LA RENAISSANCE DU MAROC
Dix ans de Protectorat
1912-1922
La
Renaissance du Maroc
Dix Ans de Protectorat
Dessins de Henri Avelot, Etienne Bouchaud, Suzanne Crépin,
Mammeri, J. de La Nézière, Albert Laprade.
RÉSIDENCE GÉNÉRALE
DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE AU MAROC
RABAT
Paris, 21, Rue des Pyramides
LE MARÉCHAL LYAUTEY
COMMISSAIRE RÉSIDENT GÉNÉRAL
DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE AU MAROC
LE XXI MARS MDCDXII
LE TRAITÉ INSTITUANT LE
PROTECTORAT DE LA FRANCE
SVR LE MAROC
ÉTAIT SIGNÉ A FEZ.
LE V AVRIL MDCDXXII
M. MILLER AND,
PRÉSIDENT DE LA RÉPVBLIQUE FRANÇAISE,
DÉBARQVAIT A CASABLANCA.
DIX ANS SÉPARENT CES DEVX DATES.
CE LIVRE A ÉTÉ RÉDIGÉ
A L'OCCASION DV PREMIER DÉCENNAIRE,
POVR MESVRER L'ŒVVRE ACCOMPLIE
ET EN RENDRE TÉMOIGNAGE.
PREMIERE PARTIE
LE PASSÉ
CHAPITRE PREMIER
L'HISTOIRE DU MAROC
C'est une bien curieuse histoire que celle du Maroc: terrible-
ment confuse, chaotique, décourageante, si l'on entreprend d'en
suivre les événements pas à pas; simple et merveilleusement conti-
nue, sil'on sait la regarder d'assez haut.
* *
Elle se déroule dans un cadre assez nettement dessiné, et cette
remarque, qui serait banale pour la plupart de nos pays d'Eu-
rope, est ici fort importante. En Afrique, le cadre historique,
tel que nous le concevons d'ordinaire, avec ses limites naturelles
et son individualité géographique, est, en effet, une exception :
en général, l'histoire des grands empires africains s'étale,avec plus
ou moins d'ampleur et de régularité, dans le domaine imprécis
des zones climatiques, s'arrête ou commence au désert, au steppe,
à la forêt dense, — frontières qui, sur nos cartes à petite échelle,
peuvent paraître bien tranchées, mais qui, sur le terrain, le sont
beaucoup moins ; de là, ces empiétements brusques d'un empire
sur l'autre, ces hégémonies éphémères, ces déplacements et ces
refoulements de peuples, ces effondrements d'histoire qui nous
déroutent.
Le Maroc, lui, est vraiment un « pays » fort analogue au cadre
des nations européennes. Au nord et à l'ouest, il donne sur la
6 LA RENAISSANCE DU MAROC
mer : bien mieux, sa côte atlantique est défendue par une barre
redoutable, et sa côte méditerranéenne est renforcée d'un double
rempart : des récifs en avant, le rude massif montagneux du Rif
en arrière. Au sud, il est bordé par cet autre océan, le Sahara ; à
Test, par les hautes barrières de l'Atlas. En somme, il ne commu-
nique avec le reste du monde que par des seuils ou des passages,
comme la trouée de Taza ou le détroit de Gibraltar. Par ces
trouées et ces passages, le Maroc a parfois débordé hors de ses
limites naturelles, comme ont fait la France, l'Italie ou même
l'Angleterre ; mais ces crues n'ont jamais été qu'accidentelles,
momentanées, et la véritable histoire du Maroc s'est toujours
concentrée dans le moule qui lui avait été imposé par la nature.
Au reste, ce n'est pas seulement par la mer, le désert ou la mon-
tagne que le Maroc est séparé de l'Europe et des autres parties
de l'Afrique : il s'en distingue encore par sa nature intime, son
humidité plus abondante et plus régulière, la cohésion des diffé-
rentes régions qui le composent, l'ensemble de ses ressources qui
se complètent mutuellement, les occupations et les coutumes de
ses habitants.
Tout, autour de lui et en lui-même, concourt à l'isoler, à lui
donner un rythme de vie particulier, à lui ouvrir une voie histo-
rique àl'écart des grands courants.
***
Dans ce « pays » a vécu et vit toujours un « peuple ».
Autrement dit, nous ne trouvons pas au Maroc, comme en tant
d'autres régions de l'Afrique, un tourbillon de peuplades hété-
rogènes, parlant des langues différentes et séparées les unes des
autres par une hérédité de caractères ethniques, d'habitudes
matérielles et de préférences morales.
Il y a un type marocain, d'origine et de type essentiellement
berbères, — un peuple qui comporte assurément quelques varié-
tés (des blonds et des bruns, des râblés et des élancés), mais dont
tous les membres gardent un air de famille et pendant longtemps
ont parlé la même langue : la langue berbère.
De quels grands rameaux humains s'est-il détaché, ce peuple ?
DIX ANS DE PROTECTORAT /
De quels points de l'horizon les différents éléments qui le com-
posent sont-ils venus s'amalgamer dans le creuset marocain ? Il
est bien difficile de le dire. L'Europe, l'Orient, le Sahara ont sans
doute fourni chacun leur contingent. Peut-être même n'est-il pas
besoin de recourir à de si lointains centres d'émission : pourquoi
ne pas admettre que la source première est là, entre l'Atlas et la
côte, dans une race proprement méditerranéenne? Il est certain,
du moins, que, bien avant les invasions historiques venues du
Nord, de l'Est ou du Sud, des hommes vivaient au Maroc.
Bien mieux, il est probable que ces Marocains primitifs menaient
une vie fort analogue à celle des Rifains ou des Zaïans d'aujour-
d'hui, — une vie sédentaire ou nomade selon les régions, mais,
dans tous les eas> une vie singulièrement rude, fruste, farouche-
ment tendue à la conquête de ces deux biens : le profit matériel
et l'indépendance.
On devine ce que cette double tendance, maintenue à travers
les siècles comme le fond même du tempérament de la race, a pu
communiquer de vigueur et d'énergie à des hommes que la nature
avait, par avance, solidement bâtis et doués d'une vive intelli-
gence. Peu de peuples, dans l'histoire du monde, sont demeurés,
en dépit des événements, aussi semblables à eux-mêmes, aussi
attachés à leurs coutumes et à leurs institutions traditionnelles,
aussi jaloux de leur vraie liberté.
Les qualités qu'il fallait pour soutenir un tel rôle, — la vail-
lance, lecourage guerrier, le labeur patient, la prudence, — les
Berbères du Maroc les ont poussées au plus haut degré, jusqu'à
l'héroïsme et, de même que les frontières et les aptitudes écono-
miques du pays avaient fait du Maroc une individualité géogra-
phique,ees qualités foncières et perntanentes ont fait de ce même
Maroc une forte individualité historique.
* *
Cette double résistance du pays et du peuple marocains aux
influences et aux événements de l'extérieur, elle apparaît dès que
le Maroc entre dans l'histoire.
Les Phéniciens, gagnant de proche en proche, installent des
comptoirs sur les côtes marocaines; les Carthaginois communi-
8 LA RENAISSANCE DU MAROC
quent à cette entreprise surtout commerciale une tournure poli-
tique, étendent leur occupation, fortifient leurs ports, signent des
traités avec les chefs berbères ; mais, en fin de compte, leur domi-
nation ne dépasse pas les régions littorales, elle n'atteint pas le
cœur du pays, elle laisse à peu près intactes les institutions et les
mœurs.
Les Romains, vainqueurs des Carthaginois, mieux organisés
qu'eux et foncièrement conquérants, ont poussé plus avant. Après
s'être contentés d'une sorte de protectorat, fondé sur des traités
d'alliance et de commerce, ils ont essayé de faire du Maroc une
véritable colonie, la Maurétanie Tingitane, dont la capitale était
Tanger.
Mais cette colonie, ils ne l'ont jamais euebien en mains; malgré
de grands efforts militaires, ils n'ont guère pénétré dans les régions
situées au sud de la ville actuelle de Rabat, leur élan s'est toujours
brisé au pied des montagnes, et, même dans les parties officielle-
ment soumises, les révoltes furent fréquentes.
Il reste, sans doute, des traces relativement nombreuses de la
domination romaine au Maroc, — des routes, des ruines, et même
toute une ville, bien bâtie et située dans un cadre admirable, Volu-
bilis mais
; ces traces sont beaucoup moins importantes, et sur-
tout moins profondes, que dans le reste de l'Afrique du Nord : la
civilisation romaine n'a fait que passer sur le Maroc, sans par-
venir à s'y acclimater ; de même, le christianisme n'y a guère
recruté d'adeptes. On peut dire que le Maroc, au contraire de tant
de pays où se sont installés les Romains, n'a pas été « romanisé ».
Aussi la domination romaine disparaît-elle du Maroc dès les
premières manifestations de la décadence impériale. Au ve siècle
de l'ère chrétienne, les Vandales ravagent les régions côtières du
Maroc, sans rencontrer d'obstacles sérieux.
L'Empire byzantin, qui prit dans l'Afrique du Nord la succes-
sion de l'Empire romain, n'occupa guère que Tanger et Ceuta. En
somme, vers le vne siècle, le Maroc avait déjà risqué, à plusieurs
reprises, de se voir absorber par les diverses hégémonies méditer-
ranéen esmais
; les énergies réunies de son sol et de son peuple
avaient résisté à ces flots pourtant puissants et neutralisé leur
influence.
DIX ANS DE PROTECTORAT &
Voici qu'au vne siècle, au lendemain de ce long effort de résis-
tance, une autre vague déferle de l'Orient : c'est l'invasion arabe.
Exercera-t-elle, sur le Maroc, une action plus profonde que les
autres ?
Elle est, certes, bien redoutable. Elle est constituée par un
peuple intrépide, séduisant aussi, magnifiquement brave, bril-
lant de cœur et d'esprit. Elle suit une direction commandée par
la nature, une voie qui lui est déjà familière. Elle n'est plus pro-
voquée par le simple désir d'expansion d'un empire commercial
et militaire : c'est toute une race qui s'est vouée à la guerre sainte
et conquiert pour convertir. Il semble bien difficile qu'on IuL
puisse résister.
Le premier assaut, — un assaut de surprise, — au vne siècle,
lui donne toute l'Afrique du Nord, y compris le Maroc ; mais un
soulèvement, dirigé par le berbère Koceila, puis par une femme,.
la Kahenah, la lui enlève. Au début du vme siècle, les Arabes
réoccupent le Maroc,y laissent des garnisons et des missionnaires;
mais les Marocains ne sont soumis qu'en apparence et fort peu
d'entre eux acceptent l'Islamisme.
Pour s'attacher les irréductibles, les Arabes les entraînent à la
conquête de l'Espagne, puis de la France ; mais l'affaire tourne
mal : la défaite de Poitiers affaiblit les Arabes et surtout diminue
leur prestige, leur joug paraît insupportable, les musulmans qu'ils
ont formés se retournent contre eux, leur reprochent l'impureté
de leur foi et de leurs mœurs. Et tout cela aboutit à une révolte
générale : les Arabes sont vaincus ; le Maroc, une fois de plus,
recouvre son indépendance et son individualité.
Pourtant, si le Maroc a traversé cette crise très grave sans chan-
ger sensiblement de caractère, il n'est pas moins vrai qu'elle a.
laissé en lui des tendances fort nouvelles, qui commanderont dé-
sormais toute son histoire.
Le Maroc a rejeté l'influence arabe, mais il a gardé l'Islam.
Sans doute, tous les Marocains ne sont-ils pas encore musulmans ;
sans doute aussi tous ces nouveaux convertis mêlent-ils à leur foi
bien des éléments étrangers au pur dogme islamique ; mais ce qu'ils
10 LA RENAISSANCE DU MAROC
importe de retenir, c'est que l'Islam est et tend de plus en plus à
devenir entre leurs mains une arme défensive et offensive. Défen-
sive, elle renforce leur passion de l'indépendance et leur penchant
à la xénophobie, elle les oppose plus franchement que jamais et,
pour ainsi dire, avec l'apparence d'une logique nouvelle, aux étran-
gers qui les menacent, chrétiens, païens, voire coreligionnaires
insuffisamment purs. Offensive, elle favorise, aux dépens de ces
mêmes adversaires,les goûts d'expansion que les Arabes ont éveil-
lés dans Tâme berbère, et nous allons voir le Maroc, une fois déli-
vré de l'invasion arabe, entreprendre pour son compte d'auda-
cieuses conquêtes, mener l'assaut dans tous les sens, bondir hors
de ses frontières naturelles : au nord, au delà du détroit de Gibral-
tar ;à l'est au delà de la trouée de Taza ; au sud, au delà des
cols de l'Atlas et du désert ; bientôt même à l'ouest, en pleine mer.
Or, pour marcher au combat, il faut un chef, un chef unique.
Le peuple marocain, éparpillé jusque là en groupements farou-
chement individualistes, se resserre, se résigne à l'unité, se donne
une tête, et, dès le vine siècle, on peut parler d'un empire marocain.
Voilà surtout ce que l' Islam a fait du Maroc.
* *
Empressons-nous d'ajouter qu'il ne faut pas prendre à la lettre
ce terme d'unité marocaine. Il n'y a rien là qui puisse rappeler la
patiente et solide formation de l'unité française, par exemple,
ce long travail de soi sur soi, comme dit Michelet, cette fusion
d'un peuple et d'un pouvoir, qui font les grandes nations. Tout
au plus, s'agit-il ici d'unifications successives, toujours fragiles
sous les meilleures apparences de solidité, fort inégales en durée
comme en étendue, et séparées par des périodes d'anarchie par-
faite, par des retours violents à l'individualisme originel.
C'est ainsi que, durant les dix siècles qui suivent le refoule-
ment définitif de l'invasion arabe,des dynasties relativement nom-
breuses se transmettent et souvent se partagent l'empire maro-
cain l'empire
; marocain lui-même, selon le degré de puissance de
ces dynasties, s'enfle de façon démesurée ou se rétrécit misérable-
ment. Et c'est par là que l'histoire du Maroc est compliquée,,
DIX ANS DE PROTECTORAT 11
de la
même quand on entreprend, comme nous allons le faire,
ntes et aux événem ents les
réduire aux dynasties les plus marqua
plus gro s.
Vers la fin du vine siècle, un descendant d'Ali, gendre du pro-
Fe» au xvn« siècle (d'après one gravure ancienne).
phète,Idriss,échappe au massacre de sa famille et vient se réfugier
au Maroc, dans le Zerhoun : les tribus berbères du Zerhoun le
reconnaissent pour chef et bientôt son autorité s'étend sur une
grande partie du Maroc et jusqu'à Tlemeen ; il est le fondateur de
la dynastie des Idrissidcs (ixe et xe siècles) et sa tombe,à Moulay-
Idriss, est devenue un lieu de pèlerinage en quelque sorte national.
12 LA RENAISSANCE DU MAROC
Son fils, Idriss II, toujours soutenu par les tribus berbères, agran-
dit l'empire et fonde la ville de Fez, dont il fait un foyer d'art et
de culture islamique. Mais, à sa mort, le pouvoir se divise entre
ses enfants, au moment même où le Maroc est menacé au nord par
les Omméiades d'Espagne, à l'est par les Fatimides dont l'empire
allait de l'Egypte à la Moulouya : ballottés entre les Omméiades
et les Fatimides, les derniers Idrissides s'affaiblissent de plus en
plus, perdent peu à peu leurs domaines et finissent par être chas-
sés de Fez. A la faveur de ces troubles, les tribus berbères revien-
nent àleurs rivalités locales et divers royaumes s'élèvent sur les
ruines de l'empire idrisside.
Au cours de ces luttes, certaines tribus avaient été refoulées,
soit dans les montagnes, soit dans le désert ; elles avaient puisé,
dans la vie rude que ce changement leur imposait, une vigueur
nouvelle et un goût plus vif de l'aventure. L'une d'elles, notam-
ment, se groupe autour d'un missionnaire musulman, fonde dans
un îlot du Sénégal un couvent fortifié ou « ribat » et organise très
méthodiquement des expéditions qui tiennent à la fois de la
guerre sainte et de la razzia : ces hommes du ribat (Merabtine,
nom dont les Français ont tiré le mot marabout et les Espagnols
celui d' AlmoT avides) passent bientôt pour invincibles, ravagent
les pays nègres qui bordent le Sahara, puis remontent vers le
nord et reconstituent à leur profit l'empire [Link] grand nom
de la dynastie, c'est Youssef-ben-Tachfine, en qui s'incarne à
merveille la double origine religieuse et militaire des Almoravides:
énergique et doux, austère et férocement ambitieux, ardent, infa-
tigable, iétablit
l sa capitale au pied de l'Atlas, dans une oasis qui
reçoit le nom de Marrakech ; de là, il part à la conquête du Maroc
septentrional et oriental, puis passe en Espagne. A la fin de son
règne, son empire s'étendait de l'Ebre au Sénégal, de l'Atlan-
tique àlaMitidja.
Mais l'étendue même de cet empire devait être une cause de
ruine pour la dynastie almoravide. Les successeurs de Youssef
ne le valaient pas et, en moins d'un demi-siècle, ils succombèrent
sous la poussée d'une autre dynastie berbère, celle des Almohades.
Celle-là venait, non plus du désert, mais de la montagne : son fon-
dateur, lemarabout Ibn Toumert, petit homme étrange, difforme,
DIX ANS DE PROTECTORAT 13
violent, réputé pour sa haute science et sa sainteté, prêcha d'abord
par tout le Maroc la réforme des mœurs et le retour à la doctrine
de l'unité divine (d'où le nom d'Unitaires El Mouahidin, Almo-
hades, donné à ses partisans) ; puis, inquiété par les Almoravides,
dont il sapait l'autorité, il se retira dans son village natal, à Tim-
mel, dans le Haut- Atlas, s'y donna comme le Mahdi, organisa une
armée et marcha sur Marrakech. Il fut battu, mais son disciple
préféré, Abd-el-Moumen, lui succéda : doué d'éminentes qualités
morales et administratives, il se procura d'abondantes ressources
financières en réorganisant les impôts, créa une flotte, mit sur
pied une puissante armée, composée d'Européens, de Berbères et
de nègres du Soudan et fortement disciplinée ; ainsi outillé, il ren-
versa sans peine la dynastie almoravide et son empire s'étendit
bientôt de l'Atlantique à Tripoli, du Sahara aux frontières de la
Castille. L'un de ses successeurs, Yacoub-el-Mansour, consolida ce
domaine et surtout l'orna de splendides monuments : la grande
mosquée de Séville, la Koutoubia de Marrakech, la Tour Hassane
de Rabat, des médersa, des fondouks, des hôpitaux, etc., tous
remarquables par leur vigueur et leur sobre élégance. Mais, comme
l'empire Almoravide, l'empire Almohade est trop vaste pour être
durable; dès le début du xme siècle, livré à des mains trop faibles,
il tombe, pour ainsi dire, en morceaux : l'Espagne lui échappe
entièrement et, dans l'Afrique du Nord, trois royaumes, ceux de
Tunisie, de Tlemcen, de Fez, s'élèvent sur ses ruines.
Menacés de toutes parts,les derniers Almohades avaient accepté
l'alliance d'une tribu nomade du Tafilelt, les Beni-Merine, qui,
fatigués de la vie du désert, était venue chercher fortune dans
la vallée de la Moulouya. Mais ces alliés ne tardèrent pas à se mon-
trer plus dangereux qu'utiles : ils fondèrent une nouvelle dynas-
tie, celle des Mérinides, et reconstituèrent, pour leur compte,
l'empire almohade. Puis, une fois maîtres de l'Afrique du Nord,
ils profitèrent de leur situation maritime pour se donner une flotte
exceptionnellement importante, et les exploits de leur corsaires
firent régner la terreur dans tout le bassin méditerranéen. Il est
vrai que les profits de cette lutte sauvage furent consacrés, pour
une bonne part, à des fondations pieuses et à la construction de
monuments charmants (notamment des médersa de Fez), infini-
14 LA RENAISSANCE DU MAROC
ment harmonieux, délicats, aimables, et qui semblent refléter une
civilisation souriante. En réalité, les beaux jours furent relative-
ment courts pour les Mérinides : vers le milieu du xive siècle, leur
autorité, dénuée du prestige religieux qui avait élevé et sou-
tenu les dynasties précédentes, était partout battue en brèche.
Pour comble, les États chrétiens, que la « course » avait vive-
ment irrités, profitaient de l' affaiblissement des Mérinides, non
seulement pour se débarrasser de la tutelle marocaine, mais
pour prendre pied au Maroc : à la fin du xve siècle, les prin-
cipaux points de la côte étaient occupés par les Espagnols et les
Portugais.
Jamais, depuis l'invasion arabe, la situation du Maroc n'avait
été aussi grave : après avoir étendu sa domination au delà du
détroit de Gibraltar, de l'Atlas et du désert, voici que le Maroc
était menacé jusque dans son existence d'empire indépendant et
que des étrangers, bien pis, des infidèles méprisables, préten-
daient rançonner les populations et parler en maîtres ! Ce fut, par
tout le pays, un soulèvement, un réveil des vieilles idées de guerre
sainte : une renaissance de l'Islam s'annonce de toutes parts ; de
pieux personnages, saints ou marabouts, dont les tombeaux véné-
rés sèment aujourd'hui de taches blanches la campagne maro-
caine, parcourent les villes et les tribus, haranguent la foule qui
les écoute avidement, prêchent à la fois le retour à la pure doctrine
musulmane et la haine de l'étranger.
Les Mérinides furent les premières victimes de ce violent mou-
vementle: prestige religieux qui leur manquait, on le trouva dans
un groupe de Chérifs, ou descendants du Prophète par les femmes,
que les persécutions avaient refoulé dans le désert et d'où sor-
tit la nouvelle dynastie des Chérifs Saadiens.
Une fois au pouvoir, les Chérifs Saadiens ne faillirent pas au
rôle que la faveur populaire leur avait réservé : ils furent vraiment
les héros de la guerre sainte. Vers la fin du xvie siècle, la plupart
des places fortes du littoral étaient libérées de l'occupation
étrangère. Bien mieux, l'un des Saadiens, Ahmed-el-Mansour (le
Victorieux), toujours sous couleur de guerre sainte, alla conqué-
rir le Soudan, pourtant occupé par des populations en grande
partie islamisées; il en rapporta d'immenses richesses, qui lui ser-
DIX ANS DE PROTECTORAT 15
virent à embellir les villes du Maroc et à développer avec beau-
coup de méthode les ressources agricoles et industrielles de son
empire, ses institutions administratives et militaires, son gouver-
nement central ou [Link] Maroc prenait figure d'Etat ; sans
doute ne ressemblait-il que d'assez loin aux États d'Europe ; il
constituait surtout, à l'exemple des Turcs, une sorte de fédération
de tribus, avec une administration centrale chargée de diriger la
politique générale et de grouper, au moment voulu, les ressources
financières et militaires ; mais il y avait là un progrès considérable
par rapport aux organismes informes des dynasties précédentes.
Si l'on ajoute à cela que les Saadiens parvinrent à préserver leur
empire de l'invasion turque, on s'attendra sans doute à ce que les
populations marocaines leur aient été longuement fidèles.
Pourtant,les Saadiens n'ont régné sur le Maroc que quelque cent
ans. Ce même mouvement d'exaltation religieuse qui les avait
élevés au pouvoir, les renversa, — sans doute parce qu'ils refusè-
rent d'être des instruments dociles aux mains des marabouts,
sans doute aussi parce qu'un mouvement de cette nature n'est
capable que de violences et garde toujours une allure anarehique.
Dans la seconde moitié du xvne siècle, les marabouts réussirent
donc à remplacer les Saadiens par une autre famille chérifienne,
revêtue du même prestige religieux et réfugiée, elle aussi, dans le
désert : les Alaouites, dont le Sultan actuel du Maroc, S. M. Mou-
lay Youssef, est le descendant direct. Le choix était bon, d'ailleurs,
et tout de suite cette dynastie produisit un grand souverain,
Moulay [Link] Ismael,quifut contemporain de Louis XIV
et s'efforça de copier en tout le Roi Soleil, est une très curieuse
figure : à la fois austère et fastueux, sobre et avide d'argent, pieux
et féroce, d'une surprenante énergie, îl a accompli dans tous les
domaines, politique, militaire, administratif, économique, artis-
tique, une oeuvre énorme : il s'est donné un puissant instrument
de guerre, la Garde Noire ; il a voulu faire de Meknés, sa capitale,
une réplique de Versailles ; il a entretenu des relations actives
avec de grands États européens, notamment avec la France (on
sait qu'il a même demandé la main de la princesse de Conti, fille
de Louis XIV et de Mlle de Lavallière) ; il a, surtout, complète-
ment libéré et pacifié le Maroc.
16 LA RENAISSANCE DU MAROC
Ce relèvement du Maroc fut d'ailleurs tout passager ; sauf quel-
ques sursauts, le Maroc, après Moulay Ismael, retombe dans le
désordre, s'écarte obstinément du mouvement moderne, se mon-
tre de moins en moins capable de résister aux attaques de l'Eu-
rope. Or, vers le milieu du xixe siècle, ces attaques se précipitent
et deviennent particulièrement menaçantes : au moment de la
conquête de l'Algérie, les relations du Maroc et de la France, qui
jusque là avaient été généralement bonnes, aboutissent à une rup-
ture dans
; le même temps, les relations du Maroc et de l'Espagne,
qui avaient toujours été mauvaises, marquent une aggravation
d'hostilité.
Malgré tout, la France, après la bataille de l'Isly, se contente
de faire reconnaître sa domination en Algérie (1845), l'Espagne
est arrêtée dans ses projets d'annexion par une intervention de
l'Angleterre (1860), et le Sultan Moulay el Hassane rend même à
l'empire marocain une solidité et un éclat dignes des plus beaux
jours de son histoire. Mais la politique fort habile dont il use et qui
consiste à neutraliser, en les opposant, les prétentions des diverses
nations européennes, disparaît avec lui : dès le début du xxe siè-
cle, les événements qu'il était parvenu à retarder éclatent avec
violence. L'histoire du Maroc, dès lors, se mêle intimement à
l'histoire de l'Europe, elle entre dans une période qui dure j usqu'en
1912 et qu'on appelle ordinairement « la crise marocaine ».
*
* *
Sous ces multiples changements, que nous venons de résumer
à l'extrême, apparaît clairement une force permanente qui, selon
les cas, rompt l'équilibre des événements, le maintient ou le réta-
blit. Cette force permanente, cet élément fixe dans le tourbillon
des événements, c'est le peuple marocain, avec sa passion de
l'indépendance, son goût des profits assurés, son courage et sa té-
nacité, sa volonté de durer, et c'est grâce à lui que l'histoire du
Maroc, si tumultueuse et complexe en apparence, est en somme
assez simple.
Au vrai, il y aurait toute une révolution à tenter dans la façon
d'écrire l'histoire du Maroc. A cette histoire on donne ordinaire-
DIX ANS DE PROTECTORAT 17
ment pour axe la liste des souverains, la chronique des révolu-
tions dynastiques ; autrement dit, on écrit, à la manière de Bos-
suet, la suite des empires marocains et, par là, on n'aperçoit
qu'une faible partie des faits importants, on juge d'après des mar-
ques extérieures de force et d'unité, on tend à établir des liaisons
factices entre les événements, on perd de vue les éléments essen-
tiels de la causalité historique.
Il conviendrait donc de partir, non plus des bergers, mais du
troupeau: non plus des souverains et des dynasties, mais du peu-
ple marocain, des tribus qui, selon les temps et pour des causes
très nettes, pour des intérêts brutalement dessinés, — se sont res-
serrées ou dispersées, soumises ou révoltées et dont l'action, si
diverse, si profondément pénétrée d'individualisme, a fait de l'em-
pire marocain tantôt un îlot misérable, entouré d'ennemis et pro-
che de la ruine, tantôt un monde immense et redouté.
Par malheur, cette histoire profonde du vieux Maroc, il sera
bien difficile de l'écrire avec quelque précision : la vie passée des
tribus n'a pas laissé de traces littéraires en dehors du bel ouvrage,
déjà bien tardif, d'Ibn Khaldoun ; il n'en subsiste que des frag-
ments, plus ou moins déformés, dans la mémoire des hommes ; on
la devine plutôt qu'on ne la connaît. Mais il est bon de rappeler
son importance : aujourd'hui encore, n'est-ce pas sous cet angle
qu'il faut voir, pour la bien comprendre, l'histoire du Protectorat
français ?
G. Hardy
CHAPITRE II
GÉOGRAPHIE DU MAROC
Le Maroc est un pays de contrastes violents et nettement accu-
ses :contrastes entre le Nord et le Sud, entre l'Ouest et l'Est, entre
la plaine et la montagne. — Du reste, la superficie du Maroc étant
à peu près égale à celle de la France, on comprend que la nature
et l'homme ne soient point identiques d'un bout à l'autre delà
contrée.
On peut distinguer au Maroc plusieurs grandes régions, dont
les caractéristiques dérivent de la nature du sot, de sa structure,
de son relief, des conditions climatiques qui y régnent.
Ce sont d'abord les massifs littoraux qui bordent la Méditerra-
née et font face aux chaînes de l'Espagne méridionale ; les plaines
du Rharb leur succèdent en bordure de l'Atlantique ; ils sont d'au-
tre part séparés de T Atlas par la plaine du Sebou et de son affluent
l'Inaouene. Ancien golfe marin, puis dépression lacustre comblée
par les alluvions du fleuve, la plaine du Sebou conserve un faible
relief jusqu'à une grande distance de la [Link] plaines de Meknès
et de Fès, interrompues ou limitées par des îlots montagneux
20 LA RENAISSANCE DU MAROC
comme le Tselfat, l'Outita, le Zerhoun, le Zalagh, atteignent déjà
400 à 500 mètres. — En même temps que l'altitude augmente, la
dépression se rétrécit et la plaine devient un couloir de plus en
plus étroit jusqu'à Taza, où se trouve, à Touahar, le verrou qui
ferme la trouée et relie les massifs littoraux à l'Atlas.
Les plateaux du Maroc occidental s'étendent le long de l'Atlan-
tique depuis l'embouchure du Sebou jusqu'à Mogador, de plus en
plus larges à mesure qu'on s'avance davantage vers le Sud. Le
relief s'élève graduellement, en pente presque insensible, avec
une série de falaises ou de ressauts qui marquent le passage d'une
formation géologique à une autre, ou d'une roche tendre à une
roche plus résistante. Ces falaises sont grossièrement parallèles à la
côte atlantique et en reproduisent les contours. La plaine côtière,
large dé 60 à 80 kilomètres, s'élève peu à peu de 150 à 250 mètres,
dominée de 100 mètres environ par la falaise du plateau intérieur,
qui, à son tour, s'élève lentement de 300 à 600 et 700 mètres et
dépasse même 1.000 mètres en certains points.
L'Atlas Marocain se compose de trois grandes zones monta-
gneuses de direction générale Sud-Ouest-Nord-Est. La chaîne
principale, le Haut- Atlas,f orme sur 1.000 kilomètres une véritable
muraille qui sépare le Maroc du Sahara. C'est au Sud de Marra-
kech que se dressent les sommets les plus élevés du Haut-Atlas et
de toute l'Afrique du Nord ; ils dépassent 4.000 mètres. — La partie
orientale du Haut- Atlas conserve encore une altitude très grande
jusqu'au Tizi-n-Talghemt, qui fait communiquer la vallée de la
Moulouya avec celle du Ziz ; à partir de ce point, la chaîne s'abaisse
rapidement ; elle s'infléchit vers le Nord-Est et se décompose en
plusieurs séries de hauteurs distinctes, séparées par des plaines,
qui vont se confondre avec l'Atlas Saharien d'Algérie.
Le Moyen Atlas se soude au Haut-Atlas dans sa partie méri-
dionale aux environs de Demnat. Encadré entre les plateaux
marocains à l'Ouest et les plateaux oranais à l'Est, il a, lui aussi,
dans beaucoup de ses parties, la forme d'une série de plateaux
étages plutôt que d'une véritable chaîne. Il s'abaisse par des ter-
rasses vers l'Ouest et le Nord du côté des plaines du Maroc occi-
dental et de la vallée du Sebou, tandis qu'il a sa plus grande
hauteur à l'Est au-dessus de la vallée de la Moulouya, qu'il sur-
DIX ANS DE PROTECTORAT 21
plombe directement avec des altitudes de plus de 3. 000 mètres.
L'Anti- Atlas, relié au Haut- Atlas par le massif du Siroua, a une
élévation à peu près uniforme de 1. 500 à 2. 000 mètres ; à l'ouest,
il encadre avec le Haut-Atlas la vallée du Sous, qui a environ
200 kilomètres de longueur ; à l'est, il disparaît sous les plateaux
du Dra et du Tafilelt.
Deux autres régions sont en quelque sorte extérieures au
Maroc proprement dit. — C'est d'abord le Maroc oriental très
différent du Maroc occidental ; il est la continuation des grandes
steppes de l'Oranie ; ces steppes se poursuivent sans modification
appréciable jusqu'à la Moulouya, dont la vallée supérieure s'insère
entre le Haut- Atlas et le Moyen- Atlas. Ce sont ensuite les déserts
sahariens, qui s'étendent au sud de l'Anti-Atlas et qui ne font pas
non plus partie du véritable Maroc.
On ne saurait donner de meilleure définition du Maroc au point
de vue de la géographie physique que de l'appeler le versant atlan-
tique de l'Afrique du Nord. Par suite de la disposition générale du
relief, des chaînes très élevées l'isolent au Sud et à l'Est ; c'est ce
qui fait l'importance politique et économique du couloir qui
s'ouvre entre les massifs littoraux et l'Atlas et au débouché du-
quel se trouvent Fès et Meknès. — Les régions véritablement
vivantes du Maroc, les pôles d'attraction, doivent être cherchés
dans les régions baignées par les deux mers qui l'encadrent,l' Atlan-
tique et la Méditerranée. — Mais les pays voisins de la Méditerra-
née sont/eux aussi montagneux et de pénétration diffî cile.L' Atlan-
tique, au contraire,est bordé de plaines étendues et fertiles, du moins
jusqu'aux régions où la latitude est trop méridionale et où les
influences désertiques prédominent jusqu'au voisinage de la mer.
Les influences climatiques agissent dans le même sens que les
conditions du relief pour déterminer au Maroc des différences et
même des oppositions tranchées. Sur le bord de la mer, les oscil-
lations de température sont faibles entre l'été et l'hiver, entre le
jour et la nuit. La côte est toujours noyée de brouillards ; il y
règne une humidité constante ; l'égalité de température s'accom-
pagne d'un état hygrométrique très élevé. Seul, le chergui, le vent
d'Est, très analogue au sirocco, et qui présente les caractères du
fôhn, vient de temps en temps détruire cette égalité et faire mon-
22 LA RENAISSANCE DU MAROC
ter la température en même temps qu'il abaisse l'état hygromé-
trique. Le climat dans l'ensemble a quelques-uns des caractères
du climat tropical. Mais les influences maritimes ne se font pas
sentir très loin ; dès qu'on pénètre dans l'intérieur, les conditions
changent du tout au tout ; au climat maritime succède un climat
nettement continental. L'éloignement de la mer et l'influence de
l'altitude s'additionnent. Les nuits sont froides et froids les hivers.
Les saisons sont beaucoup plus tranchées, les températures plus
élevées en été, plus basses en hiver. Si l'on excepte les régions
immédiatement voisines du littoral, le Maroc répond bien à la
définition qu'on en a parfois donnée : c'est un pays froid où le
soleil est chaud.
Le régime des pluies est à coup sûr dans l'Afrique du Nord le
plus important de tous les phénomènes géographiques. La règle
est que les pluies diminuent du Nord au Sud, au fur et à mesure
que la part des vents d'ouest diminue et que celle des vents d'Est
augmente. Elles diminuent également d'Ouest en Est, à mesure
qu'on s'éloigne de l'Atlantique; mais, ici, le relief intervient pour
compenser et au delà le déficit. Les versants montagneux où les
rebords de plateaux tournés vers le Nord et l'Ouest seront donc
marqués par une recrudescence des pluies, tandis que les versants
Sud et Est, les plaines intérieures, les régions plus ou moins abri-
tées des influences maritimes seront beaucoup moins bien par-
tagés, — Le Maroc, au point de vue pluviométrique, comprend :
1° une zone très pluvieuse, recevant plus de 80 centimètres de
précipitations, comprenant l'angle Nord-Ouest des massifs litto-
raux et les régions du Moyen-Atlas et du Haut-Atlas exposées
aux vents humides ; 2° une zone moyennement pluvieuse, recevant
plus de 40 centimètres d'eau, qui comprend la partie septentrio-
nale des plaines du Maroc occidental, lès régions de Meknès et
de Fès ; 3° une zone peu pluvieuse (plus de 20 centimètres) corres-
pondant àla partie méridionale des plaines du Maroc occidental
et à la partie Nord du Maroc oriental ; 4° une zone très peu plu-
vieuse (moins de 20 centimètres), formant un îlot annulaire dans
la région de Marrakech et comprenant toutes les régions saha-
riennes et steppiennes qui s'étendent au Sud du cap Guir et à
l'Est de la Moulouya. — La rosée, la Miusla, est un phénomène
DIX ANS DE PROTECTORAT 23
essentiel du climat du Maroc occidental ; elle est d'une abondance
extrême dans la région voisine de l'Atlantique, où elle modifie
d'une manière notable les conditions de la végétation spontanée
et des cultures.
Le Maroc a un régime de pluies d'hiver nettement caractérisé :
la saison pluvieuse commence en novembre et finit en mars ou
avril ; les mois d'été n'ont que des pluies rares et insignifiantes.
Les pluies sont en général des averses violentes, qui se répartis-
sent sur quelques mois, mais tombent en quelques jours par mois,
en quelques heures par jour. Elles sont très irrégulières et subis-
sent d'une année à l'autre de très notables variations. Dans les
montagnes, les précipitations se produisent sous forme de neige ;
au-dessus de 2. 000 mètres, la neige se maintient 6 à 8 mois ; en
fondant pendant la saison sèche, elle prolonge en quelque sorte
la saison humide, alimente le's fleuves et les sources,- vivifie les
pâturages. Cependant les cours d'eau du Maroc, comme ceux
d'Algérie et de Tunisie, sont à peu près à sec à la fin de l'été, sauf
le Sebou, l'Oum-er-Rbia et la Moulouya. Le Moyen- Atlas est le
château d'eau du Maroc, non seulement parce que c'est la région
la plus arrosée et la plus enneigée, mais aussi parce qu'il est com-
posé presque entièrement de calcaires fissurés, qui restituent les
eaux à la bordure en sources vauclusiennes dont quelques-unes,
comme celles du Sebou et de l'Oum-er-Rbia, sont parmi les plus
belles du monde.— Ce n'est pas le Sebou, comme onl'a dit parfois,
mais l'Oum-er-Rbia, qui est le fleuve le plus considérable du
Maroc, tant pour le débit moyen (60 mètres cubes à la seconde)
que pour le débit d'étiage (35 mètres cubes).
Les pluies sont le facteur essentiel qui détermine le caractère
de la végétation. — Quelques centimètres de pluie de plus ou de
moins, et e'est la forêt, la steppe ou le Sahara. — Les noms mêmes
de Tell, de steppe et de Sahara sont surtout des désignations
botaniques. Les essences principales qui constituent la forêt
marocaine sont des chênes, chêne-liège, chêne-vert, chêne-zéen,
et des conifères, le cèdre, le pin d'Alep, le thuya, le genévrier. —
Le chêne-liège occupe la grande forêt de Mamora. Le cèdre peuple
de beaux massifs dans le Moyen-Atlas. De Mogador à Agadir, un
arbre spécial au Maroc, l'arganier, qui a l'aspect d'un olivier épi-
24 LA RENAISSANCE DU MAROC
neux, forme des peuplements très clairs, soit seul, soit en mélange
avec le thuya et le genévrier. Les grandes plaines du Maroc occi-
dental où la culture et le pâturage ont contribué à faire dispa-
raître lavégétation forestière sont presque partout entièrement
déboisées ; dans les parties incultes, le sol est couvert de plantes
bulbeuses, de férules, de graminées et de légumineuses; le palmier
-
nain couvre de vastes espaces, remplacé par le jujubier dans
régions plus sèches. les
Le Tell passe par une série de transitions et de gradations à la
steppe dont la végétation est composée d'espèces coriaces peu
nombreuses, aptes à résister à la fois au froid et à la chaleur. Dans
le Maroc occidental, la steppe occupe toute la zone intérieure des
plaines situées à une certaine distance de la mer et où les pluies
de l'Atlantique ne parviennent plus qu'en
Partout où il tombe moins de 20 centimètres faible quantité. —
de pluie on entre
nettement dans les régions sahariennes, qui, au Maroc comme ail-
leurs, sont presque entièrement dépourvus de végétation en dehors
des points ou lignes d'eau qui constituent les oasis.
Ce sont ces divers éléments, le relief, le climat, la végétation, qui
font la beauté et la variété des paysages marocains. Si l'on essaie
de se rendre compte des principaux traits qui les caractérisent,
on voit que leur charme est fait en grande partie du contraste
entre les régions cultivées, irriguées ou boisées et les vastes espaces
vides et déserts. Marrakech, entourée de sa palmeraie, produit
une impression délicieuse lorsqu'on a traversé pour y parvenir de
mornes solitudes. Dans le Tell même, ce sont de véritables oasis
que les vergers de Taza, de Sefrou, du Zerhoun ; Meknès et Fès
s'entourent aussi d'un cadre de verdure au milieu d'un pays dénu-
dé. C'est ensuite, en raison de la disposition du relief, la prodigieuse
ampleur des perspectives qui s'étendent fréquemment sur plu-
sieurs centaines de kilomètres. Mais là n'est pas sans doute encore
le plus grand élément de beauté des paysages marocains : c'est
la splendeur des aurores et des crépuscules, l'éclat des jours et la
douceur des nuits ; cette joie de voir la lumière dont parle Homère,
joie inconnue aux habitants des pays brumeux du Nord. « On
trouve dans l'Afrique du Xord, a dit le colonel Romieux, d'admi-
rables modèles de nu topographique, posant sous une lumière
Georges Hure
>eorge;
[Link]
BERBÉROPHONES
Ain°Sef>a
\ ^olomb'-Bèchar
Georges Hure.
Georges Hure
DIX ANS DE PROTECTORAT 25
merveilleuse. » Le Zerhoun fermant l'horizon de Meknès rappelle
les monts albains vus de la Campagne romaine. — Le paysage qui
se développe pendant la montée à Meknès rappelle certaines vues
de l'Ombrie, par exemple le panorama de Pérouse. Et que dire
de l'extraordinaire paysage lunaire qu'on a sous les yeux de la ter-
rasse d'Ito : à l'infini s'étend la plaine nue, bleuâtre, profondé-
ment ravinée, avec, çà et là, des cônes éruptifs et des pustules vol-
caniques. Aquelques kilomètres de là, c'est la forêt de cèdres,
avec ses eaux courantes, où vivent les truites, ses gazons alpins
parsemés de pivoines, surtout ses arbres magnifiques qui, dans
cette Afrique du Nord où les belles forêts sont si rares, rappellent
les paysages de notre Jura ou de nos Vosges. Mais peut-être
vaut-il mieux se contenter d'admirer ces paysages plutôt que de
rechercher les éléments dont ils se composent et laisser aux poètes
et aux littérateurs, aux Loti, aux Chevrillon, aux Tharaud, aux
Le Glav, le soin de les décrire et d'en faire sentir tout le charme.
II
Comment se traduisent au Maroc les rapports entre la terre et
l'homme ? C'est ce qu'il reste à indiquer.-
Les populations indigènes de l'Afrique du Nord appartiennent
à des races très diverses : le type humain qui paraît être le plus
fréquent parmi elles est celui d'une des grandes races qui ont peu-
plé l'Europe, le type méditerranéen ou ibéro-ligure. D'autres
ressemblent aux Egyptiens, d'autres aux habitants des Alpes
occidentales, d'autres même aux populations du Nord de l'Europe.
Ces populations se composent d'éléments divers ; il y a eu des
apports africains, méditerranéens, européens, asiatiques. L'Afri-
que du Nord, vaste carrefour, a reçu depuis les temps les plus
anciens des fugitifs et des conquérants de toute provenance ; elle a
été un réceptacle ouvert à toutes les races de l'Asie et de l'Europe.
Par Gibraltar, parla Sicile, par laTripolitaine, parle Sahara même
elle a reçu des habitants. Ces divers types humains sont
aujourd'hui plus ou moins confondus.
2b LA RENAISSANCE DU MAROC
Parmi ces types, le type arabe, qui est rare en Algérie et en
Tunisie, l'est plus encore au Maroc. C'est que ce pays, — et c'est
une première conséquence de sa situation géographique, — a subi,
beaucoup moins que l'Algérie et la Tunisie, les influences exté-
rieures venues de l'Est \ il a été moins romanisé? et il a été
moins arabisé.
A l'époque de la conquête de l'Algérie, on appelait tous les indi-
gènes les Arabes : c'est un mot qu'il convient d'éliminer complè-
tement de notre vocabulaire en ce qui concerne l'Afrique du Nord,
car il est aujourd'hui démontré que ce n'est qu'une bien faible
minorité parmi eux qui tire son origine des Arabes. — Ce qui avait
fait illusion, c'est qu'ils sont en majorité musulmans de religion,
et arabes de langue. Si nous écartons ce linceul, ce suaire de l'Is-
lam qui a tout recouvert, nous découvrons le monde indigène dans
sa complexité.
Même au point de vue religieux, les indigènes du Maroc ne sont
pas tous musulmans. Il y a parmi eux, non seulement dans les
villes, mais dans les tribus, un fort groupe d'Israélites. Et quant à
ceux qui se disent ou se croient musulmans, ils le sont souvent
d'une manière bien superficielle, sachant peu de chose de leur reli-
gion, n'en pratiquant guère les prescriptions et conservant un
grand nombre de croyances et de rites antérieurs à l'Islam.
Tous les indigènes du Maroc n'ont pas non plus oublié leur
langue pour apprendre l'arabe. Les dialectes berbères, qui ne sont
apparentés à aucune langue moderne, sauf le copte, se rattachent
au groupe linguistique dit chamtique ou proto-sémitique. Ils se
sont conservés dans les zones d'isolement, les régions monta-
gneuses et les oasis. C'est une des caractéristiques essentielles
du Maroc plus accidenté que l'Algérie, plus à l'écart des grandes
voies de communication, que la très forte proportion de Berbéro-
phones qu'il renferme. Les grandes vagues de l'invasion arabe, se
heurtant à l'Est et au Sud à la muraille de l'Atlas, se sont répan-
dues dans le Maroc oriental et le Sahara. Les plaines de l'Ouest,
au voisinage des villes et de la côte, dans les régions les plus faciles
à parcourir et à dominer, ont désappris leurs dialectes. Mais,
dédaignés ou redoutés par les maîtres du pays, trois grands grou-
pes se sont maintenus réfractaires à l'arabisation : les Rifains
DIX ANS DE PROTECTORAT 2/
dans les massifs littoraux, les Beraber dans le Moyen- Atlas et le
Haut-Atlas, les Chleuh dans le Haut-Atlas et l'Anti-Atlas. Cela
équivaut en surface à plus de la moitié du Maroc, au point de vue
numérique à plus du tiers de la population.
Il faut se garder d'arabiser et d'islamiser ces indigènes, qui
opposent aujourd'hui à nos troupes une si vaillante résistance ; ils
redoutent l'étranger plutôt qu'ils ne haïssent le chrétien et peut-
être un jour deviendront-ils les plus fermes soutiens de notre
domination. Si leur vieille langue et leurs antiques coutumes sont
appelées à disparaître, comme c'est probable, que ce soit devant
la langue française et le droit français, non devant la langue arabe
et le droit coranique.
C'est surtout sur le genre de vie des indigènes et sur leur exis-
tence économique que la géographie a marqué son empreinte-
C'est, semble-t-il, une erreur à peu près indéracinable que celle
qui consiste à croire que tous les Berbères sont sédentaires et tous
les Arabes nomades. Cependant, ce ne sont pas les Arabes qui ont
introduit la vie nomade dans l'Afrique du Nord et l'on rencontre
au Maroc beaucoup de Berbères nomades, puisqu'ils habitent des
régions qui ne comportent que peu ou pas de culture et qu'on ne
saurait utiliser que par l'élevage transhumant. En été, quand la
neige a fondu et que l'herbe a poussé dans la montagne, ils remon-
tent de proche en proche ; en hiver, ils redescendent, les uns vers
le Sahara, les autres vers les plaines de l'Ouest, d'autres encore
vers les steppes du Maroc oriental. — C'est une sorte de mouve-
ment d'accordéon qui les resserre en été, les écarte en hiver. Un
autre mouvement, celui-ci plus lent et moins facile à apprécier
que les oscillations saisonnières, pousse peu à peu les populations
du Sud à remonter vers le Nord et à descendre de la. montagne
vers les plaines où la vie est plus facile.
Aux nomades pasteurs, habitants des tentes, s'opposent les
agriculteurs sédentaires, qui habitent des maisons, des noualas
ou des gourbis. — Mais il y a bien des degrés dans la fixation au
sol. — La culture des céréales n'amène pas d'ordinaire la séden-
tarisation complète ; tout en menant la vie pastorale, l'indigène
peut avoir des cultures qu'il ne visite que deux fois l'an, pour les
semailles et pour la moisson ; c'est une culture semi-pastorale.
28 LA RENAISSANCE DU MAROC
D'ailleurs, les deux formes d'exploitation ne sont pas complète-
ment séparées : pas d'agriculteur qui n'élève quelque bétail, pas
de pasteur qui n'ait quelque parcelle de terre arable. Ils sont tous
plus ou moins nomades, plus ou moins sédentaires. Beaucoup
habitent alternativement la tente et la maison.
Il en est tout autrement de la culture des arbres àTruits. Médio-
cre cultivateur de céréales, médiocre éleveur, l'indigène a créé de
magnifiques plantations d'oliviers, de belles orangeries, enfin les
palmeraies des oasis. Il apporte un soin méticuleux à l'entretien
des vergers et des jardins. C'est que les cultures fruitières sont,
dans l'Afrique du Nord, moins aléatoires que les autres, surtout
lorsqu'on dispose de l'eau d'irrigation qui rend la récolte indépen-
dante des caprices du climat. Mais, l'arbre poussant lentement, les
vergers exigent la sécurité. — Aussi ne les rencontre-t-on pas dans
les plaines, trop sujettes aux invasions et aux pillages. — Ils sont
confinés autour des villes et dans les régions montagneuses. Les
cultivateurs de vergers sont groupés en villages, comme au Zer-
houn : ces villages sont parfois fortifiés comme les Ksours du
Sud, ceux deFiguig par exemple : il n'y a guère chez eux d'habi-
tations isolées dans la campagne.
Il y a donc trois formes de vie rurale : l'élevage transhumant,
la culture des céréales, la culture des vergers, auxquelles corres-
pondent trois formes d'habitations : la tente, la nouala (ou le
gourbi), la maison.
Le droit de propriété lui-même n'a pas un caractère identique
suivant qu'il s'applique à des jardins plantés d'oliviers et de
figuiers, représentant l'effort de nombreuses générations de
paysans, ou à des plaines où les céréales sont cultivées d'une
manière intensive et intermittente, ou enfin à des terres de
pâture et de parcours ou les troupeaux ne font que passer.
Au Maroc, comme ailleurs, mais plus qu'ailleurs, il y a une oppo-
sition tranchée entre les campagnards et les citadins. Les campa-
pagnards ont horreur des villes, qu'ils regardent comme des tom-
beaux etoù leur manquent les libres espaces auxquels ils sont habi-
tués. — L'ahurissement du Berbère dans une ville comme Fès est
le sujet de bien des récits et contes marocains. Si on se moque de
cet être grossier, on le redoute aussi, car, lorsque l'occasion s'en
DIX ANS DE PROTECTORAT 29
présente, il se précipite sur toutes ces richesses entassées pour les
piller. D'autres indigènes, au contraire, ont un goût très vif pour
la vie urbaine ; villes phéniciennes, villes romaines, villes musul-
manes se sont succédé au Maroc, presque toujours à peu près
aux mêmes emplacements. Les unes sont au bord de la mer, sou-
vent sur un estuaire fluvial, comme Larache, Rabat, Azemmour.
D'autres sont situées dans l'intérieur, en des points que la géo-
graphie indique comme des nœuds de communication et où cer-
tains avantages naturels, l'abondance de l'eau notamment, jus-
tifient la présence d'une agglomération importante : telles sont
Fès et Meknès, les capitales du Nord, Marrakech, la capitale du
Sud, déjà saharienne, grand marché des échanges entre la plaine
et la montagne.
Les éléments de la population des villes ne diffèrent pas beau-
coup de ceux de la population des campagnes ; un mélange
d'Arabes et de Berbères forme le fond de la population. Cependant,
les Maures andalous, plus affinés, plus policés que les Africains, et
les Israélites, eux aussi pour une bonne part revenus d'Espagne,
ont certainement beaucoup contribué à donner à ces villes leur
caractère particulier ; les uns et les autres ont un sens très vif
du commerce.
La densité de la population du Maroc est très faible. — Elle
est en rapport étroit avec le genre de vie des indigènes, puisque,
suivant qu'ils sont nomades ou sédentaires, cultivateurs de cé-
réales ou cultivateurs de vergers, ils ont besoin de surfaces plus ou
moins étendues. — Si, comme il est vraisemblable, la population
ne dépasse pas 4 millions à 4 millions et demi d'habitants pour
la zone du protectorat français et 500. 000 pour la zone d'influence
espagnole, cette population est en nombre bien inférieur à celui
que le pays pourrait nourrir. Il n'y a pas lieu d'en être surpris :
les épidémies, les guerres des tribus entre elles et avec le Makhzen,
et d'une manière plus générale l'état politique et social du pays
avant le protectorat français, expliquent suffisamment, avec la
faible étendue des espaces cultivés, le petit nombre des hommes.
Un personnage marocain, visitant la France et interrogé sur ses
impressions, déclarait que notre pays lui avait paru d'un beut à
l'autre un immense jardin ; le mot est très significatif et point
30 LA RENAISSANCE DU MAROC
hyperbolique : la France, partout cultivée, doit sembler un vaste
jardin aux habitants de l'Afrique du Nord, où les parties mises
en culture ne sont que des lignes sans épaisseur ou des points sans
étendue. La vieille comparaison de la peau de panthère, toute
jaune, avec quelques taches sombres qui sont les cultures, s'ap-
plique non «seulement au Sahara, mais aussi, quoique dans
une moindre mesure, au Maghreb tout entier.
III
D'éminents spécialistes décriront, dans les chapitres qui vont
suivre, l'œuvre magnifique accomplie au Maroc depuis dix ans par
le Maréchal Lyautey et ses collaborateurs, œuvre -qui demeurera
pour la France un impérissable titre de gloire.
La première tâche qui s'imposait à nous était de pacifier l'em-
pire chérifien. «On ne colonise qu'avec la sécurité, disait Bugeaud,
et la sécurité ne s'obtient que par la paix. »
Le Makhzen s'était contenté de soumettre les tribus des plaines,
les régions de Fès et de Marrakech. Les tribus montagnardes étaient
demeurées indépendantes. Entre les deux, certains groupements
passaient, suivant les variations de la puissance chérifienne, de
l'état de soumission à l'état de rébellion et réciproquement.
Comme le commandaient les conditions géographiques,nous avons
d'abord soumis les plaines fertiles, l'ancien pays makhzen. Puis
la zone des plaines a été protégée contre les incursions des monta-
gnards par une série de marches-frontières. — Nous avons ensuite,
malgré les difficultés provenant de ce que les régions -du Nord
constituant la zone espagnole échappent à notre action, opéré
la jonction avec l'Algérie par le couloir de Taza. Enfin, pendant
que nous agissions dans le Haut-Atlas par l'intermédiaire des
grands caïds du Sud,nous faisions sentir directement notre action
dans le Moyen Atlas, qui est le nœud de la pacification marocaine
comme il est 1-e nœud orographique du pays. On a parfois pré-
tendu qu'au Maroc il suffisait de tenir les plaines, mais l'expé-
rience démontre qu'il n'en est pas ainsi, et que, selon le mot de
BIX ANS DE PROTECTORAT 31
Bugeaud, il faut être maître partout sous peine de n'être en sécu-
rite nulle part.
L'œuvre politique du Maréchal Lyautey se confond avec son
œuvre militaire : elle ne peut ni ne doit en être distinguée. Pour l'ap-
précier àson juste mérite, il ne suffit pas de considérer sur la carte
l'étendue des territoires pacifiés, dans un laps de temps très court
et dans des conditions très difficiles. Il faut surtout s'attacher aux
procédés et aux méthodes par lesquelles cette pacification a été
obtenue et dont le principe essentiel réside dans la combinaison
constante de la politique et de la force. C'est grâce à l'application
de ce principe que les soumissions ont été effectives et durables.
L'action politique se présente sous des aspects divers suivant les
populations sur lesquelles elle s'exerce. Tous les organismes indi-
gènes, lesultan, le Makhzen, les grands caïds du Sud, les djemâas
berbères ont été restaurés et revivifiés. On s'est efforcé de donner
aux indigènes non pas un pouvoir de façade, mais une part effec-
tive dans la gestion de leurs propres affaires. Selon la définition
qu'en a donnée le Maréchal Lyautey, «le protectorat apparaît ainsi
comme une réalité durable : la pénétration économique et morale
d'un peuple non par l'asservissement à notre force, mais par une
association étroite, dans laquelle nous Y administrons dans la
paix, par ses propres organes de gouvernement suivant ses cou-
tumes et ses libertés à lui ».
Ce n'est pas seulement l'insécurité et l'anarchie administrative
qui stérilisaient le Maroc à l'époque où la France en a assumé le
protectorat; c'était aussi l'absence complète d'outillage écono-
mique :point de ports, points de routes, point de ponts, point de
voies ferrées. Il fallait donner au Maroc les artères qui lui man-
quent pour y faire circuler la vie. Nous avons créé tout cela,
malgré des difficultés sans nombre, en pleine guerre européenne.
Force a été d'improviser, de parer au plus pressé. L'auto-
mobile, circulant sur des pistes à peine frayées, a été un
des plus précieux instruments de la pénétration du Maroc. Puis
les petits chemins de fer militaires à voie de 0 m. 60, les seuls qu'il
nous fût per- .is de construire tant qu'a subsisté l'hypothèque
allemande, ont également rendu d'éminents services, malgré leur
débit insuffisant. Mais il est clair que, seuls, les chemins de fer à
02 LA RENAISSANCE DU MAROC
voie large, dont la construction est poussée avec une très grande
activité, permettront véritablement la mise en valeur du pays.
Les grands travaux destinés à faire de Casablanca la magnifique
porte d'entrée du Maroc n'ont jamais été interrompus et ont été
menés avec toute la rapidité que comportaient les circonstances.
Des villes européennes s'élèvent, où les plus récentes méthodes
de l'urbanisme sont appliquées. Elles sont juxtaposées aux villes
indigènes, mais non confondues avec elles, solution avantageuse
au triple point de vue de la sécurité, de l'hygiène et dei'esthétiquc-
La croissance de Casablanca, qui déjà égale Oran, est une réus-
site sans exemple dans l'histoire de la colonisation française.
Les nouveaux venus se plaignent de l'insuffisance des moyens
de communication, de l'embouteillage des ports, du faible débit
des chemins de fer : c'est que, comme l'a dit le Maréchal Lyautey,
les locataires entraient par la fenêtre pendant qu'il construisait
et aménageait la maison. Ceux qui ont connu l'ancien Maroc et
qui ont pu constater avec quelle rapidité et dans quelles circons-
tances ila évolué sont au contraire remplis d'admiration.
Parmi les principaux éléments du trafic, il faudra escompter les
richesses du sous-sol. Les immenses gisements de phosphate de
chaux d'une teneur élevée qui ont été découverts au Maroc sont
pour ce pays une fortune inespérée; la France, qui, avec les gise-
ments de l'Algérie et de la Tunisie, venait au second rang sur le
marché mondial pour la production des phosphates, immédiate-
ment après les États-Unis, prendra incontestablement le premier
rang à l'époque très prochaine où les gisements marocains seront
en pleine exploitation. Et si les minerais proprement dits n'ont
pas encore livré aux prospecteurs les richesses sur lesquelles ils
avaient compté, l'inventaire est à peine commencé et rien ne
prouve que l'avenir ne réserve pas des surprises à cet égard.
Néanmoins, c'est l'agriculture et l'élevage qui constituent tou-
jours les grandes ressources du Maroc, les solides fondements de
sa prospérité et c'est à les développer qu'il faut par-dessus tout
s'attacher. Le programme de la mise en valeur agricole consistera
à tirer meilleur parti des surfaces cultivées, à accroître l'étendue
de ces surfaces, enfin à introduire des cultures nouvelles. L'utili-
sation des fleuves et des torrents pour l'hydraulique agricole ne
DIX ANS DE PROTECTORAT 33
peut manquer de s'imposer aussi dans un Maroc parvenu à
son plein développement. Enfin l'élevage est susceptible d'amé-
liorations quiaugmenteront rapidement la valeur et l'importance
du cheptel.
Les indigènes et les Européens devront collaborer à cette mise
en valeur agricole. Il n'est pas douteux que le maintien de la plus
grande partie de sol entre les mains des indigènes est un de nos
devoirs les plus essentiels au Maroc. Mais, d'autre part, sans léser
les indigènes, en leur conservant même des terres pour un chiffre
de population double ou triple du chiffre actuel, on peut, si on le
veut bien, trouver des terres pour les colons français et des colons
français pour ces terres. La colonisation agricole française est
indispensable pour entraîner les Marocains au travail, pour leur
donner le bon exemple au point de vue cultural, pour nous enra-
ciner au sol.
La colonisation ne pouvait être abordée qu'après la pacification
et l'outillage. Mais elle est le couronnement de l'édifice. Le côté
économique de notre œuvre africaine n'est pas le seul à envisager.
Si les Français demeuraient confinés dans les villes, la moindre
-tempête les aurait bientôt balayés. Un pays finit toujours par
appartenir à celui qui y cultive le sol. Or, nous voulons, nous pou-
vons et nous devons faire de l'Afrique du Nord une terre marquée
de notre empreinte, où se perpétueront notre langue et notre
civilisation.
Augustin Bernard
Professeur à la Sorbonne
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CHAPITRE III
LA RELIGION
L'Islam est la religion du Maroc. Tout le monde sait que le
dogme en est simple et facilement accessible aux esprits frustes
et primitifs : c'est la croyance en l'existence et en la toute puis-
sance d'un Dieu unique et dans la mission du prophète Moham-
med, qui servit d'intermédiaire entre lui et les hommes. Un coup
d'ceil furtif, jeté en passant par la porte perpétuellement ouverte
de ces élégantes mosquées de Fez ou de Rabat, dont une conven-
tion respectée interdit l'accès aux infidèles que nous sommes,
nous en apprendra beaucoup plus que tous les livres sur la gran-
deur de cette religion et sur l'étrange séduction qu'elle exerce
sur les âmes. Jonchant çà et là le sol couvert de nattes fraîches,
on entrevoit quelques personnages prosternés et psalmodiant ;
d'autres nattes, relevées de dessins géométriques en rouge ou en
noir, habillent à tiers de hauteur environ la nudité de murailles
impeccablement blanches ; entre les ogives mauresques qui joi-
gnent les colonnes, on découvre çà et là quelques belles lampes
qui pendent de la voûte au bout de longues chaînes de cuivre,
36 LA RENAISSANCE DU MAROC
immobiles, dans une atmosphère de recueillement et de sainteté.
Tout cela constitue la perspective à la fois nue, austère, profonde,
appropriée à la majesté de ce Dieu unique et tout-puissant, qui
ne demande pas aux hommes d'autre sacrifice que l'affirmation
obstinée d'une foi sans réserves dans son unité et dans sa toute-
puksance.
La prière est le rite essentiel d'un pareil culte : une prière qui
ne ressemble en rien aux requêtes intéressées dont nous fatiguons
le ciel ou aux effusions enthousiastes qui nous emportent jus-
qu'à Dieu sur les ailes de l'amour. C'est la récitation imposée, à
cinq reprises et à cinq heures différentes de la journée, de for-
mules rituelles dans lesquelles le nom de Dieu et tous les attributs
inséparables de sa souveraine perfection sont répétés d'une façon
tenace, obsédante, comme si le malentendu qui le sépara jadis de
ces Arabes idolâtres ramenés à son empire par l'autorité du pro-
phète Mohammed n'était jamais tout à fait dissipé. Formules
tranchantes dans leur sobriété, destinées à marquer nettement
le fossé profond qui sépare Y Islam des religions sœurs : le Judaïsme
et le Christianisme, et qui sont autant des déclarations de guerre
que des professions de foi, formules adaptées à l'imagination et
à l'intelligence d'un peuple plus géomètre que poète, quoi qu'on
en puisse penser, et qui flattent en secret son âme demeurée vio-
lente et guerrière.
L'obligation de ces prières rituelles, l'abstinence de la chair de
porc et des liqueurs fermentées, la stricte observance du jeûne
du Ramadan, c'est à ces pratiques que ceux d'entre nous qui
sont mal renseignés sur la religion musulmane ont coutume de
ramener tout l'Islam, alors qu'elles n'en constituent que les rites
essentiels. Le jeûne du Ramadan surtout nous étonne. Observé
dans notre Maroc plus rigoureusement encore que dans les autres
contrées musulmanes depuis plus longtemps corrompues par
notre contact, rendu extrêmement pénible pour les gens de métier,
les années pendant lesquelles il tombe aux époques de chaleur,
il vide de toute activité, durant les heures de lumière, ces cités
maghrébines en temps ordinaire si actives, si fourmillantes, si
bruyantes d'un incessant va-et-vient de passants délurés. Défense
de manger et de boire, d'approcher une femme ou de respirer une
DIX ANS DE PROTECTORAT 37
fleur de la prime aube jusqu'au coup de canon qui marquera la fin
du jeûne, au moment précis où un fil blanc ne saurait être discerné
d'un fil noir. Aussi les marchands somnolent-ils au fond de leurs
boutiques, le regard vide et le ventre creux, sachant bien que l'al-
lègre clarine de cuivre des porteurs d'eau ne viendra pas les réveil-
ler de leur torpeur. On voit les bourgeois aisés glisser le long des
murs des ruelles, le couffin pendant mollement au bout de leur
bras débilité, en quête des provisions pour la nuit. Sur le port,
les portefaix abandonnent fréquemment leur travail pour de
longues pauses harassées à l'ombre des caisses ou des sacs. Il
vous arrive de croiser au coin des rues des gens agités, aux yeux
inquiets et aux mains énervées : ce sont les fumeurs de kif tour-
mentés jusqu'à l'exaspération par le besoin de leur pipette de
terre cuite. Mais, au coup de canon libérateur, les portefaix altérés
courront à la fontaine la plus proche pour y boire à longues gor-
gées ;les raffinés allumeront délicatement la cigarette posée à
l'avance auprès d'eux ; les affamés se plongeront jusqu'aux oreilles
dans un bol de ce savoureux coulis de légumes variés qu'est la
« harira », ou soupe marocaine, et toute la nuit, du haut des mina-
rets et des terrasses, les trompettes sacrées déchireront l'air
de leurs plaintes pour appeler les fidèles aux prières ; ce seront,
dans les quartiers indigènes, des voix, des chants, des appels, des
portes martelées à grands coups de leurs massifs heurtoirs. Et
qu'on n'aille point s'y tromper. L'ombre ira apporter au jeûne
quelque relâche et déchaîner un semblant d'allégresse, la néces-
sité, en dépit des fatigues de la journée, de rester éveillé la ma-
jeure part de la nuit pour réparer ses forces et pour se rendre aux
prières, fait du Ramadan une rude épreuve à laquelle bien peu
d'entre nous accepteraient de se soumettre.
Bien que les Marocains observent en général à la lettre les pré-
ceptes essentiels de leur religion, et malgré le titre qu'ils revendi-
quent de suprêmes défenseurs de la foi, leur croyance semble
beaucoup moins rigoureuse que celle des autres populations
musulmanes. Il y a, certes, au Maroc, d'irréprochables musulmans.
Comment pourrait-il en être autrement, d'ailleurs, dans un pays
qui abrite, au milieu des soûqs de Fez, son ancienne capitale
la mosquée vénérée et l'université renommée de Karouyine, à
jamais illustre dans tout l'Islam, et comment soupçonner ces
38 LA RENAISSANCE DU MAROC
descendants des vieilles familles andalouses ou tlemceniennes,
si fières de leur noblesse de race et de leur orthodoxie, d'ignorer
la science complexe et délicate des « hadits », ces subtils commen-
taires du Qôran, ces raffinements exquis des théologiens sur l'es-
prit du Livre ? Comment savoir mauvais gré à des docteurs très
experts d'avoir transformé une religion simple et sûre en un rituel
effroyablement compliqué, dans lequel le scrupule religieux inter-
vient pour régler la moindre attitude et le moindre geste ? Il y a
bien un peu de pharisaïsme chez ces grands dévots qu'on voit
se rendre aux mosquées leur tapis de prière sous le bras, et un vif
désir d'être vus, d'en imposer à la menue gcnt par leur piété, et
de faire étalage au besoin de leurs connaissances à propos d'un
cas de conscience aussi poignant que celui de savoir si celui qui
mâche un brin de laine durant un jour de Ramadan et qui avale
sa salive commet ou non un péché. De pareilles préoccupations
ne vont pas sans quelque péril. La lettre finit par tuer l'esprit ;
a glose se substitue au texte saint. Si l'on se laisse glisser sur la
pente, on finira par boire du Champagne d'abord, puis du vin non
mousseux, en cachette et entre amis, pour ne point soulever de
scandale, et pourvu qu'avant de boire, secouant avec mépris
la goutte qui perle au bout du doigt trempé préalablement dans
le verre, on ait soin de prononcer la formule du Qôran : « Qu'une
goutte seulement de cette liqueur soit maudite ! » Qui ne voit
que cette précaution suffit à absoudre le reste du breuvage. Ainsi
don Gorenflot baptisait carpes les chapons.
Mais ce sont là des exceptions ; la grosse masse de la population
reste honnêtement attachée à sa religion et à ses [Link]ée sur
l'Islam il y a trois siècles environ, lorsqu'elle voyait dans sa foi la
sauvegarde la plus sûre contre les ambitions et les convoitises
européennes déjà menaçantes, elle a bien pu passer depuis lors
pour fanatique, alors qu'elle n'était que xénophobe, par amour
de l'indépendance. Les incidents qui marquèrent à Fez l'établis-
sement de notre protectorat doivent être beaucoup plus inter-
prétés comme un sursaut du vieil esprit national que comme une
explosion de haine religieuse contre les nazaréens. En général le
Marocain, d'esprit ouvert et alerte, prompt à s'adapter et à s'as-
similer, ne saurait être suspecté d'une répulsion fanatique pour
DIX ANS DE PROTECTORAT 39
les mœurs et pour la civilisation d'Occident. Il en adopte tout ce
qu'il en peut adopter, et s'en accommode fort bien, pleinement
rassuré d'ailleurs par le respect que nous manifestons sans arrière-
pensée pour des coutumes qui lui sont chères. En effet, un gouver-
nement qui met une coquetterie fine et séduisante au nombre de
ses plus sûrs moyens d'action a su transformer ici en chaude sym-
pathie cet esprit de tolérance dont la France a toujours fait preuve
à l'endroit des nations soumises ou protégées.
Mais, si elle est fidèle aux prescriptions essentielles du culte, la
masse populaire est très attachée aussi à ces confréries religieuses,
associations dont les membres, fort nombreux et répandus sur
tous les points du monde musulman, se réclament de quelque
saint patron, de quelque « pôle ineffable », comme on dit dans la
langue mystique de l'Islam. Les pratiques particulières à ces
confréries comportent des prières surérogatoires composées selon
la formule du marabout vénéré et adressées à Dieu en son nom,
et dans la commémoration par des repas rituels ou par des proces-
sions tumultueuses, accompagnées de danses, de certains faits
marquants de la vie du fondateur de la secte. Parmi ces sectes
diverses, la plus importante et la plus connue des Européens qui
ont fréquenté même passagèrement l'Afrique du Nord est celle
des Aïssaoua, émules de Si Aïssa, dont l'on peut voir les adeptes,
à l'époque de la grande fête du saint, dévorer un mouton cru
tout entier, chair, laine et cuir, et, en proie à une sorte d'excitation
mystique, avaler les objets les plus hétéroclites, tels que des feuilles
de cactus, des aiguilles et du verre pilé. Fort nombreux au Maroc,
les Aïssaoua se rassemblent tous les ans au mois de novembre
à Meknès, leur ville sainte, et s'y livrent durant plusieurs jours
aux cérémonies singulières de leur culte. Ils attirent du reste
autour d'eux plus de curieux encore que de dévots, car les musul-
mans de bonne souche n'approuvent pas entièrement de tels
excès. De même les « Hamatcha » qui s'ensanglantent la peau
du crâne à grands coups de hache et qui se laissent retomber
sur la tête de lourdes jarres remplies d'eau, soulèvent l'admiration
du populaire qui danse autour d'eux au son de leur musique par-
ticulièles
re ; femmes les acclament du haut des terrasses de « you,
you », stridents ; on jette aux plus zélés et aux plus sanglants des
40 LA RENAISSANCE DU MAROC
paquets de bougies et de menues aumônes, mais les gens de sens
rassis affectent de se tenir à l'écart de pareils déchaînements.
Ces fêtes amenaient, il n'y a pas bien longtemps encore, comme
un renouveau de fanatisme vite évanoui. Elles se déroulent au-
jourd'hui, aussi libres, aussi vibrantes, aussi colorées qu'autrefois
dans l'ordre le plus complet. La violence et la sauvagerie qu'elles
ont conservées au Maroc en font pour les Européens d'attirants
et d'émouvants spectacles.
Si tous les Marocains des villes n'appartiennent pas nécessaire-
ment àdes confréries, ils n'en ont pas moins suivi, contrairement
au dogme exclusif et rigide de leur religion, la pente naturelle de
l'esprit humain qui, trouvant Dieu trop haut et trop loin, éprouve
le besoin de recourir à l'entremise d'intercesseurs avec lesquels
il se sent plus en familiarité et plus en confiance. L'Islam ne re-
connaît pas de saints, et pourtant les saints abondent au Maroc.
Ce sont des personnages jadis illustres, qui fondèrent des villes
et convertirent le pays à la religion vraie, comme Moulay Idriss
de Fez, auquel les Fâsis s'adressent au moins autant qu'à Allah ;
ce sont aussi des personnages de moindre importance, célèbres
déjà de leur vivant par leurs vertus, par leurs macérations ou par
des prodiges accomplis. Tous ces marabouts sont détenteurs de
la «baraka», bénédiction bienfaisante de Dieu qu'on s'attire en
prononçant leur nom, en touchant les vêtements de leurs des-
cendants, en baisant les murs de la qoûbba ou chapelle qui abrite
leurs reliques. Tous remontent au Prophète lui-même par une
généalogie souvent fantaisiste. Leurs noms innombrables : Si
Abd'el Qader ben D'jilali, Sidi ben Achour, Si el Ghali ben cl
Ghazi, Sidi Khoïs en Naciri, Sidi Ali Amhroud, et tant d'autres,
sont dans la bouche de tous les mendiants qui implorent « l'au-
mône », ce devoir imprescriptible de la religion musulmane, aussi
bien au nom d'Allah qu'en leurs noms, et savent discerner, d'après
l'origine des passants, sous les auspices de qui il convient d'émou-
voir la compassion pour avoir chance d'être comblé. Il y a aussi
de petits saints de quartier, tels que Sidi Fatah à Rabat ; il y a
aussi des saintes qui marient les filles. Ainsi que nos saints, les
marabouts de l'Islam ont leurs spécialités. Sidi Macho, dont la
qoûbba perche à mi-hauteur d'un des escarpements ravinés qui
DIX ANS DE PROTECTORAT 41
dominent un des méandres du Bou-Regreg, sanctifie par sa pré-
sence et par sa baraka une petite source dont l'eau passe pour
guérir de la rage ; Sidi ben Achour de Salé prend soin des fous.
Ainsi qu'il est naturel, les femmes témoignent d'une singulière
prédilection pour ces divers intercesseurs. Ce sont elles qu'on voit
le plus souvent aux portes ou à la grille de la qoûbba, baisant
dévotement les parois sacrées, ou touchant de la main, d'un
geste suppliant, la pierre tombale du marabout. Mais les vrais
croyants, les musulmans éclairés voient d'un assez mauvais
œil tous ces humbles petits cultes si persistants et si viva-
ces qui rompent l'unité austère et majestueuse de l'Islam. Ils y
voient sans doute, et ils n'ont pas tout à fait tort, comme une
revanche de la population autochtone, en partie soumise, mais
jamais complètement vaincue ni résignée, de ces Berbères de
profession de foi musulmane, mais restés fidèles aux plus loin-
taines et aux plus obscures traditions religieuses de l'humanité.
Car, si tout ce que nous venons de dire s'applique aux Arabes
habitant les villes, il convient de faire les plus grandes réserves
lorsqu'il s'agit des populations de race berbère habitant la cam-
pagne ou les régions encore insoumises du Moyen et du Haut
Atlas. Or,ces Berbères, qui constituent la race propre du Maghreb
et qui semblent beaucoup plus nombreux que l'élément arabe ne
sont musulmans que de nom. Evidemment, l'Islam leur fut imposé
jadis par leurs envahisseurs et exerça comme il exerce encore sur
eux un souverain prestige. C'est la religion des citadins, des hom-
mes distingués, des savants, de ceux auxquels ce peuple naïf et
orgueilleux reconnaît sinon une valeur, du moins une culture
supérieure et qu'il juge capables d'accomplir des prodiges par la
connaissance et par la vertu de formules sacrées. Mais le Berbère,
resté rude et primitif, malgré ses incontestables qualités d'intelli-
gence et d'énergie, ne s'est pas encore élevé au concept de reli-
gion. Ilen est resté à la magie. Pour tous, les prières ne sont guère
que des charmes qui mettent à notre service les esprits bienfai-
sants et enchaînent ou déchaînent à volonté les forces du mal.
Sans doute, il n'y renoncerait pas volontiers, car d'adroits thau-
maturges ont, en vertu de ces charmes, accompli des miracles
dont la tradition se perpétue et qu'il est difficile de mettre en
42 LA RENAISSANCE DU MAROC
doute, mais s'il a adopté l'Islam, il n'a pas le moins du monde
renoncé à de très antiques croyances qui remontent aux origines
mêmes de l'humanité, non plus qu'à des rites hérités de ses con-
quérants d'autrefois, et dont il conserve tenacement un souvenir
dénaturé, plus ou moins bien accommodé à l'Islam pour les
besoins de la cause, mais sous lequel le caractère particulier du
rite animiste ou païen se laisse aisément deviner. Le pays ber-
bère est, par excellence, le pays du marabout, de l'homme qui fit,
durant sa vie, figure de saint et de héros, qui sut convaincre de
la vérité de sa mission divine par des guérisons extraordinaires
ou par des prestiges plus grossiers, en qui s'incarna, en même
temps que l'esprit religieux, cet esprit d'indépendance farouche
et de révolte contre l'oppresseur qui caractérisera toujours les
« Imaziren » ou hommes libres. C'est le culte du héros, de l'homme
d'exception, culte aussi ancien, sans doute, que l'humanité même,
et que l'Islam n'a fait que recouvrir pour la forme d'une mince
et fragile façade. Et puis, il y a les sources sacrées dans lesquelles
on jette en offrande des pièces de monnaie et des bijoux, les arbres
sacrés auxquels on suspend des bandelettes, les tas de cailloux
élevés à l'endroit où eut lieu un accident ou un meurtre et auxquels
chaque voyageur ne manque pas d'ajouter pieusement sa pierre ;
il y a les feux de joie qu'on franchit en sautant pour se purifier
et pour ramener la fécondité sur les champs, et de très vieilles
fêtes incohérentes et compliquées qu'on célèbre en chantant de
vieux mots devenus inintelligibles, dans lesquels l'un de nos ber-
bérisants les plus qualifiés n'a pas eu trop de difficultés à retrouver
des mots latins à peine modifiés. Les recherches de l'avenir nous
apprendront sans doute beaucoup sur le caractère étrange et dis-
parate de cette religion berbère que nous ne faisons encore que
soupçonner. Quoi qu'il en soit, il n'est pas vain de prétendre qu'au
Maroc, où ils sont plus nombreux qu'en aucune autre terre mu-
sulmane,l'esprit superstitieux et foncièrement païen des Berbères
a fini par pénétrer l'Islam et par lui donner une couleur spéciale.
L'Islam orthodoxe reconnaît de bons et de mauvais génies,
« djenouns » bienfaisants ou malfaisants, serviteurs d'Allah ou
suppôts d'Eblis le Lapidi, mais le Qôran interdit à l'homme de
se les concilier ou de les faire servir à ses fins par des procédés
DIX ANS DE PROTECTORAT 43
magiques. Or, malgré la défense explicite et formelle du pro-
phète, les rites de magie noire ou blanche sont fort en honneur
de nos jours encore au Maroc et semblent l'avoir été de tout temps,
car si l'on parcourt les Mille et une Nuits, on s'aperçoit que les
principaux rôles d'enchanteurs, ceux qui découvrent des trésors
enfouis ou font, d'un coup de baguette, s'évanouir les plus hautes
montagnes, sont toujours réservés à des maghrébins. Les rites magi-
ques interviennent d'ailleurs, à l'insu même de ceux qui les prati-
quent, et sous la forme d'habitudes reçues ou de convenances,
dans la vie de tous les jours, et principalement lors de la naissance
ou de la mort ; ils sont rigoureusement observés dans la grande
majorité des familles marocaines. On en trouvera le détail et la
signification dans les ouvrages de Doutté et du regretté Dr Mau-
champ. Mais outre ces pratiques, devenues aussi familières que
les pratiques religieuses les plus courantes, il n'est guère de femme
marocaine qui ne croie à la vertu des philtres-d'amour pour con-
quérir un dédaigneux ou ramener un volage. Les curieux trou-
veront dans l'ouvrage du Dr Mauchamp des recettes variées de
ces breuvages qu'on peut bien qualifier de hideux, qui font plus
honneur à la délirante et malpropre imagination de l'homme qu'à
sa délicatesse, dans lesquels entrent pour une grande part les os
broyés des morts, le venin du crapaud, le sang de la huppe et
d'autres ingrédients plus infâmes encore. Ce sont les préjugés
inhérents aux analogies sur lesquelles est fondée la magie sym-
pathique qui décident de pareils choix. On n'ignore pas aussi
au Maroc l'art redoutable des envoûtements, et l'on y manifeste
dans toutes les classes de la société un goût fort vif pour les pré-
dictions etles sortilèges. Je n'ignore pas que la plupart des reli-
gions ont été plus ou moins contaminées de superstitions et de
sorcellerie,maisles anciens tenaient déjà pour très expertes magi-
ciennes les populations autochtones de l'Afrique du Nord. L'at-
tachement dela population berbère à ces coutumes et l'influence
exercée par elle sur l'envahisseur ne sauraient faire aucun doute.
« L'Afrique, dit quelque part Rabelais, a toujours produit des
monstres. » Spectacle bien singulier en tous cas que celui que
nous présente cet Islam si net, si nu, si pur, avec son dogme de
l'unité et de la toute-puissance de Dieu et tout ce panthéisme
44 LA RENAISSANCE DU MAROC
ingénu dont il est mélangé : toutes ces petites idolâtries, toutes ces
superstitions, toutes ces survivances de vieux rites et de très
anciennes religions qui vivent à son ombre. Il en a été de l'Islam
comme du christianisme chez nous, qui a dû s'accommoder tant
bien que mal des vieilles divinités locales. Faute de venir à bout
des rebelles, on les incorpore, bon gré mal gré. C'est ce qu'a fait
l'Islam. Beaucoup de ses marabouts ne sont pas plus orthodoxes
que nos saints bretons. Sans doute, on discernera un jour et l'on
caractérisera, on évaluera les tendances profondes avec lesquelles
il a dû composer, mais la besogne des chercheurs sera longue et
rude, car le pays berbère est vaste et encore à peine exploré. Et
puis, au Sud du Maroc, il y a l'Afrique immense et brûlante, cette
Tombouctou ignorée encore, il y a à peine quelques années, avec
laquelle les Marocains ont eu de tout temps des rapports et d'où
leur vint même l'une des invasions qui régénéra et galvanisa pour
un temps leur pays. C'est plus de raisons qu'il n'en faut pour ne
pas s'étonner si, malgré la vigueur et la simplicité de l'Islam, la
religion du Maghreb demeure encore en grande partie mystérieuse.
Remy Beaurieux
CHAPITRE IV
LES VILLES DU MAROC
MARRAKECH
La Mamounya.
En ces pays du soleil et de l'Islam, de véhéments contrastes
surexcitent à tout moment notre faculté de sentir. Durs éblouis-
sements de la lumière, et molles profondeurs de l'ombre qui se
colore, fumeuse en ses retraites ; misère d'un mur aveugle de mai-
son et luxe secret du décor intérieur ; simplicité des âmes, et leurs
raffinements de courtoisie et de sensualité ; longues apathies des
nerfs, et leurs frénétiques sursauts; blanches, ascétiques appa-
rences de la religion la plus impérieuse, et son indulgence à la
chair...
Non loin de la Koutoubia et de ses champs de mort, nous trou-
vions les merveilleux jardins de la Mamounya. Après tant de
48 LA RENAISSANCE DU MAROC
soleil et de poussière, pénétrer dans cette fraîcheur d'ombre et
de verdure, c'est un délice aussi brusque et profond que si l'on
porte à ses lèvres, par un jour orageux d'été, l'eau glacée que l'on
voit perler au grès d'un alcarazas.
Jardin de sultane ou de vizir ? Je ne sais : quand je l'ai vu,,
celui-ci était encore tout inviolé, tout musulman. Mais l'autorité
française s'apprêtait à y réparer, agrandir un pavillon abandonné
pour le muer en hôpital civil, indispensable à Marrakech. Et quelle
situation plus heureuse ? On devait procéder avec précaution,
respecter le mieux possible le style, les proportions mauresques,
s'inspirer des formes anciennes : le chef qui dirige tout au Maroc
a le fervent souci de la beauté. Mais l'âme du lieu ne survivra pas :
elle ne saurait s'accommoder d'objets utilitaires. Il lui faut la paix,
le secret quasi religieux, la solitude qu'un peuple d'orangers en
fleurs emplit de ses baumes ; il lui faut la tranquillité des vieilles
terrasses qui se délitent (au-dessus du mur du jardin entre des
houles pâles d'oliviers et le champ brûlé d'un cimetière) ; il lui
faut l'ombre inhabitée de ce pavillon, de ces chambres où l'on sent
encore flotter le fantôme de l'amour ; il lui faut le silence religieux
des portiques, sous des arabesques dont le temps a fumé, attendri
la pourpre et l'or comme aux laques persanes.
Aux heures de fatigue et de désenchantement,quel refuge qu'un
tel jardin ! Comme il nous enveloppe de paix, de sécurité ! Quelque
chose d'éternel y réside. Épaisseurs de l'ombre végétale, rafraî-
chissement des yeux, et dans les silence des choses, cette longue,
voluptueuse rumeur, le roucoulement de mille tourterelles, si
faible, innombrable, incessant, qu'on dirait la respiration même
du jardin, sa lente respiration de sommeil et de bonheur...
Une terre rouge, en contrebas sous l'entrecroisement des allées,
pour mieux recevoir, comme en des- bassins, l'eau laiteuse, l'eau
vitale de l'irrigation. De ce riche humus, montent les beaux arbres
précieux, mêlant leurs boules d'or, leurs étoiles de cire, dont s'é-
panche àflots le trop suave arôme. Du milieu de l'orangeraie, des
palmiers surgissent d'un seul élan, éployant dans l'abîme de
lumière leurs grands bouquets en extase (je revois surtout les
matins si purs quand l'haleine de l'Atlantique n'a pas encore
plombé le ciel d'une vapeur d'orage).
DIX ANS DE PROTECTORAT 47
Et puis, c'est une large allée centrale où les plus beaux oliviers
du monde entretiennent un perpétuel demi- jour. Leur stature est
celle des grands chênes ; leur pâle, élyséen feuillage, plus pâle par
l'écume de la floraison se déroule en masses légères et volumi-
neuses, en molle richesse de franges retombantes, enfermant
l'avenue, couvrant d'ombre et de mystère toute la perspective
entre les deux rangées de leurs troncs antiques.
Ils sont la principale présence, ces grands oliviers. Présence
religieuse. Sous leurs longs rideaux, la solitude, le secret de ces
lieux semblent s'approfondir. L'air y stagne. Un solennel et
voluptueux jardin d'Islam où l'heure semble arrêtée depuis très
longtemps. Peut-être, en quelque retraite d'ombre, deux amants
d'autrefois sont-ils restés suspendus dans leur félicité, tandis que
tout s'éternisait alentour dans le même enchantement.
Nous écoutions le roucoulement rythmé des colombes perdues -
dans les feuillages. Murmure immense et léger, murmure sans fin,
qui nous enyeloppait de tous côtés comme la senteur exhalée des
orangers, — si continu qu'il fallait prêter l'oreille pour le perce-
voir. Dans l'air immobile, murmure et parfum se confondaient,
exprimant une même âme, amour encore, bonheur assoupis dans
la lumière. C'était comme le sommeil, dans la clarté du matin,
d'une jeune vie parfaite, dont on écoute près de soi la calme et
musicale pulsation, en respirant son tiède effluve. Shelley seul a
décrit cette pureté, cette innocence, ces états d'épanouissement
et d'extase de l'âme végétale.
* *
Tout au fond du pavillon désert on trouvait, dans l'ombre, en
tâtonnant, un escalier Nous montions sur une terrasse, et nous
étions hors du jardin, on eût dit hors de la ville, la terrasse s'ap-
puyant aux créneaux mêmes du rempart,qui, du côté de la Mamou-
nya, tourne à angle droit, dans la plaine, pour s'en aller, à l'est,
envelopper la Kasbah. C'est de là que, pour la première fois,
m'apparut tout le paysage de Marrakech. A gauche du jardin,
derrière la muraille qui, par là, revient au sud, une grande ville
arabe, sans fenêtres, sans fumées, sans vie ; confuse blancheur,
d'où se lèvent des tours, des cyprès, des palmes, suggérant les
48 LA RENAISSANCE DU MAROC
distances. En bas, dès le pied de l'ardent rempart dont on voit
s'allonger au loin la ruine, l'ardent désert, ici chaotique pierraille,
là-bas pure étendue, qui fuit vers le couchant à travers des ombres
bleues d'oasis, pour y tendre une ligne courbe et plane comme
celle de la mer. Et tout du long, dans le nord, la palmeraie, les
aigrettes lustrées, en nappes de hauteur égale, avec des lacunes,
de fauves intervalles : quelque chose, sur cette grande surface
écorchée, comme des traînées de haute laine dans un tapis mangé
jusqu'à la trame.
Mais, dans ce paysage, une seule chose règne, attirant les yeux,
exaltant l'esprit. C'est, dans le ciel, d'un bout à l'autre de l'hori-
zon sud, l'immense chaîne déployée, tout le sublime fantôme de
l'Atlas dont le pied semble flotter dans l'azur comme détaché
de la terre. De ce vide, naissent des stries pâles, qui montent, se
rassemblent en écran continu d'ombre légère : ombre blanche, sans
un détail, sans un relief, .découpée là-ha ut en hérissement d'aiguilles
aériennes sur les fonds éblouissants de lumière. Les neiges ! Les
neiges au-dessus de la plaine enflammée, au-dessus de la foison
des palmiers, des grenadiers en fleurs, les neiges dans le ciel d'Afri-
que, àtravers les voiles de poussière qui montent d'une ardente
cité sarrasine : c'est encore un des contrastes, et c'est la suprême
beauté de Marrakech.
Elles ne sont pas très éloignées. Qu'est-ce qu'une vingtaine de
lieues devant une chaîne dont les sommets égalent presque ceux
des grandes Alpes ? Et pourtant elles ne se révèlent guère que le
matin, car l'air, ici, n'a pas l'aridité qui, sous la même latitude,
fait la constante transparence du ciel algérien. Climat étrange,
ambigu, et comme spasmodique. Le souffle de l'Océan qui, dans
l'Ouest de la palmeraie, tourmente les dattiers (ceux-là grandis-
sent échevelés, en des attitudes de peur et de fuite, comme les
chênes de l'extrême pointe bretonne), ce mol et puissant souffle
se déploie sur des espaces que le soleil brûle et puis vient frôler la
glace des cimes. De là bien des conflits, des crises. A l'aurore,
tout est pur, pureté virginale du monde aussi neuf, après les silen-
ces et la froide lustration de la nuit, que si l'astre allait pour la
première fois l'illuminer. Alors, et souvent jusque vers une heure,
la chaîne entière est présente de plus en plus aérienne, étrangère
DIX ANS DE PROTECTORAT 49
à la terre, suspendue comme un domaine des dieux dans la splen-
deur palpitante du ciel, à mesure que le soleil culmine et que, dans
la plaine, au loin, des nappes d'air brûlant commencent à ondoyer,
coulent en longs mirages. Et puis, sans qu'on ait vu se faire le
changement, à l'heure accablée, l'éclat de l'azur s'est amolli,
détendu, en même temps que le pur et léger écran (où lui-
saient tout à l'heure des traînées de rose) se voilait, s'envelop-
pait peu à peu de taies grisâtres. L'après-midi, la montagne a fini
de s'évanouir, ou bien il n'en reste plus, çà et là, que de con-
fuses blancheurs, immobiles sous un rampement de fumées :
neige blafarde au creux blafard delà grande nuée qui se rassemble.
Vers quatre heures, presque chaque jour, la crise, l'atmosphère
et tout le paysage ternis, chargés de je ne sais quelles influences
de malaise et de trouble. Bientôt des obscurités menaçantes,
l'orage annoncé par le haillon livide et sulfureux qui pend s'ef-
frange, détaché d'un fond tournoyant de noirceur. Et soudain,
une haleine,, fauve, qui va croissant par accès : des bouffées de
sirocco, soulevant et laissant retomber des voiles et des colonnes
de poussière, jusqu'à remplir l'espace d'une fumée rousse où j'ai
vu la silhouette de la ville étrangement grandir et tourner au
fantôme. Le désert, alors, est dans l'air. Hier, à ce moment-là, on
sentait une fièvre, on haletait, on participait à l'angoisse des cho-
ses. Des éclairs passaient par secousses, silhouettant d'une ligne
de feu d'obscurs tumultes de nuages. Mais nul dénouement, le
déluge désiré ne venait pas. Les vapeurs exhalées par l'Atlantique
peuvent couvrir la plaine brûlante, s'accumuler au flanc de la
montagne où l'électricité gronde : il est rare, en cette saison,
qu'elles se condensent. Au cours des heures nocturnes, toute cette
confusion s'évanouit. A l'aurore suivante, si l'on monte sur la ter-
rasse, on retrouve les vides hyalins du ciel, pénétrés par en bas
de vapeur rose et, dans le sud, tout le grand spectre de l'Atlas,
sans base visible, et dont les suprêmes cimes, touchées déjà par
le soleil, s'éclairent de pourpre vivante.
* *
Sur la terrasse de la Mamounya, on peut laisser couler les heures
à la façon des Arabes, en n'étant plus rien que le reflet des choses
4
50 LA RENAISSANCE DU MAROC
voisines ou lointaines. Tout près, dans les épaisseurs du jardin,
comme un accompagnement tremblé, continuel, em sourdine, à
toutes les variations du paysage, respire l'innombrable murmure
des colombes.
C'est un matin ; c'est l'heure légère et pure. Pas une vapeur au
ciel, dont l'azur embrasé frémit, et bientôt se décolore. Des souf-
fles passent arides, chargés de je ne sais quelle énergie vivante,
frémissant esprit que l'on aspire à longs traits avec un tressail-
lement. Tout s'en émeut. Les profonds oliviers s'entr'ouvrent
comme pour mieux recevoir cette influence de vie, et bruissants,
se gonflent de pâles et passionnés remous.
Dans l'espace en feu tournoient des faucons, principale popu-
lation du ciel en pays d'Islam, où la charogne [Link] ombres
passent d'un trait sur la terrasse ; et puis, lentement, s'éloignent
à travers l'immensité rouge.
En bas, dans le bassin trouble du patio, je regarde nager ou
dormir les tortues. Par ces parfaits matins on les voit très bien
flotter parmi les mousses, leurs jambes pendantes, un peu humai-
nes, leurs têtes sèches et plissées de vieilles femmes affleurant tout
juste, un peu tournées de côté. Elles ne bougent absolument pas ;
c'est leur délice de se laisser cuire ainsi, le matin, par le soleil.
Écoutent-elles, en fermant les yeux, les colombes qui roucoulent,
les yeux fermés ? Comme leur immobilité s'harmonise à cette
musicale et dormante rumeur. Elles participent à la bienheureuse
paix de tout le jardin...
Au loin, la plaine est bleue ; toutes les grandes cimes étin-
cellent.
C'est une après-midi. Le ciel s'éteint, la chaleur pèse. Et voici
que là-bas, des lacs, des rivières se mettent à luire au pied de la
grande chaîne, eaux illusoires que l'on croit voir courir, déferler
en claires vagues. Ou bien l'Atlas n'est plus. Dans les lointains
obscurs du sud-est, deux îlots se lèvent, simples éperons de la
montagne, sans doute, et qui restent là quand elle a disparu, mais
d'une apparence bien mystérieuse. L'un est long, d'un rose trou-
ble et que l'on dirait éclairé du dedans : le rose de la fumée qui
contient du feu. On y voit un rang d'ombres verticales, parallèles
comme les creux entre les côtes — dans je ne sais quel squelette
DIX ANS DE PROTECTORAT 51
spectral. L'autre, qui ne tient pas moins de l'apparition, a la grise
lividité de la cendre. Et je ne puis dire pourquoi ces deux silhouet-
tes semblent si étranges, presque inquiétantes. C'est peut-être,
qu'il ne s'agit pas d'un fugace éclairage, d'un jeu fortuit d'ombres
et de rayons. Plusieurs fois, pendant d'orageux, ternes après-midi,
j'ai vu revenir et persister ces deux formes si lointaines, solitaires,
l'une toujours du même rose fumeux, l'autre, du même gris inva-
riable de mort. Dans ces aspects insolites de la nature quelque
chose nous émeut. L'ordre accoutumé est rompu : on dirait qu'une
présence intervient et cherche à se faire comprendre, qu'un signe
énigmatique nous est donné. Mirages, mystérieuses apparences,
vie confuse de l'immense pays sous les violets d'un ciel où l'éclair
palpite en silence. Cette étendue sans limite, que l'orage couvre
si souvent, où l'Atlas est un fantôme qui tantôt se lève et tantôt
s'efface, comme on comprend que le pauvre Berbère en ait peur,
qu'il l'imagine enchantée, fourmillante de djinns contre lesquels il
faut se munir des sortilèges, des amulettes du marabout.
C'est un soir, après une ardente journée sans nuages. Détente,
apaisement pour les êtres et les choses. Aux longs rayons obliques,
les fûts des palmiers rougissent ; toute la campagne, du côté des
jardins, se colore et respire. Le soleil finit de décliner ; son disque
nu touche la limite de la terre, s'échancre, disparaît en laissant
à la place qu'il a quittée, dans la limpidité de l'horizon comme
une haleine rose/Aussitôt le lointain, hululant concert des moued-
dens commence à se déployer sur les minarets de la ville. Chaque
voix s'élance, se maintient, volontaire, tendue, frémissante sur
la pâle nappe des terrasses. On pense à des envols de grands oiseaux,
des rapaces qui surgiraient un à un et se mettraient à planer,
couvrant la ville du frisson de leurs grandes ailes. Silence. Encore
une fois la vieille clameur passionnée de l'Islam a passé sur Mar-
rakech qui retombe à son sommeil. On n'entend plus que les cris
anxieux des martinets qui tournoient, ivres du soir, sous les
rouges créneaux.
Et, peu à peu, le second rayon, comme en Egypte la lumière
rose qui tout à l'heure baignait la terre, remontant, en effluves
épais, au plus profond du ciel. Au nord, où sont les belles pal-
meraies, tout se laque en des aspects qui, vraiment, ne me rap-
52 LA RENAISSANCE DU MAROC
pellent rien que les crépuscules de Louqsor. Des fumées horizon-
tales s'étirent lentement par là, et je ne sais pourquoi rien ne me
parle mieux de l'Orient légendaire, rien ne participe plus de la
paix biblique des soirs que ces longs fils bleus qui restent là, ondu-
lants entre les merveilleuses gerbes de dattiers. Ailleurs, sur le
plan continu que font les milliers d'aigrettes, passent vite et bas,
comme des blanches volées de neige : les ibis qui s'en vont par
peuples se rassembler à la fin du jour dans un lieu que je connais
bien, derrière le ravin mortuaire de Bab-Khemis.
A moins d'une lieue au nord-ouest, cette butte abrupte qui
s'isole, découpant de ses lignes arides l'or et le mauve de l'espace,
c'est le Gheliz, que les Français sont en train d'armer, et qui sur-
veille Marrakech. Jaune et tacheté de brun par les saillies du roc,
avec ses fauves gibbosités, on dirait un dromadaire qui a posé son
cou à terre, allongeant sa tête calleuse.
Les Djebilets ferment ce côté du pays, leurs fines découpures,
au-dessus des haies de palmiers les plus lointaines, affleurant tout
juste, à l'horizon : tout à l'heure triangles, pointes de rubis, peu à
peu mués en fluides saphirs à mesure que l'eau bleue de l'ombre
s'amassait dans le creux, et montait.
***
Ce n'est pas seulement la changeante beauté des choses qui
nous ramène souvent à la terrasse de la Mamounya. Le matin
comme le soir, tant que les portes de Marrakech sont ouvertes, il
y a les petits mouvements de la vie, au large de la grande plaine
que l'on avait crue d'abord inhabitée.
Vie imperceptible, si étrangère, si lointaine, comme celle qui
finit par se révéler quand on se baisse sur un champ pour regarder
de tout près la terre ; constante animation qu'une grande cité
arabe entretient autour d'elle, le long des vieilles pistes, à travers
le pays sauvage qui commence au pied de son rempart. C'est un
bétail qui débouche de Bab-er-Rob, et s'égrène en taches lentes,
hors de la noire poterne sarrasine. C'est au loin, dans l'ouest,
quelque longue file, une somnolente procession de chameaux.
Roux comme le désert, confondus à ses bosselures, ils ne se lais-
DIX ANS DE PROTECTORAT 53
sent pas distinguer tout d'abord. Et puis, on devine que, là-bas,
quelque chose est en train de se déplacer, et l'on finit par recon-
naître l'ondulation rythmique, le long balancement endormi des
fabuleuses bêtes. D'un mouvement à peine perceptible la petite
ligne vivante chemine, mais c'est le progrès régulier, continu, qui
traverse de grands espaces terrestres, les cercles vides et successifs
d'horizon.
Beaucoup de baudets, par escadrons, les petits baudets porte-
paniers, les éternels souffre-douleur de l'Islam. Le dos pelé, la
croupe saignante de la plaie qu'entretient l'aiguillon de l'ânier,
sans doute ceux-ci s'aligneront, demain matin, dans le grand
souk de Bab-Khemis. D'où peuvent-ils venir ? Peut-être de Safi,
de Mogador, bien loin, derrière la ligne rose où l'on voit, quand le
soir est pur, s'occulter le soleil. Que de mouvements de pattes
il leur a fallu, à ces trotte-menu, pour traverser les étendues mono'^
tones !
Plus près, sur les champs arides, de jaunes moutons quêtent on
ne sait quels chardons, et semblent brouter des pierres...
Mais parfois, comme des vols de papillons bleus, des spahis,
des officiers d'Afrique, burnous au vent, galopent dans un sens
ou dans l'autre, entre Bab-er-Rob et le camp français du Gheîiz.
Jolie note claire, tonique comme une sonnerie de nos clairons, ce
bleu dansant d'un vif essaim dans l'ardent et trop vaste paysage.
Combien différents, les Maures empaquetés de blanc, aux talons
troussés haut, que l'on voit défiler, rigides, à la queue leu leu, au
trotlinement de leurs sages mules.
Bêtes et gens, tout commence ou finit par s'en aller passer près
de nous sur un pont en dos d'âne, — si primitif, si arabe, — aux
abords de Bab-er-Rob, et sur la piste que je vois s'allonger par
les terrains morts. Fauve rocaille, bosselures, trous béants d'un
sol que l'on dirait brûlé jusqu'au fond : quels vides, quelle déso-
[Link] ces aspects d'usure, de décrépitude et de misère,
qui, en pays d'Islam, atteignent au pathétique le plus grand. Ils
s'étendent ici jusqu'à la terre. Entre cette terre et la guenille
superbe d'un mendiant, entre cette terre et la courtine branlante
d'une Marrakech, ou d'une Fez, entre cette terre et le peuple
54 LA RENAISSANCE DU MAROC
prostré, muet, funèbre au pied de ces bastions, nous sentons je ne
sais quelle relation profonde et secrète, l'une des harmonies qui
font l'émouvante beauté de ce monde (1).
André Chevrillon
(1) André Chevrillon : Marrakech dans les Palmes, chez Calmann-Lévy,
RABAT-SALÉ
Un après-midi à Salé.
Que de murailles autour de ces deux bourgs d'Islam légèrement
rosés par le soir ! Quelle ville immense on pourrait enfermer, si l'on
ajoutait l'une à l'autre les doubles et triples enceintes qui entou-
rent Rabat et Salé ! Tantôt, ces interminables remparts de terre
séchée et de cailloux, dont la couleur est changeante comme les
heures de la journée, pressent les maisons et les terrasses ; tantôt,
ils longent la mer et les morts ; tantôt, ils disparaissent parmi les
verdures des jardins, ou bien s'élancent, solitaires, à travers de
grands espaces de campagne dénudée, donnant tout à la fois
l'idée de la puissance et celle d'un immense effort perdu.
Pour avoir accumulé autour d'elles de si formidables défenses,
qu'avaient-elles donc à protéger, ces petites cités maughrabines ?
Bien peu de choses, en vérité : du soleil sur de la poussière, des
oripeaux bariolés ; des cimetières qu'on dirait abandonnés de tous
et même de la mort ; la chanson d'une guitare à deux cordes, dont
la plainte monotone satisfait indéfiniment des oreilles qui ne.
demandent pas plus de variété à la musique qu'au bruit de la
fontaine ou au pépiement d'un oiseau ; des échoppes où, dans une
ombre chaude, l'enfance, l'âge mûr et la vieillesse dévident des
écheveaux de soie, taillent le cuir des babouches, cousent l'ourlet
des burnous ; des corridors obscurs où les nattiers tendent leurs
56 LA RENAISSANCE DU MAROC
longues cordes sur lesquelles ils disposent en dessins compliqués
des joncs multicolores ; des boutiques où la vie s'écoule entre le
tas de graisse, le miel, le sucre et les bougies ; des marchés ombra-
gés par des figuiers et des treilles ; quelques troupeaux de bœufs,
des moutons et des chèvres ; beaucoup de murs croulants ; çà et là
quelque vraie merveille : une fontaine, un plafond peint, une pou-
tre de cèdre sculptée, un beau décor de stuc, une riche maison,
un minaret où des faïences vertes brillent dans la paroi décrépite ;
bien des odeurs mêlées et sur toutes ces choses la plainte des
mendiants et les cinq prières du jour... Oui, peu de choses en
vérité : la liberté de vivre sans besoins et de prier à sa guise. Mais
cela ne vaut-il pas tous les trésors de Golconde ?
Pour qui les regarde en passant, ces deux cités jumelles, sépa-
rées seulement par la rivière, se ressemblent comme leurs murail-
les et comme leurs cimetières se ressemblent. Les Maures chassés
d'Andalousie, qui s'y réfugièrent en grand nombre, leur ont donné
le même caractère de bourgeoisie secrète, puritaine et polie, qui
les apparente à Fez et qu'on chercherait ailleurs en vain dans le
fruste Maghreb. Mais ces sœurs se sont toujours détestées ; les
fils de ces proscrits se sont toujours fait la guerre ; ces cimetières,
si pareils dans leur tranquille abandon au destin, sont pleins de
morts, qui, de leur vivant, se haïssaient de tout leur cœ[Link] pro-
verbe courant dit ici : « Même si la rivière était de lait et si chaque
grain de sable était de raisin sec, un R'bati et un Slaoui ne se récon-
cilieraient pas. » Il y a entre eux de ces rancunes, comme on en
trouve à chaque page des chroniques italiennes. Le très savant
fqih Ben-Ali, auteur d'une excellente histoire, malheureusement
inédite de Rabat et de Salé, m'a raconté quelques-uns de ces épi-
sodes dramatiques : sièges, assauts, meurtres, pillage. Pour se
plaire à ces vieux récits, il faudrait être assis sur les remparts,
comme nous l'étions ce jour-là, près du canon gisant dans l'herbe
qui envoyait autrefois ses bordées dans la casbah des Oudaya.
Mais il m'a raconté des choses moins anciennes et aussi moins
tragiques, où l'on découvre des sentiments encore vivants aujour-
d'hui et qui, dans le tourbillon rapide où est entraîné ce pays,
deviendront assez vite pour les indigènes eux-mêmes aussi incom-
préhensibles queles disputes de naguère. Ce sont des riens, mais
DIX ANS DE PROTECTORAT 57
des riens à mon goût pleins d'intérêt, et auxquels, je ne sais pouiv
quoi, je trouve le parfum fugace, un peu fané, de la giroflée de
muraille.
Il y a une vingtaine d'années, des garçons de Rabat et de Salé
se battaient à coups de fronde sur les bords du Bou-Regreg. Un
des petits Salétains tua d'un coup de pierre un des petits R'bati.
Les mères des enfants de Salé qui avaient pris part à la bataille
furent condamnées à payer la dya, c'est-à-dire le prix du sang.
De l'argent pour un gamin de Rabat ! comme si un R'bati avait
jamais rien valu î Pour manifester leur mépris, elles allèrent ven-
dre sur le marché la denrée la plus vile : quelques paniers de son.
Et avec le prix de ce son, qu'on ne donne qu'aux ânes et aux porcs,
elles payèrent l'enfant de Rabat.
Pour les puritains de Salé, cette Rabat si dévote, où les bour-
geois ne se promènent que le chapelet à la main ou leur tapis de
prière sous le bras, c'est un lieu sans foi, ni loi, contaminé par
l'Europe, quelque chose comme une musulmane qui aurait dévoilé
son visage. Il y a, me dit le savant fqih, des commerçants de Salé
qui ont leur boutique à Rabat, et qui pour rien au monde ne
voudraient habiter là-bas. D'autres n'y mettent jamais les pieds,
et comme un jour un de ces intransigeants se promenait sur le
promontoire des Oudaya et que quelqu'un s'en étonnait: « Je viens
ici, dit-il, parce que c'est le seul endroit d'où je puisse embrasser
d'un seul regard toute ma ville. »
Même les malandrins ont ce patriotisme local. On en voit qui,
ayant commis quelque délit à Rabat, viennent se faire arrêter à
Salé, bien que la justice du pacha soit particulièrement rigoureuse.
Si Ben- Ali m'assure encore que les mœurs y sont plus sévères. Un
médecin syrien, installé au Maroc il y à quelques années, lui di-
sait, en propres termes : « Ma femme est en sûreté à Salé; elle ne le
serait peut-être pas à Rabat ! » Et mon historien d'ajouter avec
un orgueil évident : « Les Juifs eux-mêmes ont ici de la pudeur! »
De leur côté, les R'bati ont leurs susceptibilités. Le matin, si,
d'aventure, l'un d'eux se rendant à ses affaires, entend le nom
d'Ayachi — saint personnage fort en honneur à Salé où beaucoup
d'enfants portent son nom — il voit là un si mauvais présage qu'il
aime mieux rentrer chez lui et sacrifier le gain de sa journée que
58 LA RENAISSANCE DU MAROC
d'ouvrir sa boutique... Enfin (mais peut-être suis-je indiscret en
révélant cela) l'érudit Salétain m'a confié que quelques personnes
de Rabat auxquelles il a fait lire son histoire manuscrite, tout en
rendant hommage à la façon dont il a reconnu le brillant dévelop-
pement de leur ville depuis qu'elle est devenue le siège du Protec-
torat et le séjour ordinaire du Sultan, lui ont cependant reproché
de s'être occupé d'eux, estimant que ce n'est pas à un homme de
Salé qu'il convient de parler des choses de Rabat.
Nous-mêmes, nous avons fait l'épreuve de l'humeur différente
de ces petits mondes rivaux. Depuis longtemps nous vivions en
relations familières avec les marchands de Rabat, que de l'autre
côté de la rivière les portes de Salé nous restaient toujours fer-
mées. Ily a seulement six ou sept ans, il n'était permis ni à l'Eu-
ropéen ni au Juif cantonné dans son mellah de pénétrer dans la
blanche cité, immobile derrière ses murailles. De partout on l'aper-
cevait, allongée au bord du sable ; on embrassait sa double enceinte,
ses maisons, son grand champ mortuaire, sa ceinture de jardins ;
elle irritait comme un mystère. Tout ce qui nous était hostile
trouvait là-bas, disait-on, un refuge ; et la rumeur grossissant
la vérité, Salé apparaissait aux Français de Rabat et aux R'bati
eux-mêmes comme un repaire de dangereux fanatiques.
Puis un jour, — c'était en 1911, après les massacres de Fez,
les Salétains avec stupeur virent une longue suite de fantassins,
d'artilleurs, de cavaliers passer le Bou-Regreg, les uns en barque,
les autres à la nage. La colonne Moinier,en marche sur Fez révolté,
traversa la ville de part en part. Pendant des semaines et des
semaines ce fut l'interminable défilé des ânes, des chameaux, des
mulets qui ravitaillaient la colonne. Cette fois le charme était
rompu, la blanche cité mystérieuse arrachée à son isolement. On
s'aperçut alors que l'on avait affaire à une bourgeoisie charmante,
polie, d'une très bonne et très ancienne civilisation, où les lettrés
formaient les trois quarts de la population, et que son repliement
sur elle-même,loin d'être l'effet d'une rumeur sauvage et farouche,
venait tout au contraire d'un juste sentiment de fierté et du
noble désir de défendre sa tradition séculaire.
Cordoue devait être pareille avec ses murs sévères, ses ruelles
tortueuses, ses maisons à patio, son aspect hautain et fermé. L'air
DIX ANS DE PROTECTORAT 59
aristocratique qu'évidemment les Espagnols ont emprunté au
Maures, c'est tout à fait celui de ces hidalgos de Salé, si authen-
tiquement Andalous, et qui mieux que les R'bati se sont sous-
traits àl'influence étrangère. A Rabat, une automobile, le passage
des commerçants, des fonctionnaires, des soldats, un café dans
un coin, un magasin dans l'autre, un fiacre, un cinématographe,
viennent tout à coup briser une harmonie séculaire. Au vieux
fond hispano-mauresque s'ajoute aussi, depuis quelques années,
une population de gens beaucoup plus frustes, venus des confins
du Maroc, du Sous, de l'Atlas, de Marrakech. Leurs têtes rondes
et rasées, entourées le plus souvent d'une simple corde de chanvre,
leurs djellabas terreuses et leurs burnous noirs et rouges se mêlent
aux turbans impeccables et aux vêtements de fine laine des
élégants citadins. Ce sont des campagnards berbères, des Chleuh,
les plus anciens habitants du Maroc, qui affluent des montagnes
vers la côte attirés par l'appât du gain. Ils ressemblent à nos
Auvergnats ; ils en ont la forte carrure et les vertus solides : le tra-
vail, l'économie, une aisance à s'adapter étonnante. On les voit
venir sans le sou, pratiquer vingt métiers, coucher à la belle étoile
et,au bout de quelque temps, acheter un fonds de boutique, s'ins-
taller dans une armoire. C'est sur ces Berbères malléables, tout
prêts à accepter de notre civilisation ce qui leur apportera quelque
argent, que nous pouvons compter le plus. Mais il faut bien recon-
naître qu'ils n'ont ni la finesse, ni la grâce, ni l'élégance des vieilles
populations andalouses, et que leur invasion enlève peu à peu à
Rabat ce caractère d'aristocratie bourgeoise, solitaire et dévote,
qu'on y retrouve toujours,mais qui n'existe plus dans son intégrité
que derrière les murs de Salé.
Heureux qui aura pu encore se promener dans cet Islam intact,
tournoyer au hasard dans la petite ville pleine d'activité et de
silence, respirer sous ses figuiers et ses treilles le parfum des légu-
mes de septembre ! Même par l'après-midi le plus ensoleillé,
c'est une fraîche impression de bonheur, de vie rajeunie que l'on
éprouve à suivre l'ombre étroite des venelles embrasées. Dès que
l'on commence à gravir les rues en pente, plus de métiers, plus
d'échoppes. Rien que des murs fermés, un blanc silence, la paix
des neiges. Au sommet de ce repos, la Médersa, jadis fameuse,
60 LA RENAISSANCE DU MAROC
embaumée dans sa gloire ancienne, avec ses merveilles de plâtre
et son dôme de cèdre ajouré : le mausolée de Sidi- Abdallah, éclairé
par des veilleuses et toujours entouré d'un cercle de femmes accrou-
pies et
; plus haut encore, la mosquée, lieu d'un calme inaltérable,
qui semble garder comme un trésor,sous des arceaux sans nombre,
des siècles de vie soustraits au changement, à l'agitation et au
bruit.
Au milieu de ces étrangetés, le plus étrange peut-être c'est que
ces ruelles soient hantées par des fantômes familiers à nos imagi-
nations. Quelque part, entre les murs de cette Salé si lointaine,
reliée seulement à Marseille par de lents vaisseaux à voiles, habi-
tait le père d'André Chénier,qui fut longtemps consul ici. Aux heu-
res où les plus belles journées amènent leur mélancolie, sa pensée
s'en allait vers Paris où il avait laissé sa femme et ses enfants,
et il rêvait de son retour en France, — en France où il revint pour
faire cette découverte affreuse, que les gens de sa patrie étaient
plus cruels que les Maures... Dans ce dédale silencieux où je vais
à l'aventure, Cervantes, prisonnier des corsaires barbaresques, a
erré lui aussi, portant dans son esprit les premières rêveries de son
extravagant chevalier. Au tournant de quel passage, au sortir de
quelle voûte, dans quelle lumière ou dans quelle ombre a-t-il vu
apparaître, monté sur un tout petit âne et les pieds traînant par
terre, ce Sainte-Beuve, ce Renan, l'énorme Sancho Pança ? Parmi
les tombes de la dune repose très probablement l'homme dont il
a été l'esclave; et je me demande parfois,en regardant ces pierres
couvertes de lichens jaunes, laquelle recouvre ce personnage qui
a tenu à sa merci la plus belle histoire du monde ? . . . Dans laquelle
de ces maisons blanches, qui s'entassent autour de moi, gardant
si bien leur secret derrière leurs portes à clous, les Barbaresques
ont-ils ajouté un outrage à tous ceux que la fantaisie de Voltaire
et les Bulgares avaient déjà fait subir à l'infortunée Cunégonde ?...
Par quelle belle journée, Robinson, dans sa barque à voiles pous-
sée par un vent favorable, échappa-t-il à son gardien pour aller
raconter à Foé ses étonnantes aventures et jeter dans les fumées
d'une sombre taverne de Londres l'éclat de ce ciel éblouissant ?...
Toute cette fin d'après-midi, j'ai cherché le fondouk où furent
vendus Cervantes et Robinson Crusoé.Mais,bienquele temps ne
DIX ANS DE PROTECTORAT 61
soit pas loin où l'on trafiquait des esclaves, personne n'a pu ou
n'a voulu me dire où se faisait la criée. Et qu'importe d'ailleurs ?
Ces fondouks se ressemblent tous ; et celui qui vit passer les inou-
bliables captifs devait être en tout points pareils au caravansérail
où, fatigué de ma recherche infructueuse, je m'arrêtai pour pren-
dre un verre de thé sur la natte du caouadji.
C'était jeudi, jour de marché. La grande cour, entourée d'ar-
cades, foisonnait de bêtes et de gens. Dans la poussière, le purin
et les flaques d'eau près du puits, ânes, chevaux, mulets, moutons,
chats rapides et comme sauvages, chiens du bled au poil jaune
pareils à des chacals, poules affairées et gloutonnes, pigeons sans
cesse en route entre la terre et le toit, cent animaux vaguaient,
bondissaient voletaient ou dormaient au soleil autour des cha-
meaux immobiles, lents vaisseaux du désert ancrés dans le fumier
desséché. Sous les arcades, âniers et chameliers se reposaient à
l'ombre parmi les selles et les bâts, jouaient aux cartes et aux
échecs, ou à "quelque jeu semblable, tandis qu'au-dessus d'eux,
sur la galerie de bois qui encadre le fondouk, les prostituées
qu'on appelle ici, non sans*grâce, les filles de la douceur, prenaient
le thé avec l'amoureux du moment, dans leurs petites cases, der-
rière un rideau de mousseline, allaient et venaient sur le balcon,
ou penchées sur la balustrade, échangeaient le dernier adieu avec
celui qui s'en va.
C'était un spectacle charmant toutes ces bêtes rassemblées
là comme dans une arche de Noë, et ces beautés naïves qui lais-
saient tomber au-dessus du fumier l'éclat barbare de leurs bijoux
d'argent et leur volupté innocente. Accroupis sur leurs genoux,
les chameaux balançaient, au bout de leurs cous inélégants, des
têtes pensives et un peu vaines. Il ne leur manquait que des lunet-
tes pour ressembler à des maîtres d'école surveillant avec dédain
une troupe d'écoliers folâtres, une récréation d'animaux. On
croyait lire dans leurs yeux le souvenir de très lointains voyages,
justement aux pays qu'on voudrait voir. Et cela,tout à coup, leur
donnait le prestige que paraissait réclamer le balancement de
leurs têtes solennelles et la moue de leurs grosses lèvres perpétuel-
lement agitées. Chameaux, vieux professeurs pensifs, chameaux
pelés, chameaux errants, de vos courses poudreuses qu'avez-vous
62 LA RENAISSANCE DU MAROC
Tapporté ? Hélas ! Hélas ! vous ne répondez rien. Votre tête se
détourne dédaigneusement de mes questions, et vos lèvres mou-
vantes continuent de pétrir je ne sais quels discours inconnus.
Seriez-vous par hasard stupides ? Vos longues randonnées au
désert ne vous ont-elles rien appris ? Ah ! que de savants vous res-
semblentCombien
I de voyageurs du passé et des livres qui, d'un
pied lent, ont traversé l'histoire et n'ont jamais rien ramené des
contrées parcourues ! 0 pèlerins de toute sorte, quel espoir on
met dans vos yeux, mais quel silence sur vos lèvres ! Faut-il donc
que ce soit presque toujours ceux qui n'ont rien à dire qui voya-
gent !... Hier encore, sur le front du Soissonnais, j'étais l'ami
d'un vieux navigateur, un armurier de la marine, qui lui aussi
avait roulé sa bosse dans tous les pays de la terre. Très souvent
je l'interrogeais sur les choses qu'il avait pu voir ; mais jamais il
ne m'a rien dit qui valût d'être retenu que cette phrase étonnante
«Lorsque l'on revient du tour du monde, il y a deux choses
qu'ilfaut entendre pour se refaire une âme : la Mascotte pour
l'innocence et Faust pour la grandeur !... »
De tous côtés, les petits ânes entravés par les pattes de de-
vant se roulaient dans le fumier,ou bien sautaient comiquement,
avec des gestes saccadés de jouets mécaniques, pour disputer aux
poules les grains d'orge et la paille hachée qui avaient glissé des
couffins. Les pauvres, comme ils étaient pelés, teigneux, galeux,
saignants ! Vraiment le destin les accable. Un mot aimable du
Prophète et leur sort eût été changé. Mais le Prophète a dit que
leur braiment est le bruit le plus laid de la nature. Et les malheu-
reux braient sans cesse. Tandis qu'ils vont,la tête basse, ne pen-
sant qu'à leur misère, un malicieux génie s'approche et leur
souffle tout bas : « Patience ! ne t'irrite pas ! Sous peu tu seras
nommé Sultan ! »
Un instant la bête étonnée agite les oreiiles,les pointes en avant,
les retourne, hésitant à prêter foi à ce discours incroyable ; puis
brusquement sa joie éclate, et dans l'air s'échappent ces cris que
le plus vigoureux bâton n'arrive pas à calmer... Ane charmant,
toujours déçu, toujours frappé, toujours meurtri, et pourtant
si résigné, si gracieux dans son martyre ! Si j'étais riche Marocain,
je voudrais avoir un âne, mais un âne pour ne rien faire, un âne
DIX ANS DE PROTECTORAT 63
qui n'irait pas au marché, un âne qui ne tournerait pas la noria,
un âne qui ne connaîtrait pas la lourdeur des couffins chargés de
bois, de chaux, de légumes ou de moellons ; un âne que j'aban-
don erais àson caprice, à ses plaisirs, sultan la nuit d'une belle
écurie, sultan le jour d'un beau pré vert, un âne enfin pour réparer
en lui tout le malheur qui pèse sur les baudets d'Islam et pour
qu'on puisse dire : « Il y a quelque part,au Maroc, un âne qui n'est
pas malheureux... »
Si j'étais riche Marocain, je voudrais avoir une mule. A l'heure
où la chaleur décroît, je m'en irais avec elle, assis sur ma selle ama-
rante goûter la fraîcheur de mon jardin. Mais j'aurais surtout
une mule pour prendre d'elle une leçon de beau style. Ce pas ner-
veux et relevé, ce train qui ne déplace jamais le cavalier, laisse
à l'esprit toute sa liberté pour regarder en soi-même et les choses
autour de soi. Jamais il ne languit ; et s'il n'a pas le lyrisme du
cheval, il n'en a pas non plus les soudaines faiblesses. Entre le
coursier de Don Quichotte et l'âne de Sancho Pança, c'est la
bonne allure de la prose. Sans avoir pressé sa monture, sans qu'elle
soit lassée de vous, sans que vous soyez lassé d'elle, on est toujours
étonné d'arriver si vite au but.
Au milieu de ces divagations, le soleil avait baissé et n'éclairait
plus maintenant qu'un côté de la galerie où les filles de la douceur
continuaient leur petit commerce. La plupart avaient disparu
derrière leurs rideaux de mousseline, et l'odeur des brûle-par-
fums se mêlait agréablement aux acres relents de la cour. Deux
ou trois de ces beautés restaient accoudées au balcon. Pas la
moindre effronterie. Une sorte de grâce pudique et même de gra-
vité rituelle. Bien que sur leur ventre soit tatouée la bénédiction
du Prophète: « Hamdoullah ! Louange à Dieu! », je ne pense pas
qu'elles aient au ciel une reconnaissance particulière pour leur
avoir donné ce mé[Link] enfm,si elles sont là sur cette galerie,
c'est bien que le Seigneur l'a voulu, et elles acceptent leur destin
avec un tact parfait. Devant ces filles somptueusement parées
me revenait à la mémoire le souvenir de Paphos, des îles d' Ionie,
de tous les lieux où Hérodote raconte que des femmes se prosti-
tuaient en l'honneur d'Aphrodite. Dans ce Maroc, qui n'a pas
seulement conservé les vêtements et les formes antiques, mais
64 LA RENAISSANCE DU MAROC
où l'on trouve à chaque pas des survivances de cultes et de dévo-
tions très anciennes, il y a du côté de Marrakech des gourbis où
se pratique toujours le très vieux rite de la prostitution sacrée.
Peut-être,au fond de l'âme de ces femmes appuyées sur le balcon,
existe-t-il encore quelque chose de ces sentiments obscurs où se
mêlent d'une façon incompréhensible pour nous le sensuel et le
sacré. Mais silence ! . . .dans ces ténèbres où la volupté et la religion
se rejoignent, n'imitons pas ces lourdauds qui portent une lumière
aveuglante là où ne doit briller doucement que le tendre éclat
voilé de la lampe de Psyché (1).
Jérôme et Jean Tharaud
O) Jérôme et Jean Tharaud: Rabat ou les Heures Marocaines, chez Emile-Paul.
30 ^^
FEZ
Quelques aspects de Fez.
Le premier regard sur Fez est profondément émouvant. Ailleurs
de grandes cités, plutôt que de déchoir, ont préféré disparaître.
La terre les a recouvertes, et, lorsqu'on les exhume, elle nous les
rend presque intactes avec leurs rues dallées, leurs maisons de
pierre, leur vie publique et les images de leurs dieux. Ici la ville
est déjà en cendres ; mais la race défaite qui l'habite, ayant tout
renoncé : puissance et vanité, continue d'y vivre, blottie au creux
de ses ruines. Ici l'humanité qui abdique rejoint l'humanité qui
naît ; l'orgueil maté retourne à l'humilité originelle ; l'effort et
l'ambition avortés retombent au rythme de la nature fruste et
misérable.
Ce premier regard sur la cité, après en avoir goûté la poésie,
gardons-nous de l'impression qu'il laisse. A Fez, les toiles de fond
trompent. L'antique ou médiévale Médina, avec ses empâtements
d'ombre et ses clairs-obscurs qui font l'enchantement des artistes,
déprime visiblement les âmes délicates. Que des pierres se délitent,
que des murs tombent en poussière : voilà aussitôt pour des ima-
ginations romantiques le spectacle achevé de la désolation et de
la mort. C'est une vue en partie vraie, mais un peu sommaire.
Un examen plus attentif nous ramène aux faits ; et la réalité sort
5
66 LA RENAISSANCE DU MAROC
peu à peu de l'ombre pathétique pour se modeler simplement
dans la lumière.
*
* *
Le visage de Fez est innombrable. Plusieurs siècles y sont con-
fondus, plusieurs peuples et plusieurs climats. On y peut vivre
tout un jour en plein quatorzième siècle farouche et sombre ;
puis, le soir venu, délasser son imagination dans quelque « riad »
d'un modernisme oriental amusant et gai de couleur.
Parfois un paysage de la campagne française s'offre à nous,
frais et familier, tout bruissant de la chanson des eaux courantes.
L'aloès épineux d'Afrique y croît près du peuplier tremblant de
nos rivières, et les lourds rameaux de l'oranger s'y mêlent aux
feuillages transparents de nos jardins. Non loin du bon relieur qui,
dans son échoppe, évoque « le Philosophe en méditation », un
« chérif » loqueteux et sale reçoit l'accolade des plus fiers passants,
et je croiserai, à la prochaine venelle, un beau vieillard biblique
qui figure Moïse ou Abraham au vitrail d'une cathédrale gothique
ou dans le manuscrit d'un imagier. Aux portes des mosquées
se tiennent des mendiants aussi antiques que la pauvreté. Et
puis voici Mathô sur son noir coursier, sombre et sauvage comme
un jeune dieu....
J'expose ici quelques images, observées avec soin et cueillies
auhasard d'une promenade : des souqs colorés et grouillants, des
maisons séculaires où se cache une vie sage, tenace et diligente,
un petit chromo d'une grâce virgilienne, une campagne d'un
dessin ferme et léger, presque attique, des cimetières familiers,
un paysage enfin noble et religieux où plane, comme une harmonie,
la paix morale de l'Islam. Mais j'ai laissé de côté, à dessein, ces
charmants cloîtres délabrés où meurt dans un silence accueillant
la flore capricieuse et géométrique des arabesques, et aussi les
jardins de Bou-Jeloud, voluptueux et désenchantés.
La Médina est l'endroit du monde le plus éloigné qui soit de la
vie moderne, et c'est la raison qui me la fait aimer. Lorsque je
DIX ANS DE PROTECTORAT 67
descends l'étroite et tortueuse artère qui mène aux grands souqs,
si j'éprouve à me mêler à la foule qui s'y presse un sentiment de
plénitude et de bien-être, c'est que je me laisse prendre au charme
de cette vie simple et robuste, joyeuse et ardente, et, pour
tout dire, naturelle.
Cette forte rumeur qui monte du cœur de la cité, c'est l'antique
chanson des métiers, le rythme du travail libre et sain, juste et
nécessaire, régulateur et dispensateur de la vie. C'est, parmi les
bonnes odeurs du goudron, des épices, des fritures, des fruits, du
cuir et du cèdre, le chant clair du marteau, le sifflement de la var-
lope, le bruit des querelles, le piétinement poudreux des bêtes
de somme, le rire des enfants, la clochette du porteur d'eau. Et
chaque coin de ce monde où je me perds,mais où je retrouve l'an-
cienmondeque jusqu'ici je n'avais fait çà et là qu'entrevoir, est
un tableau délicieux et reposant. « Voilà, me dis-je, l'activité
humaine telle qu'elle était autrefois; et cette activité, comparée
à la nôtre, est un jeu, et un jeu qui anoblit l'artisan. Il travaille
dans une atmosphère douce et familière où ne manque ni l'ombre
des grands arbres, ni le chant des oiseaux, et moi, à le regarder,
j'éprouve comme un rajeunissement. »
Clameur desfondouqs et des ateliers ; souq des Nejjarine spa-
cieux et clair, bois odorants, splendeur du cèdre ; fontaine en
vieille majolique, marché 'aux fleurs et marché aux oiseaux;
venelles étranglées et bruissantes des selliers et des marchands
de « vases beaux et chargés de naïve couleur » ; grandes places
sonores qu'ombragent de ténébreux mûriers ou quelque vigne
au tronc noueux des chaudronniers et de l'herberie— «là se donne
la fève fresche, en sa saison, à bon prix » ; — place de la fumée
« où se vend le pain frit en l'huile », rue des lanterniers à la sombre
voûte, maisons hautes, fortes charpentes, noires échoppes ; Quissa-
riya aux capricieux méandres, grands magasins de nouveautés où
la foule moutonne, sous une lumière mobile à grands ramages,
dans une atmosphère lourde d'aromates, d'épices et d'encens ;
Morqtân où les femmes au matin sont assises,pelotonnées et étroi-
tement voilées, offrant à l'insolent fripier des brocarts, des bijoux
et les mièvres fleurs que patiemment leurs doigts cousirent sur
du linon grossier ; ruelles encombrées des entrepôts où, comme
68 LA RENAISSANCE DU MAROC
en d'étroits chenaux, tanguent les chameaux, lourds vaisseaux
du bled ; coins paisibles et charmants ; souq du henné vert et
ombreux comme un sous-bois d'automne, souq-el-haïk, où parle
le rouet, tandis que des enfants d'un geste aimable et régulier
entremêlent de fils d'or du soleil les fils blonds de la laine ; cité
des livres comme il convient silencieuse et sage ; tableaux d'un
vieux maître hollandais : boutique en clair-obscur où l'on se glisse
à la dérobée dans l'espoir d'y découvrir la reliure rare et le vieux
manuscrit enluminé ; atelier où le patron chenu et le jeune appren-
ti tracent d'un clair pinceau sur le papier d'ivoire le subtil entre-
lacs d'une très ancienne rêverie ; murs ocreux et noires solives,
boutiques sombres, contre-jours ; devantures de bois peint et
sculpté ; étroits bahuts pleins de bibelots précieux où trônent
les marchands comme des bouddhas dans leurs châsses ; auvents
d'où le soleil et la pluie s'égouttent sur la nuque du client ; rô-
tis eurs etmarchands de brochettes du Tâla ; teinturiers aux cuves
éclatantes des bords de l'oued ; « déliais » aux cris rauques ; mar-
chands de cierges de Moulay-Idriss.... tous les arts et tous les mé-
tiers réunis dans un incroyable dédale de venelles, d'enfilades,
de couloirs et de galeries, — une ruche aux mille cellules où rô-
dent des essaims bourdonnants et dorés : voilà un croquis à peu
près fidèle des dessous fameux de la Médina, tels qu'ils sont et
tels qu'ils étaient au commencement du xvie siècle, comme on
peut en juger par la description que nous en a laissée Léon l'Afri-
cain, siprécise et si complète qu'on la croirait, au style de la tra-
duction près, écrite d'hier, et qui commence ainsi : « Les arcs en
cette cité sont séparés les uns des autres dont les plus nobles
sont autour du circuit du temple majeur. »
Mais quittons l'ombre chaude et dorée de la bruyante Quissa-
riya et son moutonnement de bergerie ; traversons le grand
marché el-Attarine où grouille la populace bédouine rude et affai-
rée, et cheminons vers les quartiers habités.
On rencontre d'abord de petits souqs où des treillis de roseaux
tamisent un jour gris, un jour artificiel de cendre. Puis, à mesure
qu'on avance, les ruelles se font plus étroites, plus silencieuses
et plus désertes. Leurs hautes maisons centenaires, massives
et sombres, montent à l'assaut des rampes en s'épaulant l'une
DIX ANS DE PROTECTORAT 69
l'autre. Elles ont des étages en surplomb portés par de petites
consoles, et, d'endroit en endroit, elles se touchent du front. Ces
rues ressemblent à des souterrains où des perspectives de tunnels
se succèdent. Il y tombe une lumière par jets, par douches. Om-
bre profonde et lumière crue s'y opposent. On chemine dans
une cave ; on voit et on respire par des soupiraux ;" oh se meut
dans une série d'eaux-fortes de Rembrandt.
Quel contraste avec l'animation colorée des souqs ! Ici tout
semble mort et assoupi ; la vie se retire, elle se cache ; elle se
repose ; elle se recueille. C'est à peine si, de temps à autre, on
aperçoit la silhouette robuste d'une négresse ou la grimace apeurée
d'un petit garçon. Parfois, en tendant l'oreille, on distingue le
bruit d'une chute d'eau et le crissement d'une meule.
Je me souviens qu'un jour je poussai une porte branlante et,
après un timide « salam » dont je saluai les gens qui se trouvaient
là, car l'endroit était habité, je restai saisi d'étonnement comme
si j'étais transporté soudain dans un autre monde. C'était un
atelier de tisserand. Dans une grande salle, étrangement éclairée
par de larges rayons plongeants, deux hommes âgés travaillaient
sur leurs antiques métiers. Leur figure était immobile et froide,
et ils ne parurent pas m'apercevoir. D'un mouvement d'auto-
mate, ils lançaient la navette et battaient le tissu. Et leurs gestes
étaient si adaptés, le choc de la pédale, le frôlement de la navette,
et le coup du battant si réguliers, la lumière si froide et si immo-
bile et le silence si profond, que j'eus le sentiment très net que
le temps était suspendu et que cette scène participait de l'éter-
nité.
0 la pauvre existence, humble et résignée, mais si mesurée et
si juste, si dépouillée de toutes les apparences trompeuses,
qu'elle me parut une image schématique de la vie dans sa vérité
immuable, parvenue à son essence ou à son terme.
Ce sentiment de « réduction de la vie » que j'éprouvai alors,
c'était une défaillance du cœur. Habitués à la violence du monde
moderne, nous avons de la peine à saisir des formes vivantes
dans celles-là mêmes qui sont le plus simples et le plus en équi-
libre, et où l'âme familière de nos ancêtres se reconnaîtrait.
Depuis, au cours de mes promenades, j'ai surpris plus d'une
70 LA RENAISSANCE DU MAROC
scène de ce genre. Elles appartiennent à un passé déjà lointain
où l'action humaine était égale et sage, et telle que nous la mon-
trent les documents de la plus haute antiquité. A Fès, l'intérieur
des maisons nous est malheureusement interdit et nous ignorons
à peu près tout ce qui s'y passe. Mais la vie domestique doit y
être aimable et gaie, et par son économie et son rythme, elle doit
ressembler beaucoup à celle des anciens.
* *
Lorsqu'on sort par Bab-Guissa et qu'on monte aux Mérinides,
on chemine par des sentiers escarpés, semés de dalles tumulaires,
C'est un des plus anciens cimetières de Fés, creusé lui-même
dans une nécropole millénaire. Les tombes émergent à peine du
sol. Elles vont, quêtant l'herbe rare des talus, jusqu'aux mau-
solées des Béni-Mérine, gardiens attitrés de ce paisible troupeau.
En bas, les remparts almohades, battus en brèche par les siècles,
limitent la ville. Mais ils n'arrêtent pas les morts qui dévalent,
de roche en roche, jusqu'aux premières maisons. Celles-ci conti-
nuent àleur tour la descente, se pressant dans la poussière qui
poudroie, pareilles aussi à un troupeau mais impatient et altéré
qui se précipite vers l'oued ; puis elles se massent comme au creux
d'un asile, autour de Moulay-Idriss, gardien de la cité.
De tous les points de l'horizon on aperçoit la verte koubba
du vénéré fondateur de Fès. Là, dans une atmosphère lourde et
viciée, grouille une multitude en délire de malades et d'éclopés,
toute la misère et toute la lèpre de cette terre berbère, accroupie,
pelotonnée et psalmodiante, possédée d'une idée qui la courbe
en de pitoyables prostrations.
Par contre, sur la colline, tout est noble, léger et pur. Des indi-
gènes rêvent çà et là, accoudés aux tombeaux. Leur visage est
serein. La soumission sans murmure à la mort, qui est la grande
beauté morale de ce peuple, les tient de longues heures dans une
attitude simple de méditation, occupés à sentir la volonté de
Dieu et à s'y confondre. « La ilaha illa Allah. — Il n'y a de Dieu
que Dieu. »
Que nous sommes loin de nos cimetières froids et sévères,
DIX ANS DE PROTECTORAT 71
solennels et faux, entachés d'orgueil grossier, où nos morts sont
parqués à l'écart, par delà de hautes barrières, parce que l'image
et l'idée de la mort nous sont insupportables.
Voici les cimetières musulmans, lieux de promenade et de
rêverie, où tout le monde, bêtes et gens, passent, où l'on s'asseoit
et se repose, où chacun, selon son humeur,prie, médite ou chante,
où les femmes boivent le thé tandis que les enfants jouent. Les
vivants et les morts se séparent ainsi sans se quitter, et l'idée de
la mort est plus familière.
De l'autre côté, là-bas, à Bab-Fetouh, s'étend un autre cime-
tière, leplus beau de Fès, où reposent, dans de jolis mausolées et
d'élégantes koubbas, les Ouléma et les grands docteurs d'autre-
fois. Entre la petite mosquée bleue de Sidi-Harazem et les escar-
pements de la montagne, il étage paisiblement ses tombes dans
le vallon. La plupart sont coquettes et taillées en forme d'are
outrepassé comme les portes. Elles s'en vont par petits groupes
sous les bouquets de l'olivier, qui n'est pas l'olivier géant de la
Mamounia ou de Taza, mais l'olivier de la Grèce et de la Provence,
dont le tronc noueux et court «élève peu de rameaux», l'arbre
méditerranéen, qui, pareil à la mer violette, jette une écume
d'argent dans un léger bruisselis de vagues. Et sur ces champs
d'une douceur et d'une mélancolie élyséennes, des théories d'om-
bres passent, s'arrêtent, s'entretiennent...
Puis le cimetière descend les pentes calcinées, semis léger
de pierres grises pavant les chemins et sculptant les reliefs du sol,
et vient battre de ses derniers galets les premières terrasses.
Non loin des Andalous, sur le vaste plateau qui s'étend à
gauche, lorsqu'on s'éloigne de la ville, se trouve le quartier des
potiers. Ce sont, de part et d'autre d'un chemin forestier que
l'automne fleurit de violettes, parmi des bois d'oliviers cente-
naires, de grandes aires planes où brillent des carrés d'argile.
Des vases, des amphores et des jarres sèchent au soleil, humides
encore, souples, vivants, tout empreints de la main qui les mo-
dela. Leur nudité robuste et pleine, la pureté de leur galbe s'im-
72 LA RENAISSANCE DU MAROC
posent à nos sens fatigués de raffinement et de recherche comme
de reposantes vérités. Instruments domestiques amis de l'homme
et aussi anciens que lui, images de son esprit industrieux, qui,
suivant un instinct sûr,accorde la matière à ses besoins, ces objets,
d'argile, jeux rustiques et divins, portent déjà le sceau de sa grâce
naturelle ; ils sont la première- et peut-être la plus parfaite ex-
pression de son génie.
Des enfants à peine vêtus vont et viennent, les bras chargés
de terre molle et ruisselante. Au fond d'un appentis sombre le
potier caresse les flancs d'une forme naissante. Dans le silence
champêtre le four fume. Et ce tableau, fait de deux ou trois traits,
mais si fermes et si délicats que nos yeux ont peine à y croire,
est le plus extraordinaire paysage antique qui soit encore sur
la terre. C'est un paysage sans date, plus ancien que Myrina, qui
remonte à la Bible et à l'Egypte. Il a le charme et la douceur,
l'atmosphère et la bonhomie des descriptions d'Homère et de
la « Vie de Jésus ».
Partis pour nous distraire du monde moderne mécanique et
brutal, nous étions venus au Maghreb en quête de pittoresque
et d'exotisme. Et voici que nous retrouvons, dans sa fraîcheur
et sa sérénité, la jeunesse du monde, l'enfance de l'humanité
dont nous avions respiré le parfum dans les vieux livres. Pour
nos imaginations abreuvées aux sources antiques, aucun opium
d'Orient ne vaut ce petit chromo d'Arcadie, qui nous fait un
signe d'amitié. A l'ombre légère de l'arbre d'argent, dans ce cadre
qui paraît immobile et éternel, la vie coule aimable et facile
comme les vers de Virgile et de Chénier,qu'il ferait bon d'y relire.
** *
[Par l'emplacement élevé qu'ils occupent, et par les morts
ensevelis sous leurs pierres, les tombeaux des Mérinides sont le
point culminant de la cité. N'ayant aucune valeur d'art, ils ont
la valeur d'un principe : ils commandent et ils disciplinent.
Aucune promenade ne vaut celle qui y conduit, en sortant de
Bab-Mahrouq, par le sentier qui court au milieu des aloès, des
cactus et des oliviers. Là, un berger de Théocrite paît ses moutons
ou ses chèvres ; des fours à chaux fument, des hautes murailles
DIX ANS DE PROTECTORAT 73
croulent. Les tombeaux couronnent cet ensemble et l'ordonnent.
Ils sont l'âme de cette « campagne fâsi » si limpide, si légère,
si classique aussi par la végétation, le sol, la lumière et les ruines,
et qui rappelle je ne sais quel paysage de l'antiquité telle que
l'ont sentie et peinte certains élèves de Poussin.
Au reste, tout le paysage des remparts et des cimetières qui
entoure Fès est d'une grande beauté. C'est un mélange d'âpreté
et de douceur, de magnificence et d'abandon. Il a de la noblesse,
un beau dessin, des grâces rares sous le ciel d'Afrique, de la
fragilité, et le pathétique des choses qui appartiennent « aux
puissances sans hâte du temps » (1). Le printemps le comble de
fleurs, et cet excès l'amollit ; mais le rude été, qui roussit les
champs et ronge les falaises, lui donne une vigueur que je préfère.
Pour le bien goûter, je conseille un ciel légèrement voilé d'avril,
enveloppant et tendre, qui met des coulées de gris sur la ville
dont il détaille les contours, ou la pure clarté de l'automne,
lorsque la pluie a lavé les arbres et que la terre est encore chaude
des ardeurs du soleil.
C'est là, en-dessous des tombeaux, à mi-côte, où des oliviers
frémissants apportent à la terre meurtrie la paix de leur clair
feuillage, qu'il faut s'asseoir et s'abandonner, laisser ses yeux
réfléchir tranquillement les horizons.
Serrée au creux du ravin, toute en fines grisailles dans la fraî-
cheur du matin, la ville remonte le cours escarpé de l'oued et vient
respirer en s'éparpillant dans la plaine. Ses minarets verts et de
hauts peupliers l'accompagnent, tandis qu'au loin, formant
autour d'elle une ceinture lâche, les remparts s'en vont, solides
ou croulants, escaladant et dévalant les pentes, puis se perdent
dans le fouillis des jardins. Au Nord et au Sud, les collines brûlées
des cimetières montent et s'étagent par degrés jusqu'à la haute
montagne. La lumière y tremble à ras du sol, et les lointains sont
d'un gris bleu plein de scintillements...
Fès se trouve ainsi sertie dans un riche écrin de vergers, de
remparts et de cimetières. Les vergers l'embrassent ; les remparts,
par endroit, l'étreignent ; mais les modestes cimetières la pressent
à peine, puis se répandent dans la campagne comme des ruines.
(1) A. Chevrillon.
74 LA RENAISSANCE DU MAROC
Leur gravité simple et charmante gagne les champs et s'étend
sur la ville. Au bruissement de l'olivier, ils la ramènent à la
nature en l'intégrant dans le paysage dont ils frappent le carac-
tère et dont ils fondent l'unité.
Et sur tout le paysage à la fois majestueux et tendre plane une
sérénité que rien ne saurait émouvoir. C'est que toute personna-
lité maintenant disparaît. Les monuments retournent à la terre
et l'homme s'efface en même temps que la nature s'anoblit et
s'humanise. La ville alors, les remparts et les cimetières, le sol
même et la végétation perdent leur relief et leur couleur propre
pour se fondre dans le vaste ensemble. Tout s'égale et se transli-
gure. Tout prend cet aspect d'éternité où l'homme et la nature
s'élèvent l'un et l'autre et communient.
J'ai gravi la colline des Mérinides un soir doux et clément de
novembre. Déjà plongée dans l'ombre, la Médina se tassait davan-
tage encore pour le repos de la nuit, tandis que Fès-el-Jedid
allumait au couchant toutes les faïences de ses minarets. Leur
floraison orgueilleuse et pure célébrait à travers les siècles l'âme
religieuse et le génie clair et décoratif de l'Islam. Le vieux cadre
féodal lui-même s'embrasait. Par-dessus les jardins verts de
LalaYamina, une multitude ivre de ramiers tourbillonnait, et,
dominant le paysage, le Zalagh s'épanouissait, grosse améthyste
lumineuse dans la transparence irisée de l'air.
Une rumeur montait légère et bruissante comme le clapotis
d'une mer calme. J'écoutai parler la ville. Elle disait :
« Je ne suis ni l'œuvre d'un homme, ni la fantaisie d'un roi.
Qu'on me préfère Meknès, ma voisine, pour son faste déchu et
ses lourds volumes de maçonnerie : c'est affaire à un bâtisseur.
Encore que je possède quelques morceaux d'architecture qui pour-
raient suffire à ma gloire, je ne daigne pas être une ville d'art. Dans
mon vaste sein que le temps a doré comme un sanctuaire, mes
palais, mes mosquées, le sourire discret d'une médersa, la jolie
porte d'un fondouq ne sont que beautés de second plan. Ne t'y
attarde pas.
DIX ANS DE PROTECTORAT 75
« Ne sens-tu pas en moi quelque chose de plus émouvant et de
plus noble ? Je suis l'antique cité, mère des civilisations. Je prends
les hommes comme des enfants, je les élève, je les nourris, je les
forme. Je leur enseigne les travaux et les lois de la cité. En moi.
-tu reconnaîtras un foyer, une discipline, une culture, une somme
où tout se tient, intacte malgré la poussée des siècles, sans em-
prunts, ni disparates.
« Je suis plus encore. J'appartiens au général et à l'universel.
Un jour, il y a plus de mille ans, un descendant du Prophète vint
et jeta ces fondations qui durent encore. Mais j'existais avant
l'émir Idriss et je survivrai aux Maures, car je suis un refuge et
un bienfait naturels. Ici les hommes aimeront toujours à se grou-
per, àpeiner, à se réjouir. Il y a des lieux de la terre qui sont des
berceaux, et si accueillants, si mouillés de tendresse que ceux -
qui passent s'arrêtent, s'y attachent et en oublient leurs petites
patries. »
Ainsi me parle la grande cité spirituelle, répétant l'enseigne-
ment d'autres cités disparues et qu'un printemps soudain a
fait refleurir. Chères vieilles cités, sourires évanescents de l'an-
cien monde, fleurs étranges, sources fraîches et fruits savoureux,
oasis d'un désert nouveau
Mais c'est l'automne et ses premiers frissons. La nuit vient et
la ville n'est plus qu'un gros tas de cendres éteintes. Des indigènes
ayant quitté leur poste de contemplation passent en devisant
joyeusement. Heureux le fâsi qui sait que Dieu est grand. Il ne
connaît pas mon inquiétude. Et je descends par l'étroit sentier
où pleuvent de plus en plus épaisses les violettes du crépuscule,
pendant que la brise jette contre les dalles des tombes le fruit
amer de l'olivier.
René Seguy
DEUXIÈME PARTIE
DU PASSÉ AU PRÉSENT
CHAPITRE V
LA PACIFICATION DU MAROC
Jusqu'au Protectorat.
Avant le xixe siècle, le Maroc et la France avaient normalement
entretenu des relations cordiales. Un accord permanent des sul-
tans et de nos rois procurait aux commerçants français de ces
avantages qui permettaient aux sieurs Michel et Roland Frejus,
de Marseille, de fonder en 1665 la remarquable « Compagnie d'Al-
bouzeme et du Bastion de France ». Et nul n'ignore maintenant
que le plus célèbre des chérifs alaouites, Moulay Ismaël, avait
désiré de s'allier en bonne et due forme avec Louis XIV : encore
que le « descendant du Prophète » eût en vain demandé la main
de la princesse de Conti, fille naturelle et légitimée de Mademoiselle
de la Vallière, nul dépit amoureux ne l'empêchera, en 1709, d'of-
frir au Roi-Soleil le secours d'une armée contre les Autrichiens.
La conquête de l'Algérie amena la rupture de 1843. Le carac-
tère religieux de la guerre soutenue par Abd-el-Kader — et quel-
que peu stimulée par notre méconnaissance de l'Islam africain —
avait éveillé les sympathies du Maroc qui, sans l'avouer, soutenait
l'émir. On sait ce qu'il en advint. Après que les Marocains, sortis
d'une neutralité neutre, comme on dirait aujourd'hui, eurent
attaqué le poste de Lalla Maghnia, Joinville bombarda Tanger et
Mogador, le Maréchal Bugeaud occupa Oudjda et remporta la
80 LA RENAISSANCE DU MAROC
victoire de l'Isly. Ces succès aboutirent, le 10 septembre 1844, à
la Convention de Tanger et, le 18 mars 1845, au traité de Lalla
Maghnia. Pactes à retenir: ils maintiendront, jusqu'au xxe siècle,
nos rapports avec les sultans, au cours d'une première période
de... luttes aux confins algéro-marocains. Les années 1901 et 1902
verront se conclure de nouveaux accords ouvrant une deuxième
période non moins fertile en incidents de toutes sortes.
C'est ainsi que, en 1849, en 1850, en 1852, en 1853, en 1856,
nous dûmes châtier certaines tribus du Nord dont les fréquentes
violations de frontières s'accompagnaient de rapines et de sévices.
La xénophobie des Beni-Snassen,des Mehaïa et des Angad motiva,
en 1859, une forte expédition. Sous le commandement du Général
de Martimprey, nos troupes concentrées sur le Kiss avancèrent
vers le col de Tafouralt, traversèrent le massif des Beni-Snassen,
foyer de l'agitation, s'avancèrent chez les Zekkara et vinrent cam-
per sous les murs d'Oudjda dont l'amel, pris comme otage, fut
remis au Sultan. Des rivalités surgissant entre Snassen, Mehaïa
et Angad, l'opération heureuse du général de Martimprey n'eut
pas de conséquences politiques dignes d'[Link] de la plaine et
tribus de la montagne avaient entamé une bataille sans merci.
En 1892, le Maghzen, d'ordinaire impassible, essaya de rétablir
l'ordre dans l'amalat d'Oudjda. Les troubles, un instant apaisés
par la présence du fils du Sultan, recommencèrent de plus belle
après le départ de celui-ci, et l'Algérie fut tantôt soumise aux
incursions des vainqueurs, tantôt obligée de donner asile aux
vaincus. Ce ne fut qu'en 1899 qu'une mission française,commandée
parle commandant Calley Saint-Paul, discuta, à Oudjda, avec
un envoyé du Sultan, le règlement de nos revendications. On
s'acheminait vers les accords de 1901 et de 1902. A vrai dire, la
force des choses plus que notre volonté nous guidait. Nous n'a-
vions pratiqué qu'une politique d'effacement, source de mécomp-
tes. Chaque fois que le brigandage s'était exercé à l'endroit de
tribus soumises à notre influence, nos représentants avaient de-
mandé des réparations à un Maghzen désarmé ou complice. Outre
que ces réparations n'avaient rien réparé, notre prestige en avait
été diminué.
En avril 1901, sous le coup de l'assassinat de M. Pouzet dans
DIX ANS DE PROTECTORAT 81
les Kebdana, le Gouvernement de la République fit exécuter une
manifestation navale dans les eaux marocaines et présenter à
Abd-el-Aziz des réclamations énergiques. A la suite de ces événe-
ments, les accords de 1901 et de 1902 déterminèrent une nouvelle
police algéro-marocaine. Il était décidé qu'il serait créé, une zone
mixte où les autorités locales françaises et marocaines seraient
chargées de résoudre les "questions litigieuses ; puis la France
aiderait le Sultan à pacifier et à réorganiser la partie orientale de
l'Empire.
La France observera scrupuleusement ses obligations tandis
que le Maghzen demeurera l'adversaire sournois de cette politique
d'association. On retrouvera sa main dans les désordres du Sud-
Oranais que le colonel Lyautey devra maîtriser, en 1903,. par l'oc-
cupation de Colomb-Béchar et par l'installation de postes à For-
tassa et à Berguent ; des reconnaissances atteindront ensuite la
Haute Moulbuya. A la fin de 1905, Abd-el-Aziz, qui doit à nos ins-
tructeurs ladéfaite du Rogui, révèle des dispositions franchement
inamicales. Alors que nous n'avons plus à souffrir des querelles
intestines des tribus, ni des exploits du Rogui installé à Sélouan,
le Maghzen multiplie les vexations. Les Algériens résidant à Oudj-
da sont molestés et nos compatriotes mal reçus, quelquefois mal-
menés. L'hostilité gagne tellement en évidence que, le 4 août 1906,
le Gouverneur de l'Algérie suspend les relations commerciales
avec le Maroc. Bon gré, mal gré, il va falloir ouvrir les yeux, cons-
tater l'aggravation du conflit. Du reste, les faits y aideront. Le
19 mars 1907, en épilogue de nombreux attentats impunis,le doc-
teurMauchamp tombe assassiné à Marrakech. Le 30 juillet suivant,
à Casablanca, neuf ouvriers européens des chantiers Schneider
sont massacrés par des malandrins que surexcitent des fanatiques .
La gravité de l'heure dictera donc une répression immédiate et
sévère, d'après un plan d'action conforme aux exigences de nos
droits. Mais, dès lors, répression ne signifiera que pacification ;
et c'est à cette année 1907 qu'il convient de situer le point initial
d'une conquête qui n'en sera pas une au sens strict du mot.
** *
Avant d'entrer dans le détail des opérations militaires de la
c
82 LA RENAISSANCE DU MAROC
pacification, il est indispensable d'en rappeler l'orientation d'en-
semble.
On ne fait pas la guerre pour la guerre — aux colonies moins
qu'ailleurs. Les armées ne doivent être que d'ultimes moyens
d'ordre, et toute bataille comporte un sens, une fin politiques-
A vrai dire, telle n'apparaîtra pas, à ses débuts, la bataille du
Maroc. De 1907 à 1912, en regard des compétitions interna-
tionales, nombreuses et résolues, l'action française au Maroc est
dépourvue de cohésion : notre action militaire est sans liaison
avec notre action diplomatique que dirige, à Tanger, le ministre
de France, [Link], gêné par la timidité des instructions qu'il
reçoit et par les difficultés que lui suscitent sur place les agents
allemands.
Ce grave défaut d'unité transpire à travers les trois grandes
étapes de la préhistoire du Protectorat.
Lorsque le général Dru de débarque, en août 1907, il ne s'agit
uniquement que d'une mission de police : châtier les assassins des
ouvriers du port de Casablanca. Drude trouve une ville pillée,
ruinée, qu'il restaure après en avoir dégagé les abords immédiats.
Mais, dans l'entrefaite, l'intérieur de la Chaouia est livré à tous
les éléments turbulents, accourus du Sud et de la montagne.
En France, cette anarchie, que la présence de nos navires et du
corps de débarquement n'a pas suffi à dompter, étonne ; on se
récrie contre la stagnation des troupes. On oublie que celles-ci
n'ont pas l'ordre d'avancer. Et ce sera seul que, le 1er janvier
1908, pour prévenir les périls d'une agitation croissante, le gé-
néral Drude se décidera à détruire la Mehalla de Médiouna qui
s'égaye et va se reformer un peu plus loin.
Le général d'Amade arrive. Il lui échoit de continuer l'œuvre
de police. Cette fois, le Gouvernement de M. Clemenceau prescrit
de châtier les rebelles sur leur propre terrain, sans dépasser les
limites de la Chaouia : l'Europe [Link] général d'Amade réa-
lise pleinement le but assigné. Il débarrasse la Chaouia des Mehaî-
las Hafidistes. Néanmoins, à ses campagnes vigoureuses, le général
ne peut immédiatement donner une conclusion logique. La Métro-
pole ne discerne pas sur-le-champ que, pour garantir la sécurité
de la Chaouia en face de l'adversaire repoussé, c'est de l'occuper
DIX ANS DE PROTECTORAT 83
au maximum. Il faudra l'intervention du général Lyautey, que
sa mission en Chaouia, en mars 1908, a clairement renseigné, pour
que le Gouvernement consente à la présence définitive de notre
force à Settat.
Plus tard, lorsque les troubles de Fez auront mis en contact
étroit l'action militaire et l'action diplomatique, la nécessité de
grouper celles-ci dans une même main ressortira ; elle s'imposera
à tous les esprits désintéressés et désireux de voir enfin se ter-
miner l'ère des indécisions et des irresponsabilités. Cette main
sera celle du général Lyautey. L'histoire merveilleuse du Pro-
tectorat, comme aussi le secret d'une pacification rapide, sans
exemple dans le passé colonial de la France, gît en ce principe
éternellement vrai et fécond : l'unité et la permanence du com-
mandement.
* *
Le meurtre odieux du docteur Mauchamp avait provoqué une
véritable émotion. Il fut la cause première de notre intervention.
Le 25 mars 1907, le Conseil des Ministres décide de faire entrer
les troupes algériennes au Maroc. A titre de gage, elles occuperont
Oudjda. Le général Lyautey, commandant la division d'Oran,
dirige les opérations. Celles-ci dureront jusqu'au 31 décembre. En
effet, les événements de Casablanca et les menées de Hafid
impressionnent les Beni-Snassen depuis longtemps assagis et pres-
que nos alliés. Excités par l'amel d'Oudjda, ces derniers envahis-
sent le département d'Oran. De novembre à fin décembre, en par-
ticulier, l'opinion publique sera absorbée par les combats difficiles
du Kiss, de Bab-el-Assa et de Sidi Aïssa. Mais un encerclement
rapide, répétant la manœuvre de 1859, obligera les Béni Snassen
à se soumettre.
...Six jours après le massacre de Casablanca, le 5 août, avant
qu'aucune troupe ne fût arrivée d'Algérie ou de France, il avait
bien fallu préserver notre Consulat sérieusement menacé, les
Consulats d'Angleterre et d'Espagne où, terrorisées, les popula-
tions chrétienne et israélite s'étaient réfugiées. Dès l'aube, un
détachement du Galilée commandé par l'enseigne Ballande s'était
84 LA RENAISSANCE DU MAROC
heurté aux soldats du Maghzen, de garde à la porte de la Douane.
Aussitôt le Galilée avait bombardé la ville. Mais, jusqu'au 7, les
efforts des Marocains n'avaient cessé de s'amplifier, et la petite
troupe débarquée eût succombé si, le même jour, vers 11 heures
du matin, l'escadre française n'était apparue.
... Le général Drude a débarqué avec les premières compagnies
de légionnaires et de tirailleurs. Immédiatement les portes sont
occupées ; des patrouilles parcourent l'intérieur des remparts.
Le général dispose de 4.000 hommes, des renforts successifs por-
teront lecorps expéditionnaire à 6.300 hommes.
Dès les premiers jours, au cours de reconnaissances effectuées
à distance sur Taddert, sur les douars des Oulad Djallan et la
ferme Alvarez, nos troupes ont à livrer de fréquents combats.
Le 3 septembre, après avoir attiré l'ennemi sur un terrain favo-
rable, legénéral Drude prend l'offensive. Les tribus de la Chaouïa
font des offres de paix, mais l'armistice qu'elles ont demandé n'est
qu'une feinte : le 10, nos aérostiers signalent d'importants grou-
pements de combattants. On se résout à faire vite. Une action
sans hésitation, préparée dans un secret absolu, assure, le 11, la
réussite de l'opération de Taddert. Les délégués des rebelles n'en
continuant pas moins à manifester une mauvaise volonté, l'opé-
ration de Taddert est répétée, le 21, sur Sidi-Brahim. Malgré la
chaleur, le général Drude porte ses troupes contre les contingents
Zian, Zïaïda, Zenata, Mdakra dont il incendie les camps. Cette
tactique énergique engage les notables des Chaouia à s'en venir,
le 22, parlementer à Casablanca. Le 23, après une longue confé-
rence àlaquelle ont pris part le général, l'amiral Philibert et
M. Malperthuy, consul de France, les arrangements suivants sont
conclus, que de nombreuses fractions signent, non sans laisser des
otages :
« Les hostilités cesseront à dater de ce jour. Le général pourra
« faire les reconnaissances militaires sur le territoire des tribus
« soumises pour s'assurer que la pacification est complète. Les
« tribus s'engagent à disperser et à châtier elles-mêmes tous les
« groupements armés qui se formeraient sur leur territoire avec
« des intentions hostiles. Tout indigène qui sera trouvé en posses-
« sion d'armes ou de munitions de guerre dans un rayon de 15 ki-
DIX ANS DE PROTECTORAT 85
« lomètres autour de Casablanca devra être livré aux autori-
« tés chérifiennes, emprisonné et condamné au paiement d'une
« amende de 100 douros. Les tribus seront responsables.
« Tout indigène qui se livrera à la contrebande de guerre ou qui
« fera usage de ses armes sera châtié. Les délégués des tribus
« s'engagent à livrer les auteurs des massacres de Casablanca dont
« les biens, en attendant le jugement, seront saisis et vendus ;
« sans préjudice de l'indemnité qui, déterminée de concert avec
« le Gouvernement Chérifien, sera versée à la France, les tribus
« seront frappées d'une contribution de 2. 500. 000 francs, chaque
« tribu payant une part proportionnelle à la durée de sa résistance.
« Des otages seront livrés (2 notables par tribu) pour garantir
« l'exécution des clauses qui précèdent. »
Partant, une détente notable va se produire. Nos reconnais-
sances pourront,sans coup férir, rayonner à 10 kilomètres de Casa-
blanca où des services s'organisent : le bureau de la Place, le Parc
d'Artillerie, la police des Tabors, la justice militaire, la direction
des services de santé, etc...
Cependant, un fait demeure : de l'intérieur nulle soumission
ne se manifeste. L'entrée en ligne des Mehallas de Moulay Hafid,
frère d'Abd-el-Aziz et du Sultan actuel, Moulay Youssef, ranime
la révolte. Moulay Hafid a fait demander aux puissances euro-
péennes de le reconnaître contre le Sultan légitime, il recrute en
permanence des contingents destinés à entraîner les centres loya-
listes. Encore qu'il proteste de ses intentions bienveillantes à
l'égard des Européens, Moulay Hafid introduit en Chaouia Ould
Moulay-Rechid, l'agitateur du Tafilalet, dont l'arrivée à Settat,le
27 septembre, menace à la fois Rabat et Casablanca, tandis qu'un
autre fanatique, Moulay Abbas, avance dans la région du Tadla.
Les Médiouna se sont soumis. Les premiers, ils sont menacés
par les Mehallas qui atteignent Sidi-Aïssa, à 10 kilomètres au
Nord-Est de Ber-Rechid. La situation est grave, mais un événe-
ment, qui mettra opportunément nos forces en présence de celles
de Hafid, en accélérera le dénouement. Le 19 octobre, aux envi-
rons de Taddert, un parti nombreux de cavaliers hafidistes atta-
que violemment un escadron français. Désormais la preuve est
acquise de la collusion de Moulay Hafid et des tribus rebelles.
86 LA RENAISSANCE DU MAROC
Moulay Hafid en est le u chef d'orchestre», et tant qu'il n'aura pas
été réduit, la pacification ne pourra progresser.
Il apparaîtra donc que le corps de débarquement dut intervenir
pour protéger efficacement les tribus soumises et désarmées ? En
vérité, la valeur du général Drude, ni le courage et l'endurance de
ses soldats ne pouvaient nous donner la victoire décisive. Le corps
expéditionnaire n'avait pas été constitué pour aller de l'avant. On
s'était, à Paris, imaginé qu'il serait loisible de punir, en un jour,
les assassins des ouvriers de Casablanca et de réduire les tribus
hostiles sans aller les chercher où elles se trouvaient, sans les pour-
suivre nioccuper, pendant ce temps, le territoire où elles vivaient.
... Cependant, avant que de quitter Casablanca, le général
Drude entreprendra et mènera à bonne fin une opération utile. Le
1er janvier, il enlève la casba de Médiouna et, pour la première
fois, on reste sur la position: ainsi prélude-t-on à l'occupation de
la Chaouia, province de 15.000 kilomètres carrés et de 300.000
âmes, dont la conquête et la pacification s'accompliront au cours
des années 1908, 1909 et 1910.
Le 5 janvier 1908, le général de brigade d'Amade débarque à
Casablanca. Il commandera le corps expéditionnaire, alors en voie
de renforcement.
Le général a pour mission de conduire une action rapide contre
les éléments de résistance pour assurer, outre la pacification com-
plète de la Chaouia, la sécurité des communications côtières à
l'Ouest et à l'Est, vers Mazagan et vers Rabat.
Pendant une première partie de la campagne, de janvier au
Î5 mars, le général s'efforcera de frapper résolument l'adversaire:
il cherchera et réussira à isoler les tribus des mehallas de Hafid
en les brisant successivement. Ces opérations terminées, il procé-
dera àl'installation de détachements régionaux destinés à assurer
la pacification du pays.
Moins d'une semaine après son arrivée, après avoir créé les pos-
tes de Fédala et de Bou-Znika, le général d'Amade entre en cam-
pagne. Ses objectifs sont les deux principaux centres hostiles: le
centre de Settat, qui comprend le gros des mehallas hafidistes et le
DIX ANS DE PROTECTORAT 87
centre des Mdakra, au Nord-Est de Settat, tribu très guerrière.
La direction de Ber-Rechid et Settat s'impose d'abord. La
première de ces places est, au centre de la Chaouia, un point
stratégique important ; à Settat campe le gros des mehallas.
Le 12 janvier, le général entame l'offensive en se portant sur
Ber-Rechid, où il arrive le lendemain, à 3 heures, après avoir reçu
en route la soumission de nombreux douars. Dès le 14, la situa-
tion des approvisionnements poussés à l'avant permet une action
de force et de reconnaissance vers le Sud. Il s'agit de désagréger
et de détruire les contingents hostiles, déjà repoussés de Médiouna
et qui se reconstituent autour de Settat. Le général d'Amade
divise donc ses forces en deux colonnes égales qui doivent, l'une
par le Nord, l'autre par l'Ouest converger vers le pays des Mdakra.
Le général commande lui-même la première colonne, dite du Lit-
toral, qui partira deBou Znika ; le colonel Boutegourd commande
la seconde, dite colonne du Tirs, qui partira de Médiouna.
Les colonnes se réunissent à l'Oued M'Koun. Elles déblaient la
vallée tandis que la cavalerie poursuit l'ennemi. Après avoir bi-
vouaqué sur la rive Est du fleuve, elles doivent, en raison du
manque d'approvisionnements, regagner Médiouna. D'ailleurs, une
pénurie d'animaux de trait, un rayon d'action insuffisant eussent
empêché d'obtenir d'autres résultats. Et puis, un événement im-
prévu appellera, en d'autres endroits, notre intervention.
Le 1er février, le colonel Boutegourd, qui doit séjourner à Ber-
Rechid, a appris que certaines fractions soumises des Oulad Harriz
ont été molestées sous les murs de la place. Pendant la nuit, il
s'est porté à la tête d'une forte reconnaissance à quelques kilomè-
tres àl'Ouest, vers la Zaouïa ei Mekki. Désireux de recueillir ua
maximum de renseignements, le colonel a poussé jusqu'à Dar
Kseibat, à 10 kilomètres plus au Sud. Fidèles à une tactique qu'ils
renouvelleront sans cesse, les Marocains ne se sont pas montrés'.
Mais à peine la colonne a-t-elle atteint Dar Kseibat, qu'elle s'est
vue entourée de tous côtés. Le colonel Boutegourd a pu néan-
moins regagner Ber-Rechid. Mais il a essuyé des pertes sévères.
Immédiatement le général d'Amade, toutes forces réunies, se
dirige sur El Mekki et sa brusque apparition rétablit la situation.
Il chasse sans répit vers Settat, dont il détruit la casba, les Hafw
88 LA RENAISSANCE DU MAROC
distcs et les contingents rebelles. Malheureusement, les résultats
acquis seront à nouveau compromis en partie parla non-occupa-
tion de Settat qu'imposent les ordres de la Métropole : ce qui
permettra aux Hafidistes de reprendre la campagne et de gal-
vaniser encore une fois les résistances de l'arrière-pays Chaouia.
Enfin, nos colonnes s'acheminent vers les Oulad Saïd, dont la
casba avait été la résidence du Caïd El Aïachi, alors emprisonné
à Marrakech. Nos troupes parcourent sans difficulté la plus grande
partie du territoire de cette importante tribu, dont de nombreuses
fractions ont transporté leurs douars à la lisière du pays des Chiad-
ma, auprès d'un marabout, Bou Nouala, qui assure à ses core-
ligionnaires queles obus des Français se changeront en eau et que
leurs fusils partiront par la crosse.
Le 12, nos troupes rentrent à Ber-Rechid : la casba ruinée y est
déjà devenue, sous l'impulsion du colonel Brulard, le siège d'un
marché important et d'une vie militaire intense. Tous les puits
de la région ont été curés et pourvus de moyens de puisage et
l'abondance de leur débit permet d'installer les troupes sous les
murs mêmes de la casba.
Ainsi, quelques jours après le violent engagement de Dar Ksei-
bat, la marche sur la casba des Oulad Saïd démontrait que nos
colonnes pouvaient, sans rencontrer de résistance, sillonner le
pays et demeurer où bon leur semblait, à 40 ou 50 kilomètres du
poste récemment créé. Les résultats obtenus consistaient moins
dans les soumissions déclarées que dans l'impression profonde
enfin produite par la précision de nos mouvements, la mobilité de
nos troupes et l'efficacité de leurs armes. Déjà, les mehallas hafi-
distes, siardentes à Dar Kseibat, n'avaient plus opposé, lors des
dernières affaires, qu'une faible résistance, et nos marches des
jours suivants s'étaient facilement effectuées. Les tribus ne vien-
nent pas encore à nous ; mais, dans le Sud et dans le Sud-Ouest,
leur ardeur combattive est brisée. Nous allions être à même d'opé-
rer d'une façon décisive à l'Est, contre les Mdakra.
***
Tandis que nous avions restauré l'ordre dans le Sud la situation
dans l'Est était restée stationnaire. Les tribus Mdakra avaient
DIX ANS DE PROTECTORAT 89
figuré aux combats livrés dans la région de Settat. Elles y avaient
même éprouvé des pertes sérieuses. Mais ces engagements s'é-
taient livrés loin de leur territoire où elles pouvaient se replier à
l'abri de nos atteintes. Leur opiniâtreté était encouragée par la
présence d'Omar-Soktani, lieutenant de Hafid, et par la certi-
tude que les montagnes difficiles et boisées de leur arrière-pays
leur réserveraient, au delà de l'Oued Zamran, un asile inviolable.
Avec les Mdakra, les tribus Ziaïda au Nord, dont le territoire était
sillonné par la route de Fedala à Bou-Znika, et les tribus Mzab,
au Sud, constituaient un bloc d'ennemis imposant.
Le général d'Amade poursuivra donc cet objectif avec toutes
ses forces, les colonnes mobiles devant agir en liaison avec les
détachements de Bou-Znika, de Fédala, de Médiouna et de Ber-
Rechid. Cependant que ceux-ci convergeront vers la zone insou-
mise, sans toutefois sortir de leur rayon d'action habituel, le géné-
ral partira lui-même de Settat avec le gros de son armée pour se
porter au cœur du pays dissident.
Le 16 février, menaçant les Hafidistes avec les colonnes du Lit-
toral et du Tirs, le général d'Amade bivouaque pour la troisième
fois à Settat. Le 18, au matin, les groupements hostiles sont délo-
gés du sommet du Nouider et repoussés vers le Sud par les colon-
nes qui entrent en pays Mzab et qui se réunissent à Sidi-Nador.
Ce jour-là, le détachement de Bou-Znika ne paraît pas sur le
champ de bataille. Le 16 et 17, il a dû livrer de violents combats
à Ber-Rebah : les mauvaises nouvelles que le général en reçoit le
contraignent à revenir vers le Nord, en traversant le pays Mdakra,
pour camper, le 19, à Sidi-Aïssa.
L'expérience venait de condamner momentanément l'emploi
des petites colonnes. Aussi, le 28 février, les troupes sont-elles con-
centrées au bord de l'Oued Mellah, à Sidi Madjoub, en pays Zaian :
elles vont agir en masse. Le lendemain, sur le plateau des Rfakhas,
se livre un des plus sanglants combats de la campagne. Il se ter-
mine par une victoire.
Le 1er mars, la résistance des Mdakra et des hafidistes est
brisée. Nos troupes peuvent traverser sans encombre le défilé de
Ber-Rebah et bivouaquer à Ben-Sliman. La région est complète-
ment vide d'habitants. Par la forêt des Ziaïda, le général mène ses
90 LA RENAISSANCE DU MAROC
troupes à Si-Hajaj, centre du pays soumis, à proximité du foyer
de résistance à réduire.
Le 8 mars, les opérations sont reprises. Le brillant combat du
Mquarto permet au général d'atteindre Abd-el-Krim et Kasba
Ben- Ahmed (10 mars). Les Mzab se soumettent. Les colonnes
regagnent Settat, parcourant un pays entièrement repeuplé.
Elles prennent ensuite la direction de la casba des Oulad Saïd,
qu'elles ont visitée un mois auparavant. La plupart des combat-
tants ysont toujours auprès du marabout Bou-Nouala,qui a réussi,
depuis un mois environ, à grouper autour de lui tous les dissidents
du Centre, du Sud et de l'Ouest de la Chaoaia. Ces contingents
comprennent surtout des Oulad Saïd et des Mzamza, insensibles
au mouvement de soumission général qui s'accentue. Prévenu à
quatre reprises que nous ne pouvons tolérer ni son attitude, ni le
rassemblement des 1.500 tentes de ses fidèles, Bou-Nouala reste
sourd à nos avertissements. Le général d'Amade décide d'en finir
avec lui. Pour le surprendre, il fait dresser le camp à Dar Ould
Fatima, comme si l'on devait s'y installer ; mais, à deux heures de
l'après-midi, la marche est reprise. La surprise est complète : les
cavaliers s'enfuient, abandonnant fantassins, femmes et trou-
[Link] foule, qui a arboré des drapeaux blancs, ouvre alors
à bout portant un feu heureusement mal ajusté. On épargne les
non-combattants, on ne fait pas grâce aux soldats, le camp est
incendié: c'est la débâcle d'une autre Smalal Ce succès retentira
dans la région. Il a causé d'énormes pertes aux Marocains qui ont
abandonné sur place plus de 200 tués. Il clôt la première phase
de la campagne.
* *
A la fin de mars, les tribus, à l'exception de celles de l'extrême
périphérie, ont demandé l'aman et sollicité notre protection, elles
s'offrent même à marcher avec nous contre Hafid et contre les
irréductibles. Le général, qui dispose de plus de liberté d'action,
passe au système des détachements régionaux. On entre dans une
période d'organisation méthodique dont les bases sont jetées
sur les indications du général Lyautey envoyé en mission en
DIX ANS DE PROTECTORAT
91
Chaouïa par le Gouvernem ent pour y apporter les conseils de
sa longue expérience. Un front solide est constitué par la créa-
tion du camp du « Boucheron » et du « Fort Sylvestre » chez les
Mdakra (1er avril), du poste de Settat chez les Mzamza(28 avril),
du poste de Kasba ben Ahmed chez les Mzab (29 avril), et du
poste de Sidi ben Siiman chez les Ziaïda (23 mai).
Au début de juin, la pacification est en voie d'achèvement, les
grandes opérations sont terminées. Seule, la région d'Azemmour
demeure un pays de propagande xénophobe, d'intrigues hafidistes
et de contrebande de guerre. Nos communications terrestres avec
Mazagan, siège d'un consulat français, ne sont pas assurées. Les
gens d'Azemmour pénétrant chez les Chiadma ont assassiné leur
caïd, coupable de s'être soumis aux autorités françaises. Devant
une attitude tellement hostile, le général d' Amade pose un ultima-
tum. Le 28 juin, il marche vers l'Ouest, et, le 30, il entre dans
Azemmour. Cependant, notre présence dans cette ville, située en
dehors des limites convenues de la Chaouia, suscite quelque émoi
en [Link] ministre de la Guerre prescrit d'en retirer nos trou-
pes,mais le commandement ne peut laisser exposée à de cruelles
représailles une population qui s'était donnée à nous, et la liberté
nécessaire des communications entre Casablanca et Mazagan exige
que le passage de l'Oum er Rebia soit assuré. Pour la sauvegarde
de tant d'intérêts et de notre prestige, le général d' Amade propose
€t obtient de laisser auprès d'Azemmour un poste permanent sur
les hauteurs de la rive Est, à 6 kilomètres de l'Oum er Rebia, au
sommet des collines de Sidi Bon Beker.
Avec l'expédition d'Azemmour se terminent les opérations
militaires proprement dites de la campagne de la Chaouia. Désor-
mais, cette province, débarrassée des éléments étrangers venus
de tous les points du Maroc pour s'opposer aux progrès des troupes
françaises, est aussi sûre que n'importe quel territoire de la France. -
Le fonctionnement régulier des postes régionaux suffit à résoudre
les difficultés. La paix répandue sur le pays, grâce à l'intervention
de nos armes, le laisse indifférent à tous les événements extérieurs;
seule la défaite d'Abd el Aziz (juillet 1908) sur les confins de Set-
tat y cause quelque effervescence, à laquelle il faut parer par des
mesures de prévoyance plutôt que de répression. Aussi, en août
92 LA RENAISSANCE DU MAROC
1908,1e Gouvernement croit-il opportun de réduire les effectifs,
du Maroc Occidental aussi bien que, en novembre, ceux de la
région d'Oudjda.
En résume, l'année 1908 avait vu le Maroc entamé par trois
côtés à la fois, car l'agitation anti-française de la Chaouia et des
Beni-Snassen avait eu sa répercussion, dans la fin de 1907, parmi
les groupements berbères du Tafilalet et du versant oriental de
l'Atlas. Des personnages religieux y avaient proclamé la guerre
sainte. En mars 1908, il avait fallu lutter contre une très grosse
harka et le général Vigy, commandant du territoire d'Ain Sefra,
avait mis plusieurs colonnes en mouvement. La surprise de Mena-
bah, le 16 mars, nous avait obligés à riposter victorieusement à
Bou-Anan et à Bou-Denib.
L'an 1909 correspond à une période de calme.
Le général Moinier a succédé au général d'Amade dont il déve-
loppe lapolitique.L'œuvre d'organisation se continue avec succès :
on entreprend des travaux, on encourage l'agriculture, la coloni-
sation croît rapidement, des industries s'installent en Chaouia ;
on tente de réels efforts pour améliorer l'hygiène des indigènes et
l'on fonde des écoles.
Le général Moinier doit s'abstenir de toute tentative d'expan-
sionil; se contentera de surveiller les tribus voisines de la Chaouia
pour en prévenir les incursions. Il entretient d'ailleurs avec elles
de bons rapports,les notables suivent assez fidèlement ses conseils.
Cette méthode évite bien des conflits, mais ne peut les écarter
tous: l'assassinat du lieutenant Méaux, du Service des Renseigne-
ments, en février 1910, entraîne une action offensive dans l'hin-
terland de Casablanca ; en mars, il faut réprimer des brigandages
qui désolent les zones dépendant de nos postes, d'où intervention
chez les Zaërs.
Un peu plus tard, une autre action devient nécessaire contre
Ma-el-Aïnin, l'ancien adversaire du colonel Gouraud, qui, défait
en Mauritanie, remonte vers le Sud et projette de gagner Fez. A
son approche, la Chaouia s'émeut. Le général Moinier, à la tête
DIX ANS DE PROTECTORAT 93
d'une colonne de 1. 100 hommes, va à sa rencontre. Le comman-
dant Aubert (1), par un raid audacieux au Tadla, bouscule les
contingents d'Aïnin et les rejette au Sud, Ma-el-Aïnin, blessé,
meurt un mois plus tard.
Les années 1910 et 1911 sont marquées par une très sensible
progression de notre occupation dans la région d'Oudjda. Là,
l'hostilité des tribus et leurs exactions n'y sont pour rien. Nos trou-
pes n'ont été portées sur la Moulouya que pour réaliser certaines
clauses des accords franco-marocains de 1901 et de 1902, dont il
a déjà été question. Ces accords prévoyaient l'ouverture de mar-
chés marocains à El Aïoun-Sidi Mellouk et à Debdou, avec instal-
lation d'un service de perception dans ces deux points et création
d'un poste de garde à Taourirt.
On décide de réaliser, en 1910, la partie du programme relative
à El-Aïoun et à Taourirt. Cette tâche incombe à la police
franco-marocaine, mais comme cette formation n'existe encore
que théoriquement, c'est une colonne de toutes armes du corps
d'occupation qui procède aux installations.
En occupant Taourirt, nous faisons, d'un coup, un bond de
plus de 100 kilomètres à l'Ouest d'Oudjda. Des reconnaissances
sont lancées jusqu'à la Moulouya. L'une d'elles, le 12 juillet, at-
teint le gué de Moul-el-Bacha,qui conduit à Mélilla. Sans aucune
provocation de notre part, elle y est attaquée par les Berbères de
la rive espagnole. L'attaque est victorieusement repoussée et la
reconnaissance que le général Lyautey accompagnait rentre le
lendemain dans Taourirt. Pour ne pas donner aux indigènes
l'impression que nous abandonnons le terrain devant leur hosti-
lité, un poste est laissé à Moul-el-Bacha.
Au printemps de 1911, on réalise la deuxième partie des accords:
le marché de Debdou est ouvert. Le général Toutée complète
l'opération par l'installation sur la Moulouya de deux nouveaux
postes de protection à Mérada et à Camp Berteaux. Il dispose de
12. 000 hommes de troupe. Ces forces, massées sur la Moulouya,
se tiennent prêtes à franchir le fleuve pour aller dégager Fez,
investie par la rébellion. Mais l'Espagne insiste afin que nous ne
(1) Aujourd'hui général de brigade et commandant la subdivision de Taza.
94 LA RENAISSANCE DU MAROC
passions pas par Taza, prétextant que nous pourrions être entraî-
nés àdéborder de notre route vers le Nord et à opérer dans sa zone
d'influence ; elle menace, si nous passons outre, d'occuper immé-
diatement Larache et El-Ksar.
Pour ne pas froisser l'Espagne, le Gouvernement français expé-
diera de l'Ouest les troupes de secours, par un itinéraire plus long
de 55 kilomètres et traversant des tribus dont la résistance sera
très sérieuse. Et la colonne Toutée, collée à un fleuve, qu'elle a
l'interdiction de franchir, sera exposée, durant tout le mois de mai
de 1911, aux agressions des tribus de l'autre rive, si bien que, en
définitive, pour des résultats presque nuls, elle subira des pertes
plus importantes que la colonne Moinier qui, dans sa marche sur
Fez, a ara livré une dizaine de combats !
* *
En 1911, l'occupation française s'étend considérablement, non
pas tant, il faut l'avouer, à cause de notre volonté que sous l'in-
fluence de certains événements.
C'est que le règne de Moulay Hafid a ouvert,selon le mot de
M. René Millet, une a époque de confusion indescriptible et d'im-
puissance ridicule ». Hafid, qui n'a réussi à détrôner son frère
qu'en flattant les passions xénophobes des Marocains, est obligé
de souscrire aux engagements de son prédécesseur vis-à-vis de
l'Europe et des diverses puissances : pour être reconnu par la
France et par l'Espagne, il a déclaré qu'il respecterait l'acte d'AI-
gésiras, les traités, les engagements financiers. Mais, en face du
flot montant de l'invasion étrangère, — les Français sont à l'Est,
à l'Ouest et au Sud-Est, les Espagnols sont au Nord — Moulay
Hafid a nécessairement les attitudes que peut lui dicter son seul
intérêt : s'il réagit parfois contre les dissidents ou les mécontents.
il écoute encore, très favorablement, tantôt les voix secrètes de
l'Allemagne (1), tantôt celles qui lui font entrevoir que sa pré-
sence à la tête d'un soulèvement général contre les chrétiens
consoliderait infailliblement son trône.
A Paris, toutes les illusions sont de mise. Pourtant, ni la situa-
(1) Le « coup d'Agadir » devait être la riposte de l'Allemagne à la marche du
général Moinier sur Fez.
DIX ANS DE PROTECTORAT 95
tion du temps présent, ni les antécédents de Moulay Hafid ne jus-
tifient une aussi délicate prévenance. A vrai dire, le vif désir de ne
pas intervenir militairement au Maroc anime nos gouvernants
dominés par une opposition de parti. Déjà, en 1908, alors qu'il
serait politique d'affermir Abd El Aziz, puisque les émissaires de
son frère nous créent mille difficultés en Chaouia et sur les confins
du Sud Oranais, M. Jaurès plaide au Parlement pour les droits des
« nobles démocraties kabyles» à choisir librement entre les préten-
dantset
; le général d'Amade, qui s'est porté sur la route de Fez,
reçoit l'ordre de laisser passer la mehalla hafidiste !
Quoi qu'il en soit, il est hors de doute que les événements de
1911 déterminent en France une surprise et pour le pays, et pour
les pouvoirs publics qui se complaisaient dans l'espérance de voir
se poursuivre, au milieu d'un calme favorable à ses progrès, la
transformation pacifique de l'Empire Chérifien: ce sont « la réduc-
tion excessive des effectifs, l'absence de plan économique, la
lenteur des décisions » (1)" qui amènent la crise du printemps de
1911. Devant l'insuffisance de notre aide militaire, la rébellion
contre le Maghzen prend de telles proportions qu'il nous faudra
bien intervenir durement contre la révolte. Encore une fois, la
force des choses aura déterminé notre action directe, tracé sa
voie à notre conquête.
Le 28 mars, les Cherarda et toutes les tribus des environs ont
investi Fez. Moulay Flafid ne dispose que de 2. 800 hommes de
troupes chérifiennes instruites par les officiers de la Mission fran-
çaise. Une partie de ces troupes est battue au Sud de la capitale
et rejetée dans les remparts ; l'autre partie, comprenant 1. 500
hommes, opère sous les ordres du commandant Brémond à une
quarantaine de kilomètres au N. E. de Fez. A la fin d'avril, après
plusieurs semaines de combats incessants, le commandant
Brémond ramène sa colonne dans Fez : il a dû combattre pendant
quatre jours, pour s'ouvrir un passage à travers un pays unanime-
ment soulevé ; la plupart de ses soldats, qui ne sont ni payés, ni
ravitaillés, menacent de faire défection.
La situation est critique. Le 20 avril, le Sultan, dans un appel
au Gouvernement français, demande que sa mehalla soit appuyée
(1 ) Aug. Bernard.
96 LA RENAISSANCE DU MAROC
par nos forces. D'abord, on pense à n'expédier que des troupes
chérifiennes, mais M. Caillaux, président du Conseil, décide cou-
rageusement, dès le 23 avril, de faire diriger d'urgence sur Fez,
avec les goumiers de la Chaouia, une colonne de huit bataillons
de quatre escadrons et de quatre batteries du Corps expédition-
naire.
Le général Moinier est chargé de la direction générale des
opérations. Les troupes marcheront par échelons successifs : le
colonel Brulard, qui a collaboré à la pacification de la Chaouia,
commande une colonne légère d'avant-garde ; le général Dal-
biez est à la tête de l'échelon de manœuvre ; le colonel Gouraud con-
duit l'échelon de conduite et d'escorte des convois; enfin, l'arrière
est confié au général Ditte, qui a fait ses preuves à Madagascar.
La colonne Brulard, forte d'environ 2. 500 hommes et renforcée
des mille goumiers delaChaouia,arrive àKenitrale 30 avril, qu'elle
quitte le 11 mai. Le général Moinier quitte Kenitra, le 15 mai,
avec l'échelon de manœuvre du général Dalbiez. Le 17, le colonel
Brulard pousse jusqu'à l'Oued Rdom où le rejoignent le général
Moinier et le général Dalbiez. Quant au colonel Gouraud, il atten-
dra à Lalla-Ito, jusqu'au 19, un convoi de ravitaillement qu'il
aura la difficile mission de mener à Fez.
Le 18, les échelons Brulard et Dalbiez réunis, à l'effectif de
8. 000 hommes, ont passé l'Oued Rdom au gué de Sidi-Gueddar et
le général Moinier veut aborder le massif qui le sépare de Fez par-
tout ailleurs que là où l'attendent les principaux contingents ber-
bères. Il'choisit donc la route qui gagne la vallée de l'Oued Mîkkes
par l'étroit défilé que forment, sur la rive gauche de l'Oued Sebou,
les dernières pentes du Djebel Tselfat. Le 19, de très bonne heure,
la colonne franchit ce passage et, le 20, l'Oued Mikkes dont elle
remonte la vallée jusqu'à la Nzala des Béni Ahmer. Le 21, alors
que le Sultan et ses derniers défenseurs sont à peine informés de
l'approche du secours, nos troupes, à deux heures du soir, arrivent
aux portes de Fez ; sans traverser la ville, elles vont bivouaquer
autour du palais d'été du Sultan où s'établissent le quartier géné-
ral, les états-majors et. les services. Il était temps : le matin môme,
le lieutenant-colonel Mangin, chef de la mission militaire, a tiré
sur les rebelles ses derniers obus dont on apprend qu'un sur deux
DIX ANS DE PROTECTORAT 97
n'a pas éclaté ! Le 26 mai, le colonel Gouraud entre dans Fez V In-
violéeil: y a conduit un énorme convoi non sans avoir subi quel-
ques pertes en cours de route. La colonie européenne était sauvée,
mais la tâche de la colonne de secours n'était pas terminée : il
restait à vaincre la rébellion.
Sans perdre de temps, des dispositions sont prises en vue de
commencer, le 29 au matin, une nouvelle série d'opérations. Il
s'agira de donner de l'air à la capitale en contenant les tribus alen-
tour et qui n'ont pas désarmé. Le 5 juin, une bataille commence
à 7 heures du matin sur un front de 5 à 6 kilomètres, elle se ter-
mine à3 heures du soir par une débandade des contingents Béni
Mtir et Ait Youssi sur la route de Sefrou. Le 8, après un combat
violent livré par les avant-gardes et la cavalerie, nos troupes en-
foncent les portes de Meknès : le prétendant, Moulay Zin, se rend
sans conditions. Le 28, l'occupation d'El Hajeb maîtrise la résis-
tance des Béni Mtir et des Béni Mguild. Pour assurer la sécurité
de la ligne d'étapes, des postes sont créés à Souk-el-Arba (3 juillet),
à Tiflet (7 juillet) et à Camp Monod (10 juillet). Dès lors, la route
directe de Meknès, — on pourrait dire de Fez, — à Rabat est ou-
verte. Le général Ditte a largement reconnu le pays relevant de
son autorité : il a exploré la forêt de la Mamora et particulière-
ment étudié les débouchés ouest de la route de Rabat à Meknès
constitués par la tête des affluents de l'Oued Sebou. La ligne d'é-
tapes n'a plus besoin que d'être organisée. Après la réduction des
Zemmour et des Zaër, la liaison de Meknès avec la côte et la
Chaouia sera définitivement assurée.
Le 10 juillet, le général Moinier a regagné Rabat : il avait reçu
l'ordre de se replier. Le gouvernement français croit sérieusement
qu'il sera possible à nos troupes de quitter Fez après avoir dompté
la rébellion : c'est, comme on l'a depuis trop justement répété,
faire preuve de plus de bonne foi que de perspicacité.
***
En effet, au début de 1912, les tribus,encouragéespar la carence
de notre autorité, redeviennent audacieuses. Elles multiplient les
agressions contre la ligne d'étapes Rabat-Meknès, qu'il faut dé-
93 LA RENAISSANCE DU MAROC
gager. Des opérations sont nécessaires dans les régions de Souk-
el-Arba et du Tafoudeït, opérations que la rigueur de la saison
et les difficultés du terrain rendent très pénibles, mais le Tafou-
dëit, qui passe pour le repaire inexpugnable des Zemmour, n'en
est pas moins occupé. C'est encore à cette époque que le général
Dalbiez, parcourant la région de Sefrou, maintient loin de Fez les
tribus qu'un adversaire acharné, Sidi Raho, a ralliées nombreuses.
Hélas, le 17 avril, éclatent les douloureux événements de Fez :
les troupes marocaines, formées un peu hâtivement, se sont révol-
tées ;elles soulèvent la population et se livrent à d'effroyables
massacres. Vingt mille Berbères exaspérés se ruent aux portes ;
Moulay-Hafid, affolé, ne songe plus qu'à abdiquer.
Cette émeute de Fez sera imputable à l'oubli de l'expérience et
à la malice de l'Europe. Elle avait eu comme un précédent, en
Indo-Chine, le 2 juillet 1885, lors de l'entrée à Hué du général de
Courcy ; alors, l'émeute nous avait pareillement surpris : elle n'a-
vait pas étonné l'Allemagne. Au reste, les événements de Fez,
considérés en leur heure et en leurs lieux, apparaîtront à l'histo-
rien comme le dénouement fatal, l'aboutissement naturel d'une
série de fautes commises dans un domaine où les chefs militaires
ne pouvaient pas agir mais seulement s'effacer, s'effacer toujours.
. . .Cependant, à Fez, le 30 mars, M. Regnault, ministre de France
au Maroc, a signé avec le Sultan le traité de Protectorat : enfin, la
France aura les mains libres. Il est vrai qu'elle donne beaucoup
en échange : elle accepte le fait accompli en Bosnie et en Herzé-
govine, en Tripolitaine et en Cyrénaïque, en Egypte et à Terre-
Neuve, dans le Rif et à Tanger. D'aucuns pensent que nous payons
cher le Maroc : « trop cher » écrit [Link]é Pinon. Tous souhaitent
des jours meilleurs, dignes d'un sang déjà si abondamment versé,
les beaux jours d'un Protectorat dont son bâtisseur, Lyautey,
saura faire une « réalité durable ».
Roger Homo.
CHAPITRE VI
LES TRAITÉS
L'histoire du Maroc, en ce qui concerne les accords diploma-
tiques que l'Empire Chérifien a passés avec les puissances étran-
gères, peut se diviser, jusqu'à présent, en quatre périodes :
1° La période antérieure à la Convention de Madrid ;
2° De la convention de Madrid à l'Acte d'Algésiras ;
3° De l'acte d'Algésiras au traité de Protectorat;
4° Depuis le traité de Protectorat.
I . — Période antérieure à la Convention de Madrid.
Au cours des xvne, xvme et xixe siècles, les puissances euro-
péen es, àmesure que leurs relations avec le Maroc se dévelop-
paient, signèrent avec le Gouvernement Chérifien des accords
particuliers en vue, soit de régler leurs rapports de voisinage, soit
d'assurer la sécurité de leur navigation, de leur commerce et de
leurs nationaux auxquels ils assurèrent ainsi les droits, les privi-
lèges et les garanties du régime des Capitulations.
Ces accords sont principalement :
Les traités des 17 et 24 décembre 1631, conclus entre la France
et le Maroc ; ce sont surtout des traités d'amitié entre les deux
100 LA RENAISSANCE DU MAROC
Etats. Ils furent confirmés les 29 janvier 1682, 28 mai 1767^
17 mai 1824 et 28 mai 1825, avec l'introduction de la clause de la
nation la plus favorisée en faveur de la France.
La Conveniion du 10 septembre 1844, concernant le règlement
des différends survenus à la frontière algéro-marocaine, à la suite
de la bataille d'Isly.
Le traité du 18 mars 1845, portant délimitation de la frontière
algéro-marocaine.
Le traité du 9 décembre 1856 entre la Grande-Bretagne et le
Maroc, qui fixe les conditions des relations commerciales et mari-
times entre ces deux Etats.
La déclaration du 18 mai 1858, réglant les rapports commer-
ciaux entre les Pays-Bas et le Maroc, et accordant aux Consuls
et aux sujets Hollandais les privilèges et la protection qui ont
été ou seront accordés à la nation la plus favorisée.
Le traité de commerce du 20 novembre 1861, entre l'Espagne et
le Maroc, qui fixe les conditions des relations commerciales entre
ces deux pays et détermine exactement les attributions et les
privilèges des représentants de l'Espagne au Maroc.
Le traité anglo-marocain de 1856 et le traité hispano-marocain
de 1861 sont les accords concernant le Maroc,les plus importants,
et c'est à eux que l'on se référait lorsqu'on voulait préciser la
portée du Régime des Capitulations.
Le traité d'amitié de commerce et de navigation, conclu le
4 janvier 1862 entre le Maroc et la Belgique et accordant à cette
puissance les avantages de la nation la plus favorisée.
Le règlement relatif à la protection de Tanger, arrêté d'un com-
mun accord entre la Légation de France et le Gouvernement
Marocain, le 19 août 1863, et auquel ont adhéré la Belgique, les
Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Suède.
La Convention conclue à Tanger, le 31 mai 1865, entre la France,
l'Autriche, la Belgique, l'Espagne, les Etats-Unis, la Grande-
Bretagne, l'Italie, les Pays-Bas, le Portugal et la Suède, d'une
part, et le Maroc, d'autre part, concernant l'administration et
l'entretien du Cap Spartel.
DIX ANS DE PROTECTORAT 101
II. — De la Convention de Madrid à l'Acte d'Algésiras.
La Convention de Madrid, du 3 juillet 1880, complétée par le
Règlement de Tanger, du 30 mars 1881, codifia, en quelque sorte,
le régime des Capitulations au Maroc et l'étendit à toutes les
Puissances signataires de cet acte : l'Allemagne, l'Autriche, la
Belgique, le Danemark, l'Espagne, les Etats-Unis, la France, la
Grande-Bretagne, l'Italie, les Pays-Bas, le Portugal, la Suède et
la Norvège, qui obtinrent, en outre, le bénéfice de la clause de la
nation la plus favorisée.
Entre 1881 et 1900 intervinrent :
Le traité de commerce conclu entre V Allemagne et le Maroc, le
1er juin 1890;
L'accord commercial conclu entre la France et le Maroc, le 24 odo*
bre 1892.
En 1901, le Gouvernement français, reprenant une politique
marocaine active, un Protocole, le Protocole de Paris, fut signé,
le 21 juillet 1901, en vue d'améliorer la situation de voisinage
immédiat existant entre la France et le Maroc (confins Algéro-
Marocains) établie sur les bases du Traité de 1845, et de compléter
ce dernier texte sur certains points (douanes algéro-marocaines
et police des confins). Ce protocole fut suivi des accords d'Alger,
des 20 avril et 7 mai 1902, encore en vigueur entre l'Algérie et le
Maroc.
Ces accords de 1902, n'intéressant que le Maroc Oriental, le
Gouvernement français négocia avec l'Espagne pour l'ensemble
de l'Empire Chérifien. Ces négociations n'aboutirent pas à un
résultat pratique.
Liant alors la question d'Egypte à celle du Maroc, notre minis-
tre des Affaires Etrangères, [Link]é, entra en pourparlers avec
le Gouvernement anglais. De ces pourparlers naquirent les accords
franco-anglais du 8 avril 1904, auxquels le Gouvernement espa-
gnol adhérale 3 octobre de la même année. Ces accords prévoyaient
l'établissement politique de la France et de l'Espagne dans
l'Empire Chérifien et les conséquences d'ordre juridique que cet
établissement devait fatalement entraîner.
L'accord secret franco-espagnol du 1er septembre 1905 intervint
102 LA 'RENAISSANCE DU MAROC
ensuite afin de régler le fonctionnement du traité secret signé à
Paris, le 30 octobre précédent, par M. Deicassé et M. de Léon y
Castillo.
Le désir, clairement avoué depuis, de l'Allemagne de prendre
pied au Maroc, provoqua la visite à Tanger de l'Empereur Guil-
laume II, qui déclara, à cette occasion, garantir l'indépendance
du Gouvernement Chérifien (avril 1905).
III. — De l'Acte d'Algésiras au Traité de Protectorat.
La conférence d'Algésiras, à laquelle participèrent les puissances
signataires de la Convention de Madrid, proclama, dans son Acte-
Général, du 7 avril 1906, que « l'ordre, la paix et la prospérité »
devaient régner au Maroc « moyennant l'introduction de réformes
basées sur le triple principe de la souveraineté du Sultan, de l'In-
tégrité de ses Etats et de la liberté économique, sans aucune
inégalité ».
Cet acte général comprenait :
1° Une déclaration relative à l'organisation de la police ;
2° Un règlement organisant la surveillance et la répression
de la contrebande des armes ;
3° Un acte de concession d'une banque d'Etat marocaine ;
4° Une déclaration concernant un meilleur rendement des im-
pôts et la création de nouveaux revenus ;
5° Un règlement sur les douanes de l'Empire et la répression
de la fraude et de la contrebande.
Au principe d'une collaboration politique de la France et de
l'Espagne au Maroc, posé dans les accords de 1904 et de 1905,
l'Acte général de la Conférence d'Algésiras substituait le principe
d'une intervention et d'un contrôle en quelque sorte international,
en vue des réformes reconnues indispensables dans l'intérêt de
la paix, de l'ordre et de la prospérité dans l'Empire Chérifien.
U accord franco-allemand du 4 novembre 1911 modifia, sur nom-
bre de points, les clauses insérées dans l'acte d'Algésiras et mar-
qua un retour aux principes admis en 1904 et 1905 entrela France,
l'Espagne et la Grande-Bretagne.
Cet accord, complété par une lettre annexe échangée entre les
DIX ANS DE PROTECTORAT 103
négociateurs, M. Jules Cambon et M. de Kiderlen-Waechtcr,
reconnaît à la France le droit de prêter son assistance au Gouver-
nement marocain pour l'introduction de « toutes les réformes ad-
ministratives, judiciaires, économiques, financières et militaires
dont il a besoin pour le bon gouvernement de l'Empire comme
aussi pour tous les règlements nouveaux et les modifications aux
règlements existants que ces réformes comportent », avec cette
réserve, toutefois, que la France sauvegardera, au Maroc, l'éga-
lité économique entre les nations.
L'Allemagne reconnaissait le protectorat éventuel de la France
sur tout le Maroc. La France obtenait les mains libres au point de
vue militaire et maritime et acquérait le droit d'être l'intermé-
diaire du Makhzen dans les relations diplomatiques tant au Maroc
qu'à l'étranger, avec les puissances étrangères.
Cet accord prévoyait, en outre, la révision des listes de protec-
tions étrangères et la modification du régime même des protégés,
c'est-à-dire, l'abrogation du régime des Capitulations.
En dehors des clauses politiques qui écartaient le principe d'in-
ternationalisation dont s'inspirait l'acte d'Algésiras, l'accord du
4 novembre 1911 contient des clauses d'ordre économique :
Affirmation du principe de liberté commerciale égale pour tous.
Futur régime minier. Priorité de construction pour le chemin
de fer de Tanger à Fez (ouverture de nouveaux ports au com-
merce, etc.).
Enfin, si l'accord maintenait les stipulations de l'Acte d'Algé-
siras, relatives à la mise en adjudication des travaux et fournitures
nécessaires à l'exécution des grands travaux d'utilité publique,
il stipulait, cependant, que Y exploitation de ces grandes entrepri-
ses serait réservée à l'Etat Marocain ou librement concédée par lui
à des tiers, ce qui constituait un gain important par rapport
aux clauses de l'Acte d'Algésiras.
IV. — Depuis le traité de Protectorat.
Le 30 mars 1912, M. Regnault, ministre de France au Maroc,
signait à Fez, avec le Sultan Moulay Hafid, le traité de Protectorat.
Le 4 novembre 1911, avec l'Allemagne, la France avait traité
104 LA RENAISSANCE DU MAROC
pour l'ensemble du Maroc. C'est également sur l'Empire Chéri-
fien tout entier que le traité de Fez, du 30 mars 1912, reconnais-
sait le protectorat de la France.
Fidèle à ses engagements antérieurs avec l'Espagne, le Gouver-
nement français entama des négociations avec le Cabinet de Ma-
drid en vue de régler, conformément aux accords déjà intervenus,
la situation de l'Espagne au Maroc. Ces négociations aboutirent
à l'accord franco-espagnol signé à Madrid, par MM. Geoffroy
et Garcia Priéto, le 27 novembre 1912.
L'Espagne obtint au Maroc une zone d'influence qui, tout en
demeurant placée sous l'autorité civile et religieuse du Sultan,
possède l'autonomie administrative. Cette zone est administrée,
sous le contrôle d'un Haut Commissaire espagnol, par un Khalifa,
pourvu d'une délégation générale du Sultan, et choisi par ce
dernier, sur une liste de deux candidats présentés par le Gouver-
nement espagnol. Les fonctions de ce Khalifa, qui réside habi-
tuel ementTétouan,
à ne peuvent être maintenues ou retirées au
titulaire qu'avec le consentement du Gouvernement Espagnol.
Quant au Haut Commissaire d'Espagne il contrôle les actes de
l'administration marocaine de la zone d'influence espagnole et il
est l'intermédiaire entre le Khalifa et les agents officiels étrangers
pour les questions concernant cette zone, sous réserve des droits
que le traité franco-marocain du 30 mars 1912 reconnaît à la
France en matière de représentation diplomatique du Gouverne-
ment Chérifien. L'accord reconnaît toutefois aux agents diploma-
tiques et consulaires espagnols le droit de protection, à l'étranger,
sur les sujets marocains originaires de la zone d'influence espa-
gnole.
Il prévoit, d'autre part, l'abrogation du régime des protections
étrangères, ainsi que celle des tribunaux consulaires français en
zone espagnole, et des tribunaux consulaires espagnols en zone
française. Ces derniers points constituent, en somme, l'abroga-
tion du régime des Capitulations au Maroc, pour ce qui concerne
la France et l'Espagne.
DIX ANS DE PROTECTORAT 105
ABROGATION DU REGIME DES CAPITULATIONS
Usant de la faculté de procéder aux réformes d'ordre judiciaire
que le traité franco-allemand du 4 novembre 1911 lui reconnais-
sait, la France a établi, dans sa zone marocaine, un régime judi-
ciaire destiné à remplacer les tribunaux consulaires. Ces nouvelles
juridictions françaises ont commencé à fonctionner le 15 octo-
bre 1913.
Ce nouvel état de choses a été notifié aux puissances signataires
de la Convention de Madrid, qui, toutes, sauf la Grande-Bretagne
et les Etats-Unis d'Amérique, ont, dès maintenant, accepté d'y
soumettre leurs nationaux et ressortissants au Maroc, en renon-
çant aux privilèges que le régime antérieur des Capitulations leur
conférait. Cette renonciation entraîne, en même temps que la
reconnaissance des tribunaux français, l'abrogation du régime
des Capitulations.
En ce qui concerne l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, l'abro-
gation du régime des Capitulations découle des dahirs chérifiens
des 5 et 13 août 1914.
ARRANGEMENT FRANCO-ANGLAIS DU 14 AOUT 1917
Désireuses de conclure l'arrangement prévu par l'article 4 de
la déclaration du 8 avril 1904,1a France et l'Angleterre ont signé,
le 24 août 1917, un arrangement relatif au commerce des deux
nations avec le Maroc et l'Egypte, en transit sur les territoires
français et anglais d'Afrique
LE TRAITÉ DE VERSAILLES
Le Traité de paix entre les puissances alliées et associées et
l'Allemagne, signé à Versailles le 28 juin 1919, marque le terme
de l'action allemande au Maroc. Il est entré en vigueur au Maroc
depuis le 10 janvier 1920. L'Allemagne renonce au bénéfice de
tous les traités antérieurement conclus avec l'Empire Chérifien.
Elle perd également tous les privilèges commerciaux que lui con-
féraient les traités.
D'autre part, le Gouvernement Chérifien a toute liberté pour
106 LA RENAISSANCE DU MAROC
régler le statut et les conditions d'établissement des ressortissants
allemands au Maroc.
Enfin, tous les biens appartenant à l'Etat allemand au Maroc
passent, de plein droit, au Makhzen, sans indemnité. Les intérêts
qu'y possédaient des ressortissants allemands, y compris les droits
miniers, doivent être liquidés et leur valeur doit venir en déduc-
tion de la dette contractée par l'Allemagne envers la France.
Ces dispositions concernent, en principe, l'ensemble du Maroc,,
mais, conformément à l'accord franco-espagnol du 27 novembre
1912, elles ne pourront s'étendre à la zone d'influence espagnole
qu'avec l'assentiment du Gouvernement de Madrid.
En application de ces dispositions du traité de Versailles, le
Gouvernement Chéri fien a décidé, pour la zone française et la
zone de Tanger, différentes mesures législatives concernant le
commerce et les ressortissants allemands.
Les marchandises allemandes sont soumises, à leur entrée au
Maroc, à une taxe spéciale qui vient s'ajouter aux droits qui frap-
pent les produits d'autre provenance ; de plus, elles ne peuvent
être importées au Maroc que par dérogations rendues à titre spé-
cial, ou à titre général, dans un délai déterminé.
, L'accès des Allemands au Maroc, leur séjour, et l'exercice de
tous droits au Maroc sont subordonnés à l'obtention d'une auto-
risation spéciale et toujours révocable délivrée par S. M. le Sultan.
Une clause pénale réprime toute infraction à cette disposition.
Enfin, un dahir a été pris qui fixe l'ouverture et les modalités
de liquidation des biens appartenant aux ressortissants allemands
au Maroc.
Le traité signé à Saint- Germain-en-Laije, le 10 septembre 1919,
entre les Puissances alliées et associées et l'Autriche, impose à
celle-ci, à l'égard du Maroc, des conditions identiques à celles qui
sont stipulées dans le traité de Versailles.
CHAPITRE VII
LE GOUVERNEMENT CHÉRÏFIEN
ET L'ADMINISTRATION DU PROTECTORAT
LE SULTAN ET LA MAISON CHERIFIENNE
Bien que tout le monde soit d'accord sur ce point que le Maroc
est un pays de Protectorat et non une colonie, c'est une erreur
encore assez répandue de ne considérer le Sultan du Maroc que
comme une simple fiction, une habile formule diplomatique, une
façade théorique et des mots ayant comme but immédiat d'apaiser
les susceptibilités européennes et les consciences marocaines, mais
permettant à la France, après ce détour, d'exercer sur le Maroc sa
pleine souveraineté.
La vérité est que la France, qui s'était engagée à sauvegarder
la situation religieuse et le prestige du Sultan, a mis son point
d'honneur à respecter sa signature et qu'elle a appliqué le régime
du Protectorat avec sa bonne foi et son libéralisme traditionnels.
D'ailleurs, eussions-nous été tentés d'escamoter la souveraineté
108 LA RENAISSANCE DU MAROC
de ce pays à notre profit, de traiter le Sultan du Maroc comme un
simple dey d'Alger, que nous aurions, du même coup, bouleversé
tous les fondements sur lesquels repose la société marocaine.
Cela exige quelques mots d'explication.
Il faut savoir qu'en pays musulman la mission de gouverner
l'Etat est confiée à un Calife, lequel doit être juste, savant, capa-
ble d'entendre, de parler et de voir, bien constitué, intelligent,
brave et issu de la famille de Mahomet, parenté qui lui confère
le titre de Chérif (noble). Il faut encore, et c'est le point capital,
qu'il soit désigné par l'assemblée des croyants, pratiquement par
les Ouléma (docteurs es-sciences juridiques et théologiques) et
par les notables II a la double mission de défendre la foi et de
gouverner le monde islamique.
A l'origine, le monde musulman formait un tout et il n'y avait
qu'un seul Calife ; mais cette unité fut de courte durée, et depuis
bien longtemps, le monde musulman a été divisé en un nombre
plus ou moins grand d'Etats sur lesquels régnèrent des Califes
distincts.
L'Algérie en 1830 était un Etat musulman placé sous l'auto-
rité religieuse du Calife de Constantinople, mais gouvernée par
un fonctionnaire turc n'ayant que des attributions administra-
tives et des liens assez lâches avec le pouvoir temporel de Cons-
tantinople. La France, en débarquant à Alger, s'était simplement
substituée au gouverneur turc, mais sans affecter la situation
religieuse des indigènes, puisque l'indépendance de leur Calife
n'avait pas été atteinte.
Il en allait tout autrement au Maroc.
Pour les Marocains, en effet, il n'y a qu'un Calife, leur Sultan,
qu'ils invoquent dans leur prière comme Chef de l'Islam, Com-
mandeur des Croyants « Emir El Mouminin », dont les chroni-
queurs du moyen âge, peu versés dans la linguistique du pays,
ont fait le « Miramolin ».
Le Sultan est en môme temps chef temporel et chef spirituel.
De ces deux pouvoirs, c'est le spirituel qui l'emporte, car c'est lui
qui détermine le pouvoir temporel. Il y a au Maroc certaines tribus
berbères qui ne se sont jamais soumises à la puissance temporelle
des Sultans ; elles n'ont cependant jamais cessé de leur reconnaître
DIX ANS DE PROTECTORAT 109
la qualité de Chef de l'Islam. Des Marocains, et en particulier des
Berbères qui suivent une loi coutumière un peu différente de la
loi civile du Coran, peuvent se permettre ce distinguo un peu
spécieux ; ils ne l'admettraient certainement pas de la part des
Infidèles.
En réalité, les deux ordres de puissance que détiennent les
Sultans sont inséparables aux termes mêmes du Coran, ce petit
livre d'inspiration divine qui est en même temps la Bible, l'Evan-
gile, le catéchisme, le code civil, le code pénal et la charte cons-
titutive de l'Etat.
On comprend, dès lors, que, sous peine d'ameuter contre nous
tout le peuple marocain, il était de notre intérêt, en dehors de
toute autre considération, de maintenir la position du Sultan et
de sauvegarder son prestige.
Moulay Hafid, signataire du traité du Protectorat,n'avait nulle
envie de collaborer avec nous ; on comprit bien vite que son seul
désir était de laisser à d'autres le soin d'appliquer le régime nou-
veau. Ilfinissait par abdiquer le 12 août 1912.
Le lâchage de ce nouveau Ponce Pilate nous mettait dans une
situation des plus embarrassantes. Quelle allait être l'attitude
de la masse indigène déjà portée à interpréter le régime du Pro-
tectorat comme une croisade contre l'Islam ?
Par bonheur, la crise dynastique put être résolue dans les
24 heures. Le 13 août 1912, en effet, les ministres du Sultan dé-
missionnaire proclamèrent un autre fils du Sultan Moulay Hassan
Moulay Youssef, qui, depuis quelques semaines, remplissait à
Fez les fonctions de Khalifa du Sultan. Les Ouléma de Fez, puis
les villes, puis les tribus soumises adhérèrent à cette proclama-
tion. Le nouveau Sultan se trouvait régulièrement investi au
regard de la loi coranique.
La masse indigène, qui avait été choquée par les excentricités
ou les incohérences des deux précédents Sultans,fut très favora-
blement impressionnée par ce choix d'un homme, qui, à vrai dire,
n'avait joué jusque là qu'un rôle assez effacé dans l'Etat, mais en
qui on était unanime à reconnaître des qualités d'intelligence,
d'érudition et de bon sens. On le savait surtout très attaché aux
pratiques de sa religion et musulman irréprochable. Le Maroc
110 LA RENAISSANCE DU MAROC
possédait en lui un vrai Sultan, condition essentielle pour permet-
tre une application fructueuse du nouveau régime.
Mouîay Youssef est né en 1881 au Palais Impérial de Meknès,
d'une mère circassienne morte il y a quelques années. Il est demi-
frère des anciens Sultans Moulay Abdelaziz et Moulay Hafid.
Il a passé sa jeunesse au Palais Impérial de Fez, où sa désigna-
tion pour les suprêmes honneurs est venue le surprendre en 1912 ;
il venait d'être élevé à la dignité de Khaiifa du Sultan à Fez par
Moulay Hafid au moment où celui-ci s'était décidé à quitter sa
capitale de Fez pour aller s'établir sur la côte.
Le prestige du Sultan est une des constantes préoccupations
du Résident Général ; il s'est toujours attaché à le rehausser en
faisant revivre les anciennes traditions et le vieux cérémonial de
cour. On peut dire qu'il égale aujourd'hui celui des règnes les plus
brillants de l'Empire. Il suffit, pour s'en convaincre, d'assister à
l'une des cérémonies où le Sultan est appelé à paraître dans son
cadre traditionnel, à l'occasion des trois grandes fêtes musulma-
nes, ou de la prière du vendredi ou de toute autre circonstance.
C'est un spectacle que nos yeux pourtant blasés d'Européens ne
se lassent jamais d'admirer.
Un long rectangle de fantassins de la Garde Noire, étincelants
dans leurs vêtements écarlates, sous leurs guêtres blanches, leurs
gants blancs et leurs buffieteries blanches, encadre tout le cortège
impérial. La musique, en tête, joue des marches, où la langueur
des airs andalous alterne avec la cadence plus martelée d'un alle-
gro militaire. C'est la formule du Protectorat mise en musique.
La cavalerie de la Garde, formée en quatre pelotons ayant cha-
cun des chevaux de robe uniforme, blancs, gris fer, alezans et
bais, précède et suit l'infanterie. Elle est elle-même précédée de
sa fanfare à cheval. Derrière le demi-escadron de queue, marchent
les deux sections d'artillerie de la Garde, attelées de chevaux bais
foncés harnachés de cuirs blancs.
Au milieu de cet appareil militaire, vient le cortège impérial
proprement dit.
C'est, ouvrant la marche, à cheval, le sabre au côté, la carabine
sur la cuisse, le lieutenant du Caïd El Mechouar, suivi d'un groupe
de serviteurs du Palais (1), à pied, une longue canne à la main.
(1) Mchaouria.
DIX ANS DE PROTECTORAT 111
Derrière eux vient le Caïd El Mechouar, à cheval et portant
également le sabre au côté et la carabine sur la cuisse. Le Caïd
El Mechouar est l'introducteur des Ambassadeurs ; c'est lui qui
précède jusque devant la personne chéri fienne les notabilités
auxquelles Sa Majesté veut bien accorder une audience.
Il est suivi, comme son lieutenant, d'un groupe de serviteurs
du Palais, canne en main.
Viennent ensuite, conduits par des valets d'écurie (1), 7 che-
vaux de mains richement harnachés, dont les selles sont entourées
d'une couverture en drap ou en soie bleu et rouge.
Enfin, sous un parasol de velours vert ou grenat, fixé au bout
d'un long manche, porté par un homme à pied (2), paraît le Sul-
tan, àcheval, précédé de deux porteurs de lances (3).
De chaque côté de son cheval, des valets d'écurie agitent des
[Link] foulard de soie.
Le Sultan est suivi d'un groupe de 5 ou 6 cavaliers porteurs
de ses carabines (4). Puis, viennent les gens des ablutions (5\
qui sont, au Palais, les huissiers du Cabinet Impérial, les gens de
la chambre (6), préposés à l'arrangement du bureau ou de la tente
du souverain, et, enfin, les gens de la natte (7), portant le tapis
de prière du Sultan.
Le Sultan Moulay Youssef a dernièrement rétabli une ancienne
charge de cour : celle d'officier de la sacoche (8), qui figure dans le
cortège au milieu des gens des ablutions. Il porte, dans le dos,,
une sacoche de cuir remplie de pièces de monnaie et fixée sur la
poitrine par des bretelles de soie. Il distribue des aumônes aux
pauvres quand le Sultan lui en donne l'ordre.
Vient ensuite le Chambellan (9), et, derrière lui, les estafettes
du Palais (10), puis les Caïds de toutes les corporations ou char-
ges de cour et les porteurs d'étendards (1).
(1) Moualin er Roua.
(2) Moul et Mdell.
(o) Mzarguiyia.
(4) Moualin el Mkahel.
(5) Moualin el Oudhou.
(6) Moualin el Frach.
(7) Moualin Es Sejada.
(8) Moul ech Chkara.
(9) Hajib.
(10) Msakhrin.
(11) Moualin el Alam.
112 LA RENAISSANCE DU MAROC
A l'occasion des trois grandes fêtes du Mouloud, de l'Aïd Sghir
et de l'Aïd el Kebir, le Sultan a soin de faire venir de Fez les
étendards de Moulay Idriss qu'il fait placer tout en tête du cor-
tège après en avoir pieusement baisé l'étoffe. Il se met, par ce
geste, sous la protection du fondateur de la première dynastie ché-
rifienne du Maroc.
Enfin, après les porte-étendards, viennent les Vizirs à cheval
ou à mule, derrière lesquels se referme la haie de fantassins. Les
Secrétaires du Maghzen derrière l'infanterie de la Garde termi-
nent le défilé.
C'est dans cet appareil que le Sultan, à l'occasion des trois
grandes fêtes musulmanes, se rend à la Msalla (mur de prière)
hors des remparts de la ville. Il y trouve une autre corporation
de Palais, les gens de l'Afrag (1), chargés, au cours des déplace-
ments du Sultan, de dresser la barrière de toile (Afrag) qui doit
isoler sa tente du reste du campement. Il y trouve aussi une partie
de sa musique personnelle ; l'autre partie se tient aux portes du
Palais pour le saluer à son départ et à son retour.
La musique du Sultan, dont les instrumentistes sont vêtus de
longues robes aux couleurs tendres, abricot, rose pâle, citron,
vert-jade, groseille, constitue, avec le parasol, l'un des deux at-
tributs de la royauté.
La prière est immédiatement suivie de l'acte d'hommage.
Chaque délégation de ville ou de tribu, présentée par le caïd El
Mechouar,se prosterne, le front dans la poussière, devant le Sultan
en appelant sur le Maître les bénédictions de Dieu.
La cérémonie se poursuit encore pendant trois jours par l'acte
d'offrande (2). Les délégations sont groupées devant la Porte du
Palais, et quandle Sultan apparaît,elles se prosternent de nouveau
devant lui et lui remettent leurs présents : des chevaux, des pièces
de soierie ou des caisses contenant des objets précieux. C'est le
symbole du tribut que les croyants doivent à leur chef.
Naturellement, ces cérémonies se continuent jusqu'à l'appa-
rition des premières étoiles de la nuit par des fantasias endiablées
sans lesquelles il n'y a pas de véritable fête en pays musulman.
(1) Fraïguiyia .
(2) Hediyia.
DIX ANS DE PROTECTORAT 113
C'est avec ce même cérémonial que,chaque vendredi, le Sultan
se rend dans une mosquée voisine de son Palais pour la prière de
midi. Il s'y rend dans un petit carrosse vert et or, d'un modèle un
peu suranné, mais en revient à cheval.
Avant l'établissement du Protectorat, la partie vraiment sou-
mise au pouvoir temporel du Sultan était bien peu de choses au
regard de l'[Link] la montagne, habitée par les Berbères,
était insoumise et ces montagnards, bien entendu, ne paraissaient
pas aux cérémonies de la Cour. Mais, sous les coups répétés de
notre action politique, combinée avec notre action militaire, le
bloc insoumis s'est effrité chaque jour un peu plus; la citadelle de
l'insoumission n'est plus aujourd'hui qu'un petit bastion, dont
les dernières défenses sont sur le point de céder.
"Aussi voit-on, à chacune des fêtes, de nouveaux chefs berbè-
res nouvellement soumis grossir le cortège des Pachas et des
Caïds qui viennent faire au Sultan leur acte d'hommage.
On leur avait tellement raconté, dans leurs montagnes, que le
Protectorat avait détruit les institutions de l'Islam et ses plus
pures traditions et que le Sultan n'était plus qu'un simple figu-
rant, un homme de paille des Français, que leur étonnement est
grand de se trouver en face d'un pur défenseur de leur foi, d'un
Sultan indiscuté et véritablement traditionnel.
Et bien des préventions tombent quand ces chefs berbères, une
fois rentrés chez eux, racontent à leurs frères ce qu'ils ont vu.
Le Protectorat. Ses principes.
« La conception du Protectorat est celle d'un
pays gardant ses institutions, se gouvernant
et s'administrant lui-même avec ses organes
propres, sous le simple contrôle d'une puissance
européenne, laquelle, substituée à lui pour la
représentation extérieure, prend généralement
l'administration de son armée, de ses finances,
le dirige dans son développement économique.
Ce qui domine et caractérise cette conception,
c'est la formule contrôle opposée à la formule
administration directe. »
(Maréchal Lyautey.)
Il y a protectorat et protectorat, et aucun n'est exactement
8
114 LA RENAISSANCE DU MAROC
semblable à l'autre pour la raison bien simple que, dans chaque
cas particulier, la situation respective du protecteur et du pro-
tégé est déterminée par les traités qu'ils ont conclus, lesquels
règlent les modalités d'application du nouveau régime, et fixent
ceux des droits de souveraineté que l'Etat protégé entend confier
au protecteur. Quelquefois aussi, le champ d'action du protec-
teur est limité par les conventions qu'il a pu signer avec d'autres
puissances européennes ; c'est précisément le cas du Protectorat
français au Maroc, qui est conditionné,au point de vue européen,
par l'acte d'Algésiras, le traité franco-allemand du 4 novembre
1911, qui reste valable pour les puissances qui y ont adhéré autres
que l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie et par le traité franco-
espagnol du 27 novembre 1912.
Il faut nous reporter au traité de Protectorat signé à Fez, le
30 mars 1912, si nous voulons dégager les principes qui doivent
déterminer les rapports entre la France et le Maroc dans le régime
nouveau.
*
* *
L'article 5 du Traité de Protectorat consacre tout d'abord le
principe du droit exclusif de la France de représenter le Sultan et
son gouvernement auprès des puissances étrangères. Le gouverne-
ment marocain cesse donc de comporter un ministre des Affaires
Etrangères, les attributions de ce dernier étant exercées par le
représentant de la France au Maroc, le Commissaire Résident
Général.
La France, par l'article 1er du traité, s'est engagée à sauvegar-
der la situation religieuse, le respect et le prestige traditionnel
du Sultan. C'est le principe du maintien de la souveraineté interne
du Sultan.
Le Commissaire Résident Général a, d'après l'article 5 du traité,
le pouvoir d'approuver et de promulguer, au nom du Gouverne-
ment français, tous les décrets rendus par S. M. Chérifienne.
C'est la reconnaissance du droit de contrôle de la France sur tous
les actes de souveraineté interne du Sultan. C'est au Sultan, puis-
que sa souveraineté a été garantie, qu'il appartient de décréter
les mesures d'ordre législatif, mais c'est au Commissaire Résident
DIX ANS DE PROTECTORAT 115
Général, chargé d'exercer l'action de contrôle, qu'est réservé le
pouvoir de leur donner force de loi.
Le Gouvernement français et S. M. le Sultan, dit l'art. 1er du
Traité de Protectorat, sont d'accord pour instituer au Maroc un
nouveau régime comportant les réformes administratives, judi-
ciaires, scolaires, économiques, financières et militaires que le
Gouvernement français jugera utile d'introduire sur le territoire
marocain.
Et un peu plus loin, art. 4 : Les mesures que nécessitera le
nouveau régime de Protectorat seront édictées sur la proposition
du Gouvernement français par S. M. Chérifienne ou par les auto-
rités auxquelles elle en aura délégué le pouvoir. Il en sera de
même des règlements nouveaux et des modifications aux règle-
ments existants.
Autrement dit, la France aura l'initiative des réformes à intro-
duire dans l'Empire Chérifien ; elle pourra même faire assurer la
marche de certains services par des fonctionnaires français agis-
sant pour le compte de l'Etat Chérifien. Elle accordera au Maroc
l'aide et la collaboration qui lui sont nécessaires pour le tirer de
l'état d'infériorité politique, militaire, administrative dans la-
quelle ilse trouve.
C'est sur ces quatre principes directeurs :
Représentation extérieure de l'Etat Marocain par la France ;
Respect de la souveraineté interne du Sultan ;
Contrôle ;
Aide et collaboration,
que repose toute l'organisation du Protectorat.
Quittons maintenant le domaine des abstractions et voyons
comment fonctionne la machine gouvernementale franco-maro-
caine.
Nous parlerons d'abord du Sultan et de son Maghzen ; puis
de l'administration française, enfin de l'organe de liaison entre
l'administration française et l'administration chérifienne.
116 LA RENAISSANCE DU MAROC
Le Maghzen Chériîien.
Ce mot de « Maghzen », l'un des premiers qui frappe l'oreille
quand on débarque sur la terre marocaine, signifie en même temps
l'Etat Chérifien et l'ensemble des rouages de la machine gou-
vernementale.
Le Sultan gouverne son Empire par l'intermédiaire de Vizirs
(ministres) et hauts fonctionnaires qui, groupés autour de sa
personne, constituent le « Maghzen Central », et par l'intermé-
diaire de Pachas, Caïds et Cadls qui sont, en province, les délé-
gués du Pouvoir Central.
LE MAGHZEN CENTRAL
Avant le Protectorat, cinq Vizirs assuraient la marche des
affaires :
1° Le Grand Vizir, Chef du Gouvernement et Directeur de la
politique intérieure de l'Empire. C'était, si l'on veut, le Chance-
lier de l'Empire, le Président du Conseil et le Ministre de l'Inté-
rieur ;
2° Le Ministre des Affaires Etrangères chargé des rapports
avec les Puissances étrangères. Il s'appelait exactement « Ministre
de la Mer » et ce nom lui venait de l'époque des corsaires où les
attaques et captures d'équipages chrétiens constituaient le fond
de toutes les discussions avec les diplomaties européennes ;
3° Le Ministre de la Guerre, qui n'était, en réalité, qu'un Inten-
dant Général chargé de pourvoir aux besoins des Troupes, mais
qui ne les commandait pas ;
4° Le Ministre des Finances, qui centralisait les recettes et les
dépenses ;
5° Enfin le Ministre des Réclamations, personnage en général
très effacé et qui était chargé de présenter au Sultan les plaintes
des tribus ou des particuliers contre les agents du Maghzen.
La stabilité de ces Vizirs dépendait, en général, bien plutôt
de la faveur du Souverain que de leur capacité d'hommes d'Etat.
Une générosité dispensée à propos, des dispositions particulières
DIX ANS DE PROTECTORAT 117
à servir les fantaisies du Maître ou à distraire son ennui étaient
des gages sérieux de réussite. Il leur arrivait bien, parfois, d'être,
sans motif apparent, frappés d'une disgrâce subite, notamment
quand les besoins de l'Etat se faisaient plus pressants, car la dis-
grâce entraînait toujours la confiscation des biens ; mais ces
grands de la veille trouvaient dans le fatalisme musulman leur
consolation et dans l'espoir du retour de temps meilleurs la force
de supporter leur infortune présente.
Il ne faudrait pourtant pas généraliser ; et si l'on a vu des for-
tunes politiques vraiment surprenantes pour qui les juge avec
une mentalité européenne du xxe siècle, il faut reconnaître que
c'est en général à certaines grandes familles vraiment marquantes
de l'Empire qu'étaient confiées les hautes charges de l'Etat :
les Mokri, les Glaoui, les Tazi, les Ben Sliman, les Torrès, les
Guebbas,les Menebhi, les Gharnit, les Bennis, etc., sont de cel-
les-là.
C'est par la réforme du Maghzen Chérifien que la France devait
commencer son œuvre de rénovation. Cette réforme avait été
prévue spécialement dans le Traité de Protectorat.
Des cinq ministères marocains, seul le Grand Vizirat fut main-
tenu. Le Grand Vizir reste Président du Conseil et Ministre de
l'Intérieur. Il est chargé de l'administration générale de l'Em-
pire et des questions de justice répressive. Les Pachas et Caïds,
qui sont des administrateurs et des juges répressifs, relèvent de
son autorité.
Il en est de même du Délégué à V Enseignement, qui est chargé
de suivre, de concert avec la Direction Générale de l'Instruction
Publique, service français opérant pour le compte de l'Etat Ché-
rifien, les questions relatives à l'enseignement primaire, secon-
daire et professionnel des indigènes.
Les Vizirats des Affaires Etrangères et de la Guerre n'avaient
plus de raison d'être avec le nouveau régime, puisque l'exercice
de la représentation extérieure du Maroc est confié au Commis-
saire Résident Général, qui assure également le commandement
en chef des troupes.
Les affaires du Département des Finances, en raison de leur
particulière technicité, furent confiées à un service français opé-
118 LA RENAISSANCE DU MAROC
rant pour le compte du Gouvernement Marocain, la Direction
Générale des Finances.
Quant au Vizirat des Réclamations, ses services furent tout
simplement rattachés au Grand Vizirat, dont il n'était, en somme,
qu'une des branches.
On créa, par contre, trois nouveaux ministères, ceux de la Jus-
tice, des Habous et des Domaines.
Le Vizirat de la Justice est chargé de toutes les questions inté-
ressant leCulte, le Haut Enseignement musulman, la Propriété
immobilière et la Justice du Chrâa, c'est-à-dire celle qui est de la
compétence des Cadis.
Le Vizirat des Habous dirige cette vaste organisation des fon-
dations pieuses spéciale au monde musulman et que la France,
dans le Traité de Protectorat, s'était engagée à respecter.
Enfin, le Vizirat des Domaines, de création plus récente, gère
le Domaine privé de l'Etat, de concert avec le Service (à personnel
français) des Domaines, qui dépend de la Direction Générale des
Finances.
Ainsi, le Maghzen Chérifien réorganisé comprend aujourd'hui :
le Grand Vizirat ;
le Vizirat de la Justice ;
le Vizirat des Habous;
le Vizirat des Domaines.
Le Maghzen Central comprend également deux Cours de
Justice créées récemment :
1° Le Haut Tribunal Chérifien, relevant du Grand Vizir, qui
connaît des appels des jugements rendus par les Pachas et Caïds
et des infractions échappant à la compétence de ces derniers ;
2° Le Tribunal d'Appel du Chrâa, relevant du Vizir de la Jus-
tice, qui est saisi des appels des jugements des Cadis.
Ces différents organes sont groupés au Dar el Maghzen, dans
une aile du Palais ImpériaL
Allons y faire un tour.
Chacune des Beniqas représente un département ministériel.
Ce sont de grandes pièces nues avec des nattes et des tapis étendus
sur le sol. Vizirs et Secrétaires s'accroupissent à leur place accou-
tumée. Par terre, devant le Ministre, se trouve un petit bureau
DIX ANS DE PROTECTORAT 119
contenant un encrier, des plumes et du papier. Une petite caisse
fermée par un cadenas contient les archives du Département.
Point de table, tout le monde écrit sur sa main. Le Vizir se place
au fond et au milieu de la pièce. Les secrétaires s'alignent à sa
droite et à sa gauche, selon une stricte hiérarchie. Les deux pre-
miers secrétaires de droite et de gauche sont les plus élevés dans
la hiérarchie.
Selon son importance, chaque beniqa dispose d'un nombre
plus ou moins grand de secrétaires. C'est naturellement le Grand
Vizir qui est le plus entouré, car sa correspondance est abondante.
Si le Sultan veut s'entretenir avec un de ses ministres, il le fait
appeler. Le Vizir traite de ses affaires avec le Souverain, répond à
ses questions et lui soumet les lettres rédigées dans sa béniqa.
Chaque samedi, les Ministres etl es Présidents des deux Cours
de Justice se réunissent en Conseil sous la Présidence du Sultan.
Le Conseiller "du Gouvernement, Directeur Général des Affaires
Chérifiennes, y assiste ainsi que le Directeur des Affaires Indi-
gènes.
Chacun des ministres, à tour de rôle, lit un compte rendu des
affaires traitées dans la semaine par son Département ; les Prési-
dents du Haut Tribunal Chérifien et du Tribunal d'Appel du
Chrâa rendent compte des jugements prononcés, puis le Direc-
teur des Affaires Indigènes fait r exposé de la situation politique
et militaire.
Les Vizirs et les Secrétaires ont des heures de service nettement
établies, de 9 heures à midi et de 15 heures au coucher du soleil.
Ils ne chôment que le jeudi, le vendredi et lors des grandes fêtes
religieuses.
Tous bons Musulmans, purs Marocains, ils sont avant tout
retenus par le lien solide qui réunit entre eux les personnages
maghzen. C'est, en effet, chose curieuse de voir combien forte est
l'empreinte maghzen chez ceux qui se rattachent, de près ou de
loin, au Gouvernement du Maroc.
Le fait d'appartenir à cette collectivité dominante influe sur ses
éléments les plus divers : Mokhzenis, Secrétaires, Oumana et
Esclaves nègres.
Le personnel niaghzénien a adopté des usages, des façons de
120 LA RENAISSANCE DU MAROC
penser, des préjugés, des attitudes, des traditions, une politique,
jusqu'à un vêtement et un style qui le différencient du commun.
L'existence même que doivent mener la plupart des gens du
Maghzen les déracine, les coupe de tout contact avec leur tribu
et leur ville d'origine pour les rattacher exclusivement à l'ins-
titution dont ils dépendent.
Les gens qui font partie du Maghzen en ressentent une extrême
fierté. Il en résulte un état d'esprit particulier, caractéristique de
ce monde spécial.
Il existe un costume maghzen avec un caftan aux larges man-
ches et une farradjia de linge fin, se boutonnant jusqu'au cou, au
travers de laquelle transparaît le drap du caftan. La djellaba n'est
pas obligatoire, mais le burnous est indispensable. Le haïk est
autorisé pour les Vizirs et les Secrétaires.
En fait, les fonctionnaires importants du Maghzen sont habillés
d'une façon très recherchée ; la plupart revêtent des tissus légers
avec une djellaba de drap crème, qui est extrêmement seyante.
Le langage usité n'est pas toujours d'une grande pureté, mais
le style employé pour la correspondance administrative est d'une
extrême correction, inspiré de l'arabe le plus littéraire. Le per-
sonnel des Secrétaires est d'une culture délicate et raffinée.
Il s'est formé aussi un style maghzen, d'une allure légèrement
condescendante, comme il convient à une aussi majestueuse ins-
titution, avec des tournures particulières, des formes de discus-
sion et même un vocabulaire spécial.
Ce n'est pas seulement la correspondance qui est soumise dans
le Maghzen à des règles très strictes. Il n'y a pas un détail de la
vie qui échappe aux usages établis, à la Qaïda, et ce protocole
contribue pour beaucoup à maintenir la sévère discipline du per-
sonnel maghzénien.
Même les rapports entre gens du Maghzen sont soumis à de
minutieux usages. En abordant les grands de ce monde,on observe
la façon dont il faut leur baiser la main ou l'épaule.
CAÏDS. PACHAS. CADIS
Le Maghzen Central exerce son autorité dans l'intérieur du
pays par l'intermédiaire des Caïds, des Pachas et des Cadis.
DIX ANS DE PROTECTORAT 121
Les Caïds sont placés à la tête des tribus, les Pachas à la tête
des villes, pour les administrer et y rendre la justice pénale au
nom du Sultan. Les Cadis, lettrés versés dans les préceptes du
Coran, sont les juges de toutes les causes civiles, immobilières et
de statut personnel, en un mot de toutes les questions relevant de
la loi islamique.
Avant le Protectorat, ces fonctionnaires reflétaient exacte-
ment l'esprit qui caractérisait le Maghzen Central ; c'était la même
vénalité, les mêmes appétits et le même arbitraire. A vrai dire, on
trouvait chez les Cadis une moralité un peu supérieure à celle
des Caïds, et ceux-ci donnaient l'impression d'une certaine pro-
bité et impartialité. Peut-être bien que l'opinion était plus tolé-
rante àl'égard de gens qui maniaient d'aussi saintes choses que
les préceptes coraniques. Quant aux Caïds, c'est par l'argent
distribué à propos dans l'entourage du souverain qu'ils obtenaient
leur place et encore n'étaient-ils pas garantis contre les fantaisies
du Maître.
Pour ces fonctionnaires, obligés de payer leur charge une et
même plusieurs fois, y avait-il un autre moyen de rentrer dans
leurs débours que de se retourner contre leurs administrés ? Tou-
tes les occasions étaient bonnes pour soutirer de l'argent aux
contribuables, la levée de l'impôt surtout, dont une bonne part
s'égarait dans les coffres du Caïd. Le fin du fin pour le Caïd était
de savoir dépouiller ses administrés sans trop les faire crier, et se
maintenir à égale distance des rancunes des contribuables et de
l'impatiente avidité du Gouvernement.
Il arriva cependant qu'un jour un Sultan, dont les innova-
tions et les idées subversives furent plus tard la cause de sa
ruine, — il s'agit de Moulay Abd el Aziz, — s'imagina que l'inté-
grité devait être la première qualité du fonctionnaire marocain.
Il avait décidé d'allouer à ses Caïds un traitement fixe, dont ils
devaient se contenter. A leur prise de fonctions, ils prononçaient
la formule suivante sur le Coran, en présence des Vizirs :
« Je jure par le nom de Dieu (il n'y a de Dieu que Lui seul) de
« ne jamais rien recevoir de mes administrés, serait-ce même un
« œuf ! »
Ce Sultan fut toujours un incompris.
122 LA RENAISSANCE DU MAROC
Le Protectorat avait fort à faire pour changer un tel état d'es-
prit. Ils'appliqua par tous les moyens, cela va sans dire, à mettre
fin à ces pratiques d'exactions et de concussions. Et aujourd'hui,
le Sultan peut écrire en tête de ses Dahirs : « A nos Serviteurs
intègres, les Gouverneurs et Caïds de notre Empire Fortuné, etc.»,
sans que la vérité se sente par trop outragée.
Une réforme très importante a été de préciser les pouvoirs judi-
ciaires des Caïds et Pachas qui étaient jusque-là illimités, ce qui
prêtait à tous les abus, et d'instituer l'appel de leurs jugements.
Ces pouvoirs ont été limités à deux ans de prison et deux mille
francs d'amende. Les infractions qui sont de leur compétence ont
été nettement définies et une Haute Cour de Justice, le Haut
Tribunal Chérifien, a été institué pour connaître des appels des
jugements des Caïds et des infractions échappant à leur compé-
tence.
Les Cadis, nous l'avons déjà dit, sont chargés d'appliquer, au
nom du Sultan, la loi du Chrâa. Ils procèdent aux mariages, aux
divorces, règlent les successions,, authentifient les actes notariés,
jugent tous les conflits de droit civil et sont seuls compétents pour
les questions immobilières (transactions et litiges), à moins tou-
tefois qu'il ne s'agisse d'immeubles soumis au Régime de l'Imma-
triculation.
Quand, dans un procès, un Cadi, après exposé de la demande,
réponse du défenseur, échange d'arguments des deux parties,
production de consultations juridiques, de pièces notariées, d'ac-
tes divers, constitution d'experts, intervention de mandataires,
consultation d'Ouléma (et tout cela par écrit), après hésitation
et mûre réflexion, avait enfin rendu son jugement, ce jugement
pouvait toujours être révisé par un autre Cadi. Dans ces condi-
tions, certains procès pouvaient durer une vie entière.
Depuis le Protectorat, la procédure a été précisée et accélérée,
et les conditions d'appel ont été déterminées.
Le Cadi de campagne est au bas de l'échelle judiciaire. Ses
jugements peuvent être revisés par le Cadi de Ville, chef de la
circonscription judiciaire, et les jugements de ce dernier sont, à
leur tour, révisables par le Tribunal d'Appel du Chrâa.
Les tribus berbères, qui, elles, n'appliquent pas la loi du Chrâa,
DIX ANS DE PROTECTORAT 123
continuent à être régies par leur droit coutumier propre. Le Cadi
n'intervient pas dans leurs affaires. Il en est de même des Israé-
lites marocains qui, pour les questions intéressant leur statut
personnel et successoral, ont une organisation judiciaire spéciale,
les Tribunaux Rabbiniques et le Haut Tribunal Rabbinique.
POUVOIR LÉGISLATIF DU SULTAN ET POUVOIR RÉGLEMENTAIRE
DU GRAND VIZIR
Pour lesMusulmans,le Sultan n'a pas à formuler la loi, car celle-
ci a été donnée par le Coran d'une façon immuable et définitive ;
il a simplement pour mission de l'appliquer.
Pratiquement, cette doctrine se traduit par ce fait que le Sultan
est, à nos yeux, la source locale de toute la législation marocaine.
Son pouvoir législatif résulte de la confusion en sa personne de
tous les pouvoirs et de toutes les fonctions.
Les mesures d'ordre législatif que le Sultan décrète se tradui-
sent par des Dahirs Chéri fiens qui valent nos anciennes ordonnan-
ces royales, c'est-à-dire qu'ils valent, en réalité, des lois et consti-
tuent la base légale de toutes les réformes réalisées dans ce pays.
Mais ils ne deviennent exécutoires qu'après leur promulgation par
le Commissaire Résident Général ; c'est l'exercice du droit de
contrôle de la France, sur lequel nous aurons l'occasion de revenir.
Seul de tous les ministres, le Grand Vizir détient, par délégation
du Sultan, le pouvoir réglementaire qui s'exprime sous la forme
d'Arrêtés Viziriels ; ceux-ci doivent, comme les Dahirs Chériiiens,
recevoir la formule de promulgation pour être exécutoires.
Enfin, les Caïds et Pachas peuvent également, dans l'ordre
administratif, prendre des arrêtés ayant le caractère de nos arrê-
tés municipaux, qui doivent être soumis à l'approbation préalable
du Grand Vizir ou du Chef de Service délégué à cet effet.
* *
Le Gouvernement Chérifien n'est pas limité à ces seuls organes
purement marocains. Il comprend encore un certain nombre de
Services qui mettent en jeu d'une façon agissante la formule
d'aide et collaboration, qui est un des principes directeurs de
124 LA RENAISSANCE DU MAROC
notre Protectorat : il s'agit des Services Chérifiens à Personnels
français, dont nous parlerons un peu plus loin.
L'Administration française.
L'Administration française du Protectorat comprend :
a) des services de direction qui constituent la Haute Adminis-
tration du Protectorat;
b) des services de Contrôle ;
c) des services chérifiens à personnel français opérant pour le
compte du Gouvernement Marocain.
A. — La Haute Administration du Protectorat.
LE COMMISSAIRE RÉSIDENT GÉNÉRAL
Le Commissaire Résident Général représente le Gouvernement
français auprès de S. M. Chérifienne. Il est le dépositaire de tous
les pouvoirs de la République dans l'Empire Chérifien.
Ses pouvoirs, qui découlent du Traité de Protectorat, ont été
définis par le décret du Président de la République en date du
11 juin 1912.
Il est tout d'abord le seul intermédiaire du Sultan auprès des
représentants étrangers et dans les rapports que ces représentants
entretiennent avec le Gouvernement Marocain. Il est notamment
chargé de toutes les questions intéressant les Etrangers dans
l'Empire Chérifien. Il a ainsi qualité de Ministre des Affaires
Etrangères du Sultan.-
En second lieu, il a pour mission de provoquer et d'approuver
ensuite, au nom du Gouvernement Français, les actes législatifs
ou réglementaires chérifiens générateurs des réformes qu'il juge
opportunes. La formule usitée pour l'approbation résidentielle
est le « Vu pour promulgation et mise à exécution » qui suit les
dahirs chérifiens et arrêtés viziriels. Elle a, non pas valeur de
contreseing, mais valeur de promulgation, c'est-à-dire une valeur
comparable à celle du décret par lequel, en France, le Président
de la République promulgue les lois votées par les Chambres.
Le Commissaire Résident Général a également la direction de
DIX ANS DE PROTECTORAT 12&
tous les services administratifs de l'Empire, qu'il s'agisse des ser-
vices français ou des services chérifiens. Au regard des premiers,
ce pouvoir de direction s'impose évidemment. Au regard des-
seconds, il se justifie également sans difficulté : la réforme
administrative à réaliser au Maroc exigeait, en effet, au début,
'intervention prépondérante du représentant de la France ; au-
jourd'hui, cette réforme est effectuée dans ses grandes lignes, mais
l'intervention du Commissaire Résident Général demeure néces-
saire àl'effet de coordonner méthodiquement l'action administra-
tive des services chérifiens et celle des services français ; dans
le cas où elle affecte des services chérifiens, cette intervention n'a
ni le but, nile caractère d'une administration directe se substituant
à l'action du gouvernement local, le Commissaire Résident Géné-
ral dirige simplement cette action, ayant ainsi, en droit comme en
fait, la responsabilité de la politique intérieure du Protectorat.
Pour s'aider dés avis nécessaires dans l'accomplissement de
cette importante fonction, le Commissaire Résident Général
prend périodiquement l'attache d'un conseil consultatif supé-
rieur qui comprend les représentants des Chambres régionales
d'Agriculture, de Commerce et d'Industrie et les Hauts Fonc-
tionnaires des Services Français et des Services Chérifiens.
Enfin, le Commissaire Résident Général a le Commandement
en Chef des forces de terre et la disposition des forces navales ;
en cette qualité, il absorbe dans ses pouvoirs ceux de Ministre
de la Guerre du Gouvernement Chérifien.
Il dispose auprès de lui, comme organes immédiats de travail,
de plusieurs cabinets : Cabinet Civil, Cabinet Militaire, Cabinet
Politique, Cabinet Diplomatique.
LE DÉLÉGUÉ A LA RÉSIDENCE GÉNÉRALE
Quand le Commissaire Résident Général est présent, le Délé-
gué àla Résidence Générale a pour attribution propre le Contrôle
général de l'Administration (décrets du 19 mai 1917 et 20 juil-
let 1920).
En cas d'absence ou d'empêchement du Résident Général,,
le Délégué à la Résidence Générale le remplace.
126 LA RENAISSANCE DU MAROC
Les termes employés par les décrets précités sont très géné-
raux. On doit se représenter le Délégué à la Résidence Générale
comme Y ad latus du Commissaire Résident Général.
LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU PROTECTORAT
Le Secrétaire général du Protectorat assure la centralisation
de toutes les affaires administratives de quelque espèce ou ori-
gine qu'elles soient (décret du 20 juillet 1920). Il assure, en outre,
comme nous le verrons plus loin, la direction des services de
contrôle dans les régions soumises à l'administration civile.
C'est également au Secrétariat Général du Protectorat que les
questions d'ordre législatif ou réglementaire sont examinées par
un organe spécial, le Service des Etudes Législatives, qui prépare
et met au point les différents actes chérifiens équivalant aux lois
et décrets de la Métropole.
B. — Les Sersices français da Contrôle.
Les services chargés du Contrôle de l'Administration indigène
sont :
la Direction des affaires indigènes cl du Service des renseigne-
ments
et le Secrétariat général du protectorat (service des contrôles
civils).
La première de ces Directions exerce son action dans les régions
soumises à l'autorité militaire,la seconde, dans les autres régions.
Les agents d'exécution du Contrôle sont les Officiers de Rensei-
gnements dans les régions militaires et les Contrôleurs Civils dans
les régions civiles.
Ce serait une erreur de croire que, puisqu'il y a des contrôleurs
portant des habits différents, il doit y avoir deux méthodes de
contrôle. Il n'y a en réalité qu'une formule unique de contrôle
applicable aux uns comme aux autres.
Nous allons comprendre pourquoi cette mission de contrôle est
exercée par des officiers dans certaines régions et par jjdes fonc-
tionnaires civils, dans d'autres. Encore que cette démarcation ne
soit pas aussi tranchée que les cartes l'indiquent. Suivant les
DIX ANS DE PROTECTORAT 127
nécessités du moment, il peut y avoir pénétration des deux élé-
ments, et l'on voit alors des agents militaires de contrôle sous les
ordres d'agents civils de contrôle ou inversement.
Nous devons nous représenter la physionomie du Maroc en cours
de pacification sous les trois aspects suivants en allant de la
périphérie vers l'intérieur :
1° Une zone du front, au contact des insoumis, où l'action mili-
taire est prépondérante. C'est la zone des opérations. Mais si l'on
s'y bat, ce n'est pas avec l'esprit des guerres européennes, pour
détruire ; la guerre coloniale a un tout autre caractère ; les fusils
n'ont été démasqués que pour appuyer d'un dernier argument
les appels à la raison prodigués aux insoumis et alors que tout
autre moyen pacifique a échoué. C'est une guerre qui se dénoue
sans engendrer la haine.
C'est d'ailleurs une loi d'honneur chez les Musulmans de s'op-
poser, les armes -à la main, à tout pouvoir, quel qu'il soit, qui
vient leur imposer son autorité. Les femmes ne transigent pas là-
dessus, et par leurs quolibets et leurs injures elles se chargent de
faire comprendre aux hommes la honte qu'il y a à se soumettre
sans combat. Dans cette résistance il y a une gradation, depuis
le « baroud d'honneur », où les hostilités sont sans lendemain,
jusqu'à la résistance acharnée, insensée, au bout de laquelle les
indigènes, ayant perdu bon nombre des leurs, une grande partie
de leurs troupeaux, presque tous leurs terrains de culture, acculés
aux hautes montagnes neigeuses où l'hivernage est impossible,
n'ont plus d'autre alternative que de se soumettre ou mourir de
faim et de froid. Ils en arrivent rarement à cette extrémité. En
tout cas, il est un fait, c'est que plus la lutte a été âpre, plus les
résolutions de soumission de nos adversaires de la veille ont
chance d'être durables.
La guerre marocaine n'est donc qu'un intermède aussi court
que possible aux pourparlers engagés avec les insoumis, et celui
qui la conduit n'oublie jamais que ses adversaires du moment
seront demain des indigènes soumis qui redonneront de la vie aux
champs désertés, participeront à la sécurité du pays, paieront
l'impôt et combattront à nos côtés.
2° Une zone arrière du front, où les populations ayant été mises
128 LA RENAISSANCE DU MAROC
en confiance et le commandement indigène stabilisé, on a pu pro-
céder àl'organisation administrative et introduire les premiers
éléments de colonisation.
Dans cette zone, qui n'est pas complètement à l'abri des réper-
cussions des événements du front, l'influence des armes est encore
nécessaire pour rassurer les indigènes et les confirmer dans leurs
bonnes dispositions ou pour parer ^ des retours de flamme pos-
sibles.
3° Enfin, une zone de V intérieur, loin du front, complètement
pacifiée, où la sécurité est complète, où les rouages administratifs
fonctionnent normalement et où la porte a été largement ouverte
à la colonisation avec ses capitaux, son outillage moderne et tout
l'organisme de mise en valeur rationnelle du pays.
De cet exposé schématique nous déduisons aisément que les
deux premières zones constituent le champ d'action des Offi-
ciers de Renseignements et que la troisième zone est le domaine
des Contrôleurs Civils.
Dans la zone du front, les Officiers de Renseignements ont, à
vrai dire, très peu de contrôle à faire, pour cette raison que l'objet
du contrôle, l'administration indigène, est ou inexistante, ou en
formation embryonnaire. Leur rôle est surtout militaire et poli-
tique. Ce sont eux qui prennent le premier contact avec les po-
pulations insoumises, les étudient, s'y créent des intelligences,
leur montrent et leur préparent le chemin de la soumission ;
c'est à eux qu'incombe le soin de recueillir et de mettre à la dis-
position du commandement tous les renseignements d'ordre tac-
tique concernant le pays insoumis,et, quand l'emploi de la force
a été reconnu nécessaire, de guider les colonnes et de combattre
à leur tête; ce sont eux qui prennent en mains les populations au
moment où elles se soumettent, les mettent en confiance et pro-
cèdent àleur organisation.
Dans la deuxième zone la question politique joue encore un
rôle très important, et il faut à l'Officier de Renseignements beau-
coup de doigté et une parfaite connaissance des indigènes pour
introduire dans ce milieu nouveau tous les organes d'une admi-
nistration régulière, sans heurter les tendances et sans froisser les
préjugés. Ce but atteint, il peut faire du contrôle, c'est-à-dire
DIX ANS DE PROTECTORAT 129
surveiller, conseiller et diriger les chefs et fonctionnaires indigènes.
Il prépare ainsi la voie au Contrôleur Civil,qui, un peu plus tard,
quand le pays sera complètement organisé, stabilisé et sûr, vien-
dra prendre sa suite.
Un Résident Général de Tunisie a défini comme suit le rôle
des Contrôleurs :
« Les Contrôleurs Civils sont chargés de renseigner le Résident
« Général sur tout ce qui intéresse l'état du pays, l'organisation
« administrative et judiciaire, le personnel administratif indi-
« gène, la statistique générale, le rendement des impôts de toute
« nature, l'influence des principales personnalités de la circons-
« cription, leur rôle passé et leur attitude actuelle, le person-
« nel religieux et enseignant, les ordres religieux, les zaouïa, leur
« importance, les revenus dont elles disposent, leur emploi, la
« viabilité, les voies de communication de toute nature, les
« conditions et produits de l'agriculture, du commerce et de
« l'industrie, la santé publique.
« Ils proposent les mesures qui ont pour but d'améliorer la
« situation administrative, politique et, économique du pays. »
Ces instructions destinées aux Contrôleurs Tunisiens peuvent
s'appliquer exactement aux Contrôleurs Marocains. Mais ceux-ci
ont en outre la très importante mission d'éduquer et de guider
les chefs et fonctionnaires indigènes, car il ne faut pas oublier
que le Maroc est encore dans une période d'évolution et qu'il n'a
pas atteint son degré définitif d'organisation.
Si, dans l'organisation marocaine, il n'existe aucun élément
territorial entre la tribu, cellule sociale et administrative, et le
Maghzen Central, il existe, par contre, entre la Résidence Géné-
rale d'une part, les Bureaux de Renseignements et Contrôles
Civils d'autre part, un organe intermédiaire, le Commandant
de Région, qui est, dans le bled, le délégué du Résident Général.
La division en « Régions » est la base de l'organisation territo-
riale du Maroc. Leur création, qui date du début du Protectorat,
a eu pour but de décentraliser le commandement et d'en alléger
les charges tout en permettant d'assurer sur place l'unité d'action
et de direction indispensables.
Les Régions, dont les limites correspondent généralement à
130 LA RENAISSANCE DU MAROC
un tout géographique et ethnique, forment un ensemble complet
dans lequel l'unité d'action s'exerce sous l'autorité d'un seul chef
directement responsable vis-à-vis du Résident Général dont il
reçoit les instructions. Elles jouissent de toute l'autonomie né-
cessaire pour permettre la mise en jeu et la coordination de tous
les organes d'action.
Les Régions où l'action politique et militaire domine l'action
administrative, sont soumises à l'autorité militaire. Leur Chef
exerce en même temps le commandement régional (politique et
administratif) et le commandement militaire (commandement
subdivisionnaire). Ces Régions se subdivisent elles-mêmes en
Cercles et Annexes, lesquels comprennent un certain nombre de
Bureaux de Renseignements.
Les Régions soumises à l'autorité civile sont celles où l'action
administrative et le développement de la colonisation sont prédo-
minants. Ces Régions se subdivisent en Contrôles Civils, lesquels
peuvent comporter des annexes de Contrôle civil et des postes de
Contrôle civil.
Actuellement, les Régions soumises à l'autorité militaire sont
celles de Taza, Fez, Meknès et Marrakech. Il faut y ajouter les
territoires de Bou Denib et du Tadla Zaïan et le Cercle Autonome
d'Agadir, qui, tout en dépendant au point de vue politique
militaire, les deux premiers, du Commandant de la Région et et
Subdivision de Meknès, le troisième, du Commandant âe la Région
et Subdivision de Marrakech, correspondent directement avec la
Résidence Générale pour les questions administratives.
Relèvent de l'autorité civile : les Régions d'Oudjda,
de Rabat et de Casablanca et les Circonscriptions civiles dude Gharb,
Maza-
gan, Safi et Mogador.
Les villes les plus importantes du Maroc possèdent une organi-
sation administrative particulière qu'on nomme « Municipalité ».
Ces villes ont à leur tête un « Pacha », qui représente le pouvoir
chérifien et relève du Grand Vizir. Les Pachas, comme les Caïds
de tribus, sont en même temps des administrateurs et des juges
répressifs. L'autorité française est représentée auprès d'eux par
un « Chef des Services Municipaux » relevant de la Direction des
Affaires Civiles par l'intermédiaire du Commandant de Région.
DIX ANS DE PROTECTORAT 13i
Le Chef des Services Municipaux contrôle les différents organes
indigènes d'administration, mais en même temps il assure, par
délégation du Pacha, la direction et la coordination de certains
services à personnel français, tels que les Travaux Publics mu-
nicipaux, l'Hygiène et la Santé Publiques, les Finances, la Po-
lice, etc.
Le Pacha et le Chef des Services Municipaux sont assistés d'une
Commission Municipale Consultative, où sont représentés les
divers éléments de la population : Européens, Musulmans, Israé-
lites.
Les villes dotées d'une municipalité ont leur budget particu-
lier, complètement indépendant du Budget de l'Etat. Elles vivent
sur leurs propres ressources. Cette formule des municipalités
offre ceci de particulièrement intéressant qu'elle permet de
saisir sur le vif la conception même du Protectorat, c'est-à-dire,
la collaboration, l'association d'efforts pour le bien de tous, des
éléments indigènes et des éléments français. C'est dans ce sys-
tème municipal que nous voyons le mieux apparaître le désir
qu'a le Gouvernement de travailler avec l'indigène sans l'ab-
sorber.
Les villes qui sont actuellement constituées en municipalité
sont celles de Mogador, Safi, Mazagan, Azemmour, Marrakech,
Settat, Casablanca, Rabat, Salé, Kenitra, Meknès, Fez, Sefrou,
Taza et Oudjda.
C. — Services Chérifiens à personnels français.
« Services Chérifiens à personnels français », voilà une formule
qui, au premier abord, semble ne pas très bien cadrer avec le
principe de la « souveraineté interne » du Gouvernement Chérifien
que nous avons proclamé au début.
Mais si nous songeons qu'il s'agit, en l'espèce, soit de services
caractérisés par une technicité spéciale, soit de services exigeant
de profondes réformes et demandant même à être repris de fond
en comble, nous devrons convenir que notre formule était la seule
qui permît de donner à ces services l'impulsion désirable.
Les Marocains viennent d'assister à une évolution formidable
132 LA RENAISSANCE DU MAROC
de leur pays. En dix ans, ils ont vécu des siècles. Mais si les Maro-
cains sont avides d'utiliser tous les progrès que nous avons mis à
leur portée : chemin de fer, automobile, télégraphe, téléphone,
lumière électrique, organisations bancaires, etc., il n'en est pas
moins vrai qu'ayant été nourris par une civilisation peu différente,
en somme, de celle des Marocains de l'époque de Louis XIV, ils
en ont, d'une façon générale, conservé les habitudes et la menta-
lité.
A ce Maroc, que nous avons chaussé de bottes de sept lieues
pour lui faire rattraper le temps perdu et l'amener à faire le plus
tôt possible figure honorable dans le concert mondial, il faut des
méthodes de travail, une conscience et une activité que l'on trou-
vera peut-être chez les Marocains de demain ou d'après-demain,
mais que l'on ne trouve pas encore chez ceux d'aujourd'hui.
Il leur manque aussi la compétence sur un grand nombre de
questions. On ne peut, certes, méconnaître qu'il y ait chez
eux d'excellents architectes, qui, sans établir des plans avec cou-
pes et profils et sans calculs des résistances, ont édifié des
palais dont la solidité, l'harmonie des lignes et le décor font notre
admiration. On ne peut méconnaître non plus qu'ils soient d'ex-
cellents hydrauliciens, ces indigènes qui ont procédé à la distri-
bution urbaine des eaux dans toutes les rues, ruelles et maisons
d'une grande ville comme Fez, qui, sans tachéomètre et sans ni-
veau d'eau, ont construit des seguias de plusieurs dizaines de
kilomètres en suivant des pentes qui demandaient à être calculées
au millimètre, ou qui ont su capter jusqu'aux cours d'eau souter-
rains pour vivifier leurs cultures de surface ; mais ce n'est pas
d'eux qu'il faut attendre la mise sur pied d'un projet de réseau
ferré, ou d'usine hydro-électrique.
L'amalgame, c'est-à-dire le travail en commun des fonction-
naires français et marocains,n'aurait fait qu'alourdir la tâche des
fonctionnaires français, en soulignant aux yeux des Marocains
leur infériorité et les défauts de leur tempérament.
Non, il n'y avait pas d'autre formule permettant des réalisa-
tions fructueuses, pendant cette période d'organisation et d'édu-
cation du peuple marocain, que celle à laquelle on s'est arrêté.
Elle ne signifie pas la mainmise de la France sur une partie du
DIX ANS DE PROTECTORAT 133
Gouvernement marocain dans un but d'administration directe,
mais elle répond au principe d'aide et de collaboration que nous
avons précédemment mis en lumière. C'est pour le compte du
Gouvernement Marocain que ces Services opèrent ; et pour bien
marquer cet état de dépendance, c'est par des Dahirs Chérifiens
et des Arrêtés Viziriels, c'est-à-dire des actes de souveraineté
marocaine qu'il est procédé à leur organisation et aux nomina-
tions de personnels français appelés à en faire partie.
On divise habituellement ces Services en :
1° Services d'Administration Générale ;
2° Services financiers ;
3° Services d'intérêt économique ;
4° Services d'intérêt social.
Tous ces services ont leur organe de direction à Rabat, formant
ainsi une Administration Centrale immédiatement placée sous la
direction du Commissaire Résident Général, et sont représentés
dans l'intérieur par des organes régionaux. .
1° SERVICES D'ADMINISTRATION GÉNÉRALE
C'est d'abord la Direction des Affaires Civiles qui groupe les
Services suivants :
a) Administration Générale (état-civil, presse, associations,
exhumations, questions d'assistance et de bienfaisance) ;
b) Administration Municipale pour les 15 villes dotées d'une
Municipalité (questions de législation, administration et finances
municipales, ravitaillement des villes, préparation et réalisation
des plans d'aménagement des villes) ;
c) Service Pénitentiaire (organisation et gestion des établisse-
ments de détention, identité judiciaire) ;
d) Bureau du Travail, de la Prévoyance et des Etudes Sociales
(réglementation du travail, salaires, conflits du travail, accidents
du travail, œuvres sociales, habitations à bon marché, coopéra-
tives, lutte contre la vie chère).
C'est ensuite la Direction des Affaires Indigènes et du Service
des Renseignements qui est chargée d'exercer la tutelle des Collée-
134 LA RENAISSANCE DU MAROC
tivités Indigènes, de gérer les biens collectifs de tribus et d'assurer
le fonctionnement des sociétés indigènes de prévoyance.
Cette Direction, que nous avons déjà vu figurer dans les ser-
vices français de contrôle, présente quatre façades :
Une façade militaire, puisqu'elle recueille et met à la disposition
du Commandement tous les renseignements d'ordre tactique qui
lui sont nécessaires pour ses opérations en pays insoumis et qu'elle
lui fournit au combat, sous le commandement d'officiers de rensei-
gnements, l'appui de forces auxiliaires indigènes levées en tribu.
Une façade cabinet, puisqu'elle est chargée de centraliser,
étudier, préparer toutes les questions touchant à la politique
indigène dont le Commissaire Résident Général s'est réservé
personnellement la direction.
Une façade contrôle, puisqu'elle exerce le contrôle des autorités
indigènes dans les territoires soumis à l'autorité militaire au
même titre que le Service des Contrôles Civils dans les autres ter-
ritoires.
Enfin, une façade- chéri fienne, dont nous venons de parler.
2° SERVICES FINANCIERS
Ce sont :
La Direction Générale des Finances, qui comprend les services
ressortissant aux objets ci-après :
Budget et Comptabilité ;
Impôts et Contributions ;
Douanes et Régies ;
Enregistrement et Timbre ;
Domaines
et la Trésorerie Générale.
3° SERVICES D'INTÉRÊT ÉCONOMIQUE
Ce sont :
A. La Direction Générale des Travaux Publics, qui comprend:
le service ordinaire,
le service maritime,
le service des Chemins de fer,
DIX ANS DE PROTECTORAT 135
le service des Mines,
le service d'Architecture,
et, en liaison avec la Direction de l'Agriculture, du Commerce et
de la Colonisation, les services de :
l'hydraulique industrielle,
l'hydraulique agricole,
travaux de colonisation.
B. La Direction Générale de V Agriculture, du Commerce et de la
Colonisation,
qui comprend :
le service de l'Agriculture et des améliorations agricoles,
le service de l'élevage,
le service du Commerce et de Y Industrie,
le service de la Colonisation,
le service des Eaux et Forêts,
le service de la Conservation de la Propriété Foncière.
C. La Direction de V Office des Postes, des Télégraphes et des Télé-
phones.
4° SERVICES D'INTÉRÊT SOCIAL
Ce sont :
A. La Direction Générale de V Instruction Publique, des Beaux
Arts et des Antiquités,
qui comprend : les services de l'enseignement des indigènes, de
l'enseignement primaire, secondaire et technique des Européens,
de l'enseignement supérieur et organisation scientifique, des
antiquités pré-islamiques, des monuments historiques, palais im-
périaux etrésidences, des arts indigènes.
[Link] Générale des Services de Santé (Santé et Hygiène
Publiques).
On peut se rendre compte, d'après ce tableau détaillé des ser-
vices chérifiens, que le Maroc possède dès maintenant, sous la direc-
tion du Commissaire Résident Général, un sérieux ensemble de
départements administratifs où se retrouvent presque toutes les
' rubriques familières de la vieille organisation métropolitaine et
on devra convenir que la réforme administrative prévue par le
traité de Protectorat a été très activement poussée.
136 LA RENAISSANCE DU MAROC
Liaison entre l'Administration îrançaise
et l'Administration chérifienne.
Il ne faudrait pas croire que le Maghzen et la Résidence Gén
raie évoluent chacun dans leur sphère propre sans contact entre
eux ; une liaison permanente existe, elle est assurée par le Con-
seiller du Gouvernement, qui est en même temps Directeur Général
des Affaires Chérifiennes.
Le Conseiller du Gouvernement, qui assiste à tous les conseils
des Vizirs, explique au Sultan et aux Ministres Chérifiens les
mesures prises ou proposées par l'Administration française, en
les interprétant, les commentant et en faisant valoir les raisons
qui les motivent. Il présente, d'autre part, au Commissaire Rési-
dent Général les observations que ces mesures provoquent de la
part des hautes autorités chérifiennes et recherche les modalités
à y apporter au point de vue musulman.
Il est le « metteur au point », ayant pour rôle essentiel d'assurer
constamment l'harmonie entre les institutions du Protectorat,
d'une part, et les coutumes, traditions et institutions de l'Empire
Chérifien, d'autre part.
Les services de la Direction Générale des Affaires Chérifiennes
que dirige le Conseiller du Gouvernement comprennent des or-
ganes de contrôle et des organes d'administration Chérifienne.
Les organes de contrôle, qui correspondent aux trois grands
ministères marocains, Grand Vizirat, Vizirat de la Justice et
Vizirat des Habous, sont :
la Section d'Etat,
les Services judiciaires Chérifiens,
le Service du Contrôle des Habous.
En tant que service d'Administration Chérifienne, la Direction
Générale des Affaires Chérifiennes a pour mission d'établir les
Budgets du Maghzen Central et des fonctionnaires Chérifiens qui
en relèvent et d'administrer les crédits affectés à ces divers ti-
tres ainsi que ceux de la liste civile du Sultan.
CHAPITRE VIII
LA PACIFICATION DU MAROC
II
Depuis le Protectorat.
Un décret du 28 avril 1912 a nommé le général Lyautey Com-
missaire Résident Général de France au Maroc.
En débarquant, au lendemain de l'émeute de Fez, le général
Lyautey se trouve en présence d'une situation critique justifiant
tous les pessimismes.
Si la Chaouia et les environs immédiats de Rabat sont restés
calmes et pacifiés, si les populations proches de la côte n'ont eu à
subir ni le contre-coup de la révolte, ni l'action dissolvante des
éléments de désordre venus de l'intérieur, le Résident Général
n'en constate pas moins, quelques jours avant même d'arriver à
Meknès, alors que d'étroites précautions militaires ont dû être
prises pour assurer sa sécurité, qu'il se trouve dans le vide au point
de vue indigène et politique.
La ligne d'étapes n'est qu'un fil ténu, les postes n'ayant qu'une
action limitée à leurs abords immédiats et manquant d'air. Sous
la pression des dissidents, les tribus soumises s'agitent : le général
138 LA RENAISSANCE DU MAROC
Dalbiez n'ose pas, à l'entrée du Résident à Meknès, faire tirer les
salves réglementaires de peur de donner à la région l'impression
que la ville est attaquée et de fournir ainsi prétexte à une prise
d'armes des éléments turbulents.
Le 24 mai, le Résident Général est à Fez. Il s'y trouve dans une
ville assiégée par des tribus renforcées, fanatisées et conduites par
les déserteurs des troupes chérinennes. Il s'y trouve aussi en pré-
sence d'une certaine ignorance des faits. On ne se rend pas exac-
tement compte de la gravité de l'heure — dans la nuit du 24 au
25, des balles perdues s'en viennent rappeler à tous que de brutales
réalités menacent leur vie. Les rebelles pénètrent dans la ville. La
situation reste très critique pendant toute la journée du 25, illus-
trée par l'héroïque défense de Bab Ghissa. Enfin, les envahisseurs
sont rejetés hors des murailles, mais la lutte continuera pen-
dant trois jours. C'est seulement le soir du 28 que les assiégés
constatent, par le silence qui s'est fait autour d'eux, la retraite
définitive des assiégeants.
Pendant ce temps, chaque jour, de nouvelles dissidences le long
des lignes d'étapes. Dans le Sud, le prétendant El Hiba prêche la
guerre sainte; de jour en jour, le nombre de ses partisans s'accroît.
** *
Le navire est en péril : il ne s'agit pas d'établir des projets de
campagne lointaine; il faut, avant tout, aveugler les voies d'eau,
le remettre en état de naviguer.
Pour le moment, on ne peut rien attendre de l'action politique :
Fez est investie et le Maghzen, sur lequel on aurait pu s'appuyer,
est impuissant quand il n'est pas nettement hostile, car Moulay-
Hafid, que notre intervention a sauvé en 1911, conspire contre
nous. Une action militaire violente pourra seule dénouer la si-
tuation. Le général Gouraud l'entreprend dès que l'arrivée des
premiers renforts le permet.
Le combat du 1er juin dégage la banlieue immédiate de Fez.
Ce premier résultat obtenu, le Résident Général peut, dès le
10 juin, exposer au gouvernement le programme d'ensemble qu'il
se propose de suivre au Maroc Occidental :
DIX ANS DE PROTECTORAT 139
« Se limiter strictement jusqu'à nouvel ordre aux régions occu-
pées (comprenant la Chaouia et ses abords, la zone de Rabat-Fez
limitée, au Nord, à la frontière espagnole et, au Sud, au pays
Zaïan) ; mais en assurer, d'une façon absolue, la sécurité et l'orga-
nisation politique, sociale et économique.
« Neutraliser par tous les moyens possibles toutes les autres
régions extérieures (1). »
Le programme se réalise. En Chaouia, tout va bien. Mais, pour
consolider l'occupation de la zone Rabat-Fez, la première chose
à faire est de dégager définitivement Fez, encore sous la menace
journalière des rassemblements établis sur la rive droite du Sebou,
à quelques kilomètres de la ville. L'opération est exécutée par le
général Gouraud, qui reçoit la direction politique et militaire de
la région et qui, à la tête d'un groupe mobile aussi fort que possi-
ble, a pour mission de rechercher les rassemblements rebelles, de
les disloquer, de ramener les éléments disposés à rentrer dans l'or-
dre, et de rejeter les éléments irréductibles à distance telle qu'ils
cessent d'être une menace. Il ne procède pas par pointes sans ac-
tion durable, mais par stationnements successifs, employant tous
les moyens nécessaires pour obtenir des résultats définitifs ; à
cet effet, il est pourvu d'un service politique, comprenant des Offi-
ciers de Renseignements et des personnages indigènes, qui main-
tient leprincipe de coopération avec le Maghzen ; enfin, par l'or-
ganisation d'un service médical, par des achats sur place, etc.,
il crée une solidarité d'intérêts entre nous et les populations
soumises ou hésitantes (2).
Une action analogue s'exerce au sud de Meknès.
Derrière cette couverture on procède, dans toute la mesure du
possible, à la reconstitution de l'autorité locale et du [Link]
Résident Général insiste dans ses directives sur la nécessité abso-
lue, tout en se gardant de toute velléité d'administration directe,
de pratiquer, de la façon la plus large et la plus nette, la coopé-
ration avecles autorités indigènes et de s'attacher à la restauration
du pouvoir chérifien.
Quant à la neutralisation des zones extérieures, on l'obtient
(1) Télégramme 76 BM, 10 juin 1912.
(2) Ces faits résultent des directives au général Moinier, n° 122 BM du 9 juin.
140 LA RENAISSANCE DU MAROC
dans le Sud en s'appuyant sur les grands Caïds (le Glaoui à Marra-
kech, Anflous à Mogador, Si Aïssa ben Omar à Saftî) ; en donnant
à ceux-ci satisfaction sur les points acceptables, nous assurons
leur autorité en même temps que leur solidarité d'intérêts avec
nous. Dans le Nord, les difficultés sont plus délicates à résoudre,
car la seule personnalité qui pourrait jouer un rôle analogue à
celui des grands Caïds du Sud est Moha ou Hammou,avec lequel
échouent toutes les tentatives d'entrée en relations.
En résumé, dès la fin de juillet 1912, le calme est momentané-
ment revenu. On jouit du temps nécessaire pour laisser arriver
les renforts demandés à la Métropole. Par ailleurs, l'œuvre d'or-
ganisation est commencée. La constitution des commandements
régionaux, qui réunissent entre les mêmes mains le commande-
ment militaire, la disposition de tous les services, le contrôle
politique et administratif des autorités indigènes, réalise l'unité
d'action indispensable dans un pays neuf où tout est à créer, où
les solutions doivent être simples, les décisions rapides.
**»
Comme on le voit, l'arrivée du général Lyautey, qui concentre
tous les pouvoirs, met un terme aux tergiversations. Dès lors, il
y a des directives sans contradictions, une politique définie.
Toutefois, contrairement aux vues du Résident Général, nous
serons obligés d'intervenir militairement dans la région de Marra-
kech, où le prétendant El Hiba, fils de notre vieil adversaire, le
saharien Ma-el-Aïnin, conduit un mouvement mahdiste. Tout le
Sous reconnaît El Hiba, qui a été proclamé sultan à Tiznit. Avant
que les lettres,annonçant et l'abdication de Moulay Hafid et l'a-
vènement de son frère Moulay Youssef, aient eu le temps d'arri-
ver àMarrakech, El Hiba est entré dans la capitale du Sud où il
a fait prisonnier huit de nos compatriotes.
A cause de nos faibles effectifs, la marche sur Marrakech ne
paraît pas au premier abord réalisable ; on essayera donc de négo-
cier la délivrance des captifs. Cependant, on apprend que les ban-
des d'El Hiba, par leurs pillages et leurs exactions, ont indisposé
rapidement tous les éléments de Marrakech, amis de la paix. Les
DIX ANS DE PROTECTORAT 141
grands Caïds, notamment les Glaoua, que l'arrivée inopinée du
Prétendant avait surpris, se sont ressaisis et leurs émissaires
apprennent au commandement que, dès l'apparition de nos forces,
ils attaqueront El Hiba, l'empêcheront d'emmener ou de massa-
crer les prisonniers et s'empareront de sa personne.
Dans ces conditions, le général Lyautey, profitant de l'arrivée
de renforts récemment débarqués, lance sur Marrakech, à mar-
ches forcées, le colonel Mangin,qui y pénètre le 7 septembre, après
avoir écrasé à Sidi-bou-Otman les contingents d'El Hiba. Glo-
rieuse victoire, cette bataille de Sidi-bou-Otman a duré de longues
heures. Grâce à la discipline des troupes et aux formations larges
conservées au cours de la lutte, nous n'avons eu que quelques tués
et blessés, tandis que l'ennemi avouera la perte énorme de deux
mille hommes.
La prise de Marrakech, à 250 kilomètres au sud de Casablanca,
aura les conséquences les plus heureuses. Les frères Tharaud, avec
ce don de l'évocation et du coloris qui n'appartient qu'à leur
plume, ont raconté la destinée magique de cette cité, capitale de
Khalifas omnipotents, vassaux orgueilleux, infidèles, sujette ca-
pricieuse du Sultan Blanc ou de quelque prétendant rouge ou bleu,
objet de compétitions machiavéliques ; alentour, une couronne
de chefs féodaux, riches, obéis. La présence de nos soldats abaisse
singulièrement le prestige d'El Hiba,qui, dans ses proclamations,
les avait nargués ; elle donne immédiatement un rayonnement à
notre influence, d'où va découler cette neutralisation rapide des
régions extérieures si désirée. Et c'est, avec l'avènement du nou-
veau Sultan, Moulay Youssef, le doute qui démoralise tant d'âmes
farouches, toujours prêtes à discerner dans la déroute de leurs
adversaires une manifestation de la volonté divine.
Restent deux points noirs : le Tadla, qui s'agite aux confins de
la Chaouia menaçant de troubler la tranquillité du territoire le
plus complètement et le plus anciennement pacifié ; les Zaers,qui,
en proie à une anarchie séculaire, compromettent la sécurité de
la région de Rabat. D'octobre à décembre, les opérations du géné-
ral Blondlat et du colonel Gueydon consolident notre front dans
ces deux directions dangereuses.
L'année ne se terminera pas, hélas! sans un à-coup. En décem-
142 LA RENAISSANCE DU MAROC
bre, dans la région de Mogador, le Caïd Anflous a trahi le com-
mandant Massoutier, qu'il assiège dans Dar-el-Cadi. L'énergie et
l'habileté des généraux Franchet d'Esperey et Brulard parvien-
nent àdélivrer nos soldats bloqués, puis à pacifier la région du
Sud de Mogador.
Parallèlement, dans le Maroc oriental, dès le mois de mai de
cette année, les troupes du général Alix ont rompu une immobilité
que des exigences d'ordre international leur avaient trop long-
temps imposée. Pour la première fois, la Moulouya est franchie
au Pont Mérada. Si, procédant du connu à l'inconnu, le comman-
dement écarte a priori toute idée préconçue de progresser sur
Taza et s'attache surtout à achever la pacification de la rive droite
de la Moulouya, il n'en reconnaît pas moins qu'il est urgent de
nouer des intelligences dans la direction de Taza, afin de créer
dans les groupements des intérêts solidaires des nôtres qui devront
faciliter, tôt ou tard, notre intervention. C'est pourquoi les opéra-
tions du général Alix sur la rive gauche de la Moulouya, amenant
la fondation du poste de Guercif et la soumission de la tribu de
Haouara, déblaieront utilement les approches de la ville.
Quant à la jonction des régions Nord et Sud une action poli-
tique laprépare habilement : pas de postes, mais un rapide voyage
automobile, d'Oudjda à Bou-Denib par Matarka, que le général
Lyautey effectuera sans autre troupe que l'escorte des cavaliers
des tribus traversées, la réalisera matériellement.
*
L'année 1913 ouvre l'ère d'un rétablissement complet. On peut
envisager pour nos troupes sorties victorieuses des crises violentes
de 1912, au cours desquelles elles ont vécu tant d'heures angois-
santes, un avenir sans surprises et plein de promesses.
L'idée directrice du programme militaire de l'année est de n'ou-
vrir, sous aucun prétexte, une action nouvelle : ne rien entamer
avant d'avoir affermi et organisé les postes du territoire sur lequel
depuis six mois les événements nous ont amenés à nous étendre.
Néanmoins, si les circonstances s'y prêtaient particulièrement, on
ébaucherait une liaison du Maroc occidental avec l'oriental (1).
(1) Directives au Maroc Occidental, 19 février 1913. 0° 233. B. M. 2.
DIX ANS DE PROTECTORAT 143
Alors, les frontières provisoires de la zone du Protectorat Fran-
çais au Maroc peuvent être dessinées par la crête nord du Grand-
Atlas (front sud), la limite ouest du Tadla (front Chaouia) et la
limite Zaïan (front lignes d'étapes).
Front sud
En janvier, les opérations du général Brulard dégagent le sud
de Mogador. Elles y rétablissent la sécurité, mais le Caïd Anflous,
à qui nous devons l'affaire de Dar-el-Cadie, est toujours là, et ce
résultat ne peut être, jusqu'à nouvel ordre, regardé comme défi-
nitif.
Dans le Sous, El Hiba est encore Sultan à Taroudant, il a un
khalifa à Agadir.
Avec énergie, les Grands t^aïds Glaoui, M'Tougui et Goundafi
réussissent à maintenir leurs fractions dans le devoir malgré que
celles-ci ne dissimulent point leur sympathie pour El Hiba.
Pendant l'année, la situation ne fera que s'améliorer au nord
de l'Atlas où le général Brulard pratique une politique habile, une
administration avisée. Il reste à redouter que l'agitation entrete-
nue dans le Sous par El Hiba ne s'y propage. Il faut donc prendre
les devants. Ce seront encore les harkas des Grands Caïds qui com-
poseront une effective barrière de précaution contre les agres-
sions du Sud.
La carrière victorieuse des harkas s'ouvre, le 23 mai, par la dé-
faite des contingents d'El Hiba qui sont chassés de Taroudant. Il
s'ensuit que la plus grande partie des tribus habitant le cours
moyen et inférieur de l'Oued Sous se soumettent et que nos trou-
pes occupent la forteresse d'Agadir, l'unique porte de ravitaille-
ment qui restât aux dissidents.
Front Chaouia.
Il est prescrit de s'abstenir de toute action au Tadla. Mais, com-
me il arrivera si souvent dans ce pays de l'imprévu, voisin des
montagnes où gît l'âme berbère, nous serons amenés,en dépit de
notre volonté arrêtée de ne pas sortir des limites de la Chaouia, à
repousser au cours de l'année les agressions des dissidents, à ré-
pondre coup sur coup à leurs offensives, à porter même la guerre
sur leurs territoires, ce qui étendra finalement notre présence au
144 LA RENAISSANCE DU MAROC
delà des limites primitivement assignées, de manière à constituer
entre les rebelles et nos ressortissants une zone de protection
complète.
Dès février, les Chleuh montagnards donnent l'assaut au poste
de l'Oued Zem, récemment créé à la limite extrême de la Chaouia.
La garnison résiste, et par l'action de son groupe mobile le colonel
Simon éclaircit momentanément la situation.
L'effervescence renaît, gagnant tout le Tadla. Il va falloir frap-
per fort pour couper court à un soulèvement général.
Au cours d'une offensive vigoureuse, le colonel [Link] re-
jette vers le Nord, au combat de Botmat-Aïssaouat (26 mars), les
contingents du grand chef zaïan Moha-ou-Hammou. Après avoir
reçu la soumission des tribus du Tadla Nord, il se tourne contre
les Chleuh de Moha ou Saïd, pour les battre à Kasbah-Tadla
(7 avril). Puis, jusqu'à la mi-juin, le colonel Mangin, parcourant le
Tadla-Sud et la vallée de l'Oum-er-Rebia, disperse les rassemble-
ments au fur et à mesure de leur formation et leur assène les coups
violents de Ain Zerga (26 avril), de Sidi Ali bou Brahim (27, 28,
29 avril) et de Ksiba (8 et 10 juin).
Cette campagne du Tadla a connu des combats meurtriers : à
Ksiba, des pertes sévères ont sanctionné un emploi intempestif
de la cavalerie. Mais les résultats acquis exigent un jugement équi-
table. Outre que par ses raids dans la montagne, jusqu'ici inviolée,
le colonel Mangin a montré aux guerriers chleuh que nos soldats ne
le cèdent en rien à leur courage, l'ensemble de ses opérations a
déterminé l'organisation politique de tout le pays compris entre
l'Oum er Rebia et l'Oued Grou et qui, dans la suite, en demeurera
toujours calme, protégé par l'obstacle de l'Oum-er-Rebia dont la
porte de Kasbah Tadla commande le seul pont existant.
Front Ligne d'étapes
Il est indispensable que la sécurité de la ligne d'étapes Rabat-
Fez soit une réalité.
L'organisation du pays de Rabat s'améliore à la suite des pro-
grès de la pacification chez les Zaers et les Zemmours, grandes
tribus berbères fixées à la lisière des plaines du Maroc Occi-
DIX ANS DE PROTECTORAT 145
dental. Le général Blondlat dirige un travail politique des plus
intéressants : la collaboration des tribus se précise.
Au sud de Meknès, la besogne est moins facile. Les petites
actions à courte portée effectuées en 1912 n'ont fait que pallier à
une situation qui est restée peu satisfaisante en face des Béni
M'tir dont la rébellion tend à gagner les tribus voisines,menaçant
ainsi la ligne d'étapes et les abords mêmes de Meknès. En mars,
le général Henrys, à qui le cercle des Béni M'tir a été attribué,part
d'El Hajeb pour s'avancer vers la forêt de Djaba qui couvre un
des gradins du Moyen- Atlas. Jusqu'au 15 juin, il parcourt ce pays
accidenté à travers le brouillard, la pluie, la neige, il dissout la
coalition berbère. Des postes établis à Ifrane, à Ito, à Azrou ont
raison des Beni-M'tir, d'une partie des Béni M' Guild et des Gue-
rouan. La région de Meknès est nettement dégagée.
Dans le Maroc Oriental, notre programme est, en 1913, de
prendre utilement pied sur la rive gauche de la Moulouya dont on
tient définitivement le glacis. Une couverture protège à grande
distance la voie ferrée, et, par une solide base territoriale, nous
donnons confiance aux Haouara, tribu de la rive gauche déjà
soumise. Puis nous entrons en contact immédiat avec les Béni
Ouaraïn et les Riata, tant pour les tenir en respect que pour
pratiquer à leur égard une politique de dissociation.
La jonction des deux Maroc a son nœud à Taza. On y pense
toujours. Au printemps, le général Girardeau fonde les postes de
Nekhila et de Safsafat. Le 11 mai, le général Alix occupe Msoun :
nous sommes à 25 kilomètres de Taza.
Dans l'extrême sud, le colonel Roperta poussé plusieurs recon-
naissances dans la vallée supérieure de l'Oued Ziz. Il a franchi le
Tizi N'Telremt : la Haute-Moulouya est dès lors reliée au Tafi-
lalet.
Le bilan de 1913 tient dans ces deux pôles : Fez et Marrakech,
où s'est restauré, sous l'égide de notre drapeau,un Makhzen qui
a le souci de travailler pour le bien de l'Empire. Et nous avons
accru de 70. 000 kilomètres carrés le territoire de notre Protec-
torat.
146 LA RENAISSANCE DU MAROC
*
* *
Les derniers mois de 1913 ont été caractérisés par une paix pro-
fonde dans tous les territoires occupés. Nos troupes, après plus
d'un an de dures campagnes presque ininterrompues, ont enfin
pris un peu de [Link] le Sultan Moulay Youssef, qui a déjà par-
couru son empire de Fez à Rabat, de Rabat à Marrakech et à
Mogador, règne sur un Maroc maghzen qu'aucun prince chérifien,
depuis Moulay-Hassan, n'a connu aussi vaste, aussi tranquille et
aussi prospère.
Il reste cependant quatre foyers principaux de trouble et de
dissidence : la zone entre Taza et Fez, le bloc zaïan, le Moyen-
Atlas, le Sous.
Supprimer le premier foyer de dissidence revient à effectuer
la jonction du Maroc et de l'Algérie par l'occupation de Taza. Le
10 mai 1914, le général Baumgarten s'empare de la ville et, par
les deux combats des 10 et 12 mai, le général Gouraud brise l'hos-
tilité des tribus Tsoul, qui agitaient le pays compris entre Fez et
Taza. Des opérations ultérieures dans la vallée de l'Innaouen per-
mettent d'assurer des communications larges et aisées entre Taza
et le nouveau poste de l'Oued Amelil.
Pendant les années précédentes, le commandement avait évité
d'entrer en choc avec le bloc Zaïan, à la tête duquel se trouve le
fameux Moha ou Hammou. Pourtant, nous avions souvent déjà
subi les attaques de contingents Zaïan : en 1908, en Chaouia, en
1911 dans la marche sur Fez ; en 1912, contre notre ligne d'étapes
de Meknès à Rabat ; en 1913, enfin, contre le colonel Mangin, au
nord du Tadla. Il apparaît ainsi de plus en plus difficile de négli-
ger un tel ennemi. Il faudra bien avancer dans ce pays zaïan dont
la position, au cœur de notre pénétration, entre les zones nord et
sud du Protectorat, intercepte les communications directes entre
Marrakech et Fez.
Cette mission est confiée, le 20 mai 1914, au général Henry s,
qui déclanche simultanément, le 10 juin, trois fortes colonnes
commandées respectivement par le lieutenant-colonel Claudel
(colonne de Meknès), par le lieutenant-colonel Gros (colonne de
Rabat) et par le colonel Garnier-Duplessis (colonne du Tadla).
DIX ANS DE PROTECTOEAT 147
Surpris par notre offensive, les contingents de Moha ou Hammou
se bornent à tenter d'arrêter la marche du lieutenant-colonel
Claudel, sans inquiéter celle des deux autres colonnes. Le 12 juin
1914, à Khenifra, les trois colonnes, opérant leur concentration
sur le champ de bataille, repoussent les dissidents dans la mon-
tagne. Notre mainmise sur le pays est désormais un fait accom-
pli la
: célèbre casba de Khenifra demeurera, pendant la guerre
européenne, le poste le plus avancé de notre conquête, et comme
un symbole de notre irréductible et permanente volonté.
Du côté du Moyen- Atlas, les montagnards Chleuh,qui, sous le
commandement de Moha ou Saïd, ont leur pôle à Béni Mellal,
restent sur leurs positions depuis les combats livrés par le colonel
Mangin en 1913. Ils n'en fournissent pas moins des contingents
aux bandes qui viennent journellement insulter Khenifra. Les
garnisons du Tadla les surveillent.
Dans le Sous gravitent encore des partisans d'El Hiba et Hiba
lui-même. Mais la dissidence n'a plus de cohésion : très dispersée,
elle ne constitue pas une menace offensive. Au reste, la situa-
tion n'a fait que s'améliorer depuis le commencement de l'an-
née, qui a heureusement débuté par la soumission du CaïdAnflous,
notre ennemi acharné de janvier 1913. Les grands Caïds évoluant
de plus en plus dans notre orbite emploient leur influence au
maintien de la paix et de l'ordre. Hiba, que notre forte avance
politique réalisée dans la région a cruellement atteint, recherche,
au cœur des montagnes de la région Est deTiznit, une hospitalité
que les tribus ne lui accordent pas sans inquiétude. Enfin, le
lieutenant-colonel de Lamothe, Chef du Service des Renseigne-
ments de la région de Marrakech, accompagné de quelques offi-
ciers, exécute une tournée dans le Sud, il se rend à Taroudant et à
Agadir, recevant partout le meilleur accueil.
En juillet 1914, il y a un Maroc ordonné, déjà très habitable,
accessible depuis longtemps aux colons et aux touristes. « D'ores
et déjà, peut écrire le Résident, il semble que nous puissions sans
inconvénient souffler un peu, ayant donné à la zone de protectorat
français ses limites naturelles,le Grand Atlas au sud de Marrakech,
l'Oum er Rebia, puis le Moyen Atlas, analogues à celles fournies
par la ligne des Hauts Plateaux, Saïda, Tiaret, Teniet el Had,
148 LA RENAISSANCE DU MAROC
Boghar, Batna, qui, pendant tant d'années, marqua les bornes
de notre occupation algérienne (1) ».
Nous sommes aussi au point terminal d'une conquête nette-
ment offensive, qui avait eu besoin, dans les limites du possible,
de faire vite pour n'accorder nul répit aux rebelles,les bousculer
jusqu'aux premiers glacis des montagnes et donner de l'air à une
colonisation dont il importait de tirer parti sur-le-champ. Avec
l'immense complication de la guerre des peuples, la conquête
pourra se ralentir,la pacification,comme on va s'en rendre compte,
ne fera que se développer dans les voies d'une politique faite de
sagesse autant que d'habileté.
* *
Au moment où la guerre d'Europe éclate, la résistance maro-
caine se présente comme suit :
1° au nord, du Gharb à la Moulouya et en bordure de la zone
espagnole — front Nord ;
2° sur le versant occidental du Moyen Atlas, du sud-est de Fez
au pays zaïan — front berbère ;
3° du sud-ouest du pays zaïan (rive droite de l'Oum er Rebia)
au Sous (Agadir) — front sud ou des grands Caïds.
Alors que la progression rapide de la conquête avait profondé-
ment atteint l'ennemi, la jonction Fez-Taza garanti au Maroc
l'existence d'une porte ouverte en Algérie, l'occupation de
Khenifra amorcé la question zaïan dont la solution apparaît
désormais primordiale, on était en droit de prévoir que les tri-
bus battues la veille ne reprendraient point les armes de si tôt.
Mais la situation internationale va reculer la réalisation de ces
espérances. A peine connue, la déclaration de guerre allemande
ranime le courage des tribus. Le front Nord ne tarde pas à rouvrir
le feu, se livrant à des actions audacieuses contre les convois, les
travaux, les postes. Les Riata, les Branès, les Beni-Ouaraïn se
ruent sur le couloir Fez-Taza. Leur intention est de bloquer les
deux villes pour en ruiner la liaison. En août, le front berbère
s'ébranle dès la dislocation du groupe mobile de Khenifra, qu'on
(1) Rapport général sur la situation du Protectorat du Maroc, 31 juillet 1914.
DIX ANS DE PROTECTORAT 149
y avait laissé après les combats de juin pour l'installation du
poste dans la casba. Là, les Zaïan nous attaquent en nombre,
leurs congénères du Sud-Ouest, les Chleuh, prolongent l' offensive
en face de Casba-Tadla,le long de l'Oum-er-Rebia. Dans le Sous,
Hiba, en relations suivies avec les agents allemands par la côte
atlantique et ravitaillé par la zone de Rio de Oro, reprend con-
fiance et rentre en campagne.
** *
Les rebelles ont bien choisi leur heure ! Le temps nous a manqué
pour organiser la défense des vastes territoires conquis. Partout
des agitateurs à la solde de l'Allemagne, — car il y a eu, là aussi,
une véritable « avant-guerre ». Et, tandis que nos troupes fati-
guées sont diminuées du meilleur de leurs effectif s, prélevé pour la
défense de la France, la disparition des chefs comme le général
Gouraud et le général Baumgarten ajoute à tant de conditions qui
semblent coordonnées afin de faciliter aux tribus une revanche
éclatante.
En somme, une situation grave : la guerre au Maroc, mais
encore la guerre en Europe, sur nos frontières ; un Protectorat
naissant, mais déjà croissant d'une sève puissante; une double
hantise : tout ce qui n'est pas la guerre d'Europe doit être sus-
pendu ;pourtant, la plus grande France n'est pas seulement un
mot, et ce Maroc, qui est bien nôtre, doit être intégralement con-
servé à la Mère-patrie (1).
Et voici l'ordre ministériel : « Ne maintenir au Maroc que le
minimum de forces indispensables, le sort du Maroc devant se régler
en Lorraine ; réduire V occupation à celle des principaux ports de la
côte, si possible à la ligne de communication Kenitra-Meknès-Fez-
Oudjda, tous les postes et marches avancés devant être momenta-
nément abandonnés, le premier soin devant être de ramener aux ports
de la côte les étrangers et les Français de V intérieur (2). » Et voici la
décision du Résident: « Garder jusqu'au bout le Maroc à la France
non seulement comme possession, comme gage acquis, mais comme
(1) Cf. Préface au Rapport sur la situation générale du Protectorat 31 juillet 1914.
Lyautey, 1916.
(2) Télégrammes des Ministres des Affaires Etrangères et de la Guerre, I S 9 /11.
2 S 9 /Il des 27 et 28 juillet 1914.
150 LA RENAISSANCE DU MAROC
réservoir de ressources detoutes sortes pour la Mêtropole(l).y> Quelles
peuvent être alors les raisons d'une telle décision devant un tel
ordre ? Celles d'un soldat et d'un politique. Le général Lyautey
embrasse la question sous toutes ses faces. Il prend du recul ; s'il
pense à la guerre et à ses nécessités, il ne les sépare pas du temps
et de l'espace : le présent, il le considère dans sa liaison avec ce qui
fut hier et ce qui sera demain ; l'initiative qu'il prend nous rappelle
et l'enseignement d'un Claude Bernard sur l'observation des faits
et l'accent de Vigny : « l'honneur : la conscience,mais la conscience
exaltée ». Car, en l'occurrence, l'impératif du devoir militaire ga-
rantit une saine interprétation de l'intérêt politique.
Que si le Résident se refuse à évacuer l'intérieur du Maroc, il
ne se refusera nullement à réaliser l'intention qui a dicté l'ordre
venu de Paris : il admet celle-ci, il répudie le moyen. Il écrit au
Gouvernement : « Sur le but à atteindre, envoyer le maximum de
forces à la Défense Nationale, et sur le principe, le sort du Maroc
se réglera en Lorraine, il n'y a aucun doute ni hésitation possi-
bles. Ilne m'est pas venu un seul instant à l'esprit de songer à
marchander un homme, alors qu'il s'agissait du salut de la Pa-
trie» (2). La France aura les troupes coloniales indispensables à la
vigueur de son armée, mais ce sera sans abandon ni retraite. Au
reste, une retraite serait une faute. Le Résident a cette claire vue,
qu'on ne peut avoir que sur place, que les instructions ministé-
rielles sont pratiquement inexécutables. D'une retraite, « il résul-
terait sans délai une telle secousse dans tout le Maroc, une telle
audace et une telle puissance d'offensive chez nos adversaires,
un tel découragement des populations réellement soumises, avec
la défection immédiate de la plupart d'entre elles, que le soulève-
ment général surgirait instantanément sous nos pieds, sur tous les
points ; nos bataillons se trouveraient pris dans ce remous, au-
raient les plus grandes peines à se frayer le chemin jusqu'à la côte
où ils n'arriveraient qu'épuisés, décimés, abandonnant leurs morts,
peut-être leurs blessés, leur matériel, c'est-à-dire dans les pires
conditions pour apporter un appoint effectif à la Défense Natio-
nale. J'aurais été d'ailleurs obligé d'en garder la majeure partie
(1)31 juillet 1914.
(2) Rapport sur a la situation au Maroc » n° 130 CMC, 22 août 1914.
DIX ANS DE PROTECTORAT 151
pour protéger les abords des ports d'embarquement et sauve-
garder lavie des Européens accumulés dans ces ports » (1).
Les événements vérifieront pleinement l'exactitude de ces pré-
visions. Dès la déclaration de guerre, il sera ressenti dans tout le
Maroc une secousse profonde, due principalement à la conviction
instantanément répandue chez tous et propagée par les Allemands
que le Maroc va être évacué. Sur tous le points, des prodromes
avant-coureurs d'un mouvement général. La crise est uniquement
franchie à cause du maintien inébranlable du front, assailli par
les Riata et les Berbères depuis Taza jusqu'à Khenifra.
En effet, en pleine liberté de manœuvre, 37 bataillons, 6 batte-
ries, une brigade de cavalerie, un escadron divisionnaire, 3 com-
pagnies de génie, 2 de télégraphistes — effort supérieur au maxi-
mum demandé — seront embarqués en un mois pour la Métropole
tandis que nous riposterons aux [Link] le général Henrys
qui balaie les bandes du couloir de Fez, malgré qu'elles soient bien
armées et encadrées par des déserteurs allemands de la Légion
Étrangère; en septembre, des communications normales sont réta-
blies. Une vigoureuse intervention du groupe mobile de Casba-
Tadla oblige les Zaïan à regagner la montagne. Hiba trouve son
maître en Haida ou Mouis, notre allié, tandis que dans la région
de Marrakech les grands Caïds apportent une aide plus que jamais
loyale au général de Lamothe.
L'ensemble des fronts apaisé, l'action militaire se continuera
dans le cadre de cette politique dite du sourire (2), qui ne mésuse
pas de la force et pratique, avant tout, la compréhension de l'in-
digène. D'ailleurs, la situation internationale exige de notre action
les tempéraments les plus variés : l'entrée en ligne de la Turquie,
encore que les Marocains ne reconnaissent pas l'obédience du
Sultan de Constantinople, peut, d'un jour à l'autre, déclencher le
grand j eu de la solidarité musulmane. Enfin, le mot de Machiavel :
tout le monde croit ce que vous paraissez, comporte un sens singulier
en pays d'Islam — où tout est signe de force ou de faiblesse. Il
faudra donc maintenir intactes l'armature des fronts et l'arma-
ture des esprits. Pas un muscle de notre physionomie nationale
(1) Ibid.
(2) L'expression est du Résident.
152 LA RENAISSANCE DU MAROC
ne bougera, pas un muscle de notre bras dominateur ne faillira.
Brasseries et beuglants des villes resteront ouverts jusqu'à minuit ;
il y aura des expositions à Casablanca, à Rabat, à Fez ; des tra-
vaux dans les ports, des routes, des ponts, des créations sociales,
artistiques ; il faudra démontrer que notre vitalité n'a pas été
touchée par la guerre d'Europe. Les soldats du bled et ceux qui
reviendront des hécatombes de France s'indigneront: « On s'a-
muse trop à Casa ! » Mais les Marocains n'auraient pas compris
la légitimité d'un deuil public, ils n'y auraient discerné qu'une di-
minution morale ou l'amertume des coups reçus : les vrais guer-
riers ne pleurent pas.
Sur les fronts intérieurs : une défensive active, car la passivité
inciterait l'indigène à nous éprouver. Les Français n'avancent
plus ? Donc ils sont à bout, les Allemands les ont battus. Alors, la
méthode de pacification préconisée par le Résident — -l'action
politique d'abord — se révélera en tous points adéquate aux cir-
constances. Peu de « faits de guerre », mais — ce qui vaut mieux
en l'occurrence — chez le commandement, delà sagesse et de la
fermeté, et chez les hommes et les subalternes, qui rongent leur
frein à ne pas être là-bas sur le front de la « grande guerre », de la
discipline, de l'abnégation. Aux postes avancés, de merveilleux
guetteurs : les officiers du Service des Renseignements, à l'affût
des moindres occasions où causer avec les tribus qui nous ignorent
ou nous méconnaissent. Rien n'échappe à ceux-ci de l'état des
esprits, ni des événements locaux. A l'heure propice, ils sauront
proposer la paix totale ou la paix de compromis. Que l'adversaire
rentre et l'on ne perdra pas tout espoir. Chez nous, une patience
sans bornes, nourrie de la connaissance précise du terrain et des
hommes. Chez les indigènes, chez les dissidents : beaucoup
d'amour-propre et surtout une peur réelle de se compromettre.
L'intérêt commandera-t-il un bond en avant ? Le groupe mobile de
la région s'en chargera; quelquefois — souvent — les Officiers des
Renseignements opéreront eux-mêmes à la tête des goums et des
partisans. Si la colonne est décidée, les Renseignements auront
préparé la marche et les cavaliers des tribus alliées accompagne-
ront nos troupes. On sera prudent, mais énergique; on ne fera pas
de fausse manœuvre, le Marocain ne s'y tromperait pas : nul plus
DIX ANS DE PROTECTORAT 153
que lui n'aie sens critique... Et voici, au prix de pertes minimes,
une crête enlevée, une casba turbulente calmée, un fortin installé,
dont les 90 tiendront les « salopards » en respect !
A sa façon, en s'inspirant de l'heure, des lieux et des individus,
en conjuguant la diplomatie avec le canon, le général Lyautey a
donc livré sa bataille, car il est juste de dire avec M. Barthou qu'il
y eut une bataille du Maroc à l'instar d'une bataille de Champagne
ou d'une bataille des Balkans, et il l'a gagnée. Les avances de 1914
seront gardées, voire dépassées, encore que le Résident ne cache
pas au Gouvernement de la République qu'il « vit au jour le jour » :
tirailleurs, légionnaires, spahis sont en France.
Sur le front Nord, face à cette zone espagnole, presque entière-
ment dissidente, qui va, durant toute la guerre, servir de base aux
intrigues austro-allemandes, les bandes levées par Abd-el-Malek,
Raissouli, Kacem ben Salah, agitateurs indigènes à la solde de
l'ennemi, et conduites par les agents allemands Farr, Bartels,
Kûhnel, ne cesseront de harceler nos postes et de menacer les com-
municationelles
s: seront toujours repoussées, et le couloir de Taza
s'élargira, vers le Nord, jusqu'au cours de l'Ouerrah protégé par
les postes de Sidi Belkacem (août 1917), Bou-Méhiris (juin 1918),
Kifîan (octobre 1918), que compléteront, en avril 1919,les postes
de Médiouna et de l'Oued Drader. Dans le Gharb, on pare à des
menaces desDjebala par la création deMzoufroun (octobre 1917),
de Béni Oual (juillet 1918) et de Remel (octobre 1918).
Sur le front berbère,la progression française seheurtant àla mon-
tagne, ilne pourra être question d'aborder le problème dans son
ensemble et d'attaquer le front. Mais les dissidents seront bloqués
dans leur repaire par des opérations d'étranglement qui,répétées,
finiront par les obliger à en sortir pour ne pas y mourir de misère :
ceux-ci sont, en effet, des pasteurs à qui l'hiver est insupportable
dans la montagne ; s'ils transhument avec leurs troupeaux et pas-
sent l'oued, ils rencontrent nos colonnes de police ou de ravitaille-
ment. Contre les Beni-Ouaraïn se continuent les opérations de
dégagement au sud du couloir de Taza. Un réseau serré de postes
investit les rebelles : Bou Guerba, Toumzit (novembre 1917),
Tahala (août 1918), Sidi Ali (octobre 1918). Au cœur du fief de
Moha ou Hammou, chez les Zaïan, Khenifra reste notre vedette.
154 LA RENAISSANCE DU MAROC
Qu'on s'imagine, au bord de l'Oum er Rebia, la casba solitaire,
perdue dans une dissidence haineuse, qui, depuis la triste journée
d'El Herri (1), l'entoure de tous côtés. Ignorée, isolée, une garni-
son de quelques centaines d'hommes y veille. Des mitrailleuses,
une batterie écartent l'ennemi qui, la nuit, rôde, tiraille, essaie de
franchir les abords du camp: le Berbère excelle à surprendre les
sentinelles, qu'il poignarde et désarme.
Cependant, en juin 1917, malgré des circonstances générales
défavorables, le front berbère — la « besace » — sera percé entre
le tronçon Nord-Est occupé par les Beni-Ouaraïn et celui du Sud-
Ouest occupé par les Zaïan-Chleuh. Il en résultera une communi-
cation directe, par le col de Tarzeft,entre Meknès et Bou Denib,
située sur le versant oriental du Grand-Atlas. A cette époque, les
postes deBekrit et deMidelt seront créés pour flanquer le passage.
Entourés de montagnes et de forêts, ceux-ci n'empêcheront pas
toujours les rebelles d'échapper à notre canon, mais ils avanceront
glorieusement nos couleurs en un temps où, la propagande alle-
mande redoublant d'intensité, il s'agit d'intimider l'adversaire.
Sur le front Sud ou des Grands Caïds, grâce à un emploi intensif
des moyens politiques et des contingents indigènes ressortissant
à l'autorité des Caïds Glaoui, M'Tougui et Goundafi, notre action
revêtira une forme particulière caractérisée par la réduction à
l'extrême des moyens militaires. De 1914 à l'armistice, nous n'en-
tretiendrons, dans la région de Marrakech, que trois bataillons
au maximum pour un territoire d'une superficie égale à un tiers
de la France ! La « politique des grands Caïds » remplira parfaite-
ment son rôle, puisque non seulement les grands caïds sauront
maintenir le pays dans l'ordre le plus complet,mais résister victo-
rieusement aux poussées de dissidence suscitées par l'Allemagne
qui, là, nous oppose Hiba comme elle nous oppose, dans le Nord,
(1) Le 13 novembre 1914, le colonel Laverdure, commandant la garnison de Khe-
nifra, prend brusquement, malgré des défenses renouvelées, l'initiative de se porter
sur El Herri,à 12 kilomètres au sud delà casba.où Moha ouleHammou aréuni les
douars de ses réguliers. Après une surprise qui lui coûte cher, le Zaïani se ressaisit ;
ses guerriers, joints aux tribus accourues de toutes parts, garnissant les crêtes, ou-
vrent un feu violent sur notre petite colonne qui perd le cinquante pour cent de
son effectif, soit 33 officiers, dont le colonel Laverdure, et 580 hommes. Cette affaire
a renforcé le prestige personnel de Moha ou Hammou : elle a créé le « prestige de la
montagne ». Nulle action n'aurait pu être plus en désaccord avec les principes du
Résident, dont la politique habilement interprétée par le général Henrys était en
train de nous rallier le pays Zaïan presque sans coup férir.
DIX ANS DE PROTECTORAT 155
Abd-el-Malek. De novembre 1916 au mois d'avril 1917, les Caïds
partiront en campagne pour maîtriser la rébellion qui se produit
dans le Sous à la suite du débarquement du Consul Probster,dont
le sous-marin U. C. 20 apporte armes et subsides à Hiba.
Sur le front Sud-Marocain le territoire de Bou-Denib jouira,
jusqu'en 1917, d'un calme profond, utilisé pour donner la main à
la région de Meknès à travers le Grand-Atlas, sur la Haute-Mou-
louya. En 1918, une première ébauche de liaison sera réalisée
avec la subdivision de Taza par la Haute et Moyenne Moulouya.
En résumé, s'il est indéniable que la guerre d'Europe avait
apporté à notre situation au Maroc les éléments les plus défavo-
rables réduction
: extrême de nos moyens militaires, ébranlement
de la confiance en notre force et notre avenir, entrée en ligne suc-
cessive de tous les pays islamiques, solidarisation de l'Allemagne
avec l'Islam, il n'est pas exagéré de penser que ces mêmes élé-
ments, contre-battus avec tant d'activité et d'intelligence, auront
été les auxiliaires indirects de l'énergie française, les leviers de
notre grandeur.
Garder jusqu'au bout le Maroc à la France : Ce but suprême a été
atteint.
Que reste-t-il à faire ?
En 1919, la tenue du front marocain et la conquête des régions
insoumises ne sont plus uniquement questions d'effectifs et de
tactique : elles sont liées intimement à l'organisation, au déve-
lop ement età la bonne administration des régions soumises. Le
front marocain n'est pas une cloison étanche. Le Maroc maghzen
communique sans cesse avec le Maroc siba ; ils réagissent sans
cesse l'un sur l'autre au point de vue religieux politique et écono-
mique. Iln'entre pas dans le cadre de cette esquisse de la conquête
d'exposer, par le menu, la politique indigène du Résident : qu'il
suffise néanmoins que soit signalé le bienfait incomparable d'une
action qui préféra les chantiers aux champs de bataille, et ne fit
jamais parler la poudre qu'en désespoir de cause.
Par ailleurs, il serait illusoire de croire que la défaite de l'Alle-
magne va supprimer toute résistance dans les zones encore re-
156 LA RENAISSANCE DU MAROC
belles. A l'armistice conclu sur les autres fronts correspond sur le
front marocain une recrudescence d'activité guerrière : au Maroc,
en 1919, c'est toujours la guerre. Il ne faut pas oublier non plus
que les tribus avec lesquelles nous avons encore affaire comptent
parmi les plus fanatiques et les plus belliqueuses, qu'elles ont
depuis des siècles, conservé sous tous les régimes une farouche
indépendance et qu'elles occupent enfin des régions d'accès très
difficile où la supériorité de notre armement et de nos moyens ne
peut s'exercer qu'au prix de difficultés accrues. Et puis, ces tribus
ne sont pas renseignées sur notre victoire qu'elles ignorent ou que
leurs chefs leur cachent : commentant, en juin 1919, la signature
prochaine du traité de Versailles, Hiba annoncé que l'Allemagne
nous a imposé ses conditions !
Alors, certains esprits regrettent qu'on ne profite point des
énormes effectifs et du matériel de guerre presque illimité que la
paix rend disponibles pour jeter contre ces irréductibles un corps
expéditionnaire suffisant, de manière à achever la pacification
dans les délais les plus rapides. La force des choses écarte cette
solution : la garde au Rhin et les fronts orientaux réclament des
armées tandis que la démobilisation doit se poursuivre ; les effec-
tifs fondent ; quand bien même une force expéditionnaire serait
envisagée il n'y aurait pas de fret pour la transporter. De plus,
il ne s'agit pas au Maroc, comme dans la guerre européenne, de
rechercher l'armée ennemie et de la battre pour imposer la paix
au pays vaincu. En zone siba, l'ennemi est partout ; certes,il peut
se grouper, constituer des noyaux de résistance qui forment des
objectifs militaires à détruire, mais il y a surtout au Maroc des
objectifs géographiques, parce que le gage définitif de la vic-
toire est l'occupation effective du pays qui doit préparer son
organisation ultérieure pour arriver à la pacification complète.
Les moyens dont nous disposons, limités et invariables, —
80. 000 hommes, — interdiront d'aborder tous les problèmes à la
fois. Ceux-ci correspondent à une partie des fronts, à savoir :
Zone espagnole (Djebala-Riffains) — Front nord
Beni-Ouaraïn — Riata ) „ . , ,y
„, , , l Front berbère
Zaïan-Chleuh. )
DIX ANS DE PROTECTORAT 157
Sud de l'Atlas — Front des Grands Caïds
Tafilalet — Ait Atta — Front sud-marocain
Comme dans la guerre européenne, le commandement prévoira
des fronts défensifs et passifs sur lesquels on économisera les effec-
tifs au profit des régions où l'effort s'impose plus urgent et plus
violent. Il faudra parer à l'imprévu et suppléer à la faiblesse numé-
rique des troupes par la rapidité de leurs déplacements : il faudra
manœuvrer.
** *
A vrai dire, depuis près d'un an, nous manœuvrons ferme sur
le front sud-marocain où se dénoue la question du Tafilalet.
Tous ceux qui l'ont parcouru représentent le Tafilet comme une
terre misérable, au climat excessif, éloignée de toute communica-
tion facile et de toute base de ravitaillement. Mais ce pays, ber-
ceau de la dynastie des sultans actuels, n'en est pas moins le cen-
tre classique d'échange des populations de l'Atlas saharien et,
notamment, de la grande confédération des Aït Atta, dont les har-
kas, que nous avons trouvées devant nous à chaque étape de notre
pénétration dans le Sud-marocain, nous ont parfois combattus
jusque sur les confins algériens. Et l'histoire montre que, presque
toujours, sont nés au Tafilalet les grands mouvements qui ont
bouleversé l'Empire du Maghreb.
Pendant l'été de 1918, un soulèvement général des Aït Atta a
fait subitement explosion. Le héros en est le chérif Si Moha Ni-
frouten, originaire des Ida ou Semlal — le Semlali. Celui-ci n'est
qu'un sorcier un peu lettré, mais suffisamment intelligent pour
prêcher une guerre sainte, qui, en moins d'un mois, conduit notre
homme à se faire proclamer sultan. Il vit alors en ascète, près du
tombeau de Si M'Hamed Nifrouten, marabout vénéré des Aït
Atta, il inonde le pays de ses lettres chérifiennes. L'épopée de ce
chérif n'a rien qui doit surprendre, elle ressemble à toutes les
épopées des agitateurs du Maroc : la force du Semlali réside dans
l'audace par quoi il étaye son prestige de faux sultan et dans sa
parfaite compréhension du caractère des Ait Atta.
A la fin de juillet 1918, le groupe mobile de Bou Denib a franchi
l'Atlas pour renouveler en Moulouya sa jonction avec les troupes
158 LA RENAISSANCE DU MAROC
de Meknès et créer le poste de Ksabi ; protéger la construction du
pont de la Moulouya et rétablir l'ancienne route impériale de
Meknès au Tafilalet. La harka du Semlali aborde le Ta filai et par
le Sud. Le 9 août, un sanglant combat a lieu à Gaouz. Au début
d'octobre, Tighmart, chef-lieu du Tafilalet et résidence du khalifa
du Sultan et de notre mission militaire, est investie ; Moulay
Abdellah, frère du khalifa, est assiégé dans le ksar voisin, à
Dar el Beïda.
Le 3 octobre, le groupe mobile de Bou Denib se met en route.
Il vient d'abord débloquer Tighmart. Le 14 octobre, nos troupes
ouvrent le chemin de Tighmart, défendu par la harka du Semlali,
qui est dispersée. Un poste est laissé à Erfoud,éperon montagneux
qui commande le Tizimi et surveille les lisières nord du Tafilalet.
Le chérif va s'installer à Bou Aam, non loin de Tighmart, d'où il
réorganisera sa propagande. En ce temps-là, les rebelles n'acccr-
dent aucune créance à notre contre-propagande, malgré qu'elle
leur fasse connaître les conditions de l'armistice du 11 novembre.
En décembre, la harka du Semlali dispose de milliers de fusils.
Ses projets sont grandioses : il ne veut rien moins qu'enlever Bou
Denib et marcher de victoire en victoire jusqu'à Tunis. En atten-
dant, ses rekkas sont signalés dans le Haut-Guir et jusqu'au
Grand-Atlas, chez les Ait Tseghouchen. Il écrit à tous les grands
dissidents : à Ahansali qui est devant Azilal ; à Moha ou Saïd,
notre ennemi du Tadla. Il somme les fils d'Ali Arnaouch de remet-
tre àOu el Aïdi, chef de la dissidence zaïan, les trésors amassés
par leur père pour la défense de l'Islam ; à la même époque, Si
Mohand el Hadj, ex-fkih du grand santon berbère, lui promet
l'aide des Béni M'Guild insoumis de la Haute Moulouya, tandis
que Sidi Raho soulève les Ait Tseghouchen et les Ait Youssi. Il
entre en relations avec Hiba, qui est à Kerdous, à 600 kilomètres
vers l'ouest. Bref ! l'action du Semlali s'exerce avec une telle mé-
thode qu'elle pénètre jusque chez les Riata et dans le Riff où ses
émissaires s'abouchent avec des lieutenants d'Abd el Malek.
Enfin, dans la nuit du 11 au 12 décembre, Erfoud est attaqué
une première fois, puis,le 24, une seconde. Ksar es Souk est investi.
La révolte gagne peu à peu vers le Nord et l'hostilité devient géné-
raleles
; tribus qui jalonnent la voie impériale prennent une atti-
DIX ANS DE PROTECTORAT 159
tude douteuse : seules les populations qui ont des ksour en
contact immédiat de nos postes affichent des sentiments de
fidélité qu'un semblant de succès d'une des nombreuses harkas.
surgies de tous côtés, ou simplement une maladresse, suffirait
néanmoins à faire tomber.
Cependant,nos postes bien armés ont attendu confiants le retour
du groupe mobile qui se rassemble à Bou Denib. Les opérations
se prolongeront jusqu'au printemps 1919 : le commandement
demandera aux troupes épuisées par cinq ans de guerre et sensi-
blement diminuées par les mesures de démobilisation qui leur
ôtent le meilleur de leur encadrement l'effort le plus ardent et le
plus méritoire pour rétablir une situation, qui,à de certaines heures,
menace la sécurité du Maroc tout entier. Le 13 janvier, les pre-
miers éléments du groupe mobile quittent Bou Denib et, le 16,
dégagent le poste de Dar es Souk. Dès lors, les foyers insurrection-
nels du Haut-Ziz et du Bas-Ziz seront séparés par le groupe mo-
bile qui opère entre eux. A Meski, le général Poeymirau, que la
guerre d'Europe a frappé deux fois, est grièvement blessé. Le co-
lonel Huré le remplace. Dans l'entrefaite, une action politique et
militaire de la mehalla de El Hadj Tami, Pacha de Marrakech, a
fait sentir ses heureux effets : elle a atteint le Dadès. Des chefs
de rebelles se détachent du Semlali dont la clientèle diminue à vue
d'œil. Le 31, après un violent combat de plusieurs heures, en
pleine oasis duTizimi, le gros de ses fidèles est dispersé dont plus
de 3. 000 sont cueillis à la sortie orientale de l'oasis par la cavale-
rie et les mitrailleuses de nos troupes de flanc-garde : c'est un
désastre complet, fuyards et blessés refluent en désordre sur le
Tafilalet. Dans la nuit du 1er au 2 février, Si Moha Nifrouten se
prépare à prendre la fuite, mais il est appréhendé par les Sefalat,
qui l'obligent à rester à leur tête.
En mars, la création des postes de Meski et d'Erg Yacoub con-
solide lefront du Ziz contre les Ait Atta. La campagne est virtuel-
lement terminée. Le commandement tient à ce que le front sud-
marocain redevienne passif le plus tôt possible.C'est qu'il sait trop
combien les conditions d'existence y ont été pénibles pour les
troupes,en raison d'un climat torride et de la pénurie de ressour-
ces locales. Seuls, des effectifs diminués pourront permettre un
160 LA RENAISSANCE DU MAROC
renforcement éventuel en quelques jours, un ravitaillement et
une relève plus fréquents.
La campagne du Tafilalet s'est à peine close que, sur l'Ouerrah,
un brusque mouvement de xénophobie ameute, aux premiers
jours d'avril, Djeballa et Riffains en quête de razzia. D'autres
causes ont peut-être agi : on dit qu'un voyage du général Beren-
guer à Rabat a accrédité que l'Espagne et la France sont décidées
à réduire les tribus par une action commune, et la démobilisation
de nos effectifs encourage à la révolte.
Dans la nuit du 31 mars au 1er avril, à la faveur du brouillard,
les rebelles surprennent et massacrent un détachement établi en
surveillance au Djebel Gueznaïa. Son chef, le capitaine Macouil-
lard, officier qui a fait vaillamment toute la guerre d'Europe avec
les tirailleurs marocains, y est mortellement blessé après avoir
ordonné la retraite vers Médiouna, à hauteur du village des Guez-
naïa, lesquels, mêlés à de nombreux Rifîains,nous trahissent. Du
1er avril au 5, les survivants enfermés dans la casba de Médiouna
et commandés par les lieutenants Salomon et André soutiendront
un siège héroïque qui demeurera une des plus belles pages de la
conquête. Le 5,à la tête d'un groupe mobile hâtivement constitué,
le colonel Huré délivre la casba ; il engage avec les Riffains un
combat d'une violence extrême qui nous coûte 24 tués et 67 bles-
sés, mais l'ennemi laisse sur le terrain plus de 200 cadavres et
ses pertes, depuis le 1er, s'élèvent à 500 tués. De nouveaux
postes établis ensuite, de la région de Taza à Kelaa des Sless, ra-
mènent lecalme. A la fin d'avril, la situation est considérable-
ment améliorée.
Les directives établies en mai pour la campagne de 1919 por-
tent notre activité vers la Moulouya : établir et élargir les commu-
nications de Bou Denib et de la Haute Moulouya avec Taza et
Meknès, telle doit être l'œuvre de l'année. La première conséquence
en serait l'investissement du bloc Béni Ouaraïn-Riata.
Mais, dans les premiers jours de juin, tandis que Taza achève
de réaliser la première partie de son programme par l'organisation
de Bel Farah et que Meknès rassemble à Aïn Leuh les troupes des-
tinées àl'opération du Tarzeft, trois faits viennent s'imposer à
l'attention doi général Lyautey : les Espagnols progressent au
DIX ANS DE PROTECTORAT ICI
nord de Taza, nous créant l'obligation éventuelle d'agir parallè-
lement les
; moyens matériels indispensables à notre avance :
camions, rails, etc., arrivent trop lentement, d'où des difficultés
considérables de ravitaillement; enfin, il apparaît nécessaire d'évi-
ter aux troupes les fatigues exceptionnelles des plus lourdes cha-
leurs les
: bataillons qui servent depuis longtemps au Maroc sont
à bout, ceux qui débarquent ont besoin de s'acclimater.
En conséquence, le 7 juin, le Résident décide de surseoir en
partie à l'exécution du programme. Les troupes de Taza en pro-
fiteront pour améliorer les communications sur Outat El Hadj ;
les troupes de Meknès pour assurer complètement la liaison de
Timhadit avec la Haute Moulouya et préparer la jonction per-
manente de la Haute Moulouya avec la subdivision de Taza.
Au demeurant, l'année ne s'écoulera pas sans enregistrer des
résultats importants. En juillet, le général Aubert occupe Hassi
Medlam et Hassi Ouenzga, fixant ainsi d'une façon définitive la
couverture nord de la ligne Taza-Oudjda, jusqu'alors sans pro-
tection entre Mçoun et El Aïoun, et déterminant la soumission
de fractions Bou Yahi. En septembre, au sud de Taza, le rogui
Moulay M'Hamed benMoulay Hassan a réussi à former uneharka:
il remporte un premier succès sur les Béni Bou Ahmed, tribu
récemment ralliée ; puis, le 10 octobre, à la tête de nombreuses
fractions dissidentes,il se porte à l'attaque du système fortifié de
Bel Farah. Une intervention rapide du général Aubert le repousse.
Le 26, le rogui, qui a violemment attaqué notre groupe mobile,
voit ses partisans reculer, il est lui-même blessé et cette malchance
ébranlera manifestement son prestige (1). Enfin, dans les terri-
toires du Sud, un événement inattendu se produit : le chérif Si
Moha Nifrouten est assassiné, le 25 octobre, par son khalifa, Mo-
hammed Belgacem Ngadi, qui se met en mesure de recueillir im-
médiatement sa succession.
* *
C'est une période de grandes réalisations que l'année 1920 !
Rappelons que le front marocain est déterminé par l'insoumis-
(1) Le Rogui a été tué en avril 1921, au cours du combat de Bab el Arba contre
les Beni-Ouaraïn.
162 LA RENAISSANCE DU MAROC
sion de quatre régions principales : les confins franco-espagnols
s'étendant du Gharb à la Moulouya et bordant, au nord, le couloir
Fez-Taza ; le Moyen Atlas présentant deux blocs distincts, nord-
est et sud-ouest, séparés par la route du col de Tarzef t ; le versant
sud du GrandrAtlas ; le territoire de Bou Denib-Tafilalet. D'où,
quatre fronts : le front Nord, face à la zone espagnole ; le front
berbère, qui dessine la dissidence des Béni Ouaraïn, des Ait Tse-
ghouchen et des Marmoucha, (Zone Nord-Est), des Béni M'Guild
et jdes Zaïan-Chleuh (Zone Sud-Ouest), le front des Grands-
Caïds (versant Sud du Grand-Atlas); le front Sud-marocain
(région de Bou-Denib et du Tafilalet).
Le front berbère reste le [Link].
En face des Béni Ouaraïn — zone Nord-Est du front berbère —
notre blocus se resserre. Il n'est pas encore question d'attaquer
de front l'ensemble du massif. Le premier souci du commande-
ment, c'est de poursuivre l'élargissement de la trouée Fez-Taza
en maintenant les dissidents dans leurs montagnes ; ainsi ne vien-
dront-ils dans la plaine troubler les populations soumises, inquié-
ter les communications. Puis, en vue d'une réduction définitive,
ce seront de nombreuses pointes que le général Aubert poussera
sur la périphérie des Béni Ouaraïn.
Le refoulement commencé particulièrement en 1919 se continue
donc par la création des postes sur la partie ouest-nord-est du
massif. Dès le mois de mai, ces postes constituent un puissant arc
de cercle, premier acte de notre pénétration : à l'ouest, chez les
Ait Youssi, Taghkaneit ; au nord-est, chez les Ait Tzeghouchen des
Harira et chez les Riata : M'Sousa el Tnin, Kef Tebbal, Aïn S'mia
Bab Azhar, Bechiine ; à l'est, Bou Rached ; au sud-est, Rcggou.
Un tel investissement étrangle la dissidence. Il offrira, en 1921,
une base naturelle aux opérations de réduction totale. Par ailleurs,
l'encerclement du bloc est renforcé et desservi par la ligne stra-
tégique qui, branchée à Seflet près de Guercif, entre Taza et Oud-
jda, descend le long de la Moulouya vers Outtat el Hadj. On ne
saurait trop faire remarquer les mérites des troupes qui, d'avril
en octobre, ne cesseront de disputer à un ennemi mordant un
terrain des plus difficiles. Ces opérations, .dites de détail, n'en sont
pas moins l'expression d'un plan d'ensemble parfaitement adapté
DIX ANS DE PROTECTORAT 163
aux circonstances. Elles impliquent pour tous un effort sans relâ-
che, monotone, occasionnant des fatigues sans gloire : le combat
à peine terminé, il faut se mettre immédiatement à remuer la
terre afin d'en faire surgir postes et blockhaus nécessaires à la
conservation des gains acquis.
Dans le secteur zaïan (zone Sud-Ouest du front berbère) la
progression dépasse nos prévisions. En avril et en mai, une judi-
cieuseet patiente politique permet aux groupes mobiles de Meknès
et du Tadla de débloquer définitivement Khenifra, en prenant
pied sur la rive gauche de l'Oum er Rebia où les fils et les neveux
de Moha ou Hammou, désormais dévoués à notre cause, sont très
écoutés. Le 4 juin, le général Poeymirau, qui a brillamment dirigé
l'ensemble des opérations, reçoit, au cours d'une prise d'armes
inoubliable, la soumission de 2. 500 tentes appartenant à toutes
les fractions Zaïan et les trophées qui nous avaient été enlevés,
le 13 novembre 1914, à El Herri. Des postes construits au Nord-
Est de Khenifra : àTaka Ichiane, à l'Oued Amassine,et àElBordj
et au sud : à la Zaouïa des Ait Ishaq, à Tadjemout consacrent
notre mainmise.
Dans le secteur chleuh, au sud du territoire Tadla-Zaïan, nous
occupons, en septembre, Kef el Ahmeur ; l'accès de l'Oued Derna
entre Ghorm el Alem et Béni Mel'lal est désormais interdit aux
dissidents. Le programme d'opérations prévu dans cette région
s'achève en octobre par la possession de Zaouïa Ech Cheikh et par
la création sur la rive gauche de l'Oum er Rebia^ d'un poste à
Dechra el Oued. La trouée entre Ghorm el Alem et la Zaouïa des
Aït Ishaq est ainsi fermée et les tribus insoumises ne pouvant plus
transhumer sur la rive Nord de l'Oum er Rebia seront obligées
de vivre dans la montagne où elles ne séjournent en hiver qu'au
prix de difficultés considérables.
Les directives ont envisagé le front Nord, le front des Grands
Caïds et le front Sud-marocain comme fronts passifs. Mais, en
septembre, le front Nord devient par la force des choses le théâtre
d'une avance remarquable. C'est que la progression du général
Barrera versChechaouen nous obligea [Link] Espagnols ris-
quent de rejeter chez nous les bandes d'agitateurs qu'ils poussent
devant eux et, partant, d'attirer à leur influence des tribus que
164 LA RENAISSANCE DU MAROC
les traités nous reconnaissent. En face de notre immobilité, les
tribus subiraient naturellement l'attraction de l'activité voisine ;
il en découlerait une situation embrouillée, difficile à résoudre.
L'occupation d'Ouezzan vient donc à son heure. Elle s'effectue
dans un minimum de temps, avec un minimum de casse, car on
a multiplié les moyens : tanks, auto-mitrailleuses, avions, cava-
lerie. Cinq tribus entourent la ville : au Sud-Est, les Setta, les
Beni-Mesguilda et les Béni Mestara ; au Nord, les Ghouna, les
Ghzaoua. La manœuvre de Poeymirau, c'est de n'enlever Ouezzan
qu'en dernier lieu, une fois la périphérie déblayée et couverte. Les
tribus du sud-est sont d'abord réduites, prises à revers du Nord
au Sud : chez elles on établit les postes du Djebel Issoual et du
Djebel Terroual ; puis les tribus du Nord sont pressées par la
convergence de l'action franco-espagnole. Ouezzan nous rend
maîtres de 1. 600 kilomètres carrés, presque entièrement cultivés.
Les avantages politiques que le Protectorat retire de cette affaire
peuvent se mesurer au prix que les indigènes n'ont jamais cessé
d'attacher à la possession d'une ville essentiellement chérifienne,
c'est-à-dire sainte, sorte de terre promise, mais qui leur était inter-
dite du fait de la dissidence opiniâtre des tribus Djebala. Autour
de la ville, une couverture : au Nord, vdes postes jalonnent la fron-
tière
Terroual. espagnole; à l'ouest, les postes de Rihana, de l'Issoual et du
Sur le front des Grands Caïds, deux aventuriers, successeurs
d'El Hiba, persévèrent à entretenir la dissidence au sud du Grand
Atlas. Ce sont Belgacem Ngadi et Ba Ali que les Ait Atta du Sa-
hara reconnaissent pour leurs chefs. A la tête d'une harka de plus
de 10. 000 hommes, El Hadj Thami va mettre un terme durable
à cette agitation qui règne dans le Dadès et le Todgha depuis près
de deux ans. Le 31 juillet, à Timatriouni, en avant du défilé du
Kous N'Tazoult, Ba Ali offre le combat au Glaoui qui lui inflige
une défaite éclatante. La route du Todgha est ouverte, la harka
y pénètre aux talons des dissidents et les derniers fidèles de Ba Ali
sont poursuivis dans le Sud jusqu'à Ait el Fersi. Finalement, ces
derniers abandonnent la cause de l'agitateur dont le prestige est
enfin détruit. Plus tard, Ba Ali et Belgacem Ngadi entreront en
rivalité. En décembre, ils se livreront de furieux assauts dans la
DIX ANS DE PROTECTORAT 165
région du Haut-Ziz, sur le territoire de Bou Denib, remis en ordre
par une politique aussi sage qu'énergique (1).
Enfin, le 1er novembre, à Marrakech, le Résident général reçoit
la soumission des Ida ou Tanan, tribus qui habitent, au nord d'A-
gadir, le massif des confins occidentaux de l'Atlas que le Caïd
Mtougui n'avait jamais cessé de convier à se rallier. L'influence
de son prestige, l'habileté de ses manœuvres avaient efficacement
aidé l'action politique du Service des Renseignements. Cet événe-
ment s'accomplit donc sans coup férir, complétant heureusement,
avant la mauvaise saison, les opérations de l'année et dégageant
la route d'Agadir à Mogador.
A la fin de 1920, la situation générale est, dans son ensemble,
excellente. Les succès de nos troupes ont accru leur prestige. La
prise de Ouezzan, le ralliement des Zaïan et des Ida ou Tanan, les
raids des harkas Glaoua,les pertes sévères infligées aux Béni Oua-
raïn ont eu une répercussion profonde chez les dissidents. Il est
vrai que, par contre, ces derniers se cantonnent dans un terrain
de plus en plus difficile, où la supériorité de notre armement ne
procure que des avantages minimes.
* *
Les raisons qui déterminent en 1921 le choix des zones d'o-
pérations se raccordent de plus en plus à des considérations
diverses, d'ordre à la fois militaire, politique et économique. Le
but à atteindre, conformément au plan général établi parle Maré-
chal Lyautey et approuvé par le Gouvernement de la République,
sera, non pas d'occuper ni même de pacifier tout le Maroc géogra-
phique ;mais, dans un délai de trois ans — 1921-1922-1923 —
d'étendre le Protectorat Français effectif sur tout le Maroc utile.
Le Maroc utile comprend les régions qui présentent un intérêt
soit militaire, soit politique ou économique. Les opérations seront
avantageuses si, militairement, elles correspondent à des écono-
mies d'effectif et de crédit pour la Métropole ; si, politiquement,
elles portent sur des tribus qu'il est indispensable d'occuper ou de
(1) Le 13 janvier 1921, Ba Ali trouvera la mort dans une embuscade tendue au
Djorj par les partisans de Belgacem N'Gadi.
166 LA RENAISSANCE DU MAROC
contrôler pour garantir la sécurité et le développement des zones-
déjà conquises ; si, économiquement, elles tendent à soumettre des
! étions offrant un maximum de ressources (agriculture, hydrau-
lique, forêts, mines, etc.).
On envisage pour 1921 les opérations suivantes :
Réduction du massif Béni Ouaraïn, des Aït Tseghouchcn,
desMarnioucha et des Ait Youssi ;
Réduction de la poche de Bekrit ;
Rectification du front du Tadla.
Les objectifs à atteindre sont tous situés sur le front berbère
ou front du Moyen Atlas.
Le front passif comprendra :
le front nord où l'on consolidera les positions acquises par l'oc-
cupation d'Ouezzan, en se gardant le plus possible d'intervenir
militairement ;
le front des Grands Caïds et le front sud-marocain où le com-
mandement ne veut à aucun prix intervenir directement, le seul-
but étant d'y maintenir le statu quo aux moindres frais.
Des imprévus empêcheront de réaliser intégralement ce pro-
gram ele
: front nord se transforme dès le début de l'année en
front actif, et les événements qui s'y déroulent ont eu des origines
multiples.
Magistralement dirigées par le général Poeymirau, les opéra-
tions de l'an passé avaient engendré alentour Ouezzan la soumis-
sion de toutes les tribus Djebala. Celles-ci avaient demandé l'aman
dans les formes traditionnelies,accomplissant en présence du chef
français le geste de la targuiba (1). Les Marocains ont rarement
failli à leurs serments : il ne pouvait venir à l'esprit du vainqueur
qvte, cette fois, il y aurait trahison.
Or, en février, les Djebala se révoltent, et les combats qu'il faut
livrer pour rétablir la situation surprennent un peu. C'est que ce
sont bien des imprévus. . . imprévisibles qui ont déterminé une telle-
réaction. Autour de l'Isoual et du ïeroual, reconnaissons les
signes des mille difficultés qui, aussi inlassablement que vaine-
ment, n'ont jamais cessé de harceler notre œuvre de pacification :
cette œuvre n'est plus une œuvre strictement coloniale; depuis
(1) Immolation d'un jeune taureau dont on a sectionné le jarret.
DIX ANS DE PROTECTORAT 167
longtemps, sinon depuis toujours;, elle -est-, au Maroc, sujette de l'in-
finie complication mondiale. Des pluies violentes ont arrêté, en
octobre 1920,les travaux d'aménagement des postes et intercepté
les communications; mais- voici' le: chapitre des causes efficientes.
Kacem ben Salah, l?ex-protégé autrichien bien connu pour
avoir dirigé l'hostilité des dissidents de la région pendant la guerre
européenne, a réapparu; les émissaires de Raissouli et d'Abd el
Malek ont exploité la question turque ; Abd el Malek, installé sur
les confins espagnols a groupé 6. 000 fusils ; hôtes d'une neutralité
par trop neutre, l'Allemand Kuhnel et Ould Si Hamani, ancien
chef du parti de la dissidence à Ouezzan avant notre venue, ont
circulé entre Tétouan et El Ksar ; enfin, à cheval sur le pays des
Béni Zeroual que coupe la limite littérale des deux Protectorats,
un paquet de dissidents est demeuré, favorisé par un ensemble de
hautes montagnes et toujours- assuré dé l'appui des Rifîains. Le
feu était là.
L'étincelle touche les Béni Mestara qui> les premiers, se soulè-
vent entraînant la défection des Béni "Mesguilda. Le 15 février,
le poste de l'Isoual est bloqué. Le 2 mars, plusieurs milliers d'in-
soumis l'assiègent. Ils sont repoussés après cinq heures d'un com-
bat meurtrier qui va jusqu'au corps à corps dans les réseaux des
blockhaus. Quatre mois d'opérations seront nécessaires pendant
lesquels les soldats de Poeymirau auront affaire avec un ennemi
redoutable qui sait utiliser crêtes et ravinements, creuser et flan-
quer des tranchées. Le 25 avril, à Felakin, un combat de sept
heures porte un coup décisif à l'ennemi. Puis,l'armature d'Ouezzan
est renforcée ; des postes intermédiaires : Hamriine, Ougrar, Sidi
Moussa, Bou Srour, Zendoula composeront un front continu,
serré et bien relié.
Au chapitre des imprévus, il faut inscrire le désastre des Espa-
gnols dans la région de Melilla qui vient, en juillet, contrarier le
développement normal des opérations envigagées dans la zone
N. E. du Moyen-Atlas à la suite de la réduction des Béni Ouaraïn :
Ait Tseghouchen, Marmoucha, et Ait Youssi ne devront être
atteints qu'en 1922.
Néanmoins, les résultats obtenus en 1921 doivent être retenus ;
à peu de chose près, ils correspondent aux réalisations prévues.
168 LA RENAISSANCE DU MAROC
A l'est, le général Aubert résout intégralement le problème Béni
Ouaraïn; à l'ouest, le général Poeymirau, par la réduction de la
poche de Bekrit et l'avance sur Mesghouchen,liquide la question
zaïan, rectifie le front du Tadla et fait faire un grand pas au pro-
blème Béni Mesguild, stationnaire depuis 1917.
La question Béni Ouaraïn était évidemment une des plus gros-
ses et des plus intéressantes qui restât à régler au Maroc. Une
région tourmentée, une confédération nombreuse de tribus n'ayant
jamais été soumises au Maghzen, une certaine insécurité sur la
route reliant le Maroc à l'Algérie par Fez et Taza en rendaient la
solution aussi difficile que nécessaire.
Le pays Béni Ouaraïn, communément appelé Massif des Béni
Ouaraïn à cause de ses hautes montagnes profondément coupées,
d'un pittoresque impressionnant et qui atteignent jusqu'à 4. 000
mètres, se divise néanmoins en compartiments très distincts reliés
par des corridors et qui offrent des débouchés à l'intérieur. Une
ligne de communication qui paraît unique traverse le massif, c'est
celle que constitue une large coupure naturelle, tracée de l'Est à
l'Ouest par les deux vallées de l'Oued Zloul, affluent duSebou,et
de l'Oued Melloulou, affluent de la Moulouya. Le plan de cam-
pagne sera naturellement dicté au général Aubert par un emploi
tactique de cette voie essentiellement stratégique, par l'examen
des conditions d'existence des Beni-Ouaraïn autant que de la
configuration du sol.
En effet, les Béni Ouaraïn tendent à se concentrer dans les val-
lées basses et abritées où ils peuvent trouver leur nourriture et
C2lle de leurs troupeaux. Ces vallées n'étant plus très éloignées de
nos postes braqués comme des canons, il ne s'agira que d'y pren-
dre pied et de s'emparer des points sensibles de la transhumance :
lieux de culture, sources, marchés importants. Le massif ne sera
donc pas attaqué de front, mais nos troupes, partagées en deux
groupes, opérant, l'un, de l'est vers l'ouest, l'autre, de l'ouest vers
l'est, remonteront le cours des vallées de l'Oued Zloul et de l'Oued
Melloulou jusqu'au moment où, s'étant suffisamment rappro-
chées, une jonction sera réalisée qui « bouclera » tout le pays
l'enserrant entre les nouveaux postes établis le long de ces vallées
et les postes dus à la campagne de 1920. Cette manœuvreront le
DIX ANS DE PROTECTORAT 169
mérite sera de faire — avec prudence — vite et beaucoup à la fois
ne devra pas manquer de surprendre les Béni Ouaraïn, attaqués à
l'est et à l'ouest, et de les prendre à revers.
Après de durs combats, livrés du 1er avril au 15 juin dans la
montagne, sous la pluie, au milieu de tourmentes de neige, la
dissidence séculaire des Béni Ouaraïn est considérée comme brisée*
En deux mois, nous avons encerclé les tribus dans un réseau cons-
titué par 1 1 groupements de postes qui ne laissent plus à l'inté-
rieur que des massifs pratiquement inhabitables, mais surveillés
par les positions de Bab Temersia et du Djebel Kaouan. Au
30 juin, les statistiques indiquent que, sur 11.250 familles de
la confédération, 8.550 ont fait leur soumission officielle et que
1.500 sont en pourparlers. Le 14 juillet, à Taza, on peut remar-
quer au milieu de la multitude indigène accourue pour s'associer
à la célébration de notre fête nationale, deux cents des plus rudes
cavaliers Béni Ouaraïn, hier encore adversaires inébranlables.
A l'automne, le général Poeymirau réduit la poche de Bekrit.
L'opération était devenue absolument nécessaire.
En juin, le ravitaillement du poste de Békrit a rencontré les
obstacles les plus sérieux. Le poste est entouré de fractions rebelles
appartenant toutes à la confédération des Zaïan que renforcent
les réfractaires de la rive droite de l'Oum er Rebia qui n'ont pas
voulu, lors de la désagrégation du bloc Zaïan,en juin 1920, suivre
les fils de Moha ouHamou dans leur ralliement auMaghzen et tous
les chercheurs d'aventures venant du Moyen-Atlas sud, de la
Haute Moulouya et du grand Atlas. En somme, il existe, là, une
très dangereuse agglomération d'insoumis, les uns animés par un
esprit d'indépendance séculaire, les autres par une habitude non
moins séculaire de brigandage. Mais tous sont des guerriers. Au
cours des derniers engagements ils n'ont cessé d'inquiéter nos
troupes, les attaquant et les contre-attaquant. Une nuit, nus, ar-
més de couteaux, ils se sont approchés d'une garde à laquelle ils
ont enlevé des mitrailleuses que la Légion Étrangère a dû repren-
dre à la baïonnette.
A vrai dire, le poste deBékrit, créé en 1917, n'a pas entièrement
satisfait aux espérances. Accroché au flanc est de la Poche,
laquelle pénètre comme un coin dans la zone soumise, il devait
170 LA RENAISSANCE DU MAROC
répondre à deux fins : dominer, les dissidents par sa position sur
un plateau élevé et, tout en s' additionnant aux postes établis le long
de l'Oum er Rebia, flanquer le passage du col de Tarzeft par où
s'effectue le ravitaillement de la Haute Moulouya. Mais, à- deux
étapes en avant de notre front, le poste isolé et bloqué n'a paseu
le rayonnement politique attendu. Sans doute, en d' autres temps,
l'eût-il déterminé ce rayonnement, si le front français n'avait né-
cessairement retenu les unités dont la présence ici eût permis au
commandement de-compléter la création du poste par une ligne
de blockhaus le reliant à Timhadit, point intermédiaire entre
Békrît et Azrou. Cela, le commandement le fera dès qu'il en aura
reconnu la possibilité et rassemblé les moyens. A l'issue des récents
combats de juin, trois ouvrages seront installés de Timhadit à
Békrit : sur la falaise d'El Koubat, sur le Djebel Hayan et sur le
Ras Tarcha. Véritables éminences, ils contribueront puissam-
ment, en étayant le poste de Békrit, à donner aux opérations de
réduction une base de départ à l'abri de toute surprise.
Relier Békrit à Taka-Ichiane, ce sera fermer la Poche et enfer-
mer les dissidents. Un curettage suivra, nettoyant l'intérieur de la
région bouclée. L'exécution de ce plan exigera de tenir solide-
ment et le cours même et le glacis sud de l'Oum er Rebia, à une
distance suffisante pour maîtriser le pays zaïan. En conséquence,
on travaillera sur Les deux rives du fleuve. Tandis que deux forces
convergentes — deux groupes mobiles sous les ordres du général
Theveney et du colonel Freydcnberg — parties de Békrit à l'Est,
et de Taka-Ichiane à l'Ouest, occuperont les plateaux de la rive
Nord, des groupes de partisans opéreront sur la rive sud, où ils
s'empareront de certaines hauteurs, menaçant ainsi les derrières
de l'adversaire.
Les opérations dirigées par le général Poeymirau commencent
le 4 septembre. Le même jour, dans la soirée, elles sont virtuelle-
ment terminées. Les objectifs assignés : Ahroun>Tissa, Tazemamat
sont atteints ;ils formeront l'ossature de notre nouveau front dans
la zone S.O. du [Link] 5, l'ennemi ne réagit plus,la Poche
est bien fermée. Le 22, le groupe mobile du Tadla occupe Ouaou-
mana, sur la rive gauche de L'Oum er Rebia entre Zaouïa Aït Ishaq
et Dechra el Oued, complétant le blocus de la montagne Chleuh.
DIX ANS DE PROTECTORAT 171
Le 1er octobre, le groupe de Khenifra s'empare du: platean de
Mesghouchen (1). La nouvelle position couvrira le cœur du( pays
Zaïan et commandera les quelques villages et casbas qui se main-
tiennent encore en rébellion : la question Békrit, la question Zaïan
sont résolues. Entamé depuis des années, le bloc Zaïan était pres-
que totalement passé sous notre contrôle depuis le 4 juin- 1920>
date de la soumission des principales fractions : sur un chiffre de
12.000 tentes, 2.500 environ, étaient alors demeurées en dissi^
dence. La réduction de la poche amène 1.600 tentes à demander
aussitôt .l'aman; La manœuvre n'aura coûté que des pertes légères
et il est utile de remarquer qu'elle a occasionné une réelle coopé-
ration, des partisans indigènes conduits par Hassan, Ahmaroq,
Bon Azza, fils de Moha ou Hammou.
En résumé, ces opérations du général Poeymirau présentent
dans leur ensemble comme une synthèse des résultats que le com-
mandement recherche. S'il subsiste un noyau rebelle au sud d'It-
zer, le gros intérêt, c'est que nous avons aboli une périphérie où
nous étions contraints à entretenir de groseffecti£s,c'est que désor-
mais le commandement indigène va pouvoir s'organiser solide-
ment avec Hassan, pacha de Khenifra,et avec ses frères,c'est que,
cette fois, nous ne sommes plus en face du vide, mais en face de
populations sincèrement ralliées, habitant un pays peuplé, nanti
de riches forêts et de magnifiques ressources hydrauliques que nos
ingénieurs viennent déjà reconnaître.
* *
La moisson est proche. La conquête du Maroc peut n'être bien-
tôt qu'un souvenir si la Métropole, instruite par l'expérience de
dix années d'un Protectorat qui semble né sur les genoux des
dieux, consent au commandement une prolongation de confiance
et de collaboration. Les directives de l'année 1922 attestent une
volonté d'en finir : le Moyen- Atlas doit être pacifié. La soumission
des Béni Alaham, des Marmoucha, des Ait Tseghouchen et des Ait
Youssi dans la zone N'.-E. du front berbère, celle des Béni M'Guild,
des Ichkern, des Ait Ishaq et des Chleuh dans la zone S.-O. entraî-
(1) C'est sur le plateau de Mesghouchen que, le 27 mars 1920, Moha ou Hamou,
le Zaïani, a trouvé une mort digne de sa magnifique bravoure. Cet ennemi, acharné
mais [Link] mort à la charge, au cours d'un combat entre Zaîans soumis et dissi-
dents La montagne berbère, qu'il n'avait jamais voulu quitter, a gardé son corps.
172 LA RENAISSANCE DU MAROC
neront les conséquences les plus heureuses dans l'économie du
Maroc. Le Maréchal Lyautey l'a déclaré, à Rabat, le 1er janvier
dernier, dans un discours à la colonie : « Il ne s'agit nullement de
« faire de l'occupation et de l'extension « pour le plaisir » ; il ne
« s'agit nullement de nous implanter dans des Atlas rocheux, des
« sables stériles et des vallées improductives. Il s'agit simplement
« d'achever l'occupation du Maroc utile... de ces zones peuplées
« par ces groupements de dissidents actifs que la sécurité géné-
« raie ne nous permet pas de négliger, de ces zones qui sont d'ail-
« leurs les mêmes dont la possession est indispensable pour l'amé-
« nagement normal et l'outillage complet du Maroc économique
« à cause de ce qu'elles contiennent de ressources naturelles, for-
te ces hydrauliques, massifs forestiers, cheptel et pâturages ». Le
problème ainsi posé, le Maréchal Lyautey a envisagé que « le pro-
« gramme pouvait être rempli en trois ans, c'est-à-dire en deux
« ans encore, car le premier tiers en a été largement réalisé —
« sauf bien entendu les imprévus, dont il faut toujours tenir
« compte, et que nul ne serait maître de dominer, surtout s'ils
« viennent de l'extérieur » (1).
Confiance et collaboration. Nul Français éclairé, nul gouverne-
ment confiant des intérêts du pays ne peut s'y refuser. La conquête
du Maroc est d'abord une pacification, un acte de civilisation :
nous avons restauré les Marocains en eux-mêmes et par eux-mêmes ;
nous avons refait une âme marocaine à l'ombre des minarets et
des médersa dont nous avons su comprendre les arabesques. Et,
puisqu'il est ici question de « conquête »,rappelons,une fois encore,
que la politique en est l'arme coutumière. Et nous revoyons cette
scène de décembre 1920. Alors, nous nous trouvions au poste de
Sidi Bou Knadel,d'où l'on apercevait les neiges scintillantes du
Bou Iblan. Le Maréchal Lyautey achevait, là, une inspection du
front à l'issue de quoi devait être établi le plan des opérations
contre les Beni-Ouaraïn : on en était à l'heure des résumés et des
décisions. Comme chacun avait dit son mot, le Maréchal, avec sa
(1) Actuellement ce programme est presque entièrement réalisé. Les opérations
du Général Auhert dans la zone Est du front Moyen- Atlas ont amené la sou-
mission des Béni Alaham, des Marmoucha, des Ait Youssi et de certaines frac-
tions des Ait [Link] la région [Link] général Poeymirau a complète-
ment dégagé la vallée de la Haute-Moulouya jusqu'à ses sources et jusqu'au
seuil même qui la sépare de l'Oum Er Rebia et du versant Atlantique.
DIX ANS DE PROTECTORAT 173
brusquerie habituelle, frappa la table où s'étalait une carte du
pays : « Voyons, personne ne m'a parlé d'action politique ! Vous
« savez que cette manière-là m'est chère, qu'elle nous a toujours
« réussi ; dans le Sud-Oranais, c'était mon arme principale...
« Voyons, Aubert ? Huot ? Garnier ?... » L'état-major du Maré-
chal n'avait point besoin de parler d'espérances révolues. Sur la
brèche depuis plusieurs années, il savait que les Béni Ouaraïn ne
céderaient qu'à la force. Mais celle-ci ne serait employée que dans
une compréhension opportune des lieux et des hommes.
Car c'est face à ces Berbères que le commandement se doit
d'écarter impitoyablement les solutions violentes et globales que
d'aucuns ont voulu et voudraient encore apporter dans cette
conquête. Elles n'aboutiraient qu'au désastre. Contre le salopard
au corps mat et qui s'identifie au rocher, contre le rocher qui mul-
tiplie les crêtes, les ravins, les cavernes, il n'y a pas à se servir
démesurément du canon, du « gros canon » : il n'avancerait pas,
il n'aurait pas de repères ; il n'y a pas à faire marcher des masses
d'infanterie : elles seraient décimées. La parole est aux tirailleur?,
aux légionnaires en formations diluées ; elle est au 65. Plus que
jamais, la conduite de la guerre apparaît ici comme une adapta-
tion minutieuse de l'esprit au réel, n'offrant en cela qu'une ma-
nifestation répétée de l'intelligence politique du Maréchal Lyau-
[Link] canonnade continue, des gaz, des corps d'armée ne paci-
fieraient pasle Maroc,mais ne serviraient qu'à nous voiler, dans
le mirage d'une conquête hâtive, les pires rancunes, l'insubordina-
tion latente, la haine. Un jour proche, tout serait à recommencer.
Préparées dans le silence et l'étude, amorcées de longue date,
les différentes étapes de la conquête ancrent leurs résultats dans
un avenir certain. Au Maroc, la manœuvre française procède de
cette méthode Gallieni dont le chef d'escadron Lyautey écrivait,
en 1899, après l'avoir expérimentée en Indo-Chine et à Madagas-
car, qu'elle est une méthode « sans grands coups d'éclat, plutôt
de cheminements que d'assauts, qui n'aboutit qu'exceptionnelle-
ment àune grosse affaire » et, pour ces raisons, « peu sympathique
aux chercheurs d'aventures ».
Cette méthode-là ne rejette pas à la mer.
Roger Homo
CHAPITRE XI
LA POLITIQUE INDIGÈNE
Politique du Nord et politique du Sud.
La politique indigène est un art fait de jugement et de doigté
qui consiste à discerner d'abord, à mettre en jeu ensuite, les mesu-
res les plus propres à faciliter la réalisation, dans les milieux indi-
gènes, des buts que s'est fixé le Gouvernement.
Elle s'inspire de cette conception que nous avons affaire à des
races non pas inférieures mais différentes, ayant une organisation,
des coutumes et des traditions qui conviennent à leur civilisation
propre et auxquelles elles restent profondément attachées. C'est
une vérité aujourd'hui reconnue qu'on ne s'implante matérielle-
ment et moralement dans un pays neuf qu'en se conciliant les
indigènes ; cela exclut aussi bien la théorie de la conquête brutale
que l'utopie de l'assimilation. M. Chailley, qui s'est spécialisé dans
l'étude des questions coloniales, nous a dit ce que devait être la
politique indigène dans une page excellente que nous ne pou-
vons nous dispenser de citer intégralement :
176 LA RENAISSANCE DU MAROC
« L'insistance avec laquelle nous ramenons ces mots «politique
« indigène » peut étonner et agacer. Qu'entendons-nous donc par
« là de si curieux et de si neuf ? Gouverner des indigènes ou des
« Européens, est-ce donc si différent ? Aux uns et aux autres
« il faut de la sécurité, de la justice et des instruments d'enri-
« chissement. Les leur procurer, qu'ils soient Européens ou
« Asiatiques, c'est du