7 Legende
7 Legende
Couverture Principale
Page de Titre
Dédicace
Prologue
Chapitre Premier
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Épilogue
Biographie
Galerie de Couverture
Du même auteur
Page de Copyright
Le Club
Ce livre est dédié avec amour à trois personnes qui me sont chères. Mon
père, Bill Woodford, sans qui Druss la Légende ne se serait jamais dressé
sur les murs de Dros Delnoch. Ma mère, Olive, qui a su instiller en moi
l’amour des histoires où les héros ne mentent jamais, le mal ne triomphe
que rarement, et l’amour est toujours vrai.
Et puis ma femme, Valérie, qui m’a prouvé que la vie pouvait ressembler à
un conte.
Rek était saoul. Pas assez pour que ça lui cause des problèmes mais assez
pour qu’il ne s’en pose plus. Du moins c’est ce qu’il pensait, tout en
contemplant les ombres rouge sang que projetait le vin couleur rubis à
travers le cristal de son verre. Une bûche qui brûlait dans l’âtre réchauffait
son dos ; la fumée qui en émanait lui piquait les yeux et, se mélangeant à
l’odeur des corps sales, des repas oubliés et moisis et des habits trempés,
donnait une consistance âcre à l’air ambiant. La flamme d’une lanterne
oscilla sous l’effet du léger vent glacé qui venait d’entrer dans la pièce.
Puis, alors que le nouvel arrivant fermait la porte en bois, le vent disparut et
l’homme grommela quelques excuses à l’ensemble de la taverne bondée.
Les conversations qui s’étaient arrêtées sous l’impact du souffle glacial
repartirent : une dizaine de voix émanant de plusieurs groupes fusionnèrent
en un brouhaha incompréhensible. Rek sirotait son verre. Un rire le fit
tressaillir : c’était pour lui un son aussi glacé que le vent hivernal qui
frappait contre les murs en bois. Comme quelqu’un qui marche sur votre
tombe, pensa-t-il. Il serra davantage le manteau bleu qu’il portait sur les
épaules. Il n’avait pas besoin d’entendre les mots pour saisir chaque
conversation : cela faisait des jours qu’ils parlaient tous de la même chose.
La Guerre.
Un mot si insignifiant, pour une agonie si intense. Le sang, la mort, la
conquête, la famine, la peste et l’horreur.
D’autres rires jaillirent dans la pièce.
— Des barbares ! rugit une voix au-dessus du brouhaha. Des proies
faciles pour nos lances drenaïes.
Encore plus de rires.
Rek contemplait son gobelet de cristal. Si joli. Si fragile. Fabriqué avec
soin, avec amour même, comme un diamant translucide aux multiples
facettes. Il rapprocha le cristal de son visage, une dizaine d’yeux s’y
reflétaient.
Et chacun d’eux l’accusait. L’espace d’une seconde, il voulut briser le
verre en mille morceaux, détruire les yeux et les accusations. Mais il ne le
fit pas. Je ne suis pas fou, se dit-il. Pas encore.
Horeb, le tavernier, essuya ses gros doigts sur une serviette et jeta un œil
fatigué mais toujours circonspect vers la foule, à l’affût du danger, prêt à
bondir, armé d’un bon mot et d’un sourire avant qu’une bagarre éclate et
que ses poings soient nécessaires. La Guerre. Qu’y avait-il de si profitable
dans cette entreprise sanglante qui rabaissait les hommes au rang d’animaux
? Certains des buveurs (la plupart, en fait) étaient bien connus d’Horeb.
Beaucoup d’entre eux étaient des chefs de famille : fermiers, marchands,
artisans. Tous étaient amicaux ; la plupart étaient compatissants, dignes de
confiance, voire serviables. Et les voilà qui parlaient de mort et de gloire,
prêts à trucider quiconque serait suspecté d’avoir des sympathies nadires.
Les Nadirs : même leur nom était méprisant.
Mais ils vont apprendre, songea-t-il tristement. Oh oui, ils vont
apprendre ! Les yeux d’Horeb ratissèrent la grand-salle et se réchauffèrent
en tombant sur ses filles qui nettoyaient les tables et servaient des chopes.
La petite Dori qui rougissait d’une blague grivoise derrière ses couettes.
Besa, à l’image de sa mère, grande et blonde. Nessa, grosse, au visage
ingrat, que tout le monde aimait bien et qui devait prochainement épouser
l’apprenti boulanger, Norvas. De gentilles filles. La joie de leur papa. Et
puis son regard se posa sur le grand personnage emmitouflé dans un
manteau bleu, à côté de la fenêtre.
— Bon sang, Rek, bouge-toi un peu, marmonna-t-il, sachant
pertinemment que l’homme ne l’entendait pas.
Horeb se retourna, jura et ôta son tablier de cuir. Il saisit un pichet de
bière à moitié plein et un godet. Après coup, il ouvrit un petit placard et en
sortit une bouteille de porto qu’il avait gardée pour le mariage de Nessa.
— Un problème partagé est un problème réduit de moitié, fit-il en se
trouvant une petite place dans le siège en face de Rek.
— Un ami dans le besoin est un ami à éviter, répliqua Rek, acceptant la
bouteille offerte et remplissant son verre. Je connaissais un général, dans le
temps, ajouta-t-il, fixant le vin, faisant tourner le verre du bout de ses longs
doigts. Il n’a jamais perdu une bataille. Il n’en a jamais gagné une non plus.
— Comment ça se fait ? demanda Horeb.
— Tu le sais bien, je te l’ai déjà raconté cent fois.
— J’ai une très mauvaise mémoire. Et puis, j’aime bien t’entendre
raconter des histoires. Bon, alors, comment ça se fait qu’il ne perdait pas et
ne gagnait pas ?
— Il capitulait à la moindre menace, répondit Rek. Pas bête, hein ?
— Pourquoi est-ce que ses hommes le suivaient s’il ne gagnait jamais ?
— Parce qu’il n’a jamais perdu. Et eux non plus.
— Tu l’aurais suivi, toi ? s’enquit Horeb.
— Je ne suis plus personne aujourd’hui. Et encore moins un général.
Rek tourna la tête et essaya d’écouter les discussions entremêlées. Il
ferma les yeux et se concentra.
— Écoute-les, dit-il doucement. Écoute-les parler de gloire.
— Ils ne savent pas de quoi ils parlent, Rek, mon ami. Ils n’ont jamais vu
la guerre et l’ont encore moins goûtée. Que savent-ils des corbeaux qui
s’amoncellent comme un nuage sombre au-dessus du champ de bataille, qui
se repaissent des yeux des morts, ou des renards qui se régalent des tendons
humains, des vers qui…
— Assez, nom d’un chien… J’ai pas besoin que tu me le rappelles. Que
je sois damné si j’y retourne un jour. Quand est-ce que Nessa doit se marier
?
— Dans trois jours, répondit Horeb. C’est un gentil garçon, il prendra
soin d’elle. Il lui fera des gâteaux. Elle va doubler de volume en un rien de
temps.
— D’une manière ou d’une autre, fit Rek avec un clin d’œil.
— Et comment ! s’exclama Horeb, se fendant d’un large sourire.
Ils se laissèrent alors submerger par le bruit, et demeurèrent dans leur
propre silence, chacun buvant et réfléchissant, rassuré par la présence de
l’autre. Au bout d’un moment, Rek se pencha en avant.
— La première attaque aura lieu à Dros Delnoch, fit-il. Tu savais qu’ils
n’ont que dix mille hommes là-bas ?
— J’ai entendu dire qu’ils étaient moins que ça. Abalayn a fait réduire le
nombre de conscrits pour mettre l’accent sur les milices. Néanmoins, il y a
six hautes murailles et une forteresse. Et puis, Delnar n’est pas un imbécile ;
il était à la bataille de Skeln.
— Vraiment ? dit Rek. J’avais cru comprendre que c’était du dix mille
contre un et qu’il leur lançait des montagnes sur la tête.
— La saga de Druss la Légende, fit Horeb, prenant une grosse voix. La
Légende d’un géant dont les yeux étaient la mort et sa hache la terreur
personnifiée. Rapprochez-vous, les enfants, et surtout, éloignez-vous des
ombres, car le mal y rôdera tandis que je conterai cette histoire.
— Salaud ! s’exclama Rek. Ça me fichait la trouille quand j’étais gamin.
Tu l’as connu, toi, pas vrai ? La Légende, j’entends…
— Il y a très, très longtemps. On dit qu’il est mort. Si ce n’est pas le cas,
il doit avoir plus de soixante ans. Nous avons fait trois campagnes
ensemble, mais je ne lui ai parlé qu’à deux reprises. Par contre, je l’ai vu en
action, une fois.
— Et il était bon ? demanda Rek.
— Impressionnant. C’était juste avant Skeln et la défaite des Immortels.
Ce n’était rien qu’une petite escarmouche. Mais oui, il était vraiment bon.
— Tu es plutôt avare de détails, Horeb.
— Tu voudrais que je fasse comme tous ces idiots, que je raconte
n’importe quoi sur la guerre, sur la mort et les tueries ?
— Non, répondit Rek. Non, je n’y tiens pas. Tu me connais bien, pas vrai
?
— Suffisamment pour t’aimer. Même si…
— Même si quoi ?
— Même si toi tu ne t’aimes pas.
— Au contraire, fit Rek en se servant un nouveau verre. Je m’aime
suffisamment. C’est juste que je me connais plus que la plupart des gens.
—Tu sais, Rek, je me dis que parfois tu es trop exigeant avec toi-même.
— Non. Non, je n’exige pas trop. Je connais mes faiblesses.
— Ça m’amuse toujours d’entendre ça, fit Horeb. La plupart des gens
disent toujours connaître leurs faiblesses. Quand on leur demande, ils
répondent : « Eh bien, pour commencer, je suis drôlement généreux. » Allez
: fais ta liste si ça te chante. Nous, les taverniers, on sert à ça.
— Eh bien, pour commencer, je suis drôlement généreux envers les
taverniers.
Horeb hocha la tête, sourit et se tut.
Trop intelligent pour être un héros et trop peureux pour être un lâche,
pensa-t-il. Il regarda son ami vider son verre, le porter à ses lèvres, et
contempler sa propre image fragmentée. L’espace d’un instant, il crut que
Rek allait briser le verre, tant la colère pouvait se lire sur ses traits.
Puis le jeune homme reposa doucement le gobelet sur la table en bois.
— Je ne suis pas un crétin, dit-il doucement. (Il se raidit en réalisant qu’il
venait de parler à voix haute.) Bon sang ! fit-il. Je crois que j’ai mon
compte.
— Laisse-moi t’aider jusqu’à ta chambre, proposa Horeb.
— Est-ce qu’il y a une bougie allumée ? demanda Rek, tanguant sur son
siège.
— Évidemment.
— Il faut pas qu’elle s’éteigne, d’accord ? J’aime pas trop le noir. C’est
pas que j’aie peur. C’est juste que j’aime pas ça.
— Je ne la laisserai pas s’éteindre, Rek. Fais-moi confiance.
— Je te fais confiance. Je t’ai sauvé la vie, non ? Tu t’souviens ?
— Je me souviens. Donne-moi ton bras. Je vais te guider jusqu’à
l’escalier. Par ici. C’est bien. Un pied devant l’autre. Parfait !
— J’ai pas hésité un instant. J’ai foncé directement dessus, en brandissant
mon épée, pas vrai ?
— C’est vrai.
— Non, c’est pas vrai. D’abord je suis resté paralysé deux minutes, à
trembler. C’est à cause de ça que tu as été blessé.
— Tu es quand même venu, Rek. Tu ne comprends pas ? Ce n’est pas
grave pour la blessure, l’important c’est que tu sois venu.
— Pour moi c’est grave. Est-ce qu’il y a une bougie allumée dans ma
chambre ?
Derrière lui se dressait une forteresse grise et sinistre, entourée par les
flammes et la fumée. Les bruits de la bataille remplissaient ses oreilles, et il
se mit à courir, le cœur battant la chamade, la respiration haletante. Il jeta
un coup d’œil derrière lui. La forteresse était proche, plus proche qu’avant.
Devant lui s’étendaient les collines vertes qui abritaient la plaine de
Sentran. Elles miroitaient et se dérobaient devant lui, le narguant de leur
tranquillité. Il se mit à courir plus vite. Une ombre le recouvrit. Les portes
de la forteresse s’ouvrirent. Il lutta contre la force qui l’attirait en arrière.
Il hurla, supplia. Mais les portes se refermèrent, et il était revenu au cœur
de la bataille, une épée ensanglantée dans sa main tremblante.
Il se réveilla, les yeux grands ouverts, les narines dilatées, un début de cri
coincé dans ses poumons. Une main douce lui caressait le visage, et des
mots suaves le cajolaient. Il se concentra. L’aube se levait, la lumière rose
d’un matin encore vierge transperçait la glace collée sur la fenêtre à
l’intérieur de la chambre. Il roula sur lui-même.
— Tu as eu un sommeil agité, lui dit Besa, tout en lui caressant le front.
Il sourit, ramena l’édredon en plumes d’oie jusqu’à ses épaules et l’attira
sous les couvertures.
— Je ne suis plus agité à présent, dit Rek. Ou pas pour les mêmes
raisons.
La chaleur de son corps commençait à l’exciter et ses doigts caressèrent
son dos.
— Pas aujourd’hui, dit-elle en l’embrassant tendrement sur le front et en
se dégageant. (Elle repoussa l’édredon, frissonna et traversa la pièce en
courant afin de réunir ses affaires.) Il fait froid. Plus froid qu’hier.
— Il fait chaud sous les draps, annonça-t-il, tout en se redressant pour la
voir s’habiller.
Elle lui envoya un baiser.
— J’aime bien batifoler avec toi, Rek. Mais je ne te laisserai jamais me
faire un enfant. Maintenant, sors de ce lit. Il y a un groupe de voyageurs qui
doit arriver ce matin, et ils ont réservé cette chambre.
— Tu es une femme magnifique, Besa. Si j’avais deux sous
d’intelligence, je t’épouserais.
— Heureusement que tu es fauché de ce côté-là, sinon je serais obligée
de refuser et ton ego ne s’en remettrait pas. Je cherche quelqu’un d’un peu
plus solide que toi.
Son sourire ôta tout le venin de cette attaque. Enfin, presque.
La porte s’ouvrit. Horeb entra et s’affaira aussitôt. Il portait un plateau de
cuivre sur lequel il y avait du pain, du fromage et une chope.
— Comment va la tête ? demanda-t-il, en posant le plateau sur la petite
table en bois à côté du lit.
— Bien, répondit Rek. C’est du jus d’orange ?
— Oui, et il va te coûter cher. Nessa a agressé le marchand vagrian à sa
descente du bateau. Elle a attendu plus d’une heure et a risqué des engelures
pour t’avoir des oranges. Je ne crois pas que tu les vailles.
— Moi non plus. (Rek sourit.) Triste mais vrai.
— Tu te rends vraiment dans le sud aujourd’hui ? demanda Besa tandis
que Rek buvait son jus de fruit. (Il acquiesça.) Tu es un crétin. Je croyais
que tu en avais assez de Reinard.
— Je n’aurai qu’à l’éviter. Est-ce que mes affaires sont propres ?
— Dori a passé des heures pour les ravoir, fit Besa. Et pourquoi ? Pour
que tu puisses les salir de nouveau dans la forêt de Graven.
— Ça n’a rien à voir. C’est juste qu’on doit toujours avoir l’air propre
quand on quitte une ville. (Il jeta un coup d’œil au plateau.) Je crois que je
vais me passer de fromage.
— C’est pas grave, fit Horeb. Il est quand même sur ta note !
— Dans ce cas, je vais me forcer. Est-ce qu’il y a d’autres voyageurs
aujourd’hui ?
— Il y a une caravane d’épices qui se rend en Lentria et qui doit passer
par Graven. Vingt hommes, bien armés. Ils prennent la route circulaire du
sud puis de l’ouest. Il y a également une femme qui voyage seule, mais elle
est déjà partie, dit Horeb. Et pour finir, il y a un groupe de pèlerins. Mais ils
ne partiront pas avant demain.
— Une femme ?
— Pas tout à fait, fit Besa. Mais presque.
— Allons, ma fille, dit Horeb avec un large sourire, cela ne te ressemble
pas de dire des vacheries. Une grande femme avec un beau cheval. Et elle
est armée.
— J’aurais pu voyager avec elle, déclara Rek. Ça aurait pu rendre le
voyage plus agréable.
— Et elle aurait pu te protéger de Reinard, remarqua Besa. Ça avait l’air
dans ses cordes. Allez, Regnak, habille-toi. Je n’ai pas le temps de rester
assise ici à te regarder manger comme un seigneur. Tu as assez semé le
chaos dans cette maison.
— Je ne peux pas me lever tant que tu es là, protesta Rek. Ça ne serait
pas convenable.
— Espèce d’idiot, fit-elle en ramassant le plateau. Fais-le se lever, père,
sinon il va traîner ici toute la journée.
— Elle a raison, Rek, dit Horeb alors que la porte se fermait derrière elle.
Il est temps pour toi de bouger un peu, et quand on sait combien de temps il
te faut pour te préparer à affronter la foule, je vais te laisser t’y mettre tout
de suite.
— On doit toujours, toujours avoir l’air propre…
— Quand on quitte une ville. Je sais. C’est ce que tu dis toujours, Rek.
On se retrouve en bas.
Une fois qu’il fut seul, l’attitude de Rek changea : les plis rieurs aux
commissures de ses yeux s’estompèrent pour laisser place à des rides de
tension, presque de tristesse. Le temps de la puissance drenaïe était révolu.
Ulric et ses hordes nadires avaient déjà commencé à marcher sur Drenan, et
ils entreraient à cheval dans toutes les villes de la plaine, y déversant une
rivière de sang. Même si chaque guerrier drenaï tuait trente Nadirs, il en
resterait toujours des centaines de milliers.
Le monde changeait, et Rek commençait à manquer d’endroits pour se
terrer.
Il pensa à Horeb et à ses filles. Pendant six cents ans, la race drenaïe avait
imposé la civilisation à un monde incapable de s’y adapter. Ils avaient
conquis sauvagement, enseigné sagement, et dans l’ensemble gouverné
honnêtement. Mais Drenaï connaissait son chant du cygne, et un nouvel
empire attendait, tapi, prêt à surgir du sang et des cendres de l’ancien. Il
repensa à Horeb et se mit à rire. Quoi qu’il arrive, il y a en tout cas un vieil
homme qui survivra, pensa-t-il. Même les Nadirs ont besoin de bonnes
auberges. Et ses filles ? Comment cela se passera-t-il pour elles quand les
hordes déferleront par les portes de la ville ? Des images sanglantes
germèrent dans son esprit.
— Bon sang ! cria-t-il en sortant du lit pour aller ouvrir les volets bloqués
par la glace.
Le vent hivernal agressa son corps qui avait gardé la chaleur du lit, le
ramenant à la réalité et à la longue route vers le sud qui l’attendait. Il
traversa la pièce jusqu’au banc où reposaient ses affaires et s’habilla en
vitesse. Le maillot de corps de laine blanche et les chausses bleues lui
avaient été offerts par la douce Dori, la tunique au col brodé d’or était un
souvenir de temps meilleurs en Vagria, le pourpoint en peau de mouton et
les cravates dorées un présent de Horeb, et les cuissardes en peau de daim le
cadeau surprise d’un voyageur très fatigué dans une auberge de province.
Ce dernier avait dû être très surpris, y repensa Rek, se remémorant les
sensations de peur et d’excitation qu’il avait vécues en pénétrant dans la
chambre de cet homme pour les lui voler un mois plus tôt. À côté de
l’armoire, il y avait un grand miroir sur pied en bronze, devant lequel Rek
passa un bon moment à regarder son image. Il y vit un homme assez grand,
avec des cheveux châtains qui lui descendaient à hauteur d’épaules et une
moustache finement taillée, qui somme toute avait fière allure dans ses
cuissardes volées. Il fit passer son baudrier par-dessus sa tête et rangea son
épée dans le fourreau noir et argent.
— Tu parles d’un héros, dit-il à son reflet, un sourire cynique sur les
lèvres. La perle des héros.
Il dégaina son épée, para puis porta des coups d’estoc dans le vide, tout
en gardant un œil sur son reflet. Le poignet était toujours souple, la prise
sûre. Si tu n’es rien d’autre, se dit-il, au moins tu es une fine lame. Il prit le
bandeau en argent qui se trouvait sur le rebord de la fenêtre, son talisman
(un porte-bonheur depuis qu’il l’avait volé dans un bordel de Lentria), le
plaça sur son front et ratissa ses épais cheveux châtains derrière ses oreilles.
— Tu n’es peut-être pas sublime, dit-il à son reflet, mais par tous les
dieux de Missael, tu en as l’air !
Les yeux lui rendirent son sourire.
— Ne te moque pas de moi, Regnak le Voyageur, fit-il.
Jetant son manteau sur son bras, il descendit l’escalier jusqu’à la grand-
salle, lançant un coup d’œil à la foule matinale. Horeb l’appela depuis le
bar.
— Bien, voilà qui est mieux, Rek, mon garçon, dit-il, se reculant en
feignant l’admiration. Tu as l’air sorti tout droit d’un poème de Sieben. Tu
veux boire un verre ?
— Non. Je crois que je vais arrêter de boire un petit peu ; disons, les dix
prochaines années. La bière d’hier continue de fermenter dans mon gosier.
Est-ce que tu m’as préparé un peu de ton infâme nourriture pour la route ?
— Oui : des biscuits rongés par les vers, du fromage moisi et un morceau
de bacon vieux de deux ans. Tu n’as qu’à me demander et je te donne tout
ça, répondit Horeb. Ah, et aussi une outre de la pire vinasse…
La conversation s’arrêta net. Un devin venait d’entrer dans la taverne,
son habit bleu délavé claquant entre ses jambes osseuses, son bâton
résonnant contre le plancher en bois. Rek ravala son dégoût en voyant
l’accoutrement de cet homme et évita de regarder les orbites creuses qui, un
jour, avaient dû contenir ses yeux.
Le vieillard sortit une main où manquait l’index.
— Une pièce d’argent pour votre futur, fit-il d’une voix semblable au
vent d’hiver soufflant entre les branches des arbres.
— Pourquoi font-ils ça ? marmonna Horeb.
— Quoi, pour leurs yeux ? répondit Rek.
— Oui, pour leurs yeux. Comment un homme peut-il accepter de se
crever les yeux ?
— J’en sais foutre rien. Il paraît que ça les aide pour leurs visions.
— Ça me paraît aussi sensé que de se couper le dard pour améliorer ses
relations sexuelles.
— Il faut de tout pour faire un monde, Horeb, mon vieil ami.
Attiré par le son de leurs voix, le vieil homme se rapprocha clopinclopant
et tendit la main.
— Une pièce d’argent pour votre futur, entonna-t-il.
Rek lui tourna le dos.
— Allez, Rek, l’incita Horeb. Demande-lui si ton voyage va bien se
passer. Y a pas de mal à ça ?
— Tu paies. J’écoute, fit Rek.
Horeb farfouilla tout au fond de son tablier de cuir et jeta une petite pièce
d’argent sur la paume du vieillard.
— C’est pour mon ami ici présent, dit-il. Moi, je connais déjà mon futur.
Le vieil homme s’accroupit sur le parquet et prit une poignée de sable
dans une petite bourse en lambeaux, qu’il saupoudra devant lui. Puis il
sortit six osselets sur lesquels étaient gravées des runes.
— Il paraît que ce sont des os humains ? chuchota Horeb.
— À c’qu’on dit, répondit Rek.
Le vieil homme commença à psalmodier dans la langue des Anciens, et
sa voix chevrotante résonna dans le silence. Il jeta les os sur le sol couvert
de sable et passa ses mains sur les runes.
— Je connais la vérité, finit-il par dire.
— Peu importe la vérité, vieillard. Raconte-moi plutôt une histoire pleine
de rêves d’or et de somptueuses vierges.
— Je connais la vérité, fit le devin, comme s’il n’avait pas entendu.
— La barbe à la fin ! lâcha Rek. Dis-moi la vérité, vieil homme.
— Souhaites-tu vraiment l’entendre, l’homme ?
— Oublie ce rituel à la manque, dis ce que tu as à dire et disparais !
— Doucement, Rek, doucement ! C’est leur façon de faire, fit Horeb.
— Peut-être bien. Mais si ça continue comme ça, il va finir par me
gâcher ma journée. De toute façon, ils sont toujours porteurs de mauvaises
nouvelles. Ce vieux salaud va certainement me dire que je vais attraper la
peste.
— Il souhaite entendre la vérité, fit Horeb, suivant le rituel, et l’utilisera
sagement, à bon escient.
— Non, il ne le souhaite pas vraiment, et n’en fera rien, répondit le
devin. Mais le destin doit être annoncé. Tu ne souhaites pas entendre parler
de ta mort, Regnak le Voyageur, fils d’Argas, alors je ne t’en parlerai pas.
Tu es un homme au caractère changeant et au courage sporadique. Tu es un
voleur et un doux rêveur, mais ton destin te hantera et te poursuivra. Tu
courras pour le fuir, pourtant tes pas te ramèneront toujours vers lui. Mais tu
sais déjà tout cela, Longues-Jambes, car tu en as rêvé cette nuit.
— C’est tout, vieil homme ? Rien que du charabia ? Pour une pièce
d’argent, tu parles d’une affaire.
— Le Comte et la Légende seront ensemble sur le mur. Et les hommes
rêveront, et les hommes mourront, mais la forteresse, tombera-t-elle ?
Le vieil homme se leva et s’en alla.
— De quoi as-tu rêvé la nuit dernière, Rek ? lui demanda Horeb.
— Tu ne crois pas à toutes ces sornettes, Horeb ?
— Ton rêve ? insista l’aubergiste.
— Je n’ai pas rêvé du tout. J’ai dormi comme une masse. Du moins, s’il
n’y avait pas eu cette satanée bougie. Tu l’as laissé brûler toute la nuit et ça
empestait. Il faut que tu fasses plus attention. Elle aurait pu mettre le feu.
Chaque fois que je m’arrête ici, je te mets en garde contre les bougies. Tu
ne m’écoutes jamais.
Chapitre 2
C’est l’odeur du bacon frit qui le réveilla. Il faisait bon dans la cabane. Son
bras était ankylosé et meurtri. Il s’étira, grogna et s’assit. La fille n’était pas
en vue. Soudain, la porte s’ouvrit et elle entra dans la pièce, brossant la
neige de son pourpoint.
— Je me suis occupée de votre cheval, fit-elle. Vous vous sentez prêt à
manger ?
— Oui. Quelle heure est-il ?
— Le soleil est levé depuis trois heures. La neige s’est arrêtée pour
l’instant.
Il redressa son corps tout endolori, tirant sur ses dorsaux.
— J’ai passé trop de temps à Drenan, dans des lits trop moelleux,
expliqua-t-il.
— C’est ce qui explique sans doute votre bedaine, commenta-t-elle.
— Ma bedaine ? J’ai une colonne vertébrale courbée, oui. De toute façon,
ce sont des muscles au repos, ça se voit, non ? (Il baissa les yeux.)
D’accord, c’est une bedaine. Mais si on continue comme ça, dans quelques
jours il n’y paraîtra plus.
— Je veux bien vous croire, dit-elle. Nous avons eu de la chance de
trouver cet endroit.
— En effet.
La conversation mourut tandis qu’elle retournait le bacon. Le silence
mettait Rek mal à l’aise, et ils se mirent à parler tous les deux au même
moment.
— Ça devient ridicule, finit-elle par dire.
— Oui, acquiesça-t-il. Le bacon sent très bon.
— Écoutez… je veux vous remercier. Voilà : je l’ai dit.
— Je vous en prie, tout le plaisir était pour moi. Et si on essayait de
recommencer à zéro, comme si l’on ne s’était jamais rencontrés ? Je
m’appelle Rek.
Il tendit la main.
— Virae, fit-elle, l’agrippant par le poignet à la manière des guerriers.
— Enchanté, dit-il. Et qu’est-ce qui vous amène dans la forêt de Graven,
Virae ?
— Ce ne sont pas vos oignons, lâcha-t-elle.
— Je croyais qu’on repartait à zéro, dit-il.
— Je suis désolée. Vraiment ! Écoutez, j’ai du mal à être amicale : je ne
vous aime pas beaucoup.
— Comment pouvez-vous dire ça ? On n’a pas dû échanger plus de dix
mots. Vous ne croyez pas que vous êtes un peu rapide pour juger les gens ?
— Je connais les gars dans votre genre, fit-elle. (Elle prit deux assiettes et
y fit adroitement glisser le bacon. Elle lui en tendit une.) Arrogants. Se
prenant pour le nombril du monde. Sans attache.
— Et alors, où est le problème ? demanda-t-il. Personne n’est parfait.
Moi, j’aime bien ma vie ; c’est la seule que j’aie.
— C’est à cause de gens comme vous que le pays va à vau-l’eau, lui dit-
elle. Les gens indifférents à tout. Les égoïstes et les cupides. Dans le temps,
nous étions une grande nation.
— N’importe quoi. Dans le temps, nous étions des guerriers, oui. Nous
allions conquérir chaque peuple et les marquions au fer rouge des règles
drenaïes. La peste que tout ça !
— Il n’y avait aucun mal à ça ! Les peuples que nous avons conquis
n’ont-ils pas prospéré ? Nous avons construit des écoles, des hôpitaux, des
routes. Nous avons encouragé le commerce, et nous avons offert nos lois
drenaïes au monde entier.
— Alors ça ne devrait pas vous mettre dans un état pareil, lui dit-il, que
le monde change. Bientôt, ce seront les lois nadires. La seule raison pour
laquelle nous avons réussi ces conquêtes, c’est que nos voisins étaient
décadents. Ils étaient devenus gras et flemmards, toujours contents d’eux :
des cupides qui ne pensaient qu’à eux. C’est ainsi que s’effondrent les
nations.
— Oh, alors comme ça, monsieur est philosophe ? dit-elle. Eh bien, je
trouve que vos opinons sont comme vous : elles ne valent rien.
— Oh, alors comme ça, je ne vaux rien ? Que savez-vous de ceux qui ne
« valent rien », vous qui vous baladez déguisée en homme ? Vous êtes une
parodie de guerrier. Si vous tenez tellement à conserver vos valeurs
drenaïes, pourquoi n’allez-vous pas rejoindre tous les autres imbéciles à
Dros Delnoch pour y agiter votre mignonne ’tite épée devant les Nadirs ?
— J’en viens juste, et j’y retourne dès que j’aurai accompli ce que je
devais faire, dit-elle d’un ton glacé.
— Alors vous êtes une idiote, dit-il sans conviction.
— Vous avez été soldat, pas vrai ?
— Qu’est-ce que ça peut vous faire ?
— Pourquoi avez-vous quitté l’armée ?
— Occupez-vous de vos fesses.
Il fit une pause, puis pour briser ce silence désagréable, il reprit :
— Nous devrions être à Glen Frenae cet après-midi ; c’est un tout petit
village, mais on y vend des chevaux.
Ils finirent leur repas sans un mot. Rek était en colère et mal à l’aise, et il
avait de la peine à faire le lien entre les deux. Elle nettoya les assiettes et la
poêle, elle aussi embarrassée, mais par sa cotte de mailles.
Virae enrageait contre elle-même. Elle n’avait pas voulu se quereller avec
cet homme. Pendant des heures il avait dormi alors qu’elle arpentait la
pièce, faisant tout son possible pour ne pas le déranger. Au début, en se
réveillant, elle avait été furieuse, et gênée aussi, par ce qu’il avait fait. Mais
elle en savait suffisamment sur les engelures et le froid pour comprendre
qu’il lui avait sauvé la vie. Et il n’avait pas abusé d’elle. S’il l’avait fait, elle
l’aurait tué sans hésitation et sans regret. Elle l’avait étudié dans son
sommeil. D’une certaine manière, elle l’avait trouvé assez beau. Puis, elle
décida que, s’il était beau selon certains critères à la mode, c’étaient
d’autres qualités moins apparentes qui le rendaient attirant. Une forme de
douceur, peut-être ? Une certaine sensibilité ? C’était dur de mettre le doigt
dessus.
Pourquoi était-il si attirant ? Cela la rendait furieuse ; elle n’avait
vraiment pas le temps pour une idylle. Alors, une pensée amère la percuta :
elle n’avait jamais eu le temps pour une idylle. Ou est-ce que c’était l’idylle
qui n’avait jamais eu de temps à lui consacrer ? Comme femme elle était
maladroite et, quand elle était en compagnie d’hommes, elle ne se sentait
pas sûre d’elle… sauf dans le combat ou la camaraderie. Les mots de Rek
résonnèrent à son oreille : « Que savez-vous de ceux qui ne “valent rien”,
vous qui vous baladez déguisée en homme ? »
Par deux fois il lui avait sauvé la vie. Pourquoi est-ce qu’elle lui avait dit
qu’elle ne l’aimait pas ? Parce qu’elle avait peur ?
Elle l’entendit sortir de la cabane et soudain retentit une étrange voix.
— Regnak, mon cher ! Est-il vrai que tu as une femme à l’intérieur ?
Elle se précipita vers son épée.
Chapitre 4
L’abbé plaça ses mains sur la tête du jeune albinos qui venait de
s’agenouiller devant lui et ferma les yeux. Il parla d’esprit à esprit, à la
manière de leur ordre.
— Es-tu prêt ?
— Comment le saurais-je ? répondit l’albinos.
— Ouvre-moi ton esprit, fit l’abbé.
Le jeune homme relâcha son contrôle ; le gentil visage de l’abbé apparut
pour chevaucher ses pensées. Elles tournèrent et se mélangèrent aux
souvenirs de son aîné. La forte personnalité de l’abbé recouvrit la sienne
telle une couverture apaisante, et il s’endormit.
La relaxe fut douloureuse ; toutes ses peurs lui revinrent dès que l’abbé le
réveilla. De nouveau il était Serbitar, et toutes ses pensées lui appartenaient.
— Suis-je prêt ? demanda-t-il.
— Tu le seras. Le messager arrive.
— Est-il digne ?
— Juges-en par toi-même. Accompagne-moi à Graven.
Leurs esprits jaillirent en flèche, entrelacés, par-delà le monastère, libres
comme le vent d’hiver. Sous eux s’étendaient les champs enneigés qui
bordaient la forêt. L’abbé donna l’impulsion qui les fit avancer, au-dessus
des arbres. Dans une clairière, à côté d’une cabane, se tenait un groupe
d’hommes. Face à eux, dans l’encadrement de la porte, il y avait un grand
jeune homme, et derrière lui une femme, l’épée à la main.
— Lequel est le messager ? demanda l’albinos.
— Observe, répondit l’abbé.
Les choses n’avaient pas marché comme l’avait souhaité Reinard ces
derniers temps. Une attaque de caravane avait été repoussée avec de lourdes
pertes et maintenant trois cadavres de plus avaient été retrouvés à la nuit
tombante, parmi lesquels son propre frère, Erlik. Un prisonnier qu’il avait
capturé deux jours plus tôt était mort de peur avant que la vraie fête ait pu
commencer et le climat ne faisait qu’empirer. La malchance le hantait, et il
ne savait vraiment pas pourquoi.
Que le diable emporte le diseur, pensa-t-il amèrement, tandis qu’il menait
ses hommes jusqu’à la cabane. Si cela n’avait pas été durant un de ses
sommeils de trois jours, l’attaque de la caravane aurait certainement été
évitée. Reinard avait songé à lui trancher les pieds pendant son sommeil,
mais le bon sens et la cupidité l’avaient emporté. Le diseur n’avait pas de
prix. Il était sorti de sa transe au moment où Reinard avait ramené le corps
de son frère au campement.
— Est-ce que tu vois ce qui s’est passé pendant que tu dormais ? avait
beuglé Reinard.
— Tu as perdu huit hommes dans une razzia foireuse, et une femme a tué
Erlik, puis un autre de tes hommes après qu’ils eurent abattu son cheval,
répondit le diseur. Reinard regarda sombrement le vieil homme, cherchant à
discerner quelque chose dans ses orbites mortes.
— Une femme, dis-tu ?
— Oui.
— Un troisième homme a été tué. Que s’est-il passé ?
— Il a reçu une flèche en plein front.
— Qui a tiré cette flèche ?
— L’homme qu’on appelle Regnak. Le Voyageur qui vient parfois ici.
Reinard secoua la tête. Une femme lui apporta un gobelet de vin aux
épices et il s’assit sur une large pierre à côté d’un feu flamboyant.
— Ce n’est pas possible. Il n’oserait pas ! Es-tu sûr que c’était lui ?
— C’était lui, fit le diseur. Et maintenant, je dois me reposer.
— Attends ! Où sont-ils à présent ?
— Je les trouverai, déclara le vieil homme, avant de retourner dans sa
hutte.
Reinard demanda à manger et fit appeler Grussin. L’homme à la hache
s’accroupit devant lui.
— Tu as entendu ? demanda-t-il.
— Oui. Est-ce que tu y crois ? rétorqua Grussin.
— C’est ridicule. Mais le vieil homme s’est-il déjà trompé ? Est-ce que
c’est moi qui me fais vieux ? Quand un lâche comme Rek se met à attaquer
mes hommes, c’est que je fais quelque chose de travers. Je vais le faire rôtir
à petit feu pour ça.
— Nous sommes à court de provisions, fit Grussin.
— De quoi ?
— De provisions. L’hiver a été long, et cette maudite caravane nous fait
défaut.
— Il y en aura d’autres. Mais d’abord, nous allons trouver Rek.
— Est-ce bien nécessaire ? demanda Grussin.
— Nécessaire ? Il a aidé une femme à tuer mon frère. Je veux que cette
femme soit marquée au fer rouge et qu’ensuite tous mes hommes s’amusent
avec elle. Je veux qu’on la dépèce par petits morceaux, des pieds à la tête.
Et ensuite qu’on la jette aux chiens.
— Comme tu voudras.
— Tu n’es pas très enthousiaste, fit Reinard, tout en jetant son assiette
maintenant vide dans le foyer.
— Tu trouves ? Eh bien, c’est peut-être moi qui me fais vieux. Quand on
est arrivés dans le coin, on avait bien une raison, non ? Eh bien je ne me
souviens plus de ce que c’était.
— Nous sommes venus ici parce qu’Abalayn et sa bande de chiens ont
pillé ma ferme et tué toute ma famille. Alors, moi, je m’en souviens ! Tu
serais pas plutôt en train de devenir une mauviette ?
Grussin remarqua l’éclat dans les yeux de Reinard.
— Non, bien sûr que non. C’est toi le chef, et ta parole est loi. Nous
trouverons Rek et cette femme. En attendant tu n’as qu’à te reposer.
— Au diable le repos, grommela Reinard. Dors, toi, si tu en as besoin. Et
dès que le vieillard nous indiquera l’endroit où ils se trouvent, nous nous
mettrons en route.
Grussin se rendit à sa hutte et se jeta sur son matelas rempli de feuilles.
— Quelque chose te préoccupe ? lui demanda Mella, sa femme, tandis
qu’elle s’agenouillait à ses côtés, lui offrant du vin.
— Ça te dirait de partir ? répondit-il, tout en lui posant une grosse main
sur l’épaule.
Elle se pencha en avant et l’embrassa.
— Où tu iras, je te suivrai, fit-elle.
— Je suis fatigué de tout ça, dit-il. Fatigué de tuer. Ça devient de plus en
plus absurde. Il doit être fou.
— Chut ! souff la-t-elle, aussitôt inquiète. (Elle s’appuya contre son
visage barbu pour lui parler à l’oreille.) Ne parle pas de tes peurs à voix
haute. Nous partirons tranquillement au printemps. D’ici là, reste calme et
fais ce qu’il dit.
Il acquiesça, sourit et embrassa ses cheveux.
— Tu as raison, fit-il. Dors, à présent.
Elle se recroquevilla derrière lui et ramena les couvertures sur elle.
— Je ne te mérite pas, lui dit-il dès que ses yeux se fermèrent.
À quel moment les choses étaient-elles allées de travers ? Quand ils
étaient jeunes et que le feu les consumait, la cruauté de Reinard n’était
qu’une chose occasionnelle, un moyen pour forger une légende. Du moins
c’est ce qu’il disait. Qu’ils seraient une épine dans le flanc d’Abalayn
jusqu’à ce que justice soit faite. Cela faisait dix ans, maintenant. Dix
misérables et sanglantes années.
Est-ce que la cause avait jamais été juste ?
Grussin l’espérait sincèrement.
— Eh bien, tu viens ? demanda Reinard depuis l’entrée. Ils sont à la
vieille cabane.
La marche avait été particulièrement longue et le froid douloureux, mais
Reinard n’avait presque rien senti. La colère l’embrasait et l’espoir de
revanche nourrissait ses muscles, si bien que les kilomètres défilèrent.
Son esprit était empli d’images de douce violence et d’une mélodie de
cris. D’abord, il prendrait la femme et la découperait avec un couteau
chauffé à blanc. L’excitation harponna ses reins.
Quant à Rek… Il savait déjà l’expression qu’il pourrait lire sur son
visage quand ce dernier les verrait arriver.
De la terreur ! La terreur qui fait se vider sur place, la terreur qui tétanise
!
Mais il avait tort.
Rek était sorti de la cabane, furieux et tremblant. Le mépris qui se lisait
sur le visage de Virae était difficilement soutenable. La colère seule pouvait
l’effacer. Et encore, pas entièrement. Ce n’était pas sa faute s’il était ce qu’il
était, pas vrai ? Certains hommes naissent pour être des héros. D’autres,
pour être des couards. De quel droit le jugeait-elle ?
— Regnak, mon cher ! Est-il vrai que tu as une femme à l’intérieur ?
Rek scruta le groupe. Plus d’une vingtaine d’hommes se tenaient en
demi-cercle derrière le chef des hors-la-loi, grand et large d’épaules.
Grussin était à ses côtés, immense et puissant, sa hache à double lame à la
main.
— ’Jour, Rein, fit Rek. Qu’est-ce qui t’amène par ici ?
— J’ai entendu dire que tu avais une compagne de lit bien chaude, et
j’me suis dit qu’ce bon vieux Rek s’rait trop heureux de partager avec nous.
Alors autant que je t’invite à mon campement. Où est-elle ?
— Elle n’est pas pour toi, Rein. Mais je veux bien t’offrir autre chose. Il
y a une caravane qui se dirige vers…
— Oublie la caravane ! hurla Reinard. Contente-toi de m’amener la
femme.
— Des épices, des joyaux, des peaux. C’est une grosse caravane, fit Rek.
— Tu pourras nous en parler en chemin. Et maintenant je perds patience.
Fais-la sortir !
La colère s’empara de Rek, et son épée jaillit de son fourreau.
— Venez donc la chercher, bande de salauds !
Virae quitta l’embrasure pour venir à ses côtés, l’épée en main ; les
bandits sortirent également leurs épées et avancèrent.
— Attendez ! ordonna Reinard en levant la main. (Il fit un pas en avant et
se força à sourire.) À présent écoute-moi, Rek. Cela n’a pas de sens. Nous
n’avons rien contre toi. Tu as toujours été un ami. Alors dis-moi, que
représente donc cette femme pour toi ? Elle a tué mon frère. Tu comprends,
c’est une affaire d’honneur. Rengaine ton épée et tu pourras t’en aller. Mais
elle, je la veux vivante.
Et toi aussi, pensa-t-il.
— Tu la veux, tu viens la chercher ! fit Rek. Et moi aussi. Allez, Rein. Tu
te rappelles à quoi sert une épée, non ? Ou est-ce que tu vas faire comme
d’habitude et courir t’abriter derrière un arbre pendant que d’autres meurent
pour toi ? Allez, cours, espèce de bousier !
Rek fit un saut en avant et Reinard recula à toute vitesse, trébuchant
contre Grussin.
— Tue-le - mais pas la femme, dit-il. Je veux cette femme.
Grussin avança, la hache ballante à ses côtés. Virae fit un pas en avant
pour revenir à la hauteur de Rek. L’homme à la hache s’arrêta à une dizaine
de pas du couple, et ses yeux rencontrèrent ceux de Rek : ils étaient
inexpressifs. Alors il regarda la femme. Jeune, fougueuse - pas vraiment
belle, mais un joli brin de fille quand même.
— Qu’est-ce que tu attends, espèce de veau ! hurla Reinard. Attrape-la !
Grussin fit demi-tour et revint vers le groupe. Un sentiment d’irréalité
venait de le saisir. Il se revoyait tout jeune homme, économisant durement
pour pouvoir acheter son premier lopin ; il avait une charrue qu’il tenait de
son père, et les voisins étaient prêts à l’aider pour construire sa maison, pas
loin du bosquet d’ormes. Qu’avait-il fait de toutes ces années ?
— Espèce de traître ! cria Reinard et, avec effort, il fendit les airs de son
épée.
Mais Grussin para le coup avec facilité.
— Laisse tomber, Rein. Rentrons à la maison.
— Tuez-le ! ordonna Reinard.
Les hommes se regardèrent les uns les autres, certains commençant à
avancer, d’autres hésitant.
— Bande de salauds ! Pourris de traîtres ! hurla Reinard, levant son épée
une fois de plus.
Grussin prit une grande respiration, saisit sa hache à deux mains et brisa
l’épée en mille morceaux. En heurtant ce qui restait de la garde de l’épée, la
lame de la hache partit en oblique et vint s’enfoncer dans les côtes du chef
des bandits. Il tomba à genoux et se plia en deux, la tête contre le sol. Alors,
Grussin s’avança ; il leva sa hache et trancha d’un coup la tête de Reinard,
qui roula dans la neige. Puis il lâcha son arme et retourna vers Rek.
— Il n’a pas toujours été ainsi, dit-il.
— Pourquoi ? demanda Rek, en abaissant sa lame. Pourquoi as-tu fait ça
?
— Qui sait ? Ce n’était pas seulement pour toi - ou elle. Peut-être que
quelque chose en moi en a eu assez. Où passe la caravane ?
— J’ai menti, mentit Rek.
— Tant mieux. Nous ne nous reverrons plus. Je quitte Graven. C’est ta
femme ?
—Non.
— Tu pourrais trouver pire.
— Oui.
Grussin fit demi-tour et marcha jusqu’au corps afin de récupérer sa
hache.
— On a été des amis pendant très longtemps, fit-il. Trop longtemps. Sans
même jeter un dernier coup d’œil derrière lui, il conduisit le groupe dans la
forêt.
— J’y crois pas, dit Rek. C’est un vrai miracle.
— Finissons de déjeuner en vitesse, dit Virae. Je vais faire du thé.
À l’intérieur de la cabane, Rek se mit à trembler. Il s’affala et sa lame
résonna sur le sol.
— Qu’y a-t-il ? demanda Virae.
— Rien, c’est le froid, répondit-il en claquant des dents.
Elle s’agenouilla près de lui et lui massa les mains sans dire un mot.
— Le thé vous fera du bien, dit-elle. Vous avez emporté du sucre ?
— Il y en a dans mon paquetage, emballé dans du papier rouge. Horeb
sait que j’aime les sucreries. Le froid ne me fait pas cet effet-là,
d’habitude… Désolé !
— Ce n’est pas grave. Mon père dit toujours qu’il n’y a rien de tel qu’un
bon thé pour lutter contre… le froid.
— Je me demande bien comment ils nous ont trouvés, dit-il. La neige de
la nuit dernière devrait avoir recouvert nos traces. C’est étrange.
— Je ne sais pas. Tenez, buvez.
Il but le thé par petites gorgées, en tenant la tasse recouverte de cuir entre
ses mains. Du liquide chaud éclaboussa ses doigts. Pendant ce temps, Virae
s’affairait à tout nettoyer et à finir les paquetages. Elle ramassa les cendres
dans l’âtre et prépara de quoi faire un feu pour les prochains voyageurs qui
utiliseraient cette cabane.
— Qu’allez-vous faire à Dros Delnoch ? demanda Rek, adouci par la
chaleur du breuvage.
— Je suis la fille du comte Delnar, répondit-elle. J’y habite.
— C’est parce que la guerre se rapproche qu’il vous a envoyée au loin ?
— Non. Je devais apporter un message à Abalayn, et maintenant je dois
porter un message à quelqu’un d’autre. Quand ça sera fait, je rentrerai chez
moi. Ça va mieux ?
— Oui, fit Rek. Bien mieux. (Il hésita, soutenant son regard.) Ce n’était
pas seulement à cause du froid, finit-il par dire.
— Je sais : c’est pas grave. Tout le monde tremble toujours après
l’action. Mais c’est ce qui se passe pendant l’action qui compte. Mon père
m’a dit qu’après la Passe de Skeln, il avait fait des cauchemars pendant plus
d’un mois.
— Vous ne tremblez pas, vous.
— C’est parce que je m’occupe. Vous reprendrez du thé ?
— Oui, merci. J’ai bien cru qu’on allait mourir. Et l’espace d’un instant,
ça m’était égal - c’était une impression merveilleuse.
Il voulait lui dire combien il avait été heureux de l’avoir à ses côtés, mais
il n’y arrivait pas. Il voulait traverser la pièce pour la prendre dans ses bras -
mais il savait qu’il ne le ferait pas. Il la regardait, simplement, tandis qu’elle
remplissait de nouveau sa tasse et touillait le sucre.
— Où avez-vous servi ? demanda-t-elle, consciente du regard posé sur
elle, mais incertaine quant à sa signification.
— Dros Corteswain. Sous les ordres de Gan Javi.
— Il est mort à présent, fit-elle.
— Oui, d’une congestion. C’était un bon meneur d’hommes. Il avait
prédit que cette guerre viendrait. Je suis sûr qu’Abalayn regrette de ne pas
l’avoir écouté à l’époque.
— Il n’y a pas que Javi qui l’avait prévenu, dit Virae. Tous les
commandants du nord lui avaient envoyé des rapports. Ça fait des années
que mon père a des espions chez les Nadirs. Il était évident qu’ils allaient
nous attaquer. Abalayn est un imbécile ; aujourd’hui encore il envoie des
messages à Ulric, avec de nouveaux traités. Il n’arrive pas à accepter que la
guerre est inévitable. Est-ce que vous saviez qu’il n’y a que dix mille
hommes à Delnoch ?
— J’ai entendu qu’il y en avait moins que ça, répondit Rek.
— Il y a six murailles et une ville à défendre. En temps de guerre, il faut
au minimum quatre fois plus de troupes. Et la discipline n’est plus ce
qu’elle était.
— Pourquoi ça ?
— Parce qu’ils attendent tous la mort, répondit-elle, de la colère dans la
voix. Parce que mon père est souffrant… mourant. Et parce que Gan Orrin a
le cœur comme une tomate trop mûre.
— Orrin ? Je n’ai jamais entendu parler de lui.
— C’est le neveu d’Abalayn. Il dirige l’armée, mais c’est un bon à rien.
Si seulement j’étais un homme…
— Je suis content que vous ne le soyez pas, dit-il.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas, répondit-il sans conviction. C’était pour dire quelque
chose… Je suis content que vous ne soyez pas un homme, c’est tout.
— Enfin bon, si j’étais un homme, je prendrais la tête de l’armée. Je ne
pourrais pas avoir pire allure qu’Orrin de toute façon. Pourquoi me
regardez-vous comme ça ?
— Mais je ne vous regarde pas, nom d’un chien, je vous écoute, c’est
tout ! Pourquoi m’agressez-vous sans cesse ?
— Vous voulez que j’allume le feu ? s’enquit-elle.
— Quoi ? On va rester plus longtemps ?
— Si vous voulez.
— Je vous laisse choisir, dit-il.
— Restons encore aujourd’hui. C’est tout. Ça nous donnera le temps
de… mieux nous connaître. C’est vrai que nous ne sommes pas partis sur de
bonnes bases. Et puis vous m’avez sauvé la vie par trois fois.
— Une seule fois, déclara-t-il. Je ne crois pas que vous seriez morte de
froid ; vous êtes trop dure pour ça. Et c’est Grussin qui nous a sauvés tous
les deux. Enfin, j’aimerais bien rester la journée. Mais, sans vouloir vous
offenser, ça m’ennuierait de devoir dormir encore une fois par terre.
— Vous n’aurez pas à le faire, fit-elle.
Une lune aux trois quarts pleine siégeait dans le ciel nocturne sans nuages.
Les arbres qui encerclaient le feu de camp de Rek projetaient des ombres
aux alentours. Un lapin malchanceux, vidé et enrobé dans de la glaise,
cuisait sur les braises. Virae revint du ruisseau, le haut du corps dénudé, en
s’essuyant avec l’une des chemises de rechange de Rek.
— Si tu savais combien elle m’a coûté ! s’exclama-t-il tandis qu’elle
s’asseyait sur un rocher près du feu ; son corps rougeoyait comme de l’or
fondu sous la danse des flammes.
— Je viens de lui trouver son meilleur usage, répondit-elle. Dans
combien de temps est-ce que ce lapin sera cuit ?
— Plus très longtemps. Tu vas attraper la mort, à rester à moitié nue dans
ce froid. Rien qu’à te regarder j’ai le sang qui se glace.
— Comme c’est bizarre ! lâcha-t-elle. Pas plus tard que ce matin, tu me
disais qu’en me regardant ton sang se mettait à bouillir.
— C’était dans une cabane bien chaude, avec un lit. Je ne suis pas trop
pour faire l’amour dans la neige. Tiens, je t’ai fait chauffer une couverture.
— Quand j’étais petite, dit-elle en prenant la couverture et en la passant
autour de ses épaules, en plein hiver, on nous faisait courir cinq kilomètres à
travers le comté, avec seulement une tunique et des sandales. C’était
vivifiant. Et extrêmement froid.
— Puisque tu es si dure que ça, comment expliques-tu que tu sois
devenue toute bleue, avant qu’on trouve la cabane ? demanda-t-il avec un
grand sourire qui niait toute méchanceté.
— L’armure, répondit-elle. Trop d’acier et pas assez de laine en dessous.
Mais sans vouloir être méchante, si j’avais été devant, je ne me serais
jamais ennuyée au point de m’endormir. Tu as dit encore combien de temps
pour le lapin ? Je meurs de faim.
— Bientôt. Je crois…
— Est-ce que tu as déjà fait cuire un lapin de cette manière auparavant ?
s’enquit-elle.
— Pas vraiment. Mais c’est comme ça qu’il faut s’y prendre ; j’ai regardé
des gens le faire. Toute la fourrure part avec la glaise quand on l’enlève.
C’est facile.
Virae n’était pas vraiment convaincue.
— J’ai traqué cette bestiole rachitique pendant des heures, dit-elle, se
remémorant avec plaisir comment une seule flèche, à quarante pas, avait
suffi à l’abattre. Il est pas mal, cet arc, peut-être un peu trop léger. C’est un
vieil arc de cavalerie, je me trompe ? On en a quelques-uns à Dros Delnoch.
Les plus modernes sont en acier léger ; leur portée et leur poids sont
meilleurs. Je crève de faim.
— La patience calme l’appétit, lui dit-il.
— Tu n’as pas intérêt à gâcher ce lapin. En temps normal je n’aime pas
tuer ces créatures. Mais si c’est pour les manger, au moins ça a un sens.
— Je me demande ce que penserait le lapin de ton raisonnement, répondit
Rek.
— Ça pense, un lapin ? demanda Virae.
— Je ne sais pas. Je ne parlais pas littéralement.
— Alors pourquoi l’as-tu dit ? Tu es un homme étrange.
— C’est juste une pensée abstraite. Tu n’as jamais de pensée abstraite ?
Tu ne te demandes jamais si une fleur sait quand elle doit pousser ? Ou
comment fait le saumon pour retrouver le chemin de son lieu d’éclosion ?
— Non, dit-elle. Le lapin est prêt ?
— Très bien, alors à quoi penses-tu quand tu n’es pas en train de
chercher comment tuer quelqu’un ?
— À manger, répondit-elle. Alors, ce lapin, ça vient ?
À l’aide d’un bâton, Rek retira la motte de glaise des braises et la regarda
grésiller dans la neige.
— Et maintenant, qu’est-ce qu’il faut faire ? demanda-t-elle. Il l’ignora et
ramassa une pierre de la taille d’un poing. Il s’en servit pour frapper d’un
coup sec contre la motte de glaise qui s’ouvrit en deux pour libérer un lapin
à moitié cuit, à moitié dépecé.
— Ça a l’air bon, dit-elle. Et maintenant ?
Il toucha la viande fumante du bout de son bâton.
— Est-ce que tu vas avoir le courage de manger ça ? demanda Rek.
— Et comment ! Est-ce que je peux t’emprunter ton couteau ? Quel
morceau tu préfères ?
— Il doit me rester des galettes d’avoine dans mes sacoches. Je crois que
je m’en contenterai. Va t’habiller !
Ils campaient dans un creux à l’ombre d’un rocher. Ce n’était pas assez
profond pour être une grotte, mais suffisamment quand même pour que les
parois répercutent la chaleur dégagée par le feu et coupent la course du
vent. Rek regardait la fille dévorer son lapin tout en mâchant sa galette. Ce
n’était pas une vision édifiante. Elle balança les restes de la carcasse dans
les arbres.
— Les blaireaux devraient adorer, dit-elle. Ce n’est pas une mauvaise
façon de faire cuire un lapin.
— Content que ça t’ait plu, dit-il.
— Tu n’es pas vraiment ce qu’on appelle un homme des bois, pas vrai ?
lui dit-elle.
— Je me débrouille.
— Tu n’as même pas été capable de vider la bestiole. Tu es devenu tout
vert en voyant ses entrailles.
Rek balança à son tour le reste de sa galette dans la direction de
l’infortuné lapin.
— Les blaireaux apprécieront certainement un dessert, fit-il.
Virae eut un petit rire joyeux.
— Tu es merveilleux, Rek. Tu ne ressembles à aucun homme que j’aie
rencontré.
— Je ne suis pas sûr d’aimer ce qui va suivre, dit-il. Et si nous allions
nous coucher ?
— Non. Écoute-moi. Je suis sérieuse. Toute ma vie j’ai rêvé de trouver
l’homme idéal : grand, bon, fort, compréhensif. Aimant. Je ne pensais pas
qu’il existait. La plupart des hommes que j’ai connus étaient des soldats -
bourrus, droits comme des piquets, et aussi romantiques que des taureaux
en chaleur. Et puis j’ai rencontré des poètes, doux comme leur discours.
Quand j’étais avec des soldats, je me languissais des poètes, et quand j’étais
avec des poètes, je me languissais des soldats. Je commençais à croire que
l’homme que je cherchais ne pouvait pas exister. Est-ce que tu me
comprends ?
— Toute ta vie tu as cherché un homme qui ne savait pas faire cuire les
lapins ? Bien sûr que je te comprends.
— Tu le penses vraiment ? demanda-t-elle tout doucement.
— Oui. Mais explique-moi quand même.
— Tu es tout ce que j’ai toujours voulu, dit-elle en rougissant. Tu es mon
héros-lâche : tu es mon amour.
— Je savais bien que je n’allais pas aimer la suite, déclara-t-il.
Tandis qu’elle plaçait de nouvelles bûches dans le feu, il lui tendit ses
mains.
— Viens t’asseoir à côté de moi, fit-il. Je vais te tenir chaud.
— On peut partager ma couverture, répondit-elle en faisant le tour du feu
pour se blottir dans ses bras. (Elle posa sa tête contre son épaule.) Ça ne te
dérange pas que je t’appelle mon héros-lâche ?
— Tu peux m’appeler comme ça te chante, répliqua-t-il, du moment que
tu t’engages à le faire pour toujours.
— Pour toujours ?
Le vent courba les flammes et il frissonna.
— Pour toujours, ça risque de ne pas être très long pour nous, c’est ça ?
Nous ne disposons que du temps que tiendra Dros Delnoch. Enfin bon, tu te
lasseras peut-être vite de moi et tu m’enverras paître.
— Jamais ! s’écria-t-elle.
— « Jamais » et « toujours ». Je n’avais jamais vraiment réfléchi à ces
mots auparavant. Pourquoi est-ce que je ne t’ai pas rencontrée il y a dix ans
? Ces mots auraient voulu dire quelque chose à ce moment précis.
— J’en doute. Je n’aurais eu que neuf ans.
— Je ne parlais pas littéralement. C’était une licence poétique.
— Mon père a écrit à Druss, dit-elle. Cette lettre et cette mission sont les
dernières choses qui le maintiennent encore en vie.
— Druss ? Mais même s’il est toujours vivant, ce doit être un vieillard à
présent ; ce serait indécent. Skeln, c’était il y a quinze ans, et il était déjà
vieux : ils vont devoir le porter jusqu’à Dros Delnoch.
— Peut-être. Mais mon père attache beaucoup d’importance à cet
homme. Il a vraiment été impressionné. Il pense même qu’il est invincible.
Immortel. Un jour il me l’a décrit comme le plus grand guerrier de notre
époque. Il m’a dit que la victoire à la Passe de Skeln était celle de Druss, et
que lui et les autres n’avaient servi qu’à arrondir les comptes. Il me
racontait cette histoire quand j’étais petite. On s’asseyait devant un feu et on
faisait griller du pain sur les flammes. Et il me racontait Skeln. C’étaient
des jours heureux.
Elle se tut et contempla fixement les braises.
— Raconte-moi l’histoire, dit-il, la serrant contre lui.
De sa main droite, il repoussa la mèche qui tombait sur son visage.
— Tu dois la connaître. Tout le monde connaît l’histoire de Skeln.
— C’est vrai. Mais je n’ai jamais entendu la version de quelqu’un qui y
était. Je n’ai vu que les pièces de théâtre ou entendu les sagas des poètes.
— Dis-moi ce que tu sais et je te donnerai les détails.
— Comme tu veux. Il n’y avait que quelques centaines de guerriers
drenaïs qui défendaient la Passe de Skeln ; le gros de l’armée était stationné
ailleurs. C’était Gorben, le roi de Ventria, qui leur causait souci. On savait
qu’il était en marche, mais pas où il allait attaquer. Et c’est à Skeln qu’il a
frappé en premier. Ils étaient cinquante fois moins nombreux, mais ils ont
tenu jusqu’à ce que les renforts arrivent. Voilà, c’est tout.
— Pas tout à fait, déclara Virae. Gorben avait une armée en réserve, de
plus de dix mille hommes surnommés les Immortels. Ils n’avaient jamais
perdu, et pourtant Druss les a battus.
— Allons, allons ! répliqua Rek. Un homme seul ne peut vaincre une
armée. C’est des histoires de poètes, tout ça.
— Non, écoute-moi. Mon père m’a dit que le dernier jour, quand
finalement les Immortels rejoignirent le combat, la ligne de défense drenaïe
était sur le point de tomber. Toute sa vie, mon père a été un guerrier. Il a le
sens des batailles et sait quand le courage cède à la panique. Et là, les
Drenaïs allaient craquer. C’est alors, juste au moment où la ligne de défense
cédait, que Druss a lancé un cri de guerre et a marché sur l’ennemi avec sa
hache, taillant et lacérant tout sur son passage. Les Ventrians tombaient les
uns après les autres devant lui. Et soudain, ceux qui étaient le plus proches
de lui s’enfuirent. La panique s’est répandue comme un feu de broussailles,
et la première ligne ventrianne s’est effondrée. Druss avait renversé la
situation. Mon père m’a dit que, ce jour-là, Druss lui était apparu comme un
géant. Presque inhumain. Une sorte de dieu de la guerre.
— Oui, mais c’était il y a très longtemps, commenta Rek. Je ne vois pas
comment un vieillard édenté pourrait nous être utile aujourd’hui. Aucun
homme ne peut lutter contre son âge.
— Je suis d’accord. Mais tu peux comprendre que la seule présence de
Druss suffirait à raviver le moral des troupes. Tous les hommes rallieraient
notre étendard. Rien que pour pouvoir combattre aux côtés de Druss la
Légende - c’est comme accéder à une forme d’immortalité.
— As-tu déjà rencontré le vieux ? demanda Rek.
— Non. Mon père n’a jamais voulu me le dire, mais je sais qu’il s’est
passé quelque chose entre eux. Druss n’a jamais voulu venir à Dros
Delnoch. C’est en rapport avec ma mère. Enfin, je crois.
— Elle ne l’aimait pas ?
— Non, ce n’est pas ça. C’est à cause d’un ami de Druss. Je crois qu’il
s’appelait Sieben.
— Qu’est-ce qu’il a fait ?
— Il a été tué à Skeln. C’était le meilleur ami de Druss. C’est tout ce que
je sais.
Rek se douta qu’elle mentait, mais il n’insista pas. Après tout, c’était de
l’histoire ancienne.
Comme Druss la Légende…
Serbitar se tenait sur un balcon, Vintar à ses côtés. Il regardait les deux
cavaliers qui s’approchaient du monastère, au petit galop, par l’entrée nord.
L’herbe pointait par endroits dans les champs couverts de neige. Le chaud
vent printanier venait de l’ouest.
— Ce n’est pas un bon moment pour les amoureux, songea Serbitar à
haute voix.
— C’est toujours le moment pour les amoureux, mon fils. Surtout en
période de guerre, affirma Vintar. As-tu sondé l’esprit de l’homme ?
— Oui. C’est un personnage atypique. Il est cynique d’expérience,
romantique par inclination et, à présent, héros par nécessité.
— Comment Menahem va-t-il tester le messager ? s’enquit Vintar.
— Par la peur, répondit l’albinos.
Rek se sentait bien. L’air qu’il respirait était pur et une brise chaude en
provenance de l’ouest laissait à penser que l’hiver le plus dur de ces
dernières années allait prendre fin. La femme qu’il aimait était à côté de lui,
et le ciel était bleu et dégagé.
— Quel beau jour pour être en vie ! clama-t-il.
— Qu’y a-t-il de si spécial aujourd’hui ? demanda Virae.
— Il fait beau. Tu ne le sens pas ? Le ciel, la brise, la fonte des neiges ?
— Quelqu’un vient à notre rencontre. Ça a l’air d’être un guerrier,
annonça-t-elle.
Le cavalier s’approcha d’eux et descendit de selle. Son visage était caché
par un heaume noir et argent, que surplombait un panache en crin de cheval.
Rek et Virae l’imitèrent et avancèrent vers lui.
— Bonjour, lança Rek.
L’homme l’ignora ; ses yeux noirs, qu’on pouvait entrapercevoir dans les
fentes de son heaume, étaient fixés sur Virae.
— Vous êtes le messager ? lui demanda-t-il.
— C’est bien moi. Je désire voir l’abbé Vintar.
— Pour cela, vous devrez me passer sur le corps, répondit-il en reculant,
tout en dégainant son épée longue en acier argenté.
— Attendez un instant, intervint Rek. Qu’est-ce que cela signifie ?
Depuis quand doit-on se battre pour entrer dans un monastère ?
Encore une fois, l’homme l’ignora, et Virae dut tirer sa rapière.
— Arrêtez tout de suite ! ordonna Rek. C’est de la démence.
— Reste en dehors de ça, Rek, lui dit Virae. Je vais découper ce scarabée
d’argent en petits morceaux.
— Oh non, je ne crois pas, rétorqua-t-il en lui saisissant le bras. Cette
rapière ne sert à rien face à un homme en armure. De toute façon, tout cela
est complètement absurde. Tu n’es pas venue ici pour te battre avec qui que
ce soit. Tu es venue apporter un message, un point c’est tout. Il doit
certainement y avoir une erreur quelque part. Attends voir.
Rek se dirigea vers le guerrier. Son esprit bouillonnait tandis qu’il
cherchait des yeux un défaut dans la cuirasse de son adversaire. L’homme
portait un plastron moulé par-dessus une cotte de mailles en acier argenté.
Un torque du même métal protégeait son cou. Ses jambes étaient couvertes
jusqu’aux cuisses par un tartan en cuir, incrusté d’anneaux d’argent, et ses
tibias, par des jambières en cuir. Seuls les genoux, les mains et le menton de
l’homme étaient à nu.
— Pouvez-vous me dire ce qui se passe ? lui demanda Rek. Je pense que
vous vous trompez de messager. Nous sommes ici pour voir l’abbé.
— Êtes-vous prête, femme ? demanda Menahem.
— Oui, fit Virae, comme elle relâchait son poignet en dessinant avec sa
rapière un huit dans l’air matinal.
La lame de Rek jaillit dans sa main.
— Défends-toi ! cria-t-il.
— Non, Rek, il est à moi, hurla Virae. Je n’ai pas besoin que tu te battes à
ma place. Écarte-toi !
— Tu pourras toujours l’avoir après, dit Rek. (Il reporta son attention sur
Menahem.) Eh bien, allons-y. Voyons si tu te bats aussi bien que ton armure
est belle.
Menahem tourna ses yeux noirs vers la grande silhouette devant lui.
L’estomac de Rek se révulsa immédiatement : c’était la Mort ! Froide,
définitive, les orbites-vides-avec-un-ver-dedans. Il n’y avait aucun espoir
dans ce combat. La panique monta dans la poitrine de Rek, et il commença
à trembler de tous ses membres. Il était redevenu un enfant, enfermé dans
une pièce sombre, qui savait que des démons se cachaient dans les ombres.
La peur, telle de la bile, le prit à la gorge, et la nausée l’ébranla. Il voulait
s’enfuir… il fallait qu’il s’enfuie.
Au lieu de cela, Rek poussa un hurlement et bondit à l’attaque, sa lame
sifflant en direction du heaume noir et argent. Surpris, Menahem para en
hâte et un deuxième coup manqua de traverser sa garde. Le guerrier recula,
essayant désespérément de reprendre l’initiative, mais l’assaut furieux de
Rek l’avait pris au dépourvu. Menahem parait et se déplaçait, essayant de
lui tourner autour.
Virae regardait le combat sans dire un mot, stupéfiée par les assauts
féroces et répétés de Rek. Les épées des deux hommes scintillaient dans le
petit matin, décrivant une toile d’araignée éblouissante, étalant des
techniques surprenantes. Virae se sentit fière. Elle avait envie d’encourager
Rek, mais elle se retint, sachant pertinemment que la moindre distraction
pouvait renverser le combat.
Aide-moi, demanda mentalement Menahem à Serbitar, ou je risque d’être
obligé de le tuer. Il para un coup, le bloquant à quelques centimètres à peine
de sa gorge. Enfin, si j’y arrive, ajouta-t-il.
— Comment pouvons-nous l’arrêter ? demanda Serbitar à Vintar.
L’homme est un berserk. Je n’arrive pas à pénétrer son esprit. Il aura tôt fait
de tuer Menahem.
— La fille ! s’exclama Vintar. Joins-toi à moi.
Virae frissonna en voyant Rek gagner en puissance. Un berserk ! Son
père lui avait parlé de ces hommes, mais elle ne se serait jamais doutée que
Rek soit l’un d’eux. C’étaient des tueurs complètement fous qui ignoraient
la peur et la raison pendant le combat, devenant les plus mortels des
adversaires. La plupart des épéistes oscillaient entre la défense et l’attaque,
car, s’ils désiraient gagner, ils ne voulaient pas perdre non plus. Mais un
berserk, lui, n’avait peur de rien : il ne connaissait que l’attaque et finissait
toujours par abattre son adversaire, même s’il devait tomber avec lui. Une
pensée la foudroya sur place ; elle venait soudain de réaliser que le guerrier
n’essayait pas de tuer Rek : ce combat n’était qu’un test.
— Séparez-vous, hurla-t-elle. Arrêtez !
Les deux hommes continuèrent à se battre.
— Rek, écoute-moi ! lui cria-t-elle. Ce n’est qu’un test. Il ne veut pas te
tuer.
Sa voix atteignit Rek comme si elle provenait de très loin, déchirant la
brume rouge qui obscurcissait ses yeux. Il recula et ressentit, plus qu’il le
vit, le soulagement de son adversaire. Il prit une longue inspiration et se
détendit, les jambes flageolantes, les mains prises de tremblements.
— Tu es entré dans ma tête, dit-il au guerrier, accusateur, en regardant
droit dans ses yeux noirs. Je ne sais pas comment tu as fait. Mais si jamais
tu recommences, je te tue. Je me fais bien comprendre ?
— Parfaitement, lui répondit doucement Menahem, la voix étouffée par
le heaume.
Rek dut s’y reprendre à deux fois pour rengainer son épée et se tourna
vers Virae. Elle le regardait bizarrement.
— Ce n’était pas vraiment moi, expliqua-t-il. Ne me regarde pas comme
ça, Virae.
— Oh, Rek, je suis désolée, dit-elle, des larmes plein les yeux. Je suis
vraiment désolée.
Une nouvelle forme de peur le frappa quand elle se détourna de lui.
— Ne me quitte pas, implora-t-il. Ça n’arrive que rarement, et jamais je
ne m’en prendrai à toi. Jamais ! Crois-moi.
Elle se retourna pour lui faire face et se jeta à son cou.
— Te quitter ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? Je m’en moque, de tout
ça, pauvre imbécile. J’ai de la peine pour toi, c’est tout. Je ne suis pas une
de ces filles de taverne qui couinent à la vue d’un rat. Je suis une femme qui
a grandi entourée d’hommes. Des soldats. Des combattants. Des guerriers.
Tu crois que je te quitterais parce que tu es un berserk ?
— Je peux me contrôler, affirma-t-il tout en la serrant davantage.
— Là où nous allons, tu n’auras pas besoin de le faire, lui répondit-elle.
Virae était assise en compagnie de Vintar, dans une petite étude peu
meublée, inondée de manuscrits et de grimoires reliés en cuir. Il y avait un
petit bureau jonché de plumes cassées et de parchemins gribouillés. Elle se
retint de sourire en voyant le vieil homme se débattre avec les attaches de
son plastron. On ne pouvait pas avoir moins l’air d’un guerrier.
— Est-ce que je peux vous aider ? demanda-t-elle tout en se levant pour
se pencher de l’autre côté du bureau.
— Merci, ma chère, répondit-il. Cela pèse très lourd.
Il contrebalança le poids de l’armure en prenant appui sur le bureau. Il se
versa à boire et tendit la cruche à Virae, qui refusa d’un mouvement de la
tête.
— Je suis désolé pour le désordre qui règne dans cette pièce, mais j’ai dû
me dépêcher pour finir mon journal. Tant de choses à dire et si peu de
temps.
— Emportez-le avec vous, suggéra-t-elle.
— Il vaut mieux pas. Il y aura bien d’autres problèmes qui requerront
mon attention dès que nous serons partis. Tu as changé depuis la dernière
fois que je t’ai vue, Virae.
— C’est long, deux ans, l’abbé, répondit-elle prudemment.
— Je pense que c’est sous l’influence du jeune homme, dit-il en souriant.
Il a une grande influence.
— Fariboles. Je n’ai pas changé tant que ça.
— Ta démarche est plus assurée. Tu es moins gauche que dans mes
souvenirs. Il t’a apporté quelque chose, à mon avis.
— Laissons ça de côté, répondit-elle hargneusement en rougissant. Si
nous parlions plutôt de la Dros ?
— Je m’excuse, ma chère. Je ne voulais pas te gêner.
— Vous ne m’avez pas gênée, mentit-elle. Revenons à Dros Delnoch. De
quelle manière pouvez-vous nous aider ?
— Comme je l’ai dit à ton père il y a deux ans, nous vous aiderons dans
l’organisation et la planification. Nous connaîtrons à l’avance les plans de
l’ennemi. Nous pourrons vous aider à les contrecarrer. D’un point de vue
tactique, nous pourrons organiser vos défenses, et militairement parlant,
nous valons une centaine d’hommes au combat. Mais notre prix est élevé.
— Mon père a fait déposer pour vous dix mille raqs en or en Ventria, dit-
elle. Chez le marchand Asbidare.
— Bien. Voilà qui est réglé. Nous partirons demain matin.
— Puis-je vous demander quelque chose ? risqua Virae. (Il ouvrit ses
mains et attendit.) Pourquoi avez-vous besoin d’argent ?
— Pour le prochain temple des Trente. Chaque nouveau temple est
financé par la mort du précédent.
— Oh. Et qu’est-ce qui se passe si vous ne mourez pas ? Je veux dire, si
nous gagnons ? Il scruta son visage pendant un long moment.
— Alors nous rendons l’argent, répondit-il.
— Je vois, dit-elle.
— Tu n’es pas convaincue ?
— Peu importe. Que pensez-vous de Rek ?
— C’est-à-dire ? lui demanda Vintar.
— Ne jouons pas à ces jeux, mon père. Je sais que vous pouvez lire dans
les esprits. Je veux savoir ce que vous pensez de Rek.
— La question n’est pas assez précise - attends, laisse-moi finir, dit-il
pour contrer la colère qui gagnait la jeune femme. Est-ce que tu parles de
l’homme, du guerrier, ou du mari potentiel de la fille d’un comte ?
— Des trois à la fois, si ça vous chante. Je n’en sais rien. Répondez
simplement à ma question.
— Très bien. Crois-tu au destin ?
— Oui, répondit-elle, tout en se remémorant qu’elle avait posé la même
question à Rek. Oui, j’y crois.
— Alors crois en ceci : vous étiez destinés à vous rencontrer. Vous êtes
faits l’un pour l’autre. Tu le rends plus fort et le protèges de ses faiblesses.
Ce qu’il t’apporte, lui, tu le sais déjà. Comme homme, il n’est ni unique ni
vraiment particulier. Il n’a pas de talent spécial ; ce n’est ni un poète, ni un
écrivain, ni un philosophe. Comme guerrier, eh bien, il est courageux, de
manière sporadique, ce qui témoigne de grandes peurs cachées. Mais c’est
un homme amoureux. Et cela le rendra de plus en plus fort, et lui donnera le
pouvoir d’affronter ses peurs. Quant au mari ? S’il s’agissait d’une période
de paix et d’abwondance, je pense qu’il serait volage. Mais aujourd’hui… il
t’aime, et il est prêt à mourir pour toi. On ne peut demander plus à un
homme.
— Mais pourquoi est-ce que je ne le rencontre que maintenant ?
demanda-t-elle alors que des larmes lui piquaient les yeux. Je ne veux pas
qu’il meure. Je crois que je préférerais me tuer.
— Mais non, mon enfant. Je ne le pense pas, même si je sais qu’au fond
de toi cela reviendrait au même. Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas ?
Qu’ils vivent ou qu’ils meurent, un homme et une femme ont besoin
d’amour. C’est inscrit dans la race humaine. Nous avons besoin de partager.
D’appartenir à quelqu’un ou quelque chose. Peut-être vas-tu mourir avant la
fin de l’année. Mais souviens-toi de ceci : quand on a quelque chose, on
risque de le perdre ; quand on a eu quelque chose, on ne le risque plus. Il
vaut mieux avoir goûté à l’amour avant de mourir que mourir seul.
— Possible. J’aurais tant voulu avoir des enfants et une maison à moi.
J’aurais voulu emmener Rek à Drenan pour que tout le monde le voie avec
moi. J’aurais voulu que certaines des garces de la cour puissent voir qu’un
homme était capable de m’aimer.
Elle se mordit la lèvre, espérant que ça l’aiderait à retenir ses larmes.
— Elles sont sans importance. Qu’elles puissent le voir ou non ne change
rien au fait qu’elles avaient tort. Et il est un peu tôt pour succomber au
désespoir. C’est le printemps, et nous n’atteindrons la Dros que dans
quelques semaines. Il peut se passer énormément de choses pendant cette
période. Ulric peut mourir d’une attaque cardiaque ou tomber de son cheval
et se briser le crâne. Abalayn peut établir un nouveau traité. L’attaque peut
se diriger vers une autre forteresse. Qui sait ?
— C’est vrai. Vous avez raison. Je ne sais pas pourquoi d’un seul coup
j’ai eu envie de m’apitoyer sur mon sort. Rencontrer Rek, ça a été
merveilleux. Si vous aviez pu le voir face à tous les brigands de Reinard.
Vous avez entendu parler de Reinard ?
— Oui.
— Eh bien, il ne causera plus de problème à personne. Il est mort. Mais
peu importe, ce qui compte c’est que Rek ait tenu tête à une vingtaine de
brigands parce qu’ils voulaient s’en prendre à moi. Une vingtaine ! Et il les
aurait tous affrontés. Bon sang, je vais me mettre à pleurer !
— Et tu as toutes les raisons de pleurer. Tu es amoureuse d’un homme
qui t’adore, et votre avenir ensemble paraît dénué d’espoir.
Il marcha jusqu’à elle, lui prit les mains et la releva.
— Virae, c’est toujours plus dur pour les jeunes.
Elle posa sa tête contre sa poitrine tandis que ses larmes coulaient. Il
passa ses bras autour d’elle et lui tapota gentiment le dos.
— Est-ce que Dros Delnoch peut tenir ? lui demanda-t-elle.
— Tout peut arriver. Est-ce que tu étais au courant que Druss était en
route pour la forteresse ?
— Il a accepté ? Voilà une bonne nouvelle.
Elle renifla et s’essuya les yeux avec la manche de sa chemise. Puis sa
discussion avec Rek lui revint en mémoire.
— Il n’est pas sénile, au moins ?
Vintar se mit à rire aux éclats.
— Druss ! Sénile ? Certainement pas. Quelle pensée merveilleuse ! S’il
est un vieil homme qui ne sera jamais sénile, c’est bien lui. Cela reviendrait
à dire qu’il se rend. Fut un temps, je croyais que, si Druss voulait que la nuit
dure plus longtemps, il n’avait qu’à tendre le bras et appuyer sur le soleil
pour qu’il se recouche.
— Vous le connaissiez ?
— Oui. Ainsi que sa femme, Rowena. Une belle enfant. Une diseuse
extrêmement douée. Bien plus que Serbitar.
— J’ai toujours cru que Rowena faisait partie de la légende, dit Virae. Il a
vraiment fait le tour du monde pour la retrouver ?
— Oui, répondit Vintar, la relâchant pour retourner à son bureau. Elle
avait été faite prisonnière, peu de temps après leur mariage, par des
esclavagistes qui avaient attaqué leur village. Il l’a cherchée pendant des
années. C’était un couple au comble du bonheur. Comme toi et Rek, à n’en
pas douter.
— Que lui est-il arrivé ?
— Elle est morte. Peu de temps après la Passe de Skeln. Elle avait le
cœur fragile.
— Pauvre Druss, dit-elle. Mais vous dites qu’il est toujours aussi fort ?
— Quand il regarde, les vallées tremblent, récita Vintar. Là où il marche,
les bêtes se taisent ; quand il parle, les montagnes s’écroulent ; quand il
combat, les armées s’effondrent.
— Mais peut-il toujours se battre ? insista-t-elle.
— Je pense qu’il tiendra encore une ou deux escarmouches, lui répondit
Vintar, dans un déluge de rire.
Chapitre 7
Alors que j’écris ce message, on m’annonce que l’armée nadire s’est réunie
à Gulgothir. Il semble évident qu’Ulric souhaite s’étendre vers le sud. J’ai
écrit à Abalayn, je l’ai supplié qu’il m’envoie plus d’hommes. Mais je n’en
obtiendrai aucun. J’ai envoyé Virae voir Vintar - tu te souviens de l’Abbé
aux Épées - pour demander l’aide des Trente. Je me raccroche à une
chimère, mon ami.
Je ne sais pas dans quel état tu seras quand tu recevras cette lettre, mais
ici le désespoir règne. J’ai besoin d’un miracle, ou la Dros va tomber. Je
sais que tu as juré que tu ne franchirais plus jamais ses portes, mais les
vieilles blessures ont eu le temps de se refermer, et ma femme est morte à
présent. Tout comme ton ami, Sieben. Toi et moi sommes les seuls encore
en vie à savoir ce qui s’est réellement passé. De mon côté, je n’en ai jamais
parlé.
Ton nom, à lui seul, empêchera la désertion et rendra le moral aux
troupes. Je suis harcelé de tous côtés par des officiers médiocres, qui m’ont
été imposés politiquement, mais le plus gros boulet c’est Gan Orrin, le
commandant en chef. C’est le neveu d’Abalayn, un vrai maniaque de la
discipline. Ici, on le méprise, et je ne peux pas encore le faire remplacer. À
dire vrai, je ne dirige plus.
J’ai le cancer, il me ronge un peu plus chaque jour.
Ce n’est pas très honnête de ma part de t’en parler, car je me sers de ma
propre mort pour te demander une faveur.
Viens te battre à nos côtés. Nous avons besoin de toi, Druss. Sans toi,
nous sommes perdus. Comme à Skeln. Viens aussi vite que tu le peux.
Ton frère d’armes,
Le comte Delnar »
Druss replia la lettre et la glissa dans une grande poche intérieure de son
gilet de cuir.
Un vieil homme avec un genou enflé et un dos arthritique. Si tu as misé
tous tes espoirs sur un miracle, mon ami, il va te falloir le chercher ailleurs.
Il y avait un miroir argenté à côté du lavabo, posé sur un coffre en chêne.
Druss y contempla sévèrement son reflet. Les yeux étaient d’un bleu
perçant, la barbe coupée au carré, et la mâchoire qui se devinait en dessous
bien ferme. Il ôta son heaume en cuir et gratta ses épais cheveux gris. Tout
en remettant son heaume pour descendre dans la salle, de sombres pensées
l’assaillirent.
Accoudé au grand bar, il commanda une ale et écouta les gens discuter
autour de lui.
— Il paraît qu’Ulric a un million d’hommes, disait un grand jeune
homme. Et vous êtes au courant de ce qu’il a fait à Gulgothir. Comme la
cité avait refusé de se rendre, quand il s’est emparé d’elle, il a fait pendre et
écarteler un défenseur sur deux. Six mille hommes. Il paraît que le ciel était
noir de corbeaux. Imaginez ! Six mille !
— Est-ce que tu sais pourquoi il a fait ça ? demanda Druss, s’immisçant
dans la conversation. Les hommes se regardèrent les uns les autres et se
retournèrent vers Druss.
— Bien sûr que j’sais. C’est un sauvage assoiffé de sang, voilà pourquoi.
— Pas du tout, répondit Druss. Je t’offre à boire ?
Il appela l’aubergiste et redemanda de l’ale.
— Il a fait ça pour que des hommes comme toi puissent ensuite le faire
savoir dans les autres cités. Attends ! Comprends-moi bien, dit Druss
comme le visage de l’homme s’empourprait de colère. Je ne te reproche pas
d’avoir raconté cette histoire. Il est naturel que les histoires se propagent.
Mais Ulric est un soldat rusé. Suppose qu’il se soit emparé de la ville et
qu’il ait célébré les défenseurs pour leur héroïsme. Les autres cités se
seraient elles aussi âprement défendues. Mais de cette manière, il envoie la
peur en éclaireur. Et la peur est une alliée puissante.
— Vous en parlez comme si vous l’admiriez, lança un autre homme, plus
petit, avec une petite moustache blonde, frisée.
— Mais c’est le cas, fit Druss en souriant. Ulric est l’un des plus brillants
généraux de notre temps. Qui d’autre que lui en mille ans a réussi à unifier
les tribus nadires ? Et avec quelle simplicité ! La tradition nadire veut que
l’on combatte tous ceux qui ne sont pas de sa propre tribu. Avec un millier
de tribus pensant la même chose, il était tout bonnement impossible qu’elles
deviennent un jour une nation. Mais Ulric s’est emparé de sa propre tribu,
les Têtes-de-Loup, et a modifié la façon de guerroyer de tous les Nadirs.
Chaque fois qu’il a conquis une tribu, il lui a laissé le choix suivant : se
joindre à lui ou mourir. Beaucoup ont choisi de mourir, mais davantage ont
choisi de vivre. Et son armée a grandi. Chaque tribu conserve ses propres
coutumes, et elles sont observées. On ne peut pas prendre un tel homme à la
légère.
— Un misérable traître, oui, déclara un homme d’un autre groupe. Il a
signé un traité avec nous, et maintenant il veut le rompre.
— Je ne défends pas sa morale, dit Druss calmement. Je fais simplement
remarquer que c’est un bon général. Ses troupes le vénèrent.
— Eh bien, je n’aime pas la manière dont tu en parles, vieillard, dit le
plus grand des auditeurs.
— Ah non ? répondit Druss. C’est que tu es un soldat, alors ?
L’homme hésita. Il jeta un coup d’œil à ses compagnons et haussa les
épaules.
— C’est pas grave, expliqua-t-il, oublions ça.
— Tu es un déserteur ?
— Je t’ai dit d’oublier ça, vieillard, rugit le jeune homme.
— Êtes-vous tous des déserteurs ? s’enquit Druss en s’adossant au bar,
pour mieux regarder la trentaine d’hommes qui étaient dans la salle.
— Non, pas tous, dit un jeune homme émergeant de la foule. (Il était
grand et fin, les cheveux noirs, tressés sous un heaume de bronze.) Mais tu
ne peux pas en vouloir à ceux qui le sont.
— Laisse tomber, Panir, cria quelqu’un. On en a déjà parlé.
— Je sais. Pendant des heures, ajouta Panir. Mais ça ne change rien à la
situation. Le gan est un porc. Pire, il est incompétent. Mais en partant, vous
pouvez être sûrs d’une chose, c’est que vos camarades n’ont pas l’ombre
d’une chance.
— Ils n’en avaient déjà pas au départ, dit le plus petit avec la moustache
blonde. S’ils avaient un peu de jugeote, ils partiraient avec nous.
— Dorian, tu es un égoïste, déclara doucement Panir. Quand les combats
vont commencer, Gan Orrin sera bien obligé d’oublier son règlement
débile. Et puis, on sera de toute façon bien trop occupés pour y penser.
— Eh bien moi, j’en ai déjà assez, répondit Dorian. Astiquer les armures.
Hisser les couleurs. Les marches forcées. Les inspections nocturnes. Des
punitions lorsqu’on salue mal, qu’on est mal peignés, quand on parle après
l’extinction des feux. Cet homme est complètement fou.
— Si jamais on t’attrape, tu seras pendu, dit Panir.
— Il n’ose pas envoyer des gens à notre poursuite. Ils déserteraient
aussitôt. Je suis venu à Dros Delnoch pour combattre les Nadirs. J’ai quitté
une ferme, une femme et deux filles. Je ne suis pas venu pour faire briller
ma saloperie d’armure.
— Alors pars, mon ami, déclara Panir. J’espère que tu ne le regretteras
pas plus tard.
— Je le regrette déjà. Mais ma décision est prise, dit Dorian. Je me rends
au sud, pour rejoindre l’Entailleur. Ça, c’est un soldat !
— Est-ce que le comte Delnar est toujours en vie ? demanda Druss. (Le
jeune guerrier acquiesça d’un air absent.) Combien d’hommes sont toujours
à leur poste ?
— Quoi ? dit Panir, prenant conscience que Druss était en train de lui
parler.
— Combien avez-vous d’hommes à Dros Delnoch ?
— Qu’est-ce que ça peut te faire ?
— C’est là que je vais.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on me l’a demandé, mon garçon, répondit Druss. Et d’aussi
loin que je me souvienne, je n’ai jamais refusé de l’aide à un ami.
— Cet ami te demande de le rejoindre à Dros Delnoch ? Est-il fou ? Nous
avons besoin de soldats, d’archers, de lanciers, de guerriers. Je n’ai pas le
temps d’être respectueux, vieil homme. Tu devrais rentrer chez toi ; il n’y a
pas de place ici pour les barbes grises.
Druss eut un sourire amer.
— Tu es quelqu’un de direct, fiston. Mais tu penses avec tes fesses. Je
manie la hache depuis le double de ton âge. Mes ennemis sont tous morts,
ou aimeraient bien l’être. (Ses yeux s’embrasèrent et il se rapprocha du
jeune homme.) Quand ta vie se résume à une succession de guerres depuis
quarante-cinq ans, il faut être drôlement doué pour avoir survécu. Et toi,
mon garçon, tes lèvres sont à peine sèches du lait de ta mère, tu n’es qu’un
impubère en ce qui me concerne. Ton épée est jolie à ta ceinture. Mais si je
voulais, je pourrais te tuer sans transpirer une goutte.
Un lourd silence s’était abattu sur la pièce, et les spectateurs avaient tous
remarqué l’éclat brillant au coin des sourcils de Panir.
— Qui vous a invité à Dros Delnoch ? finit-il par dire.
— Le comte Delnar.
— Je vois. Eh bien, le comte est malade, monsieur. Maintenant, peut-être
avez-vous été un puissant guerrier, et peut-être l’êtes-vous toujours. Et moi,
je suis très certainement un garçon impubère comparé à vous. Mais laissez-
moi vous dire ceci : c’est Gan Orrin qui commande à Dros Delnoch, et il ne
vous permettra pas de rester, comte ou pas comte. Je suis sûr que vous avez
bon cœur, et je m’excuse si vous pensez que je vous ai manqué de respect.
Mais vous êtes quand même trop vieux pour faire la guerre.
— Le jugement de la jeunesse ! clama Druss. Généralement il ne vaut
pas grand-chose. Très bien, c’est contre ma nature, mais je vais te prouver
ce que je vaux. Lance-moi un défi, mon garçon !
— Je ne comprends pas, dit Panir.
— Lance-moi un défi. Fais-moi faire quelque chose qu’ici personne ne
peut faire. Et on verra bien comment se comporte le « vieux ».
— Je n’ai pas le temps de jouer à ces jeux. Je dois retourner à la Dros.
Il se détourna pour s’en aller, mais les mots de Druss lui firent l’effet
d’un coup de poing et lui glacèrent le sang.
— Tu ne comprends vraiment pas, mon garçon. Si tu ne me lances pas ce
défi, je serai obligé de te tuer. Car je ne supporte pas d’être insulté.
Le jeune homme se retourna.
— Comme vous voulez. On se retrouve sur la place du marché, qu’en
pensez-vous ?
L’auberge se vida et la foule forma un cercle autour des deux hommes sur
la place du village. Le soleil commençait à taper et Druss prit une grande
inspiration, se réjouissant qu’avec le printemps la chaleur soit revenue.
— Vous lancer un défi de force brute me paraît inutile, dit Panir, car vous
êtes bâti comme un taureau. Mais comme vous le savez, la guerre, c’est
l’endurance. Est-ce que vous connaissez la lutte ?
— On m’a déjà vu lutter, répondit Druss en retirant son gilet.
— Bien ! Alors vous allez pouvoir me démontrer votre adresse face à
trois hommes de mon choix à la suite. Vous êtes d’accord ?
— Ce ne sera pas très amusant de me battre contre trois adversaires gras
et douillets, déclara Druss.
Un murmure de colère agita la foule, mais Panir les fit taire en levant la
main.
— Dorian. Hagir. Somin. Acceptez-vous d’être le défi de ce grand-père ?
C’étaient les trois premiers hommes que Druss avait rencontrés au bar de
l’auberge. Dorian retira son manteau et attacha les cheveux qui lui
tombaient sur les épaules, juste derrière le cou, à l’aide d’une lanière de
cuir. Druss, discrètement, testa son genou : il n’allait pas fort.
— Êtes-vous prêts ? demanda Panir.
Les deux hommes acquiescèrent, et aussitôt Dorian se rua sur son aîné.
Druss lança son bras et le saisit à la gorge, puis il se baissa pour faire passer
sa main entre les deux jambes de Dorian et le souleva. Avec un grognement
et une forte poussée, il le propulsa à trois mètres dans les airs. Dorian
retomba comme un sac sur le sol dur. Il tenta de se relever, puis se rassit en
secouant la tête. La foule éclata de rire.
— À qui le tour ? demanda Druss.
Panir fit signe de la tête à un autre jeune homme ; mais devant la peur
évidente qui se lisait sur le visage du garçon, il fit un pas en avant.
— Vous avez fait une belle démonstration, barbe grise. Vous êtes très fort
et j’avoue mes torts. Mais je persiste à dire que Gan Orrin ne vous laissera
pas vous battre.
— Gamin, il ne m’arrêtera pas. S’il essaie, je l’attacherai à un étalon et je
le renverrai à son oncle.
Soudain, un cri rauque déchira l’air et tout le monde se retourna.
— Espèce de salaud !
Dorian était allé chercher son épée longue et marchait sur Druss, qui
attendait les bras croisés.
— Non, ordonna Panir. Range ton épée, Dorian.
— Recule ou dégaine, lui répondit-il. J’en ai assez de ces jeux. Tu penses
être un guerrier, vieil homme ? Alors montre-nous comment tu te sers de ta
hache. Et si tu ne le fais pas, moi je vais te trouer la panse.
— Fiston, dit Druss, le regard glacé, réfléchis bien à ce que tu vas faire.
Car, ne t’y trompe pas, tu n’as aucune chance de survivre si tu m’affrontes.
Personne n’y est jamais arrivé.
Les mots avaient été prononcés doucement, et pourtant personne ne
doutait du vieil homme.
À part Dorian.
— Eh bien, c’est ce que nous allons voir. Prends ta hache !
Druss retira Snaga de son fourreau et empoigna le manche noir de ses
deux larges mains. Dorian attaqua !
Et mourut.
Il était allongé sur le sol, le cou à moitié tranché. Druss planta Snaga
profondément dans le sol pour en nettoyer le sang. Panir était sous le choc.
Dorian n’avait jamais été un grand épéiste, mais il savait se battre. Pourtant,
le vieil homme avait réussi à dévier l’épée et dans le même mouvement,
d’une grande fluidité, il avait renvoyé le coup à l’expéditeur - sans même
avoir bougé les pieds. Panir regarda le corps de son ancien compagnon. Tu
aurais mieux fait de rester à la Dros, pensa-t-il.
— Je ne l’ai pas voulu, dit Druss, je l’avais même averti. C’était son
choix.
— Oui, répliqua Panir. Je m’excuse de vous avoir parlé comme je l’ai
fait. Vous nous serez d’une grande utilité, du moins je le crois. Excusez-
moi, je dois les aider à enlever le corps. Vous joindrez-vous à moi pour un
verre ?
— Je te verrai au bar, répondit Druss.
Le grand jeune homme brun que Druss aurait dû affronter s’approcha de
lui lorsqu’il traversa la foule.
— Excusez-moi, monsieur, dit-il. Je suis désolé pour Dorian. Il était
colérique. Il l’avait toujours été.
— Il ne le sera plus, fit Druss.
— Il n’y aura pas de querelle avec sa famille, annonça l’homme.
— Tant mieux. Un homme qui a une femme et deux filles ne devrait pas
être colérique. C’était un crétin. Tu es un ami de la famille ?
— Oui. Mon nom est Hagir. Nos fermes étaient mitoyennes. Nous
sommes… nous étions voisins.
— Alors, Hagir, lorsque tu rentreras chez toi, j’espère que tu veilleras à
ce que sa femme ne manque de rien.
— Je ne rentre pas chez moi. Je retourne à la Dros.
— Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?
— Sans vous offenser, c’est vous, m’sieur. Je crois que je sais qui vous
êtes.
— Prends tes propres décisions ; ne me les fais pas porter à ta place. Je
veux de bons soldats à Dros Delnoch, mais je veux aussi des hommes qui
tiendront le coup.
— Je ne suis pas parti parce que j’avais peur. J’en avais juste assez des
règlements absurdes. Mais si des hommes comme vous sont prêts à se
rendre là-bas, alors je me ferai une raison.
— Bien. Viens boire un verre avec moi, un peu plus tard. Pour l’instant,
je vais aller prendre un bain chaud.
Druss se fraya un chemin entre les hommes qui bloquaient l’entrée et
passa à l’intérieur.
— Tu vas vraiment retourner là-bas, Hagir ? demanda l’un des hommes.
— Oui. Oui, j’y retourne.
— Mais pourquoi ? l’exhorta un autre. Rien n’a changé. À part qu’on va
devoir faire un rapport et qu’on sera certainement fouettés.
— C’est lui - et il y va ! Le Capitaine à la Hache.
— Druss ! C’était Druss ?
— Oui, j’en suis sûr.
— C’est écœurant ! déclara un troisième.
— Que veux-tu dire, Somin ? lui demanda Hagir.
— Dorian… Druss était l’idole de Dorian. Vous ne vous rappelez pas
comment il nous en parlait ? Druss ceci, Druss cela. C’est une des raisons
pour lesquelles il s’était engagé - pour devenir comme Druss et peut-être
même le rencontrer.
— Eh bien, c’est fait, dit sombrement Hagir.
Druss, le brun Panir, le grand Hagir et Somin aux traits abrupts étaient
assis à une table dans la pièce principale de l’auberge. Autour d’eux, la
foule s’était assemblée, attirée par la légende du vieil homme aux cheveux
grisonnants.
— Un peu plus de neuf mille, dis-tu. Combien d’archers ?
Dun Panir fit balancer sa main.
— Pas plus de six cents, Druss. Les autres sont ce qu’il reste des lanciers,
de l’infanterie, des piquiers et des ingénieurs. Le gros de l’effectif est
composé de volontaires - des fermiers des plaines sentrannes. Ils ont du
cran.
— Si je me souviens bien, se remémora Druss, le premier mur fait quatre
cents pas de long et vingt de large. Il faut y mettre un bon millier d’archers.
Et je ne parle pas simplement d’arcs. Il nous faut les hommes qui vont avec,
capables de repérer leur cible à cent pas.
— Oui, mais on ne les a pas, dit Panir. Par contre, à notre crédit, nous
avons presque un millier de cavaliers de la légion.
— Enfin une bonne nouvelle. Qui les commande ?
— Gan Hogun.
— Le même Hogun qui a causé la défaite des Sathulis à Corteswain ?
— Oui, répondit Panir, d’une voix fière. Un soldat brillant, à cheval sur la
discipline, mais ses hommes l’adorent. Il n’est pas très populaire auprès de
Gan Orrin.
— Ça ne m’étonne pas, déclara Druss. Mais nous réglerons ça quand
nous arriverons à Delnoch. Qu’en est-il des réserves ?
— Là, nous n’avons pas beaucoup de problèmes. Il y a suffisamment de
nourriture pour tenir un an, nous avons découvert trois nouveaux puits, dont
un en sécurité au cœur même de la citadelle. Nous avons près de six cent
mille flèches, une multitude de javelots et plusieurs centaines de cottes de
mailles de rechange.
» En fait, c’est la ville qui nous pose un problème. Elle s’est étendue du
Mur Trois au Mur Six, il y a des centaines de bâtiments entre chaque mur. Il
n’y a plus de terrain dégagé, Druss. Une fois arrivé au Mur Six, l’ennemi
est quasiment devant la forteresse.
— Nous nous attaquerons aussi à ce problème dès que je serai arrivé. Y
a-t-il toujours des brigands dans Skultik ?
— Bien sûr. Quand n’y en a-t-il pas eu ? répondit Panir.
— Combien ?
— Impossible à dire. Cinq ou six cents, peut-être.
— Est-ce qu’on connaît leur chef ?
— Là aussi, c’est dur à dire, hésita Panir. D’après la rumeur, un jeune
noble dirigerait la bande principale. Mais vous savez comment fonctionnent
ces rumeurs. Chaque brigand est un ex-nobliau ou un prince. À quoi
pensez-vous ?
— Je pense que ce sont des archers, dit Druss.
— Mais vous ne pouvez pas vous rendre à Skultik maintenant, Druss. Il
pourrait vous arriver quelque chose. Ils pourraient vous tuer.
— C’est vrai. Tout peut arriver. Mon cœur pourrait lâcher, mon foie
pourrait avoir une défaillance. Je pourrais attraper une maladie. Un homme
ne peut pas passer sa vie à s’inquiéter des imprévus. J’ai besoin d’archers. Il
y en a dans Skultik. C’est aussi simple que ça, mon garçon.
— Non, ce n’est pas aussi simple. Envoyez quelqu’un d’autre. Vous avez
trop d’importance pour qu’on vous perde comme ça, lui dit Panir en
agrippant le vieil homme par le bras.
— Je suis un peu vieux pour changer ma façon d’être. L’action directe, y
a que ça de vrai, Panir. Crois-moi. En plus, elle a plein d’avantages, mais je
t’en parlerai une autre fois.
— Et maintenant, dit-il en s’adossant pour s’adresser à la foule, vous
savez qui je suis et où je vais. Je vais vous parler sans ambages ; beaucoup
parmi vous sont des déserteurs, certains sont terrifiés, d’autres démoralisés.
Je voudrais que vous compreniez ceci : quand Ulric s’emparera de Dros
Delnoch, les terres drenaïes deviendront nadires. Les fermes que vous
possédez appartiendront aux Nadirs. Vos femmes deviendront celles des
Nadirs. Il y a des choses qu’un homme ne peut pas fuir. Je le sais bien.
» À Dros Delnoch vous risquez de mourir. Mais tous les hommes
meurent un jour.
» Même Druss. Même Karnak-N’a-Qu’Un-Œil ; même le Comte de
Bronze.
» Un homme a besoin de beaucoup de choses pour supporter la vie. Une
bonne épouse. Des fils et des filles. Des camarades. De la chaleur. De la
nourriture et un abri. Mais par-dessus tout, il a besoin de savoir qu’il est un
homme.
» Et qu’est-ce qu’un homme ? C’est quelqu’un qui se relève quand la vie
l’a flanqué par terre. C’est quelqu’un qui lève le poing vers le ciel quand
une tempête a ruiné ses récoltes - et replante de nouveau. Et encore. Un
homme n’est jamais complètement brisé par les méchants coups du sort.
» Peut-être que cet homme ne sera jamais un vainqueur. Mais quand il se
voit dans un miroir, il peut être fier de ce qu’il voit. Il peut être tout en bas
de l’échelle sociale : un paysan, un serf ou un déshérité. Mais il est
invincible.
» Et qu’est-ce que la mort ? La fin des ennuis. La fin de la lutte et de la
peur.
» J’ai combattu dans bien des batailles. J’ai vu beaucoup d’hommes périr.
Des femmes, aussi. Dans l’ensemble, ils sont tous morts dignement.
» Souvenez-vous-en lorsque vous déciderez de votre avenir.
Les farouches yeux bleus du vieil homme scrutèrent les visages dans la
foule, jaugeant leur réaction. Il savait qu’il les avait convaincus. Il était
temps de partir.
Il fit ses adieux à Panir et aux autres, régla sa note malgré les
protestations de l’aubergiste et partit pour Skultik.
Il se mit en marche. Il était furieux. Il pouvait sentir les regards posés sur
son dos comme l’auberge se vidait pour le voir s’en aller. Il était furieux
parce qu’il savait que son discours était un mensonge, et c’était un homme
qui aimait la vérité. Il savait bien que la vie pouvait briser les hommes.
Parfois, un homme fort comme un chêne pouvait se recroqueviller
complètement à la mort de sa femme, ou si elle le quittait, parce que leurs
enfants souffraient ou mouraient de faim. D’autres, forts aussi, pouvaient
être brisés s’ils perdaient un membre ou, pire encore, l’usage de leurs
jambes ou de leurs yeux. Chaque homme avait son point de rupture, peu
importait la force de son esprit. Quelque part, au plus profond de lui, il y
avait une faiblesse que seul le destin, par un affreux caprice, pouvait
trouver. Au bout du compte, la force d’un homme naissait de la
connaissance de sa propre faiblesse. Druss le savait.
Sa peur à lui, c’était de devenir sénile, de radoter. Rien que d’y penser, il
frissonna. Est-ce qu’il avait vraiment entendu une voix, à Skoda, ou est-ce
que cela n’avait été que ses propres terreurs qui le rappelaient à l’ordre ?
Druss la Légende. L’homme le plus puissant de son époque. Une
machine à tuer, un guerrier. Et pourquoi ?
Parce que je n’ai jamais eu le courage d’être un fermier, se dit Druss.
Et puis il rit, ce qui fit disparaître toutes ses idées noires et ses doutes.
C’était un de ses talents à lui.
Il y avait un je-ne-sais-quoi de positif dans l’air aujourd’hui. Il se sentait
en veine. S’il restait sur les sentiers battus il finirait bien par tomber sur des
brigands. Un vieil homme seul était une aubaine à ne pas manquer. Ce serait
une vraie bande d’incapables s’il arrivait à traverser la forêt sans que
personne ne le remarque ou ne s’occupe de lui.
Comme il arrivait à la lisière de Skultik, la forêt devint de plus en plus
touffue. Elle comptait des chênes gigantesques, tout noueux, des saules
gracieux, des ormes graciles, et toutes leurs branches étaient entremêlées à
perte de vue - et bien au-delà, se disait Druss.
Le soleil de midi lançait ses rais chatoyants à travers les feuilles, et la
brise charriait l’écho de cascades miniatures appartenant à des cours d’eau
invisibles. C’était un lieu de beauté et d’enchantement.
À sa gauche, un écureuil cessa de chercher sa nourriture pour observer
avec prudence le vieil homme qui passait devant lui. À son approche, un
renard se tapit dans les fourrés et un serpent se glissa sous un tronc d’arbre
tombé à terre. Au-dessus de lui, les oiseaux chantaient, dans un chorus plein
de vie.
Durant tout l’après-midi, Druss marcha, fredonnant de temps à autre des
versions corsées et grivoises d’hymnes militaires de plusieurs nations.
À la nuit tombante, il se rendit compte qu’on l’épiait.
Il n’arriverait jamais à expliquer comment il pouvait ressentir ce genre de
chose. C’était un picotement dans la nuque, comme s’il prenait conscience,
tout d’un coup, que son dos était devenu une grosse cible. Quelle qu’en soit
la raison, il avait appris à faire confiance à ses sens en la matière. Il dégagea
légèrement Snaga de son fourreau.
Quelques instants plus tard il pénétra dans une clairière, au milieu d’une
hêtraie. Les hêtres étaient fins comme des bâtons et reposaient contre des
chênes.
Au milieu de la clairière, sur le tronc d’un arbre abattu, un jeune homme
était assis. Il portait des vêtements verts qu’il avait dû coudre lui-même, et
des cuissardes en cuir. Il y avait une longue épée sur ses genoux, et à côté
de lui un grand arc et un carquois de flèches à pennes d’oie.
— Bonjour, vieil homme, lança-t-il à l’approche de Druss. Leste et
costaud à la fois, pensa Druss, en regardant de ses yeux de félin l’homme se
lever, l’épée à la main.
— Bonjour à toi, mon garçon, répondit Druss, repérant un mouvement
sur sa gauche, dans les taillis.
Un autre bruissement de tissus contre une branche lui vint de sa droite.
— Et qu’est-ce qui vous amène donc dans cette charmante forêt ? lui
demanda le jeune homme.
L’air de rien, Druss marcha jusqu’à un hêtre pas trop éloigné, et s’assit,
bien adossé à l’écorce.
— Le désir d’être seul, répondit-il.
— Ah, oui. La solitude ! Et maintenant, voilà que vous avez de la
compagnie. Ce n’est peut-être pas votre jour de chance.
— La chance, ça va, ça vient, rétorqua-t-il en souriant. Pourquoi ne dis-tu
pas à tes amis de nous rejoindre ? C’est humide, un sous-bois.
— Je manque à tous mes devoirs, pour sûr. Eldred, Ring, sortez de là et
venez dire bonjour à notre invité.
L’air penaud, deux autres jeunes hommes se frayèrent un chemin dans la
verdure pour venir aux côtés du premier. Ils portaient tous les deux les
mêmes vêtements verts et les cuissardes de cuir.
— Maintenant nous sommes au complet, dit le premier.
— Presque. Il manque le barbu avec l’arc long, affirma Druss.
Le jeune homme se mit à rire.
— Sors, Jorak. Rien n’échappe à ce grand-père, semble-t-il.
Le quatrième homme sortit à découvert. Il était grand - au moins une tête
de plus que Druss - et bâti comme un bœuf. L’arc long ressemblait à un
jouet entre ses mains.
— Et cette fois-ci, mon cher, nous sommes bel et bien au complet. Soyez
donc assez aimable pour vous délester de tous vos objets de valeur, car,
voyez-vous, nous sommes pressés. Un cerf est en train de rôtir à notre
campement, avec des patates persillées. Je ne voudrais pas arriver en retard.
Il sourit comme pour s’excuser.
Druss ramena ses jambes puissantes sous lui et se releva. Ses yeux bleus
brillaient de bonheur à l’idée d’une bataille.
— Si vous voulez ma bourse, il va falloir la mériter, dit-il.
— Oh, zut ! lâcha le jeune homme, tout en se rasseyant avec un sourire.
Je te l’avais bien dit, Jorak, que notre vieil ami avait des allures de guerrier.
— Et moi je t’avais dit qu’on n’avait qu’à lui tirer dessus et ramasser sa
bourse, répondit Jorak.
— Cela n’aurait pas été très sportif, dit le premier. (Il se tourna vers
Druss.) Écoutez, vieil homme, il serait grossier de notre part de vous tirer
de loin, et là nous avons un problème. Parce que nous devons prendre votre
bourse, voyez-vous ? Sinon, ça ne servirait à rien d’être un voleur.
Il fit une pause, partit dans ses pensées, et reprit la parole.
— À l’évidence, vous n’êtes pas riche, par conséquent, quoi que nous
prenions, ça ne devrait pas valoir grand-chose, ni que nous nous donnions
du mal. Et si nous jouions cela à pile ou face ? Si vous gagnez, vous gardez
votre argent ; et si nous gagnons, nous le prenons. Et je vous offre même un
repas. Du cerf rôti ! Qu’en dites-vous ?
— Disons plutôt que, si je gagne, je prends vos bourses et le repas.
D’accord ? demanda Druss.
— Allons, allons, mon vieux ! Ça ne se fait pas de prendre ces libertés
alors qu’on essaie d’être amicaux. Très bien ! Alors que dites-vous de ça ?
Nous devons satisfaire à l’honneur. Est-ce que cela vous dirait de vous
bagarrer avec Jorak, ici présent ? Vous avez l’air costaud, et lui est doué
quand il faut en venir aux mains.
— Marché conclu ! lança Druss. Quelles sont les règles ?
— Les règles ? Celui qui reste debout a gagné. Mais que vous soyez
perdant ou non, nous vous inviterons à dîner. Je vous aime bien ; vous me
rappelez mon propre grand-père.
Druss eut un large sourire. Il plongea la main dans son paquetage et en
sortit ses gantelets noirs.
— Ça ne te dérange pas au moins, Jorak ? demanda-t-il. C’est la peau sur
mes vieux os - elle a tendance à craquer.
— Finissons-en, dit Jorak en avançant.
Druss marcha à sa rencontre, prenant la mesure de la largeur d’épaules
impressionnante de l’homme. Jorak bondit, balançant un crochet droit.
Druss esquiva et lança un direct, du droit également, qui s’écrasa dans le
ventre de l’autre. Une explosion d’air jaillit de la bouche du géant. Druss
recula d’un pas et lui décocha un crochet dans la mâchoire. Jorak s’écroula
par terre, la tête la première. Il eut un soubresaut, et ne bougea plus.
— Les jeunes d’aujourd’hui, dit tristement Druss, ils n’ont pas de
résistance !
Le jeune chef gloussa.
— Vous avez gagné, Père Éternel. Mais attendez voir. Pour conserver un
peu de mon prestige, qui diminue à vue d’œil, donnez-moi l’occasion de me
prouver meilleur que vous dans un domaine. Je vous parie ma bourse que je
suis meilleur archer que vous.
— C’est pas vraiment honnête, mon garçon. Mais d’accord pour le pari,
avec cette modification : touche le tronc d’arbre derrière moi avec une seule
flèche, et je paie.
— Allons donc, mon bon monsieur, où est l’art dans ce geste ? Nous
sommes à moins de quinze pas, et la cible est large comme trois mains.
— Essaie voir, lui proposa Druss.
Le jeune hors-la-loi frissonna, soupesa son arc et piocha une longue
flèche dans son carquois en peau de biche. Avec un geste fluide, ses doigts
puissants bandèrent la corde, et il tira la flèche. L’arc avait à peine vibré que
Druss avait dégagé Snaga. La hache chanta en décrivant dans les airs un arc
de cercle de lumière blanche ; elle trancha sur sa droite. La flèche du
brigand explosa sous l’impact. Le jeune homme cligna des yeux et avala sa
salive.
— J’aurais payé pour voir ça, articula-t-il.
— Tu l’as fait ! dit Druss. Où est ta bourse ?
— Malheureusement, fit le jeune homme en sortant sa bourse de sa
ceinture, elle est vide. Mais elle vous appartient, comme convenu. Où avez-
vous appris à faire ça ?
— En Ventria, il y a des années.
— J’ai déjà vu faire des choses assez incroyables avec une hache. Mais
ça, c’est limite incroyable. Je me nomme Flécheur.
— Je suis Druss.
— Je le sais bien, mon vieux. Les actions comptent davantage que les
mots.
Chapitre 8
La forêt avait une beauté éternelle qui touchait l’âme guerrière de Druss.
Il y avait comme de la magie dans l’air. Sous l’éclairage argenté de la lune,
les chênes noueux ressemblaient à des sentinelles muettes, majestueuses,
immortelles, inflexibles. Que leur importaient les guerres des hommes ? Les
branches entremêlées bruissaient sous une brise légère au-dessus de la tête
du vieil homme. Une branche au sol baignait dans un petit clair de lune, ce
qui lui donnait une splendeur éthérée, éphémère. Un blaireau solitaire, lui
aussi pris dans la lumière, se précipita dans les sous-bois.
Une chanson éraillée montait du groupe d’hommes assemblés autour du
feu de camp ; Druss jura dans sa barbe. La forêt était redevenue une forêt, et
les chênes, les arbres énormes bien connus. Flécheur fit le tour pour le
rejoindre, avec dans les mains deux gobelets de cuir et un sac à vin.
— Du ventrian, le meilleur, dit-il. Ça va te noircir les cheveux.
— Je vote pour, répondit Druss.
Le jeune homme remplit le gobelet de Druss, puis le sien.
— Tu as l’air mélancolique, Druss. Je croyais que la perspective d’une
nouvelle bataille glorieuse te rendrait le cœur léger.
— Tes hommes sont les pires chanteurs que j’aie entendus ces vingt
dernières années. Ils massacrent cette chanson, répliqua Druss en s’adossant
au tronc d’un chêne.
Le vin atténuait la tension qu’il ressentait.
— Pourquoi vas-tu à Delnoch ? lui demanda Flécheur.
— Les pires de tous, c’étaient des Sathulis ; tout un groupe qu’on avait
capturé. Ils chantaient le même sacré couplet sans s’arrêter, encore, et
encore. Finalement, on les a laissés partir - on s’était dit que, s’ils
chantaient comme ça de retour chez eux, ils casseraient la combativité de
leur tribu en moins d’une semaine.
— Dis donc, mon vieux, protesta Flécheur. Je ne suis pas un homme dont
on se débarrasse facilement. Donne-moi une réponse - n’importe laquelle !
Mens si ça t’amuse. Mais dis-moi pourquoi tu es venu jusqu’à Dros
Delnoch.
— Qu’est-ce que ça peut te faire ?
— Ça me fascine. Un borgne verrait que Delnoch va tomber, et toi, tu as
suffisamment d’expérience pour voir la vérité en face. Alors pourquoi ?
— Mon garçon, est-ce que tu as la moindre idée du nombre de causes
perdues auxquelles j’ai pris part ces quarante dernières années, à peu de
chose près ?
— Très peu, répondit Flécheur. Ou tu ne serais pas là pour en parler.
— Tu te trompes. Comment décide-t-on qu’une bataille est perdue
d’avance ? Les chiffres, les avantages stratégiques, la disposition des
troupes ? Tout ça ne vaut pas un pet de lapin. Ça dépend en fait de la
volonté des hommes. S’ils ont l’intention de mourir plus que de gagner, la
plus grosse armée peut se disloquer.
— Rhétorique, grogna Flécheur. Sers-t’en à la Dros. Les imbéciles
avaleront tout.
— Un homme contre cinq, et il est handicapé, dit Druss essayant de
garder son sang-froid. Sur qui tu mises ?
— Je devine où tu veux en venir, vieil homme. Et si cet homme était
Karnak-N’a-Qu’Un-Œil ? C’est ça ? Eh bien, dans ce cas-là, c’est sur lui
que je mise. Mais combien y a-t-il de Karnak à Dros Delnoch ?
— Qui sait ? Il fut un temps où même Karnak était un inconnu. Il s’est
fait un nom sur de sanglants champs de bataille. Quand viendra la fin, il y
aura beaucoup de héros à Dros Delnoch.
— Alors tu l’admets ? La Dros est condamnée, déclara Flécheur avec un
sourire triomphant. Tu le reconnais enfin.
— Tu m’énerves, fiston ! Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit,
gronda Druss, se maudissant lui-même.
Où es-tu, Sieben, maintenant que j’ai besoin de toi et de tes belles
paroles ? pensa-t-il.
— Alors ne me traite pas comme un imbécile. Et admets que la Dros est
condamnée.
— Comme tu l’as dit, admit Druss, même un borgne pourrait le voir.
Mais je m’en moque, mon garçon. Je continuerai de rechercher la victoire,
jusqu’à l’instant précis où on m’abattra. Et les dieux de la guerre sont des
gens capricieux. Et toi, quelle est ta position sur cette affaire ?
Flécheur sourit et remplit les gobelets. L’espace d’un moment il se tut,
savourant le vin et la gêne du vieil homme.
— Eh bien ? insista Druss.
— Enfin, nous y voilà, dit Flécheur.
— Où ça ? demanda Druss, mal à l’aise devant le regard cynique du
jeune homme.
— À la raison qui t’a fait visiter mes bois, répondit Flécheur en ouvrant
ses mains, et se fendant à présent d’un large sourire amical. Allons, Druss.
J’ai trop de respect pour toi pour continuer la joute verbale. Tu veux me
prendre mes hommes pour ta bataille insensée. Et ma réponse est non. Mais
que cela ne t’empêche pas de faire quand même honneur au vin.
— Suis-je donc si transparent ? s’enquit le vieux guerrier.
— Quand Druss la Légende se balade dans Skultik au soir de sa vie, c’est
qu’il cherche autre chose que des glands.
— C’est ça que tu attends de la vie ? demanda Druss. Dormir dans une
hutte et manger quand tu trouves du gibier. Et quand tu n’en trouves pas, tu
crèves de faim. En hiver tu crèves de froid. En été, tes habits grouillent de
fourmis et de poux. Tu n’es pas fait pour ce genre de vie.
— Nous ne sommes faits pour aucune vie, mon vieux. La vie est faite
pour nous. On la vit. On la quitte. Je ne vais pas la gâcher dans ta damnée
folie. Je laisse ce genre d’héroïsme à des gens comme toi. Ta vie entière se
résume à passer d’une guerre sordide à une autre. Et qu’est-ce que ça a
changé ? Est-ce que tu réalises que, si tu n’avais pas battu les Ventrians à
Skeln, il y a quinze ans, nous ferions aujourd’hui partie d’un puissant
empire et n’aurions pas à nous soucier des Nadirs ?
— L’indépendance, elle, mérite qu’on se batte pour elle, déclara Druss.
— Pourquoi donc ? Personne ne peut empêcher l’âme d’un homme d’être
indépendante.
— La liberté, alors ? suggéra Druss.
— La liberté n’a de valeur que lorsqu’elle est menacée ; par conséquent
c’est la menace qui lui donne de la valeur. Nous devrions remercier les
Nadirs, puisqu’ils font augmenter la valeur de notre liberté.
— Maudit sois-tu : tu m’embrouilles avec tes jolis mots. Tu es comme
ces politiciens à Drenan, plein de vent, comme une vache malade. Ne me
dis pas que ma vie n’a servi à rien, ça ne marche pas ! J’ai aimé ma femme,
et j’ai toujours suivi mes principes. Je n’ai jamais fait de chose honteuse, et
je n’en ai pas encore fait de cruelle.
— Ah, mais Druss, tous les hommes ne sont pas comme toi. Je ne
critiquerai pas tes principes si tu n’essaies pas de les greffer sur moi. Je n’ai
pas de temps à leur consacrer. Tu parles d’un hypocrite, si j’étais un bandit
hors la loi avec des principes !
— Alors pourquoi n’as-tu pas laissé Jorak m’abattre ?
— Comme je te l’ai dit, ça n’aurait pas été sportif. Ça aurait manqué de
classe. Mais peut-être qu’un autre jour, si j’avais été plus indifférent ou de
sale humeur…
— Tu es un noble, pas vrai ? demanda Druss. Un garçon riche qui joue
les voleurs. Pourquoi est-ce que je perds mon temps à te parler ?
— Parce que tu as besoin de mes archers.
— Non. J’ai fait une croix sur cette idée, dit Druss, en tendant son
gobelet au hors-la-loi vêtu de vert.
Flécheur le remplit, un nouveau sourire cynique sur les lèvres.
— Une croix ? N’importe quoi. Je vais te dire à quoi tu penses. Tu vas
continuer à discuter avec moi, tu vas m’offrir un salaire et me promettre le
pardon pour mes crimes. Si je refuse, tu me tueras et tenteras ta chance avec
mes hommes, en leur offrant la même chose.
Druss était ébranlé, mais son visage ne le montra pas.
— Est-ce que tu lis les lignes de la main ? demanda-t-il, après avoir bu
une gorgée de vin.
— Tu es trop honnête, Druss. Et je t’aime bien. C’est pour cela que je
voudrais mettre l’accent sur le fait que Jorak est actuellement derrière ces
buissons, une flèche encochée.
— Alors j’ai perdu, dit Druss. Tu gardes tes archers.
— Taratata, mon cher, je ne m’attendais pas à un tel défaitisme de la part
de Druss la Légende. Fais-moi une offre.
— Je n’ai pas le temps de jouer. J’ai eu un ami comme toi : Sieben, le
maître des sagas. Il pouvait parler toute la journée et te convaincre que la
mer était du sable. Je ne l’ai jamais emporté dans une discussion face à lui.
Il disait ne pas avoir de principes - et, comme toi, il mentait.
— C’est le poète qui a écrit ta légende. Il t’a rendu immortel, dit
doucement Flécheur.
— Oui, acquiesça Druss. Son esprit remonta le cours du temps, au hasard
des souvenirs.
— C’est vrai que tu as fait le tour du monde à la recherche de ta femme ?
— Cette partie-là, au moins, est authentique. Nous nous sommes mariés
très jeunes. Mon village a été attaqué par un esclavagiste nommé Harib Ka,
qui l’a ensuite vendue à un marchand dans l’est. Je n’étais pas là lors de
l’attaque, je travaillais dans la forêt. Mais je les ai suivis. Au bout du
compte, ça m’a pris sept ans, et quand je l’ai enfin retrouvée, elle vivait
avec un autre homme.
— Qu’est-il devenu ? demanda calmement Flécheur.
— Il est mort.
— Et elle est revenue à Skoda avec toi.
— Oui. Elle m’aim< ait. Pour de vrai.
— Un addenda intéressant à ta saga, dit Flécheur.
Druss gloussa.
— Je dois devenir mélancolique sur mes vieux jours. D’habitude, je ne
m’étends pas sur mon passé.
— Qu’est-il arrivé à Sieben ? l’interrogea le brigand.
— Il est mort à Skeln.
— Vous étiez proches ?
— On était comme deux frères.
— Alors je ne vois pas pourquoi je te fais penser à lui, déclara Flécheur.
— Peut-être parce que vous avez tous les deux un terrible secret, répondit
Druss.
— Peut-être, admit le bandit. Quoi qu’il en soit, fais ton offre.
— Le pardon pour chaque homme et cinq raqs d’or par tête.
— Pas assez.
— C’est le mieux que je puisse faire, je ne marchanderai pas.
— Voici l’offre que tu dois faire : le pardon, cinq raqs en or par tête pour
mes six cent vingt hommes, et la promesse que, lorsque le Mur Trois
tombera, nous pourrons partir avec notre argent et notre pardon estampillé
du sceau du comte.
— Pourquoi au Mur Trois ?
— Parce que là, ce sera le début de la fin.
— T’es un vrai stratège, mon garçon.
— Peut-être bien. À ce propos, est-ce que les femmes guerrières te
dérangent ?
— J’en ai connu quelques-unes. Pourquoi me poses-tu cette question ?
— Parce que j’en amènerai une.
— Et alors ? Qu’est-ce que ça peut me faire, du moment qu’elle sait tirer
à l’arc ?
— Je n’ai pas dit que ça devait te faire quelque chose. J’ai juste pensé
qu’il valait mieux t’avertir.
— Il y a quelque chose que je devrais savoir à propos de cette femme ?
demanda Druss.
— Simplement que c’est une tueuse, répondit Flécheur.
— Alors elle est parfaite, et je l’accueillerai à bras ouverts.
— Je ne te le conseille pas, dit doucement Flécheur.
— Soyez à Delnoch dans quatorze jours, et je vous accueillerai tous à
bras ouverts.
Druss faisait les cent pas dans le grand hall de la forteresse. Il regardait
d’un air distrait les statues de marbre des héros du passé qui bordaient les
grands murs. Personne ne l’avait interrogé depuis qu’il était entré dans la
Dros. Des soldats étaient assis un peu partout au soleil. Certains jouaient
leur solde aux dés. D’autres dormaient à l’ombre. Les gens de la cité
vaquaient à leurs affaires, comme d’habitude, et on aurait dit qu’une aura
d’apathie et de monotonie avait englobé la citadelle. Les yeux du vieil
homme brillaient d’une colère froide. Les officiers discutaient avec les
simples soldats ; c’était plus que le vieux guerrier pouvait en supporter. Sa
furie avait dépassé son seuil de tolérance. Il avait donc marché jusqu’à la
forteresse et avait hélé un jeune officier à cape rouge qui se tenait à l’ombre
de la herse principale.
— Toi ! Où puis-je trouver le comte ?
— Comment le saurais-je ? répondit-il, en passant à côté de l’homme à la
hache et au costume sombre.
Une main colossale se referma sur les plis de la cape et tira dessus avec
mépris. Le jeune officier fut stoppé net dans sa marche. Il trébucha et tomba
à la renverse dans les bras du vieil homme, qui le saisit par la ceinture et le
souleva du sol. Son plastron résonna d’un bruit métallique quand son dos
heurta la porte d’entrée.
— Peut-être que tu ne m’as pas bien entendu, espèce de fils de pute !
siffla Druss.
Le jeune homme déglutit avec peine.
— Je crois qu’il est dans le grand hall, dit-il. Chef ! ajouta-t-il
rapidement.
Cet officier n’avait jamais connu la guerre, ni de violence d’aucune sorte
d’ailleurs ; pourtant, d’instinct, il avait perçu la menace contenue dans les
yeux glacés. C’est un malade, pensa-t-il alors que Druss le reposait
doucement à terre.
— Conduis-moi à lui et annonce-moi. Mon nom est Druss. Tu crois que
tu pourras t’en souvenir ?
Le jeune homme hocha si vigoureusement la tête que la crinière de son
heaume lui tomba sur les yeux.
Quelques minutes plus tard, Druss marchait impatiemment de long en
large à travers le grand hall ; il arrivait difficilement à contenir sa colère.
Ainsi chutaient les empires…
— Druss, mon vieil ami, tu es un régal pour mes yeux !
Si Druss avait été surpris par l’état général de la forteresse, il était
doublement choqué par l’apparence du comte Delnar, Seigneur Protecteur
du Nord. Soutenu par le jeune officier, il passait difficilement pour l’ombre
de ce qu’il avait été quinze ans plus tôt à la Passe de Skeln. Sa peau jaune et
sèche était tirée comme un parchemin sur un visage squelettique, ses yeux
brillaient - de fièvre - au creux de ses orbites sombres. Le jeune officier
l’amena à côté du vieux guerrier, auquel le comte tendit une main semblable
à des serres. Dieux de Missael, pensa Druss. Il a cinq ans de moins que moi
!
— Je vous vois en mauvaise santé, mon seigneur, dit Druss.
— Toujours ton franc-parler, je vois ! Mais tu as tout à fait raison. Je suis
mourant, Druss. (Il donna de petites tapes sur le bras du jeune homme.)
Aide-moi à m’asseoir sur cette chaise au soleil, Mendar.
Le jeune homme plaça la chaise correctement. Une fois installé, le comte
remercia le jeune homme d’un sourire et l’envoya chercher du vin.
— Tu as terrorisé ce garçon, Druss. Il tremble plus que moi - et moi, j’ai
une bonne raison.
Il s’arrêta de parler et prit quelques inspirations qui l’ébranlèrent. Il se
mit à grelotter. Druss s’inclina et posa sa main sur l’épaule fragile du vieil
homme. Il aurait bien voulu lui communiquer un peu de sa force.
— Je ne passerai pas la semaine. Mais Vintar m’est apparu dans un rêve,
la nuit dernière. Il vient ici à bride abattue avec les Trente et ma Virae. Ils
seront là dans moins d’un mois.
— Les Nadirs aussi, déclara Druss, apportant une chaise à haut dossier
pour s’asseoir en face du comte.
— C’est vrai. Dans l’intervalle, je voudrais que tu commandes la Dros.
Que tu entraînes les hommes. Il y a beaucoup de désertions. Le moral est
bas. Tu dois… prendre le commandement.
Le comte dut s’arrêter une nouvelle fois pour reprendre sa respiration.
— Je ne peux pas faire ça - même pour vous. Je ne suis pas un général,
Delnar. Un homme doit connaître ses limites. Je suis un guerrier - parfois un
champion, mais je ne suis pas un gan. Je comprends à peine le travail des
clercs qui dirigent la ville. Non, je ne peux pas faire ça. Mais je resterai, et
je me battrai - ça devrait faire l’affaire.
Les yeux fiévreux du comte se fixèrent sur ceux du guerrier, d’un bleu
glacé.
— Je connais tes limites, Druss, et je comprends tes angoisses. Mais il
n’y a personne d’autre. Quand les Trente arriveront, ils planifieront et
organiseront tout. Mais jusque-là, c’est en tant que guerrier que tu seras
nécessaire. Pas pour te battre, et les dieux savent à quel point tu excelles
dans ce domaine, mais pour entraîner les hommes : tu dois les faire profiter
de tes années d’expérience. Tu devrais les considérer comme des armes
rouillées qui ont besoin d’une main solide de guerrier pour être manipulées.
Ils ont besoin d’être aiguisés, affûtés, préparés. Sinon, ça ne servira à rien.
— Je risque de devoir tuer Gan Orrin, déclara Druss.
— Non ! Essaie de comprendre qu’il n’est pas méchant, ni même
velléitaire. C’est un homme qui a perdu pied et qui essaie de s’en sortir. Je
ne crois pas qu’il manque de courage. Va le voir, et juge par toi-même.
Une toux déchirante jaillit des lèvres du vieil homme. Son corps fut agité
de spasmes violents. Du sang écuma de sa bouche tandis que Druss venait
près de lui. La main du comte s’agita vers sa manche, mais le morceau de
tissu refusa de bouger. Druss le retira et essuya la bouche du comte, le
pencha vers l’avant et lui tapa légèrement dans le dos. La crise finit par
passer.
— Il n’y a décidément pas de justice, si des hommes comme vous
doivent mourir ainsi, dit Druss, qui détestait le sentiment d’impuissance qui
l’envahissait.
— Personne… ne peut choisir… sa façon de mourir. Non, ce n’est pas
tout à fait vrai… Car tu es là, espèce de percheron. Je vois que toi, au
moins, tu as choisi avec sagesse.
Druss se mit à rire bruyamment de bon cœur. Le jeune officier, Mendar,
revint avec un pichet de vin et deux verres en cristal. Il en remplit un pour
le comte, qui sortit une petite bouteille de la poche de sa tunique violette ; il
la déboucha et versa plusieurs gouttes d’un liquide noirâtre dans son vin.
Au fur et à mesure qu’il le buvait, un semblant de couleurs lui revint au
visage.
— De l’œillette, expliqua-t-il. Ça me fait du bien.
— C’est une drogue à accoutumance, dit Druss, mais le comte gloussa.
— Dis-moi, Druss, demanda-t-il, pourquoi as-tu ri quand j’ai dit que tu
avais choisi ta mort ?
— Parce que je ne suis pas encore prêt à me rendre à cette vieille garce.
Elle me veut, mais je ne vais pas lui faciliter la vie.
— Tu as toujours considéré la mort comme ton ennemie personnelle. Est-
ce qu’elle existe, d’après toi ?
— Qui sait ? J’aime à le penser. J’aime à penser que tout cela n’est qu’un
jeu. Que toute ma vie n’est qu’une épreuve, entre elle et moi.
— Mais tu le crois vraiment ?
— Non. Mais ça me donne un avantage. J’ai six cents archers qui nous
rejoindront d’ici quatorze jours.
— C’est une excellente nouvelle. Comment as-tu réussi ce miracle ?
L’Entailleur nous a fait parvenir un message qui disait qu’il ne pouvait se
passer d’un seul homme.
— Ce sont des hors-la-loi, et je leur ai promis le pardon - et cinq raqs
d’or par tête.
— Je n’aime pas ça, Druss. Ce sont des mercenaires, on ne peut pas leur
faire confiance.
— Vous m’avez demandé de prendre le commandement, rétorqua Druss.
Alors, faites-moi confiance ; je ne vous laisserai pas tomber. Faites déjà
rédiger les pardons et préparer des bons au Trésor à échanger à Drenan.
Il se tourna vers le jeune officier qui attendait patiemment à côté de la
fenêtre.
— Toi, le jeune Mendar !
— Chef ?
— Va dire à… demander… à Gan Orrin s’il accepte de me recevoir d’ici
une heure. Mon ami et moi avons beaucoup de choses à nous dire, mais
j’apprécierais qu’il puisse m’accorder une entrevue. Compris ?
— Oui, chef.
— Alors exécution, et que ça saute ! (L’officier salua et disparut.) À
présent, avant que vous soyez trop fatigué, mon ami, mettons-nous au
travail. Combien de combattants avez-vous ?
— À peine plus de neuf mille. Mais six mille d’entre eux sont des
recrues, et seulement un millier - la légion - des guerriers aguerris.
— Combien de chirurgiens ?
— Dix, sous le commandement de Calvar Syn. Tu te souviens de lui ?
— Oui. Un bon point pour nous.
Pendant le reste de l’heure, Druss questionna le comte, et lorsque le
temps fut écoulé, celui-ci était visiblement affaibli. Il se remit à cracher du
sang, et la douleur qui le tenaillait l’obligea à fermer les yeux. Druss le
souleva de sa chaise.
— Où se trouve votre chambre ? lui demanda-t-il.
Mais le comte était inconscient.
Druss sortit à grands pas du hall, portant le corps désarticulé du
Protecteur du Nord. Il héla un soldat qui passait, demanda son chemin et fit
mander Calvar Syn.
Druss s’assit au pied du lit du comte, tandis que le vieux chirurgien
administrait des soins au mourant. Calvar Syn n’avait pas beaucoup changé
; son crâne rasé brillait toujours comme du marbre poli, et le bandeau noir
sur son œil était plus usé que s’en souvenait Druss.
— Comment va-t-il ? demanda Druss.
— D’après vous, espèce de vieux fou ? répliqua le chirurgien. Il se meurt.
Il ne tiendra pas plus de deux jours.
— Je vois que vous avez conservé votre bonne humeur, docteur, rétorqua
Druss, un sourire en coin.
— Pourquoi devrais-je être de bonne humeur ? s’enquit le chirurgien. Un
de mes vieux amis va mourir, et des milliers de jeunes gens le suivront dans
les semaines à venir.
— Peut-être. Mais ça me fait plaisir de vous voir, dit Druss en se levant.
— Eh bien moi, ça ne me fait pas plaisir, renchérit Calvar Syn, une lueur
dans les yeux et un léger sourire aux lèvres. Là où vous allez, les corbeaux
se rassemblent. Enfin, comment se fait-il que vous soyez dans une forme
aussi insolente ?
— C’est vous le docteur. À vous de me le dire.
— Parce que vous n’êtes pas humain ! On vous a taillé dans de la pierre,
par une nuit d’hiver, et c’est un démon qui vous a donné vie. Et maintenant,
sortez ! J’ai du travail.
— Où puis-je trouver Gan Orrin ?
— Dans la caserne principale. Et maintenant, dehors !
Druss sourit et sortit.
Dun Mendar prit une grande inspiration.
— Vous ne l’aimez pas, monsieur ?
— L’aimer ? Bien sûr que je l’aime ! gronda le chirurgien. Il tue les gens
d’un coup, mon garçon. Ça m’évite du travail. Et maintenant, toi aussi,
dehors !
Tout en traversant la place d’armes devant la caserne principale, Druss
prit conscience du regard des soldats posé sur lui et des murmures sur son
passage. Il sourit intérieurement. C’était parti ! Désormais, il n’aurait plus
un moment de repos. Il ne devait pas montrer à ces gens le visage de Druss,
l’homme. Il était la Légende. L’invincible Capitaine à la Hache. Druss
l’indestructible.
Il ignora les saluts jusqu’à ce qu’il arrive devant l’entrée principale, où
deux sentinelles se mirent au garde-à-vous.
— Où puis-je trouver Gan Orrin ? demanda-t-il au premier.
— Cinquième couloir à votre droite, troisième porte, répondit le soldat, le
dos droit, le regard fixe.
Druss avança à l’intérieur, trouva la pièce et frappa à la porte.
— Entrez ! fit une voix de l’autre côté, et Druss entra.
Le bureau était rangé de façon impeccable, la pièce meublée à la
spartiate, mais élégante. L’homme derrière le bureau était grassouillet, avec
de grands yeux noirs de biche. Il détonnait avec ses épaulettes dorées de
gan drenaï.
— Vous êtes Gan Orrin ? demanda Druss.
— C’est moi. Vous devez être Druss. Entrez donc, mon bon ami, prenez
un siège. Vous avez vu le comte ? Oui, évidemment vous l’avez vu. Je me
doute qu’il a dû vous parler de nos problèmes. Pas facile, tout ça. Pas facile
du tout. Avez-vous mangé ?
L’homme transpirait, il était mal à l’aise, et Druss avait pitié de lui. Au
cours de sa vie, il avait servi sous les ordres d’un nombre incalculable de
commandants. Beaucoup avaient été excellents, mais presque autant
s’étaient montrés incompétents, bêtes, vaniteux ou lâches. Il ne savait pas
encore dans quelle catégorie ranger Orrin, mais il compatit à ses problèmes.
Sur une étagère, près de la fenêtre, était posée une assiette en bois avec
du pain noir et du fromage.
— J’en prendrais bien, si ça ne vous dérange pas, dit Druss.
— Mais comment donc. (Orrin lui passa l’assiette.) Comment va le
comte ? Sale affaire. Un homme si bon. Vous étiez un de ses amis, n’est-ce
pas ? Vous avez fait la Passe de Skeln ensemble. Merveilleuse histoire.
Inspirante.
Druss mangea lentement, appréciant le pain graveleux. Le fromage aussi
était bon, moelleux et plein de saveurs. Il repensa à son plan d’origine de se
débarrasser d’Orrin en mettant en évidence la pagaille qui régnait à la Dros,
l’apathie et l’organisation défectueuse. Un homme doit connaître ses
limites, pensa-t-il. S’il les dépassait, la nature trouvait toujours le moyen de
lui jouer un sale tour. Orrin n’aurait jamais dû accepter le rang de gan, mais
en temps de paix il se serait fondu dans la masse. Aujourd’hui, il était
comme un cheval de bois pris dans une charge de cavalerie.
— Vous devez être épuisé, dit finalement Druss.
— Pardon ?
— Épuisé. La charge de travail qu’il y a ici serait déjà venue à bout d’un
homme moins résistant. L’organisation des réserves, de l’entraînement, des
patrouilles, de la stratégie. Vous devez être sur les rotules.
— Oui, c’est fatigant, acquiesça Orrin, essuyant la sueur sur son front,
apparemment soulagé. Il n’y a pas beaucoup de personnes qui réalisent à
quel point c’est difficile de commander. C’est un véritable cauchemar. Puis-
je vous offrir à boire ?
— Non, merci. Est-ce que cela pourrait vous aider si je vous ôtais un peu
de la charge qui pèse sur vos épaules ?
— De quelle façon ? Vous ne me demandez tout de même pas de
démissionner ?
— Missael tout-puissant, non, répondit Druss avec sympathie. Je serais
complètement perdu. Non, rien de ce genre.
» Mais nous sommes à court de temps, et personne n’a le droit de vous
demander de porter ce fardeau tout seul. Je vous suggère de me confier
l’entraînement et toutes les responsabilités qui concernent la défense. Il
nous faut bloquer les tunnels derrière les portes et créer des équipes de
travail qui vont raser les maisons du Mur Quatre au Mur Six.
— Bloquer les tunnels ? Raser les maisons ? Je ne vous comprends pas,
Druss, dit Orrin. Elles appartiennent toutes à des particuliers. Vous voulez
une insurrection ?
— Exactement ! rétorqua gentiment le vieux guerrier. Et c’est pour ça
que vous devriez nommer un étranger pour en endosser la responsabilité.
Ces tunnels, derrière les portes, ont été construits afin qu’une petite arrière-
garde puisse retenir une force ennemie assez longtemps pour permettre aux
défenseurs de se replier jusqu’au mur suivant. Je suggère que nous
détruisions tous les bâtiments entre le Mur Quatre et le Mur Six, et que nous
nous servions des gravats pour condamner les tunnels. Ulric va dépenser
beaucoup d’hommes pour défoncer les portes. Mais ça ne lui servira à rien.
— Mais pourquoi détruire les maisons ? demanda Orrin. Nous pouvons
amener des décombres depuis le sud de la passe.
— Il n’y a pas de terrain dégagé, répondit le vieux guerrier. Nous devons
revenir à l’ancien plan d’utilisation de la Dros. Quand les hommes d’Ulric
auront fait une brèche dans le premier mur, je veux que tous les archers de
la Dros puissent les cribler de flèches. Chaque mètre carré de terrain sera
jonché de Nadirs morts. Ils sont cinq cents fois plus nombreux que nous, il
faut bien que nous mettions quelques chances de notre côté.
Orrin se mordit la lèvre et se frotta le menton : il cogitait frénétiquement.
Il regarda le guerrier à la barbe blanche paisiblement assis en face de lui.
Dès qu’il avait appris que Druss était arrivé, il s’était préparé à son
remplacement avec résignation ; il allait retourner à Drenan en disgrâce. Et
là, on lui offrait une issue de secours. Il aurait dû penser à faire raser les
maisons et bloquer les tunnels ; il le savait, comme il savait qu’il n’était pas
à sa place ici, en tant que gan. C’était dur à admettre.
Au cours des cinq dernières années, depuis sa promotion, il avait évité
l’autocritique. Toutefois, il y avait de cela quelques jours, il avait envoyé
Hogun et deux cents de ses lanciers dans le désert. Au début, il avait
vraiment cru que c’était une décision militaire des plus judicieuses. Mais au
fur et à mesure que les jours passaient et qu’il n’avait pas de nouvelles, il
s’en était voulu à mourir d’avoir donné cet ordre. Ce n’était pas de la
stratégie, mais de la jalousie. Il s’était rendu compte, avec dégoût,
qu’Hogun était le meilleur soldat de la Dros. Quand celui-ci était finalement
revenu et lui avait dit que sa décision de l’envoyer s’était révélée bonne, il
avait pris conscience qu’il n’était pas à la hauteur. Il avait failli
démissionner, mais la peur du déshonneur l’en avait empêché. Il avait alors
envisagé de se suicider, mais il ne pouvait pas supporter l’idée que son
oncle, Abalayn, s’en trouve humilié. Tout ce qu’il lui restait à faire, c’était
de mourir sur le premier mur. Et il y était résolu. Il avait eu peur que Druss
l’en prive.
— Je me suis conduit comme un imbécile, Druss, finit-il par admettre.
— Fermez-la ! gronda Druss. Écoutez-moi. Vous êtes le gan. À partir
d’aujourd’hui, plus personne ne dira du mal de vous. Gardez vos peurs
pardevers vous, et ayez foi en moi. Tout le monde fait des erreurs. Tout le
monde échoue à quelque chose. Mais la Dros va tenir, et que je sois damné
si elle tombe. Si j’avais eu le sentiment en vous voyant que vous étiez un
lâche, je vous aurais attaché à un cheval et renvoyé dans vos pénates. Vous
n’avez jamais vécu un siège ni mené des troupes à la bataille. Eh bien, vous
allez le faire à présent, et le faire bien, parce que je serai à vos côtés.
» Débarrassez-vous de vos doutes. Hier est mort et enterré. Les erreurs
passées se sont dissipées comme la brume matinale. Ce qui compte, c’est
demain, et tous les lendemains qu’il faudra tenir jusqu’à ce que l’Entailleur
arrive avec ses renforts. Ne faites plus d’erreur, Orrin. Et quand nous aurons
survécu, et que l’on chantera des chansons sur nos exploits, vous y aurez
votre place, et personne ne vous raillera. Personne. Croyez-moi !
» Et maintenant, je n’ai plus le temps de parler. Donnez-moi un
parchemin avec votre sceau pour que je prenne mes fonctions aujourd’hui
même.
— Aurez-vous besoin que je vous accompagne, aujourd’hui ?
— Vaut mieux pas, répondit Druss. Je vais devoir fendre quelques crânes.
Quelques minutes plus tard, Druss marchait en direction du mess des
officiers, encadré par deux gardes de la légion, des hommes imposants et
bien disciplinés. Les yeux du vieil homme brûlaient de colère, et les gardes
échangèrent un regard tout en le suivant. Ils entendaient des bruits de
chansons qui venaient du mess et se réjouissaient de voir Druss la Légende
en action.
Il ouvrit les portes et entra dans la pièce luxueusement meublée. Une
table à tréteaux faisait office de bar ; elle était placée contre le mur du fond
et s’étendait jusqu’au milieu de la salle. Druss se fraya un chemin parmi les
fêtards, ignorant les plaintes. Puis il glissa une main sous la table et la
balança dans les airs, renversant au passage les bouteilles, les gobelets, la
nourriture, qui retombèrent comme une averse sur les officiers. Sous le
coup de la stupéfaction, il y eut d’abord un grand silence, suivi d’une
violente montée de jurons et d’insultes. Un jeune officier écarta tout le
monde pour passer devant ; il était brun, l’air renfrogné et hautain. Il fit face
au guerrier à la barbe blanche.
— Pour qui tu te prends, vieillard ? lança-t-il.
Druss l’ignora. Il scruta la salle et la trentaine d’hommes qui s’y
trouvaient. Une main saisit son gilet.
— J’ai dit pour qui…
Druss décocha un revers qui propulsa l’homme de l’autre côté de la
pièce.
Il s’écrasa contre le mur et glissa sur le sol, à moitié assommé.
— Je suis Druss. Parfois, on m’appelle le Capitaine à la Hache. En
Ventria, on me nomme Druss l’Expéditeur. Pour les Nadirs, je suis Marche-
Mort. En Lentria, je suis le Tueur d’Argent. » Et toi, qui es-tu ? Espèce de
mouche à merde ! Qui es-tu, bon sang ? (Le vieil homme sortit Snaga du
fourreau qui pendait à son côté.) J’ai bien envie de faire un exemple,
aujourd’hui. J’ai bien envie d’ôter toute la couenne à cette forteresse trop
grasse. Où est Dun Panir ?
Le jeune homme se fraya un chemin depuis le fond de la salle, un demi-
sourire sur le visage et les yeux calmes.
— Je suis là, Druss.
— Gan Orrin m’a nommé responsable de l’entraînement et de la
préparation des défenses. J’appelle tous les officiers à se réunir, dans une
heure, sur le terrain d’entraînement. Panir, organise-moi ça. Les autres,
nettoyez tout et tenez-vous prêts. Les vacances sont finies. Tout homme qui
me fait défaut maudira le jour où il est né.
Intimant à Panir de le suivre, il sortit.
— Trouve Hogun, lui dit-il, et amène-le-moi au plus vite dans le grand
hall de la forteresse.
— Oui, chef ! Et, chef…
— Accouche, mon garçon.
— Bienvenue à Dros Delnoch.
La nouvelle souffla à travers la ville de Delnoch comme une tornade, de
tavernes en boutiques, de boutiques en étals de marchands. Druss était là !
Les femmes relayaient le message à leur mari ; les enfants scandaient son
nom dans les ruelles. On racontait de nouveau ses exploits, qui prenaient de
plus en plus d’ampleur à chaque redite. Une foule immense s’était
rassemblée devant la caserne, où l’on pouvait voir les officiers grouiller sur
la place d’armes. On portait les enfants sur les épaules, afin qu’ils puissent
apercevoir un bout du plus grand héros drenaï de tous les temps.
Quand il apparut, un rugissement colossal monta de la foule, et le vieil
homme s’arrêta pour la saluer de la main.
Ils ne pouvaient pas entendre ce qu’il racontait aux officiers, mais ceux-ci
s’étaient drôlement activés dès qu’il avait fait rompre les rangs. Puis, après
un dernier salut à la foule, il rentra dans la forteresse.
De retour dans le grand hall, Druss retira son gilet et se détendit dans une
chaise à haut dossier. Son genou le lançait et son dos lui faisait un mal de
chien. Et Hogun n’était toujours pas là.
Il donna l’ordre à un serviteur de lui préparer un repas et s’enquit du
comte. Le serviteur lui répondit que le comte dormait d’un sommeil
paisible. Il revint avec un énorme steak, légèrement saisi, que Druss dévora
comme un loup, faisant passer le tout avec une bouteille de vin lentrian du
meilleur cru. Il essuya la graisse de sa barbe et se massa le genou. Une fois
qu’il aurait vu Hogun, il prendrait un bon bain chaud pour être d’attaque le
lendemain. Il savait que sa première journée allait lui pomper toutes ses
forces - et il ne devait pas échouer.
— Gan Hogun, monsieur, annonça le serviteur. Et Dun Elicas.
Les deux hommes qui entrèrent réchauffèrent le cœur de Druss. Le
premier - ce devait être Hogun - était grand et large d’épaules, il avait l’œil
clair et la mâchoire carrée.
Quant à Elicas, bien que plus fin et moins grand, il avait l’air d’un aigle.
Les deux hommes portaient les couleurs noir et argent de la légion, sans
grade distinctif. C’était une coutume ancestrale, qui datait de l’époque où le
Comte de Bronze avait créé leur unité pour les Guerres vagriannes.
— Asseyez-vous, messieurs, dit Druss.
Hogun prit une chaise et la retourna pour pouvoir s’accouder sur le
dossier. Elicas, lui, s’assit sur un coin de table, les bras croisés sur sa
poitrine.
Elicas observa minutieusement les deux hommes. Il ne savait pas à quoi
s’attendre de la part de Druss, mais il avait supplié Hogun de le laisser
assister à la rencontre. Il adorait Hogun ; toutefois le sinistre personnage
assis en face de lui avait toujours été son idole.
— Bienvenue à Dros Delnoch, Druss, dit Hogun. Vous avez déjà réussi à
relever le moral des troupes. Les hommes ne parlent que de vous. Je suis
désolé de vous avoir manqué quand vous êtes arrivé, mais j’étais sur le
premier mur, en train de superviser un tournoi d’archers.
— J’ai cru comprendre que vous aviez déjà affronté les Nadirs, dit Druss.
— Oui. Ils seront ici dans moins d’un mois.
— Nous serons prêts. Mais ça va demander beaucoup de travail. Les
hommes sont très mal entraînés - pour autant qu’ils le soient. Ça doit
changer. Nous n’avons que dix chirurgiens, pas d’aides-soignants, pas de
brancardiers, et un seul hôpital - et encore, il est au Mur Un, ce qui ne nous
aidera pas beaucoup. Des commentaires ?
— L’évaluation est correcte. Tout ce que je peux ajouter, c’est qu’à part
mes hommes, il n’y a pas une dizaine d’officiers valables.
— Je n’ai encore décidé de la valeur d’aucun homme, ici. Mais soyons
positifs l’espace d’un moment. J’ai besoin de quelqu’un qui soit bon en
mathématiques pour se charger du rationnement et de l’approvisionnement
des stocks. Il devra se débrouiller pour compenser tout ce que nous
perdrons. Il doit également servir de liaison auprès de Gan Orrin et l’aider
dans les tâches administratives.
Druss les observa échanger un regard, mais ne le fit pas remarquer.
— Dun Panir est l’homme qu’il vous faut, déclara Hogun. C’est lui qui
dirige déjà pratiquement la Dros.
Les yeux de Druss se glacèrent tandis qu’il se penchait vers le jeune
général.
— Je ne veux plus jamais entendre ce genre de commentaire, Hogun. Ça
ne sied pas à un soldat de carrière. Aujourd ’hui, nous repartons à zéro. Hier
n’existe plus. Je me ferai ma propre opinion et je ne veux pas que mes
officiers fassent des commentaires en douce sur les uns et les autres.
— J’aurais cru que vous vouliez savoir la vérité, intervint Elicas avant
qu’Hogun ait pu répondre.
— La vérité est une drôle de petite bête, mon garçon. Elle n’est jamais la
même en fonction de la personne. Et maintenant, tais-toi. Comprenez-moi
bien, Hogun, je vous apprécie beaucoup. Votre passé militaire est excellent.
Mais dorénavant, plus personne ne doit critiquer le premier gan. Ce n’est
pas bon pour le moral, et ce qui n’est pas bon pour le moral est bon pour les
Nadirs. Nous avons suffisamment de problèmes.
Druss déroula un morceau de parchemin et le tendit à Elicas, ainsi qu’une
plume et de l’encre.
— Rends-toi utile, mon garçon, et prends des notes. Inscrits « Panir » en
haut de la feuille, c’est notre intendant. Bon, à présent, il va nous falloir
cinquante aides-soignants et deux cents brancardiers. Les premiers, Calvar
Syn pourra les choisir parmi des volontaires, mais les brancardiers vont
avoir besoin de quelqu’un pour les entraîner. Je veux qu’ils puissent courir
du matin au soir. Car, Missael en soit témoin, ils vont vraiment avoir besoin
de courir quand ça va commencer à chauffer par ici. Il va leur falloir aussi
un cœur bien accroché. Ce n’est pas facile de courir quasiment désarmé sur
un champ de bataille. Parce qu’ils ne pourront pas à la fois porter une épée
et un brancard.
» Alors, qui suggérez-vous pour les choisir et les entraîner ?
Hogun se tourna vers Elicas qui haussa les épaules.
— Vous devez bien avoir quelqu’un à me suggérer, protesta Druss.
— Je ne connais pas si bien que ça les habitants de Dros Delnoch,
monsieur, répondit Hogun, et aucun homme de la légion ne me semble
approprié pour ce rôle.
— Et pourquoi ça ?
— Ce sont des guerriers. Nous aurons besoin d’eux sur les murs.
— Quel est votre meilleur homme du rang ?
— Bar Britan. Mais c’est un excellent guerrier, monsieur.
— C’est pour ça qu’il me semble tout désigné. Écoutez-moi bien : les
brancardiers ne seront armés que de dagues et ils risqueront leur vie tout
autant que les hommes qui batailleront sur les murs. Ce n’est pas une tâche
glorieuse, aussi faut-il la mettre en avant. Quand vous affecterez votre
meilleur soldat à l’entraînement des brancardiers, et qu’il travaillera avec
eux pendant l’assaut, ça leur fera un souvenir à ramener chez eux. Il faut
également faire choisir à Bar Britan cinquante hommes, qui devront servir
de protection aux brancardiers du mieux qu’ils le pourront.
— Je m’incline devant votre logique, Druss, dit Hogun.
— Ne t’incline devant rien, fiston. Je fais autant d’erreurs que n’importe
qui. Si tu penses que je me trompe, tu as intérêt à me le faire savoir.
— Tu peux compter là-dessus, Capitaine ! glapit Hogun.
— Bien ! Et maintenant, l’entraînement. Je veux que les hommes soient
entraînés par groupes de cinquante. Chaque groupe doit avoir un nom ;
choisissez-les à partir de légendes, de noms de héros, de champs de bataille,
peu importe, du moment qu’ils remuent le sang.
» Il y aura un officier par groupe, et cinq hommes du rang, commandant
chacun dix hommes. Ces sous-chefs devront être sélectionnés après les trois
premiers jours d’entraînement. D’ici là, ils devraient avoir pris leurs
marques. Compris ?
— Pourquoi des noms ? demanda Hogun. Est-ce que ça ne serait pas plus
simple si chaque groupe avait un matricule ? Par tous les dieux, mon vieux,
ça fait cent quatre-vingts noms à trouver !
— La guerre, ce n’est pas qu’une histoire de tactique et d’entraînement,
Hogun. Je veux qu’il y ait des hommes fiers sur ces murs. Des hommes qui
se connaissent entre eux et qui puissent s’identifier. Le groupe Karnak
représentera Karnak-N’a-Qu’Un-Œil, alors que le groupe Six serait à peine
reconnaissable.
» Au cours des prochaines semaines, nous ferons s’affronter les groupes,
dans le travail, dans le jeu et dans des entraînements au combat. Nous allons
les souder en unités - des unités fières. On se moquera d’eux, on les
cajolera, on les méprisera parfois. Et quand, peu à peu, ils nous détesteront
encore plus que les Nadirs, nous les féliciterons. Dans un laps de temps très
court, nous devons les persuader qu’ils sont une troupe d’élite. Et avec ça,
on aura déjà gagné la moitié de la guerre. Nous allons vivre des journées
sanglantes, mortelles et désespérantes. Je veux que, sur ces murs, les
hommes soient forts et en bonne condition - mais par-dessus tout, je veux
qu’ils soient fiers.
» Demain, vous choisirez tous les deux les officiers et leur allouerez les
groupes. Je veux qu’on les fasse courir, et courir encore, jusqu’à ce qu’ils
s’écroulent. Je veux qu’on les forme à l’épée et qu’ils apprennent à
escalader les murs. Je veux que les équipes de démolition travaillent de nuit
comme de jour. Dans dix jours, nous commencerons à travailler en unités.
Je veux que les brancardiers courent avec des chargements de pierres
jusqu’à ce que leurs bras les brûlent et que leurs muscles soient déchirés.
» Je veux que tous les bâtiments soient rasés, du Mur Quatre au Mur Six,
et que les tunnels soient bouchés.
» Je veux qu’un millier d’hommes à la fois travaillent à la démolition, par
périodes de trois heures. Voilà qui devrait redresser les dos et fortifier les
bras qui manieront les épées.
» Des questions ?
Hogun parla :
— Non. Tout ce que tu souhaites sera fait. Mais je veux savoir une chose
: est-ce que tu penses que la Dros peut tenir jusqu’à l’automne ?
— Et comment que je le pense, mon garçon ! mentit aisément Druss.
Pourquoi est-ce que je me donnerais tout ce mal, sinon ? Le vrai problème,
c’est : est-ce que toi, tu le penses ?
—Oh, oui, mentit Hogun tout en douceur. Je n’ai pas le moindre doute.
Les deux hommes sourirent.
— Buvons un verre de vin lentrian, dit Druss. Toute cette planification
m’a donné soif !
Chapitre 11
Cal Gilad était complètement effondré sur l’herbe rase à côté du mur des
cuisines d’Eldibar. L’air sortait de ses poumons en spasmes convulsifs. Ses
cheveux noirs pendaient en mèches aplaties et des gouttes de sueur
coulaient sur ses épaules. Il se mit sur le flanc et grogna sous l’effort.
Chaque muscle de son corps l’injuriait. Par trois fois, lui et Bregan, ainsi
que les quarante-huit autres gars du groupe Karnak, avaient fait la course
contre cinq autres groupes, du Mur Un au Mur Deux, escaladé des cordes à
nœuds, et couru jusqu’au Mur Trois, escaladé des cordes à nœuds, et couru
jusqu’au Mur Quatre… Un effort insoutenable, interminable et gratuit.
C’était la colère qui le faisait tenir, surtout après le premier mur. Le
salopard à la barbe blanche l’avait regardé battre six cents autres hommes à
l’arrivée du Mur Deux. Il avait les jambes qui le brûlaient et ses bras étaient
épuisés à force de le hisser en armure intégrale. Premier ! Et qu’est-ce qu’il
lui avait dit ? « On dirait un vieillard titubant poursuivi par des petites
vieilles chancelantes. Eh bien, ne reste pas là à rien faire, fiston. Allez,
direction le Mur Trois ! »
Et puis il avait explosé de rire. Et c’était ce rire qui l’avait achevé.
À cet instant précis, Gilad l’aurait volontiers tué - lentement. Pendant
cinq misérables jours sans fin, les soldats de Dros Delnoch avaient couru,
grimpé, s’étaient battus, avaient détruit des maisons sous les cris
hystériques de leurs propriétaires expulsés, et avaient poussé charrettes sur
charrettes de décombres jusqu’aux tunnels des Murs Un et Deux.
Travaillant de jour comme de nuit, ils étaient usés jusqu’à l’os. Mais cette
vieille baderne continuait à les faire avancer.
Des tournois d’archers, des compétitions de javelot, de maniement
d’épée, de dague, et de la lutte. Voilà ce qui meublait les pauses entre les
principaux gros travaux. Du coup les cals évitaient de trop fréquenter les
tavernes du côté de la forteresse.
La maudite légion, en revanche, ne se gênait pas. Ils échappaient à
l’entraînement en souriant et se moquaient vertement des fermiers qui
essayaient d’atteindre leur niveau. J’aimerais bien les voir passer dix-huit
heures d’affilée dans les champs, pensa Gilad. Salauds !
Grognant sous la douleur, il s’assit et s’adossa au mur pour regarder les
autres s’entraîner. Il lui restait dix minutes avant la rotation, avant que la
nouvelle équipe aille remplir les charrettes de gravats. Les brancardiers
peinaient sur le nouveau terrain vague. Ils portaient des cailloux qui
pesaient deux fois le poids d’un blessé. Bar Britan, à la barbe noire, leur
hurlait dessus.
Bregan vacilla jusqu’à Gilad et s’écroula dans l’herbe. Son visage était
rouge cerise. Sans un mot, il passa une moitié d’orange à Gilad ; c’était
doux et frais.
— Merci, Breg.
Les yeux de Gilad passèrent en revue les huit autres hommes de son
groupe. La plupart étaient allongés en silence, à part Midras qui avait des
haut-le-cœur. L’imbécile avait une petite amie en ville et lui avait rendu
visite la veille. Il était revenu à la caserne en rampant, juste une heure avant
l’aube.
Il le payait cher maintenant. Bregan, lui, s’en sortait bien : il allait un peu
plus vite, il était un peu plus fin. Et il ne se plaignait jamais, ce qui était un
bonheur.
— C’est bientôt l’heure, Gil, dit-il.
Gilad jeta un coup d’œil vers le tunnel, où le travail ralentissait. D’autres
membres du groupe Karnak se dirigeaient déjà vers les maisons à moitié
démolies.
— Allez, les gars, lança Gilad. On se rassoit. Et on commence à respirer
profondément. (Des gémissements suivirent l’ordre et presque aucun
homme ne bougea.) Allez, on y va. Le groupe Kestrian est déjà au travail.
Les salauds !
Gilad se mit debout et aida Bregan à se relever au passage. Puis il
s’approcha de chaque homme. Lentement, ils se levèrent et se mirent en
marche en direction du tunnel.
— Je crois que je suis en train de mourir, dit Midras.
— Ça risque de t’arriver si tu nous laisses tomber, grommela Gilad. Si ce
porc se moque de nous encore une fois…
— Maudit soit-il ! cracha Midras. On le voit pas trop transpirer, lui, hein
?
À la tombée de la nuit, les hommes épuisés quittèrent les tunnels en rang
et se dirigèrent vers la paix et la sérénité relatives des casernes. Ils se
laissèrent tomber sur des lits de camp étroits et commencèrent à défaire les
attaches de leurs plastrons et de leurs jambières.
— Ça ne me dérange pas de travailler, déclara Baile, un fermier trapu qui
venait d’un village voisin de celui de Gilad, mais je ne comprends pas
pourquoi il faut qu’on le fasse en armure.
Personne ne lui répondit.
Gilad s’était presque endormi quand une voix hurla :
— Groupe Karnak, rassemblement sur la place d’armes !
Druss s’y tenait au centre, les mains sur les hanches. Ses yeux bleus
scrutaient les hommes lessivés qui sortaient de la caserne en chancelant et
qui plissaient les yeux à cause des torches. Flanqué d’Hogun et d’Orrin, il
fit un sourire sinistre quand les hommes se mirent en rang dans la pagaille.
Les cinquante hommes du groupe Karnak furent rejoints par le groupe
Kestrian et le groupe Épée.
En silence, ils attendaient de savoir quelle idée malsaine avait pu germer
en Druss cette fois.
— Ces trois groupes, dit Druss, doivent courir sur toute la longueur du
mur et revenir. Le dernier arrivé devra recommencer. Partez !
Alors que les hommes se mettaient à courir pour effectuer huit cents
mètres exténuants, quelqu’un hurla dans la foule :
— Et toi, mon gros ? Tu ne viens pas ?
— Pas cette fois, cria Druss en retour. Ne sois pas dernier.
— Ils sont épuisés, constata Orrin. Est-ce bien prudent, Druss ?
— Faites-moi confiance. Quand les attaques commenceront, les hommes
seront tirés de leur sommeil bien vite. Je veux qu’ils connaissent leurs
limites.
Trois jours de plus s’écoulèrent. Le Tunnel Un était presque bouché et le
travail avait commencé sur le Tunnel Deux. À présent, quand Druss passait
dans la rue, personne ne l’acclamait, pas même les citoyens. La plupart
avaient perdu leur maison, d’autres leur commerce. Une délégation était
venue voir Orrin, le suppliant d’arrêter la démolition. D’autres soulignèrent,
en voyant les terrains vagues qui séparaient maintenant les murs, que Druss
s’attendait que les Nadirs s’emparent de la forteresse. Le mécontentement
grandissait, mais le vieux guerrier ravalait sa colère et progressait dans son
plan.
Le neuvième jour, quelque chose survint qui donna aux hommes un
nouveau sujet de discussion.
Alors que le groupe Karnak se rassemblait pour courir, Gan Orrin
s’approcha de Dun Mendar, l’officier commandant.
— Aujourd’hui, je vais courir avec votre groupe, lui dit-il.
— Vous prenez le commandement, monsieur ? s’enquit Mendar.
— Non, non. Je cours, c’est tout. Un gan aussi doit garder la forme,
Mendar.
Un morne silence accueillit Orrin lorsqu’il rejoignit les rangs. Son
armure de bronze et d’or le faisait ressortir au sein du groupe en attente.
Durant toute la matinée, il peina avec les hommes, grimpant à la corde et
sprintant entre les murs. Chaque fois, il finissait dernier. Quand il courait,
certains riaient, d’autres le raillaient. Mendar était furieux. Il passe encore
plus que d’ habitude pour un abruti, pensa-t-il. Et tout le monde se moque
de nous. Gilad ignora le gan, sauf pour le retenir sur les remparts, quand il
manqua de tomber.
— Qu’il tombe ! cria un homme, loin derrière, sur le mur.
Orrin serra les dents et continua, restant avec la troupe toute la matinée,
travaillant même à la démolition. Quand arriva l’après-midi, sa cadence
était réduite de moitié, comparée à celle des autres hommes. Personne ne lui
avait encore parlé. Il mangeait à l’écart des autres, mais ce n’était pas par
choix : là où il s’asseyait, personne ne venait.
À la nuit tombante, il repartit pour ses quartiers, le corps tremblant, les
muscles enf lammés. Il dormit en armure.
À l’aube, il se déshabilla, prit un bain et renfila son armure pour rejoindre
le groupe Karnak. Il n’excellait qu’au maniement de l’épée. Mais même là,
il se demandait si les hommes ne le laissaient pas gagner. Qui pourrait les
en blâmer ?
Une heure avant le coucher du soleil, Druss arriva avec Hogun, donnant
l’ordre à quatre groupes de se rassembler près des portes du Mur Deux :
Karnak, Épée, Egel et Feu.
Du haut des remparts, Druss s’adressa aux deux cents hommes : « Une
petite course pour vous détendre les muscles, les gars. Deux kilomètres à
compter d’ici, vous faites le tour du périmètre et vous revenez. Vous le
faites deux fois de suite. Le groupe du dernier devra le refaire. Partez ! »
Tandis qu’ils dévalaient la pente en se poussant et en se bousculant,
Hogun se pencha en avant.
— Merde ! dit-il.
— Quel est le problème ? demanda Druss.
— Orrin. Il court avec eux. Je pensais qu’après les épreuves d’hier il en
aurait eu assez. Qu’est-ce qui lui arrive ? Il est devenu fou ?
— Tu cours bien avec tes hommes, rétorqua Druss. Pourquoi pas lui ?
— Allons, Druss, qu’est-ce que c’est que cette question ? Je suis un
soldat, je m’entraîne tous les jours de ma vie. Mais lui ! Regarde-le - ça y
est, il est déjà dernier. Il va te falloir désigner quelqu’un d’autre qu’Orrin.
— Désolé, mon gars, je ne peux pas. Il en serait humilié. Il a pris sa
décision et je pense qu’il a ses raisons.
À la fin des deux premiers kilomètres, Orrin était trente mètres derrière le
dernier et éprouvait de sérieuses difficultés. Il fixa le dos du plastron de
l’homme qu’il poursuivait et continua à courir, faisant abstraction d’une
douleur au côté. La sueur lui piquait les yeux et son heaume à crinière
blanche tomba par terre. Un soulagement.
Cinq cents mètres avant la fin, il était distancé de quarante mètres.
Du milieu du peloton de tête, Gilad jeta un coup d’œil en arrière, relâcha
son effort et fit demi-tour au trot pour rejoindre le gan tout essoufflé. Arrivé
à sa hauteur, il régla ses pas sur les siens.
— Écoutez, lui dit-il, respirant facilement. Desserrez les poings ; ça
facilitera votre respiration. Ne pensez à rien d’autre qu’à me coller au train.
Non, n’essayez pas de me parler. Comptez vos respirations. Prenez une
grande inspiration et expirez aussi vite que possible. C’est ça. Une grande
inspiration toutes les deux enjambées. Et n’arrêtez pas de compter. Ne
pensez à rien d’autre que le nombre d’inspirations. Et maintenant suivez-
moi.
Il se posta devant le général, conservant le même rythme, avant de
l’augmenter progressivement.
Druss s’adossa aux remparts alors que la course arrivait à son terme.
Orrin était entraîné par le mince sous-officier. La plupart des hommes
avaient fini leur course et s’étaient dispersés pour observer les derniers
coureurs. Orrin était toujours dernier, mais plus qu’à dix mètres du cal du
groupe Feu qui fatiguait. Les hommes crièrent des encouragements au cal
pour qu’il aille plus vite. Tous les groupes, à l’exception de Karnak,
voulaient qu’il gagne.
Plus que trente mètres. Gilad revint à la hauteur d’Orrin.
— Allez, donne tout ce que t’as, dit-il. Mais cours, espèce de gros fils de
pute !
Gilad accéléra le pas et dépassa le cal. Orrin serra les dents et essaya de
l’imiter. La colère lui donnait de la force. Un regain d’adrénaline vint
inonder ses muscles fatigués.
Plus que dix mètres et il était à la lutte, épaule contre épaule, avec le cal.
Il pouvait entendre les encouragements de la foule. L’homme à ses côtés
essaya de prendre l’avantage dans un dernier effort, le visage tordu par la
douleur.
Orrin le rattrapa dans l’ombre des portes et fit une embardée. Il se jeta en
avant, tomba au sol et roula au milieu de la foule. Il ne pouvait plus se
relever, mais des mains l’agrippèrent et le remirent sur ses pieds tout en lui
tapant dans le dos. Il avait l’impression d’étouffer. Une voix lui dit : «
Continuez à marcher. Ça vous fera du bien. Allez, bougez les jambes. »
Aidé de chaque côté, il se remit en route. La voix de Druss descendit des
remparts.
— Le groupe de cet homme, un tour de piste supplémentaire.
Le groupe Feu repartit, mais cette fois à faible allure.
Gilad et Bregan soutinrent Orrin jusqu’à un gros bloc de fondations qui
dépassait et l’assirent dessus. Ses jambes tremblaient, mais sa respiration
était moins saccadée.
— Je suis désolé de vous avoir insulté, s’excusa Gilad. Je voulais vous
mettre en colère. Mon père m’a toujours dit que la colère donnait de la
force.
— Vous n’avez pas à me présenter d’excuses, répondit Orrin. Je ne vous
en tiendrai pas rigueur.
— Ce n’est pas une excuse. Moi, je pourrais refaire cette course une
dizaine de fois encore ; comme la plupart de mes hommes. J’ai cru que ça
pourrait vous aider.
— Ça m’a aidé. Merci d’être revenu.
— Je pense que vous vous en êtes très bien sorti, dit Bregan. Je sais ce
que vous avez enduré. Mais nous, ça va faire deux semaines qu’on fait ça,
maintenant. Et aujourd’hui ce n’est que votre deuxième journée.
— Vous vous joignez à nous demain ? demanda Gilad.
— Non. J’aimerais bien, mais j’ai beaucoup de travail. (Il sourit
soudainement.) D’un autre côté, ajouta-t-il, Panir est doué avec la paperasse
et je suis fatigué d’avoir des délégations de plaignants qui viennent frapper
à ma porte toutes les cinq minutes. Oui, je serai là demain.
— Puis-je faire une suggestion ? dit Gilad.
— Bien sûr.
— Trouvez-vous une armure ordinaire. Vous vous démarquerez moins.
— Je suis censé me démarquer, répondit Orrin en souriant. Je suis le gan.
Bien au-dessus d’eux, Druss et Hogun partageaient une bouteille de vin
rouge lentrian.
— Il lui a fallu du courage pour venir aujourd’hui après l’accueil d’hier,
dit Druss.
— Oui, c’est possible, commenta Hogun. Non, bon sang, je suis d’accord
avec toi. Le bonhomme m’a impressionné. Mais c’est contre nature. C’est
toi qui lui en as donné le courage.
— On ne peut pas réveiller ce qui n’est pas déjà chez quelqu’un, répondit
Druss. Il ne l’avait jamais cherché.
Druss sourit, but une longue gorgée à la bouteille et la passa à moitié vide
à Hogun.
— J’aime ce petit homme, déclara Druss. Il a du cran.
Orrin était allongé sur sa couchette, des oreillers moelleux dans le dos, la
main enroulée autour d’une coupe en argile. Il essayait de se persuader qu’il
n’y avait pas de quoi être fier d’arriver avant-dernier. Il avait la défaite
joyeuse. Il n’avait jamais été athlétique, même quand il était enfant. Mais il
était issu d’une famille de guerriers et de dirigeants drenaïs, et son père
avait tenu à ce qu’il bénéficie d’un enseignement militaire. Il s’était
toujours bien défendu à l’épée, ce qui pour son père compensait un peu le
reste, qui était de gros défauts à ses yeux. Comme ne pas résister à la
douleur. Ou ne pas être capable de comprendre, même après une explication
méticuleuse, la grande erreur qu’avait commise Nazredas à la bataille de
Plettii. Il se demanda si son père aurait été fier de lui en le voyant se jeter
sur le sol pour battre un cal à la course. Il sourit : il l’aurait pris pour un fou.
Un bruit le ramena à la réalité. On cognait à sa porte.
— Entrez !
C’était Druss, sans sa veste noir et argent. C’est amusant comme il fait
vieux, songea Orrin, quand il n’a plus sa tenue légendaire. La barbe du
guerrier était peignée. Il était vêtu d’une tunique blanche qui flottait, avec
des manches larges resserrées aux poignets. À la taille, il portait une épaisse
ceinture noire avec une boucle en argent. Il avait à la main une grande
bouteille de vin rouge lentrian.
— Je me suis dit que, si vous étiez encore réveillé, je me joindrais bien à
vous pour boire un verre, dit Druss en prenant une chaise et en la
renversant, comme Orrin avait vu Hogun le faire tant de fois.
— Pourquoi faites-vous ça ? demanda Orrin.
— Quoi donc ? dit Druss.
— Mettre la chaise dans l’autre sens.
— Les vieilles habitudes ont du mal à disparaître, même parmi ses amis.
C’est une habitude de guerrier. Avec les jambes de chaque côté de la chaise,
on peut se relever plus rapidement. Et puis ça met une épaisse couche de
bois entre son ventre et la personne à laquelle on parle ou face à laquelle on
est assis.
— Je vois, dit Orrin. J’avais toujours voulu le demander à Hogun, mais je
n’ai jamais trouvé le temps. Qu’est-ce qui fait que des hommes prennent de
telles habitudes ?
— La vue d’un ami avec un couteau dans le ventre ! répliqua Druss.
— Oui, ça doit aider. Est-ce que vous m’apprendrez des astuces, Druss,
avant que les Nadirs arrivent ?
— Non. Il va vous falloir les apprendre à la dure. Pour les petites choses,
je vous aiderai en temps voulu - car ça peut faire la différence.
— Les petites choses ? Vous m’intriguez, Druss. Dites-m’en une tout de
suite.
Orrin accepta une coupe de lentrian et s’installa mieux. Druss but à la
bouteille.
— Très bien, répondit le guerrier après avoir descendu la moitié de la
bouteille. Répondez à cette question : pourquoi est-ce qu’on distribue des
oranges aux soldats chaque matin ?
— Ça les maintient en bonne forme et ça les empêche d’attraper la
dysenterie. C’est rafraîchissant et bon marché. C’est pour ça ? demanda
Orrin, perplexe.
— En partie, expliqua Druss. Le Comte de Bronze a introduit les oranges
dans l’armée en partie à cause des raisons que vous avez évoquées, mais
également parce que, si vous vous frottez les mains avec le jus, la
transpiration ne fera pas glisser l’épée de votre main. Pareillement, si vous
vous frottez les sourcils, la sueur ne vous coulera pas dans les yeux.
— Je ne le savais pas. J’aurais dû le savoir, mais je ne le savais pas. C’est
pourtant si simple ! Donnez-moi une autre astuce.
— Non, dit Druss. Une autre fois. Dites-moi, pourquoi avez-vous rejoint
l’entraînement avec les cals ?
Orrin s’assit, ses yeux sombres fixant le visage de Druss.
— Vous pensez que ce n’était pas une bonne idée ?
— Ça dépend de ce que vous recherchez. Vous voulez qu’on vous
respecte ?
— Grands dieux, non ! se défendit Orrin. C’est trop tard pour moi, Druss.
Non, c’est quelque chose que vous avez dit l’autre nuit, quand les hommes
ont été tirés du lit pour faire une course nocturne. Je vous ai demandé si
c’était prudent et vous m’avez répondu : « Je veux qu’ils connaissent leurs
limites. » Eh bien, je veux connaître les miennes. Je ne suis jamais allé au
combat. Je veux savoir ce que ça fait d’être réveillé en pleine nuit après une
journée entière d’entraînement, et qu’on attend de nous qu’on se batte
encore.
» J’ai laissé tomber pas mal de gens ici. Je les laisserai peut-être encore
tomber quand les Nadirs escaladeront les murs, mais j’espère que non. Et
pour ça, il faut que je sois en forme et plus rapide. Et j’y arriverai.
» Ce n’est pas une bonne idée ?
Druss renversa la bouteille, se lécha les lèvres et sourit.
— Si. C’est une bonne idée. Mais quand vous serez en meilleure forme,
allez davantage vous balader de groupe en groupe. C’est toujours payant.
— Payant ?
— Vous verrez.
— Avez-vous vu le comte ? demanda soudainement Orrin. Syn m’a dit
qu’il allait mal. Très mal.
— Je ne crois pas avoir vu pire. Il délire désormais en permanence. Je ne
sais pas comment il tient.
Les deux hommes continuèrent à parler pendant plus d’une heure. Orrin
questionna le vieil homme sur sa vie et toutes les batailles auxquelles il
avait pris part, pour revenir chaque fois à l’immortelle histoire de la Passe
de Skeln et la chute du roi Gorben.
Quand le tocsin de la citadelle retentit, les deux hommes réagirent
instantanément. Druss jura, balança la bouteille et courut à la porte. Orrin se
leva de sa couchette et le suivit. Druss traversa la place d’armes à la course,
remonta la petite colline jusqu’à la forteresse, passa d’un pas lourd sous la
herse et gravit l’escalier de pierre sinueux qui menait à la chambre du
comte. Calvar Syn était à côté du lit, ainsi que Dun Mendar, Panir et Hogun.
Un vieux serviteur se tenait près de la fenêtre et pleurait.
— Il est mort ? demanda Druss.
— Non. Bientôt, répondit Calvar Syn.
Druss s’assit au chevet de la frêle silhouette. Les yeux du comte
s’ouvrirent et clignèrent deux fois.
— Druss ? appela-t-il d’une voix faible. Tu es là ?
— Je suis là.
— Elle arrive. Je la vois. Elle a une capuche noire.
— Crache-lui dans l’œil de ma part, déclara Druss tout en caressant de sa
grosse main le front fiévreux du comte.
— Je croyais… qu’après Skeln… je vivrais pour toujours.
— Calme-toi, mon ami. Il y a une chose que je sais de la mort, c’est
qu’elle aboie plus qu’elle mord.
— Je les vois, Druss. Les Immortels. Ils nous envoient les Immortels !
(Le mourant attrapa Druss par le bras et essaya de se redresser.) Les voilà !
Par les dieux, regarde-les, Druss !
— Ce ne sont que des hommes. Nous en viendrons à bout.
— Assieds-toi près du feu, mon enfant, et je te raconterai l’histoire. Mais
ne dis pas à ta mère que je te l’ai racontée - tu sais combien elle a horreur
des histoires où il y a du sang. Ah, Virae, mon petit ange ! Tu ne sauras
jamais ce que ça signifie pour moi d’avoir simplement été ton père…
Druss courba la tête tandis que le comte continuait son discours, sa voix
devenant de plus en plus faible et vacillante. Hogun serra les dents et ferma
les yeux. Calvar Syn était effondré dans un fauteuil. Orrin se tenait près de
la porte, se remémorant la mort de son père, des années auparavant.
— Ça faisait plusieurs jours que nous étions dans la Passe. Nous
résistions face à tout ce qu’ils pouvaient nous envoyer : des gens des tribus,
des chariots, de l’infanterie, de la cavalerie. Mais chaque fois, la menace
que ce soient les Immortels pesait au-dessus de nos têtes. Ils n’avaient
jamais été battus. Ce bon vieux Druss se tenait au milieu de la première
ligne de défense, et quand les Immortels marchèrent sur nous, on s’est tous
retrouvés paralysés. La panique était presque palpable. Je voulais m’enfuir,
et je pouvais voir ce même sentiment se refléter sur le visage des gens
autour de moi. C’est là que ce bon vieux Druss a levé sa hache et s’est mis à
beugler sur la ligne qui avançait. C’était magnifique. Presque magique.
L’enchantement s’est brisé. La peur est passée. Il a brandi sa hache pour
qu’ils puissent la voir et s’est mis à hurler. Je l’entends encore : « Venez
donc, bande de gros porcs, fils de putes ! Je suis Druss, et voici votre mort !
» » Virae ? Virae ? Je t’ai attendue… rien qu’une fois encore. Te voir.
Tellement… je le voulais tellement…
Le maigre corps se mit à trembler et ne bougea plus. Druss ferma les
yeux du mort et passa une main sur les siens.
— Il n’aurait jamais dû l’envoyer si loin, dit Calvar Syn. Il aimait cette
fille ; elle était sa raison de vivre.
— C’est peut-être pour ça qu’il l’a envoyée, risqua Hogun.
Druss tira le drap de soie sur le visage du comte et marcha jusqu’à la
fenêtre. À présent il était seul, le dernier survivant de la Passe de Skeln. Il
s’accouda au rebord de la fenêtre et goûta l’air du soir.
Dehors, la lune baignait la Dros dans une lumière effrayante, grise et
spectrale. Le vieil homme regarda vers le nord. Au-dessus de sa tête, un
pigeon voletant arriva à tire-d’aile et fit des cercles autour d’un logis sous la
citadelle. Il arrivait du nord.
Druss se détourna de la fenêtre.
— Enterrez-le discrètement demain, dit-il. Nous n’interromprons pas
l’entraînement pour organiser des obsèques en grande pompe.
— Mais, Druss, c’est le comte Delnar ! intervint Hogun, les yeux
brûlants.
— Non, répliqua Druss, en montrant le lit du doigt, c’est un cadavre
rongé par le cancer. Ce n’est personne. Faites comme je dis.
— Espèce d’impitoyable salaud, lâcha Dun Mendar.
Druss braqua son regard glacé sur l’officier.
— Et tâche de t’en souvenir, mon garçon, pour le jour où toi - ou
n’importe lequel d’entre vous - s’opposera à ma volonté.
Chapitre 12
— Formez un cercle autour de moi, hurla Druss aux hommes épuisés qui
arrivaient du mur en chancelant. Et maintenant, asseyez-vous avant de
tomber.
Ses yeux bleus scrutèrent le cercle et il renifla avec mépris.
— Bande de crapules ! Vous vous prenez pour des soldats ? Lessivés
après quelques courses ! Dans quel état allez-vous être après trois journées
de combats, nuit et jour, face à des Nadirs cinquante fois plus nombreux que
vous ? Hein ?
Personne ne répondit. La question était trop évidente d’un point de vue
rhétorique. En effet, la majorité des hommes étaient ravis de se faire
admonester ainsi ; cela représentait un petit répit dans leur entraînement
sans fin.
Druss désigna Gilad.
— Toi ! Quels sont les quatre groupes qui se trouvent ici ?
Gilad se retourna et scruta les visages.
— Karnak, Bild, Gorbadac, et… euh… je ne sais pas quel est le dernier.
— Et alors ! beugla le vieil homme. Aucun de vous ne répond à sa place
? Quel est le quatrième groupe ?
— Faucon, fit une petite voix à l’arrière.
— Bon ! Officiers de groupe, avancez, dit Druss. Les autres, faites une
pause.
Il se mit un peu à l’écart et fit signe aux officiers de le suivre.
— Bien, avant que je vous dise ce que je veux, est-ce que l’officier du
groupe Faucon peut se faire connaître ?
— Je suis l’officier, monsieur. Dun Hedes, déclara un jeune homme petit
mais trapu.
— Alors, tu vas me dire pourquoi tu n’as pas nommé ton groupe quand
j’ai posé la question ? Pourquoi est-ce un fermier boutonneux qui l’a fait
pour toi ?
— Je suis partiellement sourd, monsieur, et quand je suis fatigué et que le
sang bat à mes tempes, je n’entends presque plus rien.
— Dans ce cas, Dun Hedes, considère-toi comme relevé du
commandement du groupe Faucon.
— Vous ne pouvez pas me faire ça ! J’ai toujours exécuté les ordres de
mon mieux. Vous ne pouvez pas m’humilier de la sorte ! dit le jeune
homme, en haussant le ton.
— Écoute-moi bien, espèce de jeune crétin. Il n’y a pas de honte à être
sourd. Et tu pourras venir avec moi sur les remparts, si tu le désires, lorsque
les Nadirs arriveront. Mais bon sang, comment peux-tu espérer me servir
correctement si tu ne peux pas entendre mes ordres !
— Je me débrouillerai, rétorqua Dun Hedes.
— Et tes hommes, eux, comment vont-ils se débrouiller s’il faut qu’ils te
demandent conseil ? Que se passera-t-il si l’on sonne la retraite et que tu ne
l’entends pas ? Non ! Ma décision est prise. Tu es relevé de tes fonctions.
— Je demande à voir Gan Orrin !
— Comme tu veux. Mais ce soir, j’aurai un nouveau dun pour le groupe
Faucon. Et maintenant, retournons à nos moutons. Je veux que chacun
d’entre vous - c’est valable pour toi aussi, Hedes - sélectionne ses deux
hommes les plus costauds. Les meilleurs à la lutte, à mains nues, peu
importe. Ils vont avoir la possibilité de me faire mordre la poussière. Ça
devrait adoucir le moral des troupes. Exécution !
Dun Mendar convoqua Gilad dès qu’il fut de retour dans son groupe, et il
s’assit au milieu de ses hommes pour exposer l’idée de Druss. Des rires
fusèrent quand plusieurs soldats se portèrent volontaires immédiatement. La
cohue ne tarda pas, les hommes s’époumonant pour obtenir le droit de
terrasser le vieillard. Et pendant ce temps, Druss riait à gorge déployée ;
assis à l’écart, il épluchait une orange. Finalement, les paires furent
sélectionnées, et Druss poussa un grand coup sur ses jambes pour se relever.
— Il y a une raison à ce petit exercice, mais je vous l’expliquerai après.
Pour l’instant, considérez cela comme un léger divertissement, déclara
Druss, les mains sur les hanches. Toutefois, je sais que les spectateurs sont
toujours plus attentifs s’il y a quelque chose à gagner. Aussi, j’accorderai un
après-midi de repos aux groupes dont les héros me feront mordre la
poussière. (Une acclamation salua la déclaration, et il continua.) Par contre,
ceux qui ne me terrasseront pas devront courir trois kilomètres de plus.
L’explosion de gémissements fit sourire Druss.
— Ne jouez pas les petites natures. Regardez qui vous avez devant vous :
rien qu’un petit vieux, avec du bide. Allez, commençons avec la paire du
groupe Bild.
Les deux hommes auraient pu être jumeaux ; ils étaient énormes, avaient
une barbe noire, des bras et des épaules musclés. Sans leur armure, ils
ressortaient des groupes comme la plus fabuleuse paire réunie.
— Bon, mes garçons, dit Druss, vous pouvez vous agripper à moi,
donner des coups de poing, des coups de pied, et même m’arracher les
yeux. Quand vous voulez.
Tout en parlant, Druss avait ôté son gilet ; les gars de Bild commencèrent
à lui tourner lentement autour, sereins et souriants. Une fois de chaque côté
du vieil homme, ils lui sautèrent dessus. Druss mit un genou à terre,
esquivant un crochet du droit, et d’une main attrapa l’homme par les
testicules ; avec l’autre main, il l’empoigna par le plastron, le souleva et le
lança contre son camarade. Les deux hommes tombèrent au sol, dans les
bras l’un de l’autre.
Des jurons jaillirent du groupe Bild, dont les hommes étaient assis autour
du cercle, mais leur vacarme fut vite recouvert par la huée des autres
groupes.
— Au suivant, Gorbadac ! annonça Druss.
Ces deux-là avancèrent plus prudemment que leurs prédécesseurs, puis le
plus grand plongea vers la taille de Druss, les bras tendus. Le genou du
Capitaine l’intercepta, et il s’écroula dans l’herbe. Le deuxième attaqua
presque aussitôt, pour recevoir un revers méprisant sur la joue. Il trébucha
sur son camarade étendu par terre et tomba lourdement. Le premier étant
inconscient, il fallut le tirer hors du cercle.
— Et maintenant, Faucon ! dit Druss.
Cette fois-ci, il les regarda s’avancer, puis mugit le plus fort possible et
les chargea. Sous la surprise, la mâchoire du premier se décrocha ; le
deuxième recula d’un pas et trébucha. Druss frappa le premier d’un direct
du gauche ; son adversaire partit au sol et ne bougea plus.
— Karnak ?
Gilad et Bregan pénétrèrent dans le cercle. Druss avait déjà vu le brun
auparavant, et il aimait bien son air. Un guerrier-né, avait-il pensé à ce
moment-là. Il prenait plaisir à voir le regard de haine que lui lançait le jeune
homme chaque fois que Druss riait de lui ; et puis il avait aimé la façon
dont il était allé aider Orrin. Le regard de Druss se porta sur le second. Il
devait sûrement y avoir une erreur. Le rondouillard n’était pas un
combattant, et ne le serait jamais : il était d’un naturel accommodant et
résistant, mais pas un guerrier.
Gilad se lança à l’assaut, tout en se mettant en garde alors que Druss
levait ses poings. Ce dernier se tortillait pour le garder dans son périmètre
de vue ; puis, entendant un bruit derrière lui, il se retourna pour voir le gros
l’attaquer, broncher et tomber à ses pieds, jambes et bras écartés. Druss
ricana et se retourna pour s’occuper de Gilad, mais reçut un coup de pied
projeté dans la poitrine. Il recula d’un pas pour récupérer, mais le gros avait
roulé derrière lui, et Druss tomba par terre en grognant.
Un rugissement colossal jaillit de deux cents gorges. Druss sourit et roula
sur lui-même pour se relever doucement, levant la main pour réclamer le
silence.
— Je veux que vous réfléchissiez tous à ce que vous venez de voir
aujourd’hui, mes garçons, déclara Druss, car ce n’était pas qu’un jeu. Vous
avez vu ce qu’un homme seul pouvait faire, mais aussi ce qu’un petit peu de
travail d’équipe pouvait donner.
» Alors bien sûr, quand les Nadirs submergeront ces murs, vous serez très
occupés à vous défendre, mais il vous faudra faire plus que ça. Il vous
faudra protéger vos camarades chaque fois que vous le pourrez, car aucun
guerrier ne peut se défendre contre une épée dans le dos. Je veux que
chacun d’entre vous se trouve un frère d’épée. Vous n’avez pas besoin
d’être amis - cela viendra. Mais il va vous falloir de la complicité, et ça se
travaille. Vous vous protégerez les uns les autres quand viendra l’assaut,
alors faites bien votre choix. Ceux qui perdront un frère d’épée quand les
combats auront commencé, dépêchez-vous d’en trouver un autre. Si vous
n’en trouvez pas, voyez ce que vous pouvez faire pour aider les autres
autour de vous.
» J’ai été un guerrier pendant plus de quarante ans - deux fois plus
longtemps que ce que la plupart d’entre vous ont vécu. Souvenez-vous-en.
Ce que je vous dis est important, car j’ai survécu.
» Il n’y a qu’une façon de survivre pendant une guerre, c’est de ne pas
avoir peur de mourir. Vous découvrirez bientôt que d’excellents épéistes
peuvent se faire tuer par des sauvages incultes qui se trancheraient les
doigts si on leur demandait de couper de la viande. Pourquoi ? Parce que le
sauvage n’a pas peur. Pire, c’est peut-être un berserk.
» L’homme qui recule d’un pas devant un guerrier nadir vient de faire
son premier pas dans l’éternité. Il faut lui tenir tête, de sauvage à sauvage.
» Vous avez entendu dire que c’était une cause perdue, et vous
l’entendrez de nouveau. Moi, je l’ai entendu dire des milliers de fois dans
cent pays différents.
» La plupart du temps, vous l’entendez de la bouche de trouillards, et il
ne faut pas y prêter attention. Souvent, pourtant, vous l’entendrez de la
bouche de vétérans aguerris. Au bout du compte, ces prophéties sont sans
valeur.
» Il y a un demi-million de guerriers nadirs. Un chiffre gigantesque.
Suffisamment pour obscurcir le cerveau. Mais les murs ne sont pas
extensibles. Les ennemis ne pourront pas tous se présenter en même temps.
Nous les tuerons au fur et à mesure, et nous en tuerons des centaines de plus
lorsqu’ils escaladeront les remparts. Et jour après jour, nous les épuiserons.
» Vous allez perdre des amis, des camarades, des frères. Vous allez perdre
le sommeil. Vous allez perdre du sang. Rien, au cours de ces prochains
mois, ne sera facile.
» Je ne vais pas vous parler de patriotisme, de devoir, d’indépendance, et
de la défense de la liberté, car pour un soldat, ça ne vaut pas un clou.
» Je veux que vous réfléchissiez à la survie. Et la meilleure manière pour
y arriver, c’est, lorsque les Nadirs seront là, de baisser les yeux vers eux et
de vous dire : il y a en bas cinquante hommes rien que pour moi. Et par les
dieux, je les abattrai tous, un par un.
» En ce qui me concerne… eh bien, je suis un guerrier aguerri. J’en
prendrai cent.
Druss prit une grande inspiration pour laisser le temps à ses mots
d’imprégner les esprits.
— À présent, finit-il par dire, vous pouvez retourner à vos occupations, à
l’exception du groupe Karnak.
En se retournant, il vit Hogun. Tandis que les hommes se relevaient, il
marcha en compagnie du jeune général vers le mess du Mur Un.
— Un beau discours, dit Hogun. Il ressemblait beaucoup à celui que tu as
prononcé ce matin au Mur Trois.
— Tu n’as pas été très attentif, mon garçon, répondit Druss. J’ai déjà
prononcé ce discours six fois depuis hier. Et j’ai mordu la poussière par
trois fois. Je suis aussi desséché que le ventre d’un lézard des sables.
— Je te paierai une bouteille de vagrian au mess, déclara Hogun. Ils ne
servent pas de lentrian de ce côté-ci de la Dros - c’est trop cher.
— Cela fera l’affaire. Je vois que tu as retrouvé ta bonne humeur.
— Oui. Tu avais raison à propos de l’enterrement du comte. C’est
simplement que tu as été sacrément rapide sur ce point, dit Hogun.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Ce que ça dit. Tu as une capacité, Druss, à t’abstraire de tes émotions.
La plupart des hommes ne savent pas le faire. Cela donne l’impression que
tu es comme l’a dit Mendar : impitoyable.
— Je n’aime pas le terme, mais il me va bien, répliqua Druss en poussant
la porte du mess. J’ai pleuré Delnar pendant qu’il agonisait. Une fois qu’il
était mort, il n’était plus là. Alors que moi, oui. Et j’ai du pain sur la
planche.
Les deux hommes s’assirent à une table près de la fenêtre et
commandèrent du vin à un serveur. Il revint avec une grande bouteille et
deux gobelets ; les deux hommes restèrent assis sans rien dire pendant un
moment, à regarder l’entraînement.
Druss était plongé dans ses pensées. Il avait perdu beaucoup d’amis dans
sa vie, mais aucun aussi cher que Sieben et Rowena - l’un avait été son
frère d’épée, l’autre sa femme. Leurs souvenirs étaient aussi à vif qu’une
blessure. Quand je mourrai, pensa-t-il, tout le monde pleurera Druss la
Légende.
Mais qui me pleurera, moi ?
Chapitre 13
— Dites-nous ce que vous avez vu, demanda Rek en rejoignant les quatre
chefs des Trente dans la cabine de Serbitar.
Il avait été tiré d’un profond sommeil par Menahem, qui avait rapidement
expliqué le problème auquel devait faire face la Dros. À présent réveillé, il
écoutait attentivement le prêtre-guerrier blond qui décrivait la menace dans
ses grandes lignes.
— Le Capitaine à la Hache entraîne les hommes. Il a fait démolir toutes
les maisons à partir du Mur Trois pour créer un terrain dégagé. Il a
également fait bloquer les tunnels jusqu’au Mur Quatre… Il a bien fait.
— Vous avez parlé de traîtres, ajouta Rek.
Serbitar leva la main.
— Patience ! ordonna-t-il. Continue, Arbedark.
— Il y a un aubergiste du nom de Musar, qui est originaire de la tribu
nadire des Têtes-de-Loup. Cela fait onze ans qu’il est à Dros Delnoch. Lui
et un officier drenaï complotent pour tuer Druss. Je pense qu’ils ne sont pas
seuls. Ulric sait que les tunnels sont condamnés.
— Comment ? s’enquit Rek. Il n’y a pourtant personne qui voyage en
direction du nord.
— Il utilise des pigeons, répondit Arbedark.
— Que pouvez-vous faire ? demanda Rek à Serbitar, qui haussa les
épaules et se tourna vers Vintar pour qu’il intervienne.
L’abbé écarta les mains :
— Nous avons essayé d’entrer en contact avec Druss, mais il n’est pas
réceptif, et la distance est encore trop grande. Je ne vois pas comment nous
pouvons leur venir en aide.
— Quelles nouvelles de mon père ? demanda Virae.
Les hommes échangèrent des regards, mal à l’aise. Finalement, ce fut
Serbitar qui prit la parole.
— Il est mort. Je suis profondément désolé.
Virae ne répondit rien, son visage ne montra aucune émotion. Rek passa
son bras sur ses épaules, mais elle le repoussa et se leva.
— Je vais sur le pont, déclara-t-elle doucement. Je te verrai plus tard,
Rek.
— Tu veux que je vienne avec toi ?
— Non. Je ne tiens pas à partager ce moment.
Quand elle eut refermé la porte derrière elle, Vintar parla d’une voix
douce et triste.
— C’était un homme bien, à sa manière. Je l’ai contacté avant la fin ; il
était en paix et dans le passé.
— Dans le passé ? s’enquit Rek. Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Son esprit s’était enfui vers des souvenirs plaisants. Il est mort
heureux. Je crois que la Source l’accueillera - je prierai pour cela, en tout
cas. Mais que faire pour Druss ?
— J’ai essayé de contacter le général… Hogun, déclara Arbedark, mais
le danger était trop grand. J’ai failli me perdre. La distance…
— Oui, l’interrompit Serbitar. Est-ce que tu as quand même réussi à
établir de quelle manière ils allaient tenter l’assassinat ?
— Non. Je n’ai pas pu pénétrer l’esprit de l’homme, mais devant lui il y
avait une bouteille de vin rouge lentrian, et il était en train de la reboucher à
la cire. C’est peut-être un poison, ou un narcotique quelconque.
— Il doit bien y avoir quelque chose que vous pouvez faire, dit Rek, avec
tous vos pouvoirs.
— Tous nos pouvoirs, sauf un, ont leurs limites, déclara Vintar. Nous ne
pouvons que prier. Druss a été un guerrier pendant de nombreuses années,
c’est un rescapé perpétuel, un survivant. Ce qui veut dire qu’il n’est pas
seulement doué : il a aussi de la chance. Menahem, tu dois partir pour la
Dros et espionner pour notre compte. Peut-être que la tentative va être
retardée jusqu’à ce que nous soyons plus près.
— Vous avez fait allusion à un officier drenaï, dit Rek à Arbedark. Qui ?
Pourquoi ?
— Je ne sais pas. Il sortait de la maison de Musar au moment où je
finissais mon voyage mental. Il agissait furtivement, c’est ce qui a éveillé
mes soupçons. Musar était dans le logis, et sur une table à côté de lui, il y
avait une note écrite en nadir. Cela disait « Tuer Marche-Mort ». C’est sous
ce nom que Druss est connu des tribus.
— Vous avez eu de la chance de voir cet officier, commenta Rek. Dans
une cité-forteresse de cette taille, les probabilités de surprendre un acte de
trahison doivent être extrêmement faibles.
— Oui, répondit Arbedark. Rek aperçut le regard qu’échangèrent le
prêtre blond et l’albinos.
— Mais peut-être que la chance n’est pas la seule responsable ?
demanda-t-il.
— Peut-être, répondit Serbitar. Nous en parlerons bientôt. Car pour
l’instant, nous sommes impuissants. Menahem va observer la situation et
nous informera au fur et à mesure. S’ils retardent leur tentative de deux
jours, nous serons peut-être à même de faire quelque chose.
Rek regarda Menahem qui était assis à la table. Il se tenait le dos droit,
les yeux fermés, et respirait péniblement.
— Il est parti ? demanda-t-il.
Serbitar acquiesça.
Druss faisait semblant d’être intéressé par les discours qui se prolongeaient.
Depuis que le banquet s’était achevé, le vieux guerrier avait dû par trois fois
écouter les remerciements des habitants, des bourgeois, des marchands et
des échevins pour s’être joint à eux. Ils disaient que cela allait en remontrer
aux trouillards, toujours prêts à enterrer la puissance de l’Empire drenaï ;
comment, lorsqu’ils auraient gagné la guerre - rapidement - les curieux
afflueraient de tout le continent à Dros Delnoch ; comment de nouveaux
couplets allaient être ajoutés à Légende, la saga écrite par Sieben. Les mots
ronronnaient et, avec le vin, les louanges devenaient de plus en plus
énormes.
Deux cents membres des familles les plus riches et les plus influentes de
Delnoch étaient présents dans le grand hall, assis autour de l’imposante
table ronde qui servait d’habitude aux affaires d’État. Ce banquet était
l’idée de Bricklyn, le maître bourgeois, un petit commerçant égocentrique
qui s’était suspendu à l’oreille de Druss pendant tout le repas, et qui
remettait ça à présent. Son discours se révélait être le plus long de tous.
Druss maintenait un sourire égal, opinant çà et là quand il le jugeait
nécessaire. Il avait déjà joué ce rôle dans un grand nombre de fêtes, bien
que d’habitude elles succèdent à la bataille au lieu de la précéder.
Comme prévu, Druss avait ouvert la réception en faisant un petit discours
sur sa vie, qu’il avait conclu par la promesse enthousiaste que la Dros
tiendrait, si les soldats voulaient bien montrer autant de courage que les
familles réunies à la table. Et, comme prévu également, il obtint un tonnerre
d’applaudissements.
Comme à son habitude dans ce genre d’occasions, Druss but avec
parcimonie, et par petites gorgées, l’excellent vin rouge lentrian qui lui était
servi par le corpulent aubergiste Musar, le maître de cérémonie du banquet.
Dans un sursaut, Druss prit conscience que Bricklyn avait terminé son
discours et applaudit vigoureusement. Le petit homme grisonnant s’assit à
sa gauche, rayonnant, et saluant sous les applaudissements qui continuaient.
— Un beau discours, dit Druss. Très beau.
— Merci. Le vôtre, d’après moi, était meilleur, répondit Bricklyn en se
versant un verre de vin blanc vagrian d’un pichet en pierre.
— Allons donc. Vous êtes un orateur-né.
— C’est amusant que vous disiez ça. Je me souviens d’avoir donné un
discours à Drenan, pour le mariage du comte Maritin - vous connaissez le
comte, bien sûr ? Enfin bon, il m’a dit…
Et cela continua ainsi, Druss souriant et opinant du chef, et Bricklyn
mettant en avant ses qualités, intarissable.
Vers minuit, le plus vieux serviteur de Delnar, Arshin, s’approcha de
Druss comme convenu et annonça - suffisamment fort pour que Bricklyn
puisse entendre - que la présence du Capitaine était requise sur le Mur Trois
pour superviser un nouveau détachement d’archers et leur positionnement.
Il était temps. Pendant toute la soirée, Druss n’avait pas bu plus d’un petit
gobelet de vin ; pourtant la tête lui tournait et ses jambes flageolaient alors
qu’il essayait de se lever. Il s’excusa auprès du gros bourgeois, salua
l’assemblée et sortit de la pièce. Une fois à l’extérieur, dans le corridor, il
s’arrêta pour s’adosser à un pilier.
— Vous allez bien, monsieur ? demanda Arshin.
— Le vin était mauvais, marmonna Druss. Il m’a davantage attaqué
l’estomac qu’un petit déjeuner ventrian.
— Vous feriez mieux de vous coucher, monsieur. J’enverrai un message à
Dun Mendar pour qu’il vienne vous voir dans votre chambre.
— Mendar ? Et pourquoi diable voudrait-il me voir ?
— Je suis désolé, monsieur. Je ne pouvais pas vous le dire dans le hall,
comme vous m’aviez donné des consignes sur ce que je devais vous dire en
arrivant. Mais Dun Mendar vous demande de lui accorder un moment. Il
m’a dit qu’il avait un grave problème.
Druss se frotta les yeux et inspira fortement plusieurs fois. Il sentait que
son estomac était mal en point. Il caressa l’idée d’envoyer Arshin
l’expliquer au jeune officier du groupe Karnak, mais réalisa aussitôt que le
bruit pourrait se répandre qu’il était malade. Ou pire, qu’il ne tenait pas le
vin.
— Peut-être qu’un peu d’air me fera du bien. Où est-il ?
— Il m’a dit qu’il vous retrouverait à l’auberge dans l’allée de la Licorne.
Tournez à droite en sortant de la forteresse et allez tout droit jusqu’à à ce
que vous atteigniez la première place du marché, et puis une fois arrivé au
meunier, tournez à gauche. Traversez les arcades du Boulanger jusqu’à ce
que vous arriviez à la hauteur de l’armurier ; là, tournez à droite. C’est
l’allée de la Licorne, et l’auberge est à l’autre bout.
Druss demanda à l’homme de répéter les indications, se força à quitter le
mur et partit en titubant dans la nuit. Les étoiles brillaient dans le ciel clair.
Il aspira un peu d’air frais et crut que son estomac allait se retourner.
— Quelle poisse, lâcha-t-il avec colère.
Il trouva un endroit reculé, hors de vue de la forteresse et loin des gardes,
et se fit vomir. Une sueur froide couvrait son front, et sa tête lui fit mal
lorsqu’il essaya de se redresser ; mais au moins, son estomac avait l’air
d’aller mieux. Il se dirigea vers la première place, repéra la boutique du
meunier et tourna à gauche. Il pouvait déjà sentir l’odeur du pain qui venait
des fours des arcades du Boulanger.
Cette odeur lui souleva de nouveau le cœur. Furieux de son état, il donna
un grand coup de poing dans la première porte qu’il trouva. Un boulanger,
petit et gros, avec un tablier blanc, ouvrit la porte et le regarda
nerveusement.
— Oui ? dit-il.
— Je suis Druss. Est-ce que vous avez déjà un pain de prêt ?
— Il est à peine minuit passé. Il me reste du pain d’hier, mais si vous
attendez un tout petit peu, je vous en donnerai du frais. Qu’est-ce qui ne va
pas ? Vous êtes tout vert.
— Contentez-vous de me donner du pain - et vite !
Druss se cramponna d’une main à l’encadrement de la porte et se
redressa. Nom d’un chien, mais qu’avait donc ce vin ? Ou peut-être était-ce
la nourriture. Il ne supportait pas la cuisine trop riche. Il avait passé trop
d’années à ne manger que de la viande séchée et des légumes. Son corps ne
supportait rien d’autre, mais tout de même, il n’avait jamais réagi aussi
violemment.
L’homme revint en courant dans son petit couloir, avec dans les mains un
morceau de pain noir et une petite fiole.
— Buvez ça, dit-il. J’ai un ulcère, et Calvar Syn m’a dit qu’il n’y avait
pas plus rapide pour me soulager l’estomac.
Reconnaissant, Druss avala d’un trait le contenu de la fiole. Il avait un
goût de charbon. Puis il rompit un grand morceau de pain et se laissa glisser
au sol, le dos contre la porte. Son estomac protestait, mais il serra les dents
et acheva de le manger ; au bout de quelques minutes, il retrouva des forces.
Sa tête lui faisait un mal de chien et il avait la vue trouble, mais ses jambes
allaient mieux et il avait retrouvé suffisamment de forces pour donner le
change le temps d’une petite discussion avec Mendar.
— Tous mes remerciements, boulanger. Je te dois combien ?
Le boulanger était sur le point de réclamer deux pièces de cuivre, mais il
s’aperçut à temps que le vieil homme n’avait ni poche visible, ni bourse. Il
soupira et répondit ce qu’on attendait de lui.
— Vous n’avez pas besoin d’argent, Druss. Évidemment.
— C’est sympathique de ta part, rétorqua Druss.
— Vous devriez retourner dans vos quartiers, dit le boulanger, et passer
une bonne nuit de sommeil.
Il fut sur le point d’ajouter que Druss n’était plus un jeune homme, mais
se ravisa.
— Pas tout de suite. Je dois voir un de mes officiers.
— Ah, Mendar, déclara le boulanger en souriant.
— Comment le sais-tu ?
— Je l’ai vu il n’y a pas vingt minutes, avec trois ou quatre autres gars,
se diriger vers La Licorne. On ne voit pas beaucoup d’officiers par ici, à
cette heure. La Licorne est un bar à soldats.
— Ah oui. Eh bien, merci encore. Je dois y aller à présent.
Druss resta quelques instants sur le pas de la porte après que le boulanger
fut retourné à ses fourneaux. Si Mendar était en compagnie de trois ou
quatre autres personnes, c’est qu’ils espéraient qu’il viendrait boire un verre
avec eux. Il se racla le cerveau à la recherche d’une excuse pour refuser.
Incapable d’en trouver une assez convaincante, il jura et traversa les
arcades.
À présent tout n’était plus que ténèbres et silence. D’habitude, le silence
lui tapait sur les nerfs, mais là, il avait trop mal au crâne pour s’en
préoccuper.
Au loin, il pouvait voir l’enseigne en forme d’enclume de l’armurier qui
brillait dans le clair de lune. Il s’arrêta de nouveau, clignant des yeux,
comme l’enseigne devenait floue et difforme. Il secoua la tête.
Le silence… Qu’est-ce qu’il avait, ce sacré silence ?
Il continua à avancer, mal à l’aise, libérant légèrement Snaga de son
fourreau, plus par un réflexe dû à l’habitude que par réelle conscience du
danger. Il tourna à droite.
Quelque chose siffla dans l’air. Une lumière explosa devant ses yeux
lorsque le gourdin l’atteignit ; il tomba lourdement et roula dans la
poussière tandis qu’une silhouette sombre bondissait en avant. Snaga siffla
à son tour, tranchant la cuisse de l’homme, brisant l’os qui se cassa en
plusieurs morceaux ; l’assassin hurla. Druss se releva en tanguant alors que
d’autres silhouettes sortaient de l’ombre. Sa vision était trouble, mais il
arrivait quand même à discerner l’éclat de l’acier dans le clair de lune. Il
poussa un cri de guerre et bondit en avant. Une épée décrivit un arc de
cercle dans sa direction, mais il l’écarta d’un coup et plongea sa hache dans
le crâne de l’épéiste, tout en donnant un coup de pied à un autre assaillant.
Une lame déchira sa chemise et lui entailla la poitrine. Il balança Snaga et
se retourna pour affronter le troisième homme.
C’était Mendar.
Druss se déplaça de côté, les bras tendus, à la manière d’un lutteur. Le
jeune officier avançait l’épée à la main, sûr de lui. Druss jeta un coup d’œil
au deuxième ; il était allongé par terre, gémissant, et ses doigts tentaient
désespérément de retirer la hache de son ventre. Druss s’en voulait. Il
n’aurait jamais dû balancer la hache… Il mit ça sur le compte de la
migraine et de la maladie. Et maintenant, Mendar faisait des sauts et
donnait des coups d’épée ; Druss dut faire un bond en arrière pour éviter la
lame en acier qui siffla à quelques centimètres à peine de son cou.
— Tu ne pourras pas reculer éternellement, vieil homme ! dit Mendar en
souriant.
— Pourquoi fais-tu ça ? demanda Druss.
— On essaie de gagner du temps ? Désolé, tu ne comprendrais pas.
Une fois de plus, il sauta et donna un coup de taille, et à nouveau Druss
bondit hors d’atteinte. Sauf que maintenant, il était dos à un bâtiment et
n’avait nulle part où s’enfuir.
Mendar se mit à rire.
— Je n’aurais pas cru que ce serait si facile de te tuer, Druss, déclara-t-il,
et il se fendit d’une botte vers l’avant. Druss virevolta sur lui-même et
frappa de la paume le plat de la lame, puis il bondit en avant, l’épée lui
découpant la chair au-dessus des côtes. Il écrasa son poing en plein milieu
du visage de Mendar. Le grand officier tituba en arrière, du sang coulant de
sa bouche. Un deuxième coup vint le percuter au-dessous du cœur, brisant
une côte. Il s’effondra, lâchant son arme, mais de gros doigts le saisirent par
la gorge et le relevèrent. Il cligna des yeux. La prise se relâcha juste le
temps de faire passer un peu d’air dans son gosier.
— Facile, fiston ? Rien n’est facile dans la vie.
Un bruit feutré vint de derrière.
Druss agrippa fortement Mendar et le fit tourner autour de lui. Une hache
à deux lames se logea dans l’épaule de l’officier, jusqu’à la cage thoracique.
Druss jeta le corps et chargea à l’épaule l’assassin qui se débattait pour
extraire l’arme. Il fut projeté en arrière. Tandis que Druss se remettait
debout, le tueur fit demi-tour et s’enfuit à toutes jambes dans les arcades du
Boulanger.
Druss jura et retourna vers l’officier mourant. Du sang jaillissait de
l’horrible blessure, imprégnant la terre du sol.
— Aide-moi, implora Mendar. Par pitié !
— Estime-toi heureux, fils de pute. Moi, je t’aurais tué encore plus
lentement. Qui était-ce ?
Mais Mendar était mort. Druss retira Snaga du corps de l’autre assassin et
chercha l’homme qu’il avait blessé aux jambes. En suivant des traces de
sang jusque dans une allée étroite, il le trouva allongé contre un mur, une
dague enfoncée dans le cœur jusqu’à la garde, ses doigts toujours crispés
sur le manche.
Druss se frotta les yeux et sa main devint toute poisseuse. Il toucha sa
tempe du bout des doigts. Il avait une bosse de la taille d’un œuf, ce qui le
fit jurer une fois de plus.
Est-ce que tout était devenu compliqué dans ce monde ?
De son temps, une bataille était une bataille, armée contre armée.
Ressaisis-toi, se dit-il. Il y a toujours eu des traîtres et des assassins.
C’est juste qu’il n’en avait jamais été la cible jusqu’alors.
Tout à coup, il se mit à rire en repensant au silence. L’auberge était vide.
Il aurait dû se rendre compte du danger en arrivant dans l’allée de la
Licorne. Pourquoi cinq hommes l’attendraient-ils après minuit, dans une
allée déserte ?
Espèce de vieux fou, se dit-il. Tu es en train de devenir sénile.
Musar était assis tout seul, dans son loft. Il écoutait les pigeons s’ébouriffer
les ailes pour saluer la nouvelle aube. Il était calme à présent, presque
tranquille, et ses grosses mains ne tremblaient plus. Il marcha jusqu’à la
fenêtre et s’inclina bien au-delà du rebord pour contempler le nord. Une des
ambitions qui le consumaient était de voir un jour Ulric pénétrer dans Dros
Delnoch pour continuer sa progression vers le sud, et assister enfin à
l’avènement, tant attendu, de l’Empire nadir.
À l’heure actuelle, sa femme drenaïe et son fils de huit ans étaient
étendus en dessous. Alors qu’il savourait sa dernière aube, ils dormaient
d’un sommeil qui les emmenait progressivement vers la mort.
Cela avait été très dur de les voir boire leur boisson empoisonnée. Très
dur d’écouter sa femme planifier plaisamment ses projets du lendemain.
Quand son fils lui avait demandé s’il pourrait aller chevaucher avec le fils
de Brentar, il lui avait donné la permission.
Il aurait dû suivre son premier instinct et empoisonner le vieux guerrier,
mais Dun Mendar l’avait convaincu de faire autrement. La suspicion serait
retombée automatiquement sur le maître de cérémonie. Cette manière-là
était plus sûre, c’est ce que Mendar avait promis : droguons-le et tuons-le
dans une allée sombre. Si simple !
Comment est-ce que quelqu’un d’aussi vieux pouvait se déplacer aussi
vite ?
Musar avait le sentiment qu’il pouvait s’en sortir. Il se doutait que Druss
ne pourrait jamais le reconnaître comme cinquième assassin, car son visage
était à moitié caché par une écharpe. Mais les risques étaient trop grands,
c’est ce qu’affirmait Surip, son seigneur nadir. Le dernier message l’avait
félicité pour son travail ces douze dernières années, et se concluait par : «
Que la paix soit sur toi, mon frère, et sur ta famille. »
Musar remplit une grande bassine d’eau chaude avec une bouilloire de
bronze.
Puis il prit une dague sur une étagère au fond du loft et l’aiguisa sur une
pierre. Trop grands, les risques ? Et comment ! Musar savait que les Nadirs
avaient un autre agent à Delnoch, quelqu’un de plus haut placé que lui. Il ne
devait être compromis à aucun prix.
Il plongea son bras gauche dans la bassine, puis, tenant fermement la
dague de sa main droite, il se trancha les veines du poignet. L’eau changea
de couleur.
Quel idiot il avait été de se marier, pensa-t-il, des larmes au coin des
yeux.
Mais elle était si jolie…
Au centre du navire, les chefs des Trente finirent leurs prières et rompirent
ensemble le pain qu’avait béni Vintar. Ils mangèrent en silence, brisant le
lien d’unité afin d’apprécier leurs propres pensées. Finalement, Serbitar
s’allongea et annonça l’ouverture. Leurs esprits se mélangèrent.
— Le vieil homme est un guerrier redoutable, déclara Menahem.
— Mais ce n’est pas un stratège, rétorqua Serbitar. Sa méthode pour tenir
la Dros est de mettre tous les hommes sur les remparts et de batailler
jusqu’à ce qu’une conclusion soit atteinte.
— Il n’y a pas beaucoup d’options, dit Menahem. Nous n’en avons pas
d’autre.
— C’est vrai. Ce que je veux dire, c’est que Druss se contente de
rameuter les hommes sur les murs, ce qui n’est pas très pratique. Il a dix
mille hommes, et pour se défendre efficacement, il va falloir en utiliser sept
mille en permanence. Les autres murs aussi doivent être équipés en
hommes, des services essentiels doivent être assurés, des messagers
désignés. Il doit également y avoir une unité volante capable d’apporter de
l’aide à n’importe quel endroit en difficulté.
» Notre force réside dans une efficacité optimale, avec un minimum
d’efforts. Les replis stratégiques doivent être méticuleusement planifiés.
Chaque officier ne doit pas seulement être conscient de son rôle, il doit en
être sûr.
— Il faut absolument développer une attitude de défense agressive,
ajouta Arbedark. Nous avons vu de nos propres yeux qu’Ulric est en train
de dépouiller des forêts entières afin de construire des balistes et des tours
de siège. Nous devons nous procurer des produits inflammables et des
récipients pour les transporter.
Pendant plus d’une heure, tandis que l’aube se levait au-dessus de
l’horizon oriental, les chefs concoctèrent leurs plans : ils éliminèrent
certaines idées et en améliorèrent d’autres, ou les développèrent.
Finalement, Serbitar leur demanda de joindre les mains. Arbedark,
Menahem et Vintar relâchèrent leur contrôle. Comme Serbitar attirait leurs
pouvoirs jusqu’à lui, ils se laissèrent dériver dans les ténèbres.
Druss ! Druss ! émirent-ils, leurs esprits s’élevant au-dessus de l’océan,
dépassant Dros Purdol, le port fortifié, longeant les montagnes de Delnoch,
laissant derrière eux les campements sathulis dans la vaste plaine
sentranne… Ils volaient de plus en plus vite.
Druss se réveilla en sursaut, balayant la pièce de ses yeux bleus, comme
s’il flairait un danger. Il secoua la tête. Quelqu’un était en train de
prononcer son nom, mais il n’y avait pas de son. Il se signa rapidement de
la griffe sur le cœur. On l’appelait toujours.
Une sueur froide coulait sur son front.
Il attrapa Snaga sur la chaise près du mur, de l’autre côté du lit.
Écoute-moi, Druss, suppliait la voix.
— Sors de ma tête, espèce de fils de pute ! rugit le vieil homme en
roulant hors du lit.
Je fais partie des Trente. Nous sommes en route pour Dros Delnoch.
Nous venons vous aider. Écoute-moi !
— Sors de ma tête !
Serbitar n’avait pas d’autre choix, la douleur devenait insupportable. Il
libéra le vieux guerrier et retourna sur le navire.
Druss se releva en chancelant, tomba, et se releva encore. La porte
s’ouvrit et Calvar Syn se précipita sur lui.
— Je vous avais dit de ne pas vous lever avant midi, gronda-t-il.
— Des voix, dit Druss. Des voix… dans ma tête !
— Allongez-vous. Et maintenant, écoutez-moi. Vous êtes le Capitaine, et
vous attendez de vos hommes qu’ils vous obéissent. C’est ça, la discipline.
Moi, je suis le chirurgien, et j’attends de mes patients qu’ils m’obéissent. À
présent, parlez-moi de ces voix.
Druss reposa sa tête sur l’oreiller et ferma les yeux. Sa tête le faisait
horriblement souffrir, et son estomac était toujours dérangé.
— Il n’y avait qu’une seule voix. Elle a dit mon nom. Puis, elle a dit
qu’elle faisait partie des Trente et qu’ils étaient en route pour venir nous
aider.
— C’est tout ?
— Oui. Qu’est-ce qui m’arrive, Calvar ? Jamais un coup à la tête ne
m’avait fait ça.
— Ça pourrait être le coup ; les traumatismes peuvent provoquer de
drôles d’effets, comme avoir des visions ou entendre des voix. Mais ça ne
dure jamais longtemps. Suivez mon conseil, Druss. La plus mauvaise chose,
pour vous, en ce moment, c’est de vous exciter. Vous pourriez tourner de
l’œil… ou pire. Les coups à la tête peuvent être fatals, même après
plusieurs jours. Je veux que vous vous reposiez et que vous vous
décontractiez. Et si jamais la voix revient, écoutez-la, répondez-lui, même.
Mais ne paniquez pas. Compris ?
— Bien sûr que je comprends, répondit Druss. Je panique rarement,
docteur ; en revanche, il y a des choses que je n’aime pas.
— Je le sais, Druss. Est-ce que vous voulez quelque chose pour vous
aider à dormir, maintenant ?
— Non. Réveillez-moi à midi. Je dois arbitrer un tournoi d’épéistes. Et
ne vous inquiétez pas, ajouta-t-il en voyant l’étincelle de mécontentement
dans l’œil intact du chirurgien. Je ne m’exciterai pas trop, et je retournerai
directement au lit après.
À l’extérieur de la pièce, Hogun et Orrin attendaient. Calvar Syn les
rejoignit, leur fit signe de se taire, et les attira dans un bureau voisin.
— Je suis inquiet, leur dit-il. Il entend des voix, et croyez-moi, ce n’est
pas bon signe. Mais il est fort comme un bœuf.
— Est-il en danger ? demanda Hogun.
— C’est difficile à dire. Ce matin je ne le pensais pas. Mais il a été
soumis à beaucoup de tension ces derniers temps, et ça ne peut pas l’aider,
dans son état. Et même si l’on a tendance à l’oublier, ce n’est plus un jeune
homme.
— Qu’en est-il des voix ? s’enquit Orrin. Est-ce qu’il va devenir fou ?
— Non, je ne le parierais pas, répondit Calvar. Il m’a dit que c’était un
message des Trente. Le comte Delnar m’a confié qu’il leur avait envoyé
Virae avec un message, et il est possible qu’ils aient un diseur avec eux. À
moins que ce soit un homme d’Ulric ; lui aussi a des diseurs parmi ses
shamans. J’ai dit à Druss de se détendre et, à l’avenir, d’écouter toutes les
voix et de me rapporter leurs propos.
— Ce vieil homme nous est vital, déclara doucement Orrin. Faites ce que
vous pouvez, Calvar. Ce serait un coup de marteau au moral si quoi que ce
soit lui arrivait.
— Vous pensez que je ne le sais pas ? répliqua rageusement le chirurgien.
Le banquet qui célébra le tournoi d’épéistes fut des plus tapageurs. Tous
ceux qui étaient arrivés dans les cent premiers furent invités ; officiers et
hommes du rang étaient assis côte à côte, échangeant des plaisanteries, se
racontant des légendes ou des histoires à dormir debout.
Gilad était assis entre Bar Britan, qui l’avait battu à plate couture, et Dun
Panir, qui s’était, à son tour, débarrassé de Britan. Le bar à la barbe noire
pestait avec humour contre Panir, se plaignant que l’épée en bois qu’on lui
avait fournie n’avait pas la même balance que son sabre de cavalerie.
— Je suis surpris que tu n’aies pas demandé l’autorisation de te battre à
cheval, dit Panir.
— Mais je l’ai demandée, protesta Britan, et ils m’ont dit de prendre le
poney-cible.
Les trois hommes éclatèrent de rire et furent bientôt rejoints par d’autres
à mesure que la blague circulait autour de la table. Le poney-cible était une
selle fixée sur un rail amovible, que l’on faisait bouger avec un système de
cordes. On s’en servait pour s’entraîner au tir à l’arc ou à la joute.
Comme le vin coulait à flot, Gilad se détendit. Il avait réellement pensé
ne pas venir au banquet, de peur que son origine le mette mal à l’aise en
présence des officiers. Il n’avait accepté de venir que parce que les hommes
de son groupe avaient fait pression sur lui, stipulant qu’il était le seul
membre de Karnak à avoir atteint les cent premières places. Et maintenant,
il était heureux de s’être laissé convaincre. Bar Britan était un compagnon
sec et spirituel à la fois tandis que Panir, malgré son éducation - ou peut-être
grâce à elle -, donnait à Gilad l’impression qu’il était entre amis.
Druss était assis à l’autre extrémité de la table, entouré d’Hogun et
d’Orrin. À leurs côtés, le maître archer de Skultik était assis. Gilad ne savait
rien de cet homme, si ce n’est qu’il était arrivé à la Dros en compagnie de
six cents archers.
Hogun avait revêtu l’armure intégrale de la légion : plastron argenté
bordé d’ébène et cotte de mailles noire. Il contemplait l’épée d’argent posée
sur la table, devant Druss.
Plus de cinq mille soldats avaient assisté à la finale, lorsque Hogun et
Orrin s’étaient mis en position. Hogun avait touché en premier, après une
parade et une riposte foudroyante, au bout de quatre minutes de duel. La
seconde touche fut pour Orrin, à la suite d’une feinte à la tête. Hogun l’avait
interceptée rapidement, mais un coup de poignet subtil avait permis à la
lame de son adversaire de le toucher au flanc. Après une vingtaine de
minutes, Hogun menait deux touches à une, à une touche seulement de la
victoire.
À la première pause, Druss était descendu rejoindre Hogun et ses
lieutenants, qui buvaient du vin coupé d’eau, à l’ombre du Mur Un.
— Belle démonstration, dit Druss. Il n’est pas mauvais.
— Oui, répondit Hogun, essuyant son front en sueur avec une serviette
blanche. Mais il a une faiblesse sur sa droite.
— Exact. Mais tu es un peu lent quand tu l’attaques à la jambe.
— C’est le principal défaut des lanciers. On est trop habitués à être sur
une selle, déclara Hogun. Comme il est plus petit que moi, il a un avantage
sur ce point.
— C’est vrai. Cela a fait du bien à Orrin d’arriver en finale. Je crois
qu’on l’encourage plus que toi, d’ailleurs.
— Oui, mais ça ne me déconcentrera pas, affirma Hogun.
— J’espère bien que non, rétorqua Druss. Néanmoins, rien ne pouvait
faire plus de bien au moral des troupes que de voir le gan de la forteresse se
comporter aussi bien.
Hogun leva les yeux, soutenant le regard de Druss. Le vieux guerrier
sourit et retourna à sa chaise de juge.
— Qu’est-ce qu’il voulait ? s’enquit Elicas, se postant derrière Hogun
pour lui masser les muscles du cou et des épaules. Des mots
d’encouragement ?
— Oui, répondit Hogun. Est-ce que tu peux me masser les avant-bras ?
Mes muscles sont noués à cet endroit.
Le jeune général grogna comme Elicas palpait la chair avec ses gros
pouces. Est-ce que Druss lui avait demandé de perdre ? Impossible. Et
pourtant…
Cela ne ferait pas de mal à Orrin de remporter l’épée d’argent et
ajouterait à sa réputation montante auprès des troupes.
— À quoi penses-tu ? demanda Elicas.
— Je pense qu’il a une faiblesse sur sa droite.
— Tu vas l’avoir, Hogun, dit le jeune officier. Essaie de placer cette
vicieuse parade-riposte que tu as employée contre moi.
À deux touches partout, la lame en bois d’Hogun se brisa. Orrin recula
pour lui permettre de changer d’arme ; il lui permit même de la tester en
vitesse. Hogun n’étant pas satisfait de l’équilibre de l’arme, il en changea
encore. Il avait besoin de temps pour penser. Est-ce que Druss lui avait
demandé de perdre ?
— Tu n’es pas concentré, dit amèrement Elicas. Qu’est-ce qui t’arrive ?
La légion a investi une bonne partie de sa solde sur toi.
— Je sais.
Il se vida l’esprit. Peu importait la raison, il ne pouvait pas se battre pour
perdre.
Il lança tout ce qu’il avait dans la dernière attaque, bloqua un revers, et
bondit. Cependant, juste avant que sa lame cogne contre l’estomac d’Orrin,
l’épée du général toucha son cou. Orrin avait lu son déplacement et l’avait
trompé. Dans un vrai combat, les deux hommes seraient morts, mais ce
n’était pas un vrai combat et Orrin avait gagné. Les deux hommes se
serrèrent la main. Les soldats enthousiastes déferlèrent sur eux.
— Et voilà, mon argent s’est envolé, dit Elicas. Enfin, il y a un point
positif à tout ça.
— Lequel ? demanda Hogun, en se frottant l’avant-bras qui le brûlait.
— Je n’ai plus de quoi honorer notre pari. Il faudra faire une croix sur le
vin. Et c’est le moins que tu puisses faire, Hogun, après avoir laissé tomber
la légion !
Le banquet remontait le moral à Hogun, et les discours de Bar Britan
pour les soldats et de Dun Panir pour les officiers furent spirituels et courts ;
la nourriture était bonne, le vin et l’ale coulaient à flot, et cette ambiance de
camaraderie était rassurante. On ne dirait plus la même Dros, pensa Hogun.
Dehors, à la herse, Bregan était de garde avec un grand jeune homme du
groupe Feu. Bregan ne connaissait pas son nom et ne pouvait pas le lui
demander, car les sentinelles en poste n’avaient pas le droit de parler. Un
règlement étrange, pensa Bregan, mais qui devait être respecté.
La nuit était froide, mais il ne le remarqua presque pas. Ses pensées
vagabondaient vers son village, Lotis et les enfants. Sybad avait reçu une
lettre aujourd’hui, et tout allait bien. Le fils de cinq ans de Bregan y était
mentionné. Il paraissait qu’il avait escaladé un grand orme et que, comme il
n’avait pas pu en redescendre, il avait appelé son père au secours. Bregan
avait demandé à Sybad d’écrire quelques mots pour lui dans la prochaine
lettre qu’il enverrait au village. Il aurait voulu y mettre des mots d’amour
pour qu’ils sachent combien ils lui manquaient, mais il n’osait pas
demander à Sybad d’écrire des paroles douces de ce genre. À la place, il lui
avait demandé de dire à Legan d’être un gentil garçon et d’obéir à sa mère.
Sybad prit des notes pour tous les villageois et passa la soirée à écrire la
lettre, qui fut ensuite cachetée à la cire et remise au courrier. Un cavalier
l’emporterait vers le sud avec d’autres lettres ainsi que les dépêches
militaires pour Drenan.
À l’heure qu’il est, Lotis doit avoir couvert le feu et éteint les lampes,
pensa Bregan. Elle devait être couchée dans leur lit matelassé de jonc, peut-
être même dormait-elle déjà. Il se doutait que Legan dormait aussi, à côté
d’elle, car Lotis n’aimait pas dormir seule quand Bregan n’était pas là.
« Tu arrêteras les sauvages, hein, dis papa ?
— Oui, lui avait répondu Bregan. Mais si ça se trouve ils ne viendront
même pas. Les dirigeants vont tout arranger, comme ils l’ont toujours fait.
— Tu vas revenir bientôt ?
— Je serai de retour pour les moissons.
— Promis ?
— Juré. »
Une fois le banquet terminé, Druss invita Orrin, Hogun, Elicas et Flécheur
dans l’étude du comte, au-dessus du grand hall. Arshin, le serviteur, leur
apporta du vin, et Druss présenta le hors-la-loi aux dirigeants de la
forteresse. Orrin lui serra froidement la main. Le dégoût se lisait dans ses
yeux. Cela faisait deux ans qu’il envoyait des patrouilles dans Skultik avec
l’ordre de capturer et de pendre le chef des brigands. Hogun, lui, fut moins
intéressé par le pedigree de Flécheur que par les compétences qu’il pouvait
apporter. Elicas n’avait pas d’idée préconçue, mais instinctivement il
apprécia l’archer blond.
Une fois assis, Flécheur se racla la gorge et leur annonça la taille de la
horde nadire amassée à Gulgothir.
— Comment cette information est-elle tombée entre vos mains ?
demanda Orrin.
— Il y a trois jours, nous avons… rencontré… des voyageurs dans
Skultik. Ils se rendaient de Dros Purdol à Segril, et étaient passés par le
désert, au nord. Ils avaient été arrêtés près de Gulgothir et emmenés dans la
cité, où ils étaient restés quatre jours. Comme c’étaient des marchands
vagrians, ils furent traités civilement, mais interrogés par un officier nadir
du nom de Surip. L’un d’eux était un ancien militaire vagrian et fut à même
d’estimer leur nombre.
— Mais quand même, un demi-million ? dit Orrin. Je pensais que le
nombre était exagéré.
— Minimisé, vous voulez dire, rétorqua Flécheur. Des tribus isolées
continuaient à arriver quand je suis parti. Je pense que vous avez une sacrée
guerre sur les bras.
— Je ne voudrais pas paraître pédant, annonça Hogun, mais ne devriez-
vous pas dire plutôt : nous avons une sacrée guerre sur les bras ?
Flécheur jeta un regard à Druss.
— Tu ne leur as pas dit, mon vieux ? Non ? Ah, quel délicieux moment
embarrassant, pour sûr.
— Dit quoi ? s’enquit Orrin.
— Que ce sont des mercenaires, avoua Druss, gêné. Ils ne resteront que
jusqu’à la chute du Mur Trois. Nous avons passé un accord.
— Et pour ce… misérable coup de pouce, ils croient obtenir le pardon !
cria Orrin, se levant de son siège. Plutôt les voir pendus.
— Après le Mur Trois, nous n’aurons plus besoin d’autant d’archers,
déclara calmement Hogun. Il n’y a plus de terrain dégagé.
— Nous avons besoin d’archers, Orrin, dit Druss. Nous en avons
salement besoin. Et cet homme en a six cents, parmi les meilleurs. Nous
savons pertinemment que les murs vont tomber, et il n’y aura pas une flèche
de trop. De plus, les poternes seront fermées à ce moment-là. Je n’aime pas
non plus cette situation, mais la fin justifie… Il vaut mieux avoir une
couverture pour les trois premiers murs que pas du tout. Vous n’êtes pas
d’accord ?
— Et si je ne l’étais pas ? demanda le gan, toujours en colère.
— Eh bien, je les renverrais, répondit Druss.
Hogun eut un accès de rage mais Druss le fit taire d’un signe de la main.
— Vous êtes le gan, Orrin. À vous de décider.
Orrin s’assit, respirant profondément. Il avait commis beaucoup d’erreurs
avant l’arrivée de Druss ; aujourd’hui, il le savait. Cette situation l’énervait,
mais il n’avait pas d’autre choix que de soutenir le Capitaine, et Druss le
savait, lui aussi. Les deux hommes échangèrent un regard et sourirent.
— Qu’ils restent, déclara Orrin.
— Une sage décision, répliqua Flécheur. Dans combien de temps les
Nadirs arriveront-ils, d’après vous ?
— Bien trop tôt, grommela Druss. Au cours des trois prochaines
semaines, d’après nos éclaireurs. Ulric a perdu un fils, ce qui nous a fait
gagner quelques jours. Mais ce n’est pas assez.
Pendant un long moment, les hommes discutèrent des différents
problèmes qui attendaient les défenseurs. Finalement, Flécheur parla, mais
cette fois de manière hésitante.
— Écoute, Druss, il y a quelque chose dont je crois qu’il faut que je te
parle, mais je ne veux pas que vous pensiez que je suis… bizarre. Je me suis
tâté pour savoir si j’allais le dire ou pas, mais…
— Parle, mon garçon. Tu es entouré d’amis… ou presque.
— J’ai fait un drôle de rêve la nuit dernière, et tu étais dedans. Je l’aurais
oublié, mais te voir aujourd’hui m’y a fait repenser. J’ai rêvé que j’étais
réveillé d’un sommeil profond par un guerrier en armure d’argent. Je
pouvais voir à travers lui, comme si c’était un fantôme. Il m’a dit qu’il avait
essayé de te contacter, mais sans succès. Quand il parlait, c’était comme une
voix dans ma tête. Il m’a dit qu’il s’appelait Serbitar et qu’il voyageait avec
des amis et une femme nommée Virae.
» Il m’a dit qu’il était important que je te dise de réunir des produits inf
lammables et des récipients, parce qu’Ulric a fait construire de grandes
tours de siège. Il a également suggéré que vous creusiez des fossés
enflammés entre les premiers murs. Et il m’a montré des images où tu te
faisais attaquer. Il m’a donné un nom : Musar.
» Est-ce que tout ça a un sens pour vous ?
L’espace d’un instant, personne ne parla. Druss avait pourtant l’air
soulagé.
— Oh oui, mon garçon. Ça a un sens !
Hogun remplit un verre de vin lentrian bien frais et le passa à Flécheur.
— À quoi ressemblait ce guerrier ? demanda-t-il.
— Grand, élancé. Je crois que ses cheveux étaient blancs, et pourtant il
avait l’air jeune.
— C’est bien Serbitar, déclara Hogun. La vision est véridique.
— Tu le connais ? demanda Druss.
— J’ai juste entendu parler de lui. C’est le fils du comte Drada de Dros
Segril. On disait que le garçon était ensorcelé et possédé par un démon ; il
pouvait lire dans l’esprit des gens. C’est un albinos, et comme tu le sais, les
Vagrians pensent que c’est un mauvais présage. À treize ans, environ, il a
été envoyé au temple des Trente, au sud de Drenan. On dit aussi que son
père a essayé de l’étouffer quand il n’était qu’un bébé, mais que l’enfant
l’avait pressenti et s’était caché sur le rebord de la fenêtre de sa chambre.
Évidemment, ce ne sont que des histoires.
— Eh bien, il semblerait que les talents du jeune homme aient grandi,
déclara Druss. Mais je m’en moque. Il nous sera très utile ici, surtout s’il
peut lire dans l’esprit d’Ulric.
Chapitre 15
Les dix jours suivants, les travaux progressèrent. Des fosses de trois
mètres de large et d’un mètre vingt de profondeur furent creusées en travers
du terrain entre les Murs Un et Deux, et de nouveau entre les Murs Trois et
Quatre. Elles furent remplies de brindilles et de petit bois, tandis que des
jarres étaient disposées tout près, afin qu’on puisse verser de l’huile sur le
bois sec en temps utile.
Les archers de Flécheur plantèrent des pieux blancs dans ce terrain
vague, à intervalles réguliers, entre chaque mur, mais également dans la
plaine devant la forteresse. Chaque ligne de pieux s’étendait sur soixante
pas. Ses hommes s’entraînèrent plusieurs heures par jour ; des nuages noirs
de flèches déchiraient le ciel au-dessus de chaque rangée, dès que l’ordre de
tir était prononcé.
Des mannequins cibles furent disposés sur la plaine et se retrouvèrent
fendus par d’innombrables flèches, même à cent vingt pas. L’adresse des
archers de Skultik était redoutable.
Hogun fit répéter des manœuvres de repli, marquant le rythme des
hommes à l’aide de tambours, tandis qu’ils fuyaient des remparts, passaient
les planches posées par-dessus les fosses, et escaladaient les cordes du mur
suivant. Ils devinrent plus rapides de jour en jour.
Et alors que les hommes s’amélioraient, Druss était accaparé par des
détails.
— Quand est-ce que nous verserons l’huile ? lui demanda Hogun, alors
que les deux hommes avaient pris leur après-midi.
— Le premier jour de l’attaque, nous verserons l’huile entre les Murs Un
et Deux. D’ici-là nous n’aurons pas d’idée réelle sur la façon dont les
hommes tiendront face aux assaillants.
— Il reste toujours un problème, ajouta Orrin, à savoir : qui mettra le feu
aux fossés, et à quel moment. Par exemple, s’il y a une brèche dans le mur,
des Nadirs pourraient bien courir au milieu de nos hommes. Ce qui ne
facilitera pas la décision de jeter une torche enflammée.
— Et si nous donnons cette fonction à nos hommes, renchérit Hogun, et
qu’ils se font tuer sur les remparts ?
— Il va nous falloir créer un service spécial, dit Druss, et la décision sera
relayée par un clairon posté sur le Mur Deux. Un officier ayant du sang-
froid sera nécessaire pour évaluer la situation. Dès que le clairon retentira,
les fossés s’enflammeront, peu importe qui reste derrière.
Ce genre de problème occupait Druss de plus en plus, tant et si bien que
sa tête fourmillait de plans, d’idées, de stratagèmes et de déploiements
tactiques. Plusieurs fois, au cours de telles discussions, le vieil homme
s’emportait et tapait sur la table des deux poings, ou bien il se mettait à
tourner dans la pièce comme un lion en cage.
— Je suis un soldat, pas un bon sang de stratège ! s’emportait-il, et la
séance était ajournée pendant une heure.
Les combustibles étaient apportés des villages voisins par chariot. Un
défilé permanent de dépêches arrivait de Drenan et du gouvernement
paniqué d’Abalayn. De plus, une multitude de petits problèmes - à propos
du courrier en retard, des nouvelles recrues, d’angoisses personnelles, de
querelles entre groupes - menaçait de submerger les trois hommes.
Un des officiers se plaignit que la zone des latrines du Mur Un risquait
très vite de constituer un risque pour la santé, car elle n’avait pas la
profondeur réglementaire, et il lui manquait une fosse septique adéquate.
Druss envoya une équipe pour agrandir la zone.
Abalayn en personne avait demandé à évaluer la stratégie de défense de
Dros Delnoch dans son ensemble, ce que Druss refusa, les informations
pouvant tomber aux mains de sympathisants nadirs. Cela lui valut en retour
une réprimande de Drenan, qui exigea fermement des excuses. Ce fut Orrin
qui l’écrivit, expliquant qu’ainsi les dirigeants leur ficheraient la paix.
L’Entailleur envoya alors un ordre de réquisition pour les chevaux de la
légion, prétextant que, l’ordre étant de défendre et de tenir jusqu’au dernier
homme, les montures seraient de peu d’utilité à Delnoch. Il accepta qu’une
vingtaine de chevaux soient conservées pour les missives. Cela fit tellement
enrager Hogun qu’il fut impossible de l’approcher pendant des jours.
Pour couronner le tout, les bourgeois commencèrent à se plaindre du
comportement chahuteur des troupes dans certains quartiers civils. De fil en
aiguille, Druss se sentait au bout du rouleau, et commençait à faire savoir à
qui voulait l’entendre qu’il aimerait bien que les Nadirs arrivent enfin, et au
diable les conséquences !
Trois jours plus tard, son souhait fut partiellement exaucé.
Une troupe nadire, sous couvert du drapeau blanc, arriva au galop par le
nord. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, et avant qu’elle
ait atteint Druss, dans le grand hall de la forteresse, un vent de panique
souffla sur la ville.
Les Nadirs descendirent de cheval à l’ombre des grandes portes sans rien
dire. Ils sortirent de leurs sacoches de la viande séchée et des outres d’eau,
et s’assirent ensemble pour manger.
Quand finalement Druss arriva avec Orrin et Hogun, ils avaient terminé
leur repas. Druss les héla du haut des remparts.
— Quel est votre message ?
— Ouvrez les portes ! lui répondit un officier nadir, un petit homme
costaud au torse imposant et aux jambes arquées.
— Tu es Marche-Mort ? demanda l’homme.
— Oui.
— Tu es vieux et gras. Ça me fait plaisir.
— Bien ! Souviens-t’en la prochaine fois qu’on se verra, car je t’ai
repéré, grande gueule, et ma hache connaît ton nom. Et maintenant, quel est
ton message ?
— Le seigneur Ulric, Prince du Nord, me prie de vous dire qu’il se rend à
Drenan pour discuter d’une alliance avec Abalayn, Seigneur de Drenaï. Il
veut que vous sachiez qu’il espère trouver les portes de Dros Delnoch
ouvertes ; ce faisant, il garantit qu’aucun mal ne sera fait aux hommes,
femmes, enfants, soldats et autres, dans l’enceinte de la cité. C’est la
volonté du seigneur Ulric que Drenaïs et Nadirs deviennent une seule et
même nation. Il offre le gage de l’amitié.
— Dis au seigneur Ulric, déclara Druss, qu’il sera toujours le bienvenu à
Drenan. Nous lui accorderons même une escorte de cent guerriers, comme
il sied à un Prince du Nord.
— Le seigneur Ulric ne tolère aucune condition, dit l’officier.
— Ce sont mes conditions - elles ne changeront pas, rétorqua Druss.
— Alors j’ai un deuxième message. S’il se révèle que les murs sont
défendus et les portes fermées, le seigneur Ulric vous fait savoir qu’un
défenseur capturé sur deux sera mis à mort, que toutes les femmes seront
vendues en esclavage, et qu’un citoyen sur trois perdra sa main droite.
— Avant que cela arrive, mon garçon, le seigneur Ulric doit s’emparer de
la Dros. En attendant, transmets-lui ce message de la part de Druss, le
Marche-Mort : au nord, les montagnes tremblent peut-être quand il pète,
mais ici nous sommes sur les terres drenaïes, et en ce qui me concerne, je
pense qu’il est un sauvage bedonnant qui serait incapable de trouver son
nez s’il n’avait pas une carte drenaïe.
» Tu penses que tu vas pouvoir t’en souvenir, mon garçon ? Ou est-ce
qu’il faut que je te le grave sur le cul, en grosses lettres ?
Sur Le Vaurien, Vintar se leva de son lit, les yeux soucieux, son esprit agité.
Il s’étira.
— Vous l’avez ressenti, vous aussi, transmit Serbitar, balançant ses
jambes hors de sa propre couche.
— Oui. Nous devons faire attention.
— Il n’a pas essayé de briser notre bouclier, déclara Serbitar. Est-ce que
c’est un signe de faiblesse, ou de confiance ?
— Je ne sais pas, répondit l’abbé.
Au-dessus d’eux, à la poupe, le second frottait ses yeux gonflés de
sommeil. Il glissa un cordage en boucle par-dessus la barre et se mit à
regarder les étoiles. Il avait toujours été fasciné par ces lointaines bougies
tremblotantes. Ce soir, elles étaient plus brillantes que d’habitude, comme
des gemmes cousues sur une cape de velours. Une fois, un prêtre lui avait
dit que c’étaient des trous dans l’univers, par lesquels les dieux regardaient
les hommes de cette terre, et que c’étaient leurs yeux brillants que nous
apercevions. C’était n’importe quoi, mais cela lui avait plu.
Soudain, un frisson le parcourut. Il se retourna, saisit sa houppelande
qu’il avait posée sur la dunette et la jeta sur ses épaules. Il se frotta les
mains.
Derrière lui, l’esprit flottant de Nosta Khan leva les mains, concentrant
son pouvoir sur ses longs doigts. Des serres lui poussèrent, luisantes comme
de l’acier, dentelées et aiguisées. Satisfait, il se rapprocha du marin et
plongea les mains dans sa tête.
Une agonie brûlante détruisit son cerveau de l’intérieur. L’homme tituba,
puis tomba. Du sang coulait de sa bouche et de ses oreilles, et suintait de ses
yeux. Il mourut sans un bruit. Nosta Khan relâcha son étreinte. Puisant dans
l’énergie de ses acolytes, il intima au corps l’ordre de se relever, chuchotant
des mots obscènes dans une langue depuis longtemps disparue de la
mémoire des hommes. Les ténèbres s’intensifièrent autour du cadavre,
changeantes comme une fumée noire, avant d’être aspirées par la bouche
ensanglantée. Le corps eut un soubresaut.
Et se releva.
Incapable de dormir, Virae s’habilla en silence et monta sur le pont. Elle
se promena le long du bastingage bâbord. La nuit était douce, la brise
apaisante. Elle regarda au loin, par-dessus les vagues, une ligne de terre se
dessiner dans la clarté de la lune.
Cette vue de la terre se mélangeant à la mer arrivait toujours à la calmer.
Enfant, à l’école de Dros Purdol, elle s’était épanouie en naviguant, surtout
la nuit, quand la masse terrestre semblait flotter comme un monstre tapi
dans le noir, ténébreux et mystérieux, et terriblement fascinant.
Tout à coup, elle plissa les yeux. Est-ce que la terre bougeait ? À sa
gauche, les montagnes paraissaient s’éloigner, alors qu’à sa droite, le rivage
semblait plus proche. Non, pas semblait. Était. Elle regarda les étoiles. Le
navire filait vers le nord-ouest, alors qu’ils étaient encore à plusieurs jours
de Purdol.
Intriguée, elle se dirigea vers l’arrière du bateau, pour parler avec le
second qui tenait la barre.
— Quel est notre cap ? lui demanda-t-elle en gravissant les quatre
marches qui menaient à la poupe, avant de s’accouder au bastingage.
Le marin tourna la tête. Ses yeux vides, rouge sang, se braquèrent sur
Virae, et ses mains quittèrent la barre pour essayer de la saisir.
La peur transperça l’esprit de Virae comme une lance, pour faire aussitôt
place à la rage. Ce n’était pas une fille de ferme drenaïe qu’on pouvait
effrayer facilement ; elle était Virae, et du sang de guerrier coulait dans ses
veines.
Elle relâcha ses épaules et balança un direct du droit dans la mâchoire de
l’homme. La tête partit à la renverse, mais le marin progressait toujours.
Elle avança entre ses bras qui tâtonnaient, l’attrapa par les cheveux et lui
assena un coup de tête en pleine face. Il encaissa sans broncher et ses mains
s’enroulèrent autour de sa gorge. Se tortillant désespérément avant que la
prise se referme, elle réussit à le projeter grâce à un violent mouvement des
hanches. Il chuta lourdement sur le pont. Virae vacilla. Le marin se releva
lentement et revint vers elle.
Elle courut en avant, bondit dans les airs, se cabra et le percuta des deux
pieds en plein visage. Il tomba une fois de plus.
Et se releva.
En proie à la panique, Virae chercha une arme, mais n’en trouva pas.
Tout en souplesse, elle sauta par-dessus la barre pour atterrir sur le pont. Il
la suivit.
— Éloignez-vous de lui ! hurla Serbitar, venant à son aide, une épée à la
main.
Virae courut à sa rencontre.
— Donnez-moi ça ! dit-elle, lui arrachant l’épée des mains.
En agrippant la poignée d’ébène, elle reprit confiance.
— Et maintenant, à nous deux, fils de pute ! cria-t-elle en avançant à
grands pas vers le marin.
Il ne fit pas d’effort pour lui échapper, et l’épée brilla dans le clair de
lune avant de s’enfoncer dans son cou vulnérable. Elle frappa deux fois
encore, et la tête grimaçante se détacha du corps. Mais le cadavre resta
debout.
Une fumée grasse suinta du cou tranché pour former une deuxième tête,
informe et vague. Au cœur de la fumée rougeoyaient des yeux de braise.
— Reculez ! ordonna Serbitar. Écartez-vous de lui !
Cette fois-ci elle obéit, et recula vers l’albinos.
— Donnez-moi l’épée.
Vintar et Rek les avaient rejoints.
— D’où vient cette créature ? souffla Rek.
— Pas de notre monde, rétorqua Vintar.
La chose tenait bon, les bras croisés sur la poitrine.
— Le navire se dirige droit sur les récifs, dit Virae.
Serbitar acquiesça.
— Elle nous empêche d’approcher de la barre. Qu’en pensez-vous, Père
Abbé ?
— Un sort a été placé dans sa tête. Il faut la jeter par-dessus bord. La bête
la suivra, répondit Vintar. Attaquez-la.
Serbitar avança, couvert par Rek. Le cadavre se pencha, referma sa main
sur les cheveux de sa propre tête coupée. Il la ramena contre son torse et
attendit l’attaque.
Rek bondit en avant et lui infligea un coup de taille au bras. Le cadavre
vacilla. Serbitar entra en action et trancha les tendons derrière les genoux.
Une fois que le marin fut à terre, Rek prit son épée à deux mains et la lui
planta dans le bras. Le membre fut sectionné et la main laissa échapper la
tête, qui roula sur le pont. Rek lâcha son arme et plongea pour l’attraper.
Ravalant son dégoût, il la souleva par les cheveux et la lança par-dessus
bord. Le corps sur le pont sursauta au moment où elle touchait les vagues.
La fumée s’écoula par le cou béant, comme si elle était aspirée par un grand
vent, et disparut derrière le bastingage, dans les profondeurs des flots.
Le capitaine sortit de l’ombre du mât.
— Qu’est-ce que c’était ? demanda-t-il.
Vintar le rejoignit et lui posa gentiment une main sur l’épaule.
— Nous avons beaucoup d’ennemis, déclara-t-il. Ils sont très puissants.
Mais n’ayez pas peur. Nous ne sommes pas impuissants, et aucun mal ne
viendra plus toucher ce navire. Je vous le promets.
— Et pour son âme ? s’enquit le capitaine en se dirigeant vers le
bastingage. Ce sont eux qui l’ont prise ?
— Elle est libre, affirma Vintar. Croyez-moi.
— Nous le serons tous bientôt, ajouta Rek, si personne n’éloigne ce
bateau des récifs.
Dans la tente sombre de Nosta Khan, les acolytes sortirent à reculons, sans
faire de bruit, le laissant seul au milieu du cercle tracé à la craie sur le sol
sale. Perdu dans ses pensées, Nosta Khan ne fit pas attention à eux. Il était
épuisé et furieux.
Parce qu’ils avaient été meilleurs que lui, et ce n’était pas un homme
habitué à la défaite. Cela lui laissait un goût amer dans la bouche.
Il sourit.
Il y aurait d’autres occasions…
Chapitre 16
La fille se déplaça le long des remparts, ignorant les remarques des soldats.
Ses cheveux auburn étincelaient dans le soleil levant. Ses jambes longues,
fines et bronzées, étaient l’objet de nombreux commentaires amicaux, mais
grivois, de la part de la troupe. Elle sourit lorsqu’un des hommes devant
lesquels elle venait de passer murmura à l’oreille d’un de ses compagnons :
« Je crois que je suis amoureux. » Elle lui envoya un baiser et lui fit un clin
d’œil.
Flécheur sourit, en agitant doucement la tête. Il savait que Caessa en
faisait un peu trop, mais comment lui en vouloir, avec un corps comme le
sien ? Elle était aussi grande que la plupart des hommes, élancée et
gracieuse. Et tous ses gestes étaient des invitations au plaisir pour ceux qui
la regardaient. Physiquement, songea Flécheur, c’était la femme parfaite. La
féminité ultime.
Il la vit monter son arc long. Jorak le questionna du regard, mais il hocha
la tête. Le reste des archers se tint en arrière. C’était à Caessa de jouer, et
après une telle entrée en scène, elle méritait quelques applaudissements.
Des mannequins de paille avaient été disposés à une centaine de pas du
mur. Les têtes avaient été peintes en jaune, et les torses en rouge. C’était
une distance standard pour un archer moyen, mais tirer du haut des remparts
ajoutait quelques degrés de difficulté à la tâche.
Caessa passa sa main derrière son épaule, vers son carquois en peau de
biche, et en sortit une flèche empennée de noir. Elle vérifia sa droiture, et
l’encocha.
— Tête, annonça-t-elle.
D’un mouvement coulé, elle tira sur la corde, et lorsque celle-ci arriva au
contact de sa joue, elle décocha la flèche, qui fila dans l’air matinal et se
planta dans le cou du mannequin le plus proche. Les spectateurs
applaudirent frénétiquement, et Caessa jeta un regard à Flécheur. Il fronça
les sourcils.
Cinq flèches de plus se plantèrent dans la paille avant que Flécheur lève
sa main pour indiquer aux autres archers qu’ils pouvaient s’avancer. Puis il
appela Caessa et ensemble ils quittèrent les remparts.
— Tu as pris ton temps pour arriver jusqu’ici, ma chère, dit-il, souriant.
Elle passa son bras autour du sien et lui envoya un petit baiser. Comme
chaque fois, il sentit l’excitation le gagner. Et comme toujours, il la réprima.
— Est-ce que je t’ai manqué ?
Sa voix était profonde et rauque, un son tout aussi prometteur,
sexuellement parlant, que l’était la vue de son corps.
— Tu me manques toujours, répondit-il. Tu me remontes le moral.
— Seulement le moral ?
— Seulement le moral.
— Menteur. Je peux le voir dans tes yeux, affirma-t-elle.
— Tu n’y vois rien que je n’aie envie de te montrer - à toi ou à
quiconque. Tu n’as rien à craindre de moi, Caessa. Ne te l’ai-je pas déjà dit
? Mais permets-moi de te signaler que, pour une femme qui prétend ne pas
vouloir de la compagnie des hommes, tu as fait une entrée spectaculaire. Où
sont tes pantalons ?
— Il faisait chaud. La tunique suffit amplement, dit-elle, en tripotant
machinalement l’ourlet.
— Je me demande si tu sais vraiment ce que tu veux, répliqua-t-il.
— Je veux qu’on me laisse tranquille.
— Alors pourquoi cherches-tu mon amitié ?
— Tu vois ce que je veux dire.
— Moi, oui, répondit-il, mais je ne suis pas sûr que toi, tu le voies.
— Tu es très sérieux aujourd’hui, ô Seigneur de la Forêt. Je ne vois pas
pourquoi. Nous sommes payés. On nous a donné nos pardons, et les
quartiers où nous logeons sont plus agréables que la forêt de Skultik.
— Où est-ce qu’ils t’ont installée ? s’enquit-il.
— Le jeune officier… Panir ? a insisté pour que j’aie une chambre dans
la caserne principale. Il n’a pas voulu que je partage une chambrée avec le
reste des hommes. C’était presque touchant, vraiment. Il m’a même fait le
baisemain !
— C’est un type bien, dit Flécheur. Buvons un verre.
Il la conduisit dans le mess d’Eldibar, à l’arrière de la section des
officiers, et commanda une bouteille de vin. Assis près de la fenêtre, il but
en silence, tout en regardant les hommes s’entraîner.
— Pourquoi est-ce que tu as accepté ça ? lui demanda-t-elle
soudainement. Et ne me raconte pas d’âneries à propos des pardons. Tu t’en
moques, comme de l’argent, d’ailleurs.
— Tu essaies toujours de voir clair en moi ? Tu n’y arriveras pas, dit-il en
prenant une gorgée de vin.
Puis il se retourna et commanda du pain et du fromage. Elle attendit que
le serveur soit parti.
— Allez, dis-le-moi !
— Parfois, ma chère, comme tu le comprendras sûrement quand tu seras
un peu plus âgée, il n’y a tout bonnement pas de raisons aux actions d’un
homme. C’est une impulsion. Un acte accompli sur le moment. Qui sait
pourquoi j’ai accepté de venir ici ? Pas moi, en tout cas !
— Tu mens, encore une fois. Tu ne me le diras pas. C’est à cause du
vieux, Druss ?
— Pourquoi veux-tu vraiment le savoir ? Et toi, pourquoi es-tu ici ?
— Pourquoi pas ? Ça devrait être passionnant et pas trop dangereux.
Parce qu’on s’en ira, pas vrai, dès que le troisième mur sera tombé ?
— Évidemment. C’est ce qui a été convenu, répondit-il.
— Tu ne me fais pas confiance, pas vrai ? dit-elle, en souriant.
— Je ne fais confiance à personne. Tu sais, parfois tu te comportes
comme toutes les autres femmes que j’ai connues.
— Est-ce un compliment, ô Maître des Bois Verts ?
— Pas vraiment.
— Alors qu’est-ce que ça veut dire ? Après tout, je suis une femme.
Comment voudrais-tu que je me comporte ?
— C’est reparti. Revenons plutôt à la confiance. Pourquoi m’as-tu
demandé ça ?
— Tu ne veux pas dire pourquoi tu es là, et tu mens quand tu parles de
partir. Tu me prends pour une idiote ? Tu n’as absolument pas l’intention de
quitter ce maudit tas de pierres. Tu vas rester jusqu’au bout.
— Et d’où tiens-tu cette remarquable information ?
— C’est marqué sur ton visage. Mais ne t’en fais pas ; je ne le dirai ni à
Jorak ni aux autres. Mais ne compte pas sur moi pour rester. Je n’ai pas
l’intention de mourir ici.
— Caessa, ma petite colombe, tu viens de démontrer que tu me connais
bien mal. Enfin, pour ce que ça…
Flécheur arrêta son explication au moment où la grande silhouette
d’Hogun apparut sur le pas de la porte. Le gan se faufila entre les tables
pour les rejoindre. Ce fut la première vision qu’eut Caessa du général de la
légion, et elle fut impressionnée. Il se déplaçait avec souplesse, une main
posée sur la garde de son épée. Ses yeux étaient clairs, sa mâchoire solide,
et sa morphologie agréable… Il était presque beau. Elle le détesta aussitôt.
Son avis fut renforcé quand elle le vit prendre une chaise, et la retourner
pour s’asseoir en face de Flécheur, l’ignorant totalement.
— Flécheur, nous devons parler, dit-il.
— Allez-y. Mais d’abord, permettez-moi de vous présenter Caessa.
Caessa, ma chère, voici Gan Hogun, de la légion.
Il se tourna et inclina la tête à son intention.
— Est-ce que cela vous dérange si nous parlons seuls ? demanda-t-il à
Flécheur.
Les yeux verts de Caessa s’enflammèrent sous l’effet de la colère, mais
elle se tint coite et se leva, cherchant désespérément une réplique cinglante
qui ferait mouche.
— Je te verrai plus tard, dit Flécheur alors qu’elle ouvrait la bouche. Va
te chercher à manger.
Elle tourna les talons et quitta la pièce. Flécheur la contempla, prenant
plaisir à la voir marcher de cette démarche féline pleine de grâce qui était la
sienne.
— Vous l’avez énervée, déclara-t-il.
— Moi ? Je ne lui ai même pas parlé, répondit Hogun, retirant son
heaume noir et argent pour le poser sur la table. Enfin, ça n’a pas d’intérêt.
Je veux que vous parliez à vos hommes.
— À quel sujet ?
— Ils passent la majorité de leur temps à traînasser et se moquent des
soldats qui s’entraînent. Ce n’est pas bon pour le moral.
— Et pourquoi ne le feraient-ils pas ? Ce sont des civils, des volontaires.
Ils arrêteront de se comporter ainsi dès que le combat commencera.
— Le problème, Flécheur, c’est que le combat risque de commencer
avant l’arrivée des Nadirs. Je viens juste d’empêcher un de mes hommes
d’éventrer le géant à la barbe noire, là, Jorak. Si ça continue comme ça,
nous allons nous retrouver avec un meurtre sur les bras.
— Je vais leur parler, affirma Flécheur. Calmez-vous, et prenez un verre.
Que pensez-vous de mon amie à l’arc ?
— Je n’ai pas bien fait attention. Elle avait l’air jolie.
— C’est donc vrai ce qu’on dit de la cavalerie, rétorqua Flécheur. Vous
êtes amoureux de vos chevaux ! Par tous les dieux, mon gars, elle est un
peu plus que simplement jolie !
— Allez parler à vos hommes maintenant. Je me sentirai bien mieux
après. La tension monte salement, et les Nadirs ne sont qu’à deux jours
d’ici.
— J’ai dit que je le ferais. À présent, prenez un verre et détendez-vous.
Vous êtes devenu aussi anxieux que vos hommes, et ça non plus ce n’est pas
bon pour le moral.
Hogun sourit tout à coup.
— Vous avez raison. C’est toujours comme ça avant une bataille. Druss
est comme un ours qui a la migraine.
— J’ai entendu dire que vous aviez perdu le tournoi face au gros, lança
Flécheur, en souriant. Taratata, mon vieux ! Ce n’est pas le moment de faire
de la lèche auprès des supérieurs.
— Je ne l’ai pas laissé gagner. Il manie remarquablement l’épée. Ne le
jugez pas trop sévèrement, mon ami. Il pourrait encore vous surprendre. En
tout cas, moi, il m’a surpris. Qu’est-ce que vous vouliez dire quand vous
m’avez dit que j’avais énervé la fille ?
Flécheur sourit, et finit par éclater de rire. Il secoua la tête et se servit un
autre verre de vin.
— Mon cher Hogun, quand une femme est belle, elle attend - comment
dirais-je ? - une certaine forme de respect de la part des hommes. Vous
auriez dû avoir l’extrême obligeance d’être foudroyé par sa beauté. De
devenir muet, ou mieux encore, de bafouiller. Alors, elle vous aurait ignoré
et aurait répondu à votre dévotion par un dédain arrogant. Et là, vous l’avez
humiliée, elle va vous haïr. Pire que ça, elle va faire tout ce qui est en son
pouvoir pour gagner votre cœur.
— Je trouve que ça ne rime strictement à rien. Pourquoi est-ce qu’elle
voudrait gagner mon cœur, si elle me déteste ?
— Pour pouvoir être en position de vous mépriser. Vous ne connaissez
donc rien aux femmes ?
— J’en sais suffisamment, rétorqua Hogun. Je sais aussi que je n’ai pas
de temps pour ces enfantillages. Vous croyez que je devrais lui présenter
des excuses ?
— Et lui faire ainsi savoir que vous êtes conscient de l’avoir humiliée ?
Mon cher, il y a de cruelles lacunes dans votre éducation !
Chapitre 18
Druss accueillit avec plaisir les cavaliers de Dros Purdol. Moins pour leur
nombre que parce que leur arrivée prouvait que le monde extérieur n’avait
pas oublié la Dros.
Et pourtant, Druss savait que les défenseurs allaient rudement souffrir. La
première bataille, sur Eldibar, le Mur Un, allait soit les galvaniser, soit les
anéantir. Le niveau des combattants de Delnoch était suffisamment bon,
mais en ce qui concernait leur esprit, c’était autre chose. On pouvait
façonner l’acier le plus pur pour en faire une épée excellente, mais le
trempage pouvait parfois la craqueler, alors qu’avec un métal moins pur,
cela n’arrivait jamais. C’était pareil avec une armée, Druss le savait bien. Il
avait vu des hommes formidablement entraînés fuir, en proie à la panique,
tandis que des fermiers résistaient, armés seulement de pioches et de
fourches.
Flécheur et ses archers s’entraînaient régulièrement à partir de Kania, le
Mur Trois, qui possédait la plus grande bande de terre entre les montagnes.
Ils étaient superbes. Les six cents archers pouvaient lâcher trois mille
flèches dans les airs, tous les dix battements de cœur. La première charge
amènerait les Nadirs à portée de tir, deux minutes avant que les échelles
soient posées contre le mur. Les assaillants allaient subir de terribles pertes
sur le terrain dégagé. Ce serait un massacre sanglant. Mais cela suffirait-il ?
Ils s’attendaient à voir la plus grande armée jamais réunie, une horde qui
en vingt ans avait construit un empire qui s’étendait sur plus de douze pays
et une centaine de villes. Ulric était sur le point de créer le plus grand
empire de l’histoire, une réussite considérable pour un homme qui n’avait
pas encore atteint la quarantaine.
Druss marchait le long des remparts d’Eldibar, discutant avec des soldats,
plaisantant avec eux, riant même. La haine qu’ils lui vouaient avait disparu,
telle la brume matinale, au cours des derniers jours. Ils le voyaient à présent
tel qu’il était : un vieil homme de fer, un guerrier du passé, l’écho vivant de
gloires enfuies.
Ils se souvinrent alors que c’était lui qui avait choisi de résister avec eux.
Et ils savaient pourquoi. C’était le seul endroit au monde pour le dernier des
héros : Druss la Légende, luttant avec les dernières forces drenaïes sur les
remparts de la plus grande forteresse jamais construite, attendant la plus
grande armée du monde. Où d’autre aurait-il pu être ?
Lentement, la foule se réunissait autour de lui, comme les hommes
approchaient au fur et à mesure d’Eldibar. En quelques instants, Druss dut
se frayer un chemin au milieu des rangs de défenseurs amassés sur les
remparts. Et davantage de soldats se réunissaient en bas, derrière eux. Il
grimpa sur les créneaux et se retourna pour les contempler. Sa voix gronda,
faisant taire toutes les conversations.
— Regardez autour de vous ! cria-t-il. (Le soleil se reflétait sur les
épaulettes en argent de son gilet de cuir noir, et sa barbe blanche chatoyait.)
Regardez autour de vous, maintenant. Les hommes que vous voyez sont vos
camarades - vos frères. Ils vivront avec vous et mourront avec vous. Ils
vous protégeront et saigneront pour vous. Jamais plus de votre vie vous ne
verrez une telle camaraderie. Et si vous vivez assez pour atteindre mon âge,
vous vous souviendrez toujours de ce jour et des jours qui vont suivre. Vous
vous en souviendrez plus clairement que vous l’auriez cru. Chacun de ces
jours sera comme du cristal, il brillera dans votre mémoire.
» Oui, il va y avoir du sang et de la destruction, de la torture et de la
souffrance, et ça aussi vous vous en souviendrez. Mais par-dessus tout, c’est
de la saveur de la vie que vous allez vous souvenir. Car, croyez-moi, mes
enfants, il n’y a rien de tel.
» Vous pouvez croire ce que dit le vieil homme que je suis. Vous pensez
peut-être que la vie est douce pour l’instant, mais quand la mort sera à un
battement de cœur de vous, la vie deviendra si désirable que c’en sera
insupportable. Et quand vous aurez survécu, tout ce que vous ferez ensuite
vous paraîtra démesuré et joyeux : la lumière du jour, la brise, un bon vin,
les lèvres d’une femme, le rire d’un enfant.
» La vie n’est rien tant qu’on n’a pas affronté la mort.
» Dans les années à venir, les gens diront : “J’aurais voulu être avec eux.”
Mais à ce moment-là, ça n’aura plus grande importance.
» Vous vous tenez à un instant figé dans l’histoire. Le monde aura changé
après cette bataille. Soit les Drenaïs renaîtront de leurs cendres, soit un
nouvel empire verra le jour.
» Vous êtes des personnages historiques.
Druss transpirait à présent, et étrangement, il était fatigué, mais il savait
qu’il devait continuer. Il essayait à grand-peine de se souvenir de la saga de
Sieben sur les jours des Anciens, et des paroles stimulantes d’un ancien
général. En vain. Il respira profondément, pour goûter à l’air pur des
montagnes.
— Certains d’entre vous pensent peut-être qu’ils vont paniquer et
s’enfuir. Ce n’est pas vrai ! D’autres ont peur de mourir. Certains mourront.
Mais tous les hommes meurent un jour. On ne sort pas vivant de la vie.
» Je me suis battu à la Passe de Skeln quand tout le monde disait que
nous étions vaincus. On disait que les probabilités étaient contre nous, mais
je les ai envoyées paître ! Car je suis Druss et je n’ai jamais été vaincu, que
ce soit par les Nadirs, les Sathulis, les Ventrians, les Vagrians ou les
Drenaïs.
» Et par tous les dieux et les démons de ce monde, je vais vous dire ceci :
je n’ai pas l’intention d’être battu aujourd’hui non plus !
Druss hurlait de toutes ses forces tout en faisant tournoyer Snaga dans les
airs. La lame de la hache renvoya un rayon de soleil, et les chants
commencèrent.
— Druss la Légende ! Druss la Légende !
Les hommes sur les autres remparts n’arrivèrent pas à saisir les paroles
de Druss, mais ils entendirent les chants et les reprirent. Dros Delnoch se fit
l’écho de ce chant : une vaste cacophonie qui s’écrasa et se réverbéra de pic
en pic, dispersant les vols d’oiseaux qui s’éparpillèrent dans le ciel, pris de
panique. Finalement, Druss leva les bras pour demander le silence, et
progressivement, le chant s’estompa. Mais de plus en plus d’hommes
affluaient du Mur Deux pour entendre ce qu’il allait dire. À ce moment
précis, près de cinq mille hommes étaient rassemblés autour de lui.
— Nous sommes les chevaliers de Dros Delnoch, la cité assiégée. Nous
allons construire une nouvelle légende qui éclipsera celle de la Passe de
Skeln. Et nous sommes la mort des Nadirs, par milliers. Oui, par centaines
de milliers. Qui sommes-nous ?
— Les chevaliers de Dros Delnoch ! hurlèrent les hommes.
— Et que sommes-nous ?
— La mort des Nadirs !
Druss s’apprêtait à continuer quand il vit la tête de certains hommes se
tourner vers la vallée. Des colonnes de poussière dans le lointain formaient
un nuage qui rivalisait avec le ciel, comme une tempête qui se lève. La
tempête du siècle. Et à travers le nuage de poussière, on pouvait enfin voir
le scintillement des lances nadires qui remplissaient la vallée de touts parts,
se déversant comme une immense nappe sombre de guerriers, et autant
d’hommes derrière. Ils venaient par vagues successives. De grandes tours
d’assaut étaient tirées par des centaines de chevaux, des catapultes géantes,
des béliers recouverts de cuir, des milliers de chariots, des centaines de
milliers de chevaux, d’innombrables troupeaux de bétail, et plus d’hommes
encore que l’on pouvait en compter.
Le cœur de chaque défenseur manqua un battement à cette vue. Le
désespoir était palpable, et Druss jura entre ses dents. Il n’avait rien à
ajouter. Et il eut le sentiment de les avoir perdus. Il se retourna pour faire
face aux cavaliers nadirs qui portaient les bannières en crin de leurs tribus.
À cette distance, on pouvait enfin voir leurs visages, sombres et terribles.
Druss leva Snaga dans les airs et attendit ainsi, les jambes écartées, telle une
image de défi. La colère monta en lui tandis qu’il regardait avancer les
cavaliers.
En le voyant, ils arrêtèrent leurs chevaux, et lui retournèrent son regard.
Soudain, les cavaliers s’écartèrent et laissèrent passer un héraut. Il éperonna
son poney des steppes et se dirigea vers les portes, faisant un écart en
arrivant au pied du mur où se tenait Druss. Il tira sur ses rênes, et le cheval
s’arrêta en dérapant, ruant et éternuant.
— Je suis porteur des ordres du seigneur Ulric, cria-t-il. Que les portes
soient ouvertes, et nous épargnerons tout le monde à l’exception de la barbe
blanche qui l’a insulté.
— Oh, c’est encore toi, gras du bide, dit Druss. Est-ce que tu lui as
transmis le message comme je te l’avais demandé ?
— Je le lui ai donné, Marche-Mort. Comme tu l’as demandé.
— Et il a rigolé, pas vrai ?
— Il a ri. Et il a fait le serment d’avoir ta tête. Mon seigneur Ulric est un
homme qui exauce toujours ses vœux.
— Eh bien nous sommes deux dans ce cas. Et mon vœu à moi, c’est de le
faire danser au bout d’une chaîne, comme un ours de cirque. Et je le ferai
danser, même si pour cela je suis obligé d’entrer dans votre camp et de
l’enchaîner moi-même.
— Tes mots sont comme de la glace sur le feu, vieil homme, bruyants et
sans valeur, déclara le héraut. Nous connaissons vos forces. Vous avez onze
mille hommes au plus. Des fermiers dans l’ensemble. Nous savons tout ce
qu’il y a à savoir. Regardez l’armée nadire ! Comment pourriez-vous
résister ? Dans quel but ? Rendez-vous. Et toi, jette-toi aux pieds de mon
seigneur pour implorer sa grâce.
— Mon garçon, j’ai vu la taille de ton armée, et elle ne m’impressionne
pas. J’ai presque envie de renvoyer la moitié de mes hommes à leurs
fermes. Mais qu’est-ce que vous êtes ? Une bande de gros pleins de soupe,
des gens du nord aux jambes arquées. J’entends ce que tu me dis. Mais ne
m’explique pas ce que vous pouvez faire. Montre-le-moi, plutôt ! Et
maintenant, assez parlé. Désormais, ceci parlera pour moi.
Il agita Snaga devant lui, et le soleil brilla sur la lame.
Le long de la ligne des défenseurs, Gilad donna un coup de coude à
Bregan.
— Druss la Légende ! chanta-t-il, et Bregan se joignit à lui, ainsi qu’une
dizaine d’autres gars.
Le cri se fit de nouveau de plus en plus fort, et le héraut tourna bride et
s’en alla au grand galop. Les paroles grondaient derrière lui :
— Druss la Légende ! Druss la Légende !
De l’une des tours des remparts, Bregan et Gilad regardaient les Nadirs se
préparer. Sur toute la longueur du mur, Dun Panir supervisait l’installation
de perches à crans qui devaient servir à repousser les échelles d’assaut ;
pendant ce temps, Bar Britan supervisait la fermeture des pots à huile. Une
fois remplis et bouchés, les pots étaient placés dans des paniers en osier à
différents endroits du mur. L’humeur était sinistre. Peu de mots furent
échangés pendant que les hommes inspectaient leurs armes, aiguisaient des
épées déjà aiguisées, huilaient leurs armures ou vérifiaient les flèches dans
les carquois.
Rek, Serbitar, Virae et Vintar s’assirent en rond autour d’un petit feu de
camp une heure avant le lever du soleil. Le camp avait été monté
tardivement la nuit précédente, dans une clairière isolée sur le versant sud
d’une colline boisée.
— Le temps presse, déclara Vintar. Les chevaux sont exténués, et nous
sommes encore à plus de cinq heures de route de la forteresse. Nous
arriverons peut-être avant que l’eau soit puisée, ou pas. Peut-être même est-
ce déjà trop tard. Mais nous avons un autre choix.
— Bon, lequel ? demanda Rek.
— Ce doit être ta décision, Rek. Personne d’autre ne peut la prendre.
— Dites-le-moi, abbé, c’est tout. Je suis trop fatigué pour réfléchir.
Vintar échangea un regard avec l’albinos.
— Nous pouvons… les Trente peuvent unir leurs forces afin d’essayer de
percer la barrière autour de la forteresse.
— Eh bien essayez, rétorqua Rek. Où est le problème ?
—Cela risque de drainer toute notre énergie et nous pouvons échouer. Si
c’est le cas, nous n’aurons plus la force de chevaucher. Et d’ailleurs, même
si nous réussissons, il nous faudra nous reposer une grande partie de la
journée.
— Pensez-vous pouvoir percer cette barrière ? s’enquit Virae.
— Je ne sais pas. Mais nous pouvons toujours essayer.
— Pensez à ce qui est arrivé à Serbitar lorsqu’il a voulu le faire, dit Rek.
Vous pourriez tous être projetés dans le… j’sais pas quoi. Et là, que se
passerait-il ?
— Nous mourrions tous, répondit calmement Serbitar.
— Et vous dites que c’est mon choix ?
— Oui, acquiesça Vintar, car le règlement des Trente est simple. Nous
avons juré de servir le maître de Delnoch ; tu es ce maître.
Rek resta silencieux pendant quelques minutes. Le poids de la décision à
prendre paralysait son cerveau lessivé. Il se surprit à penser à une infinité de
problèmes qu’il avait eus dans sa vie, persuadé alors qu’ils étaient
insurmontables. Il n’avait jamais eu un tel choix à faire. Son esprit était
embrumé par la fatigue, il n’arrivait pas à se concentrer.
— Faites-le ! dit-il. Brisez la barrière.
Il se releva et s’éloigna du feu, honteux qu’un tel ordre soit sorti de sa
bouche à un moment où il n’arrivait pas à penser clairement.
Virae le rejoignit et passa un bras autour de sa taille.
— Je suis désolée, dit-elle.
— Pour quoi ?
— Pour ce que j’ai dit quand tu m’as parlé de la lettre.
— Ce n’est pas grave. Pourquoi devrais-tu penser du bien de moi ?
— Parce que tu es un homme et que tu agis comme tel, répondit-elle. À
ton tour, maintenant.
— Mon tour ?
— De t’excuser, espèce de gros balourd ! Tu m’as frappée.
Il l’attira à lui, la souleva de terre et l’embrassa.
— Ce n’était pas une excuse, déclara-t-elle. Et tu m’as égratigné le
visage avec ta barbe.
— Si je m’excuse, me laisseras-tu le refaire ?
— Quoi ? Me frapper ?
— Non, t’embrasser !
Pendant ce temps, à la clairière, les Trente avaient formé un cercle autour
du feu. Ils avaient dégainé leurs épées et les avaient plantées dans le sol à
leurs pieds.
La communion débuta : leurs pensées s’envolèrent et affluèrent en
Serbitar. Il accueillit chacun d’entre eux par son nom au sein de son
subconscient.
Et ils fusionnèrent. L’énergie combinée le secoua, et il dut lutter pour
garder le souvenir de qui il était, lui-même. Il s’éleva comme un fantôme
géant, un nouvel être d’une puissance incroyable. La petite chose qu’était
Vintar se nicha à l’intérieur de ce nouveau colosse, qui essayait de contenir
l’essence combinée de vingt-neuf personnalités.
Maintenant, il n’y en avait plus qu’une.
Il se nomma Temple et naquit sous les étoiles.
Temple se dressa jusqu’aux nuages, ses bras éthérés s’étendant jusqu’aux
rochers de Delnoch.
Il s’éleva triomphalement, buvant l’univers des yeux. Un rire monta en
lui. Vintar tournoyait au centre, s’enfonçant plus profondément dans le
noyau.
Finalement, Temple prit conscience de l’abbé, le percevant comme une
petite pensée insidieuse dans cette nouvelle réalité.
Dros Delnoch. Ouest.
Temple vola vers l’ouest, au-dessus des montagnes. En dessous de lui se
tenait la forteresse silencieuse, grise et spectrale dans le clair de lune. Il
descendit vers elle et éprouva la barrière.
Barrière ?
Contre lui ?
Il la heurta et fut propulsé dans la nuit, blessé et en colère. Ses yeux
s’enflammèrent, et il connut la fureur : la barrière n’avait été que pure
douleur.
Encore et encore, Temple s’élança contre la Dros, la frappant avec des
coups d’une puissance effrayante. La barrière vacilla et se modifia.
Temple recula, confus, et observa.
La barrière se recroquevilla sur elle-même, comme un tourbillon de
brume, et se reforma. Puis elle s’assombrit pour devenir un amas compact
de plumes, plus noir que la nuit. Des bras en sortirent, des jambes se
dessinèrent, et une tête cornue poussa, avec sept yeux bridés rougeoyants.
Temple avait beaucoup appris durant ces quelques minutes d’existence.
La joie, la liberté, et en premier lieu, la conscience de ce qu’était la vie.
Et puis, la douleur et la rage.
À présent, il découvrait la peur et apprenait ce qu’était le mal.
Son ennemi vola vers lui, ses serres noires courbées lacérant le ciel.
Temple le réceptionna de face, et l’enserra entre ses bras. Des dents
pointues lui déchiraient le visage, et les serres lui écorchaient les épaules.
Ses poings énormes firent une clé contre l’épine dorsale de la créature, et il
l’emprisonna contre lui.
En dessous d’eux, sur Musif, le Mur Deux, trois mille hommes prenaient
position. En dépit des protestations, Druss avait refusé d’abandonner le Mur
Un sans se battre ; il se tenait dessus avec six mille hommes. Orrin lui avait
fait furieusement remarquer que c’était stupide ; la longueur du mur le
rendait impossible à défendre. Druss s’obstina, même quand Hogun vint
soutenir l’avis d’Orrin.
— Faites-moi confiance, leur intima Druss.
Mais il manquait de mots pour les convaincre. Il essaya d’expliquer que
les hommes avaient besoin d’une petite victoire le premier jour, de façon à
améliorer leur moral.
— Mais pensez aux risques, Druss ! dit Orrin. Nous pourrions perdre, dès
le premier jour, justement. Vous ne le voyez pas ?
— Vous êtes le gan, gronda férocement Druss. Vous pouvez annuler ma
décision, si vous le souhaitez.
— Je ne le ferai pas, Druss. Je me tiendrai à vos côtés, sur Eldibar.
— Et moi aussi, dit Hogun.
— Vous verrez que j’avais raison, affirma Druss. Je vous le promets.
Les deux hommes acquiescèrent, et sourirent pour cacher leur désespoir.
Les cals de service faisaient la queue jusqu’aux puits, rassemblant les
seaux d’eau, et se frayaient ensuite un chemin jusqu’aux remparts, en
enjambant les hommes toujours endormis.
Sur le Mur Un, Druss plongea un gobelet de cuivre dans l’un des seaux et
but à grandes gorgées. Il n’était pas sûr que les Nadirs allaient attaquer
aujourd’hui. Son instinct lui disait qu’Ulric allait encore laisser passer un
jour entier de tension meurtrière. La vision de son armée en train de se
préparer pour la bataille devait émousser le courage des défenseurs et leur
saper tout espoir. Quand bien même, Druss n’avait pas le choix. C’était à
Ulric de jouer : les Drenaïs devaient attendre.
Une heure avant le coucher du soleil, Rek, Virae et les Trente franchirent à
cheval la grande herse de la porte sous la forteresse de Delnoch. Leurs
chevaux étaient fatigués, couverts d’écume, les flancs trempés. Des
hommes se précipitèrent pour accueillir Virae, les soldats ôtèrent leur
heaume, et les habitants demandèrent des nouvelles de Drenan. Rek resta en
arrière, jusqu’à ce qu’ils aient pénétré dans la forteresse. Un jeune officier
escorta les Trente vers la caserne pendant que Rek et Virae se dirigeaient
vers les pièces supérieures. Rek était éreinté.
Il se déshabilla, se lava à l’eau froide et se rasa, éliminant sa barbe de
quatre jours. Il jura quand le fin rasoir, un cadeau d’Horeb, entailla sa peau.
Il dépoussiéra ses vêtements du mieux qu’il put et se rhabilla. Virae s’était
rendue dans ses propres appartements, et il n’avait aucune idée de l’endroit
où elle se trouvait. Il enfila son baudrier et repartit vers le grand hall,
s’arrêtant par deux fois pour demander son chemin à des serviteurs. Une
fois arrivé, il s’assit seul et contempla les statues de marbre représentant les
héros du passé. Il était perdu ; insignifiant et accablé.
Dès qu’ils étaient arrivés, ils avaient appris que les Nadirs étaient devant
les murs. Un vent de panique soufflait sur les habitants, et ils avaient vu des
réfugiés quitter la ville par dizaines, empilés sur des chariots. Un long et
morne convoi, qui se dirigeait vers le sud.
Rek ne savait ce qui prédominait en lui à cet instant, la fatigue ou la faim.
Il se força à se relever, vacilla légèrement, et jura à voix haute. Près de la
porte, il y avait un miroir ovale sur pied. En lui faisant face, il vit que
l’homme qui lui renvoyait son regard était grand, large d’épaules, et
puissant. Ses yeux gris-bleu étaient résolus, son menton fort, son corps
élancé. La cape bleue, bien qu’usée par le voyage, tombait toujours bien, et
les cuissardes en daim lui donnaient un air d’officier de cavalerie.
En contemplant ainsi le comte de Dros Delnoch, Rek se vit comme les
autres allaient le voir. Ils ne devaient rien savoir de ses doutes, et ne
verraient que l’image qu’il avait décidé de renvoyer.
Qu’il en soit ainsi.
Il quitta le hall et arrêta le premier soldat qu’il croisa, lui demandant où il
pouvait trouver Druss. Sur le Mur Un, répondit le soldat, et il décrivit
l’endroit où se trouvaient les portes poternes. Alors que le soleil se
couchait, le grand et jeune comte se mit en chemin pour Eldibar. Il s’arrêta
en ville pour acheter un petit gâteau au miel qu’il mangea tout en marchant.
Quand il arriva aux portes poternes du Mur Deux, la nuit était tombée, mais
une sentinelle lui indiqua comment passer. Il se retrouva finalement sur le
terrain vague derrière le Mur Un. Des nuages obscurcissaient la lune, et il
manqua de tomber dans le fossé qui s’étendait sur toute la largeur de la
passe. Un jeune soldat l’interpella et lui montra le premier pont en bois où il
pouvait traverser.
— T’es un des archers de Flécheur, c’est ça ? demanda le soldat, ne
reconnaissant pas le grand étranger.
— Non. Où est Druss ?
— J’en ai pas la moindre idée. Il est peut-être sur les remparts. Ou alors
essaie le mess. T’es un messager, c’est ça ?
— Non. Lequel de ces bâtiments est le mess ?
— Tu vois les lumières, là-bas ? C’est l’hôpital. Après, c’est l’entrepôt.
Continue de marcher jusqu’à ce que l’odeur des latrines te rattrape, et puis
tourne à droite. Tu peux pas te tromper.
— Merci.
—Y a pas d’quoi. T’es une recrue ?
— Oui, répondit Rek. Quelque chose comme ça.
— Dans ce cas, je ferais mieux de t’accompagner.
— C’est pas la peine.
— Si, c’est la peine, rétorqua l’homme, et Rek sentit quelque chose de
pointu lui rentrer dans les reins. C’est une dague ventrianne, et je te
conseille de faire un bout de chemin avec moi.
— À quoi rime tout cela ?
— Pour commencer, quelqu’un a essayé de tuer Druss l’autre jour,
ensuite je ne te connais pas, répondit le soldat. Alors avance, nous le
trouverons ensemble.
Les deux hommes se dirigèrent vers le mess. Comme ils approchaient, ils
purent entendre les bruits provenant des bâtiments devant eux. Une
sentinelle les héla des remparts ; le soldat répondit, et demanda après Druss.
— Il est sur le mur, près de la tour des portes, lui répondit-on.
— Par ici, dit le soldat, et Rek gravit les petites marches qui menaient
aux remparts.
Et il se figea. Sur la plaine, des milliers de torches et de petits feux
éclairaient l’armée nadire. Des tours d’assaut étaient dressées dans la passe,
d’un flanc de montagne à l’autre, tels des géants de bois. Toute la vallée
était illuminée aussi loin que portait la vue ; on aurait dit la copie exacte du
deuxième cercle des enfers.
— C’est une belle vue, pas vrai ? demanda le soldat.
— Je ne crois pas que cela ait meilleure figure en plein jour, répondit
Rek.
— Tu n’as pas tort, acquiesça l’autre. Allez, en route.
Devant eux, Druss était assis sur les remparts, parlant à un petit groupe
de soldats. Il leur racontait un conte à dormir debout que Rek avait déjà
entendu. La conclusion eut l’effet désiré, et le silence de la nuit fut brisé par
le son des rires.
Druss riait de bon cœur avec les hommes, quand il s’aperçut de la
présence des nouveaux arrivants. Il tourna la tête et étudia le grand homme
à la cape bleue.
— Eh bien ? demanda-t-il au soldat.
— Il vous cherchait, Capitaine, alors je vous l’ai amené.
— Pour être plus précis, déclara Rek, il pense que je suis un assassin.
D’où la dague dans mon dos.
Druss haussa un sourcil.
— Eh bien, es-tu un assassin ?
— Pas ces temps-ci. Peut-on parler ?
— C’est déjà ce qu’on fait.
— En privé.
— Commence à parler, et je déciderai si on doit continuer en privé,
rétorqua Druss.
— Mon nom est Regnak. Je viens d’arriver avec des guerriers du temple
des Trente et Virae, la fille de Delnar.
— Nous parlerons en privé, décida Druss.
Les hommes se retirèrent, hors de portée d’oreille.
— Vas-y, parle, dit Druss, ses yeux gris rivés sur le visage de Rek.
Rek s’assit sur les remparts et contempla la vallée rougeoyante.
— Ils sont plus nombreux que nous, ou je me trompe ?
— Ça te fait peur, hein ?
— Jusqu’à la semelle de mes bottes. Néanmoins, comme tu n’as pas l’air
d’humeur à me faciliter la tâche pour notre première rencontre, je vais
t’expliquer ma position. Pour le pire ou pour le meilleur, je suis le comte. Je
ne suis pas un abruti, pas encore un général, même si ces deux mots sont
synonymes. Pour l’instant, je ne changerai rien. Mais garde ça dans un coin
de ta tête… quand il faudra prendre une décision, je ne céderai ma place à
personne.
— Tu crois que coucher avec la fille d’un comte te donne ce droit ?
demanda Druss.
— Eh bien, tu vas rire, mais oui ! Le problème n’est pas là. J’ai déjà
combattu, et ma compréhension de la stratégie vaut celle de n’importe quel
homme ici. Et puis, j’ai les Trente avec moi, et leur savoir est unique. Plus
important encore, si je dois mourir dans ce trou du cul du monde, ça ne sera
pas en restant les bras croisés. Je suis maître de mon destin.
— Tu cherches à porter beaucoup de choses sur tes épaules, mon garçon.
— Pas plus que je le peux.
— Tu crois ce que tu dis ?
— Non, répondit franchement Rek.
— Je m’en doutais, rétorqua Druss, avec un grand sourire. Qu’est-ce qui
a bien pu te pousser à venir ici ?
— Je pense que le destin a le sens de l’humour.
— Il l’avait déjà de mon temps. Mais tu m’as l’air d’être un jeune
homme raisonnable. Tu aurais pu emmener la fille en Lentria et bâtir un
foyer là-bas.
— Druss, personne n’emmène Virae là où elle ne veut pas aller. Elle a
grandi dans la guerre et au milieu de gens qui ne parlaient que de ça ; elle
peut réciter toutes tes légendes et les faits réels derrière toutes les
campagnes que tu as menées. C’est une amazone, et elle est là où elle
voulait être.
— Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Rek lui raconta toute la chevauchée depuis Drenan, à travers Skultik, la
mort de Reinard, le temple des Trente, le mariage à bord du navire, et le
combat avec les Sathulis. Le vieil homme écouta toute l’histoire sans faire
de commentaires.
— Et nous voilà, conclut Rek.
— Alors comme ça, tu es un berserk, déclara Druss.
— Je n’ai jamais dit ça ! rétorqua Rek.
— Mais si, tu l’as dit, mon garçon… sans le dire. Ce n’est pas grave. J’ai
combattu aux côtés de nombreux berserks. Je suis simplement étonné que
les Sathulis t’aient laissé partir. Ce peuple n’est pas réputé pour son sens de
l’honneur.
— Je crois que leur chef, Joachim, est l’exception qui confirme la règle.
Écoute, Druss, je te serais reconnaissant si tu voulais bien ne pas ébruiter
mon côté berserk.
Druss rit.
— Ne sois pas bête, fiston ! Combien de temps crois-tu que cela va rester
un secret, lorsque les Nadirs seront sur les murs ? Reste à mes côtés, et je
m’arrangerai pour que tu n’estourbisses personne de notre camp.
— Tu es bien bon, mais j’aimerais que tu sois un peu plus hospitalier que
ça. Je suis aussi desséché que les aisselles d’un vautour.
— Il est indéniable, déclara Druss, que parler attise plus la soif que le
combat. Allons trouver Hogun et Orrin. C’est la dernière nuit avant la
bataille, il faut qu’on fasse la fête.
Chapitre 20
Druss s’était trompé. Les Nadirs attaquèrent trois fois de plus le jour même,
avant que la nuit tombante les force à retourner à leur campement, déprimés
et temporairement vaincus. Sur les remparts, les hommes étaient épuisés, et
ils se laissèrent tomber à même le sol pourtant couvert de sang, jetant au
loin leurs heaumes et leurs boucliers. Les brancardiers enlevèrent les
blessés du terrain ; comme il n’y avait plus urgence, les cadavres restèrent
allongés sur le sol dans l’immédiat. Trois équipes furent formées pour
examiner les corps des guerriers nadirs. Les morts furent balancés par-
dessus les remparts, les blessés furent achevés en vitesse puis jetés dans la
plaine en contrebas.
Druss se frotta les yeux de fatigue. Une commotion à l’épaule le brûlait,
son genou avait enflé, et il avait l’impression que ses jambes étaient en
plomb. Mais il s’en était tiré mieux qu’il l’avait prévu pour la journée. Il
regarda autour de lui. Déjà des hommes dormaient, affalés sur la roche.
D’autres étaient simplement adossés aux parois, les yeux brillants et l’esprit
ailleurs. Il n’y avait quasiment pas de conversations. Au loin, sur le mur, le
jeune comte parlait avec l’albinos. Ils s’étaient bien battus, tous les deux, et
l’albinos semblait frais ; seul le sang qui avait éclaboussé sa houppelande
blanche et son plastron trahissait sa journée de labeur. En revanche, Regnak
avait l’air fatigué pour deux. Son visage, gris d’épuisement, avait pris un
coup de vieux : on voyait davantage ses rides. La crasse, le sang et la sueur
s’étaient mélangés sur ses traits et, du pansement de fortune qu’il avait à
l’avant-bras, des gouttes de sang commençaient à couler sur les pierres.
— Tu feras l’affaire, mon garçon, murmura Druss.
— Druss, mon vieux, comment te sens-tu ? demanda Flécheur.
— J’ai connu mieux, répliqua le vieil homme, se redressant tant bien que
mal.
Sa douleur au genou lui fit serrer les dents. Le jeune archer faillit
commettre l’erreur de lui proposer son bras pour qu’il s’y appuie, mais il se
ressaisit juste à temps.
— Viens voir Caessa, dit-il.
— La dernière chose dont j’ai besoin à l’heure actuelle, c’est bien une
femme. Je vais dormir, répondit Druss. Ici, tiens, ce sera parfait.
Le dos au mur, il se laissa doucement glisser à terre, en gardant son
genou blessé bien tendu. Flécheur tourna les talons et se dirigea vers le hall
du mess, où il trouva Caessa et lui expliqua le problème. Après une courte
discussion, elle ramassa du linge pendant que Flécheur, de son côté, prenait
une carafe d’eau. Tandis que l’obscurité se faisait plus profonde, ils
retournèrent tous les deux en direction des remparts. Druss dormait, mais il
se réveilla à leur approche.
La fille était une vraie beauté, aucun doute possible. Elle avait des
cheveux auburn, mais dans le clair de lune ils avaient des reflets d’or,
semblables au pétillement qu’on pouvait voir dans ses yeux. Elle lui fouetta
le sang comme peu de femmes pouvaient le faire. Mais il y avait autre
chose en elle, quelque chose d’inaccessible. Elle s’agenouilla devant lui, et
ausculta le genou gonflé avec ses doigts fins. Elle y enfonça les doigts, et
Druss grogna. Elle lui retira alors sa botte et remonta la jambe du pantalon.
Le genou avait jauni et il était boursouflé. Les veines de son mollet étaient
gonflées et sensibles.
— Allongez-vous, lui dit-elle.
Elle se plaça à côté de lui et passa son bras autour de sa cuisse. Elle
souleva la jambe, garda la cheville dans sa main droite et fit jouer la
jointure.
— Vous avez de l’eau dans le genou, annonça-t-elle en reposant la jambe
pour se mettre à masser l’articulation.
Druss ferma les yeux. La douleur vive devint progressivement
supportable. Les minutes passèrent et il commença à somnoler. Elle le
réveilla d’une tape sur le mollet. Il découvrit que son genou avait été
soigneusement bandé.
— Qu’est-ce que vous avez d’autre comme problèmes ? demanda-t-elle
froidement.
— Rien, dit-il.
— Ne me mentez pas, vieillard. Votre vie en dépend.
— Mon épaule me brûle, admit-il.
— À présent vous pouvez marcher. Suivez-moi à l’hôpital, et je vous
ferai passer la douleur.
Elle fit un geste à Flécheur, qui se pencha en avant pour aider le
Capitaine à se redresser. Son genou allait bien, mieux que ces dernières
semaines.
— Tu es vraiment douée, femme, déclara-t-il. Vraiment douée.
— Je sais. Marchez lentement… Vous allez vous sentir un peu endolori le
temps qu’on arrive là-bas.
Dans une chambre à part de l’hôpital, elle lui demanda de retirer tous ses
vêtements. Flécheur sourit, s’adossa à la porte et croisa les bras.
— Tous ? demanda Druss.
— Oui. Vous êtes timide ?
— Pas si tu ne l’es pas, rétorqua Druss, se glissant hors de son gilet et de
sa chemise. Il s’assit sur le lit pour retirer son pantalon et ses bottes.
— Et maintenant ? s’enquit-il.
Caessa se posta devant lui et l’examina d’un œil critique, faisant courir
ses mains sur ses larges épaules et tâtant ses muscles.
— Debout, lui dit-elle, et tournez-vous. (Il obtempéra, la laissant
examiner minutieusement son dos.) Mettez votre bras droit au-dessus de
votre tête… doucement.
Tandis que l’examen continuait, Flécheur contemplait le vieux guerrier,
s’extasiant devant le nombre de cicatrices qu’il arborait. Il en avait partout :
devant comme derrière ; certaines longues et droites, d’autres en zigzag ;
certaines recousues, d’autres en plaques rouges et qui se chevauchaient. Ses
jambes, elles aussi, gardaient la trace de nombreuses blessures
superficielles. Mais c’était devant qu’il y en avait le plus, et de loin.
Flécheur sourit. Tu as toujours affronté tes ennemis de face, Druss, songea-
t-il.
Caessa demanda au guerrier de s’allonger sur le lit, sur le ventre, et se
mit à lui manipuler tous les muscles du dos, décontractant les endroits
noueux, pétrissant ses omoplates.
— Va me chercher des onguents, lança-t-elle à Flécheur sans se retourner.
Il partit dans les réserves et l’abandonna à son travail. Pendant près d’une
heure elle massa le vieil homme, jusqu’à ce que ses bras la brûlent de
fatigue. Druss s’était endormi depuis longtemps. Elle étendit une couverture
sur lui et quitta la pièce sans faire de bruit. Elle resta un moment dans le
couloir, écoutant les gémissements des blessés provenant des salles
improvisées et regardant les aides-soignants assister les chirurgiens. L’odeur
de la mort était très forte, ici, et elle décida de sortir dans la nuit.
Les étoiles brillaient ; on aurait dit des flocons de neige sur une
couverture de soie, et la lune une pièce d’argent en plein milieu. Elle
frissonna. Devant elle, un grand homme en armure de couleur noir et argent
avançait à grand pas vers le mess. C’était Hogun. Il la vit, la salua, et
changea de direction pour venir à sa rencontre. Elle jura à voix basse ; elle
était fatiguée et n’avait pas envie de la compagnie d’un homme.
— Comment est-il ? s’enquit Hogun.
— Dur ! répondit-elle.
— Je sais ça, Caessa. Le monde entier le sait. Mais comment va-t-il ?
— Il est vieux, et épuisé. Et après une journée seulement. Ne placez pas
trop d’espoir en lui. Il a un genou qui pourrait lâcher à n’importe quel
moment, un dos en mauvais état et qui va empirer, et les articulations trop
abîmées.
— Vous dressez un tableau bien pessimiste, déclara le général.
— Je dis la vérité. C’est un miracle qu’il soit encore en vie ce soir. Je ne
comprends pas comment un homme de son âge, avec les blessures qu’il a
subies, peut se battre toute une journée et survivre.
— Et il est allé là où le combat était le plus rude, dit Hogun. Et il le
refera demain.
— Si vous voulez qu’il vive, assurez-vous qu’il se repose après-demain.
— Il n’acceptera jamais, répliqua Hogun.
— Oh si, il acceptera. Il s’en sortira peut-être demain - et déjà j’en doute.
Mais demain soir, il pourra à peine bouger le bras. Je l’aiderai, mais il
faudra qu’il se repose un jour sur trois. Et une heure avant l’aube, demain,
je veux qu’on lui prépare un bain chaud, ici, dans sa chambre. Je le
masserai une nouvelle fois, avant la bataille.
— Vous passez un temps considérable auprès d’un homme que vous
décrivez comme vieux et fatigué, et dont vous vous êtes moquée il n’y a pas
si longtemps.
— Ne soyez pas stupide, Hogun. Je passe du temps avec lui justement
parce qu’il est vieux et fatigué, et, bien que je ne lui porte pas la même
estime que vous, je vois bien que les hommes ont besoin de lui. Des
centaines de petits garçons qui jouent aux soldats, pour impressionner un
vieil homme qui ne vit que pour la guerre.
— Je ferai en sorte qu’il se repose après-demain, déclara Hogun.
— S’il survit jusque-là, ajouta sombrement Caessa.
Chapitre 21
Khitan attendait debout sans rien dire ; il regardait la fumée qui montait de
ses tours. Son visage était inexpressif, ses yeux sombres et voilés. Ulric
s’approcha de lui et lui posa une main sur l’épaule.
— Ce n’était que du bois, mon ami.
— Oui, mon seigneur. Je me disais qu’à l’avenir, il faudrait que nous
installions un faux écran frontal gorgé d’humidité. Ça ne devrait pas être
trop compliqué, même si la surcharge risque de poser un problème du point
de vue de la stabilité.
Ulric se mit à rire.
— Je pensais te trouver accablé par le chagrin. Et voilà que tu es déjà en
train de planifier la suite.
— Je me sens bête, oui, répliqua Khitan. J’aurais dû prévoir qu’ils
utiliseraient de l’huile. Je savais que les troncs ne pouvaient pas
s’enflammer au simple contact des flèches ; j’aurais dû donc penser à
d’autres combustibles. Plus personne ne nous vaincra de cette manière-là.
— Assurément, mon savant architecte, dit Ulric en s’inclinant.
Khitan gloussa.
— Les années me rendent pompeux, mon seigneur. Marche-Mort s’est
bien battu aujourd’hui. C’est un ennemi digne de nous.
— Tout à fait, mais je ne pense pas que leur plan d’aujourd’hui soit venu
de lui. Il y a des templiers blancs parmi eux, qui ont anéanti les acolytes de
Nosta Khan.
— Je me disais bien qu’il y avait de la sorcellerie dans cette histoire,
grommela Khitan. Que ferez-vous aux défenseurs lorsque nous nous
emparerons de la forteresse ?
— J’ai dit que je les tuerais.
— Je sais. Je me demandais si vous aviez changé d’avis. Ils sont
vaillants.
— Et je les respecte. Mais les Drenaïs doivent apprendre ce qui arrive à
ceux qui s’opposent à moi.
— Donc, mon seigneur, que leur ferez-vous ?
— Je les ferai tous brûler sur un bûcher gigantesque - tous sauf un, qui
pourra rapporter l’histoire.
Une heure avant l’aube, Caessa se glissa sans un bruit dans la chambre de
Druss et s’approcha de son lit. Le guerrier dormait profondément, allongé
sur le ventre, la tête entre ses bras énormes. Comme elle le regardait, Druss
remua. Il ouvrit les yeux, qui tombèrent sur ses jambes longues et fines,
vêtues de cuissardes en peau de biche. Puis son regard remonta le long du
corps. Elle portait une tunique verte, moulante, avec une épaisse ceinture en
cuir cloutée d’argent, qui accentuait la finesse de sa taille. À son côté
pendait une épée courte au manche d’ébène. Il roula sur lui et croisa son
regard ; la colère se lisait dans ses yeux fauves.
— Vous avez fini votre inspection ? grogna-t-elle.
— Qu’est-ce qui te chagrine, fillette ?
Toute émotion quitta son visage, se repliant comme un chat dans l’ombre.
— Rien. Tournez-vous. Je veux inspecter votre dos.
Habilement, elle commença à pétrir les muscles de ses omoplates. Ses
doigts ressemblaient à des clous en acier, et firent plusieurs fois gémir
Druss à travers ses dents serrées.
— Tournez-vous encore.
Druss étant de nouveau sur le dos, elle souleva son bras droit et le coinça
dans ses propres bras ; elle tira dessus d’un coup sec et le dévissa. Un vilain
craquement se fit entendre et, l’espace d’une fraction de seconde, Druss crut
qu’elle lui avait démis l’épaule. Elle relâcha son bras et le posa sur son
épaule gauche, puis elle croisa son bras gauche pour qu’il repose sur son
épaule droite. Elle se pencha en avant afin de le tirer sur le côté, plaça son
poing fermé contre sa colonne vertébrale, entre les deux omoplates, et le fit
ainsi tourner. Soudain elle jeta tout son poids sur sa poitrine, forçant son
épine dorsale contre son poing. Deux fois encore, il grogna comme des
bruits alarmants résonnaient ; il reconnut cette fois des claquements secs.
De la sueur perla sur son front.
— Tu es plus forte qu’il y paraît, fillette.
— Taisez-vous et asseyez-vous face au mur.
Cette fois, il eut l’impression qu’elle allait lui casser le cou. Elle plaça ses
deux mains sous son menton et au-dessus de sa tête, donnant un mouvement
brusque d’abord à gauche, puis à droite. Le son évoquait une branche que
l’on casse.
— Demain, vous vous reposez, dit-elle en s’en allant.
Il s’étira et fit rouler son épaule blessée. Il se sentait bien. Mieux qu’il
s’était senti depuis des semaines.
— Qu’est-ce que c’était que tous ces craquements ? demanda-t-il,
l’arrêtant à la porte.
— Vous avez de l’arthrite. Vos trois premières dorsales étaient salement
coincées ; le sang ne les irriguait pas convenablement. Et puis, le muscle
sous votre omoplate était noué, créant des spasmes qui diminuaient la force
de votre bras droit. Mais tenez compte de ce que je vous ai dit, vieil
homme, demain il faudra que vous vous reposiez. C’est ça ou vous
mourrez.
— On meurt tous un jour, répondit-il.
— C’est vrai. Mais on a besoin de vous, ici.
— Est-ce que tu me détestes - ou tu détestes les hommes en général ?
demanda-t-il alors que sa main était sur la poignée de la porte.
Elle se retourna pour le regarder, sourit, referma la porte et revint dans la
pièce, ne s’arrêtant qu’à quelques centimètres de l’imposante carrure
dénudée.
— Est-ce que vous aimeriez coucher avec moi, Druss ? demanda-t-elle
tendrement, lui posant une main sur l’épaule.
— Non, répondit-il doucement, la regardant droit dans les yeux ; ses
pupilles étaient anormalement resserrées.
— La plupart des hommes en ont envie, susurra-t-elle en se rapprochant.
— Je ne suis pas comme la plupart.
— Vous êtes sec, alors ? s’enquit-elle.
— Peut-être.
— Ou est-ce que vous désirez les jeunes hommes ? On a des gens comme
ça dans notre bande.
— Non, je ne peux pas dire que j’aie jamais désiré un homme. Mais dans
le temps j’ai eu une femme, et depuis je n’ai jamais eu besoin de personne
d’autre.
Elle s’écarta de lui.
— J’ai donné l’ordre qu’on vous fasse couler un bain chaud. Je veux que
vous restiez dedans jusqu’à ce que l’eau refroidisse. Cela va aider votre
sang à mieux circuler dans vos muscles fatigués.
Là-dessus, elle fit demi-tour et s’en alla. Pendant un petit moment, Druss
regarda fixement la porte, puis il s’assit sur le lit et se gratta la barbe.
La fille le dérangeait. Il y avait quelque chose dans ses yeux. Druss
n’avait jamais été doué avec les femmes, il n’était pas aussi intuitif que
pouvaient l’être certains hommes. Pour lui, les femmes étaient une race à
part, étrangère et inhospitalière. Mais cette enfant était encore autre chose ;
dans ses yeux il y avait de la folie. De la folie et de la peur. Il haussa les
épaules et fit ce qu’il faisait toujours quand un problème le dépassait : il
l’oublia.
Après le bain, il s’habilla en vitesse, peigna ses cheveux et sa barbe, puis
il engloutit un petit déjeuner rapide au mess d’Eldibar et rejoignit les
cinquante volontaires sur les remparts, alors que le soleil perçait à travers
les brumes du petit matin. C’était un matin frisquet, dont la fraîcheur
annonçait la pluie. En bas, les Nadirs se rassemblaient et des chariots
remplis de rochers avançaient vers les catapultes. Autour de lui, on ne
parlait presque pas ; des jours comme celui-ci, l’esprit d’un homme était
tourné vers l’intérieur. Vais-je mourir aujourd’ hui ? Que fait ma femme en
ce moment ? Pourquoi suis-je ici ?
Plus loin, sur les remparts, Orrin et Hogun marchaient au milieu des
hommes. Orrin ne disait presque rien, laissant au général de la légion le soin
de raconter des blagues ou de poser des questions. Il en voulait un peu à
Hogun pour sa légèreté envers les enrôlés, mais pas trop ; c’était sans doute
plus un regret qu’autre chose.
Un jeune cal - Bregan, apparemment - lui avait remonté le moral
lorsqu’ils étaient passés près d’un petit groupe du côté de la tour des portes.
— Est-ce que vous vous battrez avec le groupe Karnak aujourd’hui,
monsieur ? lui avait-il demandé.
— Oui.
— Merci, monsieur. C’est un grand honneur… pour nous tous.
— C’est gentil de me dire ça, répondit Orrin.
— Non, sincèrement, se défendit Bregan. Nous en parlions tous la nuit
dernière.
Gêné et heureux, Orrin sourit et continua à marcher.
— Alors, ça, s’exclama Hogun, c’est une responsabilité nettement plus
grande que de contrôler les réserves.
— Comment ça ?
— Ils vous respectent. Et pour cet homme, vous êtes un héros. Ce n’est
pas quelque chose de facile à vivre. Ils resteront à vos côtés quand tous les
autres auront fui. Ou ils fuiront avec vous quand tous les autres résisteront.
— Je ne m’enfuirai pas, Hogun, dit Orrin.
— Je le sais bien ; ce n’est pas ce que je voulais dire. En tant qu’homme,
il y a des fois où l’on préférerait se coucher, abandonner ou partir. C’est
généralement le lot de tout individu, mais dans ce cas précis, vous n’êtes
plus seul. Vous êtes cinquante. Vous êtes Karnak. Et ça, c’est une grande
responsabilité.
— Et vous ? lui demanda Orrin.
— Moi, je suis la légion, répondit-il simplement.
— Oui, je suppose. Et aujourd’hui, vous avez peur ?
— Bien sûr.
— J’en suis ravi, dit Orrin en souriant. Je n’aurais pas aimé être le seul.
Comme Druss l’avait promis, avec le matin vint une horreur renouvelée :
des missiles de pierre qui oblitéraient des pans entiers des remparts, puis de
terribles cris de guerre, l’attaque en masse contre le mur, avec des échelles,
une horde bourdonnante qui atteignait les défenses de granit et affrontait
l’acier argenté des Drenaïs. Aujourd’hui, c’était au tour des trois mille
hommes de Musif, le Mur Deux, de relever les guerriers qui avaient
durement bataillé la veille. Les épées s’entrechoquèrent, les hommes
hurlèrent et tombèrent, et le chaos s’abattit sur eux durant de longues
heures. Druss arpentait les murs comme un géant déchu, sinistre et tout
éclaboussé de sang, sa hache taillant à tout va dans les rangs nadirs ; ses
jurons et ses insultes faisaient de lui le centre d’attraction des Nadirs. Rek
luttait avec Serbitar à ses côtés, comme la veille, mais avec eux se
trouvaient maintenant Menahem et Antaheim, Virae et Arbedark.
Quand vint l’après-midi, les remparts de six mètres de large étaient
glissants à cause du sang répandu et encombrés de cadavres, et pourtant la
bataille continuait de sévir. Orrin, du côté des tours de la porte, se battait
comme un possédé, côte à côte avec les autres guerriers du groupe Karnak.
Bregan, l’épée cassée, s’était procuré une hache nadire à long manche et à
deux têtes, qu’il maniait avec une habileté étonnante.
— Une vraie arme de fermier, hurla Gilad lors d’une brève accalmie.
— Parlez-en à Druss ! cria Orrin, en donnant à Bregan une grande claque
dans le dos.
À la tombée de la nuit, les Nadirs se replièrent de nouveau, sous les
injures et les sifflets. Mais les pertes avaient été lourdes. Druss baignait
dans le pourpre ; il enjamba les cadavres et boita jusqu’à l’endroit où se
tenaient Rek et Serbitar, occupés à nettoyer leurs armes.
— Ce sacré mur est trop grand pour qu’on puisse le tenir encore
longtemps, grommela-t-il, tout en se penchant pour essuyer Snaga sur le
gilet d’un Nadir mort.
— Ce n’est que trop vrai, dit Rek en essuyant la sueur de son visage avec
un pan de sa cape. Tu as raison ; mais nous ne pouvons pas le leur
abandonner tout de suite.
» À l’heure actuelle, nous les tuons au rythme de trois pour un. Ce n’est
pas assez. Ils vont nous épuiser.
— Nous avons besoin de davantage d’hommes, dit Druss, s’asseyant dos
au rempart et se grattant la barbe.
— La nuit dernière, j’ai envoyé un message à mon père, à Dros Segril,
déclara Serbitar. Nous devrions recevoir des renforts d’ici une dizaine de
jours.
— Drada déteste les Drenaïs, affirma Druss. Pourquoi enverrait-il des
hommes ?
— Il est obligé de m’envoyer ma garde personnelle. C’est la loi
vagrianne, et bien que mon père et moi ne nous soyons pas parlé depuis
douze ans, je suis toujours son fils aîné. C’est mon droit. Trois cents épées
me rejoindront ici - pas une de plus, mais c’est déjà ça.
— Quel est votre différend ? s’enquit Rek.
— Différend ? s’étonna Serbitar.
— Entre vous et votre père.
— Il n’y a pas de différend. Il a vu en mon talent un « don des ténèbres»
et a essayé de me tuer. Je ne l’ai pas laissé faire. Et Vintar est venu à mon
secours.
Serbitar retira son heaume, défit le nœud qui tenait ses cheveux blancs
attachés et secoua la tête. L’air du soir ébouriffa sa chevelure. Rek échangea
un regard avec Druss et changea de sujet.
— À présent, Ulric doit avoir réalisé qu’il a une vraie guerre sur les bras.
—Il le savait avant, répondit Druss. Mais ça ne l’inquiète toujours pas.
— Je ne vois pas pourquoi ; moi, ça m’inquiète, rétorqua Rek en se
levant, alors que Virae, Menahem et Antaheim les rejoignaient.
Les trois membres des Trente partirent sans dire un mot, et Virae s’assit à
côté de Rek, le serra fort par la taille et posa sa tête sur son épaule.
— Ça n’a pas été une journée de tout repos, déclara Rek tout en lui
caressant doucement les cheveux.
— Ils m’ont protégée, murmura-t-elle. Comme tu avais dû le leur
demander, j’imagine.
— Tu m’en veux ?
—Non.
— Bon. Nous venons juste de nous rencontrer, et je ne veux pas déjà te
perdre.
— Vous feriez bien de manger, vous deux, dit Druss. Je sais que vous
n’avez pas l’esprit à ça, mais croyez-en l’expérience d’un vieux guerrier.
Le vieil homme se leva, jeta un dernier regard au camp nadir, et se rendit
directement au mess. Il était fatigué. Incroyablement fatigué.
Faisant fi de son propre conseil, il évita finalement le mess et se dirigea
vers sa chambre, à l’hôpital. À l’intérieur du grand bâtiment, il s’arrêta pour
écouter les gémissements qui provenaient des différentes salles. Partout,
cela sentait la mort. Des brancardiers le bousculèrent, portant des corps
ensanglantés, des aides-soignants jetaient des seaux d’eau sur le sol,
pendant que d’autres le frottaient et que d’autres encore jetaient des seaux
de sable dessus afin de préparer le terrain pour le lendemain. Il ne parla à
aucun d’entre eux.
Il ouvrit la porte de sa chambre et s’arrêta net. Caessa était assise à
l’intérieur.
— J’ai à manger pour vous, dit-elle en évitant son regard.
Silencieusement, il prit le plat de bœuf, de haricots rouges et de pain noir
et se mit à manger.
— Il y a un bain qui vous attend dans la pièce à côté, l’informa-t-elle au
moment où il finissait.
Il acquiesça et se déshabilla. Il s’assit dans le bain de siège et lava le sang
qui maculait ses cheveux et sa barbe. Quand un courant d’air froid souffla
sur son dos mouillé, il sut qu’elle venait d’entrer. Elle s’agenouilla près de
la baignoire, se versa de l’huile aromatisée sur les mains et entreprit de lui
laver les cheveux. Il ferma les yeux, appréciant la sensation de ses doigts
sur son cuir chevelu. Après qu’elle eut rincé ses cheveux avec de l’eau
propre et chaude, elle les sécha à l’aide d’une serviette.
Une fois dans sa chambre, Druss découvrit qu’elle avait sorti un maillot
de corps propre, un pantalon de laine noire, et qu’elle avait nettoyé son gilet
de cuir et ses bottes. Elle lui versa un verre de vin lentrian avant de
s’éclipser. Druss finit son vin et s’allongea sur le lit, posant sa tête sur sa
main. Depuis Rowena, aucune femme ne s’était occupée de lui de cette
manière, et il se sentait parfaitement détendu.
Rowena, la fiancée de son enfance, capturée par des esclavagistes peu
après qu’ils se furent mariés sous le grand chêne. Druss les avait poursuivis,
ne s’attardant même pas pour enterrer ses parents. Pendant des mois il avait
voyagé en compagnie de Sieben, le poète, jusqu’à ce qu’il finisse par
retrouver le camp des ravisseurs. Il leur soutira que Rowena avait été
vendue à un marchand qui était parti vers l’est. Il avait tué leur chef dans sa
tente et s’était remis en route. Pendant cinq ans, il avait erré à travers le
continent, comme mercenaire, se construisant la réputation du plus terrible
guerrier de son temps, puis il était devenu le champion du dieu-roi de
Ventria, Gorben.
Et, finalement, il avait retrouvé sa femme dans un palais de l’Est, et il
avait pleuré. Car sans elle, il n’avait été qu’une moitié d’homme. Elle seule
le rendait humain, apaisant un instant le mauvais côté de sa nature, lui
restituant son intégrité, lui montrant la beauté d’un champ de fleurs quand
lui ne voyait la perfection que dans la lame d’une hache.
Elle lui lavait les cheveux, supprimait la tension dans son cou et ôtait
toute colère de son cœur.
Et maintenant, elle était partie. Et le monde était vide. Un flou grisâtre en
perpétuel mouvement, là où il y avait eu des couleurs vives et éclatantes.
À l’extérieur, une pluie fine se mit à tomber. Un moment Druss écouta les
clapotis sur le toit. Puis il s’endormit.
Caessa était assise dehors, serrant ses genoux contre elle. Si quelqu’un
s’était approché d’elle, il n’aurait pas pu dire où commençaient les larmes et
où s’arrêtait la pluie.
Chapitre 22
Pour la première fois, tous les membres des Trente prirent position sur
Eldibar, alors que les Nadirs se rassemblaient pour la charge. Serbitar avait
prévenu Rek et Druss qu’aujourd’hui serait différent : pas de bombardement
à la baliste, rien que des assauts successifs pour épuiser les défenseurs.
Druss avait refusé de prendre une journée de repos en dépit de toutes les
recommandations, et il se tenait au milieu du mur. Autour de lui les Trente
avaient revêtu leurs armures d’acier argenté et leurs capes blanches. Avec
eux se trouvait Hogun, tandis que Rek et Virae étaient avec les hommes du
groupe Feu à quarante pas sur leur gauche. Orrin était resté avec Karnak,
sur la droite. Cinq mille hommes attendaient, l’épée à la main, le bouclier
bien attaché, et le heaume baissé.
Le ciel était sombre et menaçant, de gros nuages s’accumulaient vers le
nord. Au-dessus des murs, un coin de ciel bleu attendait la tempête. Rek
sourit tout à coup car la poésie de l’instant venait de le frapper.
Les Nadirs commencèrent à avancer en une masse grouillante et
bouillonnante, leurs pas rappelant le tonnerre.
Druss sauta sur les créneaux qui surplombaient le vide.
— Allez, venez, espèces de fils de putes ! gronda-t-il. Marche-Mort vous
attend !
Sa voix résonna dans toute la vallée, répercutée par les murs de granit.
Au même moment, un éclair déchira le ciel, comme si une fourche
s’abattait sur la Dros. Le tonnerre suivit.
Le massacre aussi.
Comme Serbitar l’avait prévu, les plus féroces attaques eurent lieu au
milieu de la ligne de défense. Des sauvages franchissaient les murs par
vagues successives pour mourir sous les coups d’acier des Trente. Leur
habileté était consommée. Un gourdin en bois ébranla Druss, et un guerrier
nadir, solidement charpenté, lui envoya un grand coup de hache en direction
du crâne. Serbitar bondit en avant pour parer le coup, tandis que Menahem
exécutait l’homme d’un coup tranchant à la gorge. Druss, épuisé, trébucha
contre un corps à terre et tomba aux pieds de trois attaquants. Arbedark et
Hogun vinrent à son aide alors qu’il essayait de remettre la main sur sa
hache.
Les Nadirs opérèrent une percée sur la droite, ce qui obligea Orrin et le
groupe Karnak à quitter les remparts, et le combat les poursuivit jusque sur
le terrain plat. Les renforts nadirs déboulèrent sur les murs à présent sans
défense. Druss vit le danger tout de suite et poussa un hurlement
d’avertissement. Il trancha net deux hommes qui se trouvaient sur sa route
et courut seul pour combler la brèche. Hogun essaya désespérément de le
suivre, mais on lui coupa le chemin.
Trois jeunes cals de Karnak rattrapèrent le vieil homme alors qu’il se
taillait à grands coups un passage jusqu’aux murs, mais ils se retrouvèrent
vite encerclés. Orrin, qui avait perdu son heaume et dont le bouclier était
fendu, tenait fermement avec ce qui restait de son groupe. Il bloqua le large
coup de taille d’un Nadir barbu et riposta d’un coup d’estoc au ventre. C’est
alors qu’il aperçut Druss, et il sut au plus profond de lui qu’à moins d’un
miracle, il était condamné.
— À moi, Karnak ! hurla-t-il, se jetant dans la masse en progression.
Derrière lui, Bregan, Gilad et une vingtaine d’autres se précipitèrent, vite
rejoints par Bar Britan et une escouade de protection des brancardiers.
Serbitar et quinze des Trente se hachèrent un chemin le long des murs.
Le dernier compagnon de Druss venait de succomber, le crâne brisé, et le
vieux guerrier se retrouva seul au milieu du cercle de Nadirs qui se
refermait. Il se baissa pour éviter un coup d’épée, attrapa l’attaquant par son
gilet et lui fracassa le nez d’un coup de tête. La lame d’une épée lui entailla
le haut du bras, une autre lacéra le cuir de son gilet, au-dessus de la hanche.
Se servant du Nadir assommé comme d’un bouclier, Druss recula jusqu’aux
remparts, mais la lame d’une hache se planta dans le captif et le lui arracha
des mains. Ne pouvant aller nulle part, Druss prit appui du pied contre les
remparts et plongea dans la masse devant lui ; son poids les emporta et
plusieurs tombèrent à terre avec lui. Comme il avait perdu Snaga dans la
chute, il saisit l’un des guerriers par le cou et lui écrasa la trachée, puis, en
maintenant le cadavre contre lui, il attendit le coup fatal. Un coup de pied
envoya valdinguer le corps ; Druss se jeta sur la jambe qui dépassait et
balaya son propriétaire.
— Holà, Druss ! Mais c’est moi : Hogun !
Le vieil homme roula sur lui-même et vit Snaga posée sur le sol à
quelques mètres de lui. Il se leva et récupéra sa hache.
— Il s’en est fallu de peu, dit le général de la légion.
— Oui, répondit Druss. Merci ! C’était du beau boulot !
— J’aimerais bien m’en attribuer le mérite, mais il revient à Orrin et aux
hommes de Karnak. Ils se sont frayé un chemin jusqu’à vous, je ne sais pas
comment.
La pluie avait commencé à tomber, et Druss l’accueillit, levant le visage
vers le ciel, la bouche ouverte, les yeux clos.
— Ils reviennent ! cria quelqu’un.
Druss et Hogun marchèrent jusqu’aux remparts et virent les Nadirs
donner l’assaut. Il devenait difficile de les distinguer à travers la pluie.
À sa gauche, Serbitar emmenait les Trente. Ils marchaient
silencieusement vers Musif.
— Mais bon sang, où est-ce qu’ils vont ? grommela Hogun.
— Pas le temps de s’occuper de ça, grogna Druss.
Puis il jura tout bas, tant son épaule le cuisait de nouvelles douleurs.
La horde nadire chargea. Le tonnerre gronda et une gigantesque
explosion retentit au cœur des rangs nadirs, jetant la confusion. La charge
balbutia.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Druss.
— Ils ont été frappés par la foudre, répondit Hogun, enlevant son heaume
et détachant son plastron. Nous pourrions être les prochains - c’est à cause
de tout ce métal.
Une trompette se fit entendre dans le lointain, et les Nadirs retournèrent
vers leurs tentes. Au centre de la plaine, il y avait un vaste cratère cerné de
corps carbonisés. De la fumée montait du trou.
Druss se retourna et vit les Trente passer par la porte poterne de Musif.
— Ils le savaient, dit-il doucement. Mais quelle sorte de gens est-ce donc
?
— Je ne sais pas, répondit Hogun. Mais ils se battent comme des diables,
et pour l’instant, c’est tout ce que je demande.
— Ils le savaient, répéta Druss en secouant la tête.
— Et alors ?
— Je me demande ce qu’ils pourraient bien savoir d’autre.
— Des tests ! On n’arrête pas de nous répéter que le vrai test viendra
demain. Combien est-ce qu’on va en subir, des tests ? gronda Elicas.
Rek leva la main car le jeune guerrier venait d’interrompre Serbitar.
— Calmez-vous ! dit-il. Laissez-le finir. Nous n’avons que quelques
minutes avant que les doyens arrivent.
Elicas lança un regard furieux à Rek, mais après avoir jeté un coup d’œil
à Hogun pour qu’il le soutienne, et vu son hochement de tête quasi
imperceptible, il s’abstint de tout commentaire. Druss se frotta les yeux et
accepta d’Orrin un gobelet de vin.
— Je suis désolé, déclara gentiment Serbitar. Je sais à quel point ce genre
de discours est énervant. Cela fait huit jours maintenant que nous
repoussons les Nadirs, et il est vrai que je continue à parler de nouveaux
tests. Mais voyez-vous, Ulric est un grand stratège. Regardez son armée :
cette première semaine, nous l’avons saignée à vif sur nos murs. Mais ce ne
sont pas ses meilleures troupes. Si nous entraînons nos recrues, il le fait
aussi. Il n’est pas pressé ; ces premiers jours n’ont servi qu’à éliminer les
plus faibles de ses rangs, car il sait qu’il aura encore de nombreuses
batailles à livrer quand il aura pris la Dros, s’il y arrive. Nous nous sommes
bien débrouillés, extrêmement bien même. Mais cela nous a coûté cher.
Quatorze cents hommes sont morts, et quatre cents ne pourront plus jamais
se battre.
» Je vous dis ceci : demain, ce sont ses vétérans qui viendront.
— Et d’où sortez-vous cette information ? demanda hargneusement
Elicas.
— Assez, mon garçon ! gronda Druss. Il suffit de savoir que jusqu’ici il
ne s’est pas trompé. Si jamais ça arrive, alors tu pourras dire ce que tu veux.
— Que suggérez-vous, Serbitar ? s’enquit Rek.
— Donnez-leur le mur, répondit l’albinos.
— Quoi ? s’exclama Virae. Après tous ces combats et tous ces morts ?
C’est de la folie.
— Non pas, ma dame, déclara Flécheur, qui parlait ici pour la première
fois.
Tous les yeux se tournèrent vers le jeune archer, qui avait laissé tomber
son uniforme habituel de chausses et de tunique vertes. À présent il arborait
un pardessus en daim, bordé de nombreuses lanières, un aigle dessiné avec
des perles dans le dos. Ses longs cheveux blonds étaient maintenus par un
bandeau en peau de daim, et à son côté il y avait une dague en argent avec
un manche d’ébène taillé en forme de faucon dont les ailes déployées
faisaient office de garde.
Il se leva.
— Ça m’a l’air raisonnable. Nous savions tous que des murs devaient
tomber. Eldibar est le plus long de tous, et par conséquent le plus dur à
défendre. Nous sommes trop éparpillés. Sur Musif, on aurait besoin de
moins d’hommes, et donc on en perdrait moins. Et puis il y a le terrain
vague entre les deux murs. Mes archers pourraient faire un massacre sans
précédent sur les vétérans d’Ulric, avant même que le premier coup soit
porté.
— Il y a une autre raison, ajouta Rek, et non moins importante. Tôt ou
tard, nous serons chassés de ce mur, et malgré les fossés enflammés, nos
pertes seront énormes pendant le repli. Si nous nous retirons pendant la
nuit, des vies seront épargnées.
— Et n’oublions pas le moral, fit remarquer Hogun. La perte d’un mur
fera du tort à la Dros. Par contre, si nous l’abandonnons pour une question
de repli stratégique, nous retournons la situation à notre avantage.
— Et vous, Orrin, que pensez-vous de tout ça ? demanda Rek.
— Nous avons cinq heures devant nous. Mettons-nous au travail,
répondit le gan.
Rek se tourna vers Druss :
— Et toi ?
Le vieil homme haussa les épaules.
— Ça m’a l’air bien, déclara-t-il.
— Alors voilà qui est réglé, dit Rek. Je vous laisse organiser le repli. Je
dois quant à moi recevoir le conseil.
Le retrait silencieux dura toute la nuit. Les blessés étaient transportés sur
des brancards, les fournitures médicales empilées sur des carrioles, et les
affaires personnelles empaquetées rapidement dans des sacs militaires. Cela
faisait longtemps que les grands blessés avaient été évacués vers l’hôpital
de campagne de Musif, et les casernes d’Eldibar n’avaient finalement que
très peu servi depuis le début du siège.
Quand les premières lueurs spectrales de l’aube apparurent, les derniers
hommes passaient les portes poternes de Musif et escaladaient les longs
escaliers tortueux jusqu’aux remparts. Ils se mirent aussitôt à pousser des
rochers et des débris dans les escaliers pour en boucher l’entrée. Les
hommes peinaient de plus en plus avec la montée du jour. Finalement, des
sacs de mortier furent déversés sur les gravats et les interstices furent
bouchés. D’autres hommes munis de seaux arrosaient le tout d’eau.
— Dans un jour, déclara Maric le constructeur, cette masse sera
quasiment inamovible.
— Rien n’est inamovible, dit son compagnon. Mais ça leur prendra des
semaines pour creuser un passage, et même alors, ces escaliers ont été
conçus pour être défendables.
— D’une manière ou d’une autre, je ne serai pas là pour le voir, annonça
Maric. Je pars aujourd’hui.
— Tu es indéniablement en avance, répliqua son ami. Marissa et moi
projetons de partir aussi. Mais pas avant la chute du quatrième mur.
— Premier mur, quatrième mur, quelle différence ? Ça me donnera
davantage de temps pour mettre de la distance entre cette guerre et moi. On
a besoin de constructeurs en Ventria. Et leur armée est suffisamment forte
pour résister aux Nadirs pendant des années.
— Peut-être bien. Mais je vais attendre encore un peu.
— N’attends pas trop longtemps, mon ami, rétorqua Maric.
Pendant ce temps, à la forteresse, Rek était allongé ; il regardait les
décorations au plafond. Le lit était confortable ; Virae, nue, était nichée
contre lui, la tête posée sur son épaule. La réunion s’était achevée deux
heures auparavant et Rek n’arrivait toujours pas à dormir. Sa tête fourmillait
de plans, de ripostes, et de la myriade de problèmes qui assaillaient une cité
assiégée. La discussion avait été pleine d’acrimonie, et coincer n’importe
lequel de ces politiciens était aussi compliqué que d’enfiler une aiguille
sous l’eau. Le consensus général était que Delnoch devait se rendre.
Seul le Lentrian rougeaud, Malphar, avait soutenu Rek. Le serpent
huileux, Shinell, avait proposé de conduire personnellement la délégation
chez Ulric. Et que dire de Beric, qui s’estimait, lui, être le jouet du destin
parce qu’il y avait eu des seigneurs de Delnoch dans sa lignée, mais avait
perdu toute prétention aux titres de noblesse parce qu’il était le cadet ? Il y
avait beaucoup d’amertume en lui. L’échevin, Backda, n’avait pas dit
grand-chose, mais chaque mot qu’il avait prononcé avait été acide :
« Vous essayez de vider la mer avec un seau percé. »
Rek avait eu du mal à garder son sang-froid. Il n’avait pas vu un seul
d’entre eux se tenir sur les remparts, l’épée à la main. Et ils ne viendraient
pas. Horeb avait une expression qui qualifiait parfaitement ces hommes : «
Quel que soit le bouillon, le dépôt remonte toujours à la surface. »
Il les avait remerciés pour leurs conseils et avait accepté un nouveau
rendez-vous dans cinq jours pour leur donner sa réponse.
À côté de lui, Virae s’étira. Elle repoussa le couvre-lit, dévoilant un sein
rond. Rek sourit pour la première fois depuis des jours et se mit à penser à
autre chose que la guerre.
Par deux fois, les Nadirs risquèrent des attaques nocturnes, mais à chaque
tentative, Serbitar prévint les défenseurs, et les assaillants payèrent
chèrement leurs efforts. La nuit, il était difficile de trouver des prises, et
l’escalade des remparts était lourde de danger. Des centaines de Nadirs
moururent sans l’aide de l’acier drenaï ou des flèches empennées de noir.
À présent, les nuits étaient silencieuses, et d’une certaine manière, aussi
terribles que les journées. Car la paix et la tranquillité d’une nuit de pleine
lune étaient un contrepoint inquiétant aux agonies écarlates de la journée.
Les hommes avaient le temps de penser : ils rêvaient à leurs femmes, à leurs
enfants, à leurs fermes ; et ils pensaient plus fort encore à ce que l’avenir
aurait pu être pour eux.
Hogun et Flécheur, le sinistre général de la légion et le rusé hors-la-loi,
avaient pris l’habitude de marcher ensemble le long des remparts, la nuit.
Hogun avait trouvé dans la compagnie de Flécheur un moyen d’apaiser la
douleur que lui causait la perte d’Elicas ; il avait même retrouvé son rire.
De son côté, Flécheur se sentait proche du gan, car, lui aussi, il avait une
douleur secrète, même s’il prenait bien garde de ne pas le montrer.
Mais cette nuit-là, Flécheur était d’une humeur plus mélancolique qu’à
l’habitude, et ses yeux étaient perdus dans le vide.
— Qu’est-ce qui t’arrive, bonhomme ? s’enquit Hogun.
— Des souvenirs, répondit l’archer, en se penchant sur les remparts pour
apercevoir les feux de camp nadirs plus bas.
— Ils doivent être extrêmement bons, ou extrêmement mauvais, pour
t’affecter à ce point-là.
— Ceux-là sont très mauvais, mon ami. Est-ce que tu crois aux dieux ?
— Parfois. La plupart du temps quand j’ai le dos au mur et que l’ennemi
m’encercle, répondit Hogun.
— Je crois aux entités jumelles que sont Croissance et Malveillance. Je
crois qu’en de rares occasions chacune de ces puissances choisit un homme
et essaie d’une manière ou d’une autre de le détruire.
— Et ces entités t’ont choisi, Flécheur ? demanda gentiment Hogun.
— Peut-être. Souviens-toi de l’histoire récente ; tu trouveras plein
d’exemples.
— Je n’en ai pas besoin. Je sais où nous conduit cette histoire, rétorqua
Hogun.
— Qu’en sais-tu ? l’interrogea l’archer en se retournant pour regarder
l’officier vêtu de noir.
Hogun sourit gentiment, mais remarqua que les doigts de Flécheur
s’étaient refermés autour du manche de sa dague.
— Je sais que ta vie a été marquée par une tragédie secrète : une épouse
morte, un père assassiné… quelque chose. Il s’agit peut-être même de
choses affreuses que tu aurais perpétrées et que tu n’arrives pas à oublier.
Mais même si c’était le cas, le fait que tu t’en souviennes avec une telle
souffrance signifie que tu n’étais pas maître de tes actions. Oublie tout ça,
mon gars ! Qui parmi nous a le pouvoir de changer le passé ?
— J’aimerais pouvoir me confier à toi, déclara Flécheur, mais je ne peux
pas. Je m’excuse. Je ne suis pas d’une compagnie agréable, ce soir.
Continue. Je vais rester ici un petit moment.
Hogun voulut lui donner une tape sur l’épaule et lui dire quelque chose
de drôle pour détendre l’atmosphère, comme l’avait fait Flécheur pour lui
ces derniers temps. Mais il n’y arriva pas. Il y avait des moments où l’on
ressentait le besoin de faire appel à un guerrier à l’air grave comme lui, des
moments où l’on pouvait même l’aimer. Mais ce n’était pas le cas
maintenant, alors il se maudit et partit en silence.
Pendant presque une heure, Flécheur resta sur les remparts, contemplant
la vallée au loin, écoutant les chants distants des femmes nadires qui
s’élevaient de leur camp.
— Quelque chose vous préoccupe ? demanda une voix.
Flécheur fit volte-face pour découvrir Rek. Le jeune comte portait les
mêmes habits que le jour de son arrivée : des bottes en daim qui lui
remontaient jusqu’aux cuisses, une tunique à haut col brodé d’or et un gilet
doublé en laine de mouton. À son côté pendait une épée longue.
— C’est juste la fatigue, répondit Flécheur.
— Moi aussi. Est-ce que ma cicatrice s’estompe ?
Flécheur regarda de plus près la ligne rouge dentelée qui allait du sourcil
au menton.
—Vous avez de la chance de ne pas avoir perdu un œil, commenta-t-il.
— Saleté d’acier nadir, dit Rek. J’avais bloqué le coup à la perfection, et
voilà que sa maudite épée casse et me lacère le visage. Par tous les dieux,
mon vieux, est-ce que vous avez la moindre idée du temps que j’ai passé à
protéger mon visage ?
— C’est un peu tard pour s’en préoccuper à présent, rétorqua Flécheur en
souriant.
— Certaines personnes naissent laides, déclara Rek. Ce n’est pas leur
faute, et je n’en ai jamais voulu à quelqu’un d’être laid. Mais d’autres, dont
je prétends faire partie, sont nées avec des traits magnifiques. C’est un don
qu’on ne doit pas nous ôter à la légère.
— J’en déduis que vous avez fait payer l’auteur de ce méfait.
— Naturellement ! Et vous savez quoi ? Je crois qu’il a souri quand je
l’ai tué. Mais bon, c’était un homme laid. Mais vraiment laid. Ce n’est pas
juste.
— La vie peut être injuste, lui accorda Flécheur. Mais regardez le bon
côté des choses, mon seigneur Comte. Voyez-vous, contrairement à moi,
vous n’avez jamais été d’une beauté époustouflante. Vous avez simplement
des traits agréables. Vos sourcils sont trop épais, votre bouche un tantinet
trop grande. Vous commencez à perdre vos cheveux. Par contre, si vous
aviez été doté d’une apparence quasi miraculeuse comme celle que je
possède, vous auriez vraiment eu de quoi vous plaindre.
— Ce que vous dites n’est pas tout à fait faux, répliqua Rek. Vous avez
vraiment été béni des dieux. C’est certainement une façon pour la nature de
compenser le fait que vous soyez petit.
— Petit ? Je suis presque de la même taille que vous.
— Ah, quel grand mot que ce « presque» ! Est-ce qu’un homme peut être
presque vivant ? Avoir presque raison ? En ce qui concerne la taille, mon
ami, nous ne naviguons pas dans de subtiles nuances. Je suis plus grand ;
vous êtes plus petit. Mais je vous accorde qu’il n’y a pas de petit homme
plus beau que vous dans toute la forteresse.
— Les femmes m’ont toujours trouvé à la bonne taille, rétorqua Flécheur.
Au moins, quand je danse avec elles, je peux leur susurrer des mots
d’amour dans les oreilles. Avec vos grandes perches, leur tête doit reposer
dans vos dessous-de-bras.
— Et vous avez souvent l’occasion de danser, dans vos forêts, dites-moi
? demanda Rek aimablement.
— Je n’ai pas toujours vécu dans la forêt. Ma famille…
Flécheur bégaya et devint silencieux.
— Je connais l’histoire de votre famille, déclara Rek. Mais il serait peut-
être temps que vous en parliez. Cela fait trop longtemps que vous portez ce
poids.
— Mais comment pouvez-vous le savoir ?
— Serbitar m’a tout dit. Comme vous le savez, il est entré dans votre
esprit… quand vous avez dû faire passer son message à Druss.
— Je présume que toute cette saleté de forteresse est au courant, dit
Flécheur. Je partirai à l’aube.
— Seuls Serbitar et moi-même connaissons l’histoire, et la vérité. Mais si
vous voulez partir, partez.
— La vérité, c’est que j’ai tué mon père et mon frère.
Flécheur était livide et tendu.
— Deux accidents… Vous le savez bien ! répliqua Rek. Pourquoi est-ce
que vous continuez à vous torturer comme ça ?
— Pourquoi ? Parce que je me pose beaucoup de questions sur les
accidents de la vie. Je me demande combien d’entre eux sont le fait de nos
désirs cachés. Je me souviens d’un coureur de fond, le meilleur que j’aie vu.
Il se préparait pour les grands jeux, il allait affronter les hommes les plus
rapides de toutes les nations. La veille de la course, il est tombé et s’est
foulé la cheville. Est-ce que c’était vraiment un accident, ou a-t-il juste eu
peur d’affronter la grande épreuve ?
— Il n’y a que lui qui le saura jamais, répondit Rek. Car c’est en lui que
repose le secret. Il sait, tout comme vous savez. Serbitar m’a dit que vous
chassiez avec votre père et votre frère. Votre père était à votre gauche et
votre frère à votre droite lorsque vous avez suivi un daim dans les fourrés.
Un buisson a remué devant vous, vous avez visé et décoché votre flèche.
Mais c’était en fait votre père qui était arrivé par là sans s’annoncer.
Comment auriez-vous pu prévoir qu’il allait faire cela ?
— Le problème, c’est qu’il nous avait appris à ne jamais tirer tant qu’on
n’avait pas la cible en vue.
— Et alors, vous avez fait une erreur. Quoi de neuf à la surface du monde
?
— Et mon frère ?
— Il a vu ce que vous aviez fait, a compris de travers, et vous a sauté
dessus de rage. Vous l’avez repoussé, et il est tombé, se cognant la tête
contre une pierre. Personne ne voudrait d’un tel fardeau sur ses épaules. Et
vous l’avez suffisamment entretenu, il est temps de vous en défaire.
— Je n’ai jamais aimé mon père, mon frère non plus, avoua Flécheur.
Mon père a tué ma mère. Il l’avait délaissée pendant des mois et avait
d’innombrables maîtresses. Quand ma mère a pris un amant, à lui, il fit
crever les yeux, et elle, il la tua… d’une manière horrible.
— Je sais. Inutile de s’étendre dessus.
— Et mon frère était mon père tout craché.
— Ça aussi, je le sais.
— Et vous savez ce que j’ai ressenti quand je les ai vus morts, tous les
deux, à mes pieds ?
— Oui. Vous avez exulté.
— Vous ne trouvez pas que c’est affreux ?
— Je ne sais pas si vous avez réfléchi à ça, Flécheur, sinon faites-le :
vous en voulez aux dieux de vous avoir maudit, mais le mal ne s’est
réellement abattu que sur les deux personnes qui le méritaient.
— Je ne sais pas encore si je crois pleinement au destin, mais il y a
certaines choses qui arrivent dans la vie d’un homme et qu’on ne peut pas
expliquer. Comme ma présence ici, par exemple. Druss est persuadé qu’il
va mourir ici, car il a fait un pacte avec la mort. Et vous… Enfin, peut-être
n’êtes-vous qu’un instrument de la justice naturelle ?
— Quoi que vous pensiez de vous-même, sachez ceci : Serbitar a fouillé
votre cœur, et il n’y a pas trouvé de méchanceté. Et il sait.
— Peut-être, répondit Flécheur. (Tout à coup, il se mit à sourire.) Avez-
vous remarqué que, lorsque Serbitar retire son heaume à queue-de-cheval, il
est plus petit que moi ?
Nadirs nous,
Jeunes nés,
Massacreurs
À la hache,
Vainqueurs toujours.
Dans une petite maison, près de la rue des Meuniers, Maerie essaya de
rassurer le petit enfant qui pleurait dans ses bras. Le bruit dehors, dans la
rue, l’effrayait. Des familles chargeaient tout ce qu’elles possédaient sur des
carrioles ou des chariots à bœufs, quand ce n’étaient pas des vaches à lait.
C’était un vrai tohu-bohu.
Maerie câlina l’enfant et entonna une berceuse, tout en embrassant ses
petites mèches blondes.
— Je dois repartir sur le mur, dit son mari, un grand jeune homme brun
aux yeux bleus pleins de tendresse.
Comme il avait l’air épuisé et décharné, les yeux caves !
— N’y va pas, Carin, dit-elle alors qu’il passait son baudrier autour de sa
taille.
— N’y va pas ? Je suis obligé.
— Quittons Delnoch. Nous avons des amis à Purdol, et tu pourras trouver
du travail là-bas.
Ce n’était pas un homme intuitif, et il ne perçut pas la note de désespoir
dans sa voix, il ne vit pas la panique monter dans son regard.
— Ne laisse pas ces imbéciles t’effrayer, Maerie. Druss est toujours avec
nous, et nous tiendrons Kania. Je te le promets.
L’enfant qui pleurait agrippa la robe de sa mère, calmé par la voix douce,
mais ferme, de son père. Trop jeune pour comprendre ses mots, il était
rassuré par son ton et son intonation. Il oublia le bruit dehors et s’endormit
sur l’épaule de sa mère. Mais Maerie, elle, était plus âgée et plus sage que
l’enfant, et pour elle, les mots n’étaient que des mots.
— Écoute-moi, Carin. Je veux partir, aujourd’hui !
— Je n’ai pas le temps de discuter maintenant. Je dois retourner là-bas. Je
te verrai plus tard. Tout va bien se passer.
Il se pencha et l’embrassa, puis il sortit dans le chaos.
Elle regarda autour d’elle, et se souvint : le coffre à côté de la porte, un
cadeau des parents de Carin. Les chaises avaient été fabriquées par son
oncle, Damus, et il les avait façonnées avec soin, comme tout ce qu’il
faisait. Ils étaient venus avec le coffre et les chaises deux ans auparavant.
De bonnes années ?
Carin était bon, attentionné, et aimant. Il y avait beaucoup de bonté en
lui. Elle déposa l’enfant sur sa couchette, s’en alla dans la petite chambre à
coucher et ferma les volets pour se protéger du bruit. Bientôt, les Nadirs
seraient là. La porte volerait en éclats, des barbares immondes viendraient
pour elle, ils déchireraient ses vêtements…
Elle ferma les yeux.
« Druss était toujours là », avait-il dit.
Imbécile de Carin ! Bon, aimant, attentionné et imbécile ! Carin le
meunier.
Elle n’avait jamais été vraiment heureuse avec lui, et s’il n’y avait pas eu
la guerre, elle n’en aurait peut-être pas eu conscience. Elle avait failli
connaître le bonheur. Et puis il avait rejoint les défenseurs, et était rentré
tout fier à la maison, arborant son plastron ridicule et son heaume trop
grand.
Carin l’imbécile. Carin le gentil.
La porte s’ouvrit, et elle se retourna pour voir son amie Delis, sa
chevelure blonde coiffée d’un châle de voyage, et une houppelande sur les
épaules.
— Tu viens ? demanda-t-elle.
— Oui.
— Carin vient avec toi ?
—Non.
Rapidement, elle rassembla ses affaires et les fourra dans un sac en toile
qu’on avait donné à Carin. Delis porta le sac jusqu’au chariot pendant que
Maerie soulevait son fils de sa couchette, l’enveloppant dans une deuxième
couverture. Elle se pencha et ouvrit le petit coffre, écarta le linge et retira un
petit sac de pièces d’argent que Carin avait caché là.
Elle ne prit même pas la peine de fermer la porte.
Dans la forteresse, Druss rageait contre Rek, jurant de tuer tout déserteur
qu’il croiserait.
— C’est un peu tard, déclara Rek.
— Maudit sois-tu, petit ! grommela Druss. Nous avons moins de trois
mille hommes. Combien de temps crois-tu que nous allons tenir si nous
autorisons la désertion ?
— Combien si on ne l’autorise pas ? répliqua Rek avec hargne. De toute
façon, nous avons perdu ! Serbitar dit que nous pouvons tenir Kania encore
deux jours, Sumitos, peut-être trois, Valteri, la même chose, et Geddon,
moins encore. Dix jours en tout et pour tout. Dix misérables jours !
Le jeune comte se pencha sur la rambarde du balcon, au-dessus des
portes, et regarda les convois se diriger vers le sud.
— Regarde-les, Druss ! Des fermiers, des boulangers, des marchands. De
quel droit leur demandons-nous de mourir ? Qu’est-ce que cela va changer
pour eux, si nous perdons ? Les Nadirs ne vont pas tuer tous les boulangers
de Drenan ; ce ne sera qu’un changement de maîtres.
— Tu abandonnes trop facilement, gronda Druss.
— Je suis réaliste. Et ne me fais pas la leçon sur la Passe de Skeln. Je ne
m’en vais pas.
— Tu devrais, répondit Druss, s’écroulant dans une chaise en cuir. Tu as
déjà perdu espoir.
Rek se détourna de la fenêtre, les yeux brillants.
— C’est quoi votre problème, à vous, les guerriers ? Je peux comprendre
que vous parliez par clichés, mais je ne vous permets pas de penser avec
eux. Perdu espoir, tu parles ! Je n’ai jamais eu d’espoir. Cette entreprise
était vouée à l’échec depuis le début, mais nous avons fait ce que nous
pouvions et ce que nous devions. Un jeune fermier avec femme et enfant
décide de rentrer chez lui. Très bien ! Il fait preuve d’un sentiment que des
gens comme toi ou moi ne comprendront jamais. On va chanter des
chansons sur nous, mais c’est grâce à lui qu’il y aura des gens pour les
chanter. Il plante. Nous détruisons.
» Enfin, il a joué son rôle et s’est battu comme un homme. Ce serait
criminel de l’obliger à fuir, la honte au front.
— Pourquoi ne pas leur donner à tous la possibilité de rentrer chez eux ?
demanda Druss. Comme ça, toi et moi, nous pourrons nous poster sur les
murs et inviter les Nadirs à nous attaquer un par un, comme dans une joute.
Rek sourit subitement. La tension et la colère le quittèrent.
— Je ne discuterai pas avec toi, Druss, dit-il doucement. Tu es l’homme
que j’admire le plus au monde. Mais là, je pense que tu as tort. Sers-toi du
vin. Je reviens tout de suite.
Moins d’une heure plus tard, le message du comte fut lu à toutes les
sections.
Bregan rapporta la nouvelle à Gilad qui était en train de manger dans
l’ombre offerte par l’hôpital de campagne, sous l’imposante falaise qu’était
le mur ouest de Kania.
— On peut rentrer chez nous, annonça Bregan, le visage tout rouge. On
va être de retour à temps pour les moissons !
— Je ne comprends pas, répliqua Gilad. On s’est rendus ?
— Non. Le comte a dit que tous ceux qui souhaitaient partir pouvaient le
faire maintenant. Il a dit qu’on pouvait partir la tête haute, qu’on s’était
battus comme des hommes, et qu’en tant qu’hommes on devait nous offrir
la possibilité de rentrer chez nous.
— On va se rendre ? demanda Gilad, perplexe.
— Je ne crois pas, répondit Bregan.
— Alors je ne partirai pas.
— Mais le comte dit qu’on peut !
— Je me fous de ce qu’il dit.
— Je ne comprends pas, Gil. Y en a plein qui s’en vont. Et c’est vrai
qu’on a rempli notre contrat. Pas vrai ? Je veux dire, on a fait de notre
mieux.
— Je crois bien.
Gilad, épuisé, se frotta les yeux avec ses doigts gourds. Il se retourna
pour regarder la fumée qui sortait nonchalamment des fossés, et montait
vers le ciel.
— Eux aussi, ils ont fait de leur mieux, murmura-t-il.
— Qui ça ?
— Ceux qui sont morts. Ceux qui vont quand même mourir.
— Mais le comte dit qu’on peut. Il dit qu’on peut partir la tête haute.
Fiers et tout.
— C’est ce qu’il a dit ?
— Oui.
— Eh bien ma tête à moi, elle ne serait pas très haute.
— Je ne te comprends pas, non, vraiment. Depuis le début, tu n’as pas
arrêté de répéter que la forteresse ne pouvait pas tenir. À présent nous avons
une chance de pouvoir partir. Pourquoi tu ne l’acceptes pas, pourquoi tu ne
viens pas avec nous ?
— Parce que je suis un idiot. Passe le bonjour à tout le monde, au pays.
— Tu sais bien que je ne partirai pas, à moins que tu viennes, toi aussi.
— Ne te mets pas à faire l’idiot, toi aussi, Breg ! Tu as tout pour vivre
heureux. Imagine le petit Legan qui vient faire ses premiers pas vers toi, et
toutes les histoires que tu vas pouvoir raconter. Va-t’en. Pars !
— Non. Je ne sais pas pourquoi tu restes, mais je vais rester aussi.
— Non, tu ne dois pas faire ça, déclara gentiment Gilad. Je veux que tu
rentres à la maison, franchement. Après tout, si tu ne le fais pas, personne
ne pourra leur raconter que j’étais un héros. Sérieusement, Breg, je me
sentirais mieux si tu n’étais plus ici. Le comte a raison. Les gens comme toi
ont rempli leur part du contrat. Superbement !
» Quant à moi… eh bien, je veux juste rester ici. J’ai tellement appris sur
moi-même et sur les hommes en général. Il n’y a qu’ici qu’on ait besoin de
moi. Je ne suis pas quelqu’un d’irremplaçable. Je ne serai jamais un fermier.
Je n’ai pas d’argent pour faire des affaires, ni d’héritage pour être un prince.
Je suis un marginal. S’il te plaît, Bregan. Je t’en prie, va-t’en !
Il y avait des larmes dans les yeux de Bregan, et les deux hommes
tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Puis le jeune fermier aux cheveux
bouclés se leva.
— J’espère que ça va bien se passer pour toi, Gil. Je leur dirai à tous - je
te le promets. Bonne chance !
— Et à toi aussi, fermier. N’oublie pas ta hache. Ils pourront toujours la
pendre dans la grand-salle du village.
Gilad le regarda partir vers les portes poternes et la forteresse au-delà.
Bregan se retourna une fois et fit au revoir de la main. Et voilà, il s’en était
allé.
En tout, six cent cinquante hommes avaient choisi de partir.
Deux mille quarante restèrent. Sans compter Flécheur, Caessa et
cinquante archers. Les autres hors-la-loi, ayant tenu leur engagement,
repartirent pour Skultik.
— On est bien trop peu, à présent, grommela Druss quand la réunion eut
pris fin.
— De toute façon, je n’ai jamais aimé la foule, lança Flécheur à la légère.
Hogun, Orrin, Rek et Serbitar restèrent assis dans leur fauteuil, tandis que
Druss et Flécheur s’aventuraient dans la nuit.
— Il ne faut pas désespérer, mon vieux, dit Flécheur, en donnant une
grande tape dans le dos de Druss. Ça pourrait être pire, tu sais.
— Vraiment ? Comment ça ?
— Eh bien, nous pourrions être à court de vin.
— Nous sommes à court de vin.
— Ah bon ? C’est affreux. Je ne serais jamais resté si j’avais su. Enfin,
par un heureux hasard, il se trouve que j’ai deux pichets de lentrian rouge
en réserve, dans mes nouveaux quartiers. Au moins nous pourrons nous
amuser ce soir. On pourra peut-être même en garder un peu pour demain.
— C’est une bonne idée, dit Druss. Peut-être même qu’on pourrait le
mettre en bouteille et le laisser vieillir pendant quelques mois. Du lentrian
rouge, mon œil ! Cette cuvée, tu l’as fait fermenter à Skultik, à partir de
savon, de patates et de boyaux de rats. Un seau hygiénique nadir a plus de
goût.
— Là, je dois dire que tu as un avantage sur moi, mon vieux, parce que
j’ai jamais goûté à un seau hygiénique nadir. Mais ma mixture fera l’affaire,
tu verras.
— Je crois que je préférerais lécher les aisselles d’un Nadir, grommela
Druss.
— Très bien, je boirai tout, tout seul, répliqua Flécheur avec hargne.
— Pas la peine d’être susceptible, fiston. Je te suis. J’ai toujours dit que
des amis, ça doit souffrir ensemble.
Rek s’assit et regarda les étoiles qui brillaient là-haut dans le ciel, au-
dessus de la tour de la forteresse. De temps en temps, un nuage noir passait
devant la lune. Les nuages ressemblaient à des collines, déchiquetées et
menaçantes, inexorables et douées de raison. Rek détacha son regard de la
fenêtre et se frotta les yeux. Il avait déjà été fatigué dans sa vie, mais jamais
au point d’avoir l’âme engourdie et l’esprit dépressif. À présent, il faisait
noir dans la pièce. Il avait oublié d’allumer les bougies tant il avait été
absorbé par le ciel obscur. Il jeta un coup d’œil autour de lui. Accueillante
et chaleureuse à la lumière du jour, la pièce était à présent remplie d’ombres
inquiétantes et sans vie. Ici, il était un intrus. Il ramena sa cape sur ses
épaules.
Virae lui manquait : elle travaillait à l’hôpital de campagne, pour aider
Calvar Syn qui était épuisé. Néanmoins, son besoin de la voir était si grand
qu’il se leva pour aller la rejoindre. Au lieu de quoi, il resta là. Il jura et
alluma les bougies. Comme il y avait déjà des bûches dans la cheminée, il
n’eut qu’à allumer le feu - alors qu’il ne faisait pas froid - et il s’assit sur
une chaise à dossier de cuir. Il regarda les flammes s’élever à travers le petit
bois pour venir mordre les grosses bûches du dessus. Elles tanguaient sous
la brise et faisaient danser les ombres. Rek commença à se détendre.
Espèce d’idiot, se dit-il alors que le feu prenait davantage et qu’il avait
déjà trop chaud. Il retira sa cape et ses bottes et éloigna la chaise de l’âtre.
Un faible coup à la porte le tira de ses pensées. Il appela et Serbitar entra
dans la pièce. L’espace d’un instant, Rek ne le reconnut pas : il ne portait
pas son armure. Il était vêtu d’une tunique verte, et ses longs cheveux
blancs étaient attachés à hauteur de la nuque.
— Je vous dérange, Rek ?
— Pas du tout. Je vous en prie, venez vous asseoir avec moi.
— Merci. Vous avez froid ?
— Non. J’aime bien regarder le feu, c’est tout.
— Moi aussi. Cela m’aide à réfléchir. Un souvenir primal, peut-être,
celui d’une cave chaude à l’abri des prédateurs, suggéra Serbitar.
— À cette époque-là, je n’étais pas né… même si mon évidente fatigue
semble le démentir.
— Mais si, vous l’étiez. Les atomes qui composent votre corps sont aussi
vieux que l’univers lui-même.
— Je n’ai pas la moindre idée de ce dont vous parlez, mais je ne doute
pas que vous ayez raison, dit Rek.
Un silence gêné s’installa, puis les deux hommes parlèrent en même
temps, ce qui fit rire Rek. Serbitar sourit et haussa les épaules.
— Je n’ai pas l’habitude des conversations courantes. C’est une
compétence que je n’ai pas.
— Comme la plupart des gens, quand ils y sont confrontés. C’est un art,
déclara Rek. La première chose à faire, c’est de se détendre et d’apprécier le
silence. C’est ça aussi, les amis : des gens avec qui on peut rester
silencieux.
— Vraiment ?
— Ma parole d’honneur de comte.
— Je suis content de voir que vous avez conservé un peu de votre
humour. J’aurais cru que ce serait impossible dans de telles circonstances.
— Faculté d’adaptation, mon cher Serbitar. On ne peut penser à la mort
que pendant un certain temps - après, ça devient ennuyeux. J’ai découvert
que ma plus grande peur n’était pas de mourir, mais de devenir ennuyeux.
— Vous l’êtes rarement, mon ami.
— Rarement ? « Jamais » est le mot que j’aurais voulu entendre.
— Je vous demande pardon. Évidemment, « jamais » est le mot que je
voulais dire.
— Comment s’annonce la journée de demain ?
— Je ne peux pas vous dire, répondit rapidement Serbitar. Où donc est
Dame Virae ?
— Avec Calvar Syn. La moitié des infirmières civiles se sont enfuies vers
le sud.
— Vous ne pouvez pas leur en vouloir, répliqua Serbitar.
Il se leva et s’approcha de la fenêtre.
— Les étoiles sont très brillantes, ce soir, dit-il. Même si je pense qu’il
serait plus correct de dire que l’angle de la Terre renforce leur visibilité.
— Je crois que je préfère « les étoiles sont très brillantes, ce soir»,
rétorqua Rek en rejoignant Serbitar à la fenêtre.
En dessous d’eux, Virae marchait lentement, une cape blanche sur les
épaules et les cheveux volant dans la brise nocturne.
— Si vous voulez bien m’excuser, je crois que je vais aller la retrouver,
déclara Rek.
Serbitar sourit.
— Bien sûr. Je vais rester assis au coin du feu, et réfléchir, si vous le
permettez.
— Faites comme chez vous, répondit Rek en enfilant ses bottes.
Quelques instants après le départ de Rek, Vintar fit son entrée. Lui aussi
avait troqué son armure contre une simple tunique blanche en laine, avec
une épaisse capuche.
— Cela a été pénible pour toi, Serbitar. Tu aurais dû me laisser faire, dit-
il en tapotant sur l’épaule du jeune homme.
— Je n’ai pas pu lui dire la vérité.
— Mais tu n’as pas menti, souffla Vintar.
— À quel moment omettre la vérité est-il considéré comme un mensonge
?
— Je ne sais pas. Mais tu les as réunis, et c’était le but. Ils ont la nuit
pour eux.
— Est-ce que j’aurais dû lui dire ?
— Non. Il aurait cherché à changer ce qui ne peut l’être.
— Ce qui ne peut l’être, ou qu’on ne doit pas changer ? s’enquit Serbitar.
— Ce qui ne peut l’être. Il pourrait lui donner l’ordre de ne pas se battre
demain, mais elle refuserait. Il ne peut pas l’enfermer. C’est la fille d’un
comte.
— Et si nous lui disions, à elle ?
— Elle refuserait de le croire ou défierait le destin.
— Alors, elle est condamnée ?
— Non. Elle va simplement mourir.
— Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour la protéger, Vintar. Vous
le savez.
— Tout comme moi. Mais nous échouerons. Demain soir, tu devras
révéler le secret d’Egel au comte.
— Il n’aura pas la tête à ça.
Rek l’entoura de ses bras, se pencha vers elle et l’embrassa sur la joue.
— Je t’aime, murmura-t-il.
Elle sourit et s’appuya contre lui, sans un mot.
— Je n’arrive pas à le dire, répondit Virae, le regardant avec de grands
yeux implorants.
— Ce n’est pas grave. Est-ce que tu le ressens ?
— Mais oui, tu le sais bien. J’ai juste du mal à le dire. Les mots d’amour
sonnent… bizarrement… dans ma bouche. C’est comme si ma gorge n’était
pas faite pour les prononcer. Je me sens bête. Est-ce que tu comprends ce
que j’essaie de te dire ?
Il acquiesça et l’embrassa de nouveau.
— Et puis, il faut dire aussi que je n’ai pas ton entraînement.
— C’est exact, dit-il.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? rétorqua-t-elle aussitôt.
— Rien, je suis d’accord avec toi.
— Eh bien tu ferais mieux de ne pas l’être. Je ne suis pas d’humeur à
plaisanter. C’est facile pour toi : tu es un beau parleur, un conteur. Tu es
porté par ta suffisance. Moi, je voudrais dire tout ce que je ressens, mais je
n’y arrive pas. Et puis, quand toi tu le dis, en premier, j’ai la gorge qui se
serre ; je sais que je devrais répondre quelque chose, mais je n’y arrive pas.
— Écoute-moi, belle dame, ce n’est pas grave ! Ce ne sont que des mots,
comme tu le dis si bien. Je suis doué en paroles ; tu es douée en action. Je
sais bien que tu m’aimes ; je ne m’attends pas que tu me répondes chaque
fois que je te fais part d’un de mes sentiments. Il n’y a pas longtemps, je
repensais à quelque chose que m’avait dit Horeb, il y a des années. Il
m’avait dit que, pour chaque homme, il existait une femme, et que je
reconnaîtrais la mienne en la voyant. Et c’est fait.
— Quand je t’ai vu, dit-elle en se tournant dans ses bras pour lui prendre
la taille, j’ai cru que tu étais un freluquet. (Cela la fit rire.) Et si tu avais vu
ta tête quand le brigand t’a chargé !
— Je me concentrais. Je t’ai déjà dit que je n’étais pas très adroit au tir à
l’arc.
— Tu étais paralysé de peur.
— C’est vrai.
— Et pourtant, tu es venu à mon secours.
— C’est vrai. Je suis un héros-né.
— Non, tu ne l’es pas, et c’est pour ça que je t’aime. Tu es simplement
un homme qui fait de son mieux, et qui essaie d’être honorable. C’est rare.
— En dépit de ma suffisance naturelle - et je sais que tu vas avoir du mal
à le croire - je suis toujours mal à l’aise quand on me fait un compliment.
— Mais je veux te dire ce que je ressens ; c’est important pour moi. Tu es
le premier homme avec qui je me sens à l’aise d’être une femme. Tu m’as
fait découvrir la vie. Je mourrai peut-être pendant ce siège, mais je veux que
tu saches que cela en valait la peine.
— Ne parle pas de mourir. Regarde plutôt les étoiles. Laisse la nuit
t’envahir. C’est beau, non ?
— Oui, c’est très beau. Tu devrais me ramener à la forteresse, afin que je
t’explique pourquoi les actes sont plus éloquents que les mots.
— Mais oui, voilà une bonne idée !
Ils firent l’amour sans passion, mais avec douceur et tendresse, et ils
s’endormirent tous les deux en regardant les étoiles par la fenêtre de leur
chambre.
L’aube était claire, l’air frais et doux, tandis que deux mille guerriers
drenaïs attendaient l’assaut sur Kania. En dessous d’eux, les shamans nadirs
se déplaçaient au milieu des rangs de leurs guerriers, aspergeant de sang de
poulet et de mouton les lames qu’ils brandissaient devant eux.
Puis les Nadirs s’amassèrent, et un grand chant monta de milliers de
gorges, grossissant peu à peu, jusqu’à ce qu’ils se mettent en marche. Ils
portaient des échelles, des cordes à nœuds et des grappins en fer. Rek
assistait à la scène depuis le centre de la ligne de défense. Il leva son
heaume et l’enfila, attachant la courroie sous son menton. À sa gauche, il y
avait Serbitar, à sa droite, Menahem. Les autres membres des Trente étaient
dispersés le long du mur.
Le carnage commença.
Trois assauts furent repoussés avant que les Nadirs puissent enfin prendre
pied sur les remparts. Mais ce ne fut pas pour longtemps. Une quarantaine
de Nadirs ouvrirent une brèche dans les défenses, et se retrouvèrent nez à
nez avec un fou en bronze et deux fantômes d’argent qui distribuaient la
mort à grands pas. On ne pouvait pas lutter contre ces hommes, et l’épée du
diable de bronze traversait n’importe quelle armure ou bouclier. Des
hommes moururent en hurlant sous les coups de la terrible lame, comme si
leur âme prenait feu. Cette nuit-là, les capitaines nadirs firent leur rapport
dans la tente d’Ulric, et ils ne parlèrent que de cette nouvelle force sur les
remparts. Même le légendaire Druss avait l’air plus humain - pourtant les
épées nadires le faisaient rire - que cette machine destructrice et dorée.
— Nous avions l’impression d’être comme des chiens qu’on écarte du
chemin avec un bâton, grommela un homme. Ou des enfants désarmés,
repoussés par un de leurs aînés.
Ulric fut troublé. Il leur fit remarquer à plusieurs reprises que ce n’était
qu’un homme dans une armure de bronze, pour leur remonter le moral.
Mais une fois que les capitaines furent partis, il convoqua le vieux shaman,
Nosta Khan, dans sa tente. Accroupi devant un brasero allumé, le vieil
homme écouta son seigneur, et acquiesça tout du long. Finalement, il le
salua et ferma les yeux.
Druss flottait sur un océan de douleur, qui brûlait et déchirait son corps. Sa
mâchoire crispée grinçait sous la souffrance atroce qui lui grimpait le long
du dos, comme si on y versait lentement de l’acide. Il n’arrivait pas à
former des mots, il sifflait entre ses dents. Les visages autour de son lit
frémirent et s’agitèrent ; c’était tellement brouillé qu’il ne reconnaissait
personne.
Il sombra dans l’inconscience, mais même là, au plus profond de ses
rêves, la douleur le suivit. Il était au centre d’un paysage lugubre de
montagnes déchiquetées, qui se dressaient de toute leur noirceur contre le
ciel gris et couvert. Druss était allongé sur une montagne, et la souffrance
l’empêchait de bouger. Ses yeux se concentrèrent sur un petit bosquet
d’arbres foudroyés qui se trouvait à une vingtaine de pas. Devant eux se
tenait une femme vêtue de noir. Elle était maigre, et ses yeux étaient
sombres. Elle s’avança et s’assit sur un rocher, baissant les yeux vers le
guerrier.
— Tout ça pour en arriver là, dit-elle.
Sa voix sonnait creux, comme le vent soufflant dans une caverne.
— Je vais guérir, siffla Druss, battant des paupières pour se débarrasser
de la sueur qui lui coulait dans les yeux.
— Pas cette fois, répondit la femme. Tu devrais déjà être mort.
— J’ai déjà été blessé.
— Ah, mais la lame était empoisonnée : de la sève verte venue des
marais du nord. Et maintenant te voilà rongé par la gangrène.
— Non ! Je mourrai la hache à la main.
— Ah, tu crois ça ? Je t’ai attendu, Druss, toutes ces années. J’ai vu des
légions de voyageurs traverser la sombre rivière à cause de toi. Et je t’ai
observé. Ton orgueil est colossal, ta suffisance démesurée. Tu as goûté à la
gloire et tu prises la force par-dessus tout. Et maintenant, tu vas mourir.
Sans ta hache. Sans ta gloire. Tu ne franchiras jamais la sombre rivière pour
rejoindre les Palais Éternels. Je m’en réjouis. Est-ce que tu t’en rends
compte ? Est-ce que tu le comprends ?
— Non. Pourquoi me détestes-tu ?
— Pourquoi ? Parce que tu as conquis la peur. Et parce que ta vie est une
insulte à mon égard. Que tu meures n’est pas suffisant. Tous les hommes
meurent, les paysans comme les rois - quand vient la fin, ils sont tous à moi.
Mais toi, Druss, tu es spécial. Si tu mourais comme tu le désires, tu
continuerais à me narguer. C’est pourquoi, rien que pour toi, j’ai inventé
cette exquise torture.
» Tu devrais déjà être mort de ta blessure. Mais je ne t’ai pas encore
réclamé. Et maintenant, la souffrance va devenir de plus en plus intense. Tu
vas te tordre de douleur… Tu vas hurler… Et au bout du compte, ton esprit
se brisera et tu supplieras. Tu me supplieras. Et je viendrai, et je te prendrai
par la main, et tu seras à moi. Les derniers souvenirs que les hommes
garderont de toi seront ceux d’un déchet qui geint et qui pleure. Ils te
mépriseront, et ta légende sera entachée, enfin.
Druss poussa de toutes ses forces sur ses bras massifs, luttant pour se
redresser. Mais la douleur le ramena à terre, et un grognement força ses
dents serrées.
— C’est ça, Capitaine. Continue à te battre. Essaie encore. Tu aurais dû
rester sur ta montagne et apprécier tes vieux jours. Espèce de vaniteux. Tu
n’as pas pu résister à l’appel du sang. Souffre… et fais-moi plaisir.
Dans l’hôpital improvisé, Calvar Syn enleva les serviettes chaudes du dos
nu de Druss. Il les remplaça rapidement tandis que la puanteur remplissait
la pièce. Serbitar s’avança et examina la blessure.
— C’est sans espoir, déclara Calvar Syn, frottant son crâne poli d’une
main. Pourquoi est-il toujours en vie ?
— Je ne sais pas, répondit doucement l’albinos. Caessa, a-t-il dit quelque
chose ?
La fille, assise sur la chaise à côté du lit, leva des yeux éteints de fatigue.
Elle secoua la tête. La porte s’ouvrit, et Rek entra sans faire de bruit. Il leva
des sourcils interrogateurs à l’adresse du chirurgien, mais Calvar Syn
secoua la tête à son tour.
— Pourquoi ? demanda Rek. La blessure n’est pas pire que d’autres qu’il
a déjà reçues.
— La gangrène. La blessure ne veut pas se refermer, et le poison s’est
répandu dans tout le corps. On ne peut plus le sauver. Toute mon expérience
acquise au cours de ces quarante dernières années me dit qu’il devrait déjà
être mort depuis longtemps. Son corps se putréfie à une vitesse prodigieuse.
— Il a une sacrée résistance. Combien de temps va-t-il encore tenir ?
— Il ne passera pas la nuit, répondit le chirurgien.
— Comment ça se passe, sur le mur ? demanda Serbitar.
Rek haussa les épaules. Son armure était couverte de sang, et ses yeux
exténués.
— Nous tenons bon pour le moment, mais ils sont dans le tunnel, en
dessous de nous, et la porte ne résistera plus très longtemps. C’est vraiment
dommage que nous n’ayons pas eu le temps d’obstruer convenablement cet
accès. Je crois qu’ils le déboucheront un peu avant l’aube. Ils ont déjà
détruit une porte poterne, mais Hogun et les autres défendent les escaliers.
» C’est d’ailleurs pour ça que je suis venu, docteur. J’ai bien peur qu’il
vous faille, une fois de plus, vous préparer à l’évacuation. Dorénavant,
l’hôpital sera installé dans la forteresse. Dans combien de temps pouvez-
vous partir ?
— Comment le saurais-je ? On m’amène sans cesse des hommes.
— Quoi qu’il en soit, commencez les préparatifs. Ceux qui sont trop
gravement touchés doivent être achevés.
— Quoi ? cria le chirurgien. Assassinés, vous voulez dire ?
— Exactement. Déplacez ceux qui peuvent l’être. Les autres… Que
croyez-vous que leur feront les Nadirs, de toute façon ?
— Je déplacerai tout le monde, indifféremment. S’ils meurent durant
l’évacuation, ce sera toujours mieux que de les poignarder dans leur lit.
— Alors commencez dès maintenant. Nous perdons du temps, dit Rek.
Sur le mur, Gilad et Togi rejoignirent Hogun près de l’escalier de
poterne. L’escalier était jonché de corps, mais il y avait encore davantage de
Nadirs qui étaient regroupés dans le tournant de la spirale, et qui
escaladaient les monceaux de cadavres. Hogun avança, bloquant un coup
d’estoc, et éventra l’homme de tête. Celui-ci tomba et fit trébucher l’homme
qui le suivait. Togi abattit son épée à deux mains sur sa gorge, et il tomba
également. Deux autres guerriers avancèrent, s’abritant derrière des
boucliers ronds en peau de bœuf tendue. Et derrière, d’autres encore les
poussaient en avant.
Au-dessus d’eux, les Nadirs gagnèrent un accès sur les remparts, faisant
une percée dans la ligne drenaïe. Orrin vit le danger et se précipita avec
cinquante hommes du nouveau groupe Karnak. En dessous, sur la droite, les
béliers grondaient contre les gigantesques portes de chêne et de bronze.
Jusqu’ici, les battants tenaient, mais des fissures inquiétantes étaient
apparues en dessous des poutres de soutien entrecroisées. Le bois geignait
sous l’impact.
Orrin se fraya un chemin jusqu’à la percée nadire, utilisant son épée à
deux mains, coupant et taillant sans songer à se défendre. Derrière lui, un
guerrier drenaï tomba, la gorge déchirée. Orrin envoya un revers au visage
de l’attaquant, et bloqua une attaque venue de la gauche.
Il restait encore trois heures avant que le soleil se couche.
Flécheur s’agenouilla dans l’herbe derrière les remparts, trois carquois de
flèches disposés devant lui. Calmement, il encocha une flèche, banda son
arc et tira. Un homme sur la gauche d’Orrin s’écroula, la flèche ayant
traversé sa tempe. Puis un deuxième Nadir mourut sous l’épée d’Orrin juste
avant qu’une nouvelle flèche en abatte un troisième. La percée se
désagrégeait devant la contre-offensive drenaïe.
Dans la cage d’escalier, Togi se bandait l’avant-bras sévèrement entaillé.
Pendant ce temps, un escadron frais de la légion tenait l’entrée. Gilad
s’adossa à un rocher et essuya la sueur de son front.
— Une longue journée, déclara-t-il.
— Elle va se prolonger encore un peu, marmonna Togi. Ils sentent qu’ils
ne sont plus très loin de s’emparer du mur.
— Oui. Comment va le bras ?
— Très bien, répondit Togi. Où va-t-on à présent ?
— Hogun a dit de prendre la place des blessés là où c’est nécessaire.
— Ça peut vouloir dire partout. Je vais aux portes. Tu viens ?
— Pourquoi pas ? répondit Gilad en souriant.
Rek et Serbitar nettoyèrent un pan des remparts, et coururent rejoindre
Orrin et son groupe. Tout le long du mur, la ligne de défense pliait. Mais
elle ne craquait pas.
— Si nous pouvons tenir jusqu’à ce qu’ils se reforment pour une
nouvelle charge, nous aurons peut-être le temps de ramener tout le monde
derrière Valteri, hurla Orrin comme Rek devait se frayer une route à ses
côtés.
Pendant une heure encore, la bataille fit rage. Ce fut alors que l’énorme
tête en bronze du bélier pratiqua une brèche dans les poutres de la porte. Le
grand madrier central s’affaissa quand une craquelure apparut ; puis, dans
un grondement terrible, il sortit de sa mortaise. Le bélier fut retiré lentement
afin de libérer un passage pour les guerriers qui attendaient derrière.
Gilad envoya un coursier sur les remparts pour prévenir Rek ou l’un des
gans. Puis il dégaina son épée et prit position avec cinquante hommes, prêt
à défendre l’entrée.
Tout en faisant balancer sa tête de gauche à droite pour soulager les
muscles de ses épaules, il jeta un coup d’œil à Togi. Ce dernier souriait.
— Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?
— Ma propre bêtise, répondit Togi. J’ai suggéré qu’on garde les portes
afin de me reposer un peu. Et à la place, je vais juste mourir.
Gilad ne répondit pas. Mourir ! Son ami avait raison : les hommes postés
à la porte ne survivraient pas au Mur Cinq. Il eut une envie impérieuse de
s’enfuir en courant, mais réussit à se contrôler. De toute façon, quelle
importance ? Il avait vu suffisamment de gens mourir ces dernières
semaines. Et s’il survivait, que ferait-il, où irait-il ? Il retournerait dans sa
ferme, auprès de sa femme insipide ? Il irait vieillir quelque part, édenté et
sénile, ressassant les sempiternelles histoires à mourir d’ennui de sa
jeunesse et de son courage ?
— Par tous les dieux ! dit soudainement Togi. Regarde par-là ! Gilad se
retourna. Druss marchait lentement dans l’herbe, appuyé sur la fille des
hors-la-loi, Caessa. Il tituba et faillit tomber, mais elle le retint. Quand ils
passèrent près d’eux, Gilad ravala son sentiment d’horreur. Le visage du
vieil homme semblait creusé ; il était pâle et teinté de bleu, comme un
cadavre vieux de deux jours. Les hommes s’écartèrent tandis que Caessa
dirigeait Druss vers le centre de la ligne. Là, elle dégaina une épée courte et
attendit à ses côtés.
Les portes s’ouvrirent, et les Nadirs se déversèrent. Druss, dans un ultime
effort, dégaina Snaga. Il arrivait à peine à voir à travers les brumes de la
douleur, et chaque pas supplémentaire que lui avait fait faire la fille avait
été une souffrance nouvelle. Elle avait pleuré tout du long en l’habillant,
puis l’avait aidé à se relever. Lui-même s’était mis à pleurer tellement la
douleur était insupportable.
— Je n’y arriverai pas, avait-il gémi.
— Mais si, lui avait-elle répondu. Tu dois y arriver.
— La douleur…
— Ce n’est pas la première fois que tu souffres. Bats-toi.
— Je ne peux plus : je suis fini.
— Écoute, bon sang ! Tu es Druss la Légende, et il y a des hommes qui
meurent dehors. Une dernière fois, Druss. S’ il te plaît. Tu ne dois pas
abandonner comme le ferait n’importe qui. Tu es Druss. Tu peux y arriver.
Arrête-les. Tu dois les arrêter. Ma mère est là-dehors !
Sa vue se dégagea momentanément, et il vit la folie qui habitait la fille. Il
ne pouvait pas la comprendre, car il ne savait rien de sa vie, mais il saisit de
quoi elle avait besoin. Dans un effort qui lui arracha un cri, il ramena ses
jambes sous lui et se leva. Son énorme main s’agrippa à une étagère fixée
au mur, afin de se tenir droit. La douleur s’intensifia, mais à présent il était
furieux, et il utilisa sa souffrance pour avancer.
Druss prit une profonde inspiration.
— Viens, ma petite Caessa, essayons de trouver ta maman, dit-il. Mais il
va falloir que tu m’aides ; ma démarche n’est pas très assurée.
Les Nadirs se ruèrent à travers les portes sur les lames des Drenaïs qui les
attendaient. Au-dessus d’eux, Rek fut informé de la situation alarmante.
Pour le moment, l’attaque sur le mur s’était arrêtée, les hommes s’étant
amassés en dessous, dans le tunnel de la porte.
— En arrière ! hurla-t-il. Repliez-vous sur le Mur Cinq.
Les hommes se mirent à courir dans l’herbe, et traversèrent les rues
désertes de Delnoch ; des rues dont Druss avait fait évacuer les habitants il
y avait déjà quelque temps. Il n’y aurait plus de terrain vague entre les
derniers murs, à présent, car les bâtiments étaient toujours debout, vides et
hantés.
Les guerriers coururent vers la sécurité éphémère du Mur Cinq, ne
pensant pas une seconde à l’arrière-garde qui était restée aux portes
fracassées. Gilad ne les en blâma pas ; étrangement, il n’avait aucune envie
d’être avec eux.
Seul Orrin, en pleine course, en eut conscience. Il fit demi-tour pour les
rejoindre, mais Serbitar, qui était à ses côtés, l’attrapa par le bras.
— Non, dit-il. Cela ne servirait à rien.
Ils se remirent donc à courir. Derrière eux les Nadirs franchirent le mur et
les prirent en chasse.
Aux portes, le carnage continuait. Druss se battait de mémoire, il
découpait tout guerrier qui s’approchait. Togi mourut d’une lance courte
dans la poitrine ; Gilad ne le vit même pas tomber. Pour Caessa, la scène
était différente : il y avait dix brigands, et Druss se battait contre eux.
Chaque fois qu’il en tuait un, elle souriait. Huit… Neuf…
Le dernier des brigands approcha. Elle ne pourrait jamais oublier cet
homme, car il avait tué sa mère. Il avait une boucle d’oreille en or et une
balafre de l’œil au menton. Elle leva son épée et se jeta sur lui, enfonçant sa
lame dans son ventre. Le Nadir fléchit les jambes et tomba en avant,
entraînant la fille dans sa chute. Un couteau pénétra entre ses omoplates,
mais elle ne le sentit pas. Les brigands étaient tous morts, et pour la
première fois depuis son enfance, elle était en sécurité. Sa mère allait sortir
du sous-bois et la ramener à la maison, où l’on donnerait à Druss un bon
repas, et ils riraient tous ensemble. Et elle chanterait pour lui. Elle…
Il n’y avait plus que sept hommes debout aux côtés de Druss, et les
Nadirs les encerclèrent. Tout d’un coup, une lance jaillit et brisa les côtes de
Druss, lui perçant un poumon. Snaga cingla une réponse mortelle,
sectionnant le bras du lancier au niveau de l’épaule. Comme il tombait,
Gilad lui trancha la gorge. Puis Gilad tomba à son tour, poignardé dans le
dos. Druss était seul. Les Nadirs reculèrent, car l’un de leurs capitaines
s’avançait.
— Tu te souviens de moi, Marche-Mort ? dit-il.
Druss arracha la lance qu’il avait dans le flanc, et la jeta loin de lui.
— Je me souviens de toi, gras du bide. Le héraut !
— Tu avais dit que tu me prendrais mon âme, et pourtant c’est moi qui
suis debout ici, et toi qui meurs. Qu’est-ce que tu dis de ça ?
Druss lança subitement Snaga droit devant lui. La lame coupa la tête du
héraut en deux, comme une citrouille.
— Je dis que tu parles trop, rétorqua Druss.
Il tomba à genoux et baissa la tête : il vit qu’il se vidait de son sang. À
côté de lui, Gilad était en train de mourir, mais il avait toujours les yeux
ouverts.
— C’était bon d’être en vie, pas vrai, garçon ?
Autour d’eux, les Nadirs se regroupèrent, mais aucune attaque ne fut
tentée. Druss releva la tête et désigna un guerrier.
— Toi, fiston, dit-il dans le dialecte guttural, apporte-moi ma hache.
L’espace d’un instant l’homme n’osa pas bouger puis, avec un frisson, il
dégagea la hache de la tête du héraut.
— Apporte-la-moi ! ordonna Druss.
Comme le jeune soldat avançait, Druss se rendit compte qu’il avait
l’intention de le tuer avec sa propre arme, mais une voix aboya un ordre et
le guerrier se raidit. Il tendit la hache à Druss et battit en retraite.
Les yeux de Druss étaient tout embrumés à présent, et il ne pouvait pas
discerner qui était la personne qui s’approchait de lui.
— Tu t’es bien défendu, Marche-Mort, dit Ulric. Maintenant, tu peux te
reposer.
— Si j’avais encore une once de force, je te tuerais, marmonna Druss.
Il se débattait avec sa hache, mais elle pesait trop lourd.
— Je sais. Mais en revanche j’ignorais qu’il y avait du poison sur la lame
de Nogusha. Tu me crois ?
La tête de Druss s’inclina, et il tomba vers l’avant.
Druss la Légende était mort.
Chapitre 28
Du haut de son trône, Ulric regarda dans les yeux gris-bleu du Comte de
Bronze. L’homme n’avait pas mis son heaume, mais hormis cela, il était en
armure intégrale, et l’épée d’Egel pendait à son côté. Ses compagnons
attendaient en retrait que la situation se décante. Ils ne montraient aucun
signe de tension, à part peut-être le général de la légion, qu’Ulric
connaissait sous le nom d’Hogun, dont la main reposait légèrement sur le
manche de son épée et qui regardait ardemment Ogasi.
— Pourquoi êtes-vous ici ? demanda Ulric. Vous n’êtes pas les bienvenus
dans mon camp.
Les yeux du comte balayèrent lentement les alentours et rendirent son
regard au Seigneur de Guerre nadir.
— C’est étrange, répondit-il, comme une bataille peut changer la façon
dont un homme voit les choses. Premièrement, je ne suis pas dans votre
camp, je suis sur les terres de Delnoch, et c’est donc mon camp, selon le
droit. C’est vous qui êtes sur mes terres. Quoi qu’il en soit, ce soir vous y
êtes les bienvenus. Quant à la raison de ma présence ici, mes amis et moi
sommes venus faire nos adieux à Druss la Légende… Marche-Mort.
L’hospitalité nadire est-elle si déplorable qu’on ne nous offre pas de
rafraîchissements ?
La main d’Ogasi se dirigea une fois de plus vers son épée. Le Comte de
Bronze ne bougea pas.
— S’il dégaine son épée, dit-il doucement, je lui coupe la tête.
Ulric éloigna Ogasi d’un geste de la main.
— Est-ce que tu penses pouvoir partir d’ici vivant ? demanda-t-il à Rek.
— Si je le décide, oui, répliqua le comte.
— Et je n’ai pas le choix en la matière ?
—Non.
— Vraiment ? Tu m’intrigues. Il y a des archers nadirs tout autour de
vous. À mon signal, ton armure étincelante sera couverte de flèches noires.
Et tu dis que je n’ai pas le choix ?
— Si vous l’avez, alors donnez-en l’ordre, dit le comte.
Ulric regarda ses archers. Les flèches étaient déjà encochées, et de
nombreux arcs étaient tendus ; les pointes de fer brillaient à la lueur du feu.
— Et pourquoi ne puis-je donner cet ordre ? demanda-t-il.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas donné ? contra le comte.
— La curiosité. Quelle est la vraie raison de ta visite ? Es-tu venu pour
me tuer ?
— Non. Si je l’avais voulu, j’aurais pu vous tuer comme j’ai tué votre
shaman : silencieux, invisible. Votre tête serait à présent une coquille vide
rongée par les vers. Il n’y a là nulle fourberie. Je suis venu rendre hommage
à un ami. M’offrirez-vous l’hospitalité, ou dois-je retourner dans ma
forteresse ?
— Ogasi ! appela Ulric.
— Mon seigneur ?
— Va chercher des rafraîchissements pour le comte et ses suivants.
Ordonne aux archers de retourner à leurs feux, et que la fête reprenne.
— Oui, seigneur, dit Ogasi, dubitatif.
Ulric invita d’un geste le comte à prendre place sur le trône à côté du
sien. Rek le remercia et se tourna vers Hogun.
— Allez tous vous amuser. Revenez ici dans une heure.
Hogun salua, et Rek regarda son petit groupe se disperser dans le
campement. Il sourit en voyant Flécheur se pencher au-dessus d’un Nadir et
lui voler son gobelet de lyrrd. L’homme ouvrit de grands yeux en voyant
son verre disparaître, et se mit à rire en découvrant Flécheur qui le
descendait d’une traite.
— C’est du bon, pas vrai ? demanda le guerrier. Bien meilleur que le
vinaigre rouge qu’on trouve au sud.
Flécheur acquiesça et sortit une flasque de sa besace qu’il tendit à
l’homme. La suspicion pouvait se lire sur son visage, mais, avec l’hésitation
coutumière des Nadirs, il accepta la flasque. Ses amis l’observaient.
Lentement, il en ôta le bouchon, et but une petite gorgée pour essayer.
Celle-ci fut suivie d’une plus grande.
— Ça aussi, c’est du bon, déclara l’homme. Qu’est-ce que c’est ?
— On appelle ça le Feu Lentrian. Quand on y a goûté une fois, on ne
l’oublie pas !
L’homme acquiesça, et bougea pour faire une place à Flécheur.
— Joins-toi à nous, Arc Long. Ce soir, pas de guerre. On discute ?
— C’est très aimable à vous, mon vieux. Je crois que je vais accepter.
Assis sur le trône, Rek prit le gobelet de Druss rempli de lentrian rouge et
le leva en direction du bûcher. Ulric leva son verre également, et les deux
hommes trinquèrent en silence à la santé du Capitaine, mort au champ
d’honneur.
— C’était un grand homme, déclara Ulric. Mon père m’a raconté de
grandes épopées, sur lui et sa dame. Rowena, je crois ?
— Oui, il l’aimait plus que tout.
— Il convenait à un tel homme de rencontrer un si grand amour, dit
Ulric. Je suis désolé qu’il nous ait quittés. Ce serait une bonne chose si les
guerres pouvaient être menées comme un jeu, où personne ne risquerait sa
vie. À la fin d’une bataille, les combattants pourraient se rencontrer -
comme nous le faisons en ce moment même - pour boire et parler.
— Druss ne l’aurait pas accepté, répondit le comte. Si les probabilités
l’emportaient dans le jeu dont vous parlez, Dros Delnoch serait depuis
longtemps à vous. Mais Druss était un homme qui renversait les
probabilités et faisait mentir la logique.
— Jusqu’à un certain point, seulement, car il est mort. Mais qu’en est-il
de toi ? Quel genre d’homme es-tu, comte Regnak ?
— Un homme, simplement, seigneur Ulric… Tout comme vous.
Ulric se rapprocha, une main sur le menton.
— Mais je ne suis pas ce qu’on appelle un homme ordinaire. Je n’ai
jamais perdu de bataille.
— Moi non plus, pas encore.
— Tu m’intrigues. Tu sors de nulle part, tu n’as pas de passé, et tu es
marié à la défunte fille du comte. Personne n’a jamais entendu parler de toi,
et nul ne peut me vanter tes exploits. Et pourtant, des hommes sont prêts à
mourir pour toi, comme ils le feraient pour leur roi bien-aimé. Qui es-tu ?
— Je suis le Comte de Bronze.
— Non. Je n’accepte pas cette réponse.
— Alors qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?
— Très bien, tu es le Comte de Bronze. Cela n’a pas d’importance.
Demain, tu pourras retourner dans ta tombe - toi, et tous ceux qui te suivent.
Vous avez commencé cette bataille avec dix mille hommes ; maintenant,
vous fanfaronnez avec à peine sept cents. Vous mettez tous vos espoirs dans
Magnus l’Entailleur, mais il ne sera pas là à temps, et même s’il l’était, cela
ne changerait pas grand-chose. Regarde autour de toi. Cette armée est née
de ses victoires. Et elle grandit. J’ai quatre autres armées comme celle-ci.
Peut-on m’arrêter ?
— Vous arrêter n’est pas ce qui compte, rétorqua le comte. Cela ne l’a
jamais été.
— Alors que faites-vous ?
— Nous essayons de vous arrêter.
— Y a-t-il une subtilité à saisir ?
— Il importe peu que vous la saisissiez. Il se peut que le destin veuille
que vous gagniez. Il se peut qu’un Empire nadir se révèle être une
bénédiction pour le monde entier. Mais demandez-vous ceci : s’il n’y avait
eu que Druss, et pas d’armée ici, quand vous êtes arrivé, vous aurait-il
ouvert les portes ?
— Non. Il se serait battu et il serait mort, répondit Ulric.
—Mais il n’aurait pas pu espérer gagner. Alors pourquoi l’aurait-il fait ?
— À présent, je comprends la subtilité, comte. Mais cela m’attriste
qu’autant d’hommes meurent quand toute résistance est futile. Toutefois, je
te respecte. Je veillerai à ce que ton bûcher soit aussi imposant que celui de
Druss.
— Merci, mais non. Si vous me tuez, enterrez mon corps dans le jardin
derrière la forteresse. Il y a là une tombe, entourée de fleurs, où repose ma
femme. Allongez mon corps à côté du sien.
Ulric resta silencieux plusieurs minutes, prenant son temps pour remplir
les gobelets.
— Il en sera fait selon ton désir, Comte de Bronze, finit-il par dire. Et
maintenant, joins-toi à moi dans ma tente. Nous allons manger un peu de
viande, boire un peu de vin, et être amis. Je te raconterai ma vie et mes
rêves, et tu me parleras de ton passé et de tes joies.
— Pourquoi seulement du passé, seigneur Ulric ?
— C’est tout ce qu’il te reste, mon ami.
Chapitre 29
Les Nadirs jaillirent de toutes parts. Ils se déversèrent entre les maisons
désertes de Delnoch, dans les dizaines de rues qui menaient à Geddon et à
la forteresse. En première ligne, Ogasi brandit son épée en beuglant le chant
de guerre nadir. Il se mit à courir, puis s’arrêta.
Devant lui, sur le terrain vague qui s’étendait au pied des habitations, se
dressait un homme avec une barbe en forme de trident. Il arborait la robe
des Sathulis et portait deux tulwars, courbés et mortels. Ogasi avança
lentement, interloqué.
Un Sathuli à l’intérieur de la forteresse drenaïe ?
— Que fais-tu ici ? hurla Ogasi.
— Je viens aider un ami, c’est tout, répondit l’homme. Allez-vous-en ! Je
ne vous laisserai pas passer.
Ogasi fit un large sourire. Visiblement, cet homme était fou. Il leva son
épée et donna l’ordre aux guerriers d’avancer. La silhouette en robe blanche
vint à leur rencontre.
— Sathulis ! cria-t-il.
En guise de réponse, un gigantesque hurlement monta de tous les
bâtiments. Trois mille guerriers sathulis partirent à l’attaque, leurs robes
blanches évoquant des fantômes dans l’obscurité grandissante.
Les Nadirs furent sous le choc, et Ogasi ne put en croire ses yeux. Les
Sathulis et les Drenaïs étaient des ennemis ancestraux. Il savait ce qui était
en train d’arriver, mais son cerveau refusait de l’admettre. Comme une
vague blanche sur une plage de sable noir, la première ligne sathulie déferla
sur les Nadirs.
Joachim chercha Ogasi, mais le guerrier trapu s’était fondu dans le chaos.
L’étrange retournement de situation, où l’on passait d’une victoire à une
mort certaine, consterna les Nadirs. La panique s’installa et le repli
progressif se transforma en déroute. Piétinant leurs camarades, les Nadirs
firent volte-face et s’enfuirent en courant. L’armée blanche lancée à leurs
trousses les harcelait avec des cris bestiaux, dignes des steppes nadires.
Sur les murs, au-dessus, Rek saignait de diverses blessures à l’avant-bras.
Hogun avait récolté une entaille sur le haut du crâne, dont le sang coulait
abondamment, et un lambeau de peau voletait chaque fois qu’il portait une
attaque.
À cet instant, les premiers guerriers sathulis apparurent sur les remparts,
et là aussi les Nadirs durent reculer devant les terribles tulwars. Repoussés
jusqu’aux murs, ils cherchèrent à s’échapper grâce aux cordes.
En quelques minutes, ce fut fini. Ailleurs, sur le terrain vague, des petites
poches de résistance nadires furent encerclées, puis massacrées.
Joachim Sathuli, sa robe blanche tachée de pourpre, gravit lentement les
remparts, suivi par sept de ses lieutenants. Il s’approcha de Rek et fit une
révérence. Se retournant, il passa ses deux tulwars couverts de sang à un
guerrier brun et barbu. Un autre homme lui tendit une serviette parfumée.
Tranquillement, avec des gestes élaborés, il s’essuya le visage, puis les
mains. Enfin, il parla.
— Un accueil chaleureux, déclara-t-il.
Son visage ne se fendit d’aucun sourire, mais ses yeux pétillèrent
d’humour.
— N’est-ce pas ? dit Rek. C’est une chance que nos autres invités aient
dû partir ; nous n’aurions pas eu assez de chambres pour tout le monde.
— Tu es donc si surpris que ça de me voir ?
— Non, pas surpris. Étonné serait plus exact.
Joachim se mit à rire.
— As-tu donc la mémoire si courte, Delnoch ? Tu as dit que nous
devions nous séparer en amis, et j’ai accepté. En quel autre endroit
pourrais-je me trouver quand un ami est en détresse ?
— Ça a dû être un boulot de tous les diables pour convaincre tes
guerriers de te suivre.
— Pas le moins du monde, répondit Joachim, un éclat d’espièglerie dans
les yeux. Ils ont eu envie de se battre entre ces murs la plus grande partie de
leur vie.
Drenaï :
Légende - édition collector
Druss la Légende
La Légende de Marche-Mort
Waylander - édition collector
Waylander II : Dans le Royaume du Loup
Waylander III : Le Héros dans l’Ombre
Le Roi sur le Seuil
La Quête des héros perdus
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Loup Blanc
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1. L’Épée de l’Orage
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