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Portrait

Ce document raconte l'histoire d'un homme qui a perdu sa compagne après qu'elle se soit suicidée. Depuis, il vit reclus dans leur ancien appartement, entouré d'objets qui lui rappellent leur vie ensemble. L'appartement est devenu une scène de crime où il cherche des indices sur elle. Le document décrit également des voyages qu'ils ont fait et leur intérêt commun pour l'art.

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Portrait

Ce document raconte l'histoire d'un homme qui a perdu sa compagne après qu'elle se soit suicidée. Depuis, il vit reclus dans leur ancien appartement, entouré d'objets qui lui rappellent leur vie ensemble. L'appartement est devenu une scène de crime où il cherche des indices sur elle. Le document décrit également des voyages qu'ils ont fait et leur intérêt commun pour l'art.

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Jean-Claude Mougin

PORTRAIT DU PHILOSOPHE
EN PHOTOGRAPHE SNOB

roman photos
avec scènes de crimes


© Jean-Claude Mougin 2017


1. SCENES DE CRIME

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Paestum 1989.

Laurence et lui se connaissaient déjà depuis neuf longues années. Elle


venait de finir avec succès ses études de médecine à l’université Alexis
Carrel de Lyon alors qu’il continuait à enseigner la philosophie au lycée de
Charolles, à une centaine de kilomètres de là.
Il aurait été difficile de dire qu’ils vivaient ensemble, puisqu’ensemble ils
ne passaient que leurs week-ends et leurs vacances. Chaque jour de la
semaine il lui écrivait une lettre d’amour. Elle n’avait guère le temps de lui
répondre et c’est en arrivant le samedi à son studio qu’il trouvait ses petits
mots bleus. Elle était là. Elle allait arriver.
Les vacances étaient le seul temps qu’ils partageaient pleinement
ensemble et cet été là ils avaient projeté de faire le tour de l’Italie. Ils
aimaient l’Italie.
Ils y avaient fait de nombreux voyages sur les traces de Piero della
Francesca et cette fois encore, ils avaient revu avec émotion les fresques
d’Arezzo. Après quelques heures de route et avoir dépassé Naples sans s’y
arrêter, ils étaient parvenus au golfe de Salerne.
Ils avaient consacré une après midi à visiter Velia l’antique ville grecque
d’Elée. Six siècles avant Jésus Christ, Parménide l’un des tous premiers
philosophes avait vécu là et écrit son poème « Sur le Nature ».
Il raconte :
« Les cavales m’avaient conduit sur la route riche en leçons de la divinité,
route qui traverse les demeures des hommes pour porter celui qui sait
voir…. »
Quand il arrive à la porte de la divinité, les portes s’ouvrent en crissant sur
leurs gonds et laissent apparaître la déesse Diké qui lui révèle la Vérité :
« l’Etre est, le non-être n’est pas, tu ne sortiras pas de là ». « Penser et être
sont le même ».
Ce qui est, n’est pas ce que l’on voit, ce qui est, n’est pas ce que l’on croit.
Telle est la pensée et le problème qui agitera la pensée philosophique
pendant plus de deux mille ans.

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Ce jour là, dans la chaleur de l’été, parmi les herbes folles, dans les odeurs
de sauge et de romarin, ils avaient à leur tour gravi le long et rude chemin
pavé qui conduit à la Porte Rose, ancienne porte de la ville à laquelle sans
aucun doute le poème faisait allusion. Ainsi malgré les apparences et ce
que pensent les hommes à « double tête », avaient-ils découvert dans ce
plaisir d’être ensemble, que jamais rien ne change, et que comme le dira
plus tard Nietzsche, on peut toujours vouloir que tout recommence, même
si dans cet éternel retour, seule « l’image reste immobile et arrête le
temps. »
Le lendemain ils avaient visité le site de Paestum, avec ses temples grecs
alignés comme à la parade. Le gazon était bien arrosé, la pelouse était
parfaite. On aurait pu se croire dans un jardin public plutôt que dans un
champ de ruines. Le site absolument plat n’avait que peu de charme, et ils
ont du attendre de voir Agrigente, Sélinonte, le théâtre de Syracuse,
Ségeste, pour sentir parmi les ruines le souffle du divin .
Par contre au Musée de Paestum ils allaient découvrir, admirer, con-
templer dans une totale sidération les fresques de la tombe du plongeur. Il
y avait bien là, cette « image immobile qui arrête le temps ».

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La tombe découverte en 1968 est exposée au musée en cinq panneaux
décorés de fresques. Quatre panneaux représentent diverses scènes d’un
0« symposium », d’un banquet où des hommes s’adonnent à la boisson et à
divers jeux érotiques comme dans le « le Banquet » de Platon. Le
cinquième, la fresque du plongeur est peinte sur le couvercle de la tombe,
son « ciel ». Donc, quand nous la regardons, nous ne sommes pas dans la
position d’un simple visiteur, mais bien dans celle du mort, qui immobile
au fond de sa tombe, est bien là, face à cette image immobile qui arrête le
temps.
Ce plongeon en apparence suicidaire, évoque les chutes Icare, celle de
Phaeton qui ayant approchés le soleil de trop près y ont brulé leurs ailes et
ont été précipités au sol. On pense aussi à Sappho la poétesse qui par
chagrin d’amour s’est précipitée dans la mer du haut des falaises de
Leucate.
Pourtant ici le nageur a le sourire aux lèvres. C’est avec sérénité qu’il va à
la rencontre de la mer qui se soulève et vient à lui. Deux oliviers se
penchent et accompagnent son mouvement, comme pour souligner
l’acceptation de la mort.

« Heureux trois fois heureux, tu seras de mortel que tu étais, devenu dieu
Chevreau je suis tombé dans le lait »
affirmait l’une des lamelles d’or de Thourioi.

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Laurence, Tarente, 1989

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Paray-le-Monial, le 13 mars 2010.
C’était un Dimanche ensoleillé, à 9 h du matin, Laurence lui annonça
qu’elle allait à la piscine et qu’elle serait de retour pour midi. Elle avait
préparé le piquenique ; une promenade à la campagne était prévue dans
l’après midi. A midi comme elle ne revenait pas, il l’appela sur son
téléphone portable. C’est un officier de police de Mâcon qui lui répondit.
Elle était morte.
Ce matin là, au lieu de se rendre à la piscine, elle avait fait 80 kms de
voiture, s’était rendue à la ville de Mâcon, était montée sur le toit d’un
immeuble de quinze étages place de l’Europe et avait plongé dans le vide et
dans la mort. Désormais, comme elle l’avait écrit quelques jours
auparavant dans son petit carnet rouge, comme étant son vœu le plus
cher : « elle nagerait dans le paysage ».
Lui, depuis ce jour, cette heure, est dans la « non-vie » et ne survit plus que
« bêtement », à l’image du « loup des steppes », dont Hermann Hesse a
écrit le traité. Il était bien devenu un « suicidé », de ceux dont Herman
Hesse nous dit que « beaucoup sont incapables d’accomplir le geste du
suicide réel… et cependant, ils nous apparaissent quand même comme des
suicidés, puisque, la libération, pour eux, est la mort et non pas la vie ; qu’il
sont prêts à la rejeter, à l ’abandonner, à l’étreindre et à retourner au
commencement. »

La scène du crime, Aget.


Walter Benjamin a affirmé que Atget avait photographié «les rues de Paris
comme on photographie un théâtre du crime». Le cliché qu’on en prend n’a
d'autre but que de relever des « indices ». « Dans des œuvres comme celles-
ci la photographie prépare ce salutaire mouvement par lequel l'homme et le
monde ambiant deviennent l’un à l’autre étrangers ».

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Atget : intérieur d’un collectionneur

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Depuis sa mort il ne vivait plus que dans l’exil d’elle, dans son absence. Il
était resté là, à l’endroit même où il avait appris la nouvelle, et où il avait
vécu avec elle pendant dix sept ans. Il n’avait quitté l’appartement que pour
quelques brèves expéditions lointaines, l’une à Phoenix Arizona, et
plusieurs autres en Chine pour y donner des cours, y exposer des photos.
L’appartement du 37, rue du Dr Griveaud était devenu une véritable scène
de crime, qui à l’image d’un appartement bourgeois, était surchargé
d’objets divers, d’œuvres d’art, de livres qui tous gardaient le trace de sa
présence, comme autant d’indices pour retrouver l’image d’elle, la trace
des aventures qu’ils avaient partagées au Japon, en Chine, aux Etats Unis,
en Jordanie, au Soudan, en Mauritanie. Un enquêteur avisé n’aurait-il pas
pu retrouver quelques grains de sable venant d’El Beyyed ? Un connaisseur
d’art n’aurait-il pas pu reconstituer la liste des musées qu’ils avaient
fréquentés parmi le monde à la recherche de ce qu’ils aimaient par dessus
tout, la peinture ? Il aurait pu reconstituer l’itinéraire qui les avait mené de
Lascaux et d’Altamira à Ad Reinhardt et Julian Freud, en passant par les
grands peintres du Quattrocento, par les maniéristes, Pousssin et les
modernes , Manet, Cézanne, pour finalement trouver leur graal dans la
grande peinture chinoise.
L’appartement modeste se trouve au deuxième étage d’une ancienne
maison du quartier de la Basilique de Paray-le-Monial qui est aujourd’hui
une ville quelque peu désertée de 10 000 habitants qui l’été devient un
lieu de pèlerinage. Selon la croyance, au XVII ème siècle, Jésus Christ est
apparu à une nonne du couvent voisin de « la Visitation », lui a montré
« son cœur qui a tant aimé les hommes », et lui a demandé que désormais il
soit honoré par un culte au « Sacré Cœur ». Ce symbole du Christ Roi a
longtemps été un symbole politique anti républicain, et reste encore
aujourd’hui l’objet d’un culte de la part des chrétiens les plus intégristes.
Quand on ouvre la porte de l’appartement on se trouve en face d’un mur
couvert de haut en bas d’images, deux photos de Maseo Yamamoto, un
paysage et un nu dans la pénombre, une chouette de Denis Brihat, une
gravure sur bois d’Aurélie Nemours, et quelques tirages palladium d’amis
photographes. Quand on la referme, le regard est pris par l’héliogravure de
Paul Strand tiré du « portfolio mexicain », et qui représente l’angle du
Ranch de Taos. Il aimait passionnément cette image dont il avait vu
l’original en platine en 1980 et qui avait décidé de sa conversion
photographique à l’image palladium. Sur la droite au dessus d’une petite
bibliothèque, une photo originale de Giacomelli, célèbre entre toutes,
« l’enfant de Scanno » qu’il lui avait offerte lors de leur première rencontre
à Senigallia en 1985.

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Un couloir conduit à gauche à une grande pièce carrée qui fait salon avec
deux fenêtres qui s’ouvrent sur un petit jardin public juste devant la
basilique. Celle ci est un édifice roman clunisien du11ème siècle, dont on
peut voir le chevet, la façade nord percée de trois ouvertures aux cintres
brisés, disposés dans une parfaite proportion et qui évoque dans un esprit
très pythagoricien la Sainte Trinité. Le portail nord très ouvragé dans un
style orientalisant n’est malheureusement plus visible, caché qu’il est par
un méchant « tuya » dont la croissance en dix sept ans a suffi à le masquer.
Entre les deux fenêtres est accroché une gravure de Robert Morris
représentant la « Sainte Victoire ». La cuivre a été réalisé en aquatinte à
partir d’un dessin fait à l’aveugle, les doigts de l’artiste déposant des
empreintes digitales d’encre de chine jusqu’à dessiner une « Sainte
Victoire » tout à fait dans l’esprit de Cézanne. Ce n’est qu’après la mort de
Laurence, que cette gravure a pris la place de celle de Picasso «
Tauromachia », qu’ils avaient achetée ensemble à Barcelone et qui
pendant toutes ses années d’études de médecine se trouvait au dessus de
son lit dans sa chambre d’étudiante à Lyon. Sur la droite un grand canapé
de cuir noir de style art déco, comme l’est la petite table carrée en
palissandre qui leur servait de table à manger, occupe tout le mur avec au
dessus une grande gouache d’Alexander Holland, représentant deux
cruches et un bol dans des tonalités sombres de rouge et d’ocres orangés.
En face au dessus d’une petite bibliothèque de bois brut, il avait accroché
une toile de Tal Coat qu’il avait acheté après la mort de Laurence, et qui
était pour lui comme une « survivance » selon le mot d’Aby Warburg du
« Plongeur de Paestum ». Sur un fond ocre terreux, une forme noire, un
oiseau, un corps disloqué, est pris dans une chute qui n’en finit pas, se
tenant là comme en suspens ; image immobile qui arrête le temps.
Cette toile il pouvait la voir à tout instant de sa « non-vie ». A tout instant,
en la voyant, il ne pouvait que penser à elle, à cette haute résolution qui
avait été la sienne. A chaque instant il la suppliait d’arrêter sa chute. Il
pleurait.

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Tal Coat : « le foyer »

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Appuyés aux deux autres murs, deux bibliothèques basses servaient de
rangement aux livres d’art, de photographies et de support à une
exposition de céramiques. Ils aimaient particulièrement les bols à thé, car
ils voyaient dans le bol une forme primordiale. Contenant, il est contenu,
ouvert il est formé, terreux, il est tout autant ouvert vers le ciel. Avec
Laurence ils avaient commencé à collectionner des céramiques de Jean
Girel, aux extraordinaires et savantes couvertures. Girel avait acquis une
telle science qu’il était capable de reproduire les « Tenmoku » à fourrure
de lièvre de la dynastie Song. Il en possédait six exemplaires bien alignés
sur le rebord du meuble de rangement des compact discs.
Puis, ils avaient appris à connaître la céramique plus rustique, mais aussi
plus physique que l’on obtient à la cuisson au bois, cuisson traditionnelle
au four « Anagama ». Ils apprirent à connaître Seungho Yang un céramiste
coréen dont ils ont collectionné les oeuvres. D’année en année leur col-
lection de bols s’était agrandie aux œuvres de Yolande Cazenove, de Pascal
Geoffroy, de Charles Bond, d’Hervé Rousseau. De leur voyage au Japon ils
avaient ramené deux bols anciens dont un « chino » de l’époque « Eido »
d’une patine lumineuse, d’une légèreté incroyable, et qui dégage une
lumière toute mystique. Quinze jours avant sa disparition, ils avaient rendu
visite à l’atelier d’Emmanuel Alexia et de Laetitia Pineda. En pleine forêt
sans électricité, les deux céramistes vivaient comme l’auraient fait deux
paysans japonais. Leurs œuvres étaient d’une beauté et d’une sensualité
incroyables. Laurence, lui offrit un bol noir en « Raku noir » qui aurait pu
être exposé à Kyoto, et dont le prix était digne d’une pièce japonaise. Ce
fut son dernier cadeau.
Enfin entre deux bibliothèques du salon, il aimait à travailler sur un petit
bureau de Jean Prouvé, une table « Cité n°500 » avec sa chaise couleur
« Blé Vert ». Elle les lui avait achetées il y a une dizaine d’année.
Ainsi continuait-il à vivre chez elle, parmi les choses qu’ensemble ils
aimaient. Mais sans elle, toute cette beauté était embuée de larmes. Il
l’aimait, et il restait inconsolable dans l’absence d’elle.
Donnant sur le salon, un cuisine minuscule et sans fenêtre, s’ouvrait par
une porte avec à l’entrée une lithographie d’Aurélie Nemours et à la sortie
une gravure de Tal Coat. Eclairée par un puits de lumière il y régnait
toujours un grand désordre. Le couloir à droite de l’entrée s’ouvrait et se
fermait par une grande porte recouverte par un lainage noir brodé comme
en portent les femmes de la région de Sousse en Tunisie. Au centre était
exposée une petite lithographie d’Ad Reinhardt. Cette porte donnait accès
aux toilettes avec une bibliothèque pour les ouvrages techniques de

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photographie. La salle de bain n’avait pas de fenêtre, elle s’était tout
naturellement transformée en laboratoire photo avec une machine à
développer les plans films, et de nombreux bacs entassés au-dessus de la
machine à laver. Le lavabo était devenu d’une saleté repoussante, tâché
qu’il était par les nombreux produits chimiques qu’il utilisait dans son
travail de photographe.
Une photo de Laurence de profil, dans un drapé de « Ninfa », se trouvait là
depuis de nombreuses années et y était restée.

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En sortant de la salle de bain on peut accéder au bureau. C’est une grande
pièce carrée dont la fenêtre donnait sur un mur. Il l’avait occultée avec un
drap noir si bien que la pièce était devenue une véritable « Camera
Obscura ». Tout un mur était occupé par une haute bibliothèque dont les
casiers étaient occupés par les livres des auteurs qu’il aimait et pratiquait :
les oeuvres complètes de Nietzsche, celles de Georges Bataille, un grand
casier pour Heidegger, un autre pour Lacan, un casier pour Baudrillard,
un pour Agamben. Tous ces auteurs avaient compté dans sa formation de
« philosophe de campagne » comme il aimait à s’appeler. Devant les livres
alignés sur le rebord de la bibliothèque il avait accumulé des appareils
photos qu’il avait tendance à collectionner, acheter et revendre. Un « Leica
M3 » qui avait été son appareil d’avant 1980, un superbe Ducatti Sogno,
l’un des plus bel appareil jamais fabriqué, un Veriwide 100, au curieux
format 6x10, un Minox, un mythique Nikon F. Un coin de la pièce était
occupé par une grande table carrée avec un agrandisseur. Une autre
bibliothèque dans laquelle il rangeait son matériel; une Technika Linhof et
ses objectifs, deux Hasselblad, un Mamiya 6, un Rolleiflex. Une tablette
en sapin faisait tout le tour de la pièce, un densitomètre, sa chambre
« Deardorff », y étaient exposés. Sous la fenêtre était installée une tablette
sur laquelle était disposé tout le matériel, pinceaux, bouteilles nécessaires
à la confection de ses tirages palladium. Dans l’une des bibliothèques il
avait incorporé sa rampe de tubes ultra-violets qui lui servait à insoler ses
tirages.
Sur les murs étaient exposés une grande gravure d’Honegger composée
d’un grand carré noir, quelques photos de Maseo Yamamoto, une peinture
naïve, un portrait de Ming Ming, cadeau de son amie chinoise qu’il avait
connue en 2008.
Sur la porte de la dernière chambre, la chambre à coucher, une photo de
Giacomelli de la série des « Séminaristes » vous regarde. Cette photo,
Giacomelli l’avait offerte à Laurence en Juillet 1985 à Sénigallia avec la
dédicace : « per la bellissima Laurence ». Elle n’avait pas encore 20 ans et
sa belle jeunesse sur une place d’Italie enchantait les deux hommes mûrs
qu’ils étaient déjà.
Sur l’envers de la porte, une calligraphie de Mr Li hou, directeur de la
photo à l’université de Luxun à Shenyang lui rappelle son amitié et celle de
tous ses amis chinois. La pièce s’ouvre par deux portes fenêtres sur un
grand jardin aujourd’hui abandonné aux herbes folles et où durant tout
l’été, une multitude de roses trémières s’élancent vers le ciel. Il n’est plus
guère fréquenté que par quelques merles, quelques passereaux. Un coin de
la pièce est occupé par un grand lit à deux places. Depuis la mort de

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Laurence, il dort dans une couverture en fourrure de ragondin. Il y
retrouve un peu de cette chaleur de cette tendresse à jamais perdue, dans
cet espace désormais dévasté. Au dessus du lit une toile d’Aloulou, un ami
peintre tunisien, une toile véritablement enchantée, avec laquelle il vit
depuis bientôt cinquante ans. La table de chevet de Laurence n’a en rien
changé. A la même place sont restés les derniers livres qu’elle lisait, les
dictionnaires qu’elle aimait consulter, et ses carnets intimes, le carnet avec
sa couverture de cuir rouge, acheté à Florence et dans laquelle au crayon
elle a noté ses dernières pensées avant de choisir de mourir. Au dessus,
une gouache d’Aurélie Nemours, un minuscule carré rouge, est comme
une tâche de sang.
Le mur du fond est tout entier occupé par une bibliothèque où s’alignent
des écrits sur l’art, des monographies de peintres et sa bibliothèque
chinoise : les écrits de Mao Tsé Toung qu’il a lus dans sa jeunesse et qui
sont des souvenirs de Mai 68, des écrits de penseurs taoïstes qui sont
aujourd’hui l’objet de ses méditations. Le dernier mur est occupé par une
large bibliothèque basse qui contient les dossiers de plusieurs milliers de
négatifs argentiques qu’il a accumulés pendant quarante ans et qui sont ce
qui reste de sa vie ; en négatif. La plupart d’entre eux n’auront jamais
connu d’existence positive mais restent les matériaux pour réaliser des
images palladium dont il est devenu avec le temps et l’expérience un
spécialiste. Le rebord de la bibliothèque est occupé par un désordre de
bouteilles, de céramiques, de burettes et divers objets qui sont là dans
l’attente de prises de vue pour des natures mortes. Sur le mur, au dessus de
ce fatras sont accrochées quatre héliogravures de Paul Strand. Au centre de
la pièce le petit bureau Art Déco en bois de rose et cuir que Laurence avait
acheté à Lyon, rue Auguste Comte, lui sert désormais de table sur laquelle
il réalise ses prises de vue.
Après la mort de Laurence, il n’avait plus d’autre raison de vivre que la
photographie. L’appartement n’était plus qu’un laboratoire, la chambre à
coucher était son studio de prise de vue, son bureau et la salle de bain sa
chambre noire, le salon se transformait en atelier de présentation des
tirages ; mise à plat, contre collage, réalisation des portfolios.
Les livres continuaient à s’accumuler, des araignées tissaient leurs toiles,
la poussière couvrait les bols. L’appartement de Laurence en n’étant plus
que le sien, avait été anéanti. Mais comme par le passé, il continuait à l’y
attendre.

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Etait-il d’ailleurs absolument sûr de sa mort ? Il n’avait pas reconnu son
corps, on ne le lui avait pas demandé. Pour lui, elle avait disparu, et s’il
continuait à sentir sa présence, c’était uniquement par son absence.
Présente absente, elle n’était plus qu’une image comme le sont les spectres
et les photographies. Un jour alors qu’il était assis dans le canapé, ne l’avait
vu un instant apparaître au coin de la bibliothèque, une fraction de
seconde !
Ce monde partagé, leur monde dans lequel chaque chose, chaque objet
s’organisait autour d’elle, pour elle, dans un ordre amoureux, dont elle
était le chiffre et le secret, était désormais anéanti, dévasté, devenu un non-
monde, un monde de nulle part, un désordre où les objets n’étaient plus
que des choses accumulées là pour une vie dévastée. Il ne voyait plus son
monde qu’en négatif, son présent ne lui parlait plus que de son passé, son
environnement était bien une « scène de crime », une accumulation
d’indices, de traces dont jaillissaient parfois dans son esprit, comme dans
la lumière d’un flash, des images d’une précision incroyable mais qui
disparaissaient dans l’instant même de leur apparition, comme le font les
souvenirs écrans d’une mémoire décousue et fragmentée.
Dans la photographie, « L'homme et le monde ambiant deviennent l’un à
l’autre étrangers », affirmait Benjamin. Il était bien devenu cet homme là,
un homme étranger à lui-même, réduit à « une vie nue », à une vie pour
seulement vivre, sans rien à dire de son présent, sinon que plus rien ne
pouvait lui arriver si ce n’est sa disparition désormais annoncée. Cette vie
nue, il en avait lu la description par Annah Arendt, celle de l’homme réduit
à la vie comme « zoe », simple reproduction de son existence animale,
opposée à « bios », la vraie vie qui suppose l’altérité ; non plus vivre
simplement de soi, mais vivre dans le souci de l’autre, se placer sous son
regard , sous le regard d’elle .
Il était devenu cet « homo sacer » dont parle Agamben, ce bouc émissaire
dont le statut juridique est d’être exilé, mis hors la loi.
Ce statut d’exilé, de reclus, (pas un de leurs anciens amis n’avait franchi le
pas de sa porte depuis la disparition de Laurence), il ne l’avait pas choisi.
D’autres avait fait de lui cet homme coupable, indésirable, responsable de
la mort de la femme qu’il aimait et qui croyaient-ils n’avait rien fait pour la
sauver. Or cette culpabilité était déjà la sienne. Il la portait dans sa souf-
france de chaque jour.

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Aussi lui arrivait-il de penser à la suite d’Ernst Jünger, que ce statut
d’exclus, d’ « homo sacer » n’était pas simplement subi mais qu’il l’avait
sans doute choisi à l’image de celui que Jünger appelle « le Rebelle ». « Le
rebelle est celui qui refuse de se laisser prescrire sa loi... Quelle conduite
tiendra-t-il à la vue de la catastrophe ? … Quoiqu’il advienne il est sage de
regarder la catastrophe en face ».
Il aimait ainsi cette idée que le Rebelle puisse avoir « recours aux forêts ».
« Il existe des forêts au désert comme dans les villes, où le rebelle vit sous le
masque de quelque profession. »
Loup des steppes ou Rebelle, c’est bien en forêt qu’il avait transformé son
appartement, de ces forêts dont on fait les livres parmi lesquels il vivait. Et
où laisser sa trace si ce n’est dans la forêt où le rebelle est pourchassé ?

Le recours aux forêts.


Lascaux le 1er août I990.
Laurence et lui ce matin là étaient arrivés dans le nord de l’Espagne à
Altamira. Ils revenaient d’un voyage en Andalousie et au Portugal. Ils
avaient visité la grande mosquée de Cordoue, s’étaient promenés dans les
ruelles de Séville, s’étaient enivrés en buvant à eux deux toute une
bouteille de « Jerez », dans un restaurant de Ronda, dont la place domine
toute l’Andalousie. A l’Alhambra de Cordoue, ensemble il avaient rêvé à ce
qu’avait pu être cette civilisation qui mêlait si heureusement l’Islam au
Judaïsme, au Christianisme. Il eut une pensée pour Ibn Rushd, Averroes, à
qui la philosophie occidentale doit tant, à Ibn Khaldûn qui chassé
d’Espagne s’était réfugié à Tunis pour y écrire sa « Muqqadima » qu’il
avait lu avec passion au temps où il était professeur à Sfax. A son amour il
avait lu des poèmes de Majnoun, le fou de Layla :

« Je n’irai pas plus loin, Layla : vingt ans c’est trop.


Je t’attendrai ici, pleurant sur ma misère.
Ton amour de mon cœur malade est le bourreau,
Mais contre l’ennemi, s’il est aimé, que faire ?
Je vais où va Layla, et puis elle me laisse.
Telle est la vie : on se rejoint, se désunit.
J’ai, passé à mon cœur, je crois bien, une laisse :

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Layla me traîne ainsi partout, et je la suis.
La nuit est mon séjour, mon chemin, et je tremble
Comme le fou dont tout le corps se désassemble ».
Des années plus tard, dans la nuit étoilée d’El Beyyed, ils avaient entendu
la belle Haoussa chanter les amours de Majnoun et de Layla, Majnoun le
fou de Leyla, alors que tous les deux étendus sur la dune pouvaient
entendre le sable crisser comme crisse la soie.
Ce matin là, à Altamira, ils espéraient pouvoir visiter la grotte ornée et voir
son célèbre plafond orné de bisons. A l’accueil on leur fit comprendre que
ce ne serait pas possible, que toutes les places de la journée avaient été
retenues. Avec entêtement ils ont attendu toute la journée devant la porte.
Le soir devant tant de persévérance, l’accueil les avait ajoutés séparément
aux deux derniers groupes de visiteurs qui s’étaient croisés juste sous le
grand plafond des bisons. Il avait couru vers elle, l’avait prise dans ses bras,
l’avait embrassée. L’amour fou existait-il au paléolithique, alors que
l’homo sapiens devenant vraiment un homme inventait cette autre folie
qu’est l’art ?
Elle et lui n’auront de cesse dès lors que de voir Lascaux. Non pas la copie
de la grotte, mais la vraie grotte qui était désormais interdite au public.
Toutefois il avait appris qu’un technicien descendait chaque jour dans la
grotte pour y faire des relevés techniques, et que quatre personnes
pouvaient être autorisées à l’accompagner pour le temps de dix minutes
que durait cette opération. Encore fallait-il en obtenir l’autorisation ? Il
fallait la demander au directeur des « Antiquités préhistoriques » à
Bordeaux . Il écrivit une première lettre, puis l’année suivante une
seconde, et finalement l’autorisation arriva au printemps de l’année 1993.
Ils étaient descendus au « Relais Du Lion d’Or » à Montignac, hôtel où
séjournait Georges Bataille lorsqu’il venait à Lascaux. Au petit matin ils
avaient rendez-vous devant l’escalier qui descend jusqu’au lourd portail de
bronze qui ferme la grotte. Trois autres personnes attendaient. Aucun mot
n’avait été échangé, le technicien était arrivé, avait ouvert la lourde porte.
Ils avaient pataugé un instant dans un bain désinfectant, et une seconde
porte s’était ouverte sur la « Grande Salle des Taureaux », avec « la
Licorne » gravide, au corps semé d’ocelles, celle qui est apparue à René
Char, comme « la mère fantastiquement déguisée, la sagesse aux yeux
pleins de larmes ». Dix minutes, c’était bien court pour voir et être vu par
ce qui est un vraie délire animalier : taureaux, cerfs, chevaux, ces chevaux
chinois du diverticule qui épousent si bien les déformations de la paroi que

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l’un d’entre eux semble tomber, bisons saisis dans leur course, cerfs aux
têtes graciles qui s’apprêtent à franchir le gué.
Il lui semblait qu’il connaissait toutes ces images depuis toujours, tant il
avait préparé ce voyage par un nombre invraisemblable de lectures. Il ne
fut donc pas surpris par la monumentalité des images, mais plus par l’effet
de leur volume, cette sensation que les animaux semblent sortir de la paroi,
comme s’ils venaient d’un autre monde. La présence même de ces aurochs,
de ces chevaux, était comme absente dans une atmosphère remplie de
fraîcheur, et de cette odeur si particulière, comme acidulée, qui émane des
parois blanchies par la calcite.
Ces images, ont le sait maintenant ont été réalisées sur plusieurs milliers
d’années, la grotte n’étant visitée qu’occasionnellement par des artistes
qui devaient former des confréries, de véritables professionnels dont on a
pu étudier les différences de style. Mais avant d’être peintres ils étaient
surtout chasseurs. Et la chasse comme l’a montré Georges Bataille, et une
forme de transgression tout comme l’érotisme. Pour exister l’homme doit
commettre le meurtre, tuer l’animal mais aussi accepter d’être tué. Dans
cette obligation où il est de nier la nature, et de se nier lui-même, il
s’humanise, il devient « sapiens », et accède à la condition tragique de
« mortel ».
Il est dans la grotte de Lascaux un lieu secret qui se trouve au fond de
l’ « Abside », le « Puits », qui malheureusement ne se visite pas. A cinq
mètres de profondeur, (un morceau de corde vieux de 18 000 ans qui
permettait d’y descendre, y a été collecté), se trouve une des images les
plus étranges, les plus tragiques que l’humanité n’ait jamais produite.

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Lascaux : l’homme du puits

Un homme au sexe dressé, à tête d'oiseau, près d'un oiseau sur un pieu,
est étendu mort sur le sol face à un bison éventré qui le charge, alors qu’un
rhinocéros s’éloigne de la scène. Georges Bataille a consacré de nom-
breuses pages à cette image qui lie l’érotisme à la mort. Sans doute, s’il
avait pu la connaître, aurait-il vu la même énigme dans l’image du
« Plongeur de Paestum ».
« N’est-elle pas lourde en effet du mystère initial qu’est à ses propres yeux la
venue au monde, l’apparition initiale de l’homme. Ne lie-t-elle pas en même
temps l’érotisme et à la mort ? »
affirmait Georges Bataille dans « Les larmes d’Eros »
Les peintures de Lascaux ne sont pas des graffiti de chasseurs rêvant de
leurs futures victimes. La grotte, les grottes, car elles sont nombreuses
dans cette région du Périgord étaient vraisemblablement des lieux de
culte, d’initiation. Dans la grotte de Niaux on a retrouvé à plus d’un
kilomètre de l’entrée des traces de pas de jeunes gens, qu’on avait amenés
là en nombre, vraisemblablement pour y être initiés. Leroi-Gourhan par

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une étude statistique et structurale des « blasons », a ainsi montré
l’existence d’une opposition entre deux principes, le cheval associé à des
signes masculins, et le bison associé à des signes féminins, qui devait
constituer le fondement d’une religion primitive, vraisemblablement
chamanique. Peut-être une première conception du « yang » et du « yin ?
Le monde souterrain a toujours été perçu comme un « lieu-autre » où la
vérité peut se révéler. Que l’on pense à la caverne de Platon. Y pénétrer,
s’y aventurer, c’est entreprendre un voyage vers un autre monde, les parois
n’étant plus que l’écran sur lequel surgissent des images venues d’ailleurs.
Cet homme a tête d’oiseau est vraisemblablement un chaman, tout comme
l’était le sorcier à tête de cerf du « cabinet noir » de Niaux. L’esprit de
l’animal est ici le médiateur qui permet au chaman dans sa transe,
d’accéder à un monde invisible qui est la raison d’être de ce monde visible.
On reconnaît là un schéma de pensée que l’on retrouve aujourd’hui dans
de nombreuses pratiques à travers le monde, de la Sibérie à l’Australie, en
passant par les Caraïbes, mais aussi dans les grands systèmes de pensée
aux cœurs de nos grandes civilisations, dans la pensée taoïste par exemple
comme dans la philosophie, en particulier dans le platonisme, qui n’ignore
rien de la vérité comme voyage initiatique.
La caverne est ainsi, une « camera obscura », un piège à regards, avec pour
issue, l’orifice d’une pupille.
La Merveille.
La visite de Lascaux, par sa brièveté peut-être, mais surtout par la
présentation qui en est faite actuellement ; son éclairage, cet espèce de
trottoir en béton construit pour faciliter le passage des visiteurs, est bien
décevante. Tous ces éléments de muséographie la prive de toute son
« aura », si bien qu’elle n’est plus qu’un objet d’une fragilité extrême
qu’on s’efforce de conserver, tant elle est menacée. Entre 1948 et 1963 ,
un million de personnes l’ont visitée. Cette marchandisation de la grotte,
les modifications apportées à l’équilibre de son environnement qui avait
permis sa conservation pendant 18 000 ans l’ont infectée de diverses
maladies, maladie verte, moisissure blanche, tâches noires qui travaillent à
la disparition désormais possible de ce fabuleux ensemble pariétal, qui
avant la découverte de la grotte Chauvet était considéré comme la première
œuvre d’art de l’humanité. Et c’est en elle que des penseurs, des
scientifiques, des philosophes comme Georges Bataille y voient l’origine
de l’humanité de l’homme, de « l’homo sapiens ».

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Il est difficile de s’imaginer comment les hommes du paléolithique
voyaient ces images, tremblantes dans la pauvre lumière de leurs lampes à
huile ; l’une d’elle a été retrouvée dans la grotte. Quels pouvaient être leur
émotion ? Par contre, on peut s’en faire une idée par le témoignage qu’ont
donné de leur découverte, les quatre enfants qui se sont introduits dans la
grotte avec des lampes à pétrole assez semblables, à celles de leurs
prédécesseurs d’il y a 18 000 ans. « Notre joie était indescriptible, selon
Ravidat, une bande de sauvages, faisant la danse de guerre n’aurait pas fait
mieux ». « La grotte était pour eux absolument merveilleuse, ils avaient le
sentiment de découvrir un trésor, une cascade de diamants ou un
ruissellement de pierreries » comme le confia l’un d’entre eux à Georges
Bataille.
« La foule de notre temps est terne, elle est pauvre, et devant les peintures de
Lascaux, elle forme un écran opaque ». La foule, bien sûr aujourd’hui n’est
plus là, mais les images, elles, peu à peu s’éteignent.

La Merveille, c’est l’étonnement propre à l’homo sapiens devant ce « là »


qui est bien « là » et qu’il interroge : « pourquoi quelque chose existe-t-il
plutôt que rien ? ». Or ce rien n’est pas rien, il est encore quelque chose, la
mort que l’on donne, celle que l’on reçoit, la mort de l’homme au bec
d’oiseau et au sexe dressé, la mort du bison fléché et éventré.
La Merveille, c’est l’éclair qui a déraciné le grand pin, a ouvert l’entrée
parmi les éboulements et a permis aux enfants de Montignac d’entrer dans
la grotte le 8 septembre 1940, la grotte restée intacte pendant 18 000 ans.
La merveille, c’est l’unique trait de pinceau du « Moine Citrouille Amère »
qui sépare le ciel de la terre et donne naissance aux mille créatures.
La Merveille , c’est la sidération qui nous saisit quand renversés dans les
dunes on contemple le ciel étoilé de la nuit saharienne.
La Merveille, c’étaient ses grand yeux, aux pupilles grandes ouvertes, dont
la couleur bleue était celle des pervenches. Ses yeux à travers lesquels il
voyait alors le monde et les dunes du désert et les étoiles du ciel.

26
Pech Merl, 2010.
Au printemps 2010, profitant d’un stage de biologie à Lyon, Laurence
avait tenté de se suicider par injection d’insuline. C’est à l’occasion de son
hospitalisation que fut diagnostiquée une psychose bipolaire, ce qu’il y a
peu encore on aurait appelé une psychose maniaco-dépressive. Elle
souffrait de cette mélancolie, de cette « melencolia » qu’a si bien illustrée
Dürer. En vingt cinq ans elle avait montré en plusieurs occasions ces excès
d’abattement durant lesquels elle « se fermait sur elle-même comme une
huitre », mais en dehors de ces moments d’abattement elle était gaie,
enjouée, se prenant facilement d’affection pour les gens qu’elle
rencontrait. Charmante et séduisante elle cultivait une élégance raffinée,
avec un goût pour le noir et les stylistes japonais.
Comme il n’y avait pas d’institution proche qui aurait pu la prendre en
charge, elle s’engagea à aller voir un psychiatre. Rendez-vous fut pris. La
liste d’attente était longue, le jour prévu devait être celui du lendemain de
sa mort. On lui donna un traitement de cheval et quinze jours de congé. Ils
en profitèrent pour retourner sur le Larzac, ce grand plateau sauvage où
ils allaient en juin voir les orchidées sauvages, puis ils avaient suivi la vallée
du Lot pour finalement arriver à la grotte de Pech Merl, célèbre pour ses
peintures de chevaux et ses mains négatives

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Nombreuses sont les grottes de part le monde ou des hommes du
paléolithique ont laissé ainsi l’empreinte négative de leurs mains. Et ce
n’est pas sans émotion que ces signes nous parviennent adressés d’homme
à homme par delà les millénaires.

Tout homme a le souci de laisser derrière lui une empreinte, une trace, un
signe pour ceux qui viendront après lui. Platon dans le « Banquet » nous
parle ainsi de ce désir d’éternité qui est désir de procréer dans le beau, soit
par le corps, et nous laissons derrière nous des enfants, soit par des idées
ou des œuvres et nous laissons derrière nous des monuments, des livres,
des images, des œuvres d’art.

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L’aura.
Sa vie avec elle, sa passion pour la peinture et les images, sa passion pour
la photographie l’avait amené à fréquenter l’œuvre du philosophe Walter
Benjamin, et il avait appris à mettre un mot sur cette expérience qu’ils
avaient souvent faite de cette « Merveille » que peut-être une œuvre d’art,
celui de son « aura ». « Aura » de la peinture et de ses œuvres, à Altamira,
Lascaux, à Arezzo devant les fresques de Piero della Francesca, devant la
« Madone del Parto », qui était alors dans le cimetière de Monterchi,
devant la « Déposition de la Croix » du Titien, devant la « Sainte Victoire »
de Cézanne de la Galerie Beyeler à Bâle, la Crucifixion de Bacon qui est à
Londres, le carré blanc sur carré blanc de Malevitch, les « Seagram
murals » de Rothko à la New Tate, les grandes toiles noires d’Ad Reinhardt
au Moma, les Shitao exposés à Bejing en 2008.
“Qu’est-ce qu’à proprement parler l’aura? Une trame singulière d’espace et
de temps: unique apparition d’un lointain si proche soit-il”.

« En peinture je vous dirai la vérité » affirmait Cézanne ». L’ « aura » dit


cette vérité là ; l’unicité, l’authenticité, cette présence de l’œuvre qui à la
fois se donne et se retient, dans une dimension qui ne se laisse pas
atteindre, celle du sacré. Elle ne peut donc se réduire à sa valeur
d’exposition. Elle a avant tout une valeur cultuelle. La « Madone del
Parto » que l’on a aujourd’hui déplacé de la chapelle de Monterchi pour la
présenter dans un caisson de verre dans l’ancienne école du village, n’a
plus aucune « aura », elle n’est plus qu’une pièce de musée.
« Faire l’expérience de l’aura repose sur la traduction de la manière, jadis
habituelle dans la société humaine de réagir au rapport de la nature à
l’homme. Celui qui est regardé ou qui se croit regardé, lève son regard,
répond par un regard. Faire l’expérience de l’aura d’une apparition ou d’un
être, c’est se rendre compte de sa capacité à lever les yeux, ou de répondre
par un regard. Cette capacité est pleine de poésie ; là où un homme, un
animal, ou un être inanimé, sous notre regard, ouvre son propre regard, il
nous entraîne d’abord dans le lointain. Son regard rêve, nous attire dans
son rêve. »
Ainsi il avait connu cette merveille de vivre sous le regard de Laurence,
dans son « aura ». Combien de fois avait-il levé son regard vers elle ? C’est
avec ses yeux qu’il avait vu l’Italie, Delphes, Délos, les Cyclades, Pétra et
ses tombeaux de pierre, les temples du Soudan, les jardins zen de Kyoto. A
Shangaï, c’est du cinquantième étage du Grand Hayatt qu’il avait vu les

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bateaux remonter le Yangzi Jiang. Dans le désert mauritanien, au puits d’
El Beyyed, au sol tapissé de pierres taillées par des mains d’hominidés puis
de sapiens pendant un million d’années, des mois durant, ils avaient appris
à lire à des enfants nomades, s’émerveillant de leurs regards enchantés par
leur envie de savoir.
Depuis, dans des boîtes de carton noir, il ne lui restait plus que des milliers
de photos en négatif, qui sont là en attente de voir le jour.
Ne pouvant plus lever les yeux vers elle, il avait appris à les baisser. Les
yeux tournés vers le sol, il ne voyait plus que des traces, il ne pouvait plus
que relever des indices, comme il aurait pu le faire sur une scène de crime.
Toujours présente il ne pouvait plus vivre que dans son absence, en
négatif.

L’indice, le photographique.
Les chasseurs du paléolithique savaient reconstituer les déplacements des
proies à partir d’empreintes dans la boue, sur le sol. A partir d’une touffe
de poils, d’excréments ils étaient capables comme le sont tous les
chasseurs cueilleurs d’identifier l’animal, l’instant de son passage, son
intérêt cynégétique et ainsi de poursuivre leur gibier. A la différence des
images des grottes qui sont des signes métaphoriques, dont les
associations se font par image, ici dans la pratique de la chasse, l’homme
raisonne métonymiquement par contiguïté, par causalité. La trace qu’a
laissé le sabot de l’animal dans le sol boueux est bien le signe, la preuve
qu’à un moment précis il est bien passé par là. Le visible ne peut
s’expliquer que par l’invisible ; invisible que je ne peux voir que par la
pensée. L’invisible explique le visible, l’absence explique le présent du
signe. Ce schéma de pensée, nous le trouvons dans la divination, dans la
médecine, dans la philosophie. Platon a été le premier à inventer un arrière
monde pour expliquer ce monde présent. Ainsi tout ce qui de l’index est
montré du doigt peut devenir un indice, le « ça a été » de Roland Barthes.
L’indice dit l’absence, il la montre et tente de la dire dans un récit. Le
roman policier qui naît à peu près en même temps que la photographie,
déclenche chez le lecteur cette conduite de chasseur à la recherche
d’indices qui le mettrait sur la voie du coupable, coupable non pas
seulement d’avoir commis le crime, mais d’avoir laissé des traces. Le crime
parfait lui étant un crime sans traces, sans indices.
Niépce et Talbot en inventant la photographie ont bien réussi à enregistrer
par des moyens chimiques l’image de la chambre noire et ainsi à en

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prendre l’empreinte afin de la conserver. La nature de la photo est bien
d’être indicielle, elle fait partie de ces signes que les linguistes appellent
« shifters » ou « embrayeurs », et qui sont mis directement en relation avec
une réalité, même si celle-ci est devenue absente.
Ce n’est donc pas un hasard si elle a été immédiatement associée aux
procédés d’identification des individus et à leur contrôle, ainsi qu’au désir
de conserver des archives par des rituels familiaux et sociaux. La photo
témoigne, et se souvient.
Ainsi André Bazin l’associe à « un complexe de la momie ».
« La religion égyptienne dirigée tout entière contre la mort, faisait dépendre
la survie de la pérennité matérielle du corps. Elle satisfait par là un besoin
fondamental de la psychologie humaine : la défense contre le temps. La
mort n’est que la victoire du temps. Fixer artificiellement les apparences
charnelles de l’être c’est l’arracher au fleuve de la durée, l’arrimer à la vie »

La photo identifie, témoigne ; on ne s’étonnera donc pas que dès ses


origines, elle ait été associée à des pratiques sociales d’identification, de
contrôle des individus, mais aussi à des pratiques policières : ficher les
individus dangereux, enregistrer des scène de crimes.
Le français Alphonse Bertillon a été l’un des initiateurs de ce que l’on
appelle la police scientifique, qui fait grand usage de la photographie dans
l’identification et la mise en fiches des individus comme dans les relevés de
scènes de crimes.

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Fiche anthropométrique d’Alphonse Bertillon réalisée en 1913

Chacun d’entre nous sait désormais qu’il est constamment identifié, suivi à
la trace par des moyens de vidéo surveillance mais aussi par le suivi qui est
fait des nombreuses traces électroniques que nous laissons dans les
appareils distributeurs de billets, dans nos ordinateurs ….
« Toi qui va vivre dans la grande ville, surtout ne laisse pas de traces. »
telle était la mise en garde de Bertold Brecht.

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2. ENQUETE ET DOCUMENTS

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Jean-Claude, Charles, Marie, Mougin, est né le 30 Novembre I943 de
Jean-Baptiste Mougin et de Jeanne Ehret, à Delle, Territoire de Belfort . Il
neigeait, et les cloches de la petite ville sonnaient midi. L’accouchement
avait été difficile. La médaille de première communiante de sa mère porte
encore les marques de ses dents, tant elle les a serrées sous l’effet de la
douleur. C’était un gros bébé avec un grand front et de gros yeux. A
quelques kilomètres de là son père quitta son travail, vint à la clinique, prit
des nouvelles de sa femme et de l’enfant. On ne saura jamais s’il était
content. Il avait un enfant de plus dans une famille qui en comptait déjà
quatre.
Il n’était pas un enfant désiré… On ne choisit pas de naître, d’autres en
décident pour vous ou parfois n’en décident pas. Sans doute avait il forcé
le destin et choisit de vivre, « en plus », en quelque sorte. Cette place
d’être « de trop » il l’avait acceptée et même il y voyait sa différence et sa
liberté.
« La naissance d’un enfant signifie d’abord l’advenue d’autrui parmi ses
semblables. » nous apprend Annah Arendt : « il est la manifestation de
l’altérité, il est autre et neuf. Destiné à vivre avec d’autres, avant d’être soi il
est d’abord l’autre de l’autre. »
Ce sentiment d’altérité, avant celui de son identité, devait marquer
durablement son existence.

Delle 1943.
Delle est une petite ville de 10 000 habitants, située à la frontière suisse et
à quelques dizaines de kilomètres de Bâle. A la limite sud du « Sundgau »
elle appartient à une région indécise entre Vosges Alsace et Suisse. C’est
un pays vallonné avec des forêts de feuillus et de nombreux étangs,
favorable à l’élevage et à la polyculture ainsi qu’à la pisciculture.
Delle, sa région et Boron le petit village de son enfance, ont appartenu aux
comtes de Montbéliard qui ont accueillis de nombreuses minorités
persécutées, juives et mennonites. Sous la révolution française elle faisait
partie de département du « Mont Tonnerre » qui englobait une partie du
Jura Suisse. A partir de 1894, le territoire de Belfort fut rattaché au
département alsacien du Haut Rhin. En 1871, l’Alsace est redevenue
allemande, mais en reconnaissance de la résistance de la ville de Belfort,
qui ne fut jamais occupée par les troupes allemandes, ce petit territoire
resta français.

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En 1943, Delle faisait partie de la France occupée par les allemands, et ce
sont les autorités allemandes et leur redoutable police, la Gestapo qui
faisait régner la loi. Les français sont alors collaborateurs ou résistants,
plus collaborateurs que résistants. Son père alors directeur de la
coopérative laitière de Belfort était en relation avec les autorités
allemandes, aussi à la naissance de son fils la Gestapo a-t-elle pensé à
envoyer une primevère à son épouse qui alsacienne détestait pourtant les
« boches ». Il passait pour un collaborateur alors que clandestinement, il
appartenait au réseau Kleber affilé aux « Anciens des Services Spéciaux de
le Défense Nationale », qui organisait le passage des jeunes alsaciens qui
réfractaires à leur enrôlement dans l’Armée allemande, passaient par
Belfort pour rejoindre la France non occupée et ensuite l’Afrique du Nord,
pour combattre l’Allemagne dans les rangs des armées de la France Libre.
Au même moment à Belfort dont une partie de la population était juive, la
police française raflait et déportait cette population y compris les enfants.
Entre 1942 et 1943, 250 juifs, femmes et enfants compris, ont été
déportés et sont morts dans les camps. En 1944, il n’y avait plus aucun juif
à Belfort.
Alors qu’il venait au monde, des enfants mouraient « coupables d’être nés »
dans l’indifférence complice de français qui ont fait bien peu pour les
cacher, les sauver. Alors qu’il était encore enfant et que son père parlait de
la guerre, pourquoi ne parlait-il pas de cette complicité ou si peu. Il avait
vu un enfant juif seul sur un trottoir de Belfort avec une miche de pain. Il
avait pensé un instant le ramener à la maison mais il n’en avait rien fait.
Pourquoi ?
La pensée de cet enfant juif qui aurait pu être son frère, et qui sans aucun
doute était mort dans les camps, le remplissait de honte, pour lui, pour son
père, pour sa famille.
Après la mort de ses parents il avait hérité des albums de la famille, deux
vieux albums recouverts de cuir marron, et une vieille boîte à chaussures
avec des photos en vrac. A la fin de sa vie quand avec Laurence il rendait
visite à sa mère c’était un rituel pour elle que d’ouvrir ces albums et cette
boîte et de commenter les photos qu’elle contenait. Certaines étaient très
anciennes et dataient de la fin du XIXème siècle. Photos de mariage de sa
grand mère, mais aussi des photos de ses arrière grands parents Ehret.
Comme son père et sa mère avaient chacun dix frères et sœurs, sa mère
avait donc trente neufs oncles et tantes , l’une d’elles avait été missionnaire
en Chine. Seule sa mère était capable de les nommer et de les reconnaître
sur les photos. Depuis sa mort ils n’ont plus de noms.

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Si comme la prétend André Bazin la photographie est un moyen
« d’arrimer chacun d’entre nous dans la vie», nous devons bien reconnaître
que les images perdent toute substance quand plus personne ne peut les
accompagner d’un récit. On connaît l’étrangeté qu’ont pour nous ces
images d’inconnus que l’on rencontre dans les brocantes et dont on ne
saura jamais rien. Ils ont eu une vie, des amours, des chagrins et désormais
leur vie est à jamais oubliée.
Il avait été frappé par le fait que dans ces albums, il n’y avait pratiquement
pas de photos de lui, tout au plus une dizaine, pas de photo de sa
naissance, pas de photos de son baptême, alors que la part belle avait été
donnée aux aînés. Il en avait tiré la conclusion, que bien qu’il n’ait pas
manqué d’amour, sa présence dans la famille était restée quelque peu
fantomatique, comme si elle avait été de trop.

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Boron le 24 Novembre 1944.

Il aura bientôt un an et c’est le jour de la libération de son petit village de


l’occupation allemande. Il a été pris en photo assis sur le garde boue d’un
char américain Sherman, dont était doté la 1ère Armée Française formée en
Afrique du Nord et débarquée en Provence en Août 1944.
C’est là, la plus ancienne photo de lui. On reconnaît au loin la forêt qui
allait lui devenir familière. Il fait un temps d’hiver et la neige n’est pas
encore tombée, mais un bref rayon de soleil vient éclairer la tourelle du
char. Son enfance va ainsi commencer au milieu des derniers combats de la
2ème guerre mondiale.
La « trouée de Belfort » à été l’objet de terribles combats, les Allemands
voulant défendre à tout prix leur dernier carré, l’Alsace, avant que les
troupes alliées ne franchissent le Rhin en février 45. Ses frères et sœurs
avaient trouvés refuge en Suisse, pendant que Martine, lui et sa mère
s’étaient refugiés dans l’étable des voisins dont les murs en béton les
mettaient à l’abri des balles, qui elles, traversaient alors leur vieille maison
alsacienne.

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Il lui en resté un amour immodéré pour les vaches et l’odeur si particulière
qu’avaient les étables de cette époque qui sentaient le lait, la paille et la
bouse.
C’est un groupe de fantassins du « 1er Bataillon de Tirailleurs Marocains »,
qui de nuit, s’est glissé parmi les maisons et les champs, jusqu'à la batterie
allemande, en ont égorgé les occupants et ainsi ont mis fin aux combats
entre Allemands et Alliés dont le village était le centre. Trois d’entre eux
l’ont payé de leur vie, et leurs tombes dans le cimetière catholique du
village surmontées d’un croissant islamique suscitaient l’étonnement de
l’enfant qu’il était.
Photo de famille.
Il avait quatre ou cinq ans et ses parents, soucieux d’immortaliser l’image
de leur progéniture, avaient entrepris d’emmener leurs cinq enfants au
studio « Feugère » de Belfort. En famille ils s’étaient rendus à Montreux-le-
Chateau où ils étaient montés dans le train qui allait les conduire en une
quinzaine de kilomètres à la gare de Belfort. Pour la première fois il quittait
son village, et il allait vivre le plus extraordinaire voyage de sa vie. En une
seule journée il allait découvrir la puissance fabuleuse des locomotives, et
faire l’expérience du principe de relativité. Son étonnement avait été grand
de voir les arbres en mouvement alors qu’il se tenait immobile sur son
siège.
Enfin arrivés à Belfort, la séance de pose au studio le plongea dans une
grande perplexité. Au milieu de la pièce trônait une grosse boîte noire avec
un soufflet de cuir rouge et un gros oeil de verre et de laiton, aussi mysté-
rieux qu’une locomotive. Un homme qui aurait pu être son père gesticulait
en agitant des peluches, en tentant de lui arracher un sourire. Pour attirer
son attention il lui promit qu’il allait voir un petit oiseau sortir de la boîte
noire et puis pour finir il disparut derrière un grand drap noir. Clic clac,
pas de petit oiseau... Il apprit ce jour là que pour le moins les photographes
étaient des menteurs.
Par contre son visage enfantin aux grands yeux écarquillés, figé à jamais
dans la gélatine, allait désormais toiser le visiteur du haut de la cheminée
de la salle à manger où son image avait pris place dans son cadre de plâtre
si joliment mouluré. Que s’était-il donc passé dans cette boîte noire pour
qu’un monsieur en blouse blanche, moitié docteur, moitié saltimbanque se
donne tant de mal pour à la fois mentir à un enfant, et figer pour toujours
son image, celle du petit garçon qu’il était ce jour là ?

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Les Mougin étaient originaires du Haut Doubs, du plateau de Maîche,
proche du Jura suisse, la plupart étaient de riches paysans, possédant des
terres et des forêts. La branche ainée était celle de son père. Pour les
distinguer des autres Mougin on les appelait les « Biasots », car ils se
transmettaient de grand père à petits fils le prénom de Blaise. Ils étaient
fromagers de père en fils car ils avaient jadis perdus leurs terres.
Sous la Révolution Française en 1793 a eu lieu à Maîche l'épisode de « la
Petite Vendée », une insurrection paysanne en réaction à la loi sur la
constitution civile du clergé de juillet 1790. Le 14 octobre 1793, dix-neuf
jeunes gens dont un Claude-Antoine Mougin, âgé de 25 ans, sont ainsi
guillotinés sur ordre du tribunal révolutionnaire sur la place de l'église de
Maîche.

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Le 16 Octobre la famille de Charles Mougin alors maire de Charquemont,
prend la décision de s’exiler en compagnie de six autres familles, com-
posées de 54 personnes y compris les enfants et les domestiques. De nuit
il passent en Suisse, puis rejoignent le pays de Bade et la ville de
Constance où ils reçoivent l’aide d’émigrés appartenant à la noblesse
française. Ils y séjournent quelques mois. A Vienne. Charles Mougin est
reçu par François II, empereur d’Autriche Hongrie. Il dote les émigrés de
300 ducats et leur offre une terre en Moldavie à Bucovat à côté de
Timisioara. Ils s’y rendent par bateau sur le Danube. Ils y arrivent après un
voyage de 13 mois et de 1500 kms. Ils s’y installent et commencent à
cultiver leur terre. Mais la région est très marécageuse, et plusieurs
membres de la colonie meurent de malaria dont l’abbé Justin Mougin.
Dans l’été 1795, la colonie apprend que la répression se calme en France.
Le 30 0ctobre ils décident de rentrer, soit une année après leur arrivée. Ils
partent avec vingt et un chevaux et neuf voitures. Il arrivent à la Chaux-de-
fond, à la frontière suisse, le 7 janvier 1796. Là, ils durent attendre trois
ans avant de pouvoir rentrer en France. Entre temps leurs biens avaient été
saisis et ils étaient désormais condamnés à la plus grande pauvreté.
Dépourvus de terre, leurs descendants sont devenus fromagers, ce qui
dans le Haut Doubs est un métier salarié puisque les fruitières où se font
les fromages sont propriété collective des paysans.
Son père était un homme fait de ce bois là, celui de ses ancêtres. Elevé par
un oncle curé pendant que son père était à Verdun, il se considérait
comme le patriarche de la famille, il estimait qu’il était dépositaire de cette
fidélité à la foi de ses ancêtres, et que la République était l’ennemie de la
religion. C’était donc un homme d’honneur, conservateur, mais capable de
se révolter. Ainsi durant la seconde guerre mondiale il sut se conduire en
patriote, en résistant contre l’occupant.
Blaise, son frère ainé était en réalité son demi-frère, son père s’était marié
une première fois avec une fille de son village Marie Thérèse. Il y avait été
obligé car elle était enceinte. Elle n’avait que 19 ans quand elle mourut en
mettant mon frère au monde. Cette tragédie alors qu’il venait d’acheter la
fromagerie de Boron qui n’était qu’une ruine, le plongea dans la
dépression et la culpabilité, sa belle famille le rendant responsable de la
mort de leur fille.
Il avait un client alsacien à qui il avait raconté ses malheurs et qui lui avait
répondu « je connais la jeune fille qu’il vous faut. » Il organisa une
rencontre. Elle hésita quelque temps, mais sa mère lui dit « tu ne peux pas
laisser cet homme seul ». Elle accepta de l’épouser, éleva Blaise comme

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son propre fils, et lui donna cinq enfants, une petite sœur Edith naitra en
1950 . Sa mère désirait avoir encore un enfant avant sa vieillesse. Elle n’est
pas sur la photo, deviendra médecin et sera le bonheur de leur vieillesse.
Sa mère était une Ehret, nom qui a peut-être une origine tzigane et sa
famille vivait dans la vallée de Rimbach, où ils étaient paysans et
bucherons. Son arrière grand père exploitait une scierie, et son grand père
Alfons avait épousée Marie-Josephine Abel, une fille de la vallée voisine où
ses parents étaient paysans. Chacune des deux familles étaient composées
de dix frères et sœurs. Après leur mariage, ils s’installèrent à Urbès aux
pieds du col de Busang, ils héritèrent de la ferme Abel mais à condition de
payer leur part à chacun de leur frères et sœurs, ce qui demanda le temps
de leur vie.
Bien que ce fut un secret bien gardé, les Abel était à l’origine une famille
juive originaire de Pologne, marchands de grain et de chevaux, qui
s’étaient sans doute convertie au christianisme, au XVIII ème siècle.
Sa mère Jeanne était une femme d’une incroyable force de caractère, et
d’une générosité sans égale. Dans sa jeunesse elle avait travaillé à la ferme
comme un homme, et l’hiver accompagnait son père dans la montagne
pour du bucheronnage ; couper des sapins et les descendre à l’aide d’un
cheval. Comme elle avait été placée un temps comme servante dans une
famille bourgeoise de Mulhouse, elle avait appris à faire la cuisine et tenir
une maison. Mais elle aimait par dessus tout faire son jardin pour nourrir
sa nombreuse famille et embellir sa maison de fleurs. Trois jours avant sa
mort, ne pouvant presque plus marcher, elle était encore dans son jardin.
Comme une parfaite élève des sœurs de Ribeauvillé, elle récitait tous les
soirs ses prières de petite fille, allait chaque jour à la messe, et s’occupait
des tombes abandonnées du cimetière. Elle n’avait aucun souci de soi,
mais n’en avait que pour les autres. Son amour semblait vouloir embrasser
la terre entière.
Son demi frère Blaise aura été son véritable frère. Pour lui il était
« le gosse » et il l’associait à ses bêtises, comme conduire la voiture alors
qu’il n’avait que dix ans, tirer au fusil de chasse. Il avait appris de lui le goût
de la transgression des interdits. Blaise était particulièrement habile à
contourner la loi paternelle, comme fumer des cigarettes en cachette,
quitter clandestinement la maison pour aller courir les filles.
Son second grand frère Gérard, le premier né de sa mère était aussi son
protégé, car il avait hérité du caractère à la fois fragile et violent de son

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propre père, qu’elle connaissait bien. Il se considérait comme le fils unique
de la famille à qui tout était dû, et n’exerçait sur ses frères et sœurs que
méchanceté et violence. Par exemple alors qu’il n’avait que 5 ans et que le
jour de Noël, il avait reçu un train électrique ; il le lui avait cassé
volontairement par jalousie. Craint de tous, y compris de ses parents, il a
réussi à ce que tous ses frères et sœurs quittent la maison. Il réussit même
à en hériter, sans presque rien leur devoir.
Sa sœur Michèle, était la beauté de la famille, et savait en user pour plaire
et séduire, elle a longtemps été la fille préférée du père, avant qu’Edith la
dernière née, absente de la photo, ne prenne sa place. Entre Michèle et
Gérard s’étaient installée une jalousie et une haine sans limites. Elle lui
tenait tête, et entre eux c’étaient des disputes incessantes dés que les
parents avaient le dos tourné. Par contre, elle aimait beaucoup son petit
frère et l’appelait « coco », et lui a donné la tendresse, que leur mère
toujours au travail n’avait guère le temps de lui accorder.
Sa sœur Martine et lui étaient les enfants surnuméraires de la famille. Ils se
savaient « en plus », la place étant déjà occupée par leurs deux aînés. Ils ne
connaissaient pas la jalousie et les disputes incessantes de leur deux ainés.
Vivant ensemble comme de vrais jumeaux ils partageaient la même
chambre, le même grand lit, faisaient la route de l’école ensemble.
Ensemble ils étaient malades des mêmes maladies. Martine ainsi reste
depuis toujours sa sœur aimée, qui bien que vivant aujourd’hui sur l’Ile de
la Réunion, est de toute la famille la seule à prendre régulièrement de ses
nouvelles.
Enfin il y a tout en bas de la photo de famille, le portrait du petit dernier, le
seul à être photographié en demi profil, un enfant rieur avec son grand
front et ses gros yeux grand ouverts sur le monde. Juste au bord du cadre,
il regarde ailleurs, comme s’il était déjà soumis à loi des cadets, qui est de
partir, de quitter la famille.
« Je est un autre », il était cet autre, il avait un prénom, mais on l’appelait
« le gosse ».
Pourtant en revoyant cette image à un âge qui pourrait faire de lui le père
de son père, il ne peut s’empêcher de remarquer que sa position dans
l’image est juste placée au bout de la diagonale, sous le regard du père.
Sans doute n’en a-t-il rien su durant toute sa vie, mais il méritait d’être son
vrai fils. Il n’avait pas hérité de son sérieux, mais sûrement de son sens de
l’honneur, de son sens de la fidélité, et de celui de la rébellion qui étaient
les valeurs héritées de ses ancêtres franc-comtois . Bien qu’ayant fait dans

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la vie des choix différents des siens, qui l’ont souvent déçu, c’est à lui qu’il
ressemble. Bien que son père ait toujours pensé de lui qu’il était
communiste, en réalité il était à la fois profondément conservateur et
rebelle. Une sorte d’ « anarchiste conservateur », comme aurait dit
Georges Orwell.

Boron.
Boron, village de son enfance, aurait pu s’enorgueillir de la naissance de
Robert de Boron, l’un des tous premiers écrivains de langue française du
XIIIéme siècle, auteur d'un « Conte du graal » et d'une « Vie de Merlin
l'enchanteur ». Mais en 1950 ce n’était plus qu’un tout petit village de
120 habitants peuplé d’une vingtaine de familles de paysans. Ce village en
un siècle avait perdu la moitié de sa population, sans doute à la suite des
guerres de 70 et 14-18. Le village entourait l’église, la mairie et le
monument aux morts. L’Eglise et la République se faisaient face, et le
village se partageait naturellement entre chrétiens pratiquants, et
socialistes convaincus. Malgré cette division, la vie y était paisible, et
chacun vaquait à son travail, culture des champs, élevage de vaches
laitières, et pisciculture. L’agriculture était peu mécanisée et les paysans
utilisaient des chevaux pour les travaux des champs, et les familles
entières, étaient mobilisées au moment des fenaisons. Ses voisins
menonnites Joseph et Anna Roth, possédaient 7 hectares de terre, 5
vaches, et un bœuf comme animal de trait, et cela leur était à l’époque
suffisant pour mener une vie heureuse.
Ainsi a-t-il connu les dernières années d’une civilisation agraire
née il y a 10 000 ans. La vie suivait ainsi l’ordre des saisons, et était
rythmée par les grands fêtes religieuses, Noël, Pâques, la Fête Dieu. Il se
souvenait avec nostalgie des Noël de son enfance, l’émerveillement de la
messe de minuit qui réunissait tout le village qui chantait en cœur « il est né
le divin enfant », de la joie qu’il y avait de voir arriver le printemps après
des hivers qui à cette époque étaient très froids, et neigeux. Il se souvenait
que peu avant Pâques il fabriquait des croix de bois qui étaient bénies à
l’église et que l’on plantait ensuite dans les jardins et les champs pour
assurer la fertilité de la terre, comme l’auraient fait de vieux rites païens.
Son monde n’allait pas plus loin que Belfort, à vingt kilomètres de là. Il y
allait deux ou trois fois par an avec son père pour y acheter des chaussures,
des vêtements. Le Mercredi était un grand jour pour les paysans, c’était le
jour du marché, et les fermières allaient à Delle, pour y vendre leurs œufs,

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leurs volailles, des légumes. Au village il y avait un café qui faisait épicerie,
et régulièrement passaient avec leurs camionnettes le boulanger, le
boucher, la voiture du marchand de glace l’été. De temps à autre, des
colporteurs, des romanichelles, passaient de maison en maison vendaient
des vanneries, des rubans, des bijoux pour les dames. Parfois des arabes
venus d’Afrique du Nord, proposaient des tapis multicolores. Les gens du
pays pour se moquer de leur façon de parler les appelaient les
« monzamis ». Ils avaient sans doute oublié que trois d’entre eux étaient
morts pour libérer leur village. Lui rêvait de ces pays dont ils venaient et
qu’il avait vu en image sur les boîtes de dattes que l’on mangeait à Noël : un
bédouin avec burnous et turban conduisait ses chameaux parmi les dunes.
Il rêvait déjà d’aller ailleurs et il savait déjà que son pays n’était pas son
pays, qu’il était venu de nulle part et que son destin serait de partir. Il
aimait déjà les nomades, ces hommes venus d’Afrique du nord, ces
romanichelles qu’il rencontrait avec leurs roulottes tirées par des chevaux
le long de la route qui les menait lui et sa sœur à l’école de Vellescot.

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La maison, la fromagerie.

carte postale Cim, Mâcon

La maison Mougin était le centre économique du village, le lieu de


transformation du lait qui était acheté aux paysans du village et à ceux des
fermes du voisinage, ce qui leur assurait des revenus réguliers chaque
mois. Comme le famille Mougin était la seule famille du village à posséder
une voiture et le téléphone, elle fournissait de nombreux services,
téléphone gratuit, transports des malades à l’hôpital, voire avec la
camionnette transport des cercueils au cimetière. Tous ces services rendus
n’empêchaient pas la jalousie de nombreux paysans qui la supposait riche à
millions, alors que leur père, quand il a mis fin à ses activités en 1970,
n’avait que des dettes à la banque et a dû se transformer en marchand de
vins à domicile pour les payer. Il est vrai qu’il s’accordait avec ses deux
grands fils un loisir de luxe, la chasse, et il louait très cher tous les ans un
droit de chasse exclusif dans une commune d’Alsace.

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La maison Mougin était aussi un lieu de rencontre et de convivialité, un
peu comme le café, car chaque jour entre 5 et 6 heures avait lieu « la coulée
du lait » ; les jeunes gens et les jeunes filles apportaient à la fromagerie la
production de la journée, ce qui était l’occasion, de jeux, de plaisanteries,
d’échanges amoureux.
Comme on le voit à l’avant plan de la carte postale, les établissements
Mougin étaient composés de trois bâtiments. Au bord de la route, la
maison d’habitation, une vieille maison alsacienne du XVIIII ème siècle à
quatre pans construite sur une charpente de bois avec des murs en paille et
torchis. A droite l’ancien bâtiment de ferme, avait été transformé en atelier
de fabrication de « Gruyères » et de « Munsters », avec une grande cuve en
cuivre où l’on chauffait le lait, une énorme chaufferie à charbon, une
chambre froide et deux caves pour affiner les fromages de 3 à 6 mois. Le
travail était journalier, pas un jour de repos, et l’été le travail se faisait du
matin jusqu’à tard le soir, car avec plus de lait il fallait fabriquer deux
« Gruyères » dans la journée. Encore plus à droite avait été construite une
porcherie, les porcs étant nourris avec les sous-produits de la fabrication
des fromages, à l’étage se trouvait un poulailler d’une centaine de poules,
et dans le grenier était installé un pigeonnier. Les bâtiments étaient
entourés par deux grands potagers et un verger qui nourrissaient la famille.
Le travail était la principale activité de la famille, et chacun selon son âge
était prié de participer à ses nombreuses activités.
En plus de la fabrication des fromages, le père Mougin assurait dans la
semaine plusieurs tournées avec sa camionnette, dans les environs mais
aussi dans les villages du sud de l’Alsace. Il y visitait les petites épiceries de
village qui étaient nombreuses à l’époque, et il y vendait ses fromages, son
beurre, ses œufs. Cette activité complémentaire était nécessaire pour
assurer une vie confortable à la famille.
Tous les mercredis il rapportait le magazine « Paris Match », la télévision
n’existait pas encore, et « Paris Match » faisait entrer à la maison les
images du monde. Il se souvient comment il se précipitait sur ces images,
celles qui montraient l’avènement de la République Chinoise, les images
de la guerre de Corée, d’Indochine, celle d’Algérie.

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photos Mac Cullin, Paris Match

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Son monde qui ne dépassait pas son village, les champs qui l’entouraient,
les forêts et les étangs où le menaient ses explorations solitaires n’était pas
un monde sans imaginaire, il n’était presque que cela, mais un monde sans
images. Il y avait bien les photos des albums qui gardaient la trace des
évènements familiaux, les images pieuses à l’église, les symboles de la
République affichés à l’école, mais pour ainsi dire pas d’images du monde.
Les images de « Paris Match », étaient les seules vraies images qui
montraient la réalité du monde, la guerre froide, les souffrances des
guerres, les décombres de l’histoire qui rentraient dans leur modeste
maison. Il était fasciné par ces hommes, correspondants de guerre, habillés
comme des soldats, mais sans armes, si ce n’est un Nikon, Il rêvait de
devenir l’un d’eux, et vingt ans plus tard quand il gagnera sa vie, le premier
achat qu’il fera sera un Nikon F, le même que celui de Mac Cullin dont il a
sans doute vu la photo et les photos alors qu’il n’était qu’un enfant.

La scène primitive.
Ce goût des images ne le quittera plus, car profondément sa passion était
de voir. Sans l’avoir voulu mais comme par accident il était devenu voyeur.
Son plus ancien souvenir, peut-être avait-il 2 ou 3 ans, souvenir confus à
moitié effacé est celui que Freud a appellé « la Scène Primitive », telle qu’il
la raconte dans l’analyse de « l’Homme aux Loups. » Dans son cas, il ne
s’agissait pas d’un rêve mais des traces d’un événement bien réel comme
le montrera la fin de l’histoire.

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Il devait être âgé de deux ou trois ans, et il dormait alors dans un petit lit de
bois bleu ciel décoré d’un pierrot lunaire, à quelques mètres de celui de ses
parents. Une nuit réveillé par le bruit, il s’est redressé dans son lit, et ce
qu’il vit il ne saurait le décrire. Deux corps, des gémissements comme si
son père battait sa mère. Il ne put que crier. Le lendemain son lit fut
déménagé et dès cette nuit là il a dormi dans la chambre de ses sœurs.
Une année ou deux plus tard, sa grande sœur voulant sans doute être
seule, il a rejoint à l’étage Martine dans la chambre du fond avec laquelle il
a partagé le grand lit cage. Cette chambre servait quelque peu de débarras
et au printemps on enlevait un carreau à la fenêtre pour que les hirondelles
puissent venir faire leurs nids dans les recoins des vieilles poutres. Ainsi
avec sa sœur ont-il partagé leur enfance avec celles des hirondelles qui
n’étaient préoccupées que par l’élevage de leurs oisillons.

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Le monde des filles.
Cinquième de la famille, il était de 9 et 7 ans plus jeune que ses frères
ainés, il était donc plus proche de ses deux sœurs. Par ailleurs, il était le
seul garçon de son âge au village, et dans son voisinage il avait trois
voisines dont deux jumelles qui avaient son âge et qui étaient ses
compagnes naturelles de jeux, Il aimait donc à jouer au jeune mâle tout en
étant curieux de cette différence qui les séparait. D’où ce désir qui le tenait
d’aller voir ce qu’il y avait sous les jupes des filles. Cette pulsion scopique
comme il l’apprendra plus tard de Freud, faisait de lui un petit enfant
pervers habité par le désir de voir ce qui restera toujours pour lui l’énigme
du « continent noir ».
Pulsion de voir, mais aussi « libido sciendi », désir de savoir. Sans doute
trouvera-t-il dans sa passion des livres, de quoi chercher à répondre à cette
énigme parmi les pages entrouvertes, comme la photographie sera plus
tard la sublimation de son voyeurisme. Voir et donner à voir ce qui
appartient au continent noir. Cette œuvre au noir que les alchimistes
appelait « Nigredo », voie vers la « pierre philosophale »

L’école de la république.
Leur père voulant que ses enfants aient le meilleur instituteur possible, les
avait inscrits lui et sa sœur Martine à l’école du village voisin Vellescot qui
se trouvait à 1,5 km de leur maison. Ils devaient donc faire à pieds le trajet
4 fois par jour. Les hivers durant ces années étaient particulièrement froids
et neigeux, et il leur arrivait parfois d’être invités à midi chez les Lambin, le
ferrailleur. Il goûtait là à un autre monde rempli de libertés où l’on pouvait
écouter la radio en mangeant et suivre les aventures de Zappy Max. Il était
très ami avec Jeannine qui à l’école était dans la même classe que lui, et qui
allait au cinéma tous les dimanche à Delle. Le père Lambin, qui était veuf
pouvait durant ce temps aller voir sa petite amie, la Marie-Lou que l’on
disait femme de mauvaise vie. Tous les lundis matin il avait donc rendez-
vous donc avec Jeannine au coin de la maison des « Cuisinier » et le temps
d’arriver à l’école, elle lui racontait l’histoire du film qu’elle avait vu la
veille et qui était rarement un film pour les enfants. Notre père, n’avait
emmené qu’une seule fois sa famille au cinéma, voir Bambi de Walt
Disney. Il était tout jeune, et il se souvient encore avec une profonde
tristesse de la mort de la maman de Bambi.

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L’école était minuscule, Vellescot était un village sans église, si bien que
l’école qui faisait aussi fonction de mairie était surmontée d’une cloche,
pour donner l’alerte aux habitants, pas plus de cinq familles.

1951 ! j

C’était l’époque où la République payait un instituteur, pour l’éducation


de ses deux enfants et celle de dix petits paysans. La salle de classe avec ses
pupitres alignés sentait l’encre violette, la craie et le charbon de bois d’un
mauvais poêle qui la chauffait l’hiver. Au mur la carte de France et celle du
monde avec en couleur rouge, l’Empire Colonial Français. Il importait que
ces petits paysans connaissent la grandeur de la France.
Les matins commençaient par un cours de morale qui célébrait les vertus
républicaines, celles de tolérance, de liberté, d’égalité, de fraternité.
Mr Tournier était un instituteur sévère, mais juste. Il tirait parfois les
oreilles et les cheveux pour nous rappeler à notre devoir, mais avec
patience et méthode il nous apprenait à lire, à compter, écrire. Il réunissait
toute la classe pour « les leçons de choses », et il se souvient encore de
l’étonnement que suscitait les leçons de chimie où l’on fabriquait du gaz
carbonique, et surtout des leçons d’histoire selon Jules Lavisse qui nous

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donnaient l’exemple des grands hommes de notre pays, la France. Il était
un bon élève, avec toutefois une mauvaise mémoire, jamais il ne réussit
réellement à apprendre une récitation. Enfin il était toujours le dernier de
sa classe qui n’était composée que de trois élèves , Jeannine était toujours
la première, un des fils Rossat était le second, et lui le dernier.
Lui seul pourtant a fait des études, car il a été le seul à passer l’examen
d’entrée en sixième, la première classe du Lycée. Jeannine la fille du
ferrailleur est morte d’alcoolisme à 45 ans, et le fils Rossat a conduit toute
sa vie des autobus pour les établissements Peugeot.

L’Eglise et le Curé.

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Son enfance était partagée entre l’école et l’église, qui à cette époque
n’était pas encore totalement réconciliées. Comme l’a montré l’histoire de
sa famille, celle-ci au village était du camp de l’église, et le père Mougin
était intransigeant sur les principes. Donc tous les jeudis étaient consacrés
au catéchisme, à l’apprentissage des dogmes de l’église et de sa morale.
L’abbé Cathey était un prêtre un peu simplet, et son enseignement n’était
pas très efficace, aussi eut-il du mal à croire à la Sainte Trinité, à la
présence du corps du Christ dans l’hostie, à l’existence du paradis. Ce qui
l’intéressait surtout au catéchisme c’était l’histoire sainte, l’histoire du
peuple hébreu, et surtout la projection des films de Charlot qui
terminaient la matinée, et qui donnait au curé un avantage certain sur
l’instituteur. Dès qu’il a eu fait sa première communion, pour plaire à sa
mère qui rêvait d’avoir un fils prêtre, il devint le servant de messe attitré du
curé, malgré son peu de foi.

Le lycée Victor Hugo de Besançon.


Il avait 9 ans, lorsque son père lui dit : « il n’y a pas de place pour toi à la
maison ». Il voulait dire par là qu’il n’y aurait jamais un travail pour lui à la
fromagerie, ses deux frères y travaillaient déjà, et puis ces petites fabriques
commençaient à disparaître devant l’avancée des grands groupes laitiers.
Il n’a pas douté un instant que son père voulait son bien. Il lui fallait
devenir un homme. Il avait passé son examen d’entrée en sixième, et
comme ses frères il aurait pu devenir élève à l’Institut Saint Joseph de
Belfort où étaient allés ses deux frères ou bien au Lycée de Belfort. Son
père avait décidé de l’envoyer dans un lycée à 100 kms de là. D’une part la
scolarisation y était gratuite, et le lycée avait bonne réputation. Par contre
il ne rentrerait pas à la maison chaque fin de semaine, mais seulement aux
vacances scolaires c’est-à-dire deux fois par trimestre. Pourquoi devait-il si
jeune être privé de sa famille ?

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Le dimanche 4 Octobre 1953, il n’avait encore que dix ans fut le pire jour
de son enfance. Ses parents ce jour là l’ont abandonné juste là, en haut des
escaliers, une fois passée la porte, dans le grand couloir qui entoure la cour
d’honneur du Lycée Victor Hugo de Besançon dans lequel il allait passer
toute son adolescence pour en sortir à l’âge de 19 ans. Il avait avec lui une
malle d’osier avec ses vêtements tous marqués au numéro 145. Il était
devenu le numéro 145 du Lycée Victor Hugo. Et il était là, son père le lui
avait bien dit, pour travailler, faire des études et devenir un homme. Sa
place était là désormais, et il n’était pas de trop, mais en plus, le numéro
145, pour tout dire personne.
Ses parents partis, il a tout de suite connu les vexations réservées aux
nouveaux par les redoublants, il a fait connaissance avec le réfectoire où
l’on mangeait sur des grandes tables de marbre une nourriture qui n’avait
d’intérêt que celui de vous nourrir, enfin au dortoir son lit était perdu
parmi soixante autres. Il faisait froid, il n’y avait pour tout chauffage qu’un
vieux poêle à bois. Enfin, il n’aimait pas ce monde où il n’y avait que des
hommes. Il allait apprendre à les détester.

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Le lendemain il découvrait la loi quasi militaire de l’établissement. Lever
6h, toilette jusqu’à 6h30, lavabos crasseux, toilettes rudimentaires, une
douche par semaine. De 6h30 à 7h30 étude pour apprendre les leçons,
puis petit déjeuner et à 8h commençaient les cours jusqu’à midi, à 2 h les
cours reprenaient jusqu’à 4h, récréation de 4 à 5h, de 5 à 8, étude pour
faire ses devoirs, 9h était l’heure du coucher.
Il avait quitté une école de 12 élèves pour un lycée de plus de 1200 élèves.
Ce dernier était composé pour moitié d’enfants venus de la campagne qui
se distinguaient par le port d’une blouse grise qui cachaient des vêtements
de campagnards, l’autre moitié était composée d’enfants de la ville, une
grands part d’entre eux étaient des fils de bourgeois, riches commerçants,
professions libérales, fonctionnaires. Ils venaient au lycée en costume
cravate. D’un côté les internes quelque peu délaissés par les professeurs,
de l’autre les externes, objet de toutes les attentions et soutenus par leurs
parents, certains d’entre eux, fils de professeurs étaient souvent les
meilleurs élèves de la classe.
Il dut s’habituer à avoir plusieurs professeurs, et il ne comprenait pas bien
pourquoi il devait apprendre le latin et l’anglais, aussi délaissait-il ces
matières, et bien qu’il fut plutôt bon élève en français et en mathématiques,
il restait un élève plutôt médiocre dans les autres disciplines. L’avis des
professeurs se résumait souvent à cette appréciation « intelligent mais
paresseux », et parfois indiscipliné. Car dans ce monde d’hommes existait
une règle implicite, « tout est permis à la condition de ne pas se faire
prendre ». Au nom du respect de la Loi on recevait ainsi une éducation de
voyous, et les punitions étaient acceptées car elles étaient justes. Un élève
qui n’était jamais été puni passait pour un élève faible et sans caractère.
Ainsi nous apprenait-on le respect de la Loi et tout à la fois le goût de la
rébellion.
Pendant les récréations, il était toujours seul. Il n’aimait pas les jeux de
garçons, les jeux de ballon, le football. Les autres, le voyait comme un être
bizarre et solitaire. Ils se moquaient de lui, il était gros, et il était le seul à
porter des pantalons golfs comme ceux que portait Tintin. Il ne savait pas
se défendre avec ses poings, aussi apprit-t-il à se défendre avec des mots.
De cette époque il a gardé une passion pour l’ennui et pour les rêveries qui
l’accompagnent, et une détestation des hommes. Ses pensées étaient
peuplées de créatures féminines, dont il pouvait entendre les jeux et les
rires de l’autre côté de la rue, venant du lycée de jeunes filles. Dans les
caves du lycée, il avait même trouvé un passage souterrain qui menait à la
cave à charbon du lycée des filles. Il y passait des heures de récréation à
regarder par le trou de la serrure, les filles du lycée Pasteur.

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Quand arrivait le week-end, la quasi totalité des internes rentraient chez
eux. Ils n’étaient que quelques uns à rester au lycée le samedi et le
dimanche. Le dimanche, il n’échappait pas à la promenade deux par deux
avec un surveillant. Une fois par trimestre ses parents venaient le voir.
Restaurant, une séance de cinéma et puis ils repartaient, le laissant avec
des recommandations, bien travailler, être sage et écrire une fois par
semaine à la maison. Il pensait qu’un jour ils finiraient par l’oublier.
Les seules distractions étaient la séance de cinéma du mercredi soir, et les
sorties aux concerts du Théâtre des Besançon. Quand les concerts
n’étaient pas pleins, l’administration du théâtre invitait des élèves internes,
et il se portait toujours volontaire. Mêlé à la grande bourgeoisie cultivée de
la ville, il apprit ainsi à aimer la grande musique, et de tous ses camarades il
a été le seul à ne pas s’intéresser à la nouvelle musique et aux chanteurs
pop qui commençaient à être à la mode.
En seconde année du lycée, il avait commencé à se défendre et à se faire
remarquer par ses impertinences et son sens de l’ironie. C’était aussi
l’année de la « communion solennelle », sorte de rite de passage religieux
qui assurait le passage de l’enfance à l’adolescence. C’était l’occasion de
rassembler toute la famille, les oncles et tantes, les cousins, cousines et
d’organiser une grande fête dont chacun de ses frères et sœurs à leur tour
avait été le centre. On gardait la mémoire de l’événement par une photo
officielle réalisée en studio par un professionnel, ainsi qu’on le fait pour les
mariages. Une telle photo de lui n’existe pas.
Sa communion, il l’avait faite au Lycée, et la fête avait eu lieu au restaurant
avec ses parents, son parrain et sa marraine. Arrivés à midi, à 5h de l’après-
midi, ils avaient déjà repris la route. Il ne reste de ce jour qu’une photo de
groupe, dans laquelle il est bien difficile de retrouver l’enfant qu’il était.

60
!"
Cette même année il était entré aux Scouts de France, ce qui lui permettait
de sortir du lycée, le jeudi après-midi et les week-ends, et de commencer à
connaître une forme de vie sociale dans laquelle il avait une place et où l’on
reconnaissait ses qualités. L’aumônier, l’abbé Beaudiquey qui s’occupait
de la troupe et de l’enseignement religieux était un homme remarquable
par sa culture, et dont les cours de catéchisme portaient plus sur la
peinture dont il était un grand spécialiste en particulier de Rembrandt, et
sur l’art moderne, que sur la religion. En particulier dans ces années 50, le
projet de faire construire, la chapelle de Ronchamp, par Le Corbusier
architecte protestant, suscitait opposition et scandale. L’abbé Beaudiquey
était l’un des principaux défenseurs du projet, qui a permis la réalisation
de ce qui est sans doute le chef d’œuvre du Corbusier.
C’est donc tout naturellement que le 25 juin 1955, l’abbé Beaudiquey a
conduit ses scouts à l’inauguration de la chapelle. Et c’est par hasard que
50 ans plus tard, en visitant avec Laurence, une exposition du grand
photographe de Magnum, René Burri il avait rencontré cette image et qu’il
avait reconnu le petit scout de 12 ans qu’il était alors. Le lendemain il avait
téléphoné à Magnum pour en acheter un tirage. Quinze jours plus tard il

61
recevait un tirage offert par René Burri, et dédicacé, à « mon petit scout
préféré de Ronchamp ».
Lui qui n’avait été jusque là que peu photographié, sans le savoir avait été
pris ce jour là dans le piège du regard d’un grand photographe, et il était
ainsi entré sans le savoir dans la Photographie.

!
Quand il rentrait à la maison, pour les grandes vacances, il retrouvait pour
trois mois sa famille. Il avait alors droit à 15 jours de vraies vacances pour
un camp scout, le reste du temps il travaillait à la fromagerie avec son frère
Gérard dont il devait subir la méchanceté et le ses réflexions : « je travaille
pour payer tes études ». Il lui réservait toujours les travaux les plus sales. Il
était ainsi devenu le porcher de son frère. Il avait la charge chaque matin de
nettoyer la porcherie et de nourrir les porcs deux fois par jour. Une fois
par semaine il nettoyait les fientes du poulailler sans oublier les clapiers
des lapins. Il n’y avait guère que sa grande sœur à le traîner quelque fois
aux bals de village, mais il avait bien du mal alors à inviter les filles à danser.

62
A la fin du premier cycle secondaire en 1958, son frère Gérard ayant été
appelé pour deux ans en Algérie, « c’était le guerre », il eut le droit de
revenir chaque week-end à la maison, et toute sa vie en a été transformée.
Durant cette année de seconde, il devint subitement intelligent et le
meilleur élève de sa classe. Il eut la chance cette année là de rencontrer un
professeur et un homme d’exception, Mr Kreisler, un tout petit homme
par la taille, et dont toute la famille juive était morte dans les camps,
d’extermination nazis. Il était plus qu’un professeur, une sorte de sage, de
Socrate qui conduisait ses élèves à l’amour de la vérité. Tout le travail de
l’année portait sur l’étude de deux auteurs, Montaigne et ses « Essais »,
Pascal et ses « Pensées ». Le premier devoir de l’année avait été une
dissertation avec pour sujet la célèbre phrase d’Epicure : « pour vivre
heureux, vivons cachés ». Il avait eu la meilleure note, et Mr Kresler avait
lu sa copie à toute la classe. Pour la première fois il sut qu’il était
quelqu’un, et il se prit de passion pour les livres. Il lui arrivait de lire
jusqu’à cinq livres par semaine, et depuis il n’a pas arrêté, ne pouvant plus
vivre qu’entouré de bibliothèques. A cet homme, Mr Kresler il doit tout, il
a été son véritable père, celui qui montre le chemin à prendre, et pour lui
c’était celui de la philosophie.
Dès la classe de seconde, il eut le droit de sortir du lycée, et ce fut
l’occasion de ses premiers rendez-vous avec des jeunes filles du Lycée, ses
premiers flirts dans l’obscurité des salles de cinéma, mais aussi la
découverte du cinéma de « la nouvelle vague », Truffaut, Godard, Rohmer.
Il n’était plus le petit paysan interne du lycée, mais il commençait à
affirmer sa personnalité et à jouer au jeune intellectuel. A cette époque il
s’était lié d’amitié avec un camarade du lycée Giancarlo Vegliante, fils d’un
immigré italien, et qui avait pour tuteur Roland Bouhéret. Il était
architecte, professeur d’histoire de l’art, et poète. En particulier il avait
publié deux recueils de poèmes chez Gallimard, ce qui lui valait une
certaine notoriété dans la région. Le jeudi après-midi, il lui rendait visite
régulièrement en compagnie de Giancarlo. C’était une sorte de salon
littéraire, et il lui doit la découverte de la grande poésie, surtout celle de
René Char, et l’amour qu’il aura toute sa vie pour la peinture italienne.
Durant l’été 62, il a fait son premier voyage en Italie, en compagnie de
Roland et de Giancarlo. Le prétexte en était l’exposition rétrospective du
peintre Vittore Carpaccio, un peintre vénitien du 15éme siècle, à
l’imaginaire lumineux et oriental. Il connut pour la première fois
l’enchantement de l’Italie, la magie étrange et orientale de Venise, la
découverte pour lui du grand art de la Renaissance en compagnie de
Roland Bouhéret, connaisseur et esthète, un parfait mentor.

63
Vittore Carpaccio

64
JCM R.B.

Roland Bouhéret était un homme d’une grande sensibilité, mais il fut


extrêmement surpris de le voir pleurer d’émotion devant ce portrait d’un
« inconnu au béret rouge » de Carpaccio. Cette « sagesse aux yeux plein de
larmes », il n’a cessé dès lors de la cultiver, et il n’a pas tardé à goûter à ce
plaisir rempli de mélancolie que seule peut nous donner ce grand art
qu’est la peinture. Dès lors sa vie, sa vraie vie avait pris son départ. Il vivrait
de la philosophie, pour le plaisir de l’art. Et ce dernier plaisir sera encore
plus intense quand vingt cinq ans plus tard, il le partagera avec Laurence,
comme une passion commune jusqu’à la découverte de la grande peinture
chinoise qui sera pour eux deux le dernier plaisir partagé.

65
Le temps de l’université et des premières amours.
Après le « baccalauréat » qu’il avait obtenu avec une note de 18/20 en
philosophie, un exploit à l’époque, il pensa qu’il n’avait pas le choix, il
vivrait de la Philosophie. A l’université de Besançon il commença ses
études par « une année propédeutique » qui combinait la pratique de
plusieurs disciplines dont l’histoire ancienne. Il a eu la chance de suivre le
cours du grand helléniste Pierre Levêque qui donnait un cours sur la
religion grecque. Il lui doit une passion définitive pour la Grèce et la
philosophie ancienne.
La philosophie qui s’enseignait en licence, était très académique et poutr
tout dire très convenable, à base de kantisme et de bergsonisme. La
tradition spiritualiste était dominante, et il n’était pas question d’enseigner
une quelconque pensée subversive, Marx, Nietzsche ou Freud et encore
moins Sartre ou Heidegger. Il s’est donc acquitté en bon étudiant d’un
travail très convenu, alors que ses lectures le portaient plus vers des
auteurs moins convenables, Nietzsche et Freud, et les auteurs modernes
qui de tendance heideggérienne commençaient à se faire connaître comme
Derrida, dont il a été sans doute l’un des premiers lecteurs bien avant qu’il
ne devienne à la mode.
En dehors des études il goûtait pour la première fois de sa vie à la liberté,
et aussi à la vie en bande, filles et garçons mêlés. Il n’avait pas un physique
de séducteur, mais il était drôle et beau parleur. Il s’était même affiché
pendant une semaine avec la plus belle fille de la faculté. La liberté sexuelle
n’avait pas cours à cette époque, et les relations filles et garçons en
restaient au flirt plus ou moins poussé. Enfin après ce long enfermement
qu’avait été son adolescence, après le temps des romans d’amour de
Somerset Maugham, et les grands classiques de la littérature, Anna
Karenine , Madame Bovary , la Lolita de Nabokov, sa vie allait pouvoir
devenir un roman.
Il retournait régulièrement, dans sa famille, et il continuait à être l’objet
des vexations de son frère et de l’éternel reproche, « je travaille pour payer
tes études ». Il a donc pris le parti de travailler et de gagner sa vie. Pour cela
il suffisait de retourner au lycée, non plus comme élève, mais comme
surveillant, travail qui consistait surtout à garder les élèves pendant la nuit.
Il a donc retrouvé le chemin des dortoirs, et il était l’objet de chahuts dont
jadis il était l’auteur. Ce n’était pas toujours drôle, mais il gagnait bien sa
vie, il a pu s’acheter une vieille voiture, et continuer ses études sans
problèmes, puisqu’à l’époque, en licence, il n’avait que 5 heures de cours
par semaine, le reste du temps étant consacré à du travail personnel.

66
L’été il a participé à deux camps internationaux qui réunissaient des
étudiants de divers pays européens pour un mois de travail sur un chantier
humanitaire, avec bien sûr des week-ends libres. C’est ainsi qu’en 1964, il
a passé l’été à travailler dans un petit village de Sicile, Troina, et durant les
week-ends, il a pu ainsi visiter Syracuse et son magnifique théâtre grec, à
cette époque un lieu resté à l’état sauvage, envahi d’herbes folles, et puis
les temples d’Agrigente, de Sélinonte, de Ségeste. Avec ses deux amies
alsaciennes ils dormaient à la belle étoile, aux pieds des colonnes de
marbre, dans la proximité des dieux dont Pierre Levêque lui avait appris les
noms : Athéna pleine de sagesse dans son habit guerrier, Aphrodite qui fait
naître le désir d’amour, Artémis qui fuit les hommes, et mène la chasse en
compagnie de sa meute. Il ne savait alors à laquelle il devait adresser ses
prières.

67
De retour à Besançon, il a retrouvé Arlette qui était sa petite amie du
moment. Il l’avait connue durent la première année de l’université, elle
était jolie et discrète, un peu effacée. Sa famille d’origine ouvrière était
dominée par une mère autoritaire qui dans la famille décidait de tout. Sa
soeur aînée, élève brillante, était l’objet de toutes les attentions de sa
famille, tandis qu’on lui promettait un avenir moins glorieux. Elle faisait
ses études à « l’Ecole Normale d’Instituteurs » et était destinée à devenir
professeur de collège et y enseigner deux disciplines. Il la rencontrait aux
cours de philosophie et l’avait encouragée à poursuivre des études de
philosophie, afin de devenir professeur de Lycée, comme lui. Ce qu’elle a
fait, malgré un manque de confiance en elle, et son peu de passion pour la
culture et encore moins pour la peinture ou les arts.
Il avait donc pris la décision de rompre avec elle. C’était un soir de
Novembre dans le porche d’une casemate des fortifications de Vauban qui
entourent la ville. Elle a pleuré: « tu ne vas pas me laisser toute seule ». « Si
tu ne veux pas que je te laisse toute seule, je dois donc t’épouser » et il l’a
demandé en mariage. Le 16 Août 1966 ils se mariaient à la « Chapelle de
Ronchamp » du Corbusier. Ils avaient 23 ans et bien peu d’expérience. Le
lendemain ils partaient en voyage de noces à Florence. Pour la première il
connut un véritable face à face mystique devant les fresques de « San
Francesco » d’Arezzo. A Florence en 15 jours, il apprit à connaître et à
vivre les grandes œuvres du Quatrocento, l’architecture de Brunelleschi a
« Santa Maria del Fiore », le « bel San Giovannni », les chefs d’œuvres des
« Offices », où à l’époque il n’y avait que quatre touristes à attendre
l’ouverture du musée. Les fresques de Fra Angelico, à San Marco, celle de
Masaccio au Carmine, et le fabuleux univers d’Ucello au « Clostro Verde ».
Ce fut là, la découverte de sa passion pour la peinture et de ce bonheur si
particulier qu’apportent les images ; celui de rendre l’âme hospitalière au
divin et au sacré ; celui de faire l’expérience de la vérité comme limite et
ouverture vers l’invisible et l’indicible.
Arlette ne manifestait pas la même passion, et semblait plus s’intéresser
aux magasins et aux boutiques qu’aux musées et à ces longues stations
qu’il lui imposait à contempler tous ces chefs d’œuvres.

68
Mai 68.
Le fait d’être mariés leur donnaient droit à un appartement peu cher dans
un immeuble destiné à des familles populaires, le fameux 408, car
l’immeuble comportait 408 appartements, ce qui à l’époque paraissait
monstrueux. Ils commencèrent là leur vie à deux, ils étaient heureux.
La rentrée universitaire de 1967 fut mémorable, car on vit arriver au
département de philosophie une jeune assistante Judith Bataille qui allait
changer du tout au tout ses orientations philosophiques. Elle était la fille
de Sylvia Bataille que l’on voit dans « La Partie de Campagne » et de
Jacques Lacan. Elle avait héritée de la beauté de sa mère et l’intelligence
vive de son père. Elle amenait avec elles les idées nouvelles, tout ce que
l’on appellera plus tard la « French Theory » et un militantisme politique
qu’elle avait déjà montré durant les dernières années de la guerre
d’Algérie. Il en était fini des vieilleries spiritualistes, et l’ancien monde des
idées commençait à s’effondrer. Freud Marx et Nietzsche le firent ainsi
entrer dans « l’ère du soupçon », et la philosophie structuraliste allait
annoncer ce grand événement qu’est la mort du sujet, « Je, n’est pas cause
mais effet » comme l’avait déjà énoncé Nietzsche. Cette altérité placée au
cœur du sujet, cette dépossession du soi, lui etait apparue non seulement
comme une vérité générale, mais surtout comme une vérité qui le
concernait.
L’année suivante en1968, Jacques-Alain Miller, le mari de Judith est arrivé
comme assistant au département de philosophie, chargé en particlier des
cours préparant à l’Agrégation de Philosophie. Il sortait de l’Ecole
Nationale Supérieure, et disciple de Lacan et du philosophe marxiste
Althusser il faisait partie de l’UJCML, regroupant des étudiants maoïstes.
Quand au mois de Mai éclata la révolte étudiante, comme il n’était pas
politisé, il avait le choix entre partir en vacances, ou s’engager. Il choisit
donc de soutenir les maoïstes et devint un sympathisant actif et précieux
car il avait une voiture, qui munie de hauts parleurs servit à la propagande
dans les quartiers populaires. Il fut donc facile à la police de le ficher
comme étudiant contestataire.

69
La Tunisie premier épisode.
En Octobre 68, comme cela avait déjà été acquis avant le mois de Mai, il
devait partir comme professeur de philosophie au Lycée Technique de
Sfax, au titre de la Coopération Technique en lieu et place de son service
militaire. La Tunisie de l’époque venait de gagner son indépendance et
vivait un moment euphorique de son histoire. Bourguiba qui était de
formation laïque encourageait l’éducation et l’émancipation de la femme,
et le matin dans les rues on pouvait voir des petites filles en uniforme aller
à l’école. Le peuple était pauvre mais heureux. Au cœur de la ville
moderne construite après les destructions de la seconde guerre mondiale
avait été conservée entourée de puissantes murailles la « Medina », la ville
ancienne aux rues étroites, aux multiples commerces, avec cette
incomparable odeur qu’ont tous les souks d’orient. Il aimait y flâner,
méditer dans la Grande Mosquée du IXème siècle, alors ouverte aux
chrétiens comme le veut la tradition islamique, rencontrer au hasard des
ruelles ces belles façades andalouses aux décors de faïence bleue.
Sfax, comme tous les grands ports était une ville cosmopolite où se
mêlaient à la population locale, des bonnes sœurs catholiques, des marins
grecs orthodoxes, des maltais, quelques famille de colons qui n’avaient pas
voulu quitter leur pays natal, et quelques familles juives qui avaient
renoncé à l’exode après la guerre des Six Jours. Arlette et lui avaient loué
un appartement rue Larbi Zarrouk, juste à côté du port et du marché aux
poissons. Ils étaient heureux, et passaient leurs week-ends à explorer ce
pays aux multiples influences berbères, juives, chrétiennes, islamiques.
Cette heureuse cohabitation avait des airs d’Andalousie. Il découvrait avec
enchantement ce pays, ses oasis, ses étendues désertiques et ces fameuses
dunes, qu’il avait vu enfant sur les étiquettes des boîtes de dattes qu’on lui
offrait à Noël. Il était au pays de ces hommes qui avait donné leur vie pour
la liberté de son pays alors qu’il n’était qu’un nouveau né.
Ses élèves en philosophie préparaient des « baccalauréats scientifiques et
techniques », pourtant ils ont tout de suite montré un grand intérêt à ses
cours, un intérêt à la discussion et à la polémique toute méditerranéenne,
qu’il n’allait plus retrouver de retour en France. C’était bien là la tradition
de la philosophie grecque telle que l’entendait Socrate et qui avait été
transmise en grande partie par les philosophes arabes comme Ibn Rush
qu’il entreprit de lire ainsi que le grand philosophe de l’histoire Ibn
Khaldun né à Tunis en 1332, d’une famille chassée d’Andalousie.
Etranger dans ce pays où il allait passer dix années, il lui semblait avoir
trouvé son véritable lieu de naissance. Il appartenait par sa culture, à ce
monde de la Méditerranée dont l’Italie lui avait ouvert la voie.

70
La tunisie, deuxième épisode.
Il venait à peine d’arriver à Sfax qu’il était convoqué au Consulat de
France, pour y recevoir une feuille de route afin de rejoindre un régiment
en France et y faire son service militaire. Il s’agissait d’un abus de pouvoir,
puisqu’il avait déjà été incorporé à « la Coopération Technique ». Il
s’agissait de toute évidence de lui faire payer son engagement politique et
maoïste. Il prétexta une erreur, mais après deux autres ordres de route il
dut se résoudre à rentrer en France où il était considéré comme déserteur.
Un matin d’Avril il dut quitter Arlette qui était en larmes et cela pour douze
mois de service militaire obligatoire. Après son arrivée en France, il fut
affecté par la justice militaire à un régiment disciplinaire, le 31ème
régiment d’infanterie à Metz, dans lequel on envoyait les mauvais garçons
ayant eu maille à partie avec la justice. Il retrouvait la vie de caserne, qu’il
avait si bien connu durant l’internat de son adolescence, le monde détesté
des hommes, celui des humiliations qu’il avait déjà si souvent subies.

71
Le 18 mars, il fut conduit entre deux gendarmes devant un juge
d’instruction afin de se justifier de son insoumission. Il en tira une sorte
de fierté d’être ainsi traité comme un prisonnier politique.

mandat de comparution du tribunal des armées de Metz

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De son côté, avec l’aide d’un avocat et avec le soutien de Judith, il porta
plainte contre Le Ministre des Armées pour abus de pouvoir. Le 1er juin
jour du jugement, il fut convoqué à l’Hôpital Militaire et déclaré inapte au
service militaire et réformé. Une semaine après il était de retour en Tunisie
où il retrouvera Arlette, mais l’accueil ne fut pas celui qu’il attendait,
comme si elle était déçue de le revoir si tôt après seulement trois mois
d’absence. A Sfax, des âmes charitables lui ont laissé entendre qu’elle
l’avait trompé. Elle l’assura de sa fidélité, et il l’a crue puisqu’il l’aimait.
Mais leurs relations ne lui semblaient plus être les mêmes. Elle lui
demanda de lui faire un enfant. Il pensa qu’un enfant les rapprocherait et
que la vie pourrait continuer comme avant. Bruno naquit le 27 janvier
1971. Il allait devenir père et il était pleinement heureux.
Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’elle voulait un enfant pour elle, uniquement
pour elle, et qu’il n’aurait plus que le rôle de père nourricier et celui de
chauffeur, car elle n’avait pas de permis de conduire. Encore une fois il
était de trop dans ce couple qu’elle allait former avec son fils. L’année
précédente il avait acheté un Nikon F, il trouva dès lors refuge dans la
photographie, il s’installa un laboratoire, et commença à l’apprendre par
lui-même avec des bouquins d’initiation.

La Tunisie épisode trois : la photographie.


La photographie à l’époque était surtout documentaire, mais elle com-
mençait à acquérir un statut artistique, et comme objet elle devait même un
objet philosophique, comme le montraient à l’époque les travaux de
Roland Barthes et de Rasalind Krauss. Son modèle était Henri Cartier-
Bresson, et il parcourait avec son Nikon F, Sfax, la Tunisie, mais aussi
l’Algérie proche et son grand Sud jusqu’à Tamanrasset. Pendant les
vacances scolaires il retrouvait la France, il visitait à Paris les premières
galeries photo, et découvrait la photo surréaliste et moderne, plus
particulièrement la photographie américaine à la galerie Zabriskie.
En acquérant une culture photographique, il se rendit vite compte de la
faible qualité de ses tirages. Il apprit donc le « Zone System » dans les
livres d’Ansel Adams, ce qui lui permit au bout de deux ans de parvenir à
des tirages de qualité avec une bonne gamme de gris. Et comme à l’époque
il s’intéressait particulièrement à Claude Levi-Strauss, (il avait lu « Tristes
Tropiques » alors qu’il passait le bac), c’est tout naturellement que durant
ces dix années il a accumulé une documentation et une somme de

73
plusieurs milliers de négatifs sur la Tunisie et l’Algérie qu’il parcourait
dans tous les sens.
Le lieu de rendez-vous des coopérants et de leurs amis tunisiens était la
« Café de la Renaissance » si bien décrit dans le roman de Georges Pérec
« Les Choses ». Ils se retrouvaient là tous les midis pour y boire leur café au
soleil, tout en discutant de choses et d’autres. A quelques pas de là, se
trouvait un kiosque à journaux, où il achetait les journaux français qu’il
avait plaisir à lire. Et par je ne sais quel miracle arrivait chaque mois une
revue suisse « Camera » qui était d’une qualité extraordinaire et dont il
était l’acheteur de l’unique exemplaire. Cette revue de mois en mois lui
apprit à regarder les images photographiques dans leur diversité. Tous les
grands noms de la photographie américaine et européenne y étaient
publiés, ce qui lui a permis d’acquérir une véritable culture photo-
graphique.
En Février 1979, le sujet du numéro de « Camera » portait sur les
procédés anciens en photographie, et parmi eux le procédé de tirage aux
sels de palladium, dont Carlos Richardson donnait la description et
résumait le procédé. Il n’avait jamais entendu parler de ce procédé du
XIXème siècle qui n’avait jamais été utilisé par les photographes français
mais qui revenait à la mode aux Etats Unis dans les années 70, alors que les
papiers palladium industriels avaient disparu du marché depuis la
deuxième guerre mondiale. Ce papier industriel n’existant plus, il était
toutefois possible de le fabriquer soi-même en utilisant une méthode
manuelle mise au point en 1883 par deux officiers autrichiens Pizzighelli
et Hübl. Ce fut là son premier contact avec cette technique qui allait
devenir pour lui une passion exclusive.

1980 le retour en France, le Musée Niepce.


La Tunisie subissait une lente arabisation et quelques idées islamistes et
intolérantes commençaient à se manifester. Un retour en France
s’imposait. L’Education Normale avait nommé sa femme au Creusot,
petite ville industrielle, et lui à 50 km de là, à Charolles, une sous-
préfecture, mais qui avec le temps n’était plus qu’un gros village.
Entre elle et lui toute relation effective avait pris fin. Deux ans avant leur
retour en France, Il avait eu la preuve que pendant plus de dix ans, leur vie
affective n’avait été qu’un mensonge ; aussi avait-il décidé d’attendre que
leur fils soit majeur pour la quitter.

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Cette région de Bourgogne avait vu naître la photographie avec Nicéphore
Niépce dans le petit village de Saint-loup-de-Varennes, voisin de Chalon-
sur-Saône, à 50 kms du Creusot . Un musée avait été dédié à sa mémoire et
à la conservation des précieuses reliques de l’invention de la photographie.
Son conservateur Paul Jay qui allait devenir un ami avait créé d’im-
portantes collections de photographies anciennes, en particulier il avait
acquis un rare exemplaire du « Pencil of Nature » de Fox Talbot. A son
arrivée, il l’avait rencontré et lui avait montré son travail documentaire fait
en Tunisie. Il lui avait alors commandé une exposition sur la Bresse, la
région la plus pauvre de la Bourgogne. Après des années de travail, les
images ont été exposées en 1987. Durant cette période, le musée lui
confia un enseignement de l’histoire de la photographie, et de la
philosophie des images, ce qui lui donnait accès aux précieuses épreuves
des collections, aux calotypes de Baldus, de Bayard, à ceux de Gustave le
Gray, de Fox Talbot. Le contact avec les œuvres originales et non plus à
leurs simples reproductions fut pour lui une expérience essentielle. Il
découvrit que, comme c’est le cas pour la peinture, la photographie n’est
pas seulement représentation, mais qu’elle existe aussi par le pouvoir
émotionnel de sa matière.

1980 exposition Paul Strand , Paris, Galerie Zabriskie .


La galerie Zabriskie aujourd’hui n’existe plus à Paris, mais à l’époque, elle
était un lieu incomparable pour la connaissance de la photographie
américaine, si différente de la photographie documentaire française.
L’objet de l’une de ses expositions avait été le portfolio mexicain de Paul
Strand en héliogravure accompagné de quelques épreuves au sels de fer et
palladium. L’image du « Ranch de Taos » fut pour lui une véritable
révélation et il connut là une véritable extase, un plaisir qu’il n’avait connu
auparavant que devant certaines aquarelles de Cézanne. L’image était
réduite à une géométrie minimaliste sur un ciel d’orage aux noirs
profonds, et d’un velouté tout en sensualité. Il sentait en lui l’ « aura » de
cette image qui l’inondait d’un plaisir, de celui qui vous fait fondre en
larmes. Elle était faite de ce que Cézanne appelait des « sensations
colorées ». Il avait trouvé dans la photographie, ce plaisir sublimé que seule
la peinture jusque là lui avait donné. Il s’est alors souvenu de la revue
Camera et de l’article de Carlos Richardson, et il sut dès lors qu’il n’aurait
de cesse que de faire des images en palladium.

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Paul Strand ,Taos

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Mais comment faire, cette technique n’avait jamais été utilisée par les
photographes français, et il ne connaissait personne qui puuisse la lui
apprendre. Il ne restait plus que les livres.
Le procédé avait été inventé par l’anglais Willis en 1873. Mis sous patente
le procédé fut industrialisé, et les papiers palladium vendus dans le
commerce jusqu’à la deuxième guerre mondiale, ont finalement été
abandonnés parce que trop chers. Bizarrement ils n’avaient jamais été
commercialisés en France, et ce procédé aurait sans doute disparu si deux
officiers de l’armée autrichienne Pizzighelli et Hübl, n’avait mis au point
un procédé manuel en 1883. Il trouva un exemplaire de leur livre à la
bibliothèque du Musée Niepce et c’est avec ce manuel qu’il commença à
travailler. Le procédé est simple mais il demande l’utilisation d’oxalate
ferrique qui ne se trouvait pas dans le commerce en 1980. Il dut apprendre
à faire de l’hydrate de fer et à fabriquer de l’oxalate ferrique, mais cela ne
suffisait pas. Le procédé n’est sensible qu’aux ultra violets. et demande des
négatifs au contraste adapté, et ce fut un dur travail que d’élaborer des
négatifs aux valeurs requises.

77
Comme un esquimau sur sa banquise il pensait être seul au monde à
s’intéresser à cette technique, jusqu’à ce qu’il découvre dans une publicité
de la revue Camera, l’existence de « Bostick et Sullivan », boutique
spécialisée aux Etats Unis dans le tirage platine. Le procédé manuel était
en pleine expansion aux Etats Unis, il put alors se procurer des sels de
palladium à des prix abordables et avoir accès à la littérature américaine sur
ce sujet.
En 1993, le musée Niepce lui proposa de faire un stage. Il écrivit alors un
petit livre d’une centaine de pages sur le palladium.
Son travail n’intéressait pas les galeries parisiennes, qui ne connaissaient
pas le procédé, toutefois une petite galerie « Chambres avec Vues »
accepta de le représenter. Il eut la chance de rencontrer Mickael Gray
conservateur du Musée Fox Talbot, qui lui a organisé une exposition,
« Imaginary Museum », à Lacock Abbey sur les lieux même où Talbot avait
inventé la photographie sur papier. Cette exposition dans un lieu aussi
prestigieux, lui apporta consécration et détermination à poursuivre son
travail.
En 1998, il a mis sur internet en téléchargement gratuit son livre
« Palladium ». Il s’agissait du premier livre en français sur ce procédé, et
il eut un succès immédiat. Une traduction anglaise et chinoise ont suivi, si
bien que sa reconnaissance fut internationale. Une galerie de Phoenix
Arizona, la « Tilt Gallery » accepta de le représenter pour les Etats Unis.

1988 l’aventure chinoise.


Il fut invité pour un stage de trois semaines par le département photo de la
« Luxun Academy of Fine Arts » de Shenyang. Ce fut là une des plus belles
expériences de sa vie. Tout était nouveau, il fallait fabriquer une rampe de
tubes ultra-violets, trouver les produits chimiques nécessaires, en utilisant
un anglais sommaire, des dictionnaires de tout genre, car les smartphones
n’existaient pas encore. En même temps il découvrait une jeunesse qu’il ne
connaissait pas, les étudiantes étaient charmantes, et certaines d’entre
elles Xixi et Ming Ming sont encore aujourd’hui ses amies. Et surtout il
renouait avec ce qu’il aimait le plus, enseigner. Les professeurs Xiao
Chuan et le directeur Mr Li Hou sont devenus ses amis. Et en même
temps il est tombé amoureux de la Chine, de ses penseurs en particulier de
Tchouang Tseu, et de ses peintres, en particulier Shitao, dont il avait lu le
fabuleux « Essai sur la Peinture ». Cette même année Laurence voulut elle

78
aussi connaître la Chine. Ils visitèrent ensemble Pékin en compagnie de
Xixi et de Ming Ming, et passèrent des heures devant les chefs d’œuvres de
la peinture chinoise exposés à la Cité Interdite à l’occasion des Jeux
Olympique. Ils ont vécu là un émerveillement semblable à ce qu’ils avaient
connu en Italie ; et puis ce fut Shangaï à leurs pieds du haut du 52 ème
étage du « Grand Hayatt », avec comme à New York, la multitude des
bateaux qui remontent le fleuve. Il vivait pleinement le bonheur d’être avec
elle, de partager avec elle cette nouvelle passion de la peinture chinoise.
Après la mort de Laurence, ce sont ses amis de Shenyang qui l’ont soutenu
et remis sur la voie de la photographie, qui lui ont donné une raison de
continuer à vivre. Il n’a guère vécu alors qu’avec l’idée de retourner en
Chine, neuf voyages en tout depuis 1998, et trois pour la seule année de
2016 : deux workshops à Luxun, une exposition à « la Galerie Wuy
Image » à Bejing, un workshop à « Three Shadows », la rencontre avec
Madame Hua’er et son assistante Wen Wen de « la Galerie See+ » qui lui
ont organisé un superbe exposition à Shenzen durant la semaine
internationale de photographie.
Pourquoi ses photographies qui intéressaient si peu les galeries françaises
avait-elles trouvé un public en Chine. Cela restait un mystère à moins que
sans le savoir il ait été quelque peu un photographe chinois, en résonance
avec son peintre préféré Shitao.

79
Shenzen

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L’histoire de Laurence.
Le mardi 1er Octobre 1980, jour de la rentrée scolaire, il devait prendre
son poste à Charolles à 10 h du matin. Il était parti une heure plus tôt du
Creusot avec son Audi encore immatriculée en Tunisie. Il avait pris le
chemin de Montcenis, dernier contrefort du Morvans et longé les
installations minières de Montceau-Les-Mines. A Génelard il avait tourné
à gauche en direction de Charolles. La brume se levait et laissait devenir un
paysage de bocages aux multiples haies qui dessinaient une géométrie
subtile. Il entrait dans un pays aux multiples chemins qu’il allait parcourir
des années durant, et avec lequel il avait ce jour là rendez-vous.
Arrivé à Charolles, une ville réduite à ne plus être qu’un gros village, il gara
sa voiture sur la place du Tribunal et il lui a suffi de faire quelques pas pour
franchir la première fois la porte d’entrée du « Lycée Wittmer. »

le lycée julien Wittme

81
Il était sans doute 10h, l’heure de la récréation, et alors qu’il s’avançait
vers le perron, son attention fut attirée par les cris et les jeux de grandes
filles qui « faisaient les folles » sur les marches de l’escalier de la con-
ciergerie, un ancien pigeonnier comme il s’en construisait dans la région.
Parmi elles une petite brune avec des airs de garçon et les cheveux coupés
au bol était habillée d’une salopette en gros jean bleu. Un instant, il avait
croisé son regard, de grands yeux d’un bleu profond comme l’est celui des
pervenches. Elle lui raconta bien plus tard qu’elle se souvenait elle aussi de
ce premier regard, attirée qu’elle avait été par son étrange accoutrement,
peu habituel pour un professeur. Il ressemblait lui dit-elle à une sorte de
Père Noël blanc, habillé qu’il était d’une « kachabia » tissée dans une laine
blanche, avec capuche, sorte de vêtement de travail que portent les
ouvriers tunisiens dès que le froid s’annonce.
Sans doute que les deux années qui suivirent, il dut la rencontrer dans les
couloirs, mais il n’y fit pas plus attention que cela. Deux ans plus tard, le
jour de la rentrée alors qu’elle arrivait en terminale C, il ne manqua pas de
remarquer au deuxième rang de la classe, légèrement sur sa droite, la jeune
fille aux yeux si bleus, dont il avait croisé le regard deux ans plus tôt. Elle
avait une légère cicatrice à la lèvre supérieure, et une fraction de seconde il
fut sous le charme.
C’était une très bonne élève et les professeurs aux conseils de classe
louaient son sérieux dans le travail et son intelligence. Malgré la petite
préférence qu’il lui manifestait, elle ne semblait pas porter à la philosophie
un amour démesuré et ses résultats demeurèrent plutôt médiocres.
Après le repas de midi, il lui arrivait d’aller seul prendre un café au
« Restaurant de la Balance », un peu à l’écart du centre ville. Il l’apercevait
parfois à une table voisine avec ses amis et il lui arrivait de s’asseoir avec
eux pour bavarder.
La fin de l’année arrivée, avec le bac en vue, ce fut la dernière heure, le
dernier pot pris ensemble au « Café de Paris ». Qui aurait pu alors dire
qu’ils allaient se revoir et vivre 25 années ensemble ?
Pourtant la veille de l’épreuve de philo du bac, à sa grande surprise, elle
l’appela au téléphone. « Monsieur je me rends compte que je ne sais
toujours pas faire une explication de texte ». Il lui répondit qu’il n’était pas
trop tard pour l’apprendre et qu’il arrivait. Naturellement la leçon ne se
passa pas chez elle, mais elle l’entraina dans un chemin de campagne, et la
leçon eut lieu au bord d’un ruisseau à la manière de Socrate philosophant
avec le jeune Phèdre au bord de l’Illissos. A la fin de la leçon, elle prit un

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brin d’herbe le noua autour de son index pour en faire un anneau. Elle lui
apprit qu’elle vivait avec sa mère et son frère, et qu’enfant, elle avait été
élevée par ses grands parents. Son père était mort alors qu’elle avait cinq
ans, et après bien des questions – quand quelque chose n’allait pas, elle
avait pour habitude de se fermer comme une huître – elle finit par avouer
qu’il les avait abandonnés et s’était suicidé quelques mois plus tard, au
bord d’une route.
Il avait l’âge d’être son père, et il sut à cet instant qu’il n’allait plus vivre
que pour elle.

Telle une nouvelle Ariane, après sa réussite au bac, elle avait su tirer le fil
qui allait la conduire dans le dédale des études de médecine jusqu’à la
réussite finale, en sachant sans doute – mais elle n’en avait jamais rien dit –
que ce fil la conduirait jusqu’à la bête immonde, le Minotaure qui jadis
recevait d’Athènes chaque année son lot de jeunes filles à dévorer. Et lui
n’ayant pas su voir la bête venir, comme par inattention détournera la tête
pour ne pas la voir disparaître à jamais.
Elle avait réussi sans difficultés le concours d’entrée en première année. Il
avait été là durant toute cette année chaque samedi matin à l’attendre place
Bellecour entre 9h 30 et 10 heures du matin. Elle arrivait par le bus 24,
mais comme elle n’était pas toujours ponctuelle, il vivait dans l’angoisse
cette attente d’alors – il en sera ainsi tout au long de leur vie – et ils
passaient ensuite une journée entière de bonheur. De retour dans son
H.L.M. il ne manquait pas de lui écrire chaque jour une grande lettre
d’amour à laquelle elle ne répondait pas, faute de temps, prise qu’elle était
pas ses études.
Et puis un jour, alors qu’elle était en deuxième année, elle vint s’installer
chez lui sans même le lui avoir demandé. Commença alors leur vraie vie
commune.

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Les vacances arrivées ils firent leur premier voyage en Italie.
Il l’initia à l’art de vivre qui est celui de la Méditerranée et à la grande
peinture italienne, celle du Quattrocento. Il lui montra à Florence le « Bel
San Giovanni » et la coupole de Brunelleschi à « Santa Maria del Fiore »
qui disait-on est tellement vaste qu’elle pourrait contenir tout le peuple
d’Italie. Il se souvenait lui avoir montré aux « Offices » les portraits des
époux « Montefeltre » par Piero della Francesca , celui de « Battista
Sforza » étant celui d’une morte. Ils ont monté ensemble les escaliers du
couvent « San Marco » qui conduit à « l’Annonciation de Fra Angelico »,
avec son ange aux ailes de papillon. Il lui fit voir les fresques de Masaccio à
« Santa Maria del Carmine », Adam et Eve chassés du paradis. Il la
conduisit enfin au « Clostro Verde », lieu quasi inconnu des touristes, où
l’on peut voir les fresques d’ « Ucello » à la perspective vertigineuse.
A Arezzo elle partagea avec lui la fabuleuse émotion que quiconque ressent
quand il se trouve face à la sublime muraille de l’église San Francesco
couverte par les célèbres fresques de Piero della Francesca racontant la
légende la Sainte Croix. A Monterchi, ils eurent la chance de voir la
« Madone del Parto », grosse de son enfant, sa robe turquoise étrangement
échancrée, alors que la fresque était encore en place dans la chapelle du
cimetière. Et puis cette année là à Urbino les attendaient la « Cité Idéale »,
« La Flagellation du Christ », la « Madone de Senigallia » et d’autres
merveilles qui baignaient dans la lumière d’été si belle et si fraiche dans le
grand palais des Montefeltre, si heureusement préservé.
Durant vingt cinq années, l’Italie fut leur terre d’élection. Il en firent le
tour dans une « Fiat Panda », bleu ciel. Ils firent comme tout le monde le
voyage de Venise, mais pour y voire les Carpaccio des « Esclavons », les
Tintoret de « la Scuola di San Rocco », et le temps d’un week-end
l’exposition de Balthus au « Palazzzo Grassi », Balthus qui avait appris à
peindre en copiant les fresques de Piero et dont on peut voir l’une des
esquisses au Musée Rolin d’Autun à quelques pas de « l’Eve de Gilbertus ».
Après l’Italie vint la Grèce où il passèrent de nombreux étés, une île par an,
Folegandros, Sikinos, Santorin, Naxos, Seriphos, Amorgos avec son
monastère accroché au ciel, Karpathos et son village oublié d’Olympos où
les habitants parlent encore le grec d’Homère.

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De 2002 à 2010, trois semaines par an ils ont partagés la vie des nomades
Chergui et Amgueridj. Durant ces années dans le désert, ils ont assuré la
scolarisation des petits nomades du « Puits d’El Beyyed », en prenant en
charge le salaire d’un instituteur. Durant leurs séjours, elle devenait alors
sous la grande tente qui servait d’école, l’institutrice qu’elle aurait dû sans
doute être, tant elle montrait de plaisir et de passion à enseigner.

Ils remplirent ainsi leur vie de voyages, d’émotions partagées, de


rencontres. Elle manifestait une sorte d’urgence à vivre intensément
comme si elle voulait se cacher à elle même et plus encore à lui un terrible
secret qu’elle laissait à l’occasion transparaître dans de courts épisodes
dépressifs. Pendant quelques heures, parfois un jour ou deux, son monde
semblait vouloir s’écrouler. Elle n’était plus alors qu’une petite fille
perdue.
Médecin Biologiste elle aimait son travail, les gens avec qui elle travaillait,
était appréciée pour ses compétences par ses collègues du petit hôpital
régional dont le laboratoire assurait jour et nuit les analyses. Elle et lui

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s’entendaient si bien que leurs amis les appelaient les « inséparables » et
bien qu’elle n’ait pas voulu avoir d’enfants, elle était la grand-mère adoptée
des trois petits enfants de son beau fils. Ils adoraient cette jeune grand-
mère, qui savait si bien leur raconter des histoires et les emmenait si loin
en vacances et en avion.
Durant ces trois dernières années leur vie s’était comme accélérée, un
voyage à New York, un autre en Chine, puis au Japon, un séjour enfin avec
les petits enfants au « Club Méditerranée » de l’Ile Maurice. Il semblait que
rien ne pourrait arrêter sa folle envie de vivre, si ce n’est sa mort.
Le I3 Juillet 2010, à midi, une voix inconnue lui apprit la terrible nouvelle,
elle avait fait le grand saut, celui du plongeur de Paestum, celui de Sappho
du haut des falaises de Leucate. Elle ne reviendrait pas de la piscine. Selon
son dire, désormais elle « nagerait dans le paysage ». Et lui, il le savait déjà,
il ne changerait plus de place, resterait là à l’attendre, et vivrait là dans son
absence, dans l’exil d’elle, une vie de « suicidé ».

Picasso : Minotauromachia

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Cette gravure, l’une des plus célèbres de Picasso, il l’avait sous les yeux
quand il apprit la terrible nouvelle. Il s’agissait d’une reproduction presque
à l’identique – elle avait été copiée sur plaque de cuivre et imprimée sur
presse comme on l’aurait fait pour une vraie gravure – de la
« Minotauromachia », la gravure sans doute la plus célèbre de Picasso. Ils
l’avaient achetée dans une boutique de Barcelone, il y a 25 ans, lors de
l’une de leurs premières escapades. C’était le nouvel an et il pouvait se
rappeler les douze coups de l’horloge de la cathédrale, les badauds sur
l’esplanade qui à chacun de ces coups croquaient un gros raisin blanc. Le
lendemain à midi sur la même place, elle avait à peine plus de 20 ans, elle
avait dansé la Sardane avec des danseurs costumés. Il l’aimait, il aimait
ainsi la voir danser, elle si jeune alors que lui était déjà dans sa maturité.
Cette gravure de Picasso, représente Ariane en petite fille avec dans une
main une bougie allumée tenue bien haut, et dans l’autre un modeste
bouquet de fleurs. Brave et courageuse, droite comme un i, elle fait face
avec détermination et avec ces seules armes à la bête immonde et
menaçante, le Minotaure, l’homme taureau. Sur sa gauche un cheval
éventré agonise dans l’arène alors que sur son dos git le corps disloqué
d’une jeune morte à la poitrine nue et au sourire énigmatique et serein que
donne parfois la mort à ceux qui quittent ce monde contents. Derrière elle,
un homme quasiment nu grimpe à une échelle pour échapper à la menace,
et jette sur elle un dernier regard. Thésée abandonne Ariane. Il eut alors le
sentiment que toute sa vie elle avait lutté contre ce mal, cette monstrueuse
mélancolie qui la menaçait et qu’il n’avait pas su voir, qu’il n’avait pas
voulu voir, aveuglé par son bonheur. Ne l’avait-il pas abandonnée, ne
s’était pas lui aussi enfui en escaladant l’échelle et laissée seule affronter le
monstre avec pour seule arme une humble bougie ?
Cette gravure, elle la connaissait bien, elle ne l’avait jamais quittée, depuis
ce premier voyage à Barcelone et elle l’avait accompagnée durant toutes
ses études de médecine, d’abord accrochée dans sa chambre à la cité
universitaire, puis dans son studio, au dessus de son lit, le temps de
l’internat.
Cette image qui lui avait été toujours si proche, et sans quelle n’en sache
rien depuis toujours racontait son histoire, et la sienne, cette immense
culpabilité et solitude qui allaient être celle de ce « loup des steppes », qu’il
allait devenir.

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La lettre d’adieu de Laurence.

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Jean-Claude,
mon amour,
mon coco,

La vie est brève.


Je suis là et je ne suis plus là.
Ma force vitale est épuisée.
Je m’en vais heureuse, puisque heureuse a été ma vie.

Jean-Claude, je t’aime et je t’aime, et je t’aime.


Je remercie les dieux et je te remercie.

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Sois fort, tu l’es. Tu n’es pas responsable, je ne veux pas que tu
te culpabilises.
Ce n’est pas la première fois que je suis depressive…
histoire peut-être d’atomes génétiques qui se promènent.
Je ne suis pas un surhomme, ni même une femme. Peut-être suis-
je restée une petite fille.
Jean-Claude je t’aime et je veux que tu t’occupes de Bruno,
Stéphanie, Alexandre et Antoine . Maman et Jean-Philippe auront
besoin de toi.
Continue ton oeuvre photographique .

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Jean-Claude, je te couvre de baisers
Je t’aime
ta Laurence
PS : Dis à Maman et à Jean-Philippe que je les aime.

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Bruno ne veut plus le voir, depuis 5 ans il n’a pas vu ses petits enfants, la
maman de Laurence lui a fermé sa porte. Il n’y a que Jean-Philippe, son
frère qui lui ait gardé son amitié. Il ne lui reste que son œuvre
photographique, quelques milliers de négatifs accumulés au cours de leur
nombreux voyages et qui rangés dans des boîtes en cartons attendent de
voir le jour. Quelques uns jours après jours reprennent vie, fixés à jamais
par le palladium dans le papier, comme les quelques traces partagées d’un
même regard. Désormais il est seul avec l’absence d’elle. Il n’est plus que
photographe.

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3. LE CRIME PARFAIT

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Nocolas de Staël, « Temple sicilien », Août 1989.

Agrigente, Août1989.
25 ans après avoir visité la célèbre vallée des temples avec ses deux amies
alsaciennes, il était de retour, avec cette fois l’amour de sa vie. Il avait
autrefois dormi à la belle étoile sur les pierres encore chaudes du
« Temple de la Concorde », parmi la forêt des colonnes doriques.
« L’éclat et la lueur de la pierre, qui apparemment ne sont eux-mêmes dus
qu’à la grâce du soleil, manifestent pourtant la clarté du jour, la largeur du
ciel et les ténèbres de la nuit ».
Il ne connaissait pas encore ce texte d’Heidegger, ni lu « De l’Origine de
l’Oeuvre d’art », mais il n’avait rien oublié du ciel étoilé tel qu’il
apparaissait parmi l’architrave des colonnes, et cette obscure chaleur qui
montait du sol. Entre le ciel et la terre, parmi ces futs de pierre qui à la fois
les séparent et les relient, il avait connu cette forme d’extase, de
dépossession de soi que seul peut procurer une œuvre d’art.

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Le site archéologique autrefois ouvert à tous les vents était maintenant
clôturé. Mais on ne sait par quel « passe-droit », bien sicilien, un hôtel,
« la villa Athena », avait été construit, dans le champ même des ruines à
quelques centaines de mètres des temples. Elle et lui y avaient bien sûr
loué une chambre pour la nuit, et le soir venu ils étaient montés en voiture
jusqu’à la ville qui surplombe le site sur un éperon rocheux, pour y souper.
Au retour, les jardins étaient plongés dans l’obscurité, alors que de la villa
jaillissaient mille feux, des rires d’enfants, des chansons siciliennes. On y
fêtait une noce comme seuls savent le faire les méditerranéens. La piscine
de l’hôtel était fermée, mais ils leur avait été facile d’en escalader la clôture.
La piscine était minuscule et entourée de mandariniers. Les fruits
tombaient dans l’eau, si bien que longtemps ils avaient nagés parmi les
mandarines dont on pouvait deviner dans la nuit la couleur d’or, une nuit
remplie de cris, de chants, de bonheur.
L’homme âgé et seul qu’il était devenu savait maintenant qu’il avait vécu à
Agrigente dans la proximité des dieux, et qu’alors le monde était enchanté,
comme sans doute il l’avait été, plus de deux mille ans auparavant.

Le cosmos.
Au Ve siècle avant J-C, Empedocle d’Agrigente, découvreur des quatre
états de la matière, « empêcheur de vent », ennemi des tyrans, poète et
savant, avait su dire le jeu de l’Amour et de la Discorde qui ont depuis
toujours pouvoir sur le destin des hommes, et devant un monde qu’il voyait
déserté par les dieux, rendu trop humain par le savoir des hommes, il
devait s’exclamer :
« Je pleurai et gémis à la vue du séjour qui m’était devenu étranger ».
Le séjour, celui des hommes dans la proximité des dieux, avait pour les
grecs un nom « cosmos », le monde pris entre ciel et terre, en tant qu’il
arrive au comble de son éclat. Cosmos est la merveille de toute chose qui à
sa place resplendit, tel le joyau, et suscite l’émerveillement, ce
dépassement de soi, où chacun ayant sa part accepte son destin. « Connais-
toi toi-même » recommandait le précepte delphique, repris par Socrate,
c’est à dire connais tes limites, et sache ce pourquoi tu es fait. Toute vie
ainsi s’inscrit ainsi dans des limites, dans la finitude d’un monde clos et
ordonné.

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Les dieux se sont enfuis.
La mort du Grand Pan.
« Or, lorsqu'on arriva à la hauteur de Palodes, il n'y avait pas un souffle
d'air, pas une vague. Alors Thamous, placé à la poupe et tourné vers la
terre, dit, suivant les paroles entendues : « Le grand Pan est mort. » A peine
avait-il fini qu'un grand sanglot s'éleva, poussé non par une, mais par
beaucoup de personnes, et mêlé de cris de surprise. »

Plutarque, « La disparition des oracles. »


Plutarque grand prêtre d’Apollon, raconte aussi comment la dernière
Pythie de Delphes sortie toute échevelée du temple s’écria : « les dieux ne
répondent plus ». Il en était fini de l’ancienne alliance du Ciel et de la
Terre, et les hommes allaient en être réduits à la seule réalité du monde qui
n’allait plus connaître de limites. L’ordre de la mesure allait faire place à
celui de la démesure. Aristote n’affirmait-il pas : « l’infini n’est pas au
commandement ». Il allait le devenir, avec le développement d’une
conception mathématique du monde, d’une « machinerie ».

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Delphes: l’antre des nymphes

Le tournant romain .
Une conception mathématique du réel s’était déjà imposée aux grecs à
avec Pythagore et Platon, un modèle mathématique d’abord géométrique ;
l’Idée est la matrice des objets Icones, qui par imitation produisent le
monde des Simulacres. Cette conception reste encore étroitement liée au
concept de monde , au cosmos, au couple Aletheia-Pseudos, le vrai
s’opposant au semblant, ce qui se montre, à ce qui se dissimule. Il est alors
nécessaire de penser les hommes dans leur finitude, limités qu’ils sont par
les monde des dieux.
Le « tournant romain » (Heidegger) est contemporain de la « fuite des
dieux». Le cosmos devient « realitas » soumis à « l’Imperium ». L’Aletheia-
Pseudos, fait place à la Veritas-Falsum, falsum désignant le piège qui fait
tomber l’adversaire, l’Imperium se donnant désormais comme objectif
politique de repousser les limites toujours plus avant.

100
Le monde comme géométrie. L’invention de la perspective.
Ce passage à la limite du monde à « l’im-monde » (Gérard Granel) se
réalisera avec l’invention de la perspective avec Brunelleschi, premier
prototype de l’Ingénieur. Il invente la perspective et ainsi fait de la
peinture une science, de même qu’il conçoit les mathématiques comme
une pratique, un moyen de résoudre les problèmes posés à un architecte,
la construction de la coupole de « Santa Maria del Fiore », par exemple.
Nul n’ignore ici la place qu’a occupé Urbino dans cette révolution avec le
cercle des Montefeltre, le mathématicien Luca de Pacioli inventeur de la
comptabilité et de la Divine Proportion, le peintre Piero della Francesca.

« La Cité Idéale », n’est-elle pas la première « scène de crime » ?

Souvenons nous de ce que disait Benjamin des photos d’Atget. « Il est


remarquable que presque toutes ses photos sont vides. Vides les fortifs de la
porte d’Arcueil, vides les escaliers d’apparat, vides les cours, vides les
terrasses de café, vide comme il se doit la place du tertre. Non pas solitaire,
mais sans atmosphère. La ville, sur ces images, est inhabitée comme un
appartement qui n’aurait pas encore trouvé de nouveau locataire. »
Le sujet ici n’est présent qu’au point de fuite, à l’infini, pour disparaître
dans la porte entrouverte du baptistère. Cette invention de la perspective
géométrique se matérialisera dans la « camera obscura » qui restera le
modèle de toutes les machines à photographier analogiques ou
dialogiques. Enfin cette vision mathématique du monde sera celle de
Galilée créateur de la science et de la technique moderne ; « la nature est
un grand livre ouvert devant nos yeux, il est écrit en langage mathématique,
en cercles, carrés figures géométriques de toute forme ».

101
Descartes conduira la science au-delà de ses limites, par l’invention de la
géométrie analytique. Tout problème désormais pourra être résolu par le
calcul, et la calculabilité ne connaît pas de limites, elle s’ouvre sur l’infini.
« L’homme peut devenir comme le maître et possesseur de la nature ».
Descartes est réellement le penseur du « Tout Numérique » et comme le dit
Benjamin il inaugure « une nouvelle Barbarie », positive celle-là qui
consiste à faire table rase du passé, « à devenir pauvre en expérience ». Ce
geste d’une pensée émergente, comme si elle n’était précédée par rien, est
précisément le geste de cette naissance d’une technique qui ne s’autorise
que d’elle même, qui prétend définir une réalité augmentée, c’est-à-dire
virtuelle, «un monde sans cachette », (Merleau-Ponty) qui n’est que
l’ombre d’une réalité disparue, l’ombre d’un monde épuisé, exploité,
complètement « cannibalisé ». Le crime est parfait et Baudrillard peut alors
se poser la question : « Pourquoi y-a-t-il rien, plutôt que quelque chose ? ».

L’histoire de la photographie peut témoigner de cette transformation


du monde en « im-monde ».
Benjamin a été le contemporain et l’analyste de cette transformation. La
photographie primitive celle de Hill, Bayard, Cameron, participait encore
du « sacré » et du mythe, avait une « aura », alors que la photographie en
devenant indéfiniment reproductible n’aura plus qu’une valeur d’échange.
Qu’est-ce qu’à proprement parler l’aura?
« Une trame singulière d’espace et de temps: unique apparition d’un
lointain si proche soit-il , ainsi que cette relation particulière aux choses qui
nous conduit à lever les yeux ». Ainsi comme l’affirme Benjamin : c’est
« l'espoir d'être regardé par ce qu'on regarde qui crée l'aura."
Aussi l’oeuvre d’art existe-t-elle, dans son authenticité, dans ce qui lui
donne l’autorité de « la chose » et pourtant en elle, « la réalité ne se laisse
pas atteindre ». Sa dimension est celle du sacré.
« En définissant l’aura comme l’unique apparition d’un lointain, si proche
qu’elle puisse être, nous avons simplement transposé dans les catégories de
l’espace et du temps la formule qui désigne la valeur cultuelle de l’oeuvre
d’art. Lointain s’oppose à proche. Ce qui est essentiellement lointain est
l’inapprochable. En fait la qualité principale d’une image servant au culte
est d’être inapprochable. Par sa nature même, elle est toujours lointaine, si

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proche qu’elle puisse être. On peut s’approcher de sa réalité matérielle, mais
sans porter atteinte au caractère lointain qu’elle conserve une fois
apparue. »
Le déclin de l’aura survient avec « l’âge de la reproductibilité technique »,
quand les objets perdent leur caractère de chose pour devenir des
marchandises. Sans mystère et sans unicité, elles s’exposent et circulent,
destinées qu’elles sont à être appropriées et consommées. « En face du ta-
bleau, jamais le regard ne se rassasie, la photo correspond plutôt à
l’aliment qui apaise la faim, à la boisson qui étanche la soif ».
L « aura » entoure l’œuvre d’art de mystère, proche, elle est néanmoins
lointaine, elle se donne et se tient en retrait, ici et maintenant elle a
l’autorité de la chose, elle oblige à lever les yeux. Objet d’un culte, elle a
une valeur quasi religieuse. Le progrès des techniques, vers des
possibilités accrues de reproduction, va conduire à un déclin de l’aura, à
une exposition, à une multiplication toujours plus grande des images, à
leur marchandisation, à une perte de leur « aura ». Et pourtant ce seront
les marchands, comme Disdéri, qui s’attribueront le titre d’artiste. Malgré
l’impasse du pictorialisme, la photographie ne pourra retrouver son aura.
Son avenir est la photographie « moderne », celle d’Atget, d’August
Sander, de Rodtchenko. Une photographie qui comme le fait Atget montre
la « scène du crime » ; non plus montrer ce qui est pittoresque,
remarquable, mais les indices du crime, d’une réalité en disparition. « La
photographie ainsi nous rend le monde étranger » pour en prendre
conscience et politiquement le transformer.

Le moment rédempteur Atget et la scène du crime.


« Il est remarquable que presque toutes ses photos sont vides. Vides les
fortifs de la porte d’Arcueil, vides les escaliers d’apparat, vides les cours,
vides les terrasses de café, vide comme il se doit la place du tertre. Non pas
solitaire, mais sans atmosphère. La ville, sur ces images, est inhabitée
comme un appartement qui n’aurait pas encore trouvé de nouveau
locataire. C’est dans ces réalisations comme celle-là que la photo surréaliste
prépare le mouvement salutaire qui rendra l’homme et son environnement
étrangers l’un à l’autre. Elle ouvre la voie au regard politiquement éduqué,
qui renonce à toute intimité au profit de l’éclairement des détails. »

103
Atget

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La scène du crime.
La victime est « l’aura », l’oeuvre perd son unicité, et si on excepte les
pratiques familiales, la photographie perd sa valeur d’usage, pour ne plus
être qu’une marchandise.
L’image ainsi vidée de ses contenus n’a plus qu’une valeur indicielle, ce
qui fait pour Benjamin sa nouveauté et son caractère politique. On pense
bien sûr à « la Lettre Volée » d’Edgar Poe . L’indice de la trahison de la
Reine, la preuve on l’a « sous le nez », et mis à part Dupin personne ne la
voit, parce que trop évidente. Elle nous regarde et on ne la voit pas, elle
appartient au domaine de ce qu’appelle Benjamin, l’inconscient optique.
Comme l’aura, l’indice joue sur l’écart entre le présent et l’absent mais en
perdant son caractère sacré et cultuel. Banalement profane il invite à
l’enquête, à l’interrogation. « L’environnement devenu étranger », c’est le
monde devenu étrange, qui va changer, qui a changé, qui doit changer.
La valeur de l’image est son inconscient optique, ce qui est présent et que
l’on ne voit pas, comme la lettre volée, « cette petite étincelle de
hasard grâce à laquelle le réel a pour ainsi dire brûlé un trou dans
l’image ».
Politiser l’art, tel est finalement le programme de la photographie. Atget
qui dénonce la disparition du Vieux Paris, Sander qui montre à travers ses
portraits de « bons allemands », le crime à venir. Rodtchenko, Einsenstein
qui veulent changer le regard sur le monde afin de la transformer dans un
sens révolutionnaire.

La fin de l’histoire.
Le programme de politisation de l’art s’est plus exactement transformé en
esthétisation de la politique, telle que l’ont réalisée aussi bien le nazisme
que le stalinisme. Quand au libéralisme du marché triomphant il impose
aisément une conception quasi spéculaire du réel. « Le monde est beau »,
et tout un chacun produit à profusion des images qui proclament ce
slogan.

« le crime est ainsi parfait », dira Baudrillard.


De cette possibilité sans aucun doute Benjamin était conscient ainsi que le
montrent ses thèses sur l’histoire et une vision apocalyptique de celle ci
qu’il avait hérité de sa tradition juive.

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Paul Klee : Angelus Novus

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« Il existe un tableau de Klee qui s'intitule Angelus Novus. Il représente un
ange qui semble avoir dessein de s'éloigner de ce à quoi son regard semble
rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel
est l'aspect que doit avoir nécessairement l'ange de l'histoire. Il a le visage
tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d'événements, il ne
voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur
ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et
rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise
dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le
pousse incessamment vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que
jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines. Cette tempête est ce que
nous appelons le progrès. »
Ce progrès qui est là, mais dont on ne voit pas le sens, car il se déroule
dans notre dos, n’est pas sans rejoindre la thèse sur la fin de l’histoire
d’Alexandre Kojeve, «Philosophe du Dimanche » et haut fonctionnaire,
stalinien proclamé, peut-être agent du KGB et dont les Séminaires aux
Hautes Etudes de 1933 à 1939, suivis par Bataille, Lacan, Queneau,
Aron, Caillois ont influencé certaines analyses de Sartre, de Lacan et des
penseurs français de la seconde moitié du XXème siècle. Il est
vraisemblable que Benjamin ami de Bataille lui même ami de Kojève l’ait
rencontré ou ait eu connaissance de ces séminaires par sa cousine, Annah
Arendt.
Kojeve pensait la fin de l’histoire à la suite de Hegel comme réalisation de
l’Etat Universel. Cette universalité n’est certes pas réalisée par un état,
mais elle l’est par une économie de marché qui impose un modèle
universel de production et de consommation qui réduit l’homme selon
Kojève à l’animalité c’est-à-dire à la simple satisfaction de besoins,
biologiques, ou de besoins artificiellement créés par le marché. En effet
selon Kojeve l’homme ne peut accéder à l’humanité que par des conduites
négatives qui nient et dépassent son animalité. Toutefois dans une note à la
seconde édition de son ouvrage « Introduction à la Lecture de Hegel », et
après un voyage au Japon, il découvre une alternative à cette animalité post
historique dans ce qu’il appelle « le snobisme », la pratique du suicide rituel
(Mishima), le théâtre « Nô » l’art insolite de « l’Ikebana » ou le rituel
extravagant de la cérémonie du thé. Sans doute s’il avait pu prendre
connaissance de la politique moderne (il est mort en 1968) aurait-il vu
dans le terrorisme, une nouvelle forme de l’activité « kamikaze » et dans le
« tribalisme » la forme ultime de la résistance à l’Universel de la mon-
dialisation.

107
La photographie comme crime parfait : Baudrillard.
La naissance d’une photographie « émergente » selon le nom qu’elle se
donne parfois évoque une création ex nihilo, comme si il n’y avait pas eu de
photographie auparavant, ce qu’elle feint d’ignorer. Benjamin a vu dans cet
oubli du passé une « nouvelle barbarie ». «Le cours de l’expérience a
baissé » nous dit-il « nous sommes devenus pauvres en expérience », et
« cette pauvreté ne porte pas seulement sur nos expériences privées, mais
aussi sur les expériences de l’humanité toute entière », Ainsi le passage
inexorable de l’analogique au digital en faisant table rase du passé et de
l’expérience accumulée par plus de 150 années de photographie, valorise
le « jeunisme », « le contemporain », « les techniques mixtes ». L’art existe
désormais « à l’état gazeux », selon l’expression d’Yves Michaud.
La grande question philosophique était « pourquoi y-a-t-il quelque chose
plutôt que rien ? ». Et l’art a su s’émerveiller devant ce qui est et vénérer
l’illusion matérielle du monde, cette matière dont on fait des poèmes, des
cantates, des peintures, des photographies. Pour Baudrillard la question
est désormais « pourquoi y a-t-il rien plutôt que quelque chose ? ». C’est là
le « crime parfait », celui du meurtre de la réalité, et de l’illusion vitale, que
tout homme entretient dans ses rêves, dans l’imaginaire du moi, dans ces
images que l’homme a créé une première fois en devenant homme dans
l’obscurité profonde des cavernes. Mais des images dira-t-on il n’y a plus
que cela, le flux en est sans limite, le nombre toujours plus démultiplié.
Certes, mais ce sont des images sans imaginaire qui jamais n’arrêtent le
temps. Ne dit-on pas que le monde est devenu virtuel, que la réalité est
désormais « augmentée », alors que le monde n’est plus que le flux
continu et incessant d’instantanés. Le devenir numérique de la
photographie exprime ainsi parfaitement ce « meurtre » de la réalité.
Le négatif a disparu, et avec lui le référent, l’indice d’une réalité singulière,
qui désormais numériquement construite perd tout rapport à la réalité et a
sa temporalité. Il n’existe plus de latence, de ces images qui en négatif
attendent le moment d’apparaître pour devenir des traces vivantes d’un
passé qui toujours peut revenir présent tout en anticipant notre être pour
la mort.
L’acte singulier du photographique disparaît ; l’image plutôt que d’être
prévisualisée, est post produite, elle peut être effacée, recomposée, elle a
perdu toute unicité, toute l’autorité qui est celle de la chose, la valeur
testimoniale du « ça a été ».

108
Mallarmé voyait dans les publicités géantes peintes sur les murs de Paris
« le règne du vertical ». La forme modernisée de cette verticalité est le
règne bien présent des écrans, qui à la fois nous fascinent et nous cachent
la réalité du monde, tout en proposant un imaginaire uniformisé,
marchandisé. Ne peut pas voir à Florence une masse de touristes entassés
devant la Venus de Botticcelli, chacun d’eux levant le bras, le téléphone à
la main, prendre une photo pour ensuite la voir sur l’écran de leurs
smartphones. Et cette scène bien sûr se répète dans tous les musées du
monde, dans tous les hauts lieux du tourisme ou des masses de gens
enrégimentés viennent admirer les beautés de la nature, téléphone à la
main.
La photographie devient ainsi une pratique quasi obsessionnelle de
consommation et de diffusion immédiate. La simple possession d’un
téléphone fait de vous immédiatement un photographe quasi maniaque. La
possession d’un canon Eos 5d, fait de vous un potentiel créateur qui a 25
ans peut être reconnu internationalement comme un photographe de
grand talent. A vous l’idée, l’appareil se chargera du reste. Vous y ajoutez
photoshop avec lequel tout devient possible en post production, et vous
avez dès lors les instruments pour fabriquer des images qui le plus souvent
ne seront que des simulacres pour un « im-monde » annoncé et parfois
souhaité par de grands esprits tels que Gilles Deleuze. Le marché lui
présente ce matériel dans un état de progrès quasi continuel et indéfini,
néanmoins promis à une quasi immédiate obsolescence.
Quant au marché de l’art, il a suivi le mouvement à la hausse, et a donné
une place particulière à la photographie qui se prête à toutes les
« utilisations transversales » propres aux simulacres.
« Le trope du banal, trash, dérison et idiotie, apories de l’intime, l’impos-
sible paysage, identification d’une ville, le sujet inquiet de lui-même, fictions
prométhéennes, renouveau du document »
tels sont démêlés par Dominique Baqué « Les éléments de l’écheveau
contemporain ».

109
110
4. le snobisme en photographie

111
1.pinceau-palladium,pinceau-encre.

La civilisation chinoise comme la civilisation occidentale sont de par le


monde les deux seules civilisations à avoir pensé les images et la peinture
comme des moyens d’accès à une vérité au-delà des simples apparences.
« La peinture dit la vérité » affirmait Cézanne, le plus chinois des peintres
occidentaux qui ainsi rejoint Shitao, le Moine Citrouille Amère, dont
« l’unique trait de pinceau » engendre la Règle, « origine de toutes choses ».
De même que la peinture est pour le moine taoïste le plus haut degré de la
méditation qui mène au « Dao », de même les dernières « Sainte Victoire »
de Cézanne et leurs « sensations colorées », au delà de la simple
représentation, nous conduisent à une expérience quasi mystique de
dépossession de soi face aux espaces restés vides de la toile.
La technique du tirage palladium, peut ainsi aider au rapprochement des
univers esthétiques chinois et occidental tellement éloignés et pourtant si
proches.
Tout comme la peinture traditionnelle chinoise avec ses encres aux
infinies nuances de noir et de gris, l’image palladium est faite d’une infinité
de valeurs d’une profondeur incomparable selon les diverses épaisseurs de
pigment métallique présentes dans le papier.
La diversité de la peinture chinoise tient moins à la diversité de ses sujets,
qui sont peu ou prou toujours les mêmes, qu’à celle des touches du
pinceau si bien décrites par Shitao dans son traité. De même les tirages
palladium dans leur « inactualité » nous rappellent qu’une œuvre d’art
n’est pas simplement une image, mais aussi une matière à l’origine d’une
expérience émotionnelle et poétique, source de « sérénité » : « égalité
d’âme devant les choses et garder l’esprit ouvert au secret » selon une
définition très taoïste du philosophe Heidegger.
Cette dimension de « secret », de ce qui ne peut être dit, appartient à la
culture chinoise. L’image palladium peut ainsi devenir pour elle
l’instrument pour dire ce que nous cache le flux incessant des images
numérisées, à savoir la vérité ; non pas cette vérité qui résulte d’un calcul
mais celle qui tout à la fois dévoile et cache ce qui ne peut être dit : le
conflit et l’alliance du Ciel et de la Terre, le conflit et l’alliance de ce qui se
montre et apparaît dans la clarté du jour avec ce qui demeure en retrait ; la
nuit qui enveloppe les mortels et permet la naissance de milliers de
nouvelles créatures .

112
« S’asseoir dans l’oubli » : Tchouang Tseu.
Il arrivait à un âge, où il était sage pour lui d’envisager un terme à son
existence, qui ne soit pas celui d’une longue déchéance, mais au contraire
celui assumé de sa disparition et puis de son oubli. Tchouang Tseu,
découvert et médité à un âge déjà très avancé, pour ce qu’il en avait
compris, lui avait montré la voie, celle du vide.
Il ne se souvenait pas des derniers combats de la seconde guerre mondiale ;
combats, dont il avait été le témoin et dont une seule photographie avait
gardé la mémoire. Son enfance il l’avait vécu dans une communauté
villageoise qui était le terme de ce que l’humanité avait inventé 10 000 ans
plus tôt sous le nom de « néolithique ». Jeune adolescent, il avait vu
l’agriculture se mécaniser, la communauté paysanne disparaître, le paysan
devenait ouvrier. Son monde entrait dans l’industrialisation ; ces trente
années glorieuses qui allaient transformer la France en pays industriel
allait lui donner la chance de faire des études, d’acquérir une culture,
littéraire et artistique, et de vivre de l’enseignement de la philosophie. Il y a
trente ans son monde n’allait pas au-delà de quarante kilomètres puis il
s’était élargi à l’Italie et aux pays méditerranéens. Aujourd’hui il se sentait
même quelque peu chinois.
En 1968, il s’était politisé, était devenu maoïste durant quelques
semaines, il pensait alors que les hommes avaient le moyen de transformer
le monde.
En réalité ce sont les évolutions des techniques qui ont transformé le
monde qui allait s’élargir jusqu’à le mener au plus loin, la Chine. Aurait-il
pu deviner que l’intérêt qu’il portait en 1980 à une obscure technique
photographique, allait le conduire à une notoriété internationale, grâce à la
mondialisation de l’information. De 2008 à 2016, il fera un voyage à
Phoenix Arizona et neuf voyages en Chine pour y donner des cours, y faire
des expositions. Pourquoi, quasiment personne en France ne s’intéressait
à ce qu’il faisait? Une modeste galerie parisienne, « Chambre avec Vues »
lui avait vendu une vingtaine de photos sans jamais lui organiser
d’exposition. Dans le même, temps il vendait en galerie où à des
collectionneurs chinois plus d’une centaine de tirages.
Lorsqu’il était au garde à vous sur la photo de classe des petits paysans de
Vellescot pouvait-il imaginer qu’un jour il rencontrerait Tchouang Tseu,
Shitao, Luxun et tous ses autres amis chinois de Shenyang, Bejing,
Shenzen, tout aussi vivants.

113
Et quel était le terme de son aventure ? N’était-il pas devenu un photo-
graphe snob avec un petit quelque chose de chinois ?

Images palladium et peinture chinoise


La réalisation d’un palladium n’exige que des moyens d’une grande
simplicité. Un négatif argentique, du moins à l’origine obtenu par le
moyen d’une « camera obscura » Une feuille de papier qui peut être un
« gampi » qu’utilisent les calligraphes et les peintres chinois, un pinceau,
une bouteille d’oxalate ferrique, une autre de chlorure de palladium, une
source d’ultra violet ; le soleil par exemple. A la manière des peintres
chinois qui pratiquaient le « pinceau-encre », il était devenu l’adepte du
« pinceau-palladium ».
Et comme pour un moine taoïste, sa pratique artistique, n’était-elle pas en
continuité avec sa méditation philosophique de professeur de campagne ?

114
Avec le pinceau étendre et faire pénétrer une émulsion composée, à
moitié, d’oxalate ferrique et à moitié de chlorure de palladium. Sécher le
papier et l’exposer sous un négatif à une lumière ultra-violette.
L’exposition peut durer une heure et plus. Développer l’image obtenue
dans du citrate de soude, éclaircir l’image avec un acide pour en éliminer le
fer, laver, sécher. L’image finale ne sera faite que de papier et de filament
métalliques de palladium qui de façon plus ou moins dense traduiront une
gamme de valeurs de gris, du noir le plus dense au blanc du papier. Les
pigments ne sont pas déposés sur le papier comme le font les procédés
modernes de jets d’encre, mais sont dans le papier et donne à l’image sa
profondeur, une troisième dimension familière à la peinture au lavis
d’encre.
La gamme de gris présente dans tirage palladium présente un certain
nombre de valeurs conventionnellement définies par l’américain Ansel
Adams en 1930.

La zone 0 : le noir pur, image du plein mais aussi du vide.


La zone 1 : très proche du noir, cette valeur est vide de tout détail.
La zone 2 : la valeur la plus foncée dans laquelle apparaît des détails.
C’est la zone la plus mystérieuse, celle de l’apparition du sens.
La zone 3 : elle est la zone la plus foncée, avec tous ses détails.
La zone 4 : le gris foncé des feuillages, des rochers, celui des ombres
dans un paysage.
La zone 5 : le gris moyen, celui d’une peau foncée, celui de la forêt.

115
La zone 6 : la couleur d’une peau caucasienne, celui des rochers clairs,
des ombres sur la neige.
La zone 7 : la couleur d’une peau très claire.
La zone 8 : la dernière valeur claire avec tous ses détails.
La zone 9 : la dernière valeur claire sans détails, le vide qui n’est pas
encore tout à fait le vide.
La zone 10 : le blanc , celui du papier, le vide .

Ainsi cette façon de concevoir les valeurs d’une image donne à chacune de
ces valeurs, une qualité physique, mais aussi sensible, un peu à l’image de
ce que le peintre Cézanne, le plus chinois de peintres occidentaux appelait
des « sensations colorées ».
Cette même simplicité de moyens on la retrouve dans la calligraphie et la
peinture chinoise traditionnelle, « peinture au lavis d’encre » qui remonte
au VIème siècle. Il est évident qu’une telle technique n’a que peu à voir
dans son principe avec une technique photographique et une
représentation mathématique du monde sans rapport avec la cosmologie
chinoise du Yi King. Toutefois les qualités physiques des images chinoises
traditionnelles et des images palladium ne sont pas sans ressemblance.
On attribue à Wang Wei, peintre du VIIIème siècle l’invention du « lavis
d’encre » : « Dans l’ordre pictural, la peinture à l’encre (le lavis) est
supérieures entre toutes. Elle capte l’essence de la nature et parachève
l’ordre de la Création. »
Pu Yen T’u de la dynastie Ts’ing, anticipe dans ce texte ce que seront les
« sensations colorées » de Cézanne, et les Zones d’Ansel Adams : « l’Art de
l’encre, il est magique et quasiment surnaturel !... C’est avec les Six Couleurs
de l’Encre que le peintre incarne les lois de la Création. Ce qu’on appelle
« Sans-Encre » n’est pas tout a fait dénué d’encre, c’est un prolongement de
« sèche-diluée ». Tandis que « sèche diluée » reste encore marquée par le
« Plein », « sans-encre est totalement vide ». Il existe un état intermédiaire
ch’iu-jan qui consiste à suggérer le Vide par le Plein. En alternant Vide et
Plein, on épuise les potentialités de l’Encre. S’il est aisé au Pinceau-Encre de

116
peindre le Visible, le Plein ? Il lui est plus difficile de représenter l’invisible,
le vide. »
Pour Ting Kao de la dynastie Ts’ing « toute chose dans l’univers est
dominé par le « Yin » et le « Yang ». Pour la lumière, le clair est « Yang »,
l’obscur est « Yin ». Pour les habitations, l’extérieur est « Yang » et l’intérieur
« Yin » ; pour les objets, le haut est « Yang » et le bas « Yin », et si l’on veut
rendre les effets du « Ying » et du « Yang », il faut que dans le pinceau il y
ait le Vide-Plein, de plus comme il y a du « Yang » dans l’intérieur du
« Ying », et du « Yin » à l’intérieur du « Yan »g il faut qu’il y ait dans le
Pinceau le Vide-Plein. De plus comme il y a du « Yang » à l’intérieur du
« Yi n » à l’intérieur du « Yang », il faut également qu’il y ait du Vide dans le
Plein et du Plein dans le vide dans le pinceau »
La description qui est ici donnée des multiples variations des valeurs de
gris en termes de plein et vide correspond tout à fait aux multiples
variations de valeur de gris que l’on peut trouver dans un tirage palladium
traditionnel (non digital). Ici le choix du petit format oblige une plus
grande proximité avec l’image, au point d’en oublier ce qu’elle représente
pour mieux explorer les infinies nuance de plein et de vide que peut
comprendre ces « sensations colorées ». Le plaisir de l’image est dès lors
poétique, il est tout entier dans la matière, dans la profondeur dans le
« toucher de l’image ».

117
Ansel Adams

119
120
Shitao l’unique trait de pinceau

Sikinos, septembre 2006


Sikinos est une île minuscule des Cyclades, rocher escarpé qui se dresse
au-dessus de la mer, avec la « Chora » village d’origine vénitienne qui
domine le village. Quelques plages en bord de mer attirent les quelques
touristes de l’île qui le soir viennent se restaurer dans tavernes populaires.
Ils s’y étaient installés pour y manger alors que la nuit tombait. Il vit à cet
instant au milieu de la mer une lumière blanche immobile. Sans idée
précise, il plaça sur un trépied son Hasselblad, fit la mise au point sur le
point lumineux, qu’il plaça exactement au centre du viseur et abandonna
l’appareil ainsi pendant une heure, le temps qu’a duré le repas et les
bavardages qu’ils aimaient partager. Le repas fini, il ferma l’obturateur
sans rien savoir de ce que le film avant pu enregistrer.
Au retour des vacances, quand il développa le film, il ne parvint même pas à
se souvenir de la prise de vue, tant le négatif était surprenant. Cette image
qu’il n’avait pas conçue lui avait été donnée, comme par les dieux. Dans sa
grande « Simplicité », elle appelait à la « Vénération ».
Cette image lui apparut parfaite dans sa rigueur minimaliste, ne
représentant pour ainsi dite rien, si ce n’est l’opposition du ciel et de la
mer, traversée par un trait de lumière brièvement interrompu.
L’opposition était tout entière dans la nuance de valeur et de matière entre
deux valeurs de noirs presque identiques en densité, en profondeur et en
velouté sur le papier enduit de palladium.
Cette image avait bien arrêté le temps, une heure du temps qu’un pêcheur
avait passé à la pêche au « lamparo » avant de revenir au port alors qu’à
l’horizon un ferry boat avait laissé sa trace lumineuse. Mais raconter
l’histoire de cette image, lui enlève toute son « aura », en fait une image de
vacances.
Il préféra oublier l’histoire, et quand il montrait l’image il se gardait bien
de la raconter. Ainsi l’art nous échappe, n’a rien à nous apprendre sur le
réel qui se tient là sous nos yeux, mais au contraire nous apprend que c’est
le monde qui nous regarde dans son apparition.
Là se trouve « la Merveille », là doit aller notre « Vénération ».

121
Il connaissait depuis peu de temps le livre de Shitao, le Moine Citrouille
amère, texte difficile pour lui qui n’avait à l’époque aucune culture
chinoise, mais abordable grâce à la traduction et aux commentaires de son
traducteur Pierre Ryckmans.
Quand il voit cette image, sans doute celle qui va le plus loin dans ce qu’il
cherche comme « sensation » d’image, ce n’est donc pas au pêcheur qu’il
pense, mais à l’unique trait de pinceau de Shitao, penseur, philosophe
taoïste, qui voyait dans la peinture la « Voie », l’aboutissement de sa quête
du « Dao ». Bien que modeste professeur de philosophie, et photographe
de peu de notoriété, il lui semblait que dans cette image il avait mis ses pas
dans les siens.

122
Sikinos

« L’unique trait de pinceau est l’origine de toute chose » Shitao


Le trait fait allusion au « Yi King », le « Livre des Mutations ». Le trait plein
correspond à la puissance originelle « yang » qui est lumineuse, forte,
spirituelle, active. L'hexagramme est uniformément fort de nature. En tant
qu'aucune faiblesse ne s'attache à lui, il a pour propriété la force. Son
image est le ciel.

123
Au contraire les traits brisés correspondent à la puissance originelle du
« yin », qui est sombre, malléable, réceptif. La propriété de l'hexagramme
est le don de soi , son image est la terre. C'est le complément du créateur,
son complément et non son opposé, car il ne le combat pas mais le
complète. C'est la nature en face de l'esprit, la terre en face du ciel, le
spatial en face du temporel, le féminin maternel en face du masculin
paternel.
Mais avant l’unique trait de pinceau, « la suprême Simplicité » ne s’était pas
encore divisée, elle était simplicité absolue, comme celle d’un bloc de bois
brut contenant encore tous les possibles.
Ainsi, de « l’unique trait de pinceau » qui sépare le ciel de la terre, le
« yang » du « yin » peuvent naître les mille créatures.
L’unique trait de pinceau, qui divise la simplicité, établit alors la règle à
laquelle toute activité de la plus simple à la plus complexe doit se
soumettre. Mais la règle qui naît de l’absence de règle « embrasse la
multiplicité des règles ». Dès lors la peinture ne se soumet plus à la règle
mais est créatrice de règles.

« le plus important pour l’homme c’est de savoir vénérer » Shitao


Pour Shitao, c’est la réception qui précède la connaissance. La peinture est
réception de l’encre, l’impression palladium est de même réception du
palladium dans le papier.
Tout processus de création est réception du ciel par la terre. Ainsi le
peintre n’a pas à imiter le divers donné de la création, mais à reproduire
l’acte même par lequel la nature crée.

Sikinos septembre 2006.


Le même jour, le même soir, sur la même ile de Sikinos elle et lui ont
traîné le long de la plage dans la douceur de la nuit embaumée de thym et
de sauge. La lune s’était levée, et sa lumière éclairait le ressac des flots sur
les rochers. Une nouvelle pose d’une heure et sur la même pellicule allait
se fixer une heure de ce temps immobile que seule la nature peut donner et
qui appelle notre vénération.

124
Sikinos

Dans le carré noir de la terre « yang », vient s’inscrire la moitié du ciel


« yin » à l’image même de la tortue qui pour les anciens chinois était
l’image même du monde.
Sans le savoir ce soir là sur une petite ile perdue de la mer Egée, un signe
leur avait été envoyé qui annonçait leur aventure chinoise, que
malheureusement, mis à part un voyage commun en 2008, il devait vivre
en l’absence d’elle, mais avec le souvenir de sa capacité de vénération
qu’elle avait pour la peinture et particulièrement pour la peinture chinoise.

125
3. Heidegger : le quatuor.

El Beyyed, février 2006.


En l’an 2000, au cours d’un voyage touristique, ils avaient fait
connaissance au puits d’El Beyyed, de nomades maures Chergui et
Amguerij. Ils avaient reçu une hospitalité que seuls connaissent les grands
nomades sahariens. Ils avaient honoré cette amitié par l’aide qu’ils leur
avait apporté pour scolariser la vingtaine d’enfants des 5 ou 6 tentes
rassemblées à bonne distance l’une de l’autre.
Le site d’El Beyyed constitué d’un fonds lacustre asséché s’étend sur une
dizaine de kilomètres entouré de falaises de schistes. L’endroit est un site
préhistorique qui conserve les traces archéologiques d’une présence
humaine de plus d’un million d’années. Il n’est pas possible de faire un pas
sans rencontrer des silex taillés ou divers objets du paléolithique supérieur
aussi bien que du néolithique. A 7 h de piste de tout centre habité,
l’endroit est loin des bruits du monde et des hommes y vivent qui ne
connaissent aucune servitude se contentant du peu que leur accorde la
nature tout en remerciant Dieu, cinq fois par jour pour ses bienfaits.
Durant huit années de 2002 à 2010, elle et lui ont partagé la vie de ces
nomades pendant 3 semaines durant l’hiver. Ils retrouvaient l’instituteur
mauritanien qu’ils payaient pour faire la classe aux enfants en arabe sous
une grande tente maure. Durant leur séjour Laurence apprenait le français
aux enfants des tentes. L’esprit pour ainsi dire vide, ils apprenaient à une
vitesse fabuleuse, avec un désir sans limites.
Pour les loger durant leur séjour Si Mohamed Chergui leur avait construit
une « marbelle », sorte de grenier en branchages qui avait été transformée
pour y dormir et se protéger des vents de sable.
A une centaine de mètres de cette « marbelle » sur le contrefort des
falaises s’étendait un champ de dunes en formation. Il aimait le soir au
coucher du soleil aller s’y étendre en attendant que Laurence revienne de
l’école.
Il y a réalisé de nombreuses photos, mais pour aller à contre sens de la
banalité de ce genre d’images il a choisi d’en faire des tirages négatifs, des
« skyagraphies », ainsi que Talbot a nommé la première image qu’il a faite

126
sur papier. « Skyagraphie », qui enregistre les ombres et non photo-
graphie qui enregistrait la lumière.
Cette inversion des valeurs, (le « yin » est dans le « yang », et le « yang »
est dans le « yin »), tout en mettant en valeur ce qui dans le désert est le
vide, trouble l’immédiate reconnaissance de ce qui est représenté, pour
déplacer le regard vers ce qui dans la subtilité des valeurs de noir apparaît.
La dune devient paysage, terre et ciel avec l’unique trait qui les sépare .

El Beyyed, Black désert

127
Heidegger : le monde et la terre, le quatuor, l’art comme vérité.

La rencontre de la philosophie d’Heidegger, avec la pensée chinoise ou


japonaise a souvent été soulignée alors qu’il semble qu’il n’en ait eu
qu’une approche superficielle. Il ne semble pas avoir connu Shitao, et il
cite une fois Tchouang Tseu, pourtant dans son essai célèbre « De
l’origine de l’oeuvre d’art » il retrouve la distinction célèbre du Ciel et de la
Terre dont il fait deux concepts essentiels pour connaître l’œuvre d’art
comme vérité, dévoilement.
Heidegger l’a montré, la nécessité de l’œuvre d’art ne se trouve pas dans le
génie de l’artiste, sa subjectivité, ou bien dans le goût subjectif de
l’esthète. L’oeuvre d’art est d’abord un objet, elle a « l’autorité de la
chose » comme le dit Benjamin, elle est proche et distante, elle se donne et
à la fois se retient. En tant qu’elle appartient au Ciel elle se montre, en tant
qu’elle appartient à la Terre, elle se retient, se tient en retrait. Ce double
mouvement de ce qui se montre et de ce qui se retient, Heidegger l’appelle
de son nom grec « aletheia », vérité.
Pour nous les hommes, l’art est initial; il dit notre enracinement dans le
sacré qui est la limite de notre condition de mortels, dans un monde qui est
notre séjour.
Le monde, Heidegger l’a montré, constitue le « cadre » où se rassemblent
les choses du monde, pierres, arbres, maisons, temples, lieux sacrés du
culte, troupeaux et hommes affairés à leurs occupations. Le cadre est le
monde où se déploient les choses dans leur être de choses. Il donne au
monde son image.
En lui chante le « quatuor », l’unisson qui rassemble les quatre dans la
simplicité.

- « la terre » et la libre étendue de la roche, du sable et de l’eau, s’offrant


comme plante et animal, séjour et transhumance pour les mortels.
- « le ciel » et la mesure du soleil, le cheminement de la lune, la lumière.
et le déclin du jour, l’amoncellement des nuages et la profondeur de l’azur.
- « les divins » et les signes de la divinité, leur puissance sacrée.
- « les mortels » qui, dans le quatuor sont ceux qui habitent et ont la
garde du site: sauver la terre et la ménager, laisser libre cours au ciel, à la
juste mesure des journées et des saisons, être attentifs aux signes qui
viennent des dieux, « garder l’esprit ouvert au secret ».

128
Dans cet unisson du quatuor, advient l’oeuvre d’art en tant qu’objet. Tout
comme l’antique idole, l’oeuvre d’art ne représente rien.
“L’oeuvre d’art ne présente jamais rien, et cela pour cette simple raison
qu’elle n’a rien à présenter, étant elle-même ce qui crée tout d’abord ce qui
entre pour la première fois grâce à elle dans l’ouvert”.
Car tel est le mystère de l’apparaître dans l’ouvert, ce qui se montre tout à
la fois se tient en retrait. Ce conflit, Heidegger le nomme « combat du
monde et de la terre ».
Le monde dans l’oeuvre est ce qui joint, rassemble et unifie un peuple dans
son histoire, dans son destin. Il donne son sens à l’oeuvre, la rend
accessible à notre intelligence, dans notre désir de la comprendre, de la
soumettre. Par le monde, l’oeuvre d’art nous apparaît lumineuse, évidente,
proche.

“Installant un monde, l’oeuvre fait venir la terre”. La terre est d’abord


l’emprise obscure du commencement quand sont encore cachées les
possibilités de l’oeuvre à venir.
Elle est ensuite la matière même, le marbre du temple, les pigments du
tableau, l’épaisseur métallique du palladium. La terre est ce qui dans
l’oeuvre parvient à l’éclat de son paraître, tout en gardant voilé son secret,
car dans la terre quelque chose se retient et se retire et, dans son étrangeté,
demeure inaccessible.
Mais la terre, plus encore est le chez soi, le familier, l’intime de notre
habitation. Elle est la nature où toute chose vient à naître, la « phusis », la
nature où toute chose croît, s’éclot et vient à mourir. Mais telle est la
puissance d’ « Eros », qu’en un seul jour il croît, meurt et renaît. Dans son
désir de procréer dans le beau, depuis toujours l’artiste participe de cette
“repousse de l’être”, car depuis toujours le vivant aspire au divin, aspire à
vaincre la mort.

129
4. Cezanne : « je vous dirai la vérité en peinture ».

Le Tholonet , Août 1993.


Laurence venait de finir ses études de médecine, et durant l’été elle
effectuait un remplacement dans la région d’Aix-en-Provence. Au milieu
de la nuit, alors qu’il était resté dans leur appartement de Lyon, elle l’a
appelé alors qu’elle était dans une grande détresse. Un de ses anciens amis
lui avait téléphoné et elle ne savait plus quoi faire, en particulier elle se
posait la question de savoir si elle voulait encore continuer de vivre avec
lui, avec une si grande différence d’âge de 22 ans. En pleine nuit il l’a
rejointe dans un hôtel à 400 km de là, et le lendemain dans l’après-midi ils
étaient aux pieds de la Montagne Sainte Victoire qu’elle aimait tant, et qui
avait été le motif de tant d’œuvres de Paul Cézanne.
Il ne savait plus quoi penser. Il lui demanda une bonne fois de choisir.
Voulait-elle vivre avec lui ou non ? Sa réponse fut quelque peu curieuse.
« Je vais monter au sommet de la Sainte Victoire et en descendant je te
donnerai la réponse ». Plusieurs heures durant il attendit son retour dévoré
d’angoisse. Enfin elle était là de retour. Elle se précipita dans ses bras. « Je
t’aime, je veux vivre avec toi ».

130
Laurence et la Sainte Victoire.
Nous entrons dans le paysage. Le ciel et la terre en fournissent le cadre.
On reconnaît au loin la Sainte Victoire, l’unique trait qui en dessine la
silhouette ; le rocher dont la blancheur est celle du marbre, la multitude
des replis, falaises, la multitude des plaques de végétation accrochées à la
paroi. « L’altier et le lumineux sont la mesure du Ciel » nous dit Shitao.
Au plus proche, « l’étendu et le profond sont la mesure de la terre », « le
continent noir » du féminin, l’énigme de la jeune fille enturbannée,
semblable à l’un de ces petits personnages que l’on trouve dans les
paysages du Poussin. On les voit très souvent courir le long des bosquets,
des chemins quand l’orage menace. Ici elle est immobile, elle regarde la

131
montagne qui nous regarde, et nous la regardons alors qu’elle ne nous voit
pas. Elle est là, elle n’est pas là. Elle se montre et se cache tout en même
temps. Dans un instant elle disparaitra dans la végétation, elle « nagera
dans la paysage ».
Sur la gauche le « Grand Pin » cher à Cézanne se tient là comme l’arbre
dans la forêt, comme la colonne dans le temple, Il soutient le Ciel, alors
que la Terre lui donne son assise.

Cezanne, Sainte Victoire, fondation Beyeler, Bâle

Cézanne : « Je vous dirai la vérité en peinture ».


Un tableau pour Cézanne est d’abord un objet, qui mêle comme l’a dit son
ami Gasquet, la plus frémissante sensibilité à la raison la plus théorique,
tout en refusant de séparer les sens de l’intelligence. La vérité de l’art est
de retrouver un monde primordial, la nature à l’origine, dans sa chair.

132
Cézanne construit son tableau avec des « sensations colorées » qui donnent
une impression de matérialité et de solidité, alors qu’elle ne peuvent
construire l’espace, avec ses différents plans, que par le vide qui leur
donne mouvement et vie.
« la nature n’est pas en surface, elle est en profondeur »
« Ici est la profondeur vient de la texture des choses qui nous mène comme
dit Paul Klee « au plus près du cœur des choses. »
« L’objet (le paysage) est comme éclairé sourdement de l’intérieur ». « La
lumière émane de lui » Merleau Ponty
Là est le sens de l’apparaître qui permet à l’invisible de devenir visible.
Shitao, Heidegger, Cezanne :
Trois maîtres donc, pour nous apprendre de quoi peut être faite une image
palladium, comme œuvre :
- de l’acte créateur de l’unique trait de pinceau , de diverses taches,
sensations colorées, valeurs de gris qui ont une épaisseur une profondeur,
et une capacité de nous toucher de nous émouvoir.
- de la réalité fondamentale du vide qui donne mouvement et vie aux
sensations, le plein dans le vide, comme l’est la lumière du ciel, le vide dans
le plein comme l’est le noir de la nuit la plus profonde.
L’art dit la vérité, tout à la fois il dévoile et donne sens à une image qui
représente, mais en même temps il recèle garde caché ce qui est de l’ordre
du secret qui s’attache à notre condition de mortels.
L’image est de l’ordre de l’apparaître, de ce qui du visible se dévoile et
s’offre à nous. Nous la recevons et c’est elle qui nous regarde.

133
5. Un photographe snob ?

Suzhou, juillet 2008


Après son premier stage palladium à la « Luxun Fines Arts University of
Arts de Shenyang », il était revenu tellement enchanté de son premier
séjour chinois, que Laurence avait voulu ,elle aussi ,connaître la Chine. Ils
avaient donc organisé un voyage, Bejing, Shangaï, Suzhou.
A Suzhou, ils avaient le projet en particulier de visiter le musée réalisé par
l’architecte Pei, connu en France pour « La Grande Arche » et la
« Pyramide du Louvre ». Ils s’intéressaient à l’architecte, mais plus encore
ils avaient le souhait de voir le célèbre rouleau de Shitao : « Paysage aux
mille vilaines taches ». Celui-ci n’était pas exposé, ils ont donc demandé à
le voir dans les réserves. Pendant deux jours successifs, ils ont insisté,
précisant qu’ils étaient venus spécialement de France pour le voir. Ce
privilège leur a été refusé, ils ne connaîtront ce rouleau que par cette seule
reproduction.

Shitao «Paysage aux mille vilaines taches »

Shitao est manifestement un peintre excentrique : « c’est par soi-même que


l’on doit établir la règle de l’Unique Trait de Pinceau ». Ici l’artiste ne se
plie pas à l’académisme des peintres de la cour qui s’évertuent à l’imitation
des anciens en copiant sans grande originalité paysages, bambous, et

134
fleurs. Il s’adonne ici à la liberté la plus débridée, à une sorte de liberté à la
Pollock, qui surprend, étonne, transporte.
C’est par ses excès même que l’œuvre devient une image folle, le pur chef
d’œuvre.
« J’atteins quant à moi la triple folie : fou moi-même, fou mon langage, folle
ma peinture. Je cherche cependant la voie et accéder enfin à la pure folie »
Shitao

Shitao, un peintre snob.


Snob a le sens propre de « sine nobilitate » qui est sans noblesse, mais qui
cherche à se distinguer du commun par une fausse élégance de parvenu.
Désireux d'appartenir à une élite, le snob tend à reproduire les com-
portements d'une classe sociale ou intellectuelle qu'il estime supérieure
et dont il imite les signes distinctifs qu'il s'agisse du langage, des goûts,
des modes ou des habitudes de vie. Il traite alors avec mépris tous ceux
qu'il considère comme ses inférieurs.
Shitao on le sait a été le seul survivant d’une famille d’aristocrates
assasinés, il n’est donc pas snob au sens propre du terme, pourtant comme
on le voit dans cet autoportrait, son élégance excessive apparaît affectée, sa
pose semble convenue, et son regard satisfait et hautain.

135
autoportrait : la plantation d'un pin

Mais le snobisme peut être compris dans un sens moins péjoratif, comme
étant l’attitude excentrique par excellence de l’artiste qui se distingue,
dans les deux sens du terme. A la fois il cultive sa différence et se refuse à
tout académisme, tout en cherchant la distinction, l’excellence, dans une
œuvre qui le dépasse.

136
Le snobisme en photographie.
La photographie comme procédé de reproduction mécanique dès ses
origines a été rejeté de la sphère de l’art, pour être soit une activité
mercantile, ou au mieux une activité pour aristocrates ou grands
bourgeois désœuvrés. Talbot était un aristocrate anglais pour qui les
recherches sur la photographie étaient un passe-temps, les premiers
« calotypistes » étaient des peintres ratés, les photographes de « Camera
Work », Steichen Stieglitz, Heinrich Kühn, Demachy, de grands
bourgeois pour qui la photographie pictorialiste était un passe-temps et
une pure activité de prestige. Les deux inventeurs du procédé platine dans
sa version manuelle Pizzighelli et Hübl étaient des officiers de l’armée
autrichienne, le second était baron. Un photographe reporter comme
Henri Cartier-Bresson, était un grand bourgeois désoeuvré, qui n’étant
pas parvenu à devenir peintre s’est reconverti dans la photographie. Ainsi
avant d’être le fait de professionnels, la photographie a été une activité
d’amateurs non dépourvus de snobisme.

La fin de l’histoire d’un philosophe, photographe amateur.


En trente cinq ans de pratique qui aura été celle d’un amateur, même s’il
s’était fixé l’objectif d’arriver à une sorte d’excellence dans sa pratique, il
lui semblait avoir parcouru différentes histoires de la photographie. Celle
de la photographie documentaire de ses débuts, celle de la photographie
artistique, quand celle-ci s’est vu reconnaître ce statut dans les années 80,
avec l’apparition des galeries et d’un marché de l’art photographique. Il
avait participé, à l’approche philosophique de l’objet photographique à
travers l’œuvre de Walter Benjamin , puis celles de Roland Barthes et de
Rosalind Krauss. L’essence de la photographie, était alors le fameux « ça a
été », son caractère fondamentalement référentiel, indiciaire. La photo-
graphie comme instant figé dans le temps, trace de ce qui a été et qui ne
sera plus rappelait l’homme à sa condition de mortel, par une sorte de
« complexe de la momie » comme le nomme si bien Hervé Bazin : « La
photographie satisfait un besoin fondamental de la psychologie humaine :
la défense conte le temps. Fixer artificiellement les apparences charnelles de
l’être, c’est l’arracher au fleuve de la durée : l’arrimer à la vie. »
Par ailleurs plus intéressé par la peinture, sa véritable passion, que par la
photographie, il s’était lancée dans une aventure solitaire ; reconstituer la
pratique du tirage platine afin de donner à l’image photographique, une
sensualité toute pictorialiste, dans l’esprit de ce qu’avait fait « Camera

137
Work ». C’était là un projet un peu fou, excessif qu’il ne devait qu’à son
seul plaisir. L’arrivée d’internet au tournant du siècle allait lui apporter
une certaine notoriété et reconnaissance, tout en le renvoyant dans sa
pratique à un passé révolu. Il allait désormais devenir un survivant, une
sorte de dernier témoin d’un monde révolu.
La révolution numérique est désormais mondialisée, et la photographie a
perdu son essence, son caractère référentiel, par la perte de cette
empreinte qu’était le négatif. Ainsi la technique du tirage palladium
recourt-elle aujourd’hui à l’utilisation de négatifs jets d’encre obtenus à
partir de fichiers issus parfois de téléphones portables. La platitude des
tirages numériques, l’absence de toute profondeur dans les valeurs se
retrouvent dans les nouveaux tirages palladium qui sont complètement
dénaturés. Il existe aujourd’hui des ateliers qui proposent à des prix
exorbitants des tirages platine de photographies célèbres qui ne sont que
de simples reproductions, avec ce semblant de noblesse que lui ajoute le
platine mais qui visuellement ne sont pas différents de tirages jets d’encre.

Une nouvelle barbarie


La barbarie est à prendre ici dans le sens conceptuel que lui donne
Benjamin. Le barbare est celui qui fait table rase du passé. Descartes de ce
point de vue est un barbare, le premier philosophe qui prétend construire
une métaphysique avec le seul usage de la raison et sans aucun recours à
l’expérience et à la tradition.
Naturellement cette notion de révolution s’applique aux techniques et
ainsi on parle volontiers de révolution numérique ou digitale. En
photographie une expression s’est imposée « photographie émergente »
qui exprime une sorte de « creatio ex nihilo », une naissance à partir de
rien, d’une photographie coupée de toute tradition. Les instruments de
prise de vue et leurs logiciels de plus en plus perfectionnés, substituent
une intelligence artificielle à celle de l’opérateur qui n’a plus besoin
d’acquérir un métier, une expérience.
De toute évidence, cette révolution, cette nouvelle forme de « barbarie »
est positive. Sur les ruines d’un ancien monde peut naître un monde
nouveau. L’idée de progrès aidant on peut l’imaginer plus serein, plus
efficace, plus juste, plus excitant aussi. A chaque révolution on imagine
naturellement que l’on vit le Grand Soir.

138
Ainsi, un monde est apparu qui est désormais le nôtre et auquel nul
n’échappe. Un monde qui fait table rase du passé, et qui ne voyant pas plus
loin que ses écrans se refuse de voir au delà de l’instant présent la
catastrophe qui se prépare. Disparition de la réalité réduite à rien par un
cannibalisme mené à son terme, par épuisement des stocks,
arraisonnement des individus au lois du marché et au cyberespace,
substitution à la réalité en voie de disparition d’une réalité dite augmentée,
mais qui n’est que virtuelle, simulée par des intelligences artificielles mais
où tout est possible dans un monde de semblants et de stimulations qui
transforme les sujets épars en supports d’effets spéciaux, selon le
mécanisme propre au comportement animal, celui du stimulus-réponse.

La fin de l’histoire
Cette phase d’épuisement est la marque de la fin de l’Histoire. Fin de
l’histoire de l’art que Hegel avait déjà conçue comme conséquence de
l’immatérialité des œuvres. Fin de l’histoire de la philosophie programmée
par les penseurs de la déconstruction, fin même du progrès technique qui
arrive au terme de son processus de numérisation. Bien sûr il reste
l’évènementiel, mais plus rien ne peut nous arriver, même si l’histoire n’en
finit pas de finir, sous le masque d’un progrès technologique qui n’est
qu’une obsolescence programmée des prothèses, téléphones aux
applications multipliées, tablettes et écrans divers, que l’industrie
informatique nous fabrique.
Pour Kojève lecteur de Hegel, la fin de l’histoire résulte de la réalisation
de l’Etat Universel. On peut douter qu’un tel Etat soit réalisé, mais la
mondialisation a imposé cette universalité sous la forme d’une économie
de marché qui impose un modèle universel de production et de
consommation et qui réduit l’homme selon Kojève à l’animalité c’est-à-
dire à la simple satisfaction de ses besoins biologiques, ou de besoins
artificiellement créés par le marché. En effet selon Kojeve l’homme ne
peut accéder à l’humanité que par des conduites négatives qui nient et
dépassent son animalité. L’homme de la réalité augmentée est ainsi devenu
comme l’animal un être « pauvre en monde » réduit à vivre dans
l’instantanéité des stimuli-réponses qui ouvrent la voie à tous les
conditionnements, à toutes les servitudes volontaires.
Toutefois dans une note de la seconde édition de son ouvrage
« Introduction à la Lecture de Hegel », et après un voyage au Japon,
Kojève découvre une alternative à cette animalité post historique dans ce

139
qu’il appellera le « snobisme », pratique du suicide rituel (Mishima) ou
rituel extravagant de la cérémonie du thé, « le théâtre Nô », « l'Ikebana »,
cet art affecté des bouquets de fleurs. Sans doute s’il avait pu prendre
connaissance de la politique moderne (il est mort en 1968) aurait-il vu
dans le terrorisme, une nouvelle forme de l’activité « kamikaze » et dans le
« tribalisme » la forme ultime de résistance à l’Universel de la
mondialisation. Mais ces mouvements retardataires ne sont que des freins à
une universalisation de « l’american way of life », qui étend à toute la
planète, cet idéal de la satisfaction, de satiété la plus immédiate possible de
tous nos besoins. Ce qui est là le critère de l’animalité. Or l’homme ne
réalise son humanité que par la négation et le dépassement de son
animalité, par des conduites à risques, des dépenses somptuaires, par une
lutte pour la reconnaissance caractéristique des conduites snobs.
Le « snobisme » selon Kojève, comme refus de participer à un devenir
moyen, médiocre, pourrait s’appliquer à ces formes de résistance qui en
photographie résistent à la dématérialisation actuelle de l’art. Fabriquer
aujourd’hui une photographie « à la main », en utilisant un pinceau et du
papier, selon un procédé vieux de 150 ans, qui demande plusieurs années
d’expérience peut apparaître comme une activité complètement
excentrique pour ne pas dire folle, quand les moyens modernes de
production des images vous permettent d’en produire des milliers dans le
même temps.
Ainsi il est nécessaire d’apprendre à fabriquer de la rouille afin d’obtenir
par réaction chimique de l’oxalate ferrique. Il faut maîtriser l’usage
d’appareils photos grand format qui ne sont guère différents des « camera
obscura » de la Renaissance , celui de la prise de vue , acquérir les
connaissances nécessaires à l’obtention d’un négatif argentique aux
valeurs équilibrées, maîtriser l’exposition aux ultra-violets de ce négatif,
pour obtenir les valeurs désirées avec la profondeur désirée ce qui exige
parfois des expositions de plusieurs heures. Cette lenteur du procédé,
l’inscrit dans le temps. Il se passe parfois plusieurs dizaines d’années,
entre la prise de vue, la production du négatif argentique et sa venue au
jour comme image palladium. N’est ce pas là, une activité extravagante,
éloignée de toute satisfaction immédiate, et dont la reconnaissance ne
pout venir que d’un cercle d’initiés. N’est ce pas là une forme de snobisme
« aristocratique », distingué, qui se place bien au dessus d’un snobisme
moyen, qui cherche une reconnaissance par la possession d’objets de plus
en plus prestigieux. Reconnaissance immédiatement mise en cause car la
Rolex censée être source de reconnaissance, n’est peut-être qu’une
contrefaçon chinoise.

140
La photographie a toujours donné une place particulière aux amateurs, à
des originaux comme l’ont été Niépce, Bayard , Hill, Steichen, Talbot,
Julia Cameron. Le Baron Hübl inventeur avec le capitaine Pizzighelli de la
version manuelle du procédé platine, avaient de curieuses préoccupations
pour des officiers de l’armée autrichienne.
En réaction contre un usage mécanique et mercantile, pour ne pas dire
vulgaire de la photographie se sont constitués de véritables clubs comme
« Camera Work » sans compter ces autres snobs que furent Stieglitz,
Demachy et les cercles pictorialistes mondains.
Le mouvement « Lomo » le retour à des pratiques anciennes et pauvres,
conservatrices de techniques primitives ; sténopé, « camera povera »
collodion, tirages aux sels de fer , cyanotypie et tirage platine participent
sans aucun doute d’un mouvement snob qui sait utiliser les réseaux
sociaux avec formation de groupes internationaux riches en expérience,
pour s’opposer à l’uniformisation qu’impose les techniques numériques.
Ces mouvements sont sans doute en continuité avec une longue tradition
antiautoritaire et conservatrice : « Tout ce qui n’est pas conservateur est
réactionnaire » affirmait Annah Arendt , « I would prefer not to » était la
devise de Melville dans Bartleby ; «La meilleure action que l’on puisse faire
est de ne pas agir » affirmait Tchouang Tseu. Georges Orwell prétendait
être un « anarchist tory », un anarchiste conservateur.
Sa vie dont le terme approchait avait été celle d’un enfant non désiré, puis
celle d’un adolescent solitaire, avant qu’il ne découvre le plaisir des livres,
celui de la culture, de la philosophie et de la peinture. Il a réussi à vivre de
ce qu’il aimait et à le faire partager. Le destin lui a permis de rencontrer
l’amour de sa vie, qui lui a donné sa jeunesse, a partagé avec lui une
aventure amoureuse avec la peinture, les îles grecques, le désert
mauritanien et les enfants des tentes. Disparue, elle est toujours présente,
et c’est avec elle qu’il termine sa vie de vieux loup devenu solitaire.
Bien tard, et grâce à sa passion pour la photographie, il a découvert la
Chine, son immense culture dont il n’a fait qu’entrouvrir quelques portes,
celle de ses penseurs, celle de ses peintres. Il est devenu l’ami de
Tchouang Tseu et de Shitao, qui aujourd’hui l’aident à vivre, comme l’ont
fait tous ses amis chinois qui lui ont tendu la main quand il s’est trouvé
plongé dans la détresse

141
« Que ne puis-je entourer de mes bras le prunus fleuri, moi qui ne possède
plus rien que mes cheveux blancs » Shitao

142
Bibliographie

143
144
Ansel Adams : « The Negative »
Agamben : « Homo Sacer »
« Bartleby ou la création »
Annah Arendt : « La Condition de l’Homme Moderne »
Georges Bataille : « Les larmes d’Eros »
Jean Baudrillard : « Le crime parfait »
Walter Benjamin : « Petite Histoire de la Photographie »
Maurice Blanchot : « La Bête de Lascaux »
François Cheng : « Vide et Plein »

Roland Barthes : « La Chambre Claire »


Hervé Bazin : « L ‘Ontologie de l’Image Photographique »
Dominique Baqué : “Les élements de l’écheveau contemporain”
René Char : « Lettera Amorosa »
Carlo Ginzburg : « Signes, Traces, Pistes »
Heidegger : « De l’origine de l’Oeuvre d’art »
« Sérénité »
Hermann Hesse : « Traité du Loup des Steppes »
Ernst Jünger : « le Traité du Rebelle » ou « Le Recours aux Forêts »
Alexandre Kojeve : « Introduction à la lecture de Hegel »
Lao Tseu : « Tao Tö King »
Merleau-Ponty : « Le Doute de Cézanne »
Yves Michaud : « L’art à l’état gazeux »

145
Herman Melville : « Bartleby, le copiste »
Pizzighelli et Hübl : « La Platynotypie »
Platon : « Phèdre »
Plutarque : « la fin des oracles »
Shitao : « Les Propos sur la Peinture du Moine Citrouille-Amère »
Tcouhang Tseu : « Les Œuvres de Maître Tchouang »
Nicole Vandier-Nicolas : « Esthetique du Paysage en Chine »
Wang Wei : "Ecrits sur la peinture"
Le Yi King

146
C.V.

147
148
Né le 30 novembre 1943

professeur de philosophie, lycée de Sfax, Tunisie, 1969-1980

professeur de philosophie, lycée de Charolles, 1980-2004

1971 : débuts en photographie

expositions personnelles
1976 : “Images du Portugal”, Théâtre de Sfax.

Bibliothèque Charles de Gaulle, Tunis.

Maison de la Culture Ibn Rachiq, Tunis,

avec une préface de Michel Tournier.

1977 : “Les Anglais”, Le Poisson Banane, Arles.

1978 : “Des signes à la dérive”, Odéon-Photo, Paris.

1981 : “Gens de Copenhague”, Institut Français de Copenhague.

1986 : “La Bresse, voyage photographique”, Musée Niépce,

Chalon-sur-Saône, catalogue.

1987 : “La Bresse, voyage photographique”,

Ecomusée de Bresse, Pierre-en-Bresse.

1989 : “L’atelier des locos”, Talant.

1992 : “Imaginary museum” .

149
Fox Talbot Museum, Lacock Abbey, Grande Bretagne.

1997 : “La Fabrique de l’arbre” ,

Espace des Arts, Chalon-sur-Saône.

1998 : “12 mineurs de fond et 1 lampiste”,

XIème mois de la photographie, Talant.

1998 : “Gaïa, la terre”,

XIème mois de la photographie, Talant, catalogue.

“Affaire(s) de générations”,

Espace Georges Brassens, Talant.

1999 : “Gaïa, la terre”,

Centre d’art contemporain ,Grignan.

“Gaïa, la terre”, M.J.C., Dieppe.

“Affaire(s) de générations”, FNAC, Dijon .

2000 : “12 mineurs de fond et 1 lampiste,

Musée de la Mine, Blanzy.

“L’exil d’Hélène”, rétrospective 1970/2000.

L’ARC, Le Creusot.

2003 : « Mzab », « pep+noname » Bâle, Suisse.

2011 : « Carrés de Pierres », hommage à Laurence,

150
Tour Saint Nicolas, Paray-le-Monial.

2012 : « Carrés de Pierres », hommage à Laurence,

Le grenier à sel, Talant.

2012 : « Nomos »,

Regards, Villeneuve-la- Rivière.

2013 : « Le Noir »,

Tilt Gallery, Phoenix , Arizona, Etats Unis.

2013 : « L’Exil d’Elle », Ceret.

2014 : « Après le jour vient la nuit »,

Wuyue Image Space, Bejing, Chine.

2015 : « Jean-Claude Mougin »

Gallery Modern & Modern , Iksan, Corée.

2016 : « Black and Blue », Art Gallery,

Luxun Academy of Fine Arts, Shenyang, Chine.

2016 : « No Name »,« Three Shadows », Bejing, Chine.

2016 : « 2nd Shenzen International Photography Week »,

Shenzen , Chine.

151
expositions collectives
1978 : “Trois photographes”, Galerie Irtissem, Tunis.

1979 : “Des clefs et des serrures”, Michel Tournier,

Canon Photo-Gallery, Genève, Suisse.

1980 : « Manifest Exhibition », Groupe Irtissem,

Galerie Irtissem, Tunis.

1989 : « 150 th anniversary, Fox Talbot Museu

Lacock Abbey, Grande Bretagne.

1991 : “Mémoire du regard”, Musée de la Vie Bouguignonne,

Dijon.

1993 : « Le théâtre aux Fèves », Espace des Arts,

Chalon-sur-Saône.

« Les Conserves de Nicéphore », Galerie du Chateau d’eau,

Toulouse.

1995 : “Photographie(s) & bibliothèque(s) » , Abidoc, Dijon.

1997 : “Exposition du 10ème anniversaire »,

« prix Henri Vincenot », Talant.

152
1998 : “Exposition du Champ freudien” Galerie Maeght,

Barcelone, Espagne.

“Hasselblad Exhibition, Open” Photokina 98 ; Cologne.

2003 : “L’art à 20 balles”

Galerie des grands bains douches de la plaine, Marseille

“Lauréats du prix Agfa” Galerie Baudoin-Lebon, Paris.

2008 : “La lenteur”, Rencontres Photographiques ;

Montreux-Riviera, Suisse.

2013 : « Sikinos » Phoenix Art Museum , Etats Unis.

« The Annual Infocus Photography », Etats Unis.

Eternal Plartinum-contemporary paltinum/palladium

Prints with Dick Arentz.

2017 : « Five-Country Inteernational IExhibition,

« Gallery M » Iksan, Corée.

« Ph gallery » , Bruxelles, Belgique.

collections

Musée Niépce, Chalon-sur-Saône, France.


Fox Talbot Museum, Lacock Abbey , Grrande Bretagne.
Fonds de Photographie Régionale, Talant, France.
Musée de l’Elysée, Lausanne, Suisse.

153
Luxun Academy of Fine Arts, Shenyang, China

« Three Shadows », Bejing, Chine

Collections particulières, France, Suisse, Etats Unis, Suisse, Chine.

Workshops
1993 : Nicéphore Niépce Museum Châlon-sur-Saône, France.

1994 : Nicéphore Niépce Museum , Châlon-sur-Saône,France.

2008 : Luxun Academy of Fine Arts 2, Shenyang, Chine.

2008 : Luxun Academy of Fine Arts, Shenyang, Chine.

2012 : Luxun Academy of Fine Arts, Shenyang, Chine.

2015 : ISIA « La scena dell delito », Urbino, Italie.

2016 : Luxun Academy of Fine Arts 2016, Shenyang, Chine.

2016 :Three Shadows Photography Art center 2016, Bejing,

Chine

prix

1997 : prix “Henri Vincenot”, Talant.

1998 : “Hasselblad Internal Award”, deuxième prix, France 1998

154
Table des matières

1. scènes de crimes ……………………………………… 5

2. enquêtes et documents……………………………….3 3

3. le crime parfait…………………………………………95

4. le snobisme en photographie ………………………..111

5. bibliographie …………………………………………. 143

6. C.V. …………………………………………………… …147

155






















En mémoire de Laurence Mougin.
Ce roman biographique philosophique et photographique a été
rédigé à la demande de Madame Hau’er directrice artistique de la
Galerie See + de Bejing. Il lui est dédié.
L’édition française comprend cent exemplaires numérotés :


N° /100












Les éditions du Plongeur
37, rue du Dr Griveaud
71600 Paray–le- Monial

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