Mariage et famille chez les Yombe
Mariage et famille chez les Yombe
Louvain-la-Neuve
2012
2
DÉDICACE
REMERCIEMENTS
Au terme de ces cinq années de formation doctorale, nous tenons à rendre hommage à
l’Université Catholique de Louvain (UCL), cette institution qui nous a permis de mener une
démarche rationnelle et cohérente en mettant à notre portée diverses occasions de formation
scientifique, à travers les colloques, les journées scientifiques et de recherches thématiques
transversales. Que tous les formateurs et accompagnateurs trouvent ici l’expression de notre
gratitude.
Que les familles Jean Kumbu, Corneille Mbungu, Célestin Nguya, André-César
Mavungu, Fabrice Vandermesse, Jacques Lecocq, Théo Vanderpypen, Théo de Brouwer,
René Larsimont, Francis Dernie découvrent dans ces quelques lignes l’expression de notre
reconnaissance. A tous nos confrères Christophe Munu, Joseph Nyimi, Guillaume Mabiala,
Blaise Mbongo, Charles Wola, Barnabé Tati, César Sambu, Innocent Khonde, Charles
Kasongo, Jean-Claude Ponette, David Nana et au frère Jean-Pierre Pfiti, nous disons merci.
Enfin, notre humble remerciement s’adresse à tous ceux que nous n’avons pas cités.
Qu’ils trouvent également sur cette page la marque de notre reconnaissance.
Sigles et abréviations
INTRODUCTION GÉNÉRALE
6
« Makwela ma Nzambi, bana ba Nzambi (Mariage de Dieu, enfants de Dieu) » disent les
Yombe, lorsqu’ils commencent la cérémonie du mariage coutumier. Le porte-parole (Phovi),
modérateur de cette cérémonie, répète ce proverbe, sous forme de slogan, tout au long de la
cérémonie. Les Yombe veulent signifier par là que le mariage (coutumier) tire son origine du
Dieu Créateur. Ce mariage revêt un caractère sacré et met en interaction Dieu (Nzambi), les
esprits (Bakisi), les ancêtres (Bakulu) et les non-trépassés. « La réalité sacrée et religieuse du
mariage traditionnel réside dans cette interaction entre le monde visible et le monde invisible
où Dieu apparaît comme source de la vie et où les ancêtres interviennent comme les
médiateurs qualifiés qui portent au grand jour le souhait des hommes : avoir la vie en
abondance par la procréation dans le mariage »1. Celui-ci obéit aux principes éthiques et
sociaux édictés par les ancêtres qui, eux-mêmes, les ont reçus de Dieu. Grande a alors été la
surprise des Yombe d’apprendre des missionnaires évangélisateurs que leur mariage est un
mariage païen, Dikwela di bupakanu, en kiyombe. Les missionnaires en sont arrivés à le
qualifier de concubinage sanctionné par la privation des sacrements. Pour une population de
plus de 90% de chrétiens dont plus de 60% sont des catholiques, cette vision « chrétienne » du
mariage coutumier yombe ne pouvait qu’engendrer un comportement qui fragilise
l’engagement des Yombe dans l’Église chrétienne. De plus, ils éprouvent une certaine
frustration qui affecte non seulement l’individu, mais aussi toute la famille. Car, pour les
Yombe, c’est ce mariage qui donne le placet pour obtenir la main d’une fille et aussi pour
procréer. C’est ce mariage qui crée la famille, et donc la société. Dénaturer le mariage
coutumier en en faisant un mobile d’exclusion de la vie sacramentelle à laquelle les Yombe
chrétiens tiennent beaucoup, c’est remettre en question toutes les institutions sociales
générées par le mariage coutumier. Que devient l’Église africaine qui se modèle sur une
famille formée à partir d’un mariage dit « païen » ? Comment les Yombe chrétiens se
comportent-ils devant le mariage d’église qui leur est présenté comme le seul mariage
chrétien, le seul mariage de Dieu (Dikwela di Nzambi) ? Ce mariage n’a-t-il pas été copié sur
des pratiques matrimoniales propres à certaines cultures ? Dans l’élaboration de son éthique
conjugale et de son rite de célébration du mariage, l’Église ne s’est-elle pas approprié les
pratiques conjugales en usage dans les sociétés où a commencé l’évangélisation ?
1
O. J. NYOKUNDA, Indissolubilité catholique et coutumes africaines. Discussions sur le mariage traditionnel
africain, Bern, Peter Lang, 2008, p. 64.
2
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère. L’inculturation de la foi chez les Yombe, Kinshasa, Loyola, 1993, p. 107-
108.
7
Une autre question se pose dans la pratique matrimoniale yombe. C’est celle qui consiste à
savoir pourquoi il y a de moins en moins de mariages coutumiers, alors que prolifèrent
pratiquement les unions libres, appelées Makwela ma kindumba en kiyombe. On évoque
généralement le coût élevé de la dot, alors qu’en réalité, la famille de l’épouse dépense pour
l’organisation de la fête et la contrepartie de la dot un montant presqu’équivalent à celui
apporté par l’époux. On ne prend pas toujours en compte les frais engagés dans la triple
organisation du mariage au niveau coutumier, civil et religieux. Par contre, une question
éthique se pose au niveau des unions qui se forment à la suite d’une grossesse due au manque
de maîtrise de la sexualité. Car, chez les Yombe, une grossesse implique généralement
l’obligation pour le garçon de prendre celle qu’il a rendue enceinte pour former un foyer. On
se retrouve non seulement dans une situation de mariage « forcé », mais aussi devant une
possibilité de polygamie en cas d’une infidélité masculine débouchant sur une grossesse. De
plus, la condition de la femme est généralement affectée, alors que l’homme triomphe dans
tous les cas. Une infidélité féminine se solde généralement par une répudiation. Par contre,
une infidélité masculine peut se solder par une polygamie, surtout lorsqu’il y a une grossesse.
Au bout du compte, c’est toujours la femme qui en souffre, car elle devra faire face aux
assauts de la deuxième conquête de son mari, tout comme les enfants devront apprendre à
partager leur sort avec ceux de l’autre épouse. Se pose ainsi la question du statut et de la
1
M. LEGRAIN, Le mariage des catholiques selon la diversité des cultures en Occident et en Afrique, Paris,
L’Harmattan, 2010, p. 18.
8
condition de la femme et des enfants dans cette société qui accorde à l’homme tous les
avantages même en cas d’infidélité conjugale, alors que la femme subit les inconvénients
aussi bien en cas d’infidélité masculine que pour ses dérives personnelles. Comment le
Yombe va-t-il se comporter devant la nouvelle religion qui vient conforter sa conception sur
l’origine divine du mariage en lien avec la procréation, mais fustige toute forme de polygamie
et de domination masculine ?
Par ailleurs, la détermination yombe à mettre en œuvre des pratiques visant à améliorer la
qualité de la vie, rejoint en quelque sorte la responsabilisation de l’homme par le Créateur vis-
à-vis du monde créé. Par contre, le Yombe rencontre des résistances au niveau de certaines
positions officielles de l’Église, surtout lorsqu’il est question de la procréation. Le Yombe
estime nécessaire de garantir la santé des enfants et de la mère en procédant à un espacement
des naissances conséquent. Pour cette raison, il procède à une séparation temporaire du lit
conjugal Ŕ à ne pas confondre avec un divorce ou une répudiation Ŕ de manière à éviter les
rapports sexuels pendant deux ou trois ans, ou encore il recourt à des moyens chimiques
traditionnels et à des moyens magiques ou encore au coït interrompu. Il est donc attesté que
chez les Yombe, comme chez de nombreux peuples africains, la planification familiale
comme espacement des naissances ne contredit pas l’option d’une famille nombreuse. Elle est
même une norme familiale pour la famille africaine aussi bien traditionnelle que
contemporaine1. En d’autres termes, tout en valorisant la famille nombreuse, la société
africaine met en œuvre des stratégies sexuelles publiques ou privées de régulation des
naissances. C’est sur ce terrain qu’un autre conflit entre la société africaine et l’Église
catholique semble émerger, notamment en ce qui concerne les méthodes de régulation des
naissances. Doit-on simplement ignorer l’option yombe d’assurer la maximisation qualitative
de la santé des nourrissons et des mères au profit d’une doctrine dont il est tout de même
difficile de trouver un enracinement biblique ? Par contre, le Yombe ne pousse-t-il pas trop
loin sa recherche « sélective » de la qualité de la vie lorsqu’il va jusqu’à réserver un
traitement dégradant aux enfants qui naissent retardés mentaux ou avec des malformations, au
point de vouloir s’en débarrasser ?
rituels liturgiques propres. C’est ainsi que le SCEAM a recommandé aux différentes
conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar d’étudier la progression dynamique du
mariage de leurs régions et de l’évaluer à la lumière de l’Évangile. Cela permettrait de voir
comment on peut célébrer chrétiennement cette démarche, de manière à trouver le moment
décisif où peut intervenir la forme canonique. Par conséquent, on pourra arriver à éliminer
l’actuelle dichotomie entre la forme liturgique et la forme coutumière. Les diverses étapes du
mariage coutumier pourront être utilisées pour élaborer une préparation au mariage bien
structurée selon les schémas sociaux de chaque milieu local1. Cet appel a rencontré quelques
timides échos, mais sans engagement véritable, puisque jusqu’à nos jours l’Église d’Afrique
continue à considérer le mariage coutumier comme un concubinage qui prive
automatiquement les conjoints de la vie sacramentelle. Les échos d’une prise en compte des
aspects coutumiers ou traditionnels du mariage africain apparaissent dans les
recommandations du synode diocésain de Kinshasa qui évoque la question d’ouverture vers
une intégration des cérémonies coutumières dans un cheminement par étapes vers la
célébration sacramentelle du mariage « dans le Seigneur ». On y voyait une voie susceptible
de faire disparaître progressivement l’habitude de nombreux chrétiens de dissocier le mariage
coutumier et le mariage religieux2. Avant même le synode diocésain, le cardinal J. Malula
avait déjà évoqué la question de la prise en compte des étapes du mariage coutumier. Il y
voyait un tout dynamique et existentiel effectuant le mariage, et qui est une richesse que
l’Afrique peut davantage exploiter. Car la notion de mariage perçu comme un acte instantané
et ponctuel ne rend pas suffisamment compte de l’expérience africaine dans ce domaine, avec
le soin, souvent minutieux, mis à l’élaboration progressive de l’alliance dans un encadrement
communautaire3.
Si, au niveau de l’élaboration d’un rituel adapté en tenant compte des étapes du mariage
coutumier, il n’y a pratiquement pas d’engagement significatif en dehors des
recommandations de certaines conférences épiscopales, la pastorale matrimoniale et familiale
aux couleurs africaines a déjà posé des pas significatifs. C’est dans ce contexte qu’il faut
comprendre le rôle assigné aux communautés ecclésiales de base et aux commissions
diocésaines de pastorale familiale. Cette pastorale doit aller dans le sens de l’élaboration
d’une spiritualité conjugale qui s’inspire des valeurs éthiques africaines et des valeurs
évangéliques. Elle doit aussi s’activer à mettre en valeur les moyens modernes de
communication pour former, accompagner, encadrer aussi bien les futurs époux que les
couples déjà constitués. Pour le cas de notre diocèse, l’avènement de la radiotélévision
diocésaine Ngwizani et la création de plusieurs centres de formation à travers l’ensemble du
territoire diocésain sont une opportunité à la redynamisation de la pastorale familiale et
matrimoniale.
1
Cf. SCEAM, Recommandations sur le mariage et la vie de famille des chrétiens en Afrique, dans DC, T. 1028
(22 novembre 1981) n° 1818, p. 1020.
2
Cf. J. MALULA (Cardinal), Synode diocésain (1986-1988). Options et directives. Une Église plus engagée
dans la foi, plus apostolique et plus missionnaire, Kinshasa, Archidiocèse de Kinshasa, 1988, p. 11.
3
Cf. J. MALULA (Cardinal), Mariage et famille en Afrique. Intervention du cardinal Malula au Congrès de
Yaoundé, dans DC, T. 1031 (2 septembre 1984) n° 1880, p. 871.
10
3. Méthodologie
Dans notre travail, nous adoptons la méthode inductive. Car, comme le souligne M.
Legrain, « seule une démarche inductive, ascendante, partant des réalités existentielles, et non
pas de principes abstraits se prétendant universels, permettra d’aborder par d’autres biais le
mariage catholique relevant de diverses cultures »2. Aussi commencerons-nous par faire une
description de la société yombe en ses aspects sociopolitiques. La présentation de la morale
conjugale chrétienne à partir des bases scripturaires nous permettra de relever les points de
rupture et de continuité avec la culture yombe.
qui ouvre au dialogue des cultures, pour susciter de nouvelles Pentecôtes. Pour cela, l’Église
se doit d’être fidèle aux mouvements d’accueil et de rupture : ne pas tomber dans un
impérialisme culturel qui ne laisserait à l’accueil de la diversité culturelle qu’un espace trop
mince et systématiquement soupçonneux, ni dans un probable affadissement de la saveur
évangélique engendré par un accueil inconditionnel et non critique1. Néanmoins, le
théologien africain est invité à la vigilance, car, même à ce niveau, il y a persistance d’une
tension entre la fidélité à la culture locale, la fidélité à la modernité, et la fidélité au
christianisme. C’est à ce niveau que notre discours revêt la particularité qu’il voudrait
proposer à l’élaboration d’une éthique théologique matrimoniale qui réponde aux attentes
d’une société aux prises avec la modernité, mais soucieuse de maintenir ses valeurs
culturelles. Le cadre de cette production scientifique demeure la vie conjugale et l’éducation
familiale que nous voudrions décliner dans une structure ecclésiale qui s’inspire de la famille
yombe dans laquelle les individus reçoivent une formation humaine complète, susceptible de
les propulser dans la vie, et de leur apporter l’épanouissement de leur être et de leur personne.
4. Division du travail
Dans la première partie de notre travail, nous ferons une description anthropologique du
mariage chez le peuple yombe, pour en découvrir les valeurs à promouvoir. Nous y mettrons
en évidence les éléments et les pratiques qui peuvent devenir des obstacles à l’intégration de
la personne humaine dans une société chrétienne et moderne. Nous y aborderons les
problèmes concernant la célébration du mariage coutumier en ses différentes étapes et
l’organisation de la vie conjugale et familiale. Dans cette première partie, nous procèderons à
une description socioculturelle de la tribu yombe (premier chapitre), pour ensuite présenter les
éléments constitutifs du mariage coutumier yombe (deuxième chapitre). Le troisième chapitre
en présentera la structure juridique à divers niveaux. La problématique de l’éducation
familiale et de l’initiation à la responsabilité sera l’objet du quatrième chapitre. Le cinquième
chapitre cherchera à décrypter le mode de socialisation initié par les Églises traditionnelles Ŕ
catholique, protestante, kimbanguiste Ŕ au nom de l’Évangile du Christ, à travers les
institutions d’éducation et la catéchèse. La conclusion de cette partie s’efforcera de mettre en
relief les éléments essentiels à proposer à l’assomption de la morale matrimoniale chrétienne.
1
Cf. M. LEGRAIN, L’Église catholique et le mariage en Occident et en Afrique, T. 3 Inquiétudes des
catholiques en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 47 et passim.
12
Paul que nous voudrions éclairer cette problématique : la place du symbolisme nuptial dans
l’enseignement sur le Royaume de Dieu ; les leçons qui se dégagent de la relation sponsale du
Christ avec l’Église. Le deuxième chapitre retracera les grandes étapes de la morale
chrétienne du mariage : la fixation des biens et des fins du mariage depuis saint Augustin
jusqu’au seuil de Vatican II. Le troisième chapitre sera consacré au renouveau de Vatican II et
aux questions contemporaines, notamment celles de la paternité/maternité responsable au
regard des enjeux éthiques des temps modernes. Le quatrième chapitre est une présentation de
la réception d’Humanae vitae et de sa vision de la moralité des méthodes contraceptives. Le
cinquième chapitre exposera le rôle et les devoirs de la famille et de la société dans la
formation et l’éducation de la jeunesse.
Le troisième chapitre amorcera une réflexion sur quelques éléments fondamentaux pour
un projet éducatif. Les étapes du mariage coutumier, la communauté sous des formes
multiples Ŕ famille, Église, État, institutions parascolaires Ŕ forment le registre des éléments
dudit projet éducatif. La famille de base se situe au centre de la pastorale d’encadrement
familial et d’éducation de la jeunesse, par le concours de la commission diocésaine de
13
pastorale familiale, des mouvements d’action catholique chargés de cette pastorale et par un
usage responsable et productif des moyens modernes de communication, dont les supports
audiovisuels, la radiotélévision diocésaine Ngwizani (RTDN). Une section de ce chapitre sera
consacrée à l’éducation initiatique comme processus de socialisation et d’intégration
communautaire de la personne humaine. En plus de la notion même d’éducation dans une
perspective initiatique, les données des sciences humaines constituent également des éléments
de base de notre projet éducatif. Elles permettent de surmonter certains obstacles qui, par le
passé, n’ont pas favorisé l’éclosion de la société africaine et l’épanouissement de la personne
humaine dans ses rapports avec le cosmos, le monde des ancêtres et des esprits, et aussi dans
les rapports interpersonnels et intergénérationnels. A cet effet, les sciences humaines sont au
service de l’éducation et de l’organisation de la vie sociale et familiale.
Première partie :
1
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère. L’inculturation de la foi chez les Yombe, Limete-Kinshasa, Loyola, 1993,
p. 59 : « Yombe », en linguistique, est un thème nominal qui peut recevoir plusieurs préfixes nominaux. On parle
notamment du N-yombe (ou Mu-yombe, Muyombe dont le pluriel est Ba-yombe, Bayombe), pour désigner un
sujet de la tribu Yombe ; tandis que le Mayombe désigne la contrée habitée par les Bayombe. Le Kiyombe est
leur langue, ou mieux, un dialecte du Kikongo, une des langues vernaculaires nationales de la République
Démocratique du Congo. Nzuzi Bibaki utilise plus souvent le concept « Yombe » pour désigner les Bayombe,
c’est-à-dire les sujets habitant le Mayombe. Voir aussi C. VAN OVERBERGH (Dir.), Les Mayombe (État
indépendant du Congo), Bruxelles, 1907, p. 31 ; J.-C. TAMISIER (Dir.), Dictionnaire des Peuples. Sociétés
d’Afrique, d’Amérique, d’Asie et d’Océanie. Préface de Maurice Godelier, Paris, Larousse-Bordas, 1998, p. 351 :
au mot Mayombe, le dictionnaire présente une synthèse sur le Mayombe. Il en présente les aspects physique,
culturel et même sociopolitique.
15
Introduction
De l’avis de plusieurs penseurs, le 20e siècle aura été marqué entre autres par un
bouleversement de la parenté et des idées sur la parenté à travers le monde. Des mutations
profondes ont marqué les pratiques, les mentalités et les institutions qui définissent les
rapports de parenté. C’est le cas de la famille. Pour ce qui est de l’Afrique, le bouleversement
de ce rapport est dû en grande partie à la précarité de la famille sous les effets de la pauvreté
croissante de la population, à l’apparition de nouveaux repères véhiculés par les systèmes
modernes des médias, à l’emprise de nouvelles religions qui ont accompagné le mouvement
de colonisation, et aussi aux alliances interfamiliales fortement influencées par la
multiculturalité. Devant ce brassage culturel, notre identité devient hybride. Pour le Yombe
qui généralement se définit par la référence à ses traditions et à ses ancêtres, une relecture de
sa tradition lui permettrait de retrouver les éléments de base qui ont défini son identité. C’est
ici que se pose la question des outils à mettre en œuvre pour une lecture contemporaine de
cette tradition. On ne peut pourtant pas parler des outils de lecture d’une tradition sans, au
préalable, parler du cadre spatio-temporel dans lequel elle s’est enracinée. S’y ajoute aussi
tout le dynamisme qui a marqué son évolution.
1
M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, Montrouge, Fayard, 2004, p. 10.
2
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 14.
16
Quoi qu’il en soit, notre société considère le mariage et la famille comme deux
institutions étroitement liées. L’une implique l’autre, et constitue le point de départ de la
société. En effet, « c’est dans la famille que, par l’éducation, se forme la structure même de
l’humanité qui est propre à tout homme dans le monde »1. Il est du reste vrai que dans la
société occidentale moderne, le mouvement qui se base sur les transformations des rapports
entre les hommes et les femmes, et sur la pression sociale en faveur d’une plus grande égalité
entre les sexes dans tous les domaines de la vie sociale et personnelle, ainsi que le mouvement
de valorisation de l’enfant et de l’enfance, font que la famille n’apparaisse plus comme le
fondement stable, la cellule de base de la société2. On peut donc s’attendre à ce que ce
mouvement affecte également le milieu yombe, puisque l’aspiration à l’égalité des sexes et la
valorisation de l’enfant, inspirées par les sociétés occidentales et grâce aussi aux efforts
d’application de la Charte des droits de l’homme, s’enracinent dans nos pays africains.
Néanmoins nous ne pouvons nous empêcher de réaffirmer que dans notre société, la
valeur de la famille se fonde sur le mariage, c’est-à-dire, sur l’union conjugale entre un
homme et une femme, dans la perspective de fonder un foyer. A cet égard, tout projet relatif à
la formation d’une communauté familiale n’échappe pas à la qualité du lien qui unit ses
principaux acteurs : l’homme (l’époux) et la femme (l’épouse). Le Yombe est convaincu
qu’un mariage conclu selon les coutumes des ancêtres garantit, mieux que toutes les autres
formes d’alliance conjugale, la réussite de la socialisation de la personne et l’équilibre du
foyer. L’influence de nouveaux mouvements religieux n’affecte généralement pas sa
conception matrimoniale, puisque les formes proposées par les grandes religions
contemporaines Ŕ catholiques, protestantes, pentecôtistes Ŕ ne peuvent pas se substituer au
mariage coutumier. Le Yombe ne se contentera donc pas du mariage chrétien que le
missionnaire lui a présenté comme étant le seul mariage « religieux ». Jusqu’à ce jour, le
mariage coutumier conditionne le mariage religieux. Tous s’accordent à considérer le mariage
comme pilier et fondement de la famille, d’autant plus que ce mariage coutumier a un
caractère sacré et religieux. Il est fondamentalement un mariage religieux pour les Yombe,
parce qu’il met en interaction Dieu, les ancêtres et les non-trépassés.
Dans le Mayombe, on trouve des familles qui se sont constituées à la suite d’un
mariage coutumier. D’autres familles ont commencé par des rencontres informelles
illégitimes, mais se sont formalisées par la suite, en se conformant au rite de célébration
coutumière du mariage, ou en procédant à des formes palliatives de mariage, ou encore à des
célébrations similaires. Bien que de nombreux foyers se soient constitués à la suite des unions
informelles, leur stabilité débouche souvent sur une forme de mariage3. Ceci est d’autant plus
vrai qu’aujourd’hui, beaucoup de jeunes gens s’unissent sans pouvoir s’acquitter des
obligations relatives au versement de l’indemnité matrimoniale. La cohabitation conjugale,
sous le régime du concubinat, est en train de s’imposer sur les formes légitimes du mariage,
1
B. NIMY MOENDO-LENOIR, La famille africaine, lieu d’humanité (valeur et respect de la vie), dans Église-
Famille ; Église-Fraternité. Perspectives post-synodales. Actes de la XXe Semaine Théologique de Kinshasa du
26 novembre au 2 décembre 1995, Kinshasa, F.C.K., 1997, p. 93.
2
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 16.
3
Cf. B. NIMY MOENDO-LENOIR, La famille africaine, p. 93.
17
sans doute à cause du manque de moyens financiers, mais aussi à cause de la multiplicité de
cas de grossesse surprise chez de nombreux adolescents, obligés d’épouser les filles qu’ils ont
rendues enceintes. Mais, par-delà cette problématique du concubinage forcé, se perçoit un lien
étroit entre la formation de la société, avec ses membres, et le mariage, en tant qu’élément
fondateur et stabilisateur de la famille. La prise en compte de l’institution du mariage est une
étape incontournable dans l’étude de la famille. De même, toute réflexion sur le mariage
débouche forcément sur des considérations relatives à la famille.
Pour le Pape Jean-Paul II, c’est au sein de la famille que naissent les citoyens, et c’est
dans la famille qu’ils font le premier apprentissage des vertus sociales. Celles-ci sont, pour la
société, l’âme de sa vie et de son développement1. Cette pensée de Jean-Paul II rejoint
pratiquement la préoccupation qui fait l’objet de notre travail. Nous cherchons, en effet, à
démontrer que le cadre idéal de la formation de base des citoyens du monde, c’est la famille.
Cette formation est d’autant plus efficace que la famille est le fruit d’un mariage légitime,
gage de sa stabilité, et que se trouvent impliqués les membres Ŕ principalement les aînés Ŕ de
toute la communauté, dans le projet de formation de la personne humaine.
Par ailleurs, toute formation ou toute initiation requiert la présence d’un maître ou
d’un accompagnateur. Celui-ci doit avoir une formation suffisante et des capacités adéquates
qui lui permettent d’initier la personne qui est à son école, de faire croître sa connaissance, de
manière à faire surgir sa personnalité. Vuadi précise même que l’éducation suppose la
présence de deux groupes qui s’affrontent : les adultes et les jeunes. La mise en face à face de
deux groupes n’est pas synonyme d’un combat en équipes. Il s’agit plutôt d’une procédure
pédagogique qui favorise la socialisation des cadets par l’accompagnement des aînés. Elle
permet de faire acquérir les mêmes types de connaissance et de formation pratique à une
génération donnée dont les membres n’entreront jamais en conflit avec leurs contemporains.
Ceux qui sont formés, deviennent, par la suite, des personnes capables de s’adapter à leur
environnement et aux normes qui contribueront à l’épanouissement de leur personnalité2.
Dans la société yombe, tous les adultes sont des candidats formateurs des plus jeunes.
Ceux-ci reçoivent leur première formation auprès des premiers adultes qui leur sont les plus
proches : leurs parents directs. La famille, tant nucléaire qu’élargie, est leur première école de
formation à la vie. C’est ainsi que les parents eux-mêmes ont besoin d’être préparés à cette
tâche, non seulement lors de leur initiation, mais même durant le temps de préparation
immédiate au mariage. La formation qu’ils reçoivent doit leur permettre de devenir de vrais
initiateurs, en qualité de premiers responsables de la formation humaine et de l’orientation
sociale de leurs enfants. Tant que l’engagement à la vie matrimoniale est ouvert à la formation
d’une communauté familiale, de type « père, mère et enfants », il implique forcément le
devoir de formation à la tâche parentale, dans toutes ses exigences. Il s’agit, pour les parents,
de devenir des maîtres compétents dans l’accomplissement de leur tâche. Il y a une complicité
1
Cf. JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique Familiaris consortio, n° 42.
2
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique. Vers une pratique ecclésiale émancipatrice (Cas du
Zaïre), Hamburg, An der Lottbek, 1997, p. 31.
18
entre mariage, famille et éducation des enfants, dont l’éthique se déploie dans un dynamisme
socioculturel et historique.
Notre étude porte sur le peuple yombe. Nous connaissons mieux sa culture. En faisant
un survol de cette société, nous constatons que sa culture et ses institutions sociales
connaissent des mutations profondes. Celles-ci sont les résultats des rencontres culturelles que
le peuple yombe a connues dans son histoire, et au cours de ses déplacements. Si l’on peut
retenir des constantes positives dans l’expression de sa culture, il est de toute évidence qu’il y
a également des éléments qui ont subi des transformations structurelles et fondamentales. Ces
éléments ont une influence sur la structure même de la société yombe. Le comportement des
individus en est marqué. Par contre, la famille reste le cadre idéal de la socialisation de ses
membres. Elle marque de son empreinte les premiers pas de l’enfant, tout comme elle porte
les individus en les inscrivant dans une tradition appelée à évoluer au rythme des rencontres
interculturelles et de l’écologie humaine.
1
A.-V. MUKENA KATAYI, Dialogue avec la Religion traditionnelle Africaine, Paris, L’Harmattan, 2007, p.
110.
19
n’est pas restée figée. Elle est dynamique et évolue au rythme de tous les mouvements
socioculturels qui marquent son environnement. Cette première partie prépare les éléments
socioculturels qui serviront de base à l’inculturation, dans la perspective de notre projet
éducatif.
1
L. de SAINT MOULIN, J.-L. KALOMBO TSHIBANDA, Atlas de l’organisation administrative de
l’organisation administrative de la République Démocratique du Congo, Kinshasa, CEPAS, 2005, p. 8.
21
République Populaire du
Congo
-
Manianga
Océan
Introduction
Les Bayombe constituent une des principales tribus de l’ethnie Kongo, à côté des
Manyanga, des Ndibu, des Ntandu et de tant d’autres encore1. Pour certains ethnologues,
comme Van Overbergh, ce sont les riverains du fleuve Congo, qui désignaient les habitants du
Mayombe sous le nom d’« hommes de bois », d’une façon un peu méprisante, en prétextant
qu’ils étaient encore sauvages. Dans ce contexte, Mayombe signifie « pays de bois » ou
« pays des forêts »2. Doutreloux, quant à lui, affirme que, déjà autour de l’indépendance, bon
nombre de chercheurs et d’observateurs se demandaient s’il existait encore une société yombe
authentique, à cause de la disparition de l’artisanat, des croyances et rituels, de la dégradation
des traditions historiques3. S’il est vrai qu’avec l’influence de la religion chrétienne, les
pratiques dites magiques sont devenues plus discrètes, le recours aux tradi-praticiens et la
1
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 60.
2
C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 31. Il ajoute aussi que les habitants du Mayombe ne se désignent pas
généralement eux-mêmes du nom de Mayombe. C’est un nom qu’on donne à ceux qui habitent plus loin, à
l’intérieur. Le Voyageur n’atteint jamais ce lieu dit Mayombe ; c’est toujours plus loin.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches. Société et culture Yombe, Louvain, Nauwelaerts, 1967, p. 8. La
proclamation de l’indépendance du Congo a eu lieu le 30 juin 1960.
23
croyance à l’influence bénéfique ou maléfique des Esprits sont encore perceptibles dans la vie
courante des Yombes. C’est ce qui s’observe aussi dans le domaine de l’art : dans les milieux
ruraux, les femmes tressent encore les nattes avec du raphia. Elles font de la poterie. Nous
remarquons que la musique traditionnelle, le Kintueni, a encore du succès. Jusqu’en Europe,
lorsque les Bayombe organisent une soirée récréative, ils mettent généralement des disques du
Kintueni. Certains instruments de musique et de communication, comme le Tsangu, le Vungi
(une espèce de grosse flûte en bambou), le Khoko (grand gong en bois servant à transmettre
des messages collectifs à grande distance), sont encore d’actualité. C’est pour dire qu’il est
presqu’impensable qu’à l’époque de Doutreloux on ait observé une disparition aussi
remarquable de la culture yombe1.
La nature continue de fournir ses ingrédients pour diverses œuvres d’art et pour la
fabrication d’outils et autres matériaux portant le sceau particulier de la culture Yombe. A
titre d’exemple, le khozi (cerceau) que les hommes utilisent pour grimper sur le palmier en
vue de couper un régime de noix de plame ou pour tirer le malavu (vin de palme) tant frisé par
les Yombe, est singulier au peuple yombe. Bien que les vases en plastic s’imposent de plus en
plus sur le marché et dans les ménages, on observe encore les vases en argile, de fabrication
récente. Certaines lianes rendent possible l’art de la vannerie et du tissage : les ziphidi,
bibubulu, madisi (les nasses), les bisosolo (sorte de passoire) sont des variétés de paniers
toujours en usage dans le Mayombe. Il y a également les zikhuala ou biteva (des nattes tissées
au moyen des lianes et des joncs). En plus de toutes ses pratiques toujours en œuvre dans le
Mayombe, nous signalons également la langue, le Kiyombe, parlée dans le Mayombe et par
les Bayombe, quel que soit leur milieu vital.
sacré a été considéré comme un mariage païen qui n’a rien à voir avec la divinité. S’en
contenter prive les époux chrétien de la vie sacramentelle. Les danses traditionnelles et les
statues étaient considérées comme des œuvres sataniques dont les indigènes devaient se
défaire sous peine d’être excommuniés. Plusieurs de ces œuvres d’art se retrouvent
aujourd’hui dans les musées d’Europe, dont les musées de Tervuren1 et de Louvain-la-Neuve.
Dans ce contexte, les indigènes continuaient leurs pratiques en toute discrétion, loin du regard
du missionnaire et du colonisateur.
De plus, la capacité d’adaptation dont parle Doutreloux est vraie. En effet, les Yombe
se sont toujours adaptés à toutes les innovations avec une remarquable souplesse, intelligence
et efficacité, avec détermination aussi. Dans l’ensemble au moins, les Yombe cherchent
avidement dans cette acculturation les moyens de sortir d’une situation ressentie comme
inférieure2. Au regard de ces capacités d’adaptation aux nouveautés, de la politique
colonialiste et des orientations missionnaires de l’époque, il était devenu difficile, pour un
missionnaire étranger, de retrouver un prototype du peuple yombe traditionnel. Cependant,
un noyau de culture authentiquement yombe subsiste. Ce noyau est visiblement original et
irréductible. En réalité, estime Doutreloux, « l’acculturation des Yombe ne s’est développée,
en gros, que dans les domaines qu’ils lui ont eux-mêmes abandonnés parce qu’ils ne le
tenaient pas ou les tenaient mal »3. C’est ce qui justifie la résurgence de certaines pratiques
longtemps étouffées par la politique missionnaire et colonialiste de l’époque coloniale.
Quant aux autres domaines de la vie, les Yombe considèrent la tradition ancestrale
comme une référence incontournable. Toute leur vie en est marquée, de sorte que dans le
domaine matrimonial le mariage coutumier a le dessus sur toutes les autres formes de
mariage. C’est dans ce contexte qu’il y a coexistence de trois types de mariage : le mariage
coutumier, le mariage religieux dont la forme varie selon la religion dont se réclament les
conjoints, le mariage civil qui est plutôt une obligation civique imposée par l’administration
publique. Si le mariage civil est considéré comme un devoir civique, voire même une
contrainte administrative dont le manquement peut donner lieu à des pénalités, le mariage
religieux est davantage perçu comme une formalité religieuse et culturelle. Pourtant ce
mariage est en train de prendre de l’importance à cause de son apparat et de son prestige dans
la société moderne. Le mariage religieux revêt de plus en plus des allures solennelles dans les
milieux urbains, alors que le mariage coutumier garde son caractère familial et
communautaire. Néanmoins il a sa valeur propre, parce qu’il est le lieu du déploiement de la
sagesse ancestrale et de la solidarité clanique. Il met en interaction Dieu, les ancêtres, les
défunts de la famille et les non-trépassés : « Makwela ma tsi, batu ba tsi, batu ba Nzambi
(Mariage terrestre, hommes terrestres, hommes de Dieu) », disent les Bayombe. Cela signifie
que le mariage est célébré selon la coutume de ce monde, par des hommes de ce monde,
1
Nous y avons personnellement vu la statue de Khonde portant des clous, des ziphidi en provenance de Vungu,
les Zinduda du Mayombe et bien d’autres outils et œuvres d’art d’origine yombe.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 8. Le Yombe n’hésite pas de se faire passer pour un homme
civilisé, au point d’avoir du mépris pour les autres cultures. A titre d’exemple, depuis longtemps le Yombe
utilise la cuillère pour manger, alors que ses voisins les plus proches préfèrent maintenir leur tradition qui
consiste à prendre ses mets directement à la main.
3
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 10.
25
respectueux de cette coutume. Ce mariage est reconnu par Dieu puisque les hommes qui l’ont
fêté sont fidèles à la coutume1. On comprend que le Yombe maintienne ce mariage et le
considère comme supérieur aux autres formes du mariage et qu’il le considère comme un
mariage sacré. L’éclat que revêt le mariage chrétien dit « religieux » peut être assimilé aux
pratiques qui manifestent l’acculturation du peule yombe.
Quoi qu’il en soit, nous pouvons affirmer, avec Vuadi Vibila, que l’étude sur un
peuple dont la seule œuvre littéraire est la tradition orale, présente quelques difficultés, surtout
lorsque l’on veut appliquer les méthodes traditionnelles classiques de la science2. Néanmoins
le témoignage de quelques Anciens et les écrits des premiers missionnaires et ethnologues
rapportent des éléments pouvant servir de toile de fond à l’élaboration d’un travail
scientifique. De plus, il y a toujours quelques éléments de survivance culturelle dans le
quotidien de la vie des Yombe contemporains. Le besoin d’élargir les horizons nous obligera
à recourir aux références relatives à l’ethnie Kongo, dont le Yombe constitue une souche, et
dont l’étendue est plus importante, tant sur le plan socioculturel que sur le plan des
monographies3.
Sur le plan historique, les Bayombe faisaient partie de l’ancien royaume du Kongo
découvert par le portugais Diego Cão en 14824. C’est à l’issue d’une dispute au sein de la
famille, qu’une partie du clan royal aurait émigré vers la rive gauche du fleuve Kongo. On
parle également de la préexistence du royaume de Luangu bien avant le 14e siècle. Ce
royaume aurait été divisé en trois entités par la suite, avec trois roitelets : Kakongo, Ngoyo et
Bungu. C’est Lukeni, dernier fils du roi Bungu qui, n’ayant pas pu vaincre ses frères pour
régner sur l’ensemble du territoire, aurait traversé le fleuve Congo pour s’établir au sud-ouest
de ce fleuve5. Les traditions historiques attestent que Nimy Lukeni, prince « cadet » et non
« aîné », est l’ancêtre fondateur du royaume Kongo. « Provenant d’une seigneurie au nord du
fleuve, il vint s’installer avec ses compagnons sur les terres méridionales et, par des jeux
d’alliances, les nouveaux venus arrivèrent à se faire admettre et à dominer les autochtones »6.
De l’histoire du Mayombe on ne peut tracer encore que les grandes lignes, faute de documents
1
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 108.
2
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 19.
3
Cf. L. MONNIER, Ethnie et intégration régionale au Congo. Le Kongo Central 1962-1965, Paris, Edicef,
1971, p. 3 : Pour Monnier, le peuple Kongo est celui dont l’histoire est la mieux connue en Afrique Centrale,
puisque sa connaissance remonte à l’ancien royaume Kongo, vers la fin du XIVe siècle. Les Yombe font partie
de ce royaume ; voir aussi A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 15 : Doutreloux affirme que, dans la
littérature concernant le groupe Kongo avant la période contemporaine, les Yombe ne tiennent que relativement
peu de place. Il y a très peu d’allusion au Mayombe, et très peu de notations détaillées sur ce pays et ses
populations. Mais la partie de la littérature sur le Kongo, traitant des populations côtières (Vili, Kakongo et
Loango), intéresse directement les études concernant les Yombe, à cause de leur parenté étroite.
4
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 61 ; VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 27.
5
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 61 ; J. VANSINA, Notes sur l’origine, p. 34-36 ; Voir aussi B.
DAVIDSON, Les Africains. Introduction à l’histoire d’une culture, traduit de l’anglais par Michel Janin, Paris,
Seuil, 1971, p. 44. Nous faisons remarquer que les auteurs emploient indifféremment les noms Kongo et Congo
pour désigner le fleuve Congo.
6
I. NDAYWEL E NZIEM, Histoire du Congo, p. 48.
26
et d’un examen exhaustif et approprié des traditions orales1. Toutefois une constante semble
émerger de l’origine commune de toutes les tribus qui se réclament de l’origine ethnique
Kongo. Qu’il s’agisse des Vili, des Bembe, des Yombe, des Sundi ou des Kongo proprement
dits, leurs récits fondateurs s’attribuent une matrice semblable : celle de l’ancien État de
Vungu, ou Bungu, que le mythique Nimi a Lukeni aurait quitté pour fonder le Kongo dia
Ntotila, l’État du Kongo2. Or, justement, c’est au centre du Mayombe que l’on trouve encore
les villages de Vungu, une survivance du royaume ou de l’État de Vungu.
Par ailleurs, A. Doutreloux parle de trois courants migratoires3 qui auraient été à la
base de la constitution du Mayombe. Dans le premier courant, les immigrants seraient venus
du nord, pour traverser le bas et le moyen Lwangu. Ils ont laissé les Vili sur la côte, à l’ouest.
En se dirigeant du côté est, ils auraient traversé les savanes du Kakongo pour parvenir aux
confins du Mayombe où le groupe s’est divisé en deux branches. La plus importante est allée
vers l’est, au sud de la Lukula, jusqu’à la région de Seke Banza, pour remonter vers le nord-
est, entre les sources de la Lukula et de la Tombe (Sumbi)4.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p.33.
2
Cf. J. NSONDE, L’art Kongo : une vision du monde complexe, dans De Ch. FALGAYRETTES-LEVEAU
(sous la dir. de), Arts d’Afrique, Paris, Gallimard, 2000, p. 255.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 36; VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 27.
4
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 36.
27
Selon A. Doutreloux, ils « se distinguent eux-mêmes de leurs voisins par leurs clans.
L’interprétation des divers groupes qui constituent actuellement le peuplement du Mayombe
s’exprime dans le mythe de la femme-aux-neuf mamelles, mère des neuf clans yombe
officiels, Makaba, Mankuku, Manyanga, Matsundi, Mbenza, Mpudi, Nanga, Ngimbi,
Numbu »4. Ce mythe de la femme-aux-neuf-mamelles est un des critères, qui détermine
l’identité du Yombe, en tant qu’elle est la marque de la conscience de son existence, à
l’origine de son histoire. Mbangala, la femme-aux-neuf-mamelles est l’ancêtre mythique du
peuple yombe. C’est elle qui a transmis son « sang » à tous ses descendants. Le « sang », ici,
doit être considéré comme un concept qui donne un sens social à une composante vitale,
concrète des individus concrets. Il est donc un don, un élément de leur corps qui
simultanément les rattache directement à leurs ancêtres, Mbangala et ses neuf enfants
1
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 37 et passim. A. Doutreloux ajoute que la culture et la structure
sociopolitique du Royaume Congo dérivent directement de la culture et de l’organisation sociopolitique yombe.
Mieux que les Kongo méridionaux ou même leurs voisins atlantiques, Vili, Woyo, Solongo, les Yombe ont pu
maintenir leur culture et leur civilisation propres. Voir aussi B. DAVIDSON, Les Africains. Introduction à
l’histoire d’une culture. Traduit de l’anglais par Michel, Paris, Seuil, 1971, p. 44 : Davidson précise que c’est
aux alentours de 1350 qu’un peuple vivant sur la rive nord du Congo, non loin de son embouchure, s’était séparé
suivant un processus familier, pour s’en aller vers le sud, au-delà de la Grande Rivière. Par besoin de plus de
terre, un fils de Chef avait rassemblé des partisans, et avait quitté sa terre natale. Ils ont pénétré l’Angola du
nord, et sont arrivés sur le territoire des peuples Mbundu et Mbwela. C’est là qu’ils ont conquis un petit pays qui
deviendra leur capitale : Mbanza ou Sao Salvador ; voir aussi P. DEMUNTER, Luttes politiques au Zaïre. Le
processus de politisation des masses rurales du Bas-Zaïre, Paris, Anthropos, 1975, p. 34-35 : Pour P.
DEMUNTER, il y a des traces récentes qui révèlent l’existence, dès avant la découverte portugaise, d’une forme
étatique originale dans le royaume Kongo. Le fondateur de cet État serait Ntinu Wene. Celui-ci aurait quitté le
petit royaume de Vungu situé au nord du fleuve Zaïre, dans la région du Mayombe, avec un groupe de parents et
alliés vers la fin du XIIIe siècle. Son père aurait été le chef et le fondateur du royaume de Vungu. Wene et ses
hommes auraient décidé, à la suite d’une querelle familiale, de quitter leur pays natal et se seraient emparés des
terres situées au sud du fleuve, appartenant aux clans des Ambundu et Ambwela. Tous ces éléments confirment la
préexistence du peuple Yombe à celui de l’ethnie Kongo, bien que celle-ci ait acquis une envergure plus grande.
2
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 37.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 27.
4
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 31 ; L. DE HEUSCH, Le roi de Kongo et les monstres sacrés.
Mythes et rites bantous III, Paris, Gallimard, 2000, p. 137-138 ; VUADI VIBILA, Femmes et réflexion
théologique, p. 26.
28
correspondant aux neufs clans conventionnels du Mayombe. Ce sang les rattache aussi à tous
ceux qui ont reçu le même don en partage1. C’est ce qui justifie l’étendue de la fraternité chez
les Yombe. Lorsque le Yombe arrive dans un village éloigné du sien, et qu’il décline l’identité
de son ancêtre, tous ceux du village qui se réclament de cet ancêtre l’accueillent comme leur
vrai frère. Si c’est un descendant de cet ancêtre qui a créé ce village, le nouveau venu peut
être autorisé à y bâtir une maison sans frais de concession. Tel est le cas des neufs clans
conventionnels2. L’appartenance à la tribu Yombe se détermine par la descendance d’un
ancêtre yombe et non par des critères administratifs communaux.
nord1. A l’époque qui a suivi le début de la colonisation, la région du Mayombe était divisée
en quatre territoires : Tshela, Lukula, Seke Banza, Boma.
Dans notre travail, il est question des Bayombe vivant dans cette contrée
correspondant au territoire décrit par Van Overbergh. Ils ont la même culture que leurs frères,
membres des mêmes clans, vivant au Congo Brazzaville, au Cabinda et en Angola. Ceux-ci
ont émigré dans ces autres pays, en gardant la même configuration clanique, et ont continué
d’entretenir des échanges réguliers.
La région nord du Mayombe a une population fière et belle, d’une grande densité, avec
des agglomérations très importantes placées les unes à côté des autres, notamment les villages
riverains de la Lukula et de la Lubuzi. Ces villages ont des populations très nombreuses 4.
L’étude récemment menée par L. de Saint Moulin sur le Mayombe fait mention d’un district Ŕ
le district du Bas-Fleuve Ŕ de trois territoires (Lukula, Seke-Banza, Tshela), de dix-huit
collectivités, de cent soixante-deux groupements et de deux cités (Lukula et Tshela)5. En
réalité, depuis les années 1980, le Mayombe connaît l’émergence de plusieurs agglomérations
au statut urbano-rural. Leur configuration sociale et administrative se distingue des structures
coutumières. Parmi les grandes agglomérations les plus remarquables figurent les cités de
Lovo, Lemba, Patu, Moenge, Lukula, Nsioni, Tsundi sud (Mbata-Mbenge), Loango, Tshela,
Tsanga nord, Tsanga sud. Les populations de ces cités proviennent des villages divers du
Mayombe et même d’autres régions de la République Démocratique du Congo. C’est ainsi
que la vie s’y organise en quartiers comme dans d’autres grandes villes du pays. De
nombreuses Églises de réveil s’y implantent aussi et y font la conquête de leurs adeptes.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 19.
2
C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 31.
3
C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 33. Il convient de signaler que les auteurs consultés emploient
indifféremment « Cabinda » ou « Kabinda » pour désigner la même contrée, et « Loango », « Lwango » et
« Luango » pour désigner la même région. Loango est aussi utilisé pour signifier le fleuve Shiloango. Doutreloux
parle du Luango ou du Lwango pour désigner ce même fleuve, dont la rivière Lukula est le principal et le plus
grand affluent.
4
Cf. C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 61.
5
Cf. L. de SAINT MOULIN, J.L. KALOMBO TSHIBANDA, Atlas de l’organisation administrative, p. 19.
30
Le territoire du Mayombe mesure environ 16.000 km². « Il est recouvert sur presque
toute son étendue d’une épaisse forêt équatoriale entrecoupée de petites savanes boisées. Il est
arrosé, en plus des pluies dont la saison dure sept mois Ŕ du 15 octobre au 15 mai environ Ŕ,
par un réseau très dense de petits et moyens cours d’eau dont les principaux sont : le fleuve
Shiloango au nord, son affluent la Lukula au sud et la Lubuzi, affluent de la Lukula au centre.
Il possède toutes les caractéristiques de la grande forêt équatoriale africaine : sol fertile et
d’une grande humidité constante, sylve de haute futaie, flore et faune abondantes et variées,
etc.»4. On assiste actuellement à une disparition progressive de la forêt, à cause d’une intense
exploitation du bois par de grandes sociétés. Celles-ci n’ont malheureusement pas mis en
œuvre une politique de reboisement. Le manque d’emploi et l’appauvrissement croissant de la
population favorisent également l’exploitation du bois de chauffage pour la fabrication des
braises. Par conséquent, la grande forêt du Mayombe est en train de se transformer en brousse
ou en savane herbeuse.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 20 ; NTAMBU NDAMBI, Le cycle de la vie, p. 7 ; NZUZI
BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 60 : Nzuzi Bibaki précise que cette province est comprise entre la 4e latitude Nord et
la 13e latitude sud.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 20 ; C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 41-42 : Van
Overbergh affirme, par ailleurs, que le Mayombe a de nombreuses collines abruptes dont les plus élevées sont de
500 à 600 m, rarement 700 m d’altitude, à l’exception de la partie très accidentée, recouverte des forêts vierges
et comportant un massif de montagnes appelé Madia-Koko. Ce massif s’étend du sud-est au nord-ouest, avec des
altitudes dépassant les 800 mètres, et donne naissance à de nombreuses rivières au côté de la Lubuzi.
3
Cf. L. DE SAINT MOULIN et J-L. KALOMBO TSHIBANDA, Atlas de l’organisation administrative, p. 19-
20 : tous les 169 sont explicitement dénombrés et classés selon les Secteurs et les territoires.
4
NTAMBU NDAMBI, Le cycle de la vie, p. 7 ; NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 6.
31
Les précipitations annuelles avoisinent les 1000 mm à l’ouest, 1250 mm à l’est. Les
températures extrêmes peuvent atteindre des maxima de l’ordre de 39°, et des minima de 14°,
ou même 8°, la nuit, en saison sèche. Celle-ci dure environ 5 mois. Selon Doutreloux, la
saison sèche est un temps mort, une période où l’on végète dans le froid humide, la disette. Il
y a beaucoup de maladies et de décès durant cette période, mais aussi des querelles et des
conflits1. Il est presqu’impensable qu’il en soit tout-à-fait ainsi, car à la fin de la saison de
pluie commencent la récolte des tubercules Ŕ ignames, maniocs, patates Ŕ et la période idéale
pour la chasse et la pêche. C’est durant cette saison que l’on tire avec beaucoup plus d’aisance
le vin de palme (Malavu ma ngasi) qui agrémente les soirées récréatives et les grandes fêtes.
Les palmiers étant généralement plus secs, les grimpeurs ont moins de risque de chuter.
L’absence de pluie durant cette saison favorise l’organisation de grandes fêtes et les grandes
cérémonies religieuses, culturelles et politiques, dont l’investiture de certains chefs, les
ordinations sacerdotales et l’intronisation des pasteurs des Églises protestantes et des Églises
du réveil. C’est aussi une période favorable à l’organisation des palabres. Tous ces éléments
en font plutôt une période de grande réjouissance et de fraternisation, plutôt qu’une période de
disette comme le prétend A. Doutreloux2.
Sur le plan géologique, le Mayombe est une région cristalline de type archéen à
l’ouest, mais coupé de synclinaux de rochers métamorphiques plus récents, à l’est. Le sous-
sol offre divers types de schistes, de granites, de gneiss, de nombreux gisements de fer, des
filons aurifères, du cuivre, des gisements de bitume3. Il y a également beaucoup de roches
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 21-22 : Parlant de deux saisons qui s’alternent durant l’année
civile, à savoir la saison sèche et la saison des pluies, A. Doutreloux a constaté que les Bayombe considèrent la
saison sèche, appelée Sivu en Kiyombe, comme un temps mort. Aussi prennent-ils en compte l’année, appelée
Mvu ou Mvula en Kiyombe, en référence aux saisons de pluie (la pluie se traduit par mvula en kiyombe). Les
Yombe parlent d’une année de pluie intercalée par une saison sèche, allant de novembre (début de la saison des
pluies) en octobre ; voir aussi C.VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 37 : il a estimé les pluies à une
moyenne annuelle de 1403 mm, après une observation de 2653 mm en 1898, et de 892 mm en 1904 ; NZUZI
BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 153 : Nzuzi Bibaki présente une alternance des saisons, qui correspond à ce que le
Mayombe connaît actuellement. Il écrit ceci : « Notre pays, le Congo-Zaïre, situé de part et d’autre de la ligne
équatoriale, connaît, dans sa partie tropicale où se trouve le Mayombe, deux saisons : du 15 octobre au 15 mai, la
saison des pluies durant laquelle s’alternent les grosses pluies et les chaleurs accablantes, et du 15 mai au 15
octobre, la saison sèche caractérisée par l’absence de pluies et par le froid à cause du ciel toujours couvert.
Cependant la température ne baisse normalement pas en dessous de 15°C » ; J.-C. TAMISIER (Dir.),
Dictionnaire des peuples. Sociétés d’Afrique, d’Amérique, d’Asie et d’Océanie, p. 351.
2
Cf. Généralement les célébrations des mariages coutumiers ont lieu durant cette période. Les Églises locales Ŕ
catholiques, protestantes, kimbanguistes et même les Églises de réveil Ŕ organisent les cérémonies d’ordination
des prêtres ou des pasteurs et d’autres cérémonies analogues durant cette période.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 20.
32
dans le lit des cours d’eau et sur les escarpements. Les roches des escarpements sont
généralement recouvertes d’une couche épaisse de terres d’altération latéritique avec, en
surface, une couche d’humus forestier1.
En effet, dès la fin du XIXe siècle, Léopold II avait pris l’initiative de produire
l’identité cartographique du Congo et de créer ainsi la nationalité congolaise. C’est par le
décret royal du 1er août 1888 que le pays fut subdivisé en districts dirigés par des
commissaires de district. A ce sujet, I. Ndaywel signale que c’est le Bas-Congo, dont le
Mayombe fait partie, qui fut la région la mieux maîtrisée et la mieux pourvue, par souci de
favoriser la rentabilité économique5. L’érection des districts a impliqué la formation des
territoires, des collectivités ou secteurs et l’intégration des groupements de familles et de
villages dans l’organigramme de l’administration coloniale. A côté des villages figurent
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 20 ; C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 38-39 :
l’auteur distingue trois zones géologiques au Mayombe : le Littoral, dans la zone maritime, faite d’un plateau
peu élevée se terminant en face de la plage par un escarpement en falaise. Le sol y est sablonneux et argileux,
souvent marécageux, avec formations latéritiques concrétionnées et scoriacées. On y trouve une formation
gréseuse horizontale renfermant les gîtes de bitume, un gîte de pétrole. La deuxième zone est cristalline. C’est
une région élevée, accidentée, aux rivières coupées de chutes et de rapides, généralement couverte de forêts :
c’est le Mayombe proprement dit. Sa partie occidentale est archéenne, avec des gneiss granitoïdes,
amphiboliques, des micaschistes, des schistes amphiboliques et des roches éruptives. On y trouve aussi des gîtes
de magnitite et digiste, ainsi que quelques filons de quartz aurifère. C’est la partie située entre Boma et Isangila.
La troisième zone, celle des Basundi se situe dans le nord-est du Mayombe. C’est le prolongement septentrional
de la zone schisto-calcareuse. On y trouve d’épais conglomérats à cailloux peu abondants et à pâte schisto-
argileuse, des schistes calcareux, des calcaires gris bleu et de véritables marbres blancs, gris et roses.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 27 ; C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 413 : pour
Van Overbergh, le Mayombe était divisé en territoires qui étaient sous l’apanage de quelques grandes familles.
Chaque localité porte le nom du chef local suivi de la particule rappelant la famille princière de laquelle il est
issu ou dont il est l’allié.
3
Cf. C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 413.
4
A. SOHIER, Le mariage en droit coutumier congolais, Bruxelles, Librairie Falk fils, 1943, p. 16 : Au sujet de
la vie politique dans la société traditionnelle congolaise, A. Sohier dit que le pouvoir politique était pratiquement
inexistant dans certaines régions. On y trouvait une juxtaposition de groupements familiaux indépendants les uns
des autres, et n’ayant comme organe commun que des conseils d’Anciens. Il a ajouté que le président de ces
groupements était désigné par ses pairs, mais qu’il n’avait pas de pouvoir propre. Cette situation a changé depuis
belle lurette. Le candidat proposé par les anciens au poste de chef de groupement familial est nommé par les
autorités administratives. Son pouvoir est réel.
5
Cf. I. NDAYWEL E NZIEM, Histoire du Congo, p. 116-117.
33
actuellement les quartiers dans les agglomérations et dans les cités. Aujourd’hui plusieurs
villages sont en train de se transformer en cités ou en agglomérations le long de grands axes
routiers. Ces villages changent de dénomination et deviennent des quartiers ou des avenues. A
titre d’exemple, notre propre village qui était Konde di Kivutu est devenu l’avenue Ntela
Pfumu. Il est sorti de la structure traditionnelle du groupement Yanga. Il est devenu une mini-
structure de la cité de Tshela. Les premiers responsables des quartiers, tout comme les chefs
des villages, sont actuellement nommés par la hiérarchie politico-administrative. De manière
parallèle, l’organisation missionnaire a intégré le village comme structure ecclésiale de base
dont l’ensemble constitue un sous-poste ou une quasi-paroisse. Plusieurs sous-postes
constituent une paroisse. Plusieurs paroisses forment un diocèse. Le Mayombe se trouve dans
le diocèse de Boma. Il en constitue même la majeure partie.
« L’initiative des hommes est prépondérante dans la vie sociopolitique. Ils exercent
l’autorité effective et sont capables de la faire respecter par la force, voire la violence. Ils
gardent aussi pour eux les tâches trop dangereuses, chasse et guérilla, ou trop lourdes,
1
Cf. C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 409.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 58 ; C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 375.
34
abattage des arbres et dessouchage préparatoire aux cultures en forêt »1. Cette prépondérance
masculine marque toute l’organisation sociale du peuple yombe, de sorte que la structure
conjugale en porte les marques. Généralement, c’est l’homme qui est le conducteur de la
maisonnée et a le dessus sur sa femme. Pour M. Godelier, la domination des hommes sur les
femmes n’est pas le fondement de la parenté. C’est même ce qui justifie la réussite de la lutte
que les féministes mènent pour faire prévaloir l’égalité entre les hommes et les femmes2. Il est
pourtant difficile de considérer cette vérité comme une évidence dans une culture où la
disparité entre les hommes et les femmes reste persistante. En ce jour encore, dans le
Mayombe, c’est l’homme qui, de ses revenus, assure l’entretien de sa famille. Il en détermine
les orientations. Mais cette domination masculine ne signifie pas que la femme n’a pas de
droit à faire prévaloir. Au contraire, elle est la première compagne et collaboratrice de
l’homme au foyer. De plus, C. Lévi-Strauss n’y voit pas nécessairement l’expression d’une
domination masculine. Selon lui, cette division du travail entre les sexes est au service de la
complémentarité domestique en vue de satisfaire les besoins économiques. Il soutient que
dans les groupes où la satisfaction des besoins économiques repose entièrement sur la société
conjugale et sur la division sexuelle du travail entre les sexes, l’homme et la femme n’ont pas
la même spécialisation technique. Ils dépendent l’un de l’autre pour la fabrication des objets
nécessaires aux tâches quotidiennes, et se consacrent à la production de types différents de
nourriture. Le ménage constitue ainsi en quelque sorte une « coopérative de production »3.
Loin de mettre l’accent sur un principe de domination masculine, C. Lévi-Strauss met plutôt
en relief la complémentarité au niveau du foyer. C’est ainsi qu’à l’homme revient un type de
travaux, et à la femme un autre type toujours au service de l’économie domestique.
1
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 61 ; C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 66-67 ; VUADI
VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 30.
2
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 143.
3
C. LÉVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, Paris, Mouton et Co-La-Haye, 1967, p. 45.
4
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 30.
5
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 62 ; C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 385 : Van
Overbergh affirme que, sur le plan commercial, ce sont les femmes qui vont au marché. Elles y apportent les
produits divers, comme les œufs, les poules, les chèvres, du manioc, des chickwangues etc. Voir aussi VUADI
VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 21 : pour souligner davantage le rôle de la femme dans la société
yombe, Vuadi écrit que c’est à partir de la femme que la société est capable de perpétuer le clan, d’assurer la
continuité par la capacité qu’elle a de communiquer le sang du groupe à la descendance, à la génération
nouvelle.
35
En bref, l’univers des femmes est un monde clos auquel les hommes reconnaissent
n’avoir pas d’accès. Tous les aspects de la valeur de la femme pour la société yombe
culminent dans la maternité. Celle-ci consacre et justifie la situation de la femme dans la
société. La survie du groupe et son expansion, sa richesse essentielle et celle des hommes
dépendent de la femme1. Cette situation peut paraître paradoxale, dans la mesure où la société
yombe est marquée par la « prépondérance » masculine. Néanmoins la femme, en tant qu’elle
transmet le sang à la progéniture, assure la croissance du groupe. De plus, les alliances, si
familiales soient-elles, se scellent sur base d’un lien personnel des deux conjoints. C’est grâce
à la femme que le clan grandit en prestige et en membres. Sa place est donc beaucoup plus
importante qu’on ne le pense. En effet, « en dépit de l’autorité que les hommes veillent à
s’assurer, ajoute A. Doutreloux, les femmes trouvent leur place, à côté des hommes, au centre
de la vie sociale, politique et magico-religieuse des groupes yombe »2.
Le serf, Mvika, ne s’insère dans aucun groupe reconnu. C’est un individu sans attaches
sociales autres que celles de sa servitude. Le servage représente la réalisation, par le chef, du
capital humain de son groupe. Il est un mode des payements principaux pour l’achat d’une
terre, l’obtention des garanties magico-religieuses du pouvoir, ou le règlement des litiges
importants. Le statut de serf se transmet par la mère3. Cette pratique n’est plus d’actualité.
Néanmoins, on retrouve encore aujourd’hui des descendants d’ancêtres qui ont été des serfs.
Certains d’entre eux ont été affranchis et sont rentrés dans leurs clans d’origine. D’autres ne
l’ont pas été, et sont assimilés et intégrés aux familles qui ont accueilli leurs aïeuls. Les
habitants des nouvelles agglomérations ne connaissent plus ce type de classification, d’autant
plus que leurs origines sont plus complexes et débordent parfois l’aire culturel yombe. C’est
ainsi qu’on y rencontre parfois des Bangala, des Baluba, des Swahili et d’autres peuples.
Leurs effectifs sont généralement moins significatifs que ceux des Yombe.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 63-64 ; voir aussi NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 152-
154 : Nzuzi souligne la primauté de l’apport de la femme dans la survie du groupe chez les Yombe : c’est elle
qui pourvoit pratiquement à la vie de la famille. On la retrouve au champ, à la cuisine, et dans les diverses tâches
d’entretien. Elle est aussi conseillère discrète de l’homme. D’où sa conception de Dieu-Mère.
2
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 64.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 65 ; VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p.
24.
4
C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 415 : cette conception du pouvoir du chef n’exclut pas l’existence
des collaborateurs dans l’exercice de sa charge. Il y avait certes les notables qui représentaient les différentes
familles dans les assemblées, mais le chef constituait, en lui seul, une « Institution », avec plein pouvoir de
légiférer en situation ordinaire.
36
Le chef du village s’appelle Fumu ou Mfumu1. Avant l’arrivée des Européens, il avait
droit de vie et de mort sur ses sujets. Il décidait de toutes les questions d’organisation du
village en temps de paix. En temps de guerre, il associait le Mambouc2 ou Mambuku, chef de
guerre, dans la prise de décisions. Celui-ci avait même la préséance des décisions dans
certaines situations de guerre3. Actuellement, c’est l’administration publique qui réglemente
toutes les questions de sécurité et d’organisation de la cité. Il n’est plus question qu’un chef de
village engage la population dans la guerre. Du coup, le Mambuku n’a plus de raison d’être.
La fonction de Fumu est héréditaire. C’est le fils aîné de la sœur aînée du Fumu, qui
lui succède. Cette pratique se justifie par le souci de la conservation du sang de la race, car, en
milieu yombe, le sang se transmet de la mère au fils ou à la fille, et non du père au fils. Par
conséquent, le successeur de l’oncle maternel, dans la direction de la famille, c’est l’un des
fils de la sœur du Fumu. Lorsqu’il n’y a pas d’héritier semblable, les notables du village se
réunissent et désignent le chef. Rien ne s’oppose à ce qu’une femme devienne chef du
village4.
En effet, tout se règle sous le Mwanzu Bakulu (Paillote des Ancêtres)6. Les assemblées
assemblées se tiennent dans un vaste hangar, ou mieux une grande paillote généralement
construite au milieu du village, pour des réunions publiques appelées palabres7. Au cours de
celles-ci, on discute les affaires de la communauté. Il s’agit ici essentiellement de la palabre
conflictuelle qui concerne le règlement des conflits, Minkanu en kiyombe, entre des familles
rivales ou même entre deux individus en conflit. Il y a aussi la palabre thérapeutique qui vise
à guérir un malade affecté physiquement ou psychologiquement. Elle permet de réconcilier
des individus affectés par un esprit ou par la réaction des ancêtres en courroux. Elle est
également un processus de réconciliation entre un membre malade et les autres membres du
clan ou même entre un vivant et un défunt. C’est la Ndedoso (réconciliation) en vue d’une
1
Cf. C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 417 : dans le langage courant, les Bayombe disent « Pfumu
Bwala » (Pfumu ou fumu signifie « chef », et bwala signifie « village »).
2
Cf. Van Overbergh emploie le mot « Mambouc » pour désigner le Ministre de la guerre. Il s’agit probablement
de Mambuku, terme qui, d’après le linguiste Alexandre Thamba Khonde, vient de « bbukula malavu mannua
Pfumu » (Déguster le premier le vin destiné au chef). Chargé de fournir du vin au grand chef, le Mambuku
déguste le premier le pot réservé au chef. C’est ce qui fait de ce personnage un homme de confiance du chef.
Voir aussi G. FORTEMS, La densité de la population dans le Bas-Fleuve et le Mayombe. Mémoire présenté à la
séance du 11 juillet 1959, p. 95 : pour Guy Fortems, le Mambuku était aussi chargé d’intercéder pour les
condamnés.
3
Cf. C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 417.
4
Cf. C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 418.
5
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 199.
6
Le Mwanzu Bakulu est une grande paillotte semi-ouverte construite au milieu du village. Les gens s’y
rassemblent lors d’une palabre. C’est aussi un lieu de recréation et de détente. On y abrite le grand tam-tam
destiné à communiquer des messages à la population, en fonction du son émis.
7
Cf. C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 419 ; A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 199.
37
thérapie. Une autre forme de palabre concerne les négociations entre les familles des
conjoints, lors du versement de l’indemnité matrimoniale. Qu’il s’agisse d’un cas ou de
l’autre, la palabre tend à étirer les pourparlers afin d’aboutir à un compris qui permet à toutes
les parties de trouver un accord et de pouvoir dialoguer sur une même longueur d’ondes. Ce
qui est visé, c’est le rétablissement physique, psychologique, spirituel et même social et
humain, en vue de retrouver la paix et la sérénité au sein de la collectivité.
C’est le Fumu qui convoque la palabre où siègent les notables. Ceux-ci sont des
hommes libres influents, du fait de leurs possessions. « On estime la richesse des notables non
d’après le nombre de leurs femmes, mais d’après la qualité et le nombre des troupeaux, des
maisons, des chèvres, des tissus, des fusils, de la poudre, etc. »1. Généralement, les notables se
recrutent parmi les aînés sages et clairvoyants des principales familles alliées du village.
Lorsqu’il s’agit de sauver une situation dont l’issue prélude une catastrophe sociale ou
familiale, le Yombe organise une palabre. C’est le chef qui dirige avec sagesse et méthode les
débats. L’organisation matérielle et le contenu même de la palabre font de celle-ci un
véritable sociodrame : deux parties en litige se font face et expriment les différends qui les
opposent. Outre le Phovi principal, orateur qui arbitre le conflit, chacune des parties a son
Phovi. Celui-ci lui sert de porte-parole, et joue son rôle avec élégance et souplesse d’esprit,
dans l’art de parler et d’interpréter la sagesse ancestrale. Le Phovi est choisi d’après sa verve
oratoire, d’après le poids de son bagage culturel ancestral et d’après son intuition et son
habilité personnel qui lui permettent de placer, au moment opportun, la parole, le proverbe, le
refrain, l’onomatopée, le pas de danse, le mime ou le clin d’œil juste. Il termine généralement
son exposé des faits par une ou plusieurs demandes pertinentes posées au camp adverse. C’est
avec courtoisie que l’assistance écoute même les interventions les plus insolites2.
Contrairement à Doutreloux qui affirme que la palabre se termine souvent sur un avis
dilatoire des arbitres, plutôt que sur un jugement proprement dit3, chaque palabre, quelle que
soit sa longueur, finit toujours par l’émission d’un jugement qui détermine le gagnant et le
perdant du procès. En effet, « après maints quolibets, répliques et renvois de répliques, le
conseil des vieux et des sages, après une ou deux journées, ou même après une ou plusieurs
semaines, - le temps que durera le plaidoyer -, se consultera pour examiner les chefs
d’accusations et arguments de défense. Il tranchera la palabre en faveur de ce mvovi-là qui
aura posé à l’adversaire le plus grand nombre de demandes (mimiques, dansantes, verbales,
etc.) péremptoires. Après le paiement ou la promesse de paiement des dédommagements, (le
plus souvent en nature : têtes de bétail, vin de palme, bière ; un lot de terre ou de plantation ...)
au parti lésé, le même conseil des juges organise la cérémonie de réconciliation fraternelle
entre les anciens adversaires et leurs clans »4. L’originalité du tribunal traditionnel, Nkanu, est
est de ne pas s’arrêter au verdict établissant un gagnant et un perdant. La publication du
verdict est toujours suivie d’une démarche communautaire de réconciliation. Notre société
1
C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 419.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 200 ; NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 143-144.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 201.
4
NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 144.
38
moderne n’est-elle pas en train de perdre cette richesse au profit d’une culture de l’animosité
souvent entretenue par l’immensité des pénalités relatives au jugement et aux frais liés ? La
disparition de la palabre réparatrice et réconciliatrice ne constitue-t-elle pas un facteur de
division des familles ?
Comme on le voit, le but de la palabre est surtout de permettre une expression quasi-
cérémonielle des antagonistes, et de neutraliser les tensions transposées sur le plan d’un jeu
social, d’assurer la paix et l’harmonie dans le village. La palabre est donc une forme de
tribunal traditionnel organisant un procès. Chaque partie concernée attend l’issue du procès :
il faut qu’il y ait un gagnant et un perdant. Les juges forment un conseil de vieux et de sages
qui écoutent sagement, interrompent de temps à autre celui qui parle, puis l’invitent à
continuer. A ce sujet Nzuzi Bibaki rapporte : « Toute palabre est ponctuée par force
proverbes, mimes, danses et refrains dont le message profond échappe souvent au public ou
aux curieux non-avertis. Les partis en cause ont chacun leur porte-parole, une espèce de
défenseur, membre du clan du parti en cause et donc en un sens il est impliqué dans la cause
qu’il défend. Il faut qu’il gagne pour l’honneur de tout le clan »1. Les Yombe, tout comme les
autres Africains, sont si épris de la vie qu’ils ne ménagent pas leurs efforts pour endiguer ce
qui peut l’affaiblir, tant au niveau individuel que familial et social. Les pourparlers des deux
camps en palabre se font de manière à mettre fin au conflit, et pouvoir ainsi reconstituer la
paix du groupe. C’est ainsi qu’est organisée une cérémonie de réconciliation à la fin de
chaque procès, tout en veillant au respect de la sentence, afin de ne pas retomber dans les
mêmes conflits.
En effet, « tout au long de son histoire, la société yombe demeure fidèle à elle-même,
au moins dans ses caractères fondamentaux. Aussi bien cette histoire n’est qu’un perpétuel
présent, celui de micro-groupes toujours constitués et développés de même façon, des familles
étendues sans cesse rajeunies et renouvelées, dont les conceptions et les prises de conscience
ne débordent guère, ni dans le temps, ni dans l’espace, leurs étroites frontières »2. Les
nouveaux groupes qui naissent de la segmentation du groupe principal, à la suite d’une
palabre, gardent leurs liens familiaux. Il peut même arriver que l’un des sous-groupes se
déplace pour s’installer ailleurs. C’est une des solutions que prévoit la tradition pour mettre un
terme à certains conflits. Avec l’intégration du droit coutumier dans le droit civil actuel, la
palabre subsiste sous des formes modernes de la justice, et donne lieu à un jugement en bonne
et due forme. C’est ainsi qu’on observe encore aujourd’hui des palabres autour des
concessions des terres dont il faut souvent redéfinir les limites entre les villages.
1
NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 143.
2
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 202.
39
La structure de la palabre est aussi observée dans le rite de célébration du mariage, tant
au niveau du rite officiel des fiançailles que dans la cérémonie de présentation de la dot. Le
Phovi de chaque groupe négocie jusqu’au compromis des deux groupes. Le recours à la
sagesse ancestrale exprimée dans les proverbes permet à chaque Phovi de faire revivre la
tradition, et aussi d’obtenir des faveurs allant de la réduction de certains frais à la valorisation
de la famille du prétendant. Le mariage est ainsi un lieu d’expression concrète de la politique
générale des Yombe.
Quoi qu’il en soit, la politique, en milieu traditionnel yombe, reste une affaire de
famille. Elle s’applique à des groupes qui ne dépassent pas les proportions d’une famille
élargie. Elle est constituée par la vie totale du groupe, à laquelle s’intègre directement toute
activité économique, artistique, magique, religieuse ou sociale de chaque membre du groupe2.
Dans un groupe yombe, c’est l’aîné du lignage qui est le chef élu et sacré du groupe de
lignages. Pour A. Doutreloux, le gouvernement dans la société est de type « minimal
governement », avec plusieurs aspects. En effet, « l’entité politique, le groupe polarisé par un
chef, écrit-il, se définit essentiellement en lui-même et vis-à-vis des autres, par un système de
relations de parenté et les deux types de chefs de la société yombe, chef de Lignage et chef de
Groupe de lignages, apparaissent surtout comme des chefs de famille »3, jouissant d’une
autorité avant tout domestique. Le chef comptait sur le consensus de son groupe. Ce
consensus devait être unanime dans la conscience des groupes.
La qualité maîtresse d’un chef était celle du Kimpovi (art oratoire). C’est ce qui faisait
du Mfumu un orateur (Phovi) capable de se défendre, lui et les siens, dans les palabres
innombrables et interminables qui constituent la grosse part de la vie publique. Pour cela, il
doit avoir la maîtrise de la tradition avec toutes les nuances et ressources. Il doit également
être courageux et ferme, et avoir de la prestance. Il doit être un homme prudent et avisé, riche
pour le prestige du groupe vis-à-vis des autres, et aussi pour assurer le soutien efficace dans
toutes les contraintes du groupe4. « Tsisi Ngo, matona (la peur du léopard est inspirée par ses
1
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 151.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 151.
3
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 152.
4
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 166 ; N. DE CLEENE, Le clan matrilinéal, p. 29 : Selon De
Cleene, le chef de la société indigène d’hier « se révèle avant tout un conciliateur quand des contestations
naissent parmi les siens, et un défenseur quand, par rapport à l’extérieur, des intérêts du groupe ou d’un de ses
40
marques) », disent les Bayombe, pour signifier l’importance pour un chef de famille ou un
chef du village de marquer sa prestance et son envergure par ses avoirs et son caractère.
Cette richesse du chef du groupe des lignages est constituée des biens personnels, des
cadeaux reçus et de l’héritage de ses prédécesseurs. C’est le « Kuta ki Dikanda » (Héritage du
clan), à côté duquel se trouve le patrimoine commun à tout le groupe des lignages. Celui-ci
« est constitué par la grosse partie des indemnités matrimoniales perçues pour les filles
mariées du groupe et des cadeaux reçus pour les funérailles d’un membre du groupe, par
l’entièreté des bénéfices réalisés sur la vente d’un membre du groupe et la cession d’une
terre »1. Le bon chef doit pouvoir faire en sorte que la prospérité de sa famille croisse avec
l’augmentation des naissances et l’implication de tous les membres, à divers niveaux, car la
richesse du clan se chiffre en nombre de naissances. « Tsi ka-nieva, batu (la prospérité d’un
pays est fonction du nombre d’habitants) », disent les Bayombe. En d’autres termes, plus une
famille a beaucoup de membres, mieux sera sa situation sociale. Il faut donc encourager la
procréation et veiller à ce que tous ceux qui sont procréés restent en vie et grandissent, de
sorte qu’ils fassent croître tout le clan. Le chef de clan ou le chef du village y joue un rôle
déterminant.
Il est arrivé aussi des cas d’abus de pouvoir de certains chefs : ceux qui ont brillé par
la cruauté et la tyrannie, par le despotisme ou par ambition ou désir excessif de richesse. Une
telle attitude est préjudiciable à la vie et à l’avenir du groupe. Car, non seulement elle appelle
le courroux des ancêtres et des esprits sur le groupe, mais les possibilités d’alliance peuvent
aussi en souffrir. Il convient de noter que, dans la méconduite d’un chef, c’est le groupe qui
en payait les frais, car il était exposé à des maux de toute sorte2.
Les groupes yombe s’avèrent, en pratique, fort indépendants du leadership idéal qu’ils
conçoivent eux-mêmes. L’autorité ne se sépare jamais de la masse qu’elle est censée ordonner
et diriger. Le chef, symbole de la communauté, se met au service de cette communauté, tout
comme il se sert de cette même communauté pour diverses réalisations3. Il représente la
membres sont en jeu ». C’est ce qui justifie le renforcement des liens qui unissent les membres à leur chef, et
favorise la paix et la sécurité.
1
N. DE CLEENE, Le clan matrilinéal, p. 29 ; A. SOHIER, Le mariage en droit coutumier, p. 24 ; Voir aussi C.
VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 409. Pour Van Overbergh, l’influence sociale du chef n’est pas basée sur
la richesse matérielle, mais sur l’hérédité. La prospérité d’une famille est fonction de la croissance du nombre de
ses membres ; NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie, p. 18 : l’auteur évoque un proverbe
yombe qui met en évidence le prestige de la famille à la suite de la croissance du nombre de ses membres :
« Buta bana, buta mbongo » (engendrer les enfants, c’est engendrer l’argent). Ce qui importe pour les Bayombe,
ce n’est pas la limitation des naissances, mais l’activité professionnelle des parents qui doit croître
proportionnellement avec le nombre d’enfants.
2
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 167.
3
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 198 : NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie,
p. 37-38 : A partir d’un certain nombre de proverbes, Ntambu Ndambi énumère les qualités d’un chef en milieu
yombe. Le chef est le « père » de tous les habitants de son village. Il doit accueillir toutes les catégories de
personnes qui veulent le voir pour lui exposer leurs doléances. Il doit aussi s’intéresser aux causeries, aux jeux,
aux danses des habitants du village. Pour faire régner la paix dans son village, il doit pouvoir prendre en son
compte les problèmes qui divisent sa population. Il doit savoir se sacrifier pour la cause générale de ses
administrés. Il doit savoir écouter toutes les parties en cause dans une palabre, et ses jugements doivent être
impartiaux. Il doit veiller à ce que les conflits ne provoquent pas d’effusion de sang.
41
conscience que les groupes peuvent prendre d’eux-mêmes, et polarise toutes les relations qui
sous-tendent le groupe social.
Toujours est-il que le groupe global, en milieu yombe, est à la fois le lieu de tous les
conflits et la forme la plus développée de coopération sociopolitique1. Tous les cas se gèrent
en famille, de manière à favoriser la cohésion du groupe. « Lwambu lwaku lumonanga bazika,
ka lumonangandi banzenza ko (que ta nudité ne soit vue que par les tiens et non par les
étrangers) », disent les Bayombe pour évoquer la nécessité de régler les conflits en famille,
loin du regard des étrangers à la culture yombe. C’est en même temps une exhortation à la
retenue et à la maîtrise de soi, en évitant tout antagonisme en présence de non-Bayombe.
C’est une question de savoir-vivre qui n’est pas à confondre avec l’hypocrisie.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 197 ; NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la
vie, p. 38 : Tout en évoquant le devoir du chef de veiller à la tranquillité de son peuple, Ntambu Ndambi
démontre que la présence des conflits dans le milieu yombe est une évidence qui relève de la normalité des
choses : pour les Yombe, il est normal qu’il y ait des conflits sociaux, même ceux qui engendrent des disputes
parfois sanglantes. Mais c’est au chef que revient la tâche de veiller à ce que ces conflits ne provoquent pas
d’effusion de sang. Par son savoir-faire, il doit amener les gens à dépasser ce qui pourrait envenimer la situation.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 197 ; C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 371.
3
Cf. N. DE CLEENE, Le clan matrilinéal, p. 49 ; A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 51 ; cf. A.
SOHIER, Le mariage en droit coutumier, 1943, p. 24.
42
1
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 129.
43
donnait raison à ceux qui ne retrouvaient plus le fond culturel yombe autour des années de
l’indépendance, c’est-à-dire en 1960 ? N’est-il pas venu le temps de faire une « relecture
évangélique objective » de cette culture pour en restituer les valeurs qui ont fait le peuple
Yombe depuis l’époque de ses ancêtres ? C’est ici que nous saluons le progrès réalisé par la
les études sociologiques et anthropologiques dont les résultats permettent de resituer les
choses dans leur contexte et d’en dégager des valeurs qui se défendent au niveau universel.
C’est encore les mêmes études sociologiques et anthropologiques qui peuvent êtres des outils
utiles à la socialisation de la personne humaine dans des contextes nouveaux, sans
nécessairement la déraciner des ses assises culturelles, même si, dans le contexte théologique,
c’est l’Évangile qui est normatif, un Évangile qui porte aussi le cachet de la culture qui l’a
engendré, un Évangile qui a transité par l’Occident avant d’atteindre le Mayombe, et qui, de
ce fait, a été traduit avec des concepts occidentaux.
La notion de mariage dépasse l’homme en amont et en aval. Tout l’univers yombe est
perçu sous le signe du mariage, comme le révèle son comportement linguistique. En effet,
dans la conception yombe, le ciel est marié à la terre. Les plantes qui sortent de la terre, sont
les enfants issus de ce mariage. Dans le ciel, le soleil est l’époux de la lune, et les étoiles sont
les enfants issus de ce couple. Au niveau de l’individu, fruit d’un mariage, on trouve
également des membres mâles et femelles, comme « dieso di lubakala, dieso di luketo (œil
mâle, œil femelle) ». Ainsi en est-il de tous les membres pairs. Ce vocabulaire marque
pratiquement toutes les réalités de la vie du Muyombe1.
Nous le verrons plus loin, le système dualiste ne donne pas naissance à la réciprocité.
Il en donne seulement la mise en forme3. Cette question sera davantage soulignée dans
l’organisation du foyer ou du groupe conjugal dans le milieu yombe.
Le mariage, makwela en kiyombe4, est le rite par lequel un homme et une femme
s’engagent à former un couple, dans la perspective de procréer. C’est aussi une institution qui
1
Propos recueillis de l’abbé Thamba Khonde Alexandre, l’une des personnes que nous avons interrogées sur le
Mayombe. Il est licencié en philosophie et lettres, et agrégé de l’enseignement secondaire. Il fait des recherches
dans le domaine de la linguistique africaine, et de la culture yombe.
2
C. LÉVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, p. 80 ; C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille
chrétienne. Contribution de l’Épiscopat du Zaïre au Synode des Évêques 1980, Kinshasa, Éditions du Secrétariat
de la C.E.Z., 1984, p. 29.
3
Cf. C. LÉVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, p. 81.
4
Le verbe kkweela ou ku-kwela signifie s’incruster, s’unir fortement. Il s’emploie aussi pour une pierre ou même
un rocher qui est fortement incrusté en terre : Ditadi di kwela tsi (une pierre fortement incrustée en terre). A ce
sujet, une pierre ne peut pas s’incruster en deux endroits, à la fois. Le fait de s’unir fortement ne modifie pas la
nature des objets unis : la pierre reste pierre, et la terre reste terre, bien que l’une soit fortement incrustée en
45
met en relation deux groupes ou deux clans par une alliance génératrice de la relation de
Kinzadi, fraternité par alliance. Il est une des institutions les plus importantes de la société. Il
est le cadre idéal où la sexualité est reconnue et permise. Il est l’expression des alliances qui
se tissent entre deux groupes, celui de l’époux et celui de l’épouse. De la sorte, le mariage est
un facteur relationnel sociopolitique très important entre les groupes des mariés1. Pour A.
Sohier, « le mariage congolais se présente comme une institution complexe, composée de
deux contrats étroitement liés, un contrat entre familles, et un contrat entre personnes »2. Il est
donc à la fois une alliance des groupes et une union conjugale des personnes.
Comme alliance, le mariage établit des liens étroits entre les membres de la famille de
l’époux avec ceux de la famille de l’épouse. Ces liens sont si forts que ni la mort d’un
conjoint, ni le divorce ne peut les supprimer : « Dikuela dieta-fua vayi kinzadi kifuanga
ko (c’est le mariage qui meurt, mais le lien entre les clans ne meurt jamais) »3, disent les
Bayombe. Cet énoncé de base du mariage chez les Yombe présente des failles dans sa
formulation et dans son application. En effet, lorsque l’on considère la charge sémantique du
concept Kwela (s’incruster, s’unir fortement) signifiant se marier, épouser, il est surprenant
que dans son application, il comprenne une possibilité de dissolution du mariage, pour ne
garder indissoluble que les alliances entre les familles des contractants. Si la rupture du lien
conjugal n’est entrevue qu’en cas de décès d’un conjoint et que subsiste alors les alliances
interfamiliales ou si on considère la richesse transfrontalière qu’institue le lien conjugal, alors
on ne peut qu’apprécier la richesse d’un tel système. Plus d’un interprètent ainsi le caractère
personnel et communautaire de l’alliance conjugale. De la même manière, les évêques du
Congo interprètent la sagesse ancestrale qui affirme que le mariage peut mourir, la fraternité
par alliance ne meurt pas : « Acte personnel et communautaire, écrivent-ils, l’alliance
matrimoniale est Ŕ le mot l’indique Ŕ précisément une alliance, un pacte conclu entre deux
personnes et leurs lignages respectifs qui se mobilisent, de part et d’autre, pour donner une
nouvelle chance à la vie, à l’amour, à la concorde, à la paix et à la sécurité au-delà de leurs
frontières respectives tracées par le même sang et la commune ascendance. Alliances qui font
céder les barrières entre lignages, nations, peuples et races et qui subsistent longtemps entre
eux, même après l’échec ou la mort des deux personnes qui en avaient donné l’occasion ou les
avaient rendues possibles »4.
l’autre. Voir NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 103 et passim : Makwela est apparié avec Dikwela. C’est un
substantif pluriel qui se traduit au singulier par « mariage », et signifie l’ensemble des cérémonies
matrimoniales. Le mariage, chez les Yombe, se vivait dans le temps au sortir de l’initiation tribale, après que les
jeunes gens et les jeunes filles, suite à une formation participée et intensive sur les éléments culturels de leur
société, avaient passé de l’âge d’enfance à l’âge adulte.
1
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 44 et passim ; voir aussi B. NIMY MOENDO-
LENOIR, La famille africaine, lieu d’humanité (valeur et respect de la vie), dans Église-Fraternité. Perspectives
post-synodales. Actes de la XXe Semaine Théologique de Kinshasa du 26 novembre au 2 décembre 1995,
Kinshasa, F.C.K., 1997, p. 93.
2
A. SOHIER, Le mariage en droit coutumier, p. 5.
3
NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie, p. 48 : le mariage se traduit, en kiyombe, par
dikwela ou dikuela, Du verbe kwela : joindre, marier. Le kinzadi, c’est ce lien de fraternité par alliance qui
s’établit dès lors que deux individus sont mariés. Ces liens demeurent, même lorsque le lien conjugal est rompu.
4
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 25 : Malgré le vœu de pérennité qu’il représente, le
mariage est mortel. Cependant les relations par alliance qu’il déclenche lui survivent. Les « beaux-frères »
46
Cependant une autre interprétation peut laisser entrevoir la possibilité d’une rupture
pour d’autres causes que la mort d’un conjoint, tout en laissant subsister les alliances
interfamiliales. Dans ce cas, il convient de se rappeler qu’aucune alliance interfamiliale en
contexte matrimonial n’est possible si des individus, en l’occurrence un homme et une
femme, ne contractent de lien conjugal. Comment alors expliquer que les Yombe entrevoient
la possibilité d’une dissolution du lien conjugal, tout en gardant indissoluble l’alliance qui
résulte de ce lien conjugal ? Cette préoccupation est d’autant plus pertinente que dans le
contexte socioculturel yombe, la domination masculine accorde à l’homme la primeur de
répudier sa femme en cas de désaccord, et donc de dissoudre unilatéralement le lien conjugal.
Si le mariage ordinaire, selon les Yombe, peut être dissous et que seules les alliances
interfamiliales demeurent, alors ceux qui s’incrustent ou s’unissent fortement, ce sont les
membres des familles des conjoints et non pas les conjoints eux-mêmes. Quelle est alors la
valeur de l’engagement matrimonial des époux lorsqu’ils échangent leurs consentements ? Ou
encore, les époux ne jouent-ils qu’un rôle de figurants lors de la célébration de leur mariage,
les principaux acteurs n’étant que les membres de leurs familles respectives ? Qu’est-ce qui
peut alors garantir la stabilité du foyer et la réussite de la socialisation des enfants dans le
cadre de la structure familiale en milieu yombe ?
Le mariage établit des liens de fraternité, « kinzadi », entre les familles. Ces liens sont
intangibles même s’il y a divorce. Chez les Yombe, le mariage n’est jamais une affaire privée
entre époux ou entre parents d’époux. Il scelle des liens entre deux clans1. L’alliance
matrimoniale et toutes les relations qu’elle engendre sont telles que tout membre d’un clan
doit toujours être bien accueilli par les membres de l’autre clan2. L’alliance conjugale élargit
les frontières d’un clan. On comprend dès lors le rôle de la communauté dans le mariage : elle
s’en trouve agrandie, tout en maintenant sa cohésion. Les relations qui s’en tissent expriment
une réelle fraternité dont la qualité dépasse l’union conjugale des deux individus, sans la
supplanter. Celle-ci garde toute sa valeur matrimoniale.
Le mariage est aussi une union conjugale, c’est-à-dire une union constante et complète
de l’homme et de la femme3. Il requiert le consentement mutuel des conjoints, et scelle un
pacte entre deux personnes, un homme et une femme, engagées à former une famille4, et à
vivre ensemble. Cet aspect est fondamental, car, bien que les liens d’alliance subsistent à
toutes formes de scission conjugale, ces mêmes liens ne sont jamais antérieurs à l’union
conjugale. C’est cette dernière qui les engendre. L’union conjugale ne concerne que les deux
conjoints, et se concrétise dans l’acte conjugal dont la finalité est avant tout la procréation et
le raffermissement de l’amour conjugal. En d’autres termes, les relations de Kinzadi
(fraternité par alliance) sont consécutives à la rencontre de l’homme et de la femme, dans le
cadre du mariage, bien que la réalisation de ce projet suppose des enquêtes généalogiques et
l’approbation des aînés de la famille. Ces enquêtes sont orientées de manière à éclairer les
continuent à s’appeler « beaux-frères », tout comme les « beaux-parents », même lorsque les conjoints ont cessé
de s’appeler « époux » et « épouse », après divorce ou répudiation.
1
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 104.
2
Cf. NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie, p. 48.
3
Cf. A. SOHIER, Le mariage en droit, p. 31.
4
Cf. B. NIMY MOENDO-LENOIR, La famille africaine, p. 95.
47
membres du clan, les anciens particulièrement, pour la validation du projet de futurs époux.
Le mariage reste fondamentalement l’union conjugale de l’époux et de l’épouse, impliquant
l’accord et l’engagement des membres des deux clans concernés.
Enfin, le mariage est également un contrat, dont les termes sont déterminés par
l’accord des conjoints sur la mise en commun de leurs effets, réglementée par la loi ou la
convention du régime matrimonial1. En vertu du principe de virilocalité, l’épouse quitte le toit
paternel, pour aller habiter dans la maison de son époux. Elle y apporte les effets personnels,
les produits de ses travaux de champ et les cadeaux reçus lors de son mariage, le mobilier et
les ustensiles de la cuisine. En plus des biens personnels des époux, la dot en elle-même est un
lieu d’échange de cadeaux entre les familles des mariés : « les parents de la fiancée, y compris
les oncles maternels, remettent à la famille de leur beau-fils un certain nombre de biens (têtes
de bétail surtout) dont la valeur est plus ou moins proportionnelle à celle des cadeaux qu’ils
ont reçus »2. Une bonne partie constitue le patrimoine commun du nouveau couple. La mise
en commun des biens n’exclut pas la possibilité de possession individuelle au niveau du foyer.
Le contrat matrimonial en détermine les règles. Chaque conjoint apporte certains effets qui
restent sa propriété personnelle, tout comme il peut acquérir d’autres effets personnels en
cours du régime matrimonial ou conjugal. Le fait que le contrat matrimonial acquiert un sens
particulier à travers la réalité du toit conjugal signifie que la maison, avec toutes ses
composantes, est le lieu privilégié de la relation qui unit désormais les deux conjoints. Car le
mariage signifie finalement l’introduction de la femme dans la maison pour connaître son
corps, en tant qu’épiphanie de la personne elle-même dans son ipséité ontologique et
psychologique3. Dans la maison de son époux, qui devient désormais sa maison, la femme est
présente dans la totalité de son être avec la totalité de son avoir qui forme un tout avec l’être
et l’avoir de son époux.
On l’aura remarqué, le mariage de deux personnes, dans la société yombe, est une
affaire communautaire. Car, bien que l’initiative soit prise par les futurs époux, la réalisation
de ce projet implique l’engagement de leurs groupes respectifs. C’est ainsi que la ratification
de tout projet de mariage revient aux Anciens de la famille4. Le mariage apparaît donc comme
un acte éminemment personnel et réellement communautaire. Il réalise les aspirations
personnelles les plus légitimes et les objectifs que le groupe s’assigne dans les alliances que
crée l’union des époux. Il permet la dilatation du tissu social du lignage qui s’enrichit d’une
nouvelle cellule vivante, source de vie nouvelle.
1
Cf. A. SOHIER, Le mariage en droit coutumier, p. 32.
2
NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie, p. 48.
3
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 30.
4
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 35.
5
Cf. B. NIMY MOENDO-LENOIR, La famille africaine, p. 95.
48
même discret, lorsque les deux futurs fiancés font leur première rencontre. Cependant, les
deux ont la conscience d’engager leurs groupes respectifs dans les démarches qu’ils amorcent
en vue du mariage. En cette matière, la tradition ne prévoit pas de surprise. Tout s’étudie et se
prépare. C’est ce qui en donne le caractère public, et qui exige une cérémonie d’officialisation
des démarches. Le mariage constitue à la fois une alliance dans l’ordre naturel et une
soumission aux règles sociales de parenté1. Il se prépare à divers niveaux, allant de la
première rencontre à la présentation de la dot.
1
Cf. B. NIMY MOENDO-LENOIR, La famille africaine, p. 93.
2
Cf. A. SOHIER, Le mariage en droit coutumier, p. 67.
3
En passant en revue les ancêtres de la famille demanderesse, si l’on trouve que dans le passé de ces deux
lignées, un homme avait étranglé sa femme, ou que cette famille n’engendre pas des gens dignes, le refus est
catégorique.
4
Cf. A. SOHIER, Le mariage en droit coutumier, p. 67.
49
des Églises du réveil font boire de la boisson sucrée, à la place du vin de palme. Ce n’est
qu’après ce geste de consentement que l’assemblée peut commencer à boire.
Dans la tradition yombe, « Makwela Kimvila »1, dit-on. Le Kimvila, c’est l’affaire des
adultes qui cherchent à faire entrer dans leur lignée des hommes dignes. Par l’évocation du
Kimvila (la généalogie), l’engagement du processus conduisant au mariage met en relief
l’appartenance de la personne humaine à la communauté sans être résorbée par celle-ci. Cette
communauté est composée des vivants et des trépassés. C’est ce qui marque le caractère sacré
et religieux du mariage, dans la mesure où on associe les ancêtres (Bakulu), les vivants et les
trépassés, tout en se référant à Nzambi (Dieu), reconnu comme auteur et initiateur du mariage.
A cet effet, « la relation aux ancêtres et aux autres trépassés de la grande famille n’est pas
seulement chronologique, en tant qu’ils sont à l’origine de ce que les vivants actuels sous le
soleil sont et ont, mais elle est également contemporaine ou, comme on dit, synchronique,
parce que tous ces trépassés continuent à faire partie, actuellement, de la famille intégrale et à
œuvrer, selon un mode qui leur est propre, pour le même idéal »2. En d’autres termes, la
démarche de mariage tient compte de l’intégration de cette double dimension de la famille,
c’est-à-dire sa face visible, en ce monde, et l’autre invisible, outre-tombe, et cela, dans les
deux familles de futurs époux. C’est ce qui fait du mariage un acte de grande portée qui ne
peut se poser de façon inconsidérée et à la légère, et qui lui donne son caractère sacré et
religieux. Le mariage coutumier est donc pour les Yombe un mariage sacré ou religieux, car
« Makwela ma Nzambi, bana ba Nzambi (mariage de Dieu, enfants de Dieu) », disent-ils. Ce
mariage engage tous les membres des deux familles respectives et s’accomplit au cours des
cérémonies publiques. Ainsi l’engagement matrimonial obéit à un processus dynamique qui
se déroule en plusieurs étapes, liées les unes aux autres, jusqu’à l’acheminement de l’épouse
au domicile conjugal, et qui ne forme qu’un tout dynamique.
1
Le Kimvila, c’est la généalogie : « ta mvila » ou « ta kimvila », c’est tracer l’arbre généalogique de sa famille,
en vue d’établir une relation, ou de justifier un projet d’alliance.
2
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 24.
50
des contractants qui demandaient cet accord, pour permettre à la famille de s’engager ou de
poursuivre le processus de la constitution et du versement de la dot. En réalité, ce sont les
membres de la famille qui en sont les modérateurs. Toujours est-il que le point de vue de
chaque conjoint demeurait un préalable à la poursuite des démarches entreprises par les
familles concernées.
Quelle que soit la formule en usage dans la tradition, on peut déduire que le
consentement mutuel des époux était requis. En effet, même dans le cas où les parents ou les
oncles prenaient le devant pour chercher une jeune fille pour leur fils ou leur neveu, il revenait
au jeune homme de décider, et donc de ratifier ou de refuser le choix de son père ou de son
oncle1. Nous venons de le dire, actuellement ce sont les futurs époux eux-mêmes qui
entreprennent des démarches personnelles qui peuvent aboutir à la conclusion du mariage. Ils
en informent généralement les membres de leurs familles respectives. Le jour du versement
de l’indemnité matrimoniale, on procède à une forme d’échange de consentement matérialisé
par un échange de verre de vin ou d’une boisson sucrée entre les conjoints et aussi entre
certains membres de leurs familles, en l’occurrence les parents et les oncles maternels, après
qu’ils ont requis le consentement mutuel des époux.
Si à notre époque, c’est chaque garçon ou chaque fille qui prend personnellement
l’initiative du mariage, il n’en a pas toujours été ainsi dans la société traditionnelle. En effet,
dans le passé, ce sont les oncles et les parents qui, généralement, suggéraient au jeune telle ou
telle épouse, en tenant compte des avantages qu’un tel mariage apporterait à la famille.
Toutefois, le jeune homme était libre d’accepter ou de refuser2. C’est plutôt du côté de la fille
que l’on trouvait parfois une forme de contrainte, dans certains cas.
En effet, la jeune fille est tenue à beaucoup plus de respect des desseins de ses oncles
maternels, sous peine de sanctions magiques ou même sociales : stérilité, mort, exclusion du
groupe d’origine, etc. Par contre, lorsque la fille avait elle-même pris l’initiative d’un
engagement matrimonial avec un garçon qu’elle avait rencontré, les oncles ne pouvait prendre
aucun engagement sans que leur nièce n’ait explicitement marqué son accord devant son
prétendant, et cela, devant ses oncles. C’est ainsi que, lorsque le prétendant, en compagnie de
son futur beau-père, présentait les premiers cadeaux, les oncles demandaient toujours à leur
nièce s’ils pouvaient boire le vin apporté par le jeune homme. Pour exprimer son
consentement, la jeune fille disait : « Lunwa malavu, (buvez le vin de palme) »3. On peut le
constater, le consentement est ici synonyme d’acquiescement. Car en autorisant la
consommation de ce vin, la fille, en présence de ses oncles, consentait à épouser le porteur de
ce vin, son futur époux. Cette formule se répétait à toutes les étapes du mariage. Le
couronnement de ce consentement avait lieu lors de la première nuit de noce.
1
Cf. MULAGO GUA CIKALA MUSHARHAMINA, Mariage traditionnel africain et mariage chrétien,
Kinshasa, St Paul Afrique, 1981, p. 11-12.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 108.
3
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 112.
51
De manière pratique, une forme de consentement mutuel des époux se confondait avec
la consommation du mariage, lors de la première nuit de noce, sous la surveillance des
matrones et d’autres filles autour de la maison1. En effet, introduite seule dans la maison
construite bien à l’avance par son futur époux, pendant que celui-ci reçoit les instructions et
les conseils d’un homme marié, la jeune fille est initiée de façon réaliste par la Mama Mfumu.
A l’issue des derniers conseils que le jeune reçoit de son initiateur, et des dernières
instructions de la fille par la Mama Mfumu, le nouvel époux rejoint son épouse dans la
chambre nuptiale pour l’épreuve de la virilité de l’homme et de la virginité de la femme. Il
s’agit en fait du premier acte conjugal ou de la consommation du mariage. Des témoins
suivent, au dehors, les expressions matérielles de cette épreuve de la virginité de la fille et de
la performance du garçon.
C’est au lendemain, au sortir de la maison, que les gens liront dans l’attitude de la
jeune fille, l’expression de satisfaction ou d’insatisfaction. La Mama Mfumu entre alors dans
la maison des nouveaux mariés pour demander au jeune homme si tout s’est bien passé.
« C’est à ce moment qu’est confirmé ou retiré le consentement mutuel qui fonde
définitivement le groupe conjugal »2. En dernier ressort, c’est devant la Mama Mfumu que les
deux époux expriment leur détermination de former le foyer ou de mettre fin au projet
matrimonial amorcé, selon l’appréciation que chacun fait de son conjoint. Lorsque les
conjoints ont manifesté définitivement leur accueil et leur volonté de rester unis, les festivités
commencent alors au village du jeune homme.
Cette vieille formule d’échange de consentement est restée légendaire. Depuis une
certaine époque, difficile à préciser, un échange de consentement se fait lors de la cérémonie
du versement de l’indemnité matrimoniale. Cet échange de consentement s’accompagne d’un
échange de verre de vin ou d’une boisson sucrée entre les conjoints, d’une part, et les parents
et oncles maternels des deux familles concernées3, d’autre part. C’est le Phovi, modérateur de
la cérémonie qui pose la question à chaque conjoint : « X, kikinini kuaku ti Y ka-kkwela ? (X,
acceptes-tu que Y t’épouse ?) ». Et inversement : « Y, kikinini kuaku kwela X ? (Y, acceptes-
tu d’épouser X ?) ». Chacun des conjoints répond : « Khikinini (J’accepte) ». Ce n’est
qu’après cet interrogatoire qu’on leur demande de vider chacun la moitié de son verre de vin
de palme, pour ensuite s’échanger le reste de vin, en le faisant boire à son partenaire.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 63.
2
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 121.
3
Cf. MULAGO GUA CIKALA MUSHARHAMINA, Mariage traditionnel africain, p. 17-18 : Avec l’évolution
de la culture, le consentement verbal a commencé à se faire, avec échange de gobelet de vin de palme entre
conjoints, à l’endroit même du versement de la dot. Voici ce que rapporte Mulago en parlant du mariage des
Bakongo, dont les Bayombe sont une souche : « Dans certaines régions, le frère aîné verse alors du malafu dans
un gobelet et le présente à la mariée. Celle-ci le vide à moitié et présente le reste à son mari. Celui-ci boit la
moitié du reste et présente de nouveau le gobelet à sa femme. Chacun répète encore une fois cette opération, et
puis les deux ensemble saisissent le gobelet et versent le dernier reste à terre, en l’honneur des mânes des
ancêtres. On remplit une seconde fois le gobelet, et cette fois-ci le mari commence l’opération, qui se poursuit et
se termine comme la première fois. Alors tous les assistants saluent le couple marié, poussent des cris de joie, un
des beaux-frères prend le fusil chargé à blanc et fait partir le coup en l’air ». La particularité de cette cérémonie
de vin chez les Yombe est que l’échange de gobelets de vin se fait aussi bien entre les deux fiancés qu’entre les
représentants de leurs familles respectives.
52
Généralement les époux ne se donnent pas de baiser en public. La pratique du baiser est une
des innovations qui sont en train d’être introduites avec le brassage des cultures et l’imitation
des coutumes occidentales.
On peut le remarquer, dans cette culture, c’est l’homme qui épouse la femme et non
l’inverse. Tel est le sens donné aux questions posées à l’un et à l’autre. Cette étape a une
valeur juridique incontestable. Elle ouvre la voie à l’échange de verre de vin par les autres
membres des deux familles des conjoints. C’est au bout de cette cérémonie d’échange de
verre de vin que toute l’assemblée peut commencer la fête. Celle-ci est agrémentée par la
danse au Kintueni, un orchestre traditionnel ou même une autre musique moderne. Tout le
monde peut commencer à boire. Le mariage est scellé.
Quoi qu’il en soit, nous avons vu que le consentement, dans la société traditionnelle,
n’était pas exprimé de manière ponctuelle. Il se répétait à toutes les grandes étapes du
mariage, devant les tuteurs de chaque conjoint. Ce consentement se concrétisait, la nuit de
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 63. Les faits sont aussi confirmés par l’abbé Alexandre
Thamba et d’autres anciens que nous avons interrogés.
2
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 124.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 125 : Selon les écrits d’A. Doutreloux, dans les cas où des
moyens médico-magiques n’arrivaient pas à guérir le problème d’incapacité sexuelle ou de stérilité du couple,
pour éviter la rupture, le mari pouvait prendre une seconde épouse, Kundi kya Longo, pour sa progéniture. Si le
mal se trouvait en l’homme, la femme pouvait avoir des enfants avec un beau-frère, homme du même sang que
le mari.
53
noces, par la qualité du premier acte conjugal. En plus des attitudes que manifestait chacun
des conjoints, il convient de prendre également en compte le rôle que jouait la Mama Mfumu
dans le cadre précis de cet accord. C’est elle qui supervisait l’appréciation contractuelle des
nouveaux mariés, lors de leur première nuit de noces, et recueillait leur assentiment.
Dans les cultures africaines, en général, l’alliance matrimoniale est un acte hautement
religieux qui met en relief l’intervention de Dieu, des esprits, des ancêtres, et qui requiert la
médiation des personnes qualifiées, en raison de leur âge, de leurs acquis culturels et de leur
situation sociale au sein du lignage ou du clan. En effet, « aux différentes étapes d’élaboration
du lien matrimonial se retrouvent des recours aux diverses instances du monde invisible :
Dieu, Ancêtres et autres puissances susceptibles d’influer de façon positive et favorable sur le
cours du processus en vue de son heureux aboutissement. Ce ministère est assuré par des
médiateurs qualifiés au sein du lignage : parents ou tuteurs, aînés du groupe »1. Ce sont ces
médiateurs qui consultent les ancêtres, en même temps qu’ils assurent la modération du
processus engagé dans l’ensemble du clan, dès la première étape du mariage. Cette
harmonisation des vues entre les membres de la famille et le monde supraterrestre Ŕ le monde
du divin et le monde des esprits et des ancêtres Ŕ revêt la forme d’un consentement ratifiant le
vrai consentement des conjoints, et donne au mariage coutumier un caractère sacré et
religieux.
1
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 27-28.
2
H. MATOTA, Consentement au mariage et amour entre les époux chez les Bakongo, cité par MULAGO GUA
CIKALA MUSHARHAMINA, Mariage traditionnel africain, p. 12 ; voir aussi N. DE CLEENE, Le clan
matrilinéal dans la société indigène. Hier, aujourd’hui, demain, Bruxelles, Librairie Falk fils, 1946, p. 40-41 :
reprenant les propos de Van Wing, Natalis De Cleene résume l’essentiel du mariage bakongo en un rite du
malafu ma longo, le vin du mariage. Il met en relief les éléments d’échange entre les familles des contractants. Il
distingue en même temps la part de la collectivité dans les alliances matrimoniales, sans occulter l’engagement
personnel des conjoints lors de l’échange du verre de vin comme consécration de leur consentement mutuel.
54
La demande de la main d’une jeune fille s’adresse à ses parents, dont le rôle est de
grande importance dans la cérémonie. S’y ajoute l’intervention du chef de groupement
familial. C’est à lui que revient le dernier mot. Il conditionne même le consentement du père
de la famille. Il en est de même du côté de la fiancée2. Le consentement des parents des
fiancés s’extériorise par l’acceptation des cadeaux au moment des fiançailles ou
immédiatement après. Toutes ces démarches qui ont lieu à partir du moment où les fiançailles
deviennent officielles visent à obtenir successivement le consentement des groupes essentiels
auxquels les fiancés sont liés, et l’approbation de Dieu, des esprits et des ancêtres, avant que
la réunion solennelle de ces groupes ne consacre la validité du nouveau groupe conjugal sur le
plan social3.
D’une manière générale, le mariage ne se conclut pas en une seule cérémonie. Son
rituel s’étale dans le temps et même dans l’espace. A chaque étape correspondent un statut
acquis par les deux parties ainsi que des droits et devoirs particuliers. Le nombre de ces étapes
traduit le sérieux de la démarche et de la maturation progressive du projet, maturation à
laquelle les parties en présence sont réellement intéressées, en vue d’une union solide4. Avant
d’amorcer les étapes qui conduisaient à l’acte final du mariage, il était impérieux de mener les
enquêtes sur l’histoire des ancêtres des candidats pour éviter non pas l’exogamie, comme
l’écrit Vuadi Vibila5, mais l’endogamie et les maladies héréditaires. L’endogamie expose
l’individu au risque de l’inceste. On l’évite en épousant les femmes ou les hommes d’un autre
groupe que le sien. Dans le cas de l’exogamie pratiquée dans le système matrilinéaire, il
convient de définir les espaces où les unions peuvent être socialement reconnues.
1
Cf. B. NIMY MOENDO-LENOIR, La famille africaine, p. 95 ; J. Van WING (S.J.), Études Bakongo.
Sociologie-Religion et magie, 2e édition, Desclée de Brouwer, 1959, p. 159.
2
Cf. A. SOHIER, Le mariage en droit coutumier, p. 64 et passim.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p.110 ; A. SOHIER, Le mariage en droit coutumier, p. 65 ;
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 27.
4
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 26.
5
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 35. Vuadi voulait sans doute parler de l’endogamie
qu’il fallait éviter, pour ne pas tomber dans un cas d’inceste. Il fallait donc prendre femme en dehors de sa
famille.
55
lignage, jusqu’à tous les membres d’un clan, ou même jusqu’aux cousins du troisième degré1.
Il arrive qu’un jeune homme soit surpris d’apprendre que la jeune fille qu’il veut épouser est
sa sœur. Les Yombe ne diront pas que c’est sa cousine, mais khomba andi (sa sœur), en raison
du principe de consanguinité, tel que défini dans le régime matrilinéaire. C. Lévi-Strauss ne
voit pas d’abord dans l’endogamie le risque de l’inceste ou encore le danger des maladies
héréditaires comme le préconise notre culture. Selon lui, l’endogamie Ŕ obligation de se
marier à l’intérieur d’un groupe défini Ŕ est le refus de reconnaître la possibilité du mariage en
dehors des limites de la communauté humaine. Elle manifeste l’exclusion du mariage pratiqué
en dehors des limites de la culture, dont le concept est sujet à toutes sortes de contradictions et
de dilatations2. C’est pour éviter de tomber dans l’arbitraire ou dans l’anarchie qu’on
imputerait au mariage en dehors du clan que les Yombe tiennent à l’examen généalogique.
Actuellement, de nombreux Anciens déplorent les mariages qui ne tiennent plus compte de
ces aspects, et dont les accords sont basés sur des intérêts personnels des seuls époux. Ces
mariages sont exposés au danger d’instabilité. Les enquêtes initiées par la société
traditionnelle constituaient les premiers pas de la première étape du mariage.
Sur le plan juridique, « les fiançailles sont un contrat solennel révocable intervenant
entre un homme et une femme ainsi que leurs familles, et qui fait naître pour eux l’obligation
de préparer la vie conjugale de cet homme et de cette femme et de les unir un jour au
mariage »3. Durant les fiançailles, l’homme se crée un privilège de mariage sur une femme en
se la réservant. Les fiançailles peuvent être contractées longtemps à l’avance par les parents,
au profit de leurs enfants. Actuellement ce sont les fiancés eux-mêmes qui font les premiers
pas qui amorcent l’étape des fiançailles. Toutefois ils en informent leurs parents ou tuteurs
respectifs. Toujours est-il que les fiançailles « entraînent pour les fiancés de nombreuses
obligations bien précises, dont les unes ne sont que la conséquence logique de leur
engagement : devoir de fidélité et d’assistance, par exemple, mais dont les autres ont pour but
de les préparer à la vie commune, de les habituer l’un à l’autre, de les initier dans le rôle qu’ils
auront à jouer dans la nouvelle communauté à laquelle ils vont être rattachés par le
mariage »4.
Dans le Mayombe traditionnel, c’est durant le séjour des jeunes gens dans le camp
d’initiation, dans la forêt, que leurs parents, oncles et tantes parlementaient au village sur le
futur mariage des jeunes en initiation. Pour cela, ils tenaient compte des intérêts multiples
pouvant motiver le mariage de leurs fils et de leurs filles. Ils prenaient aussi en compte
l’attrait qu’une fille ou un garçon d’un clan portait à leur enfant pendant leur vie au village 5.
Cela signifie que ce choix tenait compte des démarches personnelles antérieures des jeunes
gens promis au mariage. Cependant, étant donné qu’ils étaient « membres respectifs de leur
1
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 144.
2
Cf. C. LÉVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, p. 55.
3
A. SOHIER, Le mariage en droit coutumier, p. 54.
4
A. SOHIER, Le mariage en droit coutumier, p. 53.
5
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 104.
56
groupe avec lequel ils se confondaient, vu qu’ils ne se considéraient pas seulement comme les
premiers et uniques intéressés, et que leur alliance n’avait pas seulement un impact social,
mais aussi et surtout politique, économique, voire religieux, ils laissaient aux Anciens le soin
de déterminer si oui ou non la réalisation de leur projet était possible »1. Ils évitaient ainsi de
faire endosser à leurs familles respectives les conséquences fâcheuses qui découleraient d’une
union non autorisée par la tradition.
L’initiative des rapprochements, en vue du mariage, est généralement prise par les
intéressés eux-mêmes. Les différentes rencontres, la promiscuité ou d’autres éléments liés au
physique ou au caractère de l’un et de l’autre, peuvent être des opportunités à des démarches
pouvant conduire au mariage. En plus des rencontres qui se font au gré de hasards multiples,
il existait une institution qui facilitait les contacts entre jeunes gens. Cette institution formait
des groupes de danse des jeunes hommes, sous la conduite d’un moniteur, alors que les jeunes
filles étaient sous la conduite de Mama Mfumu, une matrone. Selon les éléments observés
chez les uns et chez les autres, les jeunes gens se promettaient au mariage, sous la supervision
de Mama Mfumu. C’est alors que la jeune fille en faisait part à sa mère qui, à son tour,
informait le père. Ce dernier était chargé d’informer les oncles maternels de sa fille de ce
projet de mariage. Du côté du garçon, c’est lui-même qui informait son père. Celui-ci, en
temps utile, en parlait aux oncles maternels de son fils3. Il arrivait aussi des cas où les
premières approches étaient amorcées par les membres de la famille, plus particulièrement les
oncles maternels. Ceux-ci se mettaient à la recherche d’une femme pour leur neveu ayant
atteint la maturité. En suivant des critères favorables à la promotion de la famille, et en se
référant à la compagnie féminine de leur neveu, ils posaient les premiers pas, soit en abordant
la famille d’une fille répondant à ces critères, soit en en parlant directement au neveu.
Dès lors, le jeune homme était engagé dans une série de démarches dont l’issue est le
mariage. Ces démarches sont réglementées par la coutume. Celle-ci détermine les conditions
imposables, dont la consistance détermine la durée des démarches préliminaires 4. En d’autres
1
VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 35.
2
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 36 ; A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p.
105.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 109 et passim.
4
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 110 ; NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la
vie, p. 46 : Ntambu insiste sur la nécessité d’une bonne préparation par rapport à l’envergure de la tâche qu’aura
le jeune homme dans la vie matrimoniale.
57
termes, plus importantes sont les conditions matérielles, plus longue sera le temps de
préparation.
Bien que les membres des deux familles soient au courant de ce projet de mariage, au
stade préliminaire, le garçon mène son affaire sans l’appui officiel des siens, du moins aussi
longtemps que son père n’en aura pas parlé à ses oncles maternels. A ce sujet, A. Doutreloux
signale que cette attitude s’inscrit dans la logique du processus éducationnel du jeune
homme : c’est pratiquement la dernière phase de son éducation et de son passage à l’état
d’adulte au sens social1. L’aboutissement de ces démarches préliminaires quasi-discrètes est
l’officialisation du premier consentement mutuel des jeunes gens par la demande officielle de
la main de la jeune fille auprès de son père. C’est ce qui se désigne en kiyombe par
l’expression « Soka Ndumba »2, une démarche qui fait des jeunes gens des fiancés véritables.
Dès les premiers contacts avec la jeune fille, le garçon remet à celle-ci un premier
cadeau suivi d’autres, à titre privé. Ces cadeaux se poursuivent jusqu’au mariage, et ne sont
jamais repris dans le compte des frais du mariage3.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 110.
2
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 35. C’est pratiquement dans le sens d’enclencher,
engager une action qui doit se continuer, et dont on attend une réaction de la part de celui à qui est destinée
l’action engagée. Soka signifie aussi « provoquer », « inciter », « solliciter », « entreprendre ».
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 111 : A titre d’exemple, A. Doutreloux évoque des cas qui se
sont passés autour des années 1959 : « En prenant contact avec la jeune fille, le jeune homme se devait de lui
offrir un premier cadeau, un peigne simplement jadis, plus tard un collier, Nsanga, et deux rangs de perles à
mettre autour du ventre, Nzikida, vers 1942. Plus tard encore une lettre est remise à la fiancée avec une petite
somme, 50 frs vers 1948, 100 frs vers 1952, 150 frs vers 1957 et 300 frs à partir de 1962. Ces cadeaux et cette
lettre sont, aux mains de la jeune fille, des témoignages de la bonne fortune qui lui échoit ».
4
Cf. A. SOHIER, Le mariage en droit coutumier, p. 60 : Pour A. Sohier, la remise de ce premier cadeau fait
office d’un engagement provisoire pouvant être rompu, s’il s’avérait que des prestations importantes risqueraient
de créer des difficultés, ou qu’un tel lien comporte une incompatibilité, ou si des éléments contraires à l’alliance
se profilaient à l’horizon.
58
1
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 36 ; NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 106.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 111 ; voir aussi A. SOHIER, Le mariage en droit coutumier,
p. 65 : Sohier signale que la deuxième partie correspond à l’étape de la publicité des fiançailles après le temps
d’échange de cadeaux entre fiancés. A cette étape, on procède à une cérémonie publique de remise de cadeaux,
en présence des mandataires. C’est la remise officielle du gage des fiançailles ; NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère,
p. 106.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p.111 : Autour de 1959, ce montant s’évaluait à 1300 frs. Un cas
plus récent est la présentation de la fille de Mr Elie Umba Khonde Maîtro. Celui-ci nous a présenté la facture
relative à l’indemnité de fiançailles de sa fille : 2 casiers primus, 1 casier sucré, mmbufa malafu ma ngasi (dame-
jeanne de vin de palme), 1 sachet de sucre, 1 paquet de café, 25 $ pour le Nsoko va meso ma Dise, 10.000 fc pour
le Kilu ki Dise. Cette facture est de l’année 2002.
4
Le tabac revêt une valeur symbolique liée à la place que lui accordaient les anciens. Généralement, les vieux
chefs fumaient du tabac lorsqu’ils siégeaient sous l’arbre de la palabre. Doutreloux atteste également la remise
de ce montant à la jeune fille au cours des cérémonies de conclusion des fiançailles (cf. A. DOUTRELOUX,
L’ombre des fétiches, p. 111).
59
travers tout le village que telle fille était fiancée, et qu’elle était devenue une « Ndumba
kandukulwa »1, littéralement « fille prohibée ».
Ce rite comprenait deux autres aspects, en plus des garanties remises à la fiancée et au
père pour la protection de sa fille. Il y a la part réservée au père de la fille (Soka va meso ma
Dise), et celle de l’oncle maternel (Soka va meso ma Khazi). Car l’enfant appartient toujours à
deux groupes de famille : la famille maternelle et la famille paternelle. Le prétendant a donc
l’obligation de faire une double présentation : devant la famille paternelle, le Kitata de la
jeune fille, et devant sa famille maternelle, les Bakhazi (les oncles maternels). Ntambu
Ndambi évoque le proverbe Beta Tsimba, beta Nzuzi, littéralement « frapper Tsimba, l’aîné
des jumeaux, frapper Nzuzi, le cadet », pour exprimer cette double exigence. C’est une forme
de justice que prévoit la règle de la politique matrimoniale, dans sa formule traditionnelle2. En
vertu de ce principe, les oncles maternels demandent au garçon des biens dont la valeur
correspond à ce qui a été remis au père de la fille.
Pour le premier aspect, outre tout ce qui a été donné antérieurement, le père de la fille
réclamait un montant et des biens au titre de dédommagement pour la peine qu’il entreprendra
d’exposer la demande du prétendant aux oncles maternels de la fille : « trois dames-jeannes de
vin de palme (…), une autre de vin rouge, (…), puis le kikoba kya nsambudulu a nzila, le
Couteau-pour-ouvrir-le-chemin et le Mbamba nkambu a nsamu, la Dame-jeanne-pour-dire-
l’affaire »3.
Le deuxième aspect concerne la part réservée à l’oncle maternel de la jeune fille. C’est
le père de la fille qui était chargé de présenter officiellement le fiancé aux oncles maternels de
sa fille4. Bien qu’en régime matrilinéaire l’oncle maternel soit considéré comme le premier
responsable de ses neveux et nièces, la garde de ceux-ci revient en premier à leurs parents
géniteurs directs. C’est ainsi que le garçon se présente toujours au papa de la fille dont il veut
demander la main. Celui-ci, à son tour, après avoir recueilli le gage de sa responsabilité sur sa
fille, informe les oncles maternels de celle-ci. C’est le père de la fille qui établit le pont entre
le fiancé et le premier responsable de la famille de sa dévolue.
Après l’exposé du futur beau-père, les oncles demandent à leur nièce s’ils peuvent
boire le vin apporté par le prétendant. Sur consentement de la jeune fille, les oncles prennent
la dame-jeanne de vin de palme, et demandent en même temps le gage des fiançailles. Celui-
ci correspond à ce qui a été donné au père de la jeune fille, à l’exception des indemnités
relatives à l’introduction du prétendant aux oncles. Tout en prenant ces indemnités, les oncles
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 111 ; VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p.
36.
2
Cf. NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie, p. 47. Avant la dot, l’oncle maternel de la
fiancée signale au fiancé qu’il a droit à la même quantité de biens que le père de la fiancée, du moins en ce qui
concerne les boissons, le sucre, les poissons, les savons, les cigarettes, et d’autres objets du même genre.
3
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 112.
4
Ces deux cérémonies peuvent être différées. Ordinairement elles ont lieu la même soirée et au même endroit, à
moins que le fiancé ne se soit pas préparé en conséquence.
60
s’assurent des capacités du prétendant1. La coutume voudra que celui-ci le prouve en leur
communiquant la date du versement de l’indemnité matrimoniale, c’est-à-dire le jour du
mariage officiel. A chacune de ces étapes, le fiancé a eu droit à un plat de poulet offert par la
fiancée, puis par les oncles maternels de celle-ci.
Au retour du jeune homme dans son milieu de vie, ses oncles paternels et maternels se
réunissent séparément pour rassembler l’argent et les biens nécessaires pour la dot. La part de
chacun de ces deux groupes constitue leur quote-part aux efforts du garçon lui-même. La
somme rassemblée était remise au chef de clan, c’est-à-dire l’oncle maternel du garçon, qui le
gardait jusqu’au jour de la réunion solennelle des deux familles au village de la jeune fille.
En substance, les fiançailles sont une étape à deux niveaux. Le premier couvre la
période des rencontres clandestines des deux futurs fiancés. C’est le moment d’échange des
cadeaux entre le jeune homme et la jeune fille2. A l’époque ancienne, les fiancés présentaient
furtivement des cadeaux à leurs futurs beaux-parents. Ils les déposaient à leur insu, dans leurs
maisons respectives. L’acceptation de ces cadeaux signifiait que les deux jeunes gens
pouvaient continuer les démarches qu’ils avaient entamées, quoiqu’encore officieuses.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 112 : Ils posent au prétendant la question ci-après : « Sengele
kyaku meno kina mu kenda ditadi nti e ? Ta hache est-elle affûtée pour couper l’arbre de pierre ? ». En d’autres
termes, les oncles demandent au jeune homme s’il est capable de payer l’indemnité matrimoniale.
2
A. SOHIER, Le mariage en droit coutumier, p. 89-90 : au sujet des cadeaux ou prestations durant les
fiançailles, Sohier parle des instruments de preuve que constituent les cadeaux d’objet sans grande valeur, mais
de nature bien définie, dont le rôle est de symboliser les engagements pris à la fois par celui qui les offre et par
celui qui les reçoit. Ce sont des cadeaux qui extériorisent les consentements. Souvent ils sont conservés, et leur
reproduction rappelle les obligations des uns et des autres. Quant aux cadeaux du fiancé à sa promise, à sa mère,
à son père, à son oncle et aux anciens, ils sont de rigueur, mais pas obligatoires. Toutefois, une négligence en
cette matière est considérée comme un manquement au devoir d’affection, d’assistance et d’entretien.
3
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 106.
4
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 113. Doutreloux parle d’un temps où il n’était plus permis
aux fiancés de se rencontrer. Mais il y avait tout de même une formule qui permettait de garder le contact, et qui
manifestait que les fiançailles n’étaient pas rompues.
5
NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 104-105.
61
Dès qu’ils ont fini de rassembler les biens et l’argent pour l’indemnité matrimoniale, le
clan du fiancé communique à la famille de la fiancée la date du versement de la dot. A cette
étape, les deux fiancés ne jouent plus qu’un rôle passif, bien que présents au Kikaza1. Ce sont
les représentants de leurs groupes respectifs, qui traitent l’affaire. Le Kingudi (ensemble de la
famille matrilinéaire) et le Kitata (groupe du père) des deux fiancés se réunissent
solennellement au village de la jeune fille, pour la remise de l’indemnité matrimoniale, lors de
la conclusion officielle du mariage2. C’est la célébration officielle du mariage coutumier,
c’est-à-dire, la présentation de la dot.
La dot est constituée par l’ensemble des biens, en nature et en espèces, que la famille du
garçon verse officiellement à la famille de la fille en vue du mariage. Elle ne s’identifie pas au
mariage, mais elle est la matérialisation des accords qui se concluent entre le groupe du fiancé
et celui de la fiancée, en guise de ratification de leur union conjugale. A une époque plus
ancienne, la dot était une épreuve d’amour. C’est ainsi que le papa de la fille remettait à tout
prétendant la lubanza, une latte de la taille de sa fille, à remplir de souris Mbende. Celle-ci
était petite et difficile à attraper. Cette opération rendait la tâche plus ardue. Cependant le
prétendant devait prouver par là qu’il était capable de se sacrifier pour le bonheur de celle
qu’il aime3.
Par ailleurs, de nombreux écrits attestent que la dot, au-delà de son sens d’épreuve
d’amour, était constituée de biens (bêtes, vêtements, aliments, couvertures, mobiliers, etc.), au
titre de gage de l’alliance matrimoniale entre les deux groupes de futurs mariés. Il était le fruit
de la cotisation des membres de la famille maternelle et des oncles paternels du garçon. Cette
cotisation familiale s’ajoutait à la part du garçon lui-même. Celle-ci était généralement la plus
importante, du point de vue de la valeur matérielle et financière4. Il convient de noter que le
versement d’une compensation matrimoniale, d’une dot n’est pas l’« achat » d’une femme.
Celle-ci n’est pas détachée entièrement de son groupe natal, du fait du versement de la dot.
Elle n’est pas, non plus, absorbée dans le groupe, le clan, le lignage ou la famille qui a aliéné
pour elle une part de ses richesses. C’est ainsi que, tout en continuant d’avoir des droits au
sein de son groupe natal, et des obligations vis-à-vis des membres de ce groupe, la femme
mariée acquiert des droits et des devoirs au sein du groupe de son époux5.
1
Le Kikaza ou Kaza, c’est une réunion de concertation. Il peut aussi désigner le lieu ou la maison où se déroule
cette concertation.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 113-114.
3
Des propos recueillis auprès de l’abbé Alexandre Thamba.
4
Cf. A. SOHIER, Le mariage en droit coutumier, p. 120-121.
5
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 164.
62
Lorsque la présentation de la dot proprement dite est terminée, la famille de la fille, par
reconnaissance, remet aussi quelque chose à la famille du garçon. L’ensemble des cadeaux
que la belle-famille remet à la famille de l’époux constitue la contrepartie de la dot. De la
sorte, la dot se définit comme «un échange de cadeaux entre les familles des mariés : les
parents de la fiancée, y compris les oncles maternels, remettent à la famille de leur beau-fils
un certain nombre de biens (tête de bétail surtout) dont la valeur est plus ou moins
proportionnelle à celle des cadeaux qu’ils ont reçus »3. En plus de ce geste de reconnaissance,
la dot est aussi constituée de tous les autres cadeaux que la famille de la fille offrait au fiancé
depuis le début des fiançailles, y compris toute la réception qu’elle organise lors de la
solennité de remise de la dot. A. Doutreloux le décrit en ces termes : « Même si la
contribution du prétendant est la plus importante, l’ensemble des démarches fondant le
nouveau groupe conjugal n’en constitue pas moins une série d’échanges et à chaque étape de
ces démarches il reçoit une contrepartie à ce qu’il apporte, les poules offertes successivement
par sa fiancée et les oncles de celle-ci, le repas de fête qu’il paie mais dont les éléments sont
fournis et qui est préparé par le groupe de la future, la dot enfin de la jeune fille qui n’est pas
loin d’égaler la contribution du fiancé à l’indemnité matrimoniale, sinon toujours le Ngingi a
Longo tout entier, et ceci même lorsque le garçon donne lui-même à sa promise une somme
servant en partie, sans qu’on ne le dise, à la contribution de la dot »4.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 112-113.
2
A. SOHIER, Le mariage en droit coutumier, p. 122 ; N. DE CLEENE, Le clan matrilinéal, p. 43.
3
NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie, p. 48 : Il cite un proverbe que l’on évoque
toujours en pareille circonstance : Kubedi mboti, kuvuka mboti, littéralement, « là d’où vient le bien, que le bien
y retourne », c’est-à-dire qu’il faut rendre l’équivalent en bien, à celui qui vous en fait, en épousant valablement
votre fille, par acquittement des devoirs coutumiers relatifs au mariage, pour le cas d’espèce.
4
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 119 : le Ngingi a Longo, c’est l’indemnité matrimoniale
proprement dite. Voir aussi NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 105 : Nzuzi Bibaki précise que la part de la fille
comprenait les outils agricoles, les ustensiles ménagers, une part du mobilier (nattes artistement tressées). L’abbé
Alexandre Thamba a ajouté que lorsque les femmes allaient déposer officiellement l’épouse qui, en pratique, se
trouvait déjà chez son mari depuis le jour du versement de la dot, elles y apportaient les effets de la nouvelle
épouse. En kiyombe on parle de bituika, littéralement « ce qu’on repique ». Ces bituika étaient symbolisés par
différentes plantes par lesquelles les femmes donnaient des conseils aux nouveaux mariés. Le Nkondo, Baobab,
par exemple, pour ne pas kondula (accrocher) s’ingérer dans les divers problèmes du village, surtout ce qui ne
concerne pas leur foyer. Ngimbi Bamweneko parle aussi de l’arbuste dilemba-lemba (brillantaisia alata) qui
symbolise la douceur (lembama) à laquelle on invitait la jeune épouse (Cf. NGIMBI BAMWENEKO, Initiation
63
Cet aspect met davantage en relief la signification sociale de la dot et de l’alliance qu’elle
engendre entre le groupe du fiancé et celui de la fiancée. « Ces échanges finalement sont
significatifs d’alliances, alliance entre les partenaires du groupe conjugal (…), et à travers
celle-ci ou à son occasion, alliance entre groupes. Aussi bien tous les groupes essentiels
auxquels appartiennent les deux jeunes gens participent-ils aux démarches et aux échanges »1.
L’implication de tous les membres des familles paternelle et maternelle de la fille dans la
préparation des manifestations relatives au versement de la dot, et la contribution de chacun
des membres des familles paternelle et maternelle du garçon à la constitution de l’indemnité
matrimoniale, font du mariage un acte éminemment communautaire et un lieu de
renforcement de la solidarité clanique. Il est, à ce titre, cause d’émulation de chaque famille,
et un lieu d’interpellation, sinon de formation morale des plus jeunes2.
B. La présentation de la dot
Le matin du jour fixé, la fête commence par l’organisation des danses du Dilemba et
l’achèvement des préparatifs des repas à offrir aux visiteurs. L’arrivée du fiancé est annoncée
par un coup de fusil. C’est le Dileki, un émissaire envoyé auparavant pour une prospection,
qui fournit les informations à ceux qui viennent d’arriver. Après le rite d’accueil, ceux-ci
étaient invités à prendre le repas chez la Mama Mfumu. Le fiancé devait être sobre et modeste
sous peine d’être disqualifié. A l’issue de ce repas, les oncles examinaient les factures
relatives à l’indemnité matrimoniale, comparativement à ce qu’ils avaient apporté3. Il
s’agissait essentiellement de :
des filles à la dextérité manuelle et au savoir-faire, dans L’éducation de la jeunesse dans l’Église-Famille en
Afrique. Actes de la XXIe Semaine Théologique de Kinshasa. Du 22 au 28 novembre 1998, Kinshasa, F.C.K.,
2001, p.107).
1
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 119 ; M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 164.
2
L’occasion de la célébration d’une dot permet à chaque famille de tirer une leçon pour les alliances qu’elle
envisage. Elle en tire aussi une bonne leçon pour l’éducation des membres qui se préparent au mariage.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 114-115.
4
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 115.
64
Pendant la cérémonie, les fiancés ne se parlent pas. Le jeune homme est porté par les
jeunes de la maison de Mama Mfumu au lieu où se tient la réunion. Il est sommé de payer une
indemnité aux jeunes filles qui amènent la fiancée1. Selon la coutume, le fiancé a l’obligation
de déloger symboliquement sa fiancée de l’endroit où on l’a cachée avant la sortie officielle
pour la cérémonie du mariage. Comme le fiancé ne sait pas se livrer à cette besogne, des
jeunes filles lui apportent sa future épouse qu’il doit « dédouaner », en leur payant un montant
forfaitaire. Une plus vieille tradition rapporte que c’est à la fin de la cérémonie de versement
de la dot qu’on allait cacher la fille. Le garçon devait s’organiser pour découvrir où se cachait
sa femme, de manière à organiser un enlèvement en bonne et due forme. Dès qu’il avait réussi
à l’enlever, il l’emportait chez lui2. Quelques jours après, les femmes et les jeunes gens du
village de la femme, se rendaient au village du nouveau marié pour y déposer officiellement
sa femme qui y était déjà depuis l’enlèvement de la nuit de noces.
Actuellement, après les transactions relatives aux frais de la dot, le Phovi, modérateur
de la cérémonie, débute l’interrogatoire qui fait office d’échange de consentement, d’abord
entre les fiancés, ensuite entre les parents des fiancés, puis leurs oncles respectifs. Si, aux
fiancés il est demandé d’exprimer leur désir et leur volonté de se marier en acquiesçant et en
échangeant un verre de vin de palme ou d’une autre boisson, aux parents et aux oncles, on se
contente de demander d’échanger uniquement les verres de vin. Dès ce moment commence la
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 116.
2
Propos recueilli de l’abbé Alexandre Thamba.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 115.
4
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 116.
5
Cf. L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p. 19 : la Nzo Kumbi est la case où une ou plusieurs
filles nubiles, peintes en Tukula, poudre rouge, faisaient une espèce de noviciat avant le mariage ; A.
DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 72.
6
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 116.
7
Se référer au point 2.1.1. La valeur socio-juridique de l’engagement de futurs époux, au sujet de l’équivalence
établie entre échange de consentement et consommation du mariage.
65
fête. Celle-ci peut se prolonger jusqu’au matin. C’est à la fin de la fête que le nouvel époux
retourne chez lui, en compagnie de son épouse.
« L’indemnité matrimoniale est partagée entre le père et les oncles maternels de la jeune
fille »1. La part du père est importante. Elle peut même atteindre la moitié de toute
l’indemnité2. Tous ces biens reviennent à sa famille, le Kitata de la jeune fille, à l’exception
des effets qui sont destinés exclusivement au papa, comme géniteur responsable. C’est le cas
du costume.
d’autant plus que, dans le Mayombe, la famille de la femme remet à l’époux des biens dont la
valeur correspond plus ou moins à ce que ce dernier a donné pour la dot. En réalité, après
versement de cette indemnité matrimoniale, la femme n’est pas détachée entièrement de son
groupe natal, ce qui se ferait en cas d’achat. La famille de son conjoint l’intègre en son sein.
Elle ne fait pas d’elle une consanguine au même titre que les autres membres de la famille,
tout comme elle ne peut disposer de la nouvelle épouse comme elle l’entend. Tout en
continuant d’avoir des droits au sein de son groupe natal, et des obligations vis-à-vis des
membres de ce groupe, la femme mariée acquiert des droits et des devoirs au sein du groupe
de son époux. Car « les échanges qui scellent une alliance sont toujours dans leur fond des
échanges qui transfèrent d’un groupe à l’autre des droits sur les personnes qui se détachent de
l’un et s’attachent à l’autre »1. Il s’agit notamment des droits à des rapports sexuels désormais
officialisés, des droits à des services domestiques, des droits sur les capacités procréatrices
des hommes et/ou des femmes, des droits pour les groupes des alliés sur les enfants qui
naissent de leurs unions, du droit à la coopération dans les procès de production et d’échange.
C’est dans ce contexte que dans la société à mode de descendance matrilinéaire, comme c’est
le cas de la société yombe, les groupes de descendants accordent à d’autres groupes le droit
aux services sexuels de leurs filles mais gardent pour eux les enfants qui naissent de leurs
unions2. C’est une des justifications scientifiques de la mainmise des oncles maternels sur les
enfants de leurs sœurs et aussi de la pratique de l’exogamie dans le système matrilinéaire.
La formation du groupe conjugal tient compte des relations sociales qui existent à
l’échelle des relations de parenté déjà nouées. Cette formation obéit à des normes qui
sanctionnent les différentes possibilités de mariage, dans la société traditionnelle. Ainsi, à côté
des mariages permis, il en est d’autres qui ne le sont pas. Ceux-ci sont frappés
d’empêchements. Selon les prescriptions de la coutume yombe, ces mariages ne peuvent avoir
lieu que sous caution d’une forte amende, à moins qu’il ne s’agisse de ces mariages concédés
par la tradition, pour l’une ou l’autre raison majeure. En réalité, les règles du mariage ne font
pas toujours qu’interdire un cercle de parenté. Parfois aussi, elles en assignent un, à l’intérieur
duquel le mariage doit nécessairement avoir lieu, sous peine de provoquer un scandale du
même type que celui qui résulterait de la violation de la prohibition elle-même3. C’est ce qui
arrive dans le mariage avec une cousine croisée du côté paternel, et aussi lorsqu’un neveu ou
un jeune frère d’un homme décédé se voit contraint d’assurer la garde de la veuve et de ses
enfants ou de l’épouser carrément.
Dans la société traditionnelle, une des conditions requises pour pouvoir contracter un
mariage, était la maturité physique et morale du candidat. Celle-ci était liée à l’âge de nubilité
1
M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 164-165.
2
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 165-166.
3
Cf. C. LÉVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, p. 52-53.
67
et aussi, pour le garçon surtout, à la préparation du cadre pouvant abriter un foyer. En d’autres
termes, seuls les jeunes gens ayant atteint une maturité attestée par les acquis au niveau
matériel, physique et moral, étaient autorisés à amorcer le processus pouvant les conduire au
mariage. L’estimation de l’âge de nubilité variait autour de 15 à 17 ans pour les filles, et de 18
à 20 ans pour les garçons. De plus, la fille devait avoir les qualités requises (travailleuse,
discrète, fidèle, douce, tendre, sociable, solidaire, obéissante) et de bonnes manières. Le
garçon devait être travailleur, sociable, autoritaire et solidaire1. Ces critères n’ont pas changé.
Toutefois la multiplicité de grossesses chez les adolescents fait que le mariage soit devenu
précoce. Cette précocité est due au fait que, chez les Yombe, dès lors qu’un garçon a rendu
une fille enceinte, il est contraint de la prendre en mariage. Dans beaucoup de cas, ce sont les
parents de la fille qui vont déposer celle-ci auprès du garçon afin qu’il la prenne en charge,
même lorsque le garçon habite encore chez ses parents. Ce mariage qui, au départ n’est qu’un
concubinage « forcé », finit généralement par se formaliser pour devenir une véritable union
conjugale.
1
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 35 ; J. Van WING, Études Bakongo, p. 159 ; A.
SOHIER, Le mariage en droit coutumier, p. 105 : A. Sohier fait remarquer que dans la société traditionnelle,
l’âge du mariage n’était pas fixé par un chiffre. Il y avait une formule plus ou moins précise indiquant le
développement physique de la femme, et la maturité de l’homme. C’est ainsi que cet âge était fixé généralement
avec la capacité de la jeune fille à la puberté, en tenant compte de l’apparition des premières règles et lorsque les
seins avaient poussé. Pour le garçon, il fallait qu’il soit capable de travailler de manière à produire lui-même le
nécessaire pour faire vivre son foyer, et qu’il réunisse l’essentiel de la dot pour son mariage. Le développement
physique et la maturité morale et psychologique étaient également pris en compte.
2
Nous y reviendrons dans la troisième partie de notre présent travail.
68
qui adopte une nouvelle attitude vis-à-vis de la sexualité en autorisant les amours
adolescentes, notre société ne tolère pas les jeux d’amour entre adolescents. En réalité,
beaucoup d’adolescents échappent au contrôle de leurs parents et se livrent aux jeux
amoureux sans précaution. C’est ce qui justifie en grande partie les grossesses précoces qui,
généralement impliquent des mariages précoces. Il serait malvenu d’ignorer cette réalité à une
époque où les médias atteignent même le village le plus éloigné du centre ville. Nous faisons
ici allusion à la vente incontrôlée des DVD à caractère pornographique et à certaines
émissions de télévisions privées auxquelles les jeunes gens sont si attachés. Quelle alternative
à cet acharnement médiatique ?
Dans le cadre des particularités, la tradition permettait des mariages dans un cercle très
rapproché. Ainsi, « les mariages se concluent entre personnes qui, par leurs groupes
respectifs, sont entre elles dans la relation de tata à mwana, de père à fils »1. C’est le mariage
d’un individu avec une cousine ou une petite-cousine croisée. Sous cet angle, le mariage idéal
est celui qui se fait avec la petite-fille d’une tante paternelle, c’est-à-dire entre le garçon et sa
petite-cousine croisée, du côté paternel2. Il s’agit, en réalité, de ce que C. Lévi-Strauss appelle
une « endogamie fonctionnelle » qui n’est qu’une fonction de l’exogamie : le cas du mariage
entre cousins croisés. Les cousins croisés sont moins des parents qui doivent se marier entre
eux que les premiers, parmi les parents, entre lesquels le mariage soit possible, du moment
que les cousins parallèles sont assimilés à des frères et des sœurs. Cependant ce caractère a
souvent été méconnu3, dans le cas des cousins croisés du côté paternel. C’est le cas du
mariage avec la «Tata nkieto », nièce du papa d’ego, chez les Yombe. « L’alliance habituelle,
groupe paternel Ŕ groupe du fils, détermine les mariages préférentiels, parfois quasi-
obligatoires, avec une cousine, ou plutôt une petite-cousine, croisée matrilatérale ou / et une
petite-cousine croisée patrilatérale »4. C’est ce qui se désigne, en kiyombe, par l’expression
« Kwela siaku nkieto » (épouser sa tante paternelle), car l’époux est muana, fils (enfant) de
son épouse. Celle-ci est son tata, ou mieux, sa tata nkieto : un homme donne sa nièce (la fille
de sa propre sœur) en mariage à son propre fils. En épousant la fille de sa tante paternelle, le
garçon rend à la famille de Kitata la progéniture ou le principe mâle. On le désigne par
l’expression « Vutula kipuva » à ses Batata5. C’est le principe de récupération de la semence
ou de la paternité par la famille paternelle.
1
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 135.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, p. 136 et passim.
3
Cf. C. LÉVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, p. 56.
4
A. DOUTRELOUX, Les Kongo, p. 123.
5
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 145.
69
Ce mariage est non seulement autorisé, mais même obligatoire1. Il reste cependant un
mariage d’échange dans la mesure où la famille paternelle qui a fourni le principe mâle à la
famille d’ego récupère en échange ce principe par le mariage de son fils avec une fille de la
famille paternelle, à savoir la nièce du papa d’ego. Les filles de la sœur du père sont des
épouses potentielles d’ego. Le lien conjugal entre ego et la nièce de son père peut être
obligatoire et indissoluble. Toutefois, chez les Yombe, l’indissolubilité n’implique pas
nécessairement l’unicité du mariage. Par conséquent, un homme peut contracter un lien
conjugal indissoluble avec la nièce de son père, et contracter simultanément d’autres liens
conjugaux tout aussi valables, mais dissolubles. En d’autres termes, il est établi que les
Yombe admettent l’indissolubilité de certains liens conjugaux et la possibilité d’autres
mariages qui ne mettent pas en péril le premier lien. C’est ce qui explique la pratique de la
polygamie simultanée.
Les mariages quasi-obligatoires et indissolubles sont sanctionnés par des rites spéciaux.
Tel est aussi le cas du « Dikuela di Lemba », mariage consacré à Lemba ou au Dilemba.
Quelles que soient les circonstances, ce mariage ne peut pas être dissous. Même les enfants
qui naissent de ce mariage ont des noms spéciaux. L'épouse s'appellera "Nkama Lemba"2.
C'est cette épouse qui, parmi les autres, a pris l'initiation avec son mari Mvuama Lemba. Le
futur Mvuama Lemba doit demander l'accord des membres de la famille de la femme pour
entrainer son épouse dans cette consécration.
1
C. LÉVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, p. 56.
2
Cf. L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba au Mayombe, Bruxelles, Librairie Falk, 1936, p. 279 :
La Nkama Lemba, c’est l’épouse d’un chef sacré investie de fonctions importantes, politiques et, surtout,
rituelles ; A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 221.
3
A. DOUTRELOUX, Les Kongo, p. 123 ; A DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 137.
4
Le Kiphinga, c’est l’adultère. Dans la tradition yombe, le jeune qui épouse une jeune fille, rachète celle-ci des
mains de son époux coutumier qui est son grand-père. Le jeune homme commet en quelque sorte un adultère.
Pour s’en acquitter, il doit payer une amende symbolique au grand-père.
70
Du côté maternel, on peut épouser les petites-filles des oncles, de préférence, les filles
des filles, bien que les filles des oncles ne soient pas absolument prohibées. C’est le cas des
filles de condition servile par leur mère. Cette politique vise à garder la fille mariée dans le
groupe, et à s’approprier directement sa progéniture1. On peut également prendre femme dans
les quatre groupes auxquels on est apparenté par ses grands-parents : la fille ou la fille de la
fille de son grand-oncle maternel, tout comme du côté paternel. Cependant il convient de
retenir que ces mariages sont d’autant plus adéquats que l’éloignement entre les intéressés est
plus grand2.
De façon ordinaire, le mariage avec la cousine croisée, du côté maternel, est interdit
parce que la coutume considère celle-ci comme une Wutu wa ndudi, sœur amère. Elle est ainsi
appelée, parce qu’en général, on ne peut pas l’épouser, bien qu’il existe parfois des tolérances
ou des concessions. Celles-ci sont chèrement payées par une indemnité matrimoniale élevée.
Il n’est pas permis, non plus, d’épouser deux sœurs, car elles sont considérées comme n’ayant
qu’un même sexe, wutu mosi7.
Du côté maternel, les cousines maternelles sont exclues. Lorsqu’on a épousé la fille
d’un oncle maternel, on ne peut plus épouser les filles des autres oncles maternels, parce
qu’elles sont du même sang, menga mamosi. Pour A. Doutreloux, l’ensemble de ces normes
relève de la double loi de la prohibition de l’inceste et de l’exogamie qui lui est
complémentaire. « En effet, la prohibition de l’inceste se fonde sur des notions biologiques
stables pour agir sur des individus comme tels, et la loi de l’exogamie n’atteint les individus
que par la médiation de leur groupe aux contours mobiles et sans référence contraignante à
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 140 et passim.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 141.
3
Cf. NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie, p. 32 ; J. VAN WING, Études Bakongo, p.
154-155 ; M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 144.
4
N. DE CLEENE, Introduction à l’ethnographie, p. 88.
5
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 146.
6
Cf. C. LÉVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, p.114.
7
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 135-136.
71
Le mariage est une institution qui génère les relations sociales, et qui renforce la
cohésion du groupe. Il l’élargit en même temps. Il est donc une ressource importante de la
1
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 142.
2
Cf. C. LÉVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, p. 50 et 52.
3
Cf. J. GOODY, L’évolution de la famille et du mariage en Europe, Préface de Georges Duby. Traduction de
Marthe Blinoff, Paris, Armand Colin, 1985, p. 68.
72
richesse familiale, en termes des membres constitutifs. Pour cela, les Yombe évitent sa
rupture. Lorsque des contingences socio-humaines les y poussent, les relations de fraternité
par alliance ne s’en détériorent pas, pour autant. Le divorce ou la répudiation n’a jamais été
une aspiration générale des partenaires. Au contraire, l’amour conjugal a toujours été voulu
éternel. Le divorce ou la répudiation est perçu comme un échec souvent dû à des conflits de
famille, à des interventions abusives des belles familles dans les relations intérieures au foyer,
à la stérilité de l’union, à l’adultère et au vol surtout de la femme. Dans ce cas, le divorce ne
se produit qu’au terme d’une longue procédure et non sans que subsistent des liens d’alliance
entre famille et même d’amitié entre partenaires séparés1. C’est dans ce sens que la non-
réalisation du vœu de fécondité peut conduire à la rupture du lien conjugal ou à la polygamie,
à l’initiative soit de l’homme, soit même de la femme.
1
Cf. C.E.Z, Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain. Contribution de
l’Episcopat du Zaïre au Synode des Evêques 1980, Kinshasa, Éd. du Secrétariat Général de la C.E.Z., 1984, p.
32.
2
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 14.
73
l’ensemble de la société yombe. Parmi ces motifs se trouve l’accusation de sorcellerie. Celle-
ci « peut être le motif de rupture le plus grave parce que le plus difficile à éluder »1.
En effet, la sorcellerie, Kindoki, pour les Yombe, c’est « l’art pour un individu de
manger, c’est-à-dire de détruire un autre individu, kudya mutu. Le sorcier, Ndoki, est celui qui
use d’une force occulte pour détruire, à des degrés divers, de l’injure ou de la malédiction à la
mort, la substance, la vie d’un autre homme »2. Dans une société où la richesse se mesure par
le nombre de personnes appartenant à la famille, la pratique de la sorcellerie est considérée
comme une gangrène dont il faut se défaire à tout prix. Elle est réprimée parce qu’elle
s’oppose à l’idéal communautaire et social3.
«- Des enfants sont accusés d’être sorciers par leurs parents, les voisins et même des
pasteurs des sectes. En conséquence, ils sont rejetés par leurs propres familles.
- Des parents, grands-parents, oncles ou tantes sont accusés d’être sorciers par
leurs propres enfants, petits-enfants, neveux ou nièces. Ils sont alors chassés ou
on leur interdit de visiter les membres de leurs familles.
- Des femmes sont chassées de leur foyer par leur mari ou par la famille du mari
parce qu’elles sont suspectées d’être sorcières.
- Dans les CEVB ou les quartiers, les voisins s’accusent d’être sorciers ; des
mamans de la légion de Marie sont accusées d’être sorcières.
1
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 125.
2
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 249.
3
Cf. N. DE CLEENE, Introduction à l’ethnographie congolaise, p. 80-81 : Le Ndoki, sorcier est non seulement
méprisé et haï, il est surtout craint et évité. En raison des intérêts des membres de la communauté, le Ndoki est
combattu avec énergie. Aussitôt qu’il est prouvé que quelqu’un s’adonne à des pratiques de sorcellerie, cet
individu doit disparaître de la communauté. Vivant ainsi dans la terreur perpétuelle de la sorcellerie, les gens se
préoccupent de se protéger contre les menaces des sorciers.
4
Cf. A. MOKOKO GAMPIOT, Kimbanguisme et identité noire, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 269.
74
- A l’école, certains élèves sont accusés d’être sorciers. Ils sont craints, isolés et
parfois chassés.
- Au travail, certaines personnes suscitent la crainte, parce que, dit-on, elles sont
sorcières.
- A la télévision, nous voyons des enfants et des adultes avouer qu’ils sont
sorciers. De nombreux films et pièces de théâtre s’étendent sur ce problème. On
a même montré le supplice du collier qui était appliqué à quelqu’un accusé d’être
sorcier.
- Des chrétiens accourent auprès des prêtres ou des pasteurs pour demander des
prières de délivrance parce qu’ils se croient envoûtés »1.
Quoi qu’il en soit, la sorcellerie apparaît comme une réalité sociologique qui ne laisse
personne indifférente. Sa simple évocation implique d’emblée le soupçon, la méfiance, la
crainte, le tremblement, l’angoisse et la protection. Comme le souligne Matutu Ndombasi, la
croyance à la sorcellerie n’est plus un sujet tabou. Tout le monde en parle : des pasteurs des
sectes religieuses qui ont apparemment pris le relais des « Nganga ngombo » (féticheur), font
de la Kindoki (sorcellerie) leur cheval de bataille. Ils attirent ainsi des foules innombrables2.
D’aucuns affirment qu’à côté de la crise socio-économique, l’une des causes primordiales des
accusations de sorcellerie est la prolifération des sectes. « En effet, souligne P. Delanaye,
beaucoup de personnes naïves ou faibles dans leur foi, entendant les promesses fallacieuses de
nouveaux soi-disant prophètes, se rendent dans les sectes, à la recherche de solutions
immédiates aux problèmes cruciaux qui les envahissent. On leur annonce : chance, emploi,
richesse, mariage, réussite scolaire, guérison ... elles (ces sectes) cherchent plutôt à tirer profit
de leurs malheurs. Alors, moyennant parfois de fortes sommes, elles trouvent des boucs
émissaires, des personnes faibles, surtout des enfants sans défense. Ces enfants sont accusés
de tous les maux dont les plaignants souffrent. Ces derniers croient avoir trouvé une solution,
en connaissant maintenant le « sorcier », source de leurs malheurs et en chassant ces enfants
ou en excluant ces adultes »3. Dans la foulée, certains prêtres catholiques font de l’exorcisme
un lieu pastoral de détection des sorciers. Certaines séances de « guérison » et la
multiplication des messes dites de « délivrance » donnent beaucoup d’importance aux actions
directes des mauvais esprits. Au cours de ces messes, le prêtre n’hésite pas d’imputer
1
P. DELANAYE (c.i.c.m.), Le chrétien africain face aux accusations de « sorcellerie », Kinshasa, Le Sénévé,
2001, p. 11.
2
Cf. MATUTU NDOMBASI, Les phénomènes parapsychologiques au regard du salut chrétien dans le contexte
de l’Afrique d’aujourd’hui, dans Repenser le salut chrétien dans le contexte africain. Actes de la XXIIIe Semaine
Théologique de Kinshasa. Du 10 au 15 mars 2003, Kinshasa, F.C.K., 2004, p. 56.
3
P. DELANAYE (c.i.c.m.), Le chrétien africain face aux accusations de « sorcellerie », p. 19-20.
75
certaines actions maléfiques à des personnes qui seraient au service de Satan. Ces personnes
sont des sorciers.
Cependant, il convient de distinguer les types de sorcellerie, car il y a une bonne et une
mauvaise sorcellerie. Selon cette logique, une personne peut faire usage d’un pouvoir
satanique non pas pour nuire, mais pour protéger les siens contre des actions maléfiques qui
proviendraient d’autres sorciers plutôt nuisibles. Cela nous semble paradoxal, et nous fait
penser à une réplique du Christ à ceux qui l’accusait de se servir d’un pouvoir démoniaque
pour expulser un démon d’une personne possédée (Mc 3,22-27 ; Lc 11,14-18)1. Pourtant, pour
les Yombe, la bonne sorcellerie est au service du groupe, dont elle ménage les avantages 2.
Quel sens peut-on donc donner à cette sorcellerie dite « bonne » ? S’agit-il là de la notion du
moindre mal ou du mal nécessaire ou encore de l’heureuse faute qui procure le salut ? Dans le
cadre de la vie conjugale, quel sort réserverait-on à un conjoint déclaré « bon sorcier » parce
que protecteur de sa famille et de sa maisonnée, étant donné la cruauté du sort généralement
réservé au conjoint sorcier ? La coutume ménage-t-elle ce genre de sorcier « protecteur » en
évitant la rupture du lien conjugal ?
De toutes les façons, comme l’affirme E. L. Kangambega, « dans les sociétés qui
allient parfois les règles du droit moderne aux pratiques et règles à caractère traditionnel
(coutumier) ou religieux en ce qui concerne le mariage, le droit au libre consentement est
parfois confronté à des difficultés d’application voire à des problèmes. On peut se demander
si les règles légales en matière matrimoniale, instituées au profit de tous les citoyens, sont
facilement assimilables ou intégrables par une société dont une partie non négligeable est
fortement attachée aux pratiques coutumières ou religieuses »5. C’est ce qui s’observe, entre
autres, dans le discernement de la sorcellerie au sein du foyer, dans le milieu yombe. Une
pratique qui révèle l’inadéquation entre l’aspiration à une libération de la personne et la
1
Pour le Christ, le royaume de Satan ne peut tenir, si Satan est divisé contre lui-même, à moins de reconnaître
que l’expulsion du démon est l’œuvre, non pas de Satan mais de Dieu.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 252.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 255.
4
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 63.
5
E. L. KANGAMBEGA, Le consentement matrimonial à l’épreuve des réalités burkinabé, dans S. LAGOUTTE
et N. SVANEBERG (sous la dir. de), Les droits de la femme et de l’enfant. Réflexions africaines. Women and
Children’s Rights. African Views, Paris, Karthala, 2011, p. 188.
76
reconnaissance de l’égalité de tous les citoyens dans les structures sociales, dans la mesure
que persiste toujours une forme de discrimination d’une catégorie des personnes au profit
d’une autre. Le cas de l’organisation de la vie conjugale en est un exemple typique et
révélateur de tout un esprit de la culture yombe. Encore faut-il prendre en considération tous
les éléments qui sont mis en œuvre dans le discernement du phénomène de sorcellerie.
Toujours est-il que la découverte d’un partenaire sorcier est généralement sanctionnée par la
rupture du lien conjugal, puisque le traitement de la sorcellerie n’exorcise pas l’individu, à
moins que la personne soit éliminée physiquement sinon exclue de la société, comme c’est de
plus en plus le cas de notre société actuelle. Puisque le traitement contre la sorcellerie vise
plus la confusion du sorcier que son exorcisme, la société opte souvent pour la rupture du lien
conjugal, d’autant plus que le principe de base stipule qu’un mariage ordinaire peut être
dissous. A plus forte raison lorsqu’apparaît un mal aussi profond que la sorcellerie d’un
conjoint. La meilleure façon de se protéger contre tout maléfice à l’actif du partenaire sorcier
est de se séparer de lui, pour protéger son groupe. On peut alors imaginer les conséquences
d’une telle pratique sur la progéniture lorsqu’un tel « mal » n’est détecté qu’après que le
couple a eu un ou plusieurs enfants. Que deviennent ces enfants ? Quelle structure sociale
peut-on envisager pour remédier à cette situation ou pour encadrer et éduquer ces enfants ?
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 124 ; VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p.
37 : Vuadi Vibila énumère comme causes de divorce ou de rupture du lien conjugal : l’adultère de la femme, la
désobéissance caractérisée et la paresse ; J. VAN WING, Etudes Bakongo, p. 158-159.
2
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 125.
3
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 125. On remarquera que dans la société yombe, la polygynie
n’est pas généralisée, parce qu’elle provoque des querelles et disputes au sein du groupe conjugal. Elle est
tolérée à titre palliatif, lorsque l’épouse est stérile. C’est pour permettre à l’homme de prouver sa virilité, mais
aussi pour qu’il ait une progéniture. Il arrive que le recours à cette dernière pratique soit toléré par l’épouse ou la
famille de l’épouse. La femme avec laquelle le mari procrée, peut ou ne pas habiter dans la même maison ou le
même village que la première épouse. En pratique, la polygamie est en train de gagner du terrain, non seulement
pour pallier le défaut de stérilité, mais aussi parce qu’elle devient de plus en plus courante chez les personnes
influentes de la société : les dirigeants, les riches, les responsables d’institutions sociopolitiques.
77
sein de cette « communauté conjugale » ? Dans une lecture évangélique de notre tradition, la
figure de certains patriarches ayant connu ce genre de situation pourrait-elle aider dans la
recherche d’une solution à une polygynie circonstancielle ou de fait ? Comment le Christ de
l’Évangile se situe-t-il par rapport à cette question ? Le problème se pose encore aujourd’hui
avec acuité. Pourtant, même dans ce cas, l’alliance interfamiliale n’en souffre pas pour autant.
Dans ce contexte, pourrait-on envisager la question de l’insémination artificielle ou celle de
mère porteuse comme alternative ?
Lorsque le défaut se trouve chez le mari, il existe une pratique de fait, et non de droit,
qui permet à la femme, en accord avec son mari, d’avoir, en secret, des relations avec des
neveux de son mari ou un beau-frère. « Les rapports avec un beau-frère, homme du même
sang que le mari, peuvent même être imposés, et à la femme et à son beau-frère, par l’oncle
maternel de l’épouse pour assurer à cette dernière la progéniture sur laquelle compte son
groupe »1. Ne serait-ce pas là une pratique traditionnelle qui ouvrirait la voie à l’insémination
artificielle dans le respect des normes éthiques ?
pour ne pas offusquer les ancêtres. L’idéal est de rechercher des solutions qui renforcent les
alliances, tout en évitant de frustrer les intéressés directs. Une chose est évidente, dans la
société yombe, il y a beaucoup plus de cas de répudiation que de divorce. C’est donc l’homme
qui, généralement, prend la décision de répudier sa femme pour des raisons qu’il juge graves.
Pour cela, il n’a pas besoin de se présenter devant un tribunal. C’est lorsque la famille de la
femme décide d’aller reconduire la femme auprès de son mari qu’un conseil de sages peut se
constituer pour amorcer une palabre, afin de procéder à la réconciliation des deux conjoints et
obtenir de l’époux qu’il récupère son épouse, moyennant le payement de certaines
indemnités. Il arrive aussi qu’une femme qui ne supporte plus les caprices ou les abus d’un
mari, déserte le foyer. Dans certains cas, le mari peut aussi initier une procédure de
récupération de son épouse auprès des parents et des oncles de celle-ci. La coutume prévoit
aussi le payement des indemnités. Dans les deux cas, lorsqu’une réconciliation n’est pas
possible, chaque conjoint peut se remarier en bonne et due forme. C’est qui justifie la
présence de cas de polygamie successive dans le Mayombe, en plus de cas de polygamie
simultanée observée chez de nombreuses personnes influentes de la société : les responsables
de certaines institutions sociopolitiques, les hommes riches, les commerçants qui ont des
Makangu ou Kimasi (deuxième ou troisième femmes ou encore premier ou deuxième bureau,
selon le langage populaire des Congolais). Le fait que le Yombe mette tout en œuvre pour
éviter la rupture du lien conjugal ne contredit pas le principe de base qui prévoit la possibilité
de la dissolution du mariage, à l’exception des mariages consacrés à un esprit ou des mariages
à pacte. Dans le même ordre d’idées, le Yombe ne consacre pas la pratique de la polygamie,
mais l’envisage d’une certaine manière. On observe ainsi l’existence de nombreuses filles
mères avec des enfants de pères différents, à la suite d’une polyandrie successive. Tous ces
enfants ne se disent pas demi-frères, mais de vrais frères et sœurs (Bakhomba) en vertu du
principe de matrilinéarité. Par contre, la polyandrie simultanée est quasi inexistante.
Par contre, les Yombe sont entrés dans une logique de dépassement du principe de
dissolution possible du mariage, pour consacrer son indissolubilité en raison de l’origine
divine du mariage dont les yombe prennent conscience grâce à la raison humaine. C’est sans
doute l’effet de sa première rencontre avec l’Évangile du Christ. Du coup, le principe de
dissolution conjugale est interprété dans le sens d’une richesse transfrontalière du lien
conjugale plutôt qu’une simple consécration de la rupture conjugale. En d’autres termes, le
lien conjugal est générateur d’« alliances qui font céder les barrières entre les lignages,
nations, peuples et races et qui subsistent longtemps entre eux, même après l’échec ou la mort
de deux personnes qui en avaient donné l’occasion ou les avaient rendues possibles »1. Pour
maintenir l’équilibre des rapports entre la force des alliances quasi-indissolubles entre les
familles des conjoints et la stabilité du lien conjugal entre les conjoints, pour l’équilibre du
foyer et le bien-être de la progéniture, il y a toujours la démarche de réconciliation entre les
conjoints lorsque survient un différend susceptible d’entraîner une dislocation du lien
conjugal. C’est dans cette perspective que cet idéal d’indissolubilité conjugale a trouvé un
support dans le principe évangélique de l’indissolubilité préconisée par le Christ qui référait
1
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le mode contemporain. Contribution de l’Épiscopat
du Zaïre au Synode des Évêques 1980, Kinshasa, Éditions du Secrétariat Général de la C.E.Z., 1984, p. 25.
79
ainsi les protagonistes du divorce à la volonté initiale du Créateur (cf. Mc 10,2-12). Les
Yombe ont pris à leur compte cette position du Christ au point d’en faire un principe de base
de leur éthique conjugale. Ainsi se trouve confortée leur volonté de réconcilier les époux en
instance de divorce ou de répudiation, en évitant les solutions extrêmes, et en ravivant la
flamme de l’amour conjugal pour le bien-être du foyer et de tous les membres de la famille.
Depuis lors, pour les Yombe, « Kibunda Nzambi, nge mutu dimoyo wedi kivasa ko (ce que
Dieu a uni, toi homme qui as l’âme ne peux le séparer) »1, disent-ils pour mettre en relief le
rôle de la raison humaine dans le discernement des motifs qui militent en faveur de
l’indissolubilité conjugale. En d’autres termes, il n’est possible pas qu’un homme ayant un
esprit de discernement arrive à dissoudre un lien établi par Nzambi, le Dieu des ancêtres qui a
transmis ses lois et ses préceptes aux ancêtres pour les faire respecter par les humains, pour
leur bien. Il en va de la cohésion et de la croissance de la collectivité, comme préalable à
l’épanouissement de l’individu. Car « la loi yombe, supposée bonne, est loi de Dieu, les
coutumes yombe sont coutumes pour Dieu lui-même. Respecter cette loi et ces coutumes est
donc respecter Dieu lui-même. Ce que la coutume yombe bénit, Dieu le bénit »2.
1
NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère. L’inculturation de la foi chez les Yombe, p. 109.
2
NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère. L’inculturation de la foi chez les Yombe, p. 108.
80
Le mariage est une institution des hommes, mais sa réalité dépasse l’homme. Il est un
facteur relationnel sociopolitique important pour les groupes des mariés1. Son avènement
marque un nouveau départ dans la vie d’un groupe de lignages. En effet, « la culture africaine
traditionnelle et bien d’autres avec elle considèrent l’institution du mariage comme véritable
fondement de la famille, de l’alliance et de l’enrichissement des lignages »2. Aussi est-il
l’objet de plusieurs précautions, tant dans sa préparation que dans sa conclusion. Ses
cérémonies sont, pour les Anciens, le lieu du déploiement de la sagesse ancestrale, sous les
couleurs de la palabre africaine. A ce point de vue, le mariage apparaît comme un grand
moment culturel et social. Pour le Muyombe, « il est une grande école d’érudition et de
symbolisme sapientiel : elle constitue la majeure partie du grand fleuve de proverbes et de
dictons de la culture yombe »3. Les Anciens saisissent l’opportunité qu’offre la célébration
d’un mariage coutumier pour faire revivre la société yombe dans tous ses états. Ils
démontrent, à travers les proverbes, les contes et les dictons, que la société yombe, léguée par
les ancêtres, a comme noyau la famille constituée à partir d’un mariage célébré selon les
coutumes des ancêtres, et qui est respectueuse de ces coutumes. Le mariage deviendra non
seulement un paradigme de toute l’organisation sociale, mais aussi le point de départ de la
socialisation de la personne. A ce sujet, la célébration du mariage traditionnel reste encore
aujourd’hui un moment culturel et social de grande envergure.
1
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 44.
2
B. NIMY MOENDO-LENOIR, La famille africaine, p. 95 ; G. BALANDIER, Sociologie actuelle de l’Afrique
Noire : dynamique sociale en Afrique centrale, Paris, PUF, 1982, p. 529.
3
NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 106 ; NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie, p. 46-50.
4
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 107.
81
Le groupe conjugal se définit comme l’association d’un homme et d’une femme dont
les relations spécifiques sont sanctionnées, et par leur commun accord, et par la société2. En
réalité, selon la tradition, l’homme et la femme réalisent le principe de cohésion de l’univers,
exprimant la bipolarité ou l’attraction des contraires, principalement l’attraction de la
masculinité Ŕ féminité. C’est ce principe de polarité-nuptialité qui préside à la vie de relations
entre époux et épouse. Il concourt à leur épanouissement mutuel et à leur rayonnement social.
« La promotion mutuelle apparaît dans le changement de statut des jeunes qui se marient, et se
fixe dans de nouveaux noms et adresses. Les noms et adresses expriment les nouvelles
relations vécues par les deux partenaires »3.
Cependant, ces critères d’appréciation ne déstabilisent pas pour autant le groupe conjugal,
puisque la sagesse ancestrale conseille l’indulgence envers la femme. Celle-ci est considérée
comme étant naturellement faible et peu fiable1. On remarquera ici la note négative qui
accompagne l’évaluation de la femme par rapport à l’homme. Elle bénéficie d’une indulgence
à cause d’une faiblesse qui lui serait ontologique. Il est tout aussi difficile de déterminer les
critères objectifs qui feraient de la femme une personne peu fiable. Ce jugement implique
également la soumission à laquelle la femme est tenue.
L’homme, quant à lui, manifeste par ses propos et ses actes une certaine fierté de rester
maître de la situation en ayant l’emprise sur la femme. Du reste, il y a un réel et affectueux
attachement observé chez les époux de tous les âges. Il en résulte une stabilité et une
harmonie qui manifestent leur complémentarité. L’homme demande et trouve auprès de sa
femme une assistance morale efficace dans la gestion des soucis quotidiens ou des difficultés
particulières, de la même manière que la femme attend de lui protection et encadrement 3. Il
suffit de penser aux derniers conseils donnés aux époux le jour où ils inaugurent leur vie à
deux : « Au garçon on recommandait de protéger celle qui quittait ses parents et dont il allait
devenir le ‘père’, tandis qu’à la jeune fille on demandait de soigner et de nourrir celui qui
cessait de vivre aux dépens de sa maman et dont elle allait devenir la ‘mère’ »4. En d’autres
termes, les nouveaux époux, dès lors qu’ils ont conclu une alliance conjugale, s’engagent sur
un schéma de vie qui évolue dans la confiance, l’amitié, la confidence et la transparence. Le
Yombe aspire à cette vie dans une structure conjugale à multiple facette : mariage ordinaire
dissoluble, mariage à pacte, mariage obligatoire indissoluble, mariage indissoluble consacré à
un esprit. Toutefois, malgré l’évidence de l’indissolubilité de certains mariages, l’unicité n’est
pas explicitement exigée dans tous les types de mariage.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 122.
2
Se référer au point 2.3.3. Les motifs de rupture. Si la coutume évite la rupture du lien conjugal, c’est qu’il y a
un réel souci de stabilité, bien que les critères d’appréciation soit le monopole de l’homme.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 123.
4
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 30.
83
mariage qui meurt, mais le lien entre les clans ne meurt jamais) »1, et le mariage indissoluble,
dont le mariage conclu avec sa Tata nketo (la nièce du papa de l’époux) et le mariage
« sacré ».
Il est vrai que dans les récits mythiques de certains groupes ethniques, le vœu d’une
union monogamique paraît être la forme primitive du mariage. La polygamie, quant à elle,
aurait une origine récente et serait due au grand nombre de femmes par rapport à celui des
hommes disponibles, ou encore à la loi d’héritage des veuves, sans oublier certaines fonctions
de chefs ou même le goût de prestige, de puissance et l’étalage des richesses du mari. Dans ce
cas, le mariage avec la première épouse a toujours gardé un privilège presqu’inaliénable 2. On
peut donc y voir une priorité et une primauté accordées au mariage monogamique même à
travers la pratique polygamique. La monogamie est la pratique qui s’impose ordinairement
dans la société yombe, même si le principe de base n’exclut pas la possibilité d’une
polygamie successive qui serait consécutive à la rupture d’un premier lien conjugal, ou d’une
polygamie simultanée qui résulterait d’une concession faite à la suite d’un problème
d’incapacité procréatrice d’un conjoint, ou même pour des raisons de prestige personnel de
l’époux.
1
NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie, p. 48. Par rapport aux types de mariage, alors que
Van Wing parle aussi de la polygamie chez les Bakongo, A. Doutreloux n’en parle qu’à titre exceptionnel chez
les Bayombe. Beaucoup d’auteurs sont d’avis que la polygamie n’était pas généralisée au Mayombe. C’était
l’affaire de certains chefs et de certains hommes riches. La multiplicité des femmes leur permettait d’avoir de la
main d’œuvre suffisante pour leurs travaux. De toutes les façons, ce ne fut ni une loi, ni une obligation pour
personne (cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 37). Dans le cas de la polygynie, toutes les
épouses avaient plus ou moins le même statut, et bénéficiaient des mêmes avantages de leur époux, notamment
le déboisement des champs, le logement, les provisions, etc. (Cf. J. VAN WING, Études Bakongo, p. 190-191) ;
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétiennes, p. 25 : le même principe est exprimé par un proverbe Nord-
Kete du Congo : Kifwafwa yii bulanci, bukontsu kabufwafwa (Le mariage peut mourir, la fraternité par alliance
ne meurt pas), pour signifier que si le mariage est mortel, malgré le vœu de pérennité qu’il représente, les
relations de parenté par alliance qu’il déclenche lui survivent.
2
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 31-32.
3
J.-P. DOZON, En Afrique, la famille à la croisée des chemins, dans A. BURGUIERE, C. KLAPISCH-ZUBER,
M. SEGALEN, F. ZONABEND (sous la dir. de), Histoire de la famille. T. 2 Le choc des modernités, Paris,
Armand Colin, 1986, p. 309 ; cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 32.
84
hommes aux moyens financiers remarquables contractent d’autres liens conjugaux avec des
femmes dont ils louent des maisons dans d’autres villages ou cités. Ces femmes peuvent avoir
le titre de Makangu (concubine, premier ou deuxième bureau en langage congolais), tout
comme elles peuvent être de véritables épouses pour lesquelles une indemnité matrimoniale a
été versée en bonne et due forme. Généralement, la Makangu ou Kimasi est une épouse
illégitime ou une simple concubine. Aucune catégorie d’homme n’échappe à cette pratique :
pas même le pasteur ou le prêtre. Certains d’entre eux s’y livrent clandestinement. Il arrive
aussi des cas où la deuxième épouse partage le même toit que la première. Dans ce cas, elle ne
peut être considérée comme une Makangu. Elle est forcément une épouse, avec les mêmes
droits et obligations que la première, bien que, généralement, la préséance soit accordée à la
première. Il est de plus en plus attesté que le pouvoir et l’argent sont des facteurs qui
favorisent la polygynie simultanée. Le pouvoir et la supériorité de l’homme sur la femme s’en
trouvent raffermis.
Dans le mariage indissoluble, la stabilité ne pouvait être affectée par aucun obstacle.
C’était notamment le cas du mariage d’un homme avec une femme de son Kitata, nièce de ses
oncles paternels1. Il y a aussi le cas des conjoints qui font un pacte de fidélité absolue et
d’union dans la mort. Ce pacte se conclut par échange de sang sucé à même une incision
pratiquée à l’auriculaire gauche, ou encore en se baisant mutuellement le sexe2. A ce sujet, il
convient de signaler que, dans ces genres de mariage, les conjoints s’engageaient à observer
les règles et les principes liés à cette structure sociale particulière, et qui en marquaient la
singularité par rapport au mariage ordinaire. Sans doute qu’avant de s’y engager, les futurs
conjoints étaient mis au courant de toutes ces contraintes, et que c’est de manière délibérée
qu’ils en faisaient une option préférentielle. Peut-on y voir une base culturelle locale
susceptible de fonder l’indissolubilité du mariage chrétien chez les Yombe ?
Si le mariage avec sa tata nkieto (la nièce de son père) était une obligation imposée par
la famille paternelle en vue de récupérer le principe mâle concédé à la famille de l’épouse, le
mariage à pacte était plutôt une option personnelle pour plus de stabilité et d’entente au sein
du foyer, mais aussi au sein d’une corporation sociale composée de tous les foyers ayant signé
ce pacte. Tout en partageant la vie avec les autres couples issus des mariages ordinaires, la
corporation des mariages à pacte vivait plusieurs formes de solidarité interne : « luzingu lu
kithuadi ayi lukimbuadi (Une vie de solidarité et de partage) » entre les conjoints d’un couple,
et entre les couples. Il ne s’agit pas de la pratique d’une forme d’échangisme, mais d’une mise
en commun de certains biens et d’un renforcement de gestes de solidarité dans les épreuves et
en cas de mariage. Ce pacte était si fort que, dans beaucoup de cas, un conjoint ne pouvait
survivre à la mort de l’autre conjoint.
1
Ce cas a été évoqué au point où il a été question des empêchements et des motifs de rupture de mariage (point
2.3.3.).
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 126 ; N. De CLEENE, Introduction à l’ethnographie, p. 100.
85
Une des versions du mariage à pacte est le mariage sacré, résultat de la consécration
d'un couple à un esprit appelé Lemba1. C’est le « Dikuela di Lemba », le mariage consacré à
Lemba. Quelles qu’en soient les circonstances, ce mariage ne peut pas être dissous. Même les
enfants qui naissent de ce mariage ont des noms spéciaux. L'épouse s'appellera "Nkama
Lemba", et l’époux, Mvuama Lemba2. Un Mvuama Lemba qui avait plusieurs épouses, ne
pouvait entraîner qu’une seule dans cette consécration, et cela, moyennant l’accord explicite
des responsables de la famille maternelle de cette épouse. Elle devenait ainsi Nkama Lemba,
et ne pouvait plus se séparer de son mari. Nous nous demandons quel mécanisme la société
yombe traditionnelle mettait en œuvre pour assurer l’harmonie dans un foyer polygame dont
l’une des femmes jouissait d’un lien indissoluble, alors que toutes les autres ne l’étaient pas.
On voit clairement que dans cette société, indissolubilité et unicité ne vont pas forcément
ensemble, mais ne s’excluent pas non plus.
Au niveau des faits, on peut considérer la stabilité du groupe conjugal comme assez
relative. Elle est fonction directe de l’intégration des groupes en un temps et en un lieu
donnés, sur le plan de l’éducation de base et des mentalités. Au niveau des principes, la
stabilité caractérise, de façon normale et ordinaire, le groupe conjugal. Les époux s’efforcent
de vivre dans la quiétude, en surmontant les épreuves et tous les obstacles susceptibles de
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 278 : Le Dilemba est l’ensemble des rituels divers se
rapportant au culte des esprits de sol et devant assurer la paix et la fécondité des ménages, la protection des
guerriers, etc. Il y avait aussi les danses du Dilemba, qui s’organisaient le jour du versement de la dot. Le
Dilemba, c’est aussi l’esprit gardien de la paix matrimoniale : du verbe lemba (apaiser), le Dilemba est identifié
à l’institution d’une confrérie des gens désireux de vivre en paix dans leur ménage. « Liée à cette paix, la
fécondité du mariage serait aussi un des buts du Dilemba auquel recourait le mari sans progéniture …
L’officiante de ce rite était une des épouses principales du chef, Na Nkama Lemba, dont le rôle était d’apaiser le
chef dans les palabres et d’assurer une protection efficace aux guerriers partant pour un raid ». Voir aussi L.
BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p. 19 et 190.
2
Cf. L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p. 279 : La Nkama Lemba, c’est l’épouse d’un chef
sacré investi de fonctions importantes, politiques et, surtout, rituelles ; cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des
fétiches, p. 221.
86
troubler ce climat de paix. L’homme honnête, même pour des motifs graves, n’est jamais
dispensé de rechercher et d’utiliser tous les moyens propres à éviter la solution extrême1. Car,
au bout du compte, la fréquence des ruptures matrimoniales est un mauvais présage pour la
société. Cette aspiration à la stabilité a sans doute été soutenue par la doctrine chrétienne au
point d’avoir donné naissance à des proverbes tirés du message évangélique mais enracinés
dans la culture locale. A l’occasion de la célébration d’un mariage coutumier, les Yombe
évoquent, entre autres, le proverbe : « Kibunda Nzambi, nge mutu dimoyo wedi kivasa ko (Ce
que Dieu a uni, toi homme qui as l’âme ne peux le séparer) »2. Le mutu dimoyo ou mutu widi
moyo signifie l’homme qui a une âme, c’est-à-dire le non trépassé, le vivant, celui qui a
encore dans son corps l’âme, siège du discernement et principe vital. Cet homme ne peut, en
âme et conscience, se permettre de rompre une union dont Dieu est le « Maître d’ouvrage ».
On peut donc voir en ce proverbe un indice de l’influence du christianisme prêché dans le
royaume Kongo depuis le seizième siècle. La singularité de ce proverbe aux couleurs
chrétiennes est que le passage de l’évangile duquel est tiré ce proverbe parle de l’homme sans
qualificatif3. Nous faisons remarquer l’insistance Yombe sur le fait qu’il s’agit de l’homme
vivant qui a une âme, et qui, en vertu de cet acquis, ne peut rompre ou dissoudre ce que Dieu
a voulu indissoluble. L’homme vivant ne peut outrepasser un principe établi par celui de qui il
détient le principe de vitalité, c’est-à-dire Dieu. « Nzambi Phungu utuvanga tsuki ayi nzala
(Dieu Gorille (très Fort) nous a créés cheveux et orteils) », disent les Bayombe, pour signifier
que Dieu a créé l’homme tout entier, jusque dans les moindres détails4. D’où vient que le
Yombe arrive à concéder la rupture du lien conjugal au point d’admettre que le mariage
ordinaire peut être dissous, sinon une situation de fait traduisant les échecs possibles liés à la
contingence du vivre ensemble ? Ou encore comment le Yombe est-il arrivé à intégrer dans sa
culture un proverbe d’origine chrétienne qui réprouve la dissolution du lien conjugal, alors
que dans ses principes de base, le Yombe admet que le mariage ordinaire peut être dissous ?
S’il admet dans une version postérieure l’indissolubilité du lien conjugal, cela signifie que ce
mariage se classe désormais dans la catégorie des mariages à pacte ou des mariages consacrés
non plus à un esprit mais à Dieu lui-même qui, comme le disent les Bayombe, a créé les
hommes et les esprits : « Nzambi mavanga-vanga, uvanga batu, uvanga bakisi (Dieu ‘créant-
créant’ a créé les hommes, a créé les esprits) »5. C’est ainsi que les Yombe disent « Makwela
ma Nzambi, bana ba Nzambi (mariage de Dieu, enfants de Dieu) pour signifier que c’est Dieu
qui est l’auteur du mariage, et que ceux qui s’unissent dans le mariage sont des enfants de
Dieu. Le mariage coutumier a donc un caractère sacré et religieux, parce qu’il met en
interaction Dieu, les ancêtres, les membres défunts de la famille et les non-trépassés.
il pas le mariage indissoluble de tous les Bayombe ? Il serait alors scellé dans le sang du
Christ, époux de l’Église. Ou mieux encore, ce mariage coutumier que les Yombe
reconnaissent comme un mariage sacré et religieux, ne peut-il pas à lui seul être considéré
comme un mariage chrétien, c’est-à-dire ayant une valeur canonique, dès lors qu’il est
célébrés par des conjoints chrétiens, plutôt que de juxtaposer d’autres mariages, en méprisant
celui que la culture locale prend pour le seul mariage susceptible d’accorder la main d’une
jeune fille à un jeune homme et d’autoriser ainsi la procréation ?
Quoi qu’il en soit, la gestion de tous ces types de mariage répond à une politique qui
vise à garantir la croissance du groupe et sa pérennité à travers une progéniture nombreuse.
Dans cette politique de gestion, l’homme joue un rôle considérable dans l’organisation de la
collectivité. La coutume, quant à elle, entrevoit ce rapport de force dans un système à trois
éléments que M. Godelier qualifie de « cognatique » du fait que ce système comprend trois
éléments qui se combinent entre eux et constituent en quelque sorte la structure profonde de la
parenté, c’est-à-dire le cadre dans lequel chaque individu naît et vit2. Le premier élément de
cette structure est la famille nucléaire et monogamique. Le deuxième élément est le réseau des
familles qui lui sont apparentées par des liens de consanguinité et/ou d’alliance. Ces réseaux
associent des individus de générations différentes principalement liés entre eux par des
rapports de filiation directe ou collatérale. Les deux branches de cette parenté comptent
presqu’autant l’une que l’autre. C’est ce qui en fait un système de parenté dit « cognatique ».
Le système de parenté du peuple yombe est à inflexion matrilinéaire, parce c’est la mère qui
transmet son sang aux enfants, tout comme les autres éléments de la vie sociale passent
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 127.
2
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 11.
88
principalement par elle. Le groupe conjugal, dans la structure clanique et lignagère, se situe à
un stade secondaire par rapport aux groupes essentiels auxquels il est subordonné. Le groupe
conjugal est accidentel. Il prend de l’envergure lorsque la nouvelle épouse est intégrée dans la
famille de son époux, et que se renforcent les alliances entre les deux groupes. C’est ici
qu’apparaît le troisième élément, la parentèle. Celle-ci est un réseau de parents, centré sur
l’individu. La parentèle regroupe, d’une part, l’ensemble des parents dont cet individu hérite à
sa naissance, côté paternel et côté maternel, ainsi que les alliés de leurs consanguins et les
consanguins de leurs alliés, d’autre part1. Le groupe conjugal ne s’identifie pas à la famille
nucléaire dans les structures du système matrilinéaire.
Le clan ne tient compte de la parenté que dans une seule ligne, celle de la mère, pour le
cas des Yombe. Néanmoins il se développe, sans doute avec l’influence du christianisme, une
tendance à mettre en relief la famille, non seulement en considérant la consanguinité par la
descendance des femmes, mais en reconnaissant la filiation en ligne maternelle et paternelle.
Pour les Yombe, le côté maternel « possède » l’enfant : Bawu bavwuidi mwana voti butu. Le
côté paternel a engendré l’enfant : Bawu ba buta mwana.
1
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 12.
2
VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 20 ; J. VAN WING, Études Bakongo, p. 84.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, Les Kongo, dans J. VANSINA, Introduction à l’ethnographie du Congo, Kinshasa,
Éditions Universitaires, 1966, p. 121. Il n’est pas nécessaire que tous habitent ensemble.
4
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 11.
5
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 129.
6
Cf. C. LÉVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, p. 120 ; M. GODELIER, Métamorphoses
de la parenté, p. 118 : A ce sujet, M. Godelier nuance sa position. Selon lui, dans beaucoup de sociétés
matrilinéaires, le père, c’est-à-dire le mari de la mère, n’est pas reconnu comme géniteur des enfants. On peut
89
aussi une responsabilité sur son enfant. Il y a un lien social réel non seulement avec le père en
tant que géniteur direct, mais aussi avec toute la famille paternelle dont les membres (les
Batata) ont toujours un mot à dire sur leurs enfants (bana bawu). Ceci est d’autant plus vrai
que sur le plan coutumier, lorsqu’un oncle veut se faire remplacer par son neveu dans la
direction du clan, avec obligation de résidence au siège du clan, il doit procéder à une sorte de
rachat de son neveu auprès de son père. Cette pratique peut revêtir une forme symbolique,
mais elle révèle l’importance du lien de parenté et du rapport du père à ses enfants. C’est toute
la famille paternelle qui doit marquer son accord pour que soit réalisé le projet de l’oncle
maternel (Ngwa Khasi) sur son neveu utérin.
Ainsi donc, chez les Yombe, l’époux est bien le géniteur des enfants de son épouse,
parce que la société lui reconnaît le pouvoir de transmission du principe mâle. Un homme
yombe dira de son enfant : « Mwana wowo, masuba mama (Cet enfant, c’est mon urine)»1.
Cela reste évident même lorsque des signes manifestent la « réincarnation » d’un ancêtre de la
famille Ŕ du fait que l’enfant ressemble à un membre de la famille déjà décédé Ŕ le père est
toujours reconnu comme le géniteur par lequel transite l’esprit ou l’ancêtre. Cette conception
diffère de celle du peuple des îles Trobriandaises que rapporte M. Godelier. Selon ce peuple,
la femme devient enceinte lorsque l’esprit d’un ou d’une ancêtre de son clan désire revivre
parmi les siens. Cet esprit quitte alors l’île des morts sous la forme d’un enfant-esprit qui se
met à flotter jusqu’à pénétrer dans le corps de la femme. Cet enfant-esprit se mêle au sang
menstruel qui se coagule et se transforme en un fœtus. Celui-ci sera nourri par le sperme de
l’homme qui multiplie alors les relations sexuelles avec sa femme2. Aussi cette pratique de la
multiplication des rapports sexuels avec la femme enceinte est de mise. Cependant l’objectif
de cette pratique est de donner de la force et de l’énergie au fœtus afin que l’enfant soit bien
formé dans le sein de sa mère, et qu’il naisse vigoureux et sans défaut. Pour les Yombe,
comme nous venons de le souligner, l’esprit qui veut s’incarner passe par l’homme dont le
sperme forme l’enfant dans le sein de la femme.
déduire que M. Godelier suppose que d’autres sociétés matrilinéaires reconnaissent que le père est le géniteur de
son enfant. Tel est le cas des Bayombe.
1
« Masuba mama » (mon urine) ici est un euphémisme pour dire mon ‘sperme’, ‘ma semence’.
2
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 119.
3
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 30.
90
l’autre conjoint1. Il arrive que les époux s’adressent l’un à l’autre par les termes « père »
(Papa, Tata) et « mère » (Mama) pour revivre les derniers conseils reçus le jour de
l’inauguration de leur vie à deux. Le garçon avait été invité à protéger celle qui quittait ses
parents et dont il devenait le « père », tandis que la fille était invitée à soigner et à nourrir
celui qui cessait de vivre aux dépens de sa maman et dont elle devenait la « mère »2. Certains
époux préfèrent s’adresser l’un à l’autre par le nom de leur premier enfant. Si, par exemple,
l’enfant porte le nom de Mabiala, l’épouse appellera son époux par « Siandi Mabiala (le père
de Mabiala). L’époux dira : « Nguandi Mabiala » (la mère de Mabiala). Dans d’autres cas,
surtout lorsqu’il y a beaucoup d’enfants, l’épouse peut dire : Siandi bana (le père de (nos)
enfants), et l’époux dira : Nguandi bana (la mère de (nos) enfants). D’autres époux utilisent
des expressions ou des termes qui traduisent l’intimité, l’affection, comme Mfienga,
Kikutsunga, Kitsongi-ntima, Kinkala, etc.
Dans la société yombe, tout comme dans les autres sociétés à dominante matrilinéaire,
« chaque conjoint continue d’appartenir d’abord à son propre matrilignage, en droit et en fait.
Le groupe accidentel conjugal est, par priorité, au service des groupes essentiels. Associés
dans ce groupe conjugal, les époux demeurent sous la juridiction et la responsabilité de leurs
Dikanda respectifs »5.
Dans le groupe conjugal, la séparation des biens est quasi-totale. Il s’agit, pour la
femme, de sa part de dot provenant de son groupe, au moment où elle s’installe chez son
époux. En effet, en raison du principe de virilocalité, « la mariée apportait à sa nouvelle
demeure sa part de dot que son groupe devrait lui remettre »6. Tous ces effets, dans leur
totalité, n’étaient pas mis en commun. Chacun des époux apportait sa contribution à
l’économie du ménage. A côté de cette contribution, on distinguait les biens propres de
chacun. Parmi les biens de la femme figuraient les ustensiles de ménage et les petits mobiliers
de la cuisine, les outils pour les travaux des champs, la volaille. L’homme, quant à lui, avait la
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 127.
2
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 30.
3
NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie chez les Bayombe, p. 46.
4
Actuellement on parle de papy, pour le garçon qui porte le nom de son père, Mamy, pour la fille qui a le nom
de sa mère. Il y a également des « Trésor », « Tonton », « Noko », et d’autres pseudonymes donnés pour les
mêmes raisons.
5
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 127 ; cf. A. SOHIER, Le mariage en droit coutumier, p. 22 ; cf.
N. DE CLEENE, Introduction à l’ethnographie congolaise, p. 94 : Une femme libre, mariée contre paiement
d’une dot, passe des mains de son père ou de ses oncles maternels à celles de son mari et du clan de celui-ci,
mais le lien social qui l’attache à son clan, n’est pas rompu pour autant.
6
VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 36.
91
maison, les mobiliers de la maison, les bétails (chèvres, cochons, moutons, vaches ou l’une ou
l’autre bête)1.
Les deux conjoints pouvaient s’entendre sur la mise en commun de leurs biens.
Cependant, à certaines occasions, cette disposition était mal gérée par leurs groupes
d’appartenance respectifs. Ceux-ci en arrivaient parfois à des réactions violentes, surtout en
cas de décès de l’un des conjoints. Néanmoins, lorsque des menaces survenaient, chaque
époux était assuré de trouver appui auprès des siens. C’est ainsi que l’on remarque parfois des
ingérences des membres des familles dans les problèmes privés des groupes conjugaux. La
société prévoit des mécanismes d’intervention, corrélatifs au rang social de chaque membre
de famille. En effet, « les ingérences des groupes essentiels dans le groupe conjugal peuvent
être fréquentes et, parfois, graves. Sans doute ces groupes auront-ils, en l’absence entre eux de
tout conflit, un rôle conciliateur dans des ménages en état de crise. Mais, si leur politique
générale le requiert, ils peuvent aussi bien jouer le rôle contraire, susciter au besoin la
mésentente et provoquer des ruptures »2. C’est ici que les grands-parents jouent un rôle
particulier dans le règlement des tensions entre époux.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 128 ; VUADI VIBILA, Femme et réflexions théologiques, p.
36.
2
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 128 ; cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p.
32 : Le divorce et la répudiation peuvent être dus à des conflits de famille, à des interventions abusives des
belles-familles dans les relations intérieures du foyer.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 129.
4
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 129.
5
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille, p. 32.
92
associée la qualité assurée par un espacement conséquent des naissances. Le fait d’aspirer à
une progéniture nombreuse ne dispensait pas les parents de veiller à un planning familial qui
tablait sur un espacement des naissances allant de deux à trois ans.
Un enfant sevré trop tôt était très fragile, et pouvait même mourir. L’allaitement au
sein maternel devait prendre plus de deux ans. Selon la tradition, la qualité du lait maternel
était bonne aussi longtemps que l’épouse n’avait plus de relation intime avec son époux.
L’enfant poursuivait alors un rythme normal de croissance et était progressivement préparé à
passer du lait maternel à une nourriture plus solide. Pour cela, les époux procédaient à la
séparation de lit. Pendant ce temps, la maman ou les sœurs de la nouvelle mère allaient
assurer les services de ménage, à la place de leur fille ou leur sœur. C’était une tournante en
raison de trois à quatre mois chacune. Généralement elles passaient la nuit dans la même
chambre que celle qui avait mis au monde, tandis que le mari, père du bébé, dormait seul dans
sa chambre.
Dans cette société, une nouvelle naissance implique toujours une période plus ou
moins longue d’abstinence sexuelle pour les époux. Dans le cas contraire, c’est-à-dire lorsque
les parents ont vite repris les relations intimes, le lait maternel «s’abîme » et provoque la
diarrhée chez le nourrisson. Et si, par surcroît, la femme conçoit, elle se voit obligée d’arrêter
l’allaitement de son nourrisson. Les Bayombe disent alors que cet enfant est Mwana
ubobodolo ou Mwana unyeso (un enfant « écrasé », un enfant sevré prématurément). Le
1
Cf. R. MIKA MFITZSCHE, Enjeux éthiques de la régulation des naissances en Afrique. Sexualité, fécondité,
développement, Louvain-la-Neuve, Actuel, 1998, p. 19-20.
2
Cf. R. MIKA MFITZSCHE, Enjeux éthiques de la régulation des naissances en Afrique, p. 21.
93
couple devient la risée de tout le monde. De plus, la fragilité de cet enfant peut engager des
dépenses incalculables au sein du foyer : les parents chercheront par tous les moyens à sauver
cet enfant. Beaucoup d’enfants ne survivent pas.
Comme on le voit, une relation intime réalisée dans ce contexte peut entamer non
seulement le moral des parents mais aussi l’avenir du nourrisson. Le bonheur suscité par la
naissance de cet enfant peut être estompé par le drame qui se profile à l’horizon, à cause
d’une relation intime que de parents sont en droit de partager, si des précautions sont prises
pour éviter une grossesse surprise. Sur le plan éthique, on peut se demander ce que faisaient
les époux pour sublimer ou freiner leur désir sexuel pendant la période d’allaitement du
nourrisson, surtout lorsqu’il n y avait pas de garde-fou assuré par la présence de l’aide
ménagère. Ou encore, fallait-il qu’ils subliment vraiment ce désir pendant un temps
relativement long par crainte d’une grossesse surprise ? De plus, avec l’effritement de la
conjoncture, à la suite de la crise financière, le mouvement des populations lié à la profession
des parents, et l’ouverture d’esprit favorisée par le marché des médias et les rencontres
multiculturelles, il est de plus en plus difficile d’appliquer le planning familial de l’ancien
temps. Par contre, notre société d’aujourd’hui n’applique pas suffisamment les nouvelles
méthodes préconisées pour le planning familial. Cela est dû non seulement à la crainte
suscitée par les positions officielles de l’Église catholique, mais aussi au fait qu’il y a très peu
de structures d’encadrement « bioéthique » des couples, et aussi parce que le sexe reste un
sujet tabou dont on ne peut parler librement entre générations différentes, surtout pas entre les
parents et leurs enfants. Des campagnes de sensibilisation se font au niveau des zones de
santé. Cependant seules les femmes qui allaitent ou qui sont enceintes suivent sporadiquement
ces campagnes. Il n’y a pas non plus de suivi dans l’application des méthodes contraceptives
proposées. L’idéal serait d’en faire un enseignement pratique et continuel pour toute la
population, en fonction des catégories générationnelles et surtout pour les couples et les
jeunes qui se préparent au mariage, de manière à assurer cette qualité de la vie à laquelle
aspire la société yombe.
A ce sujet, M. Godelier affirme que toutes les sociétés reconnaissent l’existence d’un
lien entre l’union des deux individus de sexe différent et la naissance d’un être humain.
Néanmoins elles reconnaissent que certaines naissances sont le fruit de l’union d’une femme
avec un esprit ou un dieu, non celle d’un homme et d’une femme1. Pour les Yombe, un esprit
peut se servir d’un homme pour s’unir à sa femme, de manière à s’incarner dans l’enfant qui
vient au monde. Généralement un tel enfant est un monstre présentant des malformations
physiques ou mentales. Aujourd’hui encore, un tel enfant est considéré comme un monstre
incarné, un esprit maléfique, différent des jumeaux qui sont de bons esprits incarnés. Un
1
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 118.
94
enfant monstre est objet de mépris même de la part de ses propres parents. Il est généralement
soumis à un régime qui peut le conduire à la mort. Nzuzi Bibaki rapporte au sujet d’un tel
enfant : « On voudrait même, d’une certaine manière, s’en débarrasser, parce qu’il porte
malheur à la famille. Sans le tuer, on ne le soignera pas comme les autres enfants, on
souhaiterait qu’il s’en aille et qu’il retourne d’où il est venu. Il est considéré, encore
aujourd’hui et très sérieusement, comme l’incarnation d’un esprit ‘nkisi’ surnaturel. Quand il
meurt (ou de manière euphémique : ‘quand il retourne’), on ne le pleure pas, tandis que, chez
les Yombe, l’on verse beaucoup de larmes pour les autres défunts. L’enfant-nkisi qui vient de
mourir sera plutôt insulté. Ni son cercueil, ni sa tombe, ne seront soignés, de peur que les
soins donnés ne le convainquent à renaître dans la même famille »1. Il se pose bien un
problème éthique sur le statut de l’enfant dès sa conception. Plutôt que de tomber dans des
pratiques où un enfant n’est plus considéré comme un être humain à cause d’une
malformation congénitale, ne peut-on pas saisir l’opportunité qu’offre le progrès de la
médecine dans le domaine de la natalité, notamment en ce qui concerne la prévention de
certaines maladies congénitales, pour résoudre ce problème en amont, tout en veillant au
respect de la dignité de la personne humaine ? Et lorsque, malgré certaines mesures de
prévention, on arrive à des malformations non acceptées par la famille yombe, quelle éthique
peut-on préconiser pour ne pas tomber dans des cas d’abandon volontaire ou d’agression sur
l’être fragile qu’est l’enfant ou même pour éviter le mépris de sa dépouille mortelle ?
Par contre, lorsque les enfants sont en bonne santé, le Yombe en est fier. Ils
constituent une richesse pour la famille. Les enfants du groupe conjugal constitué
appartiennent de droit au Vumu et au Dikanda de leur mère2. Cependant, ils demeurent sous le
contrôle et la responsabilité de leur père, jusqu’à leur mariage. En cas de dissolution du
groupe conjugal, les enfants retournent avec leur mère dans leur groupe d’origine, tout en
demeurant sous la responsabilité de leur géniteur3. L’intervention de celui-ci est requise
lorsque survient un problème au niveau de la vie sociale ou de la santé physique de ses
enfants. Actuellement les enfants n’accompagnent plus automatiquement leur mère dans leur
clan. Certains sont retenus par leur père, tout comme une mère répudiée ne retourne pas
nécessairement dans son clan. Elle peut aller vivre seule ou avec ses enfants dans un autre
village ou dans une autre cité, ou même trouver un autre mari plus tard.
1
NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 77.
2
Cf. Th. OBENGA, Le Zaïre, Civilisations traditionnelles et Culture moderne, Paris, Présence Africaine, 1977,
p. 204. Parlant de stratification sociopolitique des Bayombe, Théophile Obenga distingue le Vumu ou Mvumu
(élargissement du groupe nucléaire jusqu’à trois générations), du Kingudi (Groupe nucléaire, essentiel,
matrilinéaire), ayant pour noyau le Difuta, segment de matrilignage minimal composé d’un homme et d’une
femme ou de plusieurs sœurs, avec les enfants de celles-ci. Il parle aussi du Dikanda. C’est le matrilignage
développé non seulement sur quatre ou cinq générations vivantes, mais englobant aussi les générations
ascendantes disparues, de même que les générations à venir. Le Dikanda est sous l’autorité de l’oncle. Il en sera
question au quatrième chapitre.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 130.
95
3.1.2. Le concubinage
La dot permet d’établir une distinction entre le mariage en tant qu’institution sociale,
et le concubinat1. L’institution « mariage » est sanctionnée par le versement de la dot. Celle-ci
n’est pas un achat, mais le gage d’union des époux et de leurs familles respectives. L’unité du
couple se manifeste, de même qu’elle se résume, dans le système dotal.
Le concubinat, quant à lui, est le résultat d’une rencontre amoureuse entre un homme
et une femme, fondant un foyer, sans que l’homme ait versé une dot. Ce mariage peut être la
conséquence d’un accord mutuel des deux partenaires, dépourvus des moyens financiers et
matériels suffisants pour le payement d’une dot. Il peut aussi être le résultat d’une union
charnelle prohibée par la société, à cause des affinités familiales ou des antécédents coupables
de l’un des partenaires. C’est ce qui s’appelle en kiyombe Dikwela di kindumba, mariage
(union) libre : un mariage qui réunit dans un foyer un homme et une femme, sans versement
de la dot.
En effet, lorsque le groupe conjugal est créé sans une consécration officielle et sociale,
la société parle d’une association entre un homme et une femme, basée sur la pratique de
l’union libre, Kindumba2. C’est dans ce contexte que l’on considère le métier des femmes
libres comme une Kindumba, du fait qu’elles se lient sans gage d’union durable avec des
hommes.
Dans la pratique du mariage libre, on distingue trois formes d’union. La première est
l’union d’une fille, ndumba, enceinte d’un membre du même matrilignage, d’un cousin ou
petit-cousin parallèle patrilatéral, ou d’un individu rejeté, pour un motif quelconque, par les
autres filles. Cette union ne peut pas être consacrée socialement, car en situation ordinaire,
elle ne donne pas lieu à la formation d’un groupe conjugal reconnu officiellement par la
société. Étant donné que celle-ci se retrouve devant un fait accompli, à savoir la conception
d’une fille à la suite d’une union charnelle non autorisée par la coutume, l’enfant issu de cette
union sera accepté et accueilli comme les autres enfants. Cependant il ne peut pas porter le
nom de son père naturel. Il portera le nom de l’oncle maternel de sa mère 3. On ne peut, en
aucun cas, procéder à un versement de la dot, puisque le cas fait scandale, et porte atteinte à la
coutume.
1
Cf. N. DE CLEENE, Introduction à l’ethnographie congolaise, p. 97.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 131.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 131.
4
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 132.
96
attitrée des jeunes filles du village. Cette fonction peut être confiée également à une veuve.
Sur le plan pratique, la Mama Mfumu vit une situation de concubinage quasi permanent,
puisqu’elle ne peut pas former un groupe conjugal fixe avec un homme.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 133.
2
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 108.
97
garçon puisse refuser la « fille enceinte » avec toutes les conséquences personnelles et
sociales que cela engendre pour la fille est aussi un autre problème éthique.
1
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 14.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 145.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 150.
98
comportement des uns vis-à-vis des autres, que dans les dénominations ou les appellations
que se donnent les membres des familles qui sont en rapport d’alliance.
1
M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 201.
2
Cf. J. NSONDE, L’art Kongo : une vision du monde complexe, p. 256. Nous reviendrons à ce point lorsque
nous allons évoquer la dimension spirituelle de la vie familiale et sociale des Yombe, notamment la question de
la relation du Yombe avec Dieu et les autres êtres intermédiaires.
3
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 20 ; A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p.
133 ; cf. J. VAN WING, Etudes Bakongo, p. 84.
4
J. VAN WING, Études Bakongo, p. 99.
5
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 134 : le Nzitu désigne les parents et les oncles maternels du
conjoint, tout comme l’épouse d’un fils ou d’un neveu utérin, ou l’époux d’une fille ou d’une nièce utérine. Le
terme implique une idée de respect et un devoir d’évitement entre partenaires de sexes opposés.
99
L’attitude qui en découle a longtemps favorisé le respect du planning familial, dans ce sens
que, lorsque la belle-mère allait assister sa fille qui avait accouché, il était presqu’impensable
que le mari puisse encore avoir des relations intimes avec sa femme « en présence » de sa
belle-mère. Il ne pouvait pas non plus risquer de tomber amoureux de sa belle-mère, pendant
que sa femme observait l’abstinence imposée par l’accouchement. Néanmoins le problème de
la gestion de la vie affective, pendant cette période, reste posé. Il n’était pas exclu qu’une
infidélité soit observée chez l’époux. C’était parfois l’occasion d’un début de polygynie.
Quoi qu’il en soit, le respect aux Bazitu, dans les rapports « Beaux-parents Ŕ
Gendres », était si prononcé qu’ils en arrivaient à éviter de se rencontrer en cours de route. Le
Muyombe ne va jamais par le même chemin que sa belle-mère. « S’il la voit arriver, il prend
aussitôt un chemin de traverse »1.
Le mari est Nzadi ou Nkwezi par rapport aux frères et sœurs de sa femme, et vice
versa. La même terminologie est utilisée dans les rapports des frères du mari avec l’épouse.
Les beaux-frères et les belles-sœurs sont régis par des relations de Kinzadi : ils sont des
Nzadi2. « Le Kinzadi (parenté par alliance entre la femme et les frères et sœurs du mari)
s’étend aussi loin que le Kimpangi ou fraternité. (…). La Kizitu établit une relation de parenté
entre les mères et les pères du mari et de la femme, et ceux-ci, elle suit de même toute la
lignée de la Kimpangi »3. Les relations de Kizitu et de Kinzadi (liens d’alliance entre familles
des conjoints) étaient si fortes qu’elles subsistaient au divorce ou à la répudiation. Du reste,
nous avons souligné que le divorce n’était pas une aspiration générale des partenaires. C’était
un échec et non un idéal. Il était généralement dû à des conflits de familles dans les relations
intérieures au foyer, à la stérilité de l’union, à l’adultère et au vol surtout de la femme4.
L’idéal était de pérenniser l’amour qui unissait les deux conjoints, et par eux, les deux
familles des conjoints. C’est ainsi qu’il était recommandé aux époux yombe d’éviter de
recourir à des solutions extrêmes, c’est-à-dire celles qui consacrent la dissolution du lien,
même si, au niveau des principes, il était établi qu’un mariage ordinaire pouvait être dissous.
A ce sujet, nous faisons remarquer la maturité d’une coutume qui n’abuse pas d’un tel
principe en privilégiant plutôt la monogamie.
Le Mbanda est le nom que se donnent les conjoints de deux sœurs ou deux frères. Ce
nom est aussi donné aux épouses d’un même mari. Le terme revêt alors une connotation
péjorative, et exprime la rivalité entre ces épouses. On parle alors de Kimbanda pour traduire
cette rivalité : la Mbanda est la rivale de l’autre. Pourtant, le terme mbanda indique un lien
étroit, et permet la familiarité5.
1
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 99-100. Pour parler de dilemme ou des situations embarrassantes,
la tradition yombe évoque notamment le proverbe qui met en évidence l’embarras d’un gendre devant une belle-
mère dont le jupon est tombé : le gendre ne peut ni ramasser le jupon, ni laisser sa belle-mère s’en aller sans
vêtement. La tradition a fait de cette relation « beaux-parents et beau-fils » un paradigme pour exprimer un
dilemme.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 133 ; J. VAN WING, Études Bakongo, p. 100.
3
J. VAN WING, Études Bakongo, p. 101.
4
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 32.
5
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 134.
100
A l’instar des systèmes australiens décrits par M. Godelier3, les Yombe ont un système
à sections et à sous sections selon lequel Ego ne désigne pas un seul individu mais l’ensemble
des individus du même sexe que lui (elle) se trouvant dans le même rapport ou dans un
rapport équivalent vis-à-vis d’autres individus qu’il (elle) désigne comme ses pères, ses
mères, ses épouses, ses fils ou nièces. C’est ainsi que le Ego Yombe désigne par les termes
Père ou Mère des individus qui peuvent être plus jeunes que lui. Cela s’explique par le fait
que ces individus sont classés par le système dans la catégorie de ses pères ou de ses mères. A
titre d’exemple, toutes les tantes et cousines paternelles sont des papa nketo ou tata nketo,
littéralement « Papa femme ou Papa féminin». Elles sont donc des « pères féminins » d’Ego,
tout comme leurs sœurs et nièces consanguines. Tous les oncles paternels, cousins paternels et
leurs neveux consanguins sont des Papa nkulutu (père aîné) ou Papa nleki (père cadet) à Ego.
Un homme de quarante ans, par exemple, désignera le neveu de son père par Papa nleki (Mon
jeune père ou mon père cadet), quand bien celui-ci n’aurait qu’un an. Un neveu au papa d’Ego
dira qu’Ego est mwana ama (Ego est mon fils), mais pas mon cousin. Les mêmes droits et
obligations sont observés dans les rapports du père au fils, et vice versa.
Du côté maternel, les frères et les cousins maternels à maman sont Ngwa khazi (oncles
maternels). Les sœurs et cousines maternelles aînées à maman sont des Ma’nkulutu ou Mama
nkulutu (mères aînées), les cadettes sont des Ma’nleki ou Mama nleki (mères cadettes). Tous
leurs neveux utérins et toutes leurs nièces utérines sont des Bakhomba (frères ou sœurs)
d’Ego, et non des cousins ou cousines. Tous les enfants des sœurs et des cousines d’Ego sont
ses Bana bakhazi (neveux utérins). Les grands-parents, tant du côté maternel que paternel,
sont des Yaya. Ego par rapport à Yaya est Ntekolo (petit-fils ou petite-fille). Dans la même
famille, les frères aînés sont des Baphangi de leurs jeunes frères, tandis que ceux-ci sont des
Bakhomba de leurs frères aînés. Le sens de ces deux termes définit un principe de solidarité
fraternelle qui veut que les aînés accueillent et aident leurs cadets à s’intégrer dans la société.
C’est le sens de Vanga (aménager, préparer, disposer, etc) qui a donné lieu au terme Phangi
signifiant « aide-moi à être, à devenir plus ou mieux). Par contre, le verbe Komba (gratter,
enlever la croûte) qui a donné lieu au mot Khomba signifie que le jeune frère ou le frère cadet
1
Cf. NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie, p. 48.
2
NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie, p. 50.
3
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 203.
101
nettoie la « crasse » laissée par son frère aîné dans la matrice. Cela signifie que les frères
cadets ne doivent se contenter de recevoir de leurs frères aînés. Ils doivent travailler, secourir
leurs aînés. C’est pour dire que la vie en famille doit s’articuler dans la solidarité, la
collaboration et la coparticipation de tous les membres, chacun selon ses potentialités et ses
aptitudes. Chacun doit apporter sa pierre à l’édifice, dès que son âge le permet. Le Kikhomba
et le Kiphangi désignent le lien de fraternité au sein de la famille.
Le mariage est une institution centrale qui fonde la famille, pour assurer la continuité des
structures sociales. Pour garantir celles-ci, les alliances entre les groupes sociaux doivent
suivre des règles précises qui établissent les champs des alliances possibles, en vue de la
sauvegarde du patrimoine familial1. Pour M. Godelier, du fait de la prohibition de l’inceste, la
reproduction des rapports de parenté et la perpétuation des familles et des groupes de
descendance imposent aux individus des deux sexes de trouver hors de chez eux des
partenaires de l’autre sexe avec lesquels ils établissent des formes d’union socialement
reconnues, qui assureront la reproduction de ces rapports et la perpétuation de ces groupes2.
Les échanges qui nouent l’alliance matrimoniale se présentent comme des dons le plus
souvent réciproques. Ces dons prennent la forme soit de l’échange des personnes contre des
personnes, soit de l’échange de biens et de service contre une personne. Dans ce dernier cas,
une certaine quantité de richesses est rassemblée par la famille de l’homme et de la femme et
transférée à celle de l’homme. Il ne s’agit donc pas de la vente d’une femme au profit de la
famille de son époux. C’est plutôt une mise en commun de certains biens, afin de permettre au
nouveau foyer de prendre de l’envol. Cela garantit également le bien-être et la croissance de
chaque famille, dans la mesure où les biens apportés au nouveau foyer assurent son
émancipation. Celle-ci est un préalable à la cohésion et à la croissance du groupe.
Dans la société traditionnelle yombe, ce sont les alliances conjugales qui créent la société ;
ce qui ne s’oppose pas au caractère social de l’être humain. Au contraire, il est confirmé dans
la mise en œuvre des principes régissant le mariage. En effet, chez les Yombe, le maintien du
rang social dans la politique générale du groupe exigeait que l’on veille au type d’alliances et
au groupe avec lequel ces alliances étaient contractées. C’est ainsi que la règle générale de
l’exogamie était complétée par des formules de mariage interfamilial, en vue de récupérer le
principe mâle. Les mariages avec les cousines, filles des oncles maternels ou des tantes
paternelles, étaient l’expression matérielle de cette politique matrimoniale, dite des échanges
généralisés3. Cette politique s’appliquait à des groupes restreints, mais visait des échanges
généralisés. C. Lévi-Strauss qualifie ce mariage d’endogamie fonctionnelle, dans ce sens que
le mariage entre cousins croisés n’est qu’une fonction de l’exogamie qui vise à fournir la
contrepartie d’une règle négative4. Les cousins croisés sont moins des parents qui doivent se
1
Cf. J. VANSINA, Introduction à l’ethnographie, p. 16.
2
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 144.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 143.
4
Cf. C. LÉVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, p. 55.
102
marier entre eux que les premiers, parmi les parents, entre lesquels le mariage soit possible,
du moment que les cousins sont assimilés à des frères et des sœurs.
Les conceptions et les pratiques yombe du mariage se ramènent à une formule de réunion
visant à récupérer le plus tôt possible le principe mâle perdu au profit d’un groupe. En effet,
lorsqu’un groupe fournit un mari à un autre groupe, dans une alliance conjugale, ce groupe
connaît une perte, en quelque sorte. Il perd de sa semence, en fournissant la progéniture à
l’autre famille. Celle-ci, par contre, se trouve enrichie, tout en demeurant en alliance avec le
groupe fournisseur de la semence. En d’autres termes, le groupe de la femme tire profit de la
naissance d’un nouveau membre issu de cette union conjugale. Car, en régime matrilinéaire,
l’enfant appartient au groupe de la femme. Le clan ne tient compte de la parenté que dans une
seule ligne, celle de la mère, pour le cas des Yombe. Néanmoins, sans doute avec l’influence
du christianisme et de la politique occidentale initiée depuis l’époque coloniale, une tendance
à mettre en relief la famille nucléaire de type occidental a commencé à se développer. Cette
tendance prend en considération non seulement la filiation et la descendance des femmes,
mais aussi la filiation en ligne maternelle et paternelle.
Quant au mariage avec la cousine croisée du côté paternel, il s’inscrit dans un processus
de récupération du principe mâle « perdu » par la famille paternelle au profit de la famille
maternelle du garçon. Pour remédier à cette « perte », et resserrer et stabiliser les alliances
déjà contractées, la tradition prévoit un principe de récupération de la progéniture dans le
mariage avec une femme issue du Kitata. C’est le principe de Vutula kipuva, comme
l’explique A. Doutreloux en ces termes : « Le père d’Ego a pris femme dans le groupe d’Ego
et engendré pour ce groupe. Il convient qu’en retour Ego prenne femme dans le groupe
paternel et engendre pour ce même groupe »1.
Comme on le voit, le mariage avec la Tata nketo, nièce utérine du papa d’Ego, est non
seulement autorisé, mais même obligatoire. Cela n’en fait pas moins un mariage d’échange2,
dans la mesure où la famille paternelle qui a fourni le principe mâle à la famille d’Ego
récupère en échange ce principe par le mariage d’Ego, mwana awu (leur fils), avec une fille
de la famille paternelle, nièce ou petite-nièce au papa d’Ego.
Dans cette formule de réunion, la tradition réduit le plus possible les occasions de
dispersion de semence. Elle favorise l’augmentation des possibilités des fils que l’on peut
récupérer matrimonialement et politiquement. De la sorte, les alliances et les échanges se
renforcent en se concentrant, selon la formule « kutuka nzo, kuvutuka nzo, sortir de la maison
(la fille dont la mère a déjà été mariée au dehors), rentrer à la maison (en épousant le neveu du
père ou du grand-père maternel) »3. Littéralement, c’est rendre une « maison » là où on a
retiré une maison, dans un circuit fermé. On prévient ainsi la déperdition d’énergie, et l’on
1
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 145.
2
Cf. C. LÉVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, p. 56.
3
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 147. Kutuka nzo, littéralement : de la provenance de la maison,
d’où vient la maison (où on a retiré une maison) qu’on y remette ou retourne une maison. C’est ce qu’on désigne
en langage courant par l’expression « Renvoyer l’ascenseur ».
103
confirme les alliances. Ainsi se réalise la réunion de deux familles dans un grand ensemble
formant un groupe. Dans ce processus se trouvent mises en évidence les lignes de forces sur
lesquelles se structure la société yombe, à savoir la matrilinéarité et la patrilinéarité1.
∆┬● ∆┬○
┌─────┬───┬────┬────┐ ┌──┬──┐ ∆=▲ (sexe masculin)
● ▲ ▲ ● ●1 ┬ ∆1 ∆ ○1 ┬ ∆ ○=● (sexe féminin)
┌──┬──┐ ┌─────┐
● ▲ ▲2┬○2 ○
┌──┬──┐
∆ ○ ∆
En bref, le droit in uxorem acquis après accord des groupes respectifs des conjoints et
après versement de l’indemnité matrimoniale, est reconnu presqu’exclusivement au mari.
Celui- ci est le maître de sa femme, et mène la politique générale du groupe conjugal. Les
membres de la famille du mari n’ont pas de droit explicite sur la femme, sinon dans le cas du
décès du mari2. Le droit in genitricem, par contre, est partagé entre le père de l’enfant et les
oncles de celui-ci. C’est ce qui atteste, chez les Yombe, l’existence d’un lien réel de filiation
entre les enfants et leur père, bien qu’il s’agisse d’un système matrilinéaire. En vertu de la
règle de virilocalité, les enfants vivent, avec leur mère, dans la maison de leur père. Celui-ci a
le devoir de contrôler effectivement sa famille, sa progéniture, d’autant que la tradition lui
reconnaît le pouvoir de transmission du principe viril ou paternel3. Ce pouvoir garde toute sa
valeur, le devoir paternel toute sa rigueur, même lorsque les enfants accompagnent leur mère
dans leur famille, en cas de divorce. Cela signifie que, sur le plan pratique, la structure
familiale « père-mère-enfant » existe même dans le régime matrilinéaire. La particularité de
ce régime réside, entre autres, dans le partage de droit et de responsabilité sur les enfants, pour
le père, et les neveux et nièces, pour les oncles : le père et les oncles doivent veiller à leur
croissance, à leur santé et à leur intégration sociale. Les oncles veillent davantage à la
formation et à la santé de leurs neveux et de leurs nièces, puisque les neveux sont appelés à
les relayer dans la direction de la famille. Les nièces assurent l’accroissement du groupe en
donnant naissance à d’autres membres du groupe, et en rapportant, par leur mariage, une
contribution matérielle au patrimoine familial.
Nous le verrons plus loin, cette conception de la famille n’a cessé d’évoluer. Tout en
gardant le principe de l’appartenance à la famille maternelle, la société contemporaine insiste
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 147.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 129.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 148.
104
sur la responsabilité de la famille nucléaire sur le modèle occidental. Depuis bien de temps, on
assiste à une reproduction du modèle de la famille au sens strict ou nucléaire (père, mère,
enfant), née elle-même d’un mariage dit d’«inclination » ou de « tendance », émancipé de
toute influence des membres de clans respectifs des partenaires. « Ceux-ci, comme le
soulignaient les évêques du Zaïre, à l’époque, font porter leur libre choix sur tel ou tel
candidat, sur base de critères strictement personnels. Ce qui ne les empêche pas d’être
finalement tiraillés, comme écartelés et traumatisés par cette sorte de rupture du cordon
ombilical qui les rattachait à la grande famille »1.
Quoi qu’il en soit, dans la société ancienne, tout comme dans la société actuelle, il est
établi que celui qui conçoit et/ou engendre, a le devoir d’élever, de nourrir, de protéger,
d’instruire, de former et d’éduquer son enfant. Par conséquent, on doit reconnaître à tout
parent des droits et des devoirs vis-à-vis de son enfant. Il est considéré aux yeux de la société
comme responsable des actes de son enfant et de s’en porter garant2, ce qui est commun à
toutes les sociétés. Mais pour le Yombe, l’autorité des parents, loin de remettre en cause le
principe de liberté, exclut toute forme de nivellement, et met en relief le devoir d’obéissance
filial voire même de soumission. C’est ce qui apparaît dans le processus de socialisation de
l’individu, à travers les mécanismes d’éducation institués par la société traditionnelle, et
reformés par la société moderne. Celle-ci a longtemps été marquée par l’influence des Églises
chrétiennes auxquelles étaient généralement confiées l’éducation des enfants et la formation
des adultes dans le cadre de la catéchèse et de l’apprentissage des métiers. La politique
coloniale mettait en relief le devoir de soumission aux parents et aux autorités.
1
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 35.
2
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 242.
105
Le Yombe vit dans une famille, au sens général de groupe de personnes liées par des
liens de consanguinité, et vivant, pour la plupart, dans un habitat commun ou dans le même
village3. En d’autres termes, les individus qui vivent dans la famille yombe, sont unis par un
système de relations basées sur la parenté. Ces liens proviennent, soit de la naissance, soit de
l’origine commune (liens de sang), soit des effets d’alliances matrimoniales, ou encore des
affinités ou des faits juridiques, comme le mariage légitime, l’adoption, etc. 4. Ils constituent
un réseau dans lequel des individus de générations différentes sont associés dans un rapport
de filiation directe ou collatérale. Ces liens peuvent être des liens de consanguinité ou
d’alliance. Ils sont à la base de la constitution de la famille restreinte ou élargie.
Le groupe nucléaire n’est pas le couple et ses enfants mais le matrilignage minimal
constitué d’un frère et d’une ou plusieurs sœurs et des enfants de celle(s)-ci. Ces divers
groupes nucléaires assemblés sous l’autorité de l’aîné forment le matrilignage, Mvumu. Celui-
ci s’étale sur trois générations d’abord, puis en y comprenant les générations des défunts, sur
huit, dix, douze générations5. Chez les Bakongo, comme chez bien d’autres peuples de
l’Afrique, la famille est constituée des vivants et des trépassés. La situation de l’individu dans
son clan ou dans son lignage se définit suivant deux types de relation : la relation spirituelle
diachronique et la relation synchronique. La relation diachronique rattache toujours l’individu
à ses ancêtres, de manière indissociable. La relation synchronique le lie aux vivants, sous
l’arbitrage des Bakulu (ancêtres), et l’enracine dans une terre, propriété collective inaliénable
et indivisible de son clan6. On se retrouve en présence d’une communauté familiale qui
s’étend sur plusieurs échelons, en cercles concentriques de plus en plus larges : la famille
1
Cf. L. FRANCK, Le Congo Belge, T. 1, Bruxelles, La Renaissance du livre, S.D., p. 97 : l’ancêtre dont il est
question ici est la femme dont descendent les membres de la famille dans le système matrilinéaire.
2
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 20 ; J. VAN WING, Études Bakongo, p. 84.
3
Cf. A. SOHIER, Le mariage en droit coutumier, p. 18 ; cf. B. NIMY MOENDO-LENOIR, La famille
africaine, lieu d’humanité, p. 92.
4
Cf. V. MULAGO, Théologie africaine et problèmes connexes. Au fil des années (1956-1992), Paris,
L’Harmattan, 2007, p. 249 ; B. NIMY MOENDO-LENOIR, La famille africaine, p. 92 ; cf. A. SOHIER, Le
mariage en droit coutumier, p. 18 ; cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 11.
5
Cf. A. DOUTRELOUX, Les Kongo, dans J. VANSINA, Introduction à l’ethnographie du Congo, Kinshasa,
Éditions Universitaires, 1966, p. 121.
6
Cf. J. NSONDE, L’art Kongo : une vision du monde complexe, p. 256.
106
Par ailleurs, les relations qui découlent de la patrilatéralité gardent leur importance du
point de vue de la filiation. Ces relations sont également constantes et essentielles à la
structure sociale. Du côté paternel, ce critère de génération se comprend, pour tout descendant
immédiat d’un membre du groupe de sexe opposé à celui qui assure la filiation, comme
l’extension d’un matrilignage du niveau de génération généalogique propre à son géniteur3.
∆┬●
┌────┬───┬────┬────┐
∆┬● ▲ ▲ ● ●┬∆
┌──┬───┬────┐ ┌──┬───┬────┐
∆┬● ▲ ▲ ● ○ ┬▲ ● ▲ ●┬∆
┌──┬──┐ ┌─┬──┐ ┌──┬──┐
∆┬● ▲ ● ┬ ∆ ∆┬○ ∆ ∆ ┬○ ∆┬● ● ▲┬○
┌──┬──┐ ┌──┬──┐ ┌──┬──┐ ┌──┬──┐┌──┬──┐ ┌──┬──┐
● ● ● ● ▲ ▲ ∆ ○ ○ ○ ○ ○▲ ● ▲ ∆ ∆ ∆
N.B. Toutes les figures noircies représentent des individus appartenant à la même
famille(Dikanda). C’est la famille à inflexion matrilinéaire.
corollaire, puis la relation de l’homme avec les membres sortants issus de lui et de ses frères.
On a ainsi deux catégories dans l’acception de la famille chez les Yombe : les groupes
essentiels et les groupes accidentels.
En effet, « la relation avec et par la mère, Ngudi, fonde le Kingudi, le groupe essentiel
matrilinéaire, dans son ensemble. Il se compose uniquement d’un groupe de base, Mvumu qui,
en se développant, donne le matrilignage proprement dit, Dikanda, ce dernier s’associant
enfin avec des matrilignages issus d’une même souche en un groupe de Dikanda, de
matrilignages »2. A ce sujet, Théophile Obenga définit le Kingudi comme étant le Groupe
nucléaire, essentiel, matrilinéaire, ayant pour noyau le Difuta, segment de matrilignage
minimal composé d’un homme et d’une femme ou de plusieurs sœurs, avec les enfants de
celles-ci3. C’est le chef du Difuta initial qui régit le Mvumu.
L’ensemble des Mvumu apparentés constitue le Dikanda, dirigé par le chef du Mvumu
aîné, ou même d’un Mvumu cadet. Le Dikanda est le matrilignage développé sur plus de
quatre générations vivantes auxquelles s’ajoutent les générations ascendantes disparues et les
générations à venir4.
Au dernier échelon se trouve le Mvila ou Luvila, le clan. Il regroupe tous les Dikanda
qui se réclament d’un même ancêtre. Le clan est une formation permanente, stable,
correspondant à la configuration ancienne et stabilisée des ancêtres de la tribu. Il se rattache à
des souvenirs historiques. Ainsi, le clan exprime l’importance fondamentale de la parenté
dans la vie quotidienne et dans les structures sociales5.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 87.
2
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 87.
3
Cf. Th. OBENGA, Le Zaïre, p. 204 ; N. DE CLEENE, Le clan matrilinéal, p. 6 ; V. MULAGO, Théologie
africaine, p. 250 ; A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 89. Doutreloux parle du Difuta comme élément
constitutif de base de la famille yombe, segment de matrilignage minimal constitué par un homme et une ou
plusieurs de ses sœurs, avec éventuellement les jeunes enfants de celles-ci. C’est le chef du Difuta initial qui
régit le Mvumu ; VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 21. Vuadi définit le Kingudi comme
étant l’ensemble de ceux auxquels on se rattache par les femmes.
4
Cf. Th. OBENGA, Le Zaïre, p. 204 ; A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 89.
5
Cf. Th. OBENGA, Le Zaïre, p. 204 ; V. MULAGO, Théologie africaine, p. 252.
108
large1. Celui-ci est pratiquement l’ensemble constitué des groupes yombe actuels se déclarant
fils de la légendaire Mère-aux-neuf-mamelles, dont les neuf filles sont les souches des neuf
clans conventionnels du Mayombe : les Gimbi, Makaba, Mankuku, Manyanga, Matsundi,
Mbenza, Nanga, Numbu, Pudi2.
Dans les sociétés africaines traditionnelles, l’éducation morale occupait une place
importante dans la formation de l’individu. Celle-ci se transmettait à travers les proverbes, les
interdits et les prescriptions, et portait sur le respect de l’autorité, la piété filiale, les devoirs de
l’individu à l’égard de la société, les obligations de celle-ci envers les membres, le caractère
sacré de la vie humaine, la solidarité entre les membres, le courage, la prudence, etc.
L’individu était préparé à devenir responsable de sa vie et de la croissance de sa communauté,
par l’entraînement à la pratique des vertus et des qualités morales jugées indispensables au
maintien de l’ordre au sein de la société. C’était aussi pour le bien-être des membres de cette
société5.
1
Nous retenons cette synthèse des conclusions de l’abbé Alexandre Thamba.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 85 ; N. DE CLEENE, Le clan matrilinéal, p. 6 ; L. DE
HEUSCH, Le roi de Kongo, p. 137-138 ; VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 26.
3
Cf. TSHUNGU BAMESA, Le rôle de la communauté : approche anthropologique, dans L’éducation de la
jeunesse dans l’Église-famille en Afrique. Actes de la XXIe Semaine Théologique de Kinshasa. Du 22 au 28
novembre 1998, Kinshasa, F.C.K., 2001, p. 17.
4
Cf. TSHUNGU BAMESA, Le rôle de la communauté, p. 17.
5
Cf. MUJYNYA NIMISI CHIRI, Éthique et éducation, dans Éthique et Société. Actes de la 3e Semaine
Philosophique de Kinshasa du 3 au 7 avril 1978, Kinshasa, F.T.C., 1980, p. 94.
109
L’éducation était assurée dès le bas-âge par les parents et tous les membres adultes de
la communauté. Cette formation était précoce, car il fallait freiner tôt la tendance à l’égoïsme,
et apprendre à l’enfant à s’ouvrir généreusement à l’autre dans le partage et la solidarité, tout
en veillant à ses intérêts et à ceux du groupe1. Pour la société traditionnelle, l’individu devait
être initié dès le bas-âge, de manière à lui faire acquérir des capacités qui répondent aux
responsabilités qu’il allait assurer dans l’avenir. Le contact de l’enfant avec les adultes,
provoquait en lui l’éveil de ses sens, et cultivait en lui le réflexe de la responsabilité2. Les
premiers adultes avec lesquels il entrait en contact, étaient ses propres parents.
La fécondité est un des grands vœux exprimés au nouveau couple lors de la conclusion
du mariage. Lorsque ce vœu s’est réalisé, avec la venue au monde d’un ou de plusieurs
enfants, les parents ne peuvent se contenter de s’émerveiller devant cette vie surgissante.
Faut-il encore qu’ils s’impliquent à promouvoir cette nouvelle vie par une éducation adéquate.
L’éducation est donc un devoir important de tout parent. Elle est une des fonctions
fondamentales de la famille. Après avoir transmis la vie physique ou biologique, les parents
ont le devoir « d’amener les enfants à la conscience de leur dignité d’hommes et de leur
mission, en leur transmettant les valeurs culturelles et les modèles dont la famille est
dépositaire, par une initiation progressive au mystère de la vie et de l’être ainsi qu’à toutes les
vertus sociales et religieuses ayant cours au sein de leur société et de leur culture »3. Cela
signifie qu’avant d’entrevoir l’apport de toute la famille et de la société, en général,
l’éducation est d’abord l’affaire des parents, bien qu’en Afrique la socialisation soit
globalement l’affaire de toute la collectivité. Il est attesté que la famille et la société viennent
au secours l’une de l’autre, chacune à sa manière, pour initier les nouvelles générations à leurs
droits et devoirs de membres conscients et responsables du mystère de la vie et des autres
valeurs du patrimoine historique, culturel et religieux de la communauté4. Cette pratique ne
doit pas être imputée à la seule société traditionnelle. Aujourd’hui encore, les familles
s’entraident ; tous les membres de la communauté savent qu’ils ont le devoir moral d’aider les
plus jeunes à s’insérer dans la société, munis d’un bagage culturel, historique et moral
suffisant.
Pour les Yombe, l’évolution de l’enfant dans la vie dépend de son père et de sa mère.
De la même manière qu’il est requis aux parents de veiller au bon sevrage de l’enfant afin de
lui assurer une bonne croissance, ainsi doivent-ils veiller à une socialisation non conflictuelle
de leur enfant. Ils doivent lui apprendre les principes et les règles qui lui permettront de
s’épanouir dans la société. Cet apprentissage se fait aussi bien en théorie, par des leçons qui se
1
Cf. MUJYNYA NIMISI CHIRI, Ethique et éducation, p. 94 ; VUADI VIBILA, Femmes et réflexion
théologique, p. 30. Parlant de la société Kongo, dont les Yombe font partie, Vuadi Vibila affirme que l’éducation
des enfants revenait au groupe, bien que les parents eussent une grande part de responsabilité, en tant que
premiers éducateurs.
2
Cf. NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie, p. 21.
3
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 32-33.
4
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 33.
110
décryptent des proverbes, des contes et des énigmes, que par leur exemple de vie dont l’enfant
doit s’inspirer, en ce qui concerne toutes les questions importantes de sa vie1. Les Yombe ont
une telle conscience de la responsabilité morale des parents, par rapport à l’avenir de leurs
enfants, qu’ils en arrivent à conclure que tous les défauts et toutes les qualités physiques et
moraux de l’enfant, ainsi que tous les comportements qu’adopte un individu dans ses rapports
avec la nature et la société, sont un héritage reçu de ses parents dès la naissance2. Pour ne pas
tomber dans une catastrophe culturelle et familiale, les parents doivent former leurs enfants,
autant par leurs conseils et exhortations théoriques, que par leur exemple de vie.
Dans la première phase de son intégration sociale, l’enfant, garçon ou fille, restait sous
l’autorité de sa mère jusqu’à l’âge de neuf ou dix ans4. C’est alors qu’elle devait faire en sorte
que l’enfant découvre et aime son père, en le distinguant des autres hommes Ŕ oncles, frères
ou autre adultes Ŕ membres de la famille ou du clan. Cette opération est davantage facilitée
par le partage d’un même toit conjugal, c’est-à-dire lorsque les deux parents vivent ensemble5.
1
Cf. NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie, p. 21-23. Ntambu Ndambi cite une série de
proverbes qui mettent en relief le rapport de l’enfant avec ses parents, dans le cadre de l’éducation. C’est le cas
des proverbes qui considèrent les parents comme une source d’instruction inestimable : « Bo muene siaku ayi
nguaku buna yuvula thalu yimfuanga kuanga » (comme tu vois ton père et ta mère, alors demande le prix
courant de la chikwangue). Il y a d’autres proverbes qui vont dans le même sens.
2
Cf. NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie, p. 19.
3
Cf. J. VAN WING, Études Bakongo, p. 197.
4
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 31 ; C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 257.
Van Overbergh rapporte que dans la famille yombe, c’est le père qui exerce l’autorité, alors que la mère est
presqu’exclusivement la directrice des enfants jusqu’à ce que ceux-ci aient atteint l’âge de 7 à 8 ans. Voir aussi
TSHIBALABALA ALI KANKOLONGO, Valeur éthique et éducative des interdits dans la société
traditionnelle, dans, Éthique et Société. Actes de la 3e Semaine Philosophique de Kinshasa du 3 au 7 avril 1978,
Kinshasa, F.T.C.K., 1980, p. 244. Au sujet du rôle de la femme dans l’éducation de l’enfant et de toute la
société, Tshibalabala écrit ce qui suit : « La femme, source de la vie, est le lieu où convergent et se combattent
les forces antagonistes dans la société. Elle occupe une place de choix dans sa communauté. L’éducation de tout
le clan ou de la tribu relève de sa compétence. Elle conduit les premiers pas de l’enfant, elle le nourrit, le
conseille, le récompense ou le punit, et ce jusqu’à l’adolescence ». Voir aussi MPIANGU di NZAU, Les aspects
pédagogiques, p. 38 : Mpiangu distingue quatre classes ou phases de l’éducation de l’enfant dans la société
traditionnelle. La première classe comprend les enfants dont l’âge varie entre 0 et 7 ans. A cet âge, l’enfant est à
charge de sa mère. La deuxième classe, entre 7 et 10 ans : les enfants sont éduqués selon leur sexe, avec un
programme axé sur les activités ludiques et la participation aux tâches pratiques. La troisième classe, entre 10 et
15 ans : c’est l’âge de l’adhésion au cercle des adultes. A cette étape, l’enfant devient de plus en plus autonome.
La quatrième classe, entre 15 et 16 ans : l’enfant passe de l’adolescence à l’âge adulte, après avoir subi les
cérémonies initiatiques collectives.
5
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 22. Voir aussi NTAMBU NDAMBI
KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie chez les Bayombe, p. 43 : Ntambu Ndambi soutient également la primeur
de la maman dans la première phase de l’éducation d’un enfant. C’est à elle de faire en sorte que l’enfant
111
Le père, quant à lui, sait choyer son fils ou sa fille lorsqu’ils sont tout petits. Il veille à la santé
des enfants et de leur mère. Il assure la discipline dans la famille. Il paye les dettes ou les
amendes, et est enclin généralement à l’indulgence devant les erreurs de ses enfants. C’est ici
que nous nous opposons à C. Lévi-Strauss qui affirmait qu’un régime à filiation matrilinéaire
ne reconnaît aucun lien social entre un enfant et son père1. Dans le Mayombe, une telle
attitude est même objet de malédiction de l’enfant. « Dise, Nzambi tsi (le père est le ‘dieu’ de
la terre) », disent les Bayombe, pour souligner la grandeur et la valeur d’un père par rapport à
ses enfants. Son rôle est d’une importance capitale dans la socialisation de son enfant. De
plus, ce sont les batata (membres du lignage paternel, Kitata) qui accomplissent les
démarches de protection de leurs « enfants », bana bawu, en consultant le Nganga (prêtre,
féticheur, médiateur ordinaire spécialisé dans la communication avec les créatures invisibles),
en vue de les protéger du danger qui vient a priori du matrilignage2. Même lorsqu’avec les
structures des Églises chrétiennes et de la politique coloniale, l’éducation était assurée dans
les écoles, les parents Ŕ pères et mères Ŕ étaient étaient directement associés à la prise en
charge du processus de scolarité de leurs enfants.
La fille reste attachée à sa mère jusqu’à l’âge nubile5. Elle apprend de sa mère les
techniques et les activités réservées aux femmes : les travaux du ménage, des champs,
auxquels s’ajoute l’apprentissage à l’art (poterie, tissage, vannerie, etc.)6. La préparation
découvre et aime son père. Il écrit ceci : « c’est la mère qui reste le plus souvent avec le bébé, donc c’est d’elle
que dépend en grande partie l’éducation primaire de ce dernier, essentiellement son amour envers son père,
d’autant plus que l’enfant appartient au clan de sa mère ».
1
Cf. C. LÉVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, p. 120.
2
Cf. J. NSONDE, L’art Kongo : une vision du monde complexe, p. 257.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 130.
4
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 68 ; VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p.
31. Pour Vuadi Vibila, c’est la deuxième phase que le garçon passe en partie auprès de son père et des hommes
du village, et avec ceux de son âge. Cette affirmation n’est pas à comprendre dans le sens d’une séparation de
domicile entre le père et la mère. Il s’agit plutôt de considérer le temps que chacun des parents consacre à
l’initiation pratique de son enfant. A ce stade, le garçon accompagne son père dans les travaux attribués aux
hommes (le défrichage, le déboisement, le tirage du vin de palme, la cueillette des fruits ou la coupe des régimes
de noix de palme, et même la chasse). Dans ces activités, les autres hommes du village et de la famille
manifestent autant que possible leur part de responsabilité dans le processus de l’initiation du garçon. Celui-ci
leur obéit volontiers. Le reste de la vie se déroule dans la maison paternelle, avant l’initiation à la vie conjugale.
C. VAN OVERBERGH, Les Mayombe, p. 221. Van Overbergh signale que, jusqu’à l’âge de la puberté, les
enfants s’initient aux différents travaux.
5
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 32.
6
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 72.
112
spécifique au mariage fait partie des éléments de l’initiation traditionnelle. Elle était donnée
dans la Nzo Kumbi1.
P.-J. Laurent rapporte que les sociétés de descendance matrilinéaire n’induisent pas
forcément l’absence de toute autorité masculine. Celle-ci, en règle générale, est exercée par
l’oncle maternel. L’impossible symétrie tient au fait que les femmes portent les enfants pour
les deux sexes2. L’oncle maternel, Ngwa Nkasi ou Ngwa Kazi, couvre toute la famille de sa
responsabilité. Il exerce son autorité sur les enfants de ses sœurs pour qui il est le premier
responsable. A ce sujet, il n’est pas nécessaire que ces enfants vivent sous un même toit pour
que le Ngwa Nkasi exerce son autorité sur eux. C’est à lui de juger comment ses neveux
serviraient le mieux les intérêts du clan dont il a la charge3. Il convient de souligner ici que
l’autorité de l’oncle sur ses neveux tend à s’estomper progressivement à la faveur de celle du
père, même si son influence reste perceptible même dans la société moderne, comme cela
apparaît lors des funérailles ou en cas de mariage d’un membre du clan. Les deux parties
émergent et jouent leur rôle directeur des affaires domestiques ou claniques. En cas de décès
d’un individu, par exemple, la charge des funérailles est toujours répartie entre la famille
maternelle, représentée par l’oncle chef de famille, et la famille paternelle représenté par le
père de l’individu décédé. C’est pour dire que, dans notre société, même dans sa version
actuelle, les hommes Ŕ les pères tout comme les oncles Ŕ incarnent la loi et l’autorité, et ont
de l’ascendance sur les enfants et les neveux.
Par ailleurs, le fait que l’oncle maternel endosse en partie la charge de ses neveux
devient de plus en plus une source de débordement et de tension psychologique et morale
dans le contexte actuel de notre société. En effet, la rencontre de notre culture, à inflexion
matrilinéaire, avec la conception moderne de la responsabilité parentale fait que l’oncle soit
sollicité de tous côtés, parce que, comme père de famille, il a la charge de ses enfants. Il doit
les nourrir, les élever, les scolariser, bref assurer leur développement et leur insertion sociale.
Il ne peut pourtant pas se dérober devant les sollicitations de sa famille : prendre soin de ses
sœurs Ŕ y compris les cousines maternelles considérées comme ses vraies sœurs sur le plan
coutumier Ŕ et de ses neveux et nièces. La conséquence est que les hommes sont
continuellement à la recherche de moyens matériels et financiers pour répondre à toutes ces
sollicitations. Les plus exposés sont souvent ceux qui émergent financièrement ou qui
occupent des postes plus ou moins importants dans les sociétés ou dans la fonction publique,
les commerçants et même les prêtres. Dans beaucoup de cas, cette surcharge pousse certains
hommes à recourir à des pratiques peu honorables : corruption, détournement des fonds
publics, recherche effrénée d’argent par des trafics interdits par la loi, etc. Certaines Églises
de réveil naissent aussi dans ce contexte de recherche de moyens de survie, tout comme le
1
Il en sera question au point qui traitera de l’initiation traditionnelle des filles.
2
Cf. P.-J. LAURENT, Beautés imaginaires. Anthropologie du corps et de la parenté, Louvain-la-Neuve,
Bruylant-Academia s.a., 2010, p. 24.
3
Cf. N. DE CLEENE, Le clan matrilinéal, p. 37-38. Voir aussi VUADI VIBILA, Femmes et réflexion
théologique, p. 22.
113
recours aux sciences occultes, au fétichisme. Cette situation appelle une relecture de la vie
sociale et de l’organisation familiale, au regard des mutations de notre monde d’aujourd’hui.
Par ailleurs, « ces tensions latentes ou déclarées, entre oncles et neveux utérins ne
doivent pas faire illusion sur leur solidarité, solidarité de sang plus profonde, en fait, plus
solide, en général, que toute rivalité »2. Ce phénomène de solidarité s’observe davantage
lorsque le clan fait face à un adversaire d’un autre clan. L’union refait surface et se concrétise
dans des actes de solidarité clanique. Ainsi en est-il lorsque la famille connaît des situations
malheureuses, ou encore lors de grandes manifestations, comme le mariage.
Au-delà de toute animosité liée à la crainte de succession, le Ngwa Nkasi sait qu’à un
certain âge ou à sa mort, la direction du clan devra être assurée par quelqu’un d’autre, de
préférence l’un de ses neveux utérins. A cet égard, l’oncle maternel veille toujours à la
préparation de sa succession. Il doit avoir une connaissance assez large de ses neveux utérins,
de manière à désigner et à former celui qui lui succéderait à la tête du clan. Pour ce faire, il
procède à une sorte de rachat de son neveu auprès de son père, au terme d’une palabre, pour le
ramener au siège du clan3.
Ce Ngwa Kazi, chef de lignage, est un pater familias. Il est successivement oncle et
grand-oncle maternel par rapport aux générations qui suivent la sienne. Il représente et défend
son lignage devant le chef du groupe des lignages et vis-à-vis des autres lignages de ce
groupe. Dans la politique matrimoniale, et principalement dans la société tradtionnelle, il
veillait à trouver époux ou épouses pour les membres du groupe. Aujourd’hui encore, Il
« règle, dans la mesure du possible, les litiges survenant à l’intérieur de son groupe. Il gère les
biens communs du groupe et reçoit aussi la garde des biens individuels qu’on lui remet à cette
fin. Enfin, il veille au bon fonctionnement de la communauté qu’il dirige »4. Pour être à la
hauteur de cette tâche, le futur Ngwa Nkasi devait passer par une initiation adéquate.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 68 et passim.
2
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 96.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 96.
4
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 158.
114
En effet, « après avoir été reprendre son neveu utérin au village paternel de ce dernier,
l’oncle inaugure par des rites spéciaux l’initiation de son successeur »1. Celle-ci se faisait au
niveau du clan, sous l’égide d’un féticheur spécialisé en la matière. Le futur Ngwa Nkasi
s’entraînait à la formation de son caractère, car il devait être vaillant, vigilant et habile pour
être maître de toutes les situations qui surviendraient dans son groupe2. Il s’imprégnait de
l’esprit de ses prédécesseurs dont il devait poursuivre les instructions, notamment dans la
politique matrimoniale.
Par ailleurs, « des relations médiates se tissaient aussi quand les différents ‘groupes
nucléaires’ se trouvaient réunis sous l’autorité d’un autre aîné Nkasi a Makanda ou Chef
couronné »3. C’est le chef de groupement familial ou chef coutumier, responsable des
lignages de même souche. Il reste lié à son lignage, dont il est le conseiller éminent et le
conciliateur. Étant donné que cette tâche s’inscrit dans le contexte de l’exercice consciencieux
des relations horizontales et verticales destinées à assurer l’épanouissement du Muntu
(personne humaine), l’accès à cette tâche commune permet au Nkasi a Makanda, en tant que
responsable et membre coresponsable, de faire aboutir les siens à une vie qui tienne à jamais
la mort à distance4. En d’autres termes, par son savoir-faire et son habileté, il veille à assurer
la bonne vie et une pérennité vitale aux siens : une vie bonne en ce monde et une vie paisible
dans l’autre monde, le monde des ancêtres, d’autant plus que leur monde et leurs villages
restent parallèles à ceux des mortels que les Bakulu (ancêtres) surveillent, protègent, bénissent
ou punissent selon les circonstances5.
1
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 159.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 159.
3
VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 22.
4
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 24.
5
Cf. J. NSONDE, L’art Kongo : une vision du monde complexe, p. 256.
6
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 162-163.
115
En conséquence, le Mfumu Makanda, entouré de tous les aînés, et grâce à ses pouvoirs
magiques, assure la survie du groupe, en évitant notamment les conflits entre les membres,
source de malveillance et d’éclatement, alimentée par les accusations de Kindoki encore en
vogue aujourd’hui1. Son pouvoir et son autorité garantissent non seulement la crainte
révérencielle des cadets, mais aussi la discipline au sein du groupe. Certes, l’homme est un
être social et en même temps libre, mais évoluant dans un environnement, dans une nature
dont il s’efforce de découvrir et de maîtriser les principes et les lois en vue du progrès humain
et social. La socialisation de la personne humaine dans le contexte actuel ne devra pas se
réduire à une occultation ou à un ratissage de toutes ces dimensions. Elle devra plutôt en tenir
compte dans la définition de nouveaux repères, pour ne pas décaper l’homme de ses racines
culturelles, sous le prétexte de le libérer d’une tradition jugée obsolète. On ne peut mieux
comprendre la dimension sociale du Yombe sans maîtriser les méandres de ses relations
interpersonnelles à l’intérieur de son groupe d’appartenance.
4.1.3. Les enfants : leurs rapports avec les parents et les autres membres de famille
Les enfants nés des femmes d’un groupe se disent des Bampangi ou des Bakhomba et
ont les mêmes responsabilités, les mêmes droits et devoirs les uns envers les autres 2. C’est
dans ce contexte que des Mpangi né d’une même mère et de pères différents ne se diront
jamais « demi-frères ». Ils sont pleinement frères et sœurs, des Bampangi ou Bakhomba. Ceci
répond au principe même du système « cognatique » mettant en relief la structure profonde de
la parenté, c’est-à-dire le cadre dans lequel chaque individu naît et vit3. Cette structure
1
Cf. J. NSONDE, L’art Kongo : une vision du monde complexe, p. 258.
2
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 23 : le Mpangi rendu par le terme français « cousin »
a une charge sémantique qui dépasse le simple cousinage occidental. Dans le milieu yombe, tous les enfants nés
des femmes-sœurs, sont des Bampangi (Baphangi) ou des Bakhomba, des frères et sœurs. Leur fraternité,
Kimpangi, est à un niveau plus élevé, par leur appartenance au même clan, que le Kimpangi qui les lie aux
enfants nés des hommes du côté maternel, ou de tous les enfants nés du côté paternel.
3
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, p. 11.
116
privilégie les liens de consanguinité, pour le cas de la culture yombe, tout en tenant en estime
les liens d’alliance qui assurent la croissance du groupe. La fraternité ainsi définie au sein de
la famille atteint une envergure qui implique autant de gestes de solidarité à la mesure de la
sphère clanique.
En effet, dans toute la culture africaine la personne humaine n’a jamais été conçue ni
appréhendée comme un atome isolé et errant. Elle a toujours des liens constitutifs avec
d’autres personnes et institutions. Sa situation se définit généralement et primordialement en
fonction de son appartenance clanique et lignagère. Son appartenance à son lignage ou à sa
famille étendue décline les dimensions de sa fraternité et détermine les contours de sa
solidarité. Ainsi l’individu vit et exerce ses relations de solidarité et de fraternité propres à
ceux qui se savent relever d’une même ascendance. Cela signifie justement que la solidarité
africaine ne doit pas être perçue comme un principe global qui s’applique indifféremment à
tous les Africains. C’est une valeur qui caractérise la société africaine, mais dont l’application
est fonction de l’appartenance clanique ou lignagère. « Avec les membres encore vivants de
son lignage, le mortel se sait être un co-équipier sur lequel les autres peuvent compter, tandis
qu’en relation avec les ancêtres, le muntu (personne humaine) s’éprouve comme un être-
relais, comme un bourgeon terminal qui récapitule en lui le courant vital venant de Dieu par le
canal des ancêtres et, en même temps, comme responsable, pour sa part, de la transmission de
ce courant vital et du nom des ancêtres »1.
Toutes les sœurs à maman sont des mama nleki ou ma’nleki, mère cadette, ou mama
nkulutu ou ma’nkulutu, mère aînée, selon qu’elles sont cadettes ou aînées par rapport à la
maman d’Ego. Du côté paternel, il y a papa nleki (jeune frère à papa), papa nkulutu (frère
aîné à papa), et tata ou papa nketo (tante paternelle)2. La tradition veut que l’enfant ne
désigne pas son père et sa mère par leurs noms, par respect filial, tout comme les époux
recourent à une infinité d’adresses pour s’adresser l’un à l’autre, selon leur sensibilité, ou
encore en fonction de leur propre expérience conjugale3. Il est arrivé des cas où certains
enfants, en bas âge, ne connaissaient pas le nom de leurs parents. Un autre cas plus fréquent :
beaucoup de jeunes ignorent les noms des adultes de leur village, à cause de cet interdit relatif
à la désignation des adultes par leurs noms propres. Cela traduit une distance relative entre les
aînés et les plus jeunes, réprouve toute familiarité entre les adultes et les enfants en dehors des
cadres d’initiation ou d’éducation. Pourtant, malgré cette distance relative, les aînés
témoignent de beaucoup de tendresse à leur endroit, sans tomber dans une familiarité qui
ferait de ces jeunes gens des compagnons à égal niveau. Cette situation a fort évolué depuis
un certain temps.
Les enfants et les tout jeunes gens jouissent d’une liberté quasi-totale. Dans leur petite
enfance, ils sont objet de la tendresse des hommes adultes du village. Ils les mettent en
1
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 24.
2
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 23 ; A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p.
75-84. Les tantes maternelles sont des mamans à ego, tout comme les oncles paternels sont des papas à ego :
chacun se considère comme vraie maman ou vrai papa à ego, avec les mêmes droits et faveurs.
3
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 31.
117
confiance, tout en maintenant une distance relative pour éviter de tomber dans la familiarité.
Entre eux, les enfants entretiennent des relations d’amitié et de camaraderie. Cependant, les
aînés maintiennent les cadets dans une structure de domination, dans la mesure où ils ont
tendance à les soumettre et à les « utiliser » pour l’accomplissement de certains travaux, à leur
taille. Cette attitude s’inscrit dans le contexte de l’initiation qu’ils sont censés assurer à leurs
jeunes frères. La tradition ne considère pas cette formation comme des brimades. C’est plus
un accompagnement et un entraînement à l’endurance.
Quoi qu’il en soit, il existait diverses institutions, ou même certaines pratiques qui
préparaient les jeunes gens à jouer leur rôle dans la société. A travers ces pratiques se
transmettait, en partie, l’héritage culturel des groupes. Les jeunes gens s’en trouvaient
éduqués. Ils acquéraient des conduites conformes aux normes du groupe. A proprement
parler, il n’y a pas de doctrine complètement ou méthodiquement élaborée concernant la vie
sociopolitique ou magico-religieuse qui leur soient dispensée1, à l’exception de l’institution
Khimba2. Cependant, il a existé une forme d’initiation liée à la vie, pour les jeunes gens, à une
période de transition entre le célibat et le mariage.
Dans la pratique, on constate qu’entre dix et quinze ans, un jeune garçon ou une jeune
fille de l’Afrique traditionnelle avait déjà assimilé l’essentiel de la culture ancestrale vécue
par ses aînés. Sa présence au milieu des adultes, notamment dans l’apprentissage du métier et
du rôle social des hommes, pour le jeune homme, et l’assistance de la maman dans les tâches
domestiques et le ménage, pour la jeune fille, le (ou la) mettaient au parfum de la vie sociale3.
Toutefois, la société traditionnelle a connu des formes d’institutions plus ou moins
structurées, et à durée temporaire, qui ont servi de cadre d’initiation des jeunes gens à la vie
sociale. En effet, en plus des parents directs, il y avait d’autres personnes habilitées à initier,
au moment opportun, les jeunes garçons et les jeunes filles, candidats à une nouvelle fonction
ou à une étape de la vie qui les attendait. C’était, soit pour le mariage, soit pour une fonction
religieuse, soit pour être investi comme chef, soit comme guérisseur4. Cette formation était
l’objet principal de l’initiation traditionnelle classique.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 69.
2
Cf. L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba au Mayombe, 1936, p. 99.
3
Cf. P. KANYAMACHUMBI, La famille traditionnelle africaine : un paradigme sociopolitique très précieux,
dans Église-Famille ; Église-Fraternité. Perspectives post-synodales. Actes de la XXe Semaine Théologique de
Kinshasa du 26 novembre au 2 décembre 1995, Kinshasa, F.C.K., 1997, p. 45.
4
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 30 ; J. NSONDE, L’art Kongo : une vision du monde
complexe, p. 256 : Chez les Lâri, les Sundi et les Kongo de Boko existait le Nkita, une personne initiée à un
culte. Après une mort symbolique, le Nkita renaissait en possédant des dons de voyance et un statut particulier
d’intermédiaire ou de porte-parole privilégié des Bakulu.
118
De manière informelle, les garçons d’un même village et d’une même génération
passaient leurs journées dans une sorte de campement, Dikandu, dans la forêt. Ils y faisaient la
chasse, la cueillette. Ils en rapportaient le produit au village, le soir. Au cours de la journée,
les hommes adultes du village leur rendaient visite et leur apportaient à manger. C’est alors
qu’ils leur enseignaient diverses techniques réservées aux hommes. En réponse aux questions
des jeunes gens, les adultes les initiaient à la vie, selon les thèmes soulevés par leur curiosité.
Ils leur parlaient notamment des rapports avec les filles, des questions de mariage et des
enfants5. En d’autres termes, selon cette première formule, il n’y avait pas de programmation
de matières fixée à l’avance par une autorité compétente. Ceux qui étaient en période
d’initiation avaient des projets de vie et des questions relatives à l’organisation de la vie
conjugale et familiale, ainsi qu’à toutes les activités des adultes. Le séjour dans le Dikandu
leur donnait l’opportunité d’avoir des notions précises de ce qu’ils ne connaissaient que de
manière approximative, par le partage d’informations au niveau de leur génération. Leurs
initiateurs les formaient en fonction de toutes ces questions et leur apprenaient les techniques
de la chasse et d’autres travaux manuels.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p.68-71.
2
Cf. L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p. 11-264.
3
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 72-73 ; L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p.
19 : la Nzo Theko, à proprement parler, n’est pas un lieu d’initiation. C’est une petite hutte placée à l’écart du
village. Les femmes s’y retiraient, lorsqu’elles avaient des règles, pour ne pas souiller les autres aspects de la vie
sociale. Cependant, lorsqu’une jeune fille avait ses premières règles, on ne la conduisait pas dans la Nzo Theko.
Sa mère la conduisait plutôt dans la Nzo Kumbi, pour l'initiation à la vie conjugale.
4
Cf. TSHUNGU BAMESA, Le rôle de la communauté, p. 18.
5
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 69.
119
de l’accouplement d’un homme et d’une femme, ils diront Mokisa nketo (faire veiller une
femme), un euphémisme pour signifier que l’accouplement des personnes humaines ne se
réduit pas à l’union génitale. Il consiste à veiller dans le dialogue et le partage des idées
concernant la vie conjugale et familiale. C’est donc un acte qui se pose en ayant une
conscience éveillée. C’est le propre des adultes, et non des enfants.
A la fin de leur formation, ils pouvaient échanger entre eux au sujet de leurs premières
expériences de vie avec les filles. Ils en sortaient renouvelés et ils étaient conscients de passer
à un stade supérieur de la vie. A partir de ce moment, ils commençaient à participer
progressivement à la vie des adultes1. Au passage de l’âge d’enfance à l’âge adulte, après le
temps de la formation participée et intensive sur les éléments culturels de leur société, les
jeunes gens pouvaient désormais envisager la vie matrimoniale2.
Ceux qui avaient exprimé leur désir, y étaient donc reçus moyennant l’autorisation
expresse du chef auprès de l’initiateur. Les filles et les déments n’y étaient pas admis5.
L’exclusion des filles était due au fait que la société les considérait comme des êtres
naturellement faibles et fragiles. On ne pouvait donc pas les soumettre aux dures épreuves du
Kikhimba, même si, sur le plan mental, on ne pouvait pas les assimiler aux déments. De plus,
la répartition sexuelle des travaux et des activités sociopolitiques y jouait un rôle déterminant.
C’est ainsi que les filles avaient leur formule de ‘Kikhimba’, dans la Nzo kumbi, une espèce de
noviciat.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 71 ; L. BITTREMIEUX, La société secrètes des Bakhimba, p.
80.
2
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 103-104.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 73 ; L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p.
25 et passim : Khimba est un dérivé du verbe kimba ou kimba moyo qui signifie « être courageux », « être
vaillant de cœur », « supporter ». Le Kimba ou le Kikhimba est, par essence, une initiation secrète, une
association temporaire, ayant des rites occultes et des observances superstitieuses, pour la formation et la
probation des jeunes gens, la lutte contre les ensorceleurs, et l’amusement des concitoyens. Voir aussi VUADI
VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 32. Vuadi Vibila situe les rites de Kikumbi et de Kikhimba dans la
période de transition entre le célibat et le mariage.
4
Cf. L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p. 31.
5
Cf. L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p. 29.
120
gens en veille, au moment où ces ensorceleurs sont sensés mener leurs actions maléfiques. Il
fallait organiser des fêtes au cours de longues soirées récréatives agrémentées par des groupes
organisés. Celui des Khimba s’y prêtait bien. En outre, l’institution Khimba offrait une
opportunité à l’accomplissement des travaux de reconstruction des villages. En effet, le
Khimba permettait de rassembler les jeunes gens, dont la discipline et l’endurance favorisaient
la construction des chimbeckes plus convenables, selon les termes de Bittremieux1. Leur
formation se déroulait dans un campement, Divuala, comprenant le Diyowa, sanctuaire du
Thafu, et la cour de la résurrection, Nlembe ou Lemba2. C’était une école et un conservatoire
de toutes les disciplines de l’esprit (médecine, biologie, psychologie, droit, histoire,
géographie, philosophie ou rhétorique, etc.). Cette institution était intimement liée à la
surveillance de l’ordre social et du monde. Avec la disparition du cadre philosophique et
cosmogonique Kongo indépendant, à la suite de l’irruption de phénomènes extérieurs (la traite
négrière, les progrès Ŕ même ambigus Ŕ de l’évangélisation, la colonisation), cette institution
ne pouvait pas survivre. Quelques éléments de survivance ont été constatés chez certains
peuples qui s’y adonnaient encore de manière clandestine3. C’est encore là l’œuvre de la
politique coloniale et même de la pastorale missionnaire de l’époque qui, au nom de la
doctrine chrétienne ou d’une interprétation « subjective » de l’Évangile, pratiquait le
« ratissage culturel » en déclarant sataniques ou démoniaques les manifestations culturelles et
les productions artistiques des autochtones4.
En effet, durant le séjour au camp initiatique, le jeune garçon s’exerçait à la culture des
qualités, des attitudes, des comportements et des actions à réaliser pour devenir un adulte
1
Cf. L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p. 32-33.
2
Cf. L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p. 35-40 ; J. NSONDE, L’art Kongo : Une vision du
monde complexe, p. 257: Le Lemba représente, avec divers contenus, l’institution principale Ŕ aujourd’hui
pratiquement disparue Ŕ dans la majorité des communautés Kongo, de la côte atlantique Vili ou Woyo jusqu’aux
pays Bembe et Sundi.
3
Cf. J. NSONDE, L’art Kongo : Une vision du monde complexe, p. 257.
4
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 33.
5
L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p. 99.
6
Cf. L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p. 200-201.
121
Comme pour le garçon, la fille commence son éducation auprès de sa mère, dans la
première phase de socialisation. Dans sa petite enfance, elle bénéficie aussi de l’attention de
son père. Cette première phase va de l’enfance jusqu’aux environs de dix ans. Dans la
deuxième phase, la fille est éduquée exclusivement par sa mère et les femmes du village. En
réalité, il n’y a pas de distinction nette entre les deux phases, d’autant que la fille accompagne
sa mère et l’aide dans les travaux de ménage et des champs, au fur et à mesure qu’elle grandit.
A partir du moment où elle acquiert une autonomie de déplacement, et que commence à
s’éveiller en elle la raison, elle se met à la disposition de sa mère et des femmes du village,
pour les aider dans les tâches qui sont à sa mesure. Elle apprend ainsi, dès son jeune âge, les
techniques et les activités réservées aux femmes3.
A l’apparition des premières menstruations, la jeune fille est conduite par sa mère à la
Nzo Kumbi4, maison d’initiation pour les jeunes filles. La fille y fait sa préparation spécifique
1
J. NTEDIKA KONDE, Une mobilisation totale pour l’œuvre éducative et pour l’émergence d’une Église-
famille en l’an 2000 en Afrique, dans L’éducation de la jeunesse dans l’Église-Famille en Afrique. Actes de la
XXIe Semaine Théologique de Kinshasa. Du 22 au 28 novembre 1998, Kinshasa, F.C.K., 2001, p. 394. Voir
aussi MWILA MAVINGA, Un rite d’initiation Yombe : Le Kikumbi, dans Cahiers des Religions africaines, 15
(1981) n°29, p. 69 ; MPIANGU di NZAU, Les aspects pédagogiques de l’initiation de la jeunesse dans la
société traditionnelle : le rôle de la communauté, dans L’éducation de la jeunesse dans l’Église-Famille en
Afrique. Actes de la XXIe Semaine Théologique de Kinshasa. Du 22 au 28 novembre 1998, Kinshasa, F.C.K.,
2001, p. 37. Mpiangu précise que pendant la période de l’initiation, les jeunes apprennent les bonnes manières
(respect des aînés, des morts), des métiers (poterie, pêche, chasse, tissage, vannerie, métier de forgeron). Ils
acquièrent aussi des connaissances élémentaires et pratiques sur la médecine traditionnelle. Ils apprennent
l’endurance et la ténacité.
2
Cf. J. NTEDIKA KONDE, Une mobilisation totale, p. 395.
3
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 31 ; A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p.
72 ; J. VAN WING, Études Bakongo, p. 227.
4
Cf. L. BITTREMIEUX, La société secrète des bakhimba, p. 19 : la Nzo Kumbi est la case où une ou plusieurs
filles nubiles, peintes en Tukula, poudre rouge, font une espèce de noviciat avant le mariage ; NGIMBI
BAMWENEKO, Initiation des filles à la dextérité manuelle et au savoir-faire, dans l’Éducation de la jeunesse
dans l’Église-Famille en Afrique. Actes de la XXIe Semaine Théologique de Kinshasa. Du 22 au 28 novembre
122
au mariage. Elle y est internée durant quatre semaines. Cet internement prévoit trois sorties
par jour, pour le bain rituel qui consiste à passer le corps de la jeune fille à la couleur rouge,
Tukula, extraite de l’écorce de l’arbre Nkula. L’initiation proprement dite portait sur les
pratiques sexuelles et le comportement de la femme vis-à-vis de son mari1. Par rapport à la vie
conjugale et les relations avec son futur mari, la jeune fille est initiée à considérer celui-ci
comme l’un de ses fils. Elle est « initiée à découvrir le caractère, les goûts, les faiblesses, les
qualités et les besoins du mari, ce qui lui fait plaisir au point de vue du caractère, des attitudes
et du comportement qu’elle-même lui montre »2.
La fille en séjour à la Nzo Kumbi, en compagnie de ses amis, sous l’œil vigilant d’une
vieille (la mère initiatrice), passe ses journées en s’adonnant à la tresse des nattes, des paniers
et à la vannerie ou à la poterie. Elle fabrique également de l’ocre rouge qui sert à enduire son
corps3. Son fiancé et les autres jeunes gens, sur autorisation de la mère initiatrice, pouvaient
passer certaines nuits dans la case d’initiation. Ils étaient alors sommés d’observer la
continence radicale et la discipline totale, sous peine d’être disqualifiés et hués4. A l’issue de
son internement, la jeune fille était comme née de nouveau. Elle perdait la neutralité qui
caractérisait la phase de la première enfance et une partie de la deuxième enfance. Après ces
phases, précisément après les premières menstrues, la fille était dans l’obligation de connaître
ses limites, ses droits et ses devoirs5.
Les rites et les cérémonies d’initiation des jeunes filles yombe manifestaient la volonté
de transmettre certaines valeurs en vigueur dans la culture yombe. Ces valeurs, pour autant
qu’elles fussent respectées et mises en pratique, maintenaient le niveau culturel de la société,
et contribuaient à l’équilibre de la vie au niveau du groupe conjugal, et même dans les
alliances scellées entre les familles. Il s’agit essentiellement de : l’hygiène au foyer et
l’hygiène corporelle, l’habileté artisanale, la musique, l’esthétique, la solidarité, la virginité, le
sens du sacré et du sacrifice, la maternité et la discipline6.
1998, Kinshasa, F.C.K., 2001, p. 103. Pour Ngimbi Bamweneko, Nzo-Kumbi se traduit littéralement « case de la
fille nubile ».
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 72 et passim. Par rapport à l’initiation aux pratiques
sexuelles, A. Doutreloux signale qu’il était essentiellement question de certains tabous, dont l’interdiction des
rapports sexuels en savane ou en forêt, à même le sol ou en public. Toute contravention à ces prescriptions était
punie par l’esprit Mbumba : la femme était atteinte de gonflement du ventre. L’homme pouvait mourir dans un
bref délai. Les enfants de la femme mariée pouvaient être frappés par la faute de leur mère, ou même son mari
légitime, au cas où elle avait eu ces relations prohibées avec quelqu’un d’autre que son mari, dans la forêt ou à
même le sol. D’après le témoignage d’A. Doutreloux, la société yombe attribue la liberté actuelle des mœurs des
jeunes filles et jeunes femmes, le malheur de certains ménages et la mort d’hommes jeunes à la négligence du
rite essentiel de la Nzo a Kumbi, et à l’ignorance des règles imposées par cette initiation. Voir aussi VUADI
VIBILA, femmes et réflexion théologique …, p. 34. Vuadi assimile le rite d’initiation Kikumbi des filles à celui
de Kikimba des garçons. Elle évalue la durée de cette initiation entre deux et cinq semaines. D’après Vuadi,
l’objet du Kikumbi et du Kikimba est l’apprentissage des mythes de la création, des tabous et interdits, des
coutumes et sagesse des Anciens, de l’éthique de la vie conjugale.
2
NGIMBI BAMWENEKO, Initiation des filles, p. 107.
3
Cf. NGIMBI BAMWENEKO, Initiation des filles, p. 103 ; L. BITTREMIEUX, La société secrète des
Bakhimba, p. 206. Bittremieux rapporte, par ailleurs, que la fille internée à la Nzo Kumbi était tenue au repos
complet.
4
Cf. NGIMBI BAMWENEKO, Initiation des filles, p. 104.
5
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 34.
6
Cf. NGIMBI BAMWENEKO, Initiation des filles, p. 104.
123
Dans le cadre de la vie conjugale, il existait une initiation à l’esprit Dilemba pour les
couples qui voulaient faire partie d’une confrérie des gens mariés désireux de vivre en paix,
dans leur ménage3. Ils se soumettaient à des rites spéciaux, et observaient certains tabous. Ils
s’engageaient également à éviter toute attitude ou tout comportement susceptible de créer le
désaccord au foyer. Le mari qui a institué le nkisi Dilemba (fétiche de l’esprit Dilemba) pour
son foyer, porte au bras l’anneau de ce fétiche, et à la ceinture le croissant du Dilemba4. Il
ajoutait à son nom un pseudonyme lié à son engagement à l’esprit Dilemba.
manière à le protéger contre les actions malveillantes des sorciers. Aussitôt après la cérémonie
de consécration, la mère n’est plus autorisée à serrer la main de la personne qu’elle salue. A la
naissance du bébé jusqu’à un certain âge, ses cheveux Ŕ les cheveux du nouveau-né Ŕ ne
doivent pas être peignés. A cela s’ajoute beaucoup d’autres interdits. Sans doute voyait-on
dans le contact de la mère avec les autres membres de la communauté une brèche permettant
d’atteindre l’enfant qui est dans le ventre de sa mère. Cela signifie en même temps que le
Yombe considérait l’être conçu dans le sein maternel comme un enfant. C’est ce qui explique
son désaccord vis-à-vis de l’avortement. Même lorsque celui-ci est involontaire, la tradition le
considère comme un malheur dont on doit s’exorciser. N’est-il pas venu le temps d’instituer
un cadre de formation susceptible d’aider le Yombe à circonscrire les vraies causes de
mortalité infantile qui peuvent être internes ou externes par rapport au couple lui-même, pour
ainsi envisager des solutions adéquates, plutôt que de s’arrêter aux éventuelles causes
extérieures ?
Quoi qu’il en soit, on peut voir à travers ces diverses formes d’initiation, une
aspiration profonde à des structures de socialisation de la personne humaine. Les Yombe ne
disent-ils pas « Mwana leze kasika mviosi, va munu kakata ka wilu (un petit enfant siffle-t-il,
c’est qu’il l’a entendu de la bouche d’un adulte) » ? Tout s’apprend, et on l’apprend de
quelqu’un d’autre. Pour les Yombe, « le travail d’enseigner profondément quelqu’un, de
l’éduquer vraiment, Dieu l’a déjà fait (en le créant) ; l’homme, l’enseignant, ne fait que
compléter, fignoler, comme rincer le linge déjà lavé par Dieu »1. C’est pourquoi ils disent :
« Longa-longa kilonga Nzambi, mutu di moyo sasula », littéralement « Enseigner, enseigner
cela Dieu l’a fait, à l’homme qui a l’âme de compléter » ou encore « Kamba-kamba kikamba
Nzambi, mutu di moyo sasula (Dire, dire cela Dieu l’a fait, à l’homme qui a l’âme de
compléter) ». Pour Nzuzi Bibaki, ce proverbe veut souligner que dans l’éducation des gens, le
rôle principal revient à Dieu. L’homme n’y collabore que pour clarifier ce qui a déjà été fait.
Car « Nzambi, le créateur de l’homme, est le seul vrai éducateur de l’homme, il faut donc
l’écouter avec docilité et humilité »2.
A notre avis, ce proverbe, tout en soulignant la primauté du rôle du Dieu créateur dans
l’éducation de la personne humaine, veut mettre en relief la part de l’homme dans
l’accomplissement de cette tâche. Certes l’homme doit s’ouvrir au Créateur pour déceler sa
volonté, mais il devra y mettre sa part, d’autant plus que le Créateur l’a doté d’une
intelligence ou une raison susceptible de l’aider à parachever ce que Dieu a commencé en lui.
La mise en œuvre des institutions destinées à l’éducation et à la socialisation de la personne
humaine se situe dans le prolongement de l’œuvre du Créateur, et donne sens à ce proverbe
yombe qui met en relief la part de Dieu et celle de l’homme dans l’œuvre de l’éducation. Le
danger de l’interprétation de Nzuzi Bibaki est de minimiser la tâche de l’homme face au grand
travail déjà réalisé par Dieu. Par contre, la centralité du rôle éducateur de Dieu montre que
chez les Yombe, toutes les activités humaines ont leur source en Dieu, tout comme le mariage
a été voulu par Dieu. Par conséquent, la part de l’homme doit être interprétée comme une
1
NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 131.
2
NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 132.
125
réponse humaine au devoir qu’il a reçu de Dieu. L’homme est ainsi collaborateur de Dieu
dans l’œuvre de l’éducation tout en ce qui concerne le travail de transformation du monde
créé. N’est-ce pas dans ce sens que le Yombe peut comprendre l’ordre de la domination ou du
développement du cosmos que Dieu a donné à l’homme, selon le premier texte de la création
(Gn 1,28) ?
Les Yombe ont une telle conscience de la part de l’homme dans l’œuvre d’éducation
qu’ils ont toujours mis en place des structures de socialisation. Cela donne sens aux
recherches et aux réalisations de sciences de l’homme comme une contribution de l’homme à
l’œuvre créatrice de Dieu. Nzuzi Bibaki y revient lorsqu’il parle de la collaboration de
l’homme à l’œuvre de Dieu, en invoquant le proverbe : « Nzambi ulamba kwanga, betu batu
kidiwulu (Dieu a préparé le ‘kwanga’ (le pain de manioc), nous les hommes le mets
accompagnateur (ou l’accompagnement) »1. Cela signifie que, même si c’est Dieu qui fait le
travail le plus dur, le plus exigeant et le plus durable, les hommes, à leur tour, doivent
apporter leur contribution. Dans ce proverbe apparaît l’idée de collaboration « Dieu-homme »
dans la création. Cependant l’action de Dieu reste la plus importante et la première. Le
Yombe ne préconise donc pas la passivité de l’homme face à un Dieu qui ferait tout pour lui.
Il ne pratique pas la politique de Bilambu kala (les précuits ou même les déjà-cuits).
Comme on le voit, la société yombe avait plusieurs types d’initiation, dont l’objet était
l’amélioration de sa situation sociale et la stabilisation du groupe. Pour tout problème
concernant le groupe conjugal, les deux époux étaient associés dans la recherche des
solutions. Les enfants étaient également impliqués, d’une manière ou d’une autre.
1
NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 83.
126
l’adultère, tout en lui suggérant les moyens de ne pas se faire prendre. C’est par le ndwenga
que les initiés de Kimba acquièrent les techniques matérielles enseignées pendant la période
d’initiation1.
Dans la catégorie des personnes n’ayant pas de nzayulu figurent aussi les enfants qui
n’ont pas encore atteint l’âge de la raison. Ils ne peuvent pas être admis dans les camps
d’initiation traditionnelle. Le nzayulu est aussi un élément qui distingue l’être humain de
l’animal. Celui-ci a plutôt le ditsula, l’instinct.
Par ailleurs, toute approche de l’initiation en milieu yombe ne peut occulter la part
importante de la divinité, d’autant plus que Dieu, selon l’interprétation de Nzuzi Bibaki,
détient la part la plus importante. Mais le Dieu des Yombe nous est connu aujourd’hui, non
pas à partir des documents écrits, des lieux saints ou d’un art religieux, comme c’est le cas des
cultures de tradition écrite, mais à partir des noms, surtout les noms théophores, certaines
prières, les rites, les devinettes, les proverbes, les contes, les mythes ou même l’attitude
morale religieuse3. Cela est d’autant plus vrai qu’aujourd’hui il est presqu’impossible de
parler d’une religion traditionnelle yombe. A ce sujet, A. Doutreloux affirme qu’il n’existe
plus que des souvenirs plus ou moins confus, bien que de réelles survivances se décèlent chez
les femmes qui ont encore reçu, dans une certaine mesure, l’éducation traditionnelle. Il y a
aussi quelques éléments essentiels de cette religion dans les traditions et souvenirs touchant
l’organisation sociopolitique4. En réalité, cela a toujours caractérisé le peuple Kongo, dont le
Yombe constitue une souche. En effet, chez les Kongo, Nzambi Phungu (Dieu tout-puissant),
le Dieu créateur, est concrètement absent du quotidien. Aucun culte particulier ne lui est
rendu. On n’évoque son existence que pour rappeler son rôle dans la genèse de toute chose.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 236.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 236.
3
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 62.
4
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 211.
127
Ils reconnaissent que Ngoma Bunzi, nom propre de Dieu créateur, est Dieu tout-puissant,
Nzambi Phungu, absolument bon, Être transcendant régnant en haut1.
Les Yombe admettent que Dieu, Nzambi, est l’Unique, l’Inaccessible, le Grand Chef
qui, du haut de son « ciel-empyrée », domine tout, autant le bien que le mal, les puissances
supérieures, les génies, les fétiches, sur lequel la magie n’a pas de prise. Le Nzambi n’est
jamais localisé dans un objet matériel, ni représenté par une image2. Les Yombe se soucient
très peu de l’intervention de Dieu dans les événements ou dans les agissements des mortels.
Selon eux, Nzambi laisse faire. Il n’intervient que pour octroyer quelques rares bienfaits ou
pour appeler les hommes à Lui3. Car il a donné toutes ses instructions aux ancêtres qui les
font respecter par les humains.
Pourtant les Bayombe prennent Nzambi à témoin lorsqu’ils posent des actions
d’envergure, notamment dans les cas où ils sont appelés à donner des témoignages graves au
cours d’une palabre. Une fille qui se sent obligée de céder à la violence d’un séducteur, prend
Ngoma Bunzi à témoin. A ce sujet, A. Doutreloux écrit : « La croyance générale en un Être
Suprême fournit au Yombe l’explication ultime, nécessaire et suffisante, aux problèmes
fondamentaux, origine de la vie et de la mort, de la sagesse des Anciens et de leurs lois, des
forces qui jouent dans l’univers (…). Cette croyance inspire un sentiment de dépendance et
devient enfin normative lorsque l’homme se sait observé, jugé et éventuellement puni par
Nzambi ou Ngoma Bunzi »4.
Tout en admettant que Nzambi Phungu est l’Être Suprême, Absolu, Bon, Créateur et
Maître Souverain de tout ce qui existe en dehors de Lui, les Yombe estiment que Nzambi a
légué ses pouvoirs aux causes secondaires, aux Bikinda bi tsi, génies transcendants,
personnifiant les forces de l’univers, aux Khita, satellites ou envoyés des Bakisi, et au
Dilemba, bon fétiche du mariage. Le Lemba garantit la survie de la société dans son
ensemble. Il légitime accessoirement les dignitaires politiques par l’intermédiaire du prêtre
Tomi5. Ce sont les Bakisi ba Tsi qui régissent directement le monde et toute la société, tant au
niveau des institutions publiques qu’à celui de la vie privée des individus. L’efficience directe
du Nkisi Tsi consistait originairement dans sa suzeraineté, dont relevait chaque dynastie des
chefs coutumiers véritables. C’est ainsi que l’initiation du chef coutumier était faite en
référence directe avec le monde des ancêtres, sous l’égide des Bakisi ba Tsi. Ceux-ci
1
Cf. J. NSONDE, L’art Kongo : une vision du monde complexe, p. 256 ; A. DOUTRELOUX, L’ombre des
fétiches, p. 211-212 ; L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p. 152 : le mot Bunzi est employé
anciennement comme nom propre de Nzambi, désignant aussi le seul Grand Nkisi ; NZUZI BIBAKI, Le Dieu-
Mère, p 73 : Nzambi Phungu utuvanga tsuki ayi nzala (Dieu Gorille (très fort) nous a créés cheveux et orteils),
pour signifier que Dieu a créé l’homme tout entier, jusque dans les moindres détails.
2
Cf. L. BITTREMIEUX, La société des Bakhimba, p. 133 ; NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle
de la vie, p. 52 ; NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 74.
3
Cf. L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p. 184 ; NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le
cycle de la vie, p. 52.
4
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 214. NTAMBU NDAMBI KAUBIKISANGA, Le cycle de la vie,
p. 52.
5
Cf. L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p. 189-190 ; A. DOUTRELOUX, L’ombre des
fétiches, p. 214-215 ; J. NSONDE, L’art Kongo : une vision du monde complexe, p. 256-257.
128
assuraient la prospérité matérielle : fertilité des champs (pluie), santé du corps, succès dans les
entreprises. Ils régissaient aussi tout le mécanisme qui assurait la préparation au mariage et en
dehors du mariage1. J. Nsonde va plus loin en présentant les Bakulu, ancêtres, comme des
vraies divinités, des intercesseurs investis de la puissance suprême2. Il est vrai que les Bakulu
étaient des intercesseurs auprès des mortels, et qu’ils les surveillaient et les protégeaient, tout
comme ils les bénissaient ou les punissaient en fonction de la qualité des actes que les mortels
posaient. Cependant le respect que les mortels avaient vis-à-vis des Bakulu ne fait pas d’eux
des divinités. Les Yombe ne connaissent d’ailleurs pas de culte des ancêtres en dehors des
gestes que l’on pose lors de certaines cérémonies importantes : verser un peu de vin sur le sol
ou sur la tombe d’un défunt pour l’honorer ou obtenir son accord sur une décision à prendre
ou un projet à réaliser.
Tout comme pour Nzambi, il n’existait pas de culte organisé à l’égard des Bakisi.
Cependant, il y avait des rituels inspirés du culte de Mbumba, dont les maîtres d’initiation
faisaient usage dans le Kikhimba et le Kikumbi. A cet égard, c’est l’esprit Mbumba qui
présidait à l’initiation des jeunes filles et, avec le Kinda propre à chaque domaine, à
l’initiation des jeunes gens des deux sexes dans le Kimba3.
Nous pouvons le constater, la notion de famille est si incrustée dans la culture négro-
africaine que l’Africain « pense et parle souvent de la divinité, des esprits, des forces de la
nature, des êtres inanimés …, comme d’êtres humains ayant leur personnalité, leur famille,
leur descendance »4. L’univers yombe constituait un monde uni où les humains, non-trépassés
et trépassés5, et les esprits étaient continuellement en interaction. Toutes ses activités
sociopolitiques étaient marquées par la présence active et intense des esprits de la terre, et des
ancêtres.
En pratique, l’organisation sociale chez les Yombe se focalise sur le lien familial, dont
la maison, Nzo, constitue la structure permanente, à la fois virtuelle et physique. La famille
foyer, constituée des époux et de leurs enfants, se forme à partir des alliances entre deux
familles. Celles-ci regroupent tous les consanguins, c’est-à-dire ceux qui descendent d’une
ancêtre commune par les femmes, et qui constituent une hiérarchie interne au sein du
lignage6. Cette hiérarchie interne s’exprime par le rapport de force qui régit les relations entre
entre les hommes et les femmes, ainsi que celles des aînés par rapport aux cadets. Les aînés
ont la charge de leurs cadets : ils les initient et les accompagnent dans les exercices de
socialisation. Les cadets, quant à eux, doivent respect, considération et obéissance à leurs
aînés. L’initiation représentait un véritable apprentissage : les jeunes gens étaient formés à la
vie sociale et matrimoniale. Les chefs des familles et les responsables des différentes
1
Cf. L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p. 186.
2
Cf. J. NSONDE, L’art Kongo : une vision du monde complexe, p. 256.
3
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 217.
4
L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p. 118.
5
Il est plus convenable de parler des non-trépassés et des trépassés, plutôt que des vivants et des trépassés, car
pour les Yombe, comme pour tous les Africains, les trépassés sont vivants. Ils vivent dans le monde des
Ancêtres, et sont continuellement en interaction avec ceux qui vivent encore sur la terre.
6
Cf. I. NDAYWEL E NZIEM, Histoire du Congo, p. 34.
129
institutions étaient initiés de manière à pouvoir entrer en dialogue avec le monde supranaturel.
Ils devenaient des intermédiaires entre les non-trépassés et les trépassés. La sécurité morale et
psychologique du Yombe dépendait donc de la qualité de ses relations avec le monde de l’au-
delà (des ancêtres) et celui des esprits. Pour être à la hauteur de ce mouvement, il devait non
seulement être initié, mais surtout avoir la maîtrise des lois et des principes qui régissent ces
différents rapports. Le Yombe les apprend depuis la maison de ses parents, dès sa petite
enfance, grâce aux instructions de ceux-ci, et des adultes de son entourage immédiat. C’est
dans les campements d’initiation qu’il les approfondit.
Bien plus tard, une autre rupture surviendra avec le mouvement de l’authenticité prôné
par le régime de Mobutu, alors président du Mouvement Populaire de la Révolution (M.P.R.).
Ce courant a été comme un coup de massue à l’effort de redressement moral initié par les
Églises chrétiennes, après la rupture avec les anciennes structures de la socialisation. La
suppression des Mouvements d’Action Catholique par la vague de l’ « Authenticité » initiée
par le premier congrès du M.P.R. (21-23 mai 1973) appelait une réflexion au niveau de
l’Église. Celle-ci était privée de ses moyens d’encadrement de la jeunesse. On s’est retrouvé
devant un vide, voire même un chaos, du point de vue de l’encadrement de la jeunesse et de la
socialisation de la personne humaine, en général. C’est alors que l’on pouvait davantage
apprécier les apports de l’évangélisation et de la colonisation au processus de socialisation du
Yombe, en dépit des phénomènes de marginalisation de la culture locale. L’étatisation des
institutions sociales et ecclésiales a aussi permis d’évaluer le degré de maturité humaine et
chrétienne des « Produits » de l’évangélisation coloniale et postcoloniale. De nombreux
fidèles se sont sentis « libérés » des « chaînes » de la morale et des contraintes de l’Église
catholique. Ils ont de nouveau versé dans le concubinage et la polygamie, dans la pratique de
la corruption et du clientélisme. Cette situation n’a presque pas changé jusqu’à présent. Il est
1
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 33.
130
1
Cf. C.E.C, L’Église à l’aube de l’indépendance. Actes de la VIe Assemblée plénière de l’Épiscopat du Congo
(20 novembre Ŕ 2 décembre 1961), Léopoldville, Éd. du Secrétariat général de l’Épiscopat, 1961.
131
Introduction
En fait, l’État avait intérêt à se servir des Églises pour avoir la mainmise sur les
indigènes, puisque, selon ce ministre des Colonies, « seul un sentiment religieux, plus élevé,
mais aussi profond, paraît capable de remplacer ces influences traditionnelles et d’amener la
moralité indigène à un plan supérieur »2. A toutes les étapes de son histoire, le peuple
congolais en général et le peuple yombe en particulier seront continuellement soumis au crible
des religions et de multiples Églises au point de marquer non seulement l’organisation sociale
et familiale, mais même le système éducatif. Il est vrai qu’au départ l’Église catholique avait
la primeur. L’Église protestante avait plutôt la réputation de religion « suspecte » et
« subversive ». Elle était marginalisée. Cependant elle a aussi connu une trajectoire semblable
à celle de l’Église catholique et était engagée dans un processus de fédéralisation des Églises
en place. Il y a également l’Église kimbanguiste. Celle-ci s’inscrit dans la ligne d’un
mouvement politico-religieux dans la perspective de l’émancipation du peuple indigène. Le
kimbanguisme Ŕ tout au départ du moins Ŕ est une religion chrétienne issue du protestantisme
solidement enracinée dans le Mayombe, à côté de l’Église catholique. L’émergence des
Églises de réveil est un phénomène récent qui prend surtout de l’envergure dans les
agglomérations naissantes. Leur implantation dans les villages est plutôt timide.
Généralement les populations conditionnent leur adhésion par la mise en place des écoles et
des hôpitaux, comme l’ont fait les Églises mères (catholique, protestante et kimbanguiste).
1
I. NDAYWEL E NZIEM, Histoire du Congo, p. 146.
2
I. NDAYWEL E NZIEM, Histoire du Congo, p. 146.
132
L’absence d’un culte à Dieu, Nzambi, n’est pas synonyme de manque de croyance en
une divinité ou de manque de religion. A. Doutreloux affirmait déjà qu’il pouvait repérer de
réelles survivances de la religion traditionnelle chez les femmes qui recevaient encore
l’éducation traditionnelle, et que les éléments essentiels de cette religion étaient perceptibles
dans les traditions et les souvenirs touchant l’organisation sociale1. Le témoignage de certains
ministres des Colonies confirme également cette religiosité des autochtones. Pour Nzuzi
Bibaki, l’absence d’un culte explicite directement adressé à Dieu ou même d’objets ou de
documents sur Dieu, est compensée, dans la culture orale, par l’usage multiple du nom de
Dieu et les allusions au monde des esprits et de la divinité2. Outre les noms théophores et
certaines prières, rites et devinettes, plusieurs proverbes yombe mettent en relief non
seulement l’existence, mais aussi l’agir de Dieu dans la vie et l’organisation sociale des
Yombe. A cet effet, Nzuzi Bibaki en est arrivé à justifier son recours à quelques proverbes sur
Dieu par l’usage abondant de ces proverbes dans la vie des Yombe. Selon lui, cet usage répété
des proverbes centrés sur Dieu exprime une réalité profonde de la vie de tous les jours. A titre
d’exemple, il cite quelques-uns qui sont d’un usage très fréquent : « Nzambi kalekanga ko
(Dieu ne dort pas) ; Vuna mutu, kavuni Nzambi ko (trompe l’homme, ne trompe pas Dieu) ;
Nzambi uvata zitsola zyandi, dya batu (Dieu a cultivé ses champs, les hommes en mangent les
fruits) ; Nzambi ibika bakulu (Dieu qu’ont laissé nos ancêtres), etc. Chez les Yombe,
continue-t-il, ces proverbes font partie des cérémonies qui accompagnent les étapes
importantes de la vie traditionnelle : naissance, mariage, jugements du tribunal coutumier,
funérailles, etc. »3.
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 211.
2
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 62.
3
NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 65-66.
4
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 34.
5
Cf. I. NDAYWEL E NZIEM, Histoire du Congo, p. 146.
133
En dépit de certains changements survenus avec l’avènement des Églises de réveil, les
statistiques révèlent encore aujourd’hui une supériorité numérique des catholiques par rapport
aux fidèles d’autres Églises. A titre d’exemple, nous rapportons les statistiques du diocèse de
Boma de 2005 et 2006.
Statistiques 20051
Population/ Population/
Recensement Recensement Catholiques Non Autres Non
Zones de santé / Diocèse Boma
Catholiques Chrétiens Chrétiens
Boma et Bas-
Fleuve
Statistiques 20062
Population/ Population/
Recensement Recensement Catholiques Non Autres Non
Zones de santé / Diocèse Boma
Catholiques Chrétiens Chrétiens
Boma et Bas-
Fleuve
1
SECRÉTARIAT-CHANCELLERIE, Le diocèse de Boma 1999-2004. Document préparé en vue de la visite ad
limina du mois d’avril 2005, Boma, Éd. du Secrétariat-Chancellerie, 2005, p. 10-11.
2
SECRÉTARIAT-CHANCELLERIE, Statistiques 2006. Document non publié, consulté au secrétariat-
chancellerie du diocèse de Boma. Les chiffres sont une estimation à laquelle on a ajouté 25%. Le diocèse de
Boma couvre l’ensemble du Mayombe et de la région côtière habitée par les Bakongo de Boma, les Woyo et les
Solongo. Les zones de santé de Boma et du Bas-fleuve comprennent également certaines populations du diocèse
de Matadi.
134
chrétiens non catholiques1. Cette présence massive des chrétiens influence fortement le
comportement des Bayombe dans leur organisation sociale. De plus, la doctrine de l’Église
catholique y a fait un pas de plus, bien que l’expérience de tous les jours manifeste des failles
qui témoignent d’un enracinement évangélique peu profond. Néanmoins cette première
évangélisation a permis de donner des orientations à bon nombre de personnes, de sorte
qu’une forme d’émulation a pris forme, selon qu’on est catholique, protestant, kimbanguiste.
Pendant tout un temps, les alliances matrimoniales se faisaient rarement en dehors de la
confession religieuse des parents des fiancés. On pouvait observer des familles quasi
protestantes et des villages entièrement protestants ou kimbanguistes. L’orientation scolaire
des enfants se faisait aussi à l’intérieur de la confession religieuse des parents, de sorte que
lorsque de nouvelles Églises ont cherché à recruter des adeptes, l’implantation des écoles et
des hôpitaux leur a été présentée comme critère décisif. Le recrutement du personnel dans les
écoles et dans certaines entreprises était aussi influencé par ce critère d’appartenance à
l’Église qui avait initié l’école ou qui avait une plus grande influence sur l’entreprise de
recrutement.
1
Cf. J. B. MAVUNGU KHOTO (Mgr), La CEVB comme « Khanda tsisi ». L’expérience du diocèse de Boma.
Texte (non encore publié) présenté lors de la 27 e Semaine Théologique de Kinshasa à l’UCC, février 2011.
135
configuration au projet catéchétique mis en œuvre par les missionnaires. De la même manière
qu’il y avait un chef du village pour la modération des aspects sociopolitiques du village, ainsi
le catéchiste (Nlongi) était responsable de son village et de toute une contrée de 1000 à 2000
habitants pour l’organisation de la vie spirituelle et des activités pastorales, au titre
d’auxiliaire du missionnaire1.
Toujours est-il que très tôt l’évangélisation s’est avérée superficielle au regard de la
flambée périodique de croyances et de pratiques dites païennes. En effet, on a observé la
résurgence du mouvement Babongo qui imposait l’absorption d’un breuvage pour la détection
et l’extermination des Bandoki (Sorciers). Un autre mouvement « païen » fut le mouvement
Tsusu Mayangi qui, par ses pratiques, ses méthodes et ses objectifs, s’apparentait au
mouvement Babongo. Mieux structuré que ce dernier, le mouvement Tsusu Mayangi installait
un nkenge (féticheur) et un dibundu (animateur) dans chaque village. Leurs adeptes étaient
intraitables vis-à-vis des chrétiens2. Pour contrer ces mouvements et dissuader les chrétiens
d’y adhérer, les missionnaires excluaient des sacrements les chrétiens qui avaient pris le
breuvage de Babongo, les invitaient à assister à la messe dehors, le dimanche, et à se faire
inscrire en semaine. De plus, les missionnaires profitaient de ces instructions pour montrer
l’horreur des péchés invétérés dans la région : le travail du dimanche, le concubinage, l’entrée
au Nzo kumbi (case initiatique des jeunes filles), la croyance aux nkisi (fétiche, esprit) et aux
ndoki (sorciers). Ils imposaient une rétractation publique aux défaillants.
1
Cf. NTEDIKA KONDE, Diocèse de Boma : Kangu au cœur de la mission du Mayombe, dans C.E.Z., L’Église
catholique au Zaïre : un siècle de croissance (1880-1980). V. 1, Kinshasa, Éd. du Secrétariat de l’Épiscopat,
1981, p. 148-149.
2
Cf. NTEDIKA KONDE, Diocèse de Boma : Kangu au cœur de la mission du Mayombe, p. 153-154.
136
Comme on le voit, aucune réflexion en profondeur n’avait été menée autour de tous
ces phénomènes. L’accent a plutôt été mis sur leur caractère peccamineux et terrifiant. Les
mesures de dissuasion étaient répressives et humiliantes. Cette méthode remet en question le
caractère évangélique de la mission, dans la mesure où le Christ que le missionnaire était
censé annoncer préconise la conversion du pécheur et la recherche de la brebis perdue. Leur
lutte allait surtout dans le sens du discrédit des institutions traditionnelles et des
manifestations culturelles dont ils affichaient alors l’horreur des pratiques. Au regard de la
liste de péchés horribles, beaucoup de Bayombe devaient certainement se voir exclus des
sacrements, dans la mesure où l’Église considérait le mariage coutumier comme un
concubinage. Dans la même foulée étaient condamnés tous les enfants issus de ce mariage
coutumier. La condamnation sans appel du nzo kumbi révèle que les missionnaires n’avaient
décelé aucune valeur dans la pratique de l’initiation des jeunes filles qui s’y préparaient au
mariage. Cela confirme le rejet catégorique de la culture locale que dénonçaient les évêques
du Zaïre1. On ne peut donc pas sous estimer le climat qui a marqué le mouvement
d’évangélisation qui a fait de la majorité des populations du Mayombe des chrétiens.
Par contre, l’élan donné par cette première expérience d’évangélisation a apporté une
impulsion qui a favorisé l’éclosion de la mission par la création de nombreuses paroisses et
quasi-paroisses, et l’implantation des écoles et des centres hospitaliers sous la direction des
congrégations religieuses masculines et féminines. Toutes ces paroisses étaient devenues des
points de rayonnement évangélique et humain, et des centres de développement. Le diocèse
de Boma qui couvre pratiquement l’aire culturel yombe, compte actuellement 39 paroisses,
295 prêtres, 4 congrégations religieuses masculines (les pères cicm, les pères passionistes, les
frères de saint Joseph de Boma, les frères des écoles chrétiennes), 5 congrégations religieuses
féminines (les sœurs servantes de Marie de Boma, les sœurs de saint Vincent de
Paul/servantes des pauvres, les sœurs icm, les sœurs de la charité de Jésus et de Marie, les
sœurs franciscaines missionnaires de Marie), plusieurs laïcs non consacrés, individuellement
ou regroupés en association des fidèles. Avec les prêtres en paroisse travaillent 385 chefs
catéchistes (responsables des sous-postes ou quasi-paroisses) et 2346 catéchistes
(responsables des villages et des CEVB)2. Cette présence massive du personnel religieux et
pastoral, en plus du nombre impressionnant des fidèles, signifie sans doute que l’on est passé
progressivement d’un stade de conversion « forcée » à une démarche personnelle d’adhésion à
la nouvelle doctrine chrétienne dont l’Église catholique est le héraut. Cela veut dire que
l’Église implantée dans les pays de mission est passée de l’enfance à la maturité marquée,
entre autres, par le mouvement de la prise en charge de l’Église locale par elle-même mais
surtout par le courant de l’inculturation du message. Ici se pose le problème de l’annonce de
l’Évangile et de son application concrète en fonctions des réalités locales, particulièrement en
ce qui concerne l’organisation de la vie familiale et la socialisation de la personne humaine,
au regard des enjeux actuels de notre société. Cette démarche passe forcément par l’étape du
1
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 34.
2
Cf. J.B. MAVUNGU KHOTO (Mgr), La CEVB comme « Khanda Tsisi », p. 2.
137
dépassement des clivages qui ont longtemps marqué les relations entre l’Église catholique et
les autres Églises.
1
Cf. NTEDIKA KONDE, Diocèse de Boma : Kangu au de la mission du Mayombe, p. 157.
138
pentecôtiste, les luthériens et les salutistes, l’Église catholique entretient des relations dans le
cadre du dialogue œcuménique1.
Par ailleurs, au niveau national, le protestantisme avait la réputation d’être une religion
suspecte et subversive. Il était en quelque sorte marginalisé pour cette raison. Néanmoins il a
connu une trajectoire similaire à celle de l’Église catholique. Il s’est engagé très tôt dans un
processus de fédéralisation des Églises en place. C’est ainsi que s’était tenue une Conférence
générale des missions protestantes transformée en Conseil protestant du Congo. Le
protestantisme s’est inscrit aussi dans la logique de l’évolution indigène, dans le sens de
l’organisation d’une Église financièrement autonome et capable d’assumer sa propre
expansion. Pour cela, il a pris l’option de l’africanisation de l’Église et de la promotion de
l’œuvre scolaire2. A ce sujet, dans notre contrée, les fidèles catholiques ont beaucoup appris
des Protestants qui, très tôt, commençaient à organiser de quêtes spéciales, tsisani3, sous
forme de compétition interne, pour réunir un montant important en vue d’un projet pastoral et
social. On peut considérer que dans le Mayombe, les protestants sont les pionniers de la
politique de prise en charge de l’Église par ses fidèles.
1
Cf. SECRÉTARIAT-CHANCELLERIE, Le diocèse de Boma 1999-2004, p. 11.
2
Cf. I. NDAYWEL È NZIEM, Histoire du Congo, p. 147-148.
3
Tsisani est tiré du verbe Sisana (se mesurer, entrer en compétition) : au cours du tsisani, on met en compétition
deux groupes (deux villages, deux familles, deux sous-postes ou deux secteurs, etc.). Le gagnant est celui qui
donne le montant le plus élevé. L’argent récolté est affecté au projet pour lequel le tsisani a été organisé. C’est
ainsi que l’on procède actuellement même au sein de l’Église catholique pour construire les églises dans les
paroisses, les sous-postes ou les villages.
4
Cf. I. NDAYWEL È NZIEM, Histoire du Congo, p. 219.
5
Cf. I. NDAYWEL È NZIEM, Histoire du Congo, p. 150.
139
(Bas-Congo) en 1887 : « Baptisé, puis catéchiste dans son village, il se sentit chargé d’une
mission divine, face à la misère ambiante, à la famine, aux multiples épidémies qui sévissaient
dans la région. Il commença sa carrière prophétique en 1921 et, sur la foi de guérisons
miraculeuses, son enseignement suscita bientôt un tel engouement que des milliers des gens
embrassèrent la religion chrétienne, à la grande satisfaction des missionnaires protestants »1.
Le succès de ce mouvement fut tel qu’il se répandit facilement dans tout le Bas-Congo,
jusqu’à atteindre le cœur du Mayombe. L’annonce de la résurrection des morts, non pas à la
fin des temps, mais à la veille de l’indépendance du pays, n’a fait qu’accroître son prestige,
tant les gens étaient réconfortés par le retour de leurs parents et proches dans le village des
non trépassés. C’était, pour eux, une preuve de leur survie dans le village parallèle de l’au-
delà. Les guérisons miraculeuses et les promesses d’une vie meilleure donnaient un surcroît
de bonheur à tous les adeptes. La nouvelle Église prônait donc la réunification de toutes les
familles par le retour des trépassés, la réhabilitation et la promotion de la race noire par la
prise en main de sa destinée.
Comme Église, le kimbanguisme a aussi orienté sa pastorale dans les œuvres sociales,
l’éducation et les formations médicales. Son impact reste perceptible en ce jour dans plusieurs
agglomérations et villages du Mayombe. Ses lois morales se résument en dix
commandements : « Respecter les autorités ; s’aimer les uns les autres ; ne pas fumer ; ne pas
se baigner ou dormir nu ; ne pas danser ni assister aux danses ; ne pas se quereller ; ne pas
pratiquer les fétiches ; payer l’impôt ; éviter la rancune ; avouer ses fautes devant le public
choisi ; s’abstenir de manger du porc et du singe »2. Il faut certainement classer dans l’ordre
des exceptions le fait que les conjoints aient leurs rapports intimes en se dépouillant de leurs
vêtements, tout comme on peut se demander si la lutte contre les sorciers s’inscrit dans la
logique du châtiment réservé à ceux qui pèchent contre le commandement de l’amour mutuel.
1
I. NDAYWEL È NZIEM, Histoire du Congo, p. 151.
2
I. NDAYWEL È NZIEM, Histoire du Congo, p. 218.
140
de l’Église que l’on établit alors le divorce. Par ailleurs, même mariés coutumièrement, les
époux ne peuvent pas cohabiter ou avoir des relations sexuelles avant le mariage religieux 1.
Les kimbanguistes ont donc méconnu le caractère sacré et religieux du mariage coutumier.
C’est sans doute l’influence de leur origine chrétienne, puisque le kimbanguisme est issu du
protestantisme.
1
A. MOKOKO GAMPIOT, Kimbanguisme et identité noire, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 180.
2
A. MOKOKO GAMPIOT, Kimbanguisme et identité noire, p. 181.
3
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 25.
4
A. MOKOKO GAMPIOT, Kimbanguisme et identité noire, p. 269.
141
prédications des pasteurs. Cet aspect sera davantage renforcé dans les Églises de réveil. Dans
la vision kimbanguiste, Satan n’est autre que le sorcier à combattre absolument. Ainsi la lutte
contre la sorcellerie se confond avec la lutte contre les classements sociaux. Car, selon le
kimbanguisme, « c’est à cause de la sorcellerie, faute originelle, que l’homme noir
kimbanguiste prend conscience de sa situation minoritaire ou de son identité négative »1. Pour
sortir de cette situation, il s’avère nécessaire de démasquer les sorciers et de les éliminer
physiquement. On assiste ainsi à des séances de divination visant à démasquer tout sorcier au
service de Satan, et qui, par leurs actions maléfiques et occultes, maintiennent les autres dans
une situation inconfortable, tant du point de vue matériel que physique et moral. Cette lutte à
l’encontre des sorciers est aussi source de division dans les familles, les quartiers, les CEVB,
les paroisses, les écoles, les milieux de travail. Elle engendre la méfiance dans les rapports
interhumains et constitue un frein réel au progrès et au développement social et humain.
Pourtant les kimbanguistes ne sont pas les seuls à s’investir dans cette lutte contre la
sorcellerie. Le Ngunza Nzakama, une aile du kimbanguisme, s’est aussi investi dans ce genre
de besogne, créant désolation, crainte et tremblement dans les villages lorsque, au nom de leur
croyance en Dieu, les adeptes de ce mouvement dénonçaient et sanctionnaient les sorciers2.
1
A. MOKOKO GAMPIOT, Kimbanguisme et identité noire, p. 271.
2
J.-P. DOZON, En Afrique, la famille à la croisée des chemins, p. 327.
3
SECRÉTARIAT-CHANCELLERIE, Le diocèse de Boma 1999-2004, p. 11.
4
Le M.P.R. est le parti initié par le président du Zaïre, Mobutu Sese Seko, comme parti unique de la république
du Zaïre.
142
Les promoteurs de diverses Églises dites de réveil et des mouvements spiritualistes qui
foisonnement à Kinshasa et ailleurs en RDC, exploitent abondamment la dimension
syncrétique d’expression du thème de bonheur et du salut au sein d’une population confrontée
à de multiples problèmes personnels que l’individu et la société n’arrivent pas à résoudre. Les
prédications sont à dessein instrumentalisées et orientées vers des solutions miracles aux
problèmes courants de la population. Une des voies d’expression privilégiée et la plus utilisée
dans cette instrumentalisation est la chanson et la danse1. Généralement l’Africain est très
sensible à la musique et à la danse, d’autant plus que ces deux éléments sont comptés parmi
les canaux d’expression des émotions et des sentiments. L’usage courant des instruments
modernes de musique, comme la guitare électrique et amplifiée, les tambours, la fanfare, etc.
attire beaucoup des jeunes, et fait de leur culte un lieu de détente et de « thérapie » psychique.
Certaines sectes font même la promotion de stupéfiants et de danses qui frisent l’obscénité :
des facteurs qui favorisent la délinquance.
1
Cf. NGUMB’USIM, Le thème du salut dans la musique congolaise moderne et dans les Églises de réveil, dans
Repenser le salut chrétien dans le contexte africain. Actes de la XXIIIe Semaine Théologique de Kinshasa. Du 10
au 15 mars 2005, Kinshasa, F.C.K., 2004, p. 43-44.
143
cherchent plutôt à tirer profit de leurs malheurs. Alors, moyennant de fortes sommes, elles
trouvent des boucs émissaires, des personnes faibles, surtout des enfants sans défense »1.
Dans la même catégorie se retrouvent les vieillards et les malades chroniques dont on voudrait
« se débarrasser ».
Pour parvenir à leurs fins, les pasteurs des Églises de réveil focalisent leur message sur
des réponses à des situations relevant du vécu quotidien des masses, et non pas sur des
réflexions théologiques ou philosophiques. Ils ciblent les vraies situations de l’heure et les
aspirations de toutes les catégories sociales. Ils montrent comment dans telle ou telle Église
Jésus-Christ ou Dieu, par le biais de tel pasteur, opère des miracles : guérison du sida, de la
stérilité, solution à un problème de voyage en Europe, combat spirituel contre la sorcellerie,
réussite aux examens, solution au problème d’emploi, etc.2. A côté d’un enseignement
traditionnel de l’Église catholique exhortant ses fidèles à prendre leur croix pour se mettre à la
suite du Christ (Mt 16,24 ; Mc 8,34 ; Lc 9,23), un enseignement qui propose plutôt la solution
immédiate à une souffrance tenace ne peut qu’attirer, d’autant plus que des scenarios les plus
divers sont généralement montés pour persuader les gens les plus méfiants. Devant une telle
diversité doctrinale, et face à la misère croissante de nos populations, que deviennent les
familles et les valeurs traditionnelles qui ont fait l’identité du peuple ? Ne se pose-t-il pas un
problème de socialisation et de formation de la personne au regard des enjeux politiques,
économiques et même éthiques de notre société ? Si les Églises traditionnelles ont développé
une pastorale ancrée sur tous les secteurs sociaux, dont l’enseignement, la formation
médicale, la catéchèse, les mouvements d’action catholique, les foyers sociaux, les Églises de
réveil, quant à elles, se limitent aux prédications et aux campagnes de guérison. Il se pose du
coup un problème de formation des enfants dont les parents sont des membres actifs de toutes
ces Églises de réveil. Ces enfants étudient dans les écoles publiques, les écoles privées ou
dans des écoles conventionnées catholiques, protestantes ou kimbanguistes. On peut dès lors
envisager les influences réciproques des uns et des autres au sujet des valeurs sociales et
morales préconisées dans toutes les Églises, et les solutions proposées aux problèmes courants
et récurrents de notre société. Que peut bien valoir encore la rigueur d’une Église
traditionnelle dès lors que s’ouvre la possibilité de plusieurs institutions de formation, et aussi
compte tenu du fait que toutes les écoles sont en quête des effectifs ; ce qui fragilise les
critères de sélection ? Que deviennent tous ces enfants qui ne savent pas fréquenter l’école
pour des raisons diverses ?
1
P. DELANAYE cicm, Le chrétien africain face aux accusations de sorcellerie, p. 19-20.
2
NGUMB’USIM, Le thème du salut dans la musique congolaise, p. 44.
144
s’imposera sur les formes traditionnelles d’éducation. Celles-ci ne subsisteront que de façon
timide et clandestine.
La scolarisation a donc été mise en route sous la période coloniale, notamment par les
missions catholiques et protestantes. Ce n’est que longtemps après l’indépendance que les
Kimbanguistes s’appliqueront à créer des écoles, d’autant plus que la reconnaissance de leur
Église comme membre du Conseil œcuménique des Églises n’est intervenue qu’en 19691.
C’est à la fin du 20e siècle qu’a commencé la grande affluence des écoles privées non affiliées
à un réseau d’Église. La scolarisation a pris de l’ampleur parce qu’elle débouchait à
l’embauche de l’emploi et faisait acquérir un statut supérieur à ceux qui avaient progressé
dans les études ou avaient obtenu un diplôme. Du coup, la scolarisation est devenue un facteur
de migration vers les villes et les grands centres, provoquant ainsi une rupture avec les
structures sociales traditionnelles.
1
Cf. I. NDAYWEL È NZIEM, Histoire du Congo, p. 218.
2
Cf. J.-P. DOZON, En Afrique, la famille à la croisée des chemins, p. 327.
3
Cf. SECRÉTARIAT-CHANCELLERIE, Statistiques 2006.
145
avoir une idée des effectifs d’élèves et étudiants du Mayombe. Ces effectifs peuvent être
considérés comme représentatifs par rapport à l’ensemble des élèves et étudiants du
Mayombe. C’est ainsi que les missionnaires ont développé d’autres structures de socialisation.
Il s’agit notamment de la catéchèse des enfants non scolarisés se préparant à la première
communion et la confirmation, des foyers sociaux de couture pour les filles, des ateliers de
menuiserie, des centres de formation polyvalente, des centres de formation et d’encadrement
des animateurs agricoles, des mouvements d’action catholique, etc.
1
Cf. I. NDAYWEL È NZIEM, Histoire du Congo, p. 145.
2
Cf. I. NDAYWEL È NZIEM, Histoire du Congo, p. 128.
146
leur liberté face aux contraintes de l’école, mais il y avait aussi le préjugé superstitieux selon
lequel quiconque va en classe devient ndoki (sorcier) ; ce qui était extrêmement désobligeant
pour l’individu1. Il était inadmissible d’encourager un individu à se faire initier au point de
devenir sorcier, lorsque l’on pense à la lutte que les Yombe mènent contre la sorcellerie. A
plus forte raison lorsque cette initiation devient officielle et généralisée. Cependant, en dépit
de ces résistances, la scolarité a fini par prendre de l’envergure.
Les Frères des Écoles chrétiennes ont été chargés des écoles primaire et normale à
Kangu, de 1930 à 1940. Ils servaient d’auxiliaires des Pères dans le domaine scolaire, afin de
permettre à ceux-ci de se libérer et pouvoir ainsi se consacrer au ministère pastoral. Ils
pouvaient alors mieux mener leur lutte contre les protestants et assumer la formation d’aides
sérieuses pour l’évangélisation et l’instruction du Mayombe. Il fallait donc former les
catéchistes, les moniteurs, les professeurs, les religieux et les futurs prêtres. Les résultats de
leur œuvre témoignent encore aujourd’hui de la compétence de ces frères pleins d’idéal et
d’ambition pour la formation intellectuelle et spirituelle des « Noirs »2. Après une longue
absence, les Frères des écoles chrétiennes sont revenus, non pas dans le Mayombe, mais à
Boma, pour continuer l’œuvre de l’éducation dans un grand complexe scolaire du diocèse de
Boma : l’Institut Boma Mungu (IBM). Pendant leur absence, le clergé local a pris en mains le
travail de l’éducation en confiant à certains prêtres la fonction de chef d’établissement ou
préfet des études, de directeur d’internat, de professeur, et même de coordinateur diocésain
des écoles conventionnées catholiques. Depuis lors, le clergé diocésain et les instituts
religieux (masculins et féminins) consacrent une bonne partie de leur apostolat dans la
formation et l’éducation des jeunes dans les écoles (primaires et secondaires, et instituts
supérieurs) au Mayombe et dans l’ensemble du diocèse de Boma.
1
Cf. NTEDIKA KONDE, Diocèse de Boma : Kangu au cœur de la mission du Mayombe, p. 147.
2
Cf. NTEDIKA KONDE, Diocèse de Boma : Kangu au cœur de la mission du Mayombe, p. 201.
147
L’œuvre des Sœurs Missionnaires du Cœur Immaculé de Marie a été relayée par la
congrégation des Sœurs diocésaines de Boma, fondée en 1930 par Mgr Natalis de Cleene1,
qui compte actuellement 10 communautés dans le Mayombe. Deux de ces communautés ont
la charge de deux grands internats des filles (Kangu, Mbata-Mbenge) au Mayombe. Dans
d’autres communautés (Béthanie/Kangu, Mamvuamvu/Kangu, Ste Thérèse de l’Enfant
Jésus/Kangu, Saint André/Kangu, Bienheureuse Anuarite/Mbata-Mbenge, Divine
Providence/Dizi, Marie, Mère de la visitation/Bula-Naku, Sainte Famille/Tshela, Saint
Joseph/Nganda-Tsundi, Cana/Kai-Mbaku)2, les sœurs organisent d’autres types de formation,
soit des écoles privées appartenant à la congrégation, soit des foyers sociaux ou de couture
pour personnes avec handicap, ou encore des formations médicales (hôpitaux, centres
médicaux, dispensaires, institut technique médical, etc.). Dans l’ensemble du diocèse, en
dehors du Mayombe, elles ont d’autres communautés, écoles, orphelinats et centres de
formation et d’encadrement de personnes avec handicap. A travers ces différentes œuvres
sociales, les sœurs diocésaines cherchent à appliquer ce qui constitue le cœur de leur mission,
à savoir : Servir à la manière de Marie. Cette dimension maternelle ne pourrait-elle pas être
conçue comme un prolongement du rôle maternel et socialisant de la Mama Pfumu qui,
autrefois, s’entourait d’autres dames pour encadrer et préparer les jeunes filles nubiles à entrer
dans la phase de femmes adultes ? Cela signifie que leur tâche devra dépasser le stade de la
formation intellectuelle, pour s’étendre à d’autres aspects de la vie humaine et sociale. Le fait
qu’elles s’adonnent également au domaine médical peut bien être une opportunité à l’étude
des techniques adéquates pour un planning familial qui respecte les valeurs préconisées par la
société traditionnelle, mais en les inscrivant dans le contexte actuel de notre société.
Ces activités devront alors être coordonnées par une pastorale d’ensemble qui prend en
compte les autres congrégations religieuses féminines au service de la socialisation de la
personne humaine au Mayombe. C’est le cas notamment de l’Institut de Sœurs de saint
Vincent de Paul, Servantes des Pauvres de Geijzegem, dont le charisme est : Honorer Jésus-
Christ comme Source et Modèle de toute charité en le servant dans la personne des
pauvres, surtout les plus démunis3. Les sœurs de saint Vincent de Paul ont aussi, dans le
Mayombe, de grandes écoles avec des internats pour filles : Kidima, Lukula, Vaku et Kuimba.
Elles ont aussi développé des ateliers de couture où elles accueillent particulièrement les
personnes avec handicap physique, pour les initier à la couture et assurer ainsi leur insertion
dans la société, de manière à leur assurer une certaine autonomie. Outre les écoles et les
ateliers, elles œuvrent aussi dans certains hôpitaux et centres médicaux du Mayombe
(Kuimba, Vaku, Mvuangu).
qu’une représentation réduite (Kizu et Seke-Banza) dans le Mayombe. Les sœurs de cette
congrégation œuvrent essentiellement dans le domaine médical.
Tout au départ, il était question de créer un Institut des Frères dont le but serait
l’enseignement scolaire et catéchétique, et aussi le soin des malades. Les candidats devaient
se montrer capables de suivre les cours de l’école normale et avoir le sens de l’apostolat1.
C’est en 1926 que fut fondée la congrégation des Frères de Saint Joseph de Boma, dont le
charisme est : Travailler à l’établissement et à l’affermissement du règne du Christ, en se
dévouant sous l’autorité du Supérieur Majeur, aux œuvres de charité, d’enseignement et à
toute autre œuvre que le Supérieur Général et son Conseil (parfois à la demande de
l’Évêque) jugeront utiles à l’apostolat2. C’est encore un institut Ŕ cette fois masculin Ŕ dont
la mission est de mettre en œuvre des stratégies d’établissement du règne du Christ dans la vie
sociale concrète du peuple de Dieu dans le Mayombe. L’enseignement occupe une place
majeure dans leur apostolat. Pour y parvenir, les Frères ont essaimé dans le Mayombe
(Kangu, Patu, Tsangu, Tseke-Mbanza), en plus des communautés de Boma.
1
Cf. NTEDIKA KONDE, Diocèse de Boma : Kangu au cœur de la mission du Mayombe, p. 174.
2
Cf. SECRÉTARIAT-CHANCELLERIE, Annuaire du diocèse de Boma 2006-2007, p. 24 ; SECRÉTARIAT-
CHANCELLERIE, Le diocèse de Boma 1999-2004, p. 35.
3
Cf. I. NDAYWEL È NZIEM, Histoire du Congo, p. 219.
149
On ne peut pourtant pas ignorer le clivage qui a élu domicile dans la société entre ceux
qui étaient dits « évolués » pour avoir fait des études, et les autres, les « villageois » ou les
indigènes non acculturés. Ce fut le fruit de la guerre scolaire engagée entre les catholiques et
les anticléricaux, qui reviendra sous une autre forme à l’époque de la zaïrianisation, lorsque le
régime mobutiste confisquera toutes les institutions de formation et d’éducation. Au moment
où l’ONU prônait l’anticolonialisme, la Belgique avait pris conscience de la nécessité de faire
bonne figure à l’ONU et de se dédouaner par rapport à l’opinion congolaise en modernisant
les cités indigènes, les équipements collectifs, en promouvant les sports et en créant des
foyers sociaux pour l’éducation des mères de famille1. Cette évolution a donné une nouvelle
configuration à la famille, à la suite de la politique de recrutement des ouvriers en fonction de
leur affinité avec l’homme blanc ou de leur titre scolaire. Dans les milieux ruraux, les villages
conservent leur configuration traditionnelle, tandis que dans les cités et les grandes
agglomérations, il y a eu tendance à la formation des regroupements et des associations des
formateurs qu’on a eus, ou encore en fonction de son milieu d’origine. A titre d’exemple, on
peut citer l’Assanef (Association des anciens des Frères des écoles chrétiennes), l’Adapes
(Association des anciens des Pères de Scheut), le RAS (Rassemblement des Anciens
Séminaristes), les associations des anciens élèves d’un même établissement d’enseignement
ou encore des associations des ressortissants d’une même mission2. On peut lire dans ce
mouvement un souci associatif ressenti comme une forme actualisée de la famille élargie. Ce
mouvement a toujours permis le soutien matériel et financier de nombreuses écoles. Mais il
comprend aussi des risques de cloisonnement ou même de marginalisation en fonction du
dénominateur commun de chaque association.
Toujours est-il que dans toutes ces initiatives apparaît la valeur que les Yombe
accordent à la famille comme cadre de regroupement et de socialisation de la personne. Même
lorsque cette notion s’applique à une entité en fonction de nouveaux critères, comme les
études, la confession religieuse ou encore le type de métier, le cadre social, la tendance
générale est de lire ce regroupement sous le regard de la configuration familiale. Peut-on
conclure que le Yombe apprécie mieux les relations interhumaines sous le couvert de la
famille, plutôt que sur un regroupement communautaire sans fondement familial ? Étant
donné le grand nombre de chrétiens constituant la population du Mayombe, peut-on attester
1
Cf. I. NDAYWEL È NZIEM, Histoire du Congo, p. 153.
2
On peut penser aux grandes écoles du Mayombe : l’ESEKA (École secondaire de Kangu), le lycée de Kangu, le
petit séminaire de Mbata-Kiela, le Collège de Lukula, le lycée Ngedi Ngedi/Lemba, le lycée Ntima Kia/Vaku,
etc.
150
que cette présence massive, œuvre des Églises chrétiennes, a permis des avancées
considérables au niveau culturel et social, de manière à permettre au Yombe de mieux
répondre au rendez-vous de l’interculturalité et de la mondialisation ?
1
Kintima est le nom donné au plateau qui abrite le centre de formation pour les animateurs ruraux (CFAR). Le
mot dérive de ntima qui signifie « cœur ». Kintima peut se traduire par « du cœur ». On a ainsi Mbata Kintima, le
plateau du cœur, c’est-à-dire le plateau sur lequel est bâti le village des candidats animateurs agro-pastoraux.
2
Cf. PLATEAU DU CŒUR, Kintima : développement rural au Zaïre, Leuven, AVIMO, S.D., p. 2.
151
Nous relevons une restriction de ce projet, au départ, en ne ciblant que les personnes
désireuses de bâtir un monde meilleur. Cette orientation vers les seules personnes désireuses
d’une vie meilleure aurait pu virer à des pratiques exclusivistes si, dans la pratique, les
personnes formées n’avaient pas pour mission d’animer l’ensemble de la communauté rurale
par l’exemple de leur travail sur terrain avec des perspectives d’ouvertures sans limites. De
plus, le fait que la plupart d’entre eux ont aussi exercé la fonction de responsable de leur
communauté chrétienne, devait avoir des conséquences positives sur le plan social, étant
donné l’ascendance de ces chefs sur les membres de leur communauté. En effet, selon le
rapport de la session de Mbata Kiela, « Kintima vise à former des chrétiens adultes, des
animateurs ruraux sur un triple plan : sur le plan du foyer, de la vie chrétienne et du
développement. Kintima veut former des responsables de communauté de base, des gens
respectables et qui ont une certaine autorité, non parce qu’ils sont les représentants du prêtre,
mais à cause de leurs qualités humaines, morales et chrétiennes, des gens qui savent animer la
communauté chrétienne de leur village, sans vivre au crochet de leur paroisse ; des gens qui,
soucieux et fiers de vivre de leur propre travail, réalisent leur vocation d’animateur rural
bénévole »2. On peut y lire une préoccupation d’autonomiser l’individu en l’émancipant du
« paternalisme » des entités supérieures, la paroisse en l’occurrence, et des pesanteurs de ses
traditions séculaires.
1
Cf. W. De FOUR, Kintima, 18 années d’action de développement. Compte rendu de la session sur le
développement à Mbata Kiela du 2 au 4 mars 1986, syllabus non publié, p. 1.
2
W. De FOUR, Kintima, 18 années d’action de développement, p. 5.
152
une manière de traduire l’Évangile dans la pratique de la vie du village par des réunions
régulières des forces vives, afin de faire venir progressivement le Royaume de Dieu dans le
foyer, le village et toute la région. A la suite du Christ, et par la proclamation de sa Parole de
vie, l’animateur est appelé à signifier la mission libératrice du Christ, en libérant ses frères,
membres de sa communauté, des multiples esclavages qui les lient et des maux qui les
oppriment : esclavage des fausses croyances, esclavage de l’égoïsme, esclavage des mauvais
penchants, causes de misères psychologiques, morales et sociales, esclavage de
l’obscurantisme et de l’égocentrisme.
La formation ne concerne pas que l’homme, futur animateur, mais tout le foyer, c’est-
à-dire l’homme, la femme et même, d’une certaine manière, les enfants. Elle vise en tout
premier « le plus être », le devenir « plus humain » par une libération chrétienne de tout ce
qui opprime l’homme et la communauté, et non « le plus avoir ». C’est ainsi que tous les
acteurs de la vie sociale, et à tous les niveaux (foyer, village, secteur, paroisse, etc.), doivent
être impliqués dans tout le processus de formation. L’étude de la Bible, l’agriculture, la
catéchèse et le développement vont de pair dans ce programme de formation. Pendant que les
parents suivent les cours ou travaillent dans les champs d’expérimentation, les enfants vont à
l’école ou jouent dans le jardin d’enfants pour tisser davantage les liens de fraternité au-delà
de leur famille restreinte. Les femmes apprennent des leçons de médecine préventive, de
planification familiale et d’éducation des enfants. Un accent est particulièrement mis sur la
bonne hygiène afin d’éviter les maladies. La coupe et la couture, la coiffure et la cuisine sont
typiquement réservées à la formation des femmes. Elles apprennent des leçons de diététique
pour prévenir le manque de vitamines ou de protéines, assurer une alimentation équilibrée.
L’artisanat traditionnel Ŕ poterie, tressage des nattes Ŕ est tenu en honneur1. Les hommes et
les femmes suivent des cours théoriques d’agriculture et d’élevage. Un temps est aussi réservé
à la pratique : les travaux des champs, dans la matinée, en tenant compte autant que possible
des habitudes et des usages du village, les travaux de labour à l’aide d’un tracteur, le
traitement du terrain avant la culture par l’emploi des engrais, le compostage, la lutte contre
l’érosion et l’usage de variétés améliorées. En bref, ils apprennent les méthodes modernes
d’agriculture et d’élevage ; ils sont initiés à certains métiers : construction de maison,
fabrication de briques, de meubles, sculpture de cuillères, confection d’arrosoirs, fabrication
de tuiles, tressage de fil de fer, confection de brouettes, etc.
1
Cf. PLATEAU DU CŒUR, Kintima : développement rural au Zaïre, p. 6-7.
153
1986, aucun ancien de Kintima n’est vraiment sorti de la pratique itinérante de l’agriculture
itinérante en suivant entièrement les méthodes de Kintima, comme l’emploi d’engrais vert et
de fumier, le compostage, la lutte contre les érosions, le dessouchage des arbres, l’élevage
dans un enclos fermé, etc.1.
Au regard de ce rapport on peut déduire que les animateurs formés ont eu tendance à
s’adonner aux tâches dont la rétribution engage moins d’effort physique, et qui leur donnent
davantage du prestige lié à la fonction de chef catéchiste. C’est un des éléments de divergence
qu’on relève dans les objectifs de ce centre : d’une part Ŕ et c’est la position des bailleurs de
fonds de ce projet Ŕ la formation des animateurs ruraux, sous l’optique chrétienne de Vatican
II, en vue de l’amélioration des conditions de vie au plan socio-économique, d’autre part Ŕ la
position de l’évêque en place et les souhaits occultes de certains candidats à la formation Ŕ le
besoin des chefs catéchistes pour l’animation catéchétique et la direction des sous-postes. Le
constat est le même à toutes les époques d’évaluation : parmi les hommes formés à Kintima et
retournés dans leur milieu de vie, plusieurs exercent l’apostolat comme catéchistes ou chefs
catéchistes. Très peu assurent en même temps l’animation pour l’autopromotion ou le
rayonnement dans le sens du développement socio-économique et agro-pastoral.
1
Cf. W. De FOUR, Kintima, 18 années d’action de développement, p. 2.
154
prévues des périodes durant lesquelles ils logent au siège de la paroisse en vue d’une
formation plus accélérée et une évaluation par les prêtres.
Comme on peut le constater, en cinq ans, le diocèse de Boma, dont 66,66 % des
paroisses sont dans le Mayombe, a accueilli 61002 enfants au baptême. En cas de manque de
structures efficaces d’accompagnement et de socialisation, quel peut bien être le sort de tous
ces enfants, d’autant plus que les autres Églises n’ont pas de catéchèse appropriée pour les
mineurs ? Par ailleurs, on ne peut pas occulter la noblesse des objectifs du « village pilote » de
Kintima dans ses visées tant socio-économiques que catéchétiques, d’autant plus que le bilan
qui en a été fait au bout de quelques années a été encourageant, bien que faible par rapport
aux attentes. Le « village pilote » en lui-même a été une réussite pour la socialisation des
enfants. Ses faiblesses ont plutôt été remarquées dans l’émanation de cette formation sur
l’ensemble du territoire. En d’autres termes, si chaque village du Mayombe reproduisait le
modèle du « village pilote » de Kintima, la socialisation des personnes, les jeunes en
l’occurrence, se ferait avec moins d’obstacle. Se pose alors la question des acteurs et des
1
Cf. B. MBENZA KUMBU, Le C.F.A.R. Kintima et l’autopromotion de la population rurale du diocèse de
Boma au Congo-Kinshasa. Rapport de synthèse présenté à l’Institut international Lumen Vitae en 2001-2002, p.
2.
2
Cf. SECRÉTARIAT-CHANCELLERIE, Le diocèse de Boma 1999-2004, p. 43.
155
facteurs à mobiliser pour que chaque village du Mayombe atteigne ce stade, de manière à
inspirer les autres villages au niveau national et même au niveau de l’Église universelle.
1
Cf. SECRÉTARIAT-CHANCELLERIE, Le diocèse de Boma 1999-2004, p. 43-44.
156
pour des fins politiciennes, sans nécessairement promouvoir une éthique au service des
valeurs humaines.
Le projet du « village pilote » peut aussi être considéré comme l’écho des orientations
pastorales de l’épiscopat congolais en vue de la création des « Communautés Chrétiennes
Vivantes » d’il y a près de cinquante ans. Ces communautés devaient être des communautés
de foi, de vie et d’apostolat, à l’instar de la première communauté chrétienne1. Au diocèse de
Boma, le « village pilote » de Kintima peut être considéré comme une pierre d’attente à
l’implantation des communautés ecclésiales de base dont Mgr Raymond Mbizi, ancien
Vicaire Général du diocèse chargé de la pastorale (1970-1975), s’était fait le héraut en
publiant des directives pastorales dans lesquelles il présentait le projet de création des noyaux
de militants dans les villages et leur formation2. C’est ainsi qu’il avait envisagé, dans un
document réalisé en collaboration avec les abbés Victor Seke et Vital Kwalu, les Pères André
Lemenu et Camille Poncelet, la création dans chaque village ou quartier d’une communauté
de base animée par le catéchiste aidé d’un comité du sous-poste ou d’un groupe d’animateurs
régionaux3. Dans cette optique, socialisation et évangélisation étaient l’expression d’une
même préoccupation pastorale, à savoir l’évangélisation en profondeur. Par conséquent toutes
les institutions au service de l’éducation devaient s’inscrire dans la logique des nouvelles
stratégies pastorales afin d’impliquer toutes les couches sociales et tous les secteurs de la vie
sociale, dans la perspective de l’établissement du Règne de Dieu. L’approfondissement de
cette question sera l’objet de la troisième partie de notre travail.
La formation chrétienne est assurée dans les écoles catholiques, par des cours de
religion à tous les niveaux, des récollections et des retraites annuelles des élèves du degré
terminal, les messes hebdomadaires pour les écoles qui sont proches des églises paroissiales,
les visites pastorales de l’Ordinaire du lieu, les célébrations des fêtes patronales. L’État a fait
des accords avec les différentes confessions religieuses pour gérer certaines écoles. C’est ainsi
que l’on trouve des écoles catholiques, protestantes, kimbanguistes à côté des écoles
officielles et privées. Chaque confession religieuse comprend un organe de coordination de
ses écoles, à la tête duquel se trouve le Bureau de coordination des écoles, tant au niveau
national qu’à celui provincial et sous provincial. S’il est vrai que toutes les Églises chrétiennes
assurent une éducation chrétienne aux élèves, il n’est pas moins vrai que les élèves
catholiques qui étudient dans les écoles protestantes ou kimbanguistes sont obligés de
participer aux cultes organisés par ces différentes Églises. Il peut même arriver qu’on les
oblige à changer de confession religieuse4.
1
Cf. C.E.C., L’Église à l’aube de l’indépendance. Actes de la VIe Assemblée plénière de l’épiscopat du Congo.
Léopoldville du 20 novembre au 2 décembre 1961, Léopoldville, Éd. du secrétariat général de l’Épiscopat, 1961,
p. 161 ; cf. R. MBIZI PHOBA e.a., Jalons d’une stratégie pastorale. Réflexions d’une Sous-commission du
Conseil Presbytéral de Boma, Boma, 1971, p. 16-17.
2
R. MBIZI PHOBA, Nouvelle stratégie pastorale. Invitation à une réflexion sur notre agir pastoral, Mbata
Kiela, 1971, p. 2.
3
R. MBIZI PHOBA e.a., Jalons d’une stratégie pastorale, p. 22-23 ; cf. J.-B. MAVUNGU KHOTO (Mgr), La
CEVB comme « Khanda tsisi », p. 2-3.
4
SECRÉTARIAT-CHANCELLERIE, Le diocèse de Boma 1999-2004, p. 44.
157
Conclusion
Pour le Yombe, comme nous l’avons souligné dans le corps de cette première partie,
parler de la famille implique la prise en compte de tout le processus qui conduit à la
constitution de la famille : les étapes conduisant à la conclusion de l’union conjugale des
époux, les différentes alliances interfamiliales qui en découlent, l’organisation de la
communauté conjugale ou du foyer, ses rapports avec tous les membres de la famille étendue.
Comme les systèmes familiaux, en Afrique, constituent les cadres privilégiés de l’énonciation
et de la transmission des traditions, on ne peut véritablement parler du développement de la
société africaine que si les structures familiales manifestent des signes d’émancipation des
individus et de la collectivité au niveau de la base2. Il serait donc maladroit d’ignorer les
racines culturelles de cette base dans un processus d’évangélisation en profondeur, comme
cela avait semblé être le cas de la première évangélisation.
L’identité d’un peuple ne peut être considérée comme quelque chose de figé. Tout en
gardant une base constante, cette identité est dynamique. Elle se redéfinit en fonction des
apports de l’interculturalité et de l’évolution du monde. Cela ne peut pourtant pas justifier la
pertinence d’une politique ou d’une pastorale qui s’attarderait à ignorer, sinon à marginaliser,
les valeurs culturelles d’un peuple dans la perspective d’asseoir une idéologie au service
d’une institution, de quelque nature qu’elle soit. Nous avons déploré le doute émis par A.
Doutreloux quant à l’existence d’une société authentique yombe autour de la période de
l’indépendance du Congo, c’est-à-dire en 1960. La raison de son doute était la disparition des
productions artistiques et culturelles yombe, alors que, comme missionnaire, il croisait dans
les villages des Bayombe qui s’exprimaient en kiyombe, leur langue ; son arrivée dans le
village était annoncée par le son du Khoko, grand gong traditionnel servant à communiquer de
messages spécifiques et collectifs. Il pouvait également observer les femmes tresser les nattes,
les nasses, fabriquer des vases en argile, etc. Sa position est révélatrice d’une politique de la
table-rase au service d’une idéologie colonialiste, et d’une exploitation partisane de
l’Évangile, au point de considérer comme sataniques certaines productions culturelles locales,
1
Cf. J.-P. DOZON, En Afrique, la famille à la croisée des chemins, p. 301-302.
2
Cf. J.-P. DOZON, En Afrique, la famille à la croisée des chemins, p. 304.
159
dont le Kintweni, orchestre et musique traditionnelle des Bayombe, au même titre que les
statues consacrées au Nkisi Khonde (fétiche magico-religieux à clous)1 par lesquels les
infortunés maudissaient leurs « prédateurs », mettant ainsi dans le même sac toutes les œuvres
d’arts et toutes les sculptures.
Pour ne pas perpétuer une doctrine qui risque de continuer à considérer le Yombe
comme un homme dépourvu de toute créativité, de toute initiative, réduit à la mendicité
spirituelle et culturelle ou encore simple en un débouché consommateur de modèles
migrateurs, il importe de repenser l’évangélisation d’aujourd’hui en tenant compte non
seulement de la situation actuelle du peuple yombe, mais aussi de ses valeurs socioculturelles,
héritage de son passé qu’il a le devoir de léguer à ses descendants. C’est ce que doit être
l’évangélisation en profondeur, notamment en ce qui concerne le domaine matrimonial et
familial, afin de décrypter les attitudes inadéquates et baliser les perspectives d’avenir : le
message évangélique ne conforte-t-il pas le Yombe dans sa responsabilité dans la définition
des fins du mariage, dans la gestion des problèmes relatifs à la procréation et à la prise en
charge des enfants ? Quelle éthique matrimoniale pour garantir l’unité et l’indissolubilité
conjugale, la réhabilitation de la condition féminine ?
1
Cf. J. NSONDE, L’art Kongo : une vision du monde complexe, p. 260.
2
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 34.
160
Certes, dans cette démarche éthique et théologique, l’Évangile du Christ garde son
caractère normatif. Cependant, nous ne pouvons pas ignorer que le même Évangile a servi
d’outil à la « diabolisation » des cultures locales, parce qu’on en a fait une application
subjective et partisane. C’est pourquoi, à notre avis, la normativité de l’Évangile sera d’autant
plus évidente que l’évangélisation en profondeur s’appuiera sur des démarches axiologiques
grâce au concours des sciences humaines, en l’occurrence la sociologie et l’anthropologie
dont la pertinence dans le domaine de recherches scientifiques n’est plus à démontrer. On
pourrait, dans ce sens, chercher à découvrir l’apport de l’organisation familiale et clanique
yombe à l’Église comme structure sociale et institution divino-humaine, et surtout comme
« Famille de Dieu », selon l’option de l’épiscopat africain.
Nous l’avons souligné, pour les Yombe, parler de la famille implique la prise en
compte de tout le processus qui conduit à la constitution de la famille : les démarches relatives
à la conclusion de l’union conjugale, les alliances interfamiliales qui en découlent.
L’organisation matrimoniale et familiale est le substrat commun qui marque toute la réalité
sociale, en ses aspects économiques, politiques et religieux.
Pourtant, nous avons relevé des faiblesses qui demandent une relecture des rapports
interhumains au sein de la communauté conjugale, à la lumière de l’Évangile du Christ.
Comment relever les failles perceptibles dans le principe de base qui stipule qu’un mariage
peut être dissous, alors que les alliances interfamiliales demeurent (Makwela fwa kwandi, vayi
Kinzadi kifwanga ko), en dépit des aspects positifs soulignés par l’épiscopat congolais qui
voyait dans ce principe un dépassement des barrières lignagères ? « Alliances qui font céder
les barrières entre lignages, nations, peuples et races, ont-ils écrit, et qui subsistent longtemps
entre eux, même après l’échec ou la mort des deux personnes qui en avaient donné l’occasion
ou les avaient rendues possibles »1. En effet, même si dans la pratique la polygamie n’est pas
consacrée dans le Mayombe, cependant la possibilité de rupture du lien conjugal concédé par
la tradition fragilise ce lien et favorise le remariage, et donc la polygamie successive ou
simultanée dans certains cas. Se pose aussi le problème du rapport de force entre l’homme et
la femme dans la gestion du lien conjugal, dans une société où l’homme a pratiquement le
dessus sur sa femme. Que prévoit la tradition ou que doit faire notre société d’aujourd’hui
pour ne pas tomber dans l’arbitraire dans la gestion de cette question ? Comment alors
articuler l’aspiration yombe à la stabilité du foyer face à la concession de la dissolution
conjugale possible, bien que, dans la tradition, la palabre joue ce rôle de modération des
conflits ?
En effet, il apparaît de plus en plus ordinaire et même normal que des « conducteurs »
ou des premiers responsables d’institutions (sociopolitiques), de groupes ou d’entreprises, des
commerçants ou d’autres catégories de personnes à revenus considérables, contractent
d’autres liens conjugaux secondaires ou répudient à volonté leurs épouses, avec possibilité de
remariage coutumier en bonne et due forme. Cette pratique est certainement une conséquence
du principe évoqué ci-haut, mais qui, pourtant, ne garantit pas la stabilité conjugale et
1
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 25.
161
l’équilibre des enfants. Ne serait-ce pas là une raison qui fait que le mariage religieux, avec
toutes ses restrictions, n’emballe pas les gens, et soit encore considéré comme de second
rang ? Il y a tout de même à se demander quelle valeur réelle le Yombe accorde au mariage,
surtout à la relation conjugale entre l’époux et l’épouse, à moins que cela ne soit qu’un moyen
d’arriver aux alliances interfamiliales aux fins les plus diverses. Dans ce cas, peut-on
consacrer le principe de la fin qui justifie le moyen lorsque le yombe conclut une alliance
conjugale ? De plus, cela pose bien le problème de la pratique religieuse ou de l’impact du
message évangélique dans une population de plus de 60% de catholiques et de plus de 90% de
chrétiens de diverses confessions.
Ce regard est d’autant plus pertinent que la disparité de la relation conjugale, dans ses
rapports interhumains, est nourrie par la reconnaissance de la supériorité de l’homme sur la
femme en milieu Yombe, au point d’occulter par moment l’amour qui fonde leur lien
conjugal. Le risque de tomber dans la discrimination du partenaire dit « faible » est réel. La
dimension de l’altérité dans le vivre ensemble sur le mode conjugal appelle une révision à la
lumière de l’Évangile du Christ, tout en tenant compte des facteurs socio-anthropologiques,
moraux et psychologiques. Cette démarche renvoie à la théologie de la création (de l’homme
et de la femme) qui met en relief l’unité dans la complémentarité et l’amour mutuel, autant
qu’elle fonde l’indissolubilité du lien conjugal, étant donné que Le Christ a référé ses
auditeurs à l’idée initiale du Créateur au sujet de la constitution du groupe conjugal (cf. Gn
2,24 ; Mc 10,7-9)1. L’implication de tous les membres du clan dans la conclusion du lien
matrimonial ne peut pas être occultée dans cette nouvelle vision de la vie conjugale et
familiale. Tout en veillant à ce que cette présence n’affecte pas l’intimité conjugale et les
libertés individuelles, elle doit demeurer une mesure de protection collective, un soutien
moral, psychologique, spirituel et même matériel, dans le sens de la solidarité. C’est un
héritage que l’Africain doit davantage raviver et partager avec le reste de l’humanité.
Par ailleurs, la préoccupation yombe de veiller à la planification des naissances par des
méthodes traditionnelles fondées sur la séparation de lit et le recours aux moyens chimiques et
magiques de contraception, a toujours été un élément fondamental dans la gestion de la
procréation, autant qu’elle a assuré la santé et la bonne croissance des nourrissons. Les
changements intervenus dans l’organisation de la vie sociale, notamment avec les effets
1
Cet aspect sera davantage développé dans la deuxième partie du présent travail.
162
néfastes de la crise économique et d’autres facteurs analogues, nécessitent une révision de ces
méthodes, tout en gardant le noble objectif d’une paternité/maternité responsable au service
de la bonne croissance des enfants et de leur prise en charge. C’est ici que nous voudrions
proposer le recours à des méthodes plus efficaces et moralement acceptables à cet effet. Un
refus des méthodes contraceptives peut s’apparenter à une méconnaissance de la noblesse des
motifs de cette pratique, à savoir la maximisation qualitative de la vie et le bien-être de
l’enfant et de la mère, autant que l’amour conjugal est raffermi par une étreinte sans risque
pour la progéniture et la mère. Comment articuler le désir d’une procréation nombreuse et
l’aspiration à la bonne croissance des enfants sur base d’un espacement conséquent des
naissances, sans porter atteinte à la régularité de l’étreinte conjugale, et sous le regard de la
confession religieuse dont se réclament les époux ou les parents ? Se pose aussi le problème
des couples sans enfants, qui sont la risée de la société et même, pour certains cas, des enfants
qu’ils adoptent ? Quelle éthique peut-on leur proposer, étant donné les multiples possibilités
qu’offre l’évolution des sciences biomédicales, et quelle conduite pour tous ces chrétiens face
aux positions officielles du Magistère et même des pasteurs intégristes des Églises de réveil ?
Il y a aussi en parallèle le sort que le Yombe réserve aux retardés mentaux et aux
« monstres » de naissance considérés comme de mauvais esprits incarnés et qui ne méritent
pas bon accueil ni considération. Nous avons vu que les Yombe n’en arrivent pas à une
infanticide. Néanmoins, ils cherchent souvent à s’en débarrasser en leur refusant le soin
minimal. Lorsqu’un tel enfant vient à mourir, il n’a pas droit à des funérailles honorables de
peur qu’il ne revienne, d’une manière ou d’une autre, à la vie. Au lieu d’en arriver là, n’est-il
pas opportun de créer un cadre de formation et d’information qui aide les parents à résoudre le
problème en amont, en insistant notamment sur la nécessité des examens prénuptiaux et le
contrôle prénatal grâce aux découvertes biomédicales ? En aval, lorsque ces enfants viennent
au monde, d’autres structures sociales peuvent être mises en place en vue de les prendre en
charge, de manière à les aider à jouir pleinement du statut d’être humain. A ce sujet, les
Yombe ne peuvent pas attendre des solutions des Églises de réveil. Celles-ci sont
généralement plus radicales que l’Église catholique. Certaines Églises interdisent même la
transfusion sanguine, considérant le sang comme l’âme individuelle qui ne peut être cédée à
une autre personne. Par contre, un discernement s’impose en ce qui concerne certaines
positions officielles de l’Église catholique, pour ne pas davantage asservir un peuple qui a
besoin de s’émanciper du traditionalisme. Car c’est pour rester libres que tous les hommes Ŕ
les Yombe en l’occurrence pour notre cas Ŕ ont été libérés par le Christ (cf. Ga 5,1), sans
toutefois tomber sous le charme d’une autre forme d’asservissement, quelle qu’en soit
l’origine.
s’impose de plus en plus. C’est sans doute ce qu’a voulu signifier J. Goody lorsqu’il affirmait
que la filiation peut être unilinéaire, mais la parenté est partout bilatérale1.
Cette démarche porterait mieux si le peuple yombe faisait une lecture évangélique de
sa tradition, en s’ouvrant à une rencontre véritable avec le Dieu qui s’est auto-communiqué
par son fils, Jésus-Christ, Verbe-de-Dieu-fait-chair. C’est ce que le langage théologique a
rendu en termes d’inculturation. Celle-ci a comme préalable le recours aux sources de la
théologie morale, et plus précisément dans le domaine du mariage et de la famille, pour notre
cas. Car une des tâches de la théologie morale est d’exprimer et de traduire la doctrine
élaborée par l’exégèse et la dogmatique sur les relations de l’homme avec le Dieu de son
salut, pour qu’elle devienne doctrine de la vie et de l’agir chrétien dans ce monde. Parmi ces
sources de la théologie morale se trouvent l’Écriture, la Tradition reçue de la foi et interprétée
par le Magistère auxquelles s’ajoutent la réflexion philosophique et les sciences humaines 3.
C’est ce que nous voudrions explorer dans la deuxième partie.
1
Cf. J. GOODY, L’évolution de la famille, p. 28.
2
Cf. J. GOODY, L’évolution de la famille, p. 96-97.
3
H. WATTIAUX, Engagement de Dieu et fidélité du chrétien. Perspectives pour une théologie fondamentale,
Louvain-la-Neuve, Centre Cerfaux-Lefort, 1979, p. 11 et passim.
164
Deuxième partie :
Introduction
Pour le Yombe, la parole de l’Ancêtre a une valeur normative, d’autant plus que
l’Ancêtre, lui-même, n’est en quelque sorte qu’un porte-parole de Dieu. C’est ce dernier qui a
responsabilisé les ancêtres et les esprits pour faire respecter sa loi dans le monde des non
trépassés. La parole des ancêtres est donc Parole du Dieu créateur. Elle est normative dans ce
sens que c’est elle qui donne l’orientation sociale et morale de l’agir du Yombe. Comme les
Yombe n’ont pas une tradition écrite Ŕ et c’est le cas de beaucoup de peuples africains Ŕ cette
Parole de Dieu est rendue dans les proverbes, les contes, les dictons, et se transmet de
générations en générations, au moyen d’un système éducatif qui a évolué et aussi par
l’expérience de vie et diverses formes d’initiation.
Ainsi en est-il des principes de base qui régissent le mariage. Nous avons vu que, pour
les Yombe, le mariage coutumier est mariage de Dieu, et les époux sont enfants de Dieu.
Ainsi se définit l’éthique matrimoniale yombe en référence au Dieu créateur, aux ancêtres,
aux défunts de la famille et aux non-trépassés, dans un mouvement d’interaction qui appelle
l’obéissance aux lois de Dieu, et la responsabilité des humains dans la gestion de la
procréation et du monde créé. On s’attendrait à ce que les évangélisateurs confortent cette
position en assumant le mariage coutumier dans sa reconnaissance canonique. Comment
l’Église est-elle arrivé à élaborer son éthique conjugale à travers les siècles et les cultures ?
Les Yombe, quant à eux, sont passés d’un principe autorisant la dissolution conjugale
à un autre qui l’interdit. Dans une première version, un des principes stipule que le mariage
peut être dissout, mais les alliances interfamiliales demeurent. Dans une deuxième version,
aux couleurs chrétiennes, il est dit que ce que Dieu a uni, l’homme qui a une âme ou un esprit
de discernement, ne doit pas le séparer. Dans ce deuxième proverbe, reproduisant une parole
du Christ, rendue par l’évangéliste Marc (Mc 10,9), le Yombe insiste sur la faculté de
discernement, l’âme ou l’esprit de discernement qui caractérise l’homme mûr, comme gage de
166
Les Yombe savent que c’est Dieu lui-même qui est l’auteur du mariage. C’est ici que
nous nous demandons si cette conception yombe du mariage rejoint celle qui se dégage des
récits de la Bible. Quelle éthique peut-on en élaborer, au regard de l’organisation de la vie
conjugale et familiale, dans l’aujourd’hui du peuple yombe ? Comment peut-on surmonter
l’inadéquation entre indissolubilité et unicité conjugale, puisque, pour les Yombe,
indissolubilité et unicité du mariage ne vont pas nécessairement ensemble ? Comment les
Yombe se situent-ils par rapport à la doctrine chrétienne du mariage, étant donné le nombre
impressionnant des chrétiens du Mayombe, compte tenu des enjeux autour de la procréation,
notamment en ce qui concerne la prise en charge des enfants nés et des enfants à naître ?
En effet, nous avons vu que, chez les Yombe, le planning familial n’est pas avant tout
au service de la limitation des naissances par crainte d’une surpopulation. C’est d’abord au
service de la santé et du bien-être de l’enfant : espacer les naissances en retardant le sevrage
pour que l’enfant-né, le nourrisson, soit robuste, c’est-à-dire que l’enfant conçu ne soit pas
cause du dépérissement de l’enfant déjà né. Il ne s’agit donc pas tant de réduire le nombre
d’enfants que d’assurer leur bien-être et celui de toute la famille. Car, comme l’affirme
Nkelenge Mitendo, le besoin de procréer, pour l’Africain, constitue une sorte d’obligation
morale dictée par la nécessité de survie tant individuelle que collective 1. A cet effet, c’est le
mariage qui permet d’assurer la descendance sans laquelle le clan s’affaiblit et se désagrège.
Aussi doit-on veiller à ce que les enfants procréés soient en bonne santé, pour qu’ils
constituent véritablement l’héritage vivant du clan. Le planning familial, défini par un
espacement de deux à trois ans, en constitue un des moyens les plus adéquats. C’est aussi en
vue de permettre une bonne reconstitution de la mère. Celle-ci joue un rôle fondamental dans
la croissance du clan. Mais suffit-il de proposer les moyens modernes de contraception pour
réussir cet espacement des naissances, ou ne faudrait-il pas envisager une structure qui assure
non seulement la formation théorique mais aussi l’accompagnement des couples et le suivi
d’une application responsable de ces méthode de manière à y appliquer les valeurs
1
N. H. MITENDO, Laurent Mpongo. Un défenseur du mariage et de la liturgie africains, dans B. BUJO, J.
ILUNGA MUYA (éd.), Théologie africaine au XXIe siècle. Quelques figures, V.II, Fribourg, Academic Press
Fribourg, 2005, p. 126.
167
Par contre apparaît de plus en plus le problème de la prise en charge des enfants d’une
famille nombreuse, aux ressources insignifiantes, avec des répercussions sur les oncles. Ceux-
ci, en raison des obligations de la famille à inflexion matrilinéaire, doivent prendre en charge,
aussi bien leurs propres enfants que leurs neveux utérins, surtout lorsque ceux-ci sont issus de
leurs sœurs divorcées ou répudiées, ou qui sont des mères célibataires. A cela s’ajoutent la
fragilité des femmes sans enfants, le sort réservés aux enfants nés débiles ou avec des
malformations. Par rapport à tous ces problèmes, quelle éthique peut-on dégager de
l’Évangile annoncé depuis plus de deux siècles dans cette société, d’autant plus que
l’observation de la vie sociale semble remettre en question certains principes fondamentaux
de la première évangélisation ? N’est-il pas venu le temps de refaire une lecture approfondie
du message biblique sur le mariage et la famille, afin de permettre aux Yombe de redéfinir
son identité culturelle et sociale, face à la doctrine chrétienne qui marque une bonne partie de
son histoire ? Car, comme le soutient M. Legrain, l’évangélisation en profondeur s’effectue
dans un double mouvement d’accueil et de rupture. Qu’il s’agisse de la culture à évangéliser
ou de l’Église qui évangélise, il est nécessaire que s’opère ce mouvement d’accueil des
valeurs de l’autre de qui l’on reçoit, et que l’on rompe avec certaines pratiques séculaires.
Telle a été la démarche de Jésus, Verbe de Dieu incarné dans la culture juive, mais opérant en
même temps une rupture vis-à-vis de certaines pratiques de cette culture. C’est ce que l’on
peut lire dans son exhortation à travers la métaphore du vin nouveau et de vieilles outres, de la
pièce d’étoffe neuve sur un vieux vêtement (Mc 2,21-22)1.
1
Cf. M. LEGRAIN, L’Église catholique et le mariage en Occident et en Afrique. T. 3 Inquiétudes des chrétiens
en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 47-48. Cette démarche sera davantage exploitée dans la troisième partie
où il sera essentiellement question de l’inculturation.
2
M. SEVEGRAND, L’affaire Humane vitae. L’Église catholique et la contraception, Paris, Karthala, 2008, p. 9.
168
Comme on le voit, sur le plan théologique s’est développée une pluralité d’entrées
dans les questions du mariage. Elle en constitue une richesse. La présente partie de notre
travail veut interroger l’histoire de la morale conjugale chrétienne, pour en tirer des éléments
utiles à l’élaboration d’une théologie de l’inculturation dans le domaine de la morale
conjugale. A ce stade, nous voudrions nous référer aux sources de la théologie morale
auxquelles tout théologien est convié, comme le soutenait H. Wattiaux, lorsqu’il écrivait :
« Dans son travail, le théologien utilise des sources : l’Écriture, la Tradition reçue de la foi et
interprétée par le Magistère, la réflexion philosophique et les sciences humaines »2.
En effet, la réflexion sur la morale appartient à l’ensemble des problèmes qui se posent
dans tous les domaines de la morale. La solution à ces problèmes doit permettre aux hommes
en général, et aux chrétiens en particulier, d’acquérir une conscience plus claire de ce qu’est
l’attitude morale authentique. En ce qui concerne particulièrement la morale conjugale, il y a
une mise en relief des problèmes d’ordre conjugal et familial. Celle-ci vise à les situer dans
leur véritable dimension3. Dans cette recherche de solution, « la préoccupation première du
moraliste d’aujourd’hui doit être de revenir à la source privilégiée de toute vie chrétienne »4.
C’est ici que le recours à l’Écriture revêt une place primordiale, et constitue une des étapes de
la démarche spécifiquement chrétienne. La référence à l’Écriture s’élargit à la loi naturelle et
aux perspectives socioculturelles et politiques des peuples.
1
Cf. M. SEVEGRAND, L’affaire Humanae vitae, p. 10.
2
H. WATTIAUX, Engagement de Dieu, p. 13.
3
Cf. J. GIBLET, J. ETIENNE, J. LADRIERE e.a., Aux sources de la morale conjugale, Gembloux/Paris,
Duculot/Lethielleux, 1966, p. 5.
4
J. GIBLET, J. ETIENNE, J. LADRIERE e.a., Aux sources de la morale conjugale, p. 7.
169
1
Cf. H. WATTIAUX, Engagement de Dieu, p. 13 ; cf. Dei Verbum, n° 24 : Pour le concile, la théologie s’appuie
sur la Parole de Dieu, ainsi que sur la Tradition, comme sur un fondement durable.
2
Cf. A. MATTHEEUWS, Union et procréation : développement de la doctrine des fins du mariage, Paris, Cerf,
2006, p. 20.
170
Introduction
1
Dei Verbum, n° 21.
2
J. De LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité d’après la Bible, Paris, Mame/Cerf, 1996, p. 11 ; cf. P.
DEBERGÉ, L’amour et la sexualité dans la Bible, Montrouge, Nouvelle cité, 2001, p. 19-20 : Pour P. Debergé,
la Bible ne contient pas un traité sur la sexualité. On y trouve le récit de la manière dont les hommes et les
femmes se sont affrontés à ce qui est au cœur de l’humanité : le besoin d’aimer et d’être aimé. P. Debergé ajoute
que les hommes et les femmes de la Bible ont vécu dans des conditions différentes des nôtres. Ils avaient fait
l’expérience d’un Dieu qui s’était révélé et avait fait Alliance avec eux. Ceci n’est pas l’expérience de tous les
peuples du monde. La Bible n’est donc pas un code de morale, mais un livre qui parle de Dieu, de la Révélation
de son amour infini et éternel pour l’humanité.
3
Cf. J. De LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 12 ; cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 19 :
P. Debergé donne davantage de précisions : « La Bible parle de personnes qui vécurent à des époques différentes
et évoluèrent avec leur temps. Différents sont également, dans la Bible, les genres littéraires qui évoquent
l’amour ou la sexualité ; et leur langage n’est pas le même selon qu’il s’agit de récits, de lois, de poèmes,
d’exhortations prophétiques ou de sentences proverbiales. Mais il s’agit toujours d’hommes et de femmes qui
aiment, haïssent, sont habités par des sentiments de jalousie et de peur, par le bonheur de la fécondité ou la
hantise de la stérilité, par le souci de l’avenir de leur famille ou de leur peuple ».
171
sexualité. Ainsi, l’écoute de la Parole de Dieu nous fait découvrir l’horizon de notre réflexion
morale, l’inspiration qui doit guider nos raisonnements, dans la conformité au dessein
d’amour de Dieu pour l’homme1.
Le Nouveau testament est une reprise des traditions hébraïques du thème de l’alliance.
Sa particularité porte sur la position du Christ par rapport à sa personne et à sa mission
rédemptrice de l’humanité, et aussi par rapport à l’engagement des époux. En réponse à des
situations relatives à certaines de ses communautés, Paul donne un point de vue autorisé aux
questions du mariage et de la vie familiale. Ce point de vue constitue une lumière dans la
manière d’articuler la question du mariage dans des contextes proches du nôtre. Tous ces
traits apparaissent dans l’articulation du mariage dans les textes de la Bible dans l’Ancien et le
Nouveau Testament.
L’Écriture est riche en enseignements divers sur le mariage. Selon P. Adnès, « il y est
souvent question de la société que l’homme et la femme sont destinés, de par la volonté de
Dieu, à former ensemble, des fins et des lois que le Créateur a assignées lui-même à cette
société. On y voit aussi l’histoire des déformations que l’homme pécheur a fait subir à l’idée
1
Cf. J. De LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 12.
2
Cf. B. WANNENWETSCH, Mariage. B. Théologie, art. Mariage, dans J.-Y. LACOSTE (sous la dir. de),
Dictionnaire critique de théologie, Troisième édition revue et augmentée par Olivier Riaudel et Jean ŔYves
Lacoste, Paris, Quadrige/PUF, 2007, p. 842.
3
B. WANNENWETSCH, Mariage. B. Théologie, p. 842.
172
Dans le premier texte (Gn 1,26-2,4a, et particulièrement Gn 1,26-28), Dieu fait en une
seule création l’homme et la femme. Les deux apparaissent simultanément, comme un couple
sexué de l’espèce humaine, posée par Dieu dans l’existence. Notons, à ce sujet, l’emploi des
adjectifs « mâle et femelle », pour marquer la différenciation sexuelle dans le règne animal,
plutôt que dans le genre humain. Peut-on y voir une façon d’insérer la différenciation sexuelle
dans la globalité des êtres vivants, l’espèce animale en l’occurrence ? Toujours est-il que dans
la création de l’être humain, le narrateur souligne l’identité du Créateur et la position de la
créature par rapport au Créateur. Pour ce faire, il met le complément d’objet direct au pluriel
Ŕ dans le texte en hébreu Ŕ pour se conformer à la valeur collective de ’âdam, et pour bien
souligner que la différenciation sexuelle est originelle : Dieu n’a pas créé au départ un
androgyne, c’est-à-dire un être unique, à la fois mâle et femelle3. L’union de l’homme et de la
femme réalise la perfection de l’être humain. Celui-ci n’est achevé ni comme type masculin,
ni comme type féminin, mais dans l’union des deux4. Le récit précise que l’être humain a été
créé dans sa différenciation sexuelle, à l’image de Dieu. L’auteur voulait signifier que l’image
de Dieu est inscrite dans l’humanité par la séparation qui fait surgir l’homme et la femme. En
d’autres termes, « dès sa création, l’humanité porte (…) en elle-même à la fois une unité et
une différence qui situe chaque sexe dans une nécessaire relation avec un autre que lui-même.
En conséquence, pour être pleinement image(s) et ressemblance(s) de Dieu, l’homme et la
femme doivent accueillir l’unité qui précède leur distinction et la différence qui les fait être
l’un avec l’autre et l’un pour l’autre »5. En créant l’homme à son image et à sa ressemblance,
Dieu lui a donné pouvoir sur les autres créatures. En le créant, homme et femme, il les a bénis
1
P. ADNÈS, Le mariage, Tournai, Desclée de Brouwer, 1963, p. 8.
2
P. ANCIAUX, Le sacrement du mariage. Aux sources de la morale conjugale, Louvain/Paris,
Nauwelaerts/Béatrice-Nauwelaerts, 1961, p. 13 ; P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité dans la Bible, p. 66-67 :
On situe habituellement la rédaction du premier récit de la création durant l’exil à Babylone. Avec la prise de
Jérusalem en 587, Israël avait perdu sa terre, son roi et son temple. Exilés à Babylone, les auteurs de ce récit
auraient donc eu bien des raisons de douter de leur Dieu et de la vie. Au contraire, ils affirment la beauté du
monde dans un langage poétique. Dans cette « apologie », la création de l’homme occupe le sommet.
3
Cf. W.D. REYBURN, E.M. FRY, R. PÉTER-CONTESSE, La Genèse. Manuel du traducteur. Commentaire
linguistique et exégétique de la Bible 1, 1-25,18, Villiers-Le-Bel, Alliance Belgique Universelle, 2005, p. 67.
4
Cf. P. ADNÈS, Le mariage, p. 10-11.
5
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 70.
173
et les a rendus féconds. Cela peut se comprendre comme une manière de rendre l’homme
responsable du monde créé, y compris les aspects concernant le développement et l’entretien
de sa propre nature.
Toujours est-il que ce récit assume la représentation du monde des peuples primitifs. Il
comprend des vérités profondes sur la signification de l’existence humaine et la portée de la
vocation de l’homme sur la terre3. L’homme est un être de relation. Il a la vocation d’entrer en
relation et de dialoguer avec autrui, dans un rapport de vis-à-vis.
La relation symbolique entre Dieu et l’homme, dans ce premier récit, met en relief la
tâche que l’homme doit accomplir au nom de Dieu, dans le monde (Gn 1,28). Il est appelé à
transformer le monde, à le dominer par son travail, grâce aux facultés spirituelles que Dieu lui
a accordées4. C’est dans le même contexte que l’homme a reçu une bénédiction dans le sens
de la fécondité, de la reproduction, de la prospérité et de la domination5.
1
Cf. W.D. REYBURN, E.M. FRY, R. PÉTER-CONTESSE, La Genèse, p. 67-68.
2
Cf. W.D. REYBURN, E.M. FRY, R. PÉTER-CONTESSE, La Genèse, p. 68.
3
Cf. P. ANCIAUX, Le sacrement du mariage, p. 13.
4
Cf. P. ANCIAUX, Le sacrement du mariage, p. 14.
5
Dans la troisième partie de notre travail, nous reviendrons sur la triple dimension de cette bénédiction qui ne
privilégie pas la reproduction par rapport à la prospérité du couple et à la domination du monde créé,
contrairement aux positions officielles qui sous-estiment le perfectionnement du couple.
174
L’être humain y apparaît aussi dans sa grandeur, parce qu’il a été placé dans le jardin
pour le cultiver et le garder (Gn 2,8.15). Il est établi collaborateur de Dieu, avec qui il devra
garder des rapports de communion particulière4. De nouveau apparaît ici une forme de
responsabilisation de l’homme par Dieu. L’homme est appelé à gérer le monde, à le
transformer. Sa grandeur apparaît dans sa capacité d’assumer la tâche que le Créateur lui
attribue, en même temps qu’est suggérée la présence en l’homme d’une faculté morale,
intellectuelle le rendant capable de parachever l’œuvre de la création.
1
P. ADNÈS, Le mariage, p. 11.
2
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 77.
3
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 78.
4
Cet aspect peut se lire à travers la prescription qu’il reçoit dans la « gestion » des fruits des arbres du jardin (Gn
2, 16-17).
5
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 79.
6
Cf. W.D. REYBURN, E.M. FRY, R. PÉTER-CONTESSE, La Genèse, p. 92.
175
Dieu a décidé de faire pour l’homme une aide qui lui soit assortie, c’est-à-dire un être
proportionné, avec lequel il puisse converser, travailler et collaborer1. Devant le nouvel être
créé, non plus à partir du sol ou de la poussière, mais de l’homme lui-même (Gn 2,21-24),
celui-ci s’émerveille et prend parole, pour la première fois. Il découvre, à la lumière de la
révélation divine, que la femme lui est assortie. L’image de la côte tirée de l’homme renvoie à
un langage familier de l’Orient, pour signifier que la femme est l’amie intime de l’homme,
toute proche de son cœur. Elle signifie pour lui, vu la signification de la dualité sexuelle, une
invitation à constituer avec elle une communauté d’amour et de vie, qui dépasse toutes les
autres relations entre les hommes2. On peut lire dans ce cri exprimé en style poétique Ŕ Voici
cette fois l’os de mes os et la chair de ma chair (Gn 2,23) Ŕ l’expression du soulagement de
l’homme qui, après avoir passé les animaux en revue et leur avoir donné des noms, découvre
enfin l’être qui lui convient. Pour certains exégètes, ce que le narrateur rend par « os de mes
os et chair de ma chair » peut, soit signifier la provenance physique de la femme, soit se
comprendre comme une expression idiomatique soulignant, dans d’autres contextes, la
relation fondamentale entre deux êtres ayant un ancêtre commun3.
1
Cf. P. ADNÈS, Le mariage, p. 9 et 18.
2
Cf. P. ANCIAUX, Le sacrement du mariage, p. 18.
3
Cf. W.D. REYBURN, E.M. FRY, R. PÉTER-CONTESSE, La Genèse, p. 95.
4
Cf. B. WANNENWETSCH, Mariage. B. Théologie morale, p. 843.
5
P. ADNÈS, Le mariage, p. 10. L’hébreu parle de dâbaq (coller, agglutiner, adhérer) pour signifier le type de
lien qui s’établit entre l’homme et la femme dans le mariage ; cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 87-
88. P. Debergé souligne que le fait de quitter son père et sa mère est une nécessité qui s’impose à l’homme
comme découlant du fait qu’il a reconnu la femme. Pour lui, la rencontre de l’homme et de la femme nécessite
un arrachement, une sortie de la condition filiale. Par conséquent, l’homme doit assumer le risque de ‘se séparer’
de son milieu ou de son histoire familiale, parce qu’il s’engage dans une relation qui vise à ne plus faire qu’un
seul être avec la femme, donc une seule histoire ; cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 38 : J.
de Longeaux voit dans l’expression « une seule chair » une allusion à l’union sexuelle de l’homme et de la
femme. Cependant, de manière plus large, cette expression désigne la communauté de vie qui s’établit entre les
époux, et le lien qui se crée à travers les multiples tâches de la vie quotidienne et leurs communs soucis
matériels ; cf. J.-L. BRUGUÈS, Précis de Théologie Morale Générale, T. 2 Anthropologie morale, Paris, Parole
et Silence, 2002, p. 52. Pour J.-L. Bruguès, le mariage est inscrit dans le dessein de Dieu, comme union de
l’homme et de la femme en une seule chair. Il est le lieu de l’échange et de l’épanouissement humain des époux,
l’un par l’autre.
176
la différence homme-femme se fonde sur le fait que ni l’homme n’est à lui seul, ni la femme à
elle seule.
Cette communion de vie formée par les deux suppose l’altérité, la reconnaissance de
l’un et de l’autre qui s’enrichissent de leurs différences. Elle nécessite, de la part de deux
partenaires, un désir de s’attacher véritablement l’un à l’autre, de s’unir dans une alliance
indéfectible parce qu’unique. L’attachement caractérise ainsi le lien de l’homme et de la
femme. Ce lien élève leur union au rang de signe de l’Alliance divine2.
Comme on le voit, dans les deux récits, l’union de l’homme et de la femme apparaît
comme une société élémentaire qui relève de la nature même de l’être humain. Cette société a
été voulue positivement par Dieu, sous la double loi de la monogamie et de l’indissolubilité.
Elle a été établie en vue du perfectionnement propre des personnes et de la fécondité
procréatrice du couple4. Pour le pape Jean-Paul II, l’union conjugale de l’homme et de la
femme fait redécouvrir la conscience originelle de la signification unitaire du corps en tant
que masculin et féminin. Dans cette union, le mystère de la création se renouvelle, d’une
certaine manière, dans toute son originelle profondeur et force vitale. En effet, « la
1
W.D. REYBURN, E.M. FRY, R. PÉTER-CONTESSE, La Genèse, p. 96-97.
2
Cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 88-89.
3
Cf. JEAN-PAUL II, Homme et femme, il les créa. Une spiritualité du corps, Paris, Cerf, 2005, p. 53-54 ; cf. J.-
C. SAGNE, La fidélité au lien conjugal comme exigence inscrite dans la filiation, dans X. LACROIX (sous la
dir. de), Oser dire le mariage indissoluble, Paris, Cerf, 2001, p. 129. Les textes de la création révèlent que
l’homme et la femme sont destinés à devenir l’image de Dieu en formant l’unité vivante et généreuse des
personnes dans l’amour.
4
Cf. P. ADNÈS, Le mariage, p. 11.
177
connaissance de l’homme, écrit-il, passe par les caractères masculin et féminin qui sont
comme deux ‘incarnations’ de la même solitude métaphysique devant Dieu et le monde Ŕ
comme deux manières d’ ‘être corps’ et d’être en même temps être humain qui se complètent
réciproquement Ŕ comme deux dimensions complémentaires de l’’autoconscience’ et de
l’‘autodétermination’ et en même temps deux consciences complémentaires de la signification
du corps »1.
Quoi qu’il en soit, l’être humain a été créé par le Dieu unique, dans sa totalité. Créé à
l’image et à la ressemblance de Dieu, c’est-à-dire, sur le modèle du Dieu personnel, unique et
souverain, l’homme est l’être qui occupe le sommet de toute la création dans le monde visible.
Aussi est-il considéré éminemment comme une personne, dotée des facultés qui lui sont
singulières et le distinguent des autres êtres créés, confiés à son pouvoir par le Créateur.
Comme personnes, l’homme et la femme disposent des mêmes potentialités et des mêmes
égards. Selon Jean-Marie Krumb, ce qui rend l’homme semblable à Dieu, c’est son principe
spirituel qui constitue en lui ce qu’il y a de plus intime et de plus grande valeur. Cette dignité
relative à l’homme, s’applique autant à la femme en tant qu’être sexué. Car « non seulement
l’homme et la femme, à un degré égal, sont des créatures de Dieu, non seulement ils ont été
tous deux créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, mais encore ils ont été voulus dans
leur totalité substantielle singulière, dans leur être respectif d’homme et de femme, par leur
Dieu et Créateur »2.
L’homme et la femme, en tant qu’ils ont été créés ensemble, ont été également créés,
dans leur être sexué, l’un pour l’autre, afin qu’à travers leur union, ils ne fassent plus qu’une
seule chair (Gn 2,24). En tant que telle, la communauté conjugale ainsi formée obéit aux
principes et aux lois propres dont le Créateur a doté la communauté de vie profonde et
d’amour qu’elle constitue. C’est ici que l’on peut mettre en relief la « séparation » de
l’environnement parental au profit de la constitution d’une nouvelle famille, dont les membres
Ŕ l’homme, la femme Ŕ partagent un vivre ensemble basé sur la reconnaissance mutuelle de
l’altérité, dans une alliance durable et un amour fidèle ouvert à l’accueil d’un tiers. Ce tiers est
l’enfant. La nouvelle communauté est établie sur l’alliance des conjoints, c’est-à-dire sur leur
consentement personnel irrévocable, bien plus que sur un accord de leurs familles respectives
dont ils prennent symboliquement distance.
1
JEAN-PAUL II, Homme et femme, p. 58.
2
J.-M. KRUMB, Les fondements de la morale chrétienne, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 168-169.
178
1
Cf. B. WANNENWETSCH, Mariage. B. Théologie morale, p. 843.
2
Cf. Th. RÖMER, J.-D. MACCHI et Ch. NIHAN (éd.), Introduction à l’Ancien Testament, Genève, Labor et
Fides, 2004, p. 132 ; P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 86 : P. Debergé va même jusqu’à souligner le
passage de l’admiration et de l’émerveillement de l’homme devant le nouvel être créé à l’obligation de quitter
son milieu familial pour aller vers celle qu’il vient à peine de reconnaître comme étant la chair de sa chair, et l’os
des ses os.
3
Th. RÖMER, J.-D. MACCHI et Ch. NIHAN (éd.), Introduction à l’Ancien Testament, p. 132 ; cf. H.
WATTIAUX, Vie chrétienne et sexualité, C.L.D., 1980, p. 27 : commentant le « statut » de la femme selon le
deuxième récit de la création, H. Wattiaux affirme que la femme a été tirée de la chair de l’homme et lui a été
donnée, selon la volonté divine, comme une aide qui lui soit accordée. Cela ne signifie pas que l’homme est
supérieur à la femme. En désignant la femme comme l’os de ses os et la chair de sa chair, l’homme exprime sa
solidarité vis-à-vis de la femme. Cela suggère leur identité dans la différence, l’altérité dans une nature
fondamentalement semblable. Voir aussi J. BRIEND, Gn 2-3 et la création du couple humain, dans L.
DEROUSSEAUX (sous la dir. de), La création dans l’Orient ancien, Paris, Cerf, 1987, p. 135 ; cf. E. NOORT,
The Creation of Man and Woman in Biblical ant Ancient Near Eastern Traditions, dans G.P. LUTTIKHUIZEN,
The Creation of Man and Woman. Interpretations of Biblical Narratives in Jewuish and Christian Traditions,
Leiden-Boston-Köln, Brill, 2000, p. 3.
179
1
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 93 ; cf. Th. RÖMER, J.-D. MACCHI et Ch. NIHAN (éd.),
Introduction à l’Ancien Testament, p. 117 : Th. Römer et les autres soulignent que le serpent, animal au savoir
exceptionnel, a amené l’homme et la femme à transgresser l’interdit de Dieu, de sorte qu’ils ont été chassés du
jardin. C’est en vivant hors du jardin que la différenciation des modes de vie et l’inégalité des rapports à Dieu
ont conduit les hommes à des rapports de plus en plus violents entre eux.
2
Cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 92.
3
Cf. JEAN-PAUL II, Lettre encyclique evangelium vitae « l’évangile de la vie » sur la valeur et l’inviolabilité
de la vie humaine, Kinshasa, Médiaspaul, 1995, n° 42.
4
J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 43 ; Th. RÖMER, J.-D. MACCHI et Ch. NIHAN (éd.),
Introduction à l’Ancien Testament, p. 132.
180
Par ailleurs apparaissent les conséquences de ce péché. Elles sont décrites par l’auteur
biblique en termes de brisure affectant la relation entre l’homme et la femme. Pour P.
Debergé, « le sentiment de honte que l’homme et la femme éprouvent l’un devant l’autre est
l’indice d’une innocence perdue, d’une gêne qui s’est glissée entre les deux »1. Au lieu
d’accéder à la pleine connaissance au même titre que Dieu (Gn 3,5), l’homme et la femme
accèdent à un niveau de connaissance qui les rend incapables de se regarder et de soutenir le
regard de Dieu (Gn 3,7-10). Pourtant, auparavant, la présence de la femme a produit
l’émerveillement de l’homme (Gn 2,23-25), tandis que celle de Dieu lui apportait la vie et le
bonheur. Il y a ainsi rupture entre l’homme et Dieu, et opposition entre l’homme et la femme.
En effet, dans Gn 3,12, l’auteur fait remarquer que l’homme justifie sa méconduite en
se désolidarisant de la femme. Il accuse celle-ci de l’avoir induit en erreur. La femme n’est
plus « la chair de sa chair », ni « l’os de ses os » (cf. Gn 2,23). De manière implicite, il accuse
également Dieu qui a mis la femme à ses côtés (Gn 3,12). La même attitude se lit dans la
réaction de la femme. Elle rejette la faute sur le serpent (Gn 3,13). Il n’y a donc plus de
relation d’aide entre l’homme et la femme2. Non seulement cette relation est brisée, mais le
péché a produit une attitude de méfiance, au point d’attribuer la faute à l’autre qui devient
alors « porte-malheur » et non « porte-bonheur ». L’homme se refugie dans la solitude de
laquelle il avait été tiré par son Créateur : « Le péché a frayé son chemin dans le cœur de
l’être humain et y a produit dispute, ressentiment, refus de la responsabilité, rejet de l’autre »3.
La suite du texte présente les conséquences de la rupture des relations entre l’homme
et Dieu. Ces conséquences sont dévoilées sous la forme de malédictions concernant la relation
des hommes avec le monde animal, ainsi que leur lien avec la terre (Gn 3,14-19). Ainsi sont
justifiées les grandes énigmes de l’existence humaine au sujet du caractère pénible du travail,
des souffrances de l’enfantement, de l’impossibilité de vivre pleinement la fraternité4.
1
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 94.
2
Cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 94-95 ; cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p.
43 : lorsque Dieu interroge l’adam après qu’il a mangé le fruit de l’arbre du milieu du jardin, celui-ci se retourne
contre la femme pour l’accuser. Il reproche même à Dieu de l’avoir créée.
3
J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 43 ; cf. P. TOINET, Au commencement la famille. Le
sacrement de mariage, Paris, Fac-éditions, 1985, p. 63 : P. Toinet rapporte qu’à la place du rêve de l’homme de
rivaliser Dieu en intelligence, la transgression du précepte divin l’a conduit à une situation de dénuement qui l’a
rendu honteux de sa similitude avec la condition animale.
4
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 44-45 ; cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p.
96.
5
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 97.
181
plus en plus violents entre eux. Le meurtre de Caïn (Gn 4,1-8) en est un premier écho, à côté
de toutes les autres souffrances.
C’est ainsi qu’il faut comprendre également les perversions des rapports entre
l’homme et la femme, considérant la domination de l’homme sur la femme comme
conséquence du péché. L’homme profite de sa force pour dominer la femme, et la soumettre à
son bon plaisir, plutôt que de s’émerveiller comme le fit Adam, et trouver en elle une aide qui
lui soit assortie, un vis-à-vis avec lequel il doit construire une communauté de vie et d’amour.
La femme est également affectée dans sa relation avec l’homme. En lieu et place de
l’émerveillement, de la réciprocité et de l’attention mutuelle, le sentiment d’hostilité,
d’instinct et de passion, doublé de la faille de la division et de la rivalité marque leur relation.
« La sexualité, qui est le lieu par excellence de la communication et de l’amour, devient ainsi
un lieu d’antagonisme, de possession, de domination et de violence »1.
Les récits bibliques portant sur l’amour conjugal relatent la manière dont les hommes
et les femmes ont affronté les réalités liées au besoin d’aimer et d’être aimé. Ce besoin se
1
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 98.
2
Cf. I. BOCHET, Lectures augustiniennes de Gn 3. Le péché d’Adam et ses conséquences, dans B.
BOURGINE, J. FAMERÉE et P. SCOLA (sous la dir. de), L’invention chrétienne du péché, Paris, Cerf, 2008, p.
45.
3
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 102-103.
4
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 44.
182
situe au cœur même de l’humanité. Confrontés à cette réalité, les hommes apportent des
solutions qui portent la marque de leurs cultures et de leurs contacts socio-historiques.
Lorsque la Bible parle de l’amour et de la sexualité, elle les met en rapport avec le
Dieu révélé qui a fait alliance avec le peuple d’Israël. Comme le souligne P. Debergé, la Bible
parle de Dieu. « Elle livre la Révélation de son Amour infini et éternel pour l’humanité »1.
Dans ce contexte, l’amour conjugal est perçu par l’écrivain biblique dans un rapport
d’alliance entre Dieu et son peuple, d’autant qu’Israël se reconnaissait comme « Peuple élu »,
« Peuple de Dieu ». Dans l’Ancien Testament, la sexualité « s’inscrit dans le contexte d’une
promesse où Dieu avait annoncé à Abraham que sa descendance serait plus nombreuse que les
astres du ciel »2. Cette conception met en relief la fécondité, comme élément de base de la
sexualité, et le caractère sacré et exclusif de l’alliance entre Dieu et son peuple.
L’histoire patriarcale accorde une place importante aux récits des couples. Ceux-ci
permettent de prendre connaissance de l’enseignement vétérotestamentaire sur le mariage,
selon la pensée juive. Parmi les éléments qui se dégagent de cette conception matrimoniale,
on peut retenir le caractère endogamique du mariage patriarcal (Gn 20,12 ; 24,3-4 ; 28,1-2), la
centralité de la fécondité (Gn 16,1-4 ; 30,1-30), la rareté des cas de répudiation (Gn 21,11),
l’amour subjectif du mari envers sa femme (Gn 24,67 ; 29,30), le recours à une certaine
polygamie (Gn 25,1 ; 26,34 ; 28,8-9 ; 29,15-30 ; 30,3-9), le recours des hommes à la
prostitution (profane) (Gn 38,15-19)3.
1
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 20.
2
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 20.
3
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 50-51.
4
Cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 30 ; cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 50.
183
l’exclusivité de certaines unions et en faisant l’éloge de la fidélité fondée sur l’amour et allant
au-delà de la mort. Tel est le cas du livre de Judith et celui de la Sagesse1.
Dans la législation mosaïque, une bonne partie concerne les prescriptions relatives à
l’amour conjugal et à l’activité sexuelle. Dans la Torah, l’interdit de l’adultère constitue une
loi fondamentale (Ex 20,14 ; Dt 5,18), tandis que le Lévitique fait mention de l’interdiction de
l’inceste (Lv 18,6-18 ; 20,11-12), de l’homosexualité (Lv 18,22 ; 20,13), de la bestialité (Lv
18,23 ; 20,15-16), de l’adultère (Lv 18,20) et des relations sexuelles avec une femme ayant
ses règles (Lv 18,19). A ces interdits s’ajoutent les situations d’impureté liées à des
écoulements corporels ou à un épanchement séminal (Lv 15,2-30)5. Les interdictions
sexuelles et les situations d’impureté sont interprétées dans leur rapport avec les incidences
qu’elles pouvaient avoir sur la sainteté requise au peuple d’Israël. Elles étaient considérées
comme des situations contraires à l’ordre voulu par le Créateur, notamment en ce qui
concerne la procréation, la différence entre l’homme et l’animal, l’intérieur et l’extérieur du
1
Cf. J.-P. BAGOT, Pour vivre le mariage, Paris, Cerf, 1986, p. 22.
2
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 33.
3
Cf. J.-L. FLANDRIN, L’Église et la contraception. Préface de François Lebrun, Paris, Imago, 2006, p. 20.
Nous reviendrons sur cet aspect lorsqu’il sera question de la moralité des pratiques contraceptives dans leur
rapport avec Humanae vitae.
4
Cf. J.-P. BAGOT, Pour vivre le mariage, p. 21.
5
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 52.
184
clan. Ainsi donc, la sexualité doit obéir à une réglementation qui respecte l’ordre primitif, et
garantit la sainteté du peuple et la pureté de l’alliance avec Dieu. Selon cette tradition du
peuple ancien, la prospérité du pays dépend de la conformité des individus à l’ordre du
Créateur, c’est-à-dire l’obéissance à la loi de Dieu, jusque dans la gestion des rapports
conjugaux. Ils étaient conscients que la sexualité pouvait occasionner des comportements
susceptibles de mettre l’avenir et la cohésion du groupe humain en danger. Aussi ont-ils
établi des règles et des interdits pour canaliser les pulsions sexuelles et assurer l’intégrité du
peuple1. Le Deutéronome prolonge cette régulation du comportement humain en matière de
sexualité. Il développe une éthique sociale sur l’appréciation de la non-virginité (Dt 22,13-
21), l’adultère (Dt 22,22-29), la législation sur la répudiation (Dt 24,1-4) et l’application de la
loi du lévirat (Dt 25,5-10)2.
1
Cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 38.
2
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 53 ; cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 39-
40.
3
J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 54.
4
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 54 : Le prophète Osée a prêché dans le royaume
d’Israël (royaume du Nord), dans le troisième quart du VIIIe siècle. Ses propres déboires conjugaux lui ont
permis d’entrer dans les sentiments de Dieu vis-à-vis de son peuple infidèle ; cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la
sexualité, p. 22-23 : En comparant son peuple à une femme courant après ses amants, le prophète Osée applique
à Dieu l’image d’un époux meurtri par le comportement de son épouse (cf. Os. 2,4-10).
5
Cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 21 : Dès leur arrivée en terre de Canaan, au XIIe siècle avant
Jésus-Christ, les descendants d’Abraham ont été confrontés au paganisme agricole des cananéens. Ceux-ci se
projetaient dans un univers céleste peuplé d’innombrables divinités qu’ils considéraient comme dépositaires de
la fécondité ou de la fertilité. Ces divinités étaient adorées dans des temples, dans des lieux sacrés et même dans
les champs et les vignobles. Impressionnés par ces cultes exotiques, les Israélites étaient tentés d’oublier les
termes de l’alliance conclue avec le Dieu unique qui les a libérés d’Egypte.
6
J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 55.
185
Il convient de souligner que les termes utilisés par le prophète pour décrire la
perfection de la nouvelle relation de Dieu avec son peuple (Os 2,21-22), évoquent en quelque
sorte les caractéristiques essentielles du mariage chrétien. Il s’agit notamment de
l’indissolubilité, de la fidélité, de la justice et de l’amour mutuel. La dimension sexuelle se
décrypte du verbe yada (connaître), lorsque le prophète termine en disant qu’Israël connaîtra
Yahvé. Il fait un parallélisme entre cette connaissance de Yahvé par le peuple, et celle
d’Adam et Eve après la chute (Gn 4,1).
1
J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 56.
2
Cf. D. JANTHIAL, Le livre d’Isaïe ou la fidélité de Dieu à la maison de David, Paris, Cerf, 2007, p. 41 : Sion
est présentée comme la mère des « fils » dont elle a été privée pendant un temps. Ses enfants ont été vendus,
tandis qu’elle était répudiée. Mais Dieu l’a consolée et a fait revenir vers elle ses fils et ses filles. Yahvé se
présente donc comme l’époux de Sion. Il l’avait abandonnée pendant un certain temps. Par la suite il a voulu
renouveler son alliance avec elle. Voir aussi P. TOINET, Au commencement la famille, p. 75.
3
J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 59.
4
J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 57.
186
est identifié à une femme répudiée à qui a été remis un acte de divorce, pour signifier la
rupture de l’alliance. Cependant, en dépit du principe selon lequel on ne pouvait plus
reprendre une femme répudiée, Dieu fait preuve d’un amour éternel à l’égard d’Israël, son
épouse. Il lui a redonné la beauté physique et morale. L’auteur sacré laisse entrevoir la
perspective du salut de Dieu, au-delà de l’infidélité du peuple. L’alliance de Dieu avec son
peuple est tiraillée entre l’infidélité d’Israël et la fidélité de Dieu. L’allégorie d’une vie
conjugale humaine met en relief les différents enjeux de cette alliance, et en montre la
supériorité. Celle-ci se fonde sur l’irrévocabilité des promesses de salut de Dieu.
Le symbolisme nuptial revêt une grande importance dans les textes prophétiques. En
désignant Dieu comme Seigneur, Père, Dieu des armées et Époux, les prophètes ont fait
passer une dimension affective dans la relation entre Dieu et son peuple. Cette relation est
faite de joie, de plaisir, de colère, de tendresse, de fidélité et de miséricorde. On peut lire dans
ce rapport nuptial entre Dieu et son peuple l’expression de la beauté et des exigences d’un
engagement total de la personne, au-delà du contrat juridique. Car « chacun promet de fournir
1
J.-M. ASURMENDI (présenté par), Le prophète Ezéchiel, Paris, Cerf, 1981, p. 22 : l’auteur emploie le verbe
« passer » pour marquer les effets du passage du Seigneur sur la petite fille. Le premier passage du Seigneur
auprès de la petite fille, à sa naissance, lui apporte la vie. Le deuxième passage du Seigneur près de la jeune fille
signifie l’amour du Seigneur : « le Seigneur passe, fait alliance avec elle, la prend pour épouse, en couvrant sa
nudité et en lui donnant tout ce qu’il lui faut pour les noces, des noces royales » ; cf. J. de LONGEAUX, Amour,
mariage et sexualité, p. 58. Voir aussi P. TOINET, Au commencement la famille, p. 75.
2
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 60.
187
à l’autre certaines prestations, pour être une union des deux partenaires dans un cœur à cœur
total »1.
Le thème de l’amour conjugal est aussi traité dans la littérature sapientiale. Les livres
des Proverbes et du Siracide mettent en garde contre l’adultère (Pr 5,1-14 ; 6,23-25 ; Si 23,16-
27), la séduction des jeunes naïfs (Pr 7,1-27), la légèreté de certaines femmes (Si 26,9-12), la
prostitution (Si 9,6). Tout en donnant conseils et avertissements face à ces périls, ils
enseignent la fidélité à l’épouse légitime et font l’éloge de la femme fidèle et industrieuse (Pr
31,10-31 ; Si 26,1-4.13-18). En effet « les sages enseignent aux hommes la fidélité jusque
dans le regard (Si 9, 8 ; Jb 31,1), et recommandent l’attachement à la femme de la jeunesse »3
(Pr 5,18b-19).
1
J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 60.
2
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 60-61.
3
J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 62.
4
J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 63 ; D. DORÉ, Le livre de Tobit ou le secret du roi, Paris,
Cerf, 1997, p. 25 : les recommandations de Tobit le père à son fils au sujet de son mariage (Tb 4,12-13) se
réfèrent aux règles matrimoniales du livre de Moïse. Il exhorte son fils, Tobie, à envisager un mariage valable,
réussi et fidèle, conformément à la volonté de Dieu telle qu’elle s’exprime dans le livre de Moïse. Il s’agit
188
notamment d’éviter toute union illégale (cf. Lv 18,6-18), de ne pas épouser une femme étrangère, non juive, de
choisir son épouse dans sa propre tribu.
1
A.-M. PELLETIER (présenté par), Le Cantique des cantiques, Paris, Cerf, 1993, p. 27.
2
Cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 60-61 : Il parle notamment d’une jeune femme aimante et
désireuse d’être aimée, et qui se montre active, vive et empressée (cf. Ct 7,2-10) ; cf. J. de LONGEAUX, Amour,
mariage et sexualité, p. 67-68 ; cf. J.-P. BAGOT et J.-C. DUBS, Pour lire la Bible, Paris, Société biblique
française, 1983, p. 97 : le Cantique est présenté comme un long poème d’amour humain dans lequel, à
l’exception d’une simple allusion, il n’est pas fait mention de Dieu. Il décrit en termes très brûlants la passion qui
anime deux amoureux.
3
J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 67.
4
Cf. J.-P. BAGOT et J.-C. DUBS, Pour lire la Bible, p. 98.
5
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 70.
189
charnelle. C’est là un idéal qui peut être distant de la réalité, aussi longtemps que l’homme et
la femme sont continuellement en butte aux sollicitations du péché. Néanmoins la référence à
cet idéal de la vie conjugale interpelle les hommes et les femmes vivant leur union conjugale
sous les secousses du péché : il s’agit là d’un état inauthentique qui appelle un salut1.
Nous l’aurons remarqué, les textes de l’Ancien Testament ont mis en relief la relation
conjugale perceptible, dès le départ, dans la création de l’être humain. Cette relation est
caractérisée par la constitution d’un cadre familial de l’homme et de la femme, tous deux
ayant quitté leur cadre parental, pour être un dans une structure sociale indissoluble. La
procréation y apparaît dans le cadre d’une bénédiction, sous la forme d’un devoir ou d’une
tâche, associée au devoir de domination et de transformation du monde créé. L’homme en a
été institué responsable par le Créateur : c’est que celui-ci l’a doté d’une capacité à réaliser
cette tâche. Ne peut-on pas y voir une allusion à la raison, à l’intelligence, à la puissance, à la
force dont le déploiement permet à l’homme d’affirmer son autonomie, sans pour autant
prendre la place du Créateur dont il reste dépendant ? Car autonomie ne signifie ni
désobéissance, ni rupture avec le Dieu Créateur. Mais c’est plutôt une accession à un stade de
mise en œuvre de sa responsabilité et de sa capacité d’auto-prise en charge. Cette
responsabilité porte autant sur la « procréation » que sur la « soumission de la terre et la
domination des êtres vivants », selon l’esprit de Gn 1,28. Dans un contexte où la multiplicité
de la descendance attestait et confirmait la bénédiction divine, comme cela apparaît dans la
promesse faite à Abraham (Gn 12,2 ; 22,17), il était évident que l’on recoure aux pratiques
susceptibles de favoriser une procréation nombreuse, telle la polygamie, le mépris ou la
répudiation de la femme stérile au profit d’une autre femme, parfois même une servante. Peut-
on, pour cela, en déduire une réglementation divine de la procréation ou une fixation divine de
la procréation comme fin du mariage ?
Il est pourtant évident que les livres des prophètes mettent en relief le symbolisme
nuptial pour caractériser la relation de Dieu avec son peuple. Il s’en dégage les propriétés et
les caractéristiques du mariage chrétien : unicité, indissolubilité, fidélité en dépit des aléas de
la vie, respect et soutien mutuel, amour, service, etc. Le livre du Cantique parle de l’amour,
sans qu’apparaisse la perspective de la fécondité charnelle. Il est même l’expression chantée
de l’amour de l’homme et de la femme dans un dialogue symétrique. A cet effet, le texte du
Cantique permet de comprendre que l’amour de l’homme et de la femme est la réalité qui
permet de mieux entrevoir la relation de Dieu avec son peuple. De plus, il est même question
du bonheur, comme caractéristique de l’union conjugale, dans la mesure où l’allégorie des
noces renvoie au plaisir et à la joie qu’éprouve Dieu au sujet de son épouse. A cet effet, les
noces représentent la plus belle image de l’union du peuple avec Dieu, dans une alliance
renouvelée. Elles signifient la plénitude du bonheur dont l’épouse Ŕ Jérusalem Ŕ sera comblée.
La question du mariage devrait davantage mettre l’accent sur l’amour fidèle et durable,
expression de l’union de l’homme et de la femme, autant qu’il se prolonge dans le fruit de
cette union conjugale. Le mariage est aussi source de bonheur partagé.
1
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 71
190
De la même manière que le symbolisme nuptial est utilisé dans l’Ancienne Alliance
pour signifier les relations de Yahvé avec son peuple en termes de mariage (Is 54,4-8 ; 62,5 ;
Jr 2 ; Ez 16), ainsi le Nouveau Testament recourt à cette métaphore pour illustrer les relations
1
Cf. H. WATTIAUX, Engagement de Dieu, p. 121.
2
Jésus proclame l’accomplissement du temps marqué par l’établissement du règne de Dieu. C’est donc
l’inauguration d’une dernière étape parmi bien d’autres (1 R 8,24 ; Sg 8,8 ; Ac 1,7, etc.) dans l’économie de
l’Alliance ancienne. Dieu lui-même la porte à sa plénitude (Mt 9,17 ; 26,28 ; Rm 10,4 ; 2 Co 3,14-15 ; He 10,1).
3
Cf. G. PASSELECQ et F. POSWICK, Table pastorale de la Bible. Index analytique et analogique, Paris,
Lethielleux, 1974, p. 735 ; cf. H. WATTIAUX, Engagement de Dieu, p. 163 ; cf. B. WANNENWETSCH,
Mariage. B. Théologie morale, p. 843 : c’est dans l’image de la noce que le royaume trouve son expression
privilégiée (Mt 22,1-14 ; Ac 19,7) ; cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 76 : Matthieu
présente la parabole du festin et des invités qui se récusent (Mt 22,1-14) en termes de festin de noces. Mt
présente également la parabole des dix vierges (Mt 25,1-13) dans laquelle l’époux est le Christ, et les vierges
tous les chrétiens. Cette parabole met en relief le climat qui caractérise l’attente du retour du Seigneur, et exhorte
les chrétiens à garder courage face aux épreuves et à être toujours prêts à accueillir sans délai l’époux qui vient.
Dans les deux paraboles, l’humanité est présentée comme l’ensemble des compagnons ou des invités aux noces,
et non comme l’épouse. Ceux qui ont répondu à l’invitation et ont été jugés dignes d’y avoir part, sont animés
d’une grande joie.
4
E. SCHILLEBEECKS, Le mariage : réalité terrestre et mystère du salut, Paris, Cerf, 1966, p. 121 ; cf. Y.
SIMOENS, Selon Jean. 2. Interprétation, Bruxelles, Éditions de l’institut d’Études théologiques (IET), 1997, p.
148 : Selon Y. Simoens, le récit de la noce à Cana est une transposition narrative johannique de ce que l’épître
aux Éphésiens décrit des noces du Christ et de l’Église. Le mariage inscrit dans la relation des conjoints ce lien
nuptial du Christ-Jésus et de l’Église, exprimée dans l’intervention de la mère de Jésus. L’existence humaine est
ainsi invitée à se vivre selon le mode nuptial dans la relation à Dieu grâce au Christ-Époux et moyennant la
maternité de Marie ; cf. B. ESCAFFRE, Évangile de Jésus Christ selon saint Jean. I. Livre des signes (Jn 1-12),
Paris, Cerf, 2008, p. 21.
191
sponsales du Christ avec l’Église (Ep 5,23-32 ; Rm 7,1-4 ; 2 Co 11,2 ; Ap 21,9)1. C’est à ce
titre que l’Église est considérée comme la femme libre et non l’esclave (Ga 4,22-27).
La réalité nouvelle que Jésus inaugure dans la vie de l’Esprit, donne à la relation de
l’homme et de la femme un accomplissement dans sa beauté et dans sa vérité première. Le
Christ se révèle comme étant l’Époux qui dévoile aux hommes la vérité de l’amour et le
chemin qui conduit vers cet amour. Il est l’Époux qui est venu accomplir les prophéties de la
Nouvelle Alliance énoncées en termes nuptiaux3. La présence du Christ-Époux dans la
péricope synoptique de Mt 9,14-15 (//Mc 2,18-20 ; Lc 5,33-35) dispense les compagnons de
l’Époux du jeûne auquel étaient soumis les disciples de Jean et des pharisiens. Jean-Baptiste
se dit ami de l’Époux et reste au seuil de la chambre nuptiale Ŕ symbole de la Nouvelle
Alliance Ŕ au lieu d’entrer dans la salle des noces pour participer à la joie messianique (Jn
3,29), tout comme les disciples jouent le rôle des amis qui accompagnent le fiancé dans la
salle du banquet4.
1
Cf. H. WATTIAUX, Engagement de Dieu, p. 123 ; cf. G. PASSELECQ et F. POSWICK, Table pastorale de la
Bible, p. 370 ; cf. G. BABINET (S.M.A.), Petit dictionnaire biblique du peuple chrétien, Abidjan, 2000, p. 27 :
le Christ est l’Époux auquel est présentée la Vierge fiancée (2 Co 11,2). Il est celui qui sanctifie l’Église son
épouse (Mt 9,15; 25,6 ; Jn 3,29), tandis que l’Église est l’Épouse de l’Agneau (Ap 21,9), la mère des enfants de
Dieu (Ap 12) ; cf. E. SCHILLEBEECKS, Le mariage : réalité terre, p. 121 : les noces eschatologiques (Ap 19,7-
9) dont il est question dans le Nouveau Testament ne sont pas reportées au Royaume de la fin des temps, mais
bien au règne de Dieu déjà commencé dans l’Église. Les noces du salut s’y célèbrent déjà.
2
J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 74 ; cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 115-
116 : Jésus adopte à l’égard des femmes jugées pécheresses une attitude qui est en lien avec la Bonne Nouvelle
qu’il est venu apporter. Celle-ci se caractérise, entre autres, par le refus de sacraliser les malédictions de la loi
juive ou les limites juridiques dans lesquelles on enfermait les femmes. On retiendra à ce sujet sa rencontre avec
la femme souffrant d’hémorragie (Mc 5,25-34), la rencontre avec la pécheresse pardonnée et aimante (Lc 7,36-
50), la rencontre avec la Samaritaine (Jn 4,1-42), la rencontre avec la femme adultère (Jn 8,3-11).
3
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 74.
4
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 75.
192
Par ailleurs, Jésus s’est prononcé sur le mariage en saisissant l’opportunité de certains
débats avec les Pharisiens autour de cette question. Il est, lui-même, resté célibataire,
contrairement à la pratique selon laquelle les rabbins étaient normalement tenus de se marier.
Cette attitude était interprétée comme une façon de relativiser les anciens liens familiaux (Lc
14,26) devant l’approche du Royaume de Dieu2. Cependant il a radicalisé l’engagement
réciproque du mariage, notamment en ce qui concerne l’adultère (Mt 5,27.31-32). Il aborde
même la question de l’indissolubilité des liens du mariage, lorsque les pharisiens lui
demandent s’il est permis de répudier sa femme pour n’importe quel motif (Mt 19,1-9). Dans
sa réplique au piège que lui tendaient les pharisiens, Jésus a refusé d’entrer dans la
problématique où ils voulaient l’enfermer. Il renvoie donc ses interlocuteurs au projet de
Dieu, en citant deux versets du livre de la Genèse (Gn 1,27 ; 2,24), pour mettre en évidence la
différenciation sexuelle voulue en elle-même et pour elle-même par Dieu3.
1
Cf. E. SCHILLEBEECKS, Le mariage : réalité terrestre, p. 121 ; cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et
sexualité, p. 74
2
Cf. B. WANNENWETSCH, Mariage. B. Théologie morale, p. 843 ; cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et
sexualité, p. 83 : le célibat de Jésus est le signe de l’accomplissement du Royaume dont il vit en plénitude le
mystère. Il est l’Époux de la Nouvelle Alliance. Son célibat est donc nuptial.
3
Cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 125-126 : P. Debergé fait remarquer que la question posée à Jésus
porte sur la répudiation et non sur le divorce. Selon la loi de Moïse, un mariage consommé pouvait être rompu si
le mari découvrait quelque chose qui lui faisait honte chez celle qu’il avait épousée (Dt 24,1). L’interprétation de
cette loi est allée en sens divers, selon qu’il s’agissait de l’école rabbinique de Schammaï qui ne l’appliquait
qu’en cas d’adultère, ou de l’école d’Hillel qui en donnait une très large interprétation. Dans les deux cas, c’est
le mari qui en tirait le bénéfice, puisqu’il avait seul l’initiative de la répudiation ; cf. P. LAMARCHE, Évangile
de Marc, Paris, ETB, 1996, p. 182 : au sujet de la même question, sous la plume de l’évangéliste Marc, P.
Lamarche circonscrit le contexte dans lequel Jésus se prononce au sujet du mariage et du divorce (cf. Mc 10,1-
12). Les pharisiens évoquent la péricope de Dt 24,1-4 qui autorise l’époux à rédiger un acte de répudiation s’il
découvre une tare à imputer à sa femme. Les rabbins se demandaient si cette tare était quelque chose de grave ou
d’assez banal. Mais Jésus en appelle à Gn 1,27 et Gn 2,24 pour rappeler l’unité créée par le mariage ; cf. J. de
LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 80 : Les évangélistes Marc et Matthieu rapportent le récit du
débat de Jésus avec les pharisiens autour de la légitimité de la répudiation (Mt 19,1-9 ; Mc 10,2-12). Alors que
Matthieu s’étend sur les motifs qui rendraient légitime la répudiation, Marc remet en question la légitimité même
de cette pratique. Devant les questions des pharisiens, Jésus ne se laisse pas entraîner sur le terrain de la
casuistique. Il élève la question au niveau du dessein originel de Dieu : en créant l’homme et la femme, Dieu les
a destinés à quitter leurs parents pour ne faire qu’une seule chair.
193
Grand prend en compte tout ce qui peut provoquer l’aversion du mari, comme, par exemple,
le fait d’avoir laissé brûler un plat1. Toujours est-il que c’est le mari qui prend la décision de
répudier sa femme.
La question des pharisiens sur le divorce, telle que présentée par Marc, est
surprenante, en ce sens que la légitimité du divorce chez les Juifs ne faisait pas problème.
« Car la répudiation est un concept juridique familier dans le judaïsme. Et aucun juif n’ignore
que, selon la Loi, il est légitime pour un homme de répudier sa femme (Dt 24,1) »2. Selon C.
Focant, le narrateur voulait montrer que les pharisiens sollicitaient une expression publique de
Jésus en vue de le mettre en contradiction avec la Loi de Moïse, plutôt que d’y voir un
procédé par lequel les pharisiens voulaient amener Jésus à prendre parti sur les débats
d’écoles au sein du judaïsme, comme le suggère la version matthéenne.
Cette question posée en ces termes, ne pouvait être qu’un piège, étant donné la
permission accordée par Moïse. La vraie question devait plutôt porter sur les motifs
susceptibles d’être invoqués par un mari pour renvoyer sa femme. C’est pratiquement la
version de Matthieu, selon J. Dupont. En effet, alors que Marc s’arrête uniquement à la
question de la possibilité de répudiation d’une femme par son mari (Mc 10,2), Matthieu
complète cette question en mettant un lien entre la répudiation et les motifs de la répudiation,
comme pour rappeler Dt 24,1 : « Si un homme a pris une femme et en a fait son épouse, et s’il
arrive qu’elle n’a pas trouvé grâce à ses yeux, parce qu’il a trouvé en elle quelque chose de
malséant ; et il a écrit pour elle un libelle de séparation, et il le lui a donné en main, et il l’a
renvoyée de chez lui ... »3. C’est dans ce sens que Matthieu rapporte la réponse de Jésus, en
référence à ce que fit le Créateur, en créant l’homme et la femme. Marc fait mention d’une
question-réplique de Jésus à ses interlocuteurs au sujet de ce que Moïse a prescrit : ne pas
renvoyer sa femme avant de lui avoir remis un libelle de séparation attestant le divorce et
permettant à la femme renvoyée de se remarier (cf. Dt 24,1). L’objet de la discussion était
donc la signification à donner au motif pour lequel un homme peut, selon Dt 24,1, rédiger un
libelle de divorce : quelque chose d’indécent, une tare à imputer à la femme, etc. La tendance
rigoriste (Shammai) n’autorisait comme motif de divorce que l’inconduite sexuelle de
l’épouse. Celle de Hillel autorisait un homme à répudier sa femme non seulement pour motif
d’impudicité, mais pour tout ce qui déplaît au mari, par exemple, la stérilité, l’inaptitude aux
tâches domestiques, le manque d’attirance.4 C’est ici que les exégètes relèvent la discordance
1
Cf. D.J. DUPONT, Mariage et divorce dans l’Évangile. Matthieu 19,3-12 et parallèles, Abbaye de Saint
André, Desclée de Brouwer, 1959, p. 30.
2
C. FOCANT, L’Évangile selon Marc, Paris, Cerf, 2004, p. 372 ; cf. S. LÉGASSE, L’Évangile de Marc, T. II,
Paris, Cerf, 1997, p. 592-593.
3
Cf. D. J. DUPONT, Mariage et divorce dans l’Évangile, p. 16.
4
Cf. C. FOCANT, L’Évangile selon Marc, p. 373.
194
entre la question posée par Jésus et la réponse des pharisiens qui s’en tiennent à leur question
initiale du « permis », alors que Jésus leur avait demandé ce que Moïse avait prescrit.
Peut-on, pour cela, se baser sur l’argument de faiblesse pour légitimer ou même
consacrer une pratique contraire à la volonté initiale du Créateur ? C’est justement pour ne pas
tomber dans ce piège que Jésus a voulu restaurer une loi divine restée valable en dépit de la
concession de Moïse. Cette loi provisoire ne doit pas être instrumentalisée par les hommes.
Elle ne doit pas non plus détourner de la vision divine de l’homme et de la femme telle qu’elle
se révèle dans le récit de la création. Pour soutenir sa position qui, du reste, n’est pas une
innovation par rapport à ce qui a été prescrit par le Créateur, il réfère ses auditeurs au récit de
la création, en rappelant que Dieu, en créant l’homme et la femme, les a voulus
complémentaires, au point de ne constituer qu’un seul être complet, une seule chair.
L’argument vaut tout autant pour tous les peuples dont les cultures envisagent encore la
rupture du lien conjugal pour des raisons d’inconvenance de l’un ou de l’autre conjoint. En
affirmant que l’homme ne doit pas séparer (μῂ ϰωπιζέηω) ce que Dieu a uni (ζςνέζεςξεν),
Jésus prône une condamnation absolue du divorce, et supprime ainsi la tolérance admise par
1
Cf. C. FOCANT, L’Évangile selon Marc, p. 273.
2
Cf. R. PESCH, Das Markusevangelium. II. Teil. Kommentar zu Kap 8,27-16,20, Freiburg, Herder, 1977, p.
122.
3
Cf. D.J. DUPONT, Mariage et divorce dans l’Évangile, p. 20.
195
Moïse. Car la concession temporaire faite à la dureté de cœur ne peut être maintenue dans
l’ère messianique1. Une concession faite en raison d’une dureté de cœur ne peut être opposée
à l’autorité de Dieu, quand bien même cette concession serait une prescription édictée par
Moïse. A l’autorité de Moïse, Jésus oppose son autorité, en tant qu’il est venu porter la loi à sa
plénitude. Il édicte la loi à la perfection en référant ses auditeurs à ce que Dieu a fait à
l’origine. Cette parole du Christ a valeur normative et s’inscrit dans la logique de sa mission
rédemptrice. A plus forte raison lorsqu’il est question d’une évangélisation en profondeur où
le Christ s’incarne profondément dans une culture pour l’assumer. La normativité de la Parole
du Christ dans un contexte d’inculturation met davantage en relief la qualité de la relation et
de la responsabilité de chaque conjoint plutôt qu’une observance scrupuleuse de la lettre de la
Loi. Jésus révèle à chaque peuple et à chaque culture que dans la vie conjugale, ce qui est le
plus important, ce n’est pas la manière de divorcer de quelqu’un et les raisons qui permettent
de le faire. Une telle vision ne ferait que consacrer le divorce, contrairement à la volonté
initiale du Créateur. Pour Jésus, le plus important est la manière dont un homme peut
s’attacher à sa femme : l’aimer à fond, complètement, comme soi-même. En référant ses
auditeurs à Gn 2, il exprime sa réponse de manière métaphorique en parlant du Créateur
comme d’un potier, tout comme, paradoxalement, la séparation de ceux auxquels on a été uni
(les parents) débouche au raffermissement du nouveau lien, au point de former une seule chair
avec une autre personne. Dans le mariage, l’homme rompt les liens naturels de parenté pour
en contracter d’autres, formant ainsi une communauté inséparable2. La Croix du Christ,
symbole de l’amour infini de Dieu pour son peuple, devient la force surnaturelle par laquelle
les époux chrétiens peuvent non seulement surmonter les pièges de la dissolution
matrimoniale, mais raffermir l’unité initiale voulue par le Créateur et matérialisée dans
l’alliance matrimoniale.
1
Cf. D.J. DUPONT, Mariage et divorce dans l’Évangile, p. 27.
2
Cf. C. FOCANT, L’Évangile selon Marc, p. 374.
3
Cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 127.
4
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 127.
196
s’inscrit dans l’ordre des comportements désordonnés engendrés par le péché : la suprématie
de l’arbitraire de l’homme, la convoitise de la femme. Le Christ vient justement établir un
nouvel ordre des choses, en rétablissant la relation de l’homme et de la femme dans sa vérité
originelle d’union d’amour totale, indissoluble1.
L’incise matthéenne de ποπνεία (Mt 19,9) a fait penser à une ouverture que le Christ
aurait donnée à la possibilité du divorce, comme l’ont préconisé certains Pères de l’Église
dont saint Jérôme, ou au divorce et remariage selon la position des Églises orthodoxes et
protestantes. En effet, Mt 19,9 fait mention d’une exception d’inconduite Ŕ à moins que ce ne
soit pour inconduite (μῂ ἑπὶ ποπνεία) Ŕ tout comme Mt 5,32 : s’il la répudie en dehors du cas
d’inconduite (παπεϰηὸρ λογος ποπνείαρ). Au sujet de l’emploi de ces incises, il importe de
tenir compte de l’orientation particulière que la question de répudiation reçoit dans la
rédaction de l’évangile de Matthieu. Selon J. Dupont, l’attention se porte sur les motifs de
divorce plus que sur sa légitimité ou ses effets. Matthieu se préoccupe de multiplier les appels
aux Écritures. Il insiste sur les devoirs de la vie chrétienne et les modalités de leur
application2. En conséquence de cela, l’explication de ces incises est à chercher au niveau de
la composition littéraire de l’Évangile de Matthieu, de ses préoccupations particulières et
aussi en référence à Dt 24,1.
illustrer l’enseignement sur le Royaume, on ne peut pas pour autant verser dans un libéralisme
qui ferait du mariage une institution laissée au libre arbitre de l’homme. Le mariage obéit à
des principes qui garantissent son unité et son indissolubilité, autant qu’il est le lieu où
l’amour de Dieu s’incarne dans une relation complémentaire ouverte à la procréation,
conformément à la volonté du Créateur.
Par ailleurs, non seulement le Christ n’aborde pas la question de la natalité dans son
rapport avec l’union conjugale, mais encore il introduit une rupture avec la tradition juive,
notamment en ce qui concerne les liens familiaux. Il institue une nouvelle parentèle : « Je suis
venu apporter non la paix, mais le glaive. Car je suis venu séparer le fils de son père, la fille
de sa mère, et la bru de sa belle-mère ; et on aura pour ennemis les gens de sa propre
maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; et celle qui
aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi » (Mt 10, 34-37)1. On voit dans
cette déclaration du Christ une véritable remise en question de la tradition qui donnait une
grande valeur aux relations interpersonnelles au sein de la parentèle. Il préconise plutôt une
nouvelle parentèle dans laquelle circule non pas le sang de la famille naturelle, mais le sang
du Christ comme la sève qui passe de la vigne aux sarments (cf Jn 15,5-7).
1
Cf. J. GOODY, L’évolution de la famille et du mariage en Europe. Préface de Georges Duby. Traduction de
Marthe Blinoff, Paris, Armand Colin, 1985, p. 96-97.
2
C. FOCANT, La famille de Jésus à saint Paul, Bruxelles, Connaître la Bible, 1989, p. 12.
3
Cf. C. FOCANT, La famille de Jésus, p. 2 et passim.
198
Quoi qu’il en soit, le quatrième commandement de Dieu (cf. Ex 20,12 ; Dt 5,16) érige
les rapports entre générations et la communion au sein des familles comme un ordre voulu et
protégé par Dieu. Ce commandement parle des rapports entre les enfants et leurs parents, et
des conséquences de ces rapports dans la vie en société. Il établit un lien entre le pays en tant
qu’espace vital du peuple et l’ordre fondamental de la famille, reliant l’existence du peuple et
du pays à la communion entre les générations, qui se crée et se développe au sein de la
structure familiale3. On comprend que la société juive a toujours perçu la solidarité familiale
comme fondement logique de l’existence sociale. C’est justement la limitation de cette
solidarité au seul niveau de la famille biologique que Jésus met en question. Celui-ci l’étend à
tous ceux qui font la volonté de son Père qui est aux Cieux (cf. Mt 12,46-50). L’œuvre de
Jésus ouvre à l’universalité du salut, à la foi en l’unique Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob
accueilli au sein de la nouvelle famille de Jésus, répandue dans tous les peuples et dépassant
les liens charnels de la filiation. « Le seul vecteur de cette universalisation, souligne Benoît
XVI, est la nouvelle famille, dont le seul préalable est la communion avec Jésus, la
communion dans la volonté de Dieu »4. Jésus ne contredit donc pas l’énoncé du quatrième
commandement relatif au respect et à l’obéissance dus aux parents. C’est ainsi que la
référence à sa personne devient le critère décisif de l’accession dans le Royaume de Dieu.
1
Cf. C. FOCANT, La famille de Jésus, p. 7.
2
Cf. C. FOCANT, La famille de Jésus, p. 12.
3
Cf. BENOÎT XVI, Jésus de Nazareth. 1. Du baptême dans le Jourdain à la Transfiguration, Paris,
Flammarion, 2007, p. 135.
4
BENOÎT XVI, Jésus de Nazareth, p. 139.
199
La possession de la vie éternelle est garantie par le fait de quitter maison, frères,
sœurs, mères, enfants ou champs à cause du nom de Jésus (cf. Mt 19,29). Ainsi se trouve mis
en relief le célibat en vue du Royaume, suggérant, d’une certaine manière, que la réalité de
l’union conjugale perceptible dans la création de l’être humain, selon l’esprit de Gn 1,27 ;
2,18.21-24, n’impose pas de manière absolue le mariage à tous les êtres humains. Par
conséquent, il est plus prudent d’éviter d’établir un lien de causalité entre la nature intrinsèque
de l’être humain, créé homme et femme, et la question de la natalité.
Par ailleurs, on ne peut pas ignorer le contexte de contrariété dans lequel Jésus exerçait
son ministère : il était souvent en contradiction avec les pratiques habituelles de sa culture, et
même de certains prescrits de la loi, comme le manque d’observation du sabbat (Mt 12,2 et
parallèles), le fait de manger sans se laver les mains (Mt 15,2 et parallèles)2. Jésus lui-même
n’était pas marié, tout comme certains de ses disciples avaient abandonné la vie conjugale
pour le suivre. Ils « violaient » le tout premier commandement de la loi, en rejetant le divin
commandement du Créateur qui ordonnait à l’homme de procréer (cf. Gn 1,28). Ainsi Jésus
explique qu’en dehors des raisons physiques, des motifs supérieurs peuvent dispenser du
devoir d’engendrer3. Il s’agit là non seulement d’un conseil de perfection, mais d’un sacrifice
qui, au moins dans certains cas, peut être nécessaire pour le salut, comme l’analogie de ceux à
qui on recommande de s’arracher un membre du corps, plutôt que de courir le risque d’être
entièrement jetés dans la géhenne (cf. Mt 5,29-30 ; 18,8-9 ; Mc 9,43-48). Dans cette réflexion
apparaît une explication du Christ à propos de ses exigences à l’égard des personnes
1
Cf. D.J. DUPONT, Mariage et divorce dans l’Évangile, p. 167.
2
Cf. C. FOCANT, La famille de Jésus, p. 4.
3
Cf. D.J. DUPONT, Mariage et divorce dans l’Évangile, p. 200. Nous reviendrons sur la pertinence de cet
argument lorsqu’il sera question de la régulation des naissances, en rapport avec la moralité des pratiques
contraceptives, face à Humanae vitae.
200
mariées, en mettant sous leurs yeux l’exemple de ceux qui se sont voués à une continence
absolue en vue du Royaume1.
Paul affirme tenir son enseignement moral du Christ, de par la révélation qu’il a eue.
Il veut dire aussi qu’il enseigne ce qu’il a lui-même reçu de ceux qui l’ont catéchisé et lui ont
appris les paroles et les gestes du Christ. C’est ainsi que se transmet la tradition dont le
dynamisme voudra qu’elle cherche des solutions et se développe devant les nouvelles
questions qu’implique l’ouverture de diverses cultures à l’Évangile5. Paul est donc amené à
traiter des questions de la sexualité et du mariage, dans le contexte de sa mission. Certains
commentateurs voient en Paul un farouche partisan du célibat et de la continence. Pourtant,
les couples et les femmes occupent dans ses lettres une place importante. Tels sont les cas de
Priscille et Aquilas, un couple qui a travaillé avec Paul à Corinthe et à Éphèse (Rm 16,3),
d’Évodie et Syntychè à Philippes (Ph 4,2), de la « diaconesse » Phoebé de l’Église de
Cenchrées (Rm 16,1-2) et tant d’autres encore6.
Quoi qu’il en soit, l’enseignement et les exhortations des apôtres prolongent la tension
eschatologique qui fait du mariage ou de la noce l’expression privilégiée du Royaume.
1
Cf. D.J. DUPONT, Mariage et divorce dans l’Évangile, p. 173.
2
Cf. B. WANNENWETSCH, Mariage. B. Théologie morale, p. 843.
3
J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 84.
4
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 85.
5
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 99.
6
Cf.P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 151-152.
201
« D’une part, soutient B. Wannenwetsch, le mariage fait partie des domaines de la vie
domestique ordonnés en Christ (Col 3,18s ; Ép 5,22-23 ; 1 P 3,1-7). Paul, d’autre part, parce
que le temps est écourté et que les épreuves s’apprêtent, peut recommander aux fidèles de
suivre son exemple et de rester célibataire, ou de vivre dans le mariage comme s’ils n’avaient
pas de femme (hôs mè, 1 Co 7) »1. Les préceptes de Paul sur cette question du mariage et du
célibat se développent sur trois fronts. Pour marquer son opposition aux tendances
encratiques, Paul souligne la valeur du mariage. Il affirme qu’il est permis de jouir du mariage
avec action de grâce, en tant que don du Créateur (1 Tm 4,3ss). Il s’oppose aussi à l’idéal
ascétique du mariage non consommé, en prônant l’obligation intégrale et réciproque de la
communauté sexuelle (1 Co 7,3ss). Contre les tendances spiritualistes et libertines, Paul
développe une théologie qui considère le corps comme le temple du Saint-Esprit, tandis que la
sexualité est reconnue comme facteur de cohésion sociale (1 Co 6,12-20) 2.
Paul constate que les chrétiens de Corinthe sont tentés de mépriser le mariage. Ils
pourraient ainsi s’exposer au risque de se rendre coupables de débauches (porneia), sous la
prétention d’une plus grande fidélité au Christ. Pour éviter cette idée, il leur rappelle la gravité
du risque de fornication (cf. 1 Co 6,12-20) auquel se trouve exposé le conjoint à qui est
imposée la continence. Aussi Paul les exhorte-t-il au devoir conjugal mutuel (1 Co 7,3),
d’autant plus que les époux ne sont plus maîtres de leur corps (1 Co 7,4). Pour éviter tout faux
angélisme, il invite les époux à ne pas prolonger une résolution qui, prise dans une intention
excellente, pourrait devenir l’occasion de graves tentations4. La relation mutuelle à l’intérieur
du couple est, pour Paul, le critère premier de tout discernement en matière d’abstinence
sexuelle. La sexualité qui constitue un des aspects du quotidien de l’existence conjugale, doit
1
B. WANNENWETSCH, Mariage. B. Théologie morale, p. 843 ; cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et
sexualité, p. 116-117 : le chapitre 7 de la première lettre aux Corinthiens ne peut être considéré comme un traité
sur le mariage en général, bien qu’il constitue le plus vaste texte néotestamentaire consacré au mariage et au
célibat. Il s’agit d’un exposé des réponses de Paul à des questions précises au sujet de la vie matrimoniale.
2
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 116-117.
3
Cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 160-161 : à l’opposé de ceux qui menaient une vie de débauche
et prônaient une vie sexuelle libérée de toutes contraintes, d’autres membres de la communauté de Corinthe
considéraient qu’il découlait de la foi de renoncer à toute vie sexuelle. Certains avaient même envisagé de se
séparer de leurs conjoints pour adopter le célibat ; cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 117.
4
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 118 ; cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p.
163 : Paul a conscience qu’un ascétisme non réfléchi et non consenti par les deux conjoints peut conduire à la
débauche ; cf. P. De SURGY et M. CARRER, Les épîtres de Paul. 1 Corinthiens. Commentaire pastoral, Paris,
Bayard, 1996, p. 50 : Paul n’admet la continence entre époux que s’il y a à la fois accord mutuel, durée limitée et
intention spirituelle ; cf. D. von ALLMEN, La famille de Dieu : La symbolique familiale dans le paulinisme,
Fribourg, Éd. Universitaires de Fribourg, 1981, p. 566.
202
être un lieu essentiel où se vit et se vérifie la qualité de la relation. Elle doit être vécue dans le
respect du conjoint et l’attention portée à son désir, en veillant à ce que soi-même on ne se
mette pas au centre. C’est ici que Paul apporte un enseignement nouveau, quant à la relation
de l’homme et de la femme, en matière de sexualité.
Paul donne son point de vue sur le cas d’une union d’un(e) croyant(e) avec un(e) non
croyant(e). Il les exhorte au maintien de la vie commune. Il y voit une possibilité de
1
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 164.
2
J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 121 ; P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 164.
3
Cf. ÉCOLE BIBLIQUE DE JÉRUSALEM (sous la dir. de), La Bible de Jérusalem, Nouvelle édition
entièrement revue et augmentée, Paris, Cerf/Verbum Bible, 1988, p. 1441, Note f. Certains penseurs donnent au
terme porneia le sens de fornication dans le mariage, c’est-à-dire l’adultère. Ainsi ils envisagent la possibilité de
divorce en pareil cas. C’est la position des Églises orthodoxes et protestantes. D’autres, par contre, donnent à ce
terme le sens technique de la zenût ou « prostitution » des écrits rabbiniques. Cela signifie toute union rendue
incestueuse par un degré de parenté interdit selon la Loi du Lv 18. De telles unions, contractées légalement entre
païens ou tolérées par les Juifs prosélytes, ont dû faire difficulté quand ces gens se convertissaient, dans des
milieux judéo-chrétiens légalistes comme celui de Mt. C’est ainsi qu’il y avait cette consigne de rompre de telles
unions irrégulières qui n’étaient en somme que de faux mariages.
4
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 122-123 ; cf. D. von ALLMEN, La famille de Dieu, p.
566.
5
Cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 166 ; cf. P. De SURGY et M. CARRER, Les épîtres de Paul, p.
51.
203
Par ailleurs, « en même temps que le mariage, Paul met en valeur, avec insistance, une
autre vocation, insolite dans le monde de son temps, le célibat choisi pour s’attacher sans
partage au Seigneur, et, de ce point de vue, il lui manifeste sa préférence »4. En effet, pour
Paul, le célibat trouve sa raison d’être dans le souci des affaires du Seigneur, la recherche des
moyens de plaire au Seigneur sans partage (1 Co 7,32). Le célibat consacré n’est pas motivé
par le refus du mariage ou le rejet de la sexualité. En parlant du célibat par rapport au
mariage, Paul met en relief le comportement des conjoints, l’un vis-à-vis de l’autre, pour en
souligner la parfaite symétrie (1 Co 7,33-34), tout comme le célibat en lui-même favorise
l’attachement au Seigneur5. Le célibat et le mariage sont complémentaires. Les deux états sont
1
Cf. C. FOCANT, La famille, p. 27 ; cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 125 ; cf. P.
DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 166 : c’est le « privilège paulin » qui accorde au conjoint chrétien de ne
pas empêcher la séparation, si le conjoint non chrétien refuse de continuer à vivre avec son épouse ou son époux
chrétien (cf. 1 Co 7,15-16). Paul fait preuve d’un grand réalisme. Il se méfie d’une spiritualité trop héroïque, en
demandant au membre chrétien du couple de respecter la liberté de son conjoint ; cf. P. de SURGY et M.
CARRER, Les épîtres de Paul, p. 52 : le « privilège paulin » consiste en l’annulation, dans certaines conditions,
du mariage d’un converti au profit de sa foi.
2
Cf. E. FUCHS, Le désir et la tendresse. Pour une éthique chrétienne de la sexualité, Paris/Genève, Albin
Michel-Labor et Fides, 1999, p. 102-103.
3
P. de SURGY et M. CARRER, Les épîtres de Paul, p. 57.
4
P. de SURGY et M. CARRER, Les épîtres de Paul, p. 57 ; cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et
sexualité, p. 132 : sans en faire une norme stipulant un caractère obligatoire, Paul indique aux chrétiens de
Corinthe l’état de vie qui, selon lui, convient le mieux ; cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 172-173 :
Paul considère le célibat comme un bien à rechercher et à poursuivre, parce que celui qui le choisit se trouve
libéré des préoccupations du monde ou des soucis inhérents à l’état de mariage. Il peut donc de ce fait se
consacrer totalement au Seigneur. Sur le plan théologique, le célibat choisi signifie la transcendance du Royaume
de Dieu par rapport à ce monde qui passe.
5
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 132.
204
sont nécessaires, l’un par rapport à l’autre, pour être vécus en vérité. De toute manière, pour
Paul, « l’essentiel de la vie chrétienne ne réside pas dans des choix extraordinaires mais dans
sa manière de vivre du mieux possible sa situation présente. Que l’on soit marié ou non, c’est
dans sa condition librement assumée que l’on doit s’efforcer de réaliser sa vocation »1.
1
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 168.
2
Cf. C. FOCANT, La famille, p. 28.
3
Cf. J.-N. ALETTI (S.J.), Saint Paul Épître aux Éphésiens. Introduction, traduction et commentaire, Paris, J.
Gabalda et Cie, 2001, p. 17-18 ; cf. Ch. REYNIER, L’épître aux Éphésiens, Paris, Cerf, 2004, p. 29 : Chantal
Reynier a précisé que la question du contenu soulevait aussi la question de l’auteur, et que, pour laisser l’absolue
priorité au texte tel qu’il est, il convenait de dissocier les deux questions et pouvoir traiter la question du contenu
pour elle-même. Néanmoins, Ch. Reynier a repris la répartition des auteurs au sujet de l’authenticité d’Ep. Les
positions concernant la question de l’authenticité paulinienne de cette épître se répartissent selon quatre
courants ; cf. E. FUCHS, Le désir de la tendresse, p.111 et passim. La même tradition de l’école paulinienne a
produit deux autres textes (Tt 2,4-5 ; 1 P 3,1-7) qui ont interprété la pensée paulinienne dans un sens restrictif.
205
A partir de Ep 5,22, l’auteur présente ce que l’on appelle communément les « codes
domestiques » ou « codes familiaux ». Ses exhortations visent des catégories de personnes :
les femmes et les maris, les enfants et leurs parents, les esclaves et leurs maîtres1. Le motif et
la base du discours paulinien demeurent le Christ en fonction duquel tous ceux qui adhèrent à
lui, vivent leurs différentes situations, aussi bien dans la sphère de l’affectivité (rapports
‘époux-épouse’), que dans la sphère de l’éducation (rapports ‘parents-enfants’) ou encore
dans la sphère socio-économique (rapports ‘maître-esclave’)2.
Après avoir rappelé la structure hiérarchique du couple (cf. Ep 5,23), l’auteur envisage
la structure « Christ, chef de l’Église » pour parler du rapport du mari avec sa femme. Sa
métaphore conjugale donne une nouvelle compréhension du rapport ‘homme-femme’, en
remplaçant l’image ‘chef-sujet obéissant’ à l’image ‘tête-corps’. Dans l’unité Ep 5,22-24, la
difficulté vient des motivations qui s’accumulent : motivations anthropologiques (statut social
du mari), christologiques (statut et agir du Christ) et ecclésiologiques (attitude de soumission
de l’Église). Selon J.-N. Aletti, ces motivations semblent insuffisantes pour justifier
l’exhortation. En effet, si le Christ est sauveur de son corps, l’Église, et mérite ainsi d’être sa
tête, le mari n’est pas le sauveur de sa femme. Tous deux n’ont qu’un sauveur, Jésus Christ.
Aussi se demande-t-elle si la christologie suffit à fonder un rapport social qui semble dépassé
au plan ecclésial. Peut-on dire que l’épouse est le corps du mari, comme l’Église est corps du
Christ ?3
du mari, vue à la lumière du Christ, n’a plus rien à voir avec une supériorité naturelle,
légitimée par la société ou la religion, elle devient responsabilité (V. 25), attention concrète
(V. 29), reconnaissance en l’autre de soi (V. 33) ; bref elle devient elle aussi amour (V. 25) »1.
Comme on le voit, sans contester, à première vue, la situation culturelle qui reconnaît
l’autorité de l’homme au foyer et dans la société, l’auteur de cette épître montre comment la
primauté de l’homme devient en Jésus-Christ une primauté d’amour. L’auteur veut ainsi faire
comprendre aux maris leur responsabilité, en leur interdisant d’interpréter cette soumission
comme une autorisation d’user d’un pouvoir arbitraire. Ils sont plutôt invités à aimer leurs
femmes jusqu’à être prêts à donner leur vie pour elles, et cela, en aimant leurs femmes comme
leur propre corps5.
1
E. FUCHS, Le désir et la tendresse, p. 113 ; cf. Ch. REYNIER, L’épître aux Éphésiens, p. 175 : Ch. Reynier
affirme également que c’est le rapport ‘Christ-Église’ qui éclaire les rapports de l’homme et de la femme. Seul le
Seigneur est la référence de ce rapport. En conséquence, le mari est « tête » en fonction du mystère du Christ
caractérisé par la puissance et la perfection de son amour ; cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité,
p. 138 : pour J. de Longeaux, la péricope Ep 5, 21-33 est très controversée, notamment lorsque l’on focalise son
attention sur l’exhortation à la soumission des femmes. Celle-ci se comprend mieux lorsqu’elle est située dans
son contexte : celui des règlements domestiques tels que stipulés dans l’enseignement moral des philosophes du
premier siècle, sur les droits et les devoirs réciproques des membres de la domus, à savoir le père, la mère, les
enfants et les esclaves. La particularité de l’auteur de cette épître est d’interpréter ces rapports à la lumière de la
relation du Christ et de l’Église, comme modèle de conduite conjugale.
2
Cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 142.
3
Cf. J.-N. ALETTI (S.J.), Saint Paul Épître aux Éphésiens, p. 292.
4
Cf. C. FOCANT, La famille, p. 32.
5
Cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 178 ; cf. E. FUCHS, Le désir et la tendresse, p. 114 ; cf. Ch.
REYNIER, L’épître aux Éphésiens, p. 175.
207
1
Cf. J.-N. ALETTI (S.J.), Essai sur l’ecclésiologie des lettres de saint Paul, p. 178-179.
2
Ch. REYNIER, L’épître aux Éphésiens, p. 178 ; cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 143 :
Ep 5,21-33 met en relief la réalisation des prophéties qui ont annoncé les épousailles parfaites entre Dieu et
Israël, grâce à la purification de l’épouse et le don d’un cœur nouveau (Os 2,18-22 ; Jr 31,3-4 ; Is 54,5-8). C’est
l’Alliance entre le Christ et l’Église par le don de l’Esprit, qui en est la parfaite réalisation.
3
Cf. E. FUCHS, Le désir et la tendresse, p. 114 ; cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 183 : on retrouve
ici la théologie paulinienne de l’altérité. En renvoyant le mari et la femme à leurs devoirs réciproques, l’auteur
de cette épître veut souligner la nécessaire complémentarité de leurs natures, de leurs mondes et de leurs
fonctions. Il reconnaît la spécificité de l’homme et de la femme, en même temps qu’il affirme que l’homme et la
femme ne peuvent exister indépendamment l’un de l’autre, et que de leur communion retrouvée dépend
l’harmonie du monde.
4
J. de LONGEAUX, Amour, mariage et sexualité, p. 143 ; cf. D. von ALLMEN, La famille de Dieu, p. 250.
208
Introduction :
1
Cf. G. BEDOUELLE, J.-L. BRUGUÈS, P. BECQUART, L’Église et la sexualité. Repères historiques et
regards actuels, Paris, Cerf, 2006, p. 19.
209
discernement. Le devoir de procréation que le Créateur a confié à l’être humain n’en fait pas
le but unique du mariage dans l’Ancien Testament. Par contre, on relève, à plusieurs reprises,
la condamnation de l’homosexualité (Gn 19,5-9 ; Lv 18,22 ; 20,13 ; Jg 19,22 ; Rm 1,27), la
bestialité (Ex 22,18 ; Lv 18,23 ; 20,15 ; Dt 27,21), la prostitution dans les temples (Gn 38,16-
9.24 ; Lv 19,29 ; 21,9.7 ; Dt 22,21 ; 23,18s, etc.). C’est ce qui se dégage à travers les
châtiments de Sodome et de Gomorrhe, ainsi que dans la législation du Lévitique et du
Deutéronome1.
Les premiers siècles de la vie de l’Église connaissent un esprit nouveau qui pénètre les
comportements culturels et moraux de l’époque. Le mariage en constitue une part
considérable. En effet, « dans le monde romain, le mariage est fondé sur un consentement
réciproque qui peut être à tout instant rompu par l’une et l’autre partie. C’est dans le mariage
que la femme romaine acquiert sa seule dimension sociale, celle d’une mère ; l’union
conjugale ne vaut donc que par la famille, qu’elle contribue à maintenir et à développer »2. A
cette époque, le christianisme n’avait pas encore développé une morale conjugale qui lui soit
propre. Cependant, tout en s’inscrivant dans la logique de la pratique sociale, il commençait à
apporter quelques éléments nouveaux dans la gestion de la vie conjugale, en se référant aux
paroles du Christ sur le mariage3. Ainsi le christianisme proclame l’indissolubilité du mariage
chrétien et subordonne sa validité au consentement mutuel des deux époux.
Comme on le voit, le christianisme fonde son enseignement sur les paroles du Christ.
Celui-ci ramène ses auditeurs à l’idée originelle du Créateur qui a voulu que l’homme quitte
son père et sa mère, et s’attache à sa femme pour devenir une seule chair (Gn 2,24). Partant de
1
Cf. L. FLANDRIN, L’Église et la contraception. Préface de François Lebrun, Paris, Imago, 2006, p. 20.
2
J. LOEW, M. MESLIN (sous la dir. de), Histoire de l’Église par elle-même, Paris, Fayard, 1978, p. 18.
3
Mt 19,4-6 ; Mc 10, 6-7 : Face aux pharisiens et aux scribes qui tendent à légitimer le divorce en se basant sur la
concession faite par Moïse, le Christ réaffirme l’indissolubilité du mariage en se référant au texte de la Genèse
(Gn 2,24).
210
ces prémices, le Christ conclut que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni (Mc 10,9 ; Mt
19,6). Consécutivement à cette parole du Christ, le christianisme fonde également
l’indissolubilité du mariage sur l’idée que l’union des époux est l’image même de l’amour qui
unit le Christ à son Église1. Le mariage comporte une dimension par laquelle il n’est pas
seulement une réalité physique, sociologique, juridique, mais sacramentelle. En d’autres
termes, dans l’amour conjugal, les deux conjoints participent à l’amour créateur de Dieu. Les
Pères de l’Église vont insister sur la procréation, comme finalité de tout mariage. Par
conséquent, « en situant le mariage humain dans la zone de l’agapè de Dieu, l’Église lui a
conféré une qualité autrement plus vaste que ne lui reconnaissait la société romaine, car elle
en fait l’un des éléments de l’histoire du salut »2.
Pourtant les Pères de l’Église ne voient pas dans le mariage l’idéal de perfection. Pour
eux, la virginité et la chasteté sont les seules voies capables de satisfaire à toutes les exigences
de la vie dans le Christ. A cette époque on assiste à une transposition de la tension
eschatologique des écrits néotestamentaires. L’Église l’érige en système des valeurs. Sa
théologie du mariage privilégie l’idéal de la virginité à celui du mariage. Les Père de l’Église
s’inspirent d’un thème nouveau exploité par le Christ, en relation avec les exigences du
mariage. Il s’agit essentiellement de la vie d’eunuque choisie en vue du Royaume.
La mise en relief de la procréation comme objet du mariage est sans doute due à
l’influence de certains courants philosophiques de la culture gréco-romaine. Tel fut le cas du
stoïcisme qui prônait la libération de l’homme de tout attachement aux choses et aux êtres de
ce monde, manifestant ainsi un dépit vis-à-vis des passions charnelles et de l’amour sous
toutes ses formes. Selon ces courants philosophiques, l’homme ne se marie que pour obéir
aux lois de la nature qui exigent de lui, comme des animaux, qu’il se reproduise : il ne se
marie que pour procréer, et ne recherche que la procréation dans les embrassements
conjugaux4. Durant de nombreux siècles, l’enseignement de l’Église va aller dans le sens de
l’exaltation et même de la surexaltation de la procréation, au détriment de l’amour conjugal.
1
Ep 5,23-32 : Dans ces versets, Paul établit un parallèle entre le mariage humain et l’union du Christ à l’Église.
Le Christ est dit époux de l’Église, parce qu’il est son chef et l’aime comme son propre corps. Dans son
argumentation, Paul se réfère au texte de la Genèse où il découvre une préfiguration prophétique de l’union du
Christ et de l’Église. Pour lui, ce « mystère » resté longtemps caché est maintenant révélé, tout comme le
mystère du salut des nations.
2
J. LOEW, M. MESLIN (sous la dir. de), Histoire de l’Église, p. 18.
3
Cf. J.-L. FLANDRIN, L’Église et la contraception, p. 22-23.
4
Cf. J.-L. FLANDRIN, L’Église et la contraception, p. 24.
211
Face à cette situation, les Pères s’attaquent aux deux ordres d’erreurs qui menacent
autant la foi que le mariage : le laxisme et l’ascétisme. Pour les Pères de l’Église, « le laxisme
conduit à l’idolâtrie de la chair, l’ascétisme à un mépris du monde et un détachement qui
transgressent l’économie de l’incarnation comme la création »2. Ils établissent une hiérarchie
des états par ordre de mérite décroissant : la virginité, le veuvage, le mariage unique, les
secondes noces, les troisièmes, les quatrièmes noces, etc. A la fin se trouve le divorce.
Ils accordent la première place à la virginité, « parce qu’elle anticipe sur l’état définitif
des anges ; parce qu’elle est totale offrande au service de Dieu ; parce qu’elle arrache
l’homme à ses liens charnels et l’installe dans une existence toute spéciale ; parce qu’enfin
elle restaure l’intégrité ancienne, disloquée par le péché, qui avait morcelé l’humanité en
homme et femme, et restitue à l’Adam sa nature originelle qui est autonome et conjugale,
donc chaste »3. Le veuvage est considéré comme une sorte de « virginité retrouvée », qui
partage avec la virginité la disponibilité et la libre adhésion au service de Dieu. Le mariage,
quant à lui, est un bien relatif. Bien qu’il soit précieux face à l’adultère et à la fornication, il
fait modeste figure face à la virginité triomphante. Pour Jean Chrysostome, le mariage est
bon, parce qu’il soutient le faible et affermit ses pas. Mais il est un appui inutile à l’homme
fort et robuste. Il pourrait même semer sur sa route des obstacles qui entraveraient sa marche,
et diminueraient son mérite. Athanase qualifie le mariage et la virginité de deux voies de la
vie : le mariage est la voie la plus facile et commune. En choisissant cette voie, on ne mérite
pas de blâme mais on ne reçoit pas autant de grâces. La virginité, par contre, c’est la voie
supérieure et digne des anges. Elle évite les charges du mariage4.
Les Pères de l’Église font une telle insistance sur la supériorité de la virginité qu’ils
trahissent en quelque sorte le point de vue de Jésus par rapport à l’option virginale. L’analyse
de Jacques Dupont est très explicite à ce sujet : Jésus répond à l’observation de ses disciples
qui trouvaient qu’il n’était pas expédiant de se marier, lorsque l’on considère les exigences et
les charges de l’engagement matrimonial conformément à l’idée initiale du Créateur. Pour
1
Cf. F. QUÉRÉ-JAULMES, Le mariage dans l’Église ancienne, Paris, Le Centurion, 1969, p. 20.
2
F. QUÉRÉ-JAULMES, Le mariage dans l’Église ancienne, p. 21.
3
F. QUÉRÉ-JAULMES, Le mariage dans l’Église ancienne, p. 22.
4
F. QUÉRÉ-JAULMES, Le mariage dans l’Église ancienne, p. 23.
212
Jésus, le choix de la virginité ne doit pas être motivé par la fuite des charges du mariage. Il
s’agit plutôt d’un don particulier de Dieu manifesté en ceux qui se font eunuques en vue du
Royaume, et non un moyen d’échapper aux « inconvénients » d’un mariage indissoluble1.
L’option que prennent les Pères de l’Église au sujet de la virginité et du mariage Ŕ en mettant
en évidence les charges liées à l’état conjugal par rapport à la disponibilité de l’état non
marital Ŕ risque d’aller dans le sens de ce que réprouve Jésus.
A cet effet, J. Dupont rappelle qu’il n’est pas exact d’interpréter le sens d’eunuque
comme un renoncement volontaire au mariage, car les textes rabbiniques parlent volontiers
des eunuques mariés (cf. Gn 39,1-19 : Potiphar, eunuque de Pharaon, avait une épouse qui
avait même cherché à coucher avec Joseph). Siracide évoque le cas de l’eunuque qui voulait
déflorer une vierge (Sir 20,4) et celui de l’eunuque qui étreint une vierge et soupire (Sir
30,20). Un eunuque n’est pas nécessairement un célibataire, car ce qui lui est impossible
n’est pas de se marier, mais d’accomplir l’acte de la génération. La désignation choisie par
Jésus ne s’applique pas à proprement parler à des gens qui vivent dans le célibat. Par
conséquent, « ce n’est pas le mariage comme tel qui est en cause, mais simplement l’acte
conjugal. Entendu au sens spirituel, « eunuque » ne vise donc pas nécessairement un homme
qui s’est voué au célibat ; il pourrait désigner également un mari qui, ayant répudié sa femme,
se voit contraint de vivre dans la continence, faute de pouvoir en épouser une autre sans
commettre d’adultère »2.
1
Cf. D.J. DUPONT, Mariage et divorce dans l’Évangile, p. 167.
2
D.J. DUPONT, Mariage et divorce dans l’Évangile, p. 198-199.
3
Cf. H. CROUZEL, L’Église primitive face au divorce. Du premier au cinquième siècle, Paris, Beauchesne,
1970, p. 359.
213
implicitement le remariage, les auteurs suivants, dont beaucoup figurent dans la liste
précédente : Hermas, Origène, Tertullien, Novatien, Lactance, Conciles d’Elvire et d’Arles,
Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze, Asterios d’Amasée, Jean Chrysostome, Théodoret
de Cyr, Théodore d’Héraclée, Epiphane, Cyrille d’Alexandrie, Hilaire de Poitiers, Chromace
d’Aquilée, l’auteur arien de l’Opus Imperfectum »1. Pour H. Crouzel, il est difficile d’affirmer
à ce niveau que ces auteurs admettent l’une ou l’autre position. Certaines interprétations
forcées vont jusqu’à présenter comme une permission une manifestation d’indulgence. Il est
plutôt rare de trouver des affirmations explicites en faveur du remariage après répudiation.
Il est pourtant vrai que sur le plan pratique, la question du remariage après répudiation
ne faisait pas problème pour les juifs et les païens. Toute séparation entre époux, tout divorce
par consentement mutuel ou toute répudiation unilatérale rendait possible un nouveau
mariage. C’était la règle générale du droit romain qui stipulait que le mariage était un contrat
entre deux personnes. Par conséquent, le divorce est possible dès lors que les contractants
renoncent à ce qu’ils avaient accepté lors de leur mariage. Cependant la répudiation, en tant
qu’elle viole unilatéralement le contrat, est soumise à une règlementation2.
Le problème du remariage après répudiation se pose surtout chez les chrétiens. Ceux-
ci ne considèrent pas le mariage comme un simple contrat à l’instar de tous les autres. Ils se
réfèrent aux paroles du Christ invoquant la loi primitive de Gn 2,24 qui affirme
l’indissolubilité du mariage. Pour les chrétiens, le mariage est un acte divin qui unit un
homme et une femme en une seule chair.
Partant du principe de remariage qu’énonce saint Paul Ŕ la femme dont l’époux est
mort est libre d’épouser qui elle veut, mais dans le Seigneur seulement (1 Co 7,39) Ŕ les Pères
ne condamnent pas les secondes noces. Ils ne les approuvent pas non plus. Ils les considèrent
comme un simple droit, et non une obligation. En réalité, « ce n’est pas ici le droit de
remariage que les Pères contestent, mais le dévergondage que ces multiples unions ne
manquent pas de faire soupçonner »3.
1
H. CROUZEL, L’Église primitive, p. 360-361.
2
Cf. H. CROUZEL, L’Église primitive, p. 362
3
F. QUÉRÉ-JAULMES, Le mariage dans l’Église ancienne, p. 26 ; cf. H. CROUZEL, L’Église primitive, p.
374 : Paul permet à la veuve de se remarier après la mort de son époux, bien qu’il estime que la veuve serait plus
heureuse si elle restait dans son état (cf. Rm 7,2-3 ; 1 Co 7,8-9.39-40). Pour H. Crouzel, l’apôtre n’envisage
expressément que le remariage de la femme. Cependant en vertu de l’égalité des sexes, quant aux droits
fondamentaux du mariage, cela vaut aussi pour l’homme.
214
Par contre, en Asie Mineure, Ancyre, Néocésarée, Laodicée et les canons basiliens
frappent de peines ecclésiastiques le second mariage. Le troisième et le quatrième mariage
sont qualifiés de façon très désobligeante par Basile et Grégoire de Nazianze. En bref, « sur la
question du remariage des veufs ou des veuves la plupart restent fondamentalement fidèles
aux déclarations pauliniennes, tout en manifestant des différences notables d’appréciation » 2.
1
Cf. H. CROUZEL, L’Église primitive, p. 374-375.
2
H. CROUZEL, L’Église primitive, p. 375-376.
3
Cf. A. MATTHEEUWS, Union et procréation : développement de la doctrine des fins du mariage, Paris, Cerf,
2006, p. 34.
4
Cf. M. SEVEGRAND, L’affaire Humanae vitae, p. 10.
5
Cf. G. COMBÈS, Œuvres de Saint Augustin. II. Problèmes moraux, Paris, Desclée de Brouwer et Cie, 1948, p.
19.
215
En effet, Augustin souligne l’union physique liée au mariage, tout en postulant une
progression idéale, de la sexualité sans désir au mariage continent et de celui-ci au célibat.
Cette vision fait un rapprochement entre la concupiscence et le désir sexuel. Cependant, en
plaçant la faute sexuelle au centre des dérèglements qui font de l’âme l’esclave du corps, il
s’oppose à ceux qui diabolisent et dénaturent la sexualité. Ce fut le cas des hérétiques
encratiques, des montanistes et des manichéens. Augustin, quant à lui, définit le cadre d’une
conception positive de l’union conjugale. Ce cadre, c’est le mariage. Celui-ci est bon parce
qu’il est une institution divine. Il est la cellule-mère de la société. Il comporte trois biens : la
génération des enfants (proles), le pacte de fidélité et d’amour (fides), et l’indissolubilité de
l’union ou le sceau sacramentel (sacramentum)2. Ces biens présupposent l’union physique, et
sont célébrés comme des contrepoids au désir charnel. Celui-ci est alors considéré dans le
mariage comme un péché véniel.
1
Cf. G. COMBÈS, Œuvres de Saint Augustin, p. 19.
2
Cf. G. BEDOUELLE, J.-L. BRUGUÈS, P. BECQUART, L’Église et la sexualité, p. 25-26 ; cf. A.
MATTHEEUWS, L’avenir de l’humanité, p. 721.
3
Cf. A. MATTHEEUWS, Union et procréation, p. 34.
4
Cf. G. BEDOUELLE, J.-L. BRUGUÈS, P. BECQUART, L’Église et la sexualité, p. 26 ; cf. G. COMBES,
Œuvres de Saint Augustin, p. 19 : Il ressort de ces trois faits que le mariage est indissoluble, et que son but
exclusif est la génération des enfants. Celle-ci ravitaille en énergies neuves la société, endigue la concupiscence.
Le pacte de fidélité enlève toute raison d’être à la polygamie, commande des unions monogames et resserre la
tendresse des époux. Le sacrement sanctifie l’amour conjugal et lui donne la divine garantie de l’éternité.
216
contexte du mariage chrétien, acquiert par le bien du sacramentum une valeur symbolique
essentielle qui élève l’union naturelle et sociale au dessus de la proles. De la sorte, la
communauté des époux exprime l’intimité d’amour une et indissoluble, et s’identifie à la
valeur suprême du mariage chrétien. Contrairement à la perspective des fins qui essaie de
comprendre la nature et le sens du mariage, la problématique des biens place la question du
mariage dans une perspective des valeurs pour en justifier la bonté. En d’autres termes, parler
des biens du mariage revient à en déterminer la valeur comme justification de sa bonté.
Augustin définit ainsi le mariage comme étant l’union conjugale basée sur la différence
biologique des sexes, et qui a comme unique fin naturelle la procréation. C’est ce qui ressort
de l’étymologie même du terme « matrimonium » dont la racine est « mater » (mère), en
raison du fait que la femme ne doit prendre mari pour d’autre raison que celle d’être mère1.
Augustin invoque la Loi éternelle (Lex aeterna), c’est-à-dire Dieu lui-même, pour
légitimer le rapport sexuel humain et pour en déterminer le cadre et la finalité. Selon lui, Dieu
a établi l’ordre naturel selon lequel le rapport sexuel humain ne doit avoir lieu qu’en vue de la
propagation de l’espèce, et cela, dans un ordre social pour ne pas compromettre la paix
sociale. C’est donc Dieu qui a inscrit dans la différence biologique des sexes la fonction
biologique de la sexualité et sa finalité naturelle : la procréation. Par conséquent, le critère de
moralité de l’acte conjugal, c’est la procréation2. Il le démontre lorsqu’il affirme que Dieu a
voulu tirer tous les hommes d’un seul pour qu’ils fussent maintenus en société aussi bien par
la ressemblance de leur race que par le lien de la parenté. La première alliance scellée par la
nature dans la société humaine, c’est l’union de l’homme et de la femme, qui assure la
continuité de la société par les enfants, fruits de cette union3.
Par ailleurs, Augustin fait mention d’un autre critère de moralité de l’acte conjugal. Ce
critère découle du lien existant entre sexualité et péché. Selon lui, l’acte sexuel est inséparable
du jeu de la concupiscence, un mal ou un péché consécutif à la faute du premier homme
(Adam). En conséquence, l’acte sexuel est par présomption un péché véniel, à cause de la
difficulté à discerner l’intention des époux. C’est le bien de la procréation qui compense le
mal de la concupiscence. En d’autres termes, le mariage est un bien, non seulement à cause de
la procréation des enfants, mais en raison de la société naturelle qu’il établit entre les deux
sexes. Il réduit aussi l’incontinence juvénile de la chair à l’honorable fonction d’engendrer les
enfants. « Ainsi, souligne Augustin, le lien conjugal transforme en bien le mal de la
concupiscence. Il comprime dans ses élans la volupté, met une sorte de pudeur dans leur
fougue et les tempère par le désir de la paternité »4. Seule l’intention de procréer assure le
bon usage du mal de la concupiscence. On remarquera, dans cette réflexion d’Augustin,
l’assimilation de l’acte conjugal à un mal Ŕ la concupiscence Ŕ dont l’usage est légitimé par
l’intention procréatrice. Augustin met ainsi en évidence la procréation comme bien principal
1
Cf. A. MATTHEEUWS, Union et procréation, p. 35.
2
Cf. A. MATTHEEUWS, Union et procréation, p. 36-37.
3
Cf. G. COMBÈS, Œuvres de Saint Augustin, p. 23 : « Prima itaque naturalis humanae societatis copula vir et
uxor est … Consequens est connexio societatis in filiis, qui unus honnestus fructus est non conjunctionis maris et
feminae sed concubitus ».
4
G. COMBÈS, Œuvres de Saint Augustin, p. 29 ; cf. A. MATTHEEUWS, Union et procréation, p. 37; cf. B.
WANNENWETSCH, Mariage. B. Théologie morale, p. 843.
217
du mariage, en même temps qu’il suggère la possibilité de justifier une pratique qu’il qualifie
de mal, en raison de l’éminence de la fin de l’acte à poser. Encore faut-il arriver à prouver que
l’acte conjugal en lui-même, sans perspective de procréation, peut être identifié à un
processus de lutte contre le mal de la concupiscence.
Augustin considère l’acte conjugal comme un devoir dont les époux doivent
s’acquitter mutuellement, en se gardant l’un à l’autre une égale fidélité. La violation de cette
fidélité porte le nom d’adultère. Pour éviter les rapports interdits, les époux se doivent aussi
une sorte de service réciproque qui soit un appui mutuel de leur faiblesse, mais qui tienne
aussi compte du consentement du conjoint, selon l’esprit de 1 Co 7,4-61.
Dans ses Moralia, le pape Grégoire le Grand (590-604) rappelle les exigences de la
chasteté dans le mariage. Il évoque ainsi la pratique courante de la continence chez les époux
mariés. La législation ecclésiastique de cette époque insiste sur l’exigence de la liberté,
l’interdiction de l’inceste et l’empêchement du mariage pour cause de parenté ou pour ceux
qui sont déjà engagés dans l’état clérical ou dans des vœux religieux. Au IXe siècle, il y a un
raffermissement de l’alliance entre l’épiscopat et le pouvoir temporel. L’Église, à travers ses
conciles et les décrétales pontificales, élabore une législation qui pose les bases d’un contrôle
juridictionnel sur le mariage. Elle justifie sa compétence en la matière par le caractère
religieux du lien. Ainsi se trouvent réaffirmés l’exigence du célibat pour les clercs, le droit au
mariage des serfs, les règles d’interdiction de mariage entre proches parents pour lutter contre
l’inceste, le statut de la femme assujettie à la volonté de son père, la condamnation du
concubinat. Celui-ci est considéré comme une forme illégitime et inférieure du mariage3.
1
Cf. G. COMBÈS, Œuvres de Saint Augustin, p. 37 : Augustin fait allusion à la proscription de toute forme
d’égoïsme dans l’union conjugale, et évoque l’appartenance mutuelle des corps des époux, selon le vocable de
saint Paul. Celui-ci n’admet la continence entre les époux que s’il y a à la fois accord mutuel, durée limitée et
intention spirituelle. Voir aussi P. de SURGY, M. CARREZ, Les épîtres de Paul, p. 50.
2
Cf. A. MATTHEEUWS, Union et procréation, p. 38.
3
Cf. G. BEDOUELLE, J.-L. BRUGUÈS, P. BECQUART, L’Église et la sexualité, p. 28-29.
218
Le pape Nicolas, au XIe siècle, décrit les formes du mariage inspirées du droit romain.
Ce mariage comprend les fiançailles (sponsalia), l’échange des consentements des époux et
de ceux qui ont la puissance sur eux, le versement de la dot, la rédaction d’un écrit en
présence des témoins. Dans l’Église occidentale de cette époque, la bénédiction du prêtre
comme ministre du sacrement de mariage, n’est pas indispensable. Elle n’est pas, non plus,
une condition de validité du lien. Par contre, l’exigence de la publicité du mariage permet
d’éviter les situations d’adultère. L’indissolubilité du mariage est réaffirmée même en cas
d’adultère. Toutefois, sur le plan pratique, il y a encore beaucoup de résistance. Car il y a
beaucoup de cas de divorce. C’est ainsi que l’Église va se sentir dans l’obligation de nuancer
la rigueur de ses principes en matière de mariage1.
Entre le XIe et le XVe siècle, l’Église est seule à régir la pratique sociale et religieuse
du mariage. Elle impose sa législation et ses juridictions pour contrôler davantage la vie des
couples. La doctrine du mariage s’approfondit grâce à l’apport des universités et des Ordres
mendiants. Le Décret de Gratien et les collections de décrétales des XIIe et XIIIe siècles,
rassemblant les législations antérieures, traitent de façon précise du mariage. Ils établissent les
conditions du lien, écartent les alliances clandestines, précaires ou incestueuses. Ils font une
distinction entre nullité et divorce, et imposent l’indissolubilité du lien conjugal2.
Au XIIe siècle, les théologiens et les canonistes parlent d’une double finalité du
mariage. Cette finalité est mise en rapport avec la chute des premiers parents. Avant le péché,
l’unique finalité du mariage, c’est la multiplication de l’espèce. Après le péché s’est ajouté
l’apaisement de la concupiscence. Le mariage est alors perçu comme une structure instituée
en vue de remédier à la concupiscence. A cette époque, il y a peu d’allusion à l’aide mutuelle
des époux, sinon celle qui est liée à la procréation et aux nécessités matérielles de la vie3.
Les scolastiques soutiennent que l’acte conjugal est licite, pour autant qu’il soit
accompli exclusivement en vue de la procréation, même si celle-ci n’apparaît qu’au niveau de
l’intention. Pour Hugues de Saint-Victor (+ 1141), « la fin ou la cause principale du mariage
est l’union des esprits dans l’amour spirituel, par où l’homme et la femme apprennent et
s’entraident mutuellement à grandir dans l’amour de Dieu »4. A cette fin s’ajoutent la
propagation du genre humain et l’apaisement de la concupiscence. En dehors de ces deux fins,
le consentement matrimonial n’implique, de soi, ni droit ni obligation à l’acte conjugal, mais
seulement à la vie commune dans l’amour réciproque.
devoir de l’acte conjugal. Le traité sur les sacrements d’Hugues de Saint-Victor aborde le
mariage comme sacrement à part entière. Il le considère même comme le premier des
sacrements1.
Pour le scolastique Bonaventure, c’est l’enfant qui est la cause première et principale
du mariage. En conséquence, la copula carnalis appartient à l’intégrité du mariage,
puisqu’elle permet d’avoir un enfant. Thomas d’Aquin fait un pas de plus dans l’approche de
la question. Il reprend la téléologie aristotélicienne de la nature/raison, et fait de la
perpétuation de l’espèce humaine par la procréation le critère décisif de l’union sexuelle. La
poursuite consciente de cette fin détermine la conformité des actes particuliers2.
Il est attesté que saint Thomas a cherché à unifier son explication des fins de la
sexualité avec celle des biens de saint Augustin. Il n’a pourtant pas pu achever son œuvre. Les
questions du mariage seront traitées et développées dans le « Supplément à la Somme
Théologique » par d’autres, sur la base de ses œuvres de jeunesse. Néanmoins on peut
reconnaître dans le développement de sa pensée la distinction que Thomas fait entre l’être
humain et l’animal. Cette distinction tient au caractère rationnel de l’être humain, thème déjà
développé dans la Somme théologique, et qui trouve, dans Le Supplément, une application
particulière dans le domaine matrimonial3.
1
Cf. G. BEDOUELLE, J.-L. BRUGUÈS, P. BECQUART, L’Église et la sexualité, p. 32.
2
Cf. B. WANNENWETSCH, art. Mariage. Théologie morale …, p. 844.
3
Cf. L. MISSEREY (o.p.), Avant-propos, dans Th. d’AQUIN (Saint), Somme théologique. Le mariage. T. 1
Supplément, Questions 41-49, Traduit par L. MISSEREY (o.p.), Paris, Desclée et Cie, 1930, p. 5 : Il s’agit du
Supplément qui fait suite à la Somme Théologique de Saint Thomas d’Aquin. Bien que n’ayant pas été rédigé par
Thomas d’Aquin, les pensées qui y sont exprimées sont celles que l’on retrouve toujours sous la plume du
Maître. Les idées principales de ce traité sont celles que contient sur les mêmes thèmes la Somme contre les
Gentils. De plus, le texte de cet ouvrage est le même, à quelques variantes près, que le texte du Commentaire de
saint Thomas sur le 4e Livre des Sentences.
4
Th. d’AQUIN (Saint), Somme Théologique. Les origines de l’homme. 1a, Questions 90-102, Traduction
française par A. Patfoot, o.p., Notes et appendices par H.-D. Gardeil (o.p.), Paris, Cerf, 1998, Q. 38, art. 2, p.
233.
5
Cf. Th. d’AQUIN (Saint), Somme théologique. Les origines de l’homme, Q. 98, art. 2, p. 236.
220
distingue pas de l’animal. C’est ainsi que Thomas d’Aquin pose le principe de la mutabilité de
la loi naturelle, comme singularité de la nature rationnelle de l’être humain, en fonction de
circonstances de temps et de lieu.
Ainsi la réflexion de Thomas d’Aquin sur le mariage trouve son cadre dans la
définition de la loi naturelle. Selon lui, ce qui convient à la nature et qui est commun à tous les
animaux relève de la loi naturelle. C’est le cas de la loi naturelle générique qui exige que les
rapports sexuels aient lieu entre partenaires de sexes différents, et cela, en vue de la
procréation. « Car, ajoute-t-il, pour toute autre activité l’homme pouvait trouver une aide plus
adaptée dans un autre homme que dans la femme »1. Thomas d’Aquin faisait sans doute
allusion aux autres raisons que l’on évoque pour justifier le mariage. Il s’agit notamment de la
formation d’une communauté de vie et d’autres formes d’aide que l’on peut se rendre
mutuellement et qui, selon Thomas, n’impliquent pas nécessairement une distinction des
sexes. Tandis que l’union sexuelle ne peut avoir lieu qu’entre mâle et femelle, et cela, en vue
de la génération.
Il soutient que l’instinct naturel incline d’abord l’homme vers la fin principale du
mariage, c’est-à-dire l’enfant et son éducation. Dans la progression de son raisonnement,
Thomas d’Aquin considère comme relevant également de la loi naturelle ce qui convient à la
nature rationnelle spécifique de l’homme. C’est le cas de son ouverture à Dieu, en tant que
source de notre désir de connaître Dieu, et de la nature sociale de l’homme. Celle-ci l’incite à
entretenir des rapports équitables avec ceux qui vivent avec lui en société 2. En d’autres
termes, la nature a mis dans l’homme des inclinations de deux sortes : les unes lui
conviennent en raison de son caractère animal, d’autres sont singulières à l’homme, en tant
qu’être raisonnable, distinct des autres animaux. Thomas d’Aquin commence par affirmer que
l’homme se sent d’abord attiré à rechercher le bien correspondant à sa nature, en quoi il est
semblable à toutes les autres substances. De plus, il y a dans l’homme une inclination à
rechercher certains biens plus spéciaux, conformes à la nature, qui lui est commune avec les
autres animaux. Ainsi, appartient à la loi naturelle ce que l’instinct naturel apprend à tous les
animaux, par exemple, l’union du mâle et de la femelle, le soin des petits. Par contre on
trouve dans l’homme un attrait vers le bien conforme à sa nature d’être raisonnable, qui lui est
propre. Ainsi ressent-il un désir naturel de connaître la vérité sur Dieu et de vivre en société.
Par conséquent, tout ce qui relève de cet attrait propre appartient à la loi naturelle3. Thomas
1
Th. d’AQUIN (Saint), Somme théologique. Les origines de l’homme, Q. 98, art. 2, p. 234.
2
Cf. Th. d’AQUIN (Saint), Somme théologique. Le mariage. T. 1, Supplément, Question 41, art. 1, p. 11-12 :
Thomas d’Aquin commence par relever les éléments qui pourraient poser des difficultés à accorder le statut de
droit naturel au mariage, selon une réflexion d’Aristote. Il reconnaît comme relevant du droit naturel ce que la
nature enseigne aux animaux et qui est pratiqué par ceux-ci. Or l’union permanente n’est pas pratiquée par tous
les animaux. En outre, si le mariage était de droit naturel, on l’aurait contracté à toutes les époques de l’histoire
de l’humanité. Cela n’est pas le cas de l’union stable du mariage. Celle-ci était ignorée dans l’Antiquité. En ce
qui concerne le but visé par la nature dans le mariage, à savoir la procréation, celle-ci peut avoir lieu en dehors
du mariage. Thomas d’Aquin surmonte cette difficulté en évoquant le caractère social de l’homme, qui est de
droit naturel. Il y associe également le libre arbitre de l’être humain.
3
Cf. Th. d’AQUIN (Saint), Somme théologique. La Loi, I IIae, Questions 90-97, Traduction française par M.-J.
LAVERSIN (o.p.), Paris-Tournai-Rome, Desclée et Cie, 1935, Q. 94, art. 2, p. 111-112 : Thomas d’Aquin
affirme justement que la singularité de la nature chez les êtres humains consiste dans ses mutations accidentelles.
221
d’Aquin admet le principe de l’évolution du droit naturel. C’est ainsi qu’il justifie l’évolution
subie par le mariage, notamment en ce qui concerne la monogamie et l’indissolubilité. Ces
changements qui constituent l’essence du mariage, en respectent la nature : « Alio modo
dicitur naturale ad quod natura inclinat, sed mediante libero arbitrio completur : sicut actus
virtutum dicuntur naturales. Et hoc modo matrimonium est naturale ...quantum ad
secundarium finem matrimonii, qui est mutuum obsequium sibi a conjugibus in rebus
domesticis impensum »1.
Considérant toutes les implications de la loi naturelle, Thomas d’Aquin affirme que le
mariage est de droit naturel parce qu’il dérive des exigences même de la nature, à savoir
l’union sexuelle et l’instinct de sociabilité. Étant donné que le but ou l’objet de la nature est
avant tout la promotion et la conservation de l’espèce, il estime que le bien de l’espèce est
supérieur au bien de l’individu. Par conséquent, l’union sexuelle apparaît comme ordonnée
par la nature à la génération, c’est-à-dire à la transmission de la vie pour la conservation de
l’espèce. Dans ce contexte, l’homme en tant qu’ « animal raisonnable » a la particularité de
répondre à cette loi naturelle, en y mettant un cachet qui obéit aux exigences de la raison. Le
mariage humain comporte des éléments naturels spécifiques : les soins donnés au corps et à
l’âme, l’éducation de l’enfant, la stabilité du couple. C’est la sociabilité de l’espèce humaine
qui est à l’origine de la vie de couple, base de la société et de la vie en cités.
Thomas d’Aquin ajoute que l’aide des époux favorise la procréation et l’éducation des
enfants, mais elle ne s’y réduit pas. Elle a aussi une valeur propre, et procure un bien spécial
voulu pour lui-même : la société de l’homme et de la femme. Aussi arrive-t-il à distinguer
deux fins principales du mariage : la procréation et l’éducation des enfants d’une part, et c’est
la première et la principale, puis l’amour conjugal matérialisé par la société de l’homme et de
Celles-ci sont, en réalité, des applications du droit naturel à des circonstances différentes, donnant droit
naissance au droit positif.
1
Th. d’Aquin (Saint), Somme théologique. Le mariage. T. 1 Supplément, Question 41, art. 1, p. 12-13.
2
Th. d’AQUIN (Saint) Somme théologique. Le mariage. T. 1 Supplément, Q. 41, art. 1, p. 13.
222
la femme, d’autre part1. La fin primaire et les fins secondaires du mariage constituent les fins
essentielles (fines per se) du contrat conjugal. Elles sont essentielles parce qu’elles valent
pour elles-mêmes. En d’autres termes, parmi les fins essentielles, il y a la fin primaire ou
principale (la procréation et l’éducation des enfants) et les fins secondaires (le remedium
concupiscentiae, la domestica conversatio ou entraide des époux dans les tâches domestiques
ou les rapports familiaux, la vita communis in rebus domesticis, la communauté de vie dans le
milieu familial ou encore comunicatio operum, le partage des activités)2. A ce sujet, les fins
secondaires ne peuvent être réduites à de purs moyens au service de la fin primaire. Les fins
accidentelles (fines per accidens) sont en nombres indéfinis. Elles comprennent tout ce que
les contractants se promettent lors de leur union. Il s’agit de tout ce qui favorise les liens entre
les deux familles des contractants.
Selon Thomas d’Aquin, l’acte conjugal est l’expression de l’amour conjugal qui, en
vertu de la grâce sacramentelle sublimant l’eros et sanctifiant les rapports en cause, comporte
une radicale guérison de la passion déréglée du péché. Il apporte également un rétablissement
progressif de l’équilibre perdu. C’est dans ce sens que le mariage est perçu comme un remède
1
Cf. Th. d’AQUIN (Saint), Somme théologique. Le mariage. T. 1 Supplément, p. 12-13. Pour Thomas d’Aquin,
la venue de l’enfant n’est pas le seul bien désiré de la nature. Ce bien est aussi son éducation et son
acheminement jusqu’à l’état d’homme parfait, c’est-à-dire, l’état d’homme vertueux, selon les termes d’Aristote.
Or l’éducation et l’instruction familiale ne peuvent être assurées convenablement que dans une structure sociale
que requiert la présence des parents certains et connus, liés l’un à l’autre, homme et femme.
2
Cf. A. MATTHEEUWS, Union et procréation, p. 41; cf. G. BEDOUELLE, J.-L. BRUGUÈS, P. BECQUART,
L’Église et la sexualité, p. 33 : Thomas d’Aquin systématise la pensée de son temps en se fondant sur la loi
naturelle et le concept de finalité. Il distingue la fin primaire du mariage (procréation et éducation des enfants) de
deux autres fins essentielles secondaires (remède à la concupiscence et aide mutuelle des époux). Les fins
secondaires dépendent de la fin première dont elles assurent la réalisation.
3
Cf. Th. d’AQUIN (Saint), Somme théologique. Le mariage, T. 1 Supplément, Q. 42, art. 2, p. 39-40 : Institué
par le Christ, le mariage est un des sacrements de la Loi nouvelle. Sous sa forme de symbole représentatif Le
mariage est rangé parmi les sacrements parce qu’il en remplit les conditions : il est un remède symbolisé par des
signes sensibles et destinés à sanctifier l’homme et à le guérir du péché. Le sacrement du mariage exige la
coopération de celui qui le reçoit. Dans le mariage, l’homme se conforme à la Passion du Christ, non en
souffrant comme lui, mais par l’amour, car c’est par l’amour que le Christ a souffert pour s’unir à l’Église, son
épouse ; cf. M. SEVEGRAND, L’affaire Humanae vitae, p. 10.
4
Cf.Th. d’AQUIN (Saint), Somme théologique. Le mariage, T. 1 Supplément, Q. 49, art. 3, p. 164 : pour Thomas
d’Aquin, le sacrement est plus important que les deux autres fins, car il est propriété du mariage en tant que
celui-ci est signe de la grâce. Les autres biens appartiennent au mariage en tant qu’institution naturelle.
223
affectif au sens de medicina, qui fait triompher l’amour sur la passion, et permet de surmonter
la concupiscence. L’amour conjugal porte remède à un double niveau. D’une part, le fait de
s’aimer tendrement a pour effet de mitiger la fougue de la convoitise. L’union sexuelle des
conjoints, considérée comme remède, est rendue honnête par le respect des biens du mariage.
L’exercice modéré des prérogatives maritales tend à réduire la violence de la passion, dans la
mesure où l’équilibre de la raison s’en trouve rétabli. D’autre part, l’accomplissement
exemplaire des devoirs conjugaux produit un effet secondaire identique à celui de la réception
du corps du Christ, à savoir la réduction du penchant au mal1.
Si Augustin parle des biens du mariage, Thomas d’Aquin parle, quant à lui, des fins du
mariage. Le bien augustinien s’identifie à ce à quoi l’on aspire. Ainsi le bien augustinien du
mariage correspond à la fin du mariage chez Thomas d’Aquin. Mais pour ce dernier, c’est
dans la fin primaire, c’est-à-dire la procréation, que se trouve incluse la fin secondaire qui
constitue avec elle les fins essentielles. Aussi défend-il ouvertement l’honnêteté naturelle de
l’acte conjugal qui est méritoire chez le sujet en état de grâce, s’il est accompli avec
l’intention droite de la procréation. Dans le Supplément, il est aussi question de l’égalité de
proportion entre l’homme et la femme, dans l’accomplissement de l’acte conjugal 2, tout
comme il est question de la polygamie et du concubinat par rapport à la loi naturelle.
Le 16e siècle en Europe inaugure une période marquée par le passage d’une société de
chrétienté à la modernité sécularisée. Au sujet de la doctrine chrétienne du mariage, l’unité de
l’Église éclate avec la réforme protestante. Celle-ci enseigne une tout autre discipline
matrimoniale. En même temps, « un droit et une pratique séculière du mariage resurgissent,
encouragés par la littérature et une opinion moins dépendantes des cadres religieux, parfois
même libertines »3. A partir de ce moment, les Églises réformées développent une doctrine
matrimoniale plus libérale. Leur approche de la question matrimoniale vise à retrouver la
pureté des temps évangéliques, et à écarter le juridisme matrimonial de la discipline
canonique catholique.
1
Cf. Th. d’AQUIN (Saint), Somme théologique. Le mariage, T. 1 Supplément, Q. 49, art. 3, p. 164. Le mariage,
selon Thomas d’Aquin est un remède à la concupiscence, à cause de la grâce sacramentelle qui tempère l’ardeur
de la passion. Il permet aux époux de satisfaire leurs désirs, et d’user légitimement du mariage en en recherchant
les grands biens, c’est-à-dire le bonheur d’avoir des enfants et de préparer pour le ciel de nouveaux élus. Le
mariage apporte aussi des consolations mutuelles de l’amitié conjugale.
2
Cf. Th. d’AQUIN (Saint), Somme théologique. Le mariage, T. 3 Supplément, Q. 64, art. 3, p. 66-69.
3
G. BEDOUELLE, J.-L. BRUGUÈS, P. BECQUART, L’Église et la sexualité, p. 36.
224
dans le sens de la lettre aux Éphésiens 5,32, sans réaliser intégralement cette union unique en
son genre et sans que cette ressemblance n’engendre de grâce par elle-même »1.
Luther affirme la primauté de l’Écriture sur le Magistère ecclésial. Il met en cause non
seulement certains abus du pouvoir romain, mais surtout le principe de ce pouvoir. Ceci a eu
des conséquences immenses jusque dans le domaine de la morale, puisque la remise en
question de l’autorité de l’Église devait nécessairement s’accompagner d’une critique de son
enseignement moral et de ses prétentions à définir jusque dans ses moindres détails le
comportement des croyants. Il fait ainsi remarquer l’échec de l’enseignement de l’Église dans
l’élaboration des prescriptions sur le mariage. Selon Luther, l’Église s’est davantage éloignée
des besoins réels d’une société qui cherchait à s’organiser de façon autonome. Sa rigidité dans
la gestion des cas de divorce et de séparation aboutissait dans les faits à des accommodements
plus immoraux que l’autorité ecclésiale prétendait combattre3.
Luther défend la liberté du mariage sur plusieurs plans. Pour lui, le mariage constitue
une nécessité inscrite dans l’identité créée de chaque homme et de chaque femme. Personne
ne peut en être exclu. Il s’oppose ainsi à la pléthore des motifs d’empêchement auxquels le
mariage était soumis en droit civil et en droit canonique. Il soutient la prééminence de l’état
matrimonial par rapport à la vie monastique. Selon lui, l’état matrimonial représente une
vocation tournée vers la foi et l’amour. Il ne prête pas à l’homme le pouvoir de se justifier par
lui-même et par ses œuvres, comme cela est mis en relief dans l’état clérical ou les vœux. De
plus, l’homme marié ne se dérobe pas à l’interprétation quotidienne de la détresse du
prochain. Il en fait l’expérience avec sa femme et ses enfants qui sont plus près de lui, et de
façon plus permanente, plutôt que de s’y soustraire sous le prétexte d’une plus grande
disponibilité au service de Dieu et du prochain4. Cette position de Luther semble davantage se
rapprocher de l’observation faite par Jésus au sujet des motivations du célibat en vue du
Royaume, dans la mesure où l’accent est mis non pas sur la disponibilité, comme l’a souligné
1
R. BORNERT, La Réforme protestante du culte à Strasbourg au XVIe siècle (1523-1598). Approche
sociologique et interprétation théologique, Netherlands, Leiden, 1981, p. 554. On comprend par là que les
réformateurs attribuent une certaine sacramentalité au mariage. Cette sacramentalité n’en fait pas un sacrement
au même titre que le baptême et l’eucharistie. C’est sa référence au sacrement fondamental de l’Église qui en
constitue la sacramentalité.
2
Cf. R. BORNERT, La Réforme protestante, p. 555.
3
Cf. E. FUCHS, Le désir et la tendresse. Pour une éthique chrétienne de la sexualité, Paris-Genève, Albin
Michel-Labor et Fides, 1999, p. 159.
4
B. WANNENWETSCH, Mariage. B. Théologie morale, p. 844.
225
saint Paul (1 Co 7,32-35), mais plutôt sur la grandeur du Royaume pour lequel on « sacrifie »
en quelque sorte l’état marital. Dans ce sens, Luther estime que les mariés qui se consacrent
également au service du Seigneur, font davantage des sacrifices, dans la mesure où les tracas
liés à la vie conjugale et familiale ne constituent pas un obstacle au service du Seigneur.
Luther ne cherche-t-il pas à revenir à l’idée initiale du Créateur qui a créé l’être humain,
homme et femme, et a confié au couple humain le devoir de procréation et de transformation
du monde crée comme participation humaine à l’œuvre divine de la création ? Cette
participation ne peut-elle pas être considérée comme une forme de consécration au service du
Seigneur ?
En outre, il soutient que dans tout sacrement, il y a une parole qui est une promesse à
Dieu, et que celui qui reçoit le signe, croit à cette promesse. Or il constate qu’aucune grâce
n’est liée au mariage. En effet, non seulement il n’est dit nulle part que celui qui prend femme
reçoit une grâce de Dieu, mais l’Écriture n’atteste pas non plus que Dieu a conféré une
signification spirituelle au mariage. Il considère plutôt le mariage comme une chose profane
et subordonnée au gouvernement terrestre de Dieu, et dont les liens sexuels ont besoin d’être
purifiés et sanctifiés par la parole de Dieu2.
Cependant le fait que le mariage ne soit pas un sacrement n’en amoindrit pas la
dignité. Il reste un lieu où l’homme fait l’expérience de l’intervention de la grâce de Dieu
devant les aléas de la vie matrimoniale. Cette intervention de Dieu l’oblige à croire et à
adopter une attitude d’humilité, au point de faire appel au secours de Dieu. C’est la foi des
époux engagés en mariage qui fait de leur vie conjugale un lieu de sanctification où s’exerce
l’œuvre de l’Esprit. C’est même le sens qu’il donne au consentement des époux : un
témoignage d’humilité qui implique un appel au secours divin accordé dans la bénédiction
nuptiale3.
Dans son traité De la vie conjugale (Vom Ehelichen Leben), « Luther évoque
brièvement le caractère religieux du mariage qui tient à la création par Dieu de l’homme et de
1
E. FUCHS, Le désir et la tendresse, p. 160.
2
Cf. G. BEDOUELLE, J.-L. BRUGUÈS, P. BECQUART, L’Église et la sexualité, p. 37 ; cf. B.
WANNENWETSCH, Mariage. B. Théologie morale, p. 844 ; cf. G. MATHON, Le mariage des chrétiens. 1.
Des origines au concile de Trente, Tournai/Paris, Desclée/Groupe Mame, 1993, p. 336 : G. Mathon reprend un
extrait de « De la captivité babylonienne » où Luther affirme qu’aucun texte n’insinue le caractère sacramentel
du mariage. Il va jusqu’à dénoncer les aspects canoniques du mariage qui, selon lui, offrent aux « tyrans
romains » l’occasion de se faire de l’argent.
3
Cf. G. MATHON, Le mariage des chrétiens.1. Des origines au concile Trente, p. 338.
226
la femme pour se conjoindre et ainsi se multiplier »1. Pour Luther, il n’est pas question de
négliger ou d’empêcher la réalisation de cette œuvre divine. Par conséquent, tous les hommes
y compris les prêtres, les moines et les moniales, hormis ceux que Dieu appelle lui-même
pour se faire eunuques en vue du Royaume, ont le devoir de renoncer à leurs vœux lorsqu’ils
reconnaissent en eux cette vocation à traduire la volonté commune du créateur. Sans donner à
l’institution du mariage la dignité du sacrement, cependant il défend la sainteté de l’état
conjugal vécu à la lumière de la foi. Aussi attache-t-il la plus grande importance à la vie
conjugale et à ses tâches les plus nobles comme les plus humbles, et prône l’égalité des époux
dans l’appréciation de ces différentes tâches, grâce à leur foi et à la prière2. La vie conjugale
est source de plaisir, d’amour et de joie sans relâche.
Les réformateurs reconnaissent que le mariage est un état voulu par Dieu. Cependant
ils le placent au même titre que les autres données de la vie sociale, à savoir : la société, ceux
1
G. MATHON, Le mariage des chrétiens. 1. Des origines au concile Trente, p. 338.
2
Cf. G. MATHON, Le mariage des chrétiens. 1. Des origines au concile Trente, p. 341.
3
Cf. G. BEDOUELLE, J.-L. BRUGUÈS, P. BECQUART, L’Église et la sexualité, p. 37 ; cf. B.
WANNENWETSCH, Mariage. B. Théologie morale, p. 844 : Sur la question du divorce et du remariage, Luther
adopte un point de vue pastoral. Il autorise la partie lésée à une seconde union en cas d’adultère, d’abandon
volontaire du foyer ou d’impuissance dissimulée ; G. MATHON, Le mariage des chrétiens. 1, p. 340.
4
Cf. G. MATHON, Le mariage des chrétiens. 1. Des origines au concile Trente, p. 343.
5
Cf. R. GRIMM, L’institution du mariage. Essai d’éthique fondamentale, Paris, Cerf, 1984, p. 320.
227
qui la gouvernent et l’autorité dont ils sont pourvus. Le mariage est donc une réalité profane
commune à tous les hommes. Il relève du droit naturel et des droits de divers peuples, selon
leurs cultures. Par conséquent, les causes matrimoniales ne relèvent pas des juridictions
ecclésiastiques, ni du pouvoir papal. Toutefois ils reconnaissent que « sous la Nouvelle
Alliance, l’état de vie conjugale, vécu dans l’orbite de la foi, en fonction du baptême, sanctifie
les époux à travers les joies et les difficultés sous l’influence du Saint-Esprit invoqué lors de
la célébration »1. Ils ne considèrent pas le mariage comme un sacrement au sens romain avec
matière et forme. Il n’y a pas non plus une grâce sacramentelle qui soit liée au mariage.
Les réformateurs se sont engagés à libérer les consciences du joug que le droit
canonique et la pratique pastorale faisaient peser sur les croyants. Sur le plan théologique, ils
ont établi un rapport entre le mariage et l’ordre de création de Dieu, jusqu’à conclure que le
mariage n’est pas un sacrement. « Ainsi libérée du carcan théologique et canonique où
l’enfermait la législation ecclésiastique, la doctrine chrétienne du mariage peut jouer à
nouveau un rôle important, capital même, dans l’ordre social »3.
Quoi qu’il en soit, il est difficile d’établir un résumé des doctrines protestantes du
XVIe siècle sur le mariage. Chaque juridiction a ses règles, et chaque auteur, ses arguments.
Cependant tous s’accordent sur la possibilité du divorce pour adultère4. Zwingli et Calvin se
sont aussi occupés d’établir des juridictions matrimoniales les motifs de divorce.
1
G. MATHON, Le mariage des chrétiens. 1. Des origines au concile Trente, p. 346.
2
Cf. G. MATHON, Le mariage des chrétiens. 1. Des origines au concile Trente, p. 346 ; cf. R. BORNERT, La
Réforme protestante, p. 557.
3
E. FUCHS, Le désir et la tendresse, p. 161.
4
Cf. J.C. BOLOGNE, Histoire du mariage en Occident, Mesmil-sur-l’Estrée, Lattès, 1985, p. 195.
5
E. FUCHS, Le désir et la tendresse, p. 163.
228
serait pas aimée de son mari. Selon lui, il vaut mieux la répudier plutôt que de la tenir captive,
la faisant mourir de deuil, en en prenant une autre.
Calvin ajoute que le mariage n’a pas été institué par le Christ en vue du salut.
Cependant il peut pour les chrétiens être un signe, un symbole de l’unité du Christ avec son
Église. Il est une donnée de l’œuvre créatrice de Dieu. Par conséquent, sa validité ne dépend
pas de la qualité chrétienne des époux, sinon à dire que tout mariage conclu par des non-
chrétiens serait invalide. Calvin voit dans la législation catholique du mariage une remise en
question de l’ordre de la création voulu par Dieu, dès le commencement et pour tous les
humains. De plus, il affirme que le mariage engage d’abord la liberté de deux êtres qui ont
ensemble à réussir une communauté nouvelle1.
L’époque des Lumières envisage le mariage, comme tous les autres rapports sociaux,
sur le modèle du contrat. « Le mariage ne commence pas seulement par un contrat (selon la
formule traditionnelle : consensus facit matrimonium), il constitue dans sa nature même un
contrat, par lequel deux individus se consentent, selon la formule de Kant, ‘la possession
réciproque, pour toute la durée de leur existence, de leurs attributs sexuels’ »4. Cette
conception du mariage privilégie les considérations d’utilité individuelle et sociopolitique au
détriment des enseignements moraux des Églises. Il en découle une multiplicité des motifs de
divorce, et l’instauration d’un mariage civil obligatoire ou facultatif. Certains courants de la
pensée moderne insistent sur le caractère relationnel du mariage. D’autres, par contre, mettent
en relief son caractère contractuel.
1
Cf. E. FUCHS, Le désir et la tendresse, p. 165.
2
Cf. B. WANNENWETSCH, Mariage. B. Théologie morale, p. 844.
3
Cf. G. BEDOUELLE, J.-L. BRUGUÈS, P. BECQUART, L’Église et la sexualité, p. 39.
4
B. WANNENWETSCH, Mariage. B. Théologie morale, p. 844 -845.
229
Quoi qu’il en soit, le mariage s’enracine dans le fonds propre des sujets. Ceux-ci le
gèrent sur base des principes subjectifs, de sorte qu’ils puissent arriver à nouer ou à dénouer le
lien conjugal par l’effet d’une volonté souveraine. En conséquence, la notion même des biens
du mariage devient relative. Toutefois la mise en évidence de l’autonomie individuelle
n’exclut pas la prise en compte de l’intensité affective des rapports intraconjugaux. Cependant
elle relativise l’impératif de la communauté conjugale, surtout lorsque celle-ci ne favorise pas
l’épanouissement de chaque conjoint.
On observe de plus en plus une fragilité du lien conjugal qui risque de remettre en
question la notion même du mariage, tant religieux que civil, alors que durant les siècles
antérieurs, les questions se posaient au niveau des fins du mariage. Dans le monde
contemporain, des questions se posent sur l’opportunité du mariage chrétien en considérant
que, dans l’Église occidentale particulièrement, un sur trois ou même un sur deux mariages
finit par un divorce. Il y a de quoi se demander si c’est encore moral de proposer le mariage
d’Église à grande échelle. De plus, malgré les efforts pastoraux, on constate que beaucoup de
couples accusent une impréparation, même lorsque les futurs conjoints ont partagé une vie
commune pendant plusieurs années avant la conclusion du lien matrimonial. Doit-on alors
prendre le risque de les exposer à l’échec, tout en sachant que pour l’Église le mariage
chrétien est indissoluble ? Pour Ph. Bordeyne, dans les années 90, beaucoup de penseurs et
1
Cf. M. SÉGUIN, La contraception et l’Église. Bilan et perspective, Paris, Paulines et Médiaspaul, 1994, p. 17.
2
Cf. M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, Montrouge, Fayard, 2004, p. 9.
230
théologiens ont exprimé leur doute quant à l’exactitude de la préparation des couples à
l’engagement matrimonial, tant ils accusaient un manque de connaissance de la signification
du sacrement de mariage, et même de la vision chrétienne de l’amour, du mariage et de la vie
familiale. On ne peut pas non plus oublier toutes les critiques autour du principe selon lequel
le baptême serait un critère suffisant pour recevoir le sacrement de mariage, surtout dans le
cas où ce baptême a été conféré dans la petite enfance1. Dans une société où l’on prend
l’habitude de distinguer les chrétiens pratiquants des chrétiens non pratiquants auxquels on a
l’obligation d’accorder l’admission au sacrement de mariage lorsqu’ils le demandent, doit-on
uniquement compter sur une action « miraculeuse » et « automatique » de la grâce
sacramentelle pour la réussite de la vie conjugale ? Il y a bien le risque de verser dans un
ritualisme formaliste répondant à une mode de l’époque qui veut qu’à un certain âge des
jeunes gens désireux de partager un vivre ensemble sur le mode conjugal se présentent à la
commune, puis dans une paroisse pour remplir cette formalité civique et sociale.
Pourtant, l’Église s’en tient généralement à sa tradition. M. Legrain n’y voit pas
d’inconvénient, si cette tradition est soumise à un réajustement qui la rend plus vivante. Car,
« de façon tout à fait générale et en toute société, les traditions ne demeurent porteuses de
sens et de vie que si, aux moments opportuns, des ruptures interviennent pour permettre la
mise en place des réajustements et des adaptations nécessaires »3. C’est dans la mesure où la
tradition permet de légitimes innovations qu’elle peut être dite vivante. En recourant à la
tradition pour en relever les valeurs susceptibles de contribuer à un renouveau éthique, il est
indispensable d’envisager des mécanismes qui favorisent un ancrage des innovations
auxquelles ces valeurs peuvent être ajustées. En considérant l’obstination de l’Église
catholique contemporaine à refuser d’envisager certaines réformes, moins parce qu’elle n’en
perçoit pas le bien-fondé que par crainte d’un écart doctrinal, disciplinaire ou pastoral, M.
Legrain se demande comment cette Église pourrait devenir véritablement sacramentelle en
1
Cf. Ph. BORDEYNE, The Fragility of Marriage. Concerning Methodology in Christian Ethics, dans L.
HOGAN (Edited by), Applied Ethics in a World Church, New York, Orbis Book, 2008, p. 229.
2
Cf. J. GOODY, L’évolution de la famille et du mariage en Europe, Paris, Armand Colin, 1985, p. 13.
3
M. LEGRAIN, L’Église catholique et le mariage en Occident et en Afrique, T. 1 L’Église catholique entre
méfiance et espérance, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 49.
231
chaque culture et en toutes périodes de l’histoire, sans être sans cesse en état de réajustements
permanents1.
1
Cf. M. LEGRAIN, L’Église catholique et le mariage en Occident et en Afrique, T. 1, p. 53.
232
Introduction
Dès le début de l’Église, les questions du mariage ont fait l’objet de la préoccupation
des Apôtres. Cela est d’autant plus vrai que, dans les nouvelles communautés naissantes, la
communion au corps du Christ appelait un réaménagement des coutumes, en ce qui concerne
l’organisation de la vie conjugale. La pratique chrétienne du mariage commençait à se
démarquer des coutumes non chrétiennes. Cependant, tout en ayant une base commune, les
différentes législations du mariage présentaient des particularités dans les Églises locales. La
recherche de communion et d’unité de l’Église a amené les pasteurs à harmoniser les
pratiques chrétiennes, tant sur le plan doctrinal que sur le plan de la vie pratique. C’est ainsi
que les questions du mariage ont été traitées sur un plan secondaire lors de certains conciles,
et ont été intégrées dans les documents du Magistère.
Outre les documents conciliaires et les documents juridiques, des papes ont pris
position au sujet des questions du mariage et de la famille. Parmi les documents pontificaux
de référence en matières matrimoniales figurent l’encyclique « Casti Connubii » de Pie XI, du
31 décembre 1930, et l’allocution de Pie XII à la Rote, le 3 octobre 1941. A leur suite, on
enregistre plusieurs autres encycliques et allocutions des papes au sujet du mariage et de la
famille. A cet effet, l’encyclique Humanae vitae de Paul VI a retenu l’attention de plusieurs
penseurs, à cause de sa position autour d’une question sujette à des controverses, à savoir la
pratique contraceptive face au problème de natalité au regard des changements attendus de
l’Église dans la gestion de la vie conjugale et familiale.
1
Cf. A. MATTHEEUWS, Union et procréation, p. 50.
233
Le pape Léon XIII a manifesté beaucoup d’intérêt pour la bonne santé morale du
couple et de la famille. Au lieu de s’attarder aux problèmes classiques du mariage abordés par
ses prédécesseurs, Léon XIII a élargi sa perspective à la famille dont la situation était
menacée au sein de la société. Aussi a-t-il abordé les problèmes du concubinat légal et du
divorce, dont les retombées touchaient la famille, l’éducation des enfants et toute la société. Il
fustige la pratique du concubinat à cause du manque d’engagement des conjoints dans cette
structure. Cela fragilise non seulement la famille, mais aussi toute la société, à cause de
nombreuses ruptures auxquelles sont exposés les conjoints3. Cette situation exigeait la
révision de toute la structure conjugale, en insistant notamment sur son caractère sacramentel
et indissoluble.
Arcanum (10 février 1880) est considérée comme la première encyclique récente qui,
tout en dénotant le resserrement des liens entre le pape et les épiscopats, traite expressément
du mariage. « L’objectif en est la réfutation, tant sur le plan doctrinal que dans la pratique, des
erreurs liées à une conception purement rationaliste et donc étatiste à ce qui en est la cellule :
1
Cf. L. BONNET, La communauté de vie conjugale au regard des lois de l’Église catholique. Les étapes d’une
évolution. Du Code de 1917 au concile Vatican II et au Code de 1983, Paris, Cerf, 2004, p. 67.
2
Cf. L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 67.
3
Cf. G. MATHON, Le mariage des chrétiens. Vol. II Du concile de Trente à nos jours, Paris, Desclée, 1995, p.
193.
234
le mariage »1. A ceux qui accusent l’Église d’usurper les droits des Souverains sur les
mariages, Léon XIII rétorque en affirmant que le mariage, même chez les païens, a toujours
eu un caractère religieux. Il est par essence et par nature une chose sacrée dont l’Église a
hérité sous la forme de sacrement par lequel le Christ a rendu sa dignité à cette institution.
Poursuivant son argumentation, il a soutenu que, dans le mariage chrétien, le contrat ne peut
être séparé du sacrement. Il ne peut donc y avoir contrat véritable et légitime sans qu’il y ait
par celui-ci sacrement. « C’est un dogme, écrit-il, que le mariage du chrétien a été élevé à la
dignité du sacrement, et cette dignité ne peut, selon la doctrine catholique, être comptée
comme une qualité accidentelle au contrat de mariage, mais elle lui est intimement essentielle
depuis que ce contrat, de par l’institution de l’Église, est devenu sacrement »2.
Au sujet des fins du mariage, l’encyclique a rappelé l’origine divine du premier couple
auquel Dieu avait assigné d’être la souche d’où sortirait le genre humain. Elle évoque aussi le
caractère unitaire et indissoluble du mariage, et revient sur la trilogie augustinienne des trois
biens du mariage : la propagation du genre humain, le soutien mutuel par l’amour constant et
fidèle, par la communauté de tous les biens et par la grâce que produit le sacrement, le remède
à la concupiscence.
Les questions du mariage n’ont pas été l’objet principal du concile de Florence, mais
elles ont figuré parmi les éléments à harmoniser dans le processus d’union des Églises. En
effet, à partir de février 1439, les théologiens grecs et latins se sont réunis à Florence pour
1
G. MATHON, Le mariage des chrétiens. Vol. II, p. 194.
2
G. MATHON, Le mariage des chrétiens. Vol. II, p. 194.
3
Cf. L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 73.
4
Cf. J. GILL (S.J.), Le concile de Florence, Paris-Tournai, Desclée et Cie, 1983, p. 1.
235
étudier les questions relatives à la formule du « Filioque »1. Il était en même temps question
de réunifier les Grecs, les Arméniens, les Jacobites et les Latins. Leur rupture portait sur
l’acceptation de la primauté du Pontife romain, en tant que successeur du bienheureux Pierre,
prince et véritable vicaire du Christ, tête de l’Église2. Au-delà de cette question de base se
trouvaient toutes les divergences ecclésiologiques et pastorales qui devaient être unifiées.
C’est ainsi que l’on trouve des énoncés sur le mariage dans le Décret pour les Arméniens
(Decretum pro Armenis) du 22 novembre 14393.
1
Cf. J. GILL (S.J.), Le concile de Florence, p. 203-204. Cette question de la procession du Saint-Esprit a figuré
dans le débat sur la doctrine de la Sainte Trinité.
2
Cf. P. CHRISTOPHE, 2000 ans d’histoire de l’Église, Paris, Droguet et Ardant, 2000, p. 536.
3
Cf. V.-J. POSPISHIL, Divorce et remariage. Pour un renouvellement de la doctrine catholique, Tournai,
Casterman, 1969, p. 67 ; J. GILL (S.J.), Le concile de Florence, p. 276-277 : Le Decretum pro Armenis a été
publié dans la bulle papale Exultate Deo du 22 novembre 1439. Ce fut un document rédigé en considérant
l’histoire de la doctrine arménienne et les documents publiés à ce sujet par d’autres papes et fondés sur les
informations fournies par les missionnaires dominicains ou franciscains qui, pendant plus d’un siècle, avaient été
en contact avec eux. Après une introduction remerciant le Dieu tout-puissant de sa miséricorde, le document
relate les textes du symbole de Nicée-Constantinople avec l’addition du Filioque, puis la définition de
Chalcédoine, renouvelée par les cinquième et sixième conciles, sur les deux natures du Christ. Le document fait
aussi mention de l’œcuménicité du concile de Chalcédoine et l’autorité du pape saint Léon, jadis niée par les
Arméniens, et comprend un chapitre sur les sacrements. Ainsi se trouvent intégrés les éléments relatifs au
sacrement de mariage.
4
Cf. A. MATTHEEUWS, Union et procréation, p. 50-51.
5
L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 57. L. Bonnet cite un extrait de la bulle d’Eugène IV dont la
traduction est : « La cause efficiente du mariage est régulièrement le consentement mutuel exprimé par les
conjoints ».
6
Cf. V.-J. POSPISHIL, Divorce et remariage, p. 67 : « Quamvis ex causa fornicationis liceat tori separationem
facere, non tamen aliud matrimonium contrahere fas est, cum matrimonii vinculum legitime contractum
perpetuum sit ».
236
1
A. MATTHEEUWS, Union et procréation, p. 51.
2
Cf. L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 9.
3
Cf. L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 37. L. Bonnet spécifie les deux fins du mariage en citant
le canon 1013, 1 du Code de 1917 : « La fin première du mariage est la procréation et l’éducation des enfants ; la
fin secondaire est le soutien mutuel et le remède à la concupiscence » ; cf. A. MATTHEEUWS, Union et
procréation, p. 51.
4
Cf. L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 37-38.
237
mission de procréation. Elle comprend aussi une intime communion de vie et d’amour entre
les époux.
Le canon 1013 du code de 1917 fait mention d’une hiérarchie des fins du mariage. A
l’instar de toute société qui se définit par les fins auxquelles elle est ordonnée, la société
conjugale a aussi ses finalités. Celles-ci se définissent par ordre de valeur. La première
(primarius) est unique. C’est la procréation. La seconde est double. Le code parle même de
deux finalités secondaires (secundarius) : l’aide mutuelle des époux et le remède à la
concupiscence2.
Étant donné que l’acte conjugal est le moyen légitime et naturel d’atteindre la fin
procréatrice du mariage, et que par le fait même il permet d’atteindre la sédation de la
concupiscence, celle-ci ne peut être recherchée pour elle-même en dehors du mariage. Par
conséquent, elle n’est qu’une fin relative à la première. Ceci n’est pas le cas de l’aide
mutuelle qui ne doit pas être confondue avec l’apaisement de la concupiscence.
En effet, l’aide mutuelle est une des deux fins essentielles assignées par le Créateur au
premier couple. Elle n’est donc pas une conséquence de la fin première. Elle est une fin qui a
sa valeur en elle-même et sa propre consistance. L’unicité de la chair dont il est question dans
le texte de la Genèse exprime l’intime union des époux en vue de leur propre bien, pour leur
perfection mutuelle, humaine et spirituelle3.
1
Cf. L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 39. Le texte prend appui sur l’argument de saint Paul au
sujet du devoir conjugal. En effet saint Paul conseille aux célibataires, aux veuves et aux veufs qui ne peuvent
pas s’astreindre à la continence, de se marier pour éviter le dérèglement de la concupiscence et ne pas brûler. Il
va jusqu’à exhorter les mariés à ne pas se priver, à moins d’un commun accord, pour un temps et pour vaquer à
la prière (cf. 1 Co 7,1-8).
2
Cf. L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 41.
3
Cf. L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 42.
238
Pie XI commence par présenter les mobiles de cette encyclique en mettant en relief la
dignité de la chaste union conjugale, selon ses propres termes. Pour le pape, le Christ ne s’est
pas contenté d’inclure le mariage dans le dessein d’amour qui lui a fait entreprendre
l’universelle restauration du genre humain. Bien plus, il l’a ramené à la pureté première de sa
divine institution et l’a élevé à la dignité d’un vrai et grand sacrement de la Loi nouvelle.
C’est ainsi qu’il en a confié à l’Église, son Épouse, la discipline et la sollicitude1.
L’Église a donc le devoir d’éclairer les intelligences humaines pour une bonne
perception de la doctrine du Christ au sujet du mariage. Le besoin de cet éclairage était
devenu d’autant plus impérieux que la société de l’époque commençait à relativiser la sainteté
du mariage au profit d’un libéralisme moral frisant parfois la perversité. Au regard de cette
situation, Pie XI a pris la décision d’entretenir le genre humain tout entier de la nature du
mariage chrétien, de sa dignité, des avantages et des bienfaits qui s’en répandent sur la famille
et sur la société humaine. Il parle également de graves erreurs contraires à cette partie de la
doctrine évangélique, des vices contraires à la vie conjugale et des principaux remèdes
auxquels il fallait recourir2. Il rappelle que le mariage n’a pas été institué ni restauré par les
hommes, mais par Dieu. Il a appuyé son argumentation sur les textes de Gn 1,27-28 ; 2,22-
23 ; Mt 19,3s ; Ep 5,33s. C’est ce qui avait été défini par le concile de Trente qui, « en
empruntant les termes même de la Sainte Écriture, enseigne et confirme que la perpétuelle
indissolubilité du mariage, son unité et son immutabilité proviennent de Dieu son auteur »3.
Le pape reconnaît pourtant la part de la volonté humaine dans cette institution divine.
Il s’agit notamment du libre consentement des époux, qui donne lieu à l’union conjugale entre
un homme et une femme déterminés. Il écrit à ce sujet : « Cet acte libre de volonté, par lequel
chacune des deux parties livre et reçoit le droit propre du mariage, est si nécessaire pour
réaliser un mariage véritable que nulle puissance humaine n’y pourrait suppléer »4. Cependant
il ajoute que la nature du mariage est soustraite à la liberté de l’homme. Par conséquent, dès
que le mariage est contracté, les époux sont soumis à ses lois divines et à ses exigences
1
Cf. PIE XI, Lettre encyclique « Casti Connubii » sur le mariage chrétien, Paris, Bonne Presse, 1931, p. 3.
2
PIE XI, Lette encyclique « Casti Connubii », p. 4 ; cf. L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 98 :
L’encyclique condamne les doctrines qui préconisent que le mariage n’a pas été institué par l’Auteur de la
nature, ni élevé par notre Seigneur à la dignité de sacrement. Elle condamne également les doctrines qui
préconisent le divorce, l’adultère, l’union libre, le mariage à l’essai, l’avortement, les pratiques qui détournent
l’acte conjugal de la procréation. Elle condamne les doctrines qui considèrent comme vrai contrat nuptial l’acte
civil.
3
PIE XI, Lettre encyclique « Casti Connubii », p. 5.
4
PIE XI, Lettre encyclique « Casti Connubii », p. 5.
239
essentielles. « Ainsi, écrit Pie XI, l’union sainte du mariage véritable est constituée tout
ensemble par la volonté divine et par la volonté humaine : c’est de Dieu que viennent
l’institution même du mariage, ses fins, ses lois, ses biens ; ce sont les hommes Ŕ moyennant
le don généreux qu’une créature humaine fait à une autre de sa propre personne pour toute la
durée de la vie, avec l’aide de Dieu Ŕ qui sont les auteurs des mariages particuliers, auxquels
sont liés les devoirs et les liens établis par Dieu »1.
Pie XI prend en son compte la doctrine augustinienne des biens du mariage : les
enfants, la foi conjugale, le sacrement. Par la foi conjugale, les époux s’abstiennent de tout
rapport sexuel en dehors du lien conjugal. Dans le bien des enfants, il entrevoit le devoir des
époux de les accueillir avec amour, de les nourrir avec sollicitude et de les élever
religieusement. Enfin, dans le sacrement, les époux ont le devoir de ne pas rompre la vie
commune et de ne pas s’engager dans une autre union en cas de séparation.
A la suite d’Augustin, Pie XI considère les enfants (ou la procréation) comme premier
bien du mariage. Il justifie ce point de vue à partir du texte de Gn 1,28 et des
recommandations de saint Paul à Timothée au sujet du mariage (1 Tm 5,14). Saint Paul
estime que la grandeur de ce bienfait de Dieu et l’excellence du mariage s’apprécient par la
dignité de l’homme et la sublimité de sa fin2.
La foi conjugale permet aux époux de se garder une fidélité mutuelle, comme gage de
leur contrat du mariage. En vertu de cette foi conjugale, ce qui, selon le contrat sanctionné par
la loi divine, revient uniquement au conjoint ne peut lui être refusé ni accordé à une tierce
personne. Par conséquent, la fidélité requiert l’absolue unité conjugale, conformément aux
paroles du Christ, reprises par le concile de Trente : les deux personnes unies et conjointes
dans le mariage ne sont plus deux, mais une seule chair. Le bien de la fidélité conjugale
comprend l’unité, la chasteté, une digne et noble obéissance qui respecte la liberté de chaque
conjoint. Tous ces biens de l’union conjugale ont pour effet la garantie et la promotion de la
paix, la dignité et le bonheur du mariage3.
Le bien du sacrement couronne tous les autres biens. C’est dans le sacrement que sont
indiquées et l’indissolubilité du lien conjugal et l’élévation que le Christ a faite du contrat au
rang de signe efficace de la grâce. En effet, « en élevant le mariage de ses fidèles à la dignité
d’un vrai et réel sacrement de la Loi nouvelle, notre Seigneur, qui a institué et parfait les
sacrements, a fait très effectivement du mariage le signe et la source de cette grâce intérieure
1
PIE XI, Lettre encyclique « Casti Connubii », p. 7.
2
Cf. PIE XI, Lettre encyclique « Casti Connubii », p. 8 : Selon un point de vue de saint Augustin, l’homme
dépasse toutes les autres créatures visibles par la prééminence de sa nature raisonnable. En plus, les générations
des hommes ont été voulues par Dieu pour que les hommes existent et remplissent la terre, mais surtout pour
qu’ils connaissent et aiment Dieu, et qu’ils jouissent de lui éternellement dans les cieux ; cf. A.
MATTHEEUWS, Union et procréation, p. 53-54 : A. Mattheeuws présente une double vision des fins du
mariage selon Pie XI. Selon lui, Pie XI établit une distinction entre le mariage au sens strict, c’est-à-dire
l’institution naturelle dont les enfants sont la fin primaire, et le mariage au sens large, vu dans la totalité de ses
composantes et dont l’amour conjugal est la cause première. Dans ce cas, l’amour conjugal ne rentre pas dans
l’ordre des fins du mariage parce qu’il les transcende et qu’il en est la source.
3
Cf. PIE XI, Lettre encyclique « Casti Connubii », p. 15.
240
Comme on le voit, Pie XI soutient que la procréation est la fin première du mariage. Il
associe à cette fin l’éducation des enfants. Il s’est appuyé sur le texte de la création (Gn 1,28)
et celui de saint Paul (1 Tm 5,14) pour affirmer que les enfants tiennent la première place
parmi les biens du mariage. Il mentionne comme fins secondaires l’aide mutuelle, l’amour
réciproque et le remède à la concupiscence. Il insiste cependant sur la subordination des fins
secondaires à la fin première. Il ajoute que l’amour des époux et la recherche de leur
épanouissement par une intime communion de vie donnent tout son sens à l’unité du
mariage2.
Pie XI fustige les pratiques qui dissocient l’acte conjugal du bien de la procréation.
Toutefois il soutient qu’une vertueuse continence est permise dans le mariage, lorsque les
deux époux y consentent, pourvu que l’acte de la nature ne soit pas vicié. Il qualifie de
criminelle licence le fait de recourir à des moyens artificiels pour empêcher la procréation.
Selon lui, la raison de la pratique de la contraception artificielle est le désir de satisfaire la
seule volupté sans aucune charge. A ce sujet, il dit : « Aucune raison assurément, si grave
soit-elle, ne peut faire que ce qui est intrinsèquement contre nature devienne conforme à la
nature et honnête. Puisque l’acte du mariage est, par sa nature même, destiné à la génération
des enfants, ceux qui, en l’accomplissant, s’appliquent délibérément à lui enlever sa force et
son efficacité, agissent contre la nature ; ils font une chose honteuse et intrinsèquement
déshonnête »3. Il conclut son propos au sujet de la contraception en affirmant : « L’Église
catholique, investie par Dieu même de la mission d’enseigner et de défendre l’intégrité des
mœurs et l’honnêteté, l’Église catholique, debout au milieu de ces ruines morales, afin de
garder la chasteté du lien nuptial de Dieu, élève bien haut la voix par Notre bouche, et elle
promulgue de nouveau : que tout usage du mariage, quel qu’il soit, dans l’exercice duquel
l’acte conjugal est privé, par l’artifice des hommes, de sa puissance naturelle de procréer la
vie, offense la loi de Dieu et la loi naturelle, et que ceux qui auront commis quelque chose de
pareil se sont souillés d’une faute grave »4. Le pape réaffirme ainsi la conception
augustinienne des biens du mariage, et radicalise le lien entre l’acte conjugal et la procréation.
Pourtant il reconnaît le droit des conjoints à l’acte conjugal, même si, suivant la saine et
naturelle raison, selon ses propres termes, pour des causes naturelles, dues soit à des
circonstances temporaires, soit à certaines défectuosités physiques, une nouvelle vie n’en peut
plus sortir. Il justifie cette pratique en raison des fins secondaires du mariage : l’aide mutuelle,
l’amour réciproque à entretenir, et le remède à la concupiscence. Toutefois il restreint cette
1
PIE XI, Lettre encyclique « Casti Connubii », p. 19.
2
Cf. L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 99-100.
3
PIE XI, Lettre encyclique « Casti Connubii », p. 25. Le pape illustre sa position en se référant au cas d’Onan,
fils de Judas, qui a été puni pour avoir laissé perdre à terre sa semence, chaque fois qu’il s’unissait avec la
femme de son frère défunt (Gn 38,9-10). En se soustrayant au devoir d’assurer une descendance à son frère mort
sans avoir d’enfant, Onan a porté atteinte à la loi du lévirat. Cet acte traduisait, à la fois, son égoïsme et sa faute
contre la loi naturelle et donc divine du mariage.
4
PIE XI, Lettre encyclique « Casti Connubii », p. 26.
241
Pourtant, déjà en 1930, Pie XI rappelait qu’il n’était pas interdit aux époux d’avoir en
vue l’amour réciproque à entretenir et le remède à la concupiscence, pourvu que soit respectée
la nature intrinsèque de l’acte3. Dans cette position de Pie XI, on peut lire entre les lignes une
mise en relief de l’amour et de ses expressions dans la vie conjugale même en dehors de la
procréation. L’amour maintient l’union du ménage et l’unité de la famille. Cinq ans
auparavant, en 1925, Dietrich von Hildebrand revendiquait la primauté de l’amour conjugal
envisagé dans sa spécificité. Selon lui, l’amour « se définit par l’orientation à la création
d’une communauté spécifique je-tu où chacun est appelé dans la réciprocité à se déployer, à
se surpasser à travers le don et l’abandon que chacun fait de soi à l’autre »4. L’acte conjugal a
un sens pour l’homme en tant qu’être humain. Il est l’expression et l’accomplissement de
l’amour conjugal et de la communauté de vie. Il est donc essentiellement un acte ontologique
qui touche l’être même des personnes agissant ensemble, un accomplissement de soi en
l’autre5. Von Hildebrand a voulu démontrer que l’amour harmonise les différentes fins du
mariage, et crée la communauté où sont appelés les enfants. Dans ce contexte, la fidélité
apparaît non comme le refus de l’adultère, mais comme une des qualités de l’amour conjugal
inclus dans le don que l’on se fait et qui ne peut se démultiplier sans perdre toute sa valeur.
1
Cf. PIE XI, Lettre encyclique « Casti Connubii », p. 27.
2
PIE XI, Lettre encyclique « Casti Connubii », p. 28-29.
3
G. MATHON, Le mariage des chrétiens. Vol. II, p. 212.
4
G. MATHON, Le mariage des chrétiens. Vol. II, p. 213.
5
Cf. J.-L. FLANDRIN, L’Église et la contraception, Préface de François Lebrun, Paris, Imago, 2006, p. 87.
6
Cf. L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 122.
242
son allocution aux sages-femmes, le pape Pie XII est revenu à la charge en rappelant avec
vigueur et fermeté la doctrine traditionnelle sur les fins du mariage. Il affirmait que le mariage
était une institution naturelle qui, en vertu de la volonté du Créateur, a pour fin première et
intime non le perfectionnement personnel des époux, mais la procréation et l’éducation de la
nouvelle vie. Il reconnaissait toutefois que les autres fins étaient également voulues par la
nature. Cependant elles ne se trouvent pas sur le même rang que la première. Elles lui sont
plutôt subordonnées. Elles constituent des valeurs vraies et voulues par Dieu, mais elles ne
doivent pas être séparées de la fonction première du mariage1. Pie XII rappelle ainsi la
position du Saint-Office qui n’admet pas la position des auteurs récents qui nient que la fin
première du mariage soit la procréation et l’éducation des enfants, ou enseignent que les fins
secondaires ne sont pas essentiellement subordonnées à la fin première.
Les problèmes du mariage et de la famille ont été traités dans la Constitution pastorale
« Gaudium et Spes », et s’inscrivent dans la logique du renouveau qu’elle a voulu traduire. En
effet, cette Constitution pastorale est née de la rencontre d’un double courant : « celui de toute
une génération d’hommes et de femmes portant à l’Église, de diverses manières, le fruit de ses
observations et le cri de son attente et celui de l’inspiration divine qui a conduit le pape Jean
XXIII à annoncer le Concile »4, donnant ainsi un élan vers un renouveau de l’Église.
1
Cf. L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 130-131.
2
L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 10-11.
3
Cf. L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 12.
4
VATICAN II, L’Église dans le monde de ce temps. Constitution Pastorale « Gaudium et Spes ». Texte
conciliaire, introduction, commentaire, Paris, Mame, 1968, p. 7 ; cf. G. MATHON, Le mariage des chrétiens.
Vol II, p. 221 : Le 25 janvier 1959, le pape Jean XXIII fit part de son intention de réunir un concile œcuménique
dont les orientations porteraient sur le renouveau de l’Église, le dialogue œcuménique et l’ouverture au monde ;
243
cf. A. MATTHEEUWS, Union et procréation, p. 81 : « Des 93 numéros que compte Gaudium et Spes, 6 (de 47 à
52) sont consacrés à la dignité du mariage et de la famille ».
1
VATICAN II, L’Église dans le monde de ce temps. Constitution pastorale « Gaudium et Spes ». Texte
conciliaire, introduction, commentaire, Paris, Mame, 1968, p. 8.
2
Cf. VATICAN II, L’Église dans le monde de ce temps, p. 185.
3
VATICAN II, L’Église dans le monde de ce temps, p. 187 ; L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p.
159 : Le préambule du texte de la Commission théologique préconciliaire « De matrimonio et familia » exprime
le souci du concile de faire connaître clairement l’institution, la finalité et les devoirs du mariage et de la famille,
et de combattre les erreurs qui se font de plus en plus jour à ce sujet.
244
La réflexion qui avait été faite à l’issue des trois premiers schémas présentés par la
Commission théologique préconciliaire « De matrimonio et familia » proposait la structure du
mariage comme union indissoluble des époux, don mutuel des époux en un seul esprit et une
seule chair, expression surtout de leur amour réciproque, ordonné pas seulement à la
procréation mais aussi au perfectionnement des époux. Par conséquent, la dignité du mariage
ne peut être envisagée en dehors de la dignité de la personne humaine des époux. En d’autres
termes, « l’amour conjugal, comme acte humain, doit être considéré comme ordonné tout
autant à l’unité à deux qu’à la procréation »3. L’aspect personnaliste du mariage apparaît dans
le consentement personnel irrévocable des conjoints, objet de leur alliance. En se donnant et
en se recevant mutuellement, les époux expriment leur intention de créer entre eux une
1
Cf. VATICAN II, L’Église dans le monde de ce temps, p. 189.
2
VATICAN II, L’Église dans le monde de ce temps, p. 189.
3
L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 191.
245
profonde communauté de vie et d’amour. Ils s’engagent à partager cette vie de communauté
en tenant compte de la globalité de la personne de chaque conjoint. Ceci laisse entrevoir les
préalables d’un dialogue à niveau égal, et implique le don total de soi à l’autre, « en sorte que
le « je » et le « tu » constituent un « nous », sans lequel il ne peut y avoir entre les conjoints
une communauté conjugale de vie et d’amour »1. Dans cette communauté, les gestes, les
paroles et tout ce qui constitue l’ensemble de la vie conjugale et familiale sont pénétrés de cet
amour qui établit chacun dans une communion des personnes.
L’amour de l’homme et de la femme est un élément constitutif qui meut la volonté des
deux conjoints dans l’acte même de leur engagement. Il consolide en quelque sorte tous leurs
projets de vie et mobilise leurs intentions. En conséquence, il se retrouve en amont et en aval
de l’engagement matrimonial : l’amour pousse au mariage et s’intensifie dans le mariage.
Pour cela, le don de soi que chaque conjoint fait à l’autre doit être un acte permanent, et non
ponctuel. Il se renouvelle sans cesse dans une fidélité créatrice. Ceci requiert, selon le langage
du concile, la sainteté et l’esprit de sacrifice2. Pour le concile, l’amour de l’homme et de la
femme conduit au don libre et mutuel d’eux-mêmes. Cet amour s’achève et grandit par son
généreux exercice. Il est donc dynamique, dans la mesure où il mobilise les époux à l’action.
La sexualité humaine vécue dans le cadre matrimonial est un lieu adéquat du dialogue
conjugal. Elle ne doit pas être vue uniquement sous l’angle d’une inclination érotique, surtout
lorsqu’elle n’est pas mise en rapport avec la procréation. Elle réalise la rencontre des deux
interlocuteurs à niveau égal, et leur prête un langage qui leur permet de se comprendre dans ce
qu’ils ont de plus intime et de plus profond. « Cet amour, ajoute le concile, ratifié par un
engagement mutuel, et par-dessus tout consacré par le sacrement du Christ, demeure
indissolublement fidèle, de corps et de pensée, pour le meilleur et pour le pire ; il exclut donc
tout adultère et tout divorce »4.
1
L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 228.
2
Cf. L. BONNET, La communauté de vie conjugale, p. 229.
3
VATICAN II, L’Église dans le monde de ce temps, p. 195; Gaudium et Spes, n° 49, 2.
4
Gaudium et Spes, n° 49, 2.
246
enfants peut être compromis. Cela se remarque lorsque se pose le problème de mise en accord
entre l’amour conjugal et la transmission responsable de la vie1, dans la mesure où
l’interruption partielle de l’intimité conjugale en vue de la paternité-maternité responsable
enlève à l’acte conjugal sa spontanéité. Tel est généralement le cas de l’observation de
méthode naturelle dans la planification de la natalité. Le dialogue conjugal est d’autant plus
vrai qu’il est spontané, c’est-à-dire sans calcul. Pourtant le concile soutient que, pour garantir
la fidélité conjugale, il revient à l’amour conjugal de construire le couple et de le transformer
en famille2. Cet amour conjugal exige des époux un témoignage expressif de fidélité et
d’harmonie. La fidélité se comprend ici comme type de relation entre les personnes,
particulièrement les conjoints, dans le couple humain. Elle est créatrice lorsqu’elle signifie
l’accomplissement personnel des conjoints au sein de la communauté conjugale qu’ils
forment3.
Par ailleurs, la fidélité, en tant qu’accomplissement de soi dans une structure qui unit
deux personnes, est parfois entravée par le sentiment d’accoutumance. De la sorte, la
communauté conjugale peut devenir pesante au point de provoquer le dépit, le trouble,
l’inquiétude chez les conjoints. C’est alors que peut se poser la question de la pertinence de
l’engagement de fidélité que prennent les époux lors de l’échange de leur consentement. Le
professeur H. Wattiaux écrit à ce sujet : « Entre la sincérité et la fidélité, la contradiction est
nouée, apparemment, autour de l’impossibilité d’apprécier la valeur et l’attrait de
l’engagement pris, de retrouver l’élan créateur et la finalité qui le mobilise »4. Cela signifie
que, dans la communauté conjugale, les époux peuvent être tiraillés entre l’exigence de la
fidélité conjugale et le désir d’accomplissement de soi. Ce désir peut déborder le cadre dans
lequel ils se sont engagés pour la vie, et virer dans l’infidélité. Or « l’engagement objectif
dans l’intersubjectivité, ajoute H. Wattiaux, constitue le sol dont émerge la présence d’un être
à un autre être. S’engager envers quelqu’un, c’est désormais compter avec sa présence »5,
c’est-à-dire le percevoir comme étant avec soi dans un rapport de présence mutuelle. Pour que
cet engagement engendre l’émergence de chaque conjoint, le concile insiste sur le lien étroit
qui doit exister entre l’amour et la fidélité. Celle-ci est davantage créatrice lorsqu’elle
s’exprime sous le vocable et la réalité de l’amour. Car, au bout du compte, « la fidélité
concerne d’abord un rapport entre des personnes ; elle témoigne de la qualité et de la vérité
d’une relation à un être aimé »6. Par conséquent, dans cet engagement, chacun se refuse d’être
1
Il s’agit ici essentiellement des problèmes qui se posent lorsqu’il est question des méthodes de régulation des
naissances ou des moyens de protection en cas de maladie. En prônant l’abstinence partielle, on introduit une
rupture de l’intimité conjugale qui peut être préjudiciable lorsqu’elle se prolonge. Le dialogue peut être
compromis. Ces questions constituent un contrepoids par rapport à certaines positions officielles de l’Église en
matière de régulation des naissances.
2
VATICAN II, L’Église dans le monde de ce temps, p. 195 ; Gaudium et Spes, n° 51, 1-3.
3
Cf. H. WATTIAUX, Engagement de Dieu, p. 227 ; T. ANATRELLA, Epoux, heureux époux... Essai sur le lien
conjugal, Paris, Flammarion, 2004, p. 26 : Pour T. Anatrella, la relation amoureuse est créatrice lorsque la
maturité affective est partagée. Cette relation est vécue non à la manière d’un objet collé à un autre ou comme un
jouet auquel s’attache un enfant, mais dans une prise de conscience de la présence de deux êtres humains
vivants, capables de dialoguer. Ils découvrent et mettent en œuvre des aspects insoupçonnés d’eux : chacun est
disponible et prêt à vivre le quotidien dans l’ouverture de l’avenir commun.
4
H. WATTIAUX, Engagement de Dieu, p. 228.
5
H. WATTIAUX, Engagement de Dieu, p. 228.
6
H. WATTIAUX, Engagement de Dieu, p. 231.
247
d’être le souverain décideur. On donne plutôt la valeur à la parole donnée ; on est fidèle à
celui ou à celle à qui on a attaché sa parole. On donne toute sa place à l’autre en se mettant en
position de construire en l’accueillant, et on l’accueille en construisant. Pour cela, il faut être
capable d’honorer ses promesses, notamment en consentant à placer l’autre à l’horizon de son
existence et en allant vers lui. C’est aussi le lieu de se disposer à accueillir d’autres « autres »,
les enfants, en leur ménageant mieux qu’un espace, un lieu de croissance et de vie1.
Comme on le voit, la fidélité ne peut être comprise comme une soumission d’un
conjoint à l’autre. Elle n’est pas non plus un concept traduisant l’enfermement dans une
structure asservissante. Elle est plutôt l’expression d’un engagement libre vis-à-vis d’un être
que l’on aime, et un témoignage d’amour profond qui contribue à l’épanouissement des deux
conjoints au sein de la communauté conjugale. « La fidélité est créatrice en raison de son
enracinement dans l’être qu’elle révèle, dans la présence qu’elle atteste. Il m’appartient de me
rendre présent à l’autre. Je le puis parce qu’il m’enveloppe de sa présence »2. Cette présence
n’est pas accablante. Elle est source de renouvellement de soi. Elle rend la fidélité créatrice, et
implique l’épanouissement de chacun. C’est ainsi que le concile parle de la fidélité comme
d’un témoignage éminent qui donne à l’amour conjugal une plus haute estime3.
L’amour est un concept dynamique. Il met en action les individus qu’il lie de façon
intime. En vertu de ce rôle essentiel d’union intime des époux, l’amour conjugal appelle de
nouvelles personnes à l’existence. De la même manière qu’il fonde l’unité et l’indissolubilité
du couple, l’amour fonde également de manière intime sa fécondité et lui donne une
responsabilité pleine et entière de ses actes spécifiques4.
1
X. LACROIX, L’avenir, c’est l’autre. Dix conférences sur l’amour et la famille, Paris, Cerf, 2000, p. 11.
2
Cf. H. WATTIAUX, Engagement de Dieu, p. 232.
3
Gaudium et Spes, n° 49, 3.
4
Cf. A. MATTHEEUWS (S.J.), L’avenir de l’humanité, p. 728.
5
Gaudium et Spes, n° 50, 1.
248
En effet, le concile déclare qu’« il ne peut y avoir de véritable contradiction entre les
lois divines qui régissent la transmission de la vie, et celles qui, à l’intérieur de la conscience
humaine, expriment les exigences de l’amour conjugal authentique »1. Pour le concile, le
véritable amour conjugal doit pouvoir articuler harmonieusement l’épanouissement des
conjoints et la formation d’une communauté susceptible d’assumer ses responsabilités dans
l’accueil et la prise en charge des enfants, fruits de cet amour conjugal. Car la procréation est
l’expression de leur participation à l’œuvre créatrice de Dieu (Gn 1,28), et implique une
conformité à la loi divine. « Dès lors, ajoute le concile, un amour conjugal vrai et bien
compris, comme toute la structure de la vie familiale qui en découle, tendent, sans sous-
estimer pour autant les autres fins du mariage, à rendre les époux disponibles pour coopérer
courageusement à l’amour du Créateur et du Sauveur qui, par eux, veut sans cesse agrandir et
enrichir sa propre famille »2.
Toutefois le concile reconnaît que le mariage n’a pas été institué en vue de la seule
procréation. Il établit une alliance indissoluble entre les personnes, tout comme il contribue au
bien des enfants. C’est ce caractère de l’alliance indissoluble qui requiert que l’amour mutuel
des époux s’exprime lui aussi dans sa rectitude, progresse et s’épanouisse. Le concile a voulu
souligner que le mariage établit une communauté et une communion de toute la vie. Quand
bien même il n’y aurait pas d’enfant, le mariage garderait toute sa valeur et son
indissolubilité4.
naissances. L’Église reconnaît ainsi le droit de tout couple conjugal à une légitime régulation
des naissances. Elle parle même en termes de devoir de charité conjugale1.
Comme on le voit, cette approche du mariage est basée sur une philosophie de l’objet,
plutôt que sur une philosophie des personnes. Les tenants de cette position Ŕ les conservateurs
avec les dignitaires de la Curie et plus spécialement du Saint-Office, les cardinaux Ottaviani,
1
Cf. Gaudium et Spes, n° 51,1 ; 52, 4 ; 87, 2.
2
Cf. VATICAN II, L’Église dans le monde de ce temps, p. 201.
3
Cf. VATICAN II, L’Église dans le monde de ce temps, p. 205 ; Gaudium et Spes, n° 51, 3.
4
Cf. A. WENGER, Vatican II. Chronique de la quatrième session, Paris, Le Centurion, 1966, p. 174.
5
Cf. A. WENGER, Vatican II. Chronique de la quatrième session, p. 175.
250
Brown et Ruffini, Mgr Del Campo Ŕ faisaient tous l’éloge de la famille nombreuse et
maintenaient que la procréation est la fin première du mariage. Parmi les novateurs figurent le
cardinal Léger et le cardinal Suenens. Le premier préconisait l’amour conjugal comme
véritable fin du mariage, et suggérait que la fécondité s’attache moins à chaque acte qu’à
l’état même du mariage. Le second se demandait si on n’avait pas trop souligné la procréation
comme fin première au détriment de la croissance dans l’unité conjugale, finalité aussi
impérative que la procréation. Un troisième intervenant du groupe de novateurs Ŕ Maximos
IV, patriarche grec melchite d’Antioche Ŕ fit remarquer qu’il y avait un décalage entre
l’enseignement officiel de l’Église et la pratique d’un grand nombre de foyers catholiques1.
La Commission, dans son ensemble, a voulu favoriser une nouvelle vision du mariage, en
ouvrant les voies aux progrès, tout en maintenant les vérités authentiquement traditionnelles
sur les fins du mariage. C’est ainsi que la sous-commission chargée de la rédaction du texte a
mis en relief les vérités naturelles à la lumière spécifiquement chrétienne, pour marquer
l’originalité de la doctrine du mariage chrétien. La présentation définitive des textes en a été
marquée au point d’atténuer la portée des textes considérés comme trop novateurs. « Ainsi en
est-il de l’emploi de natura en 50, §1 : ‘C’est par sa nature même [indole sua au lieu de
natura] que l’institution du mariage ET l’amour conjugal sont ordonnés à la procréation’. Le
texte d’Arricia disait : ‘L’institution elle-même est ordonnée à la procréation …’. La majorité
obtint donc que soit ajouté ET l’amour conjugal … mais la minorité voulut alors ajouter ‘par
la nature même (natura)’, qui renvoyait à la physiologie de l’acte sexuel, et donc au respect
de la nature créée par Dieu »2. Cette version finale du texte montre qu’elle est le fruit d’une
conciliation de deux sources d’inspiration.
En effet, au cours des débats en commission, certains membres pensaient que toute
intervention dans le cycle de la fécondité était une atteinte à l’ordre naturel. Les autres, par
contre, soutenaient que toute intervention de la raison humaine dans la régulation de la
fécondité était conforme à la nature de l’homme, que Dieu a établi maître de la création, et
donc selon la raison qui représente le degré le plus parfait de la création3. C’est ce qui se
décrypte de Gn 1,28 ; 2,19-20 : l’homme a été établi maître de la création, avec pouvoir de
domination des êtres créés et aussi de procréer. Il a acquis la faculté de discerner le bien et le
mal ; ce qui n’est pas le cas de tous les autres animaux. On ne peut donc pas ignorer l’option
d’une théologie ressourcée à l’Écriture et d’inspiration personnaliste de Vatican II, qui
redonne à la personne humaine toute sa valeur plutôt que de la situer par rapport au droit
naturel.
Le concile s’étend aussi sur la responsabilité des parents dans l’éducation de leurs
enfants. Elle constitue un corollaire à l’amour conjugal, dans la mesure où l’enfant est
considéré comme le fruit de leur union intime. Ils en assument les conséquences en élevant
leurs enfants et en veillant à leur assurer une bonne éducation. La fécondité qui ressort de
l’amour conjugal comprend aussi bien la conception et l’éducation des enfants que tous les
fruits de la vie morale, spirituelle et surnaturelle que les parents doivent donner à leurs
1
M. SEVEGRAND, L’affaire Humanae vitae, p. 36-37.
2
G. MATHON, Le mariage des chrétiens. Vol II, p. 226.
3
Cf. A. WENGER, Vatican II. Chroniques de la quatrième session, p. 177.
251
Quoi qu’il en soit, l’amour s’inscrit au cœur même du mariage comme sa cause
formelle. De plus, il implique que la communion charnelle en soit l’expression, même
lorsque, par suite de circonstances particulières, elle n’est pas liée à la fécondité. L’exercice
de la sexualité garde son sens intrinsèque : entretenir l’amour, le signifier et faire que la
communion conjugale intégrale soit à l’origine du salut des personnes qui la constituent 3. Le
caractère de l’amour conjugal est une valeur qui développe ce qu’il y a d’humain et de
chrétien dans le mariage. « Si en effet le mariage est l’image de l’amour du Christ pour son
Église, les époux ne doivent jamais se contenter ‘d’user’ l’un de l’autre, pas même pour la
procréation des enfants. Le don de soi dans le mariage devrait toujours être une rencontre
dans la liberté, un pénétrant regard mutuel, une connaissance très intime de soi, l’expression
d’une union pleinement humaine dans l’amour »4.
1
Cf. A. MATTHEEUWS (S.J.), L’avenir de l’humanité, p. 731.
2
Cf. Gaudium et Spes, n° 50, 2 ; cf. H. WATTIAUX, Amour humain et fécondité, p. 361. Nous y reviendrons
dans la troisième partie de notre travail, lorsque nous allons relever les éléments à assumer dans le passage de la
conception du mariage et de la famille de la société traditionnelle et particulière (le peuple yombe) à la culture
moderne plus universelle.
3
Cf. P.-E. CHARBONNEAU, Morale conjugale au XXe siècle, Paris, Éd. du Levain, 1953, p. 257.
4
L. M. WEBER, Sexualité, virginité, mariage et leur approche théologique, traduit de l’allemand par Henri
Rochais, Paris, Desclée de Brouwer, 1968, p. 35.
5
Cf. P. TOINET, Au commencement la famille. Le sacrement de mariage, Paris, Fac-éditions, 1985, p. 67-68.
252
est présenté comme exemplaire pour les relations d’amour fidèle qui doivent exister entre les
époux1.
Dieu se présente lui-même comme l’Époux d’Israël. Face à l’infidélité de son épouse,
Dieu apparaît comme l’Époux fidèle dont la miséricorde est démesurée. Il est l’initiateur, le
garant et le sauveur de l’Alliance. Ici « intervient le modèle conjugal, mais en contexte de
trahison enfin confessée et pardonnée, d’adultère châtié par justice et oublié par défi de
tendresse, en sorte que l’amour du conjoint bafoué, mais d’autant plus sublimement fidèle,
dévoile à l’infidèle une double profondeur : celle du péché et celle de la grâce »2.
Dans le Nouveau Testament, les noces humaines reçoivent leur sens sacré de la
référence fondatrice aux Noces du Christ et de son Église. Saint Paul parle du Grand Mystère
(mysterium, sacramentum) de la vie intime de Dieu à laquelle tous les hommes ont accès en la
personne du Fils : « Venu du Père, à qui il est joint en unité de nature par l’Esprit d’amour, le
Fils fait chair s’unit dans la chair à notre humanité. Il la fait sienne afin que nous devenions
siens. Le même Esprit en qui il reçoit d’être le Fils, il nous le communique afin de nous
constituer fils adoptifs en lui, et de nous constituer tels ensemble, formant un seul corps entre
nous et avec lui »3. Pour saint Paul, c’est le Christ, l’Homme nouveau, qui est le fondement de
l’unité du genre humain. C’est lui qui donne sens à tous les liens organiques qui sont à la base
de la famille de Dieu. De tous ces liens, « l’une seule chair des épousailles humaines tient à la
structure du Corps mystique de Jésus s’unissant à son Église-Épouse par l’una caro de
l’incarnation rédemptrice »4. Ainsi s’accomplit l’amour du Dieu-fait-homme dont le mariage
est le symbole et le témoignage.
1
Cf. JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique Familiaris consortio du 22 novembre 1981 sur les tâches de la
famille chrétienne, Kinshasa, Saint-Paul Afrique, 1982, n° 12.
2
P. TOINET, Au commencement la famille, p. 69.
3
P. TOINET, Au commencement la famille, p. 84.
4
P. TOINET, Au commencement la famille, p. 84.
5
Cf. Ch. REYNIER, L’épître aux Éphésiens, p. 179.
253
bouleverse la conception contemporaine des rapports conjugaux. Cette révolution initiée par
le Christ concerne les peuples du monde entier, et non plus seulement le peuple juif. Cela se
situe au cœur de sa mission rédemptrice visant la restauration du genre humain, par la
reconnaissance et la promotion de l’égalité de tous, dans l’amour, dont les époux deviennent
les hérauts. En effet, dans l’épître aux Éphésiens, « l’apôtre exhorte le mari non pas à
respecter un lien juridique mais à aimer son épouse du même amour que le Christ aime
l’Église, car c’est dans ce mystère que l’amour peut être découvert et compris dans sa
profondeur. Les rapports entre époux sont donc régis par le mystère de la mort-résurrection du
Christ comme donation d’amour »1.
1
Ch. REYNIER, L’épître aux Éphésiens, p. 179.
2
Cf. Gaudium et Spes, n° 48, 2 ; cf. Ch. REYNIER, L’épître aux Éphésiens, p. 179 ; cf. A. MATTHEEUWS
(S.J.), L’avenir de l’humanité passe par la famille, dans Nouvelle revue théologique, 130 (2008) n° 4, p. 729 ; cf.
JEAN-PAUL II, Les tâches de la famille chrétienne, n° 13.
3
Cf. JEAN-PAUL II, Les tâches de la famille chrétienne, n° 19.
254
même qui veut et qui donne l’indissolubilité du mariage comme fruit, signe et exigence de
l’amour absolument fidèle qu’il a pour l’homme et que Jésus manifeste à l’égard de l’Église,
son Épouse.
En éclairant le mariage par les relations qui existent entre le Christ et l’Église,
relations suggérées en termes de fiançailles, l’auteur de l’épître aux Éphésiens a voulu révéler
un nouvel aspect du mystère du Christ, en établissant une analogie entre l’Église, Corps du
Christ, et la femme, corps de son mari, selon l’esprit de Gn 2,24. L’époux et l’épouse, en tant
que membres de l’Église, doivent se reconnaître mutuellement sur un plan de stricte égalité
dans le Christ. Ainsi le rapport homme/femme manifesté en Gn 2,24, trouve son plein effet
dans le rapport Christ/Église, sans détruire la réalité de l’union entre l’époux et l’épouse.
C’est ce symbole qui lui donne sa profondeur1.
Le sacrement de mariage situe ainsi les épousailles au cœur du lien sponsal entre le
Christ et l’Église. En se référant à l’amour sponsal du Christ pour l’Église, son Épouse, les
époux deviennent, à leur tour, capables de s’aimer à la manière du Christ. Le sacrement de
mariage fait d’eux les témoins vivants de cet amour du Christ. Par conséquent, l’amour
conjugal atteint la plénitude à laquelle il est intimement ordonné : la charité conjugale. Celle-
ci est l’image de la charité divine.
En effet, dans le sacrement de mariage, chacun des époux surgit comme celui que
Dieu donne et confie à l’autre. En d’autres termes, la personne que l’on aime est perçue
comme un don de Dieu, une grâce personnelle. Chaque conjoint accueille et aime l’autre en
vue d’aimer Dieu et de le rejoindre dans l’éternité. Les époux sont donc l’un pour l’autre une
grâce personnelle qui les recrée à l’image et à la ressemblance de Dieu. En vertu de la charité
divine, les époux sont invités à se soutenir mutuellement, à l’image du Christ qui a aimé
l’Église, son Épouse, et s’est livré pour elle afin de la sanctifier 3. Les époux représentent le
don du Christ à son Église.
1
Cf. Ch. REYNIER, M. TRIMAILLE, Les épîtres de Paul. III. Éphésiens, Philippiens, Colossiens, 1-2
Thessaloniciens, 1-2 Timothée, Tite, Philémon. Commentaire pastoral, Paris, Bayard, 1997, p. 64-65.
2
JEAN-PAUL II, Les tâches de la famille chrétienne, n° 20.
3
Cf. A. MATTHEEUWS (S.J.), L’avenir de l’humanité, p. 733 ; Ep 5, 25-26.
255
La mission que les époux chrétiens reçoivent par leur lien sacramentel est de traduire
dans la communauté conjugale l’amour du Christ pour l’Église, son Épouse. En s’aimant de
l’amour même du Christ, ils se sanctifient mutuellement, et signifient par ce fait même
l’alliance entre le Christ et l’Église. Le caractère d’amour personnel dans le mariage doit
davantage être mis au premier rang, car il est une valeur qui développe ce qu’il y a d’humain
et de chrétien dans le mariage et dans la société. Étant donné que le mariage est l’image de
l’amour du Christ pour son Église, les époux ne doivent pas se contenter de recourir au
rapport charnel comme s’ils « usaient » l’un de l’autre, pas même pour la procréation. Les
rapports charnels doivent se situer au cœur d’une rencontre de liberté où chaque conjoint fait
l’expérience de sa libération en Christ, et retrouve sa dignité de personne humaine, en même
temps qu’il contribue à l’émergence de l’autre conjoint. Car, comme le préconise L. M.
Weber, « le don de soi dans le mariage devrait toujours être une rencontre dans la liberté, un
pénétrant regard mutuel, une connaissance très intime de soi, l’expression d’une union
pleinement humaine dans l’amour »1. Ne serait-il pas maladroit de réduire l’acte conjugal ou
la rencontre intime en un instrument de « production d’enfants », au risque de minimiser la
richesse de l’altérité qu’implique cette rencontre ?
1
L. M. WEBER, Sexualité, virginité, mariage et leur approche théologique, traduit de l’allemand par Henri
Rochais, Paris, Desclée de Brouwer, 1968, p. 35.
256
Introduction
A l’issue de la troisième session, certains problèmes ont été laissés en suspens. C’est le
cas des questions concernant l’ordre hiérarchique des fins du mariage et la régulation des
naissances. Les deux tendances qui avaient pris jour lors du traitement de ces questions,
représentaient deux écoles, dont l’une soutenait la doctrine commune depuis le Moyen âge,
enseignant que la fin première du mariage est la procréation et l’éducation des enfants. Par
contre, les deux autres fins Ŕ l’amour conjugal et le remède à la concupiscence Ŕ étaient
considérées comme des fins secondaires, subordonnées à la première. Ces deux dernières fins
permettent l’usage du mariage à condition que l’acte soit sauvegardé dans son intégrité
physique2.
1
Cf. M. SEVEGRAND, L’affaire Humanae vitae, p. 36-37.
2
Cf. A. WENGER, Vatican II. Chronique de la quatrième session, p. 175.
3
Cf. M. SEVEGRAND, L’affaire Humanae vitae, p. 38; Gaudium et spes, n° 48 et 50.
257
création1. En effet, selon le texte de la création (cf. Gn 1,28), l’homme a été établi maître de la
création, avec pouvoir de domination des êtres créés, et de procréation. Il a acquis la faculté
de discerner le bien et le mal. De plus, le fait d’être établi maître de la création suppose que
l’homme a été doté des facultés susceptibles de le rendre capable d’assumer la tâche qui lui a
été assignée par le Créateur. Ces facultés étaient agissantes aussi bien pour la procréation que
pour la domination ou la transformation du monde créé, étant donné que toutes ces tâches ont
été regroupées dans un même verset biblique placé immédiatement après la création de
l’homme et de la femme. Ne peut-on pas y voir un facteur distinctif de l’homme par rapport
aux autres animaux, en ce qui concerne la natalité et le travail de l’homme dans la
transformation du monde créé ?
Toujours est-il que la Commission n’arrivait pas à donner ses conclusions sur les
questions de régulation des naissances. Alors que le cardinal Ruffini est revenu avec force sur
les positions traditionnelles de l’Église au sujet des fins du mariage, condamnant fermement
la pilule, le cardinal Léger, archevêque de Montréal, a plutôt privilégié le caractère
personnaliste du mariage, en mettant l’accent sur la communauté de vie et d’amour que
constituaient les personnes qui se mariaient. Dans ce contexte, l’enfant est perçu comme le
point culminant de cette communauté, et fait des époux les coopérateurs de Dieu par l’acte de
procréation2.
Le texte présenté à la fin du débat par Mgr Hengsbach, le 16 novembre 1965, rappelait
que les points constituant l’objet de la Commission ne devaient pas être touchés, alors que les
questions disputées restaient ouvertes : « Dans la doctrine de l’amour conjugal, touchant sa
nature et sa finalité, le texte suit la doctrine de Pie XI et Pie XII. En ce qui est dit de
l’honnêteté de l’acte conjugal et de la paternité responsable, on insiste sur l’ordre moral
objectif et le Magistère de l’Église. On tient davantage compte de la spiritualité conjugale et
de l’effort pastoral à fournir en ce domaine »3. On a observé une approbation de 1596 voix sur
les 2157 votants. 72 ont voté « non », 484 « juxta modum » et 5 nuls. La majorité a donc
approuvé le texte. Cependant, dans la mise au point du texte définitif par une sous-
commission, Paul VI a transmis quatre modi (amendements) concernant la question de la
fécondité dans le mariage. Il demandait d’introduire une référence à Casti Connubii, de
revenir, par une très petite modification du texte, à la procréation comme fin première de
l’union conjugale, de confirmer l’autorité du Magistère en référence à Casti Connubii,
d’affirmer qu’il n’y a aucune contradiction entre les lois de la transmission de la vie et celles
qui expriment l’amour conjugal4.
1
Cf. A. WENGER, Vatican II. Chronique de la quatrième session, p. 177.
2
Cf. A. WENGER, Vatican II. Chronique de la quatrième session, p. 179.
3
A. WENGER, Vatican II. Chronique de la quatrième session, p. 188.
4
M. SEVEGRAND, L’affaire Humanae vitae, p. 40.
258
personne et qui respectent le sens intégral du don mutuel et de la procréation humaine dans le
contexte du véritable amour. Par conséquent, le texte interdit aux fils de l’Église de recourir
aux voies condamnées par le Magistère, en ce qui concerne la régulation des naissances. Pour
le pape, les considérations subjectives ne constituent pas une règle suffisante de conduite pour
les époux. Se trouvent ainsi confirmées l’existence d’un Magistère qui a déjà parlé et qui
pourra s’exprimer à l’avenir, et la compétence du Magistère et des papes comme gardiens et
interprètes authentiques de toute la loi morale, aussi bien la loi évangélique que la loi
naturelle1.
Pour G. Martelet, Humanae vitae est la réponse de Paul VI à tous ceux qui attendaient
de l’Église une position par rapport au problème de paternité responsable et, particulièrement,
au sujet de la moralité des pratiques contraceptives. Humanae vitae s’inscrit dans la ligne de
la tradition de l’Église qui a toujours rappelé aux hommes d’observer la loi naturelle en ce qui
concerne la gestion de l’acte matrimonial. Celui-ci doit rester ouvert à la vie. Est ainsi
réaffirmée la négation de la vérité totale de l’amour dans la pratique contraceptive4.
Après avoir annoncé qu’il allait différer sa décision sur la question de la régulation des
naissances, et ayant chargé un nouveau groupe de travail afin de reprendre l’étude du
problème, Paul VI a en même temps rappelé que l’enseignement traditionnel de l’Église,
complété par les sages décisions du concile, restait contraignant. C’est dans cet esprit que
paraîtra l’encyclique Humanae vitae.
1
Cf. A. WENGER, Vatican II. Chronique de la quatrième session, p. 194 ; cf. M. SEVEGRAND, L’affaire
Humanae vitae, p. 56.
2
Cf. A. WENGER, Vatican II. Chronique de la quatrième session, p. 194-195.
3
Cf. M. SCHOOYANS, La prophétie de Paul VI. L’encyclique Humanae vitae (1968), Paris, Office d’Édition
Impression Librairie (O.E.I.L.), 2008, p. 13.
4
Cf. G. MARTELET (s.j.), Introduction, dans PAUL VI, La régulation des naissances « Humanae Vitae ».
Encyclique du 25 juillet 1968. Introduction de G. Martelet, Paris, Centurion, 1968, p. 5.
259
Quoi qu’il en soit, au centre du débat se trouve la question de la moralité des pratiques
contraceptives par rapport au problème de limitation des naissances. Il est pourtant vrai que la
pratique contraceptive est bien aussi vieille que le plus vieux métier du monde. M. Séguin
signale que les Égyptiens de 1900 à 1100 avant Jésus-Christ avaient des recettes de
préparation contraceptives, tout comme au premier siècle avant Jésus-Christ on observait des
pratiques contraceptives à Rome, puis plus tard chez les Arabes. Ce n’est qu’à la fin des
années 1920 que l’on situe la découverte de la période stérile de la femme par K. Ogino et H.
Knauss. C’est ce qui a donné naissance à la méthode « Ogino-Knauss ». Par contre, le
problème de contrôle des naissances n’a été perçu dans toute son acuité qu’au 20e siècle,
lorsque de profonds changements socioculturels ont commencé à modifier la vie des couples
et que la surpopulation commençait à faire craindre pour la survie de la planète3.
1
Cf. M. SCHOOYANS, La prophétie de Paul VI, p. 13-14.
2
Cf. M. SCHOOYANS, La prophétie de Paul VI, p. 17-18.
3
Cf. M. SÉGUIN, La contraception et l’Église. Bilan et perspective, Paris, Paulines et Médiaspaul, 1994, p. 16-
17.
260
Devant les bouleversements socioculturels qui engageaient les couples dans un train
de vie dépersonnalisant, le besoin d’une vie humainement plus satisfaisante se faisait sentir
chez les conjoints. Dans ce contexte, la sexualité était ressentie comme le lieu où l’homme et
la femme pourraient combler leurs besoins affectifs, et où ils se sentiraient reconnus et
appréciés pour eux-mêmes. L’avènement des contraceptifs étaient donc une opportunité pour
les conjoints à aspirer à une rencontre gratifiante, dans la mesure où les moyens contraceptifs
garantissaient aussi bien la spontanéité de la vie amoureuse dans la communauté conjugale
qu’une rencontre sexuelle sans le risque d’une grossesse surprise. Pourtant, au niveau de
l’Église, cette pratique posait encore le problème de moralité par rapport à la doctrine
catholique du mariage et de la natalité. Paul VI soutient, à la suite de ses prédécesseurs, que la
pratique contraceptive est contraire au dessein constitutif du mariage.
Pour Paul VI, un acte d’amour mutuel qui porte atteinte à la disponibilité à transmettre
la vie, que le Créateur a attachée à cet acte selon des lois particulières, est en contradiction
avec le dessein constitutif du mariage, et avec la volonté de l’Auteur de la vie 1. Le pape va
jusqu’à radicaliser sa position en considérant la totalité de la signification et de la finalité de
ce don. Pourtant il est difficile de décrypter une volonté explicite du Créateur rattachant la
totalité des actes conjugaux à la procréation. Car dans les textes de la création, l’ordre de
procréer et de soumettre la terre (cf. Gn 1,28), présenté sous forme d’une bénédiction
accordée à l’homme créé homme et femme, ne définit pas un rythme de procréation contre
lequel l’homme et la femme pécheraient, si certains actes conjugaux ne visaient pas
exclusivement la procréation. A ce sujet, notons la position du pasteur André Dumas,
professeur d’éthique à la Faculté de théologie protestante de Paris. Celui-ci affirme
l’impossibilité de déduire des textes bibliques et de la Tradition chrétienne une position
favorable ou défavorable à la régulation des naissances2.
Par contre, la position de Paul VI peut se comprendre dans la mesure où, comme le
souligne G. Martelet, « cette encyclique n’est un traité ni de démographie, ni de sociologie, ni
de biologie, ni de psychologie »3. On ne peut pourtant pas ignorer que le problème traité par
l’encyclique concerne l’être humain avec ses substrats sociologiques, anthropologiques et
même biologiques. On ne peut résoudre un problème concernant la vie de l’homme en
dépouillant celui-ci de ses contours socioculturels, psychologiques, historiques. C’est dans ce
contexte que Paul VI lui-même, conscient de l’apport de toutes ces sciences, a confirmé et
élargi la commission d’étude instituée par Jean XXIII, en y faisant participer plusieurs
spécialistes des disciplines concernées et des couples, afin de recueillir des avis sur les
1
Cf. PAUL VI, La régulation des naissances « Humanae vitae ». Encyclique du 25 juillet 1968. Introduction de
G. Martelet, Paris, Centurion, 1968, n° 13.
2
Cf. M. SEVEGRAND, L’affaire Humanae vitae, p. 21.
3
G. MARTELET (s.j.), Introduction, p. 7.
261
Partant de ces principes, le pape exhorte les époux à ne pas recourir à des pratiques qui
risquent d’amoindrir leur volonté et leur effort à maîtriser les assauts de l’instinct. C’est ce qui
pourrait justifier la capacité humaine à s’abstenir volontairement de l’acte conjugal dans une
période qui risque d’hypothéquer le bien-être de l’enfant, en cas de grossesses trop
rapprochées, ou encore en cas de maladie. Le pape voulait ainsi privilégier le devoir de
sanctification mutuelle des époux, dans un esprit de sacrifice, au service de l’unité conjugale.
Car, pour le pape, on ne peut aimer son conjoint uniquement pour ce qu’on reçoit de lui5.
4.1.2. Légitimité ou illégitimité morale des raisons évoquées dans la pratique contraceptive
1
Cf. PAUL VI, La régulation des naissances, n° 2.
2
Cf. M. SÉGUIN, La contraception et l’Église, p. 66.
3
G. MARTELET (s.j.), Introduction, p. 10.
4
Cf. PAUL VI, La régulation des naissances, n° 9.
5
Cf. PAUL VI, La régulation des naissances, n° 9, §2.
263
seule appréciation des motifs1. Il ne s’agit donc pas de justifier les moyens par la fin
envisagée, quand bien même celle-ci s’identifierait au bien-être de l’individu ou de la société.
Cette position de Paul VI remet pratiquement en question les raisons socio-anthropologiques
et politico-économiques avancées par les novateurs et tous ceux qui ont voulu ainsi justifier
les pratiques contraceptives. Pour le pape Paul VI qui reprenait en son compte la position déjà
avancée par Pie XI, ces pratiques sont si intrinsèquement déshonnêtes et mauvaises qu’aucun
autre motif ne peut en justifier le recours. Une volonté délibérée d’empêcher la procréation
contrarie la plénitude de l’amour conjugal. Car la conservation intégrale du sens de mutuel et
véritable amour est assurée par la sauvegarde de l’union et de la procréation, deux aspects
essentiels de l’amour conjugal que Paul VI décrypte de la volonté du Créateur. On ne peut
donc pas attester la moralité d’une pratique qui dissocie l’union conjugale de la procréation. Il
écrit à ce sujet : « En vérité, s’il est parfois licite de tolérer un moindre mal moral afin d’éviter
un mal plus grand ou de promouvoir un bien plus grand, il n’est pas permis, même pour de
très graves raisons, de faire le mal afin qu’il en résulte un bien, c’est-à-dire de prendre comme
objet d’un acte positif de volonté ce qui est intrinsèquement un désordre et par conséquent une
chose indigne de la personne humaine, même avec l’intention de sauvegarder ou de
promouvoir les biens individuels, familiaux ou sociaux »2.
1
Cf. PAUL VI, La régulation des naissances, n° 14-15.
2
PAUL VI, La régulation des naissances, n° 14, § 3.
3
Cf. M. SÉGUIN, La contraception et l’Église, p. 101.
4
J.-L. FLANDRIN, L’Église et la contraception, Préface de François Lebrun, Paris, Imago, 2006, p. 24.
264
dernier, et pas le sien (Gn 38,9)1. L’interprétation que Pie XI fait de la condamnation d’Onan,
met en relief aussi bien l’égoïsme d’Onan que sa faute contre la loi naturelle et donc la loi
divine du mariage. C’est ainsi qu’il condamne la limitation des naissances qu’il assimile au
« crime » d’Onan2. Paul VI a, à son tour, prolongé cette position de Pie XI en proscrivant le
recours aux pratiques contraceptives. Ainsi, il a mis un terme aux espoirs suscités par
l’avènement du contraceptif, considéré comme une opportunité rendant possible des
rencontres gratifiantes au service des besoins affectifs des conjoints vivant de plus en plus
dans des structures dépersonnalisantes.
Par contre, on ne peut pas sous-estimer la crainte exprimée par Paul VI de voir les
pratiques contraceptives ouvrir une brèche au libéralisme sexuel. Certains penseurs, comme P.
Ricœur, ont estimé que le développement d’une mentalité contraceptive pourrait avoir de
graves conséquences pour l’avenir de l’amour humain, de la famille et de la sexualité, tout
comme la levée des interdits sexuels implique la perte de valeur par la facilité. Le sexuel
tombe dans l’insignifiance lorsqu’il devient proche, disponible et réduit à une simple fonction
biologique. En d’autres termes, la pratique contraceptive enlève à la sexualité sa vraie
signification, en la réduisant à un simple objet, plutôt que d’être le lieu où s’exprime l’amour
conjugal dans toute sa grandeur et sa profondeur3.
C’est ainsi que Vatican II avait mis en relief les critères objectifs permettant de définir
la moralité d’une pratique susceptible d’assurer une limitation des naissances dans le respect
des normes éthiques. Ces critères sont tirés de la nature même de la personne et de ses actes.
Ils doivent respecter, dans un contexte d’amour véritable, la signification totale d’une
donation réciproque et d’une procréation à la mesure de l’homme4. Paul VI applique ces
critères non plus à la nature de la personne, mais à l’union conjugale. Il en est ainsi arrivé à
admettre la possibilité d’une limitation des naissances au service de la paternité responsable.
Pendant longtemps les théologiens ont ignoré et même condamné les théories qui
présentaient l’amour comme fin des rapports sexuels. Pour J.-L. Flandrin, cette attitude
traduisait une plus grande sensibilité vis-à-vis de la tradition savante plutôt que vis-à-vis de la
pratique des couples chrétiens. C’étaient donc des théories élaborées d’en haut, sans tenir
compte des réalités vécues par les couples chrétiens. Toutefois, quelques lueurs d’espoir
commençaient à se profiler à l’horizon. C’est dans ce contexte qu’en 1850, Jean Guy avait
déterminé quatre motifs légitimes aux rapports conjugaux, dont le dernier était le dessein de
susciter ou de créer une bonne amitié, de manifester ou de provoquer l’affection conjugale5.
1
Cf. M. SEVEGRAND, L’affaire Humanae vitae, p. 30 ; J.-L. FLANDRIN, L’Église et la contraception, p. 20.
2
Cf. C. LANGLOIS, Le crime d’Onan. Le discours catholique sur la limitation des naissances (1816-1930),
Paris Les Belles Lettres, 2005, p. 11 ; PIE XI, Encyclique « Casti connubii », n° 52.
3
Cf. P. RICŒUR, « La sexualité. La merveille, l’errance, l’énigme », dans Esprit 11 (novembre 1960) n° 289, p.
1672.
4
Cf. Gaudium et spes, n° 51, § 3.
5
Cf. J.-L. FLANDRIN, L’Église et la contraception, p. 87.
265
D’autres théologiens du 19e siècle ont abondé dans le même sens, en mettant en relief la vie
indivise des conjoints, l’amitié, l’union spirituelle des époux comme but du mariage. A cet
égard, on reconnaît à l’acte conjugal un sens propre à l’homme en tant qu’être humain, c’est-
à-dire différent de l’animal pour qui, l’union sexuelle est exclusivement liée au but procréatif.
Pour l’homme, l’acte conjugal est l’expression de l’accomplissement de l’amour conjugal et
de la communauté de vie. Par conséquent, le rapport conjugal est essentiellement un acte
ontologique qui touche l’être même des personnes agissant ensemble. C’est un abandon de soi
véritable, un accomplissement de soi en l’autre. C’est ce que préconise la doctrine
personnaliste du mariage qui valorise l’acte conjugal même lorsqu’il n’est pas procréateur1.
Il est tout aussi vrai qu’au départ, cette doctrine personnaliste a servi à justifier
l’hostilité aux méthodes autres que la continence périodique, en vue de la paternité
responsable. Cependant, par la suite, on a observé une remise en question des théories hostiles
à la contraception. C’est ainsi que Mgr Bekken, évêque de Bois-le-Duc en Hollande, avait
déclaré en 1963 que la régulation des naissances faisait partie de la responsabilité du couple,
tout comme le choix des moyens pour y parvenir. Beaucoup d’autres évêques n’ont pas hésité
à affirmer qu’ils ne trouvaient pas d’argument rationnel justifiant l’hostilité à la contraception.
Par contre, l’épiscopat britannique s’est opposé à la pratique contraceptive au nom de
l’intangibilité des lois divines. Cette situation a créé un différend entre l’épiscopat britannique
et l’épiscopat néerlandais, que le pape Paul VI a voulu arbitrer en annonçant que l’Église était
en train d’étudier le problème2. Il faisait ainsi allusion à ce qui était en train de se mettre en
place au Concile Vatican II dans le cadre du schéma 13 sur les questions du mariage et de la
famille.
4.2.1. Les méthodes naturelles et les méthodes artificielles pour la paternité responsable.
1
Cf. J.-L. FLANDRIN, L’Église et la contraception, p. 87.
2
Cf. J.-L. FLANDRIN, L’Église et la contraception, p. 93.
3
Cf. PAUL VI, La régulation des naissances, n° 15.
266
une grossesse. La différence essentielle dans ces deux cas réside dans l’usage légitime d’une
disposition naturelle Ŕ à savoir, l’observation des périodes infécondes de la femme Ŕ et
l’empêchement du déroulement des processus naturels, dans le recours aux moyens
thérapeutiques1.
Cette position du pape pourrait bien poser de réels problèmes, non seulement parce
qu’on ne pourrait pas imputer au divin Créateur les caprices du fonctionnement naturel du
cycle féminin, mais surtout parce qu’il est établi que de nombreux facteurs internes et
externes peuvent affecter ce cycle. De plus, le suivi du cycle exige une formation qui prend en
compte les données des sciences biomédicales qui, elles-mêmes, ne sont pas statiques.
Certaines études scientifiques démontrent que les méthodes naturelles ne sont pas aussi sûres
et fiables qu’on ne le pense. Il est de plus en plus attesté que le stress de la vie moderne peut
bouleverser l’ordonnance des rythmes naturels de fécondité, tout comme un rhume peut
modifier la température de l’organisme féminin, au point de jeter un dévolu à la méthode
d’observation de la température. De nombreuses études attestent que dans les premiers mois
d’apprentissage, après l’arrêt des moyens contraceptifs, après un accouchement ou en période
de pré-ménopause, les indices de fécondité ne sont pas toujours clairs. Certaines difficultés
d’ordre psychique, contextuel et spirituel peuvent aussi rendre inefficace l’observation des
méthodes naturelles, en plus des irrégularités du rythme menstruel de beaucoup de femmes3.
Peut-on dès lors penser au sort qui serait réservé aux enfants qui seraient conçus dans ces
circonstances : des enfants non désirés et inattendus ? C’est pour tenter de résoudre les
problèmes relatifs aux perturbations psychosomatiques que les biologistes et les médecins
font des investigations.
1
Cf. M. SÉGUIN, La contraception et l’Église, p. 69-70.
2
PAUL VI, La régulation des naissances, n° 16, §1-2.
3
Cf. O. BONNEWIJN, Éthique sexuelle et familiale, Paris, Emmanuel, 2006, p.112-113 ; K. KRZYZAK, N.
SHANDLOFF, Amour et sexualité, Turnhout, Christophe Colomb, 1983, p. 222.
267
De plus, les méthodes naturelles n’ont de valeur que dans une mentalité de maîtrise
sexuelle ouverte sur l’autre conjoint. A la base de leur succès se trouve le dialogue à entretenir
entre les conjoints. Pour M. Sevegrand, un procédé vraiment inoffensif, interrompant pour un
temps la fécondité, serait préférable. Car il assure la spontanéité essentielle à la relation entre
époux. L’obsession du calcul, là où l’amour est en jeu, pourrait bien être néfaste et entraîner
des dégâts psychologiques1. J.-L. Flandrin, quant à lui, affirme que la position de Paul VI doit
être située sur un plan moral, étant donné que du point de vue de connaissances scientifiques,
sur le plan biologique, on ne peut affirmer l’inscription du lien indissoluble entre union des
personnes et procréation dans la structure intime de l’acte conjugal2.
En réalité, la méthode naturelle ne convient qu’aux couples qui désirent espacer les
naissances sans véritablement craindre une grossesse. Comment alors Paul VI peut-il affirmer
que seules les méthodes naturelles donnent la preuve d’un amour vraiment et intégralement
honnête3, alors qu’elles sont dépourvues de spontanéité requise dans tout amour vrai et
sincère, et hypothèque en quelque sorte l’accueil et la prise en charge de l’enfant conçu dans
ce contexte ? De plus, lorsque Paul VI parle de période inféconde durant laquelle les époux
peuvent avoir des rapports conjugaux sans envisager une grossesse, il ne pensait certainement
pas à la distinction thomiste entre le physique et le métaphysique, dans la définition de la loi
naturelle4. Le fait que la raison découvre dans l’orientation de la nature un vrai bien de sa
personne, une signification et une finalité qui dépassent le simple biologique, et lui permettent
de se réaliser comme être humain, impose une obligation morale. Par conséquent, la finalité
procréatrice comprend aussi bien le simple « fait physique » de la procréation qu’une
signification métaphysique imposant une obligation morale à l’homme, parce qu’il a reconnu
en elle son vrai bien5.
1
Cf. M. SEVEGRAND, L’affaire Humanae vitae, p. 36.
2
Cf. J.-L. FLANDRIN, L’Église et la contraception, p. 98.
3
Cf. PAUL VI, La régulation des naissances, n° 16, § 3.
4
Cf. Th. d’AQUIN (saint), Somme théologique, La loi, Ia IIae, Question 94, art. 2 : Selon Thomas d’Aquin, la
personne humaine comprend trois grandes inclinations naturelles. La première est commune à tous les êtres.
Elle correspond à l’instinct de conservation de l’espèce. La deuxième, que l’être humain a en commun avec les
animaux, tend à l’union sexuelle, à la procréation et à l’éducation des enfants. La troisième inclination est
exclusive à l’homme. Elle porte celui-ci à la vie sociale et à la recherche de Dieu.
5
Cf. M. SÉGUIN, La contraception et l’Église, p.83.
268
spécifiquement humain Ŕ l’engagement et l’amour réciproque des personnes Ŕ que ce qui est
générique et animal, à savoir l’union biologique des sexes pour la procréation1. On peut donc
penser que cette position de Paul VI ne valorise pas la personne humaine, étant donné que
celle-ci est ramenée à sa condition animale, alors que le créateur avait fait de l’homme
« maître du monde créé et co-créateur », dans la mesure où il est appelé à parachever l’œuvre
de la création par la transformation du cosmos.
Lorsque le pape Paul VI déclare que c’est une erreur de penser qu’un acte conjugal
rendu volontairement infécond, et par conséquent intrinsèquement mauvais, peut être rendu
honnête par l’ensemble d’une vie conjugale féconde2, il a écarté la perspective qui situerait
chaque acte et sa licéité dans le cadre plus général de la vie conjugale du couple. En d’autres
termes, pour le pape, la fécondité est l’objectif de chaque acte conjugal. Par contre, les
novateurs soutenaient que la fécondité peut demeurer l’objectif de la vie commune sans
retentir sur chacun des actes en particulier3.
1
Cf. M. SÉGUIN, La contraception et l’Église, p. 89.
2
Cf. PAUL VI, La régulation des naissances, n° 14.
3
Cf. G. MATHON, Le mariage des chrétiens, T. 2 Du concile de Trente à nos jours, p. 233.
4
M. SÉGUIN, La contraception et l’Église, p. 90.
269
la raison naturelle lit dans sa sexualité, concerne le mariage dans sa globalité, plutôt que
chaque acte pris séparément. Les relations infécondes reçoivent alors leur signification
procréatrice et leur rectitude morale en étant rattachées à la procréativité de toute la vie
conjugale1. Comprise dans ce sens, la procréativité est assumée de manière responsable par
les parents qui tiennent compte de facteurs susceptibles d’assurer non seulement un bon
accueil à l’enfant à naître, mais également une prise en charge conséquente des enfants nés et
une meilleure organisation de la vie familiale. Il reste indispensable de prévoir des mesures
d’accompagnement dans l’usage des contraceptifs, pour ne pas tomber dans les excès redoutés
par le pape et les conservateurs.
En effet, pour Paul VI, la contraception ouvre une voie large et facile à l’infidélité
conjugale et à l’abaissement général de la moralité. Elle fait courir le risque de perdre le
respect de la femme, et de la considérer comme un simple instrument de jouissance égoïste.
De plus, la contraception pourrait devenir une arme dangereuse pour les autorités publiques
qui peuvent l’imposer à leurs peuples2. Pourtant, nous avons souligné plus haut que la
pratique contraceptive est aussi vieille que le plus vieux métier du monde. Il suffit de penser,
à titre d’exemple, aux vieilles pratiques contraceptives des peuples de l’Egypte et de Rome.
La mise au point de la méthode « Ogino-Knauss » (1920) remonte à une période antérieure
aux débats de Vatican II3.
Peut-on affirmer avec certitude qu’avant l’utilisation des contraceptifs les infidélités
conjugales et la débauche étaient quasi inexistantes ? On peut considérer comme étape de
l’évangélisation des familles l’appel du pape à la maîtrise de l’instinct et des passions par la
raison et la volonté permettant d’opter pour une grande famille ou pour une famille modeste
par la limitation des naissances, lorsque des motifs graves s’impose. Le mal ne se situe donc
pas au niveau de l’objet mis en œuvre pour assurer la contraception, mais bien dans
l’intention de celui qui en fait usage. Rechercher uniquement le plaisir pour soi, avec ou sans
contraceptif, pose un problème éthique dont la solution doit être recherchée et appliquée dans
le cœur de la personne humaine, dans son intériorité. Ne peut-on pas voir à travers cette prise
de position une remise en valeur de l’intention par rapport à la fin de l’acte ? Car lorsque le
pape déclare la licéité des moyens thérapeutiques pour soigner les maladies, même si cela
peut entraîner la dérégulation hormonale, on peut penser que le même moyen n’est plus
intrinsèquement déshonnête, puisqu’il est corrigé par l’intention. Une pratique qui serait donc
susceptible d’assurer la communion et le dialogue en action, sans mettre en péril le bien-être
des enfants et de toute la famille, devrait être accueilli comme une opportunité éthique du
vivre ensemble.
1
Cf. M. SÉGUIN, La contraception et l’Église, p. 94.
2
Cf. PAUL VI, La régulation des naissances, n° 18 ; cf. M. SCHOOYANS, La prophétie de Paul VI, p. 17-18 ;
cf. M. SEVEGRAND, L’affaire Humanae vitae, p. 60.
3
Cf. M. SÉGUIN, La contraception et l’Église, p. 17.
270
application à l’intérieur de la famille, d’autant plus que c’est à elle qu’est attribuée la tâche
d’évaluer sa capacité de prendre en charge le nombre d’enfants à engendrer. Quelle approche
l’Église et la société ont-elles de la famille ?
271
Introduction
Dans toutes les cultures humaines, la famille a toujours été considérée comme une
structure sociale faite pour la procréation, destinée à transmettre les patrimoines et à assurer la
protection et le bien-être de ses membres. Pour de nombreux penseurs, «la famille est fondée
sur l’union plus ou moins durable, mais toujours socialement approuvée, d’un homme et
d’une femme qui se mettent en ménage, procréent et élèvent des enfants »1. Il faut pourtant
reconnaître que de plus en plus la famille se définit dans des termes qui débordent les
structures sociales basées sur les liens de consanguinité. De nouveaux critères s’ajoutent dans
la définition et la détermination de la famille. Ces critères se définissent soit à partir des
motivations ou des objectifs de la communauté que l’on voudra créer, soit à partir de l’identité
ou des origines des membres qui constituent ladite communauté. La famille apparaît donc
comme une cellule sociale où coïncident en principe, par génération interposées d’ailleurs, les
liens biologiques, affectifs et historiques. Entre un père et une mère, en lieu et place de liens
biologiques, il y a les enfants par la médiation desquels les deux sont comme unis
biologiquement2.
Certains pensent que la famille conjugale ou nucléaire, constituée autour d’une mère,
d’un père et de leurs enfants, n’est plus et n’a jamais été le modèle unique. Il est possible
d’envisager d’autres formes de vie familiale. Parmi les nouveaux modèles familiaux
préconisés par la société moderne figurent les familles dites monoparentales, les familles
recomposées, l’union libre, la cohabitation et, parfois, les couples homosexuels. Selon X.
Lacroix, toutes ces familles se définissent généralement sous l’angle de la position du couple
par rapport au mariage. Il ajoute que ces formes de vie relèvent plus du remède ou du palliatif
par rapport à un échec antérieur que réellement de l’invention de nouveaux modes de vie.
« Car, à cet égard, derrière l’inventaire évoqué règne bien souvent un modèle dominant plutôt
uniforme, celui que favorisent les médias, la publicité et toute une culture ambiante, selon une
certaine image du bonheur et du confort familial »3.
Toutefois il existe, dans toutes les cultures, des structures qui répondent à des règles
régissant des systèmes de parenté4. Cela signifie qu’au-delà de toutes les innovations
susceptibles d’influer sur la conception de la famille, la structure sociale basée sur la parenté,
c’est-à-dire la famille traditionnelle, demeure une réalité à redécouvrir et à redéfinir en
1
E. FUCHS, Le désir et la tendresse. Pour une éthique chrétienne de la sexualité, Paris-Genève, Albin-Michel-
Labor et Fides, 1999, p. 218.
2
Cf. J.-F. MALHERBE, Enjeux Éthiques de l’aide médicale à la procréation, dans É. BONÉ et J.-F.
MALHERBE, Engendrés par la science. Enjeux éthiques des manipulations de la procréation, Paris, Cerf, 1985,
p. 126.
3
X. LACROIX, L’avenir, c’est l’autre. Dix conférences sur l’amour et la famille, Paris, Cerf, 2000, p. 27-28.
4
Cf. F. QUÉRÉ, La famille. Essai, Paris, Seuil, 1990, p. 11. Pour F. Quéré, la famille établit un système de
parenté qui s’impose par sa précision, sa permanence et une sorte d’éclatante logique. Elle tisse entre les
membres du groupe un réseau complexe, qui les réunit deux à deux par un lien visible et toujours qualifiable ; cf.
X. LACROIX, L’avenir, c’est l’autre, p. 28 : X. Lacroix distingue la famille conjugale, celle qui se fonde sur le
mariage, de la famille nucléaire qui se limite à la sphère de la parenté immédiate, parents-enfants.
272
fonction des apports de la modernité et des mutations culturelles et sociales. C’est ici que l’on
attend de la théologie chrétienne un apport considérable dans la conception de la famille, ainsi
que dans la détermination de son rôle par rapport à l’ensemble de la société.
Si, dans l’Ancien Testament, la famille traditionnelle reposait sur une structure
patriarcale de parenté essentiellement patrilinéaire et endogamique, le Nouveau Testament en
présente une sensible réorganisation. En effet, l’Ancien Testament met l’accent sur le souci
principal de la perpétuation de la lignée, la prépondérance de l’homme dans la prise des
décisions, bref la supériorité de l’homme au foyer. Dans le Nouveau Testament, Jésus ne
donne pratiquement aucun enseignement sur le mariage et la famille. Cependant il s’inscrit
dans la nature humaine et dans son organisation sociale. C’est ainsi qu’il a passé trente ans de
sa vie de Nazareth au sein d’une famille, dont le père était Joseph, et la mère Marie (cf. Lc
2,33.39-52 ; Mt 2,19-23). Tout en signifiant ainsi la valeur de l’amour conjugal de Joseph et
de Marie, la discrétion de la vie de Jésus en milieu familial privilégie sans doute l’intimité
familiale avant sa vie publique. Par contre, son enseignement sur la famille tend à mettre
l’accent sur la communauté des disciples, dont la structure n’a rien à voir avec le statut marital
ou familial1. La prédication du Royaume repose sur une dynamique qui appelle tous les
hommes à partager une vie fraternelle à niveau égal. Nous avions déjà fait remarquer que le
Christ a introduit une rupture avec la tradition juive, en ce qui concerne les liens familiaux. Il
a institué une nouvelle parentèle, en remettant en question la tradition qui donnait une grande
valeur aux relations interpersonnelles au sein de la parentèle (cf. Mt 10,34-37). Il préconise
une nouvelle attitude qui conditionne la vie du Royaume : quitter son père, sa mère, ses
enfants, ses champs, à cause du nom de Jésus, pour posséder la vie éternelle dans le Royaume
de Dieu2.
Pour certains penseurs, « le discours chrétien sur la famille doit s’organiser autour de
plusieurs doctrines. D’une part, les théories de la création, du péché originel et de
l’incarnation fournissent le soubassement de toute théologie du corps possible ; et elles
impliquent une éthique des réalités corporelles qui aperçoit dans la procréation et la parenté
des déterminants importants du lien familial. D’autre part, la position occupée par l’amour
dans la logique des vertus (…) interdit évidemment de considérer la famille comme un
mécanisme social doté de fondations biologiques et destiné à organiser efficacement la
reproduction, la vie matérielle et la protection»3. La conception chrétienne comprend la
famille dans ses rapports avec la procréation et ses corollaires. Cette conception se fonde sur
les textes de la création et en établit les types des relations interhumaines au sein de la famille.
Au centre de ces relations se trouve l’amour humain comme élément moteur de la vie
intrafamiliale.
1
Cf. L.S. CAHILL, art. Famille, p. 550.
2
Cf. J. GOODY, L’évolution de la famille et du mariage en Europe, p. 95.
3
L.S. CAHILL, art. Famille, p. 551.
4
CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la doctrine sociale de l’Église, Kinshasa,
Médiaspaul, 2007, n° 221.
274
La famille est la cellule sociale privilégiée dans laquelle coïncident les liens qui
s’expriment dans les trois grandes dimensions constitutives Ŕ biologiques, affectives,
historiques Ŕ de l’être humain. X. Lacroix définit la famille comme un groupe social qui se
constitue à l’intersection des liens d’alliance, de filiation et de fratrie. Ces trois liens sont
porteurs d’un programme éthique, de valeurs spirituelles dont la portée est universelle1. La
famille est donc une réalité existentielle qui surpasse le simple statut d’une institution sociale.
Elle est une dynamique qui se forme autour d’une nébuleuse de relations dont les contours
sont indéfinis. Si elle n’était qu’une institution sociale, elle ne rechercherait que sa propre
pérennité. La famille est pourtant créatrice de la société. Elle y insuffle un dynamisme qui la
fait croître à l’aune de multiples intersections de relations. Les relations entre sujets y ont un
caractère subjectif, spontané et affectif. Ce sont des relations ambivalentes et existentielles.
Elles sont, à la fois, aimées et haïes, désirées et redoutées. Elles relient les membres de la
famille sans qu’ils l’aient choisi.
Cependant, la famille ne peut être à elle-même sa propre fin. Sans une ouverture au
pluralisme social, la famille peut devenir étouffante, au point d’enfermer la personne humaine
dans une structure isolante. Pourtant l’homme est essentiellement être-avec-au-monde, et
donc ouverture à autrui. Pour B. Häring, l’homme est essentiellement sociable en vertu de son
appartenance à la famille. Il exerce son affinité sociétaire et s’ouvre au monde en tout premier
lieu dans la communauté domestique. C’est au sein de la famille qu’il acquiert la notion du
moi et du toi, le sentiment de dépendance à l’égard d’une communauté et le sens de la
responsabilité3.
La famille en elle-même constitue un groupe social au sein d’une entité plus large dans
laquelle se déploie la vie de chaque être humain. Nos sociétés ne fonctionnent pas comme des
fédérations de plusieurs familles. Cependant les habitants de toute nation appartiennent à des
1
Cf. X. LACROIX, L’avenir, c’est l’autre, p. 20.
2
Cf. E. FUCHS, Le désir et la tendresse, p. 218.
3
Cf. B. HÄRING, Le chrétien et le mariage, Paris-Fribourg, Saint-Paul, 1996, p. 145.
275
familles. Ainsi s’établissent des rapports entre les familles et leurs membres avec des
institutions sociales plus étendues. A ce sujet, la famille, comme les personnes, gagne au
pluralisme des institutions1. Aussi les limites des familles sont-elles dépassées par l’État,
l’école et les autres communautés. C’est ce qui permet à l’individu d’avoir une vision et une
formation plus panoramiques. Cette ouverture de la famille à l’échelle mondiale confirme le
caractère social de l’être humain, et s’inscrit dans le projet universel initié par le Christ. Ce
projet consacre ainsi l’« éclatement » symbolique de la famille naturelle au profit d’une
famille plus universelle dans laquelle chaque être humain a la possibilité de partager un vivre
ensemble sous divers modèles. La famille ouverte présente des avantages par rapport à une
famille close, dans la mesure où elle est intégrée et intégrante. En d’autres termes, la famille
ouverte est insérée dans un tissu social et communautaire, dans des réseaux de solidarité et de
partage, en même temps qu’elle est apte à l’hospitalité et à l’accueil de ceux qui peuvent
trouver en elle un appui ou une référence pour leur vie.
La personne humaine n’est pas un être solitaire, c’est-à-dire centré sur lui-même,
capable d’atteindre sa plénitude en ne dominant que l’environnement et en ne maîtrisant que
lui-même. Au contraire, l’être humain est capable d’entrer en relation avec autrui. Il est en
mesure de tisser des liens dans le but d’atteindre des bienfaits pratiques, dans l’intérêt
commun. Il est constitué de façon telle qu’il ne peut être lui-même sans les autres. On pourrait
même dire qu’il ne peut pas être lui-même s’il n’est pas pour les autres. Aussi ressent-il le
besoin de se trouver face à quelqu’un d’autre pour réaliser pleinement sa propre nature et son
identité3. Sa venue au monde est aussi le fruit de la présence des tiers, à savoir ses parents.
1
Cf. X. LACROIX, L’avenir, c’est l’autre, p. 37 ; cf. X. LACROIX, Forces et faiblesses de la famille, Paris,
Seuil, 1948, p. 117.
2
Cf. CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la doctrine sociale, n° 213.
3
Cf. J. MIRAS et J.I. BANARES, Mariage et famille. Initiation théologique, Madrid, Le Laurier, 2009, p. 45.
4
P. MOREAU, Les valeurs familiales. Essais de critique philosophique, Paris, Cerf, 1991, p. 28.
276
cette détermination prend son élan sur base des liens ontologiques de l’être humain. Les
potentialités inhérentes à l’être humain ne suffisent pas à hisser l’individu à sa pleine
réalisation. Encore faut-il qu’il y ait d’autres individus, généralement plus expérimentés et
plus anciens, pour accompagner et permettre au nouvel individu d’atteindre une autonomie
d’auto-prise en charge et d’auto-détermination. Ici apparaît l’idée de communauté humaine
propre à assurer l’éducation et l’avènement de l’humanité en chaque homme.
Les parents sont les premiers éducateurs de l’enfant au sein de la famille. Ils ont le
devoir d’offrir à l’enfant le cadre adéquat où son intelligence et sa volonté puissent se
déployer de manière à lui permettre d’acquérir des aptitudes pour son insertion sociale. Le
rôle éducateur et socialisant des parents ne consiste pas à faire en sorte que leur enfant
reproduise forcément le modèle qu’ils représentent. Il ne s’agit pas non plus de le soumettre à
une formation hermétique qui risque de l’enfermer sur lui-même. L’éducation permet plutôt à
l’enfant de devenir sociable et capable de s’adapter, de se prendre en main. Elle est bien plus
que l’instruction. Elle implique celle-ci. Elle travaille en premier lieu sur la volonté et sur
l’intelligence au sens le plus pur. Car, selon S.-M. Barbellion, c’est dans la volonté que se
trouve la capacité d’aimer, et c’est dans l’amour que se construit le bonheur 3. En d’autres
termes, la formation de la volonté est un préalable à l’émergence de la personne humaine.
C’est aux parents qu’incombe la responsabilité première d’éduquer l’enfant.
1
Cf. J. MIRAS et J.I. BANARES, Mariage et famille, p. 198 ; CEC, n° 2207.
2
Cf. CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la doctrine sociale, n° 238 ; cf. S.-M.
BARBELLION, Itinéraire chrétien pour la famille, Paris, Droguet-Ardant, 1993, p. 84 : La charte des droits de
la famille affirme ceci : « La famille, bien plus qu’une simple unité juridique, sociologique ou économique,
constitue une communauté d’amour et de solidarité, apte de façon unique à enseigner et à transmettre des valeurs
culturelles, éthiques, sociales, spirituelles et religieuses essentielles au développement et au bien-être de ses
propres membres et de la société ».
3
Cf. S.-M. BARBELLION, Itinéraire chrétien pour la famille, p. 251.
277
de l’enfant garde sa valeur propre. Elle ne peut pourtant pas se subordonner à la formation
qu’assurent les autres éducateurs extra-familiaux. Ceux-ci secondent, prolongent et
complètent l’éducation donnée par les parents.
En effet, dans toutes les sociétés, l’éducation des enfants a toujours préoccupé les
aînés, et particulièrement les parents. Cela relève de la responsabilité des géniteurs soucieux
1
P. DEMBOUR, Parents responsables ! Ou comment conduire ses enfants sur le chemin de la vie, Lenrai, Mols,
2008, p. 23.
2
Cf. P. DEMBOUR, Parents responsables, p. 69.
3
Cf. CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la doctrine sociale, n° 239 : En se
mettant au service de leurs enfants pour les aider à tirer d’eux le meilleur d’eux-mêmes, les parents font de
l’amour l’âme et la norme de toutes leurs actions en faveur de leurs enfants.
4
Cf. P. MOREAU, Les valeurs familiales, p. 29.
278
1
Cf. P. DEMBOUR, Parents responsables, p. 31.
2
Cf. A. LÉTOURNEAU, Trois écoles québécoises d’éthique appliquée : Sherbrooke, Rimouski et Montréal,
Paris, L’Harmattan, 2006, p. 82.
3
Cf. E. FUCHS, Le désir et la tendresse, p. 221.
279
la liberté qui conduit à une autonomie respectueuse et promotrice de la liberté d’autrui : « être
libre, écrit G. Weigel, ce n’est pas seulement faire usage de son libre arbitre. La liberté, c’est
plutôt choisir librement le bien, pour la bonne raison, et le faire par habitude ou vertu
morale »1. Cela signifie que l’individu qui agit librement, perçoit la raison d’être de son agir,
et s’entraîne à l’action en se laissant accompagner par ceux qui ont déjà fait le même parcours
avant lui. Le bon usage de sa liberté doit être générateur d’actes de bienfaisance, et contribuer
ainsi à l’émergence des autres dans la société.
En outre, il importe de savoir que la liberté s’apprend et que si, elle se conquiert trop
tôt dans la vie sans s’être laissée guider par une autorité bienveillante, elle risque de
déboucher sur une situation de crise2. Comme nous l’avons souligné plus tôt, la liberté de soi
doit toujours s’accompagner du respect de la liberté d’autrui. Pour y parvenir, il importe de se
référer à des normes éthiques qui assurent l’équilibre social et le bien-être des individus et de
la collectivité, en plus de la loi naturelle inscrite au cœur de chaque individu. De plus,
l’interprétation de ces normes éthiques et de cette loi naturelle est assurée par des institutions
sociales tenues par les aînés et d’autres personnes plus expérimentées, en raison de leur
formation antérieure. L’impératif des repères éthiques et des étapes de formation, sous l’égide
d’une autorité, est indispensable à la réussite de la pratique éducative. La paternité/maternité
doit être redécouverte par les sociétés qui sont en pleine mutation. Les parents ont le devoir
moral d’accompagner leurs enfants dans l’exercice de leur jugement, de manière à leur
permettre d’acquérir progressivement une véritable maturité. C’est un exercice qui s’articule
entre le devoir de l’enfant de développer sa propre personnalité et devenir ainsi autonome, et
le désir des parents de voir leurs enfants s’inspirer de leurs propres valeurs. Dans ce double
mouvement, l’enfant arrive à acquérir la capacité de piloter son existence : il devient alors
capable de prendre des décisions responsables qui lui permettent d’atteindre ses objectifs de
vie et de s’y tenir « autant que faire se peut ». L’éducation atteint son but lorsqu’elle permet à
l’enfant de former sa personnalité, c’est-à-dire lorsqu’il acquiert un caractère assorti des
qualités qui lui permettront de développer des relations harmonieuses avec les autres et
d’exercer une profession dans le cadre d’un projet de vie qui donne sens à celle-ci.
1
G. WEIGEL, La première école de la vie, c’est la famille, dans DC, 106 (février 2009) n° 2418, p. 201.
2
Cf. P. DEMBOUR, Parents responsables, p. 34.
3
Cf. P. DEMBOUR, Parents responsables, p. 83.
280
Pour certains penseurs, une bonne éducation de l’enfant garantit l’avenir et la réussite
de la société. Aussi apparaît-il indispensable de favoriser l’éducation à toutes les étapes de la
vie. Cela implique l’engagement de toute la structure sociale et des Institutions
sociopolitiques et religieuses.
Les pères conciliaires affirment que Dieu a fait de la communauté conjugale l’origine
et le fondement de la société, et aussi un mystère d’une grande portée dans le Christ et dans
l’Église. Dans cette communauté conjugale les époux sont l’un pour l’autre, pour leurs enfants
et les autres membres de leur famille les coopérateurs de la grâce et les témoins de la foi 1. Les
parents ont le devoir d’éveiller leurs enfants à la connaissance de Dieu et de l’Église. Leur
témoignage de vie est pour eux tout un apostolat au sein de l’Église. Ce devoir chrétien
constitue l’aspect le plus important de l’apostolat des parents. C’est à eux que revient
essentiellement le devoir « de manifester et de prouver par toute leur vie l’indissolubilité et la
sainteté du lien matrimonial ; d’affirmer avec vigueur le droit et le devoir assignés aux parents
et aux tuteurs d’élever chrétiennement leurs enfants ; de défendre la dignité et l’autonomie
légitime de la famille »2. Comme route de l’Église, la famille est appelée à défendre et à
promouvoir les valeurs évangéliques à l’intérieur d’elle-même et face aux autres institutions
sociales. Aussi est-elle désignée comme un sanctuaire de l’Église à la maison. Pour défendre
la valeur ontologique de cette expression de sanctuaire domestique de l’Église, le témoignage
des membres de la famille doit être vivant, de manière à exprimer un engagement personnel et
collectif. A ce sujet, le concile exhorte les membres de la communauté conjugale à
l’engagement à la prière faite à Dieu en commun, à l’insertion dans le culte liturgique de
l’Église, à la pratique de l’hospitalité active, à la promotion de la justice et de bons services à
l’égard de tous les frères qui sont dans le besoin3.
La désignation de la famille comme Église domestique n’en fait pas une reproduction
de l’Église hiérarchique. Elle est plutôt relative aux exigences apostoliques que lui applique
l’Église. Celle-ci la considère comme l’origine et le fondement de la société humaine, et
déduit que les époux ont l’obligation d’être les témoins actifs et clairvoyants de cette vérité.
Ils ont la mission de défendre l’identité de la famille chrétienne au sein de l’Église et de la
société. Ainsi la famille chrétienne « est la première communauté appelée à annoncer
l’Évangile à la personne humaine en développement et à conduire cette dernière, par une
1
Cf. Apostolicam Actuositatem, n° 11.
2
Apostolicam Actuositatem, n° 11.
3
Cf. Apostolicam Actuositatem, n° 11 ; cf. VATICAN II, L’apostolat des laïcs. Texte du décret, notes et
commentaires par une équipe de Laïcs et de prêtres, Paris, Mame, 1966, p. 91 : Comme cellule première et
vitale de la société, la famille a reçu de Dieu la mission de rester ouverte aux autres, d’être accueillante à
l’étranger, et d’être le lieu de rencontre et de soutien des personnes.
281
éducation et une catéchèse progressive, à sa pleine maturité humaine et chrétienne »1. C’est
ici que la vision « christique » de la famille fondée sur l’observance de la volonté du père
intègre aussi la conception biologique et naturelle de la famille, dans la mesure où celle-ci
s’imprègne de l’Évangile du Christ, pour en devenir l’apôtre. En s’imprégnant de l’esprit
évangélique, notamment en se conformant à la volonté du « Père », comme le recommande le
Christ (cf. Mc 3,13-19.21-35), les membres de la famille naturelle deviennent aussi membres
de la nouvelle famille initiée par le Christ. La famille naturelle, comme route de l’Église,
devient aussi le lieu où le Royaume de Dieu est accueilli et où surgit un nouvel esprit, une
nouvelle dynamique de vie, une nouvelle communauté de vie qui initie ses membres aux
devoirs évangéliques, à la mise en pratique de la Parole de Dieu (cf. Mc 10,29-30)2.
Comme on le voit, la famille chrétienne est un lieu d’évangélisation. Elle permet à ses
membres d’acquérir des vertus sociales et civiques autant que des vertus familiales. Elle est
une école de foi, de paix et d’espérance au service du bien commun. Les parents exercent cet
apostolat auprès de leurs enfants et auprès d’eux-mêmes, notamment par leur fidélité sans
faille. Le concile insiste pour que cet apostolat des parents s’exerce de telle manière qu’ils ne
soient pas détournés de leur but. Pour cela, ils doivent s’intéresser de très près à tous les
aspects temporels, civiques, sociaux et familiaux qui conditionnent la vie des familles et des
sociétés3.
La famille chrétienne est aussi Église domestique parce qu’elle est une révélation et
une réalisation spécifique de la communion ecclésiale. En effet, de la même manière que la
communion conjugale constitue le fondement sur lequel s’édifie la communion plus large de
la famille, des parents, des enfants et de tous les autres membres de la famille, ainsi la famille
chrétienne est-elle appelée à faire l’expérience d’une communion nouvelle et originale qui
confirme l’expérience naturelle et humaine. La communion surnaturelle qui relie les croyants
au Christ, les rassemble entre eux dans l’unité de l’Église de Dieu. C’est ainsi que tous les
membres de la famille, selon les termes du concile Vatican II, « chacun selon ses propres
1
JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique Familiaris consortio du 22 novembre 1981 sur les tâches de la
famille chrétienne, Kinshasa, Saint-Paul Afrique, 1982, n° 2 ; cf. VATICAN II, L’apostolat des laïcs, p. 89.
2
Cf C. FOCANT, La famille de Jésus à saint Paul, p. 12.
3
Cf. VATICAN II, L’apostolat des laïcs, p. 89 ; Apostolicam Actuositatem, n° 11.
4
JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique Familiaris consortio, n° 15.
282
dons, ont la grâce et la responsabilité de construire, jour après jour, la communion des
personnes, en faisant de la famille ‘une école d’humanité complète et plus riche’ »1. Cette
communion donne à la société entière un dynamisme qui favorise sa croissance. Chaque
famille a le devoir d’apporter du sien dans l’essor de l’ensemble. En réalité, sa participation
est celle de chacun de ses membres.
espace de dialogue favorisant la rencontre entre les familles. Cette rencontre se fait dans un
esprit diaconal.
X. Lacroix souligne que les relations familiales, conjugales, parentales, doivent beaucoup
aux échanges, à la communication, à la communion avec d’autres groupes et d’autres
familles. « La famille, écrit-il, aura beaucoup plus de chances d’être une communauté si elle
appartient elle-même à une communauté dont la vie viendra élargir, nourrir, renouveler ses
propres relations »1. L’intégration de la famille au sein d’un groupe plus étendu favorise non
seulement le maintien du noyau, mais aussi son épanouissement, c’est-à-dire sa croissance.
C’est en s’intégrant qu’elle devient elle-même intégrante : elle accueille aussi bien les proches
et les semblables, que ceux qui, historiquement et physiquement, lui sont étrangers.
Pour l’Église, la famille est le lieu où la pratique des vertus chrétiennes trouve son plein
épanouissement. On y mène une vie en diaconie, c’est-à-dire une vie qui est essentiellement
une ouverture au prochain et un élan vers les autres, à la suite de Jésus Christ, le plus grand
des diacres, dont le ministère est ministère de parole, d’action et service caritatif.
En outre, la famille contribue au bien social par son travail et par l’organisation interne
de sa vie économique. Pour l’Église, « la famille doit (…) être considérée comme un acteur
1
X. LACROIX, L’avenir, c’est l’autre, p. 177.
2
Cf. BENOIT XVI, Lettre encyclique Deus caritas est, Cité du Vatican, Libreria Editrice Vaticana, 2006, n° 12.
3
Cf. M. E. KOHLER, Vocation, service compris ! La diaconie de l’Église, Le Mont-sur-Lausanne, Ouverture,
1995, p. 25.
4
Cf. BENOIT XVI, Lettre encyclique Caritas in Veritate, Préface du cardinal Danneels avec guide de lecture et
histoire de la doctrine sociale de l’Église, Namur, Fidélité, 2009, n° 53.
284
essentiel de la vie économique, orientée non pas par la logique du marché, mais par celle du
partage et de la solidarité entre les générations »1. Ceci se justifie par le fait que l’économie
est née du travail domestique, dans ce sens que la maison est généralement une unité de
production et un centre de vie.
Il est pourtant vrai qu’avec la montée du coût de la vie, la tendance est de considérer
l’apport matériel de chaque membre. Cela ne signifie pas que la personne humaine se réduit à
la valeur de ce qu’elle apporte pour la survie du groupe. La cohésion et l’essor du groupe
conjugal sont aussi dépendants de la contribution de chaque membre, et particulièrement des
conjoints, de sorte qu’en cas de divorce, l’intervention judiciaire s’impose pour départager les
conjoints. La responsabilité parentale sur les enfants en est aussi affectée. L’apport matériel
de chaque membre est de plus en plus considéré comme un critère d’émergence et de stabilité
de la communauté conjugale, en même temps qu’il en constitue le revers. Mais s’en tenir à ce
seul critère pourrait bien altérer la valeur sociale de la famille, et entraîner ainsi sa dislocation,
surtout lorsque les attentes de chacun ne sont plus honorées. C’est ce qui arrive généralement
en cas de divorce ou de répudiation. Pour E. Fuchs, la rationalité instrumentale ne devrait pas
régner sur la vie familiale3. Tout en accompagnant l’organisation de la vie conjugale et
familiale, la rationalité doit s’imprégner de l’esprit diaconal qui met en relief l’altérité dans les
rapports interpersonnels et les responsabilités conjointes des membres de la famille.
1
CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la doctrine sociale, n° 248.
2
E. FUCHS, Le désir et la tendresse, p. 220.
3
Cf. E. FUCHS, Le désir et la tendresse, p. 221.
4
CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la doctrine sociale, n° 248.
285
relation qui existe entre la personne et son droit à posséder le fruit de son travail et concerne
le particulier non seulement comme individu, mais aussi comme membre d’une famille,
conçue comme société domestique »1. C’est grâce au fruit de son travail que l’individu évolue
et fait progresser non seulement sa famille, mais aussi la société en général. Les ressources de
solidarité dont la famille peut disposer, en dépendent, tout comme l’épanouissement des
individus. C’est pourquoi, parmi les tâches de la famille vis-à-vis de ses membres, le devoir
d’éducation au sens du travail, l’orientation et le soutien face au choix professionnel occupent
une place capitale. Pour la réussite de cette œuvre, il importe que chaque famille travaille en
synergie avec les autres institutions sociopolitiques.
1
CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la doctrine sociale, n° 249.
2
Cf. B. HÄRING, Le chrétien et le mariage, p. 147.
3
CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la doctrine sociale, n° 252 : La société et
les institutions de l’État Ŕ dans le respect de la priorité et de l’antériorité de la famille Ŕ sont appelés à garantir et
à favoriser l’identité authentique de la famille et à éviter et à combattre tout ce qui l’altère et la blesse ; cf.
Gaudium et Spes, n° 4, 2 : le concile exhorte tous ceux qui exercent une influence sur les communautés et les
groupes sociaux à s’appliquer efficacement à promouvoir le mariage et la famille. Il demande au pouvoir civil de
reconnaître leur véritable nature, de les protéger et de favoriser la prospérité des foyers.
4
Cf. B.HÄRING, Le chrétien et le mariage, p. 168.
5
S.-M. BARBELLION, Itinéraire chrétien pour la famille, p. 84.
286
projets. Il y a donc des devoirs et des obligations que les uns et les autres doivent accomplir
les uns vis-à-vis des autres.
La famille est considérée comme la première cellule vitale de la société. Elle est
comme une source qui ravitaille un ensemble plus vaste. C’est en union avec les autres
cellules qu’elle constitue le corps de la société. Sa vitalité même tient de la qualité de ses liens
avec les autres. C’est donc un devoir de chaque famille de ne pas se soustraire aux initiatives
de la collectivité, qui visent à faire croître la société dans son ensemble. Son action est
d’autant plus efficace qu’elle bénéficie du soutien de l’État. Cependant, pour que celui-ci joue
efficacement son rôle de garant de la famille, il importe que celle-ci collabore à l’action de
l’État. Cela suppose que la famille elle-même est consciente de son rôle et de sa place
irremplaçable dans la défense et la promotion de ses droits, et aussi dans l’accomplissement
de ses devoirs au sein de la société. Corrélativement à ce devoir de famille, la personne
humaine est appelée à collaborer à l’avènement d’une société plus juste et plus fraternelle.
Pour cela, elle doit nouer avec ses semblables des relations fondées sur le don, l’échange et
l’amitié1. En bref, la famille comporte un certain nombre de responsabilités vis-à-vis de l’État
et de la société.
Comme première école des vertus sociales nécessaires à toute société, la famille est
appelée à réaliser la promotion humaine par l’exercice de l’amour en son sein. Elle est aussi
appelée à rayonner en élargissant le cercle de cette vie d’amour autour d’elle, jusqu’à
atteindre les horizons du possible. Elle est, dans la vie de la nation, un facteur de vitalité
sociale qui conditionne l’élévation quantitative et qualitative de la population de l’État, et un
facteur d’énergies sociales2. La réussite de ce devoir appelle un supplément d’effort de
cohésion interne surtout face aux aléas de la vie. Selon Waswandi, « l’expérience historique
montre à suffisance que ce sont les familles monogamiques indissolubles qui assurent mieux à
la cité les énergies sociales qui conditionnent l’élévation qualitative d’une population en
cultivant l’ordre, l’amour universel, la générosité, la moralité, la pureté des mœurs, le sens de
Dieu, le respect non seulement de l’autorité du père et de la mère, mais aussi le respect de la
nature et de l’autorité des supérieurs chez les enfants »3. Waswandi estime que la famille
1
Cf. J.-L. BRUGUES, Précis de théologie morale générale, T. 2 Anthropologie morale, Paris, Parole et Silence,
2002, p. 153.
2
Cf. WASWANDI KAKULE, Responsabilités de la famille chrétienne africaine, Kinshasa, F.C.K., 1995, p. 123.
3
WASWANDI KAKULE, Responsabilités de la famille, p. 124 ; cf. S.-M. BARBELLION, Itinéraire chrétien
pour la famille, p. 38 : S.-M. Barbellion soutient que la famille est la cellule de base de la société, nécessaire à
l’équilibre fondamental de l’individu. Il ajoute qu’un enfant sans famille serait lésé, et que l’État ne saurait se
substituer à ce manque. Aussi privilégie-t-on l’adoption en famille plutôt que dans un orphelinat. C’est cette
alternative qui est proposée aux couples stériles ; cf. Apostolicam Actuositatem, n° 11 ; cf. J. MIRAS et J.-I.
BANARES, Mariage et famille, p. 142 ; cf. JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique Familiaris consortio, n°
36 : pour le pape Jean-Paul II, le devoir éducateur des parents est irremplaçable, parce que la relation d’amour
entre les parents et les enfants est unique. Elle est l’âme du processus éducateur. C’est en raison de leur devoir
éducateur que les parents sont tenus à maintenir l’indissolubilité de leurs liens conjugaux, et cela parfois, au prix
de nombreux sacrifices. C’est un devoir qui traduit leur coopération à l’éclosion de la société et de l’État, mais
aussi à l’œuvre du Créateur ; Gaudium et Spes, n° 52 : le concile insiste sur la présence agissante du père pour la
287
Pourtant la famille est appelée à assurer à la Cité le progrès social qui conditionne la
prospérité temporelle de l’État. Pour cela, elle apprend aux enfants les vertus sociales
nécessaires à ce progrès. Il s’agit notamment du sens de l’économie et de la chasteté, de
l’amour responsable du prochain, du dévouement, de l’oubli de soi et l’esprit de sacrifice, du
travail bien fait, de la conscience et de la soumission à l’autorité1. L’exercice de ce devoir
rencontre des écueils dans la société contemporaine. La mise en valeur de l’idéal de dignité,
de responsabilité et de libertés individuelles affecte la mise en œuvre d’une stratégie
contraignante pour l’éducation familiale. En outre, la mobilité de la famille, à cause de
l’emploi et d’autres occupations, ne favorise pas des réseaux de parenté étendue permettant
dans les générations précédentes la prise en charge des enfants, des malades, des vieillards,
des plus fragiles. En bref, on assiste à un changement des formes de la famille qui donne un
nouveau visage à l’exercice même des responsabilités familiales2. La famille est, pour ainsi
dire, tiraillée entre le devoir social de former l’individu et les dispositions pratiques à mettre
en œuvre dans l’interprétation et l’application des libertés individuelles. Dans cet ordre des
choses, il importe de signaler également les défaillances de la transmission des valeurs et le
déséquilibre dans les relations entre la famille et la société. Ces situations oblitèrent aussi
l’application de la responsabilité familiale vis-à-vis de l’État et de la société. La responsabilité
parentale est sérieusement entamée dans les sociétés dont la situation économique et
financière est très précaire. Les enfants échappent à l’autorité parentale, du fait qu’ils sont
parfois amenés à « se débrouiller seuls » pour se prendre en charge. Le phénomène des
« enfants de la rue » prend de l’envergure dans les pays en voie de développement. Certains
penseurs perlent même de « bombes à retardement » à l’encontre de la société à venir.
formation des enfants, mais aussi celle de la mère pour le soin du foyer, sans toutefois négliger la légitime
promotion sociale de la femme ; P. DEMBOUR, Parents responsables, p. 34 : « Une étude du Ministère de la
Justice au Canada montre que le divorce des parents semble nuire au bien-être des enfants dans de nombreux
domaines : résultats scolaires inférieurs, problèmes de comportement, faible estime de soi, difficulté sur le plan
social … ».
1
Cf. WASWANDI KAKULE, Responsabilités de la famille, p. 124.
2
Cf. L.S. CAHILL, art. Famille, p. 550.
288
Quoi qu’il en soit, la famille est appelée à assumer son sens civique et ses
responsabilités politiques « parce que c’est là où se prennent toujours les décisions engageant
les individus, la famille et la nation »2. Cette participation est rendue possible par le biais des
délégations familiales, et par la création des structures d’encadrement des familles. La réussite
d’une telle entreprise requiert l’attention et le soutien de l’État. En bref, la famille est appelée
à être dans la vie de la nation un facteur de vitalité et d’énergie sociales, pourvu qu’elle soit
soutenue par une bonne politique d’intégration sociale et de promotion de la famille par l’État.
L’Église, dans son enseignement social, situe le point de départ d’un rapport correct et
constructif entre la famille et la société dans la reconnaissance de la subjectivité et de la
priorité sociale de la famille. Elle insiste sur le devoir fondamental qui revient à la société de
respecter et de promouvoir la famille. C’est ce que soulignait le pape Jean-Paul II lorsqu’il
invitait l’État à ne pas se substituer aux familles là où elles sont dans leurs droits. Il doit plutôt
favoriser et susciter le plus possible les initiatives responsables des familles3. Un soutien de
l’État qui irait dans ce sens rendrait la famille plus efficace dans ses actions, et favoriserait
davantage la cohésion interne et l’application bienveillante de l’autorité parentale, sans
toutefois l’absolutiser. A titre d’exemple, on pourrait penser aux avantages qui résulteraient
de la création d’emplois qui permettraient aux parents d’avoir un salaire suffisant pour la prise
en charge de leurs enfants et de leur famille. Ils auront une plus grande marge dans
l’orientation et la formation de leurs enfants, et aussi dans l’application de la discipline au
sein de la famille.
Le contexte familial est le lieu normal et ordinaire pour la formation des enfants et des
jeunes, parce que la famille est une école d’enrichissement humain. Cependant, tout en étant
riche des forces susceptibles de conduire les enfants vers une vraie maturation, la famille a
1
X. LACROIX, L’avenir, c’est l’autre, p. 26.
2
WASWANDI KAKULE, Responsabilités de la famille, p. 124.
3
Cf. CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la doctrine sociale, n° 252 ; cf.
WASWANDI KAKULE, Responsabilités de la famille, p. 125 ; JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique
Familiaris consortio, n° 45.
289
La famille n’est pas un simple réceptacle destiné à recueillir les injonctions de l’État
pour les faire appliquer en son sein. C’est pour cette raison que la charte des droits de la
famille prévoit la possibilité pour toute famille d’exercer sa fonction sociale et politique dans
la construction de la société. Il y est aussi question du droit des familles « de créer des
associations avec d’autres familles et institutions, afin de remplir le rôle propre de la famille
de façon appropriée et efficiente, et pour protéger les droits, promouvoir le bien et représenter
les intérêts de la famille »2.
A ce sujet, L.S. Cahill constate que l’Europe et l’Amérique du Nord montrent peu
d’adresse dans le traitement des réalités familiales. Leurs législations fondent davantage les
liens interpersonnels authentiques sur le consentement, de sorte que les liens biologiques en
1
Cf. CONSEIL PONTIFICAL POUR LA FAMILLE, Vérité et signification de la sexualité, p. 45-46.
2
S.-M. BARBELLION, Itinéraire chrétien pour la famille, p. 89 : voir Charte des droits de la famille, article 8.
3
CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la doctrine sociale, n° 252 ; cf. S.-M.
BARBELLION, Itinéraire chrétien pour la famille, p. 85 : reprenant un article de la charte des droits de la
famille, S.-M. Barbellion écrit : « La valeur institutionnelle du mariage doit être soutenue par les Pouvoirs
publics ». La charte insiste sur la différence à mettre dans l’appréciation d’un couple non marié avec le mariage
dûment contracté. La charte ajoute, à son article 6, que la famille a le droit d’exister et de progresser en tant que
famille et que les Pouvoirs publics doivent respecter et promouvoir la dignité propre de toute famille, son
indépendance légitime, son intimité, son intégrité et sa stabilité.
4
JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique Familiaris consortio, n° 48 ; cf. WASWANDI KAKULE,
Responsabilités de la famille, p. 125.
290
deviennent presque sans droit. Elle le dit en ces termes : « on assiste ainsi au rejet de la
famille patriarcale et à l’apparition de relations « non traditionnelles » entre hétérosexuels ou
homosexuels ; des techniques médicales destinées à fournir remède à la stérilité permettent
l’achat, la vente ou l’échange de gamètes et d’embryons, ce qui crée un nouveau rapport de
l’homme à ses enfants. La relation biologique des parents et des enfants, dès lors, semble
n’avoir plus son sens en elle-même. Les faits de nature semblent totalement absorbés dans des
pratiques totalement culturelles »1. A travers ces affirmations on peut découvrir l’impact de
l’intervention de l’État dans la structuration de la famille. On peut également apprécier
l’opportunité d’associer la famille comme partenaire dans la prise de décisions ou dans
l’élaboration des lois qui la concernent.
En effet, « le service rendu par la société à la famille, soutient l’Église dans son
enseignement social, se concrétise dans la reconnaissance, le respect et la promotion des
droits de la famille. Tout cela requiert la mise en œuvre de politiques familiales authentiques
et efficaces avec des interventions précises capables de faire face aux besoins qui dérivent des
droits de la famille en tant que telle »2. Pour l’Église, cette reconnaissance de son identité, en
tant que société naturelle fondée sur le mariage, comporte la protection, la mise en valeur et la
promotion de cette donnée fondatrice. En d’autres termes, il revient aux Pouvoirs publics de
veiller à ce qu’il n’y ait pas de confusion identitaire et statutaire entre la famille, comme
société naturelle fondée sur le mariage, et les autres formes de vie en commun.
L’appropriation du concept de famille dans la désignation de certaines corporations devra
davantage aller dans le sens d’une référence à un modèle susceptible d’inspirer la société dans
la pratique des vertus sociales et humaines. Il s’agit donc d’éviter d’aliéner la famille naturelle
à travers ces différentes applications aux motivations les plus diverses.
1
L.S. CAHILL, art. Famille, p. 551.
2
CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la doctrine sociale, n° 253.
3
Cf. JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique Familiaris consortio, n° 46 ; cf. WASWANDI KAKULE,
Responsabilités de la famille, p. 125-126 ; S.-M. BARBELLION, Itinéraire chrétien pour la famille, p.85-91.
291
Il est du reste vrai que, pour l’Église, le génie féminin est nécessaire dans toutes les
expressions de la vie sociale, et que la présence des femmes dans le secteur du travail doit
aussi être garantie. Cependant elle soutient que, dans la reconnaissance et la tutelle des droits
des femmes dans le contexte du travail, l’organisation du travail tienne compte de la dignité et
de la vocation de la femme. Sa vraie promotion, souligne l’Église, « exige que le travail soit
structuré de manière qu’elle ne soit pas obligée de payer sa promotion par l’abandon de sa
propre spécificité et au détriment de sa famille dans laquelle elle a, en tant que mère, un rôle
irremplaçable »3. Tout en prônant l’émancipation de la femme par l’exercice d’un métier
rentable à la vie familiale, on ne peut ignorer la particularité de la femme relative à la
maternité. Ceci ne peut servir de fondement à une marginalisation de la femme. En d’autres
1
CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la doctrine sociale, n° 274.
2
L.S. CAHILL, art. Famille, p. 551.
3
CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la doctrine sociale, n° 295.
292
termes, dans la politique de recrutement à l’emploi, le fait que la femme bénéficie d’un congé
de maternité relativement long, ne doit pas occulter sa capacité et sa compétence au travail au
point de privilégier le recrutement des hommes. De même, l’aspiration à une promotion
sociale et humaine ne doit pas occulter le cachet féminin de la femme dans l’organisation
familiale. De plus, le devoir de la famille de contribuer au développement social par le travail,
ne signifie pas que les enfants Ŕ particulièrement les mineurs Ŕ doivent exercer un travail
salarié. « Le travail des enfants, sous toutes ses formes intolérables, constitue un type de
violence moins apparent que d’autres mais non moins terrible pour autant »1. Par contre, c’est
dès leur jeune âge que les enfants doivent être initiés au travail, de sorte qu’ils en saisissent
l’importance. L’initiation au travail reste un facteur déterminant de la socialisation de la
personne humaine.
Le développement doit ainsi être perçu au niveau mental, puis intégré dans toute la
sphère de la vie humaine et sociale. « C’est pourquoi, souligne Waswandi, le développement
intégral de l’homme ne repose pas seulement sur les bases économiques et techniques de la
maîtrise de la nature écologique mais aussi sur les conditions morales de l’homme »3. Cela
suppose, de la part des époux promoteurs et animateurs du développement, une haute capacité
de connaissance et une lucidité sur le sens de l’existence morale et du bonheur, mais aussi une
1
CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la doctrine sociale, n° 296.
2
WASWANDI KAKULE, Responsabilités de la famille, p. 122.
3
WASWANDI KAKULE, Responsabilités de la famille, p. 122 ; cf. Gaudium et Spes, n° 63, 1 : Pour le concile,
c’est l’homme qui est l’auteur, le centre et le but de toute la vie économico-sociale. Aussi faut-il honorer et
promouvoir la dignité de la personne humaine, sa vocation intégrale et le bien de toute la société dans le
processus du développement.
293
maîtrise du statut de la personne humaine en rapport avec l’Institution, de manière à cibler les
priorités par rapport au développement intégral de la personne humaine et de sa communauté
de vie. L’acquisition de toutes ces capacités de connaissance éthique requiert la mise en place
des structures de formation et d’encadrement des individus et des familles. Cela suppose
l’existence des cadres chargés de former les autres membres de la collectivité, en initiant des
réflexions au niveau de la base, et surtout en impliquant tous les membres, en fonction de leur
génération, dans la recherche de solution adéquate aux problèmes locaux. A ce sujet, si la
famille est perçue comme le premier milieu éducatif de la personne, sa structure sociale ne
peut-elle pas servir de modèle dans la formation d’un noyau de formation communautaire ?
N’est-il pas venu le moment de mettre à profit les données des sciences humaines, dont
l’anthropologie et la sociologie, pour réévaluer la dimension axiologique des cultures locales,
plutôt que de vouloir adapter à tout prix, et sans discernement, des modèles copiés à des
sociétés dont la tradition ne peut prétendre à l’universalité ? La reconnaissance des valeurs
locales demeure un préalable à toute initiative d’évangélisation et de développement de la
société. Comment le modèle familial initié par le Christ peut-il servir l’émergence de la
société yombe dans le contexte de l’évangélisation en profondeur et au regard des enjeux de la
mondialisation ?
294
Conclusion
Le « Quitter son père et sa mère » est bien l’expression d’une autonomie conjugale
voulue par le créateur, et qui fait du mariage est un engagement personnel des époux, en vue
de former une communauté de vie et d’amour. Comment pourrait-on comprendre
l’implication des familles dans la conclusion de l’alliance matrimoniale telle qu’elle se
pratique dans certaines cultures, surtout lorsque celles-ci réalisent une rencontre avec
l’Évangile du Christ, dans le cadre d’une évangélisation en profondeur ?
La thématique de l’amour (conjugal) est développée de diverses manières par les livres
de l’Ancien Testament. Les prophètes ont particulièrement exploité le thème de l’Alliance
295
pour fustiger l’infidélité d’Israël, et exalter la fidélité de Dieu dans sa relation avec son
peuple. Par cette expression d’amour conjugal, les prophètes ont cherché à traduire tout un
dynamisme qui a caractérisé l’élan de Dieu, l’Époux fidèle, vers le peuple qu’il s’est choisi.
Dieu s’est porté à la rencontre de ce peuple. A travers celui-ci, c’est toute l’humanité qui est
entrée en relation partenariale avec Dieu. De ce développement découle l’importance à
accorder à l’amour dans la gestion de la vie conjugale, autant que la procréation est liée à la
globalité des actes conjugaux. Toutefois, l’absence d’une réglementation explicite de la
natalité au niveau des textes de la création ne laisse-t-elle pas supposer que l’homme établi
responsable du monde créé, en raison de sa « supériorité rationnelle » par rapport aux autres
animaux, a reçu le placet d’organiser sa natalité de manière à en assumer la pleine
responsabilité, sans se soustraire au devoir de procréation ? La découverte et la maîtrise des
lois de la nature ne marquent-elles pas l’originalité de l’être humain, tout comme le mariage
monogamique et indissoluble basé sur l’amour des conjoints constitue un stade supérieur de la
socialisation de l’être humain ? Pour le Yombe, cela ne fait pas de doute : l’aspiration à une
descendance nombreuse s’accompagne de la mise en œuvre des moyens susceptibles
d’assurer la santé et le bien-être de l’enfant et de la mère. C’est à l’« homme ayant une âme »
(Mutu widi moyo), c’est-à-dire ayant un esprit de discernement que revient le devoir de mettre
en œuvre les stratégies d’espacement des naissances et de contraception, pour ne pas être la
risée de la communauté ou ne pas fragiliser la vie de l’enfant à naître et de l’enfant déjà né.
Comment le Yombe accueille-t-il la doctrine chrétienne qui s’oppose à la contraception, étant
donné que cette pratique est une norme familiale en Afrique ?
Le fait d’avoir mis en évidence le caractère festif de la noce dans les allégories qui ont
servi à illustrer le discours sur le Royaume, laisse penser à la qualité de la vie conjugale. Car,
296
Nous l’avons souligné, l’amour est au centre de l’enseignement de Jésus Christ, autant
qu’il fonde les relations conjugales. Le comportement d’amour, de tendresse du mari envers
son épouse, tout comme les soins qu’il lui donne, se modèle sur l’amour souverain du Christ
pour l’Église, son épouse. A cet égard, l’amour du mari est la condition de l’union et de
l’unité des deux partenaires, et non l’érection de l’époux en souverain décideur auquel tous les
autres membres de la famille devraient obéir sans condition. La subordination de l’épouse à
son mari n’est plus une image culturelle courante, même si dans d’autres milieux, comme en
Afrique, elle est encore une réalité courante. Néanmoins la beauté de cette allégorie réside
dans le fait qu’elle définit les liens qui unissent le Christ à son peuple en termes de solidarité
conjugale, et non pas de souveraineté masculine. L’image peut donc servir davantage à
éclairer les rapports conjugaux dans les milieux où les rapports entre l’époux et l’épouse sont
encore interprétés en termes de « dominant-dominé ». Le mystère de la mort-résurrection du
Christ, comme donation d’amour, régit les rapports conjugaux. Par conséquent, l’union du
Christ et de l’Église est la source, le modèle, la force et la lumière de l’alliance conjugale.
C’est à l’aune de cet amour-sacrifice que doivent s’étudier et se comprendre le problème de la
natalité et ses corollaires. Comment les différentes cultures qui ont été évangélisées se situent-
elles par rapport à une telle éthique conjugale et familiale ?
Le débat sur le mariage a aussi été enrichi par la position des réformateurs. Ceux-ci
ont voulu en appeler au réalisme, en fustigeant la prétention de l’Église qui voulait en
monopoliser la gestion. Ils ont méconnu la sacramentalité que l’Église reconnaissait au
mariage. Ils ont libéralisé le mariage en en faisant l’affaire de tous, avec possibilité de
remariage après le divorce, dans certains cas. Ils ont inscrit le débat du mariage dans le
contexte de leur réforme doctrinale, libérant ainsi les consciences des croyants du joug que
leur faisaient peser le droit canonique et la pastorale de l’Église (catholique). Ces deux visions
ont accompagné le mouvement d’évangélisation de diverses cultures à travers le monde. On
peut donc se poser la question de savoir comment ces cultures dont la conception
matrimoniale était unique avant l’évangélisation, se sont comportées devant la divergence
d’approche des évangélisateurs, selon qu’ils étaient catholiques ou protestants.
Il est vrai qu’Humanae vitae préconise une limitation des naissances sur base
d’observation de méthodes naturelles. Cependant il est attesté que ces méthodes ne sont pas
très fiables, et la nature a des caprices que la raison humaine peut maîtriser par l’application
des méthodes artificielles, pour garantir la spontanéité de l’amour dans l’acte conjugal, et
minimiser les risques d’une grossesse surprise. La complexité de ce problème fait penser à la
mise au point des structures d’accompagnement et d’encadrement des couples en vue d’opter
298
pour les méthodes les plus adéquates dans l’optimisation du planning familial. Les
divergences apparues dans l’élaboration du document conciliaire et la position du Magistère, à
travers les encycliques de Pie XI et Paul VI, sont l’expression de l’écart entre les aspirations
de la base et l’idéal prôné par les Pasteurs de l’Église. Ceci appelle une nouvelle
évangélisation qui tienne compte non seulement des valeurs des cultures locales, mais aussi
des aspirations les plus profondes des peuples au regard des brassages culturels, des
contraintes socio-économiques de l’heure, en privilégiant le bien-être de la personne humaine
et l’équilibre de la communauté. Le dialogue et l’implication des toutes les institutions
sociales sont des préalables ou même des facteurs d’une évangélisation en profondeur plus
efficaces à l’heure de la mondialisation. C’est dans ce sens que le service des sciences
humaines peut s’avérer d’une grande importance, comme auxiliaire de l’évangélisation en
profondeur. Cela ne signifie pas que ces sciences sont normatives, mais elles permettent une
meilleure application des normes évangéliques, en mettant en relief les valeurs culturelles et
les traditions locales. Par contre, ces mêmes sciences peuvent être considérées comme des
« couteaux à double tranchant », dans la mesure où certaines de leurs données peuvent aussi
favoriser l’assujetissement ou l’aliénation d’un peuple par la culture délibérée de certains
réflexes dépersonnalisants.
Nous l’avons vu, selon le Créateur, le mariage unit un homme et une femme pour la
vie et dans la perspective d’une génération. La théologie de la création conduit à une vision
fondamentale du corps. Les prophètes, les sages et l’auteur du Cantique trouvent dans l’amour
humain une source de joie de l’homme et de la femme. Ils y voient aussi le langage adéquat
de l’Alliance nouvelle entre Dieu et son peuple. Ainsi, dans le mariage, l’homme et la femme
sont appelés à goûter un amour, un attachement profond des cœurs jusque dans les légitimes
plaisirs de l’union charnelle.
Troisième partie :
Depuis plus d’un siècle, le peuple yombe a été évangélisé par les missionnaires
occidentaux, au point que ses coutumes en son marquées. Pourtant, plus de huit siècles
auparavant, depuis sa constitution et son installation au cœur du Mayombe, ce peuple a évolué
sur base des principes éthiques et sociaux véhiculés dans ses proverbes, ses contes et ses
énigmes. Ainsi organisait-il sa vie politique et ses structures sociales, définissant son identité
par sa gestion du quotidien, son organisation sociopolitique et économiques. Sa rencontre
avec l’Évangile du Christ à travers les Églises catholique, protestante et, plus tard,
kimbanguiste lui a apporté de nouveaux repères dans la gestion de sa vie sociopolitique. Nous
avons déploré la politique de « ratissage » culturel et social qui a accompagné ce mouvement
d’évangélisation. C’était sans doute sous l’influence des idéologies colonialistes qui
considéraient les autochtones comme des «sauvages » sans culture, qui devaient être civilisés
sur le modèle de l’Occident. Pourtant, ce peuple avait son mode de transmission des valeurs
morales et sociales, à travers ses manifestations culturelles, ses productions artistiques et son
système éducatif. A ce sujet, la famille a toujours joué un rôle déterminant dans l’éducation et
la socialisation de la personne humaine, tout comme le mariage a toujours été objet d’une
particulière attention parce qu’il configure la structure clanique par la qualité des alliances
conjugales et interfamiliales.
Les missionnaires ont plutôt marginalisé les pratiques locales en les plaçant sur le
registre du paganisme, et donc en les considérant comme contraires aux valeurs chrétiennes.
C’est ainsi que le mariage coutumier a simplement été pris pour un concubinage et que les
éléments relatifs à sa préparation et à la conclusion de l’alliance matrimoniale n’avaient rien à
voir avec les règles du mariage chrétien dit « mariage religieux ». Les termes de
l’évangélisation missionnaire passaient pratiquement pour une négation identitaire du peuple
yombe traditionnel, mais dans la perspective de lui faire adopter une nouvelle identité calquée
sur le type occidental. On ne peut pourtant comprendre l’identité d’un peuple qu’en tenant
compte de la globalité de son histoire et de ses coutumes. Car la stratégie de la « table rase »
initiée par les missionnaires et les colonisateurs a produit de nombreux chrétiens de nom Ŕ
près de 90% de la population Ŕ mais n’a pas nécessairement abouti à une véritable
intériorisation de l’Évangile du Christ.
En effet, non seulement les Yombe ont continué leurs activités culturelles et leurs
productions artistiques Ŕ contrairement à ce qu’affirmait A. Doutreloux1 Ŕ mais, dans le
domaine matrimonial, le mariage coutumier a gardé sa primeur face au mariage chrétien. Par
contre, celui-ci n’a pas une grande valeur sur le plan coutumier. On ne peut pas se contenter
de ce mariage pour obtenir la main d’une jeune fille yombe. Dans beaucoup de cas, le mariage
chrétien est conditionné par le versement de la dot, c’est-à-dire la conclusion de l’alliance
matrimoniale matérialisée par le versement de la compensation matrimoniale ou le gage
d’alliance. C’est ainsi que les évêques du Zaïre Ŕ aujourd’hui Congo Ŕ demandaient déjà en
1980 que soit faite une autocritique sereine et sans complaisance en ce qui concerne les
1
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches. Société et culture yombe, Louvain, Nauwelaerts, 1967, p. 8.
301
méthodes d’évangélisation de la période coloniale. Ils estimaient que ces méthodes avaient un
impact négatif sur les institutions matrimoniales et familiales autochtones1.
Dans le contexte actuel, nous ne pouvons plus nous contenter d’une autocritique. La
tâche du théologien est d’initier de nouvelles méthodes d’évangélisation qui tiennent compte
du patrimoine culturel des peuples à évangéliser, des valeurs évangéliques et des apports
d’autres cultures dans le contexte de la mondialisation. Une telle approche ne peut se passer
de l’éclairage des sciences humaines, dont l’anthropologie et la sociologie. Il s’agit en fait,
comme le soutient M. Legrain, d’entrer en réciprocité en s’ouvrant au dialogue des cultures,
en suscitant de nouvelles Pentecôtes. Ainsi s’élargit le peuple de Dieu. A cet effet,
l’évangélisation en profondeur des cultures particulières impose des ruptures radicales, à
cause de certaines incompatibilités perceptibles entre Évangile et cultures locales 2.
Cependant, il y a aussi une continuité au niveau des valeurs véhiculées dans ces cultures. M.
Legrain s’inscrit dans la pensée de Jean XXIII lorsque celui-ci parlait de la nouvelle Pentecôte
de l’Église pour signifier l’insertion de celle-ci dans les différents groupes humains par la
présentation du mystère du salut et de la vie de Dieu. Cette présentation, selon le langage du
concile Vatican II, se fait en suivant la logique du mouvement qui a conduit le Christ lui-
même, par son incarnation, à se lier aux conditions sociales et culturelles déterminées des
hommes avec lesquels il a vécu3. Cela signifie que la transmission du message du Christ
prend en compte les réalités de la culture dans laquelle s’incarne son Évangile. En prenant
corps dans une culture particulière, le Verbe de Dieu l’assume. C’est donc à chaque culture
que revient la primeur d’apprécier et d’exprimer l’expérience de cette rencontre avec le Verbe
de Dieu, de manière à pouvoir définir son éthique en fonction de ce qui constitue ses
préoccupations de base. Par conséquent, comme le suggère M. Legrain, un véritable
déplacement géographique de lieux décisionnels doit s’opérer. En d’autres termes, au lieu de
monopoliser le pouvoir décisionnel des dérogations et des autorisations autour du Magistère
romain, il importe de reconnaître aux communautés locales africaines le pouvoir d’inventer
leurs manières d’être fidèles, au cœur même de leur culture, aux appels de l’Évangile et aux
exigences de la communauté ecclésiale4. C’est aussi un appel lancé aux Églises locales à
proposer de nouvelles méthodes d’évangélisation, plutôt que d’attendre toujours de Rome des
directives qui, au bout du compte, ne prennent pas toujours en compte les valeurs culturelles
locales, ou font une lecture approximative des cultures africaines.
Cela ne veut pas dire que Rome n’a plus rien à voir dans l’organisation des Églises
locales d’Afrique. Son rôle est de présider à la charité entre les Églises et à l’unité dans la
confession de la foi. A cet effet, le Magistère doit veiller à ce que cette foi soit accueillie et
devienne effectivement culture, c’est-à-dire entièrement accueillie, pensée et fidèlement
vécue de telle manière que son contenu trouve dans la culture locale une expression qui
1
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain. Contribution de
l’Épiscopat du Zaïre au Synode des Évêques 1980, Kinshasa, Éditions du Secrétariat de la C.E.Z., 1984, p. 33.
2
Cf. M. LEGRAIN, L’Église catholique et le mariage en Occident et en Afrique, T. 3 Inquiétudes des
catholiques en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 49.
3
Cf. Ad Gentes, n° 10.
4
Cf. M. LEGRAIN, L’Église catholique et le mariage en Occident et en Afrique, T. 3 Inquiétudes des
catholiques en Afrique, p. 50.
302
1
Il s’agit de transmettre les coutumes aux générations postérieures, mais dans des contextes qui peuvent être
différents. C’est ce qui justifie l’évolution des coutumes. C’est ce que signifie le verbe latin tradere (Cf. F.
GAFFIOT, Dictionnaire illustré Latin Français, p. 1587 : Tradere, trado, tradidi, traditum : faire passer à un
autre, transmettre à quelqu’un un héritage).
2
Cf. J.-P. PERRENX, Théologie morale fondamentale. I. Introduction à la théologie morale. La Béatitude, Paris,
Téqui, 2008, p. 79-80.
3
Cf. M. LEGRAIN, L’Église catholique et le mariage en Occident et en Afrique, T. 1 L’Église catholique entre
méfiance et espérance, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 50.
4
Cf. Ad Gentes, n° 22.
5
Cf. J. W. BANGA, Nouvelle évangélisation et salut, dans Repenser le salut chrétien dans le contexte africain.
Actes de la XXIIIe Semaine Théologique de Kinshasa du 10 au 15 mars 2003, Kinshasa, F.C.K., 2004, p. 293.
6
E. VANGU VANGU, Théologie africaine et calvaire des peuples. La spiritualité africaine en questions,
Préfacé par Antoine-Vital Kwalu, Paris, L’Harmattan, 2008, p. 49.
303
conservés et des ruptures rendues nécessaires par une véritable pénétration de l’Évangile du
Christ. Cela éviterait les maladresses de certains « experts » non africains dans l’interprétation
de l’agir des Africains. Cette démarche implique la mobilisation de toutes les communautés à
partir de la base en faisant en sorte que celle-ci se sente concernée par la Bonne Nouvelle de
Jésus-Christ1 et s’implique dans la transformation nécessaire au progrès humain, tant sur le
plan éthique que social et politique. L’évangélisation devient pour lui une démarche éthique
qui vise l’accomplissement de soi, et non pas une simple moralisation mettant en relief les
règles et les obligations. Au contraire, l’accent doit d’abord être mis sur la visée téléologique,
c’est-à-dire l’accomplissement personnel en vue d’une finalité2. La visée déontologique
relevant de la morale ne vient qu’après la visée téléologique propre à la démarche éthique. En
d’autres termes, la recherche des valeurs passe avant l’établissement des règles, contrairement
à la politique missionnaire qui insistait sur les devoirs à faire, les péchés à ne pas commettre
et qualifiait de diabolique ce qui relevait de la culture locale. C’est ici que la sociologie et
l’anthropologie jouent un rôle déterminant dans la restitution des valeurs identitaires de
chaque peuple selon son organisation sociopolitique. Certaines activités qualifiées de
diaboliques par ceux qui n’avaient pas tenu compte de leurs contextes, dévoilent leur vrai sens
lorsqu’elles sont étudiées et comprises grâce aux méthodes des sciences de l’homme.
1
Cf. Ad Gentes, n° 3 : « Parlant de lui-même, le Christ ‘que le Père a consacré et envoyé dans le monde (cf. Jn
10,36), a dit ces paroles : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par son onction ; il m’a
envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux captifs la
délivrance et aux aveugles le retour à la vue » (Luc 4,18) ». La proclamation de la bonne nouvelle implique la
libération, le relèvement, et donc en quelque sorte le redressement de la personne humaine.
2
Cf. P. RICŒUR, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1980, p. 200-201 : Tout en admettant que l’éthique et
la morale ne se distinguent pas étymologiquement et renvoient à l’idée intuitive de « mœurs », P. Ricœur s’est
réservé par convention une approche qui marque une particularité sur chacun des deux concepts. Il établit que
l’éthique exprime la visée d’une action accomplie, alors que la morale articule cette visée dans des normes
caractérisées par la prétention à l’universalité et par un effet de contrainte. Ainsi il en arrive à établir la primauté
de l’éthique sur la morale, la nécessité pour la visée éthique de passer par le crible de la norme, la légitimité d’un
recours de la norme à la visée éthique lorsque la norme conduit à des impasses pratiques ; cf. E. GAZIAUX,
L’éthique théologique : une éthique de libération en vue du bonheur, dans Repenser le salut chrétien dans le
contexte africain. Actes de la XXIIIe Semaine Théologique de Kinshasa du 10 au 15 mars 2003, Kinshasa,
F.C.K., 2004, p. 108.
304
modernité et l’idéal évangélique. Les Églises elles-mêmes ont évangélisé les Yombe en
entretenant le clivage traditionnel entre catholiques et protestants dans la conquête des âmes,
de sorte que la structure familiale en a été affectée.
En effet, les catholiques et les protestants étaient devenus des adversaires, au point que
les unions conjugales opéraient une réelle division au sein des familles. Pendant tout un
temps, les catholiques ne se mariaient qu’entre eux, tout comme les protestants et les
kimbanguistes. C’est ici que la référence au Christ constitue l’unique source de l’éthique
matrimoniale traduite par son Évangile et exprimée dans la conception traditionnelle de
chaque culture locale. Celle-ci n’était pas entachée des influences idéologiques de différentes
Églises. Pour le Yombe, l’appartenance chrétienne des conjoints n’affecte pas les exigences et
le déroulement du mariage coutumier, tout comme la conception yombe de la famille connaît
peu de changement. C’est la structure du mariage religieux qui diffère d’une Église à l’autre,
même si les éléments fondamentaux, comme l’échange des consentements, sont présents
partout. Le mariage demeure une alliance de deux personnes, qui crée en même temps une
alliance entre deux groupes. Comment ses objectifs et ses propriétés se définissent-ils face à la
position du Christ au sujet du mariage et de la famille en milieu yombe ? A cet égard, il
convient de signaler la mise en relief du caractère personnel et communautaire de l’alliance,
en même temps qu’on s’efforce de limiter le plus possible les abus, souvent réels, notamment
dans les relations interhumaines au sein du foyer, dans le sens et la valeur de la dot, etc.
Le premier chapitre de cette troisième partie met en évidence les facteurs d’auto-
accomplissement de la personne humaine, perceptibles aussi bien dans l’éthique yombe que
dans la morale conjugale chrétienne telle qu’elle s’est révélée dans la deuxième partie du
présent travail.
1
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 38-39.
305
Introduction
Lorsque le Yombe évoque les raisons qui sont en faveur de l’indissolubilité du lien
conjugal, il met en relief le caractère raisonnable de l’être humain. La raison, pour le Yombe,
est un facteur qui atteste la maturité de la personne humaine et sa capacité d’opérer un bon
discernement. Nous l’avons souligné dans la première partie, les Yombe disent : « Kibunda
Nzambi, nge mutu (wi)dimoyo wedi kivasa ko (ce que Dieu a uni, toi homme qui as une âme
ne peux le séparer)1 ». Ce proverbe révèle qu’en l’homme se trouve cette capacité
d’appréhender que Dieu est l’auteur ou l’initiateur du mariage. Or celui-ci est l’Être suprême
qui a transmis sa volonté et ses lois aux ancêtres, pour les faire respecter par les humains.
« Mbembo Nzambi, ivuvulungu ko (La parole de Dieu, il ne faut pas tarder à y répondre) »,
disent les Yombe pour souligner le devoir de l’homme à se conformer à la volonté de Dieu,
transmise par les ancêtres. Nzuzi Bibaki écrit à ce sujet : « Dès que la parole de Dieu est
prononcée, on a qu’à y obéir. Ou plus fort : quand elle est prononcée, on ne peut pas ne pas y
répondre ; non seulement elle demande l’obéissance et cela sans tarder (premier sens du
proverbe) mais également elle oblige à l’obéissance (sens fort du proverbe), c’est-à-dire
qu’elle ne tolère ni refus, ni atermoiement, ni retard »2. C’est ainsi que lors de la cérémonie du
versement de la dot, le modérateur évoque les proverbes qui traduisent la volonté du Créateur
en ce qui concerne la vie conjugale. Il ne s’agit pas seulement de rappeler aux nouveaux
mariés le devoir auquel ils sont astreints, mais d’éveiller aussi la conscience de toute
l’assistance, aussi bien les anciens que les plus jeunes. Cela leur permet de se préparer et à
mûrir leur décision avant de s’engager dans le mariage, tout comme il est demandé à ceux qui
sont déjà mariés de ne pas abuser de l’engagement pris. A ce sujet, la célébration du mariage
reste un lieu de formation de la conscience au sujet de la vie conjugale.
Pour décrypter cette volonté, il faut atteindre une maturité conceptuelle par l’exercice
de sa raison. Car, pour le Yombe, « Mutu dimoyo », c’est l’homme qui a une âme, en tant que
siège de la raison. C’est celui qui sait peser le pour et le contre en référence aux principes
éthiques et sociaux légués par les ancêtres, véhiculés à travers les proverbes, les contes, etc.
Cela suppose forcément l’entraînement et l’exercice de la raison comme processus
d’accomplissement de soi. Une raison active témoigne de la maturité de l’individu et marque
la singularité de l’être humain par rapport aux animaux. Cette vision yombe rejoint en quelque
sorte la réflexion de Thomas d’Aquin lorsqu’il évoquait le caractère social de l’homme
comme relevant du droit naturel. C’est l’une des inclinations que la nature a mise dans
l’homme. Elle lui est singulière en tant qu’être raisonnable, et donc capable de faire évoluer
une coutume. Tel est le cas du mariage dont les changements en constituent l’essence, tout en
respectant la nature de l’être humain. Thomas d’Aquin affirme que l’homme en tant qu’ «
animal raisonnable » a la particularité de répondre à cette loi naturelle, en y mettant un cachet
qui obéit aux exigences de sa raison. Le mariage humain comporte des éléments naturels
spécifiques : les soins donnés au corps et à l’âme, l’éducation de l’enfant, la stabilité du
couple. C’est la sociabilité de l’espèce humaine qui est à l’origine de la vie de couple, base de
la société et de la vie en cités3.
Par contre, chez les Yombe, une nouvelle dimension se décrypte de ce lien entre la
raison et le vivre ensemble sur le mode conjugal. C’est le caractère obligatoire lié à la
1
JEAN-PAUL II, Lettre encyclique Evangelium vitae « l’évangile de la vie » sur la valeur et l’inviolabilité de la
vie humaine, Kinshasa, Médiaspaul, 1995, n° 43.
2
Cf. JEAN-PAUL II, Lettre encyclique Veritatis splendor « la splendeur de la vérité » sur l’enseignement moral
de l’église, Kinshasa, Saint Paul Afrique, 1993, n° 38.
3
Cf. Th. d’AQUIN (Saint), Somme théologique. La Loi, I. IIae, Questions 90-97, Paris-Tournai-Rome, Desclée
et Cie, 1935, Q. 94, art. 2, p. 111-112 ; cf. Th. d’Aquin (Saint), Somme Théologique. Le mariage, T.1
Supplément, Question 41, art.1, p. 11-12 ; cf. A. MATTHEEUWS, Union et procréation : développement de la
doctrine des fins du mariage, Paris, Cerf, 2006, p. 40 ; cf. J.-L. BRUGUÈS, Précis de Théologie morale
générale, T. 2 : Anthropologie morale, Paris, Parole et Silence, 2002, p. 109 : Reprenant une pensée de J.
Maritain, J.-L. Bruguès affirme que la sociabilité naturelle de l’homme vient de son esprit : « étant esprit, écrit-il,
il est un être de relation ». Sa destinée se trouve au-dessus de celle de la société.
308
1
Cf. C.E.Z. Fonctions et tâches de la famille chrétienne, p. 25.
2
Cf. C. FOCANT, L’Évangile selon Marc, Paris, Cerf, 2004, p. 373 ; cf. D.J. DUPONT, Mariage et divorce
dans l’Évangile. Matthieu 19,3-12 et parallèles, Abbaye de Saint André, Desclée de Brouwer, 1959, p. 20.
3
Cf. D.J. DUPONT, Mariage et divorce dans l’Evangile, p. 173.
309
1
Cf. COMMISSION THÉOLOGIQUE INTERNATIONALE, Proposition sur la doctrine chrétienne du
mariage chrétien, dans DC, T. 1025 (6 et 20 août 1978) n° 1747, p. 716.
2
Cf. JEAN-PAUL II, Lettre encyclique Veritatis splendor « la splendeur de la vérité » sur l’enseignement moral
de l’église, Kinshasa, Médiaspaul, 1993, n° 38.
3
O.J. NYOKUNDA, Indissolubilité catholique et coutumes africaines. Discussion sur le mariage traditionnel
africain, Bern, Peter Lang, 2008, p. 64.
310
Par ailleurs, les Yombe n’ont pas de proverbe qui atteste l’obligation de la
monogamie, comme l’est l’indissolubilité du lien conjugal. Se pose alors le problème éthique
de la polygamie, comme voie possible d’un accomplissement de soi, dès lors que le premier
lien semble présenter quelques écueils. Ceci nous ramène alors à la question de la condition
féminine. Car, comme le souligne M. Legrain, il n’y a pas d’inculturation du mariage sans
évangélisation de la condition féminine1. Celle-ci est remise en question dans la pratique
polygamique, surtout lorsque celle-ci est généralement la conséquence d’une recherche
unilatérale de satisfaction personnelle d’un conjoint, ou encore une fatalité liée à la crise
financière. Le besoin de survie ou la recherche d’un soutien oblige la femme à accepter d’être
deuxième ou troisième épouse. Dans le même registre se trouvent certaines pratiques
imposées à la femme pour la performance de ses prestations au lit ou pour qu’elle ne joue que
le rôle de génération.
Quoi qu’il en soit, l’absence d’une réglementation explicite sur la monogamie en lien
avec la réprobation de la dissolution conjugale ouvre la voie à la polygamie sous diverses
formes, avec ses répercutions au niveau de la femme et des enfants. De plus, le Yombe met un
lien entre la procréation et l’union conjugale comme relevant de la nature même de l’être
humain. Le mariage se conclut entre un homme et une femme dans la perspective de la
procréation. Car la valeur de la famille s’apprécie par le nombre d’enfants. L’incapacité
sexuelle et la stérilité sont des motifs de répudiation ou de divorce2. Toutefois, le Yombe ne
réduit pas l’objet du mariage à la procréation. Il considère en plus les alliances qui se forment
à travers les liens conjugaux. La procréation elle-même est au service du renforcement de la
puissance et de l’avoir de la famille. A l’instar de tous les peuples négro-africains, chez les
Yombe, les membres du clan ont le devoir de contribuer à l’accroissement du clan3. Plus le
clan comprend un grand nombre de membres, plus il a la possibilité de croître en prestige et
en biens. C’est ce qui, chez les Yombe, met en relief l’importance de la procréation.
Néanmoins, le fait que celle-ci affecte la qualité du lien conjugal et soit au service de
l’organisation politico-économique de la famille, lui donne une place particulière dans la
définition du mariage. Les conséquences d’un dysfonctionnement de cette fin sont
perceptibles dans la vie sociale. Elles sont aussi susceptibles d’affecter l’épanouissement de
l’individu. Cela signifie que l’organisation sociale prend un nouveau départ, si l’objet du
mariage est redéfini en tenant compte de la formation de la communauté de vie et d’amour,
tout en gardant l’ouverture à la procréation.
1
Cf. M. LEGRAIN, L’Église catholique et le mariage en Occident et en Afrique, T. 3 Inquiétudes des
catholiques en Afrique, p. 117.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 125.
3
Cf. B. BUJO, La morale peut-elle être chrétienne en Afrique ?, dans Éthique chrétienne et sociétés africaines.
Actes de la Seizième Semaine Théologique de Kinshasa 26 avril-2 mai 1987, Kinshasa, F.T.C, 1987, p. 77.
311
solidarité clanique en vue de l’émergence du nouveau foyer. Car la société est consciente de
la fragilité d’un nouveau foyer laissé à son propre compte. Un avenir prometteur est fonction
de la qualité de l’envol que prend la communauté conjugale en gestation. Pour les évêques
africains, la dimension communautaire du mariage coutumier empêche le mariage de devenir
une réalité trop individualiste. Elle protège la stabilité du couple, fait apparaître les valeurs
sociales du mariage et aide le couple au début de sa vie matrimoniale. Néanmoins cet aspect
communautaire doit être équilibré avec l’aspect personnel pour être conforme à l’Évangile.
Les promesses de vie pour un foyer doivent s’inscrire dans le contexte et à la lumière du
mystère pascal, de sorte que la vocation du foyer s’exprime dans un amour aussi bien mutuel
qu’universel, allant plus loin que les exigences du lignage1. L’importance de cette préparation
repose la question de la place accordée à la procréation par rapport à la constitution même du
foyer comme communauté de vie et d’amour. En d’autres termes, nous nous demandons ce
que vaudrait une procréation sans une communauté conjugale capable d’en assumer la
responsabilité. Toutes ces questions font que l’engagement matrimonial ne se fasse pas dans
la précipitation. Il se prépare et se conclut dans un processus dynamique qui prend forme dès
les premières célébrations publiques de l’engagement des futurs époux.
L’alliance matrimoniale résulte donc d’un processus par étapes successives au cours
desquelles l’engagement des futurs époux se renforce progressivement jusqu’à sa pleine
maturité. Le mariage s’effectue donc par un processus d’étapes dynamiques. Ces diverses
étapes coutumières mettent en relief et protègent le sérieux du mariage3. C’est ce que décrivait
le cardinal J. Malula : « L’articulation de ces étapes dans leur développement est tout à fait
fondamental et typique. Il s’agit d’un processus formant un tout dynamique et existentiel qui
1
Cf. SCEAM, Recommandations sur le mariage et la vie de famille des chrétiens en Afrique, dans DC, T. 1028
(22 novembre 1981) n° 1818, p. 1019.
2
Cf. M. LEGRAIN, Le mariage des catholiques selon la diversité des cultures en Occident et en Afrique, Paris,
L’Harmattan, 2010, p. 49.
3
Cf. SCEAM, Recommandations sur le mariage et la vie de familles des chrétiens en Afrique, p. 1020.
312
effectue le mariage. Dans ce contexte, la notion de mariage perçu comme un acte instantané et
ponctuel ne rend pas suffisamment compte de l’expérience africaine dans ce domaine, avec le
soin, souvent minutieux, mis à l’élaboration progressive de l’alliance dans un encadrement
communautaire »1. Cela est d’autant plus significatif que les familles n’acceptent
généralement pas la dot, si les étapes « prénuptiales » n’ont pas été accomplies. Ce qui est mis
en évidence, ce n’est pas d’abord la valeur financière, mais la persévérance des futurs époux à
tenir à leur engagement signifié dès leur première rencontre. C’est en même temps une
épreuve pour chaque époux à observer la fidélité de l’engagement avant même d’habiter
ensemble. C’est ainsi que la répétition de l’engagement est requise avec la même ténacité à
toutes les étapes pour souligner la dynamique d’une formule d’engagement unique. Se pose
alors le problème de la prise en compte de cette procédure dynamique dans l’appréciation
chrétienne du mariage coutumier par rapport à la forme canonique du mariage.
1
J. MALULA (Cardinal), Mariage et famille en Afrique. Congrès théologique de Yaoundé, Cameroun, 4-11
avril 1984, dans DC, T. 1031 (2 septembre 1984) n° 1880, p. 871.
2
M. LEGRAIN, L’Église catholique et le mariage en Occident et en Afrique. T. III Inquiétudes des catholiques
en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 202.
313
Les Africains ne sont d’ailleurs pas les seuls à voir dans les étapes précédant la
conclusion finale du lien matrimonial un engagement comportant certaines contraintes pour
chaque conjoint. Le cas de Joseph et Marie rapporté par l’évangéliste Matthieu (Mt 1,18-21)
illustre bien le caractère contraignant des fiançailles dans la société juive. Les fiançailles
juives étaient un engagement si réel que le fiancé était déjà appelé « mari » et ne pouvait se
dégager que par une répudiation (Mt 1,19). Doit-on pour cela considérer ce mariage de Joseph
et de Marie comme un mariage à l’« essai » ou comme un « concubinage » ? L’Église
gagnerait non seulement à reconsidérer la préparation des futurs conjoints au mariage, mais
aussi à mettre en place une catéchèse qui conduirait à une célébration de ces étapes du
mariage coutumier, tout comme l’ordination presbytérale est précédée de l’ordination
diaconale en vue du sacerdoce, comme étape comprenant des engagements publics des futurs
prêtres. A ce sujet, ce sont les Églises d’Afrique qui devront inspirer l’Église universelle dans
la mise en place de cette nouvelle configuration de la célébration matrimoniale. Pour M.
Legrain, « la progressivité de la construction du lien matrimonial en Afrique invite l’Église
catholique à sortir d’une notion par trop ponctuelle du sacrement, et donc à reconnaître une
véritable inchoation sacramentelle lors de chacune des grandes étapes ponctuant
l’engagement humain et chrétien des époux »2.
S’il est demandé aux liturgistes africains de mettre en place la structure d’une telle
célébration, aux éthiciens revient la tâche de mettre en relief la dimension éthique des
1
J. MALULA (Cardinal), Mariage et famille en Afrique, p. 872.
2
M. LEGRAIN, L’Église catholique et le mariage en Occident et en Afrique, T. III Inquiétudes des catholiques
en Afrique, p. 202.
314
engagements de ces différentes étapes. Ils peuvent notamment initier des cadres de réflexion
sur les questions concernant l’approfondissement de l’amitié entre les fiancés, l’équilibrage
des relations interhumaines dans les familles des futurs conjoints, de manière à proposer une
éthique africaine de l’engagement matrimonial et de la vie sociale et familale. Ils pourraient
même associer les personnes compétentes en éthique biomédicale pour mettre en relief
l’impératif des examens prénuptiaux en vue de s’assurer de la compatibilité psycho-somatique
et génétique des futurs conjoints, etc. Car, aujourd’hui encore, les passions peuvent oblitérer
le véritable amour qui veut que la constitution de la communauté conjugale tienne compte
aussi de facteurs qui puissent garantir la stabilité, la santé, le bien-être des conjoints et aussi
de leurs futurs enfants.
1
SCEAM, La vie de la famille, dans DC, T.1025 (5 novembre 1978) n° 1751, p. 929.
315
Nous avons souligné l’origine divine du mariage dans la société yombe : « Makwela
ma tsi, batu ba tsi, batu ba Nzambi (Mariage coutumier, hommes coutumiers, hommes de
Dieu) »1, disent les Bayombe. Cela signifie que si le mariage est célébré selon la coutume de
ce monde par des hommes de ce monde Ŕ ceux-ci étant respectueux de cette coutume Ŕ alors
ce mariage est reconnu aussi par Dieu puisque les hommes qui l’ont fêté sont fidèles à la
coutume. Celle-ci garantit la bonne marche de la société, et elle vient de Dieu qui l’a
transmise aux ancêtres afin que ceux-ci la fassent respecter par les non-trépassés. En suivant
la logique de cette sagesse yombe, le mariage coutumier est aussi un mariage religieux. C’est
ainsi qu’ils disent que c’est Dieu qui unit l’homme et la femme par le biais de la communauté.
Ce mariage célébré publiquement est reconnu officiellement par tous comme valable, c’est-à-
dire valide. La foule est témoin et marque par sa présence le sceau de son accord, le « oui »
des clans et de la foule, base de la paix psychologique, morale et spirituelle du nouveau foyer.
Cette tranquillité psychologique et sociale des époux unis par le mariage coutumier est la
preuve évidente de l’efficacité de la coutume. C’est aussi l’expression du « oui » de Dieu. O.
J. Nyokunda situe la sacralité et la religiosité du mariage coutumier dans l’interaction qu’il
établit entre le monde visible et le monde invisible. La célébration du mariage traditionnelle a
toujours été le lieu de la mise en œuvre de cette communion entre les trépassés et les non-
trépassés. O. J. Nyokunda écrit à ce sujet : « La réalité sacrée et religieuse du mariage
traditionnel réside dans cette interaction entre le monde visible et le monde invisible où Dieu
apparaît comme source de la vie et où les ancêtres interviennent comme les médiateurs
qualifiés qui portent au grand jour le souhait des hommes : avoir la vie en abondance par la
procréation dans le mariage »2.
On l’aura remarqué, pour les Yombe, Dieu ne peut être absent à un moment aussi
important de la vie des hommes que le mariage. En se conformant aux « dits » de Dieu par
l’application des normes coutumières du mariage, les hommes reconnaissent que Dieu est
l’auteur du mariage. C’est lui qui bénit les nouveaux mariés à travers la bénédiction des
anciens Ŕ les oncles et les notables du village Ŕ sur le jeune couple. Car, lorsque la coutume
est respectée, alors le « oui » des hommes correspond au « oui » de Dieu. C’est la coutume
qui veut que la célébration du mariage s’articule dans un processus dynamique comprenant
des étapes qui vont de l’officialisation des fiançailles à la cérémonie du versement du gage
matrimonial et de sa contrepartie, en passant par le rite de présentation. Il est vrai qu’avec
l’éclatement de la société culturelle traditionnelle, toutes ces cérémonies sont de plus en plus
regroupées en une seule célébration, de sorte qu’en ville, l’époux est parfois seul à constituer
et à apporter la dot. C’est ainsi qu’on arrive parfois à une survalorisation de la dot à charge de
1
NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère. L’inculturation de la foi chez les Yombe, Kinshasa, Loyola, 1993, p. 108.
2
O. J. NYOKUNDA, Indissolubilité catholiques et coutumes africaines. Discussions sur le mariage traditionnel
africain, Bern, Peter Lang, 2008, p. 64.
316
l’époux. A notre avis, et compte tenu de notre expérience du village, ces cas ne peuvent pas
être généralisés, même si ce discours revient dans les écrits de nombreux chercheurs.
Beaucoup de mariages coutumiers se célèbrent encore dans les villages, même si leur nombre
est devenu inférieur par rapport aux temps anciens. Ce sont les notables et les gens nantis qui
réclament une dot élevée à leurs gendres, de la même manière qu’ils sont obligés de donner en
contrepartie des cadeaux et des biens à la mesure de ce qu’ils ont réclamé. La diminution de
mariages coutumiers ne doit pas être imputée à une survalorisation du montant de la dot, mais
plutôt à la précarité de la situation financière du peuple. Car, pour les hommes, le fait
d’apporter la dot et d’épouser coutumièrement une femme, reste un objet de fierté. L’équilibre
et le bien-être du foyer en dépendent.
M. Legrain pousse fort ses conclusions en attestant que la dot a acquis avec
l’introduction de la monnaie une aubaine mercantile qui n’a pratiquement plus rien à voir
avec les échanges interfamiliaux dont elle était le symbole lors des conclusions du mariage
coutumier. Il écrit à ce sujet : « Le mariage a toujours entraîné en Afrique le versement d’une
dot. Cette coutume survit aujourd’hui mais sous un visage qui horrifierait certainement les
ancêtres. D’un geste qui était jadis remerciement et compensation envers les parents de la
jeune fille, doublé du versement d’un ensemble de cadeaux symboliques à toute sa parenté, on
a fait, avec l’introduction de l’argent, un acte aux allures bassement mercantiles. La
surenchère évince les jeunes gens, habituellement pauvres malgré l’entraide familiale ; car la
cupidité des parents des filles nubiles profite aux vieillards riches ou aux fonctionnaires
souvent déjà mariés ou polygames »1. Il s’agit là d’une vision partielle de la réalité. A travers
cette lecture de M. Legrain, on remarque que la vision des non-Africains sur les réalités
africaines s’écarte généralement de celle des Africains eux-mêmes. On aurait l’impression
qu’aujourd’hui aucun jeune homme, de condition modeste, n’est capable de se marier
coutumièrement, tout comme on s’attendrait à ce que tous les riches vieillards entretiennent
des harems composés de jeunes filles « vendues » sous le couvert du mariage coutumier par
leurs parents. Cette interprétation de M. Legrain peut même paraître injurieuse. Notre
expérience du terrain nous a montré que depuis le temps de nos ancêtres jusqu’à nos jours, à
l’exception de quelques rares cas, la dot a gardé son sens symbolique de lieu d’échange entre
les familles des futurs époux. La famille d’une jeune fille qui exige un montant exorbitant
pour la dot de celle-ci se verra obligée de donner en contrepartie des biens dont la valeur
correspond au montant reçu. C’est la famille de la fille qui organise l’accueil et la réception de
la famille de l’époux : tout le repas est à leur charge, en plus de tous les autres cadeaux et des
effets que la nouvelle épouse apportera dans son foyer. Le Tsula (contrepartie de la dot) que
les parents de la jeune épouse remettent à leur gendre vise à renvoyer l’ascenseur à celui-ci
comme expression de leur gratitude. Ce cadeau, souvent en nature, peut être un grand bouc,
un porc ou une vache, selon la valeur de la dot reçue. Il en va de l’honneur de la famille et de
la valeur de l’épouse au foyer. Celle-ci sera d’autant plus respectée par son époux que la
contrepartie de la dot aura correspondu globalement à la dot versée par le mari.
1
M. LEGRAIN, Questions autour du mariage. Permanences et mutations, Mulhouse, Salvator, 1983, p. 131.
317
Dans le même contexte de crise, l’homme ne sait pas organiser les festivités liées au
mariage religieux. On ne peut donc pas dire que le fait de retarder le mariage religieux est
absolument imputable à la surenchère de la compensation matrimoniale. C’est un problème
qui est bien plus complexe qu’on le présente actuellement. Ceux qui ont les moyens financiers
se marient coutumièrement et religieusement, sans même qu’il ne soit nécessairement une
question de foi. De la même manière, certains jeunes époux arrivent à organiser un mariage
coutumier grâce à la solidarité clanique ou même sociale, mais ne savent pas organiser le
mariage religieux dont la charge revient exclusivement à l’époux. Celui-ci ne peut compter
que sur la solidarité de ses amis. Les aspects financiers des festivités du mariage tant
coutumier que religieux contribuent fortement à la diminution des célébrations publiques des
mariages coutumier et religieux.
La dot que d’aucuns prennent pour un montant servant à l’acquisition d’une femme,
comme s’il s’agissait d’un achat, est en réalité un gage d’alliance. Les Yombe le désignent par
« Nkitu », du verbe « Kita » qui met en relief les avantages de celui qui acquiert par rapport à
ce qu’il dépense. Qu’un homme paye un pain, on dira « dipha kasumbidi (il a acheté un
pain) ». Par contre, si un seul homme achète deux cents pains, les gens diront « mapha
kakitidi », pour dire que la quantité est telle que qu’un tel achat est destiné à la revente, « pour
avoir plus » et « être plus ». L’homme qui verse une dot accède à un niveau supérieur sur le
plan social et même ontologique ; il accède à un plus-être. La femme est trop précieuse pour
être réduite à une estimation purement marchande. De plus, il y a toujours la contrepartie de la
dot que la belle-famille de l’époux remet à celui-ci pour signifier davantage les échanges qui
caractérisent le jeu des alliances. Ces échanges se prolongent et ont lieu à toutes les occasions
de grandes manifestations, même dans des situations de détresse Ŕ maladie grave, décès,
procès de grande envergure, etc. Ŕ survenant chez les uns ou chez les autres. C’est l’institution
du « Kithuadi ki Dikanda (solidarité clanique) » qui met en relief le devoir d’assistance
réciproque entre les alliés pour le renforcement de la vie et la croissance du clan. En fait, c’est
toute la famille qui s’agrandit à travers les alliances interfamiliales et conjugales. Néanmoins
le regroupement de toutes les étapes en une seule cérémonie doit être considéré comme un
appauvrissement de la pratique coutumière.
pour une expression de la loi de Dieu communiquée aux ancêtres pour la faire respecter par
les non-trépassés. Nzuzi Bibaki le reprend lorsqu’il écrit : « La loi yombe, supposée bonne,
est loi de Dieu, les coutumes yombe sont coutumes pour Dieu lui-même. Respecter cette loi et
ces coutumes est donc respecter Dieu lui-même. Ce que la coutume yombe bénit, Dieu le
bénit »1. Cela ne doit pourtant pas exclure la possibilité d’une critique de ces coutumes,
lorsqu’elles préconisent une pratique qui est en contradiction avec les valeurs évangéliques du
Christ. Car, celui-ci n’est pas venu abolir, mais accomplir, parfaire. C’est dans ce contexte
que toute coutume susceptible de consacrer une forme d’injustice doit se réformer en se
ressourçant sur l’Évangile du Christ, dont l’amour est le socle.
1
NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère. L’inculturation de la foi chez les Yombe, p. 108.
2
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère. L’inculturation de la foi chez les Yombe, p. 107.
319
contexte du mariage, il était bien question de la pratique matrimoniale des fidèles de l’époque,
c’est-à-dire du mariage tel qu’il se pratiquait dans la tradition et la culture de la société à
laquelle il s’adressait. Le mariage célébré selon la coutume des ancêtres, pour les Yombe,
signifie l’union du Christ et de l’Église, en élaguant les éléments contraires à l’esprit
évangéliques.
Pour les Yombe qui voyaient dans la célébration de leur mariage coutumier une
dimension transcendantale, en plus des aspects socioculturels, il était presqu’inadmissible que
leur mariage soit simplement considéré comme du paganisme n’ayant aucun lien avec le Dieu
Créateur. Comme le souligne le cardinal Malula, en imposant aux Africains une conception
du mariage issue d’un monde culturel occidental, et en bannissant le mariage coutumier
traditionnel considéré comme païen, les missionnaires occidentaux ont pratiquement mis en
place des structures qui portent elles-mêmes des germes d’affadissement du christianisme en
1
SCEAM, Recommandation sur le mariage et la vie de famille des chrétiens en Afrique, p. 1020.
2
Cf. COMMISSION THÉOLOGIQUE INTERNATIONALE, Propositions sur la doctrine chrétienne du
mariage chrétien, p. 711.
320
Cette réflexion du cardinal Malula date de 1984. Elle est d’autant plus pertinente que
le SCEAM avait déjà initié la démarche de cette reconsidération du mariage coutumier en
1
Cf. J. MALULA (Cardinal), Mariage et famille en Afrique, p. 871.
2
Cf. J. MALULA (Cardinal), Mariage et famille en Afrique, p. 871-872.
3
J. MALULA (Cardinal), Mariage et famille en Afrique, p. 872.
321
1981, invitant les différentes conférences épiscopales à s’y mettre. Depuis lors deux
principaux synodes africains ont déjà eu lieu sans que le problème du mariage coutumier
africain ne soit traité de manière très significative dans le sens d’une reconnaissance de la
validité de sa forme traditionnelle. Les évêques africains eux-mêmes n’approfondissent pas
cette question au niveau local. Par contre, ils tiennent au paradigme de la famille africaine
étendue pour signifier l’Église en Afrique. Peut-on parler de la famille sans au préalable
mettre en relief le mariage qui la rend possible ? Ou encore le mariage coutumier ne
constitue-t-il pas une des valeurs africaines que l’Église d’Afrique doit promouvoir en le
soumettant au crible de l’Évangile du Christ ? Puisque le mariage est le signe de l’amour du
Christ et de l’Église, au lieu de se contenter de déplorer les aspects ombrageux des coutumes
et des pratiques africaines, les pères synodaux devraient consacrer beaucoup plus de temps à
décrypter les valeurs portées de la dynamique de l’engagement matrimonial en Afrique, autant
qu’ils se sont étendus sur les valeurs de la famille africaine, au point d’en faire un paradigme
de l’Église d’Afrique. Le synode de 1984 a appliqué l’inculturation « en prenant, pour
l’évangélisation de l’Afrique, l’idée-force de l’Église Famille de Dieu. Les Pères y ont vu une
expression particulièrement appropriée de la nature de l’Église pour l’Afrique »1. Ils voulaient
mettre en relief les valeurs de la solidarité, de l’attention à l’autre, de la chaleur des relations,
de l’accueil, du dialogue et de la confiance. Toutes ces valeurs sont mises en évidence dans la
célébration du mariage dans toute son étendue. Étant donné que le mariage coutumier
comprend les éléments essentiels du mariage chrétien Ŕ le consentement personnel des époux
doublé du consentement ou de l’approbation de leurs familles respectives, la consommation
par l’acte conjugal, la présence des témoins Ŕ on peut donc considérer que ce mariage est
aussi le symbole de l’union du Christ avec l’Église, et est un lieu de sanctification des époux.
Par conséquent, il pourrait tout aussi être un canal par lequel les époux acquièrent la grâce du
mariage, et être ainsi un mariage chrétien en le purifiant des éléments contraires à l’Évangile
du Christ.
1
JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique post-synodale « ecclesia in africa » sur l’Église en Afrique et sa
mission évangélisatrice vers l’an 2000, Kinshasa, Médiaspaul, 1995, n°63.
2
Cf. M. LEGRAIN, Le mariage des catholiques selon la diversité des cultures, p. 46.
322
lien en s’inspirant de la formule canonique proposée par l’Église, puisque les éléments
essentiels du mariage s’y retrouvent.
1
Cf. J. MALULA (Cardinal), Mariage et famille en Afrique, p. 873.
2
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 31.
323
l’homme et la femme s’entendent et évoluent vers une profonde et solide amitié fondant
l’indissolubilité de leur union conjugale. Selon ce vœu, la femme jouit des mêmes droits et
des mêmes avantages que l’homme au foyer.
En effet, étant donné que le mariage, pour les Africains, a essentiellement pour but
d’assurer une descendance charnelle, l’absence de celle-ci peut jeter un dévolu à l’entente
souhaitée lors de la célébration du mariage. Ainsi, la stérilité est vécue par le couple et la
parenté comme une épreuve douloureuse, voire honteuse, que l’on combat fréquemment par
le renvoi de l’épouse inféconde ou son dédoublement par une autre femme1. Ce dédoublement
prend actuellement une forme voilée de la polygamie, dans la mesure où la deuxième femme
ne partage pas nécessairement le même toit que la première. C’est la pratique «moderne » de
‘maîtresse’ pour laquelle l’homme peut louer ou payer une maison ou un appartement. Le
risque de déséquilibre du foyer reste permanent dans cette situation. En dehors des cas de
stérilité, on assiste de plus en plus à de nouvelles formes de polygamie motivée par la
situation sociale et/ou financière de l’homme qui peut en arriver à entretenir plusieurs épouses
légitimes ou illégitimes, créant généralement le désarroi dans le foyer de la première épouse.
Des raisons de prestige social et de puissance familiale peuvent ainsi motiver la polygamie,
tout comme les facteurs d’ordre physiologique et sexuel comme le vieillissement prématuré
de la femme, l’indisponibilité sexuelle féminine durant l’allaitement prolongé, l’attrait du
changement et de la diversité chez l’homme. Toutes ces nouvelles formes de polygamie Ŕ
polygamie successive, polygamie clandestine, etc. Ŕ ne sont en réalité que des formes
d’infidélité et d’exploitation sexuelle confortant la domination masculine. Certains vont
jusqu’à justifier la polygamie en se référant aux textes bibliques présentant des polygames qui
étaient en accord avec Dieu. C’est le cas de Lameck, Abraham, Jacob, Samson, David,
Salomon. De plus, la polygamie des patriarches n’est pas condamnée. Elle est plutôt proposée
comme la seule solution viable en cas de stérilité de la première épouse, ou pour que le cœur
du roi ne dévie pas2. Dans le contexte yombe, il y a aussi cette recherche de soutien ou de
pilier que représente l’homme. Car, pour les Yombe, une femme sans époux, quelle que soit
son avoir, reste fragile. La précarité de la situation financière et économique de nos pays fait
que les femmes trouvent dans la pratique polygynique une opportunité au problème de soutien
1
Cf. M. LEGRAIN, Questions autour du mariage. Permanences et mutations, Mulhouse, Salvator, 1983, p. 130.
2
Cf. M. LEGRAIN, Le mariage des catholiques selon la diversité des cultures, p. 53 et passim.
324
social et psychologique. « Ukwela Sina, ukwela Khazi (qui a épousé un riche a épousé un
‘oncle’, un ‘soutien’) », disent les Bayombe. A ce sujet, le fait d’être deuxième ou troisième
femme n’est plus perçu comme une exploitation ou une domination masculine de la femme,
mais comme un service, un soutien pour la femme. Cela ne pose pas moins le problème
éthique dans l’organisation de la vie et des relations entre les différentes femmes, avec toutes
les conséquences parfois néfastes sur la progéniture.
Par ailleurs, lorsque l’on considère le statut de la mère au foyer, tel que le décrit Nzuzi
Bibaki, on peut penser à une surexploitation de la femme. En effet, dans sa description de la
journée d’une mère yombe, Nzuzi Bibaki démontre que le gros du travail pour la nutrition des
familles est mené par les femmes au Mayombe. Non seulement elle se lève tôt Ŕ vers 6 heures
Ŕ mais dès les premières heures de la matinée elle se met au travail : nettoyage de la vaisselle
et de la lessive à la rivière, puisage d’eau potable à la source, préparation du petit déjeuner,
1
Cf. D.J. DUPONT, Mariage et divorce dans l’Évangile, p. 221.
2
M. LEGRAIN, Le mariage des catholiques selon la diversité des cultures, p. 53.
3
M. LEGRAIN, Le mariage des catholiques selon la diversité des cultures, p. 56.
4
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 44.
325
1
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère. L’inculturation de la foi chez les Yombe, p. 152-154.
2
NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère. L’inculturation de la foi chez les Yombe, p. 154.
3
Cf. C. LÉVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, Paris, Mouton et Co-La-Haye, 1967, p. 45.
4
Cf. M. LEGRAIN, L’Église catholique et le mariage en Occident et en Afrique, T. 3 Inquiétudes des
catholiques en Afrique, p. 117 et passim : Dans l’ensemble des traditions africaines, la femme occupe une place
de choix. Elle est à la fois matrice et mère, elle développe et nourrit la vie. Le travail des plantations lui revient
de droit, hors l’abattage des coins de forêt nécessaires aux productions vivrières. Elle sème, récolte, distribue la
nourriture. Elle s’occupe aussi de la capture du poisson, barrant les ruisseaux, posant des nasses ou asséchant des
étangs.
326
femmes sont violées, les hommes sont simplement massacrés ou gravement molestés.
Néanmoins, dans toutes ces situations, c’est la femme qui est l’être le plus fragile et le plus
exposé à la surexploitation. Car, non seulement les femmes portent les séquelles de cas de
viol, mais aussi, comme mères et épouses, elles endurent le poids de la perte de leurs époux et
de leurs enfants.
Un travail de longue haleine reste à réaliser pour que les Yombe, comme beaucoup
d’autres Africains, comprennent que le travail de ménage peut ou doit même être exercé
autant par l’homme que par la femme. Car il n’est pas possible de ne pas mettre sur le registre
de la domination masculine le travail de ménage exercé par la femme, après tous ses travaux
de champ, autant que l’homme fait les travaux à la mesure de sa force pour la vie du foyer. La
répartition du travail devrait tenir compte des proportions des charges quotidiennes de chaque
conjoint afin de mieux assurer l’égalité et la complémentarité au niveau du foyer. Dans le
même contexte, le devoir conjugal est parfois interprété comme une dette dont seule la femme
doit s’acquitter vis-à-vis de son mari, même lorsqu’elle est épuisée par les travaux absorbants
de la journée. Pourtant la recommandation de saint Paul invitant les époux au devoir mutuel
pour éviter d’imposer la continence à un conjoint (1 Co 7,3-5), rappelle que la sexualité doit
être vécue au sein du couple dans le respect du conjoint et l’attention portée à son désir, en
veillant à ce que soi-même on ne se mette pas au centre1. En d’autres termes, tout usage
égoïste du mariage est exclu, parce qu’il contredit l’amour du Christ dont le mariage est le
témoignage. Dans le mariage, c’est plutôt le don de soi qui est exigé, à l’exemple du Christ
qui s’est sacrifié pour son épouse, l’Église (cf. Ep 5,25). Lorsqu’un conjoint n’est pas dans la
disposition de faire ce « don », pour des raisons multiples Ŕ maladie, fatigue, occupation
urgente et utile, par exemple Ŕ l’abstinence de l’autre conjoint devient un témoignage de
l’amour-sacrifice du Christ. Ne pas tenir compte de telles dispositions peut être interprété
comme un viol, et donc comme un manque d’amour. Or, selon saint Paul, l’autorité du mari
doit devenir, à la lumière de la relation « Christ-Église », responsabilité, attention concrète,
reconnaissance en l’autre de soi ; bref elle doit devenir elle aussi amour dans toute la
dynamique de la vie conjugale2.
1
Cf. P. De SURGY et M. CARRER, Les épîtres de Paul. 1 Corinthiens. Commentaire pastoral, Paris, Bayard,
1996, p. 50.
2
Cf. Ch. REYNIER, L’épître aux Éphésiens, Paris, Cerf, 2004, p. 175.
3
Cf. C.E.Z., Fonction et tâche de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 31.
327
Ces éléments ne suffisent pas à attester une véritable harmonie dans les rapports
interpersonnels au sein de la société. En effet, rapportant des éléments de la réunion des
évêques de l’ACERAC (Association des Conférences Épiscopales de la Région d’Afrique
Centrale) tenue du 6 au 14 juillet 2002 à Malabo (Guinée Équatoriale), M. Legrain signale le
préjugé de supériorité de l’homme sur la femme, exprimé sous forme d’interdits,
d’exploitations et de réflexes discriminatoires : les mutilations génitales des femmes, les
attentats à leur intégrité physique, le mariage précoce ou forcé, le veuvage accompli par des
rites pénibles pour la femme, la polygamie préjudiciable à l’épanouissement affectif et effectif
de la femme, les dérives de la dot transformant la femme en objet de vente ou d’achat 1. Selon
ce rapport, la lecture unilatérale de la parole de Dieu insistant sur la soumission de la femme,
provoque l’absence de la femme dans les lieux ecclésiaux de dialogue, de réflexion et de
consultation. A notre avis, cette affirmation doit être nuancée, parce que les femmes sont de
plus en plus associées dans les débats, même si leur nombre reste encore inférieur à celui des
hommes. Cette proportion n’est d’ailleurs pas une particularité des cultures africaines.
Néanmoins, si la lecture d’Ep 5,21 renforce une coutume consacrant la domination masculine,
dans le contexte de l’évangélisation en profondeur, il importe de rappeler que la soumission
de la femme est le fruit de l’amour et de la reconnaissance, et renvoie à l’image de la
soumission de l’Église au Christ. Cette soumission n’est pas basée sur des normes sociales,
mais sur un agir qui a son origine dans l’agapè et sur la dignité qu’il confère2.
1
M. LEGRAIN, L’Église catholique et le mariage en Occident et en Afrique, T. 3 Inquiétudes des catholiques
en Afrique, p. 120.
2
Cf. Ch. REYNIER, L’épître aux Éphésiens, Paris, Cerf, 2004, p. 175 ; cf. J.-N. ALETTI (S.J.), Essai sur
l’ecclésiologie des lettres de saint Paul, Pendé, J. Gabalda et Cie, 2009, p. 173.
3
Cf. CENCO, « Veille sur ta personne et sur ton enseignement. Mets-y de la persévérance ! » (1 Tm 4,16).
Exhortation pastorale des Évêques de la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO) aux prêtres de
l’Église-Famille de Dieu en RD. Congo, Kinshasa, 2011, p. 1 et passim ; voir aussi C.E.Z., Ministère et vie des
prêtres au Zaïre. Instructions et directives pastorales de l’Épiscopat, Kinshasa, Secrétariat général de la C.E.Z.,
1991.
328
mariage, de manière à développer une spiritualité conjugale fondée sur les valeurs
évangéliques et sur les valeurs culturelles locales. C’est ici que les communautés ecclésiales
de base et les mouvements de pastorale conjugale et familiale doivent être perçus comme une
opportunité pour une évangélisation en profondeur du mariage et de la famille.
1
Cf. M. LEGRAIN, L’Église catholique et le mariage en Occident et en Afrique, T. 3 Inquiétudes des
catholiques en Afrique, p. 122.
329
domination masculine. Tel est aussi le point de vue de M. Legrain lorsqu’il affirme que la
visée d’une telle barbarie est de diminuer, voire supprimer le désir féminin tenu pour
dangereux, enfermer la femme dans la docilité, vérifier que la femme ainsi cousue, dans le cas
de l’infibulation, ne s’est pas autorisée quelques libertés sexuelles avant ou hors mariage1. Il
est pourtant surprenant de constater que cette pratique Ŕ fût-elle initiée ou commanditée par
des hommes Ŕ est « perpétrée » par des femmes, et cela, sur des femmes. Dans une émission
de télévision à l’occasion de la journée internationale contre les mutilations faites aux
femmes, le 6 février 2012, une Ivoirienne a même évoqué les réjouissances des femmes à
l’occasion de son excision, alors qu’elle endurait d’atroces souffrances.
Loin de minimiser le rôle joué par les hommes dans la perpétuation de cette pratique,
il convient de ne pas occulter le rôle des femmes qui s’y attachent, par fidélité à leur coutume.
L’évangélisation de la condition féminine ne doit pas se réduire en une dénonciation de la
domination masculine, mais elle doit aussi commencer par une prise de conscience de la
femme au sujet de sa propre dignité et de la sacralité de son corps, en tant que Temple de
l’Esprit Saint (Cf. 1 Co 6,15). Une mutilation, quelle qu’en soit la motivation, reste une
violation du Temple de l’Esprit Saint et une atteinte à l’intégrité physique et à la dignité de la
personne humaine. A travers l’évangélisation en profondeur, la femme africaine rencontre le
même Jésus qui refusait de sacraliser les malédictions de la loi juive ou les limites juridiques
dans lesquelles on enfermait les femmes (Cf. Mc 5,25-34 ; Lc 7,36-50 ; Jn 4,1-42 ; 8,3-11).
Lorsque Jésus rencontre les hommes et les femmes blessés dans leur sexualité, il leur
manifeste que l’amour humain et la sexualité humaine sont guéris de leurs entailles dans
l’événement du Royaume2.
1
Cf. M. LEGRAIN, L’Église catholique et le mariage en Occident et en Afrique, T. 3 Inquiétudes des
catholiques en Afrique, p. 124.
2
Cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité dans la Bible, Montrouge, Nouvelle cité, 2001, p. 115-116.
3
Cf. M. LEGRAIN, L’Église catholique et le mariage en Occident et en Afrique, T. 3 Inquiétudes des chrétiens
catholiques en Afrique, p. 141.
330
la réalité du mariage telle qu’elle fut voulue par Dieu dès l’origine du genre humain. Avec le
Christ, le mariage chrétien revêt une dignité plus haute, car il est la représentation du mystère
qui unit le Christ Jésus et l’Église (cf. Ep 5,21-33). En conséquence de cela, l’amour suprême
et le don du Seigneur jusqu’en son sang, tout comme l’attachement fidèle et irréversible de
l’Église son épouse deviennent modèles et exemples pour le mariage coutumier et chrétien
pour les Yombe1. C’est à la lumière de cette relation « Christ-Église » et par l’intelligence du
mystère de la Croix du Christ que doit s’accomplir l’évangélisation de la condition féminine,
d’autant plus que celle-ci a été réhabilitée par Jésus-Christ.
Dans la première partie de ce travail, nous avons souligné que l’homme et la femme
réalisent le principe de cohésion de l’univers dans le vivre ensemble sur le mode conjugal. Ils
expriment ainsi la bipolarité ou l’attraction des contraires, principalement l’attraction de la
masculinité-féminité. C’est en vertu de ce principe que l’homme et la femme atteignent leur
épanouissement mutuel et leur rayonnement social2. Cette vision est perceptible dans les
textes de la création, au point de penser que le fait de partager le vivre ensemble sur le mode
conjugal est inscrit dans la nature originelle de l’humanité selon la volonté du Créateur. Une
relecture de Gn 1,27-28 indique qu’à l’humanité créée homme et femme (Gn 1,27), le
Créateur a donné un ordre qui porte sur divers aspects de la vie : « Soyez féconds, multipliez,
emplissez la terre et soumettez-la ; dominez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous
les animaux qui rampent sur la terre » (Gn 1,28). C’est donc à un couple constitué qu’est
confiée la responsabilité du monde créé. Le décryptage de différentes orientations de cette
responsabilité est consécutif à l’institution de la communauté conjugale, dans la mesure où
celle-ci apparaît au premier abord de la création de l’homme, alors que l’ordre de procréation
et de domination du monde créé n’a été donné que dans la suite.
1
Cf. COMMISSION THÉOLOGIQUE INTERNATIONALE, Propositions sur la doctrine chrétienne du
mariage, p. 707-708.
2
Cf. C. LÉVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, p. 80.
3
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité dans la Bible, p. 74.
331
En réalité, lorsque les Yombe disent que l’homme et la femme se marient pour
procréer, cela ne signifie pas que les deux ne se rencontrent dans leurs relations intimes que
pour procréer. Autant dire que le mariage leur permet de créer un cadre de vie et de
coopération qui leur permet de procréer et d’assurer la socialisation des enfants procréés, mais
aussi de contribuer par un travail collectif et coopératif au développement, à la croissance du
clan et du lignage, et donc à la transformation de la société. Le mariage permet de réaliser
cette solidarité humaine et clanique qui facilite la réalisation de cet objectif social et
humanitaire. Pour les Yombe, le Kithuadi ki dikanda (la solidarité clanique) commence par la
le Kithuadi ki nzo (la solidarité du foyer). Il y a donc intérêt à renforcer et à maintenir le lien
conjugal, en évitant les occasions de dissolution de ce lien. Le divorce ou la répudiation relève
du sentimental. Aussi cherchent-ils toujours par une démarche rationnelle, à travers la palabre,
à ramener sur ses fondements rationnels l’alliance matrimoniale qui a créé le foyer et
impliqué l’accroissement de la famille au travers de l’alliance interfamiliale rendue possible
par le mariage d’un homme et d’une femme. On dirait que, pour les Yombe, l’homme et la
femme ont été créés pour partager un vivre ensemble sur le mode conjugal et procréer dans
une structure voulue indissoluble par le Créateur, et que l’homme « ayant une âme » (Mutu
widi moyo) ne peut séparer, à moins d’être « insensé » ou, comme le dirait le Christ, de
tomber dans une concession « à cause de la dureté de cœur ». C’est une vision qui est
confortée par les textes bibliques de la création auxquels le Christ réfère ses auditeurs
lorsqu’il leur parle de l’indissolubilité conjugale (cf. Mc 10,6-8). Or, justement, le Christ
invite ses auditeurs à surmonter le mur de la « dureté de cœur » qui n’est pas conforme à la
volonté initiale du Créateur. Il s’agit, pour les Yombe, de ne pas se rabaisser au stade de
l’« insensé » dans la gestion de la vie conjugale, mais de se laisser éclairer par celui qui est
venu, non pas abolir mais accomplir la Loi.
1
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 29 ; cf. M. LEGRAIN,
Questions autour du mariage, p. 130.
2
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité dans la Bible, p. 70.
332
tsi, batu ba Nzambi (Mariage terrestre, hommes terrestres, hommes de Dieu) »1, disent les
Yombe pour montrer que ce sont les hommes qui se marient, des hommes appartenant à Dieu
et qui réalisent le mariage du monde des non-trépassés, et non du « monde du règne animal ».
Car le mariage implique une démarche rationnelle à travers les échanges interpersonnels des
futurs conjoints, des débats relatifs à la conclusion de l’alliance conjugale. Ceci n’est pas le
cas de la procréation. Celle-ci est commune à tous les êtres vivants. De plus, si les Yombe
n’avaient pour objectif que la procréation en vue de renforcer la main-d’œuvre, ils n’auraient
pas nécessairement besoin de contracter une alliance matrimoniale, d’autant plus que dans la
société à inflexion matrilinéaire la famille est constituée par les oncles, leurs sœurs, les
neveux et les nièces utérins. Par contre, avant même le contact avec les missionnaires et les
colonisateurs, les Yombe se mariaient pour former un foyer dans lequel l’homme, la femme et
les enfants constituaient une unité de vie, une « coopérative » en quelque sorte.
Dans notre réflexion, nous voudrions mettre en évidence tous les éléments qui militent
en faveur de la formation d’une communauté de vie et d’amour, favorable à l’épanouissement
de la personne humaine, dans le respect de sa dignité. Nous démontrerons par la suite que tous
les problèmes d’opportunité des moyens et des méthodes préconisés par l’Église autour de la
gestion de la vie en famille, dérivent du fait qu’elle ne prend pas suffisamment en compte le
besoin de faire de la communauté conjugale et familiale un lieu où l’homme est appelé à
mettre en œuvre sa raison pour maîtriser et dominer la nature. En d’autres termes, référer la
procréation à la nature, en excluant l’intervention de la raison pour en assurer la responsabilité
de l’homme, est pour le Yombe une opposition à la volonté du Créateur. La procréation est
une des « tâches » assignées à l’être humain, tout comme la transformation et la soumission
1
NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère.L’inculturation de la foi chez les Yombe, p.103.
333
du monde créé sont des devoirs singuliers à l’être humain. Le don de la vie est l’expression la
plus accomplie de la relation de l’homme et de la femme, qui s’ouvre pleinement à la
fécondité de leur amour et de leur différence, sans être l’unique finalité de la sexualité.
On pourrait tout autant dire que l’homme et la femme ont été créés pour « proliférer et
remplir la terre » que pour « la dominer et soumettre les poissons de la mer, les oiseaux du
ciel et toute bête qui remue sur la terre ». La raison apparaît comme élément fondamental
permettant à l’être humain de gérer sa procréation et de transformer le monde créé. Elle
constitue un atout à la définition de sa responsabilité par rapport au cosmos et à l’écologie
humaine. L’homme est appelé à participer à la seigneurie de Dieu, dès lors qu’il a été associé
à l’œuvre divine de la création, notamment lorsqu’il a reçu l’ordre de soumettre le monde
créé. La nature humaine, créée pour dominer le monde, à cause de sa ressemblance avec le
Roi universel, a ainsi été faite comme une image vivante qui participe à l’archétype par la
dignité et par le nom. Pour le pape Jean-Paul II, « la maîtrise du monde constitue déjà un
devoir important et une grande responsabilité qui engage sa liberté dans l’obéissance au
Créateur »1. A ce sujet, le lien entre le « Emplissez la terre » et le « soumettez-la » (Gn 1,28)
reste maintenu, sans doute pour montrer que l’usage de la raison humaine ou de la liberté dans
l’obéissance au Créateur concerne aussi bien la gestion de la natalité que le devoir de
transformation du monde créé.
En effet, tout en restant à l’écoute de la Parole révélée, l’homme est appelé à assumer
sa responsabilité dans le processus du développement de tous les aspects du cosmos, grâce à
sa raison. Le mariage fait aussi partie de ce programme d’organisation de la structure sociale.
Sa gestion doit se démarquer de la vie du commun des animaux, et doit rendre compte du
caractère rationnel de l’être humain. Nous l’avons dit, l’homme et la femme yombe se marient
pour procréer, mais sans que ce but procréatif ne limite les possibilités des rencontres intimes.
C’est d’ailleurs ce qui nécessite la maîtrise de la nature pour que les autres relations sexuelles
ne débouchent pas toujours sur une procréation, surtout lorsque la santé de l’enfant et de la
mère risque d’être mise en péril. Or, si la raison n’intervient pas dans la maîtrise de la nature,
l’homme se réduit à son substrat biologique et ne se distingue plus des autres animaux.
1
JEAN-PAUL II, Lettre encyclique Veritatis splendor, n° 38.
334
Pourtant sa supériorité est exaltée par l’écrivain sacré lorsqu’il dit : « Qu’est donc le mortel,
que tu t’en souviennes, le fils d’Adam, que tu le veuilles visiter ? A peine le fis-tu moindre
qu’un dieu ; tu le couronnes de gloire et de beauté, pour qu’il domine sur l’œuvre de tes
mains ; tout fut mis sous ses pieds » (Ps 8,5-7). Ainsi est confirmé l’ordre divin exprimé par
Gn 1,28 : « ...Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ... ».
La famille tient à la génération autant qu’elle veille à ce que celle-ci se fasse et évolue
dans une structure stable et confortable. C’est ici que la référence aux facteurs qui ont
concouru à la formation du premier couple humain peut servir à modeler les bases et les
aspirations du couple yombe, d’autant plus que l’intervention de la communauté dans la
formation du foyer vise plus l’émergence et la promotion de celui-ci, qu’une simple mainmise
du groupe sur l’individu. Elle ne peut pas non plus être interprétée comme un asservissement
de l’individu, du fait qu’il se sentirait redevable de la contribution des autres. Au contraire,
elle permet de consolider les liens de solidarité et de partage. L’estime du couple est aussi
fonction de la manière dont il s’insère dans cette chaîne de solidarité familiale et sociale.
1
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 32-33.
2
Gn 2,22 : « Puis, de la côte qu’il avait tirée de l’homme, Yahvé Dieu façonna une femme et l’amena à
l’homme ».
335
Avant la création de la femme, une faille semble se révéler dans la création. C’est ce
qui apparaît dans la réflexion que l’écrivain sacré attribue à Dieu lorsqu’il dit : « Il n’est pas
bon que l’homme soit seul … » (Gn 2,18). En effet, « un manque apparaît, un manque que ni
le travail ni même la seule présence de Dieu ne paraissent pouvoir combler »1. En d’autres
termes, malgré la présence de tous les êtres créés autour de lui, l’homme vit une situation de
solitude. La « compagnie » des animaux auxquels l’homme devait donner un nom Ŕ ce qui est
une certaine manière d’établir une relation entre l’homme et les animaux Ŕ ne suffit pas à le
tirer de sa solitude. Celle-ci ne favorise pas son épanouissement, pas plus que la présence des
animaux ne donne sens à son existence. La solitude devient un mal à combattre, un
enfermement duquel Dieu veut tirer l’homme pour un mieux-être. Cela est d’autant plus vrai
que dans la pensée biblique, être seul n’est pas une bonne chose. A ce sujet, l’Ecclésiaste
souligne l’avantage d’être deux plutôt que seul2. L’incommodité de cette situation de solitude
non résorbée par la présence des animaux fait l’objet de préoccupation de Dieu3.
Dans une culture où l’individu est porté par la communauté sans se confondre à celle-
ci, la solitude d’un adulte est toujours objet de préoccupation des autres membres. C’est ce qui
se vit chez les Yombe. Dans la société traditionnelle, les parents étaient toujours attentifs à la
compagnie de leur fils. Ils encouragent la vie en groupe. « Ukala va veka, wela fwa ayi
mvindu ku mbusa (Qui vit seul mourra avec la crasse au dos) », disent les Bayombe, pour
insister sur l’importance de vivre en groupe, en communauté. Le groupe conjugal Ŕ le foyer Ŕ
en est le paradigme, dans la meure où on y fait l’expérience quotidienne de l’altérité dans la
complémentarité. Ce qui est mis en relief ici, ce n’est pas seulement le fait de vivre en groupe,
mais c’est davantage le service mutuel qui marque la vie communautaire, en insistant sur la
complémentarité et l’attention à l’autre. Car on ne peut pas soi-même enlever la crasse sur le
dos, sans le secours d’un autre. De plus, le symbolisme de la « crasse au dos » insinue le
caractère intime de la relation de ceux qui se rendent mutuellement ce service. Est ainsi mise
en relief la vie conjugale comme modèle du vivre ensemble dans lequel se réalise la vocation
yombe à l’altérité.
1
Cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité dans la Bible, p. 79.
2
Eccl 4,7-12.
3
Gn 2,18-20 : Le constat de la solitude de l’homme pousse le Créateur à faire une aide qui soit assortie à
l’homme. La suite du texte indique la création des animaux que le Créateur confie à l’homme pour qu’il les
nomme. « Mais, ajoute le texte, pour un homme, il ne trouva pas l’aide qui lui fût assortie ». Le problème de sa
solitude n’avait donc pas été résolu par la relation qui le mettait en rapport avec les animaux. La vraie solution va
venir avec la création de l’être devant lequel l’homme va s’émerveiller en le reconnaissant comme la chair de sa
chair, et l’os de ses os. La relation qui va le lier à ce nouvel être sera différente de celle qui existe avec tous les
autres animaux.
336
Avant sa puberté, les aînés veillent à ce qu’un garçon ne puisse pas transgresser les
tabous au risque de devenir inapte au mariage. Nous nous souvenons d’un épisode où nous
avons été retenu par notre tante maternelle au moment où nous étions sur le point d’enjamber
des boutures de maniocs. Selon notre tradition, le fait d’enjamber les boutures de maniocs
entraîne l’impuissance chez les jeunes garçons. Ce geste de notre tante révèle que dans l’esprit
des Yombe, tout garçon est d’avance destiné au mariage pour procréer. En articulant la
réprobation de la solitude et le devoir de procréation dans le cadre de la vie conjugale, la
reconnaissance de l’altérité apparaît comme un élément essentiel de la vie sociale du Yombe.
Inséré dans son groupe familial ou clanique, l’individu entre en relation avec un autre pour
créer une chaîne d’alliance et de solidarité avec d’autres groupes, de sorte que l’on peut
attester que la personne humaine se réalise pleinement dans un espace d’altérité qui lui est
essentiel. C’est au rythme de sa croissance qu’elle se démarque de la communauté qui l’a
engendrée pour se porter vers autrui.
Pour amorcer cette démarche, il est nécessaire que l’individu passe par l’étape de
l’estime de soi, réunissant en lui toutes les potentialités susceptibles d’assurer son insertion
dans le groupe qu’il crée en s’alliant à quelqu’un d’autre, comme partenaire actif à titre égal.
A ce stade, il met sur pied les projets qui peuvent l’aider à atteindre la vie bonne. Celle-ci se
réalise dans la complétude avec l’autre que soi. Cet autre est l’Aimé que le soi découvre et
aime pour ce qu’il est en tant qu’être de chair et être ouvert, sujet de désir et de projet.
L’épouse n’est donc pas un objet de plaisir pour l’époux, mais un être raisonnable avec lequel
l’époux construit un projet commun allant de la procréation des enfants à l’organisation socio-
économique du foyer.
Si Adam s’émerveille devant Eve, c’est qu’il voit en elle l’être avec lequel il peut non
seulement atteindre son accomplissement, mais aussi réaliser les tâches qui lui ont été
dévolues par le Créateur, en rapport avec l’ensemble du cosmos. Ces tâches, selon l’esprit de
Gn 1,27-28, s’accomplissent par le concours de l’être humain en tant qu’homme et femme. La
femme est donc l’autre sans lequel l’homme ne peut accomplir les tâches de procréation, de
domination du cosmos. L’accomplissement de soi est davantage rendu possible dans la
relation de soi avec l’autre. Cet autre est non seulement objet et reflet de soi Ŕ ce qu’on lit
dans la reconnaissance d’Eve comme « chair de la chair » d’Adam et « os de ses os » Ŕ « mais
essentiellement comme un autre qui m’interpelle et m’oblige »1. Le fait de reconnaître en Eve
la chair de sa chair implique, à la fois, la reconnaissance de leur similitude ontologique, mais
aussi leur différence. C’est cette différence qui fonde leur complémentarité et
l’accomplissement de chacun dans le « vivre ensemble ». Remarquons la similitude des
images utilisées par l’écrivain sacré avec la conception yombe de l’épouse. En dépit de la
pratique globale qui accorde à l’homme une certaine supériorité par rapport à la femme, le
Yombe, comme bien d’autres Africains, considère la femme comme une amie intime,
Mfienga, son cœur, Kintima. Ce sentiment est partagé par beaucoup d’Africains. C’est ainsi
que les évêques congolais ont affirmé que la relation conjugale évolue normalement vers une
confiance telle que les deux conjoints deviennent en fait des amis, des confidents l’un de
1
E. LEVINAS, Éthique et infini, Paris, Fayard, 1982, p. 94.
337
l’autre, d’une égale transparence1. La femme n’est donc pas un instrument au service de
l’épanouissement de l’homme, mais une collaboratrice. Certains hommes yombe la prennent
pour la première conseillère de l’homme au foyer. Elle mérite ainsi estime, et que l’homme
tienne compte de ses avis et de ses considérations, bien que celui-ci soit généralement
considéré comme la tête du foyer.
Par contre, la sagesse yombe insiste sur le caractère dynamique qui porte l’homme et
la femme au plus haut degré de confiance. Le fait d’échanger les consentements ne produit
pas instantanément la confiance, même si au départ c’est l’amour qui les met ensemble.
« Dikwela dibomba, zikhungu (Pour que le mariage atteigne sa pleine maturité, il faut le
dialogue) », disent les Yombe. Ce dialogue est fait de confrontation et d’échange entre
l’homme et la femme autour de leur vie conjugale et de l’organisation de leur foyer.
Contrairement à Thomas d’Aquin qui justifiait la vie conjugale de l’être humain par la
nécessité de propagation de l’espèce, c’est-à-dire la procréation2, les Yombe considèrent aussi
cette dimension de confrontation de deux êtres complémentaires, capables d’inscrire leur
projets sociaux dans un cadre de concertation. Cette interlocution suppose la reconnaissance
de l’altérité, c’est-à-dire la valeur de l’autre avec qui on partage le vivre ensemble, et conduit
à la maturation du foyer. Cela rejoint un point de vue développé par K. Barth mettant en relief
la confrontation et la réciprocité en opposition avec la juxtaposition d’objets inanimés. Les
hommes, lorsqu’ils sont mis ensemble, évoluent dans une dynamique de confrontation et de
dialogue3. Certes, cette confrontation n’est pas le propre d’un couple, mais dans l’esprit de la
sagesse yombe, le couple doit être le modèle des communautés qui évoluent par la
confrontation, le dialogue et l’échange des idées entre ses membres. Pour les Yombe, une
collision peut même avoir lieu dans l’échange d’idées. Ils disent « Bingundu ku yilu
bundasana (les calebasses se cognent aussi du haut du palmier) »4, alors que les deux
calebasses ont la même fonction, celle de recueillir le vin de palme, pour le ramener auprès de
ceux qui le boiront. En d’autres termes, entre les hommes les conflits sont une chose naturelle,
mais il faut toujours les arranger, les surmonter dans une démarche rationnelle et
thérapeutique. Car « Mutu widi moyo (l’homme qui a une âme) » sait toujours user de ses
facultés intellectuelles pour initier un cadre de dialogue afin d’aboutir à une solution
constructive.
Le foyer est aussi un lieu d’échange et de dialogue. C’est une image qui met l’accent
sur l’unicité du projet et la confrontation au niveau de la démarche pour réaliser ce projet.
C’est le propre des personnes humaines de débattre avant d’aboutir à un consensus. Par une
démarche rationnelle, les conjoints arrivent à unifier leur projet afin d’assurer la croissance de
leur foyer. Par contre, si des incidents oblitèrent cette démarche au point de créer un dévolu,
c’est à la grande communauté Ŕ la famille étendue ou le clan Ŕ que revient la tâche de ramener
les deux conjoints à la raison, par une démarche rationnelle interprétant et mettant en
1
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 31.
2
Cf. Th. d’AQUIN (Saint), Somme théologique. Les origines de l’homme, Q. 98, art. 2, p. 234.
3
Cf. K. BARTH, Dogmatique. La doctrine de la création, Genève, Labor et Fides, 1960, p. 197.
4
A. THAMBA, Dictionnaire des proverbes yoombe. Avec explication en yoombe et français, T. 2, Kidima,
CEREYO, 1985, p. 1.
338
application la sagesse ancestrale exprimée dans les proverbes, les mythes et les contes. C’est
l’objet de la palabre thérapeutique ou réconciliatrice.
1
K. BARTH, Dogmatique. La doctrine de la création, Genève, Labor et Fides, 1960, p. 197.
339
C’est ainsi que la solitude est réprouvée, parce qu’elle affaiblit l’individu. Elle
contredit la vocation de l’homme, en tant qu’être-avec. Par contre, la référence au prochain est
inscrite dans la nature de l’homme. Elle rappelle à la créature son besoin de l’ultime vis-à-vis,
et sert à rendre possible une relation avec autrui3. A travers cette vision est mise en relief la
solidarité, Kithuadi, comme application pratique de l’intersubjectivité qui caractérise l’être
humain. La rencontre de l’autre est perçue comme une nécessité ontologique qui fait
reconnaître l’irréductible altérité du toi. Elle fait être l’autre, comme le soulignait H. Wattiaux
lorsqu’il prenait à son compte une pensée de G. Marcel : « L’autre en tant qu’autre n’existe
pour moi qu’en tant que je suis ouvert à lui (qu’il est un toi), mais je ne suis ouvert à lui que
pour autant que je cesse de former avec moi-même une sorte de cercle à l’intérieur duquel je
logerais en quelque sorte l’autre, ou plutôt son idée »4. La rencontre n’aliène pas l’autre en le
réduisant au titre d’un instrument au service du je. Elle engendre une mutuelle reconnaissance
et un devoir réciproque d’émancipation. Aussi longtemps que le soi ne s’ouvre pas à l’autrui,
celui-ci est inexistant pour lui. Il ne peut donc pas compter sur son intervention, à quelque
niveau que ce soit. Pour le Yombe, une telle attitude est suicidaire. « Nyoka fwidi, veka
1
H. WATTIAUX, Engagement de Dieu et fidélité du chrétien, p. 211.
2
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 28-29.
3
Cf. P. BERTHOUD, Les rapports des sexes au fil de l’histoire de la Révélation, dans P. WELLS (sous la dir.
de), Bible et sexualité. L’un et l’autre : la sexualité à la lumière de la Bible, Aix-en-Provence, Kerygma, 2005,
p. 29.
4
H. WATTIAUX, Engagement de Dieu et fidélité du chrétien, p. 211.
340
umvondidi (un serpent est-il mort ? C’est la solitude qui l’a tué) », disent les Bayombe. La
solitude s’oppose radicalement au processus de l’accomplissement de soi et contrarie tout
processus d’émancipation de l’autrui et de la collectivité. Elle est contraire à la solidarité dont
les Africains se font les hérauts, et dont l’enracinement se fait particulièrement dans la
communauté conjugale. Ainsi la vie conjugale offre l’opportunité de l’épanouissement de
l’individu, parce qu’elle est essentiellement une vie à deux, dans une relation de
complémentarité. Elle révèle l’être de l’homme, sa constitution ontologique.
En réalité, l’homme est toujours partagé entre soi et autrui. L’un de ses traits essentiels
est d’être attiré, interpellé et fasciné par l’autre. Sa nature le porte aux risques de la rencontre,
de l’amour et du partage. Pour P. Jonckheere, l’une des formes les plus évidentes et les plus
universelles de l’être-avec est l’être-avec sur le mode conjugal dans lequel s’effectue un
mouvement d’ensemble dans l’existence et pour toujours. Ce mouvement donne lieu au
monde du nous où chacun abandonne une part de son monde privé, pour s’unir à l’autre avec
1
P. RICŒUR, Soi-même comme un autre, p. 215.
2
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 31.
3
Cf. D.J. DUPONT, Mariage et divorce dans l’Évangile, p. 27.
341
1
Cf. P. JONCKHEERE, La conjugalité. Le nouveau défi amoureux, Paris-Fribourg, Saint-Paul, 1966, p. 50.
2
Cf. D.J. DUPONT, Mariage et divorce dans l’Évangile, p. 168.
342
1
Cf. H. WATTIAUX, Engagement de Dieu et fidélité de l’homme, p. 223.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 143.
3
Cf. C. LÉVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, p. 55.
4
J.-P. BAGOT et J.-C. DUBS, Pour lire la Bible, Préface de Maurice Carrez, Paris, Société biblique française,
1983, p. 155.
343
Par contre, l’ambivalence de ce principe fait que certains l’évoquent pour légitimer la
dissolution du lien conjugal, justifiant ainsi la polygamie successive. De manière générale, la
femme et les enfants sont les grands perdants dans une telle pratique. En dépit du
renforcement de la solidarité à travers la survivance des alliances interfamiliales, ce principe
ne garantit pas la stabilité du foyer, en entrevoyant la possibilité de la dissolution du lien
conjugal. De plus, les raisons évoquées pour légitimer une telle dissolution, en dehors de la
mort d’un conjoint, servent généralement l’intérêt de l’époux, et ne prennent pas
suffisamment en compte le point de vue de l’épouse et les retombées de la rupture du lien
1
K. BARTH, Dogmatique, p. 199.
2
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 25.
344
conjugal sur la prise en charge des enfants. Cela est d’autant plus vrai que la tradition permet
le remariage coutumier d’un divorcé. L’évangélisation en profondeur permet aux Yombe de
rencontrer Jésus qui, sans porter de jugement de valeur sur l’acte de répudiation en lui-même,
met en évidence les retombées de la répudiation ou du divorce. Ce sont ces conséquences qui
motivent sa réprobation de la répudiation, et donc d’une dissolution du mariage Ŕ fût-il civil
ou coutumier Ŕ qui rendrait possible un autre lien conjugal. Jésus apporte une nouveauté dans
la conception du lien conjugal. Il s’est prononcé clairement sur les effets de la séparation des
époux. Nous notons que les effets évoqués par le Christ ne concernent que les époux exposés
à l’adultère en cas de remariage (Mt 19,9). Encore faut-il prendre en compte tous les aspects
éthiques de la prise en charge des enfants.
Jésus, quant à lui, réaffirme que les conjoints restent unis par les liens du mariage bien
plus que les alliances interfamiliales « indissolubles » de certaines cultures africaines, comme
chez les Yombe. Cette pédagogie du Christ vise à amener ses auditeurs à dépasser les
formalités anciennes, c’est-à-dire les conceptions auxquels ils sont habitués, pour s’inscrire à
la nouveauté évangélique. Celle-ci libère l’homme des pesanteurs avilissantes du
traditionalisme et des caprices physiques de la chair. Par la grâce de l’Évangile du Christ, les
Yombe peuvent surmonter les aléas de la vie conjugale et trouver dans l’indissolubilité des
alliances interfamiliales un soutien susceptible de renforcer le lien conjugal personnel, de
sorte que ce principe de base puisse se reformuler en mettant davantage en relief
l’indissolubilité du lien conjugal, autant que les alliances interfamiliales, comme le stipule la
tradition yombe. C’est sans doute cette dynamique qui a conduit les Yombe à intégrer dans
leur sagesse cette affirmation du Christ au sujet de l’indissolubilité conjugale : « Ce que Dieu
a uni, l’homme ne doit point le séparer » (Mc 10,9 ; Mt 19,6b), traduit en kiyombe :
« Kibunda Nzambi, mutu kabika kivasa ».
En parlant de l’homme « ayant une âme », le Yombe considère l’âme comme siège de
la raison, centre de discernement. L’« homme ayant une âme », c’est l’homme sensé, capable
de discerner le bien et le mal. C’est celui qui ne se laisse pas emporter ou influencer par ses
sentiments. Au contraire, l’homme sensé prend le temps d’analyser les situations et les soumet
au crible de la sagesse ancestrale. Il sait aussi prendre conseil auprès des personnes avisées,
évitant ainsi les réactions épidermiques qui risquent de faire de lui un homme insensé. La
345
1
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 25.
2
Cf. J.S. NIATI, L’homme qui mangea le placenta de sa femme. 30 contes du Mayombe en RDC/Afrique, S.D, p.
75-78 : le conte rapporte l’histoire de deux épouses d’un même époux, dont la rivalité a poussé l’une au meurtre
de l’autre, pour se venger du mauvais traitement de leur commun époux. En réalité, le conte ne réprouve pas la
polygamie en tant que telle. Il exhorte plutôt l’époux à accorder un traitement égal aux deux épouses pour
assurer la paix au foyer.
3
Cf. A. MAKOKO GAMPIOT, Kimbanguisme et identité noire, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 180.
4
Cf. SCEAM, La vie de la famille, dans D.C., T. 1025 (5 novembre 1978) n° 1751, p. 929.
346
dans sa beauté et dans sa vérité première. C’est une relation d’amour et de soutien mutuel qui
redonne à chaque conjoint sa valeur d’être créé à l’image et à la ressemblance de Dieu.
En bref, la rencontre sexuelle relève de l’essence même de l’être humain. Bien qu’il
réponde aux besoins personnels et sociaux des hommes, le mariage est une institution établie
par le Créateur. Le Yombe le reconnaît, c’est Nzambi (Dieu) qui unit l’homme et la femme à
travers l’institution du mariage coutumier conformément aux coutumes des ancêtres. Cette
vision est confortée par les textes de la création et aussi par l’assomption de ces mêmes textes
par le Christ lorsqu’il a radicalisé l’unicité et l’indissolubilité du mariage. Cela confirme donc
l’enracinement de celui-ci dans l’intention de Dieu qui en a précisé les contours et les normes.
Ainsi se comprend la volonté divine de situer le dynamisme de la sexualité dans le contexte
de l’union conjugale, paradigme du vivre ensemble, chez les Yombe. La dualité des sexes
implique la diversité et la pluralité des personnes. C’est comme « autres » que l’homme et la
femme ont été faits. C’est ce qui explique la nécessaire complémentarité du vivre ensemble et
le devoir d’une reconnaissance de l’altérité dans le vivre ensemble.
1
M. JOHNER, La vocation chrétienne de la sexualité, dans P. WELLS (sous la dir. de), Bible et sexualité. L’un
et l’autre : sexualité à la lumière de la Bible, Aix-en-Provence, Kerygma, 2005, p. 98-99.
2
P. RICŒUR, La sexualité. La merveille, l’errance, l’énigme, dans Esprit, 11(Novembre 1960) n° 289, p. 1668.
347
Dans l’échange interhumain au sein du foyer, chaque conjoint attend de l’autre une
sollicitude qui le conduit à l’émergence, en même temps que soi-même, on est appelé à faire
émerger l’autre. C’est cela le chemin du désir d’une vie bonne. Ce désir, écrit E. Gaziaux,
« ne peut se réaliser sans la prise en compte du caractère irremplaçable de l’autre au sein
d’une relation d’échange »1. Le fait de recourir à une « polygamie de remplacement » en cas
d’un dépit avec la première femme, fait de celle-ci un « objet » remplaçable. Le rapport de
l’homme avec la femme devient un rapport de l’ordre du « Je-cela » et non pas du « Je-Tu ».
En conséquence de cela, le dialogue voulu par la tradition risque de devenir un monologue
sinon un dictat dont seul l’homme tient le monopole. Pourtant le vœu émis par la communauté
lors de la célébration du mariage coutumier est de voir l’homme et la femme entretenir un
dialogue permanent qui leur permet d’acquérir la maturité. Cette démarche suppose la
reconnaissance de la valeur de l’autre comme un alter ego, mais aussi une capacité
d’ouverture à l’autre et d’accueil de l’autre, sans préjugé. Cet échange est l’autre expression
du dialogue. Pour que le soi devienne un être accompli, il faut qu’il soit en relation dialogale
avec l’autre par le concours duquel il découvre son incomplétude et sa capacité d’y remédier
par l’établissement d’un lien stable et durable.
1
E. GAZIAUX, L’éthique théologique : une éthique de libération en vue du bonheur, dans Repenser le salut
chrétien dans le contexte africain. Actes de la XXIIIe Semaine Théologique de Kinshasa du 10 au 15 mars 2003,
Kinshasa, F.C.K., 2004, p. 112.
2
Cf. X. LACROIX, Le corps de chair. Les dimensions éthique, esthétique et spirituelle de l’amour, Paris, Cerf,
2001, p. 123 : Pour X. Lacroix, les formes d’échange affectives ou verbales, dans les sociétés traditionnelles
348
africaines ou indiennes, sont réservées aux consanguins. Les paroles entre époux sont très rares. Tout se passe
comme si les modèles culturels restreignaient au maximum l’échange verbal entre l’homme et la femme.
1
Dans la société yombe, il est courant de rencontrer un époux qui désigne son épouse par des expressions qui
mettent en évidence le dialogue, la complémentarité, le souci de l’autre. Un homme dira, par exemple, que sa
femme est « Kitsongi » (l’autre bout de soi), « Kitsongi-ntima » (le bout de son cœur) ou même « Kintima » (son
cœur), « Kikutsombula » (celle qui débat ou discute avec moi), etc.
2
Cf. R. MIKA MFITZCHE, Enjeux éthiques de la régulation des naissances en Afrique. Sexualité, fécondité,
développement, Louvain-la-Neuve, Actuel, 1998, p. 57.
3
A. ALSTEENS, Dialogue et sexualité, Paris, Casterman, 1969, p. 29.
4
A. ALSTEENS, Dialogue et sexualité, p. 41.
349
Le dialogue est d’abord au service de l’être humain, dans sa relation avec autrui.
Ensuite il harmonise les rapports interhumains au sein de l’institution. Celle-ci, par contre,
offre le cadre d’effectuation de ce dialogue, en même temps que celui-ci la construit. Dans le
mariage, chaque conjoint est à la fois un enseignant, un éducateur et un élève par rapport à
l’autre, selon la conception socratique et platonicienne du dialogue. Aucun des deux ne peut
avoir la prétention d’avoir atteint la plénitude de l’être. Tous les deux y aspirent. Ils expriment
leur aspiration à travers leurs projets communs visant à faire du foyer un lieu d’émergence de
la personne humaine. L’individu y fait l’expérience de son manque. L’autre avec qui il
partage la vie commune est celui sans lequel il ne peut atteindre la plénitude d’être. C’est
aussi ce que voulait souligner H. Wattiaux lorsqu’il affirmait : « Je n’accède à une certaine
plénitude de moi-même qu’en me confiant à l’autre et en lui remettant mon destin. Dans la
réciprocité, ces deux aspects de l’engagement de soi et de la réceptivité de l’autre se fondent
dans un acte unique »2. Le dialogue constitue l’acte unique qui permet d’harmoniser
l’échange réciproque des conjoints. Il est, à cet effet, la clé de la réciprocité et engage la
totalité de la personne humaine. Le dialogue permet d’éviter d’instrumentaliser l’autre, dans
la mesure où chacun reconnaît la valeur de l’autre en tant que vis-à-vis, et découvre que son
identité n’est pas un acquis de départ. Elle s’acquiert et se découvre dans une conquête qui
s’étale dans l’espace et le temps, et dont la victoire ne peut être assurée que dans une attitude
dialogale d’ouverture et d’acceptation de l’autre. C’est ainsi que chacun des partenaires est
appelé à penser réellement à l’autre dans leur vie de présence et leur façon d’être. Car, comme
le souligne M. Buber, le mouvement dialogique fondamental consiste à se tourner vers l’autre.
Quand on regarde quelqu’un, quand on lui adresse la parole, on se tourne vers lui, d’un
mouvement du corps que nous indique la nature, et d’un mouvement de l’âme, dans la mesure
du nécessaire, du fait qu’on dirige son attention sur lui3. Les éléments essentiels du dialogue
sont notamment la présence du Je et du Tu considérés dans leur totalité en tant qu’êtres
identiques capables de se communiquer et de se comprendre. A cela s’ajoutent la capacité de
se mouvoir, de manière à opérer une rencontre entre le Je et le Tu, et aussi la capacité de
s’assumer et d’assumer l’autre dans ce qu’il représente. Il n’y a pas de dialogue sans une mise
1
R. MISRAHI, Dialogue (Philosophie du), dans Encyclopaedia Universalis, Vol. 5, Paris, Encyclopaedia
Universalis France, 1971, p. 538.
2
H. WATTIAUX, Engagement de Dieu, p. 223.
3
Cf. M. BUBER, La vie en dialogue. Je et Tu Ŕ Dialogue. La question qui se pose à l’individu. Eléments de
l’interhumain de la fonction éducatrice, Paris, Aubier-Montaigne, 1959, p. 128.
350
1
M. BUBER, Je et Tu, Traduit de l’allemand par G. Bianquis, Paris, Aubier-Montaigne, 1969, p. 35.
351
conjoints, puisque lors de la célébration du mariage coutumier, les deux conjoints s’échangent
mutuellement leurs verres de vin comme expression de leurs consentements, tout comme les
représentants des deux familles respectives. La mise en relief du dialogue au niveau familial
est une stratégie de maintien lignagère qui vise à préserver l’unité et l’intérêt du groupe1.
Une véritable révolution de la société yombe au plan de la vie conjugale doit consister
en la mise en relief de la primauté de l’individu, dans la totalité de son être, jusque dans ses
relations interhumaines, dont la vie conjugale constitue le paradigme. Le dialogue
interhumain a une primauté que la collectivité ne saurait affaiblir. De plus, ce dialogue
apporte une nouveauté dans la conception de la relation de l’homme avec la femme : celle-ci
n’est plus « un objet » ou un « instrument » au service du clan ou de son époux. Il s’agit donc
de passer à une véritable relation entre le Je et le Tu comme personne et condition d’existence
du moi. Car, comme l’indique K. Barth, l’union conjugale engage une confrontation et une
réciprocité qui deviennent événement par l’existence d’un Je et d’un Tu. Le vis-à-vis implique
une relation qui établit un dialogue entre deux sujets2. C’est ici que l’objet des relations
intimes au sein du couple requiert une nouvelle interprétation, tant par rapport à leur ouverture
à la procréation que par rapport au perfectionnement de la vie conjugale. Pour P. Ricœur, la
conquête essentielle de l’éthique conjugale des modernes est d’avoir mis au premier rang la
valeur de la sexualité comme langage sans parole, comme organe de reconnaissance mutuelle,
de personnalisation mutuelle, bref comme expression3. Elle est un lieu de rencontre et de
connaissance mutuelle pour les humains, comme le révèle le texte de la création4. La sexualité
ne se réduit pas au seul type de rencontre amoureuse. Elle désigne tout l’être de l’homme et
de la femme. Elle est donc présente dans toute relation humaine, et constitue un dynamisme
fondamental de la personne humaine. La relation sexuelle représente à cet égard un type de
rencontre où les valeurs inhérentes à toute relation humaine trouvent une profondeur nouvelle
dans l’engagement et la rencontre5. Il y a un intérêt considérable à maintenir et à entretenir le
dialogue par la relation sexuelle. Celle-ci n’est plus considérée comme un lieu de conquête
érotique, mais plutôt un cadre de construction de la communauté conjugale et de la
reconnaissance de la valeur de l’autre.
1
Cf. X. LACROIX, Le corps de la chair, p. 123.
2
Cf. K. BARTH, Dogmatique. La doctrine de la creation, Genève, Labor et Fides, 1960, p. 197.
3
Cf. P. RICŒUR, La sexualité, p. 1668 ; cf. A. DUMAS, Sexualité et langage, dans Esprit, 11 (Novembre 1960)
n° 289, p. 1889 : Pour A. Dumas, la véritable révolution de notre temps dans le domaine sexuel consiste à
rechercher l’appui que peut apporter le sexe à la communication des consciences ; cf. JEAN-PAUL II,
Exhortation apostolique Familiaris consortio, n° 27 : Pour le pape, la sexualité est communication, dialogue et
don de soi ; cf. WASWANDI KAKULE, Responsabilités de la famille chrétienne africaine, Kinshasa, F.C.K.,
1995, p. 99 : Waswandi affirme que lorsque la famille est valorisée comme communauté des sujets ayant chacun
sa valeur propre, ses droits et ses devoirs, le mariage n’est plus conçu comme une rencontre de deux inconnus au
service de l’accroissement de l’espèce, mais comme une union de deux personnes, deux êtres libres qui aspirent
à se réaliser dans la fusion mutuelle, dans un dépassement continuel de soi.
4
A. DUMAS, Sexualité et langage, p. 1889 : A. Dumas affirme que l’Ancien Testament utilise le verbe
« connaître » pour désigner le discernement intellectuel et la pénétration physique des sexes. Le connaître de
l’Ancien Testament est, à la fois, un savoir et une rencontre.
5
A. ALSTEENS, Dialogue et sexualité, p. 42.
352
Un dialogue qui vise une conjugalité plus authentique s’exprime par des attitudes de
reconnaissance de soi et de l’autre, et par un dynamisme interne de croissance. Il permet à
chaque conjoint d’être soi-même devant autrui, de s’exprimer soi-même et d’accueillir l’autre
qui s’exprime, et de trouver dans cet échange l’aliment de croissance du couple. A. Alsteens
dit à ce sujet : « Si les conjoints sont promis à épanouir entre eux un véritable échange, c’est
que l’amour les pousse bien normalement à pouvoir grandir dans la présence l’un de l’autre.
Le sentiment d’être aimé les invite à devenir toujours plus eux-mêmes et à coopérer à cette
double tâche de vivre leur amour et de le bâtir »2. Ce dialogue est nourri par l’intimité
sexuelle des époux, et est imprégné de toute leur vie quotidienne.
Le dialogue intraconjugal est le langage auquel recourt l’amour, en tant qu’il est un
travail de lien et de mise en relation du Je et du Tu. Car l’amour est essentiellement une
relation et un lien. Il est inobjectivable et ne peut être réduit à un geste ou à un objet3. Il
s’incarne dans la vie du couple à travers le langage du dialogue. Comme facteur de sortie de
soi et d’ouverture, le langage permet au Je de consentir à la présence des autres par la
communion qu’il établit entre les interlocuteurs. L’amour sans dialogue, c’est-à-dire sans que
l’on sorte réellement vers autrui, sans que l’on n’arrive auprès d’autrui et demeure auprès de
lui, est plutôt diabolique. Pour M. Buber, ce « soi-disant amour » a pour nom Lucifer4.
L’amour ne s’identifie pas au dialogue, mais c’est dans le dialogue que l’amour atteint sa
perfection dans la mesure où ceux qui s’aiment sortent de chez eux pour se porter l’un vers
l’autre dans un mouvement diaconal, à l’instar de celui qui a caractérisé la mission du Christ.
Pour J.-C. Sagne, « la parole qui fonde et inaugure le dialogue amoureux est celle de la
reconnaissance. Elle consiste à dire à l’autre : « C’est toi ! ». Elle n’a d’autre contenu que
l’assignation d’une place au demeurant unique : « Toi seul peux me donner de vivre ! » »5.
1
WASWANDI KAKULE, Responsabilités de la famille chrétienne, p. 103.
2
A. ALSTEENS, Sexualité et dialogue, p. 188.
3
J.-C. SAGNE, L’homme et la femme dans le champ de la parole, Paris, Desclée de Brouwer, 1995, p. 46.
4
Cf. M. BUBER, La vie en dialogue, p. 127.
5
J.-C. SAGNE, L’homme et la femme, p. 47.
353
En effet, même quand l’homme et la femme ne sont pas engagés dans le mariage,
affirme O. Bonnewijn, « les couples perçoivent que les rapports sexuels devraient être le lieu
d’un échange, d’une communion, et non d’une domination ou d’une réduction du partenaire à
un objet de plaisir. C’est bien l’amour, la rencontre avec l’autre, qu’ils voudraient trouver
dans l’union charnelle »1. Or, justement, la pratique polygamique liée à la possession
matérielle de l’homme ou à son statut social édulcore la relation sexuelle, dans la mesure où la
multiplication des épouses ou de partenaires sexuels trahit le véritable amour conjugal.
L’homme qui a des Makangu (Concubines ou Épouses illégitimes), s’érige en dominateur des
femmes qu’il réduit en « objets » de plaisir. Ainsi en est-il de celui qui en fait des
« machines » de production d’enfants en vue d’asseoir son pouvoir ou de raffermir la
puissance de la famille ou du clan.
Par contre demeure aussi le risque réel de tomber dans le piège de l’enfermement du
couple dans la quête imaginaire de la complétude à deux. C’est lorsque l’on ne voit dans la
rencontre intime qu’un lieu de recherche érotique. L’épanouissement auquel aspirent les
conjoints doit être perçu dans le sens d’une ouverture à un tiers, car l’amour duel risque
toujours d’être un égoïsme à deux. « Le vis-à-vis avec le partenaire n’arrête pas le mouvement
du désir qui sous-tend l’amour. Le dynamisme propre de l’amour le mène au-delà de l’instant
présent et même au-delà de la personne aimée. Cet ‘au-delà’ peut être celui de l’enfant qui
ouvre au couple un avenir commun, qui n’est pourtant pas son avenir, mais celui d’un tiers » 2,
écrit X. Lacroix. En fin de compte, l’accueil du tiers se situe au bout du processus de la
maturation du couple, puisque c’est la venue de l’enfant qui parfait le mariage, chez les
Africains, autant la responsabilité humaine vis-à-vis du monde atteint son sommet lorsque
l’homme et la femme, dans le mariage, donnent la vie par la génération3.
1
O. BONNEWIJN, Éthique sexuelle et familiale, Paris, Emmanuel, 2006, p. 106.
2
X. LACROIX, Le corps de chair, p. 165.
3
Cf. JEAN-PAUL II, Lettre encyclique Evangelium vitae « l’évangile de la vie » sur la valeur et l’inviolabilité
de la vie humaine, Kinshasa, Médiaspaul, 1995, n° 43.
4
Cf. J.-C. SAGNE, L’homme et la femme, p. 60 ; cf. PAUL VI, Sexualité, mariage, amour. Texte intégral du
discours du Pape aux équipes Notre Dame, S.L., 1970, p. 11 : pour le Paul VI, l’acte conjugal est un moyen
d’expression, de connaissance et de communion. Il entretient et fortifie l’amour. Sa fécondité conduit le couple à
son plein épanouissement, dans ce sens qu’il réalise pleinement sa fonction de source de vie, à l’image de Dieu.
354
les fait grandir. Il s’épanouit dans la vie qu’il suscite en lui et autour de lui. L’enfant en est
l’accomplissement1.
Pour l’Église, le mariage n’a pas été uniquement constitué en vue de la procréation.
Son caractère indissoluble et sa valeur de communion demeurent aussi lorsque les enfants,
bien que vivement désirés, ne viennent pas compléter la vie conjugale. C’est pourquoi, il est
possible et licite d’adopter des enfants délaissés2. Par conséquent, l’exclusion du tiers révèle
l’enfermement dans un égoïsme à deux. Les Yombe insistent sur la nécessité de procréer.
C’est ainsi qu’ils bénissent généralement le nouveaux époux lors du mariage coutumier en
leur disant : « Lubuta baketo ayi babakala (engendrez filles et garçons) », et qu’ils veillent à
ce que les adolescents ne transgressent pas les tabous au risque de devenir impuissants ou
stériles. Par contre, les Yombe devront davantage intégrer et élucider la notion d’adoption
pour les couples stériles, pour surmonter les frustrations que l’on fait subir généralement à la
femme lorsqu’elle est stérile. La rencontre avec l’Évangile du Christ révèle que l’amour est
fécondité en expansion. En se laissant éclairer par l’amour du Christ, les Yombe ne réduiront
plus le vœu de fécondité au physique ou au biologique. Le fait d’envisager l’indissolubilité du
lien conjugal est un indice de la force de l’amour qui a conduit les époux à s’unir dans le
mariage au point d’engager leurs familles respectives dans une unité voulue éternelle, puisque
selon la tradition les alliances interfamiliales subsistent même lorsqu’il y a échec du mariage.
En s’imprégnant de l’amour du Christ, la société yombe intègre dans sa conception
matrimoniale les dimensions de l’alliance chrétienne. Celle-ci assume la fécondité physique
voulue valable et vécue de façon « généreuse », mais s’élargit aussi à la fécondité morale et
spirituelle des conjoints qui s’engendrent l’un l’autre et engendrent leur prochain, de manière
à atteindre plus de vie et plus de sainteté. C’est de la sorte qu’ils réalisent l’idéal de plénitude
du don généreux de soi et de l’accomplissement en Dieu3.
Par ailleurs, l’insistance sur la procréation, chez les Yombe, montre davantage le lien
qu’ils établissent entre l’union charnelle et la procréation, bien que celle-ci ne soit pas
exclusivement l’objet de toute union charnelle. Néanmoins on peut y repérer quelques indices
qui peuvent être révélateurs d’une quête égoïste de satisfaction personnelle d’un ou des deux
conjoints. C’est ce danger d’enfermement dans une quête de complétude, expressif d’un
égoïsme à deux que les tenants des méthodes naturelles ont fustigé dans le recours à la
contraception. Pour eux, seules les méthodes naturelles font de l’union conjugale un lieu de
rencontre, de parole, de communication, d’échange, d’attention mutuelle et d’ajustement
progressif des conjoints. Elles sont un chemin de maturité affective et d’humanisation de la
vie familiale, et permettent l’affinement des sentiments vers plus de respect et d’amour 4. Pour
le pape Jean-Paul II, « le choix des rythmes naturels comporte l’acceptation du temps de la
personne, ici du cycle féminin, et aussi l’acceptation du dialogue, du respect réciproque, de la
1
Cf. O. BONNEWIJN, Éthique sexuelle, p. 106-107 ; PAUL VI, Lettre encyclique Humanae Vitae, n° 3.
2
Cf. CONSEIL PONTIFICAL JUSTICE ET PAIX, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n° 218.
3
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 45.
4
Cf. R. MIKA MFITZCHE, Enjeux éthiques de la régulation, p. 57. Nous y reviendrons lorsque nous allons
parler de la sexualité comme incarnation de l’unité et de l’amour conjugal.
355
En effet, de nombreuses études scientifiques attestent que dans les premiers mois
d’apprentissage, après l’arrêt des moyens contraceptifs, après un accouchement ou en période
de pré-ménopause, les indices de fécondité ne sont pas toujours très clairs. De plus, à côté de
ces difficultés objectives d’ordre biologique, il existe d’autres difficultés d’ordre psychique,
contextuel et spirituel qui peuvent rendre inefficace l’observation des méthodes naturelles6. Si
1
JEAN PAUL II, Exhortation apostolique Familiaris consortio, n° 32.
2
JEAN PAUL II, Exhortation apostolique Familiaris consortio, n° 32.
3
Cf. PAUL VI, La régulation des naissances « Humanae vitae ». Encyclique du 25 juillet 1968. Introduction de
G. Martelet, Paris, Centurion, 1968, n° 9.
4
Cf. O. BONNEWIJN, Éthique sexuelle, p. 113
5
R. MIKA MFITZCHE, Enjeux éthiques de la régulation, p. 57.
6
Cf. O. BONNEWIJN, Éthique sexuelle, p. 112 ; cf. K. KRZYZAK, N. SHANDLOFF, Amour et sexualité,
Turnhout, Christophe Colomb, 1983, p. 222 ; cf. Petit Larousse de la médecine, Paris, Larousse, 2007, p. 211 :
Au mot « Contraception ». Les données de recherches scientifiques attestent que la méthode naturelle des
356
Quoi qu’il en soit, les uns et les autres considèrent l’union conjugale comme un lieu
approprié du dialogue conjugal. Si, pour les uns, la communion des conjoints est davantage
rendue possible par une relation qui respecte la nature, les autres Ŕ les tenants des pratiques
contraceptives Ŕ soutiennent que les méthodes artificielles présentent plus de garantie au
maintien de cet espace dialogal. Pour ceux-ci, la crainte d’une progéniture inattendue et les
inconvénients d’une maladie sexuellement transmissible ne constituent pas un motif de
rupture du dialogue. Celui-ci demeure aussi longtemps que la vie sexuelle poursuit son
rythme normal, grâce au recours à la contraception et au préservatif. Si l’on reconnaît aux
méthodes naturelles certaines valeurs comme le dialogue, la santé, l’égalité, la réciprocité, il
convient de souligner également que les méthodes artificielles, sans être dépourvues
complètement du caractère dialogal et de la promotion de la dignité et de la santé de chaque
conjoint, permettent une plus grande disponibilité, une meilleure gestion de l’intimité
conjugale et une meilleure prise en charge de nouvelles vies procréées. Elles dispensent les
conjoints des problèmes éthiques d’une grossesse inattendue2. De plus, l’ouverture à la
procréation doit se comprendre dans une perspective qui prend en compte l’ensemble de la vie
températures a pour inconvénient d’être très contraignante et de présenter un grand nombre d’échecs. Elle
convient aux couples qui désirent espacer les naissances sans véritablement craindre une grossesse.
1
Cf. K. KRZYZAK, N. SHANDLOFF, Amour et sexualité, Turnhout, Christophe Colomb, 1983, p. 222 : La
méthode naturelle du rythme est basée sur l’idée que le couple qui veut éviter une grossesse ne se permet de
relation sexuelle que dans la période d’infécondité de la femme. A titre d’exemple, une femme qui a un cycle
menstruel moyen de vingt-huit jours, produisant ainsi un ovule au milieu de son cycle, c’est-à-dire au
quatorzième jour, devra éviter la relation sexuelle quatre jours avant et quatre jours après la période féconde
probable, c’est-à-dire entre le onzième et le dix-neuvième jour. Cette méthode n’est pas considérée comme très
sûre, car le cycle menstruel de beaucoup de femmes varie chaque mois et même à différents moments de
l’année ; cf. M. SEVEGRAND, L’affaire Humanae vitae. L’Église et la contraception, Paris, Kathala, 2008, P.
36.
2
Cf. LA MUTUALITÉ SOCIALISTE, Les femmes et la contraception, dans Bien-être aujourd’hui & demain,
(avril 2010) n° 72, p. 3. Selon l’enquête « Étude sur les options et les comportements des femmes en matière de
contraception » réalisée par le service de la Mutualité Socialiste, en collaboration avec l’institution de sondage
Dedicated Research, il était établi que, sur un total de 818 femmes francophones interrogées, âgées de 14 à 55
ans, 88% des femmes pensent que la contraception a joué un rôle très important dans la libération des femmes,
au même titre que l’accès au travail (84%) et le droit de vote des femmes. Ensuite, on cite comme avantages de
la pilule contraceptive : la régulation du cycle féminin, le fait de ne pas avoir le stress d’une grossesse
« surprise », sa contribution à la liberté de la femme, etc. ; Petit Larousse de la médecine, p. 211 : Selon les
données de certaines études biomédicale, lorsque les méthodes hormonales de contraception sont pratiquées de
façon rigoureuse, elles sont extrêmement efficaces : l’indice de Pearl est proche de 0.
357
sexuelle du couple. C’est un projet qui s’apprécie non pas en fonction de chaque acte
conjugal, mais en rapport avec l’ensemble de la vie conjugale. C’est une option qui s’inscrit
dans une programmation plus vaste de toute l’activité sexuelle du couple. Selon la nouvelle
signification du « principe de totalité », l’acte individuel n’a pas toujours de signification
procréatrice. C’est en étant relié à l’ensemble d’une vie conjugale généreusement ouverte à la
vie qu’il trouvera son véritable sens procréateur. Par conséquent, même lorsqu’il est question
de recourir à des méthodes artificielles de contraception, le dialogue reste la clé de la gestion
de l’ensemble de la vie conjugale. Les relations infécondes reçoivent leur signification
procréatrice et leur rectitude morale en étant rattachées à la procréativité de toute la vie
conjugale1.
plénitude. Jésus révèle aux conjoints que l’union conjugale comporte des aspects sexuel,
relationnel et social qui fondent la nécessité de quitter la sécurité de leurs familles respectives
pour fonder une nouvelle unité que rien ne peut séparer1. Le nouveau foyer que les époux
fondent doit être un lieu d’émergence des valeurs de justice, de concertation, de communion,
et de promotion de la dignité de la personne humaine. Jésus confirme l’union conjugale que
traduit le texte de la création de l’homme, et qui est fondée sur l’amour créateur de Dieu.
1
Cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 127.
2
Cf. X. LACROIX, Le corps de chair, p. 67.
3
Cf. X. LACROIX, Le corps de chair, p. 82.
359
L’éthique conjugale permet au Yombe de saisir la portée des valeurs prônées dans la
sagesse ancestrale qui considère que l’homme et la femme sont frère et sœur, père et mère,
dès lors qu’ils sont unis par le lien du mariage. Ils doivent veiller l’un sur l’autre, de manière à
constituer une vraie famille et une « coopérative » dans laquelle tous s’appliquent à mettre en
œuvre leurs charismes pour assurer le bien-être de tous les membres de la famille, y compris
les enfants procréés et les enfants à procréer. C’est ce qui est dévolu à la morale sexuelle,
comme le soutient H. Wattiaux lorsqu’il écrit : « C’est la tâche de la morale sexuelle de
préserver le désir de l’errance ou du narcissisme et de rappeler l’engagement interpersonnel à
son véritable sens : intégrer une existence à une autre existence pour l’accomplissement
heureux de l’une par l’autre et l’accueil que leur rencontre appelle comme son fruit et son
témoin : l’enfant »1. En s’appliquant à la mise en œuvre des conditions éthiques du « vivre
ensemble », les conjoints et tous les membres de la communauté conjugale rendent effective
la communion de vie et de travail qui ressort de l’ordre du Créateur. Par conséquent,
l’humanité de l’homme dans l’esprit du texte de la création s’en trouve affermie. Le cas
contraire en manifeste une négation ontologique. C’est ce qui peut arriver lorsque le « vivre
ensemble » du mariage est altéré dans sa nature et dans sa forme.
1
H. WATTIAUX, Engagement de Dieu, p. 223.
2
Cf. N. DE CLEENE, Introduction à l’ethnographie congolaise, Anvers, Éd. du Zaïre, 1944, p. 80-81.
360
de la sorcellerie. Car, aussi longtemps que le Yombe n’en sera pas arrivé à bout, le danger de
dislocation du lien conjugal va demeurer, exposant ainsi chaque conjoint à subir les effets de
l’incomplétude.
S’il est vrai qu’en Afrique l’homme et la femme se marient pour procréer, il n’est pas
tout aussi vrai que les époux n’ont de relations intimes que pour procréer. Tout en valorisant
la famille nombreuse, la société traditionnelle africaine mettait en œuvre des stratégies
sexuelles publiques ou privées de régulation des naissances. Car elle était consciente qu’en
dehors de toute visée procréatrice, les conjoints partagent leur intimité par l’union charnelle.
Celle-ci est aussi un lieu d’échange, de dialogue en action qui peut aussi aboutir à la
procréation, en cas de période féconde de la femme et si aucune précaution n’est prise. Pour
assurer la santé de la mère et celle de l’enfant procréé, il était indispensable de recourir à des
pratiques susceptibles d’assurer la régulation des naissances. Celle-ci est le lieu où se joue un
mode unique de réciprocité, de don et d’accueil. Elle engage la totalité de l’être, dans la
mesure où elle met en œuvre à la fois la volonté, la liberté, les désirs, les besoins et les
attentes affectives. Dans une société où un sevrage précoce de l’enfant était et reste un objet
de raillerie, une société où la mortalité infantile et maternelle est davantage aggravée par le
rapprochement des naissances et la précarité des conditions financières des familles, et où la
mort est généralement attribuée aux effets maléfiques des sorciers, la régulation des
naissances est une pratique qui assure non seulement la santé de l’enfant et de la mère, mais
aussi la paix sociale et la tranquillité dans la famille. C’est ainsi qu’en période post-partum
allant jusqu’au sevrage de l’enfant Ŕ estimé entre deux et trois ans, chez les Yombe Ŕ il était
attesté que le sperme détériorait la santé du nouveau-né, avec possibilité de mortalité
infantile2. Un enfant sevré trop tôt Ŕ moins de deux ans Ŕ est considéré comme un « enfant
écrasé », Muana nyeso ou Muana bobodolo, disent les Yombe pour fustiger l’irresponsabilité
parentale et la fragilité à laquelle est exposé un nourrisson « écrasé ». Le couple est alors la
1
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 125. Pour remédier à l’incapacité sexuelle d’un conjoint, le
Yombe autorise une forme d’infidélité : le mari peut recourir à une deuxième épouse, lorsque le défaut est
observé chez la femme. Dans le cas contraire, la femme peut être autorisée à avoir des relations intimes avec son
beau-frère ou avec le neveu de son époux, en vue d’avoir un enfant.
2
Cf. R. MIKA MFITZSCHE, Enjeux éthiques de la régulation des naissances en Afrique. Sexualité, fécondité,
développement, Louvain-la-Neuve, Actuel, 1998, p. 19.
361
risée de tout le monde. Certains membres de la famille vont jusqu’à faire des reproches aux
parents du nourrisson. Pour éviter d’en arriver là, certaines cultures prévoient un séjour de la
nouvelle mère dans la grande famille, pour s’éloigner de son mari et éviter ainsi les occasions
de compromettre l’abstinence.
Chez les Yombe, nous l’avons souligné dans la première partie, la pratique la plus
courante a toujours été le séjour plus ou moins prolongé de la maman ou de l’une des sœurs
de la nouvelle mère dans le foyer du nouveau-né. Durant ce séjour, elle fait les travaux de
ménage pour permettre à la nouvelle mère de se reconstituer physiquement et
psychologiquement, et aussi pour qu’elle se consacre totalement à son bébé. Par conséquent,
elle ne partage plus le même lit que son époux. Les sœurs de la nouvelle mère peuvent se
relayer pendant le temps du sevrage, tandis que le père garde seul le lit conjugal et observe
une abstinence totale. Avec la fragilité croissante de notre société, ce séjour s’écourte de plus
en plus, jusqu’à sa disparition dans beaucoup de familles ; ce qui ne garantit plus
l’espacement adéquat des naissances. Or le désir d’une procréation nombreuse, pour les
Yombe, est fortement marqué par le souhait d’avoir des enfants solides et dont la santé est
garantie par un sevrage adéquat et non précipité. C’est donc une erreur de penser que le
recours à un moyen qui aiderait les Yombe à assurer leur planning familial serait contraire à
l’idéal africain d’une descendance nombreuse. L’espacement des naissances ne vise pas leur
limitation, mais leur maximisation qualitative, l’amélioration de la qualité de la vie. C’est
ainsi que les Yombe veillent à ce que les nourrissons soient vigoureux et que la mère se
reconstitue physiquement. On préserve ainsi la santé des mères et des enfants, ainsi que le
déroulement normale de la vie socio-économique, dans la mesure où la santé de l’enfant
n’entrave pas la disponibilité des parents au travail et à d’autres occupations assurant la survie
et la croissance du groupe. Autant la vitalité de la famille est assurée par la réduction de cas
de maladie et de mortalité infantile.
Quoi qu’il en soit, ces pratiques de régulation des naissances attestent l’intérêt que les
Africains accordent à un espacement des naissances pour assurer la santé physique et mentale
du nourrisson, la reconstitution physique de la mère. Le planning familial a toujours été
considéré comme une norme familiale par la société africaine aussi bien traditionnelle que
contemporaine1.
De nombreux cas de décès infantile et même maternel attribués aux sorciers sont
généralement dus à un sevrage précoce des nouveau-nés ou à de fréquents et nombreux
rapprochements de grossesses. Des naissances rapprochées ne correspondent pas toujours aux
possibilités financières des géniteurs, d’autant plus que la société ne prévoit pas la prise en
charge des enfants dont les parents sont encore en vie. La santé des mères est fragilisée par le
rapprochement et la multiplicité d’accouchements. Il y a également le danger de
surexploitation de certains membres de la famille au nom de la solidarité clanique. Cette
pratique dénature le vrai sens de la solidarité et expose certains individus à rechercher des
moyens qui les dépassent pour tenter de résoudre les problèmes de « charges familiales et
1
Cf. R. MIKA MFITZSCHE, Enjeux éthiques de la régulation des naissances en Afrique, p. 21.
362
claniques ». La bonne logique veut que les parents ne mettent au monde que les enfants que
les conditions socio-économiques et psychologiques permettent, en plus des conditions
biologiques et physiques. Nous souscrivons à cette position de R. Mika lorsqu’il affirme
qu’« il n’y a pas de vertu à toujours laisser faire l’instinct, le hasard du désir ou une fausse
idée de la providence divine. Dans la mesure où un enfant doit être soigné, éduqué et formé, il
est souhaitable que donner la vie soit plus ou moins un engagement conscient plus ou moins
réfléchi et responsable, en accord avec des exigences de générosité, de disponibilité et
d’amour que suppose la prise en charge de l’enfant »1. C’est dans ce sens que le recours à des
méthodes efficaces susceptibles d’assurer un espacement responsable des naissances s’avère
indispensable, au regard des mutations profondes de notre société et compte tenu de la
dégradation continuelle de la situation économique et financière de la famille en Afrique.
En effet, les évêques africains admettent bien la légitimité des parents à décider du
nombre de leurs enfants, comme l’enseigne Gaudium et spes. Cependant, le SCEAM s’en
tient au recours aux méthodes naturelles légitimes et condamne les campagnes publiques ou
privées en faveur de la contraception, de la stérilisation ou de l’avortement. Pour le SCEAM,
ces campagnes incarnent des attitudes antihumaines telles que le refus de la vie, le rejet des
enfants non désirés naissant dans un monde où l’amour chrétien n’est pas le principe
fondamental de l’intimité conjugale mais plutôt le goût du confort matériel et de la facilité, le
plaisir sexuel, etc.2 Il ne s’agit en fait que d’une reproduction de la position officielle de
l’Église, qui ne tient pas compte de la particularité de chaque culture. Notre surprise est
d’autant plus grande que nos évêques ont ignoré que dans la société traditionnelle africaine,
plusieurs pratiques de régulation des naissances étaient en cours, non pas dans le but de
satisfaire uniquement les désirs érotiques des conjoints, mais surtout pour garantir la santé des
enfants et des mères post-partum. Pour cela, les aînés ne se limitaient pas à la séparation
temporaire du lit conjugal, mais ils recouraient même au coït interrompu, aux moyens
chimiques traditionnels et aux moyens magiques. A ce sujet, R. Mika atteste qu’aujourd’hui
encore, les couples recourent aux pratiques traditionnelles d’espacement des naissances par
l’abstinence post-partum et l’allaitement, tandis qu’en ville la tendance est le recours aux
moyens modernes de planification familiale3. Cette recherche du bien-être de l’enfant et de la
promotion de la mère envisagée dans le sens d’une reconstitution physique et psychologique
ne peut-elle pas être prise en compte dans le décryptage de sérieux motifs d’espacement des
naissances évoqués par le pape Paul VI lorsqu’il disait : « Si donc il existe, pour espacer les
naissances, de sérieux motifs dus soit aux conditions physiques ou psychologiques des
conjoints, soit à des circonstances extérieures, l’Église enseigne qu’il est alors permis de tenir
1
R. MIKA MFITZSCHE, Enjeux éthiques de la régulation des naissances en Afrique, p. 24.
2
Cf. SCEAM, Recommandations sur le mariage et la vie de famille des chrétiens en Afrique, dans DC, T. 1028
(22 novembre 1981) n° 1818, p. 1020.
3
Cf. R. MIKA MFITZSCHE, Enjeux éthiques de la régulation des naissances en Afrique, p. 21 et 23.
363
compte des rythmes naturels, inhérents aux fonctions de la génération, pour user du mariage
dans les seules périodes infécondes et régler ainsi la natalité sans porter atteinte aux principes
moraux que nous venons d’énoncer »1 ? Étant donné que ces méthodes naturelles ne sont pas
si fiables, et compte tenu de la particularité de nos cultures africaines par rapport à la maîtrise
de la science biomédicale et même par rapport aux implications des conditions socio-
économiques et financières, les évêques africains ne devraient pas se contenter de répercuter
le « refrain » de l’autorité romaine en matière de natalité. Des études approfondies devront
être initiées au niveau de la base, en impliquant les couples et les familles dans la recherche
de solutions.
Cependant lorsque le pape Paul VI affirme que c’est une erreur de penser qu’un acte
conjugal rendu volontairement infécond et intrinsèquement déshonnête puisse être rendu
honnête par l’ensemble d’une vie conjugale féconde4, il ne prend pas en compte toutes les
conséquences des unions conjugales incontrôlées dans les milieux où la sexualité se réduit
pratiquement aux fonctions biologiques d’instinct de reproduction, sinon comme un lieu de
satisfaction érotique. Il avalise en quelque sorte le rapprochement de naissances dans une
1
PAUL VI, La régulation des naissances, n° 16, § 1-2.
2
Cf. A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 255.
3
Cf. M’VUMBI NGOLU TSASA, Esquisse d’une éthique sexuelle fondée sur le caractère de la sexualité, dans
Éthique et société. Actes de la 3e Semaine Philosophique de Kinshasa du 3 au 7 avril 1978, Kinshasa, F.T.C.,
1980, p. 168.
4
PAUL VI, Lettre encyclique Humanae Vitae, n° 13-14 ; G. MATHON, Le mariage des chrétiens. 2, p. 233.
364
société qui n’a pas la maîtrise des méthodes naturelles, et qui ne relève pas la responsabilité
des époux dans la multiplicité des cas de mortalité infantile et maternelle. Dans la plupart des
cas, ce sont les enfants et les mères qui payent le prix des grossesses non planifiées : dans de
nombreux cas de malnutrition, de mortalité infantile, de difficulté de scolariser tous les
enfants, il n’y a pas de véritable prise en charge de l’enfant. La santé de la mère devient plus
fragile. Dans certains cas, la femme n’est plus objet d’attention de la part de son époux. Pour
le Yombe, l’enfant est toujours un don de Dieu. Si tel est le cas, que fait-il de ce « don », s’il
n’est pas capable d’assumer toutes les responsabilités et tous les devoirs qu’implique ce
« don » ? Il y a même le risque d’imputer à Dieu la responsabilité du dépérissement de ce
« don » reçu à la suite d’une grossesse « surprise ».
Certes, comme le souligne M. Matukanga, pour l’Africain, la fécondité est une valeur
importante « car une famille où règne la stérilité est considérée comme sinistrée. Il faut tout
faire pour que les ancêtres remédient à cette situation, autrement c’est la ruine de la famille.
C’est la diminution de la force vitale. Pour la renforcer, faut-il que les femmes donnent
naissance à une nombreuse progéniture. Or, c’est le surplus de celle-ci qui forme entre autres
les parasites de nos villes et centres urbains. Il s’agit d’arriver à faire comprendre qu’il ne faut
mettre au monde que les enfants dont on peut vraiment s’occuper »1. La responsabilité
parentale est confirmée par Matukanga, lorsqu’il met en relief les conséquences d’une
procréation qui ne tient pas compte des possibilités de prise en charge des enfants. La
question qui reste posée est celle de savoir quel moyen mettre en œuvre pour aider les couples
à ne mettre au monde que les enfants dont ils peuvent vraiment s’occuper. C’est ici que l’on
peut encore se demander si l’Église rend service aux couples lorsqu’elle réprouve les moyens
artificiels de contraception, jusqu’à prendre le risque de réduire la personne humaine à son
substrat biologique par l’obligation de s’en tenir au cycle naturel de fertilité de la femme.
1
MATUKANGA MBALU, Crise morale et création des valeurs, dans AMOZA, Crise morale et vie
économique au Zaïre. Actes de la deuxième rencontre des Moralistes Zaïrois du 1 au 16 novembre 1985,
Kinshasa, AMOZA, 1986, p. 100 et passim : Matukanga se demande même à quoi servirait le culte de la
progéniture nombreuse si les moyens font défaut pour subvenir aux besoins les plus élémentaires et les plus
indispensables des enfants (santé, alimentation, éducation).
2
Cf. J. NTEDIKA KONDE, Une mobilisation totale pour l’œuvre éducative et pour l’émergence d’une Église-
Famille en l’an 2000 en Afrique, dans Éducation de la jeunesse dans l’Église-Famille en Afrique. Actes de la
XXe Semaine Théologique de Kinshasa, du 26 novembre au 2 décembre 1998, Kinshasa, F.C.K., 2001, p. 293 : J.
Ntedika affirme que l’accusation de la sorcellerie divise les cœurs et les familles. Elle provoque aussi des
injustices incommensurables et navrantes contre les personnes et les biens. Elle pousse aux voies de fait, à la
365
c’est tout l’aspect relationnel de la personne humaine qui est mis en cause lorsqu’une
procréation mal assumée débouche sur une mort infantile que le Yombe ne sait pas justifier.
Dès lors qu’une méthode Ŕ naturelle ou artificielle Ŕ assure le bien de la personne, elle
répond aux critères objectifs de la moralité. C’est ce qui, selon M. Séguin, justifie l’emploi
des contraceptifs. En d’autres termes, lorsqu’un nouvel enfant menace l’équilibre du couple et
que la continence requise par les moyens naturels risque d’ébranler l’harmonie conjugale, si
nécessaire au bien des enfants ou de mettre en péril la fidélité ou l’unité des époux, il est
mieux indiqué de recourir à ce qui peut garantir le vrai bien humain 1. Car pour le Christ de
l’Évangile, la loi est faite pour l’homme et non l’homme pour la loi (cf. Mc 2,27). On se
souviendra de la primauté que le Christ a accordée à la bonne action par rapport aux
exigences de la loi. Il a affirmé que même une institution divine comme celle du repos
sabbatique n’a pas de valeur absolue face à la nécessité ou à la charité (cf. Mt 12,9-14 ; Lc
13,10-17 ; 14,1-6). En tant que « Fils de l’homme », « chef du Royaume messianique », seul
le Christ a le pouvoir d’interpréter avec autorité la Loi mosaïque (cf. Mt 5,17s ; 15,1-7), et
c’est à la lumière de l’Évangile du Christ que l’Église doit apprécier les pratiques que les
communautés locales mettent en œuvre pour résoudre moralement et socialement les
problèmes de natalité.
destruction des biens d’autrui et à l’exploitation des naïfs. Elle provoque, dans les villages, l’expulsion des
accusés.
1
Cf. M. SÉGUIN, La contraception et l’Église. Bilan et perspective, Paris, Paulines et Médiaspaul, 1994, p. 90.
366
1
Cf. E. BONE (S.J.), La bioéthique. Problèmes et perspectives chrétiennes, dans Éthique chrétienne et sociétés
africaines. Actes de la Seizième Semaine Théologique de Kinshasa 26 avril-2 mai 1987, Kinshasa, F.T.C., 1987,
p. 255.
2
Cf. E. BONE (S.J.), La bioéthique, p. 255 ; Gaudium et Spes, n° 48-50.
367
Dans ce contexte, le divorce affecte non seulement l’intégrité du lien conjugal, mais
l’être même de la personne humaine. Pour le Yombe, le divorce implique forcément le
remariage, avec toutes les implications des alliances interfamiliales : émiettement de l’esprit
du groupe, rivalité au niveau des enfants, marginalisation de certains enfants, aggravation de
l’irresponsabilité parentale, surcharge de l’oncle-chef de famille, en cas de répudiation d’une
de ses sœurs ou même d’une nièce. Le système matrilinéaire impose à l’oncle la charge de ses
neveux, en plus de ses propres enfants. C’est donc tout le climat familial qui est perturbé. Le
divorce et la répudiation engendrent plus de problèmes qu’ils n’en résolvent.
L’Église considère le divorce comme une offense grave à la loi naturelle et une injure
à l’alliance de salut dont le mariage sacramentel est le signe. De plus, il introduit du désordre
dans la cellule familiale et dans la société. Ce désordre entraîne des préjudices graves, tant
pour le conjoint abandonné que pour les enfants. Ceux-ci sont traumatisés par la séparation
des parents, et souvent tiraillés entre eux1. Ces observations de l’Église au sujet du divorce
s’ajoutent à la surcharge et à l’instabilité que redoute le Yombe au niveau familial. Car,
comme l’écrit A. Doutreloux, chez les Yombe, « la stabilité reste un caractère normal du
groupe conjugal. L’homme honnête, même pour des motifs graves de rupture, et en dehors
des cas de mariage absolument indissoluble, n’est jamais dispensé de rechercher et d’utiliser
tous les moyens propres à éviter la solution extrême »2. C’est ainsi que les Yombe recourent
souvent à la palabre en vue d’une réconciliation des conjoints et de leurs familles respectives.
Le mariage n’est jamais une affaire exclusive des conjoints. Il concerne toutes les
familles des contractants, et est au service de la cohésion et du renforcement du groupe.
Comme l’individu se définit par son groupe, lorsque celui-ci est affaibli par le divorce ou la
répudiation, c’est tout l’être de l’individu qui est dévalué. Dans leur message, les évêques
congolais soutiennent la pérennité du mariage dans la société traditionnelle. Ils l’expriment
ainsi : « L’amour tend à l’éternité. On souhaite une fidélité sans faille, jusqu’à la mort :
‘Qu’on m’enterre avec toi !’ Personne ne souhaite à son enfant une union fragile et sans
lendemain. Sans doute le divorce est-il admis, mais il ne va pas dans le sens de l’aspiration
générale des partenaires. C’est un échec et non un idéal ... Du reste le divorce ne se produit
qu’au terme d’une longue procédure et non sans que subsistent des liens d’alliances entre
famille et même d’amitié entre partenaires séparés »3. Le Yombe est donc renforcé dans ses
convictions, lorsqu’il rencontre le Christ qui établit un nouvel ordre des choses, en rétablissant
la relation de l’homme et de la femme dans sa vérité originelle d’union d’amour totale,
1
C.E.C., n° 2384-2385.
2
A. DOUTRELOUX, L’ombre des fétiches, p. 126.
3
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 32.
368
Dans cet ordre d’idées, il convient de noter le rôle que le Yombe attribue à la
communauté que représentent les deux familles des conjoints, dans la recherche de solution à
tout problème susceptible d’affecter le lien conjugal. Ce sont les Anciens Ŕ les oncles, chefs
des familles en l’occurrence Ŕ qui sont chargés d’initier la procédure de réconciliation. Ces
cérémonies de réconciliation peuvent prendre plusieurs jours, selon l’ampleur du problème, et
consistent en une analyse de tous les éléments qui sont en rapport avec la vie du couple. Au
bout du compte, ce qui est visé, c’est l’assainissement de la structure conjugale, le
rétablissement de la confiance et de l’amour entre les conjoints, la paix et la cohésion du
groupe. La famille ne peut, en aucun cas, encourager la division et la mésentente au sein d’un
groupe conjugal. Au contraire, elle est appelée à encadrer les petits groupes pour assurer sa
propre croissance et sa stabilité, en même temps qu’elle veille à l’intégrité de chaque membre.
Ce rôle joué par les anciens dans le processus de réconciliation des conjoints, a été assumé de
manière parfaite par la croix du Christ, par laquelle Jésus-Christ a réconcilié l’humanité
entière avec son Père. L’Église, Corps du Christ, Sacrement du Christ, continue d’assurer
cette fonction réconciliatrice dans la dynamique de sa mission dans le monde. C’est dans le
1
Cf. D.J. DUPONT, Mariage et divorce dans l’évangile, p. 20; cf. J. de LONGEAUX, Amour, mariage et
sexualité, p. 80 ; J. DELORME, Lecture de l’évangile selon saint Marc, Paris, Cerf, 1972, p. 88.
2
Cf. D.J. DUPONT, Mariage et divorce dans l’évangile, p. 27.
3
Cet aspect sera développé au deuxième chapitre, lorsque nous évoquerons la famille de base comme nouveau
cadre de formation de la personne humaine.
369
contexte général de la mission de l’Église que les communautés de base sont appelées à
mettre en œuvre ce processus de réconciliation au niveau de la base, et notamment dans les
foyers lorsque surviennent des différends qui risquent d’entraîner la dislocation du lien
conjugal.
Selon A. Alsteens, c’est dans la rencontre conjugale que la sexualité réalise son
dynamisme dans tous ses aspects, sans pour autant qu’elle ne se réduise à la seule rencontre
amoureuse. La sexualité désigne notre être d’homme ou de femme. Elle est présente dans
toute relation humaine1. Bien que représentant un type de relations humaines spécifique, la
rencontre sexuelle concerne également les autres relations que l’homme entretient à titre
professionnel ou amical. C’est ce qui constitue l’unité intérieure de l’être humain, et qui
permet à l’homme d’apprécier et d’accepter autrui dans sa vérité d’homme ou de femme. Ces
préalables peuvent dissiper certaines maladresses qui, à la longue, risqueraient d’engendrer
des conflits à l’intérieur du couple.
une forme d’incarnation qui la consomme et la nourrit au fil du temps1. La « chair unique » de
Gn 2,24 apparaît comme la consommation, l’achèvement de l’union du couple. Par
conséquent, la finalité procréatrice, non signalée dans cet épisode, est subordonnée à l’unité
du couple. Celle-ci, par contre, se situe sur l’axe conjugal. Autant dire que pour les
protestants, le mariage vise la formation d’une communauté dont l’unité se renforce dans la
dynamique de la vie sexuelle à but procréatif. L’accent est davantage mis sur la formation de
la communauté conjugale ouverte à la procréation. La tradition catholique considère aussi
l’unité du couple comme contenu de la finalité conjugale de la sexualité. C’est dans ce sens
qu’elle préconise la formation d’une communauté de vie et d’amour ouverte à la procréation,
tout en admettant la possibilité d’une rupture ou d’une dissolution du mariage en cas de non-
consommation2. L’acte conjugal scelle et entretient l’unité de l’engagement verbal du lien
unique et indissoluble du couple. L’union sexuelle, chez les Yombe, est un acte décisif au
maintien du lien conjugal. Lorsqu’il n’est pas possible de la réaliser, à cause d’une incapacité
d’un conjoint, la communauté conclut au non sens d’une telle union. L’impuissance
masculine a toujours été très humiliante pour la famille du garçon. La vivacité de la flamme
conjugale est entretenue par la qualité de l’union charnelle, de sorte qu’on observe des cas
d’infidélité, aussi bien du côté de la femme que de celui de l’homme, lorsque les rapports
sexuels perdent de leur performance. Le statut d’époux et d’épouse qu’ils acquièrent à la
conclusion de l’alliance matrimoniale, ne se conserve qu’en demeurant fidèles l’un à l’autre
dans l’union charnelle. C’est dans l’exercice de cette relation qu’ils actualisent la dimension
conjugale de leur être et se promeuvent l’un et l’autre vers un accomplissement qu’ils
n’atteignent que l’un grâce à l’autre3. Il n’y a donc pas d’unité du couple sans une sexualité
bien assumées par les deux conjoints, dans la fidélité et l’amour réciproque.
Comme on le voit, la sexualité est le signe et le lieu de la relation qui unit l’homme et
la femme. Elle n’est pas qu’un symbole évocateur d’un objet de pensée. La sexualité, dans la
vie conjugale, est essentiellement un signe attestatif. Elle garantit l’existence du lien conjugal.
Tout en symbolisant sous une forme particulièrement expressive les sentiments intimes des
deux conjoints, l’union des sexes atteste et garantit l’existence de l’amour qui unit
invisiblement entre eux les sujets qui l’exercent4. Elle est une des manifestations les plus
concrètes de l’incomplétude dans laquelle l’individu peut se trouver, et appelle l’union de
deux êtres complémentaires. Elle révèle le besoin de l’individu « de rencontrer l’autre qui est
1
Cf. M. JOHNER, La vocation chrétienne de la sexualité, dans P. WELLS (sous la dir. de), Bible et sexualité.
L’un et l’autre : la sexualité à la lumière de la Bible, Aix-en-Provence, Kerygma, 2005, p. 100 ; cf. X.
LACROIX, Le mariage tout simplement, Paris, L’Atelier, 1994, p. 106.
2
Cf. Code de droit canonique, Paris, Centurion-Cerf-Tardy, 1984, C. 1142 : « Le mariage non consommé entre
baptisés ou entre une partie baptisée et une partie non baptisée peut être dissous par le Pontife Romain pour une
juste cause, à la demande des deux parties ou d’une seule, même contre le gré de l’autre » ; cf. E. CAPARROS,
M. THÉRIAULT, J. THORN (sous la dir.), Code de droit canonique bilingue et annoté, 2e édition révisée et
mise à jour, Montréal, Wilson et Lafleur, 1999, p. 825 : le canon 1142 reprend le contenu du canon 1119 du
CIC/17, en supprimant la dissolution de plein droit par la profession religieuse solennelle. La juste cause est
nécessaire pour la validité de l’acte de dissolution parce que le pape exerce un pouvoir vicaire, dont l’exercice
est soumis à cette condition de par sa propre nature.
3
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 30.
4
Cf. G. de BROGLIE (S.J.), Qu’est-ce que l’amour conjugal, Paris, Téqui, 1973, p. 169.
371
inscrit en lui, besoin de s’unir à l’autre pour pouvoir devenir lui-même, pour être révélé à lui-
même »1.
Par rapport à ce besoin d’union, l’essence du sexe consiste dans le fait d’être le
contact limite où l’homme cesse de commenter sa distance par rapport à lui-même comme par
rapport à autrui. Dans ce sens, la sexualité signifie et symbolise l’unité intérieure de l’être
humain et sa vocation d’union avec autrui. L’unité dans l’amour se réalise lorsque les
conjoints acceptent d’être présents tels qu’ils sont avec toutes leurs différences, et aussi
lorsqu’ils restent ouverts au désir d’une communion sans cesse grandissante entre eux. Cette
différence intrinsèque que révèle la sexualité est porteuse d’un dynamisme qui tend à réduire
la distance entre les conjoints, au point d’aboutir à une unification du couple. Pour M. Ngolu
Tsasa, le dynamisme sexuel conduit à la recherche d’un épanouissement psychologique qui
est apporté dans une relation. L’incomplétude existentielle de l’homme trouve sa satisfaction
dans la rencontre avec autrui. Il écrit à ce sujet : « La sexualité est, à ce qu’il nous semble, un
dynamisme portant l’homme vers la femme, et celle-ci vers l’homme en vue de se compléter
mutuellement, car l’homme et la femme sont chacun incomplets en eux-mêmes, d’où leur
besoin et leur désir réciproque l’un de l’autre »2. En conséquence, le dynamisme sexuel se
perçoit comme une activité de relation où l’existence du partenaire se trouve implicitement
constitutive de l’activité elle-même, et incarne ainsi l’unité du couple et l’unité intérieure de
l’être humain. A sa base se trouve l’amour créateur de Dieu que le couple humain est appelé
à signifier dans tous les moments de son existence3.
1
M. JOHNER, La vocation chrétienne de la sexualité, p. 100.
2
M’VUMBI NGOLU TSASA, Esquisse d’une éthique sexuelle, p. 169.
3
Cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité dans la Bible, p. 127.
4
Cf. M. JOHNER, La vocation chrétienne de la sexualité, p. 102.
372
présence permanente de l’un face à l’autre, l’épouse étant toujours Kimbusa Mvindi (celle qui
talonne l’homme) ou Kibwatana (celle qui emboîte le pas) de l’homme, chez les Yombe.
Pourtant, Paul VI souligne que l’amour est le ciment qui donne sa solidité à la
communauté de vie que forment les époux. Il est l’élan qui l’entraîne vers une plénitude
toujours plus parfaite. « Tout l’être, écrit-il, y participe, dans les profondeurs de son mystère
personnel, de ses composantes affectives, sensibles, charnelles aussi bien que spirituelles,
jusqu’à constituer toujours mieux cette image de Dieu que le couple a mission d’incarner au
fil des jours, en la tissant de ses joies comme de ses épreuves »2. Par conséquent, il est de
l’intérêt de la communauté conjugale d’entretenir et de nourrir l’amour conjugal dans toutes
ses dimensions, notamment dans les rencontres intimes, puisque c’est dans la communion
physique que s’enracine concrètement l’amour conjugal. Il s’en nourrit en même temps qu’il
l’humanise en la référant à Dieu, comme à sa source principale. Comment peut-on à la fois
maintenir la spontanéité de l’amour et le nourrir par l’union charnelle, si aucune précaution
efficace n’est prise ?
Pour Paul VI, l’amour conjugal révèle sa vraie nature et sa vraie noblesse quand on le
considère dans sa source suprême, Dieu, qui est Amour. C’est par le moyen de la donation
personnelle réciproque, propre et exclusive aux époux, que ceux-ci tendent à la communion
de leurs êtres en vue d’un mutuel perfectionnement personnel, pour collaborer avec Dieu à la
génération et à l’éducation de nouvelles vies. Cet amour est pleinement humain. Il est, à la
fois, sensible et spirituel. Il est un acte de volonté libre, destiné à se maintenir et à grandir à
travers les joies et les douleurs de la vie quotidienne, de sorte que les époux deviennent un
seul cœur et une seule âme, et atteignent leur perfection humaine3.
Nous l’avons souligné précédemment, les époux yombe, tout comme les autres
Africains, se marient certes pour procréer, mais ils n’ont pas les relations intimes uniquement
pour procréer. C’est aussi pour raviver leur amour et chercher leur plein épanouissement à
1
Cf. A. ALSTEENS, Dialogue et sexualité, p. 284.
2
PAUL VI, Sexualité, mariage, amour. Texte intégral du discours du Pape aux équipes Notre Dame, S.L., 1970,
p. 11.
3
Cf. PAUL VI, Lettre encyclique Humanae Vitae, n° 8-9.
373
travers ces échanges charnels. Car, comme le souligne A. Alsteens, « une sexualité
pleinement humaine doit être, tout au long de la croissance et dans les situations diverses de
l’âge adulte, l’outil même par la médiation duquel, de près ou de loin, s’instaure et
s’approfondit le dialogue de l’homme avec autrui et avec lui-même »1. Lorsque ce dialogue
tarit ou se transforme en monologue, il éveille l’idée d’un certain blocage, au moins chez l’un
des partenaires. Ceci remet en question toutes les dimensions de la vie conjugale par rapport à
la conception de l’amour. Le maintien du dialogue exige des conditions où l’amour se déploie
dans la spontanéité, c’est-à-dire sans qu’on fasse intervenir des calculs ou d’autres exercices
susceptibles d’engendrer le stress chez les conjoints. Le véritable amour se déploie dans la
liberté et la spontanéité, deux préalables qui font défaut dans les méthodes de limitation des
naissances préconisées par l’Église. Se pose alors le problème d’opportunité et de moralité
des méthodes contraceptives, dans la mesure où elles peuvent favoriser la spontanéité de
l’amour dans l’étreinte conjugale. Cela est d’autant plus vrai que le train de vie
dépersonnalisant que connaît le peuple, au regard des enjeux socio-économiques de l’heure,
crée des bouleversements socioculturels qui suscitent chez les conjoints le besoin d’une vie
humainement plus satisfaisante. Dans ce contexte, comme le préconise M. Séguin, la sexualité
est ressentie comme le lieu où l’homme et la femme pourraient combler leurs besoins
affectifs, autant qu’elle ravive les flammes de l’amour conjugal. Les époux s’y sentent
reconnus et appréciés pour eux-mêmes2. Pour éviter que la sexualité vécue sous ces
aspirations ne donne lieu à une grossesse surprise et à des naissances non désirées,
l’opportunité des contraceptifs rejoint une pratique yombe d’espacement des naissances. Cette
opportunité se fonde sur l’ouverture laissée par les conclusions du concile Vatican II au sujet
de la paternité responsable. Les situations vécues par notre société, tant sur le plan social
qu’économique et politique, sont propices à une remise en question de ce recours aux
méthodes naturelles, autant qu’elles appellent d’autres palliatifs pour l’émergence de l’amour
conjugal.
1
A. ALSTEENS, Dialogue et sexualité, p. 291.
2
Cf. M. SÉGUIN, La contraception et l’Église. Bilan et perspective, Paris, Paulines et Médiaspaul, 1994, p. 17.
3
Gaudium et Spes, n° 51, 3 : Le concile affirme que c’est Dieu qui a confié aux hommes le noble ministère de la
vie, et que l’homme doit ainsi s’en acquitter d’une manière digne de lui. La sexualité propre à l’homme, comme
le pouvoir humain d’engendrer, l’emporte sur ce qui existe aux degrés inférieurs de la vie. Par conséquent, les
actes spécifiques de la vie conjugale, accomplis selon l’authentique dignité humaine doivent être entourés eux-
mêmes d’un grand respect. Le concile précise la nature de ce respect dû aux actes spécifiques de la vie, dans le
rapport entre l’amour conjugal et la transmission responsable de la vie : « la moralité du comportement ne
dépend ( …) pas de la seule sincérité de l’intention et de la seule appréciation des motifs ; mais elle doit être
déterminée selon des critères objectifs, tirés de la nature même de la personne et de ses actes, critères qui
respectent, dans un contexte d’amour véritable, la signification totale d’une donation réciproque et d’une
procréation à la mesure de l’homme ». Signalons, à ce sujet, que c’est sur intervention expresse de Paul VI que le
concile a laissé ouverte la question de la détermination des moyens à mettre en œuvre pour la régulation des
naissances. Le pape a fait des moyens de régulation des naissances une « question réservée » à lui (Cf. note 14 de
G. S., n° 51, § 3). Le concile l’exprime en ces termes : « En ce qui concerne la régulation des naissances, il n’est
pas permis aux enfants de l’Église, fidèles à ces principes, d’emprunter des voies que le Magistère, dans
l’explication de la loi divine, désapprouve ». Cela signifie que le concile n’a pas proposé immédiatement de
solutions concrètes au problème de la natalité, dans la perspective de recherches plus approfondies. Il s’agissait
donc de toutes ces questions Ŕ les problèmes de la famille et de la natalité, en l’occurrence Ŕ qui supposaient
374
d’autres recherches plus approfondies, et qui ont été confiées à une Commission. Le pape allait se prononcer à
l’issue du travail de cette Commission.
1
On retrouvera dans l’introduction du chapitre 4 de la deuxième partie de notre travail les éléments fourni par A.
Wenger sur le déroulement de la quatrième session du concile Vatican II ; cf. A. WENGER, Vatican II.
Chronique de la quatrième session, Paris, Le Centurion, 1966, p. 175 et s.
2
Cf. G. MATHON, Le mariage des chrétiens. 2. Du concile de Trente à nos jours, Paris, Desclée, 1995, p. 232.
3
Cf. G. MATHON, Le mariage des chrétiens. 2. Du concile de Trente à nos jours, p. 232.
4
Cf. PIE XI, Lettre encyclique « Casti Connubii », p. 25. Le pape déclare : « Aucune raison assurément, si grave
soit-elle, ne peut faire que ce qui est intrinsèquement contre nature devienne conforme à la nature et honnête.
Puisque l’acte du mariage est, par sa nature même, destiné à la génération des enfants, ceux qui, en
l’accomplissant, s’appliquent délibérément à lui enlever sa force et son efficacité, agissent contre la nature ; ils
font une chose honteuse et intrinsèquement déshonnête ».
375
en œuvre d’un artifice pour éviter une procréation inopportune ? C’est toute la question de
l’amour et de la responsabilité parentale qui se pose dans ce débat par rapport aux desseins
salvifiques de Dieu.
Si cette possibilité est entrevue comme une expression de l’amour réciproque des
époux, le manque de maîtrise des méthodes naturelles et les impératifs des conditions
sociopolitiques et économiques inappropriées de certaines sociétés ne peuvent-ils pas avaliser
la licéité d’un recours aux moyens contraceptifs ? Car, au bout du compte, il revient à l’être
humain de mettre en œuvre sa raison pour assumer sa responsabilité sur le monde créé, par
obéissance au Créateur. La préoccupation qui se dégage des conclusions du Magistère, à la
suite de Pie XI, comporte davantage de condamnation qu’une démarche pastorale
d’émancipation de la vie conjugale. Pourtant l’enseignement de l’Église se fonde sur le
message de Jésus, dont la position se démarque sensiblement du légalisme pharisaïque.
1
Cf. H. WATTIAUX, Amour humain et fécondité. La morale entre tradition et renouveau, dans RTL, 39 (2008)
n° 3, p. 359.
2
Cf. PIE XI, Lettre encyclique « Casti connubii », p. 26 : Pie XI conclut sa déclaration à caractère contraignant
en affirmant : « L’Église catholique, investie par Dieu même de la mission d’enseigner et de défendre l’intégrité
et l’honnêteté des mœurs, l’Église catholique, debout au milieu de ces ruines morales, afin de garder la chasteté
du lien nuptial de Dieu, élève bien haut la voix par notre bouche, et elle promulgue de nouveau : que tout usage
du mariage, quel qu’il soit, dans l’exercice duquel l’acte est privé, par l’artifice des hommes, de sa puissance
naturelle de procréer la vie, offense la loi de Dieu et la loi naturelle, et que ceux qui auront commis quelque
chose de pareil se sont souillés d’une faute grave ».
376
C’est pour vivre une sexualité épanouie que le Yombe a besoin de se libérer du poids
de sa tradition séculaire, sans tomber dans le piège d’une autre tradition qui ne l’aiderait pas à
maîtriser le rythme de sa procréation. Il importe qu’il saisisse le sens et la portée de l’amour
conjugal dans l’exercice de son activité sexuelle, pour ne pas retomber dans la conception
primitive de la sexualité animale. Celle-ci se réduit à la finalité procréative. L’amour conjugal
constitue un stade supérieur et spécifique de la sexualité humaine. Celle-ci s’est construite
progressivement à partir de l’effort et de la prise de conscience des hommes. Car, comme le
souligne A. Alsteens, « le lien de l’amour à la sexualité n’a pas toujours été au premier plan.
Dans les sociétés primitives, diverses préoccupations ont considérablement marqué les
rapports entre l’homme et la femme : le souci de voir la race se perpétuer et de réaliser des
mariages en dehors du groupe ethnique étroit avait pour effet de souligner l’aspect de la
procréation dans la relation homme-femme et de lier la conclusion des alliances au bien-être
du groupe entier »2. Cette conception ne justifie le mariage que par sa seule mission
procréatrice, et ne prend pas en compte l’importance du dialogue conjugal avec ses valeurs de
promotion réciproque et de liberté responsable par le langage de l’amour. Des études menées
dans les sociétés où se pratique la contraception montrent que celle-ci joue un rôle très
important dans la libération des femmes, au même titre que l’accès au travail (84%) et le droit
de vote des femmes (82%), et permet d’éviter le stress d’une grossesse « surprise »3.
1
Cf. P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 127.
2
A. ALSTEENS, Dialogue et sexualité, p. 312.
3
Cf. LA MUTUALITÉ SOCIALISTE, Les femmes et la contraception, p. 3.
4
P. DEBERGÉ, L’amour et la sexualité, p. 115-116.
377
Nous l’avons déjà souligné, pour les Yombe, la contraception est une norme sociale
qui vise à garantir le bien-être et la santé de l’enfant et de la mère. De plus, elle permet aux
conjoints de raffermir l’amour conjugal à travers une sexualité vécue dans la liberté et la
spontanéité. Quant à la moralité des moyens mis en œuvre pour assurer l’espacement des
naissances, le bien-être de la personne humaine et l’amélioration de la vie de la collectivité
devront davantage être pris en compte, plutôt qu’une observance rigoureuse et pharisaïque de
la loi. De toutes les façons, si pour l’Église, toutes les méthodes modernes de régulation des
naissances ne favorisent pas le bien et la dignité de la personne, du fait qu’elles dissocient
l’acte conjugal de sa finalité procréatrice par l’artifice des hommes, le respect de l’autre
auquel doit aboutir une méthode moralement acceptable devra tenir compte du bien de
l’enfant et de la mère consacré par les pratiques yombe de la contraception. L’inefficacité des
méthodes naturelles et les difficultés qu’elles impliquent pour leur maîtrise peuvent aussi
biaiser la qualité de la relation des époux et leur rapport dans l’ensemble de la collectivité. Par
conséquent, comme le souligne R. Mika, « il est souhaitable que donner la vie soit plus ou
moins un engagement conscient, plus ou moins réfléchi et responsable, en accord avec les
exigences de générosité, de disponibilité et d’amour que suppose la prise en charge de
l’enfant »3. La réussite d’une telle mission exige un encadrement et un accompagnement de la
communauté, tout comme la famille traditionnelle aidait les conjoints à veiller au respect des
normes d’espacement des naissances, sans affaiblir la vitalité de l’amour conjugal. Dans le
contexte de l’évangélisation en profondeur, la communauté ecclésiale peut relayer la famille
traditionnelle en se faisant guider par la lumière de l’Évangile du Christ. Car il est plus
réaliste que ceux qui vivent directement la réalité de la procréation dans ses rapports avec
1
P.-E. CHARBONNEAU, Morale conjugale, p. 257.
2
A. ALSTEENS, Dialogue et sexualité, p. 334-335.
3
Cf. R. MIKA MFITZSCHE, Enjeux éthiques de la régulation des naissances en Afrique, p. 25.
378
l’amour conjugal s’engagent personnellement dans les débats et les réflexions sur les
méthodes les plus appropriées pour la régulation des naissances. L’Église devra prendre en
compte le point de vue de la base dans ses positions officielles. L’option d’une pastorale de
proximité par les communautés ecclésiales vivantes est une opportunité que l’épiscopat
africain doit saisir pour l’évangélisation en profondeur des Africains. C’est aussi un apport
considérable pour l’ensemble de l’Église.
379
Introduction
L’Église elle-même est appelée à se modeler sur la famille, étant donné que dans la
culture et la tradition africaine, le rôle de la famille est universellement considéré comme
fondamental. C’est ainsi que le Synode de 1994 a appliqué l’inculturation « en prenant, pour
l’évangélisation de l’Afrique, l’idée-force de l’Église Famille de Dieu. Les Pères y ont vu une
expression particulièrement appropriée de la nature de l’Église pour l’Afrique »2, étant donné
que l’image de la famille met l’accent sur l’attention à l’autre, la solidarité, la chaleur des
relations, l’accueil, le dialogue et la confiance.
*L’expression « Famille de base » est une option que nous prenons pour désigner la communauté ecclésiale de
base ou la communauté ecclésiale vivante. Nous voudrions ainsi mettre en évidence la valeur de la famille dans
l’organisation de la communauté ecclésiale et dans la formation de la personne humaine. C’est aussi pour
rejoindre l’option de l’épiscopat de l’Afrique qui considère l’Église comme une famille. Nous y reviendrons plus
loin.
1
C.E.Z. Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 32-33.
2
JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique post-synodale « Ecclesia in Africa » sur l’Église en Afrique et sa
mission évangélisatrice vers l’an 2000, Kinshasa, Médiaspaul, 1995, n° 63.
380
Cette question peut être mieux débattue et approfondie dans un cadre familial et
ecclésial restreint, au niveau des Églises locales, pour ensuite en proposer les résultats au
niveau de l’Église universelle. C’est à cette condition que l’image de la famille africaine peut
constituer non seulement un point d’ancrage de la pastorale et de l’ecclésiologie de l’Église
d’Afrique, mais aussi un apport substantiel à la pastorale matrimoniale et familiale de l’Église
universelle. Car, comme le souligne M. Legrain, « seule, une démarche inductive, ascendante,
partant des réalités existentielles, et non pas de principes abstraits se prétendant universels,
permettra d’aborder par d’autres biais le mariage des catholiques relevant de diverses
cultures »1. C’est cette démarche qui met en relief le rôle des communautés de base dans la
dynamique de la pastorale au niveau de l’Église locale, diocésaine ou provinciale.
1
M. LEGRAIN, Le mariage des catholiques selon la diversité des cultures en Occident et en Afrique, Paris,
L’Harmattan, 2010, p. 45.
2
Cf. JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique post-synodale « Ecclesia in Africa », n° 89 ; cf. L. BRUNET, Les
communautés ecclésiales de base. L’exemple de Bangui en Centrafrique, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 49-50.
3
Cf. J. NTEDIKA KONDE (Éditeur), Le Synode africain (1994). Un appel à la conversion et à l’espérance,
Kinshasa, F.C.K., 1995, p. 144.
381
Bien que la création des petites communautés chrétiennes en Afrique ne soit pas très
ancienne, leurs racines remontent à un très lointain passé. C’est ce qui se retrouve dans la
prédication de Jésus lui-même et dans la vie des premières communautés chrétiennes. En
effet, « dès le début de sa prédication, Jésus s’est entouré d’un groupe de disciples (Mt 4,18-
22 ; Jn 1,35-42) Ŕ comme c’était d’ailleurs la coutume parmi les rabbins de l’époque Ŕ mais
auxquels il a proposé un idéal communautaire et avec lesquels il a vécu un partage qui allait
bien au-delà d’un simple enseignement (…). De même, la vie quotidienne Ŕ sans doute
idéalisée par Luc Ŕ des premières communautés postpascales représente une référence
essentielle pour ces nouvelles communautés contemporaines, après avoir inspiré les projets de
vie religieuse depuis les débuts de l’Église (Ac 2,42-47 ; 4,32-35) »1.
En effet, en décembre 1961, l’épiscopat congolais a opté pour une pastorale qui se
démarque de la pastorale d’institution de l’Église traditionnelle. Il choisit de s’orienter vers
une pastorale en état de mission qui renonce au poids des institutions. Après avoir constaté
que la mission de l’Église consistait d’abord à mettre à la disposition de tous les hommes les
fruits de la rédemption en vue de la communion d’amour avec le Dieu Trinitaire, selon le
dessein de Dieu, les évêques du Congo avaient conclu que ce dessein ne pouvait aboutir que si
cette communion de tous en Dieu trouvait un début de réalisation dans des communautés
humaines, dans le partage d’une même foi, l’échange réciproque d’amour fraternel et la
participation aux mêmes sacrements2. C’est donc au lendemain de l’indépendance que
l’Assemblée plénière des évêques du Congo avait publié sa déclaration sur l’Église à l’aube
de l’indépendance et les Orientations pastorales dans lesquelles elle avait pris l’option de
réorienter la pastorale vers la création des communautés chrétiennes vivantes. « Dans cette
optique, la formation des laïcs et la création des communautés chrétiennes vivantes sont des
objectifs prioritaires »3. Ces petites communautés, conçues à l’image de celles des Actes des
Apôtres, devaient être créées en milieu urbain comme en milieu rural. Le souci de l’épiscopat
congolais de l’époque était de dépasser le stade de l’Église-institution, dans la perspective de
favoriser l’enracinement plus profond de l’évangile dans des communautés plus vivantes au
niveau de la base.
1
B. UGEUX, Théologies et méthodes missionnaires actuelles : les petites communautés chrétiennes (ou
communautés de base), dans Quelle Église pour l’Afrique du troisième millénaire ? Contribution au Synode
spécial des évêques pour l’Afrique. Actes de la Dix-huitième Semaine Théologique de Kinshasa du 21 au 27
avril 1991, Kinshasa, F.C.K, 1991, p. 93 : Les petites communautés chrétiennes dont parle B. Ugeux sont celles
qui sont formées de laïcs, créées en général sur base d’affinités géographiques ou sociales, et prenant en charge
leurs besoins ecclésiaux dans le domaine de l’écoute de la Parole de Dieu, des « missionnaires » laïcs, de la
catéchèse, des œuvres de charité et, assumant parfois des engagements pour la justice et le développement.
2
Cf. C.E.C. L’Église à l’aube de l’indépendance. Actes de la VIe Assemblée plénière de l’épiscopat du Congo
(20 novembre-2 décembre 1961), Léopoldville, Éd. du Secrétariat général de l’Épiscopat, 1961, p. 37-38.
3
B. UGEUX, Les petites communautés chrétiennes, une alternative aux paroisses ? L’expérience du Zaïre,
Paris, Cerf, 1998, p. 39-40.
382
Les évêques congolais ont ainsi choisi de créer des communautés de foi, de vie et
d’apostolat calquées sur les groupes existants. Tout au départ, l’option des évêques ne visait
pas la création de communautés ecclésiales de base telles qu’elles se présentent aujourd’hui. Il
était plutôt question de rendre plus vivantes les communautés existantes. Ces communautés
chrétiennes vivantes devaient être des communautés de foi, de vie et d’apostolat, à l’instar de
la première communauté chrétienne. C’est de la sorte qu’elles pourraient rayonner dans les
milieux de vie. Cette option répond à un certain nombre de défis auxquels l’Église du Congo
devait faire face au lendemain de l’accession du pays à la souveraineté nationale. L’épiscopat
congolais avait constaté que, jusque-là, l’évangélisation avait été superficielle. L’insuffisance
de cet enracinement évangélique était due au fait que le caractère transcendant de l’Évangile
était opposé à bien des aspects des religions ancestrales. Ensuite l’annonce de l’Évangile
proposait un christianisme trop occidental, et faisait de l’Évangile un code de morale
défensive. Face à ces multiples défis, l’épiscopat congolais a pris l’option d’une
évangélisation en profondeur. Celle-ci consisterait à faire en sorte que le christianisme pénètre
plus intimement les couches de la culture1. Le résultat envisagé par les évêques congolais
dans l’otique de l’évangélisation en profondeur donnait une nouvelle configuration aux
communautés chrétiennes existantes. Celles-ci devront se caractériser par une prise de
conscience et une conviction intime : une prise de conscience de la communauté de foi où
tous les chrétiens se sentent « un seul cœur, une seule âme » ; une prise de conscience du
besoin de prier ensemble, de se réunir pour rendre au Seigneur le culte qui lui est dû ; une
prise de conscience des responsabilités apostoliques. C’est dans ces communautés que la foi
des personnes, leur vie intérieure et leur ferveur apostolique trouvent leur force et sont
portées2.
1
Cf. B. UGEUX, Les petites communautés chrétiennes, p. 41-42.
2
Cf. C.E.C., L’Église à l’aube de l’indépendance, p. 163.
3
Cf. B. UGEUX, Les petites communautés chrétiennes, p. 66.
4
Cf. C.E.C., L’Église à l’aube de l’indépendance, p. 187.
383
lieu où le Royaume de Dieu est accueilli, reçu comme un don de Dieu, un don immérité. C’est
là que surgit un nouvel esprit, une nouvelle dynamique de vie et une nouvelle communauté de
vie. Dans cette communauté, les liens anciens, à savoir ceux de la famille, du clan, de la
nation, perdent de leur importance au profit de la nouvelle famille des frères et des sœurs de
Jésus, c’est-à-dire de ceux qui à la suite de Jésus accueillent le Royaume de Dieu et mettent sa
parole en pratique1. Il ne s’agit donc pas d’une juxtaposition de deux structures ou de deux
systèmes de parenté, mais d’une assomption de nos communautés africaines locales par la
culture évangélique fondée sur la fraternité universelle en Jésus-Christ. Tout en se modelant
sur la famille africaine traditionnelle, la communauté ecclésiale dépasse celle-ci en la référant
à la fraternité initiée par le Christ.
Cette nouveauté apportée par le Christ peut davantage être mieux perçue aujourd’hui,
dans la mesure où émerge davantage la famille nucléaire de type occidental, alors que le
modèle traditionnel de la famille négro-africaine est de plus en plus remis en question par
l’évolution socioculturelle et politique récente. C’est notamment le cas de l’ancienne
procédure de l’engagement matrimonial qui accordait plus d’importance à la famille qu’à
1
Cf. C. FOCANT, La famille de Jésus à saint Paul, Bruxelles, Connaître la Bible, 1989, p. 12.
2
B. UGEUX, Les petites communautés chrétiennes, p. 246.
3
Cf. J. GOODY, L’évolution de la famille et du mariage en Europe, Paris, Armand Colin, 1985, p. 96-97.
4
Cf. C. FOCANT, La famille de Jésus à saint Paul, p. 12.
384
La famille traditionnelle africaine peut être, malgré tout, un modèle des communautés
chrétiennes, dans la mesure où elle promeut les valeurs de fraternité, de connaissance
mutuelle, d’égalité, d’entraide, d’hospitalité, d’écoute, de solidarité. Ces facteurs rejoignent
l’idéal fraternel prôné par le Christ comme caractéristique de la communauté de ses disciples.
De plus, le caractère englobant de la famille africaine en fait une structure dans laquelle les
dimensions économiques, juridico-politiques et idéologiques sont unifiées. Les Pères
synodaux y sont revenus avec insistance en fustigeant tout ethnocentrisme et tout
particularisme excessif, et en prônant plutôt la réconciliation et une vraie communion entre les
différentes ethnies3. En dépit de toutes les mutations que connaît la famille négro-africaine,
celle-ci reste un élément de base de l’identification de l’Africain. Ses origines familiales
marquent tous ses projets.
1
Cf. B. UGEUX, Les petites communautés chrétiennes, p. 175.
2
Cf. JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique post-synodale « Ecclesia in Africa », n° 85, §1.
3
Cf. JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique post-synodale « Ecclesia in Africa », n° 63.
4
B. UGEUX, Les petites communautés chrétiennes, p. 181.
385
Le double concept d’« Église-famille » est apparu dans les conclusions des travaux et du
message final du Synode de 1994 comme la vision ecclésiologique, modèle d’Église à
promouvoir en Afrique, à l’approche du troisième millénaire. Il s’inscrit dans le contexte de
l’enracinement de l’Évangile en Afrique. C’est ce qui se lit dans le message de Jean-Paul II
lorsqu’il dit : « Non seulement le Synode a parlé de l’inculturation, mais il l’a appliquée en
prenant pour l’évangélisation de l’Afrique, l’idée-force de l’Église-famille de Dieu »2. Pour
les Pères synodaux, une image particulièrement frappante et significative de ce qu’est
l’évangélisation est de la considérer comme l’édification de la famille de Dieu sur terre.
L’image de la famille a des racines profondes dans la culture africaine. Elle exprime aussi les
profondes valeurs chrétiennes et africaines de communion, de fraternité, de solidarité et de
paix. « En effet, dans une vraie famille africaine, les joies, les difficultés et les épreuves sont
partagées dans un dialogue confiant. Puisque l’ensemble de l’humanité est, d’une certaine
manière, la famille de Dieu, cette image élargit également l’évangélisation à ses dimensions
universelles : accueillir tous les peuples et chaque personne au sein de cette grande famille,
comme un membre conscient ou mû par l’Esprit »3. L’ecclésiologie africaine s’articule ainsi
sous le vocable de la famille, et oriente la pastorale en intégrant les valeurs de la famille
traditionnelle africaine en vue de l’évangélisation en profondeur.
Pour Buetubela, l’Église-famille de Dieu est une Église universelle ou particulière qui met
l’accent sur l’attention à la personne humaine, à la solidarité, à l’accueil, au dialogue et à la
confiance4. L’émergence de la perception significative d’une ecclésiologie basée sur le
concept d’Église-famille en Afrique peut se situer autour des années 1980, même si
l’évocation de cette réalité d’Église comme famille est bien antérieure à cette période. On
pensera notamment à l’application du concept « Jamaa » signifiant « famille » dans les écrits
de Placide Tempels des années 1962, à l’Église. Il désignait ainsi une corporation ou une
association de gens mariés qui mettaient l’idéal chrétien nettement au-dessus de l’idéal
1
Cf. C.E.Z., L’Église au service de la Nation zaïroise. Actes de la XIe Assemblée Plénière de l’Épiscopat du
Zaïre (28/2 au 5/3/1972), Bruxelles, Max Arnold, 1972, p. 59 ; B. UGEUX, Les petites communautés
chrétiennes, p. 15 : Note 1 : l’épiscopat congolais a remplacé officiellement l’expression « Communauté
ecclésiale de base » par « Communauté ecclésiale vivante » pour éviter de confondre les communautés africaines
avec celles d’autres continents et à cause de ses connotations idéologiques. Cependant, sur le plan pratique, on
emploie indifféremment les deux expressions pour exprimer la réalité que désignent les communautés restreintes
dans lesquelles s’organise une pastorale de proximité. Dans notre réflexion, nous optons pour l’expression
« Communauté ecclésiale de base (CEB) ». Nous pourrions également employer l’expression officielle de
« communauté ecclésiale vivante ». Dans le diocèse de Boma qui couvre le territoire du Mayombe, la CEB est
désignée par Kimvuka, en Kikongo, et par Khanda-Tsisi (famille de base), en Kiyombe.
2
JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique post-synodale « Ecclesia in Africa », n° 63.
3
J. NTEDIKA KONDE (Éditeur), Le Synode africain (1994), p. 72.
4
Cf. BUETUBELA BALEMBO NKASI, Adresse de bienvenue, dans Église-Famille ; Église-fraternité.
Perspectives post-synodales. Actes de la XXe Semaine Théologique de Kinshasa, du 26 novembre au 2 décembre
1995, Kinshasa, F.C.K., 1997, p. 7.
386
Au diocèse de Boma, les travaux de l’abbé Raymond Mbizi de l’année 1971, alors vicaire
général, annonçait déjà l’option des communautés ecclésiales de base comme zikhanda tsisi,
c’est-à-dire des « familles de base », insinuant ainsi que l’Église est une grande famille à la
base de laquelle se trouvent de petites entités qui sont comme des clans, des familles
restreintes. En prenant conscience de la réalité « Église » à travers la conception de l’Église-
famille, les Africains ont voulu mettre en relief les valeurs qu’implique l’esprit de la grande
famille africaine. Parmi ces valeurs, on peut citer la solidarité et la communion fraternelle.
Pour Mukuna Mutanda, « on peut, à bon droit, qualifier cette intuition d’africaine (…). Les
Africains pourraient mieux vivre le Mystère de l’Église comme communion et en faire
facilement l’expérience concrète, si on soulignait davantage l’idée de la famille telle qu’elle
est conçue en Afrique, surtout en ce qui concerne les valeurs de l’unité familiale et de la
solidarité »2. Les Africains considèrent que le concept de « Peuple » est anonyme, tandis que
celui de « famille » évoque pour chacun des relations originaires interpersonnelles très
étendues de reconnaissance, d’intimité, de solidarité et d’unité.
L’idée de famille marque profondément l’Africain, bien plus que celle de peuple.
L’Africain se sentira davantage concerné par l’ecclésiologie prônée par Vatican II, si celle-ci
est empreinte du cachet de la famille. C’est ce qu’a voulu signifier le cardinal F. Etsou
lorsqu’il disait à la XXe Semaine Théologique de Kinshasa : « Tout en se situant dans le
prolongement de l’ecclésiologie de communion de Vatican II, l’Église-famille entend pousser
plus loin les liens qui unissent ses membres et donner à la communion ecclésiale un visage
plus concret et plus proche encore de l’âme africaine. En prônant une Église-famille, les
évêques africains veulent réveiller dans les cœurs des fidèles le profond sentiment
d’appartenance familiale et de fraternité que chaque Africain ressent quand il est appelé ‘mon
frère’ ou ‘ma sœur’ »3.
Comme souligné plus haut, le concept de « famille » est englobant. Il signifie des liens de
fraternité étendus, sans amoindrir le sentiment d’appartenance à la même famille. C’est un
concept qui s’applique au-delà des liens de consanguinité parentale, et englobe toute la
famille élargie. Il peut même s’appliquer à tous ceux à qui l’on veut témoigner de l’amitié ou
de la sympathie. L’ecclésiologie de l’Église-famille est donc appelée à « raviver dans le cœur
des fidèles les réflexes d’appartenance à une même famille, au-delà des différences socio-
économiques ou géopolitiques, de façon à être réellement solidaires dans la mission
1
Pl. TEMPELS (O.F.M.), Notre rencontre, Léopoldville, Centre d’Études pastorales, 1962, p. 26.
2
MUKUNA MUTANDA, Discours d’ouverture, dans Église-Famille ; Église-fraternité. Perspectives post-
synodales. Actes de la XXe Semaine Théologique de Kinshasa, du 26 novembre au 2 décembre 1995, Kinshasa,
F.C.K., 1997, p. 11.
3
F. ETSOU (Cardinal), Conférence inaugurale, dans Église-Famille ; Église-fraternité. Perspectives post-
synodales. Actes de la XXe Semaine Théologique de Kinshasa, du 26 novembre au 2 décembre 1995, Kinshasa,
F.C.K., 1997, p. 17.
387
évangélisatrice et dans le combat pour la promotion de l’homme en Afrique »1. A cet égard,
tous ceux qui vivent dans un même village ou dans un même quartier, quelles que soient leurs
origines tribales ou ethniques, se considèrent comme frères et sœurs. Il leur arrive de se mettre
ensemble pour défendre la même cause devant les habitants d’un autre village ou d’un autre
quartier. De plus, l’évocation d’une famille étendue implique l’existence des familles moins
étendues, dont l’ensemble constitue la grande famille de Dieu.
Dans la fraternité universelle initiée par Jésus, il est aussi question d’une parentèle dont
les membres se reconnaissent par l’écoute et la mise en pratique de la Parole de Dieu et
l’obéissance à la volonté du Père. En cela, on peut dire que ceux qui écoutent la Parole de
Jésus et font la volonté de son Père, sont les frères et les sœurs de Jésus. Dans leurs veines
circulent le même sang, en raison du partage du même corps et du même sang de Jésus (Jn
6,53-57). Cela signifie que, même dans le contexte d’un dépassement des limites lignagères
ou claniques, l’image d’une famille dans laquelle circule le même sang entre les membres de
la parentèle garde tout sens. Par contre, l’expression est enrichie par son extension à un stade
qui dépasse les limites claniques. Dans une communauté, les membres ne sont pas
nécessairement unis par le même sang, alors que dans la famille, il est attesté que c’est le
même sang qui circule entre les membres, et donc entre les disciples de Jésus-Christ en ce qui
concerne l’Église. Or, pour les anthropologues, le « sang » est un concept qui donne un sens
social à une composante vitale, concrète des individus concrets appartenant à cette
composante sociale. C’est un élément de leur corps qui simultanément les rattache
directement à leurs ancêtres dont il est un don et à tous ceux qui ont reçu ce don en partage 2.
Dans un sens anthropologique et spirituel, il est plus logique de parler d’une famille lorsqu’il
est question de l’ensemble de disciples du Christ, dans la mesure où, dans leurs veines circule
le même sang du Christ. Le concept de « sang » devient un principe régulateur des relations
interpersonnelles au sein de la famille de Dieu, dont le Christ est Proto-ancêtre, pour les
Africains. C’est l’allégorie de la vigne et du sarment qui met en relief ce lien de sang, à
travers l’image de la sève qui passe du tronc vers les branches pour vivifier toute la plante et
permettre ainsi aux branches de produire des fruits en abondance et de continuer à vivre (cf.
Jn 15,1-5).
1
F. ETSOU (Cardinal), Conférence inaugurale, p. 17.
2
M. GODELIER, Métamorphoses de la parenté, Montrouge, Fayard, 2004, p. 129.
388
le modèle de la grande famille, en même temps qu’elle est la base sans laquelle l’ensemble ne
tiendrait pas.
Il est donc logique de considérer les petites communautés chrétiennes ou les communautés
ecclésiales de base comme des entités ou des sous-groupes de l’Église-famille de Dieu. Par
conséquent, les communautés ecclésiales de base peuvent s’organiser de manière à refléter à
un niveau plus restreint la réalité de l’Église-famille de Dieu. Ces communautés se situent au
cœur de l’Église-famille de Dieu.
L’Église-famille du Synode africain signifie avant tout une Église conçue d’après le
modèle de la grande famille clanique dans laquelle se vit effectivement l’expérience de la
fraternité africaine. Le Synode a appliqué la notion d’Église-famille aux communautés
ecclésiales vivantes. Dans ces communautés, on est formé à vivre l’expérience de la fraternité,
de l’ouverture aux autres clans, ethnies et nations, et l’expérience de la transformation de la
cité2. Les petites communautés chrétiennes constituent un terrain d’application de l’Église-
famille grâce à la proximité de vie et d’action.
1
Cf. J. NTEDIKA KONDE (Éditeur), Le Synode africain (1994), p. 78.
2
Cf. IEAN-PAUL II, Exhortation apostolique post-synodale « Ecclesia in Africa », n° 85 ; cf. J. NTEDIKA
KONDE, L’Église-famille chez les Pères de l’Église, dans Église-Famille ; Église-fraternité. Perspectives post-
synodales. Actes de la XXe Semaine Théologique de Kinshasa, du 26 novembre au 2 décembre 1995, Kinshasa,
F.C.K., 1997, p. 225.
3
Cf. J. NTEDIKA KONDE, L’Église-famille, p. 227.
4
Cf. J. NTEDIKA KONDE, L’Église-famille, p. 233 ; Lumen Gentium, n° 11.
389
Étant donné que toute culture est dynamique et évolue, l’Église, à son tour, est appelée
à évoluer dans sa manière d’évangéliser les peuples. Elle ne s’identifie à aucune culture, mais
elle n’est pas, non plus, indifférente à la culture. Elle assume les cultures et les transfigure, à
condition d’abord que soit annoncé Jésus-Christ. Tel est l’élan insufflé par le concile Vatican
II, et qui porte les chrétiens à réinventer de nouvelles formes de vie ecclésiales afin de mieux
atteindre l’âme de chaque peuple. C’est dans ce contexte que se situe l’émergence des
communautés de base dont la vocation est d’être des lieux où les personnes se connaissent et
se reconnaissent. Ce sont des communautés dans lesquelles la personne humaine se réalise
dans sa singularité en ayant la possibilité de prendre parole, d’être accueillie et d’accueillir les
autres par leurs noms, comme le souligne L. Boff. Celui-ci affirme que les communautés
ecclésiales de base « représentent une nouvelle expérience d’Église, de communauté, de
fraternité, dans la ligne de la plus légitime et antique tradition (…). Théologiquement, elles
signifient une nouvelle expérience ecclésiologique, une renaissance de l’Église et, partant, une
action de l’Esprit en réponse aux urgences de notre temps »2.
Comme on peut le constater, les motivations qui ont conduit à la création des
communautés ecclésiales de base font percevoir des défis auxquels l’Église traditionnelle
devait faire face au regard des mutations et des attentes du monde moderne, et compte tenu
des résultats modestes de la première évangélisation. Les décisions prises d’en haut n’ont pas
apporté les résultats attendus de la base, sans doute parce que celle-ci n’était pas suffisamment
prise en compte, ou n’a pas une part active dans l’accomplissement de la mission de l’Église.
C’est ce qu’a soutenu M. Legrain lorsqu’il disait : « La seule preuve que le message de Jésus
se trouve bien entendu et accueilli en profondeur, c’est qu’il pousse des racines et des
rameaux originaux en tous domaines de la pensée, de l’action et de la célébration. Jésus, en
partageant la condition humaine, invite toute personne de bon vouloir à quêter Dieu, et cela
sans quitter sa propre condition culturelle »3. Des questions se posent sur la manière dont
1
Cf. C.E.C., L’Église à l’aube de l’indépendance, p. 164.
2
L. BOFF, Église en genèse. Les communautés de base réinventent l’Église, Paris, Desclée, 1978, p. 8.
3
M. LEGRAIN, Le mariage des catholiques selon la diversité des cultures en Occident et en Afrique, Paris,
L’Harmattan, 2010, p. 18.
390
Quoi qu’il en soit, l’Église est en devoir de répondre aux exigences de sa mission,
celle de faire connaître Jésus-Christ. Car, comme le souligne D. Barbé, la première qualité du
missionnaire consiste à être « décapé » par le milieu païen. Le missionnaire se défait
forcément d’une part de lui-même, de son contact avec le milieu qu’il évangélise. « La
mission ne consiste pas à transmettre quelque chose, écrit D. Barbé, pas même une doctrine,
même si c’est la doctrine sociale de l’Église, mais à faire connaître quelqu’un : le Seigneur
Jésus Christ »2. C’est ce qu’a préconisé saint Paul lorsqu’il affirmait qu’il n’était pas venu
avec le prestige de la sagesse, qu’il n’avait rien voulu savoir sinon Jésus (1 Co 2,1-2 ; 1,17-
25). A vouloir transmettre une doctrine, surtout lorsque celle-ci est élaborée à partir des
réalités différentes de celles du milieu à évangéliser, il y a un risque de se méprendre dans
l’appréciation desdites cultures, et donc de dénaturer la relation du peuple avec le Christ. Il
importe de favoriser la création d’une relation personnelle entre Jésus-Christ et les
destinataires de sa Bonne Nouvelle. La création de cette relation a comme préalable le
déblayage des obstacles qui peuvent oblitérer la rencontre du Christ avec le peuple. C’est dans
cet esprit que les chrétiens des communautés de base ont voulu débarrasser l’Église de tout ce
qui la défigure, surtout lorsque les moyens mis en œuvre ne contribuent pas à une véritable
formation humaine.
De plus, motivés par leur foi en Jésus-Christ et leur désir de vivre son projet
évangélique en communion avec l’Église locale et l’Église universelle, les chrétiens des
communautés ecclésiales de base adoptent un style participatif et engagé. Ils font une
expérience communautaire dans laquelle ils se sentent partie prenante. Ils sont ainsi
encouragés à apporter leur collaboration à l’engagement de tous. « Les Communautés
ecclésiales de base sont de cette manière, souligne le pape Jean-Paul II, un instrument
d’évangélisation et de première annonce ainsi qu’une source de nouveaux ministères »3.
1
CENCO, Directoire sur la nouvelle évangélisation et la catéchèse dans la perspective de l’Église Famille de
Dieu, Kinshasa, Éd. du Secrétariat Général de l’Épiscopat, 2001, n° 12.
2
D. BARBÉ, Demain, les communautés de base, Paris, Cerf, 1972, p. 100.
3
JEAN-PAUL II, Redemptoris missio, n° 51.
391
Comme on le voit, la communauté ecclésiale de base est une chance pour l’Église,
dans la mesure où elle permet une évangélisation de proximité qui favorise la connaissance
mutuelle, le partage de la Parole de Dieu et son approfondissement en regard des situations
concrètes vécues par la base. Elle met également en œuvre une spiritualité des laïcs. Par
conséquent, elle est l’application concrète de la conception de l’Église Peuple de Dieu
soutenue par Vatican II. Elle implique la prise en compte de la base, dès lors que celle-ci
s’organise pour penser les problèmes qu’elle vit au quotidien et cherche à y apporter une
solution par l’intelligence de la Parole de Dieu.
1
Cf. B. UGEUX, Les petites communautés chrétiennes, p. 37.
2
Cf. J. MALULA (Cardinal), Synode diocésain (1986-1988). Options et directives. Une Église plus engagée
dans la foi, plus apostolique et plus missionnaire, Kinshasa, 1988, p. 7-8 ; cf. B. UGEUX, Théologies et
méthodes missionnaires actuelles, p. 97.
392
Certes, l’expérience de Kinshasa reste un modèle précieux pour tous les diocèses du
Congo, et même de l’Afrique. Cependant Kinshasa a une expérience urbaine des
communautés ecclésiales de base. Le diocèse de Boma, tel que nous l’avons décrit dans la
première partie de notre travail, est urbano-rural. C’est la majeure partie du diocèse qui est
rurale, et qui demande une approche particulière. C’est ce qui fait que nos communautés
s’identifient pratiquement aux villages. Elles coïncident donc à la configuration clanique du
Mayombe, puisque les villages sont des regroupements de familles et de clans. Aussi les
désigne-t-on par Khanda tsisi (Famille de base), expression qui renvoie symboliquement à la
« base » de certaines plantes, comme le bananier, le bambou. Autour de cette base naissent et
s’agglutinent plusieurs plants de même espèce, ayant leur autonomie par le tronc, leur identité
propre jusqu’à fleurir et à donner du fruit à leur compte, mais à l’honneur de l’ensemble 4. Le
Khanda tsisi n’est plus uniquement la reproduction du village traditionnel. Dans le processus
de l’évangélisation en profondeur, il devient une configuration de l’Église, Corps du Christ, à
la base. Par conséquent, les membres du Khanda tsisi sont, de ce fait, configurés au Christ
incarné dans notre culture et tirant de cette culture les éléments nutritifs locaux qui nourrissent
sa sève « christique » pour faire vivre les sarments que sont les membres du Khanda tsisi, à
l’image de la vigne et des sarments (Jn 15,1-10). Dans cette nouvelle configuration, chaque
1
B. UGEUX, Les petites communautés chrétiennes, p. 80 ; B. UGEUX, Théologies et méthodes missionnaires
actuelles, p. 97 : Les communautés chrétiennes intègrent les valeurs évangéliques dans leur vie personnelle et
communautaire et celle de leur milieu en les réinterprétant à partir de leur culture. Parmi les activités dans
lesquelles s’opère une inculturation spontanée, on peut citer : le partage de la Parole de Dieu et de la prière
spontanée, le partage des services divers, la prise en charge du milieu, l’entraide fraternelle, l’engagement pour
la justice et le développement, le jugement pastoral concernant des problèmes quotidiens familiaux ou de
quartier, etc.
2
Cf. J. MALULA (Card.), Synode Diocésain (1986-1988). Options et directives, p. 7-9.
3
Cf. J. MALULA (Card), L’Église à l’heure de l’africanité, Kinshasa, 1973, p. 5.
4
Cf. J.B. MAVUNGU KHOTO, La CEVB comme « Khanda tsisi ». L’expérience du diocèse de Boma, p. 4.
393
membre grandit grâce à la sève christique qu’il porte en lui. Il est appelé à produire le fruit
attendu de lui, étant donné son attachement au tronc de la vigne. Car « Ukambu dikanda,
mvika (qui n’a pas de famille est un esclave) », disent les Yombe. Le Khanda tsisi devient
ainsi une réalité par laquelle se définit l’identité du Yombe chrétien. Il est aussi un lieu de
socialisation et d’émergence de chaque membre, de manière à lui permettre de travailler à
l’éclosion de l’Église famille de Dieu à partir des actions de la base.
De son observation de l’Église de Bangui, L. Brunet a noté que la mise en route des
communautés ecclésiales de base répond à une détermination des évêques à vouloir retrouver
la dimension familiale de l’Église de Jésus-Christ. C’est ainsi qu’ils ont exhorté les chrétiens à
sortir de la grande masse anonyme des paroisses pour une communauté à visage humain, un
espace où ils peuvent vivre effectivement la communion au-delà de l’ethnie3. Ces
communautés correspondent aux villages dans les milieux ruraux, et aux quartiers dans les
milieux urbains. C’est la pratique courante du diocèse de Boma. Par contre, un effort pastoral
doit être mené pour que les membres d’un village reconnaissent qu’en eux circule ce que nous
avons désigné par « la sève christique », cet élément vital de la plante qui vivifie toutes les
branches, et qui est en même temps la clé de la nouvelle fraternité initiée par le Christ. Cette
vision devrait mieux s’appliquer chez les Yombe, étant donné que pour ceux-ci, l’homme est
un tout. Il est spirituel jusque dans son corps et charnel jusque dans son âme. Il est
essentiellement un être en relation, en communion avec les autres. Le Yombe vit ces multiples
relations d’une façon très prononcée. Il est membre d’un groupe avant d’être un individu pris
isolément. Il se sent plus attiré par la vie du groupe que par un engagement désincarné et trop
1
Cf. J. ANCION, L’avenir des communautés. Les communautés de l’avenir. Des communautés de base à la
paroisse ?, St-Nicolas, Appeldown, 1988, p. 53 : J. Ancion parle de plus ou moins 15 membres ; cf. L.
BRUNET, Les communautés ecclésiales de base. L’exemple de Bangui en Centrafrique, Paris, L’Harmattan,
2006, p. 39 : Selon L. Brunet, en France, la communauté ecclésiale de base est constituée d’une moyenne de 15
membres. Cependant certaines communautés peuvent atteindre quarante-cinq à soixante-dix membres. En
Afrique, le nombre de membres varie entre cinquante et cent cinquante personnes. Certaines communautés
peuvent même atteindre deux cents personnes ; cf. B. UGEUX, Les petites communautés chrétiennes, p. 18 : B.
Ugeux rapporte que les petites communautés chrétiennes du Zaïre Ŕ actuellement République Démocratique du
Congo Ŕ se caractérisent par leur petite taille : une cinquantaine de membres en moyenne.
2
Cf. L. BOFF, Église en genèse, p. 17.
3
Cf. L. BRUNET, Les communautés ecclésiales de base, p. 51.
394
rationnel. C’est ainsi qu’il se préoccupe avant tout de transmettre une expérience, et accorde
beaucoup d’importance aux gestes, aux actions et aux symboles 1. A cet effet, le Khanda tsisi
offre, mieux que toute autre communauté plus étendue, le cadre idéal pour l’application et la
réussite de cette stratégie pastorale.
Les communautés ecclésiales de base de Bangui présentent une structure dont les
responsabilités sont partagées à plusieurs niveaux. Il y a le Bureau restreint, le Bureau élargi
et le Conseil de communauté. Le Bureau restreint est composé du responsable, du vice
responsable, du secrétaire général et du trésorier. Le Bureau élargi comprend tous les
membres du Bureau restreint, le commissaire aux comptes, l’animateur, le catéchiste et les
conseillers assistants. Le Conseil de communauté comprend tous les membres du Bureau
élargi, les sages, les responsables des mouvements, des fraternités et des autres groupes de la
communauté ecclésiale de base3. A l’instar de ces communautés de Bangui, l’option pastorale
qui se dessinait dans le diocèse de Boma prévoyait une structure à huit services, autant pour le
Khanda tsisi dans le milieu rural que pour le Kimvuka dans le milieu urbain. Chaque sous-
poste est animée par un catéchiste (Nlongi) qui coordonne toutes les familles de base de
différents villages. Chaque famille de base comprend un comité du village composé d’un
responsable de la liturgie, d’un responsable de la chapelle, un responsable du denier du culte,
un responsable des malades et des indigents, un responsable de l’éducation civique et
patriotique, un responsable de la formation chrétienne, un responsable du développement et
un responsable des élèves et des enfants4.
1
Cf. R. MBIZI PHOBA et alii, Jalons d’une stratégie pastorale. Réflexions d’une sous-commission du Conseil
presbytéral de Boma, Boma, 1971, p. 2-3.
2
J. NTEDIKA KONDE, Les Communautés Ecclésiales de Base, p. 13.
3
Cf. L. BRUNET, Les communautés ecclésiales de base, p. 81-82.
4
Cf. R. MBIZI PHOBA et alii, Jalons d’une stratégie pastorale, p. 22-23.
395
communauté ecclésiale de base permet à tous les membres de participer au moins une fois par
semaine à un rassemblement d’Église. Ainsi, elle permet une présence d’Église et une
évangélisation jusqu’aux limites les plus extrêmes de la paroisse. Elle favorise l’insertion de
l’Église et l’incarnation du message du Christ dans le milieu social1. C’est ainsi que dans les
CEVB du diocèse de Boma les réunions sont essentiellement consacrées à la prière (Nganda
minsambu) et au débat autour des sujets relatifs à la vie de la communauté, de la paroisse ou
des individus. Il y a des réunions auxquelles sont conviés tous les membres de la CEVB, et
d’autres auxquelles ne participent que les membres du comité avec ou sans invité(s).
Parmi les tâches attribuées à la communauté ecclésiale de base figure la mise en route
d’un mécanisme qui permet de mettre en lien l’écoute communautaire de la Parole de Dieu et
la vie quotidienne. Car « le critère de fécondité de la foi d’une communauté est le lien qu’elle
établit entre la Parole de Dieu et la vie de ses membres »4. Les petites communautés
1
Cf. L. BRUNET, Les communautés ecclésiales de base, p. 103.
2
L. BRUNET, Les communautés ecclésiales de base, p. 107.
3
Cf. JEAN-PAUL II, Lettre encyclique Redemptoris missio, n° 51.
4
B. UGEUX, Les petites communautés chrétiennes, p. 66 ; JEAN-PAUL II, Lettre encyclique Redemptoris
missio, n° 51 : Le pape décrit les tâches des communautés ecclésiales de base en définissant celles-ci comme des
groupes de chrétiens qui, au niveau familial ou dans un cadre restreint, se réunissent pour la prière, la lecture de
l’Écriture, la catéchèse ainsi que le partage des problèmes humains et ecclésiaux en vue d’un engagement
commun.
396
chrétiennes ont la vocation d’être des communautés de travail qui renouent avec les anciennes
traditions de solidarité, d’initiation à la vie et d’accompagnement en vue de promouvoir aussi
bien la communauté que les individus. La Parole de Dieu sera accueillie avec autant
d’enthousiasme qu’elle aura aidé la communauté à se refaire et à progresser sur tous les plans
de la vie. Il faut, pour cela, réduire la distance entre l’idéal préconisé par l’enseignement dans
les assemblées et les aspirations du peuple. C’est un travail qui demande la collaboration, la
coparticipation et la concertation de toutes les couches de la communauté, dans un esprit
d’ouverture et d’accueil.
De manière concrète, sur le plan interne, une lutte doit être menée contre la mentalité
traditionnelle de conservation et de répétition, surtout lorsque ces pratiques ne répondent plus
aux conditions de vie du monde moderne. Il importe d’éviter d’idéaliser les pratiques
anciennes. Il faut par contre les assumer avec beaucoup de discernement et d’objectivité. Les
communautés ecclésiales de base sont appelées à être des lieux et des instances de libération
de l’homme, non seulement par rapport aux pratiques séculaires des traditions africaines, mais
aussi vis-à-vis des idéologies Ŕ fussent-elles de l’Église institutionnelle Ŕ susceptibles
d’enfermer l’homme et toute la société dans l’inertie. Elles ont le devoir de déterminer et de
cibler les secteurs d’application du message du Christ, en tenant compte des paramètres qui
régulent leurs projets de vie, en lien avec les options de l’Église locale. Cela est possible
lorsqu’il y a une réelle écoute de la Parole de Dieu, suivie d’une analyse des signes de temps
et d’une confrontation d’idées à l’occasion des assemblées de la communauté ecclésiale de
base. Les chrétiens seront ainsi entraînés à découvrir qu’il n’existe pas de libération
chrétienne sans promotion humaine et sans justice. Tout projet de promotion humaine doit
rejoindre le besoin réel de la personne humaine pour atteindre son objectif1. C’est à cette
condition que Jésus peut être perçu par les Africains comme un Libérateur qui apporte le salut
à tout homme et à tout l’homme.
Cette vision correspond à une des options de l’Église primitive sur le modèle duquel se
façonnent les communautés ecclésiales de base. En effet, suivant l’esprit de l’Église primitive,
les communautés ecclésiales de base manifestent la présence de l’action de l’Esprit Saint et
l’émergence d’une nouvelle présence de l’Église au milieu des hommes. Elles rendent
présents dans le monde le Ressuscité et son Esprit, et font entendre son message de libération,
de grâce, de pardon et d’amour sans limite. Elles facilitent aux hommes la réponse à ces
appels2. Ces communautés doivent être pénétrées de l’amour universel du Christ qui détruit
les barrières et les alliances naturelles du clan, de la tribu ou d’autres groupes d’intérêt, pour
faire aimer et servir personnellement et communautairement Jésus-Christ 3.
1
Cf. B. UGEUX, Les petites communautés chrétiennes, p. 80-81.
2
Cf. L. BOFF, Église en genèse, p. 87-88.
3
Cf. J. NTEDIKA KONDE (Éditeur), Le synode africain (1994), p. 144.
397
Il reste vrai que la formation des jeunes, autant que leur engagement pastoral, fait
l’objet de préoccupation de l’Église. Avec la disparition des structures traditionnelles
d’initiation, dès l’époque coloniale, les Églises ont assuré la formation des jeunes dans les
institutions scolaires, les centres sociaux et de formation professionnelle et même dans
l’organisation de la catéchèse en vue de l’admission aux sacrements de l’initiation, c’est-à-
dire le baptême, la communion et la confirmation. A travers les groupes de spiritualité ou
d’apostolat, elle assure une formation humaine et chrétienne, essayant ainsi de répondre à la
quête du sens de la vie. La catéchèse scolaire et extrascolaire constitue le lieu privilégié de la
formation chrétienne2. C’est ainsi que les différents mouvements d’action catholique au
niveau diocésain doivent être présents au niveau de chaque famille de base, afin d’assurer une
évangélisation qui s’adapte à chaque catégorie de personnes. A cet effet, le groupe Kizito-
Anuarite (Groupe KA) est chargé de l’encadrement de jeunes de moins de dix-huit ans,
jusqu’aux tout-petits.
1
ARCHIDIOCESE DE KINSHASA, Actes du Synode paroissial des jeunes (1989-1990), Kinshasa, Éditions de
l’Archidiocèse de Kinshasa, 1992, p. 3.
2
Cf. B. UGEUX, Les petites communautés chrétiennes, p. 153.
398
bonté plus sincère. Le troisième voyage (Mengo-Pawa-Vube), dont le slogan est « Utile à la
société », forme les KA à devenir des jeunes utiles la société, dans leur milieu de vie, par leur
témoignage de vie chrétienne. Le quatrième voyage (Namougongo-Isiro), dont le slogan est
« Toujours, ami de la vérité » est une étape de l’orientation de la vie sur la voie de la vérité.
C’est une étape du don total de sa vie à Jésus-Christ. Car l’objectif général du groupe KA est
de suivre le Christ en vivant le martyre, c’est-à-dire le contexte d’engagement jusqu’au
martyre connu par Kizito et Anuarite, le premier, un saint martyre de l’Ouganda, choisi parce
qu’il était le plus jeune du groupe. Son âge était estimé à douze ans. Le second, la
Bienheureuse Anuarite, est martyre de l’Église de la République démocratique du Congo1.
Cette formation de jeunes, dans le cadre du groupe KA, devra être assurée non
seulement au cours des réunions de prière ou lors des célébrations eucharistiques, mais aussi
lors des retraites et des récollections organisées aussi bien au niveau de la famille de base qu’à
celui des sous-postes, des paroisses et même du diocèse. A ce sujet, la réclusion des jeunes
dans la société traditionnelle peut inspirer cette nouvelle forme de réclusion, notamment en ce
qui concerne la discipline et les exercices d’initiation qui faisaient que les jeunes en sortent
complètement transformés, assagis. Ils accèdent à un haut niveau de maturité physique,
morale et humaine. Si dans l’ancienne formule de la société traditionnelle, la réclusion
n’intervenait qu’une fois, dans la nouvelle formule que nous proposons, les retraites et les
récollections doivent être programmées en fonction de l’année liturgique et de l’année
initiatique. A ce sujet, l’archidiocèse de Kinshasa reste un modèle dans l’organisation et le
fonctionnement du groupe KA. La pastorale diocésaine des jeunes prévoit quatre retraites, en
raison d’une retraite par voyage. La retraite « Pesa ndakisa elamu (donnez un bon exemple) »
du premier voyage, aide les KA à bien vivre leurs devises : « Prendre courage, Servir et Faire
plaisir). La retraite « Tika ntembe (Ne sois pas turbulent) » aide les KA à manifester leur foi
par la pratique du « style de vie clanique » destiné à favoriser le dynamisme et le rayonnement
du groupe KA. La retraite « Bokangemi na Yezu (Être uni à Jésus) » montre aux KA la manière
dont ils peuvent être utiles en actualisant les six principes de leur vie, à savoir la piété,
l’obéissance, la pureté, la vérité, l’amour, la persévérance (en sigle POPVAP). La retraite
« Pasola motema (Ouvrir son cœur) » vise la conversion en profondeur des KA. Elle leur
donne aussi des pistes pour la voie de la Vérité. Cette dernière retraite est particulièrement
destinée aux grands jeunes2.
C’est donc une formation qui se répète chaque année, jusqu’au moment où le jeune
passe au stade de l’âge adulte où une autre formation correspondant à cette catégorie lui sera
dispensée. C’est entre autres le cas du Foyer des Rayonnants particulièrement réservé aux
grands jeunes et aux jeunes adultes dont le rayonnement est davantage envisagé dans le sens
d’un engagement réel dans la vie sociale3.
1
Cf. B. MOLASOKO, Comment réussir avec la formation des KA. A l’usage de tous les encadreurs et les
initiateurs du groupe Kizito-Anuartite, Kinshasa, 2006, p. 6-7.
2
Cf. B. MOLASOKO, Comment réussir avec la formation des KA, p. 31.
3
Cf. FORA, Pastorale dans le foyer des Rayonnants. « Savoir présenter des valeurs concrètes aux jeunes »,
Kinshasa, Saint Paul Afrique, 1987, p. 9.
399
Pour réussir la formation des jeunes, l’admission au groupe KA ne devra plus être
réservée aux volontaires qui s’inscrivent, comme cela se fait actuellement. Tout comme la
société traditionnelle considérait la période initiatique comme une étape obligatoire pour tous
les jeunes gens pour accéder à la catégorie des adultes, ainsi la formation permanente et
régulière au sein du groupe KA devra être ouverte à tous les enfants et à tous les jeunes gens.
Car le groupe KA a l’avantage de former aussi bien les enfants scolarisés que les non-
scolarisés sans les distinguer. De plus, la formation en groupe KA met en relief les valeurs
culturelles et humaines de la société africaine, autant qu’elle insiste sur les valeurs
évangéliques que le jeune doit mettre en pratique comme témoignage de vie chrétienne.
1
Cf. B. MOLASOKO, Comment réussir avec la formation des KA, p. 10-11.
2
Cf. P. BOSANGIA, Nouvelle Initiation des Kizito-Anuarite, Kinshasa, Fondation KA, 1998, p. 40-41.
3
Cf. B. MOLASOKO, Comment réussir avec la formation des KA, p. 32-33.
400
Comme on le voit, cette formation des jeunes se veut intégrale : elle concerne tous les
aspects de la vie. Parmi les moyens mis en œuvre pour assurer cette formation figure aussi
l’apprentissage de certains métiers, dont la maçonnerie, la menuiserie, la mécanique,
l’agriculture, l’élevage, la couture, les arts, etc. La communauté a la responsabilité d’aider les
jeunes à s’orienter en fonction de leurs aptitudes et de leurs aspirations. Les Églises locales, à
travers leurs pasteurs, exhortent les communautés à mettre sur pied des mécanismes de prise
en charge de la formation de ces jeunes, de manière à alléger la charge de la famille nucléaire,
de la même manière que la famille traditionnelle l’assurait dans les limites de ses moyens2. En
d’autres termes, la CEB deviendra effectivement une famille de base, à l’instar de la famille
traditionnelle, lorsqu’elle arrivera à prendre en mains le cursus de la formation de ses
membres, à travers les différentes étapes de la vie.
mères, c’est-à-dire l’Église catholique, protestante et kimbanguiste, aux fidèles des Églises de
réveil, mettant ainsi en péril les principes de solidarité clanique. Pourtant toutes ces Églises
prêchent le nom de Jésus à une population de près de 90% de chrétiens. Ces rencontres
œcuméniques doivent permettre à tous les chrétiens de diverses confessions de prendre
conscience d’être des frères et des sœurs d’une même famille, partageant la même « sève
christique » pour rayonner et produire des fruits en vue de consolider la solidarité africaine,
l’unité voulue par le Christ, et de contribuer au développement de la société et à l’émergence
de tous.
La Famille de base est aussi le lieu où doit s’effectuer le premier contrôle des
candidats au mariage. A cette fin, le synode diocésain de Kinshasa a invité les CEB à
favoriser le rayonnement des mouvements de pastorale familiale et à faire en sorte que les
familles soient elles-mêmes des agents de réconciliation des couples désunis. La préparation
des futurs couples et l’accompagnement des jeunes couples par les plus anciens réussiraient
mieux si ceux-ci faisaient de leur vie conjugale un témoignage vivant de l’alliance de Dieu
avec son peuple. Leur expérience de vie peut alors inspirer les plus jeunes et même tous les
couples en quête d’un modèle de vie conjugale, et entraînerait un meilleur encadrement des
couples en formation. Un soin particulier doit être accordé à la pastorale des familles pour
leur permettre de refléter le modèle évangélique de l’union eschatologique du Christ avec
l’Église, de sorte que les familles soient effectivement le modèle dont s’inspire la famille de
base. Aussi a-t-on décidé, lors de ce synode diocésain, l’érection d’un « Centre de la
Famille » « à partir duquel pourront être menées tant une préparation lointaine et plus
rapprochée des jeunes et des fiancés au mariage, qu’une action auprès des couples et des
parents et diverses formes d’accompagnement pour des foyers en difficulté »1. Ce centre peut
servir de lieu de coordination de toutes les réflexions qui se font dans les CEVB ou les
Familles de base au sujet du mariage et de la vie conjugale depuis sa constitution jusqu’à sa
conclusion. C’est sans doute le cadre le mieux indiqué pour amorcer un processus de
validation des étapes du mariage, selon la formule traditionnelle ou coutumière qui, pour les
Africains, met en relief toute une dynamique d’engagement des fiancés. C’est le lieu de
l’élaboration d’une catéchèse du mariage qui intègre les cérémonies coutumières du mariage
dans un cheminement par étapes vers la célébration sacramentelle du mariage « dans le
Seigneur ». C’est de la sorte qu’on peut arriver à faire disparaître progressivement la pratique
qui dissocie le mariage coutumier et le mariage religieux, en se mettant dans la logique du
Christ qui est venu non pas pour abolir mais pour conduire à son accomplissement plénier (Mt
5,17)2.
Dans cette optique, le rôle joué jadis par la mama pfumu (une matrone) dans
l’encadrement de jeunes filles nubiles et leur préparation au mariage, devra être exercé dans la
Famille de base par des couples ayant une expérience de vie conjugale. Les mamans se
chargeront de l’encadrement des filles, tandis que les papas encadreront les garçons, tout en
prévoyant des moments de formation en couple. C’est aussi le lieu de ressourcement spirituel,
1
J. MALULA (Cardinal), Synode diocésain (1986-1988). Options et directives, p. 11.
2
Cf. J. MALULA (Cardinal), Synode diocésain (1986-1988). Options et directives, p. 11.
402
mettant en évidence l’origine divine de l’institution conjugale et la part de l’homme. Car, tant
pour l’Église que pour nos cultures, le mariage n’est pas une institution purement humaine. Il
a été institué par Dieu comme alliance et communauté de vie de l’homme et de la femme,
ordonnée au bien des époux et à la génération et à l’éducation des enfants. Le parcours
historique de la morale conjugale chrétienne nous a fait découvrir que le Christ a élevé le
mariage entre baptisés à la dignité de sacrement par lequel les époux reçoivent le secours de la
grâce divine. De plus, leur union reçoit une nouvelle signification en référence à l’amour dont
le Christ aime l’Église, son épouse pour laquelle il a donné sa vie.
C’est à la lumière de cet amour sponsal du Christ que les encadreurs de la Famille de
base sont invités à amener les conjoints à surmonter les tentations de polygamie sous ces
diverses formes, que d’aucuns ont tendance à légitimer en se référant aux patriarches et rois
d’Israël. La lecture et la méditation de la Parole de Dieu portant sur l’alliance de Dieu, avec
ses exigences de fidélité et d’unicité perceptible dans l’enseignement des prophètes et dans la
littérature sapientielle, ainsi que l’exigence de la monogamie de notre société traditionnelle,
peuvent être d’un grand apport dans l’élaboration de la catéchèse et de la spiritualité
conjugale. Celle-ci doit permettre aux époux de découvrir dans le mariage une voie de
sanctification ou de sainteté, c’est-à-dire où ils réalisent leur vocation propre, celle d’être l’un
pour l’autre et pour leurs enfants témoins de la foi et de l’amour du Christ. Par conséquent, ils
saisiront mieux la nécessité d’écarter toutes les pratiques discriminatoires dans la vie
conjugale : les violences faites aux femmes, la domination masculine, le mauvais traitement
des enfants nés avec des malformations, généralement pris pour des « mauvais esprits
incarnés (Bakisi, Bisimbi) » dont on doit se débarrasser, etc.
Par ailleurs, ces mêmes cadres de Familles de base peuvent mieux apprécier la valeur
éthique, sociale et culturelle des méthodes susceptibles d’assurer un planning familial
conséquent et responsable, c’est-à-dire assurant la qualité de vie et la santé de la mère, des
enfants déjà nés et des enfants à naître. Il ne s’agit pas de rejeter purement et simplement les
recommandations de Rome ou de se laisser emballer par l’opinion publique, mais de mener
une réflexion à la base pour déterminer la moralité des méthodes que ceux qui partagent la vie
conjugale estiment valables et efficaces, sans pour autant porter atteinte à la dignité de la
personne humaine, à la spontanéité de l’amour conjugal et au bien-être de la procréation. A ce
sujet, le synode diocésain de Kinshasa milite en faveur de la promotion de saines méthodes de
régulation des naissances. Les Options et Directives de ce synode stipulent : « Que la
commission diocésaine de la pastorale familiale, particulièrement par certains de ses services
spécialisés, informe largement et sensibilise les parents, les fiancés et les grands jeunes
concernant les méthodes d’une saine régulation des naissances, ainsi que sur la gravité de
l’avortement et ses conséquences néfastes. Qu’elle informe de même les chrétiens et tous les
hommes de bonne volonté au sujet des lois qui protègent les jeunes dans le domaine de la
moralité, et qu’elle les invite à observer ces lois »1. Reste à savoir ce que le synode a voulu
traduire par « saine régulation des naissances ». Notre point de vue insiste sur la part à
accorder à la base, particulièrement les couples, dans le discernement de ces méthodes, de
1
J. MALULA (Cardinal), Synode diocésain (1986-1988). Option et directives, p. 11.
403
manière à pouvoir s’inscrire dans la logique de nos traditions qui voulaient que l’on garantisse
la qualité de la vie des enfants en retardant le sevrage du nourrisson, et donc en évitant qu’une
nouvelle grossesse précoce ne vienne perturber ce noble idéal. C’est ainsi que nous avons
proposé le recours aux méthodes contraceptives, avec un suivi et un encadrement au niveau de
la Famille de base et par des personnes compétentes. Dans ce même cadre doivent s’étudier
les éléments à suggérer en vue de l’application du Code de la famille en matière de fixation de
la dot et de la protection de l’unité et de la stabilité du mariage.
1
Cf. Annuaire du diocèse de Boma (2006-2007), Boma, Édition du Secrétariat de l’Évêché, 2007, p. 6-7.
2
J. MALULA (Cardinal), Synode diocésain (1986-1988). Options et directives, p. 10.
3
Cf. J. MALULA (Cardinal), Synode diocésain (1986-1988). Options et directives, p. 43.
404
famille traditionnelle. A cette occasion, elles mettent en relief certaines valeurs traditionnelles
qui ont façonné la société africaine traditionnelle, et qui peuvent encore servir à construire la
société d’aujourd’hui.
Dans l’esprit de Vatican II et même du Conseil œcuménique des Églises, il est établi,
du moins selon de nombreux chrétiens indigènes et des missionnaires étrangers, que le
christianisme n’est plus un arbre à transplanter tel quel à partir de Rome ou d’ailleurs. C’est
plutôt une semence jetée en terre, dont la fécondité dépend de la qualité du sol. Par
conséquent, l’avenir du christianisme parmi les peuples dépend en grande partie de leur
capacité d’inculturer la foi chrétienne et de rompre avec les pratiques séculaires devenues
inadéquates, ainsi qu’avec certaines structures monoculturelles1. La qualité du milieu dans
lequel s’inscrit la foi chrétienne est fonction de la réinterprétation des valeurs culturelles de la
société africaine, en symbiose avec les valeurs évangéliques, dans le contexte des temps
modernes. M. Legrain insiste sur la qualité des mouvements d’accueil et de rupture qui
caractérisent le processus d’inculturation. C’est en étant fidèle à ces deux mouvements que
l’Église peut réussir sa mission. Il écrit à ce sujet : « Face à toute culture, l’Église se doit
d’être fidèle à deux mouvements : l’un d’accueil et l’autre de rupture. Si l’espace laissé à
l’accueil de la diversité culturelle est trop mince et systématiquement soupçonneux, on peut
parler d’impérialisme culturel. Si, à l’inverse, l’accueil est inconditionnel et non-critique, on
peut s’inquiéter d’un probable affadissement de la saveur évangélique »2. En visant le juste-
milieu, on évite de verser dans le fanatisme vis-à-vis de certaines idéologies, quelles que
soient leurs origines. Ce sont les sciences humaines qui peuvent permettre une approche qui
restitue la valeur des points de vue adoptés par les uns et les autres lors de la rencontre de
l’Évangile du Christ avec chaque culture particulière. A titre d’exemple, l’ethnologie et la
sociologie permettre de copmprendre que le mariage d’un jeune yombe avec la nièce de son
père n’est pas un inceste, parce que, chez les Yombe, la nièce du papa d’ego n’apprtient pas à
la famille d’ego. Elle n’est donc pas sa « sœur » ni sa cousine, comme le veut la coutume
occidentale. On peut aussi penser à une personne molestée parce que déclarée sorcière par un
individu qui croit l’avoir vue l’étrangler en rêve. Cela peut être une halucination dûe à une
malaria ou encore à un refoulement au niveau du subconscient après une dispute ou tout autre
conflit ouvert ou tacite avec la personne accusée de sorcellerie. C’est dans ce sens que les
sciences humaines et les sciences biomédicales peuvent être d’un grand apport.
1
Cf. M. MUKUNA, Discours d’ouverture, dans Église-Famille ; Église-Fraternité. Perspectives post-synodales.
Actes de la XXe Semaine Théologique de Kinshasa du 26 novembre au 2 décembre 1995, Kinshasa, F.C.K.,
1997, p. 11.
2
M. LEGRAIN, L’Église catholique et le mariage en Occident et en Afrique, T. 3 Inquiétudes des catholiques
en Afrique, p. 47.
405
d’élucider et de décrypter les valeurs des pratiques culturelles locales et de saisir le sens du
message contenu dans les proverbes, les contes, les énigmes. En effet « les sciences
psychologiques, psychanalytiques, physiques, médicales ont progressivement éclairé bien des
anciens « mystères » de l’homme et ont déjà fourni l’explication « naturelle » de beaucoup de
phénomènes attribués naguère à la sorcellerie et aux sorciers »1. Elles permettent aussi de
comprendre certains phénomènes physiques et les causes de certaines maladies qui affectent
certains bébés que la société africaine considère encore de nos jours comme des « esprits
monstres incarnés » dont on doit se débarrasser. Car, comme nous l’avons signalé dans la
première partie, certains enfants qui naissent débiles ou avec des malformations congénitales
sont objet d’un traitement dégradant, parce que considérés comme des Bakisi (des esprits). On
voudrait même s’en débarrasser, parce qu’un tel enfant est considéré comme porte-malheur.
Qu’une telle pratique subsiste encore aujourd’hui doit nous interpeller, au point d’insister sur
la nécessité d’une bonne formation2. Cela implique l’engagement des intellectuels capables
d’amener les gens de la base à un niveau de connaissance leur permettant de se défaire de
cette vieille mentalité. De plus, toutes les personnes, les adultes et les conjoints en
l’occurrence, peuvent prendre connaissance des précautions possibles pour éviter ou même
faire soigner les maladies congénitales, en même temps que la communauté de base peut
entrevoir des cadres d’accueil et de prise en charge de ces enfants pour qu’ils bénéficient de
tous leurs droits, et que leur dignité de personne humaine soit garantie.
Il faut cependant reconnaître avec Mukendi que de nombreuses valeurs ont été
sacrifiées avec le mouvement de la colonisation et de la christianisation qui a considéré
certaines d’entre elles comme des survivances de l’obscurantisme fétichiste et anachronique
face aux exigences du développement économique. Ce sont ces dégâts causés aux valeurs
traditionnelles de l’univers culturel et religieux, ainsi que la disparition des tissus sociaux et
1
J. NTEDIKA KONDE, Une mobilisation totale, p. 393.
2
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère. L’inculturation de la foi chez les Yombe, Kinshasa, Loyola, 1993, p. 77.
3
Cf. L. SANTEDI KINKUPU, Pour une jeunesse croyante dynamique et dévouée au service du pays. La
contribution du Cardinal J.A. Malula au Problème de l’éducation de la jeunesse, dans L’éducation de la
jeunesse dans l’Église-Famille en Afrique. Actes de la XXIe Semaine Théologique de Kinshasa. Du 22 au 28
novembre 1998, Kinshasa, F.C.K., 2001, p. 364.
406
familiaux qui ont laissé l’individu totalement désemparé1. Dans la perspective de surmonter
les impasses engendrées par la dépréciation de ces valeurs, la pastorale des CEB ne devra pas
se contenter de répertorier lesdites valeurs traditionnelles. Elle devra les réévaluer en tenant
compte du nouveau contexte de notre société, et arriver à en faire des piliers grâce auxquels
l’évangélisation en profondeur peut atteindre ses objectifs.
A ce sujet, J. Ntedika affirme que les valeurs africaines traditionnelles désignent les
expériences d’ordre spirituel et social, religieux et moral que les peuples africains ont menées
au cours des âges. Quelques-unes d’entre elles ont été considérées comme des acquis positifs.
Il s’agit notamment de la vision spirituelle de la vie, de Dieu comme Cause première et
dernière de toutes choses, du respect de la vie humaine, du sens de la famille, de la vie
communautaire4. Leur vision spirituelle de la vie établit un lien ontologique entre les êtres et
1
Cf. MUKENDI wa META, La famille africaine : cellule de base, dans Église-Famille ; Église-Fraternité.
Perspectives post-synodales. Actes de la XXe Semaine Théologique de Kinshasa du 26 novembre au 2 décembre
1995, Kinshasa, F.C.K., 1997, p. 31.
2
Cf. JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique post-synodale « Ecclesia in Africa », n° 42.
3
Cf. P. LECUIT (S.J.), Les besoins de la société et l’éducation, dans L’éducation de la jeunesse dans l’Église-
Famille en Afrique. Actes de la XXIe Semaine Théologique de Kinshasa. Du 22 au 28 novembre 1998, Kinshasa,
F.C.K., 2001, p. 293.
4
Cf. J. NTEDIKA KONDE, Les Communautés Ecclésiales de Base, p. 7-8 ; cf. JEAN-PAUL II, Exhortation
apostolique post-synodale « Ecclesia in Africa », n° 42 : « Les Africains ont un profond sens religieux, le sens de
l’existence de Dieu Créateur et d’un monde spirituel. La réalité du péché, sous ses formes individuelles et
sociales, est très présente dans la conscience de ces peuples ». La vie communautaire est une expression de la
famille élargie.
407
la nature elle-même, avec le monde visible et invisible. L’homme est toujours mis en rapport
avec la vie de l’au-delà. Il vit sous la mouvance du monde invisible. « Pour lui, son monde, le
monde du visible, appelle pour sa compréhension et son interprétation un autre monde, le
monde de l’invisible. C’est de ce monde de l’invisible que la vie, bien suprême pour le Négro-
africain, tire son origine »1. Ainsi, les hommes orientent leurs actions et leurs projets de vie en
fonction de cette présence visible et invisible en interaction. Ce lien est davantage mis en
évidence dans la pratique de la religion africaine traditionnelle. Celle-ci est un système
solidaire de croyances et de pratiques relatives à des réalités surnaturelles qui unissent en une
même communauté morale tous ceux qui y adhèrent. Elle est le lieu de renforcement de la
cohésion du groupe et de l’union du monde des vivants avec celui des défunts. C’est ainsi que
la famille africaine comprend aussi bien les trépassés que les non-trépassés. Ceux-ci veillent
au respect de l’ordre social et des normes des ancêtres qui, eux-mêmes, les détiennent de
Nzambi, Dieu. Cette religion est marquée par une éthique qui découle de l’ontologie 2. Dieu
est conçu comme un Père, Tata, à qui on recourt par des invocations et des sacrifices, dans les
moments solennels ou critiques.
Le respect de la vie humaine signifie le respect de l’homme avec ses droits et ses
obligations, dans une existence marquée d’initiations successives à la vie religieuse, sociale et
politique. A ce stade, nous avons relevé une pratique qui contrarie le respect que les Africains
ont pour la vie humaine. Il s’agit du cas de ces « enfants-esprits » que nous avons signalés, et
qui sont objet d’un traitement dégradant du fait qu’ils sont porteurs d’une maladie
congénitale. Le même traitement dégradant est réservé aux personnes accusées de sorcellerie.
C’est généralement des personnes fragiles, les enfants, les vieillards et les malades. Devant
ces cas, le respect « mythique » de la vie des Africains s’estompe. Pourtant ils reconnaissent
que c’est de Nzambi, Dieu, qu’ils tiennent cette vie. Cette situation est d’autant plus
percutante qu’après plus d’un siècle d’évangélisation, et en dépit du grand nombre de
chrétiens Ŕ plus de 90% de la population Ŕ il y a peu de changement positif. Au contraire,
alors que jadis les enfants n’étaient jamais accusés de sorcellerie, aujourd’hui ils ne sont pas
épargnés. C’est même l’une des causes de la recrudescence des enfants de la rue3. Cette
croyance est davantage accentuée par les Églises de réveil et même par certains prêtres de
l’Église catholique qui font de l’exorcisme un cadre de dénonciation des sorciers.
C’est à cette condition que l’amour et le respect de la vie par les Africains peuvent être
attestés dans la déclaration des évêques au synode de 1994, lors qu’ils ont dit : « Ouvert à ce
sens de la famille, de l’amour et du respect de la vie, l’Africain aime les enfants, qui sont
accueillis joyeusement comme un don de Dieu (…). De cet amour de la vie découle leur
grande vénération pour leurs ancêtres. Ils croient instinctivement que les morts ont une autre
vie, et leur désir est de rester en communication avec eux »2. Cette affirmation ne peut être
considérée comme un acquis, à cause des éléments de maltraitance déjà signalés. Il y a donc
une démarcation entre l’affirmation de cet amour de la vie et l’application réelle de cet amour
à toutes les personnes, puisqu’on remarque une marginalisation de certaines catégories de
personnes, comme les enfants retardés mentalement, les personnes accusées de sorcellerie,
etc. Par conséquent, l’amour de la vie reste une aspiration culturelle qui doit davantage
impliquer la reconnaissance de l’altérité par-delà les conditions physiques des personnes. Les
Africains peuvent y arriver en intégrant les valeurs évangéliques au quotidien de leur vie.
C’est cela que signifie l’appartenance à la nouvelle famille des frères et des sœurs de Jésus-
Christ, c’est-à-dire ceux qui écoutent la parole de Jésus, la mettent en pratique et font ainsi la
volonté du Père, notamment en protégeant et en promouvant la vie.
Au niveau de la famille, un accent est mis sur le respect du père et de son autorité. Le
père sert d’intermédiaire entre les ancêtres et la famille, entre Dieu et la famille. Celle-ci
assure à ses membres la protection, la sécurité, la continuité par l’union aux ancêtres, au-delà
de la vie terrestre. Ce noyau familial trouve dans la vie communautaire une sorte d’extension
vers la parenté dans laquelle sont affermis et assurés les droits et les obligations des membres.
1
JEAN-PAUL II, Lettre encyclique evangelium vitae, n° 43.
2
JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique post-synodale « Ecclesia in Africa », n° 43.
409
pédagogie de saint Paul qui, sans bouleverser la structure familiale des communautés
auxquelles il adressait l’enseignement sur l’égalité de l’homme et de la femme (cf. Ga 3,27-
28), a plaidé pour un amour sincère où le mari aime sa femme comme lui-même et l’entoure
d’attention (cf. Ep 5,28-33)1. Certes, la vie donnée du Christ bouleverse les rapports des
humains au Père et les rapports des humains entre eux, cependant, du fait que pour les Yombe
cette vie suit un processus de transmission dynamique et hiérarchique en passant de Dieu aux
humains par l’intermédiaire des ancêtres, des parents, avec toutes les responsabilités et les
charges que cela implique, un devoir de reconnaissance respectueuse est exigé aux enfants et
à tous les descendants, d’autant plus que toute paternité tire son origine du Père (cf. Ep 3,14).
« Dise, Nzambi tsi (le papa est le dieu sur terre) » ou encore « Bambuta, banzambi ba tsi (les
parents sont les dieux sur terre)», disent les Yombe, non pas pour diviniser les parents, mais
pour justifier le respect que les enfants doivent avoir vis-à-vis de leurs parents. C’est ainsi
qu’un enfant yombe ne peut pas appeler ses parents par leurs noms. Citer le nom de son papa
ou de sa maman est irrespectueux, tout comme répliquer ou s’opposer à une observation faite
par les parents est un manque de respect. Le respect des parents renvoie à la reconnaissance
de Dieu comme Surgisseur universel, Père Créateur et, comme le disent les évêques du
Congo, « Nœud d’une Triple Relation constitutive, d’un triple-élan-l’un-vers-l’autre de Trois
Personnes, et Foyer d’une Tension énergétique d’un Amour subsistant (1 Jo 4,16) »2. C’est
pourquoi, cette obéissance n’est pas perçue comme un asservissement, car le père est le garant
de la moralité du clan. En obéissant aux parents, on obéit au Père Créateur. Dans le cadre de
l’évangélisation en profondeur, les parents devront davantage se laisser éclairer par l’Évangile
du Christ pour mieux assumer leur tâche de garant de la moralité sociale. Cela exige une
formation permanente ou régulière. L’organisation des retraites, récollections et même des
sessions au niveau de la communauté ecclésiale de base, sous l’égide des membres de la
commission diocésaine chargée de la pastorale des familles, s’avère d’une importance
capitale. Si au niveau de la famille de base, il y a beaucoup plus de chance de faire intervenir
tous les membres dans les échanges, à un niveau plus étendu Ŕ la paroisse, le doyenné ou le
diocèse, par exemple Ŕ il y a l’avantage d’apprendre d’autres expériences vécues dans des
circonstances différentes de ce qui est vécu dans un cadre plus restreint. De plus, lors d’une
session, il est possible de faire intervenir des personnes compétentes dans la matière, en raison
de leur formation ou de leur expérience de vie. Par contre, les retraites et les récollections sont
des lieux de ressourcement spirituel utile pour la relance de la vitalité au niveau du foyer et de
la famille.
1
Cf. C. FOCANT, La famille de Jésus à saint Paul, p. 32.
2
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 41.
3
Cf. J. NTEDIKA KONDE, Les Communautés Ecclésiales de Base, p. 8 ; cf. NYEME TESE, Morale africaine
et projet de société, dans Théologie africaine. Bilan et perspectives. Actes de la Dix-septième Semaine
Théologique de Kinshasa. 2-8 avril 1989, Kinshasa, F.C.K., 1989, p. 319 : N. Tese rapporte que les aînés ou les
adultes jouent le rôle de garants de la moralité. Suivant un ordre hiérarchique allant des chefs, des notables
jusqu’aux parents et aux anciens, c’est-à-dire tous ceux qui sont, suivant l’idée de participation, les premiers
intermédiaires et protecteurs du don par excellence du monde de l’invisible au monde du visible.
410
s’entretient par l’exercice de la solidarité des vivants entre eux, et des vivants avec les
défunts. A cet effet, les CEB ont la mission de réinventer le sens de la solidarité africaine
intensément vécue entre les membres de la famille. Cette réinvention peut aller dans le sens
d’une plus grande ouverture, c’est-à-dire une solidarité qui déborde les limites du cercle
clanique, tout en veillant à ce qu’elle ne verse pas dans la mendicité, comme c’est de plus en
plus le cas dans notre société d’aujourd’hui. C’est ainsi que les CEB sont appelées à devenir
« progressivement des pôles de développement et de progrès communautaire par des actions
simples et concrètes de développement au niveau des quartiers »1 et des villages dans les
milieux ruraux.
La solidarité influe sur l’organisation de la vie religieuse, sociale et politique, et sur les
membres de la communauté. Elle se veut avant tout humaine et non pas d’abord une
association d’affaires. Elle désigne le lien qui existe entre les personnes et pour le bien des
personnes humaines2. Car le but de toute communauté est le bien-être de l’homme qui doit
être atteint sans délai. En plus du dépassement du cercle clanique, la solidarité doit aussi
intégrer les médiations non traditionnelles Ŕ objets, instruments Ŕ d’origine occidentale et qui
obéissent à un critère de rentabilité spécifique encore mal assimilé dans la culture africaine.
C’est notamment le cas de la gestion des opérations basées sur les échanges monétaires ou
d’autres biens équivalents, tout comme la solidarité peut être entretenue par l’initiation à la
gestion et à l’épargne. Cette formation peut aider les familles à mieux assumer les charges
parentales. Des gestes de solidarité peuvent être posés moyennant l’échange des biens
chiffrables en valeur monétaire. Cela implique la formation de gestionnaires au niveau des
CEB et l’initiation de tous les aînés à la gestion. Pour cette raison, les CEB doivent être des
cadres qui favorisent le débat, la réflexion en groupe restreint, afin de redéfinir les contours
d’une solidarité promotrice de la dignité de la personne humaine, et aussi du progrès social.
1
J. MALULA (Cardinal), Synode diocésain (1986-1988). Options et directives, p. 52.
2
Cf. O. UGIRASHEBUJA, « Solidarité africaine » et sens de la responsabilité, dans Éthique et société. Actes de
la 3e Semaine Philosophique de Kinshasa du 21 au 27 avril 1980, Kinshasa, F.T.C.K., 1980, p. 219.
3
Cf. http://www.dioceseboma.com : voir la page d’accueil.
411
vérité, de justice, de liberté, le sens de la fraternité et de la solidarité au sein des classes d’âges
ou dans le groupe parental et clanique. Il y a également l’hospitalité, le don spontané et
gratuit, l’aide et la protection dues aux vieillards, à la veuve et à l’orphelin 1. Toutes ces
valeurs constituent des sujets à traiter lors des rassemblements des CEB, en vue d’orienter les
projets et les actions de la communauté. L’avantage de les débattre dans un groupe restreint et
intergénérationnel provient de la possibilité d’approfondir les questions, de cibler les vrais
problèmes du groupe et d’aboutir à des résolutions concrètes et pratiques qui rencontrent
l’assentiment du plus grand nombre. La base a l’occasion de débattre des problèmes et des
situations qu’elle vit et dont elle maîtrise mieux les tenants et les aboutissants, de manière à
envisager des solutions qui correspondent à ses aspirations. Il revient donc à la base d’arrêter
un programme et d’en définir les modalités de faisabilité, en tenant compte des priorités et du
nécessaire, tout en s’inscrivant dans le programme global de la macrostructure. C’est dans ce
sens que le synode diocésain de Kinshasa avait émis le souhait de voir les chrétiens et les
CEB devenir eux-mêmes communautairement les acteurs de leur propre progrès et du
développement de leur communauté, tout en étant attentifs aux réalités sociales quotidiennes,
à la transformation de la société par des actions concrètes2.
Ainsi, la CEB est appelée à être une famille où circule, parmi les membres, non plus
seulement le même sang, mais surtout la même vie et la même grâce du Christ qui unit tous
les membres de son corps et de sa famille. On soulignera la centralité du Christ et de sa Bonne
Nouvelle de salut dans l’organisation et le déroulement des activités pastorales de la CEB.
L’appartenance au Christ et l’adhésion à son programme deviennent les nouveaux critères
d’appartenance à la famille de Dieu, et donc à la communauté ecclésiale de base. On se
souviendra que pour le Christ, appartiennent à sa famille ceux qui croient en sa parole et
obéissent à la volonté de Dieu, son Père (cf. Mc 3,13-19.21-35). En d’autres termes, les frères
et les sœurs de Jésus sont ceux qui accueillent le Royaume de Dieu et mettent sa parole en
pratique. Ainsi configurée à la famille du Christ, la CEB transcende les liens claniques sans
les supprimer, mais en les faisant assumer par l’Évangile du Christ.
1
Cf. J. NTEDIKA KONDE, Les Communautés Ecclésiales de Base, p. 11.
2
Cf. J. MALULA (Cardinal), Synode diocésain (1986-1988). Options et directives, p. 52 ; cf. NTEDIKA
KONDE, Les Communautés Ecclésiales de Base, p. 25.
3
Cf. JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique post-synodale « Ecclesia in Africa », n° 80.
412
Étant donné que la famille clanique a tendance à éclater sous la pression d’un nouveau
monde en pleine mutation urbaine et technologique, il importe de créer d’autres solidarités à
partir du quartier et de la communauté ecclésiale de base ou à partir d’autres regroupements
d’ordre social et professionnel1. Toujours est-il que l’image de la famille est si expressive
dans la société africaine que les nouvelles formes de solidarité la prennent pour paradigme,
pour prétendre à la réussite de l’évangélisation. Il est donc pratique de faire des communautés
ecclésiales de base de vraies familles de base dont les membres peuvent provenir des familles
diverses, mais qui partagent la vie dans une même portion territoriale déterminée. En eux
circule, non plus le même sang clanique, mais le même sang du Christ par lequel tous ont été
sauvés. La communauté dont ils sont les membres est leur famille de base parce que, non
seulement chez les Yombe, le dikanda (clan ou famille) est le cœur de toutes les institutions
sociales2, mais de plus, cette communauté a un caractère cellulaire, nucléaire, fondamental et
familial. Son élément de base est le partage d’une même foi en Jésus Christ que tous les
membres veulent approfondir et développer par une expérience chrétienne vécue à la base. En
d’autres termes, sa base est la foi commune à approfondir et à faire croître avec tout ce qu’elle
implique sur le plan individuel et social. Elle garde un lien avec les cadres de l’Église. Ce lien
est perceptible, parce qu’il met en dialogue le peuple de la base et les ministres sacrés de
l’Église. Il y a un lien entre la communauté et la paroisse, le diocèse et l’Église universelle.
En même temps, il y a une mise en relief de la catholicité dans le domaine religieux, et de la
dimension œcuménique dans les autres activités socio-économiques et politiques3.
L’épiscopat africain y revient avec insistance, en rappelant l’importance de la collaboration et
du dialogue avec les autres chrétiens et aussi avec les croyants d’autres religions non
chrétiennes, comme une invitation à mettre ensemble les efforts en vue du développement des
peuples4. Car tous les habitants d’un même quartier ou d’un même village ne sont pas
nécessairement catholiques. Les non catholiques ne peuvent pourtant pas être exclus de ces
projets d’humanisation.
Bien que la famille de base ait son enracinement dans la foi chrétienne, elle est appelée
à inscrire dans son programme pastoral des stratégies d’intégration des non-chrétiens pour
garder la richesse de la solidarité africaine dépourvue d’empreinte religieuse ou idéologique.
Cela en fait un nouveau modèle de l’Église, dans la mesure où cette expérience religieuse
concerne les activités religieuses, socio-économiques et même politiques, et aboutit à une
actualisation de l’humanisme intégral centré sur les activités strictement religieuses.
1
J. NTEDIKA KONDE, Les Communautés Ecclésiales de Base, p. 29.
2
En appliquant le terme Khanda ou Dikanda (clan, famille), le Pasteur de l’Église de Boma a voulu mettre en
relief la richesse de l’institution Dikanda et y a vu un patrimoine culturel, moral et spirituel pour les nouvelles
communautés chrétiennes. Le Dikanda yombe est assis sur des principes, des valeurs qui font marcher tous les
membres. L’abbé Alexandre Thamba nous a rapporté que dans le Mayombe celui qui n’a pas de dikanda est un
esclave. C’est un « mort-vivant » qui n’a que des devoirs, y compris celui de mourir.
3
Cf. L. BOFF, Église en genèse. Les communautés de base réinventent l’Église, Paris, Desclée, 1978, p. 26.
4
Cf. JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique post-synodale Ecclesia in Africa, n° 109.
413
Depuis le concile Vatican II, l’Église a réaffirmé son respect et son amour à
l’ensemble de la famille humaine, en dialoguant avec elle sur les différentes questions
relatives aux découvertes et au pouvoir de l’homme, sur l’évolution présente du monde, la
place et le rôle de l’homme dans l’univers, sur le sens de ses efforts individuels et collectifs,
sur la destinée ultime des choses et de l’humanité. L’Église entretient ce dialogue grâce à la
lumière de l’Évangile. Elle met ainsi à la disposition du genre humain la puissance salvatrice
du Christ. Cette entreprise vise à sauver l’homme et à renouveler la société humaine 2.
L’aspiration au renouvellement social suppose au préalable un mouvement de rénovation de
l’Église à l’intérieur d’elle-même. Car elle porte en son sein un principe de rénovation et de
croissance. Cependant, une dichotomie semble se dégager dans l’Église-Institution entre la
fidélité à la tradition et l’aspiration à un renouveau, tant au niveau doctrinal qu’au niveau
structurel.
1
JEAN-PAUL II, Lettre encyclique Redemptoris missio, n° 51.
2
Cf. Gaudium et Spes, n° 3 ; cf. JEAN-PAUL II, Lettre encyclique Redemptoris missio, n° 52 : Jean-Paul II
soutient que c’est par l’inculturation que l’Église incarne l’Évangile dans les diverses cultures. Elle introduit en
même temps les peuples avec leurs cultures dans sa propre communauté. Elle leur transmet ses valeurs en
assumant ce qu’il y a de bon dans ces cultures et en les renouvelant de l’intérieur.
3
Cf. C.EC., L’Église à l’aube de l’indépendance. Actes de la VIe Assemblée plénière de l’épiscopat du Congo,
p. 37-38 ; cf. B. UGEUX, Les petites communautés chrétiennes, p. 26.
414
voulaient mettre en œuvre une stratégie pastorale qui vise à rendre plus vivantes les
communautés chrétiennes existantes. Mais c’était déjà le début d’un processus qui allait
conduire à la création des communautés de base. Dans un processus qui engage toutes les
familles de base, les laïcs deviennent porteurs de valeurs ecclésiales. Ils accomplissent cette
mission, soit comme coordinateurs ou moniteurs de leurs communautés, soit comme chargés
de divers services communautaires.
La Famille de Dieu est appelée à croître, non seulement en membres, mais aussi dans
sa vision pastorale et dans la manière de gérer les problèmes sociaux. Cette croissance est
possible si les petites communautés Ŕ les familles de base en l’occurrence Ŕ donnent une
impulsion à l’action pastorale de toute l’Église. Pour cela, on ne peut pas se contenter
d’adapter l’ancien système ou les vieilles traditions à la situation de l’heure. Il faut en faire
surgir un autre. C’est ainsi qu’à la suite de l’épiscopat congolais, nous soutenons la formation
des communautés à partir des groupes définis par des conditions de vie et de gens de la base.
Une base bien formée est susceptible de promouvoir une pastorale de prise en charge du
destin de la communauté, dans son ensemble, et de chacun de ses membres, de la même
manière que la famille traditionnelle se préoccupait de l’accroissement du groupe et de la
promotion des membres3. C’est dans ce sens que l’ancien évêque de Boma, Mgr Joachim
Mbadu, encourageait largement l’animation des paroisses en petites communautés de base.
Dans sa lettre pastorale « Projet de coordination pastorale », il soulignait son souci pastoral
de faire de tous les villages et petites entités à taille humaine des communautés chrétiennes
vivantes où chacun prendrait conscience d’avoir un rôle à remplir pour que vienne le règne de
Dieu dans son milieu de vie4. Pour y arriver, il n’était plus question de faire appliquer
1
Cf. C. MBUKA di NKUANGA, Analyse théologique de la praxis ministérielle d’une église particulière de
1960 à 1975 : l’épiscopat du Zaïre et les ministères, Université Catholique de Paris, 1979, p. 4 et passim.
2
L. BOFF, Église en genèse, p. 87.
3
O. UGIRASHEBUJA, « Solidarité africaine » et sens, p. 219 : Les Africains ont un sens aigu de l’homme, du
‘frère’. C’est le but de toute communauté (le bien-être de l’homme). Ce but est à atteindre sans délai, et cela,
dans le milieu de vie de chaque famille et non ailleurs. Tout le monde s’investit dans la recherche des moyens
susceptibles d’aboutir à l’éclosion de ce projet communautaire.
4
Cf. J. MBADU KIKHELA (Mgr), Projet de coordination pastorale, Boma, 1981, p. 13.
415
simplement des décisions qui se prendraient d’en haut, mais d’initier un espace de dialogue et
d’échange de manière à faire de tous les fidèles des membres actifs dans leurs communautés
de base.
A cet effet, le centre d’intérêt doit être, comme le suggèrent E. Cambron et D. Delabie,
le monde de la vie quotidienne que constituent les gens simples. Leur engagement est d’autant
plus évident qu’ils se rendent compte qu’on s’intéresse à leurs problèmes et qu’ils sont même
des acteurs actifs dans la recherche de moyens susceptibles de donner solution à ces
problèmes. De plus, il importe d’exploiter l’oralité en tant qu’héritage d’une civilisation de
l’oralité. Il ne s’agit pas de se passer de l’écrit. Il faut plutôt privilégier la conversation, le
dialogue, le débat et la concertation au sein du groupe, plutôt qu’une simple réception du
discours1. Cette dernière attitude ne favorise pas la participation de tous à l’émergence de la
société. La grande masse assiste passivement et encaisse ce qui est dicté d’en haut, et par une
poignée de personnes, au risque de manipuler le groupe. Au sein de la famille de base, la
parole doit prendre le pas sur les sacrements et le culte, de manière à aider l’homme à saisir et
à exprimer à sa manière, dans des concepts plus significatifs, les réalités traduites dans ces
sacrements et ce culte. C’est l’expérience de la palabre sous l’arbre où les anciens instruisent
les plus jeunes, à travers récits et proverbes, tout en invitant ceux-ci à réagir par rapport aux
leçons qui s’en dégagent. Car la CEVB épouse la symbolique du toit ancestral (Mwanzu) et
du dikanda (famille, clan), lieu de concertation, de réconciliation, du partage communautaire,
symbolique fort de sociabilité, pour être l’humble auberge de la parabole du bon samaritain
(Lc 10,30-37) qui accueille et soigne sans calcul les blessés et les pauvres, les marginaux de la
communauté, qui prend les peines, les angoisses et les luttes des hommes. Le dialogue peut
être initié à travers le partage de la Parole de Dieu en rapport avec le vécu du groupe. Il se fait
au cours des rassemblements, sous l’égide des responsables formés, et culmine dans la mise
en commun des expériences et dans la réflexion.
Dans la pratique habituelle du diocèse de Boma, la CEVB prévoit un jour de culte par
semaine. En plus de réunions essentiellement consacrée à la prière, Nganda nsambu en
kiyombe, il y a aussi des réunions au cours desquelles on traite des sujets relatifs à la vie de la
communauté, de la paroisse ou des individus2. Actuellement ce sont les membres du noyau et
quelques invités qui y participent. Notre souhait est de diversifier ces réunions en tenant
compte des catégories générationnelles, tout en gardant la possibilité d’inviter des individus
d’une autre génération à intervenir en donnant un point de vue ou en partageant une
expérience, dans la mesure où leur intervention ou leur présence s’avère importante par
rapport à l’objet de la réunion. Il est important de coordonner toutes ces rencontres de manière
à favoriser le progrès et la cohésion du groupe, ainsi que l’émergence des individus.
L’exploitation de contes et de proverbes dans le traitement des sujets, favorise l’enracinement
du message dans la culture locale, et forme aussi les autres membres, surtout les plus jeunes, à
l’usage de ces proverbes. Ils peuvent alors en tirer les leçons adéquates.
1
E. CAMBRON et D. DELABIE (O.M.I.), Où veulent-ils en venir ? Cheminements de communautés
interclaniques en milieu coutumier, Idiofa, Kimvuka ya Lutondo, 2007, p. 132.
2
Cf. J.B. MAVUNGU KHOTO (Mgr), La CEVB comme « Khanda tsisi ». L’expérience du diocèse de Boma, p.
5.
416
La famille de base n’est pas une simple reproduction de la famille traditionnelle. Elle
est une communauté chrétienne qui rassemble, au nom de Jésus-Christ, des frères et des sœurs
d’une même famille. Ceci répond à la mission de Jésus-Christ. Elle est aussi la mission
fondamentale de l’Église, comme le stipule le document conciliaire de l’Église qui souligne
que tous les hommes sont appelés à former le nouveau Peuple de Dieu. « Ce peuple doit, sans
cesser d’être un et unique, s’étendre au monde entier et en tous les siècles afin que
s’accomplisse le dessein de Dieu, qui au commencement créa la nature humaine une et voulut
ensuite rassembler en un seul corps ses enfants dispersés (cf. Jn 11,52) »1. Ce rassemblement
est l’autre nom de la famille de base, lieu de partage et de dialogue, d’éducation de la masse,
et qui transcende les limites de la famille clanique, en établissant de nouveaux liens familiaux,
basés sur l’écoute de la parole de Dieu et l’obéissance à sa volonté (Mc 3, 31-35 ; Mt 12,46-
50 ; Lc 8,19-21)2.
Dans la famille de base se fait une réflexion sur l’homme de la base dans son milieu de
vie, sur sa situation et son environnement. Car « plus l’homme réfléchira sur sa situation
concrète, plus il émergera pleinement conscient, engagé et prêt à intervenir sur la réalité pour
la changer »3. Par la force de cette réflexion en groupe, les hommes peuvent se dégager de la
peur et des croyances susceptibles de paralyser leurs initiatives. La nouvelle famille formée
autour de Jésus leur permet de découvrir de nouvelles relations au-delà du cercle clanique et
de s’ouvrir au progrès et au bien-être dont la réalisation requiert le concours de tous. En même
temps, en réfléchissant sur leurs problèmes, en travaillant en synergie et en collaboration avec
la hiérarchie ecclésiastique, elle permet à l’Église de proposer des solutions adéquates aux
problèmes de la vie, dans tous ses aspects. Cela éviterait à l’Église certaines maladresses dans
la gestion des sujets sensibles, comme celui de la paternité/maternité responsable4.
La famille de base devient un noyau dynamique qui donne à l’Église une force de
renouvellement et de croissance. Elle rend effective la notion de l’Église peuple de Dieu, en
lui donnant une configuration plus familiale5. Par la formation permanente et la préparation
continuelle des membres, la famille de base assure le maintien de la vigueur rénovatrice de
l’esprit communautaire. Pour réaliser ces objectifs, L. Boff évoque la création d’un nouveau
style de prêtres et d’évêques qui soient des principes d’animation, d’unité et d’universalité au
milieu du peuple de Dieu. Dans ce nouveau contexte, ce sont les laïcs qui coordonnent
l’action pastorale des communautés6. Les pasteurs ne sont plus les guides ou les chefs
suprêmes qui dictent d’en haut ce que le peuple doit faire. Cependant, ils restent des principes
1
Lumen Gentium, n° 13.
2
Cf. C. FOCANT, La famille de Jésus à saint Paul, p. 10.
3
E. CAMBRON et D. DELABIE (O.M.I.), Où veulent-ils en venir, p. 205.
4
On pensera ici au débat sur les moyens moralement acceptable pour la régulation des naissances, et les raisons
pour lesquelles les Africains ont toujours pratiqué un espace des naissances de 3 à 5 ans : garantir la qualité de la
vie et de la santé du nourrisson, minimiser, voire supprimer, le risque de mortalité maternelle et favoriser le
rétablissement physique et psychologique de la mère, etc.
5
Dans le Mayombe, le mot « peuple » se traduit par « Mvila » qui signifie ethnie. Celle-ci est plus étendue que la
famille. Elle représente un ensemble de familles élargies. Elle se réfère toutefois à cette même notion de famille.
On ne peut pas parler de peuple sans évoquer la réalité de la famille ou du clan.
6
Cf. L. BOFF, Église en genèse, p. 60.
417
d’unité de l’ensemble des familles de base, formant l’Église-Famille de Dieu. C’est de la sorte
que les orientations pastorales de l’Église, notamment dans les matières sensibles, deviendront
l’écho des expériences vitales de la base.
1
Cf. B. UGEUX, Les petites communautés chrétiennes, p. 80.
418
restaurer. Liens de cet ordre éminemment évangélique qui est celui de la charité »1. Les
familles de base sont appelées à mettre au point une pastorale qui assure la croissance de la
personnalité intégrale de l’individu et le développement local et national, de manière à
permettre un renforcement de la capacité de l’individu à participer à l’amélioration de la vie
sociale. A ce titre, la famille de base n’est pas seulement une chance pour l’Église seule, mais
aussi pour l’ensemble de la société.
Comme premier et fondamental noyau ecclésial, la famille de base prend à son niveau
la responsabilité de la richesse de la foi et de son expression, la richesse du culte et de son
expression. Elle se donne la tâche de trouver les modes les plus expressifs de la foi au niveau
de la base. Elle initie des cadres de concertation et de réflexion en groupe et en dégage des
résolutions qui reflètent les préoccupations de la base. L. Boff affirme, à ce sujet, qu’« elle
est, pour cette raison, la cellule initiale de structuration ecclésiale et un foyer d’évangélisation
et actuellement un facteur primordial de promotion et de développement »2.
Pour l’Africain, la foi en Dieu porte ses effets si elle lui permet de renforcer le lien de
solidarité par lequel la famille assure sa cohésion interne et la prise en charge de ses membres.
Car, pour l’Église, l’évangélisation et la promotion du bien-être légitime des hommes font
partie de la même mission pastorale reçue du Christ 3. Aussi les Pères synodaux insistent-ils
sur la formation des responsables et de tous les chrétiens, de manière à leur permettre de vivre
les implications sociales de l’Évangile. Celui-ci est porteur d’un message de salut intégral de
l’homme. Les destinataires de ce message, pour autant qu’ils y adhèrent et s’engagent à en
faire leur principal argument, s’en trouvent affermis. Leur témoignage devient un défi
prophétique à tout ce qui oblitère le vrai bien des Africains et de tout le genre humain à
travers le monde. L’Évangile transforme l’humanité du dedans et la renouvelle4.
Par conséquent, la famille de base répond à la quête africaine d’un lieu nouveau de
partage de la Parole de Dieu, de témoignage, d’encouragement, de soutien affectif, d’écoute
nécessaire pour trouver et retrouver la confiance en soi-même et en autrui, de consolidation et
d’ouverture à l’environnement. Elle devient un lieu d’élaboration d’une culture originale à
partir de la Parole de Dieu, des apports de la culture africaine, de l’histoire de l’Église et de
l’enseignement du Magistère5. La réussite d’une telle mission exige la mise en place d’une
structure stable et cohérente de gestion des personnes et de leur capacité intellectuelle et
1
JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique « Ecclesia in Africa », n° 68 ; cf. PAUL VI, Exhortation apostolique
Evangelii nuntiandi, n° 31.
2
L. BOFF, Église en genèse, p. 31.
3
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère, p. 176 ; cf. Message des évêques zaïrois, dans DC, n° 1902 (1-15
septembre 1985), p. 896 ; cf. L. SANTEDI KINKUPU, Pour une jeunesse croyante, p. 366 : L. Santedi,
reprenant une position de Vatican II, souligne le lien qui existe entre la proclamation de la Bonne Nouvelle et la
promotion intégrale de la personne humaine. Il a poursuivi sa pensée en affirmant que cela fait partie de la
mission de l’Église : annoncer la voie du salut aux hommes, communiquer aux croyants la vie du Christ, les
aider par une sollicitude de tous les instants à atteindre le plein épanouissement de cette vie du Christ ;
Gravissimum Educationis, n° 3, 3.
4
JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique post-synodale « Ecclesia in Africa », n° 54 ; JEAN-PAUL II, Lettre
encyclique Redemptoris missio, n° 51.
5
TSHUNGU BAMESA, Le rôle de la communauté, p. 19.
419
morale. La famille de base doit être structurée à l’instar de toute institution sociale ayant une
organisation cohérente et obéissant à une règle de conduite pour le bien-être de tous, et qui
veille à la promotion de chaque être humain pris dans sa singularité.
Aussi la Khanda tsisi (CEVB ou famille de base) du diocèse de Boma comprend des
« services » lui permettant d’exister et de se développer harmonieusement. Ces divers services
Ŕ service de liturgie, chants, malades, catéchèse, enseignement, accueil, développement Ŕ sont
nécessaires non seulement pour la famille de base, mais aussi pour la vie de toute l’Église.
Les personnes responsables de ces différents services constituent le noyau de la famille de
base, Thima yi Khanda tsisi en Kiyombe. Un fait original dans l’attribution de ces services :
ils ne sont pas réservés aux hommes seuls. Ainsi, on a un(e) Nsambisi, un(e) Dibundu, un(e)
Nlongi, un(e) Ntembikisi, un(e) Nkebi, un(e) Mvungudi, un(e) Nkosi bima, un(e) Ntuadisi,
un(e) Tukoma ntuala, un(e) Nkipi bualakazi (chargé(e) de Caritas), un(e) catéchète, un(e)
représentant(e) de chorale1. Par contre, c’est toute la famille de base qui est le foyer de tous
les chrétiens, Lala ki Bakristu2, disent les Yombe. On peut donc affirmer que l’on ne peut
vivre la vie chrétienne sans être un membre actif de la famille de base, assumant une tâche
dans la vie de la communauté. Aussi doivent-ils tous travailler dans la collaboration, la
concertation, l’entente, sans esprit de rivalité, comme les membres d’un même corps (1 Co
12 ; Rm 12,4-8 ; Ep 4,11-12) en se laissant conduire par l’Esprit de Dieu, dans la
coresponsabilité (Mc 9,38-40 ; 10,41-45 ; Lc 22,22-29, etc.). Cette option évite de noyer
l’individu dans un communautarisme étouffant. Car, en tant que institution sociale, la famille
de base ne se fonde pas uniquement sur l’interaction des individus humains. Sa référence
essentielle est l’agir humain basé sur les valeurs évangéliques et les valeurs africaines
traditionnelles.
Dans la société africaine, l’individu est toujours intégré et porté par le groupe. Son agir
s’apprécie en référence aux répercussions qu’il peut avoir sur la vie du groupe. C’est
pourquoi, la société traditionnelle accorde une place importante aux règles et aux principes
qui sauvegardent la stabilité et l’intégrité du groupe. Une attention particulière est aussi
accordée aux responsables du groupe et aux Anciens, considérés comme garants de l’ordre
moral, dépositaires des traditions des ancêtres du clan3. C’est à ce titre qu’ils ont l’obligation
d’inculquer les règles de bonne conduite à tous les membres, et qu’on leur doit respect et
obéissance. Le renouveau de la famille de base doit aussi aller dans le sens d’une
reconsidération de l’individu dans sa singularité sans laquelle son épanouissement risque
d’être un leurre, d’autant plus que « la morale africaine communautaire veut que l’individu
vive correctement en vue du bien de toute la communauté et que la communauté vive
honnêtement en vue de l’épanouissement de l’individu »4. La famille de base doit faire en
1
Cf. R. MBIZI PHOBA et alii, Jalons pour une stratégie pastorale, p. 22-23.
2
Le Lala est le lieu où les Yombe se retrouvent, généralement après le travail, pour partager un verre de vin
palme et échanger autour de certains problèmes de vie au village. Le Lala est toujours en retrait, dans la forêt,
par rapport au village. C’est en quelque sorte un lieu de ressourcement.
3
Cf. NYEME TESE, Morale africaine et projet de société, dans Théologie africaine. Bilan et perspectives. Actes
de la dix-septième Semaine Théologique de Kinshasa. 2-8 avril 1989, Kinshasa, F.C.K., 1989, p. 319 : le monde
des aînés constitue le monde des responsables de l’ordre dans tous les secteurs de la vie.
4
NYEME TESE, Morale africaine et projet, p. 324.
420
En effet, tout comme la société traditionnelle tablait sur les tabous et les lois
ancestrales pour former et éduquer les gens, ainsi la société moderne doit-elle se construire
sur des principes rénovés et actualisés qui garantissent sa stabilité et son progrès. La lutte
contre la crise morale ne doit pas se passer des normes et des règles éthiques. Bien plus, on ne
peut surmonter cette crise morale et sociale de notre société, à travers l’action de la famille de
base qu’en se conformant aux normes éthiques rénovées, pourvu que celles-ci prennent
l’homme non pas comme moyen mais comme fin. Cela signifie que les résolutions qui se
prennent au niveau hiérarchique, dans les divers domaines de la vie, doivent viser avant tout
le bien-être de l’homme pour traduire effectivement la mission du Christ : celle de donner la
vie en abondance (Jn 10,10) et de libérer l’homme (Ga 5,1), d’aider les hommes à atteindre le
plein épanouissement de la vie qu’ils reçoivent du Christ1. Car la mission de la famille de base
est avant tout pastorale. Elle concerne le salut en Jésus-Christ, et est, à la fois, évangélisation
et humanisation. Elle est finalement un processus de développement de l’homme et de la
société. C’est ce que soulignent E. Cambron et D. Delabie lorsqu’ils affirment : « Le
développement concerne l’homme en ce qu’il est une mise en place des structures
économiques et politiques qui permettent la création d’un bien-être humain, autrement dit une
humanisation de l’homme, de la société, du monde »2. Il revient donc à la famille de base
d’intensifier une pastorale qui soit au service du développement intégral de l’homme par
l’intégration des valeurs évangéliques et des valeurs culturelles africaines.
1
Cf. Gravissimum Educationis, n° 3, 3 ; L. SANTEDI KINKUPU, Pour une jeunesse croyante, p. 366.
2
E. CAMBRON et D. DELABIE (O.M.I.), Où veulent-ils en venir, p. 203.
3
Cf. N. NGWEY, Conditions théologales d’une contribution de la théologie morale africaine à l’élaboration
d’un type de société, dans Théologie africaine. Bilan et perspectives. Actes de la Dix-septième Semaine
Théologique de Kinshasa. 2-8 avril 1989, Kinshasa, F.C.K., 1989, p. 337.
421
Comme on le voit, au sein de la famille de base se fait une réflexion sur l’homme, en
tant qu’il est situé historiquement dans son milieu de vie. En d’autres termes, l’homme qui est
au centre des réflexions dans la famille de base, est un être concret, qui vit des situations
concrètes, à un moment précis de l’histoire, et qui a le devoir de préparer l’avenir de sa
société et de ses descendants. De cette réflexion se dégagent des orientations pastorales et
morales au service du développement du groupe. Celui-ci, à son tour, prend en charge les
individus. Ces orientations sont le fruit d’un débat et d’un échange de vues dont le point
d’aboutissement est la réconciliation de l’homme avec lui-même et aussi sa libération vis-à-
vis des questions de blocage par rapport aux coutumes ancestrales démodées et même par
rapport à un enseignement officiel de l’Église qui le maintiendrait dans un blocage
psychologique et moral. Pour E. Cambron et D. Delabie, « le village débloqué et réconcilié
retrouve une solidarité nouvelle, une prise en charge commune du village par tous, ce qui
donne à la solidarité traditionnelle un contenu nouveau. La prise en charge commune libère
des forces latentes dans une communauté de sang (…) pour en faire des forces créatrices
d’une communauté de foi et de travail »2. Bien que la référence au lien de sang clanique ne
constitue plus le critère d’appartenance à la famille de base, la réalité familiale avec ses
valeurs éthiques et sociales demeure la clé de l’identification de l’Église comme famille selon
l’acception africaine de la famille étendue. Elle s’enrichit de valeurs évangéliques qui lui
permettent de surmonter les limites des liens naturels de sang.
1
N. NGWEY, Conditions théologales d’une contribution, p. 337.
2
E. CAMBRON et D. DELABIE (O.M.I.), Où veulent-ils en venir, p. 204.
422
La solidarité consiste aussi dans la mise en commun de certains biens constituant une
réserve au service des nécessités urgentes de tous les membres du clan. Dans la société
traditionnelle, c’est le chef de famille qui récoltait et gardait la contribution de tous les
membres. Il en assurait aussi la redistribution en veillant particulièrement au plus besogneux.
Cette mise en commun avait une valeur symbolique : l’unité du clan2. C’était aussi une
pratique destinée à encourager et même à inciter les membres à travailler. L’appropriation de
la solidarité clanique par la famille de base peut davantage contribuer au progrès du groupe et
au bien-être des individus si, en plus du service rendu aux plus besogneux et aux plus fragiles
de la communauté, la famille de base se développe en coopérative de développement en
mettant en valeur les potentialités du groupe et les charismes de différents membres. C’est
dans ce sens que chaque diocèse comprend une commission développement qui est chargée de
s’occuper pleinement des problèmes de conscientisation au développement des chrétiens dans
les paroisses et les CEB, c’est-à-dire de tout ce qui peut aider les gens à prendre en mains leur
progrès. C’est ce qui requiert l’organisation « des sessions spéciales des animateurs qui seront
capables d’aider les communautés et groupes à analyser leurs problèmes et à prendre des
initiatives en vue de leur développement »3. Il ne s’agit donc pas de s’arrêter à la
conscientisation des individus, bien que celle-ci soit une étape importante pour que tous
comprennent le sens d’un engagement personnel et communautaire, et ne pas continuer la
politique de la main tendue. Les réunions ou les sessions de conscientisation doivent être
suivies de la mise en place des stratégies et des structures de lancement d’action du
développement, puis par des réunions d’évaluation pour le suivi des actions menées. C’est de
1
M. MATUKANGA, Crise morale et création des valeurs, p. 100.
2
L’abbé Alexandre Thamba nous a parlé du Dibondo ou Kikhungu, une corbeille commune symbolisant l’unité
du Dikanda (Clan, famille étendue) : on y met non pas de l’argent, ni des biens matériels, mais des figurines
représentant les membres réellement ou potentiellement actifs. Cela signifie que tous ces membres contribuent
d’une manière ou d’une autre à la croissance matérielle et morale de la famille.
3
J. MALULA (Cardinal), Synode diocésain (1986-1988). Options et directives, p. 51-52.
423
1
J. NTEDIKA KONDE, Une mobilisation totale, p. 401.
2
M. MATUKANGA, Crise morale et création des valeurs, p. 100.
424
exigence de l’engagement. Il dit à ce sujet : « S’agissant de CEVB, tous nous devons faire en
sorte qu’elles deviennent des lieux de prière, d’entraide, de solidarité, de coresponsabilité, de
partage des joies et des peines, d’attention aux démunis, de concertation et de travail en
équipe. La CEVB doit être pour nous notre famille. Nos ancêtres ont dit : ‘Ukambu dikanda,
mvika’. Celui qui n’a pas de famille est un esclave avec toutes les conséquences négatives
réservées à l’esclave. Nos ancêtres ont également dit : ‘Lu muana wedi lufuila ko, lu kanda
wedi lufuila ko, lufua mbi wela fuila ?’ Ce proverbe met en évidence le devoir et
l’engagement vis-à-vis de ses racines ; chacun doit avoir des racines. Et cet engagement peut
aller jusqu’au sacrifice suprême »1. Cette préoccupation est revenue dans le thème pastoral de
l’année 2011-2012 consacrée à la mise en place des stratégies pour bâtir au mieux les CEVB,
en vue de renforcer la pastorale de proximité2.
En donnant une place de choix à la famille de base, l’Église d’Afrique prend du recul
vis-à-vis de l’Église du pouvoir. Elle devient une Église servante dans laquelle « les chrétiens
et les communautés chrétiennes offrent à leurs membres un milieu de reconnaissance
respectueuse, de promotion dans la dignité et d’enracinement quotidien, en terre africaine
dans la tradition vivante de l’Afrique, grâce à une adhésion résolue et radicale à la personne
du Christ »3. Telle a été l’option prise par le Christ lorsqu’il commençait son ministère public
à la synagogue de Nazareth. Pour illustrer sa mission, il a choisi le texte messianique du livre
d’Isaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour
porter la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et
aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de
grâce du Seigneur » (Lc 4,18-19 ; Is 61,1-2). Il se considérait donc comme un envoyé dont la
mission était de soulager la misère des hommes et de combattre toute forme de
marginalisation. Cette attitude implique la prise en compte des problèmes de justice, de
libération, de développement et de paix dans l’œuvre d’évangélisation4. L’engagement pour la
promotion des initiatives de développement et d’ennoblissement de l’homme dans son
existence spirituelle et matérielle est l’œuvre de toute la communauté. C’est là que la
solidarité africaine doit davantage jouer un rôle déterminant au sein de la famille de base, en
sorte que le développement de tout homme et de tout l’homme se fasse dans le cadre d’un
développement solidaire et harmonieux de tous les membres de la famille de base, jusqu’à
atteindre toute la famille de Dieu.
1
C. MBUKA (Mgr), Ouverture de l’année pastorale 2010-2011. Homélie, dans http://www.dioceseboma.com,
Bureau de l’évêque, page consultée le 18 mars 2012.
2
Cf. C. MBUKA (Mgr), Ouverture de l’année pastorale 2011-2012. Homélie, dans
http://www.dioceseboma.com, Bureau de l’évêque, page consultée le 18 mars 2012.
3
N. NGWEY, Conditions théologales d’une contribution de la théologie morale africaine à l’élaboration d’un
type de société, dans Théologie africaine. Bila et perspectives. Actes de la Dix-septième Semaine Théologique de
Kinshasa. 2-8 avril 1989, Kinshasa, F.C.K., 1989, p. 338.
4
Cf. JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique post-synodale Ecclesia in Africa, n° 68.
425
En se modelant sur le Christ, et éclairé par sa Bonne Nouvelle, l’homme s’engage dans
des projets d’humanisation de la société. Dans sa nouvelle configuration, sous le statut
d’Église à la base et de famille traditionnelle, la famille de base est au service de ses
membres, tout comme ceux-ci le sont vis-à-vis de la famille. Ce service se définit en fonction
des projets que la communauté se fixe, et aussi en tenant compte des aspirations des membres,
et cela, à la lumière de l’Évangile, dont le Christ est le héraut. Cette préoccupation rejoint
l’option préférentielle pour les pauvres dont l’Église d’Afrique, en conformité avec l’Église
universelle, est protagoniste. On peut le remarquer dans l’adresse de Jean-Paul II lorsqu’il
exhortait les fidèles à traduire l’intérêt actif pour les pauvres à tous les niveaux, en actes
concrets, afin de parvenir avec fermeté à une série de réformes nécessaires2.
Les réformes initiées et menées par l’Église doivent être au service de l’homme. Pour
N. Ngwey, « notre Église ne sera théologiquement créatrice que lorsqu’elle se fera lumière en
tant qu’exemple, communauté des servants, communauté au service, lieu de gestation d’un
type nouveau de société offrant à chacun de ses membres un espace libérateur et promoteur, le
faisant cheminer vers l’actualisation plénière de la stature d’homme sauvé par la croix et
digne du banquet éternel parce que enfant de Dieu »3. Le service de l’autre et le service de la
communauté, tant au niveau familial que national, font partie intégrante de la mission
éducatrice de l’Église. L’initiation au service doit être une préoccupation de la famille de
base, tout comme l’esprit diaconal de l’Église est un élément indispensable à la réforme d’une
société qui se modèle sur la famille traditionnelle.
En effet, le respect et l’obéissance sont des valeurs qui ont maintenu l’ordre et la
discipline dans une société traditionnelle quasi-homogène. Cependant, c’est au plus jeune
qu’on exigeait l’obéissance presqu’inconditionnelle à certains moments. On n’attendait donc
pas qu’un adulte ou un aîné obéissent aux ordres d’un plus jeune, à moins que celui-ci exerce
1
M.E. KOHLER, Vocation, service compris ! La diaconie de l’Église, Le Mont-sur-Lausanne, Ouverture, 1995,
p. 27.
2
Cf. JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique post-synodale Ecclesia in Africa, n° 44.
3
N. NGWEY, Conditions théologales d’une contribution, p. 358.
426
une fonction de direction d’un groupe. Car le chef, du fait de sa nomination et de sa situation
sociale, devient forcément aîné du groupe, et a de l’ascendance sur les autres membres du
groupe, quel que soit leur âge. Généralement, ce sont les jeunes qui étaient appelés à obéir aux
aînés, aux supérieurs. Le risque d’exploitation ou d’oppression des plus jeunes était possible.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y avait pas de considération des jeunes de la part des
aînés. Néanmoins l’exigence d’une obéissance inconditionnelle n’était pas susceptible de
favoriser l’épanouissement de l’individu. Au contraire, elle entretenait un climat de peur et de
soumission face aux menaces de malédiction et aux sanctions automatiques des parents et des
aînés1. C’est ainsi que l’esprit diaconal du Christ devient une base indispensable à l’éclosion
d’une Église-famille de Dieu, promotrice de la personne humaine. Suivant cet esprit diaconal,
les aînés sont eux-mêmes invités à observer les principes de la communauté. Leur bon
témoignage de respect et d’obéissance est susceptible de conduire les plus jeunes à observer
les règlements de la société. Ainsi doit-il en être de la pratique des vertus. Cette tâche est celle
de la famille de base qui est appelée à encadrer les familles nucléaires, et à insuffler un nouvel
esprit familial chez tous ses membres.
1
Cf. TSHIBALABALA KANKOLONGO., La politesse et l’éducation au développement, dans AMOZA, Crise
morale et vie économique au Zaïre. Actes de la Deuxième Rencontre des Moralistes Zaïrois. Kinshasa du 11 au
16 novembre 1985, Kinshasa, AMOZA, 1986, p. 125.
427
Introduction
L’éducation ne constitue pas l’objet principal de notre recherche. C’est un aspect qui
est lié au devoir de procréation par lequel les époux deviennent coopérateurs de Dieu dans
l’œuvre de la création. Car, comme le signale l’épiscopat congolais, la réalisation du vœu de
fécondité par la naissance d’une nouvelle vie, se double du devoir d’éducation de l’enfant.
Après avoir transmis la vie physique ou biologique, les parents ont le devoir « d’amener les
enfants à la conscience de leur dignité d’hommes et de leur mission, en leur transmettant les
valeurs culturelles et les modèles dont la famille est dépositaire, par une initiation progressive
au mystère de la vie et de l’être ainsi qu’à toutes les vertus sociales et religieuses ayant cours
au sein de leur société et de leur culture »1. En d’autres termes, parler du mariage et de la
famille sans évoquer la question de l’éducation des enfants, manifeste une incomplétude dans
le développement du sujet. C’est dans ce contexte que la famille et la société sont appelées à
se porter mutuellement secours pour initier les nouvelles générations à leurs droits et à leurs
devoirs de membres conscients et responsables du mystère de la vie.
1
C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 32.
2
JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique post-synodale Ecclesia in Africa, n° 85.
428
Dans l’élaboration d’un projet éducatif susceptible d’aider l’homme à s’intégrer dans
la société moderne, sans qu’il ne s’aliène, il est impérieux de prendre en considération les
éléments qui forment sa personnalité. Ces éléments peuvent se répertorier dans le registre des
us et coutumes de chaque peuple et dans les pratiques issues des rencontres interculturelles et
les contingences du développement technologique. Le problème du rapport entre les
structures d’initiation de la société africaine traditionnelle et l’initiation chrétienne a une
certaine pertinence au regard de toutes les influences que connaît notre société.
Quoi qu’il en soit, chaque culture se préoccupe de cultiver les valeurs qui marquent
son identité et sa singularité par-delà les contacts qu’elle effectue avec le monde extérieur.
Pour l’Église, la formation de la personnalité est d’autant plus efficace que l’homme se heurte
aux contraintes de la vie sociale, assume les exigences multiples de la solidarité humaine et
s’engage au service de la communauté des hommes. Cela requiert, au préalable, la prise en
compte du rôle de la communauté dans l’émancipation de l’individu, la volonté de prendre
part aux entreprises communes en vue du développement du groupe2. C’est la communauté
qui engendre l’individu, et est responsable de sa socialisation et de son humanisation.
Dans toutes les cultures, il existe des programmes formels ou informels d’éducation.
La société s’organise pour mettre sur pied des structures qui relayent la famille nucléaire dans
la formation des jeunes, et même des adultes. Ce programme peut connaître des modifications
en raison des mutations culturelles dues aux mouvements des populations, et des effets du
développement technologique sur l’organisation sociale. Pour répondre aux exigences de son
temps, chaque société est amenée à réviser son système éducatif. Quelle que soit son
influence écologique sur la population, un projet éducatif s’élabore à partir des réalités qui
marquent et accompagnent l’homme dans sa quête d’un plus-être. L’éducation vise à assurer
le développement de la personne humaine, tant au niveau physique et mental que sur le plan
1
Gaudium et Spes, n° 31, 1.
2
Cf. Gaudium et Spes, n° 31, 2-3.
429
affectif, social, moral et spirituel, intellectuel et culturel1. La valeur de l’éducation est d’autant
plus perceptible qu’elle s’insère dans un projet global qui favorise l’éclosion de la société, en
même temps que les individus bénéficient des avantages de ce développement socioculturel.
Loin de noyer l’individu dans un collectivisme, notre projet éducatif vise à former la
personnalité de l’être humain tout en l’insérant dans le projet global de sa communauté.
De la même manière que le mariage ne s’improvise pas chez les Yombe, ainsi,
« devenir parent » requiert une préparation et une formation. Tout le processus qui conduit à
la formation du couple constitue une base initiatique à la responsabilité parentale. Cette
préparation doit porter sur tous les aspects de la vie, et doit non seulement se baser sur les
pratiques traditionnelles et propres à chaque culture, mais aussi se servir des données des
sciences humaines. Cela permet de surmonter les tabous qui constituent un frein à
l’épanouissement et au développement du Yombe. Cette formation permet d’acquérir un
esprit critique, élément indispensable à tout exercice de discernement. C’est ainsi que nous
1
Cf. P. DEMBOUR, Parents responsables ! Ou comment conduire ses enfants sur le chemin de la vie, Lenrai,
Mols, 2008, p. 23.
2
M.-J. THIEL, Anthropologie chrétienne et éducation : Éduquer à la beauté, dans G. AVANZINI, M.-J.
THIEL, Éduquer à la beauté, éduquer aux valeurs : Université salésienne d’été, Samoëns Ŕ 10-17 juillet 1999,
Paris, Don Bosco, 1999, p. 8.
3
Nous avons déjà signalé précédemment les modalités de formation et d’encadrement de couples et de familles
dans les familles de base, par une pastorale familiale sous l’égide de la commission diocésaine de pastorale
familiale et d’autres mouvements d’action catholique. Tel est le cas de l’équipe chargée de la pastorale des
couples et des familles dans chaque diocèse.
430
Pour F. Etsou, une authentique éducation doit prendre en charge la formation de tout
l’homme. Cependant une telle responsabilité est trop grande et importante pour être assurée
par les parents seuls, bien qu’ils soient les premiers et principaux éducateurs de leurs enfants.
Il leur revient de créer une atmosphère familiale, animée par l’amour et le respect envers Dieu
et les hommes4. Cela signifie que dans le registre des formateurs figurent, non seulement les
parents, mais aussi les autres membres de la communauté ou de la famille. Dans ce registre,
l’Église met au premier plan le Dieu Créateur, Dieu révélé en Jésus Christ, dont le projet
éducatif rejoint le plan du mystère de salut de Dieu. C’est donc un projet d’humanisation que
l’Église, Corps mystique du Christ, a la mission de mettre en œuvre.
doit-elle non seulement demeurer une société humaine ayant une compétence dans le domaine
de l’éducation, mais aussi faire de l’éducation l’objet de sa mission évangélisatrice, comme le
souligne le concile Vatican II : « Elle a pour fonction d’annoncer aux hommes la voie du
salut, de communiquer aux croyants la vie du Christ et de les aider par une sollicitude de tous
les instants à atteindre le plein épanouissement de cette vie. A tous ces enfants, l’Église est
donc tenue, comme Mère, d’assurer l’éducation qui imprègnera toute leur vie de l’esprit du
Christ ; en même temps, elle offre son aide à tous les peuples pour promouvoir la perfection
complète de la personne humaine, ainsi que pour le bien de la société terrestre et pour la
construction du monde qui doit recevoir une figure plus humaine »1. Le but de la véritable
éducation est la formation de la personne humaine dans la perspective de sa fin suprême, et
aussi en vue du bien des sociétés dont l’homme est membre, et dont il a à partager les
obligations2.
A ce sujet, N. Ngoyi Katahwa affirme que l’éducation concerne toutes les dimensions
de l’être humain et les différents aspects de ses activités. Elle concerne aussi bien les jeunes
1
Gravissimum Educationis, n° 3 ; F. ETSOU, Les défis et les enjeux pastoraux, p. 11.
2
Cf. Gravissimum Educationis, n° 1.
3
J. NTEDIKA KONDE, Une mobilisation totale, p. 389.
4
Cf. M.-J. THIEL, Anthropologie chrétienne et éducation : Éduquer à la beauté, dans G. AVANZINI, M.-J.
THIEL, Éduquer à la beauté, éduquer aux valeurs : Université salésienne d’été, Samoëns Ŕ 10-17 juillet 1999,
Paris, Don Bosco, 1999, p. 3 ; cf. Gravissimum Educationis, n° 3.
432
que les adultes, et recourt à la sagesse ancestrale exprimée dans les proverbes et les contes 1.
De la même manière que notre société traditionnelle assurait le passage de l’enfance, de la
jeunesse à l’âge adulte et responsable, par un accompagnement assidu et unanime de la part
de la famille et de toute la communauté, ainsi doit-il en être des familles, des CEB, des
paroisses et diocèses d’aujourd’hui. Toutefois les adultes qui assurent cette formation ne
doivent pas se faire passer pour des acteurs puissants qui s’imposeraient en paroles
uniquement. Eux-mêmes doivent être formés en même temps que les jeunes 2. Dans notre
projet éducatif, dont l’option rejoint celle de l’épiscopat africain, nous préconisons l’éducation
simultanée de toutes les couches sociales et de tous les âges.
Lorsque l’on parle de la communauté qui éduque, l’accent est mis non pas sur la
structure « anonyme » constituée par tous les membres, mais plutôt sur le devoir de tous les
« éducateurs » à former une communauté, une famille qui aide les plus jeunes à sortir de
l’enfance-sans-parole, pour accéder au stade d’homme ou de femme, de s’accomplir comme
citoyen d’un État, à telle ou telle période de l’histoire. Cette éducation appelle les perspectives
d’humanisation en tenant compte des repères de différents groupes d’appartenance 4. La
communauté formée par les « éducateurs » ne s’identifie pas nécessairement à la famille dont
les « éduqués » sont issus. Mais, en raison de l’uniformité du projet éducatif et de
l’appartenance générationnelle et socio-historique des candidats à la formation, ils constituent
une même communauté. Ils sont appelés à orienter leur formation en fonction des aspirations
de la base.
1
Cf. N. NGOYI KATAHWA (Mgr), Initiation aux croyances ancestrales, dans L’Éducation de la jeunesse dans
l’Église-Famille en Afrique. Actes de la XXIe Semaine Théologique de Kinshasa. Du 22 au 28 novembre 1998,
Kinshasa, F.C.K., 2001, p. 42.
2
Cf. J. NTEDIKA KONDE, Une mobilisation totale, p. 389.
3
Cf. TSHUNGU BAMESA., Le rôle de la communauté : approche anthropologique, dans L’Éducation de la
jeunesse dans l’Église-Famille en Afrique. Actes de la XXIe Semaine Théologique de Kinshasa. Du 22 au 28
novembre 1998, Kinshasa, F.C.K., 2001, p. 15.
4
Cf. M.-J. THIEL, Anthropologie chrétienne et éducation, p. 8.
433
du monde et du cosmos. Elle doit aider les plus jeunes à accoucher ce qu’ils portent en eux de
meilleur. Car l’éducation est maïeutique ; elle fait accoucher l’humanité en l’homme en
portant celui-ci vers son émergence. Le recours aux proverbes et aux contes vise à sensibiliser
la personne humaine, de manière à lui faire découvrir les valeurs à cultiver pour une société
plus humaine et plus humanisante. L’individu possède en lui des potentialités grâce
auxquelles il peut se réaliser pleinement. Les formateurs l’aident à en prendre conscience et à
se doter de moyens susceptibles de les rendre opérationnelles et de s’insérer dans sa
communauté.
Dès son plus jeune âge, l’enfant est initié à la pratique de la solidarité. C’est ainsi que
toute la communauté se mobilise pour aider les plus jeunes à inscrire dans leur programme de
vie la promotion de la communauté. Celle-ci repose sur la valeur de solidarité à laquelle tous
les membres sont conviés grâce à des structures d’entraînement, notamment lors de certaines
cérémonies communautaires, comme le mariage, les funérailles, l’organisation des travaux
communautaires. Une formalisation et une uniformisation de ces structures les rendraient plus
performantes1. Les plus jeunes sont entraînés à la solidarité en les impliquant dans les actes
qui visent à promouvoir la prospérité, la continuité, le statut social, l’affermissement et
l’accroissement des liens au sein de la famille.
La communauté apparaît comme une réalité sociale identifiable dans laquelle les
membres reconnaissent leur commune identité. Cette reconnaissance implique des devoirs et
des obligations en vue de la croissance et de la cohésion de la collectivité, de
l’épanouissement de tous les membres. La société recourt à des procédés didactiques
appropriés pour que tous les membres en prennent connaissance et les assimilent. C’est ainsi
que lors des cérémonies de mariage, de funérailles et de palabres, des Sages désignés comme
porte-parole procèdent à la présentation de l’arbre généalogique des personnes concernées, et
dans un discours étayé par des proverbes et des contes, ils mènent toute l’affaire et appuient
chaque idée.
Les Aînés recourent au même procédé lorsqu’ils instruisent les membres de la famille,
la soirée, autour du feu. Tous s’imprègnent de la sagesse ancestrale, des us et coutumes de la
famille à travers les leçons qui se dégagent des contes des Aînés. Car, comme le souligne N.
Katahwa, un projet éducatif susceptible de bien former l’Africain doit non seulement être
rendu en langue locale pour faciliter son assimilation et son application à la base, mais faire
aussi usage des proverbes dont la performance se vérifie dans le discours de l’Africain 2. En
appuyant chaque idée par un proverbe ou un conte qui en précise la portée, les
« Formateurs », les parents et les aînés en l’occurrence, peuvent facilement cerner les aspects
auxquels les jeunes sont sensibles. Ils leur transmettent ainsi l’art de vivre, et leur permettent
de se familiariser avec les coutumes locales. On se souviendra de la pertinence d’une homélie
dans laquelle le prédicateur insère harmonieusement des proverbes ou des contes dont la leçon
1
Lors des funérailles, par exemple, il existe une cérémonie de présentation des contributions des membres de
familles alliées. Cette présentation est généralement précédée d’une définition du lien avec la famille éprouvée.
La valeur de l’objet à présenter est d’autant plus élevée que l’on est proche du défunt.
2
Cf. N. NGOYI KATAHWA (Mgr), Initiation aux croyances ancestrales, p. 42.
434
rejoint et illustre le message évangélique, comme nous avons pu le remarquer dans le message
de l’évêque de Boma lors de l’ouverture de l’année pastorale et aussi dans les autres
homélies1. Les Yombe perçoivent mieux les éléments fondamentaux du message et participe à
l’animation du prédicateur lorsqu’ils sont continuellement invités à compléter la première
partie d’un proverbe évoqué par le prédicateur2. Certaines homélies s’achèvent toujours par
un conte africain pour faire ressortir la leçon morale et sensibiliser la conscience des
auditeurs.
Dans la société traditionnelle, cette formation était assurée dans les structures qui
préparaient les jeunes gens à passer de l’âge nubile au stade des adultes. C’est ce qui se
faisait, chez les Yombe, dans le Dikandu et le Kikhimba pour les garçons, et dans la Nzo theko
1
Cf. http://www.dioceseboma.com/eveque/Ouverture année pastorale.
2
A titre d’exemple, le prédicateur dira : « Mwana lemvo udia ki ... (un enfant docile mange toujours...) ».
L’assemblée complète en disant : « Kibote ! (quelque chose de bon), pour souligner l’importance d’être toujours
obéissant et docile.
3
N. NGOYI KATAHWA (Mgr), Initiation aux croyances ancestrales, p. 43.
4
Cf. SCEAM, La vie de la famille, p. 930-931.
435
et la Nzo kumbi (sorte de noviciat) pour les filles1. Avec la disparition des ces institutions
traditionnelles, d’autres modèles modernes ont fait jour. C’est notamment le cas des écoles,
des instituts de formation professionnelle, des centres d’alphabétisation, des universités, des
classes de catéchèse préparatoire aux sacrements d’initiation. De nombreux mouvements de
jeunesse se consacrent aussi à la formation des jeunes. Nous avons notamment signalé, pour
le diocèse de Boma, le groupe Kizito-Anuarite, les scouts et les louveteaux, les Bilenge ya
muinda, la J.O.C. (jeunesse ouvrière chrétienne), les chorales et les groupes vocaux des
jeunes, les servants des messes, les louangeuses, le groupe des musiciens de la fanfare
diocésaine, le Renouveau charismatique, etc.2
Nous avons signalé que la célébration du mariage coutumier par un processus par
étapes dynamiques signifie le sérieux de la démarche et de la maturation progressive du projet
des futurs conjoints. Cette maturation à laquelle les parties en présence sont réellement
intéressées, vise à aboutir à une union qui soit réellement moins fragile. De plus, durant ce
processus, on donne à chaque partie la possibilité et l’occasion de s’exprimer, d’émettre ses
objections ou de justifier le bien-fondé de son point de vue. A chaque étape correspondent un
statut acquis par les deux parties ainsi que des droits et des devoirs particuliers pour chaque
futur conjoint, et les membres de leurs familles respectives, puisque pour les Africains le
mariage est un engagement personnel et une alliance communautaire3. Ces étapes du mariage
coutumier sont une véritable école de formation dont l’entrée est ponctuée par une célébration
communautaire. A ce sujet, on notera que chez les Yombe, durant le temps des fiançailles, les
futurs conjoints s’entraînent au devoir de fidélité et d’assistance mutuelle. Ils sont initiés à la
vie commune et à la fonction parentale. C’est ce que révèle le sens des expressions utilisées
pour désigner les différentes étapes. Si les premières approches ne font que déclencher le
processus d’engagement, la demande officielle, Soka ndumba, permet de baliser tout ce qui
sur le plan social, moral, « biogénétique », psychologique, risque de porter atteinte à
1
Cf. L. BITTREMIEUX, La société secrète des Bakhimba, p. 19-31 ; cf. NGIMBI BAMWENEKO, Initiation
des filles à la dextérité manuelle et au savoir-faire, p. 103 ; cf. MWILA MAVINGA, Un rite d’initiation
Yombe : Le Kikumbi, p. 65
2
Cf. SECRÉTARIAT-CHANCELLERIE, Le diocèse de Boma 1999-2004. Document préparé en vue de la visite
ad limina du mois d’avril 2005, Boma, édition du secrétariat-chancellerie, 2005, p. 43-44.
3
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 26.
436
l’équilibre et à l’harmonie de la vie conjugale. C’est à ce stade que les futurs conjoints
prennent connaissance de leur bilan de santé et d’autres éléments pouvant les aider à
confirmer leur projet ou à y renoncer, mais tout en privilégiant l’amour qui a été à la base de
leur rencontre, et qui doit continuer à motiver leur décision pour le futur.
Quoi qu’il en soit, l’initiation des futurs époux à la responsabilité parentale doit faire
l’objet d’une présence intense de l’Église à travers la famille de base, sous la coordination de
la commission diocésaine de pastorale familiale. Cette formation doit davantage revêtir
l’aspect d’un accompagnement spirituel, moral, psychologique et humain mettant en relief le
partage, le dialogue, et s’approfondissant par les sessions, retraites, récollection, tant au
niveau de la base, qu’à l’échelle paroissiale et diocésaine. Les aspects relatifs aux analyses
biomédicales ne doivent pas être ignorés. Il en va de l’avenir de toute la famille, de la santé de
la progéniture. C’est ainsi que l’intervention du personnel qualifié en cette matière s’avère
d’une importance capitale durant les étapes précédant l’engagement matrimoniale, autant que
la gestion de la procréation l’exige, notamment en ce qui concerne le problème de
1
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique. Vers une pratique ecclésiale émancipatrice (Cas du
Zaïre), Hamburg, Ander Lottbek, 1997, p. 36 ; cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère. L’inculturation de la foi chez
les Yombe, p. 106.
2
Cf. SCEAM, Recommandations sur le mariage et la vie de la famille, p. 1020.
437
l’espacement des naissances et la prise en charge des enfants. Cet accompagnement qui
prépare les fiancés à l’engagement matrimonial, doit se poursuivre durant toute la vie
conjugale, en même temps qu’il prépare les futurs conjoints à devenir non seulement des
éducateurs de leurs enfants, mais aussi des formateurs et des initiateurs d’autres futurs couples
dans le cadre de la famille de base.
Par contre, le fait d’avoir des références communes ne suffit pas à créer l’harmonie
sociale du groupe, surtout lorsque certains membres, en raison de leur statut social, se
soustraient à l’application de ces principes. C’est ainsi que les parents et les enseignants ont
eux-mêmes l’obligation de s’imprégner du contenu de ce projet à transmettre aux plus
jeunes2. En d’autres termes, en plus de la formation qu’ils reçoivent durant la période qui les
prépare à la vie conjugale, les parents doivent continuer à être des modèles pour leurs enfants
durant toute la vie familiale par leur exemple de vie. Ils doivent être les premiers à assimiler
les principes régulateurs de la vie familiale, c’est-à-dire à mettre en pratique tous les éléments
susceptibles de favoriser la reconnaissance mutuelle au sein de la famille, de sorte que leur
propre comportement inspire les plus jeunes, bien plus que des enseignements théoriques. La
vie en famille doit s’organiser de telle manière que la reconnaissance mutuelle soit
l’expression de l’amour familial. Les conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar le
rappellent lorsqu’elles affirment : « Puisque c’est dans le sein de la famille que les enfants et
les jeunes reçoivent l’éducation fondamentale sur l’amour et le mariage, les parents doivent
comprendre qu’ils donnent une éducation silencieuse par leur amour mutuel, par l’amour de
leurs enfants, par la pureté de leur vie, la noblesse de leur caractère, par la générosité et par le
respect de la dignité humaine »3.
1
Cf. P.-J. LAURENT, Beautés imaginaires. Anthropologie du corps et de la parenté, Louvain-la-Neuve,
Bruylant-Academia s.a., 2010, p. 23-24.
2
Cf. N. NGOYI KATAHWA (Mgr), Initiation aux croyances ancestrales, p. 42.
3
SCEAM, La vie de la famille, p. 930.
438
Au bout du processus éducationnel, l’enfant acquiert une capacité d’autonomie qui lui
permet d’évoluer et d’entrer en contact avec autrui qu’il découvre comme son semblable.
C’est pourquoi les parents doivent veiller à assurer l’équité dans les relations entre frères et
sœurs, dès la petite enfance, en évitant notamment le favoritisme dans la fratrie et le bouc
émissaire. Ils devront attirer leur attention vis-à-vis des grands-parents et des membres isolés
de la famille. C’est peu à peu que les enfants vont s’ouvrir aux valeurs de solidarité en dehors
de la famille. Ils pourront alors trouver dans tout comportement dirigé vers l’autre une source
de joie2. Cette relation sociale comprend un espace de communication totale où sont incluses
les personnes dans leur totalité, et non dans la fonction spécifique qui leur est imposée par le
fait d’être-dans-la-société3. C’est ce qui, chez les Yombe, justifie l’étendue de la fraternité
dans les rapports interpersonnels. Il est difficile pour les non-Africains de comprendre
l’étendue de la fraternité dans le milieu africain. Pourtant, cela peut être perçu comme une
pierre d’attente pour la fraternité universelle préconisée par le Christ, dans la mesure où, pour
les Africains, la parentèle s’élargit à la sphère du partage commun d’un territoire, d’un
patrimoine foncier ou du patrimoine culturel. La recherche du Royaume de Dieu, comme
patrimoine commun de tous les enfants de Dieu, les chrétiens en l’occurrence, peut dès lors
constituer une base de l’unité et de la communion de tous les humains dans l’Église-famille de
Dieu.
Dès son jeune âge, l’enfant yombe est initié à considérer tous ceux de son village
comme ses frères, même lorsqu’ils ne sont pas de la même famille nucléaire. Cela exige des
aînés une ouverture et un esprit de dialogue. Car le rôle des parents dans l’éducation des
enfants se définit en fonction de leur propre insertion dans la famille et dans les autres
institutions sociales. Est significative leur présence active dans la famille de base ou dans la
communauté ecclésiale vivante. Pour que les plus jeunes s’assurent une vie sociale
épanouissante en famille et dans la communauté plus étendue, ils devront être initiés à
l’écoute de l’autre, à l’empathie, au sourire, à la compassion, à la solidarité, à l’altruisme, à
l’ouverture et au respect des autres. Ils doivent apprendre à combattre certains défauts qui
nuisent à la bonne intégration sociale, comme l’individualisme, l’arrogance, la peur de l’autre,
1
M.-J. THIEL, Anthropologie chrétienne et éducation, p. 1.
2
Cf. P. DEMBOUR, Parents responsables, p. 83-84.
3
Cf. F. D’AGOSTINO, La famille, base de la société, dans CONSEIL PONTIFICAL POUR LA FAMILLE,
Droits de l’homme, famille et politique. IIe Rencontre d’hommes politiques et de législateurs d’Europe 22-24
octobre 1998, Paris, Téqui, 2000, p. 95.
439
l’instinct de domination1. Nous retiendrons que dans le milieu yombe, le recours au langage
proverbial est aussi de mise au niveau de la famille. Les parents évoquent généralement les
proverbes qui mettent en relief les qualités requises pour une insertion sociale non
conflictuelle, en veillant à ne pas frustrer l’enfant. « Uzola vanda, yekula moyo (celui qui veut
entreprendre une grande action, doit se sacrifier) », diront-ils pour exhorter l’enfant à
l’endurance et à l’esprit de sacrifice. Tout comme ils peuvent dire « Mu dia mbala Bomve,
ndebo (pour manger la patate du vieillard (ou du maladif), il faut supplier) », pour fustiger la
brutalité, et exhorter à l’assistance attentive des personnes fragiles. A ces proverbes s’ajoutent
un grand nombre de contes que les parents et les aînés racontent le soir, autour du feu, avant
d’aller se coucher. Les Yombe y gagneraient si les familles de base ou les communautés
ecclésiales de base s’appropriaient tous ces proverbes et contes et les utilisaient avec
discernement dans les mouvements de formation et d’encadrement des jeunes2.
A ce sujet, les Yombe sont restés nostalgiques des contes de « Wedi Nyimi »,
« Maviangu tsese », « Ndembe, khombo mama ntuidi ». Étant donné que les livres contenant
ces contes et légendes ne se voient presque plus, et compte tenu du fait que les gens
s’intéressent peu à la lecture, alors que le récit de ces contes les intéresse autant que les leçons
qui s’en dégagent, il importe d’exploiter les moyens audiovisuels dont dispose le diocèse.
Cela permet non seulement de mieux instruire les fidèles sur le plan pastoral, mais de raviver
le patrimoine culturel de notre société. Dans le même sens, il importe d’encourager la
composition des pièces théâtrales en langue locale et sur des thèmes concernant la vie sociale
dans ses diverses facettes. Ces théâtres doivent être mis dans les supports audiovisuels, et les
mettre à la portée de tous, à travers tout le territoire diocésain et même au-delà du diocèse.
L’exemple du « Théâtre de chez nous » en est un exemple éloquent au niveau national.
De plus, depuis 2006, le diocèse de Boma dispose d’une radiotélévision qui couvre
presque la totalité de son territoire. A l’inauguration de la télévision, le 17 juin 2006, l’évêque
de Boma disait que la radiotélévision diocésaine de Boma (RTDN) était un instrument au
service de l’évangélisation. De ce fait elle est résolument chrétienne, catholique, diocésaine,
communautaire et humanitaire. Au plus profond d’elle-même elle nourrit cinq souhaits :
rassembler tout le monde dans la simplicité et l’humilité ; collaborer dans la complémentarité
avec les autres radiotélévisions locales ; être un lieu d’information, de formation et de
divertissement ; favoriser un dialogue franc et loyal dans la vérité, la justice et le respect
mutuel ; être porteuse de la Bonne Nouvelle qui suscite chez tous un souffle d’espérance3.
C’est donc un outil moderne d’évangélisation que les gens de toutes les confessions
religieuses et même les non croyants apprécient. Cet outil est d’autant plus efficace pour notre
culture qui est essentiellement orale qu’elle offre une alternative aux autres médias. Les
proverbes, les contes et les légendes sont mieux appréciés lorsqu’ils sont contés plutôt qu’en
lecture fermée, surtout que le taux d’alphabétisation est faible. Il importe donc que le service
1
Cf. P. DEMBOUR, Parents responsables, p. 41.
2
Les travaux de l’abbé Alexandre Thamba peuvent être d’une très grande utilité. Il a entrepris de faire un recueil
des proverbes yombe avec explication en yombe et français.
3
Cf. http://www.dioceseboma.com/eveque/Ouverture/Radio, page consultée le 19 mars 2012.
440
de médias, en accord avec le centre pastoral qui coordonne toutes les commissions
diocésaines, programme des émissions dans lesquelles sont intégrés les proverbes, et des
émissions culturelles à partir des contes et des légendes de chez nous. La mise en valeur de
l’audiovisuel par le théâtre de production locale mettant en relief les valeurs culturelles,
éthiques et sociales, pourrait être une alternative à ce que l’actuel vicaire général de Boma
déplore lorsqu’il fustige les recettes importées de l’Occident, du Nigéria et même de Kinshasa
en ce qui concerne certaines modes dans la pratique des funérailles, mariages, des DVD sur
les exploits des magiciens et la sorcellerie, etc.1. Le site du diocèse est aussi un instrument
valable, surtout pour les Yombe qui sont en dehors du pays, car sur place, au diocèse, l’accès
à l’internet est encore insignifiant. L’ordinateur, tout comme le cyber café, est encore réservé
à une minorité.
1
Cf. J.-B. MAVUNGU KHOTO (Mgr), La CEVB comme « Khanda tsisi ». L’expérience du diocèse de Boma, p.
7.
2
Cf. P. DEMBOUR, Parents responsables, p. 43.
3
Cf. VUADI VIBILA, Femmes et réflexion théologique, p. 31.
441
devenir la « mère »1. Comme mère, la femme nourrit, soigne et éduque la famille, de sorte que
l’on pourrait dire que l’avenir de la société passe par la femme. Cette réalité est d’autant plus
évidente en milieu yombe que Nzuzi Babaki en est arrivé à parler de « Dieu-Mère » chez les
Yombe. Il justifie l’association de l’attribut de « Mère » à « Nzambi » (Dieu), en comparant
les activités de la mère yombe à celles de Dieu, tout en précisant que « Nzambi » réalise
mieux que n’importe quelle mère yombe les activités de celle-ci parce qu’Il est Mère par
excellence. Dans la conclusion de son récit sur la journée de la mère, il atteste que dans ses
travaux absorbants, la mère yombe chante, car elle trouve sa joie à travailler et à nourrir ceux
qu’elle aime2. Il n’est donc pas surprenant que le Dieu incarné chez les Yombe soit un « Dieu-
Mère », autant que l’Église, corps du Christ, est mère nourricière et éducatrice.
Comme on le voit, l’idée de maternité spirituelle tient une place importante dans la
pensée de saint Paul. Pour celui-ci, « l’Église, qui est l’Épouse du Christ, à la fois vierge et
féconde, est la mère de tous ceux qui naissent (renaissent) dans l’Esprit et pour lesquels elle
proclame et maintient la doctrine du Christ pure et authentique »4. Paul lui-même, dans sa
fonction d’apôtre, se compare à une mère. Il affirme que c’est par lui que l’Église enfante les
nouveaux chrétiens, venus de la gentilité et du judaïsme, grâce à son appel (1 Th 2,7-8 ; Ga
4,19).
Lorsque Paul se prend pour une mère ou un père vis-à-vis des nouveaux convertis, il
fait allusion à tous les efforts qu’il a consentis pour engendrer et faire croître tous ces
convertis, en leur obtenant l’existence chrétienne qui les transforme en une nouvelle création.
Cela signifie que, pour les uns et pour les autres, l’engendrement implique un effort
d’engagement qui assure le passage d’une vie à l’autre, d’un stade inférieur au stade supérieur
de la vie. L’apôtre engendre et fait croître celui qu’il a engendré. C’est ici que Paul se
considère comme un éducateur qui fait passer ses enfants, les nouveaux chrétiens, dans une
autre atmosphère d’existence. A ce sujet, H. de Lubac affirme qu’« il les a proprement
engendrés à l’existence chrétienne, c’est-à-dire à la vie dans le Christ. Ils ont été régénérés, ils
sont ‘re-nés’. Ils font désormais partie de la nouvelle création »5. En d’autres termes,
l’évocation de la maternité implique aussi bien l’acte d’engendrer que celui d’éduquer, c’est-
à-dire de conduire celui qu’on a engendré à une autre existence, à un stade supérieur de la vie.
1
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 30.
2
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère. L’inculturation de la foi chez les Yombe, p. 52 et passim.
3
Cf. H. de LUBAC, Les Églises particulières dans l’Église universelle. Suivi de la maternité de l’Église et d’une
interview recueillie par G. Jarczyk, Paris, Aubier-Montaigne, 1971, p. 142.
4
H. de LUBAC, Les Églises particulières, p. 142-143 ; Ep 5 ; Ga 4,1 ; 2 Co 11,2-4.
5
H. de LUBAC, Les Églises particulières, p. 144.
442
Les écrits des premiers siècles désignent également l’Église comme mère. H. de Lubac
rapporte que Tertullien réconfortait les confesseurs de la foi qui étaient en prison en les
assurant de l’assistance de « la Mère Église ». Celle-ci puiserait en ses seins maternels le
nécessaire pour subvenir à leurs besoins spirituels1. Tel est aussi le cas de Cyprien pour qui la
maternité de l’Église est si évidente que le mot « Mater » lui suffit pour la désigner sans
ambigüité2. Saint Augustin soutient la même position en subordonnant l’accueil paternel de
Dieu à l’estime de l’Église Mère. En d’autres termes, il n’est pas possible de trouver un
accueil paternel auprès de Dieu, si l’on méprise l’Église Mère3.
L’Église enfante les hommes à la vie nouvelle dont elle est porteuse. Cet enfantement
est inclusif : elle accueille en son sein ceux qu’elle engendre. Elle les fait croître en les
nourrissant de la Parole du Père. C’est ainsi que le Corps mystique se réalise comme Famille
de Dieu, selon l’expression de l’épiscopat africain. A l’instar de la famille africaine, l’Église
conçoit, engendre, nourrit et fait croître ses enfants par une éducation qui prend en compte
tous les aspects de la vie. « Le paradigme de l’Église-mère est le plus approprié à justifier
toutes les préoccupations pastorales, missionnaires et pédagogiques de l’Église relatives à la
promotion intégrale de l’homme comme Jésus l’avait déjà recommandé à ses disciples vis-à-
vis des foules qui le suivaient : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Mt 14,16b) … Le
devoir de maternité qui incombe prioritairement à l’Église est d’éduquer intégralement ses
enfants, c’est-à-dire de diriger le développement et la formation des êtres humains non
seulement dans leur dimension physique, morale et intellectuelle, mais aussi et surtout leur
dimension spirituelle »5. En étant unis à l’Église-mère, les hommes se perfectionnent par
l’accueil de la Parole, et reçoivent une éducation divine. C’est par un effort de renouvellement
intérieur que l’Église doit s’atteler à cette tâche. Celle-ci reste un défi de toutes les époques.
Cela ne peut être considéré comme un acquis. C’est plutôt une conquête qui requiert la
collaboration et la concertation de tous les hommes, particulièrement la base. L’action
maternelle de l’Église se poursuit ainsi chez tous ceux qu’elle engendre et qui, grâce à la
formation reçue, assument leur responsabilité.
Pour le pape Jean XXIII, l’Église accomplit sa mission de Mère-Éducatrice avec une
volonté de service. Elle vise à faire de ses fils, non pas des esclaves, mais des hommes libres
1
Cf. H. de LUBAC, Les Églises particulières, p. 147.
2
Cf. A. DEMOUSTIER (S.J.), L’ontologie de l’Église selon saint Cyprien, dans Recherches de science
religieuse, 52 (1964) n° 4, p. 555 ; cf. H. de LUBAC, Les Églises particulières, p. 147.
3
Cf. AUGUSTIN (Saint), Sermo, mai 94, C.I. : « Neque poterit quispiam propitium habere Deum Patrem, qui
Ecclesiam, contempserit matrem » ; H. de LUBAC, Les Églises particulières, p. 149.
4
H. de LUBAC, Les Églises particulières, p. 155.
5
WASWANDI KAKULE, L’Église-Famille, p. 315.
443
et responsables. En s’adressant à leur esprit et à leur cœur, elle ennoblit tout ce qui en eux a
quelque valeur. Elle prend en compte les différents aspects des problèmes humains, en
fonction desquels elle oriente sa pastorale. Elle se donne la tâche de nourrir les hommes
qu’elle engendre à la vie sacramentelle. Elle les suit dans leur développement, leur assure une
formation et une croissance spirituelles adaptées, et cela, en fonction des problèmes et des
responsabilités concrètes qu’ils ont à assumer1.
Pour mieux s’acquitter de sa tâche d’éducatrice, l’Église doit rejoindre l’homme dans
le quotidien de sa vie. C’est ce qui correspond à l’option africaine des communautés
ecclésiales de base, dont la visée est la pastorale de proximité et l’implication de la base, les
laïcs en l’occurrence, dans la pastorale. A cet effet, la famille de base joue un rôle significatif
dans l’accomplissement de cette mission éducatrice de l’Église. Celle-ci ne doit pas se
contenter de prêcher du haut de la chaire de vérité, et de légiférer d’en haut. Elle doit se servir
des structures des Églises locales pour établir des principes élaborés à partir des réalités
vécues à la base. C’est dans sa vie la plus incarnée que le ministère spirituel de l’Église doit
suivre et rejoindre l’homme. Car, comme le souligne Jean XXIII, si la destinée éternelle ou la
qualité de la vie spirituelle de l’homme se joue dans ses comportements et engagements les
plus profanes et les plus quotidiens, dans ses relations professionnelles et sociales, comme
dans ses relations conjugales et familiales, il importe que l’Église y exerce son ministère
spirituel2. Cette position de Jean XXIII conforte la proposition qui veut que l’Église rejoigne
le Yombe dans le cadre culturel de formation des futurs époux à travers les étapes qui
conduisent à la célébration du mariage coutumier. Ces étapes constituent un cheminement
éducatif qui porte les fiancés à la maturité humaine et « parentale » ; ce qu’ils ne retrouvent
pas dans le rite ordinaire du mariage chrétien.
Il ne s’agit donc pas de prôner un idéal de vie qui n’est pas à la portée de l’homme.
L’éducation doit plutôt prendre l’homme dans la situation concrète de sa vie, et l’aider à
s’élever progressivement vers un mieux-être à inscrire dans un projet global de
développement de sa communauté. Les nouvelles générations devront recevoir de l’Église,
non seulement une formation cultuelle et religieuse adéquate, mais aussi une éducation solide
au sens de la responsabilité dans toutes les manifestations de la vie. La réussite d’une telle
mission n’est possible que si l’Église se met à l’écoute de la base, et l’associe dans
l’élaboration des orientations pastorales. Cela rejoint en quelque sorte la préoccupation de M.
Legrain en faveur de l’inculturation du message dans la vie concrète et les réalités culturelles
locales. Car Jésus a partagé la condition humaine, invitant ainsi toute personne de bon vouloir
à quêter Dieu, sans quitter sa propre condition culturelle3. La fonction éducatrice de l’Église
doit donc emprunter le canal culturel local pour permettre la rencontre de l’homme avec Dieu.
C’est d’ailleurs ce qui, selon nous, justifie l’emploi des proverbes, des contes, des énigmes
dans la transmission du message. Le proverbe est particulièrement significatif parce qu’il est
comme un condensé d’actions antérieures érigé en norme. Il est source de moralité. Il est
généralement plus emballant parce qu’il sollicite toujours la réponse ou l’intervention de
1
Cf. JEAN XXIII, L’Église, mère et éducatrice, p. 55-56.
2
Cf. JEAN XXIII, L’Église, mère et éducatrice, p. 58.
3
Cf. M. LEGRAIN, Le mariage des catholiques selon la diversité des cultures en Occident et en Afrique, p. 18.
444
L’étape de la préparation au mariage permet aux futurs époux d’être initiés aux tâches
qu’ils vont assumer comme géniteurs et éducateurs de leurs enfants. Cette responsabilité
concerne non seulement la gestion de leur fécondité, mais aussi la prise en charge de leurs
enfants, sur le plan matériel, intellectuel, psychologique et social. Les futurs parents
apprennent à inscrire dans le projet de leur futur foyer un programme de planning familial qui
s’inspire des données de sciences humaines et des technologies modernes, et qui prend en
compte les valeurs morales et sociales de la société traditionnelle, ainsi que les valeurs
évangéliques. Cela est d’autant plus significatif que notre société a toujours pris en compte la
nécessité d’un planning familial qui vise à améliorer la qualité de la vie, à garantir la santé de
l’enfant et la reconstitution physique de la mère. Comme les anciennes méthodes perdent de
leur efficacité, alors que le besoin d’une limitation des naissances reste actuel, les nouvelles
méthodes biomédicales et d’autres types d’accompagnement psychologique et éthique
deviennent opportuns. C’est ainsi que nous insistons sur l’importance des sciences de
l’homme et des sciences biomédicales dans ce projet éducatif.
1
JEAN XXIII, Encyclique « Mater et Magistra », n° 236.
2
CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n° 528.
446
laïcs, imprégnés de la doctrine sociale et portant en eux les valeurs de leurs traditions, ont
l’avantage d’en faire l’application par des méthodes et des moyens appropriés.
Pour l’Église, les chrétiens laïcs ne doivent pas attendre passivement des consignes et
des directives. Ils doivent prendre des initiatives libres qui leur permettent de pénétrer d’esprit
chrétien la mentalité et les mœurs, les lois et les structures de leur communauté de vie. Par
conséquent, « le premier niveau de l’œuvre de formation adressée aux chrétiens laïcs doit les
rendre capables d’affronter efficacement les tâches quotidiennes dans les domaines culturels,
sociaux, économiques et politiques, en développant en eux le sens du devoir pratiqué au
service du bien commun »1.
1
CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n° 521 ;
Gaudium et Spes, n° 75.
2
Cf. TSHUNGU BAMESA, Le rôle de la communauté, p. 17.
3
V. NECKEBROUCK, L’initiation. Une introduction anthropologique, dans H. DERROITTE (sous la dir. de),
Catéchèse et initiation, Bruxelles, Lumen Vitae, 2005, p. 27-28.
447
Dans notre projet éducatif, nous voudrions combiner les orientations initiatiques avec
les méthodes de l’éducation. M.-T. Perriaux en relève les nuances en présentant dans un
tableau comparatif l’articulation entre initiation, éducation et enseignement dans le cadre
d’une réforme catéchétique. L’éducation au niveau de la famille de base est appelée à
s’inspirer des méthodes de formation catéchétique dans la perspective de faire accéder tous les
membres à un stade de maturité dans la vie de foi et dans la vie sociale, en articulant
initiation, éducation et enseignement. Car, comme le souligne M.-T. Perriaux, « l’objectif de
l’Église est de faire converger ces trois volets de la catéchèse vers un même but : faire advenir
un chrétien adulte, bien intégré dans la communauté humaine et chrétienne »1. Le chrétien
adulte, pour notre société, ne doit pas être uniquement un répétiteur des préceptes de l’Église,
mais celui qui sait articuler les préceptes de l’Évangile du Christ avec le quotidien de sa vie. Il
s’agit en réalité de prendre distance vis-à-vis des méthodes traditionnelles de catéchèse où on
faisait répéter certains préceptes et commandements d’Église et de Dieu aux catéchumènes,
sans que cela ait nécessairement un impact sur la vie qu’ils devront mener en société dès lors
qu’ils auront franchi l’étape des sacrements d’initiation. La catéchèse devra donc porter sur
tous les aspects de la vie. C’est en quelque sorte une éducation à la vie, comprenant les
secteurs physique, biologique, psychologique, éthique, social et même juridique. Car un
homme mûr doit connaître ses droits et ses obligations aussi bien dans la société que dans
l’Église.
1
M.-T. PERRIAUX, Articulation entre initiation, éducation et enseignement en catéchèse, dans H.
DERROITTE sous la dir. de), Catéchèse et initiation, Bruxelles, Lumen Vitae, 2005, p. 93.
448
État préalable du catéchisé Extérieur au groupe (clan, Comportement instinctif Ignorant dans le domaine
famille, communauté …) Enfant (latin) = non parlant qui sera enseigné
État final souhaité Membre actif du groupe Adulte autonome et Instruit dans le domaine qui
socialisé sera enseigné
Passage d’un état à l’autre La personne est intégrée La personne à éduquer fait L’apprenant enrichit ses
progressivement en l’apprentissage d’une vie connaissances et les
participant aux pratiques sociale par approfondit.
traditionnelles du groupe. l’expérimentation et Il réorganise ses
l’obéissance à des règles et acquisitions.
Lors de cérémonies des valeurs.
rituelles, elle est introduite Elle grandit en développant
dans un nouvel état, une ses facultés personnelles.
nouvelle vie.
Sur le plan pratique, l’éducation initiatique s’inspire de la formation des scouts qui
apprennent à maîtriser les lois de la nature de manière à ne pas se sentir perdu lorsqu’ils sont
seuls. Au contraire, ils arrivent à surmonter les obstacles tout en étant respectueux de la
nature, et en veillant au bien-être des autres et de la société. L’éducation initiatique concerne
des candidats que l’on voudrait amener à la connaissance de certaines vérités souvent voilées
sous forme d’énigme et de tabou, mais dont la visée est de protéger la nature, les personnes et
leurs biens. Le décryptage de ces tabous ne doit pas aboutir à leur non-sens. Il permet de saisir
1
M.-T. PERRIAUX, Articulation entre initiation, p. 92.
449
leur bien-fondé, en même temps qu’est relevé ce qui justifie la symbolique des images
utilisées.
Comme on le voit, il ne suffit pas de dire que les esprits de la rivière n’existent pas, et
que ce tabou n’a aucun sens. Par contre, il est possible d’amener les néophytes à comprendre
le bien-fondé d’une rivière dont les eaux permettent la vie de tout le monde, d’autant plus
qu’en Afrique, les habitants vont se baigner régulièrement à la rivière, tout comme on puise
l’eau pour s’abreuver, sans un traitement particulier. Il en va de la santé et de la vie de tout le
monde. Les tabous sont donc un langage didactique destiné à toutes les couches sociales,
1
JEAN-PAUL II, Lettre encyclique Evangelium vitae, n° 42, §2-3.
450
même les tout petits enfants. Par une pédagogie adaptée, l’éducation initiatique aide la
personne éduquée à intégrer progressivement à l’univers culturel des adultes, sans la frustrer,
et en l’entraînant à la maîtrise d’un secteur de la vie sociale. Pour cette raison, l’éducateur
s’efforce de réduire le plus possible la distance physique, matériel et psychologique avec
l’éduqué. De plus, l’intervention de plusieurs formateurs selon leur compétence et la réflexion
des éduqués en carrefours, permettent davantage la compétition et l’émulation, en même
temps qu’elles suscitent l’intérêt de ceux qui sont formés. C’est ainsi que nous avons proposé
la formation en petit groupe avec possibilité d’échange avec d’autres groupes au niveau
paroissial ou diocésain.
La communauté dans laquelle s’intègrent les nouveaux initiés est la famille de base à
laquelle revient la tâche d’accompagner les anciens et les nouveaux membres dans la
construction de la société et la promotion de chaque membre. Toutefois la famille nucléaire
demeure le premier milieu éducatif et initiatique de l’enfant. C‘est au fur et à mesure de sa
croissance que l’enfant élargit son réseau relationnel, et s’intègre dans la grande communauté.
Car « la première expérience initiatique et éducationnelle qu’a l’enfant africain au sein de la
famille l’installe dans un réseau structuré et protecteur duquel découlent ses droits et
obligations ; ce sont ces droits et obligations qui créent en lui et les autres membres de la
communauté les liens sociaux et spirituels les plus fondamentaux »1. Dans le rite de passage
de l’enfance à l’âge adulte, il prend progressivement connaissance des « secrets » claniques et
s’imprègne de l’art et des techniques de la vie familiale et sociale.
1
TSHUNGU BAMESA, Le rôle de la communauté, p. 17.
2
N. NGOYI KATAHWA (Mgr), Initiation aux croyances ancestrales, p. 42.
451
Nous l’avons signalé dans la première partie, le processus éducatif de la société yombe
traditionnelle assurait le passage de l’enfance, de la jeunesse à l’âge adulte et responsable.
C’est l’aboutissement d’un accompagnement assidu et unanime de la famille et de toute la
communauté. Ainsi, comme l’a souligné J. Ntedika, ce processus éducationnel doit être une
préoccupation de la communauté ecclésiale vivante, des paroisses et des diocèses. Il revient
principalement à la base de faire en sorte que la jeunesse de notre temps soit entourée de la
plus vive sollicitude de la part de l’Église, à travers la famille de base. Celle-ci est une
potentialité susceptible de mobiliser les énergies de l’Église-Famille de Dieu1.
Qu’il s’agisse des parents ou des formateurs au niveau de la famille de base et des
écoles, l’éducation commence dans l’expression des regards, comme le souligne M.-J. Thiel.
L’éduqué observe les gestes, les attitudes et les expressions du visage de son éducateur. Il le
sollicite en quelque sorte en recherchant sa reconnaissance. Le regard porté sur l’autre permet
de l’appréhender dans son altérité, de prendre acte de son humanité, de reconnaître sa
singularité existentielle et sa capacité à entendre une parole2. L’éducateur est ainsi perçu
comme l’autre avec qui l’éduqué noue la confiance nécessaire à un échange verbal en vérité.
La reconnaissance de l’autre porte un aspect dynamique qui mobilise les uns et les autres au
point d’amorcer des échanges constructifs, susceptibles de donner un élan vers un plus-être. Il
en résulte un redressement ontologique qui fait émerger la vie et toutes les qualités que l’on
porte en soi. De la sorte, préconise M.-J. Thiel, l’éduqué s’approprie l’héritage personnel et
collectif « pour devenir lui-même, dans une continuité qui le fait devenir singulier, dans une
singularité qui s’appuie sur le commun pour communiquer et finalement laisser éclore les
fleurs de son unicité »3.
A ce stade, un aperçu sur la culture yombe doit nous amener à revoir les méthodes
traditionnelles de formation dans les camps d’initiation. Leurs techniques éducatives mettaient
en relief la transmission d’un idéal fort et clair, un conditionnement intense par la famille, le
village, les maîtres d’initiation et leurs assistants, destiné à porter le candidat à un engagement
et une acceptation de la formation imposée par la communauté. Ce processus éducationnel
1
Cf. J. NTEDIKA KONDE, Une mobilisation totale, p. 389.
2
Cf. M.-J. THIEL, Anthropologie chrétienne et éducation : Éduquer à la beauté, dans G. AVANZINI, M.-J.
THIEL, Éduquer à la beauté, éduquer aux valeurs : Université salésienne d’été, Samoëns Ŕ 10-17 juillet 1999,
Paris, Don Bosco, 1999, p. 24.
3
M.-J. THIEL, Anthropologie chrétienne et éducation, p. 26-27.
452
affecte la liberté des candidats et impose une discipline rigoureuse qui peut friser la cruauté :
réclusion, silence, méditation, séparation d’avec le monde, discipline de fer, épreuves rudes et
impitoyables. C’est ce que décrivait J. Ntedika lorsqu’il affirmait : « Ce passage de l’enfance
à la maturité, préparation directe et intense aux responsabilités, constitue pour le jeune homme
un moment de rude épreuve. Les maîtres d’initiation entendent surtout inculquer, de gré ou de
force, l’endurance, la maîtrise de soi, la politesse, l’entente »1.
Notre projet éducatif veut, au contraire, souligner l’importance de la mise en relief des
valeurs qui sont au service d’une altérité confiante et aimante dans le rapport « éducateur-
éduqué ». Car il s’agit d’un processus d’intégration qui réduit les écarts entre les anciens et les
nouveaux, et qui favorise l’épanouissement de tous les membres de la communauté. Il permet
l’intégration des plus jeunes dans une famille qui les accueille et leur ouvre les perspectives
d’un avenir plus humain. Toutes les formes d’oppression ou d’intimidation n’ont donc pas de
place dans ce projet. L’éducation est une mise en relation en vue d’un accomplissement
personnel. Les Yombe gagneraient à mettre en relief les implications éthiques des rapports de
fraternité et de filiation.
En effet, dans une famille, les frères et les sœurs sont des Bakhomba et des Baphangi.
Les cadets sont des Bakhomba par rapport à leurs aînés, parce que ce sont eux, les cadets, qui
ont nettoyé Ŕ du verbe kombula (nettoyer, balayer, enlever la saleté, rendre propre) ou encore
de Komba (gratter, enlever les croutes) Ŕ les résidus laissés par leurs frères aînés dans l’utérus
de la maman. Par contre, les frères aînés sont des Baphangi par rapport à leurs frères cadets,
parce que ce sont eux qui ont la charge d’accueillir et d’assurer l’intégration sociale de leurs
cadets. Phangi vient du verbe vanga (fabriquer, faire, aménager, arranger en vue d’améliorer
ou de faire croître, etc.)2. Cette symbolique met en relief le service mutuel que doivent se
rendre les frères d’une même famille. De par leur expérience de vie, les aînés doivent être
disposés à aider leurs cadets à s’insérer dans la société, tout comme ceux-ci sont appelés à
corriger les lacunes laissées par leurs aînés. Cela les mets tous en confiance et contribue à
l’émergence d’une société où chacun apporte sa part, en fonction de ses capacités.
Dans la famille de base, il ne s’agit plus uniquement des frères de sang, mais des frères
en Jésus-Christ. C’est dans cet esprit de service mutuel et de solidarité que doit s’organiser la
socialisation de tous les fidèles. La promotion de la justice et de l’égalité des droits ne signifie
pas la méconnaissance du droit d’aînesse. Il y aura toujours des aînés et des cadets, dont les
rapports doivent favoriser le rapprochement des uns et des autres. La rencontre du peuple
yombe avec le Verbe de Dieu, dans le processus de l’évangélisation en profondeur, lui fait
découvrir le Christ comme modèle d’éducateur et aussi comme personne vivante qui s’engage
avec l’éducateur au quotidien et qui, avec lui, agit aussi en lui3. Cette image du Christ
éducateur corrige les pratiques excessives de l’éducation traditionnelle qui imposait aux
néophytes une discipline de fer, au point de susciter crainte et tremblement, plutôt que
l’intériorisation des valeurs sociales et humaines. L’éducateur doit être chef et berger comme
1
J. NTEDIKA KONDE, Une mobilisation totale, p. 394.
2
Propos recueillis auprès de l’abbé Alexandre Thamba.
3
Cf. M.-J. THIEL, Anthropologie chrétienne et éducation, p. 11.
453
le Christ, éducateur et pédagogue : il connaît ses éduqués, prend soin de chacun d’eux, les
porte à l’épanouissement (Jn 10, 3-4. 11.14). C’est ainsi que pour corriger certaines attitudes
des parents ou des éducateurs qui ne recherchent que leur intérêt personnel, plutôt que le bien
des enfants ou de ceux que l’on forme, les Yombe évoque le proverbe : « Bwimi bu vuadungu,
kadikilanga bana ko (l’égoïsme de la cane, elle ne nourrit jamais ses petits) »1. L’Église qui
engendre les enfants, a l’obligation de les nourrir spirituellement et d’assurer leur croissance
humaine, spirituelle, tout comme ceux-ci sont appelés à s’impliquer dans la croissance de
l’Église.
L’intégration des jeunes et leur accompagnement par les aînés comprennent une étape
d’entraînement à l’ascèse, à la discipline et à l’endurance comme condition de la fécondité et
du plein rendement dans la vie sociale. C’est dans ce sens que l’initiation traditionnelle peut
inspirer et consolider les méthodes de formation initiale et permanente de la vie chrétienne,
comme le souligne J. Ntedika, lorsqu’il affirme : « Il s’agit principalement de :
- la redécouverte des vertus ascétiques comme condition essentielle pour notre
progrès spirituel et humain : le renoncement à tout ce qui nous retient sur notre
itinéraire vers Dieu,
- l’adoption d’une discipline de vie, ferme et sans détour, l’endurance, la maîtrise
de soi,
- le respect et l’entente fraternels ; la solidarité, l’amitié,
- le double effort intellectuel et manuel pour notre participation efficace à
l’amélioration et à la conquête du monde,
- la définition d’un idéal personnel et collectif, clair et enthousiasmant,
- la valeur positive du silence et du recueillement »2.
1
A. THAMBA, Dictionnaire des proverbes yoombe. Avec explication en yoombe et français, T. 2, p. 9.
2
J. NTEDIKA KONDE, Une mobilisation totale, p. 396.
3
LUYEYE LUBOLOKO, Le Christ initiateur : une proposition méthodologique, dans Théologie africaine.
Bilan et perspectives. Actes de la Dix-septième Semaine Théologique de Kinshasa 2-8 avril 1989, Kinshasa,
F.C.K., 1989, p. 159.
454
nouvelle vie : l’humilité prend la place du triomphalisme qui caractérisait les initiés de la
société traditionnelle, à l’issue de leurs épreuves initiatiques.
Obéissant à la même logique, la famille de base exerce aussi une activité éducatrice.
Cette activité intègre les aspects humains de l’éducation Ŕ ce qui est propre à chaque culture
et à chaque société Ŕ dans l’activité éducative de Dieu vis-à-vis de l’humanité. Il s’agit en
réalité de décentraliser le service de catéchèse en responsabilisant davantage les responsables
au niveau de la famille de base, tout en veillant à la coordination de cette catéchèse au niveau
paroissial et au niveau diocésain. L’avantage de la famille de base réside dans le fait qu’il est
plus facile d’aider les néophytes à prendre des initiatives avec le matériel local et les moyens
qui sont à leur portée. Le petit nombre facilite l’appréciation et l’évaluation du travail
accompli.
1
Cf. M.-J. THIEL, Anthropologie chrétienne et éducation, p. 26-27.
2
Cf. V. NECKEBROUCK, L’initiation, p. 33.
455
permettra d’évaluer aussi les autres images qu’ils verront dans un cadre profane ou ordinaire
de la vie. Cela vaut aussi pour les écoles et les institutions professionnelles. C’est dans ce sens
que les contes et les légendes de notre culture, peuvent être illustrés et exprimés sous forme de
théâtre ou de dessins animés. A ce sujet, comme nous l’avons souligné plus haut, notre
diocèse a un outil moderne de communication, la radiotélévision. Celle-ci peut servir non
seulement à diffuser mais aussi à réaliser des DVD adaptés pour l’animation pastorale et
l’enseignement catéchétique. C’est le travail de la commission des médias et du centre
pastoral, dont l’application doit se faire aussi bien au niveau diocésain que dans les familles
de base et les paroisses. Cela permet en même temps de faire revivre nos traditions et nos
cultures qui sont de plus en plus occultées par l’invasion sans discernement des recettes
occidentales et d’ailleurs.
En outre, l’initiation au travail manuel doit aussi répondre à cet objet de faire
comprendre aux jeunes le bien-fondé d’un travail productif, et non comme une punition. Dans
la plupart de cas, les catéchètes sont considérés simplement comme une main d’œuvre
gratuite pour la paroisse et les sous-postes. Dans l’éducation initiatique, le travail doit aussi
être un exercice didactique qui demande de l’exemplarité et aussi une visualisation des
travaux réalisés ailleurs et dont on peut s’inspirer pour améliorer la vie familiale et sociale,
pour le bien-être des individus et de la collectivité. Cela exige une diversification de ces
travaux, allant du nettoyage, à l’agriculture et à l’apprentissage de certains métiers, comme la
menuiserie, la maçonnerie, la couture, la mécanique, etc. A cela doit s’ajouter
l’encouragement des catéchètes, par des paroles et des gestes de gratitude. Ils se sentent aussi
valorisés et encouragés lorsque leurs travaux sont cités en exemples, et présentés à leurs
parents, amis et même à la hiérarchie diocésaine.
Dans cette logique, la famille de base ne constitue pas un cadre qui limite les
mouvements de ses membres. Elle est plutôt un lieu d’émancipation qui permet à tous ses
membres de vivre une relation personnelle avec le Christ, de manière à s’ouvrir sur un avenir
porteur d’espérance et de vie. Elle leur fait découvrir le Christ comme Initié et Initiateur. Le
personnage de Jésus constitue « le sommet d’une évolution, la rencontre, en tout cas, entre la
volonté tenace de Dieu de sauver l’homme et l’humanité elle-même qui a tendu de toutes ses
forces à correspondre à cette volonté de salut »1. Ainsi l’initié s’engage personnellement sur
une voie d’auto-accomplissement, à travers les structures de la famille de base.
1
N. DIATA, Jésus-Christ : Initié et Initiateur, dans Théologie africaine. Bilan et perspectives. Actes de la Dix-
septième Semaine Théologique de Kinshasa 2-8 avril 1989, Kinshasa, F.C.K., 1989, p. 134.
2
N. DIATA, Jésus-Christ : Initié et Initiateur, p. 138.
456
famille de base signifie l’engagement des hommes sur le chemin de la sanctification, dont le
Christ est l’initiateur. Il y convie tous les hommes en usant d’une pédagogie qui répond à la
logique de la démarche initiatique dont lui-même est l’auteur et le promoteur. Par son
incarnation, lui-même a été initié dans sa tradition propre, la tradition juive. Cela signifie que
l’adhésion de l’homme au projet initiatique du Christ implique forcément une initiation à la
culture à laquelle appartient chaque peuple en cause. Le style initiatique du Christ se perçoit
aussi dans sa prédication en paraboles et son action en gestes symboliques qui visent à
introduire progressivement ses auditeurs au sens de la vie1.
1
Cf. N. DIATA, Jésus-Christ : Initié et Initiateur, p. 140.
2
H. DERROITTE, Initiation et renouveau catéchétique. Critère pour une refonte de la catéchèse paroissiale,
dans H. DERROITTE (sous la dir. de), Catéchèse et initiation, Bruxelles, Lumen Vitae, 2005, p. 82.
3
LUYEYE LUBOLOKO, Le Christ Initiateur, p. 156.
457
Pour P. Braud, « une communauté devient initiatrice si elle se donne les moyens
d’évangéliser l’expérience vécue, d’intégrer l’émotionnel dans une révélation qui est plus
grande que le seul sentiment »3. En évangélisant son vécu quotidien, la famille de base se
donne un cachet qui la distingue de toute association ou institution profane ayant les mêmes
objectifs de croissance de la communauté et d’émancipation de la personne humaine. Sa
1
N. DIATA, Jésus-Christ : Initié et Initiateur, p. 140.
2
Cf. B. MUZUNGU (O.P.), Religions traditionnelles africaines et théologie africaine, dans Théologie africaine.
Bilan et perspectives. Actes de la Dix-septième Semaine Théologique de Kinshasa 2-8 avril 1989, Kinshasa,
F.C.K., 1989, p. 88.
3
P. BRAUD, Le vécu authentique de la communauté, véritable lieu d’initiation ?, H. DERROITTE (sous la dir.
de), Catéchèse et initiation, Bruxelles, Lumen Vitae, 2005, p. 105.
458
1
P. BRAUD, Le vécu authentique de la communauté, p. 113.
459
1
KALONJI NTEKESHA, Théologie africaine et expérience chrétienne à la base, dans Théologie africaine.
Bilan et perspectives. Actes de la Dix-septième Semaine Théologique de Kinshasa 2-8 avril 1989, Kinshasa,
F.C.K., 19898, p. 103.
2
Cf. D. BARBÉ, Demain, les communautés de base, p. 102.
3
Cf. M. A. RODRIGUES, Les communautés ecclésiales de base, p. 49.
4
Cf. H. WATTIAUX, Engagement de Dieu, p. 211.
460
Dans la première partie de ce travail, nos avons fait remarquer le traitement dégradant
infligé aux enfants retardés mentalement, considérés comme des esprits nuisibles incarnés
dont on doit se débarrasser. C’est aussi le cas des enfants qui naissent avec un défaut
physique. Ce sont des Bakisi qui quittent leurs milieux de vie habituels Ŕ les baobabs, les
montagnes, les rochers, les chutes d’eau, les parties profondes d’une rivière, etc. Ŕ pour causer
des ennuis dans une famille. C’est ainsi que les Yombe cherchent toujours à s’en débarrasser,
en les privant de nourriture et d’autres soins nécessaires à un nourrisson, de sorte que
lorsqu’un tel enfant meurt, il n’a pas droit à des funérailles honorables1. La même situation est
observée pour le cas de sorcellerie. Des hallucinations ou des cauchemars dus à une crise de
malaria ou par une autre pathologie peut conduire quelqu’un à déclarer sorcière une personne
vue en songe. Certaines affections anémiques sont attribuées à des sorciers suceurs de sang
qu’on recherchera dans la famille. Nombreux sont les exemples qui appellent la mise en place
des structures de formation et d’information de la base.
Les sciences humaines et les sciences biomédicales ne sont pas des normes de l’agir
des humains, mais elles permettent d’élucider certaines incompréhensions qui ont toujours
jeté un dévolu dans la vie sociale des Yombe. Elles permettent également la thérapie de
certaines pathologies psychosomatiques et même physiques qui affectent les individus ou
certaines familles, pour ce qui est des pathologies congénitales ou héréditaires. Que gagnerait
un couple de conjoints dont les groupes sanguins sont incompatibles, mais qui, au nom de
l’option d’une procréation nombreuse, mettrait au monde des enfants souffrant d’anémie
falciforme, voués à la mort précoce dans les conditions sanitaires actuelles de nos pays en
voie de développement ? De plus, la réussite de l’espacement des naissances voulu par les
Yombe exige la maîtrise de conditions physiques et psychologiques que seules les sciences de
l’homme et les sciences biomédicales peuvent garantir. Aussi proposons-nous l’étude et la
vulgarisation des données de ces sciences, dans la mesure où elles peuvent aider au
discernement des faits et proposer des pratiques susceptibles d’assurer la qualité de la vie des
personnes et des relations sociales des groupes. Il est tout aussi vrai que ces sciences sont
dynamiques. Les résultats de leurs recherches peuvent à tout moment être remis en question
par de nouvelles découvertes. Par conséquent, en vulgarisant les données des recherches déjà
effectuées, la base est aussi invitée à s’investir dans des recherches en vue d’une meilleure
connaissance de la société et des individus, mais aussi en vue de trouver localement les
moyens de faire émerger ces mêmes sociétés dans le contexte de la mondialisation et du
progrès du monde contemporain. A cet effet, la famille de base se prête bien à cette mission
en recourant non seulement à ses compétences mais aussi à celles d’autres communautés, et
en se servant des moyens modernes de communication et d’enseignement.
1
Cf. NZUZI BIBAKI, Le Dieu-Mère. L’inculturation de la foi chez les Yombe, p. 77.
461
Cette option ne s’oppose pas d’emblée à la position de l’Église, puisque celle-ci atteste
que la « recherche méthodique, dans tous les domaines du savoir, si elle est menée d’une
manière vraiment scientifique et si elle suit les normes de la morale, ne sera jamais réellement
opposée à la foi »1. Elle affirme la légitimité de l’autonomie des réalités terrestres dans la
mesure où elle signifie que les choses créées et les sociétés elles-mêmes ont leurs lois et leurs
valeurs propres, que l’homme doit peu à peu apprendre à connaître. Cette autonomie relève de
la volonté du Créateur2. On peut y lire une invitation adressée aux croyants à connaître,
utiliser et organiser les recherches scientifiques selon la perspective d’autonomie voulue par
le Créateur. La connaissance des données de la science ressort du dialogue que la doctrine
sociale de l’Église amorce avec les diverses disciplines qui s’occupent de l’homme. Elle en
assimile les apports afin de mieux incarner l’unique vérité concernant l’homme dans des
contextes sociaux, économiques et politiques différents et en continuel changement 3. C’est
son ouverture attentive et constante aux sciences qui lui fait acquérir ses compétences, son
caractère et son actualité. A cet effet, l’Église est invitée à tenir compte des résultats des
sciences dans l’élaboration de son projet pastoral, pour ne pas être en marge de l’évolution
sociale et culturelle du peuple auquel elle s’identifie.
Toujours est-il que l’apport des sciences et des technologies modernes a une
importance significative dans la vie de l’homme. Par conséquent, il est impérieux que les
membres de la société se forment et s’imprègnent des données des sciences et des
technologies afin d’avoir une juste interprétation des réalités sociales et humaines. Les
institutions sociales chargées de la formation et de l’éducation devront davantage mettre en
relief la centralité de leur rôle dans la transformation et l’évolution de la société et du cosmos,
tout en veillant à la promotion et à la dignité de la personne humaine.
1
Gaudium et Spes, n° 36, §2.
2
Cf. JEAN-PAUL II, Lettre encyclique Veritatis splendor, n° 38 ; cf. Gaudium et Spes, n° 36, §2.
3
Cf. CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n° 76.
4
CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n° 78.
5
CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n° 458.
462
Pour une culture qui se préoccupait d’améliorer la qualité de la vie des enfants et la
santé de la mère par un espacement conséquent des naissances, et qui, aujourd’hui, tout en
1
M.-J. THIEL, Anthropologie chrétienne et éducation, p. 47.
2
R. A. JONES, Méthodes de recherche en sciences humaines, Paris-Bruxelles, Boeck & Larcier s.a., 2000, p.
11.
3
Cf. Ph. BORDEYNE, Éthique du mariage. La vocation sociale de l’amour, Paris, Desclée de Brouwer, 2010,
p. 67.
4
C.E.Z. Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 33.
463
maintenant cet objectif, ne réussit plus avec les anciennes méthodes, une position tranchée de
l’Église reste une grande épreuve. Le Magistère de l’Église n’est pas obligé de rééditer les
maladresses de l’époque coloniale durant laquelle on semblait s’adresser à un Africain abstrait
préalablement coupé de ses sources de vie ancestrale, émancipé de ses valeurs morales,
religieuses et culturelles. Une telle attitude est contraire au mouvement qui a conduit le Verbe
de Dieu à s’incarner dans notre humanité en l’assumant. C’est en raison de leur dimension
axiologique que les sciences humaines permettent la reconnaissance de la valeur morale de
nos pratiques culturelles et sociologiques, autant qu’elles éclairent les Africains dans
l’interprétation de certains faits et phénomènes inhabituels ou extraordinaires.
1
Cf. M.-J. THIEL, Anthropologie chrétienne et éducation, p. 48.
2
Gravissimum Educationis, n° 1.
3
J. NTEDIKA KONDE, Une mobilisation totale, p. 392.
464
l’ignorance de certaines données déjà élucidées par les sciences humaines et les sciences
biomédicales.
C’est ici que les sciences humaines en particulier peuvent constituer un élément de
base susceptible d’aider au discernement face aux opinions de la rue et aux croyances
populaires. Les membres de notre société sont appelés à s’exercer à l’esprit critique et au
discernement. A ce sujet, un effort particulier doit être accompli dans la formation de la
jeunesse. La société elle-même est appelée à remettre continuellement en question sa
conception du monde, et à se garder de tout égarement. On se souviendra de tous les
« dégâts » occasionnés dans la famille par la croyance à la sorcellerie, à la suite des cas de
décès, de maladie, d’infécondité et dans d’autres épreuves de la vie. Il est temps que les
Africains trouvent la bonne explication des réalités les plus diverses et les plus hétérogènes
d’ordre psychologique et physique, auxquelles la société de leur temps n’a pas trouvé
d’explication suffisante, et qui continuent de se manifester dans la société d’aujourd’hui.
Comme on le voit, les hommes de science ont le devoir de conjuguer leurs efforts dans
une recherche interdisciplinaire susceptible d’éclairer l’Africain dans sa vision omniprésente
et totale de l’homme et du monde. Il est même souhaitable qu’au niveau de la base, l’étude
des sciences humaines permettent d’élucider certaines notions sur les relations interhumaines
et interculturelles. Elle devra aussi permettre une meilleure interprétation des phénomènes
psychologiques et parapsychologiques. Cela permet de faire une lecture objective des
phénomènes sociaux et naturels qui ont été mal compris par la société traditionnelle. La
connaissance de ces sciences peut aussi permettre aux Africains de saisir les éléments qui ont
permis aux colonisateurs de les « dompter ». Cela peut aider à resituer le contexte de la
politique et de la pastorale en vogue à l’époque de la colonisation. Par conséquent, les
Africains comprendront qu’ils ne peuvent pas utiliser les mêmes méthodes pour assujetir leurs
propres frères ou développer une nouvelle forme de paternalisme. En d’autres termes, ces
sciences peuvent aussi être des couteaux à double tranchant, et exigent un usage responsable
et constructif par un bon discernement. A titre d’exemple, certaines sectes profitent de
l’euphorie des Africains pour la musique et la danse, et instituent de longues cérémonies
ponctuées de musique amplifiée et de danses à longueur des journées, au lieu d’initier les
fidèles à la réflexion et au travail pour un mieux-être.
1
J. NTEDIKA KONDE, Une mobilisation totale, p. 393.
465
être interpellés. Par contre, l’Église doit procéder systématiquement à la présentation d’une
alternative à ces déviations. L’acquisition d’un outil moderne de communication, comme la
radiotélévision diocésaine de Boma, est un acquis précieux et utile à cette nouvelle forme de
pastorale. Le diocèse ne doit pas ménager les efforts pour faire intervenir les personnes
compétentes dans ces différentes sciences, avec des illustrations visuelles qui touchent l’âme
du peuple. A ce niveau, il ne suffit pas de cibler un seul coin du diocèse, il faut que les
techniciens des médias fassent le déplacement à travers tout le territoire du diocèse, ou
entretiennent des antennes et des équipes de relais, tout en restant à l’écoute de ce qui se passe
en dehors du diocèse.
Par ailleurs, la famille de base, en tant que lieu d’évangélisation en profondeur, est
appelée à éclairer ses membres sur les questions de la souffrance, de la maladie et d’autres
réalités qui éprouvent la personne humaine, en les référant notamment au Christ et à sa
mission salvifique. Elle doit éviter de maintenir les fidèles dans l’illusion d’une « guérison
miraculeuse » là où il est possible de faire intervenir la science et soulager la souffrance
humaine. La référence au Christ ne doit pas verser à un moralisme engourdissant l’esprit
humain. Le Christ est venu libérer l’homme de toutes les terreurs du monde visible et
invisible. Il n’y a donc plus à redouter les puissances adverses que le Christ, par son triomphe,
1
R. MBAYA MUDIMBA, Les besoins de la société, dans L’éducation de la jeunesse dans l’Église-Famille en
Afrique. Actes de la XXIe Semaine Théologique de Kinshasa. Du 22 au 28 novembre 1998, Kinshasa, F.C.K.,
2001, p. 298.
2
Cf. R. MBAYA MUDIMBA, Les besoins de la société, p. 301.
466
1
Nous nous référons notamment au témoignage de saint Paul lorsqu’il parle du triomphe du Christ après avoir
détruit toute Principauté, Domination et Puissance, c’est-à-dire toutes les puissances hostiles au règne de Dieu
(Cf. 1 Co 15,24-26 ; Ep 3, 10 ; Col 2,15).
2
Gravissimum Educationis, n° 5.
3
Cf. M. MUKENDJI, Le modernisme comme cause de la crise de l’éducation morale au Zaïre, dans AMOZA,
Crise morale et vie économique au Zaïre. Actes de la Deuxième Rencontre des Moralistes Zaïrois. Kinshasa du
11 au 16 novembre 1985, Kinshasa, Amoza, 1986, p. 110.
4
Cf. Apostolicam Actuositatem, n° 11, 3.
467
les hommes, surtout pour les nations qui montent, pour élever la dignité humaine et préparer
des conditions plus humaines1.
L’école n’est pas seulement un lieu de formation intellectuelle. Elle est aussi une étape
de formation intégrale de l’homme, en partenariat avec la famille de base, et à la suite de la
famille nucléaire. « Elle est, en vertu de sa mission, le principal facteur de développement des
facultés intellectuelles, elle exerce le jugement, elle introduit dans le patrimoine culturel dû
aux générations antérieures, elle promeut le sens des valeurs, elle prépare à la vie
professionnelle ; entre des élèves de conditions sociales et de caractères différents, elle fait
naître des relations d’amitié, elle favorise les dispositions à bien se comprendre. Elle constitue
surtout comme un centre à l’activité et au progrès duquel doivent participer les familles, les
maîtres, les associations de toutes sortes qui développent la vie culturelle, civique et
religieuse, la société civile et toute la communauté humaine » 2. L’action de l’Église dans ce
domaine est très remarquable. Avec la disparition des systèmes traditionnels d’initiation à la
vie et à la responsabilité sociale, les Églises catholique, protestante et kimbanguiste ont assuré
la direction des écoles que l’état coloniale avait créées. Les écoles confiées aux confessions
religieuses ont assuré une formation intellectuelle de qualité, jusqu’au moment où l’État
zaïrois a récupéré toutes ces institutions, avec le mouvement de zaïrianisation.
De plus, la maîtrise de la vie sexuelle dans les écoles présente beaucoup de lacunes.
De nombreux cas de grossesse, d’avortement et des maladies sexuellement transmissibles y
sont enregistrés, avec comme conséquences la déperdition scolaire, quelques cas de décès à la
suite des avortements clandestins, etc. Devant cette situation est-il réaliste de prohiber le
recours aux contraceptifs ? A notre avis, tout en intensifiant l’éducation à la vie, le réalisme
veut que l’on admette l’utilisation des contraceptifs. Il importe également de multiplier les
activités culturelles dans les écoles, en profitant des techniques modernes de médias.
L’insuffisance de loisirs et l’oisiveté font parfois que les élèves se résolvent au jeu de l’amour
sans précaution. Les écoles gagneraient à organiser et à diversifier les loisirs en milieu
1
Cf. Ad Gentes, n° 12, § 2.
2
Gravissimum Educationis, n° 5, 1.
468
scolaire. Pour cela, les élèves eux-mêmes doivent être impliqués dans la réalisation de ces
loisirs et des activités sportives. Ils doivent apprendre à cultiver l’esprit d’initiative, l’amour
du travail bien fait et la recherche de l’excellence dans des activités simples. L’évocation des
contes et des légendes en rapport avec ce qui est attendu des élèves peut aussi être d’un grand
secours.
Pour que l’école s’acquitte convenablement de sa tâche, elle doit être soutenue, non
seulement par les familles, mais surtout par l’État, en tant qu’il est chargé d’organiser le bien
de la cité. La promotion de l’éducation de la jeunesse est principalement l’œuvre de
l’administration publique, en collaboration avec les parents. Il revient à l’État de leur fournir
son aide selon le principe de subsidiarité1.
Parmi les valeurs qui sont attendues des acteurs de l’éducation Ŕ élèves, enseignants,
gouvernants Ŕ pour assurer une éducation intégrale, il y a la liberté, le dialogue, l’écoute
attentive. Les revendications des élèves et des enseignants ne peuvent faire l’objet de
répression de la part des gouvernants. Dans un contexte de partenariat, les familles, les
enseignants et les gouvernants doivent entretenir un dialogue permanent qui assure la
reconnaissance d’une altérité bienveillante, établit des mécanismes d’analyse de divers
problèmes de l’éducation, et recherche les solutions à appliquer aux problèmes rencontrés ou
envisagés, afin d’assurer une formation intégrale. Selon le principe de l’éducation initiatique
qui veut que l’éducateur accompagne celui qu’il éduque, et forme davantage par l’exemple et
l’action que par un enseignement « magistral », les acteurs de l’éducation sont appelés à
s’engager à cultiver concrètement les valeurs éthiques de liberté, d’égalité, de responsabilité,
1
Cf. WASWANDI KAKULE, Responsabilités de la famille chrétienne, p. 125 ; cf. CONSEIL PONTIFICAL
POUR LA FAMILLE, Vérité et signification de la sexualité humaine. Ses orientations pour l’éducation en
famille. Suivi de Chartre des droits de la famille, Présentation par Xavier Lacroix, Paris, Cerf, 1996, p. 45-46 : la
famille est l’école d’enrichissement humain. Mais, en dépit de sa capacité interne de conduire l’enfant vers une
vraie maturation, elle a besoin du soutien de l’État et de la société, selon le principe de subsidiarité.
2
La Conférence Nationale Souveraine (CNS) fut une grande assemblée des forces vives de la nation organisée
en 1992 en République Démocratique du Congo, Zaïre à l’époque, pour une consultation nationale et une
analyse de tous les secteurs de la vie sociale, dans la perspective de baliser l’avenir du pays, de relancer toutes
les institutions sociales.
3
M. EKWA BIS IZAL, L’éducation scolaire intégrale, p. 112.
469
1
Cf. M. EKWA BIS IZAL, L’éducation scolaire intégrale, p. 113-114.
470
Introduction
Ces jeunes foyers avec leurs enfants, appelés à partager pendant une année la vie d’une
grande famille, proviennent de divers coins du diocèse, sans nécessairement avoir des liens
familiaux étroits entre eux. Pourtant ils constituent un même village où ils devront désormais
partager les mêmes aspirations, les mêmes projets de vie en vue d’une même mission. Ils se
font les apôtres du Christ Libérateur en continuant la mission du Christ, avec cette
1
Cf. PLATEAU DU CŒUR, Kintima : développement rural au Zaïre, p. 2-3 : cf. W. De FOUR, Kintima, 18
années d’action de développement, p. 1.
471
particularité : cette mission s’accomplit dans un contexte de vie conjugale. En d’autres termes,
c’est toute la famille qui est « apôtre et missionnaire » pour signifier la mission libératrice du
Christ dans la vie concrète du village. Le défi est énorme dans la mesure où cette option veut
démontrer que, non seulement la famille ne peut pas être un frein pour le bon
accomplissement du service du Seigneur, comme l’a évoqué saint Paul (cf. 1 Co 7,32-35),
mais elle est même un terrain adéquat d’articulation du service du Seigneur et son application
dans la famille. Car la mission de ces familles est d’annoncer l’évangile et de le traduire en
acte de développement rural et de libération de la personne humaine. Aussi la formation se
traduit-elle sur un triple plan : le plan du foyer, de la vie chrétienne et du développement 1.
C’est ce qui en fait un modèle de la « famille de base », « khanda tsisi ».
Lorsque les conjoints suivent les cours ou travaillent dans les champs
d’expérimentation, leurs enfants vont à l’école ou jouent au jardin d’enfants avec ceux des
autres familles du village de Kintima. Ils apprennent à s’accepter et à conjuguer.
Généralement, ce sont de très jeunes enfants, à cause du choix porté sur de jeunes foyers. Le
programme du centre est confectionné de manière à éviter à tous les habitants l’esprit
d’oisiveté, de solitude et de nuisance.
1
Cf. W. De FOUR, Kintima, 18 années d’action de développement, p. 5.
2
Cf. PLATEAU DU CŒUR, Kintima : développement rural au Zaïre, p. 7.
472
Nous l’avons souligné, le but visé par Kintima est de former des chrétiens adultes,
appelés à continuer l’œuvre de libération du Christ dans leurs communautés de vie
respectives. Il s’agit donc d’une école où l’on apprend à « être plus », en se libérant de toute
sorte d’esclavage. Cela demande un discernement sur base des valeurs évangéliques, et aussi
une remise en question de certaines pratiques, tant au niveau des coutumes locales qu’au
niveau de l’institution ecclésiale, dans la mesure où celle-ci impose des principes qui ne
tiennent pas toujours compte des aspirations de la base et des valeurs culturelles ayant
contribué au bien-être des humains et de la société. Pour les initiateurs du projet de Kintima,
l’étude de la Bible, l’agriculture, la catéchèse et le développement vont de pair. Car le Christ
s’est fait homme pour libérer l’homme tout entier2.
1
Cf. W. De FOUR, Kintima, 18 années d’action de développement, p. 2.
2
Cf. PLATEAU DU CŒUR, Kintima : développement rural au Zaïre, p. 6.
473
Le développement dont il est question dans ce projet de Kintima n’est pas une
question d’« avoir plus ». C’est avant tout une question d’« être plus », « être plus homme »,
« meilleur homme ». La référence à l’Évangile du Christ comme norme de l’agir dans ce
projet de développement concerne tous les aspects de la vie humaine et sociale. Sur le plan
spirituel et moral, la libération de l’homme doit aller dans le sens d’une lutte contre toutes les
pratiques qui portent atteinte à la dignité de la personne humaine : les violences physiques et
psychologiques infligées aux êtres fragiles, comme les enfants, les femmes, les malades, le
maintien de la population dans l’ignorance, dans la misère morale, la croyance à la sorcellerie.
Pour cette raison, des séances d’information et des cadres de réconciliation en cas de conflit
interne, sont mises en place dans le village de Kintima.
1
Cf. W. De FOUR, Kintima, 18 années d’action de développement, p. 5.
474
s’orienter vers les institutions médicalement compétentes, et d’éviter ainsi les pièges des
charlatans. Grâce aux leçons de diététique, la programmation et la préparation des mets sont
faites de manière à garantir la santé de tous les membres de la famille : ils apprennent à
prévenir et à pallier le manque de vitamines et de protéines. Ils veillent à la variété de
l’alimentation1.
La « vraie liberté » qui est en l’homme est un signe privilégié de l’image divine, pour
reprendre ce texte du concile cité par le pape Jean-Paul II : « Dieu a voulu ‘laisser [l’homme]
à son conseil’ pour qu’il puisse de lui-même chercher son Créateur et, en adhérant librement à
lui, s’achever ainsi dans une bienheureuse plénitude »3. Car la maîtrise du monde constitue
pour l’homme un devoir important et une grande responsabilité qui engage sa liberté dans
l’obéissance au Créateur. La maîtrise du monde par l’intelligence et la volonté humaine ne
doit pas conduire au mépris ou au rejet de Dieu. Au contraire, en s’appliquant à la
transformation du monde, « l’homme confirme, développe et consolide en lui-même sa
ressemblance avec Dieu en accomplissant des actes moralement bons »4. C’est de la sorte que
1
Cf. PLATEAU DU CŒUR, Kintima : développement rural au Zaïre, p. 7.
2
Cf. W. De FOUR, Kintima, 18 années d’action de développement, p. 2.
3
Gaudium et spes, n° 17 ; cf. JEAN-PAUL II, Lettre encyclique Veritatis splendor, n° 38.
4
JEAN-PAUL II, Lettre encyclique Veritatis splendor, n° 39.
475
le développement peut être perçu comme une voie d’évangélisation. Par conséquent, les
animateurs formés deviennent des piliers, capables de prendre en main leur propre destin et
d’inspirer les autres membres de la société, autant qu’ils sont formés à les former1.
1
Cf. PLATEAU DU CŒUR, Kintima : développement rural au Zaïre, p. 14.
476
Conclusion
certains patriarches et de certains rois, reconnus « amis de Dieu » pour justifier les nouvelles
formes de polygamie au Mayombe et dans la société africaine ? Cela reste une pratique qu’on
assimilerait à la concession relative à la dureté du cœur que le Christ a fustigée, en référant
ses auditeurs à la volonté initiale du Créateur (cf. Mc 10,5-6), c’est-à-dire à l’unité et à
l’unicité du lien conjugal. La grâce sacramentelle du mariage permettra au Yombe de tenir à
sa pratique de l’indissolubilité conjugale, autant qu’il découvrira que le Dieu qui a voulu cette
indissolubilité, a aussi voulu l’unicité du mariage, celui-ci étant l’image de son alliance
indéfectible et fidèle avec son peuple. C’est ce qu’ont annoncé de nombreux prophètes, et qui
est exprimé dans la littérature sapientiale. Il en découle non seulement l’exigence de la fidélité
conjugale, mais aussi la reconsidération de l’altérité et la lutte contre toutes les formes de
marginalisation de la femme.
Par ailleurs, nous avons pu découvrir que pour les Yombe la régulation des naissances
ne s’oppose pas à l’option d’une descendance nombreuse. Elle contribue plutôt à
l’amélioration de la qualité de la vie familiale par la protection et la promotion de la santé des
enfants et de leur mère. N’est-ce pas là aussi une manière d’obéir à la volonté du Créateur,
d’autant plus qu’aucune référence scripturaire ne permet d’attester l’interdiction divine d’une
régulation responsable de la natalité ? Peut-on réduire l’homme à son substrat biologique en le
contraignant de n’observer que les méthodes naturelles objectivement reconnues peu fiables ?
Mutu widi moyo, pour le Yombe, c’est l’homme qui a la raison, l’esprit de discernement et
qui, grâce cet esprit de discernement, opte pour des moyens qui garantissent la spontanéité de
l’amour au sein du couple, et lui offre la garantie de l’équilibre conjugal par la promotion de
la santé de ses enfants et de sa femme. Aussi proposons-nous non seulement le recours aux
moyens contraceptifs, mais aussi l’encadrement et l’accompagnement de la famille par la
famille de base, une institution ecclésiale correspondant à la communauté ecclésiale vivante
de base. C’est d’ailleurs l’option de l’Église d’Afrique de renforcer la pastorale de proximité
en créant et en redynamisant les communautés ecclésiales de base. C’est là que se jouent tous
les enjeux de la socialisation de la personne humaine. Aussi doivent-elles être dynamiques et
efficaces en coordonnant la pastorale familiale à travers la commission diocésaine
d’évangélisation et les mouvements d’action catholique consacrés à la pastorale de la famille.
Une attention particulière doit être portée à l’encadrement des plus jeunes, les enfants en
l’occurrence, pour qu’ils s’intègrent dans la communauté ecclésiale et qu’ils comprennent à
leur niveau les exigences des valeurs évangéliques dans la vie des hommes et de la société.
CONCLUSION GÉNÉRALE
Il est établi que dans toutes les cultures du monde le mariage fonde généralement la
famille, et celle-ci est le lieu où se fait la première socialisation de l’être humain. De même, la
famille ne peut être laissée à elle seule dans l’accomplissement de cette tâche de socialisation
et d’éducation de l’enfant. Les institutions sociales et ecclésiales ont le devoir d’aider la
famille à s’acquitter de ses devoirs vis-à-vis des enfants qu’elle engendre.
Pour les Yombe, tout comme pour la tradition biblique, Dieu est l’origine et
l’initiateur du couple humain. Il est aussi l’origine de la constitution de la famille, du fait
qu’au couple a été confiée la tâche de procréer. De même, il a confié au couple la
responsabilité du monde créé, lui permettant ainsi d’améliorer ses conditions de vie par la
transformation du monde et la gestion de sa procréation grâce à la raison, à la volonté et à la
force dont le Créateur a muni l’être humain. D’où vient que pendant plusieurs siècles, l’Église
en soit arrivée à considérer comme contraire à la volonté de Dieu le fait de mettre en œuvre
des méthodes permettant de réguler les naissances et d’assurer ainsi la responsabilité
parentale, autant que l’être humain a reçu de Dieu la responsabilité du monde créé ? Pour le
Yombe, ce problème ne se pose pas, puisque l’espacement des naissances est au service du
1
Cf. C.E.Z., Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 33.
2
Cf. C.E.Z., Dynamique de la diversité dans l’unité. Première visite « ad limina » au tournant du siècle,
Kinshasa, Éd. du Secrétariat général, 1984, p. 44.
479
Pour les Africains, l’Église est « Famille de Dieu ». C’est cette famille dont le Père est
l’origine de toute paternité humaine, et qui a conçu le dessein de faire de son Fils éternel
« l’‘aîné d’une multitude de frères’ qui devaient reproduire son image bien-aimée (Rm
8,29) »1. L’épiscopat congolais soutient que la famille exerce sa fécondité intégrale même à
l’égard de ceux qui n’en font pas partie sur le plan sociologique. Elle atteint sa dimension
missionnaire de la fécondité intégrale en engendrant une multitude d’enfants sur le plan moral
et spirituel (cf. 1 Co 4,14-15 ; Ga 4,19). Ainsi, « elle exerce son ‘dynamisme au service ... de
la société, de l’Église’, à la fois foyer de rayonnement, ‘ferment de progrès moral pour la
société’, ‘école des vertus sociales’ et ‘la toute première communauté ecclésiale de base’ qui
s’épanouit en communauté chrétienne sans frontière »2.
Par ailleurs, s’il est établi que le mariage fonde la famille et que celle-ci a été dotée
d’une fécondité missionnaire en vue de la constitution de la grande famille des disciples du
Christ, il reste difficile de décrypter des sources scripturaires un enseignement systématique
sur la gestion de la famille, tant au stade de la procréation qu’à celui de l’éducation des
enfants. Car la Bible n’est pas un traité de morale. Ce qui a retenu notre attention est la
réglementation de l’Église sur une hiérarchie des fins du mariage difficilement décryptable à
partir des textes de la création. Allant même plus loin, l’Église a pris position en faveur d’une
pratique qui risque de réduire la personne humaine à son substrat biologique au sujet de la
régulation des naissances, alors que Dieu a rendu l’être humain responsable du monde créé, et
que celui-ci est appelé à exercer cette responsabilité en obéissant au Créateur qui l’a
émancipé, pour ainsi dire.
1
C.E.Z. Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 42.
2
C.E.Z. Fonctions et tâches de la famille chrétienne dans le monde contemporain, p. 46.
480
Pour parvenir au décryptage de cette volonté divine, et pouvoir y tenir, les Yombe ont
besoin d’un encadrement communautaire ou familial dans une version évangélique et
ecclésiale qui lui permet de dépasser les limites de la fraternité clanique. De plus, la
revalorisation de ses proverbes, contes et mythes, grâce aux moyens modernes de
communication et d’enseignement, notamment avec la présence de la radiotélévision
diocésaine et le travail des commissions diocésaines, peut apporter un nouveau dynamisme à
la vie sociale et ecclésiale des Yombe. Une attention particulière doit être portée à la
formation de la jeunesse, en tenant compte de ses sensibilités et ses aspirations. L’heure est à
l’éducation initiatique, un accompagnement, plutôt qu’un enseignement magistral dicté d’en
haut. Une véritable émergence des Africains doit partir de la base, en faisant de la famille de
base, un lieu de réflexion, de partage, de concertation en vue de trouver des solutions
adéquates aux problèmes de la base. C’est de la sorte que la notion d’Église, peuple de Dieu
ou famille de Dieu deviendra une réalité et un principe de revitalisation de l’Église.
1
Cf. JEAN-PAUL II, Lettre encyclique Veritatis splendor, n° 38-39.
2
Cf. JEAN-PAUL II, Lettre encyclique Veritatis splendor, n° 40.
481
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- BANNER Michel, art. Sexuelle (Éthique), dans LACOSTE Jean-Yves (sous la dir.
de), Dictionnaire critique de théologie, Paris, PUF, 2007, p. 1332-1335.
- BERTHOUD Pierre, Les rapports des sexes au fil de l’histoire de la Révélation, dans
WELLS Paul (sous la dir. de), Bible et sexualité. L’un et l’autre : la sexualité à la
lumière de la Bible, Aix-en-Provence, Kerygma, 2005, p. 26-48.
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Dédicace ................................................................................................................................... 2
Remerciements ......................................................................................................................... 3
Sigles et abréviations ................................................................................................................ 4
Chapitre 2 : La famille de base, nouveau cadre de formation de la personne humaine ....... 379
Introduction .......................................................................................................................... 379
2.1. La communauté ecclésiale de base au cœur de l’Église-Famille de Dieu ..................... 385
2.1.1. La CEB, une chance pour l’Église ? ........................................................................... 388
2.1.2. La CEB et l’évangélisation de proximité .................................................................... 391
- Les communautés ecclésiales de base et la formation de la jeunesse ................................. 397
2.1.3. La CEB et les valeurs africaines traditionnelles ......................................................... 404
2.2. La famille de base, une nouvelle manière d’être de la communauté ecclésiale de base 411
2.2.1. La famille de base comme ferment permanent de rénovation de l’Église-Institution 413
2.2.2. La famille de base comme cadre de promotion humaine et sociale ............................ 417
2.2.3. La famille de base, voie propice pour une Église servante ......................................... 424