Gestion Conservatoire de l'Eau et des Sols
Thèmes abordés
Gestion Conservatoire de l'Eau et des Sols
Thèmes abordés
conservatoire de l'eau,
de la biomasse et de
la fertilité des sols
(GCES)
Introduction à la gestion BULLETIN
PÉDOLOGIQUE
DE LA FAO
conservatoire de l'eau,
de la biomasse et de 70
la fertilité des sols
(GCES)
par
Eric Roose
Directeur de recherche en pédologie
Centre ORSrOM
Montpellier, France
Organisation
des
Nations
Unies
pour
l'alimentation
et
l'agriculture
Réimpression réalisée avec la contribution de J'IRD (ex-OR8TOM - Montpellier, France) 1999 Rome, 1994
J
Réimpression 1999
M-57
ISBN 92-5-203451-X
Tous droits réservés. Aucune partie de cette publication ne peut être reproduite,
mise en mémoire dans un système de recherche documentaire ni transmise
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l'agriculture, Viale delle Terme di Caracalla, 00100 Rome, Italie, et comporter des
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© FAO 1994
Préface
Depuis BENNET (1939), le père de la Conservation des Sols, une multitude de manuels
concernant la lutte antiérosive ont été publiés dans le monde. La majorité de ces ouvrages
sont rédigés en langue anglaise ou espagnole et relatent l'expérience des praticiens, les
principes techniques à respecter, les méthodes mécaniques (et parfois biologiques) à mettre
en oeuvre et donnent une série de recettes pratiques appliquées avec plus ou moins de succès
dans une région donnée. Rares sont les auteurs qui, après avoir constaté sur le terrain le peu
d'efficacité des méthodes généralement proposées, acceptent de remettre en cause les
principes de lutte antiérosive développés jadis par Bennet dans des conditions écologiques et
socio-économiques bien précises: les grandes cultures mécanisées peu couvrantes (arachide,
coton, tabac, cérales) introduites par les immigrés européens dans la grande plaine semi-aride
des Etats-Unis d'Amérique, à l'époque de la crise économique de 1930. Son approche de la
conservation des sols (basée sur l'évacuation hors des champs cultivés des eaux de
ruissellement dans des canaux à faible pente vers des exutoires aménagés) a ensuite été
appliquée sans vérification dans des circonstances très différentes (par ex. chez les petits
paysans survivant sur les montagnes tropicales) ... avec le peu de succès que l'on sait.
D'une part, on a découvert que l'énergie cinétique des gouttes de pluie peut être à
l'origine de la dégradation des sols cultivés. Par conséquent, on peut réduire les risques de
ruissellement et d'érosion en introduisant des systèmes de production couvrant mieux le sol
(Ellison, 1944 ; Stallings, 1953 ; Wischmeier et Smith, 1960-78 ; Hudson, 1973 ; Roose,
1977, etc ... ).
D'autre part, on s'est rendu compte que les processus de dégradation des sols et
d'érosion sont nombreux, leurs causes variées et les facteurs modifiant leur expression sont
multiples et parfois contradictoires. En soignant l'érosion en nappe, on a quelquefois
augmenté les risques de glissement de terrain (cas des marnes).
On ne peut donc plus se contenter de décrire des recettes qui ont donné de bons résultats
quelque part. .. Il faut apprendre à évaluer la diversité des situations et à jouer avec les forces
de la nature plutôt que de tenter de s'y opposer: modifier progressivement l'allure d'un
versant en ralentissant les nappes de ruissellement et en orientant les travaux culturaux pour
aboutir à des terrasses progressives, plutôt que de saigner la montagne à l'aide de bulldozers
puissants pour créer rapidement des structures, souvent instables et coûteuses à entretenir.
Dans cet ouvrage, l'auteur voudrait rappeler aux agronomes que la lutte antiérosive n'est
pas seulement l'affaire de spécialistes que l'on charge de restaurer les terres déjà dégradées
par une exploitation minière productiviste : il faudra désormais intégrer le point de vue de
l'aménagiste, gestionnaire de l'eau et de la fertilité des sols, lors de la mise au point de
iv
systèmes de culture à la fois rentables et durables, sans danger pour l'environnement rural
et urbain.
Depuis les années 1980, de nombreuses critiques se sont élevées pour dénoncer les
échecs observés dans la majorité des programmes intégrant la lutte antiérosive. On admet
aujourd'hui qu'il existe deux domaines dans la lutte antiérosive.
Le domaine de l'Etat, qui réagit aux catastrophes et délègue ses ingemeurs pour
maîtriser les glissements de terrain, corriger les torrents, reforester les montagnes, aménager
les rivières qui menacent les ouvrages d'art, les voies de circulation, les zones habitées, les
aménagements hydrauliques, l'envasement des barrages. Pour l'intérêt public, les
représentants du pouvoir central imposent des équipements hydrauliques en milieu rural. C'est
coûteux, cela ne plaît pas aux paysans, mais c'est indispensable pour contrôler la qualité des
eaux (logique aval) et seul l'Etat est capable d'assurer ces travaux mécaniques importants.
Le domaine paysan de la protection des terres (logique amont) que seule la communauté
rurale peut maîtriser à condition qu'on l'aide à poser les bons diagnostics sur l'origine de la
crise érosive et les moyens les mieux adaptés afin d'améliorer à la fois la protection du
milieu, la production de la biomasse, et son niveau de vie.
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Préface III
INTRODUCTION 1
L'érosion 13
La tolérance en perte de sol 13
La discontinuité de l'érosion dans J'espace: différents acteurs, deux logiques 15
La variabilité de l'érosion dans le temps 16
La dégradation des sols 19
Les termes du bilan hydrique 21
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Page
Problématique 293
Diagnostic: des milieux relativement fragiles 293
Des techniques traditionnelles efficaces 297
Les risques 301
Propositions d'amélioration 303
Problématique 309
Diagnostic du milieu 311
Les méthodes traditionnelles 315
Propositions pour la gestion des eaux de surface 317
Propositions pour la gestion de la fertilité des sols 320
viii
Page
Problématique 327
Diagnostic du milieu 333
Les stratégies traditiOIUlelles paysannes et leurs limites 336
Les actions d'améliorations engagées 343
Problématique 353
L'érosion des sols: diagnostic et origine 353
Les risques: l'impact de l'érosion en milieu agricole 355
Propositions d'améliorations 361
Problématique 363
Diagnostic : les conditions expérimentales 365
Les risques 367
Propositions d'améliorations: influence du système cultural 369
Problématique 371
Diagnostic du milieu 373
Les risques : processus et dégâts 373
Solutions et démarches adoptées 375
PERSPECTIVES 381
BIBLIOGRAPHIE 387
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols ix
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24. Effet des techniques culturales sur le ruissellement et l'érosion (provoquées par
des averses de 40 rrun en 1 heure simulées sur des lits de semence de maïs sur
terrefort d'un côteau de Lauragais 153
25. Efficacité des systèmes du culture et des pratiques antiérosives étudiées au Brésil 156
26. Erosion, ruissellement et rendements en fonction des techniques
de préparation du sol 156
27. Effet d'un buttage sur un sol presque ne (pente de 7 % ; Adiopodoumé, 1956) 158
28. Effets d'un billonnage cloisonné isohypse sur un sol sableux de Basse Côte d'Ivoire
sous culture d'ananas 158
29. Facteur couvert végétal et techniques culturales pour diverses cultures en
Afrique occidentale 162
30. Facteur couvert végétal en Tunisie 162
31. Techniques culturales et structures antiérosives en fonction du mode de gestion
des eaux de surface 166
32. Effet d'un mulch plastique sur sol nu et Panicum, sur l'érosion et
sur le ruissellement 174
33. Le facteur "pratiques antiérosives P" dans le modèle de prévision de l'érosion
en nappe de Wischmeier et Smith 176 .
34. Faible efficacité sur le ruissellement,l'érosion et les rendements de diverses
cultures, des bourrelets de diversion et d'un système intensive motorisé de
préparation d'un sol ferrugineux peu profond sur nappe gravillonnaire.
Gampela à 25 km de Ouagoudougou (Burkina Faso) 196
35. Influence des bandes d'arrêts et du travail du sol suivant les courbes de niveau
en zone tropicale humide et sèche (expérimentations en parcelles d'érosion) 198
36. Effet sur l'érosion des haies vives en graminées (Setaria) ou en arbustes
(Leucaena ou Calliandra) (sur la colline de Ruhande près de Butare au Rwanda 198
37. Expérimentation sur l'effet des cordons pierreux et du travail du sol sur le
ruissellement, l'érosion et les rendements en mil à la station de Bidi
(Samniweogo), nord Yatenga, Burkina Faso 206
38. Estimation des méthodes antiérosives à mettre en oeuvre pour réduire
l'érosion à une valeur tolérable 216
39. Variabilité des conditions écologiques sur un transect bioclimatiques d'Afrique
occidentale - diversité des propositions d'aménagement 290
40. Erosion et ruissellement sur petites parcelles au Rwanda et au Burundi 312
41. Exigence en NPK, chaux et fumier,propre à chaque culture sur les sols
ferralitiques acides du Rwanda 323
xiv
Page
42. Choix des espèces utilisées en fonction des facteurs agro-écologiques et des
types de structures 348
43. La structure agraire en Equateur de 1954 à 1985 : nombre d'exploitations et
superficie occupée 354
44. Pertes en terre sur les parcelles de 50 m2 (période 1981-84 et année 1982) 358
45. Perte en terre et pluviomètre annuelles sur les parcelles de 100 m 2 358
46. Evolution de la production agricole dans la Sierra de 1970 à 1985 360
47. Méthodes de conservation testées sur les parcelles améliorées de 1000 m2 360
48. Ruissellement, érosion, rendements pour les 15 parcelles d'érosion de la station
INRF de Ouzera, Algérie 366
49. Influence du type de sol et de la pente sur le ruissellement et l'érosion
sur des jachères nues 368
50. Effet de l'amélioration des pratiques culturales sur le ruissellement, l'érosion
et sur les revenus nets 368
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols xv
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Remerciements
Une dizaine de collègues ont accepté de relire la première version du manuscrit: je les
remercie tout particuliènnent d'avoir su m'encourager à remettre l'ouvrage sur le métier pour
le compléter, le rectifier et le développer. Tous m'ont apporté des idées importantes:
Jacques Arrivets, agronome du CIRAD : ses réflexions sur l'objectif de cet ouvrage et
sa présentation ;
Christophe De Jaegher, jeune agronome en coopération au Pérou: des précisions sur les
techniques traditionnelles de préparation du sol au Pérou ;
Georges De Noni et Marc Viennot, mes camarades à l'ORSTOM : tout un chapitre sur
l'érosion sur les paysages andins de l'Equateur ;
Jean-Marie Fotsing, géographe camerounais, chargé de cours à l'Université de
Yaoundé: tout un chapitre sur le bocage Bamiléké;
Bernard Heusch, agronome: son immense expérience sur les problèmes de conservation
des sols dans le monde ;
Charles Lilin, forestier au Ministère de l'Environnement, un chapitre sur les aspects
sociologiques des crises d'érosion ;
Raymond Mura, forestier du CEMAGREF : son expérience sur la stratégie de la
restauration des terrains en montagne ;
Jean François Ouvry, agronome qui dirige une association régionale d'amélioration
foncière (AREAS), qui a rédigé une synthèse des travaux de toute une équipe de l'INRA
sur l'aménagement de terroirs de grande culture dans le nord de la France.
Chris Reij, géographe du CDCS de l'Université Libre d'Amsterdam : de nombreuses
idées sur les stratégies traditionnelles de gestion de l'eau et de conservation des sols;
Bernard Smolikowski, agronome en coopération et Michel Brochet, directeur de l'ESAT
à Montpellier : tout un chapitre sur Haïti ;
Christian Valentin, de l'üRSTüM, des précisions sur les organisations pelliculaires;
François Ségala, agronome, et Jean Claude Griesbach, géographe, fonctionnaires
techniques du service AGLS de la FAO : une critique constructive et un appui très
apprécié pour finaliser l'ouvrage.
Je ne voudrais pas clore ces remerciements sans rappeler tout ce que je dois aux anciens
qui m'ont patiemment initié et orienté tout au long de ma carrière: en France, Bernard
Heusch, Frédéric Fournier, Claude Charreau et Georges Aubert; dans le monde anglophone,
Norman Hudson, Walter Wischmeier, Donald Meyer et William Moldenhauer.
Enfin, je remercie Mme Rigollet et Mme Smith-Redfern qui ont patiemment frappé,
corrigé et édité ce document, et M Mazzei qui a redessiné bien des figures.
Les idées n'appartiennent à personne. Elles sont le fruit d'une longue gestation du monde
et d'une rencontre entre des hommes et des conditions écologiques et socio-économiques. Que
tous ceux qui ont participé à ce long accouchement trouvent ici leur part de reconnaissance.
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols
INTRODUCTION
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 3
L'érosion façonne la Terre depuis qu'elle est émergée ... Et depuis plus de 7 000 ans,
l'homme s'acharne à lutter contre l'érosion pour protéger ses terres contre l'agressivité des
pluies et du ruissellement (Lowdermilk, 1953). On pourrait donc se demander s'il reste
encore quelque chose à découvrir pour la recherche ... et quelque chose à écrire qui n'ait pas
encore été dit !
Cependant, les études scientifiques sur l'érosion n'ont commencé qu'au début du 20ème
siècle; d'abord en Allemagne (Wollny), puis 40 ans plus tard, aux Etats Unis d'Amérique,
à l'époque de la grande crise économique. Le Gouvernement américain, poussé par l'opinion
publique affolée par les vents de sable obscurcissant le ciel en plein jour (Oust Bowl),
chargea Bennet de monter le fameux Service de COlt.,avation des Sols et de l'Eau américain
et une dizaine de stations expérimentales pour mesurer au champ, le ruissellement et les
transports solides. Il fallut encore attendre les années 1940 pour qu'un chercheur, confiné
dans son laboratoire alors que les bombes pleuvaient sur l'Europe, découvre que l'énergie
cinétique développée par la chute des gouttes de pluie était à l'origine de la dégradation de
la surface du sol, du ruissellement et d'une bonne partie de l'érosion observée sur les terres
cultivées (effet splash) (Ellison, 1944).
Ce n'est que dans les années 1950, après le Congrès de Madison de l'Association
Internationale de Science du Sol, que les méthodes américaines de mesure du ruissellement
et de l'érosion sur petites parcelles se sont répandues en Afrique francophone (F. Fournier)
et anglophone (N. W. Hudson), puis en Amérique latine, et plus récemment, en Asie et en
Europe.
L'Amérique avait donc 20 ans d'avance sur le reste du monde pour collecter des données
et développer un premier modèle empirique de prévision des pertes en terre à l'échelle de la
parcelle (Wischmeier et Smith, 1960 à 1978). La seule prétention de ce modèle (USLE) est
d'aider à la décision les ingénieurs qui doivent définir des systèmes de conservation des sols
pour des conditions particulières de sol, de climat, de topographie et de couvert végétal. Il
a déçu bien des chercheurs qui l'ont utilisé à tort, hors de son domaine de validité. Bien qu'il
soit apparu finalement que l'équation USLE ne soit pas universelle, mais que son application
est limitée là où l'énergie érosive ne provient pas seulement des pluies (mais aussi du
ruissellement comme en montagne et sur les sols riches en argiles gonflantes - ou de la
gravité en cas de glissement de terrain), ce modèle un peu dépassé, est encore de nos jours -
et pour longtemps - le seul suffisamment calibré pour être appliqué dans un grand nombre
de pays où le ruissellement est lié à la dégradation de la surface du sol. Il faudra encore une
douzaine d'années pour mettre au point les nouveaux modèles physiques et les calibrer pour
chaque région. Finalement, il n'est pas sûr qu'ils soient plus performants que les dernières
versions de l'USLE ... à condition qu'on reste dans son domaine d'application: l'érosion en
nappe.
Il s'agit d'abord du taux croissant d'échec des projets de lutte antiérosive dans les pays
en voie de développement (Hudson, 1992) : les méthodes américaines ne s'appliquent pas
avec succès dans les pays tropicaux. Les paysans, qui connaissaient des stratégies de gestion
de l'eau et de la fertilité des sols dans leur agriculture traditionnelle, ont été déçus par les
méthodes modernes de conservation des sols imposées par les experts internationaux et le
pouvoir central: elles exigent beaucoup de travaux, beaucoup d'entretien, et n'améliorent pas
la productivité des terres. Même si la couverture pédologique reste sur les parcelles, les sols
tropicaux sont généralement si pauvres, qu'il faut restaurer leur fertilité en même temps
qu'améliorer leur capacité d'infiltration pour arriver à produire nettement plus que les
systèmes traditionnels.
Ailleurs, les paysans abandonnent les terres aménagées ou détruisent les arbres donnés
gratuitement par les projets, car ils soupçonnent l'Etat de vouloir mettre la main sur leurs
terres. Traditionnellement en effet, la terre appartient à celui qui l'aménage ... et les arbres
la délimitent; d'où ces terribles confusions et les nombreux échecs observés dans tout le
Maghreb et en Afrique occidentale.
Même aux Etats Unis, l'évaluation de 60 années de conservation des eaux et des sols
(CES) qui a englouti des milliards de dollars conclut à une réussite mitigée. Il y a encore de
gros problèmes de pollution (liés à l'élevage, à la fumure minérale et à l'industrie) et de
transports solides dans les rivières : 25 % des terres cultivées perdent encore plus de 12
t/ha/an de sédiments, limite tolérée officiellement sur les sols profonds. Certes, la situation
serait pire aujourd'hui si l'on n'avait rien fait, mais il faut se demander s'il ne faut pas
changer d'optique. Jusqu'ici, la protection des sols était réalisée par les paysans volontaires,
avec l'aide de l'Etat, car il était évident pour tous qu'il fallait protéger l'environnement pour
sauver la productivité des terres pour les générations futures.
L'enquête américaine montre que l'érosion n'entraîne pas forcément une chute de
productivité des terres, en particulier sur les loess épais les plus riches. Aujourd'hui, l'Etat
tend à introduire des clauses coercitives du genre "si vous ne participez pas au programme
de gel des terres fragiles, des marécages et des montagnes, ou si vous ne suivez pas les
instructions pour l'aménagement antiérosif des terres cultivées, vous n'aurez plus droit aux
subsides que l'Etat américain distribue aux agriculteurs pour les encourager à diversifier leur
production" .
L'analyse des effets de l'érosion sélective sur les terres tropicales, en particulier les
terres forestières où la fertilité chimique et biologique est concentrée dans les 25 premiers
centimètres du sol, montre :
o qu'il ne suffit pas d'aménager les terres dégradées (défense et restauration des sols
DRS) pour répondre aux problèmes des paysans,
o que même la conservation des eaux et des sols (CES) est mal acceptée car elle demande
beaucoup de travail et améliore peu la productivité des sols.
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 5
Si on veut relever le défi de ce siècle, nourrir une population qui double tous les 20 ans,
il faut non seulement bloquer les processus graves (ravinements, glissements de terrain) qui
sont à l'origine des transports solides des rivières (domaine de l'Etat), mais aussi gérer l'eau
et les nutriments sur les bonnes terres, avant même qu'elles ne se dégradent et restaurer les
sols dégradés, mais potentiellement productifs. Seules les communautés paysannes sont
capables de gérer l'environnement rural. Pour emporter l'adhésion du paysan, il faut lui
démontrer, sur ses propres terres, qu'une saine gestion du terroir (comprenant un ensemble
de paquets technologiques) peut améliorer rapidement sa production et ses revenus, valoriser
son travail et rentabiliser ses efforts tout en protégeant efficacement son capital foncier.
A noter qu'il n'est pas toujours nécessaire de recourir à des techniques sophistiquées,
des intrants coûteux, importer des machines difficiles à entretenir. Il suffit souvent de marier
les connaissances scientifiques sur les processus à corriger, avec le savoir-faire traditionnel
pour obtenir des résultats étonnants. C'est le cas d'une méthode traditionnelle (zaï) de
restauration des sols dégradés (zipellé) des Mossi au Burkina Faso. Sans autre apport que le
travail (350 heures/ha) et le fumier (3 t/ha/an), on peut obtenir de 600 à 1 000 kg de grains
sur ces champs régénérés. Avec un peu d'engrais minéral complémentaire (N et P), on
devrait pouvoir faire netttement mieux que la moyenne nationale (6 quintaux/ha/an). (Roose,
Dugue et Rodriguez, 1992).
Des circonstances favorables ont permis un changement d'attitude des paysans vis-à-vis
des projets de conservation des sols.
Curieusement, l'opération "vérité des prix" des engrais minéraux exigée par la Banque
Mondiale en Afrique, a révélé l'intérêt des engrais organiques et surtout, la faiblesse des
stocks d'éléments nutritifs facilement utilisables par les plantes dans la majorité des sols
tropicaux (à part quelques sols volcaniques, bruns vertiques ou alluviaux). Il est extrêmement
dangereux pour l'état nutritionnel des hommes et du bétail d'en être réduit à recycler
seulement la biomasse (à travers les poudrettes, terre de parc, compost, paillage et jachère
de plus en plus courte), laquelle traduit évidemment les carences minérales du sol (N, P, K
et Ca + Mg sur les sols très acides). Un complément minéral, "bien emballé" dans le
compost, est indispensable pour toute intensification de l'agriculture, ne fusse que pour
permettre le développement de légumineuses capables de fixer l'azote de l'air.
La troisième circonstance favorable au réveil de l'intérêt pour des projets de CES, c'est
la croissance démographique (taux de croissance 2,5 à 3,7 % par an, soit un doublement
en 20 ans), comme conséquence de l'amélioration de l'hygiène et de l'alimentation. Jusqu'ici
en Afrique de l'Ouest, les limites des terroirs villageois étaient mal connues, voire
contestées ... mais la terre était abondante et l'on accueillait tous ceux qui demandaient une
terre à cultiver aux chefs traditionnels. Aujourd'hui, les réserves foncières sont souvent
6 IntroduClion
épuisées. Au lieu d'étendre les surfaces cultivées sans trop se préoccuper de leur dégradation,
il faut vivre de plus en plus nombreux là où l'on est, en tirant le meilleur parti des ressources
naturelles.
Face à la pression foncière dans les campagnes africaines, trois stratégies sont
généralement développées :
o Emigration d'une partie des enfants dans les zones plus humides où on valorise mieux
le travail, soit pour la saison sèche, soit définitivement.
Enfin, les recherches ont aussi progressé dans plusieurs domaines. Les chercheurs ont
quantifié l'effet relatif des différents facteurs qui modifient l'expression de l'érosion. Ils ont
montré que l'inclinaison de la pente était plus importante que la longueur de la pente dont
l'influence est intimement liée à l'état de la surface du sol (en particulier sa rugosité). Enfin,
dans certaines conditions, la position topographique est d'une importance capitale car le bas
des pentes s'engorge rapidement par apport de ruissellement hypodermique des versants ou
par remontée de la nappe à partir de la rivière. Enfin, dans certaines conditions (ex. sols
argileux calcaires en région méditerranéeIIDe), l'érosion en nappe sur les versants est moins
importante que l'érosion ravinante régressive qui démarre des rivières, s'attaque aux riches
terres alluviales, aux terrasses irrigables avant d'inciser les versants. Les travaux antiérosifs
ne sont donc pas forcément à concentrer sur les versants raides. Le ruissellement peut être
plus important sur les glacis peu pentus et limons battants que sur les versants raides bien
protégés par une végétation herbacée ou par des pavages caillouteux (Heusch, 1970). La
rivière peut gonfler lors d'une averse sans que les versants raides ne ruissellent (théorie de
la contribution partielle d'un bassin au ruissellement: Cosandey, 1983 ; Campbell, 1983).
Le sol n'est pas forcément une "ressource naturelle non renouvelable". Certes, si on
perd le mince horizon d'une rendzine couvrant une roche calcaire, cette terre sera perdue
pour des millénaires et les eaux de ruissellement vont s'y concentrer. Mais si on respecte les
six règles définies plus loin pour restaurer la fertilité d'un sol, on arrive en 1 à 5 ans à rendre
vie et productivité à des sols complètement dégradés et abandonnés (ex. les sols ferrugineux
tropicaux restaurés par le zaï au Burkina Faso).
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 7
La conservation des sols était jusqu'ici considérée comme un investissement à long terme
pour protéger le patrimoine foncier pour les générations futures : c'est le thème de la
cinquième Conférence de l'ISCO à Bangkok (Rimwanich, 1988). Avec la nouvelle stratégie
de gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols (GCES), on tente
de répondre de suite aux problèmes urgents des paysans : assurer une nette augmentation de
la production de biomasse et des revenus en améliorant la gestion des eaux de surface et des
nutriments sur les meilleures terres, en restaurant les terres dégradées qui ont un avenir
(profil suffisamment profond), en bloquant au meilleur coût les ravinements, et en captant
les eaux de ruissellement pour créer des pôles d'intensification de la production agricole. Si
le paysan doit être formé pour protéger son environnement, il faut rentrer dans la mentalité
paysanne : tout effort doit être payé en retour, très rapidement.
Aujourd'hui, on constate aussi des progrès sur le plan technique. On admet par
exemple, que les méthodes mécaniques de lutte antiérosive (terrassements, fossés, banquettes
de diversion) ne sont pas la priorité : elles doivent être limitées au minimum, réduites aux
méthodes les plus simples, les moins coûteuses en appui aux méthodes biologiques plus
efficaces (Hudson, 1992). 0 'autres modes de gestion du ruissellement que la diversion
proposée par Bennet pour les grandes cultures motorisées des Etats Unis semblent mieux
adaptés aux conditions des petits planteurs africains.
Le labour profond et la motorisation lourde sont remis en cause car s'ils permettent une
augmentation immédiate de l'infiltration, de l'enracinement et des rendements (plus de 30 à
50 % sur les sols capables de stocker le supplément d'eau infiltrée), ils accélèrent la
minéralisation des matières organiques du sol, détruisent la macroporosité stable et la
structure, augmentent dans le profil les différenciations hydrauliques, réduisent la cohésion
du sol (donc sa résistance au ruissellement) et à moyen terme (10 à 30 ans) accélèrent sa
dégradation. Un grand effort est fait actuellement en Afrique comme ailleurs (Etats Unis,
Brésil, Europe) pour mettre au point des systèmes de culture utilisant un travail minimum,
réduit à l'éclatement du sol par des dents sur les lignes de plantation où sont aussi concentrés
les apports d'engrais.
Il faut donc retrouver des systèmes de culture ressemblant aux systèmes forestiers où le
sol n'est jamais totalement nu : il reçoit régulièrement des apports minéraux et organiques
au niveau de la litière. Comme dans les systèmes de culture traditionnels, on tente
aujourd'hui de réintroduire la variabilité spatiale à l'intérieur de la zone cultivée, de planter
des arbres à enracinement profond qui ramènent en surface les nutriments dispersés, d'élever
des animaux qui valorisent la biomasse et rassemblent les nutriments dispersés dans le
paysage, et d'avoir des cultures associées à un sous-étage de plantes de couverture
(adventices ou légumineuses en tapis).
Le terroir villageois aménagé n'est plus aussi strictement découpé en zone forestière
(le bétail participe au sarclage, de même que certaines cultures intercalaires), en zone de
parcours (les arbustes fourragers jouent un rôle important pour améliorer la qualité du
fourrage surtout en saison sèche), en zone d'habitation (les jardins multiétagés très intensifs
qui l'entourent sont une source importante de revenus) et en zone de cultures : les
interactions positives entre les arbres, les animaux et les cultures sont nombreuses (voir les
études de l'ICRAF. Eggli, 1988; Buchy, 1989; Peltier, 1989; Young, 1990; Garrigue, 1990;
Naegel, 1991).
C'est pour faire le point sur ces situations nouvelles et sur une nouvelle approche de la
protection des agrosystèmes, qu'il nous a paru utile de présenter les données accumulées
depuis 40 ans par les chercheurs francophones en Afrique, mais aussi en Amérique latine et
en Europe. Les chercheurs anglophones ont eu beaucoup d'autres occasions pour publier leurs
points de vue.
Dans une première partie, après avoir défini les termes dont nous aurons besoin, nous
montrerons la diversité des situations en fonction des processus en cause, des échelles
spatiales et temporelles considérées, des objectifs des acteurs et des conditions
démographiques, sociologiques et économiques des paysans.
La deuxième partie est consacrée à une étude rapide des divers processus et plus
détaillée de l'érosion "naissante", c'est-à-dire, l'érosion en nappe et rigole et l'érosion
mécanique sèche.
Enfin, dans une troisième partie, nous présenterons une série d'études de cas, en
montagne tropicale à forte densité de population (Rwanda, Equateur, Algérie, Cameroun),
en zone subéquatoriale (Côte d'Ivoire), tropicale semi-aride (Burkina-Faso, Mali) et en zone
tempérée (France du Nord).
Il n'est pas question de nier ici la part de responsabilité de l'Etat dans l'aménagement
du territoire, l'équipement rural, la reforestation des montagnes, la correction torrentielle,
la protection des rivières, des barrages et autres ouvrages d'art (restauration des terrains en
montagne: RTM), l'éducation des peuples au respect de leur environnement, la formation
des techniciens spécialisés et la subvention de l'Agriculture en montagne pour éviter
l'émigration. Mais il nous paraît opportun de compléter cette logique d'équipement
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 9
hydraulique par une logique de développement agricole du monde rural (paysans et éleveurs)
qui rend solidaire les communautés paysannes face à l'entretien et même à l'amélioration de
la gestion des ressources naturelles (eau + sol + nutriments) qu'elles ont reçues de leurs
ancêtres et dont elles sont responsables devant les générations futures.
Le document est issu d'un cours "La GCES, comme instrument de gestion de terroir"
donné depuis 7 ans à 600 ingénieurs agronomes, forestiers et techniciens hydrauliciens du
CNEARC et de l'ENGREF à Montpellier (France), à l'ETSHER à Ouagadougou (Burkina)
et en Haïti. C'est un document de base que nous souhaitons améliorer à mesure que les
informations et les expérimentations se précisent. Il voudrait apporter des idées nouvelles,
constructives, positives et pleines d'espoir aux agronomes des ONG et des Institutions
nationales et internationales chargées d'améliorer sur le terrain, le niveau de vie des Hommes
et la santé de leur Terre nourricière.
10
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 11
PREMIERE PARTIE
Chapitre 1
Il nous faut donc préciser le sens des mots et celui que leur prêtent les divers spécialistes
qui interviennent à différentes échelles de temps et d'espace à la poursuite d'objectifs propres.
C'est là une condition préalable à l'amélioration de l'efficacité des projets de lutte
antiérosive.
L'EROSION
Erosion vient de "ERODERE", verbe latin qui signifie "ronger". L'érosion ronge la terre
comme un chien s'acharne sur un os. D'où l'interprétation pessimiste de certains auteurs qui
décrivent l'érosion comme une lèpre qui ronge la terre jusqu'à ne laisser qu'un squelette
blanchi : les montagnes calcaires qui entourent la Méditerranée illustrent bien ce processus
de décharne ment des montagnes dès lors qu'on les défriche et que l'on brûle leur maigre
végétation (ex. Grèce). En réalité, c'est un processus naturel qui certes, abaisse toutes les
montagnes (d'où le terme de "denudation rate", vitesse d'abaissement du sol des géographes
anglophones) mais en même temps, l'érosion engraisse les vallées, forme les riches plaines
qui nourrissent une bonne partie de l'humanité. Il n'est donc pas forcément souhaitable
d'arrêter toute érosion, mais de la réduire à un niveau acceptable, tolérable.
Dans le domaine de l'érosion, la tolérance a d'abord été définie comme la perte en terre
tolérée car elle est équilibrée avec la formation du sol par l'altération des roches. Elle varie
de 1 à 12 t/ha/an en fonction du climat, du type de roche et de l'épaisseur des sols. Mais on
s'est bien vite rendu compte que la productivité des horizons humifères, riches en éléments
biogènes est bien supérieure à celle des altérites, roches pourries, quasiment stériles. De plus,
cette approche nie l'importance de l'érosion sélective des nutriments et des colloides qui font
la fertilité des sols. On a donc tenté de définir la tolérance comme l'érosion qui ne
provoquerait pas de baisse sensible de la productivité des terres. Mais là aussi, on a
14 Définitions les mots cachent une philosophie
FIGURE 1
Discontinuité des problèmes d'érosion dans l'espace diversité des logiques et des acteurs
Re5ervoir
Borroge
Eleclricilé t eou
irrigotion
Rivière Mer
Stratégies
Efficacité EROSIVE
(sediment ratio)
< 1 si colluvions
> 1 si forte erosion des berges
Deux logiques
trouvé des obstacles majeurs. On connaît encore mal la perte de productivité des différents
types de sol en fonction de l'érosion et, pour certains sols profonds sur loess des pertes en
terre élevées sur les versants n'entraînent que peu de baisse de la productivité du sol, mais
par contre, provoquent des dégâts intolérables en aval par la pollution des eaux douces et
l'envasement des barrages.
Il faut donc tenir compte à la fois de ces trois aspects : la vitesse de restauration des
sols, le maintien de la productivité des terres à un niveau d'intrant égal et enfin, le respect
de l'environnement au niveau de la qualité des eaux, en particulier du ruissellement
(Stocking, 1978 ; Mannering, 1981).
Dans les piémonts, où les pentes sont encore fortes, les dégâts d'érosion proviennent du
ravinement des torrents qui charrient une énorme charge solide et pour une moindre part, de
la dégradation de la végétation par le surpâturage ou les feux et les cultures de "rapine". Là
encore, les forestiers tenteront de résoudre les problèmes d'envasement des barrages par la
RTM et la ORS.
Enfin, dans les plaines, les problèmes concernent le plus souvent l'alluvionnement dans
les canaux, les rivières et les ports, l'inondation des lits majeurs des rivières, le
colluvionnement boueux de quartiers résidentiels (mal placés sous des versants cultivés
mécaniquement sans précaution) et enfin la pollution des eaux, (charge solide en suspension
fine ou produits toxiques rejetés par l'agriculture ou l'industrie).
Comme l'indique la figure 1, les acteurs de la dégradation des sols et les services
concernés par la lutte antiérosive diffèrent, ainsi que leurs objectifs et les stratégies qu'ils
développent. Il y a non seulement une grande variabilité dans l'espace des types d'érosion,
mais aussi des acteurs de la lutte anti-érosive et des intérêts en jeu.
Sur les parcelles paysannes et sur les versants, les gestionnaires des terres, c'est-à-dire
les paysans, les agronomes, les pédologues ou les géomorphologues, parlent d'érosion ou de
16 Définitions: les mots cachent une philosophie
pertes en terre (sediment yield). Dans la rivière, les hydrologues ou sédimentologues parlent
de transport solide (sediment delivery), transport solide en suspension (argiles, limons et
matières organiques, MES), et transport de fond (sables grossiers et galets en charriage).
Entre l'érosion des versants et les transports solides dans la rivière, il peut y avoir de grandes
différences provenant de ce que l'on appelle l'efficacité de l'érosion, "sediment ratio". En
effet, au bas des pentes et dans la vallée, certains sédiments trop lourds se déposent, au
moins temporairement : ils vont nourrir les sols colluviaux et alluviaux et n'atteindront la
mer, ou un lac de barrage, que beaucoup plus tard. Le rapport d'efficacité de l'érosion est
inférieur à 1. Les transports solides spécifiques (t/km 2 /an) diminuent à mesure que le bassin
versant grandit. Par exemple, Bolline (1981) a observé sur les loess du Brabant belge un
détachement de particules par la battance des gouttes de pluie de l'ordre de 130 t/ha/an sous
une rotation de betterave et de blé. Les pertes en terre au bas de parcelles de 25 m de long
n'atteignent que 30 t/ha/an et les transports solides dans la rivière voisine, à peine 0,13
t/ha/an. En France, Ouvry, Boiffin, Papy et Peyre (1990) ont montré que l'érosion sur les
limons battants du Bassin parisien ne devient inquiétante que lorsque sont réunies les
conditions favorables à la concentration du ruissellement : sol fermé par les croûtes de
battance, faible couvert végétal, période humide prolongée, grandes parcelles où le
remembrement a effacé les structures de gestion du ruissellement.
Par contre, en montagne et là où la pente des émissaires est forte (ex. en région
méditerranéenne), l'énergie érosive du ruissellement est supérieure à celle des pluies. Les
pertes en terre sur les champs cultivés peuvent être faibles (0,1 à 15 t/ha/an : Heusch, 1970 ;
Arabi et Roose, 1989) tandis que les transports solides dépassent 100 à 200 t/ha/an dans les
ravines et les oueds (Olivry, 1989 ; Buffalo, 1990). Dans ce cas, plus le bassin versant est
grand, plus le ruissellement concentré est abondant et rapide, plus les débits de pointe sont
importants et plus le ruissellement agresse le fond et les berges des oueds en provoquant des
ravinements et des glissements de terrain dans les basses terrasses. Dans ce dernier cas, le
rapport d'efficacité de l'érosion peut être supérieur à l, l'érosion spécifique peut augmenter
avec la taille du bassin versant (Heusch 1973).
o Cependant, l'érosion géologique n'est pas toujours lente! Dans les zones à soulèvement
orogénique paroxysmique, les débits solides des rivières peuvent atteindre 50 t/ha/an
(Indonésie, Népal, Andes Boliviennes) et jusqu'à 100 t/ha/an dans l'Himalaya qui se
soulève à la vitesse de 1 cm par an. De même dans les zones tropicales soumises aux
cyclones, la morphogenèse actuelle est très active, surtout si la couverture végétale a été
dégradée (communication de Heusch, 1991) L'érosion géologique peut aussi agir de
façon soudaine et catastrophique à l'occasion d'évènements rares, d'une succession
d'averses qui détrempent le terrain ou encore lors d'activités sismiques ou volcaniques.
On se souviendra des coulées boueuses en Colombie qui, en 1988, en une seule nuit, ont
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 17
Altération des couches superficielles des roches EXTENSION des surfaces défrichées,
par l'eau et la biosphère pâturées,
PEDOGENESE cultivées
CONCLUSIONS :
l'érosion en nappe et rigoles, qui dégrade les bonnes terres des paysans
la restauration de la productivité des sols profonds
la gestion de la fertilité des terres d'avenir
la valorisation des ravines aménagées et des eaux de surface.
rayé de la carte une ville de 25.000 habitants (Nevado dei RUIZ). Dans le sud tunisien,
Bourges, Pontanier et leurs collègues ont mesuré à la citerne Telman, en moyenne, des
ruissellements annuels équivalents à 14 à 25 % des précipitations, et des pertes en terre
de 8,2 t/ha/an. Mais, le 12 décembre 1978, il est tombé une pluie de fréquence
centennale de 250 mm en 26 heures qui a provoqué plus de 80 % de ruissellement et 39
t/ha d'érosion en un seul jour. Ces phénomènes catastrophiques ne sont pas rares à
l'échelle géologique. Flotte (1984) a décrit la lave torrentielle de Mechtras en Grande
Kabylie (Algérie), d'environ 150 millions de m 3 , qui s'étend sur 18 km 2 , 7 km de long,
sur une pente de 6,8 %. Ces mouvements catastrophiques où les volumes de matériaux
non triés sont importants, qui s'étendent sur plusieurs kilomètres et se sont mis en place
à grande vitesse, demandent souvent des conditions climatiques différentes de celles que
nous connaissons aujourd'hui. Cependant, ces masses sont toujours susceptibles de se
remettre en mouvement en cas de conjonction de conditions climatiques favorables
(pluies exceptionnelles après gelées du sol ou émission de vapeur des volcans, ou secous-
ses sismiques), ou suite à des aménagements maladroits, déséquilibrant les versants.
18 Définitions: les mots cachent une philosophie
FIGURE 2
Nature des problèmes: le déséquilibre du milieu "aménagé" entraîne la dégradation des sols, puis
l'érosion l'accélère
MOIS
L1TIERE 1à 5 l/ho
HORIZON D'Aëf"U~~~~
EN FER ET ARGILE < 1m
-r~~/~::h
- ~-.-.>
; t- .. :- .. ' +- ......'4- ...
-1- . -\-- + f-"
'.~"";"'-"'.':":"""'~':
~, ... " + + :.< ", :. ":'.
FEUX ET BETAIL
',' + + t + t- + +- .
L1TIERE Oà51/ho
TENDANCES EVOLUTIVES
Au point de vue
Pédologique ... \éduction de l'épaisseur de sol exploité --+ Réduction des remontées biologiques
dégradation de la structure
{
~
~
croûtes battance
macro porosité
semelle de labour
} réduction
de
l'infiltration
!'l'pertes de nutriments
3 conséquences \, capacité de stockage (eau + nutrimentsl - fatigue du sol
{ \,eau utile pour la production biomasse
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 19
Contre ces deux types d'érosion géologique, il est très difficile de lutter: les moyens
nécessaires sont coûteux et pas toujours efficaces. En France, la Délégation aux Risques
Majeurs du Ministère des Finances, déclare l'état de catastrophe naturelle et contraint
les assurances à rembourser les dégâts des sinistres. Le coût de ces dégâts est donc pris
en charge par la communauté des assurés.
o L'érosion accélérée par l'homme, suite à une exploitation imprudente du milieu, est
10 à 1.000 fois plus rapide que l'érosion normale. Il suffit d'une perte en terre de 12 à
15 t/ha/an, soit 1 mm/an ou 1m/1.000 ans pour dépasser la vitesse de l'altération des
roches (20 à 100.000 ans pour altérer 1 m de granit en conditions tropicales humides,
selon Leneuf, 1965). La couche arable s'appauvrit en particules par érosion sélective
(squelettisation du sol) et s'amincit (décapage), tandis que le ruissellement s'accélère (20
à 50 fois plus de ruissellement sous culture que sous forêt) provoquant à l'aval des débits
de pointe très dommageables pour le réseau hydrographique (Roose, 1973).
Il reste encore à définir la charge solide (c'est le poids de particules en suspension dans
les eaux), la capacité d'un fluide (c'est la masse de particules que le fluide est capable
de transporter), et la compétence d'un fluide (c'est le diamètre maximal des particules
transportées en fonction de sa vitesse).
La dégradation des sols peut aussi avoir diverses origines : salinisation, engorgement,
compaction par la motorisation, minéralisation des matières organiques et squelettisation par
érosion sélective. En zone tropicale humide, alors que l'érosion comprend trois phases
(arrachement, transport et sédimentation), la dégradation des terres cultivées ne concerne que
la déstabilisation de la structure et de la macroporosité du sol sans transport de particules à
longue distance. Elle provient essentiellement de deux processus:
o La minéralisation des matières organiques du sol (d'autant plus active que le climat
est chaud et humide) et l'exportation minérale par les cultures (non compensée par des
apports de fumure) qui va entraîner la baisse de l'activité de la microfaune et de la
mésofaune, responsables de la macroporosité.
Sous les forêts tropicales, les sols sont très bien protégés de l'énergie solaire et pluviale,
d'une part, grâce à la canopée (850 t/ha de biomasse) qui tempère les écarts de température
et d'autre part, grâce au sous-étage et en particulier à la litière (de 9 à 15 t/ha/an de matière
organique redistribuée toute l'année), qui nourrit la mésofaune et recycle rapidement les
nutriments ("turn over"). Les racines sont très nombreuses dans l'horizon humifère et
jusqu'au contact avec la litière. Elles limitent les pertes en nutriments par drainage et par
20 Définitions: les mots cachent une philosophie
La savane compense déjà nettement moins bien les variations d'énergie. La biomasse
(10 à 100 t/ha) est beaucoup moins importante et la litière (2 à 8 t/ha/an) brûle au passage
fréquent des feux de brousse, laissant le sol nu pour affronter les premiers orages, brefs mais
très agressifs: il en résulte un ruissellement plus abondant que sous forêt, surtout en cas de
feux tardifs (Roose, 1979).
Plus le climat est chaud et sec, plus les termites se substituent aux vers de terre mais le
bilan de leurs activités de creusement de galeries et d'enfouissement des matières organiques
à l'abri des feux est moins bénéfique que celui des vers (Roose, 1975). Le ruissellement et
l'évapotranspiration étant plus forts (à cause des croûtes de battance) et les pluies moins
abondantes, le front d'humectation de l'eau pénètre moins profondément dans le sol et dépose
des particules fines arrachées en surface et le fer complexé aux matières organiques. Il s'agit
des sols ferrugineux tropicaux lessivés. Les horizons sont plus contrastés, le sol moins
homogène. Les racines s'enfoncent régulièrement jusque dans l'horizon d'accumulation, mais
beaucoup moins profondément que sous forêt.
Au niveau du sol, le climat est plus chaud, plus sec sous culture, et l'énergie est moins
bien amortie que sous forêt :
On comprend dès lors que la mise en culture de friches soit une véritable catastrophe qui
remet en cause l'équilibre du système sol. Les fuites d'éléments nutritifs s'accélèrent, les
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 21
La pluie et les apports occultes (rosée, brume: quelques dizaines à 150 mm par an) sont très
variables dans l'espace en fonction de J'altitude, de la distance à la mer, de l'orientation des
versants par rapport aux vents humides qui apportent la pluie.
Le ruissellement superficiel est l'excès de pluie qui n'arrive pas à s'infiltrer dans le sol,
coule à sa surface, s'organise en filets et rejoint rapidement la rivière où il provoque des
débits de crue élevés après des temps de réponse relativement courts (de l'ordre d'une
demi-heure pour des bassins d'un km 2 ).
Le ruissellement hypodermique (interflow) est déjà plus lent car il chemine dans les
horizons superficiels du sol souvent beaucoup plus poreux que les horizons minéraux
profonds (temps de réponse de quelques heures sur un bassin de 1 km 2 ).
En conclusion, l'érosion est un ensemble de processus variables dans le temps et dans l'espace,
en fonction des conditions écologiques et des mauvaises conditions de gestion de la terre par
l'homme. La lutte antiérosive intéresse divers acteurs dont les intérêts ne sont pas forcément
compatibles. Il va donc falloir définir clairement les objectifs prioritaires des projets de lutte
antiérosive et choisir pour chaque situation, les méthodes les plus efficaces, soit pour conserver
ou pour restaurer la fertilité et la productivité des terres paysannes, soit pour gérer les sédiments
et améliorer la qualité des eaux qui intéressent particulièrement les citadins, les industriels et les
sociétés d'irrigation.
22 Définitions: les mots cachent une philosophie
FIGURE 3
Bilan hydrique (d'après Roose, 1980)
1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1
1 1 1 1 1 1 1
1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1
1 1 1 1 1 1 1 1
1 1
EVAPORATION
.'0/ ~ \, \
/ \\
Ruissellement hypodermique 1à 25 0
/0
0.0
~~~~~T1QU~E~-------it----=~=--=-=~~=-=--==--=~=--=
DRAINAGE {Forêt 40 à 45%
PROFOND Savone Soudanienne 20à 35%
Savane Sahélienne 0 à 15%
Chapitre 2
L'érosion est un vieux problème. Dès que les terres émergent de l'océan, elles sont attaquées
par l'énergie du vent, des vagues et des pluies. L'homme s'est donc entraîné à en réduire les
effets néfastes.
o soit par l'extension des surfaces à des terres neuves qui s'avèrent fragiles et s'épuisent
au bout de quelques années de culture par minéralisation des matières organiques et
exportation des nutriments sans restitution suffisante,
La dégradation des sols par érosion, acidification ou salinisation est probablement l'une
des multiples causes qui ont entraîné la décadence de civilisations anciennes dès que la
concentration des populations dans les campagnes et dans les villes entraîne une pression
économique trop forte sur la production des campagnes (ex. la France du XIIe siècle,
24 Evolution historique des stratégies de lutte antiérosive
FIGURE 4
Relation entre la densité de la population, l'érosion, le système de culture, le système d'élevage
et la gestion de la fertilité
-----
\
\
\
\
\
\
2
20 Ci 40 80 0 100 800 Ci 1000 habitants/km
Densité pop. <40 100 à 400 400 à 800 > 800 hab/km 2
Système de culture
Système d'élevage
Gestion de la fertilité
l'Egypte actuelle). La jachère disparaît, les sols se dégradent à plus ou moins court terme,
car rien ne compense les exportations par les récoltes et les pertes par érosion ou drainage.
Déjà en 1944, le géographe Harroy avait bien compris pourquoi "l'Afrique est une terre
qui meurt". Elle meurt sous l'influence des méthodes déséquilibrantes des systèmes coloniaux
qui intensifient l'exploitation des sols, accélèrent l'exportation des nutriments assimilables et
la minéralisation des matières organiques, et repoussent les indigènes sur les terres les moins
riches et les plus fragiles, réduisant la durée de la jachère. II proposait une politique en trois
points:
o la protection intégrale des parcs nationaux pour protéger les écosystèmes naturels,
o les travaux antiérosifs du type "terrasses", banquettes ou fossés aveugles,
o des recherches sur les techniques culturales et les systèmes de production équilibrés
associant j'élevage, la forêt et l'agriculture, l'agroforesterie.
Curieusement, dans d'autres zones tropicales plus humides, à deux saisons culturales ou
sur des sols plus riches, volcaniques, par exemple, comme à Java, on ne parle de forte
densité qu'au-delà de 250 à 750 hab/km 2 . Les cas du Rwanda et du Burundi sont flagrants;
malgré des sols très acides et des pentes dépassant 30 à 80 %, les familles se débrouillent
mieux qu'au Sahel avec un seul ha à condition d'intensifier le système de production,
d'associer des cultures, d'introduire des arbres et de gérer les animaux en stabulation, de
recycler rapidement tous les résidus et d'arrêter l'hémorragie de nutriments par érosion et
drainage.
26 Evolution historique des stratégies de lutte antiérosive
On peut donc penser que le milieu se dégrade avec la densité de population jusqu'à
atteindre certains seuils au-delà desquels les paysans sont contraints de changer de système
de production. C'est le cas des zones soudano-sahéliennes sous l'impact de la longue
sécheresse de ces vingt dernières années (la population n'augmente presque plus à cause de
l'émigration). Les paysans du Yatenga acceptent d'investir 30 à 100 jours par an pour
installer des structures antiérosives qui leur permettent de mieux gérer l'eau et la fertilité de
leurs parcelles : cordons de pierres, mares, lignes d'arbres ou bandes enherbées,
reconstitution des parcours et des parcs arborés sur des blocs cultivés (Roose et Rodriguez,
1990 ; Roose, Dugué et Rodriguez, 1992).
Depuis 7.000 ans, l'homme a accumulé les traces de sa lutte contre l'érosion, la dégradation
des sols et le ruissellement, en vue d'améliorer la gestion de l'eau et la fertilité des sols
(Lowdermilk, 1953). On constate que les méthodes traditionnelles sont strictement liées aux
conditions socio-économiques.
La culture itinérante (shifting cultivation) est la plus ancienne stratégie utilisée sur tous
les continents à une époque où la population est peu dense (20 à 40 habitants/k.m 2 en fonction
de la richesse du sol et de l'humidité du climat). Après défrichement, on cultive sur les
cendres et on abandonne la terre dès qu'elle ne rend plus assez pour le travail fourni
(envahissement des adventices et perte des nutriments les plus assimilables). Pour que le
système reste équilibré il faut une réserve de terre considérable (environ 20 fois la surface
cultivée). Si la pression démographique augmente, le temps de jachère diminue et le sol se
dégrade progressivement. Ces stratégies peuvent être bien adaptées dans les zones peu
peuplées, sur les sols profonds recevant plus de 600 mm de pluie par an.
AI' opposé, les gradins en courbe de niveaux (bench terracing) ou les terrasses
méditerranéennes irriguées apparaissent dès lors que la population est dense, que la surface
cultivable est rare (hormis en montagne) et que le travail manuel est bon marché. Ces
stratégies, qui demandent 600 à 1 200 jours de travail par hectare pour construire et
entretenir ces structures, puis un immense effort pour restaurer la fertilité des sols, ne sont
acceptées par les paysans que dans les cas où ils n'ont pas d'autre choix pour subsister, ou
produire des cultures rentables. C'est le cas des Kirdis du Nord Cameroun, résistant à
l'emprise de l'Islam, ou encore des Incas au Pérou, dans la région de Machu Pichu, qui, au
15 ème siècle, ont construit des terrasses en gradins remarquables pour se défendre contre les
incursions des peuples de l'Amazonie ... puis des Espagnols (Guide Bleu du Pérou,
Hachette: 246-247).
Les billons, les cultures aSSOClees et l'agroforesterie. Dans les zones forestières
humides et volcaniques du Sud-Ouest du Cameroun, les Bamileke ont réussi à assurer un
équilibre raisonnable du milieu malgré une forte population (150 à 600 hab/k.m 2 ) en
combinant les cultures associées couvrant toute l'année de gros billons, à divers systèmes
agro-forestiers.
retranchés dans les falaises gréseuses de Bandiagara pour résister à l'influence musulmane.
Pour survivre, ils ont dû développer toute une série de méthodes conservatoires :
o murettes de pierres et remontée de terre sableuse depuis la plaine pour créer des sols sur
les dalles gréseuses servant d'impluvium,
o structures en nid d'abeille servant d'unité de production pour des oignons Irngués à
l'aide de calebasses,
Il faudrait, sans doute, reconsidérer ces positions et, sans vouloir idéaliser les stratégies
traditionnelles, analyser leur aire de répartition, les conditions de leur fonctionnement, leur
efficacité, leur coût, leur dynamisme actuel, et surtout développer les possibilités de leur
amélioration.
montagnards ne pouvaient survivre sans mener leur troupeau sur les terres communales qu'ils
ont fini par dégrader des suites du surpâturage (Lilin, 1986).
La conservation de l'eau et des sols (CES) cultivés a été organisée aux Etats Unis
d'Amérique depuis 1930 par des agronomes. L'extension rapide des cultures industrielles peu
couvrantes comme le coton, l'arachide, le tabac ou le maïs dans la Grande Plaine, a
déclenché une érosion catastrophique par le vent (dust bowl = ciel noir en plein jour) et par
l'eau. En 1930, en pleine crise économique, 20 % des terres cultivables étaient dégradées par
l'érosion. Sous la pression de l'opinion publique, l'Etat a dû réagir. Sous l'impulsion de
Bennet (1939) s'est constitué un service de conservation de l'eau et des sols, présent dans
chaque canton, pour conseiller et aider les fermiers qui demandent un appui technique et
financier pour aménager leurs terres ; les services centraux (agronomes et hydrologues)
effectuent les études et les projets.
o L'une, à la suite de Bennet observe que c'est le ravinement qui provoque les transports
solides les plus spectaculaires: or, le ravinement provient de l'énergie du ruissellement
qui est fonction de sa masse et de sa vitesse au carré (E. Ruiss. = 112 My2). La lutte
antiérosive s'organise donc autour des moyens mécaniques de réduction de la seule
vitesse du ruisseIlement et de sa force érosive (banquette de diversion, seuils et exutoires
enherbés) sans réduire la masse de ruissellement aux champs.
o L'autre école, à la suite des travaux de EIIison (1944) sur les processus de battance des
gouttes de pluie et des équipes de Wischmeier (1960), rappeIle que le ruisseIlement se
développe après la dégradation de la structure de la surface du sol par l'énergie des
gouttes de pluie. La lutte antiérosive s'organise cette fois sur les champs autour du
couvert végétal, des techniques culturales et d'un minimum de structures dans le
paysage.
Ces deux concepts ont été identifiés en France sur les terres de grande culture:
• l'un sur limons battants, surtout en hiver (sol fermé peu couvert),
• l'autre sur ces même terres, lors des orages au printemps, sur lits de semence et
surtout sur des sols sableux (dans la Sarthe ou le Sud Ouest de la France).
ruissellement en nappe dans les terres cultivées (diverses banquettes, levées de Monjauze,
etc ... ) pour reforester les terres dégradées et pour structurer des zones d'agriculture intensive
(Plantie, 1961; Putod, 1960; Monjauze, 1964; Greco, 1978).
La préoccupation des forestiers était d'abord, de régénérer l'agriculture, et cela s'est fait
dans le cadre de la "Rénovation Rurale" (Monjauze, 1964). Pour les forestiers, le concept
ORS, de conservation ou de restauration des sols, était plus important que dans le cadre de
la RTM.
Mais, cette opération s'est déroulée dans un contexte politique autOrItaire (guerre
d'Algérie) et la finalité sociale de lutte contre le chômage est devenue rapidement prioritaire
(creusement de fossés) pendant que les autres moyens étaient bloqués par la situation politique
(communication de Mura, 1991).
Toutes ces démarches n'ont pas été totalement inutiles, comme le laissent entendre
certaines critiques, car sans elles, la dégradation des paysages serait sans doute pire encore.
Cependant, on s'est mis à douter sérieusement du bien-fondé de la démarche de CES
lorsqu'une enquête américaine a révélé que, finalement, l'érosion n'avait guère modifié la
productivité des terres profondes. Dans bien des cas, on a prouvé que les sols étaient une
ressource renouvelable, mais que leur restauration a un prix souvent incompatible avec la
pression économique. Sous la pression démographique et la pression foncière, on connaît
cependant des exemples au Burkina Faso, au Rwanda comme en Haïti, où des terres
dégradées ont été restaurées en un temps record (un an).
Aux Etats Unis, malgré 50 ans de travaux remarquables des services de CES et des
millions de dollars investis chaque année, 25 % des terres cultivées perdent encore plus de
12 t/ha/an, limite de tolérance sur les sols profonds. Si on n'a plus enregistré de vent de
sable aussi catastrophique que dans les années 30, la pollution et l'envasement des barrages
continuent de poser de graves problèmes. Pour améliorer l'efficacité de la démarche
purement volontariste des paysans souhaitant protéger la productivité de leurs terres, l'Etat
a promulgué des lois (sur la mise en culture des prairies, des marais et des terres fragiles),
contraignant l'agriculteur à respecter des règles d'aménagements conservatoires, faute de
quoi, il perd ses droits à tous les encouragements financiers destinés à soutenir l'agriculture
américaine.
Les raisons évoquées de ces échecs partiels sont multiples (Marchal, 1979; Lefay, 1986,
Reij et al., 1986) :
Devant ces échecs, il fallait développer une nouvelle stratégie qui prenne mieux en compte
les besoins des gestionnaires des terres, tant paysans qu'éleveurs, en proposant des méthodes
qui améliorent à la fois la capacité d'infiltration du sol, sa fertilisation et les rendements, ou
mieux, la marge bénéficiaire des paysans (Roose 1987). Cette méthode a été appelée "Land
Husbandry" par Shaxson, Hudson, Sanders, Roose et Moldenhauer en 1988, et "La gestion
conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols" par Roose en 1987.
La GCES prend pour point de départ, la façon dont les paysans ressentent les problèmes
de dégradation des sols et comporte trois phases :
20 Des expérimentations sur les champs sont mises en place chez les paysans pour
quantifier et comparer les risques de ruissellement ou d'érosion et les gains de
rendement sous différents types de mise en valeur ou de technique culturale améliorée.
Il s'agit d'établir un référentiel et de vérifier la faisabilité, la rentabilité et l'efficacité des
méthodes antiérosives préconisées : l'évaluation doit être faite conjointement par les
paysans et les techniciens.
30 Enfin, un plan d'aménagement global doit être défini après 1 à 5 ans de dialogue pour
intensifier rationnellement l'exploitation des terres productives, pour structurer le
paysage et pour fixer les ravines, stabiliser les terres en privilégiant les méthodes
biologiques simples et maîtrisables par les paysans eux-mêmes. Rien ne peut se faire
sans l'accord préalable des paysans amenés à gérer l'ensemble de leur terroir.
Récemment, il est apparu clairement que la conservation des sols qui se limite à réduire le
tonnage de terre emportée par l'érosion ne pouvait satisfaire les paysans des régions
tropicales.
En effet, les spécialistes ont proclamé longtemps qu'il faut conserver les sols pour
maintenir la productivité des terres, "protéger le patrimoine foncier pour les générations
futures" - (titre de la cinquième Conférence lSCO à Bangkok, 1988). C'est un devoir social
et un investissement à long terme !
Les paysans (plus ou moins forcés) ont accepté de déployer des efforts considérables
pour aménager leurs terres contre l'érosion, mais ils ont été déçus de constater que la terre
continuait à se dégrader et les rendements des cultures à décroître. Les structures antiérosives
imposées (fossés, banquettes de diversion, diguettes) ont souvent réduit la surface cultivable
(de 3 à 20 %) sans pour autant améliorer la productivité des parcelles "protégées". Si on
veut motiver les paysans, conserver les sols en place ne suffit pas: il faut gérer l'eau et
restaurer simultanément la fertilité des sols pour augmenter significativement les
rendements de ces sols tropicaux déjà très pauvres pour la plupart (en particulier les sols
ferrallitiques et ferrugineux tropicaux, sableux en surface).
En milieu traditionnel, c'est la jachère longue qui rétablit à la fois un bon état structural
du sol, des teneurs suffisantes en matières organiques et la disponibilité en éléments nutritifs
pour les plantes. Le brûlis peut remonter le pH de un ou deux points et supprimer la toxicité
aluminique, surtout en zone humide. Mais, avec la croissance démographique et
l'augmentation des besoins, la durée de la jachère a tant diminué qu'elle n'arrive plus à
restituer la fertilité du sol. La mécanisation des techniques culturales a permis l'extension des
surfaces cultivées plus que la croissance des rendements (Pieri, 1989). Dans de nombreuses
régions, toutes les terres cultivables ont déjà été défrichées: il faut maintenant intensifier la
productivité du capital foncier.
Dans un premier temps, l'intensification a été comprise par les paysans comme la
réduction du temps de la jachère et l'extension des cultures à toutes les terres cultivables:
les rendements moyens (600 kg/ha) se sont maintenus grâce au défrichement de nouvelles
terres.
Dans un deuxième temps, l'encadrement rural a proposé le labour en culture attelée, les
semences sélectionnées (en station) et traitées contre les maladies. La fertilisation minérale
"vulgarisée" est restée très modeste (moins de 100 kg/ha de NPKCa). Les rendements sont
passés de 600 à 1100 kg/ha (céréales, arachide, coton), mais le bilan des matières organiques
32 EvoLution historique des stratégies de LUlle anriérosive
et des nutriments étant négatif, les sols se sont rapidement dégradés ... ainsi que les
rendements. On a cherché alors à améliorer la jachère et la production fourragère.
Enfin, des sociétés de développement ont proposé des systèmes de culture intensifs
coton et maïs en zone soudanienne ou arachide-mil en zones plus arides et plus sableuses. Ces
systèmes combinent des apports plus importants d'engrais minéraux (plus de 200 kg/ha sur
la culture de rente), le travail du sol (labour avec retournement et sarclage buttage), la
traction bovine (qui suppose le démarrage d'une production fourragère et de fumier à
l'échelle de chaque exploitation), des rotations où la jachère est exclue pendant 10 ans ou
réduite à une culture fourragère (souvent légumineuse), des variétés sélectionnées répondant
bien aux engrais, à l'usage régulier de pesticides et d'herbicides.
Les résultats furent encourageants, mais très variables en fonction des conditions
pluviométriques, des types de sol et des conditions socio-économiques (Pieri, 1989). Les
rendements des cultures ont été multipliés par 2 à 4 (l 500 à 2 500 kg/ha) et jusqu'à dix en
station sur sols profonds à texture équilibrée. Mais au bout de 5 à 10 ans, l'amélioration du
rendement par les engrais minéraux a diminué de 10 % par an. Le bilan des matières
organiques du sol sous culture à fertilisation purement minérale reste déficitaire. En zone de
savane, le stock d'humus du sol décroît de 2 % l'an sur les sols limono-sableux, de 4 % sur
les sols très sableux (A + L < 10 %) et jusqu'à 7 % si l'érosion et/ou le drainage sont
importants.
Or, en zone tropicale sur les sols ferrallitiques et ferrugineux tropicaux à argile
kaolinitique, les matières organiques du sol jouent un rôle majeur dans la protection de la
structure du sol et de la capacité de stockage de l'eau et des nutriments. L'argile kaolinite
n'ayant qu'une capacité d'échange de cation de 14 milliéquivalents par 100 grammes,
n'apporte que 1 à 2 méq dans les horizons colonisés par les racines (A + L ~ 20 %) :
l'humus par contre, peut fixer jusqu'à 250 méq par 100 g.
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 33
Bien que les rendements des cultures ne soient pas directement liés aux taux de matière
organique du sol, si on dépasse certains seuils (Mo/[A + L] < 0,07), la structure s'effondre,
le ruissellement et l'érosion s'accélèrent, l'enracinement est moins efficace car le sol se tasse,
les nutriments sont moins accessibles. Un sol dégradé rentabilise moins bien les engrais car
l'eau est moins disponible dans un sol compact (Pieri et Moreau, 1987).
On a cru un moment que grâce aux apports minéraux massifs comprenant la dose de
correction des carences du sol (investissement tous les 4 à 10 ans) et la dose d'entretien
(exportation par les récoltes), on allait résoudre tous les problèmes : augmenter les
rendements et la biomasse disponible pour améliorer le taux de matière organique du sol. On
avait oublié les risques d'acidification par l'azote et les autres engrais acides (sulfates et
chlorures), les pertes par érosion et drainage, et surtout, la minéralisation rapide des matières
organiques, accélérée encore dans les sols travaillés. Même si cet apport massif d'engrais est
possible sur le plan technique, il n'est pas toujours rentable. Par exemple, on a montré qu'en
bananeraie intensivement irriguée en basse Côte d'Ivoire sur des sols ferrallitiques très
désaturés, on a perdu par érosion et surtout par lixiviation, 9 % du phosphore (P), 100 %
de la chaux et du magnésium (l tonne de dolomie) et 60 % de l'azote et du potassium (au
moins 300 unités) pourtant répartis en dix doses annuelles autour de chaque pied (Roose et
Godefroy, 1967 à 75). On a également constaté une tendance à l'acidification des sols
sableux, en cas d'abus d'engrais azotés, de sulfate et de chlorure (Boyer, 1970).
Un nouveau virage s'est effectué lorsque les économistes de la Banque Mondiale ont
exigé la vérité des prix des engrais pour réduire le gaspillage! Les subventions aux engrais
étaient destinées à réduire les coûts énormes du transport. Les supprimer, c'était interdire
l'accès de cette technologie moderne aux petits paysans dispersés dans des milliers de
villages. C'était supprimer une possibilité de valoriser leur travail. Il a donc fallu retourner
aux ressources régionales (calcaires et phosphates naturels concassés) et aux ressources
locales (la biomasse plus ou moins transformée). Cependant, on s'est bien vite rendu compte
qu'on courrait vers un déséquilibre fatal entre les apports de nutriments, les fuites par érosion
ou drainage, et les pertes par exportation des cultures (Breeman, 1991).
Les jachères forestières sont capables de puiser en profondeur des éléments nutritifs
(issus de l'altération des minéraux, de la récupération des solutions drainant au-delà des
racines des cultures) et de les recycler à la surface du sol (8 à 15 t/ha/an d'apport de litière).
Il faut 8 à 20 ans dans la zone forestière subéquatoriale, 15 à 30 ans en zone forestière
soudanienne et 30 à plus de 50 ans en zone sahélienne, pour reconstituer les sols. Par contre,
la dégradation de l'horizon de surface est beaucoup plus rapide. En l'espace de 2 à 6 ans de
cultures intensives, les réserves nutritives sont épuisées et en 15 à 20 ans, le milieu poral est
dégradé et l'érosion sélective ne laisse en place qu'un horizon de sable. De plus, si le sol est
carencé parce que la roche mère est pauvre en cet élément, la végétation le sera aussi, la
litière et l'humus également, et l'on ne pourra échapper à un apport minéral
complémentaire.
En savane, où la biomasse provient en grande partie d'herbes qui brûlent chaque année,
la fertilité est concentrée par les animaux qui récoltent la biomasse dispersée sur les parcours
(souvent des terres très pauvres impropres à la culture) et la restituent dans le parc de nuit
sous forme de fumier. En réalité, il n'y a pas de fumier véritable (fermentation à 80° C qui
tue les graines), mais de la "poudrette", déjections séchées au soleil et réduites en poudre par
le piétinement des animaux maintenus dans un parc sans litière. Ce mélange de terre boueuse
34 Evolution historique des stratégies de lutte antiérosive
Mais les apports de fumier par le bétail ont une limite. En système extensif, une vache
donne 0,6 t/ha/an de poudrette, alors qu'il faut 3 t/ha/an de fumier pour entretenir le niveau
de carbone du sol au-dessus du seuil critique. Il faut donc 5 vaches pour produire 3 tonnes
et entretenir un hectare de cultures. Or, il faut 4 hectares de parcours extensif pour nourrir
une vache : il faut donc 20 hectares de parcours extensif pour entretenir par la fumure
organique un hectare de terre cultivée. On peut améliorer ces performances en élevage
intensif. D'une part, en constatant qu'avec les résidus de la culture d'un hectare on peut
entretenir une vache, ensuite qu'on peut produire jusqu'à 1,5 t de fumier par vache si on la
maintient sur une litière pendant la nuit et les heures chaudes de la journée. Enfin, avec un
hectare de culture fourragère intensive, on peut entretenir les deux vaches nécessaires pour
produire les trois tonnes de fumier.
Mais, du point de vue du sol, la restitution par le fumier des nutriments compris dans
la biomasse digérée par les animaux n'est que de 30 % à 40 %. En effet, toute
transformation a un rendement. Les meilleurs animaux fixent jusqu'à 70 % des nutriments
contenus dans leur nourriture pour former des os (Ca + P), des protéines (N-P-S, magnésium
et divers oligoéléments) qui seront en majorité perdus pour le sol. Il serait bon de ramener
au sol les poudres d'os, de sang, de cornes, de sabots et autres produits animaux non utilisés
ailleurs. On constate en réalité, dans les systèmes intensifs du Rwanda, où la densité de
population dépasse 250 habitants/km 2 , que la fumure organique ne permet d'entretenir
qu'un tiers de l'exploitation (souvent moins d'un hectare pour nourrir 4 à 10 personnes),
le reste du terrain étant réservé à des cultures très peu exigeantes, comme le manioc et les
patates douces. L'élevage de petit bétail sur les terres communales et les chemins, est souvent
le seul moyen pour les petits paysans, de survivre, d'amasser un petit capital pour parer aux
besoins urgents de la vie (maladies, accidents) et aux relations sociales (mariages ou
funéraillles, etc ... ) (Roose et al., 1992).
Le compostage est une filière encore plus longue pour transformer la biomasse (6 à 18
mois) et dont les rendements sont aussi faibles que pour le fumier. C'est pourtant une
pratique valable pour ceux qui ne possèdent pas d'élevage (les paysans les plus pauvres) ou
qui disposent de grandes quantités de déchets industriels (parche de café, drèches de
brasserie, ou gadoues de ville, etc ... ). L'obstacle majeur est le travail nécessaire à la
réalisation d'un bon compost. On a essayé de creuser des compostières au champ pour éviter
le double transport des pailles et résidus de culture, mais la plupart sont restées vides et le
compost est de mauvaise qualité. Les seules fosses efficaces sont les "compostières-fumières-
poubelles", fosses proches de 1'habitat, où sont entassés tous les résidus disponibles en même
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 35
temps que les cendres et les déchets du foyer. Pour que le mélange fermente avec moins de
perte, on préconise des petites fosses (4 x 2 m) plantées d'arbres qui fournissent l'ombrage,
une ambiance fraîche et humide, de la biomasse riche en minéraux et dont les racines
récupèrent les solutions lessivées du tas de compost par les eaux de drainage. Comme on ne
peut produire qu'un maximum de 5 t/ha/an et par famille, soit (0,2 à 0,5 ha fumé par
exploitation), il faut encore trouver des solutions complémentaires pour fumer l'ensemble de
l'exploitation, mais c'est une bonne base pour démarrer les cultures maraîchères.
L'enfouissement des résidus et des adventices: on ignore souvent la masse des résidus
de culture, de racines et surtout des adventices que les paysans enfouissent lors des labours
et sarclages. C'est pourtant une filière courte (1 à 3 mois) qui permet un recyclage rapide des
nutriments contenus dans la biomasse. Il existe d'ailleurs diverses méthodes traditionnelles
où l'on ramasse en tas les adventices pour les faire sécher, puis on les recouvre d'une butte
de terre que l'on plante aussitôt de patates douces. A la récolte de celles-ci, la terre riche en
matière organique est répandue alentour. Ces enfouissements répétés dans l'année de matières
organiques fraîches, permettent de maintenir un certain niveau de carbone organique dans le
sol, mais leur action sur la fertilité du sol et sur sa résistance à l'érosion, est limitée. D'une
part, les paysans exploitent de plus en plus cette biomasse pour l'élevage des animaux,
puisque les jachères disparaissent. D'autre part, l'élévation de 1 % du taux de matières
organiques du sol ne réduit que de 5 % l'érodibilité du sol (Wischmeier, Johnson et
Cross, 1972). Or, il faut des apports considérables de matières organiques évoluées pour
augmenter de 1 % le taux de carbone de 10 cm de sol (1 % de 1 500 tonnes de terre).
L'enfouissement brutal de 15 tonnes de paille peu évoluée entraîne par ailleurs une faim
d'azote (fixé par la masse microbienne) et réduit les rendements.
Le paillage épais (7 à 10 cm, ou 20 à 25 tonnes de paille par hectare) est une méthode
très efficace pour réduire l'évaporation, la croissance des adventices, maintenir l'humidité
du sol en saison sèche et arrêter l'érosion. C'est aussi une filière courte pour restituer la
totalité de la biomasse et les nutriments qui la constituent (K Ca Mg, C, d'abord par
lessivage, N et P à mesure de la minéralisation et de l'humification à travers la méso et la
microfaune). La disparition de la litière est 30 % plus lente que lorsque la matière organique
est enfouie par le labour. Les risques de carence en azote sont moins graves. Sous forêt, où
les sols sont souvent les meilleurs, la litière n'est jamais enfouie par labour, mais par les vers
de terre, les termites et autre mésofaune : les sols non dégradés sont tout à fait capables
d'ingérer les matières organiques déposées à la surface. Sous caféiers et bananiers, le paillage
a fait ses preuves: ce sont les parcelles les moins érodées, les moins dégradées des collines
cultivées depuis longtemps. Malheureusement, on ne dispose pas d'une masse suffisante de
résidus végétaux pour couvrir toutes les terres cultivées. Mais, un paillage léger (2 à 6 t/ha),
répandu en début de saison des pluies, une fois le sol travaillé et semé, dissipe l'énergie des
gouttes de pluie et celle du ruissellement et maintient plus longtemps une bonne infiltration
en même temps qu'une bonne activité de la mésofaune. Même si le paillage ne couvre que
50 % de la surface du sol, il peut réduire de 80 % les risques d'érosion. Sur sol encroûté,
il réduit bien l'érosion, moins le ruissellement. Mais de toutes façons, le paillage apporte des
éléments nutritifs ainsi que des matières organiques fraîches à la surface du sol qui améliorent
sa structure.
Aucune de ces méthodes de recyclage n'est parfaite. Elles doivent être combinées pour
profiter de toutes les opportunités [planches photographiques 28 et 29].
36 Evolution historique des stratégies de IUlle antiérosive
La correction directe des carences minérales du sol est souvent trop coûteuse et peu
raisonnable tant que le système de stockage du sol n'est pas amélioré (matière organique et
taux d'argile). On constate aussi dans bien des cas, une rétrogradation du phosphore en
présence de fer et de calcaire, ou une rétrogradation du potassium si l'environnement
comprend des argiles gonflantes (montmorillonites). Il existe aussi de nombreuses fuites dans
les systèmes "sols" des zones tropicales humides. D'abord par érosion, ensuite par drainage,
et enfin par gazéification. D'où les règles suivantes pour réduire les risques de lixiviation:
o fractionner les doses d'engrais (1/3 au semis, 1/3 au tallage ou à la montaison, et 1/3
à l'épiaison),
o calculer les doses en fonction de la capacité du sol et des plantes à les stocker,
o disposer les engrais sur toute la zone couverte par les racines,
o supporter l'activité d'une certaine couverture d'adventices, quitte à les rabattre en temps
opportun pour former une litière (ces herbages vont fixer temporairement les nutriments
susceptibles d'être lixiviés),
o équilibrer les apports en fonction des besoins des plantes et de la disponibilité du stock
du sol.
Jusqu'ici, ces terres dégradées étaient confiées aux forestiers en vue de leur restauration.
Ceux-ci s'empressaient de les mettre en défens (c'est à dire de les protéger contre les feux
de brousse, contre les éleveurs coupables du surpâturage et les agriculteurs qui ont défriché
ces terres fragiles), d'y planter quelques espèces pionnières d'arbres et de gérer les eaux de
surface à l'aide de banquettes ou de fossés de diversion. Les gens et les bêtes étaient priés
de vivre ailleurs, sous peine d'amendes: d'où les tensions bien connues entre forestiers,
éleveurs et agriculteurs! La mise en défens est une méthode souvent très efficace si la
dégradation végétale n'est pas trop poussée, mais elle est difficile à faire respecter lorsque
la pression démographique est forte: son efficacité diminue en zone aride.
Dans le cadre de la GCES, il semble plus efficace et plus rentable pour les paysans de
s'attacher à l'aménagement des bonnes terres en production avant qu'elles se dégradent,
car on obtient une augmentation des rendements plus rapide et plus nette sur les terres
profondes que sur les terres caillouteuses épuisées. "Mieux vaut prévoir que guérir !".
Cependant, il existe quelques cas où la restauration des terres dégradées est prioritaire pour
les populations :
o la réhabilitation des terres caillouteuses (terres finies disent les haïtiens) de sommet de
colline, car le ruissellement qui s'en dégage ravine les bonnes terres cultivées à l'aval;
o la restauration des terres dégradées, mais qui ont encore un avenir agricole, une
possibilité de stockage de l'eau et des nutriments dans un profil suffisamment épais pour
assurer le cycle cultural malgré les aléas climatiques (plus de 30 cm de sol argileux, plus
de 60 cm de sol sableux) ;
o lorsque la pression foncière se fait sentir, il faut à tout prix non seulement restaurer,
mais créer des sols producteurs là où la roche peut collecter les eaux de pluie (cas des
Dogons au Mali).
TABLEAU 1
Recouvrement des sols dégradés à l'abri du pâturage (d'après Hijkoop, Poel et Kaya, 1991)
est efficace sur les zones sableuses, mais très peu sur les vertisols dégradés (Masse,
Pontanier , Floret, 1992) ;
o mise en défens contre le feu et le pâturage: bonne efficacité sur les sols encore couverts
en partie, à Gansé au Burkina (pluie"", 700 mm) (Roose et Piat, 1984 ; Roose, 1992)
et à Kaniko au Mali (Poel et Kaya, 1989), mais sans intérêt si le sol est totalement
dénudé et encroûté (Poel et Kaya, 1989) ;
o les haies d'Euphorbia balsamifera ont du mal à survivre sur les sols profondément
dégradés et acides de Kaniko (Poel et Kaya au sud du Mali) ; par contre, des haies
d'Opuntia, en Algérie, ziziphus, d'acacia et divers épineux au Burkina, ont bien fixé le
terrain ... à l'abri du bétail (Roose et al., 1992) ;
Dies diguettes en terre et demi-lune ont une durée de vie éphémère et permettent
seulement l'installation de graminées dans la zone d'accumulation des eaux de
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 39
o sur les vertisols dégradés du Cameroun, seul l'isolement de casiers par des bourrelets
de terre a permis une légère amélioration de l'infiltration ... et de la production de
céréales (Masse, Floret, Pontailler, 1992) ;
o si la zone est parcourue par le bétail en saison sèche, la biomasse sera moins abondante
et les espèces survivantes seront différentes (Chase et al., 1989) (Poel et Kaya, 1989).
Lorsqu'il s'agit de sols profonds et sains, mais qui ont été décapés par l'érosion ou dégradés
par des cultures n'équilibrant pas le bilan des matières organiques ni des nutriments, il est
rare que l'application d'une seule approche, biologique, physique ou chimique, donne
satisfaction. Par contre, dans les zones tropicales semi-arides et surtout semi-humides et
humides, la restauration de la productivité des sols peut être très rapide (l à 4 ans) à
condition de bien respecter les six règles suivantes (Roose et al., 1992) :
10 Si le sol est décapé par l'érosion, il faut avant tout se rendre maître du ruissellement (cordon
de pierres, haies vives, etc ... ).
20 Si le sol est compact, il faut réaliser un travail profond pour restaurer la macroporosité de
la couverture pédologique.
30 La structure étant généralement instable, il faut en même temps enfouir un stabilisant (de
la matière organique bien décomposée, du gypse, de la chaux) et semer une végétation
produisant un enracinement profond et une biomasse exubérante capable de stabiliser les
macropores du profil (ex. sorgho, Sty!osanthes, Pennisetum, maïs, etc ... ).
4 0
Si l'horizon superficiel a été appauvri ou décapé, il faut réintroduire une microflore et une
mésofaune susceptibles de remettre en route l'évolution positive de la structure et
"assimilabilité des nutriments minéraux (fumier ou compost bien décomposés).
50 Si le sol est acide, il faut amender le sol jusqu'à ce que le pH dépasse 5 et que la toxicité
aluminique et manganique soit écartée.
60 Enfin, corriger progressivement les carences minérales du sol en alimentant les plantes
cultivées à leur rythme et en emballant le complément minéral (N et P) dans la fumure
organique pour éviter sa lixiviation par le drainage ou son immobilisation par le fer ou
l'alumine libre.
FIGURE 5
Le Zaï : méthode traditionnelle de restauration des sols (d'après Roose et Rodriguez, 1990)
• lai (en Moore) Signifie se hâter pour creuser en saison sèche le sol tassé et encroûté.
• Il permet de récupérer des terres abandonnées et de produire environ 800 kg / ha de grain dès la première année
et d'entretentr la fenilité du sol sur plus de 30 ans.
• Il concentre l'eau et la fenilité sous le poquet et permet d'associer à la culture des arbres fourragers
bien adaptés lagroforesleriel.
• L,mJles: la date de commencement des travaux est fixée par le chef de terre du village ... après les fétes,
quelque fois trop tard.
le lai ~xige 300 heures de travail très dur soit environ 3 mois pour un homme pour restaurer 1 ha.
le lai demande 2 à 3 tonnes de matières organiques et les charetnes pour transponer la poudrette et le compost.
pour réussir il faut entourer le champ à restaurer d'un cordon de pierres pour maitriser le ruissellement.
• Améliorations. sous salage crOisé à 1 denl Jusqu'à 12 . 18 cm, aprés la récolte, lOUS les 80 cm,
( 11 heures avec des boeufs bien nournsl, creuser ensuite le lai en 150 heures.
compléter la fumure organique par N et P qui manquent dans la poudrette exposée au soleil.
Introduire d'autres espèces forestières élevées en pépinière (3 mois de gagné).
!nlroduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 41
naturelle herbacée de courte durée (2 à 6 ans après 2 à 3 ans de culture) un maintien et, a
fortiori, une restauration de la productivité agricole des terres (Pieri, 1989). Sur un sol
ferrugineux tropical sableux de la région de Tcholliré au Nord Cameroun, Roose (1992) a
constaté que les teneurs en carbone (0,3 à 0,6 %) et en azote (0,01 à 0,06 %) et le pH (5,3
à 6) s'étaient peu améliorés au bout de 30 ans de jachère brûlée et pâturée extensivement
chaque année. Les meilleures situations (C = 1 %) proviennent des turricules des vers de
terre, des termitières et des déjections animales concentrées dans un ancien parc où l'on
réunit le bétail la nuit. La capacité d'infiltration par contre, s'est nettement améliorée sur la
vieille jachère grâce aux racines et aux galeries creusées par les vers de terre et les termites.
Deux semaines avant le début des pluies (15 mai à 15 juin), le paysan répand une à deux
poignées de poudrette (1 à 2,5 t/ha de fumier sec) au fond des cuvettes et les recouvre de
terre pour empêcher les matières organiques sèches de flotter et d'être emportées par le
ruissellement.
Certains sèment en poquet avant les pluies, d'autres après la première averse une
douzaine de graines de mil si le sol est léger, ou de sorgho si le sol est limono-argileux
(environ 8 kg/ha de semence).
Les premières averses ruissellent abondamment sur les surfaces encroûtées (2/3 du
terrain) : les cuvettes captent ce ruissellement (de quoi mouiller une poche de sol sur un
mètre de profondeur). Les graines germent ensemble, bousculent la croûte de battance et
envoient des racines en profondeur où elles trouvent à la fois les réserves d'eau et les
nutriments redistribués par les termites. Grâce à la concentration en eau et en nutriments
autour du poquet, les rendements peuvent atteindre 800 kg/ha dès la première année et
augmenter progressivement durant 30 ans à mesure que l'ensemble du champ s'améliore.
A la récolte, il laisse sur place les tiges coupées vers un mètre de haut : elles vont
réduire la vitesse du vent et piéger les matières organiques poussées par le vent.
dans les cuvettes, poussent des arbustes fourragers, légumineuses à gousses pour la plupart:
lors du sarclage, ils conservent deux plantules forestières tous les trois mètres, lesquelles vont
profiter de l'eau et de la fumure destinées aux céréales. A la récolte, les tiges de sorgho sont
coupées vers un mètre et protègent ainsi le sol de l'érosion éolienne et les jeunes tiges
forestières de la vue des chèvres (voir figure 5). La culture de céréales se renouvelle chaque
année, mais tous les cinq ans, les plants forestiers sont taillés pour fournir des perches et du
bois de chauffe. Ainsi sans grillage, il se met en place une association agroforestière
susceptible de reconstituer les parcs à Acacia albida et autres légumineuses capables de
maintenir la production de céréales tout en fournissant du fourrage, de la litière et du bois.
Ce zaï forestier peut aussi être utilisé pour implanter des haies vives.
Trois problèmes limitent l'extension du zaï : le travail très dur en saison sèche (environ
250 jours à raison de 4 heures par jour), la nécessité de maîtriser le ruissellement par un
cordon pierreux entourant la parcelle, et la disponibilité en fumier. En préparant le terrain
en décembre, lorsque les boeufs sont encore bien nourris par les résidus de culture, les
températures sont encore fraîches le matin et les sols pas trop durs ; un sous-solage croisé
peut réduire de moitié les temps de travaux. Si on manque de fumier, des branchettes et
autres résidus organiques peuvent servir à attirer les termites. Le rôle positif des termites
n'est pas apprécié de la même façon par tous les paysans: certains les craignent et préfèrent
recycler la biomasse par la production de fumier ou de compost plutôt que par le paillage.
Il faut noter cependant que sous terre, il est encore plus facile aux termites de s'attaquer au
fumier, mais c'est moins apparent. Cette méthode pourrait être encore améliorée par des
apports complémentaires d'azote et de phosphates, tous deux déficitaires à la fois dans le sol
et dans les poudrettes (gazéification par exposition au soleil). Voilà une méthode de
restauration des sols et de reforestation traditionnelle orientée vers l'agroforesterie et bien
adaptée aux zones des glacis soudano-sahéliens fortement dégradés depuis les périodes de
sécheresse (Roose et Rodriguez, 1990).
o Si les roches sont tendres (grès tendres, schistes, argillites, marnes, etc ... ) ou s'altèrent
rapidement (basaltes et autres roches volcaniques ou grenues), il est difficile de couvrir
l'ensemble de la surface parce que le sol est trop peu épais, trop pentu et décapé lors
des plus fortes averses. Par contre, il est possible d'appliquer la "stratégie du pot de
fleurs" qui consiste à concentrer localement l'eau, les nutriments disponibles et les soins
à quelques plantes intéressantes localement. Il s'agit de creuser tous les 5 à 10 m une
fosse de 1 m 3 minimum, de mélanger dans le fond le peu de terre minérale dont on
dispose à deux poignées d'engrais complet, un seau de fumier/compost/tourbe bien
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 43
• passage croisé d'une soussoleuse tirée par un chenillard qui enfonce les dents
jusqu'à 50 cm tous les 60 cm de distance ;
• nivellement de terrasses en pente isolées par des ados et des fossés ;
• succession de labours et de pulvérisages pour réduire les blocs de cendres durcies
à 3-5 cm de diamètre.
L'élevage étant extensif sur parcours, les fenniers disposent de peu de fumier, à peine
assez pour fumer 0,5 à 1 hectare. Le coût du travail du sol revient à 8 000 FF/ha. Si
l'on plante du maïs la première année, les rendements sont très faibles, même si on
répand du NPK seul ou avec un peu de poudrette de parc.
Par contre, le blé peut donner 15 q/ha dès la première année si on apporte du NPK, seul
ou avec poudrette. Dès la troisième ou la cinquième année, les problèmes biologiques
disparaissent et les rendements atteignent normalement 60 quintaux/ha/an si les
conditions climatiques sont favorables. Si le paysan ne rembourse que les frais bruts,
44 Evolution historique des stratégies de LUlle antiérosive
l'opération de réhabilitation d'une terre dégradée est rentabilisée au bout de huit ans. Les
nouveaux sols fumés ont une meilleure infiltration et sont plus stables, moins érodibles
que les sols cultivés originaux.
CONCLUSIONS
Le développement des sociétés humaines pose forcément des problèmes de dégradation des
ressources naturelles. Pour faire face à ce défi, les sociétés rurales ont mis au point des stratégies
traditionnelles de gestion de l'eau et de la fertilité des sols en équilibre avec le milieu physique et
socio-économique de leur époque. Actuellement en déclin, ces méthodes traditionnelles ont été
trop souvent ignorées, voire méprisées par les experts en CES, mais il serait utile d'étudier leur
fonctionnement et leur dynamisme car elles peuvent servir de point de départ au dialogue avec
les paysans pour une amélioration durable de leur environnement.
Face aux énormes problèmes de protection du patrimoine foncier, des ouvrages d'art et de
la qualité des eaux indispensables au développement des villes et des périmètres irrigués, les
ingénieurs ont développé préférentiellement les approches mécaniques qui s'avèrent finalement
coûteuses et relativement peu efficaces. On constate aujourd'hui que la protection des terres est
l'affaire de ceux qui la gèrent: paysans et éleveurs. Pour obtenir leur participation, il paraît
nécessaire de changer de stratégie, de répondre d'abord à leurs problèmes urgents (la sécurité
alimentaire, l'amélioration de leur niveau de vie, etc ... ) La conservation du sol reste indispensable,
mais elle est insuffisante pour assurer un développement réel et durable: les terres sont déjà trop
pauvres et trop dégradées. La GCES tente d'y parvenir en améliorant à la fois la gestion de l'eau
et des nutriments pour augmenter nettement la production de biomasse.
L'aménagement du territoire reste le domaine de l'Etat, qui est le seul à disposer des
ingénieurs compétents et des moyens suffisants pour résoudre des problèmes tels que la
reforestation des montagnes, la correction torrentielle, l'aménagement des rivières, la stabilisation
du réseau routier et des zones de glissement de terrain. La RTM et la CES restent donc des
stratégies valables aujourd'hui, mais elles doivent être associées à des approches tenant mieux
compte des intérêts des paysans.
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 45
Chapitre 3
Au nom du bien public, les ingénieurs de l'Etat ont cherché le moyen de faire accepter
leurs solutions sans trop se préoccuper des intérêts particuliers de chacun des "bénéficiaires"
des aménagements. Nous chercherons à rencontrer ces interlocuteurs gestionnaires des terres
et à définir leur réaction en fonction de leurs soucis immédiats.
Ensuite, nous aborderons l'analyse de l'extension des problèmes d'érosion dans le monde
et l'importance particulière des averses exceptionnelles.
Puis, nous schématiserons les connaissances sur le coût de l'érosion: d'une part, les
effets immédiats in-situ de l'érosion et du ruissellement sur la production, les pertes en
nutriments et l'évolution de la productivité à long terme des terres dégradées à l'échelle de
la parcelle. D'autre part, les nuisances à l'aval (off-site) que crée le ruissellement lorsqu'il
augmente les pointes de crue, réactive le creusement des rivières et la dégradation des berges,
ou lorsqu'il pollue les eaux par les nutriments et les suspensions, ou lorsqu'il envase les
barrages et réduit la qualité des eaux indispensables au développement des villes et de
l'agriculture intensive.
Enfin, nous tenterons d'orienter le choix d'une stratégie de lutte antiérosive à partir des
objectifs économiques des projets et nous préciserons les conditions de réussite de ces projets
d'aménagements. Une brève étude de cas d'un aménagement antiérosif au Maroc sera
présenté.
Lorsqu'on passe d'une époque ou d'un pays à un autre, on constate qu'il est possible de
définir de grandes catégories de crise érosive, même si chaque situation est spécifique dès que
l'on approfondit l'analyse. La démarche risque d'être inappropriée lorsque cette diversité est
sous-estimée.
46 QueLques aspects socio-économiques de L'érosion
L'augmentation de la population se traduit par une pression accrue sur les ressources
naturelles d'un espace, ce qui à son tour, conduit à leur surexploitation et à leur dégradation.
L'histoire de nombreux pays est jalonnée de crises érosives de ce type. Elles peuvent
être classées en fonction des facteurs de dégradation ou des réponses apportées.
o Les facteurs qui participent à la dégradation. Dans beaucoup de cas, les effets du
déséquilibre entre la population et les ressources sont aggravés par d'autres processus.
Ainsi, dans de nombreux pays en développement, nous observons une différenciation
sociale importante dans les sociétés rurales. Les fractions sociales déjà défavorisées sont
marginalisées. Leur accès à la ressource foncière se dégrade, ce qui se traduit par leur
rejet vers les terres marginales (souvent aussi les plus fragiles). De même, ces
fractions défavorisées sont souvent caractérisées par un statut foncier médiocre. Or,
l'insécurité foncière et des statuts tels que le métayage ou l'indivision sont défavorables
à l'investissement, les risques étant trop importants ou les bénéfices pour l'exploitant
trop faibles.
D'autres processus contribuent à créer des conditions difficiles pour l'investissement que
constituent en général les mesures antiérosives : la faiblesse des ressources financières
disponibles, par exemple. La marginalisation se traduit également par l'adoption de
logiques de survie qui privilégient le très court terme. Elles peuvent se maintenir
même lorsque les conditions ont évolué et sont devenues plus favorables aux fractions
défavorisées de la paysannerie.
o L'élaboration de la réponse. Une crise érosive peut être assimilée à une maladie qui
agresse un organisme, en l'occurence une société rurale. Les historiens qui ont travaillé
sur des crises appartenant au passé, ont montré comment les sociétés locales ont réagi
pour maîtriser l'érosion. Ainsi, Blanchemanche analyse la réponse apportée aux 17ème
et 18ème siècles à la crise érosive observée dans les collines de la région
méditerranéenne française. Les sociétés rurales ont répondu au défi en intensifiant la
production agricole grâce à des techniques telles que la terrasse et l'irrigation. Elles se
sont inspirées de ce qui se faisait dans des régions plus avancées techniquement, telles
que la Toscane, par exemple. Les élites locales ont alors joué un rôle clé dans la
recherche de techniques (transfert de technologies), dans leur adaptation aux conditions
locales et dans leur diffusion.
Par contre, dans de nombreux pays en développement, la capacité des élites locales à
prendre en charge le problème de l'érosion est déficiente. Les sociétés rurales sont
souvent en crise, les structures traditionnelles ont perdu leur autorité sans que les
structures modernes mises en place soient en mesure de jouer leur rôle de façon efficace.
Ces sociétés ne disposent pas des structures nécessaires au niveau local pour répondre
aux divers défis du sous-développement. La tentation est grande pour un acteur social
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 47
comme l'Etat de se substituer aux structures locales défaillantes et, au moyen de projets,
d'apporter les éléments techniques de la réponse au problème de l'érosion.
Une telle stratégie a pu être efficace dans le contexte très particulier de l'érosion en
montagne dans la France du 19ème siècle. Une stratégie d'intervention de l'Etat
privilégiant la dimension technique du problème peut également être appropriée dans le
traitement de la crise érosive actuellement observée dans certaines régions de grandes
cultures et de vignobles sur côteaux en France, dans la mesure où les sociétés rurales
concernées disposent de structures locales efficaces (par exemple, au niveau de la
commune, du Conseil général, de la profession agricole, de l'administration de
l'agriculture dans le département). Le rôle principal de l'Etat est alors de stimuler la
production et la diffusion de références techniques adaptées, de façon à accélérer la mise
en place des mesures permettant d'assurer la maîtrise de l'érosion.
Par contre, lorsque la crise érosive concerne des sociétés rurales elles-mêmes en crise,
la maîtrise de l'érosion passe en grande partie par le renforcement de l'autorité de
structures locales. L'aspect institutionnel du problème ne doit pas être négligé dans ce
cas.
L'érosion peut être interprétée comme résultant d'une modernisation trop hâtive de
l'agriculture dans certaines régions de grandes cultures ou de vignobles de l'Europe de
l'ouest. Ces dernières décennies ont été marquées par un ensemble de changements qui se
sont traduits par une augmentation très importante de la productivité à l'hectare et, encore
plus, de la productivité par travailleur agricole. Les impacts sur le sol de ces changements
nombreux et rapides (spécialisation des systèmes de production, mécanisation et motorisation,
agrandissement de la taille des parcelles, et suppression de structures jouant un rôle dans le
fonctionnement hydrologique du paysage, etc) ont été importants. Dans certaines régions, ces
transfonnations ont conduit à l'apparition d'une crise érosive.
Dans les pays tropicaux, nous observons une situation similaire là où une agriculture
traditionnelle a été remplacée par une monoculture moderne mécanisée.
Une meilleure prise en compte de la diversité des crises érosives permet de mieux adapter
les stratégies aux contextes rencontrés. Suivant les cas, l'importance à donner à la production
48 Quelques aspects socio-économiques de l'érosion
Une difficulté majeure provient de ce que c'est dans les pays sous-développés que le
traitement simultané de ces différents aspects s'impose et constitue souvent la clé de
l'efficacité des actions entreprises. Or, c'est également dans ces contextes difficiles que la
production de références adaptées est souvent déficiente, que la coordination des actions de
différentes administrations est difficile et que le poids des projets bénéficiant d'aides
étrangères s'oppose à la continuité des actions entreprises.
En général, les gros propriétaires (> 500 ha) sont peu concernés par l'érosion car ils peuvent
facilement abandonner les terres dégradées aux friches.
Dans les pays en voie de développement, de très nombreux petits paysans pauvres sont
acculés à assurer la survie de leur nombreuse famille (5 à 10 personnes au Rwanda) sur de
minuscules exploitations (0,2 à 1,5 ha) : malgré la baisse des rendements, ils ne peuvent
laisser au repos les terres épuisées, si bien qu'elles sont souvent peu couvertes (surtout en
zone semi-aride), fragiles, en pente forte et peu protégées des eaux de ruissellement venant
des parcelles voisines et des routes. Certaines familles ne se décident à investir dans
l'aménagement foncier de leurs terres qu'une fois que les dégâts d'érosion sont si graves qu'il
n'y a plus d'autre solution. D'autres familles dans les mêmes conditions, abandonnent tout
pour tenter leur chance en ville, ou bien, envoient quelques adultes dans les pays voisins pour
rapporter un supplément de ressources. L'intérêt des paysans pour l'aménagement des terres
dépend fortement du mode de faire-valoir. S'ils sont propriétaires, les paysans acceptent
d'investir de leur temps (souvent le seul intrant disponible) pour délimiter leurs parcelles
(haie vive, muret, cordon de pierres) et améliorer le foncier (amendements organiques,
chaulage, terrassement progressif ou radical, défonçage pour casser les encroûtements
calcaires, épierrage, agroforesterie). Il est relativement facile d'introduire l'agroforesterie ou
la culture intensive sous verger, mais en cas de métayage ou de location de terre, le paysan
ne peut améliorer le foncier sous peine de se voir retirer le permis d'exploitation pour
tentative d'appropriation du foncier ou de voir le prix de location augmenter en relation avec
l'amélioration foncière.
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 49
En Haïti, on distingue trois types de terre. Le jardin A sur lequel est bâtie la demeure
du propriétaire, est un jardin multiétagé où croissent les arbres fruitiers, le fourrage pour le
petit élevage au piquet, le potager et les cochons : le tout est protégé des maraudeurs et
parfaitement mis en valeur. Les jardins B sont déjà plus éloignés, moins surveillés, moins
intensivement exploités et moins bien protégés contre l'érosion. Enfin, la plupart des paysans
louent des terres éloignées, les jardins C, non clôturés, très peu aménagés, les arbres et les
sols souvent fort dégradés. Une enquête récente a montré que tous les paysans ont demandé
en priorité l'aménagement de leur jardin A, les mieux protégés ... quitte à aménager plus tard
les terres les plus dégradées - là où les spécialistes de CES se sont acharnés sans succès
depuis un demi-siècle à tester toutes les méthodes connues de fossés et de terrassement
(Naegel, 1991).
Les récentes inondations de Nîmes (sud de la France) en sont un bon exemple (Davy,
1989). Le 3 octobre 1988, un orage violent déversa 420 mm de pluie en 6 heures sur deux
petits bassins versants méditerranéens qui dominent la ville. Les torrents et les sources sortant
du massif calcaire gonflèrent démesurément et envahirent brutalement la vieille ville en
emportant tout sur leur passage : les véhicules et le contenu des magasins. Les passages
existent qui sont capables d'évacuer ces énormes quantités d'eau. Ces passages ont été
respectés jadis par les Romains mais récemment, ils ont été barrés par des immeubles, par
la route nationale 113, laquelle est prévue pour être inondable et ne pose pas de problème,
par la digue sur laquelle est situé le chemin de fer qui a été emportée sur 20 m (le drainage
étant barré par les épaves de voitures) et enfin par l'autoroute, légèrement surélevée. Il s'en
est suivi une vaste zone inondée, 4 milliards de francs (FF) de dégâts et onze morts.
La question est de savoir si l'essentiel des dégâts causés par l'érosion provient de ces
catastrophes très médiatisées, mais sporadiques, lesquelles sont bien difficiles à arrêter, ou
si l'essentiel de l'érosion est provoqué par la somme de l'énergie des pluies tombant sur les
sols cultivés susceptibles d'être aménagés. Une étude détaillée des dégâts d'érosion dans le
vignoble alsacien (Schwing, 1979) a montré que le coût annuel des remontées de terre et des
pertes d'intrants, à la suite des orages habituels, s'élève à environ 2.000 FF/ha/an tandis que
le coût supplémentaire dû aux évènements exceptionnels revient à 15.000 FF/ha tous les 25
ans, plus les dépenses des collectivités locales.
50 Quelques aspects socio-économiques de l'érosion
TABLEAU 2
Ruissellement dans les bassins-versants de Manankazo (Madagascar).
Effet du couvert végétal et des techniques antiérosives (d'après Goujon, 1972)
S'il est bien connu que les pluies exceptionnelles entraînent généralement de gros
dégâts, l'importance relative de celles-ci est variable selon les milieux. En milieu tempéré,
d'après Wischmeier, c'est la somme de l'érosivité de toutes les pluies significatives
(supérieures à 12,5 mm) qui détermine le niveau annuel de l'érosion à l'échelle des versants.
En région sub-équatoriale (Côte d'Ivoire), il semble qu'il en soit de même (Roose, 1973).
Par contre, là où les cyclones sont fréquents (Nouvelle Calédonie, les Antilles, la Réunion,
etc ... ), les trombes d'eau sont telles (500 mm en quelques heures) que leurs effets marquent
profondément le paysage (ravines régressives, larges lits des rivières et abondance des
terrasses alluviales). De même, en zone semi-aride, sahélo-saharienne ou méditerranéenne,
il peut ne rien se passer pendant des années, puis brutalement, à l'occasion d'une averse ou
d'une série d'averses exceptionnelles, l'allure du paysage est modifiée en quelques heures
pour des années, voire des siècles: ravines profondes, glissements de terrain, sapements de
berges des oueds, sédimentations imposantes dans les plaines inondées. (voir les évènements
en Tunisie en 1969 : Claude et al., 1970). C'est ainsi qu'i! n'est pas toujours facile de
distinguer les ravines actuellement fonctionnelles, des formes héritées de l'histoire. II n'y a
donc pas toujours de lien direct entre les formes de l'érosion et le système d'exploitation du
terrain qui l'entoure.
Le problème s'est posé pour l'aménagement de la cuvette de Tananarive sur les plateaux
malgaches. Comme cette cuvette reçoit cinq rivières et ne cOlmaÎt qu'un petit exutoire, gêné
par une barre rocheuse, elle est régulièrement inondée lors des cyclones qui proviennent de
l'Océan Indien. Ces inondations sont d'autant plus dommageables qu'elles détruisent les
récoltes de riz et délogent parfois plus de 100.000 personnes (Roose, 1982).
Trois solutions ont été étudiées. D'abord, agrandir et approfondir l'exutoire en faisant
sauter la barre rocheuse, mais l'érosion régressive risque alors de détruire la rizière qui
alimente la capitale. On peut aussi supprimer une partie du bassin versant et écrêter les crues
en construisant des barrages conçus pour stocker le ruissellement des plus fortes averses.
C'est une formule élégante mais coûteuse en devises étrangères. Enfin, on peut aménager les
collines, planter des forêts, renforcer les structures antiérosives (tanette = terrasse à talus
enherbé) et améliorer les techniques culturales. Cette solution s'étale dans le temps mais elle
est à la portée financière d'un pays pauvre fortement encadré politiquement.
L'érosion est un problème dont la gravité varie beaucoup d'un site à un autre.
Aux Etats-Unis, vers 1930, 20 % des terres cultivables ont été gravement endommagées
par l'érosion suite à la mise en culture inconsidérée des prairies de la Grande Plaine par les
colons européens, peu habitués à ces conditions semi-arides. C'est l'époque sombre des "dust
bowl", nuages de poussières qui obscurcissaient complètement l'air dans la Grande Plaine.
Ces phénomènes, impressionnant l'opinion publique, ont déterminé le Gouvernement
américain à former un grand service de conservation de l'eau et des sols mettant à la
disposition des agriculteurs volontaires un appui technique et financier dans chaque canton.
Parallèlement, un réseau de stations de recherches a été mis en place, qui, trente ans plus
tard, aboutit à la formulation de l'équation universelle de perte en terre, connue sous le nom
de USLE (Wischmeier et Smith, 1960; 1978). En 1986, Lovejoy et Napier remarquent
qu'après cinquante ans d'investissement massif en hommes et en moyens, encore 25 % des
52 Quelques aspects socio-économiques de l'érosion
terres cultivées perdent plus de 12 t/ha/an, limite reconnue tolérable. Le problème reste donc
à l'ordre du jour, même si aujourd'hui on s'intéresse plus à la pollution et à la qualité des
eaux qu'à la conservation des sols.
En France, Gobillot et Hénin (1956) lancèrent une enquête qui permit d'estimer que 4
millions d'hectares de terres cultivées étaient dégradées par l'érosion hydrique ou éolienne.
Le danger étant considéré comme limité, les crédits de recherche dans ce domaine furent peu
importants. Aussi, la France ne dispose toujours pas de référentiel de lutte antiérosive, ce qui
pose bien des problèmes dans le cas des études d'impact.
Des chiffres bien plus dramatiques donnèrent l'alarme dans les pays tropicaux.
Combeau, en 1977, rapporte que 4/5 des terres de Madagascar sont soumises à l'érosion
accélérée ; 45 % de la surface de l'Algérie est affectée par l'érosion, soit 100 ha de terre
arable perdus par jour de pluie !
En Tunisie, Harnza (1992) a évalué les transports solides moyens évacués chaque année
par les différents bassins versants. En tenant compte d'une profondeur moyenne des sols de
50 centimètres, ce seraient 15 000 ha de terres qui se perdent en mer par érosion hydrique
chaque année.
Plus sérieux que ces affirmations dramatiques, sont les résultats des mesures de pertes
en terre sur parcelle (100 m2) mises en place sous l'impulsion du Professeur Frédéric
Fournier depuis les années 1950, par l'ORSTOM et les Instituts du CIRAD (Roose 1967,
1973 et 1980). Ces pertes en terre varient de 1 à 200 t/ha/an (jusqu'à 700 tonnes en
montagne, sur des pentes de 30 à 60 %) sous des cultures propres aux régions forestières à
pentes moyennes (4 à 25 %), des pertes en terre de 0,5 à 40 t/ha sous mil, sorgho, arachide,
coton sur les longs glacis ferrugineux tropicaux des régions soudano-sahéliennes (Roose et
Piot, 1984 ; Boli, Bep et Roose, 1993).
Si on accepte une densité apparente des horizons de surface variant de 1,2 à 1,5, les
ablations correspondantes par érosion varient de 0,1 à 7 (et même 15 mm en montagne), en
fonction de la topographie, du climat et des cultures. Ceci correspond à 1 à 70 cm (150)
cm/siècle ou 0,2 à 14 mètres depuis le début de l'ère chrétienne.
Bien évidemment, les mêmes sols ne sont pas restés sous cultures depuis 2.000 ans!
Epuisés après 2 à 15 ans de culture plus ou moins intensives et déséquilibrées (les
exportations et les pertes ne sont pas compensées par les restitutions et les apports), les terres
ont été abandonnées à la jachère dont le premier effet est de réduire l'érosion (Roose, 1992).
La durée de vie des sols peut aussi être estimée à partir des pertes en terre annuelles
moyennes, de l'épaisseur du sol explorable par les racines, de la vitesse de la régénération
de la fertil ité du sol et de la courbe de rendement du sol en fonction de l'épaisseur de la
couche arable (Elwell et Stocking, 1984). En milieu forestier, où les pluies sont agressives
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la bio/1Ulsse et de la fertilité des sols 53
et les pentes fortes, les pertes en terre peuvent être importantes et la dégradation des terres
est très rapide (quelques années). Cependant, la régénération des sols y est également rapide,
car un sol dégradé est rapidement envahi par la végétation.
En milieu semi-aride, la durée de vie peut atteindre quelques dizaines d'années, malgré
la modestie des pentes et de l'agressivité des pluies, mais la restauration de la fertilité des
sols est d'autant plus lente que la production de biomasse est faible en zone aride et que les
sols sont profondément épuisés.
o d'une part, sur les parcelles où se sont développées les manifestations du ruissellement
et de l'érosion (on-site) ;
o d'autre part, les nuisances à l'aval de ces parcelles originales (nuisance off-site).
Le coût économique de l'érosion, sur le site même de l'érosion, peut s'exprimer en fonction
de différents aspects.
FIGURE 6
Influence de l'érosion cumulée sur la productivité de sols de différents niveaux de fertilité
(d'après Dregne, 1988)
Faible
Sols épais sableux peu fertile
Autre exemple. En Angleterre, Evans (1981) a étudié les manifestations de l'érosion sur
une zone de 10 x 10 km au nord de Londres. Là encore, la surface touchée par l'érosion est
modeste (2.9 %) mais concentrée en certaines zones du paysage: les fortes pentes cultivées
par les paysans les plus pauvres. Ceux-ci, en effet, n'ont pas Le choix de mettre au repos ou
sous prairies permanentes, les fortes pentes bordant les plateaux loessiques : ils doivent
assurer l'autosuffisance alimentaire ou tout au moins, des rentrées monétaires
correspondantes. Or, les risques potentiels d'érosion sur ces fortes pentes, les dégâts en cas
d'orages agressifs, sont bien plus grands que dans les terres de plateaux appartenant le plus
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 55
souvent à des riches propriétaires. Il peut donc y avoir un lien entre les risques d'érosion,
le niveau socio-économique des paysans, les terres fragiles et l'intérêt des paysans vis-à-vis
de la lutte antiérosive.
Aux Etats-Unis, devant le coût du Service de Conservation des Sols et le faible impact de
celui-ci sur les pertes en terre, on s'est demandé quelle a été l'influence de l'érosion sur la
productivité des terres (justification du système de CES de Bennett). Sur les loess, sols
profonds et homogènes sur plusieurs mètres, on a constaté que la productivité n'a guère
diminué. Au contraire, car l'influence perverse de l'érosion (- 1 % de rendement) fut
facilement compensée par l'apport de nouveaux intrants (Dregne, 1988) (figure 6). Par
contre, les rendzines peu épaisses, les sols forestiers dont la fertilité est concentrée en surface
et de nombreux sols tropicaux, perdent très vite leur capacité de production.
Si on compare la qualité des terres érodées et des eaux ruisselées recueillies à l'aval des
parcelles d'érosion, au sol en place sur 10 cm et ceci en fonction du couvert végétal et de
l'intensité des pertes par érosion (tableau 3), on observe (Roose, 1977) :
o que les pertes en nutriments croissent parallèlement au volume ruisselé et érodé ; les
teneurs en nutriments décroissent moins vite que n'augmentent les volumes de terre et
d'eau déplacés,
o on retrouve, proportionnellement, bien plus d'éléments nutritifs dans les eaux et les
terres érodées que dans le sol en place (horizon: 10 cm) ; ceci est net pour le carbone,
azote, phosphore, l'argile, les limons jusqu'à (50 microns) et encore plus flagrant pour
les bases échangeables (14 à 18 fois plus sous culture) ; l'érosion en nappe est donc
sélective vis-à-vis des nutriments et des colloïdes qui font l'essentiel de la fertilité des
sols,
56 Quelques aspects socio-économiques de l'érosion
TABLEAU 3
Pertes sélectives par érosion en nappe sur une pente de 7 % à Adiopodoumé en fonction du couvert
végétal (Côte d'Ivoire) (d'après Roose, 1977)
o On observe d'abord que la somme des produits érodés est inférieure à l'érosion annoncée en bas
de tableau puisqu'on n'a pas affiché les valeurs de Fe203' AI 20 3 et Si0 2 (argiles). ni surtout celle
du résidu insoluble au triacide (sables quartzeux).
o La croissance des pertes chimiques est presque parallèle à celle des pertes en terre: elle est donc
fonction inverse du couvert végétal. Les concentrations en éléments nutritifs dans les substances
érodées baissent quelque peu lorsque l'érosion croît, mais cette diminution est sans commune
mesure avec l'augmentation des pertes en eau et en terre.
o L'érosion ayant des répercussions à court et moyen terme, il faut distinguer les éléments nutritifs
directement assimilables (échangeables) de ceux inclus dans les réserves minérales.
o La migration du carbone et du phosphore se fit essentiellement sous forme solide (terre de fond
et suspension). Par contre, la migration de l'azote, des bases totales et surtout des bases
assimilables, se fait exclusivement en solution.
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 57
o la sélectivité de l'érosion en nappe est d'autant plus marquée que le volume érodé est
faible, donc que l'on passe du sol nu à la culture et de la culture à la forêt.
Ceci s'explique aisément de deux manières (figure 7). D'une part, la compétence du
ruissellement en nappe est faible car la vitesse de celui-ci est ralentie par la rugosité de la
surface du sol, des tiges, des racines découvertes et de la litière. Le ruissellement en nappe
ne peut évacuer que des matières légères, des matières organiques, les argiles et limons
auxquels sont liés la majorité des nutriments. D'autre part, les sols forestiers, et dans une
moindre mesure, les sols de savane, accumulent en surface des matières organiques et des
nutriments. Les pluies battant la surface de ces sols, ce sont les premiers millimètres, les plus
riches, qui sont érodés les premiers. Plus l'érosion croît, plus elle provient de rigoles et de
ravines, plus les horizons profonds, plus ou moins pauvres, sont concernés, de telles sorte
que les terres décapées sont moins sélectivement enrichies que si l'érosion est aréolaire.
Un autre aspect des pertes économiques par l'érosion consiste à calculer la quantité d'engrais
et leurs coûts, pour compenser les pertes en nutriments par érosion. Ceci a été calculé par
Roose (1973 et 1977) en Basse-Côte d'Ivoire. Sous forêt dense humide secondarisée, les
pertes chimiques par érosion sont faibles: 26 kg/ha/an de carbone + 3,5 kg d'azote + 0,5
kg de phosphore, et quelque kg/ha/an de bases. Ces pertes sont facilement compensées par
les remontées biologiques (litières) et les apports de nutriments dans les eaux de pluie.
Par contre, sous culture extensive couvrant assez mal le sol, les pertes (kg/ha/an) en
nutriments par érosion s'élèvent à 98 kg d'azote, 57 kg de chaux, 39 kg de magnésie et 29
kg de phosphore et de potasse. S'il fallait compenser ces pertes par des apports d'engrais,
il faudrait 7 tonnes de fumier frais, 470 kg/ha de sulfate d'ammoniaque, 160 kg de
superphosphate, 200 kg de dolomie et 60 kg/ha/an de chlorure de potasse. Pas étonnant dans
ces conditions, que les sols de Basse Côte d'Ivoire soient épuisés après 2 années de culture
traditionnelle, d'autant plus qu'il faut y ajouter les exportations par les récoltes et les pertes
par drainage (800 mm par an).
Plus tard, Stocking (1986), se basant sur les données d'analyse des terres et des eaux
recueillies sur parcelles par Hudson dans les années 1960, et sur la carte d'occupation des
sols actuelle au Zimbabwé, a calculé que le pays perdait chaque année, 10.000.000 tonnes
d'azote et 5.000.000 tonnes de phosphore du fait de l'érosion.
Heureusement, les nutriments qui sortent des parcelles ne sont pas définitivement perdus
pour le pays: ils peuvent être récupérés sur les parcelles situées en aval, nourrir les poissons
ou provoquer l'eutrophisation des rivières et des lacs ou encore se retrouver sur les riches
terres alluviales ou colluviales. Il n'empêche qu'avant de mettre à exécution un projet de
fertilisation minérale des champs, il faut d'abord prévoir l'arrêt des pertes par érosion, qui
déséquilibrent terriblement le bilan chimique des sols cultivés (Roose, 1980 ; Roose, Lelong,
Fauck et Pédro, 1984).
La production de biomasse, dans les pays chauds temporairement arides, dépend de la fertilité
du sol, mais encore plus de l'eau disponible au moment où la plante cultivée en a besoin.
58 Quelques aspects socio-économiques de l'érosion
FIGURE 7
La sélectivité, danger de l'érosion en nappe
• on la distingue mal:
même si E = 12 t/ha/an = 1 mm de sol, elle est < à la respiration naturelle du sol;
• elle réduit très fort la capacité d'infiltration des sols (croûte de battance) ;
• elle enlève sélectivement les particules fines et légères (mat. oganique, A + Lf).
10 L'énergie du ruissellement en nappe est trop faible pour déplacer les particules grossières
à cause de la rugosité de la surface du sol, la vitesse et la compétence du ruissellement en
nappe restent faibles. Seuls les matières organiques, les argiles, les limons et les nutriments
qui leurs sont associés quittent la parcelle ; les sables rampent à la surface du sol et
forment les sols colluviaux en bas de versant. Si l'érosion s'accélère, apparaissent des
rigoles où l'érosion n'est plus sélective.
20 La surface du sol est généralement plus riche en matière organique, surtout sous forêt
'~'
E
u
c:
Steppe 1 oret
<I.l 25-
0 l Savane
Ul
::J
\J
50-
...
::J
<I.l
\J
75-
c:
.....00 100-
...
0....
1
TROIS CONSEQUENCES :
CONCLUSION
Or, si on calcule, ne fut-ce que grossièrement, le bilan hydrique (Roose, 1980 ou Somé,
1990), on constate qu'en zone sub-équatoriale, le développement d'un ruissellement de 25 %
(ruissellement fréquent sous céréales, manioc et autres cultures vivrières) entraîne une
réduction du volume d'eau qui draine au-delà des racines. Il y a donc une certaine
compensation entre les pertes de nutriments par ruissellement et par drainage, mais on
constate bien peu d'effets du ruissellement sur l'évapotranspiration réelle, la production de
biomasse et les rendements des cultures.
Par contre, en zone semi-aride (pluie inférieure à 700 mm/an), le même pourcentage de
ruissellement effectivement observé sous cultures vivrières et sous coton, entame non
seulement la possibilité de drainage (donc l'alimentation des nappes), mais réduit également
l'évapotranspiration réelle et donc le potentiel de production de biomasse (figures 8 et 9).
Un autre effet du ruissellement, général quel que soit le climat, c'est de réduire le temps
de concentration des eaux pluviales, d'augmenter les débits de pointe (donc les transports
solides et les dimensionnements des ouvrages) et de réduire les débits de base des rivières,
en particulier en saison sèche où l'on a besoin de l'eau pour irriguer.
Les hydrologues, qui recherchent souvent des bassins à forte hydraulicité (c'est-à-dire,
à fort écoulement après chaque pluie) pour alimenter les lacs, les réservoirs d'eau ou les
villes, ont un point de vue très différent des agronomes qui recherchent pour leur part une
meilleure infiltration, la meilleure évapotranspiration réelle pour assurer la meilleure
production végétale. Hydrologues et agronomes sont par contre d'accord, pour rechercher
des eaux claires et une distribution la plus étalée possible des débits tout au long de l'année,
ce qui est conforme avec les principes d'un bon aménagement. Cependant, dans les zones
arides, il faut quelquefois sacrifier certaines surfaces de versants servant d'impluvium pour
assurer la croissance des cultures sur des surfaces restreintes (runoff farming) (Critchley,
Reij, Seznec, 1992).
FIGURE 8
Schéma de bilan hydrique pour la région soudano-sahélienne de Ouagadougou (Burkina Faso)
Pluie
mm
300 Pluie
200 t du stock
d'eoudusol
Ruissellement si culture ~ 25 0/0
100- stock
J F M A M J J A s o N o J
TABLEAU 4
Schéma de bilan hydrique moyen pour la région de Ouagadougou, savane soudano-sahélienne
(d'après Roose 1980)
Janvier 0 187 0 0 0 0 0
Février 0 188 0 0 0 0 0
Mars 1 216 0 1 1 0 0
Avril 19 178 0 19 19 0 0
Mai 81 155 2 79 79 0 0
Juin 116 136 3 113 113 0 0
Juillet 191 129 5 129 129 57 0
Août 264 116 7 116 116 141 4
Septembre 1 51 126 4 126 126 21 21
Octobre 37 149 0 37 149 0 0
November 0 165 0 0 82 0 0
Décembre 0 160 0 0 0 0 0
Le ruissellement et ['érosion peuvent avoir une influence néfaste immédiate sur [es
rendements des cultures en place. Ils peuvent aussi modifier progressivement les
caractéristiques physiques, chimiques et biologiques du sol (par érosion sélective des éléments
les plus fertiles) et réduire [es potentialités à long terme de certains sols, en particulier des
sols peu épais (faib[e capacité de stockage de l'eau et des engrais) et des sols forestiers (dont
la fertilité et les activités biologiques sont concentrées dans les horizons superficiels). On peut
se demander s' i[ est possible de restaurer [a productivité de ces sols en augmentant
simplement la dose d'engrais (coût de [a restauration des sols).
Cette régression semble montrer que la réduction de productivité du sol due à ['érosion
peut être compensée essentiellement par l'apport de matières organiques et ..
secondairement, par des techniques culturales qui améliorent [a porosité (la capacité de
stockage de ['eau) et [a capacité d'infiltration du sol.
o Après avoir obtenu des niveaux d'érosion variables sur [es mêmes parcelles, LaI a suivi
pendant quatre saisons culturales (1977-78) les rendements d'un maïs soumis au même
traitement cultural et à un niveau moyen de fertilisation (40 + 80 N + 26 P, + 30 K
par ha).
Comme prévu, ['érosion la plus faible a été observée sur [es parcelles de 1 % de pente.
Mais, malgré le faible taux d'érosion, ce n'est pas sur la pente de 1 % qu'on a eu les
meilleurs rendements, mais bien sur des parcelles de 5-10 et 15 % de pente.
FIGURE 9
Evolution du bilan hydrique sous végétation naturelle en fonction du climat (d'après Roose, Lelong et Colombani, 1983)
PROBLEMES DE STRUCTuRE
( 1) Du SOL EN PROFONDEUR en mm
en mm
f?uIS
S
~ ZONE HUMIDE EN ZONE SEMI ARIDE
SI vEGETATION ê((
NATuRELLE / ê<\.té;
KR -< 2% (2) J\r SI RUISS\ ° DRAINAGE, LIXIVIATION! ETR, BIOMASSE!
o DEBIT DE POINTE \ DEBIT DE POINTE \
° EROSION DES RIVIERES \ ECOULEMENT\
° DEBIT D'ETIAGE!
SI CuLTuRE PI?
KR ' 25 % <:('IP 2000
11:
"<l'la
J\rs
1500
PROBLEMES DE STRUCTURE
Du SOL EN SURFACE
(4)- 1000 1000
BOO
600
EVAPOTRANSPIRAT ION REELLE
400
200
1
AOIOPODOUME AZAGUIE DIVO 1KORHOGO BOUAKE :SARIA
GONSE
1
ZONE FORESTIERE 1SAvANES SOUDANIENNES : SAVANES PUIS STEPPES SAHELIENNES
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 63
EN ZONE SEMI-ARIDE
EN ZONE HUMIDE
EN CONCLUSION :
L'amélioration de l'infiltration au champs sera d'autant mieux appréciée par les paysans qu'elle
permet en zone semi-aride d'améliorer la production de biomasse.
Elle doit s'accompagner d'une intensification de la culture et d'une saine gestion des
nutriments, surtout en zone humide CP > 1000 mm).
64 Quelques aspects socio-économiques de l'érosion
FIGURE 10
Rendement en maïs grain pour différentes épaisseurs de décapage et trois niveaux d'apport azoté
{station liTA d'Ibadan} (d'après Lai, 1983)
_ --0 décapé 10 cm
_ _ _ --l:J.-- - - -
-- décapé 20 cm
o 60 120 kg/ho de N
Taux d'apport d'azote
FIGURE 11
Production de maïs grain en fonction du niveau de décapage mécanique et de la fertilisation
minérale en vue de la restauration de la productivité (2 ème récolte) (d'après Yost, EI-Swaify,
Dangler et Lo, 1983)
Grain
t/ha
10
7.5
2,5
o 10 35
Erosion cumulée en cm
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 65
Il semble qu'au-delà du seuil de quatre millimètres (60 t/ha) d'érosion cumulée en six
ans, les rendements en maïs diminuent rapidement. Le taux de tolérance serait donc de
l'ordre de 10 t/ha/an d'érosion pour ce type de sol, mais il est difficile de généraliser
car les taux de réduction de la productivité, en fonction de la diminution d'épaisseur du
sol auraient pu être plus forts si on avait connu plus de stress hydrique pendant ces
quatre campagnes agricoles.
L'apport d'azote et de phosphate a eu des effets positi fs sur les teneurs en ces éléments
dans les feuilles des plantes cultivées. Si le rendement en grain n'a pas augmenté de façon
économique, c'est que d'autres facteurs ont été limitants, en particulier, la porosité, la
structure et la capacité de stockage de l'eau des horizons profonds exposés à la battance des
pluies.
Si sur un même sol peu profond on compare les pertes de productivité par décapage
artificiel (0,013 t/ha/mm) et par érosion naturelle (0,26 t/ha/mm), on constate que les effets
de l'érosion naturelle en nappe sont 20 fois plus graves que le simple décapage
mécanique car l'érosion en nappe évacue sélectivement les éléments les plus fertiles: les
matières organiques, les argiles et limons et les nutriments les plus solubles.
Lai en conclut que les études sur "parcelles décapées" ne donnent que des indications
relatives sur les effets de l'érosion sur la productivité des sols, surtout s'ils sont superficiels
(figure 10).
Un autre exemple a été donné sur un oxisol (tropeptic eutrustox, kaolinitic clayey)
récemment défriché sur l'île de Oahu (Hawaï) (Yost, EI-Swaify, Dangler et Lo, 1983). Les
études préliminaires ont montré que ce sol avait une forte concentration de la fertilité dans
les dix premiers centimètres ainsi que dans un horizon compact vers 35 cm. Il fut donc
décidé d'évaluer l'effet néfaste du décapage des dix premiers centimètres et d'exposer le
66 Quelques aspects socio-économiques de l'érosion
TABLEAU 5
Trois niveaux de fertilisation sur des sols dégradés
Fertilisation N P K Mg Zn Mo chaux
Fa (kg/ha)
F1 110 50 0 20 5 1 0
F2 220 450 250 100 10 2 3500
Les résultats montrent que le sol (oxysol) a un potentiel beaucoup plus élevé (lI t/ha)
que celui d'Ibadan (al fisol) et la fertilisation (surtout N et P) a une influence très nette sur
presque toutes les situations. Cependant, les rendements diminuent très fort lorsqu'on décape
35 cm de sol, probablement parce que le réseau racinaire s'est mal développé dans ce cas
extrême.
Ces deux expériences, sur des sols tropicaux de niveau de productivité très différente,
montrent bien à quel point l'érosion en nappe, peu apparente sur le terrain, peut avoir un
impact grave à long terme sur la capacité de production des terres. Même si l'effet est
modeste chaque année, cet effet dépressif s'accumule au cours du temps pour se manifester
brutalement lorsque certaines propriétés du sol ont dépassé certains seuils de tolérance. Il
s'agit:
o du taux de matières organiques (0,6 % selon Pieri, 1989) et d'argile (10 %),
o de la stabilité structurale et de la capacité d'infiltration,
o de la capacité de stockage de l'eau et des nutriments.
Un sol dégradé par l'érosion en nappe est un sol "fatigué" qui réagit peu aux apports
d'engrais minéraux. C'est le cas des sols ferrallitiques peu profonds sur cuirasse ou nappe
gravillonnaire et des sols à horizons compacts à faible profondeur.
Tous les sols cependant, ne sont pas des "ressources naturelles non renouvelables" ! On
a vu au chapitre 2, à la section La restauration des sols et la réhabilitation des terres, qu'en
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 67
respectant un ensemble de six règles (pas seulement l'apport d'engrais minéraux), il est
possible de restaurer rapidement la fertilité de bon nombre de sols suffisamment profonds.
Mais la restauration des sols a un prix d'autant plus élevé qu'on a tardé à protéger le sol:
il s'agit de travailler le sol en profondeur, d'y apporter des matières organiques fermentées,
des engrais et amendements, d'envahir la porosité induite par une abondante biomasse ... et
de protéger le sol contre le ruissellement.
Enfin, dans le cas très particulier des vieux sols ferrallitiques acides et complètement
désaturés (ultisols), on peut se demander s'il ne vaudrait pas mieux accélérer leur érosion
pour améliorer leur productivité. Mais à quel prix! Il faut en effet considérer l'impact
d'énormes quantités de matériaux stériles qui encombreraient les plaines plus riches et prévoir
un investissement important pour restaurer la fertilité des sols rajeunis. Des expériences de
formation de terrasses en gradin sur les flancs des collines du Rwanda ont montré que rien
ne poussait sur ces terres remaniées jusqu'à l'horizon B sans un apport massif de fumier (30
t/ha) combiné à des amendements calcaires (3 t/ha de chaux tous les deux ans) et une
fertilisation minérale complémentaire (50 N + 50 P + 50 K) (Rutonga, 1992).
L'érosion a donc une action sur le potentiel de production d'un sol. On constate, dans
le cas de ce sol ferrallitique désaturé (alfisol), que si ce sol a été érodé, il n'est plus capable
de stocker l'eau et les nutriments pour les fournir à la culture avec un débit suffisant en
temps opportun. De même, il a perdu une partie des éléments biogènes contenus dans
l'horizon humifère : la mise en disponibilité des éléments nutritifs contenus dans le sol par
les microorganismes s'effectue mal où plus lentement. Enfin, l'enracinement est rarement
suffisant dans le sous-sol lorsqu'on a décapé l'horizon humifère.
Al' amont, l'érosion touche des individus : elle est souvent perçue comme une fatalité. A
l'aval, les nuisances dérangent des collectivités qui ont accès à la place publique, à la presse
et organisent des débats pour dénoncer les coupables.
L'érosion a, somme toute, des influences négatives très variables sur les rendements
(nulles à fortes) et sur le potentiel de production des terres. Mais le coût des nuisances à
l'aval des champs érodés est généralement bien plus élevé, les effets sont bien plus
spectaculaires, et justifient la plupart des interventions importantes dans le domaine de la lutte
antiérosive.
C'est le cas de la RTM qui vise le maintien des voies de communication en montagne
et la protection des vallées aménagées. C'est le cas de la DRS dont l'objectif est de protéger
les terres, mais surtout d'éviter l'envasement trop rapide des barrages, la destruction
d'ouvrages d'art, des routes et des villages.
Même la CES, qui officiellement, vise à maintenir la capacité de production des terres,
en réalité, vise aussi la protection de la qualité des eaux, si indispensable aux citadins. Cela
justifie les efforts considérables de l'Etat pour aider techniquement et financièrement les
paysans (plus ou moins volontaires selon les régions) à aménager leurs terres. Rappelons
qu'aux Etats-Unis, près de 50 % des chercheurs du service de conservation de l'eau et des
68 Quelques aspects socio-économiques de l'érosion
sols, s'occupent de la qualité des eaux et des pollutions diverses, plutôt que de la protection
des terres.
Les nuisances à l'aval, c'est d'abord la baisse de la qualité des eaux des rivières par
les matières en suspension (MES) qui accompagnent les crues formées en majorité par le
ruissellement. Avec la charge en suspension, circulent les charges organiques (danger pour
l'oxygène nécessaire à la faune) liées par exemple à l'élevage intensif (lisier). Les apports
d'azote et de phosphore (engrais minéraux utilisés par des paysans) qui vont entraîner
l'eutrophisation des étangs (envahissement par les algues, qui à leur tour, vont asphyxier les
poissons). Si le ruissellement abondant à certaines périodes de l'année entraîne l'augmentation
des débits de pointe dans les exutoires, il aboutit également à réduire l'alimentation des
nappes et les débits d'étiage. D'une part, il provoque dans la vallée la reprise de matériaux
sédimentés sur le fond et les berges: cette reprise d'érosion au niveau des petites rivières
s'observe très souvent en Afrique. D'autre part, en saison sèche, le faible débit d'étiage
n'arrive plus à évacuer les polluants secrétés par les industries, les villes et les cultures
intensives: d'où l'eutrophisation des rivières et la mort de dizaines de tonnes de poissons
chaque année en Europe. Les nuisances proviennent aussi des transports solides liés aux
grandes crues qui laissent des torrents de boue au bas des champs, dans les fossés, sur les
routes, dans les caves. Une fois le débit de pointe passé, des masses considérables de
sédiments se déposent dans les lacs, les fleuves, les canaux et les ports.
C'est ainsi que la durée de vie des barrages, élément essentiel de leur rentabilité
économique, varie considérablement d'une région à une autre, et dans une même région, en
fonction des dimensions respectives du réservoir et du bassin, mais aussi du climat et de la
couverture végétale, de l'aménagement des versants, des ravines et des berges des rivières.
Alors que le barrage de Kossou, construit dans les savanes arborées du centre de la
Côte d'Ivoire, ne risque pas d'être envasé avant un millénaire, les principaux réservoirs du
Maghreb ont une durée de vie très courte (25 à 60 ans) et les lacs col1inaires (petits
réservoirs, très près des sources de sédiments) ont des durées de vie limitées souvent à moins
de 2 à 10 ans.
Quand on sait le prix du moindre barrage, on comprend l'effort colossal mis en place
pour réduire les transports solides en zone méditerranéenne où la lithologie est faite de
masses argileuses, marneuses, de grès ou schistes tendres, alternant avec des bancs calcaires
ou gréseux durs, associées à des pentes fortes et des couverts végétaux souvent fort dégradés
par le surpâturage et les feux.
En Algérie, un effort louable a été entrepris depuis les années 1945 pour reforester les
têtes de vallées (50.000 ha), les "badlands", fixer les ravines et corriger les oueds, aménager
300.000 ha de terres cultivées en banquettes d'absorption ou de diversion (construites par les
services de DRS puis par la Direction Nationale des Forêts). Depuis 1978, la construction
de banquettes a été suspendue, suite aux critiques des chercheurs, au rejet des paysans, et
surtout, aux difficultés économiques. La lutte antiérosive a été restreinte à la protection des
ouvrages d'art, à la reforestation, à la végétalisation des ravines et à la construction des
grands barrages : il ne reste que la RTM en faveur de la qualité des eaux, des périmètres
irrigués et des besoins des citadins des grandes villes. Pour les paysans, les seules actions de
l'Etat concernent aujourd'hui l'amélioration foncière (c'est-à-dire, sous-solage des sols à
croûte calcaire, qui augmente la productivité des céréales) et la création de petites retenues
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 69
collinaires, fournissant de l'eau en tête de vallée pour le bétail, l'habitat et quelques hectares
d'irrigation. Même cette politique est remise en cause par des hydrologues qui font remarquer
que l'envasement des barrages n'a pas diminué depuis l'effort consenti par l'aménagement
des hautes vallées. Les travaux de Heusch (1970 et 1982) et Demmak (1982) montrent que
la majorité des sédiments piégés dans les réservoirs proviennent du ravinement, des
glissements de terrain, des éboulements des berges et de la divagation des oueds. En fonction
de la part des objectifs des projets de lutte antiérosive en vue de réduire les nuisances à l'aval
ou de préserver le capital foncier des versants, on cherchera un compromis permettant
d'intervenir dans les vallées pour piéger les sédiments et stabiliser les berges tout en
aménageant les versants pour réduire et retarder le ruissellement (améliorations foncières,
talus enherbés, techniques culturales pour couvrir le sol en hiver et revégétaliser les zones
surpâturées). Des méthodes de calcul économique existent, qui pennettent de choisir les
interventions de lutte antiérosive les plus efficaces, en se basant sur les coûts des traitements
antiérosifs, des nuisances auxquelles on peut s'attendre en l'absence d'intervention (voir les
cours du CEMAGREF de Grenoble).
Pour obtenir une forte amélioration de la productivité des terres (dRT 3), ce n'est pas
sur les terres épuisées, qu'il faut intervenir, ni sur les sols profonds (courbe 1), mais sur les
sols à fertilité superficielle encore en bon état : la courbe 3 est beaucoup plus raide en cas
de faible érosion que lorsque l'érosion est déjà forte et les sols trop dégradés. Cette approche
est préconisée par la GCES, où l'amélioration modeste des systèmes de production permet
un meilleur stockage des eaux pluviales, une plus forte production de biomasse, une meilleure
couverture du sol et, par conséquent, beaucoup moins d'érosion.
70 Quelques aspects socio-économiques de l'érosion
FIGURE 12
Effet de l'érosion cumulée ou du décapage du sol sur leur potentiel de production
Intérêt des stratégies d'équipement rural (RTM - DRS - CES) et de développement rural (GCES)
face aux situations pédologiques.
iL _ DRS
CES
Erosion cumulée
L'intervention conventioIUlelle sur les sols décapés entraîne rarement des effets positifs
sur les rendements (dRt 1 et 2 ). Pour intéresser les paysans, il vaut mieux choisir des terres
encore valables qui vont répondre rapidement et significativement aux nouveaux systèmes de
production.
Cependant, d'un point de vue social, on ne peut abandoIUler toutes les terres dégradées
peu rentables et provoquer un mouvement migratoire accéléré dont on connaît les problèmes.
Par ailleurs, il existe des circonstances où les sols dégradés par l'érosion sont les seuls qui
restent disponibles et sont susceptibles d'être restaurés avec de faibles moyens financiers.
C'est le cas de certains zipellés du plateau Mossi qu'on peut actuellement récupérer en un
an par la méthode du zaï (300 heures de travail de piochage + 3 tOIUles de fumier et son
transport (Roose, Dugue, Rodriguez, 1992).
introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 71
1. Pertes sur les lieux érodés (on site) : elles concernent les paysans.
Dégradation de la qualité des eaux pollution des rivières, mort des poissons
envasement des réservoirs, dragage des
ports
Augmentation des matières en suspension (MES) augmentation du prix de l'eau potable
Inondations des zones habitées coulées boueuses, fossés ensablés
Augmentation des débits de pointe des rivières destruction des ouvrages d'art, ponts,
etc ...
L'érosion sur les sols profonds n'a d'effet que sur les nuisances à l'aval, peu sur les rendements
superficiels a un effet rapide sur la dégradation des rendements.
RTM et DRS sur les terres dégradées améliorent peu les rendements mais réduisent les
transports solides
CES réduit les pertes en terre des champs, conserve les sols, mais n'améliore pas leur
fertilité
GCES s'intéresse d'abord aux terres productives
améliore les rendements en restaurant leur fertilité
en réduisant le ruissellement
en augmentant la couverture végétale
réduit indirectement ou à long terme les débits de pointe et les transports
solides des rivières.
CONCLUSIONS
La dégradation des terres ne gène sérieusement que quelques petits propriétaires terriens.
Les nuisances à l'aval coûtent bien plus cher et forcent l'Etat à réagir.
Généralement on améliore le drainage (canaux en béton) pour réduire les nuisances.
La GCES propose de s'attaquer à la cause et d'améliorer l'infilration en modifiant les systèmes de
production.
72 Quelques aspects soda-économiques de l'érosion
Par contre, si on cherche à limiter les transports solides et les risques d'envasement,
ou encore si on vise des objectifs sociaux (donner du travail aux plus pauvres, dans les zones
à forte émigration), c'est dans les zones les plus dégradées et les plus proches du lit de la
rivière (correction de ravines, des berges et des torrents) qu'il faut intervenir.
En conclusion, il faut définir clairement les objectifs à atteindre avant de proposer des méthodes
de lutte antiérosive.
Si par contre, on cherche à réduire les risques d'envasement (logique aval), l'intervention
ne peut intéresser les paysans des hautes vallées que moyennant des incitations ou des
compensations pour les surfaces de production perdues, les heures de travail, les inconvénients
créés par les ouvrages (fossés, banquettes, etc ... ). Il ne faut pas trop compter sur ces paysans
pour l'entretien de ces structures, toujours dangereuses en cas de débordements (ravinement).
(Roose, 1991).
En réalité, on est souvent amené à un compromis : arrêter rapidement les processus les
plus actifs sur les terres dégradées et les ravines, intercepter le ruissellement sur les versants
caillouteux décapés et par ailleurs, entamer une modification progressive des systèmes de
culture sur les bonnes terres en voie de dégradation.
conservation des eaux et des sols exige un rude effort pour structurer le paysage, gérer
les eaux de ruissellement, modifier les techniques culturales et entretenir au fil des
années les aménagements. Si les paysans remarquent que les terres continuent à se
dégrader (par minéralisation des matières organiques et battance des pluies) et les
rendements des cultures à décroître, ils vont vite renoncer à étendre, voire même à
entretenir, les dispositifs antiérosifs qui exigent tant d'effort sans rien rapporter. Il est
donc nécessaire de proposer des systèmes peu coûteux, efficaces pour gérer l'eau, mais
aussi associés à un ensemble de techniques capables d'améliorer substantiellement les
récoltes et les revenus nets des paysans, de réduire les risques ou de simplifier le travail
(nouvelles cultures plus rentables, marché où vendre à des prix intéressants, graines
sélectionnées, engrais, herbicides, pesticides). Les sols étant le plus souvent déjà pauvres
et mal structurés, il faut prévoir la restauration rapide de sa fertilité (enfouir des
matières organiques fermentées pour améliorer la structure, reconstituer son système
poreux, améliorer sa capacité d'infiltration et de stockage de l'eau et des nutriments,
corriger le pH et les carences du sol signalées par les plantes, nourrir la plante
directement à son rythme si le sol a une capacité de stockage réduit, favoriser leur
enracinement profond) en même temps, réduire au maximum les pertes d'eau et de
nutriments par érosion et/ou par drainage profond.
o S'appuyer sur les méthodes traditionnelles : Trop souvent mépnsees, il faut les
étudier, évaluer leur variabilité d'un paysan à un autre, leurs limites, leurs potentialités
économiques, les améliorations. On peut même en tirer des conclusions sur le milieu
écologique, le bilan hydrique, les risques majeurs (en année très sèche ou en cas
d'averses diluviennes). En effet, le paysan traditionnel ne peut se permettre le luxe de
rater complètement une récolte: il intègre donc le fonctionnement du paysage en période
exceptionnelle (Roose, 1990).
o Des programmes à long terme avec une grande flexibilité. Comme il s'agit de faire
naître un changement profond de comportement (l'érosion n'est pas une fatalité, mais
le résultat d'une gestion imprudente), il faut du temps pour convaincre, du temps pour
mettre au point les techniques, du temps pour former les futurs responsables des
communautés rurales. Déjà, certains financiers admettent qu'on ne peut exiger les
mêmes taux de rentabilité immédiate ni la même durée des projets en vue d'améliorer
l'environnement: il faudra encore faire admettre aux équipes d'évaluation qu'il est
difficile de fixer une programmation de chaque opération alors qu'on ne peut savoir a
priori, quelle est la combinaison de solutions partielles (le paquet technologique) qui
remportera l'agrément de la population. De même, il suffit d'une campagne déficitaire
en pluie pour retarder l'avancement du projet. II faut donc prévoir des relais de
financement et des rythmes différents d'évaluation pour les paysans et les techniciens
locaux et d'autre part, pour les experts internationaux.
o La nécessité d'une sécurité foncière: un paysan qui loue sa terre n'est pas sûr de la
garder, une fois aménagée! Craignant une tentative d'appropriation, son propriétaire
peut la lui reprendre, quitte à la louer plus cher à un concurrent. C'est un des graves
problèmes posé par le développement des pratiques agroforestières.
Ce point de vue fut clairement démontré en Haïti lors d'une enquête sur un petit bassin
près de lacmel où les paysans choisissent d'améliorer d'abord le Jardin A, terre en bon
état, bien couverte par un jardin multiétagé, entouré d'une haie protégeant du vol, la
maison et les récoltes d'une terre en pleine propriété. Ce n'est que plus tard que les
paysans ont accepté de s'occuper des terres les plus dégradées, exploitées sans aucun
aménagement car louées à des propriétaires absentéistes.
En d'autres lieux (Yatenga au Burkina), on s'est aperçu que les cordons de pierres ou
d'herbes et les arbres plantés en bordure des propriétés servaient bien plus, dans
l'optique des paysans, à confirmer leur droit de propriété et à gérer j'eau et les
nutriments qu'à protéger le sol contre l'érosion. Sans un accord avec le propriétaire, il
est rare qu'un paysan soit motivé pour aménager une terre louée.
o S'appuyer sur les structures existantes. Créer une nouvelle structure entraîne le risque
de ne pas écouter suffisamment les populations locales, méconnaître les coutumes et voir
les dispositifs antiérosifs abandonnés à la fin du projet. Mieux vaut choisir
soigneusement des ONG, des organisations locales et renforcer des structures
ministérielles existantes (véhicules, formation des cadres, moyens de progresser par
eux-mêmes) : c'est le prix à payer pour assurer la durablité des effets d'un projet.
Les femmes constituant plus de 50 % des actifs sur les chantiers de CES, il faut donc
prévoir leur formation dans des groupements féminins. Il faut analyser les stratégies
traditionnelles de gestion de l'eau, de la fertilité des terres, de la protection contre
l'érosion ou l'acidification, choisir des représentants des groupes de paysans pour
transmettre les messages, former les communautés, les entraîner progressivement à
introduire des innovations techniques sans créer de tension entre des paysans
"progressistes modèles" (souvent trop aidés pour rester représentatifs) et la masse des
paysans prudents ou méfiants, suite à des expériences malheureuses.
Les aménagistes traditionnels ont tendance à définir clairement les zones réservées à la
culture, à l'élevage ou aux forêts. Or, il faudrait profiter des interactions positives entre
les arbres, les cultures et l'élevage. Le bétail profite autant des résidus de culture que
du parcours, en particulier dans les zones forestières. En zone méditerranéenne, les
zones forestières ont besoin des troupeaux pour réduire les risques d'incendie en broûtant
le sous-étage buissonnant. Par ailleurs, les arbres profiteraient bien d'une association
avec les cultures: ils se développent mieux sur les sols profonds cultivés et sarclés que
sur les sols épuisés trop dégradés pour rentabiliser une culture (voir les bois de village
souvent très mal exploités car personne ne sait à qui appartient le bois). Les cultures ont
besoin du fumier et en particulier de l'azote, du phosphore et autres nutriments prélevés
sur un large territoire et rejetés par les animaux en stabulation (ou en parc de nuit). Les
arbres peuvent favoriser les cultures, apporter de la litière, recycler les nutriments
perdus en profondeur, réduire la vitesse du vent et les risques d'érosion éolienne. Si
donc chaque terrain à une vocation principale, il faut valoriser toutes les interactions
positives entre ces trois pôles de l'agriculture.
o Les subsides, l'aide alimentaire, les salaires. Il est maintenant admis que les
incitations, les dons de nourriture, d'outils, de salaire, etc ... toute gratification en
échange d'une participation à un projet d'aménagement soient limités car ils entraînent
souvent le désintérêt des participants dès que l'aide disparaît. En tous cas, sur les terres
privées qui bénéficient de l'aménagement, l'aide doit être réduite au minimum (des
engrais, des arbres et graines sélectionnées) et supprimée dès que les partenaires sont
convaincus de leur ~fficacité. Cependant, il est des milieux très ingrats (Sahel), des
familles nombreuses dépourvues de terres, des jeunes à la recherche de travail, pour
lesquels le paiement d'une forme de salaire est indispensable si l'on a besoin de
76 Quelques aspects socio-économiques de l'érosion
mobiliser une abondante main-d'oeuvre durant la saison sèche : sans cet apport
indispensable à la survie du groupe, les adultes les plus capables émigrent à l'étranger
pour valoriser au mieux leur travail - même dans ce cas, la gratification doit être réduite
pour permetre aux participants de développer un sentiment de propriété vis-à-vis des
aménagements au point qu'ils se sentent responsables de leur entretien, de leur respect.
Par contre, il est bon de faciliter la tâche des paysans en fournissant à des prix
subventionnés, des équipements leur permettant d'étendre plus vite les actions
d'aménagement (pics, pelles, pioches, faucilles, engrais, brouettes, charrettes pour
transporter les pierres).
o La formation des paysans et paysannes à des méthodes simples. Si on veut que les
aménagements continuent à s'étendre une fois le projet terminé, il faut apporter un soin
particul ier au choix de méthodes simples, accessibles à tous les villageois après
formation d'un de leurs délégués, sans aucun intrant que l'on ne puisse produire au
village. Il faut que chacun puisse travailler sur sa terre à son rythme, quand il le veut.
o La conception des projets. Pour la préparation d'un projet, il passe actuellement deux
à trois missions - trop pressées sur le terrain pour discuter avec les paysans de leurs
problèmes et de leurs méthodes traditionnelles. Chaque mission rédige un rapport sans
trop se préoccuper d'accumuler les informations récoltées par les précédents. Certains
préconisent aujourd'hui de condenser les trois phases en une, de façon à ce que la même
équipe ait le temps de bien s'insérer dans le pays et de récolter des informations de
première main, directement sur le terrain.
Une étude socio-économique des problèmes liés à la lutte antiérosive a été réalisée récemment
dans le bassin du Loukkos par un bureau d'étude marocain (Agroconcept).
LES RELATIONS THEORIQUES ENTRE LES ATTITUDES DES PAYSANS ET LES VARIABLES
ECONOMIQUES
Aucune relation simple ne peut être dérivée théoriquement entre les attitudes des paysans et
des variables économiques comme l'augmentation des prix, les subventions aux intrants,
l'effet "risque" ou le mode de propriété. Seules, les enquêtes de terrain permettent de
préciser l'effet de ces variables localement.
UNE ENQUETE DE TERRAIN SUR LES ATTITUDES DES EXPLOITANTS VIS-A-VIS DE LA ORS
FRUITIERE
Importance du facteur local: les attitudes des chefs d'exploitation dans un même douar et
dans un même finage sont assez homogènes. Sur 117 exploitants situés dans 22 douars
enquêtés, 41 % des exploitants sont pour les banquettes fruitières, 48 % sont contre et Il %
sont neutres, mais à l'intérieur d'un même douar, la tendance est nette.
Pour expliquer cette attitude, les facteurs techniques (inadaptation des techniques, des
espèces fruitières, des terrains) interviennent moins souvent que les facteurs liés à l'utilisation
de l'espace (droit d'usage, propriétés, parcours, etc ... ).
L'Etat crée des structures physiques de lutte antiérosive. Par ailleurs, les paysans
anticipent les actions futures de l'Etat: réduction des jachères, mise en culture de pâturages
pour affirmer les droits de propriété, exploitation plus intensive des terres ou demande
d'aménagements pour profiter des promesses de salaires.
LE COUT DE L'EROSION
680 OH/ha/an en 1978 au bassin du Tleta, soit 510 FF ou 100 US dollars (en mai 1992)
Les processus d'érosion opèrent par sélectivité décroissante des éléments les plus riches
des sols. D'où on peut admettre avec les pédologues que
Rt = Ro e- aPt
où a = paramètre initial,
Pt = pertes en terre accumulées à l'année en t/ha.
Les coûts de l'érosion par perte de rendement varient entre 0 et 257 DR aux prix
financiers de 1990 pour un taux d'actualisation de 0,08 et du coefficient" a" variant de 0,04
à 0,15 (tableau 6).
78 Quelques aspects socio-économiques de l'érosion
TABLEAU 6
Coût de l'érosion agricole en OH/ha/an pour une rotation "céréale-jachère pâturée" sur des pentes
moyennes
FIGURE 13
Perte de production en fonction de l'érosion cumulée
(d'après Alaoui Omar, Agroconcept, Rabat, 1992)
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Ces résultats confirment les perceptions paysannes sur les faibles coûts moyens de l'érosion
recueillie lors des enquêtes: les coûts de l'érosion sont faibles par rapport au coût des autres
facteurs de production. D'ailleurs, la valeur des terres varie peu en fonction des facteurs liés
à l'érosion (pente, aménagement ORS), mais beaucoup en relation avec les facteurs liés aux
coûts de production (éloignement, statut, possibilité de mécanisation) et aux rendements (type
de sol et de plantation) (figure 13).
Par ailleurs, les paysans ne considérent pas l'érosion comme un phénomène certain et
continu, mais comme un processus aléatoire lié à des circonstances climatiques exceptionnelles
combinées à l'état de certaines parcelles à ce moment: ceci réduit encore le coût de l'érosion.
Les coûts et les avantages liés à un site hydraulique se présentent sous la forme des courbes
suivantes:
o la courbe des avantages croît avec le temps avec l'extension des utilisations qUi
valorisent les eaux,
o la courbe des coûts décroît avec le passage des investissements de construction à ceux
d'entretien.
En théorie, un site caractérisé par une courbe très redressée doit être considérée comme
une ressource non renouvelable.
Le coût de l'envasement est alors calculé comme la différence des productions obtenues
dans ces deux situations valorisées aux prix économiques.
Tant que la demande agricole ne dépasse pas un seuil (50 % de la retenue), la réduction
de stockage par envasement se traduit par une fréquence accrue des déversements et une
disponibilité plus grande des eaux qui dépassent la cote où le turbinage destiné à la production
électrique est recommandé : c'est l'effet positif de l'envasement sur la production
électrique (figure 14).
Ces courbes des coûts ont été obtenues en valorisant la production énergétique et l'eau
d'irrigation à leur coût d'opportunité (0,7 OH/kwh) : coût économique de la production
énergétique de substitution et valeurs de la production agricole perdue (0,4 DH/m 3 ).
80 Quelques aspects sodo-économiques de l'érosion
FIGURE 14
Le coût aval de l'augmentation du rythme de l'envasement (d'après Alaoui Omar, Agroconcept,
Rabat, 1992)
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TABLEAU 7
Coût de l'envasement
Valeur de m 3 d'eau en
irrigation (OH/m 3 ) 0,4 0,8 1,0
Taux d'actualisation 0,12 à 0,08 0,12 à 0,08 0,12 à 0,08
Compte tenu du site, cet indicateur est plus sensible au taux d'actualisation qu'aux autres
paramètres.
Ceci indique que dans ce site, le choix des techniques mécaniques à effet immédiat
(génie civil) n'est pas justifié par des raisons de lutte contre l'envasement, si elles sont plus
coûteuses, ou moins fiables à moyen terme que les techniques de conservation biologiques
à effet décalé dans le temps (ex. reforestation).
La perte de compétitivité des productions des zones amont des bassins versants en face des
produits des zones de plaine a souvent été identifiée par les historiens comme l'une des
causes majeures des déplacements des populations et de la pression sur les ressources.
Une étude récente sur les soutiens octroyés à la production au Maroc en terme
d'équivalent/subvention à la production (ES?), montre que les productions traditionnelles de
°
l'agriculture des zones de piedmont et de montagne (orge, blé dur, oliviers et ovins) ont été
beaucoup moins soutenues (ES? = à 0,1) par la politique des prix que les productions
modernes en irrigué (sucre, blé tendre, colza, betterave, élevage bovin de race pure: ES?
0,3 à 1.5).
Au niveau mondial, les problèmes de dégradation des terres sont préoccupants, mais pas
encore catastrophiques.
L'impact de l'érosion sur la productivité des sols est très variable, suivant qu'il s'agit d'un
sol profond homogène ou d'un sol où la fertilité est limitée aux horizons superficiels ; des
recherches sont en cours pour préciser sur quels sols les investissements en lutte antiérosive
sont les plus rentables.
Les premiers résultats montrent clairement qu'il est plus rentable pour les paysans
d'investir les crédits limités dont on dispose, pour aménager correctement les terres qui n'ont
pas encore trop souffert. Cependant, jusqu'ici on a développé surtout la RTM et la DRS pour
intervenir sur les zones très dégradées, abandonnées par les paysans, pour réduire les
transports solides ... et maintenir à grand prix la qualité des eaux nécessaires à l'irrigation des
grands périmètres et à l'épanouissement des grandes villes.
Si on veut obtenir la participation paysanne, il est clair qu'il faut rentrer dans la logique
paysanne (c'est à dire améliorer rapidement la productivité des terres et du travail), ou encore
prévoir des incitations et compensations de l'Etat, face à l'effort fourni par les paysans pour
atteindre des objectifs nationaux (stabilité du paysage et/ou qualité des eaux).
Des études complémentaires sont encore nécessaires pour étudier l'efficacité, la faisabilité
et le coût comparatif des différentes méthodes de lutte antiérosive, et pour modéliser les
aménagements les plus économiques pour chaque région.
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 83
DEUXIEME PARTIE
Dans cette seconde partie, il sera tenu compte de la variété des formes d'érosion observées
pour diversifier la lutte antiérosive et l'adapter le plus étroitement possible aux "niches
écologiques" et aux segments fonctionnels de chaque versant. En effet, les formes d'érosion
traduisent l'efficacité locale de divers processus qui font appel à des sources d'énergie variées
et à différents facteurs modifiant leur expression (tableau 8).
Bien qu'il y ait parfois une évolution d'une forme d'érosion vers une autre, à mesure que la
dégradation progresse (par exemple l'érosion en nappes évolue en rigoles puis en ravines)
chacun de ces ensembles (forme, cause, facteur, méthode) sera traité dans un chapitre séparé
de taille variable. Etant donné l'objectif de cet ouvrage, qui est de développer la gestion
conservatoire de l'eau et de la fertilité des sols, l'érosion en nappe, phase initiale des
processus d'érosion, sera traitée plus en détail, à l'aide de résultats expérimentaux. Pour
lutter contre les autres processus, nous rappellerons les principes de base et quelques résultats
récents: puis nous renverrons le lecteur vers d'autres manuels plus spécialisés.
84
TABLEAU 8
Les formes de dégradation et d'érosion, leurs causes, les facteurs de résistance du milieu ainsi que leurs
conséquences sont très variées
Les processus de Les ca uses: Les facteurs de résistance du milieu Les conséquences:
dégradation et d'érosion différentes sélectivité de
et leurs formes sources l'érosion et des
d'énergie dépôts
Chapitre 4
Chaque labour entraîne une tranche de terre (environ 10 t/ha si la parcelle fait 100 m
de large x 100 m de haut) et chaque sarclage déplace quelques mottes de terre vers le bas
(environ 1 t/ha). Au bout du compte, on arrive (Equateur - De Noni et Viennot, 1991) à
devoir monter une murette de 1,30 mètre en 24 mois (soit environ 40 t/ha/an) et on construit
des talus de 1 m en 4 à 5 ans, soit un rehaussement de 20 cm par an (Côte d'Ivoire, au
Rwanda et au Burundi - Roose et Bertrand, 1971 et Roose et al., 1990).
En Algérie, sur un versant de 35 % de pente sur sol fersiallitique rouge, un verger fut
planté vers 1960 près de Ouzera. Trente ans plus tard, les arbres sont juchés sur un
piédestal : 30 cm de terre ont été décapés entre les arbres! Même si on cumulait pendant 30
ans l'érosion mesurée à la parcelle nue (15 t/ha/an = 1 mm), l'érosion ne dépasserait pas 3
cm, tandis que la reptation de la couverture pédologique par le travail du sol atteindrait 27
cm, soit 135 t/ha/an (Roose, 1991) pour deux labours croisés (à l'automne et au printemps)
pour maintenir le sol nu et motteux.
LES FACTEURS
o du type d'outil: la charrue à soc déplace plus de terre que le chiesel (Revel, 1989), et
plus que les charrues à disques, que la houe et que la herse.
o de la fréquence des passages: en zone humide, à deux saisons des pluies, il y a deux
labours plus quatre sarclages. En zone tropicale humide à une saison, il y a un labour
plus deux sarclages. En zone méditerranéenne semi humide, il ya souvent deux labours
grossiers et deux sarclages. En zone semi aride il y a un labour plus un sarclage et en
zone tempérée, il y a un labour et deux ou trois hersages.
86 L'érosion mécanique sèche
o de la pente. Plus la pente est forte et plus les mottes détachées par la houe roulent bas.
En zone de montagne, les hauts de pente et sommets des collines sont souvent décapés,
ce qui dénote une érosion en nappe qui n'est pas compensée et surtout une érosion
mécanique sèche importante.
Les ruptures de pente sont aussi altérées, la surface du sol y est plus claire et les
horizons humifères moins épais: il doit donc y avoir accélération du dépagage lorsque la
pente est forte et ralentissement ou colluvionnement sur les pentes plus faibles, en particulier
sur les talus ou les bas de pente. La récolte des betteraves à sucre ou des pommes de terre
en terrain limoneux un peu humide entraîne un déplacement de terre de 15 à 50 t/ha/an soit
1 à 3 mm/an. Bolline, dans le Brabant belge, a mesuré sur parcelles, une perte de terre de
l'ordre de 30 t/ha/an par érosion en nappes et rigoles. On a souvent confondu les deux
processus: érosion en nappe et érosion mécanique sèche et on a expliqué les taches blanches
en haut de pente et en rupture de pente comme étant la preuve d'une érosion en nappe alors
que l'érosion mécanique sèche par les outils est probablement deux à dix fois plus efficace
que l'érosion en nappe (Wassmer, 1981 ; Nyamulinda, 1989).
On a souvent confondu la lutte contre l'érosion en nappe avec la lutte contre l'érosion
mécanique sèche, car les facteurs et les méthodes de lutte se recoupent.
o Il faut réduire l'énergie dépensée pour le travail du sol. Il n'est pas toujours
nécessaire de retourner le sol avec une charrue. Un simple éclatement par les dents de
chiesel ou d'un cultivateur aère en profondeur, augmente la macroporosité, la capacité
de stockage de l'eau, l'enracinement et maintient en surface la matière organique et les
résidus de culture. A la limite, le travail minimum du sol se réduit à une simple ligne
alors que le reste du sol est couvert par un paillis de résidus: ce mode de préparation
du sol divise par dix les risques d'érosion mécanique sèche par les outils.
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 87
o Il s'agit de former des talus de manière à créer à chaque niveau de versant des horizons
d'accumulation de l'eau, de la fertilité et du sol qui vont évoluer en terrasses
progressives. Ceci n'est valable que si les sols sont suffisamment profonds sinon on est
amené à rapprocher les talus de moins de 5 m et à maintenir une certaine pente sur la
terrasse cultivée en travaillant la terre sur planches ou sur gros billons perpendiculaires
à la pente lorsque celle-ci dépasse 40 % (Latrille, 1981, exemple des îles Comores).
88
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 89
Chapitre 5
On parle d'érosion en nappe ou aréolaire (sheet erosion) parce que l'énergie des gouttes de
pluie s'applique à toute la surface du sol et le transport des matériaux détachés s'effectue par
le ruissellement en nappe. C'est le stade initial de la dégradation des sols par érosion [planche
photographique 1].
Le deuxième symptôme est la remontée des cailloux en surface par les outils de travail
du sol. Les paysans disent que "les cailloux poussent" ! Il s'agit en réalité d'une fonte de
l'horizon humifère et d'un travail profond du sol qui remonte en surface les cailloux. Après
quelques pluies, les terres fines sont entraînées par les pluies soit par drainage en profondeur,
soit par érosion sélective, tandis que les cailloux trop lourds pour être emportés s'accumulent
à la surface du sol (Roose, 1973 et Poesen, 1988). Si le sol contient du sable, la battance des
gouttes de pluie va détacher des particules des mottes, les raboter et former d'une part des
pellicules structurales de battance ou d'érosion (réarrangement superficiel des mottes) et des
croûtes de sédimentation, et d'autre part (figure 15) :
o des voiles de sable lavé, blanc en milieu acide, rosé ou roux si les sables sont
ferrugineux,
o des cratères sombres dans ces voiles sableux clairs (reliquats des dernières grosses
gouttes de la dernière averse),
o et des colonettes sous les feuilles larges qui protègent le sol contre la battance.
90 L'érosion en nappe ou le stade initial de l'érosion hydrique
FIGURE 15
Schéma des croûtes d'érosion, des croûtes structurales et des croûtes sédimentaires
(inspirés des travaux de Valentin, 1981)
Croûte structurale
ou pellicule CROUTES 0, Sobles grossiers déliés
y
0000
Epaisseur - 1 à 2 mm 5 - 30 mm
FIGURE 16
Energie cinétique des pluies en fonction de leur intensité et des régions d'observation
(d'après Hudson, 1972)
2
j/mm/m Pluies naturelles
Kelkar Indes
Hudson Rhodésie
40 Ker Trinidad
Mihora Japon
(cités par Hudson)
36
Q)
Kelkar (orages)
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cr W i sc h me ier ( = EIl i so n )
32
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u : : : : . . . _ - - - - - - - - - - - - Hudson
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12
o 25 50 75 100 125 150 200 mm/h
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 91
Mais les formes les plus démonstratives sont les microdemoiselles coiffées, petits
piédestals de terre coiffés d'un objet dur résistant à l'attaque des gouttes de pluie (graines,
racines, feuilles, cailloux ou simples croûtes de terre tassée protégées par des lichens). Leur
hauteur (0,5 à 15 cm) est d'autant plus forte que l'érosion est forte, c'est à dire sur sol nu,
peu cohérent et sur forte pente. Ces colonettes sont la preuve que l'énergie des gouttes de
pluie attaque la surface du sol et que le ruissellement emporte les particules fines et légères
mais que son énergie n'est pas assez forte pour cisai11er la base des colonettes. A partir du
moment où le ruissellement devient abondant, il se hiérarchise et développe une énergie
propre suffisante pour attaquer le fond et les bordures de son lit : il va entailler les
microdemoiselles coiffées et laisser en place des microfalaises (dH = 1 à 10 cm). L'érosion
en nappe va alors se combiner à l'érosion linéaire pour former l'érosion en nappe et rigoles
(ri Il and interill erosion), laquelle peut évoluer vers des griffes (H = quelques cm) des
rigoles (H = 10 à 50 cm) et des ravines (H = plus de 50 cm) si on n'intervient pas pour
corriger les problèmes d'érosion naissante : (= érosion mécanique sèche + érosion en
nappe + griffes et rigoles) (Roose, 1967, 1977).
o La squelettisation des horizons superficiels par perte sélective des matières organiques
et des argiles, laissant en place une couche de sable et de gravier, plus claire que
1'horizon humifère sous-jacent.
La cause de l'érosion en nappe est l'énergie de la battance des pluies sur les sols dénudés
(Ellison, 1944). L'arrachement des particules de terre vient de l'énergie des gouttes de pluie,
lesquelles sont caractérisées par une vitesse de chute (fonction de leur hauteur de chute et de
la vitesse du vent) et par un certain poids, fonction de leurs diamètres. Au bout de 10 m de
chute, la vitesse des gouttes de pluie atteint 90 % de la vitesse finale, déterminée par
l'équilibre entre l'attraction universelle et la résistance à l'air de la surface portante de la
goutte (Lawson, 1940, Bradford, 1983). Le vent peut augmenter l'énergie des gouttes de
pluie de 20 à 50 % (Lai, 1975) mais les turbulences réduisent la taille des gouttes de pluie
à 3-5 mm de diamètre. Sous la cime des grands arbres, l'énergie des gouttes de pluie est
souvent plus forte que dans la parcelle cultivée car les gouttes se réunissent sur les ligules des
feuilles, formant des gouttes plus grosses (Valentin, 1983). Dans chaque région on peut
observer le diamètre des populations de gouttes tombant pour des averses de différentes
intensités. On peut aboutir à des régressions du type énergie d'une averse = énergie de
chaque tranche de pluie tombant à une intensité donnée multipliée par le nombre de
millimètres tombés à cette intensité: ces relations (figure 16) varient considérablement selon
les régions. En l'absence de données régionales sur l'énergie des pluies, on peut utiliser les
données de Wischmeier et Smith, 1978.
92 L'érosion en nappe ou le stade initial de l'érosion hydrique
TABLEAU 9
Influence de la saison, de l'intensité maximum en 30 minutes, et des pluies de la décade précédente (h
10 jours = indice d'humidité du solI sur l'érosion et le ruissellement provoqués par des pluies de hauteur
voisine sur un sol nu et un sol couvert (d'après Roose, 1973)
13.2.72 28 58 33 47 0 548 0
18.3.72 33 1 59 52 0,1 1 104 0
27.3.72 32 45 23 26 0 327 0
21.5.72 34 20 28 26 0 1 518 0
9.6.72 33 131 35 48 32 3833 21
11.6.72 34 164 26 44 11 2 191 26
13.6.72 38 230 37 63 22 3264 31
2.7.72 32 212 43 73 0,1 6025 0,2
31.7.72 30 0 15 9 0 412 0
19.10.72 31 88 14 39 0,1 1 501 0,1
23.11.72 28 18 43 71 0 1 827 0
o tassement du sol sous l'impact des pluies après humectation rapide de la surface du sol,
o projection des particules élémentaires selon une couronne sur sol plat et transport dans
toutes les directions mais plus efficacement vers l'aval sur les pentes,
A cette énergie des pluies est opposée la cohésion ou la résistance d'un matériau
terreux. Celui-ci peut être déjà plus ou moins dégradé :
• par humectation suivie de dessiccation qui donne des petites mottes fissurées,
• par tassement par les pneus ou par les rouleaux qui donnent des petites mottes éclatées,
• par dispersion des colloïdes, soit par humectation prolongée, soit par salinisation ou par
la présence de sodium échangeable.
Le matériau sol peut être plus ou moins résistant du fait de la présence de cailloux ou
bien en fonction du pourcentage de limon et sable fin (la à 100 microns), de matières
organiques et d'argile, de la présence de gypse ou de calcaire, d'hydroxydes de fer et
d'alumine libre, en fonction également de la stabilité structurale et de la perméabilité du
profil (voir érodibilité des sols).
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 93
Le déplacement des particules se fait d'abord par effet "splash" à courte distance et
ensuite par le ruissellement en nappe. La battance des gouttes de pluie envoie des gouttelettes
et des particules dans toutes les directions mais, sur les pentes, la distance parcourue vers
l'amont est inférieure à la distance parcourue vers l'aval, si bien que dans l'ensemble, les
particules migrent par sauts vers J'aval. Les expériences de Christoï (1960) à la station IRHO
de Niangoloko, au sud du Burkina Faso ont montré que les particules de sol peuvent sauter
jusqu'à 50 cm de haut et jusqu'à plus de 2 m de distance durant les gros orages de fin de
saison sèche. Ce n'est qu'après formation des flaques et débordement de l'eau non infiltrée
d'une flaque à l'autre, que naît le ruissellement en nappe. Celui-ci s'étalant à la surface du
sol gardera une faible vitesse même sur des pentes de 5 à 10, % à cause de la rugosité du sol
(mottes, herbes, feuilles, racines, cailloux, etc ... ) qui l'empêchent de dépasser la vitesse
limite de 25 cm/seconde. Au-delà de 25 cm/seconde, le ruissellement, peut non seulement
transporter des sédiments fins, mais aussi attaquer le sol et creuser des rigoles hiérarchisées
où la vitesse augmente rapidement. On passe alors à J'érosion linéaire (griffes, rigoles et
ravines). Voir les courbes de Hulstrbm (figure 19).
Sédimentation: c'est au cours de la battance des pluies que des particules ou même des
agrégats (en particulier si des grosses gouttes d'orage tombent sur des mottes sèches) vont
quitter les mottes pour sédimenter dans les creux et y former des croûtes de sédimentation
à très faible capacité d'infiltration (figure 15).
Hudson (1965 et 1983) au Zimbabwé, puis Elwell et Stocking (1975) sur des sols
ferrallitiques bien structurés (oxisols) trouvent de meilleures relations entre l'érosion et
l'énergie des pluies au-dessus d'un certain seuil d'intensité (I > 25 mm/h) (E = K E si 1
> 25 mm/h). Ces auteurs ont observé que seules les pluies intenses provoquent de l'érosion.
On peut cependant penser que toutes les pluies laissent une trace en dégradant la surface du
sol. Même si toutes les pluies ne ruissellent pas, elles favorisent la naissance de croûtes peu
perméables et accélèrent le ruissellement lors des averses suivantes.
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Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 95
Wischmeier (1959) a combiné dans un seul indice d'érosivité (EI 30 ) l'énergie de chaque
averse multiplié par l'intensité maximale en 30 minutes (en mm/h). Cet indice tient bien
compte des trois conditions exprimées plus haut: énergie, intensité de pointe et durée des
pluies.
R' = (a + b H) . 130
Voir les courbes : intensité, durée en fonction de la hauteur des pluies (figure 18).
96 L'érosion en nappe ou le stade initial de l'érosion hydrique
FIGURE 18
Courbes intensité/durée pour des averses de fréquence connue en chaque point, en Afrique
Occidentale (d'après Brunet-Moret, 1967)
Hauleu"
1- ---1---
Il faut cependant noter de graves écarts constatés entre l'érosion en nappe dans certaines
régions et l'agressivité des pluies selon l'équation de Wischmeier. En effet les pluies
agressives peuvent être des orages de début de saison des pluies comme en Afrique de l'Ouest
ou bien des orages d'été comme en Europe ou encore de longues averses de fines pluies
saturantes, peu énergétiques, tombant sur un sol détrempé en fin d'hiver ou début de
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 97
printemps, comme en France ou en Algérie. Dans ce cas, l'érosion provenant de ces longues
averses saturantes a pour origine bien plus l'énergie du ruissellement et donc de l'érosion
linéaire, que l'énergie des gouttes de pluies elles-mêmes (il peut aussi s'y développer des
mouvements de masse si la pente est suffisante).
A l'échelle de bassins versants de plus de 2000 !<m 2 , Fournier a montré en 1960 que les
transports solides étaient essentiellement fonction de deux facteurs : d'une part, la
topographie et d'autre part, l'agressivité ou l'indice de continentalité des pluies. Cet indice
(c) est égal au rapport entre le carré des pluies du mois le plus humide divisé par la pluie
annuelle moyenne. Cet indice tel qu'il est présenté là ne concerne que les transports solides
sur des grands bassins versants. Il ne peut pas être appliqué directement à l'érosion en nappe
sur parcelle qui dépend beaucoup trop du couvert végétal et des techniques culturales. Par
contre, on a tenté d'estimer l'indice d'agressivité des pluies de Wischmeier à partir de la
somme des indices mensuels de Fournier et on a pu trouver de bonnes corrélations régionales
entre l'indice de Wischmeier et cet indice de Fournier modifié, mensualisé (Arnoldus, 1980).
Vingt ans après la mise en place des essais d'érosion en parcelles dans une bonne dizaine
d'Etats d'Amérique du Nord, il existait une accumulation d'un grand nombre de données sur
l'érosion dont il convenait de faire la synthèse. En 1958, Wischmeier, statisticien du Service
de Conservation des Sols fut chargé de l'analyse et de la synthèse de plus de 10.000 mesures
annuelles de l'érosion sur parcelles et sur petits bassins versants dans 46 stations de la Grande
Plaine américaine. L'objectif de Wischmeier et Smith (1960; 1978) était d'établir un modèle
empirique de prévision de l'érosion à l'échelle du champ cultivé pour permettre aux
techniciens de la lutte antiérosive de choisir le type d'aménagement nécessaire pour garder
l'érosion en-dessous d'une valeur limite tolérable étant donné le climat, la pente et les
facteurs de production.
Selon ce modèle, l'érosion est une fonction multiplicative de l'érosivité des pluies (le
facteur R, qui est égal à l'énergie potentielle) que multiplie la résistance du milieu, laquelle
comprend K (l'érodibilité du sol), S L (le facteur topographique), C (le couvert végétal et les
pratiques culturales) et P (les pratiques antiérosives). C'est une fonction multiplicative, de
telle sorte que si un facteur tend vers zéro, l'érosion tend vers O.
E = R x K x SL x C x P
0
1 Tout d'abord, R, l'indice d'érosivité des pluies est égal à E, l'énergie cinétique des
pluies, que multiplie I30 (l'intensité maximale des pluies durant 30 minutes exprimée en
cm par heure). Cet indice correspond aux risques érosifs potentiels dans une région
donnée où se manifeste l'érosion en nappe sur une parcelle nue de 9 % de pente.
98 L'érosion en nappe ou le stade initial de l'érosion hydrique
E = 210 + 89 log,o 1
Intensité ,0 0,1 0,2 0,3 0,4 0,5 0,6 0,7 0.8 0,9
cm/h
A cette énergie pluviale, il faut ajouter les apports d'énergie par la neige, l'irrigation et/ou le
ruissellement.
L'indice R annuel n'est pas directement lié à la pluviosité annuelle. Cependant, en Afrique de
°
l'Ouest, Roose a montré que R annuel moyen sur 1 ans = pluie annuelle moyenne x a
ZO L'érodibilité des sols (K) est fonction des matières organiques et de la texture des sols,
de la perméabilité et de la structure du profil. Il varie de 70/1 OOème pour les sols les
plus fragiles à 1/100ème sur les sols les plus stables. Il se mesure sur des parcelles nues
de référence de 22,2 m de long sur des pentes de 9 % et sur un sol nu, travaillé dans
le sens de la pente et qui n'a plus reçu de matières organiques depuis trois ans.
4° C, le facteur couvert végétal, est un simple rapport entre l'érosion sur sol nu et
l'érosion observée sous un système de production. On confond dans le même facteur C,
à la fois le couvert végétal, son niveau de production et les techniques culturales qui y
sont associées. Ce facteur varie de 1 sur sol nu à 1/l000ème sous forêt, l/lOOème sous
prairies et plantes de couverture, 1 à 9/l0ème sous cultures sarclées.
5° Enfin, P, est un facteur qui tient compte des pratiques purement antiérosives comme
par exemple le labour en courbe de niveau ou le buttage, ou le billonnage en courbe de
niveau. Il varie entre 1 sur un sol nu sans aucun aménagement antiérosif à I/lOème
environ, lorsque sur une pente faible, on pratique le billonnage cloisonné.
Chacun de ces facteurs sera étudié en détail dans les paragraphes suivants. En pratique,
pour définir les systèmes de production et les structures antiérosives à mettre en place dans
une région, on détermine d'abord les risques érosifs des pluies, ensuite la valeur de
l'érodibilité des sols, puis par des essais successifs, on adapte un facteur C en fonction des
rotations que l'on souhaite obtenir et en fonction des techniques culturales, des pratiques
antiérosives, puis on définit les longueurs de pente et les inclinaisons que nous devrions
obtenir grâce à des structures antiérosives pour réduire les pertes en terre sous le seuil de
tolérance (1 à 12 t/ha/an). C'est donc un modèle pratique qui convient à l'esprit d'un
ingénieur qui, avec peu de données, est obligé de chercher des solutions raisonnables à des
problèmes pratiques, de façon moins empiriques que jusqu'alors.
Deuxième limite : Le type de paysage : ce modèle a été testé et vérifié dans des
paysages de pénéplaines et de collines sur des pentes de 1 à 20 %
à l'exclusion des montagnes jeunes, en particulier des pentes
supérieures à 40 % où le ruissellement est une source d'énergie plus
grande que les pluies et où les mouvements de masse sont
importants.
Troisième limite : Les types de pluies : les relations entre l'énergie cinétique et
l'intensité des pluies utilisées généralement dans ce modèle ne sont
valables que dans la plaine américaine. Elles ne sont pas valables en
montagne mais on peut développer des sous-modèles différents pour
l'indice d'érosivité des pluies, R.
100 L'érosion en nappe ou le stade initial de l'érosion hydrique
FIGURE 19
Diagramme de Hjulstrom
Vitesse eou
cm/sec.
EROSION
1000
450----
100
25 --- - -- _::-:_"'--~
TRANSPORT SEDIMENTATION
10
o
0,001 0,01 10 100 1000 el Particules mm.
cohésion
od hérence
- Pesanteur
1. Les matériaux les plus sensibles à l'arrachement par le ruissellement ont une texture voisine
des sables fins de 100 microns. Les matériaux plus argileux sont plus cohérents. Les
matériaux plus grossiers ont des particules lourdes qui exigent une vitesse supérieure du
fluide. Il est intéressant de noter que pour Wischmeier et al. (1971), les sols les plus
érodibles sont ceux qui sont riches en limons et sables fins.
2. Tant que les écoulements s'effectuent à une vitesse faible (25 cm/seconde), ils ne peuvent
éroder les matériaux. Pour éviter l'érosion linéaire, il faut donc s'appliquer à étaler et ralentir
les écoulements. D'où l'origine de la théorie de la dissipation de l'énergie du ruissellement.
3. Le transport des particules fines argileuses et limoneuses s'effectue facilement, même pour
de faibles vitesses. Mais, pour les matériaux plus grossiers que les sables fins, on passe
très vite de la zone d'érosion à la zone de sédimentation. On comprend donc pourquoi les
fossés d'évacuation des eaux de ruissellement sont soit érodés s'ils sont trop étroits ou
trop pentus, soit ensablés par les matériaux grossiers qui n'arrivent pas à circuler. C'est une
des raisons pour lesquelles les fossés de diversion ne donnent pas satisfaction dans les
pays en développement, car il faut désabler et entretenir régulièrement les fossés et
terrasses de diversion.
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 101
Quatrième limite : Ce modèle ne s'applique que pour des données moyennes sur 20
ans. Elles ne sont donc pas valables à l'échelle de l'averse. Un
modèle MUSLE a été mis au point pour estimer les transports solides
de chaque averse, qui ne tient plus compte de l'érosivité de la pluie
mais du volume ruisselé (Williams, 1975).
Cinquième limite : Enfin une limite importante de ce modèle, c'est qu'il néglige
certaines interactions entre les facteurs pour pouvoir distinguer plus
facilement l'effet de chacun des facteurs. Par exemple, il n'est pas
tenu compte de l'effet de la pente combiné au couvert végétal sur
l'érosion, ni de l'effet du type de sol sur l'effet de la pente.
L'érodibilité d'un sol [planche photographique 2], en tant que matériau plus ou moins
cohérent, est sa résistance à deux sources d'énergie: d'une part, la battance des gouttes de
pluies à la surface du sol et d'autre part, l'entaille du ruissellement entre les mottes, dans les
griffes ou les rigoles. Les premières études d'érodibi!ité des matériaux ont été effectuées par
Hjulstrbm dans des canaux (figure 19). Le diagramme de Hjulstrom montre qu'il existe
trois secteurs en fonction de la vitesse des eaux et du diamètre des particules des matériaux
terreux. L'analyse du secteur érosion montre que les matériaux les plus fragiles ont une
texture telle que le diamètre des particules est de l'ordre de 100 microns, c'est à dire des
sables fins. Lorsque les matériaux terreux sont plus fins, se développe une cohésion par
simple frottement entre les surfaces des argiles et lorsque les matériaux sont plus grossiers
ils deviennent de plus en plus lourds et par conséquent, plus difficiles à transporter. Dans ce
type d'essai il s'agit de la résistance en milieu humide aux forces d'arrachement par une
rivière ou par un ruissellement.
Depuis longtemps, les pédologues ont constaté que les sols réagissaient de façon plus ou
moins rapide à l'attaque des gouttes de pluie et à la dégradation de la structure. Toute une
série de tests de laboratoire ou de terrain ont été mis en place pour tenter de définir la
102 L'érosion en nappe ou le stade initial de l'érosion hydrique
FIGURE 20
Erodibilité des sols tunisiens testés au simulateur de pluies (d'après Dumas, 1965)
K érosion
\
organiques, POUf un Sol ayant une humidité
èQulValenle oe 25 %
0.4 1
19J~ ~
.. 10 % de cailloux
-0,17 de K \
0.3 +-\---'rJ'---~I' ---+----t----.--
\ \.
\ \
\ '.,
\ '. 1
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0.2 +-->,-_--'c..+--_-',-,__---C,'--_ _ -+1 -+'------..,...- -
_ _ _ _ __ ~ \ Matière organ'Que 1
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~
1
stabilité de la structure vis-à-vis de l'eau. Citons par exemple, les capsules de Ellison
(1944) où des agrégats tamisés sont soumis à l'énergie des gouttes de pluie, le test de
stabilité structurale de Hénin (1956), où des agrégats sont plongés dans l'eau et tamisés
sous l'eau, le test des gouttes d'eau où des mottes calibrées (30 gr) sont soumises à des
gouttes de pluie tombant d'une hauteur déterminée (Mc Calla, 1944) ou encore le test 'de
dispersion de Middleton (1930) qui cherche à comparer la teneur en particules dispersées
naturellement dans l'eau, avec ou sans dispersant.
Ces auteurs ont constaté que l'indice d'instabilité Is varie avec les saisons, avec le
couvert végétal et au fur et à mesure que l'on s'éloigne de l'époque de défrichement. Les sols
tropicaux seraient donc moins sensibles vers la fin de la saison sèche lorsque le couvert
végétal diminue, et plus sensibles sur des vieilles défriches: ceci a été vérifié sous coton au
Nord Cameroun (Boli, Bep et Roose, 1991).
De nombreux essais furent réalisés sur le terrain, sous pluie simulée. Par exemple,
Meyer et Swanson (1965) aux Etats-Unis, Dumas (1965) en Tunisie, Pontanier au Cameroun
(1984) et Tunisie, Roose, Lelong et Dartoux (1992), Masson (1992) et Gril en France,
Asseline et Roose (1978), Collinet (1979 et 1984), Valentin, en Afrique de l'Ouest, Asseline
et Delhoume (1989) au Mexique. Travaillant sur des sols calcaires en Tunisie, sur des
parcelles de 50 m2 , Dumas a montré que l'érodibilité des sols est fonction du taux de
cailloux, du taux de matières organiques, et de l'humidité équivalente du sol, laquelle est
fonction de la texture (figure 20). Sur cette figure et dans le cas des sols calcaires
méditerranéens, on peut constater que l'augmentation de 1 % du taux de matières organiques
ne réduit l'érodibilité du sol que de 5 %. Par contre, la présence de 10 % de cailloux dans
l'horizon de surface va réduire l'érodibilité du sol de plus de 15 %. Au-delà de 40 % de
cailloux, la réduction de l'érodibilité du sol diminue. Dans les paysages méditerranéens jeunes
et calcaires, le pourcentage de cailloux est donc un signe d'une bonne résistance à
l'érosion de ces sols.
Aux Etats-Unis, Wischmeier et Smith ont défini la parcelle nue standard de référence
de 9 % de pente, 22,2 m de long, travaillée dans le sens de la pente et sans enfouissement
de matière organique depuis trois ans. Sur ces parcelles de référence, sous pluie naturelle et
sous pluie simulée, Wischmeier et ses collaborateurs ont calculé des régressions multiples
entre l'érodibilité des sols et 23 paramètres différents du sol. Après simplification, il s'avère
que l'érodibilité dépend essentiellement du taux de matières organiques du sol, de la texture
du sol, en particulier des sables de 100 à 2000 microns et des limons de 2 à 100 microns,
et enfin est fonction du profil, la structure de l'horizon de surface et sa perméabilité
(figure 21). Quelques années plus tard, Singer (1978), en Californie, a montré qu'il faut
rajouter quelques facteurs supplémentaires dans le cas des sols californiens, en particulier,
tenir compte du fer et de l'alumine libre, du type d'argile et de la salure des matériaux.
Connaissant aujourd'hui la texture des horizons de surface, leur taux de matières organiques,
les teneurs de fer et alumine libre et le type d'argile et avec quelques observations sur le
profil, on peut aujourd'hui avoir une première estimation de la résistance des sols à l'érosion
en nappes et rigoles.
FIGURE 21
Nomographe permettant une évaluation rapide du facteur "K" d'érodibilité des sols (d'après Wischmeier, Johnson et Cross, 1971)
~--'----'----'----'----'--"---r7-~ 70
'1 G, umeleux
2 Finement polyédrique
3 Polyédrique moyen à grossier
60 4 Colonne, feuilletèe ou moss i ve
t-o
~:
...,
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Cl:
30
. 6 Très lente
5 Lente
-
~
1::<.
;:) 20 ~
w 4 Lente à modérée
1-
3 Modérée
Procédure: En suivant l'analyse des échantillons de surface appropriés entrer par la l.>
<J: 2 Modérée à rapide
...,~:
C)
gauche dans le graphe et pointer le % de silt (0,002 à 0,100 mm) puis de sables LL
Comme ces paramètres ne sont pas pris en compte au plus haut niveau des classifications
pédologiques, on ne trouve pas de relation stricte entre l'érodibilité et les différents types
pédologiques existants. Cependant, l'indice K d'érodibilité varie aux Etats-Unis entre 0,70
pour les sols les plus fragiles, 0,30 pour les sols bruns lessivés, et 0,02 pour les sols les plus
résistants. En Afrique, les chercheurs (Roose, 1980 ; Roose et Sarrailh, 1989) ont trouvé des
valeurs variant entre 0,12 pour les sols ferrallitiques sur matériaux sablo-argileux, 0,15 pour
les sols ferrallitiques sur granit, 0,20 pour les sols ferrallitiques sur schiste et jusqu'à 0,40
si les sols ferrallitiques sont recouverts de dépôts volcaniques. Nous avons trouvé 0,20 à 0,30
sur les sols ferrugineux tropicaux et 0,01 à 0,10 sur vertisols, et enfin 0,01 à 0,05 sur les
sols gravillonnaires dès la surface. L'ensemble des mesures effectuées au simulateur de pluie,
même sur des parcelles de 50 m2 donne des valeurs inférieures aux mesures de longue durée
sur parcelles sous pluies naturelles car sur ces dernières, se développent plus facilement des
rigoles. En réalité, il n'existe pas un indice d'érodibilité par type de sol, mais cet indice
évolue au cours du temps en fonction de l'humidité du sol, de sa rugosité, du couvert végétal,
de la pente et des matières organiques.
Pour lutter contre l'érosion en cherchant à améliorer la résistance des sols, nous disposons de
deux moyens. Le premier est de choisir dans un paysage, les sols les plus résistants pour installer
les cultures les moins couvrantes, les sols les plus fragiles devant être en permanence sous
couverture végétale. Deuxième solution, c'est la gestion des matières organiques du sol.
L'enfouissement des matières organiques dans l'ensemble de l'horizon travaillé aboutit rarement
à une amélioration de 1 % du taux de matières organiques. Or, une amélioration de 1 % des
matières organiques ne réduit l'érodibilité que de 5 % (voir graphe de Dumas et le nomographe
de Wischmeier). Il faut donc envisager soit, de gérer la matière organique à la surface du sol, c'est
le paillage, soit de ne l'enfouir que dans l'horizon tout à fait superficiel. On peut aussi apporter
des marnes, c'est à dire des argiles et du carbonate de chaux, lesquels améliorent de 5 à 10 %
la résistance du sol à l'agressivité des pluies.
En conclusion, il est évident que l'on n'a pas encore réussi à résoudre le problème
méthodologique d'estimation de la résistance des sols à l'érosion et son évolution au cours
du temps. Actuellement, on cherche à classer les sols en fonction de différents tests adaptés
à différents processus que l'on peut rencontrer dans di fférentes circonstances. Valentin (1989)
a montré que l'indice d'instablité structurale de Hénin était en bonne relation avec la
résistance du sol à l'érosion si les gouttes tombent sur sol sec, c'est à dire au début de la
saison des pluies (C = éclatement des agrégats). Par contre, sur les sols humides de fin de
saison des pluies, on obtient de meilleures corrélations entre les pertes en terre et les limites
de liquidité d'Atterberg. De Ploey (1971), sur des sols bruns lessivés d'Europe, a mis au
point un indice semblable. 11 faut également évaluer la capacité d'infiltration et la résistance
du matériau au ravinement (force de cisaillement) dans le cas où les sols sont très sensibles
au ruissellement (voir le cahier ORSTOM Pédologique 1989, n° 1 ; numéro spécial sur
l'érodibilité des sols).
LE FACTEUR TOPOGRAPHIQUE
TABLEAU 10
Effet de la pente sur le ruissellement (KR %) et l'érosion (t/ha/an) à Séfa au Sénégal: cultures sarclées
de 1955 à 1962, sol ferrugineux tropical lessivé à tâches et concrétons (d'après Roose, 1 967)
1,25 5,0 7
1,50 8,6 22
2,00 12,0 30
L'influence de la pente sur l'évolution des versants est bien connue des
géomorphologues, au point que certains d'entre eux, caractérisent l'âge du paysage par
l'inclinaison et la forme des pentes. De fortes pentes et des vallées encaissées se rencontrent
dans un relief jeune comme celui des Alpes, tandis que dans un relief adulte ou sénile comme
on en trouve sur le vieux continent africain, ce sont des plateaux, des glacis à pentes douces
et de vastes pénéplaines qui s'offrent aux regards.
La pente intervient dans les phénomènes d'érosion du fait de sa forme, de son inclinaison
et de sa longueur.
Il est très délicat d'estimer l'influence de la forme concave, convexe, homogène ou gauchie
d'une pente. Le facteur est trop souvent négligé ce qui explique pour une large part la
divergence des résultats trouvés par les auteurs. En effet à mesure que les parcelles d'érosion
vieillissent et sont soumises à une forte érosion, elles deviennent de plus en plus concaves
puisque la base de la parcelle reste fixe (le canal de ruissellement) et que le milieu de la
parcelle s'érode plus vite que le haut. D'où la nécessité de réajuster chaque année la pente
des parcelles pour ne pas fausser les résultats par défaut. D'après Wischmeier (1974), à pente
moyenne égale, une pente gauchie ou concave diminue les transports solides (par
sédimentation localisée) tandis qu'une pente convexe l'augmente en fonction de l'inclinaison
du segment le plus pentu. La présence de pentes concaves dans le paysage indique qu'il doit
y avoir des piégeages, des colluvions et des alluvions dans la vallée. En général, l'érosion
sur versant est supérieure au transport solide dans la rivière : ce n'est pas le cas en zone
méditerranéenne où la cause principale des transports solides est l'énergie et le volume du
ruissellement (Heusch, 1971 : Arabi, Roose, 1989).
L'INCLINAISON DE LA PENTE
Lorsque l'inclinaison de la pente augmente, l'énergie cinétique des pluies reste constante mais
le transport s'accélère vers le bas car l'énergie cinétique du ruissellement augmente et
l'emporte sur l'énergie cinétique des pluies dès que les pentes dépassent 15 %. Zingg, en
1940, a montré que les pertes en terre croissent de façon exponentielle avec l'inclinaison de
la pente. Aux Etats-Unis, l'exposant est voisin de 1,4.
E = K SI,4
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 107
A Séfa (au Sénégal), Roose (1967) observe en effet que l'érosion et le ruissellement
croissent de façon très rapide pour de faibles variations de pente (0,5 %) (voir tableau 10).
En Côte d'Ivoire, sur des cultures vivrières entre 1964 et 1976, Roose (1980) obtient
un exposant supérieur à 2 sur des cultures extensives peu couvrantes telles que arachide, maïs
et manioc.
Par contre, Lai (1976) trouve au Nigeria que l'érosion croît avec la pente selon une
courbe exponentielle d'exposant 1,2 sur un sol ferrallitique remanié enrichi en graviers
(alfisol) lorsque le sol est nu, mais que les pertes en terre sont indépendantes de la pente (de
1 à 15 %) si on laisse les résidus de culture en surface. Le ruissellement quant à lui
dépendrait plus des propriétés hydrodynamiques du sol que de la pente elle-même.
TABLEAU 11
Ruissellement (KR %) et érosion (t/ha) sur sol nu et ananas en fonction des résidus de culture
(d'après Roose, 1980)
Adiopodoumé : 12 cases d'érosion sous pluies naturelles 1975-1977 cycle de 16 mois, sol
ferralitique, pentes 4 : 7 - 20 %
EROSION (t/ha)
Notes: Plantation en août ; les ananas couvrent bien le sol avant les pluies de juin - peu
d'érosion quel que soit le traitement.
Forte influence pente sur l'érosion.
TABLEAU 12
Erosion (t/ha/an) et ruissellement (KR %) en fonction des pentes sous forêt, culture et sol nu au Centre
ORSTOM d'Adiopodoumé (Basse Côte d'Ivoire) (d'après Roose, 1973)
4,5 - 60 19 - 35 16
7 0,03 138 75 0,14 33 24
23 0,1 570 195 0,6 24 24
65 1,0 - - 0,7 - -
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 109
On constate que l'érosion augmente plus vite que la pente et que sa croissance est plus
rapide sous culture que sur parcelle nue. Sous culture (manioc puis arachide), si on prend
pour base l'érosion moyenne sur la pente de 4,5 % (E = 18,8 t/ha/an) on voit que les pertes
en terre quadruplent lorsque la pente passe à 7 % (soit 1,5 fois plus forte) et quadruple
encore lorsqu'elle s'élève à 23 % (pente 5,1 fois plus forte que la référence). Sur parcelle
nue, la croissance de l'érosion est moins rapide, mais elle débute plus haut (E = 60t/ha/an).
II semble bien que sur forte pente il y ait interaction entre les effets de la pente et la
diminution du couvert végétal due aux carences hydriques et minérales dont souffrent les
plantes du fait de l'érosion sur fortes pentes. A côté de cet aspect quantitatif il faut noter que
les formes d'érosion changent avec la pente et le profil du sol. Sur faible pente (4 %),
l'énergie des gouttes de pluie disloque les agrégats et libère les particules fines : les
suspensions stables de colloïdes peuvent migrer sur de grandes distances à travers le réseau
hydrographique. Les sables, par contre, s'accumulent à la surface du sol à laquelle ils
donnent une allure tigrée du fait de l'alternance de plages sombres (de sol à nu en relief) et
de traînées de sable jaune dans les creux. La surface du sol est presque plane sur des pentes
de 4 %. Mais dès qu'on atteint 7 % de pente, ces zones basses s'approfondissent en rigoles
évasées et les transports de sable s'organisent dans ces griffes: il apparaît des microfalaises
et des microdemoiselles coiffées de faible hauteur (2 à 4 cm) qui montrent bien l'ampleur du
décapage du sol par l'érosion en nappe.Enfin sur des pentes de plus de 20 %, le réseau
d'évacuation du ruissellement et des particules de toutes tailles (jusqu'à 5 ou 10 mm de
diamètre) se creusent et se hiérarchisent, si bien que la surface du sol devient extrêmement
accidentée, du fait de rigoles profondes (5 à 20 cm) et des multiples figures burinées par la
pluie et le ruissellement et protégées par divers objets tels que des graines, des racines, des
feuilles, des poteries ou même des mottes de sols durcis ou encroûtés. Aux Etats-Unis, Smith
et Wischmeier (1960) ont prouvé que sur des parcelles soumises aux pluies naturelles durant
17 ans et de pente de 3 à 18 %, une équation du second degré s'ajuste mieux que les
fonctions logarithmiques en réalité très voisines proposées par les autres chercheurs
américains. Cette équation est de la forme:
FIGURE 22
Facteur topographique (d'après Wischmeier et Smith, 1978)
20.0
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_0.5°lr
le mode de gestion des résidus de culture. Ici également, il y a interaction entre l'effet de
la pente et l'état de la surface du sol sur le ruissellement.
Ces phénomènes avaient déjà été signalés par Hudson (1957) en Rhodésie, où il constate
que l'érosion croît de façon exponentielle avec la pente, mais que le ruissellement augmente
d'abord rapidement (jusque vers 2 % de pente), puis se stabilise.
Lai (1975) observe aussi au Nigeria que le ruissellement se stabilise au-dessus d'une
certaine pente et dépend du type d'utilisation des résidus de la culture et du type de sol.
o Lorsque la pente augmente, la surface inclinée offerte à la pluie est d'autant plus grande
que la pente est forte. En d'autres termes, si on a mesuré la surface de la parcelle sur
le terrain, sans tenir compte de sa projection verticale, il s'ensuit une erreur qui atteint
0,3 % pour une pente de 4,5 %, 0,7 % pour une pente de 7 % et 2 % pour une pente
de 20 %.
o Lorsque la pente augmente, la forme de l'érosion change; elle burine dans le sol de
multiples figures et augmente de ce fait sa surface donc le nombre de pores capables
d'absorber de la pluie au moins dans la phase initiale.
o Lorsque la pente est faible, l'énergie du ruissellement n'est pas suffisante pour
transporter au loin les particules sableuses relativement grossières. Lors d'une pluie,
celles-ci vont être libérées par effet "splash" puis traînées lentement vers les parties
basses. Au passage, elles peuvent être happées par les pores dont elles colmatent
l'orifice. De plus, elles s'organisent horizontalement en microstrates ; c'est le
phénomène de glaçage bien connu des agronomes. Sur pente forte au contraire, toutes
les particules arrachées par l'énergie des pluies sont exportées de la parcelle et on peut
penser que les pores restent ouverts en plus grand nombre car l'érosion décape
considérablement la surface du sol. En tout cas on constate sur le terrain que les
phénomènes d'encroûtement sont beaucoup plus lents sur pente forte et les effets
d'un binage beaucoup plus durables que sur pente faible.
o Enfin, la pente hydraulique augmente avec la pente topographique, c'est à dire que les
fortes pentes drainent plus rapidement que les pentes faibles.
Si l'érosion croît de façon exponentielle avec la pente et ceci malgré une diminution de
ruissellement, c'est que la charge solide totale du ruissellement (suspension +. charge de
fond) augmente substantiellement avec la pente.
Woodruff avait déjà démontré aux Etats-Unis en 1948 que si la contribution de l'énergie
cinétique des gouttes de pluie est capitale à faible pente, elle devient secondaire par rapport
à l'énergie du ruissellement au-delà de 16 % de pente. Heusch (1969-1970 et 1971) quant à
lui, a montré que sur les marnes du pré Rif au Maroc, que la position dans la toposéquence
est quelquefois plus importante que l'inclinaison des pentes pour l'érosion et le
ruissellement. Sur la toposéquence de vertisols sur marne, l'érosion et le ruissellement
mesurés augmentent au pied du versant, là où la pente diminue. Ceci serait dû à des
112 L'érosion en nappe ou le stade initial de l'érosion hydrique
phénomènes de drainage oblique très intenses dans ces sols fissurés jusqu'au niveau
d'altération de la roche marneuse peu perméable. Sur les fortes pentes qui coïncident avec
les sommets des collines (pentes concaves), les pluies s'infiltrent directement jusqu'au niveau
imperméable, puis drainent rapidement jusqu'en bas des versants (faibles pentes), où elles
ressurgissent (Roose, 1971) et c'est de là que démarrent les ravines qui montent à l'assaut
des collines par érosion régressive. Il faut bien admettre aussi avec Heusch (1971) que plus
la pente topographique est forte, plus la pente hydraulique est forte. Ce qui signifie que l'eau
circule rapidement à l'intérieur du sol, ce qui doit lui permettre d'absorber à nouveau une
certaine quantité d'eau avant la saturation de la porosité. Les sols sur forte pente et sommet
de colline étant plus vite asséchés vont donc moins ruisseler. Dans ces paysages marneux à
forte pente, l'érosion se manifeste principalement par sapement de berges, par divagation des
oueds, par ravinement et glissement de terrain (Heush, 1971).
Des fonctionnements un peu semblables ont été décrits et étudiés sous les savanes
soudanieIU1es du Centre-Ouest de Côte-d'Ivoire par une équipe multidisciplinaire de
l'ORSTüM (Valentin et al., 1987). Les sols ferrallitiques rouges gravillonnaires de sommet
de toposéquence sont résistants et perméables si bien qu'on y découvre rarement de traces
importantes d'érosion. Sur les versants ferrugineux tropicaux déjà plus fragiles, naissent des
petites ravines discontinues et dans les bas-fonds sableux hydromorphes naissent de plus
grosses ravines qui progressent de façon remontante dans le paysage. Bien que le
fonctionnement de ces séquences en région soudanaise soit très différent de celui des marnes
en région méditerranéenne, la position topographique semble souvent importante dans
l'explication du développement de l'érosion.
LA LONGUEUR DE LA PENTE
En théorie, plus la pente est longue, plus le ruissellement s'accumule, prend de la vitesse,
acquiert une énergie propre qui se traduit par une érosion en rigoles puis en ravines plus
importantes. Ainsi, Zingg (1940) trouve que l'érosion croît de façon exponentielle (exposant:
0,6) avec la longueur de la pente. Hudson (1957-1973) estime qu'en région tropicale, une
plus haute valeur de l'exposant est plus appropriée. Wischmeier et al. (1958), après avoir
examiné 532 résultats aIU1uels sur parcelles d'érosion, en concluent que les relations entre
l'érosion et la longueur de pente varient plus d'une année à l'autre que d'un site à
l'autre. L'importance de l'exposant (de 0,1 à 0,9) est fortement influencée par l'évolution
du sol, la couverture végétale, l'utilisation des résidus de culture, etc ... Finalement, en 1956,
un groupe de travail de l'Université de Purdue au Nebraska (Etats-Unis) a décidé d'adopter,
pour l'usage courant sur le terrain, l'exposant 0,5 pour exprimer l'influence moyenne de la
longueur de la pente sur les pertes en terre. L'influence de la longueur de pente sur le
ruissellement est encore moins nette. Elle est tantôt positive, tantôt négative ou tantôt
nulle, en fonction de l'humidité préalable et de l'état de surface du sol (Wischmeier,
1966).
A Agonkamé au Sud Bénin (Verney et al., 1967 ; Roose, 1976), les conclusions sur
deux parcelles voisines (pente = 4,5 %) ne confirment pas nettement non plus l'augmentation
de l'érosion avec la longueur de pente. Sous fourré naturel en effet, érosion et ruissellement
sont plus faibles sur la pente longue (60 m). Mais l'année suivante, sur sol défriché et
dessouché, les ruissellements sont voisins tandis que l'érosion sur la parcelle courte (30 m)
est nettement plus forte que sur la parcelle longue (E = 27,5 contre 17 t/ha/an). A
Boukombé au Nord Bénin (Willaime, 1962), les observations effectuées sur trois parcelles
cultivées en mil de 3,7 % de pente et de 21,32 ou 41 m de longueur, montrent qu'il n'y a
guère de différence de ruissellement (KR = 4 %) ni d'érosion (E = 0,8 - 1 et 0,7 t/ha).
L'influence de la longueur de pente n'est donc ni très prononcée, ni très constante.
En Côte d'Ivoire, Lafforgue et Valentin (1976) ont simulé 12 pluies totalisant 652 mm
pour un indice d'agressivité de 1161 sur 4 parcelles de 6 % de pente sur une ancienne prairie
retournée. Le sol est ferrallitique sablo-argileux ; tous les débris végétaux ont été
soigneusement extirpés du terrain. Sous l'effet de la longueur de pente passant de 1 à 2 - 5
et 10 m, le ruissellement évolue de 27, 29, 23 à 20 % mais l'érosion augmente de 8, 8,6 à
Il,3 et 13,7 t/ha/an. Ceci parce que la turbidité (charge solide des eaux) croît de 5 à 27 g/l.
Pour ces faibles longueurs de pente, le ruissellement diminue tandis que l'érosion et la charge
solide augmentent lorsque la pente augmente. Mais rien ne prouve que la croissance de
l'érosion reste semblable lorsque la longueur de pente dépasse des valeurs de 50, 100 ou
150 m.
L'équation de Ramser a été prévue pour calculer l'écartement entre deux structures
antiérosives. En pratique, les ingénieurs chargés de la conservation des sols ont adapté
empiriquement l'équation de Ramser liant la dénivelée entre deux structures antiérosives (H
en mètres) directement à l'inclinaison de la pente (P en %) en négligeant toutes les
interactions avec la couverture pédologique et le système de production.
FIGURE 23
Effet de la longueur de pente en trois sites plus ou moins sensibles à l'érosion en rigoles
(d'après Meyer, Decoursay et Romkens, 1976)
Perte en sol
E ra sion
en rigole
(rill)
Erosion
en nOPPi DémO"j des rigoles Pas de rigole
La sensibilité à l'érosion en rigole (rillability) peut être estimée par des mesures:
+ forte rugosité
+ forte turbulence
L'équation de Ramser est tout à fait incomplète car elle ne tient compte que de la pente en %
(voir figure 24).
En réalité, l'équation de Ramser est tout à fait incomplète car elle ne tient pas compte
des interactions possibles entre l'effet de la pente, le type de sol, les états de surface et la
position topographique. On a même vu que l'effet de la longueur de pente n'est pas évident
sur l'érosion en certaines stations d'Afrique !
Il nous semble quant à nous, peu souhaitable de développer des modèles tenant compte
de la longueur de pente, mais bien d'observer sur le terrain la naissance des rigoles dans les
champs et ensuite de proposer aux gestionnaires de terres des structures antiérosives
cloisonnant le paysage à des distances raisonnables d'un point de vue technique et acceptables
d'un point de vue économique pour le paysan (5 à 50 m).
Saccardy (1950), en Algérie, s'est appuyé sur une évaluation de l'intensité maximale des
pluies de l'ordre de 3 mm/minute pendant une demi-heure, a proposé pour les pentes
où H est la différence d'altitude entre deux banquettes (en mètre), P la pente du terrain en %.
introduction à la gestion consef1lalOire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 115
FIGURE 24
Divers formules liant l'espacement entre les structures antiérosives et l'inclinaison des pentes
(%) en fonction des pays d'application (d'après Combeau, 1977)
Dénive/ee en m
5,00
f-
12 Il _10
4,00
r=---
~
//
3,00
f-
y
~
~ .
;;
1-
,
/
- v~
2,00
V 9 .Ai 1
2
V 0-Y- 1
- l(
l,DO l'
7' -111 1f1I1
...-::J.-'"
- -~
6
4
0,50 r-
f-
Pente %
o
o 2 3 5 7 10 15 20 25 30
Oénive!ees de divers ouvrages
Ecartements entre les structures antiérosives en fonction des équations de Saccardy (d'après Heusch, 1986)
P% 0,03 0,05 0,10 0,15 0,20 0.25 0,30 0,35 0,40 0,45 0,50
dH (m) 1,98 2,35 2,96 3,39 3,73 4,01 4,38 4,73 5,06 5,37 5,66
dist. lm) 66,0 47,10 29,80 22,90 19,00 16,50 15,20 14,30 13,6 13,1 12,7
116 L'érosion en nappe ou le stade initial de l'érosion hydrique
En pratique sur le terrain, plutôt que d'appliquer systématiquement des modèles plus
ou moins mis au point en d'autres circonstances physiques et humaines, il nous semble
souhaitable de chercher un compromis entre l'observation sur le terrain de la distance à partir
de laquelle se développe l'érosion en rigoles - et d'autre part, la fréquence des obstacles que
le paysan peut accepter sur ses terres.
Pour lutter contre l'érosion en nappe et en rigole, on a vu qu'il était généralement plus efficace
de réduire l'inclinaison de la pente plutôt que la longueur de pente. Cependant on constate sur
grandes cultures qu'il est nécessaire de cloisonner le paysage par des structures linéaires, des
microbarrages perméables, qui permettent de réduire l'énergie du ruissellement tout en favorisant
l'évacuation de ceux-ci au bas de talus bien protégés. Ceci ne veut pas dire qu'il suffit d'établir
des structures antiérosives pour réduire les effets néfastes de la longueur de pente, mais il faut
faire jouer toutes les interactions au niveau des états de surface, en particulier favoriser la
rugosité du sol et le couvert végétal sur les champs cultivés entre les structures perméables
filtrantes. Ceux-ci vont réduire l'effet de la longueur de pente et de l'inclinaison de la pente sur
l'érosion. Notons que l'effet de la longueur de pente sur l'érosion en nappe est faible car le
ruissellement en nappe a une vitesse limitée par la rugosité du sol. Par contre, la longueur de
pente peut avoir une incidence importante sur l'érosion en rigole.
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 117
Pour arrêter l'érosion, un couvert végétal est d'autant plus efficace qu'il absorbe l'énergie
cinétique des gouttes de pluie, qu'il recouvre une forte proportion du sol durant les périodes
de l'aIU1ée où les pluies sont les plus agressives, qu'il ralentit l'écoulement du ruissellement
et qu'il maintient une bonne porosité à la surface du sol. Cependant, il est difficile d'évoquer
l'action protectrice d'un couvert végétal sans préciser les techniques culturales au sens le plus
large, utilisées pour l'obtenir.
La forêt dense, mais aussi les forêts secondaires arbustives, les savanes arborées non brûlées,
les jachères naturel1es, les prairies de plus d'un an, les cultures arbustives avec plantes de
couverture ou de paillage. L'érosion est toujours négligeable sous ces couverts denses (E =
0,01 à 1.5 t/ha/an) et le ruissellement est très faible (KR % = 0,5 à 5 % en moyeIU1e, 10
à 25 % au maximum pour les averses exceptionnelles). L'érosion et le ruissellement sont
généralement très faibles sous forêt; quelques cas font cependant exception: une forêt sur
une pente de 65 % sur des sables tertiaires près d'Abidjan et une parcelle de 20 % de pente
sur des sols issus de schistes à Azaguie, une parcel1e forestière en Guyane sur des schistes
Bonidoro (Blancaneaux et Ecerex, 1982) et une parcelle forestière en milieu hyperhumide du
Gabon, étudiée par Collinet en 1973. Le ruissellement maximal observé dans ces conditions
de forêt souvent très humides peut dépasser 35 % pour des averses unitaires. Sur les pentes
les plus répandues, il semble que les ruissellements soient nettement plus forts sur les sols
ferrallitiques issus de schistes que sur ceux qui sont issus de granit ou de sédiments tertiaires.
La forêt, avec sa frondaison dispersée sur plusieurs étages, les buissons et la litière de feuilles
mortes, couvrent le sol toute l'année et le protègent contre l'énergie des gouttes de pluie.
TABLEAU 13
Erosion et ruissellement à Adiopodoumé (Côte d'Ivoire) en fonction du couvert végétal, des techniques
culturales et de la pente (1956 à 1972) (d'après Roose, 1973)
Manioc et igname (p = 7 %)
· butté 1 ère année 22 à 93 32 22 53 (821
· butté 2ème année 2 7 24
Le premier chiffre est le maximum probable chaque année par pluie unitaire.
Le deuxième chiffre correspond à un événement exceptionnel de récurrence décennale.
Sous les savanes ou les vieilles jachères protégées depuis quelques années, les
ruissellements moyens (Kram = 0,02 à 5 %) et les ruissellements maxima ne sont guère plus
élevés que sous forêt. Par contre, nous verrons plus loin que si les feux interviennent chaque
année, en particulier tardivement, les conditions sont radicalement différentes.
Les sols nus, les jachères nues ou peu couvrantes, durant les mois les plus agressifs
L'érosion est alors d'autant plus considérable que la pente est forte et le climat agressif. A
Adiopodoumé, l'érosion passe de 60 à 138 et 570 t/ha/an en moyenne, si la pente augmente
Introduction à la gestion conservatoire de l'eau, de la biomasse et de la fertilité des sols 119
Du tableau 13, il ressort encore que l'érosion, et dans une moindre mesure le
ruissellement, dépendent pour une large part de la proportion du sol non couvert par la
végétation avant les grosses pluies. Il ne s'agit pas seulement de la matière verte produite
sur un champ, mais de façon plus précise, de la projection verticale ou mieux, légèrement
oblique du couvert sur le sol: lors des grosses averses, l'angle est généralement inférieur à
25° sauf lors de certaines tornades où il peut atteindre 45°. Il dépend aussi de l'architecture
des plantes : hauteur du feuillage au-dessus du sol, disposition en gouttière comme un
entonnoir concentrant les eaux (ex. ananas et maïs) ou au contraire en parapluie dispersant
les gouttes (ex. manioc).
Il existe peu d'études générales sur la dynamique du couvert des cultures et aucune
technique valable pour mesurer tous les types de végétaux. On a donc utilisé différents
procédés pour évaluer le couvert végétal sur les parcelles d'érosion (Roose, 1973) :
FIGURE 25
Evolution du couvert végétal de différentes cultures au cours de l'année (Adiopodoumé, cases
d'érosion: 1966 à 1975) (d'après Roose, 1977)
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TABLEAU 14
Protection antiérosive de trois plantes fourragères après la fauche (Adiopodoumé, 1970-19721
Hauteur Agres- R% E R% E R% E R% E
mm sivité kg/ha kg/ha kg/ha kg/ha
RUSA
22.9.1971 fauche
27.9.1971 33,5 18,5 1,9 9 15,2 188 3,3 175 32 1 542
15.7.1972 fauche
17.7.1972 65,0 42,3 3,4 10 6,1 16 21,8 335 77 9710
o les points quadrats (aiguilles touchant ou non le couvert) pour les graminées, les
adventices, les résidus de cultures et l'ananas.
Certaines plantes comme l'arachide, le maïs et d'autres céréales, couvrent très mal le
sol les deux premiers mois. Ce n'est qu'à la fin du troisième mois qu'elles dépassent 80 %
de couverture du sol mais leur cycle étant assez court (de 4 mois), tout le reste de l'année,
les sols nus sont soumis à la battance, à moins que les adventices ne couvrent le sol et
n'absorbent l'énergie des gouttes de pluie. D'autres plantes sont considérées comme
dégradantes alors que c'est simplement leur mode de culture qui est mal adapté ou qui couvre
mal le sol. C'est le cas par exemple, du tabac que l'on plante à grand écartement de façon
à avoir de très belles feuilles. On peut résoudre ce problème en paillant les surfaces des
cultures peu couvrantes.