Balzac 63
Balzac 63
BeQ
Honoré de Balzac
(1799-1850)
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En 1845, Balzac décida de réunir toute son
œuvre sous le titre : La Comédie Humaine, titre
qu’il emprunta peut-être à Vigny...
En 1845, quatre-vingt-sept ouvrages étaient
finis sur quatre-vingt-onze, et Balzac croyait bien
achever ce qui restait en cours d’exécution.
Lorsqu’il mourut, on retrouva encore cinquante
projets et ébauches plus ou moins avancés.
« Vous ne figurez pas ce que c’est que La
Comédie Humaine ; c’est plus vaste littérairement
parlant que la cathédrale de Bourges
architecturalement », écrit-il à Mme Carreaud.
Dans l’Avant-Propos de la gigantesque
édition, Balzac définit son œuvre : La Comédie
Humaine est la peinture de la société.
Expliquez-moi... Balzac.
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Une passion dans le désert
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Ce spectacle est effrayant ! s’écria-t-elle en
sortant de la ménagerie de M. Martin.
Elle venait de contempler ce hardi spéculateur
travaillant avec son hyène, pour parler en style
d’affiche.
– Par quels moyens, dit-elle en continuant,
peut-il avoir apprivoisé ses animaux au point
d’être assez certain de leur affection pour... ?
– Ce fait, qui vous semble un problème,
répondis-je en l’interrompant, est cependant une
chose naturelle.
– Oh ! s’écria-t-elle en laissant errer sur ses
lèvres un sourire d’incrédulité.
– Vous croyez donc les bêtes entièrement
dépourvues de passions ? lui demandai-je ;
apprenez que nous pouvons leur donner tous les
vices dus à notre état de civilisation.
Elle me regarda d’un air étonné.
– Mais, repris-je, en voyant M. Martin pour la
première fois, j’avoue qu’il m’est échappé,
comme à vous, une exclamation de surprise. Je
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me trouvais alors près d’un ancien militaire
amputé de la jambe droite, entré avec moi. Cette
figure m’avait frappé. C’était une de ces têtes
intrépides, marquées du sceau de la guerre et sur
lesquelles sont écrites les batailles de Napoléon.
Ce vieux soldat avait surtout un air de franchise
et de gaieté qui me prévient toujours
favorablement. C’était sans doute un de ces
troupiers que rien ne surprend, qui trouvent
matière à rire dans la dernière grimace d’un
camarade, l’ensevelissent ou le dépouillent
gaiement, interpellent les boulets avec autorité,
dont enfin les délibérations sont courtes, et qui
fraterniseraient avec le diable. Après avoir
regardé fort attentivement le propriétaire de la
ménagerie au moment où il sortait de la loge,
mon compagnon plissa ses lèvres de manière à
formuler un dédain moqueur par cette espèce de
moue significative que se permettent les hommes
supérieurs pour se faire distinguer des dupes.
Aussi, quand je me récriai sur le courage de M.
Martin, sourit-il et me dit-il d’un air capable, en
hochant la tête :
– Connu !
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– Comment, connu ? lui répondis-je. Si vous
voulez m’expliquer ce mystère, je vous serai très
obligé.
Après quelques instants, pendant lesquels nous
fîmes connaissance, nous allâmes dîner dans le
premier restaurant qui s’offrit à nos regards. Au
dessert, une bouteille de vin de Champagne rendit
aux souvenirs de ce curieux soldat toute leur
clarté. Il me raconta son histoire, et je vis qu’il
avait eu raison de s’écrier : Connu !
Rentrée chez elle, elle me fit tant d’agaceries,
tant de promesses, que je consentis à lui rédiger
la confidence du soldat. Le lendemain, elle reçut
donc cet épisode d’une épopée qu’on pourrait
intituler les Français en Égypte.
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de mettre entre eux et l’armée française un espace
suffisant pour leur tranquillité, les Maugrabins
firent une marche forcée, et ne s’arrêtèrent qu’à
la nuit. Ils campèrent autour d’un puits masqué
par des palmiers, auprès desquels ils avaient
précédemment enterré quelques provisions. Ne
supposant pas que l’idée de fuir pût venir à leur
prisonnier, ils se contentèrent de lui attacher les
mains, et s’endormirent tous, après avoir mangé
quelques dattes et donné de l’orge à leurs
chevaux. Quand le hardi Provençal vit ses
ennemis hors d’état de le surveiller, il se servit de
ses dents pour s’emparer d’un cimeterre ; puis,
s’aidant de ses genoux pour en fixer la lame, il
trancha les cordes qui lui ôtaient l’usage de ses
mains et se trouva libre. Aussitôt, il se saisit
d’une carabine et d’un poignard, se précautionna
d’une provision de dattes sèches, d’un petit sac
d’orge, de poudre et de balles ; ceignit un
cimeterre, monta sur un cheval et piqua vivement
dans la direction où il supposa que devait être
l’armée française. Impatient de revoir un bivac, il
pressa tellement le coursier, déjà fatigué, que le
pauvre animal expira, les flancs déchirés, laissant
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les Français au milieu du désert.
Après avoir marché pendant quelque temps
dans le sable avec tout le courage d’un forçat qui
s’évade, le soldat fut obligé de s’arrêter, le jour
finissait. Malgré la beauté du ciel pendant les
nuits en Orient, il ne se sentit pas la force de
continuer son chemin. Il avait heureusement pu
gagner une éminence sur le haut de laquelle
s’élançaient quelques palmiers, dont le feuillage,
aperçu depuis longtemps, avait réveillé dans son
cœur les plus douces espérances. Sa lassitude
était si grande, qu’il se coucha sur une pierre de
granit capricieusement taillée en lit de camp, et
s’y endormit sans prendre aucune précaution pour
sa défense pendant son sommeil. Il avait fait le
sacrifice de sa vie. Sa dernière pensée fut même
un regret. Il se repentait déjà d’avoir quitté les
Maugrabins, dont la vie errante commençait à lui
sourire depuis qu’il était loin d’eux et sans
secours. Il fut réveillé par le soleil, dont les
impitoyables rayons, tombant d’aplomb sur le
granit, y produisaient une chaleur intolérable. Or,
le Provençal avait eu la maladresse de se placer
en sens inverse de l’ombre projetée par les têtes
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verdoyantes et majestueuses des palmiers... Il
regarda ces arbres solitaires, et tressaillit ! ils lui
rappelèrent les fûts élégants et couronnés de
longues feuilles qui distinguent les colonnes
sarrasines de la cathédrale d’Arles. Mais, quand,
après avoir compté les palmiers, il jeta les yeux
autour de lui, le plus affreux désespoir fondit sur
son âme. Il voyait un océan sans bornes. Les
sables noirâtres du désert s’étendaient à perte de
vue dans toutes les directions, et ils étincelaient
comme une lame d’acier frappée par une vive
lumière. Il ne savait pas si c’était une mer de
glace ou des lacs unis comme un miroir.
Emportée par lames, une vapeur de feu
tourbillonnait au-dessus de cette terre mouvante.
Le ciel avait un éclat oriental d’une pureté
désespérante, car il ne laisse alors rien à désirer à
l’imagination. Le ciel et la terre étaient en feu. Le
silence effrayait par sa majesté sauvage et
terrible. L’infini, l’immensité, pressaient l’âme de
toutes parts : pas un nuage au ciel, pas un souffle
dans l’air, pas un accident au sein du sable agité
par petites vagues menues ; enfin, l’horizon
finissait, comme en mer quand il fait beau, par
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une ligne de lumière aussi déliée que le tranchant
d’un sabre. Le Provençal serra le tronc d’un des
palmiers, comme si c’eût été le corps d’un ami ;
puis, à l’abri de l’ombre grêle et droite que
l’arbre dessinait sur le granit, il pleura, s’assit et
resta là, contemplant avec une tristesse profonde
la scène implacable qui s’offrait à ses regards. Il
cria comme pour tenter la solitude. Sa voix,
perdue dans les cavités de l’éminence, rendit au
loin un son maigre qui ne réveilla point d’écho ;
l’écho était dans son cœur. Le Provençal avait
vingt-deux ans, il arma sa carabine...
– Il sera toujours bien temps ! se dit-il en
posant à terre l’arme libératrice.
Regardant tour à tour l’espace noirâtre et
l’espace bleu, le soldat rêvait à la France. Il
sentait avec délices les ruisseaux de Paris, il se
rappelait les villes par lesquelles il avait passé,
les figures de ses camarades, et les plus légères
circonstances de sa vie. Enfin, son imagination
méridionale lui fit bientôt entrevoir les cailloux
de sa chère Provence dans les jeux de la chaleur
qui ondoyait au-dessus de la nappe étendue dans
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le désert. Craignant tous les dangers de ce cruel
mirage, il descendit le revers opposé à celui par
lequel il était monté, la veille, sur la colline. Sa
joie fut grande en découvrant une espèce de
grotte, naturellement taillée dans les immenses
fragments de granit qui formaient la base de ce
monticule. Les débris d’une natte annonçaient
que cet asile avait été jadis habité. Puis, à
quelques pas, il aperçut des palmiers chargés de
dattes. Alors, l’instinct qui nous attache à la vie
se réveilla dans son cœur. Il espéra vivre assez
pour attendre le passage de quelques Maugrabins,
ou peut-être entendrait-il bientôt le bruit des
canons ! car, en ce moment, Bonaparte parcourait
l’Égypte. Ranimé par cette pensée, le Français
abattit quelques régimes de fruits mûrs sous le
poids desquels les dattiers semblaient fléchir, et il
s’assura, en goûtant cette manne inespérée, que
l’habitant de la grotte avait cultivé les palmiers :
la chair savoureuse et fraîche de la datte accusait
en effet les soins de son prédécesseur. Le
Provençal passa subitement d’un sombre
désespoir à une joie presque folle. Il remonta sur
le haut de la colline, et s’occupa pendant le reste
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du jour à couper un des palmiers inféconds qui, la
veille, lui avaient servi de toit. Un vague souvenir
lui fit penser aux animaux du désert, et,
prévoyant qu’ils pourraient venir boire à la
source perdue dans les sables qui apparaissait au
bas des quartiers de roche, il résolut de se garantir
de leurs visites en mettant une barrière à la porte
de son ermitage. Malgré son ardeur, malgré les
forces que lui donna la peur d’être dévoré
pendant son sommeil, il lui fut impossible de
couper le palmier en plusieurs morceaux dans
cette journée ; mais il réussit à l’abattre. Quand,
vers le soir, ce roi du désert tomba, le bruit de sa
chute retentit au loin, et il y eut une sorte de
gémissement poussé par la solitude ; le soldat en
frémit comme s’il eût entendu quelque voix lui
prédire un malheur. Mais, ainsi qu’un héritier qui
ne s’apitoie pas longtemps sur la mort d’un
parent, il dépouilla ce bel arbre des larges et
hautes feuilles vertes qui en sont le poétique
ornement, et s’en servit pour réparer la natte sur
laquelle il allait se coucher. Fatigué par la chaleur
et le travail, il s’endormit sous les lambris rouges
de sa grotte humide. Au milieu de la nuit, son
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sommeil fut troublé par un bruit extraordinaire. Il
se dressa sur son séant, et le silence profond qui
régnait lui permit de reconnaître l’accent
alternatif d’une respiration dont la sauvage
énergie ne pouvait appartenir à une créature
humaine. Une profonde peur, encore augmentée
par l’obscurité, par le silence et par les fantaisies
du réveil, lui glaça le cœur. Il sentit même à peine
la douloureuse contraction de sa chevelure quand,
à force de dilater les pupilles de ses yeux, il
aperçut dans l’ombre deux lueurs faibles et
jaunes. D’abord, il attribua ces lumières à
quelque reflet de ses prunelles ; mais bientôt, le
vif éclat de la nuit l’aidant par degrés à distinguer
les objets qui se trouvaient dans la grotte, il
aperçut un énorme animal couché à deux pas de
lui. Était-ce un lion, un tigre, ou un crocodile ?
Le Provençal n’avait pas assez d’instruction pour
savoir dans quel sous-genre était classé son
ennemi ; mais son effroi fut d’autant plus violent,
que son ignorance lui fit supposer tous les
malheurs ensemble. Il endura le cruel supplice
d’écouter, de saisir les caprices de cette
respiration, sans en rien perdre et sans oser se
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permettre le moindre mouvement. Une odeur
aussi forte que l’odeur exhalée par les renards,
mais plus pénétrante, plus grave, pour ainsi dire,
remplissait la grotte ; et, quand le Provençal l’eut
dégustée du nez, sa terreur fut au comble, car il
ne pouvait plus révoquer en doute l’existence du
terrible compagnon dont l’antre royal lui servait
de bivac. Bientôt, les reflets de la lune, qui se
précipitait vers l’horizon, éclairant la tanière,
firent insensiblement resplendir la peau tachetée
d’une panthère. Ce lion d’Égypte dormait, roulé
comme un gros chien, paisible possesseur d’une
niche somptueuse à la porte d’un hôtel ; ses yeux,
ouverts pendant un moment, s’étaient refermés. Il
avait la face tournée vers le Français. Mille
pensées confuses passèrent dans l’âme du
prisonnier de la panthère ; d’abord, il voulut la
tuer d’un coup de carabine, mais il s’aperçut qu’il
n’y avait pas assez d’espace entre elle et lui pour
l’ajuster, le canon aurait dépassé l’animal. Et s’il
l’éveillait ?... Cette hypothèse le rendit immobile.
En écoutant battre son cœur au milieu du silence,
il maudissait les pulsations trop fortes que
l’affluence du sang y produisait, redoutant de
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troubler ce sommeil qui lui permettait de
chercher un expédient salutaire. Il mit la main
deux fois sur son cimeterre, dans le dessein de
trancher la tête à son ennemie ; mais la difficulté
de couper un poil ras et dur l’obligea de renoncer
à ce hardi projet.
– La manquer ? ce serait mourir sûrement,
pensa-t-il.
Il préféra les chances d’un combat, et résolut
d’attendre le jour. Et le jour ne se fit pas
longtemps désirer. Le Français put alors
examiner la panthère ; elle avait le museau teint
de sang.
– Elle a bien mangé !... pensa-t-il, sans
s’inquiéter si le festin avait été composé de chair
humaine ; elle n’aura pas faim à son réveil.
C’était une femelle. La fourrure du ventre et
des cuisses étincelait de blancheur. Plusieurs
petites taches, semblables à du velours, formaient
de jolis bracelets autour des pattes. La queue
musculeuse était également blanche, mais
terminée par des anneaux noirs. Le dessus de la
robe, jaune comme de l’or mat, mais bien lisse et
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doux, portait ces mouchetures caractéristiques,
nuancées en forme de roses, qui servent à
distinguer les panthères des autres espèces de
felis. Cette tranquille et redoutable hôtesse
ronflait dans une pose aussi gracieuse que celle
d’une chatte couchée sur le coussin d’une
ottomane. Ses sanglantes pattes, nerveuses et bien
armées, étaient en avant de sa tête, qui reposait
dessus et de laquelle partaient ces barbes rares et
droites, semblables à des fils d’argent. Si elle
avait été ainsi dans une cage, le Provençal aurait
certes admiré la grâce de cette bête et les
vigoureux contrastes des couleurs vives qui
donnaient à sa simarre un éclat impérial ; mais,
en ce moment, il sentait sa vue troublée par cet
aspect sinistre. La présence de la panthère, même
endormie, lui faisait éprouver l’effet que les yeux
magnétiques du serpent produisent, dit-on, sur le
rossignol. Le courage du soldat finit par
s’évanouir un instant devant ce danger, tandis
qu’il se serait sans doute exalté sous la bouche
des canons vomissant la mitraille. Cependant, une
pensée intrépide se fit jour en son âme, et tarit
dans sa source la sueur froide qui lui découlait du
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front. Agissant comme les hommes qui, poussés à
bout par le malheur, arrivent à défier la mort et
s’offrent à ses coups, il vit sans s’en rendre
compte une tragédie dans cette aventure, et
résolut d’y jouer son rôle avec honneur jusqu’à la
dernière scène.
– Avant-hier, les Arabes m’auraient peut-être
tué !... se dit-il.
Se considérant comme mort, il attendit
bravement et avec une inquiète curiosité le réveil
de son ennemie. Quand le soleil parut, la panthère
ouvrit subitement les yeux ; puis elle étendit
violemment ses pattes, comme pour les dégourdir
et dissiper des crampes. Enfin elle bâilla,
montrant ainsi l’épouvantable appareil de ses
dents et sa langue fourchue, aussi dure qu’une
râpe.
– C’est comme une petite-maîtresse !... pensa
le Français en la voyant se rouler et faire les
mouvements les plus doux et les plus coquets.
Elle lécha le sang qui teignait ses pattes, son
museau, et se gratta la tête par des gestes réitérés
pleins de gentillesse.
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– Bien !... fais un petit bout de toilette,... dit en
lui-même le Français, qui retrouva sa gaieté en
reprenant du courage ; nous allons nous souhaiter
le bonjour.
Et il saisit le petit poignard court dont il avait
débarrassé les Maugrabins.
En ce moment, la panthère retourna la tête
vers les Français et le regarda fixement sans
avancer. La rigidité de ses yeux métalliques et
leur insupportable clarté firent tressaillir le
Provençal, surtout quand la bête marcha vers lui ;
mais il la contempla d’un air caressant, et, la
guignant comme pour la magnétiser, il la laissa
venir près de lui ; puis, par un mouvement aussi
doux, aussi amoureux que s’il avait voulu
caresser la plus jolie femme, il lui passa la main
sur tout le corps, de la tête à la queue, en irritant
avec ses ongles les flexibles vertèbres qui
partageaient le dos jaune de la panthère. La bête
redressa voluptueusement sa queue, ses yeux
s’adoucirent ; et, quand, pour la troisième fois, le
Français accomplit cette flatterie intéressée, elle
fit entendre un de ces ronron par lesquels nos
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chats expriment leur plaisir ; mais ce murmure
partait d’un gosier si puissant et si profond, qu’il
retentit dans la grotte comme les derniers
ronflements des orgues dans une église. Le
Provençal, comprenant l’importance de ses
caresses, les redoubla de manière à étourdir, à
stupéfier cette courtisane impérieuse. Quand il se
crut sûr d’avoir éteint la férocité de sa capricieuse
compagne, dont la faim avait été si heureusement
assouvie la veille, il se leva et voulut sortir de la
grotte ; la panthère le laissa bien partir, mais,
quand il eut gravi la colline, elle bondit avec la
légèreté des moineaux sautant d’une branche à
une autre, et vint se frotter contre les jambes du
soldat en faisant le gros dos à la manière des
chattes ; puis, regardant son hôte d’un œil dont
l’éclat était devenu moins inflexible, elle jeta ce
cri sauvage que les naturalistes comparent au
bruit d’une scie.
– Elle est exigeante ! s’écria le Français en
souriant.
Il essaya de jouer avec les oreilles, de lui
caresser le ventre et de lui gratter fortement la
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tête avec ses ongles ; et, s’apercevant de ses
succès, il lui chatouilla le crâne avec la pointe de
poignard, en épiant l’heure de la tuer ; mais la
dureté des os le fit trembler de ne pas réussir.
La sultane du désert agréa les talents de son
esclave en levant la tête, en tendant le cou, en
accusant son ivresse par la tranquillité de son
attitude. Le Français songea soudain que, pour
assassiner d’un seul coup cette farouche
princesse, il fallait la poignarder dans la gorge, et
il levait la lame, quand la panthère, rassasiée sans
doute, se coucha gracieusement à ses pieds en lui
jetant de temps en temps des regards où, malgré
une rigueur native, se peignait confusément de la
bienveillance. Le pauvre Provençal mangea ses
dattes, en s’appuyant sur un des palmiers ; mais il
lançait tour à tour un œil investigateur sur le
désert pour y chercher des libérateurs, et sur sa
terrible compagne pour en épier la clémence
incertaine. La panthère regardait l’endroit où les
noyaux de dattes tombaient, chaque fois qu’il en
jetait un, et ses yeux exprimaient alors une
incroyable méfiance. Elle examinait le Français
avec une prudence commerciale ; mais cet
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examen lui fut favorable, car, lorsqu’il eut achevé
son maigre repas, elle lui lécha ses souliers, et,
d’une langue rude et forte, elle en enleva
miraculeusement la poussière incrustée dans les
plis.
– Mais quand elle aura faim ?... pensa le
Provençal.
Malgré le frisson que lui causa son idée, le
soldat se mit à mesurer curieusement les
proportions de la panthère, certainement un des
plus beaux individus de l’espèce, car elle avait
trois pieds de hauteur et quatre pieds de longueur,
sans y comprendre la queue. Cette arme
puissante, ronde comme un gourdin, était haute
de près de trois pieds. La tête, aussi grosse que
celle d’une lionne, se distinguait par une rare
expression de finesse ; la froide cruauté des tigres
y dominait bien, mais il y avait aussi une vague
ressemblance avec la physionomie d’une femme
artificieuse. Enfin, la figure de cette reine
solitaire révélait en ce moment une sorte de
gaieté semblable à celle de Néron ivre : elle
s’était désaltérée dans le sang et voulait jouer. Le
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soldat essaya d’aller et de venir, la panthère le
laissa libre, se contentant de le suivre des yeux,
ressemblant ainsi moins à un chien fidèle qu’à un
gros angora inquiet de tout, même des
mouvements de son maître. Quand il se retourna,
il aperçut du côté de la fontaine les restes de son
cheval, la panthère en avait traîné jusque-là le
cadavre. Les deux tiers environ étaient dévorés.
Ce spectacle rassura le Français. Il lui fut facile
alors d’expliquer l’absence de la panthère, et le
respect qu’elle avait eu pour lui pendant son
sommeil. Ce premier bonheur l’enhardissant à
tenter l’avenir, il conçut le fol espoir de faire bon
ménage avec la panthère pendant toute la journée,
en ne négligeant aucun moyen de l’apprivoiser et
de se concilier ses bonnes grâces. Il revint près
d’elle et eut l’ineffable bonheur de lui voir
remuer la queue par un mouvement presque
insensible. Il s’assit alors sans crainte auprès
d’elle, et ils se mirent à jouer tous les deux : il lui
prit les pattes, le museau, lui tournilla les oreilles,
la renversa sur le dos, et gratta fortement ses
flancs chauds et soyeux. Elle se laissa faire, et,
quand le soldat essaya de lui lisser le poil des
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pattes, elle rentra soigneusement ses ongles
recourbés comme des damas. Le Français, qui
gardait une main sur son poignard, pensait encore
à le plonger dans le ventre de la trop confiante
panthère ; mais il craignit d’être immédiatement
étranglé dans la dernière convulsion qui
l’agiterait. Et, d’ailleurs, il entendit dans son
cœur une sorte de remords qui lui criait de
respecter une créature inoffensive. Il lui semblait
avoir trouvé une amie dans ce désert sans bornes.
Il songea involontairement à sa première
maîtresse, qu’il avait surnommée « Mignonne »,
par antiphrase, parce qu’elle était d’une si atroce
jalousie, que, pendant tout le temps que dura leur
passion, il eut à craindre le couteau dont elle
l’avait toujours menacé. Ce souvenir de son jeune
âge lui suggéra d’essayer de faire répondre à ce
nom la jeune panthère, de laquelle il admirait,
maintenant avec moins d’effroi, l’agilité, la grâce
et la mollesse.
Vers la fin de la journée, il s’était familiarisé
avec sa situation périlleuse, et il en aimait
presque les angoisses. Enfin, sa compagne avait
fini par prendre l’habitude de le regarder quand il
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criait en voix de fausset : Mignonne ! Au coucher
du soleil, Mignonne fit entendre à plusieurs
reprises un cri profond et mélancolique.
– Elle est bien élevée !... pensa le gai soldat ;
elle dit ses prières.
Mais cette plaisanterie mentale ne lui vint en
l’esprit que quand il eut remarqué l’attitude
pacifique dans laquelle restait sa camarade.
– Va, ma petite blonde, je te laisserai coucher
la première, lui dit-il en comptant bien sur
l’activité de ses jambes pour s’évader au plus vite
quand elle serait endormie, afin d’aller chercher
un autre gîte pendant la nuit.
Le soldat attendit avec impatience l’heure de
sa fuite, et, quand elle fut arrivée, il marcha
rapidement dans la direction du Nil ; mais à peine
eut-il fait un quart de lieue dans les sables, qu’il
entendit la panthère bondissant derrière lui, et
jetant par intervalles ce cri de scie, plus effrayant
encore que le bruit lourd de ses bonds.
– Allons, se dit-il, elle m’a pris en amitié !...
Cette jeune panthère n’a peut-être encore
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rencontré personne, il est flatteur d’avoir son
premier amour !
En ce moment, le Français tomba dans un de
ces sables mouvants si redoutables pour les
voyageurs, et d’où il est impossible de se sauver.
En se sentant pris, il poussa un cri d’alarme ; la
panthère le saisit avec ses dents par le collet, et,
sautant vigoureusement en arrière, elle le tira du
gouffre comme par magie.
– Ah ! Mignonne, s’écria le soldat en la
caressant avec enthousiasme, c’est entre nous
maintenant à la vie et à la mort... Mais pas de
farces !
Et il revint sur ses pas.
Le désert fut dès lors comme peuplé. Il
renfermait un être auquel le Français pouvait
parler, et dont la férocité s’était adoucie pour lui,
sans qu’il s’expliquât les raisons de cette
incroyable amitié. Quelque puissant que fût le
désir du soldat de rester debout et sur ses gardes,
il dormit. A son réveil, il ne vit plus Mignonne ;
il monta sur la colline, et, dans le lointain, il
l’aperçut accourant par bonds, suivant l’habitude
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de ces animaux, auxquels la course est interdite
par l’extrême flexibilité de leur colonne
vertébrale. Mignonne arriva les babines
sanglantes ; elle reçut les caresses nécessaires que
lui fit son compagnon, en témoignant même par
plusieurs ronron graves combien elle en était
heureuse. Ses yeux, pleins de mollesse, se
tournèrent avec encore plus de douceur que la
veille sur le Provençal, qui lui parlait comme à un
animal domestique :
– Ah ! ah ! mademoiselle, car vous êtes une
honnête fille, n’est-ce pas ? Voyez-vous ça !...
nous aimons à être câlinée. N’avez-vous pas
honte ! Vous avez mangé quelque Maugrabin ?...
Bien ! C’est pourtant des animaux comme
vous !... Mais n’allez pas gruger les Français, au
moins... Je ne vous aimerais plus !
Elle joua comme un jeune chien joue avec son
maître, se laissant rouler, battre et flatter tour à
tour ; et parfois elle provoquait le soldat en
avançant la patte sur lui, par un geste de
solliciteur.
Quelques jours se passèrent ainsi. Cette
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compagnie permit au Provençal d’admirer les
sublimes beautés du désert. Du moment qu’il y
trouvait des heures de crainte et de tranquillité,
des aliments, et une créature à laquelle il pensait,
il eut l’âme agitée par des contrastes... C’était une
vie pleine d’oppositions. La solitude lui révéla
tous ses secrets, l’enveloppa de ses charmes. Il
découvrit dans le lever et le coucher du soleil des
spectacles inconnus au monde. Il sut tressaillir en
entendant au-dessus de sa tête le doux sifflement
des ailes d’un oiseau, – rare passager ! – en
voyant les nuages se confondre, – voyageurs
changeants et colorés ! Il étudia pendant la nuit
les effets de la lune sur l’océan des sables, où le
simoun produisait des vagues, des ondulations et
de rapides changements. Il vécut avec le jour de
l’Orient, il en admira les pompes merveilleuses ;
et souvent, après avoir joui du terrible spectacle
d’un ouragan dans cette plaine où les sables
soulevés produisaient des brouillards rouges et
secs, des nuées mortelles, il voyait venir la nuit
avec délices, car alors tombait la bienfaisante
fraîcheur des étoiles. Il écouta des musiques
imaginaires dans les cieux. Puis la solitude lui
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apprit à déployer les trésors de la rêverie. Il
passait des heures entières à se rappeler des riens,
à comparer sa vie passée à sa vie présente. Enfin,
il se passionna pour sa panthère, car il lui fallait
bien une affection. Soit que sa volonté,
puissamment projetée, eût modifié le caractère de
sa compagne, soit qu’elle trouvât une nourriture
abondante grâce aux combats qui se livraient
alors dans ces déserts, elle respecta la vie du
Français, qui finit par ne plus s’en défier en la
voyant si bien apprivoisée. Il employait la plus
grande partie du temps à dormir ; mais il était
obligé de veiller, comme une araignée au sein de
sa toile, pour ne pas laisser échapper le moment
de sa délivrance, si quelqu’un passait dans la
sphère décrite par l’horizon. Il avait sacrifié sa
chemise pour en faire un drapeau, arboré sur le
haut d’un palmier dépouillé de feuillage.
Conseillé par la nécessité, il sut trouver le moyen
de le garder déployé en le tendant avec des
baguettes, car le vent aurait pu ne pas l’agiter au
moment où le voyageur attendu regarderait dans
le désert...
C’était pendant les longues heures où
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l’abandonnait l’espérance qu’il s’amusait avec la
panthère. Il avait fini par connaître les différentes
inflexions de sa voix, l’expression de ses regards,
il avait étudié les caprices de toutes les taches qui
nuançaient l’or de sa robe. Mignonne ne grondait
même plus quand il lui prenait la touffe par
laquelle sa redoutable queue était terminée, pour
en compter les anneaux noirs et blancs, ornement
gracieux, qui brillait de loin au soleil comme des
pierreries. Il avait du plaisir à contempler les
lignes moelleuses et fines des contours, la
blancheur du ventre, la grâce de la tête. Mais
c’était surtout quand elle folâtrait qu’il la
regardait complaisamment, et l’agilité, la
jeunesse de ses mouvements, le surprenaient
toujours ; il admirait sa souplesse quand elle se
mettait à bondir, à ramper, à se glisser, à se
fourrer, à s’accrocher, se rouler, se blottir,
s’élancer partout. Quelque rapide que fût son
élan, quelque glissant que fût un bloc de granit,
elle s’y arrêtait tout court au mot de
« Mignonne ! »
Un jour, par un soleil éclatant, un immense
oiseau plana dans les airs. Le Provençal quitta sa
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panthère pour examiner ce nouvel hôte ; mais,
après un moment d’attente, la sultane délaissée
gronda sourdement.
– Je crois, Dieu m’emporte, qu’elle est
jalouse ! s’écria-t-il en voyant ses yeux redevenus
rigides. L’âme de Virginie aura passé dans ce
corps-là, c’est sûr !...
L’aigle disparut dans les airs pendant que le
soldat admirait la croupe rebondie de la panthère.
Mais il y avait tant de grâce et de jeunesse dans
ses contours ! C’était joli comme une femme. La
blonde fourrure de la robe se mariait par des
teintes fines aux tons du blanc mat qui distinguait
les cuisses. La lumière profusément jetée par le
soleil faisait briller cet or vivant, ces taches
brunes, de manière à leur donner
d’indéfinissables attraits. Le Provençal et la
panthère se regardèrent l’un et l’autre d’un air
intelligent ; la coquette tressaillit quand elle sentit
les ongles de son ami lui gratter le crâne, ses
yeux brillèrent comme deux éclairs, puis elle les
ferma fortement.
– Elle a une âme ! dit-il en étudiant la
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tranquillité de cette reine des sables, dorée
comme eux, blanche comme eux, solitaire et
brûlante comme eux...
– Eh bien, me dit-elle, j’ai lu votre plaidoyer
en faveur des bêtes ; mais comment deux
personnes si bien faites pour se comprendre ont-
elles fini ?
– Ah ! voilà !... Elles ont fini comme finissent
toutes les grandes passions, par un malentendu.
On croit, de part et d’autre, à quelque trahison,
l’on ne s’explique point par fierté, l’on se brouille
par entêtement.
– Et quelquefois dans les plus beaux moments,
dit-elle ; un regard, une exclamation, suffisent...
Eh bien, alors, achevez l’histoire.
– C’est horriblement difficile, mais vous
comprendrez ce que m’avait déjà confié le vieux
grognard quand, en finissant sa bouteille de vin
de Champagne, il s’est écrié :
– Je ne sais pas quel mal je lui ai fait, mais elle
se retourna comme si elle eût été enragée, et, de
ses dents aiguës, elle m’entama la cuisse,
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faiblement sans doute. Moi, croyant qu’elle
voulait me dévorer, je lui plongeai mon poignard
dans le cou. Elle roula en jetant un cri qui me
glaça le cœur, je la vis se débattant en me
regardant sans colère. J’aurais voulu pour tout au
monde, pour ma croix, que je n’avais pas encore,
la rendre à la vie. C’était comme si j’eusse
assassiné une personne véritable. Et les soldats
qui avaient vu mon drapeau, et qui accoururent à
mon secours, me trouvèrent tout en larmes...
– Eh bien, monsieur, reprit-il après un moment
de silence, j’ai fait depuis la guerre en
Allemagne, en Espagne, en Russie, en France ;
j’ai bien promené mon cadavre, je n’ai rien vu de
semblable au désert... Ah ! c’est que cela est bien
beau !
– Qu’y sentiez-vous ? lui ai-je demandé.
– Oh ! cela ne se dit pas, jeune homme.
D’ailleurs, je ne regrette pas toujours mon
bouquet de palmiers et ma panthère,... il faut que
je sois triste pour cela. Dans le désert, voyez-
vous, il y a tout, et il n’y a rien...
– Mais encore, expliquez-moi...
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– Eh bien, reprit-il en laissant échapper un
geste d’impatience, c’est Dieu sans les hommes.
Paris, 1830
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Cet ouvrage est le 808e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
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