Article original
Morbidité et mortalité pédiatrique dans un service de réanimation polyvalente adulte
Child morbidity and mortality in an adult polyvalent intensive care unit
Mahoungou-Guimbi KC*,
Ekouya Bowassa G**, Ellenga Mbola**,
Oko A**, Mabiala Babela JR**, Okocko A**,
Moyen G**
Résumé
Correspondance
Kryste Chancel MAHOUNGOU-GUIMBI Objectifs. Evaluer l’efficacité de la prise en charge des
Courriel :
[email protected] enfants dans un service de réanimation polyvalente
Tél 00242 05 523 32 81/00242 06 913 33 62 adulte, et rechercher les facteurs de risque de mortalité.
Patients et méthodes. Etude rétrospective, incluant des
Summary enfants âgés de moins de 15 ans, au moment de leur
admission dans le service de réanimation polyvalente du
Purpose. To assess the effectiveness of child care in a CHU de Brazzaville, entre le 1er juin 2008 et le 31 mai
polyvalent adult intensive care unit and to determine 2010. Le test S de Sokal et la régression logistique
the relevant mortality risk factors. multinomiale de Box-Cox, ont permis l’analyse des
Patients and methods. Retrospective study including données selon l’indication.
children less than 15 yrs old (mean 9±5.2 yrs) at Résultats. Sur 923 admissions enregistrées, 40 (4,3%)
admission in the adult polyvalent intensive care unit of ont concerné les enfants d’âge moyen de 9±5,2 ans. Le
the CHU de Brazzaville between June 1st 2008 and bloc opératoire et les services de pédiatrie ont constitué
May 31st 2010. Data were analysed using Sokal S test les principaux services référant les patients (45 et
or Box-Cox logistic regression as appropriate. 22,5%). Les pathologies infectieuses et les traumatismes
Results. Out of 923 admissions, 40 (4.3%) were ont représenté les principaux motifs d’admission (35,7 et
enrolled according to established criteria. 18,8% des cas). La durée moyenne d’hospitalisation était
Infections (35.7%) and traumatisms (18.8%) were the de 4,5 jours. Le taux de mortalité enregistré était de
main causes of reference from operating room or 37,5% (15 cas).
pediatric services (45 and 22.5%). The average time of Conclusion. La mortalité pédiatrique au service de
hospitalization was 4.5 days with a mortality rate of réanimation polyvalente reste encore élevée, suggérant
37.5% (15 cases). un déficit de prise en charge de l’enfant dans une unité
Conclusion. Pediatric mortality remains high in our non spécialisée, et appelant des efforts en investissement
adult intensive care unit, suggesting insufficient humain et matériel adéquats.
provided care in a unit lacking specific material and
human resources. Mots clés : Enfants, prise en charge, réanimation
polyvalente adulte
Key words: Child care, adult polyvalent intensive care
unit
Introduction
La mortalité de l’enfant de moins de 5 ans était
* Département de chirurgie, Faculté des Sciences de la estimée en 2008 à 8,8 millions de décès par an (1).
Santé, Université Marien NGOUABI, BP 29, Brazzaville Ces chiffres sont en nette régression par rapport à
et Service d’anesthésie-réanimation, CHU Brazzaville,
BP 32 (République du Congo)
ceux de l’année 2002 qui évaluaient à 11 millions,
** Département de médecine, Faculté des Sciences de le nombre de décès annuels d’enfants dans le
la Santé, Université Marien NGOUABI, BP 29, monde (2). Cette mortalité, liée le plus souvent aux
Brazzaville (République du Congo)
pathologies intercurrentes, survient en Afrique sub-
saharienne en partie dans un contexte d’absence de
service de réanimation pédiatrique, sinon d’insuf-
fisance de soins d’urgence.
La réanimation pédiatrique présente des particu-
larités en rapport avec les réalités physiologiques de
l’enfant.
Ann. Afr. Med., Vol. 5, N° 2, Mars. 2012 1004
Celles-ci peuvent constituer des difficultés Les informations recueillies ont été de nature
supplémentaires lorsque la réanimation est sociodémographiques, notamment : l’âge, le
conduite dans un milieu non spécifiquement sexe, la provenance. Le diagnostic retenu, la
équipé. Cette carence en ressources humaines durée de la ventilation mécanique lorsque
et matérielles est beaucoup plus prononcée pratiquée, la durée du séjour, et l’évolution en
dans les régions les plus pauvres de la planète, hospitalisation, ont également été analysés.
où les priorités sont loin de rencontrer les Les données disponibles ont été traitées par le
besoins de formation dans certains domaines logiciel SAS, et le test S de Sokal a permis la
médicaux de pointe. C’est ainsi que dans comparaison de plus de deux pourcentages.
notre pays, le Congo-Brazzaville, les grandes Les facteurs de risque associés à la mortalité
urgences pédiatriques sont souvent admises ont été évalués à l’aide de la régression
en unité de réanimation adulte (URPA), faute logistique multinomiale de Box-Cox, selon la
d’infrastructure appropriée. méthodologie d’Allison (3). Le seuil de
La présente étude avait pour objectif principal, signification statistique des tests, p<0,05, a
d’évaluer l’efficacité de cette prise en charge été retenu.
des patients pédiatriques, dans l’unité de
réanimation adulte du CHU de Brazzaville. Résultats
Spécifiquement, nous avons recherché le
Aspects épidémiologiques
profil épidémiologique et clinique des enfants
Neuf cent vingt-trois patients ont été admis
admis, et identifier les facteurs de risque
pendant cette période et parmi eux, 40 (4,3%)
associés à la mortalité.
ont répondu à nos critères de sélection. L’âge
Patients et méthodes moyen de ces sujets était de 9,0±5,2 ans,
(extrêmes 6 jours à 15 ans). Le sexe féminin
L’étude, rétrospective, a été menée dans le était discrètement prépondérant, avec un sex-
service de réanimation polyvalente adulte du ratio de 0,9 (p>0,05). La distribution des
Centre Hospitalier et Universitaire (CHU) de enquêtés selon l’âge et le sexe est reprise
Brazzaville, du 1er juin 2008 au 31 mai 2010. dans la figure 1 ci-dessous.
Elle a concerné tous les enfants d’âge
Effectif
inférieur à 15 ans, hospitalisés pendant cette
période.
Le CHU de Brazzaville dispose de plusieurs
unités fonctionnelles de pédiatrie, parmi
lesquelles, une unité de soins intensifs
pédiatriques (SIP). Cette dernière n’est
cependant pas à même de prendre en charge
des urgences extrêmes, orientées ou
transférées vers le service polyvalent de
réanimation adulte, mieux outillé. Avec ces
deux unités opérationnelles sur les trois
existantes, le service de réanimation adulte Figure 1. Répartition des enfants en fonction de
est surtout équipé en matériel pour adultes et l’âge et du sexe
l’organisation du travail des équipes
paramédicales respecte le système de Concernant les services référant les patients,
remplacement toutes les 8 heures, donc 3 ceux-ci ont été, en ordre décroissant : le bloc
roulements par 24 h. opératoire (45%), la pédiatrie (22,5%), les
Ann. Afr. Med., Vol. 5, N° 2, Mars. 2012 1005
urgences générales (12,5%), le bloc d’accou- La prise en charge a consisté en surveillance
chement (10%) ; une très faible proportion et soins continus, sans assistance par
(2,5%) est venu directement du domicile. ventilation artificielle, chez quasi tous les
S’agissant des motifs de transfert vers enfants (87,5%), hormis 12,5%, qui ont
l’UPRA, les diagnostics retenus sont repris bénéficié d’une intubation endotrachéale
dans le tableau 1. pour assistance respiratoire, après sédation.
La durée moyenne de séjour en UPRA a été
Tableau 1. Motifs de transfert à l’UPRA de 4,3 jours (extrêmes : 1h-14jrs). Le suivi
d’évolution a révélé une stabilisation suivie
Effectif
(n)
% d’un transfert vers une unité de soins
Pathologie infectieuse ordinaires pour 24 enfants (60%). Quinze
- Sepsis sévère 3 7,5 décès (37,5%) ont été enregistrés dans ce
- Péricardite liquidienne 2 5 groupe et les facteurs prédictifs de mortalité
- Tétanos généralisé 2 5
- Péritonite généralisée 2 5
sont repris dans le tableau 2.
- Paludisme grave 1 2,5
- Pneumopathie 1 2,5
- Infection des parties molles 1 2,5
Pathologie traumatique
- Traumatisme 3 7,5
crânioencéphalique
- Polytraumatisme 3 7,5
Pathologie tumorale
- Tumeur abdominale 1 2,5
- Tumeur du cervelet 1 2,5
- Hémopathie maligne 1 2,5
- Tumeur du cerveau 1 2,5
Pathologie gynécologique
- Pré-éclampsie et éclampsie 6 15
Pathologie respiratoire
- Détresse respiratoire 6 15
- Asthme 1 2,5
Autres 5 12,5
Tableau 2. Facteurs prédictifs de la mortalité
Patients décédés Patients non-décédés
OR* [IC à 95%] p
n=16 n=24
Sexe
Féminin 8 14 0,71[0,16-3,06] 0,6
Masculin 8 10
Age (ans)
0-5 8 5 1
6-10 2 7 0,18[0,02-1,64] 0,13
11-15 6 12 0,31[0,05-1,75]
Ventilation
Ventilés 4 1 7,67[0,66-202,3] 0,13
Non-ventilés 12 23
OR* : OR ajusté selon la régression de Box-Cox
Ann. Afr. Med., Vol. 5, N° 2, Mars. 2012 1006
Discussion auteurs ont relevé une prédominance
d’admission chez les moins de 5 ans (5-7).
Le but de cette enquête était de déterminer le L’organisation fonctionnelle de l’hospita-
profil de la morbimortalité infantile en lisation, l’accessibilité différente des ménages
réanimation polyvalente adulte au CHU de aux soins, et les objectifs assignés aux études
Brazzaville, et d’évaluer les facteurs de risque entreprises peuvent justifier les différences
associés. Les principales observations sont : observées. Les données en rapport avec le
un taux d’admission infantile de 4,3%, grevé sexe vont en sens divers, en effet, la
d’une mortalité de 37,5%. La nature prépondérance du sexe masculin a été décrite
rétrospective de l’enquête, son caractère par certains (5-9), alors que la présente étude
hospitalier, et le manque d’informations montre une supériorité non significative du
précises sur les différents scores de gravité de sexe féminin, la modicité de notre échantillon
l’état des patients à l’admission, sont autant et l’absence d’études consacrées à cette
de circonstances susceptibles d’influer sur les donnée démographique pourrait expliquer les
résultats présentés. L’origine hospitalière discordances.
limitée à un seul centre, ne permet aucune La provenance des admissions à l’UPRA de
extrapolation à tout le pays ; néanmoins, ces cette petite série a relevé dans un seul cas, le
limites n’affectent pas totalement la puissance domicile familial, contrairement à une
des observations. La présente étude est la enquête antérieure de Mbika-Cardorelle et al
première à aborder la question de la prise en (8), qui, analysant la morbidité dans le service
charge des enfants en réanimation des adultes des soins intensifs pédiatriques du CHU de
dans notre pays. Elle a pu mettre en exergue Brazzaville, a retrouvé une provenance du
les limites inhérentes à la carence en domicile chez 49,1% d’enfants ; en effet,
ressources matérielles et humaines adaptées à l’UPRA n’admet qu’en seconde intention, des
l’enfant dans notre institution. Elle jette les cas extrêmement sévères, et nécessitant une
bases d’une interpellation des acteurs dans le expertise en assistance de réanimation. Un
sens des efforts en vue d’atteindre les biais de sélection est imposé par ce caractère
objectifs du millénaire quant à la réduction de spécifique.
la mortalité infantile (1). Comme dans cette série, des études
Le taux d’admission en UPRA de 4,3% dans antérieures ont aussi identifié l’infection
cette étude, est de loin inférieur à ceux décrits comme principal motif d’admission en soins
par Rakotoarison et al au CHU d’Antanarivo intensifs pédiatriques dans notre pays (8, 9).
(4), ainsi que Abdou Raouf et son équipe (5), La pathologie infectieuse évolue en symbiose
au Centre Hospitalier de Libreville, avec le manque d’hygiène et la précarité,
respectivement de 21,1 et 27%. La première caractéristiques de nombreux ménages en
équipe a étudié les urgences chirurgicales Afrique subsaharienne.
exclusivement, et la dernière, les urgences La présente étude a enregistré un nombre
pédiatriques générales. Les méthodologies élevé de décès parmi les enfants mis sous
différentes et les protocoles de recherche non respirateur (4 sur 5) ; l’absence de données
concertés, peuvent expliquer ces différences. d’ailleurs, dans la sous-région africaine, ne
En outre, les admissions à l’UPRA se permet aucune comparaison. La mortalité
faisaient en seconde intention, après transfert globale de 37,5% demeure encore très élevée
à partir d’une autre unité de soins. et dénote des carences multifactorielles dans
L’âge moyen dans notre série était de 9 ±5,2 l’organisation des urgences pédiatriques.
ans, avec 32,5% des patients ayant moins de Cette mortalité plus élevée dans le groupe des
5 ans et 45%, plus de 10 ans. De nombreux moins de 5 ans est en accord avec le rapport
Ann. Afr. Med., Vol. 5, N° 2, Mars. 2012 1007
de Mabiala-Babela et al (10) qui, étudiant vue de stratégies urgentes, s’inscrivant dans
l’évolution de la mortalité hospitalière chez l’OMD4 qui vise à réduire sensiblement la
l’enfant Brazzavillois, a noté une tendance mortalité néonatale d’ici 2015.
inversement proportionnelle à l’âge. De
37,4% à la période néonatale, le taux de Références
mortalité passait à 8,3% chez les plus de 5 1. Black RE, Cousens S, Johnson HL, et al.
ans, dans leur enquête. Nos résultats Global, regional, and national causes of child
corroborent également ceux de Rakotoarison mortality in 2008: a systematic analysis.
et al (4) à Madagascar, décrivant une Lancet 2010; 375: 1969-1987.
2. Sima Zué A, Chani M, Ngaka Nsafu D,
mortalité à 53,8% chez les enfants de moins Carpentier JP. Le contexte tropical influence-
d’un an. Il importe de noter que les données t-il la morbidité et la mortalité? Med Trop
recensées dans ces études menées au CHU de 2002 ; 62 : 256-259.
Brazzaville, rapportent des taux en deçà de 3. Allison PD. Survival analysis using SAS. A
practical guide. Cary, NC: SAS Institute Inc;
ceux repris par l’UNICEF, relatant 65% des 1995, 304p.
décès avant l’âge d’un an, dont la moitié 4. Rokotoarison RCN, Randriamizao HMR,
avant une semaine de vie, dans le monde (2). Rajaonera TA, Rantomalala HYH, Rakoto-
Ratsimba HN, Fidison A. Mortalité pédia-
Ces dernières données plus exhaustives,
trique aux urgences chirurgicales du centre
concernent un plus grand nombre de pays et hospitalier universitaire d’Antananarivo. Rev
les indicateurs d’appréciation sont plus Trop Chir 2010 ; 4 :17-19.
diversifiés. 5. Abdou Raouf O, Guikoumbi JR, Ndinga JP,
Josseaume A, Tchoua R. Les urgences
Les principaux déterminants de la mortalité pédiatriques au centre hospitalier de
retrouvés par l’analyse de régression Libreville. Med Trop 2002 ; 49 : 475-480.
logistique ont été essentiellement : 6. Sylla A, Gueye M, Diouf S, et al. Les
l’admission en ventilation assistée, les urgences pédiatriques à Dakar, Sénégal.
Facteurs de risque de décès. Med Afr Noire
facteurs liés au transfert secondaire d’enfants 2009 ; 56 : 495-500.
en état clinique grave, et l’inadéquation du 7. Rahahy MF, Rakotoarivony ST, Rakotovao
plateau technique par rapport aux normes MA, Hunald FA, Rabenasolo M,
pédiatriques. L’âge et le sexe n’ont pas influé Andriamanarivo ML. La mortalité néonatale
au service des urgences du CHUA-JRA
sur ce paramètre. Dans une étude consacrée Antananarivo Madagascar. Rev Anesth
aux urgences chirurgicales, Rakotoarison et Réanim Med Urg 2010 ; 2 : 15-17.
son groupe ont quant à eux, identifiés comme 8. Mbika-Cardorelle A, Nkounkou R, Moyen G.
facteurs associés : le retard à la consultation, Morbidité en réanimation pédiatrique à
Brazzaville. Med Afr Noire 2009 ; 56 : 119-
la gravité de la pathologie à l’admission, la 120.
vétusté du plateau technique, l’absence de 9. Miakoundoba RC, Mabiala-Babela JR, Senga
personnels qualifiés pour la prise en charge P. Morbidité et mortalité des enfants de 1 à 4
de l’anesthésie pédiatrique, ainsi que ans au CHU de Brazzaville. Med Afr Noire
2008 ; 55 : 300-304.
l’insuffisance des drogues d’anesthésie et de 10. Mabiala-Babela JR, Makoumbou PB, Mbika-
réanimation. Cardorelle A, Tsiba JB, Senga P. Evolution
de la mortalité hospitalière chez l’enfant à
Conclusion Brazzaville. Med Afr Noire 2009 ; 56 : 5-8.
11. Murat I. Physiologie de l’enfant et
La mortalité infantile demeure encore très implications anesthésiques. In: SFAR, ed.
Conférences d’actualisation. Les Essentiels.
élevée en réanimation polyvalente adulte dans 48e congrès national d’anesthésie et de
notre institution. La carence en expertise et en réanimation. Paris: Elsevier; 2006: 365-382.
infrastructure matérielle adaptées à cette
tranche vulnérable est une interpellation, en
Ann. Afr. Med., Vol. 5, N° 2, Mars. 2012 1008
12. Doumbouya N, Keita M, Magassouba D, et al.
Mortalité dans le service de chirurgie
pédiatrique au CHU Donka. Med Afr Noire
1999; 46: 589-592.
13. Koura A, Hounnou GM, Voyeme AKA,
Goudote E. Mortalité à la clinique de
Chirurgie Pédiatrique du CHNU de Cotonou
du 1er juillet 1989 au 31 décembre 1993. Med
Afr Noire 1995; 42: 424-428.
Ann. Afr. Med., Vol. 5, N° 2, Mars. 2012 1009