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Title Page
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Épilogue
PARI RISQUÉ
Belinda Bornsmith
PARI RISQUÉ
Photographie de couverture : © Zuhal
Kocan
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Couverture réalisée par Angélique
Rollin-Vernat
ISBN 979-10-91042-25-3
Copyright © 2015 Cyplog
Le code de la propriété intellectuelle
n'autorisant, aux termes de l'article L.
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Cette représentation ou reproduction,
par quelque procédé que ce soit,
constituerait donc une contrefaçon
sanctionnée par les articles L. 335-2 et
suivants du code de la propriété
intellectuelle.
Remerciements :
À ma famille, à Angélique et à Isabelle
Chapitre 1
Jailyn
Quelle galère !
Ça faisait trois bonnes heures que je
me débattais avec mon devoir de
mathématiques financières, et je n’avais
pas avancé d’un pouce. D’ailleurs, plus
je décortiquais l’énoncé, plus je me
demandais si l’anglais était bien ma
langue maternelle finalement, car je n’y
comprenais rien. Mais rien de rien. Une
catastrophe. Pourtant, je n’avais jamais
été mauvaise dans cette matière ; j’avais
même très bien réussi ma première année.
En effet, sans être d’une intelligence et
d’un niveau à impressionner la nature
humaine – comme ce genre d’élèves
surdoués, véritables extra-terrestres –,
j’appartenais aux bons étudiants, voire
très bons dans certains modules. Et je
n’avais jamais connu un seul échec.
Oui, avant !
Avant que ma vie ne bascule, un jour
du mois de mai de l’année précédente.
Avant qu’un tragique événement ne brise
quelque chose en moi, irrévocablement,
transformant mon envie d’aller de l’avant,
de réussir et de me faire ma place, en un
vide qui ne se comblerait plus. Après ce
jour fatidique, j’avais lutté durant des
semaines pour me lever, marcher, parler,
avancer... enfin… vivre… quoi ! Tout
simplement. D’ailleurs, je me souvenais à
peine aujourd’hui de cette période
traumatisante, juste après mes partiels de
fin d’année, puis de l’été qui avait suivi.
En septembre, j’avais ensuite entamé
ma deuxième année et, durant ce premier
semestre, j’avais été là sans être là,
présente physiquement mais l’esprit bien
souvent ailleurs, terrassée par une
douleur… une douleur indescriptible.
Une sensation que je ne souhaitais à
personne, même pas à mon pire ennemi.
Le genre de souffrance qui me donnait
l’impression – lorsque tout revenait en
bloc – que ma poitrine se déchirait en
deux, en une plaie béante, avant qu’elle
ne se referme, prise dans un étau broyant
muscles, poumons et cœur. Cette douleur
insupportable finissait par diminuer,
restait toutefois latente jusqu’à la
prochaine attaque, le jour suivant... ou
l’heure suivante… ou la minute
suivante… ou la seconde suivante…
Cela avait été mon quotidien durant de
nombreuses semaines.
Puis, j’avais refait surface, peu à peu,
car la nature humaine est ainsi faite. La
vie continuait son chemin, sinon autant se
tirer une balle dans la tête. Mais jamais
l’adage ne paraissait aussi amer que
lorsqu’un événement tragique vous
frappait de plein fouet.
À vrai dire, en prenant connaissance
des résultats de mes premiers partiels,
j’avais émergé brutalement, réalisant que
j’étais en bonne voie de rater mon année,
voire pire, de perdre ma bourse. Quelle
déception pour mes parents ! Par miracle,
j’avais limité les dégâts, bien que mes
notes soient nettement en dessous de mes
capacités. J’avais sauvé les meubles, sauf
en mathématiques financières où j’avais
plongé, en obtenant un D.
À présent, je n’avais plus le choix.
Si j’échouais à mes examens finaux, je
pouvais faire une croix sur mon avenir.
Car jamais mes parents ne pourraient me
payer mes études à la faculté de
Columbia si je perdais ma bourse. En
colère, confuse, souffrante, j’essayais
désespérément de combler mes lacunes
de ce premier semestre catastrophique.
Moralement, c’était déjà difficile de
remonter la pente et de reprendre goût à
la vie, mais le devoir devant moi – du
véritable chinois – était la preuve
éclatante de toutes mes difficultés
accumulées depuis le début d’année, et de
l’épée de Damoclès au-dessus de ma tête.
C’était vraiment mal parti. Un soupir
de découragement s’échappa de mes
lèvres, et je m’adossai contre mon siège,
mes yeux s’égarant vers la fenêtre de ma
chambre.
Je partageais un appartement situé
dans l’Upper West Side, à la hauteur de la
101ème rue, entre Amsterdam et
Broadway, dans un petit immeuble de
trois étages. Ma rencontre avec Holly, ma
coloc, étudiante en architecture et fille
d’un cardiologue réputé, remontait à ma
première année de fac. On avait
sympathisé à la librairie du campus.
Quelques mois plus tard, sa précédente
colocataire avait fait le choix de suivre
son copain, muté à Seattle, et elle m’avait
immédiatement proposé de prendre sa
place. En temps normal, jamais je
n’aurais pu me payer le luxe d’un tel
appartement en plein Manhattan. Mais
Holly ne me demandait qu’un faible loyer,
prétextant que c’était son père qui le
finançait, et qu’elle tenait à le partager
avec moi. En conséquence, elle m’avait
convaincue d’abandonner le campus et
mon 10 m². Grâce aux relations influentes
de son père, j’avais pu quitter ma
chambre en milieu d’année sans
problèmes.
J’adorais le quartier où je vivais. En
hiver, je prenais le métro pour me rendre
à mes cours ; en été, j’adorais marcher
dans les rues de Manhattan et remonter
les blocks qui me séparaient de la fac. En
fait, j’adorais tout simplement cette
mégapole fascinante et la vitalité de son
melting-pot. Mais ces derniers mois,
même l’attrait de New York n’avait pas
réussi à me sortir de mon état léthargique.
Depuis le début de l’année, j’essayais
néanmoins de refaire surface et de me
nourrir des petites choses que j’avais tant
aimées par le passé.
Oui… j’essayais…
Mon regard se perdit le long de la
vitre. Quelques flocons voltigeaient dans
le ciel bas et chargé, emportés par le vent
glacial qui soufflait sur la ville en cette
fin de mois de janvier. On aurait
certainement droit à d’autres chutes de
neige plus importantes. Lasse, je me
frottai le front, démoralisée, mes yeux
s’attardant à présent sur la décoration de
ma chambre…
Ah… j’étais motivée, il n’y avait pas
à dire…
J’observai la pièce. Je me sentais bien
dans ce petit coin à moi, dans cet
appartement cosy. Un nid douillet de
proportions correctes, meublé d’un lit,
d’un bureau et d’une commode en bois
blanc, décoré de quelques aquarelles et
de bibelots étalés sur des étagères, sur
lesquelles reposaient également divers
livres.
Un bruit de vibrations m’arracha
soudain à mes rêvasseries. Je saisis
machinalement mon portable et
décrochai, mes yeux revenant vers mon
devoir.
— Jailyn ?
Mon corps se raidit illico au son de
cette voix que je connaissais si bien.
— Madame Sherman…
Ma propre voix était si rauque qu’elle
crissa désagréablement à mes oreilles.
— Je suis heureuse de t’entendre…
J’aurais voulu lui dire la même chose,
mais aucun mot ne réussit à franchir mes
lèvres. Ce timbre était lié à tant de
souvenirs… Heureux et tragiques. Je
baissai le visage vers ma feuille, le cœur
battant et la gorge nouée.
— Moi aussi, répondis-je enfin.
— Comment tu vas ?
Cette fois-ci, ma gorge se serra si fort
que je dus cligner plusieurs fois des
paupières, refoulant les larmes qui
montaient dangereusement. Elle
s’inquiétait toujours pour ma petite
personne, alors que c’est moi qui aurais
dû être la plus forte, et trouver le courage
de l’appeler pour la réconforter.
Ce qui n’était pas souvent arrivé ces
derniers mois.
— Tes parents m’ont dit que tu te
plaisais à New York.
— Oui, c’est une ville fascinante. Il y
a tant à découvrir…
Il y eut un bref silence et je déglutis,
pressentant la suite.
— Dans un peu plus de trois mois, ça
fera un an.
Incapable de répondre, je fermai les
yeux avant de les rouvrir. Plusieurs fois,
j’avais essayé de repousser cette pensée.
Et, bon sang, comment est-ce que je
pouvais encore avoir des larmes avec
tout ce que j’avais pleuré à ce jour ?
— Nous faisons une petite
commémoration, j’aimerais que tu sois là.
À ma grande honte, un début de
protestation se forma au bord de mes
lèvres. D’ailleurs, je n’arrivais pas à
répondre, sentant la colère familière et la
douleur se réveiller face à un destin brisé
trop tôt.
— Nous aimerions tous que tu sois
là…
Sa voix trembla légèrement et, malgré
mon envie de raccrocher, de fuir cette
conversation, de fourrer ma tête sous mon
oreiller pour pleurer encore toutes les
larmes de mon corps, je me secouai
violemment en mon for intérieur : je
devais être plus forte !
— Oui, bien sûr madame Sherman, je
serai là.
Comment pouvait-il en être autrement
? Bailey avait été ma meilleure amie
depuis l’école primaire.
— Je suis heureuse de te revoir
bientôt.
Je sentis le soulagement dans sa voix
et la honte m’envahit, suite à ma réaction
précédente. Mais tant de souvenirs
douloureux détruisaient tous mes efforts
pour remonter la pente. À chaque fois que
je revenais de Pennsylvanie, tout était à
refaire : me reconstruire, replonger dans
mon quotidien, mes études. À Scranton,
là-bas, je revoyais Bailey plaisanter avec
sa mère, ses deux frères et son père. Et
chaque rue, chaque endroit, chaque
magasin où on aimait traîner, me la
rappelaient, sans parler de la compassion
des gens que je pouvais croiser. C’était
toujours très dur d’y aller, et le retour à
New York s’avérait encore plus difficile.
Des souvenirs dérangeants me
revinrent en mémoire. À Noël, les parents
de Bailey étaient partis quelques jours
dans le Colorado, où ils avaient
l’habitude de passer les vacances de fin
d’année. Un endroit que Bailey adorait. À
ma grande honte, j’avais été soulagée
qu’ils quittent Scranton à cette occasion.
Pour Halloween également. Et je n’en
étais pas fière…
Je me frottai les yeux, fatiguée. À
présent, on essayait tous de continuer sans
elle.
— Je sais que tu travailles beaucoup ;
j’ai préféré t’appeler en avance pour que
tu puisses t’organiser.
— Je me libérerai le week-end.
— Tes examens seront terminés ?
Même s’ils ne l’étaient pas, je
pourrais me libérer. Je me sentais
toujours aussi honteuse d’avoir eu ce
premier réflexe de me préserver,
submergée par l’envie d’échapper à ces
rencontres trop chargées d’émotion qui
me laissaient vidée et fragilisée. Si l’idée
de cette réunion me rendait malade, je
n’avais pas le droit de ne pas partager cet
instant, entourée de sa famille qui m’avait
toujours traitée comme un de ses
membres à part entière.
Non, je ne pouvais pas me terrer ici !
— Ils seront finis.
— Nous organiserons un petit buffet
après la bénédiction.
C’est ce que Bailey aurait voulu, une
célébration joyeuse. Qu’on se rappelle
les bons moments. Madame Sherman le
savait parfaitement, mais cela sonnait
d’une façon si injuste en moi… D’après
les dires de ma mère, il fallait franchir
des caps dans un deuil. La douleur ne
disparaîtrait pas complètement, mais
diminuerait au fil du temps, et je serais
heureuse d’aller retrouver Bailey dans ce
cimetière où elle reposait, pour me sentir
proche d’elle. Je frissonnai, doutant
sérieusement d’atteindre un jour cette
sérénité, cette acceptation. À n’importe
quel âge, la mort était injuste !
Au sien ? Si jeune…
Mon estomac se noua de plus belle et
la colère familière bouillonna de nouveau
dans mes veines.
— Je rentrerai à Scranton.
— Merci… Jailyn, tu nous manques.
— Vous aussi.
Il y eut soudain un long silence
— Elle me manque…
— Moi aussi… terriblement,
rétorquai-je, la voix enrouée.
Il y eut un autre long silence. Je savais
que les mêmes larmes contenues devaient
briller dans les yeux de la mère de
Bailey. Nos conversations – rares ces
dernières semaines – finissaient toujours
ainsi. Je clignai furieusement des
paupières afin de les chasser. Puis, elle
enchaîna sur mes études, je pris une voix
plus enjouée et convins de la rappeler,
avant de raccrocher quelques minutes
plus tard. À cette seconde, je luttai de
toutes mes forces face à une tristesse
dévastatrice, qui se transforma en un vide
immense et horrible.
D’un mouvement vif, je me levai et me
servis un café de ma petite thermos, pour
enrayer la sensation glaciale, puis je me
forçai à reprendre mon devoir. Celui-ci
était passé du stade 90 %
incompréhensible à 100 %. Je me donnai
mentalement une claque et, avec un gros
soupir, je lus de nouveau l’énoncé. Une
énième fois, en priant pour qu’un miracle
me frappe et éclaircisse le champ obscur
dans lequel je ramais.
Quelques minutes plus tard, un courant
d’air m’avertit que Holly venait d’entrer
dans l’appart. Elle passait une bonne
partie de ses week-ends chez son copain,
et il était plutôt étonnant que je la voie un
samedi après-midi. Particulièrement ce
samedi ! Car elle savait que je trimais sur
mon devoir depuis la veille. Attention,
elle ne me délaissait pas ! On était très
proches, mais elle avait compris que
j’avais besoin de temps, tout simplement.
Alors, elle me laissait mon espace,
respectait mon besoin de solitude, tout en
étant une présence réconfortante, pas très
loin. Depuis le début d’année, elle
recommençait toutefois à m’inviter de
temps en temps à certaines fêtes, et
acceptait mes refus sans un reproche. Peu
à peu, elle avait repris ses chamailleries
et ses petites plaisanteries, d’une façon si
naturelle que cela m’aidait beaucoup à
me remettre tout doucement sur les rails.
La première fois que j’avais ri aux
éclats à l’une de ses blagues, elle avait
remarqué mon embarras, comme si je
trahissais la mémoire de Bailey en
m’esclaffant ainsi. De plus en plus, je la
remerciais en silence de ne pas marcher
sur des œufs avec moi, de ne pas
m’abreuver de tous ces discours inutiles
– même partant d’un bon sentiment –
après la perte d’un être cher, et de me
comprendre si bien. Sa silhouette se
profila dans l’encadrement de la porte
ouverte de ma chambre.
— Tu planches toujours sur ton devoir
de maths ?
Je fis pivoter mon siège.
— Oui, répondis-je dans un soupir.
Elle posa son manteau sur mon lit et
s’assit sur ma couette. De jolis reflets
illuminaient ses cheveux d’un beau roux
cuivré. Sa coupe pixie lui allait vraiment
très bien, avec des mèches courtes,
effilées, savamment ébouriffées, offrant
un joli contraste avec les longues mèches
raides de sa frange qu’elle balayait sur le
côté. Cette coiffure stylée mettait en
valeur l’ovale de son visage et la finesse
de ses traits – de ses pommettes bien
hautes à sa bouche légèrement pulpeuse.
C’était vraiment une superbe fille, un
peu plus grande que mon mètre soixante-
cinq. Souriante et dynamique. Ses grands
yeux vert clair, pétillants, apportaient une
touche adorable à cette perfection
physique. Aujourd’hui, cette New-
Yorkaise pure souche était ma meilleure
amie. Pourtant, elle n’avait jamais pris et
ne prendrait jamais la place de Bailey,
qui avait opté pour une école de
journalisme à Philadelphie avant sa mort.
— J’ai trouvé ce qu’il te faut.
Je haussai un sourcil d’un air
interrogateur.
— Wade connaît une personne qui
pourrait t’aider. Tu es intelligente et
rapide d’esprit. Avec quelques cours
particuliers, tu te remettras vite à flot.
J’en suis certaine. De plus, tu as déjà de
solides bases pour rattraper ton début
d’année.
Sa confiance me toucha.
— Tout dépend de ses tarifs, Holly.
Sa main se leva en un geste circulaire,
balayant ce détail.
— Ce gars devait un service à Wade,
il te fera vraiment un prix intéressant.
Je l’écoutai avec attention, car je
n’avais plus vraiment le choix.
— Qui est-ce ?
— Je ne le connais pas bien. Je l’ai
juste croisé une ou deux fois. D’après
Wade, c’est la personne qu’il te faut et je
lui fais confiance.
Elle paraissait si certaine… J’ignorais
qu’elle avait parlé de mes difficultés à
son petit ami. Cela me réconforta. Et
j’appréciais Wade, plutôt beau gosse et
sûr de lui.
— Tu peux le rencontrer ce soir…
Si son tarif était dans mes cordes, mes
heures au restaurant suffiraient peut-être à
le payer.
— Ok, où est-ce que je peux le voir ?
— Au Nine.
Surprise, je me figeai avant
d’articuler, comme si Holly avait
subitement quelque difficulté à me
comprendre : — C’est… un bar…
Très connu d’ailleurs parmi les
étudiants. Il accueillait des groupes de
hard rock et de pop rock selon les
soirées, pas mauvais du tout d’après
certains échos. Le week-end, il y avait
foule, une clientèle assez hétéroclite s’y
pressant. Honnêtement, je n’étais pas
vraiment fan de ces bars bruyants où l’on
buvait beaucoup, où des groupes hurlaient
à pleins décibels, et qui attiraient toute
sorte d’énergumènes noctambules.
— Il y traîne souvent.
Une sonnette d’alarme retentit en moi.
— C’est… un étudiant ?
— Non, il a quitté l’université…
Je fronçai les sourcils, de plus en plus
mal à l’aise.
— Tout ce que je sais, c’est qu’il
travaille à présent dans un studio
d’enregistrement ; mais Wade m’a assuré
qu’il pourrait t’aider, et on peut lui faire
confiance.
Un studio d’enregistrement ?
J’hésitai, mais un rapide coup d’œil
sur mon devoir me décida à passer outre
ma méfiance. Toutefois, est-ce que je
n’étais pas supposée rencontrer mon
professeur ailleurs que dans un bar ?
N’était-il pas supposé avoir quelques
références solides ? Je devais être
désespérée, car j’ignorai toutes les
questions dérangeantes qui m’assaillaient.
— D’accord, à quelle heure ?
— Vers 11 heures, ce soir.
— Pas avant ?
— Non, il y est toujours à cette heure-
là, avec ses potes.
La réticence en moi vibra de plus
belle, mais je l’étouffai sous un gros
soupir silencieux. Holly se leva, son
manteau à la main.
— Je peux venir te chercher, si tu
veux…
Je secouai la tête.
— Non, c’est bon, ce n’est pas sur ton
chemin. On se rejoindra à l’entrée ?
— D’accord, 22 h 45, mais tu me
promets de prendre un taxi ?
Pas de problèmes ! Je n’étais pas fan
du métro en pleine nuit et j’acquiesçai.
— Ok… j’y vais, reprit-elle, Wade
m’attend. Il est garé en double file.
Visiblement, elle était venue exprès
pour m’apporter son aide. Cette attention
me toucha vraiment, m’incita à étouffer
tous mes doutes et à ne pas jouer ma diva.
— Merci, Holly.
Elle me sourit, avec ce sourire éclatant
et naturel qui attirait les gens. C’est ce
qui m’avait plu à notre première
rencontre, la sincérité qui se dégageait de
sa personne. J’aimais sa simplicité alors
qu’elle venait d’un milieu très aisé, une
riche famille de Manhattan. Je m’étais
rendue une seule fois dans l’appartement
de ses parents sur Park Avenue.
Impressionnant.
— À plus...
— Ok !
Quelques heures plus tard, j’étais
prête. J’avais fait un effort vestimentaire
et portais un jean moulant et un petit pull
beige pour l’occasion. Et j’avais opté
pour mon manteau bleu marine cintré à la
taille, qui faisait ressortir la couleur de
mes cheveux, un brun clair brillant,
réchauffé de fines mèches caramel.
Un coup d’éclat cent pour cent
naturel…
Un panaché de couleurs, envié par
Bailey, qui, d’après elle, se mariait
magnifiquement avec la riche nuance de
mes yeux, d’une belle teinte noisette,
lumineuse. Elle n’avait pas voulu être
journaliste pour rien. En effet, elle aimait
manipuler les mots, et pouvait se lancer
dans des descriptions à mourir de rire,
dignes de romans à l’eau de rose. Elle qui
s’était toujours battue avec son lisseur,
avait soupiré régulièrement devant
l’aspect lisse et lustré de ma chevelure.
Une masse à l’épaisseur idéale, qui
tombait au milieu de mon dos. Mon
estomac se noua sous ce rush de
souvenirs que je chassai aussitôt.
Je vérifiai une dernière fois mon
apparence dans la glace du hall. Ma
frange oblique, ni trop courte ni trop
longue, effleurait le haut de ma pommette
gauche. Mes sourcils, d’un ton légèrement
plus foncé que ma base, avaient une jolie
courbe, bien dessinés sur ma carnation
couleur pêche. Ce soir, j’avais fait un
effort pour me maquiller, oh, rien de
compliqué pour un samedi soir : une
petite touche de brun sur mes paupières
pour approfondir mon regard, un peu de
mascara noir et un léger gloss pêche
également.
D’ailleurs, je faisais souvent
l’impasse sur le maquillage, ces derniers
mois. D’ordinaire, j’étais plutôt coquette.
Pas le genre extrême, mais juste ce qu’il
fallait pour me sentir bien dans ma peau
sans en faire des tonnes. À vrai dire, mes
petits cernes auraient mérité une attention
particulière, mais je n’avais pas envie
d’en faire plus. De toute façon, je n’allais
pas dans ce bar pour séduire un mec !
Hein ?
J’allais rencontrer mon futur prof de
maths ! De nouveau, j’étouffai mon
malaise en saisissant brusquement mon
sac en bandoulière. Prête. De toute
manière, j’avais vraiment besoin de ces
cours, et je n’avais déjà que trop
attendu…
Chapitre 2
Jaylin
Dehors, je hélai un taxi, le bas de mon
visage enfoui dans mon écharpe ivoire.
Bon sang, je me caillais ! Les rues étaient
plus désertes que d’habitude, en raison
des températures glaciales. Miracle pour
un samedi soir, un taxi s’arrêta assez vite
à ma hauteur. Frigorifiée, je m’y
engouffrai rapidement et lui donnai
l’adresse du Nine. La circulation était
fluide et, un quart d’heure plus tard, je
sortis à l’angle de la 79ème et Amsterdam,
et marchai vers l’enseigne qui clignotait
dans la nuit.
Je descendis des escaliers flanqués de
deux rambardes en fer forgé et poussai la
porte. Une chaleur agréable m’accueillit
dans un brouhaha confus et bruyant, signe
que c’était plein à craquer. Un bar
occupait toute la longueur dans le fond et
faisait face à une grande salle, plongée
dans une semi-pénombre. Visiblement, on
était à l’entracte, la scène étant vide.
Grâce à sa chevelure balayée de reflets
plus roux, je repérai immédiatement
Holly qui m’attendait à l’entrée.
Souriante, elle me fit signe en agitant un
bras avec énergie. Je souris malgré moi et
m’approchai. À leur hauteur, Wade me fit
un petit signe.
Pour l’instant, leur affaire roulait bien.
Honnêtement, je n’aurais pas parié sur
la longévité de leur couple, la réputation
de Wade l’ayant précédé – un étudiant
connu pour toutes les conquêtes qui
tombaient dans son lit, à la fac de droit. Il
était lui aussi issu d’un milieu privilégié,
et suivait les traces de son père à la tête
d’un tout-puissant cabinet d’avocats à
Manhattan. Mais il avait ce côté un peu
bad-boy qu’on n’associait pas forcément
à un étudiant de cette filière ; aux
antipodes également de ce qu’on pouvait
imaginer pour le futur héritier de l’une
des plus grosses fortunes de l’est du pays,
d’après certains échos. cc
Les petites étudiantes du campus en
raffolaient. Mais Holly avait attiré son
attention lors d’une soirée organisée par
la fraternité dont il était membre. Pour
tout dire, je n’étais pas fan de ce genre «
bad-boy » – aussi hot soit-il – qui n’était
qu’une source d’ennuis et traînait des
cœurs brisés dans son sillage. Je les
préférais de loin dans un livre ou au
cinéma. Dans la réalité, c’était un
véritable cauchemar. À travers mes
lectures ou quelques séries télé, j’avais
l’habitude de soupirer ou de glousser
dessus avec … … …
Je la refoulai de ma mémoire, la gorge
serrée.
Oui, dans la vraie vie, c’était le type
de mec à fuir d’urgence !
— Viens, il est au fond avec ses potes.
Chaton, tu nous attends à notre table,
Chad y est déjà, dit-il en déposant un
baiser sur les lèvres de Holly.
Chaton… ce surnom m’amusait
toujours, et il faisait craquer ma copine.
Ils se sourirent…
Un sourire accompagné d’un regard…
waouh… qui aurait pu devenir gênant, si
je n’avais pas eu l’habitude de ces deux-
là. À ce moment précis, aucun doute que
Wade paraissait être une exception !
Toutefois, j’espérais qu’il continuerait à
la traiter ainsi, car elle semblait très
accrochée depuis quelques mois. Cette
pensée en provoqua une autre que je
repoussai aux confins de mon cerveau, là
où ma colère et mon ressentiment
bouillonnaient depuis des mois. Mais je
ne voulais pas penser à lui.
Surtout pas !
J’avais refusé tous ses appels, après
lui avoir raccroché au nez la seule fois où
je lui avais répondu, parce que je n’avais
pas reconnu le numéro de portable qui
s’était affiché. Je le chassai de mes
pensées et emboîtai le pas à Wade, mon
regard balayant les alentours. Il se dirigea
vers le fond de la salle. Visiblement, la
boisson coulait à flots et certains
semblaient bien partis, des rires bruyants
s’élevant de part et d’autre dans un
brouhaha animé. Il s’arrêta à la hauteur de
cinq inconnus, installés autour d’une large
banquette qui formait un demi-cercle,
dont un couple bien occupé…
— Hé Knox… Jailyn est là.
Knox ?
Je me rendis compte que je n’avais
même pas demandé son nom. Wade
s’écarta et je stoppai net, mon regard rivé
sur un bras couvert de tatouages tribaux
qui dépassaient du bord de la manche
d’un tee-shirt, et descendaient le long
d’un bras… aux biceps saillants, jusqu’au
poignet. Puis, je m’aperçus qu’il y avait
une blonde sur les genoux de… de… ce
type…
D’un… d’un… gars…
Qui était censé être mon prof de maths.
Mon futur prof de maths avait le visage
enfoui dans le cou de sa copine qui se
trémoussait en riant. Et c’est bien à lui
que Wade venait de s’adresser ! Je ne
distinguais qu’une chevelure foncée aux
mèches en bataille. Ok… Ok… Il y avait
erreur sur la personne…
— Knox, Jailyn vient d’arriver, la
copine de Holly dont je t’ai parlé…
Le fameux Knox gardait toujours sa
bouche enfouie dans le cou de sa nana et
ses mains… je ne préférais pas savoir où
elles se baladaient sous la table, compte
tenu de la façon dont la fille gigotait sur
ses cuisses en gloussant. Oh bon sang,
c’était pire que ce que je pensais ! Oui…
Il y avait vraiment erreur sur la personne,
et je commençai à pédaler mentalement
en arrière. Je voulus me tourner vers
Wade, mais le type tatoué se dégagea
enfin du cou de sa copine qui riait
toujours aussi stupidement, et leva le
visage.
Et là… à ma grande honte, j’eus un
blanc, un très gros blanc.
Ses yeux gris fascinants me clouèrent
sur place. Ils étaient d’une luminosité
étonnante. Jamais je n’avais vu une
couleur grise aussi limpide. En général,
les yeux de cette teinte tiraient sur le bleu,
mais pas ce gris pur d’une clarté
incroyable. Des yeux d’une sensualité
troublante. D’où sortit cette pensée
stupide ? Aucune idée ! Mais elle me fit
frissonner malgré moi. Puis, mon regard
s’attarda sur des traits… très… très…
Un autre gros blanc menaça de réduire
mon cerveau à un autre gros trou noir.
Il était…
En fait, le terme séduisant était trop
banal et guère adéquat pour ce type de…
mec… Ses traits avaient quelque chose
de masculin, de brut et viril, mais… de
terriblement dangereux. Une autre
pensée farfelue qui me vint soudain à
l’esprit. Toutefois, il n’avait rien d’un
enfant de chœur et rien d’un prof de
maths… avec tous ses tatouages ainsi que
sa mâchoire volontaire, bleuie d’une
barbe de quelques jours. De belles lèvres
sensuelles adoucissaient légèrement le
bas de son visage. Des cheveux d’un brun
très foncé, coiffés, ou plutôt dressés dans
tous les sens, captaient l’éclairage diffus
de la salle qui les illuminait de différents
reflets plus clairs… captivants…
La superbe ligne de ses sourcils
soulignait des yeux… incroyables...
Décadent, sexy, dangereux, un tas de mots
me vinrent soudain à l’esprit, sans que je
comprenne ce débordement en moi. Je
notai la bière et les shots de tequila sur la
table, et ils étaient nombreux. Si j’avais
pensé que Wade et le genre bad-boy
étaient à fuir, celui-ci le hurlait, puissance
dix mille.
Et c’était mon prof de maths ?
— Ok, je vais vous laisser discuter.
On est à la troisième table près de
l’entrée, à droite de la scène. Tu nous
rejoins après, proposa Wade.
Et il s’éclipsa, me plantant devant
quatre types qui m’observaient à présent,
en plus de la blonde qui me jaugeait du
regard. Je n’avais aucune idée de ce
qu’elle s’imaginait, mais ses yeux
affichaient en toutes lettres le message : «
Pas touche à mon mec ». Je fixai Knox et
notai finalement le visage sombre, l’air
ennuyé ou agacé. Je l’ignorais, mais il y
avait cependant un truc. Est-ce qu’on
l’avait forcé ? Je dansai sur place, mal à
l’aise.
Est-ce que je devais lui serrer la main,
lui faire signe ?
Hou là, je ne savais pas pourquoi je
me posais toutes ces questions idiotes,
mais je me sentais vraiment mal devant
lui. Il devait avoir quelques années de
plus que moi, vingt-cinq ans maximum, un
peu plus que mes vingt ans. Cependant,
jamais je n’avais rencontré un garçon de
cet âge dont le physique provoquait des
choses inqualifiables et étranges en moi.
Je ne l’aimais pas, je ne l’appréciais pas
! Je le sentis d’emblée, mais… il y avait
autre chose en moi qui s’agitait
bizarrement. Mon corps semblait vibrer à
plein d’endroits que je préférais ignorer.
— Bonsoir…
— Salut ! lança-t-il, coupant mon élan.
Une voix rauque… et grave qui généra
une autre bizarrerie en moi. Je serrai et
desserrai les mains un peu nerveusement.
Ok… laissons tomber les civilités. Je le
saluai d’un signe de la main, un peu
gauchement, ayant enfin réussi à délier
mes doigts collés le long de mon corps.
— Holly, la copine de Wade, m’a dit
que tu pourrais me donner des cours.
Je crus capter le sourire du type à côté
de lui, mais je ne voyais pas en quoi ma
phrase avait quelque chose d’amusant. Je
l’ignorai purement et simplement. La fille
attira mon regard quand elle se mit à
caresser le torse… de mon prof de
maths… du bout des doigts. Un torse
musclé, parfait. Et je remarquai aussi,
avec une conscience aiguë, ses larges
épaules. Il avait dû fréquenter des salles
de sport… Je sentis mes joues se colorer.
Sa copine portait une jupe très courte,
et j’étais pratiquement sûre que Knox
avait une main sous le petit bout de tissu,
à un endroit que je ne préférais pas
imaginer. Il suffisait que la blonde se
penche un chouia en arrière et bonjour le
spectacle ! Je ne pensais pas que ça le
gênerait. Ni elle, d’ailleurs. Dire que mon
malaise atteignait des sommets était un
euphémisme.
Je n’avais qu’une envie : me barrer.
Tout à coup, on entendit le bruit d’un
micro et, avant que je ne puisse réagir, un
solo de guitare m’électrisa sur place, me
crevant les tympans. Un vacarme du
diable ! Je retins une grimace et Knox ne
bougea pas d’un pouce. Il prévoyait peut-
être de me faire les cours ici, à l’avenir
? pensai-je soudain, avec sarcasme. Ma
réaction agressive m’étonna un bref
instant. Je sentais que cette conversation
allait être difficile et la colère enflait en
moi. En effet, il était loin d’avoir un
comportement sympathique, poli, ne
s’excusant pas auprès de ses potes pour
qu’on puisse avoir une conversation
sérieuse.
Ma colère grimpait vraiment de
seconde en seconde. Une colère toutefois
différente de celle que j’avais pu
ressentir ces derniers mois. Étrangement,
ce sentiment ne se révélait pas
désagréable après des mois d’apathie.
Mais bon sang ! Il tenait mon avenir entre
ses mains. Bon, je dramatisais peut-être
un peu, mais je n’étais pas très loin de la
vérité. Il me restait peu de temps pour me
préparer pour mes prochains examens.
Je me sentis à cran sous son regard.
— Est-ce qu’on pourrait aller discuter
ailleurs ? criai-je pour me faire entendre.
— Quoi ?
Mes nerfs s’échauffaient
dangereusement. Il n’était pourtant pas
sorcier de comprendre qu’une
conversation dans un tel vacarme était
impossible. À moins de savoir lire sur les
lèvres ; ce qui n’était pas mon cas !
— On peut aller discuter ailleurs ?
hurlai-je de plus belle.
Son copain à sa droite souriait
toujours aussi stupidement.
Contente d’être la distraction de la
soirée…
Mais Knox se leva enfin et sa petite
amie glissa sur la banquette, sa main
manucurée traînant sur son jean délavé,
très délavé, qui tombait si bas sur ses
hanches que ce détail attira mon
attention… avide. Je ne me comprenais
plus à cette seconde. Et je me fis violence
pour ne pas fixer cette partie de son corps
et surtout cette main, posée près d’un
endroit stratégique qui commençait à me
faire rougir, à tel point que cela allait
devenir embarrassant pour moi. Bonté
divine !
Physiquement, il était à tomber : grand,
musclé ! Son tee-shirt noir épousait un
torse qui n’avait rien à envier à un
athlète, mais il semblait toujours de
mauvaise humeur, ou alors c’était son air
habituel. Je me sentis tout à coup toute
fragile, écrasée par sa stature. Jamais ça
ne m’était arrivé. Son visage m’apparut
dans la clarté d’un néon, et… il était
vraiment… vraiment… plus que cela. Je
ne trouvai pas mes mots, le fixant un court
instant, un peu bêtement. Puis, je me
ressaisis, agacée par ma réaction et ce
trouble dérangeant.
— Suis-moi ! lança-t-il d’un ton bref,
en passant devant moi.
Ce ton autoritaire me hérissa les poils
des bras, mais j’obéis, à moins de vouloir
rester plantée là devant ses copains, dont
l’un se moquait ouvertement de ma
tronche, vu son sourire idiot. Jusqu’à ce
jour, j’ignorais que j’avais l’inscription «
comique » plaquée sur mon front.
Pas une fois, Knox ne se retourna pour
vérifier si j’arrivais à me frayer un
chemin dans la foule excitée qui sifflait et
criait pour accompagner en rythme le
groupe qui se déchaînait sur scène. Des
jeunes gesticulaient près de l’estrade, et
la chaleur semblait avoir monté de dix
degrés. Je n’étais pas coincée ou
demeurée, loin de là, mais lorsque je
passai devant un couple dont la fille
pressait ses fesses contre le bassin de son
copain d’une façon… explicite, je me
sentis un peu déconcertée, fébrile, voire
bizarre.
Tout paraissait prendre une autre
dimension dans ce bar, alors que je
remarquais de plus en plus les œillades
incendiaires, lancées par de nombreuses
filles vers Knox qui s’ouvrait un passage
devant moi, avec cette attitude transpirant
d’assurance. Il était clair qu’il n’avait
qu’à lever le petit doigt pour qu’une
dizaine d’entre elles se jettent à ses pieds
ou lui balancent leur petite culotte, vu les
regards de certaines. Dans un curieux,
mais très bref élan de solidarité, je
plaignis sa petite copine sur la banquette.
Il se dirigea au bout du bar, poussa une
porte battante, et j’évitai que mon regard
ne s’attarde trop longtemps sur ses fesses
mises en valeur dans son jean, ni trop
serré ni trop large. Juste ce qu’il fallait.
Mais sa façon de se mouvoir avec
assurance et ce déhanché provoquèrent
une chaleur incongrue dans mon bas-
ventre… J’empêchai difficilement mes
yeux de se poser au même endroit. On se
retrouva enfin dans un couloir qui menait
vers les toilettes.
Je lançai un coup d’œil circulaire.
Bah… de mieux en mieux… Ce n’était
pas la place idéale pour discuter de mes
futurs cours, mais au moins, on pourrait
s’entendre. Il fit volte-face.
— Alors, c’est quoi ton problème ?
demanda-t-il abruptement.
Je commençais vraiment à le détester !
Toutefois, il en imposait. Je faillis
reculer, malgré moi, remarquant une
nouvelle fois l’éclat magnifique de ses
yeux gris sous l’éclairage tamisé.
— J’ai quelques difficultés…
Sans blague… Jailyn… mais écoute-
toi…
Je lui expliquai en quelques mots le
résultat de mes partiels, mon devoir sur
lequel je séchais lamentablement, et mes
lacunes depuis la rentrée. J’avais
l’impression d’être complètement stupide
sous son regard ennuyé et froid. Il ne posa
pas de questions précises sur mes
antécédents ou les causes de mes
difficultés subites, et j’en fus soulagée.
— Je peux dans la semaine, pas les
week-ends, et à des heures qui pourraient
changer selon mon agenda. Je te filerai
une adresse mail…
Je n’avais pas droit à son numéro de
portable… Ok ! Pas de souci ! Vu son ton
et sa tête, je n’avais pas voix au chapitre.
Ah, il était vraiment charmant ! Sec et
bref. Froid et indifférent. Dans quelle
galère tu t’es fourrée, Jailyn ? Je
confirmais : je le détestais. Je lui cassais
visiblement les pieds. Jamais ça ne
marcherait entre nous. Je ressentis l’envie
de lui balancer à la figure d’aller se faire
foutre… et dans ces termes. Déjà, son
attitude m’énervait royalement, mais je
n’aimais pas du tout le fait que je sois
aussi consciente de sa posture qui
transpirait l’arrogance et l’assurance, pas
plus que tout le package de testostérone à
saliver qui me déconcentrait.
Surtout ça, en fait.
Toutefois, c’était un abruti de
première, et j’étais à un cheveu de
l’envoyer sur les roses, quand il
m’annonça ses tarifs dans la foulée. Les
paroles s’étouffèrent dans ma gorge. Oh
merde… jamais je ne trouverais
quelqu’un d’autre à un tel prix. Bonté
divine, Wade n’avait pas menti ! Je me
demandai subitement quelle dette Knox
avait envers lui pour pratiquer un tarif
aussi bas. Pas par charité d’âme de
dernière seconde, c’était certain !
Holly m’avait certifié qu’il était doué
et l’homme de la situation. J’en doutais
fortement, vu son comportement et son
absence totale de pédagogie. S’il était
doué, c’était dans d’autres domaines et,
stupidement, cette pensée me fit rougir :
sa séance de « pelotage » me revenant en
mémoire.
Mais à cette minute, il en allait de mes
chances de réussite. Parfois, il fallait
s’engager sur des voies hasardeuses, et ce
soir-là… Eh bien, je misai sur Knox,
prenant ce risque. C’était un pari un peu
fou, risqué, de lui confier mon avenir.
Sans aucun doute !
J’en étais là, clouée au pied du mur.
— D’accord.
Ma réponse sortit de ma bouche, du
flot tumultueux de mes pensées. J’étais
presque surprise d’avoir réussi à
prononcer ma sentence irrévocable. À ce
moment, je sentis que je n’étais plus très
loin du délire. Je restai silencieuse,
digérant le tout. Puis, tout à coup, je notai
de nouveau ses tatouages, et d’autres
détails qui m’avaient déjà fait percuter
dans la salle… Oui, il était vraiment le
genre à fuir. Un dernier cri d’alarme
vibra en moi, avant que je ne l’étouffe
définitivement, ma décision entérinée.
On discuta encore quelques minutes, le
temps que je remarque, malgré moi, deux
ou trois filles arriver à notre hauteur, le
sourire aux lèvres, les regards si
explicites, que je dus faire un effort pour
rester de marbre et les ignorer. En
revanche, il ne se gêna pas pour en mater
une, me reléguant au second plan.
Une autre blonde… de nouveau…
Je me demandai ce que blondie, sur la
banquette, en penserait.
Mais ce n’étaient pas mes affaires !
Finalement, on se mit d’accord pour
qu’il m’envoie un mail afin de fixer la
date de mon premier cours, avant de
revenir au bar où il me planta. À ce
moment-là, une affiche retint mon
attention : « Recherche serveuse les
mercredis et vendredis ainsi qu’un
samedi sur deux ». J’observai la salle et
frissonnai, en voyant slalomer les
serveuses dans la cacophonie ambiante et
la faune disparate. À une époque, je
savais m’amuser, mais je n’avais jamais
vraiment compris ces personnes qui
éprouvaient le besoin de s’imbiber
d’alcool pour passer une bonne soirée.
Très peu pour moi !
Mais il était clair que, dans ce genre
de bar très fréquenté et branché, les
pourboires devaient atteindre un montant
record les samedis soirs. Mes yeux
balayèrent les alentours et, pour la
première fois, je remarquai le colosse qui
surveillait la salle ainsi que la scène.
C’était plutôt rassurant pour les
serveuses, mêlées à une foule excitée lors
des concerts. Je fixai une dernière fois
l’annonce avant de rejoindre Holly, en
évitant de regarder vers la table de Knox.
Chapitre 3
Knox
Je rejoignis Zack, Ryder et Cruz. La «
pêche » de ma soirée m’accueillit avec
une lueur dans les yeux qui me fit
clairement comprendre que les choses
s’annonçaient sacrément bien. À mon
arrivée, j’eus un doute sur son prénom.
Chloé ou Célia ?
Merde…
Pas moyen de m’en souvenir. Bah… je
n’allais pas tout gâcher pour une
broutille, surtout avec les regards
incendiaires qu’elle me lançait depuis
que j’étais entré dans le Nine.
— C’était qui ?
— Une nana à qui j’ai accepté de
donner des cours de rattrapage.
— Ah bon… tu donnes des cours ?
minauda-t-elle. Je ne savais pas, Knox…
Vu qu’on avait passé notre temps à se
rouler des pelles, un quart d’heure après
notre rencontre, qu’elle sache mon
prénom était déjà un miracle en soi. Pour
la suite, tout ce que j’attendais d’elle,
c’était qu’elle prenne d’ici peu la
direction de son lit, ou du mien, si
nécessaire. C’est tout ce qui comptait.
Sa vie ne m’intéressait pas ; son corps,
si.
— Eh oui, mon ange.
Le surnom souligné d’un petit ton que
j’aurais trouvé stupide, s’il ne m’avait
pas sauvé la mise à chaque fois. En fait,
je n’avais pas à me rappeler leurs
prénoms. « Ange » suffisait jusqu’à ce
qu’on atterrisse dans un lit. En général, je
préférais éviter de les emmener chez moi.
En effet, je n’aimais pas particulièrement
que ces coups d’un soir envahissent mon
espace personnel. Mais si je n’avais pas
le choix, j’enfreignais cette règle. Une
ligne de conduite qui pouvait prévenir
quelques drames lorsque je prenais la
tangente le matin.
Même si j’avais le flair, en général,
pour lever celles qui étaient sur la même
longueur d’onde que la mienne. Rien de
compliqué entre nous. Je cherchais
uniquement du bon sexe, du bon temps
avec des filles qui n’étaient pas du genre
à se farcir la tête d’idées romantiques.
Rien d’autre !
Et mon attitude le criait à dix mille
lieues à la ronde.
— Mignonne, souffla Cruz, mon
meilleur pote, et colocataire.
Je jetai un coup d’œil vers Chloé ou
Célia.
— Ouais, pas mal…
— Non, je parlais de Columbia, ta…
hum… future élève, ajouta-t-il, mort de
rire.
Surpris, je suivis son regard. À vrai
dire, je n’avais pas particulièrement
percuté sur son physique. Il est vrai que
ces étudiantes, filles à papa, n’étaient pas
du tout ma came. Bien le genre à se farcir
d’idées, à faire fuir un mec. En fait, pour
tout avouer, Wade me l’avait carrément
filée entre les pattes. Et difficile de
refuser, suite à cette fameuse nuit où il
m’avait ôté une sacrée épine du pied
grâce à son père. Sans compter qu’à New
York, on n’était jamais à court de fric.
Même si j’avais failli m’étouffer sur
place quand il avait débarqué chez moi,
en me suppliant de lui accorder un
traitement de faveur.
Je bus quelques gorgées de ma bière.
Mon unique boisson ce soir, à la
différence des autres qui alignaient les
shoots de tequila, à l’exception de Zack,
chargé de reconduire à bon port Ryder,
Cruz et la fille qui l’accompagnerait ce
soir. Car il y en aurait une ; il y en avait
toujours une, le week-end.
Mais contrairement à moi, il les
ramenait toutes dans son lit.
Ce soir, je préférais y aller doucement.
En effet, je n’oubliais pas que le
lendemain, je devais me lever tôt, mon
programme étant bien rempli. Quelques
verres de trop ? Non merci ! Et Irvin, mon
boss, me botterait le cul si je me pointais
avec une gueule de bois. Mon regard
dévia vers la scène, sur le groupe qui se
déchaînait. Ils étaient bons. Greg avait
l’instinct pour les dénicher. C’est ce qui
faisait la réputation de son bar depuis
quelques années. D’ailleurs, on avait
sympathisé et il n’hésitait pas à me
demander mon avis sur les prestations de
certains d’entre eux. Une amitié qui me
valait mon ticket d’entrée. Qu’importe
l’heure à laquelle je me pointais, il y
avait toujours une table de libre pour moi
et mes potes, même les samedis soirs.
Chloé ou Célia se rappela à mon bon
souvenir, lorsqu’elle pressa ses seins
contre mon flanc, sa main posée sur mon
torse, prête pour un autre round. Mais la
chevelure de la copine de Wade attira
soudain mon attention, et mon regard
dévia vers Columbia, assise à sa droite
avec le port d’une… reine, balançant
toutefois des coups d’œil curieux autour
de sa table, un Sprite dans la main…
Sans déconner ? Un Sprite, un samedi
soir ?
Je ricanai intérieurement. Je me
doutais bien que Sa Majesté n’avait pas
l’âge requis, mais la plupart des étudiants
utilisaient une fausse carte d’identité. Se
lâcher un peu un samedi soir ne devait
pas être son truc. À coup sûr ! Des reflets
dans sa chevelure captèrent mon attention,
une brève seconde, avant que mes yeux ne
glissent vers ses épaules un peu raides.
Ouais… cette fille semblait vraiment en
dehors de son élément. Les lèvres de
Chloé ou Célia se posèrent tout à coup
sur ma gorge, et sa petite langue…
waouh…. Cette nana était douée et plutôt
rapide en besogne. Je n’allais pas me
plaindre…
Oh non…
J’oubliai immédiatement Columbia.
Une main s’égara sur mon ventre. Si
elle persistait, j’allais arborer une
véritable tente au niveau de ma braguette.
Eh bien ! Elle était plutôt chaude. Au
début de la soirée, j’avais d’entrée
remarqué son regard sur moi en
rejoignant mes potes. Une invitation
franche et nette qui annonçait clairement
la couleur. Ensuite, il avait suffi d’un tour
au bar, un sourire, une petite plaisanterie,
et elle m’avait suivi illico. Facile ! En
vérité, quand je réfléchissais bien, ça
faisait longtemps que je n’avais plus à me
fatiguer pour attirer une fille dans mon lit.
En fait, ça faisait bien longtemps que
je n’en avais pas pourchassé une, tout
simplement, et je n’étais pas prêt à le
faire… Ce temps-là devait remonter au
collège et à ma première année au lycée.
De cette époque, je n’avais qu’un seul
regret : Alyssa. Une fille de mon quartier
qui m’avait préféré à Cruz, et que j’avais
jetée au bout de deux mois, lorsqu’elle
m’avait « gentiment » dit qu’elle voulait
attendre. À ma décharge, j’avais seize
ans…
Je sentis de nouveau la main de
Chloé/Célia et revins sur terre.
Durant l’heure suivante, nos lèvres
restèrent scotchées l’une contre l’autre ;
aussi, vers une heure du matin, j’étais
chaud comme la braise, avec une unique
pensée en tête : baiser. Chauffé à blanc, je
me levai brusquement, et fis un signe à
Ryder et Zack qui levèrent le pouce, tous
deux arborant un sourire en coin. Ce code
silencieux, entre nous, pas vraiment
discret – j’en convenais – ne gêna pas
Chloé/Célia, collée contre moi. Oui… il
n’y avait pas à dire, ces filles que je
levais dans un bar assumaient totalement.
À ce moment, je remarquai une
inconnue pressée contre Zack, une jolie
brunette. Cruz avait disparu depuis une
bonne heure lorsque son cerveau, équipé
d’un radar infaillible, avait repéré une
petite latino sexy accoudée au bar. Ses
cibles étaient toujours de véritables
bombes, à la peau caramel, avec des
formes à damner un saint et à faire pâlir
d’envie toute notre bande, et n’importe
quel mec à la ronde. Et Dieu sait qu’avec
ses piercings et ses tatouages – plus le
bandana qu’il portait parfois –, Cruz
pouvait ressembler à un détenu
fraîchement libéré de prison.
Je leur fis signe puis entraînai
Chloé/Célia à l’extérieur. Ma voiture
était garée à un block sur la 81ème. À
l’extérieur, mon portable vibra
soudainement, et je fus tenté de ne pas
répondre ; mais un coup d’œil sur le
numéro me fit changer d’avis illico. Je
décrochai.
— C’est Bethany.
Ma petite sœur avait toujours le chic
pour souligner les évidences. Je souris.
— Hé… ma belle… qu’est-ce qui se
passe ?
— Chase n’est pas rentré depuis hier.
Il m’a dit qu’il allait chez Trent : depuis,
il est invisible.
Sa voix vibrait d’angoisse. J’étouffai
un juron tout bas, maudissant mon frangin.
Mon sang commençait déjà à bouillir
dans mes veines. Ma patience avait atteint
ses limites avec cet idiot…
— Maman est de nuit, continua-t-elle.
— Tu es toute seule ? demandai-je, les
sourcils froncés.
Notre mère avait repris un poste de
nuit, comme infirmière, au Brooklyn
Medical Center, depuis un an. Cela
payait mieux.
— Non… Tante Anna est là…
grommela-t-elle. Enfin, Knox, j’aurai dix-
huit ans l’été prochain, c’est dingue ça !
Je suis tout à fait capable de rester seule
les soirs, pendant ses gardes.
C’était un débat que je préférais
éviter, surtout à l’heure-là. Je l’imaginais
déjà levant les yeux au ciel, exaspérée :
une habitude dès qu’on abordait le sujet.
Sa voix baissa d’une octave :
— Je lui ai dit que j’allais t’appeler,
sinon elle risquait d’alerter maman, voire
papa… enfin tu sais… tu la connais…
surtout avec Chase.
Ouais… je voyais très bien le tableau.
Sans enfant, tante Anna, la sœur aînée de
ma mère, avait toujours eu une petite
préférence pour Chase. Pas question de
mêler notre père à nos problèmes, alors
qu’il avait pris la décision de quitter le
foyer il y a plus de trois ans, sans se
préoccuper des retombées. Ce rappel
suscitait à chaque fois une rage froide en
moi. Et récemment, mon frangin s’était
bien accroché avec lui.
— Je m’en occupe !
— Merci… Knox.
J’entendis le soulagement dans sa
voix, et ma colère contre Chase monta
d’un cran. Difficile de suivre cet abruti
depuis quelques mois. Entre lui, le
divorce de nos parents et les dépressions
chroniques de notre mère, Bethany
assistait au premier rang à la débâcle de
notre famille. Et pour tout avouer, je
détestais me sentir aussi impuissant. Au
fond de moi, j’étais conscient que je ne
pourrais pas la protéger de toutes les
épreuves de la vie, mais difficile de
réprimer mon instinct protecteur envers
ma sœur. Cela me mettait en rage qu’elle
doive subir les frasques de notre frangin
depuis un certain temps. Je me focalisai à
nouveau sur Chase. Je savais où vivait
Trent, que je connaissais depuis un bout
de temps.
— Va te coucher, Bethany…
— Tu m’appelleras ?
— Oui, dès que je l’aurai récupéré.
— Knox ?
J’attendis.
— Ne sois pas trop dur avec lui,
murmura-t-elle d’une petite voix
vulnérable.
L’estomac noué, je faillis lui répondre
qu’il le cherchait bien, mais je m’abstins.
— S’il te plaît…
— J’essayerai, soupirai-je, mais je ne
te promets rien, s’il le cherche vraiment.
— Merci.
Son intonation chaleureuse provoqua
un autre twist au niveau de mon estomac.
Je raccrochai, pensif. Bethany grandissait
trop vite à mon goût. Elle venait tout juste
d’avoir dix-huit ans. De plus, bien qu’elle
s’en défende, elle avait une fâcheuse
tendance à prendre Chase sous son aile et
à le materner.
En fait, c’était tout simplement une
fille trop gentille. Et à l’idée qu’un
garçon pourrait profiter de cette
gentillesse, mon sang se glaçait dans mes
veines. Dans notre quartier et son lycée,
ma réputation me précédait et en
dissuadait plus d’un de jouer avec elle.
Une menace qui suffisait à les tenir à
l’écart. Quant aux plus téméraires, ils ne
se risquaient pas à lui manquer de
respect. Même Chase, d’un tempérament
pourtant plus calme, les incitait à faire
profil bas. On ne merdait pas avec la
petite sœur des frères Fowler.
Point barre !
Mais la rentrée prochaine, elle ferait
le grand saut : la fac. Douée, Bethany
obtiendrait une bourse partielle, voire
complète, pour suivre ses études à New
York. Cette étape me donnait des sueurs
froides. J’étais un mec, et je savais ce
qu’un mec était capable de raconter pour
mettre une fille dans son lit. Ma petite
sœur pourrait devenir un challenge pour
certains connards.
Ce n’était pas une question de
confiance. Je savais que Bethany avait la
tête sur les épaules, mais sa blondeur
naturelle, couleur miel, et ses yeux bleu
turquoise attireraient l’attention de toute
une faune. Je n’osais même pas imaginer
ce qui arriverait si on l’invitait à l’une de
ces soirées étudiantes, dans certaines
fraternités, mais j’avais encore quelques
mois de répit.
D’abord, Chase…
Un raclement de gorge me rappela la
présence de Chloé/Célia. Surpris, je
tournai la tête vers elle. En vérité, je
l’avais complètement oubliée et la fixai
d’un air ennuyé.
— Hé, Chloé, dans quel coin tu
habites ? demandai-je sans tergiverser.
Ses sourcils se froncèrent.
Ok ! Problème.
Je m’étais apparemment gouré.
— C’est Célia, articula-t-elle d’un air
pincé.
Très pincé.
Honnêtement, je me fichais bien de son
prénom, n’ayant qu’une envie à présent :
m’en débarrasser. De toute façon, ma
soirée était fichue, et je sentais que Chase
allait finalement se prendre une bonne
trempe malgré ma promesse. Bien que
Célia ait subitement perdu tout intérêt.
— Où est-ce que tu crèches ? répétai-
je d’un ton très impatient.
— Riverside.
Pas mon chemin.
Et sa voix sembla crisser à mes
oreilles, comme de la craie sur un
tableau. C’était vraiment la même voix
qu’au Nine ? Vraiment ? Celle que
j’avais trouvée bandante lorsque je
l’avais abordée au bar ? Et l’alcool n’y
était pour rien.
— Écoute… prends un taxi, j’ai une
urgence.
Je la vis pincer un peu plus les lèvres
qui ne formèrent plus qu’une mince ligne,
pas vraiment attirante. La suite
s’annonçait mal.
— Comment ça ? C’est si urgent que
ça…
— Ouais…
Elle commençait à me foutre les nerfs.
Rien qu’à l’idée d’aller chercher Chase,
mon humeur tenait à un fil. Je n’allais pas
m’embêter une minute de plus avec elle,
et levai brusquement la main pour héler
un taxi qui démarrait d’un feu, libre en
plus. C’était un signe. Mes yeux se
fixèrent une nouvelle fois sur ma «
conquête », tandis que le taxi déboîtait
dans notre direction. Subitement, son
maquillage trop lourd me sauta aux yeux.
J’inspirai, et son parfum capiteux –
tellement différent d’une autre fragrance
des plus fraîches – me chatouilla
désagréablement les narines. Surpris, je
me figeai, car j’ignorais d’où sortait ce
souvenir. Mais une odeur de muguet
semblait flotter à présent autour de mon
visage. Le taxi s’arrêta devant nous et
sans crier gare, je fis volte-face et me mis
à courir vers ma voiture.
— Connard !
Bah… finalement, ce n’était pas si mal
que la soirée finisse plus tôt que prévu.
Bientôt, j’allais remercier Chase de
m’avoir évité « l’après-Célia ». J’eus
soudain le sentiment que j’avais échappé
au pire. J’ouvris brusquement la portière
de ma Mustang noire, une Shelby modèle
2008 qui semblait neuve, tant j’avais
passé des heures à la bichonner dans le
garage de l’oncle de Cruz, qui avait élevé
ce dernier. Je démarrai sans attendre et
me dirigeai vers le pont de Brooklyn.
Je mis une demi-heure pour atteindre
ma destination, qui se résumait à un
quartier défraîchi, et freinai devant une
maison à la peinture écaillée, entourée
d’une pelouse mal entretenue, comme
toutes celles aux alentours. Je n’étais pas
dans Park Avenue, c’est sûr. En fait,
c’était l’un de ces quartiers où personne
ne s’occupait des affaires des autres, à
moins de chercher de gros problèmes. De
la musique bruyante s’échappait par une
fenêtre ouverte au rez-de-chaussée. Je
montai les marches deux par deux et
poussai la porte d’entrée, sans
m’embarrasser à sonner avec un raffut
pareil. Diverses odeurs s’engouffrèrent
dans mes narines : alcool, joints et…
sexe. Je n’en fus pas surpris. Visiblement,
sa mère lui avait laissé les clefs de la
maison. En général, ça voulait dire
qu’elle avait de nouveau un mec et
découchait les week-ends, le père de
Trent étant décédé d’un cancer il y a une
dizaine d’années. Mais il n’en parlait
jamais.
— Hey Knox… mon vieux, content de
te voir.
Trent sortait de la cuisine, un joint à la
main, les yeux injectés de sang. Je le
saluai d’un hochement de tête.
Visiblement, il était déjà bien parti. Je
n’avais jamais jugé un gars comme Trent,
complètement livré à lui-même du plus
loin que je m’en souvienne. Deux ou trois
beaux-pères étaient passés par là, dont,
pendant quelques années, un routier à la
main leste, qui avait pris l’habitude de le
confondre avec un punching-ball, avant
que Trent prenne une bonne trentaine de
centimètres ainsi qu’une solide masse de
muscles. Sans compter que vivre dans un
tel quartier lui avait très vite donné les
armes nécessaires pour se défendre et
étaler son beau-père, un jour.
D’après certains échos, la scène
n’avait pas été belle à voir. Il n’y avait eu
aucune plainte de déposée et ce dernier
avait fini par quitter le domicile. Trent
avait également une sœur plus jeune, de
l’âge de Bethany, et un petit frère d’une
dizaine d’années, né d’un père différent.
Je n’étais pas certain que sa mère sache
vraiment qui était le père. Pour tout dire,
Trent n’était pas un mauvais gars, compte
tenu de son lourd passif familial. Je
trouvais même qu’il s’en sortait à peu
près bien jusqu’à présent, à part son
problème avec l’herbe qui avait empiré.
Particulièrement dans ce genre de
soirée.
Sa sœur devait accompagner sa mère,
car, jamais il ne la mêlait à la faune qui
gravitait autour de lui. Il était très
protecteur envers elle et son petit frère.
Un bon point pour lui. Un détail qui me
laissait penser qu’il lui restait encore un
peu de bon sens, même si j’étais bien
placé pour savoir que tout n’était pas
blanc ou noir dans la vie. À chacune de
nos rencontres, une petite voix me
chuchotait que j’aurais pu m’enfoncer
comme lui, à une époque.
— Où est Chase ?
— Ça fait un bout de temps que je ne
l’ai pas vu.
— Je t’ai déjà dit que je ne voulais
pas qu’il vienne à ce genre de sauteries…
Qui débordaient toujours.
Trent invitait deux potes, et une
cinquantaine débarquait ; et pas des
enfants de chœur. Il haussa les épaules en
tirant une taff sur son joint.
— Il fait ce qu’il veut. Ce n’est pas
moi qui lui ai dit de venir. Il m’a
appelé… Eh merde, je ne suis pas sa
baby-sitter, Knox ! Et ça pourrait être
pire. Il a été vu avec Félix, d’après
quelques rumeurs. Alors, crois-moi, il
vaut mieux qu’il traîne sa carcasse ici !
Comme quoi, la situation devenait
vraiment pathétique si un gars comme
Trent devenait l’ange gardien de mon
frère. Je sentis ma mâchoire se crisper,
car je savais qu’il n’avait pas tort. Chase
avait rencontré ce Félix, mêlé étroitement
à un gang, il y a quelques semaines. C’est
Bethany qui m’en avait touché un mot,
mais mon frangin m’avait certifié qu’ils
n’avaient fait que quelques paniers
ensemble dans un parc, où il se rendait
parfois pour se défouler. Et qu’il l’avait
uniquement revu dans ces circonstances.
Mais je n’avais aucune confiance en ce
Félix.
— Regarde à l’étage…
Une blonde platine avec des racines
noires vint se frotter contre lui. Trent
enroula son bras autour de sa taille avec
un regard embrumé. Les yeux aussi
vitreux que ce dernier, l’inconnue tenait
une bière dans sa main. Je fis volte-face
et montai rapidement à l’étage. En haut, je
poussai la porte de plusieurs pièces,
surpris un couple nu en pleine action ; un
autre dans la salle de bains, la nana
agenouillée devant un mec à lui tailler
une pipe.
J’ouvris une autre porte.
Je vis Chase affalé dans un lit ; lui et
la fille nue à ses côtés étaient dans le
même état. Du coin de l’œil, j’aperçus le
reste de traces de poudre blanche sur la
table de chevet, et mon sang ne fit qu’un
tour. Autant pour Bethany. J’empoignai
mon frère par les épaules pour le jeter
hors du lit. Il atterrit durement sur le sol
dans un cri, clignant des yeux.
— Hey !
Une chevelure brune, plus claire que
la mienne, bougea, et je croisai les
mêmes yeux que ceux de ma mère, d’un
bleu glacé. J’étais le chanceux qui avait
hérité du regard gris de notre père. Le
seul avantage à avoir la même couleur
que mon paternel était que les filles en
raffolaient.
— Habille-toi ! ordonnai-je en jetant
son sweat-shirt à capuche sur lui.
Il se leva. On était de la même taille,
plus d’un mètre quatre-vingt-cinq, et de la
même corpulence, musclés sans excès.
Ses yeux étaient cernés et il avait une tête
à faire peur. Le visage sombre, il enfila
son sweat puis son blouson en cuir, tout
en passant sa capuche au-dessus de son
blouson. De la même façon que moi. Il
sortit de la chambre et descendit les
escaliers dans la cacophonie ambiante, le
visage de plus en plus livide. Dehors, il
eut juste le temps de descendre les
quelques marches avant de se courber en
deux au-dessus d’un pitoyable buisson,
qui avait dû en voir de toutes les
couleurs, et vomit tripes et boyaux. Il
cracha plusieurs fois sur la pelouse.
— Merde, Knox… lâcha-t-il.
Il se retourna.
Ma colère déborda et mon poing
atterrit plus bas que son épaule, alors que
je retenais mon geste dans un dernier
réflexe. Ç’aurait pu être pire ! J’aurais pu
viser son pif.
— Qu’est-ce que tu fous dans ce
bordel ? criai-je.
— Je me suis amusé, c’est tout !
riposta-t-il. J’ai bu un peu, arrête ton
cirque ! C’est pas comme si toi, t’étais un
saint, ajouta-t-il avec un reniflement
sarcastique. Trent m’a dit que quelques
gars venaient chez lui…
— Ouais, et tu sais comment ça tourne
quand ils rappliquent tous…
Visiblement, il avait descendu une
paire de verres, vu l’état de ses yeux,
injectés de sang.
— Il y avait de la coke…
— Je ne touche pas à cette merde !
s’énerva-t-il.
Maintenant… mais à l’allure où il
déconnait et vu ses fréquentations, il se
tenait en équilibre précaire sur une ligne
invisible. Tous deux, on connaissait Trent
depuis toujours, et cela ne m’avait jamais
inquiété. Aujourd’hui, c’était moins le
cas. Je n’étais pas un saint, loin de là. Je
traînais mon lot de casseroles derrière
moi, mais dans une ville comme New
York, j’avais suffisamment vu les ravages
liés à toutes ces substances merdiques,
pour en rester éloigné, à part les joints
que je fumais avant que ma vie ne prenne
un autre virage. Je n’y touchais plus. À
l’époque, fumer des joints emmerdait mon
père, et tout ce qui emmerdait mon père
faisait partie de mes priorités. Point
barre.
À présent, j’avais un job, des
aspirations, un but, et je ne tenais pas à
tout foutre en l’air. Quand je ne travaillais
pas les samedis, avec la bande, j’en
profitais. Différemment ! Eh oui, je
n’étais pas toujours très clair. Mais
Chase, c’était Chase ! Que j’aie fait des
conneries à une époque, et que je puisse
encore me saouler avec mes potes,
c’était, disons normal… mais lui ? Non !
Merde ! Je ne l’avais jamais vu ainsi.
— La nana était complètement stone…
— Je te dis que je n’y touche pas…
j’ai bu… oui, j’ai bu…
Il fronça les sourcils, se creusant la
cervelle.
— Putain, Chase, tu mets au moins une
capote quand…
— Je n’ai pas couché avec elle ! rugit-
il, avant de se plier en deux, en proie à
une autre nausée, dangereuse pour le
buisson à quelques pas.
Il vomit de nouveau et j’attendis que
cet abruti ait terminé de vider son
estomac d’une bonne partie de l’alcool
qu’il avait ingurgité. Il se redressa enfin
en sortant un mouchoir de sa poche pour
s’essuyer la bouche.
— Je ne me sentais pas bien et je me
suis isolé dans la chambre de Trent. C’est
tout ! Pas de quoi fouetter un chat ! Elle a
dû venir après, lorsque j’étais endormi.
J’ai quelques verres de trop, ok, mais pas
au point d’avoir oublié si j’ai baisé ou
non ! Satisfait ? demanda-t-il de ce ton
arrogant, familier depuis quelques
semaines.
Je le regardai droit dans les yeux.
— Quand est-ce que tu vas arrêter de
déconner ?
— C’est Bethany qui t’a appelé ?
riposta-t-il avec sarcasme. Si j’étais
partant pour une leçon de morale, vieux,
je t’aurais appelé en personne, et ça,
avant de m’écrouler sur ce lit ! Bien que
tu sois particulièrement mal placé pour
m’en faire une… au cas où tu aurais
besoin que je te rafraîchisse la
mémoire…
Il passa devant moi et se dirigea vers
ma voiture, le visage pâle, les yeux
cernés, les joues creuses. Un état qui
ranima ma colère. Où était ce frère
sportif, plein de vie ? Une blessure, sa
bourse perdue, et tous ses projets
d’avenir s’étaient écroulés en un
claquement de doigts.
— Et t’avise pas de vomir dans ma
caisse… assenai-je lorsque je le
rejoignis.
Il leva les yeux au ciel en ouvrant la
portière. Il s’installa, renversa la tête
contre le repose-tête, les yeux fermés. Je
fis le tour du véhicule pour prendre place
derrière le volant. Je démarrai et lâchai
au bout de quelques secondes :
— Cruz m’a dit que tu n’étais pas
passé…
Il ne répondit pas tout de suite.
En fait, en plus d’être doué au football,
Chase dessinait très bien. Inventif, il était
très talentueux. Il aimait en particulier
créer des bandes dessinées, mais il
possédait un don : il était capable de
reproduire ou créer n’importe quoi avec
un réalisme impressionnant. Mais le sport
avait été sa passion première selon son
point de vue, ou plutôt celle de mon père,
selon le mien. Depuis tout petit, notre
vieux l’avait toujours poussé, considérant
le dessin comme un loisir acceptable
pour un adolescent, tant que ça
n’empiétait pas sur les entraînements.
Quelques mois auparavant, une très
mauvaise blessure avait nécessité
plusieurs opérations, en vain.
Ses rêves brisés, il avait dû quitter
l’équipe et la faculté, privé de sa bourse.
Associés, Cruz et Zack avaient ouvert
leur boutique de tatouage à Manhattan, il
y a deux ans. Cruz, connaissant le don de
Chase, avait proposé un job à cette tête
de mule. Zack et lui se chargeraient de le
former, le temps qu’il puisse envisager la
suite. Le business marchait bien et tous
deux commençaient à avoir une belle
renommée. Je leur avais d’ailleurs
envoyé quelques clients, des musiciens
que je côtoyais dans le studio
d’enregistrement où je travaillais. Et leur
réputation s’était à présent étendue au
Nine, où de nombreux groupes, plus ou
moins connus, gravitaient.
Ce job pourrait déjà l’aider à sortir de
cette mauvaise passe et ainsi éviter qu’il
passe son temps à broyer du noir à la
maison ou à ce fast-food, où il faisait
quelques heures dans la semaine. Mais
notre père lui avait bourré le crâne depuis
tout petit, comme quoi le sport était son
avenir – un avenir brillant s’il s’entraînait
d’arrache-pied, contrairement à sa
passion pour le dessin. À la différence de
mon frère, j’avais depuis longtemps
envoyé balader mon vieux pour suivre ma
voie. Et lorsque je tapais dans un ballon,
c’était pour me défouler, sans plus.
Bien que Chase ait toujours crié à la
terre entière que le dessin ne représentait
qu’un loisir – dans les mêmes termes que
notre paternel, à peu près –, je trouvais
que ça lui correspondait bien. Toutefois,
depuis sa blessure, il refusait purement et
simplement de s’y consacrer… comme
par vengeance. Que le destin l’ait dévié
de sa voie et m’ait donné raison, par une
mauvaise ironie du sort.
Il prit enfin la peine de me répondre :
— Pas encore.
— Tu attends quoi ?
— Que tu m’emmerdes pour y aller !
jeta-t-il d’un ton provocant.
Je ne pris pas la mouche, car c’était
parfois trop facile pour que tout parte en
live entre nous. Trop facile et trop
courant ces derniers mois, à vrai dire.
Je conduisis en silence. Il ne servait à
rien de discuter. Mon frangin affichait cet
air fermé habituel, et la tension qui
crépitait entre nous ne donnerait rien de
bon. In extremis, j’arrivais parfois à
contrôler mon côté impulsif, mis à rude
épreuve depuis un bout de temps. Le jour
où je ne trouverais plus la force de me
contenir, on finirait par se taper dessus,
sérieusement et méchamment. Comme
tous les frères, on avait connu notre lot de
bagarres ; à présent, c’était différent. Nos
querelles, remplies de rancœur,
débouchaient sur une violence
inhabituelle. Il y avait un gouffre qui se
creusait un peu plus, à chaque
accrochage. Soudain, la fatigue m’envahit
et je me frottai le visage d’une main, un
poids sur les épaules.
Dix minutes plus tard, je m’arrêtai
devant la maison, dans le quartier de
Brooklyn, où j’avais grandi. Chase sortit
sans un regard et sans un mot. Au loin, je
vis Bethany sur le perron, qui avait reçu
mon texto en chemin. Cet abruti passa
devant elle sans un regard, également.
Quel con ! Mais elle le suivit des yeux
avec un air compréhensif et trop sérieux
qui me noua l’estomac. Le genre
d’expression qui lui donnait bien plus que
ses dix-huit ans. Un rappel qui me
montrait à quel point elle avait grandi
trop vite, en l’espace de quelques années.
Je ne niais pas que j’avais ma part de
responsabilité dans les
dysfonctionnements de notre famille. Loin
de là ! J’essayais toutefois de compenser
et limiter les dégâts avec Chase. Je sortis
et vins à la rencontre de ma sœur, à mi-
chemin dans l’allée. Spontanément, elle
me sauta au cou. Son affection avait un
effet apaisant, et cette tension en moi se
relâcha peu à peu.
— Merci… grand frère.
— Il est toujours vivant, grommelai-je,
sentant une chaleur inonder ma poitrine
devant ses marques d’affection.
Bethany était ainsi, tactile, n’hésitant
pas à montrer ses sentiments. Je la serrai
dans mes bras quelques secondes, avant
qu’elle fasse un pas en arrière et lève la
tête. De taille moyenne, sans talons, elle
m’arrivait à peine au menton.
— C’est dur pour lui depuis qu’il a dû
arrêter la fac et… le départ de papa…
c’est toujours difficile pour lui…
Je reculai.
— Il s’entendait si bien avec lui.
Pas besoin de me le rappeler. Le fait
que Chase suive la voie sacrée du sport y
avait contribué. Cependant, il est vrai
qu’il avait toujours été plus proche de lui
dans bien des domaines en dehors du
sport, et je n’en avais jamais été jaloux.
C’était Chase, mon plus jeune frère,
malgré nos deux petites années d’écart. À
vrai dire, il était tombé de très haut
lorsque notre père avait quitté notre mère.
De mon côté, j’avais coupé les ponts
avec notre paternel, il y a longtemps.
Notre vieux vivait dans le Queens.
C’était un sujet dont je ne discutais pas
avec Chase. Quant à Bethany, elle le
voyait deux ou trois fois dans le mois et
lui téléphonait régulièrement. On évitait
d’en parler. En fait, on évitait beaucoup
de sujets de conversation dans notre
famille, ces non-dits qui creusaient des
tranchées qui, mises bout à bout,
commençaient à atteindre la profondeur
d’un canyon.
— Et toi, comment ça va ?
— Ça va.
— Les cours ?
— Bien… j’ai des examens bientôt.
Mon club de danse est en train de monter
un petit spectacle, tu pourras venir ? Je te
promets qu’on ne dansera pas sur Katy
Perry… que j’adore toujours, en passant.
Oui ! À mon grand dam !
J’eus un petit rire.
— Je devrais pouvoir m’arranger et
supporter la musique d’ados en délire…
Elle me donna une tape sur le bras en
gloussant.
— Je suis sûre que tout mon club sera
aux anges.
Je ris de bon cœur. J’étais déjà allé la
chercher à son club de danse de
minettes… et bon sang… quel souvenir…
— Bah… il y aura peut-être cinq ou
six évanouissements à la vue de tous tes
tatouages, continua-t-elle, et quinze filles,
au minimum, me supplieront pour que je
leur donne ton numéro de téléphone
— Oh pitié… implorai-je d’un ton
faussement horrifié, avant de sourire d’un
air amusé. Ses cheveux blonds, hérités de
notre mère, prirent des reflets dorés
quand elle pouffa de rire, et ses yeux bleu
turquoise s’illuminèrent de petites
paillettes, sous l’éclairage provenant de
la lampe au-dessus de la porte d’entrée.
Je lui donnai une pichenette sur la joue et
son visage se fendit d’un sourire. Un beau
sourire naturel. Oui, je démolirais
vraiment le premier type qui effacerait ce
sourire, mon instinct fraternel vibrant de
plus belle.
— Tu passeras bientôt ? Maman sera
contente de te voir…
Ça, j’en doutais fortement, mais je ne
dis rien comme d’habitude, pour ne pas la
blesser.
— Et toi… quand est-ce que tu passes
à Manhattan ? On ira faire un tour...
— J’essaierai un prochain week-end,
répondit-elle sans battre un cil, captant
parfaitement ma réticence.
Elle savait que je n’en ferais rien, du
moins tant qu’il n’y aurait pas le feu au
lac. Toutefois, ça ne l’empêchait pas de
me poser la question et, à chaque fois, je
me sentais un véritable enfoiré de la
décevoir, comme Chase et mon père. Je
discutai encore quelques minutes, puis je
remontai dans ma voiture pour reprendre
la direction de Manhattan. Cruz et moi, on
partageait un appartement de trois pièces
dans un petit immeuble situé sur la 109ème
entre Amsterdam et Columbus. Ce n’était
pas un palace, mais c’était plus que
correct et dans nos moyens.
En passant devant la chambre de Cruz,
j’entendis des gémissements qui ne
laissaient aucun doute sur ce qui se
passait dans son lit.
— Oh oui… Cruz… ohhh Cruz…
Avec un soupir, j’ouvris la porte de ma
chambre, sachant que j’étais bon pour me
boucher les oreilles avec mes écouteurs.
À ma connaissance, il n’y avait qu’une
seule nana capable de telles vocalises :
Jacinta. Une véritable tigresse selon
Ryder, qui se l’était aussi tapée, un soir
bien arrosé. Elle et Cruz n’hésitaient pas
à remettre le couvert quand ils tombaient
l’un sur l’autre.
D’après lui, c’était la meilleure
suceuse de tout Manhattan. Ryder n’avait
pas démenti. Ça faisait un bout de temps
que je ne l’avais pas vue dans les
parages. Je me demandai ce qu’il était
advenu de la petite au bar, qui avait
retenu son attention ? Jacinta avait dû
passer par là. Et quand elle
réapparaissait et voulait Cruz, elle
pouvait se transformer en une véritable
garce vis-à-vis des autres. Il me semblait
pourtant que Cruz commençait à s’en
lasser, malgré sa facilité à sauter dans son
lit et ses performances sexuelles. Mais
visiblement, il était reparti pour un autre
round…
Chapitre 4
Jailyn
Il avait embrassé sa copine non-stop
durant une bonne demi-heure. Je n’avais
pas passé mon temps à le surveiller, mais
difficile de les ignorer, lui et sa bande,
ainsi que les nombreuses allées et venues
de toutes ces filles près de leur table,
dans l’espoir sans doute de se faire
remarquer. Sa copine s’était parfois
frottée contre lui d’une manière si…
explicite, que ça laissait peu de place à
l’imagination. Du moins presque ! Pour
tout avouer, je ne comprenais pas ces
nanas qui se donnaient ainsi en spectacle,
et le rouge me montait un peu aux joues
dès que cet épisode me revenait en
mémoire.
C’est-à-dire souvent, très souvent, dès
le lendemain.
Ce constat m’agaça au fil des heures,
étalée à plat ventre sur mon lit, essayant
de me concentrer sur un cours, et plus
tard, vautrée sur le canapé devant la télé.
Je ne cessais de me répéter que la raison
pour laquelle Knox envahissait toutes mes
pensées était qu’il était lié à mes
prochains examens. Y songer me portait
invariablement vers lui et notre première
rencontre – pas fameuse et peu
encourageante. Maintenant, j’étais
condamnée à me ronger les sangs dans
l’attente de son mail, qui fixerait la date
de notre premier rendez-vous.
Le lundi, mes cours constituèrent une
bonne distraction à Mister-tatouages. En
fin d’après-midi, je me rendis à la
bibliothèque pour étudier. Sur le chemin
de retour, Holly m’appela pour me
demander de m’arrêter à la pizzeria, à
l’angle de notre rue. J’étais contente de
passer la soirée avec elle. En général,
elle découchait moins en semaine. Bien
sûr, il arrivait aussi que Wade reste la
nuit, et mes écouteurs m’aidaient alors à
ne pas capter ce qui se passait dans sa
chambre ; ces deux-là se sautaient dessus
à la moindre occasion. Un quart d’heure
plus tard, je poussai la porte de
l’appartement, notre pizza entre les
mains.
— Hello, c’est moi…
— J’arrive, répondit Holly de sa
chambre, j’ai préparé une salade. Elle est
dans le frigo.
— Ok…
Je posai la pizza ainsi que les deux
petites bouteilles d’eau sur la table basse
du salon, avant de me débarrasser de mes
affaires : manteau, gants et bonnet en
laine. Puis, je pris la salade dans le
réfrigérateur. Quelques secondes plus
tard, ma coloc apparut les cheveux
humides, vêtue d’un bas de pyjama gris et
d’un tee-shirt rose « Hello Kitty », puis
se laissa tomber lourdement sur le
canapé.
— Ce week-end m’a crevée ! J’avais
un devoir en retard et j’ai travaillé
comme une malade cet après-midi pour
en venir à bout.
Je m’installai à mon tour dans l’un des
deux fauteuils et pris une part de pizza.
— Je croyais que tu voulais bosser
chez Wade ?
Ses yeux se mirent à pétiller.
— C’est que Wade avait d’autres
projets en tête pour ce dimanche… et des
arguments très convaincants…
Je secouai la tête en souriant. Ah !
Holly n’avait jamais été timide sur sa vie
sexuelle !
— Avec sa langue… il peut faire de
ces trucs…
— Ok, ok, ok, j’ai compris !
m’exclamai-je.
Elle eut un gloussement avant de
reprendre plus sérieusement :
— Et toi ? Ce matin, je suis allée
directement en cours et on n’a pas eu
l’occasion de se parler depuis ta
rencontre avec Knox. Au Nine, tu n’as
pas été très bavarde. Alors, comment
s’est passé le premier contact ?
Encore aurait-il fallu pouvoir
s’entendre pendant la prestation du
groupe phare, qui – soit dit en passant –
marchait super bien, d’après des échos
glanés à notre table.
— Bien, maugréai-je, peu disposée à
parler de « Mister-tatouages-aux-mains-
baladeuses ».
Ma réponse ressembla plus à un
grommellement qu’autre chose. Son
regard insistant me mit mal à l’aise ;
aussi, je me mis à mâcher
consciencieusement.
— Wade m’a dit qu’il pouvait être un
peu…
Elle se tut, cherchant ses mots.
— Rustre, arrogant, entre autres ?
complétai-je d’un ton ironique.
Un sourire fendit ses lèvres.
— Je dirais plutôt direct… mais il est
canon, rajouta-t-elle d’un air malicieux.
— Si tu le dis.
Elle s’esclaffa.
— Allez, ne me dis pas que tu n’as pas
remarqué qu’il était miam-miam ?
— Wade a du souci à se faire !
rétorquai-je, un brin sarcastique. Et je
n’ai jamais été attirée par ce genre de
mecs tatoués de partout…
À ma grande déconvenue, Holly pouffa
de rire.
— Et tu crois qu’il est aussi tatoué
ailleurs… de partout ?
La gorgée d’eau que je venais d’avaler
faillit remonter d’une traite.
— Oui, je crois vraiment que Wade a
du souci à se faire ! Et pour ta gouverne,
je n’en sais rien et je n’en saurai jamais
rien, terminai-je d’un ton définitif.
— Si tu le dis…
Sa voix traînante et ses paroles
sibyllines m’agacèrent, mais je décidai
de ne pas répondre, et d’abandonner le
sujet. En vérité, j’ignorais pourquoi je
prenais ses plaisanteries au pied de la
lettre, connaissant l’humour de Holly. Sa
blague m’exaspérait, comme elle me
rassurait aussi sur sa façon progressive
de revenir à notre ancienne complicité. À
présent, j’avais besoin de restaurer cette
normalité. Je le sentais de plus en plus, et
Holly également. Ma coloc avait une
sensibilité et un sixième sens étonnants,
qui m’aidaient à chaque étape, depuis la
mort de Bailey. Certains en faisaient trop
! D’autres pensaient purement et
simplement qu’au bout de quelques
semaines, le chagrin s’était déjà estompé.
Elle ?
Elle était parfaite. Et Wade avait une
chance incroyable de l’avoir comme
petite amie, et moi comme amie. Elle
n’aurait pas eu à rougir à côté d’un
psychologue. Mais c’était l’objet de ses
plaisanteries qui me dérangeait. Knox me
prenait assez la tête depuis les premières
minutes de notre rencontre.
— J’attends son mail, qui fixera notre
premier cours dans son emploi de temps
de ministre, ajoutai-je avec ironie.
Elle eut un petit sourire en croquant à
pleines dents dans sa part de pizza.
— Oh… il t’écrira…
— Pourquoi il a accepté, et à un tel
tarif ? Tu m’as dit qu’il devait une faveur
à Wade ? Il l’a menacé, ou quoi ?
Je ne plaisantais qu’à moitié, vu son
enthousiasme débordant.
— En fait, je ne sais pas trop. Wade
est resté très vague sur le sujet. Un code
d’honneur entre mecs, je pense. Enfin…
un truc dans ce goût-là.
Après un petit silence, j’eus une
seconde d’hésitation.
— Il n’est pas… étudiant…
— Jailyn, il peut t’aider ! Wade me l’a
assuré et je lui fais confiance.
Je ne savais pas pourquoi j’étais ainsi
sur la défensive. Pourtant, je n’étais pas
le genre à porter des jugements aussi
tranchés d’après l’apparence d’une
personne. Ok, il avait l’allure d’un bad-
boy dont les filles raffolaient en général,
mais ça ne voulait pas dire pour autant
qu’il ne pouvait pas être bon en maths fi.
Mais les questions se bousculaient en
moi.
Est-ce que c’était un ancien étudiant
d’une quelconque université ? Avait-il
suivi un cursus particulier ?
Holly se leva en s’étirant.
— Bon ! J’ai encore un cours à réviser
avant que Wade m’appelle.
Quand ces deux-là n’étaient pas
ensemble, ils passaient un temps fou à
s’envoyer des textos, ou à rester scotchés
au téléphone. Je devais avouer que Wade,
sur lequel je n’aurais pas parié un penny,
me surprenait vraiment de plus en plus.
Oui… il avait certainement conscience de
sa chance. Il arrivait même à me prouver,
malgré moi, que les neurones d’un beau
gosse ne se situaient pas seulement sous
la ceinture. Bon, maintenant… il était en
fac de droit, c’était aussi un signe.
Logiquement ! Même si son père avocat
était plein aux as et avait un réseau de
relations impressionnantes qui
ouvraient… certaines portes. Ok, je
reconnaissais que j’avais été un peu
méfiante lorsque Holly me l’avait
présenté, huit mois auparavant.
Je soupirai en silence, un peu
consternée. Finalement, entre Wade et
Knox, j’étais peut-être bien le type de
fille à juger un garçon sur une simple
apparence, voire sur une classe sociale,
même si je m’en défendais. Cela me
perturba tout à coup, tandis que
j’observais ma coloc se diriger vers sa
chambre, visiblement impatiente
d’entendre la voix de son petit copain,
comme si leur dernière rencontre
remontait à une éternité.
Sur l’instant, une pointe d’envie me
désarçonna, avant qu’elle ne
s’évanouisse. Non… je n’avais pas
besoin de ce genre de complication. Sans
compter que je me sentais si vide – un
véritable zombie depuis la perte de
Bailey – que la perspective de sortir avec
un garçon était aussi enthousiasmante que
d’avancer vers une guillotine. Avant
l’accident, je me voyais déjà mal
m’investir dans une relation comme Holly
le faisait, tout en jonglant avec ses études.
Alors, maintenant ? Une utopie…
Au lycée, j’avais eu mon lot de petits
amis, moins à la faculté – deux pour tout
dire, dont un pour lequel j’aurais mieux
fait de passer mon tour. Je n’étais pas le
genre à fréquenter ces soirées étudiantes
et à coucher le premier soir, ni le suivant
d’ailleurs. Cependant, une véritable
relation demandait des efforts, un
investissement personnel de part et
d’autre. Or, je n’avais pas le temps de
m’y consacrer, en admettant que je tombe
sur le garçon qui aurait le pouvoir
d’illuminer mon regard jusqu’à
ressembler à celui de Holly dès que
Wade se pointait, et même qu’une telle
perle existe. J’eus un geste nerveux,
agacée subitement de me poser toutes ces
questions étranges, et me levai pour laver
mon assiette.
La soirée passa tranquillement ; Holly
dans sa chambre, moi dans la mienne,
occupée à réviser et à guetter mes mails.
En vain ! Mon téléphone vibra soudain
vers 22 heures, et lorsque je vis le nom
s’afficher sur l’écran lumineux, tous les
muscles de mon corps se nouèrent. Mes
yeux soudain hypnotisés fixèrent le
numéro, mes mains devenant moites. Les
vibrations durèrent encore quelques
secondes, puis cessèrent enfin. Je respirai
profondément plusieurs fois pour chasser
la boule logée dans ma cage thoracique.
Ça faisait déjà la troisième fois en quinze
jours. L’appel avait atterri sur ma boîte
vocale, comme les autres. Pourquoi
m’appelait-il ?
Je n’avais rien à lui dire.
Je ne voulais même plus entendre le
son de sa voix, de près ou de loin.
Stressée, je me concentrai sur mon texte
et consultai mes notes. Quand je me
glissai dans mon lit, aux alentours de 23 h
30, ma dernière vision fut des tatouages,
avant que je m’endorme, épuisée
nerveusement.
Le mercredi suivant, en fin d’après-
midi, je me rendis au restaurant où je
travaillais deux soirs dans la semaine,
ainsi qu’un samedi sur deux. En tournant à
l’angle de la rue, un camion de pompiers
garé en double file me sauta aux yeux, et
mon cœur fit un bond dans ma poitrine.
J’accélérai l’allure sous le vent glacial et
le ciel chargé de nuages gris. Mes mains
se mirent à trembler, ma respiration se
faisant plus difficile. La porte du
restaurant était grande ouverte et
plusieurs tuyaux rouges couraient le long
du sol.
Il faisait un froid de canard dans la
salle principale qui ressemblait à un
champ de bataille. Les tables avaient été
poussées contre les murs ; près du double
battant menant aux cuisines, se tenait
Alexis, mon patron. Ses cheveux dressés
dans tous les sens montraient clairement
qu’il avait dû passer la dernière heure à
fourrager dedans. Isa discutait avec un
pompier grand et carré d’épaules. Celui-
ci fit volte-face et s’éloigna vers les
cuisines, alors que j’arrivais à la hauteur
de la chef de salle.
— Isa, qu’est ce qu’il se passe ?
Elle sursauta, une main posée sur la
poitrine.
— Oh Jailyn ! Je ne t’ai pas entendue
arriver.
Mon regard s’égara quelques secondes
sur le spectacle.
— Ça va ? demanda-t-elle. Tu es toute
pâle.
— J’ai vu le camion de pompiers…
Ma voix s’étrangla. Une lueur
compréhensive passa dans ses yeux. Elle
était au courant pour Bailey. Vu mon état
émotionnel, il y a quelques mois, il aurait
été difficile de le lui cacher. Mais «
pompiers », et n’importe quel camion,
rimaient avec ambulance, accident… et
fatalité. Je frissonnai malgré moi.
— Rien de grave. Enfin si… mais
c’est une canalisation qui a éclaté.
J’écarquillai les yeux et, pour la
première fois, j’aperçus de l’eau sur le
sol, dans le fond de la salle.
— Ils en ont déjà pompé une partie. La
cuisine et certains fours sont inondés.
Pour couronner le tout, on a des
remontées de boue dans la cave ! La
totale, quoi !
— Oh mince !
J’en restai muette.
— Toute la tapisserie et les boiseries
sont également abîmées dans la partie
VIP.
Je suivis son regard, abasourdie.
— La cuisine ?
— Inutilisable ! Il va falloir creuser
dans la cave pour atteindre la
canalisation défectueuse. Alexis a
immédiatement coupé l’alimentation
électrique et l’arrivée d’eau.
Il ne manquait plus qu’un court-circuit
électrocute un membre du restaurant ou
mette le feu à l’immeuble.
— Eh bien ! fis-je stupéfaite.
Décidément, je me retrouvais à court
de mots, mon vocabulaire se résumant à
quelques onomatopées.
— Alexis est en train de voir avec les
assurances et le syndic. Les dégâts sont
importants. On sera obligés de fermer
pendant quelques semaines, soupira-t-
elle. Notre assurance va mandater un
expert pour évaluer le coût des travaux.
— Je suis désolée.
Même si ça tombait très mal pour moi,
j’étais vraiment navrée pour Alexis.
— Désolée, Jailyn…
Je levai la main en un vague signe de
protestation.
— Non, j’espère que tout ira bien pour
le restaurant.
— Tu recevras ton salaire de janvier
d’ici quelques jours. Avec tout ce cirque,
laisse-moi un peu de temps pour me
retourner.
Je hochai la tête tout en essayant de
masquer un sentiment de déconvenue.
J’allais me retrouver au chômage. Une
situation qui n’arrangeait pas du tout mes
affaires, mes cours particuliers se
profilant à l’horizon. Enfin… si Knox se
décidait à me contacter. Holly en était
convaincue, mais plus les jours défilaient,
plus je me posais la question. Ce n’était
pas comme si j’avais eu toute la vie
devant moi pour me préparer à mes
prochains examens.
Dans le cas où il se manifesterait d’ici
peu, je devais vite rebondir, car je
comptais sur ce job pour payer une partie
de ces cours. Durant l’heure suivante,
j’aidai Isabel à débarrasser les tables,
nappes, couverts, décorations et autres
babioles, en vue des futurs travaux. Ma
chef me promit de m’appeler dès que le
restaurant serait en mesure de rouvrir.
Une fois sur le trottoir, je me dirigeai,
pensive, vers la bouche de métro, tout en
consultant mes derniers mails sur mon
portable.
Toujours pas de nouvelles de Knox.
J’essayai de réfléchir posément à la
situation. Je ne voulais pas me tourner
vers mes parents, touchés par la crise
économique. Mon père était à la tête
d’une petite agence immobilière, et la
crise dans ce secteur l’avait obligé à se
séparer d’un employé. Durant des années,
je l’avais vu se démener pour sa société.
Quant à ma mère, elle était institutrice
dans une école primaire. Ils avaient
toujours vécu correctement, mais ma
petite sœur venait de faire son entrée à
l’école de musique de Curtis, à
Philadelphie. Musicienne dans l’âme, elle
avait suivi des cours de violon très jeune.
Tiffany tenait son talent artistique de
ma mère et de ma grand-mère tandis que
moi, j’étais la matheuse de la famille,
cartésienne comme mon père. Mais sa
bourse, comme la mienne, ne couvraient
pas tous les frais annexes. Or, les temps
avaient été durs pour nos parents, et ils
commençaient à peine à sortir la tête de
l’eau. Alors, pour toutes ces raisons, je
ne voulais pas leur en demander
davantage. De plus, je ne tenais pas à les
tracasser avec mes résultats. Je savais
pertinemment qu’ils se rongeaient
d’inquiétude à mon sujet. S’ils
apprenaient que j’étais partie à la dérive
depuis quelques mois… moi… qui
n’avais jamais connu d’échecs, jamais
connu de difficultés...
Ils seraient capables de se saigner à
blanc pour me payer le meilleur psy du
pays, une aide dans la meilleure
clinique… Que sais-je encore ! Mais
j’imaginais très bien le topo. Je préférais
les laisser à l’écart, consciente également
que la mort de Bailey avait durement
éprouvé mes parents qui la connaissaient
depuis toute petite.
Combien de week-ends avait-elle
passés à la maison ?
Je sentis la douleur compresser ma
poitrine, et repoussai cette pensée avant
qu’elle ne m’engloutisse de nouveau.
J’inspirai plusieurs fois, doucement, en
me concentrant sur les gens, les bruits,
l’agitation de New York : un poumon
incroyable ! J’adorais cette ville, sa
vitalité et les contrastes entre tous ses
quartiers.
Je continuai à marcher en soufflant
lentement, et la pression dans ma cage
thoracique diminua. Je pris la direction
de l’appartement. Holly m’avait prévenue
qu’elle rentrerait tard. Une fois arrivée,
je fouillai différents sites d’offres
d’emplois tout en grignotant mon repas.
Ce n’était vraiment pas fameux. L’heure
suivante, je commençai à me ronger les
sangs. J’avais passé trois coups de fil,
sans succès, car les emplois avaient déjà
été attribués. Dans la soirée, mon cœur fit
un bond lorsque je vis un certain nom
s’afficher dans ma boîte mail. Knox
m’avertissait, en une ligne, qu’il pourrait
me donner mon premier cours le
lendemain, à 18 heures tapantes. Le cœur
battant, je lui envoyai illico une
confirmation aussi succincte que sa
demande. Ensuite, je me creusai les
méninges pour résoudre mon problème
financier. L’annonce du Nine me revint
soudain en mémoire. Un frisson courut le
long de mon échine au souvenir de la
foule et de l’ambiance électrique.
D’après le bref descriptif, ils cherchaient
uniquement une serveuse, toutefois,
j’avais un peu d’expérience en tant que
barmaid.
En effet, ma première année achevée,
j’avais passé l’été à Philadelphie chez ma
grand-mère, veuve depuis une dizaine
d’années, et trouvé un job dans un petit
bar. L’état de Pennsylvanie autorisait tout
citoyen, à partir de dix-huit ans, à
travailler comme barman – tout comme
l’état de New York. Certes, l’endroit où
j’avais fait mes premières armes ne
ressemblait en rien au Nine, mais tout
était bon à prendre.
Et le plus important ?
Ce qui étouffait toutes mes réticences ?
J’étais certaine que les pourboires
valaient la peine de me mettre en danger.
Métaphoriquement. Cet emploi dénouerait
le nœud coulissant qui se resserrait
autour de ma gorge depuis quelques
heures. Ma décision prise, je décidai de
tenter ma chance après mes cours, avant
de me rendre chez Knox.
Je me couchai, un peu nerveuse.
Le lendemain, la journée tourna au
ralenti et ma nervosité monta crescendo à
l’idée d’aller au Nine. Finalement, je pris
un bus qui s’arrêta à un block de la 79ème,
sur Amsterdam. Je franchis rapidement la
distance et descendis les marches qui
menaient vers la porte.
Il est toujours étonnant de voir un bar
avant le rush. À l’intérieur, je remarquai
cinq personnes, à tout casser, qui buvaient
une bière dans la grande salle. À cette
seconde, je me rendis compte de la
dimension de celle-ci : un endroit
spacieux sans la foule du samedi soir. Je
plaquai mon plus beau sourire sur mes
lèvres en me dirigeant vers le bar, d’un
pas confiant. Un gars, dans les vingt-cinq
ans maximum, leva les yeux. Il était plutôt
mignon.
— Bonjour, qu’est-ce que je peux vous
servir ?
— Bonjour ! En fait, je viens pour
l’annonce. Est-ce que vous cherchez
toujours une serveuse ?
Il se tourna à moitié.
— Hey Greg, c’est pour toi…
Puis il me fit face.
— Oui, le poste est encore libre.
Asseyez-vous dans la salle, le boss
arrive, me lança-t-il avec un sourire
sympathique.
Je souris, masquant ma nervosité.
— Merci.
Je sentis son regard dans mon dos et
m’assis à une table, en évitant de me
triturer les mains. Un homme corpulent et
baraqué, dans la cinquantaine, le genre «
ne-me-cherchez-pas-des-noises », arriva
quelques minutes plus tard. Il portait un
jean usé jusqu’à la corde et un tee-shirt
noir avec le nom d’un groupe que je ne
connaissais pas. Je me levai, me sentant
minuscule à côté de cette armoire à glace.
Sa main, énorme et rugueuse, happa la
mienne. Mon instinct me criait qu’il
devait être un ancien biker. Un
pressentiment. Il me regarda de la tête aux
pieds.
— Ton nom et ton âge, jeune fille ?
Sa voix rocailleuse n’était pas
désagréable et j’aimai son ton très direct.
Un infime détail retint mon attention, mais
l’impression fut si brève que je secouai
imperceptiblement la tête. J’essayai de
dissimuler au mieux ma nervosité devant
ce personnage imposant, au sourire au
demeurant sympathique.
— Jailyn, et j’ai vingt ans.
— Ok, je suis Greg, le propriétaire de
ce bar. Assieds-toi.
Je m’exécutai et fis un geste vers mon
sac.
— Je vous ai apporté mon CV…
Il leva une main d’un mouvement
circulaire qui stoppa mon élan,
m’indiquant qu’il n’en avait rien à faire.
— Parle-moi de toi. Moi, ces bouts de
papier, je m’en tamponne. La place est
pour l’instant provisoire, six mois. Une
de mes serveuses va accoucher d’ici
quelques semaines, et il n’est pas sûr
qu’elle veuille reprendre son job après
l’accouchement.
Ok, il était plutôt direct… et amusant.
Ce qui m’aida à me détendre.
— En fait, jusqu’à hier, j’étais
serveuse dans un restaurant, mais une
canalisation a éclaté dans la nuit, et le
propriétaire a été obligé de fermer pour
faire des travaux. Alors, ce job
m’intéresserait, même pour une courte
période.
— C’est moche pour le business.
Étudiante ?
L’impression refit surface.
— Oui, à Columbia…
Je lui expliquai brièvement mon
expérience passée dans un bar de
Philadelphie. Étonné, il me fixa avec
attention.
— Tu es de Pennsylvanie ?
Je sautai sur l’occasion en souriant.
— Oui, et d’ailleurs, j’ai cru entendre
un accent familier. Ma grand-mère est de
Philadelphie… et j’ai reconnu un reste
d’accent de Philly.
Il eut un rire agréable.
— L’unique et le seul ! Ça fait plus de
vingt ans que je vis à New York, mais on
ne s’en défait pas.
Je souris.
— Ma sœur et moi, on passait souvent
les vacances d’été chez ma grand-mère.
— Elle est aussi étudiante ?
— Elle a commencé Curtis.
Surpris, il leva un sourcil et hocha la
tête d’un air appréciateur.
— Quel instrument ?
— Violon. Son rêve est de jouer dans
un orchestre philharmonique, et de
voyager dans le pays et le monde entier.
C’est l’artiste, la globe-trotteuse de la
famille.
Il me fixa, l’œil vif.
— Et toi ?
— Je suis une filière « business » avec
une spécialisation dans l’immobilier, mon
père tient une agence à Scranton. Je n’ai
rien d’une artiste, ajoutai-je sur le ton de
la plaisanterie.
Je sentais que le vent tournait en ma
faveur, mais je ne voulais pas me réjouir
trop vite.
— Alors, Jailyn, tu crois qu’une fille
aussi mignonne que toi pourra gérer la
clientèle du Nine, un samedi soir quand le
bar est bondé ?
Mignonne ? Il n’y avait rien de
tendancieux dans son regard et son
attitude était plutôt paternelle. Ce petit
compliment me fit plaisir.
— Prenez-moi à l’essai, répondis-je
du tac au tac, plus en confiance, et ne
vous fiez pas aux apparences.
Il eut un petit sourire en coin. Je me
sentais un peu plus téméraire, mais
compte tenu de l’urgence, je n’avais plus
vraiment le choix. Et j’avais un bon
feeling avec Greg.
— Ok, la place est à toi ! jeta-t-il
soudain.
Sur le coup, je crus avoir mal entendu.
— J’ai besoin d’une serveuse un
week-end sur deux le samedi, et tous les
mercredis et vendredis soirs. C’est ok
pour toi ?
— Vraiment ? Vous me prenez ?
demandai-je incrédule.
Oh ! Bon Dieu ! J’avais vraiment des
efforts à faire pour mes futurs entretiens
d’embauche. Une lueur amusée éclaira
ses yeux d’un bleu délavé.
— Je me fie toujours à mon instinct…
la place est à toi.
Le soulagement m’inonda et
j’acquiesçai avec enthousiasme.
— Penny te formera vendredi
prochain. Exceptionnellement, elle ne
sera pas là mercredi. Viens dans mon
bureau récupérer ton contrat, et tu le
déposeras dans la semaine avec les
différentes pièces que tu devras me
fournir.
Dix minutes plus tard, je sortis le
sourire aux lèvres. L’euphorie prenait le
pas sur l’inquiétude de travailler dans un
bar comme le Nine. J’aurais tout le temps
de stresser plus tard. J’avais échangé
quelques mots avec Clayton et les
videurs, tous trois déjà bien
sympathiques. Je regardai ma montre.
Oh merde…
Chapitre 5
Jailyn
Il ne me restait plus qu’une demi-heure
avant mon rendez-vous avec Knox. Je
hélai rapidement un taxi. Par chance, je
n’eus pas à attendre plus de quelques
minutes. Toutefois, remonter jusqu’à la
109ème à cette heure de la journée prit
plus de temps que prévu : la faute à un
encombrement, suite à quelques averses
de neige. Le taxi m’arrêta à l’angle de
Columbus Avenue. Je me mis à courir
vers le numéro que Knox m’avait fourni
dans son mail, et arrivai devant l’un de
ces immeubles typiques de Manhattan, en
brique rouge, avec des échelles de
secours qui montaient le long des façades.
Un homme ouvrit la porte et je pus me
glisser à l’intérieur. Au fond du hall,
j’appuyai sur le bouton de l’ascenseur,
mais au bout de deux minutes d’attente, je
décidai d’emprunter la cage d’escalier.
Essoufflée, j’émergeai au troisième étage
et vis quatre portes. Au fond, à droite,
j’allais frapper au numéro qu’il m’avait
indiqué, quand le battant s’ouvrit au
même moment.
Knox apparut.
Surprise, je reculai d’un pas.
Il claqua la porte puis me fit face. Je
restai la bouche ouverte devant son
physique, et sa présence soudain
écrasante sur le palier. Je pris en plein
visage ses épaules larges, ses cheveux
brun foncé, ébouriffés dans un désordre
sexy, comme s’il venait de tomber du lit,
sa mâchoire ombrée d’une barbe
naissante. Ses yeux… gris… si fascinants
se plantèrent dans les miens, intenses. Il
n’y avait pas à dire… il était… il était…
Tous mes instincts défensifs
s’élevèrent en bloc. J’avais presque
oublié combien sa présence pouvait
être… presque intimidante… et… et…
si… perturbante. Je maîtrisai tant bien
que mal le cours de mes élucubrations
afin de me recomposer une attitude
normale.
Mais il passa devant moi sans un mot.
— Hey… c’est moi, Jailyn, on a un
cours ! criai-je en faisant volte-face.
Est-ce que j’étais si insignifiante pour
qu’il ait oublié à quoi je ressemblais ? Il
stoppa devant la rampe d’escalier avant
de se tourner lentement. Je dus me retenir
pour ne pas faire un pas en arrière ; ses
yeux gris brillaient d’une lueur glaciale…
— J’avais dit 6 heures ! Pas 6 heures
10, mais 6 heures ! articula-t-il d’un ton
tout aussi glacial.
Euh… J’avais exactement neuf minutes
de retard ! Ce n’était pas une catastrophe,
tout de même.
— Il y avait un monde fou et…
— Je n’ai pas que ça à faire, à
attendre que tu te pointes.
— Mais on est… à New York !
m’exclamai-je, bredouillante.
Comme si ça expliquait tout !
Bien sûr que ça expliquait tout ! Pour
tout bon New-Yorkais ! Bonté divine !
Avec ses embouteillages, ses heures
de pointe, cela pouvait expliquer
beaucoup de choses. Mais, il pivota et
dévala les escaliers sans un mot de plus.
Plantée là, je restai bouche bée, figée, les
bras ballants, me sentant soudain stupide.
Je n’en revenais pas ! Puis, la colère
monta, bouillonna dans mes veines, et
mon sang se mit à circuler dans mon
corps à une allure vertigineuse. Les joues
rouges de fureur, je descendis à mon tour,
mes talons martelant chaque marche, les
palpitations de mon cœur atteignant un
pic dangereux. Je fumais littéralement. De
la vapeur devait s’échapper de mes
oreilles lorsque je débouchai sur le
trottoir, vide.
Il avait déjà disparu.
Je repris le chemin de mon
appartement, en proie à une telle colère
que je distinguais à peine les piétons que
je croisais. La bonne nouvelle était que je
ne souffrais absolument pas du froid
malgré la chute des températures de ce
début de mois. J’arrivai chez moi,
marmonnant dans ma barbe. Holly se
tenait dans la cuisine ouverte sur le salon,
assise sur l’un des hauts tabourets, sur le
point de boire un chocolat chaud.
— Déjà ?
Là, j’explosai, la voix montant
crescendo, les oreilles brûlantes, le
souffle court, à grand renfort de gestes
énervés, mon discours entrecoupé de
jurons qui auraient fait rougir un marin. Je
n’en connaissais pas, mais j’avais vu
suffisamment de films pour m’en faire une
idée. Ce qui fit hausser les sourcils à
Holly ! Pas mon genre, c’est sûr. Mais
Knox provoquait le pire en moi.
— Si cet idiot m’avait donné son
numéro de téléphone, j’aurais pu le
prévenir… et ce n’est pas comme si
j’avais une heure de retard !
Je me lançai encore dans une autre
diatribe excitée. Quand j’eus fini,
essoufflée, Holly me tendit son chocolat
chaud.
— Tiens, tu en as plus besoin que moi.
Je la regardai stupidement, saisis sa
tasse et me dirigeai vers le salon. Je me
laissai tomber lourdement sur le canapé,
en proie à un dernier flot de colère plus
contenue. Holly me rejoignit et s’assit
dans le fauteuil à ma droite.
— Visiblement, Knox n’est pas…
Monsieur diplomatie…
Une remarque ponctuée par un
reniflement de ma part. Pas très féminin.
— Il a peut-être voulu marquer le coup
? Ce n’est pas très adroit, j’en
conviens… disons qu’il a préféré te
mettre au pas, ajouta-t-elle avec tact.
Mes dents serrées risquaient de se
casser d’un moment à l’autre.
— Cinq minutes, c’est pas la mer à
boire. On est à New York… merde ! Quel
abruti fini !
Holly me regarda droit dans les yeux.
— Si je me souviens bien, commença-
t-elle d’un petit ton qui me disait que je
n’allais pas aimer la suite, tu es aussi du
genre à cheval sur les horaires et les
rendez-vous ? Vous avez ça au moins en
commun ! Qui l’eût cru ? s’exclama-t-elle
avec un sourire ravi, les yeux moqueurs,
comme si elle venait de découvrir le plus
grand secret de l’humanité. C’est un grand
pas entre vous, bientôt vous ferez des
bébés ! Et la bonne nouvelle ? Jamais ils
ne seront en retard à l’école… ou à un
cours de danse ou de judo… avec de tels
gènes…
Je serrai les dents à nouveau. Non ! À
cette minute, je n’aimais pas du tout, du
tout, cette nouvelle Holly qui me sortait
de ma bulle en se moquant de moi. Et si
je ne l’avais pas tant aimée, j’aurais
sérieusement eu envie de la baffer, même
si elle venait de marquer un point. En
effet, j’avais une sainte horreur des gens
en retard. Puis, je sentis mon corps
s’agiter sous le petit rire qui me gagnait et
que je tentai de réprimer quand un bébé
se dessina devant moi.
Oh mon Dieu… pas avant dix ans au
moins ! Et pour avoir un bébé, il fallait…
il fallait…
Oh non… oh que non… ne pas
emprunter ce chemin, mais mon corps se
mit à bouillir dans plein d’endroits…
mortifiants, lorsque Knox se dessina à
son tour devant mes yeux, avec une
perfection alarmante. Comment un garçon
– un inconnu – pouvait-il provoquer ainsi
le chaud et le froid en moins d’une heure
? Les mâchoires crispées, j’inspirai
profondément, me forçai à reprendre mon
sérieux et à arrêter mes délires.
Bon sang, jamais notre collaboration
ne marcherait !
J’envisageai sur le moment de tout
envoyer balader et de me chercher un
tuteur à la faculté. Sans grande
conviction. J’avais déjà fait une tentative
vite avortée en début d’année. Je bus mon
chocolat pendant que Holly s’en préparait
un autre, retrouvant peu à peu mon calme.
Au bout d’un quart d’heure, ma colère fit
place à un autre sentiment plus
dérangeant. Au fil des minutes, je réalisai
que, depuis un bail, jamais je ne m’étais
sentie aussi vivante. C’était comme si
mon corps et mon esprit engourdis
venaient de s’éveiller d’un long sommeil,
durant cet accès de colère.
La colère ?
J’en connaissais le goût jusqu’au fond
de la gorge, jusqu’au plus profond de mes
entrailles, sourde, froide, amère, violente,
très violente, à vous consumer. Oui, j’en
connaissais toutes les facettes. Mais cette
colère avait été très différente de celle
que j’avais pu éprouver et qui me
consumait encore, parfois, contre
l’injustice du destin qui avait fauché si
jeune ma meilleure amie. Et cette
impression faisait un bien fou. Je ne
savais pas si je devais en être fâchée ou
déconcertée, voire terrorisée. Il était
perturbant de sentir vibrer une énergie
plus saine. Mais il était vraiment
choquant que Knox en soit la cause.
Endiguant mon malaise, je racontai mon
entretien avec Greg. Holly poussa un petit
cri de victoire.
— Suite à ce qui s’est passé au
restaurant, expliquai-je, il fallait à tout
prix que je trouve quelque chose. Alors,
j’ai voulu aller au Nine avant que
l’annonce ne me passe sous le nez.
— Tu as eu raison, et c’est super que
tu aies été engagée. Tu verras : Greg est
quelqu’un de fantastique. Wade fréquente
ce bar depuis quelques années et il le
connaît bien. On y va assez régulièrement
depuis quelques mois…
Ce qui ne m’étonnait qu’à moitié !
Wade devait connaître le moindre lieu
branché à Manhattan.
— J’espère que ça marchera, soupirai-
je.
— J’en suis certaine ! Tu t’y feras vite,
et Greg est très à cheval sur la sécurité de
ses employées.
On discuta encore quelques minutes.
Holly dîna à la maison et me proposa un
ciné. Je refusai. Tenir la chandelle ne
m’enthousiasmait pas, et je me sentais
aussi fatiguée.
Dans la soirée, je reçus un autre mail
de Knox, m’informant que je devais me
pointer à 18 heures, le lundi suivant et à
l’heure ; mot écrit en caractères gras.
Gamin, va ! Je grinçai des dents en
faisant un doigt d’honneur à mon
ordinateur.
Ok, pas très mature ! Aussi gamine
que mon prof. Ce type de comportement
ne me correspondait pas, mais ça me fit
un bien fou. Oui, ce type provoquait
vraiment le pire en moi.
Le vendredi passa rapidement. Le
week-end, je restai confinée à
l’appartement pour deux raisons. La
première : il faisait trop froid pour mettre
le bout du nez dehors, le vent soufflant de
l’Hudson pouvant être glacial. La
deuxième : j’avais du retard dans un
devoir de marketing. Holly me proposa
de la rejoindre au Nine, mais je préférai
faire l’impasse et éviter de stresser
davantage à la vue de la faune du samedi
soir, si près de mon premier jour de
travail. J’avais déjà mal à l’estomac rien
qu’à la pensée de mon prochain cours, où
j’affronterais Knox durant deux bonnes
heures.
Ajouter le Nine par-dessus ?
Je risquais d’aller aux toilettes toutes
les cinq minutes.
Bon sang, j’avais des réactions
démesurées !
Le lundi arriva vite, et une fois mes
cours terminés, je partis directement de la
fac, Columbia se situant à quelques
blocks de l’appartement de Knox. La
marche ne me détendit pas
particulièrement. Le ventre noué, je
sonnai à l’interphone et sa voix profonde
le contracta encore un peu plus. Je ne
comprenais pas mes réactions aussi
vives. Je n’étais pas du genre à me laisser
impressionner par un garçon constamment
de mauvaise humeur ou par autre chose…
comme son physique.
Mes mâchoires se crispèrent à ce
rappel. J’attendis quelques secondes : le
bruit derrière la serrure accéléra les
battements de mon cœur. La porte s’ouvrit
et je déglutis, levant les yeux.
— Salut…
— Entre…
J’entrai rapidement dans le hall, la
poitrine oppressée, face à sa stature qui
emplissait tout l’espace. Il ferma la porte
puis fit volte-face, sans un mot de plus
pour m’inviter à le suivre. Eh bien… je
lui emboîtai le pas. Qu’est-ce que je
pouvais faire d’autre ? Tant bien que mal,
j’essayai de ne pas me sentir déstabilisée
par son comportement habituel. Je
pénétrai dans un salon, très concentrée
également pour ne pas regarder vers son
jean qu’il portait en bas des hanches.
Toutefois, mon regard s’attarda sur son
tee-shirt gris qui soulignait sa
musculature et ses épaules carrées.
Mes yeux balayèrent contre mon
propre gré ses tatouages le long de ses
bras. Je sentis l’atmosphère se charger
d’une lourde tension, comme si une vague
de chaleur venait de s’abattre à l’endroit
où je me tenais. Il devait vraiment
fréquenter une salle de sport pour avoir
une telle silhouette. Je me forçai à
détacher mes prunelles d’où elles
s’étaient collées d’elles-mêmes. Avec
surprise, je remarquai que l’appartement
était propre et rangé.
Un canapé et deux fauteuils
confortables entouraient une table basse
carrée, noire, agrémentée de quelques
carreaux vitrés. Un écran plasma reposait
sur un meuble. Deux différentes consoles,
X-box et PlayStation, étaient posées au
pied du meuble, trois manettes traînant
sur la table du salon. En vérité, je ne
savais pas à quoi m’attendre ! Et je
préférai ne pas creuser cette impression,
vu ma tendance à porter des jugements
hâtifs.
— On va s’installer à cette table…
D’un geste du menton, il me désigna
une table rectangulaire derrière le
canapé, calée dans l’angle de la pièce,
près d’une fenêtre. J’entendis un bruit,
avant qu’une personne n’entre dans le
salon. Ses mèches d’une profonde couleur
jais s’illuminaient de reflets bleutés. Du
moins, les quelques mèches ondulées qui
dépassaient de son bandana. Je reconnus
le mec du Nine. Son bandana, sa peau
bronzée et son style transmettaient
clairement le message qu’il ne fallait pas
s’y frotter. Mais, son regard chocolat
pétillait d’une lueur qui offrait un
contraste saisissant avec son allure de
détenu.
À mon avis, plus d’une fois, on avait
dû lui demander ses papiers. Il avait
quelques centimètres de moins que Knox,
mais il n’en était pas moins
impressionnant, au contraire. Je
remarquai sa stature solide alors qu’il
enfilait son blouson. Je distinguai un
tatouage sur chaque côté de son cou,
s’étendant sur toute la nuque. Malgré son
allure un peu effrayante, son regard était
toutefois beaucoup plus chaleureux que
celui de Knox.
Enfin, ce n’était pas un exploit en soi.
— Hey… salut, Columbia !
Il avait une jolie voix, chaleureuse. Je
me raclai la gorge.
— Jailyn… mon nom est Jailyn
J’eus la terrible impression de revenir
à la maternelle, et voulus ravaler mes
paroles. Trop tard. Je crus entendre un
petit reniflement ironique du côté de mon
« prof », mais je préférai ne pas vérifier
si je me trompais ou non.
— Yep, cool ! Au fait, je suis Cruz, on
aura l’occasion de se revoir. Alors, bon
cours… Columbia… me lança-t-il avec
un petit clin d’œil amusé, avant de
regarder Knox, un large sourire aux
lèvres.
Cette fois, je m’abstins de tout
commentaire. Le ridicule ne m’avait pas
tuée la première fois, mais visiblement,
on avait un petit problème de
communication ! Cependant, j’eus la nette
impression qu’il parlait de tout sauf d’un
cours de mathématiques, à cet instant. La
température sembla augmenter dans le
salon, et je me maudis la seconde
suivante devant mes réactions
hallucinantes. Bon sang ! Je devais
arrêter de délirer et de réagir ainsi.
J’étais vraiment de plus en plus bizarre.
— À plus, mec, je dois passer à la
boutique.
Je restai impassible, ma curiosité
toutefois éveillée.
— Ok, à plus tard ! répondit Knox.
Cruz eut un petit hochement de tête.
Quelques secondes plus tard, la porte
d’entrée se refermait sur lui. On se
retrouva seuls. Knox se dirigea vers la
table et je le suivis en silence. J’ôtai mon
manteau de mon propre chef, puisque je
risquais bien d’attendre jusqu’à la fin des
temps avant qu’il ne me le propose. Je le
posai sur le dossier de la chaise, les
doigts un peu crispés. Dans mon sac,
j’attrapai un bloc, un stylo et ma
calculette, puis pris place à l’angle de la
table. J’essayai de ne pas me laisser
distraire par son solide torse et les
tatouages qui dansèrent devant mes yeux,
lorsqu’il s’assit à ma gauche, dans
l’angle.
— Je t’ai apporté mes cours, dis-je un
peu nerveuse, sentant son regard sur moi
pendant que je fouillais de nouveau dans
mon sac. J’ai mon dernier devoir sur
lequel j’ai séché, et je dois le rendre dans
une quinzaine. J’ai commencé les deux
premiers exercices…
Je le lui tendis et il le prit lentement.
Je remarquai un bracelet en cuir à son
poignet, avant de lever les yeux. Nos
regards se croisèrent un court instant : je
sentis mon estomac se nouer de plus
belle. Le gris de ses yeux était si
lumineux sous l’éclairage de la pièce, que
je faillis perdre le fil. Je me raclai la
gorge, toujours aussi nerveuse. En
silence, il feuilleta mon devoir puis revint
à la première page. Un silence de plomb
régna le temps qu’il consulte le document,
tandis que j’essayais vraiment de ne pas
m’agiter sur ma chaise. Il le mit de côté
sans un mot et sans un regard
supplémentaires. Je faillis intervenir,
mais il me coupa dans mon élan :
— Tiens, fais-moi ce test.
Il sortit une feuille d’une poche de son
jean. (Euh oui, la méthode Knox, pas de
pochette qui m’attendait soigneusement
sur la table, pas de plan, pas de
conversation au préalable.) Sur la feuille
imprimée, légèrement froissée, figuraient
plusieurs exercices. Il la glissa vers moi.
Je consultai les différentes consignes. Je
ne sais pas d’où il sortait ces exercices,
mais je m’y prêtai de bonne grâce. Le
premier quart d’heure fut très bizarre,
outre le fait qu’il devait penser que
j’avais le QI d’une huître, tant il me
perturbait !
Lui, ses tatouages, sa voix… et tout le
reste !
En fait, j’étais si tendue et consciente
de sa présence, de son physique, que
j’arrivais à peine à compter et à lire les
différents énoncés. Je ne m’attardais
même pas sur le fait qu’il ne débordait
pas d’enthousiasme à mon humble
contact.
Bref, sec, égal à lui-même.
J’allais m’y faire… à son caractère…
oui… oui… pas de doute… Toutefois,
cette ambiance terrible me stressait à
mort. Et plus je faisais des bourdes, plus
je me sentais ridicule, et moins je
comprenais le test. C’était la nervosité.
Bon sang ! Je n’étais pas aussi stupide,
même en difficulté. Il devait vraiment se
demander comment j’avais fait pour
atterrir en deuxième année à Columbia.
Oui… mais ça ne l’aurait pas tué de faire
un petit effort !
Visiblement, c’était trop lui demander
!
Je fis tomber mon stylo, et je
l’entendis soupirer quand je me penchai
pour le récupérer. Honnêtement, je savais
que ce premier cours serait difficile, mais
j’ignorais quelle mouche le piquait dès
qu’on se retrouvait face à face. Wade
avait dû le mettre au pied du mur. Je ne
voyais que ça ; alors, il se vengeait à sa
façon. Soudain, la colère – cette colère
différente – monta de nouveau. Non ! Je
n’allais pas abandonner et lui laisser
penser que j’étais cette petite étudiante
idiote qu’il pouvait facilement
impressionner ! Il n’attendait peut-être
que ce prétexte ! Je me concentrai en
inspirant plusieurs fois.
— Ok, on va prendre le problème à
l’envers.
Eh bien… j’avais déjà du mal à
l’endroit !
Je retins ma remarque… très
intelligente. Mais cette réflexion
silencieuse fut ma perte ! Le début d’un
terrible fou rire secoua mes épaules.
Knox dut entendre s’échapper un son de
ma bouche car, de ma vision
périphérique, je le vis me jeter un regard
en coin. Mes yeux restèrent fixés sur ma
feuille, alors que mon fou rire montait en
puissance. Impossible de m’arrêter. Je ne
savais pas ce qu’il me prenait. Une
soupape venait de lâcher, et plus
j’essayais de me calmer, plus mon corps
s’agitait sous des spasmes nerveux. Une
larme perla à mes cils. Knox s’adossa
calmement (pas sûr que ce soit bon
signe), croisa les bras et attendit. Les
yeux toujours fixés sur ma feuille comme
si ma vie en dépendait, je luttai contre cet
horrible fou rire gênant.
— Pardon…
Hilare, je plongeai le nez dans mon
sac pour prendre un mouchoir en papier,
puis je me redressai en tamponnant le
coin des yeux. Avec son stylo, il tapotait
la table, adossé, sa cheville posée sur
l’autre genou, affichant une telle
impassibilité que son attitude ne m’aida
pas à vaincre mon fou rire. Après
quelques minutes, qui parurent durer une
éternité, je réussis à me calmer peu à peu.
Mais il y avait de grandes chances pour
qu’il me jette dehors.
— Désolée… je… je ne sais pas ce
qui m’a pris, m’excusai-je en me
mouchant avec le plus de discrétion
possible.
La totale !
— Ok ! Si tu as fini maintenant, on
pourrait peut-être reprendre !
Chaque syllabe était cinglante ! Une
voix glaciale ! Un visage dans la même
lignée !
Une véritable douche assassine signée
Knox.
— Bien sûr, encore désolée.
En mon for intérieur, je le remerciai
toutefois de drainer les restes de mon fou
rire. Mais je me sentais mieux, plus
légère. Comme si ces quelques minutes,
bien embarrassantes, avaient purgé tout
ce qui bouillonnait en moi et me bloquait.
Il me fixa quelques secondes dans un
silence de plomb, et je le regardai
finalement droit dans les yeux. Doux
Jésus ! Il y avait vraiment quelque chose
d’intense en lui, d’impressionnant. Il
baissa son regard vers le test. Je compris
le message muet et repris mon exercice.
— Tu n’as pas fait la différence entre
les intérêts simples et composés, comme
dans ton devoir, m’expliqua-t-il en faisant
glisser le test vers lui.
Dans la marge, il me démontra le
cheminement des formules à appliquer au
premier exercice. Je suivis son
raisonnement en remarquant au passage
son écriture, ferme et élégante. La mienne
ressemblait à des pattes de mouche à
côté. Puis, il prit mon devoir à sa gauche
et se focalisa sur le premier exercice que
j’avais tenté de faire. Il reproduisit, à un
détail près dû à la particularité du sujet,
les mêmes formules. Confuse, je le
regardai gratter la solution avec une
facilité déconcertante. Il avait à peine jeté
un coup d’œil – du moins, c’est le
sentiment que j’avais eu – et il le
résolvait les doigts dans le nez. Je fronçai
les sourcils, impressionnée. Malgré moi.
— Tu as un problème au niveau de
certains raisonnements. Si tu maîtrises les
dix fondamentaux employés dans ce test,
tu auras de grandes chances de résoudre
une grande partie de tes devoirs de
deuxième année.
De plus en plus surprise, je le fixai,
mon intérêt piqué… ou piqué un peu
plus, me souffla une petite voix
dérangeante. À vrai dire, je ne
m’attendais pas à une telle démonstration.
Avec quelle aisance il arrivait à pointer
mes problèmes, alors que j’avais été
persuadée qu’il passait son temps à
compter les minutes qui le séparaient de
la fin de notre cours. De plus, il était net,
précis dans son exposé, avec schémas à
l’appui. Chaque étape de l’exercice se
révélait limpide pour mon petit cerveau.
— Fais le deuxième…
Il se leva pour se rendre dans la
cuisine. Il revint, une bière à la main.
Ok… il était évident que je nageais dans
une autre dimension, avec un prof comme
lui. Toutefois, cela me permit de respirer
un peu plus, le temps qu’il boive sa bière
à l’écart. Je pus me reprendre et me
concentrai. Quelques minutes plus tard, il
revint s’asseoir et jeta un coup d’œil sur
le résultat.
— C’est bon, passe au suivant.
Une demi-heure après, j’étais
beaucoup plus détendue. J’avais réussi
une partie du test et raté un bon nombre
d’exercices, mais je comprenais d’où
venait le problème dès qu’il pointait le
doigt dessus. Un grand pas pour moi.
Durant le test, il avait passé son temps à
manipuler une tablette. Plus tard, il me
posa des questions et inventa de petits cas
qu’il compliqua au fur et à mesure. Et
plus on avançait, plus je voyais où il
voulait en venir par des chemins
détournés. Je compris, au bout d’un
certain temps, qu’il mettait clairement en
évidence mon manque d’organisation et
de logique par rapport à ma façon
d’appréhender certaines consignes.
Pour tout avouer, j’en étais arrivée à
détester cette matière suite à mes
difficultés, alors que l’année précédente,
je n’étais vraiment pas mauvaise, même
si ce n’était pas l’une de mes préférées.
Je revins à mes moutons, me concentrant
sur le cours. Au bout d’une heure, j’avais
totalement oublié ses tatouages qui
dansaient le long de ses beaux biceps, et
son côté intense. Pourquoi monsieur
Colton, mon professeur, ne nous avait-il
pas expliqué ce cours aussi clairement
que Knox ? Tout paraissait plus simple
avec lui.
À ma grande confusion, bien sûr.
— On va reprendre le deuxième
exercice de ton devoir. Dans le test
précédent, tu as vu l’importance de
prendre en compte l’actualisation des flux
pour déterminer le choix
d’investissement…
J’écoutai ses explications et lui jetai
un discret coup d’œil en biais, de plus en
plus troublée par ses facilités et son
niveau. Décontenancée, je me forçai à me
concentrer en suivant ses directives. Le
reste du cours passa à une allure
incroyable. Au bout des deux heures,
Knox poussa finalement sa chaise en
arrière.
— Ok, il te reste deux exercices dans
ton devoir. Tu devrais t’en sortir. On les
contrôlera la prochaine fois. Tu me
ramèneras ces cours où tu pèches, je veux
voir quel type d’exercices tu as fait. Je
t’ai envoyé ce mail, débita-t-il tout en
glissant sa tablette devant moi.
Abasourdie, je vis qu’en fin de
compte, il avait utilisé cette dernière pour
établir une liste précise, et l’avait
envoyée directement dans ma boîte mail.
— Il faut qu’on reprenne ces bases,
sinon ce n’est même pas la peine, tu vas
pédaler dans la semoule.
Je vis qu’il avait noté quelques
chapitres que j’étais supposée maîtriser à
la fin de mon premier semestre. Je levai
les yeux, croisant son regard plus pesant.
Durant une fraction de seconde, j’eus
l’impression qu’il allait me poser une
question : « Pourquoi j’en étais arrivée à
plonger autant dans cette matière ? ».
Mais l’impression passa, et il se leva
brusquement. Je l’imitai, ne sachant que
penser. Assez confuse, en vérité.
— Ok, je te ramènerai ça, répondis-je
tout en remballant mes affaires.
Ce mec était un mystère. Pourquoi
n’était-il pas à l’université ? Pourquoi
avait-il abandonné ? Je repoussai ces
questions qui s’élevaient en moi. Je ne
voulais pas m’intéresser à lui. Je ne
voulais pas qu’il arrive à me troubler.
C’était mon prof. Point barre. Un bon
rappel ! De plus, il était loin d’être
sympa, même si l’ambiance s’était
légèrement améliorée après l’épisode
humiliant de mon fou rire. Mais est-ce
qu’il avait suivi une voie financière ?
Cette question me tarabustait. Car il était
bon, très bon, doué avec les chiffres, doté
d’un esprit analytique indéniable, bien
meilleur que pas mal d’étudiants de ma
promotion. Je lui tendis l’argent de mon
cours qu’il glissa dans la poche de son
jean. J’essayai d’ignorer l’endroit où nos
doigts s’étaient frôlés, où ma peau
picotait agréablement.
— Jeudi, je peux à la même heure !
lança-t-il.
— C’est ok pour moi aussi ! Je
travaille les mercredis et vendredi soirs.
Il ne dit rien, ne répondit pas, ne réagit
pas. À cet instant, j’eus l’impression
d’être complètement transparente à ses
yeux. Qu’il se fichait de ma petite
personne… Non pas que cela me gênât. Il
m’accompagna à la porte, dans l’espoir
que je parte plus vite… certainement,
pensai-je un brin sarcastique.
— À jeudi.
Je crus entendre une vague réponse.
Une chose était certaine. Ce n’était pas
de sitôt qu’on allait avoir une vraie
conversation. Visiblement, il était loin
d’être attiré par le charme de ma
personnalité.
De plus, il aimait les blondes !
Je ne sais pas pourquoi, cette pensée
complètement saugrenue me traversa
soudain l’esprit, à ce moment-là. Elle
m’irrita, beaucoup même. De toute façon,
je me fichais bien de lui et de ce qu’il
pensait. J’avais besoin de lui pour un but
précis, puis il sortirait de ma vie. Mais
Dieu sait qu’il avait le chic pour mettre à
mal l’ego d’une fille.
Chapitre 6
Knox
La porte refermée, je me dirigeai vers
ma chambre, perdu dans mes pensées. Le
cours avait été bizarre. C’est le moins
que l’on puisse dire ! Au début, elle ne
pigeait rien ! À se demander comment
elle était arrivée en deuxième année, bien
qu’une petite voix m’ait soufflé à
plusieurs reprises que je ne faisais rien
pour la mettre à l’aise. Dès le début, puis
de plus en plus au fil des minutes, devant
la catastrophe imminente, j’avais maudit
Wade. Mais après son fou rire
mémorable, elle avait commencé à mieux
capter. Nettement mieux.
À vrai dire, je devais reconnaître
qu’elle était loin d’être stupide. Une fois
concentrée et guidée, elle comprenait
plutôt vite et bien. Ok, elle manquait un
peu d’organisation, rien d’insurmontable
toutefois. C’était rassurant pour la suite
car, durant le premier quart d’heure,
j’avais vraiment cru que je m’étais
embarqué dans une putain de galère.
De plus, un détail m’avait frappé,
plutôt agréablement. Ouais…
Elle ne parlait pas pour ne rien dire, et
s’en tenait strictement au cours. Pas de
regard lascif, pas de rentre-dedans.
D’instinct, on sentait qu’elle ne
ressemblait pas à ces étudiantes qui
désiraient s’encanailler avec un type loin
de leurs critères habituels. Le genre à
scandaliser papa. Ce type de filles, j’en
avais croisé un paquet. Assez pour que je
me méfie aujourd’hui de ce style « pas
touche » ; le clone de certaines que
j’avais croisées au Nine, qui cherchaient
le frisson le temps d’un soir ou plus, avec
un mec aux antipodes de leur cercle
familier. Au Nine ou ailleurs, ce type de
filles ne me gênait pas, mais ici, chez
moi, pendant plusieurs semaines ?
Non… merci.
Les vibrations de mon téléphone
m’arrachèrent à mes pensées. Le nom qui
s’afficha sur l’écran me surprit. Je
décrochai rapidement.
— Putain, Miles, ça fait un bail !
Un petit rire s’éleva dans le combiné.
— Salut, mec, comment tu vas ?
— Ça va ! Mais c’est plutôt à toi qu’il
faut demander ça ? T’étais aux abonnés
absents ces derniers temps ?
Je sentis une petite hésitation.
— Ouais… j’ai pas mal bougé.
— Alors, comment tu vas ? Qu’est-ce
que tu deviens ?
Finalement, il y eut un long silence à
l’autre bout de la ligne, puis un profond
soupir.
— … Pas terrible…
Je ralentis le pas, les sourcils froncés.
— Qu’est-ce qui se passe, vieux ?
— Rebecca et moi…
Il fit une pause avant de lâcher sa
bombe :
— C’est fini.
Sous le choc, je ne dis rien avant de
réagir :
— Oh… merde ! Désolé…
— En fait, ça remonte déjà à plus de
six mois.
D’une main, je poussai la porte de ma
chambre et je m’assis sur mon lit,
interloqué.
— Six mois, répétai-je lentement.
Pourquoi tu n’as rien dit ?
— C’était pas évident… d’en parler.
Et à l’évidence, c’était toujours aussi
difficile. Je n’en revenais pas, certain que
le choc devait se lire sur mon visage. Une
rupture entre Rebecca et Miles ? Qui
l’aurait cru ? Pas moi.
— Je me disais bien que tu n’avais pas
l’air en forme la dernière fois que je t’ai
eu au téléphone.
Je n’avais pas insisté lorsqu’il avait
prétexté un coup de fatigue. À distance, il
est toujours difficile de percevoir les
états d’âme d’une personne, même si
Miles et moi, on se connaissait depuis le
primaire. À l’époque, la passion pour la
musique nous avait rapprochés. Combien
de fois, on avait répété dans son garage
ou dans le sous-sol chez mes parents, lui
à sa batterie, moi à la guitare. En ce
temps-là, j’avais été aussi proche de
Miles que de Cruz. Mais son bac en
poche, il avait fait divers boulots tout en
se consacrant à la musique, avant de
partir finalement pour Chicago.
À présent, on se voyait moins, mais on
était toujours très liés malgré la distance.
Son groupe Phenix – monté par le frère
de Rebecca – avait pas mal bourlingué
ces deux dernières années. À Chicago, ils
avaient même enregistré un album sous un
petit label, passé inaperçu. À la sortie du
lycée, il m’avait proposé d’intégrer
Phenix, mais j’avais décliné son offre. A
l’époque, je jouais dans un autre groupe,
celui d’un pote, Dillon. Mais ça n’avait
pas été la raison de mon refus. La scène,
ce n’était pas pour moi. Je préférais
jouer, composer, créer, mixer, m’occuper
des arrangements. C’était mon trip. Et
jamais je n’avais regretté cette décision,
même si mon parcours n’avait pas été
simple.
— Honnêtement, je n’avais pas envie
d’en parler…
Apparemment, il semblait encore sous
le coup de sa rupture. Ce qui ne
m’étonnait pas. Leur rencontre remontait
au lycée, et ils ne s’étaient jamais quittés
depuis. Rebecca l’avait même suivi à
Chicago. En fait, avant ce coup de fil,
j’étais pratiquement certain qu’il lui
mettrait la bague au doigt, tôt ou tard.
Tous deux paraissaient inséparables.
Comme quoi, rien ne perdurait en ce
bas monde.
Si leur couple n’avait pas résisté,
c’était à se demander quelle relation
pourrait résister au temps… Mais je le
sentais réticent, pas prêt à s’épancher sur
ses problèmes. Je devais reconnaître
cependant que ses silences téléphoniques
m’avaient interpellé plusieurs fois, avant
que je ne mette ça sur le compte de nos
choix respectifs. En effet, on avait chacun
notre vie, nos buts, nos ambitions. Et je
n’y avais pas prêté plus attention. Je m’en
voulus soudain même si, de mon côté, je
n’avais pas été épargné ces dernières
années.
En effet, entre la relation conflictuelle
avec mon père, le divorce, les
dépressions chroniques de ma mère, la
blessure de Chase et ses conséquences,
j’avais également eu mon lot de
problèmes. Sans parler de mon inquiétude
pour Bethany, plongée au cœur de ce
merdier familial. Je n’avais pas toujours
été à l’écoute des autres.
La preuve…
— Écoute, je suis encore à Chicago,
continua-t-il, mais Dillon m’a contacté il
y a un mois. En fait, on s’était déjà parlé
à Albany, lors d’un festival. À l’époque,
il m’avait averti que son bassiste
envisageait de faire une pause, car sa
femme était sur le point d’accoucher. Le
mec comptait quitter le groupe avant
l’été, sans être vraiment sûr de vouloir
revenir. Dillon m’a déjà proposé de le
remplacer pendant leur tournée, qui
démarrera fin juin. Une tournée organisée
avec d’autres groupes dans tout le pays.
Je l’écoutai. Dillon et Miles se
connaissaient et se respectaient depuis
des années. Il est vrai que ce dernier
apporterait une touche personnelle pas
négligeable. C’était un super bassiste. À
vrai dire, je m’étais toujours demandé si
Rebecca n’avait pas fait pencher la
balance en faveur des Phenix. À
l’époque, Miles intéressait aussi Dillon,
qui lui avait fait une proposition.
— Et Phenix ?
— Je quitte. Pendant le festival à
Albany, j’avais dit à Dillon que je
voulais faire autre chose. Que
j’envisageais carrément de quitter le
groupe. Phenix, c’est fini pour moi,
Knox, m’annonça-t-il d’une voix plus
rauque. D’ailleurs, ils ont déjà trouvé
quelqu’un pour me remplacer. En dehors
de mon problème avec Rebecca, on
n’était plus vraiment sur la même
longueur d’onde ces derniers temps.
À savoir s’ils l’avaient jamais été ?
Peut-être les premières années.
Il était clair que sa rupture avec
Rebecca n’avait pas dû arranger les
choses, car il existait déjà des
dissensions au sein de la bande. Je savais
que Miles n’avait pas été très
enthousiaste, contrairement aux autres
membres du groupe, de signer sous un
label qui ne leur correspondait pas. Les
concessions qu’ils avaient dû faire et le
résultat aujourd’hui lui donnaient sans
doute raison.
— Dillon et son groupe doivent
revenir à New York d’ici le mois de juin,
continua-t-il, pour préparer la tournée. En
fait, plusieurs groupes, dont les Styxx, ont
été invités à participer à différents
festivals importants dans tout le pays. La
tournée démarrera fin juin. De mon côté,
j’ai prévu de revenir à New York au
début du mois de juin. J’ai des trucs à
terminer ici, et ma sœur et mes parents
me cassent les pieds pour que j’aille leur
rendre visite en Oklahoma, plaisanta-t-il
d’un ton un peu forcé.
Le mari de Connie, sa sœur, était dans
l’armée, basé à Fort Sill. Quelques
années avant, les parents de Miles avaient
quitté Brooklyn pour se rapprocher de
leur fille et de leurs petits-enfants. Connie
avait vécu quelques années dans une base
américaine en Allemagne, avant de
revenir définitivement au pays.
À cette minute, je sentis de la lassitude
dans sa voix. Il semblait différent. Le
remords me traversa de plus belle.
J’aurais dû le rappeler, insister la
dernière fois que je l’avais eu au
téléphone.
— Et comment va le petit dernier ?
— Une vraie terreur !
Je souris.
— Hé vieux, ça va te faire du bien de
revoir Connie et tes parents. Tu connais
déjà bien le répertoire des Styxx, donc tu
n’auras aucun problème pour te préparer.
— Non… ça ne m’inquiète pas. Et tu
connais Dillon ? Il m’a déjà envoyé des
partitions et des enregistrements pour
répéter dans mon coin. J’ai de quoi faire !
— Il m’avait parlé de cette tournée. Il
y a une sacrée sélection, d’après les
échos que j’en ai chaque année. C’est une
putain d’opportunité, Miles !
— Ouais, ce mec a du talent. Je n’en ai
jamais douté, et il se décarcasse pour son
groupe. Sans compter qu’il a une gueule
pas possible. Il finira acteur à
Hollywood.
Mon rire résonna dans ma chambre.
— Mais cet enfoiré ne m’a rien dit à
ton sujet ! rétorquai-je. Je l’ai vu il y a
quatre mois, quand ils ont joué au Nine,
avant de repartir sur les routes.
— C’est ma faute ! Je lui ai demandé
de ne pas en parler tant que ce n’était pas
fait. Tu sais qu’il a encore les boules que
tu aies lâché le groupe, plaisanta-t-il.
Je sentais bien à cet instant qu’il se
forçait à adopter un ton plus léger. Je
m’en voulus un peu plus de l’avoir
négligé.
— Il a toujours su que la scène, c’était
pas ma came, Miles. T’inquiète ! Il
commence enfin à l’encaisser, depuis que
je lui ai promis de lui écrire un truc.
— Depuis le temps qu’il l’attend ! Au
fait, tu sais que plusieurs labels
s’intéressent à eux, dont un à New York ?
— Ouais… il est devenu bon, ce con !
Lui et sa bande de trimâtes.
Là, je l’entendis rire aux éclats. Cela
fit du bien de le retrouver l’espace de
quelques secondes. J’embrayai illico : —
Hé… mec, je suis content de te revoir
prochainement.
— Moi aussi ! Ça va me faire du bien
de revenir aux sources. New York me
manque. Au fait, toi et ton vieux ?
— Toujours la même histoire,
répondis-je en haussant les épaules.
Il n’insista pas, connaissant les
antécédents.
— Désolé, pas facile pour Chase et
Bethany. Ton canapé est libre ? enchaîna-
t-il. Dillon m’a bien proposé…
Je le coupai illico :
— Pas de souci ! Tu peux crécher chez
nous le temps qu’il faudra.
— Merci ! Au fait, comment va Cruz ?
Et son harem ?
J’eus un petit rire ironique.
— Sur un mois ? Il en a plus que tous
ses tatouages.
— Ah… ouais ? lança-t-il avec un
petit sifflement. Eh bien… impressionnant
!
— Tu peux le dire ! me moquai-je.
— Tiens, j’en profiterai pour qu’il me
fasse enfin celui qu’il m’avait promis.
Préviens-le.
— Ok ! Lui et Zack forment vraiment
une équipe du tonnerre. D’ailleurs, ils
commencent à se faire une sacrée
réputation ici.
— Tant mieux ! Je suis content pour
eux et de vous revoir, les gars. Écoute, je
dois y aller. Si je ne te rappelle pas avant
mon départ, je le ferai de chez ma sœur.
— D’accord, mais si tu as besoin de
parler, tu sais que tu peux m’appeler à
toute heure.
— Je sais…
Il fit une pause.
— Hé Knox ?
— Oui ?
— Merci.
Il n’avait pas besoin d’en dire plus.
On était toujours là l’un pour l’autre.
Qu’importent la distance entre nous, nos
choix, les voies différentes empruntées,
les périodes sans donner de nouvelles. Il
suffisait d’un mot, d’un coup de fil, et on
pouvait compter sur l’autre.
Irrévocablement.
— À plus.
Je coupai la ligne, pensif. Encore sous
le choc de sa rupture avec Rebecca. Une
heure plus tard, Zack et Cruz
débarquèrent à l’appartement. Ce dernier
s’assit dans le canapé, une manette déjà
dans la main.
— Hey Knox, viens prendre ta raclée !
De la cuisine, j’eus un reniflement
moqueur. Zack passa devant moi pour se
diriger vers le frigo. Je me tournai vers
lui, planté sur le seuil.
— Au fait, Chase est passé ? lui
demandai-je.
Il ouvrit la porte du réfrigérateur.
— Non, répondit-il.
Je retins un soupir. Bon sang ! J’allais
le tuer…
— Laisse-lui du temps, Knox. Plus tu
le presseras, plus il se braquera. J’ai la
même tête de mule dans la famille, même
s’il s’améliore avec les années.
Il prit une bière dans le frigo, et fouilla
dans un placard pour trouver des chips.
Zack avait un vice : le salé. On
fréquentait la même salle de gym. Tous
deux, on avait la même taille et une
carrure identique. Sa peau était un peu
plus claire que la mienne. Ses cheveux
blond foncé, coupés court sur les côtés et
la nuque, étaient plus longs sur le sommet
de son crâne. Des mèches tombaient sur
ses yeux. Avec une telle coupe, il aurait
pu ressembler à une gravure de mode si
son visage, légèrement carré, et ses traits
anguleux, n’avaient pas altéré son style
surfeur californien. Son jean délavé avait
plus de trous qu’un gruyère, et son tee-
shirt aux motifs sanguinolents aurait pu
donner des cauchemars à des gosses.
Pour couronner le tout, le mec était
ceinture noire de karaté.
Au départ, j’avais fait sa connaissance
et celle de Ryder – tous deux du Queens,
et déjà potes en ce temps-là – par
l’intermédiaire de Cruz au début du lycée.
Pour tout dire, Zack était un ovni dans
notre bande. Tout en contrastes. En effet,
il pouvait écouter de la musique classique
comme du métal. Le mec lisait aussi bien
des classiques que des bandes dessinées.
Il pouvait porter des tee-shirts effrayants
comme de simples pulls. Chase
l’appréciait également, tous deux pouvant
discuter durant des heures. D’ailleurs,
j’étais certain que Zack aurait une bonne
influence sur cette tête de mule. De mon
côté, je l’appréciais vraiment beaucoup.
Au niveau familial, ce n’était pas la
panacée.
On avait ce point en commun.
Le fait que son frère soit gay n’était
pas étranger aux tensions familiales. Zack
le savait depuis des années. Il l’avait
compris avant que le môme, Shaun, n’ait
le courage de se confier, poussé par
l’aîné. J’avais eu l’occasion de le voir de
nombreuses fois. Un gars sympa, d’une
vingtaine d’années. En réalité, Zack ne
parlait pas beaucoup de sa famille.
Un peu comme moi.
Mais on avait vite compris, au sein de
la bande, que l’orientation sexuelle de
son frère avait fait l’effet d’une bombe. À
présent, ce dernier étudiait dans le New
Jersey et, pendant les vacances, il
créchait chez lui. Non pas que ses parents
lui aient fermé la porte au nez, car Zack
ne l’aurait jamais admis et n’y aurait plus
jamais mis les pieds. Mais l’ambiance
était loin d’être au beau fixe. Je
n’essayais pas d’en savoir plus. Du
moins, pas plus que ce qu’il était prêt à
confier. Je n’aimais pas qu’on se mêle de
mes affaires, alors je respectais la vie
privée des autres.
— Alors, fit Zack, ton cours ?
Il me suivit dans le salon.
— Ça va, elle est toujours vivante.
— Pas d’évanouissement ou de cours
à l’horizontale au bout d’une heure ?
demanda Ryder, qui entrait juste au même
moment dans l’appart.
Une remarque accueillie par le rire
moqueur de Cruz. Je ne répondis pas.
— Hé… Ryder, je croyais que tu avais
un problème avec ton jouet ! lança Zack
en s’asseyant sur le canapé.
Traduction de jouet : sa voiture.
Passionné de bolides, Ryder travaillait
dans le garage de son père, situé dans le
Queens. Il participait aussi à des courses
et c’était un sacré bon conducteur. Durant
sa jeunesse, il avait fait énormément de
compétitions de karting, gagnant même
des coupes. Et je lui confiais sans
problème ma Mustang lorsqu’elle avait
besoin d’un check-up. Son paternel
connaissait très bien l’oncle de Cruz,
également propriétaire d’une concession
dans un quartier de Brooklyn.
De fil en aiguille, notre bande s’était
formée et consolidée au fil du temps.
C’était par Ryder que j’avais fait la
connaissance de Wade. Le père de ce
dernier était un client de son paternel.
Malgré la différence de classe sociale,
Wade avait bien accroché avec lui, puis
avec le reste du groupe, plus tard. Il ne
faisait pas partie de la bande, à
proprement parler, mais on se voyait au
Nine, parfois ailleurs.
— C’est bon, rien de grave.
Cruz tourna la tête dans ma direction,
alors que je prenais place à côté de lui,
tandis que Ryder se laissait tomber sur le
canapé en U, à sa gauche, face à Zack
assis à ma droite.
— Hé vieux, je l’avais déjà remarqué
au Nine, mais je confirme qu’elle n’est
pas mal du tout, la petite Columbia !
lança Cruz. Ses yeux ? Quelle couleur,
brun clair ?
Bon sang ! Je n’avais pas envie d’être
charrié sur miss étudiante-pas-touche.
Noisette…
La réponse me traversa l’esprit. Bonté
divine ! D’où me venait ce détail ? Mais
ses iris lumineux se dessinèrent devant
moi. D’un geste mesuré, je portai ma
bière à ma bouche et bus lentement, la
deuxième depuis mon cours. Nerveux
soudainement. C’était ce fou rire. Quand
elle avait utilisé son mouchoir et essuyé
ses yeux larmoyants, j’en avais remarqué
la couleur. Tout simplement. Agacé, je
posai ma canette sur la table basse pour
saisir une manette, chassant cette vision
de ma mémoire.
— Je n’en sais rien ! Au fait, c’est
Jacinta que j’ai entendue l’autre fois,
dans ta chambre ?
— Yep !
Ryder le fixa, les yeux arrondis.
— Tu te l’es tapée ? s’exclama-t-il.
— Ouais ! Et si elle traîne de nouveau
dans le coin, t’en fais pas, tu auras toutes
tes chances. Elle aime bien les petits
Blancs dans ton genre. Et putain… elle
suce toujours aussi bien, rajouta-t-il avec
un large sourire.
Ils se tapèrent dans la main, gloussant
comme des gamins. Zack secoua la tête.
— Vous devriez faire un plan à trois,
ironisa-t-il.
— Pas question que je baise près de
sa queue, s’offusqua Cruz.
Ryder eut un ricanement.
— Tu aurais trop peur qu’elle
remarque qu’il manque quelques bons
centimètres dans ton caleçon pour
soutenir la comparaison avec… ça.
Il ponctua ses paroles en portant la
main sur sa braguette, avec un mouvement
explicite. Oh le niveau ! Au secours ! Je
levai les yeux au ciel, mais ne pus
étouffer un petit rire. Ah ces deux-là !
Ensemble, ils payaient. Mais il fallait
s’accrocher, parfois.
Cruz lui fit un doigt d’honneur.
— Je ne porte pas de caleçon, abruti.
— Ah, ah ! Hé, au fait, enchaîna
Ryder, la frat de Wade organise une méga
partie pour son anniversaire, il m’a dit de
vous passer déjà le message.
— Quand ? demandai-je.
— Début mars.
Cruz lança le jeu.
— Miles vient de m’appeler,
annonçai-je à mon tour. Il sera de retour
début juin.
J’expliquai en quelques mots sa
rupture, ainsi que sa décision de
rejoindre le groupe de Dillon. Tous eurent
la même réaction de surprise, mais
personne ne posa de questions,
pressentant certainement que la situation
s’avérait sensible.
— C’est moche pour lui et Rebecca,
mais c’est cool de le revoir. Ça fait un
bout de temps, lâcha Cruz. Essaye de les
faire jouer au Nine, le groupe avait
déchiré la dernière fois.
— Greg ne dira pas non. Au fait,
Miles m’a dit de te rappeler son tatouage,
que tu lui as promis.
— Sans problème… quand il veut.
Le jeu démarra et je me plongeai dans
notre partie de Call of Duty, avec mes
potes.
Chapitre 7
Knox
Le lendemain, je me rendis au studio
Nova où je bossais. J’étais en plein
mixage – l’ultime étape d’une session
d’enregistrement. J’avais passé plus de
six semaines à travailler non-stop sur la
maquette d’une bande du New Jersey, qui
avait l’intention de démarcher des labels.
La route allait être longue et difficile,
mais ces jeunes avaient du talent. Et j’y
avais mis mes compétences pour qu’ils
aient toutes leurs chances.
Le groupe, avec qui je bossais, avait
en fait croisé les Sharks – un groupe avec
qui j’avais travaillé six mois auparavant.
On avait fait du beau boulot ensemble. Ils
avaient apprécié mon expérience
technique et mes qualités en tant
qu’ancien membre d’un groupe local
(celui de Dillon). La fois où j’avais pris
une guitare pour peaufiner l’un des
morceaux de leur album, ils m’avaient
regardé interloqués, et proposé de les
rejoindre. J’avais refusé en riant. Depuis,
on était restés en contact.
À vrai dire, ma réputation commençait
à s’étendre peu à peu. Une satisfaction
pour moi. Je devais beaucoup à Irvin,
mon boss, vieux loup de mer, bien connu
à New York dans la profession. Bien sûr,
mes années avec Dillon et les heures
planté derrière ma table de mixage,
m’avaient permis d’acquérir de solides
bases, mais je voulais passer à l’étape
supérieure. Tous deux, on avait discuté
musique lors de notre première rencontre
dans le bar de Harry, le cousin de Matt,
l’un des guitaristes du groupe de Dillon.
De fil en aiguille, il m’avait proposé
d’écouter une de mes maquettes. Je ne
sais pas, mais ce soir-là, il s’était passé
quelque chose : un lien fort et spécial.
Irvin avait perdu sa femme quinze ans
auparavant et n’avait jamais eu d’enfant.
On pouvait dire qu’il m’avait pris sous
son aile, depuis qu’il m’avait proposé de
faire un stage avec son ingénieur du son
de l’époque, parti depuis.
Plus tard, il m’avait avoué qu’il avait
été impressionné par ma maîtrise, même
s’il l’avait soigneusement caché et
m’avait fait bosser durement, ne
ménageant parfois pas ses critiques.
J’avais souffert, plus d’une fois, mais
quel bénéfice à la clef ! Et, surtout,
j’avais gagné son respect. Après mon
stage d’été, il m’avait obligé tout d’abord
à terminer ma deuxième année à la fac,
avant de m’inscrire au SAE de New
York, pour obtenir ma licence. Il avait
même financé mes cours, comptant en
tirer les fruits pour le studio – d’après ses
dires. Il m’avait toujours soutenu et
encouragé.
La porte de la cabine s’ouvrit et il
apparut.
— Alors fiston, tu arrives au bout ?
— Je devrais avoir bouclé le tout d’ici
la fin de matinée.
Il se servit un café à la cafetière posée
sur un meuble avant de s’asseoir sur le
siège à mes côtés, devant la table de
mixage imposante, face à une grande vitre
derrière laquelle se trouvait la cabine
insonorisée, réservée aux musiciens.
— Un certain Parkson m’a contacté
hier, commença-t-il. Une chaîne du câble
a lancé un appel à des courts-métrages. Il
a accepté de produire trois gars qui se
font remarquer sur internet. Ils veulent
louer tes services et le studio. À vrai
dire, ils ont eu l’occasion d’entendre ce
que tu as fait pour ce groupe, les Rocks.
Ils sont fans des sons électroniques plus
élaborés du morceau « Black Street ».
Je me souvenais très bien de ce
groupe, et de ce morceau en particulier.
Je ne travaillais pas toujours sur le genre
que j’affectionnais le plus, mais, dans
chaque projet, je me donnais à fond, en
apportant ma touche personnelle. J’avais
été assez fier du résultat… pour tout
avouer.
— Et c’est quoi au juste, ce court-
métrage ?
— Un petit film d’animation futuriste.
On doit les rencontrer samedi soir. Ils
veulent te confier la bande-son. Vu ton
carnet d’adresses et le mien, ce ne sera
pas difficile de trouver les musiciens
compétents. Il y a un petit pécule à te
faire, Knox.
Certes, c’était déjà une bonne
motivation, et j’aimais toucher à tout. Ce
projet éveillait ma curiosité, sans
compter que toute expérience pouvait
constituer un plus dans ma carrière ainsi
qu’un plus pour la réputation du studio.
— Ok, quelle heure ?
— Chez moi, 8 heures.
— Ça marche.
On discuta encore une bonne demi-
heure, puis Irvin quitta Nova. Je
peaufinais les derniers détails du mix de
la maquette, en vue de l’envoyer au studio
qui allait s’occuper du mastering, lorsque
mon portable vibra, affichant le numéro
de Zack.
— Hey, Knox, juste ce coup de fil
pour te dire que Chase m’a appelé ce
matin.
Soulagé, je m’adossai sur mon siège.
— Il était temps.
— On doit se voir dans la semaine. Je
lui ai dit de passer chez moi boire un
verre. Pas besoin de lui presser le citron.
Je pourrai lui montrer quelques modèles
sympas sur lesquels je suis en train de
bosser. Et comme on ne sera pas loin de
la boutique, s’il veut aller y faire un tour
plus tard… pourquoi pas ?
Un vrai psy, ce Zack. Sur ce coup-là,
la moindre aide était la bienvenue, et je
savais qu’il était l’homme de la situation.
— Merci, Zack.
— Je te tiendrai au courant.
— Je te revaudrai ça, vieux.
— J’y compte bien ! s’exclama-t-il
avec un petit rire ironique. Si tu me
loupes la venue de Gasram à Madison
Square Garden, je t’étripe.
— Putain, il va falloir que je me
prostitue pour avoir ces billets !
m’exclamai-je.
— Pas mon problème.
— Salaud !
Il éclata de rire. Et je raccrochai avec
un large sourire.
C’était un premier pas. De plus, je
savais que Chase respectait Zack. Ce
n’était pas une mauvaise idée de l’inviter
chez lui pour le mettre en confiance. Peut-
être réussirait-il à rétablir un dialogue
avec lui, à percer cette carapace qui
semblait s’épaissir avec les semaines ?
S’il parvenait à l’emmener à la boutique,
ce serait déjà une petite victoire. Zack
vivait à trois blocks de son boulot. Leur
réputation grandissante leur assurait, à lui
et à Cruz, des revenus plus que corrects,
mais ils avaient trimé dur pour en arriver
à ce résultat. En plus de son talent en tant
que tatoueur, Zack était diplômé d’une
école de commerce et s’occupait ainsi de
la gestion de leur entreprise. Malgré sa
réussite, ses choix ne plaisaient pas à son
père qui aurait préféré le voir finir dans
un bureau spacieux à Wall Street. Mais il
faisait ce qu’il aimait, comme il
l’entendait. Dans son histoire, il y avait
un peu de la mienne ; tous deux élevés par
un paternel qui avait une idée très précise
de notre avenir.
À part que le sien n’avait pas laissé
tomber sa femme pour baiser une
minette de dix-sept ans plus jeune, me
souffla une petite voix ironique. Une rage
froide monta en moi. Dans ces moments-
là, je détestais que mon père puisse me
prendre la tête. Qu’il ait encore ce
pouvoir, ces dernières semaines plus
particulièrement, après ce que j’avais
appris. Mais je le chassai de mon esprit
et me remis au travail, avant qu’il me
pourrisse ma journée.
Le jeudi arriva très vite.
À 18 heures moins une, j’entendis la
sonnette. Plus un seul retard depuis ce
premier cours raté, mon élève se pointait
à la minute près. Malgré moi, tout en
marchant vers la porte, j’eus un petit
sourire, alors que cet épisode me revenait
en mémoire. J’ouvris.
— Salut !
— Salut ! répondis-je.
Elle entra et ôta son bonnet de laine
blanc. Le haut de ses pommettes avait
rosi sous le froid glacial du vent de
Manhattan. Elle se tourna de mon côté.
Malgré moi, je plantai mon regard dans le
sien.
Noisette… Oui…
Bordel, je ne m’étais pas trompé,
l’ayant même gardé en mémoire pour le
jeter à la face de Cruz ! Je serrai les dents
à ce souvenir. On se dirigea en silence
vers la table. Elle posa son manteau et
son sac sur la chaise à côté de celle où
elle s’installa, une pochette placée devant
elle.
— Je suis arrivée à faire la suite des
exos, expliqua-t-elle. En fait, ton test était
vraiment complet et il m’a bien aidée à
appréhender mon devoir.
Je hochai simplement la tête en
m’asseyant. Cela m’attira un regard dans
un silence de plomb durant quelques
secondes, avant qu’elle ne baisse les yeux
vers sa pochette cartonnée qu’elle ouvrit.
Elle se racla la gorge, mal à l’aise.
— Je t’ai ramené mes cours.
— Ok, répondis-je, en faisant glisser
les feuilles vers moi.
Elle bougea sur sa chaise. Un parfum
frais, un brin de muguet, me titilla soudain
les narines, pendant que je feuilletais ses
cours. Cette fragrance éveilla un souvenir
en moi, mais je n’arrivai pas à mettre le
doigt dessus et repoussai la sensation,
comme si elle avait déjà été là, en moi, et
m’exhortait à m’en rappeler. L’impression
était vraiment étrange. Ma réaction était
étrange.
Ce truc me chatouilla les nerfs.
Et elle en fit les frais !
Je démarrai sur les chapeaux de roues
: révision des cours, plus enchaînement
d’exercices de plus en plus difficiles.
Sans relâche. Elle allait crier grâce, ou
s’enfuir en courant.
Je pouvais toujours espérer…
Mais elle réussit à me surprendre,
concentrée, écoutant religieusement mes
explications, et posant des questions…
pertinentes. Elle sourit même, alors que
je ne la ménageais pas spécialement. Loin
de là. Le tout m’énerva un peu plus, sans
raison. C’était stupide. J’aurais dû être
content qu’elle comprenne sans que je
sois obligé de me répéter quinze mille
fois. Eh bien non, je commençai un peu à
grincer des dents.
Dans la demi-heure suivante, je
m’absentai de temps en temps pendant
qu’elle faisait des exercices plus longs.
De la cuisine, je la voyais de profil, ses
cheveux noués en tresse lâche tombant sur
son épaule. Elle ne levait jamais la tête
durant mes absences. Je pris une bière et
revins dans le salon. Ses yeux balayèrent
la canette. Cette fois-ci, contrairement à
la précédente, elle ne s’y attarda pas.
J’imaginais très bien ce qu’elle avait pu
penser. Et je m’en foutais, d’ailleurs. Si
elle avait trouvé quelque chose à redire,
la porte était grande ouverte. Cette
réaction presque indifférente – comme si
c’était tout à fait naturel – me surprit.
Malgré moi.
Une nouvelle fois.
Et provoqua un deuxième grincement
de dents.
Je bus ma bière, dans l’attente qu’elle
finisse son exercice sur le calcul d’un
taux de rentabilité, tout en l’observant du
coin de l’œil. C’était une bosseuse, ça se
voyait comme le nez au milieu de la
figure. Pas bête. Pas le genre à faire la
fête. Pas besoin d’être devin pour le
comprendre. Alors, je ne pigeais pas
pourquoi elle avait autant plongé à ses
premiers partiels. Une question me vint
subitement aux lèvres, et je la ravalai
sous une bonne gorgée de bière puis une
autre, ma main se crispant autour de la
canette.
Je ne voulais pas savoir.
Bordel !
— Ok, tu as fini ? demandai-je d’un
ton abrupt.
Elle tressaillit.
— Oui…
Je lui fis recommencer un exercice où
elle s’était trompée. Je ne la ménageais
toujours pas, mais elle ne broncha pas
durant tout le cours. Elle eut un autre de
ses sourires, lorsqu’elle réussit à placer
une fichue formule de mon test. La petite
teinte noisette de ses iris prit un éclat plus
lumineux, attirant mon regard une longue
seconde. Malgré moi, de nouveau. Elle
me sourit. Je ne le lui rendis pas. Je la
sentis décontenancée pendant quelques
secondes, avant qu’elle ne baisse les yeux
vers sa feuille, un peu larguée par mon
comportement. Du moins, c’est ce que je
supposai, lorsque je vis du coin de l’œil
sa poitrine se soulever et retomber sous
une forte expiration. Mais soudain, je
refusai de me focaliser sur cette partie de
son corps, moulée dans ce petit pull…
Putain, j’eus un autre grincement de
dents.
D’une bonne claque mentale,
j’empêchai mes yeux de revenir sur ses
seins, tout en pensant que sa réaction me
convenait parfaitement. Je n’étais peut-
être qu’un con fini pour elle, mais je m’en
foutais. C’était à prendre ou à laisser !
D’ailleurs, je ne savais pas pourquoi je
me perdais dans de telles réflexions
depuis une bonne minute. D’un
mouvement brusque, je saisis mon stylo.
Une demi-heure plus tard, le cours prit
fin. Je lui donnai quelques exercices à
travailler, puis on fixa un autre rendez-
vous pour le lundi. Et elle partit enfin. Je
mis mon blouson pour rejoindre mes
potes dans un restaurant mexicain sur
Columbus, le favori de Cruz, à quelques
pas de l’appartement.
Chapitre 8
Jailyn
Il avait été fidèle à lui-même ! Distant
et froid.
Pourtant, je sentais un sourire se
dessiner sur mes lèvres : après deux
rencontres, ses cours commençaient déjà
à porter leurs fruits, et je reprenais peu à
peu confiance en moi. Et ce constat me
faisait un bien fou, boostant mon moral.
Il est vrai que Knox ne gagnerait
jamais une médaille pour ses méthodes
pédagogiques, mais il avait habilement
pointé du doigt bon nombre de mes
difficultés, avec une ténacité
impressionnante, m’aidant à les
surmonter. Certes, ses cours relevaient du
parcours du combattant – un véritable
challenge –, car il n’était pas facile d’être
à l’aise avec un mec aussi fermé.
Toutefois, il avait réussi à me faire
oublier son côté rebutant. Ok, il avait des
réactions bizarres que je ne comprenais
pas, mais seul le résultat comptait, et
celui-ci se révélait plutôt encourageant en
si peu de temps. En revanche, une
multitude de questions me taraudait de
plus en plus. En effet, il était vraiment
excellent, sûr de lui, d’une rapidité
d’esprit impressionnante, avec des
raisonnements carrés.
Alors, pourquoi n’était-il plus à la fac
?
Pour atteindre un tel niveau, il avait dû
suivre une filière « business ». Obligé !
Pour moi, ça ne faisait plus aucun doute.
D’ailleurs, Holly avait vaguement fait
allusion à un parcours universitaire, mais
Wade ne lui en avait pas dit plus.
Dommage, car je mourais de curiosité !
Quelle fac ? Combien d’années ? Tout ça
tournait en boucle dans mon esprit.
Plusieurs fois, j’avais eu envie
aujourd’hui de lui poser ces questions ;
cependant, son attitude glaciale ne
m’avait guère encouragée à faire le
premier pas.
Autant s’en tenir aux cours.
Mais dix minutes plus tard, assise et
ballotée dans une rame du métro en
direction de centre commercial Times
Warner où j’avais quelques courses à
faire, ces questions continuaient à me
poursuivre sans relâche. Son visage
dansa plus d’une fois devant moi : ses
longs cils fournis – le rêve de toute fille
–, ses cheveux d’un beau brun foncé,
ébouriffés comme s’il venait de tomber
de son lit, sa mâchoire couverte d’une
légère barbe, juste ce qu’il fallait. Et le
reste… tout le reste…
Je me sentis soudain un peu bizarre,
alors que ses bras tatoués et ses biceps
musclés – sans exagération –
s’imprimaient devant moi. Quand son
torse apparut à son tour, je sus qu’il était
vraiment temps de réagir. Mes yeux se
fermèrent sous la rougeur qui colorait
mes joues ; puis, je secouai la tête d’un
mouvement sec, clignant des paupières.
D’un geste nerveux, je glissai les
écouteurs de mon Samsung dans mes
oreilles, avant de chercher ma playlist
favorite. Mes goûts en musique étaient
assez hétéroclites. Je pouvais très bien
écouter du Katy Perry, Lady Gaga – au
grand désespoir de ma sœur –, comme de
bons vieux groupes des années 70, que
mon père m’avait fait découvrir très
jeune. J’optai pour la voix de Roger
Hodgson, aux pouvoirs relaxants.
Le lendemain en fin d’après-midi, je
poussai la porte du Nine. Une inconnue,
dans les vingt-cinq ans maximum, vint à
ma rencontre, un sourire sympathique aux
lèvres.
— Jailyn ?
— Oui, c’est moi, bonjour.
— Salut, je suis Penny.
Je lui rendis son sourire. De taille
moyenne, elle était mince et élancée. Sa
coupe garçonne d’un blond platine,
dressée dans tous les sens, accentuait la
finesse des traits de son visage, et mettait
en valeur une carnation de porcelaine
sans défaut, et de jolies pommettes bien
dessinées. Son regard bleu azur pétillait
comme du champagne. Un discret
piercing, dans le creux au-dessus de
l’aile droite du nez, attira brièvement mon
attention. Une belle énergie se dégageait
de sa personne et donnait spontanément
l’envie de sympathiser. Je remarquai
comme son top ivoire épousait une
poitrine menue et révélait – selon ses
mouvements – de belles hanches fines.
Comme deux radars, mes yeux se
baissèrent vers ses longues jambes
moulées dans un pantalon en cuir, puis
s’arrêtèrent sur ses bottes – des Dr.
Martens lacées sur le devant, jusqu’aux
genoux. Modèle dont je tombai
immédiatement amoureuse.
Waouh… cette fille avait vraiment
quelque chose de spécial. En plus d’être
canon, avec un look adorable, elle
dégageait une aura attirante. À son tour,
elle baissa les yeux vers mes bottes en
daim noir à petits talons compensés,
bordées de fourrure sur le haut. Elles se
mariaient bien avec mon jean moulant, et
mes pieds ne risquaient pas de souffrir.
— Très bon goût ! lança-t-elle, les
prunelles pétillantes.
— Je vous retourne le compliment.
Son rire communicatif résonna dans le
bar.
— On va se tutoyer, Jailyn.
— D’accord.
Elle me tendit la main.
— Ravie de te connaître. Comme tu le
sais sans doute, je supervise et organise
l’emploi du temps des serveuses. Si tu as
le moindre souci, tu viens me voir.
J’acquiesçai.
— Viens, je vais te montrer les
vestiaires. Étudiante ? C’est ça ?
demanda-t-elle en pivotant vers la porte
du fond.
— Oui, à Columbia, mais je suis de
Scranton.
— Pennsylvanie ! s’exclama-t-elle. Ça
ne m’étonne pas que Greg t’adore déjà.
Rougissante, j’eus un petit rire, tandis
qu’elle ouvrait le battant menant à un
corridor familier.
— Et toi ? demandai-je.
— Ohio, mais ça fait cinq ans que je
vis à New York.
Elle me fit longer le fameux couloir où
j’avais eu mon entretien avec Knox. Mon
estomac fit un drôle de twist à ce
souvenir, mon cerveau le visualisant avec
clarté. J’inspirai profondément pour le
repousser aux confins de ma mémoire.
Néanmoins, je n’ignorais pas qu’il y avait
de fortes chances que je croise mon «
professeur » au Nine, un jour ou l’autre.
La blonde, sa blonde, jaillit dans mes
pensées. Un nœud se forma dans mon
ventre.
Un brin perturbée par ma réaction, je
me forçai à me concentrer sur le
bavardage de Penny, tandis qu’elle tapait
un code sur un petit panneau situé près
d’une porte, portant l’inscription « privé
» sur une plaque en cuivre. Je la suivis le
long d’un autre corridor : celui que
j’avais déjà emprunté pour récupérer mon
contrat. La première porte à droite,
fermée, donnait sur le bureau de Greg.
Elle continua vers la pièce suivante.
— Ici, tu peux prendre ta pause.
Sur le seuil, j’embrassai du regard la
salle spacieuse. Sur la gauche, une
kitchenette équipée d’un four micro-ondes
et d’un réfrigérateur, permettait de se
restaurer. Une longue table installée près
d’un comptoir, bordée de six hauts
tabourets, pouvait accueillir au moins huit
convives. Sur la droite, deux grands
canapés confortables formant un L,
offraient toutes les commodités d’un
salon. Il y avait même un écran plasma
fixé au mur.
— Greg travaille parfois très tard ;
alors, il a équipé cette pièce pour son
usage personnel, celui du staff et des
groupes que nous recevons. Tu peux
l’utiliser comme tu veux, pour tes repas
ou pendant tes pauses.
Je hochai la tête, tandis qu’elle
pointait du doigt la porte face à la salle
de repos.
— Toilettes et vestiaires hommes.
Elle continua vers le fond.
— Ici, ce sont les vestiaires réservés
au personnel féminin. Tu as un casier
individuel pour ranger tes affaires, fermé
par un cadenas à code. Ce lieu est réservé
aux serveuses, et aux chanteuses qui se
produisent au Nine. Tu as des toilettes et
une salle de bains dans la pièce annexe,
si tu as besoin d’une petite retouche
maquillage avant ton service ou pendant
tes pauses. Voilà, on a fait le tour. Je
t’attends dans la salle de repos le temps
que tu te changes. Greg t’a prévenue pour
les tenues ?
— Oui, j’ai mis ce jean, répondis-je
en ôtant mon manteau.
Greg avait été très clair.
Jean taille basse, jupe courte, des
vêtements sexy. Il se fichait du choix, tant
qu’il n’y avait rien de vulgaire. Et Penny
veillait au grain d’après ce que j’avais pu
comprendre. Elle approuva d’un
hochement de tête.
— C’est un sans-faute. En général,
Greg se trompe rarement lors d’une
embauche, mais il m’est arrivé d’avoir
certaines surprises. Tu trouveras
plusieurs tops de couleurs à ta taille,
enchaîna-t-elle en désignant mon casier.
Tu es chargée de les entretenir. Le blanc
est réservé pour les samedis. Sinon les
autres jours, on s’en fiche, c’est ton
choix. Je vois que Greg t’a parlé de
l’hygiène au niveau des cheveux…
La lueur pétillante dans ses yeux me fit
sourire.
— Oui, il m’en a parlé.
— J’ai trouvé la solution.
Sa main ébouriffa ses mèches
dressées.
— J’adore ta coupe !
— Merci ! répondit-elle d’un ton
amusé devant mon enthousiasme. Mais
toi, ne coupe jamais une telle chevelure,
ce serait un crime. Très jolie la tresse...
— C’est l’œuvre de ma colocataire,
Holly. Elle a les cheveux courts, comme
toi. Du coup, elle adore jouer avec les
miens.
Elle sourit. Ça faisait du bien de
retrouver les petites conversations
légères entre filles, sans prise de tête.
— Elle est douée. Dernière chose, au
niveau de la sécurité des serveuses,
reprit-elle plus sérieusement. L’ambiance
peut être assez chaude les samedis, selon
les groupes qui se produisent au Nine.
Honnêtement, nous n’avons jamais eu de
sérieux problèmes, juste quelques clients
– en général des étudiants – qui
s’échauffent un peu. Mais Chuck et son
jumeau, Ben, sont très vigilants. Donc,
pas d’inquiétude ! Mais il y a un code
entre nous. Si tu sens qu’un client est trop
entreprenant, si tu sens que quelque chose
ne va pas, quoi que ce soit, tu te masses
la nuque.
Un geste explicatif accompagna ses
propos, une paume sur sa nuque, son bras
plié, écarté vers l’extérieur.
— N’hésite pas. Chuck et Ben tournent
sans cesse dans le bar et sont
particulièrement attentifs avec les
nouvelles serveuses. Il faut dire qu’on
accueille de plus en plus de groupes qui
commencent à se faire une belle petite
réputation. Selon leur popularité, certains
samedis peuvent être très chargés. Mais
Greg a toujours accordé une attention
particulière à la sécurité de son
personnel, sans que le client ne se sente
pour autant oppressé. Bien sûr, tu auras
droit à quelques plaisanteries douteuses.
En général, ça reste bon enfant ! Mais
Greg ne t’aurait jamais embauchée s’il ne
te croyait pas capable de résister à la
pression d’un week-end.
J’aurais aimé être animée de la même
confiance aveugle. Toutefois, les paroles
de Penny me rassuraient de plus en plus.
D’ailleurs, j’avais eu, dans la
restauration, mon lot de clients spéciaux
aux mains baladeuses et blagues
graveleuses. Certes, le Nine était tout de
même différent, mais son organisation
carrée faisait diminuer en partie mon
angoisse.
— Allez, je te laisse te préparer.
Elle s’éloigna et referma la porte
derrière elle. J’ôtai mon pull et pris le
top noir à l’inscription argentée, à
l’effigie du Nine, qui s’accordait avec
mes bottes. Puis, je rejoignis Penny dans
la cuisine, pour regagner le bar. Clayton
arriva dix minutes plus tard et me balaya
rapidement des yeux, avec un petit
sourire. Mignon, grand, musclé, sexy avec
son jean délavé et son tee-shirt gris, il
avait le profil parfait du barman craquant
qui attirait les filles. Il devait avoir son
lot de succès auprès de la gent féminine.
Je remarquai les quelques reflets blonds
dans ses cheveux châtain clair, puis mon
regard s’attarda sur les tatouages de ses
biceps.
Et un de plus !
Je bloquai immédiatement mes
pensées qui se dirigeaient vers un autre,
en particulier.
— Eh bien… je sens que beaucoup de
clients vont encore plus adorer ce bar !
lança-t-il avec un coup d’œil
appréciateur dans ma direction.
Penny leva les yeux au ciel.
— Ne l’écoute pas, Jailyn… et ne te
laisse pas avoir par son charme sudiste.
Tiens… effectivement, j’avais bien
capté un petit accent qui évoquait le
soleil et les plages, à ma première
rencontre.
— Floride ?
— Pas loin, Charlotte.
Clayton me fit un clin d’œil et je
souris. En fait, je sentais bien que ce
n’était qu’un flirt innocent, rien de
poussif. À vrai dire, mon ego remontait
peu à peu, après deux confrontations avec
Knox. Cette pensée provoqua un
froncement de sourcils.
Bon sang ! Je n’avais pas envie de lui
plaire ou qu’il me remarque !
Sympathiser, oui !
Pourquoi pas ?
Après tout, on était à peu près du
même âge. Pendant une seconde,
j’imaginai Knox flirter à l’instar de
Clayton, ou éprouver un certain intérêt
pour moi.
Non, il n’est pas du genre à flirter,
ricanai-je en mon for intérieur, plutôt du
genre à aller droit au but, pour une
seule raison.
Mais les petits battements de papillons
dans mon ventre me troublèrent plus que
de raison et m’agacèrent. Je me redressai,
bien décidée à l’oublier une bonne fois
pour toutes, incapable de comprendre
pourquoi il monopolisait ainsi mes
pensées, à la moindre occasion.
Durant les minutes suivantes, je
consultai la carte des boissons, derrière
le bar, en compagnie de Clayton et de
Penny. Leurs échanges moqueurs
m’amusèrent et je me surpris à rire, plus
détendue. Un peu plus tard, je fis la
connaissance d’Erin, une brunette
sympathique, qui serait de service dans la
salle de billard – une grande annexe du
bar –, puis de Jamie, une petite rouquine
aux cheveux bouclés avec de jolies
formes, qu’elle aimait visiblement mettre
en valeur. Je louchai sur ses chaussures,
en me demandant comment elle arrivait à
supporter des talons aussi hauts toute une
soirée, sans souffrir le martyre. Clayton
m’expliqua diverses astuces, et je me
plongeai dans mon nouveau boulot. Le
Nine ouvrit à l’heure habituelle, et les
clients commencèrent à affluer.
Au début, je fus un peu nerveuse, mais
Clayton, Penny et Jamie m’apportèrent
une aide précieuse. Au bout de deux
heures, le Nine se remplissant de plus en
plus, je m’en sortais plutôt bien. Je
m’étais trompée une seule fois dans une
commande ; à ma décharge, j’avais mal
capté l’accent européen très prononcé
d’un touriste étranger. C’était bon signe.
Le samedi, durant les concerts, ce serait
toutefois un peu plus compliqué, dans le
vacarme ambiant. Heureuse, je finis à
deux heures du matin, satisfaite de mon
premier jour. Je pris un taxi pour rentrer
chez moi, profitant des pourboires que
j’avais récoltés. Pour un jour de semaine,
la somme était encourageante.
Après ce début, je me sentis d’attaque
pour mon premier samedi, un peu
anxieuse cependant, car il y avait
beaucoup plus de monde, plus de bruit,
plus de commandes. Et je craignais
également de tomber sur Knox. Les
raisons de cette crainte ? Je préférais ne
pas me poser de questions.
— Clayton, j’ai oublié une bière pour
la table dix ! lançai-je d’une voix plus
forte, en revenant au bar.
Je n’avais pas tout capté durant l’intro
du groupe, à crever les tympans.
— Ok, pas de souci !
Jamie me rejoignit.
— Ne t’en fais pas ! Mon premier
samedi, il y avait un groupe de metal rock
qui hurlait à pleins décibels, et je me suis
plantée un nombre incalculable de fois.
Elle inclina la tête de côté et me
souffla :
— N’hésite pas à te pencher. Rien de
tel qu’un petit décolleté pour les
transformer en agneaux, conseilla-t-elle
avec un clin d’œil. Utilise tes atouts, avec
discrétion.
— Merci pour le conseil, répondis-je
en souriant.
— Pas de quoi.
Je doutais de l’appliquer.
Pas mon genre.
Elle pivota et accentua le balancement
de ses fesses. Je vis Clayton secouer la
tête en riant, et poser la bière sur mon
plateau.
— Méfie-toi de ses conseils avisés !
Jamie a quatre grands frères, qui effrayent
la plupart des clients lorsqu’ils
rappliquent ici.
J’eus un petit rire. Jamie avait un
franc-parler que j’appréciais beaucoup.
Avec Clayton, on formait un trio efficace
et on s’entendait bien. De son côté, Penny
s’activait à l’autre bout du bar avec deux
serveuses : Cindy, qui s’occupait d’un
secteur spécifique, près de la scène, et
Erin, en charge de la salle de billard.
— J’ai l’impression qu’elle sait aussi
se défendre toute seule, répondis-je.
— C’est pas faux… elle a du
caractère.
— Je suppose que grandir entourée de
quatre frères peut aider.
— Oui… c’est sûr ! Et toi, tu as des
frères ou des sœurs ? demanda Clayton en
préparant mon autre commande.
— Une sœur plus jeune, qui fait ses
études à Philadelphie.
J’eus un regard interrogateur.
— Parents divorcés, deux demi-sœurs
du côté de mon père, et un demi-frère du
côté de ma mère, débita-t-il à son tour.
— Ils vivent à Charlotte ?
— Ma mère. Mon père est parti à
l’autre bout du pays, à Seattle.
Je hochai la tête. Le nombre de
divorcés, de nos jours, m’avait toujours
interpellée. À la fac, hormis Holly,
j’avais rencontré peu de filles de mon âge
dont les parents vivaient encore
ensemble. Les statistiques ne se
trompaient pas. Une bouffée d’affection
m’envahit en pensant à mes propres
parents. Pendant la crise immobilière,
tous deux avaient paru encore plus
proches, leur couple plus solide face aux
aléas économiques. Pour moi, ils
incarnaient vraiment un modèle. Une
rareté. Je repris ma tâche, n’ayant guère
le temps de rêvasser plus longtemps.
Les heures passèrent rapidement. En
fin de soirée, j’étais plutôt contente. En
dehors d’un cocktail que j’avais zappé,
lorsque j’avais noté la commande de
jeunes cadres dynamiques et
sympathiques, c’était un sans-faute. Le
groupe m’avait gentiment charriée tout en
me draguant, et n’avait pas manqué de
reluquer mes fesses, quand j’avais tourné
les talons.
— Hey, Katniss !
Ah, on me l’avait déjà faite, celle-là !
Indulgente, je souris et m’arrêtai à une
autre table, entourée d’étudiants.
— Je peux prendre votre commande ?
— Vous êtes nouvelle ?
— Oui, c’est mon troisième jour.
Ni trop familière, ni trop distante.
C’était ma devise.
Le groupe faisant une pause, la
cacophonie ambiante avait laissé place à
un brouhaha plus agréable.
— Waouh… Greg a vraiment bon goût
! jeta l’un d’entre eux, les yeux fixés sur
ma poitrine. Sans gêne.
Mais je ne me sentais pas mal à l’aise.
Ce genre de réaction faisait partie du job,
je ne me leurrais pas, et mon sixième sens
me disait qu’ils étaient inoffensifs. En
fait, j’avais peut-être tellement vécu dans
une bulle, ces derniers mois, que
l’admiration – pas des plus discrètes et
adroites, c’est sûr – me boostait tout de
même un peu le moral.
À se demander si quelqu’un n’y est
pas étranger… à vrai dire…
Une énième fois, je le chassai de mes
pensées, fis un beau sourire à mon fan-
club, avant de prendre leur commande.
Puis, je revins vers Clayton. Il y avait
vraiment foule devant le bar. Clayton et
Penny n’hésitaient pas à plaisanter avec
les clients, et interpellaient certains par
leurs prénoms. Je regardai le monde dans
la salle, attendant que Clayton finisse
avec deux étudiantes. Malgré moi, Knox
força de nouveau le barrage de mes
défenses, lui et ses copains restant
invisibles.
Un soulagement ?
Oui… pas de doute.
Mais quelque chose de bizarre flotta
au niveau de ma poitrine. De la
déception, finalement ?
Non… n’importe quoi ! me rabrouai-
je. Mes réactions devenaient
incompréhensibles. L’arrivée de Holly
me remit les idées en place. Wade la
suivait à quelques pas, les mains dans les
poches de son jean, un sourire aux lèvres
lorsqu’elle se précipita vers moi, en
s’écriant :
— Ah, mon Dieu ! Je savais que tu
serais superbe dans ce tee-shirt ! Je veux
le même !
Elle me lança un clin d’œil exagéré
qui me fit rire. Holly m’avait prévenue
qu’elle viendrait en mode soutien.
— Vous avez une table ?
— Oui, j’ai des potes qui sont déjà là,
répondit Wade.
Il me semblait bien en avoir reconnu
un ou deux, dans le secteur de Cindy. Je
ne pus échanger avec eux que quelques
paroles rapides, avant qu’ils aillent
rejoindre leur groupe d’amis. Je débitai
comme une pro la commande de mes
petits étudiants à Clayton dans la
cacophonie du bar, et saisis mon plateau.
De loin, je vis Wade et Holly s’installer à
leur table, et cette dernière me fit un
signe.
Dans la soirée, je la vis lever le pouce
lorsque ma table d’étudiants me dragua
bruyamment, en criant qu’ils adoraient la
nouvelle Katniss du Nine. Si bruyamment
qu’on les entendit dans toute la salle, où
des sifflements s’élevèrent un peu partout.
J’eus un fou rire, les joues cramoisies. Au
bar, Clayton était hilare, alors que Penny
levait aussi son pouce, avec un petit clin
d’œil. Puis, le groupe-phare fit son
entrée, à mon grand soulagement, et une
nuée de filles se précipita près de la
scène.
J’en compris les raisons quand je vis
le chanteur, ses cheveux blond foncé
balayant ses épaules, entamer un air pop
rock. Il exhibait une plastique parfaite,
musclé plutôt finement, un mètre quatre-
vingts, pas plus, un visage très séduisant.
Ses yeux semblaient s’adresser à chaque
nana en pâmoison devant lui. En plus d’un
physique attirant, il avait un très beau
timbre de voix.
Je revins vers le bar.
— C’est qui ? criai-je à Clayton pour
couvrir les bruits.
— Les Oaks, un groupe local qui se
produit assez souvent ici. Le chanteur,
c’est Derek, un mec du Kentucky.
— Il a une belle voix.
Il jeta un regard faussement écœuré
vers la scène.
— Ne me dis pas que tu vas te
transformer en groupie ? Elles en sont
toutes folles, plaisanta-t-il.
— Oui, il est super mignon, je ne suis
pas aveugle. Mais c’est sa voix que
j’aime bien, il a quelque chose…
Les filles le contemplaient et il savait
en jouer, il fallait le reconnaître. Penny
nous rejoignit une seconde pour piquer
quelques rondelles de citron dans un
récipient, s’attirant le regard menaçant de
Clayton. La chanson étant une mélodie
assez douce, on arrivait facilement à
s’entendre.
— Greg les apprécie. Ils se produisent
régulièrement ici.
— Je ne m’y connais pas vraiment,
mais je les trouve bons, particulièrement
le chanteur.
— Ils ont une carte à jouer, s’ils gèrent
bien leur carrière. Derek a la tête sur les
épaules, rétorqua Clayton. D’autres
chopent vite la grosse tête, gangrènent la
dynamique d’un groupe, et tout part en
live. Mais ils ne font pas long feu, en
général.
— Oui, c’est un groupe dont on
entendra parler, avec Dillon, renchérit
Penny.
— Dillon ? demandai-je
— Il fait partie des Styxx, un groupe
qui commence à faire parler de lui, sur la
côte Est. Ils sont en tournée actuellement.
Tu auras peut-être l’occasion de les
entendre.
Sur ce, Penny me sourit et rejoignit son
périmètre. Mon plateau prêt, je
m’apprêtai à le saisir.
— Ça va, jeune fille ?
Surprise, je fis volte-face. Greg venait
d’arriver, vêtu d’un jean délavé et d’un
blouson en cuir, accompagné de deux
malabars grisonnants au même style
décontracté.
— Ça va, Greg, merci.
— Tout se passe bien ?
— Oui, tout va bien. J’ai pris mes
marques.
— Penny m’a dit que tu apprenais très
vite, et que de nombreux clients étaient
déjà très curieux à ton sujet.
Je rougis légèrement.
— L’ambiance est sympa, et j’aime
vraiment beaucoup.
Je n’aurais pas parié ça la première
fois que j’avais franchi la porte du Nine,
mais je n’allais pas le lui avouer. Il se
pencha légèrement et chuchota :
— Oui, ce bar peut donner une
image… trompeuse.
Il se redressa et me fit un petit sourire.
Je fus certaine, à ce moment-là, qu’il
avait deviné que j’étais morte de trouille
à l’idée de travailler ici, malgré mon air
bravache durant notre premier entretien.
Et que je n’avais pas eu d’autre choix que
de me rabattre sur cette annonce, vu les
problèmes du restaurant.
— Greg ?
Il se retourna.
— Merci de m’avoir donné ma
chance.
Il eut un petit hochement de tête
sympathique avant de me faire une tape
amicale sur l’épaule. Derrière le bar,
Clayton s’approcha du comptoir et ils
échangèrent quelques mots, puis Greg
s’éloigna en direction de son bureau,
accompagné de ses compères.
— Son frère et son meilleur pote,
précisa Clayton comme s’il devinait mes
pensées.
— On dirait un biker, lançai-je sans
réfléchir.
Il sourit et m’observa plus longuement,
d’un air pensif.
— Bien joué. Greg a longtemps fait
partie d’un clan de bikers en
Pennsylvanie avant de venir ici, à New
York. Mais il a gardé des contacts dans le
milieu.
Surprise, je les regardai disparaître
derrière la porte qui menait à la partie
privée du bar. Je me remis au boulot et
m’éloignai en direction de mes clientes :
une tablée de filles, la trentaine, fêtant un
anniversaire. À la fermeture, j’étais
vraiment contente, soulagée. Je m’en étais
bien sortie ; les pourboires avaient été
excellents. J’envisageais la suite avec
plus de sérénité...
Chapitre 9
Jailyn
Le dimanche, je fis la grasse matinée.
Wade et Holly apparurent aux alentours
de treize heures. Ils s’étaient arrêtés au
Chinois sur Broadway, à deux pâtés de
notre appartement. Tout en déjeunant avec
eux, je leur racontai diverses anecdotes
du Nine. Plus tard, ils s’isolèrent dans la
chambre de Holly et moi dans la mienne.
Je pris une douche puis m’allongeai sur
mon lit, un livre entre les mains. Avec un
petit soupir, je mis mes écouteurs pour
bloquer les gémissements que je
commençais à entendre à travers les
cloisons.
J’avais une certaine habitude.
La musique en sourdine, je me
plongeai dans mon bouquin. Une demi-
heure plus tard, mon portable vibra sur
ma table de nuit. Après un rapide coup
d’œil, je reconnus le numéro de mes
parents et m’assis en souriant. J’ôtai mes
écouteurs et décrochai.
— Jailyn ?
— Salut maman, tout va bien ?
— Oui, tout va bien ici. Je venais un
peu aux nouvelles…
— Ça va. Je travaille dur pour mes
prochains partiels.
— Oui, on s’en doutait avec ton père.
— Et Tiphaine ?
— Elle va très bien. Figure-toi qu’il y
a de fortes chances pour qu’au mois de
juillet, elle participe à un concert
philharmonique organisé par la ville, en
partenariat avec son école. Il y a une
sélection, mais vu ses résultats et l’avis
de ses profs, elle a toutes ses chances.
— Waouh… c’est super ! Je suis
vraiment contente pour elle.
J’étais très fière de ma petite sœur.
Elle ferait de grandes choses, j’en étais
certaine.
— Oui, nous aussi, elle a vraiment
travaillé très dur ce premier semestre.
Il y eut un léger silence, puis
j’entendis ma mère se racler la gorge.
— J’ai rencontré la maman de
Bailey…
Je sentis mon corps se figer.
— Oui, répondis-je d’une voix
enrouée. Elle m’a téléphoné il n’y a pas
longtemps, pour m’inviter à une
célébration pour… Bailey.
Je me tus, ma gorge se nouant
dangereusement. Ces derniers jours, je
m’étais sentie bien, et la douleur vivace
qui traversa ma poitrine me prit de court.
Je respirai lentement pour lutter contre la
sensation.
— Oui, je sais, elle m’en a touché un
mot.
Il n’y avait aucun reproche dans la
voix de ma mère. Mais, je m’en voulus de
l’avoir laissée à l’écart.
— Je suis désolée, maman, je n’ai pas
eu le temps de t’en parler.
— Ce n’est pas grave, Jailyn, je
comprends.
Je me frottai les yeux, un peu mal à
l’aise.
— J’ai pas mal à réviser, et les jours
passent tellement vite. Je ne sais pas si je
pourrai venir avant le mois de mai. Je ne
pense pas…
— Ce qui compte, ce sont tes études.
Je supposai qu’elle avait aussi saisi le
message, que je n’avais pas envie de
m’épancher sur le coup de fil de madame
Sherman.
— Et papa ? Comment va-t-il ? lançai-
je d’un ton animé, en espérant qu’il
n’était pas trop forcé.
Ma mère me donna des nouvelles. De
mon côté, je l’avertis de mon changement
de job suite à la fermeture du restaurant.
Quand je raccrochai, j’avais le sourire
aux lèvres. Deux minutes plus tard, mon
téléphone vibra de nouveau ; je le pris
machinalement, en posant mon livre près
de ma hanche.
— Jailyn ?
Cette voix…
Elle m’électrisa sur mon lit. Ce timbre
rauque me broya la poitrine dans un étau.
— Jailyn, il faut qu’on parle… Laisse-
moi…
— Arrête ! coupai-je, ma voix
s’élevant d’une octave.
Je fermai durement les yeux.
— Je ne veux plus t’entendre ! J’ai
pourtant été claire.
— Écoute, je voudrais te…
Sa voix enrouée tremblait légèrement
sous le coup de l’émotion, mais je m’en
fichais.
— Non !!!
Je m’assis sur mon lit, le visage baissé
vers la couette, mon dos voûté sous un
poids invisible.
— Tucker, ne m’appelle plus ! Tu as
compris ? assenai-je, les dents serrées.
Nous n’avons plus rien à nous dire… plus
rien !
— Jailyn… je t’en prie…
— Non !!!
Je raccrochai, le souffle court. Dans un
mouvement de colère, mon portable
atterrit au pied de mon lit, en équilibre
précaire au bord du matelas. Je basculai
en arrière, l’avant-bras posé sur mon
front. Une montée de larmes fit picoter
mes paupières. Si mon téléphone se
remettait à vibrer, je me sentais à deux
doigts de le jeter par la fenêtre, passants
ou non. Soudain, ma chambre me parut
étouffante. Du revers de ma manche,
j’essuyai brusquement mes yeux, avant de
me lever, pressée d’échapper à la lourde
tension qui crépitait entre les quatre murs.
Les jambes tremblantes, je me dirigeai
vers la cuisine et me servis un verre
d’eau, face à l’évier. La boule coincée
dans ma gorge rendait chaque gorgée
difficile.
— Jailyn, ça va ? fit une voix dans
mon dos.
Je me figeai puis inspirai
profondément, avant de me tourner tout en
buvant mon eau d’un geste nonchalant. Un
véritable exploit ! Holly se tenait près de
la table basse du salon, habillée d’un
short et de son tee-shirt préféré, vert
pomme, suivie de Wade, torse nu.
— On a cru entendre un cri.
Je déglutis, mal à l’aise.
— Non, c’est rien. Je t’assure…
— Tu es sûre ?
— J’ai eu un coup de fil d’un mec
quelconque. Il est du genre à ne pas
comprendre le mot « non ». Rien de
grave, je t’assure, répondis-je avec un
sourire que j’espérais convaincant. Je me
suis laissée un peu emporter, un coup de
fatigue après ces trois soirées au Nine.
Holly ne connaissait pas Tucker, et je
préférais qu’il en reste ainsi. Elle
m’observa quelques secondes en silence,
de ce regard pénétrant que je n’aimais
pas. Elle hésita une fraction de seconde,
avant de sourire. Un sourire un peu forcé.
— Il t’emmerde ? demanda Wade d’un
ton protecteur, les sourcils froncés.
Leur inquiétude provoqua une petite
chaleur dans ma poitrine. La gorge nouée,
je secouai la tête, heureuse de les
compter parmi mes amis, submergée par
l’envie subite d’aller les serrer dans mes
bras. Je me retins.
— Non, cette fois-ci, il a compris, je
t’assure, rétorquai-je en plaisantant.
— Ce n’est pas la première fois ?
Autre froncement de sourcils.
— Une… fois, mentis-je d’un ton
désinvolte. Mais ne vous en faites pas, je
pense qu’il a vraiment capté.
— Si ce n’est pas le cas et s’il
continue à te harceler, n’hésite pas à m’en
parler ! Ce n’est pas à prendre à la
légère.
Son père étant avocat, j’imaginais bien
que Wade avait quelques ressources.
— Merci, mais je vous assure que tout
va bien, répondis-je d’une voix la plus
rassurante possible.
Puis, je pris un air moqueur :
— Et Wade, mets un tee-shirt et arrête
de t’exhiber comme ça devant moi.
Il sourit, fier comme un paon.
— Oh… mais j’ai ma nana à
impressionner ! lança-t-il en roulant des
épaules comme un boxeur sur un ring.
Je le regardai avec ironie.
— Crois-moi, tu l’impressionnes
vraiment, vu les nombreux bruits suspects
qu’elle fait dans son lit. Mais je
m’abstiendrai de t’en faire une imitation.
Holly rougit légèrement (à noter dans
les annales !), et Wade éclata de rire, un
bras se glissant autour de ses épaules. Il
se pencha pour lui faire un baiser sur la
joue. Quelques secondes plus tard, celui
de Holly se joignit au sien. La tension des
minutes précédentes retomba totalement.
— Jalouse ? lança-t-elle en tirant la
langue.
Un peu.
Mais ça, je le gardai pour moi. Toutes
ces petites réactions bizarres devenaient
trop perturbantes. Mais des tatouages
particuliers dansèrent devant mes yeux,
me faisant avaler le reste de ma boisson
d’une traite, au risque de m’étouffer.
— Je vais me rhabiller avant que ta
copine ne me saute dessus, jeta Wade
d’un air faussement arrogant.
— Prétentieux, va !
Il me fit un clin d’œil et Holly le
regarda s’éloigner, avec cette lueur dans
les yeux qui creusa quelque chose dans
ma poitrine, une envie comme jamais je
n’en avais ressenti. Knox se dessina de
nouveau avec clarté devant moi.
Punaise !!! J’avais vraiment un
problème. J’étais possédée depuis
quelques jours. C’était juste qu’il m’avait
impressionnée durant ces fichus cours !
Rien de plus ! C’était l’explication
logique au fait qu’il contrôle ainsi mon
cerveau.
Bon sang ! Il n’est même pas sympa !
me rappelai-je en silence, pour la
dixième fois, ou beaucoup plus, si je
voulais être honnête.
Ça ! Aucune chance, trop dangereux.
— On se regarde un film ? proposa
Holly, m’extirpant du capharnaüm de mes
pensées.
Bonne idée ! Un bon lavage de
cerveau me ferait du bien. Du moins, je
l’espérais.
Cinq minutes plus tard, Wade et Holly
avaient pris place sur le canapé, serrés
l’un contre l’autre. Pas une feuille de
cigarette n’aurait pu passer entre eux.
Quant à moi, calée dans le fauteuil, je me
forçai à me concentrer sur l’écran. On
enchaîna deux films. Un de science-
fiction, qui avait fait un carton au cinéma,
puis une comédie romantique. Wade ne
broncha pas, endurant les quatre-vingt-dix
minutes avec un stoïcisme admirable.
Oui, Holly avait vraiment trouvé le
bon.
Un mec qui ne ricanait pas une seule
fois devant un film de nanas méritait tout
mon respect. Plus tard, en début de
soirée, seule à l’appartement, je vis une
enveloppe apparaître sur le bas de
l’écran de mon PC. Je cliquai dessus. Le
cœur battant, je vis que c’était un mail de
Knox. En quelques lignes, il m’avertissait
qu’il avait un empêchement cette semaine.
Durant la première minute, la
déception le disputa au soulagement, qui
remporta finalement cette bataille. Je ne
me sentais pas d’attaque pour lui faire
face dès ce lundi. En revanche, il
m’indiquait qu’on pourrait au moins
rattraper un cours, samedi après-midi, à
compter de 13 h 30. C’était son seul
créneau disponible. À son mail, il
joignait des exercices pour que je puisse
travailler sur différents points.
Waouh… il m’étonnait quand il faisait
des efforts.
J’ouvris la pièce jointe et consultai
son devoir.
Concis, net et carré.
Ce mec était un mystère.
Je commençai le premier exercice qui
m’inspirait bien : une société qui voulait
s’implanter en Chine. Quelques heures
plus tard, vidée, je me couchai et
m’endormis de suite.
La semaine passa vite. Mes cours et
mes heures au Nine – le mercredi et le
vendredi – occupèrent une bonne partie
de mon temps. À moins d’un changement
de dernière minute, je ne travaillais qu’un
samedi sur deux. Durant quelques jours,
je fus sur le qui-vive, sursautant à chaque
vibration de mon portable. Mais à mon
grand soulagement, Tucker ne rappela
pas.
Le samedi, je débarquai chez Knox à
13 h 20, un peu plus tôt que l’horaire
prévu. Mon cœur battait plus vite, mes
mains s’agitant nerveusement le long de
mon corps. Je me refusais à analyser les
raisons de mon état. Avec une profonde
inspiration, je sonnai et attendis devant la
porte. Je ne pensais pas qu’il trouverait à
redire sur mes dix minutes d’avance. En
fait, j’avais été tentée de patienter dans la
rue, mais une personne de l’immeuble
était sortie à mon arrivée, et j’en avais
profité. De plus, il faisait un froid de
canard dehors ainsi que dans le hall.
Plantée devant la porte, je me sentis de
plus en plus nerveuse, bizarre. Vraiment
bizarre !
Une nervosité voilée d’anticipation.
Stupide… stupide…
Je couvais quelque chose. Je ne sais
quoi…
Quand la porte s’ouvrit, je crus,
l’espace de quelques secondes, savoir ce
que je couvais exactement, lorsque ce
superbe spécimen mâle apparut dans
l’embrasure. Torse nu, Knox exhibait des
muscles d’une perfection… à ramasser sa
mâchoire sur le sol.
Lisse, dur et d’une belle couleur brun
doré.
Un tatouage sur son épaule descendait
le long du muscle pectoral du côté
gauche. J’en eus le souffle coupé. C’était
un magnifique dessin, représentant une
superbe rose noire. Un mélange
harmonieux d’ombres plus claires et
foncées. Trois feuilles bordaient les
pétales de la partie droite et donnaient
l’impression que la rose reposait sur un
écrin. Au bout de sa petite tige, trois
autres feuilles s’ouvraient, telle une
corolle. Deux sur la gauche et une sur la
droite. Les feuilles tatouées sur la partie
droite de la fleur – du haut en bas –
étaient bordées de flammes qui
s’élevaient en volutes jusqu’à son épaule,
et se mêlaient à d’autres ornements
tribaux descendant vers ses biceps.
L’ensemble était d’une finesse
remarquable. Je m’arrachai à la
contemplation de cette merveille, et mes
yeux se baissèrent vers le haut de son
jean en partie déboutonné…
J’eus très chaud.
Je dus mener l’un des combats les plus
violents de ma vie pour que mes yeux ne
suivent pas le chemin de la fine toison, à
l’aspect doux, formant une ligne sous son
nombril et disparaissant plus bas… Et il
ne portait rien sous son jean, c’était
certain.
Honnêtement, j’étais incapable de dire
si je possédais encore la faculté de
penser, de parler ou quoi que ce soit.
J’étais comme un poisson hors de l’eau,
qui tentait désespérément de gober de
l’oxygène, déconnectée de ce qui
m’entourait, mon regard braqué sur lui.
Pour la première fois, je sus vraiment,
mais vraiment, ce qu’était une lingerie
mouillée, trempée, brûlante… Ce qu’on
pouvait lire dans les livres érotiques. En
quelques secondes, mon jean entre mes
cuisses sembla prendre feu. C’était si
impromptu et si choquant que je n’arrivai
plus à faire un mouvement, me gorgeant
du spectacle. Figée, j’en perdis mes
moyens et sentis mes joues s’empourprer.
Mon regard balaya ses cheveux
humides, ébouriffés (trop craquants !), la
serviette blanche qu’il tenait dans sa
main, et capta également ses pieds nus sur
le sol. Visiblement, je l’avais surpris
sous la douche, et Dieu qu’il était sexy…
torse nu, son jean déboutonné, pieds nus !
J’en avais la gorge sèche et l’estomac
noué, traversée par une tonne de
sensations diverses. Son sourcil
interrogateur attira enfin mon attention. Je
réalisai soudain que je n’avais pas bougé
d’un centimètre depuis un temps infini,
plantée sur le seuil à le dévorer des yeux.
Oh pitié… la honte…
Confuse, je fis un pas, peu certaine que
mes jambes puissent me soutenir. Une
délicieuse senteur épicée me caressa les
narines. Je me retins de sniffer, le nez en
l’air. Dans un effort héroïque, j’essayai
d’absorber un peu d’oxygène, submergée
par ces sensations physiques, choquantes,
priant pour que mes jambes – de la
marmelade – résistent, le temps
nécessaire pour atteindre une chaise et
m’écrouler dessus.
— Je vais mettre un tee-shirt.
Oh non ! Quel crime !
Oui !!! Bon sang ! Mets un satané tee-
shirt !
Un chaos en moi.
— Je t’en prie…
Trois exploits à cette seconde !
L’un : que je puisse faire bouger mes
lèvres.
Le deuxième : que je puisse assembler
des mots dans un ordre correct.
Le troisième : que je puisse les
émettre d’une voix compréhensible.
C’était mal barré pour mon cours.
— Installe-toi ! jeta-t-il, le regard
pénétrant.
Y avait-il une petite, une toute petite
chance pour que ma réaction soit passée
inaperçue ? Qu’il pense tout simplement
que mes joues rouges et mon
comportement étrange étaient les
conséquences du froid ? Autant y croire,
sinon je n’avais plus qu’à espérer que le
sol s’ouvre pour m’engloutir sur-le-
champ. Il s’éloigna sans un mot.
J’avançai vers le salon, mais ne résistai
pas à la tentation de jeter un coup d’œil
par-dessus mon épaule.
Oh bon sang, quelle erreur !
Un autre magnifique tatouage
s’étendait en haut du dos, reliant les deux
omoplates. Ma gorge se noua
inexplicablement, mon sang rugissant
sous mes tempes. Sa peau prit un beau
reflet doré. Au risque de m’humilier une
seconde fois, je fermai les yeux, les
rouvris, et me forçai à marcher vers le
salon. Un deuxième coup d’œil, et j’étais
bien capable de le suivre jusque dans sa
chambre pour découvrir cet autre
trésor…
Ou lui sauter dessus.
Empourprée, abasourdie par mes
pulsions, je m’assis en passant mes deux
mains – tremblantes – sur mon visage.
J’avais l’impression que des
frémissements me parcouraient la peau
dans plein d’endroits inconnus. La gorge
serrée, je fouillai dans mon sac,
l’estomac noué, me sommant sévèrement
de me ressaisir. Il resta absent cinq
bonnes minutes. Au loin, je l’entendis
parler – à l’évidence au téléphone – et
remerciai le ciel de cette aubaine, qui me
donnait quelques minutes supplémentaires
pour me calmer. Quand il revint, j’étais
prête à l’affronter.
Enfin… à peu près…
— On va démarrer par les exercices
que je t’ai envoyés par mail.
Je bougonnai une réponse dans ma
barbe. Apparemment, je n’avais pas
récupéré toutes mes aptitudes mentales.
Au cours des minutes suivantes, même
son attitude – toujours aussi distante et
froide – n’arriva pas à étouffer mon
trouble. Et j’eus un mal de chien à me
concentrer au début de la séance. Avec
soulagement, je m’aperçus que rien, dans
ses faits et gestes, ne laissait penser qu’il
avait remarqué mon comportement
humiliant. Mais, lorsque je m’embrouillai
lamentablement pendant une explication
complémentaire, dans un exercice que
j’avais pourtant réussi chez moi, il
m’observa une fraction de seconde plus
longtemps, de ce regard si pénétrant, ce
gris si limpide, que quelque chose
explosa dans mon bas-ventre et descendit
plus bas.
Sous le choc, mes joues se colorèrent
de nouveau, mais il baissa les yeux et
continua dans la foulée. Je fis de même,
les miens braqués vers la table, luttant
contre la sensation étourdissante.
Soudain, j’aurais voulu qu’il soit encore
plus sec, plus froid, plus arrogant, pour
que je puisse évacuer tout ce qui bouillait
en moi. Au bout d’une demi-heure, je
réussis enfin à me reprendre.
Le cours se passa correctement, mes
yeux fixés sur ma feuille la plupart du
temps. J’avais trop peur de le regarder et
de faire quelque chose de stupide, comme
contempler trop longuement son visage
ténébreux, l’éclat de ses prunelles, les
reflets dans ses cheveux, sa mâchoire
ombrée, sa bouche sensuelle, ses épaules
carrées, son torse où se cachait cette
rose, dont la vision resterait imprimée en
moi. Je baissai encore plus la tête, mon
cœur exécutant des bonds effrayants. Dix
minutes avant la fin du cours, un coup de
sonnette retentit dans l’appartement. Knox
se leva pour aller ouvrir la porte
d’entrée. J’entendis l’exclamation d’une
voix féminine, enjouée.
— Surprise…
— Qu’est-ce que tu fais là ?
Je l’entendis rire. Pour la première
fois.
Le ton chaleureux et le rire affectueux
provoquèrent un tas de choses en moi : un
petit frisson, une chaleur dans le bas-
ventre et… un creux dans la poitrine qui
demandait à être comblé. Il revint dans le
salon avec, à son bras, une très jolie
blonde, souriante, aux yeux bleus. Une
flèche de jalousie me transperça de part
en part. Violente et inattendue. Pétrifiée,
je réagis au bout de quelques secondes et
me levai, en passant mes paumes moites
sur mon pantalon, d’un geste nerveux. La
petite blonde me vit et haussa un sourcil,
étonnée. À ma grande confusion, elle
s’approcha spontanément, le visage
chaleureux. Elle me tendit la main.
— Bonjour ! Je suis Bethany, la sœur
de Knox.
La surprise et le soulagement me
coupèrent littéralement les jambes. Je ne
me reconnaissais plus du tout. Je la fixai.
Elle était aussi blonde qu’il était brun.
Ma paume atterrit sur le dossier de la
chaise à côté de la mienne, dans un
premier temps, pour m’aider à lutter
contre cette faiblesse subite, avant de la
tendre dans sa direction.
— Bonjour, je m’appelle Jailyn. Knox
me donne des cours.
C’était la première fois que je
prononçais son prénom à voix haute, et
j’aimai l’écho musical de cette petite
syllabe au bout de mes lèvres. De ma
vision périphérique, je captai son regard
vers moi, avant que ses yeux ne se portent
sur sa sœur qui venait de lâcher ma main.
— Ah bon ? répondit-elle d’un ton très
surpris.
Elle jeta un coup d’œil vers Knox qui
haussa les épaules d’un air nonchalant.
Elle tourna de nouveau son visage dans
ma direction.
— Vous êtes à Columbia ?
— Oui, une filière business.
— J’ai posé ma candidature.
Je souris.
— Quelle filière ?
— B.S.N.1
Mon Dieu, quelle différence avec
Knox, comme elle était souriante et
chaleureuse !
— Une formation pour devenir
infirmière, dis-je en hochant la tête.
— Oui, c’est ça. Ma mère est aussi
infirmière.
Je jetai un rapide coup d’œil vers
Knox, qui nous observait en silence.
Mille autres questions me venaient à
l’esprit, sur lui, sa famille, et je les
refoulai, consciente que cette curiosité,
cet intérêt envers lui, prenaient une
intensité peu saine pour la paix de mon
esprit.
— J’en ai encore pour dix minutes et
je suis à toi, Bethany, intervint-il.
Sa voix rauque me donna la chair de
poule sous mon pull.
— Ok, je vais attendre dans la cuisine.
Je suis contente de t’avoir rencontrée,
Jailyn ! On aura certainement l’occasion
de se revoir.
J’en doutais, mais j’acquiesçai de la
tête avec un sourire poli.
— Merci, j’ai aussi été ravie de faire
ta connaissance, Bethany.
Elle me lança un dernier grand sourire
et se tourna vers Knox qui lui jeta un
regard…
Mon cœur s’accéléra devant la marque
affectueuse qui brillait dans ses prunelles.
Il était si différent à cette minute. Si
accessible. La chaleur disparut lorsque
ses yeux se posèrent sur moi. Mais je
pivotai sans attendre afin de reprendre ma
place, inondée par une déception
inexplicable.
— On peut en rester là, proposai-je, je
pourrai finir…
— C’est bon, on va finir l’exo. On est
à plus de la moitié, coupa-t-il avec
autorité.
Ok… Ok… Bon sang ! Il lui est si
difficile d’être un peu plus sympa ?
Je me plongeai dans mon exercice et le
dernier quart d’heure s’écoula très vite.
On fixa une autre séance. Par miracle,
comme on avait bien bossé aujourd’hui,
d’un commun accord, on décida de faire
l’impasse sur ce lundi et de se revoir en
milieu de semaine, le jeudi à 18 heures.
Apparemment, il avait des horaires assez
flexibles, pour ce que je pouvais en juger
jusqu’à présent. Sinon, je ne trouvai pas
nécessaire de l’avertir que je travaillais
au Nine.
De toute façon, je doutais fort que ma
petite vie l’intéresse. Je me dirigeai vers
le hall et répondis au signe que Bethany
me fit, lorsque je passai devant la porte
de la cuisine qui s’ouvrait directement
dans le salon.
1 Bachelor of Science in Nursing
Chapitre 10
Knox
Columbia s’éloigna vers la cage
d’escalier qui donnait directement dans le
hall. Mon regard resta fixé sur sa
silhouette. Une force inexplicable freina
le mouvement de mon bras, alors que je
refermais la porte. Quand elle pivota
pour descendre, son profil se dessina
parfaitement devant moi, attirant mon
attention sur certains… détails. Irrité, je
poussai le battant d’une brusque flexion
du poignet.
— Je ne savais pas que tu donnais des
cours ? fit une voix derrière moi.
J’étouffai un soupir, certain que
j’allais y avoir droit. Avec un haussement
d’épaules, je me retournai d’un air bien
détaché pour avoir une chance de couper
court. Bethany se tenait dans
l’encadrement de la double porte vitrée
du salon, qui restait ouverte la plupart du
temps.
— J’ai rendu service à un pote qui la
connaît.
— Ah…
Je perçus clairement le petit ton
étonné. Je me dirigeai vers la cuisine, ma
frangine sur mes talons.
— Elle est jolie…
Je ne répondis pas.
— Tu as vu ses cheveux, la couleur, la
masse, l’aspect lisse. Mon Dieu ! Qu’est-
ce que je donnerais pour avoir une telle
chevelure !
J’ouvris le frigo et pris une canette de
Coca, en jetant un coup d’œil au-dessus
de mon épaule. Les mèches blondes de
Bethany s’éclairèrent de jolis reflets
dorés. Le truc que je ne captais pas chez
les filles : aussi canons soient-elles, elles
trouvaient toujours que les autres nanas
avaient quelque chose en plus, de plus
beaux cheveux, un plus beau cul, de plus
beaux orteils. Que sais-je ?
— Ils sont très bien, tes cheveux.
Bien sûr, je n’allais pas m’en sortir
aussi facilement. Une de ses mains balaya
l’air d’un geste agacé.
— Je suis blonde, rétorqua-t-elle d’un
ton qui indiquait clairement que je n’y
comprenais rien. C’est d’un commun !
Tandis qu’elle… elle a ce côté piquant,
exotique. Même son prénom est exotique.
Le mien… fait…
Elle fit une pause.
— Gamine… soupira-t-elle.
Je me retins de ne pas lever les yeux
au ciel. Ah les gonzesses ! Je renonçais à
comprendre. Sur le coup, j’aurais voulu
lui dire que je connaissais un tas de mecs
qui craquaient pour les blondes. Mais pas
question de lui dire un truc pareil.
Imaginer leurs regards lubriques me
faisait bouillir le sang. De plus, elle ne
ressemblait en rien à ce type de blondes.
Je bus une gorgée de Coca en me
dirigeant vers le canapé, suivi de ma
frangine qui se laissa tomber à côté de
moi.
— Alors, ton spectacle ? demandai-je,
la sachant intarissable sur le sujet.
Un sujet qui me donnerait un peu de
répit face à ses questions.
Ses yeux pétillèrent et un flot
enthousiaste me parvint de loin. En dépit
de mes efforts, mon esprit se tourna vers
Columbia, et sa réaction me revint avec
une clarté à grincer des dents. Ce regard
qu’elle m’avait lancé quand je lui avais
ouvert la porte...
Je fis une pause, la gorge très sèche,
tout à coup.
Je sentis la petite gêne dans mon jean,
sous la ceinture. Crispé, je bus une autre
gorgée. Pour tout avouer, un appel sur
mon portable m’avait permis de bloquer
cet épisode mémorable. Dès mon retour
dans le salon, j’avais de nouveau réussi à
le bloquer par je ne sais quel miracle.
Mais cette « vision » était restée tapie en
moi, pas loin, vraiment pas loin… prête à
resurgir…
Et le souvenir de ses joues rosées, de
son regard, de son trouble, choisit ce
moment précis pour éclater avec une
force indescriptible, sans pitié. Son
visage se dessina devant moi, ses yeux
illuminés de cette lueur brûlante qui
s’était attardée sur mon tatouage. Ma
queue fit des siennes sous ma braguette, et
ma main se crispa un peu plus autour de
ma canette. Bon sang ! Ce n’était pas la
première fois qu’une petite étudiante à
papa me contemplait comme si elle
mourait d’envie de croquer à pleines
dents dans le fruit défendu. Juste une fois.
Et ces réactions chez ce type de filles ne
m’excitaient plus depuis un bout de
temps. Mais ma bite sembla soudain
incontrôlable lorsque ces yeux noisette, si
lumineux, s’imposèrent de plus belle : un
regard admiratif… doux et caressant. Les
dents serrées, je tentai de me concentrer
sur Bethany.
En vain !
D’autres détails se frayèrent un chemin
comme un marteau piqueur. Sa façon de
s’investir totalement dans tout ce qu’elle
faisait. Il était évident que cette fille avait
une volonté acharnée pour remonter la
pente. En vérifiant ses exercices, j’avais
noté qu’elle s’était donné du mal,
beaucoup de mal, afin d’éviter certains
pièges que j’y avais glissés. Hou là… Je
n’aimai pas du tout le nœud qui fit un
drôle de twist sous mes côtes. Soudain,
un profond malaise m’envahit, pour la
première fois depuis longtemps.
Tendu, j’inspirai plus lentement, dans
l’espoir de balayer tout ce qui se passait
en moi. Le fait que je puisse remarquer
une telle détermination – qui méritait un
certain respect – devenait plus
énervant… ou plus dangereux que la
réaction de ma queue. J’avais
l’impression qu’une vanne venait de
s’ouvrir, et même le bavardage de
Bethany ne parvenait pas à la fermer.
Une nouvelle fois, son visage et ses
foutus yeux noisette se dessinèrent devant
moi, éclairés de cette lueur particulière
dès qu’elle surmontait une difficulté. Par
exemple. Tout à coup, ce grand sourire
qu’elle m’avait lancé la fois précédente –
après avoir pigé le cheminement d’une
formule de maths ridicule – jaillit en moi.
Ouais… il y avait quelque chose…
d’étonnant en cette nana.
Ok… stop… bordel ! Stop ! Calme-toi
!
Ce n’était qu’une gonzesse à qui je
donnais des cours, plus motivée que la
moyenne. C’est tout ! Il n’y avait rien
d’exceptionnel. Une fille dont la vie
sociale devait être d’un ennui à mourir,
ricanai-je intérieurement, traversé par une
flambée de colère.
— J’ai des courses à faire…
De loin, j’entendis la phrase de
Bethany. Tendu comme un ressort, je me
levai d’un bond sous son regard surpris.
— J’ai pensé qu’on pourrait y aller
ensemble, continua-t-elle, les sourcils
légèrement froncés. Ashley ne pouvait
pas m’accompagner à cause de sa leçon
de piano, aujourd’hui.
— Ça marche ! On en profitera pour
passer à la boutique. Il faut que je voie
Zack.
Elle se leva avec un grand sourire.
— Ah ok, bonne idée, ça fait un bout
de temps que je n’ai pas mis les pieds au
studio !
En fait, Zack m’avait donné un rapide
coup de fil au boulot, afin de me prévenir
que Chase était bien venu, sans rentrer
dans les détails. On avait convenu qu’on
en rediscuterait de vive voix. Et j’avais
surtout une putain d’envie pressante de
sortir d’ici. Quand un brin de muguet me
chatouilla les narines dans le salon, puis
dans le hall, je sentis qu’il était plus
qu’urgent que je me barre carrément de
l’immeuble.
Bethany m’entraîna dans une boutique
située sur Columbus, à trois blocks.
J’avais laissé ma Mustang dans le parking
que je louais, pas très loin de l’appart.
Ma sœur aimait se balader dans
Manhattan, même en plein hiver, sans
compter que trouver une place pour se
garer un samedi relevait du parcours du
combattant. Après les courses, on prit le
métro en direction de Lexington à hauteur
de la 38ème rue. À notre arrivée, Bethany
s’arrêta devant l’inscription sur la vitrine
« C/Z studio ». Le Z s’emboîtait sur le
bas de la lettre C, suspendu comme un
crochet métallique. Sous le logo, deux
pistolets de tatouages décoraient la
vitrine principale. À cette heure, le store
était à moitié baissé.
— C’est joli…
Ce n’était pas la première fois que je
l’amenais à la boutique, mais la vitrine
venait d’être refaite récemment. Je
poussai la porte vitrée et pénétrai dans
une chaleur agréable. Zack et Cruz
avaient réussi à faire de ce local un
endroit vraiment sympa. Sur la gauche, un
coin salon faisait office de salle d’attente,
meublé d’un canapé confortable et d’une
grande table basse ovale, sur laquelle
étaient éparpillés divers catalogues. Mais
il offrait également un espace de détente,
avec ses quatre hauts tabourets alignés le
long d’un mini bar. Plusieurs vitrines
exposaient différents piercings au milieu
de l’entrée, sous forme de présentoirs.
Sur la droite, un comptoir gris, de
belles dimensions, accueillait la
clientèle. Une quantité de modèles de
tatouages tapissait les murs de la
réception. De la musique s’échappait de
plusieurs petites enceintes, d’une qualité
acoustique excellente. Cruz et Zack
avaient suivi à la lettre mes conseils au
niveau du matériel, lorsqu’ils avaient pu
entreprendre d’autres travaux dans la
boutique. Cruz feuilletait un book derrière
le comptoir, et leva la tête. Je notai
machinalement l’absence de Madison qui
s’occupait de l’accueil, du téléphone,
ainsi que de la pose de piercings d’une
partie de la clientèle féminine.
Elles n’étaient pas nombreuses, mais
certaines ne faisaient pas la queue pour
tomber entre les mains de Cruz et Zack,
contrairement à d’autres, pas du tout
gênées de leur confier les parties les plus
intimes de leur anatomie. Zack refusait de
mêler plaisir et boulot. Cruz ne
s’embarrassait pas des mêmes principes.
À sa décharge, certaines avaient vraiment
le feu au cul, comme disait Madison, et ce
n’étaient pas des thons. Alors, qui pouvait
lui jeter la pierre ?
Pas moi, c’est sûr !
Cruz sourit à la vue de ma sœur. Il se
leva du tabouret et fit le tour du comptoir.
— Hey chica, quelle surprise !
Bethany eut un grand sourire, alors que
Cruz se penchait pour la serrer
affectueusement contre lui.
— Salut, Cruz.
— Alors, tu balades ton frère ?
Elle eut l’un de ces petits rires qui
m’arracha un sourire.
— Oui, j’avais besoin de différents
trucs pour mes cours, et j’avais promis à
Knox de passer un de ces quatre.
Mon regard s’attarda vers le fond de
la boutique.
— Zack ? Il est en cabine ?
D’un mouvement du menton, Cruz
acquiesça.
— Il vient de finir avec son client, tu
peux y aller.
— Madison n’est pas là ?
— Zack l’a mise dans un taxi ce matin.
Elle est arrivée ici avec une fièvre
carabinée.
Ça ne m’étonnait qu’à moitié.
Embauchée il y a deux ans, Madison avait
démarré dans l’ancienne boutique, située
dans le haut de Manhattan. Depuis le
début, le courant était bien passé entre
eux. Elle ne lésinait pas sur les heures,
s’investissant totalement dans
l’entreprise. D’ailleurs, au fil du temps,
son travail et mes potes étaient devenus
sa seconde famille, tous deux ne tarissant
pas d’éloges sur son compte.
— Ok, merci.
Je me dirigeais vers le fond du
magasin, quand la voix de Cruz s’éleva
derrière moi : — Alors Bethany, le lycée
?
— Ça va bien, on arrive tout
doucement vers la fin. C’est l’un de tes
books ? Je peux voir…
— Oui, assieds-toi là.
— Ah ! Celui-ci au mur est magnifique
! s’exclama-t-elle, j’adorerais…
— Pas question, ripostai-je de loin.
Sa réponse fusa dans la foulée.
— Tu as bien des tatouages, toi ! Bon
sang ! C’est un vrai macho quand il joue
son rôle de grand frère, ajouta-t-elle plus
bas.
— Je t’entends !
— … Je t’ai déjà dit que ton frère
avait les oreilles plus grandes qu’un
éléphant… méfie-toi…
J’entendis un gloussement, puis un
autre. Je ne sais pas quelle bêtise Cruz
venait de sortir, mais sa réaction
m’amusa. J’arrivai dans un hall carré
flanqué de deux cabines de chaque côté.
Au fond, c’était la salle où Madison
posait les piercings, avec son espace
stérilisation. Je me dirigeai vers la
cabine, la deuxième sur la gauche. La
porte ouverte, j’aperçus Zack penché sur
ses instruments qu’il nettoyait avec soin.
Il leva la tête et me fit signe d’approcher
avec un sourire. Après notre salut
habituel bien viril – paumes qui claquent
entre elles –, il me désigna un autre
tabouret.
— Alors, Chase ? demandai-je
d’emblée.
Je m’assis face à lui près d’un meuble
blanc.
— Ça s’est bien passé, on a pas mal
discuté.
Un petit nœud me tordit l’estomac
mais disparut aussitôt. Jamais je
n’éprouverais de la jalousie envers
Zack… Toutefois, il était toujours
difficile de réaliser que mon frangin
s’ouvrait plus à d’autres qu’à son propre
frère.
— Et ?
— Il m’a promis de venir un jour de la
semaine, ici au studio.
C’était un pas.
— Il t’a parlé de sa blessure ou
d’autre chose ?
— Non… mais on a un peu discuté de
ce qui s’est passé entre tes parents.
Zack eut un regard pesant dans ma
direction, mais je gardai le silence.
— Je lui ai dit de me ramener ses
dessins, la prochaine fois, continua-t-il,
embrayant sur un autre sujet. Tu sais
qu’avec son niveau et son talent, il
pourrait envisager de faire les beaux-arts.
À qui le disait-il ? Je le savais depuis
des années. Aujourd’hui, il n’aurait pas
un genou foutu qui le handicaperait toute
sa vie.
— Je suis pratiquement sûr qu’il
pourrait obtenir une bourse.
— Tu lui en as parlé ?
Il secoua la tête.
— Non. Je pense qu’il est trop tôt et
qu’il est préférable d’y aller
progressivement. S’il vient à la boutique
et sort de sa coquille, ce sera déjà un
progrès.
Je restai silencieux quelques secondes.
— Tu sais qu’il a créé une BD ?
commençai-je. En plus d’être doué en
dessin, il a un don pour inventer des
scénarios incroyables. Je lui avais
conseillé de la terminer, il y a quelques
mois. Il pourrait l’envoyer à une maison
d’édition. Qui ne tente rien n’a rien,
même si le milieu est difficile. Mais
autant pisser dans un violon !
Zack se leva, prit deux canettes de
bière dans un petit frigo et m’en tendit
une. Je la décapsulai et bus une gorgée
dans la foulée.
— Il est toujours en colère, Knox, et
contre le monde entier. Il n’est pas dans
son état normal. Dans sa tête, il n’est pas
passé à l’étape suivante. Alors, faire ce
genre de démarches sonnerait vraiment
comme la fin de tout, pour lui. Même s’il
est conscient qu’il ne pourra plus jamais
envisager une carrière professionnelle, il
se raccroche encore à ce passé.
Je digérai ses paroles.
— Notre vieux a toujours dénigré ce
don, rétorquai-je finalement. Et c’est
comme si Chase l’imitait, à présent ! Je
ne sais pas… c’est comme s’il craignait
que cette opportunité provoque une
rupture définitive, parce qu’il n’aura plus
sa sacro-sainte bénédiction. Mais ce qu’il
n’a pas encore compris, continuai-je, la
voix plus rauque, c’est que notre père se
fout bien de lui et de Bethany… trop
occupé à baiser sa petite minette.
Un flot acide aurait pu couler sur mon
menton, tant mes paroles semblaient
amères, même à mes propres oreilles.
Zack me fixa un long moment.
— Knox, je comprends ton
ressentiment envers lui. Ce qu’il a fait
endurer à ta famille. Malgré tout, vous
avez tous avancé, toi particulièrement,
car tu l’avais envoyé bouler depuis
quelques années. Alors, qu’est-ce qu’il y
a exactement aujourd’hui ? Je sens bien
que quelque chose ne va pas, en plus des
problèmes de Chase, et Cruz s’arracherait
plutôt un bras que de te trahir.
Il y eut un long moment de silence.
— Elle est enceinte, lâchai-je soudain.
La gonzesse qui a dix-sept ans de moins
que ma mère, pour qui mon père s’est
barré de la maison, attend un mioche.
Zack resta silencieux quelques
secondes :
— Ta mère le sait ?
— Non ! Du moins, pas encore !
Je préférais ne pas penser aux
répercussions.
— C’est Bethany qui te l’a dit ?
Il savait que ma sœur voyait mon père,
depuis le jugement au niveau de sa garde.
— Oui
— … Et Chase ?
— Bethany préfère attendre… avant
d’en rajouter une couche. Elle a aussi
peur de la réaction de notre mère qui
pourrait péter un autre câble.
— Ça sortira tôt ou tard. Tu sais si
Chase a gardé des contacts avec ton père
?
— C’est un sujet qu’on évite depuis
longtemps. Il en a gardé pendant un
certain temps, mais je sais qu’il a
toujours refusé de rencontrer sa nouvelle
nana. Après sa blessure et la perte de sa
bourse, l’année dernière, mon père l’a
appelé une fois à l’hôpital, puis une autre
fois à la maison. Et d’après ce que je
sais, leur dernier coup de fil est parti en
live. Ils se sont disputés, et Chase a
carrément insulté sa gonzesse. Depuis,
même si je ne peux pas l’affirmer à cent
pour cent, je ne pense pas qu’il ait eu le
moindre contact avec lui, de près ou de
loin. En fait, je crois vraiment qu’il attend
que notre paternel fasse le premier pas.
Et ce n’est pas moi qui vais le pousser à
contacter cet enfoiré.
Zack m’observa d’un regard pénétrant
qui m’arracha un soupir.
— Zack, je comprends qu’il soit en
colère. Une partie de ses rêves s’est
écroulée. Ok… Que ce soit les siens ou
ceux de mon vieux, peu importe ce que je
pense ! Il n’est pas fini, bon sang ! Mais
merde… cet enfoiré a toujours eu une
emprise sur lui, encore aujourd’hui.
Chase n’a jamais coupé ce foutu cordon.
Il a toujours plus ou moins cherché son
approbation. Et le dessin n’en fait pas
partie. Consciemment ou non, ça
l’empêche d’aller de l’avant.
Il y eut un petit silence.
— Écoute, Knox, il en a bavé ces
derniers mois. Alors, je pense qu’il va
falloir être patient. Ne le pousse pas
parce qu’à mon avis, il n’est pas encore
prêt à prendre ce virage, mais ça viendra.
Il est intelligent…
J’eus un sourire amer.
— Ne pas le pousser ? Il broie du
noir, traîne ses fesses dans des endroits
pas recommandables. Je le retrouve
malade et bourré chez Trent. Il discute
avec des mecs comme Félix, en cheville
avec un dangereux gang de Brooklyn.
D’ailleurs, j’avais menacé Trent de lui
couper les couilles s’il ne m’avertissait
pas du moindre problème. Si Chase
pointait son nez dans l’une de ses
sauteries ou une autre et si Trent y
assistait, il avait intérêt à m’appeler
illico.
— Oui, Cruz m’en a parlé…
— Si tu avais vu son état ! Ce n’est
pas lui, ça. C’est flippant ! Et ce Félix ?
On sait tous que ce n’est pas un enfant de
chœur. Ça ne me dit rien de bon ! Tu peux
m’expliquer ce qu’il voit dans un gars
comme Chase ?
— Un mec de son quartier, paumé, en
colère, dont le cocon familial a explosé.
Ça fait beaucoup de choses en peu de
temps et c’est toujours des cibles
intéressantes, surtout un mec aussi
intelligent que ton frangin. Contrairement
à ce qu’on croit, il ne lui faut pas que des
gros durs capables de tabasser ou de tuer
de sang-froid, du moins au départ,
répondit-il, sans langue de bois. Mais si
tu le presses, Knox, tu le pousseras dans
la mauvaise direction. Je pense que toi,
en particulier, tu peux le comprendre.
Son discours me fit déglutir. Je savais
qu’il pensait à mon paternel, et à tout ce
que j’avais pu faire pour lui rendre coup
pour coup, oscillant sur une pente
dangereuse, très dangereuse. Submergé
par cette colère, la même que mon
frangin, qui vous entraînait sur une voie
où tout pouvait basculer, pour le pire. La
musique m’avait sauvé d’une certaine
façon ; puis, Irvin était apparu à un
moment clef de ma vie. Pour Chase, Zack
était certainement ce qui pouvait lui
arriver de mieux. J’étais prêt à l’écouter.
Jamais je ne laisserais mon frère tomber
entre de mauvaises mains.
— Alors, tu crois que je dois rester
comme ça, sans rien faire ? Et tu peux
imaginer ce qui va lui passer par la tête
lorsqu’il apprendra que notre vieux a mis
en cloque sa nana, et qu’elle pourrait
attendre un garçon en qui il va placer tous
ses espoirs ?
Zack m’observa.
— Eh bien, ce sera peut-être la piqûre
nécessaire pour couper ce fameux cordon,
répondit-il. Je suis sûr que ton frère est
fort mentalement, plus que tu ne le penses.
Et tu ne vas pas pouvoir être là à chaque
coup dur, Knox, même s’il les
collectionne en ce moment. Tu as déjà fait
beaucoup. Trent est prévenu et Cruz a
averti son cousin, qui est au courant de
tout ce qui se passe dans Brooklyn. Et je
te répète que ton frangin est loin d’être
stupide. Il redressera la barre. Il a déjà
fait l’effort de m’appeler, et je suis
persuadé qu’il viendra à la boutique.
Laisse-le commencer ici, entouré de Cruz
et de Madison… et, le plus important,
laisse-le souffler un peu, maintenant qu’il
a fait un premier pas.
Il fit une pause avant de reprendre :
— Et pour son environnement actuel,
tu sais que Cruz ira taper à une certaine
porte si les choses devaient s’aggraver,
ou s’il y avait le moindre risque avec
Félix, et ton frère deviendra
intouchable… rajouta-t-il à voix basse.
Un millier de protestations me noua le
ventre.
— Ce n’est pas ce que je veux !
— Je sais. Moi non plus. Mais ton
pote le fera pour toi et les tiens. Vous êtes
sa deuxième famille. Alors, si Cruz le
sent menacé, que tu le veuilles ou non, il
ira frapper à sa porte. Mais je suis certain
que Chase est sur la bonne voie, continua-
t-il d’un ton moins grave, et qu’il y a
assez de personnes pour veiller sur lui,
sans qu’il se sente encore plus diminué ou
mal dans sa peau. On est tous là.
— Il me semble avoir été très patient,
grommelai-je. La preuve, il tient toujours
sur ses deux guiboles.
Puis, j’eus un soupir.
— Merci, merci pour tout ce que tu
fais… pour…
J’eus des difficultés à exprimer ce que
je ressentais vraiment à ce moment-là et
jetai, à court de mots : — Merci pour
tout…
— Tu peux compter sur moi, je ne le
lâche pas.
Sa phrase traversa ma carapace et me
toucha. Peut-être qu’à cet instant, il vit
beaucoup plus en moi que ce que j’aurais
voulu. Je baissai soudain les yeux vers
ma canette. Zack se leva en me tapant
l’épaule.
— Pas toujours facile d’être l’aîné,
hein mec ? plaisanta-t-il.
J’eus un rire étranglé et l’ambiance
prit une tournure plus légère.
— Ouais ! Tu peux le dire, et je ne te
parle pas de Bethany qui va à la fac à la
rentrée prochaine, enchaînai-je sur le
même ton.
Un air horrifié transforma son visage.
— Vingt dieux ! Ça paraît encore plus
effrayant que de s’inquiéter pour un frère
qui fait une crise d’ado tardive.
Cela me fit rire.
— Au fait, comment elle va ? Elle est
toujours aussi dingue de Katy Perry ?
Je me penchai légèrement pour lui
souffler à voix basse : — Elle m’a invité
à son spectacle de fin d’année...
Zack éclata de rire.
— Tu y auras droit ! Et pourquoi tu
chuchotes ?
Je pointai mon pouce en arrière, au-
dessus de mon épaule, vers la porte.
— Elle est devant avec Cruz. Et elle a
de sacrées antennes dès que tu parles de
la petite British...
Il rit de nouveau.
— Viens… je vais aller lui dire
bonjour.
Je jetai ma canette vide dans la
poubelle avant de le suivre.
— Et toi, le boulot ? demanda-t-il en
traversant le hall carré.
— Eh bien, figure-toi qu’Irvin a été
contacté par un producteur du New
Jersey, qui veut financer le court-métrage
d’une bande de surdoués que j’ai pu
rencontrer cette semaine. Ils ont
l’intention de me confier l’écriture de la
bande-son.
Sa main atterrit sur mon épaule.
— Putain, c’est génial ! Je savais que
tu casserais la baraque !
— J’avoue que ce projet me branche
bien, et que c’est une sacrée opportunité.
— Je suis content pour toi, vieux...
Chapitre 11
Knox
Quand on arriva à la réception,
Bethany leva la tête du book qu’elle
feuilletait, Cruz à ses côtés. D’après ses
yeux brillants et ses joues roses, il avait
dû la faire rire une paire de fois. Zack
s’approcha du comptoir, se pencha et tira
légèrement sur une longue mèche.
— Salut, Zack !
— Alors, quoi de neuf, Boucles d’or ?
Elle sourit. Il n’y avait que Zack qui
pouvait se permettre de lui donner un tel
surnom sans se prendre une tourniole en
retour. Je croisai le regard amusé de
Cruz, visiblement traversé par la même
pensée.
— La routine… tu sais cours,
devoirs… rien de vraiment passionnant.
Soudain, ma frangine écarquilla les
yeux en jetant un œil sur le tee-shirt de
mon pote : un crâne transpercé par un
poignard d’une tempe à l’autre, un flot de
sang s’échappant des orbites…
— Eh bien, Zack, je vois que ça n’a
pas changé, ce tee-shirt est… est…
cauchemardesque...
J’éclatai de rire, ainsi que Cruz.
Hilare, Zack lui donna une pichenette sur
la joue.
— Ça fait partie de mon charme, tu le
sais bien.
Elle eut un froncement de nez
adorable, avant de rire à son tour.
Quelque chose enfla dans ma poitrine. Ça
faisait du bien de voir qu’elle restait
toujours aussi pétillante et pleine de vie,
malgré les épreuves familiales qui
s’accumulaient ces dernières années.
Cruz se leva à ce moment pour fermer la
boutique. On se retrouva tous au bar à
discuter et à plaisanter autour d’une
bière, à l’exception de ma sœur qui but un
soda. Puis, Bethany et moi, on quitta le
studio en faisant un crochet par sa
pizzeria préférée sur Madison, avant
d’aller récupérer ma voiture.
Au restaurant, elle reçut un message de
Chase qui lui demandait si elle était bien
avec moi. Le fait qu’il s’inquiète pour
elle me fit du bien. Elle le prévint que je
la ramènerais en début de soirée. En
retour, il l’avertit qu’il prévoyait de se
faire un ciné avec un copain. Je fis un
gros effort pour mettre en pratique les
conseils de Zack, sans me poser plus de
questions du genre : « Est-ce qu’il finira
dans un bar ou ailleurs, imbibé d’alcool
comme la fois précédente ? ».
Il avait appelé Zack !
Il s’était rendu chez lui !
Il avait promis de venir à la boutique !
Je me raccrochai à ça. Sans compter
que le cousin de Cruz resterait vigilant. Je
lui faisais confiance. Je fis un effort pour
me concentrer sur Bethany et j’arrivai
enfin à me détendre. Plus tard, je la
ramenai à Brooklyn, puis repris la route
de Manhattan. Depuis quelques mois, je
savais que ma tante passait une grande
partie de ses week-ends chez ma mère.
C’était toujours rassurant pour moi,
lorsque cette dernière était de garde.
À mon retour à l’appartement, je
trouvai Ryder et Cruz qui s’excitaient sur
GTA. Zack avait un rancard avec une fille
d’après ce que je compris entre trois
jurons et plusieurs cris, leurs yeux
focalisés sur l’écran. Tous deux sortirent
plus tard, prêts à faire la tournée d’une
paire de bars. De mon côté, je décidai de
faire l’impasse sur la soirée, car j’étais
vraiment crevé. La semaine avec ce
nouveau projet avait été intense,
m’obligeant même à annuler les cours
avec Columbia.
Dans la foulée, son visage me revint
en mémoire. Je la chassai immédiatement
de mes pensées, conscient cependant que
ce foutu parfum flottait encore dans le
salon, et que le truc me crispait toujours
autant. Je sentis quelque chose qui
ressemblait fort à un frisson lorsque
j’inhalai. C’était subtil, mais il était là
dans toute la pièce et le hall. Putain !
J’aurais dû sortir avec Cruz et Ryder et
prendre du bon temps ! J’étais en manque,
mon abstinence ayant atteint ses limites.
Finalement, je trouvai un peu de répit
dans ma chambre, derrière ma table de
mixage. Dans la nuit, j’entendis un
gloussement avant que la porte de la
chambre de Cruz ne se referme. Et ça ne
traîna pas : des gémissements
commencèrent à s’entendre à travers les
cloisons. Avec un grognement, je basculai
sur le côté, mon avant-bras plaqué en
travers d’une moitié de l’oreiller rabattu
sur mon oreille, le corps contracté et
bouillant. Mais une lueur noisette dansait
toujours devant moi, lorsque je
m’endormis enfin.
Le jeudi se pointa vite.
Je me sentis tendu avant son arrivée ;
ce qui m’énerva un peu plus. Quand
j’ouvris la porte, Columbia me salua avec
un petit air prudent, comme si elle ne
savait pas à quoi s’attendre. Direct, je me
pris un flux de muguet frais en pleines
narines, ma main s’agrippant à la
poignée. La porte claqua un peu plus fort
que je ne l’avais prévu ; ce qui me valut
un regard en coin. Puis, elle ôta son
manteau pour s’asseoir à sa place
habituelle, le visage impénétrable.
— Tiens, je t’ai ramené l’autre cours
que tu m’as demandé la dernière fois.
Je le pris et le feuilletai avec une
conscience aiguë de sa présence à ma
droite, de sa voix aux petites intonations
plus rauques. J’étais si conscient de sa
silhouette – comme jamais je ne l’avais
été –, qu’un souvenir me percuta en
pleine face, à ce moment précis.
Il me revint avec une force inouïe.
Ce parfum, je le connaissais ! Oui…
Je l’avais senti dès notre première
rencontre. En fait, je réalisais que ce
fichu parfum de muguet me poursuivait
depuis mon épisode Chloé/Célia. C’est-
à-dire depuis ma première entrevue avec
Columbia. Ça m’énerva – un euphémisme
–, car tout ça me rappelait mon délire du
dimanche. Flippant. En effet, le
lendemain de notre cours du samedi,
j’avais aéré le salon durant une bonne
demi-heure, de quoi se geler les fesses,
en plein mois de février. Cruz m’avait
regardé comme si j’étais devenu fou. Je
ne pouvais pas lui en vouloir, même moi
je me l’étais demandé. Son coup du soir
n’avait d’ailleurs pas fait long feu chez
nous. Pour ça, il m’avait remercié plus
tard ; ce qui ne m’avait pas étonné.
Loin de là.
Mais à présent, je ne savais plus trop
ce qui m’énervait ! Le fait de me sentir
littéralement possédé par ce parfum frais
et naturel ; le fait qu’elle ait eu un impact
sur moi dès la première seconde ; le fait
que son regard explicite se fraye un
chemin en moi à cette seconde, un rappel
de ce fameux épisode ?
De nouveau !
Ma réaction ?
Elle en bava…
Je la fis bosser sans relâche et ne la
ménageai pas. Elle avait à peine terminé
un exo que j’embrayais sur un autre.
Durant plus d’une heure et demie, elle eut
à peine le temps de lever le nez. À moins
d’un quart d’heure de la fin, j’entendis sa
voix.
Lasse.
— Tiens, j’ai fini.
Je levai la tête de ma tablette ; mon
regard croisa le sien, fatigué. En fait, elle
semblait exténuée, ses yeux marqués par
des cernes sombres.
Et là, sur le coup, je me sentis un vrai
salaud.
L’impression fut étrange et persista.
Mais j’ignorai purement et simplement le
malaise qui s’amplifiait en moi. Je lui fis
revoir un détail dans une dernière
question, avant qu’elle se lève, la séance
terminée. Du coin de l’œil, je la vis
dissimuler un bâillement en se penchant
vers son sac pour y glisser ses affaires.
On se mit d’accord pour un autre cours, le
samedi de la semaine suivante, mon
agenda étant toujours aussi chargé au
mois de février. Entre temps, je lui
enverrais des exercices par mail. Quand
la porte d’entrée se referma sur elle, je
restai un petit moment sans bouger, les
yeux fixés sur le battant, n’aimant pas du
tout le truc que j’éprouvais, et qui
ressemblait bien à un léger remords, de
m’être acharné ainsi sur elle. Je pivotai
vers ma chambre, une main frottant ma
nuque, envahi par un sentiment
inconfortable. Je me rendis dans mon
sanctuaire pour bosser un peu sur la
bande-son de mon nouveau projet. La
musique avait toujours un pouvoir
apaisant.
Les derniers jours de la semaine
passèrent à toute allure. Le samedi soir,
en compagnie de Cruz, je rejoignis Ryder
et Zack au Nine. J’avais besoin de me
détendre, et je me sentais d’humeur à
profiter des atouts du Nine lorsque
j’arrivai dans l’ambiance surchauffée. À
peine assis, je remarquai que Ryder
n’arrêtait pas de reluquer le bar : une fille
avait déjà dû capter son attention.
D’ailleurs, il se leva dans la foulée. À
cette seconde, je vis Zack me lancer un
regard amusé en buvant sa bière.
Sur le moment, son attitude ne
m’interpella pas. Je me laissai gagner par
l’ambiance, scannant le périmètre en vue
d’un premier repérage. Ce soir, il devait
bien y avoir une petite minette à me
mettre sous la dent. En effet, un petit
corps chaud et consentant me ferait un
bien fou. Beaucoup de bien. Je me sentais
tendu, en manque de sexe. Je repérerai
d’emblée une brunette aux longues
jambes, assise au bar sur un tabouret, à
moitié tournée vers la salle. Elle me
sourit de loin…
Open, très open…
Pas mal ! La soirée s’annonçait bien.
Toutefois, je ne me précipitais jamais sur
ma première prise. Je remarquai de
nouveau le sourire très amusé de Zack.
J’étais sur le point de lui demander quelle
mouche le piquait, quand une voix claire
et familière se fit entendre à ma gauche :
— Bonsoir, qu’est-ce que je peux vous
servir ?
Mon corps se figea et mes yeux se
levèrent lentement, très lentement, comme
si mon cerveau avait du mal à envoyer
des signaux vitaux à mes organes.
Columbia se tenait à notre table, un
sourire poli aux lèvres, une natte tressée
sur le côté tombant sur sa poitrine. D’un
petit geste nerveux, elle balaya la mèche
de son front. Mes yeux se baissèrent sur
le tee-shirt à l’effigie du Nine que
portaient toutes les serveuses, l’étoffe
blanche moulant une jolie poitrine, haute
et ferme. Cette fois-ci, je ne pus
empêcher mon regard de s’attarder sur
ses seins, avant de l’arracher de cette
partie du corps pour le planter dans ses
prunelles lumineuses, plus maquillées que
d’ordinaire. La teinte taupe ou brune de
ses paupières accentuait l’intensité de la
nuance noisette de ses iris.
Jolie... très jolie.
Je me raidis, n’aimant pas du tout mes
réactions.
— Hey, Columbia ! s’exclama Cruz.
Tu travailles ici ?
— Oui, c’est très récent, répondit-elle
en jetant un rapide coup d’œil de mon
côté.
Je me rendis compte que je la fixais
toujours comme un idiot. Encore sous le
choc. Je m’enfonçai dans la banquette et
m’efforçai de reprendre un air normal.
— Quatre shots de tequila… pour
commencer ! lança Cruz avec un petit
sourire.
— Très bien, je vous ramène ça.
Elle tourna les talons. Mon cerveau se
remit enfin à fonctionner lentement, puis à
plein régime. Comme des missiles
commandés par une force invisible, mes
yeux se dirigèrent vers ses fesses moulées
dans un jean noir, et suivirent le
balancement de ses hanches.
— Hey Katniss, comment ça va ce soir
?
Je regardai vers la table d’étudiants
attardés où elle s’arrêta. Je la vis sourire
puis rire, avant de continuer vers le bar.
Tous les geeks la matèrent comme des
affamés alors qu’elle s’éloignait. Mon
estomac fit un sacré drôle de truc.
Inconnu. Je me tournai illico vers Zack
qui me fixait, hilare. L’enfoiré guettait ma
réaction depuis mon arrivée. Je
comprenais à présent ses sourires en
coin.
— C’est pas ton élève ?
— Si…
— Putain, elle a de ces yeux ! intervint
Cruz. Et quel cul ! Je n’avais pas encore
remarqué. Chaque fois que je la croise, je
remarque un autre truc. Il n’y a pas à
dire… elle a quelque chose cette nana, en
plus d’être mignonne et bien foutue.
Ces propos m’énervèrent, et pas qu’un
peu, à vrai dire. Un tic s’agita sur ma
mâchoire et, sous la table, ma main se
serra en un poing sur mon genou. Je ne dis
rien, mais je ne comprenais pas pourquoi,
j’avais subitement la furieuse envie de le
balancer sur le nez de mon pote.
Columbia revint et posa les quatre shots
avec un sourire poli. Cruz la regarda
s’éloigner.
— Je me demande si je ne vais pas
tenter…
— Pas question ! ripostai-je, la voix
tranchante.
Mon sang se mit à bouillonner.
Devant ma réaction épidermique, Cruz
et Zack haussèrent un sourcil, dans une
parfaite synchronisation.
Eh merde !
— Ne commence pas à flanquer la
merde avec une nana à qui je donne de
foutus cours chaque semaine !
— Ok… Ok… répondit-il en levant
les mains d’un geste apaisant. Il fallait le
dire que tu avais des vues sur elle.
Bordel ! Non…
— Je n’ai pas de vues sur elle,
articulai-je dans un grincement de dents,
les nerfs à vif. Tu restes à l’écart. Je ne
veux pas d’emmerdements avec elle.
C’est tout ! Je lui donne ses cours et elle
dégage ! Durant ce laps de temps, tu ne la
sautes pas. Compris ?
— Ok, cool, fit Cruz d’un air
beaucoup trop innocent… mais si j’ai
bien compris, après, je peux tenter ma
chance ?
Putain ! Il me cherchait, là !
Honnêtement, je ne sais pas ce qu’il vit
dans mes yeux, mais une nouvelle fois,
ses mains se levèrent de la même façon
que précédemment. Le geste typique
lorsqu’on essaye de calmer un excité.
— J’ai rien dit…
Je sentis le regard pesant de Zack,
mais l’ignorai. Cruz tourna de nouveau la
tête vers Columbia qui servait des clients,
trois tables plus loin.
— Dommage…
Puis, une belle brunette passa devant
nous et son radar se dirigea vers sa
nouvelle cible, Columbia oubliée
aussitôt. À cette seconde, je remarquai
deux choses : le bouillonnement de mes
veines qui sembla s’apaiser, suivi d’un
petit soulagement qui me prit de court. Ça
me chatouilla les nerfs ; je ne me
reconnaissais pas. Columbia s’éloigna et
je la suivis du regard, avant de boire
enfin mon shot de tequila. Oh bon sang !
Celui-ci fit du bien ! Durant la demi-
heure suivante, j’écoutai les railleries de
Cruz et Ryder qui était revenu de sa virée
au bar, puis leur conversation sur divers
sujets : courses, moteurs et jeux.
Peut-être pas dans cet ordre.
Quant à Zack, il discutait avec un mec,
une connaissance, qu’il avait invité à
notre table. Mon regard, lui, se portait
régulièrement sur Columbia dès qu’elle
se pointait dans les parages. Les étudiants
n’arrêtaient pas de lui balancer des
plaisanteries auxquelles elle répondait
avec bonne humeur, paraissant
parfaitement à l’aise, différente. À chaque
fois, je remarquais ses mouvements et sa
façon de poser sa main sur sa hanche,
lorsqu’elle écoutait les geeks. Résultat :
ils commencèrent à me taper légèrement
sur les nerfs, sans raison. Entre-temps,
j’avais essayé une ou deux fois de me
concentrer sur la brunette que j’avais
repérée à mon arrivée. Sans succès !
Pourtant, avec les regards qu’elle me
lançait, l’affaire était largement dans le
sac.
Putain ! Je n’avais qu’un geste à faire
pour conclure.
Mais je ne bougeais pas.
Jailyn passa devant les geeks qui
l’appelèrent une nouvelle fois du nom de
Katniss et, de loin, je vis Clayton, le
barman, secouer la tête en riant, tout
comme Penny. Visiblement, il était de
notoriété publique qu’elle avait son fan-
club. Mais le groupe d’attardés attira de
nouveau mon regard. Elle leur sourit. Un
sourire éclatant. Puis, elle rit suite à une
blague balancée par l’un des mecs de la
tablée. Mes yeux restèrent fixés sur son
visage. Aux antipodes de l’expression
prudente et distante qu’elle avait pendant
nos cours
À qui la faute ?!
J’ignorai cette petite voix intérieure
d’un mouvement nerveux. Finalement,
j’acceptai d’aller faire un billard en
compagnie de Ryder et Cruz, gagné par le
besoin violent de m’aérer. Une heure plus
tard, quand je revins dans la salle, mes
yeux balayèrent automatiquement les
alentours. Même si mes réactions
m’énervaient de plus en plus, je ne
pigeais pas ce qui me poussait à la
chercher du regard. En revanche, elle,
elle semblait éviter de lorgner de mon
côté dès qu’elle se trouvait à proximité.
Pendant que je rejoignais ma table, elle
jeta un coup d’œil dans ma direction, une
fraction de seconde plus longtemps, avant
de pivoter pour s’éloigner vers le bar.
Je sus à cet instant qu’elle avait
remarqué mon absence. En constatant ça,
le petit flottement dans le creux de mon
estomac ne présagea rien de bon.
Vraiment pas. Et mes yeux eurent
quelques difficultés à ne pas se coller sur
ses fesses moulées dans son jean.
D’ailleurs, ils le firent finalement sans
mon consentement, tandis que je
m’asseyais sur la banquette. Elle se
pencha pour ramasser des verres, et
plusieurs reflets dans ses cheveux, de la
teinte d’un bonbon caramel, attirèrent
mon attention.
Je savais que mon comportement à la
tracer ainsi devenait franchement
inquiétant… mais rien à faire. Je la vis
discuter avec un groupe de filles ; de loin,
je reconnus la copine de Wade. Elle tapa
sur l’épaule de sa coloc avant de se
diriger vers Clayton. Celui-ci s’approcha
et s’inclina sur le comptoir pour lui
chuchoter quelque chose.
Un geste presque intime…
Quelque chose flamba dans mes
veines. Fort et très difficile à ignorer.
Choquant sur le coup.
Danger… le mot résonna sourdement
en moi.
Et mes yeux se détachèrent une bonne
fois pour toutes de sa silhouette. Je me fis
violence pour les diriger vers la brunette
souriante, qui n’avait pas l’air de se
lasser de mes signaux mixtes : « J’y-vais-
j’y-vais-pas ». Je lui souris à mon tour.
Un petit sourire que j’avais utilisé une
centaine de fois, avec juste ce zeste
d’arrogance du mec sûr de lui. Elles
adoraient. Quelques minutes plus tard, je
m’approchai enfin du bar pour l’inviter à
ma table, en évitant de regarder dans la
direction d’une certaine serveuse.
Dans la soirée, je croisai une fois son
regard, ma « pêche » de la soirée collée
contre ma hanche, mais le sien dévia
illico vers un client. À une heure de la
fermeture, je quittai le Nine, accompagné
de la brunette dont j’avais oublié le
prénom. Pas nouveau.
« Ange » faisait l’affaire, comme
d’habitude. À l’extérieur, elle se colla à
moi en me soufflant à l’oreille de venir
chez elle… Moins de deux heures plus
tard, je récupérai ma voiture garée dans
la 51ème rue, pressé de rentrer chez moi.
Je démarrai, le poing serré sur le levier
de vitesses. Pour une raison que je
préférai laisser dans l’ombre, je me
sentais encore plus tendu qu’avant ma
partie de jambes en l’air. Je frottai mes
yeux fatigués.
J’étais crevé !
C’était l’explication. La semaine avait
été intense et les prochaines
s’annonçaient tout aussi chargées. Le
visage de Jailyn se dessina de nouveau
devant moi, comme un certain nombre de
fois depuis que j’avais quitté le Nine. Ça
avait été une foutue soirée, en vérité. Les
mâchoires crispées, je donnai un coup
d’accélérateur. Soudain, un détail me
percuta de plein fouet !
Jailyn…
Quand est-ce qu’elle était passée du
statut de Columbia, l’étudiante, à Jailyn
tout simplement, ces dernières heures ? Je
n’en avais fichtrement aucune idée. Mais
j’eus un putain de pressentiment –
désagréable – qu’il n’y aurait plus de
retour en arrière.
Chapitre 12
Jailyn
Knox…
Il était parti avec cette brune.
J’avais enfin l’impression de respirer
plus facilement, très perturbée toutefois.
La raison ? Son regard braqué sur moi
une bonne partie de la soirée. Pour tout
dire, son comportement avait été très
étrange, très troublant. Mais le plus
troublant ? J’avais eu toutes les peines du
monde à ne pas le regarder, attirée
comme par un aimant. Et à quelques
minutes de la fermeture, j’avais encore ce
goût amer dans la bouche, depuis qu’il
avait invité cette brune à le rejoindre à sa
table. Au bout de dix minutes, elle s’était
collée contre lui et ne l’avait plus lâché
pendant le reste de la soirée. Mon
estomac semblait toujours aussi noué à ce
souvenir.
En toute honnêteté, je me sentais
perdue devant toutes mes réactions,
depuis quelque temps. J’étais épuisée,
nerveusement et émotionnellement,
consciente de la déception qui m’avait
submergée quand il avait quitté le Nine,
accompagné de cette fille. À vrai dire, je
ne savais que penser de son
comportement de ce soir. Son regard
avait parfois paru si différent, intense.
Une intensité qui contrastait avec
l’expression fermée de son visage. Un
mur que j’avais de plus en plus envie de
briser. Une envie dangereuse. Un tas de
pensées se bousculaient en moi, toutes
tournées vers ce mec qui me mettait…
sens dessus dessous.
Je ne pouvais plus me mentir sur son
impact.
Dès notre première rencontre, rien
n’avait été simple avec lui ! Bien sûr, il y
avait ce physique qui… me troublait – oh,
plus que ça, si je voulais être honnête !
Mais je devais avouer, à ma grande
confusion, que j’appréciais à présent ses
méthodes… un peu brusques. Il n’hésitait
pas à me pousser jusqu’à mes dernières
limites, les effets bénéfiques se faisant
déjà ressentir. Mais une autre partie en
moi regrettait qu’il se comporte aussi
froidement, alors que les heures
précédentes, il m’avait montré qu’il
pouvait être différent. Cela m’avait déjà
sauté aux yeux avec sa sœur ; ce soir, plus
que jamais…
Avec ses amis, cette fille…
En effet, je l’avais vu rire et sourire…
un beau sourire d’ailleurs…
Oui… mais pour cette brunette…
Moi, je n’y avais pas droit. Un autre
petit coup dans la poitrine me fit mal,
mêlé à un sentiment plus particulier que
j’avais eu du mal à ignorer, cette fille
scotchée à lui. Un sentiment qui
ressemblait bien à de la jalousie. À
quelques minutes de la fin de mon
service, je me sentais toujours aussi
désemparée, voire déstabilisée. Les yeux
envoûtants de Knox me poursuivaient,
mon corps vibrant encore à ce souvenir.
Oui… il pouvait susciter tant de
choses...
Malgré moi.
Les étudiants se levèrent de table, et je
fis un gros effort pour m’intéresser à eux.
De loin, ils me firent un signe auquel je
répondis. Ils étaient sympas et je les
aimais bien. Ils m’avaient fait rire, sans
que je ressente cette culpabilité à me
laisser aller. En vérité, ce soir, j’avais
vraiment apprécié de retrouver les petits
plaisirs futiles d’une fille de mon âge,
comme profiter des compliments d’une
bande d’étudiants, ou ceux d’autres
clients qui me trouvaient visiblement à
leur goût. Pour tout avouer, depuis
quelque temps, j’avais le sentiment de me
sentir mieux, différente. Plus en paix.
Oh bien sûr, la douleur était là, au fond
de moi.
Elle ne partirait jamais, mais j’aimais
penser que je commençais à
l’apprivoiser. C’était peut-être une
première étape, avant qu’elle ne se
transforme en autre chose ou qu’elle
s’estompe ? Je n’en savais rien, mais
j’avançais… Et l’ambiance du Nine – si
différente du restaurant où j’avais
travaillé – n’y était pas étrangère. Le
premier élément perturbant de ce constat
? Si Knox ne m’avait pas donné rendez-
vous ici, ou s’il n’était pas entré dans ma
vie tout simplement, j’aurais loupé une
expérience qui n’en était qu’à ses débuts.
Je le pressentais.
Mais le deuxième élément le plus
déconcertant, voire le plus choquant, était
que, depuis la première minute de notre
rencontre, c’était Knox qui me donnait le
sentiment réel d’émerger enfin de la
spirale infernale de ces derniers mois. Ce
soir, l’effet de ses regards sur moi et de
sa présence me l’avaient encore
clairement prouvé. Étrange, mais je me
sentais plus forte à son contact rugueux.
Une force qui me poussait vers l’avant et
m’aidait déjà à surmonter mes difficultés
à la fac. Est-ce qu’elle m’aiderait à
surmonter l’épreuve qui m’attendait à
Scranton ?
Le premier anniversaire de la mort de
Bailey.
Je l’espérais !
Car le spectre de revoir sa famille me
donnait de plus en plus des sueurs
froides. Cette célébration ? Je craignais
plus que jamais de replonger dans un
abysse infernal, même si je savais au fond
de moi qu’ils avaient besoin de me voir.
Que c’était très important pour eux.
Comme si j’étais un baume miraculeux –
leur baume – à une douleur
indescriptible. Je n’avais pas le droit de
faillir ; je n’avais pas le droit de me
cacher ici, à New York. Cependant,
j’avais le sentiment terrifiant que si je
m’écroulais devant eux, je les détruirais
une deuxième fois.
Dans ces moments noirs, j’avais
l’impression que Bailey me suppliait de
les aider à traverser cette difficile étape.
Que c’était vital et qu’elle comptait sur
moi… de là où elle était…
Plein d’idées étranges se bousculaient
dans mon esprit à l’approche de ce
rendez-vous. Un fardeau qui
s’alourdissait sur mes épaules, pour tout
dire. Mais j’avais encore quelques
semaines pour me préparer. Je chassai
mes pensées moroses et m’imprégnai de
l’ambiance énergisante du Nine, en
respirant profondément plusieurs fois,
avant de me diriger vers les dernières
tables de ma section à nettoyer. Dix
minutes plus tard, j’entrai dans le
vestiaire afin de me changer. Prête à
partir, je traversai la salle, mes
pourboires en poche.
— Salut, tout le monde !
— Salut, Katniss ! s’écrièrent en
chœur plusieurs voix, dont celles de
Clayton et Penny.
J’eus un petit rire en leur faisant un
signe de la main, puis sortis dans le froid
glacial. Emmitouflée dans mon écharpe,
je hélai un taxi qui passa devant moi sans
s’arrêter. Heureusement, je n’attendis pas
très longtemps avant qu’un autre ne
stoppe à ma hauteur, le temps de remonter
deux blocks pour me réchauffer. Assise
au chaud sur la banquette arrière, mon
esprit se mit à vagabonder. Je ne voulais
plus penser à Knox, mais peine perdue.
Il était là…
Son visage, ses yeux, ne cessaient de
danser devant moi. Il aurait certainement
été plus facile de lutter contre lui, si ses
regards – si intenses parfois – ne
m’étaient pas revenus régulièrement en
mémoire, avec une clarté incroyable.
Même cette fille scotchée contre lui ne
l’avait pas empêché de me regarder.
C’était peut-être ce qui me troublait le
plus. Et quand il s’était levé de table pour
quitter le Nine, nos yeux s’étaient
accrochés, le temps de quelques longues
secondes…
Le sien, pénétrant… une connexion
étrange.
Mon cœur se mit de nouveau à
s’emballer. J’avais conscience que mon
intérêt pour lui ne se limitait plus du tout
aux questions qu’il suscitait, compte tenu
de ses compétences en maths fi. En
réalité, depuis quelque temps déjà, il
envahissait mes pensées, et je craignais
fort que cette soirée ne scelle un point de
non-retour. Son tatouage – cette rose
noire – se matérialisa devant mes yeux,
puis ses épaules larges et ses abdos aux
contours dessinés… si parfaits.
Une chaleur embarrassante m’inonda,
là, dans le taxi. Jamais je n’avais éprouvé
une réaction physique aussi forte pour un
garçon, jusqu’à sentir une douleur
lancinante à un endroit bien précis. Mes
cuisses se serrèrent instinctivement ; ma
respiration se fit plus courte ; mes seins
me parurent plus lourds en quelques
secondes.
Waouh…
Je passai une main tremblante sur mon
visage, consciente de mon état. Knox
m’intriguait, oui, mais il m’attirait…
beaucoup, vraiment beaucoup.
Voilà, c’était dit !
Je fermai les yeux, la peau
frissonnante, la gorge nouée. Dans un
dernier sursaut de lucidité, je me traitai
d’idiote et me blindai en rassemblant
quelques fragments de fierté. Un type
comme lui ne faisait qu’une bouchée des
filles qui avaient le malheur, ou
l’imprudence, de s’en approcher de trop
près, avant de les jeter ensuite comme des
kleenex. Tout en lui le hurlait à des miles
à la ronde. Drainée par trop d’émotions
perturbantes, je fermai les paupières,
pressée de me glisser dans mon lit. Le
taxi freina enfin devant mon immeuble. La
course payée, je me dépêchai de rentrer.
Après une rapide douche, je me couchai
dans la foulée, repoussant Knox aux
confins de ma mémoire. Là où un mec de
son genre devait rester, dans une zone
hors d’atteinte, si on ne voulait pas se
brûler les ailes. Stupidement ! Du moins,
j’essayai, car il fut ma dernière vision
avant de m’endormir.
Lundi, je reçus un mail de l’objet de
mes pensées – obsessionnelles –,
m’inondant d’exercices qui reprenaient
toutes les difficultés qu’on avait passées
en revue. Je me demandai sérieusement
s’il ne se vengeait pas pour une
quelconque raison. Suite à l’épisode du
Nine, j’étais néanmoins soulagée d’avoir
un peu de répit. La semaine s’écoula vite
entre mes cours, mes heures au bar et ses
exercices. Samedi arriva et c’est
l’estomac noué, mais l’esprit fébrile, le
corps pulsant d’une anticipation très
perturbante, que j’atteignis son quartier.
À l’heure, cette fois-ci !
Il ouvrit la porte, en tee-shirt.
Dommage ! Quel gâchis de cacher…
Je serrai les dents, stoppant net le
cours de mes pensées X en un sermon
silencieux. Mes mains se crispèrent sur
mon sac.
— Salut ! lançai-je d’une voix
normale.
Ouf !
— Salut…
Dans le salon, je m’assis à ma place
habituelle après avoir ôté mon manteau.
J’eus à peine le temps d’ouvrir ma
pochette qu’il démarra sur les chapeaux
de roues. Bon sang, il allait encore m’en
faire baver ! Je le sentais. Je me raidis,
prête pour le combat. Et non, je ne
délirais pas ! J’avais vraiment parfois
l’impression d’être sur un ring, chaque
séance relevant d’un challenge différent.
Les minutes défilèrent.
Aucune allusion au Nine, aucune
question, plus de regards intenses…
Je réprimai un sentiment de déception
inconfortable, tout en me concentrant sur
les explications de Mister-iceberg. En
plein cours, j’entendis un gloussement
féminin et des voix étouffées dans le
couloir. Imperturbable, je me focalisai
sur ma feuille gribouillée de chiffres. Dix
minutes plus tard, un bruit dans le salon
attira mon attention. D’un mouvement
discret, je levai la tête pour jeter un coup
d’œil au-dessus de mon épaule : Cruz se
dirigeait vers la cuisine, torse nu.
— Salut, Columbia !
— Salut…
Des tatouages colorés sur ses bras et
ses pectoraux me sautèrent aux yeux. Un
joli mélange de gris, d’ombres et de
couleurs éclatantes.
Wouah… impressionnant. Mon regard
se fixa sur son dos lorsqu’il s’arrêta près
d’un meuble pour consulter un agenda. Il
avait beaucoup plus de tatouages que
Knox, de couleurs vives contrairement à
lui. Une palette incroyable. Bien que je
préfère le style moins chargé de Knox, il
fallait reconnaître que Cruz les portait
vraiment bien, sur un corps aux muscles
durs et sinueux, mis en valeur par sa peau
mate due à ses origines latines.
— Hé dis… tu es avec moi là ?! jeta
une voix très sèche à ma gauche.
Oh merde !
Je tressaillis et me retournai illico, les
joues empourprées.
Oh bon sang, son visage n’était pas
commode ! Sa mâchoire crispée et son
regard orageux lui donnaient un air
menaçant, le gris de ses iris ressemblant à
un liquide métallique. Je piquai du nez
sur ma feuille, comme une gamine prise la
main dans le sac. Il continua plus
sèchement et je réprimai un gros soupir.
Au fil des minutes, il devint encore plus
glacial. Si c’était possible. Avant, je me
fichais plus ou moins de cette distance, de
son comportement…
Maintenant… je ne savais pas...
Bien sûr que si, je savais ! Bonté
divine ! Depuis le Nine, malgré le danger
inscrit sur tout le package, j’avais envie
de… de…
Oh… en fait, je ne savais plus trop où
j’en étais, à ce stade. Je me fis violence
pour revenir à mes exercices, étouffant
mes états d’âme. Deux minutes plus tard,
j’entendis un autre bruit et jetai un regard
prudent. Une belle fille aux cheveux
bouclés noirs apparut, vêtue uniquement
d’un tee-shirt arrivant à mi-cuisses.
— Salut, Knox…
— Salut, Livia.
Knox lui lança un bref coup d’œil
indifférent, peu perturbé par sa tenue. Je
serrai les dents sous la petite joie étrange
qui jaillit dans ma poitrine. Quelques
secondes plus tard, je captai des
gloussements dans la cuisine, et des bruits
que je préférai ne pas identifier. Il était
clair que cette fille sortait tout droit du lit
de Cruz. J’essayai de rester concentrée
devant « un Knox » imperturbable. Quand
le cours prit fin, la dénommée Livia, enfin
habillée, était pendue au cou de Cruz,
près de la porte d’entrée ouverte.
— Comme je te l’ai dit la dernière
fois, ce mois de février est assez
particulier. Mais d’ici peu, on pourra
reprendre les cours en semaine, m’avertit
Knox, sur le seuil du salon.
Eh bien, c’était peut-être la plus
longue conversation qu’on avait eue, en
dehors des consignes lors de nos séances.
Encourageant ou pathétique pour mon
ego.
— Pas de problèmes, alors à samedi.
Salut…
— Salut.
Je pivotai, adressai un sourire poli à
la fille pressée contre Cruz. Au passage,
celui-ci tourna le visage dans ma
direction pour me faire un clin d’œil.
J’eus un petit hochement de tête, en
ignorant soigneusement ses mains
plaquées sur les fesses de Livia, et sortis
de l’appartement. Dans le couloir, je me
dirigeai vers les escaliers, consciente des
gloussements dans mon dos, ainsi que du
rire rauque et sexy de Cruz.
— Je dois aller bosser, ma belle !
— Il faudra qu’on remette ça,
minauda-t-elle. Je croyais que tu avais
congé aujourd’hui ?
— On a besoin de moi.
Honnêtement, je me demandai si
c’était vrai, ou s’il cherchait à s’en
débarrasser. Mais ce n’étaient pas mes
oignons.
— Pourquoi pas…
Un autre gloussement s’éleva dans
mon dos alors que je pivotais vers la
cage d’escalier. Et là, je me pétrifiai en
haut des marches, mes yeux plongeant
dans des prunelles claires. Figée, Bethany
se tenait en bas sur le palier
intermédiaire, l’index pressé contre sa
bouche, me sommant de ne pas révéler sa
présence, le regard suppliant. Et… à cet
instant, je sentis quelque chose dans
l’atmosphère : une véritable chape de
plomb chargée d’une forte émotion.
Avant que je ne puisse réagir, elle fit
volte-face et dévala à toute allure les
escaliers. Ses bottes en daim aux talons
plats silencieuses, malgré sa rapidité. Je
me remuai enfin et descendis à la hâte les
marches. Ce n’est que dehors que je
réussis à la rattraper, quand elle s’arrêta
net sur le trottoir, la poitrine se soulevant
plus vite, le visage tourné à l’opposé, le
regard fuyant.
— Salut, Bethany, dis-je avec douceur.
Je la vis se raidir avant de se
retourner, ses yeux dangereusement
brillants, un sourire forcé sur les lèvres.
Triste. J’avais ma réponse. Ce que
j’avais compris d’instinct dès la première
seconde. Sa bouche trembla : — Salut,
Jailyn.
Je lançai un coup d’œil vers
l’immeuble, consciente de marcher sur
des œufs.
— Tu ne voulais pas… voir ton frère ?
demandai-je avec prudence.
— Non… non… pas la peine,
rétorqua-t-elle d’un ton tendu.
Sa main balaya l’air d’un geste
négligent, mais je la sentais très mal à
l’aise derrière cette façade rigide. Elle
cligna soudain plusieurs fois des
paupières pour en chasser l’humidité. Je
pressentis que je devais me montrer très
diplomate si je ne voulais pas la braquer.
Tout à coup, une voix s’éleva à notre
gauche.
— Hé Bethany, c’est toi ? Comment tu
vas ?
Livia s’avança vers nous. La nuque
raide, Bethany plaqua un faux sourire sur
ses lèvres. Rien qui ressemblait à l’un de
ses sourires naturels et pétillants.
— Salut, Livia.
— En promenade à Manhattan ?
— Oui…
La réponse laconique et le ton froid ne
perturbèrent guère Livia-la-glousseuse.
Visiblement, elles se connaissaient. Mes
yeux se baissèrent sur les poings serrés
de Bethany, qui se contenait comme elle
le pouvait.
— Bon, je n’ai pas trop le temps de
discuter, lança Livia dans un autre
gloussement que je commençais à trouver
très énervant. Quelle nuit… Cruz n’a pas
changé, ajouta-t-elle d’une voix lascive,
avec un petit clin d’œil.
Mais ferme-la, bonté divine !
Je me raidis, surveillant du coin de
l’œil la réaction de Bethany. Elle ne dit
rien, mais son visage pâlit un peu plus. Il
y eut un silence, un long silence, lourd,
pesant, avant que Miss glousseuse ne
tourne enfin les talons. À cette minute, je
ne sus que dire, mais je me voyais mal
abandonner la sœur de Knox dans cet
état. Touchée par sa détresse, un
sentiment protecteur m’envahit tout à
coup.
— … Je dois y aller… jeta-t-elle
d’une voix très enrouée.
— Écoute, je connais un café sympa
pas loin d’ici, où ils font des sandwichs
vraiment délicieux, proposai-je
spontanément. J’ai à peine eu le temps de
prendre mon petit déjeuner ce matin, et je
meurs de faim.
Je la vis hésiter, prête à refuser, la
respiration encore difficile.
— Je…
Elle se tut. Bethany était une fille
intelligente ; j’étais certaine qu’elle
sentait parfaitement que j’avais compris
une grosse partie du problème, voire le
problème en entier, à propos de ce qui
venait de se passer. Je continuai d’un ton
léger, pour ne pas la mettre plus mal à
l’aise : — Je suis affamée, mais je n’ai
pas envie de déjeuner seule. Il faut dire
que ton frère ne m’a pas ménagée.
Cette réflexion la fit sourire. Un tout
petit sourire.
Évoquer Knox la relaxait un peu. Il
suffisait d’éviter le sujet « Cruz » ou elle
allait détaler, c’était certain.
— Oui, il peut être intense, convint-
elle.
— Il m’a fait bosser sans relâche.
La tension au niveau de ses épaules
faiblit avec un autre petit sourire.
Encourageant.
— Oui, c’est tout lui, ça !
— Tu m’accompagnes ? C’est moi qui
invite.
La tristesse dans ses yeux commençait
à s’évanouir peu à peu.
— Ok.
Durant les premières minutes, elle
resta silencieuse, encore sur le qui-vive.
Mais quand elle remarqua que je
n’abordais pas l’épisode précédent, que
je l’ignorais purement et simplement, elle
se détendit enfin. À vrai dire, elle me
faisait penser à Tiphaine, à peu près du
même âge.
— Alors, tu as toujours voulu être
infirmière ? demandai-je d’un ton léger.
— Oui…
— Et il y a une spécialité qui
t’attirerait plus qu’une autre ?
— J’aimerais travailler en pédiatrie
ou dans un service néo-natal. Je sais que
ce n’est pas toujours facile en milieu
hospitalier, mais j’aime les enfants.
Je devinai aisément qu’elle était faite
pour ça. Elle avait quelque chose, un petit
truc indescriptible. Une belle aura
émanait de sa personne sincère et
spontanée. C’était curieux, mais
d’instinct, je ressentais l’envie de la
protéger. La sensation se révélait forte et
bizarre, étonnante même. Trois blocks
plus loin, sur Columbus, on entra tout
d’abord dans une boutique qui vendait un
tas de babioles de Disney. Bethany pouffa
lorsque je me mis à fredonner, d’un air
très faux, certaines chansons. À la
deuxième, elle se joignit à moi, toutes
deux pliées de rire, car elle n’était pas
plus douée que moi. Puis, on se rendit
dans le petit café que je connaissais, situé
à deux pâtés. Elle semblait aller mieux,
retrouvant sa spontanéité. Par chance, je
trouvai immédiatement une table libre
après avoir payé nos deux plats. Sur le
chemin, j’avais appris qu’elle faisait de
la danse et pas mal de baby-sitting. Une
serveuse vint nous apporter notre
commande, et on se retrouva seules.
— Tu as une sœur ? demanda-t-elle
avant de croquer dans son sandwich.
Je m’essuyai la bouche avant de
répondre :
— Oui, plus jeune, elle suit des cours
à Curtis, à Philadelphie. Tiphaine a
toujours été passionnée de musique
classique, elle est très douée au violon.
— Classique ? répéta-t-elle d’un ton
surpris.
— Oui, contrairement à moi, lançai-je
avec un soupir.
Elle sourit.
— Knox est vraiment doué en
musique, Chase, mon autre frère en
dessin, et moi… en rien…
Chase, un autre frère. Mon cerveau
enregistra ce nouveau détail.
— Je chante faux ! Je dessine comme
une gamine de deux ans, poursuivit
Bethany, c’est une horreur.
J’eus un petit rire.
— Mais je suis sûre que tu fais des
miracles avec les enfants. Moi, je les
pendrais tous par les pieds au bout de
cinq minutes.
Son rire fusa dans la salle.
— Ma sœur trouve que j’ai des goûts
musicaux qui jettent la honte sur toute
notre famille, continuai-je d’un ton
espiègle.
Bethany pouffa. Ah, ça faisait du bien
de la voir ainsi !
— Knox est lui aussi désespéré quand
il voit ce que j’écoute. Pour lui, je fais
également honte au nom « Fowler ».
Fowler. J’enregistrai cet autre détail.
— On a ça en commun. Qu’est-ce que
tu écoutes ?
— J’adore Katy Perry !
— Sans blagues, moi aussi, lâchai-je,
étonnée.
Là, elle éclata de rire, toute tristesse
définitivement envolée.
— Ne dis jamais ça à mon frère !
— Déjà qu’il ne m’apprécie pas…
J’aurais voulu ravaler cette réflexion à
l’instant où elle sortit de ma bouche.
Bethany me regarda quelques secondes
d’un air pensif, avant de me répondre : —
Non… ne pense pas ça. Je sais que Knox
peut être intense et qu’il a un côté entier,
mais les derniers mois ont été difficiles
pour toute notre famille. Mais c’est
quelqu’un de génial, même s’il est vrai
qu’en ce moment, il peut
malheureusement donner une fausse
impression.
Elle se tut et, même si j’en mourais
d’envie, je n’osai pas poser plus de
questions. Knox me perturbait assez sans
que j’en apprenne plus sur lui.
— Bah… je commence à le connaître,
plaisantai-je
Le sujet fut abandonné. On se mit à
discuter de son spectacle, de musique, de
maquillage, d’un tas de trucs légers. Le
temps passa très vite et, au moment de me
lever, je m’aperçus que ce déjeuner avait
vraiment été agréable. Sur le trottoir, je
papotai encore quelques minutes avec
Bethany. Elle prévoyait de rejoindre sa
copine Ashley et sa mère sur Columbus
Circle, pour rentrer ensemble à Brooklyn.
Cela me rassura.
— Tiens, je te laisse mon numéro de
portable, si tu as besoin d’aide pour
Columbia, ou quoi que ce soit.
Elle l’enregistra dans ses contacts et
bipa le mien.
— Tu as le mien également. Merci,
Jailyn, ce déjeuner a été très sympa.
— On pourra remettre ça ? proposai-
je.
— Oui, j’aimerais bien, répondit-elle
avec un petit sourire.
Je la vis inspirer.
— Je suis vraiment contente que Wade
t’ait conseillé mon frère. Ça m’a permis
de te rencontrer.
À y réfléchir, le destin empruntait
parfois des chemins bizarres.
— Moi aussi.
L’air gêné, elle tritura soudain ses
gants, de nouveau mal à l’aise.
— S’il te plaît, ne dis pas à Knox…
que tu m’as vue dans… dans…
Elle se tut, très embarrassée.
Spontanément, je posai ma main sur son
avant-bras.
— Je te le promets.
Soulagée, elle me remercia d’un air
triste, avant de lancer d’un ton plus
enthousiaste : — Bon, je dois y aller.
Ashley et sa mère m’attendent à l’entrée
de Time Warner. Alors, à bientôt et bon
courage pour tes cours.
— Je survivrai, plaisantai-je.
Elle sourit.
— Oh… je suis certaine que mon frère
a trouvé à qui parler. Tant mieux !
Mes joues rosirent légèrement. Après
un dernier signe, elle s’éloigna. Je la
regardai se diriger vers la bouche de
métro.
— Bethany ? appelai-je tout à coup.
Elle se retourna, à quelques mètres.
— Oui ?
— Si tu as besoin d’aide ou si tu as
simplement envie de discuter, enfin quoi
que ce soit, tu as mon numéro… n’hésite
pas…
À cette seconde, elle comprit
clairement à quoi je faisais allusion, ou
plutôt, à qui je faisais allusion. Immobile,
elle me fixa en silence, avant de faire un
petit mouvement de la tête. Puis, elle
pivota et s’éloigna vers la bouche de
métro. De mon côté, je fis demi-tour en
direction de mon appartement. Durant tout
le chemin, je pensai à Bethany. Je voulais
croire que Cruz n’était qu’une tocade,
sinon, la pauvre risquait fort d’en baver
plus d’une fois. Mais vu son visage, la
profonde tristesse et la douleur que
j’avais pu lire dans ses yeux, j’avais bien
peur que ses sentiments ne se résument
pas à un simple béguin. J’eus un soupir
fataliste.
Mais pourquoi donc tout était
compliqué en amour ?
Le souvenir de Bailey choisit ce
moment pour se frayer un chemin. Je ne
voulais pas penser à sa vie sentimentale
avant son décès. Peut-être que si elle
avait fait d’autres choix, ma meilleure
amie serait encore là. Mille fois, je
m’étais posé la question. Je savais bien
qu’un être ne choisissait pas la personne
dont il tombait amoureux. L’amour
pouvait vous tomber dessus du jour au
lendemain. Mais si elle n’était pas
montée dans cette voiture… ce soir-là…
Ma gorge se noua violemment et des
larmes affluèrent d’un coup. Je dus lutter
quelques minutes pour éclaircir ma vision
opaque.
Oh bon sang… c’était dur !
Surtout quand toutes ces questions
refaisaient surface, mêlées à une douleur
vive. La même que le jour où mes
parents, venus directement de Scranton,
m’avaient annoncé la terrible nouvelle. Je
combattis cette souffrance, consciente de
la spirale dans laquelle certains
souvenirs pouvaient m’entraîner. Je
réussis à endiguer la sensation grâce à
des exercices respiratoires, mettant en
œuvre les conseils d’un médecin que
j’avais consulté, il y a quelques mois. Ma
respiration se fit régulière, et le poids qui
comprimait mes poumons disparut peu à
peu.
Plus calme, j’atteignis enfin mon
appartement.
Chapitre 13
Jailyn
Le jeudi de la semaine suivante, Knox
put finalement caser un cours au lieu du
samedi comme prévu. Dans son mail, il
m’avait avertie qu’on pourrait maintenant
caser deux cours, à moins d’un problème
de dernière minute. La séance se passa
dans l’ambiance coutumière. En fait,
j’avais même l’impression qu’il était
encore plus distant depuis l’épisode du
Nine. Sa froide indifférence provoqua
cette déception familière, avant qu’il ne
m’oblige à plonger dans un rythme
infernal qui empêcha mon esprit de
vagabonder dans une mauvaise direction.
Au cours de la même semaine, Holly
m’avait rappelé la fête que la fraternité
de Wade organisait pour son anniversaire,
le premier samedi du mois de mars. En
fait, elle m’en parlait depuis quelques
semaines, mais j’avais zappé ces derniers
temps. Cette fête serait la première soirée
à laquelle j’assisterais depuis la mort de
Bailey. Appréciant Wade, je me sentais
prête à sortir de ma tanière pour
m’amuser un peu. La « big party » se
tiendrait dans un immeuble situé sur la
114ème rue, le QG de la confrérie à
laquelle il appartenait. J’étais toutefois un
peu nerveuse de replonger dans ce type
de soirée.
Le jour J, je me préparai avec soin en
vue de mon premier vrai retour à une vie
sociale normale en tant qu’étudiante. Je
revêtis un jean moulant, à taille basse,
d’un bleu foncé. Deux ailes d’aigle,
rehaussées de fils brillants et de petits
strass fantaisie, décoraient les poches sur
mes fesses. C’était l’un de mes jeans
préférés. D’ailleurs, Holly trouvait que
ce pantalon me faisait des fesses et des
jambes d’enfer. Je mis des bottes en cuir,
noires, à talons fins, pas trop hauts ; le
type de bottes que je pourrais supporter
toute une soirée. Pour le haut, j’optai pour
un simple tee-shirt moulant couleur taupe,
avec un décolleté sexy en V. Balayés sur
le côté, mes cheveux lisses tombaient
librement sur ma poitrine. Au niveau
maquillage, un fard gris rehaussait mon
regard, d’un bel effet smoky. Avant de
partir, j’enfilai un petit cardigan sous mon
manteau, assorti à mon top. Je me sentais
bien, coquette et séduisante. Carol et
Delaney, deux très bonnes copines de
Holly, nous rejoignirent à l’appart.
Delaney fréquentait un étudiant qui
appartenait à la même fraternité que
Wade.
Par ce froid glacial, on préféra s’y
rendre en taxi. À notre arrivée, du monde
se pressait sur le trottoir. En haut de
quelques marches, un gars vérifiait les
noms sur une liste. De loin, il reconnut
Holly et nous fit signe. Notre petit groupe
passa devant quelques personnes qui
grognèrent dans leur barbe, avant qu’on
pénètre dans le rez-de-chaussée d’un
beau bâtiment de sept étages. Tous les
meubles avaient été poussés contre les
murs, et un DJ occupait l’angle de la
grande salle principale, où du monde se
pressait déjà sur une piste de danse
improvisée.
Wade vint nous accueillir en personne.
Carol, Delaney et moi-même, on éclata de
rire lorsque Wade et Holly
s’embrassèrent à pleine bouche sous les
sifflets divers. Delaney rejoignit son
copain qui l’attira contre lui. Je sentis
cette petite envie familière refaire
surface, avant de me tourner vers Carol
qui me proposa d’aller faire un tour.
Un large couloir desservait d’autres
pièces spacieuses sur le même niveau,
alors qu’une cage d’escalier imposante
s’envolait vers les étages. Un superbe
immeuble typique de Manhattan. Il n’y
avait pas à dire, la fraternité de Wade
transpirait pouvoir et richesse. On passa
devant une salle de télé immense, qui
accueillait des étudiants s’excitant
derrière une console de jeux, certaines
filles se trémoussant sur les genoux de
mecs.
Dans une autre salle spacieuse, du
monde gravitait autour de trois tables de
billard. Au fond du rez-de-chaussée, une
vaste cuisine, qui donnait sur une grande
cour intérieure, ne désemplissait pas,
avec ses tonnelets de bière. Plusieurs
personnes fumaient à l’extérieur. Après
un tour rapide, on revint vers la salle où
le DJ se donnait à fond. Dans la cage
d’escalier, il y avait pas mal d’allées et
venues, ainsi que des gens assis sur des
marches. Je préférais ne pas imaginer ce
qui se passait au-dessus de ma tête, aux
étages, me faisant la promesse de faire
gaffe si je devais aller aux toilettes. Une
méfiance tout à fait légitime suite à
quelques expériences précédentes,
embarrassantes dans ce type de soirée.
Des spots, installés un peu partout,
restituaient l’ambiance d’un club à une
grande partie du rez-de-chaussée : les
silhouettes ondulaient sur la piste,
certaines se pressaient l’une contre
l’autre, des couples s’embrassaient dans
des recoins.
Oui, pas de doute, j’étais bien de
retour dans une soirée étudiante. Carol
m’entraîna illico sur la piste. Les
premières minutes furent assez étranges.
Je me sentis un peu raide, plus vraiment
dans mon élément, avant de retrouver les
mouvements familiers. J’avais toujours
aimé danser et je réalisai avec
étonnement que ça m’avait manqué. Avec
un regain d’énergie, je bouclai tous les
souvenirs douloureux dans un petit coin
de mon cerveau, réprimai cette
culpabilité – jamais très loin –, pour me
laisser emporter par la bonne humeur
générale.
Au bout d’une demi-heure, je me
rendis dans la cuisine avec Carol, toutes
deux assoiffées et essoufflées. Au cours
de l’heure suivante, quelques garçons
engagèrent la conversation. Ils comprirent
vite mes signaux « pas intéressée » et ne
s’attardèrent pas. Ce n’était pas plus mal,
je voulais juste m’amuser, danser, rien
d’autre. Je n’avais aucune envie de finir
dans les bras d’un mec, encore moins à
l’étage comme certaines. Carol était
repartie sur la piste. Adossée contre un
mur, je sirotai ma bière, mon regard
s’attardant machinalement vers le hall,
lorsque plusieurs mecs entrèrent…
Et… là, je le vis…
Mon cœur fit un énorme bond dans ma
poitrine. Mon corps accusa le coup : une
onde de choc si forte, que je dus plaquer
ma main libre contre le mur pour me
retenir de chanceler. En appui sur la
cloison, je contemplai Knox. Jamais
l’idée ne m’avait effleurée que Wade
pourrait l’inviter. Une immense excitation
monta en moi. Une réaction qui aurait dû
m’effrayer si je n’avais pas été occupée à
le fixer, sans pouvoir détacher mon
regard.
Waouh… il était à tomber.
Tout le package à saliver faisait penser
à… sexe, sexe et sexe, de son visage très
séduisant à ses tatouages fascinants, de
ses biceps magnifiquement sculptés à ses
épaules carrées ; de son torse musclé à
ses hanches étroites et ses longues jambes
puissantes. Grand, il avait la solide
carrure d’un athlète, mais son physique
n’avait rien de massif, contrairement à
certains garçons trop bodybuildés à mon
goût. Pas un centimètre à jeter. Ses
cheveux bruns coiffés dans tous les sens,
plus courts sur les côtés et plus longs sur
le dessus, s’illuminaient de reflets plus
clairs sous les spots, alors que
l’éclairage intime soulignait les angles de
son visage et de sa mâchoire, ombrée
d’une barbe naissante. Pas à dire, tout en
lui hurlait « bad-boy » à fuir. Mais je me
gorgeai de cette vision, avant de
remarquer du coin de l’œil toutes les
filles qui le dévoraient des yeux, lui et
son groupe.
Je reconnus Cruz, son colocataire,
ainsi que les deux autres types que j’avais
déjà vus au Nine. Mon cœur se mit à
palpiter dangereusement, mes yeux rivés
sur lui. Il faut dire qu’il valait le coup
d’œil. D’où je me tenais, il ne pouvait me
voir. Cela dit, j’ignorais si je souhaitais
vraiment qu’il remarque ma présence ou
non. Ce n’était pas par rapport à son
comportement durant les cours, mais
plutôt par rapport à mes propres réactions
qui n’allaient pas en s’améliorant, de
minute en minute.
J’avais l’impression d’avoir du mal à
respirer, comme si mes poumons venaient
de rétrécir, mes muscles noués sous
l’anticipation ou une certaine
appréhension. Je ne savais plus. Il se
déplaça vers la gauche ; mon regard
suivit son déhanché… sexy. Rien à dire !
Son jean délavé lui allait comme un gant,
ni trop serré ni trop large, soulignant de
superbes fesses. Et, comme beaucoup de
mecs, ce jean tombait très bas sur ses
hanches. Toutefois, jamais je n’avais
rencontré un homme qui le portait aussi
bien que lui, à me faire saliver à chaque
déhanché.
Je continuai à le regarder. Aussi
séduisant fût-il, il n’avait rien d’une
gravure de mode. Rien d’un jeune
étudiant. Un côté trop brut se dégageait de
sa personne et, à lui tout seul, il faisait
vibrer la pièce de testostérone. Je sentais
bien que mon intérêt dépassait ma limite
autorisée en ce qui le concernait, mais je
n’arrivais pas à détacher mon regard de
sa silhouette qui s’éloignait vers le hall.
Le corps fébrile, j’avais chaud, et une
conscience aiguë de chacun de mes
vêtements sur ma peau sensible. Au
moindre mouvement, j’avais l’impression
que les pointes de mes seins frottaient
douloureusement contre mon soutien-
gorge. Une douleur latente dans le bas de
mon ventre, et plus bas, acheva de me
mortifier. Je fermai les paupières
quelques secondes, horrifiée que je
puisse avoir de telles réactions physiques
au bout de quelques secondes, en le
contemplant tout simplement. Ça ne
s’arrangeait pas depuis l’épisode du
Nine. L’idée d’explorer ce corps nu dans
un lit aux draps en bataille me traversa
soudain.
Oh mon Dieu ! Que m’arrivait-il !
Mes joues s’empourprèrent
violemment.
Il disparut de ma vue pendant quelque
temps ; j’inspirai et expirai durant
quelques longues secondes pour me
reprendre, avant de siroter ma bière.
C’était mon deuxième gobelet ; à coup
sûr, le dernier. Toutefois, je ne pouvais
m’empêcher de guetter les allées et
venues dans le hall. Quand il revint enfin,
accompagné de ses potes, chacun une
bière à la main, une foule de filles les
suivaient. La prise serait bonne ce soir,
pensai-je, une flèche de jalousie vrillant
ma poitrine. Le souvenir de cette brune,
au Nine, refit surface.
Mes paupières se fermèrent une brève
seconde avant de se rouvrir. Je me sentais
sur un fil, en équilibre précaire, ayant du
mal à maîtriser mes réactions. Bonté
divine ! Je ne devais pas éprouver de
l’intérêt pour un type comme Knox,
c’était suicidaire ! Je n’arrêtais pas de me
faire la leçon, désespérément, mais il
hantait de plus en plus mes pensées en
dehors des cours, et suscitait d’intenses
pulsions. Je ne pouvais le nier. À cet
instant, un vide se creusa dans ma
poitrine ; l’envie que je pouvais parfois
ressentir devant le bonheur d’un couple
comme Wade et Holly se ranima avec une
violence impossible à ignorer.
Subitement, j’eus envie de glisser plus
vers la droite pour éviter qu’il ne me
voie. Je craignais mes réactions, mais
plus encore, je craignais qu’il puisse
comprendre, d’un coup d’œil, qu’il me
troublait profondément. Qu’il m’attirait
terriblement.
Le souvenir de ses regards au Nine
revint avec une force impitoyable et attisa
cette envie en moi, une force refusant de
capituler, d’entendre la voix de la raison.
Celle qui ne cessait de me répéter que
Knox ne cherchait qu’une seule chose
chez une fille : l’accrocher à son tableau
de chasse, après avoir couché avec elle.
Un tableau de chasse qui devait dépasser
de loin tout ce que je pouvais imaginer.
Et je n’étais pas ce type de fille-là.
Cependant, même si je voulais
m’abstenir de regarder dans sa direction,
mes yeux, eux, refusaient d’obéir. Ils
balayèrent le DJ, la piste, et revinrent
vers lui. Je sus à la seconde lorsqu’il me
vit dans la salle, sa bière suspendue en
l’air, à quelques centimètres de ses
lèvres, son regard planté dans le mien. Le
temps sembla s’arrêter, et une lueur
intense – identique à cette soirée au Nine
– me fit frissonner. Immobile, il ne me
quitta pas des yeux durant de longues
secondes ; j’en fis de même, hypnotisée.
Puis, son bras bougea au ralenti, sa main
se levant pour porter sa canette à la
bouche, son regard toujours vissé au
mien. À ce moment-là, mon cœur cognait
dans ma cage thoracique, mes jambes
liquéfiées menaçant de céder sous mon
poids. Et le charme se rompit
brusquement quand il tourna son visage
vers la fille, à sa gauche.
Waouh ! Le coup dans l’estomac fut
douloureux. Une autre flèche de jalousie
me transperça la poitrine avec une
violence aussi soudaine que perturbante,
mêlée à une intense déception.
Il m’ignorait. Plus clair que ça, tu
meurs !
Je le regardai, un peu perdue. Pas un
signe, pas un bonjour. Je devais avoir la
gale ou la peste pour provoquer une telle
réaction chez lui. Ou j’avais peut-être
volé son goûter dans une cour d’école au
primaire, sans m’en souvenir ?
Bon sang, je n’arrivais pas à maîtriser
ce qui se passait en moi !
Ma gorge se noua stupidement. Je
vidai le reste de mon verre, le posai
quelque part à l’aveuglette, décidée à
rejoindre Carol sur la piste. J’étais ici
pour m’amuser, et j’allais m’amuser !
Carol m’accueillit avec un grand sourire.
Je souris à mon tour, me laissant aller au
tempo de la musique. Quelques minutes
plus tard, un inconnu s’approcha et se mit
à danser devant moi, et de plus en plus
près.
Je me concentrai sur lui pour oublier
Knox et son harem dans mon dos. Lorsque
le type posa ses mains sur mes hanches,
je ne le repoussai pas, ondulant du bassin.
Wade et Holly nous rejoignirent sur la
piste. Avec un sourire, je me dégageai
pour me tourner vers ma copine qui
m’attira dans son cercle, visiblement
heureuse que je m’amuse. Mais le
mouvement me fit pivoter et je me
retrouvai dans l’autre sens, face à l’objet
de mes pensées. Je ne pus m’empêcher de
lever les yeux.
Knox était toujours à la même place…
Et il me fixait d’un air sombre et…
étrange. Mes poumons se vidèrent d’un
coup lorsque son regard intense détailla
lentement ma silhouette, de haut en bas et
de bas en haut, s’attardant sur des
endroits précis, avant qu’il plonge ses
yeux dans les miens. Ma peau parut
fourmiller de la tête aux orteils ; je sentis
même les pointes de mes seins durcir. Un
démon devait me posséder, car je soutins
son regard. Soudain, deux mains se
posèrent sur mes hanches, mon cavalier
de retour, dans mon dos. J’eus tout à coup
l’impression que les mâchoires de Knox
se crispèrent, une lueur menaçante dans
ses yeux. Impossible ! Je devais vraiment
prendre mes désirs pour des réalités. Une
blonde se colla à lui et il tourna la tête, se
désintéressant de ma petite personne. Un
nouveau coup dans la poitrine me fit
serrer les dents. Je fis volte-face pour
danser avec mon admirateur.
La danse suivante, je m’éloignai de
lui, car je n’avais aucune envie de lui
donner de faux espoirs, ni de m’empêtrer
avec un mec collant. Je réussis à m’en
débarrasser lorsqu’une fille se pressa
contre son flanc, avec un décolleté qui
attira toute son attention. Soulagée, j’en
profitai pour m’échapper et regagner la
cuisine. Je me servis un soda, cette fois-
ci, puis revint dans le hall peu éclairé. Je
m’arrêtai dans un coin et me forçai à
observer Carol et Delaney, qui
continuaient à s’éclater sur la piste.
— On ne travaille pas, ce soir ?
Cette voix profonde, familière, faillit
me faire sauter en l’air. Ma main se
crispa autour de mon verre, alors que je
me retournais, le cœur battant.
— Non… sal… ut… bredouillai-je
d’un ton enroué, sous le coup de la
surprise.
— Salut.
J’étais si étonnée qu’il m’adresse la
parole que je ne sus que dire sur l’instant,
prisonnière de son regard gris lumineux,
qui prenait des nuances magnifiques sous
l’éclairage tamisé. Des ombres
accentuaient la séduction de son visage.
Je n’osais laisser mes yeux s’égarer sur
son torse musclé. Son physique me
troublait ; son visage me troublait ; ses
tatouages me troublaient. J’avais
l’impression qu’une vanne s’ouvrait,
m’emportant dans un tourbillon de
sensations. Il sentait bon, très bon, une
note de bois de santal, suave et veloutée.
Je me retenais d’inspirer comme une
malade. Oh bon sang !
— Ça fait combien de temps que tu
travailles au Nine ? demanda-t-il.
— Depuis début février.
J’avais encore du mal à aligner deux
pensées cohérentes. Je n’étais pas du
genre à perdre mes moyens à ce point,
mais j’avais l’impression que tous mes
organes tressautaient. J’inspirai
profondément pour me calmer.
— En fait, je bossais auparavant dans
un restaurant, précisai-je d’un ton normal
dont je me félicitai. Le patron a été obligé
de le fermer suite à une inondation. Une
canalisation a éclaté une nuit et fait pas
mal de dégâts. La cuisine, les fours et la
salle ont été inondés. Les travaux risquent
de durer quelques mois avant qu’il ne
puisse rouvrir. Le soir de notre rencontre,
j’avais remarqué cette annonce au Nine…
et j’ai tenté ma chance.
Knox ne dit rien pendant quelques
secondes, puis hocha la tête.
— Greg est un type correct avec son
personnel. Tu ne perds pas au change.
— Oui, il est très sympa. D’ailleurs,
l’ambiance me plaît. J’aime bien
travailler avec Penny et Clayton.
J’étais encore sous le coup de la
surprise, mais j’eus subitement peur qu’il
ne s’échappe. Ce qui me rendit téméraire.
— Euh… Holly m’a dit que tu
travaillais dans un studio
d’enregistrement ?
Bon, je venais de lui avouer que
j’avais pris quelques renseignements
personnels. Pas la mer à boire. Je me
sentis cependant un peu rougir. Il hésita
une fraction de seconde, avant de
répondre :
— Oui… comme ingénieur du son.
Intéressant.
— C’est loin du domaine de la
finance, jetai-je en souriant.
— Effectivement, rétorqua-t-il sans
sourire.
Je commençais à avoir l’habitude. Je
brûlais de lui poser enfin la question qui
me trottait dans la tête depuis le premier
cours.
— Je peux te poser une question ?
Là, je crus voir l’ombre d’un sourire
lorsqu’il me fixa, et mon cœur fit un sacré
salto dangereux. Ce petit sourire était si
inattendu que je déglutis devant son
visage moins distant, transformé en
quelques secondes. Irrésistible. Mon
cœur menaça de s’échapper de ma
poitrine, ma respiration devenant plus
saccadée. Sa remarque suivante m’étonna
:
— Je parie que c’est une question que
tu as envie de me poser depuis un bout de
temps ?
Je souris, masquant du mieux que je
pus ma nervosité et… mon trouble.
— Oui, c’est vrai… Tu as suivi une
filière business pour avoir un tel niveau,
n’est-ce pas ?
— Oui…
J’attendis. Il me fixa et but une gorgée
de sa bière. Je refusai de regarder ses
lèvres trop tentantes.
— Rutgers, et j’ai arrêté après deux
semestres.
— Tu es… pourtant très doué…
Je me sentis de nouveau rougir, ma
phrase prenant une connotation bizarre.
Oh bon sang, je ne me reconnaissais plus
! Jamais un garçon ne m’avait rendue
aussi stupide et émotive. Il me dévisagea
quelques secondes en silence, avant de
hausser une épaule d’un mouvement
négligent.
— C’était pas mon truc. J’ai validé les
crédits qui m’intéressaient en sachant que
ce ne serait pas perdu. Mais dès que j’ai
eu une opportunité, je suis parti.
Il ne précisa pas en quoi cela pourrait
lui servir exactement, mais je me tus.
J’avais du mal à comprendre qu’on
puisse quitter une très bonne université
comme Rutgers avant l’obtention d’un
diplôme. Toutefois, le ton plus sec de sa
réponse me dissuada de forcer ma
chance. J’avais l’impression de marcher
une nouvelle fois sur des œufs. Et je ne
voulais surtout pas qu’il se barre. J’avais
envie de continuer à lui parler… et…
qu’il me sourie de nouveau.
C’était idiot, mais j’en avais vraiment
envie.
Le mur paraissait se fêler, légèrement ;
je voulais qu’il se fêle un peu plus.
Beaucoup plus, en vérité. J’ignorai les
signaux « danger » qui clignotaient dans
mon cerveau – une partie rationnelle,
opposée à cette envie avide de prolonger
ce tête à tête. J’essayai de me persuader
que ce petit intermède améliorerait nos
cours, mais je savais bien que tout ça
n’était que des excuses…
Parce qu’il m’attirait… toujours plus.
Je me raclai la gorge.
— Ma sœur suit des cours à Curtis,
elle est en première année.
Une lueur de surprise éclaira le gris si
lumineux de ses iris.
— Ouais, je connais. Quel instrument
?
— Violon, elle veut faire carrière dans
la musique. D’ailleurs, elle a été
sélectionnée pour faire deux
représentations avec l’orchestre
philharmonique de Philadelphie, cet été.
— Pas mal ! Ce genre de sélection est
plutôt rude, répondit-il après avoir bu une
autre gorgée de sa bière, ses yeux fixés
sur moi.
Je me souvenais que Bethany m’avait
confié qu’il aimait jouer de la guitare.
— Et toi… tu joues d’un instrument ?
demandai-je d’un air innocent.
— De la guitare.
Son regard pénétrant me troublait
toujours autant, mais je puisais dans des
ressources insoupçonnées pour conserver
une attitude normale. Il avait assez de
groupies autour de lui ! Toutefois, c’était
plutôt un gros exploit de ma part.
— Et de ton côté… tu es une matheuse
douée en musique ?
Un large sourire fendit mes lèvres.
— Je suis nulle, incapable de jouer
d’un instrument. En fait, ma sœur et moi,
on est à l’opposé l’une de l’autre. Je suis
la matheuse qui tient ça du côté de mon
père, alors que ma frangine a hérité de la
fibre artistique de ma mère.
J’aimais discuter avec lui. Il pouvait
être si différent, plus accessible. Je bus
une gorgée de mon soda avant de lancer :
— J’ai trouvé ta sœur très
sympathique.
Son regard s’éclaira d’une lueur
affectueuse qui me rendit toute chose.
J’avais déjà perçu une autre facette de
Knox, le jour de ma rencontre avec
Bethany ; elle réapparaissait, attirante et
plus que dangereuse pour moi.
— Oui, c’est une chic fille,
intelligente...
Je crus qu’il allait dire autre chose,
mais il se tut. De mon côté, je n’osai pas
continuer sur le sujet, de peur de faire une
connerie, me souvenant de ma promesse.
— Cruz et toi, vous vous connaissez
depuis longtemps ? demandai-je d’un ton
désinvolte.
— Aussi loin que je m’en souvienne ;
on a grandi dans le même quartier.
C’était bien ce que je pensais.
Malheureusement. Cruz avait toujours fait
partie de la vie de Bethany. Knox était
loin d’imaginer les sentiments que sa
sœur nourrissait envers son meilleur ami.
Je baissai les yeux vers ses tatouages,
déjà parce qu’ils étaient fantastiques, et
parce que je préférais m’éloigner de ce
sujet brûlant.
— C’est du très beau travail. L’artiste
qui a fait ces tatouages a beaucoup de
talent.
— C’est Cruz. Lui et Zack, un pote de
notre bande, ont ouvert une boutique à
Manhattan.
Je faillis lui demander pour la rose
noire, mais je me retins à la dernière
seconde, ne souhaitant guère remettre sur
le tapis cet épisode où je l’avais mangé
des yeux. Je voulus poursuivre cette
conversation ; malheureusement, une voix
familière nous interrompit :
— Hé, Knox, il y a un tournoi de
billard qui va démarrer. Des petits
étudiants sont prêts à parier gros. Il y a du
blé à se faire…
Avec une lueur d’étonnement, Cruz me
fixa et me contempla de la tête aux pieds,
puis l’inverse :
— Hey… Columbia, c’est toi ? lâcha-
t-il, le visage stupéfait.
— En chair et en os, répondis-je d’un
air moqueur, consciente que Knox ne me
quittait pas du regard.
Un petit sifflement s’échappa des
lèvres de son coloc qui me détailla avec
une attention particulière, en s’arrêtant
plus longuement sur mon décolleté en V.
Je lançai un bref coup d’œil vers Knox, et
crus déceler un tic nerveux sur sa
mâchoire qui me sembla plus crispée. De
nouveau. Je devais vraiment souffrir
d’hallucinations, même de près. Je souris.
— Je suppose qu’insister sur le fait
que je m’appelle Jailyn ne servira à rien,
une nouvelle fois.
— Bon sang, Columbia ! s’exclama
Cruz, stupéfait, tu lis en moi comme dans
un livre ouvert. Impressionnant. On est
des âmes sœurs, je le sens, se moqua-t-il.
Du plat de la main, Knox lui donna une
tape sur le sommet du crâne et leva les
yeux au ciel, lorsque Cruz eut une
réaction faussement disproportionnée en
poussant un cri de douleur. Je pouffai de
rire… oui moi… je pouffais de rire
comme une cheerleader, devant leurs
chamailleries. Knox me lança un regard
amusé, le coin de ses lèvres s’étirant en
un petit sourire… sexy.
Oh mon Dieu ! Un sourire… qui allait
me faire fondre comme une flaque d’eau à
ses pieds. Son visage trop séduisant
menaçait de me transformer en l’une des
groupies de son harem.
C’est déjà fait, me souffla une voix
ironique.
Mais son sourire s’évanouit trop vite,
et il retrouva une expression distante,
comme s’il regrettait les précédentes
secondes. Ah ! Il fallait le suivre ! Il
mettait au défi mes nerfs, tout en
malmenant au passage mes petites
hormones.
— Ok, j’arrive, répondit-il finalement.
Désappointée, je compris que cet
intermède allait s’achever.
— À plus, Columbia ! me lança Cruz
avec un coup d’œil appuyé.
Je lui fis un signe d’un air dégagé.
Knox était sur le point de le suivre, quand
il se ravisa soudainement. Sur l’instant, je
crus qu’il allait me proposer de
l’accompagner, et les battements de mon
cœur s’accélèrent. Visiblement, une
partie de moi bataillait sec avec une
autre, qui me hurlait de fuir avant qu’il ne
soit vraiment trop tard.
— Pourquoi tu as plongé en maths fi ?
Surprise, je le fixai, avant de répondre
de la même façon que lui :
— Je parie que c’est une question que
tu voulais me poser depuis longtemps ?
Ses yeux amusés pétillèrent quelques
secondes. Puis, on se sourit. À la même
seconde. Un premier vrai sourire,
sincère. Magnifique en ce qui le
concernait. On resta sans bouger, les yeux
vissés l’un à l’autre ; le temps sembla
s’arrêter une nouvelle fois.
Il me troublait, il m’attirait
physiquement ; j’en avais déjà conscience
! Toutefois, à cet instant, je sentis de
nouveau une connexion forte, voire
étrange entre nous, puis cette envie
terrible et profonde. Il m’était difficile
d’analyser ce sentiment, de le
comprendre ou de le traduire avec des
mots. Mais je perçus dans tout mon être
ce que je ne voulais plus ignorer, ce qui
s’épanouissait au plus profond de moi
envers ce garçon compliqué, dangereux
pour une fille dans mon genre (aux
antipodes de son cercle familier et
rassurant), peu préparée à quelqu’un de
son acabit.
À cet instant, il n’avait plus rien d’un
Casanova, son regard fixé sur moi. La
lueur dans ses yeux me donna la curieuse
impression d’être spéciale, le temps de
quelques longues secondes, avant qu’il ne
cligne des paupières, son visage adoptant
dans la foulée un air distant, habituel.
Comme un rideau qui venait de tomber.
Décontenancée, je me raclai la gorge
avant de répondre finalement à sa
question :
— L’année dernière, au mois de mai,
j’ai perdu ma meilleure amie dans un
accident de voiture. Elle était comme une
sœur pour moi (ma gorge se noua) : on se
connaissait depuis l’école primaire. Les
mois qui ont suivi sa mort ont été très
durs. À la rentrée, je n’arrivais plus à me
concentrer sur mes études… sur rien.
Ensuite, j’ai réussi à limiter les dégâts et
à me remettre à niveau dans d’autres
matières, sauf en maths fi où j’ai
complètement plongé, larguée depuis des
mois. En fait, je… je risque de perdre ma
bourse si je rate mon année.
Je me tus et avalai avec difficulté,
pour chasser la boule coincée dans ma
gorge. Knox me regarda en silence,
longuement, le visage indéchiffrable. La
musique ne devint plus qu’un son lointain,
le décor paraissant se fondre dans le hall.
— Désolé pour ton amie.
C’était bref et simple, mais ses
paroles agirent comme un remède
magique sur mes plaies invisibles. Ça ne
durerait pas, mais je profitai de cet
instant. J’eus un léger hochement de tête,
et il s’éloigna sans un mot de plus.
Encore sous le coup de cette conversation
inattendue, déçue qu’elle s’achève, je le
fixai, incapable de détacher mes yeux de
sa silhouette, alors qu’il se dirigeait vers
la salle de billard de sa démarche
assurée.
Chapitre 14
Jailyn
— Dis-nous qui est ce beau gosse ?
Carol.
Elle et Delaney arrivèrent à ma
hauteur.
— Knox.
— Et le Latino ? questionna cette
dernière.
Je me tournai légèrement vers elle,
espérant masquer mon trouble, avant de
dévier de nouveau mon regard vers Knox,
en pleine discussion avec ses copains.
— Cruz, son colocataire.
— Tu les connais ?
— Knox me donne des cours de maths
fi. Je l’ai connu par Wade.
— Oh bon sang, regardez les autres
beaux gosses qui les accompagnent !
C’est un nid ! s’exclama tout à coup
Carol, les yeux fixés sur le type aux
cheveux blond foncé qui portait un tee-
shirt au motif sanglant.
De loin, ça ressemblait à un crâne.
Charmant. Le quatrième de la bande, aux
cheveux châtain foncé, les rejoignit et se
mit à discuter avec Cruz.
— Quelle chance tu as d’avoir un mec
aussi baisable à portée de main, continua
Carol, le regard dirigé vers Knox.
Je crus m’étouffer. Si elle savait
l’ambiance entre nous !
— Il n’est pas facile, crois-moi,
bougonnai-je, un peu agacée.
J’ignorais si la raison provenait de ses
paroles, ou de sa façon de le manger des
yeux. Avec soulagement, je vis que son
attention se reportait sur le blond.
— Ne t’en fais pas, je ne te le piquerai
pas !
Sur le coup, je voulus protester et lui
dire que Knox ne m’intéressait pas – un
mensonge éhonté –, mais Delaney ne m’en
laissa pas le temps :
— Il y a un tournoi de billard qui va
commencer, Quentin m’en a parlé.
Une lueur d’excitation brilla soudain
dans les prunelles de Carol. Pas
rassurante.
— Venez, on va aller voir ça !
s’exclama-t-elle.
Je n’eus pas le temps de réagir qu’elle
me saisissait déjà par le bras pour
m’entraîner vers la salle. À notre entrée,
ma nervosité monta en flèche. Knox
tourna la tête dans ma direction, me fixa
quelques secondes, puis reporta son
attention sur ses amis se tenant près d’une
table de billard. Un million, oui un
million de battements d’ailes de papillons
parurent s’affoler sur mon ventre.
— Je crois que tu lui as tapé dans
l’œil, me souffla Carol à l’oreille. Je
l’avais repéré, mais il n’arrêtait pas de te
mater quand tu dansais avec ce mec sur la
piste.
Je rougis et sentis mon cœur
tambouriner, à me donner le tournis,
accompagné d’un élan de joie, mêlé à une
énorme pointe d’excitation. Tout ça en
une fraction de seconde, avant que je ne
me sermonne en silence, la respiration
toutefois plus difficile.
— Tu dois te tromper, répondis-je
avec un haussement d’épaules dégagé.
Illusoire, car j’avais l’impression
d’être une boule de nerfs sur le qui-vive,
ma poitrine enflée par une multitude
d’émotions.
— Tatatata… protesta Carol, j’ai très
bien vu. D’ailleurs, ça fait la deuxième
fois qu’il regarde par ici depuis qu’on est
entrées.
Je tournai la tête dans sa direction,
mais Knox discutait avec le copain de
Delaney.
— Il te regardait, il y a juste quelques
secondes ! insista-t-elle.
Puis Carol se focalisa sur Zack, me
dispensant de répondre. Ce n’était pas
plus mal, je ne savais plus trop où j’en
étais.
— Le blond n’est pas mal. Tu le
connais ?
— Non, je l’ai déjà vu au Nine, le bar
où je travaille. Je sais juste qu’il
s’appelle Zack, et qu’il a ouvert un studio
de tatouages avec Cruz.
— Je l’aurais parié ! Tu as vu ces
tatouages ? Ils sont splendides.
Effectivement, ses bras étaient
recouverts de magnifiques couleurs vives,
autant que Cruz sur cette partie du corps.
Mais je préférais ceux de Knox. Certains
souvenirs me revinrent en mémoire : peau
lisse, dorée, pack abdos, superbe torse,
rose noire. Le tout provoqua en moi une
vague de palpitations inquiétantes, mes
mains devinrent toutes moites.
— Tu as vu leur harem ? demandai-je
d’un ton ironique, dans une tentative
désespérée d’enrayer l’effet qu’il avait
sans cesse sur moi.
Carol eut un petit rire et me fit un clin
d’œil.
— La concurrence ne me fait pas peur.
Il faut être plus maligne ! Ce mec, Zack,
doit être une affaire au lit, murmura-t-
elle.
Une lueur espiègle égaya ses yeux
bleus.
— Je ne suis pas comme toi, Jailyn,
dit-elle soudain, un garçon ne doit pas me
jurer son amour éternel ou sa fidélité,
avant que je ne saute dans son lit. La vie
est trop courte pour perdre son temps, et
une relation suivie ne m’intéresse pas.
Son discours avait le mérite d’être
clair.
— Oh arrête, je ne suis pas comme ça
! protestai-je, piquée au vif.
— Allez, je plaisante, coupa-t-elle en
me serrant légèrement contre elle d’un
geste affectueux. Mais on est différentes,
et c’est bien pour ça que je t’apprécie. Tu
es droite et fidèle envers les autres. Tu as
des exigences et tu ne veux pas être le
coup d’un soir, la fille qu’on oublie le
lendemain. Crois-moi, Jailyn, je respecte
totalement ça…
À ce moment, je regardai Knox, plus
très certaine de vouloir me tenir à mes
principes, ou d’en avoir la force. Je me
frottai le front d’un geste nerveux, les
paroles de Carol résonnant en moi. Je
l’appréciais, même s’il est vrai qu’on
était très différentes. À ses yeux, une fille
avait autant le droit d’exprimer ses désirs
que la gent masculine, dès l’instant
qu’elle n’empiétait pas sur le terrain
d’une petite amie. Je ne pouvais pas lui
donner tort.
D’ailleurs, je connaissais un tas de
filles sur le campus qui avaient une vie
sexuelle très active, et l’assumaient
pleinement. Parfois, il m’arrivait de me
demander si je n’étais pas une anomalie,
la seule nana de ma génération qui ne
réussissait pas à séparer le sexe du
mental, et qui ne trouvait aucun fun à se
saouler pour s’éclater un peu. Cela dit, je
n’étais pas une sainte, loin de là, mais
j’avais des principes. Mon regard
s’attarda sur Knox, mon corps ayant une
conscience aiguë du sien. Même si mon
bon sens avait tendance à s’envoler en
fumée dès que mes yeux se posaient sur
lui – et de plus en plus depuis quelque
temps –, un petit éclair de lucidité
arrivait à percer le champ de confusion
dans lequel je me débattais. D’ailleurs, je
n’osais imaginer nos cours si je me
laissais aller à la tentation, comme ce
soir.
L’idée me fit rougir. Je me sentis
fébrile, puis me traitai finalement d’idiote
de me perdre dans toutes ces réflexions
délirantes. Hormis quelques regards qui
m’avaient semblé différents, intenses – le
fruit d’hallucinations dues à l’éclairage
d’un bar, certainement –, et une
conversation accidentelle, j’étais
invisible pour lui. Un poids alourdit ma
poitrine. Je l’ignorai et me concentrai sur
le tournoi qui allait démarrer. Les équipes
constituées avaient été notées sur un
tableau blanc, accroché à un mur. Je vis
que certaines filles y participaient aussi.
Le tournoi débuta quelques minutes
plus tard.
Au bout d’un quart d’heure, je pus me
rendre compte que le groupe de Knox se
défendait vraiment bien. Je supposais
qu’ils avaient dû affuter leurs talents au
Nine. En tout cas, il était clair qu’ils se
connaissaient et se complétaient à
merveille. Une nouvelle fois, j’aimai
observer Knox lorsqu’il se concentrait,
jouait, calculait ses trajectoires, la main
assurée, l’œil vif. Rien ne lui échappait.
Dans son jeu et son attitude, je retrouvais
la même personnalité que durant nos
cours. Des applaudissements saluèrent
plusieurs coups, et trois équipes
dominaient à présent le tournoi, dont celle
de Wade. Holly nous avait rejointes, se
tenant à quelques mètres à côté de
Delaney. Je fixai Knox, canalisé sur son
jeu.
Pas une seule fois, il n’avait regardé
dans ma direction, jusqu’ici. Un groupe
de filles restaient plantées à proximité de
leur table, adossées au mur face à moi, et
les observaient avec des yeux qui en
disaient long. Cruz leur fit un clin d’œil.
Knox leur sourit également lorsqu’il
s’écarta pour laisser la place à Zack, qui
se pencha pour se positionner. Ce même
sourire qu’au Nine. L’estomac noué, je
déviai mon regard vers la table à droite,
avant de revenir finalement vers la
sienne.
En demi-finale, ils se mesurèrent à une
équipe dans laquelle jouait une très jolie
rousse. Plusieurs fois, elle lui adressa la
parole durant la partie, un sourire sexy
greffé sur ses lèvres, ses prunelles
animées d’une lueur plutôt chaude.
De nouveau, j’étais inexistante pour
lui, mais mon visage restait stoïque. Une
façade bien différente de ce que je
ressentais réellement, en vérité. L’équipe
de la rousse perdit contre eux. Au moment
de quitter le jeu, elle lui souffla quelques
mots à l’oreille. Knox lui sourit et la
regarda s’éloigner.
Il n’avait toujours pas regardé dans
ma direction.
Je maudissais Carol de m’avoir planté
un espoir stupide dans la tête. Je m’en
rendais compte au fur et à mesure que je
sentais la déception enfler dans ma
poitrine, consciente de me trouver en
terrain miné, mes émotions en complète
contradiction d’une minute à l’autre, entre
tentation et lucidité.
Finalement, Knox se retrouva en finale
contre l’équipe de Wade. Pas mal de
monde se pressait à présent dans la salle.
La finale fut intense et vraiment disputée,
accompagnée de cris d’encouragements,
d’applaudissements et de sifflets, suite à
de superbes coups de part et d’autre.
Finalement, ils gagnèrent contre Wade,
remportant le tournoi. Ils se félicitèrent
tous dans un bon esprit sportif. Cruz tapa
dans la main de Knox, suivi de Zack et de
l’autre inconnu. Je le fixais sans vraiment
savoir ce que j’attendais de lui à cet
instant précis, mais je ne pouvais
détacher mes yeux de son visage. Puis,
les filles se décollèrent du mur et
s’approchèrent, souriantes. Des créatures
sexy, aux décolletés provocants, de vrais
top-modèles pour certaines.
Mais la rousse se fraya un chemin
d’une démarche assurée, canon dans sa
mini-jupe en jean et son petit top blanc.
Un bon nombre de mecs l’avait mangée
du regard, plus particulièrement ses
fesses, chaque fois qu’elle s’était
penchée. Un joli tatouage décorait son
épaule droite. Personnellement, j’étais
incapable de jouer au billard, et je
n’avais aucun tatouage sexy. J’ignorais
pourquoi je me comparais à cette
inconnue, mais je sentais que mes
émotions me submergeaient
dangereusement.
De nouveau.
Visiblement, son choix s’était porté sur
Knox, et elle avait tout pour lui plaire, à
l’instar de ces superbes filles au Nine.
C’était limpide. Elle lui chuchota quelque
chose à l’oreille, collée contre lui, avant
de s’écarter d’un cheveu. Il baissa ses
yeux vers elle… avec une attention
particulière. Mon cœur se serra, mon
estomac se noua, une grosse boule
remonta dans ma gorge. Tout à coup, je ne
me sentis pas bien…
Et j’en avais assez vu.
Il fallait que je m’éloigne, car je
n’étais pas certaine de ne pas me
ridiculiser. Un flot amer affluait dans ma
bouche, menaçant de m’humilier. Delaney
venait de rejoindre son petit copain à
quelques mètres. Je me penchai vers
Carol, son regard toujours braqué sur
Zack ; j’entendais pratiquement les
rouages de son cerveau.
— Je vais danser…
Sa réponse ne m’étonna guère.
— Je reste un peu.
Elle tourna son visage vers moi.
— Ça t’embête pas ?
Je secouai la tête.
— Non, je vais faire un tour sur la
piste, lançai-je avec une bonne humeur
forcée.
Soudain, elle fronça les sourcils, son
regard déviant vers Knox, subjugué par sa
rousse. Je la sentis hésiter.
— J’aurais parié que tu l’intéressais…
Je ne voulais pas en entendre plus.
— On se voit plus tard, Carol.
Et je tournai les talons avant qu’elle ne
puisse ajouter quoi que ce soit, mortifiée
que mes paupières se mettent à piquer,
stupidement. Bon sang, ça devenait
inquiétant !
L’éclairage était au plus bas quand
j’arrivai dans la salle, morose et tendue,
une enclume bloquée dans ma poitrine,
submergée par l’envie de fuir. J’en
compris les raisons lorsqu’une mélodie
lente s’éleva dans l’air. Les couples se
formèrent sur la piste. Ma chance ! Je
voulus m’échapper vers la cuisine pour
aller me chercher un verre d’eau.
— Tu danses ?
J’en avais envie comme de me pendre
! Je levai les yeux, prête à refuser
poliment, mais devant moi se tenait un
gars de la fraternité de Wade, grand,
mignon, aux cheveux courts. Vraiment pas
mal. L’étudiant typique. L’image de la
rousse et de toutes ces filles, dans la salle
de billard, éveilla un démon qui balaya
ma réticence. Je pouvais prendre du bon
temps, moi aussi ! J’eus un très beau
sourire et ouvris la bouche…
— Elle est déjà prise, va voir ailleurs
!
Une voix sèche et autoritaire.
Familière.
Et avant que je ne puisse réagir, une
main puissante, chaude et légèrement
rugueuse, emprisonna la mienne et je me
sentis bouger. Abasourdie, je me laissai
entraîner vers la piste, sous le choc, mes
yeux greffés sur la haute silhouette qui se
frayait un chemin devant moi. J’aurais
voulu dire quelque chose, pour la forme,
mais tout s’envola en fumée quand Knox
pivota et plongea son regard dans le
mien. Nos yeux restèrent accrochés l’un à
l’autre, une petite seconde, avant qu’il ne
m’enlace et m’attire vers lui. Nos cuisses
se frôlèrent, puis mon corps se colla au
sien lorsque son bras musclé se resserra
autour de ma taille, d’une façon si
possessive qu’elle fit voler en éclats
toutes mes facultés mentales.
En sa présence, j’avais déjà éprouvé
un tas de sensations incroyables, mais
rien, non rien n’aurait pu me préparer à la
vague de chaleur qui me submergea au
contact de son torse dur, un mur de pierre.
Mes genoux auraient cédé si son bras ne
m’avait pas tenue solidement. Son autre
main se posa au creux de mes reins. À
travers mes vêtements, je sentis la chaleur
brûlante de sa paume. Mes bras
s’enroulèrent automatiquement autour de
sa nuque, comme si c’était leur place ;
comme si c’était la chose la plus naturelle
du monde à faire. Son souffle tiède
caressa mes cheveux et glissa le long de
ma tempe, son odeur de bois de santal
emplissant mes narines.
Un régal.
Les yeux fermés, inondée par un tas de
sensations, je réalisai que j’étais là où je
voulais être depuis qu’il était apparu en
début de soirée. À cette seconde,
j’ignorais ce qui s’était passé dans la
salle avec la rousse, et je m’en fichais.
J’ouvris les yeux et restai silencieuse ; lui
aussi, son corps bougeant à son rythme. Il
dansait bien, très bien, avec une
souplesse étonnante. Stay de Rihanna
s’échappait des enceintes ; je me laissais
bercer par les notes sensuelles de sa
voix, nichée dans ses bras.
Un bonheur…
Jamais je n’avais été à court de mots
dans ma vie, du moins pas à ce point-là ;
jamais je n’avais eu l’impression que
mon cerveau n’était plus qu’un champ de
ruines, alors que j’étais incapable
d’émettre un son ou de penser clairement.
Mais tout bien considéré, je ne souhaitais
pas rompre ce silence ou réfléchir. Je
désirais profiter de cette trêve, de ce
moment. Ce vide douloureux, qui était une
seconde peau depuis des mois, sembla
disparaître.
Bercée par la musique, j’aimais sa
façon de me tenir contre lui, comme si je
lui appartenais. J’aimais sentir chaque
contour de son corps, la puissance qui
émanait de lui. Et j’aimais la douceur de
sa main posée dans le creux de mon dos.
Elle glissa vers le côté ; mon souffle se
bloqua dans mes poumons, lorsque son
pouce caressa ma hanche. Une flèche de
désir incendia mes reins, et je me mordis
les lèvres avant de gémir à voix haute.
Poussée par une pulsion, un besoin
incroyable, quelque chose que je ne
pourrais pas expliquer, même dans dix
ans, je me serrai plus contre lui, mes bras
se nouant étroitement autour de sa nuque.
Il raffermit son étreinte, nos corps soudés.
Puis, son visage bougea légèrement vers
la droite, et sa bouche effleura mes
cheveux. Je sentis cette douce caresse au
plus profond de mon être. La mienne
n’était qu’à quelques petits centimètres de
son cou ; le cœur tressautant dans ma
poitrine, je n’avais qu’une envie : goûter
la saveur de sa peau.
Des couples s’embrassaient autour de
nous, je brûlais qu’il m’embrasse aussi –
et de bien d’autres choses, en vérité. Il
suffirait que je lève le visage vers lui…
un peu... rien qu’un peu… Mais je n’osai
faire un mouvement, ce besoin enflant en
moi. Il posa de nouveau sa main dans le
bas de mon dos, sa bouche contre mes
cheveux, et il resta ainsi. Emportée par ce
moment spécial, je ne bougeai plus,
blottie contre lui. Jamais je n’avais
éprouvé le sentiment, puissant et curieux,
qu’un instant de ma vie pouvait se révéler
si profondément juste. Comme celui-ci.
C’était merveilleux : une sensation
douce et forte à la fois.
Enlacés, on dansa sans échanger une
parole. La chanson se termina trop vite,
bien trop vite. Une tension différente
crépitait entre nous lorsqu’il s’écarta et
que ses bras retombèrent le long de sa
silhouette, ses yeux gris plantés dans les
miens. La lueur brûlante de ses iris me
coupa le souffle, alors que son contact me
manquait déjà cruellement, mon corps
protestant. Je mourais d’envie qu’il me
prenne de nouveau dans ses bras.
Il me fixa, le visage impénétrable, le
regard plus sombre. L’air s’alourdit
autour de nous. Je sentis que je venais de
vivre un moment qui nous dépassait peut-
être tous les deux. Un tournant dans notre
relation, un point de non-retour. C’était
certainement stupide, voire grandiloquent,
mais c’était ce que je ressentais avec une
intensité affolante. Du moins, avant que
Cruz n’apparaisse de nouveau, le visage
excité.
— Knox, il y a un match de poker qui
va commencer ! Ryder et moi, on t’a
gardé une place à notre table.
Cruz se rendit soudain compte de ma
présence. Il fronça tout d’abord les
sourcils, perçut peut-être quelque chose
dans l’air, avant de comprendre que Knox
m’avait invitée à danser. « Invitée »
n’était sans doute pas le terme exact, mais
je ne m’en plaignais pas. Une lueur
d’étonnement passa dans ses yeux
chocolat, puis je remarquai le changement
en Knox qui reprenait ses distances, le
visage fermé, comme s’il regrettait de
nouveau son attitude. Le regard de Cruz
navigua de lui à moi dans un silence
pesant, rompu par la musique d’un autre
slow qui s’élevait. Un tic nerveux
tressauta sur la mâchoire crispée de
Knox. Cruz le fixa :
— Euh, à moins que tu aies… envie…
de…
— Non, c’est bon, je viens ! coupa
Knox sèchement.
En quelques mots, je me sentis rejetée.
Le moment différent, si juste, le tournant
dans ma vie, mes délires silencieux me
revenaient en pleine face avec une ironie
mordante. Décidément, je n’étais plus
rationnelle ou normale devant ce mec.
Soudain, je me sentis fatiguée, la tête à
l’envers.
— Merci pour la danse, dis-je avec
politesse, et un naturel qui méritait un
oscar.
Je n’étais qu’une loque pathétique. Son
regard pesa sur moi, une fraction de
seconde plus longtemps, puis je perçus
une infime hésitation – à supposer que
mon imagination ne me joue pas encore
l’un de ses tours habituels – avant qu’il
ne fasse un pas en arrière.
Un rejet définitif. La sensation se
révéla cuisante et blessante, me prouvant
à quel point je n’étais pas de taille face à
Knox, ma petite personne propulsée sur
un nuage, submergée par l’émotion et le
désir à cause d’une simple danse, pour
finir meurtrie par son indifférence en se
crashant sur terre. Tout ça en quelques
secondes. Je n’osai imaginer mon état s’il
m’avait embrassée, puis rejetée ainsi. Je
secouai imperceptiblement la tête.
D’un léger mouvement du menton, il
me fit un signe et s’éloigna sans un mot. Il
paraissait tendu, voire fâché, le dos
rigide. La rousse s’approcha de lui, son
regard dans ma direction. Et ma foi, la
lueur qui y brillait n’était pas des plus
tendres. Elle me balaya d’un coup d’œil
dédaigneux avant que sa main ne se pose
sur le bras de Knox, sur sa peau, sur son
biceps, sur l’endroit où il y avait un
tatouage, d’un geste possessif qui
m’irrita. Que dis-je ?! Qui me donna la
soudaine envie de bondir vers elle pour
lui arracher les yeux, la rage pulsant dans
mes veines.
Bon sang ! Ce n’était pas moi, ça !
Jamais je n’avais éprouvé une telle
flambée de jalousie !
Et le pompon, il ne fit rien pour se
dégager.
Que s’était-il passé dans la salle de
billard ? Pourquoi m’avait-il suivie ?
Pourquoi avait-il chassé cet étudiant d’un
air… possessif ? Et ce slow, sa façon de
me tenir, sa bouche caressant mes
cheveux ? Est-ce que j’avais rêvé tout ça
? Les nerfs en pelote, je me sentis perdue.
Une silhouette attira mon attention : je
reconnus Carol qui se pressait contre
Zack dans un recoin du rez-de-chaussée,
leurs visages très proches. Quand il se
pencha pour l’embrasser, l’air devint
soudain insupportable.
D’un mouvement brusque, je bifurquai
vers la cage d’escalier d’un pas rapide
avec un seul but : aller aux toilettes et
m’isoler un peu. Je gravis à toute allure
les marches pour disparaître dans les
étages, chamboulée par les minutes
précédentes.
Chapitre 15
Knox
J’avais une trique qui m’empêchait
presque de mettre un pied devant l’autre.
Et rien à voir avec la fille flanquée à mon
bras. Je me sentais crispé, tous les
muscles contractés, le corps aussi chaud
et tendu qu’un bâton de dynamite sur le
point d’exploser. Les dents serrées, je
faisais un effort héroïque pour ignorer ma
bite malmenée sous ma braguette.
Bon sang, qu’est-ce qu’il s’était passé
durant ce foutu slow ?!
Qu’est-ce qui se passait depuis que
j’avais franchi le seuil de la porte ?!
En premier lieu, j’étais toujours
incapable de comprendre la pulsion
délirante qui m’avait poussé vers elle
pour engager la conversation. À vrai dire,
à la seconde où mon regard s’était posé
sur sa frimousse, plus moyen de
m’intéresser à quoi ou qui que ce soit
d’autre. Plus aucune fille n’avait réussi à
capter mon attention. Et pourtant des
petites moules, il y en avait un paquet, de
quoi se payer plusieurs rounds.
Visiblement, ma queue avait sa propre
logique, ce soir.
Comme tout le reste…
Depuis le début de soirée, mes yeux
suivaient le moindre de ses mouvements,
comme des lasers incapables de se
diriger ailleurs. Quand cet abruti s’était
collé contre elle sur la piste, je savais
déjà à ce moment précis que j’avais un
sérieux problème. Direct, l’envie de le
démolir avait flambé dans mes veines
avec une intensité flippante. Une réaction
complètement hallucinante.
Et que dire de la suite, du tournoi !
Bordel, j’avais dû faire un effort inouï
pour m’empêcher de regarder dans sa
direction, ayant un mal de chien à me
concentrer sur le jeu. Or, d’habitude, rien
ne réussissait à me détourner d’une partie
de billard ou de poker. Surtout pas une
gonzesse. Par la suite, elle avait continué
– et continuait toujours, d’ailleurs – à
provoquer des réactions inexplicables.
En effet, pendant les parties de billard,
jamais je n’avais été aussi conscient du
regard d’une nana sur moi, dans toutes
mes tripes. Ce souvenir était flippant,
aussi flippant que la conversation qui
n’arrêtait pas de tourner en boucle dans
mon esprit : cette lueur de tristesse dans
ses yeux, un détail ancré dans mon
cerveau. Je n’osais imaginer l’enfer si
j’avais perdu l’un de mes potes comme
Cruz ou Miles, que je connaissais depuis
l’enfance. Ce genre d’empathie était
nouveau pour moi et se rappela à moi,
mon estomac se nouant. À cet instant, je
sentis la rousse se presser contre ma
hanche, réclamant toute mon attention, peu
perturbée que je l’aie plantée dans la
salle sans explication pour prendre une
autre en chasse.
Prendre en chasse ?
Merde, je ne « chassais » pas les filles
!
Mais si je voulais être honnête, ma
réaction s’y apparentait étrangement.
Joker ! En vérité, j’étais resté concentré
sur cette rouquine, facile, rapide en
besogne, dans l’unique but d’éviter de
m’intéresser à une autre qui commençait à
devenir une sacrée tentation, difficile à
ignorer. Tellement difficile que je n’avais
pas sauté sur l’occasion de monter à
l’étage, lorsque la rouquine me l’avait
murmuré à l’oreille. Et là, pendue à mon
bras, elle se collait toujours contre moi,
tandis que je m’approchais de la table où
Ryder avait déjà pris place. Cruz le
rejoignit en quelques foulées alors que je
freinais bien l’allure, mes pensées
focalisées sur une certaine étudiante.
Je revoyais la scène lorsque Jailyn
était sortie de la salle. À cette minute, je
n’avais plus du tout réfléchi, me lançant à
ses trousses avec un seul but en tête : la
rattraper. Une envie qui avait occulté tout
le reste en un claquement de doigts, sans
que je sache mes réelles intentions.
Qu’est-ce qui m’avait motivé ? Lui
parler de nouveau ?
Aucune idée, mais ce dont j’étais
certain, c’est que ce n’était pas pour
danser ! Mais quand j’avais vu ce gars lui
faire du rentre-dedans, lui toucher le bras
– la toucher –, j’avais vu rouge, tellement
rouge que mon sang avait atteint la force
d’un geyser.
Si elle devait danser un putain de
slow, ce soir, ce serait avec moi, et
personne d’autre ! Cet instinct possessif,
dément, pulsait toujours en moi. Une
réaction terrifiante qui aurait déjà dû me
faire pédaler en arrière, au lieu de
m’entraîner vers la piste. Et qui aurait dû
me faire faire une pause, là, maintenant,
le temps de me donner un bon coup sur la
tête pour me remettre les idées en place.
Ben non !
D’autres pensées caracolaient toujours
en moi.
Dont une, et de taille…
Elle n’avait pas protesté… Oh non,
loin de là. Et ma bite en conservait le
souvenir.
Une satanée érection menaçait de faire
sauter ma braguette à cette allure. Mais
mon nœud à l’estomac s’intensifia
lorsque la suite des événements déferla
dans ma mémoire, s’accompagnant d’une
émotion bizarre : quand je l’avais attirée
contre moi. Ma respiration se bloqua
soudain dans mes poumons, et ma queue
se pressa furieusement dans mon boxer,
par vengeance.
En fait, j’avais déjà tenu un tas de
filles dans mes bras, mais pas une seule
ne m’avait donné cette envie dingue de la
serrer plus fort, toujours plus fort,
submergé par un sentiment… possessif.
Quand son corps s’était collé au mien,
aux bons endroits…
C’était comme si… comme si… c’était
sa place.
Une impression démente, mais
puissante et tangible.
Ma respiration s’accéléra à ce
souvenir et d’autres... J’avais déjà pu
remarquer que Jailyn était bien foutue –
très bien foutue même –, je l’avais
constaté au Nine, moulée dans son petit
jean noir, mais depuis ce slow, chaque
courbe de son corps semblait encore
imprimée sur le mien, toujours aussi
tendu. Une légère sueur perla sur mon
front. Je me sentais brûlant à plein
d’endroits et retins de justesse un
grognement. J’étais plus excité qu’un ado
qui venait de toucher les seins d’une fille
pour la première fois.
Bordel…
Le problème s’amplifia un peu plus au
cours des secondes suivantes, avec un
autre souvenir précis : lorsqu’elle s’était
pressée contre moi, comme si elle
éprouvait ce même besoin hallucinant. À
cette minute, il m’avait fallu puiser dans
toutes mes forces pour ne pas la balancer
sur mon épaule, style homme des
cavernes, et grimper à l’étage pour lui
faire un tas de choses qui, si mon cerveau
les visualisait un peu plus, risquaient
d’ici quelques secondes de provoquer de
sérieux dégâts dans mon froc. D’énormes
signaux me commandaient de m’asseoir à
cette table, de prendre même la rouquine
sur mes genoux afin d’en finir, et
d’extirper définitivement Jailyn de ma
mémoire.
Non… non… Columbia…
Oui, revenir à Columbia était déjà un
bon début pour prendre de la distance ! Et
non Jailyn, comme j’avais tendance à
l’appeler depuis le Nine. Je faillis
grogner, car cet autre détail me montrait
aussi que j’aimais le son de son prénom
sur mes lèvres. Je restai cloué au sol,
emporté dans un vortex incontrôlable où
mon obsession se résumait à une seule
nana, que je le veuille ou non. Même une
foutue partie de poker ne me tentait pas.
J’atteignis la table où Cruz venait de
s’installer ; je me sentis soudain plus
nerveux, plus oppressé, une nervosité
différente que je n’arrivais pas à
comprendre.
Enfin… dans un premier temps.
Car la suite me donna un bon indice.
Où est-ce qu’elle était ? Est-ce qu’elle
dansait avec un autre ?
Je sentis mes mâchoires se crisper
violemment, mon sang bouillonnant une
nouvelle fois, mes poings si serrés que
mes phalanges me firent mal. Bordel,
j’hallucinais, je ne me reconnaissais plus
!
— Hé, Knox, assieds-toi ! Qu’est-ce
que tu attends ? lança Ryder en me jetant
un coup d’œil curieux.
Toute la tablée me fixait à présent,
mais je m’en fichais. Seule la vision de
Jailyn – exit Columbia déjà ! – dans les
bras d’un autre mec m’apparut avec
précision. Mes pieds restèrent plantés
devant la chaise. Dans un brouillard
confus, je captai la sensation d’une main
sur mon bras. Agacé, je me dégageai,
ignorant le visage surpris de la rouquine,
puis son froncement de sourcils. Je fis un
mouvement… Pour m’asseoir, hein ?
Mais la vision se dessina un peu plus,
avec des détails hallucinants : mains,
bouche, etc… Mon sang ne fit qu’un tour.
Violent ! Et avant que je ne comprenne ce
que j’allais faire, j’étais déjà un mètre
plus loin.
— Jouez sans moi ! m’entendis-je jeter
d’une voix bizarre.
La voix stupéfaite de Ryder s’éleva
dans mon dos : — Hé vieux… où tu vas ?
Je ne répondis pas et m’éloignai vers
la porte.
— Ok mec, prends ton temps, renchérit
lentement Cruz.
— Tu sais ce qu’il lui prend ?
— Je crois que j’ai une vague idée…
La voix traînante de Cruz me fit
grincer des dents. Son ton amusé me
donna envie de lui faire un beau fuck,
comme s’il avait compris, lui, quelque
chose que je n’avais pas encore capté. Le
mec pas vraiment étonné, alors que moi,
j’étais entré dans la quatrième dimension.
Eh merde ! C’était aussi perturbant que
tout ce foutoir dans mon cerveau.
— Une gonzesse ? demanda Ryder.
Merci Ryder…
Le pote qui ne savait jamais quand il
fallait la fermer !
J’imaginai la tête de la rouquine.
Pour tout dire, je me fichais de ce
qu’elle pensait et du deuxième vent que je
venais de lui faire. En fait, je me fichais
d’elle, tout court. Dans le hall, j’allongeai
mes foulées et mon corps se raidit,
comme s’il se préparait au pire alors que
la distance se réduisait. Les notes plus
lentes d’un slow montaient en puissance,
se perdant dans toute cette partie du rez-
de-chaussée.
Si elle dansait avec ce connard…
Je ne savais pas ce dont je serais
capable, mais ce ne serait pas joli. Je le
sentais dans toutes mes tripes. Mon cœur
atteignit un drôle de rythme, comme si
j’avais couru un marathon. J’avais
l’impression qu’un étau comprimait mes
poumons. Bordel, tout ça sentait mauvais,
très mauvais, des réactions flippantes qui
s’ajoutaient à d’autres au cours des jours
précédents. En effet, depuis le Nine,
j’avais pensé à elle, et plus d’une fois, de
nombreuses fois, à vrai dire. Et que dire
de ma dernière performance au lit, ce
soir-là après le Nine, avec cette brune ?
Bâclée à cause d’une paire d’yeux
noisette dansant devant moi, et de la
vision constante d’un beau petit cul se
dandinant entre les tables.
M’envoyer en l’air en pensant à une
autre ?
Je préférais ne pas m’attarder sur ce
truc.
Dans la foule, je la cherchai, elle et
ses petites fesses moulées dans son jean
ainsi que son décolleté qui révélait juste
ce qu’il fallait pour donner toutes sortes
d’idées. Des atouts qui avaient déjà fait
leur effet lorsqu’elle s’était trémoussée
avec cet abruti, avant d’atteindre leur
summum quand je l’avais serrée contre
moi. J’avais toujours l’impression qu’un
incendie courait sous ma peau, ma trique
ne s’arrangeant pas. Je me demandais
même comment j’avais pu bloquer tous
ces détails physiques durant nos
premières rencontres, alors qu’ils me
sautaient aux yeux à présent ? Bonté
divine ! Il fallait peut-être juste que je me
la sorte de la tête, de mon système, avant
qu’elle ne me pourrisse plus la soirée.
Tout en la cherchant, j’ignorai la voix de
la raison : cours, maths, une fille que je
serais obligé de revoir pendant quelques
semaines. Je stoppai finalement en
bordure de la grande salle.
Si elle est sur la piste…
Fais demi-tour, me souffla une voix…
fais demi-tour…
C’était un putain de bon conseil si je
voulais avoir une chance de terminer la
soirée « normalement ». Pas sûr que
Wade apprécie si je fracassais le crâne
d’un membre de sa confrérie. Je me sentis
soudain plus nerveux et embrassai du
regard les couples qui dansaient. Rien. Je
plissai des yeux pour distinguer sa
chevelure dans la pénombre. Rien. Ni aux
alentours. Le soulagement qui suivit ne
dura pas pour autant. Je fis rapidement le
tour du rez-de-chaussée. Toujours rien !
Était-elle à l’étage avec…
Non, pas son genre !
Rien que cette réflexion aurait dû me
faire battre en retraite et retourner à la
table de poker où une rouquine,
certainement très douée avec sa bouche,
promettait de m’offrir du bon temps.
J’étais sûr que je pourrais rattraper le
coup. Ma bite resta insensible à cette
idée. C’était à une autre bouche que je
pensais, ma queue enflant un peu plus, en
complet accord. Bon Dieu ! Je savais
pertinemment que cette nana n’entrait pas
dans la catégorie « coup d’un soir »,
même pas dans celle « petite étudiante à
la recherche du petit frisson ».
En fait, elle entrait dans un seul
compartiment : « Emmerdements, GROS
emmerdements » ! Ça, c’était certain.
Pourtant, je continuai à scanner la foule.
J’aperçus Zack, pressé contre l’une des
copines de l’objet de mes pensées. Tous
deux se roulaient encore des pelles ; puis,
je vis Holly près de la salle de vidéo. En
quelques foulées, je la rejoignis.
— Tu as vu Jailyn ?
Bordel, c’était moi, ça ?! Ce ton
empressé, un brin stressé ?
Surprise, elle me dévisagea. Wade
apparut à ses côtés.
— Va voir au troisième étage,
répondit-il, je l’ai croisée tout à l’heure,
elle cherchait les toilettes.
— Ok, merci, vieux.
Je fis volte-face et m’éloignai à une
allure plus que rapide, leurs regards
pesant dans mon dos. Je montai les
marches deux par deux et slalomai entre
des personnes, ignorant la petite voix qui
n’arrêtait pas de me souffler que c’était le
moment ou jamais de rebrousser chemin,
avant de faire une connerie monumentale.
Mais je continuai à gravir les escaliers,
remarquant des couples qui se pelotaient
dans différentes alcôves du bâtiment. Je
croisai quelques mecs éméchés, dont l’un
qui semblait avoir vomi tripes et boyaux,
le visage si pâle qu’il aurait pu faire le
casting d’un rôle de vampire. Au
troisième, je fis chou blanc.
Je grimpai au quatrième, puis au
cinquième. À chaque palier, deux ailes
flanquaient la montée d’escalier, digne
d’un film d’Hollywood. Un vrai
marathon.
Au sixième, j’étais à cran. Et pas
qu’un peu !
Putain, où est-ce qu’elle est ?!
Une sourde inquiétude me désarçonna,
avant que je ne perçoive les sons d’une
guitare quand je m’engageai dans l’aile
droite, similaire aux autres étages,
formant un L. Au milieu du premier
corridor, du monde se pressait devant une
porte ouverte d’où s’échappaient des
voix qui fredonnaient. Je fis une pause,
puis forçai le passage entre les
personnes, me foutant royalement des
grognements de protestation.
Faut pas me chercher, c’est pas le
moment ! Oh que non !
À l’intérieur, la chambre était plongée
dans une semi-pénombre. Au fond, près
de trois fenêtres, quatre mecs étaient assis
sur des tabourets et jouaient de la guitare,
sur un air de Bruce Springsteen. Mon
regard scanna la pièce et s’arrêta net sur
des reflets caramel.
Je l’avais enfin trouvée !
Et… elle était seule…
Chapitre 16
Knox
Un profond soulagement m’envahit et
me fit faire une grosse pause. Grâce à ma
taille, je dominais les personnes aux
alentours ; aussi, tourna-t-elle son visage
vers moi. Ses yeux s’écarquillèrent
légèrement quand je me mis à bouger
pour me frayer un chemin vers elle,
conscient de la lueur prudente qui
remplaçait peu à peu l’étonnement. Pour
tout dire, à cette seconde, je ne savais pas
vraiment ce que j’avais en tête.
À moins d’un mètre, elle fuit mon
regard, les yeux fixés droit devant elle, la
nuque raide, visiblement tendue. Dans un
dernier éclair de lucidité, je me glissai
derrière elle. Je ne dis rien, elle ne dit
rien, les voix rauques d’un duo se
répandant dans la chambre. En fait, j’étais
certain qu’elle était aussi consciente de
ma présence que moi de la sienne. L’air
paraissait chargé d’une tension nouvelle,
comme si la température ambiante venait
d’augmenter d’une vingtaine de degrés.
Pas moins !
Je restai immobile et me focalisai
soudain sur le groupe, car je sentis dans
toutes mes tripes qu’un gros danger
planait dans les airs. Et que ce danger se
tenait devant moi, sous la forme et les
traits d’une nana que je commençais à
trouver trop sexy et trop attirante.
Une fille aux antipodes de ma league
habituelle.
Dans un brouillard confus, de vieux
réflexes prirent le dessus. Je tendis une
oreille professionnelle et me concentrai
sur les sons, les accompagnements,
l’harmonie des voix. Pour des amateurs,
ils n’étaient pas mauvais. J’arrivais à les
écouter, mes mains picotant toutefois sous
l’envie irrationnelle, intense, de toucher
cette nana devant moi. Soudain, elle
tourna la tête en levant son visage. Je
baissai les yeux vers elle ; un parfum
familier flottait dans l’air et envahit mes
sens. Le corps tendu, je voulus l’attirer
contre moi.
De nouveau.
Mes poings se serrèrent dans un ultime
réflexe d’auto-défense, mais la luminosité
de ses prunelles me coupa le souffle.
— Ta partie de poker est déjà terminée
?
Un petit reproche perçait dans sa voix.
Je pressentis que la rousse ne devait pas
y être étrangère. Qu’elle puisse éprouver
de la jalousie me donna la foutue
impression de flotter à dix pieds du sol.
Putain… je n’étais plus moi-même !
— J’ai changé d’avis, répondis-je
d’un ton bref.
Je me sentais de nouveau à cran,
encore marqué au fer rouge par le
souvenir de toutes ses courbes excitantes
durant ce slow. Le désir flamba dans mes
veines et devint si intense, que je jetai par
la fenêtre les derniers avertissements qui
me hurlaient de me barrer de cette
chambre. Je levai la main. Au même
moment, elle se retourna vers le groupe,
mais un mouvement – devant elle – la fit
vaciller. Son dos effleura brièvement mon
tee-shirt, avant qu’elle ne retrouve son
équilibre dans la foulée.
Pas question !
Un brasier traversa mes reins, mon
cerveau protestant méchamment contre ce
contact rompu. Quelque chose sembla se
casser en deux au fond de ma poitrine.
Mon bras droit se tendit comme un
ressort, glissa autour de sa taille, et je
l’attirai fermement contre moi, son dos
collé contre mon torse.
Ce que je crevais d’envie de refaire
depuis notre slow.
Ses fesses se retrouvèrent plaquées le
long de ma braguette : un léger
grognement s’échappa de ma gorge. Dans
cette position, elle avait une sacrée idée
de l’effet qu’elle avait sur moi. Mais je
m’en foutais ! Quand elle inspira d’un
coup sec, sentant à la perfection ma bite
aussi dure qu’une barre de fer, le sang
dans mes veines s’embrasa un peu plus.
Elle tenta de se redresser, mais je bandai
mes muscles pour la maintenir à sa place.
Plus question de la laisser s’échapper
!
Oh non…
Dans la confusion du moment, j’avais
toutefois conscience que jamais, je
n’avais éprouvé un sentiment aussi
possessif. Elle se raidit une fraction de
seconde, comme si elle allait protester,
avant de se laisser aller. Avec lenteur tout
d’abord, jusqu’à ce qu’elle se relâche
totalement. Je sentis chaque centimètre de
son corps, de ses courbes, de ses fesses
lorsqu’elles se pressèrent contre ma
queue. L’élastique de mon boxer menaça
de sauter aussi sec. Dans la foulée,
j’enroulai mon autre bras autour de sa
taille et ses mains, hésitantes, frôlèrent
ma peau avant de se poser sur mes
tatouages.
Un mouvement qui ressemblait bien à
une totale reddition.
Mon cœur se mit à cogner plus fort et
plus vite, à l’idée qu’elle puisse éprouver
le même désir. Puis, un sentiment
différent, inconnu, me troubla fortement, à
la voir ainsi nichée dans mes bras, sa tête
atteignant à peine mes lèvres avec ses
talons, sa silhouette s’emboîtant à la
perfection contre la mienne, aux bons
endroits. Une chaleur se répandit dans ma
poitrine, et la tension de mon corps se
relâcha peu à peu.
À cet instant, son odeur, sa chaleur,
plein de choses m’empêchèrent de
raisonner clairement et détruisirent les
derniers fragments de mon self-control.
Les verrous sautèrent d’un coup, et je fis
ce que je crevais d’envie de faire depuis
que je l’avais laissée sur la piste. Dire
que je ne réfléchissais plus du tout était
un euphémisme
Comme un mec assoiffé, je me penchai
vers elle, et le premier contact fut…
indescriptible. C’était tout simplement
trop bon… trop tout. Ma bouche glissa le
long de son cou, caressant sa peau, puis
vers le petit endroit plus fin juste sous
son oreille. Ce contact physique
provoquait déjà un tas de trucs que j’étais
incapable de comprendre, tant les
sensations se révélaient plus puissantes
que toutes celles que j’avais pu ressentir
avec d’autres filles nues, dans un lit ou
ailleurs. Sa peau était d’une douceur qui
me fit frissonner.
Bouche ouverte, je déposai un baiser
humide et remontai vers le lobe de son
oreille, pour le mordiller avec douceur.
Oh bon sang… Je sentis ses
tremblements et un autre sentiment étrange
enfla en moi. Lentement, je fis glisser mes
lèvres sur sa mâchoire, descendis de
nouveau le long de son cou pour sucer sa
peau à la jonction entre le cou et l’épaule.
Je l’entendis inspirer violemment, ses
ongles s’enfonçant dans mes bras
enroulés autour de sa taille. Des
frémissements traversèrent son corps.
Cette réaction physique – que je puisse
autant l’affecter avec de simples baisers
– me fit fermer les yeux une fraction de
seconde, et provoqua une émotion
différente.
Gros danger !
Mais elle pencha la tête sur le côté
pour me laisser plus de champ, et ce
signal d’avertissement s’envola en fumée.
Je ne pouvais plus me retenir. Je n’étais
même pas certain que je le voulais
vraiment, ni que j’en aurais eu la force
nécessaire.
À cet instant, je crevais d’envie de
m’enfoncer en elle. De sentir sa chaleur
autour de ma queue, de la voir se
cambrer, de contempler son visage se
transformer de plaisir. Et qu’elle en
redemande. Je mourais d’envie de goûter
ses seins, sa petite chatte, longuement ;
j’avais envie de la faire jouir sous ma
langue qui salivait rien qu’à cette pensée.
À cette idée, ma bite se pressa avec rage
contre ma braguette, tous ces fantasmes
menaçant de la faire exploser.
Je la voulais là, maintenant !
Toutefois, j’essayai tant bien que mal
de freiner mes pulsions enragées. Mes
yeux se fermèrent et j’inhalai
profondément, avant de poser un autre
baiser à cet endroit si sensible, au coin de
son épaule. Elle poussa un profond
soupir. Jamais un soupir ne m’avait paru
aussi sexy. Mon corps se mit à pulser de
plus belle à différentes places, dont une
sous la ceinture.
Furieusement.
Ma bite n’allait vraiment plus résister,
à cette allure-là. N’y tenant plus, je me
redressai d’un coup, lui saisis la main
pour la faire pivoter et l’entraîner sans
sommation vers le fond de la chambre.
Ma taille me permettait de me frayer un
chemin entre mecs et nanas qui écoutaient
le groupe, certains serrés l’un contre
l’autre, d’autres se roulant des pelles. Je
la fis passer devant moi en la poussant
contre le mur. Elle leva son visage et mon
regard plongea dans le sien. Ses yeux
noisette brillaient d’une lueur qui en
disait long, pas différente de celle qui
devait étinceler dans les miens.
Certain.
À cette seconde, je sus que quelque
chose allait basculer entre nous.
Définitivement. Je n’en mesurais peut-
être pas vraiment l’impact, ni les
conséquences. Mais aucune mise en garde
ne pouvait me faire revenir en arrière.
Cette fille, je la voulais, je crevais
d’envie de l’embrasser, de lui faire un tas
de choses, comme jamais je n’en avais eu
envie dans ma vie. Ce besoin devenait
aussi vital que celui de respirer.
Et elle en avait autant envie que moi !
Ses prunelles avaient pris une nuance
chaude et attirante, équivoque, des yeux
où un mec pouvait se noyer et ne jamais
refaire surface.
Ouais… guimauve…
Je confirmais : je n’étais vraiment plus
moi-même !
Plein de pensées farfelues me
traversaient l’esprit.
Je fixai sa bouche entrouverte et la
sentis nerveuse, le rythme de sa
respiration se faisant plus rapide. Elle se
mordilla soudain la lèvre inférieure ; tout
éclata en moi. Mes mains plongèrent dans
ses cheveux – d’une douceur incroyable –
et je me penchai brusquement pour attirer
ce renflement dans ma bouche, le suçant
quelques secondes avant de le libérer.
Puis, ma langue lécha sa lèvre inférieure
tout aussi douce. Je levai à peine le
visage, le temps de percevoir son
gémissement dans un souffle tiède.
Puis, je sentis ses doigts dans mes
cheveux, son corps se cambrer, avant que
mes lèvres ne s’écrasent sur les siennes,
mes bras s’enroulant autour de sa taille
pour la plaquer contre moi. À cette
seconde, j’eus l’impression que des
milliers de flèches explosaient dans mes
veines transformées en un feu liquide, lié
à un tas de sensations différentes : le goût
de sa bouche, de sa langue, de ses seins
pressés contre mon torse, son ventre plat
et sexy collé contre ma queue.
Je sentis mon corps se dénouer,
comme s’il attendait ce moment depuis un
temps fou. Je n’étais pas le genre à passer
des heures à embrasser une nana – mon
objectif principal étant que ma bite trouve
son chemin entre ses cuisses –, mais j’eus
cependant le curieux pressentiment que je
pourrais passer des heures à embrasser
cette fille-là. La note de muguet
habituelle envahit mes sens alors que je
découvrais pour la première fois le goût
de sa bouche, un fruit à dévorer.
C’est ce que je fis ! Oh oui !
Et sa langue se mélangea à la mienne
avec la même avidité.
Oh bon sang… c’était… c’était…
Mon cerveau crama sous une autre
tonne de sensations. Un grondement
résonna dans ma poitrine ; je n’en avais
pas assez. J’en voulais plus. Beaucoup
plus. Ma langue plongea dans sa bouche,
savourant une chaleur et une douceur qui
me donnèrent la furieuse envie d’y
enfouir une autre partie de mon anatomie
bien dure. Ses doigts s’agrippèrent à mes
cheveux.
Bon sang ! J’adorais sa réaction, la
caresse de ses mains dans ma chevelure !
J’aurais pu pousser un grognement, si ma
langue affamée n’avait pas tout fait pour
s’enfoncer toujours plus profondément
dans sa bouche. Puis, mes paumes
remontèrent le long de ses hanches, de ses
flancs, plus haut, encore plus haut, mes
pouces effleurant sa cage thoracique dans
le même mouvement, avant que j’atteigne
le renflement parfait de sa poitrine. Mes
pouces caressèrent ses seins et frôlèrent
ses pointes durcies qui se dessinaient
sous son tee-shirt.
Oh putain, le nirvana.
Je la sentis frissonner et l’entendis
gémir dans ma bouche. Oh vingt dieux,
elle était réceptive, excitante ! Pas loin de
perdre la raison, je glissai mes mains
dans son dos, vers ses fesses rebondies
que je pressai entre mes doigts, avant de
la pousser contre le mur, plaquant mon
torse contre ses seins, nos silhouettes
soudées. À ce stade-là, il me sembla
m’entendre gémir ; elle aussi. D’ici
quelques secondes, on était en bonne voie
de donner un sacré peep-show dans cette
chambre, si je n’y mettais pas un frein.
Mais putain, c’était difficile !
Au prix d’un immense effort, je
m’arrachai finalement à elle.
Ses grands yeux, assombris par le
désir, et ses lèvres enflées faillirent être
ma perte, sa respiration aussi rapide que
la mienne. Dans un dernier sursaut, je la
pris par la main et l’entraînai rapidement
vers la porte, nous frayant un chemin à
travers la petite foule. Mon corps
semblait de nouveau noué, dur comme du
métal, protestant avec rage. Une fois dans
le hall, je me dirigeai à grandes
enjambées vers le fond, et la distance me
parut interminable.
Dans une alcôve, je la plaquai contre
le mur pour fondre une nouvelle fois sur
elle, sans douceur, car je n’avais plus la
force d’être… autrement. Mais ses mains
se nouèrent autour de ma nuque, tandis
qu’elle se pressait contre moi avec la
même impatience, me dévorant autant les
lèvres, sa langue s’enroulant autour de la
mienne avec la même voracité.
Oh bordel ! Elle me rendait fou.
Mais j’en voulais plus, beaucoup plus,
nos langues affamées se léchant comme
des malades. Je m’écartai, la seconde
nécessaire pour reprendre mon souffle,
avant d’écraser ma bouche sur la sienne
en une flopée de baisers de plus en plus
torrides. Dans le hall, je perçus au loin
nos halètements qui montaient crescendo.
À cette minute, j’eus l’impression d’être
un mec qui n’avait plus touché une
gonzesse depuis des mois, voire des
années… Je l’entendis gémir tout en
suçant ma langue et, juré, je vis des
étoiles danser sous mes paupières.
Bordel, il y avait un truc… là, d’alien.
Je fis ce que je n’avais pu faire dans la
chambre, je la soulevai, mes mains se
plaquant sur ses superbes fesses qui me
donnaient un tas d’idées. Ses jambes
s’enroulèrent illico autour de mes
hanches, nos lèvres toujours collées l’une
contre l’autre. Ma queue se nicha au bon
endroit ; je suffoquai – oui, suffoquai –,
alors qu’elle n’était même pas nue, ma
bite pressée contre un endroit brûlant, que
je sentais prêt pour moi, rien que pour
moi. J’imaginai comme elle était trempée
; comme elle était chaude ; comme elle
était…
— … Knox… gémit-elle.
Oh bon sang ! Sa voix ! Je perdais
pied. Durant un instant, j’eus l’impression
d’être secoué dans tous les sens ; un noyé
qui cherchait désespérément de l’air.
Où je trouvai la force de décoller ma
bouche de la sienne ?
Aucune idée, mais je réussis ce foutu
exploit ! Je la fixai, ma vision un peu
brouillée. Ma respiration était si rapide
que mon torse se soulevait par de violents
à-coups. Pantelant, je clignai des yeux.
Une lueur brûlante assombrissait ses
prunelles, alors qu’elle respirait aussi
violemment que moi. Je la portais
toujours, ses yeux étant presque à la
même hauteur que les miens. En silence,
on se regardait comme si on avait besoin
de mémoriser cet instant. Je baissai mon
regard vers sa bouche renflée, humide,
sentant ses seins se soulever contre mon
torse, son souffle aussi saccadé que le
mien. Je contemplai son visage à
quelques centimètres.
Elle était belle, sacrément belle,
tremblante dans mes bras ; tout en elle
quémandait que je continue. Je ne pus
résister, mes lèvres s’écrasant sur les
siennes. De nouveau. Dans une pulsion
presque désespérée, comme si je
craignais que tout s’arrête.
Et j’avais envie d’elle… Putain,
comme j’avais envie d’elle !
Il y avait quelque chose d’anormal
dans cette intensité entre nous. J’avais
déjà désiré des nanas dans ma vie,
beaucoup même, mais là… c’était
hallucinant. Et le plus angoissant, peut-
être, c’était que j’adorais passer du temps
à l’embrasser, à percevoir ses
gémissements, sentir ses mains me
caresser la nuque, fourrager dans mes
cheveux d’un geste désespéré. Je n’osai
imaginer toutes les autres sensations que
je pourrais ressentir si ma queue
plongeait en elle, si je la sentais se
fracasser sous moi…
Oh merde… j’allais éjaculer dans mon
froc !
J’eus un grondement lorsqu’elle frotta
son sexe contre ma braguette, de haut en
bas, ses gémisseme