Femme casablancaise et supermarché : enjeux
Femme casablancaise et supermarché : enjeux
La femme casablancaise
face au supermarché.
Delphine Godefroit Godefroit-Winckel
THÈSE
JURY
Bertrand Urien
Professeur à l’Université de Bretagne Occidentale
Alain Decrop
Professeur à l’Université de Namur
TOME 1
L’université n’entend donner aucune
approbation ni improbation aux opinions
émises dans les thèses : ces opinions doivent
être considérées comme propres à leur auteurs.
2
Remerciements
Mes années de thèse furent une aventure passionnante à laquelle nombre de personnes
ont contribué.
cette thèse sous sa direction. Ses compétences ont été centrales pour le développement
Decrop qui ont accepté de siéger au jury. Leurs commentaires seront plus que
Cette thèse doit beaucoup au Professeur Sammy K. Bonsu. Je suis loin d’avoir épuisé
la matière qu’il m’a transmise au cours de nos discussions. Je lui exprime toute ma
reconnaissance.
patience de s’atteler avec minutie à la relecture de cette thèse. Marie Schill occupe
une place particulière dans mes pensées. Ses mots justes ont su maintenir ma
3
Je remercie l’Université Lille 2 et l’Ecole Doctorale nº74, et tout particulièrement
Mesdames Menu et Ranchy qui m’ont permis de mener ce travail dans des conditions
optimales.
discussions sur le marché marocain ont accompagné ces années de thèse. Qu’il trouve
Cette thèse n’aurait pas vu le jour sans Majd, Naima, Soumaya, et tous les participants
qui m’ont offert leur temps. Je dois aussi aux étudiants en master marketing de
Cette thèse a engagé ma famille. Je remercie mon époux Marc et mes deux enfants
Marine et Erwin qui ont enduré mon absence. Je remercie mes parents qui se sont
4
Table des Matières
Introduction .................................................................................................................. 9
Première partie: Le Shopping et les Compétences du consommateur.................. 23
Chapitre 1 : Le Shopping ..................................................................................................25
Section 1 : La dualité du shopping...................................................................................25
Section 2: Le shopping, une activité attachée au rôle de la femme dans les pays
développés .......................................................................................................................42
Section 3 : Les courses ordinaires dans les pays en développement ...............................50
Synthèse et transition vers le deuxième chapitre .............................................................53
Chapitre 2: Comment l’Acheteur parvient-il à faire son Shopping ? ...........................55
Section 1 : Définir le concept de compétence..................................................................55
Section 2 : Comment parvient-on à consommer sans disposer des compétences requises
par l’environnement ? ......................................................................................................71
Synthèse et transition vers le troisième chapitre ..............................................................85
Chapitre 3 : Le Shopping des Consommateurs issus des Pays en Développement ......89
Section 1 : Les Compétences des Consommateurs dans les Pays en Développement, une
Approche Cross-Culturelle ..............................................................................................89
Section 2 : L’acculturation du consommateur issu d’un pays en développement ...........92
Section 3 : La Globalisation et son Impact sur les Courses Ordinaires dans les pays en
développement .................................................................................................................96
Section 4 : L’Appareil Commercial et les Particularités de la Culture au Maroc .........109
Synthèse et transition vers la deuxième partie ...............................................................130
Seconde Partie: Posture Épistémologique et Démarche de Recherche............... 135
Chapitre 4 : La Posture Épistémologique de la Recherche et La Naissance du Sujet
............................................................................................................................................137
Section 1 : Posture épistémologique ..............................................................................137
Section 2 : Naissance du sujet........................................................................................142
Section 3 : Une première étude pour préciser le contexte de la recherche ....................146
Synthèse et transition vers le cinquième chapitre ..........................................................153
Chapitre 5 : La Démarche Méthodologique de la Recherche ......................................155
Section 1 : Une approche ethnographique .....................................................................157
Section 2 : Description de l’appareillage de collecte de données ..................................170
Section 3 : Le codage et l’interprétation des données ...................................................201
Section 4 : Validation de l’approche ethnographique ....................................................209
Synthèse de la deuxième partie et transition vers la partie empirique ...........................211
Troisième Partie : Les résultats de la recherche ................................................... 215
Chapitre 6 : Comment les Acheteuses Casablancaises font-elles leurs Courses dans les
Supermarchés ? ................................................................................................................217
Section 1 : Un intérêt élevé pour les courses ménagères ...............................................218
Section 2 : Les méthodes des femmes casablancaises pour faire leurs courses dans un
supermarché ...................................................................................................................222
Section 3 : Une mise en perspective des méthodes développées par les Casablancaises
pour faire leurs courses dans un supermarché ...............................................................255
Conclusion du Chapitre 6 et Transition vers le Septième Chapitre ...............................262
Chapitre 7 : Le Supermarché comme Espace de Liberté ............................................265
Section 1 : Les caractéristiques du supermarché : une alternative aux contraintes du
commerce traditionnel ...................................................................................................265
Section 2 : Choisir les supermarchés pour échapper à la violence ................................273
Section 3 : Faire du shopping dans les supermarchés pour échapper aux codes sociaux
traditionnels ...................................................................................................................288
Section 4 : Le supermarché, un espace de liberté délimité par des protocoles d’entrée et
de sortie ..........................................................................................................................293
5
Conclusion .....................................................................................................................298
Chapitre 8 : La Femme Marocaine est-elle un Agent de Transformation du Contexte
Socio-Culturel Marocain ? ..............................................................................................301
Section 1 : La femme marocaine, une actrice dans l’évolution des rapports au sein du
couple .............................................................................................................................302
Section 2 : Le maintien des rapports entre les femmes au sein de la famille ................324
Section 3 : La femme marocaine, prisonnière d’un jeu social .......................................330
Conclusion de la troisième partie et transition vers la conclusion générale ..................340
Conclusion Générale :.............................................................................................. 343
6
Liste des Figures
7
Liste des Tableaux
8
Introduction
Scène 1:
Un samedi après-midi de juin 2012 à Marjane, un hypermarché de Casablanca,
Maroc.
Nous attendons à la caisse de l’hypermarché, cinq clients sont devant nous. Un
couple de jeunes adultes se dirige vers notre file. La demoiselle porte une
chemise et un jean. Elle a de longs cheveux bruns qui coulent le long de ses
épaules, elle tient un paquet de biscuits dans la main droite. Le jeune homme
porte une chemise et une veste sur un jean. La jeune femme retient son
compagnon par le bras. Elle lui indique la caisse voisine où une seule cliente
fait scanner ses achats.
- Non. Pas cette caisse, lui dit-il en arabe dialectal.
- Pourquoi ?
- Elle est réservée à la carte Al Faïz.
- C’est quoi ? demande-t-elle.
- Je ne sais pas. C’est une carte bancaire, un genre de carte de crédit, un
truc comme ça
- Comment sais-tu qu’on ne peut pas aller à cette caisse ?
- Regarde ! Il y a un panneau au-dessus de la caisse.
La carte Al Faïz est une carte de crédit revolving lancée en 1998 par l’enseigne
point de vente. Son compagnon semble avoir une meilleure connaissance mais il ne
La scène observée attire tout d’abord l’attention sur la difficulté à faire ses courses, à
critiques : des clients semblent hésiter devant les rayons, s’efforcent de lire les
ingrédients d’une boîte de conserve ou ont du mal à trouver un article dans les rayons.
alors qu’ils n’y avaient pas été préparés au cours de leur enfance.
9
Ces situations critiques renvoient à la problématique de l’adaptation de l’offre aux
de fidélité. En 1998, cette innovation avait pour finalité, selon les dirigeants du
est pourtant possible d’émettre des doutes sur la nécessité d’une telle opération étant
donné que le premier hypermarché marocain avait seulement ouvert ses portes huit
Ces observations dans les supermarchés marocains nous ont posé question, à la fois
ainsi qu’est né notre sujet de recherche doctorale : nous avons fait le choix de nous
intéresser aux mécanismes développés par les acheteurs quand ils se trouvent
supermarché y est assez récent puisque le premier hypermarché a ouvert ses portes en
10
1990 et que le premier supermarché date de 2002. Les consommateurs marocains ne
se trouvent confrontés que depuis une vingtaine d’années à cette forme de commerce
et nombre d’entre eux se sont trouvés dans un supermarché pour la première fois à
l’âge adulte. Le supermarché représente donc pour les Marocains, ce que nous
Par ailleurs, 80% des Marocains consacrent la moitié du revenu familial à l’achat de
dans le budget des foyers. L’achat des aliments est dès lors une activité importante.
Sehib, Jackson et Gorton, 2012), c’est l’homme qui est traditionnellement en charge
de l’approvisionnement du foyer. C’est donc lui qui a acquis sur les marchés et les
casablancaise actuelle montre que si les marchés municipaux ou les souks sont
nombreuses dans les supermarchés, soit parce qu’elles y accompagnent leur époux
soit, et cela est plus inattendu, parce qu’elles y font leurs courses seules ou avec
d’autres femmes. Jusqu’ici, les courses alimentaires pratiquées par les femmes se
Or, depuis une dizaine d’années, les femmes sont devenues une clientèle visible des
1
En effet, les ménages marocains consacrent en moyenne 41% de leur revenu à l’alimentation et ce
depuis une dizaine d’années (41,3% en 2001, 40,6% en 2007; 41% en 2009) (HCP, 2009). Pour
comparaison, en 2006, en France métropolitaine, l’alimentation ne représentait que 15,5% des dépenses
de consommation des ménages (Insee, 2006). Par ailleurs, dans les pays développés, la part réservée à
l’alimentaire tend à baisser au profit de la consommation des biens et services (Insee, 2006) Plus
précisément, la part du revenu allouée à l’alimentation par les ménages marocains ayant un revenu
modeste (inférieur à 2 800 MAD/mois; 34% de la population) atteint 51% contre 44,3% chez les
ménages à revenu moyen (entre 2 800 et 6 736 MAD/mois; 53% de la population) et 30% chez les
ménages aisés (revenu du ménage supérieur à 7 636 MAD/mois; 13% de la population).
11
Nous avons donc fait le choix de mener notre recherche à Casablanca qui est une ville
Par conséquent, la question qui a guidé notre recherche est la suivante : Comment les
Plusieurs approches théoriques étaient envisageables pour aborder une telle question.
Dès lors, la culture de consommation globale dans les pays en développement aurait
globale a été envisagée selon quatre perspectives (Ger et Belk, 1996) : la prolifération
chacune de ces conceptions sans pour autant les retenir. Emprunter l’angle de
capitalisme au Maroc nous aurait amenée à étudier les changements vécus au niveau
intérêt premier, centré sur les consommateurs. Nous aspirions à une compréhension
12
Les deux dernières approches de la culture de consommation permettent de repérer les
ces deux angles favorise une vision homogène de la société mais gomme toutes les
microsociale car elle apporte des éléments utiles pour construire une compréhension
Revenons à la scène 1. Quand le jeune couple que nous avons observé s’est trouvé
devant les caisses, la demoiselle paraissait avoir moins de maîtrise de la situation que
le jeune homme. Ce dernier lui a apporté les informations qui lui étaient nécessaires
pour choisir une caisse. Si la jeune demoiselle s’était trouvée dans le supermarché
sans son compagnon, comment serait-elle parvenue à faire ses courses dans le
magasin ? Comment aurait-elle repéré les produits ? Comment aurait-elle effectué ses
Elle se serait retrouvée dans la situation de l’immigrée qui affronte les courses dans
un type de magasin nouveau pour elle. Dès lors, l’acculturation apparaît comme un
consommation qui lui est étrangère, celle du pays hôte. L’acculturation se définit
(Peñaloza, 1994). Dans un tel cadre, la culture du pays d’accueil est considérée
13
comme une culture dominante à laquelle le migrant qui s’installe dans un pays
une telle démarche comportait deux limites. Tout d’abord, elle aurait engagé la
premiers contacts avec le commerce moderne. Ensuite, il aurait fallu mener une
analyse sous l’angle de la rencontre de deux cultures : une culture dominante et une
culture dominée (Peñaloza, 1994). Quelle était la culture dominante ? Quelle était la
culture dominée ? Aurait-il fallu considérer que l’acheteur marocain devait s’adapter à
théorique de rapport de pouvoir entre deux cultures. Or, à ce stade, nous ne pouvions
pas définir l’une ou l’autre des cultures dans une position dominante. La culture
culture dominante parce que répandue à travers le monde. Ces deux contraintes nous
ont amenée à écarter les théories de l’acculturation comme cadre théorique de notre
recherche.
La formulation de notre question nous conduit par contre à nous arrêter sur la notion
14
comportement du consommateur qui ont trait à la distribution. Assez tôt, les auteurs
ont été amenés à distinguer deux types principaux de shopping : le shopping utilitaire,
souvent associé à ce que plus récemment Bath et Antébélian (2010) ont rebaptisé « les
pour objet l’approvisionnement du foyer en produits quotidiens, dont nous avons déjà
souligné l’importance dans le budget moyen des marocains. Les courses ordinaires
sont des activités qui appartiennent à la vie de tous les jours. Elles semblent
problèmes que doit résoudre le consommateur pour effectuer un achat. Pour ce faire,
même du supermarché.
éléments importants pour appréhender les courses dans les supermarchés au Maroc.
revue de littérature permet de dégager certains éléments. Une compétence est une
15
que le consommateur parvenait à puiser dans son environnement un ensemble de
ressources pour parvenir à nourrir ses projets personnels, tels que des projets
effectuées jusqu’à présent dans ce domaine se sont limitées aux pays développés. La
Notre recherche s’articule donc autour de deux cadres théoriques : le shopping et les
d’un pays en développement parvient à faire ses courses dans un supermarché, nous
l’impact de l’acquisition des compétences sur divers éléments tels que le temps
consacré au courses ou la satisfaction ressentie. Mais il nous aurait alors fallu faire
compte du contexte puisque nous avions fait le choix de nous intéresser aux pays en
palette de méthodologies que suggère un tel courant, nous avons opté pour une
Arnould et Wallendorf (1994) engage le chercheur sur le terrain, lequel peut accéder
ainsi aux coulisses du phénomène observé. Nous avons ainsi partagé avec des femmes
16
Bien que nous ayons immergé la recherche dans le contexte particulier du marché
marocain, la portée des travaux que nous y menons est beaucoup plus grande. La
négatives pour tout consommateur. Qu’il soit issu ou non d’un pays développé, il peut
des difficultés à effectuer des calculs simples, 20% sont incapables de choisir l’option
la moins chère pour l’achat d’une télévision à écran plat, 42% ne peuvent lire
correctement une liste d’ingrédients sur une étiquette, 18% ne parviennent pas à
des compétences nécessaires pour une telle activité. Ce problème est d’une réelle
ampleur et constitue un enjeu majeur pour des organisations telles que l’United
pour l’Environnement.
Par ailleurs, notre question de recherche place les femmes au centre de nos
largement le cadre des courses que nous abordons directement. Au Maroc, au cours de
la dernière décennie, diverses réformes ont développé les droits de la femme : l’entrée
2
UE-27, Islande et Norvège
17
l’instauration de la liste nationale, la révision du code de la nationalité (2006), la levée
la violence à l’égard des femmes, initiées dans les années 1990 mais qui connaissent
un réel essor depuis 2004 et enfin, la réforme de la constitution en 2011. Parmi ces
législatif majeur des relations traditionnelles qui liaient les genres au sein de la société
marocaine. L’ancien code de la famille obligeait, par exemple, la femme à obéir à son
apparaît comme une réponse à la question de la parité entre les genres. Le second titre
commence par l’affirmation que les hommes et les femmes peuvent jouir des mêmes
droits et de la même liberté dans les domaines civil, politique, économique, social,
culturel et environnemental. Mais dans la vie quotidienne des femmes, les avancées
sont plus discrètes. Divers proverbes populaires encore largement répandus attestent
marocain : « Les femmes et les mules ne doivent pas être traitées comme des invités »,
« Écoute-la mais ne suit pas ses conseils » ou « Tu peux oublier le mal fait à un
femme mais pas celui fait à un homme » (Adghoghi et Biby, 2010). Ils rappellent que
la femme doit être gardée sous contrôle et occupée pour ne pas nuire à son entourage.
Si l’avancée des droits de la femme est un fait incontestable au niveau législatif, les
comportements quotidiens révèlent une autre réalité, et la loi ne sauve pas les femmes
des recherches sur la place de la femme s’est centrée sur les problèmes qui émergent
18
dans les situations de transitions entre le rôle traditionnel et contemporain de la mère.
Les magazines féminins locaux, tels que « Illi, marocaine libre moderne » lancé en
cherchent de nouvelles avenues pour sortir de leur rôle traditionnel, un rôle dominé
marocaine fait ses courses dans un supermarché peut apporter un éclairage sur son
et la société marocaine.
Ainsi, les contributions que l’on peut attendre de la recherche que nous entreprenons
analysant les compétences développées par les femmes casablancaises lors de leur
déploie pour accomplir sa tâche d’acheteur pour le compte du foyer. Au-delà, nous
changé pour la femme, dans son couple et au-delà, dans la société. Enfin, nous
pensons que cette connaissance fine acquise sur le comportement des consommateurs
de la globalisation de la consommation.
19
PLAN DE LA THÈSE
par une conclusion. La première partie consiste en une revue de littérature qui a servi
La première partie est consacrée à notre cadre conceptuel. Elle se divise en trois
courses ordinaires que nous présentons à la fois dans les pays développés mais
• Le second chapitre apporte des éléments théoriques sur la manière dont les
consommateur qui change de contexte, soit parce qu’il migre, soit parce qu’il
est touché par la globalisation dans son propre pays. Nous terminons le
20
chapitre en présentant les caractéristiques d’un contexte particulier, le Maroc,
supermarchés.
• Le sixième chapitre est centré sur les méthodes développées par les acheteuses
à faire des courses alors qu’elles représentent une tâche ménagère difficile, à
21
• Le huitième chapitre met en lumière les changements des rapports sociaux au
de nos résultats par rapport à la littérature et au contexte marocain dans lequel ils
du shopping, sur la place de la femme dans l’économie, et sur l’achat familial. Nous
Nous clôturons en décrivant les limites de cette recherche et en ouvrant des voies de
recherche futures.
22
PREMIERE PARTIE: LE SHOPPING ET LES COMPETENCES DU
CONSOMMATEUR
Puisque nous nous intéressons à l’impact de l’arrivée des supermarchés au Maroc sur
les comportements d’achat des consommateurs, il faut tout d’abord revenir sur
shopping. Nous verrons dans le premier chapitre de cette revue de littérature que le
shopping est une activité complexe, diversement appréhendée selon les auteurs et les
L’activité est aussi complexe parce qu’elle implique la maitrise d’un certain nombre
de compétences, soit basiques - la lecture pour lire les étiquettes, le calcul pour
Sans cet éclairage en effet, il nous sera difficile d’appréhender à la fois la spécificité
23
semble enfin que les pays en développement présentent un contexte riche pour
24
CHAPITRE 1 : LE SHOPPING
Le shopping est une activité centrale dans les sociétés occidentales contemporaines
(Arnould, Price et Zinkhan, 2004). Selon Jallais, Orsoni et Fady (1994), il se définit
fait de se déplacer pour acheter » (Jallais, Orsoni et Fady 1994, p. 90). Falk et
possibilité de faire des achats » (Falk et Campbell 1997, p. 143). Ces deux
l’achat (Bloch et Richins, 1983). Mais l’activité de shopping ne se limite pas au seul
simplement « aller faire un tour dans certains magasins » (Lombart, 2004, p. 1) sans
avoir une intention d’achat particulière, « juste pour le plaisir » (Bloch et Richins,
1983, p. 1). Dès lors, divers comportements peuvent être distingués. Dans la lignée
des travaux de Bloch et Richins (1983), Lombart (2004) propose une classification
brièvement chacune de ces activités, car leur variété permet d’accéder à une vision
25
élargie du shopping dans la littérature en comportement du consommateur.
stimulation. Le consommateur qui s’y livre peut ou non procéder à l’achat (Raju,
magasins. Les consommateurs se promènent dans les rues commerçantes ou dans les
L’acheteur qui s’y adonne peut être à la recherche d’une information mais il peut
aussi être à la recherche d’un moment de plaisir (Derbaix, 1987). Recueillir des
informations sur les produits est à la fois une activité utile, il poursuit un objectif
définition plus complète est proposée par Lombart (2001): « l'activité de butinage est
point de vente grâce aux produits et/ou aux services offerts, à l'ambiance du magasin,
à sa mise en scène et aux autres consommateurs présents dans le point de vente, sans
26
intention d'achat » (Lombart, 2001, p. 20). Le butinage est donc une activité de loisir
de nouveaux produits, sur les différences entre les marques ou sur les prix de vente.
1983).
vente.
Les frontières entre les différentes formes de fréquentation de point de vente sont
27
cependant poreuses. Une acheteuse qui se déplace en supermarché pour
frais. Elle peut également passer d’un comportement à un autre en fonction des
opportunités offertes par le point de vente. Bloch et Richins (1983) remarquent que
les activités de butinage peuvent être suivies par des achats immédiats ou différés. Les
l’activité de butinage peut aboutir à des achats différés. Cependant, si des achats
première du ou de la butineuse.
retenir de cette littérature pour nourrir la construction de notre cadre théorique que
l’acheteur virtuel qui arbitre entre divers canaux exprime de profondes mutations en
Au-delà de ces propositions conceptuelles, les comportements des individus dans les
3
De nombreux acheteurs optent pour un comportement multicanal (Badot et Navarre, 2002 ; Johnson,
Jeong-Ju, Jeongeun, Lennon, Jasper et Damhorst, 2006 ; Vanheems, 2009a, 2009b, 2012).
28
Fader (2009) analysent le processus de décision de l’acheteur dans un supermarché
grâce à un système de marqueur fixé sur chaque chariot d’un supermarché. Au total,
13 486 chemins ont été enregistrés. Le modèle qu’ils utilisent découpe la navigation
vente, le consommateur peut visiter une zone - mode de visite -, chercher l’offre dans
cette zone qui répond le mieux possible à ses besoins - mode de shopping - et
« acheter » - mode d’achat. Hui, Bradlow et Fader (2009) utilisent le verbe « shop »
pour désigner le fait de poser l’article dans le chariot - mode d’achat. Toutes les
combinaisons empruntées par les acheteurs ont été recensées. Le shopping fait ici
la meilleure offre. Dans un rayon, l’acheteur peut donc se dédier à des activités
Chaque navigation dans le point de vente est divisée en un certain nombre de zones de
la zone du magasin dans laquelle il se rend. Puis, il prend une décision d’exploration:
il décide de ne faire que passer dans cette zone pour aller dans une autre zone ou au
contraire de l’explorer pour y chercher une offre qui lui conviendrait. En fonction de
sa décision d’exploration ou non, il peut passer plus ou moins de temps dans les
rayons. Si l’acheteur décide d’explorer la zone, il est alors confronté à une décision
29
Figure 1: Le processus de décision de l’acheteur dans un supermarché
! Visite
quitte le noeud actuel
décide quel noeud visiter par après
Non Non
Mise à jour des informations
basée sur l’exploration et l’achat Visite à exploration
décide d’explorer ou non au noeud actuel
Oui
Les données collectées par Hui, Bradlow et Fader (2009) sont riches d’enseignements
sur les comportements en supermarché. Il existe notamment des priorités dans les
achats. Les clients achètent d’abord des produits « vertueux » (Hui, Bradlow et Fader,
2009, p. 478), comme les légumes, avant de s’arrêter dans des zones qui comportent
des produits « à vice » (Hui, Bradlow et Fader, 2009, p. 478), comme l’alcool ou la
crème glacée. Ensuite, les résultats révèlent un effet de foule. Les zones occupées par
de nombreux clients attirent d’autres clients sans que ces derniers procèdent pour
autant à un achat. Enfin, les résultats mettent à jour une relation entre le temps passé
dans le supermarché et les achats. Les consommateurs qui passent beaucoup de temps
dans un supermarché sont plus efficaces dans leurs achats. Ils butinent et magasinent
moins. Ils réduisent le temps passé à explorer l’offre et ils achètent plus.
30
consommateur s’attache à y distinguer les différents rôles qu’un consommateur peut
y jouer (Derbaix, 1987) : utilisateur, acheteur, et/ou payeur. Des chercheurs ont
montré que ces trois rôles peuvent être ou non cumulés. Une situation fréquente en
marketing se sont depuis longtemps attachés à identifier les raisons pour lesquelles les
Deux articles fondateurs ont initié la littérature sur le shopping. Stone (1954) et
l’acheteur économique comme un consommateur qui achète avant tout, tous ses
intéressé par le prix, la qualité et la facilité d’achat. Il utilise des produits qui sont
visibles et produisent un effet sur ses relations sociales tels que le démaquillant, les
crèmes de jours ou la crème pour les mains. L’acheteur à personnalisation des achats
proche avec le personnel. Un tel consommateur n’achète pas des produits socialement
31
visibles, mais utilise des produits d’hygiène élémentaire. Les shampoings et les
déodorants en sont des exemples typiques des produits qu’il achète. L’acheteur
communauté. Il voit dans les supermarchés et les autres chaînes de magasins une
menace pour les relations sociales, et entretient une relation éthique avec les
visage et des déodorants. Enfin, l’acheteur apathique cherche avant tout à minimiser
ses efforts. Ce type de consommateur n’aime pas faire les courses, il déteste les
avec les commerces locaux et ne recherche pas aucun lien étique avec les
shopping aux styles de vie des acheteurs. Mais ces orientations ne sont pas séparées et
produits considérée. Mais l’apport principal de Stone (1954) est d’avoir défini le
Le deuxième article fondateur de la littérature (Tauber, 1972), se base sur une collecte
sociales.
32
que de nombreuses activités sont des comportements appris, attendus et acceptés
comme parties intégrantes du rôle qu’un individu occupe dans la société. Les courses
ménagères sont par exemple reconnues comme étant l’une activité de la mère de
famille dans les sociétés occidentales. Tauber (1972) renvoie donc le manque de
succès de la livraison des courses à domicile de l’époque à l’utilité positive que les
d’échapper à la routine quotidienne. C’est dans cette dimension que réside l’intérêt de
peut également être motivé par des états émotionnels ou par des humeurs
particulières. Un individu peut s’adonner à une séance de shopping parce qu’il a envie
de « se changer les idées ». Dans ces cas, l’individu ne recherche pas une utilité dans
shopping est aussi l’occasion de s’informer sur les nouvelles tendances. Tauber
(1972) rapporte que de nombreux individus sont intéressés par « voir de nouvelles
d’apprentissage ont lieu dans les points de vente, que le consommateur procède ou
physique. Dans un environnement urbain américain, les individus sont peu amenés à
pouvoir marcher dans les centres commerciaux. Le shopping serait pour eux
l’occasion de pratiquer des exercices physiques. Enfin, les acheteurs peuvent être
motivés par la stimulation sensorielle trouvée dans les centres commerciaux au travers
La seconde classe de motivation identifiée par Tauber (1972) est sociale. Ces
33
motivations recouvrent les expériences sociales en dehors du foyer, la communication
propice aux rencontres sociales. Dans les pays occidentaux, le jour du marché est une
occasion pour avoir des interactions sociales ; faire ses courses le dimanche au
marché est pour de nombreux citadins un prétexte pour passer un moment agréable
avec des amis puis partager un café à une terrasse. Le shopping est dans ce cas
amis. Mais le contact social peut aussi être indirect : l’acheteur flâneur passe son
temps en regardant les autres. La seconde motivation sociale se situe dans le partage
d’un centre d’intérêt. Tauber (1972) souligne que le personnel d’un point de vente est
souvent sollicité par les clients qui désirent obtenir des informations particulières sur
pairs. Les centres commerciaux sont par exemple le refuge de nombreux adolescents.
Souvent, ces jeunes ne cherchent pas à acheter quelque chose. La visite d’un point de
vente peut ne pas être lié à l’achat d’un produit mais refléter le désir d’un individu à
voudrait appartenir, comme le montreront plus tard les travaux de Haytko et Baker
recevoir attention et respect. Le client peut ressentir une certaine prise de pouvoir face
effectivement dans l’attention à la clientèle. Et ce service est d’autant plus présent que
34
Enfin, la dernière motivation sociale identifiée par Tauber se situe dans le plaisir de
Les onze motivations énoncées par Tauber (1972) couvrent un champ large et ont
Dubé, Chebat et Morin, 1995 ; Mehrabian et Russel, 1974). L’affiliation à des pairs
Taylor and Percy-Smith, 2000). Mais l’intérêt des travaux de Tauber réside
acheteurs font certes leurs courses pour s’approvisionner mais aussi pour se divertir.
Le shopping est une activité duale que nous proposons d’aborder sous l’angle de la
valeur.
La valeur est un concept multi facette qui dépendrait du contexte (Dodds and Monroe,
1985). La valeur occupe une place centrale en marketing. Elle peut être abordée selon
d’un produit. Elle renvoie à l´évaluation globale de l’utilité d’un produit en se basant
sur les perceptions de ce qui est reçu et donné (Zeithaml, 1988). Cette conception
35
s’inscrit dans l’échange et résulte du rapport entre les bénéfices et les sacrifices perçus
La valeur d’usage est une valeur de consommation et est donc attachée aux
Elle se définit comme une préférence relative qui caractérise l’expérience d’un
individu qui interagit avec un produit (Holbrook et Corfman, 1985). Cette approche
humains (Babin, Darden et Griffin, 1994). Elles illustrent la distinction entre le fait
d’agir « pour obtenir quelque chose » et le fait d’agir « parce que l’on aime »
(Triandis, 1977). Les deux types de valeurs sont utiles pour représenter les
36
ne sort satisfait de son expérience de shopping qu’à la seule condition d’avoir trouvé
Certaines séances de shopping sont d’ailleurs décrites par les consommateurs avec des
termes communément utilisés pour évaluer la performance d’une tâche (Babin, et alii
1994 ; Remy, 2011 ; Sherry 1990 ; Thompson, Locander et Pollio, 1990). Dans leur
recherche auprès des ménagères américaines, Thompson et alii (1990) associent les
conviction qu’il est possible de faire un achat parfait si elles disposent des
soulagement laissent entendre que le shopping utilitaire est un travail à réaliser, une
tâche que les consommateurs sont heureux d’achever (Babin et alii ,1994).
Il n’est donc pas surprenant que les recherches sur le shopping utilitaire dévoilent les
développées par les consommateurs. Le choix du point de vente est en ce sens parlant.
Les consommateurs utilitaristes se dirigent vers des magasins qui leur permettent
choisissent les magasins qu’ils visitent de manière rationnelle en suivant une approche
37
coûts-bénéfices (Lombart, 2004). Or, la résolution d’un problème de maximisation du
rappeler que l’accomplissement d’un travail complexe et délicat est un acte gratifiant
pour le consommateur. C’est l’une des raisons qui expliquent pourquoi la satisfaction
Arnold (1990) rapportent par exemple que les femmes éprouvent un niveau de
satisfaction plus élevé si le chemin à parcourir pour faire les courses de Noël est
fastidieux. Les femmes sont très investies dans le shopping pour Noël qui incarne
pour elles un devoir à accomplir. Leurs époux, au contraire, sont plus détendus face à
cette tâche ; certains y voient même un jeu. Les valeurs attribuées au shopping de
Noël diffèrent donc selon les genres. La valeur que les femmes attachent aux courses
Pour conclure, les acheteurs utilitaires sont généralement indifférents, voire même ils
n’aiment pas faire du shopping (Lombart, 2004). Le shopping utilitaire est attaché à
un vécu peu agréable, (Pinson et Jolibert, 1997), il est perçu comme autant de
Mais le shopping peut également être envisagé comme une activité agréable. En 1972,
la routine de tous les jours et représente une forme de récréation » (Tauber, 1972, p.
38
qu’il est nécessaire de prendre en compte pour appréhender pleinement le shopping
n’avait guère retenu l’attention des chercheurs jusqu’au début des années 1980. Mais
consommation mettant en évidence les différences entre une approche centrée sur la
processus peut avoir lieu sans que le consommateur ait procédé à l’achat. Dans cette
perspective, le shopping avec ou sans achat est une source de valeur hédonique.
Plusieurs auteurs ont observé ce phénomène dans une variété de contextes. Fischer et
Arnold (1990) se sont intéressés aux émotions éprouvées par les acheteurs au cours
des achats des cadeaux de Noël. Ces derniers se décrivent « comme un enfant dans un
magasin de sucreries » (Fisher et Arnold 1990) et déclarent aimer acheter des jouets
39
parce qu’au fond d’eux ils sont encore des enfants. Babin et alii (1994) évoquent un
individu qui apprécie faire du shopping parce que les courses lui permettent
« d’oublier [ses] problèmes » (Babin et alii, 1994, p. 646). Sherry (1990) note que,
dans un marché aux puces, le marchandage est une source indéniable de plaisir, qui
donc être bien plus signifiante que la simple acquisition de produits (Sherry, 1990).
Il existe donc une dualité dans la conception du shopping. Le shopping est à la fois un
récréationnel.
40
4. LA DUALITÉ CORVÉE/PLAISIR DU SHOPPING
l’objet de nombreux débats dès les années 1980. La raison principale est que la
frontière entre ces deux conceptions paraît alors floue (Miller, 1998b).
shopping est déterminé par le type de produit recherché. Westbrook et Black (1985)
vente. Les femmes occidentales opposent « faire des courses » - « doing the
liée à l’approvisionnement alimentaire alors que la seconde concerne plutôt les achats
les courses ordinaires sont un travail pénible, une routine, une reproduction
Zinkhan, 2004).
Mais, la double conception du shopping n’implique pas une séparation forte entre les
récréationnel dans une même séquence de courses. Par exemple, l’acheteuse prise
récréationnel pour amoindrir les sensations négatives (Cottet et Vibert, 1998 ; Falk et
Campbell, 1997 ; Prus et Dawson, 1991). Des recherches récentes sur le smart
effort important et dédie du temps pour rechercher et utiliser des informations sur les
41
l’utilité économique de ses achats. Si le travail fourni est conséquent, il n’en demeure
pas moins que le smart shopper éprouve un plaisir à dénicher les meilleures offres
hédonique.
activité qui engendre peine et plaisir. Il reste cependant à déterminer quand l’un de
ces deux aspects apparaît ou domine l’autre. Cette question est abordée dans la
section suivante.
éprouvé pas l’acheteur. Campbell (1993) montre que le plaisir éprouvé varie en
choix dans l’activité de shopping, plus il sera enclin à apprécier cette activité. Dans le
contexte canadien, il a été montré que le shopping est une activité ludique s’il est
serait une tâche difficile, frustrante, monotone et inévitable (Prus et Dawson, 1991).
On pourrait penser que la femme qui fait ses courses est libre de ses choix. Pourtant
cette liberté de choix doit être relativisée. Filser (1996) notamment évoque les
42
contraintes liées aux normes sociales. Une recherche intéressante sur l’importance des
Locander et Pollio (1990) auprès de femmes mariées avec enfants, toutes issues de la
qui unit le plaisir et les contraintes dans un contexte de shopping. Le plaisir de faire
des courses est réduit lorsque les femmes ont le sentiment d’être soumises à des
contraintes fortes. Thompson et alii (1990) identifient trois formes de contraintes qui
totalement responsables de l’achat. Elles éprouvent des regrets, voire des remords à
acheter des produits pour elles-mêmes, alors qu’elles se sentent paradoxalement plus
control/being out of control ». Les pertes de contrôle sont vécues comme des
situations déplaisantes par les femmes interrogées. Les achats impulsifs, ceux que les
femmes font sur un coup de cœur, sont perçus comme des pertes de contrôle et donc
négativement. Des éléments perturbateurs peuvent leur faire perdre le contrôle. À titre
d’exemple, lorsque les enfants courent dans les supermarchés, les mères finissent par
se concentrer sur les comportements de leurs enfants au détriment des courses. Elles
d’expérience, si elle ne sait pas ce qu’elle doit faire, ni où se trouvent les produits, elle
43
completeness. L’exhaustivité est organisée, limitée, et connue alors que son contraire
connu.
deliberated ». L’acheteuse se sent captive lorsqu’elle estime être guidée par ses sens.
Le shopping qui en résulte est plus orienté vers les « charmes du produit »
(Thompson et alii, 1990, p. 356) que vers une « évaluation analytique de ses
de vente » (Thompson et alii, 1990, p. 356). Le fait d’être délibéré fait à l’inverse
commodité et d’argent. Les acheteuses délibérées décrivent leurs achats selon des
motivations rationnelles et des critères d’achats alors que les captives ne parviennent
Être contraint, ne pas avoir la situation sous contrôle et ne pas agir délibérément
mettent l’acheteuse dans une situation telle qu’elle ne se sentir libre de ses décisions
d’achat. Les acheteuses voient alors dans les courses une activité pénible, une corvée
dont il faut s’acquitter. La recherche de Thompson et alii qui vient d’être évoquée
s’explique par le fait que femmes et shopping sont étroitement liés dans le contexte
Dans les pays les plus développés, l’achat est une activité perçue comme fortement
44
liée au rôle de la femme (Falk et Campbell, 1997 ; Lunt et Livingstone, 1992 ; Nava,
représentation. C’est d’abord au sein de leur famille, que les individus apprennent leur
culture, développent leur soi et deviennent des membres à part entière de leur société
littérature. Les parents en sont les premiers agents. Ils transmettent à leurs enfants des
valeurs et des normes culturelles (Brée, 1990, 2007 ; Fosse-Gomez, 1992 ; Roedder-
John, 1999 ; Ward, 1974). Au cours de ce processus, ils intègrent également les
(Lindsey, 2011). Les enfants des pays développés apprennent très tôt que le shopping
fait partie des activités qui contribuent définir le rôle de la femme. Le rôle de
l’homme au contraire est défini comme celui qui va gagner son pain – breadwinner -
en dehors du foyer (Rémy, 2011) et il est valorisé (Miller, 1998b). Pour résumer,
l’homme est « identifié à des activités qui ne sont pas liées au shopping » (Campbell
et Falk, 1997, p. 167). Lorsqu’il arrive aux hommes occidentaux de se livrer à des
distanciation qui leur est propre. Ils font des achats « quand ils doivent » (Falk et
1997). La conception du shopping par les femmes, en revanche, est une activité
orientée vers la recherche de plaisir, attachée non plus à un besoin mais à des envies
et des désirs.
45
L’article de Nava intitulé Modernity’s Disavowal (1997) apporte des éclaircissements
le développement de la modernité.
Les femmes occidentales à cette époque sont décrites comme recluses dans la sphère
économique de la fin du 19e siècle, les hommes obligés de demeurer sur leurs lieux de
Les femmes y trouvèrent une activité récréationnelle hors de leur sphère privée. Ce
nouveau passe-temps inquiéta fortement les hommes, qui perdaient le contrôle des
activités de leurs épouses puisqu’ils étaient au travail. C’est dans ce contexte que le
shopping. Les images de l’époque entretenaient une vision négative, futile et inutile
du shopping. Les acheteuses étaient perçues comme des êtres superficiels hypnotisés
par des vitrines de grands magasins, où elles dépensaient sans compter l’argent du
foyer. Les nouvelles compétences acquises par les femmes dans cette nouvelle
activité étaient dénigrées (Nava, 1997). Ce discours sur les genres a résonné pendant
Le shopping est donc lié au rôle féminin et les courses ménagères participent à la
définition de la mère dans les pays développés. Au cours de leur socialisation, les
46
enfants occidentaux apprennent très tôt que les achats alimentaires contribuent à
définir le rôle de la mère et de l’épouse. Le shopping est donc loin d’incarner une
activité superficielle : il est chargé de significations et occupe une place centrale dans
Mais les courses ménagères sont une activité réalisée sous un certain nombre de
contraintes liées au sentiment de ne pas être entièrement libre de ses choix, de perdre
occidental dominant du 19e siècle voyait dans les courses une activité futile. Qu’en
Si le shopping est lié au rôle féminin, des recherches soulignent que la femme n’est
pas toujours l’unique décideur en termes d’achats de biens et services pour le ménage.
analyse les rôles des époux dans 25 décisions d’achat très variées - vaisselle, outils de
jardin, voiture, produits cosmétiques, jouets pour enfants mais aussi vacances et
épargne. Les résultats mettent en évidence la nette influence des hommes dans les
achats d’assurances. Les femmes sont plus concernées par les achats de détergents, de
Les résultats soulignent l’importance du rôle de la femme dans les décisions d’achat
47
occidentale (Nava, 1997; DeVault, 1991 ; Miller, 1998a). De récentes recherches
travers des courses ordinaires (Holt et Thompson, 2004 ; Rémy, 2011). Mais, les
Les courses ordinaires sont une activité quotidienne qui appartient au registre de
l’action ménagère dans les pays développés. Les courses et les tâches ménagères de
Elles occupent une place centrale dans le fonctionnement d’un foyer et représentent
un travail massif. Elles appartiennent au vécu de tous les jours (Barth et Antéblian,
2011). De prime abord, les courses ordinaires paraissent une activité simple mais ce
n’est qu’une idéologie. Elles sont en fait analytiquement complexes (Murtaugh, Lave
d’une recherche de Miller : “Si vous voulez savoir quelque chose à propos du
68). Luce Giard (1976) souligne que les courses ordinaires sont une activité qui
« Pour faire ses achats, il faut surtout aimer lire et savoir déchiffrer les
étiquettes. Par exemple, pour la viande emballée en petite barquette dans la
gondole du supermarché, il faut savoir trouver la date et saisir le sens. […]
Acheter de la nourriture est devenu un travail qualifié qui exige une scolarité de
plusieurs années. Il faut aimer la rhétorique des chiffres, avoir le goût pour le
déchiffrement d’inscriptions minuscules, une certaine aptitude pour
l’herméneutique (science des interprétations déjà prisée par Aristote) et des
notions de linguistique (toujours utile pour faire son chemin en société)… Il faut
48
surtout savoir combiner tous ces fragments de savoir et pouvoir les mobiliser
sur l’instant, quasiment sans effort. » (Giard, 1976).
valorisation des compétences requises pour s’acquitter de cette tâche. Il n’en est rien,
les sociétés occidentales n’accordant que peu d’intérêt à cette capacité (Miller,
1998a). Toutes les tâches qui constituent les courses ordinaires nécessitent des
compétences particulières mais elles sont tant intégrées au quotidien que personne ne
réhabilite le quotidien des hommes et les femmes ordinaires alors qu’il avait été
dénigré par la majorité des ethnologues, ces chercheurs qui préféraient partir bien loin
La richesse des courses ordinaires se trouve dans les travaux de Marjorie DeVault
les courses ordinaires comme un processus d’achat de produits courants qui sert à la
49
toute structure sociale, elle nécessite des activités de coordination et de maintenance.
Les courses ordinaires servent à construire des schémas riches en sens. Selon
Un peu plus tard, Miller (1998a) peint la ménagère ordinaire comme une femme qui
s’investit dans le shopping pour combler sa famille. Sa démarche est centrée sur
l’autre, allant jusqu’à oublier ses propres besoins et envies. Miller montre qu’au
travers des activités quotidiennes de shopping, les femmes expriment leur attachement
à leur famille. Leurs décisions d’achat ne sont pas motivées par un désir d’expression
individuelle mais mues par les relations familiales. L’approche de Miller (1998a) est
celle du sacrifice qu’il définit, en prenant appui sur les travaux de Bataille (1967),
dépense » (Miller, 1998a, p. 91). Selon Miller, il existe une forte analogie entre d’une
part les offrandes des premières récoltes des anciennes civilisations à leurs dieux et,
d’autre part, les dépenses des revenus familiaux issus d’un labeur pour nourrir toute
une famille. Le sacrifice est l’une des manifestations culturelles de l’intérêt que les
individus portent aux autres. En cela, le shopping des femmes londoniennes prend la
DEVELOPPEMENT
La répartition des rôles dans les tâches ménagères répond aux normes sociales du
50
contexte culturel (Lindsey, 2011). À notre connaissance, le nombre de recherches sur
arabo-musulmanes sont exclues des marchés. Nous présentons dans cette section
Tout d’abord, les travaux de Bourdieu (1980) auprès des berbères de Kabylie
détaillent les rôles des hommes et des femmes quant au shopping. Les normes socio-
ingrédients à la cuisine. Puis, les femmes s’attèlent à ranger les achats de l’homme. La
femme kabyle ne sort pas pour faire des courses. Elle est maintenue à l’intérieur de la
Belk, 2009). Les courses se faisant à l’extérieur du foyer, elles incombent à l’homme.
Il semble que les rôles des genres dans les activités de shopping soient cependant
2012). Parmi ces pays, l’Arabie Saoudite est citée comme l’un des plus
vestimentaires ou autres pour chacun des membres de leurs familles y compris pour
leurs épouses. Yavas, Babakus et Delener (1994) y décrivent les mutations subtiles
mais sensibles qui sont opérées au sein des couples. Du fait de leur exposition à la
51
culture globale, et de l’amélioration de leur niveau d’éducation, les femmes arabes
que peu de recherches sur la place actuelle des femmes dans les marchés du Moyen
Orient et du Maghreb.
Un des rares travaux sur la mutation du rôle des femmes dans les marchés
Mellal au pied du Moyen Atlas dans le nord-est marocain, Deborah Kapchan (1996)
décrit comment des femmes berbères installent leurs commerces dans les marchés
traditionnels. Les marchés traditionnels, ou souks, sont réputés pour être l’une des
proche de Beni Mellal -, Geertz notait « partout, le souk est clairement un espace
masculin et, aussi loin que Sefrou est concernée, il n’y a pas une seule femme d’une
réelle importance dans le monde des artisans et des commerçants » (1979, p. 240).
Or, les femmes sont devenues une population visible parmi les commerçants et les
conteurs de bonne aventure sur les marchés de Beni Mellal depuis les années 1980
(Kapchan, 1996). Certes, la plupart d’entre elles est marginalisée par la société : elles
Elles n’incarnent pas un idéal social mais elles ont une influence nette sur la société.
marquées sur les relations entre les genres et bouscule la distinction entre la sphère
privée et la sphère publique. Les femmes berbères de Beni Mellal sortent de chez
elles, descendent dans les rues et vont au marché. Elles transgressent les normes
socio-culturelles qui règlent la répartition des rôles et des espaces entre les genres.
52
Plus récemment, les travaux de Sehib, Jackson et Gorton (2012) en Lybie évoquent la
présence de femmes dans les supermarchés sans toutefois s’attarder sur la manière
dont ces femmes parviennent à faire leur shopping alors qu’elles n’y avaient pas été
préparées.
De manière générale, les quelques récentes recherches effectuées dans les contextes
arabo-musulmans témoignent d’une mutation dans les rôles des genres. Mais ils ne
donnent que peu d’éléments sur le processus par lequel les femmes acquièrent et
l’intention d’achat à court terme de l’acheteur. Mais les comportements des acheteurs
séquences s’enchaînent dans le magasin. Depuis les travaux fondateurs Stone (1954)
est utilitaire. Les deux dimensions ne sont pas mutuellement exclusives au cours
d’une séance de shopping mais l’une ou l’autre peut dominer. Ainsi, on associe
53
De manière générale, le plaisir extrait d’une activité de shopping serait lié à l’absence
de contraintes. Or, dans le cas particulier des courses en supermarché dans les pays
développés, des recherches ont mis en lumière les contraintes auxquelles sont
soumises les femmes. Leur liberté de choix est restreinte par les attentes de leurs
En outre, la littérature a montré que les courses ordinaires sont des tâches complexes
valorisées dans les pays développés. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que les
courses ordinaires puissent être perçues comme une corvée. En réponse à cette
approche plutôt sombre des courses ménagères, Miller (1998a) propose de considérer
étroitement liés. Les enfants apprennent très jeunes que les courses ordinaires
foyer. De récentes recherches laissent cependant entendre que des femmes fréquentent
ordinaires comme une activité liée au genre qui est à la fois riche et complexe, et qui
54
CHAPITRE 2: COMMENT L’ACHETEUR PARVIENT-IL A FAIRE
SON SHOPPING ?
des éléments utiles pour appréhender ce concept. La sociologie permet d’aborder les
internes de décision. Enfin, la compétence est un concept central dans les sciences de
l’éducation. Nous prenons appui sur les éléments théoriques issus de ces disciplines
tous les jours et dans des situations variées. Dans son usage courant, le terme
Bernier, 2004).
55
Au début du 20e siècle, la division du travail introduisait les notions de spécialisation
et la séparation des différentes composantes techniques d’une tâche. Elle est aussi un
tâche doivent être prises en compte. La spécialisation du travail est donc intimement
compétences qu’il pouvait transférer de poste en poste (Shalla et Clément, 2007). Les
prend en compte le champ d’action dont dispose l’individu pour contrôler le contenu,
la manière et la vitesse avec lesquelles les tâches sont accomplies. Cette dernière
dimension ne renvoie pas à une autorité formelle ou une supervision. Elle n’enferme
elle contient la liberté de décision qui lui est consentie dans un rôle défini. Cette
seconde dimension renferme en fait le set de compétences acquises pour réaliser des
L’employé peut, à titre d’exemple, développer une habileté dans ses interactions avec
ses supérieurs.
56
Spenner (1983) apporte une vision multidimensionnelle du concept de compétence.
imposer des normes par l’employeur – elles sont contenues dans la complexité
substantielle – mais il dispose d’une certaine liberté par rapport à ces contraintes,
Plus tard, Urs Gattiker (1990) propose une typologie qui permet d’aborder les
n’étant pas isolé, il doit entrer en contact avec autrui. Les compétences sociales
subordonnés.
d’estimation des tâches effectuées par autrui. Dans les mécanismes d’achat, par
exemple, ces compétences incluent les éléments à prendre en compte lors d’une
décision d’achat.
Pour finir, il existe des compétences attachées à la tâche, qui sont généralement
57
La conception de Gattiker offre une description plutôt précise des ressources dont doit
disposer l’individu pour effectuer une tâche. Ces ressources renvoient au savoir
basique que l’on apprend à l’école, à des capacités plus conceptuelles d’abstraction et
à des capacités techniques particulières liées à la tâche, lesquelles sont liées à une
pour réaliser une activité. La compétence est donc liée à l’action. Il ne suffit pas de se
spécifiques.
Troisièmement, les habiletés doivent être mise en œuvre dans une logique de
résolution de problème. Une compétence est opérationnelle. Elle agit sur des données
de la situation.
d’entreprise.
58
La sociologie du travail introduit la notion de la valeur dans la conception de la
réaliser une tâche valorisée par la société sont peu nombreux, les compétences
conforme à l’idée des économistes du travail : une offre limitée pour une demande
amène trois constats. Tout d’abord, le concept de compétence ne bénéficie pas d’un
également sociales. Enfin, la valeur des compétences dans un contexte donné est
les années 1960, plusieurs chercheurs se sont intéressés aux habiletés cognitives et
1994).
les relations qui lient ces deux concepts sont étroites. En effet, que ce soit au niveau
59
paraissent indissociables. Les études menées en psychologie se sont principalement
concept de compétences – dans le sens de skills - n’a reçu peu d’attention alors que la
Cordell, 1997 ; Ladwein, 1999). Les auteurs s’accordent alors sur le caractère
1987 ; Dacin et Mitchell, 1986), mais les définitions restent confuses (Gattiker, 1992 ;
Chervonnaya, 2003).
Si les concepts semblent intimement liés, il paraît nécessaire de préciser ce qui les
« l’information stockée dans l’esprit de celui qui apprend - learner’s mind », alors
que les compétences sont les « actions - intellectuelles ou physiques - et les réactions
façon à atteindre un but ». Pour mettre en œuvre ses compétences, l’individu doit
La connaissance
Kanwar, Olson, et Sims (1981) renvoient à la manière dont cette information est
60
l’information sur le monde extérieure. Les premières études faisant allusion au
informations qui permet au consommateur d’agir sur le marché » (Engel et al. 1995,
(Brucks, 1985), la perception des prix (Rao et Sieben, 1992) ou l’efficacité d’une
La compétence
Alors que la connaissance est un sujet fort prisé, les compétences ont fait l’objet de
something ».
Selon Adam (1987), les compétences se définissent par rapport à trois caractéristiques
61
procédures mentales (Gattiker, 1992). Elles sont acquises et entretenues au cours d’un
ENVIRONNEMENT INDIVIDU
compétences plus sophistiquées et ce n’est que par la pratique que les compétences
s’améliorent. Pour acquérir des compétences motrices, par exemple, trois phases sont
modèle. Au cours de la deuxième phase, la pratique est mise en œuvre pour améliorer
les compétences. Cette phase d’association doit permettre à l’apprenant de mettre en
SCIENCES DE L’EDUCATION
psychologie souligne les mécanismes internes à l’individu qui lui permettent à la fois
d’organiser ses connaissances et de les utiliser comme ressources pour développer des
un exercice.
63
2. La compétence n’est pas une capacité abstraite isolée de tout contexte. Elle
doit être finalisée et contextualisée (Le Boterf, 1994). Il n’est pas par exemple
programme.
psychologues.
face à une famille de situations, qu’on arrive à maitriser parce qu’on dispose à la fois
64
- La compétence est une capacité, une potentialité non observable ou une
- Elle est la capacité d’une personne à mobiliser ses propres ressources ou des
- La compétence est mise en œuvre lorsque l’individu est situé dans un contexte
comportement du consommateur.
recherche sur les compétences est relativement récente (Aubert, 2007 ; Lachance et
faisant allusion à la compétence datent des années 1980. Elles font intervenir la notion
l’avantage compétitif d’une entreprise. Elles sont le socle de l’entreprise. Mais elles
65
Pendant de nombreuses années, la logique dominante du marketing et de la stratégie
des organisations était centrée sur l’échange de ressources tangibles. En 2004, Vargo
une nouvelle logique centrée sur des ressources intangibles, la co-création de valeur et
les relations entre les acteurs de l’échange. Cette orientation du marketing privilégie
Selon une approche Malthusienne, les ressources renvoient aux ressources naturelles
sur lesquelles les êtres humains s’appuient pour se développer et vivre. Ces ressources
sont essentiellement statiques, elles doivent être capturées pour en tirer un quelconque
bénéfice. Or, les ressources sont aussi des fonctions intangibles et dynamiques de
pas ; elles deviennent » (Vargo et Lusch, 2004, p. 2). Il existe deux types de
Les ressources opérandes sont des ressources sur lesquelles il est possible d’effectuer
une opération. Elles sont en générales matérielles. Les ressources opérantes sont
utilisées pour agir sur des ressources opérandes. Elles regroupent les savoirs, les
comme un collaborateur potentiel, ont développé une approche connue sous le nom de
qui ne se contente pas de consommer passivement les produits qui lui sont proposés.
66
entreprises. Firat et Dholakia (2006) notent d’ailleurs que le marketing est l’activité
de tout un chacun et que le consommateur est un marketeur. Cette vision est partagée
Uncles, 2007) qui l’appuient dans ses actes de consommation. Les ressources
l’environnement.
ressources propres et des ressources fournies par l’entreprise. Dans ce processus, les
67
Figure 3: Les ressources opérantes et opérandes du consommateur
ressources sociales
relations familiales
communautés de marque
tribus de consommateurs consommateur
relations commerciales
opérante opérande
capacités autoritaires
capacités allocatives
ressources culturelles
savoir et savoir-faire économie
spécialisés objets matériels
attentes et histoire de la espaces
objectifs
vie physiques
projets de vie
imagination
rôles de vie
ressources physiques
habileté sensorimotrice
énergie émotions force
ces deux formes de ressources de manière à réaliser ses objectifs personnels (Cova,
styles de vie (Holt 1997), articuler ou générer des identités individuelle, de genre de
Un corpus récent de recherches culturelles rassemble les expériences vécues par des
consommateurs dans les points de vente qui toutes montrent que les consommateurs
trouvent dans les points de vente des ressources (Arnould, 2005 ; Borghini, Diamond,
Kozinets, McGrath, Muñiz et Sherry, 2009 ; Hayto and Baker, 2004 ; Kozinets,
Haytko et Baker (2004) montrent comment les adolescentes utilisent les centres
commerciaux pour atteindre des objectifs sociaux. Elles y retrouvent des pairs, font
Dans leur recherche sur les courses de Noël, Fischer et Arnold (1990) montrent
combien de temps et d’énergie les femmes consacrent aux préparatifs de Noël. Ces
Chicago, elles assimilent des ressources culturelles d’ordre général. Le American Girl
Place est un point de vente sur trois étages qui sert autant d’attraction touristique que
de point d’intérêt pour les locaux (Borghini et alii, 2009). Au sein de l’American Girl
américaine et les normes d’une féminité vertueuse. Le point de vente offre l’éventail
complet des interactions entre trois générations de femmes. Cette offre permet de
créer des liens émotionnels et historiques pour toutes les générations de femmes au
sein d’une même famille. Les grands-mères par exemple apprécient la reproduction
69
participer aux conversations des générations plus jeunes. Elles racontent leurs
souvenirs. Le salon de coiffure pour les poupées est un espace où les filles échangent
sur les valeurs féminines. Elles retrouvent d’autres filles avec lesquelles elles
évoquant et en reproduisant l’atmosphère d’un salon de coiffure réel. Pour les mères,
les poupées sont des symboles de boucliers qui protègent leurs filles de la culture
renforçant les liens familiaux. Au travers des résultats de leurs recherches, Borghini,
et alii (2009), Haytko et Baker (2004) ou Fischer et Arnold (1990) montrent comment
les ressources du point de vente sont utilisées pour reproduire les rôles et les normes
explorent les activités des consommateurs dans les points de vente dans une
préserver et à perpétrer les normes associées aux genres (Otnes et Zayer 2012).
Dans son article intitulé Animating the Big Middle, Eric Arnould (2005) souligne que
les distributeurs aident les consommateurs à atteindre leurs objectifs en leur offrant
s’imaginer dans un monde utopique, une réalité parfaite et ramène ce rêve dans la vie
de tous les jours. Le point de vente offre des ressources ludiques quand il facilite la
70
poursuite du jeu. Ces ressources engagent des activités gratifiantes et créatives qui
des ressources temporelles quand il facilite l’activation des styles de temps désirés par
Les ressources culturelles proposées par les distributeurs sont valorisables à partir du
(Arnould, 2005). Mais les consommateurs ne peuvent parvenir à réaliser les valeurs
potentielles contenues dans les ressources de l’entreprise s’ils ne disposent pas des
efficiente les ressources requises par la situation de consommation. Or, des chercheurs
en psychologie ont montré que les individus ne pouvaient apprécier et tirer profit des
sur les mécanismes qui permettent au consommateur d’utiliser les ressources offertes
Nous proposons dans cette section de nous intéresser dans un premier temps aux
individu qui est informé sur les produits et qui est familier avec le fonctionnement du
71
commerce moderne s’acquièrent au cours d’un processus de socialisation (Roedder-
C’est notamment le cas des populations migrantes (Peñaloza, 1994) qui s’installent
dans les pays occidentaux. Des programmes d’éducation à la consommation sont mis
un magasin, sans pour autant chercher à développer des compétences nouvelles. Nous
1. LA SOCIALISATION DU CONSOMMATEUR
La socialisation est le processus, dans la vie d’un individu, au cours duquel il apprend
pendant l’enfance est suivie par la socialisation secondaire qui part de l’adolescence
construit son identité sociale par des interactions avec son environnement.
Les enfants apprennent les dimensions basiques et rationnelles avec leurs parents
72
(Gollety, 2007).
John (1999), retrace la recherche sur l’enfant consommateur depuis les premiers
travaux des années 1950 sur la fidélité à la marque (Guest, 1955) ou la consommation
Etats-Unis. Cet enfant consommateur est exposé très jeune aux achats, c’est à dire dès
p. 192). Les enfants consommateurs américains apprennent dès leur jeune âge un
pour réaliser ces transactions - shopping scripts - et la valeur obtenue par l’échange
d’argent contre des produits - shopping skills et pricing. Roedder-John aborde donc
savoir.
particulier. Mais, certains points restent en suspens. Tout d’abord, les travaux
73
2008). Ensuite, l’enfant considéré dans les travaux en socialisation du consommateur
est un enfant occidental, qui a eu l’opportunité de fréquenter dès son jeune âge des
par des enfants vivant dans un environnement où les canaux de distribution n’incluent
consommateur adulte, (2) à nier les compétences et les ressources qu’il possède déjà
terme.
Diverses institutions supranationales se sont penchées sur ce point et ont mis en place
des programmes pour venir en aide aux consommateurs dit vulnérables, à savoir les
enfants, les seniors, les immigrants et les handicapés pour lequel le rapport à la
2. L’EDUCATION DU CONSOMMATEUR
qui permettent au citoyen européen d’évoluer dans son environnement quotidien. Elle
être appropriés à une situation particulière. » (Dolceta). Cette définition pose les
74
enfants, adolescents et adultes. Pour les adultes, elle prend en compte les différences
de leur niveau scolaire : niveau basique pour les individus ayant un niveau d’étude
équivalent à la fin de l’école primaire ; niveau intermédiaire pour les individus ayant
un niveau d’étude équivalent à l’école secondaire ; et enfin, un niveau avancé pour les
adultes ayant un niveau d’étude supérieur. De plus, les cours dispensés sont fonction
de l’âge des sujets et de leur groupe social d’appartenance et renvoient vers plusieurs
75
Tableau 3: Les objectifs de compétences du consommateur dans le cadre du
Tableau 4: Les deux compétences centrales du consommateur dans le domaine de la
Compétence 1 Compétence 2
Compétence Les apprenants sont capables de Les apprenants sont capables de
centrale distinguer l'information et la comprendre les connaissances
publicité portant sur la nourriture relatives à la consommation et de
ou les produits de santé et d'évaluer les appliquer à leur maintien en
l'une et l'autre. bonne santé. Ils font ainsi la preuve
d'une utilisation confiante et
appropriée des droits du
consommateur.
Savoir-faire user de décisions critiques en tant user de l'information avec efficience
que consommateur faire des choix informés
manier efficacement les sources être conscient des droits des
d'information consommateurs
évaluer la planification des évaluer les services
ressources expliciter ses goûts et aversions
identifier la différence entre
l'information et la publicité
appliquer les critères de qualité d'un
produit aux choix du consommateur
Savoir-être avoir une conscience critique des être conscient des conflits d'intérêts
besoins du consommateur prendre des responsabilités dans son
être soucieux de sa sécurité; rôle de consommateur
apprécier de pouvoir choisir tenir compte des besoins d'autrui
prendre en considération les
besoins d'autrui avoir le sens des
responsabilités rechercher une
association équilibrée entre tous les
partenaires du processus de
consommation
Savoir identifier une information sur un comprendre que les comportements
produit connaître les signes de des consommateurs ont une
qualité, de fiabilité, de sûreté et de influence sur l'environnement et le
commodité d'un produit bien être individuel,
comprendre et défendre connaître les droits et devoirs des
l'importance de tests fiables et consommateurs comprendre les
indépendants connaître les droits du relations entre style de vie personnel
consommateur et santé de l'individu identifier et
utiliser des réseaux de relations
sociales évaluer la qualité des
produits et services exiger et
défendre les droits des patients
identifier les facteurs qui induisent
des conditions de vie saines
77
Ces compétences supposent une bonne maîtrise de l’abstrait et notamment la
comprendre qu’il n’est pas un individu isolé mais qu’il fait partie d’une société pour
les provisions pour le futur. Les individus doivent être capables de savoir, de
fonction de besoins sociaux et individuels. L’OCDE insiste sur le fait que l’éducation
compte les valeurs sociétales et leurs objectifs dans une application concrète des
compétences à la consommation.
Or, le consommateur possède des ressources. Ne peut-il mobiliser des ressources pour
quand il ne maîtrise pas les compétences requises par le contexte ? La littérature sur le
78
3. COMMENT LE CONSOMMATEUR ILLETTRE NAVIGUE-T-IL DANS UN ENVIRONNEMENT
MODERNE DE CONSOMMATION ?
Dans les pays développés, les individus sont quotidiennement amenés à utiliser
« l’information imprimée et écrite pour évoluer dans la société, pour atteindre des
Jungeblut, Jenkins, et Kolstad, 1993, p. 2). Or, il existe une proportion non
matière fut Literally Literacy, écrit par Melanie Wallendorf (2001). Elle souligne que
en faisant remplir des fiches. Ces méthodes de recrutement ont pour conséquence
(Wallendorf, 2001).
Les adultes souffrant d’illettrisme sont incapables d’écrire une lettre de réclamation
pour se plaindre d’erreurs sur leur compte bancaire. Ils ne peuvent pas plus extraire
l’information nécessaire pour déterminer la différence de prix entre deux articles dans
américains les moins lettrés, 25% reçoivent des intérêts bancaires de placement
79
américaine. Il a initié un corpus important de recherches sur la consommation des
d’information comme les étiquettes des produits, la signalétique dans les points de
vente ou les prix. Pour parvenir à acheter, ils développent des prédilections
La figure 4 montre que les mécanismes de prise de décision sont organisés de manière
hiérarchique en fonction de leur complexité. Les prédictions cognitives sont des
mécanismes simples qui aident à la prise de décision, viennent ensuite les heuristiques
de décision et les compromis. Les stratégies de coping sont des procédures élaborées
qui permettent de prendre une décision. Les prédilections cognitives sont des
par nécessité, peu d’entre eux en ont d’ailleurs conscience. Les prédilections
ont été relevés par Viswanathan et alii (2005). Tout d’abord, de nombreux
ils ne se concentrent que sur l’une des deux dimensions. Ils préfèrent généralement se
sur le prix est souvent retenue lorsque les consommateurs fonctionnellement illettrés
attachent une grande importance au prix global de l’article sans tenir compte du poids
difficilement à transférer leur savoir. Ils expriment par exemple une anxiété quand ils
81
des éléments picturaux tels que la couleur, la police, les illustrations figurant sur
ont d’ailleurs aussi recours pour choisir des marques ou pour décoder un message
symbolique comme des images. Ce type de mécanisme pose des problèmes lorsque le
logo ou la couleur d’un produit vient à changer. Ils reconnaissent les logos des
marques de la même manière qu’ils reconnaissent des amis sur une photographie. Ils
ou du volume. Ils reposent sur la taille physique du produit pour procéder à une
Les heuristiques de décision renvoient à une prise de décision basée sur un attribut
isolé ou à un choix effectué au hasard. Acheter le moins cher peut être, par exemple,
indépendamment de son poids. Il s’agit dans ce cas de mécanismes de coping qui sont
utilisés comme résultat d’un contexte social (Luce, Bettman et Payne, 2001). La
poids/prix, rebute certains consommateurs qui préfèrent alors reposer sur des
caractéristiques de surface, des caractéristiques qui sont faciles à évaluer par les sens
(Luria, 1976).
Mais, l’expérience difficile de choisir un article dans un rayon peut engendrer des
82
émotions négatives. Nombreux sont les consommateurs, lettrés ou illettrés, qui
éprouvent du stress et de l’anxiété dans les décisions d’achat. L’anxiété est provoquée
par les pertes potentielles que pourrait engendrer les différentes alternatives (Luce,
Bettman et Payne, 2001). Les travaux de Viswanathan et alii (2005) montrent que les
d’éviter les émotions négatives et de protéger leur estime de soi. Certains acheteurs
renoncent à acheter des produits présentant une réduction de prix sous la forme de
décision sont orientées par l’affect et non par la résolution d’un problème (Luce,
1998). Certains consommateurs délèguent leurs courses ordinaires à des amis ou à des
fonctionnellement illettrés déploient des efforts considérables dans des aspects non
liés aux produits, dans le seul but de réduire les émotions négatives. Ces stratégies
sont connues sous le nom de coping. Le coping est « l’ensemble des processus
d’amener des états émotionnels plus désirables et des niveaux de stress réduits »
stratégies d’évitement (Luce et alii, 2001 ; Viswanathan et alii, 2005). Ces catégories
comprennent des stratégies centrées sur le problème ou sur les émotions. Les tableaux
83
Tableau 5: Stratégies de négociation et Stratégies d’évitement
84
Tableau 6: Stratégies de négociation: stratégies de confrontation
85
ressources spécifiques au contexte dans lequel ils évoluent. Ce processus de
transférabilité d’un contexte à un autre. La compétence est, en outre, une notion dont
opérationnelle. Un individu n’est compétent qu’à la condition qu’il ait réalisé une
souligne que les enfants occidentaux apprennent dès le plus jeune âge à faire des
courses. Mais elle se limite à l’enfant et à l’adolescent consommateur dans les pays
86
développés. Des organisations supranationales apportent des informations quant aux
ensemble de ressources incorporées à leur appareil personnel qui leur permet de réagir
face à une situation critique pour laquelle ils ne disposent pas des compétences
adéquates.
Les éléments théoriques présentés dans ce chapitre sont issus de recherches menées
dans des pays développés où le commerce moderne est dominant. Ils ne permettent
87
88
CHAPITRE 3 : LE SHOPPING DES CONSOMMATEURS ISSUS DES
PAYS EN DEVELOPPEMENT
et les spécificités de leur marché, dans la perspective des compétences requises chez
les consommateurs.
comment les comportements cognitifs des individus sont influencés par leurs
cognitifs mais bien d’« expériences influencées par la culture » (Berry, Poortinga,
Pandey, 1996).
Goody, 2001 ; Sternberg, 2002 ; Sternberg et Grigorenko, 2001) ont mis en évidence
des sociétés considérées (Wang, Ceci, Williams, Kopko, 2004). Masten et Coatsworth
89
schéma de performances effective dans l’environnement, évaluées dans la perspective
1995, p. 724).
Jusque dans les années 1970, les chercheurs en psychologie cross-culturelle utilisaient
des entretiens standardisés et jouaient sur des comparaisons entre les pays (Berry,
éco-culturel. Des variables intimement liées aux activités quotidiennes furent prises
en compte.
Les travaux sur les cognitions quotidiennes, qu’ils soient cross-culturels ou conduits
au sein d’une même culture, renvoient à diverses terminologies. Berry (1993) propose
développent des compétences spécifiques pour mener une vie responsable et réussie
dans chaque société. Les individus de cultures différentes maîtrisent des compétences
de kilomètres sur l’océan sans aucun autre instrument que leur cerveau et leur corps.
Lorsque la terre est hors de leur vue, ils imaginent leur canot immobile dans un
espace où les îles se déplacent autour d’eux. Ainsi, le problème est réduit dans sa
étoiles.
Les recherches sur les cognitions quotidiennes couvrent un large spectre: la mémoire
ou les mathématiques, étant deux exemples. La mémoire est l’un des domaines qui a
90
donné naissance à des recherches dans les contextes quotidiens. La mémoire chez les
illettrés fut au centre d’études dans différentes cultures. Les travaux de Dube
oralement est supérieur parmi les illettrés botswanais que parmi les étudiants du
élevée des contes oraux chez les adolescents et adultes botswanais que chez les
américains. Mais l’analyse de la cognition n’a connu un réel essor qu’avec les travaux
de Gay et Cole (1967) sur les mesures. Gay et Cole (1967) ont montré que les
compétences, les approximations des fermiers libériens sont plus précises que celles
l’écriture, la lecture et le calcul pour évoluer dans la vie de tous les jours mais bien
pose alors la question suivante : comment le consommateur qui est compétent dans un
devrait être éduqué. Au contraire, nous considérons qu’il possède des ressources et
maîtrise des compétences. Mais celles-ci ne sont pas/plus adaptées au contexte dans
91
lequel il baigne désormais. Deux cas de figure concernent le consommateur qui fait
face à un nouveau contexte culturel : soit il s’installe dans un pays développé, soit il
assiste à une globalisation de son contexte culturel. Nous proposons de nous intéresser
l’acculturation et de la globalisation.
DEVELOPPEMENT
Les travaux sur l’acculturation de Berry (1997) ont été centraux dans l’appréhension
de la culture de leur propre groupe et le désir d’avoir des contacts avec un autre
groupe. Selon Berry, les individus peuvent adopter une culture différente de leur
propre culture – assimilation -, ils peuvent conserver leur propre culture – séparation -
, ils peuvent combiner les deux cultures – intégration - ou ils peuvent prendre distance
avec les deux cultures - marginalisation. Les travaux de Berry ont donné naissance à
Kjeldgaard, 2005 ; Ataca et Berry, 2002 ; Chytkova, 2011 ; Oswald, 1999 ; Peñaloza,
long d’adaptation, avec des modes de rejets des cultures hôte dominante et d’origine
92
recherche car nous ne cherchons pas à appréhender un processus d’adaptation mais
de leurs premiers contacts avec un nouveau mode de commerce. Par ailleurs, nous ne
voulions pas définir une culture dominante et une culture dominée. Pourtant,
Nous avons retenu trois recherches sur l’acculturation dont les contextes particuliers
l’adaptation des immigrants compte tenu des différences culturelles entre le pays
nécessaire pour naviguer dans la culture du pays hôte. Les conséquences de ces
expériences s’illustrent notamment dans les processus d’achat des immigrés, ceux-ci
pays hôte. Les migrants mexicains racontent avec étonnement leurs premières séances
de shopping : faire les courses aux États-Unis, c’est être confronté à des quantités plus
grandes, à une diversification élevée des produits et à des prix plus faibles.
Peñaloza (1994) montre que les migrants éprouvent des difficultés liées à la langue et
la monnaie. Ils sélectionnent les points de vente, les produits et les services en
fonction de la langue parlée par le commerçant. Ataca et Berry (2002) observent des
résultats similaires. Dans leur étude auprès de 200 immigrants turcs au Canada, Ataca
et Berry soulignent l’importance de la langue pour acquérir des habilités sociales dans
93
que les prix étaient excessivement bon marché aux États-Unis. Peñaloza évoque les
nombreuses « traductions » faites par les migrants quand ils sont entre deux cultures
commerce. Les ressources et les compétences que maitrise le migrant sont des
Si les auteurs se sont dans un premier temps tournés vers l’acculturation des migrants
d’acculturation au sein d’un même pays et montrent les difficultés de femmes turques
Ils relatent, par exemple, les séances de maquillage et les slogans publicitaires appris
par cœur. Les jeunes femmes utilisent leur connaissance sur les marques qu’elles
associent avec le style urbain pour se forger leur identité. L’acquisition des
dans les supermarchés en France. Elle rappelle par exemple que les mères immigrées
de la première génération n’étaient pas habituées à faire les courses avant leur arrivée
94
La plupart des participantes trouvent dans le marché les ressources qui leur permettent
culturelle pour les femmes immigrées, il est un lieu privilégié de contact avec les
sentent exposées au regard des autres, elles remettent en question leur comportement
dans le magasin et s’interrogent sur leur capacité à consommer comme toutes les
compétences nécessaires au shopping est porteuse d’une forte symbolique. Pour les
participantes, payer en toute aisance par carte bancaire est une pratique associée au
notre recherche se situe dans la définition d’un modèle pour ces femmes immigrées et
femme qui fait, seule, ses courses, qui remplit son chariot et paie à la caisse de façon
autonome et indépendante. Une femme qui dispose ainsi des compétences nécessaires
de son mari. Sortir du foyer pour approvisionner le ménage est le symbole de son
1996). Les femmes immigrées marocaines installées en France dans cet échantillon
redéfinissent leur identité ethnique sur la base de ce modèle. Si les travaux de Regany
95
(2012) abordent les compétences à la consommation des individus issus des pays en
maîtrisées par le migrant ne sont pas adaptées à la forme de commerce à laquelle ils
font face, désormais. Si les recherches sur l’acculturation soulignent la place centrale
1. LA GLOBALISATION
La globalisation est un phénomène qui peut affecter tout être humain (Lindsey, 2011 ;
Ger et Belk, 1996). Toutes les sociétés disposent de chemins pour échanger avec les
autres. Les relations qui résultent de ces transferts diffèrent par l’intensité des
de diverses manières par des chercheurs intéressés par l’impact de la globalisation sur
96
La globalisation peut être définie de manière conceptuelle. Selon Harvey (1989) et
globalisation se rejoignent sur quatre points (Inda et Rosaldo, 2007). Tout d’abord, la
l’intensification des liens, des modes d’interaction et des flux qui relient le monde.
Enfin, le local et le global sont entremêlés. Des évènements distants impactent le local
et vice versa.
ne suscite pas autant d’intérêt que dans les années 70 (Tomlinson, 1999).
flux culturels suivent toujours la même direction: ils partent de l’Ancien Monde ou du
l’impérialisme culturel voit les flux des biens culturels comme un processus
97
une uniformité, seconde caractéristique de l’impérialisme.
L’uniformité culturelle globale peut être vue sous deux angles (Tomlinson, 1999). Le
autour du globe, phénomène largement soutenu par des capitaux transnationaux. Les
des produits des États-Unis vers le reste du monde. Le second angle de vision de
démocratie, les genres, la sexualité, les droits de l’homme, la religion, les sciences et
la technologie. Or, ce phénomène ne serait pas récent mais trouverait ses racines dans
mondiale.
endroits du globe, il n’en demeure pas moins que la vision impérialiste ne capture pas
consommation des biens importés (Thompson, 1995). Or, des recherches ont montré
que les consommateurs des pays en développement utilisent leurs propres ressources
98
pour appréhender les innovations introduites dans leurs marchés. À titre d’exemple,
Arnould (1989) analyse comment les paysans nigériens parlant le Hausa incorporent
diffusion de l’innovation telle que développée par Rogers voulait offrir un cadre
selon lui l’adoption d’une innovation par les consommateurs : l’avantage relatif, la
rationnel des consommateurs, une théorie construite dans les pays développés. Ce
modèle n’est pas applicable chez les paysans Hausa pour diverses raisons historiques,
généralement âgées reconnues pour leurs compétences dans des domaines particuliers
de consommation, d’effectuer les choix pour eux. Le maintien d’une entente cordiale
avec les agents du marché est plus important pour l’acheteur que de décrocher la
meilleure affaire. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que les innovations de
Les résultats de la recherche d’Arnould (1989) ont nourri la réflexion sur les modèles
occidentaux. Dans un article de 1996, Ger et Belk confirment que les phénomènes
observés dans les pays en développement ne peuvent être l’exacte réplique des
phénomènes observés dans les pays occidentaux (Ger et Belk, 1996). Les
consommateurs des pays en développement sont affectés par une marketisation et une
99
globalisation de leurs économies locales mais ils développent des formes alternatives
à la culture de consommation globale telle qu’elle est connue dans les pays les plus
Le retour aux sources peut prendre la forme d’un nationalisme fort ou une localisation
consommateur est une deuxième forme de réponse mais elle n’est que peu observée.
Selon Belk et Ger (1996), la pauvreté des consommateurs dans la majorité des pays en
développement ne favorise pas la résistance. Il est facile de résister en optant pour une
Cette option est moins problématique que le nationalisme et plus faisable que la
résistance. Les produits sont interprétés localement. Dans ces travaux à Trinidad,
Miller (1998b) montre que Coca-Cola est sujet à des interprétations locales. À
Trinidad, Coca-Cola est considéré comme une boisson indigène grâce à sa couleur
« black ». L’altération du sens des biens est une forme d’opposition à la culture
résultant d’un échange bidirectionnel entre le local et le global. Parmi ces quatre
100
alternatives, la créolisation semble prévaloir dans les pays en développement.
(Appadurai, 1990 ; Ger et Belk, 1996 ; Miller, 1995b). Ainsi, la rencontre des forces
République Populaire de Chine et Taïwan menées par Tse, Belk et Zhou (1989)
rapportent les différences remarquables qui existent entre les trois cultures de
de vie plus facile, à l’américaine. Les publicités taïwanaises balancent entre ces deux
extrêmes.
consensus sur sa définition. Une définition devenue classique fut proposée par
101
sociaux d’une population qui la rendent apte à faire croître cumulativement et
durablement son produit réel et global ». (Perroux, 1961, p. 191). Cette définition
égalitaire des richesses. Dans une perspective plus sociale, les Nations Unies
désignés pour améliorer le niveau de vie des plus démunis de manière à ce qu’ils
en voie de développement fut adoptée par les Nations Unies dans les années 1970
pour désigner les pays moins développés dont les revenus par tête d’habitant sont peu
qui traduit le processus de progrès économique et social dans lequel sont engagés les
programme, le commerce occupe une place centrale car il élargit « les horizons et les
choix des individus » (PNUD, 2011, p. 1) et engendre des effets bénéfiques sur le
développement est en effet souvent vue comme un avantage qui permet d’améliorer le
niveau de vie des consommateurs locaux. Outre la création d’emploi, une des raisons
invoquées est liée au coût des dépenses alimentaires. Elles constituent la moitié des
dépenses du foyer dans les pays en développement (Lau et Lee, 1988) et le petit
commerce est souvent inefficace dans les stratégies de prix (Lo, Lau et Lin, 2001).
102
Grâce à des stratégies de volume, le supermarché offre des prix généralement plus
2011). Depuis des dizaines d’années, cette progression a été l’objet d’un nombre
(Galbraith et Holton, 1965 ; Goldman, 1974 ; Hino, 2010 ; Kumcu et Kumcu, 1987 ;
Sehib, Jackson et Gorton, 2012 ; Slater et Henley, 1969), en Asie (Othman, 1990 ;
développement fut réalisé dans les années 1970 par Arieh Goldman. Goldman (1974)
affirme que les comportements des consommateurs urbains à revenu faible dans les
ventilent leurs achats en un certain nombre de points de vente spécialisés. Ils achètent
la viande chez le boucher, les légumes chez le primeur et la volaille chez le volailler.
Ensuite, ils se procurent fréquemment des aliments frais. À titre d’exemple, à Recife
au Brésil, les consommateurs font leurs courses en moyenne quatre fois par semaine.
À la Paz, 90% des consommateurs se rendent au moins une fois par jour dans un
petites quantités d’aliments au cours de chaque séance de shopping. Pour finir, les
103
consommateurs achètent majoritairement dans les commerces situés dans leur propre
Ces comportements d’achat ont des implications significatives sur la diffusion des
pour cela attirer des consommateurs qui ont pour habitude de s’approvisionner
indépendants. Or, il est souvent difficile pour ces consommateurs de se déplacer dans
des commerces éloignés – comme les supermarchés – car ils n’ont pas de moyen de
Le second frein au développement des supermarchés relevé par Goldman (1974) est
Dans les commerces modernes, nombre de produits sont emballés et les prix sont
affichés. Ces informations écrites compliquent la tâche du consommateur qui est peu
Enfin, les consommateurs à faible revenu accordent une place centrale aux relations
envers un point de vente particulier. L’apport majeur des travaux de Goldman (1974)
pour notre recherche, est d’avoir mis en évidence les freins qui s’opposaient à une
Des recherches plus récentes ont révélé l’implantation massive de supermarchés dans
les pays en développement (Reardon et Hopkins, 2006). Ils tendent à remplacer les
104
résistent. Au Vietnam, par exemple, les marchés traditionnels de légumes et fruits
que le prix et le transport, bien qu’ils aient une haute opinion des supermarchés
ses portes en mars 1981 à Guangzhou. A l’ouverture, la clientèle visée n’était pas
Macao et de Hong-Kong. Les produits vendus étaient pour la plupart importés ou non
pas dans ce supermarché et lui préféraient le commerce local traditionnel (Sha et Li,
cheminement aisé en Chine (Lo, Lau et Lin, 2001). Dans les années 1980, les
système de gondoles dans les supermarchés n’était par conséquent que peu efficient.
De plus, les fréquentes coupures d’électricité rompaient la chaîne du froid. Pour finir,
les prix étaient plus élevés que dans le commerce traditionnel pour les raisons
fermer leurs portes à cause des pertes occasionnées. Blois (1988) conclut que le
marché chinois n’était pas prêt à accueillir une forme moderne de commerce dans le
105
contexte culturel de l’époque.
Plus tard, dans les années 1990, la situation se renversa et le modèle du supermarché
connut une croissance rapide en Chine. Sha et Li (2002) dressent une liste de facteurs
environnementaux d’un tel succès. Tout d’abord, la hausse du pouvoir d’achat des
nouvelle structure familiale, composée d’un seul enfant, rendait plus souple les
dans les modes de shopping. Puis, la croissance urbaine remarquable a poussé les
Le quatrième facteur relevé est le niveau d’éducation des consommateurs. Avec des
distribution était plus aisée. Le cinquième facteur est lié à une caractéristique négative
capitaux dans les supermarchés. Le commerce traditionnel parut bien vite démodé.
(2001) révèlent que les Chinois occupent une grande partie de leur temps libre à faire
du shopping. Au cours de ces séances, ils prennent le temps de comparer les offres et
il est donc difficile pour les enseignes de fidéliser une clientèle. Par ailleurs, l’espace
de vie est limité en Chine. Les réfrigérateurs sont par conséquent de petite taille et
106
Le travail de Lo, Lau et Lin (2001) souligne la fragilité de l’apparente supériorité
supermarché (Maruyama et Trung, 2011) telles que la variété, la qualité des produits,
l’environnement propre et moderne, et le confort d’un seul point de vente pour faire
tous ses achats. Ces consommateurs porteraient une importance plus grande à des
avantages culturels procurés par le commerce traditionnels tels que les relations
2011). Pourtant, une récente recherche sur le marché mexicain apporte quelques
nuances. Il semblerait que les attitudes vis-à-vis des points de vente diffèrent en
fonction du genre (Paswan, Santarriaga Pineda, Soto Ramirez, 2010). Les femmes
mexicaines, contrairement aux hommes, voient une supériorité des points de vente à
large surface. Ils leur procurent plus de bénéfices fonctionnels que les petits
commerçants.
(Sha et Li, 2002) et/ou sur les motivations et les attitudes des consommateurs
(Paswan, Santarriaga Pineda, Soto Ramirez, 2010). L’expérience même des courses
dans les supermarchés des pays en développement paraît avoir été quelque peu
107
Amine et Lazzaoui, 2011).
en évidence les bricolages construits par les acheteurs marocains dans les
culturels. Ils évoquent trois comportements issus du commerce traditionnel que les
se rendent dans les supermarchés ont tendance à faire de petits achats. La proximité
quantités. Dans la culture marocaine, la vie sociale est très importante. Amine et
Lazzaoui avancent que les consommateurs apprécient les contacts avec les employés
du supermarché quand ils font leurs courses. Les participants déclarent rechercher les
interactions avec le personnel afin de recréer dans le supermarché les liens sociaux
vente. Amine et Lazzaoui (2011) rapportent ainsi que certains acheteurs ne prennent
pas la peine de s’habiller pour faire leurs courses et/ou vont au supermarché en
(Holbrook et O’Shaughnessy, 1988) n’apparaît que peu dans les résultats de leur
108
recherche. Les consommateurs recherchent-ils tous des interactions avec le personnel
supermarché ?
plongé dans un univers de signes. Il doit, par exemple, comprendre les classifications
Nous avons arrêté le Maroc comme terrain pour la présente recherche. Une
description de certaines des particularités du Maroc qui ont motivé notre choix est
CULTURE AU MAROC
croissance économique s’est élevé à 4,6% en 2012. Le Maroc se caractérise par les
décennie.
Jusque dans les années 80, des lois protectionnistes régissaient le Maroc avec des
droits de douanes élevés - 45% en 1982. Mais ce n’est véritablement qu’avec les
programmes de privatisation entamés dans les années 1990 que le Maroc s’est frotté à
109
l’international (Alaoui Mdaghri, 2009).
la dernière décennie et s’est traduit par des chiffres significatifs. Le taux d’ouverture
Mdaghri, 2009) et les investissements directs étrangers ont plus que doublé en moins
- avec l’union européenne signé en 1996 - suppression des taxes douanières en 2012
Le Maroc est désormais considéré comme un pays disposant d’une économie libérale,
gouvernée par les lois de l’offre et de la demande (IMF, 2011). Selon le classement
africain des produits nationaux bruts, le Maroc est placé à la cinquième place derrière
atteint 370, contre 874 pour le Danemark (classé premier) et 110 pour le Niger. Il
Pour faire face aux challenges de la globalisation, le Maroc a entamé une série de
réformes économiques internes depuis 1999. Divers secteurs sont concernés et font
110
pêche, les nouvelles technologies et le commerce. Le secteur commercial est jugé
17,7% pour l’agriculture, 35,7% pour l’industrie, et 46,6% pour les services - et
occupe 1 200 000 de Marocains sur une population totale estimée à 31 606 000
Les réformes dont il est sujet ont abouti à la mise en place en 2008 du plan Rawaj
commercial à l’horizon 2020. Les actions prévues visent à améliorer les conditions
intérieur brut et créer des opportunités d’emploi. Sur le terrain, diverses actions sont
000 MAD par commerçant indépendant. En 2009, 600 points de vente en ont
bénéficié.
L’appareil commercial marocain est demeuré stable dans ses formes pendant
plusieurs décennies, et n’a véritablement connu d’innovation qu’au début des années
1990, lorsque le libre-service est apparu pour la première fois au Maroc. Aujourd’hui
distribution (USAID, 2006) alors qu’en France, par exemple, seules 5 centrales
111
d’affaires du commerce de détail. Par ailleurs, le commerce marocain est fortement
investi par l’informel, lequel représente 14,3% du PIB. Dans le secteur informel, le
Avec le plan Rawaj, les autorités marocaines montrent leur volonté d’inscrire le
secteur informel.
locale, nous utiliserons la classification proposée par le plan Rawaj. Elle découpe le
légumes, les abattoirs et les halles aux poissons » (Rawaj, 2007, p. 1). La « grande et
secteur commercial marocain aux deux premières formes évoquées par le plan Rawaj,
excluons volontairement les marchés de gros de fruits et légumes, les abattoirs et les
halles aux poissons, bien que certains consommateurs finaux marocains s’y
approvisionnent.
112
proximité marocain occupe une place est importante dans l’économie du pays: en
(Rawaj, 2007) avec 1,27 millions de points de vente (Challot, 2011). L’importance
l’indépendance en 1956, c’est à dire depuis plus de 50 ans. Comme certains pays
1997), le Maroc dispose d’un commerce traditionnel prédominant assuré par des
petites épiceries, les magasins indépendants et vendeurs ambulants mais également les
Wellhoff, 1972). Historiquement, les souks étaient situés en dehors des villes, là où
une ou plusieurs caravanes s’arrêtaient. Les caravaniers déployaient alors leurs biens
et procédaient à leur vente (baron d’Augustin, 1830 ; Potocki, 1792). De nos jours, les
souks sont encore des marchés à caractère rural (Geertz, 1978 ; Kapchan, 1996). Ils
113
et des bourgs. Y sont vendus des produits agricoles – céréales, fruits et légumes - et
des animaux - poules, dindes, mules, etc. Outre les consommateurs ruraux, les souks
Les kissariats et les marchés municipaux regroupent des détaillants dans un même
(Tharaud, 1930, p. 39). La kissariat fait référence à l’ancien forum des cités romaines
organisé autour de la statue de César. Une kissariat est une « césarée » (Potier, 2006,
p. 56).
Les marchés municipaux sont des souks sédentarisés. L’offre est composée de fruits
Tableau 7: Effectifs des marchés municipaux et des souks dans les principales villes
du Maroc
114
Casablanca présente une proportion inversée de souks par rapport aux autres grandes
villes du Maroc et donc un nombre restreint de souks notamment par rapport à Agadir
des centres commerciaux importants dans la région du temps des caravanes. D’autre
marchés municipaux.
charrettes qu’ils poussent ou qu’ils font tirer par des ânes ou des mules. D’autres
Le secteur de la distribution au Maroc est dominé par le petit commerce, une forme de
commerce de détail née pendant l’Antiquité (Masson et Wellhoff, 1972). Celle-ci est
caractérisée par une séparation entre l’acheteur et la marchandise. L’acheteur n’a pas
accès aux produits offerts qui sont derrière un comptoir et le discours du vendeur joue
la majeure partie de la population s’y rend pour y effectuer des achats ménagers.
tabac, les pharmacies mais également les épiceries. Il s’agit de petites entreprises
115
Parmi les petits commerces, l’épicier marocain est un pivot essentiel de l’économie
ou à l’unité les consommateurs de son quartier. Il est ouvert tous les jours et ne ferme
que certains jours de fête religieuse. Sur tout le territoire marocain, on estime le
nombre d’épiciers à près de 90 000 (Challot, 2011), mais il n’existe pas de statistiques
dépassaient 300m2 (USAID, 2006). Chez l’épicier, de nombreux produits sont vendus
en vrac, comme les céréales, les légumes secs, les pâtes, le riz, le sucre, le beurre ou la
levure de bière. Ils sont vendus au gramme près ou à l’unité. Par exemple, la levure
chimique Alsa, dont le plus petit conditionnement est une boîte de dix sachets de 7,5g,
est vendue par sachet chez l’épicier. Cette politique est retenue par tous les épiciers.
Elle leur permet de s’adresser à une clientèle effectuant des achats fréquents en
des opportunités d’achat qui s’offrent à lui (Ghannam-Zaim, 2002). La demande est
d’une importance secondaire dans la gestion des assortiments offerts par le détaillant.
Par conséquent, le choix des produits dans le commerce traditionnel se limite souvent
traditionnel. Les prix ne sont ni fixes, ni apparents. Par conséquent, dans l’appareil
116
commercial traditionnel, les acheteurs sont constamment à la recherche
réduire les incertitudes liées à l’information, les acheteurs et les vendeurs tendent à
situation marocaine est toute autre. Depuis la fin du protectorat en 1956 jusqu’en
mutation de l’appareil commercial marocain survint après cette période. Le Maroc vit
naître, dans les grandes villes du moins, une nouvelle forme de distribution qui
Le supermarché au Maroc
savoir, tout sous un même toit, un parking étendu, et une politique quotidienne de prix
faibles (Dupuis, 1998). À ce stade, il paraît important de préciser que les prix
117
pratiqués par les supermarchés au Maroc ne sont toujours pas inférieurs à ceux des
plus petits tels que les supermarchés. Certes de petites supérettes de quartier ont existé
mais le personnel était présent à l’intérieur du point de vente pour aider le client à se
servir, voir à lui procurer les articles recherchés. Le premier supermarché sur le
118
produits offerts étaient 100 fois supérieurs. L’acheteur marocain qui s’aventurait dans
apparents.
Les caractéristiques particulières des deux formes de commerce ont des conséquences
sur les comportements des consommateurs. Par exemple, les travaux de Geertz (1978)
appuyés sur ceux de Rees (1971), montrent que la recherche d’information est
intensive dans les marchés traditionnels marocains alors qu’elle est extensive dans le
de classer des cas identiques. Dans le processus d’achat d’une voiture de seconde
main, les individus ont tendance à analyser chaque voiture séparément. Il s’agit plus
119
traditionnel marocain, l’acheteur doit s’appuyer sur une poignée d’agents et leur poser
en 2012 et espère doubler le chiffre d’affaires au cours des cinq prochaines années. Le
Décrire le paysage commercial marocain ne suffit pas à donner une vue holistique du
2. LA CULTURE MAROCAINE
La culture est un concept difficile à définir. En Anglais, elle est l’un des mots des plus
120
significativement, sans culture, pas d’hommes […] Nous sommes, en fait, des
animaux incomplets ou non-finis qui se sont complétés par la culture et pas
par la culture en général mais par des formes très particulières de la culture:
Dobuan et Javanais, Hopi et Italiens, classes sociales aisées et défavorisées,
universitaires et commerciaux. » (Geertz, 1973, p. 49).
La culture représente l’environnement que l’individu considère comme évident, qu’il
ne questionne pas. Elle est un « ordre de la vie » (Tomlinson, 1999, p. 18). Elle
etc. au sein d’un domaine donné » (Askegaard, Kjeldgaard, Arnould, 2009, p. 101).
d’un type qui contraint fortement les comportements des genres grâce à la mise en
chacune de ces périodes, le rôle de la femme fut largement ignoré ou amoindri. Avant
était composée par un ensemble de tribus rivales dans lesquelles les femmes n’avaient
121
De manière plus générale, le féminisme incarne l’essence de la modernité dans le
L’Egypte par exemple, connut un féminisme invisible, dès 1909. En cette année,
de vie des femmes. Son article intitulé al Nisaiyat faisait apparaître pour la première
étaient également un moyen pour les pères d’améliorer leur statut personnel et de
« mieux » marier leurs filles (Sadiqi, 2003a). Les discours marocains postcoloniaux
affichaient une distinction claire entre les genres et produisirent des idéologies où les
Dhaati – l’autocritique – qui fut publié en 1952 au cours de son exil cairote. Les
étaient familiers des pensées occidentales. Les femmes appartenaient aux groupes
favorisés de la population marocaine, des groupes où les filles, qui avaient fréquenté
122
les Nations Unies. Le Maroc a participé à des évènements centrés sur la place de la
femme – United Nations Decade for Women – et a signé la Convention pour la fin de
discrimination envers les femmes et proposant un agenda destiné aux nations pour
toutefois émis des réserves quant aux articles relatifs au mariage et à sa dissolution.
Depuis les années 1980, le gouvernement marocain soutient le féminisme libéral dans
un mouvement vers les droits de la femme dans la famille et dans son travail.
libéral. Il apparut dans les années 1970. Féminisme et islamisme sont deux
couramment pensés comme antagonistes bien que des auteurs cherchent à les
réconcilier en cherchant dans les textes coraniques une théorie islamique de l’égalité
des sexes (Dialmy, 1996). Pour les femmes, le discours féministe religieux est un
outil pour réclamer des droits au sein de la loi islamique. Ces revendications
conservateurs, l’Islam ne peut être discuté avec des arguments féministes car il ôte
Les principales avancées sur la place de la femme dans la société marocaine renvoient
123
répondent à un autre code, celui des règles du statut personnel hébraïque marocain.
successions qui datait de 1958 et fut écrit par des intellectuels marocains dont Allal
La culture marocaine est collective et se base sur la famille. Toutes les questions du
comprise dans la moudawana mais elle fut l’objet d’une profonde réforme qui aboutit
ses enfants.
divers groupes qui composent sa population ont facilité une tolérance religieuse, une
arabes du Moyen Orient, le Maroc est plus ouvert aux changements dans la perception
des rôles (Sadiqi, 2003a). Cette flexibilité contrebalance les visions patriarcales
Maroc comme une monarchie islamique. Le roi occupe le double rôle de chef du
pouvoir exécutif et de commandeur des croyants. Les aspects culturels de l’Islam sont
apparents dans de nombreux faits de la vie sociale marocaine tels que les mariages,
124
les salutations, les naissances, les circoncisions, les funérailles. Dans les actes
commerciaux, l’Islam est également présent. Par exemple, à l’achat d’un bien
immobilier, les adouls, qui sont des sages religieux, peuvent rédiger une melkia. A la
différence du titre foncier qui est un titre juridique moderne, la melkia est un
document adoulaire régi par les règles traditionnelles du droit musulman. Mais dans
s’effectuait exclusivement dans les écoles coraniques dans un but religieux et seuls les
Ce n’est qu’à l’arrivée des Français en 1912, quand se met en place le protectorat, que
discours porte une plus grande importance que l’écrit. La communication est faite
systèmes cohabitent. Dans le milieu urbain, le titre foncier, un document écrit, est
au Maroc trouve sa source dans le fait que les deux langues maternelles sont orales.
comporte trois grandes formes de dialectes - ne s’écrivent pas ou peu. Par conséquent,
manière dont les représentations des rôles culturels sont construits, maintenus et
125
La situation linguistique marocaine est complexe (Laroui, 2011). Elle comprend non
seulement une variété de dialectes et langues mais elle implique également une série
deux langues vernaculaires – l’arabe dialectal et le berbère -, s’ajoutent l’arabe qui est
précédente a présenté les avancées économiques du pays, nous ne revenons pas sur le
sujet mais tenons à souligner qu’après l’indépendance du Maroc en 1956, le pays s’est
sous le même toit fut révisé pour se réduire à une famille nucléaire.
Le système politique est étroitement lié aux hommes dans la société marocaine. Les
Mais elles restent encore largement minoritaires. Seule une femme figure dans
pouvoir suprême est fortement respecté et valorisé dans la culture marocaine (Sadiqi,
126
2003a). La monarchie marocaine a toujours encouragé ouvertement la présence de
annonçait l’égalité des droits et libertés à caractère civil, politique, économique, social
œuvre « à la réalisation de la parité entre les hommes et les femmes ». Ainsi, la place
des femmes dans la culture marocaine était traditionnellement secondaire. Mais les
d’impact sur la perception et la construction des genres. Les rôles des femmes et des
hommes sont clairement définis dans la société marocaine. Le père occupe le rôle de
la structure et le fonctionnement de la société. Les rôles des genres sont appris au sein
trouvent le père et la lignée masculine, laquelle est fondée sur des relations de sang4.
société. Seuls les hommes ont accès à des discours forts qui rappellent ou installent
pour les hommes de s’exprimer en public. Pour les femmes, en revanche, la situation
est fort différente. On leur donne le droit de parler, mais leurs mots sont
4
La culture marocaine a une orientation in-group reposant sur des systèmes de parenté basés sur le
sang. Le schéma classique familial dans une culture orientée in-group est : un père dominant et orienté
vers l’extérieur, une mère protective et orientée vers l’intérieur, des frères et sœurs rivaux dans la
famille mais alliés quand comparés aux autres groupes. Par contraste, les cultures orientées out-group
valorisent l’unité de l’espèce humaine, au-delà des frontières du groupe (Usunier et Lee, 2009).
127
La culture du consommateur influence son comportement. En particulier, le caractère
patriarcal d’une culture a souvent été invoqué comme facteur explicatif du rôle
dominant des hommes dans les décisions d’achat (Green, Leonardi, Chandon,
importantes d’achat. Mais il convient de nuancer ces propos. Dans certaines cultures,
telles que les cultures chinoises et indiennes, les normes patriarcales sont fortes et
mesure que sont adoptées des attitudes et des valeurs plus égalitaires, la femme
occupe une place plus importante dans les décisions familiales (Cooney, Rogler,
domination des hommes est nourrie au travers de récits et de textes. Les contes,
l’époux, les obligations filiales et le respect accordé aux hommes et aux membres plus
âgés de la société. Par conséquent, dans la société indienne, l’homme bénéficie d’un
d’avoir du pouvoir dans les décisions d’achat. Au-delà des facteurs culturels, ce sont
dans les décisions d’achat. Ainsi, la culture n’est pas le seul facteur explicatif des
rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes mais elle influence l’adoption
d’un modèle particulier. L’Inde présente des similarités avec le Maroc dans les
rapports entre les genres. Comme nous l’avons présenté, la culture marocaine offre
128
aux hommes un terrain propice pour le maintien d’un pouvoir fort dans la prise de
décision. Mais les travaux de Webster (1997, 2000) permettent d’envisager des
changements.
Pour clore cette section, nous revenons sur les quatre points qui ont motivé le choix
commercial marocain vit une période de mutation qui a débuté avec l’arrivée du
premier hypermarché dans les années 1990. Deux formes de commerce cohabitent
généralistes et vastes dans le commerce moderne, les prix sont fixes et apparents et la
qui plait aux acheteurs marocains. Le supermarché marocain paraît s’imposer comme
terrain de la recherche sur les mécanismes développés par l’acheteur pour faire ses
Enfin, la forte dichotomie entre les genres dans les rôles liés à l’achat familial apparaît
compétences de l’acheteur. En effet, les courses ordinaires sont une activité attachée
au rôle de la femme dans les pays développés et au rôle de l’homme dans les
contextes arabo-musulmans.
129
SYNTHESE ET TRANSITION VERS LA DEUXIEME PARTIE
dimension est source de sensations positives comme le plaisir et renvoie par exemple
à l’achat de vêtements. Un exemple type de shopping utilitaire est celui des courses
ordinaires qui sont perçues comme autant de corvées. Des auteurs ont montré que le
shopping pouvait être considéré comme une activité ludique s’il était relativement
libéré de contraintes. Dans le cas opposé, le shopping peut être une activité stressante.
l’approvisionnement de leur foyer. En effet, les courses ordinaires sont une activité
délicate dans le sens où les acheteuses ne sont pas toujours libres de leurs choix mais
est celle du sacrifice soutenue par Miller (1998a). Comme d’autres activités de la vie
sont aussi une activité analytiquement complexe qui nécessite la maîtrise d’un
ensemble de compétences. Ces dernières sont de plus souvent dénigrées pour des
raisons idéologiques, bien qu’elles jouent un rôle central dans l’acte d’achat.
foyer est traditionnellement assuré par les hommes. Cette répartition des rôles entre
130
les genres est largement répandue dans les contextes arabo-musulmans. Des travaux
récents montrent que la femme arabo-musulmane est plus présente sur les marchés,
mais ces recherches sont peu nombreuses et elles ne permettent pas une
nécessaires pour faire des courses ordinaires. Le chapitre 2 permet une approche en
une situation donnée, soulignant ainsi, le lien entre les compétences et le contexte.
illettré est un individu non dénué de ressources mais qui ne dispose pas toujours des
dans un pays en développement qui se voit soudainement confronté aux courses dans
131
consommateur parvenait à faire ses courses dans un environnement moderne de
consommation quand il n’a pas été socialisé à une telle activité. L’acculturation de
consommateur montre à quel point les ressources du migrant sont importantes pour
vise le long terme et ne répond pas précisément à la question des mécanismes utilisés
et des ressources mobilisées lors des premiers contacts avec le commerce moderne.
D’autre part, la globalisation rappelle que les phénomènes observés dans les pays en
développement ne sont pas l’exacte réplique du vécu dans les pays les plus
soudainement confronté à celui-ci ? Pour répondre, nous avons fait le choix de nous
pour laquelle il n’avait pas été socialisé au cours de son enfance. Notre recherche
132
Quels sont les mécanismes utilisés par l’acheteur marocain urbain pour faire ses
133
134
SECONDE PARTIE: POSTURE ÉPISTÉMOLOGIQUE ET
DÉMARCHE DE RECHERCHE
livrées sur le Maroc dans la première partie étaient issues de données secondaires
mais nous aspirions à obtenir aussi une perspective émique du contexte marocain.
Nous avons réalisé à cette fin une première étude, à caractère exploratoire, dont nous
présentons les résultats. Cette étude a permis de définir de manière précise notre
méthodologique.
135
136
CHAPITRE 4 : LA POSTURE ÉPISTEMOLOGIQUE DE LA
À ce stade de la recherche, le projet doit être défini plus finement d’un point de vue
épistémologique.
Le paradigme positiviste repose sur une hypothèse réaliste : la réalité possède une
que décrit par Popper (1991). Selon les positivistes, la connaissance produite ne
137
dépend ni du contexte ni des interactions des acteurs. Le chercheur tente de construire
généralisables. Dans cette démarche, les chercheurs positivistes utilisent des méthodes
phénomène observé serait donc incluse dans l’explication (Perret et Séville, 2007 ;
eux, Shelby D. Hunt apporta des éclaircissements sur les positions des positivistes
dans son article de 1991. Hunt rappelle que les travaux des positivistes évitent de
consister en une recherche de « vraies causes » car ils perçoivent la causalité comme
surviennent avec une régularité constante, il peut supposer qu’il existe une relation
entre les deux phénomènes ; mais il ne devrait pas conclure que l’un des phénomènes
déterminisme. Il précise que les théories et les lois sont seulement des instruments de
calcul pour faire des prévisions. Elles servent à mettre en place des modèles qui
138
est de pouvoir émettre des prédictions et non de chercher les lois causales
positivistes pensent que la réalité est objective et existe indépendamment de ce que les
reconnaissent aux objets tangibles une existence propre. Mais ils ne réifient pas les
états subjectifs et ne les traitent pas comme des objets. Les faits qui ne peuvent être
observés sont, aux yeux des positivistes, des concepts métaphysiques qui doivent être
strictement évités.
réalité objective, une réalité extérieure qui pourrait être découverte par un chercheur
ancrée dans son contexte (Corbin et Strauss, 2008). Cette vision du monde façonne la
processus de recherche ne sera jamais que représentée et non découverte, elle sera
139
connaissance que le paradigme interprétativiste mais ils croient aussi en une réalité
aussi à la construction de la réalité. Or, nous n’adhérons pas à l’idée d’une une réalité
Nous n’épousons pas non plus la vision du monde du paradigme positiviste. Nous
différences qui existent entre les individus. Nous sommes désireuse au contraire de
comprendre les phénomènes au travers des multiples interprétations qu’en font les
Mais l’adoption d’une posture épistémologique a des implications sur la nature des
résultats produits.
offre une flexibilité et une liberté suffisante pour appréhender le phénomène dans sa
2008).
l’objet d’une réflexion approfondie. Deux logiques, inductive et déductive, portent les
modes de raisonnement. La figure de Chalmers (1987) résume les relations entre les
140
situations observées et les concepts.
Lois et théories
Conceptualisations
Logique Hypothèses, modèles, théories
inductive Logique
déductive
Démarche Démarche
abductive hypothético-déductive
empiriques pour produire une contribution théorique. Mais nous établissons des allers
données collectées. Ces allers et retours ont rythmé notre recherche. Les collectes de
données ont été comparées à la littérature ; puis ces analyses nous ont amenée à
retourner sur le terrain, et ainsi de suite. Cette démarche nous a permis de structurer le
Un objet de recherche peut être construit selon cinq voies différentes : des concepts
141
ou théories, une méthodologie, un problème concret, un terrain ou un domaine
Les activités de la vie quotidienne sont un domaine riche de significations. C’est avec
plaisir que nous faisons les courses ordinaires, que nous visitons les commerces
d’exemples, voici quelques comportements que nous avons pu observer. Une amie
lilloise avec laquelle nous avons fait des courses paraît avoir intégré le
belges, les petits commerçants servent notre mère en prenant le temps de prendre des
nouvelles ; la durée des courses ne semble pas être aussi centrale que dans un
se rend à la coopérative pour acheter les légumes. Les échanges entre le fournisseur et
les clients prennent la forme de discussions sur le niveau de la récolte et les conditions
pas aux échanges marchands. L’information sur les produits est communiquée
5
Nous utiliserons le terme supermarché pour désigner indifféremment l’hypermarché et le
supermarché bien qu’il existe des différences significatives entre les deux concepts.
142
verbalement. L’acheteur ne doit pas disposer de compétences en écriture pour
grandes surfaces alimentaires. Nous avons eu très vite l’intuition des notions
intéressantes telles que les relations entre vendeurs et acheteurs, le temps, le repérage
Scène 2 :
Mohamed a une soixantaine d’années ; il est en costume gris et il porte une
cravate. Il est concentré devant les dizaines de flacons qui garnissent les
rayons de l’hypermarché. Il regarde les shampoings, les articles de Head &
Shoulders. Ses doigts et yeux vont d’un flacon à l’autre. Il prend, soupèse,
ouvre le flacon, sent, hésite, repose et recommence avec un autre flacon, puis
un autre et un quatrième. Puis, il reprend le premier flacon. En tout, il sera
resté une dizaine de minutes devant les étagères et aura examiné
minutieusement les six types de flacons de Head & Shoulders. Finalement,
Mohamed se décide et opte pour le shampoing à l’étiquette bleue qu’il place
dans son panier, où il a déjà mis un paquet de chips. Puis, il se dirige vers les
caisses.
Shoulders promet « 100% sans pellicules, 100% Number One ». Mais Mohamed
souffre d’une forte calvitie. Son crâne dégarni ne possède plus qu’une fine couronne
français parfait. Il explique qu’il fait ses courses avec son épouse dans ce même
hypermarché toutes les fins de semaine. Nous apprenons qu’il a dîné la veille chez
son frère. Au cours du repas, la discussion entre les deux hommes fut centrée pendant
un long moment sur les shampoings. Mohamed n’a jamais procédé à l’achat de
shampoing avant ce jour. Il se fait raser la tête chaque mois chez le coiffeur de son
143
quartier et se lave la tête avec un savon ordinaire. Au cours du dîner, son frère lui
donna une série de conseils qui l’intéressèrent au plus haut point. Il l’invita à utiliser
un shampoing « parce que c’est bon pour les cheveux » et renseigna la marque Head
& Shoulders, parce que c’est « une bonne marque que [son] frère utilisait quand il
faisait ses études au Canada ». Mohamed fut séduit par l’idée au point qu’il ne put
pratique les conseils de son frère le plus tôt possible. Il se rendit donc seul, dès le
lendemain au cours de sa pause déjeuner, dans une grande surface avec l’intention
d’acheter un flacon de Head & Shoulders. Mais lorsqu’il se trouva devant le rayon,
Mohamed se rendit compte que la tâche était plus difficile qu’il ne l’avait pensée. Il
ne voulait pas prendre le flacon au dessin rose « parce que c’est pour les femmes », ni
celui au dessin vert « parce que c’est à la menthe ». Il hésitait donc entre les quatre
types restants. Il se décide pour le flacon bleu, le Classic Clean. Nous lui demandons
comment il a effectué son choix. Mohammed répond qu’il a lu les inscriptions écrites
sur le flacon, « en français » précise-t-il. Or, les inscriptions sur les flacons de Head
fournies par Mohamed illustrent les divergences qui existent entre le déclaratif et le
Des visites supplémentaires de points de vente à Casablanca ont laissé entendre que
144
femme ardennaise qui discute chez le commerçant, de l’homme espagnol qui se rend
à la coopérative et de l’homme marocain qui hésite devant les rayons ont souligné que
auteurs ont mené des recherches incluant ces dimensions à la fois socioculturelles,
Culture Theory. Cette dernière implique de soigner le choix du contexte afin qu’il
Arnould et Moisio (2006) affirment que la valeur d’un contexte dépend souvent de
113). Un contexte est donc intéressant s’il permet l’émergence de concepts (Arnould,
Price et Moisio, 2006). La revue de littérature ne peut en effet constituer à elle seule
épistémologique choisie car les sciences de gestion sont une praxéologie. L’objectif
ultime de toute recherche dans ce domaine est d’ « éclairer et aider les acteurs qui
doivent nécessairement comporter une phase empirique dans leurs travaux. Nous
145
avons donc cherché, au cours d’une première étude exploratoire, à recueillir le vécu
des acheteurs marocains pour appréhender de manière générale leur vision émique de
RECHERCHE
La méthode empruntée pour collecter les données doit être adaptée aux questions que
nous nous posons. L’objectif de cette première étude étant exploratoire, les méthodes
ouverte, non permissive et indirecte des personnes interrogées pour collecter des
fournir des informations riches (Miles et Huberman, 1994). Nous avons construit
d’atteindre l’objectif de cette première étude, à savoir la manière avec laquelle les
10 entretiens semi-directifs sur une période de deux mois, entre décembre 2008 et
146
janvier 2009. L’échantillon est composé de 6 femmes et 4 hommes. L’âge des
femmes célibataires vivant chez leurs parents, 1 homme célibataire vivant avec sa
mère veuve, 1 homme marié sans enfant, 3 femmes mariées avec enfants, 2 hommes
systématique (Point et Voynnet, 2006). Ils ont fait ensuite l’objet d’une analyse en
suivant les principes décrits par Miles et Huberman (1994). Les résultats sont
culturelle.
Déjà le problème c’est que nous, les Arabes, quand on est habitué à quelque
chose, on n’aime pas changer. C’est rare d’acheter des choses et que les gens,
qui ne sont pas habitués à ça, achètent. C’est un peu un blocage. (Saïda, 23 ans,
employée).
147
Selon Saida, les Arabes seraient plus réticents à modifier leurs habitudes que des
consommateurs issus d’autres cultures. Les explications de Saida sont soutenues par
la théorie. Des auteurs ont montré qu’il existe des différences significatives entre les
(Hofstede, 1980). Il existe des liens très étroits au sein de la structure sociale. Les
individus s’attendent à être protégés par les autres en échange d’une forte loyauté. Les
de cultures collectives sont donc plus réticents à l’adoption d’une innovation. Majd et
Quand le supermarché s’est ouvert à Fès, je me suis dit « C’est pire ! ». C’est
les Fassis6, ancienne médina, on va chez machin et machin… Je me suis dit
« Attends ! Ça ne marchera jamais ! ». Eh bien, il cartonne ! Il cartonne ! [...]
Le Marocain s’est adapté ! Et quand je regarde le Marocain au supermarché
avec sa petite famille, on dirait que toute sa vie, il a fait ça ! Alors que ma
génération, elle n’a pas fait ça ! Regarde les gens… Moi, j’aime bien regarder
les gens… Tu as le couple… Tu as l’enfant qui est dans le caddie, ça fait très
Européen, on dirait que le Marocain a toujours fait ça et c’est rentré dans nos
habitudes. (Majd, 54 ans, enseignant).
rédactrice en chef d’une revue féminine, cela tient au fait que le Maroc vit une
C’est arrivé petit à petit mais ce n’était pas accessible à tout le monde. Et, là…
Et, là ! On est dans une société de consommation… On ne va pas comparer le
Maroc à une grande ville européenne. On ne va pas comparer le Maroc à la
France… mais les habitudes de consommation qui sont entrain de s’installer ce
sont les mêmes qu’en Europe. (Keltoum, 48 ans, cadre).
6
Habitant à Fès
148
Avant le supermarché, c’était l’épicier du quartier… C’est vrai qu’avant, c’était
l’épicier qui marchait très bien. C’était chez l’épicier qu’on achetait tout.
[Maintenant, quand on va chez l’épicier], c’est quand on tombe en panne,
parfois, quand on a besoin de farine, parfois de semoule, parfois… vous savez
quand on tombe en panne de quelque chose. (Soumaya, 36 ans, esthéticienne).
Jospin-Pernet, 2005). On ne s’y rend que pour effectuer des achats de dernière
minute.
Dans les supermarchés, on ne voit pas les gens qui achètent des légumes… la
qualité, elle n’est pas… Des fruits peut-être à la rigueur mais des légumes, non.
Quand, on voit les gens à Marjane, on ne voit pas les gens qui achètent des
fruits et des légumes. [Ils achètent] tout ce qui se conserve, ce qu’on conserve
longtemps c'est-à-dire : la farine, les conserves, l’huile… tout ça c’est pour le
mois. Mais tout ce qui est légumes, il faut acheter presque… on peut dire
chaque semaine… Le reste, on achète chez Marjane ce qui peut rester un mois.
(Soumaya, 36 ans, esthéticienne).
Soumaya connaît l’offre du supermarché. Elle sait que des légumes et des fruits s’y
surfaces, il effectue des comparaisons pour trouver le produit le moins cher, car il
“n’a pas beaucoup d’argent” et son salaire est la seule source de revenus pour sa
enfants, le père et la mère”. La moitié de son revenu est alloué à l’alimentaire comme
7
Les ménages marocains consacrent en moyenne 41% de leur revenu à l’alimentation et ce depuis une
dizaine d’années - 41,3% en 2001 ; 40,6% en 2007 ; 41% en 2009 (HCP, 2009). Pour comparaison, en
France métropolitaine, l’alimentation ne représente que 15,5% des dépenses de consommation des
ménages (Insee, 2006). Par ailleurs, dans les pays développés, la part réservée à l’alimentaire tend à
baisser au profit de la consommation des biens et services (Insee, 2006). La part du revenu allouée à
149
Le problème, c’est qu’il y a des petites boîtes qui coûtent pas cher et des
grandes qui coûtent cher... Mais quand tu regardes, tu trouves que c’est la
grande qui est pas cher... Il faut regarder... Parce que quelque fois le prix du
grand, il est moins cher. [...] Tu regardes le prix et la taille... Les deux! Moi, si
je trouve que la grande est moins chère, alors j’achète un grand et je partage
entre moi, mon frère et mon père [...] On met dans trois boîtes à la maison
comme ça tout le monde, il paie moins cher. (Hassan, 42 ans, coursier).
mobilisation des ressources requises pour calculer et trouver le produit qui répond au
Quand je vois que tous, ils sont les mêmes, je fais comme ça. [Hassan ferme les
yeux et avance le bras en bougeant la main pour signifier qu’il choisit à
l’aveuglette]. (Hassan, 42 ans, coursier).
essaie de se baser sur le rapport taille/prix pour effectuer ses choix. Les différences de
rapport ne sont pas toujours facilement identifiables. Hassan ne cherche pas à décoder
formule ne sont pas toujours compatibles avec le commerce moderne. Hassan ne peut
pas goûter les produits emballés sans enfreindre les règles de fonctionnement du
supermarché qui interdisent toute ouverture d’un emballage dans le point de vente.
Hassan est perdu face à la variété de l’offre ; il « ne sait pas choisir ». Il se voit alors
l’alimentation par les ménages marocains ayant un revenu modeste - inférieur à 2 800 MAD/mois ;
34% de la population - atteint 51% contre 44,3% chez les ménages à revenu moyen - entre 2 800 et 6
736 MAD/mois ; 53% de la population - et 30% chez les ménages aisés - revenu du ménage supérieur à
7 636 MAD/mois ; 13% de la population.
150
le risque d’acheter une moutarde ou une boîte de concentré dont le goût ne lui plaira
pas.
peuvent se révéler douloureuses pour les consommateurs qui ne maîtrisent pas les
compétences nécessaires pour décoder les signes et les symboles qui existent dans un
villes. Des hommes, mais également un nombre important de femmes, jeunes ou plus
femmes marocaines.
Il y a ma mère qui s’occupe de tout ce qui est achat quotidien et il y a mon père
qui fait les courses le dimanche, il va au souk. Il ramène les fruits et légumes et
les produits de nettoyage. La viande aussi. […] Il y a mon père qui fait les
courses avec ses amis. Mais ma mère, elle part pas. [Mon père et ses amis]
partent le dimanche matin et ils achètent ce dont ils ont besoin. Et ça a toujours
été le cas. Ca n’a jamais changé. Et… c’est pour ça que je ne fais pas de
courses. (Saida, 23 ans, employée).
Dans la société marocaine, le père de famille prend en charge les « grandes courses ».
D’après notre première étude, les grandes courses se définissent au Maroc comme les
151
légumes, les fruits, la viande, et la volaille sont majoritairement réalisés dans les
masculins. Aujourd’hui, les femmes représentent une clientèle visible. Saida exprime
ce changement.
Ma mère, elle a vu que les gens achètent et tout ça et qu’ils disent que c’est bon
alors elle a commencé à acheter. C’est pour ça qu’elle a acheté de Acima
[supermarché]. Après, si elle va à Acima, c’est pour des gels par exemple, des
déodorants pour ma mère. Avant, quand il n’y avait pas Acima, elle partait chez
Derb Omar [grossiste]. (Saida, 23 ans, employée).
Des femmes marocaines achètent désormais dans les libres-services, certaines ne sont
plus limitées aux commerces de proximité. Les femmes urbaines marocaines semblent
donc être une population plus sujette à des situations critiques lors de leurs achats
dans le commerce moderne car elles sont nombreuses à ne pas avoir été socialisées
aux courses ordinaires au cours de leur enfance. Comment font Saïda ou d’autres
Il fallait trouver une ville marocaine pour installer notre recherche. La première étude
offrait des éléments pour porter notre choix sur Casablanca. Des informations
premier centre financier, elle représente aussi un pôle commercial important pour
l’Afrique. Par ailleurs, plusieurs évènements sociaux ont montré par le passé que
Casablanca est une ville propice aux changements sociaux. Elle contraste fortement
avec des villes jugées plus conservatrices telles que Fès (Newcomb, 2009). A titre
d’exemple, ce sont des femmes casablancaises qui, dans les années 50, ont été les
152
premières marocaines à oser troquer leur voile traditionnel pour la djellaba réservée
jusqu’alors aux hommes. À cette époque, elles furent méprisées pour leur audace
(Duteil, 2007).
En 1921, Farrère décrit déjà Casablanca comme un « trait d’union entre le Maroc
d’hier et le Maroc de demain » (Farrère, 1921, p. 117). Mais elle est aussi « un
territoire qui hésite entre deux mondes, l’occidental et le monde arabe, et persévère
dans cette double culture » (Duteil, 2007, p. 217). Aujourd’hui, les Marocains qui n’y
résident pas s’y rendent comme s’ils allaient en Europe, pour affaires ou pour leurs
achats (Potier, 2006). La présente recherche est donc effectuée auprès des femmes
que depuis une vingtaine d’années. Le choix de ce pays comme terrain de la recherche
Nous avons effectué une collecte de données secondaires sur le Maroc dont les
L’analyse de ces données montre que l’appareil commercial marocain actuel constitue
approche émique pour comprendre la manière dont les acteurs vivaient dans ce
153
3 du chapitre 4 de la démarche méthodologique.
La première étude a fait émerger plusieurs résultats. Tout d’abord le supermarché est
vécu comme une innovation radicale. Les acheteurs sont confrontés à des situations
entre les genres dans les couples. Les femmes marocaines apparaissent comme une
confrontées aux courses dans le commerce moderne. Mais faire les courses est un
154
CHAPITRE 5 : LA DEMARCHE METHODOLOGIQUE DE LA
RECHERCHE
Notre question de recherche porte sur l’expérience des courses ordinaires dans les
engagent essentiellement des matériaux discursifs et matériels tels que les mots, les
shopping dans les supermarchés, nous devions enraciner la recherche dans son
utilisés par les femmes pour faire leurs courses dans les supermarchés. Pour ce faire,
l’endroit où l’action avait effectivement lieu (Desai, 2007) dans l’objectif de révéler
des détails qui font partie de l’intangible, l’ineffable ou l’imaginaire (Carú et Cova,
155
2011). Or, certains incidents révélateurs pour la recherche sont rares. Il était donc
Mais l’observation seule ne suffisait pas. Pour appréhender le phénomène sous une
perspective émique et obtenir les interprétations construites par les acheteuses, nous
outils structurés. Mais les discours informels collectés dans le contexte sont d’un
phénomène des courses en supermarché. Pourtant, nous étions aussi consciente que
Ainsi, pour augmenter les chances de collecter spontanément des incidents critiques
alors accéder aux coulisses du phénomène, les « backstage areas » (Goffman, 1959).
Nous avons fait le choix nous immerger dans le contexte pour collecter à la fois des
partageant la vie des groupes étudiés (Laplantine, 2010). Les premiers ethnographes
étaient des aventuriers attirés par les cultures de contrées lointaines - Malinowski en
156
Mélanésie et en Nouvelle Guinée ; Lévy-Strauss en Amazonie. Mais depuis quelques
proche » n’est apparue en sciences de gestion qu’autour des années 1980 pour
répondre à une demande émanant des entreprises et des organismes dans le domaine
au sein de points de vente (Cochoy, 2003 ; Kaufmann, 2005). Nous l’avons adoptée
1. DEFINITION DE L’ETHNOGRAPHIE
Selon Badot, et alii (2009), l’ethnographie est une « méthode d’enquête qui utilise en
priorité des entretiens informels avec des informateurs privilégiés et des observations
2009, p. 95). L’ethnographie est donc un outil mais elle est surtout, comme le rappelle
Wolcott, une manière d’aborder des faits culturels. S’adonner à l’ethnographie, c’est
157
« regarder et donner du sens au comportement social humain en termes de modelage
socio-culturel » (Wolcott, 1995, p. 83). Pour reprendre les termes de Belk (1995, p.
s’oppose aux méthodes positivistes utilisées dans l’« ancienne perspective », telles
macrosociale, centrée sur la culture. Des chercheurs britanniques tels que Daniel
distribution en utilisant des outils empruntés aux sciences sociales. Ces recherches ont
été encouragées par les Cultural Studies. Hoggart a notamment initié un engouement
pour la culture populaire. Dans son ouvrage intitulé The Uses of Literacy (1957), il
analyse le style de vie des classes populaires anglaises sur la base d’une recherche
ethnographique. Plus tard, Miller et Campbell ouvrent la voie vers des recherches en
158
l’imaginaire dans le vécu quotidien des consommateurs (Badot, et alii, 2009).
2010) ont emprunté des méthodes des sciences sociales, dont l’ethnographie, pour
produisent une vue riche sur les dimensions sociales, culturelles et symboliques de la
Arnould et Price, 2006; Cova et Pace, 2006) à l’activité commerciale dans les points
commune qu’elles partagent avec un même ensemble culturel. La culture sert alors
159
est vu comme le point de départ d’une histoire individuelle et la culture est alors un
outil parmi d’autres pour conférer des significations aux activités des individus. Selon
cette approche, des cas individuels doivent être collectés mais aucune généralisation
ne peut en découler.
accumule une série de cas individuels dans l’objectif de produire un inventaire des
chercheur puisse privilégier des terrains lui permettant de procéder à des études
Nous aspirons, à trouver une référence globale pour notre recherche. En nous
consommation.
160
comportements et expériences des individus » (Arnould et Wallendorf, 1994, p. 485).
Le contexte y est donc un élément central. Il couvre une variété de conditions partant
orientée marché telle que décrite par Arnould et Wallendorf (1994) car nous
s’impose donc.
l’observé. L’ethnographe est un chercheur qui doit être capable de « vivre en lui la
161
tendance principale de la culture qu’il étudie » (Laplantine, 2010, p. 22). Les
consommateurs qu’ils étudient. Une proximité physique mais également sociale doit
des phénomènes. Le chercheur doit donc ne pas être un observateur passif, placé au
dessus du groupe étudié mais bien un observateur faisant partie intégrante du groupe.
Il doit partager la vie de tous les jours d’un groupe d’individus afin d’appréhender les
Avant de pénétrer un groupe, l’ethnographe doit réfléchir à son statut (Dion, 2007).
Dans son ouvrage intitulé Reflections on the Fieldwork in Morocco, Rabinow (1977)
relate son séjour à Sefrou, une ville au pied du Moyen Atlas marocain. Au bout du
une recherche qu’il aurait pu mener auprès des Français installés dans la ville: « Je
parlais couramment leur langue, j’étais familier avec la culture, concerné par les
chercheur doit « être comme » un natif sans « être » un natif. Il doit à la fois être
A ce stade, il paraît crucial de faire un travail réflexif sur notre position de chercheuse
et sur nos rapports avec le groupe étudié, à savoir les femmes casablancaises.
162
Notre place de chercheuse dans le contexte de la recherche
objectifs, il nous semble important de nous présenter. Nos origines culturelles peuvent
De nationalité belge, nous sommes arrivée à Casablanca en 1976 pour notre entrée à
sommes retournée à Casablanca en 1998 pour y vivre avec notre époux, né au Maroc
d’un père néerlandais et d’une mère espagnole. Nous y avons fondé une famille. Nos
origines nous excluent du groupe étudié. De plus, nous différons physiquement des
femmes marocaines par la couleur de nos cheveux, de nos yeux et par notre teint clair.
Jésus de Nazareth. Loti (1890) fait référence dans son écrit sur le Maroc aux trois
cette mosquée [...] ne doivent être souillés jamais par les pas d’un Nazaréen ni d’un
groupe religieux est l’une d’entre elle. Les Marocains sont exclusivement de religion
lorsqu’un dialogue s’engage entre inconnus. Le français est la langue que les
163
arrive fréquemment de lire dans les yeux de notre interlocuteur une hésitation sur la
langue à utiliser lorsqu’il s’adresse à nous. Les agents de police ou les gardiens de
rue, par exemple, utilisent systématiquement l’arabe dialectal pour engager une
Scène 3 :
Je conduis ma voiture immatriculée au Maroc dans Casablanca. Un agent de
police surveille la circulation à un rond-point. Il lève la main à mon passage:
c’est le signe que je dois arrêter ma voiture pour un contrôle de routine. Je
stationne à une trentaine de mètres de lui. Il s’avance en marchant vers la
voiture. Je baisse ma vitre. La fenêtre entièrement ouverte quand il arrive à ma
hauteur. Il me regarde dans les yeux et marque un temps d’arrêt. Je lui rends
son regard en essayant d’exprimer le moins d’émotion possible: sans sourire et
sans parler. Passent deux ou trois secondes. L’agent me salue alors en arabe
sans me sourire.
- Salam ala ikoum.
- Alikoum Salam [je réponds sans sourire]
- [silence] El ouarqat dial tomobilat. [Les papiers de la voiture]
Je sors les papiers de la voiture de la boîte à gants et, de mon sac, ma carte
d’identité, rose, couleur réservée aux cartes des résidents étrangers au Maroc
(les cartes d’identité des Marocains sont vertes et plus petites). A ce moment,
l’agent me dit en Français « Vous êtes Française? ». La conversation qui suivra
se fera exclusivement en français, langue que l’agent de police maîtrise
parfaitement.
Les contrôles de police par des agents de circulation sont fréquents pour tous les
n’est donc pas un choix dicté par des difficultés d’expression en Français. Deux
experts marocains, Driss et Abdellatif, ont analysé cet évènement, ils ont apporté une
explication au fait que l’agent nous ait parlé en arabe dialectal. Abdellatif est
par son père et la nationalité finlandaise par sa mère. Il a vécu au Maroc et en Suisse -
Une Européenne n’aurait jamais réagi comme tu l’as fait. Elle aurait souri à
164
l’agent de police et l’aurait immédiatement salué... Le policier ne s’est pas posé
la question de savoir si tu étais étrangère car une série de signes
correspondaient aux codes locaux. La manière de s’arrêter en bordure de route,
la distance avec l’agent... le premier regard et les premiers mots installent une
distance entre l’agent et toi... Ton assurance... C’est un peu un rapport de force.
Il faut lui montrer à qui il a affaire et c’est quelque chose qui doit se faire dès
les premiers contacts. Mais ce n’est pas flagrant: de l’extérieur, on aurait du
mal à remarquer ces petites choses. Pas de sourire, pas de familiarité. Le
rapport homme-femme entre aussi en jeu. Et il y a bien une marque de
sympathie et de respect mais elle ne s’exprime pas comme chez les Français par
exemple. (Driss, 38 ans, expert).
Nos yeux bleus et notre manière de regarder perturbent. Notre physique laisse penser
à l’agent de police que nous sommes une nousrania alors que notre attitude, notre
gestuelle et notre regard sont ceux d’une Casablancaise marocaine. L’agent ne peut
Notre attitude peut initier des doutes dans certaines circonstances quant à notre
groupe d’appartenance. Au téléphone, il nous arrive souvent d’être prise pour une
dialectal comme une native: nous avons un accent, et un vocabulaire restreint à la vie
courante. Nous avons appris progressivement le dialecte sur le terrain au cours des
années que nous avons passées au Maroc. Nous sommes capable de déchiffrer l’arabe
écrit mais ne pouvons comprendre le sens des textes, les cours suivis à l’école
Le milieu dans lequel nous vivons est multiculturel. Dans notre environnement de
travail, nous sommes l’unique étrangère. Nos collègues et étudiants sont marocains de
165
confession musulmane ou juive. En dehors de notre milieu professionnel, nous
culturels depuis l’enfance a forgé notre éducation. Nous avons appris les dangers d’un
nos comportements se fait parfois sans réflexion préalable et nous nous retrouvons
Dans nos pratiques quotidiennes, nous fréquentons divers types de points de vente en
fonction des produits que nous recherchons. Nous achetons des produits alimentaires
entièrement. Nous nous fournissons en fruits chez un marchand juif installé dans le
marché historique de Casablanca: le marché central qui fut construit par les Français.
Ce marché est fréquenté principalement par des Marocains. Quelques rares étrangers
s’y rendent. La qualité des produits et la proximité avec un de nos lieux de travail
nous permettent une visite chaque semaine. Nos légumes sont achetés chez un
Depuis que nous nous rendons dans ce marché, c’est à dire depuis quatorze ans, nous
n’y avons jamais croisé une étrangère. La viande porcine que nous consommons
provient d’un charcutier chrétien installé dans le marché du Maârif, dans le centre de
166
Nos premières expériences d’achat en 1998 n’ont pas toujours atteint les objectifs
escomptés. Nous avons par exemple été plusieurs fois trompée sur la qualité du
poisson ou nous avons payé un prix plus élevé que celui du marché.
Dans son livre intitulé Gender on the Market, Deborah Kapchan (1996) écrivait :
Bien que je sois maintenant une analyste de la culture, une ethnographe, j’ai
également essayé plusieurs rôles au Maroc - enseignante, chercheuse, épouse,
belle-fille, belle-soeur, mère. Ma compréhension de la culture marocaine
émane de ces identités et de toutes les personnes que j’ai rencontrées et avec
lesquelles j’ai passé du temps au cours des quatre années de mon séjour”
(Kapchan, 1996, p. xiv)
Comme Kapchan, la vie au Maroc nous a permis de connaître et de nous adapter aux
Accéder au terrain paraissait une démarche a priori facile. Nous avons un passé riche
avec le groupe étudié. Sans appartenir réellement au groupe des femmes marocaines
habitant à Casablanca, nous l’avons côtoyé à maintes reprises et nous avons participé
à ses activités. Une empathie s’est développée au cours des années. L’empathie du
chercheur est importante dans une recherche, elle constitue d’ailleurs une
« percevoir le cadre de référence interne d’une autre personne avec exactitude, avec
167
était l’autre personne, mais sans jamais perdre de vue la condition “comme
manière dont les évènements sont interprétés par les membres du groupe observé.
participant.
proximité qu’ils entretiennent avec leur terrain ou leur objet d’étude. Le chercheur
risque de ne pas voir les variations culturelles. S’impose alors un premier réflexe qui
est celui de la distanciation par rapport au terrain. Les chercheurs devenus « trop
insiders » présentent des difficultés à repérer des incidents critiques et à les interpréter
(Wallendorf et Arnould, 1994, p. 488). Ils réagissent comme des natifs qui prennent
les phénomènes observés pour acquis. Dans de telles conditions, la recherche risque
Il importe à ce stade de rappeler que nous n’appartenons pas au groupe étudié. Nous
avons baigné dès notre enfance dans un milieu multiculturel, et nous avons appris à
passer d’une culture à l’autre. Cependant, notre vécu ne nous met pas à l’abri d’une
myopie face au phénomène observé. Nous avons donc suivi des instructions de
collecte préconisées dans ces situations (Arnould et Wallendorf, 1994). Nous avons
d’observations. Nous nous sommes rendue dans des supermarchés casablancais situés
dans différents quartiers de la ville - populaires et bourgeois -, nous avons varié les
168
heures et jours de visite : en début de semaine, en milieu de semaine et les samedis et
dimanches; les débuts, milieux et fins de mois; les jours précédant et succédant les
fêtes religieuses; les mois d’été comme ceux d’hiver; et enfin les périodes de
ramadan, de rentrée scolaire et les périodes ordinaires. Nous avons fourni l’effort
d’observer des faits qui nous paraissaient anodins. Nous avons volontairement prêté
attention et suivi dans le point de vente des acheteuses qui nous paraissaient
Il a fallu apprendre à nous rapprocher pour observer, décrire, puis prendre distance en
ayant conscience de nos propres suppositions (Geertz, 1999). Un va-et-vient entre les
processus de recherche. Nous avons multiplié les efforts de restitution. À tous les
coucher sur le papier. Nous avons longuement discuté, échangé avec deux experts :
l’un établi en France et le second au Canada. Ces restitutions à autrui ont permis de
regard sur le contexte marocain dont nous avons pu déceler quelques spécificités
contexte de la recherche chaque fois que nous prenions distance avec le pays. Grâce à
ces changements de contexte, nous avons progressé dans l’analyse des faits observés à
Dans la présente recherche, nous nous sommes attachée à décrire et analyser l’espace
« subtil » qui existe entre l’observé et ce que les participants nous ont appris, « le seul
169
territoire auquel l’ethnographe peut réellement accéder » (Newcomb, 2009, p. 7).
DONNEES
aspects culturels. Nous devions multiplier les sources d’information. Chaque source
permettant ainsi de révéler les disjonctions qui existent entre les compréhensions des
fois sous forme verbale et non verbale (Spradley, 1979). Nous y avons ajouté la prise
Nous avons collecté des objets dans le but de construire un rendu ethnographique
matériaux ont été ajoutés successivement à l’échantillon afin de fournir des données
170
Nous présentons le dispositif de collecte de données comportant les observations, les
Les chercheurs ayant adopté une approche ethnographique débutent par une
observation de leur terrain. Ils observent des évènements de la vie de tous les jours,
des environnements, des interactions des conversations et les utilisations des objets au
1968 ; Solomon et Assael, 1987), et dont il n’a pas toujours conscience (Geertz,
1973).
du groupe observé (Arnould et Wallendorf, 1994). Nous avons débuté notre recherche
de chercheuse.
d’observation dans les marchés. Ces premières séances ont pris la forme
171
comportements mais nous n’avons pas pris part dans cette première phase aux
évènements. Nous ne nous sommes pas concentrée sur un objet précis mais nous
avons laissé notre attention « flotter ». Nos objectifs étaient de nous imprégner du
cette première phase, nous avons débuté une série d’observations non-participantes
Chez nous, les gens vont juste [au supermarché] pour se balader. Il y en a qui
n’achètent rien. (Saida, 20 ans, étudiante).
dans les rayons des différents points de vente. Au long de nos séances, nous
consignions les observations sur un journal de bord. Alors que nombre d’employés
nous ont vue déambuler dans la surface et prendre des notes, nous n’avons jamais été
interpelée. A Lille au contraire, alors que nous avions débuté une séance
avons effectuées en Europe se sont déroulées sans prise de note simultanée mais nous
et Wallendorf, 1994, p. 489). En effet, des expériences jugées négatives par les
172
membres du groupe observe sont rarement réalisées ou rappelées à des individus
et stéréotypée s’il ne s’inclut pas dans le groupe observé. Ce risque est d’autant plus
Il nous a paru assez aisé, dans un premier temps, de pénétrer le groupe étudié. Najia et
Naïma, deux dames que nous connaissons depuis plusieurs années, se sont prêtées au
jeu et nous les avons accompagnées chacune séparément pendant leur shopping en
supermarché. Une réelle intimité existe entre nous, ce qui entraîne inévitablement une
Dans cette perspective, nous avons élargi l’échantillon à des participantes que nous ne
connaissions pas. Nous avons donc demandé à des clientes à l’entrée d’un
hypermarché si nous pouvions les accompagner au cours de leurs achats. Nous avons
7500 m².
173
Nous avions décidé de construire notre échantillon en dehors de notre cercle de
oublier notre connaissance du terrain. Pour éviter des questions éthiques, nous avons
fait le choix de nous présenter aux clientes de l’hypermarché comme une chercheuse
dont l’objet de recherche était les comportements des femmes marocaines dans les
supermarchés.
Nous cherchions une participante. Nous décidâmes de demander à une dame d’une
soixantaine d’années qui entrait dans le magasin si elle acceptait de se prêter au jeu.
Après nous être présentée comme une doctorante de l’Université de Lille 2, nous lui
demandions si nous pouvions l’accompagner pendant ses courses. Fouzia est veuve et
habite un appartement dans les environs du Marjane Hay Hassani. Elle avait été
institutrice puis assistante de direction; elle dispose à présent d’une petite retraite qui
ne lui permet pas de couvrir tous ses frais. Son fils aîné, pour lequel elle montrait une
grande admiration, est marié avec enfants, il fait les “grandes” courses pour sa mère
une fois par mois, quand il reçoit sa paie. Fouzia fait des achats quotidiens chez
La séance de shopping avec Fouzia fut très complexe. Elle n’avait de cesse de nous
cacher que le prix était l’attribut déterminant principal dans ses achats. Elle jetait des
regards furtifs vers les affiches et les étiquettes mentionnant les prix et prétendait à
haute voix que la qualité de tel article était meilleure alors que son choix portait
Son soi social idéal - l’image qu’elle voulait nous donner de sa personne (Sirgy, 1980)
– introduisait une perturbation dans le déroulement des courses. Fouzia ne voulait pas
montrer qu’elle était contrainte à des restrictions budgétaires. Elle semblait prétende
174
une certaine opulence. A un moment, elle nous dit:
Voilà, j’ai fini mes courses. Là, je vais aller payer... je vous donne un bon
conseil : vous repassez la semaine prochaine. Et essayez de voir, il y a des gens
quand même… parce que je vais vous dire les gens sont assez susceptibles
donc… euh… Ils vont se poser des questions : cette femme, qu’est-ce qu’elle
veut ? Ici, c’est pas comme en Europe, on est un peu… Essayez de choisir des
gens un peu… euh… qui peuvent comprendre et avec lesquels vous pouvez faire
votre étude. (Fouzia, 62 ans, retraitée).
être posées à des inconnues. Fouzia nous renvoyait à notre statut d’étrangère et
exploitables. Les apports mais également les limites de l’observation participante ont
l’ethnographie dans les points de vente, Healy, Beverland, Oppewal et Sands (2007)
L’expérience des courses avec Fouzia reflétait les limites évoquées dans la littérature:
son comportement n’était pas celui qu’elle adoptait naturellement, elle avait réalisé
que ses achats étaient peu onéreux et souffrait de montrer sa condition relativement
175
modeste. A cause de notre participation à ses courses, elle avait volontairement
chercheur et les participants sont inévitables (Dion, 2007). L’ethnographe doit être
peuvent construire des barrières fortes afin de rejeter toute tentative d’intrusion de la
part d’un individu externe (Arnould et Wallendorf, 1994). Les réactions de Fouzia
étaient donc prévisibles, et ce, d’autant plus que Fatima nous avait, sans le vouloir,
Fatima nous invita à passer le week-end avec sa famille dans leur appartement dans
proposition avec plaisir et la rejoignions avec nos deux enfants. L’appartement est
confortable, construit dans une nouvelle résidence. Fatima et son époux en ont fait
Fatima se rend à l’hypermarché le plus proche qui est situé à l’entrée de la ville
Quand j’ai été chez Marjane avec Oumaïma cet après-midi, elle a vu ce que
j’achetais: des produits économiques... et tu sais ce qu’elle m’a dit? Elle m’a dit
“mais Tatie va croire qu’on est pauvre!” [rire] et je lui ai dit que tu
comprendrais. (Fatima, 46 ans, cadre).
Oumaïma est la fille de Fatima. Elle a 14 ans. Par Tatie, elle nous désigne. Il s’agit
d’un terme courant et affectif que les enfants ou adolescents utilisent pour désigner un
176
économiques en notre présence. C’était une marque de confiance, la preuve que nous
étions une amie proche de leur famille, qu’ils ne devaient pas faire des dépenses
supplémentaires pour nous recevoir mais cela envoyait également notre statut
d’étrangère au Maroc. Le fait que nous soyons une nousrania autorise parfois des
une autre Marocaine. « Je lui ai dit que tu comprendrais » : Fatima n’aurait pas reçu
une amie Marocaine comme elle nous a reçue dans sa cuisine ce jour-là. Nous
sommes étrangère, nous n’étions pas en « concurrence », il ne lui fallait pas jouer à
montrer que son époux avait plus de moyens financiers que le nôtre.
modifie les comportements (Dion, 2007). Notre présence avait introduit un biais dans
conduite était perçue comme des plus grossières car nous nous immiscions dans ses
achats alors que nous n’étions une inconnue. Elle n’osait nous le dire par crainte de
paraître impolie à son tour. De manière générale, les dépenses sont un thème sensible
au Maroc. En revanche, aux Pays-Bas, par exemple, il est apprécié et valorisant pour
l’acheteur de montrer qu’il a dépensé peu pour acquérir un produit (Laroui, 2010) ou
qu’il a bénéficié d’une offre spéciale. Au Maroc, les dépenses importantes sont
dépenser pour leur alimentation. La pression sociale pousse les individus à dépenser,
quelques fois plus que leur revenu pour éviter la honte de paraître miséreux, ne pas
pouvoir dépenser. « Pour assurer, pour ne pas avoir honte vis-à-vis du voisinage, vis-
à-vis de sa famille, vis-à-vis de sa belle-mère etc. Parce que ça veut dire « Oh ! Ils
sont pauvres, ils n’ont pas d’argent! » » précise Keltoum, rédactrice en chef d’un
177
mensuel féminin. Le plastique noir dans lequel sont emballées les courses
à tout individu de cacher les courses afin que le voisinage ne puisse deviner le
l’individu concerné. Être pauvre est vécu comme une honte, la consommation
ostentatoire est donc fortement encouragée par la société. Les campagnes publicitaires
Kebir, où les publicités à la radio expliquent qu’il est possible d’acheter un mouton à
crédit afin que « les voisins cessent de regarder la famille avec dédain et que les
camarades de classe des enfants taisent leurs moqueries ». Une barrière forte à
l’entrée du groupe étudié est liée aux normes sociales relatives aux dépenses et aux
prix des articles achetés. Il existe une relation entre les membres où chacun prétend ne
Participer au shopping alimentaire est donc une opération délicate car les femmes
ressentent une gêne liée au montant qu’elles engagent. La participation aux courses
par la méthode des itinéraires ne pouvait être une approche efficace pour les objectifs
l’enquête. D’un autre côté, l’empathie que nous avions développée suite à un contact
prolongé avec le contexte de la recherche formait une contrainte qu’il nous fallait
dépasser.
178
objectif de terrain était de comprendre comment les clientes procédaient au choix
d’un article alors qu’elles se trouvaient seule face au rayon sur lequel plusieurs
Peñaloza (1994), par exemple, décrit l’isolement dans lequel elle a passé les six
premiers mois dans le quartier des immigrants mexicains. « J’ai trouvé qu’il était
difficile d’établir des rapports. J’ai gardé mes distances, inhibée par des doutes liés à
des immigrants mexicains aux Etats-Unis (Peñaloza, 1994 ; p. 36). Comme Peñaloza
(1994), nous étions consciente de notre différence physique et d’accent avec les
participantes mais nous étions capable d’entrer en contact avec elles en adoptant
Nous avons alors opté pour une approche sur mesure. Pour ce faire, nous avons
adopté les normes de comportement propres au groupe étudié que nous connaissions:
notre regard, notre manière d’aborder les participantes s’est approchée de celles des
est arrivé, pour engager maintes conversations informelles, de prétendre avoir des
problèmes à choisir tel ou tel article et nous demandions à la cliente comment elle
procédait. Les questions étaient courtes directes, et toujours cordiales. Nous abordions
179
Scène 4 :
Il est 10h25. Naima est secrétaire de direction de l’école où nous travaillons.
Nous discutons dans son bureau dont la porte est ouverte. Une dame habillée en
djellaba pâle passe la tête dans le bureau. Elle s’adresse à nous en arabe
dialectal. Sa fille suit des cours l’école et elle cherche à rencontrer une
personne qui pourrait la renseigner sur son évolution scolaire. Naïma lui
indique le bureau de la personne concernée. La dame nous remercie et suit la
direction indiquée par Naima. Nous la suivons des yeux. Naïma se tourne alors
vers moi: « Elle ne peut pas me parler en français? » nous dit-elle vexée.
Au Maroc, le français est perçu comme une langue supérieure associée à la modernité
rapport aux autres langues parlées dans le pays trouve son origine dans le rôle qu’elle
a joué dans le pays avant et après la colonisation. Aujourd’hui encore, le français est
la langue de l’élite urbaine (Sadiqi, 2003b). Les femmes marocaines urbaines utilisent
le français dans leur vie quotidienne, et ce plus encore dans les centres tels que
Casablanca, Rabat et Fès. Pour les mères de famille en particulier, il est prestigieux
elles acquièrent un pouvoir social et paraissent ainsi aux yeux de leurs interlocuteurs
langues est un exercice que les femmes marocaines parlant le français ont fini par
intérioriser (Sadiqi, 2003a). Pour résultat, l’arabe dialectal, tel qu’il est parlé à
Les réponses obtenues furent riches d’information. Les participantes paraissaient très
impliquées par notre démarche. Elles essayaient de résoudre nos problèmes en nous
prodiguant des conseils. Elles nous expliquaient comment elles avaient procédé. Cette
180
méthode de collecte a permis de confronter les observations avec la verbalisation des
Les prix furent abordés au cours de ces conversations. Les participantes paraissaient
heureuses de pouvoir partager les « bonnes affaires » qu’elles avaient réalisées. Dès
lors qu’elles n’avaient plus à dévoiler le budget total alloué à leurs courses et qu’elles
et lui demandions des informations sur la manière dont elle avait sélectionné cet
article plutôt qu’un autre. Nous attendions généralement qu’elle ait placé l’article
dans son panier avant d’entamer une conversation afin de ne pas interrompre le
retournaient volontiers dans les rayons afin de rendre mieux compte du processus de
choix qu’elles avaient adopté. Elles répondaient aisément aux questions que nous leur
enfants dans les achats et, plus largement, dans leur famille alors que nous n’avions
reprises, nous nous sommes approchée d’un groupe pour écouter leurs conversations.
Cette approche est fortement discutable d’un point de vue éthique (Badot, et alii,
181
l’introduction d’un participant externe pourrait entraver le déroulement spontané des
chercheur doit se maintenir à une certaine distance des observés afin de ne pas attirer
leur attention. De plus, il existe dans les supermarchés une musique d’ambiance qui
brouille les enregistrements. Ces obstacles ont été mentionnés dans la littérature sur
les observations dans les points de vente, en Inde en particulier (Dholakia and Sihna,
2005). Nous n’avons pu relever que les points essentiels et le fil directeur des
conversations. Malheureusement, aucun verbatim n’a pu être retiré par cette méthode
de collecte de données.
Enfin, nous avons engagé diverses conversations informelles avec des membres du
fruits et légumes, ont toujours pris le temps de répondre à nos questions avec le plus
résultats.
Certes, la démarche adoptée pose des problèmes éthiques puisque notre statut de
chercheur ne fut pas toujours révélé aux participantes (Badot et alii, 2009).
Cependant, aucune information ne fut collectée à des fins commerciales. Par ailleurs,
La démarche adoptée s’est révélée fructueuse et a annihilé les doutes que nous
avions, des doutes liés d’une part à notre apparence physique et d’autre part à
182
sentiment d’être une insider le jour où une acheteuse s’est introduite dans le rayon des
boîtes de conserve où nous nous étions arrêtée depuis plus d’une demi-heure.
Scène 5 :
Les clients, peu nombreux, sont principalement féminins. Nous attends qu’une
cliente pénètre dans l’allée des boîtes de conserve, notre carnet de notes et mon
crayon à la main, appuyée des deux avant-bras sur mon caddie dans lequel une
bouteille d’huile, que nous avons déposée pour prétendre que nous faisions nos
courses, comme n’importe quelle autre cliente. Je regarde dans le vide, pensive.
Une femme âgée d’une trentaine d’années, vêtue d’une djellaba beige et de
pantoufles, s’avance d’un pas assez décidé vers les boîtes de thon en conserve.
Elle s’arrête et regarde les boîtes. Les boîtes de thon occupent une largeur de
deux mètres environ. La dame lève son regard, le baisse, prend une boîte située
à la hauteur de ses épaules, la repose. Elle reconsidère le rayon. Puis se
retourne vers nous. A ce moment, nos regards se croisent. Elle nous tend la
boîte de la main droite et nous dit:
- Ouach hada ton ma3 zit? [Est-ce que c’est une boîte de thon à l’huile?]
La cliente était sans aucun doute illettrée. Elle ne parvenait pas à déchiffrer les
informations du packaging, ni les lettres, ni les pictogrammes. Nous tentons une
conversation:
- Iyeh. Mzien hada? [Oui. c’est bon?]
La cliente répond alors en arabe dialectal qu’elle est venue chercher de quoi préparer
un « casse-croûte » pour ses enfants. Elle préfère acheter du thon à l’huile pour ses
enfants car il a meilleur goût que le thon au naturel. Bien qu’elle soit une habituée du
immédiatement le produit qu’elle recherche. C’est pour cette raison qu’elle nous a
interpelée.
Il aurait été illusoire de penser que nous étions devenue invisible, comme l’espéraient
les premiers anthropologues (Malinowski, 1961-1993), mais il était devenu clair que
notre présence ne gênait pas la majorité des clientes et que certaines, au contraire,
nous sollicitaient même pour obtenir des renseignements. Notre position ressemblait à
183
2. NOTRE JOURNAL DE BORD
Lors des séances d’observation, le chercheur doit enregistrer les évènements et les
comportements qu’il observe. Pour ce faire, il doit tout consigner par écrit. Les
sessions d’observation donnent lieu à de très nombreuses prises de notes dont les
supports revêtent diverses formes: du calepin classique aux sets de tables ou aux
journaux (Badot, et alii, 2009). Les notes que nous avons prises représentent nos
tentatives d’exprimer et de conserver les situations et les faits tels que nous les avons
observé. Nous avons opté pour deux types de supports : un cahier à spirales, dont les
documents word.
Dans le journal de bord, nous avons consigné des informations variées allant de
descriptions denses et de dessins. Mais nous avons aussi couché sur le papier
Voici une transcription des notes prises immédiatement après la séance de courses
avec Fouzia.
Note 1 :
Quand Fouzia s’est dirigée seule vers les caisses, je suis restée immobile à la
regarder s’éloigner. Je me rendais compte que cette observation avait été un
échec. J’ai refait la séance de shopping mentalement appuyée sur mon caddie
au milieu du supermarché. Fouzia avait d’abord gentiment accepté de répondre
à mes questions. Le début de l’entretien était fluide. Puis, j’ai senti une gêne
quand il a fallu qu’elle choisisse devant moi ses articles. Je n’avais pas
l’impression qu’elle avait un comportement habituel. Ma présence semblait la
déranger. Je pense qu’elle avait honte de montrer qu’elle faisait attention aux
prix. J’avais l’impression qu’elle essayait de se débarrasser de moi. Je me suis
sentie comme une intruse. Ma gêne s’est ajoutée à sa gêne et a certainement
contribué à empirer la situation. A la fin de l’entretien, elle me conseille
184
d’ailleurs de ne plus aborder les clients. Je me sens vide… Je n’arriverai pas à
appliquer les méthodes que j’ai lues dans les ouvrages de méthodologie ?
Lorsque nous consignions dans le journal nos propres réactions, nous entamions
également une réflexion sur les conséquences que nous avions pu avoir sur le
également à trouver les voies qui nous permettraient d’améliorer notre démarche
étudié.
Le chercheur en immersion peut être tenté d’utiliser le langage du groupe étudié pour
décrire ce qu’il observe. Pour assurer une démarche scientifique, nous ne pouvions
vulgariser notre travail et nous avons veillé à employer le vocabulaire utilisé dans le
Les notes furent prises selon deux protocoles. Le premier protocole consistait en
l’écriture quasi simultanée des faits observés. Les phrases étaient courtes et
phase d’observation. Nous l’emportions dans notre sac, ce qui nous permettait de
reporter le plus rapidement possible les faits ou les conversations auxquelles nous
avions assisté ou participé. Dans cette phase, nous avions le temps d’exprimer nos
185
Afin de limiter le risque d’interpréter ou d’oublier certains faits cruciaux pour la
recherche (Strauss et Corbin, 1990), nous avons pris soin de procéder aux
l’observation. C’est pour cette raison que de nombreuses lignes furent écrites dans
notre voiture.
Nous avons cherché à fournir des descriptions les plus denses possibles afin de rendre
compréhension holistique des mécanismes mis en jeu pour faire son shopping dans le
Nos observations ont pour finalité d’une part de convaincre le lecteur que nous avons
effectivement été sur le terrain et, d’autre part, d’amener le lecteur sur ce même
terrain afin qu’il puisse se représenter précisément les phénomènes que nous avons
observés (Geertz, 1996). Si les descriptions avaient été insuffisantes, il aurait été
difficile d’évaluer la validité des conclusions qui émergeaient (Lincoln and Guba,
1985).
Enfin, nous avons effectué diverses phases de réflexion devant notre ordinateur. Les
ont été écrites sur des documents word. Trois extraits sont présentés en annexe 3.
3. LES ENTRETIENS
casablancaises. Nous cherchions à définir les sens qu’elles attachaient à leurs courses.
186
Pour ce faire, il fallait nécessairement disposer de leurs propres vision, une
telle information ne pouvait s’obtenir que par la collecte et l’analyse de leurs discours.
Les conversations informelles que nous avions eues au cours des séances
foyer. La courte durée des échanges avec les participantes et le va-et-vient des autres
Les entretiens longs (McCracken, 1989) ont suscité l’intérêt des ethnographes. Ils
L’entretien est guidé par une structure générale laquelle est contrôlée par le chercheur.
Nous avons fait le choix de définir une liste de thèmes avant les entretiens mais nous
avons également laissé la possibilité au participant d’aborder d’autres thèmes qui lui
paraissaient intéressants. Les questions posées étaient destinées à « faire parler » les
– Malika (36 ans, femme au foyer) –, 6 – Nour (22 ans, étudiante) et 7 - Soumaya (36
ans, esthéticienne).
L’entretien long est un outil puissant qui permet de dégager les significations émiques
des phénomènes culturels observés. Nous avons opté pour cette méthode et suivi les
quatre étapes qui la composent. Nous nous sommes appuyée sur la lecture critique de
187
l’entretien. Puis, nous avons procédé à un examen de notre propre expérience par
rapport aux courses ordinaires. Nous avons enfin construit une liste d’axes narratifs en
nous appuyant sur les informations dont nous disposions : la littérature, nos
Les questions suivantes abordaient des thèmes divers tels que la navigation dans le
point de vente, les processus de choix et de décision, les représentations, les sources
d’influence, et les rôles au sein de la famille. Une grande attention a été portée au
vécu des participantes suite à l’arrivée du commerce moderne. Les questions étaient
188
Tableau 12: Les six axes narratifs des entretiens
189
Nous voulions découvrir les normes et les valeurs culturelles des acheteuses
de faire apparaître des sens émiques, (McCracken, 1989). Or, ceux-ci apparaissent
quelques fois spontanément, les circonstances devaient donc guider les entretiens. Par
conséquent, nos questions se sont très souvent éloignées de la liste que nous avions
ainsi que nous avons abordé des thèmes plus éloignés des courses ordinaires tels que
les achats vestimentaires ou les achats et les préparations culinaires pour les fêtes.
Nous avons cependant évité toute question imposant une catégorisation sur les
Dans l’objectif d’obtenir un corpus de données riches par cet outil, nous avons
volontairement des silences pour faire émerger des termes et des catégories
De plus, nous avons eu recours à trois techniques issues de la littérature pour stimuler
les réponses, aborder des thèmes qui ne le sont pas spontanément. Premièrement, nous
avons engagé des contrastes. Par exemple, des questions portant sur les courses
190
d’un magasin dans lequel on achète « tout ». Elle ne tient pas compte de la distance
marchés traditionnel.
En second recours, des questions sur les catégorisations opérées par les participantes
ont également été posées. Saida (23, ans, employée) explique quels vêtements elle
Enquêteur: Est-ce que vous vous dites : « Je ne peux pas rentrer à la maison
avec ça sinon, mes parents ils vont me faire une remarque » ?
Saida : Des fois… Enfin, maintenant, ils ne disent rien mais ça a été dit depuis
longtemps. Ca dépend des familles mais dans mon cas, vous ne pouvez pas
porter par exemple, un décolleté qui fait apparaître la poitrine. Vous ne pouvez
pas par exemple porter une mini-jupe qui est tellement flagrante que ce n’est
pas tolérable.
Enquêteur : Vous aimeriez bien porter une mini-jupe ?
Saida : Non.
Enquêteur : Non ?
Saida : Non, parce que c’est une éducation et aussi une question de religion. Je
ne m’imagine pas entrain de porter un décolleté, je m’imagine mal. C’est
comme si je manquais de respect à moi-même… C’est comme ça que je
raisonne. Et il y a autre chose, quand je suis dans la rue, j’aime pas par
exemple avoir un décolleté. Un décolleté, ça attire l’œil et quand les gens
commencent à vous voir, ça gêne. Ce que je veux dire c’est qu’ils n’ont pas le
droit de voir des choses. C’est pour ça que je ne les mets pas.
Saida porte des jeans et des chemises mais elle ne portera pas de vêtements courts ou
1994). Voici un extrait de l’entretien avec Soumaya (36 ans, esthéticienne). Les
caractères en gras indiquent la question qui initie la narration d’un incident critique.
Soumaya : Par contre quand vous avez un marchand régulier c'est-à-dire que
chaque fois vous allez chez le même marchand [Soumaya lève le pouce de la
main droite pour indiquer qu’elle est satisfaite de son service] il sait ce que
191
vous désirez, il sait ce que vous préférez, il sait ce que vous prenez, alors ça va.
Vous lui faites confiance, il vous donne le meilleur. Alors ça va.
Enquêteur : Et si jamais il se trompe ?
Soumaya : Non… enfin, une fois, mon frère s’est trompé. Enfin, c’est pas le
marchand qui s’est trompé. C’est mon frère : il a oublié des choses chez lui. Et
quand il est revenu, il a trouvé ses sacs qui l’attendaient.
En cherchant à développer une réelle empathie tout au long des entretiens, nous avons
attaché une attention particulière aux états intimes de la participante. Nous nous
sommes présentée comme une chercheuse curieuse mais non intrusive, suivant les
termes évoqués par les participantes, identifiant les thèmes que les participantes
(McCracken, 1989). Nous nous sommes gardée de porter tout jugement de valeur au
cours des entretiens et nous avons géré nos propres impressions face au discours.
Dans le souci d’obtenir une spontanéité dans les réponses, nous nous sommes assurée,
Nous avons mené trois vagues d’entretiens. La première vague concerna des femmes
d’hommes dans l’échantillon permettait d’avoir une vision émique masculine sur le
shopping dans le commerce moderne. Or, nous n’étions pas à l’abri de biais liés à
participants ? Afin de valider nos entretiens, nous avons eu recours à des assistantes
1994). Des ethnographes tels Geertz (1995), Rabinow (1977) ou Kapchan (1996) ont
fait appel aux services d’un ou plusieurs assistants marocains au cours de leurs
192
étudiantes en seconde année de master en marketing qui avaient été formées aux
méthodes de recherche qualitative. Nous avons opté pour des enquêteurs de sexe
féminin. Les participantes, toutes féminines, devaient aborder les relations entre
hommes et femmes. Or, les rôles des femmes et des hommes sont fortement distincts
dans la société marocaine (Mernissi, 1975). Des enquêtrices femmes devait favoriser
phase était un mélange de français et d’arabe dialectal. Des critères de sélection des
participantes tels que l’âge, l’activité professionnelle, la situation familiale ont été
diversifié.
A l’issue de cette phase, seules deux femmes analphabètes avaient été interrogées. Or,
ans n’avaient pas connu l’école en 2005 (HCP, 2009); soit près de la moitié des
femmes en âge fécond, susceptibles de vivre en ménage avec enfants.. Avec une
segmentation plus fine, les statistiques sont élevées: 71% des femmes âgées entre 45
urbaines parmi les participantes. Nous avons demandé à une médiatrice culturelle
auprès de trois femmes analphabètes. Ces trois entretiens ont été menés en arabe
dialectal.
Tous les entretiens ont été enregistrés à l’aide d’un dictaphone puis intégralement et
hésitations, les silences et les emphases ont été consignés. Un expert en arabe
dialectal a confronté les traductions. A l’issue de ces trois vagues d’entretiens, nous
193
disposions d’un corpus composé de 61 entretiens, consignés sur 1029 pages en
interligne double, taille de la police 12. Un tableau présentant le profil des participants
se situe en annexe 8.
Comme pour les observations, nous avons limité dans la mesure du possible de temps
dans les marges au fur et à mesure de la mise à plat de l’entretien et écrivions nos
Note 2 :
Khadija (46 ans, femme au foyer) a paru assez nerveuse pendant l’entretien.
Elle se raclait la gorge et regardait sa montre régulièrement. Quand nous avons
arrêté l’enregistrement, il nous a semblé qu’elle se détendait. Elle a alors livré
de nouvelles informations. Nous avons encore conversé approximativement une
heure après la fin de l’enregistrement sur sa vie de jeune mariée et sur ses
relations avec sa mère. Les informations qu’elle nous a communiquées alors ont
complété utilement l’entretien.
Généralement, mes copines, elles ont toutes mon âge, ce sont des filles qui font
des écoles de gestion de commerce… ce sont des filles qui s’habillent
normalement : des jean’s, des talons, … des chemises ou alors… tout dépend de
la saison bien sûr. Elles ne mettent pas trop de maquillage, c’est un maquillage
qui est discret, c’est pour le jour. Sinon, pour le soir, bien sûr, elles se mettent
du fard sur les yeux ou alors, un rouge à lèvre qui est plus foncé… euh… je ne
sais pas… Ce sont des filles qui sont élégantes, qui aiment prendre soin
d’elles... … qui aiment toujours être bien habillées… toujours présentables…
Généralement, leurs produits c’est Dior, c’est Lancôme, Shisheido, … (Selma,
22 ans, étudiante)
194
Selma donne l’impression qu’elle décrit des faits réels. Mais le ton déclaratif et les
tournures de phrase qu’elle utilise laissent penser qu’elle fait une généralisation de
fait que toutes ses amies se ressemblent. Elles forment un groupe homogène qui
exagération reflète les objectifs culturels du participant. Elle permet, dans le cas de
Selma, de clarifier les relations qu’elle entretient avec ses amies et de montrer que ses
La deuxième contribution des entretiens est contenue dans les « glosses ». Il s’agit de
métaphores que les participants utilisent pour décrire des évènements (Arnould et
Wallendorf, 1994). Ces descriptions expriment les sens que les participants leur
attribuent. Naima (56 ans, assistante de direction) décrit les comportements d’achat de
Naima : C’est des traditions qu’on traîne depuis des générations et des
générations. Mais ça commence à perdre sa valeur parce que les nouveaux
couples, ils achètent toute l’année des nouveaux vêtements à leurs enfants…
Enquêteur : Ah oui…
Naima : Tu as compris ? Et ils n’attendent pas… Mis à part les vêtements
traditionnels, pour les fêtes religieuses… les autres vêtements… les gens qui
sont des couples, qui travaillent, qui connaissent la valeur des vêtements, ils
préfèrent ne pas attendre. Parce que quand on va à Zara, la veille de Aïd [fête
religieuse], tu vois comment c’est ?... C’est pénible !... Maârif [quartier
commerçant], c’est pareil ! Et quand tu n’as pas [d’argent]… Si la fête vient et
que c’est la fin du mois, les gens ne sont pas encore payés donc ils
empruntent… Tu vois la bousculade qu’il y a pour les chaussures, pour les
vêtements, pour… Alors que nous, par exemple, pour les enfants, ils ne le font
pas le jour du jour ou le jour J. Ils prévoient ça toujours 15 jours ou alors un
mois avant.
Naima explique que ses enfants - qui travaillent - n’ont pas les mêmes comportements
que les familles sans emploi. Ils achètent toute l’année des vêtements et n’attendent
pas la veille de la fête. Naima présume que les familles marocaines qui attendent le
195
dernier jour pour faire leurs dépenses ne disposent pas de liquidités pour faire des
d’identifier le sens émique des versions des comportements. Il est inutile de croire en
n’est pas important de savoir si les Marocains font leurs achats vestimentaires en
dernière minute ou s’ils ont des problèmes de liquidité, ou s’ils font appel au crédit.
L’information à retenir est la suivante : Naima suppose que les couples qui travaillent
et disposent d’un revenu suffisant planifient leurs achats et se rendent dans les
Les participants expriment au cours de leurs entretiens ce qu’ils imagent être unique
dans leurs propres expériences. Ces affirmations sont interprétées par les
Maintenant on achète mais on achète sainement. Cela veut dire on achète [la
viande] sans gras. On achète des morceaux où il y a plus de viande. Donc tu
vois, on est beaucoup plus proche de la santé que ne l’étaient nos parents. Mes
parents, maintenant quand ils consomment, ils prennent une bouteille d’eau
alors qu’avant à chaque repas, c’était Coca. Dans la plupart des familles, c’est
la boisson gazeuse avec un repas. C’est obligatoire ! (Abdelhamid, 54 ans,
professeur)
plus de viande grasse et ne boivent plus de boissons sucrées. Mais lorsque l’on
analyse les autres entretiens, il apparaît que d’autres participants affirment la même
particularité.
Pour ma santé et parce qu’on ne sait jamais, par exemple, je fais deux fois de la
viande par semaine : le couscous et le tagine ou les brochettes. Et j’essaie
d’alterner le couscous tous les vendredis : viande ou poulet, tu vois ? Donc
j’essaie de manger du poisson deux fois par semaine. (Khadija, 46, femme au
foyer)
196
Le cholestérol, l’odeur,… c’est riche en cholestérol, donc sur le plan santé,
[mes enfants] ne veulent plus ce mouton-là. (Naima, 56 ans, assistante de
direction).
famille marocaine. Les plats traditionnels au mouton ne connaissent plus les faveurs
de ces répondants qui préfèrent une nourriture perçue comme plus saine et originale.
observations, journal de bord et entretiens, nous avons ajouté du matériel visuel direct
2009).
La photographie
Au-delà, des représentations textuelles, la photographie est un outil utile pour capturer
Dion, 2007 ; Peñaloza, 2001). Elle atteste de notre vécu de chercheur, de notre
également une observation détaillée qui révèle « ce que tout le monde voit et pourtant
ne voit pas » (Cochoy, 2005, p. 81) et est utilisée pour enregistrer des évènements
197
1989 ; Peñaloza, 1994). Or, lorsqu’elle est utilisée de manière conjointe avec la prise
supermarché. Elle présente une famille marocaine, composée d’un père d’une mère et
d’un fils d’une dizaine d’années, qui procède à l’achat de farine pour faire du pain.
Nous avons décrit le contenu de la photo et donné une interprétation. Elles figurent
au-dessous de la photographie.
198
Photographie 1 : Famille_farine
Les limites de l’utilisation des données visuelles résident cependant dans les
intentions qui ont motivé leur collection (Peñaloza, 1999). Le chercheur introduit un
voir le phénomène observé (Dion, 2007). Cet acte n’est pas sans conséquence car il va
orienter le lecteur vers une direction précise. Nous avons décalé le regard et varié les
afin de déceler des détails qu’un unique angle de vision n’aurait suffi à révéler. Nous
traditionnels. Les éléments pris en photographie étaient des produits, des édifices, des
ménages, commerçants – des familles, des groupes d’amis ou des individus isolés.
nous observions.
Nous n’avons pas toujours obtenu l’accord des individus que nous avons
photographiés. Cette démarche est fortement contestable d’un point de vue éthique
(Dion, 2007).
Aux photographies, nous avons ajouté une collecte de matériel visuel direct. Divers
produits vendus en grandes surfaces ont été collectés. Nous voulions étoffer les
permettent de revenir sur les produits qui avaient donné lieu à des situations critiques.
200
Scène 6 :
Une dame âgée d’une trentaine d’année, vêtue d’une djellaba et d’un foulard,
se tient devant le rayon des épices emballées. Elle prend un flacon en plastique
transparent, d’une quinzaine de centimètres de hauteur, dont le contenu
consiste en de petites feuilles vertes. Le flacon était situé sur l’étagère à la
hauteur de ses yeux. Elle le secoue, le sent, le penche doucement en regardant
couler les petites feuilles vertes dans le flacon. Puis elle le remet en place et
quitte l’allée.
d’épices, sans l’acheter. Quand elle quitte l’allée, l’acheteuse a une idée plus précise
du flacon que nous n’en avons personnellement. Nous avons alors décidé d’acheter le
hermétiquement.
La phase terrain s’est confondue avec la phase d’analyse. Le corpus final de données
données présente des limites. Pourtant, leur combinaison simultanée offre une base
L’analyse des données dans une recherche qualitative est un processus délicat car le
201
données8. Elle est destinée à donner du sens aux comportements observés et aux
Elle met en lumière les significations culturelles et les structures conceptuelles qui, à
compréhension holistique du phénomène culturel étudié. Elle n’est pas une phase
itératif et continu. Mais il devient plus intense au moment où l’ethnographe met fin à
complexe. Dans les autres formes de recherche qualitative, il est fréquent d’arrêter le
terrain quand les derniers entretiens menés n’apportent aucune nouvelle information
8
On préfère ce terme à l’analyse qui renvoie à la manipulation des données (Spiggle, 1994)
202
analyse étique apporte les explications théoriques des perspectives émiques (Arnould
et Wallendorf 1994).
une procédure itérative, qui interprétait progressivement les indices fournis au fur et à
faibles, obtenus par la variété des données. Nous commencions par une lecture
flottante des matériaux disponibles (Badot, et alii, 2009). Les entretiens et le journal
de bord étaient lus et relus. Les photographies étaient regardées séparément puis
par les données, à dégager des thèmes et des idées. Nous consignions nos propres
impressions et nos interprétations dans des notes (Corbin et Strauss, 2008 ; Miles et
Huberman, 1994). De multiples allers et retours entre les données recueillies et nos
interprétations ont été réalisés. Cette procédure permit de mettre en lumière certaines
lacunes et manques à combler et incita parfois à retourner sur le terrain le cas échéant.
C’est ainsi que nous avons procédé à une troisième vague d’entretiens et fait
L’analyse des données débute par une opération de codage qui consiste en découper
définir les catégories qui vont les accueillir, puis à placer - ranger ou catégoriser -
203
les unités dans ces catégories » (Point et Voynnet Fourboul, 2006, p. 62). Nous avons
grand nombre de codes qui résumaient des segments de données. La seconde phase a
l’interprétation.
Nous avons porté le choix de l’unité d’analyse sur le paragraphe, pour les données
données restreint, dont le sens original est conservé (Point et Voynnet Fourboul,
2006). Nous notions des codes dans les marges, ces codes étaient nouveaux ou issus
aux données antérieures pour révéler des différences et comparer les significations
Le codage fut achevé quand lorsque tout fait nouveau pouvait être enregistré grâce
Pour les masques, je ne les achète pas. Je suis plutôt pour les recettes maisons.
C’est plus efficace et c’est moins cher. En plus, il n’y a rien à craindre. Une
copine à moi, m’avait raconté une histoire terrible sur les masques vendus en
grandes surfaces. Une fois, elle a acheté un masque capillaire qui fortifie les
cheveux mais au lieu de les rendre plus forts, il les a abimés. Ils sont devenus
ternes et fins. En plus, je ne vois pas l’intérêt de les acheter en grandes
surfaces. Je prépare moi-même des masques pour cheveux. C’est vraiment très
efficace. La dernière fois, j’ai concocté un masque à base de camomille et
j’étais vraiment très satisfaite du résultat. Mes cheveux ont retrouvé leur éclat
et leur brillance naturelle. Vous pouvez le voir vous-même. À quoi bon gaspiller
mon argent dans l’achat de ces masques? (Siham, 27 ans, employée).
204
Tableau 13: Extrait de la grille de codage de l’entretien de Siham (27 ans, employée)
Après avoir codé de manière systématique tous les entretiens et les notes de terrain,
nous avons procédé à une catégorisation qui permit de regrouper une grande quantité
205
de matériels dans des unités d’analyse moins nombreuses et plus significatives (Miles
et Huberman, 1994). Cette démarche avait pour objectif d’organiser et d’articuler les
concepts entre eux afin d’aboutir à une théorisation. Le tableau 14 est un extrait de
l’analyse intertextuelle.
La liste initiale de codes fut donc révisée tout au long du processus d’analyse par
fonctionnaient pas et furent éliminés. D’autres codes sont apparus trop riches car ils
l’ « absence de contraintes ».
Le processus de codage des entretiens a été validé par deux experts qui ont l’habitude
de travailler avec des données qualitatives dans un contexte interculturel. Ils sont par
ailleurs familiers avec le marché marocain sans être spécialistes. Les deux experts ont
séparément procédé au codage d’entretiens. Leurs codes ont été confrontés à notre
système de codes. Les codes convergeaient dans une très grande majorité. Dans les
206
cas où il existait des divergences, nous avons entamé des discussions avec les experts
jusqu’à convergence des codes. Cette démarche a permis d’affiner les codages des
entretiens ultérieurs.
domaines d’expérience qui peuvent diverger les uns des autres. Ces disjonctions sont
utiles pour l’analyse de nos données car elles permettent d’accorder de l’importance à
avons interprété les entretiens et les conversations, puis nous les avons comparés aux
notes des observations. Nous avons effectué ces comparaisons dans les deux sens.
(54 ans, professeur) est révélateur d’une disjonction entre le déclaré et l’observé.
Une observation sur le terrain révèle qu’Abdelhamid n’utilise pas de gants quand il se
rend chez le volailler. Pour identifier les raisons d’une telle différence entre le déclaré
pratiques alimentaires. « Tout est artificiel. Tu les fais chauffer [les crêpes] mais tu ne
sais pas qui te l’a préparé, avec quels ingrédients. Tu l’achètes et tu le manges, tu ne
sais même pas s’il est sain ou pas. Tu ne sais pas avec quelles mains il a été fait. ».
9
Dans les marchés traditionnels, les poulets sont vivants et courent à même la terre battue dans des
enclos. Le volailler tue le poulet choisi par le client en l’égorgeant avec un couteau.
207
Abdelhamid veut connaître les conditions dans lesquelles ses aliments ont été
préparés.
Les attitudes des autres participants sont mitigées. Certains participants pensent
comme Abdelhamid qu’il est préférable de voir la bête vivante avant de l’acheter.
aimerait voir la volaille courir et d’autre part il est gêné par le manque d’hygiène des
marchés traditionnels. C’est dans ce contexte qu’il évoque de « gants ». Les gants
représentent un compromis. Ils incarnent une norme d’hygiène qui autorise l’achat de
processus qui unit des données ethnographiques dans une interprétation à multiples
p.497). Plutôt que de mener une recherche centrée exclusivement sur les mécanismes
la séance de shopping. À titre d’exemple, nous nous sommes penchée sur les moyens
placards, etc – ou sur les attitudes vis-à-vis des courses. Des thèmes ont spontanément
articulent des concepts qui seront présentés dans la partie de l’analyse des résultats.
Mais toute démarche scientifique doit être validée. Nous présentons en section 4 la
208
SECTION 4 : VALIDATION DE L’APPROCHE ETHNOGRAPHIQUE
importantes, une emphase sur les premières impressions ou sur les évènements
exceptionnels, une confiance absolue dans certaines observations, ou une trop rapide
Clifford (1983) puis Sanjek (1990) ont produit un ensemble utile de critères pour
requiert une sensibilité constante aux contradictions possibles entre les préconceptions
théoriques qui guident le design et les faits, c’est à dire « l’histoire que les données
justifier ses choix de manière théorique et garder des traces de son cheminement
intellectuel. Cette procédure permet de rendre compte avec précision du processus qui
Le deuxième critère de validité renvoie au chemin suivi par le chercheur sur son
209
terrain. Le travail mené sur le terrain, les relations sociales qui ont été établies
progressivement avec les participants doivent être rendus explicites pour valider la
recherche.
Le troisième critère de validité est la mise en lumière de la relation entre les données
issues du terrain et le savoir ethnographique. Les notes de terrain sont ici centrales car
elles servent de « preuves ». Elles doivent être inclues dans les textes scientifiques
Les trois critères de Sanjek (1990) ont servi de garde-fou tout au long de notre
processus de recherche. Au terme de notre analyse, nous avons vérifié que les trois
critères avaient effectivement été respectés et que notre travail épousait la rigueur
requise dans les travaux ethnographiques. Le tableau 15 reprend les critères dans le
210
Tableau 15: Critères de validité de notre recherche
EMPIRIQUE
dans son contexte. Ceci nous autorise à aborder le phénomène des courses ordinaires
dans sa complexité et sa globalité. Par ailleurs, la connaissance produite par une telle
211
Des observations dans plusieurs contextes culturels nous ont amenée à voir dans les
contexte marocain des courses ordinaires d’un point de vue émique. Ce corpus de
donnée constitue une première étude. Il sort de l’analyse des résultats que le
dans les comportements des consommateurs. L’achat en supermarché donne lieu à des
plus exposée. Des villes marocaines, il semble que Casablanca soit la ville la plus
propice aux changements sociaux. Nous avons fait le choix de nous intéresser aux
femmes casablancaises.
A l’issue de cette phase, la question suivante s’est dégagée : Comment les femmes
des courses en supermarché. Nous avons donc mené une recherche ethnographique
une réflexion sur sa place dans le contexte. Bien que nous ne soyons pas marocaine, il
nous a fallu effectuer un déplacement de regard pour nous laisser surprendre par le
contexte car nous avons eu un contact prolongé avec le contexte avant de débuter la
recherche.
212
Nous avons collecté un ensemble d’objets multiformes. Le corpus final se compose de
61 entretiens transcrits sur 1029 pages, 122 pages de notes manuscrites, 127
pas séparée de la phase de collecte. Nous avons effectué des va-et-vient entre les
veillé à maintenir notre esprit critique en éveil et à identifier les similarités et les
Plusieurs thèmes ont émergé de l’analyse. Ils constituent l’objet de la troisième partie
213
214
TROISIÈME PARTIE : LES RÉSULTATS DE LA RECHERCHE
à faire leurs courses ordinaires dans les supermarchés. Loin de revendiquer une
élargir notre perspective afin d’appréhender de manière plus large les mutations du
nous décrivons comment les femmes marocaines, qui ne disposent pas de l’ensemble
cependant à faire leur courses. Elles développent un certain nombre de méthodes pour
lesquelles nous proposons une catégorisation dans la dernière section. Les femmes
nouvelles méthodes ou composent des méthodes hybrides en bricolant entre ces deux
extrêmes.
courses dans un supermarché alors que cette tâche ne leur est culturellement pas
les contraintes auxquelles elles sont soumises dans leur contexte culturel et nous
215
Le chapitre 8 propose une mise en perspective du phénomène observé et aborde les
par les femmes marocaines paraissent modifier les rapports entre les genres. En
revanche, il semble que les rapports entre les strates sociales soient peu affectés.
216
CHAPITRE 6 : COMMENT LES ACHETEUSES CASABLANCAISES
Des auteurs ont montré que le shopping en grande surface, loin d’être une activité
facile et répétitive est une activité complexe d’un point de vue analytique (Lave,
juste pour acheter les trucs pour la journée » (Leila, 35 ans, enseignante) ; soit elles
s’investissent dans les « grandes courses » que depuis l’ouverture des supermarchés.
s’y rend « 6 ou 7 fois par mois : une fois par semaine [pour les « grandes courses »]
et deux ou trois fois pour les urgence, pour m’acheter des serviettes hygiéniques ou
du pain quand les épiceries sont fermées les jours de fête » (Zahra, 40 ans, cadre).
La présente recherche est centrée sur les courses en supermarché, qu’elles soient
« grandes » ou petites ». Ces courses ne sont pas une activité anodine pour les femmes
217
première sous section. La seconde sous section est consacrée à la description des
méthodes empruntées.
Les récits collectés des participantes ont dévoilé les efforts que toutes les acheteuses
supermarché. Elles expriment un grand intérêt pour les courses ménagères. Fatima,
une enseignante de 45 ans, estime qu’il lui faut une heure “pour acheter ce que [elle]
veut et circuler tranquillement” dans la surface. Au cours de ses courses, elle “essaie
de comparer les prix et le poids net des produits”. Les courses de Fatima sont une
vue d’une prise de décision: elle essaie, elle veut comparer. Cette démarche requiert
pour choisir au mieux ses produits. Il ne s’agit en rien d’une expérience facile, mais
elle essaie de s’aménager du temps lorsqu’elle va faire ses courses. « Une heure » lui
paraît être une durée acceptable, si elle dispose d’un temps plus court, Fatima estime
ne pas choisir le produit qui répondait le mieux à ses attentes. Pour Zahra une
Pour Fatine (45 ans, femme au foyer), il faut aussi trois heures.
En France, la durée des courses est une contrainte puisque les consommateurs
218
Volle, 2002). Par conséquent, les acheteuses dans les supermarchés français cherchent
à faire rapidement leurs courses alimentaires pour ne pas avoir le sentiment de perdre
leur temps (Antéblian et Barth, 2009 ; Rieunier et Volle, 2002). Les acheteuses
casablancaises semblent bien plus concernées par la nécessité de créer une ambiance
Des fois, j’emmène les enfants avec moi et je les laisse jouer au Mc Do pour
être plus tranquille. Les enfants, ils disent toujours : “Maman, je veux acheter
ça” ou “ Maman, je suis fatigué”. Et ça me dérange! Parfois, j’oublie même
des trucs. (Leila, 35 ans, institutrice).
Pour Leila, « être tranquille » s’entend « être sans mes enfants ». Les enfants de Leila
produit qu’elle aurait dû acquérir. Car Leila ne s’appuie pas sur une liste écrite pour
faire ses courses ; elle n’a pas fait de liste chez elle, elle n’a pas d’application sur son
téléphone et n’a pas imprimé de liste à partir d’un site web. Elle compte seulement sur
sa mémoire pour acheter les produits dont elle a besoin. Les « oublis » montrent que
puisqu’elle ne dispose pas d’une liste construite au fil des années, ni d’un chemin
prédéfini dans le point de vente, qui pourraient l’aider à n’oublier aucun article.
Les enfants de Leila perturbent les courses. Comme le montre la littérature, les
avec leurs enfants (Thompson, Locander et Pollio, 1990). Pour maximiser ses chances
219
de garder la situation en main, Leila se libère d’une source potentielle de perturbation:
elle envoie ses enfants chez Mac Donald’s pour jouer dans l’aire de jeux. Ainsi, Leila
fait ses courses « plus tranquille ». Les mères de familles essaient d’éviter les courses
avec leurs jeunes enfants qui s’ennuient ou avec des adolescents qui insistent pour
acheter des produits personnels comme la fille de Latifa (40 ans, femme au foyer)
« Salma est capricieuse. Elle veut toujours tout acheter. […] Il faut faire le gendarme
avec elle ».
Si les acheteuses évitent au possible des sources de perturbation, c’est parce qu’elles
déploient des efforts cognitifs importants au long de leurs courses ménagères dans les
supermarchés. Et elles ne sont pas toujours armées pour naviguer dans cette nouvelle
forme de commerce.
Lakbira a fait connaissance avec les supermarchés il y a 6 ou 7 ans quand elle s’est
installée à Casablanca. Elle n’a jamais fréquenté l’école et elle ne manipule pas
facilement les dates. Elle se souvient qu’à son arrivée, son fils cadet « tétait encore ».
Pour elle, Casablanca est une ville facile comparée à son bled même si le mode de
migrantes turques d’origine rurale qui ne trouvent pas d’autre choix que de s’engager
dans la culture de consommation malgré les différences drastiques entre les deux
Le bled, c’est trop de travail! Le bois, l’eau… Il faut tout faire tous les jours
pour aider les parents… […] L’école, ce n’était pas pour les filles. Maintenant
si, avant non. (Lakbira, 40 ans, femme au foyer).
chercher l’eau au puits. A Casablanca, même si elle vit dans un petit appartement, elle
220
a accès à l’eau courante, l’électricité, et le gaz pour cuisiner. De même, elle a de
nombreux magasins dans son quartier où elle peut s’approvisionner. Elle se souvient
et qu’elle n’est pas allée à l’école. De plus, n’ayant pas fréquenté d’école, Lakbira n’a
pas appris à lire les chiffres. Son époux a été un agent socialisant. Au cours de leurs
séances de shopping, il lui a patiemment montré les articles qu’elle pouvait acheter et
l’informait sur les prix. Ainsi, petit à petit, Lakbira a appris à faire ses courses seules.
Lakbira est analphabète comme 46,5 % des femmes marocaines des femmes âgées
entre 15 et 49 ans - elles sont 71% entre 45 et 49 ans (HCP, 2005). Son cas n’est donc
pas isolé. De nombreuses femmes marocaines naviguent dans les supermarchés sans
Mais Fatima et Leila, ou Hassna (32 ans, cadre) et Nour (22 ans, étudiante) comme
d’autres participantes ont été à l’école. Pourtant, leurs discours expriment également
la difficulté des courses ménagères. Les femmes marocaines, qu’elles soient lettrées
comment alors parviennent-elles à faire leurs courses? Nos données apportent des
221
SECTION 2 : LES METHODES DES FEMMES CASABLANCAISES POUR FAIRE
Mettre un terme sur ces mécanismes développés par les acheteuses casablancaises fut
l’objet d’une réflexion assez longue. Fallait-il les nommer stratégies, tactiques ou
méthodes ? La stratégie trouve son origine dans les conflits militaires. Elle se définit
stratégie renvoie donc à un ensemble de décisions qui ont des implications fortes au
but » (Larousse, 2012). L’exemple donné par le Larousse est celui de la stratégie
électorale. Dans la revue de la littérature, nous avons présenté les stratégies de coping
par Duhachek (2005) souligne que les stratégies de coping sont utilisées dans des
pour deux raisons. Tout d’abord, le terme stratégie met en français une dimension
grandiose sur une tâche ménagère. Ensuite, de Certeau (2002) souligne que la
stratégie doit s’effectuer dans un lieu circonscrit, propre, qui permet de gérer des
relations avec une extériorité distincte. Or, le supermarché ne peut être considéré
comme tel car il est un système régulé par un ensemble de règles de fonctionnement.
de Certeau (2002) utilise le terme tactique pour référer à des calculs faits par les
individus. Le lieu de la tactique est celui de l’autre, elle s’y insinue dans un esprit de
222
jeu. La tactique est un art de se libérer des contraintes d’un système sans en sortir.
pouvoir. Or, quand une femme casablancaise entre dans un supermarché, elle cherche
avant toute chose à faire ses courses. Nous avons observé un phénomène de
métaphore est utilisée ici pour désigner les reconstructions des acheteuses. Le
un bricoleur. Elles bricolent en utilisant leurs ressources pour effectuer des choix et
aboutir à une décision d’achat. L’objectif premier des acheteuses est d’approvisionner
Les méthodes développées par les acheteuses casablancaises sont visibles dans cinq
domaines :
- Le budget disponible : Ces méthodes ont pour finalité de gérer le budget pour
- Le prix : Faire les courses signifie dans une perspective financière acquérir des
prix.
223
acheteuses.
- Les techniques de vente promotionnelles. Elles sont une notion nouvelle pour de
traditionnel.
Elles achètent fréquemment des produits en vrac dans les commerces traditionnels en
demandant un produit pour une certaine somme d’argent (Jouad et Jouad, 2007).
Respecter le budget des courses est par conséquent souvent une tâche qui revient au
commerçant s’organise pour lui fournir les articles demandés dans les limites de son
budget.
courses », incombait à leurs époux. Or, nous avons observé dans les supermarchés,
des femmes casablancaises remplissant leur chariot ou achetant pour des sommes
traditionnel. Ces observations nous ont amenée à penser que des acheteuses
casablancaises réalisent ainsi une tâche jusqu’alors réservée aux époux ou aux
224
Quelles sont les méthodes développées par les Casablancaises pour gérer le budget de
leurs achats ménagers dans les supermarchés ? Les données montrent que les femmes
respect strict du budget préalablement fixé : (1) elles calculent au fur et à mesure le
montant du chariot ou (2) elles installent une routine dans les achats. D’autres, au
contraire, peuvent (3) s’offrir une certaine marge de manœuvre en amenant une carte
de crédit ou un chéquier en plus d’une somme en argent liquide. Enfin, certaines (4)
recourent à l’aide de la caissière : elles ordonnent leurs achats sur le tapis roulant à la
caisse et demandent à la caissière d’arrêter le compte quand leur limite budgétaire est
Acheter avec un budget limité est une tâche complexe requérant des compétences en
Quand on est entrain de faire les courses, on calcule tout le temps. On prend un
produit, on fait le calcul, on se dit “ça va devenir tel ou tel montant” c’est
comme ça. Chaque fois qu’on choisit des produits, on additionne son prix au
total. À un certain moment, on dit « stop ». Quand on arrive au montant qu’on a
dans la poche, ça y est! Ma mère va à Marjane [hypermarché] avec un montant
qu’elle sait très bien qu’elle ne peut pas dépasser. En aucun cas ! (Saida, 20
ans, étudiante).
pour parvenir à rester dans les limites de son budget. Elle dispose d’une somme en
argent liquide dans sa poche. Mais elle repose sur ses enfants pour effectuer les
calculs. A chaque article déposé dans le chariot, ils additionnent le prix à la somme
des autres achats. Ainsi, lorsque le montant du chariot atteint la somme d’argent
liquide emporté, est donné l’ordre d’arrêter les courses. La famille de Saida dispose
225
d’un faible revenu, ils ne peuvent donc se permettre aucun dépassement de budget. Ils
commencent par acheter les produits de première nécessité. Saida en donne une belle
définition : les produits de première nécessité sont les produits “que l’on mange”.
“Les légumes, le thé, le sucre, la farine. C’est obligatoire.” explique Saida. Après
avoir acheté « le nécessaire », il leur reste quelque fois une petite somme d’argent
pour prendre “un shampoing: c’est la dernière chose qu’on achète”. La méthode mise
en œuvre par Saida et sa famille relève donc d’un calcul progressif du montant de
leurs achats.
Après une série d’expériences, certaines acheteuses savent estimer la valeur de leur
chariot.
Pour l’argent, j’emmène avec moi une somme que j’estime suffisante pour faire
les courses et j’essaie de ne pas la dépasser. Oui ! Il ne faut pas la dépasser,
sinon, je vais être en panne [rire]. Donc il faut faire attention ! Surtout que,
moi, je n’utilise pas les cartes bancaires donc il faut faire attention. De toutes
les façons, je sais à l’avance combien je vais dépenser, approximativement bien
sûr… parce que j’achète presque toujours les mêmes choses chez Marjane.
(Leila, 35 ans, enseignante).
Leila redoute fort de ne pas avoir suffisamment d’argent pour payer ses achats à la
caisse. Elle ne dispose pas d’autre moyen que de payer avec la somme en argent
liquide. Pour ne pas dépasser, son budget, Leila achète toujours à peu près le même
panier lors de ses courses. Elle installe donc une routine dans ses achats pour ne pas
226
S’offrir une certaine marge de manœuvre en amenant une carte de crédit ou un
pas à dépasser le budget prévu. Souvent, il s’agit d’une promotion qu’elles ne veulent
pas manquer.
Pour le budget, je fixe une somme d’argent que j’amène avec moi. J’effectue les
achats dont j’ai besoin. […] Le budget varie selon mes achats. Je peux dépasser
le budget si je trouve une promotion à ne pas rater. Si j’ai mon chéquier, je paie
en chèque. Sinon, j’enlève un produit pour prendre celui en promotion.
(Yasmine, 40 ans, fonctionnaire).
Yasmine apprécie les prix promotionnels. Parce qu’elle ne se limite pas seulement à
l’argent liquide pour payer, Yasmine peut profiter d’une réduction de prix. Mais si
elle n’a pas emporté son chéquier, elle n’hésite pas à enlever un article pour acheter
celui dont le prix est diminué. Yasmine se fixe une somme d’argent à ne pas dépasser,
elle emporte l’équivalent en argent liquide. Cette stratégie est adoptée par nombre de
participantes qui y voient une manière de ne pas succomber à la tentation d’un achat
non planifié. L’argent liquide est limité. Il est un moyen pour contrôler les dépenses.
arbitrage : elle doit choisir entre le produit en promotion et une autre article qu’elle a
déjà dans son chariot. Avoir le budget en argent liquide est un moyen d’assurer un
certain contrôle dans ses décisions, car le processus de décision doit tenir compte de
Calculer le montant des courses peut s’avérer difficile. Aïcha a 45 ans et est
analphabète. Pour Aïcha, respecter le budget des courses dans le commerce moderne
sans l’aide d’un tiers est très difficile à réaliser. Aïcha a appris à faire ses courses dans
le commerce traditionnel marocain où la monnaie d’usage est le rial. Le rial est une
227
monnaie d’usage, une réminiscence de l’empire chérifien. Le dirham est la monnaie
Je commence par le plus important car en fait je remplis bien mon chariot
comme je veux et à la caisse j’élimine les choses qui sortent du budget. Je dis à
la fille de la caisse: “voilà, j’ai 12 000 rials ou 10 000 rials” et je lui demande
d’arrêter une fois le montant atteint… Et c’est bien comme ça: je laisse ce que
je veux pas parce que je commence par le plus important. (Aïcha, 46 ans,
femme de ménage).
Aïcha ne sait pas lire les prix et encore moins calculer. En revanche, elle est capable
d’ordonner ses achats en fonction de l’importance qu’elle leur attribue. Elle sait
qu’elle doit commencer par présenter les articles qui sont les plus importants pour elle
car la caissière enregistre les achats selon l’ordonnancement du tapis roulant. Aïcha
termine donc en mettant les articles les moins importants à ses yeux. Ainsi, elle sait
que les articles les plus importants seront prioritairement enregistrés. Bien que le
montant total s’actualise à chaque fois qu’un produit est scanné et que ce montant soit
visible par l’acheteuse, Aïcha ne parvient pas à savoir quand son budget est atteint car
elle ne compte pas en dirhams. Elle a alors recours à la caissière. Aïcha annonce à la
caissière l’argent liquide dont elle dispose. La caissière sait parfaitement convertir les
12 000 rials en 600 dirhams. Aïcha renvoie donc à la caissière la tâche d’arrêter les
achats quand le plafond est atteint. Lors de son expérience de shopping, Aïcha n’a pas
appris à gérer son budget dans le sens où elle n’a pas effectué de calculs. En revanche,
228
moins important pour son foyer.
Parmi les méthodes liées à la gestion du budget, ordonner les achats à la caisse ou
prémunir contre les techniques de vente du supermarché. Car certaines acheteuses ont
une certaine connaissance des techniques de vente utilisées par les supermarchés,
comme Meriem.
Dans les grandes surfaces, ils exposent leurs produits de façon à stimuler
l’achat impulsif. (Meriem, 40 ans, femme au foyer).
Certains consommateurs évitent pour cette raison d’effectuer toutes leurs courses dans
les supermarchés pour ne pas céder aux achats impulsifs, car leurs contraintes
Le supermarché nécessite la poche pleine car quand vous y allez, vous vous
trouvez avec l’envie d’acheter plein, plein de choses. Et la plupart des gens qui
choisissent de ne pas y aller, c’est pour cette raison. (Saida, 20 ans, étudiante).
Saida ne vit pas dans l’opulence, elle n’a pas « la poche pleine ». Or, selon Saida, il
faut avoir un certain pouvoir d’achat pour faire ses courses dans un supermarché, car
Selon Saida, ceux qui ne peuvent résister à l’envie d’acheter « plein, plein de choses »
ne vont pas au supermarché. Mais sa mère sait comment gérer le budget et résister
aux tentations d’achat. Elle reprend par exemple sans cesse le « petit » frère de 14
ans.
Notre revenu est limité et on doit acheter beaucoup de choses pour la maison.
S’il insiste pour avoir un ballon ou quelque chose, ma mère lui dit « après,
après, Inch cha Allah [si Dieu veut] »… Ma mère n’achète que ce qui est
essentiel, mais ce qui est secondaire, non. (Saida, 20 ans, étudiante).
De plus les prix des supermarchés ne sont pas toujours moins chers que ceux
pratiqués dans le commerce traditionnel. Hassan (45, employé dans une école
229
supérieure de gestion) nous confirme qu’il ne peut s’approvisionner exclusivement
dans les supermarchés car les prix y sont plus élevés que ceux pratiqués par ses
significatives au niveau de produits importés comme des céréales pour petit déjeuner,
femmes casablancaises que nous avons rencontrées avaient fréquenté au moins une
l’information prix. Nous présentons ces deux notions que sont la gestion du budget et
l’information prix séparément car le prix occupe une place privilégiée parmi les
nombreuses informations qui sont offertes à l’acheteuse et il nourrit d’autres fins que
Alors que dans le commerce traditionnel le prix est énoncé oralement et négocié, le
libre-service présente des prix fixes, indiqués par écrit. De nombreuses participantes
déclarent l’utiliser comme premier critère de choix dans le supermarché. Le prix est
utilisé par les acheteuses pour nourrir trois fins distinctes. Tout d’abord, il sert à
10
La stratégie de prix plus faibles dans les points de vente traditionnels s’explique par le fait que
certains commerçants s’approvisionnement de produits issus de la contrebande, moins chers à l’achat
que les produits importés par le circuit officiel.
230
d’éviter les surprises à la caisse. Comme il est apparent dans les supermarchés, les
acheteuses peuvent l’intégrer à leur processus de choix. Enfin, les données révèlent
vendeur, qui pourrait la guider dans son processus de choix. Il lui faut à ce moment
compte qu’une dimension. Elle base sa décision sur une unique pièce d’information,
Harris 2005).
d’affichage des prix ait été rapidement acceptée par la clientèle féminine comme en
J’aime bien faire mes courses dans les grandes surfaces [...] Je trouve aussi que
c’est bien d’afficher les prix, sans arnaque, comme ça les gens sont informés à
l’avance. Soit on achète, soit on laisse tomber. J’ai un large choix pour
comparer et prendre ma décision tranquillement. (Hassna, 32 ans, cadre).
231
L’information est pauvre et mal distribuée (Geertz, 1978) et c’est le commerçant qui
annonce verbalement les prix, lesquels peuvent varier en fonction du client. Hassna
d’abord choisir un produit puis dans un second temps, il doit demander le prix au
commerçant. Pourtant, elle n’y adhère que peu car elle n’a pas une connaissance
suffisante du marché. Elle n’aime pas se faire « arnaquer » c’est à dire de se voir
offrir un prix plus élevé que celui du marché parce qu’elle ne connaît pas les prix du
marché.
connaître les prix avant de procéder au choix d’un produit. Elle peut ainsi prendre sa
décision d’achat « tranquillement » c’est à dire sans subir le stress lié à l’incertitude
choix. Khadija par exemple utilise l’information prix pour sélectionner son café
moulu.
Quand on veut acheter du café, on trouve plusieurs types et formes [...] [Ce qui
attire c’est] aussi le prix car au fur et à mesure que le prix est élevé, la qualité
du café augmente. C’est pour cela que je prends le café à un prix élevé car je
sais que je ne vais pas le regretter: du fait que ce café est plus cher, sa qualité
sera meilleure. (Khadija, 45 ans, femme au foyer).
produits dont le prix est élevé. En marketing, la qualité se définit comme le niveau des
l’expérience (Nelson, 1974 ; Darby et Karni, 1973). D’autre part, le café est un
232
0,9kg/habitant/an dont le tiers est consommé dans les cafés publics (Ennaciri Naami,
2010) - comparée au thé vert la boisson fétiche des marocains - 4,34 kg/habitant/an.
Khadija n’est pas experte en café comme d’autres femmes marocaines. « Le café,
c’est toujours du café. Alors que le thé, il en y a plusieurs sortes » nous dira un peu
plus tard Imane, une jeune employée. Le prix est souvent utilisé comme indicateur de
Par ailleurs, le café moulu est un produit assez onéreux au Maroc puisque son prix
varie entre 80 et 250 dirhams – entre 7,2 et 22,5 euros - par kilogramme dans les
grandes surfaces alors que le prix du thé vert oscille autour de 60 dirhams par
kilogramme – 5,4 euros. Des recherches ont montré que les consommateurs sont en
effet plus enclins à utiliser le prix comme indicateur de la qualité des produits
Comme tous les consommateurs, je suis sensible au prix mais je peux payer plus
pour avoir un produit de qualité. (Sabah, 43 ans, femme au foyer).
Je ne sais pas… Mais s’ils sont plus chers c’est qu’il doit y avoir une raison,
non ? [silence] et comme dit le dicton « Zid el ma, zid el d9i9 » [si tu ajoutes de
l’eau, ajoute de la farine]. (Leila, 35 ans, enseignante).
Les données collectées sur le terrain vont dans le sens de l’inférence qualité-prix
Elles empruntent alors une méthode connue par la littérature. Lorsque les
233
3. LES METHODES LIEES A L’EMBALLAGE
Les sacs sont ouverts par le commerçant et le contenu est accessible aux clients qui
consommatrice ne choisit pas entre des produits générique en vrac mais elle doit
effectuer une sélection entre des produits emballés de la même catégorie (Cochoy
2002). Quand elles sont dans un supermarché, les acheteuses casablancaises vérifient
d’abord l’état du packaging afin de s’assurer que le contenu a été protégé tout au long
l’emballage du café, lequel serait donc un attribut déterminant dans son processus de
choix. En effet, Khadija déclare chercher un café de qualité. Or pour Khadija, un bon
Des séances d’observations montrent que Khadija n’est pas la seule acheteuse à
procéder ainsi. Au cours de nos séances d’observations, nous avons vu des acheteuses
examiner les emballages avant de mettre les articles dans leur chariot. Elles reposaient
234
abstraites ni métaphoriques du packaging. Au contraire, elle ramène l’emballage à sa
fonction première : la conservation des aliments. L’emballage tel que considéré par
(Cochoy 2002). Khadija ne repose ni sur les normes, ni sur la marque pour choisir le
café.
produit. Certaines acheteuses sont donc tentées de les ouvrir pour procéder à une
évaluation. Elles contournent l’emballage, comme Fatima (36 ans, femme au foyer).
uniquement sur les dates de péremption des produits alimentaires. Celles-ci sont
notamment fortement les produits alimentaires à tel point qu’ils peuvent périmer
235
avant la date mentionnée sur l’emballage.
Dans l’esprit de Fatima, les informations écrites sur les emballages ne garantissent pas
que la chaîne de froid a été effectivement respectée. Elle affiche manque de confiance
acheteuses. Elles utilisent alors les mêmes méthodes que dans le commerce
Si Fatima doute du respect de la chaîne du froid, Aziza, quant à elle, doute des
J’ouvre la grande boîte qui rassemble des boîtes de conserve de Mario [thon].
Car un jour, j’en ai acheté une et il était écrit sur la boîte « 10 ». Alors quand je
suis rentrée chez moi, il y en avait seulement 6 ! Alors tu peux imaginer
pourquoi je suis maintenant beaucoup plus méfiante qu’avant. Ah oui ! J’ai
oublié les pâtes de pizza. Alors pour les pâtes, j’ai toujours besoin d’ouvrir
leurs boîtes pour s’assurer de leurs formes et aussi du nombre. (Aziza, 42 ans,
femme au foyer).
contenu du paquet. C’est pour cette raison qu’Aziza ouvre les emballages. Comme de
nombreuses acheteuses, elle s’attache à un contrôle visuel du produit avant achat. Des
séances d’observation dans le rayon des produits frais ont révélé que les acheteuses
ouvrent les paquets de beurre pour en voir la couleur et vérifier qu’il n’est pas moisi,
ce qui peut arriver assez souvent compte tenu des chaînes d’approvisionnement.
L’examen visuel ne suffit cependant pas à certaines acheteuses. Elles le sentent pour
s’assurer qu’il n’a pas ranci pendant le transport. Il nous est personnellement arrivé
d’acheter du beurre sans ouvrir l’emballage et de constater de retour chez nous que le
beurre était bleu par les moisissures. Or, sentir le produit ne se limite pas seulement
J’étais habituée à utiliser une marque de thé. Puis, j’ai constaté que sa qualité
236
n’était plus la même. Je parle bien des feuilles de thé: avant elles étaient bien
roulées. Alors, j’ai changé. [..]. En plus, il y avait des paquets ouverts de
plusieurs marques [dans le rayon]. Ceci m’a permis de les sentir et de les
toucher, je trouve que c’est bien car le choix ne se limite pas seulement au prix
ou à l’emballage. Au lieu de choisir un emballage, on choisit la qualité du
produit. C’est l’odeur et le toucher qui permet de dire que ce produit est de
qualité ou non. (Aïcha, 45 ans, femme au foyer)
Aïcha reconnaît l’utilité de l’emballage pour protéger le produit. Mais pour évaluer la
qualité du thé, ni les signaux écrits ou dessinés sur l’emballage ni le prix ne suffisent.
manière dont les feuilles sont roulées mais elle évalue également l’odeur du thé et
Un étalagiste confirme : « Les clients ouvrent les paquets de thé pour voir ». Au cours
d’une séance d’observations, nous avons recensé 35 paquets de thé vert ouverts sur 68
- toutes marques et poids confondus -, soit 51%. Pour la marque Sultan, leader sur le
marché, des paquets de 2 kg, de 500 g, et de 200 g étaient ouverts. Ce constat laisse à
penser que, pour l’achat de thé, des acheteurs n’infèrent pas une qualité observée d’un
volume à l’autre.
Le thé vert occupe une place centrale “et presque obsédante” dans la vie des
marocains (Rabinow 1977-2005, p. 35). Le thé est l’une des boissons les plus
dans une famille revient au patriarche. Il est conservé dans une boîte en argent, pour
les famille les plus aisées, ou en fer blanc. Chez Ayoub, à Tafraout, dans le Sud Est
du pays, c’est le patriarche qui achète les provisions annuelles de thé vert pour toute
la famille. Il le stocke dans sa chambre « parce que c’est très important le thé dans
une famille. Et choisir le thé, c’est un travail d’expert » (Ayoub, 20 ans, étudiant).
237
Ayoub explique qu’un examen visuel du thé permet de vérifier notamment l’absence
de plomb, qui serait mis par des distributeurs mal intentionnés, cherchant à en
augmenter le poids.
Dans le rayon des farines, les paquets sont également ouverts, ceux de 5kg comme
ceux de 10kg ou 25kg, laissant un sol entièrement recouvert de farine. Mais aucun
client n’y prête attention. Les acheteuses sont concentrées: elles mettent les mains
dans les sacs, pressent les farines pour en apprécier la finesse du grain, gage de qualité
sur lequel repose la réussite du pain préparé quotidiennement dans les foyers. Car la
qualité de la farine s’apprécie par le toucher mais aussi par la vue. Les emballages
cachent le produit (Cochoy, 2002). Ils ne permettent pas d’en connaître la mouture ni
de savoir si « elle est blanche, le blé est jaune par rapport au normal, c’est noir, il y a
Mais l’ouverture des paquets n’est pas seulement destinée à l’évaluation du produit
pour achat. Une visite dans un hypermarché casablancais renseigne vite sur le fait que
les acheteurs ouvrent des produits alimentaires aussi pour en consommer sur place
Je ne sais pas. Il y a des gens qui entrent comme ça. Ils mangent dedans [dans
le supermarché]. Ils ouvrent les paquets et ils mangent dedans en faisant le tour
[du supermarché]. Et il y en a d’autres, c’est par curiosité. Il faut savoir qu’il y
a des gens qui se servent, qui mangent dans le supermarché. (Soumaya, 36 ans,
esthéticienne).
supermarché. D’autres, ouvrent les emballages pour goûter les produits alimentaires,
« par curiosité » dit Soumaya. Le supermarché serait donc un endroit où les acheteurs
se laissent tenter. De nombreuses participantes font une distinction nette entre les
238
clients qui mangent, parce qu’ils « ont faim et pas d’argent» dira Nour (22 ans,
étudiante) et ceux qui goûtent pour évaluer le produit. Sanaa (28 ans, employée)
J’aimerais bien que pour chaque produit alimentaire, il y ait un petit truc où on
peut déguster […]. Pour chaque produit, il y ait un petit bac par exemple ou
autre. Que ça soit pour le chocolat, pour la charcuterie, pour le café, pour des
jus, pour des produits laitiers, … tout ce qui peut se consommer directement.
(Sanaa, 28 ans, employée).
Sanaa aimerait goûter les produits alimentaires in situ. Elle ne désire pas manger
gratuitement, mais elle veut connaître le goût des produits. Le packaging empêche les
clients d’avoir accès pleinement au produit. Lorsque les produits sont présentés en
vrac, l’accès est plus facile. « Les olives, je goûte comme à Derb Sultan” explique
Aïcha (46 ans, femme de ménage). Derb Sultan est un quartier de Casablanca où est
implanté un marché traditionnel assez populaire. Aïcha y goûte les olives avant de les
acheter pour savoir si « c’est neuf », c’est à dire pour évaluer la fraîcheur du produit.
Avant d’acheter quoi que ce soit, je dois voir les ingrédients. C’est obligatoire!
La première chose que je vois c’est ma liste. Une fois que je trouve le produit
que je cherche, je vais directement regarder le packaging pour voir les
ingrédients. C’est obligatoire tout le temps! Peut-être que je passe le plus grand
temps de mes courses à vérifier les ingrédients. J’essaie de lire la liste des
ingrédients pour voir si le produit contient ce que je désire. Et je le fais pour
tous les produits! (Fatima, 36 ans, femme au foyer).
Fatima « essaie » de lire; elle s’attèle à une tâche longue et fastidieuse pour laquelle
elle doute de ses compétences. Elle n’est pas certaine de parvenir à déchiffrer les
messages écrits par le fabricant pourtant elle en a besoin pour s’assurer que le produit
convient à ses attentes. Cette phase de décodage de l’information est longue puisque
239
Fatima lui alloue le temps le plus long de ses courses. Et Fatima lit tous les
emballages, aucun produit qu’elle achète n’a échappé à cet examen minutieux. Pour
Amina, qui surveille sa ligne, les ingrédients d’un produit alimentaires sont
importants.
D’habitude je fais mes courses en famille. Mais je préfère partir avec ma sœur.
Elle est calme et prend tout son temps pour lire les composants des produits, les
comparer, pour prendre ceux qui ont le moins de calories. Surtout qu’on est
grosses toutes les deux! (Amina, 43 ans, secrétaire).
Pour Amina, lire les informations d’un produit est une tâche consommatrice de temps.
Il lui faut donc du calme et du temps pour mener à bien son opération. Elle apprécie la
compagnie de sa sœur en qui elle voit la compagne idéale car elle sait consacrer du
Mais décoder l’information sur les emballages n’est pas une tâche simple. Nour par
exemple interprète ainsi la présence d’une fleur sur la bouteille d’une huile de table.
Huilor, il est à base de tournesol. Il y a le signe de tournesol sur le… il est plus
végétal que… l’autre [Lesieur]. (Nour, 22 ans, étudiante en marketing).
Fatiha, une femme au foyer, lit les informations pour s’assurer que le produit est bien
halal, autorisé par l’Islam. Bien que le Maroc soit un pays musulman, les produits qui
sont disponibles dans les circuits de distribution ne sont pas conformes à la religion de
manière exhaustive. Nour, une jeune étudiante, fait attention à acheter des produits
conçus pour les diabétiques car ses parents sont malades. Et toutes les participantes
lettrées, à l’exception de l’une d’entre elles, déclarent lire les dates de péremption des
Les observations faites sur le terrain et les verbatims recueillis montrent que les
acheteuses ne sont pas dénuées de ressources pour faire leur shopping. Elles lisent,
240
elles comparent, elles sentent, elles calculent. Elles bricolent des méthodes pour
acheter.
Avec les supermarchés, les acheteuses doivent aussi affronter des concepts liés au
était présente dans le commerce traditionnel, elle ne servait bien souvent qu’à
l’épicier pour désigner un yaourt ou une poudre à lessiver. Or, dans un supermarché
4. LA RELATION A LA MARQUE
sélection d’un produit parmi une palette de plusieurs marques au sein d’une même
catégorie de produits est restreint. Le client n’ayant pas accès aux produits, le
grande marge. Les acheteuses ont alors développé un certain nombre de méthodes
À force de faire les courses, je suis devenue capable de dire si tel ou tel produit
est de bonne ou mauvaise qualité et s’il mérite vraiment le prix affiché dessus.
[...] Un café est bon, si c’est Carte Noire. S’il n’y a pas de Carte Noire, je peux
vous assurer que rien d’autre ne rentrera à la maison! Même chose pour la
confiture: Aicha. Le fromage ? Kiri. Le beurre ? La Prairie. (Latifa, 40 ans,
241
femme au foyer).
Latifa semble satisfaite de son apprentissage. Latifa jouit à l’heure actuelle d’une
Mais pour utiliser les nouvelles ressources offertes par le marché, il faut les prendre
dans les rayons amène Latifa à reconsidérer la liste des marques à acheter sans pour
Il y a des marques que je ne pourrai changer pour rien au monde. Tout ce qui
se rapporte à l’alimentation c’est vraiment difficile pour moi de changer. Je ne
dis pas que s’il y a un nouveau produit qui sort, je ne l’essaye pas. Mais, je
l’achète avec mon produit. On ne change pas une équipe qui gagne ! (Latifa, 40
ans, femme au foyer).
Latifa ne se laisse pas tenter par une nouvelle marque car elle a développé un
attachement fort à ses marques. Par ailleurs, comme nous l’avons vu en section 1,
marques détaillée pour toutes ses visites en supermarché sont un frein à de nouvelles
expériences. Elle a passé une phase de découverte, et elle ne recherche pas de variété.
Elle a désormais acquis une certaine stabilité dans sa liste de courses et apprécie la
désire pas changer de marques lorsqu’elle en est satisfaite car il lui faudrait
et coûteux en énergie.
Les deux premières fonctions sont mécaniques : il s’agit d’être reconnu comme signe
242
afin de faciliter le choix dans un temps réduit. Les trois fonctions suivantes sont
destinées à réduire le risque perçu. Enfin, les trois dernières fonctions sont de nature
plus hédonistes.
Pour Latifa (40 ans, femme au foyer), la marque remplit les deux premières fonctions.
Elle possède avant tout une fonction pratique qui s’ajoute à celle de repérage. Elle
permet un gain de temps et d’énergie par le rachat à l’identique. Elle n’est pas
certaine d’acheter les meilleurs produits mais paraît satisfaite de leurs qualités.
La sensibilité aux marques est l’un des paramètres clés de la relation du client à la
Mais Latifa est fidèle. La fidélité est une réponse comportementale non aléatoire qui
s’exprime au cours du temps par une unité de décision (Jacoby et Kyner, 1973). Elle
porte sur une ou plusieurs marques prises dans un ensemble. Contrairement à d’autres
femmes interrogées, Latifa ne montre pas une fidélité par réelle conviction. Une
Elle a certes déployé une énergie considérable en effectuant des essais répétés
tendance à se laisser conduire. Il ne s’agit pas d’une inertie à proprement parler car
elle a des attitudes positives à l’égard des marques qu’elle achète. Latifa est fidèle par
Kapferer et Laurent (1989) montrent que l’achat à l’identique cache trois réalités
différentes : la fixation qui découle d’une expérience positive avec une marque, la
243
convaincu de ses caractéristiques et une pseudo-fidélité qui est la conséquence d’un
comportement d’inertie, c’est à dire un achat répété parce que plus pratique. Latifa
aurait donc développé une fixation sur des marques particulières (Kapferer et Laurent,
1989).
La fidélité par fixation est aussi observée chez Lakbira (40 ans, femme au foyer).
Pour faire ses courses dans un supermarché, Lakbira demande à ses enfants de l’aider
car elle ne sait pas lire. Lakbira a été initiée par son époux aux courses dans les
supermarchés. Mais depuis quelques temps, ce sont ses quatre enfants qui l’aident
supermarché. Elle achète alors les produits indiqués par ses enfants ou son mari. Elle
n’intervient pas dans le processus de choix puisqu’elle obéit aux choix des autres
Afin de savoir quel produit acheter, Lakbira mobilise ses capacités de mémorisation.
and Harris, 2005). Il semblerait donc que Lakbira n’intervienne pas dans le processus
244
de choix. Elle ne ferait qu’exécuter des choix réalisés par les membres de sa famille :
elle achète ce que ses enfants ou son époux lui ont renseigné. Elle est fixée sur un
ensemble particulier de marques qu’elle ne sait pas nommer mais qu’elle reconnaît de
La fidélité mécanique s’observe également chez les femmes lettrées. Rajaa par
Une fois, j’étais chez une amie qui est médecin généraliste et elle m’a donné à
manger un Danone Yawmi et de puis ce jour là, je consommer beaucoup de
Danone Yawmi parce que si le médecin mange du Danone Yawmi c’est qu’il
doit être bon pour la santé. (Rajaa, 32 ans, femme au foyer).
Rajaa n’a pas cherché à avoir de nombreuses informations sur le yaourt. Elle perçoit
son amie médecin comme une experte dans le domaine de la santé. Voir un médecin
consommer un Danone, a été pour elle un incitant suffisant à l’achat. Elle a inféré des
qualités relatives à la santé à la marque. Les qualités d’un produit s’apprécient soit par
contact avant achat, soit par expérience, mais il est quelque fois difficile de les
évaluer (Nelson, 1974). Dans ce dernier cas, les qualités sont des qualités de foi. Les
bénéfices d’un yaourt pour la santé se découvrent parfois avec l’expérience mais
doivent aussi être crues sur parole. La marque pour Rajaa joue d’abord le rôle d’un
La marque est donc perçue comme un gage de qualité (Kapferer, 2000) par certaines
participantes. Pour Fatima, par exemple, il est important d’acheter des marques
connues lorsqu’elle perçoit un risque. Elle est donc impliquée dans le produit lui-
245
même et non seulement dans son achat (Kapferer et Laurent, 1985). Fatima applique
cette méthode prioritairement aux produits alimentaires mais elle l’étend également à
Pour les produits alimentaires: je ne vais pas prendre de risque pour acheter
des produits qui ne sont pas à la hauteur. [...] En commençant par les yaourts,
les produits laitiers […] Bien sûr, pour les produits de beauté et cosmétique, je
ne peux pas acheter n’importe quoi. ça peut nuire à ma santé. Donc je dois
toujours faire attention aux marques dans cette catégorie. Les produits électro-
ménagers aussi car si on achète un produit qui n’est pas de qualité, je risque de
perdre la somme que j’ai payée. (Fatima, 27 ans, assistante sociale).
Fatima utilise la marque comme signe de qualité dans des catégories où elle perçoit
un risque élevé, comme les produits laitiers et les cosmétiques. Les yaourts par
exemple sont perçus comme un danger car la température ambiante marocaine fait
mauvais ménage avec le lait. « On ne doit pas jouer avec nos vies » affirme Soumia
(23 ans, étudiante). Ces résultats vont dans le sens des recherches menées sur le risque
cosmétiques sont souvent achetés en pharmacie, des produits de marque pour ne pas
risquer d’abîmer le visage, qui, avec les cheveux, est une des parties les plus soignées
de la femme marocaine. « On ne joue pas avec le visage » confie Sabah (43 ans,
femme au foyer), qui, comme d’autres Marocaines, est dans un rapport de séduction
avec son conjoint. Elle soigne son visage pour que son mari « n’aille pas voir
ailleurs ».
L’achat d’une marque permet de réduire le niveau de risque perçu. On retrouve donc
perçoit pas de risque, la marque réduit son rôle à celui de nom sur un produit
(Kapferer, 2000).
Pour les produits électro-ménagers, c’est le risque financier qui est le principal moteur
246
de l’achat d’une marque, « toujours LG ou Samsung » précise Saida (20 ans
étudiante). La marque offre une fonction de garantie. Acheter un produit LG est bien
plus sécurisant aux yeux des acheteuses marocaines que d’acheter un produit fabriqué
en Chine. Les produits chinois sont perçus comme présentant la plus faible qualité
Les acheteuses qui ouvrent les emballages n’ont pas confiance dans la marque ni dans
l’expérience passée. Nour raconte comment à force d’essais, son choix s’est fixé sur
Avant, quand ma mère ne m’adresse pas à MayMouna, avant, oui ! Oui, je teste,
je trouve la farine qui est plus lisse et fin, je trouve la semoule qui est plus…
comment dirais-je ? Harcha [rugueuse]… Voilà… Mais maintenant, non, je
passe directement vers MayMouna parce que c’est celle qui est bien. (Nour, 22
ans, étudiante).
Quand elle était encore novice dans un supermarché, Nour évaluait la qualité de la
farine pour faire le pain quotidien en la pressant entre ses doigts. Elle profitait des
paquets ouverts pour apprécier la finesse du grain. Après moult essais, Nour
n’éprouve plus de besoin d’évaluer le produit. Elle exprime une certaine confiance
envers MayMouna, qui remplit pour Nour une fonction d’optimisation et de garantie.
La marque devrait servir de garantie quant à la qualité des produits mais le marché
marocain n’est pas arrivé à ce stade de développement. Les variations observées dans
247
Mais la marque peut également induire une réponse émotionnelle de la part des
consommateurs. Siham est l’unique participante à avoir exprimé les émotions qu’elle
Pour Nivea, je peux vous dire que je l’aime beaucoup. C’est ce que ma mère
nous achetait quand nous étions petites mes sœurs et moi. Son odeur est
vraiment magnifique. Elle me rappelle des souvenir d’enfance. Tu sais, Nivea
pour moi, c’est l’enfance, la nostalgie, l’amour de la famille, la protection. Cela
peut te paraître absurde mais c’est ce que je ressens quand je mets une crème
Nivea. Je l’adore beaucoup ! C’est rare quand tu trouves un produit qui a
toutes ces qualités et ces atouts. (Siham, 27 ans, institutrice).
Siham a pour sa marque un attachement nostalgique qui lui permet d’exprimer ses
valeurs et son histoire (Moore Shay et Wilkie, 2002). Nivea était utilisée par sa mère
issue de la familiarité et de l’intimité des liens à une marque consommée depuis des
Les gens qui achètent des shampoings comme Kerastase, ce sont des gens qui
préfèrent acheter la qualité à tout prix et des fois, ils veulent seulement être
remarqués par les autres et se différencier par rapport aux autres. Surtout nous,
les femmes [rire]… tu sais, le hammam chez nous, c’est un exposé de tous les
produits cosmétiques. (Aziza, 42 ans, femme au foyer).
Quand tu vas au hammam ! Tu vois, le hammam, pour les femmes c’est la folie !
C’est de la folie les femmes entre elles au hammam ! C’est vas-y que je te
regarde, que je vois ce que tu portes, parce que là, tu es vraiment transparente !
Faut voir quel shampoing tu utilises. (Majd, 54 ans, enseignant).
Des observations dans les hammams dévoilent le jeu d’une exhibition de shampoings,
248
rendre visible un produit d’achat courant qu’elles ont payé relativement cher et qui est
reconnu par les autres clientes du bain. Fatima (27 ans, employée) pourrait « gaspiller
tout ce que [elle] possède pour acheter des marques. Ça peut refléter [son] image
La marque semble donc diminuer le risque social pour l’image de soi. Les acheteuses
sont fortement impliquées dans l’achat de certains produits, des produits qui ont une
valeur de signe. Ils bénéficient d’une capacité à refléter une image à travers leurs
possessions et/ou leurs utilisations. Dans ces situations où la marque appartient aux
consommation courante est utile car elle participe à la révélation de l’image d’elle-
Les acheteuses ont une approche simplifiée des fonctions de la marque. Le tableau 16
reprend les fonctions de la marque telles qu’elles sont apparues au cours des
entretiens.
249
Pour conclure, les acheteuses casablancaises ont intégré les deux premières fonctions.
perçu. Elle n’assure pas (3) la garantie. La marque n’assure pas de (4) fonction
Les trois dernières fonctions sont de nature plus hédoniste. La fonction de (6)
ACHETEUSES MAROCAINES
Les promotions attirent beaucoup de monde! Surtout nous, les Marocains! Il n’y
a pas une personne qui voit une affiche de promotion et qui ne la lit pas... Même
s’il ne sait pas lire, il demande à la personne qui l’accompagne de lui expliquer
ce qui est écrit dans l’affiche. Et là, où on voit un endroit où les gens sont venus
en foule: on comprend automatiquement qu’il y a une promotion. (Saida, 20
ans, étudiante).
Saida explique que les Marocains voient les affiches comme un signal promotionnel.
viendraient en foule, y compris par les analphabètes qui ne peuvent lire les affiches.
Les acheteurs cherchent à comprendre l’information écrite sur les affiches. Lorsqu’ils
ne savent pas lire, ils demandent à un tiers pour décoder les messages. Faire appel à
Nos observations sur le terrain et les entretiens amènent des conclusions similaires.
Fatima-Ezzahra qui est enseignante avoue être aussi attirée par les promotions. Elle
250
n’hésite pas à se déplacer dans un supermarché différent de son point de vente
habituel.
Pour les panneaux publicitaires qui sont à l’extérieur: tu trouves par exemple
une promo d’un supermarché. Alors je pars à ce supermarché pour voir ce qui
en est. (Fatima-Ezzahra, 45 ans, femme au foyer).
apprécie quand sa voisine lui renseigne les promotions du supermarché. De toutes les
promotions.
Je n’aime pas les promos. Je ne leur fais pas confiance. À chaque fois que je
vois une promo, pour moi, c’est un produit qui va périmer qu’on associe à un
autre produit pour vous le vendre. Non je n’aime pas les promos. Je ne leur fais
pas confiance. Par exemple, pour les pâtes, on vous propose deux paquets de
pâtes avec un paquet de riz. Alors que si on regarde de plus près, le prix est
presque le même. Moi, franchement, j’évite. Je préfère prendre un seul paquet
du produit dont j’ai besoin au lieu de prendre ce qui est en promotion même si
des fois cela revient moins cher. C’est la vérité. (Aicha 45 ans femme au foyer).
Desmet, 2004). Une acheteuse explique ainsi pourquoi elle a mis des spaghettis en
promotion dans son panier. « J’ai acheté les pâtes en promotion car elles étaient à 27
dirhams pour 3 paquets alors que j’achète normalement des pâtes à 8 dirhams par
paquet ». Elle dispose d’un prix de référence (Monroe 1979 ; Zollinger 1993) pour se
décider ou non à l’achat. Il s’agit du prix unitaire qu’elle paie habituellement pour ses
promotion semble lui poser certaines difficultés. Ces lacunes en calcul l’amènent à
acquérir un produit à un prix plus élevé que son produit habituel tout en ayant
251
l’impression d’avoir bénéficié d’un prix plus faible.
Lors de notre collecte de données, nous avons été interpellée par la connaissance des
prix payés que les femmes casablancaises avaient. Nos résultats contredisent les
conclusions de travaux américains qui montrent que les acheteurs ne vérifient pas les
prix avant de mettre les produits dans leur chariot (Dickson et Sawyer, 1990). Les
acheteuses sont nombreuses à évoquer les prix, à discuter de ce qu’elles ont payé
Moi j’étais surtout attirée par une promotion spéciale des bains douches
Ushuaïa. Les prix étaient à 25 dirhams l’unité alors que normalement, ils sont à
38 dirhams. (Sabah, femme au foyer 43 ans).
D’autres participantes gardent leurs tickets de caisse dans leur sac à main, pour
réviser leurs achats chez elles, comme Zahra une traductrice de 40 ans ou Soumia une
Mais, les acheteuses se servent également des promotions pour visiter des rayons
En fait, dès mon entrée, ce qui m’attire le plus, ce sont les promotions. C’est les
promotions. Dès que j’entre, je cherche les promotions, les produits avec des
réductions de prix [...]. Parfois, il y a des rayons que tu n’as jamais visités et
qui ne t’intéressent pas. Mais en cas de promotion, là, on t’attire facilement et
tu ne peux pas passer comme cela, sans y aller, parce que tu as toujours ce côté
découverte, surtout dans les télévisions, l’électroménager en général puisque,
normalement, on ne fait que passer devant. (Fatima, 36 ans, femme au foyer).
Fatima n’évoque pas l’économie financière réalisée par l’achat d’un produit en
promotion. Elle rappelle l’intérêt qu’elle porte aux promotions, lesquelles se résument
selon elle à des réductions de prix en magasin. Aucun chiffre n’apparaît au long de
son entretien. Elle manifeste un intérêt pour cette technique sans pour autant chercher
252
J’adore les promotions ! D’ailleurs c’est quand il y en a que je fais le plus
d’achats possibles. Même si mon mari n’arrête pas de me dire que ce n’est
même pas des promotions, c’est juste une baisse de quelques centimes. [rire].
Mais je ne l’écoute pas. De toutes façons, ce n’est pas moi qui paie [rire].
J’aimerais que les promotions restent pour toujours ! (Fatima, 31 ans, femme
au foyer).
L’époux de Fatima pourtant essaie de l’éduquer quant aux stratégies de prix, de lui
elle ne s’y intéresse pas réellement. Son époux occupe le rôle de pourvoyeur et Fatima
ne perçoit pas l’argent gagné par son époux comme étant l’argent du foyer.
L’important pour Fatima est d’acheter et d’acheter en grande quantité. Les prix
promotionnels représentent pour elle un argument pour convaincre son mari d’acheter
les participantes paraissent jouir de ces méthodes sans s’interroger sur les mécanismes
dans la gestion des budgets et des calculs que les femmes mariées qui n’y portent
qu’un intérêt secondaire. Les acheteuses qui ne semblent pas être concernées par
l’économie réalisée laissent penser que l’argent des courses est avant tout celui de leur
concernées par les montants des dépenses lorsqu’elles font les courses avec leur
époux. « Ne discute jamais un achat avec ton mari! Dis toujours « merci ! » »
conseille Souad, (35 ans, femme de ménage), lors d’une conversation informelle.
253
Ainsi l’homme semble conserver la responsabilité de la gestion des dépenses du
La navigation dans un supermarché apparaît comme une tâche compliquée pour les
multiplient les efforts pour nourrir leurs objectifs. Elles paraissent avoir développé
des méthodes dans le but d’approvisionner leurs foyers par le moyen des
séquences liées à la gestion du budget pour faire les courses, à la manipulation des
prix, de l’emballage, de la marque ou des promotions de vente. Ces méthodes ont été
demeure pas moins que les nouveaux concepts apportés par le commerce moderne ne
soient pas appréhendés comme l’aurait fait une acheteuse occidentale, plus familière
particulier semblent être les notions les moins assimilées par les acheteuses
casablancaises.
A l’issue de cette première étape de l’analyse, nous avons cherché à organiser les
acheteuses en fonction des méthodes qu’elles avaient développées pour faire leurs
La farine qui est ouverte c’est pour voir la qualité de la farine. C’est bien, c’est
bien… je trouve que ça c’est bien… tu voit la qualité de la farine et après tu
prends celui qui est bien… je trouve que ça, c’est bien. (Nour, 22 ans,
étudiante).
254
Il y avait une promotion au lieu de 15 100 [rials] le kg, ils l’ont laissé à 1 000
[rials] et j’ai pris 2 kg mais à la cuisson au lieu de laisser ½ heure, j’ai laissé 1
heure. (Malika, 36 ans, femme au foyer).
Nour, étudiante en master marketing dans une école supérieure privée, ouvre les
paquets de farine pour évaluer le produit sans lire les informations écrites sur
l’emballage alors que Malika, une femme au foyer analphabète, évalue le coût total
d’un poulet en additionnant le prix d’achat et du temps de cuisson. Nour sait lire mais
n’utilise pas cette compétence pour acheter de la farine. Malika n’a pas appris à
Les résultats de la recherche montrent que le choix d’une méthode particulière ne peut
SUPERMARCHE
Les méthodes telles que décrites par les acheteuses casablancaises renvoient aux
déployées sont tantôt issues de ce commerce traditionnel qui leur est en partie
familier, tantôt nouvelles car elles n’ont pas d’ancrage évident dans le commerce
traditionnel. Tantôt, elles sont issues d’une hybridation entre une procédure nouvelle
255
et une procédure ancienne. Loin d’être séparées par des limites claires, elles se
Afin de faciliter la lecture des résultats, et en fonction des thèmes qui ont émergés,
négociation de méthodes.
mettent en lumière le rôle joué par les vendeurs et des employés dans le maintien de
256
Lakbira : Il y a les autres, il y a toujours quelqu’un… Sinon je ne peux pas
connaître le prix.
Les employés jouent le rôle de facilitateur pour Lakbira. Ils participent de manière
Enquêteur : Vous pouvez me renseigner sur les farines ? Je voudrais avoir 5kg
de farine complète…
Hôtesse : complète ?
Enquêteur : oui, avec du son…
L’hôtesse fait demi-tour et va chercher un sac de farine sur le sol. Elle revient
vers nous.
Hôtesse : Regarde…
Nous regardons la farine. L’hôtesse met sa main droite dans le sac de farine et
nous regarde en malaxant la farine. Elle retire sa main du sac et nous fixe.
Nous mettons alors notre main dans le sac de farine. […] Nous tentons un essai.
Enquêteur : et la farine MayMouna, elle est bonne ?
Hôtesse : oui… mais il n’y a plus de paquets de 5kg.
Enquêteur : elle est de la même qualité ?
Hôtesse : oui, elles sont toutes les mêmes, mais il n’y a pas de MayMouna à
5kg.
paquets.
Les employés légitiment également l’évaluation des produits par le goût. Au rayon
des olives, les produits sont présentés en vrac comme dans le commerce traditionnel.
Aïcha goûte les olives avant de se servir mais elle demande au préposé son accord.
Goûter, c’est haram, parce que goûter c’est voler. Si je veux goûter je l’achète
et je l’essaie […] Les olives oui je goûte mais je demande au monsieur si je
peux d’abord… (Aicha, 46 ans, femme de ménage).
257
Aïcha veut éviter tout malentendu et s’assurer une bonne conduite. Ainsi l’employé
demande l’autorisation car sans son consentement, elle se serait sentie coupable. Ce
faisant, elle confirme l’autorité de l’employé vis à vis des normes de comportement
dans le supermarché.
Les résultats dévoilent des acheteuses marocaines, novices dans les supermarchés.
Celles-ci ne sont pas dénuées de ressources mais elles sont à un stade premier de la
imprimées sur les packagings, lesquels représentent à leurs yeux avant tout un moyen
Dans les supermarchés, les acheteuses ont été amenées à développer de nouvelles
Une méthode consiste à utiliser des repères. Les réductions de prix sont un nouvel
outil pour les acheteuses casablancaises car elles sont inexistantes dans le commerce
promotion sans effectuer de calcul, la promotion étant alors un simple marqueur. Par
258
ailleurs, les acheteuses se trouvant seule face à un large assortiment de produits dans
Mais des acheteuses s’efforcent à manipuler les informations sur les produits, en
La tâche ne paraît pas aisée d’autant plus que les acheteuses ne sont pas habituées à
l’information. Certaines font des erreurs de calculs, d’autres éprouvent des difficultés
à interpréter les informations et les dessins. Mais elles se livrent toutes à des
supermarché. Ainsi, les données montrent que les acheteuses marocaines apprécient
faire leurs courses avec une femme dont elles se sentent proches. Cette méthode leur
chacune. Pour Amina (43 ans, secrétaire), par exemple, il est plus agréable de faire du
shopping avec sa sœur car elles ont le même centre d’intérêt et s’aident mutuellement
259
Les femmes casablancaises parviennent donc à surmonter les difficultés liées à l’achat
comparaisons au sein d’une offre variée. Par ailleurs, elles utilisent leurs proches pour
les aider dans leur processus. Des ressources à la fois culturelles et sociales sont
mais elles ne sont pas de la même nature. Elles concernent principalement les
capacités d’interaction avec les vendeurs, et les capacités sensorielles qui sont souvent
mobilisées pour évaluer des éléments tangibles : la fermeté d’une tomate, la finesse de
principalement écrite et donc codée. La marque et les normes qui devraient permettre
de clarifier l’offre ne sont pas encore accessibles à toutes les acheteuses car elles
260
traditionnelles.
supermarché. Elles n’ont pas complètement abandonné les méthodes apprises dans le
commerce traditionnel mais elles ne se sont pas attelées non plus à développer de
nouvelles méthodes. Il s’agit donc de méthodes hybrides qui rappellent les procédures
régnant dans le commerce traditionnel sans être pourtant une exacte réplique.
marocaines étaient en charge des petits achats quotidiens, des achats de dépannage
avant l’arrivée des supermarchés. Or, certaines acheteuses se voient désormais gérer
des budgets plus importants. Bien souvent le montant des dépenses est fixé avant de
L’achat à l’identique ou la routine dans les achats sont des méthodes utilisées par les
et de s’arrêter d’acheter une fois le montant atteint avec ou sans l’aide de la caissière.
Enfin, certaines acheteuses s’autorisent des achats non-planifiés. Elles emportent avec
261
CONCLUSION DU CHAPITRE 6 ET TRANSITION VERS LE SEPTIEME
CHAPITRE
Les résultats de notre recherche mettent en lumière que les femmes marocaines
utilisent des méthodes pour parvenir à faire leurs courses dans un supermarché. Nous
avons classé ces méthodes selon trois catégories. La première catégorie renvoie au
troisième catégorie renvoie à des méthodes hybrides, qui ne sont pas tout à fait
nouvelles mais ne sont pas non plus une réplique d’anciennes méthodes. Il s’agit de
Tableau 17: Les méthodes développées par les acheteuses casablancaises pour faire
262
De manière générale, peu nombreuses sont les acheteuses qui remettent en cause le
La première section de ce chapitre a souligné que les courses en supermarché sont une
difficile et fatigante, pourquoi ne laissent-elles pas leur époux s’en charger ? Quels
sont les intérêts d’une telle démarche ? Nous proposons dans le chapitre 7 d’explorer
les bénéfices que les femmes casablancaises tirent d’une telle expérience.
263
264
CHAPITRE 7 : LE SUPERMARCHÉ COMME ESPACE DE
LIBERTÉ
parviennent à faire leurs courses ménagères dans les supermarchés. Mais quels sont
les bénéfices tirés d’une telle expérience ? Nous apportons des éléments de réponse
dans ce chapitre.
Vous savez, pour moi, la propreté, c’est quelque chose de sacré et j’applique ça
chez moi. À tel point, que ma famille se plaint de ça. Mais pour ceux qui veulent
vivre sous mon toit, c’est comme ça [rire]. (Meryem, 42 ans, femme au foyer)
Meryem adore voir sa maison propre. Elle en arrive même à agacer ses enfants et son
époux. La propreté chérie par Meryem est également recherchée par d’autres femmes
illustre quelques-unes des raisons pour lesquelles elle préfère acheter en grande
surface.
Je vous donne un exemple. Les œufs, dans les grandes surfaces, on trouve les
œufs avec une date de péremption sur chaque œuf. Donc tu ne vas jamais cela
au souk. On n’en trouvera jamais. Sans oublier d’évoquer le problème de la
conservation des produits. On trouve les rayons frais dans les grandes surfaces,
avec une température bien contrôlée, alors qu’aux souks les produits sont
toujours exposés au soleil, à la chaleur, à la poussière, à tout ce que vous
voulez. (Zahra, 40 ans, enseignante).
produit interviennent non seulement dans la décision d’achat mais également dans le
sanitaire quand ils achètent des produits alimentaires (Kealesitse et Kabama, 2012).
265
Cette attitude est remarquable chez la femme marocaine car la mère de famille campe
membres de la famille en bonne santé. Or, dans les marchés traditionnels, les
conditions de stockage peuvent être telles que les aliments deviennent parfois nocifs
pour la santé du consommateur. Lakbira (40 ans, femme au foyer) achète son lait au
supermarché parce que « chez l’épicier il reste en dehors du frigo plusieurs jours
alors que chez Acima ils le changent la matinée même ». Mais les observations de
Lakbira vont plus loin. Elle a remarqué la présence de « médecins » pour contrôler les
produits alimentaires.
Le médecin est toujours là-bas pour voir s’il y a quelque chose qui n’est pas
bien. […] Il enlève tout ce qui n’est pas bon. […] Ce n’est pas comme à
l’épicerie, les produits trainent un deux ou trois mois. Quand tu vas chez lui il
va te donner le produit tel qu’il est. (Lakbira 40 ans, femme au foyer)
Dans cet entretien, Lakbira explique qu’elle associe la blouse blanche aux médecins,
en qui elle voit des experts. La présence d’un homme en blanc la rassure sur la qualité
des produits offerts par le point de vente. Le risque physique perçu (Jacoby et Kaplan,
1972) lié à l’achat d’un produit alimentaire est plus faible que dans le commerce
traditionnel.
appréciées par les participantes. Mais Zahra émet des critiques quant à leur
application.
Pour moi, le coté hygiène est très important, c’est vrai qu’en grandes surface,
surtout au Maroc, on n’est pas arrivé à un niveau élevé d’hygiène. Il y a une
insuffisance. Je ne suis pas très satisfaite. Parfois à Acima [supermarché], je
trouve des cafards près des aliments, des saletés, par ci et par là. Les employés
de Acima ne respectent pas les règles d’hygiène, en ce qui concerne le lavage
des mains. Par contre, les gants sont utilisés. (Zahra, 40 ans, enseignante)
Zahra affirme que les règles d’hygiène existent dans les supermarchés. Mais elle
266
critique le laxisme des employés qui ne les appliquent pas suffisamment. Le port de
gants est souvent évoqué comme une norme d’hygiène et Zahra paraît en être
satisfaite. Comme Abdelhamid (54 ans, enseignant) qui déclare les imposer à son
associe la propreté du supermarché par le port des « gants et des tabliers blancs ».
Mais Zahra (40 ans, enseignante) voit un laisser-aller chez les employés. Elle
reconnaît toutefois que le souk est encore moins bien armé sur cette dimension.
« Mais [le supermarché] reste toujours plus propre que les marchés traditionnels »
est parfois sujet de plaisanteries et d’autodérision chez les hommes. Majd (54 ans,
enseignant) rappelle en riant les cafards et les souris qui font selon lui partie du
Malika (52 ans, femme au foyer) est plus tranchée sur le manque de propreté : « Dans
un souk, la majorité du temps, c’est crade ». Aicha (45, femme au foyer) accuse le
manque d’hygiène ; elle affirme que l’on peut « trouver tous les microbes que tu peux
imaginer” dans les marchés traditionnels mais reconnaît en même temps, qu’ « il y a
ne s’interrogeait que peu sur les normes d’hygiène du marché traditionnel car le
marché ne lui offrait pas d’alternative. Mais, l’arrivée d’un nouveau modèle a permis
propreté est plus élevé. A l’image des femmes libyennes (Sehib, Jackson et Gorton,
2012), les femmes marocaines paraissent apprécier le confort engendré par des
267
normes d’hygiène et de propreté, même si celles-ci ne sont pas toujours appliquées.
Pour Nezha, l’offre étendue des supermarchés est rassurante : elle est certaine
d’effectuer tous ses achats dans un seul point de vente. Le supermarché soustrait
Dans les supermarchés, on trouve des nouveautés… c’est à dire qu’il y a des
produits qu’on trouve dans les supermarchés mais qu’on ne retrouve pas chez
l’épicier parce que l’épicier ne peut pas prendre de risque avec un produit dont
il n’est pas certain qu’il va marcher ou pas… alors que dans les supermarchés,
non. Au contraire ! Ils apportent de nouveaux produits. Mais l’épicier, il
n’achète pas de nouveaux produits. Il n’a que les produits habituels, ceux que
les gens achètent toujours pour qu’il puisse vendre, comme le sucre, l’huile, le
fromage… Mais il n’a qu’un seul type de fromage… Dans les supermarchés, on
trouve plus qu’un seul type de fromage. (Saida, 20 ans, étudiante).
proximité. Elle explique l’offre réduite de l’épicier par sa stratégie de diminution des
risques encourus (Michel, Salle et Valla, 2000). Les possibles pertes financières sont
268
une aversion au risque plus faible. Il est donc possible d’y trouver une offre plus
marché. Et cette offre est non seulement variée mais également accessible aux
clientes, lesquelles doivent procéder à une sélection parmi les produits proposés à la
vente.
En ayant accès à une offre variée, l’acheteuse découvre des alternatives. Elle n’est
plus soumise à la contrainte d’un produit unique par catégorie comme dans le
commerce traditionnel mais elle bénéficie d’une liberté de choix. Or, les choix
permettent aux consommateurs d’affirmer leur propre identité (Kim et Drolet, 2003).
Mais l’individualité est une caractéristique propre aux cultures occidentales (Markus
marocaines en particulier sont éduquées dès leur plus jeune âge à la pratique d’une
femme doit être de valoriser le nom de la famille et non de mettre en avant sa propre
nourrir des fins purement individuelles. Meriem reconnaît par exemple qu’il n’existe
plus dans son foyer de shampoing familial, comme quand elle était enfant.
Mon mari use Clear pour homme, ma grande fille préfère la gamme Elsève, ma
petite fille et moi, Clear pour femme ou Nivea. (Meriem 42 ans femme au
foyer).
269
L’individualisation se définit comme « le droit pour tout individu de ne pas être défini
seulement par une place, par sa place dans l’ordre des générations, des sexes ou
encore dans telle ou telle institution » (de Singly, 2006). Sanaa et Meryem montrent
supermarché ouvre des alternatives en offrant des ressources pour exercer sa liberté
de choix.
Le choix peut être inhibiteur (Viswanathan, Rosa et Harris, 2005). Des acheteuses se
sentent perdues devant la palette d’options qui s’offre à elles plus particulièrement au
Mais, de manière générale, la richesse de l’offre, loin de rebuter, séduit les femmes
marocaines, même les plus démunies comme Aïcha qui est analphabète.
Dans les grandes surfaces, c’est vrai qu’on a la liberté de circuler, d’acheter
nos produits, de décider du produit qu’on va prendre. (Sanaa, 28 ans,
employée).
Sanaa évoque la quantité d’espace dont les acheteuses disposent quand elles font leurs
dont la taille réduite impose une position statique du client, voire un déplacement
réduit. Or, les endroits étriqués et les passages étroits sont perçus comme autant de
270
freins à la liberté de l’individu (Brehm, 1966 ; Meyers-Levy et Zhu, 2007). Les
supermarchés proposent des allées que les clientes comme Sanaa ou Farida perçoivent
comme larges.
[Le supermarché] C’est un espace très large et aéré. (Farida, 39 ans, femme au
foyer)
Mais les attributs physiques de l’espace d’un point de vente ne se résument pas à la
seule quantité d’espace physique. Les impressions de foule et les contacts brusques et
point de vente ou l’achat d’un produit. Des études dans les pays développés ont
montré (1) que des consommateurs finissent par abandonner le produit recherché si
leur espace personnel est perturbé par d’autres clients (Underhill, 1999) et (2) que la
1991). Sabah choisit le moment où elle fait ses courses en fonction de la fréquentation
du point de vente.
Je ne vais pas avec mon mari [au supermarché]. Lui, il préfère aller le soir
après le travail. Et moi, ça ne m’arrange pas du tout. Il y a du monde le soir.
C’est trop embêtant. (Sabah, 43 ans, femme au foyer).
principalement utilisées par les consommateurs marocains issus d’une classe sociale
aisée (Amine et Lazzaoui, 2011). Ils chercheraient à éviter de se mêler aux classes
Acima, c’est vide, pas beaucoup de monde, sans bruit, surtout à 20h. En plus
c’est rangé. Je copie le rangement et je le fais chez moi. (Malika, 36 ans, femme
au foyer)
Malika est analphabète, si elle choisit de faire ses courses à 20h00, ce n’est pas pour
éviter la mixité avec les strates sociales très modestes ; elle en fait partie. Malika
271
cherche en fait à échapper à la foule pour se concentrer sur la finalité de ses visites :
foule de clients. La foule l’empêche de se repérer dans le magasin. Elle se trouve alors
frein à sa liberté. Le commerce moderne n’est donc pas un lieu vierge de toute
contrainte pour les femmes casablancaises. Le degré d’intensité des contraintes liées à
[Les clients des supermarchés], ce sont des gens qui n’aiment pas être
dérangés par les autres, qui veulent acheter sans parler à quiconque. […] [Les
grandes surfaces], c’est calme, c’est tranquille. Tu n’es pas bousculé par les
autres, personne ne te pousse, personne ne te parle, tu achètes ce que tu veux.
(Fatima-Ezzahra, 45 ans, femme au foyer)
Les contacts avec la foule apparaissent comme une contrainte aux yeux de Fatima-
l’opportunité de s’isoler et de procéder à des choix. Dans une société basée sur le soi
supermarché.
272
par des individus ou par la société. Mais la liberté de la femme marocaine ne peut se
construire sur une seule absence de contraintes à l’intérieur d’un supermarché ; elle se
traditionnel. Or, si elles optent pour des courses dans le commerce intégré, c’est parce
que les femmes marocaines voient dans ce format de distribution une échappatoire à
la violence, violence à laquelle elles sont soumises dans le marché au sens large.
VIOLENCE
définitions les plus restrictives la limitent à des actes d’agression physique (Jary et
Jary, 1991). Par extension, la violence revêt d’autres formes comme le précise le
tableau 18. Au Maroc, 62,8% des femmes ont subi un acte de violence en 2009 (HCP,
2011).
273
Tableau 18: Les formes de violence à l’égard des femmes au Maroc
isoler une femme ainsi qu’à l’humilier ou à la mettre mal à l’aise » (HCP, 2011, p. 8).
Il s’agit de la forme de violence la plus répandue au Maroc. Dans les lieux publics au
Maroc, une femme sur quatre est victime de violence psychologique et les jeunes
femmes sont les plus exposées à ce type de violence. Quand une femme s’aventure
dans un lieu public, une espace réservé généralement aux hommes, elle se voit
immédiatement rappelée à l’ordre par des sifflements et des invitations. Elle doit
supporter les hommes qui la déshabillent du regard (Newcomb, 2009). Les règles
liées à la présence des femmes dans les lieux publics au Maroc sont constamment
(Newcomb, 2009).
entre autres, par le contrôle des sorties de la femme, du choix de ses amies, de sa
274
tenue vestimentaire, de la liberté d’étudier, de travailler ou d’utiliser une méthode de
contraception.
particulièrement les jeunes de 18 à 24 ans. 3,8 millions de femmes urbaines ont été
victime d’un acte de violence en 2009 contre 2,2 millions en milieu rural au cours de
la même année. Les rapports d’enquête ne précisent cependant pas si des difficultés
En 2009, 9,7% des femmes marocaines ont été violentées physiquement dans un
espace public (HCP, 2011). Les données que nous avons collectées montrent que le
risque de violence physique. Les participantes racontent combien elles font attention à
leurs sacs et à leurs paniers quand elles se rendent au marché municipal ou à l’épicerie
du quartier.
Avec l’épicier, moi j’ai peur. J’ai peur de partir chez l’épicier du quartier parce
que… on habite dans un quartier plus… ça paraît vide… Bon ! Tout le monde
ferme sa porte. Et si vous partez, si vous sortez de chez soi, si vous partez chez
l’épicier, vous pouvez trouver un voleur qui… [rire] (Nour, 22 ans, étudiante)
Nour rappelle que la rue est parsemée de dangers pour la femme seule. Nour n’aime
pas sortir de chez elle car elle craint une agression. La femme marocaine est d’ailleurs
socialisée pour des rôles étroitement liés à l’espace privé11. La rue n’est pas un lieu
qui lui est socialement destiné (Mernissi, 1994 ; Cherkaoui et Zirari, 2002). De cet
interdit, découlent des sanctions d’ordre social. 32,9% des femmes marocaines ont
subi une violence dans un lieu public (HCP, 2011). 48% des femmes marocaines ont
11
Certains auteurs notent cependant que la dichotomie public/privé ne peut être congruente avec les
genres dans le monde arabo-musulman (Peirce, 1992).
275
été sujettes à des violences d’ordre psychologique au cours de l’année 2009 (HCP,
2011).
Dans ce contexte, il n’est pas étonnant d’apprendre que Nour comme d’autres
participantes a peur de se trouver dans un espace public désert. Pour éviter ces
Nour : Donc on préfère prendre les courses chez Marjane. C’est plus simple.
Enquêteur : Et avant l’ouverture de Marjane, vous alliez où ?
Nour : Avant Marjane ? Ce n’est pas moi qui faisais les courses [rire]
Nour n’a que 22 ans. La surface dans laquelle elle se rend a ouvert ses portes en 1992,
Nour avait alors 4 ans. Mais elle n’aurait pu accompagner sa mère dans les marchés
traditionnels pendant sa petite enfance car les enfants en sont exclus socialement. Si
elles doivent faire leurs courses, les mères de famille préfèrent toujours confier leurs
Le marché n’est pas sécurisé, j’ai beaucoup assisté à des agressions, des vols,
donc j’y vais que quand j’ai vraiment besoin de quelque chose ou j’envoie
parfois Rachid, mon frère, comme ça je reste tranquille chez nous. (Hassna, 32
ans, cadre).
Le frère de Hassna peut sans crainte se déplacer dans un lieu public. Son statut
d’homme lui permet de passer les frontières de l’espace privé. Hassna n’éprouve
aucune gêne à lui demander de sortir faire une course pour elle car il mesure combien
les jeunes femmes sont exposées à la violence lorsqu’elles sortent de leur foyer.
Dans un marché traditionnel, tu peux être volée [rire]… Il vaut mieux éviter
sauf si c’est pour une chose très urgente qu’on ne trouve pas chez Marjane
[hypermarché] et s’il y a quelqu’un d’autre qui m’accompagne. Je ne pars
jamais seule dans ces endroits-là. Il y a toujours quelqu’un avec moi. Souvent
c’est ma mère ; parfois c’est mon père. C’est quand même dangereux. Moi, en
tout cas, je ne peux pas y partir seule. (Soumia, 23 ans, étudiante)
276
Soumia fait référence à ces violences. Les marchés sont des endroits ouverts où « les
Le marché, ça me stresse parce que tu ne sais pas s’il faut surveiller ton sac à
main ou ton panier à provision [rire]. (Aicha, 46 ans, femme au foyer).
sécurisé , « avec des agents de sécurité bien costauds » précise Hassna (32 ans, cadre)
en riant. Mais cette sécurité est limitée au seul point de vente. « Marjane c’est la
sécurité. Mais juste à l’intérieur ! À l’extérieur, il paraît qu’il y a des vols ! » précise
La sécurité dans les supermarchés est assurée d’une part par les agents de sécurité
mais également par une installation de surveillance à distance. Grâce aux caméras de
surveiller leurs sacs à main et peuvent faire leurs courses sans être accompagnées par
un chaperon. Elles peuvent alors profiter d’un espace public, sans crainte de subir une
agression corporelle.
La violence dans les marchés traditionnels n’est pas seulement physique. Les femmes
sont soumises au pouvoir coercitif des vendeurs. Hassna compare le shopping dans un
277
Hassna a besoin de temps pour prendre une décision d’achat. Dans le marché
traditionnel, elle se trouve confrontée au commerçant qui cherche avant tout à vendre.
Il impose son rythme en montrant des signes d’agacements quand elle ne se décide
pas assez vite. Hassna se sent contrainte à l’achat. Le commerçant use de son autorité
masculine pour lui faire des reproches. Il estime avoir fait une faveur en écoutant ses
attentes. Il attend donc une récompense sous la forme d’un achat immédiat.
L’exemple de Hassna n’est pas isolé. Les commerçants indépendants n’hésitent pas à
répondre assez sèchement aux clientes des marchés traditionnels. Des phrases telles
que « C’est ça le prix ! Si tu ne veux pas acheter, va ailleurs ! » sont fréquentes avec
relations entre les acheteurs et les vendeurs dépassent toute conception classique du
client potentiel. Les relations entre un acheteur et son vendeur marocains sont une
vendeur et l’acheteur sont « adversaires » l’un de l’autre (Geertz, 1978, p. 30) et les
liens qui les unissent sont forgés au cours de ces interactions antagonistes.
traditionnel. Elle décrit ses attitudes face aux commerçants et les sanctions qui
278
frais où il te donne du poisson au lieu d’un autre. Par exemple, il te vend de
l’ombrine au lieu de la lotte qui est le plus cher. Il faut faire très attention !
C’est très dangereux, surtout quand les gens ne font pas la différence entre le
poisson frais et autres... Tu sais, ils mettent de la glace pilée par dessus pour
donner l’impression que c’est frais, alors que ce n’est pas le cas. Je sais faire la
différence quand le poisson n’est pas frais. Premièrement: c’est les yeux qu’il
faut voir: les yeux d’un poisson frais brillent et sont intacts. Le corps du poisson
doit être rigide et non pas mou. Son corps doit avoir toutes ses écailles.
(Malika, 52 ans, femme au foyer).
Malika n’apprécie pas les vendeurs de poisson. Elle les accuse de duper le client
novice en jouant sur les espèces de poisson ou sur sa fraicheur. Elle renvoie aux
manque d’information est un véritable handicap pour faire ses courses dans un
marché traditionnel. Le client novice est immédiatement sanctionné : il paie plus cher
ou reçoit de la marchandises avariée. Mais, Malika se dit experte dans le domaine des
courses. Elle déclare déjouer les manœuvres utilisées pour vendre du poisson de
qualité moindre à prix élevé : elle vérifie les yeux et les écailles ainsi que la fermeté
du corps. L’inconfort de Malika dans un supermarché est criant dans son discours.
Elle n’apprécie pas les vendeurs et la lutte qu’elle livre pour avoir de la marchandise
saine paraît être un fardeau. La bataille pénible qu’elle mène pour faire ses courses
paraît sans fin. Au cours de l’entretien, elle n’évoquera jamais aucune relation stable
marché traditionnel, il y a les clian et les hmza. Ce sont les termes que l’on utilise en
279
conversation informelle. Clian fait référence au client régulier, celui avec lequel le
commerçant entretien une relation durable. Le commerçant gagne sur le long terme
avec son clian. En revanche, le client occasionnel n’a aucune valeur aux yeux des
vendeurs. Il n’existe d’ailleurs pas de nom dans le langage courant pour le désigner. Il
est défini comme « quelqu’un qui achète de temps en temps » explique Souad, une
femme de ménage d’une trentaine d’années. Mais, il est surtout le hmza pour les
commerçants, celui à qui l’on propose un prix plus élevé que le marché parce qu’il ne
Pour diminuer les contraintes et les risques encourus au cours des séances de
shopping dans les marchés traditionnels, les acheteurs déploient des efforts pour tisser
Hassna.
C’est mon père qui se charge de les acheter au souk. On a plus de chance de les
trouver frais et comme il connaît un boucher là-bas qui s’appelle Mustapha,
gentil, à qui il fait confiance, il n’achète que de chez lui, car il lui livre de
bonnes viandes. (Hassna, 32 ans, cadre).
Khadija a appris à tisser des relations avec les commerçants au fil des années.
Pourtant, elle est très nuancée quand elle décrit ses relations avec son boucher.
280
Khadija est parvenue à lier une relation proche avec son boucher. Mais la tranquillité
apparente n’est qu’une trêve dans la lutte qu’elle livre. Elle sait qu’elle doit être sur
ses gardes car il pourrait lui arriver de vendre de la viande de moindre qualité. Les
acheteuses fidèles qui baissent leur vigilance sont en effet sujettes à des sanctions de
la part du commerçant.
Surtout je ne suis pas au courant des prix et pire je ne sais pas compter la
monnaie en rials, donc il n’y a pas de doute que je serai arnaquée. (Hassna, 32
ans, cadre).
Sans des compétences de calcul en rials, Hassna ne peut espérer aucun pouvoir lors de
nos déplacements à l’intérieur du pays. Car parler l’Arabe dialectal ne suffit pas. Le
l’annonce des prix en rials. La négociation des prix ne pourra aboutir à un prix de
vente réellement bas si nous avons montré que nous appartenions au monde du
dirham, qui, dans l’imaginaire collectif marocain, est celui des gens instruits et aisés.
Les normes qui régissent le marché sont connues des commerçants qui en sont les
Scène 7 :
Un fracas de voix ce matin au marché du Maârif, un des marchés municipaux
fréquenté par la clientèle bourgeoise de Casablanca. La cliente se plaint d’un
poisson pourri qu’elle avait acheté la veille pour servir aux invités de son époux
le soir même. Selon ses dires, elle avait choisi un poisson frais mais il avait été
281
échangé contre un poisson avarié alors qu’il se faisait vider derrière le
comptoir.
La cliente avait acheté un poisson pour servir à des invités. Il est courant pour un
client d’expliquer aux vendeurs les enjeux d’un achat important. L’acheteuse avait
fait le choix d’un beau et gros poisson pour flatter ses convives mais également pour
elle avait failli à ses devoirs de bonne épouse, de maîtresse de maison et d’acheteuse.
Elle essuyait un échec : elle avait mal reçu ses invités. Elle avait investi le domaine de
compétences de l’homme et elle avait fait les courses. Mais elle avait surestimé ses
Le poissonnier, qui est à l’origine d’une telle situation, reçoit des sanctions sociales
des autres vendeurs du marché. Hicham, un trentenaire qui aide les acheteuses à
porter leurs courses, commente : « C’est grave : C’était une de ses clientes ». Les
considéré dans le meilleur des cas comme un idiot mais il est surtout vu comme un
relâche qu’elles mènent avec les vendeurs. Sanaa fait partie de ces femmes qui
abandonnent le commerce traditionnel. Elle ne fait pas de courses ordinaires car elle
shopping se résume donc à des achats personnels tels que des produits cosmétiques.
Par rapport aux cosmétiques, vous savez que les mêmes produits existent en
parfumerie. Mais il y a un risque […] le risque de tomber sur des produits
contrefaits. Une fois, il m’est arrive d’acheter mes produits dans une
282
parfumerie que je connais et qui me fait crédit. Et puis, ce qu’il s’est passé,
c’est que j’ai acheté un masque et un shampoing qui sont chers. C’est la
marque L’Oréal Professionnel. Et une fois chez moi, on dirait que… Ça sentait
mauvais ! L’odeur était vraiment répugnante ! J’ai su directement que ce n’était
pas un produit d’origine parce que généralement les produits L’Oréal sentent
très bon. C’est ce qui m’a poussé à ne plus acheter en parfumerie même si je
bénéficie de crédit. Je préfère acheter en grandes surfaces parce que je suis
certaine que c’est des produits importés et puis des produits originaux. (Sanaa,
28 ans, employée).
Sanaa connaît les mécanismes du marché local. Elle sait que certains commerçants
vendent des produits contrefaits. Mais Sanaa ne met pas en doute la qualité de la
avec le parfum du produit acheté. Elle avait choisi de faire ses courses dans le
commerce traditionnel pour des raisons financières - le paiement différé. Mais elle a
été bernée. Le commerçant a triché sur la qualité des produits. Depuis ce jour, elle est
convaincue. Elle ne veut pas lutter contre les pratiques du commerce traditionnel et
elle ne veut plus entrer dans des démarches constantes d’évaluation du produit pour
vérifier qu’il n’y a pas tromperie sur la marchandise. Sanaa a donc fait le choix de
où elle perçoit un risque plus faible. Mais elle évite surtout la confrontation avec le
Auparavant, on avait l’habitude d’acheter l’huile auprès d’un homme qui vient
du bled. Mais on a cessé de faire ça puisque les prix sont les mêmes et que
parfois cet homme, il nous arnaque en mélangeant l’huile d’olive avec celle de
Lesieur. C’est vraiment dommage. La même chose avec le miel. Mon mari s’est
283
fait arnaquer pas mal de fois avec des vendeurs qui le mélangent avec du sucre.
(Fatiha, 36 ans, femme au foyer).
huile dans le commerce traditionnel. Pour les commerçants traditionnels, tout est
(Geertz, 1978). Les clients qui ne disposent pas d’un savoir suffisamment étendu,
manque de savoir. Naima rappelle que la situation était fort différente il y a quelques
années.
Les gens pour vendre, ils peuvent te dire n’importe quoi… Ils peuvent même
vendre leurs mères… Oui, je t’assure… Je n’ai plus confiance… Je préfère
acheter de l’huile, tranquille, et avoir un truc tranquille comme tout le monde et
c’est tout. Qu’est-ce que tu veux ? Pour 15 dirhams ou 10 dirhams ? Et tu vas
passer ta vie à l’hôpital… C’est ce que je me dis, moi… Avant les gens étaient
naïfs. Ils étaient sincères. Maintenant, tu sais, ils pensent argent. Ils peuvent
amener de l’huile, de la bonne huile et la mélanger avec de l’huile de table…
[…] Donc il vaut mieux prendre de la grande surface, direct. (Naima, 57 ans,
assistante de direction).
pâle reflet de la réalité. Pour Naima, quand ils prétendent offrir de l’huile d’olive
elle explique qu’ils sont prêts à « vendre leurs mères », Naima envoie un signal très
fort. Car la culture traditionnelle marocaine est basée sur la famille et la mère y
occupe une place centrale. C’est sur elle que repose l’unité familiale (Mernissi, 1994 ;
n’avoir que peu de valeur ; c’est aussi renier sa famille et rejeter le soi collectif.
Naima achète désormais son huile « comme tout le monde » dans un supermarché.
L’achat en supermarché serait donc devenu la norme. Pour cette raison, les discours
284
visant à discréditer le commerce traditionnel sont fort en intensité. Ils portent
principalement sur les contraintes qui s’exercent sur les acheteurs et les acheteuses en
particulier.
Pourtant, elle apprécie la stabilité du commerce moderne qui est rivé au sol par ses
Dans les marchés traditionnels, les échanges sont majoritairement verbaux (Kapchan,
les possibilités de retour de produits. Par conséquents, le risque perçu à l’achat d’un
produit dans le commerce traditionnel est élevé. Et cette aversion au risque est
d’autant plus forte chez les femmes marocaines que l’achat concerne des produits
sanction financière - les achats sont jetés, l’investissement est perdu – ou une sanction
285
physique - la famille souffre de douleurs d’estomac. A ces deux sanctions, s’ajoute
une sanction sociale car la cliente a failli à son devoir de bonne mère de famille.
réclamation.
Latifa ne négocie pas avec des individus dans un hypermarché, son interlocuteur est
une institution qui lui autorise la prise de parole lorsqu’elle est insatisfaite de ses
achats. Latifa a donc une forme de liberté d’expression quand elle s’adresse au
commerce moderne.
étonnement et joie qu’il est possible de retourner un article même après achat sur la
Je sais quel produit j’ai acheté au juste, quelle date, où je l’ai acheté. Le ticket,
c’est aussi important au cas où il y a un problème, je peux revenir avec le ticket
comme preuve. Oui c’est très important ça. (Soumia, 23 ans, étudiante)
rappelle les règles liées au temps « il ne faut pas dépasser les 48 heures ». Le droit de
retour est soumis à la présentation du ticket et celle du délai. Le temps et l’écrit sont
des contraintes qui règnent dans le commerce moderne. Mais ces contraintes sont
porteuses d’une liberté nouvelle dans le sens où elles donnent un droit à l’erreur. Si
l’acheteuse achète un produit qui ne convient pas, elle n’est pas sanctionnée comme
286
dans le commerce traditionnel. Elle a un droit d’échange. Soumaya se souvient
Les employés des supermarchés ont été « gentils » avec Soumaya car ils l’ont écoutée
et ils ont pris leur temps pour résoudre son problème. Elle n’a subi aucune brimade de
la part des employés du supermarché. Au contraire, ils l’ont aidée dans sa démarche et
l’élaboration de leur liberté. Les acheteuses qui s’y rendent se sentent à l’abri de
des sanctions qui découlent de leur pouvoir coercitif. Les supermarchés ouvrent des
voies vers une plus grande liberté de la femme marocaine car ils éliminent certaines
des contraintes auxquelles elle est soumise dans les marchés traditionnels.
suivante.
287
SECTION 3 : FAIRE DU SHOPPING DANS LES SUPERMARCHES POUR
Pour de nombreuses participantes, les courses dans les supermarchés sont en fait un
En fait, moi, je vais surtout à Marjane pour me promener plus que pour faire
des courses. (Ilham, 22 ans, étudiante).
1982). Siham est enceinte, elle doit marcher tous les jours pour améliorer sa
circulation sanguine. Dans son article de 1972, Tauber expliquait que les
consommateurs n’étaient nullement gênés par les distances à parcourir dans les
partagé maintes conversations informelles avec des femmes sur le thème récurrent :
femmes marocaines avec une prévalence de 48,4%. Les jeunes de 18 à 24 ans sont les
plus touchées (57,5%). Dans les lieux publics, une femme sur quatre est victime de
autonome financièrement, mais elle vit, comme le lui imposent les normes sociales
288
marocaines, sous le toit paternel. Elle nous confie ses désirs et ses déceptions quant
Pour Soumaya, le supermarché représente un espace où elle peut se livrer seule à une
consommation hédonique, à une activité qui ne lui est socialement pas permise dans
loisir quand elle le compare à un cinéma. Lorsque Soumaya occupe un espace public
sans raison utilitaire, elle s’expose à des sanctions. Aux yeux du sexe opposé, c’est
une femme qui recherche les contacts avec les hommes ; sinon, elle resterait chez elle,
La culture marocaine est basée sur une dichotomie forte entre les genres et elle régule
les comportements des hommes et des femmes. Leurs rôles sont strictement et
marocain s’inspire de la vision musulmane. Elle serait un être pourvu d’un pouvoir
puissant12 qui menacerait l’organisation de la société (Mernissi, 1975, 2010). Elle est
12
Dans la culture occidentale, l’inégalité des sexes est généralement vue comme la conséquence d’une
supposée infériorité biologique. L’Islam n’avance pas l’infériorité de la femme mais la reconnaît
comme un être actif pourvu d’un pouvoir fort et difficilement contrôlable (Mernissi, 1978).
289
pénètrerait (Mernissi, 1996). La femme marocaine est par conséquent
traditionnellement confinée dans les foyers où elle est décrite comme « galsa fi
ddar », littéralement « assise à la maison » (Sadiqi, 2003a) pour signifier que son
pouvoir est sous contrôle. Elle est dès le plus jeune âge initiée aux deux codes qui
gèrent les habitudes liées aux relations entre les genres au Maroc et dans les sociétés
deux codes contraignent fortement les jeunes filles : bonne éducation, chasteté, travail
dur, obéissance et modestie. Dans la perception marocaine collective, une femme qui
commet une erreur salit le nom de la famille alors que l’homme fautif n’entache pas la
réputation de la famille.
Dans l’imaginaire collectif, une jeune femme qui sort de chez elle sans chaperon
enfreint le code de la moralité et est donc passible de sanction sociale. Parmi celles-ci,
le harcèlement sexuel est véritablement vécu comme une punition pour les femmes
qui s’aventurent dans la rue au-delà de 21h00 (Fathi, 2012). Les sanctions
psychologiques sont, dans un certain sens, légitimées car la loi interdit aux femmes de
travailler au-delà de 22h00 et les projets de loi datant de 2004 visant à pénaliser le
Soumaya n’est pas mariée. Elle ne se risque pas à aller seule au cinéma ou au café,
elle craint de s’y subir des violences psychologiques. Abdelhamid (54 ans,
chaperon marcherait sans aucun doute à ses côtés. Mais dans un supermarché, il
290
existe toujours une probabilité non-nulle qu’elle soit accompagnée de son époux, de
son père ou d’un frère qui se trouverait au même moment dans un autre rayon. Un
autre homme ne se risquerait donc à l’aborder sous peine de devoir rendre des
En se livrant seule à une activité de loisir, Soumaya édicte elle-même sa propre loi :
elle n’a pas besoin d’une escorte pour investir un endroit public. Elle défie le code de
la moralité mais elle ne cherche pas à le changer. Elle cherche seulement un nouvel
espace pour échapper à la pression sociale qui pousse à la conformité. Soumaya est à
liberté.
Les femmes marocaines sont à la recherche de voies pour jouir d’une forme de
liberté. Nous avons repéré à plusieurs reprises des femmes achetant de l’alcool lors
d’acheter de l’alcool. Aïcha (46 ans, femme de ménage) en a bien conscience. Bien
qu’elle « tourne bien comme il faut partout, partout, dans tous les rayons », elle ne
s’en approche jamais. « [Le rayon alcool], je regarde de loin. Sinon, les gens vont
La honte est située dans le regard de l’autre au Maroc (Kapchan, 1996 ; Sadiqi,
« hshuma ». Mais ces termes renvoient à des notions distinctes. Dans le contexte
occidental, la honte est une émotion négative qui a des implications fortement
291
Gramzow, 1996). Dans le contexte marocain, hshuma se traduirait plutôt par « la
perte de la face devant autrui » (Sadiqi, 2003a). Alors qu’en français, la honte
conséquence d’un comportement de la vie quotidienne qui sort des normes sociales.
Il n’y a souvent pas de honte si personne n’a vu la faute, quel que soit son genre et
quel que soit son statut. Sanaa (28 ans, employée) avait goûté du vin dans un
restaurant. Elle avait mémorisé la marque et explique comment elle a acheté seule ce
vin pour le partager lors d’un dîner entre filles au domicile d’une amie, dont la
[La dernière fois que je suis allée dans un hypermarché], j’ai pris une bouteille
de rosé. L’alcool au Maroc se vend soit dans les grandes surfaces soit dans les
épiceries [bénéficiant d’une licence pour la vente d’alcool]. Mais je ne peux
pas me procurer de l’alcool dans les épiceries donc je préfère faire ça dans une
grande surface. Voilà, c’est pour une question de discrétion... parce qu’en fait,
si on se rend dans une épicerie [bénéficiant d’une licence pour la vente
d’alcool], ça se voit que c’est pour acheter de l’alcool. Par contre, chez
Marjane [hypermaché], je parle plus de l’extérieur que de l’intérieur, à
l’extérieur, c’est mélangé aux achats et donc, “on” ne fait pas attention.
(Sanaa, 28 ans, employée).
Sanaa, n’exprime aucune tension lorsqu’elle avoue qu’elle boit du vin. Pourtant, elle
d’alcool aux femmes marocaines. Dans les commerces indépendants, Sanaa n’ose pas
entrer car elle sait qu’elle serait immédiatement repérée à la sortie par les passants.
Dans les commerces indépendants qui sont autorisés à vendre de l’alcool, les
bouteilles de spiritueux sont enroulées dans plusieurs papiers de journal puis elles
sont toujours placées dans un sachet en plastique opaque, le plus souvent de couleur
noire alors que les autres articles, comme les chips et les cacahouètes, bénéficient
d’un léger sachet transparent. Dans la rue, l’acheteur d’alcool est immédiatement
identifié par la couleur du sachet en plastique et par les journaux qui se devinent,
« comme dans les sex-shops aux Pays-Bas » me confie Jan, un Néerlandais. « Tout le
292
monde sait qu’il y a un sex toy mais on le cache dans un plastique noir pour ne pas
choquer les enfants et les femmes âgées dans le tram. » (Jan, 38 ans, fonctionnaire).
Sanaa n’évoque pas de tension liée au fait qu’elle a une bouteille de vin dans son
peut s’imaginer comme une bulle dans le marché marocain, où la femme échappe, le
temps de ses courses, à certaines contraintes que lui imposent ce marché et la société.
Mais pour accéder et sortir de cet « espace de liberté », les visiteurs et les visiteuses
supermarché pour délimiter son espace. L’espace physique est limité par les murs
293
représente le supermarché. Puis il existe un espace avant d’entrer dans le point de
vente même. Les entrées sont gardées par des agents de sécurité et des barrières
antivol. Il existe également un comptoir pour déposer les sacs des visiteurs.
Tu trouves assez de caddies bien situés à l’entrée et deux entrées pour diminuer
les embouteillages. (Farida, 39 ans, femme au foyer).
Pour Farida, l’entrée du magasin ne semble pas poser de problèmes. Les deux entrées
permettent de faciliter le flux de la clientèle lors des périodes d’affluence. Il existe des
Aucun panneau ne les affiche. Pourtant, certaines acheteuses paraissent les connaître.
Scène 8 :
Deux dames entrent dans l’hypermarché du Morocco Mall, le plus grand centre
commercial d’Afrique. Elles portent toutes les deux un sac à main et l’une
d’entre elle a un sac d’une enseigne dans sa main gauche. Elles font quelques
pas. Puis la dame qui ne portait qu’un sac à main, s’arrête, prend sa compagne
par le bras et se retourne. Elle lui désigne le comptoir à l’entrée du magasin.
Elles échangent quelques mots. Les deux dames se dirigent ensuite vers le
bureau de l’entrée du magasin, s’adressent à la responsable qui est assise
derrière le comptoir et déposent le sac de vêtements moyennant un ticket
numéroté.
Le dépôt des sacs à l’entrée du point de vente est une règle visiblement connue par
l’une des deux femmes. Et cette scène montre qu’elle s’y conforme spontanément.
Aucune des deux femmes ne s’est fait rappeler à l’ordre par l’agent de sécurité. Au
contraire, elles ont déposé de leur propre initiative leur sac de course. Laisser son sac
Les sacs sont déposés à la consigne pour prévenir les vols dans l’enceinte du
supermarché. Les acheteuses accueillent cette règle avec bienveillance. Elles s’y
ménagères. Elles sont dans un endroit clos, surveillé par des agents et des caméras.
294
Pour sortir de cet espace, les acheteuses ont un moment douloureux, celui de la file à
A la caisse, il faut faire la queue pour payer. On est obligée d’attendre à tel
point qu’on se dit « on laisse le tout et on sort ». Parce que si on compte une
durée d’une heure et demi [pour naviguer dans le supermarché], on se trouve
avec deux heures ou même plus. (Fatine, 45 ans, femme au foyer).
Arrivée à la caisse, Fatine se sent parfois découragée par le temps d’attente qu’elle
perçoit. La file à la caisse paraît longue, et c’est un réel désagrément pour la majorité
des acheteuses.
Au cours de la semaine c’est beaucoup plus tranquille, tu peux faire tes courses
sans te soucier de comment tu vas faire pour affronter la file qui t’attend à la
caisse. C’est beaucoup moins stressant, tu es beaucoup plus à l’aise. (Latifa, 40
ans, femme au foyer).
J’aimerais qu’il y ait plus de caisses. Surtout pendant le mois sacré. C’est
vraiment infernal ! De longues queues ! Et ça commence à déborder de partout.
(Wafaa, 40 ans, femme au foyer).
des explications.
Meryem reporte la longueur de l’attente à la caisse sur les employés. Fatima (36 ans,
femme au foyer) les accuse d’accorder peu d’importance au temps. Et pour Sanaa, il
Des recherches ont montré que le comportement de shopping était influencé par la
serait en partie déterminé par le temps estimé pour les achats (Anteblian, 2002). Mais
295
Fatine, Latifa, Wafaa, Meryem, Sanaa et bien d’autres n’ont pas choisi le
supermarché pour réduire le temps de leurs courses. Elles aiment prendre leur temps
quand elles sont dans le magasin pour effectuer leurs choix et voir les nouveautés.
paiement ; elles attaquent le pouvoir qui gère le temps de leurs courses. Wafaa,
caisse, Fatine, Latifa, Wafaa, Meryem, Sanaa revendiquent en réalité leur liberté.
Pourtant, elles ne la verbalisent pas auprès des employés. Mais une observation en
magasin montre que les revendications peuvent être explicites sans toutefois utiliser la
parole.
Scène 9:
La scène se déroule une matinée de faible affluence en pleine semaine dans un
supermarché. La clientèle est relativement peu nombreuse aux caisses ouvertes.
Une femme d’une trentaine d’années arrive à une caisse rapide avec un
charriot plein de marchandises. Un panneau en Arabe et en Français indique
que la caisse est limitée aux achats de moins de 10 articles. Dans un sac en
plastique destiné aux légumes à la pesée, elle a mis divers yaourts qu’elle
dépose sur le tapis. Le caissier, un jeune adulte, la remarque. Il s’adresse à elle
poliment et signale en arabe dialectal que la caisse est limitée à 10 articles au
maximum par charriot. La cliente fait la moue puis lui demande si les yaourts
de diverses marques et formats dans le sachet en plastique ne peuvent compter
pour un article. Le caissier lui explique longuement la signification du mot
“article”. Mais la dame ne bouge pas. Commence alors un monologue où
l’employé lui tente de lui démontrer qu’il ne peut la laisser passer sous peine de
se faire envahir par d’autres clients dont le chariot serait également bien
rempli. Mais la cliente ne répond pas, aucune expression ne peut être lue sur
son visage. L’employé dépité se retourne alors pour finir de scanner les articles
du client qui la précédait. Pendant ce temps, la dame vide le contenu de son
charriot sur le tapis. Elle ne recevra plus aucune remarque, ni du caissier, ni
des deux clients masculins suivants dont le nombre d’articles achetés est
visiblement inférieur à dix. Et le caissier scannera tout son chariot sans un mot.
Cette scène met en lumière les efforts des employés du supermarché pour s’adapter et
apprendre les normes du supermarchés qui leurs sont nouvelles. Mais elle illustre
296
avant tout les tensions symboliques qui existent entre les genres. La cliente ne veut
pas entendre les explications du caissier. Elle a décidé de ne pas bouger de la caisse
rapide et attend simplement que l’employé capitule. Car il s’agit bien d’une lutte que
marocaines pour une plus grande liberté. La cliente ne veut pas jouer les règles du
supermarché, qui sont, dans ce cas, des contraintes édictées par un homme. Elle ne
l’attaque pas verbalement mais son silence est éloquent. Le caissier finit par
son comportement.
négocier. Dans l’imaginaire collectif marocain, Soumaya qui sort seule ou Sanaa qui
achète de l’alcool représentent des dangers pour le tissu patriarcal (Mernissi, 1987).
comportements. Ces limites ne concernent pas seulement des lieux physiques mais
elles représentent surtout des restrictions dans leurs choix. Le supermarché offre un
espace où les femmes ont le sentiment de gagner en autonomie, elles sortent seules,
achètent seules et peuvent acheter des produits défendus par le code de la moralité.
297
CONCLUSION
Ce que j’aime en fait [dans un supermarché], c’est que je fais tout moi-même,
personne ne m’influence. (Aicha, 46 ans, femme de ménage).
Pour être sincère, dans un supermarché, je me sens plus libre. (Hassna, 32 ans,
cadre).
nous avons retenu la proposition de Berlin (1958). Selon lui, il existerait deux
modèles de liberté.
(Hirschmann, 1996, p. 49). Par conséquent, plus les individus disposent de choix et
d’opportunités, plus ils se sentent libres (Benn et Weinstein, 1971 ; Berlin, 1979 ;
Gray, 1980). La liberté positive concerne l’absence de barrière interne comme les
peurs, les addictions, et les pulsions. Ces dernières peuvent inhiber la liberté de
chacun car elles entrent en conflit avec les valeurs et les convictions d’un individu. La
liberté ne s’acquière donc qu’après un travail personnel sur soi-même. Pour être libre,
internes.
La définition de Berlin paraît s’imposer dans le cadre de cette recherche pour deux
raisons. D’abord, la typologie qu’il propose est universelle. Elle trouve ses racines
dans la philosophie. Elle permet d’éviter de rendre compte des spécificités culturelles
298
monde. Nous croyons que nos désirs et nos préférences mais également nos croyances
serait donc illusoire de vouloir jouir d’une liberté en ayant uniquement ôté les
barrières externes qui contraignent les individus. Ces barrières externes peuvent en
d’une femme marocaine ne peut s’effectuer sans tenir compte du contexte. Son
Mais, certains groupes sont moins armés que d’autres pour participer à la construction
de leur contexte. Les femmes marocaines ont été mises à l’écart de la sphère publique
2010). Nous n’avançons pas que la femme marocaine était privée de toute liberté dans
la société traditionnelle. Elle bénéficie d’une forme d’autorité dans les foyers qui lui
confère une certaine liberté. Mais son pouvoir dans le domaine privé est souvent
La femme marocaine n’est donc pas dénuée de ressources ni d’une forme de pouvoir.
Or, c’est en mobilisant ses propres ressources que la femme marocaine peut parvenir
à réaliser ses projets personnels. Dans le domaine de la liberté, les travaux de Sen
liées au genre. Sen postule que les femmes sont souvent incapables de profiter de la
croissance économique d’un pays. Or, la liberté est un objectif important pour les
femmes dans le monde car elles sont souvent maintenues dans un état de dépendance
299
(Sen, 1999). La femme marocaine utilise le shopping dans le supermarché comme une
expérience menant vers une forme de liberté individuelle, une liberté pour elle-même.
Elle dispose des ressources nécessaires pour procéder à des choix, en particulier au
son contexte. Mais cette transformation ne peut se faire que par une action collective.
Ce n’est qu’en unissant et en mobilisant leurs ressources que les femmes pourront
parvenir à créer des contextes qui les aideront à se définir et à être réellement libres
(Hirschmann, 1996).
Le supermarché est arrivé sur le marché marocain comme un nouveau concept, vierge
de toute norme sociale marocaine. Les femmes marocaines ont investi cet espace pour
y faire leur shopping. Elles l’ont modelé en veillant à ne pas répliquer certaines
résultats.
300
CHAPITRE 8 : LA FEMME MAROCAINE EST-ELLE UN AGENT
MAROCAIN ?
A la lumière des données collectées, le supermarché apparaît comme une bulle dans la
Les relations des femmes marocaines avec les hommes ne peuvent se comprendre
sans les replacer dans le contexte culturel marocain. De toutes les composantes
Maroc (Sadiqi, 2003a). La femme marocaine est une éternelle mineure dans
est créé, renforcé et perpétré au sein de la famille, qui est l’unité de l’organisation
sociale marocaine (Sadiqi 2003a). La famille marocaine est dans la plupart des cas
(Belarbi, 2012 ; Mernissi, 1978, 2010). Les fils sont des « caricatures du père »
(Naamane Guessous, 2007, p. 30). C’est par le mariage que la femme marocaine
301
acquiert une identité et un pouvoir sociaux. La femme peut avoir du pouvoir à
l’intérieur du foyer mais en dehors de celui-ci, son statut entre en conflit avec
l’individu et par le pouvoir de l’homme. Les relations conjugales au Maroc sont par
l’homme, la femme marocaine bouscule les rôles au sein de sa famille. Mais quels
Nous épousons ensuite une perspective plus large et replaçons la femme marocaine
Dans les ménages où les femmes se chargent des courses ordinaires, les hommes ont
nombre d’entre eux n’ont maintenu que l’achat de certains produits, tels que le
Je me charge de l’achat de tous les produits de la maison parce que c’est moi
qui connais le mieux ce dont la maison a besoin. Mais il n’empêche que mon
302
mari m’aide aussi surtout dans l’achat de certains produits comme par exemple
l’électroménager parce qu’il a plus de connaissance. Surtout ce qui est
technique, robustesse et économique. (Fatine, 45 ans, femme au foyer).
pas à prendre son temps pour comparer les différents produits. Chez Fatima-Ezzahra
Mon mari préfère rester à l’écart c’est à dire qu’il reste là où il y a des produits
high tech. Il est fasciné par tout ce qui est nouveau. Alors que moi, je sors ma
liste et je commence à acheter. (Wafaa 40 ans, femme au foyer).
Chez Saida et Hassna, comme dans la plupart des foyers, l’achat de la viande rouge
maris d’Amina (43 ans, secrétaire), ou Aicha (46 ans, femme de ménage) ou chez le
boucher comme les époux de Naima (54 ans, assistante de direction), Najia (36 ans
Les recherches ont montré que la répartition des rôles dans les achats dépend, entre
autres facteurs, des produits concernés (Davis, 1976 ; Davis et Rigaux, 1974). Les
achats au sein du couple marocain sont répartis en fonction des centres d’intérêt des
uns et des autres. Mais également en fonction du prix relatif. Le poisson, la viande et
maintenu son rôle dans les achats de ces produits. Un facteur explicatif de ce rôle se
situe dans le prix de ces produits. Ils sont relativement onéreux et leur achat obligerait
303
Si les femmes prennent en charge le choix de certains produits, elles ne sont pas pour
même de leurs foyers. L’analyse des résultats a mis en évidence les limites que les
hommes avaient mis en place pour garder un contrôle sur le shopping de leurs
épouses. Ils agissent dans trois domaines principalement : (1) la fréquence, (2) la
mari. L’épouse de Hassan par exemple est femme au foyer, elle n’a pas de revenus
propres et n’est pas motorisée. Elle ne dispose pas de l’argent nécessaire pour
emprunter un moyen de transport public, son mari se refuse de le lui octroyer. Elle
dépend donc de lui pour faire du shopping. En revanche, Aïcha travaille mais elle ne
Avant j’allais à Marjane, à Sidi Maarouf, j’y allais avec mon mari 1 à 2 fois par
mois pour les courses du mois et on prenait tout. […] Mais, mon mari a vendu
sa moto et donc c’est plus difficile sans transport …Ça nous arrive encore d’y
aller mais rarement […] S’il y avait un bus, je partirais tout le temps. Avant, à
moto, on faisait deux allers et retours pour amener les courses avec mon mari
ou bien moi je prenais une partie en taxi et mon mari le reste en moto. (Aicha,
46 ans, femme de ménage).
Les revenus d’Aïcha constituent la seule source financière pour nourrir toute la
famille : son époux, ses deux enfants, son gendre et ses deux petits-enfants. Son mari
est retraité et ne perçoit qu’une faible somme d’argent. Ils n’ont pas les moyens de
vivent dans une zone périphérique de Casablanca, Aicha utilise les taxis pour se
rendre sur son lieu de travail. Dans son discours, elle paraît totalement dépendante de
son époux pour se rendre dans un hypermarché. Elle pourrait utiliser l’argent qu’elle
304
gagne et emprunter un taxi pour s’y rendre mais elle paraît contrainte. Elle pense ne
pas avoir de moyens de transport. La mobylette de son époux était le seul véhicule à
ses yeux pour se rendre au supermarché. En la vendant, son époux l’a privée de ses
sorties en supermarché. Aïcha n’a pas l’indépendance de Zahra (40 ans, cadre) qui se
Pour moi, je m’en sors facilement, que le supermarché soit proche ou pas. Il
suffit d’activer le contact de ma voiture. (Zahra, 40 ans, cadre).
Zahra dispose d’un véhicule particulier pour ses déplacements. Mais elle bénéficie
surtout d’une autonomie par rapport à son époux. Il ne régule pas ses sorties. Elle est
Les exemples d’Aïcha et de Zahra montrent que la voiture ou la mobylette ne sont que
des ressources. Aïcha n’est pas autonome bien qu’elle gagne son argent. Elle aurait pu
être libre de ses choix, libre de décider où elle ferait les courses, mais elle ne l’est pas.
Dans son imaginaire, elle est restreinte par l’absence de moyen de transport. Mais
dans la réalité, elle est contrainte par les décisions de son époux.
Le contrôle de l’époux sur le shopping peut également concerner la durée des courses.
Mon mari n’a pas assez de temps faire les courses avec moi, pour que je
cherche ce que je veux. Il est toujours pressé. Je veux dire que quand je suis
avec lui, je dois directement aller au produit que je veux et le prendre… Et je ne
dois pas me balader ou aller à Marjane rien que pour voir les prix par
exemple.[…] Lui, il n’aime pas. Il veut que je parte directement aux produits
qui m’intéressent [que nous devons acheter]. (Siham 32 ans, employée).
La séance de shopping avec son mari n’est pas agréable pour Siham. Elle se voit
contrainte par son époux qui la prive de la liberté de regarder et d’étudier l’offre du
supermarché. Alors qu’elle voit dans les courses ménagères une expérience
hédonique, son époux considère qu’il s’agit d’une activité purement utilitaire.
305
orientation intrinsèque (Filser, Plichon et Anteblian, 2003). Elle attribue aux courses
une valeur hédonique fondée sur la sensation de plaisir qu’elle éprouve en se baladant
et une valeur éducative quand elle prend connaissance des prix. La rencontre des
orientations distinctes des deux époux pourrait donner lieu à un conflit. Mais le
L’époux de Nabila (28 ans, fonctionnaire) exerce le même type de pouvoir mais se
vous avec ses amis. Il reconnaît les désirs de sa femme, sait qu’elle voudrait allonger
le temps qu’elle passe dans le magasin. Mais il ne veut pas s’y plier. Il n’ordonne
cependant pas sans donner d’explication, ce qu’il aurait très bien pu faire. En rentrant
chez lui pour son match de foot ou ses amis, il affirme son autorité et exprime la
primauté de son plaisir par rapport à celui de son épouse. Il écoute les opinions de sa
des stratégies légitimes (Palan et Wilkes, 1997) pour faire entendre ses décisions. Il ne
négocie pas, il impose ses choix. Ceci est possible car la relation dans le couple est
basée sur la croyance partagée que les hommes ont, une autorité légitime envers leurs
épouses. Mais les femmes négocient l’autorité patriarcale sans entrer en confrontation
306
2. LES FEMMES NEGOCIENT LE POUVOIR DE LEUR EPOUX
Lorsque les femmes font le shopping en compagnie de leurs maris, ils contrôlent leurs
achats. Mais les individus disposant de peu de pouvoir ont également des tactiques
qui leur permettent d’utiliser le pouvoir des plus forts (de Certeau, 1984). Les femmes
marocaines ont utilisé de tous temps des stratagèmes pour déjouer l’autorité de leur
époux et repousser les limites de l’espace où elles étaient confinées (Belarbi, 2012 ;
Mernissi, 1994, 1997). Selon Sadiqi (2003a), les ruses traditionnelles sont les
suivantes : elles manipulent les tensions entre les femmes à l’intérieur de la famille,
elles affirment leur pouvoir en montrant les bijoux qu’elles possèdent, elles usent de
leur pouvoir dans les deux domaines où elles jouent un rôle vital – la procréation et la
Il semble que le supermarché - et la lutte qui s’y engage - amène certaines femmes à
Meriem.
J’ai besoin de mon mari parce qu’on est du genre à faire des achats très
réfléchis. On n’achète rien sans qu’on soit d’accord, pour des questions de
budget... [on essaie de ne pas dépasser un budget] mais je laisse toujours place
à mes petites envies et mon mari succombe souvent à mes caprices. [rire]...
Comme par exemple, les glaces, le chocolat, les fruits secs, les yaourts... Vous
allez penser que je suis une petite fille mais c’est comme ça! Je n’y peux rien.
Mon mari est quelqu’un de peu exigeant, il mange tout ce que je lui fais, sans
trop insister. (Meriem, 42 ans, femme au foyer).
Meryem ne décide pas seule des courses ménagères. Son époux et elle veillent à ne
pas dépenser plus que de raison. Pourtant, Meryem parvient à assouplir à cette
contrainte. Elle joue le jeu de la femme-enfant qui a des « caprices ». Elle se fond
dans la relation dominant-dominé qu’elle entretient avec son époux. Elle exagère son
statut de femme dominée pour en tirer des avantages, comme un enfant à qui l’on
achèterait un bonbon pour lui faire plaisir. Meriem utilise une stratégie émotionnelle
telle que celle que les adolescents adoptent pour influencer les membres de leurs
307
familles dans les processus de décision (Palan et Wilkes, 1997). Elle utilise des
comportements pour persuader son époux d’acheter des sucreries qui sortent du
nationale sur les valeurs confirme qu’une épouse idéale est avant tout une femme qui
dispose d’une bonne origine familiale et qui est hdaga (Rachik, Tozy, Bourqia et
Benchrifa, 2005). La femme hadga est intelligente et avisée mais aussi énergique :
elle se lève tôt et travaille sans relâche à l’intérieur de son foyer toute la journée. La
cuisine occupe une place importante dans les tâches ménagères. Rahma (73 ans,
femme au foyer) le rappelait lors d’un entretien : « la femme qui ne sait pas cuisiner
n’est pas une femme ! ». Mais Meryem n’est pas forcée à jouer ce rôle. Elle avoue ne
comportant comme une éternelle enfant, elle échappe à des normes sociales qui
marocaines pour déjouer le pouvoir de leur époux n’est pas un fait récent. Mais, ils
Les femmes marocaines se trouvent limitées par leurs conjoints dans l’expérience
même de shopping. 76% des femmes qui ont un emploi décident seules de
dispose pas de revenu personnel, elle ne peut compter que sur l’argent de son époux.
Or, en milieu urbain, les femmes actives ne représentent que 18% de la population
308
De manière plus générale, qu’elles travaillent ou non, 62% des femmes marocaines
pensent que la gestion du budget domestique est une tâche masculine - contre 72%
des hommes (Rachik et alii, 2005). Elles renvoient à l’homme les décisions
population pensent que la femme peut décider seule. Certes 9% d’entre elles sont
Chez Fatima, Latifa, Meriem ou Malika et bien d’autres, il n’est donc pas étonnant de
voir l’époux fixer le budget des courses. Certaines ont à leur disposition des moyens
de paiement tels que le chéquier ou carte de crédit. Bien souvent, les époux les
Je lui donne la facture [à mon mari], il me rend mon argent. (Farida, 39 ans,
femme au foyer).
Farida reçoit habituellement de l’argent de son mari pour faire les courses
hebdomadaires. Mais parfois, il lui arrive d’avoir de faire des courses de dépannage.
Elle se rend alors au supermarché du quartier pour faire ses courses et paie avec ses
petites économies personnelles. Mais Farida n’entend pas participer aux dépenses
ménagères. Pour elle, son mari doit subvenir aux besoins du foyer. Si elle paie avec
son argent, elle veut être « remboursée ». Le ticket de caisse sert alors de preuve du
montant de ses dépenses. Ainsi, le montant dépensé est clair et l’époux a accès au
détail des achats. Il ne peut avoir de doutes sur le montant des dépenses.
Il arrivait en effet que certaines femmes profitent des courses comme une source de
revenus. Khadija confie ainsi lors d’une conversation informelle « On ne peut plus
tricher maintenant… Tu sais comment on est nous les femmes ! Le mari, il voit
309
maintenant. ». Il était fréquent qu’une femme rentre chez elle, prétendant qu’elle avait
dépensé plus pour ses achats quotidiens qu’elle ne l’avait fait réellement afin de
garder un petit montant pour elle. Le cas de Lakbira (40 ans, femme au foyer) illustre
ce fait. Tout au long de l’entretien, Lakbira avait fait démonstration d’un manque
d’autonomie. À la question sur son âge elle répondait: « Attends ! Je vais demander à
mon mari ». Son époux fait le marché « Quand il y a beaucoup de courses », « Quand
c’est cher ». Elle renvoie sans cesse à son époux comme expert dans le domaine des
courses. Des phrases telles que « Mon mari le sait, il me le dit » font écho à la
question récurrente « Comment le sais-tu ? ». Son époux l’autorise à faire des courses
mais il énumère tous les produits qu’elle doit acheter. Elle les mémorise. Puis, il lui
donne une certaine somme d’argent et la laisse se rendre toute seule au supermarché
pendant qu’il est au travail. Lakbira doit impérativement ramener son ticket de
Lakbira connaît parfaitement les règles instaurées par son époux. Il utilise les tickets
de caisse pour contrôler les achats de sa femme. Son pouvoir est à la fois légitime et
un pouvoir d’expertise mais il est aussi coercitif. L’époux de Lakbira la gronde et crie
sur elle quand elle ne suit pas ses règles. Mais parfois, elle lui résiste : elle ne ramène
pas le ticket avec ses courses. Le discours de Lakbira ne comporte pourtant pas
310
d’affirmation ouverte de sa volonté de lui résister. Elle connaît le code de la moralité :
une bonne épouse doit obéissance à son mari (Mernissi, 1978 ; Naamane-Guessous,
2007). Bien qu’elle ait été bannie du nouveau code de la famille, l’obéissance de la
femme marocaine à son époux demeure très présente dans les valeurs de la société
favorise l’entente au sein de la famille (Rachik et alii, 2005). Lakbira dit simplement
s’être trompée quand elle achète un produit dépassant son budget et prend pour
une stratégie classique de neutralisation (Sykes and Matza, 1957). Lakbira aurait
1998a).
Au Maroc, huit femmes marocaines analphabètes sur dix estiment qu’il est légitime
de se faire battre par leurs conjoints si elles brûlent les repas, discutent leurs opinions,
sortent sans le leur dire, négligent leurs enfants ou refusent des rapports sexuels
réduit à deux femmes sur trois. Dans ce contexte, il ne paraît pas étonnant que Lakbira
ne juge pas négativement son époux lorsqu’il crie sur elle car elle a internalisé des
enlevé aux femmes la possibilité de jouer sur les prix. Elles se sont vues amputées de
l’un des stratagèmes qu’elles avaient mis au point pour déjouer le pouvoir de
l’homme. Lakbira essaie cependant d’éviter les contraintes édictées par son époux.
311
Lakbira a le sentiment d’être libre de ses choix quand elle se rend seule dans un
supermarché, et ce malgré la contrainte du ticket de caisse. Quand elle fait ses courses
avec son époux, elle se conforme docilement à ses décisions et ne fait que le suivre
dans sa démarche. Seule, elle a subitement l’opportunité de faire des choix. Son
comportement est porteur d’une symbolique forte. Elle brave le pouvoir coercitif de
son époux pour le seul moment de plaisir où elle achètera un produit relativement
onéreux, un produit qui généralement est acheté par les hommes de la famille : la
viande. Lakbira dit acheter de la viande pour ses enfants, mais son acte n’est pas
totalement altruiste. Par cette seule décision d’acheter de la viande, elle affirme une
volonté d’une plus grande égalité face à l’homme et semble assouvir l’un de ses désirs
les plus forts : exprimer son individualité. Mais le geste de Lakbira reflète aussi une
prise de liberté face aux normes sociales qui contraignent la femme marocaine.
Lakbira désobéit à l’homme. Elle se libère des codes sociaux qu’elle avait intériorisés.
La femme marocaine n’est donc pas dénuée de ressources pour affronter le pouvoir
patriarcal. Elle s’attaque de manière subtile à ses sources de pouvoir sans pour autant
entrer en conflit ouvert avec l’autorité masculine. Ce faisant, elle parvient à modifier
[Mon mari], il sera toujours présent bien sûr [pendant les courses]. En
principe, on [les enfants et moi] n’est jamais sorti sans lui mais il va nous
laisser choisir ce que nous voulons: nous pouvons le prendre, il ne va pas
influencer. (Fatima, 36 ans, femme au foyer).
312
C’est moi bien sûr qui fais les courses… je ne peux pas faire confiance à mon
mari car j’ai toujours peur qu’il me ramène des marques, des produits dont je
n’ai pas besoin ou qu’il me ramène des produits auxquels je ne fais pas
confiance. Voilà quoi! C’est pour ça que je m’occupe de ça. Tu vois ce que je
veux dire?... Même pour les produits qui le concernent, c’est moi qui décide à
sa place lequel on va prendre et lequel on ne va pas prendre [rire]. Lui, il ne
fait que payer à la caisse! (Saida, 32, employée).
Dans son discours, Saida se pose comme unique décideur, et affirme son pouvoir sur
ceux qui sont destinés à son époux. Il n’apparaît aucune tension dans son discours.
Elle n’évoque pas de prise de pouvoir par rapport à son époux. Elle affirme seulement
ne pas oser lui déléguer les courses ménagères car elle perçoit une faible compétence
elle, qui se pose comme experte. Dans sa famille, Saida détient un pouvoir de
décision. Elle réduit le rôle de son époux à celui de payeur. Le discours de Malika est
Je lui confie cette tâche [de faire les courses dans le commerce traditionnel]...
Il la gère mieux que moi, franchement. (Malika, 52 ans, femme au foyer).
Malika décrit la nouvelle distribution des rôles dans sa famille. Il n’est plus question
d’un mari tout puissant auquel l’épouse doit obéissance. Malika « confie » les courses
dans les marchés traditionnels à son mari. Elle se place en décideur, elle donne
marocaine. Malika explique qu’elle a fait ce choix car son époux « gère mieux »
313
Les discours de Fatima, Saida ou Malika montrent le déplacement du pouvoir. Le
pouvoir de décision n’est plus un pouvoir légitime entre les seules mains du père de
famille. Ces constats laissent supposer que l’expertise serait devenu l’un des facteurs
femme qui semble disposer du pouvoir de déterminer qui est expert. Ce pouvoir
Scène 10 :
Un homme s’approche de la balance du rayon fruits et légumes du supermarché
qui vient de s’implanter dans son voisinage. Il s’avance, un sachet en plastique
à la main, prêt à le donner au préposé à la pesée. Il a une quarantaine
d’années, il porte un pantalon marron et une veste grise. Il vient chercher
quelques légumes (à peu près 2kg) pour que son épouse puisse préparer un
couscous, ce plat traditionnellement consommé le vendredi midi. Il les a
consciencieusement choisis un par un et les a mis dans un seul et même sachet.
Il est ensuite passé à la caisse où la caissière lui a fait remarquer que, sans
étiquette avec un prix et un code barre, elle ne pouvait procéder à l’achat.
Le client est donc retourné au rayon des primeurs ou nous attendons à côté de
la balance. Il se place à côté de nous. Nous attendons tous les deux que le
préposé nous serve. Il est occupé à peser des légumes qu’une cliente partie
terminer ses courses dans le magasin lui a laissé. Une dame arrive. Elle a une
trentaine d’années, elle est vêtue d’une djellaba et d’un foulard noué sur la
nuque, elle porte un panier empli de quelques sachets en plastique avec des
légumes. Elle apostrophe l’homme en Arabe dialectal et lui demande où
commence la queue. Il fait la moue. La dame s’adresse alors à nous. Nous lui
répondons en Arabe dialectal que nous étions la première arrivée et que le
client est donc second.
La dame explique alors doucement au client qu’il y a une queue et qu’il doit se
placer derrière moi. Le client s’exécute. La dame se met derrière lui et nous
attendons tous les trois patiemment quand soudain la dame s’adresse à nouveau
à au client:
- Sidi, tu dois mettre chaque légume dans un sachet séparé.
Sans répondre à la dame, l’homme s’adresse au préposé à la pesée, il tend le
bras en lui montrant son unique sachet de légumes.
- Comme ça, c’est bien?
Le préposé lui répond sans lever les yeux.
- Non, tu dois avoir des sachets différents pour chaque légume.
Le client quitte alors la queue pour trier ses légumes et prendre des sachets
supplémentaires.
Cette observation pourrait illustrer la faible performance d’un client, qui se trouve
314
dans la mise en évidence du rôle de deux femmes dans la socialisation d’un homme.
La caissière tout d’abord lui a indiqué le comptoir pour peser les légumes. La cliente
lui a ensuite appris la procédure à suivre pour peser ses légumes. Le client a hésité
avant de suivre ses conseils. Dans l’imaginaire collectif marocain, une femme n’a
aucun pouvoir légitime pour dicter à un homme sa conduite. Il s’est donc tourné vers
l’employé, un homme dont le pouvoir est légitimé par la société patriarcale. Cet
employé bénéficie également d’une autorité légitime par son statut d’employé au sein
L’interprétation de cette observation amène deux constats. Tout d’abord, les femmes
entre les genres ne sont pas figés. Les femmes y acquièrent une expertise dont elles se
servent pour socialiser des hommes. L’homme n’est plus l’unique agent socialisant
Le pouvoir que les femmes marocaines viennent d’acquérir est fragile. Elles ne
peuvent entrer en conflit ouvert avec l’homme sans risquer de perdre ces acquis
Guessous, 2007), elle est aussi la gardienne de la tradition (Sadiqi, 2003a). Les
femmes doivent donc jongler entre leur soif de liberté et le pouvoir coercitif de leurs
315
« Mon ex-femme, il faut voir ce qu’elle arrivait à dépenser quand elle allait à
Ceuta ! [en Espagne] » s’exclame Nabil (45 ans, homme d’affaires). Quelques mois
plus tard, un après-midi d’avril, nous déjeunons avec Nabil et Nawal, sa nouvelle
épouse, avant leur départ pour une semaine de vacance en Espagne. Lorsque nous lui
demandons si elle a prévu d’y faire du shopping, Nawal confie à mi-voix « Non, je
n’ai pas le droit ». Nabil n’appréciait pas les séances de shopping de sa première
femme, dont il a divorcé. Par réaction, il interdit à sa seconde femme d’acheter quand
ils voyagent. Il gère l’argent du couple et refuse à Nawal toute séance de shopping à
l’étranger. Nawal ne semble pas heureuse de la situation mais elle s’en accommode,
Les femmes veillent à protéger leur pouvoir fraîchement acquis. Pour ce faire, elles
cherchent à remplir leur rôle d’épouse du mieux qu’elles peuvent pour éviter tout
reproche de leur époux. L’éducation des filles est en ce sens un point sensible. Les
mères doublent d’efforts pour contenir leurs filles lors des courses en supermarché.
Dans un supermarché, les filles veulent aussi exercer une liberté de choix. Or, il existe
Du fait que j’ai un budget qu’il ne faut pas dépasser, elles me disent « on veut
ça et on veut ça. » Mais il m’est impossible de leur acheter le tout. Et donc c’est
moi qui décide de ne pas prendre tel ou tel produit. (Fatine, 45 ans, femme au
foyer).
Salma est capricieuse. Elle veut toujours tout acheter. […] Il faut faire le
gendarme avec elle. (Latifa, 40 ans, femme au foyer).
Les filles qui insistent pour acheter certains produits personnels – en général, des
foyer. Les mères qui font les courses ne sont jamais à l’abri des critiques de leur
époux qui peut les accuser, comme Fatiha, de ne pas savoir gérer un budget ou d’être
316
incapable d’éduquer leurs filles. La mère marocaine est traditionnellement mise en
cause si la fille commet une faute (Naamane-Guessous, 2007) et elle pourrait se voir
retirer le droit de faire les courses. « Je fais les courses parce que ma femme ne sait
pas les faire » assène Hicham (36 ans, cadre) que nous croisons dans un supermarché.
Si les femmes restreignent leurs filles, elles n’en demeurent pas moins admiratives de
foyer. Elle vit avec l’une de ses filles – l’aînée étant mariée-, ses deux fils et son
époux. Si Malika devait gagner un bon d’achat de 5000 dirhams, elle demanderait
intelligente et efficace ».
Malika a un pouvoir de décision mais elle a également peur de décider seule. Cette
décisions conjointement avec sa fille, Malika valide ses choix. Il est important pour
Malika d’avoir agi comme une parfaite maîtresse de maison, d’être en accord avec les
enfants (de Singly, 2006). Mais Malika ne se tourne pas vers sa propre mère pour se
rassurer. Elle cherche l’aide chez sa fille chez qui elle voit des compétences adaptées
au nouveau marché. L’ancienne génération, celle de la mère de Malika, n’a pas été
éduquée pour manipuler une offre étendue en libre-service. Avant les années 80, la
politique protectionniste du Maroc offrait une offre réduite et les femmes n’avaient
317
pas facilement accès au marché comme l’explique Khadija. Quand elle était jeune
mariée, elle ne sortait jamais de chez elle pour faire les courses et se contentait de ce
que lui apportait son époux. Elle décrit sa perception de la génération actuelle.
Je regarde les femmes d’aujourd’hui comment elle font. Avant on regardait nos
parents, et maintenant on suit les femmes modernes. On essaie de voir comment
elles font et on le fait. […] En fait, les femmes d’aujourd’hui sont expertes et
intelligentes. Elles connaissent tout de la cuisine et en plus elles ont tout ce qui
est nécessaire et tout ce dont elles ont besoin. (Khadija, 80 ans, femme au
foyer).
Le nouveau marché offre des chemins de liberté pour la nouvelle génération. Et ces
chemins sont valorisés par les femmes âgées. Le discours de Khadija est d’autant plus
fort que la société patriarcale a donné du pouvoir aux femmes âgées pour éduquer les
plus jeunes.
explication à une telle attitude est donnée par Saida (20 ans, étudiante).
Saida : Des fois, c’est mes frères qui font les courses [au supermarché], surtout
quand je ne suis pas à la maison. En fait, je suis la première à qui ma mère
demande de faire les courses parce que, eux, ils n’acceptent pas facilement de
le faire. Tu sais comment ils sont les garçons [rire]
Enquêteur : et ton père ?
Saida : Mon père ? Franchement. C’est rare ! La plupart du temps, c’est ma
mère ou moi. C’est nous deux qui faisons les courses. C’est les traditions. Les
traditions des Marocains. L’homme ne fait pas ces choses. […] [rire] [La
femme] fait tout !
Saida associe la cuisine, le rangement mais aussi les courses aux activités affectées
que les courses ordinaires possédaient les mêmes caractéristiques que les tâches
318
domaine masculin au Maroc. Saida montre une certaine confusion. Selon elle, les
Comme dans les pays développés, le shopping serait l’autre extrémité de l’activité
sous l’insistance des femmes. La mère de Saida ne doit pas se battre pour faire du
shopping en supermarché, bien au contraire. Ses fils et son époux ne veulent pas se
soumettre à une telle activité ; ils se réservent les courses au souk traditionnel. Saida
ne choisit pas de faire ses courses, elles sont imposées. Elle les perçoit comme une
Selon une telle perspective, le shopping en grandes surfaces ne peut être considéré
Moudawana que par l’arrivée des femmes dans les supermarchés. Le remaniement du
code de la famille donne aux femmes le droit de demander le divorce. Cette réforme
était au centre des discussions sur les rapports entre les genres au moment de la
collecte des données. Les données collectées montrent que des hommes ne s’opposent
pas fermement au fait que leurs filles et épouses fassent leurs courses dans les
choisir ce qu’ils veulent faire ou ne pas faire et les femmes ont le devoir d’accomplir
319
Saida n’a pas le sentiment d’avoir le choix. Elle accepte sans discussion
mère et refuser de l’accompagner. Mais elle ne semble pas avoir pensé à cette
alternative. Sa mère demande ? Elle obéit. Ses frères ne veulent pas faire les courses ?
À elle, revient donc cette tâche. Elle ne paraît pas remettre en question les requêtes de
Dans son essai sur les conceptions de la liberté, Berlin (1958) propose une définition
positive est perçue comme la domination d’une nature supérieure, un moi réel auquel
s’oppose un moi empirique secoué par des pulsions et des désirs qu’il ne peut
contrôler (Berlin, 1958). L’individu suit alors les directives de cette nature supérieure.
Mais Berlin propose également une seconde version de la liberté positive qui rejoint
des règles sociales et morales de la société. Il les subit d’abord passivement pendant
son enfance puis il acquiert une liberté : il reconnaît la raison d’être de ces règles.
L’individu doit alors accepter « librement » ces contraintes car elles sont justes d’un
point de vue social. Il ne s’agit pas d’une obéissance aveugle puisque l’individu doit
320
comprendre pourquoi ces règles existent. Pour Durkheim, l’individu qui a la capacité
de raisonner est un individu qui reconnaît une norme particulière. Il ne peut se libérer
messianisme religieux, la liberté se confond avec la vérité. L’individu n’est libre que
s’il reconnaît la norme de vérité. S’il ne reconnaît pas la norme, il est jugé incapable
de raisonner. Il sera par conséquent soumis au jugement de ceux qui peuvent accéder
à la vérité. Or, ils sont faibles en nombre. Ce n’est qu’avec leur consentement que
Dans les deux visions de la liberté positive proposées par Berlin (1958), l’individu
n’est plus son propre maître, il devient soumis soit à une conscience collective, soit à
une élite intellectuelle qui possède les capacités nécessaires pour raisonner (Drolet,
2001).
Dans leur contexte actuel, les femmes marocaines sont à la fois soumises à des
contraintes externes qui limitent leur liberté négative mais elles sont également sous
confinent les femmes aux tâches ménagères ont été intériorisées par des femmes telles
que Saida, dès leur enfance. Elles ont intégré petit à petit toutes les règles qui
patriarcale. Elles se consacrent à leur rôle de gardienne du foyer et des traditions. Par
doit être maintenue, guidée, contrôlée pour garantir la stabilité sociale. Elle n’est pas
maître de sa volonté ; elle subit des contraintes internes qui ont été construites par et
321
Pour se libérer, la femme marocaine doit construire de nouveaux contextes où elle
pourra exprimer une liberté à la fois négative et positive. Il est nécessaire que ces
l’homme envers la femme ; elle ne peut que difficilement de se libérer par une action
individuelle isolée. Pour atteindre leur liberté, les femmes doivent unir leurs efforts et
nouveaux contextes (Hirschmann, 1996). Elles trouvent un tel contexte favorable dans
qu’elles entretiennent avec le genre opposé : leurs époux, des membres masculins de
leur famille ou d’autres hommes, tels que des vendeurs, des employés ou des autres
clients. Le commerce moderne n’a pas reproduit toutes les normes du système
codes très stricts qui régulent les rapports entre les genres ne s’y diffusent pas. Les
Les actions individuelles des acheteuses se cumulent pour maintenir cet espace vierge
des contraintes auxquelles elles ne veulent plus être soumises. En essayant de faire
partiellement libérée des codes sociaux, une femme qui sort seule, une femme dont le
pouvoir grandissant entreprend un dialogue avec son époux ; une femme qui s’attaque
322
l’intérieur même de leurs couples, les marocaines participent collectivement à la
partie de son pouvoir au profit de sa femme. Si certaines femmes comme Saida (20
domination, elles sont des exceptions. Saida est l’unique interviewée à avoir cette
attitude13.
Des discours des femmes interrogées, ressort sans conteste une discrète mais certaine
prise de pouvoir par les femmes dans la société marocaine dans son ensemble. Certes,
pouvoirs plus étendus. Mais dans l’imaginaire collectif, les changements sont plus
discrets. Si l’accès au marché par les femmes marocaines a permis une modification
légère mais certaine des rapports entre les genres, ce phénomène pourrait être observé
Mais les femmes marocaines ne contestent pas toutes les contraintes. Elles ne
revendiquent pas une éradication totale des contraintes. Elles paraissent apprécier par
tel droit. Aucune femme marocaine au cours de nos entretiens n’a ouvertement
13
Saida affirmait lors de son entretien “L’homme ne fait pas ces choses. C’est la femme qui sort faire
les courses, qui prépare, qui cuisine [rire]… elle fait tout [rire]” (Saida, 20 ans, étudiante)
323
Néanmoins, l’enjeu de l’autonomisation pour les femmes marocaines ne se limite pas
aux seuls rapports avec l’époux. La femme marocaine fait partie d’une famille envers
laquelle elle a des devoirs. La société marocaine est basée sur le soi collectif (Sadiqi,
2003a). Cette caractéristique a des implications certaines sur les rapports de la femme
DE LA FAMILLE
Meryam est issue d’une famille bourgeoise. Elle a fait ses études à Paris avant de
rentrer à Casablanca où elle s’est mariée avec un homme d’affaires. Au cours d’une
conversation informelle, elle hésite sur le nombre de serveurs qu’elle doit engager
Finalement, on ne sait pas quoi faire. Si on en fait trop, on est accusée de jeter
l’argent du mari par la fenêtre. Si on n’en fait pas assez, on est traitée de radine
et accusée de garder l’argent pour nous. (Meryam, 42 ans, femme au foyer).
Meryam bénéficie d’une certaine autonomie quant aux dépenses du foyer. Elle peut
proposer un budget à son époux qui approuve généralement ses décisions. Mais elle
son époux pour ses propres fins. Meryam est donc confrontée à un stress chaque fois
qu’elle reçoit sa belle famille. La générosité du mari envers son épouse n’est jamais
mise en cause par la belle-famille. En revanche, la femme est doit montrer qu’elle sait
324
L’influence de la belle-famille est forte au Maroc et elle s’exprime dans divers
domaines. « Les belles-mères et les belles-sœurs, elles te scannent » dit en riant Sofia,
une femme au foyer de 36 ans issue de la haute bourgeoisie. Les dépenses relatives
aux tenues vestimentaires comme aux repas familiaux sont à double tranchant : les
épouses doivent s’en servir pour afficher la richesse de l’époux et nourrir l’honneur de
auprès de l’époux si elle l’estime nécessaire. La famille élargie bénéficie d’un pouvoir
fort sur les couples (Mernissi, 1978 ; Newcomb, 2009 ; Sadiqi, 2003a) et le nouveau
code de la famille légitime l’importance qui lui est accordée. L’article 51 précise
parmi les six devoirs des conjoints : « les bons rapports de chacun d’eux à l’égard
mariage, en les respectant, leur rendant visite et les recevant dans les limites des
Dans la famille marocaine, la femme déploie généralement des efforts pour maintenir
sa situation d’épouse, sans laquelle elle n’a que peu de peu de légitimité dans la
rivale. La belle-fille met en danger l’affection que le fils avait pour sa mère
famille est l’occasion pour la belle-mère d’asseoir son autorité de femme âgée dans la
entamée dès le mariage puis nourrie jusqu’à ce que la belle-fille devienne à son tour
belle-mère.
325
Les femmes marocaines se livrent depuis plusieurs décennies à un ensemble
famille (Mernissi, 1997 ; Newcomb, 2009 ; Sadiqi, 2003a). Dans ce contexte, les
relations entre les femmes d’une même famille sont généralement tendues. Le
supermarché s’offre comme une arène supplémentaire où les jeux de pouvoir entre les
femmes vont pouvoir s’exprimer et se jouer. Fatima raconte ses courses avec sa belle-
sœur.
Je suis allée avec ma belle-sœur [au supermarché] mais je n’étais pas vraiment
à l’aise: ça influence. Donc mes achats, je les ai faits avec elle. Mais ce que j’ai
fait était rationnel. J’étais obligée de respecter son avis. Mais je suis certaine
que si j’avais été avec Naima ma copine, j’aurais été plus à l’aise. Je peux
acheter ce que je veux sans faire attention aux remarques des autres. Tu sais,
c’est la famille. Alors je dois faire attention et me comporter d’une manière un
peu différente parce que c’est l’image qui compte. Il faut montrer qu’on est sur
la même longueur d’ondes. Tu dois être à la hauteur. ça veut dire que tu
effectues tous tes achats exactement comme eux. Comme ça, tu fais partie de la
famille. Vous avez la même mentalité. Tu sais, c’est un truc de famille et surtout
de femmes... C’est pas grand-chose mais ça compte beaucoup. (Fatima, 27 ans,
assistante sociale).
Fatima ne peut acheter tous les produits qu’elle aimerait lorsqu’elle fait ses courses
avec sa belle-sœur. Elle a une connaissance des normes liées aux comportements
d’achat qui règnent au sein de sa famille par alliance. Elle sait qu’elle doit se montrer
elle sera l’objet de ragots au sein de sa belle-famille et sera mise à l’écart lors des
réunions familiales. Rumeurs et ragots sont très présents dans la société marocaine
(Newcomb, 2009). Les femmes les utilisent comme autant de formes de contestation
La sanction qui menace Fatima est forte car la femme marocaine a d’abord un statut
326
Si j’avais un budget illimité, je pourrais acheter tout ce que je veux et même
faire les achats en deux fois au lieu d’une seule. Je peux les faire avec ma belle-
sœur et acheter des choses et des articles pour lui montrer qu’on est sur la
même longueur d’ondes et après, je peux revenir avec Naima [ma meilleure
amie] pour faire les achats que je veux. Je peux tout acheter, même des produits
dont je n’ai pas besoin. (Fatima, 27 ans assistante sociale).
Fatima se sent contrainte lorsqu’elle fait ses courses avec sa belle-sœur. Mais le
supermarché lui offre une opportunité remarquable : elle pourrait faire ses courses en
deux fois : une première fois avec sa belle-sœur et une seconde seule, pour acheter ce
« que [elle] veut ». Un tel comportement est impossible dans le commerce traditionnel
où elle serait reconnue par les commerçants, qui pourraient d’abord s’étonner d’une
double visite mais pourraient surtout rapporter les courses de la belle-fille ou belle-
recevoir des nouvelles des parents par des commerçants. « Son mari lui a acheté une
nouvelle voiture » dit le porteur. « Elle a acheté un loup [poisson] pour manger ce
commerçant. Le marché urbain est un petit microcosme où parler des achats d’autrui
sœur de leur client. Les membres d’une famille partagent souvent les mêmes
commerçants pour gagner en pouvoir lors des négociations. Dans ce cas, les
commerçants ne traitent pas avec des acheteurs isolés mais avec des familles. Mal
servir un acheteur entraine le risque de perdre toute une famille de clients. Mais ce
pouvoir a un prix pour les femmes : les acheteuses ne bénéficient pas d’une
confidentialité de leurs achats. L’homme peut aisément obtenir des informations sur
les dépenses de son épouse dans le commerce traditionnel alors que le supermarché
garantit l’anonymat.
327
Si les rapports avec la belle-famille sont souvent tendus, les rapports avec les femmes
de sa propre famille ne sont pas exempts de tension. En particulier, les relations entre
les sœurs sont parfois empreintes de rivalité. Les femmes mentionnent souvent la
exprimer leur pouvoir auprès de leurs propres sœurs. Avec l’accès au supermarché, le
personne ou à un groupe (Belk, 1979). Farida fait des dons à sa grande sœur pour lui
exprimer son affection, un lien fort les unit puisqu’elle est « comme sa mère ». En
revanche, les dons destinés à ses autres sœurs ont une autre finalité.
Pour Mauss (1923-1924), la raison du don est à trouver dans les normes sociales, dans
les règles que la société se donne. Les dons sont faits et rendus avec intérêt, il n’existe
pas de don gratuit. Dans les sociétés qu’il étudie en Polynésie puis en Mélanésie, les
dons-échanges entre les collectivités permettent aux individus d’avoir une place dans
la société. Des dons-échanges entre les collectivités permettent de pacifier les luttes
entre les clans. Le plus haut placé dans la hiérarchie sociale est le chef qui a été le
plus généreux dans ses prestations mais qui a aussi le plus reçu. Les chefs de tribus
rivalisent de prodigalité pour assurer une hiérarchie sociale dont profitera le clan.
Les dons de Farida à ses sœurs servent construire sa place dans la hiérarchie familiale.
Il est d’autant plus facile d’évaluer la valeur économique du cadeau qu’il est en vente
dans un supermarché, où les prix sont fixes et apparents. Les sœurs peuvent s’y
rendent pour estimer la valeur du cadeau, c’est une pratique courante. Par ces dons,
Farida cherche à affirmer son pouvoir auprès de ses sœurs. Ce pouvoir est issu du
328
patrimoine financier de l’époux. Cette source de pouvoir est reconnue par les femmes
leurs conversations (Sadiqi, 2003a). Farida tente d’exprimer son pouvoir individuel au
Si les femmes semblent avoir réussi à modifier les rapports entre les genres, les
données collectées suggèrent le maintien des rapports entre les femmes de la même
génération. Parce que les femmes avaient une soif de plus de liberté, elles ont travaillé
toutes les normes car les individus ont besoin de vivre au sein collectivité avec des
normes. Pour Durkheim comme pour Berlin (1958), les individus ont besoin de vivre
de ne pas sombrer dans la folie, de ne pas se sentir comme un être étrange qui n’est
rationalisme sans âme, sans passion, sans affects, sans volonté, sans l’expérience des
sentiments, sans échanges avec l’autre. Mais il est surtout difficile de vivre dans une
(Berlin, 1958). La société marocaine est basée sur la famille. Il est donc peu
Ainsi, la création d’un nouveau contexte permet de lisser certaines des normes
329
que l’homme a mis en place pour contrôler la femme. L’arrivée de ce nouveau
contexte semble subtilement bousculer les rapports entre les genres dans le contexte
socio-culturel marocain. Les femmes ont façonné les normes du commerce moderne
femmes semble applaudir cette douce prise de pouvoir et de liberté. Les rapports entre
contexte.
Mais les femmes ne se sont pas attachées à changer les normes qui régissent les
espace féminin au sein d’un contexte patriarcal plus large. Si le pouvoir masculin est
amoindri dans ce nouveau contexte, les femmes n’échappent pas à certaines normes
issues de l’ancien contexte, notamment les contraintes qui régulent les jeux de
Les femmes marocaines ne sont cependant pas seulement soumises aux normes de
hiérarchisée et des rapports intenses existent entre les strates sociales. Le contenu de
l’analyse du corpus de données révèle que le supermarché est aussi une arène où se
avons retenu un découpage classique selon les strates sociales. Selon Weber, les
strates sociales ne sont qu’un outil pour mieux comprendre la société. Les strates
330
sociales sont non seulement définies par des ressources économiques mais également
par des styles de vie que les individus reproduisent. De tels groupements existent et se
perpétuent parce que les individus tendent à interagir avec leurs pairs. Même si la
théorie est ancienne, la stratification sociale continue à être utile pour analyser une
société.
Au Maroc, la strate aisée représente 10% de la population et totalise 38% des revenus
participant qu’à hauteur de 11% dans les revenus et de 10% dans les dépenses (HCP,
2009). Entre les couches aisées de la population et les plus démunis, se trouve un
vu le jour le 6 mai 2009. La classe moyenne abriterait 16,3 millions de personnes, soit
La définition telle que présentée par le Haut Commissariat au Plan donne l’image
d’une classe moyenne « fourre-tout » (Masmoudi, 2009). Elle regroupe à la fois des
employés, des ouvriers agricoles ou non, des artisans, des rentiers, des retraités, des
inactifs, des cadres supérieurs, des professions libérales, des cadres moyens, des
aussi bien de leurs niveaux de revenu que de leur conditions de vie contribue à
331
moyenne en 2009. Mais l’hétérogénéité est aussi représentée par leur engagement vis-
à-vis des traditions et des valeurs religieuses (Amine et Lazzaoui, 2011). La classe
rencontrer. Cette mixité fait que le supermarché est perçu comme un espace de
confrontation entre les différentes couches sociales, selon une recherche récente
(Amine et Lazzaoui, 2011). Nos données confirment les résultats sur le jeu social au
évidence deux discours homogènes, l’un associé aux strates moyennes et aisées de la
population et le second adopté par des couches sociales plus démunies. Le premier
discours renvoie au supermarché comme scène pour exprimer une distinction sociale
Les gens qui vont chez Marjane Californie sont différents de ceux qui vont chez
Marjane à Derb Soltane. À Marjane Californie, les gens sont plus civilisés. Ils
sont bien habillés. Certaines femmes portent des sacs Louis Vuitton. Dans leurs
mains, on voit les clés d’une voiture. (Leila, 35 ans, institutrice).
clientes. Par exemple, elle choisit les points de vente fréquentés par la bourgeoisie,
Le second discours concerne les strates moins favorisées. Pour ces acheteuses, le
C’est la culture de la population ! … Chez nous, les gens qui ont un faible
revenu, ils y vont [au supermarché] juste pour se balader. Il y a ceux qui
n’achètent rien ou encore ils achètent un seul paquet de fromage. Ils attendent
leur tour devant la caisse et partent. Mais cette fois, c’est différent, cette fois ils
332
portent des sachets de Marjane! Ca veut dire qu’ils étaient dans une grande
surface! Ils veulent montrer aux autres qu’ils sont capables de faire leurs
courses chez Marjane… Nous sommes un peuple d’apparences. Saida, 20 ans,
étudiante.
Saida sait qu’il est difficile pour certains acheteurs de faire ses courses dans le
quand ils mettent leurs courses dans le même sachet qu’une strate sociale favorisée,
ils envoient un signal fort. C’est le signe qu’ils ont passé les barrières psychologiques
Les acheteurs se livrent à un jeu social au sein même du supermarché. Les strates
aisées utilisent des signes extérieurs pour exprimer leur appartenance sociale et les
moins favorisés profitent de la mixité sociale pour améliorer leur image. Mais ce jeu
social a des implications fortes sur les comportements des acheteuses au sein même
leurs comportements.
qu’elle ne veut pas être vue avec un produit bon marché, jugé dévalorisant. Elle fait
attention à ce qu’elle met dans son chariot. Elle sait qu’elle risque de croiser à tout
moment une femme qu’elle connaît, une voisine par exemple, qui verrait ses achats.
Sanaa se sent exposée à un risque psychosocial (Jacoby et Kaplan, 1972) quand elle
333
fait ses achats dans un supermarché, un risque qui modifierait de manière négative
son image. Nezha aussi inspecte les chariots des autres clientes et tire des conclusions.
Les gens qui achètent des produits bio […], ce sont des gens issus de la haute
classe sociale. Nezha, 30 ans, femme au foyer.
Sanaa et Nezha utilisent les achats comme des indicateurs de l’appartenance à une
strate sociale. Les achats servent en effet à exprimer les identités collectives (Holt,
1998). Mais les produits achetés ne sont pas les seuls marqueurs d’une appartenance
(Üstuner et Holt, 2010). Par conséquent, Sanaa porte une attention à ses
Pour ce qui est des stands de dégustation, je ne m’y rends pas généralement. Je
ne sais pas... Je n’aime pas me mettre dans cette situation de faire la queue
juste pour déguster un truc. Je préfère carrément l’acheter et puis vivre
l’expérience chez moi et pas devant les gens comme ça... Voilà, donc je n’aime
pas ça car mon prestige ne me le permet pas. (Sanaa, 28 ans, employée).
Sanaa évite les stands de dégustation. Pourtant, elle ne paraît pas s’opposer aux
Sanaa refuse de faire la queue, non pas pour des raisons d’économie de temps mais
surtout par peur d’être jugée par autrui comme se mêlant à la masse, ou comme trop
pauvre pour s’offrir elle-même le produit. Sanaa ne veut pas être vue par des « gens »,
alors qu’elle est dans une file, « juste pour déguster un truc ». « Son prestige » ne le
lui permet pas. Sanaa est contrainte par une série de normes comportementales qu’elle
a intégrées. Elle appartient à la strate sociale moyenne supérieure dont les normes
334
bénéficie d’un anonymat et les chips offertes pour dégustation dans des pots
dégustation s’organisent avec des stands et des hôtesses auxquelles doivent s’adresser
l’expérience chez [elle] ». En faisant la queue, elle craint d’être assimilée à ces
clientes qui profitent d’une visite au supermarché pour manger gratuitement. Sanaa
individu dans une communauté (Henry, 2005 ; Simmel [1904] 1957 ; Veblen, [1899]
1970 ; Warner 1949). Veblen (1899) fut le premier à montrer comment les individus
les plus aisés reposent sur une variété de produits et services onéreux, ils s’en servent
comme autant de symboles de leur richesse. Par son étude des comportements de la
très haute bourgeoisie américaine, Veblen définit une classe de loisir ou oisive. Il
montre comment le loisir est un gaspillage contrôlé mais aussi une source de prestige
et de notoriété pour celui qui s’y adonne. Il fut le premier à introduire la notion de
consommation ostentatoire.
totalité des objectifs, et serait un outil absolu. Simmel utilise cette caractéristique pour
cherche à compenser son infériorité sociale par son capital financier. Ainsi, le désir
335
hiérarchie sociale : chaque strate sociale cherche à imiter le groupe qui lui est
supérieur.
Plus tard, Warner propose des méthodes pour définir les strates sociales. Des critères
variés sont utilisés parmi lesquels se trouvent les schémas de consommation. Pour lui,
chaque strate sociale développe son propre style de vie et les comportements de
consommation qui lui sont associés. Les modèles de consommation qui sont
Parmi les travaux les plus récents sur les strates sociales, Henry (2005) utilise une
approche par le capital culturel dans la gestion de l’argent pour explorer le rôle du
pouvoir dans la construction du soi. Il montre ainsi que ces conceptions du soi
Le jeu social dans le commerce moderne au Maroc répond à ces résultats : dans
chaque strate sociale, les acheteuses ont une représentation particulière de la femme
ces modèles. Si Sanaa n’ose attendre au stand de dégustation ou ne veut acheter des
fonctionnement d’un stand de dégustation, elle sait qu’il faut faire la file mais elle
socio-culturel marocain.
336
Chaque strate sociale construit ses propres modèles de comportement qui seront
porteurs d’une symbolique particulière. Les acheteuses les plus aisées utilisent des
accessoires tels que les sacs à mains ou les clés de leur voiture, emplissent leurs
chariots de produits perçus comme raffinés (Amine et Lazzaoui, 2011) – tels que du
leur personnel – leur femme de ménage et/ou leur chauffeur suivent en poussant le
chariot. Dans ce dernier cas, les choix sont effectués par « madame » et les employés
se limitent à placer les articles dans le chariot. Des observations similaires à ce dernier
Les travaux de Amine et Lazzoui (2011) ont fait ressortir des comportements associés
aux strates les plus démunies : (1) Resquiller ou attendre longuement à la caisse sans
montrer de signe d’impatience ; (2) Manger ou laisser ses enfants manger dans le
sans achat ; (4) Se promener avec un chariot vide dans le point de vente.
Mais il existe des comportements plus subtils. Pour les strates démunies qui cherchent
à améliorer leur image, les modèles de comportement des strates plus aisées sont
[Au souk], les gens sont ordinaires, normaux, populaires... Ils se comportent
bikhir [bien, à l’aise, sans tension]... Mais ceux qui vont au supermarché, je ne
sais pas... Ils sont spéciaux... Ils sont… N’en parlons même pas ! Vous ne
pouvez même pas respirer... Il faut faire très attention à ne pas commettre une
erreur qui leur donnerait l’occasion de vous regarder bizarrement comme si
vous aviez commis un crime ou qu’ils se disent: elle vient d’où celle là? D’une
autre planète? [rire] (Saida, 20 ans, étudiante).
Au cours de son entretien, Saida montre qu’elle connaît les normes associées à
vente. Mais une série de comportements paraît lui échapper. Elle ne parvient pas à
337
quand ils naviguent dans un supermarché. Saida ne donne pas d’exemple. Elle se
contente d’avouer qu’elle ne sait pas comment elle doit se comporter. Si le commerce
moderne apporte une mixité sociale, les comportements de shopping sont des
appartient chaque client. Il n’y a pas de réelle homogénéité. Certains individus qui
cherchent à améliorer leur image ne maîtrisent pas les codes associés à la strate
supérieure. Meriem est issue de la classe moyenne elle supporte mal la mixité avec
Pour tout vous dire, je suis une personne très maniaque. Je supporte mal les
endroits sales, désorganisés et fréquentés par des gens... vous voyez ce que je
veux dire? ... des Aaroubis. ça me dégoûte et ça m’étouffe. Je sais que c’est un
défaut chez moi mais je suis faite ainsi et je n’y peux rien. C’est comme une
phobie. (Meriem, 42 ans, femme au foyer)
« Aaroubis » pourrait être traduit par « paysan » mais il possède une forte connotation
négative. Il désigne les individus qui ne parviennent pas à connaître « les manières
civilisées urbaines » (Newcomb, 2009, p. 41). Les frontières entre les strates sont très
marquées. « Je ne dis pas que je viens d’une autre planète mais je ne supporte plus
cette ambiance. » dit Aïcha (45 ans, femme au foyer) issue de la classe moyenne.
« C’est la culture du peuple […] Chez nous, les gens, ils s’en foutent » dit Saida (20
Les rapports qui existent entre les strates sociales peuvent être tendus et les
Des fois, des employés font comme s’ils ne nous entendaient pas. Des fois, il n’y
a pas de travail mais ils parlent à d’autres personnes. Je ne sais pas. Et des
fois, ils font semblant de parler à leurs collègues pour ne pas nous adresser la
parole. C’est comme ça : nous sommes des Marocains, on ne s’intéresse qu’aux
apparences. L’employé fait attention à... Si c’est quelqu’un, un Sidi qui lui
parle. Il y aura un “Bonjour, Sidi”, un accueil agréable. Mais s’il voit
quelqu’un d’ordinaire, il ne lui donne même pas un peu de son temps. Et on
338
vient faire des courses! Avec notre propre argent! On n’est pas chez lui! Il n’est
qu’un salarié. (Saida, 20 ans, étudiante)
Saida a l’impression que les employés refusent de la servir parce qu’elle n’a pas de
Sidi, un monsieur qui inspire le respect, pourrait bénéficier d’un service soigné. Saida
Elle pourrait admettre d’être moins bien servie si le vendeur était issu d’une strate
sociale supérieure, s’il était propriétaire du point de vente. Elle pourrait, dans ce cas,
reconnaître les rapports de pouvoir qui existent dans le commerce traditionnel. Mais à
ses yeux, le pouvoir de l’employé n’est pas légitime : il n’est pas un commerçant
n’est plus question de rapport de pouvoir entre les genres dans le discours de Saida
mais bien d’un rapport entre les strates sociales. Saida se trouve donc prise entre deux
mondes. D’une part, le supermarché est une arène où se joue un jeu social. Elle a un
accès physique au supermarché mais elle n’en maîtrise pas les codes symboliques.
Elle se trouve dans une situation où elle se surveille car elle craint les sanctions
sociales, ces regards qui lui rappellent qu’elle appartient à une strate sociale
défavorisée.
Aïcha (46 ans, femme de ménage), Malika (36 ans, femme au foyer) et Lakbira (40
ans, femme au foyer) sont issues d’une strate sociale plus modeste que Saida. Leurs
Elles sont conscientes de leurs lacunes pour évoluer dans le commerce moderne. Elles
l’apprécient, sont heureuses d’y avoir accès et elles ne le questionnent pas. Leurs
339
supermarché car elles échappent au pouvoir coercitif des hommes. Saida au contraire
est plus tranchée. Elle s’étonne de ne pas y trouver plus d’égalité dans les rapports
entre les strates sociales. Elle se trouve contrainte à la fois par des barrières externes
mais également internes car elle s’empêche d’évoluer librement dans le nouvel espace
Des recherches sur la consommation dans les pays en développement ont montré que
l’individu et de son père - avait une influence sur le niveau d’adhérence au style de
vie occidental (Üstuner et Holt, 2010). Plus le capital culturel est élevé, plus les
CONCLUSION GENERALE
Le shopping dans le commerce moderne peut être assimilé à l’une des activités
culturel dans l’adoption des courses dans le commerce moderne. Cependant, nos
340
leur classe sociale. Mais ne pas s’y soumettre serait une atteinte à l’image qu’elles
semble un processus plus délicat pour les femmes issues de couches sociales moins
favorisées. Elles n’appartiennent pas aux classes moyennes, et ne font pas partie de la
permet de lisser les rapports de pouvoir entre les genres mais conserve les rapports
341
342
Conclusion Générale :
recherche. Tout d’abord, il a été rappelé que le shopping comporte deux dimensions :
dimension récréationnelle, qui s’observe par exemple dans l’achat de vêtements. Nous
avons retenu l’expérience des courses ordinaires dans les supermarchés comme
contexte de la recherche car elles font partie du quotidien des consommateurs et elles
sont riches de significations. Mais pour faire son shopping, le consommateur doit
illettré par exemple est capable de développer des méthodes et des stratégies de
coping pour surmonter ses lacunes, naviguer dans un supermarché et procéder à des
343
complexité des courses et révèle les expériences douloureuses des migrants qui
développement. Mais les recherches sur la globalisation semblent avoir négligé les
A l’issue de la revue de la littérature, nous avons fait le choix de nous tourner vers le
appareil commercial au cours des vingt dernières années. Notre question de recherche
se définit comme suit : Comment le consommateur marocain urbain fait-il ses courses
dans un supermarché ?
Cette question est en accord avec nos aspirations et notre posture épistémologique
observons dans leur complexité. Après une première étude, nous avons constaté que
suivante : Comment les femmes casablancaises qui ont accès aux supermarchés
ses dimensions socioculturelles, nous avons opté pour une approche ethnographique.
Nous nous sommes plongée dans l’univers de la femme casablancaise, nous les avons
fréquentées dans leur quotidien pour accéder aux coulisses des courses ménagères. A
344
l’issue de la collecte de données, le corpus se composait de 61 entretiens, 122 pages
Des thèmes fédérateurs ont émergé au cours de l’analyse des données collectées. Tout
d’abord, il est apparu que les femmes casablancaises développaient des méthodes
particulières pour parvenir à acheter dans les supermarchés. Ces méthodes sont liées
au budget alloué aux courses ordinaires, à la manipulation des prix des produits, à
l’emballage, à la marque, et aux réductions de prix. Les méthodes développées par les
d’une part, des méthodes apprises dans le commerce traditionnel et répliquées dans le
supermarché et d’autre part, des méthodes nouvelles que les femmes ont
supermarché est arrivé au Maroc comme un espace vierge des normes sociales
pouvoir patriarcal.
Enfin, nos résultats montrent que la liberté acquise par les femmes dans les
supermarchés n’est pas absolue mais relative. Les femmes négocient les rapports
entre les genres au sein de leur couple vers une plus grande parité au niveau de leur
pouvoir de décision dans les achats ménagers. Les femmes issues des strates moyenne
et supérieure parviennent à y acquérir un degré de liberté négative plus élevé que les
345
des rapports entre les genres mais a répliqué les rapports entre les strates sociales de la
société marocaine.
ensuite les contributions de notre recherche avant de souligner dans une ultime
section les limites et les voies de recherche futures qu’ouvre notre travail.
magasins à l’acheteuse qui utilise ses ressources pour faire son shopping
L’accès des femmes au shopping n’est pas un phénomène nouveau dans les cultures
nouvelles envies. À cette époque, apparaissent les grands magasins, un concept qui
Les articles vendus dans les grands magasins sont majoritairement des vêtements. Les
1985). Les produits offerts sont multiples, variés et disponibles sous un même toit.
L’achat impulsif fait son apparition. L’entrée libre permet aux acheteurs de se libérer
346
du sentiment d’obligation d’acheter quand ils pénètrent dans un point de vente. C’est
le début du lèche-vitrine. Les prix fixes et apparents mettent un terme aux habitudes
alors une activité de loisir pour la nouvelle classe moyenne, et les femmes en
particulier.
d’échapper au poids des travaux domestiques (Bowlby, 1985). A cette époque, les
moderne apparaît alors comme particulièrement séduisant pour les femmes. Les
grands magasins sont faits pour elles, elles sont invitées à y acheter, elles y sont
attendues. La visite de magasin était à cette époque une aventure dans un espace
public, spécialement construit pour les femmes et socialement toléré. Car les femmes
étaient alors exclues de l’espace public. Seules les églises leur étaient accessibles sans
la compagnie d’un chaperon (Fiske, 1989). Dans les grands magasins, les femmes
rencontres, voire des rencontres illicites avec des étrangers. En réponse à une telle
prise de liberté, les séances de shopping étaient sanctionnées par les obligations
voyaient d’un mauvais œil leurs épouses sortir des foyers sans contrôle (Nava, 1996).
Jusqu’alors, les femmes étaient exclues des espaces publics et leurs activités étaient
rendues invisibles par la société patriarcale. Actives ou non, elles ne figuraient pas
dans le paysage public de l’époque (Nava, 1996). À cette époque, les femmes
commencèrent à investir l’espace public. Elles se déplaçaient seules pour rejoindre les
347
magasins et utilisaient des transports publics où elles côtoyaient des inconnus. Le
manière plus générale, les femmes développèrent à cette époque une nouvelle
définition des genres cherchant à bénéficier d’une expression similaire à celle des
Mais la littérature qui atteste d’un tel phénomène est pauvre en publications (Nava,
mutation où la vente prend une place centrale. Gissing (1891, 1895) retrace la vie en
Angleterre à la fin du 19e siècle. Dans Eve’s Ransom, il met en évidence les
Zola (1883) éclairent sur la subjectivité du consommateur moderne et les désirs des
femmes consommatrices. Dans Sister Carrie, Dreiser utilise les traits d’une ingénue
provinciale arrivant à Chicago par le train qui ne peut mettre de limites à ses envies de
shopping mais qui ne dispose pas des moyens financiers pour participer à la
consommation. Carrie peut voir mais elle ne peut pas acheter, et cette incapacité est
source de frustration car elle se sent exclue du monde de la consommation. Dans son
ouvrage Au Bonheur de Dames, Zola retrace l’histoire du Bon Marché et les relations
intimes qui existent entre les « joies des dames » et les « bonnes affaires ». Zola
commun d’utiliser la figure d’une jeune fille inexpérimentée pour décrire l’attraction
348
principalement présentée comme un être crédule qui tombe sous les charmes de la
Mais les nouvelles et romans qui relatent la vie des femmes et leur séances de
shopping à la fin du 19e sont écrits majoritairement par des hommes. Bowlby (1985)
praticité/recherche de la beauté. La femme qui fait des courses est associée au monde
féminité serait similaire, selon Bowlby, à celle qui oppose le commerce à la culture.
sein d’une société patriarcale souleva l’intérêt de divers auteurs au cours des années
comme un être dupe et passif qui se jetait à cœur perdu dans le modèle capitaliste
(Winship, 2000). Le modèle qui est proposé, celui d’une acheteuse à la recherche de
hypnotisée par les lumières et la théâtralisation de l’offre. Fiske (1989) décrit une
femme engagée dans une guerilla, une métaphore militaire empruntée à Umberto Eco
349
patriarcal et capitaliste qui impose ses interprétations et enferme les femmes dans la
1989). La femme guerrière de Fiske veut combattre cette représentation. Elle utilise le
shopping comme autant de raids au cours desquels elle envahit l’espace public. Ces
offensives, certes fort réprimées par la société, lui permettent d’occuper des rôles
Mais l’image d’une femme occidentale confinée dans son foyer à la fin de 19e siècle
est à relativiser. Nava (1996) et Hollis (1979) soulignent que les femmes occidentales
disposaient d’un ensemble de compétences qui étaient valorisées dans leur société.
domestique, l’hygiène et l’éducation des enfants. Hollis (1979) rapporte qu’un demi-
million de femmes était engagé comme volontaires dans des projets de bénévolats
Selon cette perspective, la femme occidentale n’était pas exclue de la sphère publique.
Lors de ses déplacements, elle utilisait les transports publics et envahissait les rues. La
femme occidentale n’était donc pas enfermée dans la sphère privée ; elle jouait au
Au-delà des travaux sur les grands magasins, Winship (2000) analyse la manière par
laquelle les chaînes de magasin ont permis de satisfaire les besoins sociaux d’une
classe émergeante anglaise. Les chaînes de magasins, les chain stores, regroupent un
350
nombre de points de vente qui partagent la même enseigne et ont une gestion
traditionnel car sa famille avait souvent déjà tissé des liens et installé une forme de
relation avec les vendeurs. L’arrivée des chaînes de magasin lui permit d’ « être elle
(Winship, 2000). Ces points de ventes particuliers étaient uniformément illuminés, les
prix et les produits y étaient apparents et rien ne semblait gêner le consommateur dans
l’accès au produit. L’espace ordonné, propre, et spacieux était à taille humaine. Ces
anglaise. La consommation occupait une place importante dans leur vie quotidienne
A ce stade, il paraît important de situer le shopping des femmes marocaines dans les
développement du commerce moderne dans des contextes occidentaux est centrée sur
caractéristique principale de cibler avant tout les femmes. Celles-ci constituaient une
cible qui permettrait d’écouler une production qui s’industrialisait. Elles y étaient
351
attendues et assistées. Or, la femme casablancaise qui s’aventure dans un supermarché
se trouve dans un contexte qui lui est étranger. Elle n’y est pas attendue, et ni les
codes, ni le fonctionnement ne lui sont expliqués, enfin, elle ne dispose pas toujours
Contrairement aux femmes occidentales pour lesquelles l’accès aux grands magasins
était facilité par une structure faite pour elles, les femmes marocaines qui investissent
les supermarchés se trouvent dans un espace qui n’a pas été conçu spécialement pour
elles. Le concept du supermarché tel qu’il a été introduit au Maroc suit avant tout le
Ensuite, la littérature sur les grands magasins et la place des femmes occidentales aux
naïve, qui plonge dans la consommation sans aucun recul et la femme guerrière qui
créature crédule et naïve des naturalistes du 19e siècle. On aurait pu penser que la
abandonnerait cette tâche qu’elle semble trouver difficile. Mais, la recherche a dévoilé
une acheteuse qui s’obstine, qui veut parvenir à acheter dans un supermarché même si
l’opération n’est pas aisée. Si elle profite et jouit du supermarché, la manière dont elle
fait ses courses paraît plus utilitaire que récréationnelle. Elle le voit comme un travail
qui a pour objectif de faire des achats raisonnés et contrôlés, au sens de Thompson,
Locander et Polio (1990). Elle reconnaît les courses comme une tâche complexe qui
352
demande un niveau certain de concentration. Elle aménage donc ses séances de
shopping. Par exemple, elle laisse ses enfants chez McDonald’s pour ne pas être
comparaisons. La femme marocaine veut que ses courses soient sous contrôle. Elle
essaie de ne pas céder à l’impulsif. Elle développe, seule, des méthodes pour prendre
des décisions d’achats. Elle goûte, elle sent, elle calcule ou cherche de l’aide.
l’ingénue aveuglée par l’offre d’un grand magasin où, comme le rappelle Bowlby
La femme marocaine ne ressemble pas non plus à la guerrière de Fiske qui résiste de
avant tout un combat pour parvenir à faire ses courses. Elle ne manifeste aucune
à faire seule ses courses dans un environnement qui lui est étranger et, dans un certain
ouvertement un pouvoir patriarcal. Les relations avec son époux sont révélatrices à cet
égard. Pour aller au supermarché, elle demande l’accord de son époux. S’il désire
l’accompagner, elle se rend avec lui dans le supermarché, même si elle aurait préféré
s’y rendre seule. Les femmes marocaines n’entrent pas en confrontation ouverte avec
leurs conjoints. Elles préfèrent la ruse. Elle feignent l’incompétence, jouent à la petite
sur le shopping des femmes occidentales aux 19e et 20e siècle raconte comment les
353
acheteuses commencèrent à prendre du pouvoir dans la société patriarcale et à envahir
espaces, dans des quartiers éloignés, pauvres, et insalubres (Nava, 1996). La femme
marocaine qui se rend au supermarché n’essaie pas de se rendre dans des endroits de
la ville réputés peu fréquentables pour une femme. Elle fait ses courses et rentre chez
semble pas, à l’heure actuelle du moins, motiver les acheteuses à plus d’investigations
combat ouvertement le pouvoir patriarcal, notre recherche offre donc une troisième
vision de la femme qui s’aventure dans les supermarchés ; celle d’une femme qui
utilise ses ressources pour se créer au sein d’un espace neuf et relativement hostile un
sentiment de liberté face à une société qui régule fortement ses comportements en
public.
concept ou d’une innovation à l’international qui est évoquée. Même si des éléments
moderne dans l’Europe du 19e - le grand magasin - et au Maroc du début du 21e siècle
- avec le supermarché -, nous sommes loin d’être une simple réplique de ce qui s’est
passé dans les pays occidentaux quelques décennies auparavant. Et c’est bien la
culture qui semble avant tout le facteur explicatif de ces différences, confirmant ainsi
354
Section 2 : Le shopping peut-il donner un rôle aux femmes marocaines dans le
Le commerce moderne entre dans les plans de développement de la plupart des pays
Dans les pays les moins industrialisés, le développement a privilégié et servi les
groupes les plus favorisés de la population, laissant de côté des groupes plus démunis
telles que les femmes (Nussbaum, 2003 ; Sen, 1999). Un facteur explicatif a été
annoncé par Sen (1984). Selon lui, les femmes ont appris à exprimer des préférences
adaptatives. Des études ont par exemple montré que les femmes continuent à vivre
avec un mari abusif parce qu’elles pensent que telle est leur destinée (Nussbaum,
2001), d’autres soulignent que des femmes parviennent à exprimer de la joie malgré
une oppression liée à leur caste ou à leur race (Sen, 2002). Les individus qui ont
survie (Sen, 1984, p. 309). De manière similaire, Kabeer (1999) décrit les femmes qui
autre contexte. Les études sur le bien-être représentent donc bien mal leur situation
dans la vie quotidienne (Sen, 1990, 1995, 1999), car si un tel phénomène est observé,
c’est parce que les femmes se sont ajustées à leur statut au sein de la société, un statut
355
La situation des femmes dans les pays en développement fait l’objet de recherches
féministes depuis une quarantaine d’années, initiées par les travaux novateurs d’Ester
elle fut la première à proposer une perspective économique sur la place des femmes
sa soumission.
production. Elle propose une approche orientée vers le marché du travail et met
l’accent sur l’éducation comme levier de pouvoir. Les femmes pourraient avoir accès
par le monde partagent cette perspective. Le quatrième rapport des Nations Unies sur
le développement humain dans les pays arabes (UNDP, 2005), par exemple, offre une
analyse situationnelle de l’état des femmes dans les sociétés arabes en se centrant sur
rapportés comme étant les meilleurs outils pour éviter la mortalité infantile et réduire
356
Le rapport des Nations Unies de 2005 sur le développement dans les pays arabes
révèle que les filles dans les pays arabes obtiennent de meilleurs résultats que les
garçons. Pourtant, dans la sphère publique du travail, les filles arabes ne sont pas
avantagées par leurs résultats scolaires. Éducation ne va pas de pair avec emploi. Au
Maroc, bien que les taux de scolarisation montrent une tendance positive en faveur
des filles (les filles représentent près de la moitié des effectifs dans le système scolaire
actuel), le taux de féminisation chez les actifs n’atteint que 26,7% (HCP, 2012). Les
milieu urbain est passé de 59,8% à 61,8% entre 1999 et 2007. Le taux de femmes
actives quant à lui a baissé, de 22,8% à 19,6%, entre 1999 et 2007. Le niveau
d’éducation des filles augmente mais l’emploi diminue. Les femmes éprouvent des
continue à nourrir l’idée que les filles sont destinées à s’occuper du foyer (UNDP,
croyances destiné à écarter les femmes de la vie publique. L’état matrimonial est
travail. Les taux d’occupation sont plus élevés chez les femmes célibataires que chez
les femmes mariées. Ils tombent drastiquement à 7% chez les mères de 3 enfants et
Mais ce n’est pas l’ensemble des femmes qui inquiète le pouvoir patriarcal (Mernissi,
2010). Un seul groupe est la cible du discours dominant : celui de la femme issue de
valorisant. Cette femme est « tête nue et cheveux au vent, voiture et sac à main avec
357
papiers d’identité et surtout passeport personnel […] Elle est la monstruosité à
maitriser. » (Mernissi, 2010, p. 268). Elle dérange car elle a gagné son accès légitime
l’espace public, elle consomme, achète et affiche son identité individuelle, une
mis en danger. Mais cette femme ne représente qu’une minorité dans le paysage
rural (HCP, 2012) -, soit 2% des femmes marocaines. De plus, le travail salarié ne
actives sont majoritairement peu éduquées - 3 femmes actives occupées sur 4 sont
sans diplôme (HCP, 2010). Ces femmes sont généralement affectées à des travaux
qui ne sont pas forcément source de liberté et qui diffèrent peu de leur quotidien
domestique. Ces femmes qui travaillent n’inquiètent pas le pouvoir patriarcal. Elles
longues heures de bus et qui enfile la djellaba traditionnelle pour prendre les autobus
de nuit » (Mernissi, 2010). Le travail seul n’est donc pas libératoire, et l’éducation
résultats de notre recherche ont montré que la femme marocaine était aussi
358
prisonnière de sa place au sein de sa famille. Or, le travail n’a pas non plus constitué
son rôle de « chef de famille, grand seigneur qui se fait toujours servir, que l’épouse
ne peuvent donc seuls sortir les femmes marocaines de leurs rôles aliénants.
Ce constat ne se limite pas à la société marocaine. Des recherches ont montré que
invoquée est que les changements dans les relations au sein du couple sont lents et
est l’espace le plus délicat pour négocier les responsabilités entre les genres (Adato
and Mindek, 2000; Bruce, 1989 ; Deutsch, 1999 ; Hochschild, 1989 ; Rowlands,
1997). Il leur faut recourir à d’autres moyens pour développer leur pouvoir au sein de
leur couple. Elles doivent acquérir des capacités qui leur permettent de négocier et
Or, la femme marocaine a bien compris l’utilité de cette démarche. Elle cultive depuis
des générations la ruse comme outil pour négocier les décisions de son mari ou de sa
dans la pratique pour les hommes, bien plus compliquée pour les femmes. Si le terme
a disparu en faveur du divorce, le statut de femme divorcée est toujours sensible dans
359
la société marocaine actuelle et il n’est pas plus heureux d’être femme célibataire
(Newcomb, 2009). Les femmes marocaines sont par conséquent très prudentes pour
ne pas entrer en conflit ouvert avec l’autorité patriarcale mais elles cherchent à gagner
Dans les théories féministes, le pouvoir est défini comme une capacité (Hartstock,
1983 ; Karlberg, 2005) et non comme une domination. Selon cette approche, le
pouvoir ne serait pas une fin en lui-même mais il représenterait une étape vers une
plus grande parité entre les genres (Murphy-Graham, 2010). Cette définition paraît
épouser les résultats de notre recherche. Les femmes marocaines utilisent avant tout
des stratagèmes pour gagner plus de liberté sans chercher à contrer ouvertement le
pouvoir patriarcal, sans chercher à prendre la place de leur époux dans la société.
Elles connaissent les limites imposées par la société patriarcale mais certaines femmes
cherchent à les contourner, à se frayer de manière subtile un chemin vers une plus
grande liberté.
relations au sein de la famille marocaine, même si elle peut avoir une influence
indirecte. Des recherches ont montré que l’éducation permettait aux femmes de
développer de nouvelles capacités dans le domaine scolaire mais également dans les
époux (Sullivan, 2004). De manière plus générale, l’éducation permet de modifier les
éduquée que l’on enferme dans son foyer n’a que peu en commun avec une illettrée
360
reléguée à sa cuisine. Pourtant, l’éducation scolaire n’est pas le seul outil dont les
femmes disposent pour acquérir des capacités ou des compétences. Comme évoqué
plus particulièrement ont montré que les capacités s’acquéraient dans différents
compétences attachées à leur rôle traditionnel au sein du foyer. Les résultats de notre
recherche ont mis en lumière que les femmes développaient de nouvelles méthodes
Si les femmes marocaines voient dans le shopping une activité difficile mais
signification forte. Elles font entendre leur voix dans un supermarché : elles
l’investissent et négocient les normes du supermarché pour donner à cet espace des
dans lequel elles ont vu l’opportunité de naviguer vers une plus grande parité au sein
de leur couple. Mais elles y voient aussi la possibilité d’échapper aux contraintes
leur pays. Elles ne veulent plus être mises à l’écart du développement du Maroc, elles
veulent en profiter. Or, la majorité d’entre elles ne peut y parvenir dans l’immédiat
par une participation à la production et l’éducation est d’une aide limitée dans les
rapports entre les genres. L’arrivée d’une nouvelle forme de distribution apparaît dans
361
ce paysage comme un contexte, certes difficile d’accès, mais relativement vierge des
de shopping bien plus volontiers que les hommes, c’est parce qu’elles y voient une
avenue pour construire une alternative à la tradition patriarcale qui les enferme dans
leur statut de citoyenne de « seconde classe » (Belarbi, 2012 ; Mernissi, 2010). Par
marocaines une nouvelle voie pour développer leur liberté et jouir du développement
économique du pays.
Les recherches sur la situation de la femme dans les pays en voie de développement
pouvoir des femmes. Mais ces outils ne semblent pas suffisants dans le contexte
comme une opportunité prometteuse. Notre recherche montre que les ménagères
nouvelles avenues pour développer leur liberté et gagner en pouvoir dans les relations
Mais acquérir un pouvoir n’est pas un processus simple aux conséquences triviales
(Schwartz, 2004). Davis et Elliott (2006) ont montré que la prise de pouvoir des
femmes était un processus difficile et long. Les bénéfices sont réels mais le délai pour
qu’ils se manifestent peut être long. Il n’est pas dans nos propos de privilégier la
consommation comme unique outil vers une plus grande parité entre les genres mais
nous pensons qu’elle offre une avenue supplémentaire pour que les femmes profitent
362
du développement. En ce sens, nous soutenons les propositions de Nava (1996) qui
Section 3 : Contributions
1. Contributions théoriques
Les apports théoriques que nous présentons dans cette section sont de trois ordres. Ils
sont centrés sur la conception du shopping, sur la place de la femme dans l’économie,
La littérature occidentale sur la participation des femmes occidentales aux courses est
Nava, 1996). Cette forme de shopping est généralement perçue comme une activité
ménagères est une activité peu gratifiante. A la lumière de nos travaux, nous
363
proposons de situer les courses dans les supermarchés marocains par rapport aux
que les courses ménagères peuvent être conçues comme un acte difficile, auquel la
ménagère ne se livre pas avec plaisir (Barth et Antéblian, 2001). Dans une perspective
plus fine, deux vues émergent de la littérature sur le shopping. La première peint une
femme aliénée par les courses ménagères, qui les subit comme une véritable corvée
au service de la famille. Dans Feeeding the Family, DeVault (1991) se dresse contre
les perspectives marxistes qui accusaient les femmes d’être avant tout des
société. Elle décrit une femme qui se livre à ses activités ménagères pour satisfaire les
besoins des membres de sa famille, sans être valorisée pour une telle tâche. La femme
« doit sortir pour faire les courses » (DeVault, 1991, p. 60). Les courses n’engagent
ménager est une activité routinière en apparence mais elle présente en réalité de
nombreuses variantes chaque fois qu’elle est exercée. Elle consiste en la recherche
d’articles par une personne – en général la femme dans les contextes occidentaux –
qui seront utilisés par un ensemble de personnes qui ont leurs propres besoins et
préférences. Il s’agit d’une activité complexe peu valorisée dans les contextes
occidentaux. Selon cette perspective, l’acheteuse dans un supermarché est une femme
364
La seconde perspective sur les courses ménagères est proposée par Miller. Dans son
développée par des anthropologues pour développer une théorie du shopping comme
sacrifice. La ménagère qui se livre aux activités de shopping se sacrifie pour le bien-
tout l’amour qu’une femme éprouve pour sa famille. Elle sacrifie des heures de sa vie
quotidiens.
présenter les courses ménagères comme un acte altruiste. La femme ne choisit pas de
faire les courses. Les courses ménagères semblent appartenir au paysage de son
courses sont avant tout guidées par un effacement des désirs de la femme au profit des
besoins de sa famille. Les courses sont soit une corvée dont il faut s’acquitter (Barth
Les résultats de notre recherche paraissent présenter une autre image des courses
consommation alors qu’elle fut longtemps confinée à l’intérieur des foyers, n’ayant
qu’un rôle limité dans le processus de décision de sa famille. Avec l’apparition des
365
espace et un domaine de compétences qui leur étaient jusqu’alors difficilement
Elles développent des méthodes et un savoir qui leur donne un sentiment de liberté. Il
ne s’agit pas d’un acte de sacrifice ni d’une corvée. Les femmes marocaines auraient
pu rester chez elles et laisser à leur époux la charge des courses ménagères, selon la
pratique traditionnelle. Les femmes marocaines ont fait le choix d’investir les
consommation qui n’a pas été conçu pour elles. Les courses ménagères des femmes
marocaines sont avant tout au service d’elles-mêmes. Elles pourraient éviter d’en
avoir la charge mais elles ne veulent pas, car ces courses leur permettent d’échapper à
rapports sociaux.
Les courses ordinaires peuvent donc être perçues selon trois différentes perspectives :
366
Tableau 19: Les trois perspectives des courses ordinaires.
agent de décision. Elle se trouve seule confrontée à des choix et procède à des
décisions d’achat qui ont des conséquences sur la famille. Si la femme marocaine
acquiert un poids dans le processus de décision des ménages, quel est son rôle de
Miller (1995) a montré que le pouvoir des ménagères dans le monde est ambigu. Il est
de la consommation. C’est elle qui fait les courses ménagères hebdomadaires, qui
cuisine, prépare les repas et achète les vêtements pour ses enfants. Elle occupe une
place essentielle dans l’économie mondiale. Elle incarne le maillon indispensable des
367
sociétés les plus développées car elle qui définit le niveau de la demande pour les
produits ménagers.
Son pouvoir ne se limite pas à sa propre nation. La ménagère occidentale est aussi un
agent important pour les pays en voie de développement. Ses goûts et ses préférences,
parfois relayés par les medias, influencent le niveau de la demande d’une nation
développée. Par conséquent, les paysans des pays moins développés dépendent d’elle
(Miller, 1995). Les cultivateurs de riz ou les éleveurs de bétail sont chaque jour plus
leurs vies quotidiennes. A titre d’exemple, les ménagères des pays développés ont
augmenté ces dernières années leur consommation de quinoa, faisant exploser les prix
du marché mondial à tel point que les consommateurs boliviens se trouvent dans
Mais l’acheteuse occidentale n’inspire que peu de respect dans son environnement
social direct. Elle est souvent dépeinte comme modeste et ses compétences sont
économiser quelques euros sur l’achat de poudre à lessiver grâce à ses compétences
en shopping, elle devrait susciter autant de reconnaissance qu’un ouvrier qui parvient
Elle n’a pas acquis les compétences de la femme occidentale pour naviguer dans le
commerce moderne mais elle se bat pour acquérir les méthodes qui lui permettent de
368
faire face aux mutations de son environnement. Contrairement à la femme
la femme analphabète soumise, qui est enfermée dans sa cuisine et qui ne peut jamais
exprimer ses propres choix. La femme marocaine qui fait ses courses dans un
supermarché est fière, et elle s’en vante. Elle peut partager les nouveautés, les
promotions avec ses voisines ou avec ses amies. Elle investit un espace public et
Peu d’écrits relatent les phénomènes liés à la fréquentation du commerce moderne par
les femmes dans les contextes arabo-musulmans. Ces femmes sont traditionnellement
Murtaugh, 2012) montre que les femmes sont devenues une clientèle visible des
semble donc pas être une exception et il semblerait que le commerce moderne
Pourtant, certaines féministes ont décrit le caractère aliénant des courses ménagères et
des travaux quotidiens (DeVault, 1991). La femme des pays en développement risque
aliénante. Mais pour les Marocaines d’aujourd’hui, les courses en supermarché sont
369
et sans pouvoir de décision. En faisant les courses, elles deviennent des agents sur le
marché. Comme la ménagère occidentale, elles font entendre leur voix auprès des
marques en décidant d’acheter ces produits. Elles ne semblent pas encore conscientes
de leur pouvoir, mais elles ont une voix dans le développement de l’économie
mondiale.
Par ailleurs, les résultats de notre recherche montrent que des mères initient leurs
petites filles à une participation active aux courses ménagères dans les supermarchés.
Ces filles jouissent d’une forme de socialisation que leurs propres mères n’ont pas
reçue. Ces observations amènent à imaginer le rôle de la femme au sein des foyers
dans les années à venir. Si les petites filles reçoivent leur mère comme modèle
unique décideur des achats du foyer, un modèle qui est déjà légitimé par le nouveau
quotidiennes telles que les achats du ménage. Se pose alors la question plus précise :
L’achat familial
liées : qui décide des achats au sein de la famille et quelle est la répartition des rôles
370
s’agissait de définir d’une part l’unité de décision et d’autre part le processus de
d’achat, un certain nombre de recherches ont été conduites, mais ces deux questions
renouvellement dans les réponses apportées à chacune d’entre elles. C’est ce que
Comme Davis le rappelle dans son article de synthèse sur l’achat familial de 1976, la
question de l’unité de décision dans l’Amérique du nord est plus complexe qu’il n’y
paraît à première vue : les gens de marketing avaient à l’origine tendance à estimer
que celui qui se trouvait dans le supermarché était aussi celui qui décidait de l’achat.
parfaitement choisir un café en tenant compte des exigences de son mari et que les
pouvoirs sont plus partagés qu’on ne le soupçonnait. Ses réflexions ont stimulé un
certain nombre de recherches, qui prenaient le couple parental comme unité d’analyse
(par exemple Spiro 1983). Mais très vite, d’autres chercheurs ont préféré mettre à
d’autres membres de la famille que le couple parental. C’est d’abord l’enfant qui a
bénéficié de cet élargissement. Dès 1978, Atkin attire l’attention sur le fait que les
enfants n’influencent pas seulement les achats de bonbons, mais qu’ils sont
(Atkin, 1978). Les études sur la participation des enfants se développent et quelques
vingt ans plus tard, Flurry peut dresser un bilan impressionnant de leur participation,
371
qui prend en compte de l’évolution des formes familiales (Flurry, 2007). L’adolescent
n’apparaît que plus tard, mais il occupe rapidement le devant de la scène (Foxman,
Plus récemment, l’analyse du couple parental est délaissée au profit d’autres dyades
issues de la famille : la dyade mère-fille avant tout (Gavisch, Shoham et Ruvio, 2008 ;
Regany 2012) ou la dyade des sœurs (Tinson et Nuttall, 2007). Les grands parents
sont de plus en plus souvent évoqués, mais ils s’intègrent avant tout au titre de la
solidarité familiale, pour dépanner les parents par les services rendus ou contribuer
aux achats. Néanmoins, il ne s’agit toujours que de la famille nucléaire, avec une
Les résultats de notre recherche font entrer en scène un nouveau type d’acteurs ou
plus exactement d’actrices : les sœurs, les quasi-sœurs - les amies tellement proches
qu’elles sont considérées comme telles -, ou mêmes les sœurs de l’époux - dont le rôle
de contrôle apparaît alors. La logique est cette fois non plus ascendante mais
horizontale, ce sont les femmes de même génération qui participent ensemble aux
séances de shopping et au choix des produits. Cette logique horizontale n’est pas sans
rappeler d’une part les résultats obtenus par Regany (2012) qui mettaient en évidence
le forme de répartition des rôles entre les sœurs vis-à-vis de la mère et de ses achats,
dans une population d’immigrées, et d’autre part, l’analyse ethnologique menée par
G. Tillion sur la mise à l’écart social de la femme par sa soumission à des règles
372
Le processus de décision familiale, tel qu’il est envisagé dans la littérature par
desquelles l’influence respective de chacun des époux peut évoluer. Aux hommes
nature du produit à acheter, son adéquation avec l’objectif, son prix, …-, les femmes
enfants adoptent le même schéma : l’influence de l’enfant varie selon les étapes du
Ritchie,1980).
Rien de tel n’émerge des travaux menés ici : les sœurs et les quasi-sœurs ne font pas
part égale avec la femme qui fait ses courses, elles ne servent qu’à valider ses choix.
Elles ne sont pas des partenaires, mais des ressources, ou encore des gardes fous.
Elles ne négligent pas le degré d’expertise de leurs sœurs mais elles privilégient les
code de l’honneur. La femme marocaine fait confiance à sa sœur car elles sont liées à
chargées de les préserver. Les femmes marocaines pèsent leurs mots quand elles sont
informations recueillies pour nourrir des intrigues, ces stratégies dont se servent les
ses séances de shopping. Les femmes expriment dans leur discours que leurs sœurs ne
373
pourraient les mettre en danger en les conseillant mal. Nos résultats indiquent que les
processus de décision non comme le résultat d’un équilibre entre les pouvoirs des
deux époux, mais comme un processus individuel validé par un tiers que le code de
Dans cette validation par un tiers, qui vient suppléer un manque de confiance en soi et
développées (USAID, 2006). Nos données révèlent l’importance des risques perçus
fraicheur des produits et les modes de conservation dans les commerces sont des
leurs produits laitiers sur le comptoir. Les femmes interrogées semblent apprécier les
374
Les supermarchés sont soumis à des normes relatives à la température mais également
à des règles d’hygiène telles que le port de gants, de bonnets pour le personnel
supermarché.
de la marque. Pour offrir une qualité stable, quelque soit le lieu d’achat et le moment,
rappelle des résultats observés dans les pays développés. Depuis quelques années, des
France, les consommateurs n’expriment que peu de confiance quant aux sources
d’autres sociétés traditionnelles, les normes sociales qui régissaient l’alimentation des
375
déplacement de la confiance en un individu – le vendeur - vers la confiance en une
institution – le supermarché.
le rôle central joué par le distributeur dans le développement des images de marque
secteur de la distribution.
ethnologues partis explorer un terrain exotique, dans des contrées lointaines (Geertz,
Rabinow, 1977 [2007]). La plus grande difficulté que rencontre l’ethnographe est de
376
2010, p. 22). C’est grâce au contact avec la population étudiée que le chercheur en
Clifford Geertz (1973) montre combien l’accès au groupe étudié peut s’avérer
difficile. Quand il arrive dans un petit village de Bali, il se trouve dans une position
d’indifférence générale. Mais alors qu’il observe un combat de coq interdit, une rafle
de police vient changer sa position. Il se trouve à fuir comme les autres participants.
Cet incident lui permet d’être enfin admis dans le groupe étudié. Ce récit illustre
anglophone. Elle ne parle pas l’espagnol couramment et elle diffère physiquement des
d’immigrés. Au cours des six premiers mois, elle ne parvient pas à établir des rapports
avec les Mexicains. Mais progressivement, elle obtint des preuves de confiance.
Peñaloza n’a pas bénéficié d’incident critique comme Geertz (1973), qui aurait pu
place avec le temps. Le chercheur outsider au groupe observé se laisse surprendre par
le quotidien qu’il partage avec les participants. Il doit faire des descriptions denses
s’intéressent à leur propre quotidien. Des recherches ethnographiques ont été ainsi
menées sur les repas familiaux (Arnould et Price, 2006), sur la préparation et la
377
ordinaires (Barth et Antéblian, 2011 ; Regany, 2012). Dans ces contextes, la position
sens où il est insider, c’est à dire issu de la même culture que les personnes qu’il
de la distance avec le phénomène à étudier pour se laisser surprendre par des faits qui
pour les surmonter. Mais elle n’offre pas d’outils au chercheur qui se trouve dans une
Le contexte de la recherche ne paraissait pas exotique mais il ne faisait pas non plus
méthodologiques.
Peñaloza (1994), nous n’appartenons pas à la communauté étudiée mais nous nous
sommes promenée en son sein. Nous avons partagé divers évènements ponctuels tels
que des mariages, des fêtes mais aussi des évènements journaliers telles que les
courses ménagères. Nous n’avons pas suivi une ou des familles dans leurs quotidiens
mais nous avons partagé des situations avec de nombreux individus. Cependant, à la
quotidien avant de débuter la recherche. A titre d’exemple, nous faisions déjà nos
378
courses ordinaires dans les commerces casablancais. Mais la méthode originale que
nous avons développée a consisté à retourner sur des lieux familiers soit comme seul
observateur soit pour accomplir nos tâches habituelles mais en observant ce qu’il se
observées sont extraordinaires ? » et « quel est le sens de cette scène ? ». Par ailleurs,
de plus, nous avons multiplié les prises de photographie, y compris et surtout, de lieux
et de scènes qui nous étaient déjà familiers. Puis, nous nous sommes
systématiquement posée les mêmes questions. Cette méthode opérationnalise donc les
par le quotidien.
La seconde contribution de notre démarche prend place dans l’analyse des données.
trianguler les analyses de résultats, nous avons volontairement fait appel à la fois à
des experts outsiders et des experts insiders dans l’objectif d’obtenir des perspectives
étiques du phénomène observé. Les experts outsider qui vivaient à l’étranger ont
n’avons pas demandé aux participants d’interpréter eux-mêmes leurs vécus, comme
l’aurait suggéré une approche herméneutique, laquelle aurait abouti à une perspective
émique. Nous voulions discuter nos propres interprétations avec des experts locaux et
379
De manière générale, nous avons jonglé entre les positions d’outsider et d’insider tout
au long de notre démarche. Pour accéder au terrain, nous avons joué à l’insider. Pour
analyser les données, nous avons alterné des séances d’interprétation en solitaire et
avec des experts. Quand nous travaillions seule, nous nous détachions du terrain et
nous adoptions une position d’outsider. Lors des séances avec des experts marocains,
nous cherchions à être un expert insider. Être insider permettait de développer une
3. Contributions managériales
grande distribution et des autres acteurs du marché tels que les petits commerçants et
qui adopte une orientation marketing est invitée à mener des études avant tout
que l’offre est soumise à un remaniement pour s’adapter aux attentes de la demande
locale. Or, les stratégies adoptées par le distributeur sur le marché marocain nous
380
illustrations en témoignent. Un premier exemple se trouve dans les cartes de fidélité
qui sont proposées aux clients. Ce type d’outil a pour objectif d’augmenter
(Lambin, 1998). Or, la grande distribution au Maroc se trouve actuellement dans une
Un deuxième exemple se situe dans l’affichage des prix. Les linéaires des
supermarchés offrent au client les prix des produits au kilogramme. Les résultats de
notre recherche montrent que certains clients éprouvent des difficultés à lire et à
supplémentaire à gérer de la part des clients. Il semblerait donc que les dirigeants des
Enfin, des paniers en osier ont été proposés à la vente aux caisses de Marjane au cours
été désormais remplacés par des sacs réutilisables verts estampillés Marjane, leur
niveau de demande étant insuffisant. Les clients apprécient avoir des sacs au nom de
l’enseigne quand ils sortent du supermarché, car c’est la preuve qu’ils ont les moyens
381
identiques, à celles utilisées par les supermarchés dans les pays développés. Pourtant,
des auteurs soulignent que la culture a une influence sur certains aspects de la
Usunier et Lee (2009) mettent en lumière l’influence de la culture sur les aspects que
le distributeur doit adapter à la culture du pays d’accueil. Ces points sont globaux et
ne renseignent pas sur les spécificités du marché marocain. À la lumière des résultats
de notre recherche, il apparaît que la culture marocaine a une certaine influence sur
service. Les autres aspects cités par Usunier et Lee (2009) ne semblent pas constituer
382
Nous proposons d’examiner les trois aspects qui nous intéressent dans ce
développement.
relate combien il est difficile pour les femmes marocaines en particulier de faire leurs
courses.. Au Maroc, les supermarchés n’ont pas été initialement conçus pour les
donc les hommes dans cette fonction d’approvisionnement du foyer. Les hommes
marocains ne semblent pas avoir perçu le danger qui pouvait menacer leur pouvoir.
Leurs épouses s’efforcent en effet de faire de bons achats, à savoir des achats qui ont
fait l’objet d’une réflexion. Elles restent soumises à un certain nombre de contraintes
L’expérience des femmes marocaines dans les supermarchés montre qu’il est possible
pour un groupe au pouvoir restreint de créer des espaces de liberté dans et grâce au
Mais les maris auraient-ils été aussi tolérants si les supermarchés avaient été modelés
pour les femmes ? Des publicités véhiculent des images de l’acheteuse insouciante
qui succombe aux offres des vitrines de magasin. L’image 1 montre une jeune femme
en jean qui cherche à entrer dans une boutique. Elle porte des paquets dans sa main
gauche. Un homme en polo et jean, qui paraît être son époux, tente difficilement de la
383
retenir par le bras droit.
Cette publicité montre combien la femme marocaine est stigmatisée dans son rapport
384
l’homme doit maintenir un contrôle pour qu’elle ne gaspille pas l’argent du foyer.
Le discours public sur la femme marocaine qui achète aurait pu être un frein à
l’investissement des femmes dans les supermarchés. Les hommes marocains auraient
pu s’opposer aux visites de supermarché de leurs épouses mais ils ne l’ont pas fait. Ne
l’ont-ils pas vu ?
patriarcal marocain aurait peut-être réagi. Si les époux marocains semblent peu
conscients des risques engendrés par les courses ménagères, ils ont été alertés sur les
Viser de manière ouverte les femmes acheteuses dans les supermarchés pourrait
suppose qu’une personne peut faire certaines choses par ce qu’elle est et non par ce
qu’elle a pu réaliser. Dans une telle culture, ce qu’une personne est dépend de sa
famille, son âge, son sexe, sa religion ou son statut social (Ustuner et Lee, 2009). La
position de la femme dans certaines cultures orientées being illustre clairement ce fait:
parce qu’elle est une femme, elle ne peut travailler en dehors du foyer. La culture
par rapport à sa famille, sa religion ou sa région d’origine ; et les femmes ont un statut
385
Dans les cultures orientées being, les employés sont concentrés sur le client et sur sa
relation avec lui (Hall, 1976). Ils ont tendance à privilégier et à soigner les clients
qu’ils connaissent, alors que des clients inconnus peuvent être mis de côté. Dans une
culture orientée doing, les employés sont concentrés sur la tâche, le service à fournir
Les résultats de notre recherche montrent que les acheteuses se sentent délaissées par
certains commerçants ; Saida (20 ans, étudiante) va jusqu’à accuser des employés de
ne pas lui porter d’attention car elle n’appartient pas à une strate sociale élevée. En
revanche, Fouzia (62 ans, retraitée) n’a pas de difficulté à obtenir l’aide d’un
magasinier pour trouver des légumes qui sont absents des rayons. L’orientation being
de la culture marocaine a de fortes implications sur les rapports entre les employés et
les vendeurs. Il arrive qu’employé néglige un client qui lui est inconnu ou qu’il estime
Les formations auraient pour finalité d’apprendre aux employés à déplacer leurs
regards pour voir en leurs interlocuteurs un client et non plus un individu issu d’une
pourraient gommer leur statut social et gagner en pouvoir grâce à la différence d’âge
qu’elles auraient avec les employés. Dans la tradition marocaine en effet, toute
386
personne plus âgée, fut-elle de sexe féminin, engendre du respect. Un jeune employé
manifestera donc du respect à une femme même issue d’une strate inférieur, si celle-ci
Les travaux qui ont été menés en matière de service à la clientèle en fonction de
favoriserait le libre-service (Usunier et Lee, 2009). Des auteurs viennent nuancer ces
de l’orientation relationnelle (Usunier et Lee, 2009). Dans les cultures neutres, les
individus n’expriment pas ouvertement leurs sentiments mais ils les contrôlent
le libre-service.
marocaine est orientée being et du type affectif, les individus expriment leurs
387
personnel en contact au libre-service. Mais, les femmes expriment une nette
tenir compte du genre du client lors de futures prises de décisions concernant la mise
demande locale laisse dubitatif quant à la pertinence et l’intérêt des études de marchés
réalisées avant son introduction au Maroc. Il est vraisemblable que ces études, si elles
ont été réalisées, aient fourni des résultats bien différents de ce que notre recherche
l’international.
Quand Zola écrivait Au Bonheur des Dames, il laissait entendre au lecteur que le petit
388
récente en France révèle que le taux de fréquentation du petit commerce est en baisse
– 21% des Français déclarent fréquenter moins le petit commerce et 70% considèrent
représente plus un facteur positif étant donné que les clients sont motorisés et qu’ils
l’appareil commercial marocain vers le modèle des pays développés caractérisé par
une présence réduite du petit commerce. Le petit commerce doit donc s’adapter s’il
veut au mieux résister. Une des forces du commerce traditionnel réside dans sa
factures d’eau et d’électricité à l’agent de passage sont des exemples de services que
un service personnalisé que ne peuvent pas concurrencer les grandes surfaces, jusqu’à
Outre le service, les produits offerts peuvent affecter l’image des points de vente. Les
résultats de notre recherche montrent que les commerces de proximité souffrent d’une
marques ont réagi en ce sens. À titre d’exemples, Danone ou Coca Cola ont équipé
389
de conserver les produits à basses températures. Malheureusement, ceux-ci ne
couper l’électricité pour faire des économies. Les consommateurs en sont conscients.
secteur commercial, et rappelle son étroite relation avec la culture marocaine (Rawaj,
2007). Il est donc une priorité pour les pouvoirs publics de protéger ce type d’activité.
L’une des voies possibles consisterait à imposer des normes de sécurité alimentaire et
au Maroc, pour désigner un supermarché, quelle que soit l’enseigne concernée. Les
enseignes sur le marché Marocain manquent donc d’un positionnement fort. Les
pays arabes (UNDP, 2006). Leurs actions sont principalement centrées sur l’accès aux
pensons que les supermarchés peuvent élargir ces actions et œuvrer sur les réflexes
390
alimentaires. Ainsi, des campagnes de sensibilisation aux risques de contamination
par ingestion pourraient avoir lieu dans les supermarchés. Des ateliers de
biberons – pourraient être organisés afin d’aider les jeunes femmes dans leur rôles de
aliments et la gestion des produits congelés – par exemple apprendre à ne pas dégeler
puis recongeler – pourraient également avoir lieu dans les supermarchés. Ces actions
point de vente avant de s’interroger sur la marque du produit. Cette situation paraît
saillante dans le cas de l’achat d’un produit laitier. Dans son discours, l’acheteuse
quant au respect de la chaîne du froid. Une opportunité semble s’ouvrir aux enseignes.
laitiers pourraient par exemple être mises en place. Nous conseillons d’éviter les
section suivante s’attarde sur les limites et les voies de recherches ouvertes par cette
recherche.
391
Section 4 : Les limites et les voies de recherche :
La limite majeure de ce travail réside dans le manque d’information sur le vécu des
femmes quant aux changements sociaux que connaît la société marocaine. Nous
avons centré les entretiens sur le shopping en supermarché. Mais nous n’avons pas
familiales. Il aurait été riche de procéder à des récits de vie. Le récit de vie est le récit
Cette technique aurait été utile pour recueillir des informations sur la manière dont ces
femmes vivent les changements opérés de manière plus large dans la société
marocaine.
Une seconde limite de notre recherche se situe dans l’unité observée. Nous avons
centré nos préoccupations sur les femmes et leur place au sein de la société
marocaine. Cette approche oublie la perspective des hommes. Nous avons effectué
des entretiens auprès de 7 hommes qui n’avaient pas de lien avec les participantes.
supermarché mais elles furent insuffisantes pour rapporter un tableau précis de leurs
attitudes face au rôle de leur épouse dans les décisions d’achat familial. Il aurait été
intéressant d’interroger les époux des participantes pour avoir leur perspective sur les
d’application que nous avons choisi. Les courses ordinaires représentent un champ
392
large et riche (Miller, 1998) mais d’autres formes de consommation auraient pu être
Casablanca fut retenue comme terrain de recherche car elle est une ville moderne
propice aux changements sociaux. Rabat aurait vraisemblablement livré des situations
observées assez proches. Dans des villes renommées plus conservatrices telles que
Ouarzazate ou Tafraout dans le sud du Maroc, les femmes ne sortent qu’à la nuit
tombée les soirs d’été, ne laissant découvrir qu’un seul œil de leur drapé noir. Dans le
nord du Maroc, les femmes occupent les marchés depuis les années 1980 (Kapchan,
1996). La femme marocaine occupe donc les espaces publics à des degrés divers. Par
conséquent, il se pourrait que l’ouverture d’un supermarché dans une région autre que
Casablanca entraine des différences dans le degré de liberté perçu par la femme dans
un supermarché.
Les voies de recherche font écho à certaines des limites évoquées. Tout d’abord, nous
proposons d’inclure dans de futurs travaux les hommes marocains, considérés soit en
eux-mêmes, soit au sein de leur couple. Ceux-ci sont directement concernés par
mères ou sœurs et de comprendre les interprétations qu’ils font d’un tel phénomène.
Sans oublier d’analyser les éventuelles stratégies qu’ils mettent en place pour
s’adapter ou répondre à cette modification des rapports de genre. Une telle recherche
393
aurait pour finalité de comprendre comment les hommes (re)définissent leur
masculinité et, de manière plus générale, comment se (re)définissent les genres face
nous sommes orientée vers la notion de ressources plus que de compétences. Par
conséquent, nos résultats n’ont pas abouti à une investigation approfondie sur la
marocain manipule l’information prix, comment il traduit les prix en rials, comment il
procède à des choix basés sur les prix et comment il fait face aux réductions
promotionnelles de prix.
Mais les compétences récemment acquises interrogent sur l’utilisation que les femmes
en feront. Vont-elles transférer ces compétences dans d’autres domaines ? Cette prise
est étranger. Il serait donc aussi possible d’analyser les expériences des
394
Une voie de recherche se situe en ce sens. Une étude longitudinale permettrait
Par ailleurs, des auteurs ont montré que le distributeur subissait également un
impacts sur les marchés traditionnels. Des mesures comme l’affichage des prix chez
perspective culturelle pour aborder les mutations du marché marocain dans son
ensemble.
supermarché montrent que les mères encouragent leurs filles à procéder à des achats.
Les filles vont-elles suivre la voie de leur mère ? Pour les mères, le shopping
au pouvoir patriarcal. Pour les filles, qu’en sera-t-il ? Verront-elles dans les courses
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Acheteuse sans compétences ? La femme casablancaise face au supermarché
Résumé
Le shopping est une activité quotidienne et routinière en apparence. Mais il cache des
mécanismes analytiquement complexes. Il requiert donc de la part de l’acheteur un
ensemble de compétences spécifiques. Comprendre comment les acheteurs qui ne
disposent pas des compétences requises par l’environnement de consommation
parviennent à faire leur shopping fut l’objectif de départ de cette thèse. La démarche
ethnographique que nous avons ancrée dans le contexte marocain a dévoilé un certain
nombre de méthodes que les consommatrices marocaines empruntent pour faire leur
course dans les supermarchés. Au-delà de ces éléments descriptifs, notre recherche
met en lumière une nouvelle perspective sur le shopping. Au Maroc, il existe une
dichotomie rigide dans le rôle des genres. La configuration émergente du marché avec
de nouvelles formes de distribution semble ouvrir des voies à la femme marocaine
pour s’affranchir de certaines conventions sociales. Ainsi, le shopping utilitaire peut
être une source de liberté.
432