inconscience, il le savait. Il leur fallait une grotte, ou, au minimum, un
gros rocher qui les abriterait du vent. Ils avancèrent ainsi pendant une bonne
heure, jusqu’à ce qu’enfin ils pénètrent dans une clairière entourée de
chênes et d’ajoncs. En plein milieu, se tenait une cabane de petit fermier.
Ses murs étaient en rondins et son toit en terre. Rek regarda la cheminée de
pierre : pas de fumée.
Il donna un coup de talons au hongre épuisé pour qu’il avance. Sur le
côté de la cabane, il y avait un appentis à trois faces, dont le toit en osier
penchait dangereusement sous le poids de la neige. Il mena le cheval à
l’intérieur.
— Descendez, dit-il à la fille.
Mais les mains ne bougèrent pas de sa taille. Il baissa les yeux. Les mains
étaient bleues. Il se mit à les frotter énergiquement.
— Réveillez-vous ! cria-t-il. Bon sang, mais réveillez-vous !
Il défit les mains et descendit de cheval, juste à temps pour la rattraper.
Les lèvres de la jeune fille étaient bleues et ses cheveux durcis par la glace.
Il la prit sur son épaule, ôta le paquetage du cheval, le dessangla et porta la
fille dans la cabane. La porte en bois était ouverte. Il entra dans la pièce
glacée, emmenant avec lui un peu de neige virevoltante.
La cabane était composée d’une seule pièce. Il y vit un lit de camp dans
un coin, sous l’unique fenêtre, une cheminée, des placards tout simples, et
une réserve de bois (qui pouvait leur durer deux nuits, voire trois) contre le
mur le plus éloigné. Il y avait aussi trois chaises de mauvaise facture et une
table taillée à même un vieux tronc d’orme. Rek déposa la fille évanouie sur
le lit. Puis il trouva un balai sous la table et enleva la neige de la pièce. Il
ferma la porte, mais un de ses gonds de cuir trop usé lâcha, et elle se rouvrit
en haut. Il poussa un juron, tira la table vers l’entrée et, après l’avoir fait
basculer, la cala contre la porte.
Rek ouvrit son paquetage, en sortit son briquet à amadou et se dirigea
vers la cheminée. Quelle que soit la personne à qui avait appartenu cette
cabane, ou qui l’avait construite, elle avait laissé déjà de quoi faire un feu
dans la cheminée, qui ne demandait qu’à être allumé. C’était une tradition
dans ces régions reculées. Rek ouvrit sa bourse à amadou et fit un petit tas
de feuilles sèches écrasées qu’il plaça sous les brindilles dans l’âtre. Par-
dessus, il versa un peu d’huile de lanterne qu’il gardait dans une flasque, et
il alluma son briquet. Ses doigts étaient gelés et maladroits, si bien qu’il
n’arrivait pas à produire d’étincelles. Il s’arrêta un instant, se forçant à
prendre de petites respirations. Puis il s’activa de nouveau sur la pierre à
briquet, et cette fois une étincelle jaillit et l’amadou se mit à rougir. Il se
pencha davantage dans l’âtre et souffla sur l’amadou ; alors, tandis que les
brindilles commençaient à s’enflammer, il partit chercher des branches un
peu plus grosses dans la réserve, pour les mettre doucement au sommet du
petit feu. Les flammes se mirent à danser plus haut.
Il apporta deux chaises à côté de la cheminée, posa ses couvertures
dessus, devant le feu, et repartit s’occuper de la fille. Elle était allongée sur
le lit rudimentaire, respirant à peine.
— C’est à cause de cette saloperie d’armure, fit-il.
Il démêla les attaches du pourpoint, et la retourna pour le lui enlever.
Rapidement, il la déshabilla et il décida de la frictionner afin de faire
revenir un peu de chaleur dans son corps. Il jeta un coup d’œil au feu et y
ajouta trois bûches pour l’entretenir. Puis il prit les couvertures chaudes et
les étala sur le sol devant la cheminée. Il souleva la fille du lit, la déposa le
dos au feu et se remit à la frictionner.
— Toi, tu vas pas me claquer entre les doigts, c’est moi qui te le dis !
rugit-il, en pétrissant ses jambes. Tu m’entends, t’as pas intérêt !
Il sécha ses cheveux avec une serviette et l’enveloppa dans les
couvertures. Le sol était froid : le givre filtrait par-dessous la cabane. Il
rapprocha le lit de la cheminée et se débrouilla pour allonger la fille dessus.
Son pouls était lent mais régulier.
Il contempla son visage. Il était magnifique. Pas dans le sens classique du
terme, évidemment, parce que ses sourcils étaient trop épais et sombres ;
son menton était trop carré, ses lèvres trop grosses. Pourtant, on pouvait y
lire force, courage et détermination. Mais plus important encore : dans son
sommeil, ce visage exprimait une douceur enfantine.
Il l’embrassa tendrement.
Puis il reboutonna sa veste en peau de chèvre, dégagea la table et sortit
dans la tempête. Le hongre renifla à son approche. Il y avait de la paille
dans l’appentis ; il en prit une pleine poignée et bouchonna le cheval.
— Ça va être une nuit bien froide, mon garçon. Mais tu devrais être à
l’abri ici.
Il étendit le tapis de selle sur le dos du hongre, lui donna un peu d’avoine
à manger et retourna dans la cabane.
La fille avait repris des couleurs. Elle dormait paisiblement.
En fouillant dans les placards, Rek trouva une vieille poêle en fer. De son
paquetage, il sortit une livre de viande de bœuf séchée et il commença à
préparer une soupe. Il était réchauffé à présent, aussi enleva-t-il son
manteau et sa veste. Dehors, le vent frappait violemment contre les murs.
La tempête grandissait. Mais à l’intérieur, le feu diffusait de la chaleur, et
une légère teinte rougeâtre remplissait toute la pièce. Rek retira ses
cuissardes et se massa les orteils. Il se sentait bien. Vivant.
Et il avait une faim de loup !
Il sortit une tasse en argile gainée de cuir de son paquetage et goûta la
soupe. La fille remua et il hésita à la réveiller. Finalement il n’en fit rien.
Elle était jolie comme ça. Réveillée, c’était une vraie harpie. Elle se
retourna en gémissant ; ses longues jambes se dégagèrent des couvertures.
Rek eut un sourire en coin en repensant à son corps. Il n’était pas si
masculin que ça, en fait ! Elle était costaude, mais très bien proportionnée.
Il contempla ses jambes et son sourire s’éclipsa. Il s’imaginait nu à côté
d’elle…
— Non, non, Rek, dit-il à voix haute. Oublie ça.
Il replaça correctement les couvertures et repartit s’occuper de sa soupe.
Tiens-toi prêt, se dit-il. Quand elle se réveillera, elle va t’accuser d’avoir
abusé d’elle et va vouloir t’arracher les yeux.
Il prit son manteau pour se couvrir et s’étendit près du feu. Le sol était
bien plus chaud maintenant. Il ajouta quelques bûches, se servit de son bras
comme d’un oreiller, et se mit à regarder les flammèches danser en cercle et
sauter, virevolter et tournoyer…
Il s’endormit.

C’est l’odeur du bacon frit qui le réveilla. Il faisait bon dans la cabane. Son
bras était ankylosé et meurtri. Il s’étira, grogna et s’assit. La fille n’était pas
en vue. Soudain, la porte s’ouvrit et elle entra dans la pièce, brossant la
neige de son pourpoint.
— Je me suis occupée de votre cheval, fit-elle. Vous vous sentez prêt à
manger ?
— Oui. Quelle heure est-il ?
— Le soleil est levé depuis trois heures. La neige s’est arrêtée pour
l’instant.
Il redressa son corps tout endolori, tirant sur ses dorsaux.
— J’ai passé trop de temps à Drenan, dans des lits trop moelleux,
expliqua-t-il.
— C’est ce qui explique sans doute votre bedaine, commenta-t-elle.
— Ma bedaine ? J’ai une colonne vertébrale courbée, oui. De toute façon,
ce sont des muscles au repos, ça se voit, non ? (Il baissa les yeux.)
D’accord, c’est une bedaine. Mais si on continue comme ça, dans quelques
jours il n’y paraîtra plus.
— Je veux bien vous croire, dit-elle. Nous avons eu de la chance de
trouver cet endroit.
— En effet.
La conversation mourut tandis qu’elle retournait le bacon. Le silence
mettait Rek mal à l’aise, et ils se mirent à parler tous les deux au même
moment.
— Ça devient ridicule, finit-elle par dire.
— Oui, acquiesça-t-il. Le bacon sent très bon.
— Écoutez… je veux vous remercier. Voilà : je l’ai dit.
— Je vous en prie, tout le plaisir était pour moi. Et si on essayait de
recommencer à zéro, comme si l’on ne s’était jamais rencontrés ? Je
m’appelle Rek.
Il tendit la main.
— Virae, fit-elle, l’agrippant par le poignet à la manière des guerriers.
— Enchanté, dit-il. Et qu’est-ce qui vous amène dans la forêt de Graven,
Virae ?
— Ce ne sont pas vos oignons, lâcha-t-elle.
— Je croyais qu’on repartait à zéro, dit-il.
— Je suis désolée. Vraiment ! Écoutez, j’ai du mal à être amicale : je ne
vous aime pas beaucoup.
— Comment pouvez-vous dire ça ? On n’a pas dû échanger plus de dix
mots. Vous ne croyez pas que vous êtes un peu rapide pour juger les gens ?
— Je connais les gars dans votre genre, fit-elle. (Elle prit deux assiettes et
y fit adroitement glisser le bacon. Elle lui en tendit une.) Arrogants. Se
prenant pour le nombril du monde. Sans attache.
— Et alors, où est le problème ? demanda-t-il. Personne n’est parfait.
Moi, j’aime bien ma vie ; c’est la seule que j’aie.
— C’est à cause de gens comme vous que le pays va à vau-l’eau, lui dit-
elle. Les gens indifférents à tout. Les égoïstes et les cupides. Dans le temps,
nous étions une grande nation.
— N’importe quoi. Dans le temps, nous étions des guerriers, oui. Nous
allions conquérir chaque peuple et les marquions au fer rouge des règles
drenaïes. La peste que tout ça !
— Il n’y avait aucun mal à ça ! Les peuples que nous avons conquis
n’ont-ils pas prospéré ? Nous avons construit des écoles, des hôpitaux, des
routes. Nous avons encouragé le commerce, et nous avons offert nos lois
drenaïes au monde entier.
— Alors ça ne devrait pas vous mettre dans un état pareil, lui dit-il, que
le monde change. Bientôt, ce seront les lois nadires. La seule raison pour
laquelle nous avons réussi ces conquêtes, c’est que nos voisins étaient
décadents. Ils étaient devenus gras et flemmards, toujours contents d’eux :
des cupides qui ne pensaient qu’à eux. C’est ainsi que s’effondrent les
nations.
— Oh, alors comme ça, monsieur est philosophe ? dit-elle. Eh bien, je
trouve que vos opinons sont comme vous : elles ne valent rien.
— Oh, alors comme ça, je ne vaux rien ? Que savez-vous de ceux qui ne
« valent rien », vous qui vous baladez déguisée en homme ? Vous êtes une
parodie de guerrier. Si vous tenez tellement à conserver vos valeurs
drenaïes, pourquoi n’allez-vous pas rejoindre tous les autres imbéciles à
Dros Delnoch pour y agiter votre mignonne ’tite épée devant les Nadirs ?
— J’en viens juste, et j’y retourne dès que j’aurai accompli ce que je
devais faire, dit-elle d’un ton glacé.
— Alors vous êtes une idiote, dit-il sans conviction.
— Vous avez été soldat, pas vrai ?
— Qu’est-ce que ça peut vous faire ?
— Pourquoi avez-vous quitté l’armée ?
— Occupez-vous de vos fesses.
Il fit une pause, puis pour briser ce silence désagréable, il reprit :
— Nous devrions être à Glen Frenae cet après-midi ; c’est un tout petit
village, mais on y vend des chevaux.
Ils finirent leur repas sans un mot. Rek était en colère et mal à l’aise, et il
avait de la peine à faire le lien entre les deux. Elle nettoya les assiettes et la
poêle, elle aussi embarrassée, mais par sa cotte de mailles.
Virae enrageait contre elle-même. Elle n’avait pas voulu se quereller avec
cet homme. Pendant des heures il avait dormi alors qu’elle arpentait la
pièce, faisant tout son possible pour ne pas le déranger. Au début, en se
réveillant, elle avait été furieuse, et gênée aussi, par ce qu’il avait fait. Mais
elle en savait suffisamment sur les engelures et le froid pour comprendre
qu’il lui avait sauvé la vie. Et il n’avait pas abusé d’elle. S’il l’avait fait, elle
l’aurait tué sans hésitation et sans regret. Elle l’avait étudié dans son
sommeil. D’une certaine manière, elle l’avait trouvé assez beau. Puis, elle
décida que, s’il était beau selon certains critères à la mode, c’étaient
d’autres qualités moins apparentes qui le rendaient attirant. Une forme de
douceur, peut-être ? Une certaine sensibilité ? C’était dur de mettre le doigt
dessus.
Pourquoi était-il si attirant ? Cela la rendait furieuse ; elle n’avait
vraiment pas le temps pour une idylle. Alors, une pensée amère la percuta :
elle n’avait jamais eu le temps pour une idylle. Ou est-ce que c’était l’idylle
qui n’avait jamais eu de temps à lui consacrer ? Comme femme elle était
maladroite et, quand elle était en compagnie d’hommes, elle ne se sentait
pas sûre d’elle… sauf dans le combat ou la camaraderie. Les mots de Rek
résonnèrent à son oreille : « Que savez-vous de ceux qui ne “valent rien”,
vous qui vous baladez déguisée en homme ? »
Par deux fois il lui avait sauvé la vie. Pourquoi est-ce qu’elle lui avait dit
qu’elle ne l’aimait pas ? Parce qu’elle avait peur ?
Elle l’entendit sortir de la cabane et soudain retentit une étrange voix.
— Regnak, mon cher ! Est-il vrai que tu as une femme à l’intérieur ?
Elle se précipita vers son épée.
Chapitre 4

L’abbé plaça ses mains sur la tête du jeune albinos qui venait de
s’agenouiller devant lui et ferma les yeux. Il parla d’esprit à esprit, à la
manière de leur ordre.
— Es-tu prêt ?
— Comment le saurais-je ? répondit l’albinos.
— Ouvre-moi ton esprit, fit l’abbé.
Le jeune homme relâcha son contrôle ; le gentil visage de l’abbé apparut
pour chevaucher ses pensées. Elles tournèrent et se mélangèrent aux
souvenirs de son aîné. La forte personnalité de l’abbé recouvrit la sienne
telle une couverture apaisante, et il s’endormit.
La relaxe fut douloureuse ; toutes ses peurs lui revinrent dès que l’abbé le
réveilla. De nouveau il était Serbitar, et toutes ses pensées lui appartenaient.
— Suis-je prêt ? demanda-t-il.
— Tu le seras. Le messager arrive.
— Est-il digne ?
— Juges-en par toi-même. Accompagne-moi à Graven.
Leurs esprits jaillirent en flèche, entrelacés, par-delà le monastère, libres
comme le vent d’hiver. Sous eux s’étendaient les champs enneigés qui
bordaient la forêt. L’abbé donna l’impulsion qui les fit avancer, au-dessus
des arbres. Dans une clairière, à côté d’une cabane, se tenait un groupe
d’hommes. Face à eux, dans l’encadrement de la porte, il y avait un grand
jeune homme, et derrière lui une femme, l’épée à la main.
— Lequel est le messager ? demanda l’albinos.
— Observe, répondit l’abbé.

Les choses n’avaient pas marché comme l’avait souhaité Reinard ces
derniers temps. Une attaque de caravane avait été repoussée avec de lourdes
pertes et maintenant trois cadavres de plus avaient été retrouvés à la nuit
tombante, parmi lesquels son propre frère, Erlik. Un prisonnier qu’il avait
capturé deux jours plus tôt était mort de peur avant que la vraie fête ait pu
commencer et le climat ne faisait qu’empirer. La malchance le hantait, et il
ne savait vraiment pas pourquoi.
Que le diable emporte le diseur, pensa-t-il amèrement, tandis qu’il menait
ses hommes jusqu’à la cabane. Si cela n’avait pas été durant un de ses
sommeils de trois jours, l’attaque de la caravane aurait certainement été
évitée. Reinard avait songé à lui trancher les pieds pendant son sommeil,
mais le bon sens et la cupidité l’avaient emporté. Le diseur n’avait pas de
prix. Il était sorti de sa transe au moment où Reinard avait ramené le corps
de son frère au campement.
— Est-ce que tu vois ce qui s’est passé pendant que tu dormais ? avait
beuglé Reinard.
— Tu as perdu huit hommes dans une razzia foireuse, et une femme a tué
Erlik, puis un autre de tes hommes après qu’ils eurent abattu son cheval,
répondit le diseur. Reinard regarda sombrement le vieil homme, cherchant à
discerner quelque chose dans ses orbites mortes.
— Une femme, dis-tu ?
— Oui.
— Un troisième homme a été tué. Que s’est-il passé ?
— Il a reçu une flèche en plein front.
— Qui a tiré cette flèche ?
— L’homme qu’on appelle Regnak. Le Voyageur qui vient parfois ici.
Reinard secoua la tête. Une femme lui apporta un gobelet de vin aux
épices et il s’assit sur une large pierre à côté d’un feu flamboyant.
— Ce n’est pas possible. Il n’oserait pas ! Es-tu sûr que c’était lui ?
— C’était lui, fit le diseur. Et maintenant, je dois me reposer.
— Attends ! Où sont-ils à présent ?
— Je les trouverai, déclara le vieil homme, avant de retourner dans sa
hutte.
Reinard demanda à manger et fit appeler Grussin. L’homme à la hache
s’accroupit devant lui.
— Tu as entendu ? demanda-t-il.
— Oui. Est-ce que tu y crois ? rétorqua Grussin.
— C’est ridicule. Mais le vieil homme s’est-il déjà trompé ? Est-ce que
c’est moi qui me fais vieux ? Quand un lâche comme Rek se met à attaquer
mes hommes, c’est que je fais quelque chose de travers. Je vais le faire rôtir
à petit feu pour ça.
— Nous sommes à court de provisions, fit Grussin.
— De quoi ?
— De provisions. L’hiver a été long, et cette maudite caravane nous fait
défaut.
— Il y en aura d’autres. Mais d’abord, nous allons trouver Rek.
— Est-ce bien nécessaire ? demanda Grussin.
— Nécessaire ? Il a aidé une femme à tuer mon frère. Je veux que cette
femme soit marquée au fer rouge et qu’ensuite tous mes hommes s’amusent
avec elle. Je veux qu’on la dépèce par petits morceaux, des pieds à la tête.
Et ensuite qu’on la jette aux chiens.
— Comme tu voudras.
— Tu n’es pas très enthousiaste, fit Reinard, tout en jetant son assiette
maintenant vide dans le foyer.
— Tu trouves ? Eh bien, c’est peut-être moi qui me fais vieux. Quand on
est arrivés dans le coin, on avait bien une raison, non ? Eh bien je ne me
souviens plus de ce que c’était.
— Nous sommes venus ici parce qu’Abalayn et sa bande de chiens ont
pillé ma ferme et tué toute ma famille. Alors, moi, je m’en souviens ! Tu
serais pas plutôt en train de devenir une mauviette ?
Grussin remarqua l’éclat dans les yeux de Reinard.
— Non, bien sûr que non. C’est toi le chef, et ta parole est loi. Nous
trouverons Rek et cette femme. En attendant tu n’as qu’à te reposer.
— Au diable le repos, grommela Reinard. Dors, toi, si tu en as besoin. Et
dès que le vieillard nous indiquera l’endroit où ils se trouvent, nous nous
mettrons en route.
Grussin se rendit à sa hutte et se jeta sur son matelas rempli de feuilles.
— Quelque chose te préoccupe ? lui demanda Mella, sa femme, tandis
qu’elle s’agenouillait à ses côtés, lui offrant du vin.
— Ça te dirait de partir ? répondit-il, tout en lui posant une grosse main
sur l’épaule.
Elle se pencha en avant et l’embrassa.
— Où tu iras, je te suivrai, fit-elle.
— Je suis fatigué de tout ça, dit-il. Fatigué de tuer. Ça devient de plus en
plus absurde. Il doit être fou.
— Chut ! souff la-t-elle, aussitôt inquiète. (Elle s’appuya contre son
visage barbu pour lui parler à l’oreille.) Ne parle pas de tes peurs à voix
haute. Nous partirons tranquillement au printemps. D’ici là, reste calme et
fais ce qu’il dit.
Il acquiesça, sourit et embrassa ses cheveux.
— Tu as raison, fit-il. Dors, à présent.
Elle se recroquevilla derrière lui et ramena les couvertures sur elle.
— Je ne te mérite pas, lui dit-il dès que ses yeux se fermèrent.
À quel moment les choses étaient-elles allées de travers ? Quand ils
étaient jeunes et que le feu les consumait, la cruauté de Reinard n’était
qu’une chose occasionnelle, un moyen pour forger une légende. Du moins
c’est ce qu’il disait. Qu’ils seraient une épine dans le flanc d’Abalayn
jusqu’à ce que justice soit faite. Cela faisait dix ans, maintenant. Dix
misérables et sanglantes années.
Est-ce que la cause avait jamais été juste ?
Grussin l’espérait sincèrement.
— Eh bien, tu viens ? demanda Reinard depuis l’entrée. Ils sont à la
vieille cabane.
La marche avait été particulièrement longue et le froid douloureux, mais
Reinard n’avait presque rien senti. La colère l’embrasait et l’espoir de
revanche nourrissait ses muscles, si bien que les kilomètres défilèrent.
Son esprit était empli d’images de douce violence et d’une mélodie de
cris. D’abord, il prendrait la femme et la découperait avec un couteau
chauffé à blanc. L’excitation harponna ses reins.
Quant à Rek… Il savait déjà l’expression qu’il pourrait lire sur son
visage quand ce dernier les verrait arriver.
De la terreur ! La terreur qui fait se vider sur place, la terreur qui tétanise
!
Mais il avait tort.
Rek était sorti de la cabane, furieux et tremblant. Le mépris qui se lisait
sur le visage de Virae était difficilement soutenable. La colère seule pouvait
l’effacer. Et encore, pas entièrement. Ce n’était pas sa faute s’il était ce qu’il
était, pas vrai ? Certains hommes naissent pour être des héros. D’autres,
pour être des couards. De quel droit le jugeait-elle ?
— Regnak, mon cher ! Est-il vrai que tu as une femme à l’intérieur ?
Rek scruta le groupe. Plus d’une vingtaine d’hommes se tenaient en
demi-cercle derrière le chef des hors-la-loi, grand et large d’épaules.
Grussin était à ses côtés, immense et puissant, sa hache à double lame à la
main.
— ’Jour, Rein, fit Rek. Qu’est-ce qui t’amène par ici ?
— J’ai entendu dire que tu avais une compagne de lit bien chaude, et
j’me suis dit qu’ce bon vieux Rek s’rait trop heureux de partager avec nous.
Alors autant que je t’invite à mon campement. Où est-elle ?
— Elle n’est pas pour toi, Rein. Mais je veux bien t’offrir autre chose. Il
y a une caravane qui se dirige vers…
— Oublie la caravane ! hurla Reinard. Contente-toi de m’amener la
femme.
— Des épices, des joyaux, des peaux. C’est une grosse caravane, fit Rek.
— Tu pourras nous en parler en chemin. Et maintenant je perds patience.
Fais-la sortir !
La colère s’empara de Rek, et son épée jaillit de son fourreau.
— Venez donc la chercher, bande de salauds !
Virae quitta l’embrasure pour venir à ses côtés, l’épée en main ; les
bandits sortirent également leurs épées et avancèrent.
— Attendez ! ordonna Reinard en levant la main. (Il fit un pas en avant et
se força à sourire.) À présent écoute-moi, Rek. Cela n’a pas de sens. Nous
n’avons rien contre toi. Tu as toujours été un ami. Alors dis-moi, que
représente donc cette femme pour toi ? Elle a tué mon frère. Tu comprends,
c’est une affaire d’honneur. Rengaine ton épée et tu pourras t’en aller. Mais
elle, je la veux vivante.
Et toi aussi, pensa-t-il.
— Tu la veux, tu viens la chercher ! fit Rek. Et moi aussi. Allez, Rein. Tu
te rappelles à quoi sert une épée, non ? Ou est-ce que tu vas faire comme
d’habitude et courir t’abriter derrière un arbre pendant que d’autres meurent
pour toi ? Allez, cours, espèce de bousier !
Rek fit un saut en avant et Reinard recula à toute vitesse, trébuchant
contre Grussin.
— Tue-le - mais pas la femme, dit-il. Je veux cette femme.
Grussin avança, la hache ballante à ses côtés. Virae fit un pas en avant
pour revenir à la hauteur de Rek. L’homme à la hache s’arrêta à une dizaine
de pas du couple, et ses yeux rencontrèrent ceux de Rek : ils étaient
inexpressifs. Alors il regarda la femme. Jeune, fougueuse - pas vraiment
belle, mais un joli brin de fille quand même.
— Qu’est-ce que tu attends, espèce de veau ! hurla Reinard. Attrape-la !
Grussin fit demi-tour et revint vers le groupe. Un sentiment d’irréalité
venait de le saisir. Il se revoyait tout jeune homme, économisant durement
pour pouvoir acheter son premier lopin ; il avait une charrue qu’il tenait de
son père, et les voisins étaient prêts à l’aider pour construire sa maison, pas
loin du bosquet d’ormes. Qu’avait-il fait de toutes ces années ?
— Espèce de traître ! cria Reinard et, avec effort, il fendit les airs de son
épée.
Mais Grussin para le coup avec facilité.
— Laisse tomber, Rein. Rentrons à la maison.
— Tuez-le ! ordonna Reinard.
Les hommes se regardèrent les uns les autres, certains commençant à
avancer, d’autres hésitant.
— Bande de salauds ! Pourris de traîtres ! hurla Reinard, levant son épée
une fois de plus.
Grussin prit une grande respiration, saisit sa hache à deux mains et brisa
l’épée en mille morceaux. En heurtant ce qui restait de la garde de l’épée, la
lame de la hache partit en oblique et vint s’enfoncer dans les côtes du chef
des bandits. Il tomba à genoux et se plia en deux, la tête contre le sol. Alors,
Grussin s’avança ; il leva sa hache et trancha d’un coup la tête de Reinard,
qui roula dans la neige. Puis il lâcha son arme et retourna vers Rek.
— Il n’a pas toujours été ainsi, dit-il.
— Pourquoi ? demanda Rek, en abaissant sa lame. Pourquoi as-tu fait ça
?
— Qui sait ? Ce n’était pas seulement pour toi - ou elle. Peut-être que
quelque chose en moi en a eu assez. Où passe la caravane ?
— J’ai menti, mentit Rek.
— Tant mieux. Nous ne nous reverrons plus. Je quitte Graven. C’est ta
femme ?
—Non.
— Tu pourrais trouver pire.
— Oui.
Grussin fit demi-tour et marcha jusqu’au corps afin de récupérer sa
hache.
— On a été des amis pendant très longtemps, fit-il. Trop longtemps. Sans
même jeter un dernier coup d’œil derrière lui, il conduisit le groupe dans la
forêt.
— J’y crois pas, dit Rek. C’est un vrai miracle.
— Finissons de déjeuner en vitesse, dit Virae. Je vais faire du thé.
À l’intérieur de la cabane, Rek se mit à trembler. Il s’affala et sa lame
résonna sur le sol.
— Qu’y a-t-il ? demanda Virae.
— Rien, c’est le froid, répondit-il en claquant des dents.
Elle s’agenouilla près de lui et lui massa les mains sans dire un mot.
— Le thé vous fera du bien, dit-elle. Vous avez emporté du sucre ?
— Il y en a dans mon paquetage, emballé dans du papier rouge. Horeb
sait que j’aime les sucreries. Le froid ne me fait pas cet effet-là,
d’habitude… Désolé !
— Ce n’est pas grave. Mon père dit toujours qu’il n’y a rien de tel qu’un
bon thé pour lutter contre… le froid.
— Je me demande bien comment ils nous ont trouvés, dit-il. La neige de
la nuit dernière devrait avoir recouvert nos traces. C’est étrange.
— Je ne sais pas. Tenez, buvez.
Il but le thé par petites gorgées, en tenant la tasse recouverte de cuir entre
ses mains. Du liquide chaud éclaboussa ses doigts. Pendant ce temps, Virae
s’affairait à tout nettoyer et à finir les paquetages. Elle ramassa les cendres
dans l’âtre et prépara de quoi faire un feu pour les prochains voyageurs qui
utiliseraient cette cabane.
— Qu’allez-vous faire à Dros Delnoch ? demanda Rek, adouci par la
chaleur du breuvage.
— Je suis la fille du comte Delnar, répondit-elle. J’y habite.
— C’est parce que la guerre se rapproche qu’il vous a envoyée au loin ?
— Non. Je devais apporter un message à Abalayn, et maintenant je dois
porter un message à quelqu’un d’autre. Quand ça sera fait, je rentrerai chez
moi. Ça va mieux ?
— Oui, fit Rek. Bien mieux. (Il hésita, soutenant son regard.) Ce n’était
pas seulement à cause du froid, finit-il par dire.
— Je sais : c’est pas grave. Tout le monde tremble toujours après
l’action. Mais c’est ce qui se passe pendant l’action qui compte. Mon père
m’a dit qu’après la Passe de Skeln, il avait fait des cauchemars pendant plus
d’un mois.
— Vous ne tremblez pas, vous.
— C’est parce que je m’occupe. Vous reprendrez du thé ?
— Oui, merci. J’ai bien cru qu’on allait mourir. Et l’espace d’un instant,
ça m’était égal - c’était une impression merveilleuse.
Il voulait lui dire combien il avait été heureux de l’avoir à ses côtés, mais
il n’y arrivait pas. Il voulait traverser la pièce pour la prendre dans ses bras -
mais il savait qu’il ne le ferait pas. Il la regardait, simplement, tandis qu’elle
remplissait de nouveau sa tasse et touillait le sucre.
— Où avez-vous servi ? demanda-t-elle, consciente du regard posé sur
elle, mais incertaine quant à sa signification.
— Dros Corteswain. Sous les ordres de Gan Javi.
— Il est mort à présent, fit-elle.
— Oui, d’une congestion. C’était un bon meneur d’hommes. Il avait
prédit que cette guerre viendrait. Je suis sûr qu’Abalayn regrette de ne pas
l’avoir écouté à l’époque.
— Il n’y a pas que Javi qui l’avait prévenu, dit Virae. Tous les
commandants du nord lui avaient envoyé des rapports. Ça fait des années
que mon père a des espions chez les Nadirs. Il était évident qu’ils allaient
nous attaquer. Abalayn est un imbécile ; aujourd’hui encore il envoie des
messages à Ulric, avec de nouveaux traités. Il n’arrive pas à accepter que la
guerre est inévitable. Est-ce que vous saviez qu’il n’y a que dix mille
hommes à Delnoch ?
— J’ai entendu qu’il y en avait moins que ça, répondit Rek.
— Il y a six murailles et une ville à défendre. En temps de guerre, il faut
au minimum quatre fois plus de troupes. Et la discipline n’est plus ce
qu’elle était.
— Pourquoi ça ?
— Parce qu’ils attendent tous la mort, répondit-elle, de la colère dans la
voix. Parce que mon père est souffrant… mourant. Et parce que Gan Orrin a
le cœur comme une tomate trop mûre.
— Orrin ? Je n’ai jamais entendu parler de lui.
— C’est le neveu d’Abalayn. Il dirige l’armée, mais c’est un bon à rien.
Si seulement j’étais un homme…
— Je suis content que vous ne le soyez pas, dit-il.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas, répondit-il sans conviction. C’était pour dire quelque
chose… Je suis content que vous ne soyez pas un homme, c’est tout.
— Enfin bon, si j’étais un homme, je prendrais la tête de l’armée. Je ne
pourrais pas avoir pire allure qu’Orrin de toute façon. Pourquoi me
regardez-vous comme ça ?
— Mais je ne vous regarde pas, nom d’un chien, je vous écoute, c’est
tout ! Pourquoi m’agressez-vous sans cesse ?
— Vous voulez que j’allume le feu ? s’enquit-elle.
— Quoi ? On va rester plus longtemps ?
— Si vous voulez.
— Je vous laisse choisir, dit-il.
— Restons encore aujourd’hui. C’est tout. Ça nous donnera le temps
de… mieux nous connaître. C’est vrai que nous ne sommes pas partis sur de
bonnes bases. Et puis vous m’avez sauvé la vie par trois fois.
— Une seule fois, déclara-t-il. Je ne crois pas que vous seriez morte de
froid ; vous êtes trop dure pour ça. Et c’est Grussin qui nous a sauvés tous
les deux. Enfin, j’aimerais bien rester la journée. Mais, sans vouloir vous
offenser, ça m’ennuierait de devoir dormir encore une fois par terre.
— Vous n’aurez pas à le faire, fit-elle.

L’abbé sourit devant l’embarras du jeune albinos. Il ôta ses mains de


l’étreinte mentale et retourna s’asseoir à son bureau.
— Rejoins-moi, Serbitar, dit-il à voix haute. Est-ce que tu regrettes ton
vœu de célibat ?
— Parfois, répondit le jeune homme en se redressant.
Il brossa la poussière de sa soutane blanche et s’assit en face de l’abbé.
— La fille est digne, enchaîna Serbitar. En revanche, l’homme est une
énigme. Est-ce que leur force ne va pas être réduite maintenant qu’ils ont
fait l’amour ?
— Renforcée, tu veux dire, répondit l’abbé. Ils ont besoin l’un de l’autre.
Ensemble, ils se complètent, comme dans le Livre Sacré. Parle-moi d’elle.
— Que puis-je dire ?
— Tu as pénétré son esprit. Parle-moi d’elle.
— Elle est la fille d’un comte. Elle manque de confiance en elle, comme
femme, et elle est victime de ses désirs contradictoires.
— Pourquoi ?
— Elle ne sait pas pourquoi, esquiva-t-il.
— Ça, je le sais. Mais toi, sais-tu pourquoi ?
—Non.
— Qu’en est-il de l’homme ?
— Je ne suis pas entré dans son esprit.
— Non. Mais que peux-tu me dire de lui ?
— Il a de grandes peurs. Il a peur de mourir.
— Est-ce une faiblesse ? demanda l’abbé.
— À Dros Delnoch, c’en sera une. La mort est presque certaine, là-bas.
— Oui. Est-ce que cela peut être une force ?
— Je ne vois pas comment, fit Serbitar.
— Que dit le philosophe des lâches et des héros ?
— Le prophète dit : « Par définition, seul le lâche est capable du plus
grand héroïsme.»
— Tu dois convoquer les Trente, Serbitar.
— Dois-je commander ?
— Oui. Tu seras la voix des Trente.
— Mais qui seront mes frères ?
L’abbé s’appuya contre le dossier de sa chaise.
— Arbedark sera le cœur. Il est fort, sans peur et droit ; il est tout
désigné. Menahem sera les yeux, car il est doué. Je serai l’âme.
— Non ! cria l’albinos. Cela ne se peut, maître. Je ne peux pas vous
commander.
— Mais tu le dois. Tu décideras pour les autres membres. J’attendrai ta
décision.
— Pourquoi moi ? Pourquoi dois-je commander ? Je devrais être les
yeux. Arbedark devrait commander.
— Fais-moi confiance. Tout sera bientôt dévoilé.
— J’ai grandi à Dros Delnoch, disait Virae à Rek.
Ils étaient allongés devant le feu crépitant. Il avait la tête sur son
manteau, roulé en boule, elle avait niché la sienne sur sa poitrine. Il
caressait ses cheveux, sans rien dire.
— C’est un endroit majestueux, poursuivit-elle. Tu y es déjà allé ?
— Non. Décris-le-moi.
Il n’avait pas vraiment envie d’écouter, mais il n’avait pas non plus envie
de parler.
— Il y a six murs extérieurs, qui font vingt pieds de large chacun. Les
trois premiers murs ont été construits par Egel, le Comte de Bronze. Et puis
la ville s’est agrandie, et avec le temps trois autres murs ont été ajoutés.
L’ensemble de la forteresse couvre la totalité de la Passe de Delnoch. À
l’exception de Dros Purdol à l’ouest et de Corteswain à l’est, c’est la seule
route pour qu’une armée franchisse les montagnes. Mon père a transformé
l’ancienne forteresse pour en faire sa demeure. Des tourelles supérieures, la
vue est magnifique. Au sud, l’été, toute la plaine de Sentran est dorée par
les blés. Et au nord, le terrain est dégagé à perte de vue. Dis, tu m’écoutes ?
— Oui. La plaine est dorée. Dégagée à perte de vue, répéta-t-il
doucement.
— Tu es sûr que tu veux que je te raconte tout ça ?
— Oui. Parle-moi encore des murs.
— Qu’est-ce que je peux te dire de plus ?
— Je ne sais pas, tu n’as qu’à me redonner leur largeur.
— Ah, oui, ils font également soixante pieds de haut, avec des tourelles
tous les cinquante pas. N’importe quelle armée qui attaquerait la Dros
subirait de terribles pertes.
— Et les portes ? demanda-t-il. Le mur n’est jamais plus solide que ses
portes.
— Le Comte de Bronze y avait pensé. Chaque porte se trouve derrière
une herse en fer. Elles sont faites d’un entrelacs de bronze, de fer et de
chêne. Derrière ces portes partent des tunnels qui rétrécissent en goulot à
mi-chemin avant de déboucher sur le niveau d’entre deux murs. Il est facile
de contenir un grand nombre d’hommes dans ce genre de tunnel. La Dros
dans son ensemble a été joliment conçue ; c’est la ville qui gâche tout.
— Comment ça ?
— Eh bien, à l’origine, Egel avait prévu un espace entre les murs qui
devait servir de terrain vague, sans possibilité aucune de se cacher. Pour
atteindre le mur suivant, c’était une montée, ce qui devait ralentir
automatiquement l’ennemi. Avec suffisamment d’archers, ça devenait un
jeu de massacre. Et psychologiquement, c’était également très fort : en
arrivant au mur - si jamais ils y arrivaient -, les assaillants savaient que
derrière lui il y avait encore du terrain à découvert.
— Et comment la ville a tout gâché ?
— Simplement en grandissant. Maintenant nous avons des bâtiments qui
vont jusqu’au Mur Six. Il n’y a plus de terrain dégagé. C’est même plutôt
l’inverse-le terrain est couvert sur toute sa longueur.
Il se retourna et l’embrassa sur le sourcil.
— Que me vaut l’honneur ?
— Faut-il qu’il y ait une raison à tout ?
— Il y en a toujours une, répondit-elle.
Il l’embrassa de nouveau.
— C’était en l’honneur du Comte de Bronze, dit-il. Ou pour saluer
l’arrivée du printemps. Ou la fonte d’un flocon.
— Ça n’a aucun sens, lui dit-elle.
— Pourquoi m’as-tu laissé te faire l’amour ? demanda-t-il.
— En voilà une question.
— Pourquoi ?
— Ça ne te regarde pas ! répliqua-t-elle.
Il rigola et l’embrassa une fois de plus.
— Oui, ma dame. Tu as raison. Ça ne me regarde pas.
— Tu te moques de moi, dit-elle, luttant pour se lever.
— N’importe quoi, dit-il, la maintenant au sol. Tu es belle.
— Non, je ne suis pas belle. Je ne l’ai jamais été. Tu vois que tu te
moques de moi.
— Je ne me le permettrais pas. Et tu es belle. Et plus je te regarde, plus je
te trouve belle.
— Tu es fou. Aide-moi à me relever.
Il l’embrassa de nouveau et rapprocha délicatement son corps contre le
sien. Le baiser dura ; elle le lui rendit.
— Parle-moi encore de la Dros, finit-il par dire.
— Je n’ai pas envie d’en parler maintenant. Tu me taquines, Rek ; pas de
ça avec moi. Je ne veux plus y penser ce soir, ni jamais. Est-ce que tu crois
au destin ?
— Maintenant j’y crois. Presque.
— Je suis sérieuse. Hier, ça ne me dérangeait pas de devoir rentrer chez
moi et d’affronter les Nadirs. Je croyais fermement à la cause drenaïe, et
j’étais prête à mourir pour elle. Hier, je n’avais pas peur.
— Et aujourd’hui ? demanda-t-il.
— Aujourd’hui, puisque tu veux savoir, je n’ai pas envie de rentrer.
Elle mentait, mais elle ne savait pas pourquoi. Un sentiment de peur
l’envahit tandis que Rek fermait les yeux et s’allongeait.
— Mais si, tu en as envie, dit-il. Tu n’as pas le choix.
— Et toi ?
— Ça n’a aucun sens, déclara-t-il.
— Quoi donc ?
— Je ne crois pas à ce que je ressens. Je n’y ai jamais cru. J’ai presque
trente ans et j’ai fait le tour du monde.
— Mais de quoi parles-tu ?
— Je parle du hasard. Du destin. Le vieil homme à la robe bleue usée et
qui n’a pas d’yeux. Je parle de l’amour.
— L’amour ?
Il ouvrit les yeux, tendit la main et caressa son visage.
— Je ne peux pas exprimer ce que ça m’a fait de te savoir à mes côtés ce
matin. Ça a été le moment le plus intense de toute ma vie. Plus rien n’avait
d’importance. Je pouvais voir le ciel-je ne l’avais jamais vu aussi bleu. Tout
était plus précis, plus net. J’étais plus conscient d’être en vie que je l’avais
jamais été auparavant. Est-ce que tu comprends ?
— Non, répondit-elle gentiment. Pas vraiment. Tu penses vraiment que je
suis belle ?
— Tu es la plus belle femme à avoir jamais porté une armure, répondit-il
en souriant.
— Ce n’est pas une réponse, ça. Pourquoi suis-je belle ?
— Parce que je t’aime, fit-il, surpris par la facilité avec laquelle il pouvait
le dire.
— Est-ce que ça signifie que tu vas m’accompagner à Dros Delnoch ?
— Parle-moi encore de ces jolis murs, répondit-il.
Chapitre 5

Le terrain du monastère était divisé en zones d’entraînement : certaines


en pierre, d’autres couvertes d’herbe, d’autres encore de sable ou d’ardoises
enduites de mélasse. L’abbé en personne se tenait au milieu du terrain, une
ancienne forteresse de pierre grise et de remparts crénelés entièrement
transformée. Quatre murs et des douves entouraient l’abbaye ; les murs de
grès tendre avaient été ajoutés ultérieurement. Du côté du mur ouest, à
l’abri d’une verrière, il y avait une trentaine de fleurs aux teintes variées qui
fleurissaient hors saison. Seulement des roses.
Serbitar, l’albinos, s’agenouilla devant son arbuste et communia avec lui.
Il avait lutté pendant treize ans avec la rose avant d’arriver à la comprendre.
Il y avait une empathie. Il y avait de l’harmonie.
Il y avait aussi une fragrance que seul discernait Serbitar. Des pucerons
qui couraient sur la rose se ratatinèrent et moururent sous son regard. La
beauté soyeuse des boutons remplit ses sens comme un opiacé.
C’était une rose blanche.
Serbitar s’assit, les yeux fermés, suivant par la pensée le cheminement de
la nouvelle sève dans l’arbuste. Il portait sa cotte de mailles intégrale en
argent, son épée et son fourreau, des cuissardes en cuir avec des anneaux
d’argent ; à son côté, son nouveau heaume, en argent lui aussi, qui arborait
une rune des Anciens, le chiffre « 1 ». Ses cheveux blancs étaient tressés.
Ses yeux étaient verts, comme les feuilles de sa rose. Son visage était fin, sa
peau presque translucide, ses pommettes hautes. Il avait la beauté mystique
des tuberculeux.
Il fit ses adieux à la fleur, calmant gentiment la légère panique qui la
secouait. Elle le connaissait depuis que sa première feuille s’était dépliée.
Et maintenant, il devait mourir.
Un visage souriant se dessina dans son esprit, et Serbitar reconnut
Arbedark à l’intuition.
Nous t’attendons, résonnait le message intérieur.
J’arrive, répondit-il.
Dans le grand hall, une table avait été dressée ; on avait placé un pichet
d’eau et un gâteau à l’orge devant chacune des trente places. Trente
hommes en armure intégrale s’assirent à l’arrivée de Serbitar. Celui-ci prit
place en tête de table et salua l’abbé, Vintar, qui se tenait maintenant à sa
droite.
La compagnie mangea en silence, chacun à ses pensées, chacun analysant
ses propres émotions au point culminant de treize années d’entraînement.
Finalement, Serbitar parla, remplissant ainsi le rituel de l’ordre.
— Frères, la quête touche à sa fin. Nous qui avons tant cherché devons
maintenant obtenir ce que nous cherchons. Un messager en provenance de
Dros Delnoch va venir ici pour nous demander de mourir. Qu’en pense le
cœur des Trente ?
Tous les yeux se tournèrent vers Arbedark et sa barbe sombre. Il relâcha
son esprit, autorisant leurs émotions à le submerger, et piocha dans leurs
pensées, les analysa, pour n’en forger plus qu’une, un concept unificateur
sur lequel ils étaient tous d’accord.
Puis il parla de sa voix grave et sonore.
— Le cœur du problème est que les enfants de Drenaï risquent
l’extinction. Ulric a rassemblé les tribus nadires sous sa bannière. La
première attaque contre l’Empire drenaï aura lieu à Dros Delnoch. Le comte
Delnar a reçu l’ordre de tenir jusqu’à l’automne. Abalayn a besoin de temps
pour rassembler et entraîner une armée.
» Nous approchons d’un moment crucial dans la destinée du continent.
Le cœur pense que nous devrions chercher nos vérités à Dros Delnoch.
Serbitar se tourna vers Menahem, un jeune homme au nez de faucon, aux
cheveux bruns et au visage basané. Ses cheveux étaient tressés en une seule
queue-de-cheval entrelacée d’un fil d’argent.
— Et comment les yeux des Trente voient-ils la chose ?
— Si nous allons à Dros Delnoch, la citadelle tombera, dit Menahem. Si
nous refusons d’y aller, elle tombera quand même. Notre présence ne fera
que retarder l’inévitable. Si le messager se montre digne de nous demander
nos vies, alors nous irons là-bas.
Serbitar se tourna ensuite vers l’abbé.
— Vintar, qu’en dit l’âme des Trente ?
Le vieil homme passa ses doigts dans ses fins cheveux gris, puis il se leva
et s’inclina devant Serbitar. Il n’avait pas l’air à sa place dans son armure de
bronze et d’argent.
— On va nous demander de tuer des hommes d’une autre race, dit-il
d’une voix douce, presque triste. On va nous demander de les tuer, non
parce qu’ils sont mauvais, mais simplement parce que leurs chefs veulent
faire ce que les Drenaïs ont eux-mêmes fait il y a six siècles.
» Nous sommes entre la mer et les montagnes. La mer nous projettera
contre les montagnes où nous nous écraserons : là, nous mourrons. Les
montagnes nous maintiendront face à la mer, qui nous submergera : là aussi
nous mourrons.
» Nous sommes tous ici des maîtres d’armes. Nous cherchons la mort
parfaite pour contrebalancer notre vie parfaite. Il est vrai que l’agression
nadire ne crée pas un précédent historique. Mais leur action risque d’être la
cause d’horreurs indicibles commises sur le peuple drenaï. Nous pouvons
dire qu’en défendant ces gens, nous ne faisons qu’appliquer les préceptes de
notre ordre. Mais également que notre chute certaine n’est pas une raison en
soi d’éviter le combat. Car c’est le motif qui est pur et non le résultat.
» C’est donc avec regret que l’âme déclare qu’il nous faut chevaucher
vers Dros Delnoch.
— Bien, enchaîna Serbitar. Nous sommes donc d’accord. Je me sens, moi
aussi, très concerné par ce sujet. Nous sommes venus dans ce temple
comme des parias, rejetés et craints à la fois. Nous sommes venus tous
ensemble pour créer la contradiction ultime : pour que nos corps deviennent
des armes vivantes afin que nos âmes se polarisent vers le plus extrême
pacifisme. Nous sommes des prêtres-guerriers tels que même nos ancêtres
ne furent jamais. Il n’y aura aucune joie dans nos cœurs quand nous tuerons
nos ennemis, car nous embrassons la vie.
» En mourant, nos âmes iront de l’avant, transcendant les entraves de ce
monde. En cheminant vers la Source, nous laisserons la mesquinerie, les
intrigues et la haine derrière nous.
» La voix dit qu’il faut chevaucher.

Une lune aux trois quarts pleine siégeait dans le ciel nocturne sans nuages.
Les arbres qui encerclaient le feu de camp de Rek projetaient des ombres
aux alentours. Un lapin malchanceux, vidé et enrobé dans de la glaise,
cuisait sur les braises. Virae revint du ruisseau, le haut du corps dénudé, en
s’essuyant avec l’une des chemises de rechange de Rek.
— Si tu savais combien elle m’a coûté ! s’exclama-t-il tandis qu’elle
s’asseyait sur un rocher près du feu ; son corps rougeoyait comme de l’or
fondu sous la danse des flammes.
— Je viens de lui trouver son meilleur usage, répondit-elle. Dans
combien de temps est-ce que ce lapin sera cuit ?
— Plus très longtemps. Tu vas attraper la mort, à rester à moitié nue dans
ce froid. Rien qu’à te regarder j’ai le sang qui se glace.
— Comme c’est bizarre ! lâcha-t-elle. Pas plus tard que ce matin, tu me
disais qu’en me regardant ton sang se mettait à bouillir.
— C’était dans une cabane bien chaude, avec un lit. Je ne suis pas trop
pour faire l’amour dans la neige. Tiens, je t’ai fait chauffer une couverture.
— Quand j’étais petite, dit-elle en prenant la couverture et en la passant
autour de ses épaules, en plein hiver, on nous faisait courir cinq kilomètres à
travers le comté, avec seulement une tunique et des sandales. C’était
vivifiant. Et extrêmement froid.
— Puisque tu es si dure que ça, comment expliques-tu que tu sois
devenue toute bleue, avant qu’on trouve la cabane ? demanda-t-il avec un
grand sourire qui niait toute méchanceté.
— L’armure, répondit-elle. Trop d’acier et pas assez de laine en dessous.
Mais sans vouloir être méchante, si j’avais été devant, je ne me serais
jamais ennuyée au point de m’endormir. Tu as dit encore combien de temps
pour le lapin ? Je meurs de faim.
— Bientôt. Je crois…
— Est-ce que tu as déjà fait cuire un lapin de cette manière auparavant ?
s’enquit-elle.
— Pas vraiment. Mais c’est comme ça qu’il faut s’y prendre ; j’ai regardé
des gens le faire. Toute la fourrure part avec la glaise quand on l’enlève.
C’est facile.
Virae n’était pas vraiment convaincue.
— J’ai traqué cette bestiole rachitique pendant des heures, dit-elle, se
remémorant avec plaisir comment une seule flèche, à quarante pas, avait
suffi à l’abattre. Il est pas mal, cet arc, peut-être un peu trop léger. C’est un
vieil arc de cavalerie, je me trompe ? On en a quelques-uns à Dros Delnoch.
Les plus modernes sont en acier léger ; leur portée et leur poids sont
meilleurs. Je crève de faim.
— La patience calme l’appétit, lui dit-il.
— Tu n’as pas intérêt à gâcher ce lapin. En temps normal je n’aime pas
tuer ces créatures. Mais si c’est pour les manger, au moins ça a un sens.
— Je me demande ce que penserait le lapin de ton raisonnement, répondit
Rek.
— Ça pense, un lapin ? demanda Virae.
— Je ne sais pas. Je ne parlais pas littéralement.
— Alors pourquoi l’as-tu dit ? Tu es un homme étrange.
— C’est juste une pensée abstraite. Tu n’as jamais de pensée abstraite ?
Tu ne te demandes jamais si une fleur sait quand elle doit pousser ? Ou
comment fait le saumon pour retrouver le chemin de son lieu d’éclosion ?
— Non, dit-elle. Le lapin est prêt ?
— Très bien, alors à quoi penses-tu quand tu n’es pas en train de
chercher comment tuer quelqu’un ?
— À manger, répondit-elle. Alors, ce lapin, ça vient ?
À l’aide d’un bâton, Rek retira la motte de glaise des braises et la regarda
grésiller dans la neige.
— Et maintenant, qu’est-ce qu’il faut faire ? demanda-t-elle. Il l’ignora et
ramassa une pierre de la taille d’un poing. Il s’en servit pour frapper d’un
coup sec contre la motte de glaise qui s’ouvrit en deux pour libérer un lapin
à moitié cuit, à moitié dépecé.
— Ça a l’air bon, dit-elle. Et maintenant ?
Il toucha la viande fumante du bout de son bâton.
— Est-ce que tu vas avoir le courage de manger ça ? demanda Rek.
— Et comment ! Est-ce que je peux t’emprunter ton couteau ? Quel
morceau tu préfères ?
— Il doit me rester des galettes d’avoine dans mes sacoches. Je crois que
je m’en contenterai. Va t’habiller !
Ils campaient dans un creux à l’ombre d’un rocher. Ce n’était pas assez
profond pour être une grotte, mais suffisamment quand même pour que les
parois répercutent la chaleur dégagée par le feu et coupent la course du
vent. Rek regardait la fille dévorer son lapin tout en mâchant sa galette. Ce
n’était pas une vision édifiante. Elle balança les restes de la carcasse dans
les arbres.
— Les blaireaux devraient adorer, dit-elle. Ce n’est pas une mauvaise
façon de faire cuire un lapin.
— Content que ça t’ait plu, dit-il.
— Tu n’es pas vraiment ce qu’on appelle un homme des bois, pas vrai ?
lui dit-elle.
— Je me débrouille.
— Tu n’as même pas été capable de vider la bestiole. Tu es devenu tout
vert en voyant ses entrailles.
Rek balança à son tour le reste de sa galette dans la direction de
l’infortuné lapin.
— Les blaireaux apprécieront certainement un dessert, fit-il.
Virae eut un petit rire joyeux.
— Tu es merveilleux, Rek. Tu ne ressembles à aucun homme que j’aie
rencontré.
— Je ne suis pas sûr d’aimer ce qui va suivre, dit-il. Et si nous allions
nous coucher ?
— Non. Écoute-moi. Je suis sérieuse. Toute ma vie j’ai rêvé de trouver
l’homme idéal : grand, bon, fort, compréhensif. Aimant. Je ne pensais pas
qu’il existait. La plupart des hommes que j’ai connus étaient des soldats -
bourrus, droits comme des piquets, et aussi romantiques que des taureaux
en chaleur. Et puis j’ai rencontré des poètes, doux comme leur discours.
Quand j’étais avec des soldats, je me languissais des poètes, et quand j’étais
avec des poètes, je me languissais des soldats. Je commençais à croire que
l’homme que je cherchais ne pouvait pas exister. Est-ce que tu me
comprends ?
— Toute ta vie tu as cherché un homme qui ne savait pas faire cuire les
lapins ? Bien sûr que je te comprends.
— Tu le penses vraiment ? demanda-t-elle tout doucement.
— Oui. Mais explique-moi quand même.
— Tu es tout ce que j’ai toujours voulu, dit-elle en rougissant. Tu es mon
héros-lâche : tu es mon amour.
— Je savais bien que je n’allais pas aimer la suite, déclara-t-il.
Tandis qu’elle plaçait de nouvelles bûches dans le feu, il lui tendit ses
mains.
— Viens t’asseoir à côté de moi, fit-il. Je vais te tenir chaud.
— On peut partager ma couverture, répondit-elle en faisant le tour du feu
pour se blottir dans ses bras. (Elle posa sa tête contre son épaule.) Ça ne te
dérange pas que je t’appelle mon héros-lâche ?
— Tu peux m’appeler comme ça te chante, répliqua-t-il, du moment que
tu t’engages à le faire pour toujours.
— Pour toujours ?
Le vent courba les flammes et il frissonna.
— Pour toujours, ça risque de ne pas être très long pour nous, c’est ça ?
Nous ne disposons que du temps que tiendra Dros Delnoch. Enfin bon, tu te
lasseras peut-être vite de moi et tu m’enverras paître.
— Jamais ! s’écria-t-elle.
— « Jamais » et « toujours ». Je n’avais jamais vraiment réfléchi à ces
mots auparavant. Pourquoi est-ce que je ne t’ai pas rencontrée il y a dix ans
? Ces mots auraient voulu dire quelque chose à ce moment précis.
— J’en doute. Je n’aurais eu que neuf ans.
— Je ne parlais pas littéralement. C’était une licence poétique.
— Mon père a écrit à Druss, dit-elle. Cette lettre et cette mission sont les
dernières choses qui le maintiennent encore en vie.
— Druss ? Mais même s’il est toujours vivant, ce doit être un vieillard à
présent ; ce serait indécent. Skeln, c’était il y a quinze ans, et il était déjà
vieux : ils vont devoir le porter jusqu’à Dros Delnoch.
— Peut-être. Mais mon père attache beaucoup d’importance à cet
homme. Il a vraiment été impressionné. Il pense même qu’il est invincible.
Immortel. Un jour il me l’a décrit comme le plus grand guerrier de notre
époque. Il m’a dit que la victoire à la Passe de Skeln était celle de Druss, et
que lui et les autres n’avaient servi qu’à arrondir les comptes. Il me
racontait cette histoire quand j’étais petite. On s’asseyait devant un feu et on
faisait griller du pain sur les flammes. Et il me racontait Skeln. C’étaient
des jours heureux.
Elle se tut et contempla fixement les braises.
— Raconte-moi l’histoire, dit-il, la serrant contre lui.
De sa main droite, il repoussa la mèche qui tombait sur son visage.
— Tu dois la connaître. Tout le monde connaît l’histoire de Skeln.
— C’est vrai. Mais je n’ai jamais entendu la version de quelqu’un qui y
était. Je n’ai vu que les pièces de théâtre ou entendu les sagas des poètes.
— Dis-moi ce que tu sais et je te donnerai les détails.
— Comme tu veux. Il n’y avait que quelques centaines de guerriers
drenaïs qui défendaient la Passe de Skeln ; le gros de l’armée était stationné
ailleurs. C’était Gorben, le roi de Ventria, qui leur causait souci. On savait
qu’il était en marche, mais pas où il allait attaquer. Et c’est à Skeln qu’il a
frappé en premier. Ils étaient cinquante fois moins nombreux, mais ils ont
tenu jusqu’à ce que les renforts arrivent. Voilà, c’est tout.
— Pas tout à fait, déclara Virae. Gorben avait une armée en réserve, de
plus de dix mille hommes surnommés les Immortels. Ils n’avaient jamais
perdu, et pourtant Druss les a battus.
— Allons, allons ! répliqua Rek. Un homme seul ne peut vaincre une
armée. C’est des histoires de poètes, tout ça.
— Non, écoute-moi. Mon père m’a dit que le dernier jour, quand
finalement les Immortels rejoignirent le combat, la ligne de défense drenaïe
était sur le point de tomber. Toute sa vie, mon père a été un guerrier. Il a le
sens des batailles et sait quand le courage cède à la panique. Et là, les
Drenaïs allaient craquer. C’est alors, juste au moment où la ligne de défense
cédait, que Druss a lancé un cri de guerre et a marché sur l’ennemi avec sa
hache, taillant et lacérant tout sur son passage. Les Ventrians tombaient les
uns après les autres devant lui. Et soudain, ceux qui étaient le plus proches
de lui s’enfuirent. La panique s’est répandue comme un feu de broussailles,
et la première ligne ventrianne s’est effondrée. Druss avait renversé la
situation. Mon père m’a dit que, ce jour-là, Druss lui était apparu comme un
géant. Presque inhumain. Une sorte de dieu de la guerre.
— Oui, mais c’était il y a très longtemps, commenta Rek. Je ne vois pas
comment un vieillard édenté pourrait nous être utile aujourd’hui. Aucun
homme ne peut lutter contre son âge.
— Je suis d’accord. Mais tu peux comprendre que la seule présence de
Druss suffirait à raviver le moral des troupes. Tous les hommes rallieraient
notre étendard. Rien que pour pouvoir combattre aux côtés de Druss la
Légende - c’est comme accéder à une forme d’immortalité.
— As-tu déjà rencontré le vieux ? demanda Rek.
— Non. Mon père n’a jamais voulu me le dire, mais je sais qu’il s’est
passé quelque chose entre eux. Druss n’a jamais voulu venir à Dros
Delnoch. C’est en rapport avec ma mère. Enfin, je crois.
— Elle ne l’aimait pas ?
— Non, ce n’est pas ça. C’est à cause d’un ami de Druss. Je crois qu’il
s’appelait Sieben.
— Qu’est-ce qu’il a fait ?
— Il a été tué à Skeln. C’était le meilleur ami de Druss. C’est tout ce que
je sais.
Rek se douta qu’elle mentait, mais il n’insista pas. Après tout, c’était de
l’histoire ancienne.
Comme Druss la Légende…

Le vieil homme froissa la lettre et la laissa tomber par terre.


Ce n’était pas l’âge qui déprimait Druss. Au contraire, il appréciait la
sagesse que lui apportait la soixantaine, la manière dont son savoir s’était
accru, et le respect qu’il avait gagné. En revanche, les ravages physiques du
temps étaient une autre paire de manches. Il avait toujours des épaules
puissantes surplombant une poitrine dure et bombée comme un tonneau,
mais ses muscles avaient pris un aspect élastique -des crevasses
s’entrecroisaient dans le haut de son dos. Sa taille, elle aussi, s’était épaissie
au cours de l’hiver. Et il avait remarqué que sa barbe noire striée de gris
était devenue une barbe grise striée de noir, du jour au lendemain. Mais les
yeux perçants qui contemplaient son reflet dans le miroir d’argent ne
s’étaient, eux, pas affaiblis. Leur regard avait jeté le désarroi sur plus d’une
armée ; des adversaires héroïques avaient reculé devant lui, il les avait fait
rougir, il les avait humiliés. Ce regard avait enflammé l’imagination d’un
peuple en quête de héros.
Il était Druss la Légende. Druss l’Invincible, le Capitaine à la Hache. On
racontait les légendes de sa vie partout, à tous les enfants, et, pensa Druss,
la plupart d’entre elles n’étaient effectivement que des légendes. Druss le
héros, immortel, divin.
Ses victoires passées auraient pu lui assurer un palais débordant de
richesses, des concubines par douzaines. Quinze ans plus tôt, Abalayn lui-
même l’avait couvert de joyaux à la suite de ses exploits à la Passe de
Skeln.
Pourtant, le lendemain matin, Druss était reparti dans les montagnes de
Skoda, tout en haut d’un pays désertique, à la frontière des nuages. Le vieux
guerrier grisonnant était retourné jouir de la solitude dans son repaire, au
milieu des pins et des léopards des neiges. Sa femme, morte à trente ans,
était enterrée là. Il était décidé à mourir là, lui aussi, mais il savait que
personne ne l’enterrerait.
Ces quinze dernières années, Druss n’était pas resté sans rien faire. Il
avait erré dans différents pays, menant de petites compagnies au combat
pour le compte de principicules. Ce n’était que l’hiver dernier qu’il avait
pris sa retraite, là-haut sur la montagne, pour pouvoir penser au calme et
mourir. Il savait depuis longtemps qu’il mourrait au cours de sa soixantième
année, bien avant même que ce devin le lui apprenne, il y avait quelques
décennies. Il avait toujours pu s’imaginer à soixante ans -mais jamais au-
delà. Chaque fois qu’il avait essayé de se représenter à soixante et un ans, il
n’avait visualisé que les ténèbres.
Ses mains noueuses s’enroulèrent autour d’un gobelet de bois qu’il leva à
ses lèvres bordées de poils gris. Le vin était fort, il l’avait fait lui-même
cinq ans auparavant ; il avait bien vieilli - mieux que lui en tout cas. Mais le
vin était fini, alors que lui… il avait encore un peu de temps.
La chaleur montait de manière oppressante dans sa cabane
sommairement meublée, le soleil printanier réchauffant le toit en bois.
Lentement, il retira la veste en peau de mouton qu’il avait portée tout
l’hiver, ainsi que le maillot de corps en crin de cheval. Son corps massif,
sillonné de cicatrices, faisait son âge. Il étudia ces traces de blessures, se
remémorant clairement les hommes qui les lui avaient infligées ; des
hommes qui n’atteindraient jamais son âge, des hommes qui étaient morts
avant leur temps sous les coups de sa hache. Puis il jeta un rapide coup
d’œil au mur, près de la petite porte en bois. Elle était accrochée là, Snaga,
ce qui dans l’ancienne langue signifiait « l’Expéditrice ». Elle avait un
manche fin en acier noir, orné de runes filiformes en argent, et une double
lame si acérée qu’elle chantait en tuant.
Même à cet instant il pouvait entendre sa douce musique. Une dernière
fois, mon frère d’âme, lui disait-elle. Un dernier jour sanglant avant que le
soleil se couche. Son esprit revint à la lettre de Delnar. Elle s’adressait non
à l’homme, mais à ses souvenirs.
Druss se leva de sa chaise en bois, et jura quand ses articulations
craquèrent.
— Le soleil s’est couché, murmura le vieux guerrier, parlant à sa hache.
À présent, seule la Mort m’attend ; elle est patiente, la garce.
Il sortit de la cabane pour contempler les lointaines montagnes. Sa
carrure imposante et ses cheveux poivre et sel étaient une réplique
miniature du paysage montagneux qu’il avait devant lui. Fier, fort, éternel,
aux sommets enneigés, il défiait le soleil qui s’efforçait de faire disparaître
la neige blanche des pics hivernaux.
Druss se laissait pénétrer par leur splendeur sauvage, aspirant la brise
glacée, goûtant la vie, comme si c’était pour la dernière fois.
— Où es-tu, la Mort ? cria-t-il. Où te caches-tu par une si belle journée ?
L’écho résonna dans toute la vallée… « Mort, Mort, Mort, Mort…
Journée, Journée, Journée, Journée… »
— Je suis Druss ! Et je te défie !
Une ombre couvrit les yeux de Druss, le soleil mourut dans les cieux, et
les montagnes s’estompèrent en fumée. Une douleur comprima la puissante
poitrine de Druss, jusqu’à l’âme, et il faillit tomber.
— Fier mortel ! siffla une voix à travers les voiles de l’agonie. Je ne t’ai
jamais cherché. Toi, tu m’as pourchassée pendant toutes ces longues années
de solitude. Si tu restes sur cette montagne, je te garantis que tu vivras
encore quarante ans. Tes muscles vont s’atrophier ; ton cerveau va se
ramollir et tu deviendras gâteux. Tu vas devenir tout boursouflé, vieil
homme, et je ne viendrai que lorsque tu me supplieras.
— Et si le chasseur s’offrait une dernière chasse ?
— Trouve-moi si tu le peux, vieux guerrier. Je serai sur les murs de Dros
Delnoch.
La douleur quitta le cœur du vieil homme. Il tituba une dernière fois,
respira un grand bol d’air des montagnes pour apaiser la brûlure dans ses
poumons, et regarda autour de lui. Les oiseaux chantaient toujours dans les
pins, aucun nuage n’obscurcissait le soleil, et les montagnes étaient là,
grandes et fières, comme toujours.
Druss retourna à la cabane et se dirigea vers un grand coffre en chêne,
qu’il avait cadenassé au début de l’hiver. La clé se trouvait tout en bas dans
la vallée. Il posa ses mains de géant sur le cadenas et commença à exercer
une pression. Les muscles de ses bras se tortillèrent, ses veines se
gonflèrent sur son cou et ses épaules, et le métal grogna, se déforma, et…
cassa ! Druss jeta le cadenas sur le côté et ouvrit le coffre. À l’intérieur, il y
avait un gilet en cuir noir, aux épaulettes recouvertes d’acier poli, et une
calotte du même cuir que rendait moins sévère une hache en argent
encadrée par deux crânes en argent également. En dessous, on pouvait voir
deux longs gantelets de cuir noir, aux jointures recouvertes d’argent. Il
s’habilla rapidement, finissant par de grandes bottes de cuir qu’Abalayn en
personne lui avait offertes, tant d’années auparavant.
Enfin, il tendit le bras pour se saisir de Snaga, qui sembla sauter du mur
directement dans sa main ouverte.
— Une dernière fois, mon frère, lui dit-il. Avant que le soleil se couche.
Chapitre 6

Serbitar se tenait sur un balcon, Vintar à ses côtés. Il regardait les deux
cavaliers qui s’approchaient du monastère, au petit galop, par l’entrée nord.
L’herbe pointait par endroits dans les champs couverts de neige. Le chaud
vent printanier venait de l’ouest.
— Ce n’est pas un bon moment pour les amoureux, songea Serbitar à
haute voix.
— C’est toujours le moment pour les amoureux, mon fils. Surtout en
période de guerre, affirma Vintar. As-tu sondé l’esprit de l’homme ?
— Oui. C’est un personnage atypique. Il est cynique d’expérience,
romantique par inclination et, à présent, héros par nécessité.
— Comment Menahem va-t-il tester le messager ? s’enquit Vintar.
— Par la peur, répondit l’albinos.

Rek se sentait bien. L’air qu’il respirait était pur et une brise chaude en
provenance de l’ouest laissait à penser que l’hiver le plus dur de ces
dernières années allait prendre fin. La femme qu’il aimait était à côté de lui,
et le ciel était bleu et dégagé.
— Quel beau jour pour être en vie ! clama-t-il.
— Qu’y a-t-il de si spécial aujourd’hui ? demanda Virae.
— Il fait beau. Tu ne le sens pas ? Le ciel, la brise, la fonte des neiges ?
— Quelqu’un vient à notre rencontre. Ça a l’air d’être un guerrier,
annonça-t-elle.
Le cavalier s’approcha d’eux et descendit de selle. Son visage était caché
par un heaume noir et argent, que surplombait un panache en crin de cheval.
Rek et Virae l’imitèrent et avancèrent vers lui.
— Bonjour, lança Rek.
L’homme l’ignora ; ses yeux noirs, qu’on pouvait entrapercevoir dans les
fentes de son heaume, étaient fixés sur Virae.
— Vous êtes le messager ? lui demanda-t-il.
— C’est bien moi. Je désire voir l’abbé Vintar.
— Pour cela, vous devrez me passer sur le corps, répondit-il en reculant,
tout en dégainant son épée longue en acier argenté.
— Attendez un instant, intervint Rek. Qu’est-ce que cela signifie ?
Depuis quand doit-on se battre pour entrer dans un monastère ?
Encore une fois, l’homme l’ignora, et Virae dut tirer sa rapière.
— Arrêtez tout de suite ! ordonna Rek. C’est de la démence.
— Reste en dehors de ça, Rek, lui dit Virae. Je vais découper ce scarabée
d’argent en petits morceaux.
— Oh non, je ne crois pas, rétorqua-t-il en lui saisissant le bras. Cette
rapière ne sert à rien face à un homme en armure. De toute façon, tout cela
est complètement absurde. Tu n’es pas venue ici pour te battre avec qui que
ce soit. Tu es venue apporter un message, un point c’est tout. Il doit
certainement y avoir une erreur quelque part. Attends voir.
Rek se dirigea vers le guerrier. Son esprit bouillonnait tandis qu’il
cherchait des yeux un défaut dans la cuirasse de son adversaire. L’homme
portait un plastron moulé par-dessus une cotte de mailles en acier argenté.
Un torque du même métal protégeait son cou. Ses jambes étaient couvertes
jusqu’aux cuisses par un tartan en cuir, incrusté d’anneaux d’argent, et ses
tibias, par des jambières en cuir. Seuls les genoux, les mains et le menton de
l’homme étaient à nu.
— Pouvez-vous me dire ce qui se passe ? lui demanda Rek. Je pense que
vous vous trompez de messager. Nous sommes ici pour voir l’abbé.
— Êtes-vous prête, femme ? demanda Menahem.
— Oui, fit Virae, comme elle relâchait son poignet en dessinant avec sa
rapière un huit dans l’air matinal.
La lame de Rek jaillit dans sa main.
— Défends-toi ! cria-t-il.
— Non, Rek, il est à moi, hurla Virae. Je n’ai pas besoin que tu te battes à
ma place. Écarte-toi !
— Tu pourras toujours l’avoir après, dit Rek. (Il reporta son attention sur
Menahem.) Eh bien, allons-y. Voyons si tu te bats aussi bien que ton armure
est belle.
Menahem tourna ses yeux noirs vers la grande silhouette devant lui.
L’estomac de Rek se révulsa immédiatement : c’était la Mort ! Froide,
définitive, les orbites-vides-avec-un-ver-dedans. Il n’y avait aucun espoir
dans ce combat. La panique monta dans la poitrine de Rek, et il commença
à trembler de tous ses membres. Il était redevenu un enfant, enfermé dans
une pièce sombre, qui savait que des démons se cachaient dans les ombres.
La peur, telle de la bile, le prit à la gorge, et la nausée l’ébranla. Il voulait
s’enfuir… il fallait qu’il s’enfuie.
Au lieu de cela, Rek poussa un hurlement et bondit à l’attaque, sa lame
sifflant en direction du heaume noir et argent. Surpris, Menahem para en
hâte et un deuxième coup manqua de traverser sa garde. Le guerrier recula,
essayant désespérément de reprendre l’initiative, mais l’assaut furieux de
Rek l’avait pris au dépourvu. Menahem parait et se déplaçait, essayant de
lui tourner autour.
Virae regardait le combat sans dire un mot, stupéfiée par les assauts
féroces et répétés de Rek. Les épées des deux hommes scintillaient dans le
petit matin, décrivant une toile d’araignée éblouissante, étalant des
techniques surprenantes. Virae se sentit fière. Elle avait envie d’encourager
Rek, mais elle se retint, sachant pertinemment que la moindre distraction
pouvait renverser le combat.
Aide-moi, demanda mentalement Menahem à Serbitar, ou je risque d’être
obligé de le tuer. Il para un coup, le bloquant à quelques centimètres à peine
de sa gorge. Enfin, si j’y arrive, ajouta-t-il.
— Comment pouvons-nous l’arrêter ? demanda Serbitar à Vintar.
L’homme est un berserk. Je n’arrive pas à pénétrer son esprit. Il aura tôt fait
de tuer Menahem.
— La fille ! s’exclama Vintar. Joins-toi à moi.
Virae frissonna en voyant Rek gagner en puissance. Un berserk ! Son
père lui avait parlé de ces hommes, mais elle ne se serait jamais doutée que
Rek soit l’un d’eux. C’étaient des tueurs complètement fous qui ignoraient
la peur et la raison pendant le combat, devenant les plus mortels des
adversaires. La plupart des épéistes oscillaient entre la défense et l’attaque,
car, s’ils désiraient gagner, ils ne voulaient pas perdre non plus. Mais un
berserk, lui, n’avait peur de rien : il ne connaissait que l’attaque et finissait
toujours par abattre son adversaire, même s’il devait tomber avec lui. Une
pensée la foudroya sur place ; elle venait soudain de réaliser que le guerrier
n’essayait pas de tuer Rek : ce combat n’était qu’un test.
— Séparez-vous, hurla-t-elle. Arrêtez !
Les deux hommes continuèrent à se battre.
— Rek, écoute-moi ! lui cria-t-elle. Ce n’est qu’un test. Il ne veut pas te
tuer.
Sa voix atteignit Rek comme si elle provenait de très loin, déchirant la
brume rouge qui obscurcissait ses yeux. Il recula et ressentit, plus qu’il le
vit, le soulagement de son adversaire. Il prit une longue inspiration et se
détendit, les jambes flageolantes, les mains prises de tremblements.
— Tu es entré dans ma tête, dit-il au guerrier, accusateur, en regardant
droit dans ses yeux noirs. Je ne sais pas comment tu as fait. Mais si jamais
tu recommences, je te tue. Je me fais bien comprendre ?
— Parfaitement, lui répondit doucement Menahem, la voix étouffée par
le heaume.
Rek dut s’y reprendre à deux fois pour rengainer son épée et se tourna
vers Virae. Elle le regardait bizarrement.
— Ce n’était pas vraiment moi, expliqua-t-il. Ne me regarde pas comme
ça, Virae.
— Oh, Rek, je suis désolée, dit-elle, des larmes plein les yeux. Je suis
vraiment désolée.
Une nouvelle forme de peur le frappa quand elle se détourna de lui.
— Ne me quitte pas, implora-t-il. Ça n’arrive que rarement, et jamais je
ne m’en prendrai à toi. Jamais ! Crois-moi.
Elle se retourna pour lui faire face et se jeta à son cou.
— Te quitter ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? Je m’en moque, de tout
ça, pauvre imbécile. J’ai de la peine pour toi, c’est tout. Je ne suis pas une
de ces filles de taverne qui couinent à la vue d’un rat. Je suis une femme qui
a grandi entourée d’hommes. Des soldats. Des combattants. Des guerriers.
Tu crois que je te quitterais parce que tu es un berserk ?
— Je peux me contrôler, affirma-t-il tout en la serrant davantage.
— Là où nous allons, tu n’auras pas besoin de le faire, lui répondit-elle.

Serbitar quitta le balcon du monastère et se versa un gobelet d’eau de


source, gardée au frais dans un pichet en pierre.
— Comment a-t-il fait cela ?
Vintar se cala au fond d’une chaise revêtue de cuir.
— Il y a une réserve de courage en lui, alimentée par beaucoup de
choses, que nous ne pouvons malheureusement que déduire. En tout cas,
quand Menahem lui a proposé la peur, il a répondu par la violence. Car ce
dont Menahem ne pouvait se douter, c’est que cet homme n’a peur que
d’une chose : la peur elle-même. Est-ce que tu as pu entrevoir le souvenir
d’enfance quand Menahem l’a sondé ?
— Vous voulez parler des tunnels ?
— Oui. Que déduis-tu d’un enfant qui a peur du noir et qui pourtant
recherche des tunnels sombres pour s’y promener ?
— Qu’il a essayé de mettre un terme à sa peur, en l’affrontant, répondit
Serbitar.
— C’est ce qu’il fait encore aujourd’hui. Et c’est pour cela que Menahem
a failli mourir.
— Il sera d’un grand secours, à Dros Delnoch, déclara Serbitar en
souriant.
— Plus que tu le crois, annonça Vintar. Plus que tu le crois.

— Oui, répondit Serbitar à Rek, alors qu’ils s’asseyaient dans l’étude


tapissée de chêne qui surplombait la cour. Nous pouvons effectivement lire
dans les esprits. Mais je vous promets que nous n’essaierons plus jamais de
lire dans votre esprit, ni dans celui de votre compagne.
— Pourquoi m’a-t-il fait ça ? demanda Rek.
— Menahem est les yeux des Trente. Il devait voir que vous étiez dignes
de nous demander… ce service. Vous nous demandez de combattre à vos
côtés, d’analyser les tactiques de l’ennemi, et d’utiliser nos talents pour
améliorer les défenses d’une forteresse dont le sort nous est indifférent. Le
messager devait en être digne.
— Mais je ne suis pas un messager. À peine un compagnon.
— C’est ce que nous verrons… Depuis combien temps êtes-vous au
courant pour… votre affection ?
Rek détourna le regard vers la fenêtre et le balcon derrière elle. Un
roitelet venait de se poser sur la balustrade. Il aiguisa son bec sur la pierre et
reprit son envol. De légers nuages se formaient, telles de petites îles
polaires perdues au milieu de l’immensité bleue du ciel.
— Ça ne m’était arrivé que deux fois jusqu’à présent. Chaque fois
pendant les guerres sathulies. La première fois quand nous nous sommes
retrouvés encerclés après un raid sur un village, à l’aube. La deuxième fois,
je faisais partie de l’escorte d’une caravane d’épices.
— C’est assez fréquent chez les guerriers, déclara Serbitar. C’est un don
de la peur.
— Ça m’a sauvé la vie les deux fois, mais ça m’effraie, avoua Rek. C’est
comme si quelqu’un prenait le contrôle de mon corps et de mon esprit.
— Mais ce n’est pas le cas, je vous l’assure. Vous faites ça tout seul. Il ne
faut pas avoir peur de ce que vous êtes, Rek - je peux vous appeler Rek ?
— Bien sûr.
— Je ne voudrais pas être trop familier. C’est un surnom, n’est-ce pas ?
— C’est le diminutif de Regnak. C’est mon père adoptif, Horeb, qui l’a
institué quand j’étais encore enfant. C’était comme une blague pour lui. Je
n’aimais ni les jeux violents ni grimper aux arbres avec les autres enfants. Il
disait que plus tard je vivrais en reclus. Il a gardé le « rec » de reclus, et l’a
transformé en Rek pour que ça rappelle Regnak. Voilà. Comme je vous le
disais, c’était une sorte de blague, pas très drôle en fait, mais le nom est
resté.
— Pensez-vous, lui demanda Serbitar, que vous serez à l’aise à Dros
Delnoch ?
Rek sourit.
— Vous me demandez si je risque de craquer ?
— Pour parler franchement ? Eh bien, oui, je vous le demande.
— Je ne sais pas. Et vous ?
L’ombre d’un sourire passa sur le visage pâle et décharné de l’albinos,
qui réfléchit à la question. Il se mit à taper doucement sur le bureau avec ses
doigts effilés.
— C’est une très bonne question. Non, je ne craquerai pas. Mes peurs ne
sont pas liées à la mort.
— Vous avez lu dans mon esprit, lui rappela Rek. À vous de me dire si je
risque de craquer. Je suis sérieux. Je ne sais pas si je pourrai supporter un
siège ; on dit que beaucoup de gens ne supportent pas une telle pression.
— Je ne peux pas vous répondre, répondit Serbitar, je ne sais pas si vous
tiendrez ou non. Vous êtes capable des deux. Il m’est impossible d’analyser
toutes les permutations possibles dans un siège. Demandez-vous plutôt ceci
: si Virae tombait au combat, resteriez-vous ?
— Non, dit Rek instantanément. Je sellerais un cheval rapide et je m’en
irais. Je me moque de Dros Delnoch. Ou de l’Empire drenaï.
— Les Drenaïs sont finis, déclara Serbitar. Leur étoile s’est éteinte.
— Alors vous pensez que la Dros ne tiendra pas ?
— Au bout du compte, il ne pourra en être autrement. Mais je ne peux
pas encore voir aussi loin dans le futur. Les Voies des Brumes sont
mystérieuses. Parfois elles vous montrent des choses à venir, mais la plupart
du temps, elles vous montrent des choses qui n’arriveront jamais. C’est un
chemin dangereux sur lequel seuls les vrais mystiques s’aventurent en toute
confiance.
— Les Voies des Brumes ? demanda Rek.
— Suis-je bête, comment pourriez-vous savoir ce que c’est ? Il s’agit
d’une route sur un autre plan d’existence… une quatrième dimension ? On
y voyage en esprit, comme dans un rêve. La seule différence, c’est qu’on
dirige le rêve et qu’on peut voir ce qu’on a envie de voir. C’est un concept
difficile à expliquer avec des mots, surtout à quelqu’un qui n’est pas diseur.
— Vous voulez dire que votre âme peut se déplacer en dehors de votre
corps ?
— Oh, oui, mais ça c’est le plus facile. Nous vous avons observé dans la
forêt de Graven, devant la cabane. Nous vous avons aidé, d’ailleurs, en
influençant le jugement de Grussin.
— Vous l’avez forcé à tuer Reinard ?
— Non. Nos pouvoirs ne sont pas aussi considérables. Nous n’avons fait
que le pousser dans une direction à laquelle il avait déjà pensé.
— Je ne suis pas sûr de pouvoir être à l’aise en votre compagnie, sachant
que vous avez ce pouvoir, déclara Rek, tout en essayant d’éviter de croiser
le regard de l’albinos.
Serbitar se mit à rire. Ses yeux étincelaient et son visage livide reflétait sa
joie.
—Ami Rek, je suis un homme d’honneur. Je vous ai promis de ne plus
jamais me servir de mon talent pour lire dans votre esprit, et je tiendrai ma
promesse. Comme tous les Trente. Pensez-vous que nous resterions des
prêtres, et renoncerions au monde, si nous voulions faire du mal à notre
prochain ? Je suis le fils d’un comte, mais si je voulais, je pourrais être un
roi, un empereur même, plus puissant qu’Ulric. Alors ne vous sentez pas
menacé. Nous devons être à l’aise ensemble, et davantage : nous devons
devenir des amis.
— Pourquoi ça ? s’enquit Rek.
— Parce que nous sommes sur le point de partager quelque chose qui ne
survient qu’une fois dans la vie d’un homme, lui répondit Serbitar, nous
allons mourir.
— Parlez pour vous, rétorqua Rek. Je ne conçois pas que me rendre à
Dros Delnoch soit une banale tentative de suicide. C’est une bataille, c’est
tout. Rien de plus, rien de moins qu’une bataille. Un mur peut être défendu.
Une petite force peut contenir une plus grande. L’Histoire regorge de ce
genre d’exemples : la Passe de Skeln, par exemple.
— C’est vrai, acquiesça Serbitar. Mais on se souvient de ces exemples
parce que ce sont des exceptions. Restons-en aux faits. La Dros est
défendue par un effectif au tiers de ce qui est nécessaire. Le moral est bas ;
la peur règne. Ulric a une armée de plus d’un demi-million de guerriers, qui
souhaitent tous - ça les excite - mourir pour lui dans la bataille. Je suis un
maître d’armes et j’étudie la guerre. Dros Delnoch va tomber. Libérez votre
esprit de toute autre conclusion.
— Alors pourquoi venez-vous avec nous ? Qu’avez-vous à gagner ?
— La mort, répondit Serbitar, pour vivre ensuite. Mais pour l’instant, je
ne vous en dirai pas plus. Je ne veux pas vous déprimer, Rek. Si cela servait
à quelque chose, je pourrais remplir votre cœur d’espoir. Mais je vais
construire une stratégie pour cette bataille qui ne servira qu’à retarder
l’inévitable. C’est là que je suis le meilleur, et il n’y a que là que je puisse
servir votre cause.
— J’espère que vous garderez cette opinion pour vous, dorénavant, dit
Rek. Virae croit que nous pouvons tenir. J’en sais suffisamment sur la
guerre, et l’importance du moral des troupes, pour vous dire que, si votre
théorie venait à se répandre, nous nous retrouverions avec des désertions à
la pelle ; nous perdrions dès le premier jour.
— Je ne suis pas un imbécile, Rek. Je vous l’ai dit à vous, parce qu’il
fallait que vous le sachiez. Je serai votre conseiller à Dros Delnoch, et vous
aurez besoin que je vous dise la vérité. Je n’aurai aucun contact avec les
soldats, pas plus que les Trente. De toute façon, les hommes nous éviteront,
dès qu’ils sauront ce que nous sommes.
— Peut-être. Mais pourquoi dites-vous que vous serez mon conseiller ?
C’est le comte Delnar qui commande ; là-bas, je ne serai même pas un
officier.
— Disons que je me ferai l’avocat de votre cause, répondit Serbitar.
Mais, avec le temps, vous comprendrez tout cela bien mieux que je pourrai
jamais vous l’expliquer. J’espère que je ne vous ai pas trop démoralisé ?
— Pas le moins du monde. Vous m’avez dit qu’il n’y avait pas d’espoir,
que nous allions tous mourir, et que l’Empire drenaï était fini. Démoralisé ?
Jamais de la vie !
Serbitar se mit à rire tout en tapant dans ses mains.
— Je vous aime bien, Rek, déclara-t-il. Je suis sûr que vous tiendrez le
coup.
— Oh, je ne m’inquiète pas, rétorqua Rek, souriant. Parce que je ferai en
sorte qu’au dernier mur il y ait deux chevaux sellés qui m’attendent. À ce
propos, vous n’auriez pas quelque chose d’un peu plus fort que de l’eau ?
— Malheureusement, non, s’excusa Serbitar. L’alcool inhibe nos forces.
Mais si vous avez besoin de spiritueux, il y a un village assez près d’ici ; je
peux y envoyer quelqu’un vous en chercher.
— Vous ne buvez pas. Il n’y a pas de femmes. Vous ne mangez pas de
viande. Comment vous amusez-vous ?
— En étudiant, expliqua Serbitar. Et nous nous entraînons, nous plantons
des fleurs, nous élevons des chevaux. Nous n’avons quasiment pas une
minute à nous, je peux vous l’assurer.
— Pas étonnant que vous vouliez partir d’ici pour mourir, déclara
amèrement Rek.

Virae était assise en compagnie de Vintar, dans une petite étude peu
meublée, inondée de manuscrits et de grimoires reliés en cuir. Il y avait un
petit bureau jonché de plumes cassées et de parchemins gribouillés. Elle se
retint de sourire en voyant le vieil homme se débattre avec les attaches de
son plastron. On ne pouvait pas avoir moins l’air d’un guerrier.
— Est-ce que je peux vous aider ? demanda-t-elle tout en se levant pour
se pencher de l’autre côté du bureau.
— Merci, ma chère, répondit-il. Cela pèse très lourd.
Il contrebalança le poids de l’armure en prenant appui sur le bureau. Il se
versa à boire et tendit la cruche à Virae, qui refusa d’un mouvement de la
tête.
— Je suis désolé pour le désordre qui règne dans cette pièce, mais j’ai dû
me dépêcher pour finir mon journal. Tant de choses à dire et si peu de
temps.
— Emportez-le avec vous, suggéra-t-elle.
— Il vaut mieux pas. Il y aura bien d’autres problèmes qui requerront
mon attention dès que nous serons partis. Tu as changé depuis la dernière
fois que je t’ai vue, Virae.
— C’est long, deux ans, l’abbé, répondit-elle prudemment.
— Je pense que c’est sous l’influence du jeune homme, dit-il en souriant.
Il a une grande influence.
— Fariboles. Je n’ai pas changé tant que ça.
— Ta démarche est plus assurée. Tu es moins gauche que dans mes
souvenirs. Il t’a apporté quelque chose, à mon avis.
— Laissons ça de côté, répondit-elle hargneusement en rougissant. Si
nous parlions plutôt de la Dros ?
— Je m’excuse, ma chère. Je ne voulais pas te gêner.
— Vous ne m’avez pas gênée, mentit-elle. Revenons à Dros Delnoch. De
quelle manière pouvez-vous nous aider ?
— Comme je l’ai dit à ton père il y a deux ans, nous vous aiderons dans
l’organisation et la planification. Nous connaîtrons à l’avance les plans de
l’ennemi. Nous pourrons vous aider à les contrecarrer. D’un point de vue
tactique, nous pourrons organiser vos défenses, et militairement parlant,
nous valons une centaine d’hommes au combat. Mais notre prix est élevé.
— Mon père a fait déposer pour vous dix mille raqs en or en Ventria, dit-
elle. Chez le marchand Asbidare.
— Bien. Voilà qui est réglé. Nous partirons demain matin.
— Puis-je vous demander quelque chose ? risqua Virae. (Il ouvrit ses
mains et attendit.) Pourquoi avez-vous besoin d’argent ?
— Pour le prochain temple des Trente. Chaque nouveau temple est
financé par la mort du précédent.
— Oh. Et qu’est-ce qui se passe si vous ne mourez pas ? Je veux dire, si
nous gagnons ? Il scruta son visage pendant un long moment.
— Alors nous rendons l’argent, répondit-il.
— Je vois, dit-elle.
— Tu n’es pas convaincue ?
— Peu importe. Que pensez-vous de Rek ?
— C’est-à-dire ? lui demanda Vintar.
— Ne jouons pas à ces jeux, mon père. Je sais que vous pouvez lire dans
les esprits. Je veux savoir ce que vous pensez de Rek.
— La question n’est pas assez précise - attends, laisse-moi finir, dit-il
pour contrer la colère qui gagnait la jeune femme. Est-ce que tu parles de
l’homme, du guerrier, ou du mari potentiel de la fille d’un comte ?
— Des trois à la fois, si ça vous chante. Je n’en sais rien. Répondez
simplement à ma question.
— Très bien. Crois-tu au destin ?
— Oui, répondit-elle, tout en se remémorant qu’elle avait posé la même
question à Rek. Oui, j’y crois.
— Alors crois en ceci : vous étiez destinés à vous rencontrer. Vous êtes
faits l’un pour l’autre. Tu le rends plus fort et le protèges de ses faiblesses.
Ce qu’il t’apporte, lui, tu le sais déjà. Comme homme, il n’est ni unique ni
vraiment particulier. Il n’a pas de talent spécial ; ce n’est ni un poète, ni un
écrivain, ni un philosophe. Comme guerrier, eh bien, il est courageux, de
manière sporadique, ce qui témoigne de grandes peurs cachées. Mais c’est
un homme amoureux. Et cela le rendra de plus en plus fort, et lui donnera le
pouvoir d’affronter ses peurs. Quant au mari ? S’il s’agissait d’une période
de paix et d’abwondance, je pense qu’il serait volage. Mais aujourd’hui… il
t’aime, et il est prêt à mourir pour toi. On ne peut demander plus à un
homme.
— Mais pourquoi est-ce que je ne le rencontre que maintenant ?
demanda-t-elle alors que des larmes lui piquaient les yeux. Je ne veux pas
qu’il meure. Je crois que je préférerais me tuer.
— Mais non, mon enfant. Je ne le pense pas, même si je sais qu’au fond
de toi cela reviendrait au même. Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas ?
Qu’ils vivent ou qu’ils meurent, un homme et une femme ont besoin
d’amour. C’est inscrit dans la race humaine. Nous avons besoin de partager.
D’appartenir à quelqu’un ou quelque chose. Peut-être vas-tu mourir avant la
fin de l’année. Mais souviens-toi de ceci : quand on a quelque chose, on
risque de le perdre ; quand on a eu quelque chose, on ne le risque plus. Il
vaut mieux avoir goûté à l’amour avant de mourir que mourir seul.
— Possible. J’aurais tant voulu avoir des enfants et une maison à moi.
J’aurais voulu emmener Rek à Drenan pour que tout le monde le voie avec
moi. J’aurais voulu que certaines des garces de la cour puissent voir qu’un
homme était capable de m’aimer.
Elle se mordit la lèvre, espérant que ça l’aiderait à retenir ses larmes.
— Elles sont sans importance. Qu’elles puissent le voir ou non ne change
rien au fait qu’elles avaient tort. Et il est un peu tôt pour succomber au
désespoir. C’est le printemps, et nous n’atteindrons la Dros que dans
quelques semaines. Il peut se passer énormément de choses pendant cette
période. Ulric peut mourir d’une attaque cardiaque ou tomber de son cheval
et se briser le crâne. Abalayn peut établir un nouveau traité. L’attaque peut
se diriger vers une autre forteresse. Qui sait ?
— C’est vrai. Vous avez raison. Je ne sais pas pourquoi d’un seul coup
j’ai eu envie de m’apitoyer sur mon sort. Rencontrer Rek, ça a été
merveilleux. Si vous aviez pu le voir face à tous les brigands de Reinard.
Vous avez entendu parler de Reinard ?
— Oui.
— Eh bien, il ne causera plus de problème à personne. Il est mort. Mais
peu importe, ce qui compte c’est que Rek ait tenu tête à une vingtaine de
brigands parce qu’ils voulaient s’en prendre à moi. Une vingtaine ! Et il les
aurait tous affrontés. Bon sang, je vais me mettre à pleurer !
— Et tu as toutes les raisons de pleurer. Tu es amoureuse d’un homme
qui t’adore, et votre avenir ensemble paraît dénué d’espoir.
Il marcha jusqu’à elle, lui prit les mains et la releva.
— Virae, c’est toujours plus dur pour les jeunes.
Elle posa sa tête contre sa poitrine tandis que ses larmes coulaient. Il
passa ses bras autour d’elle et lui tapota gentiment le dos.
— Est-ce que Dros Delnoch peut tenir ? lui demanda-t-elle.
— Tout peut arriver. Est-ce que tu étais au courant que Druss était en
route pour la forteresse ?
— Il a accepté ? Voilà une bonne nouvelle.
Elle renifla et s’essuya les yeux avec la manche de sa chemise. Puis sa
discussion avec Rek lui revint en mémoire.
— Il n’est pas sénile, au moins ?
Vintar se mit à rire aux éclats.
— Druss ! Sénile ? Certainement pas. Quelle pensée merveilleuse ! S’il
est un vieil homme qui ne sera jamais sénile, c’est bien lui. Cela reviendrait
à dire qu’il se rend. Fut un temps, je croyais que, si Druss voulait que la nuit
dure plus longtemps, il n’avait qu’à tendre le bras et appuyer sur le soleil
pour qu’il se recouche.
— Vous le connaissiez ?
— Oui. Ainsi que sa femme, Rowena. Une belle enfant. Une diseuse
extrêmement douée. Bien plus que Serbitar.
— J’ai toujours cru que Rowena faisait partie de la légende, dit Virae. Il a
vraiment fait le tour du monde pour la retrouver ?
— Oui, répondit Vintar, la relâchant pour retourner à son bureau. Elle
avait été faite prisonnière, peu de temps après leur mariage, par des
esclavagistes qui avaient attaqué leur village. Il l’a cherchée pendant des
années. C’était un couple au comble du bonheur. Comme toi et Rek, à n’en
pas douter.
— Que lui est-il arrivé ?
— Elle est morte. Peu de temps après la Passe de Skeln. Elle avait le
cœur fragile.
— Pauvre Druss, dit-elle. Mais vous dites qu’il est toujours aussi fort ?
— Quand il regarde, les vallées tremblent, récita Vintar. Là où il marche,
les bêtes se taisent ; quand il parle, les montagnes s’écroulent ; quand il
combat, les armées s’effondrent.
— Mais peut-il toujours se battre ? insista-t-elle.
— Je pense qu’il tiendra encore une ou deux escarmouches, lui répondit
Vintar, dans un déluge de rire.
Chapitre 7

À deux jours et vingt-sept lieues de Skoda, Druss, à la cadence d’un


militaire habitué à la marche, approchait des vallées luxuriantes qui
bordaient la forêt de Skultik. Il était à trois jours de Dros Delnoch et les
signes de l’imminence de la guerre s’étalaient partout devant lui : des
maisons désertes, des champs laissés à l’abandon, et les seules personnes
qu’il croisait se méfiaient des étrangers. Ils se drapent dans leur défaite,
songeait Druss. Arrivé en haut d’une butte, il put contempler un vallon où
se trouvait un village composé d’une trentaine de maisons. Certaines étaient
de facture vulgaire, mais d’autres montraient qu’elles avaient été
minutieusement bâties. Au centre du hameau, il y avait une place, une
auberge et une étable.
Druss se massa la cuisse, essayant de soulager la douleur des
rhumatismes qui faisaient gonfler son genou droit. Son épaule droite le
lançait, mais c’était une douleur qu’il pouvait très bien supporter ; un
souvenir du passé, quand une lance ventrianne lui avait transpercé
l’omoplate. Mais le genou ! Il ne tiendrait plus très longtemps, à moins qu’il
se repose et qu’il mette une poche de glace dessus.
Il se racla la gorge et cracha. Puis il s’essuya la bouche et la barbe avec
sa grosse main. Tu es vieux, se dit-il. Inutile de prétendre le contraire. Il
boita pendant toute la descente jusqu’à l’auberge. Durant le trajet il se
demanda s’il ne ferait pas mieux de s’acheter une monture. Sa raison lui
disait de le faire ; mais son cœur, lui, refusait catégoriquement. Il était
Druss, la Légende, et n’avait jamais eu besoin de monture. Infatigable, il
pouvait marcher toute la nuit et se battre toute la journée. Cela remonterait
le moral des troupes quand Druss arriverait à Dros Delnoch. Les hommes
diraient : « Grands dieux, ce vieillard a marché jusqu’ici depuis Skoda. » Et
d’autres répondraient : « Évidemment. C’est Druss. Il n’a jamais besoin de
monture. »
Mais sa raison lui disait d’acheter un cheval qu’il pourrait toujours
abandonner à la lisière de la forêt, à une quinzaine de kilomètres de la Dros.
Personne n’en saurait rien.
L’auberge était bondée, mais d’après l’aubergiste il restait encore des
chambres libres. La plupart des clients ne faisaient que passer. Ils se
rendaient dans le sud, ou à l’ouest, en Vagria, un pays neutre. Druss paya sa
note, et monta dans sa chambre avec une poche de glace qu’il appliqua sur
son genou après s’être assis sur le lit dur. Il n’était pas resté très longtemps
dans la pièce principale, mais assez pour entendre certaines conversations et
pour comprendre que beaucoup des hommes présents étaient des soldats.
Des déserteurs.
En temps de guerre, il le savait bien, beaucoup d’hommes préféraient
s’enfuir plutôt que de mourir. Pourtant, la majorité des jeunes gens en bas
semblaient plus démoralisés qu’effrayés.
Les choses allaient donc si mal à Dros Delnoch ?
Il ôta la glace et draina les fluides loin de sa jointure à l’aide de ses gros
doigts, qui exerçaient une forte pression, tant et si bien que la douleur le fit
grincer des dents. Finalement satisfait, il ouvrit son petit barda et en sortit
un bandage en coton qu’il enroula autour de son genou. Il serra un grand
coup et glissa l’extrémité du bandage dans les replis. Il passa sa cuissarde
en laine et enfila sa botte noire ; il grogna lorsque le genou blessé se tendit.
Il se leva et marcha jusqu’à la fenêtre pour l’ouvrir. Son genou allait mieux
- pas vraiment bien, mais suffisamment. Le ciel dégagé était bleu et une
brise apaisante ébouriffait sa barbe. Tout en haut dans le ciel, un aigle
tournait.
Druss revint à son paquetage et en sortit la lettre de Delnar, qu’il avait
pliée. Il retourna à la fenêtre pour avoir plus de lumière et défroissa le
parchemin.
L’écriture était large, ce qui fit ricaner Druss une fois de plus. Il n’était
pas doué pour la lecture, et Delnar le savait.
« Mon très cher camarade,

Alors que j’écris ce message, on m’annonce que l’armée nadire s’est réunie
à Gulgothir. Il semble évident qu’Ulric souhaite s’étendre vers le sud. J’ai
écrit à Abalayn, je l’ai supplié qu’il m’envoie plus d’hommes. Mais je n’en
obtiendrai aucun. J’ai envoyé Virae voir Vintar - tu te souviens de l’Abbé
aux Épées - pour demander l’aide des Trente. Je me raccroche à une
chimère, mon ami.
Je ne sais pas dans quel état tu seras quand tu recevras cette lettre, mais
ici le désespoir règne. J’ai besoin d’un miracle, ou la Dros va tomber. Je
sais que tu as juré que tu ne franchirais plus jamais ses portes, mais les
vieilles blessures ont eu le temps de se refermer, et ma femme est morte à
présent. Tout comme ton ami, Sieben. Toi et moi sommes les seuls encore
en vie à savoir ce qui s’est réellement passé. De mon côté, je n’en ai jamais
parlé.
Ton nom, à lui seul, empêchera la désertion et rendra le moral aux
troupes. Je suis harcelé de tous côtés par des officiers médiocres, qui m’ont
été imposés politiquement, mais le plus gros boulet c’est Gan Orrin, le
commandant en chef. C’est le neveu d’Abalayn, un vrai maniaque de la
discipline. Ici, on le méprise, et je ne peux pas encore le faire remplacer. À
dire vrai, je ne dirige plus.
J’ai le cancer, il me ronge un peu plus chaque jour.
Ce n’est pas très honnête de ma part de t’en parler, car je me sers de ma
propre mort pour te demander une faveur.
Viens te battre à nos côtés. Nous avons besoin de toi, Druss. Sans toi,
nous sommes perdus. Comme à Skeln. Viens aussi vite que tu le peux.
Ton frère d’armes,
Le comte Delnar »

Druss replia la lettre et la glissa dans une grande poche intérieure de son
gilet de cuir.
Un vieil homme avec un genou enflé et un dos arthritique. Si tu as misé
tous tes espoirs sur un miracle, mon ami, il va te falloir le chercher ailleurs.
Il y avait un miroir argenté à côté du lavabo, posé sur un coffre en chêne.
Druss y contempla sévèrement son reflet. Les yeux étaient d’un bleu
perçant, la barbe coupée au carré, et la mâchoire qui se devinait en dessous
bien ferme. Il ôta son heaume en cuir et gratta ses épais cheveux gris. Tout
en remettant son heaume pour descendre dans la salle, de sombres pensées
l’assaillirent.
Accoudé au grand bar, il commanda une ale et écouta les gens discuter
autour de lui.
— Il paraît qu’Ulric a un million d’hommes, disait un grand jeune
homme. Et vous êtes au courant de ce qu’il a fait à Gulgothir. Comme la
cité avait refusé de se rendre, quand il s’est emparé d’elle, il a fait pendre et
écarteler un défenseur sur deux. Six mille hommes. Il paraît que le ciel était
noir de corbeaux. Imaginez ! Six mille !
— Est-ce que tu sais pourquoi il a fait ça ? demanda Druss, s’immisçant
dans la conversation. Les hommes se regardèrent les uns les autres et se
retournèrent vers Druss.
— Bien sûr que j’sais. C’est un sauvage assoiffé de sang, voilà pourquoi.
— Pas du tout, répondit Druss. Je t’offre à boire ?
Il appela l’aubergiste et redemanda de l’ale.
— Il a fait ça pour que des hommes comme toi puissent ensuite le faire
savoir dans les autres cités. Attends ! Comprends-moi bien, dit Druss
comme le visage de l’homme s’empourprait de colère. Je ne te reproche pas
d’avoir raconté cette histoire. Il est naturel que les histoires se propagent.
Mais Ulric est un soldat rusé. Suppose qu’il se soit emparé de la ville et
qu’il ait célébré les défenseurs pour leur héroïsme. Les autres cités se
seraient elles aussi âprement défendues. Mais de cette manière, il envoie la
peur en éclaireur. Et la peur est une alliée puissante.
— Vous en parlez comme si vous l’admiriez, lança un autre homme, plus
petit, avec une petite moustache blonde, frisée.
— Mais c’est le cas, fit Druss en souriant. Ulric est l’un des plus brillants
généraux de notre temps. Qui d’autre que lui en mille ans a réussi à unifier
les tribus nadires ? Et avec quelle simplicité ! La tradition nadire veut que
l’on combatte tous ceux qui ne sont pas de sa propre tribu. Avec un millier
de tribus pensant la même chose, il était tout bonnement impossible qu’elles
deviennent un jour une nation. Mais Ulric s’est emparé de sa propre tribu,
les Têtes-de-Loup, et a modifié la façon de guerroyer de tous les Nadirs.
Chaque fois qu’il a conquis une tribu, il lui a laissé le choix suivant : se
joindre à lui ou mourir. Beaucoup ont choisi de mourir, mais davantage ont
choisi de vivre. Et son armée a grandi. Chaque tribu conserve ses propres
coutumes, et elles sont observées. On ne peut pas prendre un tel homme à la
légère.
— Un misérable traître, oui, déclara un homme d’un autre groupe. Il a
signé un traité avec nous, et maintenant il veut le rompre.
— Je ne défends pas sa morale, dit Druss calmement. Je fais simplement
remarquer que c’est un bon général. Ses troupes le vénèrent.
— Eh bien, je n’aime pas la manière dont tu en parles, vieillard, dit le
plus grand des auditeurs.
— Ah non ? répondit Druss. C’est que tu es un soldat, alors ?
L’homme hésita. Il jeta un coup d’œil à ses compagnons et haussa les
épaules.
— C’est pas grave, expliqua-t-il, oublions ça.
— Tu es un déserteur ?
— Je t’ai dit d’oublier ça, vieillard, rugit le jeune homme.
— Êtes-vous tous des déserteurs ? s’enquit Druss en s’adossant au bar,
pour mieux regarder la trentaine d’hommes qui étaient dans la salle.
— Non, pas tous, dit un jeune homme émergeant de la foule. (Il était
grand et fin, les cheveux noirs, tressés sous un heaume de bronze.) Mais tu
ne peux pas en vouloir à ceux qui le sont.
— Laisse tomber, Panir, cria quelqu’un. On en a déjà parlé.
— Je sais. Pendant des heures, ajouta Panir. Mais ça ne change rien à la
situation. Le gan est un porc. Pire, il est incompétent. Mais en partant, vous
pouvez être sûrs d’une chose, c’est que vos camarades n’ont pas l’ombre
d’une chance.
— Ils n’en avaient déjà pas au départ, dit le plus petit avec la moustache
blonde. S’ils avaient un peu de jugeote, ils partiraient avec nous.
— Dorian, tu es un égoïste, déclara doucement Panir. Quand les combats
vont commencer, Gan Orrin sera bien obligé d’oublier son règlement
débile. Et puis, on sera de toute façon bien trop occupés pour y penser.
— Eh bien moi, j’en ai déjà assez, répondit Dorian. Astiquer les armures.
Hisser les couleurs. Les marches forcées. Les inspections nocturnes. Des
punitions lorsqu’on salue mal, qu’on est mal peignés, quand on parle après
l’extinction des feux. Cet homme est complètement fou.
— Si jamais on t’attrape, tu seras pendu, dit Panir.
— Il n’ose pas envoyer des gens à notre poursuite. Ils déserteraient
aussitôt. Je suis venu à Dros Delnoch pour combattre les Nadirs. J’ai quitté
une ferme, une femme et deux filles. Je ne suis pas venu pour faire briller
ma saloperie d’armure.
— Alors pars, mon ami, déclara Panir. J’espère que tu ne le regretteras
pas plus tard.
— Je le regrette déjà. Mais ma décision est prise, dit Dorian. Je me rends
au sud, pour rejoindre l’Entailleur. Ça, c’est un soldat !
— Est-ce que le comte Delnar est toujours en vie ? demanda Druss. (Le
jeune guerrier acquiesça d’un air absent.) Combien d’hommes sont toujours
à leur poste ?
— Quoi ? dit Panir, prenant conscience que Druss était en train de lui
parler.
— Combien avez-vous d’hommes à Dros Delnoch ?
— Qu’est-ce que ça peut te faire ?
— C’est là que je vais.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on me l’a demandé, mon garçon, répondit Druss. Et d’aussi
loin que je me souvienne, je n’ai jamais refusé de l’aide à un ami.
— Cet ami te demande de le rejoindre à Dros Delnoch ? Est-il fou ? Nous
avons besoin de soldats, d’archers, de lanciers, de guerriers. Je n’ai pas le
temps d’être respectueux, vieil homme. Tu devrais rentrer chez toi ; il n’y a
pas de place ici pour les barbes grises.
Druss eut un sourire amer.
— Tu es quelqu’un de direct, fiston. Mais tu penses avec tes fesses. Je
manie la hache depuis le double de ton âge. Mes ennemis sont tous morts,
ou aimeraient bien l’être. (Ses yeux s’embrasèrent et il se rapprocha du
jeune homme.) Quand ta vie se résume à une succession de guerres depuis
quarante-cinq ans, il faut être drôlement doué pour avoir survécu. Et toi,
mon garçon, tes lèvres sont à peine sèches du lait de ta mère, tu n’es qu’un
impubère en ce qui me concerne. Ton épée est jolie à ta ceinture. Mais si je
voulais, je pourrais te tuer sans transpirer une goutte.
Un lourd silence s’était abattu sur la pièce, et les spectateurs avaient tous
remarqué l’éclat brillant au coin des sourcils de Panir.
— Qui vous a invité à Dros Delnoch ? finit-il par dire.
— Le comte Delnar.
— Je vois. Eh bien, le comte est malade, monsieur. Maintenant, peut-être
avez-vous été un puissant guerrier, et peut-être l’êtes-vous toujours. Et moi,
je suis très certainement un garçon impubère comparé à vous. Mais laissez-
moi vous dire ceci : c’est Gan Orrin qui commande à Dros Delnoch, et il ne
vous permettra pas de rester, comte ou pas comte. Je suis sûr que vous avez
bon cœur, et je m’excuse si vous pensez que je vous ai manqué de respect.
Mais vous êtes quand même trop vieux pour faire la guerre.
— Le jugement de la jeunesse ! clama Druss. Généralement il ne vaut
pas grand-chose. Très bien, c’est contre ma nature, mais je vais te prouver
ce que je vaux. Lance-moi un défi, mon garçon !
— Je ne comprends pas, dit Panir.
— Lance-moi un défi. Fais-moi faire quelque chose qu’ici personne ne
peut faire. Et on verra bien comment se comporte le « vieux ».
— Je n’ai pas le temps de jouer à ces jeux. Je dois retourner à la Dros.
Il se détourna pour s’en aller, mais les mots de Druss lui firent l’effet
d’un coup de poing et lui glacèrent le sang.
— Tu ne comprends vraiment pas, mon garçon. Si tu ne me lances pas ce
défi, je serai obligé de te tuer. Car je ne supporte pas d’être insulté.
Le jeune homme se retourna.
— Comme vous voulez. On se retrouve sur la place du marché, qu’en
pensez-vous ?
L’auberge se vida et la foule forma un cercle autour des deux hommes sur
la place du village. Le soleil commençait à taper et Druss prit une grande
inspiration, se réjouissant qu’avec le printemps la chaleur soit revenue.
— Vous lancer un défi de force brute me paraît inutile, dit Panir, car vous
êtes bâti comme un taureau. Mais comme vous le savez, la guerre, c’est
l’endurance. Est-ce que vous connaissez la lutte ?
— On m’a déjà vu lutter, répondit Druss en retirant son gilet.
— Bien ! Alors vous allez pouvoir me démontrer votre adresse face à
trois hommes de mon choix à la suite. Vous êtes d’accord ?
— Ce ne sera pas très amusant de me battre contre trois adversaires gras
et douillets, déclara Druss.
Un murmure de colère agita la foule, mais Panir les fit taire en levant la
main.
— Dorian. Hagir. Somin. Acceptez-vous d’être le défi de ce grand-père ?
C’étaient les trois premiers hommes que Druss avait rencontrés au bar de
l’auberge. Dorian retira son manteau et attacha les cheveux qui lui
tombaient sur les épaules, juste derrière le cou, à l’aide d’une lanière de
cuir. Druss, discrètement, testa son genou : il n’allait pas fort.
— Êtes-vous prêts ? demanda Panir.
Les deux hommes acquiescèrent, et aussitôt Dorian se rua sur son aîné.
Druss lança son bras et le saisit à la gorge, puis il se baissa pour faire passer
sa main entre les deux jambes de Dorian et le souleva. Avec un grognement
et une forte poussée, il le propulsa à trois mètres dans les airs. Dorian
retomba comme un sac sur le sol dur. Il tenta de se relever, puis se rassit en
secouant la tête. La foule éclata de rire.
— À qui le tour ? demanda Druss.
Panir fit signe de la tête à un autre jeune homme ; mais devant la peur
évidente qui se lisait sur le visage du garçon, il fit un pas en avant.
— Vous avez fait une belle démonstration, barbe grise. Vous êtes très fort
et j’avoue mes torts. Mais je persiste à dire que Gan Orrin ne vous laissera
pas vous battre.
— Gamin, il ne m’arrêtera pas. S’il essaie, je l’attacherai à un étalon et je
le renverrai à son oncle.
Soudain, un cri rauque déchira l’air et tout le monde se retourna.
— Espèce de salaud !
Dorian était allé chercher son épée longue et marchait sur Druss, qui
attendait les bras croisés.
— Non, ordonna Panir. Range ton épée, Dorian.
— Recule ou dégaine, lui répondit-il. J’en ai assez de ces jeux. Tu penses
être un guerrier, vieil homme ? Alors montre-nous comment tu te sers de ta
hache. Et si tu ne le fais pas, moi je vais te trouer la panse.
— Fiston, dit Druss, le regard glacé, réfléchis bien à ce que tu vas faire.
Car, ne t’y trompe pas, tu n’as aucune chance de survivre si tu m’affrontes.
Personne n’y est jamais arrivé.
Les mots avaient été prononcés doucement, et pourtant personne ne
doutait du vieil homme.
À part Dorian.
— Eh bien, c’est ce que nous allons voir. Prends ta hache !
Druss retira Snaga de son fourreau et empoigna le manche noir de ses
deux larges mains. Dorian attaqua !
Et mourut.
Il était allongé sur le sol, le cou à moitié tranché. Druss planta Snaga
profondément dans le sol pour en nettoyer le sang. Panir était sous le choc.
Dorian n’avait jamais été un grand épéiste, mais il savait se battre. Pourtant,
le vieil homme avait réussi à dévier l’épée et dans le même mouvement,
d’une grande fluidité, il avait renvoyé le coup à l’expéditeur - sans même
avoir bougé les pieds. Panir regarda le corps de son ancien compagnon. Tu
aurais mieux fait de rester à la Dros, pensa-t-il.
— Je ne l’ai pas voulu, dit Druss, je l’avais même averti. C’était son
choix.
— Oui, répliqua Panir. Je m’excuse de vous avoir parlé comme je l’ai
fait. Vous nous serez d’une grande utilité, du moins je le crois. Excusez-
moi, je dois les aider à enlever le corps. Vous joindrez-vous à moi pour un
verre ?
— Je te verrai au bar, répondit Druss.
Le grand jeune homme brun que Druss aurait dû affronter s’approcha de
lui lorsqu’il traversa la foule.
— Excusez-moi, monsieur, dit-il. Je suis désolé pour Dorian. Il était
colérique. Il l’avait toujours été.
— Il ne le sera plus, fit Druss.
— Il n’y aura pas de querelle avec sa famille, annonça l’homme.
— Tant mieux. Un homme qui a une femme et deux filles ne devrait pas
être colérique. C’était un crétin. Tu es un ami de la famille ?
— Oui. Mon nom est Hagir. Nos fermes étaient mitoyennes. Nous
sommes… nous étions voisins.
— Alors, Hagir, lorsque tu rentreras chez toi, j’espère que tu veilleras à
ce que sa femme ne manque de rien.
— Je ne rentre pas chez moi. Je retourne à la Dros.
— Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?
— Sans vous offenser, c’est vous, m’sieur. Je crois que je sais qui vous
êtes.
— Prends tes propres décisions ; ne me les fais pas porter à ta place. Je
veux de bons soldats à Dros Delnoch, mais je veux aussi des hommes qui
tiendront le coup.
— Je ne suis pas parti parce que j’avais peur. J’en avais juste assez des
règlements absurdes. Mais si des hommes comme vous sont prêts à se
rendre là-bas, alors je me ferai une raison.
— Bien. Viens boire un verre avec moi, un peu plus tard. Pour l’instant,
je vais aller prendre un bain chaud.
Druss se fraya un chemin entre les hommes qui bloquaient l’entrée et
passa à l’intérieur.
— Tu vas vraiment retourner là-bas, Hagir ? demanda l’un des hommes.
— Oui. Oui, j’y retourne.
— Mais pourquoi ? l’exhorta un autre. Rien n’a changé. À part qu’on va
devoir faire un rapport et qu’on sera certainement fouettés.
— C’est lui - et il y va ! Le Capitaine à la Hache.
— Druss ! C’était Druss ?
— Oui, j’en suis sûr.
— C’est écœurant ! déclara un troisième.
— Que veux-tu dire, Somin ? lui demanda Hagir.
— Dorian… Druss était l’idole de Dorian. Vous ne vous rappelez pas
comment il nous en parlait ? Druss ceci, Druss cela. C’est une des raisons
pour lesquelles il s’était engagé - pour devenir comme Druss et peut-être
même le rencontrer.
— Eh bien, c’est fait, dit sombrement Hagir.
Druss, le brun Panir, le grand Hagir et Somin aux traits abrupts étaient
assis à une table dans la pièce principale de l’auberge. Autour d’eux, la
foule s’était assemblée, attirée par la légende du vieil homme aux cheveux
grisonnants.
— Un peu plus de neuf mille, dis-tu. Combien d’archers ?
Dun Panir fit balancer sa main.
— Pas plus de six cents, Druss. Les autres sont ce qu’il reste des lanciers,
de l’infanterie, des piquiers et des ingénieurs. Le gros de l’effectif est
composé de volontaires - des fermiers des plaines sentrannes. Ils ont du
cran.
— Si je me souviens bien, se remémora Druss, le premier mur fait quatre
cents pas de long et vingt de large. Il faut y mettre un bon millier d’archers.
Et je ne parle pas simplement d’arcs. Il nous faut les hommes qui vont avec,
capables de repérer leur cible à cent pas.
— Oui, mais on ne les a pas, dit Panir. Par contre, à notre crédit, nous
avons presque un millier de cavaliers de la légion.
— Enfin une bonne nouvelle. Qui les commande ?
— Gan Hogun.
— Le même Hogun qui a causé la défaite des Sathulis à Corteswain ?
— Oui, répondit Panir, d’une voix fière. Un soldat brillant, à cheval sur la
discipline, mais ses hommes l’adorent. Il n’est pas très populaire auprès de
Gan Orrin.
— Ça ne m’étonne pas, déclara Druss. Mais nous réglerons ça quand
nous arriverons à Delnoch. Qu’en est-il des réserves ?
— Là, nous n’avons pas beaucoup de problèmes. Il y a suffisamment de
nourriture pour tenir un an, nous avons découvert trois nouveaux puits, dont
un en sécurité au cœur même de la citadelle. Nous avons près de six cent
mille flèches, une multitude de javelots et plusieurs centaines de cottes de
mailles de rechange.
» En fait, c’est la ville qui nous pose un problème. Elle s’est étendue du
Mur Trois au Mur Six, il y a des centaines de bâtiments entre chaque mur. Il
n’y a plus de terrain dégagé, Druss. Une fois arrivé au Mur Six, l’ennemi
est quasiment devant la forteresse.
— Nous nous attaquerons aussi à ce problème dès que je serai arrivé. Y
a-t-il toujours des brigands dans Skultik ?
— Bien sûr. Quand n’y en a-t-il pas eu ? répondit Panir.
— Combien ?
— Impossible à dire. Cinq ou six cents, peut-être.
— Est-ce qu’on connaît leur chef ?
— Là aussi, c’est dur à dire, hésita Panir. D’après la rumeur, un jeune
noble dirigerait la bande principale. Mais vous savez comment fonctionnent
ces rumeurs. Chaque brigand est un ex-nobliau ou un prince. À quoi
pensez-vous ?
— Je pense que ce sont des archers, dit Druss.
— Mais vous ne pouvez pas vous rendre à Skultik maintenant, Druss. Il
pourrait vous arriver quelque chose. Ils pourraient vous tuer.
— C’est vrai. Tout peut arriver. Mon cœur pourrait lâcher, mon foie
pourrait avoir une défaillance. Je pourrais attraper une maladie. Un homme
ne peut pas passer sa vie à s’inquiéter des imprévus. J’ai besoin d’archers. Il
y en a dans Skultik. C’est aussi simple que ça, mon garçon.
— Non, ce n’est pas aussi simple. Envoyez quelqu’un d’autre. Vous avez
trop d’importance pour qu’on vous perde comme ça, lui dit Panir en
agrippant le vieil homme par le bras.
— Je suis un peu vieux pour changer ma façon d’être. L’action directe, y
a que ça de vrai, Panir. Crois-moi. En plus, elle a plein d’avantages, mais je
t’en parlerai une autre fois.
— Et maintenant, dit-il en s’adossant pour s’adresser à la foule, vous
savez qui je suis et où je vais. Je vais vous parler sans ambages ; beaucoup
parmi vous sont des déserteurs, certains sont terrifiés, d’autres démoralisés.
Je voudrais que vous compreniez ceci : quand Ulric s’emparera de Dros
Delnoch, les terres drenaïes deviendront nadires. Les fermes que vous
possédez appartiendront aux Nadirs. Vos femmes deviendront celles des
Nadirs. Il y a des choses qu’un homme ne peut pas fuir. Je le sais bien.
» À Dros Delnoch vous risquez de mourir. Mais tous les hommes
meurent un jour.
» Même Druss. Même Karnak-N’a-Qu’Un-Œil ; même le Comte de
Bronze.
» Un homme a besoin de beaucoup de choses pour supporter la vie. Une
bonne épouse. Des fils et des filles. Des camarades. De la chaleur. De la
nourriture et un abri. Mais par-dessus tout, il a besoin de savoir qu’il est un
homme.
» Et qu’est-ce qu’un homme ? C’est quelqu’un qui se relève quand la vie
l’a flanqué par terre. C’est quelqu’un qui lève le poing vers le ciel quand
une tempête a ruiné ses récoltes - et replante de nouveau. Et encore. Un
homme n’est jamais complètement brisé par les méchants coups du sort.
» Peut-être que cet homme ne sera jamais un vainqueur. Mais quand il se
voit dans un miroir, il peut être fier de ce qu’il voit. Il peut être tout en bas
de l’échelle sociale : un paysan, un serf ou un déshérité. Mais il est
invincible.
» Et qu’est-ce que la mort ? La fin des ennuis. La fin de la lutte et de la
peur.
» J’ai combattu dans bien des batailles. J’ai vu beaucoup d’hommes périr.
Des femmes, aussi. Dans l’ensemble, ils sont tous morts dignement.
» Souvenez-vous-en lorsque vous déciderez de votre avenir.
Les farouches yeux bleus du vieil homme scrutèrent les visages dans la
foule, jaugeant leur réaction. Il savait qu’il les avait convaincus. Il était
temps de partir.
Il fit ses adieux à Panir et aux autres, régla sa note malgré les
protestations de l’aubergiste et partit pour Skultik.
Il se mit en marche. Il était furieux. Il pouvait sentir les regards posés sur
son dos comme l’auberge se vidait pour le voir s’en aller. Il était furieux
parce qu’il savait que son discours était un mensonge, et c’était un homme
qui aimait la vérité. Il savait bien que la vie pouvait briser les hommes.
Parfois, un homme fort comme un chêne pouvait se recroqueviller
complètement à la mort de sa femme, ou si elle le quittait, parce que leurs
enfants souffraient ou mouraient de faim. D’autres, forts aussi, pouvaient
être brisés s’ils perdaient un membre ou, pire encore, l’usage de leurs
jambes ou de leurs yeux. Chaque homme avait son point de rupture, peu
importait la force de son esprit. Quelque part, au plus profond de lui, il y
avait une faiblesse que seul le destin, par un affreux caprice, pouvait
trouver. Au bout du compte, la force d’un homme naissait de la
connaissance de sa propre faiblesse. Druss le savait.
Sa peur à lui, c’était de devenir sénile, de radoter. Rien que d’y penser, il
frissonna. Est-ce qu’il avait vraiment entendu une voix, à Skoda, ou est-ce
que cela n’avait été que ses propres terreurs qui le rappelaient à l’ordre ?
Druss la Légende. L’homme le plus puissant de son époque. Une
machine à tuer, un guerrier. Et pourquoi ?
Parce que je n’ai jamais eu le courage d’être un fermier, se dit Druss.
Et puis il rit, ce qui fit disparaître toutes ses idées noires et ses doutes.
C’était un de ses talents à lui.
Il y avait un je-ne-sais-quoi de positif dans l’air aujourd’hui. Il se sentait
en veine. S’il restait sur les sentiers battus il finirait bien par tomber sur des
brigands. Un vieil homme seul était une aubaine à ne pas manquer. Ce serait
une vraie bande d’incapables s’il arrivait à traverser la forêt sans que
personne ne le remarque ou ne s’occupe de lui.
Comme il arrivait à la lisière de Skultik, la forêt devint de plus en plus
touffue. Elle comptait des chênes gigantesques, tout noueux, des saules
gracieux, des ormes graciles, et toutes leurs branches étaient entremêlées à
perte de vue - et bien au-delà, se disait Druss.
Le soleil de midi lançait ses rais chatoyants à travers les feuilles, et la
brise charriait l’écho de cascades miniatures appartenant à des cours d’eau
invisibles. C’était un lieu de beauté et d’enchantement.
À sa gauche, un écureuil cessa de chercher sa nourriture pour observer
avec prudence le vieil homme qui passait devant lui. À son approche, un
renard se tapit dans les fourrés et un serpent se glissa sous un tronc d’arbre
tombé à terre. Au-dessus de lui, les oiseaux chantaient, dans un chorus plein
de vie.
Durant tout l’après-midi, Druss marcha, fredonnant de temps à autre des
versions corsées et grivoises d’hymnes militaires de plusieurs nations.
À la nuit tombante, il se rendit compte qu’on l’épiait.
Il n’arriverait jamais à expliquer comment il pouvait ressentir ce genre de
chose. C’était un picotement dans la nuque, comme s’il prenait conscience,
tout d’un coup, que son dos était devenu une grosse cible. Quelle qu’en soit
la raison, il avait appris à faire confiance à ses sens en la matière. Il dégagea
légèrement Snaga de son fourreau.
Quelques instants plus tard il pénétra dans une clairière, au milieu d’une
hêtraie. Les hêtres étaient fins comme des bâtons et reposaient contre des
chênes.
Au milieu de la clairière, sur le tronc d’un arbre abattu, un jeune homme
était assis. Il portait des vêtements verts qu’il avait dû coudre lui-même, et
des cuissardes en cuir. Il y avait une longue épée sur ses genoux, et à côté
de lui un grand arc et un carquois de flèches à pennes d’oie.
— Bonjour, vieil homme, lança-t-il à l’approche de Druss. Leste et
costaud à la fois, pensa Druss, en regardant de ses yeux de félin l’homme se
lever, l’épée à la main.
— Bonjour à toi, mon garçon, répondit Druss, repérant un mouvement
sur sa gauche, dans les taillis.
Un autre bruissement de tissus contre une branche lui vint de sa droite.
— Et qu’est-ce qui vous amène donc dans cette charmante forêt ? lui
demanda le jeune homme.
L’air de rien, Druss marcha jusqu’à un hêtre pas trop éloigné, et s’assit,
bien adossé à l’écorce.
— Le désir d’être seul, répondit-il.
— Ah, oui. La solitude ! Et maintenant, voilà que vous avez de la
compagnie. Ce n’est peut-être pas votre jour de chance.
— La chance, ça va, ça vient, rétorqua-t-il en souriant. Pourquoi ne dis-tu
pas à tes amis de nous rejoindre ? C’est humide, un sous-bois.
— Je manque à tous mes devoirs, pour sûr. Eldred, Ring, sortez de là et
venez dire bonjour à notre invité.
L’air penaud, deux autres jeunes hommes se frayèrent un chemin dans la
verdure pour venir aux côtés du premier. Ils portaient tous les deux les
mêmes vêtements verts et les cuissardes de cuir.
— Maintenant nous sommes au complet, dit le premier.
— Presque. Il manque le barbu avec l’arc long, affirma Druss.
Le jeune homme se mit à rire.
— Sors, Jorak. Rien n’échappe à ce grand-père, semble-t-il.
Le quatrième homme sortit à découvert. Il était grand - au moins une tête
de plus que Druss - et bâti comme un bœuf. L’arc long ressemblait à un
jouet entre ses mains.
— Et cette fois-ci, mon cher, nous sommes bel et bien au complet. Soyez
donc assez aimable pour vous délester de tous vos objets de valeur, car,
voyez-vous, nous sommes pressés. Un cerf est en train de rôtir à notre
campement, avec des patates persillées. Je ne voudrais pas arriver en retard.
Il sourit comme pour s’excuser.
Druss ramena ses jambes puissantes sous lui et se releva. Ses yeux bleus
brillaient de bonheur à l’idée d’une bataille.
— Si vous voulez ma bourse, il va falloir la mériter, dit-il.
— Oh, zut ! lâcha le jeune homme, tout en se rasseyant avec un sourire.
Je te l’avais bien dit, Jorak, que notre vieil ami avait des allures de guerrier.
— Et moi je t’avais dit qu’on n’avait qu’à lui tirer dessus et ramasser sa
bourse, répondit Jorak.
— Cela n’aurait pas été très sportif, dit le premier. (Il se tourna vers
Druss.) Écoutez, vieil homme, il serait grossier de notre part de vous tirer
de loin, et là nous avons un problème. Parce que nous devons prendre votre
bourse, voyez-vous ? Sinon, ça ne servirait à rien d’être un voleur.
Il fit une pause, partit dans ses pensées, et reprit la parole.
— À l’évidence, vous n’êtes pas riche, par conséquent, quoi que nous
prenions, ça ne devrait pas valoir grand-chose, ni que nous nous donnions
du mal. Et si nous jouions cela à pile ou face ? Si vous gagnez, vous gardez
votre argent ; et si nous gagnons, nous le prenons. Et je vous offre même un
repas. Du cerf rôti ! Qu’en dites-vous ?
— Disons plutôt que, si je gagne, je prends vos bourses et le repas.
D’accord ? demanda Druss.
— Allons, allons, mon vieux ! Ça ne se fait pas de prendre ces libertés
alors qu’on essaie d’être amicaux. Très bien ! Alors que dites-vous de ça ?
Nous devons satisfaire à l’honneur. Est-ce que cela vous dirait de vous
bagarrer avec Jorak, ici présent ? Vous avez l’air costaud, et lui est doué
quand il faut en venir aux mains.
— Marché conclu ! lança Druss. Quelles sont les règles ?
— Les règles ? Celui qui reste debout a gagné. Mais que vous soyez
perdant ou non, nous vous inviterons à dîner. Je vous aime bien ; vous me
rappelez mon propre grand-père.
Druss eut un large sourire. Il plongea la main dans son paquetage et en
sortit ses gantelets noirs.
— Ça ne te dérange pas au moins, Jorak ? demanda-t-il. C’est la peau sur
mes vieux os - elle a tendance à craquer.
— Finissons-en, dit Jorak en avançant.
Druss marcha à sa rencontre, prenant la mesure de la largeur d’épaules
impressionnante de l’homme. Jorak bondit, balançant un crochet droit.
Druss esquiva et lança un direct, du droit également, qui s’écrasa dans le
ventre de l’autre. Une explosion d’air jaillit de la bouche du géant. Druss
recula d’un pas et lui décocha un crochet dans la mâchoire. Jorak s’écroula
par terre, la tête la première. Il eut un soubresaut, et ne bougea plus.
— Les jeunes d’aujourd’hui, dit tristement Druss, ils n’ont pas de
résistance !
Le jeune chef gloussa.
— Vous avez gagné, Père Éternel. Mais attendez voir. Pour conserver un
peu de mon prestige, qui diminue à vue d’œil, donnez-moi l’occasion de me
prouver meilleur que vous dans un domaine. Je vous parie ma bourse que je
suis meilleur archer que vous.
— C’est pas vraiment honnête, mon garçon. Mais d’accord pour le pari,
avec cette modification : touche le tronc d’arbre derrière moi avec une seule
flèche, et je paie.
— Allons donc, mon bon monsieur, où est l’art dans ce geste ? Nous
sommes à moins de quinze pas, et la cible est large comme trois mains.
— Essaie voir, lui proposa Druss.
Le jeune hors-la-loi frissonna, soupesa son arc et piocha une longue
flèche dans son carquois en peau de biche. Avec un geste fluide, ses doigts
puissants bandèrent la corde, et il tira la flèche. L’arc avait à peine vibré que
Druss avait dégagé Snaga. La hache chanta en décrivant dans les airs un arc
de cercle de lumière blanche ; elle trancha sur sa droite. La flèche du
brigand explosa sous l’impact. Le jeune homme cligna des yeux et avala sa
salive.
— J’aurais payé pour voir ça, articula-t-il.
— Tu l’as fait ! dit Druss. Où est ta bourse ?
— Malheureusement, fit le jeune homme en sortant sa bourse de sa
ceinture, elle est vide. Mais elle vous appartient, comme convenu. Où avez-
vous appris à faire ça ?
— En Ventria, il y a des années.
— J’ai déjà vu faire des choses assez incroyables avec une hache. Mais
ça, c’est limite incroyable. Je me nomme Flécheur.
— Je suis Druss.
— Je le sais bien, mon vieux. Les actions comptent davantage que les
mots.
Chapitre 8

Hogun ravalait son désespoir. Il cogitait furieusement. Lui et deux cents


cavaliers de sa légion devaient affronter un millier de guerriers nadirs, de
vrais chiens de guerre, l’escadron de cavalerie de l’armée d’Ulric.
Il avait été envoyé ici pour jauger la puissance et la disposition de la
horde nadire. Hogun était à deux cent cinquante kilomètres de Delnoch. Il
avait presque supplié Orrin d’oublier ce plan, mais le premier gan n’avait
pas changé d’avis.
— Le refus d’obéir à un ordre direct est passible de dégradation
immédiate pour tout gan. C’est ça que tu veux, Hogun ?
— Vous savez bien que non. Ce que j’essaie de vous faire comprendre,
c’est que cette mission est inutile. Nous savons grâce à nos espions et
d’innombrables réfugiés quelle est la taille des forces d’Ulric. Envoyer deux
cents hommes dans ce désert, c’est insensé.
Les yeux marron d’Orrin s’étaient enflammés sous la colère, son gros
menton s’était mis à trembler dans l’effort qu’il faisait pour dissiper sa
furie.
— Insensé, voyez-vous ça ? Je me pose une question. Est-ce que tu
n’aimes pas mon plan, ou est-ce que le fameux guerrier de Corteswain a
tout simplement peur d’affronter des Nadirs ?
— Les cavaliers noirs sont les seules troupes aguerries dont vous
disposez ici, Orrin, répondit-il, aussi persuasif que possible. Avec votre
plan, vous risquez de perdre deux cents hommes, et de ne pas en apprendre
plus que nous en savons déjà. Ulric a cinq cent mille hommes avec lui, et au
moins deux fois plus dans l’intendance, cuisiniers, ingénieurs et prostituées
compris. Il sera ici dans six semaines.
— Des ragots, murmura Orrin. Tu pars à l’aube.
À cet instant précis, Hogun avait failli le tuer ; ce fut suffisamment
visible, en tout cas, pour qu’Orrin sente le danger venir.
— Je suis ton officier supérieur, dit-il d’une voix presque pleurnicharde.
Tu dois m’obéir.
Et Hogun avait obéi. Avec deux cents de ses meilleurs hommes, montés
sur leurs chevaux noirs - élevés depuis des générations comme les
meilleures montures de guerre de tout le continent -, il était parti dans un
bruit de tonnerre, vers le nord. Le soleil n’avait pas encore atteint les
hauteurs des montagnes de Delnoch.
Une fois hors de vue de la Dros, il avait fait ralentir la colonne et fait dire
qu’on pouvait chevaucher décontracté, et même parler à son voisin de selle.
Dun Elicas, qui était à ses côtés, ramena son cheval du galop au pas.
— Sale affaire, chef.
Hogun sourit, mais ne répondit pas. Il aimait bien le jeune Elicas. C’était
un guerrier-né et un bon lieutenant. Il montait à cheval comme s’il était né
dessus : un vrai centaure. Un vrai chahuteur aussi. Il bataillait avec un sabre
en acier argenté de cinq centimètres plus court que la norme, et qu’il avait
fait faire spécialement.
— Que sommes-nous censés trouver ? demanda-t-il.
— La taille et l’organisation de l’armée nadire, répondit Hogun.
— Mais nous le savons déjà, répliqua Elicas. À quoi joue ce gros crétin ?
— Ça suffit, Elicas, dit-il sévèrement. Il veut être sûr que les espions
n’ont pas… exagéré.
— Il est jaloux de toi, Hogun ; il veut te voir mort. Regarde la vérité en
face. Ici, personne ne peut venir à notre aide. Tu sais ce qu’il est : un
courtisan. Il n’a pas de tripes. La Dros ne tiendra pas un seul jour ; à tous
les coups il ouvrira les portes.
— C’est un homme qui subit beaucoup de pression. La cause drenaïe tout
entière repose sur ses épaules, affirma Hogun. Donne-lui le temps.
— Mais nous n’en avons pas. Écoute, Hogun, envoie-moi chez
l’Entailleur. Que je puisse lui expliquer notre situation. Il sera peut-être
remplacé.
— Non. Crois-moi, Elicas, ça ne servirait à rien. C’est le neveu
d’Abalayn.
— Le vieux va devoir répondre de beaucoup de choses, rugit Elicas. Si
nous nous sortons vivants de ce guêpier, il sera sans doute renversé.
— Il a dirigé pendant trente ans. C’est trop long. Mais comme tu dis, si
jamais nous sortons vivants de ce guêpier, ça sera grâce à l’Entailleur. Il est
à peu près certain que c’est lui qui prendra le pouvoir.
— Alors laisse-moi le rejoindre maintenant, insista Elicas.
— Ce n’est pas le bon moment. L’Entailleur ne peut pas agir. Oublie tout
ça pour l’instant. Nous allons faire notre boulot, et si on a de la chance, on
s’en sortira sans se faire repérer.
Mais la chance n’avait pas été de leur côté. Cinq jours à peine après leur
départ de Dros Delnoch, ils avaient croisé trois cavaliers nadirs. Ils n’en
avaient tué que deux, le troisième avait réussi à s’enfuir en s’abritant
derrière son poney des steppes, chevauchant comme le vent jusqu’au bois le
plus proche. Hogun avait immédiatement donné l’ordre de se replier, et il
aurait certainement rebroussé chemin s’il avait eu une once de chance.
Elicas avait été le premier à repérer les signaux lumineux qui se répondaient
de sommet en sommet.
— Qu’en penses-tu, chef ? demanda-t-il à Hogun, lorsqu’il se rapprocha.
— Je pense qu’on va vraiment avoir besoin d’un coup de pot. Cela
dépend aussi du nombre de chiens de guerre qu’il y a dans les environs.
La réponse ne fut pas longue à venir. Un peu plus tard dans l’après-midi,
ils virent un nuage de poussière au sud. Hogun chercha du regard en fin de
colonne.
— Lebus ! cria-t-il. (Un jeune guerrier arriva au petit galop.) Tu as des
yeux de lynx. Regarde là-bas. Que vois-tu ?
Le jeune soldat protégea ses yeux du soleil et regarda au loin.
— De la poussière, monsieur. Il doit y avoir environ deux mille chevaux.
— Et devant nous ?
— Peut-être un millier.
— Merci. Rejoins les rangs. Elicas !
— Chef ?
— Roulez vos houppelandes. Nous allons charger à la lance et au sabre.
— À vos ordres, chef.
Il galopa le long de la colonne jusqu’en queue de peloton. Tous les
vêtements noirs furent retirés et roulés pour être attachés au dos des selles.
Les armures noir et argent brillaient dans le soleil. Les hommes se
préparaient à charger. Chaque cavalier sortit de sa sacoche un protège-bras
qu’il mit en place. De petits boucliers ronds furent fixés au pommeau de la
selle pour être à hauteur du bras gauche. On resserra les sangles et on ajusta
les armures. On pouvait maintenant discerner les cavaliers nadirs les uns
des autres, mais leurs cris de guerre étaient étouffés par le martèlement des
sabots de leurs chevaux.
— Abaissez vos heaumes ! hurla Hogun. En formation triangulaire !
Hogun et Elicas étaient positionnés à la pointe de la formation, tandis que
les autres cavaliers s’étaient répartis de manière experte de chaque côté.
Cent à gauche, cent à droite.
— En avant ! cria Elicas. La troupe se mit au petit galop ; puis au grand
galop, et les soldats dardèrent leurs lances. Au fur et à mesure que la
distance s’amenuisait, Hogun sentait son sang bouillir et son cœur
s’emballer au rythme du martèlement des sabots ferrés des chevaux noirs.
À présent il pouvait voir clairement le visage de chacun des Nadirs, et
entendre leurs cris.
La formation fracassa les rangs nadirs, les grands chevaux de guerre se
taillant facilement un passage dans la masse des petits poneys des collines.
La lance d’Hogun transperça la poitrine d’un Nadir et se brisa en le
catapultant loin de son poney. Puis son sabre taillada les airs ; il fit tomber
un homme de sa monture, para un coup d’estoc sur sa gauche, et d’un
revers de la main il passa sa lame à travers la gorge d’un cavalier. Elicas
poussa un cri de guerre drenaï à sa droite et son cheval se cabra. Les deux
sabots avant enfoncèrent la poitrine d’un poney pie, qui désarçonna son
cavalier. Celui-ci se retrouva par terre, au milieu des cavaliers noirs.
Ils étaient passés. Toujours au grand galop, ils foncèrent vers la lointaine
Dros Delnoch.
Jetant un regard derrière lui, Hogun vit que les Nadirs s’étaient reformés
et se dirigeaient, au trot, vers le nord. Ils ne les poursuivaient pas.
— Combien d’hommes avons-nous perdus ? demanda-t-il à Elicas, alors
que la troupe revenait au pas.
— Onze.
— Ça aurait pu être pire. Qui étaient-ils ?
Elicas lui donna les noms. Tous de bons soldats, qui avaient survécu à
beaucoup de batailles.
— Ce salaud d’Orrin devra payer pour ça, jura Elicas, l’amertume dans la
voix.
— Laisse tomber ! Il a eu raison. Plus par chance que par logique, mais il
a eu raison.
— Comment ça, « raison » ? Nous n’avons rien appris et nous avons
perdu onze hommes, dit Elicas.
— Nous avons appris que les Nadirs étaient plus près que nous le
pensions. Ces chiens de guerre appartenaient à la tribu des Têtes-de-Loup.
Celle d’Ulric ; sa garde personnelle. Il ne les enverrait jamais loin du gros
de ses troupes. À mon avis, nous avons moins d’un mois - si nous sommes
chanceux.
— Merde ! Et moi qui allais éventrer ce porc et accepter les
conséquences.
— Dis aux hommes qu’ils ne fassent pas de feu ce soir, ordonna Hogun.
Eh bien, mon gros, pensa-t-il, c’est la première fois que tu prends une
bonne décision.
Espérons que ce ne sera pas la dernière.
Chapitre 9

La forêt avait une beauté éternelle qui touchait l’âme guerrière de Druss.
Il y avait comme de la magie dans l’air. Sous l’éclairage argenté de la lune,
les chênes noueux ressemblaient à des sentinelles muettes, majestueuses,
immortelles, inflexibles. Que leur importaient les guerres des hommes ? Les
branches entremêlées bruissaient sous une brise légère au-dessus de la tête
du vieil homme. Une branche au sol baignait dans un petit clair de lune, ce
qui lui donnait une splendeur éthérée, éphémère. Un blaireau solitaire, lui
aussi pris dans la lumière, se précipita dans les sous-bois.
Une chanson éraillée montait du groupe d’hommes assemblés autour du
feu de camp ; Druss jura dans sa barbe. La forêt était redevenue une forêt, et
les chênes, les arbres énormes bien connus. Flécheur fit le tour pour le
rejoindre, avec dans les mains deux gobelets de cuir et un sac à vin.
— Du ventrian, le meilleur, dit-il. Ça va te noircir les cheveux.
— Je vote pour, répondit Druss.
Le jeune homme remplit le gobelet de Druss, puis le sien.
— Tu as l’air mélancolique, Druss. Je croyais que la perspective d’une
nouvelle bataille glorieuse te rendrait le cœur léger.
— Tes hommes sont les pires chanteurs que j’aie entendus ces vingt
dernières années. Ils massacrent cette chanson, répliqua Druss en s’adossant
au tronc d’un chêne.
Le vin atténuait la tension qu’il ressentait.
— Pourquoi vas-tu à Delnoch ? lui demanda Flécheur.
— Les pires de tous, c’étaient des Sathulis ; tout un groupe qu’on avait
capturé. Ils chantaient le même sacré couplet sans s’arrêter, encore, et
encore. Finalement, on les a laissés partir - on s’était dit que, s’ils
chantaient comme ça de retour chez eux, ils casseraient la combativité de
leur tribu en moins d’une semaine.
— Dis donc, mon vieux, protesta Flécheur. Je ne suis pas un homme dont
on se débarrasse facilement. Donne-moi une réponse - n’importe laquelle !
Mens si ça t’amuse. Mais dis-moi pourquoi tu es venu jusqu’à Dros
Delnoch.
— Qu’est-ce que ça peut te faire ?
— Ça me fascine. Un borgne verrait que Delnoch va tomber, et toi, tu as
suffisamment d’expérience pour voir la vérité en face. Alors pourquoi ?
— Mon garçon, est-ce que tu as la moindre idée du nombre de causes
perdues auxquelles j’ai pris part ces quarante dernières années, à peu de
chose près ?
— Très peu, répondit Flécheur. Ou tu ne serais pas là pour en parler.
— Tu te trompes. Comment décide-t-on qu’une bataille est perdue
d’avance ? Les chiffres, les avantages stratégiques, la disposition des
troupes ? Tout ça ne vaut pas un pet de lapin. Ça dépend en fait de la
volonté des hommes. S’ils ont l’intention de mourir plus que de gagner, la
plus grosse armée peut se disloquer.
— Rhétorique, grogna Flécheur. Sers-t’en à la Dros. Les imbéciles
avaleront tout.
— Un homme contre cinq, et il est handicapé, dit Druss essayant de
garder son sang-froid. Sur qui tu mises ?
— Je devine où tu veux en venir, vieil homme. Et si cet homme était
Karnak-N’a-Qu’Un-Œil ? C’est ça ? Eh bien, dans ce cas-là, c’est sur lui
que je mise. Mais combien y a-t-il de Karnak à Dros Delnoch ?
— Qui sait ? Il fut un temps où même Karnak était un inconnu. Il s’est
fait un nom sur de sanglants champs de bataille. Quand viendra la fin, il y
aura beaucoup de héros à Dros Delnoch.
— Alors tu l’admets ? La Dros est condamnée, déclara Flécheur avec un
sourire triomphant. Tu le reconnais enfin.
— Tu m’énerves, fiston ! Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit,
gronda Druss, se maudissant lui-même.
Où es-tu, Sieben, maintenant que j’ai besoin de toi et de tes belles
paroles ? pensa-t-il.
— Alors ne me traite pas comme un imbécile. Et admets que la Dros est
condamnée.
— Comme tu l’as dit, admit Druss, même un borgne pourrait le voir.
Mais je m’en moque, mon garçon. Je continuerai de rechercher la victoire,
jusqu’à l’instant précis où on m’abattra. Et les dieux de la guerre sont des
gens capricieux. Et toi, quelle est ta position sur cette affaire ?
Flécheur sourit et remplit les gobelets. L’espace d’un moment il se tut,
savourant le vin et la gêne du vieil homme.
— Eh bien ? insista Druss.
— Enfin, nous y voilà, dit Flécheur.
— Où ça ? demanda Druss, mal à l’aise devant le regard cynique du
jeune homme.
— À la raison qui t’a fait visiter mes bois, répondit Flécheur en ouvrant
ses mains, et se fendant à présent d’un large sourire amical. Allons, Druss.
J’ai trop de respect pour toi pour continuer la joute verbale. Tu veux me
prendre mes hommes pour ta bataille insensée. Et ma réponse est non. Mais
que cela ne t’empêche pas de faire quand même honneur au vin.
— Suis-je donc si transparent ? s’enquit le vieux guerrier.
— Quand Druss la Légende se balade dans Skultik au soir de sa vie, c’est
qu’il cherche autre chose que des glands.
— C’est ça que tu attends de la vie ? demanda Druss. Dormir dans une
hutte et manger quand tu trouves du gibier. Et quand tu n’en trouves pas, tu
crèves de faim. En hiver tu crèves de froid. En été, tes habits grouillent de
fourmis et de poux. Tu n’es pas fait pour ce genre de vie.
— Nous ne sommes faits pour aucune vie, mon vieux. La vie est faite
pour nous. On la vit. On la quitte. Je ne vais pas la gâcher dans ta damnée
folie. Je laisse ce genre d’héroïsme à des gens comme toi. Ta vie entière se
résume à passer d’une guerre sordide à une autre. Et qu’est-ce que ça a
changé ? Est-ce que tu réalises que, si tu n’avais pas battu les Ventrians à
Skeln, il y a quinze ans, nous ferions aujourd’hui partie d’un puissant
empire et n’aurions pas à nous soucier des Nadirs ?
— L’indépendance, elle, mérite qu’on se batte pour elle, déclara Druss.
— Pourquoi donc ? Personne ne peut empêcher l’âme d’un homme d’être
indépendante.
— La liberté, alors ? suggéra Druss.
— La liberté n’a de valeur que lorsqu’elle est menacée ; par conséquent
c’est la menace qui lui donne de la valeur. Nous devrions remercier les
Nadirs, puisqu’ils font augmenter la valeur de notre liberté.
— Maudit sois-tu : tu m’embrouilles avec tes jolis mots. Tu es comme
ces politiciens à Drenan, plein de vent, comme une vache malade. Ne me
dis pas que ma vie n’a servi à rien, ça ne marche pas ! J’ai aimé ma femme,
et j’ai toujours suivi mes principes. Je n’ai jamais fait de chose honteuse, et
je n’en ai pas encore fait de cruelle.
— Ah, mais Druss, tous les hommes ne sont pas comme toi. Je ne
critiquerai pas tes principes si tu n’essaies pas de les greffer sur moi. Je n’ai
pas de temps à leur consacrer. Tu parles d’un hypocrite, si j’étais un bandit
hors la loi avec des principes !
— Alors pourquoi n’as-tu pas laissé Jorak m’abattre ?
— Comme je te l’ai dit, ça n’aurait pas été sportif. Ça aurait manqué de
classe. Mais peut-être qu’un autre jour, si j’avais été plus indifférent ou de
sale humeur…
— Tu es un noble, pas vrai ? demanda Druss. Un garçon riche qui joue
les voleurs. Pourquoi est-ce que je perds mon temps à te parler ?
— Parce que tu as besoin de mes archers.
— Non. J’ai fait une croix sur cette idée, dit Druss, en tendant son
gobelet au hors-la-loi vêtu de vert.
Flécheur le remplit, un nouveau sourire cynique sur les lèvres.
— Une croix ? N’importe quoi. Je vais te dire à quoi tu penses. Tu vas
continuer à discuter avec moi, tu vas m’offrir un salaire et me promettre le
pardon pour mes crimes. Si je refuse, tu me tueras et tenteras ta chance avec
mes hommes, en leur offrant la même chose.
Druss était ébranlé, mais son visage ne le montra pas.
— Est-ce que tu lis les lignes de la main ? demanda-t-il, après avoir bu
une gorgée de vin.
— Tu es trop honnête, Druss. Et je t’aime bien. C’est pour cela que je
voudrais mettre l’accent sur le fait que Jorak est actuellement derrière ces
buissons, une flèche encochée.
— Alors j’ai perdu, dit Druss. Tu gardes tes archers.
— Taratata, mon cher, je ne m’attendais pas à un tel défaitisme de la part
de Druss la Légende. Fais-moi une offre.
— Je n’ai pas le temps de jouer. J’ai eu un ami comme toi : Sieben, le
maître des sagas. Il pouvait parler toute la journée et te convaincre que la
mer était du sable. Je ne l’ai jamais emporté dans une discussion face à lui.
Il disait ne pas avoir de principes - et, comme toi, il mentait.
— C’est le poète qui a écrit ta légende. Il t’a rendu immortel, dit
doucement Flécheur.
— Oui, acquiesça Druss. Son esprit remonta le cours du temps, au hasard
des souvenirs.
— C’est vrai que tu as fait le tour du monde à la recherche de ta femme ?
— Cette partie-là, au moins, est authentique. Nous nous sommes mariés
très jeunes. Mon village a été attaqué par un esclavagiste nommé Harib Ka,
qui l’a ensuite vendue à un marchand dans l’est. Je n’étais pas là lors de
l’attaque, je travaillais dans la forêt. Mais je les ai suivis. Au bout du
compte, ça m’a pris sept ans, et quand je l’ai enfin retrouvée, elle vivait
avec un autre homme.
— Qu’est-il devenu ? demanda calmement Flécheur.
— Il est mort.
— Et elle est revenue à Skoda avec toi.
— Oui. Elle m’aim< ait. Pour de vrai.
— Un addenda intéressant à ta saga, dit Flécheur.
Druss gloussa.
— Je dois devenir mélancolique sur mes vieux jours. D’habitude, je ne
m’étends pas sur mon passé.
— Qu’est-il arrivé à Sieben ? l’interrogea le brigand.
— Il est mort à Skeln.
— Vous étiez proches ?
— On était comme deux frères.
— Alors je ne vois pas pourquoi je te fais penser à lui, déclara Flécheur.
— Peut-être parce que vous avez tous les deux un terrible secret, répondit
Druss.
— Peut-être, admit le bandit. Quoi qu’il en soit, fais ton offre.
— Le pardon pour chaque homme et cinq raqs d’or par tête.
— Pas assez.
— C’est le mieux que je puisse faire, je ne marchanderai pas.
— Voici l’offre que tu dois faire : le pardon, cinq raqs en or par tête pour
mes six cent vingt hommes, et la promesse que, lorsque le Mur Trois
tombera, nous pourrons partir avec notre argent et notre pardon estampillé
du sceau du comte.
— Pourquoi au Mur Trois ?
— Parce que là, ce sera le début de la fin.
— T’es un vrai stratège, mon garçon.
— Peut-être bien. À ce propos, est-ce que les femmes guerrières te
dérangent ?
— J’en ai connu quelques-unes. Pourquoi me poses-tu cette question ?
— Parce que j’en amènerai une.
— Et alors ? Qu’est-ce que ça peut me faire, du moment qu’elle sait tirer
à l’arc ?
— Je n’ai pas dit que ça devait te faire quelque chose. J’ai juste pensé
qu’il valait mieux t’avertir.
— Il y a quelque chose que je devrais savoir à propos de cette femme ?
demanda Druss.
— Simplement que c’est une tueuse, répondit Flécheur.
— Alors elle est parfaite, et je l’accueillerai à bras ouverts.
— Je ne te le conseille pas, dit doucement Flécheur.
— Soyez à Delnoch dans quatorze jours, et je vous accueillerai tous à
bras ouverts.

Rek se réveilla juste au moment où le soleil franchissait les monts dans le


lointain. Son corps récupéra rapidement d’un sommeil sans rêve. Il s’étira et
sortit des couvertures. Il marcha jusqu’à la fenêtre de la chambre à coucher.
En dessous, dans la cour, les Trente assemblaient leurs montures. C’étaient
de grands chevaux à la crinière en brosse et à la queue tressée. À part le son
des sabots d’acier sur les graviers, un silence angoissant planait sur la
scène. Aucun des hommes ne parlait. Rek frissonna.
Virae grogna dans son sommeil. Elle étendit son bras en travers du grand
lit.
Rek regardait les hommes qui s’affairaient en bas. Ils vérifiaient leurs
armures, et si les selles étaient bien sanglées. Étrange, pensa-t-il. Où sont
les blagues, les rires, et tous ces bruits que font normalement les soldats en
partant au combat ? Les blagues pour faire passer la peur, et les jurons
pour faire passer la tension ?
Serbitar apparut. Il portait une houppelande blanche par-dessus son
armure en argent, et ses cheveux blancs tressés étaient cachés sous un
heaume, en argent également. Les Trente le saluèrent. Rek secoua la tête.
C’était vraiment troublant. L’accord était parfait : comme si l’on avait salué
devant trente miroirs.
Virae ouvrit les yeux et bâilla. Elle se retourna et vit la silhouette de Rek,
de dos, qui se dessinait dans le soleil matinal.
— Tu as perdu un peu de ventre, dit-elle.
— On ne se moque pas, répondit-il en souriant. À moins que tu veuilles
apparaître dans ton plus simple appareil devant les Trente, je te suggère de
te dépêcher. Ils sont déjà dans la cour.
— Ça serait peut-être un bon moyen de vérifier s’ils sont humains,
répliqua-t-elle en s’asseyant. Rek arracha son regard au corps de Virae.
— Tu as vraiment un drôle d’effet sur moi, dit-il en la regardant dans les
yeux. Tu me donnes envie de faire l’amour chaque fois que ce n’est pas le
moment. Allez, habille-toi.
Dans la cour, Serbitar entonna la prière ; silencieusement, les trente âmes
se rejoignirent. Vintar regardait le jeune albinos avec tendresse ; il était fier
de la façon dont il s’était adapté aux responsabilités du commandement.
Serbitar termina la prière et repartit dans la tour. Il n’était pas à l’aise, il
n’était pas en harmonie. Il gravit l’escalier de pierre circulaire qui menait à
la tour dortoir. Il souriait en se remémorant la promesse qu’il avait faite au
grand Drenaï et à sa femme. Cela aurait été tellement plus simple d’user de
son pouvoir de diseur plutôt que d’escalader cet escalier pour voir s’ils
étaient prêts.
Il tapa à la porte cloutée de fer. Rek ouvrit et le pria d’entrer.
— J’ai vu que vous étiez prêts, dit-il. Nous n’en avons plus pour
longtemps.
Serbitar acquiesça.
— Les Drenaïs ont rencontré les Nadirs, déclara-t-il.
— Ils sont déjà à Delnoch ? demanda Rek, alarmé.
— Non, non, répondit Serbitar. C’est la légion qui les a affrontés dans le
désert. Ils s’en sont bien sortis. Leur commandant se nomme Hogun. Lui,
au moins, est un homme de valeur.
— Quand est-ce arrivé ?
— Hier.
— C’est encore grâce à vos pouvoirs… ?
— Oui. Cela vous chagrine ?
— Non, ça me met mal à l’aise. Mais c’est parce que je ne partage pas
votre talent.
— Une sage observation, Rek. Vous l’accepterez mieux avec le temps,
croyez-moi.
Serbitar salua Virae qui sortait de la salle d’eau.
— Désolée de vous avoir fait attendre, s’excusa-t-elle.
Elle avait revêtu son armure, sa cotte de mailles en argent et ses
épaulettes en bronze. Elle arborait aussi à présent un heaume en argent,
avec des ailes de corbeau, et une houppelande blanche - des cadeaux de
Vintar. Ses cheveux châtains étaient nattés de chaque côté de son visage.
— Tu ressembles à une déesse, lui dit Rek.
Ils rejoignirent les Trente dans la cour, vérifièrent leurs montures et
chevauchèrent en compagnie de Serbitar et Menahem, en direction de
l’estuaire de la Drinn.
— Une fois là-bas, les informa Menahem, nous prendrons des places sur
un navire pour aller à Dros Purdol. Cela nous fera économiser deux
semaines de voyage. De Purdol, nous irons par le fleuve et par la route.
Nous devrions atteindre Delnoch au bout de quatre semaines. J’ai bien peur
que la bataille ait déjà commencé lorsque nous arriverons.
Au fur et à mesure que les heures passaient, la chevauchée devenait un
vrai calvaire pour Rek. Quand Serbitar fit faire une halte vers midi, son dos
était déjà couvert de bleus, et il ne sentait plus ses fesses. Le repos avait été
de courte durée, et à la nuit tombée, la douleur était devenue intense.
Ils montèrent leur campement dans un verger, près d’un cours d’eau.
Virae était presque tombée de sa selle, la fatigue - intense, engourdissante -
se lisait dans chacun de ses gestes. Mais c’était une cavalière suffisamment
accomplie pour s’occuper d’abord de sa monture avant de s’écrouler sur le
sol, le dos à un arbre. Il fallut plus de temps à Rek pour essuyer l’écume du
dos de Lancier. Lui, il n’avait pas besoin de s’asseoir. Il mit une couverture
sur le cheval et se dirigea vers le ruisseau. Lancier tenait tout autant le coup
que les montures des prêtres, se disait Rek avec fierté.
Mais il n’était toujours pas rassuré quand il était à côté de l’alezan.
Encore aujourd’hui, il avait tendance à vouloir le mordre. Rek sourit en se
remémorant la scène.
— Belle bête, lui avait dit Serbitar, ce matin-là, tout en voulant caresser
sa crinière.
Lancier avait voulu le mordre et Serbitar avait dû faire un bond en
arrière.
— Puis-je lui parler ? avait demandé Serbitar.
— Parler avec un cheval ?
— C’est plutôt un lien empathique. Je voudrais lui dire que je ne lui veux
pas de mal.
— Je vous en prie.
Après un petit moment, Serbitar avait souri.
— Il a l’air très amical, mais il attend le moment propice pour me
mordre. Ça, mon ami, c’est ce que j’appelle un animal acariâtre.
Rek revint vers le campement. Quatre feux de camp brûlaient
joyeusement et les cavaliers mangeaient leurs galettes d’avoine. Virae
dormait derrière un arbre, emmitouflée dans une couverture rouge, la tête
posée sur sa houppelande blanche. Il rejoignit Serbitar, Vintar et Menahem
autour de leur feu. Arbedark parlait posément à un groupe juste à côté.
— Nous forçons l’allure, déclara Rek. Les chevaux ne tiendront pas.
— Nous aurons tous le temps de nous reposer sur le bateau, répondit
Serbitar. Et nous serons à bord du vaisseau lentrian Le Vaurien, demain en
début de matinée. Il appareille à la marée du matin, c’est pourquoi nous
devons nous dépêcher.
— Même mes os sont fatigués, expliqua Rek. Est-ce que vous avez des
nouvelles plus récentes de Delnoch ?
— Nous nous en occuperons plus tard, lui répondit Menahem avec un
sourire. Je suis désolé, ami Rek, de vous avoir testé. J’ai commis une erreur.
— Je vous en prie, oublions ça - et ce que j’ai dit. C’était sous l’effet de
la colère.
— Voilà qui est aimable. Avant que vous vous joigniez à nous, nous
parlions de la Dros. Nous pensons que, sous le gouvernement actuel, elle ne
tiendra pas une semaine. Le moral est au plus bas, et leur commandant,
Orrin, est dépassé par sa position et ses responsabilités. Il va nous falloir
des vents favorables, et pas de retards.
— Vous voulez dire qu’il y a des chances que tout soit fini avant que
nous arrivions ? s’exclama Rek, le cœur battant.
— Je ne le pense pas, répliqua Vintar. Mais la fin est proche. Dites-moi,
Regnak, pourquoi venez-vous à Delnoch ?
— On ne peut pas empêcher les gens d’être stupides, répondit-il sans une
once d’humour. Enfin, peut-être qu’on ne perdra pas. Il y a forcément une
chance, même infime.
— Druss sera bientôt là, déclara Vintar. Beaucoup de choses dépendront
de la façon dont il sera accueilli. Si cela se passe bien, et que nous pouvons
arriver alors que le premier mur tient toujours, nous serons à même de
canaliser la force des défenseurs et de garantir un mois de résistance. Je ne
vois pas comment à peine dix mille hommes pourraient tenir plus
longtemps.
— L’Entailleur pourrait envoyer des renforts, stipula Menahem.
— Peut-être, dit Serbitar. Mais c’est improbable. Ses maréchaux
parcourent déjà tout l’empire. Pratiquement toute l’armée est rassemblée à
Dros Delnoch. Il n’y a que trois mille hommes pour défendre Dros Purdol,
et à peine un millier à Corteswain.
— Abalayn s’est conduit comme un imbécile ces dernières années, à
vouloir réduire l’armée et passer des contrats économiques avec Ulric.
Quelle folie ! Si les Nadirs n’avaient pas attaqué, les Vagrians n’auraient
pas tardé à le faire.
— Mon père adorerait humilier les Drenaïs. Cela fait si longtemps qu’il
en rêve.
— Votre père ? s’enquit Rek.
— Le comte Drada, de Dros Segril. Vous ne le saviez pas ? répliqua
Serbitar.
— Non, je ne le savais pas. Mais Segril n’est qu’à quelque cent
kilomètres de Delnoch. Il enverra sûrement des troupes dès qu’il saura que
vous êtes là.
— Non. Mon père et moi ne sommes pas amis ; mes talents le rendent
nerveux. Toutefois, si je suis tué, cela provoquera forcément une vendetta
avec Ulric. Ce qui signifie qu’il enverra ses troupes vers celles de
l’Entailleur. Ce qui pourra toujours aider Drenaï - mais pas Dros Delnoch.
Menahem lança une brindille dans le feu et plaça ses mains noires devant
les flammes.
— Il y a au moins une chose positive que possède Abalayn. L’Entailleur,
le Lentrian. C’est un homme de qualité. Un guerrier de la vieille école, soit,
mais déterminé et adroit.
— Il y a des fois, Menahem, lui dit Vintar en souriant gentiment, l’âge
pesant lourdement sur ses épaules après cette longue chevauchée, où je
doute que tu atteignes ton but. Un guerrier de la vieille école, tu parles !
Menahem fit un grand sourire.
— Je peux apprécier un homme pour ses qualités et débattre quand même
sur ses principes, rétorqua-t-il.
— Mais oui, mon garçon. Mais il m’a semblé percevoir comme un
soupçon d’empathie, je me trompe ? demanda Serbitar.
— Vous avez raison, maître Abbé. Mais rien qu’un soupçon, je vous
l’assure.
— Je l’espère, Menahem. Je ne voudrais pas te perdre avant le début du
voyage. Ton âme doit être sûre.
Rek frissonna. Il ne savait vraiment pas de quoi ils parlaient. Et, à la
réflexion, il n’avait pas envie de le savoir.

La première ligne de défense de Dros Delnoch, c’était le mur Eldibar, qui


serpentait sur environ quatre cents mètres en travers de la Passe de Delnoch.
Quand on le regardait depuis le nord, il faisait quarante-huit pieds de haut,
et par le sud, à peine cinq pieds. On aurait dit une marche géante qui aurait
été taillée dans le cœur d’une montagne de granit.
Cal Gilad était assis sur les remparts. Il regardait les plaines du nord d’un
air sombre, par-delà quelques arbres. Ses yeux scrutaient l’horizon
chatoyant, à la recherche d’un nuage de fumée révélateur qui annoncerait le
début de l’invasion. Mais il n’y avait rien à voir. Il plissa ses yeux foncés en
apercevant un aigle haut dans le ciel matinal. Gilad sourit.
— Vole, oiseau d’or. Vis ! cria-t-il.
Gilad se remit sur ses pieds et s’étira le dos. Ses jambes étaient longues et
fines, ses mouvements fluides, gracieux. Les nouvelles chaussures
militaires étaient une demi-taille trop grandes. Il les avait bourrées de
papier. Son heaume, une merveille de bronze et d’argent, lui tomba sur
l’œil. Il jura et le jeta par terre. Un jour, il écrirait un chant de guerre sur
l’efficacité militaire, pensa-t-il. Son ventre gargouilla, et il se mit à chercher
du regard son meilleur ami, Bregan, qui était parti au ravitaillement d’avant
midi. Du fromage et du pain noir - à tous les coups. Comme chaque jour, un
interminable convoi de chariots arrivait à Delnoch, et pourtant ils n’avaient
droit qu’à du pain noir et du fromage. En abritant ses yeux de la main, il
pouvait tout juste discerner la forme grassouillette de Bregan qui sortait
tranquillement du grand mess avec dans les mains deux plateaux et une
cruche. Gilad sourit de nouveau. C’était un gars agréable, ce Bregan. Un
fermier, un mari, un père de famille. Et il remplissait très bien tous ces
rôles. Mais comme soldat ?
— Du pain noir et du fromage bien crémeux, déclara Bregan tout
sourires. On n’en a eu que trois fois, mais j’en ai déjà assez.
— Les chariots continuent d’arriver ? lui demanda Gilad.
— Par douzaines. Enfin, j’ose espérer qu’ils savent mieux que nous ce
qui est bon pour un guerrier, dit Bregan. Je me demande comment Lotis et
mes garçons s’en sortent.
— Des nouvelles devraient nous parvenir un peu plus tard. Sybad, lui,
reçoit toujours des lettres.
— Oui. Je ne suis là que depuis deux semaines, mais ma famille me
manque déjà terriblement, avoua Bregan. Je n’ai signé que sur l’impulsion
du moment, Gil. Ça doit être le discours de cet officier qui m’a chamboulé.
Gilad avait déjà entendu ce genre de paroles - en fait, tous les jours de
ces deux dernières semaines, depuis qu’on leur avait distribué leurs
armures. Il savait pertinemment que Bregan n’avait rien à faire à Delnoch ;
c’était un gars solide, mais il n’avait pas le cœur à ça. C’était un fermier, un
homme qui aimait faire pousser ses cultures. La notion de destruction lui
était étrangère.
— Au fait, s’exclama Bregan soudainement, l’excitation se lisant sur son
visage, tu ne devineras jamais qui vient d’arriver !
— Qui ?
— Druss la Légende. Tu te rends compte ?
— T’en es sûr, Bregan ? Je croyais qu’il était mort.
— Non. Il est arrivé il y a une heure. Le mess bourdonne depuis la
nouvelle. Il paraît qu’il amène avec lui cinq mille archers et une légion de
guerriers.
— N’y compte pas trop, mon ami, lui dit Gilad. Je ne suis pas là depuis
très longtemps, mais, si j’avais reçu une pièce de cuivre chaque fois que j’ai
entendu une rumeur de renforts, de traité de paix, de permission ou autres,
je serais riche.
— Eh bien, même s’il n’amène personne, c’est quand même une bonne
nouvelle, non ? Je veux dire, c’est un héros, non ?
— Ça oui. Grands dieux, il doit avoir quoi, allez, soixante-dix ans. C’est
peut-être un peu vieux, non ?
— Mais c’est un héros. (Bregan avait accentué le dernier mot, les yeux
brillants.) Toute ma vie j’ai entendu des histoires sur lui. C’était le fils d’un
fermier. Et il n’a jamais perdu, Gil. Jamais. Et il sera avec nous. Nous ! On
sera dans la prochaine chanson sur Druss la Légende. Oh, je sais bien qu’y
aura pas vraiment nos noms - mais nous on saura, pas vrai ? Et je pourrai
dire à mon petit Legan que je me suis battu aux côtés de Druss la Légende.
C’est pas rien, quand même ?
— Oui, tu as raison, répondit Gilad, trempant son pain dans le fromage et
scrutant l’horizon. (Toujours rien.) Ton casque est à ta taille ? demanda-t-il.
— Non, il est trop petit. Pourquoi ? s’enquit-il.
— Essaie le mien.
— On en a déjà parlé, Gil. Bar Kistrid dit que c’est contre le règlement
d’échanger.
— La peste soit de Bar Kistrid et son stupide règlement. Mets-le.
— Mais ils ont tous des numéros gravés à l’intérieur.
— On s’en moque. Pour l’amour de Missael, mets ce casque.
Bregan regarda prudemment aux alentours et prit le casque de Gilad pour
l’essayer.
— Eh bien ? demanda Gilad.
— C’est mieux. Encore un peu serré, mais c’est bien mieux.
— Donne-moi le tien, dit Gilad, et Bregan lui plaça lui-même son casque
sur sa tête ; c’était presque parfait.
— Merveilleux ! s’exclama-t-il. Voilà qui fera l’affaire.
— Mais le règlement…
— Il n’y a aucun règlement qui stipule qu’un casque ne doit pas être à la
bonne taille, rétorqua Gilad. Et comment avance le maniement de l’épée ?
— Pas trop mal, dit Bregan. C’est quand elle est dans mon fourreau que
j’ai l’air idiot. Elle n’arrête pas de se cogner dans mes jambes. Je manque
de tomber chaque fois.
Gilad éclata de rire ; c’était un son mélodieux qui résonna jusqu’en haut
des montagnes.
— Ah, Breg, mais qu’est-ce qu’on fout ici ?
— On se bat pour notre pays. Il n’y a pas de quoi rire, Gil.
— Je ne riais pas de toi, mentit-il. Je riais parce que toute cette affaire est
complètement stupide. Nous devons affronter la plus grande armée du
monde, et on me donne un casque trop grand, et à toi un casque trop petit, et
on nous dit qu’on ne peut pas se les échanger. Ça fait beaucoup.
Franchement. Deux fermiers sur un mur qui trébuchent sur leurs épées.
Il eut d’abord un petit ricanement nerveux avant d’éclater de rire de
nouveau.
— Ils ne s’apercevront peut-être pas qu’on a fait l’échange, risqua
Bregan.
— Mais non. Et maintenant, il faut que je trouve un gars à forte poitrine,
qui aurait mon plastron.
Gilad se plia en deux, il avait mal aux côtes à force de rire.
— C’est une bonne nouvelle, Druss, pas vrai ? dit Bregan, mystifié par la
bonne humeur si soudaine de Gilad.
— Hein ? Oh, oui.
Gilad reprit son souff le, et sourit à son compagnon.
Oui, c’était une sacrément bonne nouvelle, si elle rendait le moral à un
homme comme Bregan, pensa-t-il. Un héros, un vrai. Enfin non, pas un
héros, imbécile. Un guerrier, c’est tout. Parce que le héros, c’est toi. Toi qui
as quitté ta famille et la ferme que tu aimes tant, pour venir mourir ici afin
de les protéger. Qui écrira une chanson pour toi - ou pour moi ? Si jamais
on se souvient de Dros Delnoch dans les années à venir, ce sera parce
qu’un vieil homme à la crinière blanche y est mort. Il entendait déjà les
psalmistes et les poètes entonner leurs chants. Et il pouvait déjà voir les
professeurs enseigner aux enfants - nadirs comme drenaïs - la Légende de
Druss : « Et à la fin d’une longue vie glorieuse, Druss la Légende s’est
rendu à Dros Delnoch, où il lutta vaillamment et mourut.»
— Au mess, dit Bregan, on m’a dit que ce pain serait entièrement rongé
par les vers dans un mois.
— Tu crois vraiment tout ce qu’on te raconte ? lâcha Gilad, soudain
furieux. Si j’étais sûr d’être toujours en vie dans un mois, ça ne me
dérangerait pas de manger des vers.
— Ben, pas moi, répondit Bregan. Il paraît qu’on peut s’empoisonner.
Gilad ravala sa colère.
— Tu sais, fit Bregan l’air pensif, je ne comprends pas pourquoi autant
de gens semblent persuadés que nous allons perdre. Regarde la taille de ce
mur. Et il y en a six comme ça. Et après, il reste la Dros. Tu n’es pas
d’accord ?
— Si.
— Qu’est-ce qu’il y a, Gil ? Tu te conduis de manière bizarre. Un coup tu
ris et l’instant d’après tu es en colère. Ça ne te ressemble pas ; d’habitude tu
es plutôt… posé, dirais-je.
— Ne t’occupe pas de moi, Breg. J’ai peur, c’est tout.
— Moi aussi. Je me demande si Sybad a reçu une lettre. Ce n’est pas la
même chose, bien sûr - que de les voir, je veux dire. Mais ça me
réchaufferait le cœur de savoir qu’ils vont bien. Je suis sûr que Legan ne
doit pas bien dormir depuis que je suis ici.
— N’y pense plus, lui dit Gilad, sentant bien le changement émotionnel
qui s’opérait chez son ami, et devinant que les larmes n’étaient pas loin.
Quel cœur tendre, cet homme. Mais ce n’était pas un faible. Et il ne
faiblirait jamais. C’était un tendre, quelqu’un de doux et d’affectueux. Pas
comme lui. Lui, il n’était pas venu pour défendre Drenaï ou sa famille ; il
s’était engagé parce qu’il s’ennuyait. Il s’ennuyait dans sa vie de fermier, il
était en froid avec sa femme, et il se moquait de la terre. Il se levait avec les
premières lueurs de l’aube, pour s’occuper des animaux et préparer les
champs, les labourant et les semant jusqu’en fin d’après-midi. Il réparait les
barrières, les sangles des harnais, les seaux percés bien après que le soleil
s’était couché. Et puis il se glissait dans un lit au matelas en jonc, à côté
d’une grosse bonne femme malveillante, dont les reproches continuaient
longtemps après que le sommeil se fut emparé de lui, pour l’emmener vers
une nouvelle journée trop courte, vers une nouvelle aube.
Il avait cru que rien ne pourrait jamais être pire, et il s’était drôlement
trompé.
Il repensait aux paroles de Bregan à propos de la résistance de Dros
Delnoch. Son esprit visualisa des centaines de milliers de guerriers avançant
comme des fourmis vers la maigre ligne de défense. C’est amusant, pensa-t-
il, comme deux personnes peuvent imaginer différemment la même chose.
Bregan ne voyait pas comment ils pouvaient s’emparer de Delnoch.
Et moi, je ne vois pas comment ils pourraient échouer.
En fin de compte, pensa-t-il en souriant, j’aimerais bien être à la place de
Bregan.
— Je parie qu’il fait moins chaud à Dros Purdol, dit Bregan. À cause du
vent qui vient de la mer, et tout. Dans cette passe, on dirait que même le
soleil printanier est brûlant.
— C’est parce qu’elle bloque le vent d’est, lui expliqua Gilad, et la
chaleur se réverbère sur tout ce marbre gris. Mais je suis sûr que ça doit être
agréable en hiver.
— Eh bien, je ne serai pas là pour le voir, répliqua Bregan. Je n’ai signé
que pour une saison, et j’espère vraiment être de retour à temps pour les
moissons. Je l’ai promis à Lotis.
Gilad se mit à rire, la tension disparaissant.
— Je me moque de Druss, dit-il. Mais je suis rudement content de t’avoir
avec moi, Breg, franchement.
Les yeux marron de Bregan cherchèrent une trace de sarcasme sur le
visage de Gilad. Rassuré, il sourit à son tour.
— Merci de m’avoir dit ça. On ne s’est jamais vraiment parlé au village.
J’ai toujours pensé que tu me prenais pour un idiot.
— Et je me trompais. Tiens, prends ma main. On va se serrer les coudes,
toi et moi. On va se débarrasser des Nadirs, on va rentrer ensemble chez
nous pour la moisson et on aura plein d’histoires à raconter.
Bregan agrippa sa main et grimaça :
— Non, pas comme ça, dit-il soudain. On doit faire ça à la manière des
guerriers, en se tenant par les poignets.
Les deux hommes ricanèrent.
— Oublie les poètes et leurs sagas, déclara Gilad. Nous écrirons nous-
mêmes nos chansons. Bregan à l’épée large, et Gilad, le démon de Dros
Delnoch. Qu’en dis-tu ?
— Je dis que tu devrais te trouver un autre nom. Mon Legan a toujours
eu peur des démons.
Le son du rire de Gilad parvint jusqu’à l’aigle qui volait au-dessus de la
passe. Il vira d’un coup sec et s’en fut vers le sud.
Chapitre 10

Druss faisait les cent pas dans le grand hall de la forteresse. Il regardait
d’un air distrait les statues de marbre des héros du passé qui bordaient les
grands murs. Personne ne l’avait interrogé depuis qu’il était entré dans la
Dros. Des soldats étaient assis un peu partout au soleil. Certains jouaient
leur solde aux dés. D’autres dormaient à l’ombre. Les gens de la cité
vaquaient à leurs affaires, comme d’habitude, et on aurait dit qu’une aura
d’apathie et de monotonie avait englobé la citadelle. Les yeux du vieil
homme brillaient d’une colère froide. Les officiers discutaient avec les
simples soldats ; c’était plus que le vieux guerrier pouvait en supporter. Sa
furie avait dépassé son seuil de tolérance. Il avait donc marché jusqu’à la
forteresse et avait hélé un jeune officier à cape rouge qui se tenait à l’ombre
de la herse principale.
— Toi ! Où puis-je trouver le comte ?
— Comment le saurais-je ? répondit-il, en passant à côté de l’homme à la
hache et au costume sombre.
Une main colossale se referma sur les plis de la cape et tira dessus avec
mépris. Le jeune officier fut stoppé net dans sa marche. Il trébucha et tomba
à la renverse dans les bras du vieil homme, qui le saisit par la ceinture et le
souleva du sol. Son plastron résonna d’un bruit métallique quand son dos
heurta la porte d’entrée.
— Peut-être que tu ne m’as pas bien entendu, espèce de fils de pute !
siffla Druss.
Le jeune homme déglutit avec peine.
— Je crois qu’il est dans le grand hall, dit-il. Chef ! ajouta-t-il
rapidement.
Cet officier n’avait jamais connu la guerre, ni de violence d’aucune sorte
d’ailleurs ; pourtant, d’instinct, il avait perçu la menace contenue dans les
yeux glacés. C’est un malade, pensa-t-il alors que Druss le reposait
doucement à terre.
— Conduis-moi à lui et annonce-moi. Mon nom est Druss. Tu crois que
tu pourras t’en souvenir ?
Le jeune homme hocha si vigoureusement la tête que la crinière de son
heaume lui tomba sur les yeux.
Quelques minutes plus tard, Druss marchait impatiemment de long en
large à travers le grand hall ; il arrivait difficilement à contenir sa colère.
Ainsi chutaient les empires…
— Druss, mon vieil ami, tu es un régal pour mes yeux !
Si Druss avait été surpris par l’état général de la forteresse, il était
doublement choqué par l’apparence du comte Delnar, Seigneur Protecteur
du Nord. Soutenu par le jeune officier, il passait difficilement pour l’ombre
de ce qu’il avait été quinze ans plus tôt à la Passe de Skeln. Sa peau jaune et
sèche était tirée comme un parchemin sur un visage squelettique, ses yeux
brillaient - de fièvre - au creux de ses orbites sombres. Le jeune officier
l’amena à côté du vieux guerrier, auquel le comte tendit une main semblable
à des serres. Dieux de Missael, pensa Druss. Il a cinq ans de moins que moi
!
— Je vous vois en mauvaise santé, mon seigneur, dit Druss.
— Toujours ton franc-parler, je vois ! Mais tu as tout à fait raison. Je suis
mourant, Druss. (Il donna de petites tapes sur le bras du jeune homme.)
Aide-moi à m’asseoir sur cette chaise au soleil, Mendar.
Le jeune homme plaça la chaise correctement. Une fois installé, le comte
remercia le jeune homme d’un sourire et l’envoya chercher du vin.
— Tu as terrorisé ce garçon, Druss. Il tremble plus que moi - et moi, j’ai
une bonne raison.
Il s’arrêta de parler et prit quelques inspirations qui l’ébranlèrent. Il se
mit à grelotter. Druss s’inclina et posa sa main sur l’épaule fragile du vieil
homme. Il aurait bien voulu lui communiquer un peu de sa force.
— Je ne passerai pas la semaine. Mais Vintar m’est apparu dans un rêve,
la nuit dernière. Il vient ici à bride abattue avec les Trente et ma Virae. Ils
seront là dans moins d’un mois.
— Les Nadirs aussi, déclara Druss, apportant une chaise à haut dossier
pour s’asseoir en face du comte.
— C’est vrai. Dans l’intervalle, je voudrais que tu commandes la Dros.
Que tu entraînes les hommes. Il y a beaucoup de désertions. Le moral est
bas. Tu dois… prendre le commandement.
Le comte dut s’arrêter une nouvelle fois pour reprendre sa respiration.
— Je ne peux pas faire ça - même pour vous. Je ne suis pas un général,
Delnar. Un homme doit connaître ses limites. Je suis un guerrier - parfois un
champion, mais je ne suis pas un gan. Je comprends à peine le travail des
clercs qui dirigent la ville. Non, je ne peux pas faire ça. Mais je resterai, et
je me battrai - ça devrait faire l’affaire.
Les yeux fiévreux du comte se fixèrent sur ceux du guerrier, d’un bleu
glacé.
— Je connais tes limites, Druss, et je comprends tes angoisses. Mais il
n’y a personne d’autre. Quand les Trente arriveront, ils planifieront et
organiseront tout. Mais jusque-là, c’est en tant que guerrier que tu seras
nécessaire. Pas pour te battre, et les dieux savent à quel point tu excelles
dans ce domaine, mais pour entraîner les hommes : tu dois les faire profiter
de tes années d’expérience. Tu devrais les considérer comme des armes
rouillées qui ont besoin d’une main solide de guerrier pour être manipulées.
Ils ont besoin d’être aiguisés, affûtés, préparés. Sinon, ça ne servira à rien.
— Je risque de devoir tuer Gan Orrin, déclara Druss.
— Non ! Essaie de comprendre qu’il n’est pas méchant, ni même
velléitaire. C’est un homme qui a perdu pied et qui essaie de s’en sortir. Je
ne crois pas qu’il manque de courage. Va le voir, et juge par toi-même.
Une toux déchirante jaillit des lèvres du vieil homme. Son corps fut agité
de spasmes violents. Du sang écuma de sa bouche tandis que Druss venait
près de lui. La main du comte s’agita vers sa manche, mais le morceau de
tissu refusa de bouger. Druss le retira et essuya la bouche du comte, le
pencha vers l’avant et lui tapa légèrement dans le dos. La crise finit par
passer.
— Il n’y a décidément pas de justice, si des hommes comme vous
doivent mourir ainsi, dit Druss, qui détestait le sentiment d’impuissance qui
l’envahissait.
— Personne… ne peut choisir… sa façon de mourir. Non, ce n’est pas
tout à fait vrai… Car tu es là, espèce de percheron. Je vois que toi, au
moins, tu as choisi avec sagesse.
Druss se mit à rire bruyamment de bon cœur. Le jeune officier, Mendar,
revint avec un pichet de vin et deux verres en cristal. Il en remplit un pour
le comte, qui sortit une petite bouteille de la poche de sa tunique violette ; il
la déboucha et versa plusieurs gouttes d’un liquide noirâtre dans son vin.
Au fur et à mesure qu’il le buvait, un semblant de couleurs lui revint au
visage.
— De l’œillette, expliqua-t-il. Ça me fait du bien.
— C’est une drogue à accoutumance, dit Druss, mais le comte gloussa.
— Dis-moi, Druss, demanda-t-il, pourquoi as-tu ri quand j’ai dit que tu
avais choisi ta mort ?
— Parce que je ne suis pas encore prêt à me rendre à cette vieille garce.
Elle me veut, mais je ne vais pas lui faciliter la vie.
— Tu as toujours considéré la mort comme ton ennemie personnelle. Est-
ce qu’elle existe, d’après toi ?
— Qui sait ? J’aime à le penser. J’aime à penser que tout cela n’est qu’un
jeu. Que toute ma vie n’est qu’une épreuve, entre elle et moi.
— Mais tu le crois vraiment ?
— Non. Mais ça me donne un avantage. J’ai six cents archers qui nous
rejoindront d’ici quatorze jours.
— C’est une excellente nouvelle. Comment as-tu réussi ce miracle ?
L’Entailleur nous a fait parvenir un message qui disait qu’il ne pouvait se
passer d’un seul homme.
— Ce sont des hors-la-loi, et je leur ai promis le pardon - et cinq raqs
d’or par tête.
— Je n’aime pas ça, Druss. Ce sont des mercenaires, on ne peut pas leur
faire confiance.
— Vous m’avez demandé de prendre le commandement, rétorqua Druss.
Alors, faites-moi confiance ; je ne vous laisserai pas tomber. Faites déjà
rédiger les pardons et préparer des bons au Trésor à échanger à Drenan.
Il se tourna vers le jeune officier qui attendait patiemment à côté de la
fenêtre.
— Toi, le jeune Mendar !
— Chef ?
— Va dire à… demander… à Gan Orrin s’il accepte de me recevoir d’ici
une heure. Mon ami et moi avons beaucoup de choses à nous dire, mais
j’apprécierais qu’il puisse m’accorder une entrevue. Compris ?
— Oui, chef.
— Alors exécution, et que ça saute ! (L’officier salua et disparut.) À
présent, avant que vous soyez trop fatigué, mon ami, mettons-nous au
travail. Combien de combattants avez-vous ?
— À peine plus de neuf mille. Mais six mille d’entre eux sont des
recrues, et seulement un millier - la légion - des guerriers aguerris.
— Combien de chirurgiens ?
— Dix, sous le commandement de Calvar Syn. Tu te souviens de lui ?
— Oui. Un bon point pour nous.
Pendant le reste de l’heure, Druss questionna le comte, et lorsque le
temps fut écoulé, celui-ci était visiblement affaibli. Il se remit à cracher du
sang, et la douleur qui le tenaillait l’obligea à fermer les yeux. Druss le
souleva de sa chaise.
— Où se trouve votre chambre ? lui demanda-t-il.
Mais le comte était inconscient.
Druss sortit à grands pas du hall, portant le corps désarticulé du
Protecteur du Nord. Il héla un soldat qui passait, demanda son chemin et fit
mander Calvar Syn.
Druss s’assit au pied du lit du comte, tandis que le vieux chirurgien
administrait des soins au mourant. Calvar Syn n’avait pas beaucoup changé
; son crâne rasé brillait toujours comme du marbre poli, et le bandeau noir
sur son œil était plus usé que s’en souvenait Druss.
— Comment va-t-il ? demanda Druss.
— D’après vous, espèce de vieux fou ? répliqua le chirurgien. Il se meurt.
Il ne tiendra pas plus de deux jours.
— Je vois que vous avez conservé votre bonne humeur, docteur, rétorqua
Druss, un sourire en coin.
— Pourquoi devrais-je être de bonne humeur ? s’enquit le chirurgien. Un
de mes vieux amis va mourir, et des milliers de jeunes gens le suivront dans
les semaines à venir.
— Peut-être. Mais ça me fait plaisir de vous voir, dit Druss en se levant.
— Eh bien moi, ça ne me fait pas plaisir, renchérit Calvar Syn, une lueur
dans les yeux et un léger sourire aux lèvres. Là où vous allez, les corbeaux
se rassemblent. Enfin, comment se fait-il que vous soyez dans une forme
aussi insolente ?
— C’est vous le docteur. À vous de me le dire.
— Parce que vous n’êtes pas humain ! On vous a taillé dans de la pierre,
par une nuit d’hiver, et c’est un démon qui vous a donné vie. Et maintenant,
sortez ! J’ai du travail.
— Où puis-je trouver Gan Orrin ?
— Dans la caserne principale. Et maintenant, dehors !
Druss sourit et sortit.
Dun Mendar prit une grande inspiration.
— Vous ne l’aimez pas, monsieur ?
— L’aimer ? Bien sûr que je l’aime ! gronda le chirurgien. Il tue les gens
d’un coup, mon garçon. Ça m’évite du travail. Et maintenant, toi aussi,
dehors !
Tout en traversant la place d’armes devant la caserne principale, Druss
prit conscience du regard des soldats posé sur lui et des murmures sur son
passage. Il sourit intérieurement. C’était parti ! Désormais, il n’aurait plus
un moment de repos. Il ne devait pas montrer à ces gens le visage de Druss,
l’homme. Il était la Légende. L’invincible Capitaine à la Hache. Druss
l’indestructible.
Il ignora les saluts jusqu’à ce qu’il arrive devant l’entrée principale, où
deux sentinelles se mirent au garde-à-vous.
— Où puis-je trouver Gan Orrin ? demanda-t-il au premier.
— Cinquième couloir à votre droite, troisième porte, répondit le soldat, le
dos droit, le regard fixe.
Druss avança à l’intérieur, trouva la pièce et frappa à la porte.
— Entrez ! fit une voix de l’autre côté, et Druss entra.
Le bureau était rangé de façon impeccable, la pièce meublée à la
spartiate, mais élégante. L’homme derrière le bureau était grassouillet, avec
de grands yeux noirs de biche. Il détonnait avec ses épaulettes dorées de
gan drenaï.
— Vous êtes Gan Orrin ? demanda Druss.
— C’est moi. Vous devez être Druss. Entrez donc, mon bon ami, prenez
un siège. Vous avez vu le comte ? Oui, évidemment vous l’avez vu. Je me
doute qu’il a dû vous parler de nos problèmes. Pas facile, tout ça. Pas facile
du tout. Avez-vous mangé ?
L’homme transpirait, il était mal à l’aise, et Druss avait pitié de lui. Au
cours de sa vie, il avait servi sous les ordres d’un nombre incalculable de
commandants. Beaucoup avaient été excellents, mais presque autant
s’étaient montrés incompétents, bêtes, vaniteux ou lâches. Il ne savait pas
encore dans quelle catégorie ranger Orrin, mais il compatit à ses problèmes.
Sur une étagère, près de la fenêtre, était posée une assiette en bois avec
du pain noir et du fromage.
— J’en prendrais bien, si ça ne vous dérange pas, dit Druss.
— Mais comment donc. (Orrin lui passa l’assiette.) Comment va le
comte ? Sale affaire. Un homme si bon. Vous étiez un de ses amis, n’est-ce
pas ? Vous avez fait la Passe de Skeln ensemble. Merveilleuse histoire.
Inspirante.
Druss mangea lentement, appréciant le pain graveleux. Le fromage aussi
était bon, moelleux et plein de saveurs. Il repensa à son plan d’origine de se
débarrasser d’Orrin en mettant en évidence la pagaille qui régnait à la Dros,
l’apathie et l’organisation défectueuse. Un homme doit connaître ses
limites, pensa-t-il. S’il les dépassait, la nature trouvait toujours le moyen de
lui jouer un sale tour. Orrin n’aurait jamais dû accepter le rang de gan, mais
en temps de paix il se serait fondu dans la masse. Aujourd’hui, il était
comme un cheval de bois pris dans une charge de cavalerie.
— Vous devez être épuisé, dit finalement Druss.
— Pardon ?
— Épuisé. La charge de travail qu’il y a ici serait déjà venue à bout d’un
homme moins résistant. L’organisation des réserves, de l’entraînement, des
patrouilles, de la stratégie. Vous devez être sur les rotules.
— Oui, c’est fatigant, acquiesça Orrin, essuyant la sueur sur son front,
apparemment soulagé. Il n’y a pas beaucoup de personnes qui réalisent à
quel point c’est difficile de commander. C’est un véritable cauchemar. Puis-
je vous offrir à boire ?
— Non, merci. Est-ce que cela pourrait vous aider si je vous ôtais un peu
de la charge qui pèse sur vos épaules ?
— De quelle façon ? Vous ne me demandez tout de même pas de
démissionner ?
— Missael tout-puissant, non, répondit Druss avec sympathie. Je serais
complètement perdu. Non, rien de ce genre.
» Mais nous sommes à court de temps, et personne n’a le droit de vous
demander de porter ce fardeau tout seul. Je vous suggère de me confier
l’entraînement et toutes les responsabilités qui concernent la défense. Il
nous faut bloquer les tunnels derrière les portes et créer des équipes de
travail qui vont raser les maisons du Mur Quatre au Mur Six.
— Bloquer les tunnels ? Raser les maisons ? Je ne vous comprends pas,
Druss, dit Orrin. Elles appartiennent toutes à des particuliers. Vous voulez
une insurrection ?
— Exactement ! rétorqua gentiment le vieux guerrier. Et c’est pour ça
que vous devriez nommer un étranger pour en endosser la responsabilité.
Ces tunnels, derrière les portes, ont été construits afin qu’une petite arrière-
garde puisse retenir une force ennemie assez longtemps pour permettre aux
défenseurs de se replier jusqu’au mur suivant. Je suggère que nous
détruisions tous les bâtiments entre le Mur Quatre et le Mur Six, et que nous
nous servions des gravats pour condamner les tunnels. Ulric va dépenser
beaucoup d’hommes pour défoncer les portes. Mais ça ne lui servira à rien.
— Mais pourquoi détruire les maisons ? demanda Orrin. Nous pouvons
amener des décombres depuis le sud de la passe.
— Il n’y a pas de terrain dégagé, répondit le vieux guerrier. Nous devons
revenir à l’ancien plan d’utilisation de la Dros. Quand les hommes d’Ulric
auront fait une brèche dans le premier mur, je veux que tous les archers de
la Dros puissent les cribler de flèches. Chaque mètre carré de terrain sera
jonché de Nadirs morts. Ils sont cinq cents fois plus nombreux que nous, il
faut bien que nous mettions quelques chances de notre côté.
Orrin se mordit la lèvre et se frotta le menton : il cogitait frénétiquement.
Il regarda le guerrier à la barbe blanche paisiblement assis en face de lui.
Dès qu’il avait appris que Druss était arrivé, il s’était préparé à son
remplacement avec résignation ; il allait retourner à Drenan en disgrâce. Et
là, on lui offrait une issue de secours. Il aurait dû penser à faire raser les
maisons et bloquer les tunnels ; il le savait, comme il savait qu’il n’était pas
à sa place ici, en tant que gan. C’était dur à admettre.
Au cours des cinq dernières années, depuis sa promotion, il avait évité
l’autocritique. Toutefois, il y avait de cela quelques jours, il avait envoyé
Hogun et deux cents de ses lanciers dans le désert. Au début, il avait
vraiment cru que c’était une décision militaire des plus judicieuses. Mais au
fur et à mesure que les jours passaient et qu’il n’avait pas de nouvelles, il
s’en était voulu à mourir d’avoir donné cet ordre. Ce n’était pas de la
stratégie, mais de la jalousie. Il s’était rendu compte, avec dégoût,
qu’Hogun était le meilleur soldat de la Dros. Quand celui-ci était finalement
revenu et lui avait dit que sa décision de l’envoyer s’était révélée bonne, il
avait pris conscience qu’il n’était pas à la hauteur. Il avait failli
démissionner, mais la peur du déshonneur l’en avait empêché. Il avait alors
envisagé de se suicider, mais il ne pouvait pas supporter l’idée que son
oncle, Abalayn, s’en trouve humilié. Tout ce qu’il lui restait à faire, c’était
de mourir sur le premier mur. Et il y était résolu. Il avait eu peur que Druss
l’en prive.
— Je me suis conduit comme un imbécile, Druss, finit-il par admettre.
— Fermez-la ! gronda Druss. Écoutez-moi. Vous êtes le gan. À partir
d’aujourd’hui, plus personne ne dira du mal de vous. Gardez vos peurs
pardevers vous, et ayez foi en moi. Tout le monde fait des erreurs. Tout le
monde échoue à quelque chose. Mais la Dros va tenir, et que je sois damné
si elle tombe. Si j’avais eu le sentiment en vous voyant que vous étiez un
lâche, je vous aurais attaché à un cheval et renvoyé dans vos pénates. Vous
n’avez jamais vécu un siège ni mené des troupes à la bataille. Eh bien, vous
allez le faire à présent, et le faire bien, parce que je serai à vos côtés.
» Débarrassez-vous de vos doutes. Hier est mort et enterré. Les erreurs
passées se sont dissipées comme la brume matinale. Ce qui compte, c’est
demain, et tous les lendemains qu’il faudra tenir jusqu’à ce que l’Entailleur
arrive avec ses renforts. Ne faites plus d’erreur, Orrin. Et quand nous aurons
survécu, et que l’on chantera des chansons sur nos exploits, vous y aurez
votre place, et personne ne vous raillera. Personne. Croyez-moi !
» Et maintenant, je n’ai plus le temps de parler. Donnez-moi un
parchemin avec votre sceau pour que je prenne mes fonctions aujourd’hui
même.
— Aurez-vous besoin que je vous accompagne, aujourd’hui ?
— Vaut mieux pas, répondit Druss. Je vais devoir fendre quelques crânes.
Quelques minutes plus tard, Druss marchait en direction du mess des
officiers, encadré par deux gardes de la légion, des hommes imposants et
bien disciplinés. Les yeux du vieil homme brûlaient de colère, et les gardes
échangèrent un regard tout en le suivant. Ils entendaient des bruits de
chansons qui venaient du mess et se réjouissaient de voir Druss la Légende
en action.
Il ouvrit les portes et entra dans la pièce luxueusement meublée. Une
table à tréteaux faisait office de bar ; elle était placée contre le mur du fond
et s’étendait jusqu’au milieu de la salle. Druss se fraya un chemin parmi les
fêtards, ignorant les plaintes. Puis il glissa une main sous la table et la
balança dans les airs, renversant au passage les bouteilles, les gobelets, la
nourriture, qui retombèrent comme une averse sur les officiers. Sous le
coup de la stupéfaction, il y eut d’abord un grand silence, suivi d’une
violente montée de jurons et d’insultes. Un jeune officier écarta tout le
monde pour passer devant ; il était brun, l’air renfrogné et hautain. Il fit face
au guerrier à la barbe blanche.
— Pour qui tu te prends, vieillard ? lança-t-il.
Druss l’ignora. Il scruta la salle et la trentaine d’hommes qui s’y
trouvaient. Une main saisit son gilet.
— J’ai dit pour qui…
Druss décocha un revers qui propulsa l’homme de l’autre côté de la
pièce.
Il s’écrasa contre le mur et glissa sur le sol, à moitié assommé.
— Je suis Druss. Parfois, on m’appelle le Capitaine à la Hache. En
Ventria, on me nomme Druss l’Expéditeur. Pour les Nadirs, je suis Marche-
Mort. En Lentria, je suis le Tueur d’Argent. » Et toi, qui es-tu ? Espèce de
mouche à merde ! Qui es-tu, bon sang ? (Le vieil homme sortit Snaga du
fourreau qui pendait à son côté.) J’ai bien envie de faire un exemple,
aujourd’hui. J’ai bien envie d’ôter toute la couenne à cette forteresse trop
grasse. Où est Dun Panir ?
Le jeune homme se fraya un chemin depuis le fond de la salle, un demi-
sourire sur le visage et les yeux calmes.
— Je suis là, Druss.
— Gan Orrin m’a nommé responsable de l’entraînement et de la
préparation des défenses. J’appelle tous les officiers à se réunir, dans une
heure, sur le terrain d’entraînement. Panir, organise-moi ça. Les autres,
nettoyez tout et tenez-vous prêts. Les vacances sont finies. Tout homme qui
me fait défaut maudira le jour où il est né.
Intimant à Panir de le suivre, il sortit.
— Trouve Hogun, lui dit-il, et amène-le-moi au plus vite dans le grand
hall de la forteresse.
— Oui, chef ! Et, chef…
— Accouche, mon garçon.
— Bienvenue à Dros Delnoch.
La nouvelle souffla à travers la ville de Delnoch comme une tornade, de
tavernes en boutiques, de boutiques en étals de marchands. Druss était là !
Les femmes relayaient le message à leur mari ; les enfants scandaient son
nom dans les ruelles. On racontait de nouveau ses exploits, qui prenaient de
plus en plus d’ampleur à chaque redite. Une foule immense s’était
rassemblée devant la caserne, où l’on pouvait voir les officiers grouiller sur
la place d’armes. On portait les enfants sur les épaules, afin qu’ils puissent
apercevoir un bout du plus grand héros drenaï de tous les temps.
Quand il apparut, un rugissement colossal monta de la foule, et le vieil
homme s’arrêta pour la saluer de la main.
Ils ne pouvaient pas entendre ce qu’il racontait aux officiers, mais ceux-ci
s’étaient drôlement activés dès qu’il avait fait rompre les rangs. Puis, après
un dernier salut à la foule, il rentra dans la forteresse.
De retour dans le grand hall, Druss retira son gilet et se détendit dans une
chaise à haut dossier. Son genou le lançait et son dos lui faisait un mal de
chien. Et Hogun n’était toujours pas là.
Il donna l’ordre à un serviteur de lui préparer un repas et s’enquit du
comte. Le serviteur lui répondit que le comte dormait d’un sommeil
paisible. Il revint avec un énorme steak, légèrement saisi, que Druss dévora
comme un loup, faisant passer le tout avec une bouteille de vin lentrian du
meilleur cru. Il essuya la graisse de sa barbe et se massa le genou. Une fois
qu’il aurait vu Hogun, il prendrait un bon bain chaud pour être d’attaque le
lendemain. Il savait que sa première journée allait lui pomper toutes ses
forces - et il ne devait pas échouer.
— Gan Hogun, monsieur, annonça le serviteur. Et Dun Elicas.
Les deux hommes qui entrèrent réchauffèrent le cœur de Druss. Le
premier - ce devait être Hogun - était grand et large d’épaules, il avait l’œil
clair et la mâchoire carrée.
Quant à Elicas, bien que plus fin et moins grand, il avait l’air d’un aigle.
Les deux hommes portaient les couleurs noir et argent de la légion, sans
grade distinctif. C’était une coutume ancestrale, qui datait de l’époque où le
Comte de Bronze avait créé leur unité pour les Guerres vagriannes.
— Asseyez-vous, messieurs, dit Druss.
Hogun prit une chaise et la retourna pour pouvoir s’accouder sur le
dossier. Elicas, lui, s’assit sur un coin de table, les bras croisés sur sa
poitrine.
Elicas observa minutieusement les deux hommes. Il ne savait pas à quoi
s’attendre de la part de Druss, mais il avait supplié Hogun de le laisser
assister à la rencontre. Il adorait Hogun ; toutefois le sinistre personnage
assis en face de lui avait toujours été son idole.
— Bienvenue à Dros Delnoch, Druss, dit Hogun. Vous avez déjà réussi à
relever le moral des troupes. Les hommes ne parlent que de vous. Je suis
désolé de vous avoir manqué quand vous êtes arrivé, mais j’étais sur le
premier mur, en train de superviser un tournoi d’archers.
— J’ai cru comprendre que vous aviez déjà affronté les Nadirs, dit Druss.
— Oui. Ils seront ici dans moins d’un mois.
— Nous serons prêts. Mais ça va demander beaucoup de travail. Les
hommes sont très mal entraînés - pour autant qu’ils le soient. Ça doit
changer. Nous n’avons que dix chirurgiens, pas d’aides-soignants, pas de
brancardiers, et un seul hôpital - et encore, il est au Mur Un, ce qui ne nous
aidera pas beaucoup. Des commentaires ?
— L’évaluation est correcte. Tout ce que je peux ajouter, c’est qu’à part
mes hommes, il n’y a pas une dizaine d’officiers valables.
— Je n’ai encore décidé de la valeur d’aucun homme, ici. Mais soyons
positifs l’espace d’un moment. J’ai besoin de quelqu’un qui soit bon en
mathématiques pour se charger du rationnement et de l’approvisionnement
des stocks. Il devra se débrouiller pour compenser tout ce que nous
perdrons. Il doit également servir de liaison auprès de Gan Orrin et l’aider
dans les tâches administratives.
Druss les observa échanger un regard, mais ne le fit pas remarquer.
— Dun Panir est l’homme qu’il vous faut, déclara Hogun. C’est lui qui
dirige déjà pratiquement la Dros.
Les yeux de Druss se glacèrent tandis qu’il se penchait vers le jeune
général.
— Je ne veux plus jamais entendre ce genre de commentaire, Hogun. Ça
ne sied pas à un soldat de carrière. Aujourd ’hui, nous repartons à zéro. Hier
n’existe plus. Je me ferai ma propre opinion et je ne veux pas que mes
officiers fassent des commentaires en douce sur les uns et les autres.
— J’aurais cru que vous vouliez savoir la vérité, intervint Elicas avant
qu’Hogun ait pu répondre.
— La vérité est une drôle de petite bête, mon garçon. Elle n’est jamais la
même en fonction de la personne. Et maintenant, tais-toi. Comprenez-moi
bien, Hogun, je vous apprécie beaucoup. Votre passé militaire est excellent.
Mais dorénavant, plus personne ne doit critiquer le premier gan. Ce n’est
pas bon pour le moral, et ce qui n’est pas bon pour le moral est bon pour les
Nadirs. Nous avons suffisamment de problèmes.
Druss déroula un morceau de parchemin et le tendit à Elicas, ainsi qu’une
plume et de l’encre.
— Rends-toi utile, mon garçon, et prends des notes. Inscrits « Panir » en
haut de la feuille, c’est notre intendant. Bon, à présent, il va nous falloir
cinquante aides-soignants et deux cents brancardiers. Les premiers, Calvar
Syn pourra les choisir parmi des volontaires, mais les brancardiers vont
avoir besoin de quelqu’un pour les entraîner. Je veux qu’ils puissent courir
du matin au soir. Car, Missael en soit témoin, ils vont vraiment avoir besoin
de courir quand ça va commencer à chauffer par ici. Il va leur falloir aussi
un cœur bien accroché. Ce n’est pas facile de courir quasiment désarmé sur
un champ de bataille. Parce qu’ils ne pourront pas à la fois porter une épée
et un brancard.
» Alors, qui suggérez-vous pour les choisir et les entraîner ?
Hogun se tourna vers Elicas qui haussa les épaules.
— Vous devez bien avoir quelqu’un à me suggérer, protesta Druss.
— Je ne connais pas si bien que ça les habitants de Dros Delnoch,
monsieur, répondit Hogun, et aucun homme de la légion ne me semble
approprié pour ce rôle.
— Et pourquoi ça ?
— Ce sont des guerriers. Nous aurons besoin d’eux sur les murs.
— Quel est votre meilleur homme du rang ?
— Bar Britan. Mais c’est un excellent guerrier, monsieur.
— C’est pour ça qu’il me semble tout désigné. Écoutez-moi bien : les
brancardiers ne seront armés que de dagues et ils risqueront leur vie tout
autant que les hommes qui batailleront sur les murs. Ce n’est pas une tâche
glorieuse, aussi faut-il la mettre en avant. Quand vous affecterez votre
meilleur soldat à l’entraînement des brancardiers, et qu’il travaillera avec
eux pendant l’assaut, ça leur fera un souvenir à ramener chez eux. Il faut
également faire choisir à Bar Britan cinquante hommes, qui devront servir
de protection aux brancardiers du mieux qu’ils le pourront.
— Je m’incline devant votre logique, Druss, dit Hogun.
— Ne t’incline devant rien, fiston. Je fais autant d’erreurs que n’importe
qui. Si tu penses que je me trompe, tu as intérêt à me le faire savoir.
— Tu peux compter là-dessus, Capitaine ! glapit Hogun.
— Bien ! Et maintenant, l’entraînement. Je veux que les hommes soient
entraînés par groupes de cinquante. Chaque groupe doit avoir un nom ;
choisissez-les à partir de légendes, de noms de héros, de champs de bataille,
peu importe, du moment qu’ils remuent le sang.
» Il y aura un officier par groupe, et cinq hommes du rang, commandant
chacun dix hommes. Ces sous-chefs devront être sélectionnés après les trois
premiers jours d’entraînement. D’ici là, ils devraient avoir pris leurs
marques. Compris ?
— Pourquoi des noms ? demanda Hogun. Est-ce que ça ne serait pas plus
simple si chaque groupe avait un matricule ? Par tous les dieux, mon vieux,
ça fait cent quatre-vingts noms à trouver !
— La guerre, ce n’est pas qu’une histoire de tactique et d’entraînement,
Hogun. Je veux qu’il y ait des hommes fiers sur ces murs. Des hommes qui
se connaissent entre eux et qui puissent s’identifier. Le groupe Karnak
représentera Karnak-N’a-Qu’Un-Œil, alors que le groupe Six serait à peine
reconnaissable.
» Au cours des prochaines semaines, nous ferons s’affronter les groupes,
dans le travail, dans le jeu et dans des entraînements au combat. Nous allons
les souder en unités - des unités fières. On se moquera d’eux, on les
cajolera, on les méprisera parfois. Et quand, peu à peu, ils nous détesteront
encore plus que les Nadirs, nous les féliciterons. Dans un laps de temps très
court, nous devons les persuader qu’ils sont une troupe d’élite. Et avec ça,
on aura déjà gagné la moitié de la guerre. Nous allons vivre des journées
sanglantes, mortelles et désespérantes. Je veux que, sur ces murs, les
hommes soient forts et en bonne condition - mais par-dessus tout, je veux
qu’ils soient fiers.
» Demain, vous choisirez tous les deux les officiers et leur allouerez les
groupes. Je veux qu’on les fasse courir, et courir encore, jusqu’à ce qu’ils
s’écroulent. Je veux qu’on les forme à l’épée et qu’ils apprennent à
escalader les murs. Je veux que les équipes de démolition travaillent de nuit
comme de jour. Dans dix jours, nous commencerons à travailler en unités.
Je veux que les brancardiers courent avec des chargements de pierres
jusqu’à ce que leurs bras les brûlent et que leurs muscles soient déchirés.
» Je veux que tous les bâtiments soient rasés, du Mur Quatre au Mur Six,
et que les tunnels soient bouchés.
» Je veux qu’un millier d’hommes à la fois travaillent à la démolition, par
périodes de trois heures. Voilà qui devrait redresser les dos et fortifier les
bras qui manieront les épées.
» Des questions ?
Hogun parla :
— Non. Tout ce que tu souhaites sera fait. Mais je veux savoir une chose
: est-ce que tu penses que la Dros peut tenir jusqu’à l’automne ?
— Et comment que je le pense, mon garçon ! mentit aisément Druss.
Pourquoi est-ce que je me donnerais tout ce mal, sinon ? Le vrai problème,
c’est : est-ce que toi, tu le penses ?
—Oh, oui, mentit Hogun tout en douceur. Je n’ai pas le moindre doute.
Les deux hommes sourirent.
— Buvons un verre de vin lentrian, dit Druss. Toute cette planification
m’a donné soif !
Chapitre 11

Dans un loft en bois, à l’ombre de la citadelle, un homme attendait,


pianotant sur une grande table. Derrière lui, des pigeons hérissaient leurs
plumes dans des cages en osier. L’homme était nerveux. À cran.
Des pas dans l’escalier le firent bondir sur une dague effilée. Il jura et
essuya ses paumes moites sur son pantalon en laine.
Un deuxième homme entra et referma la porte. Il s’assit en face du
premier et dit :
— Eh bien ? Quels sont les ordres ?
— On attend. Mais cela peut changer très vite une fois qu’ils sauront que
Druss est ici.
— Un homme seul n’y changera rien, dit le nouvel arrivant.
— Peut-être pas, non. Nous verrons. Les hordes seront là dans cinq
semaines.
— Cinq ? Mais je croyais…
— Je sais, répondit le premier homme. Mais le premier-né d’Ulric est
mort. Un cheval lui est tombé dessus. Les funérailles rituelles dureront cinq
jours, et c’est un mauvais présage pour Ulric.
— Un mauvais présage ne peut pas empêcher une horde de Nadirs de
s’emparer de cette forteresse délabrée.
— Que prépare Druss ?
— Il veut sceller les tunnels. C’est tout ce que je sais pour le moment.
— Reviens dans trois jours, déclara le premier homme.
Il prit un petit morceau de papier et commença à écrire en petites lettres.
Il versa du sable sur l’encre, souffla dessus et relut ce qu’il venait d’écrire :
« Marche-Mort arrivé. Tunnels scellés. Moral en hausse. »
— Nous devrions peut-être tuer Druss, lança l’autre en se levant.
— Si on en reçoit l’ordre, rétorqua le premier homme. Pas avant.
— Alors, on se revoit dans trois jours.
Arrivé à la porte, il ajusta son heaume et enfila sa cape noire par-dessus
ses épaulettes.
C’était un dun drenaï.

Cal Gilad était complètement effondré sur l’herbe rase à côté du mur des
cuisines d’Eldibar. L’air sortait de ses poumons en spasmes convulsifs. Ses
cheveux noirs pendaient en mèches aplaties et des gouttes de sueur
coulaient sur ses épaules. Il se mit sur le flanc et grogna sous l’effort.
Chaque muscle de son corps l’injuriait. Par trois fois, lui et Bregan, ainsi
que les quarante-huit autres gars du groupe Karnak, avaient fait la course
contre cinq autres groupes, du Mur Un au Mur Deux, escaladé des cordes à
nœuds, et couru jusqu’au Mur Trois, escaladé des cordes à nœuds, et couru
jusqu’au Mur Quatre… Un effort insoutenable, interminable et gratuit.
C’était la colère qui le faisait tenir, surtout après le premier mur. Le
salopard à la barbe blanche l’avait regardé battre six cents autres hommes à
l’arrivée du Mur Deux. Il avait les jambes qui le brûlaient et ses bras étaient
épuisés à force de le hisser en armure intégrale. Premier ! Et qu’est-ce qu’il
lui avait dit ? « On dirait un vieillard titubant poursuivi par des petites
vieilles chancelantes. Eh bien, ne reste pas là à rien faire, fiston. Allez,
direction le Mur Trois ! »
Et puis il avait explosé de rire. Et c’était ce rire qui l’avait achevé.
À cet instant précis, Gilad l’aurait volontiers tué - lentement. Pendant
cinq misérables jours sans fin, les soldats de Dros Delnoch avaient couru,
grimpé, s’étaient battus, avaient détruit des maisons sous les cris
hystériques de leurs propriétaires expulsés, et avaient poussé charrettes sur
charrettes de décombres jusqu’aux tunnels des Murs Un et Deux.
Travaillant de jour comme de nuit, ils étaient usés jusqu’à l’os. Mais cette
vieille baderne continuait à les faire avancer.
Des tournois d’archers, des compétitions de javelot, de maniement
d’épée, de dague, et de la lutte. Voilà ce qui meublait les pauses entre les
principaux gros travaux. Du coup les cals évitaient de trop fréquenter les
tavernes du côté de la forteresse.
La maudite légion, en revanche, ne se gênait pas. Ils échappaient à
l’entraînement en souriant et se moquaient vertement des fermiers qui
essayaient d’atteindre leur niveau. J’aimerais bien les voir passer dix-huit
heures d’affilée dans les champs, pensa Gilad. Salauds !
Grognant sous la douleur, il s’assit et s’adossa au mur pour regarder les
autres s’entraîner. Il lui restait dix minutes avant la rotation, avant que la
nouvelle équipe aille remplir les charrettes de gravats. Les brancardiers
peinaient sur le nouveau terrain vague. Ils portaient des cailloux qui
pesaient deux fois le poids d’un blessé. Bar Britan, à la barbe noire, leur
hurlait dessus.
Bregan vacilla jusqu’à Gilad et s’écroula dans l’herbe. Son visage était
rouge cerise. Sans un mot, il passa une moitié d’orange à Gilad ; c’était
doux et frais.
— Merci, Breg.
Les yeux de Gilad passèrent en revue les huit autres hommes de son
groupe. La plupart étaient allongés en silence, à part Midras qui avait des
haut-le-cœur. L’imbécile avait une petite amie en ville et lui avait rendu
visite la veille. Il était revenu à la caserne en rampant, juste une heure avant
l’aube.
Il le payait cher maintenant. Bregan, lui, s’en sortait bien : il allait un peu
plus vite, il était un peu plus fin. Et il ne se plaignait jamais, ce qui était un
bonheur.
— C’est bientôt l’heure, Gil, dit-il.
Gilad jeta un coup d’œil vers le tunnel, où le travail ralentissait. D’autres
membres du groupe Karnak se dirigeaient déjà vers les maisons à moitié
démolies.
— Allez, les gars, lança Gilad. On se rassoit. Et on commence à respirer
profondément. (Des gémissements suivirent l’ordre et presque aucun
homme ne bougea.) Allez, on y va. Le groupe Kestrian est déjà au travail.
Les salauds !
Gilad se mit debout et aida Bregan à se relever au passage. Puis il
s’approcha de chaque homme. Lentement, ils se levèrent et se mirent en
marche en direction du tunnel.
— Je crois que je suis en train de mourir, dit Midras.
— Ça risque de t’arriver si tu nous laisses tomber, grommela Gilad. Si ce
porc se moque de nous encore une fois…
— Maudit soit-il ! cracha Midras. On le voit pas trop transpirer, lui, hein
?
À la tombée de la nuit, les hommes épuisés quittèrent les tunnels en rang
et se dirigèrent vers la paix et la sérénité relatives des casernes. Ils se
laissèrent tomber sur des lits de camp étroits et commencèrent à défaire les
attaches de leurs plastrons et de leurs jambières.
— Ça ne me dérange pas de travailler, déclara Baile, un fermier trapu qui
venait d’un village voisin de celui de Gilad, mais je ne comprends pas
pourquoi il faut qu’on le fasse en armure.
Personne ne lui répondit.
Gilad s’était presque endormi quand une voix hurla :
— Groupe Karnak, rassemblement sur la place d’armes !
Druss s’y tenait au centre, les mains sur les hanches. Ses yeux bleus
scrutaient les hommes lessivés qui sortaient de la caserne en chancelant et
qui plissaient les yeux à cause des torches. Flanqué d’Hogun et d’Orrin, il
fit un sourire sinistre quand les hommes se mirent en rang dans la pagaille.
Les cinquante hommes du groupe Karnak furent rejoints par le groupe
Kestrian et le groupe Épée.
En silence, ils attendaient de savoir quelle idée malsaine avait pu germer
en Druss cette fois.
— Ces trois groupes, dit Druss, doivent courir sur toute la longueur du
mur et revenir. Le dernier arrivé devra recommencer. Partez !
Alors que les hommes se mettaient à courir pour effectuer huit cents
mètres exténuants, quelqu’un hurla dans la foule :
— Et toi, mon gros ? Tu ne viens pas ?
— Pas cette fois, cria Druss en retour. Ne sois pas dernier.
— Ils sont épuisés, constata Orrin. Est-ce bien prudent, Druss ?
— Faites-moi confiance. Quand les attaques commenceront, les hommes
seront tirés de leur sommeil bien vite. Je veux qu’ils connaissent leurs
limites.
Trois jours de plus s’écoulèrent. Le Tunnel Un était presque bouché et le
travail avait commencé sur le Tunnel Deux. À présent, quand Druss passait
dans la rue, personne ne l’acclamait, pas même les citoyens. La plupart
avaient perdu leur maison, d’autres leur commerce. Une délégation était
venue voir Orrin, le suppliant d’arrêter la démolition. D’autres soulignèrent,
en voyant les terrains vagues qui séparaient maintenant les murs, que Druss
s’attendait que les Nadirs s’emparent de la forteresse. Le mécontentement
grandissait, mais le vieux guerrier ravalait sa colère et progressait dans son
plan.
Le neuvième jour, quelque chose survint qui donna aux hommes un
nouveau sujet de discussion.
Alors que le groupe Karnak se rassemblait pour courir, Gan Orrin
s’approcha de Dun Mendar, l’officier commandant.
— Aujourd’hui, je vais courir avec votre groupe, lui dit-il.
— Vous prenez le commandement, monsieur ? s’enquit Mendar.
— Non, non. Je cours, c’est tout. Un gan aussi doit garder la forme,
Mendar.
Un morne silence accueillit Orrin lorsqu’il rejoignit les rangs. Son
armure de bronze et d’or le faisait ressortir au sein du groupe en attente.
Durant toute la matinée, il peina avec les hommes, grimpant à la corde et
sprintant entre les murs. Chaque fois, il finissait dernier. Quand il courait,
certains riaient, d’autres le raillaient. Mendar était furieux. Il passe encore
plus que d’ habitude pour un abruti, pensa-t-il. Et tout le monde se moque
de nous. Gilad ignora le gan, sauf pour le retenir sur les remparts, quand il
manqua de tomber.
— Qu’il tombe ! cria un homme, loin derrière, sur le mur.
Orrin serra les dents et continua, restant avec la troupe toute la matinée,
travaillant même à la démolition. Quand arriva l’après-midi, sa cadence
était réduite de moitié, comparée à celle des autres hommes. Personne ne lui
avait encore parlé. Il mangeait à l’écart des autres, mais ce n’était pas par
choix : là où il s’asseyait, personne ne venait.
À la nuit tombante, il repartit pour ses quartiers, le corps tremblant, les
muscles enf lammés. Il dormit en armure.
À l’aube, il se déshabilla, prit un bain et renfila son armure pour rejoindre
le groupe Karnak. Il n’excellait qu’au maniement de l’épée. Mais même là,
il se demandait si les hommes ne le laissaient pas gagner. Qui pourrait les
en blâmer ?
Une heure avant le coucher du soleil, Druss arriva avec Hogun, donnant
l’ordre à quatre groupes de se rassembler près des portes du Mur Deux :
Karnak, Épée, Egel et Feu.
Du haut des remparts, Druss s’adressa aux deux cents hommes : « Une
petite course pour vous détendre les muscles, les gars. Deux kilomètres à
compter d’ici, vous faites le tour du périmètre et vous revenez. Vous le
faites deux fois de suite. Le groupe du dernier devra le refaire. Partez ! »
Tandis qu’ils dévalaient la pente en se poussant et en se bousculant,
Hogun se pencha en avant.
— Merde ! dit-il.
— Quel est le problème ? demanda Druss.
— Orrin. Il court avec eux. Je pensais qu’après les épreuves d’hier il en
aurait eu assez. Qu’est-ce qui lui arrive ? Il est devenu fou ?
— Tu cours bien avec tes hommes, rétorqua Druss. Pourquoi pas lui ?
— Allons, Druss, qu’est-ce que c’est que cette question ? Je suis un
soldat, je m’entraîne tous les jours de ma vie. Mais lui ! Regarde-le - ça y
est, il est déjà dernier. Il va te falloir désigner quelqu’un d’autre qu’Orrin.
— Désolé, mon gars, je ne peux pas. Il en serait humilié. Il a pris sa
décision et je pense qu’il a ses raisons.
À la fin des deux premiers kilomètres, Orrin était trente mètres derrière le
dernier et éprouvait de sérieuses difficultés. Il fixa le dos du plastron de
l’homme qu’il poursuivait et continua à courir, faisant abstraction d’une
douleur au côté. La sueur lui piquait les yeux et son heaume à crinière
blanche tomba par terre. Un soulagement.
Cinq cents mètres avant la fin, il était distancé de quarante mètres.
Du milieu du peloton de tête, Gilad jeta un coup d’œil en arrière, relâcha
son effort et fit demi-tour au trot pour rejoindre le gan tout essoufflé. Arrivé
à sa hauteur, il régla ses pas sur les siens.
— Écoutez, lui dit-il, respirant facilement. Desserrez les poings ; ça
facilitera votre respiration. Ne pensez à rien d’autre qu’à me coller au train.
Non, n’essayez pas de me parler. Comptez vos respirations. Prenez une
grande inspiration et expirez aussi vite que possible. C’est ça. Une grande
inspiration toutes les deux enjambées. Et n’arrêtez pas de compter. Ne
pensez à rien d’autre que le nombre d’inspirations. Et maintenant suivez-
moi.
Il se posta devant le général, conservant le même rythme, avant de
l’augmenter progressivement.
Druss s’adossa aux remparts alors que la course arrivait à son terme.
Orrin était entraîné par le mince sous-officier. La plupart des hommes
avaient fini leur course et s’étaient dispersés pour observer les derniers
coureurs. Orrin était toujours dernier, mais plus qu’à dix mètres du cal du
groupe Feu qui fatiguait. Les hommes crièrent des encouragements au cal
pour qu’il aille plus vite. Tous les groupes, à l’exception de Karnak,
voulaient qu’il gagne.
Plus que trente mètres. Gilad revint à la hauteur d’Orrin.
— Allez, donne tout ce que t’as, dit-il. Mais cours, espèce de gros fils de
pute !
Gilad accéléra le pas et dépassa le cal. Orrin serra les dents et essaya de
l’imiter. La colère lui donnait de la force. Un regain d’adrénaline vint
inonder ses muscles fatigués.
Plus que dix mètres et il était à la lutte, épaule contre épaule, avec le cal.
Il pouvait entendre les encouragements de la foule. L’homme à ses côtés
essaya de prendre l’avantage dans un dernier effort, le visage tordu par la
douleur.
Orrin le rattrapa dans l’ombre des portes et fit une embardée. Il se jeta en
avant, tomba au sol et roula au milieu de la foule. Il ne pouvait plus se
relever, mais des mains l’agrippèrent et le remirent sur ses pieds tout en lui
tapant dans le dos. Il avait l’impression d’étouffer. Une voix lui dit : «
Continuez à marcher. Ça vous fera du bien. Allez, bougez les jambes. »
Aidé de chaque côté, il se remit en route. La voix de Druss descendit des
remparts.
— Le groupe de cet homme, un tour de piste supplémentaire.
Le groupe Feu repartit, mais cette fois à faible allure.
Gilad et Bregan soutinrent Orrin jusqu’à un gros bloc de fondations qui
dépassait et l’assirent dessus. Ses jambes tremblaient, mais sa respiration
était moins saccadée.
— Je suis désolé de vous avoir insulté, s’excusa Gilad. Je voulais vous
mettre en colère. Mon père m’a toujours dit que la colère donnait de la
force.
— Vous n’avez pas à me présenter d’excuses, répondit Orrin. Je ne vous
en tiendrai pas rigueur.
— Ce n’est pas une excuse. Moi, je pourrais refaire cette course une
dizaine de fois encore ; comme la plupart de mes hommes. J’ai cru que ça
pourrait vous aider.
— Ça m’a aidé. Merci d’être revenu.
— Je pense que vous vous en êtes très bien sorti, dit Bregan. Je sais ce
que vous avez enduré. Mais nous, ça va faire deux semaines qu’on fait ça,
maintenant. Et aujourd’hui ce n’est que votre deuxième journée.
— Vous vous joignez à nous demain ? demanda Gilad.
— Non. J’aimerais bien, mais j’ai beaucoup de travail. (Il sourit
soudainement.) D’un autre côté, ajouta-t-il, Panir est doué avec la paperasse
et je suis fatigué d’avoir des délégations de plaignants qui viennent frapper
à ma porte toutes les cinq minutes. Oui, je serai là demain.
— Puis-je faire une suggestion ? dit Gilad.
— Bien sûr.
— Trouvez-vous une armure ordinaire. Vous vous démarquerez moins.
— Je suis censé me démarquer, répondit Orrin en souriant. Je suis le gan.
Bien au-dessus d’eux, Druss et Hogun partageaient une bouteille de vin
rouge lentrian.
— Il lui a fallu du courage pour venir aujourd’hui après l’accueil d’hier,
dit Druss.
— Oui, c’est possible, commenta Hogun. Non, bon sang, je suis d’accord
avec toi. Le bonhomme m’a impressionné. Mais c’est contre nature. C’est
toi qui lui en as donné le courage.
— On ne peut pas réveiller ce qui n’est pas déjà chez quelqu’un, répondit
Druss. Il ne l’avait jamais cherché.
Druss sourit, but une longue gorgée à la bouteille et la passa à moitié vide
à Hogun.
— J’aime ce petit homme, déclara Druss. Il a du cran.

Orrin était allongé sur sa couchette, des oreillers moelleux dans le dos, la
main enroulée autour d’une coupe en argile. Il essayait de se persuader qu’il
n’y avait pas de quoi être fier d’arriver avant-dernier. Il avait la défaite
joyeuse. Il n’avait jamais été athlétique, même quand il était enfant. Mais il
était issu d’une famille de guerriers et de dirigeants drenaïs, et son père
avait tenu à ce qu’il bénéficie d’un enseignement militaire. Il s’était
toujours bien défendu à l’épée, ce qui pour son père compensait un peu le
reste, qui était de gros défauts à ses yeux. Comme ne pas résister à la
douleur. Ou ne pas être capable de comprendre, même après une explication
méticuleuse, la grande erreur qu’avait commise Nazredas à la bataille de
Plettii. Il se demanda si son père aurait été fier de lui en le voyant se jeter
sur le sol pour battre un cal à la course. Il sourit : il l’aurait pris pour un fou.
Un bruit le ramena à la réalité. On cognait à sa porte.
— Entrez !
C’était Druss, sans sa veste noir et argent. C’est amusant comme il fait
vieux, songea Orrin, quand il n’a plus sa tenue légendaire. La barbe du
guerrier était peignée. Il était vêtu d’une tunique blanche qui flottait, avec
des manches larges resserrées aux poignets. À la taille, il portait une épaisse
ceinture noire avec une boucle en argent. Il avait à la main une grande
bouteille de vin rouge lentrian.
— Je me suis dit que, si vous étiez encore réveillé, je me joindrais bien à
vous pour boire un verre, dit Druss en prenant une chaise et en la
renversant, comme Orrin avait vu Hogun le faire tant de fois.
— Pourquoi faites-vous ça ? demanda Orrin.
— Quoi donc ? dit Druss.
— Mettre la chaise dans l’autre sens.
— Les vieilles habitudes ont du mal à disparaître, même parmi ses amis.
C’est une habitude de guerrier. Avec les jambes de chaque côté de la chaise,
on peut se relever plus rapidement. Et puis ça met une épaisse couche de
bois entre son ventre et la personne à laquelle on parle ou face à laquelle on
est assis.
— Je vois, dit Orrin. J’avais toujours voulu le demander à Hogun, mais je
n’ai jamais trouvé le temps. Qu’est-ce qui fait que des hommes prennent de
telles habitudes ?
— La vue d’un ami avec un couteau dans le ventre ! répliqua Druss.
— Oui, ça doit aider. Est-ce que vous m’apprendrez des astuces, Druss,
avant que les Nadirs arrivent ?
— Non. Il va vous falloir les apprendre à la dure. Pour les petites choses,
je vous aiderai en temps voulu - car ça peut faire la différence.
— Les petites choses ? Vous m’intriguez, Druss. Dites-m’en une tout de
suite.
Orrin accepta une coupe de lentrian et s’installa mieux. Druss but à la
bouteille.
— Très bien, répondit le guerrier après avoir descendu la moitié de la
bouteille. Répondez à cette question : pourquoi est-ce qu’on distribue des
oranges aux soldats chaque matin ?
— Ça les maintient en bonne forme et ça les empêche d’attraper la
dysenterie. C’est rafraîchissant et bon marché. C’est pour ça ? demanda
Orrin, perplexe.
— En partie, expliqua Druss. Le Comte de Bronze a introduit les oranges
dans l’armée en partie à cause des raisons que vous avez évoquées, mais
également parce que, si vous vous frottez les mains avec le jus, la
transpiration ne fera pas glisser l’épée de votre main. Pareillement, si vous
vous frottez les sourcils, la sueur ne vous coulera pas dans les yeux.
— Je ne le savais pas. J’aurais dû le savoir, mais je ne le savais pas. C’est
pourtant si simple ! Donnez-moi une autre astuce.
— Non, dit Druss. Une autre fois. Dites-moi, pourquoi avez-vous rejoint
l’entraînement avec les cals ?
Orrin s’assit, ses yeux sombres fixant le visage de Druss.
— Vous pensez que ce n’était pas une bonne idée ?
— Ça dépend de ce que vous recherchez. Vous voulez qu’on vous
respecte ?
— Grands dieux, non ! se défendit Orrin. C’est trop tard pour moi, Druss.
Non, c’est quelque chose que vous avez dit l’autre nuit, quand les hommes
ont été tirés du lit pour faire une course nocturne. Je vous ai demandé si
c’était prudent et vous m’avez répondu : « Je veux qu’ils connaissent leurs
limites. » Eh bien, je veux connaître les miennes. Je ne suis jamais allé au
combat. Je veux savoir ce que ça fait d’être réveillé en pleine nuit après une
journée entière d’entraînement, et qu’on attend de nous qu’on se batte
encore.
» J’ai laissé tomber pas mal de gens ici. Je les laisserai peut-être encore
tomber quand les Nadirs escaladeront les murs, mais j’espère que non. Et
pour ça, il faut que je sois en forme et plus rapide. Et j’y arriverai.
» Ce n’est pas une bonne idée ?
Druss renversa la bouteille, se lécha les lèvres et sourit.
— Si. C’est une bonne idée. Mais quand vous serez en meilleure forme,
allez davantage vous balader de groupe en groupe. C’est toujours payant.
— Payant ?
— Vous verrez.
— Avez-vous vu le comte ? demanda soudainement Orrin. Syn m’a dit
qu’il allait mal. Très mal.
— Je ne crois pas avoir vu pire. Il délire désormais en permanence. Je ne
sais pas comment il tient.
Les deux hommes continuèrent à parler pendant plus d’une heure. Orrin
questionna le vieil homme sur sa vie et toutes les batailles auxquelles il
avait pris part, pour revenir chaque fois à l’immortelle histoire de la Passe
de Skeln et la chute du roi Gorben.
Quand le tocsin de la citadelle retentit, les deux hommes réagirent
instantanément. Druss jura, balança la bouteille et courut à la porte. Orrin se
leva de sa couchette et le suivit. Druss traversa la place d’armes à la course,
remonta la petite colline jusqu’à la forteresse, passa d’un pas lourd sous la
herse et gravit l’escalier de pierre sinueux qui menait à la chambre du
comte. Calvar Syn était à côté du lit, ainsi que Dun Mendar, Panir et Hogun.
Un vieux serviteur se tenait près de la fenêtre et pleurait.
— Il est mort ? demanda Druss.
— Non. Bientôt, répondit Calvar Syn.
Druss s’assit au chevet de la frêle silhouette. Les yeux du comte
s’ouvrirent et clignèrent deux fois.
— Druss ? appela-t-il d’une voix faible. Tu es là ?
— Je suis là.
— Elle arrive. Je la vois. Elle a une capuche noire.
— Crache-lui dans l’œil de ma part, déclara Druss tout en caressant de sa
grosse main le front fiévreux du comte.
— Je croyais… qu’après Skeln… je vivrais pour toujours.
— Calme-toi, mon ami. Il y a une chose que je sais de la mort, c’est
qu’elle aboie plus qu’elle mord.
— Je les vois, Druss. Les Immortels. Ils nous envoient les Immortels !
(Le mourant attrapa Druss par le bras et essaya de se redresser.) Les voilà !
Par les dieux, regarde-les, Druss !
— Ce ne sont que des hommes. Nous en viendrons à bout.
— Assieds-toi près du feu, mon enfant, et je te raconterai l’histoire. Mais
ne dis pas à ta mère que je te l’ai racontée - tu sais combien elle a horreur
des histoires où il y a du sang. Ah, Virae, mon petit ange ! Tu ne sauras
jamais ce que ça signifie pour moi d’avoir simplement été ton père…
Druss courba la tête tandis que le comte continuait son discours, sa voix
devenant de plus en plus faible et vacillante. Hogun serra les dents et ferma
les yeux. Calvar Syn était effondré dans un fauteuil. Orrin se tenait près de
la porte, se remémorant la mort de son père, des années auparavant.
— Ça faisait plusieurs jours que nous étions dans la Passe. Nous
résistions face à tout ce qu’ils pouvaient nous envoyer : des gens des tribus,
des chariots, de l’infanterie, de la cavalerie. Mais chaque fois, la menace
que ce soient les Immortels pesait au-dessus de nos têtes. Ils n’avaient
jamais été battus. Ce bon vieux Druss se tenait au milieu de la première
ligne de défense, et quand les Immortels marchèrent sur nous, on s’est tous
retrouvés paralysés. La panique était presque palpable. Je voulais m’enfuir,
et je pouvais voir ce même sentiment se refléter sur le visage des gens
autour de moi. C’est là que ce bon vieux Druss a levé sa hache et s’est mis à
beugler sur la ligne qui avançait. C’était magnifique. Presque magique.
L’enchantement s’est brisé. La peur est passée. Il a brandi sa hache pour
qu’ils puissent la voir et s’est mis à hurler. Je l’entends encore : « Venez
donc, bande de gros porcs, fils de putes ! Je suis Druss, et voici votre mort !
» » Virae ? Virae ? Je t’ai attendue… rien qu’une fois encore. Te voir.
Tellement… je le voulais tellement…
Le maigre corps se mit à trembler et ne bougea plus. Druss ferma les
yeux du mort et passa une main sur les siens.
— Il n’aurait jamais dû l’envoyer si loin, dit Calvar Syn. Il aimait cette
fille ; elle était sa raison de vivre.
— C’est peut-être pour ça qu’il l’a envoyée, risqua Hogun.
Druss tira le drap de soie sur le visage du comte et marcha jusqu’à la
fenêtre. À présent il était seul, le dernier survivant de la Passe de Skeln. Il
s’accouda au rebord de la fenêtre et goûta l’air du soir.
Dehors, la lune baignait la Dros dans une lumière effrayante, grise et
spectrale. Le vieil homme regarda vers le nord. Au-dessus de sa tête, un
pigeon voletant arriva à tire-d’aile et fit des cercles autour d’un logis sous la
citadelle. Il arrivait du nord.
Druss se détourna de la fenêtre.
— Enterrez-le discrètement demain, dit-il. Nous n’interromprons pas
l’entraînement pour organiser des obsèques en grande pompe.
— Mais, Druss, c’est le comte Delnar ! intervint Hogun, les yeux
brûlants.
— Non, répliqua Druss, en montrant le lit du doigt, c’est un cadavre
rongé par le cancer. Ce n’est personne. Faites comme je dis.
— Espèce d’impitoyable salaud, lâcha Dun Mendar.
Druss braqua son regard glacé sur l’officier.
— Et tâche de t’en souvenir, mon garçon, pour le jour où toi - ou
n’importe lequel d’entre vous - s’opposera à ma volonté.
Chapitre 12

Rek s’appuya au bastingage tribord, un bras autour des épaules de Virae,


et contempla la mer. C’est étrange, pensa-t-il, comme la nuit peut changer
le visage de l’océan. C’était un vaste miroir fluide où se reflétaient les
étoiles. Une jumelle de la lune y flottait, fragmentée et éthérée, à deux
kilomètres à peine. Toujours à deux kilomètres. Une brise légère gonfla la
voile triangulaire tandis que Le Vaurien se taillait une route blanche à
travers les vagues, plongeant et remontant doucement avec la houle. Le
second était à l’arrière, au gouvernail, son bandeau argenté étincelant dans
le clair de lune. À l’avant, un jeune marin indiquait la course à suivre,
avertissant des changements de profondeur lorsqu’ils passaient au-dessus
des récifs immergés.
Tout n’était que tranquillité, paix et harmonie. Le clapotis régulier des
flots ajouta à l’impression d’isolement que ressentait Rek en contemplant la
mer. Avec des étoiles au-dessus et en dessous d’eux, ils semblaient flotter
sur les mers galactiques, bien loin des luttes humaines qui les attendaient.
C’est ça le bonheur, songea Rek.
— À quoi penses-tu ? lui demanda Virae tout en lui prenant la taille.
— Je t’aime, répondit-il.
Un dauphin fit surface juste à côté d’eux. Il s’annonça par une mélodie
de bienvenue et repartit en quête des profondeurs. Rek regarda la leste
silhouette nager au milieu des étoiles.
— Je sais que tu m’aimes, dit Virae, mais je te demandais à quoi tu
pensais.
— À ça. Je suis heureux. En paix.
— Évidemment. Nous sommes sur un bateau et la nuit est douce.
— Femme, tu es trop terre à terre, lui dit-il en l’embrassant sur le front.
Elle leva la tête pour le regarder et lui sourit.
— Si c’est ce que tu crois, alors tu n’es qu’un imbécile ! C’est juste que
je n’ai pas ton expérience dans le domaine des mensonges enjôleurs.
— Ce sont des mots bien durs, ma dame. Tu penses que je te mentirais ?
Plutôt me trancher la gorge.
— Je peux t’aider, si tu veux. Combien de femmes t’ont entendu dire que
tu les aimais ?
— Des centaines, répondit Rek, en voyant le sourire s’effacer petit à petit
de ses yeux.
— Alors pourquoi devrais-je te croire ?
— Parce que tu me crois.
— Ce n’est pas une réponse.
— Mais si, c’en est une. Tu n’es pas une fille de ferme complètement
nigaude qui se fait berner par un sourire facile. Tu sais reconnaître la vérité
quand tu l’entends. Pourquoi est-ce que tu doutes de moi, tout d’un coup ?
— Je ne doute pas de toi, espèce de mufle ! Je voulais simplement savoir
combien de femmes tu avais aimées.
— Avec lesquelles j’ai couché, tu veux dire ?
— Si ça te plaît d’être aussi grossier.
— Je ne sais pas, mentit-il. Je n’ai pas l’habitude de compter. Et si ta
prochaine question est : « Je suis comment comparée à elles ? », tu vas te
retrouver toute seule, parce que je m’en irai dans la cale.
Elle posa la question. Il ne partit pas.
Le second, qui était à la barre, les observait ; il écoutait leur rire léger et
souriait avec eux, même s’il ne pouvait pas entendre la cause de leur bonne
humeur. À la maison, il avait une femme et sept enfants, et cela lui faisait
du bien de regarder ce couple. Il leur adressa un signe alors qu’ils
descendaient sur le pont inférieur, mais ils ne le virent pas.
— C’est agréable d’être jeune et amoureux, déclara le capitaine, sortant
silencieusement de l’ombre près de la porte de sa cabine pour venir aux
côtés de son second.
— C’est agréable d’être vieux et amoureux, répondit le second, en
souriant.
— La nuit est calme, mais le vent se lève. Je n’aime pas la forme de ces
nuages, à l’ouest.
— Ils vont passer au large, dit le second. Mais il est clair qu’on va
sûrement se payer un bon grain. La tempête sera derrière nous et nous
poussera. On va peut-être gagner un jour ou deux. Vous saviez qu’ils
allaient à Delnoch ?
— Oui, répondit le capitaine, grattant sa barbe rouge tout en vérifiant leur
cap grâce aux étoiles.
— C’est triste, fit le second, saisi d’une réelle émotion. On dit qu’Ulric a
juré de raser la forteresse. Vous êtes au courant de ce qu’il a fait à Gulgothir
? Il a fait tuer un défenseur sur deux et un tiers des femmes et des enfants. Il
les a alignés et a demandé à ses guerriers de les abattre.
— Il paraît. Ce ne sont pas mes affaires. Cela fait des années que nous
négocions avec les Nadirs ; ce sont des gens très bien, pas pires que les
autres.
— Je suis d’accord. J’ai été marié à une Nadire dans le temps. Une vraie
tigresse. Elle s’est enfuie avec le rétameur. Plus tard, j’ai appris qu’elle lui
avait tranché la gorge et volé son chariot.
— Elle ne voulait sans doute que le cheval, déclara le capitaine. Elle a dû
se payer un vrai Nadir en échange.
Les deux hommes ricanèrent, et puis firent silence un moment pour
apprécier l’air du soir.
— Pourquoi vont-ils à Delnoch ? demanda le second.
— C’est la fille de Delnar. Je ne sais pas quel genre d’homme est le
comte. Si c’était ma fille, je me serais arrangé pour qu’elle ne revienne pas.
Je l’aurais expédiée à l’endroit le plus reculé au sud de l’Empire.
— Les Nadirs y arriveront un jour et iront encore plus loin. Ce n’est
qu’une question de temps.
— Eh bien, en attendant, énormément de choses peuvent se produire.
Déjà, les Drenaïs se seront rendus depuis longtemps. Regarde ! Voilà ce
maudit albinos et son ami. Ils me filent la chair de poule.
Le second jeta un coup d’œil le long du pont : Serbitar et Vintar se
tenaient près du bastingage bâbord.
— Je vous comprends… Ils ne disent jamais rien. Je serai content quand
ils seront partis, déclara le second, faisant le signe de la griffe contre son
cœur.
— Ça ne protège pas de ce genre de démons, commenta le capitaine.
Serbitar sourit et Vintar déclara :
— Nous ne sommes pas vraiment populaires, mon garçon.
— Oui. Il en est toujours ainsi. C’est difficile de contenir son mépris.
— Mais tu dois le faire.
— J’ai dit difficile, pas impossible.
— C’est jouer sur les mots. Constater que c’est dur, c’est comme
admettre la défaite, dit Vintar.
— Vous faites toujours l’érudit, Père Abbé.
— Tant que le monde aura des élèves, maître Prêtre.
Serbitar sourit, ce qui était rare. Une mouette tournoyait au-dessus du
bateau ; instinctivement, l’albinos effleura son esprit alors qu’elle décrivait
un arc de cercle autour du mât.
Son esprit ne recelait ni joie, ni tristesse, ni espoir. Seulement la faim et
le besoin. Et aussi la frustration que le bateau ne lui offre aucune nourriture.
Soudain, un violent sentiment d’exultation renversa l’esprit du jeune
prêtre. C’était une impulsion mentale d’une puissance incroyable ; son
corps fut irradié par la plénitude et l’extase. Il dut s’agripper fortement au
bastingage, et retint la sonde de son esprit tout près de la cabine de Rek,
avant de revenir sur le pont.
— Leurs émotions sont très fortes, commenta Vintar.
— Il serait inconvenant de s’étendre sur le sujet, lâcha Serbitar d’un ton
guindé. On pouvait le voir rougir sous le clair de lune.
— Et pourquoi ça, Serbitar, mon ami ? Il n’y a pas beaucoup de choses
en ce monde qui vaillent que l’on soit là, et l’une de ces choses est la
capacité qu’ont les gens de s’aimer les uns les autres, d’une fougue
passionnelle et constante. Je prends plaisir à ce qu’ils fassent l’amour. Pour
eux, c’est une chose très belle.
— Vous êtes un voyeur, Père Abbé, rétorqua Serbitar en souriant.
Vintar rit à haute voix.
— C’est vrai. Ils ont tellement d’énergie, les jeunes !
Soudain, le visage mince et sérieux d’Arbedark apparut dans l’esprit des
deux hommes ; il avait les traits tirés.
Je suis désolé, dit-il dans une vibration. Il se passe des choses graves à
Dros Delnoch.
Parle, dit Serbitar.
Le comte est mort. Et il y a des traîtres dans la forteresse. Ulric a donné
l’ordre de faire assassiner Druss.

— Formez un cercle autour de moi, hurla Druss aux hommes épuisés qui
arrivaient du mur en chancelant. Et maintenant, asseyez-vous avant de
tomber.
Ses yeux bleus scrutèrent le cercle et il renifla avec mépris.
— Bande de crapules ! Vous vous prenez pour des soldats ? Lessivés
après quelques courses ! Dans quel état allez-vous être après trois journées
de combats, nuit et jour, face à des Nadirs cinquante fois plus nombreux que
vous ? Hein ?
Personne ne répondit. La question était trop évidente d’un point de vue
rhétorique. En effet, la majorité des hommes étaient ravis de se faire
admonester ainsi ; cela représentait un petit répit dans leur entraînement
sans fin.
Druss désigna Gilad.
— Toi ! Quels sont les quatre groupes qui se trouvent ici ?
Gilad se retourna et scruta les visages.
— Karnak, Bild, Gorbadac, et… euh… je ne sais pas quel est le dernier.
— Et alors ! beugla le vieil homme. Aucun de vous ne répond à sa place
? Quel est le quatrième groupe ?
— Faucon, fit une petite voix à l’arrière.
— Bon ! Officiers de groupe, avancez, dit Druss. Les autres, faites une
pause.
Il se mit un peu à l’écart et fit signe aux officiers de le suivre.
— Bien, avant que je vous dise ce que je veux, est-ce que l’officier du
groupe Faucon peut se faire connaître ?
— Je suis l’officier, monsieur. Dun Hedes, déclara un jeune homme petit
mais trapu.
— Alors, tu vas me dire pourquoi tu n’as pas nommé ton groupe quand
j’ai posé la question ? Pourquoi est-ce un fermier boutonneux qui l’a fait
pour toi ?
— Je suis partiellement sourd, monsieur, et quand je suis fatigué et que le
sang bat à mes tempes, je n’entends presque plus rien.
— Dans ce cas, Dun Hedes, considère-toi comme relevé du
commandement du groupe Faucon.
— Vous ne pouvez pas me faire ça ! J’ai toujours exécuté les ordres de
mon mieux. Vous ne pouvez pas m’humilier de la sorte ! dit le jeune
homme, en haussant le ton.
— Écoute-moi bien, espèce de jeune crétin. Il n’y a pas de honte à être
sourd. Et tu pourras venir avec moi sur les remparts, si tu le désires, lorsque
les Nadirs arriveront. Mais bon sang, comment peux-tu espérer me servir
correctement si tu ne peux pas entendre mes ordres !
— Je me débrouillerai, rétorqua Dun Hedes.
— Et tes hommes, eux, comment vont-ils se débrouiller s’il faut qu’ils te
demandent conseil ? Que se passera-t-il si l’on sonne la retraite et que tu ne
l’entends pas ? Non ! Ma décision est prise. Tu es relevé de tes fonctions.
— Je demande à voir Gan Orrin !
— Comme tu veux. Mais ce soir, j’aurai un nouveau dun pour le groupe
Faucon. Et maintenant, retournons à nos moutons. Je veux que chacun
d’entre vous - c’est valable pour toi aussi, Hedes - sélectionne ses deux
hommes les plus costauds. Les meilleurs à la lutte, à mains nues, peu
importe. Ils vont avoir la possibilité de me faire mordre la poussière. Ça
devrait adoucir le moral des troupes. Exécution !
Dun Mendar convoqua Gilad dès qu’il fut de retour dans son groupe, et il
s’assit au milieu de ses hommes pour exposer l’idée de Druss. Des rires
fusèrent quand plusieurs soldats se portèrent volontaires immédiatement. La
cohue ne tarda pas, les hommes s’époumonant pour obtenir le droit de
terrasser le vieillard. Et pendant ce temps, Druss riait à gorge déployée ;
assis à l’écart, il épluchait une orange. Finalement, les paires furent
sélectionnées, et Druss poussa un grand coup sur ses jambes pour se relever.
— Il y a une raison à ce petit exercice, mais je vous l’expliquerai après.
Pour l’instant, considérez cela comme un léger divertissement, déclara
Druss, les mains sur les hanches. Toutefois, je sais que les spectateurs sont
toujours plus attentifs s’il y a quelque chose à gagner. Aussi, j’accorderai un
après-midi de repos aux groupes dont les héros me feront mordre la
poussière. (Une acclamation salua la déclaration, et il continua.) Par contre,
ceux qui ne me terrasseront pas devront courir trois kilomètres de plus.
L’explosion de gémissements fit sourire Druss.
— Ne jouez pas les petites natures. Regardez qui vous avez devant vous :
rien qu’un petit vieux, avec du bide. Allez, commençons avec la paire du
groupe Bild.
Les deux hommes auraient pu être jumeaux ; ils étaient énormes, avaient
une barbe noire, des bras et des épaules musclés. Sans leur armure, ils
ressortaient des groupes comme la plus fabuleuse paire réunie.
— Bon, mes garçons, dit Druss, vous pouvez vous agripper à moi,
donner des coups de poing, des coups de pied, et même m’arracher les
yeux. Quand vous voulez.
Tout en parlant, Druss avait ôté son gilet ; les gars de Bild commencèrent
à lui tourner lentement autour, sereins et souriants. Une fois de chaque côté
du vieil homme, ils lui sautèrent dessus. Druss mit un genou à terre,
esquivant un crochet du droit, et d’une main attrapa l’homme par les
testicules ; avec l’autre main, il l’empoigna par le plastron, le souleva et le
lança contre son camarade. Les deux hommes tombèrent au sol, dans les
bras l’un de l’autre.
Des jurons jaillirent du groupe Bild, dont les hommes étaient assis autour
du cercle, mais leur vacarme fut vite recouvert par la huée des autres
groupes.
— Au suivant, Gorbadac ! annonça Druss.
Ces deux-là avancèrent plus prudemment que leurs prédécesseurs, puis le
plus grand plongea vers la taille de Druss, les bras tendus. Le genou du
Capitaine l’intercepta, et il s’écroula dans l’herbe. Le deuxième attaqua
presque aussitôt, pour recevoir un revers méprisant sur la joue. Il trébucha
sur son camarade étendu par terre et tomba lourdement. Le premier étant
inconscient, il fallut le tirer hors du cercle.
— Et maintenant, Faucon ! dit Druss.
Cette fois-ci, il les regarda s’avancer, puis mugit le plus fort possible et
les chargea. Sous la surprise, la mâchoire du premier se décrocha ; le
deuxième recula d’un pas et trébucha. Druss frappa le premier d’un direct
du gauche ; son adversaire partit au sol et ne bougea plus.
— Karnak ?
Gilad et Bregan pénétrèrent dans le cercle. Druss avait déjà vu le brun
auparavant, et il aimait bien son air. Un guerrier-né, avait-il pensé à ce
moment-là. Il prenait plaisir à voir le regard de haine que lui lançait le jeune
homme chaque fois que Druss riait de lui ; et puis il avait aimé la façon
dont il était allé aider Orrin. Le regard de Druss se porta sur le second. Il
devait sûrement y avoir une erreur. Le rondouillard n’était pas un
combattant, et ne le serait jamais : il était d’un naturel accommodant et
résistant, mais pas un guerrier.
Gilad se lança à l’assaut, tout en se mettant en garde alors que Druss
levait ses poings. Ce dernier se tortillait pour le garder dans son périmètre
de vue ; puis, entendant un bruit derrière lui, il se retourna pour voir le gros
l’attaquer, broncher et tomber à ses pieds, jambes et bras écartés. Druss
ricana et se retourna pour s’occuper de Gilad, mais reçut un coup de pied
projeté dans la poitrine. Il recula d’un pas pour récupérer, mais le gros avait
roulé derrière lui, et Druss tomba par terre en grognant.
Un rugissement colossal jaillit de deux cents gorges. Druss sourit et roula
sur lui-même pour se relever doucement, levant la main pour réclamer le
silence.
— Je veux que vous réfléchissiez tous à ce que vous venez de voir
aujourd’hui, mes garçons, déclara Druss, car ce n’était pas qu’un jeu. Vous
avez vu ce qu’un homme seul pouvait faire, mais aussi ce qu’un petit peu de
travail d’équipe pouvait donner.
» Alors bien sûr, quand les Nadirs submergeront ces murs, vous serez très
occupés à vous défendre, mais il vous faudra faire plus que ça. Il vous
faudra protéger vos camarades chaque fois que vous le pourrez, car aucun
guerrier ne peut se défendre contre une épée dans le dos. Je veux que
chacun d’entre vous se trouve un frère d’épée. Vous n’avez pas besoin
d’être amis - cela viendra. Mais il va vous falloir de la complicité, et ça se
travaille. Vous vous protégerez les uns les autres quand viendra l’assaut,
alors faites bien votre choix. Ceux qui perdront un frère d’épée quand les
combats auront commencé, dépêchez-vous d’en trouver un autre. Si vous
n’en trouvez pas, voyez ce que vous pouvez faire pour aider les autres
autour de vous.
» J’ai été un guerrier pendant plus de quarante ans - deux fois plus
longtemps que ce que la plupart d’entre vous ont vécu. Souvenez-vous-en.
Ce que je vous dis est important, car j’ai survécu.
» Il n’y a qu’une façon de survivre pendant une guerre, c’est de ne pas
avoir peur de mourir. Vous découvrirez bientôt que d’excellents épéistes
peuvent se faire tuer par des sauvages incultes qui se trancheraient les
doigts si on leur demandait de couper de la viande. Pourquoi ? Parce que le
sauvage n’a pas peur. Pire, c’est peut-être un berserk.
» L’homme qui recule d’un pas devant un guerrier nadir vient de faire
son premier pas dans l’éternité. Il faut lui tenir tête, de sauvage à sauvage.
» Vous avez entendu dire que c’était une cause perdue, et vous
l’entendrez de nouveau. Moi, je l’ai entendu dire des milliers de fois dans
cent pays différents.
» La plupart du temps, vous l’entendez de la bouche de trouillards, et il
ne faut pas y prêter attention. Souvent, pourtant, vous l’entendrez de la
bouche de vétérans aguerris. Au bout du compte, ces prophéties sont sans
valeur.
» Il y a un demi-million de guerriers nadirs. Un chiffre gigantesque.
Suffisamment pour obscurcir le cerveau. Mais les murs ne sont pas
extensibles. Les ennemis ne pourront pas tous se présenter en même temps.
Nous les tuerons au fur et à mesure, et nous en tuerons des centaines de plus
lorsqu’ils escaladeront les remparts. Et jour après jour, nous les épuiserons.
» Vous allez perdre des amis, des camarades, des frères. Vous allez perdre
le sommeil. Vous allez perdre du sang. Rien, au cours de ces prochains
mois, ne sera facile.
» Je ne vais pas vous parler de patriotisme, de devoir, d’indépendance, et
de la défense de la liberté, car pour un soldat, ça ne vaut pas un clou.
» Je veux que vous réfléchissiez à la survie. Et la meilleure manière pour
y arriver, c’est, lorsque les Nadirs seront là, de baisser les yeux vers eux et
de vous dire : il y a en bas cinquante hommes rien que pour moi. Et par les
dieux, je les abattrai tous, un par un.
» En ce qui me concerne… eh bien, je suis un guerrier aguerri. J’en
prendrai cent.
Druss prit une grande inspiration pour laisser le temps à ses mots
d’imprégner les esprits.
— À présent, finit-il par dire, vous pouvez retourner à vos occupations, à
l’exception du groupe Karnak.
En se retournant, il vit Hogun. Tandis que les hommes se relevaient, il
marcha en compagnie du jeune général vers le mess du Mur Un.
— Un beau discours, dit Hogun. Il ressemblait beaucoup à celui que tu as
prononcé ce matin au Mur Trois.
— Tu n’as pas été très attentif, mon garçon, répondit Druss. J’ai déjà
prononcé ce discours six fois depuis hier. Et j’ai mordu la poussière par
trois fois. Je suis aussi desséché que le ventre d’un lézard des sables.
— Je te paierai une bouteille de vagrian au mess, déclara Hogun. Ils ne
servent pas de lentrian de ce côté-ci de la Dros - c’est trop cher.
— Cela fera l’affaire. Je vois que tu as retrouvé ta bonne humeur.
— Oui. Tu avais raison à propos de l’enterrement du comte. C’est
simplement que tu as été sacrément rapide sur ce point, dit Hogun.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Ce que ça dit. Tu as une capacité, Druss, à t’abstraire de tes émotions.
La plupart des hommes ne savent pas le faire. Cela donne l’impression que
tu es comme l’a dit Mendar : impitoyable.
— Je n’aime pas le terme, mais il me va bien, répliqua Druss en poussant
la porte du mess. J’ai pleuré Delnar pendant qu’il agonisait. Une fois qu’il
était mort, il n’était plus là. Alors que moi, oui. Et j’ai du pain sur la
planche.
Les deux hommes s’assirent à une table près de la fenêtre et
commandèrent du vin à un serveur. Il revint avec une grande bouteille et
deux gobelets ; les deux hommes restèrent assis sans rien dire pendant un
moment, à regarder l’entraînement.
Druss était plongé dans ses pensées. Il avait perdu beaucoup d’amis dans
sa vie, mais aucun aussi cher que Sieben et Rowena - l’un avait été son
frère d’épée, l’autre sa femme. Leurs souvenirs étaient aussi à vif qu’une
blessure. Quand je mourrai, pensa-t-il, tout le monde pleurera Druss la
Légende.
Mais qui me pleurera, moi ?
Chapitre 13

— Dites-nous ce que vous avez vu, demanda Rek en rejoignant les quatre
chefs des Trente dans la cabine de Serbitar.
Il avait été tiré d’un profond sommeil par Menahem, qui avait rapidement
expliqué le problème auquel devait faire face la Dros. À présent réveillé, il
écoutait attentivement le prêtre-guerrier blond qui décrivait la menace dans
ses grandes lignes.
— Le Capitaine à la Hache entraîne les hommes. Il a fait démolir toutes
les maisons à partir du Mur Trois pour créer un terrain dégagé. Il a
également fait bloquer les tunnels jusqu’au Mur Quatre… Il a bien fait.
— Vous avez parlé de traîtres, ajouta Rek.
Serbitar leva la main.
— Patience ! ordonna-t-il. Continue, Arbedark.
— Il y a un aubergiste du nom de Musar, qui est originaire de la tribu
nadire des Têtes-de-Loup. Cela fait onze ans qu’il est à Dros Delnoch. Lui
et un officier drenaï complotent pour tuer Druss. Je pense qu’ils ne sont pas
seuls. Ulric sait que les tunnels sont condamnés.
— Comment ? s’enquit Rek. Il n’y a pourtant personne qui voyage en
direction du nord.
— Il utilise des pigeons, répondit Arbedark.
— Que pouvez-vous faire ? demanda Rek à Serbitar, qui haussa les
épaules et se tourna vers Vintar pour qu’il intervienne.
L’abbé écarta les mains :
— Nous avons essayé d’entrer en contact avec Druss, mais il n’est pas
réceptif, et la distance est encore trop grande. Je ne vois pas comment nous
pouvons leur venir en aide.
— Quelles nouvelles de mon père ? demanda Virae.
Les hommes échangèrent des regards, mal à l’aise. Finalement, ce fut
Serbitar qui prit la parole.
— Il est mort. Je suis profondément désolé.
Virae ne répondit rien, son visage ne montra aucune émotion. Rek passa
son bras sur ses épaules, mais elle le repoussa et se leva.
— Je vais sur le pont, déclara-t-elle doucement. Je te verrai plus tard,
Rek.
— Tu veux que je vienne avec toi ?
— Non. Je ne tiens pas à partager ce moment.
Quand elle eut refermé la porte derrière elle, Vintar parla d’une voix
douce et triste.
— C’était un homme bien, à sa manière. Je l’ai contacté avant la fin ; il
était en paix et dans le passé.
— Dans le passé ? s’enquit Rek. Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Son esprit s’était enfui vers des souvenirs plaisants. Il est mort
heureux. Je crois que la Source l’accueillera - je prierai pour cela, en tout
cas. Mais que faire pour Druss ?
— J’ai essayé de contacter le général… Hogun, déclara Arbedark, mais
le danger était trop grand. J’ai failli me perdre. La distance…
— Oui, l’interrompit Serbitar. Est-ce que tu as quand même réussi à
établir de quelle manière ils allaient tenter l’assassinat ?
— Non. Je n’ai pas pu pénétrer l’esprit de l’homme, mais devant lui il y
avait une bouteille de vin rouge lentrian, et il était en train de la reboucher à
la cire. C’est peut-être un poison, ou un narcotique quelconque.
— Il doit bien y avoir quelque chose que vous pouvez faire, dit Rek, avec
tous vos pouvoirs.
— Tous nos pouvoirs, sauf un, ont leurs limites, déclara Vintar. Nous ne
pouvons que prier. Druss a été un guerrier pendant de nombreuses années,
c’est un rescapé perpétuel, un survivant. Ce qui veut dire qu’il n’est pas
seulement doué : il a aussi de la chance. Menahem, tu dois partir pour la
Dros et espionner pour notre compte. Peut-être que la tentative va être
retardée jusqu’à ce que nous soyons plus près.
— Vous avez fait allusion à un officier drenaï, dit Rek à Arbedark. Qui ?
Pourquoi ?
— Je ne sais pas. Il sortait de la maison de Musar au moment où je
finissais mon voyage mental. Il agissait furtivement, c’est ce qui a éveillé
mes soupçons. Musar était dans le logis, et sur une table à côté de lui, il y
avait une note écrite en nadir. Cela disait « Tuer Marche-Mort ». C’est sous
ce nom que Druss est connu des tribus.
— Vous avez eu de la chance de voir cet officier, commenta Rek. Dans
une cité-forteresse de cette taille, les probabilités de surprendre un acte de
trahison doivent être extrêmement faibles.
— Oui, répondit Arbedark. Rek aperçut le regard qu’échangèrent le
prêtre blond et l’albinos.
— Mais peut-être que la chance n’est pas la seule responsable ?
demanda-t-il.
— Peut-être, répondit Serbitar. Nous en parlerons bientôt. Car pour
l’instant, nous sommes impuissants. Menahem va observer la situation et
nous informera au fur et à mesure. S’ils retardent leur tentative de deux
jours, nous serons peut-être à même de faire quelque chose.
Rek regarda Menahem qui était assis à la table. Il se tenait le dos droit,
les yeux fermés, et respirait péniblement.
— Il est parti ? demanda-t-il.
Serbitar acquiesça.

Druss faisait semblant d’être intéressé par les discours qui se prolongeaient.
Depuis que le banquet s’était achevé, le vieux guerrier avait dû par trois fois
écouter les remerciements des habitants, des bourgeois, des marchands et
des échevins pour s’être joint à eux. Ils disaient que cela allait en remontrer
aux trouillards, toujours prêts à enterrer la puissance de l’Empire drenaï ;
comment, lorsqu’ils auraient gagné la guerre - rapidement - les curieux
afflueraient de tout le continent à Dros Delnoch ; comment de nouveaux
couplets allaient être ajoutés à Légende, la saga écrite par Sieben. Les mots
ronronnaient et, avec le vin, les louanges devenaient de plus en plus
énormes.
Deux cents membres des familles les plus riches et les plus influentes de
Delnoch étaient présents dans le grand hall, assis autour de l’imposante
table ronde qui servait d’habitude aux affaires d’État. Ce banquet était
l’idée de Bricklyn, le maître bourgeois, un petit commerçant égocentrique
qui s’était suspendu à l’oreille de Druss pendant tout le repas, et qui
remettait ça à présent. Son discours se révélait être le plus long de tous.
Druss maintenait un sourire égal, opinant çà et là quand il le jugeait
nécessaire. Il avait déjà joué ce rôle dans un grand nombre de fêtes, bien
que d’habitude elles succèdent à la bataille au lieu de la précéder.
Comme prévu, Druss avait ouvert la réception en faisant un petit discours
sur sa vie, qu’il avait conclu par la promesse enthousiaste que la Dros
tiendrait, si les soldats voulaient bien montrer autant de courage que les
familles réunies à la table. Et, comme prévu également, il obtint un tonnerre
d’applaudissements.
Comme à son habitude dans ce genre d’occasions, Druss but avec
parcimonie, et par petites gorgées, l’excellent vin rouge lentrian qui lui était
servi par le corpulent aubergiste Musar, le maître de cérémonie du banquet.
Dans un sursaut, Druss prit conscience que Bricklyn avait terminé son
discours et applaudit vigoureusement. Le petit homme grisonnant s’assit à
sa gauche, rayonnant, et saluant sous les applaudissements qui continuaient.
— Un beau discours, dit Druss. Très beau.
— Merci. Le vôtre, d’après moi, était meilleur, répondit Bricklyn en se
versant un verre de vin blanc vagrian d’un pichet en pierre.
— Allons donc. Vous êtes un orateur-né.
— C’est amusant que vous disiez ça. Je me souviens d’avoir donné un
discours à Drenan, pour le mariage du comte Maritin - vous connaissez le
comte, bien sûr ? Enfin bon, il m’a dit…
Et cela continua ainsi, Druss souriant et opinant du chef, et Bricklyn
mettant en avant ses qualités, intarissable.
Vers minuit, le plus vieux serviteur de Delnar, Arshin, s’approcha de
Druss comme convenu et annonça - suffisamment fort pour que Bricklyn
puisse entendre - que la présence du Capitaine était requise sur le Mur Trois
pour superviser un nouveau détachement d’archers et leur positionnement.
Il était temps. Pendant toute la soirée, Druss n’avait pas bu plus d’un petit
gobelet de vin ; pourtant la tête lui tournait et ses jambes flageolaient alors
qu’il essayait de se lever. Il s’excusa auprès du gros bourgeois, salua
l’assemblée et sortit de la pièce. Une fois à l’extérieur, dans le corridor, il
s’arrêta pour s’adosser à un pilier.
— Vous allez bien, monsieur ? demanda Arshin.
— Le vin était mauvais, marmonna Druss. Il m’a davantage attaqué
l’estomac qu’un petit déjeuner ventrian.
— Vous feriez mieux de vous coucher, monsieur. J’enverrai un message à
Dun Mendar pour qu’il vienne vous voir dans votre chambre.
— Mendar ? Et pourquoi diable voudrait-il me voir ?
— Je suis désolé, monsieur. Je ne pouvais pas vous le dire dans le hall,
comme vous m’aviez donné des consignes sur ce que je devais vous dire en
arrivant. Mais Dun Mendar vous demande de lui accorder un moment. Il
m’a dit qu’il avait un grave problème.
Druss se frotta les yeux et inspira fortement plusieurs fois. Il sentait que
son estomac était mal en point. Il caressa l’idée d’envoyer Arshin
l’expliquer au jeune officier du groupe Karnak, mais réalisa aussitôt que le
bruit pourrait se répandre qu’il était malade. Ou pire, qu’il ne tenait pas le
vin.
— Peut-être qu’un peu d’air me fera du bien. Où est-il ?
— Il m’a dit qu’il vous retrouverait à l’auberge dans l’allée de la Licorne.
Tournez à droite en sortant de la forteresse et allez tout droit jusqu’à à ce
que vous atteigniez la première place du marché, et puis une fois arrivé au
meunier, tournez à gauche. Traversez les arcades du Boulanger jusqu’à ce
que vous arriviez à la hauteur de l’armurier ; là, tournez à droite. C’est
l’allée de la Licorne, et l’auberge est à l’autre bout.
Druss demanda à l’homme de répéter les indications, se força à quitter le
mur et partit en titubant dans la nuit. Les étoiles brillaient dans le ciel clair.
Il aspira un peu d’air frais et crut que son estomac allait se retourner.
— Quelle poisse, lâcha-t-il avec colère.
Il trouva un endroit reculé, hors de vue de la forteresse et loin des gardes,
et se fit vomir. Une sueur froide couvrait son front, et sa tête lui fit mal
lorsqu’il essaya de se redresser ; mais au moins, son estomac avait l’air
d’aller mieux. Il se dirigea vers la première place, repéra la boutique du
meunier et tourna à gauche. Il pouvait déjà sentir l’odeur du pain qui venait
des fours des arcades du Boulanger.
Cette odeur lui souleva de nouveau le cœur. Furieux de son état, il donna
un grand coup de poing dans la première porte qu’il trouva. Un boulanger,
petit et gros, avec un tablier blanc, ouvrit la porte et le regarda
nerveusement.
— Oui ? dit-il.
— Je suis Druss. Est-ce que vous avez déjà un pain de prêt ?
— Il est à peine minuit passé. Il me reste du pain d’hier, mais si vous
attendez un tout petit peu, je vous en donnerai du frais. Qu’est-ce qui ne va
pas ? Vous êtes tout vert.
— Contentez-vous de me donner du pain - et vite !
Druss se cramponna d’une main à l’encadrement de la porte et se
redressa. Nom d’un chien, mais qu’avait donc ce vin ? Ou peut-être était-ce
la nourriture. Il ne supportait pas la cuisine trop riche. Il avait passé trop
d’années à ne manger que de la viande séchée et des légumes. Son corps ne
supportait rien d’autre, mais tout de même, il n’avait jamais réagi aussi
violemment.
L’homme revint en courant dans son petit couloir, avec dans les mains un
morceau de pain noir et une petite fiole.
— Buvez ça, dit-il. J’ai un ulcère, et Calvar Syn m’a dit qu’il n’y avait
pas plus rapide pour me soulager l’estomac.
Reconnaissant, Druss avala d’un trait le contenu de la fiole. Il avait un
goût de charbon. Puis il rompit un grand morceau de pain et se laissa glisser
au sol, le dos contre la porte. Son estomac protestait, mais il serra les dents
et acheva de le manger ; au bout de quelques minutes, il retrouva des forces.
Sa tête lui faisait un mal de chien et il avait la vue trouble, mais ses jambes
allaient mieux et il avait retrouvé suffisamment de forces pour donner le
change le temps d’une petite discussion avec Mendar.
— Tous mes remerciements, boulanger. Je te dois combien ?
Le boulanger était sur le point de réclamer deux pièces de cuivre, mais il
s’aperçut à temps que le vieil homme n’avait ni poche visible, ni bourse. Il
soupira et répondit ce qu’on attendait de lui.
— Vous n’avez pas besoin d’argent, Druss. Évidemment.
— C’est sympathique de ta part, rétorqua Druss.
— Vous devriez retourner dans vos quartiers, dit le boulanger, et passer
une bonne nuit de sommeil.
Il fut sur le point d’ajouter que Druss n’était plus un jeune homme, mais
se ravisa.
— Pas tout de suite. Je dois voir un de mes officiers.
— Ah, Mendar, déclara le boulanger en souriant.
— Comment le sais-tu ?
— Je l’ai vu il n’y a pas vingt minutes, avec trois ou quatre autres gars,
se diriger vers La Licorne. On ne voit pas beaucoup d’officiers par ici, à
cette heure. La Licorne est un bar à soldats.
— Ah oui. Eh bien, merci encore. Je dois y aller à présent.
Druss resta quelques instants sur le pas de la porte après que le boulanger
fut retourné à ses fourneaux. Si Mendar était en compagnie de trois ou
quatre autres personnes, c’est qu’ils espéraient qu’il viendrait boire un verre
avec eux. Il se racla le cerveau à la recherche d’une excuse pour refuser.
Incapable d’en trouver une assez convaincante, il jura et traversa les
arcades.
À présent tout n’était plus que ténèbres et silence. D’habitude, le silence
lui tapait sur les nerfs, mais là, il avait trop mal au crâne pour s’en
préoccuper.
Au loin, il pouvait voir l’enseigne en forme d’enclume de l’armurier qui
brillait dans le clair de lune. Il s’arrêta de nouveau, clignant des yeux,
comme l’enseigne devenait floue et difforme. Il secoua la tête.
Le silence… Qu’est-ce qu’il avait, ce sacré silence ?
Il continua à avancer, mal à l’aise, libérant légèrement Snaga de son
fourreau, plus par un réflexe dû à l’habitude que par réelle conscience du
danger. Il tourna à droite.
Quelque chose siffla dans l’air. Une lumière explosa devant ses yeux
lorsque le gourdin l’atteignit ; il tomba lourdement et roula dans la
poussière tandis qu’une silhouette sombre bondissait en avant. Snaga siffla
à son tour, tranchant la cuisse de l’homme, brisant l’os qui se cassa en
plusieurs morceaux ; l’assassin hurla. Druss se releva en tanguant alors que
d’autres silhouettes sortaient de l’ombre. Sa vision était trouble, mais il
arrivait quand même à discerner l’éclat de l’acier dans le clair de lune. Il
poussa un cri de guerre et bondit en avant. Une épée décrivit un arc de
cercle dans sa direction, mais il l’écarta d’un coup et plongea sa hache dans
le crâne de l’épéiste, tout en donnant un coup de pied à un autre assaillant.
Une lame déchira sa chemise et lui entailla la poitrine. Il balança Snaga et
se retourna pour affronter le troisième homme.
C’était Mendar.
Druss se déplaça de côté, les bras tendus, à la manière d’un lutteur. Le
jeune officier avançait l’épée à la main, sûr de lui. Druss jeta un coup d’œil
au deuxième ; il était allongé par terre, gémissant, et ses doigts tentaient
désespérément de retirer la hache de son ventre. Druss s’en voulait. Il
n’aurait jamais dû balancer la hache… Il mit ça sur le compte de la
migraine et de la maladie. Et maintenant, Mendar faisait des sauts et
donnait des coups d’épée ; Druss dut faire un bond en arrière pour éviter la
lame en acier qui siffla à quelques centimètres à peine de son cou.
— Tu ne pourras pas reculer éternellement, vieil homme ! dit Mendar en
souriant.
— Pourquoi fais-tu ça ? demanda Druss.
— On essaie de gagner du temps ? Désolé, tu ne comprendrais pas.
Une fois de plus, il sauta et donna un coup de taille, et à nouveau Druss
bondit hors d’atteinte. Sauf que maintenant, il était dos à un bâtiment et
n’avait nulle part où s’enfuir.
Mendar se mit à rire.
— Je n’aurais pas cru que ce serait si facile de te tuer, Druss, déclara-t-il,
et il se fendit d’une botte vers l’avant. Druss virevolta sur lui-même et
frappa de la paume le plat de la lame, puis il bondit en avant, l’épée lui
découpant la chair au-dessus des côtes. Il écrasa son poing en plein milieu
du visage de Mendar. Le grand officier tituba en arrière, du sang coulant de
sa bouche. Un deuxième coup vint le percuter au-dessous du cœur, brisant
une côte. Il s’effondra, lâchant son arme, mais de gros doigts le saisirent par
la gorge et le relevèrent. Il cligna des yeux. La prise se relâcha juste le
temps de faire passer un peu d’air dans son gosier.
— Facile, fiston ? Rien n’est facile dans la vie.
Un bruit feutré vint de derrière.
Druss agrippa fortement Mendar et le fit tourner autour de lui. Une hache
à deux lames se logea dans l’épaule de l’officier, jusqu’à la cage thoracique.
Druss jeta le corps et chargea à l’épaule l’assassin qui se débattait pour
extraire l’arme. Il fut projeté en arrière. Tandis que Druss se remettait
debout, le tueur fit demi-tour et s’enfuit à toutes jambes dans les arcades du
Boulanger.
Druss jura et retourna vers l’officier mourant. Du sang jaillissait de
l’horrible blessure, imprégnant la terre du sol.
— Aide-moi, implora Mendar. Par pitié !
— Estime-toi heureux, fils de pute. Moi, je t’aurais tué encore plus
lentement. Qui était-ce ?
Mais Mendar était mort. Druss retira Snaga du corps de l’autre assassin et
chercha l’homme qu’il avait blessé aux jambes. En suivant des traces de
sang jusque dans une allée étroite, il le trouva allongé contre un mur, une
dague enfoncée dans le cœur jusqu’à la garde, ses doigts toujours crispés
sur le manche.
Druss se frotta les yeux et sa main devint toute poisseuse. Il toucha sa
tempe du bout des doigts. Il avait une bosse de la taille d’un œuf, ce qui le
fit jurer une fois de plus.
Est-ce que tout était devenu compliqué dans ce monde ?
De son temps, une bataille était une bataille, armée contre armée.
Ressaisis-toi, se dit-il. Il y a toujours eu des traîtres et des assassins.
C’est juste qu’il n’en avait jamais été la cible jusqu’alors.
Tout à coup, il se mit à rire en repensant au silence. L’auberge était vide.
Il aurait dû se rendre compte du danger en arrivant dans l’allée de la
Licorne. Pourquoi cinq hommes l’attendraient-ils après minuit, dans une
allée déserte ?
Espèce de vieux fou, se dit-il. Tu es en train de devenir sénile.

Musar était assis tout seul, dans son loft. Il écoutait les pigeons s’ébouriffer
les ailes pour saluer la nouvelle aube. Il était calme à présent, presque
tranquille, et ses grosses mains ne tremblaient plus. Il marcha jusqu’à la
fenêtre et s’inclina bien au-delà du rebord pour contempler le nord. Une des
ambitions qui le consumaient était de voir un jour Ulric pénétrer dans Dros
Delnoch pour continuer sa progression vers le sud, et assister enfin à
l’avènement, tant attendu, de l’Empire nadir.
À l’heure actuelle, sa femme drenaïe et son fils de huit ans étaient
étendus en dessous. Alors qu’il savourait sa dernière aube, ils dormaient
d’un sommeil qui les emmenait progressivement vers la mort.
Cela avait été très dur de les voir boire leur boisson empoisonnée. Très
dur d’écouter sa femme planifier plaisamment ses projets du lendemain.
Quand son fils lui avait demandé s’il pourrait aller chevaucher avec le fils
de Brentar, il lui avait donné la permission.
Il aurait dû suivre son premier instinct et empoisonner le vieux guerrier,
mais Dun Mendar l’avait convaincu de faire autrement. La suspicion serait
retombée automatiquement sur le maître de cérémonie. Cette manière-là
était plus sûre, c’est ce que Mendar avait promis : droguons-le et tuons-le
dans une allée sombre. Si simple !
Comment est-ce que quelqu’un d’aussi vieux pouvait se déplacer aussi
vite ?
Musar avait le sentiment qu’il pouvait s’en sortir. Il se doutait que Druss
ne pourrait jamais le reconnaître comme cinquième assassin, car son visage
était à moitié caché par une écharpe. Mais les risques étaient trop grands,
c’est ce qu’affirmait Surip, son seigneur nadir. Le dernier message l’avait
félicité pour son travail ces douze dernières années, et se concluait par : «
Que la paix soit sur toi, mon frère, et sur ta famille. »
Musar remplit une grande bassine d’eau chaude avec une bouilloire de
bronze.
Puis il prit une dague sur une étagère au fond du loft et l’aiguisa sur une
pierre. Trop grands, les risques ? Et comment ! Musar savait que les Nadirs
avaient un autre agent à Delnoch, quelqu’un de plus haut placé que lui. Il ne
devait être compromis à aucun prix.
Il plongea son bras gauche dans la bassine, puis, tenant fermement la
dague de sa main droite, il se trancha les veines du poignet. L’eau changea
de couleur.
Quel idiot il avait été de se marier, pensa-t-il, des larmes au coin des
yeux.
Mais elle était si jolie…

Hogun et Elicas observaient les hommes de la légion enlever les cadavres


des assassins. Des spectateurs regardaient depuis leurs fenêtres, posant des
questions, mais les légionnaires les ignorèrent.
Elicas tira sur le petit anneau d’or qui pendait à son oreille, tandis que
Lebus, le pisteur, retraçait les étapes de l’escarmouche. Elicas avait toujours
été fasciné par ses talents. Sur une piste, Lebus pouvait dire le sexe des
chevaux, l’âge des cavaliers et attiser les conversations autour du feu de
camp. C’était une science qu’Elicas ne comprenait pas.
— Le vieil homme est arrivé dans l’allée par là. Le premier attaquant
était posté ici, dans l’ombre. Il l’a frappé, et Druss est tombé. Il s’est vite
relevé. Vous voyez le sang, là ? Une hache est passée à travers sa cuisse. Et
puis il a chargé les trois autres, mais il a certainement jeté sa hache, parce
qu’il a reculé jusqu’au mur.
— Comment a-t-il réussi à tuer Mendar ? demanda Hogun, à qui Druss
l’avait déjà raconté ; mais lui aussi appréciait le talent de Lebus.
— Ça m’a intrigué aussi, monsieur, répondit le pisteur. Mais je crois que
j’ai la solution. Un cinquième attaquant est resté en arrière au début du
combat. Des traces suggèrent que Druss et Mendar ont arrêté de se battre un
moment, et qu’ils se tenaient près l’un de l’autre. C’est à ce moment-là que
le cinquième a surgi. Vous voyez l’empreinte de talon, ici ? C’est celle de
Druss. Vous voyez comme elle est profonde et circulaire ? Je dirais qu’il a
fait tournoyer Mendar pour arrêter l’attaque du cinquième.
— Bon travail, Lebus, dit Hogun. Mes hommes disent que tu pourrais
pister un oiseau en plein ciel, et je les crois.
Lebus fit une révérence et s’en alla.
— Je commence à croire que Druss est bien tout ce qu’on dit de lui,
déclara Elicas. C’est à peine croyable !
— C’est vrai, commenta Hogun, mais c’est inquiétant. Qu’une armée de
la taille de celle d’Ulric nous attaque, c’est une chose ; qu’il y ait des
traîtres dans Delnoch, c’en est une autre. Et en ce qui concerne Mendar…
c’est presque incroyable.
— C’était un fils de bonne famille, si j’ai bien compris. J’ai fait courir le
bruit que Mendar était venu en aide à Druss contre des Nadirs infiltrés. Ça
peut marcher. Tout le monde n’a pas le talent de Lebus, et de toute façon, le
sol aura été largement piétiné avant la fin de la matinée.
— Bonne idée, l’histoire de Mendar, dit Hogun. Mais ça se saura quand
même.
— Comment va le vieil homme ? demanda Elicas.
— Dix points de suture aux côtes, et quatre à la tête. Il dormait quand je
l’ai quitté. Calvar Syn dit que c’est un miracle que son crâne n’ait pas
explosé.
— Est-ce qu’il arbitrera quand même le tournoi d’épées ? s’enquit le plus
jeune. (Hogun leva à peine un sourcil.) Évidemment. J’aurais dû m’en
douter. C’est dommage.
— Pourquoi ? l’interrogea Hogun.
— Parce que, s’il n’avait pas été l’arbitre, c’est toi qui l’aurais été. Et je
n’aurais pas eu le plaisir de te battre.
— Petit insolent ! fit Hogun, en riant. Le jour où tu briseras ma garde,
même avec une épée en bois, n’est pas encore venu.
— Il y a un début à tout. Et tu ne rajeunis pas, Hogun. C’est vrai, tu dois
bien avoir plus de trente ans. Déjà un pied dans la tombe.
— Nous verrons. Un petit pari, peut-être ?
— Une grosse bouteille de vin rouge ? proposa Elicas.
— Tope là, mon gars ! Rien n’est plus doux qu’un vin payé par
quelqu’un d’autre.
— Comme je m’en apercevrai sans aucun doute ce soir, rétorqua Elicas.
Chapitre 14

Le mariage fut simple. L’Abbé des Épées, Vintar, officia, et le capitaine


du Vaurien et son second servirent de témoins. La mer était calme, le ciel
sans nuages. Des mouettes tournoyaient au-dessus d’eux, puis plongeaient :
le signe que la terre était proche.
Antaheim, l’un des Trente, grand et élancé, dont les traits sombres
révélaient des origines vagriannes, fournit l’alliance : un anneau d’or, sans
fioritures.
Alors qu’approchait l’aube et que les autres dormaient, Rek se tenait
debout à la proue. Les étoiles se reflétaient sur le bandeau argenté qui
ceignait son front. Le vent agitait ses cheveux telle une bannière sombre.
Les dés étaient jetés à présent. Il s’était enchaîné de lui-même à la cause
de Delnoch. L’écume lui piqua les yeux, et il fit un pas en arrière pour
s’asseoir dos au bastingage. Il serra fermement sa houppelande. Toute sa
vie, il avait cherché un chemin pour échapper à la peur, un moyen
d’empêcher ses mains de trembler, son cœur de s’emballer. Et voilà que ses
frayeurs s’étaient évaporées comme la cire d’une bougie sous la flamme.
Comte Regnak de Dros Delnoch, Protecteur du Nord.
Au début, Virae avait refusé son offre, mais il savait qu’elle serait
finalement forcée d’accepter. Si elle ne l’avait pas épousé, Abalayn lui
aurait envoyé un mari en toute hâte. Il était inconcevable que Delnoch n’ait
pas de seigneur, et encore moins concevable que celui-ci soit une femme.
En guise de bénédiction, le capitaine avait aspergé leurs visages d’eau de
mer, mais Vintar, en amoureux de la vérité, avait omis de prononcer la
bénédiction de fertilité et l’avait remplacée par un simple : « Soyez heureux
mes enfants, aujourd’hui et jusqu’à la fin de votre vie.»
Druss avait échappé à la tentative d’assassinat, Gan Orrin avait retrouvé
sa force, et les Trente n’étaient plus qu’à deux jours de Dros Purdol, la
dernière étape de leur voyage. Les vents avaient été favorables, et Le
Vaurien avait deux, voire trois jours d’avance sur les prévisions.

Rek étudiait les étoiles et se souvenait du devin aveugle et de ses


prédictions.
« Le comte et la Légende seront ensemble sur le mur. Et les hommes
rêveront, et les hommes mourront, mais la forteresse, tombera-t-elle ? »
Rek se remémora Virae comme elle était quand il l’avait quittée, presque
une heure auparavant : ses cheveux fins emmêlés sur l’oreiller, ses yeux
clos, et son visage au repos, tranquille. Il avait voulu la toucher, la prendre
dans ses bras et sentir les siens autour de lui. Au lieu de quoi, il avait
gentiment remonté la couverture sur ses épaules, puis il s’était habillé pour
monter silencieusement sur le pont. Au loin, à tribord, il entendait la
musique inquiétante des dauphins.
Il se redressa et retourna à sa cabine. Une fois de plus, Virae avait
repoussé sa couverture. Rek se déshabilla lentement et se glissa juste
derrière elle.
Et cette fois, il la toucha.

Au centre du navire, les chefs des Trente finirent leurs prières et rompirent
ensemble le pain qu’avait béni Vintar. Ils mangèrent en silence, brisant le
lien d’unité afin d’apprécier leurs propres pensées. Finalement, Serbitar
s’allongea et annonça l’ouverture. Leurs esprits se mélangèrent.
— Le vieil homme est un guerrier redoutable, déclara Menahem.
— Mais ce n’est pas un stratège, rétorqua Serbitar. Sa méthode pour tenir
la Dros est de mettre tous les hommes sur les remparts et de batailler
jusqu’à ce qu’une conclusion soit atteinte.
— Il n’y a pas beaucoup d’options, dit Menahem. Nous n’en avons pas
d’autre.
— C’est vrai. Ce que je veux dire, c’est que Druss se contente de
rameuter les hommes sur les murs, ce qui n’est pas très pratique. Il a dix
mille hommes, et pour se défendre efficacement, il va falloir en utiliser sept
mille en permanence. Les autres murs aussi doivent être équipés en
hommes, des services essentiels doivent être assurés, des messagers
désignés. Il doit également y avoir une unité volante capable d’apporter de
l’aide à n’importe quel endroit en difficulté.
» Notre force réside dans une efficacité optimale, avec un minimum
d’efforts. Les replis stratégiques doivent être méticuleusement planifiés.
Chaque officier ne doit pas seulement être conscient de son rôle, il doit en
être sûr.
— Il faut absolument développer une attitude de défense agressive,
ajouta Arbedark. Nous avons vu de nos propres yeux qu’Ulric est en train
de dépouiller des forêts entières afin de construire des balistes et des tours
de siège. Nous devons nous procurer des produits inflammables et des
récipients pour les transporter.
Pendant plus d’une heure, tandis que l’aube se levait au-dessus de
l’horizon oriental, les chefs concoctèrent leurs plans : ils éliminèrent
certaines idées et en améliorèrent d’autres, ou les développèrent.
Finalement, Serbitar leur demanda de joindre les mains. Arbedark,
Menahem et Vintar relâchèrent leur contrôle. Comme Serbitar attirait leurs
pouvoirs jusqu’à lui, ils se laissèrent dériver dans les ténèbres.
Druss ! Druss ! émirent-ils, leurs esprits s’élevant au-dessus de l’océan,
dépassant Dros Purdol, le port fortifié, longeant les montagnes de Delnoch,
laissant derrière eux les campements sathulis dans la vaste plaine
sentranne… Ils volaient de plus en plus vite.
Druss se réveilla en sursaut, balayant la pièce de ses yeux bleus, comme
s’il flairait un danger. Il secoua la tête. Quelqu’un était en train de
prononcer son nom, mais il n’y avait pas de son. Il se signa rapidement de
la griffe sur le cœur. On l’appelait toujours.
Une sueur froide coulait sur son front.
Il attrapa Snaga sur la chaise près du mur, de l’autre côté du lit.
Écoute-moi, Druss, suppliait la voix.
— Sors de ma tête, espèce de fils de pute ! rugit le vieil homme en
roulant hors du lit.
Je fais partie des Trente. Nous sommes en route pour Dros Delnoch.
Nous venons vous aider. Écoute-moi !
— Sors de ma tête !
Serbitar n’avait pas d’autre choix, la douleur devenait insupportable. Il
libéra le vieux guerrier et retourna sur le navire.
Druss se releva en chancelant, tomba, et se releva encore. La porte
s’ouvrit et Calvar Syn se précipita sur lui.
— Je vous avais dit de ne pas vous lever avant midi, gronda-t-il.
— Des voix, dit Druss. Des voix… dans ma tête !
— Allongez-vous. Et maintenant, écoutez-moi. Vous êtes le Capitaine, et
vous attendez de vos hommes qu’ils vous obéissent. C’est ça, la discipline.
Moi, je suis le chirurgien, et j’attends de mes patients qu’ils m’obéissent. À
présent, parlez-moi de ces voix.
Druss reposa sa tête sur l’oreiller et ferma les yeux. Sa tête le faisait
horriblement souffrir, et son estomac était toujours dérangé.
— Il n’y avait qu’une seule voix. Elle a dit mon nom. Puis, elle a dit
qu’elle faisait partie des Trente et qu’ils étaient en route pour venir nous
aider.
— C’est tout ?
— Oui. Qu’est-ce qui m’arrive, Calvar ? Jamais un coup à la tête ne
m’avait fait ça.
— Ça pourrait être le coup ; les traumatismes peuvent provoquer de
drôles d’effets, comme avoir des visions ou entendre des voix. Mais ça ne
dure jamais longtemps. Suivez mon conseil, Druss. La plus mauvaise chose,
pour vous, en ce moment, c’est de vous exciter. Vous pourriez tourner de
l’œil… ou pire. Les coups à la tête peuvent être fatals, même après
plusieurs jours. Je veux que vous vous reposiez et que vous vous
décontractiez. Et si jamais la voix revient, écoutez-la, répondez-lui, même.
Mais ne paniquez pas. Compris ?
— Bien sûr que je comprends, répondit Druss. Je panique rarement,
docteur ; en revanche, il y a des choses que je n’aime pas.
— Je le sais, Druss. Est-ce que vous voulez quelque chose pour vous
aider à dormir, maintenant ?
— Non. Réveillez-moi à midi. Je dois arbitrer un tournoi d’épéistes. Et
ne vous inquiétez pas, ajouta-t-il en voyant l’étincelle de mécontentement
dans l’œil intact du chirurgien. Je ne m’exciterai pas trop, et je retournerai
directement au lit après.
À l’extérieur de la pièce, Hogun et Orrin attendaient. Calvar Syn les
rejoignit, leur fit signe de se taire, et les attira dans un bureau voisin.
— Je suis inquiet, leur dit-il. Il entend des voix, et croyez-moi, ce n’est
pas bon signe. Mais il est fort comme un bœuf.
— Est-il en danger ? demanda Hogun.
— C’est difficile à dire. Ce matin je ne le pensais pas. Mais il a été
soumis à beaucoup de tension ces derniers temps, et ça ne peut pas l’aider,
dans son état. Et même si l’on a tendance à l’oublier, ce n’est plus un jeune
homme.
— Qu’en est-il des voix ? s’enquit Orrin. Est-ce qu’il va devenir fou ?
— Non, je ne le parierais pas, répondit Calvar. Il m’a dit que c’était un
message des Trente. Le comte Delnar m’a confié qu’il leur avait envoyé
Virae avec un message, et il est possible qu’ils aient un diseur avec eux. À
moins que ce soit un homme d’Ulric ; lui aussi a des diseurs parmi ses
shamans. J’ai dit à Druss de se détendre et, à l’avenir, d’écouter toutes les
voix et de me rapporter leurs propos.
— Ce vieil homme nous est vital, déclara doucement Orrin. Faites ce que
vous pouvez, Calvar. Ce serait un coup de marteau au moral si quoi que ce
soit lui arrivait.
— Vous pensez que je ne le sais pas ? répliqua rageusement le chirurgien.

Le banquet qui célébra le tournoi d’épéistes fut des plus tapageurs. Tous
ceux qui étaient arrivés dans les cent premiers furent invités ; officiers et
hommes du rang étaient assis côte à côte, échangeant des plaisanteries, se
racontant des légendes ou des histoires à dormir debout.
Gilad était assis entre Bar Britan, qui l’avait battu à plate couture, et Dun
Panir, qui s’était, à son tour, débarrassé de Britan. Le bar à la barbe noire
pestait avec humour contre Panir, se plaignant que l’épée en bois qu’on lui
avait fournie n’avait pas la même balance que son sabre de cavalerie.
— Je suis surpris que tu n’aies pas demandé l’autorisation de te battre à
cheval, dit Panir.
— Mais je l’ai demandée, protesta Britan, et ils m’ont dit de prendre le
poney-cible.
Les trois hommes éclatèrent de rire et furent bientôt rejoints par d’autres
à mesure que la blague circulait autour de la table. Le poney-cible était une
selle fixée sur un rail amovible, que l’on faisait bouger avec un système de
cordes. On s’en servait pour s’entraîner au tir à l’arc ou à la joute.
Comme le vin coulait à flot, Gilad se détendit. Il avait réellement pensé
ne pas venir au banquet, de peur que son origine le mette mal à l’aise en
présence des officiers. Il n’avait accepté de venir que parce que les hommes
de son groupe avaient fait pression sur lui, stipulant qu’il était le seul
membre de Karnak à avoir atteint les cent premières places. Et maintenant,
il était heureux de s’être laissé convaincre. Bar Britan était un compagnon
sec et spirituel à la fois tandis que Panir, malgré son éducation - ou peut-être
grâce à elle -, donnait à Gilad l’impression qu’il était entre amis.
Druss était assis à l’autre extrémité de la table, entouré d’Hogun et
d’Orrin. À leurs côtés, le maître archer de Skultik était assis. Gilad ne savait
rien de cet homme, si ce n’est qu’il était arrivé à la Dros en compagnie de
six cents archers.
Hogun avait revêtu l’armure intégrale de la légion : plastron argenté
bordé d’ébène et cotte de mailles noire. Il contemplait l’épée d’argent posée
sur la table, devant Druss.
Plus de cinq mille soldats avaient assisté à la finale, lorsque Hogun et
Orrin s’étaient mis en position. Hogun avait touché en premier, après une
parade et une riposte foudroyante, au bout de quatre minutes de duel. La
seconde touche fut pour Orrin, à la suite d’une feinte à la tête. Hogun l’avait
interceptée rapidement, mais un coup de poignet subtil avait permis à la
lame de son adversaire de le toucher au flanc. Après une vingtaine de
minutes, Hogun menait deux touches à une, à une touche seulement de la
victoire.
À la première pause, Druss était descendu rejoindre Hogun et ses
lieutenants, qui buvaient du vin coupé d’eau, à l’ombre du Mur Un.
— Belle démonstration, dit Druss. Il n’est pas mauvais.
— Oui, répondit Hogun, essuyant son front en sueur avec une serviette
blanche. Mais il a une faiblesse sur sa droite.
— Exact. Mais tu es un peu lent quand tu l’attaques à la jambe.
— C’est le principal défaut des lanciers. On est trop habitués à être sur
une selle, déclara Hogun. Comme il est plus petit que moi, il a un avantage
sur ce point.
— C’est vrai. Cela a fait du bien à Orrin d’arriver en finale. Je crois
qu’on l’encourage plus que toi, d’ailleurs.
— Oui, mais ça ne me déconcentrera pas, affirma Hogun.
— J’espère bien que non, rétorqua Druss. Néanmoins, rien ne pouvait
faire plus de bien au moral des troupes que de voir le gan de la forteresse se
comporter aussi bien.
Hogun leva les yeux, soutenant le regard de Druss. Le vieux guerrier
sourit et retourna à sa chaise de juge.
— Qu’est-ce qu’il voulait ? s’enquit Elicas, se postant derrière Hogun
pour lui masser les muscles du cou et des épaules. Des mots
d’encouragement ?
— Oui, répondit Hogun. Est-ce que tu peux me masser les avant-bras ?
Mes muscles sont noués à cet endroit.
Le jeune général grogna comme Elicas palpait la chair avec ses gros
pouces. Est-ce que Druss lui avait demandé de perdre ? Impossible. Et
pourtant…
Cela ne ferait pas de mal à Orrin de remporter l’épée d’argent et
ajouterait à sa réputation montante auprès des troupes.
— À quoi penses-tu ? demanda Elicas.
— Je pense qu’il a une faiblesse sur sa droite.
— Tu vas l’avoir, Hogun, dit le jeune officier. Essaie de placer cette
vicieuse parade-riposte que tu as employée contre moi.
À deux touches partout, la lame en bois d’Hogun se brisa. Orrin recula
pour lui permettre de changer d’arme ; il lui permit même de la tester en
vitesse. Hogun n’étant pas satisfait de l’équilibre de l’arme, il en changea
encore. Il avait besoin de temps pour penser. Est-ce que Druss lui avait
demandé de perdre ?
— Tu n’es pas concentré, dit amèrement Elicas. Qu’est-ce qui t’arrive ?
La légion a investi une bonne partie de sa solde sur toi.
— Je sais.
Il se vida l’esprit. Peu importait la raison, il ne pouvait pas se battre pour
perdre.
Il lança tout ce qu’il avait dans la dernière attaque, bloqua un revers, et
bondit. Cependant, juste avant que sa lame cogne contre l’estomac d’Orrin,
l’épée du général toucha son cou. Orrin avait lu son déplacement et l’avait
trompé. Dans un vrai combat, les deux hommes seraient morts, mais ce
n’était pas un vrai combat et Orrin avait gagné. Les deux hommes se
serrèrent la main. Les soldats enthousiastes déferlèrent sur eux.
— Et voilà, mon argent s’est envolé, dit Elicas. Enfin, il y a un point
positif à tout ça.
— Lequel ? demanda Hogun, en se frottant l’avant-bras qui le brûlait.
— Je n’ai plus de quoi honorer notre pari. Il faudra faire une croix sur le
vin. Et c’est le moins que tu puisses faire, Hogun, après avoir laissé tomber
la légion !
Le banquet remontait le moral à Hogun, et les discours de Bar Britan
pour les soldats et de Dun Panir pour les officiers furent spirituels et courts ;
la nourriture était bonne, le vin et l’ale coulaient à flot, et cette ambiance de
camaraderie était rassurante. On ne dirait plus la même Dros, pensa Hogun.
Dehors, à la herse, Bregan était de garde avec un grand jeune homme du
groupe Feu. Bregan ne connaissait pas son nom et ne pouvait pas le lui
demander, car les sentinelles en poste n’avaient pas le droit de parler. Un
règlement étrange, pensa Bregan, mais qui devait être respecté.
La nuit était froide, mais il ne le remarqua presque pas. Ses pensées
vagabondaient vers son village, Lotis et les enfants. Sybad avait reçu une
lettre aujourd’hui, et tout allait bien. Le fils de cinq ans de Bregan y était
mentionné. Il paraissait qu’il avait escaladé un grand orme et que, comme il
n’avait pas pu en redescendre, il avait appelé son père au secours. Bregan
avait demandé à Sybad d’écrire quelques mots pour lui dans la prochaine
lettre qu’il enverrait au village. Il aurait voulu y mettre des mots d’amour
pour qu’ils sachent combien ils lui manquaient, mais il n’osait pas
demander à Sybad d’écrire des paroles douces de ce genre. À la place, il lui
avait demandé de dire à Legan d’être un gentil garçon et d’obéir à sa mère.
Sybad prit des notes pour tous les villageois et passa la soirée à écrire la
lettre, qui fut ensuite cachetée à la cire et remise au courrier. Un cavalier
l’emporterait vers le sud avec d’autres lettres ainsi que les dépêches
militaires pour Drenan.
À l’heure qu’il est, Lotis doit avoir couvert le feu et éteint les lampes,
pensa Bregan. Elle devait être couchée dans leur lit matelassé de jonc, peut-
être même dormait-elle déjà. Il se doutait que Legan dormait aussi, à côté
d’elle, car Lotis n’aimait pas dormir seule quand Bregan n’était pas là.
« Tu arrêteras les sauvages, hein, dis papa ?
— Oui, lui avait répondu Bregan. Mais si ça se trouve ils ne viendront
même pas. Les dirigeants vont tout arranger, comme ils l’ont toujours fait.
— Tu vas revenir bientôt ?
— Je serai de retour pour les moissons.
— Promis ?
— Juré. »

Une fois le banquet terminé, Druss invita Orrin, Hogun, Elicas et Flécheur
dans l’étude du comte, au-dessus du grand hall. Arshin, le serviteur, leur
apporta du vin, et Druss présenta le hors-la-loi aux dirigeants de la
forteresse. Orrin lui serra froidement la main. Le dégoût se lisait dans ses
yeux. Cela faisait deux ans qu’il envoyait des patrouilles dans Skultik avec
l’ordre de capturer et de pendre le chef des brigands. Hogun, lui, fut moins
intéressé par le pedigree de Flécheur que par les compétences qu’il pouvait
apporter. Elicas n’avait pas d’idée préconçue, mais instinctivement il
apprécia l’archer blond.
Une fois assis, Flécheur se racla la gorge et leur annonça la taille de la
horde nadire amassée à Gulgothir.
— Comment cette information est-elle tombée entre vos mains ?
demanda Orrin.
— Il y a trois jours, nous avons… rencontré… des voyageurs dans
Skultik. Ils se rendaient de Dros Purdol à Segril, et étaient passés par le
désert, au nord. Ils avaient été arrêtés près de Gulgothir et emmenés dans la
cité, où ils étaient restés quatre jours. Comme c’étaient des marchands
vagrians, ils furent traités civilement, mais interrogés par un officier nadir
du nom de Surip. L’un d’eux était un ancien militaire vagrian et fut à même
d’estimer leur nombre.
— Mais quand même, un demi-million ? dit Orrin. Je pensais que le
nombre était exagéré.
— Minimisé, vous voulez dire, rétorqua Flécheur. Des tribus isolées
continuaient à arriver quand je suis parti. Je pense que vous avez une sacrée
guerre sur les bras.
— Je ne voudrais pas paraître pédant, annonça Hogun, mais ne devriez-
vous pas dire plutôt : nous avons une sacrée guerre sur les bras ?
Flécheur jeta un regard à Druss.
— Tu ne leur as pas dit, mon vieux ? Non ? Ah, quel délicieux moment
embarrassant, pour sûr.
— Dit quoi ? s’enquit Orrin.
— Que ce sont des mercenaires, avoua Druss, gêné. Ils ne resteront que
jusqu’à la chute du Mur Trois. Nous avons passé un accord.
— Et pour ce… misérable coup de pouce, ils croient obtenir le pardon !
cria Orrin, se levant de son siège. Plutôt les voir pendus.
— Après le Mur Trois, nous n’aurons plus besoin d’autant d’archers,
déclara calmement Hogun. Il n’y a plus de terrain dégagé.
— Nous avons besoin d’archers, Orrin, dit Druss. Nous en avons
salement besoin. Et cet homme en a six cents, parmi les meilleurs. Nous
savons pertinemment que les murs vont tomber, et il n’y aura pas une flèche
de trop. De plus, les poternes seront fermées à ce moment-là. Je n’aime pas
non plus cette situation, mais la fin justifie… Il vaut mieux avoir une
couverture pour les trois premiers murs que pas du tout. Vous n’êtes pas
d’accord ?
— Et si je ne l’étais pas ? demanda le gan, toujours en colère.
— Eh bien, je les renverrais, répondit Druss.
Hogun eut un accès de rage mais Druss le fit taire d’un signe de la main.
— Vous êtes le gan, Orrin. À vous de décider.
Orrin s’assit, respirant profondément. Il avait commis beaucoup d’erreurs
avant l’arrivée de Druss ; aujourd’hui, il le savait. Cette situation l’énervait,
mais il n’avait pas d’autre choix que de soutenir le Capitaine, et Druss le
savait, lui aussi. Les deux hommes échangèrent un regard et sourirent.
— Qu’ils restent, déclara Orrin.
— Une sage décision, répliqua Flécheur. Dans combien de temps les
Nadirs arriveront-ils, d’après vous ?
— Bien trop tôt, grommela Druss. Au cours des trois prochaines
semaines, d’après nos éclaireurs. Ulric a perdu un fils, ce qui nous a fait
gagner quelques jours. Mais ce n’est pas assez.
Pendant un long moment, les hommes discutèrent des différents
problèmes qui attendaient les défenseurs. Finalement, Flécheur parla, mais
cette fois de manière hésitante.
— Écoute, Druss, il y a quelque chose dont je crois qu’il faut que je te
parle, mais je ne veux pas que vous pensiez que je suis… bizarre. Je me suis
tâté pour savoir si j’allais le dire ou pas, mais…
— Parle, mon garçon. Tu es entouré d’amis… ou presque.
— J’ai fait un drôle de rêve la nuit dernière, et tu étais dedans. Je l’aurais
oublié, mais te voir aujourd’hui m’y a fait repenser. J’ai rêvé que j’étais
réveillé d’un sommeil profond par un guerrier en armure d’argent. Je
pouvais voir à travers lui, comme si c’était un fantôme. Il m’a dit qu’il avait
essayé de te contacter, mais sans succès. Quand il parlait, c’était comme une
voix dans ma tête. Il m’a dit qu’il s’appelait Serbitar et qu’il voyageait avec
des amis et une femme nommée Virae.
» Il m’a dit qu’il était important que je te dise de réunir des produits inf
lammables et des récipients, parce qu’Ulric a fait construire de grandes
tours de siège. Il a également suggéré que vous creusiez des fossés
enflammés entre les premiers murs. Et il m’a montré des images où tu te
faisais attaquer. Il m’a donné un nom : Musar.
» Est-ce que tout ça a un sens pour vous ?
L’espace d’un instant, personne ne parla. Druss avait pourtant l’air
soulagé.
— Oh oui, mon garçon. Ça a un sens !
Hogun remplit un verre de vin lentrian bien frais et le passa à Flécheur.
— À quoi ressemblait ce guerrier ? demanda-t-il.
— Grand, élancé. Je crois que ses cheveux étaient blancs, et pourtant il
avait l’air jeune.
— C’est bien Serbitar, déclara Hogun. La vision est véridique.
— Tu le connais ? demanda Druss.
— J’ai juste entendu parler de lui. C’est le fils du comte Drada de Dros
Segril. On disait que le garçon était ensorcelé et possédé par un démon ; il
pouvait lire dans l’esprit des gens. C’est un albinos, et comme tu le sais, les
Vagrians pensent que c’est un mauvais présage. À treize ans, environ, il a
été envoyé au temple des Trente, au sud de Drenan. On dit aussi que son
père a essayé de l’étouffer quand il n’était qu’un bébé, mais que l’enfant
l’avait pressenti et s’était caché sur le rebord de la fenêtre de sa chambre.
Évidemment, ce ne sont que des histoires.
— Eh bien, il semblerait que les talents du jeune homme aient grandi,
déclara Druss. Mais je m’en moque. Il nous sera très utile ici, surtout s’il
peut lire dans l’esprit d’Ulric.
Chapitre 15

Les dix jours suivants, les travaux progressèrent. Des fosses de trois
mètres de large et d’un mètre vingt de profondeur furent creusées en travers
du terrain entre les Murs Un et Deux, et de nouveau entre les Murs Trois et
Quatre. Elles furent remplies de brindilles et de petit bois, tandis que des
jarres étaient disposées tout près, afin qu’on puisse verser de l’huile sur le
bois sec en temps utile.
Les archers de Flécheur plantèrent des pieux blancs dans ce terrain
vague, à intervalles réguliers, entre chaque mur, mais également dans la
plaine devant la forteresse. Chaque ligne de pieux s’étendait sur soixante
pas. Ses hommes s’entraînèrent plusieurs heures par jour ; des nuages noirs
de flèches déchiraient le ciel au-dessus de chaque rangée, dès que l’ordre de
tir était prononcé.
Des mannequins cibles furent disposés sur la plaine et se retrouvèrent
fendus par d’innombrables flèches, même à cent vingt pas. L’adresse des
archers de Skultik était redoutable.
Hogun fit répéter des manœuvres de repli, marquant le rythme des
hommes à l’aide de tambours, tandis qu’ils fuyaient des remparts, passaient
les planches posées par-dessus les fosses, et escaladaient les cordes du mur
suivant. Ils devinrent plus rapides de jour en jour.
Et alors que les hommes s’amélioraient, Druss était accaparé par des
détails.
— Quand est-ce que nous verserons l’huile ? lui demanda Hogun, alors
que les deux hommes avaient pris leur après-midi.
— Le premier jour de l’attaque, nous verserons l’huile entre les Murs Un
et Deux. D’ici-là nous n’aurons pas d’idée réelle sur la façon dont les
hommes tiendront face aux assaillants.
— Il reste toujours un problème, ajouta Orrin, à savoir : qui mettra le feu
aux fossés, et à quel moment. Par exemple, s’il y a une brèche dans le mur,
des Nadirs pourraient bien courir au milieu de nos hommes. Ce qui ne
facilitera pas la décision de jeter une torche enflammée.
— Et si nous donnons cette fonction à nos hommes, renchérit Hogun, et
qu’ils se font tuer sur les remparts ?
— Il va nous falloir créer un service spécial, dit Druss, et la décision sera
relayée par un clairon posté sur le Mur Deux. Un officier ayant du sang-
froid sera nécessaire pour évaluer la situation. Dès que le clairon retentira,
les fossés s’enflammeront, peu importe qui reste derrière.
Ce genre de problème occupait Druss de plus en plus, tant et si bien que
sa tête fourmillait de plans, d’idées, de stratagèmes et de déploiements
tactiques. Plusieurs fois, au cours de telles discussions, le vieil homme
s’emportait et tapait sur la table des deux poings, ou bien il se mettait à
tourner dans la pièce comme un lion en cage.
— Je suis un soldat, pas un bon sang de stratège ! s’emportait-il, et la
séance était ajournée pendant une heure.
Les combustibles étaient apportés des villages voisins par chariot. Un
défilé permanent de dépêches arrivait de Drenan et du gouvernement
paniqué d’Abalayn. De plus, une multitude de petits problèmes - à propos
du courrier en retard, des nouvelles recrues, d’angoisses personnelles, de
querelles entre groupes - menaçait de submerger les trois hommes.
Un des officiers se plaignit que la zone des latrines du Mur Un risquait
très vite de constituer un risque pour la santé, car elle n’avait pas la
profondeur réglementaire, et il lui manquait une fosse septique adéquate.
Druss envoya une équipe pour agrandir la zone.
Abalayn en personne avait demandé à évaluer la stratégie de défense de
Dros Delnoch dans son ensemble, ce que Druss refusa, les informations
pouvant tomber aux mains de sympathisants nadirs. Cela lui valut en retour
une réprimande de Drenan, qui exigea fermement des excuses. Ce fut Orrin
qui l’écrivit, expliquant qu’ainsi les dirigeants leur ficheraient la paix.
L’Entailleur envoya alors un ordre de réquisition pour les chevaux de la
légion, prétextant que, l’ordre étant de défendre et de tenir jusqu’au dernier
homme, les montures seraient de peu d’utilité à Delnoch. Il accepta qu’une
vingtaine de chevaux soient conservées pour les missives. Cela fit tellement
enrager Hogun qu’il fut impossible de l’approcher pendant des jours.
Pour couronner le tout, les bourgeois commencèrent à se plaindre du
comportement chahuteur des troupes dans certains quartiers civils. De fil en
aiguille, Druss se sentait au bout du rouleau, et commençait à faire savoir à
qui voulait l’entendre qu’il aimerait bien que les Nadirs arrivent enfin, et au
diable les conséquences !
Trois jours plus tard, son souhait fut partiellement exaucé.
Une troupe nadire, sous couvert du drapeau blanc, arriva au galop par le
nord. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, et avant qu’elle
ait atteint Druss, dans le grand hall de la forteresse, un vent de panique
souffla sur la ville.
Les Nadirs descendirent de cheval à l’ombre des grandes portes sans rien
dire. Ils sortirent de leurs sacoches de la viande séchée et des outres d’eau,
et s’assirent ensemble pour manger.
Quand finalement Druss arriva avec Orrin et Hogun, ils avaient terminé
leur repas. Druss les héla du haut des remparts.
— Quel est votre message ?
— Ouvrez les portes ! lui répondit un officier nadir, un petit homme
costaud au torse imposant et aux jambes arquées.
— Tu es Marche-Mort ? demanda l’homme.
— Oui.
— Tu es vieux et gras. Ça me fait plaisir.
— Bien ! Souviens-t’en la prochaine fois qu’on se verra, car je t’ai
repéré, grande gueule, et ma hache connaît ton nom. Et maintenant, quel est
ton message ?
— Le seigneur Ulric, Prince du Nord, me prie de vous dire qu’il se rend à
Drenan pour discuter d’une alliance avec Abalayn, Seigneur de Drenaï. Il
veut que vous sachiez qu’il espère trouver les portes de Dros Delnoch
ouvertes ; ce faisant, il garantit qu’aucun mal ne sera fait aux hommes,
femmes, enfants, soldats et autres, dans l’enceinte de la cité. C’est la
volonté du seigneur Ulric que Drenaïs et Nadirs deviennent une seule et
même nation. Il offre le gage de l’amitié.
— Dis au seigneur Ulric, déclara Druss, qu’il sera toujours le bienvenu à
Drenan. Nous lui accorderons même une escorte de cent guerriers, comme
il sied à un Prince du Nord.
— Le seigneur Ulric ne tolère aucune condition, dit l’officier.
— Ce sont mes conditions - elles ne changeront pas, rétorqua Druss.
— Alors j’ai un deuxième message. S’il se révèle que les murs sont
défendus et les portes fermées, le seigneur Ulric vous fait savoir qu’un
défenseur capturé sur deux sera mis à mort, que toutes les femmes seront
vendues en esclavage, et qu’un citoyen sur trois perdra sa main droite.
— Avant que cela arrive, mon garçon, le seigneur Ulric doit s’emparer de
la Dros. En attendant, transmets-lui ce message de la part de Druss, le
Marche-Mort : au nord, les montagnes tremblent peut-être quand il pète,
mais ici nous sommes sur les terres drenaïes, et en ce qui me concerne, je
pense qu’il est un sauvage bedonnant qui serait incapable de trouver son
nez s’il n’avait pas une carte drenaïe.
» Tu penses que tu vas pouvoir t’en souvenir, mon garçon ? Ou est-ce
qu’il faut que je te le grave sur le cul, en grosses lettres ?

— Aussi enthousiasmantes qu’aient été vos paroles, Druss, admit Orrin, je


dois avouer que mon estomac a failli se retourner quand vous les avez
prononcées. Ulric va être furieux.
— Si seulement c’était vrai, répondit Druss amèrement en regardant la
troupe galoper vers le nord. Si ça le rend furieux, c’est qu’il est vraiment un
sauvage bedonnant. Non ! Il va rire longuement et à gorge déployée.
— Pourquoi ? demanda Hogun.
— Parce qu’il n’a pas le choix. Il vient d’être insulté, et il perdrait la
face. S’il rit, les hommes riront avec lui.
— C’est une belle offre qu’il nous a faite, dit Orrin tandis que les trois
hommes parcouraient le long chemin de retour jusqu’à la citadelle. Ça va
bientôt se savoir. Discuter avec Abalayn… Un empire drenaï et nadir…
Rusé !
— Rusé et sincère, ajouta Hogun. D’expérience, nous savons qu’il
tiendra parole. Si nous nous rendons, il traversera la ville et ne fera de mal à
personne. On peut facilement entendre des menaces de mort et leur résister ;
se voir offrir la vie, c’est une autre chanson. Je me demande combien de
temps il faudra avant que les bourgeois demandent une nouvelle audience.
— Avant le coucher du soleil, prédit Druss.
Sur les murs de la Dros, Gilad et Bregan regardaient la poussière des
chevaux nadirs s’estomper dans le lointain.
— Gil, qu’est-ce qu’il voulait dire en parlant de se rendre à Drenan pour
discuter avec Abalayn ?
— Il voulait dire qu’on devait laisser passer son armée.
— Oh. Ils n’avaient pas l’air si féroce que ça, pas vrai ? Enfin, ils ont
l’air plutôt quelconques, vraiment, à part qu’ils portent des fourrures.
— Oui, ils sont quelconques, rétorqua Gilad en ôtant son heaume pour se
peigner avec les doigts et laisser un peu d’air le rafraîchir. Très
quelconques. Sauf qu’ils vivent pour la guerre. Se battre leur est aussi
naturel que l’est pour toi le fermage. Ou pour moi, ajouta-t-il après coup,
sachant pertinemment que ce n’était pas vrai.
— Je me demande pourquoi, dit Bregan. Tout ça n’a pas beaucoup de
sens pour moi. Je veux dire que je peux comprendre que certains hommes
deviennent des soldats : pour protéger la nation et tout. Mais toute une race
de gens ne vivant que pour être des soldats, ça me paraît… malsain. Est-ce
que ce que je dis a un sens ?
Gilad rit.
— Évidemment, ça a un sens. Mais les steppes du nord ne sont pas des
terres arables. Ils élèvent principalement des chèvres et des poneys. S’ils
désirent une richesse, il faut qu’ils la volent. Et puis, pour les Nadirs,
d’après ce que m’a expliqué Dun Panir au banquet, le mot qui signifie «
étranger » est le même que celui qui signifie « ennemi ». Quiconque n’est
pas de la tribu n’est là que pour se faire tuer et dépouiller de ses biens. C’est
un style de vie. Les petites tribus sont éliminées par les grandes. Ulric a
changé ce schéma ; en amalgamant les tribus vaincues à la sienne, il a
obtenu de plus en plus de puissance. À l’heure actuelle, il contrôle tous les
royaumes nordiques, et bien d’autres à l’est. Il y a deux ans, il s’est emparé
de Manea, le royaume des Mers.
— J’en ai entendu parler, dit Bregan. Mais je croyais qu’il s’était retiré
après avoir signé un traité avec le roi.
— Dun Panir m’a dit que le roi avait accepté de devenir un vassal
d’Ulric, et qu’Ulric gardait le fils du roi en otage. La nation est à lui.
— Ce doit être un type drôlement intelligent, déclara Bregan. Mais que
ferait-il s’il arrivait à conquérir le monde entier ? À quoi ça lui servirait, je
veux dire ? Moi je voudrais bien une ferme plus grande, avec plusieurs
étages. Ça, je peux le comprendre. Mais que ferais-je de dix fermes ? Ou
d’une centaine ?
— Tu serais riche et puissant. Et tu pourrais dire à tes locataires ce qu’ils
doivent faire, et ils te salueraient tous quand tu passerais devant eux dans
ton bel attelage.
— Ça me dit rien, rien du tout, affirma Bregan.
— Eh bien moi, ça me dit, répliqua Gilad. J’ai toujours détesté me
découvrir devant un noble sur un cheval. La façon qu’ils ont de te regarder,
de te mépriser parce que tu travailles dans une petite exploitation ; ils
dépensent plus d’argent pour leurs bottines faites main que ce que je gagne
en trimant toute l’année. Non, ça ne me dérangerait pas d’être riche ; d’être
épouvantablement riche, à tel point que plus personne ne pourrait jamais me
regarder de haut.
Gilad détourna la tête pour contempler les plaines. Sa colère était intense,
presque palpable.
— Et alors tu regarderais les autres de haut, Gil ? Est-ce que tu me
mépriserais parce que j’aurais voulu rester un fermier ?
— Bien sûr que non. Un homme devrait être libre de faire ce qu’il a
envie de faire, tant que cela ne nuit pas aux autres.
— C’est peut-être pour cela qu’Ulric veut tout contrôler. Peut-être qu’il
en a marre que tout le monde regarde les Nadirs de haut.
Gilad se retourna vers Bregan, et sa colère disparut.
— Tu sais quoi, Breg, c’est exactement ce que m’a dit Panir quand je lui
ai demandé s’il haïssait Ulric de vouloir écraser les Drenaïs. Il m’a dit : «
Ulric ne veut pas écraser les Drenaïs, il veut élever les Nadirs. » Je crois
que Panir l’admire.
— L’homme que j’admire, moi, c’est Orrin, répondit Bregan. Il a dû lui
falloir beaucoup de courage pour venir s’entraîner avec ses hommes comme
il l’a fait. Surtout qu’il n’était vraiment pas populaire. J’ai été drôlement
content quand il a gagné le tournoi d’épées.
— Uniquement parce qu’il t’a fait gagner cinq pièces d’argent, fit
remarquer Gilad.
— C’est pas juste, Gil ! Je l’ai soutenu parce qu’il était du groupe
Karnak. Toi aussi, je t’ai soutenu.
— Pour un quart-cuivre, et lui pour un demi-argent, selon Drebus, qui a
pris tes paris.
Bregan se tapota le nez, en souriant.
— Ah, mais on ne paie pas la même chose pour un bouc que pour un
cheval. C’est l’intention qui compte. Après tout, je savais que tu ne pouvais
pas gagner.
— J’ai bien failli avoir ce maudit Bar Britan. Au final, c’est le juge qui a
décidé.
— C’est vrai, dit Bregan. Mais tu n’aurais jamais battu Panir, ou l’autre
gars de la légion avec sa boucle d’oreille. Mais ce qui est encore plus
évident, c’est que tu n’aurais jamais battu Orrin. Je vous ai vus manier
l’épée tous les deux.
— Quel jugement ! rétorqua Gilad. C’est à se demander pourquoi tu n’as
pas participé au tournoi, puisque tu t’y connais si bien.
— Je n’ai pas besoin de savoir voler pour voir que le ciel est bleu,
répondit Bregan. Enfin bon, et toi, sur qui as-tu parié ?
— Gan Hogun.
— Et qui d’autre ? Drebus m’a dit que tu avais fait deux paris, dit
innocemment Bregan.
— Tu le sais très bien. Drebus a dû te le dire.
— Je n’ai pas pensé à poser la question.
— Menteur ! Enfin, je m’en moque. J’ai parié que j’arriverais dans les
cinquante premiers.
— Ce n’est pas passé loin, reconnut Bregan. À une touche près.
— Un coup de chance et j’aurais gagné l’équivalent d ’un mois de solde.
— Ainsi va la vie, déclara Bregan. Peut-être que tu pourras revenir
l’année prochaine pour retenter ta chance.
— Et peut-être que le maïs poussera sur le dos des chameaux ! répliqua
Gilad.

Pendant ce temps, à la forteresse, Druss faisait tout ce qu’il pouvait pour


conserver son sang-froid face aux doyens de la cité qui argumentaient sur
l’offre des Nadirs. La nouvelle leur était parvenue à une vitesse
hallucinante, et Druss avait à peine eu le temps d’avaler un quignon de pain
et du fromage avant qu’un messager d’Orrin l’informe que les doyens
avaient convoqué une réunion.
C’était une règle drenaïe établie depuis longtemps, qu’en dehors des
batailles, les doyens avaient un droit démocratique d’audience auprès du
seigneur de la cité afin de débattre des sujets importants. Ni Orrin ni Druss
ne pouvaient refuser. Personne ne pouvait prétendre que l’ultimatum
d’Ulric n’était pas important.
Six hommes représentaient les doyens de la cité, un corps élu qui en
réalité gérait toutes les formes de commerce au sein de la cité. Le maître
bourgeois et chef des doyens était Bricklyn, celui qui avait royalement
diverti Druss la nuit où on avait tenté de l’assassiner. Malphar, Backda,
Shinell et Alphus étaient tous des marchands, tandis que Beric, lui, était un
noble, un lointain cousin du comte Delnar, haut placé dans la vie de la cité.
Seul le manque d’une réelle fortune le faisait rester à Delnoch, loin de
Drenan qu’il aimait tant.
Shinell était un marchand de soie gros et mielleux, et le principal
responsable de la colère de Druss.
— Mais nous avons certainement le droit de discuter des termes d’Ulric,
et devons avoir notre mot à dire sur l’acceptation ou le rejet de ceux-ci,
répétait-il. Après tout, c’est d’un intérêt primordial pour la ville, et selon la
loi, c’est notre vote qui doit l’emporter.
— Vous savez très bien, mon cher Shinell, rétorqua doucement Orrin, que
les doyens de la cité ont toute autorité en matière civile. Mais la situation
présente n’entre pas vraiment dans cette catégorie. Néanmoins, nous
prenons note de votre point de vue.
Malphar, un gros rougeaud lentrian, marchand de vin de son état,
interrompit Shinell alors que celui-ci allait protester.
— Nous n’aboutirons à rien si nous ne parlons que de règles et de
précédents. Le fait est que nous sommes pratiquement en guerre. Pouvons-
nous gagner cette guerre ?
Ses yeux verts scrutèrent les visages autour de lui. Druss pianotait sur la
table, seul signe extérieur de sa tension.
— Est-ce que c’est une guerre que nous pourrons mener suffisamment
longtemps pour établir une paix honorable ? Je ne le crois pas, continua
Malphar. Tout cela n’est que folie. Abalayn a ramené l’armée à un dixième
de ce qu’elle était il y a quelques années. La flotte a été réduite de moitié.
La dernière fois que cette Dros a été assiégée, cela remonte à deux cents
ans, et elle était presque tombée. Et pourtant, nos archives montrent que
nous avions quarante mille guerriers sur le champ de bataille.
— Finissez-en, bonhomme ! Allez au bout de votre idée, dit Druss.
— J’y viens, mais je vous en prie, Druss, épargnez-moi vos regards
furibonds, je ne suis pas un lâche. Voici ce que je dis : si nous ne pouvons
pas tenir et que nous ne pouvons pas gagner, à quoi sert de nous défendre ?
Orrin se tourna vers Druss et vit le vieux guerrier se pencher en avant.
— Ça sert, répondit Druss, parce qu’on ne sait jamais si on va perdre…
ou alors c’est trop tard. N’importe quoi peut arriver : Ulric pourrait avoir
une attaque ; la peste pourrait s’abattre sur les forces nadires. Bref, nous
devons essayer de tenir.
— Et qu’en est-il des femmes et des enfants ? s’enquit Backda, un rentier
au visage squelettique.
— Comment ça ? répliqua Druss. Ils peuvent partir n’importe quand.
— Et pour aller où, s’il vous plaît ? Et avec quel argent ?
— Dieux du ciel ! gronda Druss, bondissant sur ses pieds. Et après ça,
qu’est-ce que vous voulez que je fasse pour vous ? Où ils iront - s’ils
partent - et comment ils le feront, c’est leur problème ainsi que le vôtre. Je
suis un soldat, et mon travail est de me battre et de tuer. Et croyez-moi, je
sais très bien m’y prendre. On nous a donné l’ordre de nous battre jusqu’au
dernier, et c’est ce que nous allons faire.
» Maintenant, je ne connais pas grand-chose aux lois et à toutes les
joyeusetés de la politique de la cité, mais je sais une chose : n’importe quel
homme qui parlera de se rendre pendant le siège sera considéré comme un
traître.
» Et je ferai en sorte qu’il soit pendu.
— Bien envoyé, Druss, appuya Beric, un homme grand et d’âge mûr,
dont les cheveux gris tombaient jusque sur les épaules. Je n’aurais pas pu
dire mieux moi-même. Très stimulant. (Il sourit pendant que Druss se
rasseyait.) Il y a quand même un détail. Vous dites qu’on vous a demandé
de vous battre jusqu’à la fin. Cet ordre peut toujours être changé ; la
politique étant ce qu’elle est, la question de l’opportunisme ne peut pas être
écartée. En ce moment, il est opportun pour Abalayn de nous préparer à la
guerre. Il pense peut-être que cela va lui donner une plus grande marge de
négociation face à Ulric. Mais en fait, au bout du compte, il doit songer à se
rendre. Les faits sont là : les tribus ont conquis toutes les nations qu’elles
ont attaquées, et Ulric est un général à nul autre pareil.
» Je propose que nous écrivions à Abalayn pour lui conseiller vivement
d’empêcher cette guerre.
Orrin lança à Druss un regard de mise en garde et intervint :
— Voilà qui est bien dit, Beric. Évidemment, Druss et moi, en tant que
militaires loyaux, nous devons voter contre ; néanmoins, vous êtes libres de
rédiger une pétition et je veillerai à ce qu’elle soit acheminée par le premier
coursier disponible.
— Merci, Orrin. C’est très civil de votre part, répondit Beric. Et à
présent, si nous passions au problème des maisons démolies ?

Ulric était assis devant un brasero, une houppelande en peau de chèvre


passée sur son torse nu. Devant lui était accroupie la silhouette squelettique
de son shaman, Nosta Khan.
— Que veux-tu dire ? lui demanda Ulric.
— Comme je te l’expliquais, je n’arrive plus à surplomber la forteresse.
Il y a une barrière qui bloque mon pouvoir. La nuit dernière, tandis que je
flottais au-dessus de Marche-Mort, j’ai senti une force, comme un vent de
tempête. Elle m’a repoussé au-delà des murs.
— Et tu n’as rien vu ?
— Non. Mais j’ai ressenti… éprouvé…
— Parle !
— C’est difficile à dire. J’ai aperçu mentalement la mer et un bateau
élancé. Mais ce n’étaient que des bribes. Il y avait aussi un mystique aux
cheveux blancs. J’y ai longuement réfléchi. Je pense que Marche-Mort a
demandé de l’aide à un temple blanc.
— Et leurs pouvoirs sont supérieurs aux tiens ? demanda Ulric.
— Simplement différents, se déroba le shaman.
— S’ils viennent par la mer, ils accosteront à Dros Purdol, déclara Ulric,
le regard fixé sur les charbons ardents. Trouve-les.
Le shaman ferma les yeux, détacha les chaînes de son esprit et jaillit
librement de son corps. Informe, il passa précipitamment par-dessus la
plaine, les collines et les rivières, par-dessus les montagnes et les ruisseaux,
longeant la chaîne montagneuse de Delnoch jusqu’à ce que la mer s’étende
en dessous de lui, scintillante sous les étoiles. Il rôda longtemps avant de
repérer Le Vaurien, grâce à la petite lueur de sa lanterne arrière.
Il se laissa rapidement tomber du ciel jusqu’au mât. Contre le bastingage
bâbord se tenaient un homme et une femme. Avec douceur, il sonda leurs
esprits, puis il passa à travers le pont en bois, sous la soute, et flotta
jusqu’aux cabines. Toutefois, il n’arriva pas à pénétrer à l’intérieur. Il
toucha le bord d’une barrière invisible, aussi léger que la brise maritime.
Elle se solidifia devant lui, et il recula. Il plana jusqu’au pont et se
rapprocha d’un marin qui était à la poupe, sourit, et retourna en vitesse
auprès du seigneur nadir qui l’attendait.
Un spasme secoua le corps de Nosta Khan, et ses yeux s’ouvrirent.
— Eh bien ? demanda Ulric.
— Je les ai trouvés.
— Tu peux les détruire ?
— Je crois. Il me faut rassembler mes acolytes.

Sur Le Vaurien, Vintar se leva de son lit, les yeux soucieux, son esprit agité.
Il s’étira.
— Vous l’avez ressenti, vous aussi, transmit Serbitar, balançant ses
jambes hors de sa propre couche.
— Oui. Nous devons faire attention.
— Il n’a pas essayé de briser notre bouclier, déclara Serbitar. Est-ce que
c’est un signe de faiblesse, ou de confiance ?
— Je ne sais pas, répondit l’abbé.
Au-dessus d’eux, à la poupe, le second frottait ses yeux gonflés de
sommeil. Il glissa un cordage en boucle par-dessus la barre et se mit à
regarder les étoiles. Il avait toujours été fasciné par ces lointaines bougies
tremblotantes. Ce soir, elles étaient plus brillantes que d’habitude, comme
des gemmes cousues sur une cape de velours. Une fois, un prêtre lui avait
dit que c’étaient des trous dans l’univers, par lesquels les dieux regardaient
les hommes de cette terre, et que c’étaient leurs yeux brillants que nous
apercevions. C’était n’importe quoi, mais cela lui avait plu.
Soudain, un frisson le parcourut. Il se retourna, saisit sa houppelande
qu’il avait posée sur la dunette et la jeta sur ses épaules. Il se frotta les
mains.
Derrière lui, l’esprit flottant de Nosta Khan leva les mains, concentrant
son pouvoir sur ses longs doigts. Des serres lui poussèrent, luisantes comme
de l’acier, dentelées et aiguisées. Satisfait, il se rapprocha du marin et
plongea les mains dans sa tête.
Une agonie brûlante détruisit son cerveau de l’intérieur. L’homme tituba,
puis tomba. Du sang coulait de sa bouche et de ses oreilles, et suintait de ses
yeux. Il mourut sans un bruit. Nosta Khan relâcha son étreinte. Puisant dans
l’énergie de ses acolytes, il intima au corps l’ordre de se relever, chuchotant
des mots obscènes dans une langue depuis longtemps disparue de la
mémoire des hommes. Les ténèbres s’intensifièrent autour du cadavre,
changeantes comme une fumée noire, avant d’être aspirées par la bouche
ensanglantée. Le corps eut un soubresaut.
Et se releva.
Incapable de dormir, Virae s’habilla en silence et monta sur le pont. Elle
se promena le long du bastingage bâbord. La nuit était douce, la brise
apaisante. Elle regarda au loin, par-dessus les vagues, une ligne de terre se
dessiner dans la clarté de la lune.
Cette vue de la terre se mélangeant à la mer arrivait toujours à la calmer.
Enfant, à l’école de Dros Purdol, elle s’était épanouie en naviguant, surtout
la nuit, quand la masse terrestre semblait flotter comme un monstre tapi
dans le noir, ténébreux et mystérieux, et terriblement fascinant.
Tout à coup, elle plissa les yeux. Est-ce que la terre bougeait ? À sa
gauche, les montagnes paraissaient s’éloigner, alors qu’à sa droite, le rivage
semblait plus proche. Non, pas semblait. Était. Elle regarda les étoiles. Le
navire filait vers le nord-ouest, alors qu’ils étaient encore à plusieurs jours
de Purdol.
Intriguée, elle se dirigea vers l’arrière du bateau, pour parler avec le
second qui tenait la barre.
— Quel est notre cap ? lui demanda-t-elle en gravissant les quatre
marches qui menaient à la poupe, avant de s’accouder au bastingage.
Le marin tourna la tête. Ses yeux vides, rouge sang, se braquèrent sur
Virae, et ses mains quittèrent la barre pour essayer de la saisir.
La peur transperça l’esprit de Virae comme une lance, pour faire aussitôt
place à la rage. Ce n’était pas une fille de ferme drenaïe qu’on pouvait
effrayer facilement ; elle était Virae, et du sang de guerrier coulait dans ses
veines.
Elle relâcha ses épaules et balança un direct du droit dans la mâchoire de
l’homme. La tête partit à la renverse, mais le marin progressait toujours.
Elle avança entre ses bras qui tâtonnaient, l’attrapa par les cheveux et lui
assena un coup de tête en pleine face. Il encaissa sans broncher et ses mains
s’enroulèrent autour de sa gorge. Se tortillant désespérément avant que la
prise se referme, elle réussit à le projeter grâce à un violent mouvement des
hanches. Il chuta lourdement sur le pont. Virae vacilla. Le marin se releva
lentement et revint vers elle.
Elle courut en avant, bondit dans les airs, se cabra et le percuta des deux
pieds en plein visage. Il tomba une fois de plus.
Et se releva.
En proie à la panique, Virae chercha une arme, mais n’en trouva pas.
Tout en souplesse, elle sauta par-dessus la barre pour atterrir sur le pont. Il
la suivit.
— Éloignez-vous de lui ! hurla Serbitar, venant à son aide, une épée à la
main.
Virae courut à sa rencontre.
— Donnez-moi ça ! dit-elle, lui arrachant l’épée des mains.
En agrippant la poignée d’ébène, elle reprit confiance.
— Et maintenant, à nous deux, fils de pute ! cria-t-elle en avançant à
grands pas vers le marin.
Il ne fit pas d’effort pour lui échapper, et l’épée brilla dans le clair de
lune avant de s’enfoncer dans son cou vulnérable. Elle frappa deux fois
encore, et la tête grimaçante se détacha du corps. Mais le cadavre resta
debout.
Une fumée grasse suinta du cou tranché pour former une deuxième tête,
informe et vague. Au cœur de la fumée rougeoyaient des yeux de braise.
— Reculez ! ordonna Serbitar. Écartez-vous de lui !
Cette fois-ci elle obéit, et recula vers l’albinos.
— Donnez-moi l’épée.
Vintar et Rek les avaient rejoints.
— D’où vient cette créature ? souffla Rek.
— Pas de notre monde, rétorqua Vintar.
La chose tenait bon, les bras croisés sur la poitrine.
— Le navire se dirige droit sur les récifs, dit Virae.
Serbitar acquiesça.
— Elle nous empêche d’approcher de la barre. Qu’en pensez-vous, Père
Abbé ?
— Un sort a été placé dans sa tête. Il faut la jeter par-dessus bord. La bête
la suivra, répondit Vintar. Attaquez-la.
Serbitar avança, couvert par Rek. Le cadavre se pencha, referma sa main
sur les cheveux de sa propre tête coupée. Il la ramena contre son torse et
attendit l’attaque.
Rek bondit en avant et lui infligea un coup de taille au bras. Le cadavre
vacilla. Serbitar entra en action et trancha les tendons derrière les genoux.
Une fois que le marin fut à terre, Rek prit son épée à deux mains et la lui
planta dans le bras. Le membre fut sectionné et la main laissa échapper la
tête, qui roula sur le pont. Rek lâcha son arme et plongea pour l’attraper.
Ravalant son dégoût, il la souleva par les cheveux et la lança par-dessus
bord. Le corps sur le pont sursauta au moment où elle touchait les vagues.
La fumée s’écoula par le cou béant, comme si elle était aspirée par un grand
vent, et disparut derrière le bastingage, dans les profondeurs des flots.
Le capitaine sortit de l’ombre du mât.
— Qu’est-ce que c’était ? demanda-t-il.
Vintar le rejoignit et lui posa gentiment une main sur l’épaule.
— Nous avons beaucoup d’ennemis, déclara-t-il. Ils sont très puissants.
Mais n’ayez pas peur. Nous ne sommes pas impuissants, et aucun mal ne
viendra plus toucher ce navire. Je vous le promets.
— Et pour son âme ? s’enquit le capitaine en se dirigeant vers le
bastingage. Ce sont eux qui l’ont prise ?
— Elle est libre, affirma Vintar. Croyez-moi.
— Nous le serons tous bientôt, ajouta Rek, si personne n’éloigne ce
bateau des récifs.

Dans la tente sombre de Nosta Khan, les acolytes sortirent à reculons, sans
faire de bruit, le laissant seul au milieu du cercle tracé à la craie sur le sol
sale. Perdu dans ses pensées, Nosta Khan ne fit pas attention à eux. Il était
épuisé et furieux.
Parce qu’ils avaient été meilleurs que lui, et ce n’était pas un homme
habitué à la défaite. Cela lui laissait un goût amer dans la bouche.
Il sourit.
Il y aurait d’autres occasions…
Chapitre 16

Grâce à un vent bienfaisant, Le Vaurien augmenta sa vitesse de croisière


jusqu’à ce que les tours gris argenté de Dros Purdol soient enfin en vue à
l’horizon. Le navire entra dans le port un peu avant midi, passant devant les
trirèmes de guerre drenaïes et les vaisseaux marchands ancrés dans la baie.
Les quais grouillaient de monde : les marchands de rue vendaient aux
marins des amulettes, des bibelots, des armes et des couvertures pendant
que les dockers bien charpentés portaient des provisions sur des passerelles
branlantes, empilaient des cargaisons, vérifiaient des chargements. Tout
n’était en apparence que bruit et confusion.
Devant la richesse des couleurs et l’effervescence de la vie citadine qui
agitait le port, Rek eut un pincement au cœur, en songeant qu’il lui fallait
quitter le navire. Pendant que Serbitar faisait débarquer les Trente, Rek et
Virae firent leurs adieux au capitaine.
— À une exception près, le voyage fut extrêmement plaisant, lui dit
Virae. Je vous remercie pour votre courtoisie.
— J’ai été ravi de vous rendre service, ma dame. Je ferai parvenir votre
contrat de mariage à Drenan dès mon retour. C’était une première en ce qui
me concerne. Je n’avais encore jamais participé au mariage de la fille d’un
comte, et encore moins officié à celui-ci. J’espère que tout ira bien pour
vous.
Il se pencha et lui fit un baisemain.
Il aurait voulu ajouter « Longue vie et bonheur », mais il connaissait leur
destination.
Virae descendit la passerelle tandis que Rek serrait la main du capitaine.
Il fut surpris quand il lui donna l’accolade.
— Que ton bras armé soit fort, ton esprit chanceux, et ton cheval rapide
en temps voulu, déclara-t-il.
Rek sourit.
— J’aurai bien besoin des deux premiers. Je pense qu’elle ne m’en
voudra pas si on ne part pas tout de suite en voyage de noces ?
— Non. C’est une fille formidable. Sois heureux.
— Je vais faire de mon mieux, répondit Rek.
Sur le quai, un jeune officier à la cape rouge se fraya un chemin pour
intercepter Serbitar.
— Quelle est la raison de votre venue à Dros Purdol ? s’enquit-il.
— Nous nous rendons à Delnoch, et ce dès que nous aurons trouvé des
chevaux, répondit l’albinos.
— La forteresse sera bientôt assiégée, monsieur. Êtes-vous au courant
qu’une guerre se prépare ?
— Nous le sommes. Nous voyageons avec la comtesse Virae, fille du
comte Delnar, et son époux, Regnak.
En apercevant Virae, l’officier fit une révérence.
— Ravi de vous revoir, ma dame. Nous nous sommes rencontrés à
l’occasion de la cérémonie de vos dix-huit ans, l’année dernière. Mais vous
ne vous souvenez certainement pas de moi.
— Au contraire, Dun Degas ! Nous avons dansé et je vous ai marché sur
le pied. Très courtoisement, vous en avez assumé la responsabilité.
Degas sourit et salua de nouveau. Comme elle avait changé ! pensa-t-il.
Où était passée la fillette maladroite qui avait réussi à se prendre les pieds
dans l’ourlet de sa propre robe ? Qui était devenue rouge comme une
pivoine, lors d’une conversation animée, quand elle avait brisé un gobelet
de vin en cristal et inondé une femme à sa droite. Qu’est-ce qui avait
changé ? C’était la même femme-enfant dont il se souvenait - des cheveux
châtains, une bouche trop grande, des sourcils noirs au-dessus d’yeux
enfoncés. Il vit son sourire comme Rek s’approchait, et il eut ainsi la
réponse. Elle était devenue désirable.
— À quoi pensez-vous, Degas ? demanda-t-elle. Vous avez l’air d’être
très loin d’ici.
— Toutes mes excuses, ma dame. Je me disais que le comte Pindak va
être ravi de vous recevoir.
— Vous transmettrez mes regrets les plus sincères au comte, dit Virae,
mais nous devons partir le plus vite possible. Où pouvons-nous acheter des
montures ?
— Je suis sûr que nous pourrons vous trouver de bons chevaux, répondit
Degas. Quel dommage que vous ne soyez pas arrivés plus tôt ! Car il y a
quatre jours, nous avons envoyé trois cents hommes à Delnoch pour aider à
la défense. Vous auriez pu voyager avec eux ; ç’aurait été plus prudent. Les
Sathulis se sont enhardis depuis la menace nadire.
— Nous y arriverons, affirma l’homme qui accompagnait Virae.
Degas le jaugea d’un regard. Un soldat, en déduisit-il, ou qui l’a été à un
moment de sa vie. Il se tient bien. Degas leur indiqua une grande taverne et
promit de leur fournir les chevaux en moins de deux heures.
Fidèle à sa parole, il revint avec une troupe de cavalerie drenaïe, montée
sur trente-deux chevaux. Ce n’étaient pas des bêtes de pedigree,
comparables à celles laissées en Lentria ; c’étaient des mustangs élevés
pour des travaux de montagne, des bêtes robustes. Une fois les chevaux
alloués et les provisions empaquetées, Degas s’approcha de Rek.
— Nous ne vous ferons pas payer ces montures, mais nous vous serions
reconnaissants si vous vouliez bien remettre ces missives au comte. Elles
sont arrivées par mer de Drenan, hier, et ont manqué notre troupe. Celle
avec le sceau rouge vient d’Abalayn.
— Le comte les recevra, prédit Rek. Merci pour votre aide.
— Ce n’est rien. Bonne chance !
L’officier continua son chemin pour faire ses adieux à Virae. Après avoir
glissé les lettres dans les sacoches de sa jument rouanne, Rek monta en selle
et mena le petit détachement vers l’ouest de Purdol, à flanc des montagnes
de Delnoch. Serbitar galopa à ses côtés comme ils pénétraient dans la
première des nombreuses forêts qui s’étendaient au-delà de la ville.
— Vous avez l’air inquiet, dit Rek.
— Oui. Il y aura des hors-la-loi, des renégats, peut-être des déserteurs, et
certainement des Sathulis sur notre chemin.
— Mais ce n’est pas ce qui vous inquiète.
— Vous êtes perspicace, rétorqua Serbitar.
— C’est exact. Mais j’ai aussi vu un cadavre marcher.
— C’est très vrai, acquiesça Serbitar.
— Vous avez suffisamment tourné autour du pot en ce qui concerne cette
nuit, déclara Rek. Maintenant dites-moi toute la vérité. Est-ce que vous
savez ce que c’était ?
— Vintar pense que c’était un démon invoqué par Nosta Khan. C’est le
chef shaman de la tribu d’Ulric, les Têtes-de-Loup, et par conséquent, le
maître de tous les shamans nadirs. Il est vieux, et l’on dit qu’il servait déjà
l’arrière-grand-père d’Ulric. C’est un homme imprégné de mal.
— Et ses pouvoirs sont supérieurs aux vôtres ?
— Individuellement, oui. Collectivement ? Je ne pense pas. Nous
l’empêchons actuellement d’entrer dans Delnoch, mais lui, en retour, a jeté
un voile sur la forteresse, et nous ne pouvons pas y entrer non plus.
— Est-ce qu’il va de nouveau nous attaquer ? demanda Rek.
— Assurément. La question est : quelle méthode va-t-il employer ?
— Je crois que je vais vous laisser vous inquiéter de ça, déclara Rek. J’ai
eu mon content de soucis pour la journée.
Serbitar ne lui répondit pas. Rek tira sur les rênes du cheval et attendit
Virae.
Cette nuit-là, ils campèrent près d’un torrent de montagne, mais
n’allumèrent pas de feu. Plus tôt dans la soirée, Vintar avait récité de la
poésie, de sa voix douce et mélodieuse. Ses mots étaient très évocateurs.
— Ce sont ses propres œuvres, souffla Serbitar à Virae, mais il refuse
d’en assumer la paternité. Je ne sais pas pourquoi. C’est un bon poète.
— Elles sont tellement tristes, dit-elle.
— Toute beauté est triste, répliqua l’albinos, car elle se fane.
Il la quitta et se retira non loin, près d’un saule, s’asseyant le dos à
l’arbre. Dans le clair de lune, on aurait dit un fantôme argenté.
Arbedark rejoignit Rek et Virae, et leur tendit des gâteaux au miel qu’il
avait achetés sur le port. Rek jeta un coup d’œil à la silhouette solitaire de
l’albinos.
— Il voyage, déclara Arbedark. Seul.

Quand, à l’aube, les premiers oiseaux se mirent à chanter, Rek grogna et se


redressa pour ne plus sentir les grosses racines qui lui meurtrissaient les
côtes. Il ouvrit les yeux. La plupart des Trente dormaient toujours, mais le
grand Antaheim, lui, montait la garde à côté du torrent. Serbitar était
toujours au pied du saule où il s’était tenu durant le récital.
Rek s’assit et s’étira. Il avait la bouche sèche. Il repoussa sa couverture et
se dirigea vers les chevaux. Il prit sa sacoche et se rinça la bouche avec
l’eau de sa cantine. Puis il se rendit vers le cours d’eau. Il se munit d’un
morceau de savon et ôta sa chemise. Il s’agenouilla près de l’eau vive.
— S’il vous plaît, ne faites pas ça, dit Antaheim.
— Pardon ?
Le grand guerrier vint à sa hauteur et s’accroupit.
— Les bulles de savon vont descendre avec le courant. Ce n’est pas sage
d’annoncer ainsi notre arrivée.
Rek se maudit pour sa bêtise et s’excusa promptement.
— Ce n’est pas nécessaire. Je suis désolé de vous avoir dérangé. Vous
voyez cette plante, à côté du rocher couvert de lichen ? (Rek se courba et
acquiesça.) C’est de la citronnelle. Lavez-vous dans l’eau et nettoyez votre
corps avec des feuilles que vous aurez écrasées. Cela vous rafraîchira et
vous donnera… un arôme plus plaisant.
— Merci. Est-ce que Serbitar voyage toujours ?
— Il devrait avoir terminé. Je vais le chercher.
Antaheim ferma les yeux quelques secondes. Quand il les rouvrit, Rek y
discerna de la panique, et le guerrier partit à toutes jambes. Au même
moment, tous les membres des Trente jaillirent de leurs couvertures et
coururent vers Serbitar, toujours sous son saule.
Rek laissa tomber sa chemise et son savon sur la rive et se dépêcha de les
rejoindre. Vintar était penché au-dessus de l’albinos immobile. Il ferma les
yeux et imposa les mains sur le visage fin du jeune chef. Il resta ainsi un
long moment. La sueur perla sur son front, et il se mit à osciller. Lorsqu’il
leva la main, Menahem le rejoignit aussitôt, relevant la tête de Serbitar. Le
guerrier basané souleva la paupière droite de l’albinos : l’iris était rouge
sang.
Virae s’agenouilla à côté de Rek.
— D’habitude ses yeux sont verts, dit-elle. Que lui arrive-t-il ?
— Je ne sais pas, répondit Rek.
Antaheim se leva et quitta le groupe en courant. Il disparut dans les sous-
bois et revint quelques minutes plus tard avec ce qui ressemblait à une
brassée de feuilles de vigne, qu’il étala sur le sol. Il ramassa des brindilles
et fit un petit feu. Puis, après avoir fait un trépied avec des branches, il
suspendit une théière au-dessus des flammes. Il la remplit d’eau et versa
dedans les feuilles qu’il venait d’écraser entre ses paumes. Rapidement,
l’eau se mit à bouillir, embaumant l’air d’un doux parfum. Antaheim ôta le
récipient du feu et ajouta de l’eau froide qui venait de sa cantine. Il versa le
liquide verdâtre dans une tasse en grès recouverte de cuir, qu’il tendit à
Menahem. Doucement, ils ouvrirent la bouche de Serbitar, et tandis que
Vintar bouchait les narines de l’albinos, ils firent couler le liquide. Serbitar
s’étouffa, puis avala, et Vintar libéra son nez. Menahem lui reposa la tête
dans l’herbe verte et Antaheim étouffa rapidement le feu. Il n’y avait pas eu
beaucoup de fumée.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Rek à Vintar alors qu’il venait dans
sa direction.
— Nous parlerons plus tard, répondit-il. Je dois d’abord me reposer.
Il s’affala sur sa couverture et sombra instantanément dans un profond
sommeil sans rêves.
— J’ai l’impression d’être un unijambiste dans une course à pied, déclara
Rek.
Menahem se joignit à eux. Son visage sombre était devenu gris sous
l’effort. Il but quelques gorgées d’eau à une gourde en cuir. Il étira ses
longues jambes sur l’herbe et s’allongea sur le flanc, appuyé sur le coude. Il
se tourna vers Rek.
—Je ne voulais pas être indiscret, dit-il, mais je n’ai pas pu m’empêcher
d’écouter ce que vous disiez. Vous devez excuser Vintar. Il est plus vieux
que nous tous, et l’effort que lui a demandé la chasse s’est révélé trop grand
pour lui.
— La chasse ? Quelle chasse ? demanda Virae.
— Nous sommes partis à la recherche de Serbitar. Il avait voyagé très
loin, et le chemin qu’il avait emprunté s’était effondré. Il ne pouvait pas
revenir. Nous avons été obligés d’aller le récupérer. Vintar a deviné, avec
raison, qu’il s’était aventuré dans les Brumes pour y tenter sa chance. C’est
lui qui est allé le chercher.
— Je suis désolé, Menahem. Vous avez l’air épuisé, déclara Rek, mais
essayez de comprendre que nous ne savons pas de quoi vous parlez. Dans
les Brumes ? Mais bon sang, qu’est-ce que ça signifie ?
Menahem soupira.
— Comment peut-on expliquer les couleurs à un aveugle ?
— On lui dit, répliqua brusquement Rek, que le rouge est comme la soie,
que le bleu est comme l’eau claire, et que le jaune est le soleil au zénith sur
le visage.
— Excusez-moi, Rek. Je suis fatigué. Loin de moi l’idée d’être grossier,
dit Menahem. Je ne peux pas vous expliquer les Brumes comme je les
comprends moi-même. Mais je vais essayer de vous en donner une idée.
» Il existe plusieurs futurs possibles, mais un seul passé. Quand nous
sortons de notre corps, nous nous déplaçons tout droit, le long d’un chemin,
un peu comme pour ce périple. Nous nous déplaçons sur de vastes
distances. Mais le chemin du retour est fixe, car il est ancré dans nos
mémoires. Est-ce que vous comprenez ?
— Jusque-là, dit Rek. Virae ?
— Je ne suis pas idiote, Rek.
— Pardon. Continuez, Menahem.
— À présent, essayez d’imaginer qu’il existe d’autres chemins. Qui ne
mènent pas seulement de, disons, Drenan à Delnoch, mais aussi
d’aujourd’hui à demain. Demain n’est pas encore arrivé, et les possibilités
sont infinies. Chacun d’entre nous prend des décisions qui modifieront
demain. Mais supposons que nous voyagions vers demain. Alors, nous
sommes confrontés à une multitude de chemins, changeants et fins comme
des fils. Dans l’un des lendemains, Dros Delnoch est déjà tombée ; dans un
autre, elle a été sauvée, va bientôt tomber ou est sur le point d’être sauvée.
Rien que là, nous avons quatre chemins différents. Lequel est le bon ? Et,
quand nous nous aventurons sur l’un de ces chemins, comment faisons-nous
pour revenir à aujourd’hui, qui, de là où nous nous tenons, n’est qu’une
multitude d’hiers ? Par lequel rentrons-nous ? Serbitar s’est aventuré au-
delà de demain. Et Vintar l’a retrouvé pendant que nous balisions le
chemin.
— Vous avez utilisé une mauvaise analogie, dit Rek. Ça n’a rien de
comparable avec la façon d’expliquer les couleurs à un aveugle. Ça
ressemblerait plutôt à essayer d’expliquer le tir à l’arc à un caillou. Je n’ai
pas la moindre idée de ce que vous racontez. Est-ce que Serbitar va se
remettre ?
— Nous ne le savons pas encore. S’il survit, il aura des renseignements
d’une grande valeur.
— Qu’est-il arrivé à ses yeux ? Pourquoi ont-ils changé de couleur ?
demanda Virae.
— Serbitar est un albinos. Un véritable albinos. Il a besoin de certaines
herbes pour garder ses forces. La nuit dernière, il s’est aventuré trop loin, et
s’est perdu. C’était téméraire. Mais son cœur bat fort. Il se repose à présent.
— Alors il ne va pas mourir ? s’enquit Rek.
— Nous ne pouvons rien prédire. Il a emprunté un chemin qui a étiré son
esprit. Il se peut qu’il souffre d’un contrecoup. Cela arrive parfois aux
voyageurs. Ils s’éloignent tellement de leur corps qu’ils finissent par
dériver, comme une vapeur. Si son esprit est brisé, il ne reviendra plus et se
mélangera aux Brumes.
— Et il n’y a rien que vous puissiez faire ?
— Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir. Nous ne pourrons
pas le maintenir dans cet état indéfiniment.
— Quand saurons-nous ? demanda Rek.
— Quand il se réveillera. S’il se réveille.

La longue matinée avançait et Serbitar ne bougeait toujours pas. Les Trente


n’étaient pas disposés à faire la conversation, et Virae avait décidé de partir
en amont du torrent pour se baigner. Rek, qui était fatigué et s’ennuyait,
sortit les missives de sa sacoche. Le rouleau épais scellé par la cire rouge
était adressé au comte Delnar. Rek brisa le sceau et déroula la lettre. On y
avait rédigé, dans une écriture coulante :

« Mon cher ami,


Nos services secrets estiment que, quand vous lirez ceci, les Nadirs vous
auront déjà attaqué. Nous avons essayé à plusieurs reprises de rétablir la
paix, abandonnant tout ce que nous pouvions, si ce n’est le droit de nous
gouverner par nous-mêmes. Ulric ne veut rien savoir. Il veut se tailler un
empire qui s’étendrait de la mer boréale à la mer australe.
Je sais que la Dros ne peut pas tenir et, par conséquent, j’annule l’ordre
que j’avais donné de vous battre jusqu’au dernier. Ce serait une bataille sans
profit, et sans espoir.
L’Entailleur - faut-il le préciser - est bien entendu contre cette politique et
a fait clairement savoir qu’il se réfugiera dans les collines avec son armée.
Et si les Nadirs sont autorisés à passer à travers les plaines sentrannes, il
compte bien faire des raids successifs contre leurs forces.
Vous êtes un vieux soldat, et la décision vous appartient.
Collez-moi la reddition sur le dos. Elle m’appartient de droit, car c’est
moi qui ai jeté le peuple drenaï dans cette situation alarmante.
Ne pensez pas à moi en mal. J’ai toujours essayé de faire ce que je
pensais le mieux pour mon peuple.
Mais peut-être que les années ont pesé plus lourdement que je le pensais
sur mes épaules, car j’ai manqué de sagesse dans mes tractations avec Ulric.
»

C’était simplement signé « Abalayn » et, sous la signature, il y avait le


sceau rouge du dragon drenaï.
Rek replia le rouleau et le rangea dans sa sacoche.
Se rendre… Une main tendue au bord du gouffre.
Virae revint du torrent. Ses cheveux gouttaient et elle rayonnait.
— Par les dieux, voilà qui fait du bien ! dit-elle, s’asseyant derrière lui.
Pourquoi fais-tu cette tête ? Serbitar n’est toujours pas réveillé ?
— Non. Dis-moi, qu’est-ce que ton père aurait fait si Abalayn lui avait
demandé d’abandonner la Dros ?
— Il n’aurait jamais donné cet ordre à mon père.
— Oui, mais s’il l’avait fait ? insista Rek.
— La question ne se pose pas. Pourquoi est-ce que tu poses toujours des
questions sans intérêt ?
Il lui posa la main sur l’épaule.
— Écoute-moi. Qu’est-ce qu’il aurait fait ?
— Il aurait refusé. Abalayn sait très bien que mon père est le seigneur de
Dros Delnoch, le grand Protecteur du Nord. On peut le relever de son
commandement, mais on ne peut pas lui faire abandonner sa forteresse.
— Suppose qu’Abalayn ait laissé le choix à Delnar. Qu’aurait-il fait ?
— Il se serait battu jusqu’au bout. C’était dans sa nature. Et maintenant,
est-ce que tu vas me dire pourquoi tu me poses toutes ces questions ?
— À cause des missives que Degas m’a données pour ton père. Il y a une
lettre d’Abalayn qui annule son ordre de « se battre jusqu’au dernier ».
— De quel droit as-tu ouvert cette lettre ? cria rageusement Virae. Elle
était adressée à mon père et aurait dû m’être remise. Comment as-tu osé ?
Son visage s’empourpra de colère et elle essaya de le frapper. Il para le
coup, elle lui en balança un autre et, instinctivement, il la gifla, l’envoyant
rouler dans l’herbe.
Elle resta étendue, les yeux brûlants.
— Je vais te dire de quel droit, déclara-t-il, faisant beaucoup d’efforts
pour contenir sa colère. Parce que je suis le comte. Et si Delnar est mort,
alors ce courrier s’adresse à moi. Ce qui veut dire que la décision de se
battre ou non m’appartient. Comme celle d’ouvrir les portes aux Nadirs.
— C’est ça que tu veux, hein ? Une échappatoire ?
Elle se releva et empoigna son gilet de cuir.
— Crois ce que tu veux, répondit-il. Je m’en moque. Enfin bon, j’aurais
dû me douter qu’il ne fallait pas te parler de cette lettre. J’avais oublié à
quel point cette guerre compte pour toi. Tu as hâte de voir les corbeaux
festoyer, pas vrai ? Tu as hâte de voir les corps enfler et pourrir ! Tu
m’entends ? lui cria-t-il comme elle s’en allait.
— Un problème, mon ami ? demanda Vintar en s’asseyant face à un Rek
furibond.
— Rien qui vous concerne, rétorqua le nouveau comte.
— Oh, ça, je n’en doute pas, répondit calmement Vintar. Mais je peux
peut-être t’aider quand même. Après tout, je connais Virae depuis de
nombreuses années.
— Je m’excuse, Vintar. Je suis impardonnable.
— J’ai découvert, Rek, que dans la vie, il n’y avait que très peu d’actions
impardonnables. En tout cas, aucune parole ne vaut une telle sanction. J’ai
bien peur que ce soit le lot de tous les hommes, que de s’en prendre aux
autres, quand on a été blessé. Et à présent, puis-je t’aider ?
Rek lui confia le contenu de la lettre et lui parla de la réaction de Virae.
— Un problème épineux, mon garçon. Que vas-tu faire ?
— Je n’ai pas encore décidé.
— C’est tant mieux. Personne ne peut prendre une telle décision à la
légère. Ne sois pas trop dur avec Virae. En ce moment elle est assise au
bord du torrent et elle est très malheureuse. Elle est terriblement désolée de
ce qu’elle a dit, et elle n’attend qu’une chose : que tu t’excuses pour qu’elle
puisse te dire que c’est sa faute.
— Elle peut toujours courir pour que je m’excuse, dit Rek.
— Le voyage risque d’être glacial si tu ne le fais pas, répliqua l’abbé.
Serbitar, qui dormait toujours, émit alors un léger grognement. Aussitôt,
Vintar, Menahem, Arbedark et Rek se ruèrent sur lui. Les yeux de l’albinos
papillotèrent et s’ouvrirent… Ils étaient redevenus verts comme des feuilles
de rosier. Il sourit à Vintar.
— Merci, seigneur Abbé, murmura-t-il.
Vintar lui tapota gentiment la joue.
— Est-ce que vous allez bien ? s’enquit Rek.
Serbitar sourit.
— Je vais bien. Je suis faible, mais ça va.
— Que s’est-il passé ? demanda Rek.
— Nosta Khan. J’ai essayé de forcer l’entrée de la forteresse et j’ai été
envoyé dans les Brumes. J’étais perdu… brisé. J’ai vu des futurs terrifiants
et un chaos au-delà de ce que l’on peut imaginer. J’ai fui. (Il baissa les
yeux.) J’ai fui sous la panique, mais je ne sais ni où ni quand.
— Ne parle plus, Serbitar, intima Vintar. Repose-toi à présent.
— Je n’ai pas le temps de me reposer, déclara l’albinos, luttant pour se
lever. Aidez-moi, Rek.
— Peut-être que vous feriez mieux de vous reposer, comme le suggère
Vintar, lui répondit Rek.
— Non. Écoutez-moi. Je suis entré dans Dros Delnoch, et j’y ai vu la
mort. Une mort horrible !
— Les Nadirs sont déjà arrivés ?
— Non. Taisez-vous. Je n’ai pas vu l’homme distinctement, mais je l’ai
vu empoisonner le puits de Musif, derrière le Mur Deux. Quiconque boira à
ce puits mourra.
— Mais nous devrions arriver avant la chute du Mur Un, déclara Rek. Et
il semble logique qu’ils n’aient pas besoin du puits de Musif avant.
— Là n’est pas la question. Eldibar, ou le Mur Un, comme vous
l’appelez, n’est pas défendable. Il est trop long ; n’importe quel
commandant avec un tant soit peu de jugeote l’abandonnerait. Vous ne
comprenez pas ? C’est pour cela que le traître a empoisonné l’autre puits.
C’est là que Druss devra livrer sa première bataille, et ce jour-là, les
hommes seront nourris à l’aube. À la mi-journée, ils commenceront à
agoniser et, au crépuscule, il n’y aura plus qu’une armée de fantômes.
— Nous devons nous mettre en selle, dit Rek. Tout de suite ! Trouvezlui
un cheval.
Rek courut trouver Virae pendant que les Trente sellaient leurs montures.
Vintar et Arbedark aidèrent Serbitar à se relever.
— Tu en as vu plus que tu en as dit, n’est-ce pas ? dit Vintar.
— Oui, mais il est des tragédies dont il vaut mieux ne pas parler.

Durant trois jours, ils chevauchèrent à l’ombre des montagnes de Delnoch,


à travers des gorges profondes et des collines boisées. Ils avançaient vite,
mais prudemment ; Menahem, en éclaireur, transmettait des messages à
Serbitar. Virae n’avait pas dit grand-chose depuis la dispute et tentait
délibérément d’éviter Rek. Lui, de son côté, ne cédait pas, et ne fit aucun
effort pour briser le silence, même s’il en souffrait.
Le matin du quatrième jour, alors qu’ils atteignaient le sommet d’une
petite colline surplombant des bois touffus, Serbitar leva la main, et la
colonne s’arrêta.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Rek en s’approchant.
— J’ai perdu le contact avec Menahem.
— Des ennuis ?
— Je ne sais pas. Il a pu tomber de cheval.
— Allons nous en assurer, décida Rek, éperonnant sa jument.
— Non ! cria Serbitar, mais le cheval était déjà dans la descente et prenait
de la vitesse.
Rek tira sur les rênes pour relever la tête de sa monture, puis il se pencha
en arrière sur sa selle, tandis que l’animal se laissait glisser jusqu’au bas de
la colline. Là, Rek regarda autour de lui. Au milieu des arbres, il aperçut le
cheval gris de Menahem, debout, la tête basse, et derrière, le guerrier lui-
même, étendu dans l’herbe. Rek se mit à galoper vers lui, mais, quand il
passa devant le premier arbre, un mouvement attira son attention et il sauta
de sa selle, alors même qu’un homme surgissait des branchages. Rek se
reçut sur le côté, roula, se releva et sortit son épée de son fourreau. Son
assaillant fut rejoint par deux autres ; ils portaient tous la robe flottante des
Sathulis.
Rek recula jusqu’au pauvre Menahem et baissa les yeux vers lui. La tête
du guerrier saignait au niveau de la tempe. Une fronde, réalisa Rek. Mais il
n’eut pas le temps de vérifier si le prêtre était toujours vivant. D’autres
Sathulis sortaient lentement des sous-bois, de larges tulwars ou de longs
couteaux dans les mains.
Ils avancèrent doucement, souriant dans leurs barbes noires. Rek répondit
à leur sourire.
— C’est un beau jour pour mourir, dit-il. Vous joindrez-vous à moi ?
Il fit glisser sa main droite plus haut sur la poignée de son épée, laissant
de la place pour la gauche. Ce n’était pas le moment de faire dans le raffiné
; ça allait tailler à grands coups, des deux mains, et il ne fallait pas reculer.
De nouveau, il se sentit partir, et cette étrange sensation menait tout droit à
la rage berserk. Cette fois, il l’accueillit avec plaisir.
Poussant un cri à percer les tympans, il les attaqua tous en même temps,
lacérant la gorge du premier, bouche bée. Il était au milieu d’eux, son arme
pareille à un arc de lumière vive et de mort pourpre. Ils reculèrent, un
instant abasourdis par son assaut, puis ils bondirent à leur tour, hurlant leurs
cris de guerre. D’autres hommes des tribus jaillissaient des sous-bois
derrière lui, quand soudain retentit un tonnerre de sabots.
Rek n’avait pas pris conscience de l’arrivée des Trente. Il para un coup et
envoya sa lame, d’un revers du bras, dans le visage de son assaillant. Il
enjamba le cadavre pour engager le combat avec l’adversaire suivant.
Serbitar se battait en vain pour établir un cercle défensif autour de Rek.
Sa fine lame balayait tout sur son passage, et son baiser mortel tuait avec
une précision chirurgicale. Même Vintar, le plus âgé d’entre eux et le moins
doué des épéistes, eut peu de mal à tuer les guerriers sathulis. En sauvages
qu’ils étaient, ils ignoraient tout de l’escrime, et se reposaient sur leur
férocité, leur intrépidité, et surtout leur avantage numérique, pour venir à
bout d’un adversaire. Et une fois de plus, cette tactique allait fonctionner.
Vintar ne le savait que trop. Ils étaient environ quatre fois plus nombreux
qu’eux, et toutes les retraites étaient coupées.
Le choc des épées et les hurlements des blessés résonnaient dans la
clairière. Virae, blessée au bras, éventra un homme et se baissa pour
esquiver le coup de tulwar d’un autre attaquant. Le grand Antaheim
s’interposa pour parer un second coup. Arbedark se déplaçait dans le
combat comme un véritable danseur : une épée courte dans chaque main, il
exécutait une chorégraphie de mort et de destruction, tel le fantôme d’argent
des légendes des Anciens.
La colère de Rek s’amplifiait. Tout ça pour ça ? Rencontrer Virae,
vaincre ses peurs, accepter la charge de comte ? Tout ça pour mourir sous
les coups de tulwar d’un sauvage dans un bois sans nom ? Il enfonça sa
lame à travers la garde maladroite du Sathuli qui lui faisait face et, d’un
coup de pied, il projeta le cadavre sur le passage d’un nouvel assaillant.
— Assez ! hurla-t-il soudain.
Sa voix retentit d’arbre en arbre.
— Rengainez vos épées, tous !
Les Trente obéirent instantanément et reculèrent pour former un cercle
d’acier autour de Menahem, toujours étendu sur le sol. Rek était seul.
Lentement, les Sathulis baissèrent leurs armes, se regardant nerveusement
les uns les autres.
Selon leur expérience, toutes les batailles suivaient le même modèle :
combattre et gagner, combattre et mourir, ou combattre et fuir. Il n’y en
avait pas d’autre. Mais les mots de cet homme avaient été prononcés avec
puissance, et sa voix les avait momentanément retenus.
— Que votre chef s’avance, ordonna Rek, enfonçant son épée dans le sol
et croisant les bras, alors que les épées sathulies l’encerclaient toujours.
Les hommes s’écartèrent pour laisser passer un homme de grande taille,
large d’épaules, vêtu d’une robe bleu et blanc. Il était aussi grand que Rek,
mais avec le teint basané et le nez crochu comme le bec d’un faucon. Il
avait une barbe en forme de trident, ce qui lui donnait un air sardonique. Et
pour compléter le tableau, la marque d’un sabre partait de son front et
descendait jusqu’au menton.
— Je suis Regnak, comte de Dros Delnoch, annonça Rek.
— Je suis Sathuli. Joachim Sathuli. Et je vais te tuer, répondit l’homme
d’un air résolu.
— Ce genre de problème doit être résolu par des gens comme vous et
moi, déclara Rek. Regardez autour de vous : il y a des cadavres de Sathulis
un peu partout. Combien de mes hommes sont parmi eux ?
— Ils les rejoindront bientôt, dit Joachim.
— Pourquoi ne pas régler ça comme font les princes ? demanda Rek.
Vous et moi, seulement.
L’homme haussa un sourcil balafré.
— Cela ne ferait qu’augmenter vos chances. Non, tu n’as pas de quoi
négocier cette faveur ; pourquoi devrais-je te l’accorder ?
— Parce que cela sauvera des vies sathulies. Oh, je sais qu’ils sont prêts
à sacrifier leur vie, mais dans ce cas précis, pour quelle raison ? Nous
n’avons ni provisions ni or. Nous n’avons que des chevaux, et les
montagnes de Delnoch en regorgent. Ce n’est qu’une question de fierté, pas
de butin. C’est à vous et moi de décider de la suite.
— Comme tous les Drenaïs, tu cherches toujours une bonne raison de te
battre, déclara le Sathuli en se détournant.
— Est-ce que la peur aurait liquéfié vos tripes ? demanda doucement
Rek.
L’homme se retourna en souriant.
— Ah, maintenant tu cherches à m’énerver. Très bien ! Nous allons nous
battre. Et quand tu mourras, tes hommes jetteront les armes ?
— Oui.
— Et si je meurs, nous devrons vous laisser passer ?
— Oui.
— Qu’il en soit ainsi. Je le jure sur l’âme de Mehmet, que son nom soit
sanctifié.
Joachim dégaina un cimeterre effilé, et les Sathulis qui cernaient Rek
reculèrent pour former un cercle autour des deux hommes. Rek extirpa son
épée du sol et le duel commença.
Le Sathuli était un épéiste accompli, et Rek dut reculer dès le début de
l’engagement. Serbitar, Virae et les autres regardaient calmement les lames
s’entrechoquer, encore et encore. Parade, riposte, estoc ; parade, taille et
blocage. D’abord, Rek ne fit que se défendre frénétiquement, puis,
progressivement, il se mit à contre-attaquer. La bataille se prolongeait. Les
deux hommes transpiraient abondamment. Il fut vite évident pour tout le
monde que les adversaires étaient de niveau égal, de force et d’allonge
presque identique. La lame de Rek trancha la chair au-dessus de l’épaule de
Joachim. Le cimeterre caressa le dos de la main de Rek, y ouvrant une
plaie. Les deux hommes se tournaient autour avec méfiance, respirant
bruyamment.
Joachim attaqua ; Rek para et lança sa riposte. Joachim fit un bond en
arrière, et ils se remirent à tourner. Arbedark, le meilleur épéiste des Trente,
était époustouflé par leur technique.
Non qu’il ne puisse les contrer, car il l’aurait pu, mais son habileté était
largement soutenue par des pouvoirs mentaux qui échapperaient toujours
aux deux combattants. Pourtant, ils utilisaient inconsciemment les mêmes
techniques que lui. C’était tout autant un duel d’esprits que d’épées, et là
aussi, les deux hommes se valaient.
Serbitar émit une question à destination d’Arbedark.
Ils sont d’un niveau trop proche pour que je puisse juger. Qui va gagner
?
Je ne sais pas, répondit Arbedark. C’est fascinant.
Les deux hommes s’épuisaient rapidement. Rek avait opté pour une prise
à deux mains sur son épée, son bras droit n’étant plus capable de supporter
seul le poids de l’arme. Il lança une attaque que Joachim contra
désespérément. C’est alors que son épée heurta le cimeterre, à deux
centimètres à peine de la garde, et que la lame incurvée se brisa. Rek fit un
pas en avant et toucha la jugulaire de Joachim du bout de son épée. Le
Sathuli au visage basané n’esquissa pas un geste, il se contenta de défier
Rek de son regard marron.
— À combien estimes-tu ta vie, Joachim Sathuli ?
— Une lame brisée, répondit Joachim.
Rek tendit la main et y reçut la garde inutilisable.
— Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda le chef sathuli, surpris.
— C’est simple, répondit Rek. Nous sommes tous des hommes morts, car
nous nous rendons à Dros Delnoch pour affronter une armée comme jamais
le monde n’en a connu. Nous ne passerons pas l’été. Tu es un guerrier,
Joachim, un bon guerrier. Ta vie vaut davantage qu’une arme brisée. Nous
n’avons rien prouvé par ce duel, si ce n’est que nous sommes des hommes.
Devant moi, je n’ai que des ennemis et la guerre.
» Comme nous ne nous reverrons plus jamais dans cette vie, j’aimerais
croire que je laisse au moins quelques amis derrière moi.
Rek rengaina son épée et tendit la main à Joachim.
Le grand Sathuli sourit.
— Quelle étrange rencontre que celle-ci, dit-il, car lorsque ma lame s’est
brisée, je me suis posé la question, alors que la mort me tendait ses bras, de
savoir ce que j’aurais fait, moi, si c’était ton épée qui s’était cassée. Dis-
moi, pourquoi chevauches-tu au-devant de la mort ?
— Parce que je le dois, répondit simplement Rek.
— Qu’il en soit ainsi. Tu réclames mon amitié, et je te la donne, alors que
j’ai juré sur mon dieu qu’aucun Drenaï ne serait en sécurité sur le territoire
sathuli. Je te la donne, parce que tu es un guerrier, et parce que tu vas
mourir.
— Dis-moi, Joachim, entre guerriers, qu’aurais-tu fait si ma lame s’était
brisée ?
— Je t’aurais tué, répondit le Sathuli.
Chapitre 17

Le premier orage de la saison éclata sur les montagnes de Delnoch au


moment où Gilad relevait la sentinelle de garde sur le Mur Un. Le tonnerre
grondait furieusement au-dessus de lui. Le ciel nocturne était déchiré par
des éclairs fourchus, semblables à des lances tordues, qui, par moments,
éclairaient la forteresse. Des vents violents soufflaient contre les murs, tels
des sifflements stridents.
Gilad se réfugia sous l’avancée de la tour des portes, tirant le petit
brasero où brûlaient quelques braises le long du mur, à l’abri du vent. Sa
cape était trempée, et de l’eau coulait régulièrement de ses cheveux
mouillés sur ses épaules, pour mieux dégouliner sous son plastron, et
tremper cette fois le cuir sous sa cotte de mailles. Heureusement, le mur
renvoyait un peu de la chaleur du brasero. Il avait vécu des nuits pires que
celle-ci dans les plaines sentrannes, lorsqu’il devait libérer des moutons pris
dans la neige du blizzard hivernal. Il se redressait régulièrement pour voir
de l’autre côté du mur, vers le nord. Il attendit qu’un éclair illumine la
plaine. Rien ne bougeait.
Plus loin, contre le mur, un brasero explosa, frappé par la foudre, et une
pluie de cendres brûlantes retomba presque jusqu’à lui. Tu parles d’un
endroit pour être en armure, pensa-t-il. Il frissonna et se colla contre la
paroi. Petit à petit, l’orage s’éloignait, poussé dans les plaines sentrannes
par un fort vent du nord. La pluie continua encore un moment, ruisselant le
long des pierres grises des remparts, et dégoulinant du haut des tourelles.
Elle crachait aussi quand, au hasard des gouttes, elle tombait sur des
braises.
Gilad ouvrit son petit paquetage et en sortit une tranche de viande séchée.
Il en rompit un morceau et commença à le mâcher. Encore trois heures, et
ensuite une bonne couchette pendant trois autres.
Des ténèbres, derrière les remparts, vinrent des bruits de mouvement.
Gilad se retourna d’un bond, cherchant désespérément son épée, comme
toutes ses peurs d’enfant resurgissaient d’un coup. Une grande silhouette se
découpa dans la lumière des braises.
— Reste calme, mon garçon ! Ce n’est que moi, dit Druss, s’asseyant de
l’autre côté du brasero.
Il tendit ses deux grosses mains vers les flammes.
Sa barbe blanche était complètement trempée, et son gilet de cuir noir
brillait comme s’il avait été poli par l’orage. La pluie s’était transformée en
bruine, et le vent avait cessé ses hurlements d’outre-tombe. Druss fredonna
un vieil hymne de guerre, le temps de se réchauffer un peu. Gilad, tendu et
dans l’expectative, attendait ses commentaires sarcastiques de pied ferme.
— Alors, on a froid ? On a besoin de faire un petit feu pour chasser les
fantômes, c’est ça ?
Pourquoi est-ce que c’est ma garde que tu as choisie, espèce de vieux
salaud ? pensa Gilad. Il arriva un moment où le silence fut tellement
oppressant qu’il ne put plus le supporter.
— C’est une nuit bien froide pour se balader, monsieur, dit-il en se
maudissant pour le ton respectueux qu’il avait employé.
— J’ai vu pire. Et j’aime le froid. C’est comme la douleur - ça te montre
que tu es toujours en vie.
La lueur des flammes projetait des ombres inquiétantes sur le visage
battu par les intempéries du vieux guerrier. Et pour la première fois, Gilad
put lire la fatigue qui y était gravée. Cet homme est usé jusqu’ à l’os, pensa-
t-il. Derrière l’armure de légende et les yeux de feu glacé, ce n’était qu’un
homme comme les autres. Dur et fort comme un bœuf, peut-être, mais
vieux. Rongé par le temps, cet ennemi infatigable.
— Tu ne vas peut-être pas le croire, déclara Druss, mais c’est le pire
moment pour un soldat : l’attente avant la bataille. Je connais bien ça. Tu as
déjà participé à une bataille, mon garçon ?
— Non, jamais.
— Ce n’est pas plus terrible que ce qu’on s’imagine, une fois qu’on a pris
conscience que mourir n’est pas grand-chose.
— Pourquoi dites-vous ça ? Pour moi c’est quelque chose. J’ai une
femme et une ferme, et j’aimerais les revoir toutes les deux. J’ai encore pas
mal de temps à vivre, dit Gilad.
— Évidemment. Mais tu pourrais survivre à cette bataille et attraper la
peste, ou être tué par un lion, ou avoir un cancer. Tu pourrais te faire voler
et tuer ou tomber d’un cheval. Au bout du compte, tu mourras quand même.
Tout le monde meurt. Je ne dis pas qu’il faut baisser les bras et accueillir la
mort à bras ouverts. Au contraire, il faut te battre contre elle tout le temps.
Un vieux soldat de mes amis m’a dit quand j’étais jeune que celui qui a
peur de perdre ne gagnera jamais. Et il avait raison. Tu sais ce qu’est un
berserk, mon garçon ?
— Un puissant guerrier, répondit Gilad.
— Ça, c’est sûr. Mais c’est bien plus : c’est une machine à tuer qu’on ne
peut pas arrêter. Tu sais pourquoi ?
— Parce qu’il est complètement fou ?
— Oui, en partie. Mais il y a autre chose. Il ne se défend pas, parce que,
quand il se bat, il s’en moque. Il attaque, c’est tout, et les hommes
inférieurs, qui, eux, ne s’en moquent pas, meurent.
— Qu’est-ce que vous entendez par des hommes inférieurs ? Un homme
n’a pas besoin d’être un tueur pour être grand.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire… même si j’aurais pu, dans un
sens. Si j’essayais de devenir fermier - je serais ton voisin - les gens diraient
que je ne suis pas aussi bon que toi. Ils me mépriseraient parce que je serais
un mauvais fermier. Sur ces remparts, les hommes seront jugés en fonction
de leur longévité. Les hommes inférieurs, ou les soldats inférieurs, comme
tu veux, devront charger ou mourir.
— Pourquoi êtes-vous venu ici, Druss ? demanda Gilad, en pensant à la
raison qui avait poussé Druss à interrompre sa garde.
Mais le guerrier comprit de travers.
— Je suis venu mourir, répondit-il doucement, réchauffant ses mains et
fixant les braises. Pour trouver un endroit sur ces remparts où résister et
mourir. Je ne pensais pas que j’aurais à m’occuper de la défense. La peste
soit avec moi ! Je suis un soldat, pas un général.
Tandis que Druss parlait, Gilad réalisa qu’il ne s’adressait pas à lui - lui,
Cal Gilad, l’ancien fermier. Il s’adressait à un autre guerrier, devant un autre
feu, dans une autre forteresse. D’un certain point de vue, cette scène était un
résumé de la vie de Druss : l’attente avant la guerre.
— Je lui avais promis qu’un jour je m’arrêterais pour m’occuper de la
ferme, mais toujours, quelqu’un, quelque part, fomentait une guerre.
Pendant des années, j’ai cru que je représentais quelque chose…
l’indépendance, la liberté, que sais-je ? La vérité a toujours été plus simple
que ça, en fait. J’aime me battre. Elle le savait, mais elle a eu la bonne grâce
de ne jamais me le faire remarquer. Est-ce que tu peux imaginer ce que c’est
que d’être une légende
- cette saloperie de légende ? Hein, mon garçon, tu peux ?
— Non, mais vous devez en être fier, dit Gilad, pas très sûr de lui.
— C’est fatigant. Ça te sape toute ta force au lieu de l’augmenter. Parce
que tu n’as pas le droit d’être fatigué. Tu es Druss la Légende, et tu es
invulnérable, invincible. Tu te ris de la douleur. Tu peux marcher sans
jamais t’arrêter. D’un coup de poing, tu décapites les montagnes. Est-ce que
j’ai l’air de pouvoir décapiter une montagne ?
— Oui, répondit Gilad.
— Eh bien, je ne peux pas. Je suis un vieil homme avec un genou fragile
et de l’arthrite dans le dos. Mes yeux non plus ne sont plus aussi bons
qu’avant.
» Quand j’étais jeune et fort, les bleus s’en allaient très vite. J’étais
infatigable à cette époque. Je pouvais me battre toute la journée. En
vieillissant, j’ai appris à simuler et à me cacher pour récupérer dès que je
pouvais. J’ai commencé à me servir de mon expérience des champs de
bataille alors qu’avant, je m’y taillais un chemin. Quand j’ai atteint la
cinquantaine, je suis devenu prudent, et heureusement, à ce moment-là, la
Légende faisait trembler les hommes. Depuis lors, je me suis battu avec
trois gars qui auraient pu me vaincre, mais ils se sont vaincus tout seuls,
parce qu’ils savaient qui j’étais, et ils ont eu peur.
» Est-ce que tu penses que je suis un bon chef ?
— Je ne sais pas. Je suis un fermier, pas un soldat, répondit Gilad.
— Ne joue pas au plus malin avec moi, fiston. Je t’ai demandé ton
opinion.
— Non, vous n’êtes certainement pas un bon chef. Mais vous êtes un
grand guerrier. Je suppose que depuis le temps vous auriez pu devenir un
maître de guerre. J’en sais rien. Vous avez fait des merveilles avec
l’entraînement. Un nouvel esprit flotte sur la Dros.
— De mon temps, il y avait des chefs, déclara Druss. Des hommes forts,
avec un esprit vif. J’ai essayé de me rappeler leur enseignement. Mais c’est
dur, mon garçon. Tu comprends ? C’est dur. Je n’ai jamais eu peur d’un
ennemi que je pouvais affronter avec ma hache ou mes mains, s’il fallait en
venir là. Mais les ennemis dans cette forteresse sont différents. Moral,
préparation, fosses à creuser, réserves, liaison, organisation. Ça me sape
toute mon âme.
— On ne vous décevra pas, Druss, affirma Gilad pour soutenir le vieil
homme, et cela venait du cœur. Nous résisterons à vos côtés. Au moins,
nous avons appris ça. Et dire que je vous ai haï durant la majorité de
l’entraînement !
— La haine attise la force, mon garçon. Bien sûr que vous allez tous
résister. Vous êtes des hommes. Est-ce que tu as entendu, pour Dun Mendar
?
— Oui, quelle tragédie. Heureusement qu’il était là pour vous aider, dit
Gilad.
— Il était là pour me tuer, fiston. Et il a failli réussir.
— Quoi ? fit Gilad, sous le choc.
— Tu m’as bien entendu. Et je ne veux pas que tu le répètes. Il était à la
solde des Nadirs, et c’est lui qui commandait les assassins.
— Mais… ça veut dire que vous étiez seul contre tous, dit Gilad. À cinq
contre un, et vous vous en êtes sorti ?
— Oui, mais ce n’étaient que des brigands de petite envergure, mal
entraînés. Tu sais pourquoi je t’ai dit ça… à propos de Mendar ?
— Parce que vous aviez besoin d’en parler ?
— Non. Je n’aime pas trop parler, et je ne ressens pas le besoin de
partager mes peurs. Non, je voulais que tu saches que j’ai confiance en toi.
Je veux que tu remplaces Mendar. Je t’élève au rang de dun.
— Je refuse, répondit férocement Gilad.
— Et moi, tu crois que je voulais de cette responsabilité ? Pourquoi crois-
tu que je viens de passer un peu de temps avec toi ? J’essaie de te faire
comprendre que souvent - plus de fois qu’il faudrait - nous sommes forcés
de faire des choses qui nous effraient. Tu prendras tes nouvelles fonctions
demain.
— Pourquoi ? Pourquoi moi ?
— Parce que je t’ai observé, et je pense que tu es doué pour le
commandement. La façon dont tu as dirigé tes hommes m’a impressionné.
Et tu as aidé Orrin durant la course. Ça, c’est de l’orgueil. Et puis, j’ai
vraiment besoin de gars comme toi.
— Je n’ai pas d’expérience, rétorqua Gilad, sachant très bien que cela
sonnait creux.
— Ça viendra. Pense à ça : ton ami Bregan n’est pas un soldat, et
quelques-uns de tes hommes vont mourir dès la première attaque. Avoir un
bon officier risque d’en sauver certains.
— D’accord. Mais je n’ai pas les moyens de dîner au mess des officiers,
et encore moins de m’acheter une armure. Il va falloir me fournir
l’uniforme.
— La tenue de Mendar devrait t’aller, et tu en feras meilleur usage.
— Merci. Vous avez dit plus tôt que vous étiez venu ici pour mourir. Est-
ce que ça veut dire qu’on n’a aucune chance de gagner ?
— Absolument pas. Oublie ce que j’ai dit.
— La barbe, Druss, ne me prenez pas de haut ! Vous venez de parler de
confiance. Eh bien, je suis un officier à présent, et je vous ai posé une
simple question. Je ne répéterai pas la réponse. Faites-moi confiance.
Druss sourit, et ses yeux rencontrèrent le regard intrépide de la jeune
sentinelle.
— Très bien. Sur le long terme, nous n’avons aucune chance. Chaque
jour nous rapprochera un peu plus de la victoire nadire. Mais nous allons la
leur faire payer cher. Et tu peux me croire, mon garçon, c’est Druss la
Légende qui te le dit.
— Mettons de côté la légende, rétorqua Gilad en rendant son sourire à
Druss. Il reste quand même l’homme qui a vaincu cinq ennemis à lui seul,
dans une allée obscure.
— Ne me place pas sur un piédestal pour ça, Gilad. Tous les hommes ont
des talents. Certains construisent, d’autres peignent, d’autres écrivent et
d’autres encore se battent. Pour moi c’est différent. Je me suis toujours bien
entendu avec la Mort.

La fille se déplaça le long des remparts, ignorant les remarques des soldats.
Ses cheveux auburn étincelaient dans le soleil levant. Ses jambes longues,
fines et bronzées, étaient l’objet de nombreux commentaires amicaux, mais
grivois, de la part de la troupe. Elle sourit lorsqu’un des hommes devant
lesquels elle venait de passer murmura à l’oreille d’un de ses compagnons :
« Je crois que je suis amoureux. » Elle lui envoya un baiser et lui fit un clin
d’œil.
Flécheur sourit, en agitant doucement la tête. Il savait que Caessa en
faisait un peu trop, mais comment lui en vouloir, avec un corps comme le
sien ? Elle était aussi grande que la plupart des hommes, élancée et
gracieuse. Et tous ses gestes étaient des invitations au plaisir pour ceux qui
la regardaient. Physiquement, songea Flécheur, c’était la femme parfaite. La
féminité ultime.
Il la vit monter son arc long. Jorak le questionna du regard, mais il hocha
la tête. Le reste des archers se tint en arrière. C’était à Caessa de jouer, et
après une telle entrée en scène, elle méritait quelques applaudissements.
Des mannequins de paille avaient été disposés à une centaine de pas du
mur. Les têtes avaient été peintes en jaune, et les torses en rouge. C’était
une distance standard pour un archer moyen, mais tirer du haut des remparts
ajoutait quelques degrés de difficulté à la tâche.
Caessa passa sa main derrière son épaule, vers son carquois en peau de
biche, et en sortit une flèche empennée de noir. Elle vérifia sa droiture, et
l’encocha.
— Tête, annonça-t-elle.
D’un mouvement coulé, elle tira sur la corde, et lorsque celle-ci arriva au
contact de sa joue, elle décocha la flèche, qui fila dans l’air matinal et se
planta dans le cou du mannequin le plus proche. Les spectateurs
applaudirent frénétiquement, et Caessa jeta un regard à Flécheur. Il fronça
les sourcils.
Cinq flèches de plus se plantèrent dans la paille avant que Flécheur lève
sa main pour indiquer aux autres archers qu’ils pouvaient s’avancer. Puis il
appela Caessa et ensemble ils quittèrent les remparts.
— Tu as pris ton temps pour arriver jusqu’ici, ma chère, dit-il, souriant.
Elle passa son bras autour du sien et lui envoya un petit baiser. Comme
chaque fois, il sentit l’excitation le gagner. Et comme toujours, il la réprima.
— Est-ce que je t’ai manqué ?
Sa voix était profonde et rauque, un son tout aussi prometteur,
sexuellement parlant, que l’était la vue de son corps.
— Tu me manques toujours, répondit-il. Tu me remontes le moral.
— Seulement le moral ?
— Seulement le moral.
— Menteur. Je peux le voir dans tes yeux, affirma-t-elle.
— Tu n’y vois rien que je n’aie envie de te montrer - à toi ou à
quiconque. Tu n’as rien à craindre de moi, Caessa. Ne te l’ai-je pas déjà dit
? Mais permets-moi de te signaler que, pour une femme qui prétend ne pas
vouloir de la compagnie des hommes, tu as fait une entrée spectaculaire. Où
sont tes pantalons ?
— Il faisait chaud. La tunique suffit amplement, dit-elle, en tripotant
machinalement l’ourlet.
— Je me demande si tu sais vraiment ce que tu veux, répliqua-t-il.
— Je veux qu’on me laisse tranquille.
— Alors pourquoi cherches-tu mon amitié ?
— Tu vois ce que je veux dire.
— Moi, oui, répondit-il, mais je ne suis pas sûr que toi, tu le voies.
— Tu es très sérieux aujourd’hui, ô Seigneur de la Forêt. Je ne vois pas
pourquoi. Nous sommes payés. On nous a donné nos pardons, et les
quartiers où nous logeons sont plus agréables que la forêt de Skultik.
— Où est-ce qu’ils t’ont installée ? s’enquit-il.
— Le jeune officier… Panir ? a insisté pour que j’aie une chambre dans
la caserne principale. Il n’a pas voulu que je partage une chambrée avec le
reste des hommes. C’était presque touchant, vraiment. Il m’a même fait le
baisemain !
— C’est un type bien, dit Flécheur. Buvons un verre.
Il la conduisit dans le mess d’Eldibar, à l’arrière de la section des
officiers, et commanda une bouteille de vin. Assis près de la fenêtre, il but
en silence, tout en regardant les hommes s’entraîner.
— Pourquoi est-ce que tu as accepté ça ? lui demanda-t-elle
soudainement. Et ne me raconte pas d’âneries à propos des pardons. Tu t’en
moques, comme de l’argent, d’ailleurs.
— Tu essaies toujours de voir clair en moi ? Tu n’y arriveras pas, dit-il en
prenant une gorgée de vin.
Puis il se retourna et commanda du pain et du fromage. Elle attendit que
le serveur soit parti.
— Allez, dis-le-moi !
— Parfois, ma chère, comme tu le comprendras sûrement quand tu seras
un peu plus âgée, il n’y a tout bonnement pas de raisons aux actions d’un
homme. C’est une impulsion. Un acte accompli sur le moment. Qui sait
pourquoi j’ai accepté de venir ici ? Pas moi, en tout cas !
— Tu mens, encore une fois. Tu ne me le diras pas. C’est à cause du
vieux, Druss ?
— Pourquoi veux-tu vraiment le savoir ? Et toi, pourquoi es-tu ici ?
— Pourquoi pas ? Ça devrait être passionnant et pas trop dangereux.
Parce qu’on s’en ira, pas vrai, dès que le troisième mur sera tombé ?
— Évidemment. C’est ce qui a été convenu, répondit-il.
— Tu ne me fais pas confiance, pas vrai ? dit-elle, en souriant.
— Je ne fais confiance à personne. Tu sais, parfois tu te comportes
comme toutes les autres femmes que j’ai connues.
— Est-ce un compliment, ô Maître des Bois Verts ?
— Pas vraiment.
— Alors qu’est-ce que ça veut dire ? Après tout, je suis une femme.
Comment voudrais-tu que je me comporte ?
— C’est reparti. Revenons plutôt à la confiance. Pourquoi m’as-tu
demandé ça ?
— Tu ne veux pas dire pourquoi tu es là, et tu mens quand tu parles de
partir. Tu me prends pour une idiote ? Tu n’as absolument pas l’intention de
quitter ce maudit tas de pierres. Tu vas rester jusqu’au bout.
— Et d’où tiens-tu cette remarquable information ?
— C’est marqué sur ton visage. Mais ne t’en fais pas ; je ne le dirai ni à
Jorak ni aux autres. Mais ne compte pas sur moi pour rester. Je n’ai pas
l’intention de mourir ici.
— Caessa, ma petite colombe, tu viens de démontrer que tu me connais
bien mal. Enfin, pour ce que ça…
Flécheur arrêta son explication au moment où la grande silhouette
d’Hogun apparut sur le pas de la porte. Le gan se faufila entre les tables
pour les rejoindre. Ce fut la première vision qu’eut Caessa du général de la
légion, et elle fut impressionnée. Il se déplaçait avec souplesse, une main
posée sur la garde de son épée. Ses yeux étaient clairs, sa mâchoire solide,
et sa morphologie agréable… Il était presque beau. Elle le détesta aussitôt.
Son avis fut renforcé quand elle le vit prendre une chaise, et la retourner
pour s’asseoir en face de Flécheur, l’ignorant totalement.
— Flécheur, nous devons parler, dit-il.
— Allez-y. Mais d’abord, permettez-moi de vous présenter Caessa.
Caessa, ma chère, voici Gan Hogun, de la légion.
Il se tourna et inclina la tête à son intention.
— Est-ce que cela vous dérange si nous parlons seuls ? demanda-t-il à
Flécheur.
Les yeux verts de Caessa s’enflammèrent sous l’effet de la colère, mais
elle se tint coite et se leva, cherchant désespérément une réplique cinglante
qui ferait mouche.
— Je te verrai plus tard, dit Flécheur alors qu’elle ouvrait la bouche. Va
te chercher à manger.
Elle tourna les talons et quitta la pièce. Flécheur la contempla, prenant
plaisir à la voir marcher de cette démarche féline pleine de grâce qui était la
sienne.
— Vous l’avez énervée, déclara-t-il.
— Moi ? Je ne lui ai même pas parlé, répondit Hogun, retirant son
heaume noir et argent pour le poser sur la table. Enfin, ça n’a pas d’intérêt.
Je veux que vous parliez à vos hommes.
— À quel sujet ?
— Ils passent la majorité de leur temps à traînasser et se moquent des
soldats qui s’entraînent. Ce n’est pas bon pour le moral.
— Et pourquoi ne le feraient-ils pas ? Ce sont des civils, des volontaires.
Ils arrêteront de se comporter ainsi dès que le combat commencera.
— Le problème, Flécheur, c’est que le combat risque de commencer
avant l’arrivée des Nadirs. Je viens juste d’empêcher un de mes hommes
d’éventrer le géant à la barbe noire, là, Jorak. Si ça continue comme ça,
nous allons nous retrouver avec un meurtre sur les bras.
— Je vais leur parler, affirma Flécheur. Calmez-vous, et prenez un verre.
Que pensez-vous de mon amie à l’arc ?
— Je n’ai pas bien fait attention. Elle avait l’air jolie.
— C’est donc vrai ce qu’on dit de la cavalerie, rétorqua Flécheur. Vous
êtes amoureux de vos chevaux ! Par tous les dieux, mon gars, elle est un
peu plus que simplement jolie !
— Allez parler à vos hommes maintenant. Je me sentirai bien mieux
après. La tension monte salement, et les Nadirs ne sont qu’à deux jours
d’ici.
— J’ai dit que je le ferais. À présent, prenez un verre et détendez-vous.
Vous êtes devenu aussi anxieux que vos hommes, et ça non plus ce n’est pas
bon pour le moral.
Hogun sourit tout à coup.
— Vous avez raison. C’est toujours comme ça avant une bataille. Druss
est comme un ours qui a la migraine.
— J’ai entendu dire que vous aviez perdu le tournoi face au gros, lança
Flécheur, en souriant. Taratata, mon vieux ! Ce n’est pas le moment de faire
de la lèche auprès des supérieurs.
— Je ne l’ai pas laissé gagner. Il manie remarquablement l’épée. Ne le
jugez pas trop sévèrement, mon ami. Il pourrait encore vous surprendre. En
tout cas, moi, il m’a surpris. Qu’est-ce que vous vouliez dire quand vous
m’avez dit que j’avais énervé la fille ?
Flécheur sourit, et finit par éclater de rire. Il secoua la tête et se servit un
autre verre de vin.
— Mon cher Hogun, quand une femme est belle, elle attend - comment
dirais-je ? - une certaine forme de respect de la part des hommes. Vous
auriez dû avoir l’extrême obligeance d’être foudroyé par sa beauté. De
devenir muet, ou mieux encore, de bafouiller. Alors, elle vous aurait ignoré
et aurait répondu à votre dévotion par un dédain arrogant. Et là, vous l’avez
humiliée, elle va vous haïr. Pire que ça, elle va faire tout ce qui est en son
pouvoir pour gagner votre cœur.
— Je trouve que ça ne rime strictement à rien. Pourquoi est-ce qu’elle
voudrait gagner mon cœur, si elle me déteste ?
— Pour pouvoir être en position de vous mépriser. Vous ne connaissez
donc rien aux femmes ?
— J’en sais suffisamment, rétorqua Hogun. Je sais aussi que je n’ai pas
de temps pour ces enfantillages. Vous croyez que je devrais lui présenter
des excuses ?
— Et lui faire ainsi savoir que vous êtes conscient de l’avoir humiliée ?
Mon cher, il y a de cruelles lacunes dans votre éducation !
Chapitre 18

Druss accueillit avec plaisir les cavaliers de Dros Purdol. Moins pour leur
nombre que parce que leur arrivée prouvait que le monde extérieur n’avait
pas oublié la Dros.
Et pourtant, Druss savait que les défenseurs allaient rudement souffrir. La
première bataille, sur Eldibar, le Mur Un, allait soit les galvaniser, soit les
anéantir. Le niveau des combattants de Delnoch était suffisamment bon,
mais en ce qui concernait leur esprit, c’était autre chose. On pouvait
façonner l’acier le plus pur pour en faire une épée excellente, mais le
trempage pouvait parfois la craqueler, alors qu’avec un métal moins pur,
cela n’arrivait jamais. C’était pareil avec une armée, Druss le savait bien. Il
avait vu des hommes formidablement entraînés fuir, en proie à la panique,
tandis que des fermiers résistaient, armés seulement de pioches et de
fourches.
Flécheur et ses archers s’entraînaient régulièrement à partir de Kania, le
Mur Trois, qui possédait la plus grande bande de terre entre les montagnes.
Ils étaient superbes. Les six cents archers pouvaient lâcher trois mille
flèches dans les airs, tous les dix battements de cœur. La première charge
amènerait les Nadirs à portée de tir, deux minutes avant que les échelles
soient posées contre le mur. Les assaillants allaient subir de terribles pertes
sur le terrain dégagé. Ce serait un massacre sanglant. Mais cela suffirait-il ?
Ils s’attendaient à voir la plus grande armée jamais réunie, une horde qui
en vingt ans avait construit un empire qui s’étendait sur plus de douze pays
et une centaine de villes. Ulric était sur le point de créer le plus grand
empire de l’histoire, une réussite considérable pour un homme qui n’avait
pas encore atteint la quarantaine.
Druss marchait le long des remparts d’Eldibar, discutant avec des soldats,
plaisantant avec eux, riant même. La haine qu’ils lui vouaient avait disparu,
telle la brume matinale, au cours des derniers jours. Ils le voyaient à présent
tel qu’il était : un vieil homme de fer, un guerrier du passé, l’écho vivant de
gloires enfuies.
Ils se souvinrent alors que c’était lui qui avait choisi de résister avec eux.
Et ils savaient pourquoi. C’était le seul endroit au monde pour le dernier des
héros : Druss la Légende, luttant avec les dernières forces drenaïes sur les
remparts de la plus grande forteresse jamais construite, attendant la plus
grande armée du monde. Où d’autre aurait-il pu être ?
Lentement, la foule se réunissait autour de lui, comme les hommes
approchaient au fur et à mesure d’Eldibar. En quelques instants, Druss dut
se frayer un chemin au milieu des rangs de défenseurs amassés sur les
remparts. Et davantage de soldats se réunissaient en bas, derrière eux. Il
grimpa sur les créneaux et se retourna pour les contempler. Sa voix gronda,
faisant taire toutes les conversations.
— Regardez autour de vous ! cria-t-il. (Le soleil se reflétait sur les
épaulettes en argent de son gilet de cuir noir, et sa barbe blanche chatoyait.)
Regardez autour de vous, maintenant. Les hommes que vous voyez sont vos
camarades - vos frères. Ils vivront avec vous et mourront avec vous. Ils
vous protégeront et saigneront pour vous. Jamais plus de votre vie vous ne
verrez une telle camaraderie. Et si vous vivez assez pour atteindre mon âge,
vous vous souviendrez toujours de ce jour et des jours qui vont suivre. Vous
vous en souviendrez plus clairement que vous l’auriez cru. Chacun de ces
jours sera comme du cristal, il brillera dans votre mémoire.
» Oui, il va y avoir du sang et de la destruction, de la torture et de la
souffrance, et ça aussi vous vous en souviendrez. Mais par-dessus tout, c’est
de la saveur de la vie que vous allez vous souvenir. Car, croyez-moi, mes
enfants, il n’y a rien de tel.
» Vous pouvez croire ce que dit le vieil homme que je suis. Vous pensez
peut-être que la vie est douce pour l’instant, mais quand la mort sera à un
battement de cœur de vous, la vie deviendra si désirable que c’en sera
insupportable. Et quand vous aurez survécu, tout ce que vous ferez ensuite
vous paraîtra démesuré et joyeux : la lumière du jour, la brise, un bon vin,
les lèvres d’une femme, le rire d’un enfant.
» La vie n’est rien tant qu’on n’a pas affronté la mort.
» Dans les années à venir, les gens diront : “J’aurais voulu être avec eux.”
Mais à ce moment-là, ça n’aura plus grande importance.
» Vous vous tenez à un instant figé dans l’histoire. Le monde aura changé
après cette bataille. Soit les Drenaïs renaîtront de leurs cendres, soit un
nouvel empire verra le jour.
» Vous êtes des personnages historiques.
Druss transpirait à présent, et étrangement, il était fatigué, mais il savait
qu’il devait continuer. Il essayait à grand-peine de se souvenir de la saga de
Sieben sur les jours des Anciens, et des paroles stimulantes d’un ancien
général. En vain. Il respira profondément, pour goûter à l’air pur des
montagnes.
— Certains d’entre vous pensent peut-être qu’ils vont paniquer et
s’enfuir. Ce n’est pas vrai ! D’autres ont peur de mourir. Certains mourront.
Mais tous les hommes meurent un jour. On ne sort pas vivant de la vie.
» Je me suis battu à la Passe de Skeln quand tout le monde disait que
nous étions vaincus. On disait que les probabilités étaient contre nous, mais
je les ai envoyées paître ! Car je suis Druss et je n’ai jamais été vaincu, que
ce soit par les Nadirs, les Sathulis, les Ventrians, les Vagrians ou les
Drenaïs.
» Et par tous les dieux et les démons de ce monde, je vais vous dire ceci :
je n’ai pas l’intention d’être battu aujourd’hui non plus !
Druss hurlait de toutes ses forces tout en faisant tournoyer Snaga dans les
airs. La lame de la hache renvoya un rayon de soleil, et les chants
commencèrent.
— Druss la Légende ! Druss la Légende !
Les hommes sur les autres remparts n’arrivèrent pas à saisir les paroles
de Druss, mais ils entendirent les chants et les reprirent. Dros Delnoch se fit
l’écho de ce chant : une vaste cacophonie qui s’écrasa et se réverbéra de pic
en pic, dispersant les vols d’oiseaux qui s’éparpillèrent dans le ciel, pris de
panique. Finalement, Druss leva les bras pour demander le silence, et
progressivement, le chant s’estompa. Mais de plus en plus d’hommes
affluaient du Mur Deux pour entendre ce qu’il allait dire. À ce moment
précis, près de cinq mille hommes étaient rassemblés autour de lui.
— Nous sommes les chevaliers de Dros Delnoch, la cité assiégée. Nous
allons construire une nouvelle légende qui éclipsera celle de la Passe de
Skeln. Et nous sommes la mort des Nadirs, par milliers. Oui, par centaines
de milliers. Qui sommes-nous ?
— Les chevaliers de Dros Delnoch ! hurlèrent les hommes.
— Et que sommes-nous ?
— La mort des Nadirs !
Druss s’apprêtait à continuer quand il vit la tête de certains hommes se
tourner vers la vallée. Des colonnes de poussière dans le lointain formaient
un nuage qui rivalisait avec le ciel, comme une tempête qui se lève. La
tempête du siècle. Et à travers le nuage de poussière, on pouvait enfin voir
le scintillement des lances nadires qui remplissaient la vallée de touts parts,
se déversant comme une immense nappe sombre de guerriers, et autant
d’hommes derrière. Ils venaient par vagues successives. De grandes tours
d’assaut étaient tirées par des centaines de chevaux, des catapultes géantes,
des béliers recouverts de cuir, des milliers de chariots, des centaines de
milliers de chevaux, d’innombrables troupeaux de bétail, et plus d’hommes
encore que l’on pouvait en compter.
Le cœur de chaque défenseur manqua un battement à cette vue. Le
désespoir était palpable, et Druss jura entre ses dents. Il n’avait rien à
ajouter. Et il eut le sentiment de les avoir perdus. Il se retourna pour faire
face aux cavaliers nadirs qui portaient les bannières en crin de leurs tribus.
À cette distance, on pouvait enfin voir leurs visages, sombres et terribles.
Druss leva Snaga dans les airs et attendit ainsi, les jambes écartées, telle une
image de défi. La colère monta en lui tandis qu’il regardait avancer les
cavaliers.
En le voyant, ils arrêtèrent leurs chevaux, et lui retournèrent son regard.
Soudain, les cavaliers s’écartèrent et laissèrent passer un héraut. Il éperonna
son poney des steppes et se dirigea vers les portes, faisant un écart en
arrivant au pied du mur où se tenait Druss. Il tira sur ses rênes, et le cheval
s’arrêta en dérapant, ruant et éternuant.
— Je suis porteur des ordres du seigneur Ulric, cria-t-il. Que les portes
soient ouvertes, et nous épargnerons tout le monde à l’exception de la barbe
blanche qui l’a insulté.
— Oh, c’est encore toi, gras du bide, dit Druss. Est-ce que tu lui as
transmis le message comme je te l’avais demandé ?
— Je le lui ai donné, Marche-Mort. Comme tu l’as demandé.
— Et il a rigolé, pas vrai ?
— Il a ri. Et il a fait le serment d’avoir ta tête. Mon seigneur Ulric est un
homme qui exauce toujours ses vœux.
— Eh bien nous sommes deux dans ce cas. Et mon vœu à moi, c’est de le
faire danser au bout d’une chaîne, comme un ours de cirque. Et je le ferai
danser, même si pour cela je suis obligé d’entrer dans votre camp et de
l’enchaîner moi-même.
— Tes mots sont comme de la glace sur le feu, vieil homme, bruyants et
sans valeur, déclara le héraut. Nous connaissons vos forces. Vous avez onze
mille hommes au plus. Des fermiers dans l’ensemble. Nous savons tout ce
qu’il y a à savoir. Regardez l’armée nadire ! Comment pourriez-vous
résister ? Dans quel but ? Rendez-vous. Et toi, jette-toi aux pieds de mon
seigneur pour implorer sa grâce.
— Mon garçon, j’ai vu la taille de ton armée, et elle ne m’impressionne
pas. J’ai presque envie de renvoyer la moitié de mes hommes à leurs
fermes. Mais qu’est-ce que vous êtes ? Une bande de gros pleins de soupe,
des gens du nord aux jambes arquées. J’entends ce que tu me dis. Mais ne
m’explique pas ce que vous pouvez faire. Montre-le-moi, plutôt ! Et
maintenant, assez parlé. Désormais, ceci parlera pour moi.
Il agita Snaga devant lui, et le soleil brilla sur la lame.
Le long de la ligne des défenseurs, Gilad donna un coup de coude à
Bregan.
— Druss la Légende ! chanta-t-il, et Bregan se joignit à lui, ainsi qu’une
dizaine d’autres gars.
Le cri se fit de nouveau de plus en plus fort, et le héraut tourna bride et
s’en alla au grand galop. Les paroles grondaient derrière lui :
— Druss la Légende ! Druss la Légende !

Druss regardait silencieusement les grandes machines de guerre progresser


vers le mur, centimètre par centimètre. C’étaient des tours en bois de vingt
mètres de haut et six mètres de large. Il y avait des centaines de balistes, des
catapultes branlantes montées sur de gigantesques roues en bois. Un
nombre incalculable d’hommes tiraient des milliers de cordes. Ils traînaient
les machines qui avaient conquis Gulgothir pour les mettre en place.
Le vieux guerrier étudia la scène qui se déroulait sous ses yeux, essayant
de repérer Khitan, le légendaire maître de guerre. Il ne lui fallut pas
longtemps. Il était le centre immobile de ce tourbillon d’activité, le calme
en pleine tempête. Là où il se déplaçait, les travaux s’arrêtaient car on
écoutait ses instructions, puis ils reprenaient avec une intensité nouvelle.
Khitan jeta un regard vers les hauts remparts. Il ne pouvait pas voir
Marche-Mort, mais pouvait sentir sa présence et cela le fit sourire.
— Tu ne peux pas arrêter mon œuvre avec une hache, souffla-t-il.
Machinalement, il se gratta le moignon au bout de son bras. Étrange
comme après tant d’années il pouvait toujours sentir ses doigts disparus.
Les dieux avaient été cléments ce jour-là, quand les percepteurs de
Gulgothir avaient pillé son village. Il avait à peine douze ans, et ils avaient
massacré sa famille. Dans un effort pour protéger sa mère, il avait bondi en
avant avec la dague de son père. Un grand coup d’épée avait envoyé sa
main voler dans les airs, pour retomber à côté du corps de son frère. La
même épée avait ensuite perforé son torse.
Aujourd’hui encore il n’arrivait pas à comprendre pourquoi il n’était pas
mort avec les autres villageois, ni pourquoi Ulric s’était tant employé à le
sauver. Les pillards d’Ulric avaient surpris les assassins et les avaient mis
en fuite, faisant deux prisonniers. Et puis un guerrier qui inspectait les
cadavres trouva Khitan, à peine vivant. Ils l’avaient emmené dans les
steppes, et l’avaient déposé dans la tente d’Ulric. Là, ils avaient cautérisé la
plaie suintante avec du goudron en ébullition et pansé la plaie avec de la
mousse d’arbre. Pendant près d’un mois il était resté à demi conscient,
délirant à cause de la fièvre. Il ne gardait qu’un seul souvenir de cette
terrible épreuve, un souvenir qu’il conserverait jusqu’à la fin de sa vie.
Il avait ouvert les yeux pour voir le visage d’un homme penché au-dessus
de lui, fort et fascinant à la fois. Ses yeux étaient violets, et il avait ressenti
leur puissance.
— Tu ne vas pas mourir, petit. Tu m’entends ?
La voix était douce, mais alors qu’il replongeait dans les cauchemars et le
délire, il sut que ces mots n’étaient pas une promesse. C’était un ordre.
Et on doit obéir aux ordres d’Ulric.
Depuis ce jour, Khitan avait passé tous ses moments éveillés à servir le
seigneur nadir. Inutile dans les combats, il avait appris à se servir de sa
cervelle, inventant les outils qui permettraient à son seigneur de bâtir un
empire.
Vingt ans de guerre et de pillage. Vingt ans de joie sauvage.
Khitan se fraya un passage au milieu du fourmillement de guerriers avec
sa petite compagnie d’assistants, et entra dans la première des vingt tours
d’assaut. Elles étaient sa fierté. Du point de vue du concept, elles étaient
relativement simples. Il suffisait de créer une boîte en bois à trois côtés, de
plus de trois mètres. Puis, contre les parois, il fallait fixer des marches
jusqu’au toit de la boîte. Ensuite, il fallait simplement poser une deuxième
boîte au-dessus de la première et les fixer ensemble avec de grands clous en
fer. Si on ajoutait une troisième boîte, on avait déjà une tour. C’était simple
à assembler et à démonter, et les différentes parties pouvaient aisément être
empilées et transportées sur des chariots, pour être disposées là où le
général en avait besoin.
Mais si le concept fut simple à établir, la mise en pratique se révéla
extrêmement complexe. Des plafonds s’écroulaient sous le poids des
hommes armés, des murs s’effondraient, des roues se brisaient, et pire que
tout, au-dessus de dix mètres la structure devenait instable et manquait de se
renverser.
Khitan se remémora comment il avait travaillé plus que ses esclaves
pendant au moins une année, dormant moins de trois heures par nuit. Il
avait renforcé les plafonds, mais cela n’avait fait que rendre la structure
plus lourde et encore moins stable. En désespoir de cause, il avait fait son
rapport à Ulric. Le Seigneur de Guerre nadir l’envoya alors en Ventria pour
qu’il étudie à l’université de Tertullus. Pour lui, ce fut comme une
humiliation, comme s’il était tombé en disgrâce. Néanmoins, il avait obéi. Il
aurait enduré n’importe quoi pour plaire à Ulric.
Mais il s’était trompé, et l’année qu’il avait passée à étudier sous l’égide
de Rebow, le professeur ventrian, s’était révélée le plus beau moment de sa
vie.
Il apprit ce qu’était un centre de masse, et l’équilibre nécessaire entre les
forces internes et les forces externes. Il avait un appétit vorace de savoir, et
Rebow devint vite l’idole du hideux Nadir. Très vite, le maigre Ventrian
invita Khitan à partager son logis, afin qu’ils poursuivent leurs travaux
jusque tard dans la nuit. Le Nadir était inépuisable. Souvent, Rebow
s’endormait sur sa chaise, pour se réveiller quelques heures plus tard et
découvrir que le petit manchot, Khitan, étudiait toujours les exercices qu’il
lui avait donnés. Rebow était ravi. Rarement un étudiant avait fait preuve
d’une telle aptitude, et il n’avait jamais rencontré quelqu’un qui ait cette
capacité de travail.
Toute force, apprit Khitan, suscite une réaction opposée de force égale.
De sorte qu’une grue subissant une pression à son extrémité induit une
pression contraire de même amplitude au bas de son pied de soutien. Ce fut
ainsi que Khitan comprit la nature des forces et acquit la capacité de s’en
servir.
Pour lui, l’université de Tertullus fut comme un paradis.
Le jour où il partit pour rentrer chez lui, le petit Nadir avait pleuré dans
les bras du Ventrian abasourdi. Rebow l’avait supplié de reconsidérer son
choix, d’accepter un poste à l’université, mais Khitan n’eut pas le courage
de lui dire que cette perspective ne l’avait jamais tenté. Car il devait sa vie à
un homme et ne rêvait que d’une chose : le servir.
De retour chez lui, il se mit au travail. Pendant leur construction, les tours
seraient disposées en gradins, créant ainsi une base virtuelle ayant cinq fois
la taille de la structure. Et pendant qu’une tour serait mise en position, on
assignerait des hommes aux deux premiers étages seulement ; cela créerait
une masse assez lourde à proximité du sol. Une fois que la tour serait en
position près d’un mur, des cordes seraient projetées depuis le centre,
reliées à des pieux métalliques enfoncés à coups de masse dans le sol, afin
de créer l’équilibre. Pareillement, les roues seraient bloquées aux jantes
avec des étaux en fer. Chaque tour aurait huit roues, afin de répartir le
poids.
Se servant de ses nouvelles connaissances, il conçut également des
catapultes et des balistes. Ulric en fut ravi, et Khitan extatique.
Il revint au moment présent. Khitan grimpa en haut d’une tour et ordonna
aux hommes de baisser la plate-forme à charnières qui était à l’avant. Il
contempla les murs à trois cents pas et aperçut le costume noir de Marche-
Mort, qui semblait penché sur les remparts.
Les murs étaient plus hauts qu’à Gulgothir, et Khitan avait fait ajouter un
étage à chaque tour. Il avait donné l’ordre que la plate-forme soit élevée une
fois de plus. Il testa la tension des cordes de soutien et descendit les cinq
niveaux, s’arrêtant çà et là pour vérifier les montants et les attaches.
Ce soir, ses quatre cents esclaves iraient travailler en dessous des murs,
afin d’enlever tous les cailloux et les graviers qui jonchaient le sol
rocailleux de la passe, et d’installer des poulies géantes tous les quarante
pas. Les poulies, de deux mètres de diamètre, construites sur un moyeu
graissé, avaient demandé des mois de conception et des années pour être
construites comme le voulait Khitan. Finalement, elles furent terminées
dans les ferronneries de la capitale lentrianne, à plus de deux mille
kilomètres au sud. Elles avaient coûté une fortune, et même Ulric avait pâli
quand on avait estimé la somme totale. Mais avec les années, elles avaient
prouvé leur valeur.
Des milliers d’hommes allaient tirer une tour à moins de vingt mètres
d’un mur. Leur nombre diminuerait au fur et à mesure qu’ils se
rapprocheraient. On glisserait des cordes de neuf centimètres de diamètre
dans les poulies, puis on les ferait passer sous les tours, et on tirerait dessus
de derrière.
Les esclaves qui peinèrent pour creuser les nids de poulies furent
protégés des archers par des boucliers amovibles en peau de bœuf tendue.
Néanmoins, beaucoup furent tués par des rochers projetés du haut des murs.
Tout cela importait peu à Khitan. Ce qui comptait pour lui, c’était que les
poulies, qui n’étaient pas protégées par un revêtement en fer, ne subissent
aucun dégât.
Après un dernier et long regard en direction des murs, il retourna vers ses
quartiers pour donner ses instructions aux monteurs. Druss l’observa
jusqu’à ce qu’il pénètre dans la ville de tentes qui couvrait maintenant la
vallée sur plus de trois kilomètres.
Tant de tentes. Tant de guerriers. Druss donna l’ordre aux défenseurs de
s’asseoir et de se détendre tant qu’ils le pouvaient encore. Il pouvait voir la
peur pointer sur leur visage, et leurs yeux écarquillés arrivaient à peine à
contenir leur panique. La taille démesurée de l’armée ennemie avait
sérieusement entaillé leur moral. Il jura à voix basse, ôta son gilet de cuir
noir, quitta les remparts et se laissa choir sur l’herbe. Quelques instants plus
tard, il dormait. Les hommes se donnaient des coups de coude et le
montraient du doigt. Les plus proches de lui se mirent à glousser en
entendant ses premiers ronflements. Ils ignoraient tous que c’était la
première fois qu’il dormait depuis deux jours et qu’il s’était allongé là parce
qu’il avait eu peur que ses jambes ne le portent pas jusqu’à ses quartiers.
Tout ce qu’ils savaient, c’est qu’il était Druss, le Capitaine à la Hache.
Et qu’il méprisait les Nadirs.
Flécheur, Hogun, Orrin et Caessa quittèrent également les remparts pour
aller à l’ombre du mess. L’archer tout de vert vêtu leur montra le géant
endormi.
— Est-ce qu’il y eut jamais son pareil ? déclara-t-il.
— Pour moi, ce n’est qu’un vieil homme fatigué, dit Caessa. Je ne
comprends pas pourquoi vous le regardez avec un tel respect.
— Mais si, bien sûr que tu comprends, rétorqua Flécheur. C’est de la
provocation, ma chère, comme d’habitude. Mais après tout, c’est dans la
nature de ton sexe.
— Pas vraiment, répondit Caessa en souriant. Au fond, qui est-il ? Un
guerrier. Rien de plus, rien de moins. Qu’a-t-il jamais fait pour devenir un
tel héros ? Il a agité sa hache ? Tué des hommes ? J’ai tué des hommes. Ce
n’est pas un exploit. Et personne n’a jamais écrit de saga sur moi.
— Ça viendra, ma toute belle, ça viendra, dit Flécheur. Donne-leur-en le
temps.
— Druss est plus qu’un simple guerrier, déclara doucement Hogun. Je
crois qu’il a toujours existé. C’est un modèle, un exemple si vous
préférez…
— Pour apprendre à tuer les gens ? continua Caessa.
— Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Druss incarne chaque homme
qui a refusé de partir, de se rendre quand la vie n’offrait plus d’espoir, de
s’esquiver quand la seule alternative possible était la mort. Il est l’homme
qui a montré aux autres qu’il n’y a jamais de défaite assurée. Il nous
remonte le moral rien qu’en étant Druss, et en étant considéré comme
Druss.
— Des mots, rien de plus ! dit Caessa. Vous les hommes, vous êtes tous
pareils. Toujours de grands mots. Est-ce que vous chanteriez les louanges
d’un fermier qui s’est battu pendant des années contre les mauvaises
récoltes et les inondations ?
— Non, admit Hogun. Mais c’est la vie des hommes comme Druss qui
pousse les fermiers à se battre.
— Des âneries ! railla Caessa. Des âneries arrogantes ! Les fermiers se
moquent totalement des guerriers et de leurs guerres.
— Vous ne gagnerez pas, Hogun, déclara Flécheur, en ouvrant les portes
du mess. Abandonnez pendant que vous le pouvez encore.
— Il y a une erreur fondamentale dans votre raisonnement, Caessa, dit
soudainement Orrin, alors que tous les membres du groupe prenaient place
autour d’une table à tréteaux. Vous ne tenez pas compte du fait que la
majorité de nos soldats ici présents sont des fermiers. Ils se sont engagés
pour le temps que durera cette guerre.
Il sourit gentiment et fit signe à un serveur.
— Quelle idiotie, répliqua Caessa.
— Nous sommes tous des idiots, acquiesça Orrin. La guerre est une folie
ridicule, et vous avez raison : les hommes adorent faire leurs preuves par le
combat. Je ne sais pas pourquoi, parce que personnellement ce n’est pas
mon cas. Mais je l’ai vu plus d’une fois chez les autres. Et même pour moi
Druss est, comme le décrit Hogun, un exemple.
— Pourquoi ? s’enquit-elle.
— J’ai bien peur que ce soit difficile à formuler.
— Essayez quand même.
Orrin sourit et secoua la tête. Il remplit leurs gobelets de vin blanc,
rompit le pain et le fit passer. Ils mangèrent en silence pendant un moment,
puis Orrin reprit la parole.
— Il existe une feuille verte appelée neptis. Quand on la mâche, elle
apaise les maux de dents ou les migraines. Personne ne sait pourquoi ; c’est
comme ça, c’est tout. Je crois que c’est pareil avec Druss. Quand il est là, la
peur semble disparaître. Voilà, c’est ce que j’ai de mieux comme
explication.
— Il ne me fait pas cet effet-là, à moi, affirma Caessa.

De l’une des tours des remparts, Bregan et Gilad regardaient les Nadirs se
préparer. Sur toute la longueur du mur, Dun Panir supervisait l’installation
de perches à crans qui devaient servir à repousser les échelles d’assaut ;
pendant ce temps, Bar Britan supervisait la fermeture des pots à huile. Une
fois remplis et bouchés, les pots étaient placés dans des paniers en osier à
différents endroits du mur. L’humeur était sinistre. Peu de mots furent
échangés pendant que les hommes inspectaient leurs armes, aiguisaient des
épées déjà aiguisées, huilaient leurs armures ou vérifiaient les flèches dans
les carquois.

Hogun et Flécheur quittèrent le hall du mess ensemble, laissant Orrin et


Caessa en grande conversation. Ils s’assirent à quelque vingt pas du
Capitaine ; Flécheur s’allongea sur le flanc, appuyé sur le coude.
— Il y a longtemps, j’ai lu des extraits du Livre des Anciens, déclara
l’archer. Il y a une phrase en particulier qui me revient aujourd’hui. «
Quand arrive le moment, arrive l’homme. » Jamais un moment n’eut plus
désespérément besoin d’un homme que celui-ci. Et Druss est arrivé. La
providence, vous croyez ?
— Grands dieux, Flécheur ! Vous ne seriez pas en train de devenir
superstitieux, des fois ? demanda Hogun, avec un large sourire.
— Je vous réponds que non. Je ne faisais que me demander si quelque
chose comme le destin pouvait fournir l’homme idéal dans un moment
pareil.
Hogun arracha un brin d’herbe et le glissa entre ses dents.
— Très bien, passons les arguments en revue. Pouvons-nous tenir trois
mois, le temps que l’Entailleur recrute et entraîne son armée ?
— Non. Pas avec si peu d’hommes.
— Alors, peu importe que l’arrivée de Druss ait été une coïncidence ou
non. Grâce à son entraînement, nous tiendrons peut-être quelques jours de
plus, mais ce ne sera pas suffisant.
— Le moral est à la hausse, mon vieux, alors ne répétez pas vos
impressions.
— Vous me prenez pour un abruti ? Je résisterai et je mourrai avec Druss
quand mon heure sera venue, comme tout le monde. Je partage mes
impressions avec vous parce que vous êtes à même de les comprendre. Vous
êtes quelqu’un de réaliste, et qui plus est, vous ne resterez que jusqu’à la
chute du Mur Trois. Avec vous, je peux quand même être franc, non ?
— Druss a tenu la Passe de Skeln alors que tout le monde disait qu’elle
allait tomber, dit Flécheur.
— Pendant onze jours, pas trois mois. Et il avait quinze ans de moins. Je
n’essaie pas de minimiser son exploit ; il mérite les légendes qui
l’accompagnent. Chevaliers de Dros Delnoch ! Avez-vous jamais vu pareils
chevaliers ? Fermiers, paysans et simples recrues. Seule la légion a déjà été
dans l’action, et elle n’est entraînée que pour des attaques éclairs à cheval.
On va peut-être tomber dès le premier assaut.
— Mais non, on ne tombera pas ! rétorqua Flécheur en riant. Nous
sommes les chevaliers de Druss et les ingrédients d’une nouvelle légende.
(Son rire était riche et répandait la bonne humeur.) « Les Chevaliers de
Dros Delnoch » ! Vous et moi, Hogun. Dans les jours à venir, ils chanteront
sur nous. Ce bon vieux Flécheur, qui est venu à la rescousse d’une
forteresse mal en point, par amour de l’indépendance, de la liberté, de la
chevalerie…
— Et de l’or. N’oubliez pas l’or, dit Hogun.
— Un point de détail, mon vieux. Essayons de ne pas gâcher l’esprit de
la chose.
— Bien sûr que non. Je m’excuse. Néanmoins, il me semble qu’il vous
faut d’abord mourir héroïquement, avant d’être immortalisé dans une
chanson ou une saga.
— C’est la loi du genre, admit Flécheur. Mais je suis sûr que je trouverai
comment la contourner.
Au-dessus d’eux, sur Musif, le Mur Deux, on donnait l’ordre à plusieurs
jeunes cals d’aller aider à porter les seaux pour le puits de la tour. Ils
quittèrent leurs remparts en maugréant pour rejoindre les soldats qui
attendaient le long des magasins.
Chacun était muni de quatre seaux. La file partait du bâtiment et
atteignait la grotte peu profonde où se nichait le puits de Musif au milieu
des ombres froides. Attachant les seaux à un système compliqué de poulies,
ils les faisaient descendre lentement vers l’eau sombre.
— Depuis combien de temps ce puits n’a-t-il pas servi ? demanda l’un
des soldats, alors que le premier seau remontait, couvert de toiles
d’araignées.
— Ça doit faire environ dix ans, répondit l’officier, Dun Garta. Les gens
qui habitaient par ici étaient habitués au puits central. Une fois, un enfant
s’y est noyé, et le puits a été pollué pendant trois mois. Cet accident, ainsi
que les rats, a tenu la plupart des gens à l’écart.
— Ils ont sorti le corps ? s’enquit le cal.
— Pas que je sache. Mais ne t’en fais pas, mon gars. Ce ne sont plus que
des os maintenant, et ça n’affectera pas le goût. Vas-y, goûte.
— Bizarrement, je n’ai plus très soif.
Garta rit, plongea ses mains dans le seau, et porta l’eau à sa bouche.
— Épicé à la crotte de rat et garni d’araignées mortes ! s’exclama-t-il.
T’es sûr que tu n’en veux pas ?
Les hommes sourirent mais aucun ne s’avança.
— C’est bon, fini de s’amuser, déclara Garta. Les poulies fonctionnent,
les seaux sont prêts, et je dirais volontiers que le travail est fini. Alors,
fermons la porte à clé et retournons travailler.
Garta se réveilla en pleine nuit, la douleur le déchiquetait, comme s’il
avait eu un rat furieux piégé dans l’estomac. Il roula hors du lit et tenta de
se relever ; ses grognements réveillèrent les trois hommes avec qui il
partageait la chambrée. L’un d’eux se précipita auprès de lui.
— Qu’est-ce qu’il y a, Garta ? demanda-t-il, en le mettant sur le dos.
Garta se tordait de douleur, les genoux contre la poitrine, et avait le visage
violet. Sa main jaillit, et il agrippa la chemise de l’autre.
— … Eau ! L’eau !
Il commençait à étouffer.
— Il veut de l’eau ! hurla l’homme qui le maintenait.
Garta secoua la tête. Tout à coup, il se cambra violemment sous la
souffrance.
— Grands dieux ! Il est mort, s’exclama son compagnon, comme Garta
s’effondrait dans ses bras.
Chapitre 19

Rek, Serbitar, Virae et Vintar s’assirent en rond autour d’un petit feu de
camp une heure avant le lever du soleil. Le camp avait été monté
tardivement la nuit précédente, dans une clairière isolée sur le versant sud
d’une colline boisée.
— Le temps presse, déclara Vintar. Les chevaux sont exténués, et nous
sommes encore à plus de cinq heures de route de la forteresse. Nous
arriverons peut-être avant que l’eau soit puisée, ou pas. Peut-être même est-
ce déjà trop tard. Mais nous avons un autre choix.
— Bon, lequel ? demanda Rek.
— Ce doit être ta décision, Rek. Personne d’autre ne peut la prendre.
— Dites-le-moi, abbé, c’est tout. Je suis trop fatigué pour réfléchir.
Vintar échangea un regard avec l’albinos.
— Nous pouvons… les Trente peuvent unir leurs forces afin d’essayer de
percer la barrière autour de la forteresse.
— Eh bien essayez, rétorqua Rek. Où est le problème ?
—Cela risque de drainer toute notre énergie et nous pouvons échouer. Si
c’est le cas, nous n’aurons plus la force de chevaucher. Et d’ailleurs, même
si nous réussissons, il nous faudra nous reposer une grande partie de la
journée.
— Pensez-vous pouvoir percer cette barrière ? s’enquit Virae.
— Je ne sais pas. Mais nous pouvons toujours essayer.
— Pensez à ce qui est arrivé à Serbitar lorsqu’il a voulu le faire, dit Rek.
Vous pourriez tous être projetés dans le… j’sais pas quoi. Et là, que se
passerait-il ?
— Nous mourrions tous, répondit calmement Serbitar.
— Et vous dites que c’est mon choix ?
— Oui, acquiesça Vintar, car le règlement des Trente est simple. Nous
avons juré de servir le maître de Delnoch ; tu es ce maître.
Rek resta silencieux pendant quelques minutes. Le poids de la décision à
prendre paralysait son cerveau lessivé. Il se surprit à penser à une infinité de
problèmes qu’il avait eus dans sa vie, persuadé alors qu’ils étaient
insurmontables. Il n’avait jamais eu un tel choix à faire. Son esprit était
embrumé par la fatigue, il n’arrivait pas à se concentrer.
— Faites-le ! dit-il. Brisez la barrière.
Il se releva et s’éloigna du feu, honteux qu’un tel ordre soit sorti de sa
bouche à un moment où il n’arrivait pas à penser clairement.
Virae le rejoignit et passa un bras autour de sa taille.
— Je suis désolée, dit-elle.
— Pour quoi ?
— Pour ce que j’ai dit quand tu m’as parlé de la lettre.
— Ce n’est pas grave. Pourquoi devrais-tu penser du bien de moi ?
— Parce que tu es un homme et que tu agis comme tel, répondit-elle. À
ton tour, maintenant.
— Mon tour ?
— De t’excuser, espèce de gros balourd ! Tu m’as frappée.
Il l’attira à lui, la souleva de terre et l’embrassa.
— Ce n’était pas une excuse, déclara-t-elle. Et tu m’as égratigné le
visage avec ta barbe.
— Si je m’excuse, me laisseras-tu le refaire ?
— Quoi ? Me frapper ?
— Non, t’embrasser !
Pendant ce temps, à la clairière, les Trente avaient formé un cercle autour
du feu. Ils avaient dégainé leurs épées et les avaient plantées dans le sol à
leurs pieds.
La communion débuta : leurs pensées s’envolèrent et affluèrent en
Serbitar. Il accueillit chacun d’entre eux par son nom au sein de son
subconscient.
Et ils fusionnèrent. L’énergie combinée le secoua, et il dut lutter pour
garder le souvenir de qui il était, lui-même. Il s’éleva comme un fantôme
géant, un nouvel être d’une puissance incroyable. La petite chose qu’était
Vintar se nicha à l’intérieur de ce nouveau colosse, qui essayait de contenir
l’essence combinée de vingt-neuf personnalités.
Maintenant, il n’y en avait plus qu’une.
Il se nomma Temple et naquit sous les étoiles.
Temple se dressa jusqu’aux nuages, ses bras éthérés s’étendant jusqu’aux
rochers de Delnoch.
Il s’éleva triomphalement, buvant l’univers des yeux. Un rire monta en
lui. Vintar tournoyait au centre, s’enfonçant plus profondément dans le
noyau.
Finalement, Temple prit conscience de l’abbé, le percevant comme une
petite pensée insidieuse dans cette nouvelle réalité.
Dros Delnoch. Ouest.
Temple vola vers l’ouest, au-dessus des montagnes. En dessous de lui se
tenait la forteresse silencieuse, grise et spectrale dans le clair de lune. Il
descendit vers elle et éprouva la barrière.
Barrière ?
Contre lui ?
Il la heurta et fut propulsé dans la nuit, blessé et en colère. Ses yeux
s’enflammèrent, et il connut la fureur : la barrière n’avait été que pure
douleur.
Encore et encore, Temple s’élança contre la Dros, la frappant avec des
coups d’une puissance effrayante. La barrière vacilla et se modifia.
Temple recula, confus, et observa.
La barrière se recroquevilla sur elle-même, comme un tourbillon de
brume, et se reforma. Puis elle s’assombrit pour devenir un amas compact
de plumes, plus noir que la nuit. Des bras en sortirent, des jambes se
dessinèrent, et une tête cornue poussa, avec sept yeux bridés rougeoyants.
Temple avait beaucoup appris durant ces quelques minutes d’existence.
La joie, la liberté, et en premier lieu, la conscience de ce qu’était la vie.
Et puis, la douleur et la rage.
À présent, il découvrait la peur et apprenait ce qu’était le mal.
Son ennemi vola vers lui, ses serres noires courbées lacérant le ciel.
Temple le réceptionna de face, et l’enserra entre ses bras. Des dents
pointues lui déchiraient le visage, et les serres lui écorchaient les épaules.
Ses poings énormes firent une clé contre l’épine dorsale de la créature, et il
l’emprisonna contre lui.

En dessous d’eux, sur Musif, le Mur Deux, trois mille hommes prenaient
position. En dépit des protestations, Druss avait refusé d’abandonner le Mur
Un sans se battre ; il se tenait dessus avec six mille hommes. Orrin lui avait
fait furieusement remarquer que c’était stupide ; la longueur du mur le
rendait impossible à défendre. Druss s’obstina, même quand Hogun vint
soutenir l’avis d’Orrin.
— Faites-moi confiance, leur intima Druss.
Mais il manquait de mots pour les convaincre. Il essaya d’expliquer que
les hommes avaient besoin d’une petite victoire le premier jour, de façon à
améliorer leur moral.
— Mais pensez aux risques, Druss ! dit Orrin. Nous pourrions perdre, dès
le premier jour, justement. Vous ne le voyez pas ?
— Vous êtes le gan, gronda férocement Druss. Vous pouvez annuler ma
décision, si vous le souhaitez.
— Je ne le ferai pas, Druss. Je me tiendrai à vos côtés, sur Eldibar.
— Et moi aussi, dit Hogun.
— Vous verrez que j’avais raison, affirma Druss. Je vous le promets.
Les deux hommes acquiescèrent, et sourirent pour cacher leur désespoir.
Les cals de service faisaient la queue jusqu’aux puits, rassemblant les
seaux d’eau, et se frayaient ensuite un chemin jusqu’aux remparts, en
enjambant les hommes toujours endormis.
Sur le Mur Un, Druss plongea un gobelet de cuivre dans l’un des seaux et
but à grandes gorgées. Il n’était pas sûr que les Nadirs allaient attaquer
aujourd’hui. Son instinct lui disait qu’Ulric allait encore laisser passer un
jour entier de tension meurtrière. La vision de son armée en train de se
préparer pour la bataille devait émousser le courage des défenseurs et leur
saper tout espoir. Quand bien même, Druss n’avait pas le choix. C’était à
Ulric de jouer : les Drenaïs devaient attendre.

Au-dessus d’eux, Temple souffrait sous la furie de la créature, ses épaules et


son dos étaient en charpie, ses forces s’épuisaient. La bête à cornes
fatiguait, elle aussi. La mort les observait tous les deux.
Temple ne voulait pas mourir, pas après avoir goûté à cette vie
aigredouce. Il voulait toucher du doigt toutes ces choses qu’il avait eu le
temps d’apercevoir de loin, les lumières colorées des étoiles en formation,
le silence au cœur des soleils lointains.
Sa poigne se resserra. Il n’y aurait ni joie dans les lumières, ni frissons au
cœur du silence, s’il laissait cette créature en vie. Soudain, celle-ci hurla. Ce
fut un son affreux, angoissant et effrayant. Son dos se brisa, et elle
s’évapora comme de la brume.
À moitié conscient dans l’âme de Temple, Vintar poussa un cri.
Temple regarda en dessous de lui et observa les hommes ; c’étaient de
frêles créatures, qui s’apprêtaient à rompre le jeûne avec du pain noir et de
l’eau. Vintar cria de nouveau, et Temple fronça le sourcil.
Il désigna le mur.
Des hommes se mirent à hurler, balançant des tasses ou des seaux d’eau
du haut des remparts de Musif. Dans chaque récipient, des vers noirs
nageaient et se tortillaient. Des soldats de plus en plus nombreux
bondissaient sur leurs pieds : ça grouillait et ça hurlait.
— Bon sang, mais qu’est-ce qui se passe là-haut ? s’exclama Druss
quand la clameur lui parvint.
Il regarda en bas vers les Nadirs et vit que les hommes quittaient les
machines de guerre par paquets entiers, pour retourner vers la ville de
tentes.
— Je ne sais pas ce qui se passe, dit Druss. Mais même les Nadirs s’en
vont. Je retourne sur Musif.

Dans la cité de tentes, Ulric aussi était en colère, se frayant un passage à


coups d’épaule jusqu’à la grande tente de Nosta Khan. Son esprit était d’un
calme glacial quand il se présenta devant la sentinelle.
La nouvelle se répandait à travers toute l’armée comme un feu de prairie
: au lever du jour, des hurlements à déchirer l’âme avaient rempli les tentes
des soixante acolytes de Nosta Khan. Des gardes s’y étaient précipités pour
découvrir des hommes en train de se tordre de douleur sur le sol
poussiéreux, le dos brisé, le corps plié comme un arc trop tendu.
Ulric savait que Nosta Khan avait rassemblé ses disciples, et puisé dans
leur énergie combinée pour écraser les templiers blancs, mais il n’avait
jamais compris l’épouvantable danger que cela représentait.
— Eh bien ? demanda-t-il à la sentinelle.
— Nosta Khan est vivant, lui répondit l’homme.
Ulric souleva le rabat et pénétra dans la puanteur du logis de Nosta Khan.
Le vieil homme était allongé sur une petite paillasse, le visage gris de
fatigue, sa peau baignée de sueur. Ulric prit un tabouret et vint s’asseoir à
côté de lui.
— Mes acolytes ? murmura Nosta Khan.
— Tous morts.
— Ils étaient trop forts, Ulric, avoua le vieil homme. Je t’ai fait défaut.
— Des hommes m’ont fait défaut auparavant, déclara Ulric. Ce n’est pas
grave.
— Pour moi ça l’est ! hurla le shaman, grimaçant de douleur.
— L’orgueil, rétorqua Ulric. Tu n’as pas perdu ; tu as simplement été
battu par un ennemi plus fort que toi. Ça ne leur servira pas à grand-chose,
car mon armée va s’emparer de la Dros. Ils ne peuvent pas tenir. Repose-
toi, et ne prends plus de risques, shaman. Je te l’ordonne !
— J’obéirai.
— Je le sais. Je ne veux pas que tu meures. Est-ce qu’ils vont essayer de
t’attaquer ?
— Non. Les templiers blancs sont bardés de notions d’honneur. Si je me
repose, ils me laisseront tranquille.
— Alors repose-toi. Et quand tu auras retrouvé tes forces, nous leur
ferons payer de t’avoir fait du mal.
Nosta Khan sourit.
— Oui.
Plus loin, au sud, Temple filait vers les étoiles. Vintar n’arrivait pas à
l’arrêter, et luttait pour rester calme alors que la panique de Temple le
submergeait, comme pour le déloger. Après la mort de l’ennemi, Vintar
avait essayé de convoquer les Trente dans le nouvel esprit du colosse. C’est
à ce moment-là que Temple avait regardé à l’intérieur de lui-même et
aperçu Vintar.
Vintar avait essayé de lui expliquer la raison de sa présence et la
nécessité qu’il renonce à son individualité. Temple absorba la vérité et
s’enfuit comme une comète, à la recherche du ciel.
L’abbé essaya encore d’invoquer Serbitar, cherchant la niche dans
laquelle il l’avait placé, au sein de son subconscient. L’étincelle de vie
qu’était l’albinos bourgeonna au contact de l’abbé, et Temple frissonna,
comme si on l’avait amputé. Il ralentit son vol.
— Pourquoi me fais-tu ça ? demanda-t-il à Vintar.
— Parce que je dois le faire.
— Cela me tuera !
— Non. Tu continueras de vivre en chacun d’entre nous.
— Pourquoi est-ce que tu dois me tuer ?
— Je suis vraiment désolé, répondit gentiment Vintar.
Avec l’aide de Serbitar, il chercha Arbedark et Menahem. Temple
rétrécit, et Vintar ferma son cœur à la douleur que provoquait l’avalanche
de désespoir. Les quatre guerriers invoquèrent les autres membres des
Trente, et, le cœur gros, ils retournèrent dans la clairière.
Rek se précipita vers Vintar, comme il ouvrait les yeux et se remettait à
bouger.
— Êtes-vous arrivés à temps ? demanda-t-il.
— Oui, marmonna Vintar, épuisé. Laisse-moi me reposer, à présent.

Une heure avant le coucher du soleil, Rek, Virae et les Trente franchirent à
cheval la grande herse de la porte sous la forteresse de Delnoch. Leurs
chevaux étaient fatigués, couverts d’écume, les flancs trempés. Des
hommes se précipitèrent pour accueillir Virae, les soldats ôtèrent leur
heaume, et les habitants demandèrent des nouvelles de Drenan. Rek resta en
arrière, jusqu’à ce qu’ils aient pénétré dans la forteresse. Un jeune officier
escorta les Trente vers la caserne pendant que Rek et Virae se dirigeaient
vers les pièces supérieures. Rek était éreinté.
Il se déshabilla, se lava à l’eau froide et se rasa, éliminant sa barbe de
quatre jours. Il jura quand le fin rasoir, un cadeau d’Horeb, entailla sa peau.
Il dépoussiéra ses vêtements du mieux qu’il put et se rhabilla. Virae s’était
rendue dans ses propres appartements, et il n’avait aucune idée de l’endroit
où elle se trouvait. Il enfila son baudrier et repartit vers le grand hall,
s’arrêtant par deux fois pour demander son chemin à des serviteurs. Une
fois arrivé, il s’assit seul et contempla les statues de marbre représentant les
héros du passé. Il était perdu ; insignifiant et accablé.
Dès qu’ils étaient arrivés, ils avaient appris que les Nadirs étaient devant
les murs. Un vent de panique soufflait sur les habitants, et ils avaient vu des
réfugiés quitter la ville par dizaines, empilés sur des chariots. Un long et
morne convoi, qui se dirigeait vers le sud.
Rek ne savait ce qui prédominait en lui à cet instant, la fatigue ou la faim.
Il se força à se relever, vacilla légèrement, et jura à voix haute. Près de la
porte, il y avait un miroir ovale sur pied. En lui faisant face, il vit que
l’homme qui lui renvoyait son regard était grand, large d’épaules, et
puissant. Ses yeux gris-bleu étaient résolus, son menton fort, son corps
élancé. La cape bleue, bien qu’usée par le voyage, tombait toujours bien, et
les cuissardes en daim lui donnaient un air d’officier de cavalerie.
En contemplant ainsi le comte de Dros Delnoch, Rek se vit comme les
autres allaient le voir. Ils ne devaient rien savoir de ses doutes, et ne
verraient que l’image qu’il avait décidé de renvoyer.
Qu’il en soit ainsi.
Il quitta le hall et arrêta le premier soldat qu’il croisa, lui demandant où il
pouvait trouver Druss. Sur le Mur Un, répondit le soldat, et il décrivit
l’endroit où se trouvaient les portes poternes. Alors que le soleil se
couchait, le grand et jeune comte se mit en chemin pour Eldibar. Il s’arrêta
en ville pour acheter un petit gâteau au miel qu’il mangea tout en marchant.
Quand il arriva aux portes poternes du Mur Deux, la nuit était tombée, mais
une sentinelle lui indiqua comment passer. Il se retrouva finalement sur le
terrain vague derrière le Mur Un. Des nuages obscurcissaient la lune, et il
manqua de tomber dans le fossé qui s’étendait sur toute la largeur de la
passe. Un jeune soldat l’interpella et lui montra le premier pont en bois où il
pouvait traverser.
— T’es un des archers de Flécheur, c’est ça ? demanda le soldat, ne
reconnaissant pas le grand étranger.
— Non. Où est Druss ?
— J’en ai pas la moindre idée. Il est peut-être sur les remparts. Ou alors
essaie le mess. T’es un messager, c’est ça ?
— Non. Lequel de ces bâtiments est le mess ?
— Tu vois les lumières, là-bas ? C’est l’hôpital. Après, c’est l’entrepôt.
Continue de marcher jusqu’à ce que l’odeur des latrines te rattrape, et puis
tourne à droite. Tu peux pas te tromper.
— Merci.
—Y a pas d’quoi. T’es une recrue ?
— Oui, répondit Rek. Quelque chose comme ça.
— Dans ce cas, je ferais mieux de t’accompagner.
— C’est pas la peine.
— Si, c’est la peine, rétorqua l’homme, et Rek sentit quelque chose de
pointu lui rentrer dans les reins. C’est une dague ventrianne, et je te
conseille de faire un bout de chemin avec moi.
— À quoi rime tout cela ?
— Pour commencer, quelqu’un a essayé de tuer Druss l’autre jour,
ensuite je ne te connais pas, répondit le soldat. Alors avance, nous le
trouverons ensemble.
Les deux hommes se dirigèrent vers le mess. Comme ils approchaient, ils
purent entendre les bruits provenant des bâtiments devant eux. Une
sentinelle les héla des remparts ; le soldat répondit, et demanda après Druss.
— Il est sur le mur, près de la tour des portes, lui répondit-on.
— Par ici, dit le soldat, et Rek gravit les petites marches qui menaient
aux remparts.
Et il se figea. Sur la plaine, des milliers de torches et de petits feux
éclairaient l’armée nadire. Des tours d’assaut étaient dressées dans la passe,
d’un flanc de montagne à l’autre, tels des géants de bois. Toute la vallée
était illuminée aussi loin que portait la vue ; on aurait dit la copie exacte du
deuxième cercle des enfers.
— C’est une belle vue, pas vrai ? demanda le soldat.
— Je ne crois pas que cela ait meilleure figure en plein jour, répondit
Rek.
— Tu n’as pas tort, acquiesça l’autre. Allez, en route.
Devant eux, Druss était assis sur les remparts, parlant à un petit groupe
de soldats. Il leur racontait un conte à dormir debout que Rek avait déjà
entendu. La conclusion eut l’effet désiré, et le silence de la nuit fut brisé par
le son des rires.
Druss riait de bon cœur avec les hommes, quand il s’aperçut de la
présence des nouveaux arrivants. Il tourna la tête et étudia le grand homme
à la cape bleue.
— Eh bien ? demanda-t-il au soldat.
— Il vous cherchait, Capitaine, alors je vous l’ai amené.
— Pour être plus précis, déclara Rek, il pense que je suis un assassin.
D’où la dague dans mon dos.
Druss haussa un sourcil.
— Eh bien, es-tu un assassin ?
— Pas ces temps-ci. Peut-on parler ?
— C’est déjà ce qu’on fait.
— En privé.
— Commence à parler, et je déciderai si on doit continuer en privé,
rétorqua Druss.
— Mon nom est Regnak. Je viens d’arriver avec des guerriers du temple
des Trente et Virae, la fille de Delnar.
— Nous parlerons en privé, décida Druss.
Les hommes se retirèrent, hors de portée d’oreille.
— Vas-y, parle, dit Druss, ses yeux gris rivés sur le visage de Rek.
Rek s’assit sur les remparts et contempla la vallée rougeoyante.
— Ils sont plus nombreux que nous, ou je me trompe ?
— Ça te fait peur, hein ?
— Jusqu’à la semelle de mes bottes. Néanmoins, comme tu n’as pas l’air
d’humeur à me faciliter la tâche pour notre première rencontre, je vais
t’expliquer ma position. Pour le pire ou pour le meilleur, je suis le comte. Je
ne suis pas un abruti, pas encore un général, même si ces deux mots sont
synonymes. Pour l’instant, je ne changerai rien. Mais garde ça dans un coin
de ta tête… quand il faudra prendre une décision, je ne céderai ma place à
personne.
— Tu crois que coucher avec la fille d’un comte te donne ce droit ?
demanda Druss.
— Eh bien, tu vas rire, mais oui ! Le problème n’est pas là. J’ai déjà
combattu, et ma compréhension de la stratégie vaut celle de n’importe quel
homme ici. Et puis, j’ai les Trente avec moi, et leur savoir est unique. Plus
important encore, si je dois mourir dans ce trou du cul du monde, ça ne sera
pas en restant les bras croisés. Je suis maître de mon destin.
— Tu cherches à porter beaucoup de choses sur tes épaules, mon garçon.
— Pas plus que je le peux.
— Tu crois ce que tu dis ?
— Non, répondit franchement Rek.
— Je m’en doutais, rétorqua Druss, avec un grand sourire. Qu’est-ce qui
a bien pu te pousser à venir ici ?
— Je pense que le destin a le sens de l’humour.
— Il l’avait déjà de mon temps. Mais tu m’as l’air d’être un jeune
homme raisonnable. Tu aurais pu emmener la fille en Lentria et bâtir un
foyer là-bas.
— Druss, personne n’emmène Virae là où elle ne veut pas aller. Elle a
grandi dans la guerre et au milieu de gens qui ne parlaient que de ça ; elle
peut réciter toutes tes légendes et les faits réels derrière toutes les
campagnes que tu as menées. C’est une amazone, et elle est là où elle
voulait être.
— Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Rek lui raconta toute la chevauchée depuis Drenan, à travers Skultik, la
mort de Reinard, le temple des Trente, le mariage à bord du navire, et le
combat avec les Sathulis. Le vieil homme écouta toute l’histoire sans faire
de commentaires.
— Et nous voilà, conclut Rek.
— Alors comme ça, tu es un berserk, déclara Druss.
— Je n’ai jamais dit ça ! rétorqua Rek.
— Mais si, tu l’as dit, mon garçon… sans le dire. Ce n’est pas grave. J’ai
combattu aux côtés de nombreux berserks. Je suis simplement étonné que
les Sathulis t’aient laissé partir. Ce peuple n’est pas réputé pour son sens de
l’honneur.
— Je crois que leur chef, Joachim, est l’exception qui confirme la règle.
Écoute, Druss, je te serais reconnaissant si tu voulais bien ne pas ébruiter
mon côté berserk.
Druss rit.
— Ne sois pas bête, fiston ! Combien de temps crois-tu que cela va rester
un secret, lorsque les Nadirs seront sur les murs ? Reste à mes côtés, et je
m’arrangerai pour que tu n’estourbisses personne de notre camp.
— Tu es bien bon, mais j’aimerais que tu sois un peu plus hospitalier que
ça. Je suis aussi desséché que les aisselles d’un vautour.
— Il est indéniable, déclara Druss, que parler attise plus la soif que le
combat. Allons trouver Hogun et Orrin. C’est la dernière nuit avant la
bataille, il faut qu’on fasse la fête.
Chapitre 20

Alors que l’aube éclaircissait le ciel au matin du troisième jour, les


premières réalités de l’apocalypse heurtèrent de plein fouet les murs de
Dros Delnoch. Les bras de centaines de balistes étaient ramenés en arrière
par des milliers de guerriers en sueur. Les muscles gonflés et noués, les
Nadirs armèrent les bras géants jusqu’à ce que les paniers en osier qui se
trouvaient à leur extrémité soient presque à l’horizontale. On garnit chaque
panier d’un bloc de granit déchiqueté.
Les défenseurs regardèrent, paralysés d’effroi, le capitaine nadir lever la
main. Elle retomba, et le ciel fut rempli d’une pluie mortelle qui vint
s’abattre dans un bruit de tonnerre sur les défenseurs. Les remparts
tremblèrent sous la chute de pierres. Du côté de la tour des portes, une
partie des créneaux vola en éclats sous l’impact d’un gros rocher, et trois
hommes furent expédiés dans le néant. Sur le mur, les hommes se
recroquevillèrent, et se jetèrent au sol les mains sur la tête. Le bruit était
effroyable ; le silence qui suivit, terrifiant. Car, comme le premier assaut
assourdissant prenait fin, les soldats levèrent la tête pour voir ce qui se
passait en bas, et découvrirent que la même procédure allait se répéter. Les
imposants bras en bois repartirent en arrière, encore plus loin. La main du
capitaine se leva. Et se baissa.
Et la pluie mortelle s’abattit.
Rek, Druss et Serbitar se tenaient au-dessus de la tour des portes,
supportant les premières horreurs de la guerre avec le reste de la troupe.
Rek avait refusé que le vieil homme reste seul, même si Orrin avait
déconseillé que les deux chefs soient côte à côte. Il avait déclaré que c’était
de l’inconscience. Druss avait ri.
— Vous et Dame Virae pourrez regarder du deuxième mur, mon ami. Et
vous verrez qu’aucun caillou nadir ne m’obligera à me coucher à terre.
Virae, furieuse, insista pour être autorisée à rester sur le premier mur
avec les autres, mais Rek refusa sommairement. Druss mit rapidement fin à
un début de dispute :
— Obéis à ton mari, femme ! gronda-t-il.
Rek avait tiqué, et il avait vite fermé les yeux pour ne pas voir
l’explosion de colère qui allait s’ensuivre. Étrangement, Virae s’était
contentée d’acquiescer et était partie se réfugier sur Musif, le Mur Deux,
aux côtés d’Hogun et d’Orrin.
À présent, Rek était accroupi à côté de Druss, et regardait de chaque côté
du mur. Épées et lances à la main, les hommes de Dros Delnoch attendaient
dans l’angoisse que la tempête se calme.
Pendant que les Nadirs chargeaient pour la deuxième fois, Druss ordonna
à la moitié des hommes de se replier derrière le deuxième mur, hors
d’atteinte des catapultes. Là, ils rejoignirent les archers de Flécheur.
Pendant trois heures l’assaut continua, pulvérisant des sections entières
de muraille, massacrant des hommes, et abattant l’une des tours suspendues,
qui se décrocha sous l’impact et s’effondra lentement dans la vallée en
dessous. La plupart des hommes eurent le temps de sauter à l’abri, et seuls
quatre d’entre eux furent emportés ; ils hurlèrent en passant par-dessus
bord, jusqu’à ce qu’ils s’écrasent sur les rochers.
Les brancardiers bravèrent le barrage pour ramener les blessés vers
l’hôpital de campagne d’Eldibar. Quelques pierres avaient atteint le
bâtiment, mais il était solidement construit et, jusqu’ici, aucune n’avait
réussi à passer à travers. Bar Britan, tout en puissance, avec sa barbe noire,
courait aux côtés des brancardiers, l’épée à la main, et les incitait à avancer.
— Dieux tout-puissants, quel courage ! déclara Rek, donnant un coup de
coude à Druss et lui montrant Britan du doigt.
Druss acquiesça, et remarqua la fierté évidente de Rek devant la bravoure
de cet homme. Rek était de tout cœur avec Bar Britan qui semblait ignorer
la tempête mortelle.
Au moins cinquante hommes durent être évacués. Moins que ce que
Druss avait prévu. Il se redressa pour regarder par-dessus les remparts.
— Bientôt, dit-il. Ils se regroupent derrière les tours d’assaut.
Un rocher traversa le mur, à dix pas de lui à peine, dispersant les hommes
comme du sable dans le vent. Miraculeusement, un seul d’entre eux ne put
se relever, les autres rejoignirent leurs camarades. Druss leva le bras pour
donner le signal à Orrin. Une trompette retentit. Flécheur et ses hommes
avancèrent en masse. Chaque archer portait cinq carquois de vingt flèches.
Ils coururent à travers le terrain vague, passèrent sur les ponts au-dessus du
fossé, et montèrent sur les remparts.
Dans un rugissement de haine presque palpable, les Nadirs se lancèrent à
l’assaut du mur, déferlant en masse telle une marée noire prête à submerger
la Dros. Des milliers de barbares se mirent à tirer les gigantesques tours
d’assaut en avant, tandis que d’autres couraient avec des échelles et des
cordes. La plaine devant le mur semblait vivante comme les Nadirs
avançaient, poussant leurs cris de guerre.
Essoufflé et haletant, Flécheur arriva pour se tenir aux côtés de Druss,
Rek et Serbitar. Les hors-la-loi se dispersèrent sur toute la longueur du mur.
— Tirez dès que vous le pourrez, dit Druss.
Le brigand vêtu de vert passa une main fine dans ses cheveux blonds et
sourit.
— Ça va être dur de manquer sa cible, déclara-t-il. Mais ce sera comme
cracher dans un verre d’eau.
— Chaque petit peu est d’une grande aide, répondit le Capitaine.
Flécheur banda son arc en if et encocha une flèche. À gauche et à droite
de lui, le même mouvement fut repris un millier de fois. Flécheur repéra un
guerrier de tête et décocha sa flèche, qui fendit les airs et se planta dans le
gilet de cuir du soldat. Comme il s’écroulait, une acclamation disparate
monta le long du mur. Un millier de flèches suivirent, puis mille de plus, et
mille encore. Nombre de guerriers nadirs portaient un bouclier, mais
beaucoup n’en avaient pas. Des centaines d’entre eux tombèrent sous les
flèches, faisant trébucher les hommes qui les suivaient. Pourtant, la masse
noire continuait à avancer, piétinant le sol et les cadavres.
Armé de son arc vagrian, Rek tirait flèche sur flèche au cœur de la horde
; son manque d’habileté était un facteur qui n’entrait pas en ligne de
compte, car, comme Flécheur l’avait fait remarquer, il était difficile de
manquer sa cible. Les flèches étaient une pâle copie de l’attaque maladroite
des balistes qui avaient été utilisées contre eux un peu plus tôt. En revanche,
elles causèrent plus de dégâts.
Les Nadirs étaient maintenant suffisamment proches pour qu’on puisse
distinguer leurs visages. C’étaient des hommes à l’aspect sauvage, pensa
Rek, mais durs et hardis, éduqués pour la guerre et le sang. Beaucoup
d’entre eux n’avaient pas d’armure, certains portaient une cotte de mailles,
mais dans l’ensemble ils étaient vêtus d’un plastron noir en bois et en cuir
laqué. Leur cri de guerre était quasiment bestial. On ne discernait aucun
mot ; on ne pouvait percevoir que leur haine. C’était comme le cri de rage
d’un gigantesque monstre, à peine ébauché, pensa Rek qu’une sensation
familière de peur venait de prendre à l’estomac.
Serbitar releva la visière de son heaume et se pencha sur les remparts, ne
prêtant pas attention aux quelques flèches qui passaient autour de lui.
— Les porteurs d’échelles ont atteint le mur, dit-il doucement.
Druss se tourna vers Rek.
— La dernière fois que je me suis tenu au côté d’un comte de Dros
Delnoch, nous avons gravé une légende, déclara-t-il.
— Ce qui est étrange avec les sagas, fit remarquer Rek, c’est qu’elles ne
parlent presque jamais des bouches sèches et des vessies gonflées.
Un grappin passa en sifflant par-dessus le mur.
— Un dernier conseil ? demanda Rek, en dégainant l’épée de son
fourreau.
Druss sourit et libéra Snaga.
— Survivre ! répondit-il.
De nouveaux grappins en fer raclèrent le mur, pour être tendus d’un
coup, mordant profondément dans la pierre comme des centaines de mains
exerçaient une pression dessus. Frénétiquement, les défenseurs frappèrent
du tranchant aiguisé à l’extrême de leurs épées contre les cordes, jusqu’à ce
que Druss leur intime l’ordre d’arrêter.
— Attendez qu’ils grimpent ! hurla-t-il. Ne tuez pas des cordes, tuez des
hommes !
Serbitar, qui avait étudié la guerre depuis l’âge de treize ans, regarda la
progression des tours d’assaut avec une fascination dégagée. L’idée
générale était apparemment de faire monter le plus d’hommes possible sur
les murs, à l’aide de cordes et d’échelles, et puis d’amener les tours. En
dessous, c’était un vrai carnage parmi les hommes qui tiraient les tours,
comme Flécheur et ses archers les criblaient de flèches. Mais il en arrivait
toujours plus pour prendre la place des morts et des mourants.
Sur les murs, malgré la coupe frénétique des cordes, l’immensité du
nombre de grappins et de lanceurs avait permis aux premiers Nadirs de
prendre pied sur les remparts.
Hogun, avec cinq mille hommes sur Musif, le Mur Deux, luttait pour
qu’on ne croie pas qu’il avait oublié les ordres et qu’il allait courir à la
rescousse du Mur Un. Mais c’était un soldat de carrière, habitué aux ordres,
et il resta donc à son poste.

Tsubodaï attendait au pied de la corde que les autres hommes montent


lentement. Un corps passa juste à côté de lui et éclata sur les rochers acérés
; le sang éclaboussa son plastron de cuir laqué. Il sourit en reconnaissant les
traits difformes de Nestzan, le champion de course.
— Fallait que ça lui arrive, dit-il à un homme à côté de lui. Et puis, s’il
avait été aussi rapide à la course qu’à la chute, je n’aurais pas perdu autant
d’argent !
Au-dessus d’eux les grimpeurs s’étaient arrêtés, car les défenseurs
repoussaient les assaillants vers le bord des remparts. Tsubodaï leva les
yeux vers l’homme qui était devant lui.
— Combien de temps vas-tu rester suspendu comme ça, Nakrash ? lança-
t-il.
L’homme se tortilla et regarda en bas.
— C’est la faute de ces bouffeurs de fumier de Steppes-Vertes, cria-t-il.
Y seraient même pas capables de poser le pied sur une bouse de vache.
Tsubodaï rit avec joie, s’écartant de la corde pour voir comment
grimpaient les autres. Sur toute la surface du mur, c’était la même chose :
l’escalade était interrompue, et du haut des remparts provenait l’écho de la
bataille. Des corps s’écrasaient sur les rochers un peu partout autour de lui,
aussi se plaqua-t-il contre le mur.
— On va rester en bas toute la journée, dit-il. Le Khan aurait dû envoyer
ses Têtes-de-Loup en premier. Ces Steppes-Vertes étaient déjà inutiles à
Gulgothir, mais ici, c’est pire.
Son compagnon sourit et haussa les épaules.
— Ça y est, ça avance de nouveau, constata-t-il.
Tsubodaï agrippa la corde à nœuds et se hissa à la suite de Nakrash. Il
avait un pressentiment, aujourd’hui. Peut-être allait-il gagner les chevaux
qu’Ulric avait promis à qui aurait la peau du vieux barbe-grise dont tout le
monde parlait.
« Marche-Mort. » Un vieux gros plein de soupe sans bouclier.
— Tsubodaï, l’interpella Nakrash. T’as pas intérêt à mourir aujourd’hui,
d’accord ? Pas tant que tu me dois de l’argent sur la course à pied.
— Est-ce que tu as vu Nestzan tomber ? répondit Tsubodaï en hurlant.
Comme une flèche. T’aurais dû le voir gigoter avec les bras. C’est comme
s’il avait voulu repousser le sol.
— Moi, je te regarderai. T’as pas intérêt à me mourir dans les bras.
— Occupe-toi de tes oignons. Je te paierai avec les chevaux de Marche-
Mort.
Alors que les deux hommes progressaient, d’autres vinrent se hisser
derrière eux. Tsubodaï jeta un regard en bas.
— Hé, toi ! cria-t-il. Tu n’es pas un de ces pouilleux de Steppes-Vertes,
au moins ?
— À l’odeur, tu dois être un Tête-de-Loup, répliqua le grimpeur, avec un
large sourire.
Nakrash escalada les remparts, dégaina son épée et se retourna pour aider
Tsubodaï à grimper à côté de lui. Les attaquants avaient fait une percée dans
la ligne de défense drenaïe, et ni Tsubodaï ni Nakrash ne pouvaient encore
se joindre à l’action.
— Dégagez ! Faites place ! leur dit l’homme qui était derrière eux.
— Attends ton tour, pue-du-bec, dit Tsubodaï. Je vais demander aux
yeux-ronds de venir t’aider. Hé, Nakrash, tire un peu sur tes grandes jambes
et dis-moi où se trouve Marche-Mort.
Nakrash indiqua un point sur sa droite.
— Je crois que tu vas bientôt pouvoir tenter ta chance pour les chevaux.
Il a l’air de se rapprocher.
Tsubodaï sauta délicatement sur les remparts, essayant d’apercevoir le
vieil homme en action.
— Les Steppes-Vertes ne font que se précipiter sur sa hache, les
imbéciles.
Mais personne ne l’entendit au-dessus de la clameur.
La percée diminuait à vue d’œil, et Nakrash bondit dans un trou,
égorgeant au passage un soldat drenaï qui essayait désespérément de
dégager son épée du ventre d’un Nadir. Tsubodaï eut tôt fait de le rejoindre,
découpant et taillant à tout va les grands hommes du sud aux yeux ronds.
La soif de combat le submergea, comme elle le faisait depuis les dix ans
de guerre qu’il avait passés sous la bannière d’Ulric. Lorsque la première
bataille avait commencé, il n’était qu’un jeune homme qui gardait les
chèvres de son père dans les steppes de granit, loin au nord. À cette époque,
Ulric n’était un chef de guerre que depuis quelques années. Il avait vaincu
la tribu des Longs-Singes et avait offert à ses membres la chance de
chevaucher à ses côtés, sous sa propre bannière. Ils avaient refusé et étaient
tous morts, sauf un. Tsubodaï se souvenait de ce jour : Ulric avait
personnellement attaché leur chef à deux chevaux et ordonné qu’il soit
écartelé. Huit cents hommes avaient été décapités, et leurs armures données
à des jeunes comme Tsubodaï.
La razzia suivante, il avait fait partie de la première charge. Gat-sun, le
frère d’Ulric, l’avait couvert d’éloges et lui avait offert un bouclier en cuir
de vache tendu, bordé de cuivre. Il l’avait perdu aux osselets le soir même,
mais il se souvenait toujours de ce cadeau avec tendresse. Pauvre Gat-sun !
Ulric l’avait fait exécuter l’année d’après pour avoir essayé de fomenter une
révolte. Tsubodaï avait participé à la traque, et fut l’un de ceux qui
applaudirent le plus quand sa tête tomba, tranchée. Aujourd’hui, avec sept
femmes et quarante chevaux, Tsubodaï était, selon les critères nadirs, un
homme riche. Et il n’avait pas encore trente ans.
Les dieux devaient vraiment l’aimer.
Une lance lui égratigna l’épaule. Son épée siffla et trancha à moitié le
bras de l’adversaire. Oh, comme ils devaient l’aimer, les dieux ! Il bloqua
un coup de taille avec son bouclier.
Nakrash vint à son aide, éventrant son assaillant qui tomba au sol en
hurlant et disparut dans les jambes des guerriers qui poussaient derrière.
À sa droite, le rang nadir perdait du terrain, et il fut repoussé au moment
même où Nakrash reçut une lance dans le flanc. La lame de Tsubodaï fendit
les airs, touchant le lancier juste au-dessus du cou ; le sang gicla et l’homme
s’effondra. Tsubodaï jeta un coup d’œil à Nakrash, qui se tortillait à ses
pieds, les mains agrippées autour du manche glissant de la lance.
S’accroupissant, il tira son ami hors de la zone de combat. Il ne pouvait
rien faire de plus, car Nakrash était en train de mourir. Quel dommage. La
mort du petit homme jetait un voile funèbre sur cette journée. Nakrash avait
été un bon compagnon pendant ces deux dernières années. Relevant les
yeux, Tsubodaï vit une silhouette vêtue de noir avec une barbe blanche, qui
taillait dans la foule ; ses mains couvertes de sang tenaient une terrible
hache en acier argenté.
En un instant, Tsubodaï oublia Nakrash. Tout ce qu’il voyait, c’étaient les
chevaux d’Ulric. Il se fraya un chemin jusqu’à l’homme à la hache, tout en
observant ses mouvements et sa technique. Il se déplaçait encore bien pour
quelqu’un de si vieux, songea Tsubodaï, alors que le vieil homme venait de
parer un coup meurtrier et balançait maintenant sa hache, d’un revers, dans
la figure du sauvage qui fut projeté, hurlant, par-dessus les remparts.
Tsubodaï bondit en avant, et tenta directement un coup d’estoc dans le
ventre du vieil homme. À partir de ce moment, la scène lui apparut comme
s’il était sous l’eau. Le guerrier à la barbe blanche leva ses yeux bleus vers
Tsubodaï, et un frisson de terreur filtra dans son sang. La hache semblait
flotter contre la lame de son épée, qui fut déviée. La lame de la hache se
retourna et, avec une lenteur stupéfiante, vint fendre la poitrine de Tsubodaï.
Son corps fut précipité contre les remparts et il glissa au sol, à côté de
Nakrash. Baissant les yeux, il s’aperçut qu’un sang veineux, plus foncé, se
substituait au sang clair. Il rentra ses mains dans l’entaille et grimaça en
rencontrant une côte cassée.
— Tsubodaï ? dit faiblement Nakrash.
Étrangement, le son de sa voix arriva jusqu’à lui.
Il rampa jusqu’à son ami, et posa la tête sur sa poitrine.
— Je t’écoute, Nakrash.
— T’as failli avoir les chevaux. C’est pas passé loin.
— Il est sacrément bon, ce vieillard, hein ? déclara Tsubodaï.
Le bruit de la bataille s’estompait. Tsubodaï réalisa qu’il était remplacé
par un grondement dans ses oreilles, comme la mer déplaçant les galets.
Il se souvint du cadeau que lui avait donné Gat-sun et comment celui-ci
avait craché au visage d’Ulric le jour de son exécution.
Tsubodaï sourit. Il aimait bien Gat-sun.
Si seulement il n’avait pas applaudi si fort.
Si seulement…

Druss coupa une corde et se retourna pour remarquer un guerrier nadir en


train d’escalader les remparts. Repoussant un coup d’estoc, il fendit en deux
le crâne de l’homme, enjamba le corps et s’attaqua à un deuxième guerrier,
l’éviscérant net d’un revers de la hache. À cet instant, l’âge n’avait plus de
prise sur lui. Il était là où il aurait toujours dû être, en plein cœur d’une
bataille sauvage. Derrière lui, Rek et Serbitar combattaient en binôme ; la
fine rapière de l’albinos et la lourde épée longue de Rek coupaient et
taillaient à tout va.
Druss fut bientôt rejoint par plusieurs guerriers drenaïs, et ensemble, ils
nettoyèrent leur section de mur. Sur toute la longueur de la muraille, de
chaque côté, les mêmes gestes étaient répétés par cinq mille guerriers qui
tenaient bon. Les Nadirs pouvaient le sentir aussi, car les Drenaïs les
repoussaient, centimètre par centimètre. Les hommes des tribus attaquèrent
avec une nouvelle détermination, tuant avec une précision sauvage. Tout ce
qu’ils avaient à faire, c’était de tenir en attendant que les tours d’assaut
touchent les murs ; alors, des milliers de leurs camarades se déverseraient
en masse pour venir les aider. Et ils n’étaient qu’à quelques mètres à peine.
Druss jeta un coup d’œil à Flécheur et ses archers. Ils étaient à une
cinquantaine de pas en arrière, protégés par des petits feux allumés en hâte.
Druss leva le bras et fit signe à Hogun, qui donna l’ordre aux trompettes de
sonner.
Sur le mur, plusieurs centaines d’hommes rompirent le combat pour
s’équiper de pots en glaise scellés à la cire et les jetèrent sur les tours en
approche. Les poteries se brisèrent sur les charpentes, les éclaboussant d’un
liquide noirâtre qui imprégna le bois.
Gilad, une épée dans une main et une poterie dans l’autre, para le coup
d’estoc d’un petit basané armé d’une hache, lui écrasa son épée dans la
figure, et lança son projectile. Il eut juste le temps de le voir se briser dans
l’ouverture du toit d’une des tours, là où étaient rassemblés les guerriers
nadirs, avant que deux nouveaux envahisseurs foncent sur lui pour
l’attaquer. Il éventra le premier d’un bon coup d’estoc, mais son épée se
retrouva coincée dans les entrailles du mourant. Le second attaquant poussa
un cri et donna un coup de taille à Gilad, qui lâcha la poignée de son épée et
recula vivement. Immédiatement, un autre guerrier drenaï intercepta le
Nadir, bloqua son attaque, et d’une pirouette le décapita net. Gilad arracha
son épée du cadavre nadir et remercia Bregan d’un sourire.
— Pas mal pour un fermier ! hurla Gilad, se frayant de force un chemin
dans la bataille, transperçant la garde d’un guerrier barbu qui portait un
gourdin clouté.
— Maintenant, Flécheur ! cria Druss.
Les hors-la-loi encochèrent des flèches dont la pointe était en partie
recouverte d’un morceau de tissu imbibé d’huile et les passèrent au-dessus
des flammes des petits feux. Une fois que les flèches furent enflammées, ils
les décochèrent par-dessus les remparts pour qu’elles se plantent dans les
parois des tours d’assaut. Des flammes jaillirent instantanément, et une
fumée noire, épaisse et asphyxiante, monta vers le ciel, emportée par la
brise matinale. Une flèche enflammée fila tout droit dans l’ouverture de la
tour où Gilad venait d’envoyer son pot d’huile, et se ficha dans la jambe
d’un guerrier nadir dont les vêtements étaient aspergés. Transformé en une
véritable torche humaine en quelques secondes à peine, l’homme hurla de
douleur et s’agita dans tous les sens. Il bouscula ses camarades qui prirent
feu à leur tour.
D’autres poteries encore volèrent dans le ciel, pour attiser le feu qui
prenait aux vingt tours. La terrible odeur de chair brûlée était portée par le
vent sur toute la muraille.
Malgré la fumée qui lui brûlait les yeux, Serbitar avançait au milieu des
Nadirs ; son épée semblait tisser un sort d’outre-tombe.
Sans effort, il faisait périr ses ennemis. C’était une machine à tuer d’une
puissance incroyable. Un sauvage le prit à revers, le couteau levé, mais
Serbitar fit volte-face et ouvrit la gorge de l’homme d’un geste fluide.
Merci, frère, émit-il à destination d’Arbedark sur le Mur Deux.
Rek, bien que n’ayant ni la grâce ni la rapidité meurtrière de Serbitar,
obtenait les mêmes résultats avec son épée, qu’il maniait à deux mains
comme un gourdin. Il voulait gagner au côté de Druss. Un couteau lancé
ricocha contre son plastron, lacérant sa peau au-dessus du biceps. Il jura et
ignora la douleur comme il avait ignoré les autres petites blessures de la
journée : une déchirure à la cuisse, et les côtes contusionnées par un javelot
nadir que sa cotte de mailles et son plastron avaient pu arrêter.
Cinq Nadirs passèrent à travers les défenses et se ruèrent vers des
brancardiers désarmés. Flécheur embrocha le premier à quarante pas,
Caessa le deuxième, et Bar Britan courut avec deux de ses hommes pour
intercepter les trois autres. La bataille fut courte, mais féroce, et le sang des
cadavres nadirs tacha le sol.
Lentement, presque imperceptiblement, on put percevoir un changement
dans la bataille. De moins en moins de Nadirs grimpaient aux murs, car,
leurs camarades étant repoussés de l’autre côté des remparts, il n’y avait
plus beaucoup d’espace où s’appuyer. À présent, les Nadirs ne se battaient
plus pour conquérir, mais pour rester en vie. Le sens de la bataille, bien que
fluctuant, avait tourné, et ils étaient devenus les assaillis.
Mais les Nadirs étaient braves et acharnés. Ils n’implorèrent pas, ne se
rendirent pas, et tinrent leurs positions, mourant sans cesser de combattre.
Un par un ils tombèrent, jusqu’à ce que le dernier des guerriers soit
balayé des remparts, et qu’il gise disloqué sur les rochers en dessous.
À présent silencieuse, l’armée nadire se retira du champ de bataille, et se
tint hors d’atteinte des archers, pour mieux s’écrouler sur le sol et
contempler la Dros d’un regard terne où se lisait une inlassable haine. Des
panaches de fumée noire montaient des tours qui se consumaient, et la
puanteur de la mort leur emplit les narines.
Rek s’adossa au rempart et se frotta le visage d’une main sanguinolente.
Druss marcha vers lui, essuyant Snaga avec un morceau de tissu déchiré.
Des taches de sang maculaient la barbe poivre et sel du vieil homme. Il
sourit au nouveau comte.
— Tu as donc suivi mon conseil, mon garçon ?
— Et seulement celui-là, répondit Rek. Enfin, on ne s’est pas trop mal
débrouillés pour un premier jour.
— Oh, ce n’était qu’une sortie. Le vrai test viendra demain.

Druss s’était trompé. Les Nadirs attaquèrent trois fois de plus le jour même,
avant que la nuit tombante les force à retourner à leur campement, déprimés
et temporairement vaincus. Sur les remparts, les hommes étaient épuisés, et
ils se laissèrent tomber à même le sol pourtant couvert de sang, jetant au
loin leurs heaumes et leurs boucliers. Les brancardiers enlevèrent les
blessés du terrain ; comme il n’y avait plus urgence, les cadavres restèrent
allongés sur le sol dans l’immédiat. Trois équipes furent formées pour
examiner les corps des guerriers nadirs. Les morts furent balancés par-
dessus les remparts, les blessés furent achevés en vitesse puis jetés dans la
plaine en contrebas.
Druss se frotta les yeux de fatigue. Une commotion à l’épaule le brûlait,
son genou avait enflé, et il avait l’impression que ses jambes étaient en
plomb. Mais il s’en était tiré mieux qu’il l’avait prévu pour la journée. Il
regarda autour de lui. Déjà des hommes dormaient, affalés sur la roche.
D’autres étaient simplement adossés aux parois, les yeux brillants et l’esprit
ailleurs. Il n’y avait quasiment pas de conversations. Au loin, sur le mur, le
jeune comte parlait avec l’albinos. Ils s’étaient bien battus, tous les deux, et
l’albinos semblait frais ; seul le sang qui avait éclaboussé sa houppelande
blanche et son plastron trahissait sa journée de labeur. En revanche, Regnak
avait l’air fatigué pour deux. Son visage, gris d’épuisement, avait pris un
coup de vieux : on voyait davantage ses rides. La crasse, le sang et la sueur
s’étaient mélangés sur ses traits et, du pansement de fortune qu’il avait à
l’avant-bras, des gouttes de sang commençaient à couler sur les pierres.
— Tu feras l’affaire, mon garçon, murmura Druss.
— Druss, mon vieux, comment te sens-tu ? demanda Flécheur.
— J’ai connu mieux, répliqua le vieil homme, se redressant tant bien que
mal.
Sa douleur au genou lui fit serrer les dents. Le jeune archer faillit
commettre l’erreur de lui proposer son bras pour qu’il s’y appuie, mais il se
ressaisit juste à temps.
— Viens voir Caessa, dit-il.
— La dernière chose dont j’ai besoin à l’heure actuelle, c’est bien une
femme. Je vais dormir, répondit Druss. Ici, tiens, ce sera parfait.
Le dos au mur, il se laissa doucement glisser à terre, en gardant son
genou blessé bien tendu. Flécheur tourna les talons et se dirigea vers le hall
du mess, où il trouva Caessa et lui expliqua le problème. Après une courte
discussion, elle ramassa du linge pendant que Flécheur, de son côté, prenait
une carafe d’eau. Tandis que l’obscurité se faisait plus profonde, ils
retournèrent tous les deux en direction des remparts. Druss dormait, mais il
se réveilla à leur approche.
La fille était une vraie beauté, aucun doute possible. Elle avait des
cheveux auburn, mais dans le clair de lune ils avaient des reflets d’or,
semblables au pétillement qu’on pouvait voir dans ses yeux. Elle lui fouetta
le sang comme peu de femmes pouvaient le faire. Mais il y avait autre
chose en elle, quelque chose d’inaccessible. Elle s’agenouilla devant lui, et
ausculta le genou gonflé avec ses doigts fins. Elle y enfonça les doigts, et
Druss grogna. Elle lui retira alors sa botte et remonta la jambe du pantalon.
Le genou avait jauni et il était boursouflé. Les veines de son mollet étaient
gonflées et sensibles.
— Allongez-vous, lui dit-elle.
Elle se plaça à côté de lui et passa son bras autour de sa cuisse. Elle
souleva la jambe, garda la cheville dans sa main droite et fit jouer la
jointure.
— Vous avez de l’eau dans le genou, annonça-t-elle en reposant la jambe
pour se mettre à masser l’articulation.
Druss ferma les yeux. La douleur vive devint progressivement
supportable. Les minutes passèrent et il commença à somnoler. Elle le
réveilla d’une tape sur le mollet. Il découvrit que son genou avait été
soigneusement bandé.
— Qu’est-ce que vous avez d’autre comme problèmes ? demanda-t-elle
froidement.
— Rien, dit-il.
— Ne me mentez pas, vieillard. Votre vie en dépend.
— Mon épaule me brûle, admit-il.
— À présent vous pouvez marcher. Suivez-moi à l’hôpital, et je vous
ferai passer la douleur.
Elle fit un geste à Flécheur, qui se pencha en avant pour aider le
Capitaine à se redresser. Son genou allait bien, mieux que ces dernières
semaines.
— Tu es vraiment douée, femme, déclara-t-il. Vraiment douée.
— Je sais. Marchez lentement… Vous allez vous sentir un peu endolori le
temps qu’on arrive là-bas.
Dans une chambre à part de l’hôpital, elle lui demanda de retirer tous ses
vêtements. Flécheur sourit, s’adossa à la porte et croisa les bras.
— Tous ? demanda Druss.
— Oui. Vous êtes timide ?
— Pas si tu ne l’es pas, rétorqua Druss, se glissant hors de son gilet et de
sa chemise. Il s’assit sur le lit pour retirer son pantalon et ses bottes.
— Et maintenant ? s’enquit-il.
Caessa se posta devant lui et l’examina d’un œil critique, faisant courir
ses mains sur ses larges épaules et tâtant ses muscles.
— Debout, lui dit-elle, et tournez-vous. (Il obtempéra, la laissant
examiner minutieusement son dos.) Mettez votre bras droit au-dessus de
votre tête… doucement.
Tandis que l’examen continuait, Flécheur contemplait le vieux guerrier,
s’extasiant devant le nombre de cicatrices qu’il arborait. Il en avait partout :
devant comme derrière ; certaines longues et droites, d’autres en zigzag ;
certaines recousues, d’autres en plaques rouges et qui se chevauchaient. Ses
jambes, elles aussi, gardaient la trace de nombreuses blessures
superficielles. Mais c’était devant qu’il y en avait le plus, et de loin.
Flécheur sourit. Tu as toujours affronté tes ennemis de face, Druss, songea-
t-il.
Caessa demanda au guerrier de s’allonger sur le lit, sur le ventre, et se
mit à lui manipuler tous les muscles du dos, décontractant les endroits
noueux, pétrissant ses omoplates.
— Va me chercher des onguents, lança-t-elle à Flécheur sans se retourner.
Il partit dans les réserves et l’abandonna à son travail. Pendant près d’une
heure elle massa le vieil homme, jusqu’à ce que ses bras la brûlent de
fatigue. Druss s’était endormi depuis longtemps. Elle étendit une couverture
sur lui et quitta la pièce sans faire de bruit. Elle resta un moment dans le
couloir, écoutant les gémissements des blessés provenant des salles
improvisées et regardant les aides-soignants assister les chirurgiens. L’odeur
de la mort était très forte, ici, et elle décida de sortir dans la nuit.
Les étoiles brillaient ; on aurait dit des flocons de neige sur une
couverture de soie, et la lune une pièce d’argent en plein milieu. Elle
frissonna. Devant elle, un grand homme en armure de couleur noir et argent
avançait à grand pas vers le mess. C’était Hogun. Il la vit, la salua, et
changea de direction pour venir à sa rencontre. Elle jura à voix basse ; elle
était fatiguée et n’avait pas envie de la compagnie d’un homme.
— Comment est-il ? s’enquit Hogun.
— Dur ! répondit-elle.
— Je sais ça, Caessa. Le monde entier le sait. Mais comment va-t-il ?
— Il est vieux, et épuisé. Et après une journée seulement. Ne placez pas
trop d’espoir en lui. Il a un genou qui pourrait lâcher à n’importe quel
moment, un dos en mauvais état et qui va empirer, et les articulations trop
abîmées.
— Vous dressez un tableau bien pessimiste, déclara le général.
— Je dis la vérité. C’est un miracle qu’il soit encore en vie ce soir. Je ne
comprends pas comment un homme de son âge, avec les blessures qu’il a
subies, peut se battre toute une journée et survivre.
— Et il est allé là où le combat était le plus rude, dit Hogun. Et il le
refera demain.
— Si vous voulez qu’il vive, assurez-vous qu’il se repose après-demain.
— Il n’acceptera jamais, répliqua Hogun.
— Oh si, il acceptera. Il s’en sortira peut-être demain - et déjà j’en doute.
Mais demain soir, il pourra à peine bouger le bras. Je l’aiderai, mais il
faudra qu’il se repose un jour sur trois. Et une heure avant l’aube, demain,
je veux qu’on lui prépare un bain chaud, ici, dans sa chambre. Je le
masserai une nouvelle fois, avant la bataille.
— Vous passez un temps considérable auprès d’un homme que vous
décrivez comme vieux et fatigué, et dont vous vous êtes moquée il n’y a pas
si longtemps.
— Ne soyez pas stupide, Hogun. Je passe du temps avec lui justement
parce qu’il est vieux et fatigué, et, bien que je ne lui porte pas la même
estime que vous, je vois bien que les hommes ont besoin de lui. Des
centaines de petits garçons qui jouent aux soldats, pour impressionner un
vieil homme qui ne vit que pour la guerre.
— Je ferai en sorte qu’il se repose après-demain, déclara Hogun.
— S’il survit jusque-là, ajouta sombrement Caessa.
Chapitre 21

À minuit, le nombre définitif de morts pour le premier jour de bataille fut


connu. Quatre cent sept hommes avaient succombé. Cent soixante-huit
étaient blessés, et la moitié d’entre eux ne pourraient plus jamais se battre.
Les chirurgiens travaillaient encore, et l’on vérifiait de nouveau les
chiffres. Beaucoup de guerriers drenaïs étaient tombés des remparts pendant
les combats, seul un appel général pouvait indiquer combien.
Rek était horrifié. Il essaya de ne pas le montrer pendant la réunion avec
Hogun et Orrin, qui se tenait dans l’un des bureaux au-dessus du grand hall.
Sept personnes étaient présentes : Hogun et Orrin, qui représentaient les
guerriers, Bricklyn les habitants, puis Serbitar, Vintar et Virae. Rek avait
réussi à grappiller quatre heures de sommeil et se sentait un peu mieux ;
l’albinos n’avait pas dormi du tout, et on ne voyait pas la différence.
— Ce sont des pertes très dures pour un premier jour de combat, déclara
Bricklyn. À cette vitesse-là, nous ne tiendrons jamais plus de deux
semaines.
Ses cheveux grisonnants étaient coiffés à la mode de la cour drenaïe,
passés derrière les oreilles et frisés à hauteur de la nuque. Son visage,
quoique charnu, était beau. Il savait se servir de son charme. C’était un
politicien, on ne pouvait donc pas compter sur lui, pensa Rek.
Serbitar répondit à Bricklyn :
— Les statistiques ne veulent rien dire le premier jour, affirma-t-il. Le
bon grain est séparé de l’ivraie.
— Qu’est-ce que cela veut dire, prince de Dros Segril ? demanda le
bourgeois ; en l’absence de son sourire habituel, la question sembla plus
tranchante.
— Loin de moi l’idée de manquer de respect aux morts, précisa Serbitar.
Mais c’est une simple réalité de la guerre : les hommes les moins habiles
sont les premiers à mourir. Les pertes sont toujours plus grandes au début.
Les hommes se sont bien battus, mais la plupart manquaient de pratique -
c’est d’ailleurs pour cela qu’ils sont morts. Les pertes vont diminuer,
néanmoins elles resteront élevées.
— Ne devrions-nous pas nous préoccuper de ce qui est acceptable ?
demanda le bourgeois en se tournant vers Rek. Après tout, si nous sommes
convaincus que les Nadirs finiront bien par faire une brèche dans les murs,
pourquoi persister à résister ? La vie n’a donc aucune valeur ?
— Est-ce que vous suggérez que nous nous rendions ? demanda Virae.
— Non, ma dame, répliqua mielleusement Bricklyn. C’est aux guerriers
de décider, et j’appuierai toute décision qu’ils prendront. Mais je crois que
nous devons examiner les alternatives. Quatre cents hommes sont morts
aujourd’hui, et il faut rendre hommage à leur sacrifice. Mais demain ? Et
après-demain ? Nous devons prendre garde et ne pas faire passer l’orgueil
avant la réalité.
— De quoi parle-t-il ? demanda Virae à Rek. Je ne comprends pas un
traître mot.
— Quelles sont ces alternatives dont vous parlez ? s’enquit Rek. Comme
je vois les choses, il n’y a que deux possibilités. Nous nous battons, et nous
gagnons, ou nous nous battons, et nous perdons.
— Ce sont effectivement les premiers plans qui viennent à l’esprit pour
l’instant, dit Bricklyn. Mais nous devons penser au futur. Est-ce que nous
sommes sûrs de pouvoir tenir ? Si c’est le cas, alors nous devons
certainement nous battre. Mais si ce n’est pas le cas, alors il va nous falloir
chercher le moyen de conclure une paix honorable, comme les autres
nations l’ont fait.
— Qu’est-ce que c’est, une paix honorable ? demanda doucement
Hogun.
— C’est lorsque les ennemis deviennent les amis et que les querelles sont
oubliées. C’est lorsque nous recevons Ulric dans la cité, comme un allié de
Drenan, après avoir obtenu de lui la promesse qu’aucun mal ne sera fait aux
habitants. Au bout du compte, c’est ainsi que se concluent les guerres,
comme en témoigne la présence ici de Serbitar, un prince vagrian. Il y a
trente ans, nous étions en guerre avec Vagria. Aujourd’hui, nous sommes
amis. Dans trente ans, nous vivrons peut-être une réunion identique à celle-
ci avec les princes nadirs. Nous devons tout mettre en perspective.
— Je comprends votre point de vue, dit Rek, et il est bon.
— Tu le penses peut-être. Mais d’autres pensent peut-être qu’il n’est pas
bon ! rétorqua hargneusement Virae.
— Non, il est bon, enchaîna Rek calmement. Ces réunions ne doivent pas
être le lieu de rodomontades. Nous devons, comme vous dites, examiner les
différentes réalités. La première réalité est la suivante : nous sommes bien
entraînés, bien approvisionnés, et nous défendons la plus grande forteresse
jamais construite. La deuxième réalité est que Magnus l’Entailleur a besoin
de temps pour bâtir et entraîner son armée, afin de résister aux Nadirs, si
Delnoch tombe. À l’heure actuelle, il ne peut nullement être question de se
rendre, mais nous nous en souviendrons pour les prochaines réunions.
» Et maintenant, y a-t-il d’autres problèmes civils à discuter ? Car l’heure
est avancée et je m’aperçois que nous vous avons déjà retenu trop
longtemps, mon bon Bricklyn.
— Non, mon seigneur. Je pense que nous en avons terminé, répondit le
bourgeois.
— Alors je vous remercie pour votre aide - et vos sages conseils - et vous
souhaite une bonne nuit.
Le bourgeois se leva, salua Rek et Virae, et quitta la pièce. Pendant
quelques secondes ils écoutèrent les bruits de pas qui indiquaient son
départ. Virae, rouge de colère, allait ouvrir la bouche, quand Serbitar décida
de rompre le silence.
— Voilà qui était bien dit, mon seigneur comte. Il va être une source
d’irritation pour nous.
— C’est un animal politique, répondit Rek. Il n’a que faire de la morale,
de l’honneur ou de la fierté. Mais il a sa place et son utilité. Qu’en est-il de
demain, Serbitar ?
— Les Nadirs ouvriront les hostilités par au moins trois heures de tir de
balistes. Vu que leur armée ne peut pas avancer pendant ce genre d’attaque,
je suggère que nous ne laissions que cinquante hommes sur Musif, et
retirions tous les autres une heure avant l’aube. Quand le tir de barrage
s’arrêtera, nous reprendrons nos places.
— Et s’ils lancent leur deuxième attaque à l’aube ? dit Orrin. Ils seront
sur les murs avant que nos troupes puissent prendre position sur les
remparts.
— Ce n’est pas dans leurs projets, répondit simplement l’albinos.
Orrin n’était pas convaincu, mais la présence de Serbitar le mettait mal à
l’aise. Rek s’aperçut de son trouble.
— Croyez-moi, mon ami, les Trente ont des pouvoirs qui dépassent
l’entendement des gens normaux. S’il le dit, c’est qu’il en sera ainsi.
— Nous verrons bien, mon seigneur, déclara Orrin, dubitatif.
— Comment va Druss ? demanda Virae. Il avait l’air épuisé quand je l’ai
vu pour la dernière fois ce soir.
— La femme, Caessa, s’est occupée de lui, annonça Hogun, et dit qu’il
va s’en sortir. En ce moment il se repose à l’hôpital.
Rek marcha jusqu’à la fenêtre, l’ouvrit et respira l’air frais de la nuit. De
là, il pouvait voir tout en bas, dans la vallée, où brillaient les feux de camp
des Nadirs. Ses yeux se posèrent sur l’hôpital d’Eldibar, où les lanternes
brûlaient toujours.
— Qui voudrait être chirurgien ? dit-il.

À Eldibar, Calvar Syn, la taille enserrée dans un tablier de cuir, se déplaçait


comme un somnambule. La fatigue mordait profondément ses os tandis
qu’il passait d’un lit à l’autre, administrant des potions. Cette journée avait
été un vrai cauchemar - plus qu’un cauchemar, en fait - pour le chirurgien
chauve et borgne. Il avait vu des hommes mourir alors qu’ils auraient dû
vivre, et vu des hommes survivre à des blessures qui auraient dû les tuer sur
le coup. Souvent, ce furent ses compétences exceptionnelles qui permirent
de déjouer la mort là où d’autres n’auraient même pas pu étancher la plaie.
Mais ce jour avait été le pire de sa vie. Quatre cents jeunes hommes en
bonne santé, qui ce matin encore étaient en forme et dans la fleur de l’âge,
n’étaient plus à présent que des cadavres en voie de décomposition. Des
dizaines d’autres avaient perdu des doigts ou des membres. Les plus
grièvement blessés avaient été transférés vers Musif. Les morts avaient été
empilés dans des carrioles et emmenés derrière le Mur Six pour être
enterrés au-delà des portes.
Tout autour du chirurgien exténué, des assistants jetaient des seaux d’eau
salée sur le sol pour laver le sang et faire disparaître de douloureux vestiges.
Calvar Syn marcha sans faire de bruit jusqu’à la chambre de Druss et
regarda la silhouette endormie. À côté du lit pendait Snaga, la Tueuse
d’Argent.
— Encore combien, espèce de boucher ? dit Calvar.
Le vieil homme remua, mais ne se réveilla pas.
Le chirurgien s’en alla dans le couloir, tout chancelant, pour regagner sa
chambre. Là, il balança son tablier sur une chaise et s’écroula sur le lit ; il
n’eut même pas la force de tirer une couverture sur lui. Le sommeil ne vint
pas. Des images cauchemardesques d’agonie et d’horreur allaient et
venaient dans son esprit, et il se mit à sangloter. C’est alors qu’un visage
doux et vénérable apparut dans son esprit. Le visage grandit, absorba son
angoisse et diffusa une véritable harmonie. Sa taille augmenta de plus en
plus, jusqu’à à ce que, telle une couverture bien chaude, il recouvre sa
douleur. Et Calvar dormit profondément, d’un sommeil sans rêves.
— Ça y est, il se repose, déclara Vintar comme Rek s’éloignait de la
fenêtre de la forteresse.
— Bien, dit Rek. Il n’aura pas beaucoup de repos demain. Serbitar, avez-
vous eu de nouvelles idées concernant notre traître ?
L’albinos secoua la tête.
— Je ne sais pas ce que nous pouvons faire. Nous gardons un œil sur la
nourriture et les puits. Il ne peut pas nous atteindre autrement. Vous êtes
sous bonne garde, tout comme Druss et Virae.
— Nous devons le trouver, annonça Rek. Ne pouvez-vous pas entrer dans
l’esprit de chaque homme dans la forteresse ?
— Mais bien sûr ! Nous vous fournirons la réponse dans moins de trois
mois.
— Je crois que j’ai compris, répliqua tristement Rek en souriant.

Khitan attendait debout sans rien dire ; il regardait la fumée qui montait de
ses tours. Son visage était inexpressif, ses yeux sombres et voilés. Ulric
s’approcha de lui et lui posa une main sur l’épaule.
— Ce n’était que du bois, mon ami.
— Oui, mon seigneur. Je me disais qu’à l’avenir, il faudrait que nous
installions un faux écran frontal gorgé d’humidité. Ça ne devrait pas être
trop compliqué, même si la surcharge risque de poser un problème du point
de vue de la stabilité.
Ulric se mit à rire.
— Je pensais te trouver accablé par le chagrin. Et voilà que tu es déjà en
train de planifier la suite.
— Je me sens bête, oui, répliqua Khitan. J’aurais dû prévoir qu’ils
utiliseraient de l’huile. Je savais que les troncs ne pouvaient pas
s’enflammer au simple contact des flèches ; j’aurais dû donc penser à
d’autres combustibles. Plus personne ne nous vaincra de cette manière-là.
— Assurément, mon savant architecte, dit Ulric en s’inclinant.
Khitan gloussa.
— Les années me rendent pompeux, mon seigneur. Marche-Mort s’est
bien battu aujourd’hui. C’est un ennemi digne de nous.
— Tout à fait, mais je ne pense pas que leur plan d’aujourd’hui soit venu
de lui. Il y a des templiers blancs parmi eux, qui ont anéanti les acolytes de
Nosta Khan.
— Je me disais bien qu’il y avait de la sorcellerie dans cette histoire,
grommela Khitan. Que ferez-vous aux défenseurs lorsque nous nous
emparerons de la forteresse ?
— J’ai dit que je les tuerais.
— Je sais. Je me demandais si vous aviez changé d’avis. Ils sont
vaillants.
— Et je les respecte. Mais les Drenaïs doivent apprendre ce qui arrive à
ceux qui s’opposent à moi.
— Donc, mon seigneur, que leur ferez-vous ?
— Je les ferai tous brûler sur un bûcher gigantesque - tous sauf un, qui
pourra rapporter l’histoire.

Une heure avant l’aube, Caessa se glissa sans un bruit dans la chambre de
Druss et s’approcha de son lit. Le guerrier dormait profondément, allongé
sur le ventre, la tête entre ses bras énormes. Comme elle le regardait, Druss
remua. Il ouvrit les yeux, qui tombèrent sur ses jambes longues et fines,
vêtues de cuissardes en peau de biche. Puis son regard remonta le long du
corps. Elle portait une tunique verte, moulante, avec une épaisse ceinture en
cuir cloutée d’argent, qui accentuait la finesse de sa taille. À son côté
pendait une épée courte au manche d’ébène. Il roula sur lui et croisa son
regard ; la colère se lisait dans ses yeux fauves.
— Vous avez fini votre inspection ? grogna-t-elle.
— Qu’est-ce qui te chagrine, fillette ?
Toute émotion quitta son visage, se repliant comme un chat dans l’ombre.
— Rien. Tournez-vous. Je veux inspecter votre dos.
Habilement, elle commença à pétrir les muscles de ses omoplates. Ses
doigts ressemblaient à des clous en acier, et firent plusieurs fois gémir
Druss à travers ses dents serrées.
— Tournez-vous encore.
Druss étant de nouveau sur le dos, elle souleva son bras droit et le coinça
dans ses propres bras ; elle tira dessus d’un coup sec et le dévissa. Un vilain
craquement se fit entendre et, l’espace d’une fraction de seconde, Druss crut
qu’elle lui avait démis l’épaule. Elle relâcha son bras et le posa sur son
épaule gauche, puis elle croisa son bras gauche pour qu’il repose sur son
épaule droite. Elle se pencha en avant afin de le tirer sur le côté, plaça son
poing fermé contre sa colonne vertébrale, entre les deux omoplates, et le fit
ainsi tourner. Soudain elle jeta tout son poids sur sa poitrine, forçant son
épine dorsale contre son poing. Deux fois encore, il grogna comme des
bruits alarmants résonnaient ; il reconnut cette fois des claquements secs.
De la sueur perla sur son front.
— Tu es plus forte qu’il y paraît, fillette.
— Taisez-vous et asseyez-vous face au mur.
Cette fois, il eut l’impression qu’elle allait lui casser le cou. Elle plaça ses
deux mains sous son menton et au-dessus de sa tête, donnant un mouvement
brusque d’abord à gauche, puis à droite. Le son évoquait une branche que
l’on casse.
— Demain, vous vous reposez, dit-elle en s’en allant.
Il s’étira et fit rouler son épaule blessée. Il se sentait bien. Mieux qu’il
s’était senti depuis des semaines.
— Qu’est-ce que c’était que tous ces craquements ? demanda-t-il,
l’arrêtant à la porte.
— Vous avez de l’arthrite. Vos trois premières dorsales étaient salement
coincées ; le sang ne les irriguait pas convenablement. Et puis, le muscle
sous votre omoplate était noué, créant des spasmes qui diminuaient la force
de votre bras droit. Mais tenez compte de ce que je vous ai dit, vieil
homme, demain il faudra que vous vous reposiez. C’est ça ou vous
mourrez.
— On meurt tous un jour, répondit-il.
— C’est vrai. Mais on a besoin de vous, ici.
— Est-ce que tu me détestes - ou tu détestes les hommes en général ?
demanda-t-il alors que sa main était sur la poignée de la porte.
Elle se retourna pour le regarder, sourit, referma la porte et revint dans la
pièce, ne s’arrêtant qu’à quelques centimètres de l’imposante carrure
dénudée.
— Est-ce que vous aimeriez coucher avec moi, Druss ? demanda-t-elle
tendrement, lui posant une main sur l’épaule.
— Non, répondit-il doucement, la regardant droit dans les yeux ; ses
pupilles étaient anormalement resserrées.
— La plupart des hommes en ont envie, susurra-t-elle en se rapprochant.
— Je ne suis pas comme la plupart.
— Vous êtes sec, alors ? s’enquit-elle.
— Peut-être.
— Ou est-ce que vous désirez les jeunes hommes ? On a des gens comme
ça dans notre bande.
— Non, je ne peux pas dire que j’aie jamais désiré un homme. Mais dans
le temps j’ai eu une femme, et depuis je n’ai jamais eu besoin de personne
d’autre.
Elle s’écarta de lui.
— J’ai donné l’ordre qu’on vous fasse couler un bain chaud. Je veux que
vous restiez dedans jusqu’à ce que l’eau refroidisse. Cela va aider votre
sang à mieux circuler dans vos muscles fatigués.
Là-dessus, elle fit demi-tour et s’en alla. Pendant un petit moment, Druss
regarda fixement la porte, puis il s’assit sur le lit et se gratta la barbe.
La fille le dérangeait. Il y avait quelque chose dans ses yeux. Druss
n’avait jamais été doué avec les femmes, il n’était pas aussi intuitif que
pouvaient l’être certains hommes. Pour lui, les femmes étaient une race à
part, étrangère et inhospitalière. Mais cette enfant était encore autre chose ;
dans ses yeux il y avait de la folie. De la folie et de la peur. Il haussa les
épaules et fit ce qu’il faisait toujours quand un problème le dépassait : il
l’oublia.
Après le bain, il s’habilla en vitesse, peigna ses cheveux et sa barbe, puis
il engloutit un petit déjeuner rapide au mess d’Eldibar et rejoignit les
cinquante volontaires sur les remparts, alors que le soleil perçait à travers
les brumes du petit matin. C’était un matin frisquet, dont la fraîcheur
annonçait la pluie. En bas, les Nadirs se rassemblaient et des chariots
remplis de rochers avançaient vers les catapultes. Autour de lui, on ne
parlait presque pas ; des jours comme celui-ci, l’esprit d’un homme était
tourné vers l’intérieur. Vais-je mourir aujourd’ hui ? Que fait ma femme en
ce moment ? Pourquoi suis-je ici ?
Plus loin, sur les remparts, Orrin et Hogun marchaient au milieu des
hommes. Orrin ne disait presque rien, laissant au général de la légion le soin
de raconter des blagues ou de poser des questions. Il en voulait un peu à
Hogun pour sa légèreté envers les enrôlés, mais pas trop ; c’était sans doute
plus un regret qu’autre chose.
Un jeune cal - Bregan, apparemment - lui avait remonté le moral
lorsqu’ils étaient passés près d’un petit groupe du côté de la tour des portes.
— Est-ce que vous vous battrez avec le groupe Karnak aujourd’hui,
monsieur ? lui avait-il demandé.
— Oui.
— Merci, monsieur. C’est un grand honneur… pour nous tous.
— C’est gentil de me dire ça, répondit Orrin.
— Non, sincèrement, se défendit Bregan. Nous en parlions tous la nuit
dernière.
Gêné et heureux, Orrin sourit et continua à marcher.
— Alors, ça, s’exclama Hogun, c’est une responsabilité nettement plus
grande que de contrôler les réserves.
— Comment ça ?
— Ils vous respectent. Et pour cet homme, vous êtes un héros. Ce n’est
pas quelque chose de facile à vivre. Ils resteront à vos côtés quand tous les
autres auront fui. Ou ils fuiront avec vous quand tous les autres résisteront.
— Je ne m’enfuirai pas, Hogun, dit Orrin.
— Je le sais bien ; ce n’est pas ce que je voulais dire. En tant qu’homme,
il y a des fois où l’on préférerait se coucher, abandonner ou partir. C’est
généralement le lot de tout individu, mais dans ce cas précis, vous n’êtes
plus seul. Vous êtes cinquante. Vous êtes Karnak. Et ça, c’est une grande
responsabilité.
— Et vous ? lui demanda Orrin.
— Moi, je suis la légion, répondit-il simplement.
— Oui, je suppose. Et aujourd’hui, vous avez peur ?
— Bien sûr.
— J’en suis ravi, dit Orrin en souriant. Je n’aurais pas aimé être le seul.

Comme Druss l’avait promis, avec le matin vint une horreur renouvelée :
des missiles de pierre qui oblitéraient des pans entiers des remparts, puis de
terribles cris de guerre, l’attaque en masse contre le mur, avec des échelles,
une horde bourdonnante qui atteignait les défenses de granit et affrontait
l’acier argenté des Drenaïs. Aujourd’hui, c’était au tour des trois mille
hommes de Musif, le Mur Deux, de relever les guerriers qui avaient
durement bataillé la veille. Les épées s’entrechoquèrent, les hommes
hurlèrent et tombèrent, et le chaos s’abattit sur eux durant de longues
heures. Druss arpentait les murs comme un géant déchu, sinistre et tout
éclaboussé de sang, sa hache taillant à tout va dans les rangs nadirs ; ses
jurons et ses insultes faisaient de lui le centre d’attraction des Nadirs. Rek
luttait avec Serbitar à ses côtés, comme la veille, mais avec eux se
trouvaient maintenant Menahem et Antaheim, Virae et Arbedark.
Quand vint l’après-midi, les remparts de six mètres de large étaient
glissants à cause du sang répandu et encombrés de cadavres, et pourtant la
bataille continuait de sévir. Orrin, du côté des tours de la porte, se battait
comme un possédé, côte à côte avec les autres guerriers du groupe Karnak.
Bregan, l’épée cassée, s’était procuré une hache nadire à long manche et à
deux têtes, qu’il maniait avec une habileté étonnante.
— Une vraie arme de fermier, hurla Gilad lors d’une brève accalmie.
— Parlez-en à Druss ! cria Orrin, en donnant à Bregan une grande claque
dans le dos.
À la tombée de la nuit, les Nadirs se replièrent de nouveau, sous les
injures et les sifflets. Mais les pertes avaient été lourdes. Druss baignait
dans le pourpre ; il enjamba les cadavres et boita jusqu’à l’endroit où se
tenaient Rek et Serbitar, occupés à nettoyer leurs armes.
— Ce sacré mur est trop grand pour qu’on puisse le tenir encore
longtemps, grommela-t-il, tout en se penchant pour essuyer Snaga sur le
gilet d’un Nadir mort.
— Ce n’est que trop vrai, dit Rek en essuyant la sueur de son visage avec
un pan de sa cape. Tu as raison ; mais nous ne pouvons pas le leur
abandonner tout de suite.
» À l’heure actuelle, nous les tuons au rythme de trois pour un. Ce n’est
pas assez. Ils vont nous épuiser.
— Nous avons besoin de davantage d’hommes, dit Druss, s’asseyant dos
au rempart et se grattant la barbe.
— La nuit dernière, j’ai envoyé un message à mon père, à Dros Segril,
déclara Serbitar. Nous devrions recevoir des renforts d’ici une dizaine de
jours.
— Drada déteste les Drenaïs, affirma Druss. Pourquoi enverrait-il des
hommes ?
— Il est obligé de m’envoyer ma garde personnelle. C’est la loi
vagrianne, et bien que mon père et moi ne nous soyons pas parlé depuis
douze ans, je suis toujours son fils aîné. C’est mon droit. Trois cents épées
me rejoindront ici - pas une de plus, mais c’est déjà ça.
— Quel est votre différend ? s’enquit Rek.
— Différend ? s’étonna Serbitar.
— Entre vous et votre père.
— Il n’y a pas de différend. Il a vu en mon talent un « don des ténèbres»
et a essayé de me tuer. Je ne l’ai pas laissé faire. Et Vintar est venu à mon
secours.
Serbitar retira son heaume, défit le nœud qui tenait ses cheveux blancs
attachés et secoua la tête. L’air du soir ébouriffa sa chevelure. Rek échangea
un regard avec Druss et changea de sujet.
— À présent, Ulric doit avoir réalisé qu’il a une vraie guerre sur les bras.
—Il le savait avant, répondit Druss. Mais ça ne l’inquiète toujours pas.
— Je ne vois pas pourquoi ; moi, ça m’inquiète, rétorqua Rek en se
levant, alors que Virae, Menahem et Antaheim les rejoignaient.
Les trois membres des Trente partirent sans dire un mot, et Virae s’assit à
côté de Rek, le serra fort par la taille et posa sa tête sur son épaule.
— Ça n’a pas été une journée de tout repos, déclara Rek tout en lui
caressant doucement les cheveux.
— Ils m’ont protégée, murmura-t-elle. Comme tu avais dû le leur
demander, j’imagine.
— Tu m’en veux ?
—Non.
— Bon. Nous venons juste de nous rencontrer, et je ne veux pas déjà te
perdre.
— Vous feriez bien de manger, vous deux, dit Druss. Je sais que vous
n’avez pas l’esprit à ça, mais croyez-en l’expérience d’un vieux guerrier.
Le vieil homme se leva, jeta un dernier regard au camp nadir, et se rendit
directement au mess. Il était fatigué. Incroyablement fatigué.
Faisant fi de son propre conseil, il évita finalement le mess et se dirigea
vers sa chambre, à l’hôpital. À l’intérieur du grand bâtiment, il s’arrêta pour
écouter les gémissements qui provenaient des différentes salles. Partout,
cela sentait la mort. Des brancardiers le bousculèrent, portant des corps
ensanglantés, des aides-soignants jetaient des seaux d’eau sur le sol,
pendant que d’autres le frottaient et que d’autres encore jetaient des seaux
de sable dessus afin de préparer le terrain pour le lendemain. Il ne parla à
aucun d’entre eux.
Il ouvrit la porte de sa chambre et s’arrêta net. Caessa était assise à
l’intérieur.
— J’ai à manger pour vous, dit-elle en évitant son regard.
Silencieusement, il prit le plat de bœuf, de haricots rouges et de pain noir
et se mit à manger.
— Il y a un bain qui vous attend dans la pièce à côté, l’informa-t-elle au
moment où il finissait.
Il acquiesça et se déshabilla. Il s’assit dans le bain de siège et lava le sang
qui maculait ses cheveux et sa barbe. Quand un courant d’air froid souffla
sur son dos mouillé, il sut qu’elle venait d’entrer. Elle s’agenouilla près de
la baignoire, se versa de l’huile aromatisée sur les mains et entreprit de lui
laver les cheveux. Il ferma les yeux, appréciant la sensation de ses doigts
sur son cuir chevelu. Après qu’elle eut rincé ses cheveux avec de l’eau
propre et chaude, elle les sécha à l’aide d’une serviette.
Une fois dans sa chambre, Druss découvrit qu’elle avait sorti un maillot
de corps propre, un pantalon de laine noire, et qu’elle avait nettoyé son gilet
de cuir et ses bottes. Elle lui versa un verre de vin lentrian avant de
s’éclipser. Druss finit son vin et s’allongea sur le lit, posant sa tête sur sa
main. Depuis Rowena, aucune femme ne s’était occupée de lui de cette
manière, et il se sentait parfaitement détendu.
Rowena, la fiancée de son enfance, capturée par des esclavagistes peu
après qu’ils se furent mariés sous le grand chêne. Druss les avait poursuivis,
ne s’attardant même pas pour enterrer ses parents. Pendant des mois il avait
voyagé en compagnie de Sieben, le poète, jusqu’à ce qu’il finisse par
retrouver le camp des ravisseurs. Il leur soutira que Rowena avait été
vendue à un marchand qui était parti vers l’est. Il avait tué leur chef dans sa
tente et s’était remis en route. Pendant cinq ans, il avait erré à travers le
continent, comme mercenaire, se construisant la réputation du plus terrible
guerrier de son temps, puis il était devenu le champion du dieu-roi de
Ventria, Gorben.
Et, finalement, il avait retrouvé sa femme dans un palais de l’Est, et il
avait pleuré. Car sans elle, il n’avait été qu’une moitié d’homme. Elle seule
le rendait humain, apaisant un instant le mauvais côté de sa nature, lui
restituant son intégrité, lui montrant la beauté d’un champ de fleurs quand
lui ne voyait la perfection que dans la lame d’une hache.
Elle lui lavait les cheveux, supprimait la tension dans son cou et ôtait
toute colère de son cœur.
Et maintenant, elle était partie. Et le monde était vide. Un flou grisâtre en
perpétuel mouvement, là où il y avait eu des couleurs vives et éclatantes.
À l’extérieur, une pluie fine se mit à tomber. Un moment Druss écouta les
clapotis sur le toit. Puis il s’endormit.
Caessa était assise dehors, serrant ses genoux contre elle. Si quelqu’un
s’était approché d’elle, il n’aurait pas pu dire où commençaient les larmes et
où s’arrêtait la pluie.
Chapitre 22

Pour la première fois, tous les membres des Trente prirent position sur
Eldibar, alors que les Nadirs se rassemblaient pour la charge. Serbitar avait
prévenu Rek et Druss qu’aujourd’hui serait différent : pas de bombardement
à la baliste, rien que des assauts successifs pour épuiser les défenseurs.
Druss avait refusé de prendre une journée de repos en dépit de toutes les
recommandations, et il se tenait au milieu du mur. Autour de lui les Trente
avaient revêtu leurs armures d’acier argenté et leurs capes blanches. Avec
eux se trouvait Hogun, tandis que Rek et Virae étaient avec les hommes du
groupe Feu à quarante pas sur leur gauche. Orrin était resté avec Karnak,
sur la droite. Cinq mille hommes attendaient, l’épée à la main, le bouclier
bien attaché, et le heaume baissé.
Le ciel était sombre et menaçant, de gros nuages s’accumulaient vers le
nord. Au-dessus des murs, un coin de ciel bleu attendait la tempête. Rek
sourit tout à coup car la poésie de l’instant venait de le frapper.
Les Nadirs commencèrent à avancer en une masse grouillante et
bouillonnante, leurs pas rappelant le tonnerre.
Druss sauta sur les créneaux qui surplombaient le vide.
— Allez, venez, espèces de fils de putes ! gronda-t-il. Marche-Mort vous
attend !
Sa voix résonna dans toute la vallée, répercutée par les murs de granit.
Au même moment, un éclair déchira le ciel, comme si une fourche
s’abattait sur la Dros. Le tonnerre suivit.
Le massacre aussi.
Comme Serbitar l’avait prévu, les plus féroces attaques eurent lieu au
milieu de la ligne de défense. Des sauvages franchissaient les murs par
vagues successives pour mourir sous les coups d’acier des Trente. Leur
habileté était consommée. Un gourdin en bois ébranla Druss, et un guerrier
nadir, solidement charpenté, lui envoya un grand coup de hache en direction
du crâne. Serbitar bondit en avant pour parer le coup, tandis que Menahem
exécutait l’homme d’un coup tranchant à la gorge. Druss, épuisé, trébucha
contre un corps à terre et tomba aux pieds de trois attaquants. Arbedark et
Hogun vinrent à son aide alors qu’il essayait de remettre la main sur sa
hache.
Les Nadirs opérèrent une percée sur la droite, ce qui obligea Orrin et le
groupe Karnak à quitter les remparts, et le combat les poursuivit jusque sur
le terrain plat. Les renforts nadirs déboulèrent sur les murs à présent sans
défense. Druss vit le danger tout de suite et poussa un hurlement
d’avertissement. Il trancha net deux hommes qui se trouvaient sur sa route
et courut seul pour combler la brèche. Hogun essaya désespérément de le
suivre, mais on lui coupa le chemin.
Trois jeunes cals de Karnak rattrapèrent le vieil homme alors qu’il se
taillait à grands coups un passage jusqu’aux murs, mais ils se retrouvèrent
vite encerclés. Orrin, qui avait perdu son heaume et dont le bouclier était
fendu, tenait fermement avec ce qui restait de son groupe. Il bloqua le large
coup de taille d’un Nadir barbu et riposta d’un coup d’estoc au ventre. C’est
alors qu’il aperçut Druss, et il sut au plus profond de lui qu’à moins d’un
miracle, il était condamné.
— À moi, Karnak ! hurla-t-il, se jetant dans la masse en progression.
Derrière lui, Bregan, Gilad et une vingtaine d’autres se précipitèrent, vite
rejoints par Bar Britan et une escouade de protection des brancardiers.
Serbitar et quinze des Trente se hachèrent un chemin le long des murs.
Le dernier compagnon de Druss venait de succomber, le crâne brisé, et le
vieux guerrier se retrouva seul au milieu du cercle de Nadirs qui se
refermait. Il se baissa pour éviter un coup d’épée, attrapa l’attaquant par son
gilet et lui fracassa le nez d’un coup de tête. La lame d’une épée lui entailla
le haut du bras, une autre lacéra le cuir de son gilet, au-dessus de la hanche.
Se servant du Nadir assommé comme d’un bouclier, Druss recula jusqu’aux
remparts, mais la lame d’une hache se planta dans le captif et le lui arracha
des mains. Ne pouvant aller nulle part, Druss prit appui du pied contre les
remparts et plongea dans la masse devant lui ; son poids les emporta et
plusieurs tombèrent à terre avec lui. Comme il avait perdu Snaga dans la
chute, il saisit l’un des guerriers par le cou et lui écrasa la trachée, puis, en
maintenant le cadavre contre lui, il attendit le coup fatal. Un coup de pied
envoya valdinguer le corps ; Druss se jeta sur la jambe qui dépassait et
balaya son propriétaire.
— Holà, Druss ! Mais c’est moi : Hogun !
Le vieil homme roula sur lui-même et vit Snaga posée sur le sol à
quelques mètres de lui. Il se leva et récupéra sa hache.
— Il s’en est fallu de peu, dit le général de la légion.
— Oui, répondit Druss. Merci ! C’était du beau boulot !
— J’aimerais bien m’en attribuer le mérite, mais il revient à Orrin et aux
hommes de Karnak. Ils se sont frayé un chemin jusqu’à vous, je ne sais pas
comment.
La pluie avait commencé à tomber, et Druss l’accueillit, levant le visage
vers le ciel, la bouche ouverte, les yeux clos.
— Ils reviennent ! cria quelqu’un.
Druss et Hogun marchèrent jusqu’aux remparts et virent les Nadirs
donner l’assaut. Il devenait difficile de les distinguer à travers la pluie.
À sa gauche, Serbitar emmenait les Trente. Ils marchaient
silencieusement vers Musif.
— Mais bon sang, où est-ce qu’ils vont ? grommela Hogun.
— Pas le temps de s’occuper de ça, grogna Druss.
Puis il jura tout bas, tant son épaule le cuisait de nouvelles douleurs.
La horde nadire chargea. Le tonnerre gronda et une gigantesque
explosion retentit au cœur des rangs nadirs, jetant la confusion. La charge
balbutia.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Druss.
— Ils ont été frappés par la foudre, répondit Hogun, enlevant son heaume
et détachant son plastron. Nous pourrions être les prochains - c’est à cause
de tout ce métal.
Une trompette se fit entendre dans le lointain, et les Nadirs retournèrent
vers leurs tentes. Au centre de la plaine, il y avait un vaste cratère cerné de
corps carbonisés. De la fumée montait du trou.
Druss se retourna et vit les Trente passer par la porte poterne de Musif.
— Ils le savaient, dit-il doucement. Mais quelle sorte de gens est-ce donc
?
— Je ne sais pas, répondit Hogun. Mais ils se battent comme des diables,
et pour l’instant, c’est tout ce que je demande.
— Ils le savaient, répéta Druss en secouant la tête.
— Et alors ?
— Je me demande ce qu’ils pourraient bien savoir d’autre.

— Est-ce que vous pouvez dire la bonne aventure ? demanda l’homme à


Antaheim, alors qu’ils étaient tous les deux accroupis avec cinq autres
hommes du groupe Feu sous un toit improvisé. La pluie crépitait sur la toile
et gouttait régulièrement sur les pierres. Le toit, construit à la hâte, était
accroché à l’arrière aux remparts et maintenu à l’avant par deux lances
placées aux coins. Dessous, les hommes s’étaient blottis les uns contre les
autres. Ils avaient vu Antaheim marcher seul sous la pluie, et l’un d’entre
eux, Cal Rabil, l’avait interpellé malgré les remontrances de ses camarades.
À présent, il régnait une atmosphère pénible sous l’abri.
— Alors, vous pouvez ? demanda Rabil.
— Non, répondit Antaheim, ôtant son heaume et dénouant ses cheveux.
(Il sourit : ) Je ne suis pas un magicien. Je ne suis qu’un homme comme
vous… comme vous tous. Mon entraînement est différent, c’est tout.
— Mais vous arrivez à parler sans ouvrir la bouche, lança un autre
homme. C’est pas naturel.
— Pour moi, ça l’est.
— Est-ce que vous pouvez prévoir le futur ? demanda un guerrier maigre,
faisant le signe protecteur sous sa cape, deux doigts pointés comme des
cornes.
— Il y a bien des futurs. Je peux en voir certains, mais je ne sais pas
lequel sera le bon.
— Comment peut-il y avoir plusieurs futurs ? demanda Rabil.
— Ce n’est pas un concept facile à expliquer, mais je vais essayer.
Demain, un archer tirera une flèche. Si le vent tombe, elle touchera un
homme ; si le vent souffle, elle en touchera un autre. Le futur de chacun de
ces hommes dépend donc du vent qu’il fera. Je ne peux pas prévoir dans
quel sens va souffler le vent demain, car cela aussi dépend de beaucoup de
choses. Je peux regarder demain et voir les deux hommes morts, alors
qu’un seul d’entre eux tombera réellement.
— Alors, à quoi ça sert ? Votre talent, je veux dire, s’enquit Rabil.
— Eh bien voilà une excellente question, et je me la pose depuis bien des
années.
— Est-ce qu’on va mourir demain ? demanda un autre.
— Comment puis-je le savoir ? répondit Antaheim. Mais au bout du
compte, tous les hommes doivent mourir un jour. Le don de vie n’est pas
permanent.
— D’après vous c’est un « don », dit Rabil. Est-ce que cela implique un «
Donneur » ?
— Eh bien… tout à fait.
— Alors, lequel de tous les dieux vénérez-vous ?
— Nous vénérons la Source de toute chose. Comment vous sentezvous
après la bataille d’aujourd’hui ?
— Comment ça ? demanda Rabil, rajustant sa cape plus étroitement sur
ses épaules.
— Quelles émotions avez-vous ressenties quand les Nadirs se sont
repliés ?
— C’est difficile à dire. De la force. (Il haussa les épaules.) Une
sensation de puissance. Heureux d’être en vie.
Les autres hommes acquiescèrent.
— De l’exultation ? proposa Antaheim.
— Oui, je crois. Pourquoi voulez-vous le savoir ?
Antaheim sourit.
— Nous sommes sur Eldibar. Le Mur Un. Vous connaissez la
signification du mot « Eldibar » ?
— Ce n’est pas juste un nom ?
— Non, c’est beaucoup plus que ça. Egel, qui fit construire cette
forteresse, a fait graver un nom sur chaque mur. « Eldibar » veut dire «
exultation ». C’est là qu’on affronte l’ennemi pour la première fois. C’est là
qu’on voit qu’il n’est rien d’autre qu’un homme. L’énergie circule dans les
veines des défenseurs. L’ennemi recule sous le poids de nos épées et la
puissance de nos bras. Comme tous les héros, nous sommes possédés par
l’excitation de la bataille et l’appel de notre héritage. Nous exultons ! Egel
connaissait le cœur des hommes. Je me demande s’il avait vu le futur…
— Que veulent dire les autres noms ?
Antaheim haussa les épaules.
— Je vous le dirai un autre jour. Cela porte malheur de parler de Musif
tant que nous sommes sous la protection d’Eldibar.
Antaheim s’adossa au mur et ferma les yeux, écoutant la pluie et le vent
qui hurlait.
Musif. Le mur de l’angoisse ! Si nous n’avons pas eu la force de tenir
Eldibar, songea-t-il, comment pourrions-nous tenir Musif ? Nous avons
perdu Eldibar, nous allons perdre Musif. La peur nous dévorera les parties
génitales. Beaucoup de nos amis seront morts sur Eldibar, et une dernière
fois nous reverrons en esprit leurs visages joyeux. Nous ne voudrons pas les
rejoindre. Musif sera une épreuve.
Et nous ne tiendrons pas. Nous nous replierons vers Kania, le mur du
nouvel espoir. Nous ne serons pas morts sur Musif, et Kania sera moins
grand à défendre. Et puis, de toute façon, ne reste-t-il pas encore trois murs
derrière ? Les Nadirs ne pourront plus se servir de leurs balistes ici, c’est
déjà quelque chose, pas vrai ? Et puis, on savait bien depuis le début qu’ il
nous faudrait abandonner quelques murs, non ?
Sumitos, le mur du désespoir, suivra. Nous serons fatigués, mortellement
épuisés. Nous ne nous battrons plus que par instinct, mécaniquement, mais
bien. Il ne restera que les meilleurs d’entre nous pour endiguer la
déferlante.
Valteri, le Mur Cinq, est le mur de la sérénité. Nous y admettrons notre
propre mortalité. Nous accepterons l’inévitabilité de notre mort et
trouverons en nous un courage que nous ne pensions pas avoir. Le moral
reviendra, et nous serons tous des frères les uns pour les autres. Nous nous
serrerons les coudes face à un ennemi commun, bouclier contre bouclier, et
nous le ferons souffrir. Le temps passera plus lentement, sur ce mur. Nous
apprécierons tous nos sens comme si nous les redécouvrions. Les étoiles
deviendront des joyaux de beauté comme si nous ne les avions jamais vues,
et l’amitié aura une saveur telle qu’on n’en a jamais goûté.
Et puis, finalement, Geddon, le mur de la mort…
Je ne verrai pas Geddon, pensa Antaheim.
Et il s’endormit.

— Des tests ! On n’arrête pas de nous répéter que le vrai test viendra
demain. Combien est-ce qu’on va en subir, des tests ? gronda Elicas.
Rek leva la main car le jeune guerrier venait d’interrompre Serbitar.
— Calmez-vous ! dit-il. Laissez-le finir. Nous n’avons que quelques
minutes avant que les doyens arrivent.
Elicas lança un regard furieux à Rek, mais après avoir jeté un coup d’œil
à Hogun pour qu’il le soutienne, et vu son hochement de tête quasi
imperceptible, il s’abstint de tout commentaire. Druss se frotta les yeux et
accepta d’Orrin un gobelet de vin.
— Je suis désolé, déclara gentiment Serbitar. Je sais à quel point ce genre
de discours est énervant. Cela fait huit jours maintenant que nous
repoussons les Nadirs, et il est vrai que je continue à parler de nouveaux
tests. Mais voyez-vous, Ulric est un grand stratège. Regardez son armée :
cette première semaine, nous l’avons saignée à vif sur nos murs. Mais ce ne
sont pas ses meilleures troupes. Si nous entraînons nos recrues, il le fait
aussi. Il n’est pas pressé ; ces premiers jours n’ont servi qu’à éliminer les
plus faibles de ses rangs, car il sait qu’il aura encore de nombreuses
batailles à livrer quand il aura pris la Dros, s’il y arrive. Nous nous sommes
bien débrouillés, extrêmement bien même. Mais cela nous a coûté cher.
Quatorze cents hommes sont morts, et quatre cents ne pourront plus jamais
se battre.
» Je vous dis ceci : demain, ce sont ses vétérans qui viendront.
— Et d’où sortez-vous cette information ? demanda hargneusement
Elicas.
— Assez, mon garçon ! gronda Druss. Il suffit de savoir que jusqu’ici il
ne s’est pas trompé. Si jamais ça arrive, alors tu pourras dire ce que tu veux.
— Que suggérez-vous, Serbitar ? s’enquit Rek.
— Donnez-leur le mur, répondit l’albinos.
— Quoi ? s’exclama Virae. Après tous ces combats et tous ces morts ?
C’est de la folie.
— Non pas, ma dame, déclara Flécheur, qui parlait ici pour la première
fois.
Tous les yeux se tournèrent vers le jeune archer, qui avait laissé tomber
son uniforme habituel de chausses et de tunique vertes. À présent il arborait
un pardessus en daim, bordé de nombreuses lanières, un aigle dessiné avec
des perles dans le dos. Ses longs cheveux blonds étaient maintenus par un
bandeau en peau de daim, et à son côté il y avait une dague en argent avec
un manche d’ébène taillé en forme de faucon dont les ailes déployées
faisaient office de garde.
Il se leva.
— Ça m’a l’air raisonnable. Nous savions tous que des murs devaient
tomber. Eldibar est le plus long de tous, et par conséquent le plus dur à
défendre. Nous sommes trop éparpillés. Sur Musif, on aurait besoin de
moins d’hommes, et donc on en perdrait moins. Et puis il y a le terrain
vague entre les deux murs. Mes archers pourraient faire un massacre sans
précédent sur les vétérans d’Ulric, avant même que le premier coup soit
porté.
— Il y a une autre raison, ajouta Rek, et non moins importante. Tôt ou
tard, nous serons chassés de ce mur, et malgré les fossés enflammés, nos
pertes seront énormes pendant le repli. Si nous nous retirons pendant la
nuit, des vies seront épargnées.
— Et n’oublions pas le moral, fit remarquer Hogun. La perte d’un mur
fera du tort à la Dros. Par contre, si nous l’abandonnons pour une question
de repli stratégique, nous retournons la situation à notre avantage.
— Et vous, Orrin, que pensez-vous de tout ça ? demanda Rek.
— Nous avons cinq heures devant nous. Mettons-nous au travail,
répondit le gan.
Rek se tourna vers Druss :
— Et toi ?
Le vieil homme haussa les épaules.
— Ça m’a l’air bien, déclara-t-il.
— Alors voilà qui est réglé, dit Rek. Je vous laisse organiser le repli. Je
dois quant à moi recevoir le conseil.
Le retrait silencieux dura toute la nuit. Les blessés étaient transportés sur
des brancards, les fournitures médicales empilées sur des carrioles, et les
affaires personnelles empaquetées rapidement dans des sacs militaires. Cela
faisait longtemps que les grands blessés avaient été évacués vers l’hôpital
de campagne de Musif, et les casernes d’Eldibar n’avaient finalement que
très peu servi depuis le début du siège.
Quand les premières lueurs spectrales de l’aube apparurent, les derniers
hommes passaient les portes poternes de Musif et escaladaient les longs
escaliers tortueux jusqu’aux remparts. Ils se mirent aussitôt à pousser des
rochers et des débris dans les escaliers pour en boucher l’entrée. Les
hommes peinaient de plus en plus avec la montée du jour. Finalement, des
sacs de mortier furent déversés sur les gravats et les interstices furent
bouchés. D’autres hommes munis de seaux arrosaient le tout d’eau.
— Dans un jour, déclara Maric le constructeur, cette masse sera
quasiment inamovible.
— Rien n’est inamovible, dit son compagnon. Mais ça leur prendra des
semaines pour creuser un passage, et même alors, ces escaliers ont été
conçus pour être défendables.
— D’une manière ou d’une autre, je ne serai pas là pour le voir, annonça
Maric. Je pars aujourd’hui.
— Tu es indéniablement en avance, répliqua son ami. Marissa et moi
projetons de partir aussi. Mais pas avant la chute du quatrième mur.
— Premier mur, quatrième mur, quelle différence ? Ça me donnera
davantage de temps pour mettre de la distance entre cette guerre et moi. On
a besoin de constructeurs en Ventria. Et leur armée est suffisamment forte
pour résister aux Nadirs pendant des années.
— Peut-être bien. Mais je vais attendre encore un peu.
— N’attends pas trop longtemps, mon ami, rétorqua Maric.
Pendant ce temps, à la forteresse, Rek était allongé ; il regardait les
décorations au plafond. Le lit était confortable ; Virae, nue, était nichée
contre lui, la tête posée sur son épaule. La réunion s’était achevée deux
heures auparavant et Rek n’arrivait toujours pas à dormir. Sa tête fourmillait
de plans, de ripostes, et de la myriade de problèmes qui assaillaient une cité
assiégée. La discussion avait été pleine d’acrimonie, et coincer n’importe
lequel de ces politiciens était aussi compliqué que d’enfiler une aiguille
sous l’eau. Le consensus général était que Delnoch devait se rendre.
Seul le Lentrian rougeaud, Malphar, avait soutenu Rek. Le serpent
huileux, Shinell, avait proposé de conduire personnellement la délégation
chez Ulric. Et que dire de Beric, qui s’estimait, lui, être le jouet du destin
parce qu’il y avait eu des seigneurs de Delnoch dans sa lignée, mais avait
perdu toute prétention aux titres de noblesse parce qu’il était le cadet ? Il y
avait beaucoup d’amertume en lui. L’échevin, Backda, n’avait pas dit
grand-chose, mais chaque mot qu’il avait prononcé avait été acide :
« Vous essayez de vider la mer avec un seau percé. »
Rek avait eu du mal à garder son sang-froid. Il n’avait pas vu un seul
d’entre eux se tenir sur les remparts, l’épée à la main. Et ils ne viendraient
pas. Horeb avait une expression qui qualifiait parfaitement ces hommes : «
Quel que soit le bouillon, le dépôt remonte toujours à la surface. »
Il les avait remerciés pour leurs conseils et avait accepté un nouveau
rendez-vous dans cinq jours pour leur donner sa réponse.
À côté de lui, Virae s’étira. Elle repoussa le couvre-lit, dévoilant un sein
rond. Rek sourit pour la première fois depuis des jours et se mit à penser à
autre chose que la guerre.

Flécheur et un millier d’archers se tenaient sur les remparts d’Eldibar,


regardant les Nadirs se rassembler pour la charge. Les flèches étaient à
peine encochées, et les chapeaux étaient inclinés de telle manière que l’œil
droit reste à l’ombre du soleil montant.
La horde hurla sa haine et bondit en avant.
Flécheur attendit. Il lécha ses lèvres sèches.
— Maintenant ! cria-t-il, tirant doucement sur la corde jusqu’à ce qu’elle
vienne toucher sa joue.
La flèche sauta librement dans l’air, suivie d’un millier d’autres, pour se
perdre dans la masse déferlante en bas. Encore et encore, ils décochèrent
leurs flèches jusqu’à ce que leurs carquois soient vides. Finalement, Caessa
sauta sur les remparts et tira sa dernière flèche directement sur un homme
qui poussait une échelle contre le mur. La pointe entra par le haut de son
épaule à travers son gilet de cuir, transperçant le poumon, pour finalement
ressortir par le ventre. Il tomba sans un mot.
Les grappins de fer vinrent racler les remparts.
— En arrière ! cria Flécheur, et il courut à travers tout le terrain vague,
passa sur le pont au-dessus du fossé rempli de buissons imbibés d’huile.
Des cordes furent jetées et les archers escaladèrent rapidement le mur.
Pendant ce temps, sur Eldibar, les premiers Nadirs avaient atteint les murs.
Un long moment, ils grouillèrent là dans la confusion la plus totale, puis ils
aperçurent les archers qui couraient se mettre à l’abri. En quelques minutes,
plusieurs milliers d’hommes des tribus étaient arrivés. Ils hissèrent leurs
échelles sur Eldibar et se dirigèrent vers Musif. C’est alors que des flèches
enflammées traversèrent le ciel au-dessus du terrain vague, pour atterrir
dans le fossé où se trouvaient les buissons couverts d’huile. Instantanément,
une épaisse fumée monta du fossé, suivie très vite par des flammes de deux
fois la taille d’un homme.
Les Nadirs reculèrent. Les Drenaïs applaudirent.
Pendant près d’une heure, les buissons se consumèrent, et les quatre mille
guerriers qui défendaient Musif purent se reposer. Certains étaient allongés
en groupes dans l’herbe ; d’autres se baladaient de mess en mess pour un
deuxième petit déjeuner. La plupart étaient assis dans l’ombre des tours.
Druss se promenait au milieu des hommes, échangeant des blagues à
droite, à gauche, acceptant un morceau de pain noir d’un gars, une orange
d’un autre. Il vit Rek et Virae assis seuls sur une colline à l’est, et flâna
jusqu’à eux.
— Jusqu’ici, ça va ! déclara-t-il, laissant glisser son imposante carrure
dans l’herbe. Ils ne savent pas trop quoi faire à présent. Leurs ordres étaient
de prendre le mur, et voilà, ils l’ont fait.
— Que va-t-il se passer maintenant, d’après toi ? demanda Rek.
— Le patron en personne, répondit Druss. Il va venir. Et il voudra parler.
— Devrai-je descendre ? s’enquit Rek.
— Mieux vaut que ce soit moi. Les Nadirs me connaissent. « Marche-
Mort. » Je fais partie de leurs légendes. Ils croient que je suis un ancien dieu
de la mort qui arpente le monde.
— Je me demande s’ils ont tort…, dit Rek en souriant.
— Peut-être que non. Je n’ai jamais voulu tout ça, tu sais. Tout ce que je
voulais, c’était récupérer ma femme. Si seulement les esclavagistes ne
l’avaient pas emmenée, je serais devenu fermier. Ça, j’en suis sûr, même si
Rowena en a toujours douté. Il y a des jours où je n’aime pas beaucoup ce
que je suis.
— Je suis désolé, Druss. C’était une plaisanterie, s’excusa Rek. Je ne te
considère pas comme un dieu de la mort. Tu es un homme et un guerrier.
Mais avant tout, tu es un homme.
— Ce n’est pas à cause de toi, mon garçon ; tes mots ne sont que l’écho
de choses que je ressens déjà. Je vais bientôt mourir… Ici, dans cette Dros.
Et qu’aurai-je accompli dans ma vie ? Je n’ai ni fils, ni fille. Pas de parent
en vie… Peu d’amis. Ils diront : « Ici repose Druss. Il a pris la vie à
beaucoup d’hommes mais ne l’a jamais donnée.»
— Ils diront bien plus que ça, dit soudainement Virae. Ils diront : « Ici
repose Druss la Légende, qui ne fut jamais mauvais ou cruel gratuitement.
Voici un homme qui ne s’est jamais rendu, qui n’a jamais compromis ses
idéaux, jamais trahi un ami, jamais déshonoré une femme, et qui n’a jamais
abusé de sa force contre les faibles. » Ils diront : « Il n’avait pas de fils,
mais plus d’une femme dormait tranquille avec son bébé, sachant que Druss
était du côté des Drenaïs.» Ils diront beaucoup de choses, barbe blanche.
Dans des générations ils les diront encore, et des hommes fragiles
trouveront une force nouvelle en les entendant.
— Ce serait agréable, fit le vieil homme en souriant.
La matinée passa, et la Dros brillait sous le chaud soleil. Un des soldats
sortit une flûte et commença à jouer une mélodie printanière bien cadencée
qui résonna jusque dans la vallée. C’était une chanson de joie dans une
période de mort.
À midi, Rek et Druss furent convoqués sur les remparts. Les Nadirs
s’étaient repliés sur Eldibar, mais au centre du terrain vague un homme était
assis sur un grand tapis pourpre. Il mangeait un repas composé de dattes et
de fromage, et buvait du vin dans un gobelet en or. Derrière lui, l’étendard à
tête de loup était planté dans le sol.
— On peut dire qu’il a du style, déclara Rek avec admiration.
— Je ferais bien de descendre avant qu’il ait fini de manger, annonça
Druss. Plus nous attendrons, et plus nous perdrons la face.
— Sois prudent ! le supplia Rek.
— Ils ne sont que quelques milliers, répondit Druss avec un clin d’œil.
Une main après l’autre, il descendit le long du mur jusqu’au terrain
d’Eldibar et se dirigea vers le repas.
— Je suis un étranger dans votre camp, dit-il.
L’homme leva la tête. Son visage était large et bien découpé, avec une
solide mâchoire. Ses yeux étaient bridés et violets, enfoncés sous des
sourcils sombres ; c’étaient les yeux de quelqu’un de puissant.
— Bienvenue, étranger, mange donc, répondit l’homme.
Druss s’assit, jambes croisées, face à lui. Lentement, l’homme retira son
plastron noir en cuir laqué, et le déposa précautionneusement à côté de lui.
Puis il retira ses jambières noires et ses bracelets de protection en cuir.
Druss remarqua la puissante musculature de ses bras et ses mouvements
presque félins. Un guerrier-né, songea le vieil homme.
— Je suis Ulric, des Têtes-de-Loup.
— Je suis Druss, de la Hache.
— Heureuse rencontre ! Mange.
Druss prit une poignée de dattes sur le plateau en argent devant lui et
mâcha lentement. Il enchaîna avec du fromage de chèvre, et le fit descendre
avec une grande gorgée de vin rouge. Il haussa les sourcils.
— Du lentrian, rouge, dit Ulric. Sans poison.
Druss fit un large sourire.
— Je suis dur à tuer. C’est un talent.
— Tu t’en es bien sorti. Je suis heureux pour toi.
— Je suis désolé pour votre fils. Je n’ai pas de fils, mais je sais que c’est
dur pour un homme de perdre quelqu’un qu’il aime.
— Ce fut un coup très dur, acquiesça Ulric. C’était un bon garçon. Mais
c’est la vie, et elle est cruelle, pas vrai ? Un homme doit dépasser sa
douleur.
Druss resta silencieux, et se resservit de dattes.
— Tu es un grand homme, Druss. Je suis navré que tu doives mourir ici.
— Oui. Ça doit être agréable de pouvoir vivre éternellement. Quoique je
commence à me faire vieux. Certains de vos hommes ont bien failli
m’avoir… C’est très gênant.
— Il y a une récompense pour l’homme qui te tuera. Cent chevaux, à
choisir dans mon écurie personnelle.
—Comment est-ce qu’un homme peut vous prouver qu’il m’a bien tué ?
— Il doit m’amener ta tête et deux témoins qui auront vu le coup.
— Ne faites pas passer cette information chez mes hommes. Ils le
feraient pour cinquante chevaux.
— Je ne crois pas ! Tu t’es bien débrouillé. Comment cela se passe-t-il
pour le nouveau comte ?
— Il aurait préféré un accueil moins animé, mais je crois qu’il prend du
bon temps. Il se bat bien.
— Comme vous tous. Toutefois, ce ne sera pas suffisant.
— Nous verrons bien, répondit Druss. Ces dattes sont délicieuses.
— Est-ce que tu crois pouvoir m’arrêter ? Réponds-moi franchement,
Marche-Mort.
— J’aurais tant voulu vous servir, déclara Druss. Ça fait des années que
je vous admire. J’ai servi bien des rois. Certains étaient faibles, d’autres
pleins de bonne volonté. Nombre d’entre eux étaient bons, mais vous…
vous portez les stigmates de la grandeur. Je pense que vous finirez par
obtenir ce que vous voulez, au bout du compte. Mais pas tant que je serai en
vie.
— Tu ne vivras pas longtemps, Druss, annonça gentiment Ulric. Nous
avons un shaman qui sait ce genre de choses. Il m’a confié qu’il t’avait vu
te dresser sur les portes du Mur Quatre - Sumitos, je crois que c’est comme
cela que vous l’appelez -, et le crâne grimaçant de la mort flottait sur tes
épaules.
Druss rit à gorge déployée.
— Là où je me trouve, la mort ne flotte jamais bien loin, Ulric ! Je suis
celui qui marche avec la mort. Ton shaman ne connaît même pas ses
propres légendes ? Je choisirai peut-être de mourir à Sumitos. Tout comme
je choisirai peut-être de mourir à Musif. Mais où que je décide de mourir,
sachez ceci : tandis que je marcherai dans la Vallée des Ombres,
j’emmènerai avec moi un petit paquet de Nadirs pour me tenir compagnie
sur la route.
— Et ils seront fiers de marcher à tes côtés. Va en paix.
Chapitre 23

Des journées sanglantes se succédèrent : une accumulation de tueries, de


massacres interminables, d’agonies et d’escarmouches. Les guerriers nadirs
déferlaient sur le terrain vague devant Musif et menaçaient à chaque charge
de prendre au piège les Drenaïs. Mais chaque fois, ils furent repoussés et la
ligne de défense tint bon. Lentement, tout comme Serbitar l’avait prévu, les
forts se démarquèrent des faibles. Il était facile de voir la différence. Au
bout de la sixième semaine, seuls les forts étaient encore en vie. Trois mille
guerriers drenaïs avaient été soit tués soit évacués du champ de bataille
affreusement blessés.
Jour après jour, Druss arpentait les remparts tel un géant, refusant tout
conseil de repos, défiant son corps épuisé de le trahir, puisant dans des
réserves cachées l’énergie de son âme guerrière. Rek aussi se construisait
une réputation, mais il s’en moquait. Par deux fois, ses attaques de berserk
avaient mis les Nadirs en déroute et percé leurs lignes. Orrin se battait
toujours avec les survivants du groupe Karnak, qui n’étaient plus que dix-
huit. Gilad luttait à ses côtés, sur sa droite, et à sa gauche il y avait Bregan,
utilisant toujours la hache qu’il avait volée. Hogun avait rassemblé
cinquante hommes de la légion autour de lui, et il restait en arrière de la
ligne de défense, prêt à combler le premier trou qui se créerait.
Les journées étaient remplies par l’agonie et les cris des mourants. Et la
liste du grand hall des morts s’allongeait à chaque lever de soleil. Dun Panir
tomba, la gorge arrachée par une dague dentelée. Bar Britan fut retrouvé
sous un monceau de cadavres nadirs, une lance saillant de sa poitrine. Le
grand Antaheim, des Trente, fut terrassé par un javelot dans le dos. Elicas,
de la légion, fut coincé sous les tours des remparts, en voulant attaquer les
Nadirs ; il leur lança un cri de défi et mourut sous les coups de dizaines de
lames. Jorak, l’énorme hors-la-loi, eut le cerveau broyé par un gourdin, et
mourut en se jetant de lui-même par-dessus les remparts, agrippant deux
guerriers nadirs dans sa chute ; ils hurlèrent en tombant et se fracassèrent
sur les rochers.
Au cœur de ce chaos d’épées qui s’entrechoquaient, nombre d’actes
d’héroïsme individuels passèrent inaperçus. Un jeune soldat qui se battait
dos à dos avec Druss vit un lancier ennemi se ruer vers le vieil homme.
Sans réfléchir, il se jeta sur la trajectoire de la pointe en acier, et mourut
dans d’atroces douleurs sur les remparts, au milieu de tant d’autres corps
brisés. Un autre soldat, un officier du nom de Portitac, bondit dans la brèche
près de la tour des portes et grimpa sur les murailles, où il attrapa le haut
d’une échelle et s’élança avec elle pour la dégager du mur. Vingt Nadirs qui
touchaient au but moururent avec lui sur les rochers, et cinq eurent les
jambes brisées. Et des histoires comme ça, il y en eut beaucoup.
La bataille continuait de faire rage. Rek arborait maintenant une balafre
qui partait du sourcil et descendait jusqu’au menton ; il rougeoyait dans la
bagarre. Orrin avait perdu trois doigts à la main gauche, mais, après deux
jours passés derrière les lignes, il était venu rejoindre ses hommes sur le
mur.
Les messages arrivaient sans cesse de Drenan, la capitale :
« Tenez bon. »
« Donnez un peu de temps à l’Entailleur… »
« Encore un mois. »
Et les défenseurs savaient qu’ils ne pourraient pas tenir.
Mais ils continuèrent à se battre.

Par deux fois, les Nadirs risquèrent des attaques nocturnes, mais à chaque
tentative, Serbitar prévint les défenseurs, et les assaillants payèrent
chèrement leurs efforts. La nuit, il était difficile de trouver des prises, et
l’escalade des remparts était lourde de danger. Des centaines de Nadirs
moururent sans l’aide de l’acier drenaï ou des flèches empennées de noir.
À présent, les nuits étaient silencieuses, et d’une certaine manière, aussi
terribles que les journées. Car la paix et la tranquillité d’une nuit de pleine
lune étaient un contrepoint inquiétant aux agonies écarlates de la journée.
Les hommes avaient le temps de penser : ils rêvaient à leurs femmes, à leurs
enfants, à leurs fermes ; et ils pensaient plus fort encore à ce que l’avenir
aurait pu être pour eux.
Hogun et Flécheur, le sinistre général de la légion et le rusé hors-la-loi,
avaient pris l’habitude de marcher ensemble le long des remparts, la nuit.
Hogun avait trouvé dans la compagnie de Flécheur un moyen d’apaiser la
douleur que lui causait la perte d’Elicas ; il avait même retrouvé son rire.
De son côté, Flécheur se sentait proche du gan, car, lui aussi, il avait une
douleur secrète, même s’il prenait bien garde de ne pas le montrer.
Mais cette nuit-là, Flécheur était d’une humeur plus mélancolique qu’à
l’habitude, et ses yeux étaient perdus dans le vide.
— Qu’est-ce qui t’arrive, bonhomme ? s’enquit Hogun.
— Des souvenirs, répondit l’archer, en se penchant sur les remparts pour
apercevoir les feux de camp nadirs plus bas.
— Ils doivent être extrêmement bons, ou extrêmement mauvais, pour
t’affecter à ce point-là.
— Ceux-là sont très mauvais, mon ami. Est-ce que tu crois aux dieux ?
— Parfois. La plupart du temps quand j’ai le dos au mur et que l’ennemi
m’encercle, répondit Hogun.
— Je crois aux entités jumelles que sont Croissance et Malveillance. Je
crois qu’en de rares occasions chacune de ces puissances choisit un homme
et essaie d’une manière ou d’une autre de le détruire.
— Et ces entités t’ont choisi, Flécheur ? demanda gentiment Hogun.
— Peut-être. Souviens-toi de l’histoire récente ; tu trouveras plein
d’exemples.
— Je n’en ai pas besoin. Je sais où nous conduit cette histoire, rétorqua
Hogun.
— Qu’en sais-tu ? l’interrogea l’archer en se retournant pour regarder
l’officier vêtu de noir.
Hogun sourit gentiment, mais remarqua que les doigts de Flécheur
s’étaient refermés autour du manche de sa dague.
— Je sais que ta vie a été marquée par une tragédie secrète : une épouse
morte, un père assassiné… quelque chose. Il s’agit peut-être même de
choses affreuses que tu aurais perpétrées et que tu n’arrives pas à oublier.
Mais même si c’était le cas, le fait que tu t’en souviennes avec une telle
souffrance signifie que tu n’étais pas maître de tes actions. Oublie tout ça,
mon gars ! Qui parmi nous a le pouvoir de changer le passé ?
— J’aimerais pouvoir me confier à toi, déclara Flécheur, mais je ne peux
pas. Je m’excuse. Je ne suis pas d’une compagnie agréable, ce soir.
Continue. Je vais rester ici un petit moment.
Hogun voulut lui donner une tape sur l’épaule et lui dire quelque chose
de drôle pour détendre l’atmosphère, comme l’avait fait Flécheur pour lui
ces derniers temps. Mais il n’y arriva pas. Il y avait des moments où l’on
ressentait le besoin de faire appel à un guerrier à l’air grave comme lui, des
moments où l’on pouvait même l’aimer. Mais ce n’était pas le cas
maintenant, alors il se maudit et partit en silence.
Pendant presque une heure, Flécheur resta sur les remparts, contemplant
la vallée au loin, écoutant les chants distants des femmes nadires qui
s’élevaient de leur camp.
— Quelque chose vous préoccupe ? demanda une voix.
Flécheur fit volte-face pour découvrir Rek. Le jeune comte portait les
mêmes habits que le jour de son arrivée : des bottes en daim qui lui
remontaient jusqu’aux cuisses, une tunique à haut col brodé d’or et un gilet
doublé en laine de mouton. À son côté pendait une épée longue.
— C’est juste la fatigue, répondit Flécheur.
— Moi aussi. Est-ce que ma cicatrice s’estompe ?
Flécheur regarda de plus près la ligne rouge dentelée qui allait du sourcil
au menton.
—Vous avez de la chance de ne pas avoir perdu un œil, commenta-t-il.
— Saleté d’acier nadir, dit Rek. J’avais bloqué le coup à la perfection, et
voilà que sa maudite épée casse et me lacère le visage. Par tous les dieux,
mon vieux, est-ce que vous avez la moindre idée du temps que j’ai passé à
protéger mon visage ?
— C’est un peu tard pour s’en préoccuper à présent, rétorqua Flécheur en
souriant.
— Certaines personnes naissent laides, déclara Rek. Ce n’est pas leur
faute, et je n’en ai jamais voulu à quelqu’un d’être laid. Mais d’autres, dont
je prétends faire partie, sont nées avec des traits magnifiques. C’est un don
qu’on ne doit pas nous ôter à la légère.
— J’en déduis que vous avez fait payer l’auteur de ce méfait.
— Naturellement ! Et vous savez quoi ? Je crois qu’il a souri quand je
l’ai tué. Mais bon, c’était un homme laid. Mais vraiment laid. Ce n’est pas
juste.
— La vie peut être injuste, lui accorda Flécheur. Mais regardez le bon
côté des choses, mon seigneur Comte. Voyez-vous, contrairement à moi,
vous n’avez jamais été d’une beauté époustouflante. Vous avez simplement
des traits agréables. Vos sourcils sont trop épais, votre bouche un tantinet
trop grande. Vous commencez à perdre vos cheveux. Par contre, si vous
aviez été doté d’une apparence quasi miraculeuse comme celle que je
possède, vous auriez vraiment eu de quoi vous plaindre.
— Ce que vous dites n’est pas tout à fait faux, répliqua Rek. Vous avez
vraiment été béni des dieux. C’est certainement une façon pour la nature de
compenser le fait que vous soyez petit.
— Petit ? Je suis presque de la même taille que vous.
— Ah, quel grand mot que ce « presque» ! Est-ce qu’un homme peut être
presque vivant ? Avoir presque raison ? En ce qui concerne la taille, mon
ami, nous ne naviguons pas dans de subtiles nuances. Je suis plus grand ;
vous êtes plus petit. Mais je vous accorde qu’il n’y a pas de petit homme
plus beau que vous dans toute la forteresse.
— Les femmes m’ont toujours trouvé à la bonne taille, rétorqua Flécheur.
Au moins, quand je danse avec elles, je peux leur susurrer des mots
d’amour dans les oreilles. Avec vos grandes perches, leur tête doit reposer
dans vos dessous-de-bras.
— Et vous avez souvent l’occasion de danser, dans vos forêts, dites-moi
? demanda Rek aimablement.
— Je n’ai pas toujours vécu dans la forêt. Ma famille…
Flécheur bégaya et devint silencieux.
— Je connais l’histoire de votre famille, déclara Rek. Mais il serait peut-
être temps que vous en parliez. Cela fait trop longtemps que vous portez ce
poids.
— Mais comment pouvez-vous le savoir ?
— Serbitar m’a tout dit. Comme vous le savez, il est entré dans votre
esprit… quand vous avez dû faire passer son message à Druss.
— Je présume que toute cette saleté de forteresse est au courant, dit
Flécheur. Je partirai à l’aube.
— Seuls Serbitar et moi-même connaissons l’histoire, et la vérité. Mais si
vous voulez partir, partez.
— La vérité, c’est que j’ai tué mon père et mon frère.
Flécheur était livide et tendu.
— Deux accidents… Vous le savez bien ! répliqua Rek. Pourquoi est-ce
que vous continuez à vous torturer comme ça ?
— Pourquoi ? Parce que je me pose beaucoup de questions sur les
accidents de la vie. Je me demande combien d’entre eux sont le fait de nos
désirs cachés. Je me souviens d’un coureur de fond, le meilleur que j’aie vu.
Il se préparait pour les grands jeux, il allait affronter les hommes les plus
rapides de toutes les nations. La veille de la course, il est tombé et s’est
foulé la cheville. Est-ce que c’était vraiment un accident, ou a-t-il juste eu
peur d’affronter la grande épreuve ?
— Il n’y a que lui qui le saura jamais, répondit Rek. Car c’est en lui que
repose le secret. Il sait, tout comme vous savez. Serbitar m’a dit que vous
chassiez avec votre père et votre frère. Votre père était à votre gauche et
votre frère à votre droite lorsque vous avez suivi un daim dans les fourrés.
Un buisson a remué devant vous, vous avez visé et décoché votre flèche.
Mais c’était en fait votre père qui était arrivé par là sans s’annoncer.
Comment auriez-vous pu prévoir qu’il allait faire cela ?
— Le problème, c’est qu’il nous avait appris à ne jamais tirer tant qu’on
n’avait pas la cible en vue.
— Et alors, vous avez fait une erreur. Quoi de neuf à la surface du monde
?
— Et mon frère ?
— Il a vu ce que vous aviez fait, a compris de travers, et vous a sauté
dessus de rage. Vous l’avez repoussé, et il est tombé, se cognant la tête
contre une pierre. Personne ne voudrait d’un tel fardeau sur ses épaules. Et
vous l’avez suffisamment entretenu, il est temps de vous en défaire.
— Je n’ai jamais aimé mon père, mon frère non plus, avoua Flécheur.
Mon père a tué ma mère. Il l’avait délaissée pendant des mois et avait
d’innombrables maîtresses. Quand ma mère a pris un amant, à lui, il fit
crever les yeux, et elle, il la tua… d’une manière horrible.
— Je sais. Inutile de s’étendre dessus.
— Et mon frère était mon père tout craché.
— Ça aussi, je le sais.
— Et vous savez ce que j’ai ressenti quand je les ai vus morts, tous les
deux, à mes pieds ?
— Oui. Vous avez exulté.
— Vous ne trouvez pas que c’est affreux ?
— Je ne sais pas si vous avez réfléchi à ça, Flécheur, sinon faites-le :
vous en voulez aux dieux de vous avoir maudit, mais le mal ne s’est
réellement abattu que sur les deux personnes qui le méritaient.
— Je ne sais pas encore si je crois pleinement au destin, mais il y a
certaines choses qui arrivent dans la vie d’un homme et qu’on ne peut pas
expliquer. Comme ma présence ici, par exemple. Druss est persuadé qu’il
va mourir ici, car il a fait un pacte avec la mort. Et vous… Enfin, peut-être
n’êtes-vous qu’un instrument de la justice naturelle ?
— Quoi que vous pensiez de vous-même, sachez ceci : Serbitar a fouillé
votre cœur, et il n’y a pas trouvé de méchanceté. Et il sait.
— Peut-être, répondit Flécheur. (Tout à coup, il se mit à sourire.) Avez-
vous remarqué que, lorsque Serbitar retire son heaume à queue-de-cheval, il
est plus petit que moi ?

La pièce était meublée de façon spartiate : un tapis, un coussin et une


chaise, le tout regroupé sous une petite fenêtre devant laquelle l’albinos se
tenait seul, entièrement nu. Le clair de lune baignait sa peau pâle, et la brise
nocturne jouait avec ses cheveux. Ses épaules étaient affaissées, ses yeux
clos. Il était en proie à une fatigue telle qu’il n’en avait jamais connu dans
sa courte vie. Car elle était née de l’esprit et de la vérité.
Les philosophes disaient souvent que les mensonges étaient cachés sous
les langues, comme du miel salé. Et Serbitar savait que ce n’était pas
entièrement faux. Mais encore plus souvent, la vérité dissimulée était pire.
Bien pire. Car elle s’installait dans le ventre et grandissait pour finalement
s’emparer de l’esprit.
En dessous de lui se trouvaient les quartiers vagrians, qui abritaient
Suboden et les trois cents hommes venus de Dros Segril. Pendant plusieurs
jours il s’était battu aux côtés de sa garde personnelle et était redevenu le
prince de Dros Segril, fils du comte Drada. Mais l’expérience avait été
pénible, car ses propres hommes faisaient le signe protecteur des cornes
lorsqu’il s’approchait. Ils ne lui parlaient pour ainsi dire jamais, sauf pour
répondre rapidement à une question. Suboden, avec son habituel franc-
parler, avait demandé à l’albinos de retourner auprès de ses propres
camarades.
— Prince Serbitar, nous sommes ici parce que c’est notre devoir. Nous
l’accomplirions mieux si vous ne restiez pas dans nos jambes.
Mais plus douloureuse que cela, encore, fut la longue discussion qu’il eut
avec l’Abbé des Épées, l’homme qu’il vénérait, aimait comme un père, son
mentor et son ami.
Serbitar ferma les yeux et ouvrit son esprit. Il s’élança librement hors de
sa prison corporelle et repoussa les rideaux du temps.
Il voyagea en arrière, en arrière, et encore en arrière. Treize longues
années, fatigantes et heureuses, défilèrent devant ses yeux, et il revit la
caravane qui l’avait amené jusqu’à l’Abbé des Épées. Chevauchant à la tête
de dix guerriers, se tient Drada, le jeune comte de Segril à la barbe rousse -
endurci par la guerre, volage ; un ennemi impitoyable, mais un ami sincère.
Derrière lui, dix de ses plus fidèles guerriers, des hommes qui donneraient
leur vie pour lui sans l’ombre d’une hésitation, car ils l’aiment davantage
que la vie elle-même. À l’arrière se trouve une carriole avec des draps de
soie posés sur une paillasse, sur laquelle est allongé le jeune prince. Un
bouclier en osier protège son visage, d’une pâleur cadavérique, des rayons
du soleil.
Drada fait faire demi-tour à son cheval noir et galope vers la carriole. Il
s’appuie sur le pommeau en corne de sa selle et regarde le garçon. Le
garçon lève les yeux ; à cause de la luminosité, il ne discerne que les deux
ailes du heaume de guerre qui encadrent le visage de son père.
La carriole se remet en mouvement, et se dirige à l’ombre de portes
noires ornementées. Elles s’ouvrent et un homme apparaît.
— Je vous souhaite la bienvenue, Drada, dit-il.
Sa voix contraste avec l’armure d’argent qu’il porte, car c’est un son
agréable, la voix d’un poète.
— Je vous amène mon fils, déclare le comte de sa voix bourrue de soldat.
Vintar se déplace jusqu’à la carriole et baisse les yeux vers le garçon. Il
pose une main sur son front pâle, sourit, et tapote gentiment la tête de
l’enfant.
— Viens marcher avec moi, mon garçon, dit-il.
— Il ne peut pas marcher, annonce Drada.
— Mais si, déclare Vintar.
Le garçon tourne ses yeux rouges et interrogateurs vers Vintar, et pour la
première fois de sa vie solitaire, il ressent le contact d’une autre pensée. Il
n’y a pas de mots. Le doux visage de poète de Vintar entre en lui, avec une
promesse de force et d’amitié. Les muscles fragiles du corps squelettique de
Serbitar se mettent à trembler. L’infusion de pouvoir régénère ses cellules
mortes.
— Qu’est-ce qui arrive au garçon ? s’enquiert Drada, la voix
brusquement inquiète.
— Rien. Dites au revoir à votre fils.
Le guerrier à la barbe rousse guide son cheval vers le nord et baisse le
regard sur l’enfant aux cheveux blancs.
— Obéis à ce qu’on te dit. Sois sage.
Il hésite, fait croire que son cheval est capricieux. Il essaie de trouver les
mots pour un dernier adieu, mais il n’y arrive pas. Il a toujours eu des
difficultés avec son fils aux yeux rouges.
— Sois sage, répète-t-il, puis il lève le bras et emmène ses hommes vers
le nord, pour le long voyage de retour à la maison.
Alors que la carriole démarre, des rayons de soleil étincelants viennent se
refléter sur la paillasse, et l’enfant réagit comme s’il venait d’être
transpercé. Son visage exprime la douleur ; ses yeux se ferment très fort.
Vintar cherche gentiment son esprit et y glisse :
— Lève-toi maintenant, et suis les images que je vais placer devant tes
paupières.
Aussitôt, la douleur s’amenuise, et l’enfant peut voir plus clairement que
jamais. Et, enfin, ses muscles le portent, une sensation qu’il croyait avoir
oubliée depuis un an, le jour où il s’était évanoui dans la neige des
montagnes de Delnoch. À partir de cet instant, il était resté allongé, paralysé
et muet.
Le voilà debout, et bien que ses yeux soient fermés, il voit mieux
qu’avant. Sans honte, il réalise qu’il a oublié son père, et que cela le rend
heureux.
L’esprit du Serbitar plus âgé se délecta de nouveau de la joie totale qui
l’avait submergé ce jour-là, tandis que, main dans la main avec Vintar,
l’âme des Trente, il avait traversé la cour jusqu’à ce qu’enfin, dans un coin
en pleine lumière, ils arrivent devant un petit pied de rose niché sous un
grand mur de pierre.
— C’est ta rose, Serbitar. Aime-la. Chéris-la et grandis avec elle. Un jour,
une fleur poussera sur ce petit pied. Et son parfum ne sera que pour toi.
— Est-ce que c’est une rose blanche ?
— Elle sera ce que tu auras envie qu’elle soit.

Et au cours des années qui suivirent, Serbitar trouva la paix et la joie de la


camaraderie, mais jamais plus que dans l’expérience de bien-être qu’il avait
vécue avec Vintar l’âme, en ce premier jour.
Vintar lui avait appris à reconnaître une herbe nommée lorassium et à se
nourrir de ses feuilles. Au début, elle l’avait fait somnoler et avait rempli
son esprit de couleurs. Mais comme les jours passaient, son jeune esprit
surpuissant réussit à maîtriser les visions, et le jus vert avait renforcé son
faible sang. Même ses yeux avaient changé de couleur, et reflétaient le
pouvoir de la plante.
Et il avait réappris à courir, savourant le plaisir du vent dans la figure, à
grimper et à se battre, à rire et à vivre.
Et il avait appris à parler sans utiliser les mots, à se déplacer sans bouger,
et à voir sans être vu.
Au cours de toutes ces années de béatitude, la rose de Serbitar avait
poussé et fleuri.
Une rose blanche…
Tout ça pour en arriver là ! Un regard dans le futur venait de détruire treize
années de confiance et d’entraînement. En un éclair, la vision qu’il avait eue
dans les brumes du temps venait d’altérer son destin.
Serbitar avait été foudroyé d’horreur par la scène qu’il avait vue en
dessous de lui, sur les remparts de la Dros ravagés par la guerre. Son esprit
avait reculé de dégoût devant la violence dont il venait d’être le témoin, et il
s’était enfui, à la vitesse d’une comète, au fin fond d’un univers lointain, se
perdant, lui et sa santé mentale, au milieu d’étoiles variables et de soleils
naissants.
Et pourtant, Vintar l’avait retrouvé.
— Tu dois revenir.
— Je ne peux pas. J’ai vu.
— Tout comme moi.
— Alors vous savez que je préférerais mourir plutôt que de revoir cela.
— Mais il le faut, c’est ton destin.
— Eh bien je refuse mon destin.
— Et tes amis ? Tu les refuses aussi ?
— Je ne peux pas vous voir mourir de nouveau, Vintar.
— Et pourquoi ça ? J’ai moi-même vu cette scène des centaines de fois.
J’ai même composé un poème à son sujet.
— Dans la mort, serons-nous pareils à aujourd’hui ? Des âmes libres ?
— Je ne sais pas, mais j’aimerais bien. Et maintenant retourne à ta tâche.
J’ai contacté les Trente. Ils conserveront ton corps en vie aussi longtemps
qu’ils le pourront.
— Comme toujours. Pourquoi devrais-je être le dernier à mourir ?
— Parce qu’il doit en être ainsi. Nous t’aimons, Serbitar. Depuis
toujours. Tu étais un enfant timide, qui n’avait jamais goûté à l’amitié. Tu te
méfiais de la moindre caresse, de la moindre étreinte - une âme criant toute
seule dans une jungle cosmique. Aujourd’hui encore, tu es tout seul.
— Mais je vous aime tous.
— Parce que tu as besoin de notre amour.
— Ce n’est pas vrai, Vintar !
— Est-ce que tu aimes Rek et Virae ?
— Ils ne sont pas des Trente.
— Pas plus que toi, avant que nous le décidions.

Et Serbitar était retourné à la forteresse. Il se sentait honteux. Mais la honte


qu’il avait ressentie plus tôt n’était rien comparée au sentiment qu’il
éprouvait à présent.
Il ne s’était écoulé qu’une heure depuis sa marche avec Vintar sur les
remparts, à qui il s’était plaint de beaucoup de choses et à qui il avait
confessé ses péchés.
— Tu as tort, Serbitar. Complètement tort. Moi aussi j’ai ressenti la soif
de sang pendant le combat. Cela arrive à tout le monde. Demande à
Arbedark ou Menahem. Tant que nous sommes des hommes, nous
ressentons ce que ressentent les hommes.
— Alors cela ne sert à rien que nous soyons devenus des prêtres ? cria
Serbitar. Nous avons passé des années de notre vie à étudier la folie de la
guerre, la soif de pouvoir de l’homme, son besoin de faire couler le sang.
Nous nous élevons au-dessus des gens normaux avec des pouvoirs quasi
divins. Et pourtant, en fin de compte, cela ne mène qu’à notre propre soif de
batailles et de morts. Cela ne sert à rien !
— Ta suffisance est colossale, Serbitar, déclara Vintar, la voix tendue, et
un soupçon de colère se lisait dans ses yeux. Tu parles de « divin ». Tu
parles de « gens normaux ». Où se trouve donc l’humilité que nous
recherchons tant, dans tes paroles ?
» Quand tu es arrivé au temple, tu étais faible et seul, et notre cadet de
plusieurs années. Mais tu as appris d’autant plus vite. Et tu as été choisi
pour être la voix. N’as-tu donc appris que les disciplines et oublié la
philosophie ?
— Il semblerait, répliqua Serbitar.
— Tu as tort, une fois de plus. Car dans la sagesse, il y a de la souffrance.
Tu as mal non pas parce que tu as perdu ta foi, mais parce que tu l’as
toujours, justement. Pourquoi avons-nous voyagé jusqu’à une guerre
lointaine ?
— Pour mourir.
— Pourquoi choisissons-nous cette méthode ? Pourquoi ne nous
laisserions-nous pas plutôt mourir de faim ?
— Parce que c’est dans la guerre que la volonté de survivre est la plus
grande pour l’homme. Il se battra durement afin de rester en vie. Il
réapprendra à aimer la vie.
— Et que sommes-nous forcés d’affronter ?
— Nos doutes, murmura Serbitar.
— Mais tu ne pensais pas que de tels doutes te viendraient ; tu étais donc
tellement sûr de tes pouvoirs divins ?
— Oui, j’en étais sûr. Maintenant, je ne le suis plus. Est ! ! -ce un grand
péché ?
— Tu sais bien que non. Pourquoi suis-je en vie, mon garçon ? Pourquoi
ne suis-je pas mort avec les Trente de Magnar, il y a vingt ans ?
— Vous étiez celui qui avait été choisi pour fonder le nouveau temple.
— Pourquoi ai-je été choisi ?
— Vous étiez le plus parfait. Ce ne peut être que cela.
— Alors pourquoi n’étais-je pas le chef ?
— Je ne vous comprends pas.
— Comment est choisi le chef ?
— Je ne sais pas. Vous ne me l’avez jamais dit.
— Alors, devine, Serbitar.
— Parce qu’il est le meilleur choix. Le plus…
— Parfait ?
— C’est ce que j’ai failli répondre, mais je vois à présent où vous voulez
en venir. Si vous étiez le plus parfait, alors pourquoi est-ce que Magnar
dirigeait ? Pourquoi ?
— Tu as vu le futur ; tu dois avoir entendu cette conversation. À toi de
me répondre.
— Vous savez bien que je ne l’ai pas entendue, rétorqua Serbitar. Je
n’avais pas le temps de m’attarder sur les détails.
— Oh, Serbitar, tu ne comprends donc pas ! Ce que tu as vu et choisi de
voir, c’étaient les détails, l’inutile et l’évident. Qu’est-ce que cela change à
l’histoire de cette planète, si la Dros tombe ? Combien de châteaux sont
tombés au cours des siècles ? Quelle est l’importance, à l’échelle cosmique,
de leurs échecs ? En quoi nos morts sont-elles primordiales ?
— Dites-moi donc, mon seigneur Abbé, comment le chef est choisi ?
— N’as-tu pas encore deviné, mon fils ?
— Je crois que si.
— Eh bien parle.
— C’est le moins parfait de tous les acolytes, déclara Serbitar
doucement, cherchant désespérément de ses yeux verts la négation sur le
visage de Vintar.
— Il est le moins parfait, répéta tristement Vintar.
— Mais pourquoi ? demanda Serbitar.
— De façon que sa tâche soit très difficile, très ardue. Pour lui donner la
chance de pouvoir s’élever au-dessus de sa position.
— Et j’ai échoué ?
— Pas encore, Serbitar. Pas encore.
Chapitre 24

Jour après jour, de plus en plus de personnes quittaient la cité assiégée,


empilant leurs affaires sur des carrioles, des chariots, ou à dos de mules. Ils
formaient un convoi qui serpentait à travers les terres, en direction de la
sécurité toute relative des montagnes de Skoda et, au-delà, vers la capitale.
À chaque départ, les défenseurs se trouvèrent face à de nouveaux
problèmes. Des combattants durent être affectés à d’autres tâches, comme
nettoyer les latrines, administrer les réserves, préparer à manger.
L’hémorragie humaine se produisait sur deux fronts à la fois.
Druss était furieux, et il insista pour que les portes soient fermées et
l’évacuation arrêtée. Rek lui fit remarquer que davantage de soldats encore
seraient nécessaires pour garder la route vers le sud.
C’est alors que le premier désastre depuis le début de la campagne frappa
les défenseurs.
Le premier jour de l’été - soit dix semaines après le début de la bataille -
Musif tomba et ce fut le chaos général. Les Nadirs ouvrirent une brèche en
plein milieu du mur et firent une percée jusque sur le terrain vague. Les
hommes, menacés d’être pris à revers, reculèrent et coururent jusqu’au
fossé. Tout en courant, ils engagèrent le combat à plusieurs endroits, au
mépris de la discipline, et deux ponts s’écroulèrent sous le poids des
guerriers qui s’amoncelaient dessus.
Sur Kania, le Mur Trois, Rek attendit aussi longtemps qu’il le put avant
de donner l’ordre de mettre le feu aux fossés à l’aide de flèches
enflammées. Druss, Orrin et Hogun se mirent en sûreté au moment même
où les flammes prenaient. Mais de l’autre côté du fossé, il restait plus de
huit cents guerriers drenaïs qui livraient une bataille sans espoir ; ils avaient
formé plusieurs cercles, qui rapetissaient à vue d’œil. Beaucoup sur Kania
détournèrent le regard, incapables de supporter la vue du combat futile de
leurs camarades. Rek se tenait immobile, les poings serrés, et regardait
désespérément la scène. La lutte ne dura pas longtemps. Les Drenaïs,
complètement surpassés en nombre, furent engloutis, et le chant de guerre
victorieux, repris par des milliers de voix, fut nadir.
Ils se rassemblèrent devant les flammes et chantèrent, agitant dans les
airs des épées et des haches tachées de sang. Peu de gens sur les murs
saisirent les paroles, mais ce n’était pas la peine de les comprendre. Le
message était primitif, le sens était suffisamment clair. Il heurtait le cœur et
l’âme avec une limpidité foudroyante.
— Que chantent-ils ? demanda Rek à Druss, alors que le vieil homme
reprenait son souffle après la longue escalade à la corde qu’il venait de faire
sur les remparts.
— C’est leur chant de victoire :

Nadirs nous,
Jeunes nés,
Massacreurs
À la hache,
Vainqueurs toujours.

De l’autre côté du mur de feu, les hommes de la horde pénétrèrent en


trombe dans l’hôpital de campagne ; ils tuèrent tous les hommes dans leur
lit et firent sortir les autres en pleine lumière, pour que leurs camarades
puissent les voir. Là, ils furent criblés de flèches puis lentement démembrés.
L’un d’eux fut même cloué aux volets d’une fenêtre de la caserne, et laissé
suspendu ainsi à hurler pendant deux heures, avant d’être éventré et
décapité.
Une fois morts, les Drenaïs furent dépouillés de leurs armes et de leurs
armures, et jetés dans le fossé en flammes. La puanteur de la chair brûlée se
répandit dans l’air et piqua les yeux.
La cité se vida, et l’évacuation par les portes sud se transforma en
véritable raz de marée. Des soldats se mélangèrent à la foule, après s’être
débarrassés de leurs armes. Sur l’ordre formel de Rek, aucun effort ne fut
entrepris pour les arrêter.

Dans une petite maison, près de la rue des Meuniers, Maerie essaya de
rassurer le petit enfant qui pleurait dans ses bras. Le bruit dehors, dans la
rue, l’effrayait. Des familles chargeaient tout ce qu’elles possédaient sur des
carrioles ou des chariots à bœufs, quand ce n’étaient pas des vaches à lait.
C’était un vrai tohu-bohu.
Maerie câlina l’enfant et entonna une berceuse, tout en embrassant ses
petites mèches blondes.
— Je dois repartir sur le mur, dit son mari, un grand jeune homme brun
aux yeux bleus pleins de tendresse.
Comme il avait l’air épuisé et décharné, les yeux caves !
— N’y va pas, Carin, dit-elle alors qu’il passait son baudrier autour de sa
taille.
— N’y va pas ? Je suis obligé.
— Quittons Delnoch. Nous avons des amis à Purdol, et tu pourras trouver
du travail là-bas.
Ce n’était pas un homme intuitif, et il ne perçut pas la note de désespoir
dans sa voix, il ne vit pas la panique monter dans son regard.
— Ne laisse pas ces imbéciles t’effrayer, Maerie. Druss est toujours avec
nous, et nous tiendrons Kania. Je te le promets.
L’enfant qui pleurait agrippa la robe de sa mère, calmé par la voix douce,
mais ferme, de son père. Trop jeune pour comprendre ses mots, il était
rassuré par son ton et son intonation. Il oublia le bruit dehors et s’endormit
sur l’épaule de sa mère. Mais Maerie, elle, était plus âgée et plus sage que
l’enfant, et pour elle, les mots n’étaient que des mots.
— Écoute-moi, Carin. Je veux partir, aujourd’hui !
— Je n’ai pas le temps de discuter maintenant. Je dois retourner là-bas. Je
te verrai plus tard. Tout va bien se passer.
Il se pencha et l’embrassa, puis il sortit dans le chaos.
Elle regarda autour d’elle, et se souvint : le coffre à côté de la porte, un
cadeau des parents de Carin. Les chaises avaient été fabriquées par son
oncle, Damus, et il les avait façonnées avec soin, comme tout ce qu’il
faisait. Ils étaient venus avec le coffre et les chaises deux ans auparavant.
De bonnes années ?
Carin était bon, attentionné, et aimant. Il y avait beaucoup de bonté en
lui. Elle déposa l’enfant sur sa couchette, s’en alla dans la petite chambre à
coucher et ferma les volets pour se protéger du bruit. Bientôt, les Nadirs
seraient là. La porte volerait en éclats, des barbares immondes viendraient
pour elle, ils déchireraient ses vêtements…
Elle ferma les yeux.
« Druss était toujours là », avait-il dit.
Imbécile de Carin ! Bon, aimant, attentionné et imbécile ! Carin le
meunier.
Elle n’avait jamais été vraiment heureuse avec lui, et s’il n’y avait pas eu
la guerre, elle n’en aurait peut-être pas eu conscience. Elle avait failli
connaître le bonheur. Et puis il avait rejoint les défenseurs, et était rentré
tout fier à la maison, arborant son plastron ridicule et son heaume trop
grand.
Carin l’imbécile. Carin le gentil.
La porte s’ouvrit, et elle se retourna pour voir son amie Delis, sa
chevelure blonde coiffée d’un châle de voyage, et une houppelande sur les
épaules.
— Tu viens ? demanda-t-elle.
— Oui.
— Carin vient avec toi ?
—Non.
Rapidement, elle rassembla ses affaires et les fourra dans un sac en toile
qu’on avait donné à Carin. Delis porta le sac jusqu’au chariot pendant que
Maerie soulevait son fils de sa couchette, l’enveloppant dans une deuxième
couverture. Elle se pencha et ouvrit le petit coffre, écarta le linge et retira un
petit sac de pièces d’argent que Carin avait caché là.
Elle ne prit même pas la peine de fermer la porte.

Dans la forteresse, Druss rageait contre Rek, jurant de tuer tout déserteur
qu’il croiserait.
— C’est un peu tard, déclara Rek.
— Maudit sois-tu, petit ! grommela Druss. Nous avons moins de trois
mille hommes. Combien de temps crois-tu que nous allons tenir si nous
autorisons la désertion ?
— Combien si on ne l’autorise pas ? répliqua Rek avec hargne. De toute
façon, nous avons perdu ! Serbitar dit que nous pouvons tenir Kania encore
deux jours, Sumitos, peut-être trois, Valteri, la même chose, et Geddon,
moins encore. Dix jours en tout et pour tout. Dix misérables jours !
Le jeune comte se pencha sur la rambarde du balcon, au-dessus des
portes, et regarda les convois se diriger vers le sud.
— Regarde-les, Druss ! Des fermiers, des boulangers, des marchands. De
quel droit leur demandons-nous de mourir ? Qu’est-ce que cela va changer
pour eux, si nous perdons ? Les Nadirs ne vont pas tuer tous les boulangers
de Drenan ; ce ne sera qu’un changement de maîtres.
— Tu abandonnes trop facilement, gronda Druss.
— Je suis réaliste. Et ne me fais pas la leçon sur la Passe de Skeln. Je ne
m’en vais pas.
— Tu devrais, répondit Druss, s’écroulant dans une chaise en cuir. Tu as
déjà perdu espoir.
Rek se détourna de la fenêtre, les yeux brillants.
— C’est quoi votre problème, à vous, les guerriers ? Je peux comprendre
que vous parliez par clichés, mais je ne vous permets pas de penser avec
eux. Perdu espoir, tu parles ! Je n’ai jamais eu d’espoir. Cette entreprise
était vouée à l’échec depuis le début, mais nous avons fait ce que nous
pouvions et ce que nous devions. Un jeune fermier avec femme et enfant
décide de rentrer chez lui. Très bien ! Il fait preuve d’un sentiment que des
gens comme toi ou moi ne comprendront jamais. On va chanter des
chansons sur nous, mais c’est grâce à lui qu’il y aura des gens pour les
chanter. Il plante. Nous détruisons.
» Enfin, il a joué son rôle et s’est battu comme un homme. Ce serait
criminel de l’obliger à fuir, la honte au front.
— Pourquoi ne pas leur donner à tous la possibilité de rentrer chez eux ?
demanda Druss. Comme ça, toi et moi, nous pourrons nous poster sur les
murs et inviter les Nadirs à nous attaquer un par un, comme dans une joute.
Rek sourit subitement. La tension et la colère le quittèrent.
— Je ne discuterai pas avec toi, Druss, dit-il doucement. Tu es l’homme
que j’admire le plus au monde. Mais là, je pense que tu as tort. Sers-toi du
vin. Je reviens tout de suite.
Moins d’une heure plus tard, le message du comte fut lu à toutes les
sections.
Bregan rapporta la nouvelle à Gilad qui était en train de manger dans
l’ombre offerte par l’hôpital de campagne, sous l’imposante falaise qu’était
le mur ouest de Kania.
— On peut rentrer chez nous, annonça Bregan, le visage tout rouge. On
va être de retour à temps pour les moissons !
— Je ne comprends pas, répliqua Gilad. On s’est rendus ?
— Non. Le comte a dit que tous ceux qui souhaitaient partir pouvaient le
faire maintenant. Il a dit qu’on pouvait partir la tête haute, qu’on s’était
battus comme des hommes, et qu’en tant qu’hommes on devait nous offrir
la possibilité de rentrer chez nous.
— On va se rendre ? demanda Gilad, perplexe.
— Je ne crois pas, répondit Bregan.
— Alors je ne partirai pas.
— Mais le comte dit qu’on peut !
— Je me fous de ce qu’il dit.
— Je ne comprends pas, Gil. Y en a plein qui s’en vont. Et c’est vrai
qu’on a rempli notre contrat. Pas vrai ? Je veux dire, on a fait de notre
mieux.
— Je crois bien.
Gilad, épuisé, se frotta les yeux avec ses doigts gourds. Il se retourna
pour regarder la fumée qui sortait nonchalamment des fossés, et montait
vers le ciel.
— Eux aussi, ils ont fait de leur mieux, murmura-t-il.
— Qui ça ?
— Ceux qui sont morts. Ceux qui vont quand même mourir.
— Mais le comte dit qu’on peut. Il dit qu’on peut partir la tête haute.
Fiers et tout.
— C’est ce qu’il a dit ?
— Oui.
— Eh bien ma tête à moi, elle ne serait pas très haute.
— Je ne te comprends pas, non, vraiment. Depuis le début, tu n’as pas
arrêté de répéter que la forteresse ne pouvait pas tenir. À présent nous avons
une chance de pouvoir partir. Pourquoi tu ne l’acceptes pas, pourquoi tu ne
viens pas avec nous ?
— Parce que je suis un idiot. Passe le bonjour à tout le monde, au pays.
— Tu sais bien que je ne partirai pas, à moins que tu viennes, toi aussi.
— Ne te mets pas à faire l’idiot, toi aussi, Breg ! Tu as tout pour vivre
heureux. Imagine le petit Legan qui vient faire ses premiers pas vers toi, et
toutes les histoires que tu vas pouvoir raconter. Va-t’en. Pars !
— Non. Je ne sais pas pourquoi tu restes, mais je vais rester aussi.
— Non, tu ne dois pas faire ça, déclara gentiment Gilad. Je veux que tu
rentres à la maison, franchement. Après tout, si tu ne le fais pas, personne
ne pourra leur raconter que j’étais un héros. Sérieusement, Breg, je me
sentirais mieux si tu n’étais plus ici. Le comte a raison. Les gens comme toi
ont rempli leur part du contrat. Superbement !
» Quant à moi… eh bien, je veux juste rester ici. J’ai tellement appris sur
moi-même et sur les hommes en général. Il n’y a qu’ici qu’on ait besoin de
moi. Je ne suis pas quelqu’un d’irremplaçable. Je ne serai jamais un fermier.
Je n’ai pas d’argent pour faire des affaires, ni d’héritage pour être un prince.
Je suis un marginal. S’il te plaît, Bregan. Je t’en prie, va-t’en !
Il y avait des larmes dans les yeux de Bregan, et les deux hommes
tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Puis le jeune fermier aux cheveux
bouclés se leva.
— J’espère que ça va bien se passer pour toi, Gil. Je leur dirai à tous - je
te le promets. Bonne chance !
— Et à toi aussi, fermier. N’oublie pas ta hache. Ils pourront toujours la
pendre dans la grand-salle du village.
Gilad le regarda partir vers les portes poternes et la forteresse au-delà.
Bregan se retourna une fois et fit au revoir de la main. Et voilà, il s’en était
allé.
En tout, six cent cinquante hommes avaient choisi de partir.
Deux mille quarante restèrent. Sans compter Flécheur, Caessa et
cinquante archers. Les autres hors-la-loi, ayant tenu leur engagement,
repartirent pour Skultik.
— On est bien trop peu, à présent, grommela Druss quand la réunion eut
pris fin.
— De toute façon, je n’ai jamais aimé la foule, lança Flécheur à la légère.
Hogun, Orrin, Rek et Serbitar restèrent assis dans leur fauteuil, tandis que
Druss et Flécheur s’aventuraient dans la nuit.
— Il ne faut pas désespérer, mon vieux, dit Flécheur, en donnant une
grande tape dans le dos de Druss. Ça pourrait être pire, tu sais.
— Vraiment ? Comment ça ?
— Eh bien, nous pourrions être à court de vin.
— Nous sommes à court de vin.
— Ah bon ? C’est affreux. Je ne serais jamais resté si j’avais su. Enfin,
par un heureux hasard, il se trouve que j’ai deux pichets de lentrian rouge
en réserve, dans mes nouveaux quartiers. Au moins nous pourrons nous
amuser ce soir. On pourra peut-être même en garder un peu pour demain.
— C’est une bonne idée, dit Druss. Peut-être même qu’on pourrait le
mettre en bouteille et le laisser vieillir pendant quelques mois. Du lentrian
rouge, mon œil ! Cette cuvée, tu l’as fait fermenter à Skultik, à partir de
savon, de patates et de boyaux de rats. Un seau hygiénique nadir a plus de
goût.
— Là, je dois dire que tu as un avantage sur moi, mon vieux, parce que
j’ai jamais goûté à un seau hygiénique nadir. Mais ma mixture fera l’affaire,
tu verras.
— Je crois que je préférerais lécher les aisselles d’un Nadir, grommela
Druss.
— Très bien, je boirai tout, tout seul, répliqua Flécheur avec hargne.
— Pas la peine d’être susceptible, fiston. Je te suis. J’ai toujours dit que
des amis, ça doit souffrir ensemble.

L’artère se tortilla comme un serpent sous les doigts de Virae, vomissant du


sang dans la cavité de l’estomac.
— Serre plus fort ! ordonna Calvar Syn, les mains enfoncées dans la
blessure.
Il écarta les entrailles bleues et visqueuses, pour essayer désespérément
d’enrayer l’hémorragie interne.
C’était peine perdue ; il savait que cela ne servait à rien, mais il devait à
l’homme qui était entre ses mains de faire de son mieux. Malgré tous ses
efforts, il sentait la vie s’écouler entre ses doigts. Une nouvelle suture, une
nouvelle victoire à la Pyrrhus.
L’homme mourut alors que le onzième point de suture refermait la paroi
stomacale.
— Il est mort ? demanda Virae.
Calvar acquiesça et s’étira.
— Mais le sang coule toujours, dit-elle.
— Il va couler encore un petit moment.
— Je croyais bien qu’il allait s’en sortir, soupira-t-elle.
Calvar essuya ses mains pleines de sang à un chiffon, et passa derrière
elle. Il posa ses mains sur ses épaules et la força à se retourner.
— Il avait une chance sur mille, même si j’avais arrêté l’hémorragie. La
lance avait transpercé sa rate, et la gangrène le guettait.
Ses yeux étaient rouges, son visage gris. Elle cligna des paupières, et son
corps fut agité de spasmes, mais elle ne versa pas une larme tandis qu’elle
contemplait le visage du mort.
— Il me semblait qu’il avait une barbe, dit-elle, troublée.
— C’était celui d’avant.
— Oh, oui. Il est mort, lui aussi.
— Tu devrais te reposer.
Il plaça ses bras autour d’elle et l’emmena hors de la pièce, jusqu’au
pavillon, dépassant les rangées de lits superposés à trois couchettes. Des
aides-soignants se déplaçaient rapidement dans les travées. Partout, l’odeur
de mort, et la douce mais écœurante odeur de putréfaction, se mêlaient à
l’amertume du jus antiseptique de lorassium, et à l’eau chaude parfumée à
la citronnelle.
Ce fut peut-être cette odeur inattendue, mais elle fut surprise de constater
que le puits n’était pas asséché, que les larmes pouvaient toujours couler.
Il la guida vers une chambre à l’écart, remplit une bassine d’eau chaude
et lava le sang qu’elle avait sur les mains et le visage, la tamponnant
gentiment comme s’il s’agissait encore d’une enfant.
— Il m’a dit que j’aimais la guerre, déclara-t-elle. Mais ce n’est pas vrai.
Peut-être à l’époque. Aujourd’hui je ne sais plus.
— Seul un imbécile peut aimer la guerre, répondit Calvar, ou un homme
qui ne l’a jamais vue. Le problème, c’est que les survivants oublient
l’horreur pour ne garder que la soif de combattre. Et c’est ce souvenir qu’ils
véhiculent, ouvrant l’appétit à d’autres hommes. Enfile ta cape et va
prendre l’air. Tu te sentiras mieux après.
— Je ne pense pas que je pourrai revenir demain, Calvar. Je resterai avec
Rek, sur le mur.
— Je comprends.
— Je me sens si inutile à regarder les hommes mourir ici. (Elle sourit.) Je
n’aime pas me sentir désarmée, je n’ai pas l’habitude.
Il la regarda dans l’entrebâillement de la porte. Sa grande silhouette
drapée dans sa cape blanche, la brise nocturne soufflant dans ses cheveux.
— Moi aussi, je me sens inutile, dit-il tout bas.
La dernière mort l’avait touché plus qu’elle aurait dû, mais il faut dire
qu’il connaissait la personne, alors que les autres n’étaient pour lui que des
étrangers sans nom.
Carin, l’ancien meunier. Calvar se souvint qu’il avait une femme et un
fils qui vivaient à Delnoch.
— Au moins, toi, tu auras quelqu’un pour te pleurer, Carin, souffla-t-il
aux étoiles.
Chapitre 25

Rek s’assit et regarda les étoiles qui brillaient là-haut dans le ciel, au-
dessus de la tour de la forteresse. De temps en temps, un nuage noir passait
devant la lune. Les nuages ressemblaient à des collines, déchiquetées et
menaçantes, inexorables et douées de raison. Rek détacha son regard de la
fenêtre et se frotta les yeux. Il avait déjà été fatigué dans sa vie, mais jamais
au point d’avoir l’âme engourdie et l’esprit dépressif. À présent, il faisait
noir dans la pièce. Il avait oublié d’allumer les bougies tant il avait été
absorbé par le ciel obscur. Il jeta un coup d’œil autour de lui. Accueillante
et chaleureuse à la lumière du jour, la pièce était à présent remplie d’ombres
inquiétantes et sans vie. Ici, il était un intrus. Il ramena sa cape sur ses
épaules.
Virae lui manquait : elle travaillait à l’hôpital de campagne, pour aider
Calvar Syn qui était épuisé. Néanmoins, son besoin de la voir était si grand
qu’il se leva pour aller la rejoindre. Au lieu de quoi, il resta là. Il jura et
alluma les bougies. Comme il y avait déjà des bûches dans la cheminée, il
n’eut qu’à allumer le feu - alors qu’il ne faisait pas froid - et il s’assit sur
une chaise à dossier de cuir. Il regarda les flammes s’élever à travers le petit
bois pour venir mordre les grosses bûches du dessus. Elles tanguaient sous
la brise et faisaient danser les ombres. Rek commença à se détendre.
Espèce d’idiot, se dit-il alors que le feu prenait davantage et qu’il avait
déjà trop chaud. Il retira sa cape et ses bottes et éloigna la chaise de l’âtre.
Un faible coup à la porte le tira de ses pensées. Il appela et Serbitar entra
dans la pièce. L’espace d’un instant, Rek ne le reconnut pas : il ne portait
pas son armure. Il était vêtu d’une tunique verte, et ses longs cheveux
blancs étaient attachés à hauteur de la nuque.
— Je vous dérange, Rek ?
— Pas du tout. Je vous en prie, venez vous asseoir avec moi.
— Merci. Vous avez froid ?
— Non. J’aime bien regarder le feu, c’est tout.
— Moi aussi. Cela m’aide à réfléchir. Un souvenir primal, peut-être,
celui d’une cave chaude à l’abri des prédateurs, suggéra Serbitar.
— À cette époque-là, je n’étais pas né… même si mon évidente fatigue
semble le démentir.
— Mais si, vous l’étiez. Les atomes qui composent votre corps sont aussi
vieux que l’univers lui-même.
— Je n’ai pas la moindre idée de ce dont vous parlez, mais je ne doute
pas que vous ayez raison, dit Rek.
Un silence gêné s’installa, puis les deux hommes parlèrent en même
temps, ce qui fit rire Rek. Serbitar sourit et haussa les épaules.
— Je n’ai pas l’habitude des conversations courantes. C’est une
compétence que je n’ai pas.
— Comme la plupart des gens, quand ils y sont confrontés. C’est un art,
déclara Rek. La première chose à faire, c’est de se détendre et d’apprécier le
silence. C’est ça aussi, les amis : des gens avec qui on peut rester
silencieux.
— Vraiment ?
— Ma parole d’honneur de comte.
— Je suis content de voir que vous avez conservé un peu de votre
humour. J’aurais cru que ce serait impossible dans de telles circonstances.
— Faculté d’adaptation, mon cher Serbitar. On ne peut penser à la mort
que pendant un certain temps - après, ça devient ennuyeux. J’ai découvert
que ma plus grande peur n’était pas de mourir, mais de devenir ennuyeux.
— Vous l’êtes rarement, mon ami.
— Rarement ? « Jamais » est le mot que j’aurais voulu entendre.
— Je vous demande pardon. Évidemment, « jamais » est le mot que je
voulais dire.
— Comment s’annonce la journée de demain ?
— Je ne peux pas vous dire, répondit rapidement Serbitar. Où donc est
Dame Virae ?
— Avec Calvar Syn. La moitié des infirmières civiles se sont enfuies vers
le sud.
— Vous ne pouvez pas leur en vouloir, répliqua Serbitar.
Il se leva et s’approcha de la fenêtre.
— Les étoiles sont très brillantes, ce soir, dit-il. Même si je pense qu’il
serait plus correct de dire que l’angle de la Terre renforce leur visibilité.
— Je crois que je préfère « les étoiles sont très brillantes, ce soir»,
rétorqua Rek en rejoignant Serbitar à la fenêtre.
En dessous d’eux, Virae marchait lentement, une cape blanche sur les
épaules et les cheveux volant dans la brise nocturne.
— Si vous voulez bien m’excuser, je crois que je vais aller la retrouver,
déclara Rek.
Serbitar sourit.
— Bien sûr. Je vais rester assis au coin du feu, et réfléchir, si vous le
permettez.
— Faites comme chez vous, répondit Rek en enfilant ses bottes.
Quelques instants après le départ de Rek, Vintar fit son entrée. Lui aussi
avait troqué son armure contre une simple tunique blanche en laine, avec
une épaisse capuche.
— Cela a été pénible pour toi, Serbitar. Tu aurais dû me laisser faire, dit-
il en tapotant sur l’épaule du jeune homme.
— Je n’ai pas pu lui dire la vérité.
— Mais tu n’as pas menti, souffla Vintar.
— À quel moment omettre la vérité est-il considéré comme un mensonge
?
— Je ne sais pas. Mais tu les as réunis, et c’était le but. Ils ont la nuit
pour eux.
— Est-ce que j’aurais dû lui dire ?
— Non. Il aurait cherché à changer ce qui ne peut l’être.
— Ce qui ne peut l’être, ou qu’on ne doit pas changer ? s’enquit Serbitar.
— Ce qui ne peut l’être. Il pourrait lui donner l’ordre de ne pas se battre
demain, mais elle refuserait. Il ne peut pas l’enfermer. C’est la fille d’un
comte.
— Et si nous lui disions, à elle ?
— Elle refuserait de le croire ou défierait le destin.
— Alors, elle est condamnée ?
— Non. Elle va simplement mourir.
— Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour la protéger, Vintar. Vous
le savez.
— Tout comme moi. Mais nous échouerons. Demain soir, tu devras
révéler le secret d’Egel au comte.
— Il n’aura pas la tête à ça.
Rek l’entoura de ses bras, se pencha vers elle et l’embrassa sur la joue.
— Je t’aime, murmura-t-il.
Elle sourit et s’appuya contre lui, sans un mot.
— Je n’arrive pas à le dire, répondit Virae, le regardant avec de grands
yeux implorants.
— Ce n’est pas grave. Est-ce que tu le ressens ?
— Mais oui, tu le sais bien. J’ai juste du mal à le dire. Les mots d’amour
sonnent… bizarrement… dans ma bouche. C’est comme si ma gorge n’était
pas faite pour les prononcer. Je me sens bête. Est-ce que tu comprends ce
que j’essaie de te dire ?
Il acquiesça et l’embrassa de nouveau.
— Et puis, il faut dire aussi que je n’ai pas ton entraînement.
— C’est exact, dit-il.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? rétorqua-t-elle aussitôt.
— Rien, je suis d’accord avec toi.
— Eh bien tu ferais mieux de ne pas l’être. Je ne suis pas d’humeur à
plaisanter. C’est facile pour toi : tu es un beau parleur, un conteur. Tu es
porté par ta suffisance. Moi, je voudrais dire tout ce que je ressens, mais je
n’y arrive pas. Et puis, quand toi tu le dis, en premier, j’ai la gorge qui se
serre ; je sais que je devrais répondre quelque chose, mais je n’y arrive pas.
— Écoute-moi, belle dame, ce n’est pas grave ! Ce ne sont que des mots,
comme tu le dis si bien. Je suis doué en paroles ; tu es douée en action. Je
sais bien que tu m’aimes ; je ne m’attends pas que tu me répondes chaque
fois que je te fais part d’un de mes sentiments. Il n’y a pas longtemps, je
repensais à quelque chose que m’avait dit Horeb, il y a des années. Il
m’avait dit que, pour chaque homme, il existait une femme, et que je
reconnaîtrais la mienne en la voyant. Et c’est fait.
— Quand je t’ai vu, dit-elle en se tournant dans ses bras pour lui prendre
la taille, j’ai cru que tu étais un freluquet. (Cela la fit rire.) Et si tu avais vu
ta tête quand le brigand t’a chargé !
— Je me concentrais. Je t’ai déjà dit que je n’étais pas très adroit au tir à
l’arc.
— Tu étais paralysé de peur.
— C’est vrai.
— Et pourtant, tu es venu à mon secours.
— C’est vrai. Je suis un héros-né.
— Non, tu ne l’es pas, et c’est pour ça que je t’aime. Tu es simplement
un homme qui fait de son mieux, et qui essaie d’être honorable. C’est rare.
— En dépit de ma suffisance naturelle - et je sais que tu vas avoir du mal
à le croire - je suis toujours mal à l’aise quand on me fait un compliment.
— Mais je veux te dire ce que je ressens ; c’est important pour moi. Tu es
le premier homme avec qui je me sens à l’aise d’être une femme. Tu m’as
fait découvrir la vie. Je mourrai peut-être pendant ce siège, mais je veux que
tu saches que cela en valait la peine.
— Ne parle pas de mourir. Regarde plutôt les étoiles. Laisse la nuit
t’envahir. C’est beau, non ?
— Oui, c’est très beau. Tu devrais me ramener à la forteresse, afin que je
t’explique pourquoi les actes sont plus éloquents que les mots.
— Mais oui, voilà une bonne idée !
Ils firent l’amour sans passion, mais avec douceur et tendresse, et ils
s’endormirent tous les deux en regardant les étoiles par la fenêtre de leur
chambre.

Ogasi, le capitaine nadir, encourageait ses hommes à partir à l’assaut,


aboyant le chant de guerre de la tribu d’Ulric, les Têtes-de-Loup, tout en
écrasant sa hache dans la figure d’un grand défenseur. Les mains de
l’homme fouillèrent sa blessure et il s’écroula. La hideuse chanson les
portait en avant. Ils venaient de faire une percée dans les rangs ennemis, ce
qui leur permettait d’avoir un pied dans l’herbe derrière le mur.
Mais comme toujours, Marche-Mort et les templiers blancs vinrent au
secours des défenseurs.
La haine redonna de l’énergie à Ogasi et il taillada à droite et à gauche,
essayant de se frayer un passage de force jusqu’au vieil homme. Une épée
lui entailla le front, et il tituba un instant, mais il reprit ses esprits à temps
pour éventrer l’homme qui l’avait blessé. Sur la gauche, la ligne des
assaillants reculait, mais sur la droite, elle progressait tel un taureau.
Le puissant Nadir faillit hurler de triomphe vers le ciel.
Enfin, ils les tenaient.
Mais une fois de plus, les Drenaïs se rallièrent. Ogasi revint dans la foule
afin d’essuyer ses yeux couverts de sang, mais aussi pour regarder le grand
Drenaï et sa compagne de combat qui avaient réussi à contrecarrer leur
avance. À la tête d’une vingtaine de guerriers, l’homme à l’armure d’argent
et à la cape bleue semblait devenu fou. Son rire couvrait le chant nadir, et
tous les hommes reculaient devant lui.
Sa rage berserk l’avait fait pénétrer loin dans les rangs nadirs, et il ne se
défendait absolument pas. Son épée était inondée de sang, et elle découpait,
enfonçait et tranchait à tout va. À ses côtés la femme esquivait et parait, le
protégeant sur le flanc gauche ; sa propre lame, bien que fine, était tout
aussi mortelle.
Progressivement, l’attaque s’écroula sur elle-même, et Ogasi se retrouva
repoussé jusqu’aux remparts. Il trébucha sur le cadavre d’un archer drenaï
qui tenait toujours son arc. Ogasi s’agenouilla et arracha l’arc de la main
morte. Il piocha une flèche empennée de noir dans le carquois. Sautant avec
agilité sur la muraille, il essaya tant bien que mal de repérer Marche-Mort,
mais le vieil homme était au cœur de la bagarre, caché par des cadavres
nadirs. Il n’en était pas de même pour le grand berserk : les hommes se
dispersaient devant lui. Ogasi encocha la flèche, tendit la corde, visa, et tout
en murmurant un juron, tira.
La flèche écorcha l’avant-bras de Rek… et continua sa course.
Virae se retourna, cherchant Rek, et la flèche perfora sa cotte de mailles,
pour s’enfoncer juste sous son sein droit. Elle grogna sous le choc, tituba, et
tomba à moitié. Un guerrier nadir fit une percée dans la défense et fonça sur
elle.
Serrant les dents, elle se redressa, et bloqua l’attaque sauvage ; d’un
revers, elle ouvrit la jugulaire de l’assaillant.
— Rek ! cria-t-elle, soudain saisie de panique comme ses poumons se
mettaient à bouillonner en se gorgeant de sang.
Mais il ne pouvait pas l’entendre. La douleur explosa en elle, et cette
fois-ci elle tomba, se retournant juste pour ne pas laisser la flèche pénétrer
plus profondément.
Serbitar courut à ses côtés et souleva sa tête.
— Merde ! s’exclama-t-elle. Je suis en train de mourir !
Il toucha sa main, et aussitôt, la douleur disparut.
— Merci, mon ami ! Où est Rek ?
— Il est berserk, Virae. Je n’arrive pas à le contacter.
— Oh, dieux ! Écoutez-moi. Ne le laissez pas seul un instant après que…
vous savez. C’est un crétin de romantique, et je crois qu’il pourrait faire une
bêtise. Vous comprenez ?
— Je comprends. Je resterai avec lui.
— Non, pas vous. Envoyez Druss. Il est plus âgé et Rek le vénère.
Elle détourna le regard en direction du ciel. Un nuage solitaire flottait au-
dessus d’elle, perdu et furieux.
— Il m’avait prévenue de porter un plastron, mais c’était trop lourd pour
moi, bon sang !
Le nuage semblait grossir à présent. Elle essaya de le dire à Serbitar, mais
le nuage tomba sur elle et les ténèbres l’ensevelirent.

Rek se tenait devant le balcon, les mains cramponnées au rebord. Les


larmes ruisselaient de ses yeux, et des sanglots incontrôlables jaillissaient
de ses dents serrées. Derrière lui, Virae reposait, immobile, froide, en paix.
Son visage était blanc, son sein rouge, car la flèche avait transpercé son
poumon. Le sang ne coulait plus, à présent.
Des spasmes agitèrent la poitrine de Rek. Il essayait de se maîtriser. La
blessure à son avant-bras, qu’il avait oubliée, se mit à saigner. Il se frotta les
yeux et se tourna vers le lit. Il s’assit à côté d’elle, leva son bras et chercha
son pouls, mais ne trouva rien.
— Virae ! dit-il doucement. Reviens. Reviens. Écoute. Je t’aime ! Tu es
celle que j’attendais.
Il se pencha sur elle et contempla son visage. Une larme apparut, puis
une autre… Mais c’étaient les siennes. Il releva sa tête et la berça dans ses
bras.
— Attends-moi, murmura-t-il. J’arrive.
Il farfouilla à sa ceinture et dégagea la dague lentrianne de son fourreau,
puis l’appliqua contre son poignet.
— Pose ça, fiston, dit Druss dans l’entrebâillement de la porte. Ça ne
servirait à rien.
— Va-t’en ! hurla Rek. Laisse-moi.
— Elle est partie, mon garçon. Couvre-la.
— La couvrir ? Couvrir ma Virae ? Non ! Non, je ne peux pas. Oh, par
tous les dieux de Missael, je ne peux pas lui couvrir le visage.
— Je suis passé par là, déclara le vieil homme tandis que Rek s’effondrait
; les larmes lui piquaient les yeux et des sanglots silencieux agitaient son
corps. Ma femme est morte. Tu n’es pas le seul à affronter la mort.
Pendant un long moment, Druss se tint silencieusement dans
l’entrebâillement, un pincement au cœur. Puis il referma la porte derrière lui
et avança dans la chambre.
— Laisse-la un instant et parle-moi, mon garçon, dit-il en prenant Rek
par le bras. Là, à côté de la fenêtre. Raconte-moi encore comment vous
vous êtes connus.
Et Rek lui raconta l’attaque dans la forêt, la mort de Reinard, la
chevauchée jusqu’au temple et le voyage jusqu’à Delnoch.
— Druss !
— Oui.
— Je ne crois pas pouvoir vivre avec ça.
— J’ai connu des hommes qui n’y sont pas arrivés. Mais il ne faut pas te
trancher les veines pour autant. Il y a une horde entière de sauvages là-
dehors qui seraient ravis de le faire pour toi.
— Je me moque d’eux, à présent ; ils peuvent bien s’emparer de ce
maudit endroit. Si seulement je n’étais jamais venu ici…
— Je sais, répondit gentiment Druss. J’ai parlé à Virae hier, à l’hôpital.
Elle m’a dit qu’elle t’aimait. Elle m’a dit…
— Je ne veux pas savoir.
— Mais si, parce que c’est un souvenir auquel tu peux te raccrocher.
Ainsi, elle continuera de vivre en toi. Elle m’a dit que, si elle devait mourir,
ce n’était pas grave, parce que ça valait la peine de t’avoir rencontré. Elle
t’adorait, Rek. Elle m’a parlé du jour où tu es resté à ses côtés pour la
protéger contre Reinard et ses hommes. Elle était si fière de toi. Moi aussi,
je l’ai été, quand elle me l’a raconté. Tu avais quelque chose, mon garçon,
que peu d’hommes peuvent espérer posséder un jour.
— Et maintenant, je l’ai perdu.
— Mais tu l’as eu ! Et ça, on ne pourra jamais te le prendre. Son seul
regret a été de ne pas pouvoir te dire ce qu’elle ressentait pour toi.
— Oh, mais elle me l’a dit… Certaines choses n’ont pas besoin de mots.
Comment ça s’est passé pour toi, quand ta femme est morte ? Qu’est-ce que
tu as ressenti ?
— Je ne crois pas que j’aie besoin de te le dire. Tu sais bien ce que j’ai
ressenti. Et ne crois pas que ce soit plus facile après trente ans. Non, je
dirais même que c’est encore plus dur. Et maintenant, Serbitar veut te voir
dans le hall. Il dit que c’est important.
— Il n’y a plus rien d’important. Druss, est-ce que tu pourras couvrir son
visage ? Je ne supporterais pas de le faire.
— Oui. Mais tu dois voir l’albinos. Il a quelque chose pour toi.

Serbitar attendait au pied de l’escalier que Rek descende lentement le


rejoindre dans le grand hall. L’albinos avait revêtu son armure intégrale et
son heaume au panache blanc. La visière était baissée, protégeant ses yeux.
Il avait l’air d’une statue d’argent, pensa Rek. Seules ses mains n’étaient
pas protégées, aussi blanches que de l’ivoire.
— Vous vouliez me voir ? dit Rek.
— Suivez-moi, répondit Serbitar.
Il tourna les talons et traversa la salle en direction de l’escalier en
colimaçon qui menait aux oubliettes sous la forteresse. Rek s’était préparé à
refuser toute requête, mais voilà qu’il le suivait à présent, et cela le rendait
furieux. L’albinos marqua un temps d’arrêt en haut de l’escalier et tira une
torche de son logement en cuivre incrusté dans le mur.
— Où allons-nous ? s’enquit Rek.
— Suivez-moi, répéta Serbitar.
Lentement et prudemment, les deux hommes descendirent les marches
usées et grinçantes jusqu’au premier niveau des oubliettes. Inutilisée depuis
des années, l’entrée scintillait de toiles d’araignées couvertes de gouttes
d’eau, et les arches étaient, elles, recouvertes de mousse. Serbitar avança
jusqu’à atteindre une porte en chêne, maintenue solidement fermée par un
cadenas tout rouillé. Il lutta un moment, et parvint finalement à l’ouvrir. Les
deux hommes durent alors tirer de toutes leurs forces sur la porte, qui
craqua, grogna, et finit par s’ouvrir. Devant eux se trouvait un nouvel
escalier, menant vers les ténèbres béantes.
De nouveau, Serbitar en descendit les marches. Elles s’arrêtaient devant
un long couloir. L’eau leur arrivait aux chevilles. Ils barbotèrent ainsi
jusqu’à une dernière porte en forme de feuille de chêne, sur laquelle était
apposée une plaque en or. Des mots y étaient gravés dans la langue des
Anciens.
— Qu’est-ce que ça dit ? demanda Rek.
— «À ceux qui sont dignes, bienvenue. Ici reposent le secret d’Egel et
l’âme du Comte de Bronze.»
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Serbitar essaya la poignée, mais la porte était verrouillée, et
apparemment de l’intérieur, car on ne pouvait voir ni cadenas, ni chaînes, ni
serrure.
— Faut-il la casser ? s’enquit Rek.
— Non. Vous, ouvrez-la.
— Elle est fermée. S’agit-il d’un jeu ?
— Essayez.
Rek tourna doucement la poignée et la porte s’ouvrit sans un bruit. Des
lumières tamisées apparurent dans la pièce, provenant de globes en verre
luminescents dissimulés dans les recoins. La pièce était sèche, même si à
présent l’eau du couloir se répandait à l’intérieur, inondant de riches tapis.
Au centre de la salle, sur un pupitre en bois, trônait une armure qui ne
ressemblait à rien de ce qu’avait vu Rek. Elle était merveilleusement taillée
dans le bronze. Les différentes plaques de métal superposées rayonnaient
dans la lumière. Le plastron arborait un aigle de bronze, dont les ailes
écartées couvraient toute la poitrine et montaient jusqu’aux épaules. Au-
dessus, il y avait un heaume, avec des ailes et une tête d’aigle en guise de
crête. Il y avait aussi des gantelets, plaqués et articulés, et des jambières.
Sur la table, devant l’armure, était étendue une cotte de mailles de bronze
doublée d’un cuir très fin, et des cuissardes en mailles, également, avec des
genouillères articulées. Mais ce qui attira l’œil de Rek par-dessus tout, ce
fut l’épée encastrée dans un bloc de cristal de roche. La lame était en or et
mesurait deux pieds de long. C’était un manche à deux mains, et deux ailes
déployées servaient de garde.
— C’est l’armure d’Egel, le premier Comte de Bronze, déclara Serbitar.
— Pourquoi l’a-t-on laissée reposer ici ?
— Personne ne pouvait ouvrir la porte, répondit l’albinos.
— Elle n’était pas fermée, rétorqua Rek.
— Pas pour vous.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
— La signification est simple : c’est vous - et personne d’autre - qui
deviez ouvrir la porte.
— Je n’y crois pas.
— Dois-je prendre l’épée ? demanda Serbitar.
— Si vous voulez.
Serbitar marcha jusqu’au cube de cristal, dégaina sa propre épée, et
donna un grand coup dans la roche. Il ne se passa rien. Sa lame rebondit
avec un bruit métallique et ne laissa aucune marque sur le cristal.
— À vous d’essayer, dit Serbitar.
— Puis-je vous emprunter votre épée ?
— Essayez plutôt d’attraper l’autre.
Rek avança et plongea les mains vers le cristal. Il attendit le contact glacé
de la roche, qui ne vint jamais. Ses mains passèrent directement à travers le
bloc, et ses doigts se refermèrent sur le manche. Sans le moindre effort, il
dégagea l’épée.
— Il y a un truc ? demanda-t-il.
— Probablement. Mais je ne le connais pas. Regardez !
L’albinos posa ses mains sur le cristal à présent vide et grimpa dessus.
— Passez vos mains en dessous de moi, dit-il.
Rek obéit. Pour lui, le cristal n’existait pas.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
— Je ne sais pas, mon ami. Franchement, je ne sais pas.
— Alors comment saviez-vous qu’il y avait cela ici ?
— C’est encore plus difficile à expliquer. Est-ce que vous vous souvenez
de cette journée dans les bois, lorsque vous n’arriviez pas à me réveiller ?
— Oui.
— Eh bien, j’ai voyagé de l’autre côté de la planète et même au-delà.
Mais au cours de mes voyages, j’ai franchi les courants du temps et j’ai
visité Delnoch. C’était la nuit, et je me suis vu vous guider à travers le hall
et descendre jusqu’à cette pièce. Je vous ai vu prendre l’épée, et je vous ai
également entendu poser la question que vous venez de me poser. Et j’ai
aussi entendu ma réponse.
— Donc, en ce moment même, vous êtes en train de flotter au-dessus de
nous, et vous nous écoutez ?
— Oui.
— Je vous connais suffisamment pour vous croire, mais répondez-moi
donc : cela explique peut-être pourquoi nous nous retrouvons tous les deux
ici, mais comment le premier Serbitar a-t-il su que l’armure se trouvait là ?
— Franchement, je ne peux pas l’expliquer, Rek. C’est comme regarder
son image dans un miroir et la voir se réfléchir à l’infini. Mais j’ai appris au
cours de mes études qu’il est bien des choses dans la vie que l’on ne peut
apercevoir.
— Ce qui veut dire ?
— Il y a le pouvoir de la Source.
— Je ne suis pas d’humeur religieuse.
— Eh bien dans ce cas, disons que, il y a des siècles et des siècles, Egel
regarda dans le futur et vit cette invasion. Alors, il a laissé cette armure ici,
protégée par une magie que vous seul, en tant que comte, pouviez annuler.
— Est-ce que votre esprit nous observe toujours ?
— Oui.
— Est-ce qu’il sait pour Virae ?
— Oui.
— Donc, vous saviez qu’elle allait mourir ?
— Oui.
— Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ?
— Cela aurait gâché votre bonheur.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ? dit Rek.
La colère grandissait en lui, gagnant sur la douleur.
— Je veux dire que, si vous aviez été un fermier espérant vivre vieux, je
vous aurais peut-être prévenu, afin de vous préparer. Mais ce n’est pas votre
cas ; vous vous battez contre une horde sauvage, et vous risquez votre vie
chaque jour. Tout comme Virae. Vous saviez qu’elle risquait de mourir. Si je
vous l’avais confirmé, non seulement cela n’aurait rien changé, mais en
plus je vous aurais dépouillé des moments heureux que vous avez vécus.
— J’aurais pu la sauver.
— Non, vous n’auriez pas pu.
— Je ne vous crois pas.
— Pourquoi vous mentirais-je ? Pourquoi aurais-je souhaité sa mort ?
Rek ne répondit pas. Le mot « mort » pénétra dans son cœur et écrasa son
âme. Les larmes montèrent de nouveau, mais il les retint, se concentrant sur
l’armure.
— Je porterai ça demain, déclara-t-il en serrant les dents. Je porterai ça,
et je mourrai.
— Peut-être, répondit l’albinos.
Chapitre 26

L’aube était claire, l’air frais et doux, tandis que deux mille guerriers
drenaïs attendaient l’assaut sur Kania. En dessous d’eux, les shamans nadirs
se déplaçaient au milieu des rangs de leurs guerriers, aspergeant de sang de
poulet et de mouton les lames qu’ils brandissaient devant eux.
Puis les Nadirs s’amassèrent, et un grand chant monta de milliers de
gorges, grossissant peu à peu, jusqu’à ce qu’ils se mettent en marche. Ils
portaient des échelles, des cordes à nœuds et des grappins en fer. Rek
assistait à la scène depuis le centre de la ligne de défense. Il leva son
heaume et l’enfila, attachant la courroie sous son menton. À sa gauche, il y
avait Serbitar, à sa droite, Menahem. Les autres membres des Trente étaient
dispersés le long du mur.
Le carnage commença.
Trois assauts furent repoussés avant que les Nadirs puissent enfin prendre
pied sur les remparts. Mais ce ne fut pas pour longtemps. Une quarantaine
de Nadirs ouvrirent une brèche dans les défenses, et se retrouvèrent nez à
nez avec un fou en bronze et deux fantômes d’argent qui distribuaient la
mort à grands pas. On ne pouvait pas lutter contre ces hommes, et l’épée du
diable de bronze traversait n’importe quelle armure ou bouclier. Des
hommes moururent en hurlant sous les coups de la terrible lame, comme si
leur âme prenait feu. Cette nuit-là, les capitaines nadirs firent leur rapport
dans la tente d’Ulric, et ils ne parlèrent que de cette nouvelle force sur les
remparts. Même le légendaire Druss avait l’air plus humain - pourtant les
épées nadires le faisaient rire - que cette machine destructrice et dorée.
— Nous avions l’impression d’être comme des chiens qu’on écarte du
chemin avec un bâton, grommela un homme. Ou des enfants désarmés,
repoussés par un de leurs aînés.
Ulric fut troublé. Il leur fit remarquer à plusieurs reprises que ce n’était
qu’un homme dans une armure de bronze, pour leur remonter le moral.
Mais une fois que les capitaines furent partis, il convoqua le vieux shaman,
Nosta Khan, dans sa tente. Accroupi devant un brasero allumé, le vieil
homme écouta son seigneur, et acquiesça tout du long. Finalement, il le
salua et ferma les yeux.

Rek dormait, épuisé par la bataille et le chagrin. Le cauchemar survint


lentement, l’enveloppant à la façon d’une fumée noire. Il rêvait les yeux
ouverts. L’entrée d’une caverne lui apparut, sombre et effrayante. La peur
en émanait telle une force tangible. Derrière lui un précipice s’ouvrait
jusque dans les entrailles de la terre, d’où montaient d’étranges sons, des
gémissements et des cris. Dans sa main, pas d’épée ; sur son corps, pas
d’armure. Un bruit de glissement parvint du gouffre, et Rek se retourna
pour voir en émerger un ver gigantesque, visqueux et putrescent. La
puanteur le fit reculer. La bouche du ver était énorme et pouvait facilement
engloutir un homme. À l’intérieur, il y avait trois rangées de crocs, entre
lesquelles était coincé un bras humain. Rek recula jusqu’à l’entrée de la
caverne, mais un sifflement attira son attention. Des ténèbres de la caverne
surgit une araignée. Du poison coulait de ses mandibules. Dans sa bouche,
un visage vert scintillait, et des lèvres de ce visage jaillirent des mots de
commandement. À chaque mot, Rek se sentit de plus en plus faible, jusqu’à
ce qu’il ne puisse presque plus tenir debout.
— Est-ce que tu vas rester planté là toute la journée ? dit une voix.
Rek se retourna et vit Virae à ses côtés, vêtue d’une robe blanche et
flottante. Elle lui souriait.
— Tu es revenue ! s’écria-t-il, et il s’élança vers elle.
— Pas le temps pour ça, imbécile ! Tiens ! Prends ton épée.
Elle tendit les bras vers lui, et l’épée d’Egel se matérialisa dans ses
mains. Une ombre s’insinua entre eux au moment où Rek saisit l’épée. Il fit
volte-face et vit que le ver se dressait au-dessus d’eux. La lame pénétra
profondément dans le cou de la créature, juste au moment où la bouche
s’abattait sur le couple. Un sang vert coula à gros bouillons de la blessure.
Rek frappa encore et encore, jusqu’à ce que la créature, presque coupée en
deux, s’effondre dans le précipice.
— L’araignée ! hurla Virae, et de nouveau, Rek fit volte-face.
La bête était sur lui, son énorme bouche à seulement quelques pas de lui.
Rek lança son épée dans la mâchoire béante, et elle s’envola comme une
flèche, tranchant le visage vert en deux comme un vulgaire melon.
L’araignée rua, s’agita dans les airs et retomba sur le dos. Une brise se leva,
et la créature se changea en une fumée noire qui se dissipa rapidement, et
disparut tout à fait.
— Je suppose que tu serais resté sans rien faire, si je n’étais pas inter-
venue, déclara Virae.
— Je crois bien, répondit Rek.
— Espèce d’imbécile, dit-elle avec un sourire.
Il voulut la prendre dans ses bras.
— Est-ce que je peux te toucher ? demanda-t-il.
— C’est une drôle de requête de la part d’un mari.
— Tu ne disparaîtras pas ?
Son sourire s’évanouit.
— Pas encore, mon amour.
Ses bras l’écrasèrent contre lui, et des larmes ruisselèrent sur ses joues.
— Je croyais t’avoir perdue pour toujours. Je croyais que je ne te
reverrais jamais.
Un instant, ils ne dirent plus rien, demeurant simplement dans les bras
l’un de l’autre.
Puis finalement elle le repoussa gentiment.
— Tu dois retourner là-bas, dit-elle.
— Retourner ? Où ça ?
— À Delnoch. On a besoin de toi.
— Mais moi j’ai plus besoin de toi que de Delnoch. On ne peut pas rester
ici ? Ensemble ?
— Non. Il n’y a pas d’« ici ». Cela n’existe pas. Seuls toi et moi sommes
réels. Et maintenant, tu dois retourner là-bas.
— Mais je te reverrai, pas vrai ?
— Je t’aime, Rek. Je t’aimerai toujours.
Il se réveilla en sursaut, les yeux fixés sur les étoiles à travers la fenêtre.
Il voyait toujours son visage, qui disparaissait progressivement dans le ciel
de minuit.
— Virae ! cria-t-il. Virae !
La porte s’ouvrit, et Serbitar courut jusqu’au lit.
— Rek, vous êtes en train de rêver. Réveillez-vous !
— Je suis réveillé. Je l’ai vue. Elle est venue à moi, dans un rêve, et elle
m’a sauvé.
— Très bien, mais maintenant, elle est partie. Regardez-moi.
Rek plongea dans les yeux verts de Serbitar. Il y décela de l’inquiétude,
mais elle disparut très vite, et l’albinos sourit.
— Vous allez bien, déclara Serbitar. Racontez-moi votre rêve.
Serbitar l’interrogea sur le visage. Il voulut tous les détails possibles dont
il pouvait se souvenir. Et à la fin, il eut un nouveau sourire.
— Je pense que vous avez été la victime de Nosta Khan, déclara-t-il.
Mais vous l’avez repoussé. Un exploit considérable, Rek.
— Virae est venue me voir. Ce n’était pas un rêve ?
— Je ne crois pas. La Source l’a libérée l’espace d’un instant.
— J’aimerais bien que ce soit vrai, franchement.
— Mais ça doit l’être. Avez-vous cherché votre épée ?
Rek bondit hors du lit, en direction de la table où se trouvait son armure.
L’épée avait disparu.
— Comment est-ce possible ? murmura Rek.
Serbitar haussa les épaules.
— Elle reviendra. N’ayez crainte !
Serbitar alluma les bougies et raviva le feu dans l’âtre. À peine avait-il
fini qu’on frappait doucement à la porte.
— Entrez, cria Rek.
Un jeune officier entra, portant l’épée d’Egel.
— Je suis désolé de vous déranger, monsieur, mais comme j’ai vu de la
lumière… Une sentinelle a trouvé votre épée sur les remparts de Kania,
alors je vous l’ai rapportée. Mais avant, je l’ai nettoyée, monsieur.
— Nettoyée ?
— Oui, monsieur. Elle était couverte de sang. C’est étrange, il était
encore tout frais.
— Merci encore. (Rek se tourna vers Serbitar.) Je ne comprends rien.

Dans la tente d’Ulric, les bougies clignotaient. Le Seigneur de Guerre était


assis, pétrifié. Il regardait fixement le corps décapité sur le sol devant lui.
Cette vision le hanterait jusqu’à la fin de ses jours. Un instant plus tôt le
shaman était assis, en transe devant les charbons ardents, et l’instant d’après
une ligne rouge était apparue sur son cou, et sa tête était tombée dans le feu.
Ulric appela ses gardes et leur demanda de retirer le cadavre. Mais
auparavant, il avait passé la lame de son épée sur le cou ensanglanté.
— Il m’a contrarié, dit-il aux gardes.
Le chef nadir quitta sa tente et marcha sous les étoiles. D’abord, la
Légende, puis les guerriers d’argent. Maintenant un diable de bronze dont la
magie était supérieure à celle de Nosta Khan. Pourquoi sentait-il un frisson
courir sur son âme ? Dros Delnoch n’était qu’une forteresse de plus.
N’avait-il pas déjà conquis une centaine d’entre elles ? Une fois qu’il aurait
franchi les portes de Delnoch, l’Empire drenaï serait à lui. Comment
pouvaient-ils lui résister ? La réponse était simple : ils ne le pouvaient pas !
Un homme - ou un diable - même en bronze ne pouvait arrêter les tribus
nadires.
Mais quelles autres surprises lui réservait cette Dros ? se demanda-t-il.
Il leva les yeux vers les hauts murs de Kania.
— Tu vas tomber ! cria-t-il. (Sa voix résonna à travers la vallée.) Je vais
te détruire !

Dans les lueurs spectrales précédant l’aube, Gilad sortit de la cantine du


mess avec un bol de bouillon chaud et un quignon de pain noir croustillant.
Lentement, il se faufila au milieu des rangées d’hommes alignés devant le
mur, jusqu’à son poste au-dessus du tunnel de poterne désormais fermé.
Togi était déjà là, assis, recroquevillé, le dos voûté contre la paroi. Il fit un
signe de tête à Gilad comme celui-ci s’asseyait à ses côtés. Puis il cracha
sur sa pierre à aiguiser et se remit à affûter son grand sabre de cavalerie.
— On dirait qu’il va pleuvoir, dit Gilad.
— Oui. Ça va les ralentir dans leur progression.
Togi n’entamait jamais les conversations, mais il trouvait toujours
quelque chose que personne n’avait pensé à dire. Leur amitié était étrange :
Togi, un cavalier noir taciturne de quinze ans de carrière, et Gilad, un
fermier volontaire des plaines de Sentran. Gilad ne se souvenait plus très
bien comment ils s’étaient liés, parce que le visage de Togi était plutôt
banal. Il s’était juste rendu compte progressivement de sa présence. À
présent, les hommes de la légion avaient été dispersés le long du mur, et
associés à d’autres groupes. Personne n’avait expliqué pourquoi, mais pour
Gilad, c’était évident : ils constituaient une élite guerrière et renforçaient les
défenses à la façon d’un acier vivant, où qu’on les cantonne. Togi était un
guerrier vicieux qui se battait en silence. Pas de hurlements, ni de cris de
guerre, rien qu’une impitoyable économie de mouvement et une véritable
maîtrise qui lui permettait de terrasser les Nadirs ou de les démembrer.
Togi ne connaissait même pas son propre âge. Il savait seulement qu’à
l’adolescence, il s’était engagé dans les cavaliers noirs comme palefrenier.
Plus tard, au cours des guerres sathulies, il avait gagné sa cape noire. Il y
avait des années de cela, il avait été marié, mais sa femme l’avait quitté en
emmenant leur fils. Il n’avait aucune idée de l’endroit où elle était partie, et
il disait s’en moquer. Il n’avait pas beaucoup d’amis à qui parler, et se
moquait ouvertement de l’autorité. Une fois, Gilad lui avait demandé ce
qu’il pensait des officiers de la légion.
— Ils se battent aussi bien que nous, avait-il répondu. Mais c’est la seule
chose que nous ferons jamais ensemble.
— Comment ça ? avait interrogé Gilad.
— Les nobles. Tu peux te battre ou mourir pour eux, mais tu ne seras
jamais l’un d’entre eux. Pour eux, nous n’existons pas en tant que
personnes.
— Druss est accepté, avait fait remarquer Gilad.
— Oui. Et par moi aussi, avait rétorqué Togi, un éclat féroce dans ses
yeux sombres. Celui-là, c’est un homme. Mais ça ne change rien. Regarde
les hommes d’argent qui se battent sous les ordres de l’albinos : aucun
d’entre eux n’est originaire d’un petit village. Et c’est le fils d’un comte qui
est à leur tête. Rien que des nobles.
— Alors pourquoi te bats-tu pour eux, si tu les détestes tant ?
— Les détester ? Je ne les déteste pas. Ainsi va la vie. Je ne déteste
personne et personne ne me déteste. Nous nous comprenons bien, c’est tout.
Pour moi, les officiers sont comme les Nadirs ; ils sont d’une autre espèce.
Et si je me bats, c’est parce que c’est mon métier : je suis un soldat.
— Est-ce que tu as toujours voulu être un soldat ?
— Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ?
Gilad avait écarté les bras.
— Ce que tu voulais.
— J’aurais voulu être un roi.
— Quel genre de roi ?
— Un tyran sanguinaire ! avait répondu Togi.
Il avait fait un clin d’œil, mais sans sourire pour autant. Il souriait
rarement, et quand ça lui arrivait, c’était autour des yeux qu’on le voyait,
par un léger clignement rapide.
La veille, quand le Comte de Bronze avait fait son entrée dramatique sur
les murs, Gilad avait donné un coup de coude à Togi.
— Nouvelle armure… Elle lui va bien, avait déclaré le cavalier.
— Elle a l’air ancienne, avait répondu Gilad.
Togi n’avait fait que hausser les épaules.
— Du moment qu’elle remplit son office…
Ce jour-là, le sabre de Togi s’était brisé à quinze centimètres au-dessus
de la garde. Il s’était jeté sur le Nadir de tête et lui avait enfoncé la lame
cassée dans le cou. Puis il lui avait dérobé son épée courte et avait
férocement roué de coups tout ce qui passait autour de lui. Sa vitesse
d’exécution et ses vifs mouvements impressionnaient Gilad. Plus tard,
durant une pause entre les assauts, il avait récupéré un deuxième sabre sur
le cadavre d’un soldat.
— Tu te bats bien, avait dit Gilad.
— Je suis en vie, avait répondu Togi.
— C’est la même chose ?
— Sur ces murs, oui, même si des hommes doués sont tombés. Mais
c’est aussi une question de chance. Les gens moins doués ou maladroits
n’ont pas besoin de malchance pour être tués, et même la chance ne pourrait
pas les protéger longtemps.
À présent, Togi avait rangé sa pierre à aiguiser dans son étui, et astiquait
la lame courbe avec un tissu imbibé d’huile. L’acier avait des éclats blancs
et bleus dans la lumière matinale.
Un peu plus loin sur la ligne, Druss parlait avec des guerriers, leur
remontant le moral avec des blagues. Il se fraya un chemin jusqu’à eux.
Gilad se releva, mais Togi resta assis. Druss, la barbe blanche agitée par le
vent, s’arrêta et s’adressa tranquillement à Gilad.
— Je suis heureux que tu sois resté, dit-il.
— Je n’avais nulle part où aller, répondit Gilad.
— Non. Peu d’hommes se rendent compte de ça, déclara le vieux
guerrier. (Il baissa les yeux vers le cavalier accroupi.) Je vois que tu es là,
Togi, espèce de jeune chiot. Tu es donc toujours en vie ?
— Jusqu’ici, répondit-il en levant les yeux.
— Continue comme ça, dit Druss, et il continua son chemin.
— C’est un grand homme, déclara Togi, un homme pour lequel on peut
mourir.
— Tu le connaissais avant ?
— Oui.
Togi ne voulut pas en dire plus, et Gilad était sur le point de le forcer à
parler, quand un son à glacer le sang, le chant de guerre nadir, annonça
l’aube d’une nouvelle journée sanglante.
Sous les murs, parmi les Nadirs, se trouvait un géant du nom de
Nogusha. Cela faisait dix ans qu’il était le champion d’Ulric, et il avait été
envoyé dans la première vague d’assaut, entouré par une vingtaine de
gardes du corps, des guerriers de la tribu des Têtes-de-Loup. Leur tâche
était de le protéger jusqu’à ce qu’il affronte et tue Marche-Mort. Il avait une
épée d’un mètre de long, large de quinze centimètres, attachée dans le dos.
De chaque côté de sa taille, deux dagues étaient glissées dans de minces
fourreaux. Avec un peu plus d’un mètre quatre-vingts, Nogusha était le plus
grand guerrier nadir et le plus dangereux, le survivant de plus de trois cents
duels.
La horde atteignit les murs. Les cordes sifflèrent par-dessus les remparts,
et des échelles raclèrent la pierre grise. Nogusha aboyait des ordres aux
hommes qui l’entouraient, et trois d’entre eux montèrent devant lui, tandis
que les autres grouillaient derrière. Les corps de deux de ses prédécesseurs
tombèrent à pic sur les rochers en dessous, mais le troisième réussit à
dégager un espace pour Nogusha avant d’être taillé en pièces. Tandis que
Nogusha s’agrippait aux remparts d’une main de fer, son épée jaillit dans
les airs ; et de chaque côté, ses gardes du corps prirent position. L’énorme
épée se tailla un passage, permettant au groupe de réaliser une percée en
direction de Druss, situé à une vingtaine de pas. Bien que les Drenaïs se
soient rapprochés derrière les guerriers de Nogusha, bloquant ainsi le mur,
personne n’arrivait à approcher le géant. Les hommes mouraient sous les
coups de son épée large. De chaque côté, ses gardes du corps commençaient
à perdre du terrain : un par un, ils tombèrent, jusqu’à ce que Nogusha soit le
seul encore debout. À cet instant précis il se trouvait à portée de Druss, qui
se retourna et le vit ; il se battait seul et allait bientôt succomber. Leurs
regards se croisèrent, et ils se comprirent aussitôt. C’était un homme que
Druss aurait eu du mal à ne pas reconnaître : Nogusha, l’exécuteur d’Ulric,
un homme dont les exploits nourrissaient de nouvelles légendes nadires, un
double de Druss, pas moins, plus jeune et bien vivant.
Le vieil homme sauta en souplesse des remparts sur l’herbe, où il
attendit. Il ne fit aucun geste pour arrêter les attaques sur le guerrier nadir.
Quand Nogusha vit que Druss restait immobile, il se tailla un nouveau
chemin, et fit un bond pour s’extirper de la mêlée. Plusieurs guerriers
drenaïs voulurent le poursuivre mais Druss, d’un geste de la main, leur
intima de s’éloigner.
— Heureuse rencontre, Nogusha, déclara le vieil homme.
— Heureuse rencontre, Marche-Mort.
— Tu ne vivras pas assez pour remporter la récompense d’Ulric, dit
Druss. Il n’y a pas de retour possible.
— Tous les hommes meurent un jour. En cet instant, je suis aussi près du
Paradis que je pouvais le souhaiter. Toute ma vie, tu as été devant moi,
faisant de l’ombre à tous mes exploits.
Druss acquiesça solennellement.
— Moi aussi, j’ai beaucoup pensé à toi.
Nogusha attaqua à la vitesse de l’éclair. Druss dévia l’épée, entra au
contact, et lui envoya un direct du gauche d’une violence inouïe. Nogusha
tituba mais récupéra très vite ses esprits ; il bloqua la hache de Druss qui
s’abattait sur lui. La bataille qui s’ensuivit fut brève et sournoise. Quel que
soit leur niveau, le combat entre un homme muni d’une épée et un autre
muni d’une hache ne peut pas s’éterniser. Nogusha fit une feinte à gauche,
et fit passer son épée sous la garde de Druss. Sans prendre le temps de
réfléchir, Druss se jeta sous la lame qui décrivait un arc et percuta Nogusha
d’un coup d’épaule en plein ventre. Tandis que le sauvage était projeté en
arrière, son épée lacéra le revers du gilet de Druss, et lui taillada la chair,
dans le haut du dos. Le vieil homme ignora la douleur soudaine et se jeta à
terre, sur le corps du Nadir. Sa main gauche saisit le poignet droit de son
adversaire, et Nogusha fit de même.
La lutte était devenue titanesque, car chacun essayait de faire lâcher prise
à l’autre. Leur force était quasiment identique, car même si Druss avait
l’avantage de se trouver au-dessus du guerrier allongé, et donc en position
d’utiliser son poids pour le clouer au sol, Nogusha était plus jeune que lui ;
et la blessure de Druss était profonde. Le sang suintait le long de son dos, la
tache s’élargissant au-dessus de son épaisse ceinture de cuir.
— Tu… ne tiendras pas… contre moi, siffla Nogusha entre ses dents
serrées.
Druss, le visage violacé, ne répondit pas. L’homme avait raison, il sentait
ses forces décliner. Le bras droit de Nogusha commença à remonter, et la
lame de son épée étincela dans le petit jour. Le bras gauche de Druss
tremblait sous l’effort, et menaçait de lâcher à tout moment. Tout à coup, le
vieil homme releva la tête et l’écrasa brutalement contre le visage
impuissant de Nogusha. Le nez du Nadir explosa sous l’impact de
l’armature en argent du heaume de Druss. Trois fois de suite, Druss infligea
un tel coup de tête, et Nogusha fut pris de panique. Il avait déjà le nez et
une pommette complètement écrasés. Il se tortilla, relâcha le bras de Druss,
et lui donna un grand coup de poing au menton. Mais cela ne suffit pas à
stopper Druss, qui lui planta Snaga dans le cou. Du sang gicla de la
blessure, et Nogusha cessa de se battre. Ses yeux contemplèrent ceux du
vieil homme et aucune parole ne fut échangée : Druss n’avait plus de
souffle, et Nogusha plus de cordes vocales. Le Nadir tourna son regard vers
le ciel et mourut. Lentement, Druss se releva. Puis, agrippant Nogusha par
les pieds, il le tira jusqu’aux petites marches qui menaient aux remparts.
Entre-temps, les Nadirs avaient été repoussés, et se préparaient à un nouvel
assaut. Druss appela deux hommes et leur demanda de porter le corps de
Nogusha. Puis il grimpa sur les remparts.
— Tenez-moi par les jambes, mais ne vous faites pas voir, souffla Druss
aux deux soldats derrière lui.
Au vu des Nadirs massés en dessous, il souleva Nogusha dans une
terrible étreinte, le tenant par le cou et l’aine et, dans un effort colossal, il
brandit son cadavre au-dessus de sa tête. Avec un soupir suivi d’un
hurlement, il fit basculer le corps par-dessus le mur. Si les hommes
n’avaient pas été là pour le soutenir, il serait tombé lui aussi. Ils l’aidèrent à
redescendre, l’angoisse se lisant sur leur visage.
— Emmenez-moi à l’hôpital avant que je perde tout mon sang, murmura-
t-il.
Chapitre 27

Caessa était assise à côté du lit, silencieuse et attentive. Ses yeux ne


quittaient pas Druss dans son sommeil. Trente points de suture refermaient
la blessure sur le large dos du guerrier ; la balafre tournait autour de
l’omoplate et allait jusqu’à l’épaule, où la blessure était le plus profond. Le
vieil homme dormait, drogué au vin de pavot. Il avait perdu une énorme
quantité de sang, et s’était évanoui en arrivant à l’hôpital. Caessa s’était
tenue aux côtés de Calvar Syn pendant qu’il suturait la plaie. Elle n’avait
rien dit. Elle ne s’était même pas assise.
Elle n’arrivait pas à comprendre la fascination qu’elle éprouvait pour ce
guerrier. Elle ne ressentait certainement pas du désir pour lui - les hommes
n’avaient jamais suscité le désir en elle. De l’amour ? Était-ce de l’amour ?
Elle n’avait aucun moyen de le savoir, n’ayant jamais rien éprouvé de tel.
Ses parents étaient morts d’une façon atroce quand elle avait sept ans. Son
père, un fermier placide et paisible, avait essayé d’empêcher des brigands
de piller sa grange, et ils l’avaient assassiné sans autre forme de procès. La
mère de Caessa l’avait prise par la main, et elles avaient couru en direction
du petit bois sur la falaise. Mais on les avait repérées et la chasse avait été
courte. La femme ne pouvait pas porter sa fille, car elle était enceinte. Mais
elle n’avait pas voulu l’abandonner. Elle s’était battue comme un chat
sauvage, mais ils la maîtrisèrent, la violèrent et la tuèrent. Pendant tout ce
temps, la petite fille était restée cachée sous un chêne, terrorisée, incapable
de pousser le moindre cri. Un homme barbu à l’haleine fétide était
finalement venu vers elle, et l’avait brutalement tirée par les cheveux. Il
l’avait emmenée jusqu’à la falaise et l’avait jetée à la mer.
Elle avait manqué de peu les rochers, mais dans sa chute elle s’était
écorché le cuir chevelu et cassé la jambe droite. Un pêcheur ayant assisté à
son plongeon la repêcha. À dater de ce jour, elle ne fut plus la même.
Elle n’était plus l’enfant rieuse qui dansait et chantait. Elle s’était
renfrognée, et elle devint sournoise. Les autres enfants ne voulaient pas
jouer avec elle, et à mesure qu’elle grandissait, elle se retrouva de plus en
plus seule. À l’âge de quinze ans, elle tua pour la première fois : c’était un
voyageur qui l’avait abordée le long de la rivière et lui avait demandé son
chemin. Elle s’était faufilée dans son campement pendant la nuit, et lui
avait tranché la gorge durant son sommeil. Elle était restée à côté de lui et
l’avait regardé mourir.
C’était le premier d’une longue liste.
La mort des hommes la faisait pleurer. Et dans ses larmes, elle prenait
vie. Car vivre était devenu l’unique but de Caessa. Et pour cela, il fallait
que les hommes meurent.
Des années plus tard, après son vingtième anniversaire, Caessa définit
une nouvelle condition pour sélectionner ses victimes : ces hommes
devaient avoir envie d’elle. Elle leur permettrait de coucher avec elle, et
pendant leurs rêves - évoquant peut-être les plaisirs qu’ils venaient de vivre
- elle leur passerait une dague bien effilée sur la gorge. Depuis six mois
qu’elle avait rejoint la bande de Flécheur, elle n’avait encore tué personne,
et Skultik était devenu son dernier refuge.
Et pourtant, voilà qu’elle était assise au chevet d’un vieil homme blessé,
et qu’elle priait pour qu’il vive. Pourquoi ?
Elle tira sa dague et s’imagina trancher la gorge du vieil homme.
Généralement, ce fantasme morbide l’excitait, mais ici, il provoqua en elle
un mouvement de panique. En esprit, elle voyait Druss assis à côté d’elle
dans une chambre sombre, une bûche brûlant dans l’âtre. Il avait un bras
autour de son épaule, et elle avait posé sa tête contre sa poitrine. Elle avait
déjà imaginé cette scène en plusieurs occasions, mais elle la revoyait
comme pour la première fois, car Druss était immense. Dans ses fantasmes
c’était un géant. Et elle savait pourquoi.
Elle le voyait à travers les yeux d’une enfant de sept ans.
Orrin se glissa doucement dans la pièce. Il était plus maigre à présent, les
traits tirés, l’air exténué, et pourtant plus fort que jamais. Son visage avait
une qualité indéfinissable. Les rides dues à la fatigue le vieillissaient, mais
le vrai changement était plus subtil que ça : il venait de ses yeux. Il avait été
un soldat qui rêvait d’être un guerrier ; et maintenant, il était devenu un
guerrier qui souhaitait être n’importe quoi d’autre. Il avait vu la guerre, la
cruauté, la mort et les mutilations. Il avait vu le bec aiguisé des corbeaux
s’acharner sur les yeux des morts et des vers remplir les orbites pustuleuses.
Il s’était trouvé lui-même, et ne se posait plus de questions.
— Comment va-t-il ? demanda-t-il à Caessa.
—Il s’en remettra. Mais il ne pourra plus se battre pendant des semaines.
— Alors il ne se battra plus jamais, car pour nous les jours sont comptés.
Préparez-le pour l’évacuation.
— On ne peut pas le déplacer, répondit-elle, se tournant vers lui et le
regardant pour la première fois.
— Il le faut. Nous allons abandonner le mur, et ce soir nous nous
retirerons. Nous avons perdu près de quatre cents hommes aujourd’hui. Le
Mur Quatre ne fait que cent mètres de long ; nous pourrons y résister
plusieurs jours. Préparez-le.
Elle acquiesça et se leva.
— Vous aussi, vous êtes fatigué, général, dit-elle. Vous devriez vous
reposer.
— Je le ferai bientôt, répondit-il, et son sourire fit frissonner Caessa. Je
pense que nous nous reposerons tous bientôt.
Des brancardiers vinrent transférer Druss. Ils le levèrent doucement et
l’emmitouflèrent dans des couvertures blanches afin de le protéger du froid
de la nuit. Ils firent un convoi avec d’autres blessés, jusqu’au Mur Quatre,
où des cordes furent descendues et les brancards soulevés en silence. Orrin
saisit la dernière corde et se hissa sur les remparts. Une main secourable le
tira et l’aida à se rétablir ; c’était Gilad.
— Vous êtes toujours là pour me donner un coup de main, il me semble,
Gilad. Non que je m’en plaigne.
Gilad sourit.
— Avec le poids que vous avez perdu, général, vous gagneriez la course
haut la main, aujourd’hui.
— Ah, la course ! Il me semble que nous parlons d’une autre époque.
Qu’est devenu votre ami, celui avec la hache ?
— Il est rentré chez lui.
— Un homme sage. Pourquoi êtes-vous resté ?
Gilad haussa les épaules. Cette question finissait par l’ennuyer.
— C’est une belle nuit, la plus douce de toutes pour le moment, déclara
Orrin. C’est étrange, avant je m’allongeais sur mon lit, la nuit, pour
regarder les étoiles. Elle m’endormaient toujours. À présent, je n’ai plus
besoin de dormir. J’ai le sentiment de gâcher ma vie. Est-ce que vous
ressentez la même chose ?
— Non, monsieur. Je dors comme un loir.
— Bon. Eh bien, je vous souhaite une bonne nuit, alors.
— Bonne nuit, monsieur.
Orrin s’en alla lentement, et puis se retourna.
— On ne s’est pas trop mal débrouillés, pas vrai ? dit-il.
— Non, monsieur, répondit Gilad. Je pense que les Nadirs se
souviendront de nous avec tendresse.
— Oui. Bonne nuit.
Il était sur le point de descendre le petit escalier du rempart quand Gilad
fit un pas vers lui.
— Monsieur !
— Oui ?
— Je… Je voulais vous dire… Eh bien, simplement que j’ai été fier de
servir sous vos ordres. C’est tout, monsieur.
— Merci, Gilad. Mais c’est moi qui devrais être fier. Bonne nuit.
Gilad retourna vers le mur, et Togi ne dit rien. Gilad pouvait cependant
sentir les yeux du cavalier posés sur lui.
— Eh bien, dis-le, grommela Gilad. Comme ça, ce sera fait.
— Dire quoi ?
Gilad regarda le visage pâle de son ami, à la recherche d’un signe
quelconque d’humour ou de mépris. Mais il ne décela rien.
— Je croyais que tu pensais que… enfin, je sais pas, dit-il sans
conviction.
— Le bonhomme a fait preuve de qualités et de courage, et tu le lui as
dit. Je ne vois aucun mal à ça, même si ce n’était pas à toi de le faire. En
temps de paix j’aurais pensé que tu essayais de te faire bien voir, à ramper
comme ça afin d’obtenir une faveur. Mais pas ici. Il n’y a rien à gagner ici,
et il le savait. Donc, c’était bien dit.
— Merci, déclara Gilad.
— Pourquoi ?
— Pour avoir compris. Tu sais, je pense que c’est un grand homme, plus
grand que Druss, peut-être. Il n’a ni le courage de Druss, ni l’habileté
d’Hogun, et pourtant, il est toujours là. Il essaie encore.
— Il ne tiendra plus longtemps.
— Aucun de nous ne tiendra, affirma Gilad.
— Non. Mais lui ne verra même pas le dernier jour. Il est trop fatigué ; il
est surtout fatigué là-dedans.
Togi se tapa sur la tempe.
— Je crois que tu as tort.
— Non, tu ne le crois pas. C’est pour ça, d’ailleurs, que tu lui as parlé
comme tu l’as fait. Toi aussi, tu l’as senti.

Druss flottait sur un océan de douleur, qui brûlait et déchirait son corps. Sa
mâchoire crispée grinçait sous la souffrance atroce qui lui grimpait le long
du dos, comme si on y versait lentement de l’acide. Il n’arrivait pas à
former des mots, il sifflait entre ses dents. Les visages autour de son lit
frémirent et s’agitèrent ; c’était tellement brouillé qu’il ne reconnaissait
personne.
Il sombra dans l’inconscience, mais même là, au plus profond de ses
rêves, la douleur le suivit. Il était au centre d’un paysage lugubre de
montagnes déchiquetées, qui se dressaient de toute leur noirceur contre le
ciel gris et couvert. Druss était allongé sur une montagne, et la souffrance
l’empêchait de bouger. Ses yeux se concentrèrent sur un petit bosquet
d’arbres foudroyés qui se trouvait à une vingtaine de pas. Devant eux se
tenait une femme vêtue de noir. Elle était maigre, et ses yeux étaient
sombres. Elle s’avança et s’assit sur un rocher, baissant les yeux vers le
guerrier.
— Tout ça pour en arriver là, dit-elle.
Sa voix sonnait creux, comme le vent soufflant dans une caverne.
— Je vais guérir, siffla Druss, battant des paupières pour se débarrasser
de la sueur qui lui coulait dans les yeux.
— Pas cette fois, répondit la femme. Tu devrais déjà être mort.
— J’ai déjà été blessé.
— Ah, mais la lame était empoisonnée : de la sève verte venue des
marais du nord. Et maintenant te voilà rongé par la gangrène.
— Non ! Je mourrai la hache à la main.
— Ah, tu crois ça ? Je t’ai attendu, Druss, toutes ces années. J’ai vu des
légions de voyageurs traverser la sombre rivière à cause de toi. Et je t’ai
observé. Ton orgueil est colossal, ta suffisance démesurée. Tu as goûté à la
gloire et tu prises la force par-dessus tout. Et maintenant, tu vas mourir.
Sans ta hache. Sans ta gloire. Tu ne franchiras jamais la sombre rivière pour
rejoindre les Palais Éternels. Je m’en réjouis. Est-ce que tu t’en rends
compte ? Est-ce que tu le comprends ?
— Non. Pourquoi me détestes-tu ?
— Pourquoi ? Parce que tu as conquis la peur. Et parce que ta vie est une
insulte à mon égard. Que tu meures n’est pas suffisant. Tous les hommes
meurent, les paysans comme les rois - quand vient la fin, ils sont tous à moi.
Mais toi, Druss, tu es spécial. Si tu mourais comme tu le désires, tu
continuerais à me narguer. C’est pourquoi, rien que pour toi, j’ai inventé
cette exquise torture.
» Tu devrais déjà être mort de ta blessure. Mais je ne t’ai pas encore
réclamé. Et maintenant, la souffrance va devenir de plus en plus intense. Tu
vas te tordre de douleur… Tu vas hurler… Et au bout du compte, ton esprit
se brisera et tu supplieras. Tu me supplieras. Et je viendrai, et je te prendrai
par la main, et tu seras à moi. Les derniers souvenirs que les hommes
garderont de toi seront ceux d’un déchet qui geint et qui pleure. Ils te
mépriseront, et ta légende sera entachée, enfin.
Druss poussa de toutes ses forces sur ses bras massifs, luttant pour se
redresser. Mais la douleur le ramena à terre, et un grognement força ses
dents serrées.
— C’est ça, Capitaine. Continue à te battre. Essaie encore. Tu aurais dû
rester sur ta montagne et apprécier tes vieux jours. Espèce de vaniteux. Tu
n’as pas pu résister à l’appel du sang. Souffre… et fais-moi plaisir.
Dans l’hôpital improvisé, Calvar Syn enleva les serviettes chaudes du dos
nu de Druss. Il les remplaça rapidement tandis que la puanteur remplissait
la pièce. Serbitar s’avança et examina la blessure.
— C’est sans espoir, déclara Calvar Syn, frottant son crâne poli d’une
main. Pourquoi est-il toujours en vie ?
— Je ne sais pas, répondit doucement l’albinos. Caessa, a-t-il dit quelque
chose ?
La fille, assise sur la chaise à côté du lit, leva des yeux éteints de fatigue.
Elle secoua la tête. La porte s’ouvrit, et Rek entra sans faire de bruit. Il leva
des sourcils interrogateurs à l’adresse du chirurgien, mais Calvar Syn
secoua la tête à son tour.
— Pourquoi ? demanda Rek. La blessure n’est pas pire que d’autres qu’il
a déjà reçues.
— La gangrène. La blessure ne veut pas se refermer, et le poison s’est
répandu dans tout le corps. On ne peut plus le sauver. Toute mon expérience
acquise au cours de ces quarante dernières années me dit qu’il devrait déjà
être mort depuis longtemps. Son corps se putréfie à une vitesse prodigieuse.
— Il a une sacrée résistance. Combien de temps va-t-il encore tenir ?
— Il ne passera pas la nuit, répondit le chirurgien.
— Comment ça se passe, sur le mur ? demanda Serbitar.
Rek haussa les épaules. Son armure était couverte de sang, et ses yeux
exténués.
— Nous tenons bon pour le moment, mais ils sont dans le tunnel, en
dessous de nous, et la porte ne résistera plus très longtemps. C’est vraiment
dommage que nous n’ayons pas eu le temps d’obstruer convenablement cet
accès. Je crois qu’ils le déboucheront un peu avant l’aube. Ils ont déjà
détruit une porte poterne, mais Hogun et les autres défendent les escaliers.
» C’est d’ailleurs pour ça que je suis venu, docteur. J’ai bien peur qu’il
vous faille, une fois de plus, vous préparer à l’évacuation. Dorénavant,
l’hôpital sera installé dans la forteresse. Dans combien de temps pouvez-
vous partir ?
— Comment le saurais-je ? On m’amène sans cesse des hommes.
— Quoi qu’il en soit, commencez les préparatifs. Ceux qui sont trop
gravement touchés doivent être achevés.
— Quoi ? cria le chirurgien. Assassinés, vous voulez dire ?
— Exactement. Déplacez ceux qui peuvent l’être. Les autres… Que
croyez-vous que leur feront les Nadirs, de toute façon ?
— Je déplacerai tout le monde, indifféremment. S’ils meurent durant
l’évacuation, ce sera toujours mieux que de les poignarder dans leur lit.
— Alors commencez dès maintenant. Nous perdons du temps, dit Rek.
Sur le mur, Gilad et Togi rejoignirent Hogun près de l’escalier de
poterne. L’escalier était jonché de corps, mais il y avait encore davantage de
Nadirs qui étaient regroupés dans le tournant de la spirale, et qui
escaladaient les monceaux de cadavres. Hogun avança, bloquant un coup
d’estoc, et éventra l’homme de tête. Celui-ci tomba et fit trébucher l’homme
qui le suivait. Togi abattit son épée à deux mains sur sa gorge, et il tomba
également. Deux autres guerriers avancèrent, s’abritant derrière des
boucliers ronds en peau de bœuf tendue. Et derrière, d’autres encore les
poussaient en avant.
Au-dessus d’eux, les Nadirs gagnèrent un accès sur les remparts, faisant
une percée dans la ligne drenaïe. Orrin vit le danger et se précipita avec
cinquante hommes du nouveau groupe Karnak. En dessous, sur la droite, les
béliers grondaient contre les gigantesques portes de chêne et de bronze.
Jusqu’ici, les battants tenaient, mais des fissures inquiétantes étaient
apparues en dessous des poutres de soutien entrecroisées. Le bois geignait
sous l’impact.
Orrin se fraya un chemin jusqu’à la percée nadire, utilisant son épée à
deux mains, coupant et taillant sans songer à se défendre. Derrière lui, un
guerrier drenaï tomba, la gorge déchirée. Orrin envoya un revers au visage
de l’attaquant, et bloqua une attaque venue de la gauche.
Il restait encore trois heures avant que le soleil se couche.
Flécheur s’agenouilla dans l’herbe derrière les remparts, trois carquois de
flèches disposés devant lui. Calmement, il encocha une flèche, banda son
arc et tira. Un homme sur la gauche d’Orrin s’écroula, la flèche ayant
traversé sa tempe. Puis un deuxième Nadir mourut sous l’épée d’Orrin juste
avant qu’une nouvelle flèche en abatte un troisième. La percée se
désagrégeait devant la contre-offensive drenaïe.
Dans la cage d’escalier, Togi se bandait l’avant-bras sévèrement entaillé.
Pendant ce temps, un escadron frais de la légion tenait l’entrée. Gilad
s’adossa à un rocher et essuya la sueur de son front.
— Une longue journée, déclara-t-il.
— Elle va se prolonger encore un peu, marmonna Togi. Ils sentent qu’ils
ne sont plus très loin de s’emparer du mur.
— Oui. Comment va le bras ?
— Très bien, répondit Togi. Où va-t-on à présent ?
— Hogun a dit de prendre la place des blessés là où c’est nécessaire.
— Ça peut vouloir dire partout. Je vais aux portes. Tu viens ?
— Pourquoi pas ? répondit Gilad en souriant.
Rek et Serbitar nettoyèrent un pan des remparts, et coururent rejoindre
Orrin et son groupe. Tout le long du mur, la ligne de défense pliait. Mais
elle ne craquait pas.
— Si nous pouvons tenir jusqu’à ce qu’ils se reforment pour une
nouvelle charge, nous aurons peut-être le temps de ramener tout le monde
derrière Valteri, hurla Orrin comme Rek devait se frayer une route à ses
côtés.
Pendant une heure encore, la bataille fit rage. Ce fut alors que l’énorme
tête en bronze du bélier pratiqua une brèche dans les poutres de la porte. Le
grand madrier central s’affaissa quand une craquelure apparut ; puis, dans
un grondement terrible, il sortit de sa mortaise. Le bélier fut retiré lentement
afin de libérer un passage pour les guerriers qui attendaient derrière.
Gilad envoya un coursier sur les remparts pour prévenir Rek ou l’un des
gans. Puis il dégaina son épée et prit position avec cinquante hommes, prêt
à défendre l’entrée.
Tout en faisant balancer sa tête de gauche à droite pour soulager les
muscles de ses épaules, il jeta un coup d’œil à Togi. Ce dernier souriait.
— Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?
— Ma propre bêtise, répondit Togi. J’ai suggéré qu’on garde les portes
afin de me reposer un peu. Et à la place, je vais juste mourir.
Gilad ne répondit pas. Mourir ! Son ami avait raison : les hommes postés
à la porte ne survivraient pas au Mur Cinq. Il eut une envie impérieuse de
s’enfuir en courant, mais réussit à se contrôler. De toute façon, quelle
importance ? Il avait vu suffisamment de gens mourir ces dernières
semaines. Et s’il survivait, que ferait-il, où irait-il ? Il retournerait dans sa
ferme, auprès de sa femme insipide ? Il irait vieillir quelque part, édenté et
sénile, ressassant les sempiternelles histoires à mourir d’ennui de sa
jeunesse et de son courage ?
— Par tous les dieux ! dit soudainement Togi. Regarde par-là ! Gilad se
retourna. Druss marchait lentement dans l’herbe, appuyé sur la fille des
hors-la-loi, Caessa. Il tituba et faillit tomber, mais elle le retint. Quand ils
passèrent près d’eux, Gilad ravala son sentiment d’horreur. Le visage du
vieil homme semblait creusé ; il était pâle et teinté de bleu, comme un
cadavre vieux de deux jours. Les hommes s’écartèrent tandis que Caessa
dirigeait Druss vers le centre de la ligne. Là, elle dégaina une épée courte et
attendit à ses côtés.
Les portes s’ouvrirent, et les Nadirs se déversèrent. Druss, dans un ultime
effort, dégaina Snaga. Il arrivait à peine à voir à travers les brumes de la
douleur, et chaque pas supplémentaire que lui avait fait faire la fille avait
été une souffrance nouvelle. Elle avait pleuré tout du long en l’habillant,
puis l’avait aidé à se relever. Lui-même s’était mis à pleurer tellement la
douleur était insupportable.
— Je n’y arriverai pas, avait-il gémi.
— Mais si, lui avait-elle répondu. Tu dois y arriver.
— La douleur…
— Ce n’est pas la première fois que tu souffres. Bats-toi.
— Je ne peux plus : je suis fini.
— Écoute, bon sang ! Tu es Druss la Légende, et il y a des hommes qui
meurent dehors. Une dernière fois, Druss. S’ il te plaît. Tu ne dois pas
abandonner comme le ferait n’importe qui. Tu es Druss. Tu peux y arriver.
Arrête-les. Tu dois les arrêter. Ma mère est là-dehors !
Sa vue se dégagea momentanément, et il vit la folie qui habitait la fille. Il
ne pouvait pas la comprendre, car il ne savait rien de sa vie, mais il saisit de
quoi elle avait besoin. Dans un effort qui lui arracha un cri, il ramena ses
jambes sous lui et se leva. Son énorme main s’agrippa à une étagère fixée
au mur, afin de se tenir droit. La douleur s’intensifia, mais à présent il était
furieux, et il utilisa sa souffrance pour avancer.
Druss prit une profonde inspiration.
— Viens, ma petite Caessa, essayons de trouver ta maman, dit-il. Mais il
va falloir que tu m’aides ; ma démarche n’est pas très assurée.
Les Nadirs se ruèrent à travers les portes sur les lames des Drenaïs qui les
attendaient. Au-dessus d’eux, Rek fut informé de la situation alarmante.
Pour le moment, l’attaque sur le mur s’était arrêtée, les hommes s’étant
amassés en dessous, dans le tunnel de la porte.
— En arrière ! hurla-t-il. Repliez-vous sur le Mur Cinq.
Les hommes se mirent à courir dans l’herbe, et traversèrent les rues
désertes de Delnoch ; des rues dont Druss avait fait évacuer les habitants il
y avait déjà quelque temps. Il n’y aurait plus de terrain vague entre les
derniers murs, à présent, car les bâtiments étaient toujours debout, vides et
hantés.
Les guerriers coururent vers la sécurité éphémère du Mur Cinq, ne
pensant pas une seconde à l’arrière-garde qui était restée aux portes
fracassées. Gilad ne les en blâma pas ; étrangement, il n’avait aucune envie
d’être avec eux.
Seul Orrin, en pleine course, en eut conscience. Il fit demi-tour pour les
rejoindre, mais Serbitar, qui était à ses côtés, l’attrapa par le bras.
— Non, dit-il. Cela ne servirait à rien.
Ils se remirent donc à courir. Derrière eux les Nadirs franchirent le mur et
les prirent en chasse.
Aux portes, le carnage continuait. Druss se battait de mémoire, il
découpait tout guerrier qui s’approchait. Togi mourut d’une lance courte
dans la poitrine ; Gilad ne le vit même pas tomber. Pour Caessa, la scène
était différente : il y avait dix brigands, et Druss se battait contre eux.
Chaque fois qu’il en tuait un, elle souriait. Huit… Neuf…
Le dernier des brigands approcha. Elle ne pourrait jamais oublier cet
homme, car il avait tué sa mère. Il avait une boucle d’oreille en or et une
balafre de l’œil au menton. Elle leva son épée et se jeta sur lui, enfonçant sa
lame dans son ventre. Le Nadir fléchit les jambes et tomba en avant,
entraînant la fille dans sa chute. Un couteau pénétra entre ses omoplates,
mais elle ne le sentit pas. Les brigands étaient tous morts, et pour la
première fois depuis son enfance, elle était en sécurité. Sa mère allait sortir
du sous-bois et la ramener à la maison, où l’on donnerait à Druss un bon
repas, et ils riraient tous ensemble. Et elle chanterait pour lui. Elle…
Il n’y avait plus que sept hommes debout aux côtés de Druss, et les
Nadirs les encerclèrent. Tout d’un coup, une lance jaillit et brisa les côtes de
Druss, lui perçant un poumon. Snaga cingla une réponse mortelle,
sectionnant le bras du lancier au niveau de l’épaule. Comme il tombait,
Gilad lui trancha la gorge. Puis Gilad tomba à son tour, poignardé dans le
dos. Druss était seul. Les Nadirs reculèrent, car l’un de leurs capitaines
s’avançait.
— Tu te souviens de moi, Marche-Mort ? dit-il.
Druss arracha la lance qu’il avait dans le flanc, et la jeta loin de lui.
— Je me souviens de toi, gras du bide. Le héraut !
— Tu avais dit que tu me prendrais mon âme, et pourtant c’est moi qui
suis debout ici, et toi qui meurs. Qu’est-ce que tu dis de ça ?
Druss lança subitement Snaga droit devant lui. La lame coupa la tête du
héraut en deux, comme une citrouille.
— Je dis que tu parles trop, rétorqua Druss.
Il tomba à genoux et baissa la tête : il vit qu’il se vidait de son sang. À
côté de lui, Gilad était en train de mourir, mais il avait toujours les yeux
ouverts.
— C’était bon d’être en vie, pas vrai, garçon ?
Autour d’eux, les Nadirs se regroupèrent, mais aucune attaque ne fut
tentée. Druss releva la tête et désigna un guerrier.
— Toi, fiston, dit-il dans le dialecte guttural, apporte-moi ma hache.
L’espace d’un instant l’homme n’osa pas bouger puis, avec un frisson, il
dégagea la hache de la tête du héraut.
— Apporte-la-moi ! ordonna Druss.
Comme le jeune soldat avançait, Druss se rendit compte qu’il avait
l’intention de le tuer avec sa propre arme, mais une voix aboya un ordre et
le guerrier se raidit. Il tendit la hache à Druss et battit en retraite.
Les yeux de Druss étaient tout embrumés à présent, et il ne pouvait pas
discerner qui était la personne qui s’approchait de lui.
— Tu t’es bien défendu, Marche-Mort, dit Ulric. Maintenant, tu peux te
reposer.
— Si j’avais encore une once de force, je te tuerais, marmonna Druss.
Il se débattait avec sa hache, mais elle pesait trop lourd.
— Je sais. Mais en revanche j’ignorais qu’il y avait du poison sur la lame
de Nogusha. Tu me crois ?
La tête de Druss s’inclina, et il tomba vers l’avant.
Druss la Légende était mort.
Chapitre 28

Six cents guerriers drenaïs regardèrent en silence les Nadirs se


rassembler autour de la dépouille de Druss et la soulever délicatement. Ils
l’emportèrent en passant par les portes qu’il avait défendues au prix de sa
vie. Ulric fut le dernier à passer le portail. Dans l’ombre des poutres
cassées, il se retourna et scruta de ses yeux violets les hommes sur les
remparts. Il s’arrêta pour contempler une silhouette de bronze. Ulric leva les
mains en signe de salut, et désigna lentement Rek. Le message était
suffisamment clair.
D’abord la Légende, et maintenant le comte.
Rek ne répondit rien, il se contenta de regarder le Seigneur de Guerre
nadir s’éloigner dans l’ombre de la porte et disparaître de sa vue.
— Il n’est pas mort sans se battre, déclara Hogun pendant que Rek
retournait s’asseoir contre les remparts.
— Qu’attendais-tu d’autre de sa part ? demanda Rek, levant la visière de
son casque et se frottant les yeux de fatigue. Il n’a pas vécu non plus sans se
battre.
— Nous le suivrons bientôt, déclara Hogun. Les hommes qui nous restent
n’ont plus l’énergie nécessaire pour se battre un jour de plus. La cité est
vide à présent : même le boulanger de la garnison est parti.
— Et le conseil ? s’enquit Rek.
— Partis, tous autant qu’ils sont. Bricklyn devrait revenir d’ici un jour ou
deux avec des nouvelles d’Abalayn. Je crois qu’il donnera directement son
message à Ulric. Il sera installé dans la forteresse à ce moment-là.
Rek ne répondit pas ; ce n’était pas la peine. C’était la vérité : la bataille
était finie. Il ne restait plus qu’à attendre le massacre.
Serbitar, Vintar et Menahem approchèrent silencieusement, leurs robes
blanches en loques et couvertes de sang. Mais ils ne montraient aucune
trace de blessure. Serbitar s’inclina.
— La fin est proche, dit-il. Quels sont vos ordres ?
Rek haussa les épaules.
— Que voulez-vous que je vous dise ?
— Nous pourrions nous retirer dans la forteresse, proposa Serbitar, mais
nous n’avons même pas suffisamment d’hommes pour la défendre.
—Alors nous mourrons ici, déclara Rek. Cet endroit en vaut un autre.
— C’est vrai, déclara doucement Vintar. Mais je pense qu’il nous reste
encore quelques heures de grâce.
— Pourquoi ? demanda Hogun qui dégrafait les broches de bronze sur
ses épaulettes afin de retirer sa cape.
— Je pense que les Nadirs n’attaqueront plus de la journée. Aujourd’hui,
ils ont abattu un grand homme, une légende, même dans leurs rangs. Ils
vont festoyer et célébrer l’événement. Demain, pour notre mort, ils
remettront ça.
Rek retira son heaume, accueillant la brise fraîche sur son crâne trempé
de sueur. Au-dessus, le ciel était bleu et dégagé, et le soleil brillait. Il prit
une grande bouffée de l’air des montagnes, et sentit ses bienfaits se diffuser
dans ses membres fatigués. Son esprit vagabonda vers des jours heureux,
avec Horeb, à la taverne de Drenan ; des jours enfuis depuis longtemps, et
qu’il ne revivrait plus jamais. Il jura à voix haute et se mit à rire.
— S’ils n’attaquent pas, nous devrions nous aussi faire la fête, à notre
manière, déclara-t-il. Par les dieux, on ne meurt qu’une fois dans sa vie ! Ça
se fête.
Hogun eut un large sourire et secoua la tête, mais Flécheur, qui s’était
approché sans qu’on le remarque, tapa sur l’épaule de Rek.
— Ça, c’est ce que j’appelle parler, dit-il. Mais pourquoi ne
jouerionsnous pas le jeu jusqu’au bout ?
— Jusqu’au bout ? s’enquit Rek.
— Nous devrions nous joindre à la fête nadire, dit soudain Flécheur.
Comme ça, ce sont eux qui nous paieront à boire.
— Il y a du vrai là-dedans, Comte de Bronze, déclara Serbitar. Nous
joindrons-nous à eux ?
— Êtes-vous devenus fous ? dit Rek, en les regardant les uns après les
autres.
— Comme vous l’avez dit, Rek, on ne meurt qu’une fois, suggéra
Flécheur. Nous n’avons rien à perdre. Et puis de toute façon, nous serons
protégés par les lois de l’hospitalité nadires.
— C’est insensé ! dit Rek. Vous n’êtes pas sérieux ?
— Mais si, je le suis, rétorqua Flécheur. Je crois que j’aimerais bien
rendre un dernier hommage à Druss. Ce serait une sacrée sortie, que les
poètes nadirs pourraient chanter dans des années. Et les poètes drenaïs
devraient eux aussi s’en servir. J’aime bien l’idée, elle a une certaine beauté
poétique. Dîner dans l’antre du dragon.
— Et merde, je marche avec vous, dit Rek. Mais je crains d’avoir l’esprit
dérangé. Quand partons-nous ?

Le trône d’ébène d’Ulric avait été installé devant sa tente, et le Seigneur de


Guerre nadir était assis dessus, vêtu de robes occidentales en soie, cousues
d’or. Sur sa tête, la couronne à rebords en peau de chèvre, de la tribu des
Têtes-de-Loup. Ses cheveux noirs étaient tressés à la manière des rois de
Ventria. Autour de lui, formant un grand cercle de plusieurs milliers
d’hommes, se tenaient ses capitaines ; et derrière eux, il y avait encore de
nombreux autres cercles. Au centre de chaque cercle, des femmes nadires
dansaient frénétiquement au son des ondulations rythmées de centaines de
tambours. Dans le cercle des capitaines, les femmes dansaient autour d’un
grand bûcher funéraire de plus de trois mètres de haut sur lequel reposait
Druss la Légende, les bras en croix, sa hache sur la poitrine.
À l’extérieur des cercles, brûlaient d’innombrables feux, et l’odeur de la
viande en train de cuire emplissait l’air. Partout, les femmes du camp
portaient des palanches où étaient accrochés des seaux de lyrrd, un alcool à
base de lait de chèvre. Ulric, lui, buvait du vin rouge lentrian, en l’honneur
de Druss. Il n’aimait pas ce breuvage, trop léger pour un homme éduqué
avec les liqueurs les plus fortes de toutes les steppes du nord. Mais il le but
quand même. Il aurait, sinon, fait preuve de bien mauvaises manières, car
l’esprit de Druss était leur invité ce soir : un autre gobelet avait été rempli à
ras bord en plus de celui d’Ulric, et un deuxième trône avait été installé à la
gauche du souverain nadir.
Ulric, l’air morose, pointa son regard au-delà de son gobelet, fixant le
corps sur le bûcher.
— C’était un bon moment pour mourir, vieil homme, dit-il doucement.
Nous nous souviendrons de toi dans nos chansons, et les hommes parleront
de toi le soir autour des feux pendant les générations à venir.
La lune avait un éclat vif dans le ciel sans nuages, et les étoiles brillaient
comme des bougies lointaines. Ulric s’enfonça dans son siège et contempla
l’éternité. Pourquoi cette humeur maussade ? Quel poids portait son âme ?
Il avait rarement ressenti cela auparavant, et en tout cas jamais à la veille
d’une telle victoire.
Pourquoi ?
Son regard revint sur le corps du guerrier.
— C’est toi qui m’as fait ça, Marche-Mort, dit-il. Dans ton drame, je
passe pour l’ombre noire.
Ulric savait que, dans toutes les légendes, il y avait des héros lumineux et
des ténèbres maléfiques. C’était la trame, l’essence même de tout conte.
— Je ne suis pas mauvais, déclara-t-il. Je suis un guerrier-né, avec un
peuple à protéger et une nation à bâtir.
Il avala une gorgée de vin lentrian et remplit de nouveau son gobelet.
— Mon seigneur, quelque chose ne va pas ? demanda son robuste
capitaine, Ogasi, le cavalier trapu des steppes qui avait tué Virae.
— Il m’accuse, dit Ulric, en désignant le corps.
— Devons-nous allumer le bûcher ?
Ulric secoua la tête.
— Pas avant minuit. Les portes doivent être ouvertes quand il arrivera.
—Tu lui fais un grand honneur, mon seigneur. De quoi t’accuserait-il ?
— De sa mort. Nogusha portait une lame empoisonnée. C’est son
serviteur qui m’a tout raconté.
— Mais tu n’en as pas donné l’ordre, seigneur. J’étais là.
— Quelle importance ? Ne suis-je donc plus responsable de ceux qui me
servent ? J’ai entaché ma légende pour mettre fin à la sienne. Un exploit
sombre, bien sombre, Ulric Têtes-de-Loup.
— De toute façon, il serait mort demain, dit Ogasi. Il n’a perdu qu’un
jour.
— Pose-toi la question, Ogasi, de savoir ce que représentait ce jour. Des
hommes comme Marche-Mort ne surgissent qu’une fois toutes les vingt
générations, et encore. Ils sont rares. Alors que vaut ce jour pour un homme
ordinaire ? Une année ? Dix ans ? Une vie ? Est-ce que tu l’as vu mourir ?
— Oui, seigneur.
— Est-ce que tu l’oublieras ?
— Non, seigneur.
— Et pourquoi ça ? Tu as vu des braves mourir avant lui.
— Il était exceptionnel, répondit Ogasi. Même quand il est tombé à la
fin, j’ai cru un instant qu’il allait se redresser. Encore maintenant, certains
d’entre nos hommes jettent des regards craintifs vers son bûcher ; ils
s’attendent à le voir se relever.
— Comment a-t-il pu nous faire face ? demanda Ulric. Son visage était
bleu à cause de la gangrène. Son cœur aurait dû s’arrêter de battre bien
avant. Et la douleur…
Ogasi haussa les épaules.
— Tant que les hommes se feront la guerre, il y aura des guerriers. Tant
qu’il y aura des guerriers, il y aura des princes parmi les guerriers. Et parmi
les princes il y aura des rois, et parmi les rois un empereur. Tu l’as dit toi-
même, mon seigneur. Des gens comme lui, il n’y en a qu’un toutes les vingt
générations. Tu ne penses pas qu’il aurait pu mourir dans son lit ?
— Non. J’ai pensé que je pouvais tuer son nom. Bientôt je contrôlerai le
plus grand empire connu. L’histoire deviendra ce que je veux qu’elle soit.
» Je pourrais effacer son souvenir de la mémoire des hommes ou, pire
encore, souiller son nom jusqu’à ce que sa légende pue. Mais je ne le ferai
pas. Je ferai écrire un livre sur sa vie, et les hommes apprendront comment
il a contrarié mes plans.
— Je n’en attendais pas moins d’Ulric, déclara Ogasi, ses yeux sombres
brillant à la lueur du feu.
— Ah, mais tu me connais bien, mon ami. Il y en a d’autres, parmi les
Drenaïs, qui croient que je vais me servir le puissant cœur de Druss à dîner.
« Mangeur de bébés », « la peste qui marche », « le barbare de Gulgothir ».
— Des noms que tu as inventés, seigneur, il me semble.
— C’est vrai. Mais vois-tu, un chef doit connaître toutes les armes de la
guerre. Et il y en a beaucoup qui ne sont ni la lance, ni l’épée, ni l’arc, ni la
fronde. Les mots volent l’âme des hommes, alors que les épées ne tuent que
leur corps. Les hommes me voient, et ils connaissent la peur. C’est un
procédé très puissant.
— Certaines armes se retournent contre leurs utilisateurs, mon seigneur.
Personnellement, j’ai…
Tout à coup, l’homme s’arrêta net.
— Parle, Ogasi ! Que t’arrive-t-il ?
— Les Drenaïs, mon seigneur ! Ils sont dans le camp ! dit Ogasi, n’en
croyant pas ses yeux.
Ulric exécuta un quart de tour sur son siège. Partout, les cercles se
brisaient, car les hommes regardaient le Comte de Bronze avancer à grands
pas vers le seigneur des Nadirs.
Derrière lui, en rangs, venaient seize hommes en armure d’argent, et
derrière eux, un gan de la légion marchant au côté d’un guerrier blond muni
d’un arc.
Les tambours s’arrêtèrent et tous les yeux délaissèrent le groupe drenaï
pour se tourner vers le Seigneur de Guerre. Ulric plissa les yeux quand il vit
que ces hommes étaient armés. La panique monta dans sa poitrine, mais il
la maîtrisa. Son esprit marchait à toute vitesse. Est-ce qu’ils venaient le tuer
? Il entendit le sifflement de la lame d’Ogasi qui quittait son fourreau, et il
leva la main.
— Non, mon ami. Qu’ils approchent.
— C’est de la folie, mon seigneur, souffla Ogasi, alors que les Drenaïs
continuaient à avancer.
— Remplis des verres pour nos invités. Le temps de les tuer viendra
après le festin. Tiens-toi prêt.

Du haut de son trône, Ulric regarda dans les yeux gris-bleu du Comte de
Bronze. L’homme n’avait pas mis son heaume, mais hormis cela, il était en
armure intégrale, et l’épée d’Egel pendait à son côté. Ses compagnons
attendaient en retrait que la situation se décante. Ils ne montraient aucun
signe de tension, à part peut-être le général de la légion, qu’Ulric
connaissait sous le nom d’Hogun, dont la main reposait légèrement sur le
manche de son épée et qui regardait ardemment Ogasi.
— Pourquoi êtes-vous ici ? demanda Ulric. Vous n’êtes pas les bienvenus
dans mon camp.
Les yeux du comte balayèrent lentement les alentours et rendirent son
regard au Seigneur de Guerre nadir.
— C’est étrange, répondit-il, comme une bataille peut changer la façon
dont un homme voit les choses. Premièrement, je ne suis pas dans votre
camp, je suis sur les terres de Delnoch, et c’est donc mon camp, selon le
droit. C’est vous qui êtes sur mes terres. Quoi qu’il en soit, ce soir vous y
êtes les bienvenus. Quant à la raison de ma présence ici, mes amis et moi
sommes venus faire nos adieux à Druss la Légende… Marche-Mort.
L’hospitalité nadire est-elle si déplorable qu’on ne nous offre pas de
rafraîchissements ?
La main d’Ogasi se dirigea une fois de plus vers son épée. Le Comte de
Bronze ne bougea pas.
— S’il dégaine son épée, dit-il doucement, je lui coupe la tête.
Ulric éloigna Ogasi d’un geste de la main.
— Est-ce que tu penses pouvoir partir d’ici vivant ? demanda-t-il à Rek.
— Si je le décide, oui, répliqua le comte.
— Et je n’ai pas le choix en la matière ?
—Non.
— Vraiment ? Tu m’intrigues. Il y a des archers nadirs tout autour de
vous. À mon signal, ton armure étincelante sera couverte de flèches noires.
Et tu dis que je n’ai pas le choix ?
— Si vous l’avez, alors donnez-en l’ordre, dit le comte.
Ulric regarda ses archers. Les flèches étaient déjà encochées, et de
nombreux arcs étaient tendus ; les pointes de fer brillaient à la lueur du feu.
— Et pourquoi ne puis-je donner cet ordre ? demanda-t-il.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas donné ? contra le comte.
— La curiosité. Quelle est la vraie raison de ta visite ? Es-tu venu pour
me tuer ?
— Non. Si je l’avais voulu, j’aurais pu vous tuer comme j’ai tué votre
shaman : silencieux, invisible. Votre tête serait à présent une coquille vide
rongée par les vers. Il n’y a là nulle fourberie. Je suis venu rendre hommage
à un ami. M’offrirez-vous l’hospitalité, ou dois-je retourner dans ma
forteresse ?
— Ogasi ! appela Ulric.
— Mon seigneur ?
— Va chercher des rafraîchissements pour le comte et ses suivants.
Ordonne aux archers de retourner à leurs feux, et que la fête reprenne.
— Oui, seigneur, dit Ogasi, dubitatif.
Ulric invita d’un geste le comte à prendre place sur le trône à côté du
sien. Rek le remercia et se tourna vers Hogun.
— Allez tous vous amuser. Revenez ici dans une heure.
Hogun salua, et Rek regarda son petit groupe se disperser dans le
campement. Il sourit en voyant Flécheur se pencher au-dessus d’un Nadir et
lui voler son gobelet de lyrrd. L’homme ouvrit de grands yeux en voyant
son verre disparaître, et se mit à rire en découvrant Flécheur qui le
descendait d’une traite.
— C’est du bon, pas vrai ? demanda le guerrier. Bien meilleur que le
vinaigre rouge qu’on trouve au sud.
Flécheur acquiesça et sortit une flasque de sa besace qu’il tendit à
l’homme. La suspicion pouvait se lire sur son visage, mais, avec l’hésitation
coutumière des Nadirs, il accepta la flasque. Ses amis l’observaient.
Lentement, il en ôta le bouchon, et but une petite gorgée pour essayer.
Celle-ci fut suivie d’une plus grande.
— Ça aussi, c’est du bon, déclara l’homme. Qu’est-ce que c’est ?
— On appelle ça le Feu Lentrian. Quand on y a goûté une fois, on ne
l’oublie pas !
L’homme acquiesça, et bougea pour faire une place à Flécheur.
— Joins-toi à nous, Arc Long. Ce soir, pas de guerre. On discute ?
— C’est très aimable à vous, mon vieux. Je crois que je vais accepter.
Assis sur le trône, Rek prit le gobelet de Druss rempli de lentrian rouge et
le leva en direction du bûcher. Ulric leva son verre également, et les deux
hommes trinquèrent en silence à la santé du Capitaine, mort au champ
d’honneur.
— C’était un grand homme, déclara Ulric. Mon père m’a raconté de
grandes épopées, sur lui et sa dame. Rowena, je crois ?
— Oui, il l’aimait plus que tout.
— Il convenait à un tel homme de rencontrer un si grand amour, dit
Ulric. Je suis désolé qu’il nous ait quittés. Ce serait une bonne chose si les
guerres pouvaient être menées comme un jeu, où personne ne risquerait sa
vie. À la fin d’une bataille, les combattants pourraient se rencontrer -
comme nous le faisons en ce moment même - pour boire et parler.
— Druss ne l’aurait pas accepté, répondit le comte. Si les probabilités
l’emportaient dans le jeu dont vous parlez, Dros Delnoch serait depuis
longtemps à vous. Mais Druss était un homme qui renversait les
probabilités et faisait mentir la logique.
— Jusqu’à un certain point, seulement, car il est mort. Mais qu’en est-il
de toi ? Quel genre d’homme es-tu, comte Regnak ?
— Un homme, simplement, seigneur Ulric… Tout comme vous.
Ulric se rapprocha, une main sur le menton.
— Mais je ne suis pas ce qu’on appelle un homme ordinaire. Je n’ai
jamais perdu de bataille.
— Moi non plus, pas encore.
— Tu m’intrigues. Tu sors de nulle part, tu n’as pas de passé, et tu es
marié à la défunte fille du comte. Personne n’a jamais entendu parler de toi,
et nul ne peut me vanter tes exploits. Et pourtant, des hommes sont prêts à
mourir pour toi, comme ils le feraient pour leur roi bien-aimé. Qui es-tu ?
— Je suis le Comte de Bronze.
— Non. Je n’accepte pas cette réponse.
— Alors qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?
— Très bien, tu es le Comte de Bronze. Cela n’a pas d’importance.
Demain, tu pourras retourner dans ta tombe - toi, et tous ceux qui te suivent.
Vous avez commencé cette bataille avec dix mille hommes ; maintenant,
vous fanfaronnez avec à peine sept cents. Vous mettez tous vos espoirs dans
Magnus l’Entailleur, mais il ne sera pas là à temps, et même s’il l’était, cela
ne changerait pas grand-chose. Regarde autour de toi. Cette armée est née
de ses victoires. Et elle grandit. J’ai quatre autres armées comme celle-ci.
Peut-on m’arrêter ?
— Vous arrêter n’est pas ce qui compte, rétorqua le comte. Cela ne l’a
jamais été.
— Alors que faites-vous ?
— Nous essayons de vous arrêter.
— Y a-t-il une subtilité à saisir ?
— Il importe peu que vous la saisissiez. Il se peut que le destin veuille
que vous gagniez. Il se peut qu’un Empire nadir se révèle être une
bénédiction pour le monde entier. Mais demandez-vous ceci : s’il n’y avait
eu que Druss, et pas d’armée ici, quand vous êtes arrivé, vous aurait-il
ouvert les portes ?
— Non. Il se serait battu et il serait mort, répondit Ulric.
—Mais il n’aurait pas pu espérer gagner. Alors pourquoi l’aurait-il fait ?
— À présent, je comprends la subtilité, comte. Mais cela m’attriste
qu’autant d’hommes meurent quand toute résistance est futile. Toutefois, je
te respecte. Je veillerai à ce que ton bûcher soit aussi imposant que celui de
Druss.
— Merci, mais non. Si vous me tuez, enterrez mon corps dans le jardin
derrière la forteresse. Il y a là une tombe, entourée de fleurs, où repose ma
femme. Allongez mon corps à côté du sien.
Ulric resta silencieux plusieurs minutes, prenant son temps pour remplir
les gobelets.
— Il en sera fait selon ton désir, Comte de Bronze, finit-il par dire. Et
maintenant, joins-toi à moi dans ma tente. Nous allons manger un peu de
viande, boire un peu de vin, et être amis. Je te raconterai ma vie et mes
rêves, et tu me parleras de ton passé et de tes joies.
— Pourquoi seulement du passé, seigneur Ulric ?
— C’est tout ce qu’il te reste, mon ami.
Chapitre 29

À minuit, lorsque les flammes du bûcher funéraire embrasèrent le ciel, la


horde nadire dégaina ses armes, et les tint en l’air, en guise d’hommage au
guerrier dont l’âme, pensaient-ils, se tenait aux portes du Paradis.
Rek et sa compagnie de Drenaïs firent de même, puis il se tourna vers
Ulric et s’inclina. Ulric lui rendit son salut, et la compagnie se mit en route
pour rejoindre les portes poternes du Mur Cinq. Le voyage de retour fut
silencieux, chacun étant perdu dans ses pensées.
Flécheur songeait à Caessa et à sa mort aux côtés de Druss. Il l’avait
aimée, à sa manière, mais il ne le lui avait jamais avoué. L’aimer, c’était
mourir.
Hogun ressassait la redoutable image de l’armée nadire qu’il avait vue de
près, puissante, infinie… imbattable !
Serbitar pensait au voyage que le reste des Trente et lui-même allaient
entreprendre le lendemain, au coucher du soleil. Seul Arbedark serait
absent, car ils s’étaient réunis et l’avaient nommé abbé la nuit précédente. Il
partirait seul de Delnoch pour fonder un nouveau temple en Ventria.
Rek luttait contre le désespoir. Les derniers mots d’Ulric résonnaient sans
cesse dans son esprit : « Demain, vous verrez la horde nadire comme vous
ne l’avez jamais vue. Nous avons rendu hommage à votre courage en
n’attaquant que de jour, pour vous laisser dormir la nuit. Mais maintenant,
j’ai besoin de prendre votre forteresse, et il n’y aura plus de repos jusqu’à
ce qu’elle soit tombée. Jour et nuit nous reviendrons à la charge, tant et si
bien qu’il ne restera plus personne de vivant pour s’opposer à nous.»
En silence, le groupe escalada les marches de la poterne et se rendit au
hall du mess. Rek savait que le sommeil ne viendrait pas. C’était sa dernière
nuit sur terre, et son corps exténué exigeait un regain d’énergie afin de
savourer encore un peu de vie et la douceur de respirer.
Le groupe s’assit autour de la table à tréteaux, et Rek leur versa du vin.
Des Trente, seuls Serbitar et Vintar étaient encore présents. Pendant de
longues minutes, les cinq hommes s’abstinrent de parler, jusqu’à ce que
finalement Hogun brise ce silence gênant.
— On savait bien que cela finirait comme ça, non ? On ne pouvait pas
résister éternellement.
— Tu as raison, mon vieux, répondit Flécheur. Néanmoins, c’est un peu
décevant, tu ne trouves pas ? Je dois avouer que je conservais au plus
profond de moi le faible espoir de réussir. Et maintenant que je ne l’ai plus,
je ressens comme une petite pointe de panique.
Il sourit avec douceur et vida son verre d’une traite.
— Tu n’es pas obligé de rester, déclara Hogun.
— C’est vrai. Je partirai peut-être au petit matin.
— Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai le sentiment que tu ne le feras pas,
répliqua Hogun.
— Eh bien, pour être honnête, j’ai promis à ce guerrier nadir, Kaska, de
reboire un verre avec lui dès qu’ils se seraient emparés de la forteresse. Un
bon gars - même s’il a le vin un peu triste. Il a six femmes et vingt-trois
enfants. C’est un miracle qu’il ait le temps de venir faire la guerre.
— Ou la force ! ajouta Hogun en souriant. Et vous, Rek, pourquoi êtes-
vous resté ?
— Imbécillité héréditaire, répondit Rek.
— Ce n’est pas suffisant, rétorqua Flécheur. Allez, Rek… la vérité, s’il
vous plaît.
Rek scruta rapidement le groupe, conscient de l’épuisement qui marquait
leurs visages, et réalisant pour la première fois qu’il les aimait tous.
Ses yeux croisèrent ceux de Vintar, et ils se comprirent sans un mot. Le
vieil homme sourit.
— Je crois, dit Rek, que seul l’Abbé des Épées peut répondre à cette
question - pour nous tous.
Vintar acquiesça et ferma les yeux quelques instants. Ils savaient tous
qu’il était en train de fouiller leurs cœurs et leurs esprits, mais ils n’avaient
pas peur et n’étaient pas gênés. Ils ne voulaient surtout plus être seuls.
— Tout ce qui vit doit mourir un jour, déclara Vintar. Il n’y a que
l’homme, semble-t-il, qui soit conscient toute sa vie de sa mort à venir. Et
pourtant, il y a d’autres choses dans la vie que l’attente de la mort. Pour que
la vie ait un sens, il faut avoir un but. Un homme doit transmettre quelque
chose, sinon il ne sert à rien.
» Pour la plupart des hommes, ce but tourne autour du mariage et des
enfants qui formeront sa progéniture. Pour d’autres, c’est un idéal - un rêve,
si vous voulez. Chacun d’entre nous croit à la notion d’honneur : c’est le
rôle d’un homme de faire ce qui est juste et bon, car la raison ne suffit pas.
Nous y avons tous failli à différentes reprises. Nous avons volé, menti,
triché - même tué - à notre profit. Mais au bout du compte, nous revenons
toujours à nos croyances. Nous ne permettrons pas aux Nadirs d’entrer sans
combattre, parce que nous ne pouvons pas faire autrement. Nous nous
jugeons nous-mêmes plus durement que les autres nous jugeront jamais.
Nous préférons mourir plutôt que de trahir nos idéaux.
» Hogun, vous êtes un soldat et vous avez foi dans la cause drenaïe. On
vous a donné l’ordre de tenir, et vous tiendrez, sans vous poser de
questions. Il ne vous est jamais venu à l’idée qu’il puisse y avoir d’autres
choix qu’obéir. Et pourtant, vous comprenez que d’autres pensent
différemment. Vous êtes un homme exceptionnel.
» Flécheur, vous êtes un romantique, et pourtant vous êtes cynique. Vous
vous moquez de la noblesse de l’homme, car vous l’avez vu trop souvent
s’adonner à ses plus bas instincts. Néanmoins, vous vous êtes en secret
imposé un modèle de conduite que peu de gens peuvent comprendre. Plus
que quiconque, vous désirez vivre. L’envie de fuir se fait très pressante en
vous. Mais vous ne le ferez pas, du moins tant que quelqu’un restera encore
debout sur ces remparts. Votre courage est grand.
» Rek, c’est à vous que j’ai le plus de mal à répondre. Comme Flécheur,
vous êtes un romantique, mais il y a en vous des profondeurs que je n’ai pas
encore sondées. Vous êtes intuitif et intelligent, mais c’est votre intuition
qui vous guide. Vous savez qu’il est normal que vous restiez - mais aussi
que c’est absurde. Votre intellect vous dit que cette cause est une pure folie,
mais votre intuition vous pousse à rejeter votre intellect. Vous êtes un
animal rare, un meneur d’hommes né. Et vous ne pouvez pas partir.
» Vous êtes tous liés ensemble par des chaînes mille fois plus solides que
l’acier.
» Et pour finir, il y en a un - dont je vais parler maintenant - pour qui tout
ce que je viens de dire est vrai. C’est le moins important de tous ici, et
pourtant il vous est supérieur, car ses peurs sont plus grandes que les vôtres.
Malgré cela, il tiendra bon lui aussi, et il mourra à vos côtés.
La porte s’ouvrit, et Orrin entra, son armure brillante et fraîchement
lustrée. Il s’assit en silence parmi eux et accepta un gobelet de vin.
— Je présume qu’Ulric était en bonne santé, dit-il.
— Il n’a jamais été dans une telle forme, mon vieux, répondit Flécheur.
— Eh bien demain, nous allons le faire saigner du nez, déclara le général.
Ses yeux sombres étincelèrent.
L’aube était vive et claire. Les guerriers drenaïs prenaient un petit
déjeuner froid, composé de pain et de fromage, arrosé d’eau miellée. Tous
les hommes valides étaient assignés au mur, une arme à la main. Alors que
les Nadirs se préparaient à passer à l’attaque, Rek sauta sur les remparts et
fit face aux défenseurs.
— Aujourd’hui, pas de long discours, cria-t-il. Nous savons tous que la
situation est désespérée. Mais je veux vous dire combien je suis fier de
vous, plus fier encore que je l’aurais imaginé. J’aimerais pouvoir trouver les
mots…
Il hésita et se tut. Puis, il sortit son épée de son fourreau et la leva bien
haut.
— Par tous les dieux qui ont foulé cette terre, je vous jure que vous êtes
les meilleurs hommes que j’aie pu rencontrer. Et si j’avais pu choisir la fin
de cette histoire, et même si j’avais pu faire revenir tous les héros du passé,
je ne l’aurais pas fait. Car personne n’aurait pu donner plus que ce que vous
avez donné.
» Et je vous remercie.
» Mais si quiconque ici désire partir maintenant, qu’il le fasse. Beaucoup
d’entre vous ont une femme, des enfants, des gens qui dépendent d’eux. Si
c’est le cas, partez tout de suite, avec ma bénédiction. Car ce que nous
allons faire aujourd’hui ne changera pas l’issue de la guerre.
Il sauta des remparts pour rejoindre Orrin et Hogun.
Plus loin sur le mur, un jeune cal cria :
— Et vous, Comte de Bronze, qu’allez-vous faire ? Vous restez ? Rek
remonta sur le mur.
— Je dois rester. Mais je vous donne la permission de partir.
Aucun homme ne fit mine de s’en aller, même si beaucoup
l’envisagèrent.
Le cri de guerre nadir monta, et la bataille commença.
Tout au long de la journée, jamais les Nadirs ne purent poser le pied sur
les remparts, et le carnage fut terrible.
La grande épée d’Egel exécuta de nombreuses bottes, tuant, entaillant les
armures, les chairs et les os. Les Drenaïs se battirent comme des démons,
semant la mort avec férocité. Car, comme Serbitar l’avait prédit des
semaines auparavant, ils étaient la crème des combattants, et la peur, ou la
peur de la mort, n’habitait pas leur esprit. Maintes fois les Nadirs reculèrent,
ensanglantés et perplexes.
Mais alors que le soleil allait se coucher, l’assaut sur les portes se durcit,
et les grandes barrières de bronze et de chêne commencèrent à vaciller.
Serbitar dirigea le reste des Trente pour tenir, comme l’avait fait Druss,
dans l’ombre du porche. Rek courut les rejoindre, mais une impulsion
mentale de Serbitar lui ordonna de retourner sur le mur. Il allait résister à
l’ordre, quand des Nadirs parvinrent à prendre position sur les remparts,
derrière lui. L’épée d’Egel siffla à la vitesse de l’éclair, et décapita le
premier. Une fois de plus Rek était au cœur de la bataille.
Dans l’entrée, Serbitar fut rejoint par Suboden, le capitaine de sa garde
vagrianne. Il ne restait que soixante hommes en vie sur la troupe initiale.
— Retournez sur les murs, dit Serbitar.
Le Vagrian aux cheveux blonds secoua la tête.
— Je ne peux pas. Nous sommes ici en tant que gardes du corps, et nous
mourrons avec vous.
— Vous ne me portez pas dans votre cœur, Suboden. Vous avez été
suffisamment explicite.
— L’amour n’a rien à voir avec mon devoir, Seigneur Serbitar. Et
néanmoins, j’espère que vous me pardonnerez. Je pensais que vos dons
étaient le fruit des démons, mais aucun homme possédé ne résisterait
comme vous le faites ici.
— Je n’ai rien à vous pardonner, mais vous avez ma bénédiction, dit
Serbitar à son capitaine.
Tout d’un coup, les portes éclatèrent et, avec un rugissement de triomphe,
les Nadirs s’engouffrèrent pour se jeter sur les défenseurs et leur fer de
lance, le templier aux cheveux blancs.
Serbitar dégaina une fine dague ventrianne et se battit des deux mains,
bloquant et perçant, parant et taillant. Les hommes s’écroulaient devant lui,
mais ils bondissaient de plus en plus nombreux pour boucher le trou qu’il
creusait lui-même. Derrière lui, le fin capitaine vagrian taillait et martelait
les barbares qui l’approchaient. Une hache brisa son bouclier, et après s’être
débarrassé de ses morceaux, il prit son épée à deux mains, poussa un cri de
défi et se lança à l’attaque. Une hache lui broya les côtes, et une lance
transperça sa cuisse. Il tomba dans la masse bouillonnante en piquant à
droite et à gauche. Un coup de pied l’envoya rouler sur le dos, et trois
lances s’enfoncèrent dans sa poitrine. Il tenta faiblement de lever son épée
une dernière fois, mais une botte cloutée de fer lui écrasa la main, et un
coup de gourdin mit fin à son existence.
Vintar se battait calmement, se rangeant au côté de l’albinos. Il attendait
la flèche qui devait être décochée, il le savait, d’une seconde à l’autre.
Plongeant sous une lame, il éviscéra son adversaire et se retourna.
Dans l’ombre des portes brisées un archer banda son arc ; ses doigts
vinrent toucher sa joue. Le trait jaillit de l’arc pour se ficher dans l’œil droit
de Vintar, qui s’écroula, percé de lances nadires.
Les derniers défenseurs se battaient en cercle, qui se réduisait au fur et à
mesure que le jour tombait. On n’entendait plus de hurlements nadirs. La
bataille était tendue mais silencieuse, excepté le bruit de l’acier contre la
chair.
Menahem fut soulevé de terre sous l’impact d’une lance qui lui perfora
les poumons. Son épée s’abattit avec un sifflement sur le cou du lancier
agenouillé - mais s’arrêta net.
Tout doucement, il effleura l’épaule de l’homme de sa lame. N’en
croyant pas sa chance, le guerrier extirpa sa lance et l’enfonça une fois de
plus dans la poitrine du prêtre.
À présent, Serbitar était seul.
Momentanément, les Nadirs reculèrent devant la vision de l’albinos
couvert de sang. Une grande partie du sang était à lui. Sa cape partait en
lambeaux, son armure était cabossée et maculée ; son heaume avait été
éjecté depuis longtemps.
Il prit trois courtes respirations, regarda en lui-même et vit qu’il était en
train de mourir. Il ouvrit son esprit pour trouver Vintar et les autres.
Le silence.
Un terrible silence.
Tout cela pour rien, donc, pensa-t-il, alors que les Nadirs se préparaient à
porter le coup fatal. Il gloussa d’un air narquois.
La Source n’existait pas.
Il n’y avait pas de centre à l’univers.
Pendant les quelques secondes qui lui restèrent à vivre, il se demanda s’il
n’avait pas gâché toute sa vie.
Mais il savait que non. Car, même si la Source n’existait pas, il fallait
qu’il y en ait une. Elle devait être si belle.
Un guerrier nadir bondit sur lui. Serbitar dévia son coup d’estoc et
enfonça sa dague dans sa poitrine, mais la meute en profita, et une vingtaine
de lames convergèrent à l’intérieur de son corps frêle. Du sang gicla de sa
bouche et il s’effondra.
De très loin, une voix lui parvint :
Prends ma main, mon frère. Le voyage commence.
C’était Vintar.

Les Nadirs jaillirent de toutes parts. Ils se déversèrent entre les maisons
désertes de Delnoch, dans les dizaines de rues qui menaient à Geddon et à
la forteresse. En première ligne, Ogasi brandit son épée en beuglant le chant
de guerre nadir. Il se mit à courir, puis s’arrêta.
Devant lui, sur le terrain vague qui s’étendait au pied des habitations, se
dressait un homme avec une barbe en forme de trident. Il arborait la robe
des Sathulis et portait deux tulwars, courbés et mortels. Ogasi avança
lentement, interloqué.
Un Sathuli à l’intérieur de la forteresse drenaïe ?
— Que fais-tu ici ? hurla Ogasi.
— Je viens aider un ami, c’est tout, répondit l’homme. Allez-vous-en ! Je
ne vous laisserai pas passer.
Ogasi fit un large sourire. Visiblement, cet homme était fou. Il leva son
épée et donna l’ordre aux guerriers d’avancer. La silhouette en robe blanche
vint à leur rencontre.
— Sathulis ! cria-t-il.
En guise de réponse, un gigantesque hurlement monta de tous les
bâtiments. Trois mille guerriers sathulis partirent à l’attaque, leurs robes
blanches évoquant des fantômes dans l’obscurité grandissante.
Les Nadirs furent sous le choc, et Ogasi ne put en croire ses yeux. Les
Sathulis et les Drenaïs étaient des ennemis ancestraux. Il savait ce qui était
en train d’arriver, mais son cerveau refusait de l’admettre. Comme une
vague blanche sur une plage de sable noir, la première ligne sathulie déferla
sur les Nadirs.
Joachim chercha Ogasi, mais le guerrier trapu s’était fondu dans le chaos.
L’étrange retournement de situation, où l’on passait d’une victoire à une
mort certaine, consterna les Nadirs. La panique s’installa et le repli
progressif se transforma en déroute. Piétinant leurs camarades, les Nadirs
firent volte-face et s’enfuirent en courant. L’armée blanche lancée à leurs
trousses les harcelait avec des cris bestiaux, dignes des steppes nadires.
Sur les murs, au-dessus, Rek saignait de diverses blessures à l’avant-bras.
Hogun avait récolté une entaille sur le haut du crâne, dont le sang coulait
abondamment, et un lambeau de peau voletait chaque fois qu’il portait une
attaque.
À cet instant, les premiers guerriers sathulis apparurent sur les remparts,
et là aussi les Nadirs durent reculer devant les terribles tulwars. Repoussés
jusqu’aux murs, ils cherchèrent à s’échapper grâce aux cordes.
En quelques minutes, ce fut fini. Ailleurs, sur le terrain vague, des petites
poches de résistance nadires furent encerclées, puis massacrées.
Joachim Sathuli, sa robe blanche tachée de pourpre, gravit lentement les
remparts, suivi par sept de ses lieutenants. Il s’approcha de Rek et fit une
révérence. Se retournant, il passa ses deux tulwars couverts de sang à un
guerrier brun et barbu. Un autre homme lui tendit une serviette parfumée.
Tranquillement, avec des gestes élaborés, il s’essuya le visage, puis les
mains. Enfin, il parla.
— Un accueil chaleureux, déclara-t-il.
Son visage ne se fendit d’aucun sourire, mais ses yeux pétillèrent
d’humour.
— N’est-ce pas ? dit Rek. C’est une chance que nos autres invités aient
dû partir ; nous n’aurions pas eu assez de chambres pour tout le monde.
— Tu es donc si surpris que ça de me voir ?
— Non, pas surpris. Étonné serait plus exact.
Joachim se mit à rire.
— As-tu donc la mémoire si courte, Delnoch ? Tu as dit que nous
devions nous séparer en amis, et j’ai accepté. En quel autre endroit
pourrais-je me trouver quand un ami est en détresse ?
— Ça a dû être un boulot de tous les diables pour convaincre tes
guerriers de te suivre.
— Pas le moins du monde, répondit Joachim, un éclat d’espièglerie dans
les yeux. Ils ont eu envie de se battre entre ces murs la plus grande partie de
leur vie.

Le grand guerrier sathuli se tenait sur les murs de Geddon. Il regardait le


camp nadir qui se trouvait en bas, de l’autre côté des remparts abandonnés
de Valteri. À présent, Rek dormait, et le prince barbu patrouillait seul le
long des murailles. Autour de lui, il y avait des sentinelles et des guerriers
des deux peuples, mais Joachim demeurait solitaire.
Pendant des semaines, les éclaireurs avaient observé depuis les sommets
de la chaîne de Delnoch la furieuse bataille qui se déroulait à leurs pieds.
Souvent, Joachim en personne avait escaladé les pics pour voir le combat.
Puis, il y avait eu une razzia nadire sur un village sathuli et Joachim avait
persuadé ses hommes de le suivre jusqu’à Delnoch. De plus, il connaissait
le traître qui pactisait avec les Nadirs, car il avait été témoin d’une
rencontre dans une passe montagneuse entre le traître et le capitaine nadir,
Ogasi.
Deux jours plus tard, les Nadirs avaient essayé d’envoyer une partie de
leurs forces à travers les montagnes, et les Sathulis les avaient repoussés.
Joachim apprit avec tristesse la perte que venait de subir Rek. Fataliste
lui-même, il était toujours à même de comprendre un homme dont la femme
venait de mourir. La sienne était morte en couches deux ans auparavant, et
la plaie était toujours à vif.
Joachim secoua la tête. La guerre était une maîtresse sauvage ; elle n’en
était pas moins une femme puissante. Elle pouvait infliger des dégâts à
l’âme d’un homme supérieur au temps lui-même.
L’arrivée des Sathulis avait été opportune, mais il y avait eu des victimes.
Quatre cents de ses hommes étaient morts, des pertes difficilement
supportables pour un peuple de montagnards qui ne comptait pas plus de
trente mille âmes, dont la plupart étaient encore des enfants, ou des vieux.
Mais une dette était une dette.
L’homme, Hogun, le détestait, Joachim le voyait bien. Mais c’était
compréhensible, car Hogun était un légionnaire et les Sathulis saignaient la
légion à blanc depuis des années. Et ils réservaient leurs meilleures tortures
aux cavaliers qu’ils capturaient. C’était un honneur, mais Joachim savait
que les Drenaïs ne pourraient jamais l’accepter. Quand un homme mourait,
c’était une épreuve - plus la mort était dure, et plus il était récompensé au
Paradis. La torture permettait à l’âme d’un homme de progresser, et les
Sathulis ne pouvaient pas offrir de plus beau cadeau à un ennemi prisonnier.
Il s’assit sur les remparts et contempla la forteresse derrière lui. Depuis
combien d’années souhaitait-il s’en emparer ? Dans combien de rêves
l’avait-il vue en flammes ?
Et voilà qu’il la défendait aujourd’hui au prix de la vie de ses
compagnons.
Il haussa les épaules. Un homme qui a la tête dans les nuages ne peut pas
voir le scorpion à ses pieds. Un homme qui regarde ses pieds ne peut pas
voir le dragon dans le ciel.
Il arpenta les remparts pour finalement arriver à la tour des portes et à la
pierre où une inscription était gravée : GEDDON.
Le mur de la mort.
L’odeur de mort emplissait l’air et au petit jour les corbeaux viendraient
festoyer. Il aurait dû tuer Rek dans les bois. Une promesse faite à un
incroyant n’avait pas de valeur, alors pourquoi l’avait-il tenue ? Il rit
soudainement, acceptant la réponse : parce que l’homme s’en moquait.
Et Joachim l’aimait bien.
Il passa devant une sentinelle drenaïe qui le salua en souriant. Joachim
répondit d’un signe de tête, et nota l’incertitude du sourire.
Il avait dit au Comte de Bronze que lui et ses hommes resteraient un jour
de plus et puis retourneraient dans leurs montagnes. Il s’était attendu qu’il
lui demande de rester - en échange d’offres, de traités, de promesses. Mais
Rek avait simplement souri.
— C’est plus que j’aurais osé demander, dit-il.
Joachim fut sidéré, mais ne put rien répondre. Il raconta à Rek ce qu’il
savait du traître et de la tentative des Nadirs de franchir les montagnes.
— Est-ce que vous continuerez à leur barrer le passage ?
— Bien sûr. Ce sont les terres des Sathulis.
— Bien. Veux-tu manger avec moi ?
— Non, mais je te remercie de ton offre.
Aucun Sathuli ne pouvait rompre le pain avec un incroyant.
Rek acquiesça de la tête.
— Je crois que je vais aller me reposer, alors, dit-il. Je te verrai à l’aube.
Dans sa chambre au sommet de la forteresse, Rek dormit, rêvant de
Virae, toujours de Virae. Il se réveilla des heures avant l’aube et tendit le
bras pour la trouver. Mais les draps à côté de lui étaient froids, et comme
chaque fois, il éprouva du chagrin. Cette nuit-là, il pleura longuement, sans
bruit. Puis il se leva, s’habilla et descendit l’escalier qui menait vers le petit
hall. Un serviteur, Arshin, lui apporta un petit déjeuner froid composé de
jambon et de fromage ainsi qu’une carafe remplie d’eau fraîche coupée
d’hydromel. Il mangea machinalement, jusqu’à ce qu’un jeune officier
s’approche de lui avec des nouvelles de Bricklyn. Il était revenu de Drenan
avec des missives.
Le bourgeois entra dans le hall, fit une légère courbette et s’approcha de
la table, étalant devant Rek plusieurs paquets et un parchemin scellé à la
cire. Il s’assit en face de Rek et demanda s’il pouvait se verser à boire. Rek
fit un signe de tête en guise d’accord et décacheta le parchemin. Il le lut et
sourit, puis le posa à côté de lui et regarda le bourgeois de l’autre côté de la
table. Il était plus maigre et ses cheveux étaient même un peu plus gris que
la première fois où Rek l’avait vu. Il était toujours vêtu d’une tenue
d’équitation, et sa houppelande verte était toute poussiéreuse. Bricklyn
avala l’eau en deux gorgées et remplit sa coupe. Puis il s’aperçut que Rek le
regardait.
— Vous avez lu le message d’Abalayn ? demanda-t-il.
— Oui. Merci de me l’avoir apporté. Resterez-vous ?
— Mais bien sûr. Des dispositions doivent être prises pour la reddition, et
Ulric doit être accueilli dans la forteresse.
— Il a juré qu’il n’épargnerait personne, déclara doucement Rek.
Bricklyn agita la main.
— Foutaises ! C’étaient des propos dictés par la guerre. À présent, il va
se montrer magnanime.
— Et qu’en est-il de l’Entailleur ?
— Il a été rappelé à Drenan, et son armée dissoute.
— Cela vous fait plaisir ?
— Que la guerre soit finie ? Bien sûr. Évidemment, je suis triste que tant
de gens aient dû mourir. J’ai appris que Druss était tombé à Sumitos. Quel
dommage. C’était quelqu’un, et un guerrier magnifique. Mais il est mort
comme il l’aurait voulu, j’en suis sûr. Quand souhaitez-vous que j’aille voir
le seigneur Ulric ?
— Dès que vous le souhaiterez.
— M’accompagnerez-vous ?
—Non.
— Alors qui ? demanda Bricklyn, qui voyait avec plaisir la résignation se
lire sur le visage de Rek.
— Personne.
— Personne ? Mais cela ne serait pas très avisé, mon seigneur. Il devrait
y avoir une délégation.
— Vous irez seul.
— Très bien. Quels termes devrai-je négocier ?
— Vous ne négocierez rien du tout. Vous irez simplement voir Ulric et
vous lui direz que c’est moi qui vous envoie.
— Je ne comprends pas, mon seigneur. Qu’est-ce que je devrai dire ?
— Vous lui direz que vous avez échoué.
— Échoué ? À quoi ? Vous parlez par énigmes. Êtes-vous fou ?
— Non. Simplement fatigué. Vous nous avez trahis, Bricklyn, mais je
n’en attendais pas moins de votre engeance. C’est pourquoi je ne suis même
pas en colère. Ni motivé par le désir de vengeance. Vous avez accepté
l’argent d’Ulric, et vous pouvez donc le rejoindre. La lettre d’Abalayn est
un faux, et l’Entailleur sera ici dans cinq jours, avec plus de cinq mille
hommes. Dehors, nous avons trois mille Sathulis et nous pouvons tenir le
mur. Et à présent, débarrassez le plancher ! Hogun sait que vous êtes un
traître et il m’a dit que, s’il vous voyait, il vous tuerait. Partez maintenant.
Pendant de longues minutes Bricklyn resta assis, sous le choc, puis il
secoua la tête.
— C’est de la folie ! Vous ne pouvez pas tenir ! C’est l’heure d’Ulric, ne
le voyez-vous pas ? Les Drenaïs sont finis, et c’est l’étoile d’Ulric qui brille
à présent. Qu’espérez-vous accomplir ?
Rek sortit lentement une fine dague et la plaça sur la table devant lui.
— Partez maintenant, répéta-t-il doucement.
Bricklyn se leva et partit en trombe vers la porte. Une fois dans le
couloir, il se retourna.
— Espèce d’idiot, cracha-t-il. Vous feriez bien d’utiliser cette dague sur
vous-même, parce que, lorsque les Nadirs vous captureront, ce ne sera pas
une partie de plaisir.
Et il s’en fut.
Hogun surgit d’une alcôve cachée par une tapisserie et s’avança vers la
table. Sa tête arborait un bandage et son visage était pâle. Il tenait son épée
à la main.
— Comment avez-vous pu le laisser partir, Rek ? Comment ?
Rek sourit.
— Parce que je me fiche complètement de le tuer.
Chapitre 30

La dernière bougie vacilla et s’éteignit sous le vent d’automne qui agitait


les rideaux. Rek dormait toujours, la tête entre ses bras, à la table où, une
heure plus tôt, il avait enjoint à Bricklyn de rejoindre les Nadirs. Son
sommeil était léger mais sans rêves. Il frissonna comme la température
baissait dans la pièce, et il s’éveilla en sursaut dans les ténèbres. La peur le
saisit et il se précipita sur sa dague. Il frissonna encore. Il faisait froid… si
froid. Il jeta un coup d’œil au feu. Il tirait bien, et cependant aucune chaleur
ne s’en dégageait. Il se leva, se dirigea vers l’âtre, et s’accroupit devant, les
mains offertes. Rien. Surpris, il se releva et retourna vers la table. C’est là
que le choc le saisit.
La tête dans les bras, la silhouette du comte Regnak dormait toujours sur
la table. Il repoussa la panique, et examina sa propre image endormie,
notant les traces d’épuisement sur le visage décharné, les orbites creusées,
et les rides de fatigue autour de la bouche.
Puis il prit conscience du silence. Même à cette heure avancée de la nuit,
on devait entendre certains bruits, comme les sentinelles, les serviteurs ou
quelque cuisinier préparant le déjeuner matinal. Mais là, il n’y avait rien. Il
se déplaça vers la porte et s’avança dans le couloir obscur, puis dans
l’ombre de la herse. Il était seul. Au-delà des portes se dressaient les murs,
mais nulle sentinelle ne les arpentait. Il marcha dans les ténèbres. Les
nuages s’écartèrent pour révéler une lune brillante.
La forteresse était déserte.
Depuis les hauts murs de Geddon, il regarda vers le nord. La plaine était
déserte également. Il n’y avait plus aucune tente nadire.
Il était donc vraiment seul. La panique le quitta et un sentiment de paix
recouvrit son âme comme une couverture chaude. Il s’assit sur les remparts
et contempla la forteresse.
Était-ce un aperçu de la mort ? se demanda-t-il. Ou simplement un rêve ?
Il s’en fichait. Que ce soit un avant-goût du lendemain ou le résultat d’un
fantasme, cela n’avait pas d’importance. Il appréciait ce moment.
Puis, ressentant une profonde sensation de chaleur, il sut qu’il n’était pas
seul. Il eut le cœur gros et les larmes lui vinrent aux yeux. Il se retourna et
elle était là : habillée comme la première fois où il l’avait vue, avec une
épaisse veste en peau de mouton et un pantalon en laine. Elle ouvrit les bras
et s’avança pour l’embrasser. Il la serra fort contre lui, enfonçant son visage
dans ses cheveux. Ils restèrent ainsi un long moment, le corps de Rek agité
de gros sanglots. Enfin, il arrêta de pleurer et la relâcha doucement. Elle
leva les yeux et sourit.
— Tu as bien agi, Rek, dit-elle. Je suis vraiment fière de toi.
— Sans toi, cela n’a aucun sens, répondit-il.
— Je ne changerais rien, Rek. Si l’on me disait que je pouvais revenir en
vie à condition que je ne te voie plus, je refuserais. Quelle importance que
nous n’ayons eu que quelques mois ? Ce fut une période extraordinaire !
— Je n’ai jamais aimé personne comme je t’ai aimée, déclara-t-il.
— Je sais.
Ils parlèrent des heures durant, et pourtant, tout du long, la lune brilla à la
même place et les étoiles ne bougèrent pas : la nuit semblait éternelle.
Finalement, elle dut l’embrasser pour endiguer ses paroles.
— Il y a d’autres personnes que tu dois voir.
Il essaya de discuter, mais elle pressa ses doigts sur sa bouche.
— Nous nous reverrons encore, mon amour. À présent, tu dois parler
avec les autres.
À cet instant, une brume épaisse et tourbillonnante se forma autour du
mur. Au-dessus, la lune luisait toujours dans un ciel dégagé. Il patienta, et
bientôt une silhouette en armure d’argent s’avança vers lui. Comme
toujours, il avait l’air frais et alerte. Son armure se reflétait dans la clarté
lunaire, et sa cape blanche était immaculée. Il sourit.
— Heureuse rencontre, Rek, déclara Serbitar.
Ils se saluèrent en s’agrippant par les poignets, à la manière des guerriers.
— Les Sathulis sont arrivés, dit Rek. Vous avez tenu la porte le temps
nécessaire.
— Je sais. Je ne vous mentirai pas là-dessus, demain sera une dure
journée. De tous les futurs que j’ai vus, il n’y en a qu’un où vous survivez.
Mais il y a des forces en présence ici, dont je ne peux vous parler, car en ce
moment même leur magie est à l’ouvrage. Combattez vaillamment !
— Est-ce que l’Entailleur va arriver ? s’enquit Rek.
Serbitar haussa les épaules.
— Pas demain.
— Est-ce que nous allons perdre ?
— C’est probable. Mais si ce n’est pas le cas, je veux que vous fassiez
quelque chose pour moi.
— Tout ce que vous voudrez, répondit Rek.
— Retournez une dernière fois dans la salle d’Egel, un dernier présent
vous y attend. Le serviteur, Arshin, vous expliquera.
— Qu’est-ce que c’est ? Une arme ? Je pourrai l’utiliser demain ?
— Ce n’est pas une arme. N’y allez que demain soir.
— Serbitar ?
— Oui, mon ami.
— Est-ce que ça s’est passé comme vous l’imaginiez ? Je veux dire, pour
la Source.
— Oui ! Et plus encore. Mais je ne peux pas vous en parler maintenant.
Attendez encore un peu. Il y a quelqu’un d’autre qui doit s’entretenir avec
vous.
Les brumes s’épaissirent, et la silhouette de Serbitar recula jusqu’à
disparaître.
Et Druss fut là. Puissant dans son gilet de cuir luisant, avec sa hache au
côté.
— Eh bien, on m’a offert une sacrée sortie, dit-il. Comment vas-tu, mon
garçon ? Tu as l’air fatigué.
— Je le suis, mais rien qu’à te voir je me sens déjà mieux.
Druss lui tapa sur l’épaule et se mit à rire.
— Ce Nogusha, là, il s’est servi d’une lame empoisonnée contre moi.
Crois-moi, gamin, ça fait un mal de chien. Caessa a dû m’habiller. Je ne sais
pas comment elle a réussi à me faire tenir debout. En tout cas… elle y est
arrivée.
— J’ai vu ça, répondit Rek.
— Oui, c’était une belle sortie, pas vrai ? Et le jeune Gilad, il s’est bien
battu lui aussi. Je ne l’ai pas encore croisé, mais je parie que ça ne va pas
tarder. Tu es un bon garçon, Rek. Tu es digne ! Ça m’a fait plaisir de te
connaître.
— Pareil pour moi, Druss. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi bon
que toi.
— Mais si, mon garçon. Des centaines ! Mais c’est gentil de le dire.
Toutefois, je ne suis pas venu ici pour échanger des compliments. Je sais ce
qui t’attend, et je sais que demain risque d’être une très dure journée -
horriblement dure. Mais ne leur cède pas un centimètre de terrain. Ne te
replie pas dans la forteresse. Quoi qu’il arrive, tiens le mur. Beaucoup de
choses en dépendent. Garde Joachim à tes côtés ; s’il meurt, c’en est fini de
vous tous. Je dois partir. Mais souviens-toi : Tiens le mur coûte que coûte.
Ne te replie pas dans la forteresse.
— Je m’en souviendrai. Au revoir, Druss.
— Pas d’au revoir, mon garçon. Pas encore, répliqua Druss. Bientôt.
Les brumes enveloppèrent le Capitaine et se répandirent sur Rek. Puis le
clair de lune s’estompa, et les ténèbres tombèrent sur le Comte de Bronze.
Rek se réveilla. Il était revenu à la citadelle. Le feu brûlait toujours dans
la cheminée, et il avait de nouveau faim.
Dans les cuisines, Arshin préparait le petit déjeuner. Le vieil homme était
fatigué, mais son visage s’illumina lorsqu’il vit Rek entrer.
Il aimait bien le nouveau comte, et il se remémora l’époque où le père de
Virae, Delnar, était encore un jeune homme, fier et fort. Il semblait voir là
une ressemblance, mais peut-être, pensa Arshin, sa mémoire lui jouait-elle
des tours.
Il offrit au comte des tartines grillées avec du miel, dont celui-ci ne fit
qu’une bouchée avant de faire passer le tout avec de l’eau coupée de vin.
De retour dans ses quartiers, Rek enfila son armure, l’attacha, et se mit en
route vers les remparts. Hogun et Orrin étaient déjà là, supervisant la
barricade du tunnel sous la porte.
— C’est le point faible, dit Orrin. Nous devrions nous retirer jusqu’à la
forteresse. Au moins, là, les portes tiendront quelques heures.
Rek secoua la tête.
— Nous résisterons sur Geddon. Il n’y aura pas de repli.
— Alors nous mourrons tous ici, rétorqua Hogun. Car cette barricade ne
les retiendra pas longtemps.
— Peut-être, répondit Rek. Nous verrons bien. Bien le bonjour, Joachim
Sathuli.
Le guerrier barbu acquiesça et sourit.
— Bien dormi, Comte de Bronze ?
— Ma foi, oui. Je te remercie de nous avoir accordé cette journée.
— De rien. Je rembourse une petite dette.
— Tu ne me dois rien. Mais je vais te dire quelque chose : si jamais nous
survivons aujourd’hui, il n’y aura plus jamais de guerre entre nos deux
peuples. La Passe de Delnoch m’appartient de droit, et pourtant tu la
disputes aux Drenaïs. En conséquence, devant témoins, je te la donne.
» Je l’ai écrit sur un parchemin portant mon sceau, qui se trouve dans la
forteresse. Quand tu partiras ce soir, je te le remettrai. Une copie sera
envoyée à Abalayn, à Drenan.
» Je sais que ce geste n’aura pas beaucoup d’importance si les Nadirs
gagnent, mais c’est tout ce que je peux faire.
Joachim salua.
— Le geste en lui-même est suffisant.
Comme les tambours nadirs résonnaient, ils cessèrent de parler, et tous
les guerriers de Dros Delnoch se dispersèrent le long du mur pour accueillir
les assaillants. Rek baissa la visière de son heaume et dégaina l’épée
d’Egel. En dessous de lui, sur la barricade du tunnel, se tenaient Orrin et
une centaine de guerriers. À mi-chemin, le tunnel ne faisait que trois mètres
de large, et Orrin estima qu’il pourrait le défendre une grande partie de la
matinée. Après ça, une fois que la barricade aurait été enfoncée, l’immense
pression de la horde nadire les repousserait dans le terrain vague derrière les
remparts.
Ainsi commença le dernier jour sanglant de Dros Delnoch.
Chapitre 31

Des vagues successives de barbares vociférants escaladèrent des cordes


et des échelles une bonne partie de la matinée. Ils découvraient chaque fois
que seule une mort terrible et glaciale les attendait, sous les coups violents
des épées et des tulwars des défenseurs. Ils s’écrasaient sur les rochers en
hurlant ou mouraient piétinés par les combattants sur les remparts. Côte à
côte, Sathulis et Drenaïs semèrent la mort chez les Nadirs.
Tenant l’épée d’Egel à deux mains, Rek pourfendait à tour de bras, se
taillant un chemin dans les rangs nadirs, comme s’il s’était servi d’une faux.
Derrière lui, Joachim se battait avec deux épées courtes, tel un tourbillon
mortel.
En dessous, les hommes d’Orrin étaient lentement repoussés dans la
section la plus large du tunnel, mais les Nadirs payèrent cher chaque
centimètre gagné.
Orrin intercepta une lance et retourna un coup de taille dans le visage du
guerrier. L’homme disparut dans la masse grouillante, et un autre attaquant
prit sa place.
— Nous ne pouvons plus tenir ! hurla un jeune officier sur la droite
d’Orrin.
Orrin n’eut pas le temps de répondre.
Car tout d’un coup, le Nadir de tête hurla d’horreur et recula contre ses
camarades. D’autres suivirent son regard en direction de la sortie du tunnel,
derrière les défenseurs drenaïs.
Un espace se creusa entre les Drenaïs et les Nadirs, et s’agrandit encore
tandis que ces derniers tournaient les talons pour s’enfuir dans le terrain
vague entre Valteri et Geddon.
— Par tous les dieux de Missael ! dit l’officier. Que se passe-t-il ?
Orrin se retourna et vit ce qui avait rempli d’effroi les Nadirs.
Derrière eux, dans l’obscurité du tunnel, se tenaient Druss la Légende et
les Trente. Et avec eux, un grand nombre de guerriers défunts. Druss avait
sa hache dans les mains, la joie de la bataille se lisait dans ses yeux. Orrin
déglutit et passa sa langue sur ses lèvres. Au bout de trois essais, il réussit à
ranger son épée dans son fourreau.
— Je crois que nous devrions les laisser défendre ce tunnel, dit-il.
Les survivants s’agglutinèrent derrière lui et il se dirigea vers Druss.
Les défenseurs fantomatiques ne parurent pas les remarquer, leurs yeux
étaient fixés sur l’entrée du tunnel, tout au bout. Orrin essaya de parler à
Druss, mais le vieil homme avait le regard rivé au loin. Quand Orrin tendit
la main pour toucher le Capitaine, elle ne rencontra rien, seulement de l’air
froid, très froid.
— Retournons sur le mur, dit-il.
Il ferma les yeux et marcha en aveugle dans les rangs des esprits.
Parvenu à la sortie, il tremblait. Les autres hommes avec lui ne disaient
rien.
Personne ne regarda en arrière.
Il rejoignit Rek sur le mur, et la bataille continua. Quelques instants plus
tard, au cours d’une petite accalmie, Rek hurla :
— Que se passe-t-il dans le tunnel ?
— Druss est là, répondit Orrin.
Rek se contenta d’opiner du chef et se retourna pour affronter de
nouveaux Nadirs qui franchissaient les remparts.
Flécheur, armé d’une épée courte et d’un petit bouclier, se battait au côté
d’Hogun. Moins habile à l’épée qu’à l’arc, il n’en était pas moins un
guerrier redoutable.
Hogun para un coup de hache, mais son épée se brisa. La lame de la
hache lui fracassa l’épaule et s’enfonça dans sa poitrine. Il enfouit son
tronçon d’épée dans le ventre du Nadir et tomba avec lui sur le sol.
Une lance jaillit et se ficha dans le dos du général qui tentait de se
relever. L’épée de Flécheur éviscéra le lancier, mais d’autres Nadirs
surgirent, et le corps d’Hogun se perdit dans la mêlée.
Au niveau de la tour des portes, Joachim Sathuli tomba, un javelot dans
le flanc. Rek entreprit de le porter derrière les remparts, mais il dut
l’abandonner, car les Nadirs avaient presque réussi leur percée. Joachim
agrippa le javelot à deux mains. La sueur coulait sur son front. Il examina
sa blessure. La pointe avait traversé sa hanche droite et percé la peau de son
dos. Il savait que la tête était dentelée, et qu’il ne pourrait pas la retirer. Il
agrippa la hampe plus fermement, roula sur le côté, et enfonça la lance dans
la plaie jusqu’à ce que la tête ressorte entre ses reins. Il resta évanoui
pendant plusieurs minutes, mais le doux contact d’une main le réveilla. Un
guerrier sathuli nommé Andisim était à ses côtés.
— Retire la tête de la lance, siffla Joachim. Vite !
Sans broncher, l’homme sortit sa dague, et aussi doucement que possible
il sépara la tête de la hampe. Et ce fut fait.
— À présent, murmura Joachim, retire-moi la lance.
Debout au-dessus de lui, l’homme dégagea la lance le plus lentement
qu’il put tandis que Joachim gémissait de douleur. Le sang gicla, mais
Joachim déchira sa robe et colmata la blessure, permettant à Andisim de
faire la même chose dans son dos.
— Aide-moi à me relever, ordonna-t-il, et va me chercher un tulwar.
Derrière les murs d’Eldibar, dans sa tente, Ulric regardait se vider un
énorme sablier. Derrière lui traînait le parchemin qu’il venait de recevoir du
nord, ce matin.
Son neveu, Jahingir, s’était autoproclamé Khan - Seigneur du Nord. Il
avait tué le frère d’Ulric, Tsubodi, et s’était emparé de sa maîtresse, Hasita,
comme otage.
Ulric ne pouvait pas lui en vouloir, et n’éprouvait donc nulle colère. Sa
famille était née pour régner, un sang pur coulait dans ses veines.
Mais il ne pouvait plus s’attarder ici, et c’était pour cette raison qu’il
avait sorti le sablier. Si le mur n’était pas tombé quand le sable aurait fini de
s’écouler, il repartirait dans le nord avec son armée, afin de reconquérir son
royaume, et il reviendrait un autre jour s’emparer de Dros Delnoch.
Il avait appris que Druss défendait le tunnel et avait haussé les épaules.
Une fois seul, cela le fit sourire.
Ainsi donc, même le Paradis ne peut te tenir à l’écart d’une bataille, vieil
homme !
À l’extérieur de la tente, trois hommes munis de cors gigantesques
attendaient son signal. Et le sable coulait.
Sur le mur de Geddon, les Nadirs réussirent une percée sur la droite. Rek
cria à Orrin de le suivre et se tailla un chemin le long des remparts. À
gauche, de plus en plus de Nadirs prenaient pied sur les remparts, les
Drenaïs reculaient et se laissaient tomber sur l’herbe pour se regrouper. Les
Nadirs déferlèrent.
La journée était perdue.
Sathulis et Drenaïs attendaient, l’épée à la main, tandis que les Nadirs se
rassemblaient devant eux. Flécheur et Orrin se tenaient auprès de Rek, et
Joachim Sathuli les rejoignit en boitant.
— Je suis content que nous ne t’ayons offert qu’une journée, grogna
Joachim, en resserrant le bandage maculé de sang qu’il avait au côté.
Les Nadirs s’alignèrent devant eux et chargèrent.
Rek s’appuya sur son épée. Il respirait difficilement et essayait de
concentrer ce qui lui restait d’énergie. Il n’avait plus la force ou la volonté
d’entrer dans une rage berserk.
Toute sa vie, il avait craint cet instant ; et maintenant qu’il était arrivé,
cela n’avait pas plus d’importance que de la poussière jetée sur l’océan.
Péniblement, il reporta son attention sur les guerriers qui chargeaient.
— Je me disais un truc, mon vieux, marmonna Flécheur : est-ce que vous
croyez qu’il est trop tard pour se rendre ?
Rek se fendit d’un large sourire.
— Un petit peu, répondit-il.
Ses mains se refermèrent sur la garde de son épée, il donna un coup de
poignet et la lame siffla dans les airs.
Les premiers rangs des Nadirs étaient à moins de vingt pas quand le son
du cor résonna dans toute la vallée.
La charge ralentit…
Et s’arrêta. Séparés par moins de dix pas, les deux camps écoutaient
l’appel insistant.
Ogasi jura et cracha, rengainant son épée. Son air renfrogné rencontra les
yeux étonnés du Comte de Bronze. Rek retira son heaume et planta son
épée dans le sol devant lui, comme Ogasi venait à sa rencontre.
— C’est fini ! dit celui-ci.
Il leva le bras et fit signe aux Nadirs sur les murs. Et se retourna.
— Mais sache ceci, espèce de bâtard aux yeux ronds. C’est moi, Ogasi,
qui ai tué ta femme.
Il fallut quelques secondes à Rek pour enregistrer ces mots. Il prit une
grande inspiration et retira ses gantelets.
— Est-ce que tu crois qu’au milieu de tous ces combats, cela a une
quelconque importance, dit Rek, de savoir qui a tiré une flèche ? Tu veux
que je me souvienne de toi ? Très bien. Tu veux que je te haïsse ? Je ne
peux pas. Peut-être demain. L’année prochaine. Peut-être jamais.
L’espace d’un instant, Ogasi resta sans rien dire, puis il haussa les
épaules.
— Cette flèche t’était destinée, déclara-t-il, la fatigue l’enveloppant
comme une cape sombre.
Tournant les talons, il suivit les guerriers qui s’éloignaient. Ils
descendirent silencieusement le long des échelles et des cordes. Personne ne
passa par le tunnel.
Rek défit son armure et marcha lentement vers l’entrée du tunnel.
Venaient à sa rencontre Druss et les Trente. Rek leva la main en guise de
salut, mais un coup de vent souffla. Les guerriers s’évanouirent en fumée et
disparurent.
— Au revoir, Druss, dit-il doucement.
Plus tard, ce soir-là, Rek fit ses adieux aux Sathulis et dormit plusieurs
heures, espérant un nouvel entretien avec Virae. Il se réveilla frais mais
déçu.
Arshin lui apporta de la nourriture, et il mangea avec Flécheur et Orrin.
Ils ne parlèrent pas beaucoup. Calvar Syn et ses aides-soignants avaient
trouvé le corps d’Hogun, et le chirurgien travaillait d’arrachepied pour
sauver les centaines de blessés qu’on apportait à l’hôpital de Geddon.
Rek se dirigea vers sa chambre aux alentours de minuit et retira son
armure. Puis il se souvint du cadeau de Serbitar. Il était trop fatigué pour
s’en occuper maintenant, mais, comme le sommeil ne venait pas, il se leva
et s’habilla. Il décrocha une torche du mur et se dirigea vers les souterrains
de la forteresse. La porte de la salle d’Egel était de nouveau fermée, mais
comme auparavant, il put l’ouvrir sans effort.
L’intérieur s’illumina tandis que Rek posait la torche contre le mur pour
entrer dans la pièce. En voyant le bloc de cristal, il eut le souffle coupé.
Virae était allongée à l’intérieur ! Il n’y avait aucune marque sur son corps,
pas de blessure de flèche ; elle était étendue là, nue, paisible, flottant dans le
cristal. On aurait dit qu’elle dormait. Il avança jusqu’au bloc et passa la
main à travers pour la toucher. Elle ne remua pas, et son corps était froid. Il
se pencha et la leva pour aller l’allonger sur une table à côté. Il retira sa
cape et l’emmitoufla dedans. Puis il la prit de nouveau dans ses bras.
Récupérant la torche, il retourna à pas lents dans sa chambre.
Il convoqua Arshin, et le vieux serviteur pâlit en voyant la silhouette de
la femme du comte. Il regarda Rek dans les yeux, puis par terre.
— Je suis désolé, mon seigneur. Je ne sais pas pourquoi l’homme aux
cheveux blancs a placé son corps dans le cristal magique.
— Que s’est-il passé ? demanda Rek.
— Le prince Serbitar et son ami l’abbé sont venus me voir le jour où elle
est morte. L’abbé avait fait un rêve, disait-il. Il n’a pas voulu m’expliquer,
mais il m’a dit qu’il était primordial que le corps de ma dame soit placé
dans le cristal. Il a dit quelque chose à propos de la Source… Je n’ai pas
très bien compris. D’ailleurs, je ne comprends toujours pas, mon seigneur.
Est-elle vivante ou morte ? Et comment l’avez-vous trouvée ? Nous l’avons
installée sur le bloc de cristal, et elle a lentement coulé à l’intérieur.
Pourtant, quand j’ai voulu le toucher, c’était devenu solide. Je ne
comprends plus rien.
Des larmes mouillèrent les yeux du vieil homme. Rek s’approcha de lui
et posa une main sur son épaule osseuse.
— C’est difficile à expliquer. Va chercher Calvar Syn. J’attendrai ici avec
Virae.
Un rêve de Vintar… Qu’est-ce que cela voulait dire ? L’albinos avait dit
qu’il y avait plusieurs lendemains possibles, et qu’on ne savait jamais
lequel allait être le bon. Mais, apparemment, il en avait vu un où Virae était
toujours en vie, et il avait demandé que son corps soit conservé. Et d’une
manière ou d’une autre, son corps avait guéri dans le cristal. Mais est-ce
que cela voulait dire qu’elle allait vivre ?
Virae vivante !
Son esprit chancela. Il n’arrivait plus à penser, et son corps était tout
engourdi. Sa mort l’avait presque détruit, et de nouveau, ici, avec elle, il
avait peur de l’espoir. Si la vie lui avait appris quoi que ce soit, c’était bien
que chaque homme a un point de rupture. Et il savait qu’il n’était pas loin
du sien. Il s’assit sur le lit et leva la main froide de Virae. Sa propre main
tremblait de nervosité alors qu’il cherchait son pouls. Rien. Traversant la
pièce, il partit chercher une autre couverture et l’en couvrit. Puis il alla faire
un feu dans la cheminée.
Il se passa près d’une heure avant que le pas de Calvar Syn résonne dans
l’escalier. L’homme insultait ouvertement Arshin. Il portait une robe bleue
tachée et un tablier de cuir couvert de sang. Le chirurgien pénétra dans la
chambre.
— Quelle est cette folie, comte ? gronda-t-il. J’ai des hommes qui sont en
train de mourir parce que je ne suis pas là pour les soigner. Que… (Il
s’arrêta net de parler en voyant la jeune femme dans le lit.) Ainsi le vieil
homme n’avait pas menti. Pourquoi, Rek ? Pourquoi avez-vous ramené son
corps ?
— Je ne sais pas. Franchement. Serbitar est venu à moi dans un rêve et
m’a dit qu’il m’avait laissé un cadeau. Et c’est elle que j’ai trouvée. Je ne
sais pas ce qui se passe. Est-elle morte ?
— Bien sûr qu’elle est morte. La flèche lui a traversé le poumon.
— Examinez-la, je vous en prie. Il n’y a plus de blessure.
Le chirurgien écarta les bras et lui saisit le poignet. Durant un long
moment, il resta muet.
— Il y a une pulsation, souffla-t-il, mais elle est faible, et très, très lente.
Je ne peux pas attendre avec vous. Il y a des hommes qui meurent. Mais je
reviendrai dans la matinée. Gardez-la au chaud ; c’est tout ce que vous
pouvez faire.
Rek s’assit à son chevet, et lui tint la main. De temps en temps, mais sans
s’en apercevoir, il s’endormait à côté d’elle. L’aube vint, lumineuse et
claire, et le soleil levant, passant par la fenêtre orientale, baigna le lit d’une
teinte dorée. À son contact, les joues de Virae reprirent quelques couleurs et
sa respiration s’amplifia. Un léger gémissement s’échappa de ses lèvres, et
Rek se réveilla instantanément.
— Virae ? Virae, tu m’entends ?
Elle ouvrit les yeux et battit des cils.
— Virae !
Une fois de plus, ses yeux s’ouvrirent, et elle sourit.
— Serbitar m’a ramenée, dit-elle. Tellement fatiguée… Dois dormir.
Elle se retourna, étreignit l’oreiller, et s’endormit au moment où Flécheur
poussait la porte pour entrer.
— Par les dieux, c’était donc vrai, dit-il.
Rek le fit sortir de la chambre pour aller dans le couloir.
— Oui. Je ne sais pas comment, mais Serbitar l’a sauvée. Je suis
incapable de l’expliquer. Et je me moque totalement de savoir comment.
Que se passe-t-il dehors ?
— Ils sont partis ! Tous. Il n’en reste pas un seul, mon vieux. Leur camp
est désert ; Orrin et moi nous y sommes rendus. Et tout ce qu’il reste, c’est
un étendard des Têtes-de-Loup, et le corps du bourgeois, Bricklyn. Est-ce
que vous y comprenez quelque chose ?
— Non, répondit Rek. L’étendard signifie qu’Ulric reviendra. Le corps ?
Je ne sais pas. Je l’avais envoyé chez eux. C’était un traître, et
apparemment ils n’en avaient pas l’usage.
Un jeune officier arriva en courant dans l’escalier en colimaçon.
— Mon seigneur ! Il y a un cavalier nadir qui attend devant Eldibar.
Rek et Flécheur marchèrent ensemble jusqu’au Mur Un. En dessous
d’eux, sur un poney gris des steppes, était assis Ulric, Seigneur des Nadirs.
Il était vêtu de son heaume à bords fourrés, d’un gilet de laine et de bottes
en peau de chèvre. Il leva les yeux vers Rek qui se penchait par-dessus les
remparts.
— Tu t’es bien battu, Comte de Bronze, cria-t-il. Je suis venu te faire mes
adieux. La guerre civile fait rage dans mon royaume, et je dois partir pour
un temps. Je voulais que tu saches que je vais revenir.
— Je vous attendrai, répondit Rek. Et la prochaine fois, la réception sera
encore meilleure. Dites-moi, pourquoi vos hommes se sont-ils retirés alors
que nous avions perdu ?
— Crois-tu au destin ? demanda Ulric.
— Oui.
— Alors disons que c’est un coup du sort. Ou peut-être une farce, ou une
plaisanterie des dieux. Je m’en moque. Tu es un homme courageux. Tes
hommes le sont aussi. Et vous avez gagné. Je peux vivre avec, Comte de
Bronze. Quel homme pitoyable je serais si je ne le pouvais pas. Enfin, pour
l’instant, au revoir ! Je te reverrai au printemps.
Ulric salua de la main, et s’en alla au galop vers le nord.
— Vous savez, déclara Flécheur, bien que cela puisse paraître grotesque,
je crois que j’aime bien cet homme.
— Aujourd’hui, je serais capable d’aimer le monde entier, dit Rek, en
souriant. Le ciel est bleu, le vent est frais, et la vie a vraiment du goût.
Qu’allez-vous faire, à présent ?
— Je pense que je vais me faire moine et que je vais consacrer ma vie à
la prière et aux bonnes œuvres.
— Non, dit Rek, je voulais dire, qu’allez-vous faire aujourd’hui ?
— Ah ! Aujourd’hui, je vais me saouler, et ensuite j’irai courir la gueuse,
annonça Flécheur.
Tout au long de la journée, Rek rendit périodiquement visite à Virae, dans
son sommeil. Elle avait de bonnes couleurs, et sa respiration était forte et
régulière. Tard dans la soirée, il s’assit seul dans le petit hall pour regarder
mourir le feu. Elle vint à lui dans une fine tunique verte. Il se leva, la prit
dans ses bras et l’embrassa. Puis il s’installa dans la chaise et la fit s’asseoir
sur ses genoux.
— Les Nadirs sont vraiment partis ? demanda-t-elle.
— Tout à fait.
— Rek, suis-je vraiment morte ? Cela m’a l’air d’être un rêve. Tout est
flou. Il me semble me souvenir que Serbitar m’a ramenée pour m’étendre
dans un bloc de verre sous la forteresse.
— Ce n’était pas un rêve, dit Rek. Est-ce que tu te rappelles être venue
me voir lorsque j’ai combattu le ver et l’araignée géants ?
— Vaguement. Mais ça s’efface à mesure que j’essaie de m’en souvenir.
— Ne t’inquiète pas. Je te raconterai tout, ou presque, au cours des
cinquante prochaines années.
— Seulement cinquante ans ? s’exclama-t-elle. Alors tu me quitteras
quand je serai devenue vieille et que j’aurai les cheveux gris ?
L’écho de leur rire résonna à travers toute la forteresse.
Épilogue

Ulric ne revint jamais à Dros Delnoch.Il vainquit Jahingir au cours d’une


bataille rangée dans la plaine de Gulgothir, et partit ensuite avec son armée
pour envahir la Ventria. Pendant la campagne, il s’écroula et mourut. Les
tribus s’en retournèrent et, sans sa gouverne, l’unité nadire se brisa. La
guerre civile éclata de nouveau dans le nord, et les peuples des riches
contrées du sud purent de nouveau respirer.
Rek était devenu un héros dans Drenan, mais vite fatigué par la vie de la
capitale, il retourna à Delnoch avec Virae. Avec les années, leur famille
s’agrandit de trois fils et de deux filles. Les fils se nommèrent Hogun, Orrin
et Horeb. Les filles Susay et Besa. Papy Horeb quitta Drenan avec sa
famille pour s’installer à Delnoch, reprenant l’auberge de Musar, le traître.
Orrin retourna à Drenan et démissionna de l’armée. Son oncle Abalayn
se retira de la vie publique, et Magnus l’Entailleur fut élu pour diriger le
conseil. Il choisit Orrin comme adjoint.
Flécheur resta un an à Delnoch, puis il s’en fut en Ventria pour combattre
les Nadirs une fois de plus. Il n’est jamais revenu.
Depuis Légende, son premier roman publié en 1984 et récompensé par le
prix Tour Eiffel en France, David Gemmell n’a eu à son actif que des best-
sellers. Reconnu comme le roi de l’heroic fantasy en Grande-Bretagne, cet
ancien journaliste, grand gaillard de deux mètres, avait été videur dans les
bars de Soho à Londres avant de prendre la plume. Sa gouaille naturelle lui
avait toujours permis d’éviter de se servir de ses cent vingt kilos. Cette
gouaille se retrouve dans ses ouvrages dont le rythme soutenu entraîne le
lecteur dans des aventures épiques et hautes en couleur, où Gemmell savait
mettre tout son cœur. Ce même cœur qui l’a abandonné en juillet 2006, à
l’âge de cinquante-sept ans.
Du même auteur, aux éditions Bragelonne :

Drenaï :
Légende - édition collector
Druss la Légende
La Légende de Marche-Mort
Waylander - édition collector
Waylander II : Dans le Royaume du Loup
Waylander III : Le Héros dans l’Ombre
Le Roi sur le Seuil
La Quête des héros perdus
Les Guerriers de l’hiver
Loup Blanc
Les Épées de la Nuit et du Jour

Rigante :
1. L’Épée de l’Orage
2. Le Faucon de Minuit
3. Le Cœur de Corbeau
4. Le Cavalier de l’Orage

Jon Shannow :
1. Le Loup dans l’ombre
2. L’Ultime Sentinelle
3. Pierre de sang
Troie :
1. Le Seigneur de l’Arc d’Argent
2. Le Bouclier du Tonnerre
3. La Chute des rois

Romans isolés :
Dark Moon
L’Étoile du Matin
L’Écho du Grand Chant

Chez Milady, en poche :

Drenaï :
Légende
Druss la Légende
Waylander
Le Roi sur le Seuil
Waylander II : Dans le Royaume du Loup

Chez d’autres éditeurs :

Le Lion de Macédoine (cycle)


Renégats

www.bragelonne.fr
Collection dirigée par Stéphane Marsan et Alain Névant

Titre original : Legend


Copyright © 1984 by David A. Gemmell

© Bragelonne 2000-2010, pour la présente traduction


eISBN 9782820500007

Bragelonne
60-62, rue d’Hauteville - 75010 Paris

E-mail : [email protected]
Site Internet : www.bragelonne.fr
9782352943914.jpg

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