JDV 5
JDV 5
L.J. SMITH
JOURNAL
D’UN
VAMPIRE
Tome - 5
hachette
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Illustration de couverture : © 2011 Carrie Schechter
ISBN : 978-2-01-202261-4
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Pour Anne, celle qui chuchote à l’oreille des animaux
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1.
Cher Journal,
J’ai si peur que j’arrive à peine à tenir ce stylo. J’écris en
script plutôt qu’en attaché, comme ça je maîtrise mieux.
Qu’est-ce qui me terrifie autant ? te demandes-tu. Si je te
répondais « Damon », tu ne me croirais pas, surtout si tu nous
avais vus il y a quelques jours. Mai, pour comprendre, laisse-
moi t’expliquer deux ou trois choses.
Connais-tu l’expression « les jeux sont faits » ?
Cela signifie que tout peut arriver. TOUT. De sorte que
même celui qui connaît les probabilités et prend les paris
n’accepte plus aucune mise. Car un élément imprévisible s’est
introduit dans le tableau. Et il est désormais impossible de
deviner l’issue de la situation.
Voilà où j’en suis. Voilà pourquoi mon cœur cogne si fort
dans ma gorge, ma tête, mes oreilles et le bout de mes doigts.
Rien ne va plus.
Tu vois à quel point j’ai peur ? Même en script, mon écriture
est illisible. Imagine que mes mains tremblent comme ça quand
je serai devant lui ? Je risque de lâcher le plateau. De l’énerver.
Alors on pourra s’attendre à tout.
En fait, mes explications ne sont pas très claires. Je devrais
plutôt commencer par là : Damon, Meredith, Bonnie et moi
sommes revenus. On est allés au Royaume des Ombres, et
aujourd’hui on est de retour avec une sphère d’étoiles… et
Stefan.
Stefan a été entraîné là-bas par les jumeaux kitsune,
Shinichi et Misao, des esprits malins qui ont l’apparence de
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renards. Ils lui ont dit qu’en s’y rendant il pourrait mettre fin à
sa malédiction et redevenir humain.
C’était un piège.
Ils l’ont laissé croupir dans une prison pourrie, sans
nourriture, ni lumière, ni chaleur… jusqu’à ce qu’il soit à
l’agonie.
Mais Damon, qui était très différent à l’époque, a accepté de
nous accompagner pour essayer de le retrouver. Et… oh, je
n’ose même pas te décrire cet endroit ! Bref, l’important c’est
qu’on a fini par localiser Stefan, en retrouvant entre-temps la
clé des jumeaux maléfiques dont on avait besoin pour le
libérer. Le pauvre… il n’avait plus que la peau sur les os. On l’a
sorti de là en le transportant sur sa paillasse, que Matt a
brûlée par la suite tellement elle était infestée de bestioles. Ce
soir-là, on lui a fait prendre un bain, on l’a mis au lit et… on l’a
nourri. Oui, oui : avec notre propre sang. Tous les humains ont
accepté de lui en donner un peu, excepté Mme Flowers qui, elle,
s’est chargée de préparer des cataplasmes pour les zones de
son corps les plus décharnées.
C’est dire à quel point ils l’avaient affamé.
Je les aurais bien tués de mes propres mains ou bien à l’aide
de mes pouvoirs – pour ça, encore aurait-il fallu que je sache
m’en servir correctement. Je sais qu’il existe une incantation
pour les Ailes de la Destruction, mais j’ignore de quelle façon
on doit la formuler.
Enfin bon, Stefan a fini par reprendre des couleurs à force
d’être alimenté exclusivement de sang humain, et c’est bien le
principal. (J’avoue lui avoir donné quelques doses
supplémentaires qui n’étaient pas prévues au programme, or
je ne suis pas sans savoir que mon sang est différent : comme il
est beaucoup plus nourrissant, ça lui a fait un bien fou.)
Il s’est vite rétabli, donc, et le lendemain de notre retour il a
même réussi à se lever pour aller remercier Mme Flowers de
ses soins.
En revanche, les autres et moi, c’est-à-dire tous les
humains, on était épuisés. On ne se posait même pas de
questions sur le fameux bouquet parce qu’on pensait qu’il
n’avait rien de spécial. C’était un kitsune bienveillant, voisin de
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cellule de Stefan avant son évasion, qui nous l’avait offert au
moment où on quittait le Royaume des Ombres. Ou, pour être
plus exact, c’est à Stefan qu’il l’avait donné.
Bref, ce matin-là, Damon était réveillé. Évidemment, il ne
pouvait pas participer à la guérison de Stefan en lui donnant
de son sang, mais, sincèrement, je pense qu’il l’aurait fait s’il
avait pu. Eh oui, il était comme ça à l’époque.
C’est pour ça que je ne comprends pas pourquoi j’ai aussi
peur aujourd’hui. Comment peut-on être terrifiée à ce point
par une personne qui vous a embrassée plusieurs fois en vous
appelant « mon amour », « mon ange », « ma princesse » ?
Une personne dont les yeux brillaient de malice quand elle riait
avec vous ? Qui vous a tenue dans ses bras quand vous aviez
peur et vous a assuré qu’il n’y avait rien à craindre tant qu’elle
serait là ? Une personne qu’il suffisait de regarder pour savoir
ce qu’elle pensait ? Qui vous a protégée, quel que soit le prix à
payer, pendant des jours et des jours ?
Je connais bien Damon. Je connais ses défauts, mais je sais
aussi comment il est au fond. Et il n’est pas celui qu’il prétend
être. Il n’est ni froid, ni arrogant ou cruel. Ça, c’est une façade,
une armure qu’il enfile comme un vêtement pour se protéger.
Le problème, c’est que je ne suis pas sûre que lui en ait
conscience. Et aujourd’hui il est si désorienté qu’il pourrait bien
changer et devenir exactement comme ça.
Ce que j’essaie de dire, c’est que, ce matin-là, Damon était le
seul debout. Lui seul s’est intéressé au bouquet. S’il a bien un
défaut, c’est la curiosité.
Il a retiré tous les talismans qui protégeaient la gerbe de
fleurs, au centre de laquelle se trouvait une unique rose, noire
comme du charbon. Ça faisait des années qu’il essayait d’en
trouver une, juste pour le plaisir des yeux, je crois. Mais, en
voyant celle-ci, il l’a humée… et pffuit ! la rose s’est volatilisée.
Tout à coup, il a eu des sortes de vertiges, il ne sentait plus
rien, et tous ses autres sens étaient anesthésiés aussi. C’est là
que Sage – ah, j’ai oublié de parler de lui, c’est un vampire
grand et beau comme un dieu –, là que Sage, donc, lui a dit
d’inspirer à fond pour que l’air emplisse bien ses poumons.
Comme font les hommes pour respirer, tu vois…
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J’ignore combien de temps il a fallu à Damon pour intégrer
qu’il était redevenu humain pour de vrai, que ce n’était pas une
blague et que personne ne pouvait rien y faire. La rose noire
était destinée à Stefan ; elle aurait dû exaucer son souhait.
Alors, quand Damon a compris que la magie avait opéré sur
lui au lieu de son frère…
À cet instant, je l’ai vu me dévisager et me mettre dans le
même sac que tous ceux de mon espèce – espèce qu’il avait fini
par haïr et mépriser avec le temps.
Depuis, je n’ose plus le regarder en face. Je sais qu’il y a
encore quelques jours il m’aimait. J’ignorais que l’amour
pouvait se changer en… eh bien, en tout ce qu’il ressent
désormais à son propre égard.
On aurait pu penser que ce serait facile pour lui de
redevenir vampire. Le problème, c’est qu’il veut être aussi
puissant qu’avant, et personne parmi ceux qui sont
susceptibles d’échanger leur sang avec lui n’a ce pouvoir. Donc
Damon est condamné à rester comme ça jusqu’à ce qu’il trouve
un illustre vampire, robuste et puissant, qui accepte de
procéder à sa transformation.
Parallèlement, chaque fois que je regarde Stefan dans les
yeux, ces yeux vert émeraude brûlant de confiance et de
gratitude, je suis terrorisée aussi. Terrorisée que, pour une
raison ou pour une autre, on me le reprenne brusquement, on
l’arrache à moi d’un coup. Et aussi… qu’un jour il découvre les
sentiments que j’ai fini par éprouver envers Damon. J’ignore
moi-même ce qu’il représente à mes yeux aujourd’hui. Mais je
suis incapable… de résister… à mon attirance pour lui, même si
dorénavant il me déteste.
Et voilà, bien joué, je pleure ! Dans cinq minutes, il faut que
j’aille lui apporter à dîner. Il doit être affamé. Pourtant, quand
Matt lui a monté quelque chose à manger, un peu plus tôt dans
la journée, Damon lui a jeté le plateau à la figure.
Oh, je vous en supplie, faites qu’il ne me haïsse plus !
Je sais, c’est très égoïste de ma part de parler uniquement
de ce qui se passe entre Damon et moi. Notamment parce qu’à
Fell’s Church la situation est pire que jamais. Chaque jour,
davantage d’enfants sont possédés, rendent leurs parents fous
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de terreur, et ces derniers se mettent de plus en plus en colère
contre leur progéniture infernale. Je préfère ne pas imaginer
ce qui se passe en ce moment même. Si rien ne change, toute la
ville sera anéantie, à l’instar de celles qui l’ont été avant au
passage de Shinichi et Misao.
En parlant de lui… Shinichi a prédit plein de choses au sujet
de notre groupe, concernant des secrets qu’on se serait cachés
les uns aux autres. À vrai dire, je ne suis pas sûre de vouloir
entendre la réponse à toutes ces énigmes.
Quelque part, on a de la chance. On a la famille Saitou pour
nous aider. Tu te souviens d’Isobel, qui s’était fait des piercings
horribles quand elle était possédée ? Elle va mieux depuis, on
est devenues très proches, ainsi qu’avec sa mère, Mme Saitou,
et sa grand-mère Obaasan. Elles nous fabriquent des amulettes
– des formules magiques pour écarter le mauvais œil, qu’elles
rédigent sur des Post-it ou des petites fiches. On leur est
tellement reconnaissants de leur aide. Un jour, peut-être, on
pourra les remercier comme elles le méritent.
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« Détends-toi, se dit-elle. Pense à Stefan. »
Le revers que ce dernier avait subi avait été brutal quand il
avait compris qu’il ne restait plus rien de la rose. Mais il avait
vite retrouvé l’humilité et la bonté qui le caractérisaient, et avait
caressé la joue d’Elena en lui disant que son bonheur était
simplement d’être à ses côtés, qu’il ne demandait rien de plus
que cette proximité. Des habits propres, un bon repas et même
la liberté : tout ça valait la peine de se battre, bien sûr, mais
c’était elle qui comptait plus que tout. Elena en avait pleuré.
D’un autre côté, elle savait que Damon n’avait pas l’intention
d’en rester là. Il serait sans doute prêt à tout, à tous les risques…
pour redevenir celui qu’il était.
D’ailleurs, ce fut Matt qui suggéra la sphère d’étoiles comme
solution. Il ignorait tout de la rose noire ou de cette sphère,
jusqu’à ce qu’on lui explique que cette dernière, qui appartenait
sûrement à Misao, contenait une bonne partie de son pouvoir,
sinon la totalité, et que sa luminosité augmentait à mesure
qu’elle absorbait l’énergie des vies qu’elle prenait. Quant à la
rose, elle avait probablement été créée à partir d’un fluide issu
d’une sphère d’étoiles similaire, mais personne ne savait dans
quelle proportion ni si ce fluide se combinait à d’autres
ingrédients. Les sourcils froncés, Matt avait alors posé une
question cruciale : si la rose pouvait transformer un vampire en
être humain, une sphère d’étoiles pouvait-elle changer un
humain en vampire ?
Elena n’avait pas été la seule à remarquer la façon dont
Damon avait lentement relevé la tête, ni la lueur dans ses yeux
tandis qu’ils traversaient la pièce pour examiner la sphère
gorgée de pouvoirs. Elena entendait son raisonnement d’ici.
Matt faisait peut-être complètement fausse route… mais, s’il
existait un endroit où un humain pouvait être sûr de croiser des
vampires puissants, c’était bien le Royaume des Ombres. Or il y
avait justement un portail dans le jardin de la pension. Il était
désactivé pour l’instant… faute d’énergie, justement.
Contrairement à Stefan, Damon n’aurait pas le moindre
scrupule quant aux conséquences s’il devait utiliser tout le fluide
de la sphère, ce qui occasionnerait la mort de Misao. Après tout,
elle était l’un des deux démons qui avaient laissé Stefan se faire
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torturer.
Les jeux étaient donc faits.
« Tu as peur, soit. Mais maintenant, secoue-toi ! se raisonna
Elena avec acharnement. Cela fait presque quarante-huit heures
que Damon est dans cette pièce, et qui sait ce qu’il manigance
pour récupérer la sphère d’étoiles. Mais il faut quand même
bien que quelqu’un le force à manger, et, quand tu dis
quelqu’un, rends-toi à l’évidence, il s’agit de toi. »
Elle se tenait devant la porte depuis si longtemps que ses
genoux commençaient à se bloquer. Elle prit une profonde
inspiration et frappa.
Elle n’obtint pas de réponse, et aucune lumière ne s’alluma à
l’intérieur. Damon était humain, et il faisait plutôt sombre
dehors à présent.
— Damon ?
À la base, elle voulait l’appeler à voix haute ; au final, elle
avait chuchoté.
Toujours pas de réponse, ni de lumière.
Sa gorge se serra. Il était forcément là.
Elle frappa plus fort. Rien. Finalement, elle essaya d’ouvrir…
et constata avec horreur que ce n’était pas fermé à clé. La porte
s’ouvrit, révélant un intérieur aussi sombre que la nuit qui
enveloppait Elena, comme la gueule d’un abysse.
Elle sentit le fin duvet de sa nuque se hérisser.
— Damon, j’entre, réussit-elle à chuchoter.
C’était comme si son calme pouvait la convaincre qu’elle
était seule dans la pièce.
— Tu vas me voir apparaître à contre-jour. Je ne vois rien,
donc ça te laisse tout l’avantage. Je transporte un plateau avec
du café très chaud, des biscuits et un steak tartare sans
assaisonnement… Tu devrais sentir l’odeur du café.
Bizarre. D’instinct, Elena sentait qu’il n’y avait personne
devant elle attendant qu’elle lui tombe littéralement dessus.
« D’accord, pensa-t-elle. Commence par avancer très lentement.
Un pas après l’autre… Voilà, je dois être au beau milieu de la
pièce maintenant, mais il fait encore trop sombre pour y voir
quelque chose. Avance encore… »
Un bras ferme surgit dans le noir, s’enroulant fermement
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autour de sa taille, et un couteau fit pression sur sa gorge.
Elena distingua un enchevêtrement gris fugace, après quoi
l’obscurité s’abattit massivement sur elle.
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2.
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Lentement, Elena se retourna. Même à cet instant, avec sa
mine blême et défaite de n’avoir rien mangé, Damon était si
beau qu’elle eut l’impression de sentir son cœur dégringoler
dans le vide. Ses cheveux bruns qui lui tombaient dans tous les
sens sur le front ; ses traits ciselés, sublimes ; sa bouche
sensuelle, arrogante, à cet instant pincée en un rictus
maussade…
— Où est-elle, Elena ? demanda-t-il de but en blanc.
Inutile de préciser quoi. Damon savait qu’elle n’était pas
idiote et que tout le monde, à la pension, lui cachait
délibérément la sphère d’étoiles.
— C’est tout ce que tu as à me dire ? chuchota Elena.
Elle vit son regard s’adoucir inexorablement tandis qu’il
avançait d’un pas vers elle, comme si c’était plus fort que lui,
mais en un clin d’œil il retrouva sa mine sévère.
— Réponds-moi, et peut-être qu’ensuite je te parlerai.
— Je… D’accord. Eh bien, on a mis en place un système, il y a
deux jours, expliqua-t-elle doucement. On tire au sort, et la
personne qui pioche le papier marqué d’un X prend la sphère
posée au centre de la table de la cuisine. Ensuite, chacun part
dans sa chambre et y reste jusqu’à ce que celui qui a la sphère
l’ait cachée. Ce n’était pas moi aujourd’hui, donc je ne sais pas
où elle est. Mais tu peux toujours… me fouiller.
En prononçant les derniers mots, elle sentit son corps se
replier sur lui-même, devenir mou, impuissant, vulnérable.
Damon tendit le bras et glissa lentement une main sous ses
cheveux. Il pourrait lui fracasser la tête contre le mur ou la
projeter à l’autre bout de la pièce. Ou tout simplement lui serrer
le cou entre son couteau et sa main jusqu’à la décapiter. Elena
savait qu’il était d’humeur à passer ses nerfs sur un humain,
mais elle ne broncha pas. Elle resta silencieuse. Et se contenta
de le regarder dans les yeux.
Toujours très lentement, il se pencha vers elle et effleura ses
lèvres des siennes… Les yeux d’Elena se fermèrent d’eux-
mêmes. Mais là encore, en un claquement de doigts, il grimaça
et retira sa main.
Subitement, Elena repensa au repas qu’elle lui avait apporté
et se demanda ce qu’il était devenu. À première vue, le café
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brûlant lui avait éclaboussé la main, le bras et une cuisse de son
jean. La tasse et la soucoupe étaient en morceaux par terre. Le
plateau et les biscuits avaient valsé derrière un fauteuil. En
revanche, l’assiette de steak tartare avait miraculeusement
atterri à l’endroit, sur le canapé. Des couverts jonchaient le sol.
Elena sentit sa tête et ses épaules s’affaisser sous le poids de
la peur et de la souffrance. Dans l’immédiat, tout se résumait à
ça pour elle : la peur et la souffrance l’accablaient. D’habitude
elle ne pleurait pas facilement, mais là, elle ne put contenir les
larmes qui lui montèrent aux yeux.
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convaincu lui-même.
— J’étais dehors, et tu es bien placée pour savoir que nous
autres, humains, ne voyons rien dans le noir, se justifia-t-il,
conscient de paraître indifférent, sans remords. C’est comme si
j’étais constamment dans du coton, Elena : je ne vois rien, je ne
sens rien, je n’entends rien ! J’ai autant de réflexes qu’une
tortue, et je suis affamé.
— Et si tu me prenais un peu de sang ? proposa-t-elle avec
un calme surprenant.
— Pas question.
Damon s’efforça de ne pas regarder le ruban de couleur rubis
qui s’écoulait de sa gorge blanche et délicate.
— Je me suis déjà coupée, insista-t-elle.
Elle s’était coupée ? Elle-même ? Diable ! Cette fille était
vraiment ahurissante ! pensa Damon. À l’entendre, ce n’était
rien, juste un petit accident domestique.
— Tant qu’on y est, autant que tu essaies, pour voir quel goût
a le sang humain pour toi aujourd’hui.
— Non.
— Tu sais très bien que tu vas le faire. Et je le sais aussi. Mais
on n’a pas beaucoup de temps et mon sang ne va pas couler
éternellement. Allez, Damon… après tout ce que… La semaine
dernière encore…
Il la regardait trop, il en était conscient. Pas seulement le
filet de sang dans son cou, mais aussi sa beauté éclatante,
merveilleuse, comme si le fruit d’un rayon de soleil et d’un
rayon de lune était entré dans la pièce et l’inondait de lumière
avec bienveillance.
Les yeux mi-clos, il lâcha un sifflement et l’empoigna par les
bras. Il s’attendait à ce qu’elle ait un mouvement de recul,
comme quand il était arrivé par surprise dans son dos. Mais pas
du tout. Au contraire, une lueur incandescente sembla jaillir
dans les grands yeux indigo d’Elena. Et ses lèvres
s’entrouvrirent, machinalement.
Damon savait que c’était involontaire. Il avait eu des années
pour étudier les réactions des femmes, et savait à quoi s’en tenir
quand un regard se posait d’abord sur ses lèvres avant de
remonter vers ses yeux.
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« Je ne vais pas encore l’embrasser. Je ne peux pas. Si elle
me perturbe à ce point, c’est uniquement par faiblesse humaine.
Elle n’a pas conscience de sa jeunesse et de sa beauté. Mais un
jour elle comprendra. En même temps… je pourrais lui faciliter
les choses et lui expliquer tout de suite, disons,
accidentellement. »
Comme si elle lisait dans ses pensées, Elena ferma les yeux,
laissa sa tête retomber en arrière, et subitement il se retrouva à
la soutenir presque tout entière dans ses bras. Elle renonçait à
toute prudence, pour lui montrer qu’en dépit de tout elle avait
encore confiance en lui, qu’elle…
… l’aimait encore.
Damon se pencha vers elle sans même savoir ce qu’il allait
faire. Certes, il avait une faim de loup ; elle le tenaillait comme
de puissantes serres. Elle lui donnait le tournis, le rendait…
incontrôlable. Pendant près d’un siècle et demi, il avait été porté
à croire que la seule chose capable d’assouvir cet appétit était la
fontaine écarlate d’une artère entaillée. Alors, une voix sinistre,
provenant peut-être directement de la cour des Enfers, lui
chuchota qu’il pourrait imiter certains vampires et lui lacérer la
gorge comme un loup-garou. Un bout de chair fraîche le
soulagerait peut-être. Bon sang ! Mais qu’est-ce qu’il pouvait
faire, si près de ses lèvres, si près de sa gorge en sang ?
Deux larmes s’échappèrent des longs cils noirs d’Elena et
glissèrent sur ses joues avant de se perdre dans ses cheveux
dorés. Damon se surprit à en goûter une, spontanément.
Aussi pures qu’autrefois, constata-t-il. En même temps,
c’était à prévoir ; Stefan était encore trop faible pour s’occuper
d’elle. Mais, au-delà de cette pensée cynique, une image flotta
dans son esprit, avec ces quelques mots en légende : une âme
aussi pure que de la neige vierge.
Brusquement, la faim qu’il éprouvait changea du tout au
tout. Maintenant il en était sûr, la seule chose qui pourrait
l’assouvir se trouvait à portée de main. Avec l’urgence du
désespoir, il chercha les lèvres d’Elena, les trouva et baissa la
garde pour de bon. Ce qu’il désirait plus que tout était là, devant
lui, et, même si elle tremblait, Elena ne le repoussa pas.
Leur proximité était telle à présent qu’il fut aussitôt
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enveloppé de son aura, une aura aussi lumineuse que les
cheveux dont il caressait doucement les pointes. Il jubila de la
sentir frissonner de plaisir, et s’aperçut parallèlement qu’il
pouvait lire dans ses pensées. Elena avait toujours eu une forte
capacité de projection et, pour sa part, la télépathie était le seul
pouvoir qu’il lui restait. Pour quelle raison ? Il n’en avait pas la
moindre idée. Mais le fait est qu’il avait encore cette faculté. Et,
à cet instant, il avait diablement envie de se mettre à l’écoute de
sa princesse.
Sacrée nana ! Si impulsive ! Elle lui avait offert son cou,
s’abandonnant sans retenue, repoussant tout raisonnement, si
ce n’est qu’elle voulait l’aider, exaucer ses désirs. Et elle était
désormais bien trop absorbée par leur baiser pour réfléchir à la
suite des événements, ce qui était assez surprenant venant
d’elle.
Elle est amoureuse de toi, lui souffla l’infime part de lui-
même encore capable de discernement.
Peut-être, mais elle ne te l’a jamais avoué ! Pourquoi ? Parce
que c’est Stefan qu’elle aime vraiment ! répliqua son instinct.
Elle n’a pas besoin de l’avouer. Elle te le prouve. Ne fais pas
semblant de n’avoir jamais rien soupçonné !
Mais, et Stefan… !
Crois-tu qu’elle pense une seconde à Stefan, là ? Elle a
accueilli à bras ouverts la faim de loup qui te dévorait. Ce n’est
pas par caprice, ni pour t’offrir un repas sur le pouce ou parce
qu’elle se considère comme ta donneuse attitrée. C’est juste
Elena, telle qu’elle est, telle qu’elle vit les choses.
Dans ce cas, j’ai profité d’elle. Si elle est amoureuse, elle est
sans défense. Ce n’est encore qu’une enfant. Je dois réagir.
À ce stade de leur étreinte, même la petite voix de sa raison
n’arrivait plus à se faire entendre. Elena ne tenait quasiment
plus sur ses jambes. Damon allait devoir se décider : la faire
asseoir ou… lui donner une chance de faire machine arrière.
Elena ! Elena, bon sang, réponds ! Je sais que tu m’entends !
Damon ?… La voix télépathique d’Elena était à peine
audible. Alors tu… tu comprends mieux maintenant… ?
Absolument, princesse. Je t’ai influencée, donc je suis bien
placé pour comprendre.
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Tu… quoi ? Non, c’est faux, tu mens !
Pourquoi je ferais ça ? Bizarrement, mes pouvoirs de
télépathie sont aussi puissants qu’avant. Mes intentions n’ont
pas changé. Mais toi, jeune fille, tu devrais réfléchir un peu. Je
n’ai pas besoin de ton sang. Je suis humain et, pour l’heure, je
meurs de faim. En revanche, la foutue bidoche que tu as
apportée ne me fait pas du tout envie.
Elena s’écarta ; il ne la retint pas.
— Je sais que tu mens, répéta-t-elle à voix haute.
Elle le regarda droit dans les yeux, les lèvres enflées par leur
baiser prolongé.
Damon enferma cette vision d’elle à l’intérieur du rocher
lourd de secrets qu’il trimbalait partout avec lui. Puis il la fixa de
son regard d’ébène le plus insondable.
— Pourquoi je mentirais ? Je considère simplement que tu
mérites de pouvoir faire ton propre choix. À moins que tu n’aies
déjà décidé de laisser tomber le frangin pendant qu’il est hors
service ?
La main d’Elena se leva brusquement, puis elle la laissa
retomber.
— OK, tu m’as influencée, reconnut-elle, amère. Je ne suis
pas dans mon état normal. Jamais je n’abandonnerais Stefan…
encore moins quand il a besoin de moi.
Voilà, c’était ça le feu sacré qui animait Elena, telle était la
cruelle réalité ! Il pouvait maintenant s’asseoir et se laisser
ronger par l’amertume pendant que l’âme innocente face à lui
écoutait sa bonne conscience.
Tout en se faisant cette réflexion, Damon ressentait déjà
l’aura vacillante d’Elena s’éloigner de lui et, subitement, il
s’aperçut qu’il n’avait plus le couteau. Aussi horrifié que réactif,
il l’arracha des mains d’Elena et l’écarta de sa gorge. Son
emportement fut tout aussi impulsif :
Ça va pas, non ? Qu’est-ce qui te prend ? Tu veux te suicider
à cause de ce que j’ai dit ? Cette lame est plus tranchante qu’un
rasoir, bon sang !
— Je me faisais juste une petite entaille…
— Une entaille qui aurait pu gicler comme un geyser !
Il avait la gorge nouée mais avait retrouvé sa langue, c’était
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déjà ça.
Elena avait repris ses esprits, elle aussi.
— Écoute, Damon, tu sais comme moi qu’il va falloir que tu y
goûtes à nouveau avant d’essayer d’avaler quoi que ce soit. Je le
sens qui coule à nouveau dans mon cou. Ne le gâche pas, cette
fois.
Elle ne disait que la vérité. Encore heureux, elle ne s’était pas
blessée grièvement. De la nouvelle entaille qu’elle s’était faite
avec tant d’imprudence s’écoulait du sang frais. Effectivement,
ce serait stupide de le gâcher.
À présent totalement objectif, Damon agrippa Elena par les
épaules. Il lui souleva le menton pour contempler sa gorge
ronde et tendre ; plusieurs petites coupures vermeilles
suintaient abondamment.
Son instinct séculaire lui soufflait que c’était là, à cet endroit
précis, qu’il pourrait se régaler de nectar et d’ambroisie, se
nourrir et s’enivrer. Et ce fut à cet endroit précis que ses lèvres
se posèrent… juste pour goûter…
Il releva la tête, s’efforçant tant bien que mal d’avaler, bien
déterminé à ne pas cracher. Ce n’était pas… pas totalement
répugnant. Il pouvait comprendre que les humains, avec leurs
perceptions restreintes, veuillent profiter de la diversité
animale. Cela dit, ce truc coagulant au goût minéral… ce n’était
pas du sang ! Rien à voir avec le bouquet parfumé, la richesse
grisante, la saveur sucrée, veloutée, provocante, vivifiante et
indicible qu’il aimait tant.
C’était un peu comme une mauvaise blague. Il fut tenté de
mordre Elena, d’érafler sa carotide d’un coup de canine pour y
faire une minuscule égratignure, sentir le sang jaillir contre son
palais et ainsi comparer, s’assurer qu’il ne passait pas à côté de
l’authentique nectar. D’ailleurs, il était plus que tenté : il était
déjà à l’œuvre. Sauf que, problème : il ne se passa rien. Aucune
effusion de sang, rien du tout.
Il s’interrompit en pleine action. Certes, il avait bien fait une
petite griffure dans le cou d’Elena… mais c’était à peine si elle
avait transpercé la couche extérieure de son épiderme.
Verdict : ses dents étaient émoussées.
Alors Damon pressa la langue contre une de ses canines,
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l’adjurant intérieurement de s’allonger, l’implorant de toute son
âme étriquée et frustrée de s’aiguiser.
Toujours rien. Aucun changement. Remarquez, il avait passé
la journée à essayer. L’air malheureux, il laissa retomber
doucement la tête d’Elena.
— C’est tout ? s’étonna-t-elle d’une voix mal assurée.
Elle se donnait tant de mal pour se montrer courageuse.
Pauvre âme innocente, condamnée par son amant diabolique !
— Recommence, Damon. Mords plus fort, n’hésite pas.
— Pas la peine, rétorqua-t-il sèchement. Tu ne sers à r…
Elle faillit s’écrouler. Il la maintint debout, tout en lui
chuchotant d’un ton hargneux à l’oreille :
— Tu m’as très bien compris. Mais peut-être que c’est ça qui
te chagrine : tu préfères jouer les plats de résistance plutôt
qu’être ma princesse ?
Elena se contenta de secouer la tête sans un mot. Elle se
laissa porter, posant la tête contre son épaule. Pas étonnant
qu’elle ait besoin de souffler après tout ce qu’il lui avait fait
subir. De là à savoir si elle trouvait son épaule confortable… ça,
ça le dépassait.
Sage ! Damon diffusa cette pensée rageuse sur toutes les
ondes auxquelles il avait accès, comme il l’avait fait toute la
journée. Si seulement il arrivait à lui mettre le grappin dessus,
tous ses problèmes seraient résolus. Sage, où est-ce que tu es,
bon sang !?
Pas de réponse. Pour ce qu’il en savait, Sage avait réussi à
réactiver le portail du Royaume des Ombres, celui-là même qui
trônait à présent, inopérant et inutile, dans le jardin de
Mme Flowers. Et qui laissait Damon en plan ici. Sage avait le
don de partir à une vitesse sidérante.
Pourquoi est-ce qu’il était parti, d’ailleurs ?
Une injonction impériale ? Il en recevait parfois. De la part
du Maudit qui vivait à la Cour des Enfers, au fin fond du
Royaume. Dans ces cas-là, qu’il soit en pleine discussion, en
plein ébat ou n’importe quoi d’autre, Sage devait partir là-bas
sur-le-champ. Jusqu’ici, il était toujours arrivé à temps, Damon
n’en doutait pas. Et pour cause : Sage était encore en vie.
Le jour où la petite enquête de Damon sur le bouquet avait
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tourné à la catastrophe, Sage avait laissé poliment un mot sur la
cheminée, remerciant Mme Flowers pour son hospitalité, et
confiant même son énorme chien Sabre et son faucon Serre aux
bons soins de la maison. Il avait filé, comme à son habitude, de
façon aussi imprévisible que le vent et sans dire au revoir. Il
s’était sans doute dit que Damon trouverait facilement une
solution à son problème. Ce n’était pas les vampires qui
manquaient à Fell’s Church. Il y en avait une ribambelle. Le
croisement des lignes d’énergie dans le sol les attirait
constamment en temps normal.
Problème : en ces temps-ci, lesdits vampires étaient tous
infestés de malachs, ces parasites contrôlés par les deux
jumeaux maléfiques. Dans la hiérarchie des vampires, on ne
pouvait pas tomber plus bas.
Et il allait sans dire que Stefan était hors course. Un, il était
trop faible : le simple fait d’essayer de transformer Damon
l’achèverait. Deux, il en voulait trop à ce dernier de lui avoir
« volé son humanité », même si cette colère était susceptible de
s’atténuer à la longue. Et trois, Stefan n’accepterait de toute
façon jamais de le faire, sous prétexte que, pour lui, être un
vampire était une malédiction.
Les humains ne savaient rien de ces choses car le sujet ne les
concernait pas, jusqu’au jour où, d’un coup, ils savaient tout,
d’instinct – en général parce qu’ils venaient justement d’être
transformés. La hiérarchie des vampires était stricte, allant des
bons à rien indignes de leur condition jusqu’aux aristocrates aux
dents longues. Les Anciens appartenaient à cette dernière
catégorie, tout comme d’autres vampires particulièrement
illustres ou puissants.
Damon voulait que sa transformation soit accomplie par le
genre de femme que Sage fréquentait, et il était bien décidé à ce
que ce dernier lui trouve une demoiselle de haut rang, une
vampire digne de lui.
Mais d’autres questions le tourmentaient, et il avait passé
deux jours sans dormir à y réfléchir. Le kitsune qui avait offert
le bouquet à Stefan avait-il réellement pu concevoir une rose
capable de transformer la première personne qui la humerait en
humain, de façon permanente ? Cela aurait été le rêve de
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Stefan.
Durant des jours et des jours, ce kitsune avait écouté les
divagations de son frère, n’est-ce pas ? Il avait entendu Elena
pleurer devant sa cellule. Il avait vu les deux tourtereaux
ensemble, Elena donnant la becquée à un Stefan mourant, le
nourrissant de son sang à travers un barbelé tranchant comme
un rasoir. Allez savoir quelle idée ce renard s’était fourrée dans
sa petite tête poilue en préparant cette rose qui avait soi-disant
guéri Damon de sa pseudo-malédiction. Si cette guérison
s’avérait irréversible…
… et Sage injoignable…
Damon prit soudain conscience du fait qu’Elena avait froid.
Étrange, vu que la nuit était douce ; pourtant elle frissonnait
sans arrêt. Il fallait qu’il lui donne sa veste, sinon…
Elle n’a pas froid, lui souffla une petite voix au fond de lui. Et
puis elle ne frissonne pas, elle tremble. À cause de tout ce que tu
lui as fait endurer.
Elena ?
Tu m’as complètement oubliée. Tu me tenais dans tes bras,
mais tu as oublié que j’étais là…
Si seulement, pensa-t-il, amer. Ton nom est gravé sur mon
âme.
Damon fut subitement fou de rage, mais cette rage était
différente de celle qu’il éprouvait contre les kitsune, contre Sage
ou contre le reste du monde.
Celle-ci lui noua la gorge et lui serra la poitrine.
Elle le poussa à prendre la main ébouillantée d’Elena qui se
couvrait à vue d’œil de taches écarlates, pour l’examiner.
Vampire, il aurait tout de suite su quoi faire : calmer ses
brûlures avec sa langue froide et soyeuse pour générer une
réaction chimique et accélérer la cicatrisation. Mais là… il ne
pouvait rien faire.
— Ça ne me fait pas mal, le rassura Elena.
Elle était maintenant capable de tenir debout toute seule.
— Tu mens, ma princesse. Vu la façon dont tes sourcils sont
relevés, tu souffres. Et ton pouls fait des bonds…
— Tu arrives à le sentir sans me toucher ?
— Je le vois sur tes tempes. Ce sont les vampires qui sentent
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ces choses-là.
Le ton qu’il employa pour insister sur ce mot qui le
définissait encore, du moins en théorie, était particulièrement
acerbe.
— Tu t’es blessée à cause de moi et je ne peux rien faire pour
t’aider. Mais…
Il haussa les épaules.
— Tu es une belle menteuse. Au sujet de la sphère d’étoiles,
j’entends.
— Tu arrives encore à deviner quand je mens ?
— Facile, mon ange, soupira-t-il d’un ton las. Soit tu es
l’heureuse détentrice de la sphère aujourd’hui… soit tu sais qui
l’est.
Une fois de plus, Elena baissa la tête avec consternation.
— Sinon, conclut-il plus légèrement, c’est que toute ton
histoire de tirage au sort était un mensonge.
— Pense ce que tu veux, dit-elle, retrouvant au moins son
sens de la repartie. Et, tant que tu y es, débrouille-toi avec cette
pagaille.
Alors qu’elle s’apprêtait à partir, il eut une révélation.
— Mme Flowers !
— Raté, le rembarra-t-elle.
Elena, je ne faisais pas allusion à la sphère. Je t’en donne
ma parole. Tu sais bien que c’est difficile de mentir par
télépathie…
Oui, et pour cette raison je sais aussi que, s’il y a bien une
chose au monde pour laquelle tu… tu as… de l’expérience…
Elle fut incapable de finir sa phrase, d’aller sur ce terrain.
Elle savait que, pour lui, donner sa parole était sacré.
Tu peux toujours rêver que je te dise où elle se trouve,
reprit-elle. Et, crois-moi, Mme Flowers ne t’en dira pas plus.
— Je te crois, n’empêche qu’il faut qu’on aille la voir.
Il la prit dans ses bras sans effort, puis enjamba les débris de
vaisselle. Machinalement, Elena enroula ses bras autour du cou
de Damon pour se maintenir en équilibre.
— Mon amour, mais qu’est-ce que tu fais… ?
Les yeux écarquillés, Elena s’interrompit, plaquant sa main
ébouillantée sur sa bouche.
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Dans l’embrasure de la porte, à moins de deux mètres d’eux,
se trouvait la petite Bonnie McCullough, tenant dans la main
une bouteille de vin de Magie Noire, un breuvage non alcoolisé
mais étrangement grisant. Dès qu’elle vit Elena, son expression
changea du tout au tout. Elle était arrivée euphorique. Elle était
maintenant sous le choc. Incrédule. Pourtant, il n’y avait pas de
quoi. Elena devina tout de suite ce qu’elle pensait. Toute la
maison s’était évertuée à mettre Damon à l’aise et lui, pendant
ce temps, il en profitait pour voler ce qui appartenait
légitimement à Stefan : Elena. En plus, il avait visiblement
menti sur le fait qu’il n’était plus un vampire. Quant à elle, elle
ne se défendait même pas. Pire ! Elle l’appelait « mon amour ».
Bonnie lâcha la bouteille et partit en courant.
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3.
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Meredith, qui avait été lanceuse dans l’équipe de baseball du
lycée Robert E. Lee et détenait une moyenne de points mérités
de 0,225, elle leva le bras et frappa Damon aussi fort que
possible dans le dos.
Bingo !
Damon se mit à respirer bruyamment. En bon petit soldat,
Elena s’agenouilla et essaya de réarranger sa tenue. Dès qu’il
retrouva une respiration normale, elle sentit son corps se raidir
à nouveau. Avec douceur, il serra les mains d’Elena dans les
siennes. Elle se demanda s’il était possible qu’ils soient allés si
loin, au-delà des mots, que ces derniers leur manqueraient
désormais constamment.
Qu’est-ce qui s’était passé déjà ? Damon l’avait soulevée dans
ses bras, peut-être à cause de sa jambe ébouillantée, ou peut-
être parce qu’il avait décrété que c’était Mme Flowers qui
détenait la sphère d’étoiles. C’est là qu’elle avait dit : « Mon
amour, mais qu’est-ce que tu fais ? » Comme ça, de but en
blanc. Et, au milieu de sa phrase, elle-même avait entendu le
« mon amour », qui n’avait pourtant aucun rapport avec un truc
qui se serait passé entre eux avant ! Mais ça, personne ne le
croirait. En vérité c’était involontaire, un simple lapsus.
Seulement, elle avait dit ça devant la personne la plus
susceptible de prendre ses paroles au sérieux et à cœur. Bonnie
était partie sans qu’elle ait le temps de s’expliquer.
Mon amour. N’importe quoi ! Dire qu’en plus ils venaient de
recommencer à se disputer !
Quelle ironie. Surtout que Damon était sérieux au sujet de la
sphère, il comptait bien la retrouver. Elle l’avait vu dans ses
yeux.
Pour l’appeler « mon amour », il fallait être très…
éperdument…
Oh, non…
Elena se mit à pleurer tout doucement. Des larmes
révélatrices. Elle savait qu’elle n’était pas au mieux de sa forme.
Trois jours qu’elle dormait mal – trop d’émotions conflictuelles,
et beaucoup trop de frayeur à cet instant.
Mais ce qui la terrifiait surtout, c’était de découvrir que
quelque chose de fondamental avait changé chez elle.
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Elle n’avait rien demandé. Tout ce qu’elle voulait depuis le
début, c’était que les deux frères cessent de se bagarrer. Elle
était faite pour aimer Stefan, c’était une certitude pour elle !
Autrefois, il voulait se marier avec elle. Bon, certes, entre-temps
elle était devenue successivement un vampire, un fantôme, puis
une réincarnation tombée du ciel, mais elle avait bon espoir
qu’un jour il soit tout autant disposé à épouser la nouvelle
Elena.
Cependant, entre ce nouveau sang qui coulait dans ses veines
et qui était comme du propergol pour un vampire comparé au
sang lambda de la plupart des autres filles et ses nouveaux
pouvoirs, les Ailes de la Rédemption par exemple, auxquels elle
ne comprenait strictement rien et qu’elle était incapable de
maîtriser, Elena était perplexe. Quoique, dernièrement elle avait
capté un début de formule qu’elle savait liée aux Ailes de la
Destruction. Ça, pensa-t-elle d’un air sombre, ça pourrait bien
lui servir un de ces jours.
Naturellement, bon nombre de ces pouvoirs s’étaient déjà
révélés efficaces sur Damon, qui n’était plus simplement un allié
mais était aussi un ennemi, une fois de plus. Un ennemi qui
voulait dérober quelque chose dont tous les habitants de Fell’s
Church avaient besoin.
Elena n’avait pas cherché à tomber amoureuse de lui,
cependant… si c’était déjà le cas ? Si elle n’arrivait pas à refréner
ses sentiments pour lui ? Qu’est-ce qu’elle pourrait y faire ?
Silencieuse, elle resta assise à pleurer, consciente qu’elle ne
pourrait jamais lui parler de tout ça. Question émotions, il était
doué pour anticiper et garder son sang-froid, mais pas dans ce
cas précis, elle en était persuadée. Si elle lui ouvrait son cœur,
elle n’aurait pas le temps de dire ouf qu’il la kidnapperait. Il
considérerait qu’elle avait fait une croix sur Stefan, de la même
façon qu’elle l’avait momentanément oublié ce soir.
— Pardonne-moi, Stefan… murmura-t-elle.
Elle ne pourrait jamais se confier à ce dernier non plus.
Pourtant, celui qui faisait battre son cœur, c’était lui. Stefan.
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ne veux pas que la fac du Kentucky me renvoie mon dossier avec
un coup de tampon rouge : « Refusé. »
Assis dans la cuisine douillette de Mme Flowers, Meredith et
lui grignotaient des biscuits au gingembre tout en regardant la
vieille dame préparer avec zèle un carpaccio de bœuf (la seconde
des deux seules recettes à base de bœuf cru que son vieux livre
de cuisine proposait).
— Stefan se rétablit bien ; dans deux jours il pourra peut-être
même retâter un peu du ballon. Si toutefois les gens de cette
ville voulaient bien arrêter d’être tous complètement tarés,
ajouta Matt avec sarcasme. Et puis si les flics voulaient bien
arrêter de me harceler pour la pseudo-agression de Caroline, ça
m’arrangerait aussi.
Lorsqu’il mentionna Stefan, Mme Flowers jeta un coup d’œil
au contenu du chaudron qui mijotait sur la cuisinière depuis un
bon moment. Il dégageait à présent une odeur si redoutable que
Matt ne savait pas lequel des deux frères était le plus à
plaindre : celui qui écoperait de l’énorme pile de viande crue ou
celui qui essaierait, sous peu, de ne pas recracher ce que
contenait cette marmite.
— En résumé, sous réserve que tu sois encore en vie d’ici là,
tu seras content de quitter Fell’s Church le moment venu ?
demanda calmement Meredith.
Matt eut l’impression de s’être pris une claque.
— Tu plaisantes, pas vrai ?
De son pied nu et bronzé, il titillait gentiment Sabre qui
grognait de plaisir.
— Avant, je compte bien échanger quelques passes avec
Stefan ! C’est le meilleur ailier que j’aie connu…
— Et il le restera, souligna Meredith, insistant bien sur l’idée
de futur. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de vampires qui
pratiquent le foot, Matt, alors ne t’avise même pas de suggérer
qu’Elena et lui te suivent dans le Kentucky. Je te préviens, je ne
vais pas te lâcher et, de mon côté, j’essaierai de les faire venir
avec moi à Harvard. De toute façon, Bonnie nous a déjà
devancés puisque son « institut universitaire », comme elle dit,
est beaucoup plus près de Fell’s Church et de tout ce qui les
attache à cette région.
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— Parle surtout pour Elena, rétorqua Matt sans pouvoir s’en
empêcher. Pour Stefan, tout ce qui compte, c’est d’être avec elle,
peu importe où.
— Allons, allons, intervint Mme Flowers. Prenons les choses
comme elles viennent, voulez-vous ? Maman dit que nous
devons garder nos forces. Elle me paraît soucieuse et, comme
vous le savez, elle peut prédire tout ce qui va arriver.
Matt hocha la tête, mais sa gorge se serra quand il voulut
reprendre la discussion avec Meredith :
— Je parie que tu as hâte de partir dans ta prison de bourge ?
— Si ce n’était pas Harvard… Si seulement je pouvais
repousser d’un an sans perdre ma bourse…
La voix de Meredith s’estompa, mais l’émotion qu’elle
contenait était indubitable.
Mme Flowers lui tapota l’épaule.
— Pensons plutôt à Stefan et Elena. Vu que tout le monde la
croit morte, elle ne peut pas vivre ici.
— Je crois qu’ils ont renoncé à l’idée de partir très loin, reprit
Matt. À mon avis, maintenant, ils se considèrent comme les
gardiens de la ville. Ils se débrouilleront. Elena n’aura qu’à se
faire la boule à zéro !
Il s’efforçait de rester léger, mais chaque phrase qu’il
prononçait tombait à plat.
— Mme Flowers parlait de la fac, répliqua Meredith d’un ton
tout aussi pesant. Tu crois qu’ils vont jouer les super héros la
nuit et se contenter de glander le reste du temps ? S’ils veulent
s’inscrire quelque part, même dans un an, c’est aujourd’hui
qu’ils doivent y réfléchir.
— OK… Pourquoi pas Dalcrest, alors ?
— C’est où ?
— Tu sais, ce petit campus à Dyer. Ce n’est pas immense,
mais leur équipe de foot est vraiment… Enfin, bref, je suppose
que Stefan n’en aurait rien à faire de leur niveau sportif. En tout
cas, ce n’est qu’à trente minutes d’ici.
— Oui, je vois où c’est maintenant que tu en parles. Ils ont
peut-être des athlètes hors pair, mais ce n’est clairement pas la
fac la plus prestigieuse du pays, et encore moins Harvard.
Meredith, elle qui était si secrète, qui ne faisait jamais de
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sentiment, semblait avoir des trémolos dans la voix.
— Je sais, acquiesça doucement Matt.
L’espace d’un instant, il prit sa petite main froide et la serra.
Son étonnement redoubla quand il la vit entrecroiser ses doigts
glacés dans les siens et se cramponner à sa main.
— D’après maman, notre destin va bientôt frapper, ajouta
sereinement Mme Flowers. Le principal, à mon sens, c’est de
protéger cette bonne vieille ville. Ainsi que ses habitants.
— Bien sûr. On va faire notre maximum. Heureusement
qu’on a des alliés qui s’y connaissent en démons japonais.
— Orime Saitou…
La vieille dame hocha la tête en souriant faiblement.
— Dieu la bénisse pour ses amulettes.
— Oui, Dieu bénisse les Saitou.
L’air sombre, Matt pensa à la grand-mère et à la mère du
même nom.
— Je crois qu’elles vont devoir nous en préparer tout un
stock.
Mme Flowers allait lui répondre quand Meredith, toujours
plongée dans ses pensées, reprit la parole :
— Vous savez, Stefan et Elena n’ont peut-être pas renoncé à
leur projet de voyage en fin de compte. Et, vu qu’à ce stade
aucun de nous ne sait s’il vivra assez longtemps pour faire des
études…
Elle haussa les épaules avec tristesse.
Matt lui serrait toujours la main quand Bonnie arriva en
trombe dans l’entrée, l’air bouleversé. Elle essaya bien de filer
dans les escaliers, mais Matt lâcha Meredith et tous deux se
précipitèrent pour l’intercepter. En un clin d’œil, tout le monde
était sur le qui-vive. Meredith saisit Bonnie par le bras.
Mme Flowers, un torchon encore dans les mains, les rejoignit
dans l’entrée.
— Qu’est-ce qui s’est passé, Bonnie ? C’est Shinichi et
Misao ? On est attaqués ?
Meredith posa la question calmement, mais avec le sérieux
nécessaire pour désamorcer l’hystérie.
Un frisson fulgurant traversa Matt de part en part. Personne
ne savait vraiment où étaient les deux démons en ce moment
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même. Peut-être dans le fameux buisson, dernier vestige de la
vieille forêt, ou peut-être juste ici, à la pension.
— Elena !? paniqua-t-il. Elle est toujours dehors avec
Damon ? Ils sont blessés ? Shinichi les a eus ?
Bonnie ferma les yeux et fit signe que non de la tête.
— OK, du calme, respire à fond, Bonnie, ordonna Meredith.
Dis-nous quel est le problème : Shinichi ? La police ? Va jeter un
œil à la fenêtre, lança-t-elle à Matt.
Bonnie continuait de secouer la tête.
Matt ne vit aucun gyrophare, ni le moindre signe d’une
attaque.
— Bon, si personne ne nous attaque, insista Meredith,
explique-nous ce qui se passe.
Bonnie secoua encore la tête de façon exaspérante.
Les regards de Matt et de Meredith se croisèrent au-dessus
de ses boucles rousses.
— La sphère d’étoiles, murmura subitement Meredith.
— Le salaud ! lâcha Matt avec hargne au même instant.
— Elena lui a tout dit ?
Matt s’efforça de repousser la vision qui lui vint tout de suite
à l’esprit : Damon les narguant d’un signe de la main, et Elena
souffrant le martyre à ses pieds.
— Elle a peut-être croisé un des gamins possédés en plein
délire ? hasarda Meredith.
Elle jeta un coup d’œil en biais à Bonnie, tout en serrant fort
la main de Matt.
Perplexe, ce dernier hasarda une théorie maladroite :
— Si ce fumier essayait de mettre la main sur la sphère,
Bonnie ne se serait pas enfuie ! Elle n’est jamais aussi
courageuse que quand elle a peur. Et, à moins qu’il n’ait tué
Elena, elle n’a aucune raison de…
Endossant le mauvais rôle, Meredith finit par brusquer un
peu Bonnie :
— Parle-nous, bon sang ! Il s’est forcément passé quelque
chose pour que tu sois dans cet état. Inspire à fond et raconte-
moi ce que tu as vu.
Soudain, dans un déluge de mots, Bonnie déballa tout :
— Elle… elle l’a appelé « mon amour », bafouilla-t-elle en
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serrant à deux mains la main libre de Meredith. Et elle avait du
sang plein le cou. Alors, je l’ai lâchée ! J’ai laissé tomber la
bouteille de Magie Noire !
— Allons, la rassura gentiment Mme Flowers. Inutile de
pleurer pour une bouteille cassée. On n’aura qu’à…
— Vous ne comprenez pas ! hoqueta Bonnie. Je les ai
entendus discuter en arrivant – j’étais obligée d’y aller tout
doucement, parce qu’on trébuche facilement là-bas. Ils
parlaient de la sphère d’étoiles ! Au début, j’ai cru qu’ils se
disputaient mais… elle avait les bras autour de son cou. Et lui
qui prétendait ne plus être un vampire ! Tu parles ! Elena avait
des traces de sang plein le cou, et lui en avait plein la bouche !
Dès que je suis arrivée, il l’a soulevée et lâchée sur le canapé,
mais j’ai eu le temps de tout voir. À tous les coups, elle lui a
donné la sphère ! Et je vous répète qu’elle l’a appelé « mon
amour » !
Échangeant un regard, Matt et Meredith rougirent et
s’empressèrent de détourner les yeux. Si Damon était redevenu
vampire – s’il avait réussi on ne sait comment à trouver la
cachette de la sphère – et si Elena lui avait apporté « à manger »
pour en fait lui donner son sang…
Meredith n’en finissait pas de chercher une explication.
— Bonnie… tu es sûre que tu n’exagères pas un peu ?
D’ailleurs, qu’est devenu le plateau de Mme Flowers ?
— Il… il y en avait partout. Ils l’avaient balancé ! Mais il la
tenait, je vous dis : une main sous ses genoux et une dans son
cou. La tête d’Elena était tellement penchée en arrière que ses
cheveux recouvraient toute l’épaule de Damon !
Il y eut un silence tandis que chacun essayait d’imaginer
différentes positions correspondant à cette description.
— Tu veux dire qu’il la tenait de force ? suggéra Meredith,
qui se mit subitement à chuchoter.
Matt comprit pourquoi. Stefan était sûrement endormi à
l’étage, et Meredith n’avait aucune envie de le réveiller.
— NON : ils se regardaient ! s’écria Bonnie. Dans les yeux !
Mme Flowers essaya de tempérer les choses :
— Ma petite Bonnie, peut-être qu’Elena est tombée et que
Damon a dû la rattraper en vitesse.
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Cette fois, Bonnie répliqua d’un ton implacable et sans
bafouiller :
— Possible. On aurait dit une de ces femmes qu’on voit sur
les couvertures de ces romans de gare idiots – comment on
appelle ça déjà ?
— À l’eau de rose ? devina Meredith sans enthousiasme, à
défaut d’une autre réponse.
— C’est ça ! À l’eau de rose. Voilà comment il la tenait ! Ce
que je veux dire, c’est qu’on sait tous qu’il s’est passé quelque
chose entre eux pendant notre séjour au Royaume des Ombres,
mais moi je pensais que tout ça s’arrêterait quand on aurait
retrouvé Stefan. Et en fait, pas du tout !
Matt devint blême.
— Tu insinues qu’au moment où on parle Elena et Damon
sont en train… de s’embrasser ?
— Je n’insinue rien du tout ! Tout ce que je dis, c’est qu’ils
parlaient de la sphère d’étoiles, qu’il la tenait dans ses bras
comme une jeune mariée et qu’elle ne le repoussait pas !
Frissonnant d’horreur, Matt sentit les ennuis arriver et, au
regard de Meredith, il devina qu’elle aussi. Et pour cause : il
aperçut Stefan en haut de l’escalier et, en tournant la tête, il vit,
en même temps que Meredith, Damon surgir par la porte de
derrière, celle qui donnait sur la cuisine.
Qu’est-ce qu’il fichait là ? Damon écoutait aux portes
maintenant ? fulmina Matt en silence.
À tout hasard, il essaya quand même de sauver la situation
vis-à-vis de Stefan.
— Salut champion ! Tenté par un petit remontant à base de
sang ? lança-t-il, aussitôt consterné par son ton exagérément
chaleureux.
« C’est dingue, pensa-t-il en parallèle. À peine trois jours
qu’il est sorti de prison et il a déjà l’air en pleine forme alors
qu’il n’avait plus que la peau sur les os. Aujourd’hui, il fait
simplement… mince. Il est même assez beau gosse pour faire
encore tourner la tête de toutes les filles. »
Appuyé sur la rampe, Stefan lui sourit faiblement. Malgré la
pâleur de son visage, son regard était étonnamment alerte, ses
yeux brillant d’un vert éclatant comme deux pierres précieuses.
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Il n’avait pas l’air troublé, et le cœur de Matt se serra d’autant
plus pour lui. Comment lui annoncer la nouvelle ?
— Elena est blessée, affirma Stefan.
Soudain il y eut un blanc, silence total, et tout le monde se
figea.
— Mais Damon ne pouvait pas l’aider, alors il l’a amenée ici.
— Exact, confirma froidement Damon derrière Matt. Je ne
pouvais rien faire pour elle. Si j’étais encore vampire… mais ce
n’est plus le cas. Elena s’est brûlée… entre autres. Du coup, j’ai
tout de suite pensé poche de glace et cataplasme. Désolé de
réfuter toutes vos subtiles théories.
— Doux Jésus ! s’écria Mme Flowers. Vous voulez dire que
ma petite Elena attend dans la cuisine d’être soignée ?
Elle partit précipitamment.
Stefan descendit quelques marches.
— Madame Flowers ! lança-t-il. Elle s’est brûlé le bras et la
cuisse. Elle dit que c’est parce que Damon ne l’a pas reconnue
dans le noir et qu’il l’a fait sursauter. Il pensait qu’un ennemi
s’était introduit dans la pièce et il l’a légèrement coupée à la
gorge avec un couteau. On sera dans le salon si vous avez besoin
d’aide.
— Elena est peut-être innocente, Stefan… mais lui pas,
s’entêta Bonnie. Tu le dis toi-même : il l’a brûlée et il lui a mis
un couteau sous la gorge. Moi j’appelle ça de la torture ! Il l’a
peut-être menacée pour lui arracher des aveux. Peut-être qu’il la
fait chanter et qu’on n’en sait rien !
Stefan rougit étrangement.
— C’est difficile à expliquer, murmura-t-il. J’essaie
constamment de me boucher les oreilles, mais… certains de mes
pouvoirs se sont renforcés… plus vite que ma capacité à les
maîtriser. La plupart du temps, je dors, donc ce n’est pas
gênant. Je dormais encore il y a cinq minutes. Mais je me suis
réveillé et j’ai entendu Elena dire à Damon que Mme Flowers
n’avait pas la sphère d’étoiles. Elle était bouleversée et blessée…
et, de là où j’étais, je pouvais sentir à quel endroit elle avait mal.
Ensuite c’est toi que j’ai entendue, Bonnie. Tes dons de médium
sont décidément très puissants. Et après je vous ai tous
entendus débattre au sujet d’Elena…
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« Bon sang… On nage en plein délire », pensa Matt.
Baragouinant des excuses du genre « C’est vrai, c’est notre
faute », il suivit Meredith dans le salon, sans réfléchir, comme si
ses pieds étaient reliés aux sandales italiennes de son amie par
un fil invisible.
Mais, et tout ce sang sur les lèvres de Damon… ?
Il y avait forcément une explication concrète à ça. À en croire
Stefan, Damon avait blessé Elena avec un couteau. De là à
expliquer qu’elle ait du sang partout dans le cou… Pour Matt, ce
n’était pas la signature d’un vampire. Il avait joué les donneurs
auprès de Stefan des dizaines de fois ces derniers jours, et le
procédé était toujours très net, sans traces.
Bizarre, aussi, qu’aucun d’entre eux n’ait pensé une seule
seconde que, même depuis le dernier étage, Stefan était
susceptible de lire directement dans leurs pensées.
Est-ce qu’il les écoutait en permanence ? s’interrogea de
nouveau Matt.
— J’essaie de ne pas le faire, à moins d’y être invité ou
d’avoir une bonne raison, expliqua soudain Stefan. Mais si
quelqu’un mentionne le nom d’Elena, qui plus est d’un ton
contrarié, là, c’est plus fort que moi. C’est comme quand on est
dans un lieu bruyant, où on a du mal à s’entendre : bizarrement,
dès que quelqu’un prononce votre nom, vous l’entendez tout de
suite.
— En psychologie, ça s’appelle l’effet cocktail party, précisa
Meredith.
Elle parlait d’une voix calme quoique apparemment pétrie de
remords, tout en tentant de réconforter Bonnie qui était
toujours sous le choc. Matt sentit son cœur se serrer.
— Appelle ça comme tu veux, le sens reste le même : Stefan
peut lire dans nos pensées quand ça lui chante.
— Pas exactement.
Stefan sembla se crisper.
— À l’époque où je me nourrissais de sang animal, je n’en
avais pas la force, à moins de faire un gros effort de
concentration. D’ailleurs, les amis, vous serez peut-être contents
de savoir que je compte retourner chasser dès demain, après-
demain au plus tard, en fonction de l’avis médical de
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Mme Flowers.
Il lança un regard lourd de sens autour de lui, s’attardant sur
son frère, qui était appuyé contre le mur près de la fenêtre, l’air
décontracté et singulièrement menaçant à la fois.
— Pour autant, je n’oublierai pas ceux qui m’ont sauvé la vie
alors que j’agonisais. Pour cette raison, merci aux concernés, et,
bon… j’espère qu’on pourra fêter ça un de ces quatre.
Il plissa les yeux et tourna la tête. Les filles furent
immédiatement émues, même Meredith renifla.
Damon poussa un gros soupir désagréable.
— Du sang animal ? Ouais, génial. Tu as raison, frangin,
affaiblis-toi un max, garde-toi juste trois ou quatre donneurs
consentants à disposition. Comme ça, quand viendra l’heure de
l’épreuve de force contre Shinichi et Misao, tu seras à peu près
aussi efficace qu’un mouchoir mouillé.
Bonnie sursauta.
— Une épreuve de force ?… Quand ?
— Dès que Shinichi et Misao seront prêts, répondit
laconiquement Stefan. Toute la ville est censée être réduite en
cendres. À mon avis, ils ne vont pas vraiment me laisser le
temps de me rétablir. Mais je ne peux pas continuer à vous
demander votre sang, à toi, à Meredith… et à Elena. Vous en
avez déjà fait assez, et je ne sais même pas comment vous
remercier.
— Moi je sais : en retrouvant toutes tes forces, répliqua
Meredith, toujours aussi calme et posée. Mais avant, je peux te
poser quelques questions ?
Debout près d’une chaise, Stefan attendit qu’elle se soit
installée sur l’étroit sofa, avec Bonnie quasiment sur les genoux,
avant de s’asseoir à son tour.
— Je t’écoute.
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4.
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Damon.
Ses lèvres se contractèrent un peu, comme s’il se retenait de
sourire uniquement grâce à un sang-froid absolu.
Matt fit deux pas en avant, secoué par une furieuse envie de
se planter devant lui et de le défier du regard. Mais, quand il
avait ce genre de pensées, il y avait toujours une petite voix dans
sa tête pour lui crier : « Alerte, danger, suicide ! »
— C’est vrai, répondit-il plutôt, d’un ton aussi détaché que
possible. J’ai donné mon sang à Stefan autant que les filles.
C’est mon ami et, il y a encore deux jours, on aurait dit qu’il
sortait d’un camp de concentration.
— Naturellement, murmura Damon, l’air calmé.
Il poursuivit d’une voix plus douce :
— Mon frangin a toujours eu du succès avec les deux…
disons, bords, pour ne pas choquer ces dames. Même avec les
kitsune mâles. Résultat : regardez dans quel état je me
retrouve !
Matt vit littéralement rouge, comme s’il regardait Damon à
travers une brume de sang.
— À ce propos, où est passé Sage, Damon ? reprit Meredith.
Lui, c’est un vampire. Si on le retrouvait, tes problèmes seraient
résolus, je me trompe ?
Bien envoyé ! Comme toujours avec elle. Damon répliqua en
plantant ses yeux noirs impénétrables dans ceux de Meredith :
— Moins tu en sais sur Sage, mieux c’est. À ta place, je ne
parlerais pas de lui à la légère : il a des amis haut placés en
Enfer. Mais, pour répondre à ta question : non, je ne laisserai
pas Sage me transformer en vampire. Ça ne ferait que
compliquer les choses.
— Toujours est-il que Shinichi nous a souhaité bonne chance
pour découvrir qui il est vraiment. À ton avis, qu’est-ce qu’il a
voulu dire par là ?
Damon haussa les épaules d’un geste plein d’aisance.
— Mon avis ne regarde que moi. Sage a toujours traîné dans
les bas-fonds les plus sordides du Royaume.
— Mais pourquoi il est parti, alors ? explosa Bonnie. Dis-moi
que ce n’est pas à cause de nous, Damon ! Pourquoi il nous a
laissé Serre et Sabre, hein ? Et… Oh, Damon, si tu savais comme
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je m’en veux !
Elle se laissa glisser du sofa pour s’agenouiller par terre en
baissant la tête, de sorte qu’on ne vit plus que ses boucles
rousses. Appuyée sur ses petites mains blanches, on aurait dit
qu’elle allait baiser le sol devant lui.
— Tout est ma faute, et maintenant vous êtes tous fâchés.
Mais c’était tellement horrible que… forcément, j’ai imaginé le
pire.
La tension jusque-là palpable dans la pièce disparut d’un
coup. Presque tout le monde laissa échapper un petit rire.
C’était du Bonnie tout craché, et si spontané de leur part à tous.
Humain, en somme.
Matt voulut la prendre dans ses bras pour la rasseoir dans le
fauteuil, mais, quand Bonnie n’allait pas bien, Meredith restait
sa meilleure ressource. Sans compter que deux autres paires de
bras eurent la même idée et furent plus rapides que lui. D’un
côté les longues mains fines et hâlées de Meredith, de l’autre des
doigts masculins encore plus fuselés.
Matt serra le poing. « Laisse faire Meredith », se raisonna-t-
il et, presque sans le vouloir, son poing maladroit barra la route
aux mains tendues de Damon. Meredith souleva Bonnie et se
rassit avec elle sur le sofa. Au regard que Damon lui lança, Matt
comprit qu’il n’insisterait pas.
— Il faut que tu lui pardonnes, Damon, arbitra Meredith,
toujours impartiale, sans prendre de gants. Sinon, je crois
qu’elle ne va pas en dormir de la nuit.
Ce dernier haussa les épaules, froid comme la glace.
— Un jour… peut-être.
Matt sentit ses muscles se raidir. Il fallait être un sacré
salaud pour dire ça devant Bonnie. Parce que, évidemment, elle
entendait tout.
— Va te faire voir, marmonna Matt.
— Pardon ?
Le ton de Damon fut brusquement cinglant, dénué de toute
nonchalance et fausse politesse.
— Tu m’as très bien compris, répliqua Matt avec hargne.
Mais, si tu veux, on peut sortir pour que je t’explique le fond de
ma pensée, ajouta-t-il, bravache.
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Derrière lui, on entendit un non ! plaintif de Bonnie, et un
chut modéré de Meredith. Stefan tenta bien de les retenir d’un
ça suffit autoritaire, mais il fut ensuite pris d’une quinte de
toux. Alors Matt et Damon en profitèrent pour foncer vers la
porte.
Il faisait encore bon dehors, sur la véranda.
— Alors c’est là qu’on se bat ? lâcha Damon avec indolence
quand ils eurent descendu les marches et accédé à l’allée de
gravier.
— Ça me va très bien, rétorqua Matt, sur ses gardes.
Quelque chose lui disait que Damon n’hésiterait pas à lui
faire un coup bas.
— Oui, pas trop loin, c’est parfait.
Damon affichait un sourire éclatant, disproportionné.
— Comme ça tu pourras appeler mon frangin à l’aide et il
viendra vite à ta rescousse. En attendant, on va d’abord
s’occuper du problème de ton incursion dans mes affaires, et du
fait que tu…
Matt lui balança un coup de poing en pleine figure.
Il ne savait pas où Damon voulait en venir, mais le fait est
que, quand on demande à un type de venir s’expliquer dehors,
la suite est logique : on se jette sur lui. On ne reste pas là à faire
la causette. Sinon, on risque de se faire taxer à vie de lâche,
voire pire. Ce n’est pas à Damon qu’il allait l’apprendre.
Remarquez, avant, on avait beau l’insulter tant qu’on voulait,
il savait toujours repousser les attaques…
« Avant, il se serait contenté de me briser tous les os de la
main un par un et de me torturer pendant des heures, supposa
Matt. Mais aujourd’hui… j’ai presque autant de réflexes que lui
et il s’est bêtement fait prendre par surprise. »
Matt fit jouer ses articulations avec précaution. Bien sûr, ce
n’était jamais agréable de frapper quelqu’un, mais, si Meredith
avait pu venir à bout de Caroline, il pouvait très bien en faire
autant avec…
Damon ? Merde, c’est lui que je viens d’assommer ?
Il lui sembla alors entendre la voix de son vieil entraîneur :
« Cours, Honeycutt ! Tire-toi. Quitte cette ville. Change de
nom. »
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Déjà tenté. Échec complet. Merci bien, pensa Matt, aigri.
Cependant, Damon n’avait rien d’un démon surgi de l’Enfer
avec des yeux de dragon et une force de taureau enragé, prêt à
anéantir Matt. Entre ses cheveux ébouriffés et ses bottes
couvertes de terre, il avait plutôt l’air abasourdi et outré.
— Espèce d’ignare… de sale gamin…
Damon passa à l’italien.
— Écoute, le coupa Matt. Je suis là pour me battre, OK ?
D’ailleurs, un jour, le type le plus malin que je connaisse m’a
dit : « Si tu veux te battre, discute pas. Mais, si tu veux discuter,
range tes poings. »
Alors qu’il se relevait et ôtait les cardères sauvages et autres
plantes épineuses plantées dans son jean noir délavé, Damon
voulut grogner, mais le son qui sortit de sa bouche fut assez
décevant. Peut-être était-ce dû à la nouvelle forme de ses
canines. Ou bien à son manque de conviction. Matt avait vu
suffisamment de types vaincus pour savoir que cette bataille
était gagnée. Il fut saisi d’une étrange exaltation. Incroyable, il
allait rester en un seul morceau ! L’événement était à marquer
d’une pierre blanche.
« Bon, et maintenant ? se demanda-t-il. Je suis censé lui
tendre la main ou… ? » La réponse ne se fit pas attendre : Si ça
te dit de tendre la main à un crocodile temporairement KO,
vas-y ! Après tout, t’as pas besoin de tes dix doigts, si ?
Tant pis, décida-t-il en tournant les talons en direction de la
maison. Jusqu’à sa mort (qui, certes, n’allait peut-être pas
tarder), il se souviendrait de ce précieux moment.
En entrant, il se cogna contre Bonnie qui sortait à toute
vitesse.
— Qu’est-ce que tu lui as fait, Matt ? s’écria-t-elle en jetant
des coups d’œil nerveux autour d’elle. Et toi, tu es blessé ?
Il enfonça le poing dans la paume de sa main d’un geste sec.
— Il est par terre là-bas, ajouta-t-il avec complaisance.
Bonnie partit en courant.
Bon. La soirée avait été moins spectaculaire que prévu. Mais
quand même assez réussie.
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* *
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devant un tribunal véreux pour avoir prétendument « agressé
Caroline Forbes en étant sous l’emprise d’une puissante et
mystérieuse drogue ». Tout ce qui était lié de près ou de loin à
un tribunal les intéressait. Mais, en voyant l’air soucieux de
Stefan, Elena décida de ne pas approfondir la question et serra
simplement sa main.
— Il faut qu’on y aille. On reparlera de votre grand-mère plus
tard, d’accord ? Quelque chose me dit qu’elle était fascinante.
— Je n’ai gardé d’elle que le souvenir d’une vieille grincheuse
solitaire qui ne supportait guère les idiots et qui considérait
quasiment tout le monde comme tel, répondit Mme Flowers. Je
crois que j’étais partie pour suivre ses traces jusqu’à ce que je
vous rencontre, mes enfants. Grâce à vous, j’ai ouvert les yeux et
ça m’a fait réagir. Je vous suis très reconnaissante.
— C’est nous qui le sommes.
Elena serra la vieille dame dans ses bras et sentit son cœur
faire un bond en croisant de nouveau le regard, cette fois
amoureux, de Stefan. Il semblait certain que tout finirait bien…
pour elle.
Je m’inquiète pour Matt, lui souffla-t-elle par la pensée.
Damon a encore beaucoup de réflexes, et tu sais qu’il ne porte
pas du tout Matt dans son cœur.
Ça… répondit Stefan avec un sourire ironique, je crois que
c’est le moins qu’on puisse dire. Mais, à mon avis, attends de
voir lequel des deux revient blessé avant de t’inquiéter.
Elena le dévisagea, étonnée, puis resongea un instant au
garçon impulsif et athlétique qu’était Matt. Finalement, elle
sourit aussi. Elle se sentait à la fois coupable… et rassurée.
Stefan savait toujours la rassurer. À cet instant, elle eut envie
d’en faire autant pour lui.
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— Si je pouvais, je m’arracherais la langue, Damon. Je
n’aurais jamais dû tirer des conclusions trop vite.
— Tu t’es imaginé que j’étais en train de piquer Elena à
Stefan. Normal, ironisa Damon avec lassitude. C’est le coup
classique, avec moi.
— Non, justement. Tu as tout fait pour sortir Stefan de
prison. Chaque fois qu’il y avait un danger tu l’as affronté seul,
et tu nous as toujours protégées. Tout ça tu l’as fait sans
réfléchir qu’à…
Subitement, Bonnie sentit des mains robustes lui serrer les
poignets et il y eut une avalanche de clichés dans sa tête. Une
poigne de fer. Ferme comme des sangles d’acier. Impossible d’y
échapper.
Puis un déluge glacial s’abattit sur elle.
— Tu ne sais rien de moi ! lâcha Damon. Ni de ce que je veux,
ni de ce que je fais. Qui te dit que je ne manigance pas quelque
chose en ce moment même ? Que je ne t’entende plus jamais
dire des trucs pareils, et ne va pas croire que je t’épargnerai si tu
te mets en travers de mon chemin.
Il se releva et laissa à terre Bonnie, qui le suivit fixement des
yeux. Elle s’était trompée tout à l’heure : son cœur n’était pas
brisé, il était en miettes.
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5.
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riant doucement. Elle faisait partie de ces femmes qui ont la
chance d’avoir un rire magnifique. Mais ce rire-là était
clairement malicieux, à l’image de l’enfant espiègle et rusée
qu’elle avait été. Stefan eut envie de la chatouiller pour
l’entendre encore ; envie de rire avec elle, de la prendre dans ses
bras et d’exiger qu’elle lui explique ce qui l’amusait tant.
— Qu’est-ce qu’il y a, mon amour ? demanda-t-il plutôt.
— J’en connais un qui a les crocs, répliqua-t-elle
innocemment.
Et elle pouffa encore.
L’espace d’une seconde, il resta à la regarder, émerveillé, et
soudain, la main d’Elena lui échappa. Son rire résonna dans son
sillage comme une cascade d’eau vive sur des rochers, tandis
qu’elle s’élançait en courant dans l’escalier, autant pour le
taquiner que pour lui montrer qu’elle était en pleine forme,
devina-t-il. Si elle avait trébuché ou été prise de vertiges, il
aurait décrété qu’un énième don de sang serait nocif pour elle,
elle le savait très bien.
Pour l’instant, ça ne semblait faire de tort à aucun de ses
amis, sinon il aurait exigé le repos dudit ami. Même Bonnie,
pourtant aussi fragile qu’une libellule, ne paraissait pas s’en
porter plus mal.
*
* *
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et ses entailles encore douloureuses, et l’épisode avec Damon,
elle avait de bonnes raisons de pleurer.
— Il a appelé ça de la bidoche. C’était un steak tartare.
Écoute, je n’ai pas très envie de parler de lui, maintenant.
— Bien sûr, je comprends, mon amour.
Stefan se sentit aussitôt piteux. Il se donnait un mal fou pour
ne pas paraître affamé… mais il n’arrivait même pas à contrôler
ses canines.
Et apparemment Elena n’était pas d’humeur à flirter. Elle se
hissa sur le lit, puis déroula avec précaution le bandage que
Mme Flowers venait de lui poser autour du cou.
Stefan eut l’air subitement inquiet.
Mon amour…
Il s’interrompit brusquement.
Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle l’observa tout en continuant d’enlever son pansement.
Eh bien… si je le prenais plutôt à ton bras ? Tu souffres déjà
beaucoup et je ne veux pas toucher au traitement antitétanique
de Mme Flowers.
Mais si, il reste encore plein de place à côté !
Mais si je mords sur ces entailles…
Une fois de plus, il s’interrompit.
Cette fois, Elena le dévisagea. Elle le connaissait par cœur. Il
avait une idée en tête.
Dis-moi ce qui te tracasse.
Stefan la regarda dans les yeux, puis approcha sa bouche de
celle d’Elena.
— Je peux les cicatriser, chuchota-t-il, mais… ça signifierait
les rouvrir pour les refaire saigner. Ce sera douloureux.
— Et ça pourrait surtout t’empoisonner ! le coupa durement
Elena. Tu vois bien que Mme Flowers a mis une crème…
Le petit rire que Stefan laissa échapper lui fit l’effet de doux
picotements le long du dos.
— On ne se débarrasse pas d’un vampire aussi facilement, tu
sais. À part un coup de pieu dans le cœur, rien ne peut nous
tuer. Mais je ne veux pas te faire mal, même si c’est pour ton
bien. Je pourrais t’hypnotiser pour que tu ne sentes rien…
— Non, surtout pas ! Je m’en fiche d’avoir mal. Tant que tu
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as tout le sang qu’il te faut.
Stefan la respectait assez pour savoir qu’il ferait mieux de ne
pas insister. En plus, il ne pouvait plus vraiment se retenir. Il la
regarda s’allonger, puis s’étendit près d’elle et se pencha pour
atteindre les entailles auréolées de taches vertes dans son cou. Il
les lécha avec douceur, et avec une certaine hésitation au début,
puis sa langue soyeuse s’attarda plus longuement sur chacune
des plaies. Il serait incapable d’expliquer le processus, ni quels
agents chimiques il déposait dessus. C’était aussi naturel que le
fait de respirer pour un humain.
Au bout d’une minute, il redressa la tête, l’air amusé.
Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?
Elena sourit en sentant son souffle lui chatouiller le cou.
Ton sang est aromatisé à la citronnelle, constata Stefan.
Apparemment, la recette miracle de grand-maman est à base
de citronnelle… et d’alcool ! On dirait du vin à la citronnelle !
Et c’est bon ou pas ? demanda Elena, un peu inquiète.
Oui, comme toujours. Mais je préfère quand même ton sang
au naturel. Tu n’as pas trop mal ?
Elena se sentit rougir. Damon avait soigné sa joue de la
même façon à l’époque où ils étaient au Royaume des Ombres,
quand elle avait fait un rempart de son corps pour éviter un
énième coup de fouet à une esclave en sang. Elle savait que
Stefan était au courant de cette histoire et il se doutait
sûrement, chaque fois qu’il la regardait, que la balafre blanche
quasi invisible sur sa pommette avait été caressée avec tout
autant de douceur jusqu’à cicatrisation.
Comparé à ça, ces éraflures ne sont rien, le rassura-t-elle.
Mais un brusque frisson la parcourut aussitôt.
Stefan, je… Je ne t’ai jamais demandé pardon pour avoir
protégé Ulma au risque de ne pas pouvoir te sauver à temps.
Et aussi… pour avoir dansé pendant que tu mourais de faim et
continué de faire des mondanités afin de trouver la clé des
jumeaux…
Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? répondit-il d’un ton
faussement fâché, tandis qu’il refermait avec douceur une
entaille sur sa gorge. Tu as fait tout ce qu’il fallait pour me
retrouver alors qu’à la base c’est moi qui t’avais laissée seule
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ici. Tu ne crois pas que je peux comprendre ? Je ne méritais pas
d’être sauvé…
Je t’interdis de dire ça ! rétorqua Elena, la voix subitement
étranglée par les sanglots. Au fond, je crois que… je savais que
tu me pardonnerais, sinon je n’aurais pas supporté le contact
de tous ces bijoux que je portais, ils m’auraient brûlé la peau.
Tu sais, pour te retrouver, il a fallu qu’on te piste comme des
chiens de chasse, et on était terrorisés à l’idée que le moindre
faux pas signe peut-être ton arrêt de mort… ou le nôtre.
Stefan la tenait à présent fermement contre lui.
Comment te faire comprendre ? Tu as renoncé à tout, même
à ta liberté, pour moi. Vous avez accepté d’être esclaves. Et
toi… tu as été « punie »…
Comment… comment tu le sais ? Qui te l’a dit ? bredouilla
Elena en s’agitant.
Toi, mon amour. Dans ton sommeil, tes rêves.
Mais… c’est Damon qui a souffert à ma place. Ça aussi, tu le
sais ?
Il y eut un moment de flottement avant que Stefan réponde :
Ah… Je vois… Et, non, je l’ignorais.
Comme des bulles, des bribes de souvenirs du Royaume des
Ombres remontèrent à l’esprit d’Elena. Cette cité en toc, à l’éclat
illusoire, où l’on glorifiait autant un coup de fouet répandant
une gerbe de sang sur un mur qu’une poignée de rubis
éparpillés sur le trottoir…
Mon amour, n’y pense plus. Tu m’as retrouvé, tu m’as
sauvé, et maintenant on est ici, ensemble.
Une fois la dernière entaille refermée, Stefan posa la joue
contre la sienne.
C’est tout ce qui compte pour moi : toi et moi, ensemble.
Elena était si heureuse d’être pardonnée qu’elle en avait
presque le tournis, cependant… quelque chose en elle avait
changé et n’avait cessé de croître durant toutes ces semaines
passées au Royaume des Ombres. Un sentiment pour Damon
qui n’était pas simplement dû au fait qu’elle avait eu besoin de
son aide. Un sentiment qu’elle avait cru que Stefan comprenait.
Et qui pourrait même changer les rapports entre eux trois. Mais,
aujourd’hui, Stefan semblait persuadé que tout allait redevenir
- 50 -
comme avant, avant son enlèvement.
Enfin… à quoi bon se tracasser à propos de l’avenir, alors que
cette soirée suffisait à la faire pleurer de joie ?
C’était ça, le sentiment le plus fantastique au monde : être
avec lui. Alors elle lui fit promettre à maintes reprises que plus
jamais il ne l’abandonnerait pour se lancer dans une nouvelle
quête, même pour quelques jours, quelle qu’en soit la cause.
Entre-temps, elle oublia toutes les questions qui la
préoccupaient. Ils avaient toujours été au paradis dans les bras
l’un de l’autre. Ils étaient faits pour être ensemble. Plus rien
n’avait d’importance maintenant qu’elle était chez elle.
N’importe où, mais avec Stefan : c’était là, chez elle.
- 51 -
6.
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avait mal.
Plus pour longtemps, se promit-il en observant Bonnie du
coin de l’œil.
— Je croyais que tu ne voulais plus jamais me voir, hasarda-
t-elle, le menton tremblant.
Ça lui semblait presque trop cruel de profiter d’un petit
pinson si vulnérable. Mais avait-il vraiment le choix ?
« Je lui revaudrai ça un jour, d’une façon ou d’une autre, je le
jure, se promit Damon en silence. En attendant, autant faire en
sorte que ça se passe bien. »
— Ce n’est pas ce que j’ai dit, objecta-t-il en espérant que
Bonnie ait oublié les termes exacts de leur dispute.
Il aurait bien aimé influencer un peu cette femme-enfant,
mais… il n’avait plus ce pouvoir. Il n’était qu’un homme
désormais.
— Tu as dit que tu ne m’épargnerais pas si tu me recroisais
sur ton chemin.
— Écoute, je venais de me faire boxer par un gamin et, même
si je ne m’attends pas à ce que tu comprennes, sache que ça ne
m’était pas arrivé depuis l’âge de douze ans, quand j’étais encore
un môme.
Le menton de Bonnie tremblait toujours, mais ses larmes
avaient séché.
« Effectivement : jamais aussi courageuse que quand elle a
peur », constata Damon.
— Je suis surtout inquiet pour les autres, reprit-il.
— Quels autres ? s’étonna Bonnie en clignant des yeux.
— Si tu savais ! C’est fou le nombre d’ennemis qu’on a
tendance à se faire en un siècle et demi. Je ne sais pas… c’est
peut-être moi. Ou bien c’est juste le destin d’un vampire…
— Mais non, tu n’y es pour rien !
— Quelle importance ? Longue ou courte, la vie paraît
toujours trop brève de toute façon.
— Damon…
— Ne te tracasse pas, mon chaton. Dame Nature a le remède
qu’il te faut.
Il sortit de sa poche de poitrine une petite flasque qui sentait
indubitablement le vin de Magie Noire.
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— Tu l’as récupérée ? Tu es un génie, Damon !
— Une petite goutte ?… À vous l’honneur, madame – au
temps pour moi, mademoiselle.
— Je ne sais pas trop… La dernière fois, ce truc m’a rendue
complètement idiote.
— Mais le monde est idiot ! Et la vie aussi. Surtout qu’on s’est
fait maudire six fois en l’espace d’une journée.
Damon ouvrit le flacon.
— Allez, d’accord !
Visiblement aux anges à l’idée de « trinquer » avec Damon,
Bonnie prit une gorgée avec une extrême délicatesse.
Damon s’étrangla de rire.
— Tu ferais mieux de boire un bon coup, mon pinson ! Sinon
on y sera encore demain matin.
Elle inspira profondément, puis but une autre goulée.
Environ trois gorgées plus tard, Damon estima qu’elle avait eu
sa dose.
Bonnie était maintenant prise de fou rire.
— Je crois… que j’ai assez bu là, non ?
— Quelle couleur tu vois, là-bas ?
— Du rose ? Et du violet ? C’est ça ? Mais il fait nuit, non ?
— Eh bien, l’aurore boréale nous fait peut-être l’honneur de
sa présence. Mais tu as raison : je ferais bien de te mettre au lit.
— Oh, non ! Enfin, si ! Mais non ! Si, mais non !
— Chut.
— Chuuuuuuuuuut !
Wow, se dit Damon. J’y suis peut-être allé un peu fort.
— Allez, au lit, répéta-t-il d’un ton plus ferme. Viens, je
t’emmène dans la chambre du bas.
— Tu as peur que je tombe dans les escaliers ?
— Si on veut. Et cette chambre est beaucoup mieux que celle
que tu partages avec Meredith. Maintenant va dormir, et ne
parle à personne de notre entrevue.
— Même pas à Elena ?
— À personne. Sinon… je pourrais me fâcher.
— Surtout pas ! Je ne dirai rien, Damon, je le jure sur ta vie !
— C’est le cas de le dire, murmura ce dernier. Dors bien.
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Un voile de brouillard, éclairé par la lune, enveloppait la
maison comme un cocon. Une mystérieuse silhouette, fine et
encapuchonnée, profita de l’obscurité avec une agilité telle
qu’elle serait passée inaperçue même si quelqu’un avait été à
l’affût. Or personne ne l’était.
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7.
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— Ça te détend un peu ?
— Oui, merci Damon.
De plus en plus bizarre : sa propre voix lui paraissait molle et
traînante.
— J’espère que les autres n’ont pas été trop durs avec toi
pour ton erreur idiote au sujet d’Elena et moi.
— Non, ça va, je t’assure. En fait, ils étaient surtout curieux
de te voir te battre avec Matt…
Bonnie plaqua une main sur sa bouche.
— Pardon ! Je ne voulais pas en reparler, ça m’a échappé !
— C’est rien. Demain j’aurai déjà tout oublié.
Bonnie n’arrivait pas à comprendre qu’on puisse avoir si
peur de Damon, lui qui eut la gentillesse de reprendre sa tasse
en disant qu’il irait la poser dans l’évier de la cuisine. Tant
mieux, parce qu’elle avait la sensation qu’elle n’aurait pas la
force de se relever, quand bien même sa vie en dépendrait. Elle
se sentait si bien, là. Tellement à l’aise.
— Est-ce que je peux juste te poser une petite question,
Bonnie ?
Damon marqua volontairement une pause.
— Je ne peux pas te dire pourquoi, mais… il faut absolument
que je retrouve la sphère d’étoiles de Misao, finit-il d’un ton très
sérieux.
— Ah… ça, murmura Bonnie de manière confuse.
Elle gloussa.
— Oui, ça. Je suis sincèrement désolé de te le demander à
toi, car tu es jeune et innocente… Seulement, je sais que tu me
diras la vérité. Où est-elle ?
Avec ces louanges et ces mots réconfortants, Bonnie se sentit
pousser des ailes.
— Au même endroit depuis le début, confia-t-elle d’une voix
endormie et barbouillée. Ils essaient de me faire croire qu’ils
l’ont déplacée… mais, quand je l’ai vu enchaîné… et descendre
dans le cellier, j’ai compris que c’était faux.
Dans l’obscurité, on entendit un bref mouvement de boucles,
puis un bâillement.
— S’ils comptaient vraiment la déplacer… ils auraient très
bien pu me demander de l’emporter ailleurs…
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— Ils étaient peut-être inquiets pour toi.
— Pourquoi ?…
Bonnie bâilla de nouveau, sans trop comprendre le sous-
entendu.
— Franchement, un vieux coffre à combinaison ? Je leur ai
pourtant dit… que ces vieux machins… étaient parfois très
faciles à… à…
Elle laissa échapper un soupir, puis sa voix s’éteignit.
— Ravi d’avoir eu cette petite conversation avec toi, chuchota
Damon.
Seul le silence lui parvint en écho.
Tirant le drap aussi haut que possible, il le laissa retomber
mollement sur Bonnie ; son visage fut à moitié recouvert.
— Requiescat in pace.
Puis il quitta la pièce, sans oublier de prendre la tasse.
« Bon, alors… enchaîné… dans le cellier », se répéta-t-il d’un
air songeur en lavant soigneusement la tasse avant de la ranger
dans le placard. Cette phrase était étrange à première vue, mais
il avait désormais presque tous les morceaux du puzzle, qui était
en fait très facile à reconstituer. Il ne lui restait plus qu’à
emprunter douze autres somnifères à Mme Flowers et deux
assiettes bien pleines de viande crue. Il avait tous les
ingrédients… En revanche, il n’avait jamais entendu parler d’un
cellier.
Quelques minutes plus tard, il ouvrait la porte de la cave.
Non. Ça ne correspondait pas aux critères du mot « cellier »,
dont il avait cherché la définition sur son portable. Agacé et
conscient qu’à tout instant un des pensionnaires était
susceptible de venir chercher quelque chose en bas, Damon fit
demi-tour, frustré. En face de la cave, il y avait un panneau en
bois sculpté avec minutie, mais rien d’autre.
Plutôt mourir que d’abandonner maintenant. Il retrouverait
sa vie de vampire, coûte que coûte. Ce serait ça ou rien !
Histoire de ponctuer ses pensées, il donna un violent coup de
poing dans le panneau en bois devant lui.
Le son émis lui parut creux.
Immédiatement, toutes ses contrariétés s’envolèrent. Il
examina le panneau de plus près. Tiens, tiens, des charnières…
- 58 -
qui en toute logique n’avaient rien à faire là. Ce n’était pas un
panneau mais une porte. Une porte qui menait sans aucun
doute au cellier, et donc à la sphère.
Il ne lui fallut pas longtemps pour trouver à quel endroit
enclencher le mécanisme (même humain, il avait gardé une
sensibilité tactile hors norme), et alors le panneau pivota. Les
escaliers évoqués par Bonnie étaient là. Il cala son paquet sous
le bras et entama la descente.
À en croire l’éclairage fourni par la petite lampe électrique
qu’il avait piquée dans la remise, la pièce était conforme à sa
définition officielle : humide, en terre battue, servant à
entreposer fruits et légumes avant l’invention du réfrigérateur.
Quant au coffre, il était tel que Bonnie l’avait décrit : un vieux
modèle à combinaison tout rouillé, que n’importe quel
champion du bidouillage aurait pu ouvrir en une minute montre
en main. Il en faudrait environ six à Damon, moyennant un
stéthoscope et une concentration extrême (il avait entendu dire
qu’en cherchant bien on pouvait trouver à peu près tout et
n’importe quoi à la pension et, manifestement, on ne lui avait
pas menti), six minutes, donc, pour entendre les gorges de la
serrure cliqueter doucement.
Mais d’abord, il avait un molosse à mater. Sabre s’était
redressé, éveillé et vigilant dès l’instant où la porte secrète
s’était ouverte. Ils avaient certainement utilisé un vêtement
appartenant à Damon pour lui apprendre à donner l’alerte sitôt
qu’il flairerait son odeur.
Seulement, Damon avait lui aussi des connaissances en
botanique et avait mis la cuisine de Mme Flowers sens dessus
dessous pour trouver une poignée d’hamamélis, quelques
gouttes de liqueur de fraise, des graines d’anis, un peu d’huile
de menthe poivrée, et deux ou trois autres huiles essentielles
que la vieille dame avait en stock, des douces et des fortes.
Mélangé, l’ensemble donnait une lotion âcre qu’il s’était
appliquée avec soin sur tout le corps. Cette préparation
constituait pour Sabre un fouillis insensé d’odeurs, plus fortes
les unes que les autres. Pour le chien qui s’était maintenant
rassis, une seule chose était sûre : l’individu qui était accroupi
sur les marches et lui lançait de généreuses boulettes de viande
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et de fines tranches de filet mignon qu’il avalait tout rond à
chaque fois ne pouvait pas être Damon. Non sans intérêt, ce
dernier regarda l’animal engloutir sa mixture de somnifères
écrasés et de viande crue, fouettant joyeusement le sol de sa
queue.
Dix minutes plus tard, le cerbère était étalé de tout son long
par terre, plongé dans un coma bienheureux.
Six minutes après, Damon ouvrait la petite porte blindée du
vieux coffre.
Une seconde plus tard, il en sortait une taie d’oreiller.
À la lueur de la lampe électrique, il constata que cette
dernière contenait effectivement une sphère d’étoiles, mais une
sphère à moitié pleine.
Allons bon, qu’est-ce que c’était que cette histoire, encore ?
Sur le dessus, un trou avait été percé très nettement et
rebouché, de sorte qu’aucune autre précieuse gouttelette ne
puisse être perdue.
Mais qui pouvait avoir pris le reste du fluide et, surtout,
pourquoi ? Damon avait vu de ses propres yeux la sphère
débordant de liquide opalescent, à peine quelques jours plus tôt.
Pour une raison ou pour une autre, quelqu’un avait entre-
temps utilisé l’énergie vitale d’environ cent mille individus.
Les autres auraient-ils tenté un quelconque exploit et
échoué, au risque de provoquer un tel gâchis ? Stefan était trop
bon pour aller jusque-là, Damon en était certain. En revanche…
Sage.
Avec une injonction impériale sur le dos, il était capable de
tout. Autrement dit, après que la sphère eut été rapportée à la
maison, il avait dû en prendre la moitié et laisser le reste en
plan, et Matt ou quelqu’un d’autre avait veillé à la reboucher.
Une telle quantité de pouvoir n’avait pu servir qu’à… activer
le portail du Royaume des Ombres.
Très lentement, Damon lâcha un soupir et sourit. Il n’y avait
pas trente-six façons de s’introduire dans le Royaume et, en tant
qu’humain, il ne pouvait évidemment pas rouler jusqu’en
Arizona et emprunter un accès public comme il l’avait fait la
première fois avec les filles. Cependant, il avait mieux à sa
disposition. Une sphère d’étoiles pour se créer son propre accès
- 60 -
privé. À moins d’être l’heureux détenteur de l’un des légendaires
passe-partout permettant de se promener à sa guise d’une
dimension à l’autre, il n’existait pas d’autre moyen.
Un jour ou l’autre, Mme Flowers trouverait sûrement dans
un recoin un autre petit mot de remerciement : cette fois
accompagné d’un cadeau littéralement inestimable, quelque
chose d’exquis et de précieux, provenant sans doute d’une
dimension très éloignée de la Terre. C’était le mode opératoire
de Sage.
Tout était calme à l’étage. Les humains comptaient sur leurs
compagnons à poils et à plumes pour les protéger. Damon jeta
un dernier coup d’œil au cellier qui l’entourait et ne vit qu’une
pièce sombre complètement vide, à l’exception du coffre-fort,
qu’il décida alors de refermer. Fourrant son propre bazar dans
la taie d’oreiller, il tapota Sabre qui ronflait doucement et se
retourna vers l’escalier.
C’est là qu’il aperçut une silhouette dans l’embrasure, en
haut des marches. Elle s’éclipsa à pas feutrés derrière la porte,
mais Damon en avait vu assez pour comprendre.
L’individu était armé d’un bâton de combat presque aussi
grand que lui.
Autrement dit, il avait affaire à un chasseur. À un tueur de
vampires.
À l’époque, Damon en avait croisé plusieurs, mais
brièvement. Selon lui, ils étaient fanatiques, déraisonnables et
encore plus stupides que l’humain moyen, en général parce que
leur enfance avait été bercée de légendes de vampires aux crocs
longs comme des défenses qui égorgeaient toutes leurs victimes.
Damon était le premier à admettre qu’il existait effectivement
des vampires de cet acabit, mais la plupart étaient moins
virulents. D’ordinaire, les chasseurs de vampires travaillaient en
groupe, mais Damon avait dans l’idée que celui-ci était seul.
Lentement, il se mit à monter les marches. Il était presque
sûr de l’identité du tueur, mais, s’il se trompait, il devrait
rapidement esquiver un bâton fusant vers lui comme un javelot.
Aucun problème pour un vampire ; un peu plus compliqué pour
quelqu’un comme lui, qui n’était pas armé et se trouvait
sérieusement désavantagé sur le plan tactique.
- 61 -
Il arriva indemne en haut de l’escalier. C’était justement
l’étape la plus dangereuse du parcours, car il suffisait d’un coup
porté pile au bon moment pour le faire dévaler jusqu’en bas.
Naturellement, un vampire s’en remettrait vite, mais, une fois
encore : il n’était plus un vampire.
Toutefois, l’ennemi qui l’attendait dans la cuisine le laissa
sortir du cellier sans entraves.
Un tueur ayant le sens de l’honneur. Que c’était mignon !
Damon se tourna lentement pour jauger son adversaire. Et
fut d’emblée impressionné.
Non par l’agilité incontestable avec laquelle il agitait son
bâton de combat comme un karatéka, mais par l’arme en soi.
Parfaitement équilibré, le bâton s’empoignait par le milieu, et
les motifs incrustés de joyaux autour de la prise prouvaient que
son inventeur avait très bon goût. Les deux extrémités
témoignaient aussi de son sens de l’humour. Elles étaient en
bois de fer, connu pour sa solidité, et tout aussi ornées. En
théorie, ce bâton avait la forme de l’une des armes les plus
anciennes de l’humanité : la lance à pointe en silex. À cette
différence près que de toutes petites pointes, solidement
encastrées dans le bois, saillaient à chaque bout. Elles étaient
composées de divers matériaux : argent pour les loups-garous,
bois pour les vampires, frêne blanc pour les Anciens, fer pour
toutes les créatures surnaturelles, et deux ou trois autres
projectiles que Damon eut du mal à identifier.
— Elles sont rechargeables, expliqua son ennemi. Injection
d’aiguilles hypodermiques à chaque impact. Et, bien entendu, le
poison varie selon la race : rapide et efficace pour les humains,
aconit pour les loups enragés, etc. Un vrai bijou, cette arme.
Dommage que je ne l’aie pas dégotée avant notre rencontre avec
Klaus.
Puis l’individu sembla revenir brusquement au concret.
— Alors, Damon, tu décides quoi ? lança Meredith.
- 62 -
8.
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Meredith n’était pas idiote. Elle répondit sans le quitter des
yeux, sur ses gardes, prête à le massacrer à tout instant.
— On est des gens ordinaires qui essaient de faire leur boulot
correctement pour que des vies humaines soient épargnées.
— Autrement dit, à l’occasion tu zigouilles un vampire ou
deux.
— Eh bien, pour l’instant, de mémoire d’homme, le fait de
dire « Tu as été un vilain, maman va te mettre une fessée ! » n’a
jamais réussi à convertir un vampire au régime végétarien.
Damon fut forcé de s’esclaffer.
— Dommage que tu ne sois pas née plus tôt pour convertir
Stefan. Il aurait été ton plus beau trophée.
— C’est ça, rigole. Mais figure-toi que ça existe, les convertis.
— Sûrement. Les gens font beaucoup de promesses quand ils
ont une arme pointée sur eux.
— Des gens qui savent au fond d’eux que c’est mal de
manipuler les autres et de leur faire croire que rien ne se paie.
— Exactement ! Oh, Meredith, laisse-moi te manipuler !
Cette fois, c’est elle qui s’esclaffa.
— Sérieusement, quand je serai redevenu vampire, je
t’influencerai pour que tu n’aies plus aussi peur des morsures.
Promis, je ne boirai qu’une goutte, pas plus d’une petite cuillère.
Mais ça suffira pour te montrer…
— Quoi ? Une jolie maison en pain d’épice imaginaire ? Ou
bien un parent mort dix ans plus tôt, qui aurait haï l’idée que tu
me voles mes souvenirs pour t’en servir comme appât ? Ou
encore la perspective utopique de mettre un terme à la faim
dans le monde ?
« Cette fille est redoutable », pensa Damon. À croire qu’elle
et ses semblables suivaient aussi un entraînement
psychologique ; toute tentative d’influence était peine perdue
avec elle. Déterminé à lui prouver que les vampires (ex, présents
et à venir) avaient de bons côtés, le courage par exemple, il
lâcha la taie d’oreiller et s’empara à deux mains du bâton par
une de ses extrémités.
Meredith haussa un sourcil.
— Je rêve ou je t’ai dit que les aiguilles que tu viens de
t’enfoncer dans la peau sont toxiques ? À moins que tu n’aies
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pas écouté ?
Réflexe oblige, elle avait retenu le bâton en l’agrippant à
deux mains, en amont de la zone fatale.
— Si, tu m’as prévenu, en effet, acquiesça-t-il d’un air
impassible (du moins, il l’espérait).
— Et je crois avoir été claire sur le fait que c’est « aussi
toxiques pour les hommes que pour les loups-garous et les
autres ». Ça te revient ?
— Oui, oui. Mais le truc, tu vois, c’est que je préférerais
mourir que de vivre comme un humain. Alors que le match
commence !
À ces mots, Damon se mit à pousser l’arme à double
tranchant vers le cœur de Meredith.
Cramponnée au bâton, elle le repoussa aussitôt vers lui. Mais
Damon avait trois avantages, dont ils s’aperçurent très vite tous
les deux. Un, il était un peu plus grand, et plus costaud même,
que la souple et athlétique Meredith ; deux, il avait une
meilleure allonge ; et trois, il avait pris une position beaucoup
plus agressive. Malgré les picotements des aiguilles dans ses
paumes, il poussa brusquement en avant jusqu’à ce que
l’extrémité opposée se retrouve à nouveau près du cœur de
Meredith. Elle résista avec une force incroyable, et tout à coup,
bizarrement, ils furent à égalité.
Levant la tête, Damon s’aperçut avec stupeur qu’elle aussi
tenait maintenant le bâton par sa pointe mortelle. Les mains de
Meredith ruisselaient de sang, autant que les siennes.
— Pourquoi tu fais cette tête, Damon ? Je t’ai dit que je
prenais mon boulot très à cœur.
Meredith était rusée, mais Damon était plus fort. Petit à
petit, en dépit de ses paumes meurtries, il tint bon et il poussa,
poussa encore et encore. Et Meredith s’entêta, refusant de
s’avouer vaincue, jusqu’à ce qu’elle n’ait plus la place de reculer.
Ils étaient là, séparés par la longueur du bâton, Meredith
acculée contre le réfrigérateur.
À cet instant précis, Damon n’eut plus qu’une obsession :
Elena. Si par hasard il s’en sortait et pas Meredith, que lirait-il
dans les yeux indigo de sa princesse ? Et supporterait-il ce que
les autres diraient de lui ?
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Alors, avec un à-propos exaspérant, comme une joueuse
d’échecs renversant son propre roi, Meredith lâcha le bâton,
concédant à Damon sa supériorité physique.
Après quoi, n’ayant visiblement pas peur de lui tourner le
dos, elle attrapa un pot de baume sur une étagère de la cuisine,
en recueillit une bonne cuillerée et fit signe à Damon de tendre
les mains. Il fronça les sourcils. Depuis quand pouvait-on
neutraliser l’effet d’un poison propagé dans le sang avec de la
pommade ?
— Je n’ai pas mis de poison dans les aiguilles destinées aux
humains, expliqua Meredith avec flegme. Mais tu t’es
méchamment coupé et ce baume est excellent pour ce que tu as.
C’est une préparation ancienne, qu’on se transmet depuis des
générations.
— Trop aimable de m’en faire profiter, railla Damon de son
ton le plus incisif. Et après, quoi ? On remet ça ?
Calmement, Meredith se mit à se masser les mains pour faire
pénétrer le baume.
— Non, les chasseurs de vampires ont un code d’honneur. La
sphère est à toi, tu l’as gagnée. J’imagine que tu comptes faire
exactement ce que Sage a visiblement fait : activer le portail du
Royaume ?
— Des Royaumes, nuança-t-il. Sans doute aurais-je dû
préciser qu’il n’y en a pas qu’un seul. Moi, tout ce que je veux,
c’est redevenir vampire. D’ailleurs, je te propose qu’on continue
cette discussion en chemin, puisque je vois que toi aussi tu t’es
équipée pour passer incognito.
Meredith était habillée, pour ainsi dire, comme lui, en jean et
pull léger noirs. Avec sa longue crinière brune qui ruisselait
dans son dos, elle était d’une beauté inattendue. Alors qu’il avait
envisagé de la transpercer d’un coup de bâton, comme preuve
de sa loyauté envers la communauté vampire, Damon se surprit
à hésiter. Si elle ne lui donnait pas de fil à retordre pendant qu’il
activait le portail, il lui laisserait la vie sauve, décida-t-il. Il était
d’humeur magnanime ; pour la première fois, il avait défié et
vaincu la terrible Meredith, et en plus elle faisait preuve de fair-
play. D’une certaine manière, ils se ressemblaient un peu, non ?
Avec une galanterie quelque peu ironique, il lui fit signe de
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passer devant, gardant en sa possession la taie d’oreiller et le
fameux bâton.
Tandis qu’il refermait sans bruit la porte d’entrée, il
s’aperçut que le jour était sur le point de se lever à l’horizon. Ça
tombait à pic. Les joyaux qui ornaient l’arme accrochèrent les
premières lueurs de l’aube.
— J’ai une question à te poser, lança-t-il aux cheveux soyeux
de Meredith. Tu as laissé entendre que tu ne possédais pas cette
petite merveille avant la mort de ce bon vieux Klaus. N’empêche
que, toi et ta famille, vous auriez pu nous aider à l’abattre. En
précisant, par exemple, que seul le frêne blanc pouvait le tuer.
— Mes parents n’étaient plus très actifs dans l’entreprise
familiale… ils ne savaient rien. Ils étaient tous les deux issus de
familles de tueurs, bien sûr – il le faut, pour éviter les pages des
tabloïds…
— … et les fichiers de la police…
— Je peux parler ou tu veux faire ton numéro de comique
tout seul ?
— Soit !
L’air de rien, il souleva le bâton extrêmement pointu dans sa
direction.
— Je t’écoute.
— Mais, même s’ils avaient choisi de raccrocher, ils savaient
qu’un vampire ou un loup-garou déciderait de s’en prendre à
leur fille s’il découvrait son identité. Alors, à l’école, j’ai pris des
cours de clavecin et d’équitation, un de chaque une fois par
semaine, depuis que j’ai trois ans. Je suis Shihan ceinture noire
de karaté et Saseung en taekwondo, je vais peut-être me mettre
au kung-fu dragon…
— Soit, soit ! Mais alors, explique-moi comment tu as mis la
main sur ce magnifique bâton de combat ?
— Après la mort de Klaus, pendant que Stefan faisait du
baby-sitting avec Elena, subitement papi s’est mis à parler, juste
par bribes, mais ça m’a poussée à aller faire un tour dans notre
grenier. C’est là que je l’ai trouvé.
— Donc, en vérité… tu ne sais pas t’en servir ?
— Je venais de commencer à m’entraîner quand Shinichi a
débarqué. Mais, pour être franche, non, je ne sais pas. Cela dit,
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comme je me débrouille plutôt bien avec un Bô, j’utilise celui-là
de la même façon.
— Tu ne t’en es pas servie comme d’un Bô contre moi.
— J’espérais te faire changer d’avis, pas te tuer. Je me serais
mal vue expliquer à Elena que je t’avais broyé les os.
Damon se retint d’éclater de rire – enfin, à peine.
— Et donc ? Comment se fait-il qu’un couple de chasseurs de
vampires « en préretraite » ait fini par emménager dans une
ville bâtie au croisement de centaines de lignes d’énergie ?
— Je suppose qu’ils l’ignoraient. Et Fell’s Church avait
réellement l’air d’une bourgade tranquille à l’époque.
Ils retrouvèrent le portail tel que Damon l’avait vu pour la
dernière fois : un trou rectangulaire dans la terre aux contours
parfaitement définis, d’environ un mètre cinquante de
profondeur.
— Maintenant, va t’asseoir là-bas.
Damon indiqua à Meredith un angle du trou, à l’opposé de
l’endroit où il posa le bâton.
— Est-ce que tu as réfléchi, ne serait-ce qu’une seconde, à ce
qui arrivera à Misao si tu vides tout le contenu de sa sphère ?
— À vrai dire, pas du tout, même pas un dixième de seconde,
rétorqua gaiement Damon. Pourquoi ? Tu crois qu’à ma place
elle s’en ferait pour moi ?
Meredith lâcha un soupir.
— Non. C’est bien le problème avec vous deux.
— Pour l’instant, c’est elle ton problème. Cela dit, peut-être
bien qu’un jour je repasserai dans le coin, quand la ville sera
détruite, pour avoir un petit tête-à-tête avec son frère et lui
expliquer la vraie définition d’un serment.
— Encore faudrait-il que tu sois assez puissant pour le
vaincre.
— Eh bien vas-y, toi, fais quelque chose. Après tout, c’est ta
ville qu’ils ont saccagée, répliqua Damon. Tous ces enfants qui
s’entretuent, et maintenant les parents qui s’en prennent à eux…
— C’est soit parce qu’ils sont morts de trouille, soit parce
qu’ils sont possédés par ces malachs que les kitsune continuent
de propager partout…
— Exact, du coup la peur et la paranoïa continuent d’envahir
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la ville. Le cas de Fell’s Church n’est peut-être rien comparé aux
autres génocides qu’ils ont engendrés, mais c’est un lieu
stratégique…
— À cause du puissant flux de magie souterrain, oui, oui, je
sais. Et donc, tu t’en fiches complètement ? Ce qu’ils comptent
faire de nous après t’est vraiment égal ? insista Meredith.
Damon songea à la petite silhouette immobile dans la
chambre du rez-de-chaussée et éprouva un scrupule malsain.
— Je te l’ai déjà dit, lâcha-t-il d’un ton brusque. Je reviendrai
toucher deux mots à Shinichi.
Après quoi, il se mit à verser avec précaution le fluide de la
sphère qu’il venait de déboucher dans un des angles du trou. En
fait, maintenant qu’il était à pied d’œuvre, il se rendit compte
qu’il n’avait aucune idée de la marche à suivre. La procédure
normale était peut-être de sauter dans le trou et de vider la
sphère au centre. Mais, en toute logique, la forme rectangulaire
du trou ne semblait pas anodine. Il décida donc de répartir le
fluide aux quatre angles.
Il s’attendait à ce que Meredith cherche une ruse pour tout
faire capoter. Qu’elle pique un sprint vers la maison. Au moins,
qu’elle fasse du bruit. Qu’elle l’attaque par surprise, à présent
qu’il n’était plus armé. Mais, manifestement, son code
d’honneur le lui interdisait.
« Quelle fille étrange, pensa-t-il. Cela dit, je vais lui laisser le
bâton puisqu’il appartient à sa famille ; de toute façon, je ne
survivrai pas cinq minutes avec ça au Royaume. Un esclave qui
se trimbale avec une arme, surtout une comme celle-là, n’a
aucune chance. »
D’un geste prudent, il versa le reste du fluide presque
entièrement dans le dernier angle, puis recula pour observer le
résultat.
Slaaash ! Un jet de lumière d’un blanc aveuglant. Au début,
il ne vit que ça, au propre comme au figuré.
Puis une brusque intuition lui ouvrit les yeux : il avait réussi.
Le portail était activé !
— Au Royaume des Ombres, s’il vous plaît. Niveau supérieur,
en centre-ville, lança-t-il poliment au portail lumineux. Et si
possible une ruelle à l’écart, ce serait parfait.
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Il prit son élan pour sauter à pieds joints dans le trou.
Mais il n’atteignit jamais le fond. Au même instant, il reçut
un violent coup venant de la droite.
— Meredith ! Je croyais que…
Meredith n’y était pour rien. C’était Bonnie.
— Ah, tu t’es bien foutu de moi ! Ne me dis pas que tu vas
retourner là-bas ?
Elle sanglotait et hurlait en même temps.
— Eh si ! Maintenant, lâche-moi avant que le portail ne
disparaisse.
Il essaya de repousser sa main. Ça faisait, quoi, une heure
environ qu’il l’avait quittée alors qu’elle dormait à poings fermés
au point d’avoir l’air morte ? Combien de souffrances ce petit
corps pouvait-il encaisser, au juste ?
— Mais tu vas te faire tuer ! Ensuite, c’est Elena qui me
tuera ! Mais je serai morte avant toi, parce que je serai encore
ici, moi !
Elle était réveillée, ça c’était clair, et parfaitement lucide
aussi.
— Bon, l’humaine, tu vas me lâcher, compris ?
Face à sa grimace rageuse, Bonnie eut pour seule réaction
d’enfouir la tête dans son blouson et de se cramponner à lui à la
manière d’un koala, les jambes enroulées autour des siennes.
« Deux bonnes claques devraient suffire à la déloger », pensa
Damon.
Il leva son bras.
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9.
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volaient, tout simplement. Il y avait cette lumière d’une part,
eux de l’autre, et ils étaient si éblouis que, d’une certaine façon,
toute parole était vaine. Seul comptait ce flot sublime de
lumière…
Alors ils se retrouvèrent dans une petite rue si étroite qu’ils
avaient tout juste la place de tenir l’un en face de l’autre. Les
bâtiments autour étaient si hauts qu’il faisait presque nuit en
bas.
Non… ce n’était pas le problème, devina Damon. Il se
souvenait très bien de cette luminosité rouge sang immuable.
Elle ne filtrait d’aucun côté de ce goulet de rue, signe qu’ils
étaient en fait au cœur du crépuscule.
— Tu as conscience de l’endroit où on est ? demanda Damon
avec brutalité.
Bonnie acquiesça d’un signe de tête, visiblement contente de
ne pas avoir eu besoin de lui pour comprendre.
— Au cœur du crépuscule…
— Et merde !
Elle regarda autour d’elle.
— Où ça ? Je ne sens rien, hasarda-t-elle prudemment en
examinant ses semelles.
— Rien que pour avoir osé mettre les pieds ici, murmura
Damon très lentement, comme pour s’efforcer de se calmer
entre chaque mot, on risque de se faire fouetter, étriper et
décapiter.
Bonnie se mit à sautiller d’un pied sur l’autre, comme si
réduire le temps d’interaction entre ses pieds et le sol pouvait
leur être d’un quelconque secours. Elle leva les yeux vers lui,
dans l’attente de ses instructions.
Subitement, Damon l’empoigna et la dévisagea, prenant peu
à peu conscience de la situation.
— Tu es dans les vapes, finit-il par chuchoter. Tu n’as même
pas les idées claires ! Et moi qui essayais de te raisonner alors
que, depuis le début, tu dors debout !
— Pas du tout ! protesta Bonnie. Et même… en admettant
que ce soit le cas, tu devrais être plus gentil avec moi. C’est ta
faute si je suis dans cet état.
Au fond, il fallait bien avouer qu’elle avait raison. C’était lui
- 72 -
qui l’avait fait boire, et qui l’avait ensuite droguée à coups de
sérum de vérité et de somnifères. Il le reconnaissait, certes,
mais ça ne traduisait pas pour autant son état d’esprit du
moment : à savoir qu’en aucune façon il ne pouvait aller plus
loin avec cette petite créature bien trop gentille.
Évidemment, le plus sage serait de filer de son côté et de
laisser cette immense métropole du mal engloutir Bonnie dans
son énorme gueule aux crocs malveillants, ce qui arriverait
inévitablement si elle faisait trois pas dans la rue sans lui. Mais
là encore, au fond, il ne pouvait se résoudre à une telle solution.
Et plus tôt il l’admettrait, comprit-il, plus vite il pourrait trouver
un endroit où la cacher et commencer à s’occuper de son propre
cas.
— C’est quoi, ça ? demanda-t-il en saisissant une de ses
mains.
— Ma bague d’opale, répondit Bonnie avec fierté. Elle va avec
tout parce qu’elle est multicolore. Je la porte tout le temps ; elle
fait à la fois décontractée et habillée.
Bonnie laissa volontiers Damon l’ôter de son doigt pour
l’examiner.
— Ce sont des vrais diamants sur le pourtour ?
— Translucides et sans inclusions, acquiesça-t-elle, toujours
aussi fière. C’est Lucen, le fiancé de lady Ulma, qui a fabriqué ce
bijou, pour que si nécessaire, un jour, je puisse le démonter et
revendre les pierres…
Elle s’arrêta net.
— Oh, non ! Ne me dis pas que c’est ce que tu veux faire ?
— Si. Je n’ai pas le choix si je veux avoir une chance de te
sortir d’ici vivante, répondit Damon. Si tu protestes encore ou si
tu ne fais pas exactement ce que je dis, cette fois je te laisse
seule pour de bon. Et alors ce sera ta mort assurée.
Il planta ses yeux mi-clos et menaçants dans les siens.
Bonnie eut brusquement l’air d’un petit animal apeuré.
— D’accord, murmura-t-elle, les cils pleins de larmes. Qu’est-
ce que tu comptes faire ?
Trente minutes plus tard, elle était en prison ; du moins
c’était tout comme. Damon l’avait installée au premier étage
d’un bâtiment, dans une chambre pourvue d’une seule fenêtre
- 73 -
fermée par des stores qu’il lui avait rigoureusement interdit
d’ouvrir. Après avoir mis en gage l’opale et un des diamants, il
avait payé une logeuse aussi enjouée qu’un croque-mort pour
qu’elle apporte à manger à Bonnie deux fois par jour, qu’elle
l’escorte aux toilettes et que, le reste du temps, elle l’oublie.
— Écoute, dit-il à Bonnie, qui continuait de pleurer en
silence après le départ de la femme. J’essaierai de revenir te voir
dans trois jours. Si je ne suis pas repassé dans une semaine,
c’est que je suis mort. Dans ce cas… Non, arrête de pleurer !
Écoute-moi ! Dans ce cas, utilise ces pierres précieuses et cet
argent pour payer ton évasion et aller te réfugier chez lady
Ulma, en espérant qu’elle n’a pas changé d’adresse.
Il lui confia une carte et une petite bourse remplie des pièces
et des gemmes qu’il leur restait, déduction faite du coût du gîte
et du couvert.
— Si on en arrive là – mais je peux quasiment te jurer que ce
ne sera pas le cas –, le mieux c’est que tu tentes de partir à pied
en journée, quand ça grouille de monde ; avance tête baissée,
fais-toi toute petite et ne parle à personne. Tu enfileras cette
blouse en grosse toile et tu porteras ce sac de provisions. Croise
les doigts pour qu’on ne te pose pas de questions, et essaie de
prétendre que tu fais des courses pour ton maître. Ah, oui,
j’oubliais…
Damon plongea la main dans la poche de son blouson et en
sortit deux petits bracelets d’esclave en fer, qu’il s’était procurés
en même temps que la carte.
— Ne les enlève sous aucun prétexte. Ni pour dormir, ni pour
manger… jamais.
D’un air sinistre, il regarda Bonnie qui était au bord de la
crise de nerfs. Elle était en larmes, mais trop terrifiée pour
répondre. Dès qu’ils étaient arrivés au Royaume des Ombres,
elle n’avait pas attendu les conseils de Damon pour mettre son
aura en veilleuse et ses instincts de médium en alerte. Elle était
en danger. Elle le savait.
Damon conclut d’un ton un peu plus bienveillant :
— Je sais que ça a l’air compliqué, mais je peux t’assurer que
personnellement je n’ai pas l’intention de mourir ici. J’essaierai
de venir te voir, mais passer les frontières des divers secteurs est
- 74 -
toujours risqué. Surtout sois patiente, et tout ira bien. N’oublie
pas que le temps s’écoule différemment ici, par rapport à la
Terre. On va peut-être rester des semaines et revenir pour ainsi
dire à la minute où on est partis. Et puis, regarde…
Damon balaya la pièce d’un grand geste.
— Des douzaines de sphères d’étoiles ! Tu as de quoi
t’occuper !
C’était le modèle le plus ordinaire, celui qui renferme non
pas des pouvoirs mais des souvenirs, des anecdotes ou des
leçons. Si on en approchait une de sa tempe, on était aussitôt
plongé dans le contexte mémorisé par la sphère.
— Mieux que la télé, ajouta Damon. Largement.
Bonnie hocha faiblement la tête. Elle était toujours anéantie,
et puis si menue, si pâle, avec une peau si fine et des cheveux
d’un éclat si vif sous la lueur écarlate qui filtrait à travers les
stores que, comme toujours, Damon se surprit à se laisser
attendrir.
— Tu as des questions ? demanda-t-il finalement.
— Mais et toi… tu vas… ? bredouilla Bonnie.
— Aller me procurer les versions vampires du Bottin
mondain et du livre des Pairs. Il faut que je me trouve une
demoiselle de haut rang.
- 75 -
déjeuner. Elle aurait pu discuter avec la douce Lakshmi ou le
bourru Dr Meggar…
Elle contempla la pièce lugubre, avec sa couche de paille
grossière, pourvue d’une simple couverture. D’un geste mou,
elle attrapa une sphère d’étoiles, mais en fin de compte elle la
laissa tomber par terre.
Subitement, elle fut prise d’une énorme envie de dormir, au
point d’en avoir le tournis. Comme si elle avait la tête dans le
brouillard. À quoi bon lutter ? Elle s’avança en trébuchant vers
la paillasse, s’écroula dessus et s’endormit avant même de s’être
glissée sous la couverture.
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Stefan à regret. N’empêche que j’ai peur pour elle. Je doute que
Damon soit enclin à la protéger, même si, à l’origine, il n’avait
pas l’intention de l’emmener.
Meredith pencha la tête.
— S’il lui arrive quoi que ce soit, ce sera ma faute.
Elena se mordilla la lèvre. Il y avait quelque chose qui
clochait. Un truc que Meredith leur cachait. Ses mains étaient
vraiment amochées, et Elena n’arrivait pas à comprendre
comment elles avaient pu se retrouver dans cet état.
Comme si elle devinait les soupçons d’Elena, Meredith retira
sa main et l’examina. Elle observa ses deux paumes, côte à côte.
Elles étaient aussi entaillées l’une que l’autre.
Se penchant davantage, elle se plia presque en deux sur son
siège. Puis d’un coup elle releva la tête, rejetant le menton en
arrière comme quelqu’un qui vient de prendre une décision.
— J’ai quelque chose à vous dire…
— Attends, chuchota Stefan en posant la main sur son
épaule. Écoute : une voiture approche.
Elena tendit l’oreille. Très vite, elle aussi entendit un bruit de
moteur.
— Elle arrive vers nous, souffla-t-elle, perplexe.
— Pour être matinal comme ça, fit remarquer Meredith, ça
ne peut être que…
— … la police, qui vient pour Matt, termina Stefan. Je ferais
bien d’aller le réveiller. On va le cacher dans le cellier.
Elena s’empressa de reboucher la sphère d’étoiles quasi vide.
— Matt devrait la prendre avec lui dans…
Elle s’interrompit en voyant Meredith foncer de l’autre côté
du cratère. Elle attrapa un long objet fin qu’Elena ne réussit pas
à identifier, même en canalisant tout son pouvoir dans ses yeux.
En revanche, elle vit Stefan le fixer d’un air stupéfait.
— Il faut aussi cacher ça dans le cellier, affirma Meredith
d’un ton d’urgence. Et il y a sans doute des traces de terre qui
remontent de l’escalier, et du sang dans la cuisine. À deux
endroits.
— Du sang ? bafouilla Elena, aussitôt furieuse contre Damon.
Puis elle secoua la tête et se ressaisit. Dans les lueurs de
l’aube, elle aperçut une voiture de police roulant au pas,
- 77 -
avançant lentement mais sûrement, comme un grand requin
blanc, vers la pension.
— Allons-y, lança-t-elle. Magnez-vous !
Ils partirent à toute vitesse vers la maison en rasant le plus
possible les murs.
— Stefan, si tu peux, manipule-les. Meredith, essaie de faire
disparaître les traces de terre et de sang. Je m’occupe de Matt ;
si c’est moi, il y a moins de chances qu’il me mette son poing
dans la figure quand je lui dirai qu’il doit aller se cacher.
Chacun se précipita à son poste. Mme Flowers apparut au
milieu de cette agitation, dans sa chemise de nuit en flanelle et
son peignoir rose pelucheux, ses chaussons à tête de lapin aux
pieds. Quand ils entendirent tambouriner à la porte d’entrée,
elle avait déjà la main sur la poignée.
— POLICE ! OUVREZ…
En face d’elle, l’agent se retrouva à brailler dans le vide au-
dessus d’une petite vieille qui pouvait difficilement paraître plus
frêle et inoffensive. Il finit sa phrase presque en chuchotant.
— … la porte !
— C’est fait, répondit gentiment Mme Flowers.
Elle l’ouvrit en grand, pour qu’Elena puisse découvrir leurs
deux interlocuteurs, et pour que ces derniers puissent les voir
elles, ainsi que Stefan et Meredith qui arrivaient à l’instant de la
cuisine.
— Nous voudrions parler à Matt Honeycutt, annonça la
femme.
Elena nota que leur voiture portait la marque du bureau du
shérif de Ridgemont.
— Suite à un interrogatoire poussé… sa mère nous a dit
qu’on le trouverait sûrement ici.
D’un coup d’épaule, ils contournèrent Mme Flowers et se
frayèrent un chemin à l’intérieur. Elena jeta un coup d’œil à
Stefan ; il était livide, et la sueur perlait à son front de façon
visible. Il fixait la policière, l’air concentré, mais cette dernière
continua de parler :
— D’après Mme Honeycutt, ces derniers temps il habite pour
ainsi dire ici.
Son collègue brandit un bout de paperasse.
- 78 -
— On a un mandat pour fouiller les lieux, précisa-t-il.
Mme Flowers parut hésiter. Elle tourna la tête vers Stefan,
puis son regard dévia vers les filles.
— Et si j’allais nous préparer une bonne tisane ?
Plus blême et crispé que jamais, Stefan n’avait pas quitté la
policière des yeux. Elena sentit son estomac se nouer. Malgré
tout le sang qu’elle lui avait donné cette nuit, Stefan était encore
bien trop faible, qui plus est pour avoir recours à la
manipulation mentale.
— Je peux vous poser une question ? dit Meredith de sa voix
calme et posée. Ce n’est pas à propos du mandat, ajouta-t-elle
en éloignant le document d’un geste. Comment ça va à Fell’s
Church ? Vous savez où en est la situation là-bas ?
Elle essayait de gagner du temps, devina Elena. Tout le
monde se tut pour entendre la réponse.
— C’est le chaos total, répliqua la policière après un bref
silence. On dirait une zone de guerre. Pire même, puisque ce
sont les gosses qui…
Elle s’arrêta brusquement, secouant la tête.
— Ce ne sont pas nos affaires. Nous, notre mission, c’est de
retrouver un fugitif. D’ailleurs, première chose : en arrivant, on
a aperçu un faisceau de lumière très vif. Et ce n’était pas un
hélicoptère. Je suppose que vous allez me dire que vous ne
voyez pas du tout de quoi je parle ?
« Oh, c’est rien, juste un accès espace-temps », songea
ironiquement Elena, alors que Meredith se dévouait pour
suggérer, toujours avec calme :
— L’explosion d’un émetteur, peut-être ? Ou bien un éclair
exceptionnel ? Vous ne pensez quand même pas à…
Elle baissa la voix pour finir sur un ton de conspirateur :
— … un ovni ?
— Bon, inutile de perdre du temps avec ça, reprit le policier,
l’air blasé. Alors, il est où, ce monsieur Honeycutt ?
— Vous pouvez fouiller, allez-y, suggéra Mme Flowers.
Ils n’avaient pas attendu sa permission.
Elena était abasourdie et écœurée. « Ce monsieur
Honeycutt. » Monsieur, pas « jeune homme » ou juste « Matt ».
D’accord, il avait plus de dix-huit ans. Pour autant, est-ce qu’il
- 79 -
n’était pas encore considéré comme un « délinquant » mineur ?
Et qu’est-ce qu’ils lui feraient si un jour ils le retrouvaient ?
Et puis, il y avait Stefan. Il avait été si sûr de lui… si
convaincant quand il avait affirmé se sentir mieux. Tous ces
discours comme quoi il allait retourner chasser des animaux…
En vérité, il lui fallait beaucoup plus de sang pour se rétablir.
Elle se mit à réfléchir à toute vitesse à une stratégie.
Visiblement, Stefan ne serait pas en état d’influencer les deux
policiers sans un important don de sang.
Mais si c’était elle qui le lui donnait… L’angoisse qui lui
nouait le ventre redoubla et lui provoqua de surcroît la chair de
poule… Si elle lui faisait encore boire de son sang, quelles
étaient ses chances d’être transformée en vampire ?
Élevées, lui souffla une petite voix froide et rationnelle dans
sa tête. Très élevées, vu qu’elle avait aussi échangé son sang
avec Damon moins d’une semaine auparavant. À plusieurs
reprises. Sans retenue.
Par conséquent, elle n’avait pas trente-six solutions. Ces
policiers ne trouveraient jamais la cachette de Matt, mais en
attendant elle avait un autre problème : d’après ce que Meredith
et Bonnie lui avaient raconté, le shérif de Ridgemont était déjà
passé à la pension pour les questionner sur lui, et aussi sur la
petite amie de Stefan. Or Elena Gilbert était censée être morte
depuis neuf mois. Elle n’avait donc rien à faire ici, et quelque
chose lui disait que ces deux officiers n’allaient pas les lâcher de
sitôt.
Ils avaient besoin des pouvoirs de Stefan. D’urgence. Il n’y
avait pas d’autre solution, pas le choix. Stefan. Pouvoirs. Sang
humain.
Elle s’approcha discrètement de Meredith, qui avait la tête
penchée de côté, comme si elle écoutait les pas d’éléphant des
deux policiers dans l’escalier.
— Meredith…
Quand cette dernière se tourna, Elena faillit sursauter sous le
choc. Son amie, qui avait normalement le teint mat, était blême,
et sa respiration saccadée, superficielle.
Meredith, qui gardait néanmoins un calme apparent, savait
déjà ce que son amie allait lui demander. Un don de sang
- 80 -
important, qui la laisserait sans doute dans les vapes. Et pas
demain, tout de suite. Elle était terrifiée. Pire que ça, même.
« Elle en est incapable, comprit Elena. On est foutus. »
- 81 -
10.
- 82 -
dix-huit ans – et elle les aurait pour l’éternité. Mais elle était
encore jeune, puisqu’elle n’avait que deux ans d’expérience en
tant que vampire. Rassuré par cette idée, il se glissa
silencieusement sur le rebord de la fenêtre.
Toujours sans faire de bruit ni de geste brusque, au cas où la
chambre à coucher de la princesse serait surveillée par un
énième animal, il écarta plusieurs pans de voilages noirs
superposés qui tamisaient la lumière rouge sang du soleil. Ses
bottes s’enfoncèrent dans la laine épaisse d’un tapis foncé. En se
dégageant des rideaux, il découvrit que le thème décoratif de la
pièce était tout simple, l’œuvre d’un expert en contrastes. Noir
comme jais et noir de noir.
Ça lui plaisait beaucoup.
Il y avait un lit immense, presque entièrement caché derrière
d’autres voilages noirs ondoyants. Le seul moyen d’en
approcher était par le pied, où le tissu diaphane était plus fin.
Dans le silence de cathédrale de cette grande chambre,
Damon observa la mince silhouette étendue au milieu de
douzaines de petits coussins sous les draps de soie noirs.
Elle était aussi ravissante que son château. Des traits fins.
Un visage endormi respirant l’innocence. Une cascade aérienne
de fins cheveux écarlates encadrait son minois, et quelques
mèches s’éparpillaient sur les draps foncés. Elle ressemblait un
peu à Bonnie.
Damon était charmé.
Il sortit son couteau, celui-là même qu’il avait mis sous la
gorge d’Elena, puis hésita un instant… Non, ce n’était pas le
moment de penser à la douce et merveilleuse Elena. Tout
reposait maintenant sur la créature aux épaules fragiles qui se
trouvait sous ses yeux. Il pointa le couteau vers elle, en le tenant
délibérément loin de son cœur, au cas où il faudrait faire couler
le sang… puis il toussa.
Rien, pas de réaction. La princesse, qui portait un déshabillé
noir révélant des bras aussi fins et diaphanes que de la
porcelaine, ne se réveilla pas. Damon remarqua que ses ongles
étaient vernis d’un rouge écarlate similaire à sa chevelure.
Les deux bougies piliers posées sur de grands bougeoirs
noirs dégageaient un parfum séduisant tout en faisant office
- 83 -
d’horloge : plus elles se consumaient, plus il était aisé de deviner
l’heure. L’éclairage était parfait, comme tout le reste, si ce n’est
que Jessalyn dormait toujours.
Damon toussa une nouvelle fois, plus fort, et donna un léger
coup de genou dans le lit.
La princesse se réveilla en sursaut, dégainant aussitôt deux
lames de sous ses cheveux.
— Qui est là ?
Elle regardait partout sauf dans la bonne direction.
— Ce n’est que moi, Votre Altesse.
Même si Damon chuchotait, la convoitise dans sa voix était
palpable.
— N’ayez pas peur, ajouta-t-il quand elle regarda enfin du
bon côté.
Il s’agenouilla au pied du lit.
Il avait mal calculé son coup. Le lit était si large et si haut
que son torse et le couteau se trouvaient au-dessous du champ
de vision de Jessalyn.
— Je suis prêt à m’ôter la vie ! annonça-t-il bien fort pour
être sûr qu’elle comprenne.
Au bout de quelques secondes, la tête de la princesse apparut
au-dessus de lui. Elle se tenait en équilibre sur les paumes, les
bras écartés et la tête rentrée dans les épaules. À cette distance,
Damon put constater qu’elle avait les yeux verts, d’un vert
complexe formé d’anneaux et de mouchetures.
Au début, elle se contenta de lâcher un sifflement plein de
mépris et de brandir les couteaux qu’elle tenait dans ses petites
mains aux ongles écarlates. Damon fut indulgent avec elle. À la
longue, elle apprendrait que tout ce cirque n’était pas vraiment
nécessaire, que c’était même complètement ringard depuis des
dizaines d’années, et uniquement entretenu par les romans de
gare et les vieux films d’horreur.
— Me voici à vos pieds, prêt à me tuer, répéta-t-il pour
s’assurer qu’elle saisisse bien ses intentions.
— Quoi… comme ça ?
Elle se méfiait.
— Mais qui êtes-vous ? Comment êtes-vous entré ? Et
pourquoi vous feriez ça ?
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— Le chemin de la folie m’a conduit jusqu’ici. Et je l’ai
parcouru en sachant que je ne peux plus vivre avec.
— Avec quoi ? Quelle folie ? Dites, vous comptez faire ça tout
de suite ? demanda la princesse avec sollicitude. Parce que
autrement je vais devoir appeler les gardes et… Attendez, faites
voir.
Elle s’interrompit, lui prit son couteau des mains avant qu’il
n’ait le temps de réagir et en lécha la lame.
— C’est du métal, dit-elle en le lui rendant.
— Je sais.
Damon pencha la tête pour que ses cheveux fassent écran
devant ses yeux.
— Je… je suis humain, Votre Altesse.
Observant la réaction de Jessalyn à la dérobée à travers sa
frange de cils, il la vit s’égayer.
— Moi qui pensais que vous n’étiez qu’un minable vampire,
avoua-t-elle distraitement. Mais maintenant que je vous
regarde…
Un bout de langue rose pétale vint lui lécher les lèvres.
— À quoi bon gâcher les bonnes choses, n’est-ce pas ?
En fait, elle ne ressemblait pas « un peu » à Bonnie : elle lui
ressemblait trait pour trait. Elle disait ce qu’elle pensait, au
moment où elle le pensait. Au fond de lui, il eut envie de rire.
Il se releva, fixant la jeune femme avec toute l’ardeur et la
passion dont il était capable… et sentit qu’il était loin du
compte. Songer à la vraie Bonnie, seule et malheureuse, lui
coupait tous ses effets. Mais qu’est-ce qu’il pouvait faire
d’autre ?
Soudain, il sut. Par le passé, pour s’empêcher de penser à
Elena, il s’interdisait toute émotion sincère ou tout désir.
Cependant, ce qu’il faisait aujourd’hui, ce n’était pas seulement
pour lui, c’était pour elle aussi. Elle ne pouvait devenir sa
princesse des ténèbres s’il n’était pas un prince.
Cette fois, le regard qu’il posa sur la fille fut différent. Il
sentit un petit quelque chose changer dans l’atmosphère.
— Votre Altesse, en théorie, je n’ai même pas le droit de
m’adresser à vous.
Il posa exprès un pied botté sur la volute de métal qui
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formait le cadre du lit.
— Vous savez comme moi que vous pourriez me tuer d’un
simple coup… disons, ici…
Il indiqua sa mâchoire du doigt.
— … mais je suis déjà anéanti…
Jessalyn eut l’air confus mais attendit qu’il termine.
— Par amour pour vous. Je suis tombé amoureux dès que je
vous ai vue. Vous pourriez me briser le cou, ou oserais-je dire,
s’il m’était permis de toucher votre blanche main parfumée,
refermer ces jolis doigts autour de ma gorge et m’étrangler. Je
vous implore de le faire.
La princesse était maintenant aussi perplexe qu’excitée. En
rougissant, elle tendit sa petite main vers Damon,
manifestement sans aucune intention de l’étrangler.
— Je vous en prie, il le faut, insista Damon avec sérieux, sans
la quitter un instant des yeux. C’est tout ce que je vous
demande : mourir entre vos mains plutôt qu’entre celles des
gardes, afin que votre merveilleux visage soit la dernière chose
que je voie.
— Vous êtes souffrant, décréta Jessalyn, l’air toujours
troublé. D’autres déséquilibrés avant vous ont réussi à pénétrer
dans l’enceinte de mon château, mais jamais dans ma chambre.
Je vais vous confier aux médecins pour qu’ils puissent vous
remettre sur pied.
— Je vous en prie…
Damon avait réussi à se glisser derrière le dernier pan de
voilage et se dressait à présent au-dessus de la princesse.
— Accordez-moi la mort immédiate plutôt que de me laisser
mourir à petit feu. Vous ne savez pas tout ce que j’ai fait. Je rêve
sans cesse de vous. Je vous ai suivie d’une échoppe à l’autre
quand vous étiez de sortie. Je suis déjà en train de mourir, ravi
par votre noblesse et votre éclat, et conscient de n’être rien de
plus que le pavé que vous foulez. Aucun docteur ne peut
remédier à ça.
Jessalyn parut réfléchir. À l’évidence, personne ne lui avait
jamais parlé de la sorte.
Ses yeux verts étaient rivés sur les lèvres de Damon, dont
celle du bas saignait encore. Il eut un petit rire dédaigneux.
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— L’un de vos gardes m’a attrapé et a essayé à raison de me
tuer avant que je n’aille troubler votre sommeil, expliqua-t-il.
Malheureusement, il a fallu que je le tue pour parvenir à mes
fins.
Il se tenait entre une des grandes bougies et la fille, de sorte
que son ombre se projetait au-dessus d’elle.
Jessalyn ouvrit grand les yeux d’un air approbateur, alors
même que le reste de son corps semblait plus vulnérable que
jamais.
— Ça saigne encore, murmura-t-elle. Je pourrais…
— Faites ce que vous voulez.
Un sourire inattendu et empreint d’ironie apparut sur les
lèvres de Damon. Effectivement, elle pouvait faire ce qu’elle
voulait de lui.
— Dans ce cas, approche.
Elle tapa sur le matelas.
— Quel est ton nom ?
— Damon.
Il ôta son blouson et s’allongea sur le ventre, le menton
appuyé sur un coude, dans la posture d’un homme habitué à ce
genre de situations.
— Damon ? C’est tout ?
— Vous pouvez me siffler comme un chien si vous préférez.
Je ne suis plus rien aujourd’hui.
Il prit un instant pour penser à Elena et fixer Jessalyn d’un
regard envoûtant.
— J’étais un vampire… puissant et fier… sur Terre… mais j’ai
été trompé par un kitsune…
Il lui raconta une version embrouillée de l’histoire de Stefan,
passant sous silence Elena et toutes ces absurdités sur les rêves
d’humanité de son frère. Dès qu’il avait réussi à s’échapper de
cette prison, expliqua-t-il plutôt, l’homme qu’il était redevenu
avait décidé de mettre fin à ses jours.
C’est là qu’il avait croisé la princesse Jessalyn. Il s’était dit
qu’en entrant à son service il pourrait s’estimer heureux de son
triste sort. Hélas ! en rajouta Damon, cela n’avait fait
qu’entretenir ses sentiments honteux pour Son Altesse.
— Aujourd’hui ma folie m’a conduit à vous aborder en
- 87 -
personne, dans votre propre demeure. Punissez-moi pour
l’exemple, Votre Altesse, de façon à faire trembler les autres
infâmes. Faites-moi brûler vif, flageller et écarteler, exhibez ma
tête au bout d’une pique, que ceux qui voudraient vous nuire
soient les premiers à se jeter sur le bûcher.
Damon était maintenant allongé contre elle, la tête un peu
renversée pour mettre à nu sa gorge.
— Ne soyez pas idiot, dit Jessalyn d’une voix brisée. Même
les plus vils de mes domestiques tiennent à la vie.
— Ceux qui ne vous voient jamais, peut-être. Les souillons,
les valets d’écurie – mais moi, je refuse de vivre sachant que
vous ne serez jamais mienne.
La princesse toisa Damon, rougit, plongea les yeux dans les
siens un instant… puis le mordit.
- 88 -
— Une chasseuse de vampires ? bredouilla-t-elle, abasourdie.
Et c’est quoi, un bâton de combat ?
— J’ai pas le temps de t’expliquer maintenant.
Si Meredith était le plan A et Matt le plan B, il n’y avait
vraiment pas le choix. Il fallait qu’Elena soit le plan C. De toute
façon, son sang était beaucoup plus puissant que celui des
autres, si gorgé de pouvoirs que Stefan n’aurait besoin que
d’une…
— Non, souffla Meredith, dans un chuintement plutôt
étrange vu que ce mot ne contenait aucune sifflante. Ils sont en
train de redescendre l’escalier. Il faut qu’on aille voir Stefan tout
de suite. Tu peux lui dire de me retrouver dans la chambre au
fond du salon ?
— Oui, mais…
— Dépêche-toi !
« Ça ne me dit toujours pas ce qu’est un bâton de combat,
pensa Elena en laissant son amie la tirer par les bras. En
revanche, un chasseur de vampires, je sais à quoi ça ressemble
et ça ne me dit vraiment rien qui vaille. Quant à ce bâton… À
l’entendre, on dirait qu’à côté un pieu n’est qu’un vulgaire
couteau en plastique. » Malgré sa contrariété, elle transmit ses
consignes à Stefan qui raccompagnait les policiers au rez-de-
chaussée : Meredith va te donner tout le sang dont tu as besoin
pour pouvoir les influencer. Pas le temps de débattre. Viens
vite et, pour l’amour du Ciel, souris et rassure-la.
Stefan ne parut pas très emballé : Je ne pourrai pas lui en
prendre assez pour fusionner mentalement avec elle. Ça
risquerait de…
Elena perdit patience. Elle était à la fois effrayée, méfiante à
l’égard de l’une de ses deux meilleures amies – un sentiment
insupportable – et désespérée par l’urgence de la situation. Elle
avait vraiment besoin que Stefan la soutienne sans tergiverser.
Dépêche-toi ! Elle n’en dit pas plus, pourtant elle eut
l’impression qu’à travers ces deux petits mots, il comprit tout ce
qu’elle ressentait car il se montra subitement attentif et d’une
grande douceur. J’arrive, mon amour.
- 89 -
salon, Stefan se faufila dans la chambre d’amis du rez-de-
chaussée, où le lit une place était défait. Les lampes étaient
éteintes mais, grâce à sa vision nocturne, il distingua très
nettement Elena et Meredith près des rideaux. Cette dernière
était aussi raide qu’un candidat au saut à l’élastique acrophobe.
Prends la quantité qu’il te faut sans que les conséquences
soient irréversibles pour elle ; ensuite, essaie de la faire
dormir. Et puis, n’envahis pas trop ses pensées…
Je m’en occupe. Tu ferais mieux de retourner dans l’entrée,
qu’ils voient au moins l’un de nous, répondit Stefan en silence.
Visiblement, Elena était aussi inquiète pour son amie que sur la
défensive à son sujet, d’où son brusque revirement d’humeur et
son attention excessive aux détails. En général, son côté directif
était plutôt un atout, mais, s’il y avait bien une chose pour
laquelle Stefan n’avait pas besoin qu’on lui dise comment
procéder, c’était pour boire le sang des autres.
— J’aimerais faire la paix entre nos deux familles, dit-il en
tendant la main à Meredith.
Cette dernière hésita, et, bien qu’il ait tout fait pour s’en
empêcher, Stefan lut aussitôt dans ses pensées, qui
ressemblaient à des petites créatures galopant au fond de son
esprit. À quoi s’engageait-elle ? Qu’est-ce qu’il entendait par
« famille » ?
Ce n’est vraiment qu’une formalité. Laisse tomber, dit-il par
télépathie, essayant de gagner du terrain sur un autre front :
qu’elle accepte que leurs pensées entrent en contact.
— Non, répondit Meredith. C’est important. J’ai envie de te
faire confiance, Stefan. Rien qu’à toi. Mais tu sais… je n’ai
trouvé le bâton qu’après la mort de Klaus.
Stefan réfléchit rapidement.
— Autrement dit, tu ne savais pas qui tu étais ?…
— Si, je savais. Mais mes parents n’ont jamais été actifs dans
le milieu. C’est mon grand-père qui m’a parlé du bâton.
Stefan éprouva un brusque soulagement.
— Alors il va mieux ?
— Non… enfin si on veut.
Les pensées de Meredith étaient déroutantes pour Stefan.
Son ton est différent, constatait-elle. Il semble sincèrement
- 90 -
content que grand-père aille mieux. La plupart des humains
s’en ficheraient… du moins un peu.
— Évidemment que je suis content, confirma Stefan. D’une
part, il nous a aidés à sauver notre peau, ainsi que la ville.
Ensuite, c’est un homme très courageux : forcément, pour avoir
survécu à l’attaque d’un Ancien.
Tout à coup, la petite main glacée de Meredith lui serra le
poignet et les mots se mirent à fuser de sa bouche à un rythme
effréné que Stefan eut toutes les peines à suivre. Mais, si ses
paroles étaient confuses, ses pensées demeuraient limpides et
c’est à travers elles que Stefan comprit où elle voulait en venir.
— Tout ce que je sais sur ce qui s’est passé quand j’étais
petite, c’est ce qu’on m’a raconté. Mes parents ont dit beaucoup
de choses. Ils ont changé ma date d’anniversaire, ou plutôt la
date à laquelle on le fêtait, parce qu’un vampire a attaqué mon
grand-père et qu’ensuite mon grand-père a essayé de me tuer.
Ils ont toujours maintenu cette version. Mais qu’est-ce qu’ils en
savent ? Ils n’étaient pas présents – c’est en partie ce qu’ils
affirment. Et qu’est-ce qui est le plus probable : que mon grand-
père s’en soit pris à moi ou le vampire à lui ?
Elle s’arrêta, essoufflée et tremblante comme une biche aux
abois. Cernée, persuadée d’être condamnée et incapable de fuir.
Stefan tendit l’autre main et la posa d’un geste se voulant
chaleureux sur celle, glacée, de Meredith.
— Je ne te ferai aucun mal, dit-il simplement. Et je ne
remuerai pas tes vieux souvenirs. Ça te va ?
Meredith fit oui de la tête. Après ce récit libérateur, Stefan
sentit qu’elle n’aurait plus trop envie de parler.
— N’aie pas peur, murmura-t-il.
Cette phrase rassurante, il l’avait soufflée à plus d’un animal
quand il chassait dans la vieille forêt. Tout va bien. Tu n’as
aucune raison de me craindre.
Elle avait peur, c’était plus fort qu’elle, mais Stefan l’apaisa
comme il le faisait avec les habitants des bois, l’entraînant dans
le recoin le plus sombre de la pièce, prenant le temps de lui dire
des mots gentils alors même que ses canines lui criaient de
mordre. Il dut rabattre le col de son chemisier pour dénuder son
long cou à la peau mate et, ce faisant, ses paroles tendres et
- 91 -
rassurantes, un peu comme celles qu’on utiliserait pour
réconforter un bébé, firent progressivement effet.
Quand, enfin, la respiration de Meredith fut plus lente et
régulière et ses paupières closes, il usa de toute sa douceur pour
enfoncer ses crocs douloureux dans son artère. Elle frissonna à
peine. Avec tout autant de douceur, il effleura ses pensées,
percevant uniquement ce qu’il savait déjà d’elle : sa vie avec
Elena, Bonnie et Caroline. Les fêtes, les cours, les projets, les
rêves d’avenir. Des pique-niques. Un coin de baignade dans la
nature. Des rires. Une sérénité qui s’étirait comme une grande
étendue d’eau. Un besoin de calme, de maîtrise. Tout ceci
remontait loin, très loin dans ses souvenirs…
Le tréfonds de sa mémoire était ici, au centre… et Meredith y
plongea brusquement. Stefan s’était promis de ne pas s’enfoncer
dans son esprit, mais il fut entraîné au fond par ce tourbillon,
sans pouvoir rien faire. Les eaux se refermèrent au-dessus de lui
et l’aspirèrent à une vitesse fulgurante vers les profondeurs
d’une seconde étendue d’eau qui n’inspirait pas la sérénité, mais
la furie et la peur.
Alors Stefan découvrit les événements du passé, ceux du
présent et ceux qui se répéteraient sans fin, là, dans le silence de
l’âme de Meredith.
- 92 -
11.
- 93 -
prenait dans ce qu’il faisait, il se mit, avec beaucoup de
précaution et de délicatesse, à infiltrer ses pensées.
Il n’eut aucun mal à entrer dans le vif du sujet. Quiconque
avait arraché cette jeune fille fragile au monde des hommes et
l’avait dotée de sa nature de vampire ne lui avait pas rendu
service. Non qu’elle ait eu quelque objection d’ordre moral
contre le vampirisme. Elle avait vite pris goût à cette vie, et elle
en profitait bien. Elle aurait fait une bonne chasseuse dans la
nature. Mais dans ce château ? Avec ces domestiques ? C’était
comme si des dizaines de serviteurs prétentieux la regardaient
de haut dès qu’elle ouvrait la bouche pour donner un ordre.
Cette chambre, par exemple. Elle aurait aimé y mettre une
touche de couleur, juste une tache de violet par-ci, un peu de
mauve par-là, mais naturellement, se disait-elle, la chambre à
coucher d’une princesse vampire devait surtout être noire.
Quand elle avait timidement évoqué la question des couleurs
avec une des domestiques du salon, la fille avait regardé
Jessalyn en faisant une moue consternée – à croire qu’elle avait
demandé qu’on installe un éléphant au pied de son lit. La
princesse n’avait pas eu le courage d’aborder le sujet avec la
gouvernante, mais, en moins d’une semaine, trois paniers
remplis de coussins noirs comme jais et noir charbon avaient
été livrés. Voilà, elle l’avait sa « couleur ». À l’avenir, Son
Altesse pourrait-elle avoir la gentillesse de consulter la
gouvernante avant d’interroger le personnel sur ses caprices
décoratifs ?
Dire qu’elle avait pris ça pour un « caprice », pensa
Jessalyn, tout en se cambrant et en glissant ses ongles pointus
dans la tignasse soyeuse de Damon. En plus… oh, et puis ça ne
sert à rien. Je ne sers à rien. Je suis une princesse vampire qui
connaît son rôle mais qui est incapable de le jouer.
Vous avez tout d’une vraie princesse, Votre Altesse, la
rassura Damon. Vous avez juste besoin de quelqu’un pour faire
respecter vos ordres. Quelqu’un qui ne remette pas en cause
votre autorité. Vos domestiques sont-ils des esclaves ?
Non, ils sont tous libres.
Eh bien, ça rend la tâche un peu plus délicate, mais vous
pouvez toujours leur crier après.
- 94 -
Damon était repu, le corps gorgé de sang de vampire. Encore
deux jours comme ça et il redeviendrait celui qu’il était, peut-
être pas exactement le même, mais presque : un vrai vampire,
libre de parcourir le monde à sa guise. Un vampire libre, qui
plus est gratifié de pouvoirs et d’un rang princiers. Ça suffisait
presque à compenser les horreurs qu’il avait endurées ces deux
derniers jours. Du moins, il pouvait toujours essayer de s’en
convaincre.
— Écoutez, dit-il brusquement à Jessalyn.
Il lâcha son petit corps pour mieux la regarder dans les yeux.
— Votre merveilleuse Altesse, permettez que je vous fasse
une faveur avant de mourir d’amour, sinon faites-moi tuer pour
mon impudence. Acceptez que je vous apporte de la
« couleur »… et laissez-moi prendre position à vos côtés si l’un
de vos domestiques trouvait à y redire.
Jessalyn n’était pas habituée à ce genre de décision hâtive,
mais ne pouvait s’empêcher d’être subjuguée par la fougue de
Damon. Elle pencha de nouveau la tête en arrière.
Quand il quitta enfin le ravissant château, Damon sortit par
l’entrée principale. Il ne lui restait plus grand-chose de la
somme d’argent perçue en échange des pierres précieuses mises
en gage, mais cela suffisait amplement pour l’objectif qu’il avait
en tête. Il était certain que, la prochaine fois qu’il sortirait, ce
serait en catimini.
Il s’arrêta dans une douzaine de boutiques et dépensa
jusqu’à sa dernière pièce. Au départ, il comptait faire un détour
pour rendre une visite éclair à Bonnie, mais le marché se situait
à l’opposé de l’auberge où il l’avait laissée et, en fin de compte, il
n’en eut simplement pas le temps.
Sur le chemin du retour, il ne s’inquiéta pas trop. Bonnie
avait beau être douce et fragile en apparence, au fond c’était une
dure à cuire et il était sûr que son tempérament lui permettrait
de patienter et de ne pas sortir pendant trois jours. Elle
tiendrait le coup. Damon savait qu’elle en était capable.
Il frappa à la porte du château jusqu’à ce qu’un garde
revêche vienne lui ouvrir.
— Qu’est-ce que vous voulez ? lui cracha l’homme au visage.
- 95 -
Bonnie s’ennuyait à mourir. Cela ne faisait que vingt-quatre
heures que Damon l’avait laissée – une estimation rendue
possible uniquement grâce au nombre de repas qu’on lui
apportait, étant donné que l’énorme soleil rouge ne quittait
jamais l’horizon et que la luminosité écarlate ne variait jamais,
sauf en cas d’averse.
Justement, elle préférerait qu’il pleuve. Ou même qu’il neige,
qu’il y ait un incendie, un ouragan ou un petit tsunami. Elle
avait bien essayé de s’occuper avec une sphère d’étoiles, mais
c’était un mélo ridicule auquel elle n’avait rien compris.
Elle aurait préféré aussi ne jamais avoir tenté de retenir
Damon. Si seulement il avait réussi à la repousser avant qu’ils
ne tombent tous les deux dans le cratère. Si elle avait attrapé la
main de Meredith et lâché celle de Damon…
Dire que ce n’était que le premier jour.
- 96 -
d’années. Leurs muscles étaient atrophiés, faute d’exercice, se
surprit-elle à penser. Et, naturellement, ils étaient habillés en
noir de la tête aux pieds, à l’exception de leurs jabots, blancs à la
lumière du gaz et écarlates sous l’éternel astre rouge sang.
Ils venaient à l’instant de saluer la princesse pour prendre
congé quand elle demanda, avec une certaine irritation, où était
passé cet humain, le dénommé Damon. Des servantes lui
expliquèrent avec un sourire un peu malveillant qu’il était
monté… escorté d’une douzaine de femmes… dans sa chambre.
Jessalyn se précipita vers l’escalier et monta les marches à
toute vitesse, à une allure aérienne, digne des plus grands
vampires. Arrivée devant la porte de style gothique, elle
entendit les médisances sourdes de ses dames d’honneur qui
chuchotaient entre elles, d’un air indigné. Mais, avant qu’elle
n’ait le temps de s’informer de la situation, elle fut absorbée par
un immense et délicieux effluve. Ce n’était pas l’odeur
succulente et substantielle du sang, mais quelque chose de plus
léger, de plus doux, et à cet instant – alors que sa soif de sang
était rassasiée – encore plus capiteux et grisant. Elle poussa la
porte à deux battants, s’avança dans la pièce puis se figea,
stupéfaite.
La chambre noire aux airs de cathédrale était pleine de
fleurs. Des massifs de lis, des vases garnis de roses, des tulipes
de toutes les couleurs et une profusion de jonquilles et de
narcisses, sous une tonnelle odorante de chèvrefeuille et de
freesias.
Les marchands de fleurs ambulants avaient fait de cette
chambre lugubre et convenue un spectacle aussi somptueux que
fantasque. Les domestiques les plus avisés et perspicaces de la
princesse les aidaient encore activement à rentrer de grandes
urnes très ornées.
En la voyant, Damon s’empressa d’aller s’agenouiller devant
Jessalyn.
— À mon réveil, vous étiez parti ! se plaignit la princesse.
Damon sourit faiblement.
— Pardonnez-moi, Votre Altesse. Mais comme de toute façon
je vais bientôt mourir, j’ai jugé bon de me lever et d’aller vous
chercher ces quelques fleurs. Leurs couleurs et leurs parfums
- 97 -
sont-ils à votre goût ?
— Leurs parfums ?
Jessalyn sembla s’attendrir de tout son être.
— On dirait… une symphonie olfactive ! Quant aux couleurs,
je n’ai jamais rien vu de tel !
Elle partit d’un grand rire, qui illumina ses yeux verts et
agita en cascade ses longs cheveux roux. Puis elle se mit à suivre
Damon partout, jusque dans un angle encore mal éclairé de la
chambre. Damon dut garder son sang-froid pour ne pas
glousser ; on aurait dit un chaton jouant avec une feuille
d’automne.
Cependant, une fois qu’ils se retrouvèrent dans ce recoin,
emmêlés dans les voilages noirs mais bien loin des fenêtres,
Jessalyn prit un air éminemment sérieux.
— Je vais demander qu’on me confectionne une robe de la
même couleur que ces œillets pourpre foncé, chuchota-t-elle.
Pas noire.
— Cela vous ira à merveille, Votre Altesse, murmura Damon.
Vous serez éblouissante, audacieuse…
— Peut-être même que je porterai mon corset dessous.
Elle leva vers lui ses grands cils épais.
— Sauf… si vous pensez que ce serait trop ?
— Rien n’est trop pour vous.
Damon s’interrompit un instant pour réfléchir.
— Ce corset… sera-t-il assorti à la robe ou bien noir ?
Jessalyn hésita.
— De la même couleur ? hasarda-t-elle.
Damon hocha la tête avec satisfaction. Lui-même ne
voudrait pour rien au monde s’habiller autrement qu’en noir,
mais il était prêt à tolérer, voire encourager, les excentricités de
la princesse. Elles pourraient bien lui permettre d’accélérer sa
transformation.
— J’ai envie de votre sang, dit tout bas Jessalyn, comme pour
lui prouver qu’il voyait juste.
— Ici ? Maintenant ? fit mine de s’étonner Damon. Devant
tous vos domestiques ?
Cette fois, Jessalyn le surprit réellement. Elle qui avait été si
timide jusqu’ici sortit des voilages et tapa dans ses mains pour
- 98 -
exiger le silence.
— Tout le monde dehors ! lança-t-elle avec autorité. Vous
avez fait de ma chambre un superbe jardin et je vous en
remercie.
Elle fit signe à un jeune homme, qui était tout de noir vêtu
mais qui avait judicieusement glissé une rose rouge à sa
boutonnière.
— L’intendant veillera à ce que l’on vous donne à tous à
manger – et à boire – avant votre départ !
Un murmure de louanges s’éleva et fit rougir la princesse.
— Je ferai tinter le cordon si j’ai besoin de vous, ajouta-t-elle
à l’attention du jeune homme.
En réalité, ce n’est que deux jours plus tard qu’elle tendit le
bras, un peu à contrecœur, pour actionner le cordon.
Simplement pour ordonner qu’un uniforme soit préparé aussi
vite que possible pour Damon. Celui de capitaine de sa garde.
- 99 -
achetant une dragée. Le bonbon coûtait exactement cinq soli.
Bonnie put ressentir la séquence dégustation en même temps
qu’elle, et ce fut délicieux.
À la fin du récit, avec une précaution extrême, elle jeta un
coup d’œil furtif entre les lamelles du store et aperçut l’enseigne
d’une devanture en contrebas qu’elle contemplait souvent. Puis
elle rapprocha la sphère d’étoiles de sa tempe.
Bingo ! Exactement le même genre de boutique. Elle savait
déjà ce qu’elle achèterait et combien ça lui coûterait.
Elle mourait d’envie de sortir de sa chambre confinée et de
mettre en pratique ce qu’elle venait d’apprendre. Mais c’est
alors que les lumières de la confiserie s’éteignirent sous ses
yeux. L’heure de la fermeture, sans doute.
Bonnie balança la sphère d’étoiles à l’autre bout de la pièce.
Elle baissa la lumière de la lampe à gaz jusqu’à ce qu’il ne reste
qu’une faible lueur, puis se jeta sur la paillasse, remonta la
couverture et… se rendit compte qu’elle n’avait pas du tout
sommeil. Tâtonnant dans la pénombre rubis, elle remit la main
sur la sphère et l’approcha à nouveau de sa tempe.
Le feuilleton des aventures quotidiennes de la famille
Poubelle était entrecoupé d’histoires à dormir debout. La
plupart étaient si épouvantables que Bonnie eut du mal à aller
jusqu’au bout, et, quand elle eut enfin envie de dormir, elle se
retrouva allongée à frissonner sur sa paillasse. Cependant, le
récit suivant sembla d’emblée différent. Après l’annonce du
titre, Le Corps de Garde du Trésor des Sept Kitsune, elle
entendit un petit poème :
- 100 -
une fillette et un garçon, qui étaient partis à la recherche du plus
sacré et du plus mystérieux des « Trésors des Sept Kitsune » : le
paradis des kitsune. Un trésor pouvait être aussi petit qu’une
simple pierre précieuse ou aussi grand qu’un univers tout
entier, apprit-elle. À en croire le récit, ce trésor-ci se situait dans
la moyenne car ce paradis était une sorte de jardin parsemé de
plantes exotiques en fleurs et de petits ruisseaux, qui
s’écoulaient en gargouillant vers des cascades et se jetaient dans
de grands plans d’eau claire.
Tout cela était fabuleux, songea Bonnie, qui vivait la scène de
l’intérieur. C’était comme si elle regardait un film qui se
déroulait tout autour d’elle et incluait, en plus, les sensations du
toucher, du goût et de l’odorat. Ce paradis ressemblait un peu à
Warm Springs, ces sources où elle allait parfois pique-niquer
avec ses amis.
Dans cette histoire, le garçon et la fille kitsune devaient se
rendre « dans les entrailles du monde », où une sorte de brèche
fendait l’écorce de la dimension supérieure du Royaume – celle
où Bonnie se trouvait en ce moment même. Sans trop savoir
comment, ils réussirent à descendre les paliers, encore et
toujours plus loin, et traversèrent diverses épreuves de courage
et d’esprit jusqu’à ce qu’ils atteignent la dernière des dernières
dimensions : les Enfers.
L’endroit était totalement différent du Royaume des
Ombres. C’était un monde de glace et de neige satinée, de
glaciers et de crevasses, entièrement baigné d’un crépuscule
bleu émis par trois lunes luisant dans le ciel.
Les jeunes kitsune faillirent mourir de faim, car il n’y avait
pas grand-chose à chasser pour un renard. Mais ils se
débrouillèrent avec les tout petits animaux du froid : des souris,
des campagnols blancs et, de temps en temps, des insectes.
(« Beurk ! » pensa Bonnie.) Ils survécurent tant bien que mal,
puis un jour, à travers le brouillard, ils aperçurent un imposant
mur noir. Ils le longèrent jusqu’à ce qu’ils arrivent finalement
au pied d’un corps de garde surmonté de grandes flèches voilées
par les nuages. Au-dessus du portail, dans une langue ancienne
qu’ils eurent bien du mal à déchiffrer, étaient inscrits les mots
suivants : Les Sept Portes.
- 101 -
Ils pénétrèrent dans une salle qui desservait huit portes et
autres issues, dont celle qu’ils venaient de franchir. Sous leurs
yeux ébahis, elles s’éclairèrent l’une après l’autre pour leur
révéler sept univers différents, et notamment le paradis des
kitsune. L’une donnait sur un champ de fleurs magiques, une
autre montrait des papillons voletant entre les gerbes d’eau
d’une fontaine. Une autre encore débouchait sur une caverne
obscure remplie de bouteilles du fameux vin de Magie Noire de
Clarion Lœss, et une descendait vers une mine profonde
renfermant des pierres précieuses de la taille d’un poing. Et puis
il y avait aussi cette porte qui dévoilait la perfection faite fleur :
la radhika royale. Rose, grappe d’œillets, orchidée : elle
changeait sans cesse d’apparence.
Derrière la dernière porte, ils ne distinguèrent qu’un arbre
gigantesque mais qui, d’après les rumeurs, abritait un trésor
suprême : une sphère d’étoiles gigantesque.
À ce stade, les enfants avaient complètement oublié le but
premier de leur périple. Chacun voulait rapporter quelque chose
de l’un des sept univers, mais ils n’arrivaient pas à se mettre
d’accord. La règle voulait que tout individu ou groupe arrivant
jusque-là était autorisé à franchir une seule des portes, puis à
ressortir. Mais, alors que la fillette voulait un brin de radhika
comme preuve de leur passage, le garçon voulait du vin de
Magie Noire pour les nourrir sur le chemin du retour. Ils eurent
beau débattre pendant des heures, impossible de parvenir à une
entente. Alors ils décidèrent finalement de tricher. Chacun
passerait une porte en même temps que l’autre, attraperait
l’objet convoité, ressortirait d’un bond, et ils repartiraient
ensemble à toute vitesse vers la sortie avant que quelqu’un n’ait
le temps de les attraper.
Au moment où ils s’apprêtaient à passer à l’action, une voix
les mit en garde : « Qu’une seule porte soit franchie, et que les
deux visiteurs repartent dans leur pays. »
Les enfants choisirent d’ignorer ce conseil. Aussitôt, le
garçon ouvrit la porte qui menait au vin de Magie Noire et, au
même instant, la fillette se jeta sur la radhika royale. Mais,
quand chacun se retourna, il n’y avait plus la moindre trace
d’une issue derrière eux. Le garçon avait largement de quoi
- 102 -
boire mais se retrouva plongé à jamais dans l’obscurité et le
froid, et ses larmes cristallisèrent une à une sur ses joues. La
petite fille pouvait admirer la fleur à satiété mais, n’ayant ni à
manger ni à boire, elle dépérit peu à peu sous un soleil
incandescent.
Bonnie frissonna de délice, telle une lectrice dont les attentes
ont été satisfaites. Avec sa morale façon « La gourmandise est
un vilain défaut », ce conte ressemblait à ceux des Livres Bleu et
Rouge qu’elle avait entendus, enfant, assise sur les genoux de sa
grand-mère.
Elena et Meredith lui manquaient cruellement. Elle avait une
histoire à raconter, mais personne pour l’écouter.
- 103 -
12.
— Stefan ! Réponds-moi !
Elena avait fait acte de présence pendant cinq minutes
devant les policiers, mais elle était maintenant trop angoissée
pour attendre plus longtemps à l’extérieur de la chambre. En
réalité, c’était lui qu’ils cherchaient en vain, visiblement sans
considérer que leur cible pouvait très bien revenir sur ses pas et
se cacher dans une pièce ayant déjà été fouillée.
Elena n’arrivait pas à faire réagir Stefan, qui serrait Meredith
dans ses bras, la bouche pressée contre deux petites entailles.
Elle dut le secouer par les épaules, les secouer tous les deux,
pour les sortir de leur torpeur.
Stefan se redressa brusquement, sans toutefois lâcher
Meredith, qui autrement serait tombée, et s’empressa d’essuyer
le sang sur sa bouche. Seulement, pour une fois, Elena n’était
pas focalisée sur lui mais sur son amie, cette amie qu’elle avait
poussée dans les bras de Stefan.
Les yeux clos de Meredith étaient bordés de cernes noirs,
presque couleur prune. Ses lèvres étaient entrouvertes et ses
cheveux bruns humides par endroits, là où des larmes avaient
coulé.
— Meredith ? Merry ?
Ce vieux surnom lui échappa d’un coup. Pour autant, rien ne
laissait penser que son amie l’avait entendue.
— Qu’est-ce qui lui arrive, Stefan ?
— Je l’ai influencée, à la fin, pour qu’elle s’endorme.
Stefan souleva Meredith et alla la poser sur le lit.
— Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi est-ce qu’elle
- 104 -
pleure… Et toi, pourquoi tu fais cette tête ?
Elena n’avait pas pu s’empêcher de remarquer que, en dépit
de ses joues rosies, le regard de Stefan était sombre.
— C’est à cause d’un truc que j’ai vu dans ses pensées.
Brusquement, il poussa Elena derrière lui.
— J’en entends un qui arrive. Bouge pas.
La porte s’ouvrit et ce fut le policier qui apparut, rouge et
essoufflé. Il venait visiblement de finir son premier tour
d’inspection et revenait dans cette pièce par laquelle il avait
commencé, avant de fouiller une nouvelle fois tout le rez-de-
chaussée.
— Ils sont là tous les deux… mais pas le fugitif, transmit
l’homme dans un gros talkie-walkie noir.
La réponse de sa collègue fut brève. Alors il se tourna vers les
deux adolescents.
— Bon, maintenant, toi, je vais te fouiller…
D’un geste, il désigna Stefan.
— … pendant que ma collègue fouillera tes deux copines.
Il fit un petit signe du menton vers Meredith.
— Qu’est-ce qui lui arrive, d’ailleurs ?
— Laissez tomber, vous ne pourriez pas comprendre,
répliqua froidement Stefan.
L’agent parut interloqué. Puis son expression changea, il se
ressaisit et s’approcha de Meredith.
Stefan se mit à grogner.
En l’entendant, Elena sursauta. C’était le grondement féroce
et sourd de l’animal qui protège sa femelle, sa meute, son
territoire.
L’homme au visage rougeaud devint livide. Toujours derrière
Stefan, Elena devina ce qu’il voyait face à lui : une bouche pleine
de dents bien plus pointues que les siennes et teintées de sang,
aussi.
Pitié, que ça ne tourne pas au…
Et si, c’est exactement ce qui arriva : un bras de fer de
regards hargneux.
Le policier bafouilla quelques mots à sa collègue :
— Finalement, on va peut-être avoir besoin de ces balles en
argent.
- 105 -
Elena en profita pour donner une petite tape à son bien-
aimé ; son grognement ressemblait à présent au bruit d’une
grosse scie mécanique, qu’elle sentait résonner jusque dans ses
propres dents.
— Influence-le, Stefan ! chuchota-t-elle. L’autre arrive et elle
a peut-être déjà appelé du renfort.
En sentant la main d’Elena dans son dos, Stefan se calma. Il
se tourna face à elle, et son expression d’animal féroce montrant
les crocs s’effaça pour laisser place à son beau visage aux yeux
verts. Il avait dû prendre une sacrée quantité de sang à
Meredith pour être dans cet état, se dit-elle, le ventre noué. Elle
ne savait pas trop quoi en penser.
En tout cas, le contrecoup fut flagrant. Stefan se tourna vers
le policier.
— Vous allez retourner dans l’entrée et y rester sans bouger
ni parler jusqu’à ce que je vous y autorise, dit-il sèchement.
Puis, sans lever les yeux pour vérifier que l’homme lui
obéissait, il enveloppa un peu plus Meredith sous les
couvertures.
Elena, en revanche, observa le policier et le vit s’exécuter
sans la moindre hésitation. Comme un soldat au garde-à-vous, il
tourna les talons et partit dans l’entrée.
Alors seulement, elle se sentit libre d’aller au chevet de
Meredith. Le visage de son amie était tout à fait normal, excepté
sa pâleur inhabituelle et ces cernes violets.
— Meredith ?
Pas de réponse. Elena suivit Stefan hors de la pièce.
Dans le couloir, ils tombèrent nez à nez avec la policière
embusquée qui descendait l’escalier en poussant devant elle la
frêle Mme Flowers.
— Tout le monde face contre terre !
Elle poussa encore Mme Flowers avec brutalité.
— À terre, et plus vite que ça !
Mme Flowers faillit s’étaler de tout son long, mais Stefan
bondit pour la rattraper, puis se retourna vers la femme.
L’espace d’un instant, Elena crut qu’il allait se remettre à
grogner. Au lieu de cela, il dit avec un sang-froid extrême :
— Allez rejoindre votre équipier. Pas un geste ni un mot sans
- 106 -
ma permission, dit-il avec un sang-froid extrême.
Il accompagna Mme Flowers, qui semblait très secouée,
jusqu’à une chaise dans l’angle gauche de l’entrée.
— Est-ce que cette femme… s’en est prise à vous ?
— Non, ça va. Faites-les juste sortir de chez moi, mon petit
Stefan, je vous serai infiniment reconnaissante, répondit la
vieille dame.
— C’est comme si c’était fait, acquiesça-t-il doucement. Je
suis désolé qu’on vous ait causé autant de tort… dans votre
propre maison.
Il lança un regard perçant aux deux agents.
— Allez-vous-en et ne revenez pas. Vous avez fouillé les lieux,
mais aucun des individus que vous recherchiez n’était présent.
Vous estimez que ça ne servirait à rien de poursuivre la
surveillance et qu’il serait plus utile que vous alliez donner un
coup de main à Fell’s Church pour gérer le… comment vous
dites, déjà ? Ah oui, le grabuge. Vous ne remettrez plus jamais
les pieds ici. Maintenant, remontez dans votre voiture et partez.
Elena frissonna ; elle percevait le flux de pouvoir qui
enrobait chacun des mots de Stefan.
Comme toujours, ce fut un plaisir de voir des personnes
cruelles ou furieuses devenir dociles sous l’influence irrésistible
d’un vampire. Les deux policiers restèrent immobiles encore
une dizaine de secondes, puis partirent sans un mot.
Elena écouta la voiture s’éloigner, et ressentit soudain un tel
soulagement qu’elle manqua de s’écrouler. Stefan la prit par la
taille et elle se cramponna à lui de toutes ses forces, consciente
que son cœur battait à tout rompre. Elle le sentait cogner dans
sa poitrine et jusqu’au bout de ses doigts.
C’est fini. Tout va bien, lui souffla Stefan, et alors une
nouvelle émotion la submergea. La fierté. Stefan avait pris la
situation en main et chassé ces intrus en toute simplicité.
Merci.
— Je crois qu’il est temps de faire sortir Matt du cellier,
ajouta-t-elle tout haut.
- 107 -
du temps ! lança-t-il à Elena quand ils furent remontés. C’était
trop long, surtout avec zéro lumière excepté le fond de fluide de
la sphère et dans le silence total. Je n’entendais rien d’en bas. Et
puis, je peux savoir ce que c’est que ce truc ?
Il brandit le lourd bâton en bois, avec ses extrémités
pointues aux formes étranges.
Elena s’affola.
— Tu ne t’es pas blessé au moins ?
D’un geste vif, elle saisit les mains de Matt, laissant le long
bâton de combat tomber par terre sans s’en préoccuper. Mais, a
priori, il n’avait pas la moindre égratignure.
— Je ne suis pas stupide au point de le prendre par les bouts,
se défendit ce dernier.
— Meredith si, va savoir pourquoi, rétorqua Elena. Ses
paumes étaient toutes entaillées. Je n’ai aucune idée de ce que
c’est que ce truc.
— Moi je sais, s’immisça calmement Stefan.
Il ramassa le bâton.
— Mais c’est le secret de Meredith.
Au mot « secret », tous les regards se fixèrent sur lui.
— Je veux dire, ça lui appartient, ajouta-t-il rapidement.
— Merci, on avait compris, répliqua Matt avec son habituel
franc-parler.
D’un geste de la tête, il rejeta une mèche blonde qui lui
tombait dans les yeux pour mieux examiner l’objet. Puis il leva
ses yeux bleus vers Elena.
— Je connais cette odeur, c’est de la verveine. Et j’ai ma
petite idée sur l’utilité de toutes ces pointes en fer et en argent
qui sortent aux extrémités. Je dirais que ça m’a tout l’air d’un
bâton de combat géant pour exterminer les sales monstres qui
envahissent cette planète.
— Y compris les vampires, compléta Elena.
Elle savait que Stefan était d’une humeur bizarre et elle
n’avait aucune envie de voir Matt, pour qui elle continuait
d’avoir une profonde affection, étalé par terre avec le crâne
fracassé.
— Et même les humains… Je crois que ces pointes plus
grandes servent à injecter du poison.
- 108 -
— Quoi ?!
Matt s’empressa de jeter un œil à ses paumes.
— Tu n’as rien, j’ai vérifié, le rassura Elena. En plus, c’est
sûrement un poison qui agit très vite.
— Exact, le but étant de t’éliminer sur-le-champ, confirma
Stefan. Donc, si tu es encore en vie à l’heure qu’il est, c’est que
tu n’as rien à craindre. Maintenant, si ça ne vous ennuie pas, le
« sale monstre » va remonter se coucher.
Il partit en direction de la mansarde. Sans doute entendit-il
Elena retenir involontairement son souffle, car il se retourna et
elle put lire dans son regard qu’il était désolé. Ses yeux étaient
des émeraudes ténébreuses, tristes, mais brûlant d’ardeur
contenue.
« Je crois qu’on va aller faire la grasse matinée », pensa-t-
elle, agitée par une kyrielle de frissons délicieux. Elle serra la
main de Stefan, qui pressa la sienne en retour. Elle savait très
bien ce qu’il avait en tête ; leur proximité à cet instant lui
permettait de capter ses envies, qu’il projetait de façon très
explicite, et elle avait aussi hâte que lui de monter à l’étage.
De son côté, les yeux toujours rivés sur le bâton terriblement
pointu, Matt s’interrogea à voix haute :
— Quel est le rapport entre ce truc… et Meredith ?
— Je n’aurais jamais dû vous en parler, répondit Stefan. Si tu
veux en savoir plus, le mieux serait que tu t’adresses
directement à Meredith. Mais demain.
— OK, acquiesça Matt, qui eut enfin l’air de comprendre.
En termes d’hypothèses, Elena avait une large avance sur lui.
Une arme comme celle-ci servait forcément à tuer les monstres
de cette planète, sinon à quoi d’autre ? Quant à Meredith, elle
qui était aussi gracieuse et athlétique qu’une ballerine en
kimono et ceinture noire… Ah, c’était ça ! Les cours de
musique ! Meredith les reportait systématiquement si les filles
décidaient d’une sortie au même moment ; cela dit, elle trouvait
toujours le temps de les prendre au final.
En même temps, on imaginait mal une fille se trimbaler avec
un clavecin sous le bras et personne d’autre n’en possédait en
ville. Comme Meredith avait dit qu’elle détestait en jouer, ses
deux meilleures amies ne lui en parlaient jamais. Ça faisait
- 109 -
partie intégrante de l’énigme Meredith.
Et ses cours d’équitation ? Elena aurait mis sa main à couper
que c’était en partie vrai. Meredith aimerait sans doute savoir
comment se sauver en vitesse en chevauchant le premier animal
à disposition.
Mais alors, si elle ne travaillait ni ses gammes ni ses
compétences de cavalière dans le but de figurer dans un
western, qu’est-ce qu’elle faisait depuis toutes ces années ?
Elle s’entraînait, devina Elena. Il existait de nombreux dojos
dans le coin et, si le début de sa formation remontait à l’époque
où ce vampire avait attaqué son grand-père, elle devait être
sacrément douée. En y repensant… toutes les fois où elles
s’étaient battues contre des créatures effroyables… ces dernières
ne quittaient jamais des yeux cette silhouette gris pâle qui ne se
faisait jamais remarquer… Elle avait dû en envoyer plus d’une
au tapis, ça c’était clair.
Seule question qui restait en suspens : pourquoi est-ce
qu’elle ne leur avait jamais montré cette matraque et pourquoi
ne s’en était-elle jamais servie dans aucun combat, par exemple
contre Klaus ? Elena n’avait pas la réponse, mais elle n’avait
qu’à aller interroger directement Meredith. Elle le ferait,
demain, à son réveil. En attendant, elle était persuadée qu’il y
avait une explication très simple.
Elle tenta d’étouffer poliment un bâillement.
Stefan ? Tu veux bien nous emmener dans ta chambre –
mais sans me porter ?
— Je crois qu’on a eu notre dose de stress pour ce matin,
conclut ce dernier d’une voix douce. Madame Flowers, Meredith
est dans la chambre du bas : elle va sans doute dormir très tard.
Matt…
— Je sais ce que tu vas dire : on ne sait pas quelle va être la
suite du programme, alors autant que j’en profite pour aller me
reposer.
Matt tendit un bras vers Stefan, qui ne comprit pas tout de
suite.
Mon amour, reprends une dose, ça ne peut que te faire du
bien, suggéra Elena avec sérieux et sans détour. Je vais dans la
cuisine avec Mme Flowers, ajouta-t-elle à voix haute.
- 110 -
Elles s’éloignèrent toutes les deux.
— Remerciez encore Stefan de ma part d’avoir si bien
défendu la maison, dit la vieille dame une fois dans la cuisine.
— Il l’a fait parce que, cette maison, il s’y sent comme chez
lui, vous savez.
Peu après, elle retourna dans l’entrée, où Stefan remerciait
un Matt rougissant.
Puis Mme Flowers appela ce dernier pour qu’il la rejoigne.
Dès que Matt fut hors de vue, des bras souples et fermes
soulevèrent Elena. Stefan et elle gravirent rapidement l’escalier
en bois, dont les marches protestèrent dans un murmure de
petits grincements à chacun de leurs pas.
Ça y est, ils étaient enfin seuls dans sa chambre.
Il n’existait pas de meilleur endroit sur Terre, pensa-t-elle.
Rien ne leur faisait plus envie que d’être là, tous les deux. Elle
leva les yeux alors qu’il baissait les siens et ils se laissèrent aller
à un long baiser. Troublée par cette étreinte, Elena se
cramponna à ces bras capables de pulvériser le plus dur des
granits mais qui se contentaient, à cet instant, de la serrer
exactement comme elle l’aimait.
- 111 -
13.
- 112 -
Peu importe ! Depuis quand es-tu là, au juste ?
Euh… deux jours. Je crois.
Il y eut un silence. Puis Elena reprit : Deux jours dans un
taudis, ça peut paraître une éternité.
Bonnie essaya de mieux expliquer ce qu’elle ressentait : Je
m’ennuie tellement et je me sens si seule… Vous me manquez
trop ! répéta-t-elle.
Je pensais justement à toi et à Meredith.
Mais Meredith est bien avec toi, non ? Ne me dis pas qu’elle
aussi est tombée dans le cratère ?
Non, ne t’inquiète pas ! Elle est toujours à la pension. Elena
eut du mal à décider si elle devait, oui ou non, lui parler de
Meredith. « Non, peut-être pas tout de suite », se dit-elle
finalement.
Elle ne voyait rien, mais sentit qu’elles ralentissaient. Tu vois
quelque chose, toi ?
Oui, regarde en bas ! Une voiture ! Tu crois qu’on devrait
descendre ?
Carrément. On peut se tenir par la main, tu crois ?
Elles constatèrent que non, mais s’efforcèrent quand même
de rester le plus près possible l’une de l’autre. L’instant d’après,
elles dégringolèrent et passèrent à travers le toit du véhicule.
Hé, mais c’est Alaric ! s’écria Bonnie.
Alaric Saltzman était le petit ami et potentiel futur fiancé de
Meredith. Parapsychologue à l’université de Duke, aujourd’hui
âgé d’environ trente-trois ans, il préparait son doctorat. Ses
cheveux blond vénitien et ses yeux noisette n’avaient pas changé
depuis la première fois où Elena l’avait vu, presque un an plus
tôt.
Dire que ça fait des lustres qu’on essaie de le contacter, fit
remarquer Bonnie.
Je sais. Peut-être que, de cette façon, ça va marcher.
Rappelle-moi où il est censé être en ce moment ?
Dans un endroit bizarre, au Japon. J’ai oublié le nom, mais
on n’a qu’à jeter un œil à la carte sur le siège passager.
Ce faisant, les spectres d’Elena et de Bonnie s’emmêlèrent, se
traversant l’un l’autre.
En titre, sur le croquis d’une île, on pouvait lire Unmei no
- 113 -
Shima : Île du Destin. La carte à côté était marquée d’un gros X
rouge, avec ces mots en légende : le Champ des Impures.
Le quoi ? s’indigna Bonnie. Qu’est-ce que ça signifie ?
Je n’en sais rien. Mais écoute, ce brouillard est une vraie
purée de pois. En plus il pleut, et cette route est impraticable.
Bonnie passa la tête dehors. C’est dingue : la pluie me passe
carrément à travers ! Mais là, je ne crois pas que ce soit une
route.
Reviens à l’intérieur et regarde un peu, lança Elena. Il n’y a
pas une seule ville sur cette île, juste un nom : Dr Celia Connor,
pathologie médico-légale.
C’est quoi, comme genre de docteurs ?
Je crois que ce sont ceux qui enquêtent sur les crimes, ce
genre de choses. Ils déterrent aussi des cadavres pour
découvrir la cause de la mort.
Bonnie eut une sueur froide. Bizarrement, ça ne me dit rien
qui vaille.
Moi non plus. Mais jette un œil dehors. Cet endroit m’a tout
l’air d’avoir été habité autrefois.
Il ne restait quasiment rien du village. Juste les ruines de
quelques maisons en bois visiblement en train de pourrir, et des
bâtiments en pierre calcinés et délabrés. Il y avait aussi un
grand édifice recouvert d’une immense bâche jaune vif.
Lorsque la voiture arriva à sa hauteur, Alaric freina, attrapa
sa carte ainsi qu’une mallette, puis fila sous la pluie et dans la
boue pour aller s’abriter. Elena et Bonnie le suivirent.
Il fut accueilli à l’entrée par une jeune femme noire au visage
délicat encadré par des cheveux très courts et lissés. Pas bien
grande, à peine la taille d’Elena, elle avait des yeux pétillants et
des dents blanches parfaitement alignées qui lui valaient un
sourire hollywoodien.
— Docteur Connor ? hasarda Alaric, l’air fasciné.
Ça ne va pas plaire à Meredith, commenta Bonnie.
— Je vous en prie, appelez-moi Celia, répondit la femme en
lui serrant la main. Alaric Saltzman, je présume ?
— Alaric tout court, s’il vous plaît… Celia.
Ça c’est sûr, ça ne va vraiment pas plaire à Meredith,
renchérit Elena.
- 114 -
— Alors c’est vous le traqueur de revenants ? poursuivit Celia
en dessous d’elles. Vous allez pouvoir vous en donner à cœur
joie. Cet endroit en est peuplé… du moins l’était. Je ne sais pas
si ces fantômes sont ici ou non.
— Intéressant…
— Triste et morbide, surtout. Et franchement étrange, aussi.
J’ai fait des fouilles sur toutes sortes de sites, notamment ceux
où il y avait des possibilités de génocide. Eh bien, croyez-moi :
cette île ne ressemble à aucun autre endroit sur Terre, affirma
Celia.
Alaric sortait déjà du matériel de sa mallette : une épaisse
pile de papiers, un petit appareil photo et un calepin.
La jeune femme parut amusée.
— Combien vous faut-il de supports pour vos notes ?
Alaric se tapota la tête et la secoua d’un air triste.
— Autant que possible. On commence à manquer de
neurones là-haut.
Il jeta un œil autour de lui.
— Vous n’êtes pas seule ici, n’est-ce pas ?
— Excepté le gardien et le type qui me ramène en ferry à
Hokkaido, si. Au début, c’était une expédition comme les
autres… on était quatorze. Mais ils sont tous morts ou partis les
uns après les autres. Je ne peux même pas réinhumer les
spécimens, je veux dire les filles qu’on avait déterrées.
— Mais ces gens qui sont partis… ?
— En fait… il y a d’abord eu ces morts inexpliquées. Ensuite,
entre ça et les revenants, les autres ont fui. Ils craignaient le
pire.
Alaric fronça les sourcils.
— Qui est mort en premier ?
— Parmi les membres de l’expédition ? Ronald Argyll,
spécialiste en céramiques. Il examinait deux jarres qu’on avait
trouvées… Bref, je vous passe les détails. Il s’est brisé le cou en
tombant d’une échelle.
Cette fois, Alaric haussa les sourcils avec étonnement.
— Quel rapport avec les revenants ?
— Pour un homme comme lui, qui était dans le métier depuis
presque vingt ans, ça n’avait rien d’un accident.
- 115 -
— Vingt ans ? Et si c’était une crise cardiaque ? Il aurait
vacillé d’un coup, et bim.
Alaric fit un geste brusque vers le bas.
— Possible. Vous seul saurez peut-être trouver une
explication à ces mystères.
La femme, pourtant très élégante et féminine, fit une moue
de garçon manqué. D’ailleurs, elle avait le look qui allait avec,
constata Elena : jean et chemise bleu et blanc aux manches
retroussées sur un caraco blanc.
Alaric sursauta, l’air coupable, comme s’il s’était subitement
rendu compte qu’il la dévisageait. Au-dessus de lui, Bonnie et
Elena échangèrent un regard.
— Qu’est-il arrivé à tous les insulaires ? Ceux qui avaient
construit ces maisons ?
— Ils n’ont jamais été très nombreux à la base. Mon
hypothèse est que cet endroit a été baptisé Île du Destin bien
avant le désastre sur lequel mon équipe enquêtait. D’après mes
découvertes, il y aurait eu une sorte de guerre – civile, j’entends.
Entre les enfants et les adultes.
Cette fois, ce fut les yeux écarquillés qu’Elena et Bonnie se
regardèrent.
Comme chez nous… commença Bonnie.
Chut. Écoute la suite, la coupa Elena.
— Une guerre civile… entre adultes et enfants ? répéta
lentement Alaric. Pour le coup, ça c’est glauque.
— C’est une sorte de processus d’élimination. Vous savez, les
sépultures c’est ma passion, qu’il s’agisse de tombeaux ou de
simples fosses. Mais ici, les habitants ne semblent pas avoir été
victimes d’une invasion. Ils ne sont pas morts de famine ou de
sécheresse, il restait encore plein de blé dans le silo. Il n’y avait
aucun signe d’épidémie. J’en suis arrivée à la conclusion qu’ils
se sont tous entretués : les parents ont assassiné leurs enfants,
et vice versa.
— Qu’est-ce qui vous fait croire ça ?
— Vous voyez cette zone plus ou moins carrée, à la
périphérie du village ?
Celia la montra du doigt sur une carte plus grande que celle
d’Alaric.
- 116 -
— C’est ce qu’on appelle le Champ des Impures. C’est le seul
endroit qui abrite des tombes dignes de ce nom, ce qui suppose
qu’elles ont été construites au tout début du conflit. Par la suite,
ils n’ont plus eu le temps de fabriquer des cercueils ou bien plus
personne ne s’en est préoccupé, je ne sais pas. Jusqu’ici, on a
déterré vingt-deux fillettes et adolescentes, la plus âgée ayant un
peu moins de vingt ans.
— Vingt-deux ? Et que des filles ?
— Dans cette zone, oui : que des filles. Les garçons sont
venus après, quand ils ont manqué de cercueils. Les corps ne
sont pas aussi bien préservés, vu que toutes les maisons ont
brûlé ou se sont écroulées, et ils ont été exposés aux
intempéries. Les filles étaient inhumées avec soin, voire avec
minutie ; par contre, les marques sur leurs corps indiquent
qu’elles ont reçu de violents coups à quelques heures de leur
mort. Et puis… elles avaient toutes des pieux enfoncés dans le
cœur.
Bonnie se protégea brusquement les yeux, comme pour
essayer de faire écran à une vision effroyable. Elena observa
Alaric et Celia d’un air sombre.
Ce dernier sentit sa gorge se nouer.
— Des pieux ? demanda-t-il, mal à l’aise.
— Oui. Bon, je sais ce que vous allez imaginer. Mais les
Japonais n’ont pas cette culture des vampires. Ce qui s’en
rapproche le plus, ce sont les kitsune.
Elena et Bonnie se mirent à voltiger nerveusement au-dessus
de la carte.
— Et ces kit-so-machin… ils se nourrissent de sang ?
— Kitsune – k-i-t-s-u-n-e, sans s. La langue japonaise a une
façon bien à elle de former le pluriel. Mais, pour répondre à
votre question : non. Ce sont des arnaqueurs de premier ordre,
qui ont pour habitude, entre autres, de posséder les jeunes filles
et les femmes et de pousser les hommes à la destruction, dans
une sorte de retour à l’âge de la pierre. Mais tenez… ça se lit
presque comme un roman.
Celia tendit un livre au jeune chercheur.
— Je vous crois… Mais ce n’est pas une lecture que je
choisirais par plaisir, dit Alaric.
- 117 -
Tous deux eurent un sourire désolé.
— Donc, pour en revenir à ce livre, apparemment une
infection a contaminé tous les gosses du village et engendré des
combats sanglants. Chose curieuse, les parents n’ont même pas
réussi à atteindre leurs barques de pêche qui leur auraient
permis de fuir l’île.
Elena…
Je sais ce que tu penses. Au moins Fell’s Church n’est pas sur
une île.
— Et puis, il y a cette découverte qu’on a faite dans le
sanctuaire du village. Je vais vous montrer… c’est ce qui a causé
la mort de Ronald Argyll.
Ils s’enfoncèrent au cœur de l’édifice, jusqu’à ce que Celia
s’arrête près de deux grandes jarres sur leur piédestal, entre
lesquelles gisait un objet monstrueux. On aurait dit une robe,
complètement décolorée par l’usure, mais dont la toile trouée
laissait dépasser… des os décharnés. Pire, l’un d’eux
pendouillait du haut de l’une des jarres.
— Ronald travaillait dessus dans le champ avant que ce
déluge n’éclate, expliqua Celia. C’était probablement le dernier
villageois, et il s’est suicidé.
— Comment pouvez-vous en être si sûre ?
— Hm, je vais essayer de vous résumer clairement les notes
de Ronald : la prêtresse ici présente ne porte aucune autre
marque que celles qui ont entraîné sa mort. Le sanctuaire était
un bâtiment en pierre, enfin à l’époque. À notre arrivée ici, on a
juste trouvé un amas de dalles dans tous les sens. D’où la
nécessité d’une échelle. La suite devient un peu technique, mais
Ronald Argyll était un formidable pathologiste et je me fie
entièrement à son interprétation des faits.
— C’est-à-dire ?
Alaric filmait les jarres et les ossements.
— Quelqu’un – on ignore qui – aurait saccagé et perforé
chacune des deux jarres. Ça se serait passé avant le début du
chaos. Le registre du village fait mention d’un acte de
vandalisme, l’œuvre d’un mauvais plaisant. Mais, bien après ça,
les trous ont été scellés et les jarres rendues à nouveau quasi
hermétiques, excepté à l’endroit où la prêtresse avait posé les
- 118 -
mains.
Avec un soin infini, Celia souleva le couvercle de la jarre d’où
aucun os ne pendait, révélant alors une paire de phalanges assez
longues, un peu moins altérées et couvertes de fragments de
tissu qui avaient dû être des gants. De minuscules os de doigts
humains, voilà ce que contenait cette jarre.
— Selon Ronald, cette pauvre femme est morte en
accomplissant un dernier acte désespéré. Et malin, de surcroît,
si on regarde les choses de son point de vue. Elle s’est ouvert les
veines – regardez la façon dont le tendon s’est racorni dans le
bras mieux préservé – et ensuite elle a laissé ses bras se vider de
leur sang dans les jarres. On sait de façon formelle que les fonds
portent les marques d’une présence abondante de sang. Elle
essayait d’attirer quelque chose à l’intérieur des jarres, ou bien
peut-être de faire revenir cette chose dedans. Mais ça l’a tuée, et
l’argile dont elle espérait sans doute se servir dans ses derniers
instants de lucidité a soudé ses os aux jarres.
Alaric passa la main sur son front et frissonna en même
temps.
Prends des photos ! lui ordonna Elena, usant de toute sa
force de conviction pour que ses pensées lui parviennent. Elle
s’aperçut que Bonnie en faisait autant, les yeux fermés et les
poings serrés.
Comme s’il les avait entendues, Alaric s’exécuta docilement
et se mit à mitrailler à tout-va avec son appareil.
Finalement, il s’arrêta. Mais Elena savait que, à moins d’un
coup de pouce du destin, il était peu probable qu’il envoie ces
clichés à Fell’s Church avant de rentrer, or même Meredith
ignorait la date de son retour.
Alors, qu’est-ce qu’on fait ? souffla Bonnie d’une voix
angoissée.
Eh bien… mes larmes étaient réelles quand Stefan était en
prison.
Quoi, tu veux qu’on lui pleure dessus ?
Mais non. Simplement, vu qu’on ressemble à des fantômes…
autant agir en tant que tels. Vas-y, essaie de lui souffler dans la
nuque.
Bonnie obéit et elles virent aussitôt Alaric sursauter,
- 119 -
regarder autour de lui, puis remonter le col de son coupe-vent.
— Et les autres membres de l’expédition, de quoi sont-ils
morts ?
La tête engoncée, il continuait de jeter des coups d’œil
nerveux autour de lui.
Celia reprit ses explications, mais les filles n’écoutaient plus.
Bonnie continuait de souffler sur Alaric sous différents angles,
l’amenant malgré lui vers l’unique fenêtre qui n’avait pas volé
en éclats. Sur sa vitre sombre et glacée, Elena avait écrit quelque
chose avec le doigt. Lorsqu’elle fut sûre qu’Alaric regardait dans
sa direction, elle souffla d’un bout à l’autre de la phrase : Envoie
vite les photos des jarres à Meredith ! Chaque fois qu’il
s’approchait de la fenêtre, elle soufflait dessus pour faire
réapparaître ses mots.
Finalement, Alaric les vit.
Il fit un bond de presque deux mètres en arrière. Puis il
revint lentement, à pas de loup. Elena souffla encore. Cette fois,
au lieu de sursauter, il se contenta de se frotter les yeux. Puis il
examina la vitre, très prudemment.
— Dites, le chasseur de fantômes, vous êtes sûr que ça va ?
— À vrai dire, je n’en sais rien, reconnut Alaric.
Fermant les yeux, il se pinça l’arête du nez mais, comme
Celia venait vers lui, Elena retint cette fois son souffle.
— Je crois avoir lu… un message comme quoi je dois envoyer
un double des photos des jarres à Meredith.
Celia haussa le sourcil.
— Qui est-ce ?
— Oh, c’est… une de mes anciennes élèves. J’imagine que ça
pourrait l’intéresser.
Il jeta un œil au caméscope dans ses mains.
— Des ossements et des jarres ? s’étonna Celia.
— À en croire votre réputation, ça vous intéressait aussi
quand vous étiez plus jeune, je me trompe ?
— Non, c’est vrai. J’adorais observer les oiseaux morts en
décomposition, ou dénicher des ossements et essayer de trouver
à quel animal ils appartenaient, admit Celia avec une nouvelle
moue de garçon manqué. Depuis que j’ai six ans, en fait. J’étais
très différente de la plupart des filles de mon âge.
- 120 -
— Meredith aussi, affirma Alaric.
Elena et Bonnie échangèrent un regard particulièrement
sérieux. Certes, Alaric venait de sous-entendre que Meredith
était une fille spéciale, mais, un, il ne l’avait pas dit
explicitement et, deux, il n’avait pas non plus évoqué leur projet
de fiançailles.
Celia se rapprocha.
— Alors ? Vous comptez lui envoyer ces photos ?
Alaric s’esclaffa.
— Je crois que cette atmosphère et tout le reste… je ne sais
pas : peut-être que mon imagination m’a juste joué un tour.
Celia lui tourna brièvement le dos, et Elena en profita pour
souffler une dernière fois sur la vitre. Alaric balança les mains
d’un geste résigné.
— Je suppose que l’Île du Destin n’a pas la couverture
satellite ? demanda-t-il d’un air désespéré.
— Eh non. Mais le ferry sera de retour demain. Vous pourrez
envoyer vos clichés une fois débarqué, si toutefois vous comptez
les envoyer.
— Je pense que ce serait mieux, oui.
Au-dessus de lui, Elena et Bonnie lui jetaient des regards
noirs.
C’est alors qu’Elena sentit ses paupières s’affaisser.
Oh non, Bonnie, je suis désolée ! Je ne voulais pas partir
avant de t’avoir parlé et de m’être assurée que tu allais bien.
Mais je tombe… je n’arrive plus à…
Elle réussit, dans un ultime effort, à rouvrir les yeux.
Bonnie était dans la position du fœtus et dormait à poings
fermés.
Sois prudente, chuchota Elena, sans vraiment savoir à qui
elle s’adressait. Tandis qu’elle dérivait dans les airs, elle repensa
à la manière dont Alaric avait parlé à Celia, cette femme sublime
et savante, à peine plus âgée que lui. Elle ressentit une
appréhension réelle pour Meredith, qui supplanta toutes les
autres.
- 121 -
14.
- 122 -
Assis dans le salon, le groupe débattit de différents plans et
tactiques. Au final, ils décidèrent de fabriquer des jarres
identiques à celles qu’Elena et Bonnie avaient vues, en croisant
les doigts pour arriver à reproduire les inscriptions qu’elles
présentaient. Ils étaient convaincus qu’à l’origine les jumeaux
maléfiques étaient enfermés dedans et ainsi isolés du reste du
monde.
Mais, s’ils avaient autrefois été confinés dans l’espace plutôt
restreint de ces jarres, quel atout susceptible de les attirer à
nouveau à l’intérieur la petite bande d’amis possédait-elle ?
Des pouvoirs, en déduisirent-ils. Une somme de pouvoirs si
prodigieuse que Shinichi et Misao ne pourraient pas y résister.
Voilà pourquoi la prêtresse s’était sacrifiée en tentant de les
appâter avec son propre sang. Aujourd’hui… ils avaient le choix
entre le fluide d’une sphère d’étoiles pleine à ras bord… et le
sang d’un vampire éminemment puissant. Voire plusieurs.
Chacun réfléchissait, le visage grave, à cette option. Ils
ignoraient quelle quantité de sang serait nécessaire, mais Elena
craignait que cela ne dépasse les limites du raisonnable. La
prêtresse l’avait certainement appris aux dépens de sa vie.
Un silence s’ensuivit que seule Meredith osa briser :
— Je suis sûre que vous vous posez tous des questions à
propos de ça…
Elle fit apparaître son bâton – presque comme par magie,
s’étonna Elena. Comment est-ce qu’elle a fait ? Elle ne l’avait
pas il y a deux minutes, et maintenant si. Bizarre !
Sous la vive lumière du jour qui éclairait la pièce, tous
fixèrent cette arme d’une finesse remarquable.
— Son inventeur devait avoir une imagination sacrément
tordue, commenta Matt.
— C’était un de mes ancêtres, répliqua Meredith. Et, sur ce
point, je ne peux pas te contredire.
— J’ai une question à te poser, intervint Elena. Si tu l’avais
eue dès le début de ton entraînement… Si tu avais été élevée
dans cette mentalité de tueuse, est-ce que tu aurais essayé
d’éliminer Stefan ? Ou même moi, quand j’étais vampire ?
— J’aimerais pouvoir te répondre franchement, avoua
Meredith, d’un regard peiné. Mais j’en suis incapable. Je fais
- 123 -
sans cesse des cauchemars à ce sujet. Mais comment affirmer
avec certitude que je l’aurais fait si j’avais été différente ?
— Ce n’est pas ce que je te demande. Ma question, c’est : telle
que tu es aujourd’hui, si on t’avait entraînée…
— Cet entraînement, c’est du bourrage de crâne, la coupa
durement Meredith.
Sa façade impassible semblait sur le point de se lézarder.
— OK, laisse tomber. Dis-moi juste si, en possession de cette
matraque, tu aurais essayé de tuer Stefan ?
— Ce n’est pas une matraque, ça s’appelle un bâton de
combat. Quant à nous, les gens comme ma famille, excepté que
mes parents n’étaient plus dans le circuit, on nous appelle des
chasseurs de vampires.
Autour de la table, tout le monde retint son souffle.
Mme Flowers attrapa la théière posée sur un dessous-de-plat et
resservit un peu d’infusion à Meredith.
— Des chasseurs de vampires, répéta Matt avec une certaine
délectation.
Il n’était pas difficile de deviner à qui il songeait.
— Tu peux nous appeler des deux façons, ajouta Meredith. Il
paraît que, sur la côte ouest, on parle plutôt de tueurs de
vampires. Mais, ici, on maintient la tradition.
Elena se sentit brusquement comme une petite fille
abandonnée. C’était Meredith, sa grande sœur de toujours, qui
disait tout ça. Sa voix devint presque plaintive :
— Mais tu n’as même pas dénoncé Stefan.
— Non, effectivement. Et non, je ne pense pas que j’aurais le
courage de tuer quelqu’un, à moins d’avoir subi un lavage de
cerveau. Mais je savais que Stefan t’aimait réellement et qu’il ne
te transformerait jamais en vampire. En revanche, j’ignorais
presque tout de… Damon. Entre autres que tu tenais autant à
lui ; d’ailleurs, ça, je crois que personne ne s’en doutait.
La voix de Meredith était tout aussi angoissée que celle de sa
meilleure amie.
— Sauf moi, reconnut Elena, les joues toutes rouges et un
sourire de travers sur les lèvres. Ne sois pas si triste, Meredith.
Les choses ont plutôt bien tourné.
— Être obligé de fuir ta famille et ta ville parce que tout le
- 124 -
monde te croit morte, tu appelles ça « bien tourner » ?
— Oui, tant que je peux être avec Stefan.
Désespérée, Elena fit de son mieux pour chasser Damon de
ses pensées.
Meredith la contempla d’un air songeur, puis enfouit son
visage dans ses mains.
Quand elle releva la tête, elle se tourna vers Stefan.
— Tu veux leur raconter, ou tu préfères que je le fasse ?
Il sembla pris de court.
— Alors… tu te souviens ?
— Pas plus que ce que tu as lu dans mes pensées. Juste des
bribes de souvenirs. Des choses que je veux à tout prix oublier.
— D’accord.
Stefan parut soulagé, mais Elena effrayée. Meredith et lui
partageaient un secret ?
— On sait tous que Klaus est venu au moins deux fois à Fell’s
Church. Il était pour ainsi dire… le mal incarné et, lors de sa
seconde visite, il comptait faire un massacre. Il a assassiné Sue
Carson et Vickie Bennett.
Elena l’interrompit tout doucement.
— Ou du moins il a aidé Tyler Smallwood à tuer Sue, pour
que Tyler puisse être initié en tant que loup-garou. Et ensuite
Tyler a mis Caroline enceinte.
Matt s’éclaircit la voix, ayant soudain une idée :
— À votre avis… Caroline aussi doit tuer quelqu’un pour
achever sa transformation ?
— Je ne pense pas, répondit Elena. D’après Stefan, le fait
qu’elle attende une portée suffit. Dans un sens comme dans
l’autre, le sang coulera. Caroline sera un loup-garou à cent pour
cent dès que ses jumeaux seront nés, mais elle commencera
sans doute à changer malgré elle avant l’accouchement. C’est
bien ça ?
Stefan acquiesça d’un signe de tête.
— Oui. Mais, pour en revenir à Klaus : quel était le but de sa
première visite, au juste ? Pourquoi avoir attaqué un vieillard,
qui plus est un chasseur de vampires, et lui avoir laissé la vie
sauve ?
— Mon grand-père, chuchota Meredith.
- 125 -
— D’après ce que je sais, il a semé une telle pagaille dans son
esprit que le pauvre homme a ensuite essayé de tuer sa femme
et sa petite-fille de trois ans. Vous ne voyez pas qu’il y a un truc
qui cloche ?
Cette fois, Elena fut terrorisée. Elle n’avait aucune envie
d’entendre la suite. Elle avait un goût de bile dans la bouche ;
heureusement, pensa-t-elle, elle n’avait mangé qu’une tranche
de pain grillé ce matin. Si seulement elle avait quelqu’un sur qui
veiller à cet instant, Bonnie par exemple, ça la soulagerait
sûrement.
— Je donne ma langue au chat. Bon alors, dis-nous : c’est
quoi qui cloche ? lâcha Matt sans prendre de gants.
Le regard de Meredith se perdit de nouveau dans le vide.
— Au risque que ça ait l’air d’un mauvais feuilleton…
Meredith a ou avait un frère jumeau, répondit Stefan.
Un silence de plomb s’abattit sur le groupe. Même la maman
de Mme Flowers ne pipa mot.
— A ou avait ? reprit Matt, rompant le silence.
— Comment le savoir ? Il s’est peut-être fait tuer. Imagine si
Meredith a assisté à la scène… Ou alors on l’a enlevé. Pour le
tuer plus tard ou en faire un vampire.
— Tu crois vraiment que ses parents lui cacheraient un truc
pareil ? rétorqua Matt. Ou qu’ils essaieraient de lui faire oublier
cet événement ? Tout ça depuis qu’elle a… combien déjà ? Trois
ans ?
Mme Flowers, qui était restée silencieuse un bon moment,
prit la parole d’une voix triste :
— Notre chère Meredith a peut-être volontairement refoulé
la vérité. Difficile de savoir ce qui se passe dans la tête d’un
enfant de trois ans. Si ses parents ne l’ont jamais fait aider par
un spécialiste…
Elle questionna Meredith du regard.
— C’est contraire au code, répondit cette dernière. D’ailleurs,
je ne devrais pas vous raconter tout ça, surtout pas devant
Stefan. Mais… avoir des amis si précieux et être obligé de leur
mentir constamment… je n’en pouvais plus.
Elena s’approcha pour la serrer dans ses bras.
— On comprend, t’en fais pas. Je ne sais pas ce qui arrivera si
- 126 -
à l’avenir tu décides de reprendre le flambeau…
— Je te promets que mes amis ne seront pas sur la liste des
victimes, la rassura Meredith. Au fait… Shinichi est au courant.
La reine des secrets qui cache bien les siens depuis toutes ces
années, c’est moi.
— Plus maintenant, lui fit remarquer Elena en la serrant plus
fort.
— Au moins, il n’y a plus de secret entre nous, commenta
gentiment Mme Flowers.
Elena l’observa du coin de l’œil. Rien n’était jamais aussi
simple. Surtout sachant que Shinichi avait fait tout un tas de
prédictions.
Puis, en voyant la douceur du regard bleu ciel de la vieille
dame, elle comprit que pour l’heure ce n’était ni la vérité ni les
mensonges, ni même les règlements de comptes, qui primaient,
mais le réconfort qu’ils pouvaient tous apporter à Meredith. Elle
tourna la tête vers Stefan en continuant de serrer son amie, et
comprit qu’il pensait la même chose.
Bizarrement, ça la rassura. Si vraiment il n’y avait « plus de
secrets entre eux », alors elle devrait tirer au clair ses
sentiments pour Damon. Or c’était ce qu’elle redoutait plus que
tout, plus que d’affronter Shinichi, ce qui n’était pas peu dire.
— Au moins, on a déjà un tour de potier… se réjouit
Mme Flowers. Enfin, encore faut-il que je le retrouve. On a aussi
un four céramique au fond du jardin, certes recouvert de trèfle à
l’heure actuelle. Autrefois je fabriquais de grands pots de fleurs,
mais les enfants possédés ont tout détruit. Je pense que je
pourrais reproduire l’urne que vous avez vue si vous m’en faites
un dessin. Mais peut-être devrions-nous plutôt attendre les
photos de M. Saltzman.
Matt articulait quelque chose en silence à Stefan. Elena ne
parvint pas à lire sur ses lèvres mais, juste après, elle entendit la
voix de Stefan dans ses pensées. D’après lui, Damon a affirmé
un jour que cette maison était une vraie brocante et qu’en
cherchant bien on pouvait trouver tout ce qu’on voulait.
Damon n’a rien inventé ! s’emporta Elena sans raison
apparente. Je crois que c’est Mme Flowers qui l’a dit elle-même.
Ce n’est un secret pour personne.
- 127 -
La vieille dame continuait de parler d’un ton jovial :
— Quand on aura les clichés, on ira voir les Saitou pour
qu’elles nous traduisent les inscriptions.
Meredith se dégagea finalement des bras d’Elena, retrouvant
une expression et une voix posées :
— En attendant, on n’a plus qu’à prier pour que Bonnie n’ait
pas d’ennuis.
- 128 -
bien le chemin maintenant, il céda, insistant juste pour qu’elle
se dépêche.
C’est ce qu’elle fit : elle traversa la rue à toute vitesse et entra
en trombe dans la petite boutique qui embaumait tant le
caramel fondu, le toffee cassé à la main et d’autres odeurs
sucrées que, même aveugle, elle aurait su où elle se trouvait.
Elle savait déjà ce qu’elle voulait. Grâce à la description du
récit et à l’échantillon qu’avait goûté Marit, elle s’en faisait une
idée très précise.
Ronde comme une prune, la dragée convoitée avait un goût
de datte, d’amande, d’épices et de miel, et peut-être aussi de
raisin. En principe, elle coûtait cinq soli, mais Bonnie avait
emporté quinze de ces petites pièces cuivrées en cas de fringale
de confiseries.
Une fois à l’intérieur, elle jeta un coup d’œil méfiant autour
d’elle. Les clients étaient nombreux dans la petite échoppe, six
ou sept peut-être. Une fille aux cheveux bruns était vêtue de la
même grosse toile qu’elle et semblait épuisée. Furtivement, elle
s’approcha d’elle, puis glissa de force cinq soli dans sa main
gercée en se disant : voilà, comme ça elle aussi va pouvoir
savourer une dragée ; ça devrait lui redonner un peu le sourire.
Effectivement, la fille lui adressa le même genre de sourire que
celui que Maman Poubelle faisait à sa fille quand elle avait
accompli une action adorable.
Je me demande si je devrais lui parler.
— Il y a du monde, dis donc, chuchota-t-elle en baissant
vivement la tête.
— Et encore, c’est rien, répondit la fille à voix basse. Hier, j’ai
espéré toute la journée que ça se vide, mais il y avait toujours un
client qui entrait quand le dernier sortait.
— Tu veux dire qu’il faut attendre qu’il n’y ait plus personne
pour… ?
La brune la regarda curieusement.
— Évidemment. Sauf si c’est une course pour ton maître.
— Comment tu t’appelles ? chuchota encore Bonnie.
— Kelta.
— Moi, c’est Bonnie.
À ce mot, Kelta fut prise d’un fou rire violent quoique
- 129 -
silencieux.
Bonnie fut vexée ; elle venait d’offrir une dragée à cette fille,
du moins de quoi s’en payer une, et maintenant celle-ci se
moquait d’elle.
— Désolée, s’excusa Kelta, une fois remise de son hilarité. Tu
ne trouves pas ça drôle que, depuis un an, autant de filles
changent de nom pour se faire appeler Aliana, Mardeth ou
Bonney ? Certaines esclaves y sont même autorisées !
— Ah bon, mais pourquoi ?
Bonnie posa la question d’un ton si sincèrement perplexe
que Kelta répondit du tac au tac :
— Ben, pour coller à l’histoire, tiens ! Pour porter le nom de
celles qui ont tué la vieille Blodeuwedd alors qu’elle saccageait
toute la ville.
— Ça a eu tant d’impact que ça ?
— Quoi, tu n’es pas au courant ? Après sa mort, tout son
argent est revenu au cinquième secteur où elle vivait, et il en
restait même assez aux autorités pour se payer des vacances.
C’est de là que je viens. À l’époque, j’étais morte de peur quand
on m’envoyait porter un message ou faire une course après la
tombée de la nuit, parce qu’elle planait peut-être juste au-
dessus de toi et tu ne savais jamais quand…
Kelta glissa toute sa monnaie dans sa poche, puis se mit à
mimer des griffes s’abattant sur sa main innocente.
— Bref. Donc toi aussi tu t’appelles Bonney…
Elle sourit, révélant des dents blanches qui contrastaient
avec sa peau plutôt terne.
— Du moins, c’est ce que tu prétends.
— Si, je t’assure, acquiesça Bonnie, assaillie par un vague
sentiment de tristesse. Je m’appelle bien Bonnie.
Brusquement, elle se dérida.
— Regarde, la boutique est déserte !
— Tiens, oui ! Eh bien, tu portes chance pour une Bonney !
Ça fait deux jours que j’attends.
Elle s’approcha du comptoir avec cran, ce qui rassura
beaucoup Bonnie. Puis elle commanda ce qui s’appelait
apparemment un bonbon à la gelée sanguine, qui ressemblait à
un modèle réduit de dragée Jell-O à la fraise, mais fourré d’un
- 130 -
ingrédient foncé. Kelta adressa à Bonnie un sourire en partie
caché par ses longs cheveux en désordre, puis s’en alla.
L’homme qui tenait la confiserie n’arrêtait pas de jeter des
coups d’œil vers l’entrée, espérant visiblement qu’un noble
client fasse irruption. Toutefois, personne n’arriva, alors il se
tourna finalement vers Bonnie.
— Bon, qu’est-ce que tu veux ?
— Juste une dragée, s’il vous plaît.
Bonnie fit de son mieux pour masquer sa voix chevrotante.
L’homme parut d’emblée excédé.
— Montre-moi ton laissez-passer, exigea-t-il avec agacement.
Dès lors, Bonnie comprit que tout allait très mal tourner.
— Allez, montre-le-moi, et plus vite que ça !
Il fit claquer ses doigts, sans quitter des yeux ses livres de
comptes.
Bonnie palpa sa blouse en grosse toile en sachant
pertinemment qu’elle ne comportait aucune poche, et encore
moins un laissez-passer.
— Je croyais que j’en avais besoin uniquement pour franchir
les secteurs, bredouilla-t-elle.
L’homme se pencha au-dessus du comptoir.
— Dans ce cas, montre-moi ton titre de libre circulation.
Alors Bonnie fit la seule chose qui lui vint à l’esprit. Elle
tourna les talons et détala. Mais elle n’eut pas le temps
d’atteindre la porte qu’elle ressentit subitement une douleur
cuisante dans le dos, puis tout devint flou et elle s’écroula sans
même s’en rendre compte.
- 131 -
15.
- 132 -
d’impatience, de camaraderie, des salutations, des sollicitations.
Des conversations plus posées sur diverses choses : instructions,
taquineries, anecdotes. Elle n’arrivait pas à tout suivre. Le flot
de paroles se transforma en une vague menaçante de parasites,
qui semblait à deux doigts de déferler sur elle et de la réduire en
mille morceaux.
Subitement, cette cacophonie télépathique s’estompa.
Bonnie fut alors en mesure de fixer ses yeux sur une blonde, un
peu plus âgée qu’elle et plus grande d’une dizaine de
centimètres.
— Dis quelque chose, répéta la fille. Tu te sens bien ?
Apparemment, ça faisait un petit moment qu’elle
s’inquiétait.
— Oui, répondit machinalement Bonnie.
« À vrai dire, pas du tout ! » pensa-t-elle.
— Il faut y aller. Ils ont sonné l’heure du dîner, mais tu avais
l’air tellement dans les vapes que j’ai attendu le second coup de
sifflet avec toi.
« Qu’est-ce que je suis censée répondre ? » Merci semblait le
moins risqué.
— Merci, murmura Bonnie.
Puis la question lui échappa malgré elle :
— Où est-ce qu’on est, là ?
La fille parut surprise.
— Au dépôt des fugitifs.
C’était donc ça.
— Mais… je ne me suis pas enfuie, protesta Bonnie. Je
comptais rentrer tout de suite après avoir acheté ma dragée.
— Je ne suis pas au courant. Moi, en tout cas, c’est ce que
j’essayais de faire, mais ils ont fini par m’attraper.
La fille enfonça le poing dans sa paume.
— Je savais bien que je n’aurais pas dû faire confiance à ce
maudit porteur. Il m’a conduite directement aux autorités et
moi je n’ai rien vu venir.
— Pourquoi ? Les rideaux étaient fermés ?…
Un coup de sifflet strident interrompit Bonnie. La fille la prit
par le bras et commença à l’entraîner à l’écart de la clôture.
— C’est le second appel… Il ne faut pas qu’on le rate, sinon
- 133 -
après ils nous enferment ici pour la nuit. Je m’appelle Eren. Et
toi ?
— Bonnie.
Eren gloussa gentiment :
— Ça me va.
Bonnie se laissa conduire en haut d’un escalier crasseux, puis
dans un réfectoire non moins lugubre. Eren, qui semblait avoir
décidé de la prendre sous son aile, lui tendit un plateau puis la
fit avancer. Bonnie n’eut le droit ni de choisir son plat, ni de
refuser les nouilles qui se tortillaient légèrement dans son
assiette ; par contre, au dernier moment, elle réussit à chiper un
petit pain en rab.
Damon ! Personne ne lui interdisait d’envoyer des messages,
alors elle continua. Si elle devait être punie par la suite, se dit-
elle d’un air de défi, autant que ce soit pour une bonne raison.
Damon, je suis dans un entrepôt à esclaves ! Viens m’aider !
Eren attrapa une spork ; Bonnie en fit autant. Il n’y avait que
ce couvert hybride mi-cuillère, mi-fourchette, pas de couteau.
En revanche, on leur donna de fines serviettes en papier, au
grand soulagement de Bonnie, car c’est dedans que son tortillon
de nouilles allait se retrouver.
Sans Eren, elle n’aurait jamais trouvé où s’asseoir ; des tas de
filles s’entassaient autour des tables.
— Poussez-vous, allez ! répéta plusieurs fois Eren jusqu’à ce
qu’on leur fasse de la place.
Au cours du repas, le courage de Bonnie fut mis à rude
épreuve, ainsi que sa capacité à parler fort.
— Pourquoi tu fais tout ça pour moi ? cria-t-elle à l’oreille
d’Eren, profitant d’une accalmie dans le brouhaha des
conversations.
— Ben, comme tu es rousse et tout… ça m’a fait penser au
message d’Aliana, tu sais. Pour la vraie Bonny.
Elle prononça le mot curieusement, en avalant le y, mais
c’était toujours mieux que Bonney.
— Lequel ? Je veux dire, quel message ? cria encore Bonnie.
Eren la regarda d’un air de dire : « Tu te fous de moi ? »
— Aide les autres quand tu peux, recueille-les si tu as un toit,
guide-les quand tu sais où aller, récita-t-elle avec une pointe
- 134 -
d’impatience.
Puis elle ajouta, un peu dépitée :
— Et sois patient avec les lents.
Elle attaqua son repas, comme si pour elle le sujet était clos.
« Eh bé ! » pensa Bonnie. Apparemment, un petit malin
avait su saisir sa chance. Elena n’avait jamais rien dit de tel.
Cela dit… elle avait peut-être symbolisé ce message, songea
Bonnie, soudain prise de picotements dans tout le corps. Ou
donné cette impression à quelqu’un qui aurait tout inventé par
la suite. Par exemple, cette espèce de dingue à qui elle avait
offert sa bague – ou son bracelet, peu importe. Elle avait aussi
cédé ses boucles d’oreilles à des mendiants avec des pancartes
qui disaient : Un poème contre un repas.
La suite du dîner se résuma à attraper la nourriture avec la
spork sans la regarder, de mordre un coup dedans, puis de
décider si oui ou non elle recrachait dans sa serviette encore
« grouillante » ou bien si elle essayait d’avaler tout rond.
Après quoi, les filles furent emmenées tambour battant dans
un autre bâtiment, celui-ci jonché de paillasses, plus petites et à
première vue pas aussi confortables que celle de l’auberge.
Bonnie s’en voulait maintenant atrocement d’avoir quitté cette
chambre. Là-bas, elle avait la sécurité, des repas au moins
comestibles, de quoi se divertir (même la famille Poubelle faisait
désormais partie de ses précieux souvenirs), et elle avait une
chance que Damon la retrouve. Ici, elle n’avait rien.
Néanmoins, Eren semblait avoir une influence magnétique
sur les autres filles ; ou alors c’est qu’elles étaient toutes des
disciples d’Aliana.
— Où est-ce qu’il y a une paillasse en rab ? lança-t-elle. J’ai
une nouvelle dans ma chambre. Vous croyez quand même pas
qu’elle va dormir à même le sol ?
Une paillasse poussiéreuse passa de main en main jusqu’à la
« chambre » d’Eren, à savoir un tas de paillasses déployées en
étoile, avec la tête au centre. En échange, Eren fit passer la
serviette frétillante que Bonnie lui avait confiée.
— À chacune sa part, dit-elle avec fermeté.
Bonnie aurait été curieuse de savoir si, pour elle, c’était aussi
un précepte d’Aliana.
- 135 -
Un coup de sifflet retentit.
— Extinction des feux dans dix minutes ! tempêta une voix
grave. Toutes celles qui ne seront pas sur leur paillasse dans dix
minutes seront sanctionnées. Demain, c’est la section C qui se
lève.
— Ça va, pas la peine de hurler. Tu vas voir qu’on sera
sourdes avant même d’avoir été vendues, marmonna Eren.
— Vendues ? répéta bêtement Bonnie.
Bêtement, car elle savait ce qui l’attendait dès l’instant où
elle avait compris où elle était.
Eren se tourna pour cracher.
— Ouais, acquiesça-t-elle. Autrement dit, tu as droit à une
dernière crise de nerfs, et après terminé. C’est deux par tête, pas
plus, mais demain tu regretteras peut-être de ne pas avoir gardé
tes larmes pour le jour J.
— Je n’avais pas l’intention de pleurer, se défendit Bonnie
avec tout le courage qui lui restait. J’allais te demander de
quelle façon ils allaient nous vendre. Est-ce que ça se passe sur
l’une de ces horribles places publiques, où on doit se tenir
debout sans bouger devant une foule, juste en sous-vêtements ?
— Oui, ce sera le cas pour la majorité d’entre nous, intervint
une autre fille d’une voix douce.
Depuis le début, Bonnie l’avait vue pleurer discrètement.
— Mais celles qu’ils estiment être des marchandises
d’exception devront attendre. Ils nous feront prendre un bain et
enfiler une tenue spéciale, tout ça pour qu’on ait l’air plus
présentables devant les clients. Pour qu’ils puissent nous
inspecter de plus près.
La fille eut un frisson.
— Souricette, tu fais peur à la nouvelle, la gronda Eren. On
l’appelle Souricette parce qu’elle est toujours morte de trouille,
expliqua-t-elle à Bonnie.
En silence, la « nouvelle » poussa un cri : Damon !
- 136 -
Mais surtout, Damon était redevenu vampire pour de bon,
un vampire aussi puissant et prestigieux qu’il l’avait espéré. Au
début, il se contenta de savourer son plaisir, cette satisfaction
du travail bien fait. Puis il fit davantage étalage de sa force,
poussant Jessalyn, qui se trouvait à l’étage, dans un sommeil
plus profond tandis qu’il envoyait des vrilles de pouvoir un peu
partout à travers le Royaume, afin de prendre la température
dans les différents secteurs.
Jessalyn, justement… elle le mettait face à un dilemme.
Damon avait le sentiment qu’il devrait lui laisser un mot, mais il
ne savait pas trop comment s’y prendre.
Qu’est-ce qu’il pourrait bien lui dire ? Qu’il était parti ? Ça,
elle le verrait toute seule. Qu’il était navré ? Moui, bon, s’il l’était
vraiment, il aurait choisi de rester. Que le devoir l’appelait
ailleurs ?
Tiens… et pourquoi pas ? Ça pourrait marcher. Il n’avait qu’à
prétexter qu’il devait partir sécuriser sa propriété et que, s’il
restait au château, il doutait fort d’arriver à quoi que ce soit. Il
lui dirait qu’il serait de retour… bientôt. Mais pas tout de suite.
Dans très longtemps, plutôt.
Passant la langue sur une canine, Damon se délecta en
sentant sa pointe. Il aurait bien fait une partie de ce fameux jeu
vidéo Black Ops vs. Vampires. En clair : il avait envie de
chasser. Naturellement, ce n’était pas le vin de Magie Noire qui
manquait au château, si bien que, lorsqu’il arrêta un domestique
pour lui en demander, l’homme lui en rapporta un magnum.
Damon en buvait quelques coupes de temps à autre, mais ce qui
lui faisait vraiment envie, c’était de partir à la chasse. Pas pour
chasser un esclave, encore moins un animal, et certainement
pas pour flâner dans les rues en attendant de croiser une gente
dame avec qui faire plus ample connaissance – ça ne lui
semblait pas très fair-play.
C’est à cet instant qu’il se souvint de Bonnie.
En l’espace de trois minutes, il récapitula tout ce qu’il devait
faire, y compris la livraison d’une douzaine de roses à la
princesse de sa part. Jessalyn lui avait accordé des
appointements très généreux, et déjà fait une avance pour le
premier mois.
- 137 -
Cinq minutes plus tard, il volait comme une flèche dans la
rue. Il lui en fallut quinze autres pour arriver chez la logeuse,
celle qu’il avait payée très cher pour veiller à ce que ce qui s’était
produit n’arrive justement jamais. Il la saisit par le cou. Au bout
d’une minute, la femme lui offrait d’un air sombre la vie de son
jeune esclave pas très futé, en guise de compensation. Damon
était toujours en tenue de capitaine de la garde. Le sort de ce
garçon dépendait de lui : il pouvait le faire tuer, torturer… peu
importe. Il pouvait exiger de la logeuse qu’elle le rembourse,
même…
— Je me fiche de votre pouilleux ! lâcha-t-il avec hargne.
C’est mon esclave que je veux récupérer ! Elle vaut…
Là il s’interrompit, tentant de calculer combien de filles
ordinaires valait Bonnie. Une centaine ? Un millier ?
— Elle vaut infiniment plus…
Il fut stupéfait d’entendre la femme le couper :
— Dans ce cas, pourquoi l’avoir laissée dans un trou à rats
pareil ? rétorqua-t-elle. Ben oui : je sais bien comment sont mes
chambres. Si elle était si précieuse, pourquoi vous l’avez
installée ici ?
Bonne question. Damon était incapable d’y répondre dans
l’immédiat. Disons qu’il avait paniqué de façon un peu insensée
– réaction typiquement humaine, selon lui. Il n’avait pensé qu’à
lui pendant que Bonnie, son petit pinson si frêle, était enfermée
dans cet endroit sordide. Il préféra ne plus y penser ; ça lui
donnait des sueurs à la fois brûlantes et glaciales.
Il exigea plutôt que tous les immeubles alentour soient
passés au peigne fin. Quelqu’un avait forcément vu quelque
chose.
- 138 -
correction.
Brusquement, Bonnie eut l’impression d’avoir la tête vide.
Elena ou Meredith auraient sans doute essayé d’arrêter cette
femme, voire d’enrayer cette énorme machine dans laquelle
elles étaient embringuées, mais Bonnie en était incapable. Elle
ne pouvait que s’efforcer de ne pas craquer. Une chanson lui
trottait dans la tête, même pas une de ses préférées. Elle
tournait en boucle, comme un disque rayé, tandis que les
esclaves autour d’elle étaient déshumanisées, transformées de
force en automates idiots mais bien propres.
Deux autres femmes costaudes, qui avaient sans doute passé
leur vie à nettoyer des gamines des rues de leur crasse pour en
faire des petites choses toutes roses et impeccables au moins
pour une nuit, vinrent frotter vigoureusement Bonnie, sans
états d’âme. Devant ses protestations, elles finirent par lui jeter
un œil, observant sa peau claire, presque diaphane, maintenant
à vif, et s’occupèrent alors de lui laver les cheveux, non sans lui
donner l’impression de les lui arracher. Quand ce fut enfin
terminé, elles lui donnèrent toutefois une serviette digne de ce
nom pour se sécher. Ensuite, dans ce qui apparut comme une
gigantesque chaîne de montage aux yeux de Bonnie, des
femmes grassouillettes plus gentilles lui ôtèrent sa serviette et
entreprirent de l’allonger sur une couche pour la masser avec de
l’huile. Au moment où elle commençait à se détendre, on lui
demanda de s’essuyer en quatrième vitesse pour enlever
l’excédent d’huile. Alors d’autres femmes arrivèrent pour
prendre ses mensurations, criant les mesures obtenues l’une
après l’autre, et, le temps que Bonnie poursuive son chemin
jusqu’au poste habillement, trois robes l’attendaient, pendues à
une barre. Une noire, une verte et une grise.
« Je prendrai la verte, ça ira bien avec mes cheveux », décida
Bonnie d’un air absent. Mais, après qu’elle eut essayé les trois,
une femme emporta la verte et la grise, laissant Bonnie vêtue
d’une petite robe noire bustier à jupe boule, ornée d’un bout
d’étoffe blanc scintillant au niveau du décolleté.
Vinrent ensuite d’immenses sanitaires, où sa robe fut
prudemment couverte d’une blouse blanche en papier qui se
déchirait de partout. On la fit asseoir sur un siège près d’un
- 139 -
sèche-cheveux sur pied et de quelques fards de base, qu’une
femme en chemisier blanc utilisa pour la maquiller à outrance.
Puis on ramena le casque du sèche-cheveux au-dessus de sa tête
et Bonnie, piquant un mouchoir, en profita pour se
débarbouiller un peu, dans les limites de son audace. Elle
n’avait envie ni d’être jolie ni d’être vendue. Finalement, elle se
retrouva avec des paupières argentées, une touche de rose aux
joues et du rouge à lèvres vermeil velouté qu’elle n’arriva pas à
estomper.
Après quoi, elle resta simplement assise à peigner ses
cheveux avec les doigts jusqu’à ce qu’ils soient secs, ce que
l’appareil vétuste annonça d’un ping ! strident.
L’étape suivante fut un peu comme un jour d’ouverture des
soldes dans un grand magasin de chaussures. Les filles les plus
fortes ou les plus déterminées réussirent à arracher des modèles
des mains des plus faibles et à les essayer une à une en équilibre
sur un pied, tout ça pour en fin de compte repartir à la chasse
une minute après. Bonnie eut de la chance. Elle repéra très vite
une toute petite chaussure noire agrémentée d’un nœud
légèrement argenté qui retombait sur le cou-de-pied, et ne la
quitta pas des yeux pendant qu’elle passait de main en main
jusqu’à ce qu’une fille l’abandonne par terre. Alors elle se jeta
dessus pour l’essayer. Dieu sait ce qu’elle aurait fait si ça n’avait
pas été sa pointure. Mais, la chaussure lui allant parfaitement,
elle se rendit au poste suivant pour obtenir sa jumelle. Tandis
qu’elle patientait assise, d’autres testaient des parfums. Elle vit
deux filles dissimuler deux flacons pleins dans leur corsage et se
demanda alors si elles comptaient les vendre ou essayer de
s’empoisonner avec. Il y avait aussi des fleurs. Bonnie avait déjà
la tête qui tournait avec les effluves de parfums, quand une
femme de grande taille brailla au-dessus d’elle et lui épingla une
guirlande de freesias dans les cheveux pour encadrer ses
boucles sans lui demander son avis.
La dernière étape fut la plus difficile à supporter. Elle n’avait
aucun bijou sur elle et, à la limite, elle aurait bien porté un
bracelet avec sa robe. Justement, on lui en donna, pas un mais
deux : des bracelets en plastique fins incassables, comportant
chacun un numéro. Son matricule à compter de ce jour, lui dit-
- 140 -
on.
Des bracelets d’esclave. On l’avait donc lavée, emballée et
estampillée dans l’unique but de bien la vendre.
Damon ! hurla-t-elle une dernière fois.
Mais quelque chose en elle s’était brisé, et elle savait que
dorénavant ses appels à l’aide resteraient sans réponse.
On fit monter les filles à bord des plus grands équipages que
Bonnie ait jamais vus au sein du Royaume : il y avait de quoi
asseoir trois filles minces sur chacune des deux banquettes
disposées face à face. Cependant, elle eut un choc désagréable
quand, au lieu d’avancer normalement, la cabine tout entière se
souleva d’un coup, portée par des esclaves en sueur qui
ployaient sous le poids. C’était une chaise à porteurs géante,
- 141 -
comme un palanquin ; Bonnie s’empressa d’enlever d’un geste
vif la guirlande dans ses cheveux pour y enfouir son visage. Et,
accessoirement, y cacher ses larmes.
*
* *
- 142 -
et détourna les yeux, perdant brusquement de son autorité.
— Pourquoi ? Je croyais que vous apparteniez à l’autre Cour.
Vous savez. La Céleste ?
— Nous essayons d’enrayer les tentatives d’évasion car il y en
a eu trop depuis le passage de cette Aliana, expliqua la
Sentinelle.
La peur faisait battre son pouls de façon flagrante au niveau
de la tempe.
— Les filles qui se font prendre ont d’autant plus de raisons
de réessayer… et, au final, ça les épuise.
- 143 -
16.
- 144 -
circonstances mais qui n’avait rien à voir avec les toilettes
ornées de pierreries que lady Ulma leur avait confectionnées par
le passé. À l’époque, elles étaient comme des princesses, parées
de bijoux qui valaient une fortune autour du cou, aux poignets
et dans les cheveux, et en plus elles avaient en permanence un
farouche protecteur à leurs côtés.
Aujourd’hui, elle ne portait qu’une tenue semblable à une
nuisette de pin-up et des petites chaussures fines à nœuds
argentés. Elle était sans défense, puisque cette société estimait
que seul un homme pouvait avoir autorité sur elle, et pire que
tout… elle était esclave.
— Je me demandais…
Un homme aux cheveux dorés s’avança au milieu des filles,
qui s’empressèrent de s’écarter sur son passage, excepté
Souricette et Eren.
— Je me demandais si vous accepteriez de monter à l’étage
avec moi et, pourquoi pas, de me raconter une histoire en privé.
Bonnie s’efforça de ne pas suffoquer. Ce fut son tour de se
cramponner à ses deux nouvelles amies.
— Toute requête de ce type doit passer par moi. Personne ne
peut emmener une fille sans mon approbation, s’interposa une
femme en robe longue au profil bienveillant, presque de
madone. Autrement, ce sera considéré comme un vol des biens
de ma maîtresse. Et je suis certaine que personne ici ne souhaite
être arrêté comme un vulgaire pillard, ajouta-t-elle en riant
légèrement.
Un écho de rires tout aussi légers se fit entendre parmi les
invités, qui s’avancèrent en jouant des coudes vers la femme
dans une sorte de course aux bonnes manières.
— Tu es douée pour raconter les histoires, dit Souricette de
sa voix douce. C’est plus sympa de t’écouter que d’utiliser une
sphère d’étoiles.
— Là-dessus, je t’approuve, renchérit Eren avec un grand
sourire. Tu étais passionnante. Je serais curieuse de savoir si cet
endroit existe réellement.
— Eh bien, je ne l’ai pas inventé puisque c’était le contenu
d’une sphère, répondit Bonnie. C’est le vécu de cette fille… euh,
Jill : ce sont ses souvenirs, je pense. D’ailleurs, je me demande
- 145 -
comment ils ont atterri dans la sphère puisqu’elle est censée
être morte. Comment a-t-on su ce qui était arrivé à Jack ? J’ai
aussi vu un dragon immense qui semblait très réel. Comment ils
fabriquent ces histoires à votre avis ?
— Pff, c’est une ruse, marmonna Eren en agitant la main
d’un geste dédaigneux. Ils envoient quelqu’un dans un paysage
glacial pour planter le décor, probablement un ogre, à cause des
intempéries.
Bonnie hocha la tête. Elle avait déjà croisé des ogres à la
peau mauve. Ils ne se distinguaient des démons que par leur
degré de stupidité. La plupart vivaient en marge de la société du
Royaume, et elle se souvenait d’avoir entendu Damon dire avec
une moue méprisante que les autres étaient des hommes de
main, de vraies brutes.
— Le reste de l’histoire est juste truqué… mais j’ignore
comment. Je n’y ai jamais vraiment réfléchi.
Eren leva les yeux vers Bonnie.
— Tu es spéciale, toi, pas vrai, Bonny ?
— Ah bon ?
Sans s’en rendre compte, les trois filles s’étaient un peu
déportées, en se tenant toujours les mains. Autrement dit,
Bonnie était à présent dos à la salle. Elle n’aimait pas ça.
Remarquez, elle n’aimait ni ça ni le reste : ni être esclave ni cette
situation. Son pouls commença à s’emballer. Elle avait besoin
de Meredith. Et d’Elena. Et de partir d’ici. Maintenant.
— Vous feriez mieux de ne plus traîner avec moi, les filles,
prévint-elle, mal à l’aise.
— Hein ? s’étonna Eren.
— Pourquoi ?
— Parce que je vais m’enfuir. Il faut que je sorte d’ici. Il le
faut.
— Du calme, petite, tempéra Eren. Inspire à fond.
— Non, tu ne comprends pas.
Bonnie baissa la tête pour s’isoler un instant du reste du
monde.
— Je ne veux pas appartenir à quelqu’un. Je vais devenir
folle.
— Chut, Bonny, ils sont juste…
- 146 -
— Je ne resterai pas ici, pas question !
— Eh bien, c’est bon à savoir, lâcha une voix effroyable dans
son dos.
Oh, non ! Pas ça !
— Quand on débute dans un métier, on travaille dur, asséna
la femme au visage de madone. On cherche des clients
potentiels. On se tient bien, sinon les sanctions tombent.
Sa voix était sucrée comme du miel mais, bizarrement,
Bonnie comprit tout de suite que celle, plus brutale, qui leur
criait le soir de se trouver une paillasse et de ne plus en bouger
appartenait aussi à cette femme.
Une main ferme lui souleva le menton, la forçant à relever
les yeux, et lui couvrit la bouche quand elle se mit à crier.
Là, devant elle, avec ses petites oreilles pointues de renard,
sa longue queue noire balayant le sol, et son physique par
ailleurs humain de garçon ordinaire en jean et pull-over, se
tenait Shinichi. Au fond de ses yeux dorés, elle distingua les
volutes d’une petite flamme écarlate, parfaitement assortie à la
pointe de sa queue et aux mèches rouges qui lui tombaient sur
le front.
Shinichi. Il était donc là. Évidemment, puisqu’il pouvait
voyager à sa guise entre les dimensions ; il avait encore une
sphère d’étoiles pleine, sur laquelle personne n’avait jamais
réussi à mettre la main, ainsi que ces clés magiques dont Elena
avait parlé. Bonnie se souvint de la fameuse nuit où de simples
arbres étaient devenus des monstres capables d’obéir au doigt et
à l’œil à ce démon. Elle se rappela aussi la façon dont ses quatre
amis lui avaient attrapé chacun un bras et une jambe et avaient
tiré de toutes leurs forces, comme s’ils comptaient l’écarteler.
Sous ses paupières closes, elle sentit les larmes monter.
La vieille forêt. Shinichi la contrôlait dans ses moindres
aspects, de la plante rampante qui vous fait trébucher à l’arbre
qui s’abat brusquement sur votre capot de voiture. Avant
qu’Elena ait tout détruit excepté ce fourré isolé, ces bois
grouillaient de malachs.
Les mains retenues dans le dos, Bonnie entendit quelque
chose se fermer avec un petit bruit sec qui avait tout l’air d’être
définitif.
- 147 -
Non… je vous en supplie…
Rien à faire. À présent, ses mains étaient solidement
attachées. Quelqu’un la souleva – ogre ou vampire, elle ne savait
pas – tandis que la ravissante femme tendait à Shinichi une
petite clé qu’elle enleva d’un trousseau plein de clés similaires.
Shinichi la confia à un ogre imposant, dont les doigts étaient si
gros que la clé disparut dans sa main. Puis Bonnie, qui criait
toujours, fut emportée à toute allure dans quatre volées
d’escaliers au bout desquelles une lourde porte se referma avec
fracas derrière eux. L’ogre qui la portait suivit Shinichi, dont la
queue lustrée à bout rouge oscillait avec désinvolture, gauche-
droite, droite-gauche, à travers un trou dans son jean. Ça, c’est
signe de satisfaction, songea Bonnie. Il estime avoir déjà gagné
la partie.
Mais, à moins que Damon ne l’ait vraiment totalement
oubliée, il en ferait baver à Shinichi pour tout ça. Peut-être bien
qu’il le tuerait. Curieusement, cette pensée était réconfortante.
Et même, rom…
Mais non, ça n’a rien de romantique, espèce d’andouille !
Débrouille-toi pour te sortir de là ! Ce n’est pas romantique de
mourir, c’est horrible !
Ils venaient de franchir la porte à double battant qui
délimitait un long couloir. Shinichi prit à droite et en remonta
un autre, jusqu’au bout. Là, l’ogre utilisa la clé pour ouvrir une
porte.
Le plafond de la pièce était équipé d’une lampe au gaz
réglable.
— Est-ce qu’on pourrait avoir un peu de lumière, s’il vous
plaît ? demanda Shinichi d’une voix faussement polie.
L’ogre s’empressa d’augmenter l’éclairage au maximum,
ambiance interrogatoire et lumière en plein visage.
La pièce était une sorte de grand salon avec mezzanine, un
peu comme ce qu’on peut trouver dans les hôtels de catégorie
moyenne. Il y avait un sofa et quelques fauteuils en soupente,
une fenêtre fermée sur la gauche et une autre sur la droite,
derrière laquelle toutes les autres pièces devaient en principe se
suivre en enfilade. Cette fenêtre-là n’avait ni rideaux ni stores,
et renvoyait à Bonnie l’image de son visage blême. Elle devina
- 148 -
tout de suite qu’il s’agissait d’un miroir sans tain. Les gens dans
la pièce située derrière pouvaient les voir sans être vus. C’était
face à cette pseudo-fenêtre qu’étaient agencés le sofa et les
fauteuils.
Tout au bout du salon, au fond à gauche, se trouvait le lit.
Rien de très sophistiqué, juste des couvertures blanches qui
avaient l’air roses car il y avait de ce côté-là une vraie fenêtre
pour ainsi dire alignée avec le soleil, comme toujours posé sur
l’horizon. À cet instant, Bonnie le haït plus que jamais. Sous ses
rayons, tous les objets de couleur claire de la pièce paraissaient
roses, fuchsia ou carrément rouges. Même le nœud de son
corsage était devenu rose foncé. Elle allait mourir asphyxiée par
cette lumière sanguine.
Au fond d’elle, elle savait que ce type de réflexion était juste
un prétexte, que le simple fait de songer qu’elle détesterait
mourir entourée d’une couleur aussi vive était une façon
d’occulter le reste, et notamment le mot au milieu de la phrase :
mourir. Mais l’ogre qui la tenait la trimbalait comme un poids
plume, et toutes sortes d’idées continuaient de lui traverser
l’esprit – des prémonitions, peut-être ? Pitié, faites que non !
Entre autres, une vision d’elle passant à travers cette fenêtre
rouge, la vitre volant en éclats sous la force considérable à
laquelle son corps était projeté. Mais à quel étage se trouvaient-
ils ? Suffisamment haut, en tout cas, pour qu’elle n’ait aucun
espoir d’atterrir vivante.
Shinichi sourit, appuyé paresseusement contre la fenêtre en
question, jouant avec le cordon des stores.
— Mais qu’est-ce que tu me veux, à la fin ! lâcha Bonnie. Je
n’ai jamais pu te faire de mal. Depuis le début, c’est toi qui en
fais à tout le monde, à moi y compris !
— Normal, tes amis te protégeaient, murmura Shinichi. Cela
dit, j’assouvis rarement ma terrible vengeance sur de
ravissantes jeunes femmes aux cheveux flamboyants.
Il se cala davantage contre la fenêtre et l’examina en
continuant de parler tout bas :
— Cheveux flamboyants ; cœur pur et vaillant ; peut-être
insolent…
Bonnie eut envie de hurler. Il ne se souvenait donc pas
- 149 -
d’elle ? Il s’était pourtant clairement souvenu de ses amis
puisqu’il avait parlé de vengeance.
— Qu’est-ce que tu me veux ?
— Tu es un obstacle, je le crains. Et je te trouve bien
méfiante… quoique charmante. Les rousses sont des femmes si
insaisissables !
Bonnie ne trouva rien à répliquer. De ce qu’elle en savait,
Shinichi était cinglé. Un cinglé doublé d’un psychopathe
extrêmement dangereux. Et ce qu’il aimait par-dessus tout,
c’était la destruction.
En un claquement de doigts la fenêtre pourrait se
pulvériser… et elle se retrouverait projetée, suspendue dans le
vide. Et alors la chute commencerait. Quel effet ça faisait ? Est-
ce qu’elle se rendrait compte de quelque chose ou est-ce qu’elle
serait précipitée trop vite vers le sol ? Elle espérait juste que
l’impact serait efficace.
— Tu sembles avoir beaucoup appris sur mon peuple, reprit
Shinichi. Plus que la plupart d’entre nous.
— Je vous en prie, répéta Bonnie avec désespoir. Si c’est à
propos de cette histoire… tout ce que je sais sur les kitsune, c’est
que vous êtes en train de détruire ma ville et…
Elle s’interrompit brusquement, prenant conscience du fait
qu’elle devait à tout prix lui cacher ce qu’elle avait appris grâce à
son voyage astral. Elle ne devrait jamais parler des jarres devant
Shinichi, sinon il saurait qu’elle et ses amis avaient la solution
pour l’empêcher de nuire une bonne fois pour toutes.
— Et je sais que vous irez jusqu’au bout, termina-t-elle sans
conviction.
— Néanmoins, tu as trouvé une sphère d’étoiles ancienne qui
contient des récits sur nos trésors légendaires.
— Quoi ? Tu parles de cette histoire de gamins ? Écoute,
fiche-nous la paix et je te la donne.
Elle se rappelait l’endroit exact où elle l’avait laissée à
l’auberge, juste à côté de son misérable oreiller.
— Ça, la paix, vous allez l’avoir… mais seulement en temps
voulu, rétorqua le démon avec un sourire troublant.
C’était un peu comme quand Damon souriait : il ne fallait
pas comprendre « T’inquiète, je ne te ferai aucun mal » mais
- 150 -
plutôt « Tiens, voilà mon déjeuner » !
— Je trouve ça… curieux, poursuivit Shinichi, en tripotant
toujours le cordon, très curieux, même, qu’au beau milieu de
notre petit conflit tu aies le culot de débarquer encore au
Royaume des Ombres, seule et apparemment sans crainte, et
que tu réussisses à marchander une sphère d’étoiles. Et, comme
par hasard, celle qui contient justement tous les détails sur
l’emplacement de nos plus précieux trésors. Trésors qui, pour ta
gouverne, nous ont été volés il y a très, très longtemps.
« Tu ne t’intéresses qu’à toi, pesta Bonnie en silence. D’un
coup, tu joues les patriotes, mais, à Fell’s Church, tu nous as
clairement fait comprendre que tout ce qui comptait pour toi,
c’était de faire du mal aux gens. »
— En ce qui concerne votre petite ville, comme pour bien
d’autres au cours de l’histoire, j’ai agi selon les ordres qui m’ont
été donnés.
Le cœur de Bonnie fit un bond vertigineux. Il lisait dans ses
pensées. Il avait tout entendu pour les jarres !
Le renard maléfique eut un sourire narquois.
— Les villages comme celui d’Unmei no Shima doivent être
rayés de la carte, ajouta-t-il. As-tu vu le nombre de lignes
d’énergie qui passent dessous ?
Nouveau sourire narquois.
— Sans doute que non, puisque tu n’étais pas réellement là-
bas.
— Si tu es médium, tu sais que cette histoire de trésors
n’était qu’une fiction, répliqua Bonnie. C’était dans une sphère
intitulée Cinq Cents Contes pour la jeunesse. C’est du bidon !
— Quelle étrange coïncidence dans ce cas, puisque c’est
précisément ce que les Portes des Sept Kitsune sont censées
abriter.
— C’était intercalé entre plusieurs épisodes d’un feuilleton
sur la famille Pou… Pü-Eht-Bh’el. C’est vrai, juste avant, ça
parlait d’une gamine qui achetait un bonbon, insista Bonnie. Tu
n’as qu’à aller chercher la sphère et vérifier par toi-même au lieu
d’essayer de me terroriser !
Sa voix commençait à trembler.
— Elle est à l’auberge juste en face de la boutique où… où je
- 151 -
me suis fait arrêter. Vas-y, va la chercher !
— Comme si ce n’était pas déjà fait ! s’impatienta Shinichi.
La logeuse s’est montrée assez coopérative après qu’on lui a
offert quelques… compensations. Mais aucune trace de cette
histoire.
— C’est impossible ! s’écria Bonnie. Où veux-tu qu’elle soit,
sinon ?
— C’est bien ce que je te demande.
L’estomac noué, Bonnie ne se démonta pas pour autant :
— Combien de sphères as-tu visionnées dans cette chambre
miteuse ?
Le regard de Shinichi se voila brièvement. Elle essaya
d’écouter, mais manifestement il communiquait par télépathie
avec une personne à proximité, sur une fréquence serrée.
— Vingt-huit, très exactement, répondit-il enfin.
Bonnie eut l’impression d’avoir pris un coup de massue sur
la tête. Non, elle n’était pas en train de devenir folle. Elle avait
vécu elle-même cette histoire. Elle en connaissait tous les
détails, des failles dans la roche aux pas laissés dans la neige.
Seule explication possible : la vraie sphère avait été volée ou
bien… il était passé à côté.
— L’histoire est dedans. Juste avant, ça parle de la petite
Marit qui va chez le…
— On a vérifié la table des matières. Il y a bien une histoire
concernant une enfant et…
Il eut une moue méprisante.
— Et une confiserie. Mais c’est tout.
Bonnie remua la tête.
— Je vous jure que je dis la vérité.
— Pourquoi devrais-je te croire ?
— Qu’est-ce que ça change ? Comment est-ce que je pourrais
inventer un truc pareil ? Et pourquoi je mentirais alors que je
sais pertinemment que ça ne ferait qu’aggraver les choses ? Ça
n’a aucun sens !
Shinichi la fixa durement. Puis il haussa les épaules, les
oreilles rabattues sur son crâne.
— Quel dommage que tu t’obstines.
Bonnie sentit son cœur tambouriner et sa gorge se serrer
- 152 -
comme jamais.
— Pourquoi ?
— Parce que, rétorqua froidement Shinichi.
Il remonta les stores d’un coup sec, de sorte qu’elle fut
brusquement inondée de lumière rouge sang.
— J’ai peur que nous ne soyons maintenant obligés de te
tuer.
L’ogre qui la tenait s’avança d’un bon pas vers la fenêtre.
Bonnie se mit à hurler. Pourtant elle savait que, dans ce genre
d’endroit, personne ne réagirait.
Mais elle ne savait pas quoi faire d’autre.
- 153 -
17.
- 154 -
maîtresse d’elle-même en toute circonstance. Jetant un œil à
Matt, elle s’en voulut terriblement en voyant la peine non
dissimulée dans son regard.
— Notre petite Bonnie sera bientôt de retour, termina
Mme Flowers pour elle.
« Rien n’est moins sûr, pas besoin d’être médium pour le
sentir », se dit Meredith. Elle remarqua que la vieille dame
n’était pas intervenue en donnant l’avis de maman.
— On va s’en sortir, lâcha Elena, prenant finalement la
relève.
Mme Flowers lui avait lancé un regard de détresse tout en
dignité qui ne lui avait pas échappé.
Elena sourit à Matt et à Meredith.
— Écoutez, je sais que vous êtes inquiets pour Stefan et moi,
mais vous devrez aussi vous occuper de vos familles. Ne vous en
faites pas pour nous. Maintenant, allez-y et, surtout, soyez
prudents.
Ils partirent, non sans que Meredith jette un dernier coup
d’œil à son amie. Elena hocha doucement la tête puis elle se
tourna avec raideur, imitant un soldat portant une baïonnette et
prenant la relève de la garde.
- 155 -
appel.
Il partit de ce pas chercher un marteau et des clous.
La tâche n’était pas très difficile. Elena tenait les planches
pendant qu’il maniait le marteau, et elle était certaine que ses
doigts ne craignaient rien avec lui, donc le travail fut très vite
achevé.
C’était une journée idéale, claire, ensoleillée, bercée par une
brise légère. Elena se demandait ce que faisait Bonnie à cet
instant, et si Damon s’occupait correctement d’elle… ou pas du
tout. Ces derniers jours, elle semblait incapable de se libérer de
ses soucis : au sujet de Stefan, de Bonnie, et de ce sentiment
étrange qu’elle devait coûte que coûte savoir où en était la
situation en ville. Elle pourrait peut-être se déguiser…
Surtout pas ! objecta Stefan en silence. Tournant la tête, elle
le vit recracher des clous qu’il tenait entre ses lèvres, l’air à la
fois horrifié et honteux. Visiblement, elle avait projeté ses
pensées.
— Je suis désolé, dit-il, mais tu sais mieux que personne que
tu ne peux pas aller là-bas.
— Mais ça me rend folle de ne pas savoir ce qui se passe !
protesta Elena après s’être débarrassée des clous qu’elle-même
serrait entre ses lèvres. On ne sait rien de rien. Ni ce que devient
Bonnie, ni dans quel état est la ville…
— Aide-moi à terminer, et après je m’occupe de toi.
Quand la dernière planche fut fixée, Stefan la souleva du
petit remblai sur lequel elle était assise, en la portant non pas
comme une jeune mariée mais comme une enfant, en la faisant
monter sur ses pieds. Il la fit danser, tourbillonner un peu dans
les airs, puis redescendit en la serrant dans ses bras.
— Je sais de quoi tu souffres, dit-il avec sérieux.
Alarmée, Elena leva brusquement les yeux vers lui.
— C’est vrai ?
Il hocha la tête, ajoutant à son inquiétude.
— D’affectionnite. C’est quand un patient tient à tout un tas
de personnes et ne peut être heureux que si chacune sans
exception est en sécurité et elle-même heureuse.
Sans le quitter des yeux, elle se laissa glisser de ses pieds et
recula un peu.
- 156 -
— Certaines plus que d’autres, ajouta-t-elle d’un ton
hésitant.
Stefan la reprit dans ses bras.
— Je n’ai pas ta bonté.
Le cœur d’Elena tambourinait, gonflé de honte et de remords
d’avoir un jour touché Damon, dansé avec lui, et même de
l’avoir embrassé.
— Depuis que tu m’as libéré, tout ce qui m’importe c’est ton
bonheur. Si tu es heureuse, je peux vivre et mourir… en paix.
— Si on est heureux, corrigea Elena.
— Mieux vaut ne pas tenter le sort. Je me contenterai de ton
bonheur.
— Sûrement pas ! Tu ne comprends donc pas ? Si tu
disparaissais encore, je serais folle d’inquiétude et je te
chercherais partout. Jusqu’en Enfer s’il le fallait.
— Je t’emmènerai partout avec moi dorénavant, s’empressa
de la rassurer Stefan. Mais seulement si tu en fais autant.
Elena se décrispa un peu. Elle s’en contenterait, pour
l’instant. Tant qu’il était avec elle, elle pouvait tout endurer.
Ils s’assirent, blottis l’un contre l’autre sous le ciel dégagé, à
proximité d’un érable et d’un massif de hêtres gracieux agités
par le vent. Elle déploya légèrement son aura et la sentit entrer
en contact avec celle de Stefan. Submergée par la quiétude, elle
en oublia toutes ses idées noires. Presque toutes.
— Je t’ai aimé dès que je t’ai vu, chuchota-t-elle au creux de
son cou, mais pas de la bonne façon. Tu te rends compte du
temps qu’il m’a fallu pour comprendre ça ?
— Pareil : je t’ai aimée dès le premier jour, mais… j’ignorais
qui tu étais vraiment, un peu comme un fantôme dans un rêve.
Mais tu m’as assez vite éclairé sur la question, avoua Stefan,
manifestement content de pouvoir la flatter. Et on a… tout
surmonté. Pourtant on sait que les relations à distance ce n’est
pas toujours facile, ajouta-t-il amusé, avant de s’interrompre.
D’un coup, elle le sentit canaliser toute son attention sur elle,
ses cinq sens à l’affût, retenant son souffle pour mieux l’écouter.
— Mais il y a Bonnie et Damon, reprit-il avant qu’elle n’ait le
temps de dire ou de penser quoi que ce soit. Il faut qu’on les
retrouve au plus vite, et mon frère aura intérêt à ce qu’elle soit
- 157 -
avec lui, à moins qu’elle n’ait décidé d’elle-même de partir.
— Oui, il y a Bonnie et Damon, répéta Elena, ravie de
pouvoir partager ses pensées même les plus sombres avec
quelqu’un. Je fais tout pour m’en empêcher, mais je n’arrête pas
d’y penser. Je croise les doigts pour qu’ils se soient réfugiés chez
lady Ulma. Si ça se trouve, Bonnie est en route pour un bal ou
une fête à cet instant. Et peut-être que Damon est en train de se
défouler en jouant à Black Ops.
— L’important, c’est que personne ne soit blessé.
Elena se démena pour se blottir davantage dans ses bras.
Bizarrement, elle avait besoin… d’être encore plus près de lui.
Comme ce jour où, débarrassée de son enveloppe charnelle, elle
avait littéralement fusionné avec lui.
Bien sûr, vu leurs états actuels, leurs corps les en
empêchaient…
Mais non ! Rien ne les en empêchait. Le sang d’Elena…
Elle ne sut pas trop qui d’elle ou de lui eut l’idée en premier.
Elle détourna le regard, gênée de l’avoir ne serait-ce
qu’envisagée… et, du coin de l’œil, elle vit Stefan regarder lui
aussi ailleurs.
— Je trouve qu’on n’a pas le droit, chuchota-t-elle, d’être
aussi heureux alors que les autres vont si mal ou essaient de
faire quelque chose pour la ville ou pour Bonnie.
— Non, on n’a pas le droit, acquiesça Stefan, catégorique,
mais la gorge un peu nouée quand même.
— Non, renchérit Elena.
— Non…
Brusquement, Stefan la souleva et l’embrassa avec fougue.
Naturellement, Elena n’allait pas le laisser faire sans réagir.
Alors elle exigea, le souffle encore court mais presque avec
colère, qu’il lui redise « non » et, quand il s’exécuta, c’est elle
qui le serra de toutes ses forces et l’embrassa.
— Tu étais heureux, l’accusa-t-elle un moment plus tard. Ne
dis pas le contraire, je l’ai senti.
Stefan était bien trop gentleman pour lui faire le même
reproche ou la contredire.
— Je n’ai pas pu m’en empêcher. C’était spontané. J’ai senti
que nos esprits étaient liés, et ça m’a rendu heureux. Mais
- 158 -
ensuite, j’ai repensé à la pauvre Bonnie et…
— Au pauvre Damon ?
— Eh bien, je n’irais pas jusqu’à dire le « pauvre » mais, oui,
j’ai pensé à lui.
— Je te félicite.
— On ferait bien de rentrer, maintenant, ajouta Stefan. Au
sous-sol, je veux dire. Peut-être qu’on trouvera une autre idée
pour leur venir en aide.
— Comme quoi ? Je n’ai plus une seule idée. J’ai tout essayé :
la méditation, la prise de contact par projection astrale…
— De neuf heures trente à dix heures trente du matin,
souligna Stefan. Et, de mon côté, j’ai essayé de les contacter par
la télépathie sur toutes les fréquences. Ça n’a rien donné.
— Ensuite on a essayé la planche de Ouija.
— Pendant une demi-heure… Résultat : que du charabia.
— Sauf pour la confirmation comme quoi l’argile allait être
livrée.
— Ça, je crois que c’est moi qui ai déplacé sans le faire exprès
la goutte vers le « oui ».
— Ensuite j’ai essayé de puiser du pouvoir dans les lignes
d’énergie sous nos pieds…
— De onze heures à environ onze heures trente, récita
Stefan. Pendant que moi j’essayais d’entrer en hibernation pour
faire un rêve prémonitoire…
— On a vraiment tout essayé, conclut Elena d’un air sombre.
— Et ensuite on a cloué les dernières planches, ajouta Stefan.
Ce qui nous a occupés jusqu’à un peu plus tard que midi trente.
— Est-ce que tu as le moindre plan en tête – on doit en être à
G ou H à ce stade – qui pourrait nous permettre de leur venir en
aide d’une quelconque façon ?
— Non. Honnêtement, je ne sais plus quoi faire, admit
Stefan.
Puis, d’un ton hésitant, il ajouta :
— Mme Flowers a peut-être encore du bricolage pour nous ?
Et du bout des lèvres, d’un ton encore plus incertain, il
ajouta :
— Ou bien on pourrait aller faire un tour en ville.
— Pas question ! Tu n’es pas encore complètement d’aplomb,
- 159 -
objecta vivement Elena. Et puis, il n’y a plus rien à faire dans la
maison.
Soudain, elle envoya tout valser. Ses responsabilités autant
que son bon sens. Comme ça, sans réfléchir. Elle se mit à tirer
Stefan de force vers la maison pour qu’ils y arrivent plus vite.
— Elena, mais qu’est-ce qui te… ?
Je ne peux plus revenir en arrière ! s’obstina-t-elle. Tant pis,
s’il n’était pas d’accord, c’est elle qui le mordrait. Elle avait
l’impression d’être envoûtée, au point de risquer de mourir sans
le contact de sa peau. Elle avait besoin de le toucher. Besoin
qu’il la touche. Qu’ils ne fassent qu’un.
— Elena !
Stefan percevait toutes ses pensées. Il était tiraillé, bien sûr,
devina Elena. Il l’était toujours. Mais comment osait-il hésiter
pour ça ?
Elle fit volte-face vers lui, le regard incendiaire.
— Tu n’en as pas envie, en fait !
— C’est plutôt que je ne veux pas le faire et me rendre
compte après que c’est moi qui t’y ai poussée !
— Tu veux dire que tu m’as influencée depuis le début ?
Stefan leva les mains d’un geste défensif et cria à son tour :
— Comment pourrais-je le savoir alors que je te désire tant ?
Ah. Voilà qui était mieux. Du coin de l’œil, Elena perçut un
petit scintillement et, en tournant la tête, elle comprit que
Mme Flowers venait de refermer discrètement une fenêtre.
Elle lança un regard nerveux à Stefan. Il essayait de ne pas
rougir. S’efforçant de ne pas rire, elle remonta sur ses pieds.
— À défaut d’en avoir le droit… peut-être qu’on mérite une
toute petite heure rien qu’à nous ? suggéra-t-elle avec gravité.
— Une heure entière ? chuchota Stefan.
À entendre son ton de conspirateur, on aurait dit qu’une
heure était une éternité pour lui.
— Je t’assure qu’on le mérite, insista Elena, toujours
fiévreuse.
Elle se remit à le tirer vers la maison.
— Attends.
Stefan la retint puis la prit dans ses bras, cette fois façon
jeune mariée, et brusquement ils s’élevèrent dans le ciel à une
- 160 -
vitesse fulgurante. Trois étages plus haut, ils atterrirent sur la
terrasse du belvédère, au-dessus de sa mansarde.
— C’est fermé de l’intérieur…
Stefan frappa du pied sur la trappe, qui s’ouvrit aussitôt.
Elena fut impressionnée.
Ils se laissèrent dériver jusque dans la chambre, au milieu
d’un trait de lumière et de grains de poussière qui ressemblaient
à des lucioles ou à des étoiles.
— Je suis un peu nerveuse, avoua Elena.
D’un coup de talon, elle ôta ses sandales et fit glisser son jean
et son pull à ses pieds, avant de se glisser dans le lit… où Stefan
l’attendait déjà.
« Ils sont plus rapides, pensa-t-elle. Quoi que tu fasses, les
vampires ont toujours un temps d’avance. »
Allongée dans le lit, en caraco et sous-vêtements, elle se
tourna vers Stefan, soudain terrifiée.
— Tu n’as aucune raison, dit-il. Je ne suis même pas obligé
de te mordre.
— Si. Tu sais bien. Mon sang et tous ces effets bizarres qu’il
provoque.
— C’est vrai… acquiesça-t-il, comme s’il avait oublié.
Pourtant, Elena aurait mis sa main à couper qu’il se
souvenait parfaitement du goût de son sang… Ce sang qui
permettait aux vampires d’accomplir des actes autrement
impossibles pour eux. L’énergie vitale d’Elena leur rendait
temporairement toutes leurs facultés d’humains, et ça il ne
risquait pas de l’oublier.
« Ils sont plus malins, aussi », pensa-t-elle.
— Ce n’est pas censé se passer comme ça, Stefan ! Je devrais
être en train de défiler devant toi dans un déshabillé doré conçu
par lady Ulma, avec les bijoux de Lucen et des talons aiguilles
assortis… mais je n’ai rien de tout ça. Et il devrait y avoir des
pétales de fleurs éparpillés sur le lit, un peu partout, des
boutons de rose dans des petits vases en cristal et des bougies à
la vanille blanches.
— Elena, viens par ici, dit doucement Stefan.
Elle se blottit et se laissa envelopper par l’odeur fraîche et
épicée de sa peau, sur laquelle persistait une légère odeur de
- 161 -
vanille.
Tu es toute ma vie, lui souffla-t-il. On ne fera rien
aujourd’hui. Le temps nous est compté, et tu mérites ton
déshabillé doré, tes roses et tes bougies. Et si ce n’est pas grâce
à lady Ulma, grâce au décorateur le plus raffiné et le plus
coûteux qui existe sur Terre. En attendant… puis-je avoir un
baiser ?
Elena l’embrassa volontiers, si heureuse qu’il soit d’accord
pour patienter. Leur étreinte était douce, réconfortante, et peu
importait le léger goût métallique sur ses lèvres. C’était
merveilleux d’être avec quelqu’un qui lui apportait exactement
ce dont elle avait besoin, que ce soit parce qu’il sondait toutes
ses pensées pour anticiper et la rassurer ou juste…
Soudain, il y eut une vive étincelle entre eux. Un éclair de
chaleur qui émana de leurs deux corps en même temps et qui
poussa Elena, malgré elle, à refermer impulsivement ses dents
sur la lèvre de Stefan. Un filet de sang en jaillit.
Stefan l’étreignit plus fort et attendit à peine qu’elle recule
avant de serrer à son tour sa lèvre inférieure entre ses dents…
Et, alors que la tension était à son comble et semblait
s’éterniser, il la mordit avec force.
Elena faillit pousser un hurlement. Invoquer sur-le-champ
les Ailes de la Destruction, qu’elle ne maîtrisait pourtant
toujours pas. Mais deux choses l’en dissuadèrent. La première :
Stefan ne lui avait jamais fait de mal, pas une seule fois. Et la
seconde : elle était assaillie par une sensation si ancestrale et
magique qu’elle fut incapable d’y résister.
Après quelques ajustements de Stefan, leurs blessures
respectives se retrouvèrent alignées. Le sang coulait en
abondance de la lèvre d’Elena, et son étroite connexion avec
l’entaille plus superficielle de Stefan engendra un contre-
courant. Le sang d’Elena se mit à affluer dans la lèvre de Stefan.
Et inversement : le sang de ce dernier, gorgé de pouvoir,
s’engouffra dans la bouche d’Elena.
Une goutte écarlate enfla et resta un instant accrochée,
luisante, à la lèvre d’Elena. Puis la perle de sang glissa dans la
bouche de Stefan, et elle sentit la force colossale et intacte de
son amour pour elle.
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Perdue au milieu de cette tempête qu’ils avaient déclenchée,
elle se concentra sur cette sensation unique qu’elle éprouvait.
Cet échange de sang particulier, elle en était persuadée, était le
procédé originel, la façon dont deux vampires pouvaient unir et
leur sang et leur amour et leurs âmes. Elle était happée au cœur
de Stefan. Elle sentait son âme, pure et libre, tourbillonner
autour d’elle, portée par un millier d’émotions, des larmes du
passé aux joies du présent, en toute transparence, sans une
trace de méfiance envers elle.
Elle sentit ensuite sa propre âme s’élever à la rencontre de
celle de Stefan, elle aussi sans rempart ni crainte. Longtemps
auparavant, il avait décelé en elle égoïsme, vanité et ambition…
et avait tout pardonné. Dorénavant il la connaissait sous ses
multiples facettes et l’aimait tout entière, y compris ses parts
d’ombre.
Alors elle le vit, aussi mélancolique, tendre, apaisant et doux
qu’un office du soir, déployer un halo protecteur autour d’elle…
Stefan…
Je sais, mon amour…
C’est alors que quelqu’un frappa à la porte.
- 163 -
18.
- 164 -
quatre n’était plus qu’un amas de décombres. Quelques-unes
tenaient encore à moitié debout, clôturées par des cordons de
Rubalise, signe que ce qui s’était passé s’était produit
suffisamment tôt pour que la police s’en préoccupe, voire s’en
occupe. Autour des débris calcinés, la végétation prospérait de
façon étrange : le buisson d’une maison avait poussé au point de
déborder sur la pelouse du voisin. Des plantes grimpantes
pendillaient d’arbre en arbre, comme dans une jungle
préhistorique.
Le domicile des Honeycutt se trouvait au beau milieu d’un
grand pâté de maisons peuplé de gosses, qui étaient d’autant
plus nombreux en été lors de l’incontournable séjour chez les
grands-parents. Matt ne pouvait qu’espérer que cette étape du
programme estival soit déjà passée. Sinon… Shinichi et Misao
laisseraient-ils les enfants rentrer chez eux ? Il n’en avait aucune
idée. Et, le cas échéant, les pousseraient-ils à propager
l’épidémie dans leurs villes d’origine ? Y avait-il une fin à tout
ça ?
Néanmoins, en remontant la rue de son enfance, Matt ne vit
rien d’atroce. Il y avait bien des gamins qui jouaient sur les
pelouses de devant ou sur les trottoirs, accroupis au-dessus d’un
tas de billes ou perchés dans les arbres. Mais pas la moindre
preuve de quoi que ce soit qu’il pourrait qualifier de bizarre.
Ça n’enleva rien à son malaise. Il était maintenant arrivé
devant sa maison, celle au vieux chêne majestueux qui donnait
de l’ombre au porche, donc le moment était venu d’affronter la
situation. La voiture avança en roue libre jusque sous l’arbre et
Matt se gara le long du trottoir. Il attrapa un gros balluchon en
toile sur la banquette arrière ; cela faisait deux semaines qu’il
accumulait le linge sale à la pension, et il ne lui avait pas semblé
très correct de demander à Mme Flowers de le laver.
Au moment où il sortit du véhicule, tirant le sac derrière lui,
il entendit le chant des oiseaux s’arrêter.
L’espace d’un instant, il se demanda ce qui se passait. Il avait
conscience que quelque chose manquait, était en suspens. Ça
rendait l’air plus lourd. Même l’odeur de l’herbe semblait
différente.
C’est là qu’il comprit. Tous les oiseaux, dont les corbeaux
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tapageurs qui nichaient dans les chênes, s’étaient brusquement
tus.
Tous en même temps.
Matt sentit son estomac se nouer en jetant un œil au-dessus,
puis autour de lui. Deux enfants étaient perchés dans le chêne
juste à côté de sa voiture. Sa raison essayait obstinément de se
raccrocher à ces mots : Ce sont des enfants. Ils jouent. Tout va
bien. Son instinct, lui, était moins dupe. La main déjà plongée
dans sa poche, il en sortit un bloc de Post-it : ces minces bouts
de papier qui, d’habitude, neutralisaient la magie noire.
Pourvu que Meredith pense à en redemander à la mère
d’Isobel. Son stock était presque épuisé et…
… et il y avait toujours ces deux gosses qui jouaient dans le
vieux chêne. Enfin, pas exactement. Ils ne jouaient pas, ils le
fixaient. Un des garçons était suspendu la tête en bas par les
genoux, l’autre se goinfrait du contenu… d’un sac-poubelle.
Celui qui faisait le cochon pendu observait Matt d’un regard
étrangement pénétrant.
— Vous vous êtes déjà demandé quel effet ça faisait d’être
mort ? lâcha-t-il subitement.
À ces mots, son glouton de copain releva la tête, les joues
barbouillées de traînées rouge vif.
Rouge vif… À l’instar du sang frais. Et… quel qu’ait été le
contenu du sac-poubelle, il remuait. Il donnait des coups,
s’agitait faiblement, essayait en vain de sortir.
Matt fut pris d’un brusque haut-le-cœur tandis qu’un goût
acide lui remontait dans la gorge. Il allait vomir. Le glouton le
fixait durement de ses deux prunelles, noires comme un puits
sans fond. L’autre souriait.
Puis, comme si un souffle d’air chaud venait de lui
chatouiller le dos, Matt sentit le fin duvet de sa nuque se
hérisser. Les oiseaux n’étaient pas les seuls à s’être tus. Il n’y
avait plus un bruit. Plus le moindre écho d’une chamaillerie,
d’une chanson ou d’une discussion d’enfants.
Matt fit volte-face et comprit pourquoi. Ils avaient tous les
yeux rivés sur lui. Tous les gosses de la rue, sans exception, le
regardaient silencieusement. Alors, avec une précision
effrayante, au moment où il se retournait vers les garçons dans
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l’arbre, tous les autres s’élancèrent dans sa direction.
Mais pas en marchant, non.
En rampant. Tels des lézards. Voilà pourquoi certains
d’entre eux avaient l’air de jouer aux billes sur le trottoir. Ils se
déplaçaient tous de la même manière, le ventre au ras du sol, les
coudes à l’équerre, les mains ressemblant à des pattes
antérieures, les genoux tournés en dehors.
Matt avait maintenant un vrai goût de bile dans la bouche. Il
tourna la tête pour jeter un œil à l’autre bout de la rue et aperçut
un autre groupe qui approchait, ventre à terre, un sourire forcé
aux lèvres. À croire que quelqu’un derrière eux leur tirait les
joues, si fort que leur rictus leur fendait presque le visage.
Matt remarqua autre chose. Ils s’étaient subitement figés
quand il avait tourné la tête. Tant qu’il les regardait, ils ne
bougeaient pas. Ils le fixaient, parfaitement immobiles. Mais,
dès qu’il leur tourna le dos, il perçut du coin de l’œil leurs
silhouettes se remettre à ramper.
Il n’avait pas assez de Post-it pour tous les repousser.
Tu n’y échapperas pas. On aurait dit une voix étrangère
dans sa tête. Un message télépathique. Peut-être était-ce parce
qu’un épais nuage rouge embrumait désormais totalement son
esprit.
Heureusement, son instinct était intact. Il grimpa sur le
coffre de sa voiture et attrapa le garçon suspendu à la branche
du chêne. Sur le coup, il eut une envie irrésistible et désespérée
de le laisser filer. Mais le gosse continua de le fixer d’un air
troublant et sinistre, les yeux à moitié révulsés en arrière. Alors
il lui flanqua un Post-it sur le front tout en le faisant basculer et
atterrir assis sur la voiture.
D’abord pas un mot, ensuite des gémissements. Le gamin
devait avoir au moins quatorze ans, mais, environ trente
secondes après s’être fait placarder un slogan anti-Satan
(format poche) sur le crâne, il pleurait à chaudes larmes, comme
un môme.
D’une seule voix, ses copains à quatre pattes émirent un
sifflement pareil à celui d’une gigantesque locomotive à vapeur :
Sssssssssssssssss.
Ils inspiraient et expiraient très vite, comme s’ils se
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préparaient à une nouvelle métamorphose. Leurs mouvements
reptiliens ralentirent. Ils respiraient si fort qu’on pouvait voir
leurs côtes se creuser et enfler tour à tour.
Au moment où Matt tourna la tête vers un petit groupe, tous
se figèrent, sans cesser de respirer de façon anormale, mais il
sentit les autres dans son dos se rapprocher.
Son cœur se mit à cogner dans ses oreilles. Il était capable de
se battre seul contre plusieurs, mais pas avec une autre menace
dans le dos. Certains semblaient avoir à peine dix ou onze ans.
D’autres, quasiment son âge. Et il n’y avait pas que des garçons,
nom de Dieu ! Matt se remémora les actes barbares que les filles
possédées avaient commis la dernière fois qu’il les avait croisées
et éprouva un violent dégoût.
Cependant, il savait que lever les yeux vers le glouton lui
donnerait encore plus la nausée. Il entendait des bruits secs de
mastication, ainsi que le petit sifflement aigu d’une douleur
impuissante et d’une résistance dérisoire à travers le sac.
Il pivota une nouvelle fois pour tenir l’autre clan de reptiles à
distance, puis se força à lever la tête. Avec un léger craquement,
le sac-poubelle se détacha quand Matt tira dessus, mais le gosse
se cramponna à son contenu…
Merde, mais c’est horrible, c’est pas possible ! Un bébé ! Il
est en train de dévorer un bébé !
Il arracha d’un coup sec le garçon à sa branche et lui flanqua
instinctivement un Post-it sur le dos. Et alors, Dieu merci, il
aperçut la fourrure. Ce n’était pas un bébé. C’était trop petit
pour en être un, même un nouveau-né. En revanche, la petite
créature avait bel et bien été dévorée.
Le garçon leva son visage ensanglanté vers Matt, qui le
reconnut subitement. Cole Reece. Le jeune Cole âgé d’à peine
treize ans, qui habitait à deux pas de chez lui. Dire qu’il le
reconnaissait seulement maintenant.
Sous le choc, Cole avait la bouche grande ouverte, les yeux
exorbités d’épouvante et de chagrin, les joues ruisselant de
larmes et de morve.
— Il m’a fait manger Toby…
Son murmure devint très vite un hurlement :
— Il m’a fait manger mon cochon d’Inde ! Il m’a… mais
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pourquoi ? Pourquoi il a fait ça ? J’ai mangé Toby !
Il vomit aussi sec sur les chaussures de Matt. Un vomi rouge
sang.
Vite. Abréger les souffrances de cette pauvre bête, pensa
Matt. Mais c’était la chose la plus difficile qu’il ait jamais essayé
de faire. Comment s’y prendre ? Avec un bon coup de semelle
sur le crâne ? Non, il en était incapable. Il fallait d’abord qu’il
essaie autrement.
Matt détacha un Post-it et le déposa, en tentant de ne pas
regarder, sur la carcasse de l’animal. En un claquement de
doigts, ce fut terminé. Le cochon d’Inde devint tout mou. La
formule magique avait neutralisé ce qui l’avait jusqu’ici
maintenu en vie.
Matt avait du sang et du vomi plein les mains, mais il
s’efforça de ne pas y penser et regarda à nouveau Cole. Les yeux
plissés, le jeune garçon sanglotait d’une voix étranglée.
Matt eut alors un déclic.
— À qui le tour ? hurla-t-il en brandissant le bloc de Post-it
comme si c’était le revolver qu’il avait laissé à Mme Flowers.
Il se retourna à toute vitesse, en criant toujours :
— Alors, ça vous botte ? Qui en veut ? Josh, t’es partant ?
Il reconnaissait les visages à présent.
— Et toi, Madison ? Bryn ? Allez-y, venez ! Vous voulez la
bagarre ? Je vous attends ! ALLEZ…
Quelque chose frôla son épaule. Il fit volte-face, prêt à
dégainer un Post-it, mais s’arrêta net. Une vague de
soulagement monta en lui comme les bulles d’une bouteille
d’eau pétillante qu’on viendrait de décapsuler. Il était nez à nez
avec le Dr Alpert, le médecin de campagne de Fell’s Church. Elle
avait garé son SUV à côté de la voiture de Matt, au beau milieu
de la rue. À quelques mètres dans son dos, Tyrone, le futur
quarterback du lycée Robert E. Lee, assurait ses arrières. Sa
sœur, qui allait entrer en deuxième année à l’université, essayait
de sortir du SUV, mais elle se figea dès que Tyrone tourna la tête
vers elle.
— Jayneela ! hurla-t-il d’une voix rugissante, digne de son
surnom de Tyr-minator. Remonte immédiatement et boucle ta
ceinture ! Tu sais ce que maman a dit ! Dépêche-toi !
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Matt se surprit à agripper les mains chocolat du Dr Alpert. Il
savait que c’était une femme bien, qui prenait soin des autres et
qui avait adopté les jeunes enfants de sa fille quand leur mère
divorcée était décédée d’un cancer. Peut-être qu’elle saurait
l’aider, lui aussi. Il se mit à bafouiller :
— Il faut à tout prix que je sorte ma mère de là ! Elle vit
seule. Il faut que je l’emmène loin d’ici.
Il avait conscience de suer à grosses gouttes ; il espérait juste
que ce ne soit pas des larmes.
— Écoute, répondit la doctoresse de sa voix rauque,
j’emmène ma famille cet après-midi en Virginie-Occidentale. On
va y rester quelque temps chez des parents. Ta mère est la
bienvenue.
C’était presque trop facile. Cette fois, Matt n’eut plus de
doute : c’étaient bien des larmes qu’il avait dans les yeux.
Refusant de se retenir, il les laissa couler.
— Je ne sais pas quoi dire… mais si vous pouviez… Vous êtes
une adulte, vous comprenez. Moi, elle ne m’écoutera pas. Vous,
si. Tout le quartier est contaminé. Le petit Cole…
Il fut incapable de terminer. Mais le Dr Alpert comprit au
premier coup d’œil : le cadavre du petit animal à leurs pieds, le
garçon avec du sang sur les dents et dans la bouche, qui
continuait de vomir partout.
Elle ne réagit pas. Elle demanda simplement à Jayneela de
lui lancer un paquet de serviettes rafraîchissantes depuis le
SUV, puis, tenant le garçon nauséeux d’une main, elle lui frotta
vigoureusement le visage de l’autre.
— Maintenant rentre chez toi, dit-elle d’un ton sévère.
Elle releva la tête vers Matt, une lueur effroyable dans les
yeux.
— Il faut laisser les contaminés partir. Si cruel que cela
puisse paraître, ils ne font que transmettre le virus aux rares
enfants encore sains.
Matt commença à lui parler de l’efficacité de ses Post-it, mais
elle ne l’écoutait déjà plus.
— Tyrone ! Viens par ici, et enterrez cette pauvre bête.
Ensuite, Matt, prépare-toi à mettre les affaires de ta mère dans
le van. Jayneela, tu obéis à ton frère. Je m’en vais parler à
- 170 -
Mme Honeycutt de ce pas.
Elle ne haussa pas beaucoup la voix. C’était inutile avec elle.
Tyrone suivit ses instructions à la lettre et donna un coup de
main à Matt tout en surveillant les derniers gosses à quatre
pattes que le coup de sang de Matt n’avait pas fait fuir.
« Il pige vite, constata Matt. Plus que moi. En fait, c’est
comme un jeu. Tant qu’on les regarde, ils ne bougent pas. »
Ils firent le guet et se passèrent la pelle à tour de rôle. La
terre à cet endroit était dure comme du béton, blindée de
mauvaises herbes. Toutefois, ils réussirent sans trop savoir
comment à creuser un trou, et ce travail les aida à tenir le coup
psychologiquement. Ils enterrèrent Toby, puis Matt se mit à
tourner en rond sur la pelouse, tel un monstre traînant les
pieds, pour tenter d’enlever le vomi sur ses chaussures.
Tout à coup, le bruit d’une porte s’ouvrant avec fracas se fit
entendre à proximité, et alors il bondit, courant vers sa mère qui
essayait tant bien que mal de soulever une énorme valise,
beaucoup trop lourde pour elle.
Matt la lui prit des mains et sentit sa mère l’étreindre de
toutes ses forces, bien qu’elle ait dû se hisser sur la pointe des
pieds pour le tenir dans ses bras.
— Je ne vais pas partir et te laisser tout seul ici, Matt…
— Il est un de ceux qui mettront un terme à ce chaos, déclara
le Dr Alpert sans tenir compte de ses inquiétudes. Il va remettre
la ville sur pied. Mais, en attendant, nous devons nous en aller
pour ne pas le freiner. Matt, pour ton information, j’ai entendu
dire que les McCullough s’en allaient aussi. M. et Mme Sulez
n’ont pas l’air décidés pour le moment, ni la famille Gilbert-
Maxwell.
Elle prononça les deux derniers mots avec une insistance
très nette.
Les Gilbert-Maxwell, c’était la famille d’Elena : sa tante
Judith, le mari de celle-ci, Robert Maxwell, et sa petite sœur
Margaret. Il n’y avait pas de véritable raison de parler d’eux.
Mais Matt savait pourquoi le Dr Alpert l’avait fait. Elle se
souvenait. Elle se souvenait d’avoir vu Elena quand toute cette
histoire avait commencé. En dépit de l’acte de purification de la
vieille forêt qu’Elena avait accompli alors que le Dr Alpert se
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trouvait au beau milieu, cette dernière n’avait pas oublié.
— Je préviendrai… Meredith, acquiesça Matt.
Puis, en la regardant bien dans les yeux, il hocha légèrement
la tête, l’air de dire : « Je préviendrai Elena aussi. »
— Il y a autre chose à prendre ? demanda Tyrone.
Il était encombré d’une cage à oiseaux, à l’intérieur de
laquelle un petit canari affolé battait l’air de ses ailes, ainsi que
d’une valise plus petite que la première.
— Non, c’est tout, répondit Mme Honeycutt. Mais comment
vous remercier ?
— On verra plus tard, pour les remerciements. En attendant,
tout le monde à bord, rétorqua le Dr Alpert. On y va.
Matt étreignit sa mère une dernière fois, puis la poussa
doucement vers le SUV, qui avait déjà englouti la cage à oiseaux
et la petite valise.
— Au revoir ! cria chacun d’eux.
Tyrone passa la tête par la fenêtre.
— N’hésite pas à m’appeler si je peux vous aider !
Sur ce, la voiture s’éloigna.
Matt avait du mal à croire que c’était fini ; tout s’était passé
si vite. Il se précipita par la porte grande ouverte à l’intérieur de
sa maison et attrapa sa deuxième paire de baskets, juste au cas
où Mme Flowers n’aurait pas de solution pour éliminer l’odeur
de celles qu’il avait aux pieds.
Quand il ressortit en trombe dehors, il n’en crut pas ses yeux.
En lieu et place du SUV blanc du Dr Alpert, une autre voiture,
blanche elle aussi, s’était garée juste à côté de la sienne. Il
parcourut rapidement le quartier des yeux. Pas d’enfants. Plus
un seul.
Et les oiseaux avaient repris leur chant.
Deux hommes étaient assis dans le véhicule. L’un Blanc,
l’autre Noir, et tous les deux en âge d’être des pères inquiets.
Quoi qu’il en soit, ils avaient garé leur voiture de façon à lui
barrer la route, c’était évident. Matt était forcé d’aller les voir
pour leur parler. Il s’élança, et aussitôt les deux hommes
sortirent de la voiture en le regardant comme s’il était aussi
dangereux qu’un kitsune.
Dès cet instant, Matt sut qu’il avait commis une erreur.
- 172 -
— Matthew Jeffrey Honeycutt ?
Bien obligé d’acquiescer.
— Répondez par oui ou non, je vous prie.
— Oui.
Maintenant qu’il était plus près, il voyait mieux l’intérieur du
véhicule blanc. C’était une voiture de police banalisée, de celles
qui ont un gyrophare dissimulé, prêt à être plaqué sur le toit si
les agents tiennent à sortir de l’ombre.
— Matthew Jeffrey Honeycutt, vous êtes en état d’arrestation
pour coups et blessures sur la personne de Caroline Beulah
Forbes. Vous avez le droit de garder le silence. Si vous y
renoncez, tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous
devant un tribunal…
— Mais enfin, vous n’avez pas vu tous ces gosses ? protesta
Matt en criant. Vous en avez forcément croisé un ou deux ! Ça
ne vous rappelle rien ?
— Penchez-vous et posez les mains sur le capot.
— Toute la ville va être détruite ! Et vous ne faites rien pour
empêcher ça !
— Avez-vous compris vos droits ?
— Et vous, vous comprenez ce qui se passe à Fell’s Church ?
Cette fois, il y eut un bref silence. Puis, sur un ton
parfaitement égal, l’un des deux répliqua :
— Nous, on vient de Ridgemont.
- 173 -
19.
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Alors ça, cette fenêtre ouverte, ça changeait beaucoup de
choses. Elle n’allait pas se fracasser violemment contre la vitre.
Pas avant qu’elle ne fonce tête la première et parte en vol plané
dans le vide. Elle n’allait rien sentir avant l’impact avec le sol, et
ça, personne ne saurait quel effet ça faisait, pas même elle.
« Allez, vas-y, fais-le, qu’on en finisse », se dit-elle. La petite
brise tiède qui filtra de la fenêtre lui fit dire que cet endroit – ce
marché d’esclaves – où les clients étaient autorisés à passer la
marchandise en revue jusqu’à ce qu’ils trouvent leur bonheur
était bien trop climatisé.
« Au moins j’aurai chaud, même si ce n’est que pour une
seconde à peine. »
En entendant une porte claquer non loin, elle sursauta si fort
que l’ogre faillit la lâcher et, quand ce fut leur porte qui s’ouvrit
violemment, elle sauta carrément au plafond.
Je le savais ! Ce fut une déferlante d’émotions dans sa tête.
Je suis sauvée ! Il a suffi d’un peu d’audace et maintenant…
Sauf que ce n’était pas son sauveur mais la sœur de Shinichi :
Misao, qui avait l’air gravement malade ; livide, elle se
cramponnait à la porte pour tenir debout. La seule chose chez
elle qui n’était pas voilée de gris, c’étaient ses cheveux noirs
brillants aux pointes écarlates, exactement comme son frère.
— Attends ! lança-t-elle à Shinichi. Tu ne lui as même pas
demandé pour la…
— Parce que tu crois qu’une petite cruche comme elle sait
quelque chose ? Enfin, comme tu voudras.
Il fit asseoir Misao sur le sofa, lui frottant les épaules d’un
geste réconfortant.
— Je vais lui poser la question.
C’était donc elle qui se tenait derrière la glace sans tain,
devina Bonnie. Elle avait l’air vraiment mal en point. Presque à
l’agonie.
— Qu’est devenue la sphère d’étoiles de ma sœur ? demanda
Shinichi d’un ton autoritaire.
Bonnie comprit à cet instant à quel point cette histoire
formait un tout, avec un début et une fin, et, sachant cela, elle
pouvait mourir en toute dignité.
— C’est ma faute, expliqua-t-elle en souriant faiblement à
- 175 -
mesure que les souvenirs remontaient. Du moins en partie. Sage
l’a ouverte une première fois pour activer le portail et revenir
sur Terre. Et ensuite…
Elle leur raconta les faits comme si elle les entendait pour la
première fois, précisant que c’était elle qui avait donné les
indices nécessaires à Damon pour trouver la cachette de la
sphère, et que c’était lui qui l’avait ensuite subtilisée pour
accéder au niveau supérieur du Royaume des Ombres.
— C’est un cercle sans fin, ajouta-t-elle en conclusion. Vos
actes se retournent contre vous.
Alors, bien malgré elle, elle se mit à rire sottement.
En deux enjambées, Shinichi traversa la pièce et se mit à la
gifler. Combien de fois, elle l’ignorait. La première suffit à lui
couper le souffle et à stopper ses gloussements. Elle en eut les
joues si enflées qu’elle avait l’impression de faire la pire crise
d’oreillons de sa vie ; son nez, lui, était en sang.
Elle essayait sans cesse de se l’essuyer sur l’épaule, mais en
vain, ça continuait de saigner.
— Beurk, finit par lâcher Misao. Détachez-lui les mains et
donnez-lui une serviette ou quelque chose.
Les ogres s’exécutèrent sur-le-champ, comme si c’était
Shinichi qui l’avait ordonné.
Ce dernier était maintenant assis près de sa sœur et lui
parlait d’une voix douce, comme s’il s’adressait à un bébé ou à
un animal de compagnie. Mais le regard de Misao, au fond
duquel dansait toujours cette minuscule flamme, était lucide et
adulte tandis qu’elle fixait Bonnie.
— Où est ma sphère d’étoiles, à présent ? interrogea-t-elle
avec une véhémence redoutable.
Bonnie, qui s’essuyait le nez, goûtant au bonheur suprême de
ne plus avoir les mains menottées, se demanda pourquoi elle ne
tentait même pas d’inventer un mensonge. Par exemple :
laissez-moi partir et je vous y conduirai. Puis elle se souvint de
Shinichi et de sa foutue télépathie de kitsune.
— Comment voulez-vous que je le sache ? fit-elle remarquer
en toute logique. Je voulais juste retenir Damon quand on est
tombés dans le cratère. Elle ne nous a pas suivis. Pour ce que
j’en sais, elle a sûrement roulé dans la pelouse et tout le liquide
- 176 -
a dû se répandre.
Shinichi se leva pour la frapper à nouveau, mais elle ne
faisait que dire la vérité. Misao répliqua avant lui :
— On sait pertinemment que c’est faux puisque…
Elle dut s’interrompre pour reprendre son souffle.
— … puisque je suis encore en vie.
Elle tourna son visage creux et livide vers son frère.
— Tu as raison. Elle ne nous sert plus à rien à présent. En
plus, elle en sait trop. Balance-la par la fenêtre.
Un des ogres s’empara de Bonnie. Shinichi le contourna et
apparut face à elle.
— Regarde ce que tu as fait à ma sœur !
Pas le temps de tergiverser. Plus qu’une seconde pour
décider si oui ou non elle était vraiment courageuse. Passer à
l’acte, d’accord, mais que pouvait-elle dire juste avant, pour
partir la tête haute ? Elle ouvrit la bouche, sans trop savoir si
c’était un cri ou une phrase qui allait en sortir :
— Et encore, c’est rien comparé à l’état dans lequel elle sera
quand mes amis en auront fini avec elle !
Au regard de Misao, elle sut qu’elle avait mis dans le mille.
— Balancez-la ! hurla Shinichi, blême de rage.
Alors l’ogre la fit basculer dans le vide.
- 177 -
lèvres et les doigts, tandis que la pauvre Isobel avait utilisé des
aiguilles usagées, parfois de la taille d’une aiguille à tricoter,
pour se percer plus d’une trentaine de zones sur le corps, en
plus de se fourcher la langue avec des ciseaux.
Cette dernière était maintenant sortie de l’hôpital et en voie
de guérison. Néanmoins, Meredith demeurait perplexe. Elle
avait soumis les agrandissements des inscriptions des jarres à
l’approbation des aînées Saitou, autrement dit à Obaasan (la
grand-mère d’Isobel) et à Mme Saitou (la mère d’Isobel), qui
avaient débattu un bon moment en japonais sur chaque
caractère. Elle était à peine remontée au volant de sa voiture
qu’Isobel était sortie en courant de la maison avec un paquet de
Post-it dans la main.
— C’est de la part de maman… en cas de besoin, avait-elle dit
essoufflée, de sa nouvelle voix douce et inarticulée.
Meredith avait accepté les amulettes avec gratitude,
murmurant d’un air gêné qu’elle leur revaudrait ça.
— Pas la peine… avait haleté Isobel. Par contre, est-ce que je
peux jeter un œil aux agrandissements ?
Pourquoi cette respiration saccadée ? Quand bien même elle
aurait dévalé les escaliers depuis sa chambre pour la rattraper,
ça ne justifiait pas un tel essoufflement. Mais ensuite, Meredith
s’était souvenue : d’après Bonnie, Isobel avait un cœur
« capricieux ».
— Tu sais, Obaasan est presque complètement aveugle
aujourd’hui, avait confié Isobel, embarrassée. Quant à maman,
ça fait longtemps qu’elle a quitté les bancs de l’école… alors que
moi je prends des cours de japonais en ce moment.
Meredith fut touchée. Manifestement, Isobel avait estimé
qu’il était mal élevé de contredire un adulte en public. Mais
ensuite, assise dans la voiture, elle avait étudié chaque
agrandissement, transcrivant au dos un caractère similaire
quoique résolument différent. Ça lui avait pris vingt minutes.
Meredith était restée admirative devant les symboles complexes
que seuls quelques traits différenciaient.
— Comment est-ce que tu fais pour tous les mémoriser ?
Vous vous écrivez comme ça au quotidien ? Comment vous
faites ? avait-elle lâché d’une traite.
- 178 -
— On utilise des dictionnaires.
Pour la première fois, Isobel avait ri doucement.
— Non mais sérieusement… Mettons que tu veuilles écrire
correctement une lettre, surtout ne pas utiliser le Thesaurus ou
le vérificateur d’orthographe…
— Je m’en sers tous les jours pour écrire tout et n’importe
quoi ! avait plaisanté Meredith.
Ça avait été un moment sympa, d’échange de sourires et de
quiétude. Oubliés, les soucis. Le cœur d’Isobel avait eu l’air de
se porter à merveille.
Puis cette dernière était repartie en hâte, et son départ avait
laissé Meredith face à un petit rond humide sur le siège
passager. Une larme. Mais pourquoi Isobel pleurerait-elle ?
Parce que tout ça lui rappelait les malachs ou bien Jim ?
Parce qu’il lui faudrait plusieurs opérations de chirurgie
esthétique pour que sa chair soit intégralement reconstituée ?
Toutes les hypothèses qui lui venaient à l’esprit ne tenaient
pas debout. Sans compter qu’elle devait se dépêcher d’aller chez
elle, même si de toute façon elle aurait du retard.
C’est seulement à ce moment-là qu’un détail lui avait sauté
aux yeux. Les Saitou savaient qu’elle était amie avec Matt et
Bonnie. Pourtant, personne n’avait demandé de leurs nouvelles.
Bizarre.
Et encore, elle était loin d’imaginer ce qui l’attendait dans sa
propre famille…
- 179 -
20.
- 180 -
Libre à vous de me raconter la vraie version de notre agression à
grand-mère et moi. Mais, si j’ai été… en quelque sorte
contaminée…
Elle s’interrompit, interloquée. Son père tendait la main vers
elle, comme si l’état quelque peu pestilentiel des habits qu’elle
portait ne le gênait pas. Elle s’approcha lentement, mal à l’aise,
et le laissa l’étreindre sans se soucier visiblement de son
costume Armani. Devant sa mère était posé un verre largement
entamé qui semblait contenir du Coca, mais, de l’avis de
Meredith, pas seulement.
— À l’époque, nous espérions que cet endroit serait paisible,
déclama M. Sulez.
Dans sa bouche, la moindre phrase prenait des airs de
discours solennel. À force, on s’y habituait.
— Jamais nous n’aurions pensé que…
Il s’arrêta. Meredith en fut déconcertée. Son père ne
s’interrompait jamais en pleine allocution. Il n’était pas du
genre à marquer une pause. Et certainement pas du genre à
pleurer.
— Papa ! Papa, mais qu’est-ce qui se passe ? Des gosses se
sont pointés ici ? Complètement fous ? Ils s’en sont pris à
quelqu’un ?
— Il faut que nous te racontions tout depuis le début, avoua
lentement son père.
Le désespoir dans sa voix laissait entendre que son discours
n’aurait plus rien de solennel.
— Depuis le jour où vous avez été… attaquées.
— Par ce vampire. Ou grand-père. Ou qui sais-je encore ?
Long silence. Puis sa mère vida son verre d’une traite et
appela la gouvernante :
— Janet, un autre, s’il vous plaît.
— Allons, Gabriella… la gronda gentiment son mari.
— ’Nando… c’est au-dessus de mes forces. Imaginer que mi
hija inocente…
— Écoutez, je vais vous faciliter la tâche : je sais déjà que…
eh bien, d’abord, que j’avais un frère jumeau.
Ses parents prirent un air horrifié. Ils s’agrippèrent l’un à
l’autre, le souffle coupé.
- 181 -
— Qui te l’a dit ? demanda son père. Qui pouvait le savoir à
la pension ?
Pause. Chacun recouvra son calme.
— Personne, papa, personne. Je l’ai découvert toute seule…
En fait, grand-père m’a parlé.
C’était en partie vrai. Il lui avait bien parlé. Mais pas de son
frère.
— Enfin, bref, c’est comme ça que j’ai trouvé le bâton. Mais
le vampire qui s’en est pris à nous est mort. C’était lui le tueur
en série, celui qui a tué Vickie et Sue. Il s’appelait Klaus.
— Et tu penses qu’il n’y avait qu’un seul vampire ? intervint
brusquement sa mère.
Elle prononça le mot à l’espagnole, ce que Meredith trouvait
toujours plus effrayant. Vamm-piro.
L’Univers sembla commencer à tourner lentement autour
d’elle.
— Ce n’est qu’une supposition, ajouta son père. On ne peut
pas affirmer avec certitude qu’il y en avait d’autres, hormis celui
qui était très puissant.
— Mais comment se fait-il que vous soyez au courant pour
Klaus ?
— On l’a vu. C’était lui le plus puissant. Il a tué les gardes de
l’entrée du premier coup. Ensuite nous avons déménagé. Nous
espérions que tu n’aurais jamais à savoir pour ton frère.
Le père de Meredith se frotta les yeux.
— Ton grand-père nous a parlé, juste après l’attaque. Mais le
lendemain… plus rien. Il était devenu muet.
Sa mère enfouit sa tête dans ses mains. Elle ne la releva que
pour rappeler Janet :
— Un autre, por favor !
— Tout de suite, madame.
Meredith chercha dans les yeux bleus de la gouvernante une
explication à tous ces mystères, mais n’y trouva que de la
compassion. Janet s’éloigna avec le verre vide, sa tresse blonde
à la française s’agitant dans son dos.
Elle se retourna vers ses parents, aux yeux et aux cheveux si
foncés, à la peau si mate. De nouveau blottis l’un contre l’autre,
ils la fixaient.
- 182 -
— Maman, papa, je sais que c’est très difficile à entendre,
mais je vais pourchasser le même genre d’individus que ceux
qui s’en sont pris à grand-père, à grand-mère et à mon frère.
C’est dangereux, mais je dois le faire.
Elle prit brusquement une position de taekwondo.
— Ce n’est pas pour rien que vous m’avez fait suivre un
entraînement.
— Tu oserais agir contre l’avis de ta famille ? s’écria sa mère.
Meredith s’assit. Elle avait fait le tour des souvenirs que
Stefan et elle avaient déterrés.
— Si je comprends bien… Klaus ne l’a pas tué. Il a enlevé
mon frère.
— Cristian, précisa sa mère d’une voix plaintive. Ce n’était
qu’un bebecito. Trois ans, il avait ! C’est là qu’on vous a trouvés
tous les deux… et tout ce sang… mon Dieu…
M. Sulez se leva, non pas pour discourir, mais pour agripper
d’une main l’épaule de sa fille.
— Nous pensions qu’il serait plus facile de ne rien te dire…
que tu ne garderais aucun souvenir de cette scène. Et c’est le
cas, n’est-ce pas ?
Les larmes montaient aux yeux de Meredith. Elle se tourna
vers sa mère pour essayer de lui dire en silence qu’elle était
perdue.
— Quoi ? Klaus était en train de boire mon sang ? hasarda-t-
elle.
— Non ! cria son père.
Derrière eux, Mme Sulez se mit à marmonner des prières.
— Alors, c’est qu’il buvait celui de Cristian.
Meredith était maintenant à genoux par terre, cherchant en
vain le regard de sa mère.
— Non ! s’écria à nouveau son père.
Sa voix s’étrangla.
— ¡La sangre ! souffla sa mère en se couvrant les yeux. Tout
ce sang !…
— Mi querida…
En pleurs, son père retourna auprès d’elle.
— Papa !
Meredith le suivit et lui secoua le bras.
- 183 -
— Tu dis non à tout ! Je ne comprends rien ! Qui buvait du
sang ?
— Mais toi ! C’était toi ! hurla sa mère. Celui de ton propre
frère ! Dio mio, quelle horreur !
— Gabriella !
Mme Sulez fondit en larmes.
Et sa fille fut prise de vertiges.
— Je ne suis pas un vampire ! Je les chasse et je les tue, c’est
ça que je fais !
— Klaus a dit, murmura son père d’une voix rauque :
« Veillez à lui en donner une cuillerée par semaine. Si vous
voulez qu’elle reste en vie, s’entend. Vous n’avez qu’à essayer le
boudin noir. » Il était hilare.
Meredith n’eut pas besoin de demander s’ils avaient suivi
son conseil. À la maison, ils mangeaient du boudin noir une fois
par semaine. Elle y était habituée depuis toute petite. Pour elle,
ça n’avait rien de particulier.
— Mais pourquoi ? chuchota-t-elle d’une voix entrecoupée.
Pourquoi est-ce qu’il ne m’a pas tuée ?
— Je n’en sais rien ! rétorqua son père. Pas plus aujourd’hui
qu’à l’époque ! Cet homme avait du sang partout sur lui – le
tien, celui de ton frère, on n’en savait rien ! Et, à la dernière
minute, il vous a attrapés tous les deux mais tu lui as mordu la
main jusqu’au sang. Ça le faisait rire, mais rire… ! De voir tes
dents plantées dans sa peau et tes petites mains qui le
repoussaient ! Et il a dit : « Bon, elle, en fin de compte, je vous
la laisse, mais vous avez du souci à vous faire pour son avenir.
En revanche, le petit, je l’emmène. » Et là, j’ai eu l’impression
d’avoir été brusquement désenvoûté, parce que j’ai essayé de te
prendre dans mes bras, et j’étais prêt à me battre contre lui pour
vous défendre toi et ton frère. Mais je n’ai rien pu faire ! Dès
l’instant où je t’ai attrapée, je n’ai pas pu faire un geste de plus.
Impossible de bouger d’un pouce. Et il a quitté la maison,
toujours hilare, en emportant ton frère Cristian.
Meredith prit le temps de réfléchir. Pas étonnant qu’ils
n’aient jamais voulu organiser de fête d’anniversaire à cette
date. Sa grand-mère était morte, son grand-père à moitié fou,
son frère disparu et elle… quoi ? Elle comprenait mieux
- 184 -
pourquoi ils lui fêtaient toujours son anniversaire avec une
semaine d’avance.
Elle s’efforça de garder son calme. Le monde s’écroulait
autour d’elle, mais tant pis. Il le fallait. Rester calme, c’est ce qui
l’avait maintenue en vie depuis toujours. Sans même réfléchir,
elle se mit à respirer très lentement, inspirant par le nez,
expirant par la bouche. De longues, longues inspirations
salutaires. L’apaisement affluant dans son corps tout entier.
Seule une petite part d’elle-même entendait encore sa mère :
— Nous sommes rentrés tôt ce soir-là car j’avais la
migraine…
— Chut, querida… voulut l’interrompre son père.
— Nous sommes rentrés plus tôt que prévu, s’entêta sa mère.
¡O Virgen Bendecida ! Qu’aurions-nous trouvé si nous étions
revenus plus tard ? Nous t’aurions perdue, toi aussi ! Mon bébé !
Mon bébé avec du sang sur les lèvres…
— Mais nous sommes rentrés à temps pour la sauver, ajouta
le père de Meredith d’une voix voilée, comme s’il essayait de
tirer sa femme de sa torpeur.
— Si, gracias, Princesa Divina, Virgen pura y impoluta…
Mme Sulez était inconsolable.
— Papa ! dit Meredith d’un ton pressant.
Elle souffrait de voir sa mère dans cet état, mais il fallait à
tout prix qu’elle en sache davantage.
— Est-ce que par hasard tu l’as revu ? Ou est-ce que tu as
entendu parler de lui ? Mon frère, Cristian ?
— Ça oui, répondit M. Sulez. On a vu quelque chose.
Sa femme poussa un cri.
— ’Nando, non, je t’en prie !
— Il faudra bien qu’elle apprenne la vérité un jour ou l’autre,
rétorqua-t-il.
Il alla fouiller parmi des chemises cartonnées sur son
bureau.
— Tiens, regarde ça ! lança-t-il à sa fille.
Meredith écarquilla les yeux, totalement incrédule.
- 185 -
trouvait. Ce fut la seule pensée qui lui traversa l’esprit quand
elle fut projetée du rebord de la fenêtre puis brusquement
rattrapée et tirée en arrière. Dans son dos, l’ogre riait et la voix
odieuse de Shinichi résonnait :
— Tu ne crois quand même pas qu’on va te laisser t’en tirer
sans un interrogatoire approfondi ?
Bonnie entendit la phrase sans la comprendre, jusqu’à ce
que, subitement, elle percute. Ses ravisseurs allaient la faire
souffrir. La torturer. Lui ôter toute bravoure.
Dans son souvenir, elle avait crié au visage du renard. Mais,
pour l’heure, elle sentit juste une légère explosion de chaleur
derrière elle et ensuite, si incroyable que cela puisse paraître,
vêtu d’une grande cape bardée d’insignes qui lui donnait des
airs de prince militaire, Damon surgit.
Damon.
Inutile de préciser qu’elle ne l’attendait plus depuis
longtemps. Pourtant il était bien là, à lancer son fameux sourire
aussi éclatant qu’éphémère à Shinichi, qui le regardait fixement,
l’air sidéré.
— J’ai bien peur que Mlle McCullough n’ait un autre rendez-
vous dans l’immédiat, annonça Damon. Moi, en revanche, je
peux rester vous mettre une raclée sur-le-champ. Comprenez-
moi bien : au premier que je vois quitter cette pièce, je vous tue
tous, et à petit feu. Merci de votre attention et au plaisir !
Les autres n’eurent pas le temps de se remettre du choc de
son arrivée que Bonnie et lui partirent comme des flèches.
Damon fonça, non pas en revenant sur ses pas comme s’il
battait en retraite, mais tout droit, un bras protecteur tendu
devant lui, les enveloppant tous les deux d’un faisceau sombre
mais sublime de pouvoir. Ils fracassèrent le miroir sans tain et
se retrouvèrent presque à l’autre bout de la pièce suivante avant
que Bonnie ne constate qu’elle était vide. Puis ils passèrent au
travers d’une fenêtre élaborée, une projection vidéo en trompe-
l’œil qui donnait l’illusion d’avoir vue sur l’extérieur, et volèrent
au-dessus d’un corps allongé sur un lit. Ensuite… ce ne fut qu’un
enchaînement de chocs, en tout cas pour Bonnie ; c’est à peine
si elle entrevit ce qui se produisait dans chaque pièce. Et
finalement…
- 186 -
Les collisions cessèrent net. Elle se retrouva cramponnée à
Damon en position de koala – non, elle n’avait pas l’air idiote –
tandis qu’ils volaient haut, très haut dans le ciel. Et, se
mobilisant tout autour d’eux, des femmes arrivèrent dans les
airs à bord de petits appareils hybrides, mi-motos, mi-Jet-Ski.
Et sans roues, donc. Les engins étaient tous dorés, à l’instar des
cheveux de chaque pilote.
— Des Sentinelles ?
Ce fut le premier mot que Bonnie souffla à son sauveur après
qu’il eut fait sauter un tunnel dans la façade de l’imposant
bâtiment à esclaves pour les sortir de là.
— Obligé ! Je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où les
méchants avaient pu t’emmener et quelque chose me disait
qu’on n’aurait pas toute la nuit. En fait, cette adresse de vente
aux enchères était la dernière étape de notre liste. En fin de
compte… on a eu de la veine.
Pourtant il avait l’air un peu bizarre. Presque… ému.
Bonnie sentait de l’eau sur ses joues, mais le liquide se
dispersait trop vite pour qu’elle puisse l’essuyer. Damon la
tenait de sorte qu’elle ne pouvait pas voir son visage, et c’était
peu dire qu’il la serrait fort.
Mais il était là ! En chair et en os. Il avait appelé la cavalerie
et, en dépit de l’impasse télépathique qui plombait toute la ville,
il l’avait retrouvée.
— Ils t’ont fait du mal, n’est-ce pas, mon petit pinson ? J’ai
bien vu… la tête que tu faisais, dit-il d’une voix étrangement
troublée.
Elle ne sut pas quoi répondre. Mais, subitement, ça ne la
dérangeait plus qu’il la serre si fort. Elle se surprit même à
l’étreindre aussi.
D’un coup, sans crier gare, Damon l’arracha à sa posture de
koala et la souleva pour l’embrasser doucement sur les lèvres.
— Je vais y retourner et le leur faire payer !
— Non, n’y va pas, protesta mollement Bonnie.
— Non ?
Damon était perplexe.
— Non, répéta Bonnie.
Elle avait besoin de lui à ses côtés. Ce que Shinichi allait
- 187 -
devenir, elle s’en fichait. Une douceur se diffusait en elle, alors
que dans sa tête tout se bousculait. C’était bien dommage mais,
sous peu, elle serait dans les vapes.
En attendant, elle était encore lucide sur trois points
cruciaux. Mais elle craignait de l’être nettement moins dans peu
de temps, quand elle se serait évanouie.
— Est-ce que tu as une sphère d’étoiles sur toi ?
— J’en ai même vingt-huit, se vanta Damon.
Puis il la regarda d’un air interrogateur.
Ce n’était pas du tout le sens de la question : Bonnie faisait
allusion à une sphère vierge, sur laquelle ils pourraient
s’enregistrer.
— Tu peux retenir trois choses pour moi ?
— Sans problème.
Cette fois, Damon déposa un baiser tendre sur son front.
— D’abord, tu as gâché ma mort, qui aurait pu être très belle.
— On peut y retourner pour que tu retentes ta chance, si tu
veux.
La voix de Damon était moins émue à présent, plus proche
de sa voix habituelle.
— Secundo, tu m’as laissée croupir dans cette auberge
immonde pendant une semaine…
Comme si elle lisait littéralement dans ses pensées, elle vit
cette phrase lui faire l’effet d’un coup de pieu dans le cœur. Il la
serrait si fort qu’elle arrivait à peine à respirer.
— C’est… ce n’était pas mon intention. Je comptais vraiment
revenir au bout de quatre jours, mais c’est vrai, je n’aurais
jamais dû te laisser.
— Tertio.
Bonnie baissa la voix pour chuchoter :
— Je suis convaincue qu’aucune sphère d’étoiles n’a été
volée. Qui peut voler quelque chose qui n’a jamais existé, dis-
moi ?
Elle leva les yeux vers lui. Damon la fixa d’une façon qui, en
temps normal, l’aurait électrisée. Il était bouleversé, ça se voyait
comme le nez au milieu de la figure. Mais, à ce stade, la lucidité
de Bonnie ne tenait plus qu’à un fil.
— Et… quarto…
- 188 -
Elle cogita un moment.
— Comment ça quarto ? Tu avais dit trois choses.
Damon esquissa un petit sourire, intrigué.
— Il faut que je le dise…
Elle laissa sa tête retomber sur l’épaule de Damon,
rassembla ses dernières forces et se concentra.
Damon relâcha un peu son étreinte.
— Je ne capte qu’un murmure très faible. Parle-moi
normalement. Les autres sont loin.
Mais Bonnie était têtue. Elle se recroquevilla sur elle-même,
puis lui expédia sa pensée comme un boulet de canon.
Visiblement, Damon la reçut cinq sur cinq.
Quarto, je connais le chemin du légendaire Trésor des Sept
Kitsune. Il comprend entre autres la plus grande de toutes les
sphères d’étoiles jamais conçue. Mais, si on la veut, on a intérêt
à partir… tout de suite.
Puis, sentant qu’elle en avait assez dit, elle s’évanouit.
- 189 -
21.
- 190 -
est dans tous ses états et elle dit qu’elle doit te parler de toute
urgence, Stefan.
Comme un train aiguillé à distance, les pensées d’Elena
bifurquèrent en douceur. Meredith ? Dans tous ses états ? Qui
exigeait de voir Stefan ? Pourtant, Elena en était certaine,
Mme Flowers avait dû lui signaler avec tact qu’il était…
extrêmement occupé dans l’immédiat, non ?
Ses pensées étaient encore solidement reliées à celles de
Stefan.
— Merci de m’avoir prévenu, madame Flowers, dit-il. Je
vous rejoins dans une minute.
Accroupie de l’autre côté du lit, Elena se rhabilla aussi vite
que possible tout en émettant une suggestion à Stefan par
télépathie.
— Ça vous ennuierait de lui préparer une bonne infusion –
enfin… une tisane, quoi ? ajouta Stefan en bafouillant.
— Pas du tout, mon garçon. Très bonne idée, approuva
Mme Flowers. Et, au cas où vous croiseriez Elena, pourriez-vous
lui dire que Meredith la demande, elle aussi ?
— Entendu.
Stefan referma vite la porte.
Elena lui laissa le temps d’enfiler sa chemise et ses
chaussures, puis ils se dépêchèrent de descendre à la cuisine, où
Meredith était non pas en train de siroter une bonne infusion
mais de tourner comme un lion en cage.
— Qu’est-ce qui…
— Je vais te dire ce qui ne va pas, Stefan Salvatore ! le coupa-
t-elle d’emblée. Ou plutôt non, c’est toi qui vas me le dire ! Tu as
lu dans mes pensées tout à l’heure, donc tu dois être au courant.
Tu as forcément vu… compris… qui j’étais.
Toujours en prise avec les pensées de Stefan, Elena perçut
son désarroi.
— Qu’est-ce que je suis censé avoir compris ? demanda
Stefan gentiment.
Il tira une chaise pour la faire asseoir à la table de la cuisine.
Le simple fait de se poser, de marquer un temps d’arrêt pour
répondre à un geste de courtoisie, sembla apaiser un peu
Meredith. Cependant, Elena pouvait sentir sa peur et sa
- 191 -
souffrance comme le goût d’une lame d’acier sur sa langue.
Meredith se laissa faire quand son amie la serra dans ses
bras et se calma davantage, redevenant peu à peu celle qu’ils
connaissaient plutôt qu’une bête enragée. Mais son conflit
intérieur était si viscéral et perceptible qu’Elena ne pouvait se
résoudre à se détacher d’elle, alors même que Mme Flowers
disposait quatre grandes tasses autour de la table et prenait
place sur la chaise que Stefan lui présentait.
Ce dernier s’installa après elle. Il savait qu’Elena allait rester
– debout, assise ou partageant la chaise avec Meredith : quoi
qu’il en soit, ce serait elle qui déciderait, pas lui.
Mme Flowers ajouta du miel dans sa tasse et remua
doucement avant de passer le pot à Stefan, qui le tendit à
Elena ; elle en versa juste une petite cuillerée dans l’infusion de
Meredith, comme son amie l’aimait, et mélangea doucement à
son tour.
Le son raffiné et ordinaire de deux petites cuillères tintant
discrètement parut détendre encore plus la jeune fille. Elle saisit
la tasse que lui tendait Elena, en prit d’abord une petite gorgée,
puis but à longs traits.
Elena sentit Stefan pousser intérieurement un soupir de
soulagement tandis que la colère de Meredith semblait
redescendre encore d’un cran. Poliment, lui aussi but une petite
gorgée de cette infusion chaude mais non brûlante, aromatisée
de baies naturellement sucrées et de diverses plantes.
— C’est très bon. Merci, madame Flowers, murmura
Meredith.
Elle avait presque retrouvé un comportement humain à
présent.
Elena se sentit plus sereine. Suffisamment pour rapprocher
sa tasse, y verser une bonne dose de miel, remuer et en avaler
une grande gorgée. Rien de tel pour apaiser les esprits
échauffés.
C’est un mélange de camomille et de concombre, lui souffla
Stefan.
— Camomille-concombre, ça détend, répéta Elena à voix
haute.
Elle hocha la tête d’un air entendu, puis rougit face au
- 192 -
sourire approbateur de Mme Flowers.
S’empressant de boire une nouvelle gorgée, elle regarda
Meredith se resservir et eut presque l’impression que tout allait
bien. Meredith semblait avoir totalement repris ses esprits.
Elena serra la main de son amie dans la sienne.
Seul bémol : les humains étaient moins effrayants que les
monstres, certes, par contre ils avaient la faculté de pleurer. Or,
Meredith, qui ne pleurait jamais, se mit subitement à trembler
et des larmes coulèrent dans sa tasse.
— Tu sais ce que c’est que du morcillo, pas vrai ? lança-t-elle
finalement à Elena.
Cette dernière hocha la tête avec hésitation.
— On en a mangé parfois chez toi en ragoût, non ? Et en
tapas aussi ?
Durant toute leur enfance, Elena avait vu passer le fameux
boudin noir espagnol en plat ou en amuse-gueule chez son
amie, et elle était habituée aux délicieuses bouchées, dont seule
Mme Sulez connaissait le secret de préparation.
Elena sentit le cœur de Stefan se serrer. Son regard oscilla
plusieurs fois entre lui et Meredith.
— Il s’avère que ce n’était pas le plat préféré de ma mère,
reprit Meredith, en se tournant cette fois vers Stefan. Et si mes
parents ont changé ma date d’anniversaire, c’était pour une
bonne raison.
— Vas-y, raconte tout, suggéra Stefan avec douceur.
Là, Elena capta quelque chose de nouveau. Un mouvement
puissant, comme une vague… à la fois longue et légère, qui
déferlait en plein cœur des pensées de Meredith. Ça disait : Dis
tout et reste calme. Sans colère. Ni crainte.
Mais ce n’était pas de la télépathie. Meredith n’entendait pas
ses mots au sens littéral, elle les éprouvait, dans son cœur et
son corps.
C’était de la manipulation mentale. Elena n’eut pas le temps
d’assommer son bien-aimé d’un coup de tasse pour avoir osé
influencer une de ses amies que Stefan s’expliqua :
Meredith souffre, ajouta-t-il, uniquement à son attention.
Elle est effrayée et en colère. Elle a de quoi, mais il lui faut du
calme. Je n’arriverai sans doute pas à la maîtriser, mais je vais
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faire de mon mieux.
Meredith s’essuya les yeux.
— Il s’avère aussi que ce qui s’est passé… la fameuse nuit de
mes trois ans… n’était pas du tout ce que je croyais.
Elle leur répéta ce que ses parents lui avaient raconté, et tout
ce que Klaus avait fait. Révéler cette histoire, même posément,
détruisait un à un tous les éléments bénéfiques qui l’avaient
aidée à garder son calme. Elle se remit à trembler. Avant
qu’Elena ne puisse poser la