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Droit des biens : définitions et enjeux

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Droit des biens : définitions et enjeux

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Introduction générale

I – Considérations générales sur le droit des biens

Définition du droit des biens. Le droit des biens appréhende des problématiques
essentielles de la vie quotidienne même pour des profanes du droit qu’il s’agisse de la propriété,
de l’usufruit ou de la copropriété etc. Il est généralement défini comme l’ensemble des règles
relatives aux modalités d’appropriation et d’exploitation des richesses. Cette définition met en
vue deux dynamiques.
1ère dynamique. La première insiste sur l’appropriation des richesses au sein desquelles
on compte les biens. La richesse est souvent caractérisée par la valeur vénale du bien alors que
dans l’absolu, le bien demeure avant tout une chose appropriée. Les considérations tenant à sa
valeur économique, valeur d’échange ou valeur vénale restent pour le moins accessoires. Une
chose peut donc être considérée comme un bien sans avoir pour autant une valeur économique
nécessairement. Appréhender le bien comme une richesse c’est donc l’inscrire déjà dans une
dynamique interrelationnelle ou interpersonnelle et en faire le produit ou l’objet d’un échange.
C’est oublier cependant que le bien sert avant tout à satisfaire les besoins de l’individu qui est
en le propriétaire. Celui-ci ne tire pas uniquement un avantage ou une utilité du bien en le
vendant ou en l’échangeant. Il peut l’utiliser également pour ses besoins personnels en le
consommant par exemple. Il peut tout aussi abdiquer à en tirer profit. Le cas échéant, il peut le
donner ou le détruire. Néanmoins par de tels actes, dans les sociétés modernes où les relations
sociales sont davantage impactées par l’avoir, il diminuerait considérablement la consistance
de son patrimoine si de telles actions se répétaient. Fort de ce constat, on a fini par fondre la
notion de bien dans l’acception richesses utilisée ci-dessus pour définir le droit des biens.
Seconde dynamique. L’autre dynamique met en vue l’idée d’exploitation des richesses.
Un individu peut librement exploiter les choses qu’il a appropriées. On peut cependant exploiter
les biens d’autrui, des choses appropriées par une autre personne que celle qui les exploite, par
des procédés contractuels les plus divers et variés : la location, le prêt, l’usufruit… On peut tout
aussi exploiter des choses qui appartiennent à plusieurs personnes. Peuvent notamment être
cités en exemple les biens en indivision. Pour rendre possible une telle exploitation, une
convention existera souvent entre le propriétaire de la chose et l’exploitant. A travers ces
nombreux exemples, on place le curseur sur l’un des facteurs de méconnaissance du droit des
biens. En effet, l’une des raisons de la marginalisation du droit des biens en tant que discipline
juridique est liée à l’interconnexion de son objet avec des disciplines plurielles ; d’où la
transversalité du droit des biens.
Transversalité du droit des biens. Le droit des biens appréhende essentiellement la
relation stricte entre la personne et un bien. Son objet déborde cependant cette logique verticale
d’où sa transversalité. Cette transversalité profite davantage aux institutions encadrées par des
disciplines qui gravitent autour du droit des biens. De ce fait, on insistera davantage sur le
contrat de vente qui permet d’accéder à la propriété d’un meuble ou d’un immeuble, objet de la
transaction, plutôt que les droits qui sont reconnus à l’acquéreur une fois la transaction réalisée.
Dans un contentieux portant sur la liquidation d’un régime matrimonial, institution qui encadre
les effets patrimoniaux du mariage entre époux et entre eux et les tiers, on préférera également
mettre en évidence le régime matrimonial applicable plutôt que le régime juridique des biens
pris ut singuli qui composent la masse des biens du couple.
Si ces différentes disciplines (le droit des contrats, le droit des régimes matrimoniaux
mais il en existe d’autres, le droit des successions, la responsabilité civile…) mettent en exergue
la relation entre les personnes et les biens, elles y arrivent cependant de façon indirecte. Les
biens sont appréhendés à partir d’institutions telles que le contrat et le mariage. Or, la théorie
générale du droit des biens appréhende de façon directe le rapport entre la personne et les biens.
Dans les exemples ci-dessus, le droit des régimes matrimoniaux ou le droit des contrats insiste
davantage sur la relation à l’origine de l’appropriation du bien ou de son transfert de propriété.
Ils ne déterminent pas cependant le régime juridique initial ou final du bien objet de la relation.
Illustrations en droit des contrats. Si un bien a pu être vendu ou donné par son
propriétaire à une tierce personne, c’est bien en raison de certaines prérogatives qui lui sont
reconnues par le droit des biens à travers l’institution du droit de propriété ou quelques fois
même la possession ou une simple détention.
Illustrations en droit des régimes matrimoniaux. Dans un couple, l’utilisation des biens
des époux et leur sort en cas de dissolution du lien matrimonial restent la préoccupation du droit
des régimes matrimoniaux. Cette dernière discipline n’encadre que la gestion des biens des
époux ce qui en fait et un droit spécial des biens, celui des époux.
L’essence du droit des biens. Le droit des biens appréhende donc directement la
relation individuelle qu’une personne physique ou morale a avec un bien.
Droit des biens et étude de la théorie générale. Lorsqu’est envisagée la relation entre
une personne physique ou une personne morale de droit privé et un bien faisant partie de son
patrimoine, on aborde la théorie générale du droit des biens qui fera l’objet du présent cours.
Celle-ci est constituée de l’ensemble des règles générales qui s’appliquent en toute hypothèse
et sont communes à toutes les situations particulières dont l’objet porte sur un bien, qu’elles
soient contractuelles ou personnelles.
Exclusions droit administratif des biens, droit foncier…Y sont toutefois exclues les
problématiques attenantes au rapport entre les personnes morales de droit public et les biens
faisant partie du domaine public ou privé de l’État. Ces questions ressortissent du droit
administratif des biens dont les principes fondamentaux s’inspirent de la théorie générale du
droit des biens sans pour autant s’y fondre intégralement.
Ces constatations faites, il convient de mettre en lumière certains angles de réflexion
qu’offre l’étude du droit des biens dans un contexte africain en général et sénégalais en
particulier à travers la polysémie de la notion de bien (II), l’histoire du droit des biens en Afrique
(III) et les sources du droit des biens au Sénégal (IV).

II – Polysémie de la notion de bien

Bien, chose, marchandise… Ces différents concepts entretiennent davantage un


rapport de synonymie que de comparaison. Ils comportent cependant un sens irréductible de
façon respective.
Le bien. La définition la plus simple du bien consisterait à s’attacher à son sens courant.
Deux définitions s’opposeraient. La première supposerait d’envisager la notion de bien au sens
moral. On l’opposerait alors au mal. Pour autant, cette définition paraît inadéquate dans une
étude consacrée au droit des biens. La seconde paraît plus pertinente. Celle-ci désigne le bien
comme ce qui est utile, qui satisfait les besoins matériels de la personne. Elle paraît cependant
restreinte. En ce sens, cette définition requiert d’être affinée.
Notion de bien, distinction entre langage courant et langage juridique. On avait
coutume de considérer le bien comme une chose. Aujourd’hui, la doctrine a plutôt tendance à
distinguer les deux notions. Au sens classique, si on confère à la chose une signification
physique ou matérielle, le bien recueille une signification plutôt juridique. Il constituerait en
quelque sorte « l’image juridique des choses »1. Ce prisme d’appréciation du bien semble
pourtant réducteur. Du moins, il ne permet de prendre en considération que les biens corporels,
ceux-là qui auraient une matérialité que peuvent cerner ou appréhender les sens de l’homme.
Toutefois, la catégorie des biens n’embrasse plus uniquement les choses. On n’y compte
dorénavant des droits. Cet élargissement noté de la catégorie des biens retiendra notre attention
dans les développements postérieurs.

1
S. SCHILLER, « Droit des biens », Cours, Dalloz, 4ème éd., 2004, n° 12, p. 14.
Le bien en tant que notion juridique. Il insiste sur le lien d’appropriation entre une
personne juridique et une chose. Ce rapport découle d’un droit réel. Le droit réel définit les
prérogatives d’une personne juridique sur une chose. C’est un droit souvent exclusif dans la
mesure où il dénie souvent à des personnes qui n’en sont pas titulaires des prérogatives
reconnues au titulaire. Le rapport entre personnes et choses est déterminé ainsi par ce caractère
exclusif. Ne dit-on pas d’ailleurs souvent le bien ou la chose d’une personne pour caractériser
l’existence de ce droit réel ? Envisagé de ce point de vue, le bien serait la couverture juridique
d’une chose. Mais, il peut également viser un droit dont une personne serait titulaire. Ce qui
semble alors décisif pour considérer l’existence d’un bien reste le rattachement d’une chose ou
d’un droit à une personne. Cette hybridité de la notion de bien fonde de nos jours l’opposition
entre les propriétés corporelles et les propriétés incorporelles, summa divisio qui revendique
une hégémonie croissante en droit des biens.
La chose. Celle-ci constitue davantage un objet d’observation perceptible par les
différents sens de l’homme. La chose contrairement au bien est un concept physique et matériel.
Dans de nombreux cas de figures, les choses constituent cependant des biens du fait de leur
appropriation par une personne juridique, qu’elle soit une personne morale ou une personne
physique.
Mais il existe des choses qui n’accèdent jamais à la qualité de bien car l’appropriation
fait défaut (voir les développements en rapport avec la catégorie des choses sans maître).
La marchandise ou le produit. A côté des termes bien et chose utilisés de façon
synonymique par commodité de langage, on peut également relever l’usage fréquent des termes
marchandise ou produit. Contrairement au bien caractérisé par le rapport d’appropriation, les
notions de marchandise place le curseur sur un objet qui se destine à la vente. On fera cependant
regarder que le sens de produit peut se dédoubler. Le produit peut également renvoyer en droit
des biens aux revenus qui se distinguent des fruits (voir la distinction des choses frugifères et
non frugifères).
Ces précisions liminaires révèlent une polysémie du mot bien qui se double d’une
imprécision lorsque l’on le place dans une perspective historique (A) ou contemporaine (B).

A - Ce que nous enseigne le passé à travers l’esclavage

Esclavage et chosification de certains « individus » ou « personnes


individualisées ». Un philosophe d’une renommée universelle, dans une boutade célèbre et
triviale, avançait avec assurance « L'esclave est un outil animé et l'outil est un esclave inanimé
»2. La période où il avait pu l’avancer plaider sa cause certainement. Durant une certaine
époque3, l’esclavage entrainait principalement une chosification des individus de race noire ou
arabe permettant ainsi à certaines personnes de revendiquer un titre de propriété sur ceux-ci
(des individus). À ce titre, les esclaves noirs, considérés comme des individus et non des
personnes au sens du droit, étaient assimilés à des choses plus exactement des biens mobiliers4.
Dans le système juridique français, quoique le Code civil ne le précisât5, ils pouvaient dès lors
être saisis, vendus ou mis en communauté en vertu d’une législation coloniale 6. Lorsque
l’esclave était affecté à la culture de la plantation, il devait être assimilé à un immeuble par
destination7.
Esclavage et personnification de certaines « choses ». La chosification des personnes
qui peut sembler aujourd’hui grossière et offensante n’en cachait pas moins certains traitements
qui semblaient conférer à l’esclave certains droits de la personne, personne plutôt entendue
alors au sens du « droit naturel », du « droit religieux » ou plus exactement au sens du
« droit canonique »8. A titre d’exemples, le maître qui tuait son esclave commettait un crime et
non un délit ; l’esclave qui mourait devait être enseveli dans un cimetière commun ; il pouvait
exiger à son maître d’être nourri en portant plainte au procureur général ; postérieurement, si
l’esclave venait à être affranchi, il recouvrait aussi l’ensemble des droits qui étaient reconnus à
une personne. Toute cette bienveillance n’équivalait pas cependant à leur reconnaitre le statut
de personne au sens du droit civil. Il a fallu attendre que l’esclavage soit officiellement aboli
pour que l’égalité présomptive entre individus soit restaurée par l’adoption du décret de Victor
SCHOELCHER du 27 avril 1848. Depuis, des textes ont été adoptés sur le plan interne9 et

2
ARISTOTE, Ethique à Nicomaque,VIII, 13.
3
Pour cerner les fluctuations de l’admission de l’esclavage dans le temps, v. N. REBOUL-MAUPIN, Droit des
biens, D. 2016, Coll. Hypercours, 6ème éd., n° 15.
4
« L’articulation de l’esclavage sur les principes du Code Napoléon soulevait un problème fondamental :
l’esclave était-il une chose ou une personne ? L’idée première, assurément, aurait été d’en faire une chose. C’était
l’idée très solide du droit romain avant que les progrès de la philosophie et du christianisme n’y eussent mélangé,
plus par sentiment que par logique juridique, une personnalité de droit naturel » ; J. CARBONNIER, « Scolie sur
le non-sujet de droit, L’esclavage sous le régime du Code civil » in, Le Flexible droit, 10ème éd., 2001, p. 251.
5
Sur ce silence, J. CARBONNIER, op. cit., p. 247 et s.
6
Article 44 du Code noir : « Déclarons les esclaves être meubles et comme tels entrer dans la communauté, n'avoir
point de suite par hypothèque. se partager également entre les cohéritiers, sans préciput et droit d'aînesse, n'être
sujets au douaire coutumier, au retrait féodal et lignager, aux droits féodaux et seigneuriaux, aux formalités des
décrets, ni au retranchement des quatre quints, en cas de disposition à cause de mort et testamentaire » ; sur le
Code noir, v. V.-V. PALMER, « Essai sur les origines et les auteurs du Code noir », RIDC 1998, pp. 111-140.
7
V. G. MEMETEAU, « L’esclave, meuble ou immeuble par destination », RRJ 2015-2, p. 503 et s.
8
Toutes ces expressions sont du Doyen Carbonnier.
9
Article 7 de la Constitution du Sénégal : « La personne humaine est sacrée. Elle est inviolable. L’État a
l’obligation de la respecter et de la protéger.
Tout individu a droit à la vie, à la liberté, à la sécurité, au libre développement de sa personnalité, à
l’intégrité corporelle notamment à la protection contre toutes mutilations physiques.
international10 pour rendre plus vigoureuse la prohibition. Celle-ci est d’ailleurs élargie à la
pratique dite de l’esclavage moderne11. Dès lors, « il ne s’agit plus de s’approprier la personne
dans son entier, il faut et il suffit de s’approprier de l’usage, ou les fruits, ou les produits »12
de la personne pour que l’atteinte soit corroborée.

B - Ce que révèle le présent…

Exemples choisis. L’ambivalence de la notion de bien se manifeste en des termes variés


de nos jours. Ses traits les plus décisifs s’illustrent par l’entrisme de plus en plus remarqué du
corps humain dans le commerce marchand à côté du statut toujours discuté des enfants à naître
(embryons et fœtus) et des cadavres. On peut y ajouter également l’évolution perceptible du
statut juridique de l’animal. Antérieurement considéré comme une chose, un bien par
conséquent lorsqu’il faisait l’objet d’appropriation, l’animal migre dans les droits occidentaux,
vers une catégorie non identifiée, en construction.

Le peuple sénégalais reconnaît l’existence des droits de l’homme inviolables et inaliénables comme base
de toute communauté humaine, de la paix et de la justice dans le monde.
Tous les êtres humains sont égaux devant la loi. Les hommes et les femmes sont égaux en droit.
Il n’y a au Sénégal ni sujet, ni privilège de lieu de naissance, de personne ou de famille ».
10
Article 2 de la Convention internationale relative à l’esclavage de Genève du 25 septembre 1926 : « Les Hautes
Parties contractantes s'engagent, pour autant qu'elles n'ont pas déjà pris les mesures nécessaires, et chacune en
ce qui concerne les territoires placés sous sa souveraineté, juridiction, protection, suzeraineté ou tutelle :
a) A prévenir et réprimer la traite des esclaves;
b) A poursuivre la suppression complète de l'esclavage sous toutes ses formes, d'une manière progressive et
aussitôt que possible ».
11
La traite des personnes est définie comme le commerce illégal d’êtres humains par enlèvement, menace de
recours ou recours à la force, tromperie, fraude ou « vente » à des fins d’exploitation sexuelle ou de travaux forcés.
Le commerce contemporain d’esclaves opère avec des faux passeports et des tickets d’avion. Plusieurs
Conventions internationales sont applicables dans ce domaine. Dans le combat contre la traite des êtres humains,
en particulier la traite des femmes et des petites filles, quatre conventions ont été négociées au début du XXème
siècle : l’Arrangement international du 18 mai 1904 pour la répression de la traite des blanches, la Convention
internationale du 4 mai 1910 relative à la répression de la traite des blanches, la Convention internationale du 30
septembre 1921 pour la répression de la traite des femmes et des enfants et la Convention internationale du 11
octobre 1933. Après la Deuxième guerre mondiale, la Convention pour la répression de la traite des êtres humains
et de l’exploitation de la prostitution d’autrui, esclavage, travail forcé, trafic de personnes du 2 décembre 1949 a
été élaborée et est entrée en vigueur le 25 juillet 1951. Elle a été reconnue par 81 États. Dans le cadre du protocole
additionnel de l’ONU sur la « Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée», un
nouvel élan a été apporté pour combattre la traite des êtres humains dans un but d’esclavage ou de prostitution.
C’est la première fois que de telles mesures de protection des victimes ont été exigées par les États. La Convention
des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée du 15 novembre 2000 est entrée en vigueur le 29
décembre 2003. 179 États l'ont ratifiée. Le « Protocole additionnel à la Convention des Nations Unies contre la
criminalité transnationale organisée visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des
femmes et des enfants» du 15 novembre 2000 est entré en vigueur le 25 décembre 2003. Jusqu’à maintenant 159
États l’ont ratifiée. Malgré l’abondance des instruments internationaux, on répertorie pourtant de nombreux
réseaux mafieux qui font de l’esclavage moderne un véritable business.
12
N. REBOUL-MAUPIN, Droit des biens, préc., n° 15, p. 18.
1 – Exemple n° 1 : La réification de la personne humaine, expression contemporaine de
l’ambivalence de la notion de bien

La « chosification » des éléments ou des produits du corps humain. Au-delà des


considérations générales sur la réification de la personne humaine, les illustrations les plus
symptomatiques sont révélées par le régime juridique des éléments ou organes (a) puis des
produits du corps humain (b) pour en déceler les manifestations saillantes.
Il en est ainsi lorsque certains produits ou éléments du corps humain ont été détachés de
celui-ci sans que la vie, la santé ou la dignité de la personne ne soit remise en cause. Le régime
juridique applicable à ces éléments et à ces produits du corps humain n’est pas sans rappeler
celui appliqué aux choses. Le régime juridique applicable aux éléments du corps humain, c’est
à dire ses organes, mérite d’être dissocié de celui des produits du corps humain.

a - Eléments ou organes du corps humain : d’une indisponibilité à leur non-


patrimonialité.
Convergence des droits positifs. Les droits positifs français et sénégalais partagent sur
ce point la même politique législative à quelques nuances près.
Droit français. Saisissant l’occasion de l’adoption de la loi n° 94-653 du 29 juillet 1994
relative au respect du corps humain, le législateur français retint le principe de la non-
patrimonialité du corps humain13. Exit celui de l’indisponibilité du corps humain ! Il n’est plus
question que de limiter les dérives susceptibles de faire du corps humain l’objet de conventions
tout azimut. Dès lors qu’elles ont pour objet les organes du corps humain, les conventions
doivent être à titre gratuit et poursuivre exclusivement un but médical ou thérapeutique14.
Interdiction de la GPA en droit français. La gestation pour le compte d’autrui (GPA) a
été proscrite sur cette base dès lors qu’elle faisait d’un organe du corps humain l’objet d’un
contrat de louage15. Avec l’admission du mariage pour tous en France, cette interdiction reste

13
Article 16-1 du Code civil français : « Chacun a droit au respect de son corps.
Le corps humain est inviolable.
Le corps humain, ses éléments et ses produits ne peuvent faire l'objet d'un droit patrimonial. »
Article 16-5 du Code civil : « Les conventions ayant pour effet de conférer une valeur patrimoniale au corps
humain, à ses éléments ou à ses produits sont nulles ».
Article 16-6 du Code civil : « Aucune rémunération ne peut être allouée à celui qui se prête à une expérimentation
sur sa personne, au prélèvement d'éléments de son corps ou à la collecte de produits de celui-ci ».
14
V. P.-A.-S. BADJI, « Le législateur sénégalais face à la bioéthique », Rev. Droit sénégalais, 2013, n° 11, Presses
de l’Université Toulouse 1 Capitole, pp. 74-75.
15
Article 16-7 du Code civil : « Toute convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d'autrui
est nulle ». De telles conventions ont d’abord été proscrites dans la jurisprudence avant que cette proscription
légale n’intervint. L’Assemblée plénière de la Cour de cassation française a pu décider : « La convention par
laquelle une femme s’engage, fût-ce à titre gratuit, à concevoir et à porter un enfant pour l’abandonner à sa
aujourd’hui très contestée voire même relative face au droit excipé par les personnes de même
sexe d’avoir une progéniture au même titre que les couples hétérosexuels16.
Droit sénégalais. La même philosophie prohibitionniste, celle d’affirmer la non-
patrimonialité du corps humain, prévaut dans la loi sénégalaise n° 2015-22 du 8 décembre 2015
relative aux dons, aux prélèvements et à la transplantation d’organes et aux greffes de tissus
humains.
Admission des prélèvements, dons et transplantations d’organes et de tissus humains en
droit sénégalais. L’article 6 de cette réglementation dispose :
« Le don d’un organe ou de tissus humains est gratuit et ne peut, en aucun cas, et sous
aucune forme, faire l’objet d’une transaction.
Seuls sont dus à l’établissement de santé les frais inhérents aux interventions exigées
par les opérations de prélèvement, de transplantation d’organes et de greffe de tissus humains,
ainsi que les frais d’hospitalisation y afférents ».
Encadrement restrictif des prélèvements, dons et transplantations d’organes et de tissus
humains en droit sénégalais. Il n’en demeure pas moins cependant que l’admission des
prélèvements, dons et transplantations d’organes et de tissus humains est aménagée en droit
sénégalais avec plus de réserve qu’en droit français. Fussent-ils par exemple gratuits et admis
seulement pour des raisons thérapeutiques17 comme en droit français, les dons et
transplantations d’organes ou de tissus ne sont possibles qu’entre membres très proches de la

naissance contrevient tant au principe d’ordre public de l’indisponibilité du corps humain qu’à celui de
l’indisponibilité de l’état des personnes » ; Ass. plén. 31 mai 1991, GAJC Tome 1, 12 ème édition, arrêt n° 50, p.
351 s.
16
Il n’est pas exclu d’ailleurs que le droit français évolue sur ces questions dans la mesure où de nombreux pays
étrangers admettent les conventions portant sur les mères porteuses. Ainsi, les français désireux de recourir à de
telles transactions n’hésitent pas à aller les passer à l’étranger et revendiquent, une fois de retour en France,
l’établissement de la filiation à l’égard du parent biologique en demandant la transcription de l’acte d’état civil
délivré à l’étranger ; v. Ass. plén. 3 juillet 2015, 15-50.002, publié au bulletin ; plus récemment, v. les 5 arrêts
rendus par la Cour de cassation le 5 juillet 2017, arrêts publiés au bulletin.
17
Article 3 de la loi préc. : « Le don, le prélèvement ou la transplantation d’organes et de tissus humains ne
peuvent avoir lieu que dans un but thérapeutique ».
famille18. En outre, ils ne peuvent être faits que du vivant du donneur19 avec son consentement
dûment attesté.
Ces nombreuses limitations portant sur les conventions relatives aux organes du corps
humain ne tarissent pas pour autant l’idée d’une réification du corps humain. Quid de ses
produits ?

b - La non-patrimonialité relative des produits du corps humain


Fondement de la relativité. Contrairement aux organes humains dont il est possible
d’affirmer de façon absolue qu’ils ne doivent pas faire l’objet de conventions à titre onéreux,
l’encadrement des produits du corps humain fait montre d’une rigueur plus élastique. Ces
produits ont été « fabriqués » par le corps dans une quantité non négligeable et souvent de façon
permanente dans une durée assez étendue de la vie. On peut citer en guise d’exemples les
cheveux, les ongles, le sang, le lait maternel, le sperme… A l’origine, ces « choses » ne
pouvaient faire l’objet que d’actes juridiques à titre gratuit. Pour une panoplie de produits, la
règle demeure sans doute à l’heure actuelle. Pour certains d’entre eux cependant, on constate
une amorce de monétarisation qui ne suscite pas la réprobation du législateur. On peut
notamment se référer au commerce très prisé au Sénégal de cheveux dits « naturels » et qui le
sont pour une bonne partie ainsi que des ongles, sils etc. En France, l’Etat est autorisé également
à vendre le sang20.
Bilan d’étape. Le corps humain et ses éléments ou produits sont-ils détachables de la
personne ? L’analyse juridique et le droit positif semblent de plus en plus l’admettre. Le postulat
jadis admis selon lequel la personne humaine serait hors du commerce juridique (à
distinguer du commerce marchand) a connu une érosion continue. Il s’est d’abord transmuté en

18
Article 9 de la loi n° 2015-22 du 08 décembre 2015 relative aux dons, aux prélèvements et à la transplantation
d’organes et aux greffes de tissus humains : « Le prélèvement d’un organe ou de tissus humains sur une personne
vivante, qui en fait le don, ne peut être effectué que dans l’intérêt thérapeutique direct d’un receveur.
Le donneur doit nécessairement être :
I° le père, la mère ou l’enfant ;
2° le frère ou la sœur germain, consanguin ou utérin, I ‘oncle, la tante, le neveu ou la nièce en ligne collatérale
du 3e degré, le cousin ou la cousine en ligne collatérale du 4e degré ;
3° l’époux ou l’épouse après au moins deux années de mariage.
Le lien de parenté entre le donneur et le receveur prévu au 1er et au 2ème du présent article se prouve selon les
modalités prévues par le Code de la Famille ».
19
Seule la cornée échappe à pareille proscription ; v. l’article 2 de la loi préc. : « Le don, le prélèvement ainsi que
la transplantation d’organes et la greffe de tissus humains s’effectuent dans le respect de l’intégrité physique de
la personne humaine et dans les conditions fixées par la présente loi.
Le prélèvement d’organe n’est autorisé que sur une personne vivante suivant les procédures prévues par la
présente loi.
Toutefois, le prélèvement de la cornée est autorisé sur une personne décédée suivant des modalités qui seront
fixées par décret ».
20
Article L1221-9 du Code français de la santé publique.
principe d’indisponibilité du corps humain. Cette transmutation matérialise l’entrée du corps
humain, ses éléments humains ou produits dans le commerce juridique et de manière
progressive dans le commerce marchand. De là à assimiler le corps humain, ses organes ou
produits à des choses, il n’y a qu’un pas ! La fulgurance de l’érosion du postulat originel a
justifié par la suite sa transformation en principe de non-patrimonialité afin de limiter les
effets pernicieux de la « chosification » contemporaine de la personne humaine. En tout état de
cause, la distinction entre personne et chose paraît de plus en plus sibylline à considérer toute
cette évolution. Si de telles déviations conceptuelles concernent la personne humaine de son
vivant, quid de ses états préexistants et post-existants ?

2 - Exemple n° 2 : les embryons et les fœtus

Les embryons et fœtus, choses ou personnes ? Le droit a tendance à appréhender les


deux concepts sous une même appellation, l’enfant à naître. Cette définition instaure une
certaine tautologie dans la mesure où la définition juridique de l’enfant est la personne humaine
née vivante. La naissance demeure ainsi un élément incontournable de ce qui détermine
juridiquement l’enfant.
Les embryons et fœtus sont des êtres vivants. L’embryon et le fœtus ne sont pas
considérés juridiquement du moins de façon conceptuelle comme des personnes. Le droit positif
fait dériver exceptionnellement certaines conséquences de tels états sans pour autant négliger
la portée déterminante que la naissance a dans toute reconnaissance d’une personnalité juridique
à un être humain21. Ce que la médecine réprouve en général.
En médecine, l’embryon correspond au développement d’un œuf ou zygote jusqu’à la
naissance d’un certain nombre de tissus et d’organes spécifiques (deux premiers mois de
grossesse). La période fœtale correspond à une autre étape marquant le développement de ces
tissus et organes ainsi que la croissance rapide du corps. Les embryons et les fœtus entrent donc
dans une catégorie plus large connue des êtres vivants par la biologie. Celle-ci s’y intéresse du
moins dans le processus de formation de l’être humain.
Tous les êtres vivants (les embryons et fœtus notamment) ne sont pas des personnes
juridiques. Toutefois, le droit ne connait pas d’une définition juridique de l’être humain qui se
détournerait ou se différencierait de la personne juridique. Or en considérant les êtres humains

21
Article 1er du Code la famille : « La personnalité commence à la naissance et cesse au décès.
Cependant l’enfant peut acquérir des droits du jour de sa conception s’il naît vivant.
La date de la conception d’un enfant est fixée légalement et de façon irréfragable entre le 180e et le 300e jour
précédant sa naissance ».
comme étant des personnes physiques, personnes dotées de la personnalité juridique, toute
assimilation des fœtus ou des embryons aux personnes juridiques paraît contre-indiquée. Sont-
ils pour autant des choses ? Une hésitation demeure.
Les embryons et fœtus subissent presque le traitement des choses : vérité ailleurs (en
France par exemple). Deux arguments d’inégale portée permettent de rapprocher le statut des
embryons et fœtus du statut des choses en droit français. .
Transfert et insémination possibles des embryons. Dans de nombreux pays occidentaux,
les embryons peuvent être cultivés en laboratoire aux fins de favoriser une assistance médicale
à la procréation. Le cas échéant, ils sont à destination en général de femmes stériles qui ne
peuvent pas procréer naturellement. Dans l’hypothèse aussi d’une fécondation in vitro, les
embryons qui n’ont pas été inséminés peuvent être congelés pour être transférés dans l’utérus
de la femme lorsque le désir d’un nouvel enfant du couple se matérialisera. Ces embryons sont
appelés « surnuméraires »22. S’ils ne venaient pas à être utilisés durant une période limitative
(en général cinq ans), les embryons « surnuméraires » pourraient être donnés à un autre couple
ou à la recherche23. Le couple considéré comme « propriétaire » des embryons congelés peut
également décider de leur destruction qui procèdera de l’arrêt de la conservation24.

3 - Exemple n° 3 : Les cadavres

Les cadavres, des choses sacrées. À l’instar des fœtus et des embryons, les cadavres
semblent également exclus de la catégorie des personnes physiques, donc juridiques en dépit
du fait qu’ils furent celles-ci. Le droit les assimile plutôt à des choses « sacrées » en dépit du
silence du législateur sur ladite qualification.
A la recherche de base textuelle en droit positif sénégalais. Aucune disposition du droit
positif sénégalais n’énonce de façon explicite que les cadavres relèvent de la catégorie des
choses. L’arrière-plan de certaines dispositions de règlementations existantes peut cependant
sous-tendre une telle qualification. A ce propos, pourrait être excipé l’article 1er de l’Acte

22
En 2016 en France, on a répertorié près de 210000 embryons humains par le Centre de Conservation des Œufs
et du Sperme humain (CECOS). A leur propos, on a pu décider en droit français que « le principe de respect de
tout être humain dès le commencement de sa vie n’est pas applicable aux embryons surnuméraires » ; Conseil
Constitutionnel français 27 juillet 1994, DC n° 94-344, DC n° 94-345.
23
Sur cette dernière hypothèse, cf. l’article 2151-5 du Code de la santé publique.
24
La CEDH ne semble pas être de cet avis ; cf. CEDH 27 août 2015, arrêt Parrillo c/. Italie, n°46470/11). Sur la
question du droit de propriété invoqué par une citoyenne italienne pour donner son embryon à la recherche, projet
remis en cause par la loi italienne qui interdisait la destruction des embryons, la CEDH a eu à énoncer que « les
embryons humains ne sauraient être réduits à des biens » (v. §215 de l’arrêt).
Uniforme sur les Contrats de Transport de Marchandises par Route (AUCTMR)25. Cette
disposition, à s’attacher son objet, détermine le champ spatial d’application du droit uniforme
dans son alinéa 1er ; il décline aussi, dans son alinéa 2, son champ matériel d’application.
Saisissant ce dernier prétexte, il exclut les « transports funéraires » de son objet. Une telle
exclusion laisse présumer la qualification juridique du cadavre dans la mesure où la prise en
compte des « transports funéraires » dans l’objet de l’AUCTMR qui vise de manière expresse
le transport de « marchandises » amène à conférer à celui-ci le statut de choses qui semble
consubstantielle à la nature des « marchandises », qu’il faut comprendre comme des biens à
vendre ou à livrer. Il faut dès lors comprendre que l’exclusion est justifiée par la nature
spécifique de cette « marchandise » qu’est le cadavre et non une impression contraire, c'est-à-
dire que le cadavre ne soit point une marchandise, une chose per se26.
Cette précision faite, il convient néanmoins de souligner que le cadavre n’est pas
considéré comme n’importe quelle chose. Le droit positif aménage un certain encadrement pour
éviter une marchandisation post-mortem des organes du corps humain et préserver la dignité de
la personne humaine que fut le cadavre.
Interdiction de toute marchandisation post-mortem des organes du corps humain et
dignité de la personne humaine. La non-patrimonialité des organes du corps humain demeure
un dogme après même le décès de la personne humaine. Au prétexte donc que le cadavre est
une chose, le droit positif interdit en principe toute atteinte à l’intégrité du corps humain. Ainsi,
la marchandisation post-mortem de ses organes est proscrite. On explique cette restriction par
un débordement de la dignité accordée à la personne humaine de son vivant. C’est cette dignité
qui confère au cadavre son caractère sacré.
Interdiction principielle du don d’organes post-mortem. Possible en droit sénégalais
du vivant de la personne, le don d’organes post-mortem est interdit a contrario à l’exclusion de
la cornée.
Don post-mortem au bénéfice d’un particulier limité à la cornée. La loi n° 2015-22 du
08 décembre 2015 relative aux dons, aux prélèvements et à la transplantation d’organes et aux

25
« 1) Le présent Acte uniforme s’applique à tout contrat de transport de marchandises par route lorsque le lieu
de prise en charge de la marchandise et le lieu prévu pour la livraison, tels qu’ils sont indiqués au contrat, sont
situés soit sur le territoire d’un État membre de l’OHADA, soit sur le territoire de deux États différents dont l’un
au moins est membre de l’OHADA. L’Acte uniforme s’applique quels que soient le domicile et la nationalité des
parties au contrat de transport.
2) L’Acte uniforme ne s’applique pas aux transports de marchandises dangereuses, aux transports funéraires, aux
transports de déménagement ou aux transports effectués en vertu de conventions postales internationales ».
26
V. S. CARRE, « Le transport de corps, un ectoplasme juridique », RRJ 2005-1, p. 2033.
greffes de tissus humains en dispose déjà ainsi pour la cornée27. La cornée reste donc l’unique
organe à pouvoir faire l’objet d’un don à un proche après le décès du donateur.
Don post-mortem du cadavre au bénéfice de la science. La loi portant Code d’Ethique
pour la Recherche en Santé du 9 mars 2009 autorise le don post-mortem du cadavre à la
recherche ou à la science dans des conditions drastiquement encadrées28.

4 – Exemple n° 4 : Les animaux

Pourquoi l’animal ? La mise en exergue de l’animal dans ces développements


laisserait penser qu’ils cessent d’être des choses, qualifications qui continuent pourtant de
prévaloir encore de nos jours dans une majorité de systèmes juridiques en ce compris celui
sénégalais. Notre parti-pris procède davantage d’une logique dynamique liée à l’observation
d’une métamorphose de plus en plus croissante des catégories du droit. Cette métamorphose est
perceptible chez l’animal dans ses rapports avec le Droit. Dans certains systèmes juridiques,
l’animal a cessé d’être une chose tout en continuant d’être un bien.
Constat d’une attention progressive des juristes portée sur le statut des animaux.
Contrairement aux végétaux, l’attention des juristes s’est cristallisée sur d’autres êtres vivants
qui partagent avec l’homme le fait d’être une création de la Nature ; il s’agit des animaux29.
Cette sollicitude contemporaine à l’égard des animaux concrétisée en France par une protection
juridique de plus en plus renforcée amène à l’appréhender sous un prisme nouveau en droit des
biens. Cette protection renforcée et ce renouveau de la catégorisation juridique des animaux qui
ne trouvent guère écho au Sénégal ont eu tendance à rapprocher le statut des ceux-ci des
personnes sans pour autant que la fusion ne soit complète. L’arrière-plan d’un tel
rapprochement part du constat selon lequel l’animal, contrairement aux autres biens, demeure
une chose animée et sensible.
A l’origine, l’animal était une chose. Malgré les controverses actuelles, l’unique
catégorie susceptible de recueillir les animaux reste les choses. Au Sénégal, cette évidence
demeure et c’est bien aussi le cas en France malgré l’évolution amorcée. Sur la question, le
Code civil a pris position de manière très nette30. PORTALIS considéré comme le père du Code

27
Article 2 dernier alinéa : « Toutefois, le prélèvement de la cornée est autorisé sur une personne décédée suivant
des modalités qui seront fixées par décret ».
28
Article 12 de ladite Loi : « La recherche en santé ne peut s’effectuer sur une personne en état de mort cérébrale
qu’avec son consentement préalablement exprimé par écrit ou par celui de sa famille ou de ses ayant droits ».
Article 13 : « L’utilisation du corps d’une personne décédée à des fins de recherche ne peut se faire qu’avec le
consentement préalablement exprimé par le sujet de son vivant ou par celui de ses ayant droits ».
29
V. J.-P. MARGUENAUD, L'animal en droit privé, Préf. Cl. LOMBOIS, PUF, 1992.
30
Article 528 du Code civil.
civil, dans son Discours préliminaire du premier projet du Code civil31, partageait une
conviction qui reprenait semble-t-il cette croyance. Ne disait-il pas que « L’homme naît avec
des besoins ; il faut qu’il puisse se nourrir et se vêtir : il a donc droit aux choses nécessaires à
sa subsistance et à son entretien. Voilà l’origine du droit de propriété »32 ?
Convergence entre la Religion et le Droit. D’ailleurs, en droit des biens, c’est l’une des
rares convergences à relever entre le Droit et la Religion. En effet, dans l’Islam tout comme le
Christianisme, l’animal est susceptible de faire l’objet d’une appropriation par l’homme. Ceci
l’exclut de la catégorie des personnes. Dans l’ordre des créations divines, le fait qu’ils aient été
créés avant l’Homme n’y change rien. Dieu pris d’une adoration et d’une estime
incommensurable pour les êtres humains a créé les animaux, d’autres êtres vivants, pour la
satisfaction de leurs besoins essentiels33.
Amorce d’une évolution du statut juridique des animaux dans les pays
occidentaux. Initialement, seuls les animaux domestiques semblaient être dignes d’une
protection juridique. L’objet de l’attention des juristes a porté initialement sur la souffrance que
l’homme faisait subir aux animaux, pas n’importe lesquels, ceux domestiques. C’est
essentiellement sous l’angle du droit pénal qu’était donc envisagée leur protection. Bien que

31
Discours prononcé le 21 janvier 1801 et le Code civil promulgué le 21 mars 1804, Préface de Michel
MASSENET, Bordeaux : Éditions Confluences, 2004, 78 pp. Collection : Voix de la Cité. L’intégralité du Discours
est accessible sur
http://classiques.uqac.ca/collection_documents/portalis/discours_1er_code_civil/discours_1er_code_civil.pdf.
Dernière consultation, le 18 avril 2016 à 9h.
32
Discours préc., p. 65.
33
La Sainte Bible, Ancien Testament, Version Louis SECOND 1910, traduite sur les textes originaux hébreu et
grec, éd. The Bible League, 2001, Genèse, Chapitre I : « 23 Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le
cinquième jour.
24 Dieu dit : Que la terre produise des animaux vivants selon leur espèce, du bétail, des reptiles et des animaux
terrestres, selon leur espèce. Et cela fut ainsi.
25 Dieu fit les animaux de la terre selon leur espèce, le bétail selon son espèce, et tous les reptiles de la terre selon
leur espèce. Dieu vit que cela était bon.
26 Puis Dieu dit : Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu'il domine sur les poissons de
la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre.
27 Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu, il créa l'homme et la femme.
28 Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l'assujettissez ; et dominez sur
les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.
29 Et Dieu dit : Voici, je vous donne toute herbe portant de la semence et qui est à la surface de toute la terre, et
tout arbre ayant en lui du fruit d'arbre et portant de la semence : ce sera votre nourriture.
30 Et à tout animal de la terre, à tout oiseau du ciel, et à tout ce qui se meut sur la terre, ayant en soi un souffle
de vie, je donne toute herbe verte pour nourriture. Et cela fut ainsi ».
Le Saint Coran, Sourate 16 AN-NAHL (Les abeilles) : « 5. Et les bestiaux, Il les a créés pour vous; vous en
retirez des [vêtements] chauds ainsi que d'autres profits. Et vous en mangez aussi.6. Ils vous paraissent beaux
quand vous les ramenez, le soir, et aussi le matin quand vous les lâchez pour le pâturage. 7. Et ils portent vos
fardeaux vers un pays que vous n'atteindriez qu'avec peine. Vraiment, votre Seigneur est Compatissant et
Miséricordieux. 8. Et les chevaux, les mulets et les ânes, pour que vous les montiez, et pour l'apparat. Et Il crée
ce que vous ne savez pas ».
cette politique criminelle existe au Sénégal34, ses manifestations sont plus illustratives en
France35. Il faut néanmoins préciser que de telles politiques répressives n’avaient nullement
pour ambition de doter l’animal d’un statut juridique. La protection qu’elles procuraient à
l’animal était médiate. En sanctionnant l’infracteur, c’est bien la paix publique que le Droit
objectif voulait garantir. Une telle protection bénéficiait ainsi directement aux personnes, les
propriétaires de telles bêtes plutôt qu’à celles-ci. La même lecture peut être faite à propos des
animaux sauvages.
L’extension de la protection aux animaux sauvages avec la prise en compte des
impératifs écologiques. Une initiative similaire a été élargie aux animaux sauvages face au
constat de la disparition alarmante de certaines espèces animales36. Le développement de

34
V. pour le Sénégal,
Code pénal,
Article 424 : « Quiconque aura empoisonné des chevaux ou autres bêtes de voiture, de monture ou de charge, des
bestiaux à cornes, des moutons, chèvres ou porcs, ou des poissons dans des étangs, viviers ou réservoirs, sera
puni d’un emprisonnement d'un an à cinq ans, et d'une amende de 20.000 à 100.000 francs.
Il pourra, en outre, être interdit de séjour pendant une durée de deux ans au moins et cinq ans au plus » ;
Article 425 : « Ceux qui, sans nécessité, auront tué ou mutilé l'un des animaux mentionnés au précédent article,
seront punis ainsi qu'il suit:
Si le délit a été commis dans les bâtiments, enclos et dépendances ou sur les terres dont le maître de l'animal tué,
ou mutilé était propriétaire, locataire, colon ou fermier, la peine sera un emprisonnement d'un mois à un an;
S'il a été commis dans tout autre lieu, l'emprisonnement sera d'un à six mois.
Le maximum de la peine sera toujours prononcé en cas de violation de clôture » ;
Article 426 : « Quiconque aura, sans nécessité, tué ou mutilé un animal domestique dans un lieu dont celui à qui
cet animal appartient est propriétaire, locataire, colon ou fermier, sera puni d'un emprisonnement d'un mois à six
mois.
S'il y a eu violation de clôture, le maximum de la peine sera prononcé » ;
Code des contraventions, Loi n° 65-557 du 21 juillet 1965,
Article 12 : « Seront punis des peines prévues aux articles 2 et 3 ou de l'une de ces deux peines seulement:
1) Ceux qui, par maladresse, imprudence, inattention, négligence ou inobservation des règlements, auront
involontairement causé la mort ou la blessure des animaux ou bestiaux appartenant à autrui;
2) Ceux qui auront exercé sans nécessité, publiquement ou non, de mauvais traitements envers un animal
domestique ou apprivoisé, ou tenu en captivité; en cas de condamnation du propriétaire de l'animal ou si le
propriétaire est inconnu, le tribunal pourra décider que l'animal sera remis à une œuvre de protection animale
reconnue d'utilité publique ou déclarée, laquelle pourra librement en disposer ».
35
V. Loi du 2 juillet 1850 dite GRAMMONT sur les mauvais traitements envers les animaux domestiques,
JORF du 20 août 1944, p. 299. Cette protection juridique s’est accentuée avec la Loi n° 76-629 du 10 juillet 1976
relative à la protection de la nature.
Article 9 de la loi du 10 juillet 1976 (article L 214-1 du code rural) : « Tout animal étant un être sensible doit être
placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce ». Article
10 de la loi du 10 juillet 1976 (article L 214-2 du code rural) : « Tout homme a le droit de détenir des animaux
dans les conditions définies à l'article 9 ci-dessus et de les utiliser dans les conditions prévues à l'article 276 du
code rural, sous réserve des droits des tiers et des exigences de la sécurité et de l'hygiène publique et des
dispositions de la présente loi.
Les établissements ouverts au public pour l'utilisation d'animaux sont soumis au contrôle de l'autorité
administrative qui peut prescrire des mesures pouvant aller jusqu'à la fermeture de l'établissement,
indépendamment des poursuites pénales qui peuvent être exercées au titre de la présente loi. Un décret en Conseil
d'Etat précise les modalités d'application du présent article ».
V. J.-P. MARGUENAUD, « L'animal dans le nouveau code pénal », D. 1995, p. 187 ss. ; M. DANTI-JUAN, « La
contribution du nouveau code pénal au débat sur la nature juridique de l'animal », RD rur. 1996, pp. 477.
36
V. le Code sénégalais de la chasse et de la protection de la faune, Loi n° 86-04 du 24 janvier 1986 et son décret
d’application n° 86-844 du 14 juillet 1986.
l’écologie a fait prendre conscience aux hommes que, de la préservation de la nature, dépendait
aussi celle de la vie humaine. Le 20ème siècle demeure l’époque où les grands problèmes
écologiques commencent à préoccuper le destin commun de l’humanité. Il a semblé donc
nécessaire d’élargir les préoccupations liées à la protection juridique des animaux à la faune.
L’objectif poursuivi reste encore pour le moins égoïste car c’est en voulant assurer sa propre
survie que les êtres humains souhaitent préserver la diversité biologique.
Changement de paradigme ? Toutes ces actions législatives n’avaient pas pour
ambition de changer la catégorie juridique des animaux en droit des biens. Néanmoins, elles
faisaient prendre conscience que la catégorisation des animaux en choses était sur le point
d’évoluer ; du moins, sans pouvoir être assimilé à une personne, on devait progressivement
admettre que l’animal était bien plus qu’une chose37 !
Au plan international. Une telle préoccupation a été relayée au plan supranational avec
l’adoption dans la très solennelle organisation internationale, l’UNESCO, de la Déclaration
Universelle des Droits de l’Animal en date du 15 octobre 197838.
Les droits internes. Certains systèmes juridiques à l’instar du droit allemand39, suisse40
et autrichien ont abandonné la qualification de l’animal en chose. Le droit français arpente une
voie indirecte. Sans abandonner formellement la qualification de choses, les différentes
réformes envisagées ces dernières années semblent doter l’animal « d'une personnalité
juridique technique, limitée notamment à ses besoins de défense »41. Cet élan s’est matérialisé
par le socle législatif forgé à cette fin. Outre la loi du 10 juillet 1976 relative à la protection de
la nature, une loi du 6 janvier 1999 relative aux animaux dangereux et à la protection des
animaux a d’abord remanié l’article 528 du Code civil en distinguant l’animal de la chose
inanimée42. La loi du 16 février 2015 a parachevé le mouvement amorcé en insérant un article

37
En ce sens, R. LIBCHABER, « Perspectives sur la situation juridique de l’animal », RTD. Civ. 2001, p. 239 ss.
38
V. R. BABADJI, « L’animal et le droit : à propos de la Déclaration Universelle des Droits de l’Animal », Revue
Juridique de l’Environnement, 1999, pp. 9-22.
39
Article 90 du Code civil allemand : « Les animaux ne sont pas des choses. Ils sont protégés par des lois
spécifiques. Les dispositions s’appliquant aux choses ne leur sont appliquées que dans la mesure où il n’existe pas
de dispositions contraires ».
40
Article 641 du Code civil suisse : « Les animaux ne sont pas des choses. Sauf dispositions contraires, les
dispositions s’appliquant aux choses sont également valables pour les animaux ».
41
J.-P. MARGUENAUD, « La personnalité juridique des animaux », D. 1998, p. 205.
42
Article 528 du Code civil : « Sont meubles par leur nature les animaux et les corps qui peuvent se transporter
d'un lieu à un autre, soit qu'ils se meuvent par eux-mêmes, soit qu'ils ne puissent changer de place que par l'effet
d'une force étrangère ». C’est nous qui soulignons. L’ancien article 528 disposait : « Sont meubles par leur nature
les corps qui peuvent se transporter d’un lieu à un autre, soit qu’ils se meuvent par eux-mêmes, comme les animaux,
soit qu’ils ne puissent changer de place que par l’effet d’une force étrangère comme les choses inanimées ».
nouveau dans le Code civil43 tout en en modifiant d’autres qui encadraient le régime juridique
des animaux44.
Perspectives. La réflexion semble évoluer vers des considérations théoriques plus
controversées45 qui tendraient plus à reconnaître des droits subjectifs aux animaux alors que
jusqu’à ce jour, seules les personnes au sens juridique, les personnes physiques et morales, en
sont pourvues. On doit cette évolution de la pensée en partie aux travaux des généticiens qui
ont découvert de grandes capacités cognitives chez certains animaux comme les singes. Dans
les manifestations pratiques d’une telle tendance, on remarquera tout particulièrement une
décision topique du TGI de Lille qui n’a pas manqué dans un jugement en date du 16 mars 1999
de qualifier le chien d’un aveugle de « personne par destination »46. De là à franchir les bornes
de la distinction entre animaux et personnes, il n’y a qu’un pas. Aucun texte législatif n’a de

43
Article 515-14 : « Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité. Sous réserve des lois qui les protègent,
les animaux sont soumis au régime des biens ».
44 Article 524 nouveau du Code civil : « Les objets que le propriétaire d'un fonds y a placés pour le service et
l'exploitation de ce fonds sont immeubles par destination.
Les animaux que le propriétaire d'un fonds y a placés aux mêmes fins sont soumis au régime des immeubles par
destination.
Ainsi, sont immeubles par destination, quand ils ont été placés par le propriétaire pour le service et l'exploitation
du fonds :
Les ustensiles aratoires ;
Les semences données aux fermiers ou métayers ;
Les ruches à miel ;
Les pressoirs, chaudières, alambics, cuves et tonnes ;
Les ustensiles nécessaires à l'exploitation des forges, papeteries et autres usines ;
Les pailles et engrais.
Sont aussi immeubles par destination tous effets mobiliers que le propriétaire a attachés au fonds à perpétuelle
demeure».
Article 528 du Code civil : « Sont meubles par leur nature les biens qui peuvent se transporter d'un lieu à un
autre ».
D’autres dispositions ont connu des modifications formelles : articles 533, 564, 2500 et 2501 du Code civil.
45
V. A.-M. SOHM-BOURGEOIS, « La personnification de l'animal : une tentation à repousser », D. 1990, p. 33
ss.
46
V. X. LABBEE, « Le chien-prothèse », D. 1999, p. 350 et s. L’auteur qui a commenté cette décision n’a pas
manqué de relever ceci : « La présente espèce pose le problème de l'indemnisation du dommage causé au chien
accompagnant un aveugle piéton victime d'un accident de la circulation. Un chien est un meuble : il ne peut être
« victime » d'un accident de la circulation au sens de la loi de 1985. En va-t-il de même du chien d'aveugle tenu
en laisse ? La loi dispose que le piéton victime d'un accident est indemnisé des dommages causés « à sa personne
sans que puisse lui être opposée sa faute », faute qui peut avoir « pour effet de limiter ou d'exclure l'indemnisation
des dommages aux biens » subis par la victime. La loi ajoute toutefois en son art. 5 que « les fournitures et
appareils délivrés sur prescription médicale donnent lieu à une indemnisation selon les règles applicables à la
réparation des atteintes à la personne ». L'indemnisation du dommage causé au chien-prothèse suivra-t-elle les
règles relatives à l'indemnisation du piéton, ou à celle de ses biens ? Le coût d'un chien d'aveugle n'est pas
négligeable en raison de sa longue éducation. Mais un chien d'aveugle - même s'il peut (pourquoi pas ?) être
prescrit par un médecin au même titre qu'un médicament de confort - ne fait pas partie de l'appareillage pris en
charge par la sécurité sociale. Il nous semble pourtant qu'en application de la théorie générale de la personne
par destination on puisse appliquer les règles relatives aux personnes. Mais le problème ne mériterait-il pas d'être
clairement réglé par les textes ? C'est ce que nous pensons ».
nous jours envisagé une refonte des catégories juridiques existantes. Le droit lege ferenda
pourrait néanmoins leur faire accéder à la personnalité juridique.

Nonobstant les observations liminaires qui permettent d’expliquer la polysémie de la


notion de bien dans les systèmes romano-germaniques, le droit des biens se particularise
autrement au Sénégal et partout ailleurs en Afrique. On dénote un faible intérêt porté à cette
discipline charnière du droit privé. L’histoire du droit africain semble livrer sa part de vérité sur
cette situation. Elle converge cependant avec celle d’autres continents à l’instar de l’Europe.

III - Histoire du droit et droit des biens.

Un mouvement alternatif. L’acception actuelle que le droit positif a de la propriété des


biens n’a pas été de tout temps. Dans toutes les aires géographiques, la propriété a d’abord
connu une conception sociale avant d’évoluer vers une conception individualiste. La définition
contemporaine de la propriété reste donc le fruit d’une longue évolution ponctuée par des
discussions et des controverses philosophiques, économiques, sociales et juridiques. Elle
procède aussi d’un fait historique.
Analyse de la conception « sociale » de la propriété à partir de la terre. La propriété
privée a de tout temps existé pour les choses mobilières. Pour rendre compte de la conception
originelle de la propriété, l’angle privilégié d’étude reste la terre. En effet, la première fortune
qui soit en Afrique comme en Europe a toujours été la terre. L’importance qu’elle avait pour
des économies essentiellement tournées vers l’agriculture et l’élevage se présumait. La
première déclinaison de la propriété pour ce qui est de la terre reste donc son trait collectif et
non individuel. La terre appartenait à la communauté la plus large qui soit durant cette période,
la tribu ou le clan. Ce trait est partagé par l’histoire européenne comme africaine de la propriété.
En Europe, cette propriété collective a existé dans l’Antiquité non romaine tandis qu’en
Afrique, c’est cette conception qui était la plus répandue avant que d’autres conceptions ne se
soient propagées du fait de la colonisation47. Par la suite, la conception africaine de la propriété
foncière a subi les influences des conceptions en vigueur dans les systèmes juridiques des
puissances colonisatrices sans pour autant disparaître complétement48. Pour les Etats africains

47
V. KOUASSIGAN, L’homme et la terre, Droits fonciers coutumiers et droit de propriété en Afrique occidentale,
op. cit.
48
« C’est surtout au sujet du régime juridique de la terre que se manifeste l’originalité des droits africains.
Traditionnellement, la terre n’est pas considérée comme étant susceptible d’appropriation privée ; en cela, elle
est davantage traitée comme peut l’être la mer ou l’air dans les droits européens. Plus exactement, et si l’on tient
absolument à relever une relation d’appartenance, il convient alors de dire que la terre appartient à la divinité,
aux fétiches ou aux ancêtres, qu’elle a été affectée à la communauté plus ou moins large qui en use et tire profit
francophones en général et le Sénégal en particulier, il s’agit du droit français49. Pour autant, la
conception française du droit de propriété héritée par les systèmes juridiques africains est le
fruit d’une longue évolution.

A– L’évolution du statut de la terre en France depuis l’Ancien droit

Moyen Âge (Ancien droit) et propriété. Le droit français a hérité de la propriété


collective du droit romain. Par la suite, avec la féodalité, il a connu la propriété individuelle au
bénéfice exclusif des seigneurs locaux. Mais à compter du Moyen âge, la France commence à
faire l’expérience d’une division du droit de propriété en matière immobilière. Sur la terre, se
juxtaposaient deux prérogatives. Le suzerain avait le domaine éminent tandis que le tenancier
détenait le domaine utile. Pour autant, entre les deux, la qualité de véritable propriétaire devait
être reconnue au titulaire du domaine éminent. En effet, le suzerain, propriétaire d’un domaine
foncier très important au titre de la féodalité qu’il n’arrivait pas à exploiter, concédait en général
le domaine utile à des tenanciers en contrepartie du paiement d’une redevance. Vers le 18ème
siècle, le rapport de force s’est inversé dans la mesure où les prérogatives des tenanciers ont
commencé à avoir plus d’importance sur celles des suzerains étant donné qu’ils exerçaient les
prestations les plus essentielles sur les terres concédées. De la sorte, « les droits féodaux finirent
par être considérés comme des atteintes intolérables à la propriété »50. La grande particularité
de cette époque reste toutefois la création et la prolifération des droits réels démembrés grevant
les fonds de terre encore connus à notre époque qu’il s’agisse de l’hypothèque, de
l’emphytéose…
Révolution de 1789 et propriété. Avec la Révolution française, on assiste à la
consolidation des droits des exploitants sur les terres qui leur furent concédées. Formellement,
les tenanciers deviennent les propriétaires au détriment des suzerains. La révolution érige par
la même occasion le droit de propriété en droit de l’homme. En outre, il devient un pendant sine
qua none de la liberté.
Code Napoléon et propriété. L’étiolement de la conception sociale de la propriété
connait son apogée avec l’adoption du Code Napoléon qui dispose en son article 544 que : « La

des produits qu’elle fournit. La colonisation, accompagnée à des degrés très variables selon les puissances
conquérantes par une tendance à l’impérialisme juridique, a généralement suscité la coexistence des régimes des
terres variant selon qu’il s’agissait ou non de régions urbaines. Puis la décolonisation a mis en lumière les
inconvénients que pouvait entrainer, dans la perspective du développement des pays considérés, la persistance
des concepts traditionnels imprégnant et dominant la propriété africaine » ; F. TERRE & Ph. SIMLER, ouvr.
préc., pp. 102-103, n° 90.
49
V. F. ZEITOUN, « Le droit immobilier au Sénégal » préc., pp. 21-22.
50
F. TERRE & Ph. SIMLER, ouvr. préc. p. 94.
propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu'on
n'en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements ». L’individualisme apparent
dans cette proclamation formelle de l’article 544 du Code Napoléon, maintenu dans le Code
civil et sur lequel nous reviendrons substantiellement pour étudier les composantes du droit de
propriété, est topique de l’ère contemporaine. Elle prévaut aussi dans le système juridique
sénégalais.

B – La réception de la conception individualiste dans le système juridique sénégalais

Sociologie africaine. Le contexte sociologique se prête mal aussi à une vulgarisation


du droit des biens. Les justifications ressortissent essentiellement de la tradition personnaliste
négro-africaine. Cette tradition privilégiait les rapports personnels sur ceux patrimoniaux. Ceci
se manifestait par le désintérêt notoire des populations par rapport aux mécanismes
d’appropriation des biens et d’accumulation des richesses51. Ce désintérêt notoire est accentué
par le trait solidariste et communautariste des sociétés négro-africaines faisant que le groupe
primait sur l’individu. Ainsi, la prééminence du groupe était exaltée au détriment de celle des
individus. Or, il est une évidence ordinaire de remarquer que le droit des biens ne peut se
développer dans une société et un environnement économique qu’autant que le statut juridique
de l’individu soit reconnu et exalté. La relation directe entre le bien et la personne pour être
encadrée suppose nécessairement que l’autonomie de la personne juridique soit érigée en
postulat. Cette dernière considération faisait étonnamment défaut dans les droits traditionnels
africains (1) justifiant l’importation des concepts français du droit civil des biens par le canal
du droit colonial (2).

1 – Droit traditionnel et propriété

Traduction de la communautarisation en droit des biens dans les droits


traditionnels. En droit des biens, cette communautarisation des rapports sociaux avait deux
déclinaisons particulières. Les biens essentiels au développement des échanges étaient
généralement frappés d’inaliénabilité. Dans ces conditions, le droit de propriété qui avait une
conception particulière dans les sociétés négro-africaines ne pouvait recouvrir qu’un domaine

51
En ce sens, M.-B. TRAORE, « Système juridique et régulation sociale chez les Mandeng du Mali », Penant
1986, p. 261 ; S.-S. DIALLO, « L’évolution du droit traditionnel, fondement de la dualité des juridictions en
Haute-Volta », Penant 1977, p. 327.
réduit52. Pour un certain nombre de biens, le droit de propriété était résolument collectif, fort
éloigné donc des considérations individualistes et privatistes qui inspirent celui encadré par le
Code civil53.
Naturelle collective de la terre. Les biens les plus importants à l’instar des terres étaient
exclus de la commercialité juridique en raison de leur nature collectiviste. C’est ce que
KOUASSIGAN a brillamment démontré dans sa thèse sur le régime juridique de la terre en
Afrique noire54. Ces biens considérés comme indispensables à la survie de la famille ou du
groupe, ne pouvaient dès lors faire l’objet de transactions commerciales. Dans la logique des
africains, « il y a alliance de l’homme avec la terre qui est au-delà d’un droit propriété : on ne
peut rien céder »55. Les terres constituant l’assiette substantielle du patrimoine du groupe, leur
inaliénabilité était justifiée par la fonction essentielle qu’ils avaient sur la pérennité du lien
social56.
Nature collective de certains biens accessoires. Cette impossibilité transactionnelle
pouvait occasionnellement frapper le cheptel et certains biens mobiliers tels les bijoux
familiaux.
Appropriation individuelle des biens produits par le travail créateur. L’accession à
la propriété pour les autres catégories de biens ne pouvait résulter que d’un travail créateur57.
Ainsi, l’importance des biens mobiliers était résiduelle car l’accumulation de richesses n’était
pas l’apanage des sociétés négro-africaines. En outre, ces sociétés étaient essentiellement
agricoles et véhiculaient ainsi une économie de subsistance plutôt qu’une économie de
production et de consommation58.

52
En ce sens, P. MEYER, « La structure dualiste du droit au Burkina : problèmes et perspectives », Penant 1986,
p. 79 ; D. SARR, « La Cour d’appel de l’AOF », Thèse mult., UCAD 1963, p. 490.
53
Les modes acquisitifs de propriété tels que l’usucapion ou l’accession étaient inconnus des droits coutumiers ;
en ce sens, R. DAVID, « La refonte du code civil dans les États africains », Penant 1962, p. 355.
54
KOUASSIGAN, thèse préc.
55
J.-J. NAMBO, op. cit., p. 53 ss. ; M. LANDRAUD, « Justice indigène et politique coloniale (…) », Penant 1978,
p. 218 ss.
56
« On ne pouvait imaginer à l’époque que la terre puisse faire l’objet d’appropriation personnelle parce que
d’une part, elle s’appartient à elle-même, et d’autre part, le groupe clanique ou tribal demeurait nécessaire pour
permettre aux individus de subsister au milieu d’une nature hostile où les invasions se succédaient, les empires
naissaient, se répandaient, et s’écroulaient » ; S.-S. DIALLO, « L’évolution du droit traditionnel, fondement de
la dualité des juridictions en Haute-Volta » préc., p.327.
57
KOUASSIGAN, op. cit., p.9.
58
Un auteur a pu avancer ceci : « L’affirmation sous-jacente à tous les discours ethno-économistes, selon laquelle
l’économie des primitifs est une économie de subsistance permettant tout juste d’échapper à la famine et à la
misère au prix d’efforts de chaque instant, ne résiste pas aux statistiques et ne rend pas compte de la signification
de leur attitude économique. Les chasseurs collecteurs dont l’activité économique a été mesurée par les
ethnologues satisfont leurs besoins en consacrant par jour en moyenne de trois à cinq heures seulement à cette
activité. Il en va de même des agriculteurs primitifs qui ne produisent pas pour échanger mais pour consommer.
Les uns et les autres pourraient travailler plus, mais ils limitent volontairement leur activité, ce qui implique qu’à
la différence des occidentaux ils refusent à la fois la croissance indéfinie de leurs besoins, la production de surplus
2 – La réception du droit civil des biens en Afrique par le canal du droit colonial

Domaine restrictif de la propriété individuelle dans l’Afrique précoloniale. Puisque


« le droit de propriété et le droit des contrats sont indispensables au circuit de la production et
de la circulation des biens au sein du système capitaliste »59, les autorités coloniales se sont
essayées à une refondation des structures économiques des sociétés traditionnelles. Nonobstant
l’application de principe des Codes français dans les colonies de l’AOF60, l’intérêt que
suscitaient les immenses domaines fonciers à l’égard des autorités coloniales allait être à
l’origine d’une réforme ambitieuse du régime juridique de la terre61 qui n’a pas manqué
d’ailleurs de provoquer certaines incongruités auprès des « indigènes »62.
Les principales règlementations coloniales. Le décret du 24 juillet 1906 complété par
celui du 26 juillet 1932 commence par instituer la propriété privée foncière tenue dans les livres
fonciers en permettant aux « occupants » d’y accéder par le biais d’une procédure
d’immatriculation. Par la suite, la succession des droits fonciers reconnus aux chefs
traditionnels au profit des autorités coloniales a été décidée sur le fondement très contestable
de la subrogation63. Enfin, le décret du 15 novembre 1935 a retenu le principe de l’appropriation

et la constitution de stocks. Attitude hostile à l’échange qui ne permet pas la naissance d’un champ économique
autonome dont la signification également doit être soulignée : si ces sociétés primitives ont horreur du profit, c’est
qu’elles craignent pour elles-mêmes la division entre riches et pauvres et l’asservissement des uns par les autres
et peut-être aussi les risques de guerre avec les sociétés voisines qui convoiteraient leurs stocks. En maintenant
volontairement leur activité économique au niveau correspondant aux besoins qu’elles ont choisi de satisfaire,
elles réalisent la première économie d’abondance leur assurant des ressources supérieures à leur consommation,
et elles atteignent l’objectif d’indépendance collective et individuelle qu’elles se sont fixé » ; M. ALLIOT, « Un
droit nouveau est-il en train de naître en Afrique » in, Gérard CONAC, (dir.), « Dynamiques et finalités des droits
africains », Actes du colloque de la Sorbonne, La vie du droit en Afrique, Economica, 1980, pp. 469-495, spéc. pp.
470-471.
59
A.-C. PAPACHRISTOS, « La réception des droits privés étrangers comme phénomène de sociologie
juridique », Préface de Jean CARBONNIER, LGDJ, 1975, p. 11.
60
Ils ont d’abord été appliqués dans les quatre communes, Dakar, Gorée, Saint-Louis et Rufisque. Ces communes
constituaient les principaux lieux d’établissement des occidentaux et de l’administration coloniale mais également
les lieux d’implantation des comptoirs commerciaux en Afrique. Les dispositions du Code civil y ont trouvé
application depuis 1830 sans distinction de personnes tandis que le Code du commerce y a été localement
promulgué le 7 décembre 1870 ; cf. P. LAMPUE, « Les conflits de lois interrégionaux et interpersonnels dans le
système juridique français », RCDIP 1954, pp. 286-287. Le Code de procédure civile a trouvé application dans la
colonie Sénégal et dépendances indirectement mais de façon illégale. Un arrêté local en date du 22 juin 1933 avait
repris les grands axes du Code de procédure civile mais les juges se referaient majoritairement à celui-là ; en ce
sens, D. SARR, thèse préc., p. 262.
61
Au Sénégal, sa portée a été toutefois relativisée ; en ce sens, M. DEBENE, « Regard sur le droit foncier
sénégalais : un seul droit pour deux rêves », RIDC 1986, pp. 80-81.
62
V. J.-J. NAMBO, « Le contrat de vente immobilière entre citoyens français et indigènes en Afrique noire
coloniale (Sénégal, Gabon, Cameroun) » préc., p. 53.
63
La formule utilisée par la Cour d’appel de l’AOF pour accréditer la thèse de la subrogation était la suivante :
« Ayant hérité, conformément aux principes du droit international public, des droits et prérogatives qui étaient
l’apanage des souverains des pays annexés… », citée par Dominique SARR, thèse préc., p. 496. L’attribution d’un
droit de propriété aux chefs traditionnels a été très contestée. Comment pouvait-on leur reconnaître ainsi des droits
de propriété que ne leur reconnaissaient pas leurs propres coutumes ? Cf. à ce sujet KOUASSIGAN, thèse préc.,
des biens vacants et sans maîtres par les autorités coloniales64. Ces actions conjuguées ont
permis de doter potentiellement la puissance coloniale d’un immense domaine foncier65. Elles
ont également provoqué le délitement progressif de la conception traditionnelle de la
propriété66. On le mesure davantage en convoquant les écrits du Professeur Blanc qui affirmait
que « l’évolution du droit foncier africain n’a pas tant pour résultat de faire passer les paysans
du régime de la propriété collective à celui de la propriété individuelle mais d’un système
statutaire à un système contractuel, de distendre les liens entre l’individu et la terre, en
mobilisant en quelque sorte cette dernière, ramenée, ou portée, au rôle d’outil, analogue à
d’autres, voué comme eux à la fabrication d’un produit, vivrier ou non, aliénable »67.
Pluralisme juridique en matière foncière durant la période coloniale. La mise en
branle de toutes ces nouveautés a instauré en Afrique un pluralisme juridique durant la période
coloniale et même postcoloniale. Cette dualité des règles applicables était davantage perceptible
en matière foncière. Elle se caractérisait notamment par l’application conjointe de deux régimes
fonciers, l’un étant conforme à la conception négro-africaine du droit de propriété d’essence
collectiviste, l’autre s’attachant à la conception individualiste et romaine du droit de propriété.
La conception collective de la propriété foncière justifiait son inaliénabilité et son
intransmissibilité hors du groupe. Cette conception s’opposait à celle consacrée par le Code
napoléon et les réglementations coloniales ouvrant à son propriétaire un titre individuel et
renforçant la commercialité juridique des immeubles. Dans le pluralisme juridique colonial,
c’est par la procédure de l’immatriculation des terres que la conception romaine du droit de
propriété a pu être reçue en Afrique noire. De nombreux systèmes juridiques africains le
connaissent toujours en raison du désinvestissement sans précédent du droit des biens par le
législateur.
Subsistance résiduelle de la conception collective du droit de propriété. En effet,
cette dernière conception subsiste dans des proportions résiduelles au sein de certaines
collectivités68. Sur un autre registre, la loi sur le domaine national pérennise au plan formel la

p. 126. L’incohérence d’une telle argumentation a justifié l’abandon de la thèse de la subrogation par la même
Cour ; cf. son arrêt du 10 mars 1933, Penant 1933, I, p. 252.
64
Cette situation était théoriquement impossible en Afrique noire, où la terre a toujours été considérée comme
appartenant à une collectivité fut-elle inconnue.
65
En ce sens, M. CAVERIVIERE, « Incertitudes et devenir du droit foncier sénégalais », RIDC 1986, p. 99.
66
Le rôle joué par la colonisation sur l’effritement de la conception africaine du droit de propriété peut toutefois
être tempéré. Certains auteurs font remarquer que si ce résultat a été atteint, l’attitude innovante des populations
africaines en matière foncière y a été pour beaucoup ; en ce sens, KOUASSAGAN, thèse préc., p. 225.
67
P. BLANC, « Le problème des allogènes en Cote d’ivoire et en Afrique de l’Ouest », Penant 1962, p. 114.
68
Les lébous notamment.
propriété collective. Quand bien même c’est l’Etat qui en assure la gestion, elle le fait au nom
et pour le compte de la collectivité nationale.

IV – Sources du droit des biens au Sénégal

Défaut de codification juridique et éclatement des sources du droit sénégalais des


biens. On peine à trouver au sein du système juridique sénégalais et partout ailleurs en Afrique,
des règlementations qui encadrent la théorie générale du droit des biens, et son institution phare
à savoir le droit de propriété. En effet, très peu d’États africains ont mis fin au dualisme
juridique de la période coloniale et postcoloniale. Ainsi, de nombreux systèmes juridiques
continuent encore d’importer directement les institutions du Code civil relatives au droit des
biens. Aujourd’hui encore, les dispositions du Code civil applicables en droit des biens font
partie de l’arsenal juridique applicable dans de nombreux États africains, le Sénégal y compris.
Des règlementations périphériques et parcellaires évitent cependant le spectre d’un vide
juridique et d’une référence globale au droit français.
Propriété et Constitution du Sénégal. Le droit de propriété jouit d’une protection
constitutionnelle au Sénégal. Contrairement à la France où il a fallu attendre qu’une décision
de justice enlève tout doute sur la valeur constitutionnelle du droit de propriété69, la Constitution
du Sénégal dans son article 15 a érigé la propriété en un droit fondamental. Cet article dispose
notamment : « Le droit de propriété est garanti par la présente Constitution. Il ne peut y être
porté atteinte que dans le cas de nécessité publique légalement constatée, sous réserve d’une
juste et préalable indemnité.
L’homme et la femme ont également le droit d’accéder à la possession et à la propriété
de la terre dans les conditions déterminées par la loi ». Nonobstant que son Préambule qui a
valeur constitutionnelle renvoie à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (DDHC)
de 178970, le Constituant sénégalais a préféré cette proclamation somme toute formelle.
Propriété et engagements internationaux du Sénégal. La protection constitutionnelle
du droit de propriété se double d’une protection au plan international et régional au regard des

69
« (…), que si postérieurement à 1789 et jusqu’à nos jours, les finalités et les conditions d’exercice du droit de
propriété ont subi une évolution caractérisée à la fois par une notable extension de son champ d’application à des
domaines individuels nouveaux et par des limitations exigées par l’intérêt général, les principes énoncés par la
Déclaration des droits de l’homme ont pleine valeur constitutionnelle tant en ce qui concerne le caractère
fondamental du droit de propriété dont la conservation constitue l’un des buts de la société politique, et qui est
mis au même rang que la liberté, la sûreté et la résistance à l’oppression, qu’en ce qui concerne les garanties
données aux titulaires de ce droit et les prérogatives de la puissance publique » ; C. Cons. français, 16 janvier
1982, GAJC préc., arrêt n° 2. Dans le même sens, Civ. 1ère, 4 janvier 1995, RTD civ. 1996, F. ZENATI, p. 932 ss.
70
Le caractère sacré du droit de la propriété y est affirmé dans ses articles 2 et 17.
engagements internationaux souscrits par le Sénégal. A ce propos, de nombreuses Conventions
ratifiées par le Sénégal érigent le droit de propriété en droit fondamental et restent donc dans le
sillage de la DDHC. Il s’agit pour l’essentiel de certains instruments internationaux de
protection des droits de l’homme adoptés par l’ONU ou l’UA que le Préambule de la
Constitution du Sénégal intègre dans le bloc de constitutionnalité71.
Loi n° 64-46 du 17 juin 1964 sur le domaine national. En effet, la loi sur le domaine
national vise deux objectifs essentiels: la socialisation de la propriété foncière et le
développement économique du pays. Les terres qui sont placées sous l’égide de cette loi ne font
pas l'objet d'une appropriation individuelle. Au contraire, la législation domaniale s'inspire
plutôt de la propriété collective du système négro-africain qui reconnaît aux individus de
simples droits d'usage sur la terre. Le domaine national n'est pas non plus la propriété de l'État
qui en est simplement le détenteur. En vertu de l'article 2 de la loi de 1964, l'État « détient les
terres du domaine national en vue d'assurer leur utilisation et leur mise en valeur rationnelles,
conformément aux plans de développement et aux programmes d'aménagement ».
Loi n° 2011-07 du 30 mars 2011 portant Régime de la propriété foncière. À l’instar
de la loi sur le domaine national, la loi n° 2011-07 du 30 mars 2011 portant Régime de la
propriété foncière, d’une manière générale, se contente de règlementer les opérations portant
sur des immeubles. Elle emploie les catégories du droit civil français qu’elle se garde cependant
de définir. En ce sens, elle renvoie de manière implicite aux définitions consacrées par le Code
civil français. Si une intention manifeste de rompre cette extraversion juridique se décèle dans
cette loi, il convient néanmoins de relever en droit des biens que le vide juridique qu’instaurerait
l’inapplication du Code civil ne pourrait être comblé par l’existence de textes règlementaires et
législatifs sénégalais. Pour autant, on ne saurait considérer qu’il y a une absence totale de textes.
Règlementations fragmentaires et variées : Code de la famille, COCC… Les textes
existent inéluctablement mais il s’agit plutôt de règlementations fragmentaires qui
n’appréhendent que des problématiques résiduelles du droit des biens. On peut citer le COCC
qui dans des dispositions éparses prévoient des règles susceptibles d’interférer avec le droit des
biens, notamment celles applicables au transfert de propriété des choses mobilières (articles
261-263 du COCC) ou immobilières (articles 379 ss.). L’exemple du Code de la famille peut
également être cité. Ses dispositions organisent notamment l’indivision de façon sommaire
(articles 449 ss.). D’autres Codes peuvent être cités pour caractériser davantage cet éclatement

71
La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (DUDH) du 10 décembre 1948 (article 17) et la Charte
Africaine des Droits de l'Homme et des Peuples du 27 juin 1981 (article 14).
des sources du droit des biens : la loi sur la copropriété et son décret d’application, la loi n°
2008-43 du 20 août 2008 portant Code de l’urbanisme (Décret d’application n° 2009-1450 du
30 décembre 2009), la loi n° 2009-23 du 8 juillet 2009 portant Code de la construction (Décret
d’application n° 2010-99 du 27 janvier 2010) , la loi n° 86-04 portant Code de la chasse et de
la protection de la faune (Décret d’application n° 86-844 du 14 juillet 1986), la loi n° 2015‐
18 du 13 juillet 2015 portant Code de la Pêche maritime (Décret d’application n°2016‐1804
du 22 novembre 2016), la loi n° 81-13 du 4 mars 1981 portant Code de l’Eau, la loi n° 2001-
01 du 15 janvier 2001 portant Code de l’environnement (Décret d’application n° 2001-282 du
12 avril 2001), la loi n° 2018-15 du 12 novembre 2018 portant Code forestier, la loi n° 2016-
32 du 8 novembre 2016 portant Code minier, la loi n°2019‐03 du 1er février 2019 portant Code
pétrolier, la loi sur les dons, les transplantations, les greffes de cellules, tissus et organes, la loi
sylvo-agro-pastorale, la loi sur le droit d’auteur…S’y ajoutent de nombreux textes de l’OHADA
dont l’objet interpelle les biens72.
Réception informelle du Code civil français. Ces règlementations ponctuelles
n’épuisent pas donc l’intérêt d’une réception des règles du Code civil dont la positivité au
Sénégal reposait naguère sur le principe de la continuité législative prévu par les
Constitutions73. À l’origine provisoire, le principe de la continuité législative fonde dans
beaucoup d’États africains toujours l’application du Code civil alors même que son fondement
constitutionnel a disparu. Ainsi, de nombreuses dispositions du Livre II du Code civil français
intitulé Les biens et les différentes modifications du droit de propriété s’appliquent encore dans
le système juridique sénégalais.
Droit positif sénégalais et Code civil. Pour l’illustrer, il convient de mentionner, en
dépit de la controverse relative à l’applicabilité du Code civil au Sénégal depuis l’adoption de
la loi encadrant la propriété foncière de 2011, que les juridictions sénégalaises continuent à se
référer de façon expresse au Code civil français74. S’y ajoute le fait que des composantes de
l’ensemble législatif sénégalais se réfèrent de façon explicite au Livre II du Code civil français.
Il est possible de citer l’exemple du Code de l’eau75.

72
V. notamment l’Acte Uniforme Portant Organisation des Sûretés (AUPOS).
73
V. Constitution de la République du Sénégal du 26 août 1960 (article 70).
74
V. Cour suprême du Sénégal, 6 mai 2015, aff. A. N. c/. F.-G. M., arrêt n° 45, Bull. des arrêts de la Cour suprême
n°6-7, année judiciaire 2015, pp. 91-92 ; Cour suprême du Sénégal, 2 mars 2016, aff. B. D. c/. C. R., arrêt n° 15,
Bull. des arrêts de la Cour suprême n°11-12, année judiciaire 2016, pp. 89-91.
75
Article 82 du Code de l’eau : « Sous réserve des dispositions des articles 637 et suivants du Code civil, les
servitudes prévues au présent Code sont les suivantes :
- Les servitudes d’exploitation ;
- Les servitudes de passage des eaux utiles ;
- Les servitudes de passage des eaux d’écoulement ;
Plan du cours. Une fois que le contexte sociologique et le cadre législatif et
réglementaire ont été présentés, il convient à présent d’appréhender l’objet du droit des biens.
Cette étude sera réalisée en trois parties. Dans un premier chapitre, il conviendra d’étudier la
propriété et dans le second chapitre, ses démembrements. Au préalable, il conviendra de
présenter les différentes classifications des biens.

- Les servitudes de passage des eaux usées ;


- Les servitudes d’appui ».

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