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Remerciements et contexte historique

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REMERCIEMENTS

Je tiens à exprimer ma profonde gratitude à Monsieur le Professeur Éric Gasparini et à


Monsieur le Professeur Jean-Louis Mestre qui m’ont confié ce beau sujet. Je remercie le
Professeur Éric Gasparini pour les fertiles échanges de vues sur l’histoire coloniale, pour
l’esprit de sa direction du CERHIIP et de l’École doctorale Sciences juridiques et politiques,
ainsi que pour l’ensemble des facilités administratives et financières qui ont concouru au bon
déroulement de mes recherches. Je voudrais également exprimer ici ma plus sincère
reconnaissance au Professeur Jean-Louis Mestre pour sa disponibilité permanente, ses
innombrables conseils méthodologiques et sa constante bienveillance. Je tiens aussi à dire que
le Professeur Michel Ganzin m’avait donné de précieuses indications lorsque j’ai rédigé, sous
sa direction, mon mémoire de Master 2 portant sur la façon dont John Stuart Mill a jugé les
institutions politiques françaises. Je suis très touché qu’il prenne part à mon jury de
soutenance de thèse.

Qu’il me soit permis d’adresser mes plus vifs remerciements au Doyen Éric Gojosso,
qui m’a accordé sa pleine confiance lors de mon année en qualité d’ATER à la Faculté de
droit de Poitiers, et à la Directrice de recherches CNRS Florence Renucci qui, en plus de
m’avoir apporté de très nombreuses informations depuis le début de mes recherches, m’a
confié le soin de rédiger une notice dans son Dictionnaire des juristes ultramarins.

Je me sens également très honoré que Madame la Professeure Carine Jallamion et


Messieurs les Professeurs Alexandre Deroche et François Quastana aient accepté de faire
partie du jury.

Je tiens aussi à remercier l’ensemble des membres du CERHIIP avec qui j’ai eu le
plaisir de partager ces années de travail, à commencer par Madame Emmanuelle Pachter, si
dévouée au bon fonctionnement de ce Centre : Julien Sausse, Caroline Regad, Salem
Hasanovic, Florence Nguyen, Camille Wathlé, Hugo Stahl, Mathieu Chaptal, Florian Atthar,
Thomas Houcine, Fabien Gallinella, Clara Cwikowski et Pauline Guiragossian.

Je ne peux évidemment pas oublier mes amis pour ces mille et une choses qui, pendant
toutes ces années, m’ont apporté un appréciable soutien. Je pense notamment à Anatole et
Salomé, Fabrice et Stéphanie, Hadrien, Florian, Anaëlle, Yann, Aurélien et Gabriel.

Je me sens naturellement extrêmement redevable envers mes parents et ma sœur pour


toute leur affection et leurs encouragements.

Enfin – last but not least – de ces remerciements, que Marianne, qui a su patiemment
m’écouter et me soutenir au cours de ces derniers mois de travail, trouve ici l’expression de
ma plus sincère reconnaissance.

1
2
SOMMAIRE

Première Partie – Les hommes voués à l’« œuvre coloniale française »

Titre 1 – Le personnel de l’École Coloniale

Chapitre 1 – Les dirigeants de l’École Coloniale

Chapitre 2 – Le corps enseignant

Titre 2 – Les élèves

Chapitre 1 – Un recrutement pérenne : celui des hommes promis aux carrières


administratives

Chapitre 2 – Un recrutement « au gré des vents » : une multitude de formations


disparates

Seconde Partie – L’École comme « pierre angulaire » de l’œuvre coloniale française ?

Titre 1 – La construction permanente d’une légitimité institutionnelle

Chapitre 1 – La construction active d’une légitimité coloniale

Chapitre 2 – Les relations extérieures de l’École

Titre 2 – La difficile recherche d’une formation pertinente

Chapitre 1 – La mise en disciplines des « sciences du gouvernement colonial »

Chapitre 2 – L’exaltation de la réflexion personnelle des élèves

3
4
INTRODUCTION

« Par ses résultats, l’École [Coloniale] prouvera sa raison d’être ; elle pourra devenir
peut-être le modèle, le point de départ d’une grande École d’administration pour le
recrutement de tous les fonctionnaires de la République ». Ces paroles, prononcées en 1893
par le conseiller d’État Paul Dislère, alors président du conseil d’administration de l’École,
ont pu paraître trop ambitieuses à ceux qui les écoutaient1.

Ne proposaient-elles pas, un demi-siècle après l’échec d’une tentative d’École


nationale d’administration2, qu’une institution à vocation coloniale, puisse servir de modèle à
une institution destinée à la France métropolitaine ? Elles se sont pourtant avérées
prophétiques, au regard des créations de l’actuelle École nationale d’administration en 1945 et
de l’École nationale de la magistrature en 1959.

Depuis une trentaine d’années, d’ailleurs, de nombreux ouvrages d’universitaires ont


fait valoir que les colonies avaient pu servir de « laboratoires » pour les puissances coloniales
dont elles dépendaient3. De plus en plus, l’historiographie présente le passé colonial de la
France, qui suscite à la fois intérêt et passions, non comme une exception paradoxale à un
groupe monolithique de principes républicains que l’on fait remonter à 1789, mais bien
comme une partie intégrante et dynamique de la construction de l’idée républicaine,

1
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 9 novembre 1893, p. 83.
2
Sur cette première expérience d’École nationale d’administration (1848-1849), voir : Howard Machin et
Vincent Wright, « Les élèves de l’École nationale d’administration de 1848-1849 », Revue d’histoire moderne et
contemporaine, 1989/4 (n°36-4), p. 605-639 ; Guillaume Richard, Enseigner le droit public à Paris sous la
Troisième République, Paris, Dalloz, 2015, p. 52-58 ; Robert J. Smith, « The students of the École
d’administration, 1848-9 », History of Education, vol. 16, issue 4, 1987, p. 245-258 ; Guy Thuillier, L’ENA
avant l’ENA, Paris, Presses universitaires de France, 1983, p. 81-106.
3
Cette notion est pleinement revendiquée par Alice L. Conklin, A Mission to Civilize : The Republican Idea of
Empire in France and West Africa, 1895-1930, Stanford, Stanford University Press, 1997, p. 4. La notion de
« laboratoire » dépasse largement le simple cadre des idées politiques et s’étend à un grand nombre de domaines.
Pour une présentation des colonies comme « terres d’expérimentations judiciaires », on pourra se référer à :
Bernard Durand, « Migration et expérimentation en droit : l’exemple « colonial » français », in Gérard Marcou
(dir.), Les collectivités locales et l’expérimentation : perspectives nationales et européennes, La documentation
française, 2004, p. 135-153 ; et Sébastien Denaja, Expérimentation et administration territoriale, Thèse :
Montpellier, 2008, 668 p. Sur la question des expérimentations scientifiques et techniques dans les colonies,
voir : Daniel R. Headrick, The Tools of Empire : technology and European imperialism in the nineteenth
century, Oxford, Oxford University Press, 1981, 221 p ; et The tentacles of progress : technology transfer in the
age of imperialism, 1850-1940, Oxford, Oxford University Press, 1988, 405 p ; Patrick Petitjean, Les sciences
coloniales : figures et institutions, Paris, Éd. ORSTOM, 1996, 353 p ; Lewis Pyenson, Civilizing mission : exact
sciences and French overseas expansion (1830-1940), London, Johns Hopkins University Press, 1993, 377 p ;
Michael A. Osborne, Nature, the exotic and the science of French colonialism, Indianapolis, Indiana University
Press, 1994, 216 p ; Christophe Bonneuil, Des savants pour l’empire : la structuration des recherches
scientifiques coloniales au temps de « la mise en valeur des colonies françaises » (1917-1945), Paris, Éd.
ORSTOM, 1991, 125 p.

5
reconnaissant ainsi les influences mutuelles – flux et reflux – entre la France et « son » Outre-
mer. Le présent travail s’inscrit dans cette tendance.

Nous présenterons donc, après avoir retracé la création de l’École, les problématiques
des travaux qui lui ont été consacrés par des universitaires. Ces travaux ont naturellement été
intégrés, avec les écrits des membres de l’École, dans notre documentation, qui a toutefois
reposé essentiellement sur la masse des archives disponibles.

I – La création de l’École Coloniale

Créée par la loi de finances du 17 juillet 1889, l’École Coloniale apparaît comme le
fruit de la rencontre empirique de deux projets ultramarins assurément distincts : l’éducation
de ceux qu’on appelait alors les « indigènes », d’un côté, la formation et le recrutement de
fonctionnaires coloniaux français, de l’autre. Deux idées qui, prises séparément, n’avaient rien
de nouveau.

Sous le règne de Louis XV, le missionnaire Charles de Montalembert avait proposé


que l’ « on fondât en France un collège à l’usage des jeunes Indiens qui y auraient été envoyés
pendant plusieurs années et seraient ensuite revenus occuper dans leur pays de hautes
fonctions, d’où ils auraient propagé notre influence »4. Si le roi se montra sensible au projet, il
souhaita plutôt le réserver à la préparation de sujets métropolitains destinés à servir aux
colonies5. Une « Académie coloniale » fut même créée en Touraine mais celle-ci n’ouvrit
jamais ses portes6. En 1840, les enjeux liés à la conquête de l’Algérie incitèrent la monarchie
de Juillet à organiser une école pour de jeunes Arabes, rue de Marbeuf à Paris. Cependant,
elle ne reçut jamais d’élèves7.

Il en va autrement, en 1885, avec l’expérience de la « Mission Cambodgienne ». Alors


qu’il est gouverneur par intérim de la Cochinchine, le général Bégin prend l’initiative
d’envoyer treize indigènes à Paris afin qu’ils apprennent à « connaître notre pays »8. Confiés à
l’explorateur Auguste Pavie, ce sont douze jeunes Cambodgiens et un Siamois qui

4
M. H. Castonnet des Fosses, Annales de l’Extrême-Orient, 8e année, n°95, mai 1886, p. 332.
5
Roy Jumper, The recruitment and training of civil administrators for overseas France : a case study in French
bureaucracy, Thesis, Duke University, 1955, p. 130.
6
Ibid.
7
Béatrice Grand, Le 2 avenue de l’Observatoire, de l’École cambodgienne à l’Institut international
d’administration publique, Paris, La Documentation française, 1996, p. 19.
8
Ibid.

6
investissent, au 1er octobre 1885, les locaux de l’hôtel de Saxe, 12, rue Jacob. Cette « Mission
Cambodgienne », parfois décrite comme représentant la « période mondaine de
l’institution »9, est transférée dès l’année suivante dans une maison sise 73, rue Ampère, sous
la surveillance de l’ancien gouverneur de la Cochinchine Charles Le Myre de Vilers, qui a
remplacé Auguste Pavie, reparti entre temps pour l’Indochine. La même année, l’effectif est
augmenté par l’arrivée d’un jeune Dahoméen, nommé Sadou, fils adoptif du Roi Toffa.
L’établissement, devenu officiellement l’École Cambodgienne, entend s’attacher la sympathie
de ces jeunes indigènes afin qu’ils assurent, selon la formule du sous-secrétaire d’État aux
Colonies Eugène Étienne, « la propagation de nos idées et de nos mœurs dans leur pays »10.
Le colonisateur est habité par la conviction que le prestige du cadre parisien en fera
« volontairement ou à leur insu, des missionnaires de la France »11.

Dans les faits, toutefois, l’École n’assure pas intégralement leur formation et les élèves
sont dispersés dans différents établissements extérieurs. Il est ainsi espéré que les jeunes
indigènes prennent « un bain complet et prolongé de civilisation occidentale avant de
retourner en Orient »12. La rhétorique fait de ces jeunes les « membres de la grande famille
Française » ou encore « les dignes enfants d’adoption de la France »13. Mais force est de
constater que derrière ce lyrisme haut en couleurs, un tel projet ne revêtait que peu
d’envergure, d’autant plus que pour des observateurs de 1887, l’établissement est presque
exclusivement cantonné à son étiquette « cambodgienne ». C’est un point qui pousse les
dirigeants, à la demande du sous-secrétaire d’État, à « examiner si nos divers établissements
coloniaux ne pourraient pas, eux aussi, envoyer quelques jeunes gens à cette École et dans
quelles conditions »14. Prenant appui sur la création récente de plusieurs écoles françaises à
destination d’indigènes, notamment au Sénégal et dans diverses possessions de la côte
occidentale d’Afrique, un rapport de Gallieni, alors colonel, préconise l’envoi des « plus
dégrossis des élèves de ces établissements à l’École Cambodgienne »15. Avec cet objectif
d’ouverture en vue, on décide qu’un changement de nom est de mise. Après avoir envisagé

9
Rapport général sur le fonctionnement de l’École Coloniale, présenté à M. le Sous-Secrétaire des Colonies, au
nom du conseil d’administration de l’École, par Pierre Foncin, vice-président, JORF, 14 janvier 1892, p. 259.
10
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 27 juillet 1889, p. 158.
11
Rapport général sur le fonctionnement de l’École Coloniale, présenté à M. le Sous-Secrétaire des Colonies, au
nom du conseil d’administration de l’École, par Pierre Foncin, vice-président, JORF, 14 janvier 1892, p. 259.
12
Ibid.
13
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 27 juillet 1889, p. 159.
14
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration de l’École Cambodgienne, séance du
27 octobre 1887, p. 17.
15
Ibid., p. 18.

7
l’appellation d’ « École Française des missions coloniales »16, les membres du conseil
d’administration s’arrêtent finalement sur celle d’ « École Coloniale » en 1888 17. L’initiative
n’élargira cependant en rien le recrutement en raison des refus à répétition des territoires
autres que le Cambodge18.

Au fond, le bilan de cette première « expérience indigène » demeure mitigé. Certes,


les dirigeants de l’École ne laissent que rarement passer une occasion de signaler les réussites
de leurs élèves. Sont volontiers cités les exemples des jeunes Kett et Yang en télégraphie 19, ou
encore les grandes capacités du jeune Oum qui suit les cours préparatoires à l’École militaire
de Saint-Cyr20. L’École compte de surcroît sur la présence de ces jeunes à Paris pour
sensibiliser l’opinion publique à l’idée coloniale. Il est ainsi décidé, en 1889, d’envoyer les
élèves, à tour de rôle et deux fois par semaine, à l’Exposition Coloniale pour aider les
différents fonctionnaires21. En répondant favorablement à la demande du sous-secrétaire
d’État de loger six étudiants annamites du Lycée d’Alger, venus en métropole pour assister à
l’Exposition Coloniale de 1889, Paul Dislère entend faire de l’établissement « un centre
d’attraction des indigènes »22. Visitant l’École en 1889, le Prince d’Annam se dit « très
touché de voir les soins tout particuliers dont les jeunes Annamites de l’École sont l’objet »23.
Se retournant par la suite vers ses jeunes compatriotes, il martèle tout l’intérêt qu’il y a à
apprendre la langue française et leur rappelle que « leur pays compte sur eux et les considère
déjà comme des agents fidèles et dévoués »24.

Ce volontarisme est néanmoins entaché d’un certain nombre d’échecs. Tout d’abord,
le souci d’intégrer ces jeunes indigènes dans la société métropolitaine n’est manifestement pas
du goût de tout le monde. En effet, en 1888, la proposition des délégués du conseil
d’administration de l’École Coloniale d’envoyer chaque jour les élèves Cambodgiens pour
prendre part à une récréation à l’École des Hautes Études commerciales se heurte au refus de

16
ANOM, 1ECOL, registre 2, « Rapport présenté par Pierre Foncin, Inspecteur général de l’Université, au nom
de la sous-commission chargée d’élaborer un Projet de création d’une École Coloniale à Paris », procès-verbaux
du conseil d’administration de l’École Cambodgienne, séance du 24 novembre 1887, p. 23-24.
17
Arrêté du 11 janvier 1888, consulté dans les archives de l’établissement : ANOM, 1ECOL, carton 1.
18
Le plus souvent, ce sont des considérations budgétaires qui sont à l’origine du refus des autorités locales. Par
exemple, pour Mayotte et le Sénégal : ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration,
séance du 23 juillet 1888, p. 107 ; séance du 12 juillet 1890, p. 310-311.
19
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 20 mai 1889, p. 147-148.
20
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 31 octobre 1890, p. 341.
21
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 20 mai 1889, p. 148.
22
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 8 juillet 1889, p. 153.
23
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 27 juillet 1889, p. 157-158.
24
Ibid., p. 158.

8
cette dernière25. L’année suivante, l’École doit suspendre la pratique qui consistait, depuis
juin 1888, à envoyer les indigènes en promenade au Pré Catelan avec les élèves de l’École
Monge, puisque ces derniers semblent « ne plus vouloir les associer à leurs jeux »26. De plus,
la perception indochinoise de l’œuvre de l’École ne saurait se résumer à l’impression très
favorable du Prince d’Annam. En effet, vraisemblablement peu convaincu de l’intérêt du choc
culturel, le ministre des Finances du Cambodge exige, dès 1888, le rapatriement de ses deux
fils27. À en croire le témoignage de de Champeaux, résident général au Cambodge,
l’expérience parisienne aurait même produit une « fâcheuse impression » compte tenu de la
difficulté de ceux-ci à « reprendre le genre de vie plus que modeste de leur famille »28. Enfin,
comme si ce qui précède ne suffisait pas à brusquer les « certitudes » du colonisateur, la
savoureuse anecdote du jeune Africain Sadou achève de souligner les limites pédagogiques de
l’École Cambodgienne. Arrivé en 1886, celui-ci obtient des résultats nettement en-deçà de
ceux escomptés. Au moment de son départ, les dirigeants de l’École se rendent compte que si
sa maîtrise de la langue française en est encore au stade des premiers balbutiements, son
séjour métropolitain lui aura visiblement permis, à lui, le natif du continent noir, d’apprendre
le cambodgien29 !

S’il est évident que ces constats d’échecs relatifs ne sont pas, à eux seuls, responsables
de la transformation de l’École à la fin des années 1880, elles n’en constituent pas moins le
théâtre. En avril 1888, alors que le conseil d’administration de l’établissement s’attarde sur les
moyens d’améliorer les connaissances de la langue française chez ses jeunes protégés, l’un de
ses membres, Foncin, émet l’idée de « faire venir des jeunes Français à l’École Coloniale et
de faire une École mixte »30. Peu de temps après, dans sa séance du 6 juin, le conseil
d’administration décide « d’ajourner les questions relatives à l’école indigène » pour se
concentrer sur « l’étude de l’organisation d’une école destinée à former les jeunes Français

25
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 11 juin 1888, p. 89.
26
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 26 février 1889, p. 136.
C’est un coup dur pour cette initiative dont l’intérêt politique est attesté par le déplacement officiel du secrétaire
d’État au Pré Catelan, dès juillet 1888, pour rendre visite aux indigènes de l’École Coloniale lors d’une balade
avec les élèves de l’École Monge. Voir : ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil
d’administration, séance du 23 juillet 1888, p. 107.
27
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 27 janvier 1888, p. 62.
28
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 14 janvier 1889, p. 128.
29
ANOM, 2ECOL, carton 1, registre 2, pièce 80, coupure de presse.
30
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 30 avril 1888, p. 79.

9
soit à l’administration, soit à la vie coloniale »31. Le principe de la création d’une École de
futurs fonctionnaires coloniaux y est adopté à l’unanimité des membres 32.

La rapidité de la mutation de ces préoccupations s’explique par le fait que la question


de la formation et du recrutement des fonctionnaires ultramarins est alors dans l’air du temps.
Formulée depuis de nombreuses années dans les puissances coloniales étrangères, elle divise
les coloniaux français de manière croissante à partir du milieu des années 1870, pour atteindre
son paroxysme lors de débats houleux à la Chambre des députés à la fin des années 1880.

En 1874, dans son célèbre ouvrage intitulé De la colonisation chez les peuples
modernes, l’économiste Paul Leroy-Beaulieu affirme : « La France, plus que tout autre pays, a
commis de singuliers abus dans le recrutement de son personnel colonial : elle n’a eu d’autre
loi que le hasard et la faveur33. » Et l’auteur de conclure : « Il est temps que la France imite
l’Angleterre et la Hollande, et qu’elle crée un corps administratif colonial, distinct, par les
conditions de recrutement et d’instruction, du corps administratif métropolitain 34. »

S’il est tentant de voir dans la création de l’École Coloniale de Paris un début de
réponse à cette demande, il nous semble que les références aux autres puissances européennes
ont davantage servi à conforter le sentiment du bien-fondé du principe de la spécialisation
d’un personnel qu’elles n’ont véritablement contribué à régir sa mise en œuvre par le biais
d’une école spécifique. Dans le cas britannique, une école unique destinée à former les
hommes de l’Indian civil service avait bien existé à Haileybury, mais on avait décidé de sa
fermeture au milieu du XIXe siècle35. Dans le cas néerlandais, les choses restaient ambigües.
Au moment où l’on songe à l’organisation d’une formation française, le recrutement des
administrateurs hollandais est réglementé par l’arrêté royal du 10 septembre 1864 qui réserve
l’accès au service civil à tous ceux qui ont passé avec succès un grand examen des
fonctionnaires, le Goot-Ambtenaars examen. Les règlements consacrent un système de
préparation libre, même si la plupart des candidats reçus sont issus soit des écoles de Leiden,

31
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 6 juin 1888, p. 86.
32
Ibid., p. 87.
33
Paul Leroy-Beaulieu, De la colonisation chez les peuples modernes, Paris, Guillaumin et cie, 1874, p. 695-
696.
34
Ibid.
35
Sur ce point, voir : Anthony Kirk-Greene, Britain’s Imperial Administrators, New York, St Martin’s press,
2000, p. 92-93.

10
royale puis municipale, soit surtout de l’école de Delft36. En 1929, l’historien Stephen H.
Roberts affirma que cette dernière « servit directement de modèle aux Français »37, sans
toutefois en apporter de preuve. Dans le cadre de nos recherches, le doyen Gojosso nous a
signalé, ce dont nous le remercions, l’existence d’une lettre inédite de Louis Vignon, ancien
conseiller d’État et professeur de longue date à l’École Coloniale (1890-1927), allant dans le
sens de l’historien australien. Vignon y indique qu’en 1883, alors qu’il venait d’assister à
l’Exposition coloniale d’Amsterdam, il avait rapporté à Paul Dislère, alors directeur des
Colonies, « l’idée de créer chez nous une École Coloniale à l’imitation de celle de Delft »38.
Cette revendication de paternité n’apparaît cependant pas indiscutable, car il est permis de
penser que Dislère était au moins aussi bien renseigné que Vignon sur les pratiques
hollandaises. Dès 1882, par exemple, il avait été membre du comité d’organisation de
l’exposition coloniale d’Amsterdam39. Les quelques points de convergence entre les
programmes des deux établissements reflètent moins une inspiration directe qu’elles ne
révèlent une grande similitude des problématiques de gouvernance coloniale aux Pays-Bas et
en France. En tout état de cause, nous n’avons rien trouvé dans les archives de l’École
Coloniale qui confirme le propos de Vignon40.

Il en va autrement pour l’évocation d’un précédent français. En 1873, un décret daté


du 10 février avait organisé le Service des affaires indigènes en Cochinchine. Dans son article
5, ce texte prévoyait la création d’une institution de formation spéciale : le Collège des
stagiaires de Saigon. Conçu dans ses grandes lignes par l’annamisant Eliacin Luro, le Collège
sera mis sur pied par le décret du 29 août 1873 et ouvrira ses portes au 1er janvier de l’année
suivante. L’objectif était double : mettre sur pied une formation de qualité pour les futurs
administrateurs des Affaires indigènes de Cochinchine, d’une part, et encadrer la suite de
leurs carrières en organisant des examens dont l’obtention permettrait des promotions, par
changement de classe, d’autre part. Mais si l’établissement devait représenter la « pierre

36
Sur la concurrence entre ces deux villes, voir : Joseph Chailley-Bert, Le recrutement des fonctionnaires
coloniaux. La Hollande et les fonctionnaires des Indes néerlandaises, Paris, Armand Colin et Cie, 1893, p. 52-
54.
37
Stephen H. Roberts, The History of french Colonial Policy, 1870-1925, vol. 1, Londres, P. S. King, 1929, p.
161.
38
Base Léonore : www2.culture.gouv.fr/LH/LH275/PG/FRDAFAN83_OL27140112V001.htm. Lettre de Louis
Vignon au ministre des Colonies, Saint-Jean Cap Ferrat, 17 juin 1931.
39
Éric de Mari, « Paul Dislère », in Florence Renucci (dir.), Dictionnaire des juristes : Colonies et Outre-mer
(XVIIe-XXe siècles), (à paraître), p. 171.
40
Rédigée en 1931, dans le contexte de l’Exposition Coloniale de Paris, sa lettre vise surtout, semble-t-il, à
renforcer ses chances de se voir octroyer la Légion d’honneur. Rien n’indique qu’il ait tenu de tels propos du
vivant de Dislère avec qui, on le verra plus loin, ses rapports n’ont pas toujours été « au beau fixe ».

11
angulaire »41 de la réforme du corps des administrateurs, ce sont surtout ses
dysfonctionnements qui paraissent avoir fait sa notoriété chez les commentateurs des cercles
coloniaux et qui conduit à la création de l’École Coloniale à Paris, dont le premier directeur
sera Étienne Aymonier, qui avait précisément exercé la même fonction à Saigon.

La première critique concernait l’ambition excessive du programme qui prévoyait


l’étude de nombreuses et complexes matières42. S’il pouvait paraître louable que le
colonisateur ait souhaité fonder un tel cursus sur « des matières dont la connaissance était
indispensable pour faire de bons administrateurs cochinchinois, et non sur des notions
générales supposées acquises, précédemment, par les élèves au cours de leurs études
secondaires »43, on relevait que l'aspirant-administrateur ne disposait que d’une dizaine de
mois pour étudier cette imposante somme de savoirs44. De l’avis de M. J. Sylvestre, lui-même
ancien administrateur principal en Cochinchine, un tel système ne pouvait inspirer que de la
suspicion45. Or, malgré la difficulté apparente du cursus, aucun des stagiaires n’avait été
éliminé pour insuffisance aux examens46, de telle sorte que les auteurs de l’époque pointaient
plutôt du doigt l’indulgence démesurée des examinateurs47.

La seconde critique apparaissait comme le prolongement logique de la première. À


l’issue de l’examen, les diplômés étaient nommés administrateurs de 3e classe. Pour ceux
d’entre eux qui escomptaient par la suite des promotions, les changements de classe
s’obtenaient par le biais d’examens qui étaient toujours plus rigoureux et qui ne mettaient en
rien l’accent sur l’expérience glanée jusqu’alors dans l’exercice de leurs fonctions 48.

41
Georges Taboulet, La geste française en Indochine : histoire par les textes de la France en Indochine des
origines à 1914, Paris, Librairie d’Amérique et d’Orient, Adrien Maisonneuve, 1956, tome 2, p. 598.
42
L’article 3 du décret du 29 août 1873 prévoyait les matières qui seraient enseignées : « 1°- la langue annamite ;
2°- les caractères chinois ; 3°- l’administration annamite ; 4°- la construction pratique ; 5°- la flore du pays au
point de vue agricole et industriel ; 6°- la langue cambodgienne ; 8°- l’histoire, la géographie et l’organisation du
Cambodge ; 9°- l’économie politique ; 10°- les principes généraux du droit français. » BOC, 1873, n°202, p. 197.
43
Jean Suignard, Une grande administration Indochinoise : Les Services civils de l’Indochine, Thèse en droit,
Rennes, 1931, p. 19.
44
M. J. Sylvestre, « Du recrutement des fonctionnaires de l’Indo-Chine française », in Congrès colonial
international de Paris en 1889, Paris, Challamel, 1890, p. 236.
45
Ibid.
46
Ibid.
47
Ibid.
48
Pour être promu de la 3e à la 2e classe, en plus d’avoir creusé les matières précédentes, « afin de prouver qu’il
avait continué les études commencées au collège », l’administrateur devait avoir ajouté à ses connaissances :
« l’histoire de l’Annam ; l’histoire des colonies françaises en général ; de l’empire indien, de Java et de Manille ;
le droit administratif annamite ; le régime financier de l’Annam, en France et dans nos colonies ». Ensuite, pour
être promu de la 2e à la 1ère classe, le candidat devait prouver qu’il « possédait à fond la langue annamite, les
caractères chinois, le cambodgien, out tout autre langue parlée dans l’Indo-Chine ; qu’il avait quelques
connaissances touchant les religions brahmanique et bouddhique, l’ethnographie et l’histoire générale de l’Inde
et la littérature de l’empire chinois. » Ainsi que le remarquait Sylvestre : « […] l’on pouvait voir ce fait étrange,

12
Enfin, et surtout, la troisième critique était relative à la localisation de l’établissement.
Parmi les candidats à l’entrée au Collège des stagiaires, l’on trouvait essentiellement de
jeunes métropolitains. Si ces derniers devaient effectivement être munis des diplômes prévus
par les dispositions réglementaires, ils ne faisaient cependant l’objet d’aucun autre contrôle
d’aptitudes en amont du long voyage qui les menait en Cochinchine. Les difficultés liées à
l’acclimatement constituaient d’authentiques obstacles au bon déroulement de la période de
formation. À cela, il fallait ajouter des « moyens d’instruction fort maigres » sur place 49.

Pour les hommes qui s’intéressent à la question, la solution s’impose comme une
évidence : « À Paris, c’eût été autre chose. On y a le choix des candidats, on a le loisir de les
connaître en les voyant à l’œuvre. Ils peuvent se livrer au travail sans ruiner leur santé, et pour
ceux qui ne travaillent pas les juges ont le droit d’être sévères. Ajoutons que nulle part ailleurs
ne se rencontrent plus de ressources intellectuelles accumulées, plus de richesses dans les
collections et les bibliothèques, plus d’instruments d’étude, plus de maître en tout art, en toute
science, en toute langue, plus d’activité communicative et plus d’émulation 50. »

Plusieurs propositions sont alors formulées, le point d’achoppement étant de savoir si


la formation projetée requiert la construction, ex nihilo, d’un établissement autonome ou si
elle peut s’organiser sur la base de structures préexistantes. En 1886, alors qu’il vient d’être
nommé gouverneur de l’Indochine, Paul Bert appelle de ses voeux la mise en place, dans la
capitale, d’une « École d’administration annamite », pour laquelle il propose son gendre
Joseph Chailley-Bert comme directeur. La même année, dans L’expansion coloniale de la
France, Jean-Louis de Lanessan se prononce en faveur d’une « école d’administration
coloniale, placée à Paris sous les yeux du ministre » 51, mais dont l’enseignement reposerait
sur un suivi de certains cours de la Faculté de droit, de l’École des sciences politiques, de
l’École des langues orientales vivantes, etc 52. À la fin de l’année 1887, le sous-secrétaire
d’État à la Marine et aux Colonie, Eugène Étienne, qui est aussi le président du Parti colonial

que le meilleur administrateur, dans l’acception propre de cette expression, était classé le dernier, refusé même
au concours, parce qu’il avait perdu son temps à ne s’occuper, en fait de caractères chinois, que des pièces
administratives et judiciaires, des rôles d’impôts, des actes, baux, etc., au lieu d’apprendre à déchiffrer Confucius
et Mincius ; parce que le soin des affaires de la Cochinchine française avait fait tort à l’étude du régime des
colonies anglaises, néerlandaises et espagnoles. Pendant ce temps-là, l’homme de cabinet, le piocheur en
chambre arrivait beau premier, sans avoir jamais vu que de loin ses prétendus administrés. » Ibid.
49
Rapport général sur le fonctionnement de l’École Coloniale, présenté à M. le Sous-Secrétaire des Colonies, au
nom du conseil d’administration de l’École, par Pierre Foncin, vice-président, JORF, 14 janvier 1892, p. 262.
50
Ibid.
51
Jean-Louis de Lanessan, L’expansion coloniale de la France : étude économique, politique et géographique
sur les établissements français d’Outre-mer, Paris, Félix Alcan, 1886, p. 1004-1005.
52
Ibid.

13
à la Chambre, écrit au gouverneur général de l’Indochine : « J’étudie, en ce moment, un projet
portant organisation d’un collège d’administration coloniale qui aura son siège à Paris et sera,
en quelque sorte, la pépinière des services civils de nos colonies53. » À cette fin, Étienne avait
fait nommer Paul Dislère à la tête du conseil d’administration de l’École Cambodgienne au
cours du mois d’octobre. Nous avons trouvé que les papiers privés de Paul Dislère
contiennent un registre, hélas non daté, qui renferme un projet de décret et un projet d’arrêté
prévoyant, ni plus ni moins, le « transfert du Collège des stagiaires de Saigon à Paris »54. Il
n’y avait plus alors que l’instabilité ministérielle, si caractéristique de la IIIe République, qui
pouvait retarder le projet. À la suite de la chute du gouvernement Rouvier, le 4 décembre
1887, Eugène Étienne est remplacé par Félix Faure. Mais dès le 11 janvier 1888, celui-ci fait
paraître au Journal Officiel un décret, préparé par Dislère, qui, comme on l’a vu, donne à
l’École Cambodgienne le nom d’École Coloniale. Au passage, il convient de préciser que les
conceptions de Faure, contrairement à celles son prédécesseur, penchaient plutôt pour la
« souplesse » de la solution préconisée par Jean-Louis de Lanessan, Démissionnant cependant
dès le 19 février, la Chambre n’ayant pas soutenu ses attentes budgétaires pour le Tonkin,
Faure ne pèsera plus directement sur la transformation imminente de l’établissement.

En mars 1889, le rappel d’Eugène Étienne au sous-secrétariat d’État aura un effet


décisif. Quelques mois seulement après son retour, grâce au concours du sénateur Ernest
Boulanger – qui sera le tout premier titulaire du ministère des Colonies lors de sa création en
1894 – Étienne obtient l’insertion dans la loi de Finances du 17 juillet 1889 d’un article dotant
l’École Coloniale d’une existence légale au point de vue financier et budgétaire 55. Cet article
56 dispose : « L’École Coloniale est autorisée à percevoir des droits d’inscription et
d’examen, qu’elle pourra employer pour pourvoir à ses dépenses. Ces droits seront fixés par
un décret rendu en conseil d’État56. » Le 23 novembre 1889, deux décrets sont pris en
application de cette loi. Le premier fixe l’organisation administrative et financière de
l’établissement. Le second, qui règle son fonctionnement, consacre le principe de la
coexistence d’une section française et d’une section indigène.

Le projet d’Eugène Étienne nécessitait des locaux suffisamment spacieux. Aussi, en


octobre 1889, l’installation de l’établissement au 129 Boulevard Montparnasse, qui ne
concernait, qui plus est, que la section française, ne pouvait être qu’une solution temporaire.

53
Cité par Béatrice Grand, Le 2 avenue de l’Observatoire…, op. cit., p. 26-27.
54
ANOM, 2ECOL, carton 12, registre 42.
55
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 9 mai 1894, p. 114.
56
Article 57 de la loi du 17 juillet 1889, JORF, 18 juillet 1889, p. 3473.

14
L’exiguïté des lieux pousse les dirigeants à user de leurs réseaux afin que d’autres institutions
leur octroient périodiquement l’accès à des salles de cours. Mais le plus souvent, là aussi faute
de place chez les structures sollicitées, ces demandes s’avèrent infructueuses 57. Parmi les
solutions les plus intéressantes, sur le plan politique, l’on relèvera la proposition d’un des
membres du conseil d’administration d’installer l’École à côté du sous-secrétariat
d’État58. L’idée fera cependant rapidement long feu. En 1894, la situation se débloque grâce à
toute l’influence de Théophile Delcassé au Conseil du Gouvernement59. Confronté à la
croissance des demandes d’inscriptions, le tout nouveau ministère des Colonies – véritable
organe de tutelle de l’établissement parisien – attribue gracieusement à ce dernier un terrain
très convoité situé au coin de la rue Auguste-Comte et de l’avenue de l’Observatoire. La
conception du bâtiment à construire est soumise à un concours d’architecture restreint, dont
les modalités sont fixées par le conseil d’administration en novembre 1894. Dès cette époque,
l’ambition est palpable. Le bâtiment devait être en mesure de contenir trois cents élèves, dont
vingt indigènes logés, nourris et blanchis sur place. Les dirigeants de l’École avaient envisagé
l’hypothèse d’un important développement de l’établissement. Le projet initial de
construction précise que les « murs doivent avoir une solidité suffisante pour qu’il soit
possible de surélever les constructions prévues d’un étage »60. La limite du devis estimatif est
fixée à 450000 francs. Au début de l’année 1895, un jury présidé par Paul Dislère et composé
de membres du conseil d’administration de l’École, de son directeur et de trois architectes
désignés par les autres membres, retient le projet de l’architecte Maurice Yvon. Après bien
des difficultés dans la phase de construction61, l’inauguration officielle du bâtiment du 2
avenue de l’Observatoire aura lieu le mercredi 4 novembre 1896.

Si l’École restera dans ce remarquable bâtiment jusqu’à sa suppression, son nom sera
changé dans l’entre-deux-guerres. En 1934, elle devient l’École Nationale de la France
d’Outre-mer. Cette modification n’est pas – comme a pu le penser un des anciens élèves62 – le

57
Il en est ainsi, en 1889, par exemple, lorsque la Faculté de droit et le Collège de France doivent refuser la
requête du conseil d’administration de l’École Coloniale. ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil
d’administration, séance du 28 octobre 1889, p. 186.
58
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 12 juillet 1890, p. 309.
59
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 5 novembre 1894, p. 141-
142.
60
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 16 novembre 1894, p. 149.
61
Sur les difficultés administratives liées à la construction de l’immeuble, voir : Béatrice Grand, Le 2 avenue de
l’Observatoire…, op. cit., p. 39-42.
62
L’un des élèves, qui n’a pas fait paraître son nom, ironise alors en ces termes : « L’adjectif colonial étant
désormais banni du vocabulaire administratif, elle prendrait le nom plus simple et plus commode d’École
Nationale de la France d’Outre-Mer. Nos Camarades ne manqueront pas d’apprécier, avec le rythme de cette
périphrase, toute la portée de cette importante réforme et de se rendre compte notamment, combien elle est

15
fruit d’une manifestation précoce de ce que l’on appellerait aujourd’hui le « politiquement
correct ». Il s’agissait avant tout d’adopter le nom de l’établissement à la diversité des statuts
officiels des divers territoires de l’Empire français, les protectorats et les mandats de la
Société des Nations coexistant avec les colonies proprement dites. C’est bien ainsi que le
changement de nomenclature a été compris par Louis Barrioulet qui, depuis 1921, était chargé
du cours de Droit et législation de la Tunisie : « Très chic l’École Nationale de la France
d’Outre-Mer ! Plus exact aussi, puisqu’elle nous comprend, Maroc & Tunisie63. »

II – L’importance de la documentation

Au fil des années, l’École Coloniale a fait l’objet diverses études et de nombreux
commentaires. Pourtant, non sans paradoxe, l’établissement ne constitue que très rarement
l’ « épicentre » de ces travaux, ouvrages, thèses, mémoires, articles ou documents
électroniques. Même lorsque cela est le cas, c’est toujours d’un aspect spécifique et
relativement restreint de son action qu’il est question. De manière schématique, la quasi-
totalité de ces études peuvent être classées selon qu’elles traitent de l’histoire des cadres de la
France d’Outre-mer, d’un côté, ou de l’histoire de l’enseignement supérieur et de l’idée
coloniale, de l’autre. En marge de ces deux catégories, et de manière tout à fait résiduelle, un
certain nombre de publications narrent des épisodes divers et variés de la vie de l’École. Quoi
qu’il en soit, avant de poursuivre, il apparaît nécessaire que l’on fasse ce qu’un administrateur
colonial aurait pu appeler la « tournée » de l’ensemble de ces ressources.

En premier lieu, le 2 avenue de l’Observatoire a été l’apanage des universitaires


s’intéressant à l’histoire des fonctionnaires coloniaux, puis de la France d’Outre-mer. Pour
notre sujet, cela concerne les administrateurs, les magistrats et, plus tardivement, les
inspecteurs du travail. Du fait des objectifs de ces études, le passage sur les bancs de l’École
Coloniale ne pouvait guère être analysé comme autre chose qu’un simple « moment » de ces
carrières.

Dès le milieu des années cinquante, l’américain Roy Jumper rédige une thèse intitulée
The recruitment and training of civil administrators for overseas France : a case study in

propre à pallier la fameuse Crise et par là à faciliter notre carrière. » Voir : « Les temps sont révolus »,
L’Observatoire Colonial, Journal des élèves de l’École Coloniale, Nouvelle Série, n°2, Numéro de Noël, p. 6.
63
ANOM, 1ECOL, carton 125, dossier 15, Lettre de Louis Barrioulet au directeur de l’ENFOM, 28 juillet 1935.

16
French bureaucracy64. Malgré son titre, il nous semble que ce travail doit essentiellement être
lu comme une confrontation méthodique des conditions d’accès à l’ENFOM et à l’ENA 65. En
1971, un autre américain, William B. Cohen, soutient une thèse intitulée Rulers of empire :
the French colonial service in Africa à l’université de Stanford66. Si la réception de cette thèse
est variable parmi les anciens administrateurs eux-mêmes67, elle demeure probablement
l’ouvrage que l’historiographie associe le plus étroitement avec l’institution parisienne. L’on
notera cependant que ce n’est qu’à l’occasion de sa traduction en français, en 1973, sous un
titre relativement éloigné de l’original – Empereurs sans sceptre : histoire des
administrateurs de la France d’Outre-mer et de l’École Coloniale – que l’on retrouve une
mention explicite de l’établissement68.

Dans les années 1980 et 1990, d’autres études mettent une nouvelle fois les
administrateurs coloniaux « à l’honneur ». Rédigé en 1988, le mémoire d’Armelle Enders
servira de support, en 1993, pour la publication d’un article intitulé « L’École nationale de la
France d’Outre-mer et la formation des administrateurs coloniaux » 69. En 1996, la déclinaison
locale de considérations analogues incite Sophie Hennion à consacrer son mémoire à
l’Afrique et l’École Coloniale70. Au cours de la même période, deux thèses sont préparées
sous la direction de l’historien congolais Elikia M’Bokolo. La première, soutenue en 1987 et
intitulée Administrateur des colonies : essai d’autobiographie critique71, présente la
particularité d’avoir été rédigée par l’ancien fonctionnaire colonial André Jeudy, lui-même
passé par l’ENFOM en qualité de stagiaire (P. 1945). Là encore, dans la mesure où la carrière
administrative est envisagée dans son ensemble, les vicissitudes de la formation parisienne se

64
Roy Jumper, The recruitment and training of civil administrators for overseas France…, op. cit., 250 p.
65
Pour l’analyse des rapports entre l’ENFOM et l’ENA, voir : Partie II, Titre 1, Chapitre 2.
66
William B. Cohen, Rulers of empire : the French colonial service in Africa, Stanford, Hoover Institution
Press, Stanford University, 1971, 279 p.
67
Depuis sa publication, la thèse de William B. Cohen a suscité un certain nombre de réactions de la part
d’anciens administrateurs. Le plus souvent, celles-ci se trouvent dans des ouvrages de souvenirs. De nature
bienveillante dans la grande majorité des cas, ces commentaires procèdent essentiellement d’un sentiment de
satisfaction de voir les contours de leur carrière mis en exergue. Occasionnellement, les anciens administrateurs
s’autorisent à porter un jugement sur le travail de l’historien américain ou à nuancer tel ou tel point de détail.
68
William B. Cohen, Empereurs sans sceptre : histoire des administrateurs de la France d’Outre-mer et de
l’École Coloniale, Paris, Éditions Berger-Levrault, 1973, 304 p. L’ouvrage en lui-même consacre trois de ses dix
chapitres à l’établissement : « Les débuts de l’École Coloniale », p. 61-86 ; « L’École Coloniale et la nouvelle
génération », p. 128-155 ; « L’ENFOM, 1940-1959 », p. 205-226.
69
Armelle Enders, École Coloniale-ENFOM : enseignement et idéologie des années trente à 1959, Paris, 1988,
mémoire pour le DEA soutenu à Paris IV ; « L’École nationale de la France d’Outre-mer et la formation des
administrateurs coloniaux », Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine, Année 1993, 40-2, p. 272-288.
70
Sophie Hennion, L’Afrique et l’École Coloniale ENFOM, Mémoire, Université de Provence, 1996, 136 p.
71
André Jeudy, Administrateur des colonies : essai d’autobiographie critique, thèse sous la direction d’Elikia
M’Bokolo, Paris, 1987.

17
limitent à un chapitre72. La seconde thèse, soutenue en 1997 et intitulée Les administrateurs
coloniaux originaires de Guadeloupe, Martinique et Guyane dans les colonies françaises
d’Afrique, 1880-1939 est rédigée par Véronique Hélénon73. Si la dimension prosopographique
de l’étude est riche en enseignements sur cette catégorie d’agents voués au service de l’empire
colonial, l’immense majorité des observations formulées sur l’École Coloniale se contentent
de renvoyer à la thèse de Cohen. À la fin du XXe siècle, une analyse novatrice d’une partie de
l’activité de l’École est opérée par le travail que Véronique Dimier consacre à la Formation
des administrateurs coloniaux français et anglais entre 1930 et 195074. Prolongeant une
recherche entreprise lors de la préparation de son mémoire75, V. Dimier s’intéresse au
« développement d’une science politique ou d’une science administrative des colonies ». Si
l’approche comparatiste se propose de battre en brèche un certain nombre d’idées reçues sur
les prétendues divergences rigides entre méthodes coloniales de part et d’autre de la Manche,
l’on doit cependant signaler une asymétrie assez sensible, en ce qui concerne la
documentation consultée, au profit des archives britanniques. Au passage, l’on notera que ses
recherches ont permis à V. Dimier de fréquents échanges de vues avec l’historien britannique
Anthony Kirk-Greene qui réservera, à son tour, quelques pages à la formation des
administrateurs coloniaux français dans son ouvrage Britain’s imperial administrators76.
Outre ces écrits, l’analyse des administrations coloniales a également donné lieu à la
publication d’ouvrages collectifs et d’articles où les auteurs passent au crible les trajectoires et
les itinéraires impériaux de fonctionnaires ultramarins77. À ce titre, les travaux consacrés à
Étienne Aymonier78 et à Robert Delavignette79, tous deux directeurs de l’École Coloniale,

72
Ibid., p. 16-35.
73
Véronique Helenon, Les administrateurs coloniaux originaires de Guadeloupe, Martinique et Guyane dans les
colonies françaises d’Afrique, 1880-1939, thèse sous la direction d’Elikia M’Bokolo, 1997, 2 vol., 486 p.
74
Pour la version de soutenance : Véronique Dimier, Formation des administrateurs coloniaux et anglais entre
1930 et 1950 : développement d’une science politique ou science administrative des colonies, Thèse de doctorat,
Sciences politiques, Grenoble, 1999, 2 vol., 888 p ; Pour la version publiée : Véronique Dimier, Le
gouvernement des colonies, regards croisés franco-britanniques, Bruxelles, Éditions de l’université de
Bruxelles, 2004, 288 p.
75
Véronique Dimier, Le discours idéologique de la méthode coloniale chez les Français et les Britanniques, de
l’entre-deux-guerres à la décolonisation (1920-1960), Talence, Institut d’études politiques de Bordeaux, 1998,
63 p.
76
Anthony Kirk-Greene, Britain’s imperial administrators…, op. cit., p. 151-163.
77
Voir, par exemple : Véronique Dimier, « Compromissions dangereuses : parcours d’administrateurs coloniaux,
du gouvernement direct au développement indirect », in Jean Fremigacci, Daniel Lefeuvre et Marc Michel (dir.),
Démontage d’empires, Paris, Riveneuve éditions, 2012 p. 127-148 ; « Le Commandant de Cercle : un « expert »
en administration coloniale, un « spécialiste » de l’indigène ? », Revue d’Histoire des Sciences Humaines,
2004/1 n°10, p. 39-57.
78
Pierre Singaravélou, « De la découverte du Champa à la direction de l’École Coloniale : itinéraire d’Étienne
Aymonier d’après ses mémoires inédits », in Jean-Louis Bacqué-Grammont, Angel Pino et Samaha Khoury
(dir.), D’un Orient l’autre, Paris-Louvain, Peeters, 2005, p. 237-248.

18
regorgent d’informations sur leurs conceptions politico-administratives. Il en va de même
pour ceux portant sur Maurice Delafosse dont les enseignements ont marqué toute une
génération de brevetés de l’établissement80. Enfin, à l’occasion de colloques dédiés à l’une
des nombreuses problématiques de la gouvernance coloniale, il est possible de relever une
contribution isolée, traitant de tel ou tel aspect de l’histoire de l’École. Il en est ainsi, par
exemple, d’articles de Jean-Michel Consil81 et de Francis Simonis82.

Si l’historiographie des cadres de la France d’Outre-mer a longtemps réservé la « part


du lion » aux administrateurs, cette tendance apparaît aujourd’hui nettement moins marquée.
Depuis environ trois décennies, des équipes de chercheurs ont œuvré pour inscrire l’histoire
de la justice et des sciences juridiques au cœur de la compréhension du fait colonial. Au
passage, l’on notera que si cette dynamique est impulsée par des historiens du droit, elle revêt
actuellement de plus en plus une coloration pluridisciplinaire83. Que ce soit dans des
publications françaises84 ou étrangères85, la présence européenne Outre-mer est appréhendée à

79
Bernard Mouralis, Anne Priou et Romuald Fonkoua (dir.), Robert Delavignette savant et politique (1897-
1976), Paris, Karthala, 2003, 347 p. Voir en particulier : William B. Cohen, « Robert Delavignette et les
responsabilités de l’administrateur colonial », ibid., p. 125-135 ; Béatrice Grand, « Robert Delavignette,
directeur de l’École nationale de la France d’Outre-mer (1937-1946) », ibid., p. 137-148 ; Danièle Lamarque,
« La formation des administrateurs civils : de l’ENFOM à l’ENA », ibid., p. 149-164 ; Pierre Vérin, « Révolte et
anticipation à l’École nationale de la France d’Outre-mer en 1956 », ibid., p. 165-172. Autre ouvrage
intéressant : William B. Cohen et Adelle Rosenzweig (dir.), Robert Delavignette on the French Empire : selected
writings, Chicago, University of Chicago Press, 1977, 148 p ; Bernard Mouralis, République et Colonies : entre
histoire et mémoire, Paris, Présence Africaine, 1999, en particulier le chapitre 2 qui est intitulé « Robert
Delavignette (1897-1976) et le projet d’une République franco-africaine », p. 61-88.
80
Jean-Loup Amselle et Emmanuelle Sibeud (dir.), Maurice Delafosse. Entre orientalisme et ethnographie :
l’itinéraire d’un africaniste (1870-1926), Paris, Maisonneuve et Larose, 1998, 319 p. Voir, en particulier :
Véronique Dimier, « Une analyse de l’administration coloniale signée Broussard », ibid., p. 21-38. Pour
quelques développements sur Maurice Delafosse, on pourra également se reporter à : William B. Cohen,
Français et Africains, les Noirs dans le regard des Blancs (1530-1880), Paris, Gallimard, 1981, 409 p.
81
Jean-Michel Consil, « La formation économique des administrateurs de la France d’Outre-mer à l’ENFOM »,
in Samia El Mechat (dir.), Les administrations coloniales, XIXe-XXe siècles, Esquisse d’une histoire comparée,
Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2009, p. 57-68.
82
Francis Simonis, « Vers une africanisation de l’administration en Afrique noire : les nouvelles formes de
recrutement à l’ENFOM, 1950-1960 », in Jean Fremigacci, Daniel Lefeuvre et Marc Michel (dir.), Démontage
d’empires, Paris, Riveneuve éditions, 2012, p. 212-229.
83
Une présentation des perspectives de recherches en histoire du droit colonial a été faite par Éric de Mari et
Florence Renucci, « Dépasser les frontières, déplacer le regard. Les enjeux de l’histoire du droit et des
institutions coloniales dans les facultés de droit », in Jacques Krynen et Bernard d’Alteroche (dir.), L’Histoire du
droit en France : Nouvelles tendances, nouveaux territoires, Paris, Classiques Garnier, 2014, p. 495-520. Pour
une mise en lumière des enjeux de la pluridisciplinarité, voir : Nada Auzary-Schmaltz, « Introduction », in Nada
Auzary-Schmaltz (dir.), La justice française et le droit pendant le protectorat en Tunisie, Paris, Maisonneuve et
Larose, 2007, p. 11-21.
84
David Annoussamy, L’intermède français en Inde : secousses politiques et mutations juridiques, Paris,
L’Harmattan, 2005, 412 p ; Nada Auzary-Schmaltz (dir.), La justice française et le droit pendant le protectorat
en Tunisie, op. cit., 199 p ; Adrien Blazy, L’organisation judiciaire en Indochine française, 1858-1945. Tome I,
Le temps de la construction, 1858-1898, Toulouse, Presses de l’Université Toulouse I Capitole, 2014, 816 p ;
L’organisation judiciaire en Indochine française, 1858-1945. Tome II, Le temps de la gestion, 1898-1945,
Toulouse, Presses de l’Université Toulouse I Capitole, 2014, 585 p ; Bernard Durand, Introduction historique au

19
travers le prisme du droit. Pour notre sujet, il importe tout particulièrement de signaler
l’accumulation désormais conséquente d’études sur l’ensemble des problématiques de la
magistrature coloniale. Dans la seconde moitié des années 1980, l’équipe de Jean-Pierre
Royer, alors directeur du Centre d’histoire judiciaire86, a entrepris une enquête ambitieuse sur
les profils et les carrières des anciens magistrats coloniaux. La démarche a abouti, entre
autres, à la publication de l’ouvrage collectif Magistrat au temps des colonies87. À la fin des
années 1990, emmenée par Bernard Durand et Martine Fabre – et avec le soutien de la
Mission de recherche Droit et justice – l’équipe « Dynamiques du droit » de l’université de
Montpellier I a relevé le défi du ministère de la Justice qui souhaitait voir entreprendre une
recherche ambitieuse et novatrice sur la justice coloniale. Les résultats de cette initiative
produisent encore leurs effets puisque, depuis 2004, ce ne sont pas moins de neuf tomes de la
collection Le juge et l’Outre-mer qui ont vu le jour ; étant précisé que le groupe de
collaborateurs s’est également étoffé au cours de cette période88. Entre temps, selon une

droit colonial, Paris, Economica, 2015, 564 p ; Éric Gasparini (dir.), Cahiers aixois d’histoire des droits de
l’Outre-mer français, n°1 (décembre 2002)-n°4 janvier 2012), Aix-en-Provence, Presses universitaires d’Aix-
Marseille, 2002-2012 ; Éric Gojosso, David Kremer et Arnaud Vergne (dir.), Les Colonies : Approches
juridiques et institutionnelles de la colonisation de la Rome antique à nos jours, Poitiers, Presses universitaires
juridiques de Poitiers, Paris, LGDJ – Lextenso, 2014, 597 p ; Étienne Le Roy, Les Africains et l’institution de la
justice, Paris, Dalloz, 2004, 283 p ; Maria-Rosa Marrero, L’empire du droit ou le droit international saisi par le
fait colonial : Le cas de l’Afrique, 1880-1922, thèse Montpellier, 2008, 754 p ; Florence Renucci et Sandra
Gérard-Loiseau (éd.), Les discours sur le droit et la justice au Maghreb pendant la période coloniale (XIXe-XXe
s.), Lille Centre d’histoire judiciaire, 2011, 203 p ; Jean-Pierre Royer (dir.), L’Histoire de la Justice en France,
Paris, Presses universitaires de France, 2010, en particulier p. 803-868 ; Dominique Sarr, La Cour d’appel de
l’AOF, thèse Montpellier, 1980, 569 p.
85
Lauren A. Benton, Law and Colonial Cultures : Legal Regimes in World History, 1400-1900, Cambridge,
Cambridge University Press, 2002, 285 p ; Lauren A. Benton et Richard Ross (dir.), Legal pluralism and
empires, 1500-1850, New York, New York University Press, 2013, 314 p ; Diane Elizabeth Kirkby et Catharine
Coleborne (éd.), Law, History, Colonialism : The Reach of Empire, Manchester, Manchester University Press,
2001, 307 p ; Émile Lamy et Louis de Clerck (éd.), L’ordre juridique colonial belge en Afrique centrale,
Éléments d’histoire, Recueil d’études, Bruxelles, Académie royale des sciences d’Outre-mer, 2004, 438 p ;
Kristin Mann et Richard Roberts, Law in colonial Africa, London, J. Currey, 1991, 264 p ; Luciano Martone,
Diritto d’oltremare : legge e ordini per le Colonie del Regno d’Italia, Milano, Giuffrè Editore, 2008, 227 p ;
Luciano Martone, Giustizia coloniale : modelli e prassi penale per i sudditi d’Africa dall’età giolittiana al
fascismo, Napoli, Jovene, 2002, 390 p ; Wolfgang Justin Mommsen et Jaap A. De Moor, European Expansion
and Law, The Encounter of European and Indigenous Law in 19th- and 20th- Century Africa and Asia, Oxford,
St Martin’s Press, 1992, 339 p ; Bérengère Piret, Charlotte Braillon et Laurence Montel (dir.), Droit et justice en
Afrique coloniale : traditions, productions et réformes, Bruxelles, Université de Saint-Louis, 2013, 214 p.
86
Centre d’histoire judiciaire, CNRS, UPRESA n°8025, Lille.
87
Anthony Allot, Jean-Pierre Royer et Émile Lamy (dir.), Magistrat au temps des colonies, Lille, L’espace
juridique, 1988, 177 p. Signalons également l’article : Jean-Pierre Royer, « Portrait du juriste colonial :
magistrats et administrateurs dans l’Afrique du XIXe siècle », Revue française d’administration publique, avril-
juin 1987, n°42, p. 91-101.
88
Bernard Durand et Martine Fabre (dir.), Le juge et l’Outre-mer. Tome 1, Phinée le devin ou les leçons du
passé, Lille, Centre d’histoire judiciaire, 2006, 306 p ; Bernard Durand et Martine Fabre (dir.), Tome 2, Les
roches bleues de l’Empire colonial, Lille, Centre d’histoire judiciaire, 2004, 479 p ; Bernard Durand et Éric
Gasparini (dir.), Tome 3, Médée ou les impératifs d’un choix, Lille, Centre d’histoire judiciaire, 2007, 248 p ;
Bernard Durand et Martine Fabre (dir.), Tome 4, Le royaume d’Aietès. Produire de l’ordre, Lille, Centre
d’histoire judiciaire, 2008, 388 p ; Bernard Durand, Martine Fabre, Mamadou Badji (dir.), Tome 5, Les dents du
dragon : justicia illitterata, aequitate uti ?, Lille, Centre d’histoire judiciaire, 2010, 364 p ; Bernard Durand,

20
logique analogue, le soutien de la Mission de recherche Droit et Justice a permis à Jean-
Claude Farcy de mettre sur pied une vaste base de données électroniques, dénommée
Annuaire rétrospectif de la magistrature (XIXe-XXe siècles), qui présente les carrières et les
données d’état civil de l’ensemble de la magistrature française ayant été en fonction de 1827 à
1987. Mise en ligne le 12 juin 2010, celle-ci constitue aussi un précieux outil de suivi des
carrières dans la magistrature coloniale89. Enfin, il reste à préciser que ces carrières ont donné
lieu à la soutenance de deux thèses90.

En dépit de l’incontestable apport de ces ressources, il faut bien reconnaître qu’elles


ont surtout fait porter leur attention sur le métier et l’exercice des fonctions sur le terrain. Par
voie de conséquence, les contours de la formation des magistrats demeurent bien moins
dessinés que pour les administrateurs. Si l’on ajoute à cela le fait que seul 15% des magistrats
ayant servi en Afrique noire ou en Indochine entre 1895 et 1960 ont connu les bancs de
l’École Coloniale91, il ne surprendra pas de constater que seuls quelques auteurs, comme
Martine Fabre92, Jean-Claude Farcy93 et Adrien Blazy94, y ont explicitement consacré des
développements.

En second lieu, l’École Coloniale a trouvé naturellement sa place dans des travaux
académiques s’intéressant à l’histoire de l’enseignement supérieur et à l’histoire de l’idée
coloniale en France. Pour notre sujet, la thèse de référence est celle soutenue en Sorbonne en

Martine Fabre et Mamadou Badji (dir.), Tome 6, La conquête de la Toison : justicia litterata, aequitate uti ?,
Lille, Centre d’histoire judiciaire, 2010, 334 p ; Bernard Durand, Mamadou Badji et Samba Thiam (dir.), Tome
7, Le retour d’Orphée, Lille, Centre d’histoire judiciaire, 2014, 362 p ; Martine Fabre et Dominique Taurisson-
Mouret (dir.), Tome 8, Décolonisations, le repli de l’État : la mort d’Eurydice, Montpellier, Faculté de droit et
de science politique de l’Université de Montpellier 1, 2013, 305 p ; Martine Fabre (dir.), Tome 9,
Décolonisations, le juge et les rapatriés, revenir en Thessalie, Montpellier, Faculté de droit et de science
politique de l’Université de Montpellier 1, 2013, 271 p.
89
URL : http://tristan.u-bourgogne.fr/AM.html
90
Nuno Camarinhas, Les magistrats et l’administration de la justice : le Portugal et son empire colonial, XVIIe-
XVIIIe siècles, Paris, L’Harmattan, 2012, 315 p ; Fara Aina Razafindratsima, Entre droit français et coutumes
malgaches : les magistrats de la Cour d’appel de Madagascar (1896-1960), Clermond-Ferrand, Fondation
Varenne, 2011, 351 p.
91
Jean-Claude Farcy, « Quelques données statistiques sur la magistrature coloniale française (1837-1987) »,
Clio@Themis, Revue électronique d’histoire du droit, n°4, 2011, p. 9.
92
Martine Fabre, « Le magistrat d’Outre-mer : l’aventure de la justice », in Bernard Durand et Martine Fabre
(dir.), Le juge et l’Outre-mer : Les roches bleues de l’empire colonial, Lille, Centre d’histoire judiciaire, 2004, p.
71-94.
93
Jean-Claude Farcy, op. cit., p. 1-29.
94
Adrien Blazy, « Les magistrats formés à l’École Coloniale : un ordre à part de la magistrature », in Jean-
Christophe Gaven et Jacques Krynen (dir.), Les désunions de la magistrature (XIXe-XXe siècles), Toulouse,
Presse de l’Université de Toulouse 1 Capitole, 2012, p. 265-276.

21
2007 par l’historien Pierre Singaravélou. En effet, dans Professer l’Empire95, Singaravélou
consacre de multiples passages à l’École Coloniale, que ce soit à travers l’analyse de certains
aspects des programmes ou par le biais de la présentation d’un échantillon de son corps
professoral. Simplement, dans la mesure où son approche transversale visait à étudier « la
phase d’institutionnalisation des savoirs coloniaux et de développement de l’enseignement
supérieur colonial sous la IIIe République »96, le 2 avenue de l’Observatoire n’a représenté
qu’un établissement parmi tant d’autres. Bon nombre d’entre eux ont d’ailleurs fait l’objet de
publications à part entière. C’est notamment le cas pour l’École nationale des langues
orientales vivantes97, la Faculté de droit de Bordeaux98, l’Institut colonial de Bordeaux99,
l’École supérieure de commerce de Lyon100, l’École coloniale de Lyon101, l’Institut colonial
de Marseille102, l’École supérieure de commerce de Nantes103, l’École des hautes études
commerciales104, l’École supérieure de commerce de Paris105, l’École française d’Extrême-

95
Pierre Singaravélou, Professer l’Empire : Les « sciences coloniales » en France sous la III e République, Paris,
Publications de la Sorbonne, 2011, 409 p.
96
Ibid., p. 36.
97
Pierre Labrousse, Langues’O, 1795-1995 : Deux siècles d’histoire de l’École des langues orientales, Paris,
Éditions Hervas, 1995, 477 p.
98
Marc Malherbe, La faculté de droit de Bordeaux, 1870-1970, Talence, Presses universitaires de Bordeaux,
1996, 489 p.
99
Franck David, L’Institut colonial de Bordeaux et le « parti colonial » bordelais : préliminaires d’étude sur le
parti colonial français, mémoire de DEA soutenu à l’université de Bordeaux III, 1993, 96 p ; M. Maxwell,
« L’Institut colonial de Bordeaux », Outre-Mer, 2e année, n°3, septembre 1930.
100
Pierre-Henri Haas, Histoire de l’École supérieure de commerce de Lyon : 1872-1972, mémoire de DEA sous
la direction de François Caron, université Paris IV Sorbonne, 1993, 221 p.
101
Sur l’École coloniale de Lyon, voir : Jean-François Klein, « La création de l’École coloniale de Lyon. Au
cœur des polémiques du Parti colonial », Outre-Mers, tome 93, n°352-353, 2e semestre 2006. Savoirs
autochtones XIXe-XXe siècles, p. 147-170 ; « Pour une pédagogie impériale ? L’École et le Musée colonial de la
chambre de commerce de Lyon (1890-1947) », Outre-Mers, Revue d’histoire, 356-357, 2e semestre 2007 ;
Ulysse Pila, Vingt ans de progrès colonial et nécessité d’un enseignement colonial, conférence faite à la Société
d’économie politique de Lyon, A. Rey, 1900, 33 p ; Sébastien Surles, L’École coloniale de Lyon (1899-1947),
mémoire de maîtrise d’histoire sous la direction de Régis Ladous, université Lyon III, 1994, 52 p. De manière
plus générale, sur l’ « esprit colonial » dans la ville de Lyon, voir : John Laffey, « Roots of French Imperialism
in the Nineteenth Century : The Case of Lyon », French Historical Studies, vol. 6, n°1 (Spring), 1969, p. 78-92 ;
« Education for Empire in Lyon during the Third Republic », History of Education Quaterly, 15, 1975, p. 172-
173 ; Marianne Salmon, L’Exposition coloniale de Lyon en 1894 : Scène et coulisses de l’idée coloniale à Lyon,
mémoire d’Histoire Contemporaine sous la direction de Bruno Benoît, Lyon, 1994, Université Lyon II, p. 91-
118 ; Maurice Zimmerman, « Lyon et la colonisation française », Questions diplomatiques et coloniales, juin et
juillet 1900. Pour des études approfondies d’exemples concrets, on pourra se reporter aux travaux de Jean-
François Klein : Un Lyonnais en Extrême-Orient : Ulysse Pila « vice-roi de l’Indochine » (1836-1909), Lyon,
Éditions Lyonnaises d’Art et d’Histoire, 1994, 160 p ; Soyeux en Mer de Chine : stratégies des réseaux lyonnais
en Extrême-Orient (1843-1906), Thèse de doctorat soutenue à l’université Lyon II, 2002, 962 p. ; Les maîtres du
comptoir, Desgrand père et fils : réseaux du négoce et révolutions commerciales, 1720-1878, Paris, Presses de
l’Université Paris-Sorbonne, 2013, 368 p.
102
G. Ribes, « L’Institut colonial de Marseille et son musée », La Dépêche coloniale illustrée, 28 février 1903.
103
École supérieure de Commerce de Nantes, 1900-2000. Cent ans d’avenir, Nantes, Audencia, 2000, 111 p.
104
Edmond Chassigneux, « L’enseignement colonial à l’École des hautes études commerciales », Congrès de
l’enseignement colonial, Paris, 1931.
105
Alfred Renouard, Histoire de l’École supérieure de commerce de Paris : 1820-1920, Paris, Raymond
Castells, 1999, 315 p ; Paul Templier, « L’enseignement colonial à l’École supérieure de commerce de Paris »,
Outre-Mer, 1931.

22
Orient106, ainsi que l’École libre des sciences politiques107. Sans oublier l’importance de
l’enseignement supérieur en périphérie, notamment à Alger108 et à Hanoï109.

De manière subsidiaire, des travaux académiques dont la préoccupation première était


d’examiner les aspects protéiformes de l’idée coloniale en France ont également permis de
suggérer un certain nombre de pistes sur le rôle de l’École dans la diffusion des
représentations impériales. À la fin des années soixante et au début des années soixante-dix,
les travaux de Raoul Girardet ont notamment souligné la contribution de Robert Delavignette
à l’émergence de ce que l’historien français regroupe sous l’appellation d’« humanisme
colonial »110. Il n’est donc en rien surprenant, en 1970, de voir Girardet diriger le mémoire,
demeuré quelque peu confidentiel, que Daniel Rigollot intitule simplement L’École Coloniale
(1885-1939)111. Au milieu des années 1990, dans A Mission to Civilize, Alice Conklin est
souvent amenée à discuter les conceptions administratives d’hommes issus de l’établissement
parisien. Et en 2005, dans The French Imperial Nation-State112, l’anthropologue américain
Gary Wilder s’est penché sur le mouvement de la Négritude, ainsi que sur l’ « humanisme
106
Pierre Singaravélou, L’École française d’Extrême-Orient ou l’institution des marges (1898-1956) : essai
d’histoire sociale et politique de la science coloniale, Paris, L’Harmattan, 1999, 382 p.
107
Dominique Damamme, « D’une école des sciences politiques », Politix. Revue des sciences sociales du
politique, 1988, n° 3-4, p. 6-12 ; « Genèse sociale d’une institution scolaire, l’école libre des sciences
politiques », Actes de la recherche en sciences sociales, n°70, 1987, p. 31-46 ; Pierre Favre, « Les professeurs de
l’école libre des sciences politiques et la contribution d’une science politique en France », in Christophe Charle
et Régine Ferré (dir.), Le Personnel de l’enseignement supérieur en France aux XIX e et XXe siècles, Paris,
CNRS-IHMC, 1985 ; Sébastien Laurent, L’École libre des sciences politiques de 1871 à 1914, mémoire sous la
direction de Guy Thuillier, IEP de Paris, 1991, 180 p ; Pierre Rain, L’École libre des sciences politiques, 1871-
1945, Paris, Fondation nationale des sciences politiques, 1963, 132 p ; Charles Ridel, L’Enseignement de
l’histoire et les historiens de l’École libre des sciences politiques (1871-1914), mémoire de DEA sous la
direction de Pierre Nora, Paris, EHESS, 1996, 176 p ; René Seydoux, « L’enseignement colonial à l’École libre
des sciences politiques », rapport présenté au congrès de l’enseignement colonial en France, 28-29 septembre
1931 ; Robert J. Smith, « The social origins of students of École libre and Institut d’études politiques, 1885-
1970 », History of Education, vol. 17, issue 3, 1988, p. 229-238.
108
Jean Alazard, « La Faculté des Lettres d’Alger », Bulletin de l’Académie d’Alger, n°1, 1957, p. 21-25 ; Laure
Blévis, « Une université française en terre coloniale. Naissance et reconversion de la Faculté de droit d’Alger
(1879-1962), Politix, 2006/4, n°76, p. 53-73 ; Alice Conklin, La Faculté des lettres à Alger, 1885-1930,
mémoire de l’EHESS sous la direction de Lucette Valensi, Paris, 1981. Jean Mélia, L’Épopée intellectuelle de
l’Algérie. Histoire de l’université d’Alger. Alger, La maison des livres, 1950, 276 p ; Charles Tailliart,
« L’université d’Alger », Histoire et historiens de l’Algérie, Alger, 1931, p. 362-380 ; Université d’Alger.
Cinquantenaire, 1909-1959, Alger, 1959, 258 p ; Jean-Claude Vatin, « Science juridique et institution coloniale :
l’École de droit d’Alger (1879-1909) », Revue algérienne des sciences juridiques, économiques et politiques,
n°4, 1983 ; Xavier Yacono, « Pour une histoire de l’université d’Alger », Revue Africaine, t. CV, nos 468-469, 3e
et 4e trimestre 1961, p. 377-392.
109
Sylvie Guillaume, « L’université d’Hanoï, premier pôle de la francophonie, 1880-1954 », in L’Université et la
francophonie, Centre de recherche en civilisation canadienne-française, Ottawa, 1999, p. 29-51.
110
Raoul Girardet, « L’apothéose de « la plus grande France » : L’idée coloniale devant l’opinion française
(1930-1935) », Revue française de science politique, vol. 18, n°6, décembre 1968, p. 1085-1314 ; L’idée
coloniale en France de 1871 à 1962, Paris, La table ronde, 1972, p. 253-272.
111
Daniel Rigollot, L’École Coloniale (1885-1939), Mémoire de l’Institut d’Études politiques de Paris, Paris,
1970, 135 p.
112
Gary Wilder, The French Imperial Nation-State : Negritude and Colonial Humanism between the two world
wars, Chicago, The University of Chicago Press, 2005, 404 p.

23
colonial », mentionné plus haut. Dans les deux cas, l’œuvre de divers hommes influents au
sein de l’École Coloniale est scrutée à la loupe.

En troisième lieu, en marge de ce qui précède, il reste à signaler que la « fascination »


opérée par le 2 avenue de l’Observatoire a engendré quelques publications, à l’allure plus
pittoresque, sur son architecture et son « décor », ainsi que sur sa bibliothèque113.

À l’issue de ce tour d’horizon de travaux universitaires, l’absence d’une étude


institutionnelle de l’École et d’une analyse de l’ensemble de son action au service de la
France d’Outre-mer se fait clairement ressentir. D’une certaine manière, ce constat apparaît
d’autant plus surprenant que différents projets allant dans ce sens ont été évoqués au fil du
temps.

Dès le milieu des années trente, à l’approche du cinquantenaire de l’établissement, ses


dirigeants évoquent avec entrain la préparation d’une publication d’envergure sur l’histoire de
l’École. L’idée fera néanmoins long feu en raison de la Seconde Guerre mondiale.
Ponctuellement, par la suite, l’apparition de courts articles aux titres évocateurs dans le
Bulletin de l’Association des anciens élèves de l’ENFOM semble faire écho à ce projet 114,
sans jamais qu’il ne rencontre davantage de succès. Puis, en septembre 1983, soit plus de
deux décennies après la fermeture de l’établissement, ces desseins d’antan connaissent un
renouveau probant, encore une fois sous l’impulsion de l’Association des anciens élèves.
Avec la célébration du centenaire de la fondation de l’établissement en ligne de mire (1985),
une poignée de membres en vient même à coucher sur papier une « Table des matières d’une
histoire de l’École Coloniale »115. Celle-ci annonçait d’ailleurs des objectifs particulièrement
ambitieux : « L’histoire de « Colo » ne peut se borner, et n’aurait alors qu’un intérêt
secondaire, à sa création, son évolution, sa disparition et ses prolongements. Il sera
indispensable de tenter d’établir quelle a été son influence sur les doctrines et leur application
pendant la période coloniale […]. Autrement dit, quelle a été et est encore la place de ses
anciens élèves dans la vie de l’Empire, leur part dans la conception en matière politique,
économique, sociale, dans l’application qui s’en était faite dans les Gouvernements fédéraux,

113
Marie-Odile Illiano, Quelques éléments à propos de l’histoire de la bibliothèque de l’École Coloniale-
ENFOM (1888-1959), Paris, École des Chartes, 1994, 16 p.
114
Par exemple : « Note contributive à l’histoire de l’École nationale de la France d’Outre-mer », Colo, n°153,
octobre 1951, p. 15.
115
Académie des Sciences d’Outre-mer, ENFOM, carton 8, « Célébrations du centenaire de l’ENFOM, 1985 »,
« Table des matières d’une histoire de l’École Coloniale ».

24
locaux, et les circonscriptions territoriales, dans l’évolution des idées et des méthodes et dans
le développement. Leur part, aussi, dans la progression de nos connaissances des pays
colonisés et de leurs habitants116. » Soit dit en passant, même si les auteurs de ce document
avaient envisagé un « plan de route » pour mener le projet à terme 117, la durée finalement
requise pour cette recherche permet de penser que l’ampleur de la tâche n’avait pas été
pleinement mesurée à l’époque. Quoi qu’il en soit, ses résultats doivent maintenant être
présentés tour à tour.

Les premiers travaux de l’Association des anciens élèves sont rapidement apparus
fructueux. Ils ont notamment facilité la tenue, d’octobre à novembre 1985, d’une exposition
au Musée de la Marine à Paris. En s’appuyant sur des montages audiovisuels, des
photographies, des témoignages, des documents d’archives, ainsi que sur de « nombreux
souvenirs prêtés par les anciens élèves »118, les organisateurs de cette manifestation ont eu à
cœur de mettre en exergue ce qu’un article du Monde a appelé « l’intérêt des échanges
culturels engendrés par l’action de ces fonctionnaires qui ont contribué à faire découvrir à la
France les multiples civilisations de ses colonies »119. Si la vigueur de l’ « esprit Colo » était
encore palpable lors du grand dîner de plus de 1000 convives à la Conciergerie, il est à noter
qu’elle n’en dissimulait pas moins une forme de « pudeur » chez un certain nombre de ces
anciens fonctionnaires pour qui la célébration de leurs carrières pouvait paraître d’ « un autre
temps »120. Pour illustrer cette idée, citons le cas d’un petit manuscrit dactylographié, d’une
centaine de pages, que Pierre Gentil (P. 1940) avait rédigé pour retracer les « faits d’armes »
des anciens élèves. À la suite de l’exposition, le conseil d’administration de l’Association
avait émis de sérieuses réserves quant à l’opportunité de sa diffusion, arguant « que
l’énumération de nos citations serait monotone »121. Ce n’est qu’en 1986, après avoir reçu de

116
Ibid., p. 1.
117
La méthodologie à suivre était conçue en ces termes : « L’objectif principal est de répartir entre des groupes
de travail ces recherches qui devront […] être approfondies et parfaitement objectives, autrement dit être
conduites dans un esprit quelque peu « bénédictin », même s’il semble ingrat ; et systématiques dans des
résumés, tableaux chiffrés, graphiques aisément utilisables par les rédacteurs. Il va de soi que les avis de nos
camarades spécialistes (universitaires notamment), seront des plus utiles. » Ibid.
118
Académie des Sciences d’Outre-mer, ENFOM, carton 8, « Célébrations du centenaire de l’ENFOM, 1985 »,
Lettre de Gilbert Mangin (P. 1946) au maire de Paris, 30 janvier 1986.
119
V.D., « Le centenaire de la Fondation de l’ENFOM », Le Monde, 27 novembre 1985.
120
En 1965, déjà, l’ancien administrateur Pierre Hugot (P. 1936) correspondant avec William B. Cohen dans le
cadre de la préparation de la thèse de ce dernier, avait écrit : « Cela m’a beaucoup amusé d’apprendre qu’un
américain pouvait pratiquer l’amour de la paléontologie jusqu’à étudier les administrateurs. » ANOM, 49
APOM, Questionnaire de William B. Cohen, Lettre de Pierre Hugot à William B. Cohen, Meudon, 12 octobre
1965.
121
Académie des Sciences d’Outre-mer, ENFOM, carton 8, « Célébrations du centenaire de l’ENFOM, 1985 »,
Lettre de Pierre Gentil (P. 1940) aux Anciens élèves de l’École Nationale de la France d’Outre-mer, Paris, juillet
1985.

25
nombreuses lettres de soutien122, que le conseil changera d’avis et que le texte sera publié
sous le titre d’École nationale de la France d’Outre-mer : La Gloire de l’École Coloniale,
Cadres administratifs supérieurs héros de toutes les guerres123. En 1986, toujours, la revue
Mondes et Cultures consacre un numéro spécial au Centenaire de l’École nationale de la
France d’Outre-mer124, où le lecteur découvre quelques pistes sur l’œuvre accomplie par
l’établissement. En 1987, enfin, grâce au concours d’une équipe d’anciens élèves de diverses
promotions125, paraît un Annuaire exceptionnel qui permet de suivre les carrières de plus de
3500 brevetés ou diplômés de l’établissement, essentiellement issus des promotions de 1889 à
1939.

En dépit de ces avancées, l’Association des anciens élèves ne se satisfait pas des
résultats et regrette les nombreuses lacunes des textes précités. Cependant, l’effervescence
initiale du centenaire étant passée, s’ouvre alors une période de dix ans au cours de laquelle
seul Gilles Husson (P. 1946) poursuit activement la compilation de données sur les carrières.
Puis, à partir de 1997, une nouvelle équipe d’anciens élèves, élargie par rapport à la
première126, permet enfin d’amorcer la dernière « ligne droite » des recherches. Si celles-ci ne

122
Pour des lettres de soutien du projet, voir : Académie des Sciences d’Outre-mer, ENFOM, carton 8,
« Célébrations du centenaire de l’ENFOM, 1985 », Lettre de Jacques Chenet (P. 1946) au président du conseil
d’administration de l’Association des anciens élèves de l’ENFOM, 2 août 1985 ; Lettre de Jean Le Gagneux (P.
1938) au président du conseil d’administration de l’Association des anciens élèves de l’ENFOM, Paris, 26 août
1985 ; Lettre de Jean Genevière (P. 1936) au président du conseil d’administration de l’Association des anciens
élèves de l’ENFOM, Pau, 31 juillet 1985 ; Lettre d’André Lebert (P. 1930) au président du conseil
d’administration de l’Association des anciens élèves de l’ENFOM, Lettre de Gaston Marchesseau (P. 1929) au
président du conseil d’administration de l’Association des anciens élèves de l’ENFOM ; Lettre de Pierre Mattei
(P. 1931) au président du conseil d’administration de l’Association des anciens élèves de l’ENFOM, 1 er août
1985 ; Lettre de Marc Mora (P. 1945) au président du conseil d’administration de l’Association des anciens
élèves de l’ENFOM, Neuilly-sur-Seine, 1er août 1985 ; Lettre de Georges Nativel (P. 1924) au président du
conseil d’administration de l’Association des anciens élèves de l’ENFOM, Perros-Guirec, 30 juillet 1985 ; Lettre
d’Étienne Paoletti (P. 1930) au président du conseil d’administration de l’Association des anciens élèves de
l’ENFOM, Ajaccio, 9 août 1985 ; Lettre de Michel Perrin (P. 1953) au conseil d’administration de l’Association
des anciens élèves de l’ENFOM, 22 août 1985 ; Lettre de Jacques Petitjean (P. 1947) à Pierre Gentil, 20 août
1985 ; Lettre de Pierre Sicaud (P. 1929) au président de l’Association des anciens élèves de l’ENFOM, Groix, 5
août 1985.
123
Pierre Gentil, École nationale de la France d’Outre-mer : La Gloire de l’École Coloniale, Cadres
administratifs supérieurs héros de toutes les guerres, Paris, Académie des Sciences d’Outre-mer, 1986, 63 p.
124
Centenaire de l’École nationale de la France d’Outre-mer, Paris, Académie des sciences d’Outre-mer, Tiré à
part de Mondes et Cultures, tome XLVI, 1986, 167 p.
125
Le dépouillement des archives de l’ancien ministère de la France d’Outre-mer et la réalisation des fiches de
carrières a été réalisé par les anciens élèves suivants : Alfred Authié (P. 1946), Jacques Baldensperger (P. 1932),
François Bourlier (P. 1945), Camille Colonna d’Istria (P. 1939), Louis Giard (P. 1939), Gilles Husson (P. 1946),
Bernard Lanne (P. 1954), Jacques Laurencin (P. 1944), Jean Michelis (P. 1936) et Victor Verbois (P. 1951).
126
Cette équipe était composée de : Jean Alusse (P. 1955), Maurice Auchapt (P. 1953), Jean Brugnot (P. 1942),
Camille Colonna d’Istria (P. 1939), Henri Charret (P. 1942), René Courty (P. 1944), Alain Deschamps (P. 1947),
François Fournier (P. 1941), Louis Giard (P. 1939), Marcel Hervé (P. 1942), Jean Hubert-Brierre (P. 1941),
Hervé Kernéis (P. 1945), Maurice Lacoste (P. 1944), Jean-Pierre Lacour (P. 1946), Jean-Pierre L’Angevin (P.
1947), Pierre Lobry (P. 1945), Guy Maillard (P. 1950), Charles Marin (P. 1945), Marcel Moïse (P. 1948), Paul

26
prennent fin que cinq ans plus tard, elles permettront, dans le courant de 2003, la parution
d’un ouvrage imposant, scindé en deux volumes : le Dictionnaire des anciens élèves de
l’ENFOM. Parallèlement, au début des années 2000, un autre groupe de recherches, composé
de dix anciens administrateurs127 et de deux anciens magistrats128, s’attèle à la compilation de
témoignages d’anciens administrateurs, magistrats et inspecteurs du travail, afin qu’ils mettent
des mots sur « ce que fut leur vie et surtout leur action Outre-mer »129. Le fruit de leur travail,
également paru en 2003, est l’ouvrage La France d’Outre-mer (1930-1960) : Témoignages
d’administrateurs et de magistrats.

Un constat s’impose cependant d’emblée. Si ces volumes constituent indubitablement


des outils incontournables pour l’historien des cadres de la France d’Outre-mer, il faut bien
reconnaître qu’ils ne recouvrent pas pleinement les ambitions annoncées en 1985. En effet, en
mettant essentiellement l’accent sur les carrières et les conditions d’exercice des fonctions, les
auteurs réduisaient mécaniquement la place réservée à leur institution de formation.

Dans le Dictionnaire des anciens élèves, qui totalise 2034 pages, les informations
afférant plus ou moins directement à l’établissement parisien tiennent dans la partie
introductive de 128 pages. On y trouve une brève « Histoire de l’ENFOM »130, ainsi qu’une
présentation sommaire de ses différentes sections131. En ce qui concerne les « acteurs » du 2
avenue de l’Observatoire, en plus de quelques mots sur l’Association des anciens élèves 132, le
lecteur peut consulter différentes listes qui énumèrent les directeurs successifs 133, les élèves
morts pour le France134, les élèves morts au service Outre-mer135, les élèves compagnons de la
Libération136, les dignitaires de l’ordre national de la Légion d’honneur et de l’ordre national
du mérite,137 ainsi que les membres du parlement français et les ministres138. Enfin, en plus

Marchaud (P. 1947), Jacques Mullender (P. 1943), André Ortollan (P. 1948), Jacques Serre (P. 1946), Roger
Tabanou (P. 1947) et Pierre Zundel (P. 1939).
127
Jean Clauzel (P. 1943), qui dirige les recherches, Alain Deschamps (P. 1947), Daniel Doustin (P. 1939),
Serge Jacquemond (P. 1943), Jacques Larrue (P. 1940), Guy Maillard (P. 1950), Gabriel Massa (P. 1944), Jean
Michelis (P. 1936), Lucien de Somer d’Assenoy (P. 1943) et Bernard Viollier (P. 1944).
128
André Baccard (P. 1947) et André Ortolland (P. 1948).
129
Jean Clauzel, « Présentation », in Jean Clauzel (dir.), La France d’Outre-mer (1930-1960), Témoignages
d’administrateurs et de magistrats, Paris, Karthala, 2003, p. 13.
130
Dictionnaire des anciens élèves de l’ENFOM, op. cit., p. 13-26.
131
Ibid., p. 65-73.
132
Ibid., p. 29-31.
133
Ibid., p. 27.
134
Ibid., p. 41-47.
135
Ibid., p. 49-57.
136
Ibid., p. 61.
137
Ibid., p. 59.
138
Ibid., p. 64-64.

27
d’un tableau récapitulatif des anciens élèves par promotion139, le Dictionnaire contient un
bilan des origines sociale et géographique de plus de 60% des élèves de l’ENFOM 140. Les
quelques 1900 pages restantes sont consacrées aux « notices » individuelles. Outre des
éléments relevant de l’état civil – date et lieu de naissance, date et lieu de décès – celles-ci
renseignent sur les carrières : affectations, décorations, dates de retraites, de congés spéciaux
et de dégagement des cadres, grade de fin de carrière administrative et fonctions privées
occupées ultérieurement, activités après retraite ou démission, fonctions politiques (activités
ministérielles, mandats parlementaires et locaux), activités diverses, etc. La scolarité des
élèves est évoquée de manière systématique, mais tout à fait succincte. Ainsi, chaque notice
fait simplement état de la promotion, de la section choisie, du matricule d’élève sur les
registres de l’École, ainsi que du numéro des dossiers dans les archives de l’établissement. En
règle générale, les seuls cas où l’on trouve de plus amples éléments sur le passage sur les
bancs de l’École se limitent aux élèves qui ont vu leur cursus perturbé ou interrompu. Dans de
très rares cas, nous avons relevé des contradictions entre les renseignements donnés par le
Dictionnaires des anciens élèves et les informations contenues dans les dossiers privés des
élèves qui se trouvent aux archives de l’établissement. Lorsque cela s’est produit, nous avons
fait le choix de privilégier les sources, tout en prenant soin d’indiquer la nature de ces
dissonances en note de bas de page. Enfin, il doit être signalé que les notices comportent
d’autres indications utiles dont l’exploitation a nécessité cependant des précisions, voire des
recherches complémentaires. Par exemple, un soin tout particulier y a été déployé pour faire
apparaître les titres universitaires et autres diplômes obtenus par les anciens élèves, sans pour
autant faire mention de la date d’obtention.

Dans le cas de La France d’Outre-Mer (1930-1960) : Témoignages d’administrateurs


et de magistrats, le chapitre que Jean Clauzel (P. 1943) consacre à « La formation à
l’ENFOM » ne s’étend que sur 33 pages d’un ouvrage qui en compte près de 900141. Au
regard du nombre de thématiques mentionnées, il est évident qu’il ne pouvait s’agir là que
d’un passage en revue des éléments les plus saillants de la vie de l’établissement. Limités, qui
plus est, par les bornes chronologiques retenues par le titre. Au reste, comme le précise
l’ancien Premier Ministre Pierre Messmer (P. 1934) dans la préface : L’« ambition n’a pas été
d’écrire l’histoire mais de mettre à disposition des historiens des témoignages qui, n’étant ni

139
Ibid., p. 75-128.
140
Ibid., p. 33-40. Ces données prosopographiques ont été compilées pour 2708 des 4513 anciens élèves
recensés.
141
Jean Clauzel, « La formation à l’ENFOM », in Jean Clauzel (dir.), La France d’Outre-mer (1930-1960),
Témoignages…, op. cit., p. 37-69.

28
rédigés ni réunis, auraient certainement disparu »142. Ce livre se termine par un important
travail de compilation bibliographique permettant aux universitaires d’identifier plus
facilement un large éventail d’écrits : romans, poèmes, publications à caractère scientifique et
autres ouvrages de « souvenirs ».

Ces derniers, en dépit de leur incontestable intérêt en vue, plus largement, de


l’intégration de l’histoire coloniale au sein de l’histoire de France, ont connu une diffusion
très inégale. Si l’ouvrage Casque Blanc de Christian Laigret (P. 1926) est tiré à 800
exemplaires, bien d’autres demeurent nettement plus confidentiels. Administrateur des
colonies non repentis de Jean Périé (P. 1931), par exemple, est simplement tiré à 20
exemplaires et Pavane pour une Afrique défunte d’Adrien Bramouillé (P. 1942), pourtant loué
par un autre « ancien » comme l’ « un des plus riches documents de référence sur le métier
d’administrateur de la France d’outre-mer »143, est simplement déposé à l’Académie des
sciences d’outre-mer.

Conscients, pour beaucoup, que les sources laissées par le colonisateur fournissent
inévitablement une « vision unilatérale » d’un sujet historiquement sensible144, ces anciens
fonctionnaires ont souvent voulu devancer les critiques et, en quelque sorte, « prouver » la
validité de leur propos. En atteste l’exemple de Jean Périé (P. 1931) qui a jugé nécessaire de
préciser que l’élaboration de son texte avait fait l’objet d’une confrontation entre « des
documents accumulés au cours de ma carrière, des lettres, des notes et des journaux rédigés à
certaines époques de ma vie, des rapports officiels dont j’ai conservé un brouillon ou un
double, et même des procès-verbaux des conseils de notables »145. Et l’auteur de conclure :
« Je puis donc certifier que ces souvenirs n’ont pas été déformés par le temps 146. »

Dans le cadre des recherches du Centre d’Études et de Recherche en Histoire des Idées
et Institutions Politiques (CERHIIP), notre thèse a donc visé à combler une lacune. En plus de
toutes les ressources mentionnées ci-dessus, nous avons pu profiter d’une documentation
considérable se trouvant dans différents fonds d’archives.

142
Pierre Messmer, « Préface », in Jean Clauzel (dir.), ibid., p. 6.
143
Ibid., p. 800.
144
Jacques Lestringant, Le colonial en son fief. Pouvoir colonial et approche du monde africain, déposé à
l’Académie des sciences d’outre-mer, 2001, p. 2.
145
Jean Périé, « Préface », Administrateur des colonies non repenti, Pensée Universelle, 1994, p. 7.
146
Ibid.

29
L’immense majorité de notre effort a porté sur le dépouillement des archives de
l’établissement qui sont conservées à Aix-en-Provence, aux Archives nationales de la France
d’Outre-mer. Si l’on met de côté la quantité visiblement très faible de documents ayant
disparus sous l’occupation allemande147, les archives de l’École revêtent une apparence
assurément complète. Matériellement, elles sont regroupées dans trois fonds distincts : les
archives de l’École, sous la cote 1ECOL, les papiers de Paul Dislère, sous la cote 2ECOL,
ainsi que les mémoires rédigés par les élèves des promotions 1929 à 1958, sous la cote
3ECOL.

Dans le fonds 1ECOL, on trouve 152 cartons et registres qui permettent, entre autres,
de retracer l’organisation et le fonctionnement de l’établissement. Les registres 2 à 13, en
particulier, renferment les procès-verbaux du conseil d’administration (1889-1939) et du
conseil de perfectionnement (1899-1959). Si leur lecture permet de « prendre le pouls » de
l’institution parisienne soixante-dix ans durant et de suivre « à la trace » la mutation des
préoccupations des équipes dirigeantes et pédagogiques, de nombreux détails restent à
découvrir dans les autres cartons du fonds où, le plus souvent, les dossiers sont simplement
classés de façon chronologique.

En ce qui concerne le suivi de la scolarité des différentes catégories d’élèves, lato


sensu, il faut bien reconnaître que la vocation même du Dictionnaire des anciens élèves de
l’ENFOM a considérablement réduit l’intérêt de la plupart des registres matricules. Deux
exceptions notables sont cependant fournies par le registre 41, qui contient des indications
précieuses sur les élèves bien souvent méconnus de la section indigène, ainsi que par le
registre 59, qui en fait de même pour les auditeurs libres étrangers qui ont fréquenté l’École
entre 1956 et 1960. Toujours dans le fonds 1ECOL, les cartons 60 à 124 renferment plus de
2200 dossiers d’élèves et de stagiaires formés au 2 avenue de l’Observatoire à partir de 1901.
Le plus souvent, on y trouve des renseignements ayant déjà alimenté diverses études
sociologiques : lieu de naissance, profession et revenus du père, formations et diplômes
antérieurs, etc. Cependant, ces cartons renferment également d’assez nombreuses pièces
inédites. Particulièrement digne d’intérêt est la riche correspondance des élèves, ou de leur
entourage, avec la direction de l’établissement ou avec les membres de l’équipe pédagogique.
Leur lecture systématique nous a permis d’accentuer l’élément « humain » qui se dissimule
parfois derrière l’aspect par trop réglementaire des réformes. De plus, dans des proportions

147
ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 14 février 1946, p.
306.

30
variables, selon les époques, la présence de documents faisant état des vœux d’affectation des
élèves en fin de scolarité a permis de s’interroger sur la cohérence du « projet d’Empire » de
l’Administration centrale.

Enfin, les cartons 125 à 134 comportent les dossiers administratifs de plus de 250
membres du corps enseignant. Très variables dans leur contenu, on y trouve parfois, en ordre
dispersé, les différents éléments de dossiers de candidature : lettres de motivation, CV, listes
de publications scientifiques, proposition de programme de cours, etc.

Au passage, il est à noter que bon nombre des éléments analysés dans ce fonds 1ECOL
nous ont conduits à un recoupement d’informations avec celles parues dans le Journal Officiel
de la République Française, ainsi que dans le Journal Officiel de l’État Français, sous le
régime de Vichy. Le dynamisme, mais aussi les doutes et les atermoiements de
l’établissement apparaissent ainsi clairement au vue des centaines de décrets et d’arrêtés qui
ont jalonné son histoire.

Dans le fonds 2ECOL, qui réunit les papiers du conseiller d’État Paul Dislère dans des
volumes reliés, seuls sept des vingt cartons concernent l’École Coloniale. À côté de quelques
documents faisant, il est vrai, doublons avec ceux du fonds 1ECOL, il faut surtout signaler le
grand nombre de pièces particulièrement utiles à l’analyse des rouages de l’établissement
entre son ouverture et la Seconde Guerre mondiale : correspondance de la direction de
l’établissement avec les responsables d’institutions diverses et variées, métropolitaines
comme étrangères, listes de classement de sortie et de passage des élèves entre 1892 et 1941,
allocutions en tout genre, emplois du temps des cours, coupures de presse, quelques cours,
échantillons de compositions d’examens rédigées par des élèves (1900-1909), cartes
d’invitation pour des conférences publiques organisées entre le début des années vingt et le
milieu des années trente, photographies, etc.

Dans le fonds 3ECOL, qui dénombre 161 cartons, l’on trouve 1756 mémoires rédigés
par les élèves des promotions 1929 à 1958. Selon les époques, ces écrits sont aussi ceux des
stagiaires des Forces françaises libres (1945-1946), des stagiaires du service administratif
colonial (1946-1949), des stagiaires des années 1958-1959, ou encore de quelques auditeurs
libres (1949-1951). En choisissant un corpus de 350 de ces écrits, dont les titres évoquaient
expressément une problématique de gouvernance coloniale, une des pistes entrevues a été de
mettre à l’épreuve la réception des enseignements dispensés, tout en proposant une grille de

31
lecture des représentations politico-administratives des jeunes gens voués à ces différentes
carrières ultramarines.

En plus de ces trois fonds – et bien qu’inventoriée parmi les « documents séparés » –
l’imposante bibliothèque de l’École illustre tout le sérieux des prétentions de ses dirigeants
qui, dès son ouverture, ont souhaité faire de leur institution un centre de recherches
indispensable en matière de « sciences coloniales »148.

Toujours aux Archives nationales de la France d’Outre-mer, d’autres sources ont


permis de compléter ou d’approfondir divers points relatifs à notre sujet. Les papiers privés de
Marius Moutet, ministre des Colonies de 1936 à 1938, puis de la France d’Outre-mer en 1946,
offrent un aperçu des liens entre l’établissement parisien et son ministère de tutelle à un
moment où ceux-ci étaient spécialement étroits. Les papiers privés de Robert Delavignette
comportent, à l’image de ceux de Paul Dislère, une quantité importante de doublons des
archives de l’École. Parfois, cependant, ceux-ci possèdent une réelle valeur ajoutée en raison
de la présence d’annotations personnelles de l’ancien directeur. Signalons, enfin, les papiers
privés de William B. Cohen, qui consistent en 296 réponses que l’historien américain avait
reçu en retour à un questionnaire qu’il avait adressé à d’anciens brevetés de l’École Coloniale
lors de la préparation de sa thèse sur le corps des administrateurs coloniaux. Les questions
portaient sur la formation et le cursus scolaire, les conditions d’administration Outre-mer, la
fin de la colonisation et la décolonisation, avant de s’ouvrir sur le reclassement des
fonctionnaires149. Conçue de manière à respecter l’anonymat, l’enquête a cependant amené un

148
Pour plus de détails sur la bibliothèque de l’établissement, voir : Partie II, Titre 2, Chapitre 2.
149
Le questionnaire était formulé en ces termes : 1-Votre année d’entrée à l’ENFOM ; 2-Dernière année de
service Outre-mer ; 3-Quel grade aviez-vous lorsque vous avez quitté définitivement l’Outre-mer ? ; 4-Lieu de
naissance ; 5-Profession du père ; 6-Avez-vous été marié ? ; 7-Quels motifs vous ont fait choisir la vocation
d’administrateur de la France d’Outre-mer ? ; 8-Comment jugez-vous, rétrospectivement, la préparation
professionnelle que vous avez reçue à l’ENFOM ? ; 9-Quels sont les cours qui vous ont le mieux préparé ? ; 10-
Lequel le moins ? ; 11-Quelle personne pensez-vous, a eu la plus grande influence sur vous à l’ENFOM ? ; 12-
Quels livres ou quelles personnes vous ont influencé à choisir votre carrière ? ; 13-Quels livres ou quelles
personnes vous ont le plus influencé quant à la manière dont vous avez exercé votre métier ? ; 14-Avez-vous
servi en brousse ou en chef –lieu ? ; 15-Lesquelles des réformes de 1946 vous ont apparu comme nécessaires ? ;
16-La loi cadre Deferre de 1956-57 vous a-t-elle apparue comme nécessaire ? Comme prématurée ? Vous a-t-
elle semblé venir trop tard ? Vous a-t-elle parue malheureuse ? ; 17-Est-ce que vous pensez actuellement que la
décolonisation a été un processus inévitable ? ; 18-En quelle année avez-vous pensé que la décolonisation était
devenue inévitable ? Pourquoi ? ; 19-Est-ce que vous pensez que vous avez eu suffisamment d’indépendance à
l’égard de votre supérieur pour gérer votre cercle ou circonscription selon vos vœux ? ; 20-Quelles personnes
(inspecteurs des colonies, magistrats, membres du service technique, supérieurs hiérarchiques, ou politiciens
autochtones) vous ont entravés le plus dans la direction de votre commandement ? ; 21-Si vous avez servi avant
et après la Seconde Guerre mondiale, trouvez-vous qu’il existait une différence entre les méthodes
d’administration des deux époques ? Laquelle ? ; 22-Rétrospectivement, auriez-vous choisi la vocation
d’administrateur colonial ? ; 23-Si vous n’aviez pas choisi la vocation d’administrateur colonial, quelle autre

32
certain nombre d’anciens à s’identifier et à fièrement arborer leurs conceptions ultramarines.
Une illustration de leur complexité est offerte par la longueur des réponses qui débordent
assez fréquemment des modestes encadrés prévus à cet effet. S’il est vrai que ce questionnaire
n’est pas le seul à avoir mis à contribution les souvenirs des anciens cadres de la France
d’Outre-mer150, celui-ci nous semble présenter plusieurs atouts majeurs. Tout d’abord, il
s’agit de celui pour lequel l’on dispose du plus grand échantillon de réponses sur un même
corpus de questions. Ensuite, comparée à des enquêtes plus tardives, sa grande proximité avec
l’époque coloniale paraît de nature à minorer le risque de voir la mémoire se comporter
comme un « miroir déformant ». Enfin, et surtout, il nous a rapidement semblé que ce
précieux outil légué par Cohen n’avait pas été pleinement exploité par son auteur.

Si l’ensemble des sources ci-dessus ont alimenté le cœur de notre réflexion, il est à
noter que certains dossiers demeuraient tout à fait partiels et lacunaires sur diverses
« affaires » survenues au sein de l’École. Il a parfois été possible de remédier à cette difficulté
grâce à la consultation d’autres centres archivistiques. Pour commencer, l’Académie des
sciences d’Outre-mer a joué un rôle de tout premier ordre. Décrits sur leur site internet
comme le « principal pôle de référence en région parisienne pour l’Outre-mer français », les
locaux de l’Académie des sciences d’Outre-mer possèdent une vaste bibliothèque spécialisée
où, en plus des ouvrages, des périodiques, des brochures et des tirés à part, l’on trouve des
manuscrits et autres documents d’archives, ces derniers étant principalement alimentés au gré
des dons151. À ce titre, nous soulignons l’existence d’un fonds « ENFOM », intégralement
classé depuis septembre 2015, et dont les 18 cartons contiennent essentiellement des
documents hérités du syndicat des administrateurs de la France d’Outre-mer et des dossiers
relevant de la gestion de l’Association des anciens élèves. On y trouve aussi un carton dédié à
la préparation des « Célébrations du centenaire de l’ENFOM » en 1985, un autre renfermant
une collection incomplète du journal des élèves, « Colo, l’Observatoire colonial », ainsi que
plusieurs cartons de témoignages d’anciens élèves rassemblés dans le cadre de la rédaction de

vocation auriez-vous choisi ? ; 24-Que pensez-vous du jugement d’un journaliste français qui a écrit que les
administrateurs coloniaux n’ont pas eu l’État qu’ils méritaient ?
150
Dans le cadre de recherche entreprises sur les anciens administrateurs ayant servi en Oubangui-Chari, Jean-
Noël Brégeon a conçu trois questionnaires distincts. Ces derniers peuvent être consultés en annexe de son
ouvrage : Un rêve d’Afrique : Administrateurs en Oubangui-Chari, la Cendrillon de l’Empire, Paris, Denoël,
1998, p. 284-286. Notons également, en ce qui concerne les magistrats coloniaux, puis de la France d’Outre-mer,
qu’un certain nombre de brevetés de la section spéciale ont répondu à la grande enquête, mentionnée plus haut,
qui a été menée en 1985 par l’équipe de Jean-Pierre Royer. Mais en l’espèce, on s’en souvient, l’enquête ne se
limitait pas aux magistrats issus de l’École Coloniale.
151
La bibliothèque de l’Académie possède 75000 ouvrages, 2000 périodiques, un millier de manuscrits et
environ 10000 brochures et tirés à part.

33
l’ouvrage précité La France d’Outre-mer. Ensuite, les archives historiques de la Chambre de
commerce de Lyon ont permis d’éclaircir les contours d’une querelle institutionnelle qui s’est
produite en 1895 entre les hommes forts de ladite chambre et ceux de l’établissement
parisien152. Enfin – last but not least – aux Archives nationales britanniques de Kew Gardens,
la découverte fortuite d’un document relatant la visite rendue à l’École Coloniale, en 1925,
par l’ancien gouverneur de l’Île Maurice, sir Hesketh Bell, a contribué à enrichir le champ de
réflexion sur des points nécessitant une approche comparatiste.

Guidée par cette documentation, l’ambition de présenter une histoire globale de


l’établissement parisien a conduit à l’adoption d’un plan thématique. Rapidement, en effet, la
grande diversité des formations proposées, ainsi que l’asymétrie temporelle de leurs mises en
place, se sont révélées incompatibles avec une présentation purement chronologique. Il
demeurait cependant essentiel de ne pas « sacrifier » la complexité des contextes et autres
éléments exogènes – guerres mondiales, instabilité ministérielle, conjonctures économiques et
politiques en métropole comme dans les colonies – qui ont pesé, chacun à sa façon, sur le
développement de l’École. Ainsi, le plus souvent, nous avons suivi une approche
chronologique au sein même des différents thèmes abordés. Ceux-ci sont intégrés dans deux
parties. La première portera sur les hommes voués à l’œuvre colonisatrice, des dirigeants de
l’École à ses élèves, en passant par ses enseignants. En combinant des éléments
prosopographiques avec une lecture juridique des textes réglant successivement le
fonctionnement de l’établissement, on a mis l’accent sur le « poids des hommes » à chaque
stade de son évolution. Dans la deuxième partie, qui voit l’École comme « pierre angulaire de
l’œuvre colonisatrice française », on a cherché à évaluer l’action concrète du 2 avenue de
l’Observatoire. De la justification permanente de sa légitimité institutionnelle à la quête de
formations en adéquation avec les mutations incessantes du terrain, tout en passant par l’appel
à la constitution d’une authentique doctrine coloniale, on a analysé l’émergence, le
développement, et enfin le déclin d’un pan important du « projet colonial » français.

152
Sur ce point, voir : Partie II, Titre 1, Chapitre 2.

34
Partie I – Les hommes voués à l’ « œuvre
coloniale française »

35
36
Une évaluation du rôle joué par l’École Coloniale dans l’ « œuvre coloniale
française » ne peut être entreprise sans une mise en lumière préalable des hommes, très
nombreux, et des quelques femmes qui ont contribué, à travers leurs actions administratives,
pédagogiques, estudiantines ou autres, à façonner l’identité de l’établissement du 2 avenue de
l’Observatoire.

Créé « sur le tas », cette première expérience durable d’école nationale


d’administration n’aurait pas pu se pérenniser et se développer sans le volontarisme d’un
personnel composite, qu’il s’agisse des « équipes dirigeantes » successives ou d’un corps
enseignant particulièrement varié (Titre 1). Corrélativement, la recherche d’une grille de
lecture de l’action menée et des idées développées par ces derniers n’a de sens que si l’on
présente également ceux qui, soixante-dix ans durant, ont aussi contribué à faire vivre
l’ « âme de l’établissement », à savoir les quelques 4500 élèves destinées à différentes
fonctions aux quatre coins de l’Empire (Titre 2).

37
38
Titre 1 – Le personnel de l’École Coloniale

À première vue, lorsque l’on considère l’immense diversité des populations et des
territoires composant cette « plus grande France » où sont appelés à servir les cadres de la
France d’Outre-mer, il peut sembler surprenant de constater la relative modestie des
ressources, financières et humaines, mises à la disposition de l’institution chargée d’assurer
leur formation. Significative se révèle, à cet égard, la remarque du rapporteur du Budget des
Colonies Paul Raynaud : « La Maison qui forme les cadres de commandement du 2e Empire
du Monde est moins bien dotée que le plus petit lycée de France : Tournon153. » Dans le
même ordre d’idée, au lendemain de l’Exposition coloniale de Paris de 1931, Georges Hardy
a livré ce constat amer : « Après la journée de l’École Coloniale, qui semblait nous avoir mis
à notre vraie place, après tant de déclarations officielles et de congrès qui célébraient en nous
la bonne semence de la colonisation française, il nous était permis de penser que la voie allait
s’ouvrir largement devant nous […]154. » Mais le directeur de conclure : « […] l’année 1931-
1932, […] nous ramena, hélas, au sentiment des réalités. Il fallut bien nous convaincre que
nous étions toujours les parents pauvres […]155. » En 1934, alors qu’il assure les fonctions de
président du conseil d’administration de l’établissement, le gouverneur général honoraire
Ernest Roume déplore le fait que le « personnel supérieur permanent [de l’École] se compose
en tout et pour tout de deux personnes : le directeur et le secrétaire-économe »156. En pratique,
l’analyse des décrets et des arrêtés successifs réglant l’organisation administrative et
pédagogique de l’École, révèle une situation bien plus complexe qu’il convient désormais
d’expliciter. Mais, incontestablement, l’image d’un lieu dont l’étroitesse matérielle contraste
avec les discours grandiloquents qui magnifient le prestige de l’Empire n’apparaît pas
complètement sans fondement.

Avant de poursuivre, il est à noter qu’une présentation d’ensemble des hommes


animant l’action de l’École Coloniale entre 1889 et 1960 nous contraint à prendre quelques

153
Cité par Robert Delavignette lors de la séance solennelle de réouverture des Cours en 1938 : « Rapport moral
du directeur », Bulletin de la Société des anciens élèves de l’École Coloniale, 39 e année, n°124, novembre 1939,
p. 11.
154
ANOM, 2ECOL, carton 4, registre 13, Rapport moral du directeur de l’École Coloniale pour l’année scolaire
1931-1932, p. 1.
155
Ibid.
156
ANOM, 2ECOL, carton 4, registre 13, Discours du gouverneur général honoraire Ernest Roume lors de la
rentrée des cours, le 5 novembre 1934, p. 161.

39
libertés avec la terminologie retenue par les textes réglant son organisation. En effet, le lecteur
assidu de ces derniers doit attendre le décret n°46-1325 du 5 juin 1946 pour voir apparaître
l’expression « personnel de l’École »157. En son article 2, ce décret fait notamment figurer
dans le personnel de l’ENFOM le « personnel de direction » – comprenant le directeur et le
directeur adjoint – et le « personnel enseignant »158. Si cette nomenclature limitative ne
soulève guère de difficulté en ce qui concerne le corps enseignant (Chapitre 2), elle s’avère
fort mal adaptée, à l’échelle de l’histoire de l’École, lorsqu’il s’agit de relater l’évolution des
questions de direction et de gestion administratives. Quid, par exemple, du rôle central des
membres du conseil de perfectionnement (1899-1960) ? Ou encore de celui des membres du
conseil d’administration (1889-1941) ? Exclus, stricto sensu, du « personnel de l’École », ces
hommes n’ont en pas moins occupé, au moins jusqu’à l’entame des années trente, une place
prépondérante dans le fonctionnement de l’établissement. Ainsi, la vision d’une école
« dirigée et administrée par un directeur, assisté d’un directeur adjoint », comme l’affirme
l’alinéa 4 de l’article 1er du décret n°50-1353 du 30 octobre 1950, correspond à une situation
tardive. Par conséquent, si les développements qui suivent opèrent une interprétation
extensive de l’expression « personnel de l’École », c’est pour mieux rendre compte de
l’œuvre de ceux que l’on appellera les dirigeants de l’École (Chapitre 1).

157
Voir, Article 2 du décret n°46-1325 du 5 juin 1946, JORF, 6 juin 1946, p. 4969.
158
Il convient également de préciser que l’article 2 du décret n°46-1325 du 5 juin 1946 inclut le « personnel
administratif » dans le personnel de l’ENFOM.

40
Chapitre 1 – Les dirigeants de l’École Coloniale

L’objectif du présent chapitre est double. D’une part, il s’agit de présenter l’évolution
du fonctionnement administratif de l’École Coloniale à travers la mise en relief de ses organes
dirigeants successifs et des hommes qui y ont siégé ou qui ont gravité autour. D’autre part, en
filigrane, il est apparu nécessaire de procéder à une importante réévaluation des rapports
institutionnels entretenus par ces différents acteurs. En effet, les études consacrées à l’École
ont eu tendance – quand bien même ces rapports sont évoqués – à les schématiser à l’excès.
La raison réside probablement dans la quête d’une certaine commodité de présentation. Un
exemple typique nous est fourni par les développements habituellement réservés au directeur
de l’établissement. Invariablement, le lecteur de ces écrits découvre les noms des directeurs
postérieurs à 1926 : Georges Hardy (1926-1932), Henri Gourdon (1933-1936), Robert
Delavignette (1936-1946), Paul Mus (1946-1950), Paul Bouteille (1950-1959) et parfois
François Luchaire (1959). Pour l’ensemble de la période antérieure, l’historiographie se
contente le plus souvent d’affirmer que « l’homme fort » de l’établissement, parfois décrit
comme le « directeur de fait »159, est le conseiller d’État Paul Dislère, en sa capacité de vice-
président puis de président du conseil d’administration. À vrai dire, le « responsable »
originaire de cette vision lapidaire n’est probablement nul autre que l’ancien directeur Paul
Bouteille, qui a fréquemment fait grand cas de l’omnipotence de Paul Dislère dans ses
discours retraçant le passé du 2 avenue de l’Observatoire : « Pendant quarante ans, de 1890 à
1928, il exercera sur l’École, en sa qualité de Président du conseil d’administration […] une
autorité quasi-dictatoriale, s’étendant sur l’ensemble comme sur les moindres détails 160. »
L’inévitable « sous-entendu » est que l’histoire de l’établissement peut être perçue et analysée
à travers le prisme d’un « avant » et d’un « après » Dislère.

Avant de poursuivre, il est important de préciser qu’il ne s’agit en rien, ici, de minorer
la grande assiduité ainsi que le dévouement manifeste et permanent de Paul Dislère dans la
gestion administrative de l’École Coloniale. Au contraire, d’assez nombreux exemples, cités
au gré des thématiques abordées, que ce soit dans ce chapitre ou lors de développements

159
Véronique Dimier, Le gouvernement des colonies…, op. cit., p. 49. Dans le même sens : William B. Cohen,
Empereurs sans sceptre…, op. cit., p. 72-73. Pierre Singaravélou parle de Dislère comme le « véritable patron de
l’École » : Professer l’Empire…, op. cit. p. 121.
160
ANOM, 1ECOL, carton 40, dossier 18, Discours du directeur de l’ENFOM lors de la réouverture des cours de
l’ENFOM, 9 novembre 1950.

41
ultérieurs, sont autant d’occasions de mettre en exergue ces aspects de sa personnalité.
Néanmoins, il a semblé que ce « raccourci » historiographique était porteur de nombreux
écueils tant sur le plan des hommes impliqués dans la vie de l’École que sur celui de son
fonctionnement institutionnel.

Du point de vue des rapports humains, s’en tenir à la description que nous livre
Bouteille du président du conseil d’administration reviendrait à se priver de l’incontestable
sens de la mesure dont fait preuve ce dernier envers ses collègues au sein des différents
conseils de l’École. N’en déplaise à Bouteille, entre 1890 et 1928, Paul Dislère est entouré
d’hommes aux profils variés dont l’influence dans les cercles coloniaux et autres sphères
politiques constitue un vecteur incontournable du développement de l’établissement. Par
conséquent, tout comme l’avait fait Armelle Enders en évoquant l’œuvre de Delavignette à la
tête de l’ENFOM161, il paraît essentiel de mettre en garde contre les risques d’une trop grande
identification de l’École à l’homme.

Sur le plan institutionnel, inscrire les directeurs précités dans la lignée de Dislère, sans
davantage d’informations, ne manque pas d’engendrer une certaine confusion. Cela est
tellement vrai que le phénomène se retrouve même, de manière incidente, chez d’anciens
élèves qui n’ont pas connu l’ « époque dislérienne ». Dans l’ouvrage intitulé La France
d’Outre-mer (1930-1960), dirigé par Jean Clauzel (P. 1943), ce dernier consacre un chapitre à
« La formation à l’ENFOM ». Dans un passage intitulé « Les directeurs », il écrit
simplement : « Compte tenu du nombre relativement faible d’anciens élèves de promotions
antérieures à celle de 1936 ayant répondu au questionnaire, le nom de Paul Dislère n’est pas
évoqué162. » On en oublierait presque que Dislère n’a jamais été directeur ! La remarque est
d’autant plus prégnante que, tout au long de la période concernée, un fonctionnaire portant le
titre de directeur est détaché à l’établissement. Cette situation semblait au moins mériter plus
grande explication.

Au fond, l’analyse de l’organisation et du fonctionnement de la direction et de


l’administration de l’École Coloniale fait apparaître trois périodes. La première couvre les
années 1889-1926 et se traduit par la place prépondérante du conseil d’administration
(Section 1). La seconde correspond à la diminution progressive du champ d’action de ce

161
Armelle Enders, École Coloniale-ENFOM : enseignement et idéologie des années trente à 1959, op. cit., p.
20.
162
Jean Clauzel, « La formation à l’ENFOM », in Jean Clauzel (dir.), La France d’Outre-mer (1930-1960),
Témoignages…, op. cit., p. 64.

42
conseil, entre 1926 et 1941, et a pour corollaire l’émergence du rôle du directeur de
l’établissement (Section 2). La troisième, qui prolonge et développe les tendances de la
précédente, installe définitivement le directeur à la tête de l’établissement (Section 3).

Section 1 – Le temps de la prépondérance du conseil d’administration


(1889-1926)

Si l’organisation de l’École Coloniale en tant qu’institution de formation des futurs


cadres de l’Empire date de deux décrets du 23 novembre 1889, les grands principes de sa
direction et de sa gestion administrative sont plus anciens et remontent à l’époque de l’École
Cambodgienne. Dès 1885, le fonctionnement de cette dernière repose sur le concours d’un
directeur. Deux ans plus tard, le sous-secrétaire d’État Eugène Étienne créé un conseil
d’administration qui, aux termes de l’article 1er de l’arrêté du 24 novembre 1887 : « […] est
chargé de surveiller et de contrôler la direction de l’établissement ; il propose tous les
règlements relatifs à l’instruction, soit à la discipline, soit à l’administration de l’École 163. »
Rarement cité, c’est pourtant ce texte qui détermine l’esprit des rapports institutionnels en
place à l’École Coloniale jusqu’à la réorganisation administrative de 1926. Certes, en 1899, le
conseil d’administration voit une partie de ses attributions diluées par l’adjonction d’un
conseil de perfectionnement. Mais, dans les faits, cela ne modifie pas fondamentalement les
choses et l’on peut affirmer que, jusqu’en 1926, les grandes décisions concernant la direction
et le fonctionnement administratif de l’École Coloniale sont prises par l’un ou l’autre de ces
conseils (§ 1). De son côté, la figure historique du directeur de l’établissement semble
cantonnée à un rôle résiduel (§ 2).

§ 1 – Les conseils d’administration et de perfectionnement

De 1889 à 1899, le conseil d’administration apparaît clairement comme l’organe


décisionnel pour toutes les mesures relevant de la direction et de la gestion administrative de
l’École164. Installée depuis 1896 dans ses locaux définitifs du 2 avenue de l’Observatoire,

163
Article 1er de l’arrêté du 24 novembre 1887. ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil
d’administration, séance du 25 novembre 1887, p. 25.
164
Comme nous le verrons plus loin, il n’est pas rare que le directeur soit consulté sur différents aspects du
quotidien de l’établissement et il arrive également que le directeur prenne lui-même l’initiative de proposer

43
l’École Coloniale devait désormais songer à étendre son rayon d’action. C’est essentiellement
dans cet esprit que l’on assiste, en 1899, à la création d’un conseil de perfectionnement.
Immanquablement, se pose la question des rapports entre les deux conseils, notamment en ce
qui concerne la répartition des attributions (B). Au-delà des interrogations intéressant le
fonctionnement interne, le véritable enjeu de la collaboration entre ces deux conseils réside
dans les potentielles sphères d’influence de leurs membres. Il convient donc, tout d’abord, de
dire un mot sur leur composition (A).

A – La composition des conseils de l’établissement

Afin de proposer une grille de lecture plus claire des hommes et des milieux réputés
capables de militer pour le développement de l’œuvre menée par l’École Coloniale entre 1889
et 1926, il est nécessaire de procéder à l’analyse de la composition du conseil d’administration
(1), d’un côté, et de celle du conseil de perfectionnement (2), de l’autre.

1 – La composition du conseil d’administration

Aux termes de l’alinéa 1er de l’article 1er du décret du 26 janvier 1899 : « Le conseil
d’administration de l’École Coloniale est composé de neuf membres et d’un secrétaire 165. »
Ces derniers sont nommés par le ministre des Colonies166, celui-ci désignant également le
président du conseil d’administration167, qui, en vertu de l’article 4 du décret du 23 novembre
1889, représente l’École dans les actes de la vie civile168. »

diverses modifications au conseil d’administration, mais c’est bien ce dernier qui décide et qui transmet ses
propres propositions au secrétaire d’État puis au ministre des Colonies.
165
Alinéa 1er de l’article 1er du décret du 26 janvier 1899, JORF, 21 février 1899, p. 1210. Il est à signaler que,
jusqu’en 1899, les membres du conseil d’administration étaient au nombre de douze : Article 2 de l’arrêté du 28
février 1888, JORF, 29 février 1888, p. 896. Il est également à noter que ce nombre passe à onze avec le décret
du 24 juin 1905. Nous avons consulté ce décret dans les archives de l’établissement : ANOM, 1ECOL, carton 1.
166
Alinéa 2 de l’article 1er du décret du 26 janvier 1899, JORF, 21 février 1899, p. 1210.
167
Alinéa 4 de l’article 1er du décret du 26 janvier 1899, JORF, 21 février 1899, p. 1210.
168
Article 4 du décret du 23 novembre 1889, JORF, 25 novembre 1889, p. 5862.

44
a) Le président du conseil d’administration

Officiellement, jusqu’en 1895, le conseil d’administration est présidé par le ministre en


charge des Colonies. Mais, dans les faits, l’absence quasi-systématique de celui-ci signifie que
c’est bien le vice-président qui oriente les débats. Si l’on excepte un bref interlude, de 1891 à
1892, ces fonctions sont occupées par le conseiller d’État Paul Dislère de 1889 à 1895,
moment à partir duquel une modification « pragmatique » du fonctionnement du conseil
d’administration lui confère le titre de président. Il conserve ce rôle jusqu’à sa mort, en 1928.

Au moment où cet ancien « polytechnicien » (promotion 1859) contribue à la


transformation de l’École en établissement de formation des futurs fonctionnaires coloniaux,
sa réputation de « spécialiste » des questions coloniales est déjà clairement établie. Il est
cependant à noter que cette expertise des enjeux liés à un Empire qui est encore en cours
d’expansion s’est essentiellement acquise dans le cadre d’un parcours « métropolitain ». En
effet, sa seule expérience sur le terrain colonial survient entre 1868 et 1871, lorsqu’il accepte
la direction de l’arsenal de Saigon, à la suite d’une promesse du ministère de la Marine de
« gagner de nouveaux titres »169. Elle suffira cependant à orienter le restant de sa carrière. De
retour en France, il ne cesse de se documenter sur les aspects juridiques de la colonisation, en
même temps qu’il tisse un réseau de relations dans les milieux républicains 170. Maître des
requêtes en 1879, puis conseiller trois ans plus tard, il est nommé directeur des Colonies au
ministère de la Marine et des Colonies du 9 août 1882 au 21 septembre 1883. Dans la foulée,
il participe au Conseil des Colonies, créé en 1883, il joue un rôle important, en 1887, dans la
réflexion portant sur la mise en place de l’Union indochinoise et il anime également les
discussions au sein de plusieurs commissions responsables des questions coloniales 171. Le
dynamisme du haut-fonctionnaire se double d’une œuvre écrite prolixe172. Il est notamment
l’auteur de l’imposant Traité de législation coloniale. Divisé en deux parties, organisées en
trois volumes, l’ouvrage paraît en 1886 et connaîtra trois rééditions, la dernière datant de
1914. Simplement appelé « le Dislère » par les élèves de l’École Coloniale 173, ce texte

169
Sur le parcours de Paul Dislère, voir : Éric de Mari, « Paul Dislère », in Florence Renucci (dir.), Dictionnaire
des juristes : Colonies et Outre-mer…, op. cit., p. 169-173.
170
Ibid., p. 170.
171
Ibid.
172
Il est à noter que celle-ci ne se limite pas uniquement à des thématiques coloniales. En 1884, par exemple, il
publie : Législation de l’armée française et jurisprudence militaire, Paris, P. Dupont, 1884, 2 vol., 728 et 534 p ;
En 1890, paraît : Les devoirs des maires en cas de mobilisation générale, Paris, Société d’imprimerie et librairie
administratives et classiques Paul Dupont, 1890, 97 p.
173
ANOM, 1ECOL, registre 9, procès-verbal de la commission d’enseignement, séance du 21 février 1927.

45
constituera pour eux la référence en la matière, au côté des Principes de colonisation et de
législation coloniale d’Arthur Girault, au moins jusqu’au lendemain de la Grande Guerre.

La longue présidence de Dislère n’est cependant pas celle d’un homme dogmatique.
En 1891, Dislère laisse même la main à l’inspecteur général de l’Instruction publique Pierre
Foncin174, en raison d’obligations professionnelles trop pesantes. Lorsqu’il revient à la tête du
conseil, à l’extrême fin de 1892, les membres de celui-ci s’en félicitent 175. Au passage, il
convient de souligner que son absence n’a pas empêché les dirigeants de l’établissement
d’envisager, de débattre et de mener à bien l’importante réforme de 1892 qui a débouché sur
la mise en place d’une section africaine à l’École Coloniale176. En 1898, Dislère présente une
nouvelle fois sa démission au ministre des Colonies, craignant que son nouveau statut de
président de section au Conseil d’État ne lui laisse que trop peu de temps pour « prendre part
utilement aux travaux des commissions dont il fait partie » à l’École Coloniale 177. Mais de
toute évidence, le ministre et les membres du conseil d’administration estiment bien Dislère
comme « the right man in the right place » puisque leur action concertée convainc Dislère de
conserver ses fonctions178. L’exercice de celles-ci, comme en atteste la richesse des
délibérations du conseil, laisse une grande liberté à ses membres. S’il est vrai qu’ « en cas de
partage, la voix du président est prépondérante »179, comme nous le verrons plus loin, cette
situation est assez rare.

b) Les membres du conseil d’administration

Les membres du conseil d’administration sont nommés par le ministre des Colonies
pour un mandat de trois ans, qui est renouvelable. Entre 1889 et 1926, le nombre de membres
du conseil d’administration varie légèrement. Douze à l’ouverture de l’établissement, le
nombre est ramené à neuf en 1899 avant d’être relevé à onze en 1905.

En effet, la lecture des registres des procès-verbaux du conseil d’administration fait


nettement ressortir leur assiduité et leur dynamisme. Il faut dire qu’une certaine diligence est
174
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 2 février 1892, p. 1.
175
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 19 décembre 1892, p. 45.
176
Décret du 10 novembre 1892. Nous avons consulté ce décret dans les archives de l’établissement : ANOM,
1ECOL, carton 1.
177
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 14 octobre 1898, p. 319.
178
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 29 octobre 1898, p. 320.
179
Article 2 de l’arrêté du 30 janvier 1899. Nous avons consulté cet arrêté dans les archives de l’établissement :
ANOM, 1ECOL, carton 1.

46
imposée par l’article 2 de l’arrêté du 30 janvier 1899 qui dispose que le conseil
d’administration « ne peut délibérer que si cinq de ses membres au moins sont présents »180 et
aussi qu’ils sont rémunérés par des jetons de présence181. La consultation des listes de
présence qui figurent au début des procès-verbaux de chaque séance permet d’affirmer qu’une
fréquentation sensiblement supérieure à ce minimum réglementaire constitue davantage la
règle que l’exception. En ce qui concerne son activité, le conseil d’administration doit tenir au
moins une séance dans le premier mois de chaque trimestre182. Dans les faits, leur régularité
est nettement plus élevée. En 1910, par exemple, le conseil d’administration se réunit quinze
fois. De surcroît, il est à préciser que ce chiffre ne donne pas une représentation pleinement
fidèle du volume de travail réalisé par certains membres du conseil. En effet, poursuivant une
pratique qui remonte aux origines de l’École, les dispositions de l’article 1er de l’arrêté du 30
janvier 1899 organisent deux sous-commissions, l’une dite d’administration, l’autre dite
d’instruction, dont les attributions recouvrent, lato sensu, une importante mission de
préparation des questions devant être abordées et débattues par le conseil d’administration.
Chaque sous-commission compte quatre membres183. À titre d’exemple, pour cette même
année 1910, la sous-commission d’administration se réunit sept fois. La sous-commission
d’instruction, quant à elle, se rassemble deux fois. S’il est vrai que la plupart des séances de
ces sous-commissions se déroulent le même jour que celles du conseil d’administration,
épargnant ainsi à leurs membres des déplacements supplémentaires, il n’en demeure pas
moins que les efforts inhérents à la rédaction de nombreux rapports et comptes rendus de
projets permettent plutôt, pour la majorité des membres, de brosser un tableau d’hommes
besogneux et pleinement investis dans la direction et dans le fonctionnement administratif de
l’École Coloniale.

Contrairement à la plupart des membres du conseil de perfectionnement, qui, comme


nous le verrons, sont nommés en raison des fonctions qu’ils exercent ou des places qu’ils
occupent, les membres du conseil d’administration sont nommés intuitu personae. Au fond,
l’objectif est de faire appel à des hommes dont les compétences professionnelles et les
réseaux – politiques ou autres – sont à même de concourir au développement de
l’établissement. Pour notre propos, il a donc semblé particulièrement important de s’attarder
sur les profils de ceux qui, à l’exception de la figure de Paul Dislère, ont été largement

180
Article 2 de l’arrêté du 30 janvier 1899.
181
Article 12 de l’arrêté du 30 janvier 1899.
182
Article 2 de l’arrêté du 30 janvier 1899.
183
Article 1er de l’arrêté du 30 janvier 1899.

47
occultés par l’historiographie. Cependant, avant de poursuivre, il convient de mettre en garde
contre les risques d’une catégorisation trop rigide. Bon nombre des membres du conseil
d’administration ont occupé diverses fonctions au cours de leur mandat. Pour certains, c’est
même précisément cette polyvalence qui a été jugée susceptible de servir les intérêts de
l’École. Ainsi, la classification qui suit est donnée à titre indicatif et on ne doit pas s’étonner
de retrouver quelques noms cités à plusieurs endroits.

Entre le moment de l’ouverture effective de la section française de l’École Coloniale,


en janvier 1890, et la réforme de son fonctionnement administratif, en 1926, le recoupement
d’informations figurant dans les arrêtés de nominations et dans les registres des procès-
verbaux du conseil d’administration a permis d’établir à quarante-cinq le nombre de membres
nommés.

Au cours de cette période, une proportion significative des membres du conseil


d’administration occupent des fonctions au sein des organes centraux chargés de ce que Louis
Rolland et Pierre Lampué ont pu appeler la « direction d’ensemble des Colonies », à savoir le
ministère des Colonies, le conseil supérieur des Colonies et l’inspection des Colonies184.
Ainsi, l’on retrouve un certain nombre d’hommes provenant des différents services de
direction du ministère des Colonies (Auguste Hausmann, Jacques Housez, Paul Révoil,
Billecocq, Jean-Louis Deloncle, Becq, de Lavergne, Binger). Franck Puaux, de son côté, est le
délégué des établissements de l’Océanie au Conseil Supérieur des Colonies. Maurice Dubard,
V. Fillon et Revel, quant à eux, sont des inspecteurs généraux des Colonies. Ensuite, compte
tenu du fait que d’autres ministères interviennent dans des domaines intéressant la gestion des
questions d’Outre-mer, l’on retrouve également des membres issus des différents services de
direction du ministère des Affaires Étrangères (de Beaumarchais, Ponsot) et de ceux du
ministère des Finances (Louis Vignon, Maurice Bloch). Enfin, toujours sur le terrain de la
« direction d’ensemble des Colonies », les dirigeants de l’École Coloniale ne pouvaient
négliger le rôle central du Parlement. Déjà au moment de la création de l’établissement, les
pères fondateurs de ce dernier avaient pu compter sur le soutien de leurs amis du Parti
Colonial, notamment en les personnes du député Eugène Étienne et du sénateur Ernest
Boulanger. Ces deux hautes personnalités de la vie politique française ne faisaient cependant
pas partie des instances de l’École. Logiquement perçu comme l’étape suivante, le fait d’avoir
un membre du conseil d’administration au Parlement représentait un intérêt indéniable. Cela

184
Louis Rolland et Pierre Lampué, Législation et Finances Coloniales, Paris, Sirey, 1930, p. 41-43.

48
devait permettre, par exemple, de dialoguer plus facilement avec les représentants coloniaux
siégeant dans chacune des deux chambres. Cela devait également permettre de se positionner
par rapport à la commission des Colonies qui était organisée dans chacune des chambres.
L’on comprend ainsi aisément la satisfaction du conseil d’administration lorsque Jules
Léveillé est élu député de la Seine en 1893 185 ; siège qu’il occupera jusqu’en 1898. Il pourra y
défendre des positions favorables à l’École Coloniale. L’exemple de Lucien Hubert est peut-
être encore plus significatif puisqu’il sera député des Ardennes, de 1897 à 1912, avant d’être
sénateur du même département de 1912 à 1938.

Pour cette institution sise dans la métropole, un des enjeux majeurs sera de toujours
être en mesure de se présenter comme une entité capable d’analyser les enchevêtrements sans
cesse mouvants des conjonctures locales. À cette fin, le ministre des Colonies prend soin de
nommer des gouverneurs et des gouverneurs généraux au sein du conseil d’administration :
Ernest Roume186, Louis-Gustave Binger187, Albert Picquié188, Maurice Gourbeil189, Gabriel
Angoulvant (P. 1891)190. Dans le cas d’Albert Picquié, l’intérêt politique est particulièrement
éloquent. En 1909, alors qu’il vient d’être nommé gouverneur général de l’Indochine, par
intérim, Picquié obtient du ministre des Colonies l’autorisation de conserver son statut de
membre du conseil d’administration191. Mais l’année suivante, après cinq ans de bons et
loyaux services au 2 avenue de l’Observatoire, il devra renoncer à ce « privilège » en raison
de sa nomination à la tête du gouvernement général de Madagascar. Avant son premier
départ, cependant, Picquié avait promis d’œuvrer sur place au bon développement de
l’établissement192. Il semble avoir tenu parole. En 1913, par exemple, Picquié permet
d’apporter davantage de stabilité financière au fonctionnement pédagogique de l’École en
fixant de manière définitive à 9000 francs le montant de la subvention allouée annuellement

185
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 16 octobre 1893, p. 76.
186
Ernest Roume est gouverneur général de l’AOF du 15 mars 1902 au 15 décembre 1907 puis gouverneur
général de l’Indochine entre janvier 1914 et janvier 1917.
187
Louis-Gustave Binger est le premier gouverneur de la Côte d’Ivoire de 1893 à 1895.
188
Albert Picquié est gouverneur de Nouvelle-Calédonie du 16 décembre 1892 au 21 février 1894, puis
gouverneur général de Madagascar du 31 octobre 1910 au 5 août 1914.
189
Maurice Gourbeil est le gouverneur du Sénégal de 1908 à 1909.
190
Major de la promotion entrée à l’École Coloniale en 1891, Gabriel Angoulvant occupera par la suite de hautes
fonctions en divers endroits de l’Empire. Il sera gouverneur de Saint-Pierre et Miquelon de 1905 à 1906,
gouverneur des établissements français de l’Inde de 1906 à 1907, lieutenant-gouverneur de la Côte d’Ivoire de
1908 à 1916, puis gouverneur général de l’AEF, de 1916 à 1920, occupant de surcroît les fonctions de
gouverneur général par intérim de l’AOF de 1918 à 1920. Pour une analyse consacrée à cette figure
gubernatoriale, voir : Bernard Faucherie, Le gouverneur Angoulvant, Mémoire de maîtrise, Histoire, Paris I,
1970, 148 p.
191
ANOM, 1ECOL, registre 5, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 22 novembre 1909, p. 64.
192
Ibid.

49
par la Colonie193. Néanmoins, si l’accès d’un ancien collaborateur de l’École à de hautes
fonctions Outre-mer ne pouvait évidemment pas être une mauvaise chose pour
l’établissement, il ne permettait pas non plus de complètement s’affranchir des contraintes
locales. Ainsi, la même année, Albert Picquié ne peut dissimuler qu’il a les « mains liées » en
ce qui concerne les débouchés immédiats à Madagascar pour les brevetés de l’École
Coloniale, en raison, dit-il, de l’ « encombrement des cadres »194. En outre, il est à noter que
pour les autres gouverneurs énumérés ci-dessus, la collaboration avec l’École Coloniale
survient alors que l’exercice effectif de leurs fonctions gubernatoriales est derrière eux. Par
conséquent, leur influence politique s’opère surtout de manière indirecte grâce à un riche
réseau colonial tissé en amont. À cela, s’ajoute un haut degré de prestige pour l’établissement
dont la crédibilité en sort grandie. Des considérations analogues sont à l’origine de l’appel aux
ministres plénipotentiaires Giraudoux et Auguste Pavie. Dans le cas de ce dernier, ce sont en
grande partie ses contacts en Indochine qui permettent d’alimenter la section indigène de
l’École avant la Première Guerre mondiale195.

Compte tenu de la complexité juridique de l’Empire, il n’est pas surprenant de


retrouver un important contingent de juristes au sein du conseil d’administration. Paul Dislère
et Robert de Moüy ont tous deux été président de section au Conseil d’État. Louis Vignon et
Jean-Louis Deloncle ont été maître des requêtes au Conseil d’État. C’est également le cas
d’Ernest Roume avant qu’il ne soit appelé aux fonctions de gouverneur général de l’AOF en
1902. Reboul est lui aussi conseiller d’État. Berge est conseiller à la cour de cassation. Paul
Révoil est avocat à la Cour d’appel de Paris. Après un bref passage comme auditeur au
Conseil d’État, Marcel Simon effectue le reste de sa carrière comme conseiller à la Cour
d’appel de Paris. En décembre 1913, après avoir été directeur général des contributions
directes au ministère des Finances, Maurice Bloch est nommé procureur général près la Cour
des comptes. À cela, il faut ajouter Jules Léveillé et Charles Perreau qui sont professeurs à la
faculté de droit de Paris.

Au passage, l’évocation de ces deux enseignants est l’occasion de rappeler que la


vocation spécifiquement « coloniale » de la Maison de l’Observatoire oblige ses dirigeants à
être particulièrement attentifs à la défense de ses intérêts parmi les établissements de

193
ANOM, 1ECOL, registre 5, procès-verbaux de la sous-commission d’instruction, séance du 13 mars 1913, p.
394.
194
ANOM, 1ECOL, registre 5, procès-verbaux de la sous-commission d’instruction, séance du 13 mars 1913, p.
394.
195
Sur ce point, voir : Partie I, Titre 2, Chapitre 2.

50
l’enseignement supérieur de la métropole196. Léveillé et Perreau servent ainsi de liaisons avec
la faculté de droit de Paris tandis que Marcel Dubois s’occupe des rapports avec la faculté des
lettres de la capitale.

À la fin du XIXe siècle, bon nombre de « coloniaux » estiment que la mission de


« mise en valeur » constitue la raison d’être de l’expansion française Outre-mer. Par
conséquent, le conseil d’administration se devait de compter dans ses rangs des représentants
du milieu des affaires. En janvier 1893, Delaunay-Bellevile devient le président de la
197
chambre de commerce de Paris . Charles Gauthiot est le secrétaire général de la Société de
géographie commerciale de Paris. Le célèbre publiciste Joseph Chailley-Bert est le secrétaire
général de l’Union Coloniale Française. Julien Le Cesne, quant à lui, a successivement été
administrateur, vice-président, puis président de la Compagnie Française de l’AOF.

Au fond, il est permis de dire que les profils énumérés ci-dessus constituent le noyau dur de
ce que sera le conseil d’administration entre 1890 et 1926. Pour être complet, il reste à
signaler quelques profils nettement moins pérennes. Tout d’abord, entre 1890 et 1897, la
présence de militaires comme le colonel Dorat, le général Bourdiaux et le colonel Archinard
s’explique essentiellement par l’organisation, au cours des premières années de
l’établissement, d’une formation pour le commissariat colonial. Elle symbolise également,
d’une certaine manière, la transmission du flambeau qui s’opère alors Outre-mer entre
l’administration militaire et l’administration civile. Ensuite, entre 1890 et 1896, le conseil
d’administration compte parmi ses rangs deux ingénieurs (Villard et Chaper). Enfin, les
problématiques liées à l’hygiène coloniale expliquent la présence du docteur Pichon entre
1892 et 1895. Il convient enfin de relever l’entrée de deux anciens élèves de l’École au sein
du conseil. Stricto sensu, le premier ancien élève de l’École à intégrer le conseil
d’administration est Lucien Hubert (P. 1890). Mais ce dernier n’avait pas été admis en
deuxième année d’études et s’était tourné vers une brillante carrière politique en métropole198.

196
Sur ce point, voir : Partie II, Titre 1, Chapitre 2.
197
Pour des informations sur Louis Delaunay-Belleville, on pourra se référer aux articles de Philippe
Lacombrade : « Les présidents de la chambre de commerce de Paris de 1890 à 1914 », Revue d’histoire
consulaire, n°14, p. 25-28 ; « Louis Delaunay-Belleville, président de la chambre de commerce de Paris et
directeur de l’Exposition universelle de 1900 », Revue d’histoire consulaire, n°16, p. 28-30.
198
Lucien Hubert est député des Ardennes de 1897 à 1912 avant d’être sénateur des Ardennes de 1912 à 1938. Il
est également Garde des Sceaux du 2 novembre 1929 au 11 février 1930. Sur la carrière de Lucien Hubert, voir :
www2.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche/(num_dept)/3885 ; Dictionnaire des anciens élèves de l’ENFOM,
op. cit., p. 1055.

51
En 1925, le gouverneur général honoraire Gabriel Angoulvant (P. 1891) est le premier breveté
de l’École Coloniale à intégrer les rangs du conseil d’administration199.

Quoi qu’il en soit, la composition du conseil d’administration apparaît suffisamment


variée pour que l’on puisse fortement nuancer la vision du directeur Robert Delavignette qui
décrivait les quarante premières années de l’École Coloniale comme l’ « époque légiste »200.

Si les membres du conseil sont nommés pour trois ans, dans la pratique, les plus
influents demeurent en place bien plus longtemps. Si le cas de Paul Dislère est le plus connu,
le record de longévité revient à Marcel Simon. En place dès 1890, ce conseiller de la Cour
d’appel de Paris figure toujours sur l’arrêté de nomination des membres en 1938201 ! Plusieurs
membres siégeront plus de vingt ans au conseil d’administration : Lucien Hubert (1905-1938),
Maurice Bloch (1900-1928), Franck Puaux (1891-1919), Robert de Moüy (1893-1920), de
Lavergne (1895-1922), Charles Perreau (1912-1936), Jules Léveillé (1890-1912), Le Cesne
(1910-1931) et Auguste Pavie (1905-1920).

2 – La composition du conseil de perfectionnement

En 1900, lorsque Paul Dislère affirme que les différents acteurs du conseil de
perfectionnement auront pour mission de « concourir à la marche progressive de l’École »202,
il n’est pas forcément évident de voir en quoi cela diverge du rôle du conseil d’administration.
En revanche, les différences dans leurs compositions sont immédiatement plus visibles. Afin
d’en comprendre la logique, il faut dire quelques mots du président (a) puis des membres (b)
du conseil de perfectionnement.

199
Arrêté du 1er juillet 1925, JORF, 5 juillet 1925, p. 6263.
200
Cité par Véronique Dimier, Formation des administrateurs coloniaux français et anglais entre 1930 et
1950…, op. cit., p. 123.
201
Arrêté du 4 janvier 1938, JORF, 7 janvier 1938, p. 401.
202
ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 24 février 1900, p. 6.

52
a) Le président du conseil de perfectionnement

Aux termes de l’article 2 du décret du 26 janvier 1899, le conseil de perfectionnement


est « présidé par le ministre des Colonies »203. Il est cependant prévu, en cas d’absence de ce
dernier, que le conseil doit être présidé par le président du conseil d’administration. En
pratique, au cours de la période qui nous concerne, c’est bien l’exception qui fait figure de
règle. Dès la séance inaugurale du conseil de perfectionnement, en février 1900, le ministre
des Colonies, « souffrant et très occupé »204, se fait remplacer. Force est de constater que, par
la suite, la situation n’évolue guère. En effet, jusqu’à la seconde moitié des années vingt,
Gaston Doumergue est le seul ministre des Colonies à se déplacer pour présider une séance du
conseil de perfectionnement. Et encore, il ne le fera qu’une fois, le 21 mars 1904205.

Cela ne signifie pas que le ministère des Colonies se désintéresse du sort de l’avenue
de l’Observatoire. Simplement, aux dossiers techniques abordés par le conseil de
perfectionnement, le ministre semble préférer les discours patriotiques prononcés lors des
cérémonies solennelles de réouvertures des cours. L’exemple le plus notable est probablement
la venue d’Albert Sarraut en 1922 et en 1923. En ces occasions, la teneur de ses allocutions
aux élèves reflète globalement le contenu de son célèbre ouvrage de 1923, intitulé La mise en
valeur des colonies françaises206.

En toute vraisemblance, la très faible participation du ministre des Colonies aux


séances du conseil de perfectionnement a dû jouer un rôle non négligeable dans l’émergence
de cette idée – d’abord élaborée par Paul Bouteille, puis reprise par différents historiens – de
l’omnipotence de Paul Dislère. Il est vrai qu’entre 1900 et 1926, en sa qualité de président du
conseil d’administration, il a présidé trente-six des trente-neuf séances tenues par le conseil de
perfectionnement ; ses absences n’étant d’ailleurs imputables qu’à des ennuis passagers de
santé207. Pour autant, au-delà de l’évidente implication qui alimente une telle assiduité,
l’examen des registres des procès-verbaux du conseil de perfectionnement permet de relever
le même esprit de concorde et le même sens de la mesure que celui dont fait preuve Dislère à

203
Article 2 du décret du 26 janvier 1899, JORF, 21 février 1899, p. 1210.
204
ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 24 février 1900, p. 5.
205
ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 21 mars 1904, p. 29.
206
Albert Sarraut, La mise en valeur des colonies françaises, Payot, Paris, 1923, 675 p.
207
Dislère ne peut assister aux séances du 20 octobre 1911 et du 11 juin 1921. Lors de ces absences, Dislère se
fait remplacer par le vice-président du conseil d’administration. En octobre 1911, il s’agit du conseiller d’État
Robert de Moüy.et, en 1921, il s’agit Maurice Bloch, procureur général près la cour des comptes. ANOM,
1ECOL, registre 5, procès-verbaux du conseil d’administration, p. 246 ; registre 6, procès-verbaux du conseil
d’administration, p. 299.

53
la tête du conseil d’administration. D’une certaine manière, ces traits de caractère étaient
même encore plus importants pour présider le conseil de perfectionnement dont les membres
sont plus nombreux.

b) Les membres du conseil de perfectionnement

Les dispositions de l’article 2 du décret du 26 janvier 1899 ne prévoient pas moins de


quarante membres nommés par le ministre des Colonies208. Au cours de la première décennie
du XXe siècle – contrairement à la pratique observée au conseil d’administration, où les
nominations se font intuitu personae – les dispositions relatives à la composition du conseil
de perfectionnement énumèrent des membres de droit. Ainsi, l’on note un important
contingent de représentants de différents services ministériels : les directeurs du ministère des
Colonies, l’inspecteur (directeur du contrôle), l’inspecteur général (président du conseil
supérieur de santé des Colonies), un représentant du ministère de l’Instruction Publique, un
représentant du ministère de la Justice, un représentant du ministère des Affaires Étrangères,
un représentant du ministère de l’Intérieur, un représentant du ministère du Commerce, et un
représentant du ministère de l’Agriculture. La dimension juridique des questions de
gouvernance du domaine colonial explique la présence d’un membre du conseil d’État. Le
milieu des affaires est représenté par un membre de la chambre de commerce de Paris. Les
intérêts pédagogiques de l’École ne sont pas oubliés non plus puisque l’on compte, parmi les
membres du conseil, un professeur de la faculté de droit, un professeur de la faculté des
lettres, un professeur au Muséum d’histoire naturelle, ainsi qu’un professeur des langues
orientales vivantes. Jusqu’en 1902, l’on note la présence d’un officier général ou supérieur de
l’armée coloniale. Enfin, et c’est important, les membres du conseil d’administration et le
directeur de l’établissement sont également membres de droit du conseil de perfectionnement.
De la sorte, les « extérieurs » sont entourés de membres connaissant très bien les rouages
internes de l’École.

En pratique, ce système de nomination a le mérite de renforcer et de pérenniser les


relations entre l’École Coloniale et les institutions que représentent les membres de son
conseil de perfectionnement. Cependant, de par sa rigidité, il n’est pas sans provoquer son lot
208
Ce décret a été consulté aux archives de l’établissement. ANOM, 1ECOL, carton 1.

54
d’inconvénients. En 1902, par exemple, lorsque le ministre de la Guerre témoigne à son tour
d’un intérêt à l’égard du fonctionnement de l’établissement, Paul Dislère s’empresse
d’indiquer au ministre des Colonies l’urgence qu’il y aurait à intégrer un représentant du
département de la Guerre au conseil de perfectionnement209. Cela nécessitera la signature d’un
décret modifiant la composition dudit conseil210. Quelques années plus tard, en 1910, une
réforme affectant divers services du ministère des Colonies a pour effet d’augmenter le
nombre de directeurs de la rue Oudinot. Dans la mesure où les directeurs du ministère des
Colonies sont membres de droit du conseil de perfectionnement de l’École Coloniale, le
maximum de quarante membres se trouve être dépassé. Pour remédier à cette difficulté, le
décret du 22 mai 1910 fait disparaître toute référence à une limite supérieure 211.

Ce texte introduit également une dose de flexibilité dans la composition du conseil de


perfectionnement. En effet, aux membres de droit, à proprement parler, viennent s’ajouter
« dix personnes [librement] nommées par le ministre des Colonies »212. Concrètement, cela
permet à l’École de bénéficier du soutien des réseaux de hautes personnalités investies dans
les milieux coloniaux. En attestent, par exemple, les nominations faites en juin 1913 par le
ministre Jean Morel213. On retrouve les sénateurs Marcel Saint-Germain214 et Paul Doumer215,
ainsi que les députés Eugène Étienne, Jules Siegfried216 et Joseph Chailley217. En outre, il est
à noter que les institutions déjà représentées au conseil de perfectionnement par un membre
de droit conservent la possibilité, si le ministre le décide, d’y envoyer d’autres membres. À ce
titre, en 1913, le cas du Conseil d’État est tout à fait éloquent puisqu’il compte quatre
membres au conseil de perfectionnement de l’École Coloniale. Tout d’abord, le représentant
officiel, membre de droit, est Jean-Louis Deloncle218. Ensuite, Bruman est nommé par le

209
ANOM, 1ECOL, registre 4, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 13 janvier 1902, non
numéroté.
210
Décret du 26 février 1902, JORF, 26 février 1902, p. 1427.
211
Voir : Article 1er du décret du 22 mai 1910, JORF, 2 juin 1910, p. 4787.
212
Ibid.
213
Arrêté du 11 juin 1913, JORF, 18 juin 1913, p. 5235.
214
Né à Alger, le 31 janvier 1853, Marcel Saint-Germain sera sénateur d’Oran de 1900 à 1920, après en avoir été
député de 1889 à 1898. Pour plus d’informations sur le parcours de Saint-Germain, voir : www2.assemblee-
nationale.fr/sycomore/fiche/(num_dept)/6215
215
En 1913, Paul Doumer est sénateur de la Corse. Mandat qu’il occupera de 1912 à 1931, un an avant son
destin tragique à la tête de l’État. Pour une étude consacrée à Paul Doumer, voir : Jacques Chauvin, Paul
Doumer, le président assassiné, Paris, Éditions du Panthéon, 1994, 217 p.
216
Jules Siegfried est député de la Seine-Inférieure de 1885 à 1897, puis à nouveau de 1902 à 1922. Entre temps,
il avait été Sénateur de la Seine-Inférieure de 1897 à 1900. Il a également été ministre du Commerce, de
l’Industrie et des Colonies, du 11 janvier au 30 mars 1893. Pour plus d’informations sur le parcours de Jules
Siegfried, voir : www2.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche/(num_dept)/6832
217
Joseph Chailley-Bert est député de la Vendée de 1906 à 1914.
218
Arrêté du 11 juin 1913, JORF, 18 juin 1913, p. 5235.

55
ministre des Colonies219. Enfin, il ne faut pas perdre de vue que les membres du conseil
d’administration, qui sont également membres de droit du conseil de perfectionnement,
comptent dans leurs rangs les conseillers d’État Paul Dislère et Robert de Moüy. Dans le
même ordre l’idée, l’on peut signaler l’intérêt manifesté par certaines chambres de commerce.
En plus du représentant de la chambre de commerce de Paris, qui est membre de droit du
conseil de perfectionnement, le ministre des Colonies nomme le président de la chambre de
commerce de Dunkerque220. Pour compléter ce « tour d’horizon » de 1913, il reste à signaler
les nominations de Tisserand (conseiller maître honoraire à la cour des comptes et président
du conseil de perfectionnement des jardins d’essais coloniaux), de Maurice Dubard
(inspecteur général des Colonies du cadre de réserve) et de S. Simon (directeur de la banque
de l’Indochine)221.

Matériellement, le fait de siéger au conseil de perfectionnement ne paraît pas avoir été


très contraignant. Si les membres se voient confier un mandat de trois ans renouvelable 222, le
conseil de perfectionnement aurait pu se contenter, d’un point de vue règlementaire, de
simplement tenir session une fois par an223. Dans les faits, il siégera un peu plus souvent :
trente-neuf fois entre 1900 et 1926. Bien moins, en tout cas, que le conseil d’administration au
cours de la même période.

Sans préjuger des solutions concrètes qui seront retenues au gré des questions
abordées, Paul Dislère appelle de ses vœux une certaine communauté d’esprit entre les deux
conseils. En 1900, par exemple, c’est en ces termes qu’il s’adresse aux membres de l’organe
nouvellement créé : « À l’intérêt de [votre] travail s’ajoutera certainement l’attachement à
l’École, car connaître l’École, c’est l’aimer, l’œuvre qu’elle poursuit étant une œuvre d’avenir
pour le pays224. » Le parcours de certains membres suggère que le desideratum dislérien n’est
pas resté complètement vain. Sans être exhaustif, l’on peut citer les exemples de Maurice
Dubard et de Jean-Louis Deloncle qui ont intégré le conseil de perfectionnement après avoir
été membres du conseil d’administration. Pour d’autres, comme Charles Perreau ou Julien Le
Cesne, le chemin s’est accompli dans le sens inverse225. Dans les cas de Deloncle et de
Perreau, l’attachement à l’École Coloniale se manifeste également par le fait qu’ils y assurent
219
Ibid.
220
Ibid.
221
Ibid.
222
Il est à noter qu’il faut attendre 1910 pour que les textes définissent la durée du mandat d’un membre du
conseil de perfectionnement. Voir : Article 2 du décret du 22 mai 1910, JORF, 2 juin 1910, p. 4787.
223
Alinéa 5 de l’article 3 du décret du 26 janvier 1899, JORF, 21 février 1899, p. 1210.
224
ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 24 février 1900, p. 6.
225
Arrêté du 4 octobre 1910, JORF, 7 octobre 1910, p. 8301.

56
des enseignements. Au fond, ces illustrations permettent de donner du relief à l’idée selon
laquelle les dirigeants de l’établissement étaient, selon leur propre expression, les « amis de
l’École Coloniale »226. Cependant, la répartition quelque peu ambiguë des attributions du
conseil d’administration et du conseil de perfectionnement requiert que l’on dise quelques
mots sur les rapports entre les deux organes.

B – Les rapports entre le conseil d’administration et le conseil de perfectionnement

Au cours des dix premières années d’existence de l’École Coloniale, toutes les grandes
décisions concernant son fonctionnement sont l’apanage du conseil d’administration. Sont
aussi bien concernées les questions d’administration que celles relatives à la formation. Ainsi,
le budget de l’établissement est préparé par le bureau d’administration, arrêté par le conseil
d’administration, puis soumis au sous-secrétaire d’État227. Le conseil d’administration
propose également à l’approbation du sous-secrétaire d’État les programmes des cours,
l’emploi du temps, les itinéraires des vacances pour les élèves indigènes et les règlements
relatifs à l’instruction228.

En 1899, la création du conseil de perfectionnement change un peu la donne. En levée


de rideau de la première session du conseil, Paul Dislère affirme : « […] si le soin du
fonctionnement normal appartient au conseil d’administration, celui du développement, du
progrès à réaliser est le lot du conseil de perfectionnement ; le conseil d’administration, sur ce
point ne peut que préparer la tâche, mais c’est au conseil de perfectionnement qu’appartient
désormais la mission de proposer aux autorités compétentes les projets de décrets, d’arrêtés,
voire même les projets de lois229. » Dans la pratique, les choses ne sont pas si simples. Si les
règlements réservent au conseil d’administration un grand nombre d’attributions propres (1),
ils supposent également une réelle coopération entre les deux organes dans des domaines qui
pourraient tout à fait sembler relever du « fonctionnement normal » (2).

226
L’on trouve fréquemment cette expression dans les registres des procès-verbaux des deux conseils de
l’établissement.
227
Article 8 de l’arrêté du 28 février 1888, JORF, 29 février 1888, p. 896.
228
Article 3 de l’arrêté du 28 février 1888, JORF, 29 février 1888, p. 896.
229
ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 24 février 1900, p. 6.

57
1 – Les attributions propres du conseil d’administration

Du point de vue budgétaire, l’ajout du conseil de perfectionnement à l’organigramme


de l’École n’a pas de répercussion pour le conseil d’administration. Aux termes de l’article 6
de l’arrêté 30 janvier 1899 : « le budget, préparé par la sous-commission administrative, de
concert avec le directeur, est arrêté par le conseil [d’administration] et soumis à l’approbation
du ministre230. » Par ailleurs, l’on peut signaler que, jusqu’en 1924, les traitements des
professeurs de l’établissement sont proposés au ministre des Colonies par le conseil
d’administration231.

Sur le plan de l’instruction, le conseil d’administration conserve également un rôle


central. En effet, c’est lui qui arrête les programmes des cours232. C’est lui qui, après avoir
reçu du directeur les tableaux résumant les notes des élèves, arrête les listes de sortie et de
passage233. C’est aussi lui qui désigne le président et les membres des jurys d’examens, « soit
dans son sein, soit parmi les autres membres du conseil de perfectionnement »234. Sur ce
point, la consultation des procès-verbaux du conseil d’administration laisse apparaître que
l’implication de ses membres est réelle. D’ailleurs, en principe, ils n’ont nullement besoin de
se limiter aux examens dans la mesure où l’article 5 de l’arrêté du 30 janvier 1899 dispose que
« chacun des membres du conseil peut visiter individuellement l’École et entendre, quand il
juge convenable, le professeur et les élèves »235. Enfin, le dernier grand sujet lié à l’instruction
est celui de la nomination du corps enseignant. Ici encore, le conseil d’administration joue un
rôle conséquent. C’est notamment à lui qu’il revient de proposer au ministre des Colonies le
nombre de professeurs dont a besoin l’École236. De plus, aux termes de l’alinéa 4 de l’article 7
de l’arrêté du 30 janvier 1899, les « professeurs suppléants et chargés de cours à titre
temporaire, les répétiteurs [de langues indigènes] et maîtres divers […] sont nommés par le
conseil d’administration, sur la proposition du directeur »237.

230
Article 6 de l’arrêté du 30 janvier 1899. Ce texte a été consulté aux archives de l’établissement : ANOM,
1ECOL, carton 1.
231
Article 7 de l’arrêté du 30 janvier 1899.
232
Article 10 de l’arrêté du 30 janvier 1899.
233
Article 11 de l’arrêté du 30 janvier 1899.
234
Article 13 de l’arrêté du 30 janvier 1899.
235
Article 5 de l’arrêté du 30 janvier 1899. Il est cependant à noter que les documents contenus dans les archives
de l’établissement n’ont pas permis de mesurer l’application concrète de cette disposition.
236
Article 7 de l’arrêté du 30 janvier 1899.
237
Alinéa 4 de l’article 7 de l’arrêté du 30 janvier 1899.

58
Malgré l’étendue de ces attributions, il existe tout de même quelques aspects des
questions d’instruction qui requièrent une collaboration entre les deux conseils de
l’établissement.

2 – Les attributions nécessitant une collaboration des deux conseils

Les dispositions de l’article 3 du décret du 26 janvier 1899 prévoient que le conseil de


perfectionnement doit obligatoirement être consulté sur les trois points suivants : les « projets
de décrets et d’arrêtés relatifs à l’organisation et au fonctionnement de l’École Coloniale »,
« le programme général de l’enseignement » et enfin, « le choix […] des professeurs
titulaires »238. Si les deux premiers ne soulèvent aucune difficulté majeure entre 1900 et 1926,
le troisième mérite quelques précisions.

Aux termes de l’alinéa 2 de l’article 7 de l’arrêté du 30 janvier 1899 : « […] le conseil


d’administration établit, par ordre alphabétique, une liste triple de candidats ; le conseil de
perfectionnement vote l’ordre de présentation. Les nominations sont faites par le ministre 239. »
Au niveau de l’École, cette disposition paraît réserver au conseil de perfectionnement la « part
belle » dans la procédure de sélection des professeurs titulaires. Néanmoins, celle-ci appelle
plusieurs remarques. Tout d’abord, si la « liste triple » transmise au conseil de
perfectionnement est « alphabétique », les noms qui y figurent ont nécessairement fait l’objet
d’un vote des membres du conseil d’administration dès lors qu’un enseignement a suscité plus
de trois candidatures. En pratique, cette situation n’est pas rare. En 1902, par exemple, la
déclaration de vacance de la chaire de Colonisation étrangère (Régime économique) ne
provoque pas moins de huit candidatures240. En choisissant les trois noms qui seront transmis
au conseil de perfectionnement, le conseil d’administration opère déjà une réelle sélection.

Ensuite, de manière peut-être plus surprenante, le conseil d’administration peut


également peser sur la sélection lorsqu’une vacance de chaire suscite moins de trois
candidatures. En 1903, par exemple, le cours intitulé Législation et Administration des
Colonies de l’Afrique occidentale et centrale n’attire que deux postulants. En l’espèce, le
conseil d’administration décide même d’en écarter un au motif que l’intéressé « ne lui paraît

238
Article 3 du décret du 26 janvier 1899.
239
Alinéa 2 de l’article 7 de l’arrêté du 30 janvier 1899.
240
ANOM, 1ECOL, registre 4, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 18 janvier 1902, non
numéroté.

59
pas remplir toutes les conditions désirables pour l’enseignement du cours de législation de nos
possessions d’Afrique, de l’administration desquelles il n’a pas été appelé à s’occuper jusqu’à
ce moment dans sa carrière coloniale »241. C’est donc une candidature unique qui est
transmise au conseil de perfectionnement. Dans ce cas, cela revient à dire que le choix du
conseil d’administration est décisif242.

Enfin, il est également arrivé au conseil d’administration de ne pas présenter une liste
triple alors que le nombre de candidats le permettait. En 1919, des membres du conseil de
perfectionnement se plaignent de n’être saisis que de deux noms, ceux de Lehugeur et de
Lorin, lors du recrutement d’un titulaire pour la chaire de Colonisation étrangère (Régime
économique). L’inspecteur des Colonies Fillon souhaite savoir si le conseil de
perfectionnement a le droit d’ajouter un nom à la liste qui lui est présentée par le conseil
d’administration. Dans un premier temps, il lui est répondu par la négative. En l’espèce,
Fillon semble déçu que la candidature de Norès, son collègue à l’inspection des Colonies,
n’ait pas été retenue. La question divise suffisamment les membres du conseil de
perfectionnement pour qu’il soit décidé, par neuf voix contre quatre, de la renvoyer devant le
conseil d’administration243. L’issue de l’affaire suggère bien que lorsque le conseil
d’administration souhaite soutenir un candidat en particulier, il a les moyens pratiques de le
faire. Désormais chargés de présenter une liste triple au conseil de perfectionnement, les
membres du conseil d’administration décident de reprendre la procédure depuis le début. L’un
d’entre eux rappelle qu’au départ, il y avait quatre candidats, le quatrième étant Mourey. À la
suite d’un débat et d’un nouveau vote, c’est bien une liste triple par ordre alphabétique que le
conseil d’administration présente au conseil de perfectionnement mais, non sans ironie, le
nom de Norès n’y figure pas, ce dernier ayant recueilli moins de suffrages que l’autre
candidat initialement écarté, Mourey. En définitive, le candidat qui recueille le plus de voix au
sein du conseil de perfectionnement, Lorin, est précisément celui qui avait initialement obtenu
le plus de voix au conseil d’administration244.

Au fond, si le mécanisme d’une liste « alphabétique » peut paraître mû par des


considérations d’ « indépendance », destinées à ne pas influencer le conseil de

241
ANOM, 1ECOL, registre 4, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 17 janvier 1903, non
numéroté.
242
Pour un autre exemple dans ce sens : ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de
perfectionnement, séance du 24 février 1900, p. 7.
243
ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 19 mai 1919, p. 83.
244
ANOM, 1ECOL, registre 6, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 8 avril 1919, p. 142-143.

60
perfectionnement, il ne peut être perdu de vue que les membres du conseil d’administration
sont également, eux-mêmes, membres de droit du conseil de perfectionnement 245.

En définitive, la confrontation des attributions des deux organes fait assez nettement
ressortir la prédominance du conseil d’administration entre 1899 et 1926. De plus, au cours de
la même période, cet état de fait se trouve renforcé par la faible place que réservent les
règlements au directeur de l’établissement.

§ 2 – Le directeur de l’École : un fonctionnaire au rôle résiduel ?

La persistance de l’historiographie à vouloir présenter Paul Dislère comme le


« directeur de fait » de l’École Coloniale jusqu’à l’avènement de Georges Hardy, en 1926, a
entraîné une relative méconnaissance des hommes qui ont effectivement exercé les fonctions
de directeur durant cette période. Sur le plan institutionnel, cela peut partiellement se
comprendre dans la mesure où le directeur de l’établissement se trouve dans une position de
subordination vis-à-vis du conseil d’administration (A). Néanmoins, le dévouement
systématique des directeurs successifs dans le quotidien de l’École nécessite que l’on dise
quelques mots de leur influence pédagogique et morale (B).

A – Un directeur subordonné au conseil d’administration

Afin de comprendre le rapport de subordination du directeur vis-à-vis du conseil


d’administration de l’École Coloniale, il est nécessaire de rappeler quelques éléments sur son
ancêtre, la mission Cambodgienne. À la fin du mois de janvier 1886, nommé vice-consul de
France à Luang-Prabang, Auguste Pavie n’est plus en mesure de s’occuper de
l’administration, de la surveillance et de l’instruction des treize jeunes cambodgiens qu’il
avait accompagnés à Paris sous les ordres du général Bégin. Cette mission est donc confiée au
publiciste Emmanuel Goldsheider qui, assisté d’un professeur surveillant, prend le titre de
directeur246. Mais dès 1887, la création du conseil d’administration redistribue nettement les
rôles. En effet, aux termes de l’article 1er de l’arrêté du 24 novembre 1887 : « le conseil

245
Article 2 du décret du 26 janvier 1899, JORF, 21 février 1899, p. 1210.
246
Dictionnaire des anciens élèves de l’ENFOM, op. cit., p. 13.

61
d’administration de l’École Cambodgienne est chargé de surveiller et de contrôler la direction
de l’établissement247 […] » Le statut de Goldscheider apparaît alors d’autant plus incertain
qu’il n’y a jamais eu d’arrêté nommant un directeur de l’École Cambodgienne. Quelques mois
plus tard, en mars 1888, le sous-secrétaire d’État Amédée de la Porte se montre désireux de
régulariser cette situation. Entre temps, l’arrêté du 28 février 1888 est venu fixer le
fonctionnement administratif de l’établissement. Si ce texte ne fait plus aucune mention de
l’idée de « surveiller et de contrôler la direction de l’établissement », il n’en place pas moins
le directeur de l’établissement dans une position de subordination vis-à-vis du conseil
d’administration en raison des conditions de sa nomination. Désormais, le « directeur est
nommé par le sous-secrétaire d’État, après avis du conseil d’administration »248.

À la demande expresse du sous-secrétaire d’État, qui préside le conseil


d’administration et qui souhaite doter l’École d’un directeur « qui connaît la langue »249,
Goldscheider est remercié et immédiatement remplacé, le 2 mars 1888, par un administrateur
des affaires indigènes, en la personne d’Eugène Parreau. La direction de ce dernier est de
courte durée puisqu’il est nommé résident supérieur à Hanoï dès le mois de mai250.
Conformément aux prescriptions règlementaires, le conseil d’administration est à nouveau
invité à donner son avis pour le remplacement de Parreau. Saisi de deux candidatures, il
retient par six voix contre trois celle d’Anthony Landes qui, tout comme son prédécesseur,
provient du cadre des administrateurs des affaires indigènes. Ce choix ne s’inscrit pas
davantage dans la durée puisque, en novembre 1888, Landes quitte à son tour ses nouvelles
fonctions dont il avait été investi le 11 mai. Le sous-secrétaire d’État demande à nouveau au
conseil de lui proposer le nom d’un candidat. À l’unanimité, le conseil lui propose de nommer
Étienne Aymonier, ancien chef de bataillon d’infanterie de marine et administrateur des
affaires indigènes de Cochinchine251. Par ce choix, l’on peut considérer que le desideratum
initial du sous-secrétaire d’État est pleinement atteint en raison de l’expertise linguistique du
nouveau directeur. En effet, respectivement en 1874 et en 1878, celui-ci avait publié un
Dictionnaire français-cambodgien252 et un Dictionnaire khmêr-français253. En outre,
Aymonier n’était nullement novice en matière de réflexion sur la formation des fonctionnaires
247
Article 1er de l’arrêté du 24 novembre 1887. Ce texte a été consulté dans les archives de l’établissement :
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 25 novembre 1887, p. 20.
248
Article 7 de l’arrêté du 28 février 1888, JORF, 29 février 1888, p. 896.
249
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 2 mars 1888, p. 71.
250
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 9 mai 1888, p. 83.
251
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 3 novembre 1888, p. 112-
113.
252
Étienne Aymonier, Dictionnaire français-cambodgien, Saigon, Imprimerie nationale, 1874, 184 p.
253
Étienne Aymonier, Dictionnaire khmêr-français, Saigon, 1878, 436 p.

62
coloniaux puisqu’il avait dirigé, on s’en souvient, l’éphémère Collège des administrateurs
stagiaires de Saigon de 1877 à 1878254.

Entre l’ouverture de l’École et la réforme administrative de 1926, plusieurs textes


introduisent, directement ou indirectement, de légères modifications dans la procédure de
nomination du directeur. Mais au fond, celle-ci demeure régie par le principe de subordination
vis-à-vis du conseil d’administration. Parmi ces textes, il en est un dont la formulation paraît
assez curieuse. En effet, lors de la création du conseil de perfectionnement, les dispositions de
l’article 3 du décret du 26 janvier 1899 font figurer « le choix du directeur » parmi les cas où
le conseil de perfectionnement doit obligatoirement être consulté 255. De plus, il résulte de
l’alinéa 2 de l’article 7 de l’arrêté du 30 janvier 1899 que : « Pour la nomination du directeur
[…], le conseil d’administration établit, par ordre alphabétique, une liste triple de candidats ;
le conseil de perfectionnement vote l’ordre de présentation. Les nominations sont faites par le
ministre256. » Or, en l’espèce, la mise en place d’une procédure « partagée » entre les deux
conseils ne semble pas faire suite à une quelconque requête des dirigeants de l’établissement.
D’ailleurs, trois ans plus tard, un décret dont l’objet principal est d’apporter une modification
à la composition du conseil de perfectionnement en profite pour faire disparaître toute
mention au « choix du directeur »257. Cet ajustement s’explique probablement par le fait que
le directeur est lui-même membre du conseil de perfectionnement et qu’il n’est pas jugé
souhaitable qu’il puisse se prononcer sur l’identité de son successeur. Quoi qu’il en soit, il ne
s’agit là que d’un « cas d’école » puisqu’aucune nomination n’aura lieu entre 1899 et 1902.
Au passage, l’on notera que, du fait de cette suppression, c’est bien le conseil d’administration
qui conserve une place prépondérante dans le choix du directeur.
En 1912, un nouveau texte, l’arrêté du 20 avril 1912, vient encadrer de manière plus
exhaustive les conditions de nomination du directeur. Si ce dernier est toujours nommé par
arrêté du ministre des Colonies, il est désormais proposé à la rue Oudinot par le seul
« président du conseil d’administration »258. Pour la première fois, ses fonctions sont limitées
dans le temps, pour « une période de trois ans, à compter du 1er août de l’année de sa
nomination »259. Il est cependant précisé que ses « pouvoirs peuvent être renouvelés »260. Ce

254
Sur le parcours d’Étienne Aymonier, voir : Pierre Singaravélou, « De la découverte du Champa à la direction
de l’École coloniale : itinéraire d’Étienne Aymonier d’après ses mémoires inédits », op. cit., p. 237-248.
255
Voir : Article 3 du décret du 26 janvier 1899, JORF, 21 février 1899, p. 1210.
256
Alinéa 2 de l’article 7 de l’arrêté du 30 janvier 1899.
257
Voir : Décret du 22 février 1902, JORF, 26 février 1902, p. 1427.
258
Voir : Article unique de l’arrêté du 20 avril 1912, JORF, 18 mai 1912, p. 4549.
259
Ibid.
260
Ibid.

63
sera le cas pour Maurice Doubrère, qui sera en fonction du 1er octobre 1905 au 31 décembre
1917261, et de Maxime Outrey, qui dirige l’établissement entre le 1er janvier 1918 et le 30
octobre 1926262.

Jusqu’en 1912, aucune règle n’avait été explicitement formulée quant au corps de
provenance du directeur de l’École Coloniale. Si, comme nous l’avons vu, Parreau, Landes et
Aymonier sont tous trois issus du cadre des administrateurs des affaires indigènes, cela n’est
pas le fruit d’une position de principe263. En 1905, c’est un fonctionnaire de l’administration
centrale qui est nommé directeur, en la personne de Maurice Doubrère. Ses « bons et loyaux
services » ne sont d’ailleurs vraisemblablement pas pour rien dans l’adoption des règles de
1912. Désormais, le « directeur est choisi parmi les fonctionnaires relevant de l’administration
des Colonies. Il est placé, selon les cas, hors cadres ou service détaché et reste soumis, jusqu’à
sa mise à la retraite, aux règlements organiques du corps auquel il appartient 264. » De plus,
« nul ne peut être nommé s’il ne remplit les conditions suivantes : 1°-Compter au minimum
vingt années de services dans une des administrations relevant du ministère des Colonies ; 2°-
Être ou avoir été titulaire d’un emploi de sous-directeur à l’administration centrale ou un
emploi ayant au moins cette correspondance hiérarchique dans le personnel colonial, c’est-à-
dire figurer à la 1re catégorie A des tableaux de classement du personnel annexés aux
règlements sur les déplacements et les passages du personnel colonial 265. »

D’un point de vue disciplinaire, le directeur « peut-être remis à la disposition du


ministre, qui prend telles mesures que de droit, sur un rapport motivé approuvé par la majorité
des membres du conseil d’administration, soit six voix au minimum266. » Bien que cette
mesure n’ait jamais eu à être appliquée, elle n’en constitue pas moins une autre illustration de
la subordination du directeur de l’École vis-à-vis du conseil d’administration.

Enfin, au-delà des conditions de nomination, un ultime indice de ce lien de


subordination est donné par la détermination du traitement du directeur. En effet, jusqu’en

261
Base Léonore, dossier LH/795/80.
262
Arrêté du 31 octobre 1926, JORF, 1er novembre 1926, p. 11798.
263
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 9 mai 1888, p. 84.
264
Alinéa 2 de l’article 4 (modifié) de l’arrêté du 30 janvier 1899. Voir : Article unique de l’arrêté du 20 avril
1912, JORF, 18 mai 1912, p. 4549.
265
Alinéa 3 de l’article 4 (modifié) de l’arrêté du 30 janvier 1899. Voir : Article unique de l’arrêté du 20 avril
1912, JORF, 18 mai 1912, p. 4549.
266
Alinéa 4 de l’article 4 (modifié) de l’arrêté du 30 janvier 1899. Voir : Article unique de l’arrêté du 20 avril
1912, JORF, 18 mai 1912, p. 4549.

64
1926, celui-ci est fixé par le ministre des Colonies, « sur la proposition du conseil
d’administration »267.

En définitive, les éléments qui précèdent confirment que, du point de vue statutaire, le
directeur ne se situe pas au sommet de l’organigramme de l’École Coloniale entre 1889 et
1926. En revanche, l’examen comparé de ses attributions règlementaires avec différents
documents des archives de l’établissement permet d’affirmer que ce « personnage de
l’ombre » exerce une réelle influence pédagogique et morale durant toute cette période.

B – Une influence pédagogique et morale

Dès avant 1889, le directeur n’est plus l’interlocuteur de l’École auprès du sous-
secrétaire d’État. En avril 1888, par exemple, lorsqu’Eugène Parreau formule une demande à
propos d’élèves indigènes, celle-ci est immédiatement redirigée vers le conseil
d’administration, « le directeur ne pouvant plus avoir de relations directes avec
l’Administration des Colonies »268.

Au cours de la période envisagée, l’essentiel des attributions du directeur concernent


des questions liées à l’instruction des diverses catégories d’élèves en cours de scolarité269.
Cependant, à ce stade, il convient d’opérer une distinction entre les grandes thématiques
relevant de l’orientation générale de l’enseignement, d’un côté, et les considérations
matérielles intéressant davantage la mise en place pratique des programmes, de l’autre.

En principe, le directeur n’intervient pas en tant que tel dans les premières. En effet,
aux termes de l’article 9 de l’arrêté du 30 janvier 1899, les « modifications au programme
général de l’enseignement sont préparées par le conseil d’administration et examinées par le
conseil de perfectionnement, qui les soumet à l’approbation du ministre »270. S’il est clair que
la procédure ci-dessus ne met pas explicitement le directeur au cœur des décisions

267
Sur ce point, voir : Article 19 de l’arrêté du 28 février 1888, JORF, 29 février 1888, p. 896 ; Article 7 de
l’arrêté du 30 janvier 1899.
268
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 30 avril 1888, p. 81.
269
Stricto sensu, le directeur possède également de modestes attributions budgétaires. En effet, aux termes de
l’article 6 de l’arrêté du 30 janvier 1899 : « Le budget, préparé par la sous-commission administrative, de concert
avec le directeur, est arrêté par le conseil [d’administration] et soumis à l’approbation du ministre. » Dans les
faits, l’examen des registres des procès-verbaux des séances de la sous-commission d’administration révèle que
les interventions du directeur portent presque exclusivement sur des questions d’organisation matérielle et de
modalités pratiques.
270
Article 9 de l’arrêté du 30 janvier 1899.

65
pédagogiques de l’établissement, elle lui permet néanmoins, occasionnellement, d’exercer une
influence morale en la matière. Et ce, à deux titres. Tout d’abord, parce que le directeur est
membre de droit du conseil de perfectionnement. Si, en cette qualité, il n’est qu’un membre
parmi d’autres, sa connaissance des menus dossiers de l’avenue de l’Observatoire lui confère
une grande crédibilité lorsqu’il s’agit de proposer des améliorations de fond. Ensuite, dans le
même ordre d’idée, le directeur est parfois en mesure d’exercer une certaine influence sur les
membres du conseil d’administration. En effet, même si le directeur ne peut faire partie du
conseil d’administration, les dispositions de l’article 7 de l’arrêté du 28 janvier 1888
prévoient qu’il « est entendu [par le conseil d’administration] chaque fois qu’il le demande et
peut être appelé pour fournir des renseignements »271. Dans la pratique, dès le 20 mai 1889272,
Étienne Aymonier prend l’habitude d’ « assister » aux séances du conseil d’administration et,
par la suite, cette tradition sera observée de manière quasi-systématique 273.

Ceci étant dit, il faut bien reconnaître que le principal domaine de compétence du
directeur demeure l’organisation matérielle et la mise en œuvre pratique des études. C’est, par
exemple, le directeur qui propose les tableaux d’emploi du temps à la sous-commission de
l’instruction, à charge pour cette dernière de les préparer avant qu’ils ne soient arrêtés par le
conseil d’administration274. Avant chacune des séances du conseil d’administration, le
directeur est tenu de lui communiquer les tableaux résumant les notes des élèves des sections
administratives275. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, son attention doit porter aussi bien
sur les élèves des différentes sections françaises que sur les élèves de la section indigène.
C’est notamment au directeur qu’il revient de proposer, toujours à la sous-commission de
l’instruction, « les récompenses que ces élèves [de la section indigène] ont méritées »276. Au
fond, l’esprit règlementaire de ses fonctions directoriales est bien résumé par l’article 4 de
l’arrêté du 30 janvier 1899 qui dispose que le directeur est « chargé du maintien de la
discipline dans l’École et de la surveillance des différents services »277.

271
Article 7 de l’arrêté du 28 février 1888, JORF, 29 février 1888, p. 896. Cette disposition est reprise par
l’article 4 de l’arrêté du 30 janvier 1899.
272
ANOM, 1ECOL, registre 2, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 20 mai 1889, p. 146.
273
Nous n’avons relevé que quelques très rares cas d’absence du directeur lors des séances du conseil
d’administration. Lorsque cela arrive, le directeur est généralement autorisé par le conseil d’administration à se
faire remplacer par l’économe.
274
Alinéa 1er de l’article 10 de l’arrêté du 30 janvier 1899.
275
Article 11 de l’arrêté du 30 janvier 1899.
276
Alinéa 2 de l’article 10 de l’arrêté du 30 janvier 1899.
277
Article 4 de l’arrêté du 30 janvier 1899.

66
À la lumière de ces seuls éléments, le directeur apparaît bien comme un fonctionnaire
au rôle résiduel. Pourtant, au fil des années, le volontarisme des directeurs successifs et leur
engagement dans le développement de l’établissement vont bien plus loin.

En 1902, par exemple, Aymonier propose de se rendre en Afrique du Nord afin de se


renseigner sur d’éventuels débouchés professionnels pour les futurs élèves. Le conseil
d’administration donne son accord au projet mais le voyage doit se faire à ses frais 278. Sur
place, il représente l’École Coloniale au Congrès des Sociétés de Géographie à Oran.

De manière générale, à l’École même, le directeur constitue un interlocuteur de choix


pour les élèves sur lesquels il exerce bien souvent une influence morale et pédagogique
durable. Au passage, il paraît important de préciser que si les travaux consacrés à l’École
Coloniale n’ont eu aucun mal à mettre en exergue l’impact et l’aura de directeurs comme
Georges Hardy (1926-1932) et Robert Delavignette (1936-1946), c’est aussi en partie grâce
au grand nombre de témoignages d’élèves dont on dispose à partir de la fin des années vingt.
Incontestablement, les documents relatant les souvenirs d’élèves des premières promotions
sont plus rares. Mais pour ceux que l’on a retrouvés, il est à noter que leur teneur ne diffère
pas fondamentalement des témoignages plus tardifs.

En 1936, par exemple, lors d’une allocution prononcée à l’École, le gouverneur


général Jules Brévié (P. 1899) évoque avec émotion la mémoire d’Étienne Aymonier qui « sut
faire naître en nous cet attachement pour les populations indigènes »279. Il faut dire
qu’Aymonier doublait ses fonctions de directeur de celles de professeur. Au fil des années, il
a notamment dispensé un cours de Langue cambodgienne280, un cours de Géographie
détaillée de l’Indochine281, ainsi qu’un cours intitulé Histoire, mœurs et religions de
l’Indochine282. À la bibliothèque de l’École, ses élèves avaient accès à une large sélection de
ses ouvrages consacrés à divers aspects de la « Perle de l’Orient »283. Maurice Doubrère,

278
ANOM, 1ECOL, registre 4, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 2 mars 1902.
279
ANOM, 2ECOL, carton 4, registre 13, Discours du gouverneur général Jules Brévié (représentant Moutet,
empêché, 1936), p. 317.
280
Pour un résumé de ce cours : ANOM, BIB ECOL RES286/5.
281
Pour un résumé de ce cours : ANOM, BIB ECOL RES679/1.
282
Pour un résumé de ce cours : ANOM, BIB ECOL RES2474.
283
Ouvrages d’Étienne Aymonier figurant dans la bibliothèque de l’École Coloniale : Étienne Aymonier, Le
Cambodge (Volume I), Le royaume actuel, Paris, Ernest Leroux, 1900, 478 p ; Le Cambodge (Volume II), Les
provinces siamoises, Paris, Ernest Leroux, 1901, 464 p ; Le Cambodge (Volume III), Le groupe d’Angkor et
l’histoire, Paris, Ernest Leroux, 1904, 818 p ; Légendes historiques des Chames, Saigon, Imprimerie coloniale,
1890, 51 p ; Dictionnaire khmêr-français, Saigon, 1878, 436 p ; L’épigraphie kambodjienne, Saigon, Imprimerie
du gouvernement, 1885, 46 p ; La langue française en Indochine, Paris, Administration des deux revues, 1891,
67 p.

67
quant à lui, paraît également avoir entretenu des rapports intellectuels étroits avec ses élèves.
En 1912, la sous-commission de l’instruction ne manque pas de signaler l’avantage qu’il y a à
pouvoir compter sur un directeur capable de « les guider, redresser les idées erronées et leur
imprimer une bonne orientation »284. Enfin, cet état d’esprit se retrouve tout autant sous la
direction de Maxime Outrey. Dans une lettre de 1927, Charles Mabille (P. 1923) se souvient
que « son affabilité charmante et sa grande bienveillance le faisaient aimer de tous ses
élèves »285. Le nom d’Outrey est aussi cité par un ancien élève de la promotion de 1924 en
réponse à un questionnaire adressé à d’anciens administrateurs par l’historien William B.
Cohen. En l’espèce, la question était : « Quelle personne, pensez-vous, a eu la plus grande
influence sur vous à l’ENFOM286 [sic] ? »

En définitive, s’il est indéniable que cette première grande « époque » de l’histoire de
l’École Coloniale est caractérisée, sur le plan de la direction et de la gestion administrative,
par la prédominance du conseil d’administration, il importe de ne pas sous-estimer la
contribution des directeurs successifs. En dépit de la relative modestie de leurs attributions
propres, le dynamisme et l’engagement dont ils font preuve leur confèrent une réelle autorité
morale. Celle-ci ne pourra que croître au cours de la période suivante qui s’étend de la
réforme administrative de 1926 jusqu’aux premières années de la Seconde Guerre mondiale.

Section 2 – L’émergence de la figure du directeur (1926-1941)

Entre 1926 et 1932, l’École Coloniale connaît une profonde vague de réformes dont
les grandes lignes – modification des modes de préparation au concours d’entrée, évolution
des programmes, gratuité des études, etc. – sont bien connues depuis la thèse de William B.
Cohen. Dans la lignée de cet ouvrage, les écrits portant sur l’avenue de l’Observatoire n’ont
eu de cesse de signaler la contribution majeure du directeur Georges Hardy dans la conduite
de ces transformations. En revanche, aucun de ces travaux ne s’est véritablement préoccupé
de savoir comment le directeur – un fonctionnaire aux attributions jusque-là relativement
limitées – avait pu matériellement peser ainsi sur le fonctionnement de l’établissement. Si les
historiens ont eu tendance à simplement insister sur le « poids des hommes », l’idée d’une
sorte de « passation de pouvoir » entre le président du conseil d’administration Paul Dislère et
284
ANOM, 1ECOL, registre 5, procès-verbaux de la sous-commission d’instruction, séance du 18 janvier 1912.
285
ANOM, 1ECOL, carton 66, dossier 1059, Lettre de Charles Mabille à Jourda, Tananarive, 26 janvier 1927.
286
En 1924, l’établissement ne portait pas encore le nom d’ENFOM mais bien celui de l’École Coloniale.

68
le nouveau directeur Georges Hardy n’était pas satisfaisante sur le plan juridique. D’autant
plus que Hardy est nommé directeur en octobre 1926287 et que Dislère demeure tout à fait
actif à la tête du conseil d’administration jusqu’à sa mort, en avril 1928. Au fond,
l’explication se trouve dans la volonté qu’a le ministre des Colonies Léon Perrier d’insuffler
une nouvelle dynamique à l’établissement qui forme les cadres de l’Empire. Pour ce faire,
avant même l’arrivée de Georges Hardy, la rue Oudinot procède à la réorganisation du
fonctionnement administratif de l’École. Élément déterminant des changements à venir, le
décret du 21 octobre 1926 renforce le statut du directeur au sein de l’établissement (§ 1) en
même temps qu’il annonce le déclin du conseil d’administration (§ 2).

§ 1 – Le statut renforcé du directeur

En 1926, à la suite de la réforme de l’organisation et du fonctionnement de l’École


Coloniale, le statut du directeur apparaît nettement renforcé. Cela est d’abord visible à la
lecture des conditions encadrant sa nomination (A). De plus, la formulation des règlements
semble également prêter davantage attention à la charge de travail croissante qui est la sienne
en ouvrant une brèche qui permettra progressivement de s’orienter vers le recours à un adjoint
au directeur (B).

A – Les conditions de nomination

À partir de la réforme de 1926, au lieu d’être nommé par arrêté ministériel sur
proposition du président du conseil d’administration, comme cela avait été le cas depuis 1912,
le directeur est désormais nommé par décret sur proposition du ministère des Colonies 288.

Sur la forme, il était important que cette nouveauté n’ait pas des allures de remise en
cause des efforts des dirigeants « historiques » de l’établissement. Ainsi, en apparence, le
choix du directeur par le ministre ne doit pas se faire sans consultation. Les dispositions de
l’alinéa 2 de l’article 4 du décret du 21 octobre 1926 prévoient la mise en place d’une

287
Arrêté du 31 octobre 1926, JORF, 1er novembre 1926, p. 11798.
288
Article 4 du décret du 21 octobre 1926, JORF, 24 octobre 1926, p. 11590.

69
commission à laquelle le ministre doit soumettre les « titres des candidats »289. Par certains
aspects, cette commission tient lieu de « trait d’union » entre les tendances du fonctionnement
traditionnel de l’établissement et les orientations à venir. En effet, parmi ses six membres,
figurent notamment le président et le vice-président du conseil d’administration, ainsi qu’un
membre dudit conseil. Mais au fond, aucune illusion n’est permise quant à la teneur de
l’impulsion nouvelle. Tout d’abord, le membre du conseil d’administration est désigné par le
ministre des Colonies. Ensuite, le reste de la commission est composé d’un directeur de
l’administration centrale des Colonies, du chef du cabinet du ministre et d’un inspecteur
général des Colonies. Enfin, le texte a beau confier les fonctions de président de la
commission au président du conseil d’administration et prévoir que le « directeur de l’École
Coloniale est nommé parmi les candidats dont les titres ont été examinés par la
commission »290, les nominations de Georges Hardy, d’Henri Gourdon et de Robert
Delavignette – respectivement en 1926, 1933 et 1937 – montrent qu’en pratique c’est bien le
souhait ministériel qui prime. Désormais, la rue Oudinot aura à cœur de toujours placer un
« savant colonial » à la tête de l’établissement.

Incontestablement, le parcours de Georges Hardy l’inscrit dans cette catégorie. Ancien


élève de l’École normale supérieure, agrégé d’histoire et de géographie, diplômé de l’École
pratique des hautes études et docteur ès lettres, Hardy est promis à une carrière dans
l’enseignement. En 1912, après avoir professé dans les lycées de Bourges (1908-1911) et
d’Orléans (1911-1912), il est recommandé par l’historien Ernest Lavisse au gouverneur
général de l’AOF William Ponty291 qui le nomme inspecteur de l’enseignement de l’AOF
(1912-1919). En 1920, le maréchal Lyautey le nomme directeur général de l’Instruction
publique, des Beaux-Arts et des Antiquités au Maroc (1920-1926). Dans le Dictionnaire
biographique des anciens élèves de l’ENFOM, Gilbert Mangin (P. 1946) signale que c’est au
cours de ces expériences que Georges Hardy a « rencontré bon nombre d’anciens élèves de
l’École Coloniale et connu par eux l’esprit de la maison »292. Parmi ces rencontres, celle avec
Gaston Joseph (P. 1904) s’avère décisive pour la suite. En 1926, lorsque celui qui se décrit
lui-même comme l’ « enfant perdu de l’Université »293 rentre en France et cherche à obtenir
une situation favorable dans l’enseignement supérieur, Joseph occupe les fonctions de

289
Alinéa 2 de l’article 4 du décret du 21 octobre 1926, JORF, 24 octobre 1926, p. 11590.
290
Alinéa 4 de l’article 4 du décret du 21 octobre 1926, JORF, 24 octobre 1926, p. 11590.
291
William Ponty est gouverneur général de l’AOF de 1908 à 1915.
292
Dictionnaire biographique des anciens élèves de l’ENFOM, op. cit., p. 18.
293
Cité par Pierre Singaravélou : Professer l’Empire…, op. cit., p. 100.

70
directeur du cabinet au ministère des Colonies. C’est le soutien appuyé de celui-ci qui décide
Léon Perrier à le nommer directeur de l’École Coloniale294.

Au cours de cette direction, entre 1926 et 1932, Hardy est activement impliqué dans
un certain nombre de transformations qui permettent enfin à l’établissement, après quarante
ans d’existence, d’être érigé au rang de grande École. Pour autant, si la réputation de
« grand réformateur » que lui a réservé la postérité n’est pas usurpée, il serait erroné de céder
à la tendance, que l’on relève fréquemment dans les témoignages d’anciens élèves, qui
consiste à lui attribuer la paternité de l’ensemble des mutations institutionnelles survenues à
l’École à la fin des années vingt et au début des années trente. Indéniablement, la volonté
initiale d’étendre la sphère d’influence de l’établissement est à mettre sur le compte de la
vision du ministre Léon Perrier. En effet, entre décembre 1926 et avril 1927, lorsque le
conseil de perfectionnement est invité à se pencher sur une question comme le remplacement
de l’historique division préparatoire, sise à l’École même, par des classes de préparation
situées dans différents lycées de la capitale et de province, ou encore sur la question des
diplômes requis pour pouvoir se présenter au concours d’entrée, c’est bien le ministre des
Colonies qui mène les débats. De plus, si le nom d’Hardy est resté indissociable de la
réorientation des programmes d’études dans un sens plus ouvert, faisant notamment une place
plus large aux sciences humaines, il ne faut pas perdre de vue que cette impulsion résulte en
premier lieu des échanges que Léon Perrier avait pu avoir avec différents gouverneurs
généraux295. Dans ce contexte, il paraît plus précis de présenter Georges Hardy comme un
artisan de ces réformes plutôt que comme leur instigateur. Au fond, comme nous le verrons
plus loin, son action est surtout visible sur le plan de leur mise en œuvre.

Quoi qu’il en soit, la personnalité de Georges Hardy ne laisse pas indifférent à l’École
même. Pour la première fois depuis la direction d’Étienne Aymonier, deux décennies plus tôt,
Hardy renoue avec la tradition d’un directeur-enseignant. Au travers de ses cours,
respectivement intitulés Psychologie appliquée à la colonisation, Comptes rendus de lectures
et Devoirs de l’administrateur colonial, Hardy met davantage à contribution ses élèves en
exigeant d’eux une plus grande part de réflexion personnelle296. Tout comme Aymonier, il est
également un « directeur-auteur » dont les ouvrages contribuent à façonner la perception

294
William B. Cohen, Empereurs sans sceptre…, op. cit., p. 132.
295
ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 20 décembre 1926,
« Exposé du ministre des Colonies », p. 109.
296
C’est notamment la volonté de Georges Hardy qui aboutit à la mise en place, à partir de 1929, de ce qui
deviendra le mémoire de fin d’études. Sur ce point, voir : Partie II, Titre 2, Chapitre 2.

71
qu’ont les futurs cadres de l’Empire de leur mission Outre-mer. À ce titre, si l’on se réfère au
questionnaire élaboré par William B. Cohen, il est significatif que sur les cinquante réponses
d’anciens élèves scolarisés sous la direction de Georges Hardy, vingt-sept (54%) citent le nom
de ce dernier parmi les personnes ayant eu le plus d’influence sur eux lors de leur passage sur
les bancs de l’École297. Dès années plus tard, synthétisant l’ensemble, le directeur Paul
Bouteille (P. 1927), qui a été son élève, dira de lui qu’il joignait « les plus rares qualités de
l’esprit à celle du cœur »298.

En 1932, après six années passées au service de l’École, Hardy commence à être
affecté par ce que le maréchal Lyautey a pu appeler le « mal du pays à rebours »299. Même s’il
n’a pas le grade de professeur d’Université, son réseau lui permet d’être nommé recteur de
l’académie d’Alger.

À son départ, après le court intérim assuré par l’inspecteur conseil de l’instruction
publique au ministère des Colonies, Paul Crouzet300, c’est Henri Gourdon qui lui succède à la
direction de l’École Coloniale301. Tout comme son prédécesseur, Gourdon fait figure
de « savant colonial ». En 1906, alors qu’il est tout juste âgé de trente ans, ce professeur au
lycée Chaptal est nommé au poste, nouvellement créé à la demande du gouverneur général
Paul Beau302, de directeur général de l’Instruction publique en Indochine. En cette capacité, si
l’on en croit le témoignage du gouverneur général honoraire Paul Blanchard de la Brosse303,
Henri Gourdon « parvint à concilier une observation judicieuse des coutumes et des mœurs
indigènes avec une organisation plus rationnelle des études, une diffusion plus large de la
langue française, l’élaboration de programmes faisant leur place à des notions de science,
d’histoire et de géographie correspondant aux besoins du pays304. » Grièvement blessé durant
la Première Guerre mondiale, Gourdon doit renoncer à sa carrière indochinoise. Pour autant,
même de retour dans la métropole, le reste de sa vie professionnelle est consacrée à l’Outre-
mer. Mandataire de l’Indochine lors des grandes expositions internationales de Marseille

297
ANOM, 49 APOM.
298
ANOM, 1ECOL, carton 23, dossier 9, Relations culturelles avec la Belgique (conférences coloniales), 1952-
1954, Lettre de Paul Bouteille, directeur de l’ENFOM, à Jean Ghilain, secrétaire général du Centre scientifique
et médical de l’université libre de Bruxelles en Afrique Centrale (CEMUBAC), 2 novembre 1953.
299
ANOM, 2ECOL, carton 4, registre 13, Rapport moral présenté par Monsieur Hardy, directeur de l’École
Coloniale, pendant l’année scolaire 1931-1932 (lu par Paul Crouzet), 15 novembre 1932, p. 10.
300
Arrêté du 21 octobre 1932, JORF, 26 octobre 1932, p. 11454.
301
Arrêté du 31 décembre 1932, JORF, 4 janvier 1933, p. 163.
302
Républicain laïc, Paul Beau est le gouverneur général de l’Indochine d’octobre 1902 à février 1907.
303
Paul Blanchard de la Brosse est gouverneur de la Cochinchine de 1926 à 1929.
304
ANOM, 2ECOL, carton 5, registre 14, « Allocution prononcée aux Obsèques de M. Henri Gourdon par le
gouverneur général B. de la Brosse le 7 mai 1943 », p. 2.

72
(1922), de Grenoble (1925), d’Anvers (1930) et de Vincennes (1931), Gourdon s’impose
comme un chantre de l’œuvre coloniale française. En 1927, il représente la France à la
Conférence du Pacifique à Honolulu305. En France même, Gourdon sait mettre à profit sa
riche expérience ultramarine par le biais de l’enseignement et de différentes publications. Sur
le plan pédagogique, en 1929-1930, il assure deux cours – le premier intitulé L’Indochine,
l’Extrême-Orient et le Pacifique, le second portant sur Les problèmes économiques aux
colonies – dans le cadre du certificat d’études coloniales de l’École libre des sciences
politiques306. Dans le même temps, il est chargé d’un cours à l’École Coloniale qui est
consacré à l’Étude des méthodes coloniales françaises et étrangères307. En 1931-1932, avant
même qu’il endosse les responsabilités de directeur de l’établissement, il se voit confier deux
matières supplémentaires : celui d’Histoire détaillée de l’Indochine et de la Chine, ainsi que
celui d’Ethnographie détaillée et droit coutumier de l’Indochine308. Sur le plan de l’écriture,
Gourdon contribue fréquemment à différentes revues et journaux traitant des questions
coloniales et il convient tout particulièrement de relever son ouvrage L’art en Annam qui est
bien reçu à sa sortie en 1933.

En dépit de son parcours, Gourdon semble avoir moins marqué les élèves que son
prédécesseur. À titre de comparaison, seules deux réponses au questionnaire de William B.
Cohen le citent parmi les personnes ayant eu le plus d’influence sur eux à l’École309. Des
années plus tard, Jean Clauzel (P. 1943) ne dit pas autre chose lorsqu’il précise que le nom de
Gourdon ne figure pas une seule fois dans les réponses à un autre questionnaire qui avait été
élaboré par la Société des anciens élèves de l’ENFOM dans le cadre de la préparation de
l’ouvrage intitulé La France d’Outre-mer (1930-1960) : Témoignages d’administrateurs et
de magistrats310. Pour autant, il ne semble pas qu’il faille y voir le signe d’une personnalité
plus effacée311. Au contraire, la lecture des registres des procès-verbaux des séances du
conseil de perfectionnement fait davantage ressortir l’idée d’un homme fermement attaché à
la défense de l’intérêt des élèves et qui n’hésite pas à exprimer ses opinions. Il n’est d’ailleurs

305
Ibid., p. 3.
306
Sur ce point, voir : Pierre Singaravélou, Professer l’Empire…, op. cit., p. 50. Au passage, il est à noter que
ces enseignements ont été suivis par cent quarante et cent vingt étudiants, respectivement : Ibid., p. 207.
307
ANOM, 1ECOL, registre 9, procès-verbaux de la commission d’enseignement, séance du 30 mai 1929, p. 37.
308
ANOM, 1ECOL, registre 9, procès-verbaux de la commission d’enseignement, séance du 20 juin 1931, p. 65.
309
ANOM, 49 APOM.
310
Jean Clauzel, La France d’Outre-mer (1930-1960), Témoignages…, op. cit., p. 64.
311
Dans la version de soutenance de sa thèse, Véronique Dimier a évoqué l’hypothèse du tempérament plus
« influençable » de Gourdon, notamment dans ses rapports avec le conseil de perfectionnement : Formation des
administrateurs coloniaux français et anglais entre 1930 et 1950 : développement d’une science politique ou
science administrative des colonies, Grenoble, 1999, vol. 1, p. 123.

73
pas anodin si, après avoir transmis le flambeau à Robert Delavignette, Gourdon maintient son
concours à l’ENFOM quelques années encore en intégrant, dès janvier 1937, le conseil
d’administration312, puis la commission d’enseignement313.

En 1936, avant même la prise de sa nouvelle fonction, à compter du 1er janvier


1937314, Robert Delavignette invite le major de la promotion 1934 au restaurant, leur échange
devant lui permettre de « mieux connaître dans le détail [la] vie matérielle [des élèves] »315.
Très sensible à l’honneur qu’on lui fait, Georges Proux publie un article à L’Observatoire
Colonial, Journal des Élèves de l’École Coloniale, où il écrit : « […] je crois que peu
d’hommes ont de l’amitié, de l’esprit d’équipe un culte aussi vrai […] 316 » Grande figure de la
pensée coloniale française, Delavignette est à la fois un homme de terrain et un homme
d’écriture. À l’issue de la Grande Guerre, qu’il a terminé comme lieutenant d’artillerie, il
rejoint l’Afrique en tant que commis des affaires indigènes de l’AOF à Dakar. L’année 1921
marque en quelque sorte le début de sa « destinée » avec l’École Coloniale puisqu’il y suit les
cours dans le cadre d’une promotion unique qui a été mis en place pour les « Officiers de
complément »317. À partir de 1922, c’est en Afrique qu’il est affecté, passant les grades de
l’administration coloniale au Niger et en Haute-Volta jusqu’à devenir Chef de la subdivision
de Banfora au Soudan, de 1928 à 1930. De retour en France, il passe les cinq années suivantes
de sa carrière à Paris, à l’agence économique de l’AOF, avant que Lucien Lévy-Bruhl ne
recommande ses services au ministre des Colonies Marius Moutet.

Auteur prolixe, il incarne probablement mieux que quiconque la figure de


l’ « administrateur-savant » que théorisent les dirigeants successifs de l’avenue de
l’Observatoire. Au moment où Delavignette est nommé à la tête de l’ENFOM, il a notamment
écrit Les Paysans Noirs (1931)318, L’Afrique Occidentale Française (1931) et, peut-être
surtout, Soudan-Paris-Bourgogne (1935)319. Dans ce dernier ouvrage, la combinaison du récit
de son itinéraire personnel et de l’analogie classique entre la Gaule romaine et l’Afrique

312
Arrêté du 31 décembre 1936, JORF, 1er janvier 1937, p. 172.
313
Arrêté du 11 janvier 1937, JORF, 13 janvier 1937, p. 553.
314
Arrêté du 17 décembre 1936, JORF, 18 décembre 1936, p. 13023.
315
Académie des sciences d’Outre-mer, ENFOM, carton 13, A, « Colo, l’Observatoire colonial », années 1930 à
années 1950, Georges Proux, « Robert Delavignette (ou l’interviouve involontaire) », L’Observatoire Colonial,
Journal des Élèves de l’École Coloniale, Nouvelle Série, n°2, décembre 1936.
316
Ibid.
317
Sur ce point, voir : Partie I, Titre 2, Chapitre 1.
318
Robert Delavignette, Les Paysans noirs : Récits soudanais en douze mois, Paris, Stock, Delamain et
Boutelleau, 1931, 223 p. Il est à noter que l’ouvrage vient récemment d’être réédité : Les Paysans noirs, Saint-
Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2011, 213 p.
319
Robert Delavignette, Soudan-Paris-Bourgogne, Paris, Éditions Bernard Grasset, 1935, 248 p.

74
française est mise au service d’une vision ambitieuse de la « Plus Grande France ». Rejetant la
vision selon laquelle les territoires ultramarins seraient des possessions inertes,
l’administrateur s’attèle même à démontrer leur influence dynamique sur les transformations
de la métropole. En 1939, il publie Les vrais chefs de l’Empire qui devient rapidement le
véritable « livre de chevet » de l’administrateur colonial320. Amputé de certains passages par
la censure militaire française, puis interdit sous l’occupation allemande, l’ouvrage est republié
en 1946, sous le titre, alors jugé plus précis, de Service Africain 321. Pour les futurs cadres de la
France d’Outre-mer, ses pages se lisent comme une incitation à la réflexion personnelle :
« […] je dis aux futurs administrateurs coloniaux qu’ils devront découvrir eux-mêmes le sens
de leur colonie et le propre de son administration322. » Elles se revendiquent également du
credo « humaniste » qui marquera fortement les élèves de l’établissement323.

Abondamment cité dans le questionnaire de Cohen, Delavignette l’est également dans


un questionnaire diligenté par l’Association des anciens élèves de l’ENFOM dans le cadre de
la préparation de l’ouvrage La France d’Outre-mer (1930-1960) : Témoignages
d’administrateurs et de magistrats. En effet, Jean Clauzel signale que sur « 194 réponses
reçues au questionnaire, sa personnalité est évoquée dans largement plus de 100324. » Il
poursuit : « Et il est frappant de constater que l’avis de ses anciens élèves rejoint celui qui est
porté sur lui de l’extérieur, en particulier par des historiens de la période coloniale 325. »
Bernard Mouralis, par exemple, estime que Delavignette s’est livré à des analyses « dont la
portée conserve aujourd’hui encore un intérêt dans le rapport qui peut être établi avec
l’Afrique subsaharienne, au plan politique comme aux plans scientifique et culturel »326.
Affectueusement surnommé « Bob » ou « le grand Bob » par ses élèves, c’est le directeur
dont le nom est resté le plus étroitement associé à l’histoire de l’École. Comme on le verra, il
est l’artisan originaire des projets de rapprochement de l’École avec le monde universitaire,
que ce soit par le biais de l’instauration de l’éphémère Centre de hautes études coloniales ou
encore par la réflexion qu’il mène sur la création d’une licence d’études coloniales 327. Il joue
également un rôle central dans la mise en place du stage Outre-mer 328. Dans les deux cas, ce

320
Robert Delavignette, Les vrais chefs de l’Empire, Paris, Gallimard, 1939, 263 p.
321
Robert Delavignette, Service Africain, Paris, Gallimard, 1946, 281 p.
322
Ibid., p. 55.
323
Sur ce point, voir : Partie II, Titre 2, Chapitre 2.
324
Jean Clauzel (dir.), La France d’Outre-mer (1930-1960), Témoignages…, op. cit., p. 64.
325
Ibid.
326
Bernard Mouralis, République et Colonies…, op. cit., p. 62.
327
Sur ce point, voir : Partie II, Titre 1, Chapitre 2.
328
Sur ce point, voir : Partie II, Titre 2, Chapitre 2.

75
n’est véritablement qu’à partir de la réforme institutionnelle de 1941 qu’il pourra donner la
pleine mesure de ses capacités à la tête de l’établissement.

B – Le recours à un adjoint au directeur

Après les lendemains difficiles de la Grande Guerre, l’École Coloniale connaît un


développement important de son activité dans la deuxième moitié des années vingt grâce à la
profonde réforme pédagogique que mène le nouveau directeur Georges Hardy sous la houlette
du ministre des Colonies Léon Perrier. Rapidement, le décret du 15 avril 1927 a pour effet de
faire nettement accroître les effectifs en raison, d’un côté, de la décision de confier la
préparation du concours d’entrée à des lycées situés à Paris et en Province, mais aussi, de
l’autre, en raison du rallongement du cursus scolaire qui passe d’une durée de deux à trois
ans329. Dans ce contexte, Georges Hardy entend faire reconnaître les mutations que subissent
les fonctions de directeur de l’École. Ce dernier, « en plus de ses besognes purement
administratives, fait maintenant partie de tous les jurys d’examen et […] il est ainsi appelé à
annoter quelque chose comme 3000 compositions par an »330. L’ancien inspecteur de
l’enseignement en AOF se tourne vers le décret du 21 octobre 1926, portant modification à
l’organisation de l’École, dont les dispositions de l’article 4 prévoient qu’un sous-directeur
peut être nommé par arrêté ministériel, en cas d’empêchement du directeur 331. En 1928,
Hardy souhaite lever l’option du recours à un sous-directeur et en faire un collaborateur
permanent dont la mission serait de l’assister dans ses fonctions. Faute d’une telle solution,
pense-t-il, le directeur risque de perdre la hauteur de vue qui doit être la sienne dans la gestion
de l’établissement332. En octobre 1929, il reçoit le concours du président du conseil
d’administration de l’École, Ernest Roume333, qui demande au ministre des Colonies qu’un
fonctionnaire du cadre des administrateurs soit adjoint au directeur de l’établissement afin de
« le seconder dans l’exercice de ses fonctions, dont l’importance s’est considérablement
accrue »334. Si la démarche est initialement couronnée de succès, le moins que l’on puisse dire
est que le ministère n’y consent que timidement. En effet, si l’administrateur en chef Léon

329
Voir : Article 7 du décret du 15 avril 1927, JORF, 7 mai 1927, p. 4902.
330
ANOM, 1ECOL, carton 25, dossier 4, Projet de création d’un emploi de sous-directeur de l’École, Rapport du
directeur de l’École sur le fonctionnement de l’École Coloniale (Année scolaire 1928-1929).
331
Voir : Article 4 du décret du 21 octobre 1926, JORF, 24 octobre 1926, p. 11590.
332
Ibid.
333
Arrêté du 10 juillet 1928, JORF, 12 juillet 1928, p. 7836.
334
ANOM, 1ECOL, carton 133, dossier 2, Rapport au ministre, 22 octobre 1929.

76
Pêtre est autorisé à rejoindre l’École, cela n’est envisagé qu’ « à titre d’essai »335. De plus,
Pêtre se trouve alors être en congé, ce qui revient à dire qu’il occupe les fonctions d’adjoint au
directeur à titre bénévole ! Au cours des deux années qui suivent, un effort est fait pour placer
l’administrateur adjoint de 1re classe des Colonies Charles Delforge (P. 1923) en mission en
France pour remplir les fonctions d’adjoint au directeur336. Cependant, l’on ne peut y voir une
quelconque volonté de stabilité de la part de l’Administration centrale dans la mesure où il ne
s’agit là que d’une succession de missions renouvelables d’une durée de trois mois337. Si cette
situation demeure insatisfaisante du point de vue de la direction de l’École, l’expérience
présente au moins le mérite de faire émerger une conception plus précise du rôle de l’adjoint
au directeur : « Ces fonctions correspondent au service d’un surveillant général et d’un
censeur des études338 […] » En 1933, l’absence de candidats provoque la recherche d’une
solution alternative. Celle qui est retenue s’inscrit, non sans habileté, dans la lignée des
discours de renforcement de la cohésion entre les différents acteurs de la présence française
Outre-mer.

Alors que les dirigeants se penchent sur la question, cela fait déjà de nombreuses
années que la préparation militaire spéciale (PMS) des élèves de l’ENFOM est assurée par un
Officier des troupes Coloniales. Par un raisonnement reposant sur l’affirmation du besoin
qu’il y aurait d’ « établir un contact plus complet et plus confiant entre l’armée coloniale et les
administrateurs et être ainsi le germe d’une collaboration plus efficace aux Colonies »339, le
ministre des Colonies obtient de son collègue de la Guerre que cet Officier des troupes
Coloniales soit détaché à la Maison de l’Observatoire non seulement en qualité de répétiteur
de la PMS mais aussi comme adjoint au directeur. Les résultats semblent avoir été jugés
convenables pendant une bonne partie des années trente. En 1934, par exemple, le directeur
Henri Gourdon estime que le capitaine de Bentzmann a, « par son autorité, sa distinction et
son tact, […] acquis un grand ascendant sur les élèves et a ainsi utilement collaboré à l’action
du directeur340. » Cependant, la pratique devait s’interrompre lors de la mobilisation due à la

335
Ibid.
336
ANOM, 1ECOL, carton 127, dossier 5.
337
Ibid.
338
ANOM, 1ECOL, carton 125, dossier 23, Lettre du directeur de l’École Coloniale au ministre des Colonies,
Paris, 20 novembre 1933.
339
ANOM, 1ECOL, carton 125, dossier 23, Lettre du ministre des Colonies au ministre de la Guerre, 25
novembre 1933 ; Lettre du ministre de la Guerre au Commandant supérieur des troupes coloniales dans la
métropole, Paris, 7 décembre 1933.
340
ANOM, 1ECOL, carton 125, dossier 23, Note concernant le capitaine de Bentzmann, Paris, 25 août 1934.
Dans le même sens, pour l’année scolaire 1934-1945 : Notes concernant M. le Capitaine de Bentzmann, Paris, 11
juillet 1935. De Bentzmann est capitaine du 23 e Régiment d’Infanterie Coloniale. Il remplit les fonctions

77
Seconde Guerre mondiale. Tout sera donc à refaire en 1941, lors de la réouverture de
l’ENFOM.

§ 2 – Le déclin du conseil d’administration (1926-1939)

À la suite de la refonte de l’organisation et du fonctionnement de l’École Coloniale, en


1926, plusieurs éléments concourent à la réduction de l’influence du conseil d’administration.
Tout d’abord, sur la forme, il est procédé à une restructuration des conseils de l’établissement
(A). Ensuite, sur le fond, celle-ci s’accompagne d’une redistribution des attributions de
direction et de gestion administrative (B).

A – La restructuration des conseils de l’établissement

À première vue, si l’on se contente d’analyser les compositions des deux conseils
« historiques » de l’établissement, la réforme de 1926 peut sembler s’inscrire dans une
certaine continuité. En effet, sur ce plan, conseil d’administration et conseil de
perfectionnement demeurent régis par un grand nombre de principes établis antérieurement.

La composition du conseil d’administration connaît simplement un passage de onze


douze membres341. Ces derniers demeurent nommés par le ministre des Colonies, qui désigne
également le président et le vice-président 342. Le mandat, quant à lui, reste renouvelable et
d’une durée de trois ans343.

En ce qui concerne la composition du conseil de perfectionnement, les quelques


changements correspondent davantage à des ajustements pragmatiques qu’à une modification
de fond. Ainsi, l’absence d’un représentant de la chambre de commerce de Paris, parmi les
membres de droit, apparaît simplement comme une conséquence – certes à retardement – de
la fermeture de la section commerciale (1913)344. L’apparition d’un gouverneur général ou

d’adjoint au directeur de 1933 à 1935. Par la suite, il sera remplacé par le Capitaine Magré, également du 23 e
Régiment d’Infanterie Coloniale à Paris : ANOM, 1ECOL, carton 131, dossier 12.
341
Alinéa 1er de l’article 1er du décret du 21 octobre 1926, JORF, 24 octobre 1926, p. 11590.
342
Alinéa 4 de l’article 1er du décret du 21 octobre 1926, JORF, 24 octobre 1926, p. 11590.
343
Alinéa 3 de l’article 1er du décret du 21 octobre 1926, JORF, 24 octobre 1926, p. 11590.
344
Sur ce point, voir : Partie I, Titre 2, Chapitre 2.

78
d’un gouverneur des colonies s’inscrit dans une logique – là encore à retardement ! – de
développement des connaissances « de terrain ». En outre, le ministre des Colonies continue
de nommer des membres intuitu personae, même si leur nombre passe de dix à huit 345. Le
mandat, renouvelable, demeure d’une durée de trois ans346. Reprenant, là encore, des
dispositions antérieures, le conseil de perfectionnement est présidé par le ministre des
Colonies ou, en cas d’absence de celui-ci, par le président du conseil d’administration. Enfin,
la fréquence des sessions du conseil reste toujours d’« au moins une fois par an », la
programmation réglementaire de celles-ci ayant simplement été déplacée du mois de février
au mois de novembre »347.

En revanche, à côté de ces nouveautés « cosmétiques », la réforme de 1926 est


porteuse d’une évolution majeure qui résulte de l’instauration d’un nouvel organe : la
commission de l’enseignement. Aux termes de l’article 8 de l’arrêté du 23 octobre 1926,
celle-ci est composée du « président et vice-président du conseil d’administration, du
directeur, de trois membres du conseil de perfectionnement et de deux professeurs de l’École
désignés par le ministre »348. Le fait que la commission de l’enseignement soit présidée par le
président du conseil d’administration ne change rien à cette nouvelle donne.

B – La redistribution des attributions de direction et de gestion administrative

À la suite de la réforme de 1926, le conseil d’administration est privé de la gestion de


l’ensemble des questions pédagogiques intéressant l’établissement. Les attributions relatives à
l’instruction, au sens large, font l’objet d’une redistribution entre le directeur, le conseil de
perfectionnement et cette nouvelle venue dans l’organigramme de l’École, la commission de
l’enseignement.

345
Aux termes de l’article 2 du décret du 21 octobre 1926 : « Font partie du conseil : Les directeurs du ministère
des colonies ; Le président du conseil supérieur de santé des colonies ; L’inspecteur général des travaux publics
des colonies ; L’inspecteur conseil de l’instruction publique du ministère des Colonies ; Les membres du
d’administration de l’École Coloniale ; Le directeur de l’École ; Un membre du Conseil d’État, élu par les
conseillers d’État ; Un gouverneur général ou gouverneur des Colonies en activité de service ou en retraite ; Un
représentant du ministère de la Justice ; Un représentant du ministère des Affaires Étrangères ; Un représentant
du ministère de l’Intérieur, désignés par les ministres intéressés. Un professeur de la faculté de droit ; Un
professeur de la faculté des lettres ; Un professeur du Muséum d’histoire naturelle ; Un professeur de l’École des
langues orientales vivantes, nommés par le ministre des Colonies. Huit personnes nommées par le ministre des
Colonies. » JORF, 24 octobre 1926, p. 11590.
346
Ibid.
347
Article 3 du décret du 21 octobre 1926, JORF, 24 octobre 1926, p. 11590.
348
Article 8 de l’arrêté du 23 octobre 1926, JORF, 24 octobre 1926, p. 11590.

79
Le conseil d’administration n’intervient plus, en tant que tel, dans la procédure de
recrutement des professeurs titulaires. Désormais, c’est le directeur de l’École qui saisit le
conseil de perfectionnement des candidatures, à charge pour celui-ci d’établir une liste triple
par ordre de préférence. Les nominations sont ensuite faites par le ministre des Colonies349.
Disparait donc la pratique antérieure, analysée plus haut, qui voyait les membres du conseil
d’administration opérer une première sélection – souvent décisive, on l’a vu – parmi les
candidats. Si les membres du conseil d’administration conservent un rôle dans la désignation
des professeurs titulaires, ce n’est qu’en vertu de leur appartenance, de droit, au conseil de
perfectionnement. Dans la pratique, l’orientation initiale du directeur tendra progressivement
à influencer l’issue de la sélection.

Un phénomène analogue est à relever pour ce qui concerne la procédure de


recrutement des professeurs suppléants et chargés de cours qui, comme on le verra,
constituent rapidement la majeure partie du corps enseignant350. Professeurs suppléants et
chargés de cours ne sont plus, comme auparavant, nommés par le conseil d’administration sur
proposition du directeur351, mais nommés par le ministre des Colonies après avis de la
commission d’enseignement352. Là encore, dans la pratique, la présence du directeur au sein
de la commission deviendra progressivement un facteur déterminant dans la désignation de ce
personnel.

En plus de la mission qui précède, la commission est chargée des fonctions dévolues à
l’ancienne sous-commission d’instruction353 qui, comme on l’a vu, était composée de quatre
membres du conseil d’administration. La réduction des attributions du conseil
d’administration est également visible dans la détermination du contenu des cours. En effet,
aux termes de l’article 7 de l’arrêté du 23 octobre 1926 : « Les modifications au programme
général de l’enseignement sont proposées par le directeur et examinées par le conseil de
perfectionnement, qui les soumet à l’approbation du ministre354. » Sur un plan plus pratique,
ce n’est plus le conseil d’administration mais bien la commission d’enseignement qui reçoit et
arrête les listes de sortie et de passage des élèves355. Ce n’est plus, non plus, le conseil
d’administration qui désigne le président et les membres des jurys des examens passés à

349
Alinéa 1er de l’article 5 de l’arrêté du 23 octobre 1926, JORF, 24 octobre 1926, p. 11590.
350
Sur ce point, voir le chapitre suivant.
351
Alinéa 4 de l’article 7 de l’arrêté du 30 janvier 1899.
352
Alinéa 4 de l’article 5 de l’arrêté du 23 octobre 1926, JORF, 24 octobre 1926, p. 11590.
353
Article 8 de l’arrêté du 23 octobre 1926, JORF, 24 octobre 1926, p. 11590.
354
Article 7 de l’arrêté du 23 octobre 1926, JORF, 24 octobre 1926, p. 11590.
355
Alinéa 3 de l’article 8 de l’arrêté du 23 octobre 1926, JORF, 24 octobre 1926, p. 11590.

80
l’École par les élèves. Désormais, ils sont désignés par le ministre des Colonies, sur
proposition du directeur et après avis de la commission d’enseignement 356. L’ensemble de ces
mesures auront progressivement tendance à renforcer la place du directeur.

Au fond, il n’y a guère plus que la gestion du budget de l’École qui relève encore de la
compétence du conseil d’administration. Et même sur ce point, il est à noter que la réforme de
1926 a fait disparaître la sous-commission administrative du conseil d’administration qui,
auparavant, préparait le budget « de concert avec le directeur »357. Désormais, aux termes de
l’article 3 de l’arrêté du 23 octobre 1926, « le budget de l’école est préparé par le directeur,
arrêté par le conseil d’administration et soumis à l’approbation du ministre »358.

Dans les faits, cette innovation s’observe aisément dans la diminution du nombre de
séances tenues par le conseil d’administration par rapport à la période antérieure, les
règlements ayant toujours prévu « au moins une séance dans le premier mois de chaque
trimestre »359. Jusqu’à la réforme de 1926, ce minimum règlementaire est toujours amplement
dépassé. En 1910, par exemple, les membres du conseil d’administration ne se réunissent pas
moins de quinze fois. En 1922 et en 1923, l’on compte toujours douze séances par an. Mais en
1927, au lendemain de la réforme, le conseil d’administration ne se réunit que six fois. À
partir de 1935, la fréquence de ces séances se stabilise à cinq par an.

Cette tendance s’accompagne de moins de permanence à la tête du conseil


d’administration. À la mort de Paul Dislère, la présidence du conseil d’administration est
confiée à Ernest Roume360. S’il n’est en rien possible de présenter Ernest Roume comme un
président « absentéiste », il est tout de même à signaler qu’il se fait remplacer bien plus
souvent par le vice-président Lacroix que ne l’avait fait Dislère à son époque. Roume
occupera les fonctions de président du conseil d’administration jusqu’en 1937. Il est ensuite
remplacé par le gouverneur général Marcel Olivier361.

Il n’est pas impossible qu’un certain nombre des dirigeants « historiques » de


l’établissement aient mal perçu ce transfert de pouvoirs. En tout cas, il semble clair que les
différents conseils, même réorganisés, n’entendent pas simplement donner « carte blanche »

356
Ibid.
357
Article 6 de l’arrêté du 30 janvier 1899.
358
Article 3 de l’arrêté du 23 octobre 1926, JORF, 24 octobre 1926, p. 11590.
359
Sur ce point, voir : Article 5 de l’arrêté du 28 février 1888, JORF, 29 février 1888, p. 896 ; Article 2 de
l’arrêté du 30 janvier 1899 ; Article 1 er de l’arrêté du 23 octobre 1926, JORF, 24 octobre 1926, p. 11590.
360
Arrêté du 10 juillet 1928, JORF, 12 juillet 1928, p. 7836.
361
Arrêté du 4 novembre 1937, JORF, 6 novembre 1937, p. 12314.

81
au nouveau directeur. Par exemple, dès le mois de juin 1927, Georges Hardy soumet au
conseil de perfectionnement un projet d’arrêté portant création d’un « conseil de
professeurs » : « Il est bon que le directeur de l’École, surtout au moment où l’enseignement
est complètement transformé, puisse réunir les professeurs pour connaître leurs sentiments,
leur opinion, leurs avis sur l’application des programmes et le travail des élèves, et entendre
les vœux que leur expérience pratique pourrait les amener à formuler 362. » Cette idée est
immédiatement combattue par divers membres du conseil de perfectionnement qui, à l’instar
de Paul Dislère, n’y voient que « complication » et « superfétation »363. Malgré tout, la
rupture est consommée.

Section 3 – Le temps de la primauté du directeur (1941-1959)

Après la fermeture de l’établissement au début de la Seconde Guerre mondiale, c’est


Robert Delavignette qui parvient à négocier sa réouverture en 1941. Cependant, l’institution
n’est pas sans susciter une certaine méfiance auprès du régime de Vichy qui aura à cœur de
maintenir le 2 avenue de l’Observatoire sous une étroite surveillance. Le souci de limiter le
nombre de ses interlocuteurs entraîne une refonte de son organigramme qui conduit à asseoir
la place du directeur, tant en droit qu’en fait, comme l’ « homme fort » de l’établissement.
Ainsi, au-delà du contexte spécifique duquel elle découle, la réforme de 1941 – et les
ajustements des mois qui suivent – contiennent les germes de ce que seront la direction et le
fonctionnement administratif de l’ENFOM entre 1946 et sa fermeture au crépuscule des
années cinquante. Au fond, cette restructuration est rendue possible par la convergence de
plusieurs facteurs : la suppression du conseil d’administration et de la commission
d’enseignement (§ 1), la personnalité des directeurs successifs (§ 2), ainsi que l’instauration –
officielle et structurée cette fois-ci – d’un directeur-adjoint (§ 3).

362
ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 24 juin 1927, p. 134.
363
Ibid.

82
§ 1 – La suppression du conseil d’administration et de la commission d’enseignement

En 1941, il est procédé à la suppression de deux des trois conseils de l’établissement :


l’ « historique » conseil d’administration364, d’une part, et la commission d’enseignement,
d’autre part. Le rôle du premier, on l’a vu, se limitait essentiellement à des considérations de
contrôle budgétaire depuis la réforme précédente de 1926. Un décret de mai 1939 ayant eu
pour effet de faire perdre à l’École son autonomie financière, la disparition du conseil
d’administration apparaît logique au sous-secrétaire d’État aux Colonies Charles Platon365.
S’agissant de la commission d’enseignement, il est estimé que ses attributions pourront, sans
difficulté, faire l’objet d’une redistribution. Par conséquent, seul demeure le conseil de
perfectionnement, le gouvernement ayant « voulu que ce conseil s’attachât à suivre la vie de
l’École à travers ses élèves et son corps enseignant »366. Cependant, sa composition s’en
trouvera nettement restreinte.

Aux termes de l’alinéa 2 de l’article 5 du décret du 25 septembre 1941 : « Le conseil


de perfectionnement de l’école nationale de la France d’outre-mer comprend seize membres, à
la nomination du secrétaire d’État aux colonies367. » Ces membres sont les suivants : « Le
secrétaire général du secrétariat d’État aux Colonies (président) ; Un membre du conseil
d’État ; Un gouverneur général honoraire des colonies ou un gouverneur breveté de l’école ;
deux personnalités choisies par le secrétaire d’État aux colonies pour leur compétence
administrative et coloniale ; le directeur du contrôle ; le directeur des affaires politiques ; le
directeur des affaires économiques ; le directeur du personnel et de la comptabilité ;
l’inspecteur conseil de l’instruction publique au secrétariat d’État aux colonies ; un conseiller
à la cour de cassation ; le directeur de l’école ; quatre professeurs à l’école dont un professeur
à la faculté de droit de Paris368. »

Quelque peu hâtive, cette réforme appelle plusieurs remarques. Tout d’abord, le
conseil de perfectionnement conserve un certain nombre de pouvoirs « classiques » qui
relèvent de domaines où il reste finalement bien « versé ». Il continue, par exemple, de
présenter « à la nomination du secrétaire d’État les candidatures des chargés de cours et des

364
Article 4 du décret du 25 septembre 1941, JOEF, 16 octobre 1941, p. 4478.
365
ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 17 novembre 1941,
p. 193.
366
Ibid., p. 194.
367
Alinéa 2 de l’article 5 du décret du 25 septembre 1941, JOEF, 16 octobre 1941, p. 4478.
368
Alinéa 3 de l’article 5 du décret du 25 septembre 1941, JOEF, 16 octobre 1941, p. 4478.

83
professeurs »369. Dans le même ordre d’idée, c’est lui qui « soumet au secrétaire d’État toute
proposition concernant le régime des concours d’entrée et des études, et, d’une manière
générale, le fonctionnement de l’école »370. Ensuite, le conseil de perfectionnement se voit
également confier des tâches qui appartenaient auparavant, selon les époques, aux sphères de
compétences du conseil d’administration ou de la commission d’enseignement. Ainsi, c’est
désormais le conseil de perfectionnement qui doit émettre « un avis sur l’allocation à accorder
aux élèves »371. Par ailleurs, le conseil est appelé à jouer un rôle dans l’évaluation des élèves –
et donc dans leur classement de sortie – par le biais de l’attribution de la note dite
« d’ensemble »372. Enfin, il « délibère sur les sanctions à infliger aux élèves qui lui sont
déférés par le directeur »373.

Au fond, cette nouvelle distribution des attributions de direction et de gestion


administrative de l’établissement implique une nette augmentation de la charge de travail
demandée aux membres d’un conseil pour lequel les textes n’avaient jamais, jusque-là, exigé
une fréquence de réunion supérieure à « au moins une fois par an »374. Au passage, il est à
signaler que dans la pratique, entre la création du conseil de perfectionnement et sa dernière
réunion avant la Seconde Guerre mondiale, ce n’est que dans des proportions modestes que ce
minimum réglementaire a été dépassé : cinquante-sept séances tenues entre février 1900 et
mai 1938. En 1941, même si les dispositions de l’alinéa 2 de l’article 6 du décret du 25
septembre prévoient dorénavant « au moins deux séances annuelles, l’une au commencement
de l’année scolaire, l’autre à la fin »375, il devient rapidement évident qu’il en faudra bien
davantage pour remplir convenablement l’ensemble des nouvelles missions. De plus, dans la
mesure où certaines de celles-ci se réduisent à de simples questions de gestion courante, il
paraît assez curieux de vouloir réunir autant de hautes personnalités. Même s’il est prévu que,
pour « tenir délibération valable, le conseil doit réunir [au moins] huit de ses membres »376, ce
quorum s’avère immédiatement peu commode. Pour cette raison, dès l’année suivante, le
décret du 16 juin 1942 l’abaisse à cinq membres pour certaines délibérations : celles ayant
trait à la « note d’ensemble », aux questions disciplinaires et aux allocations scolaires 377.

369
Alinéa 1er de l’article 7 du décret du 25 septembre 1941, JOEF, 16 octobre 1941, p. 4478.
370
Alinéa 5 de l’article 7 du décret du 25 septembre 1941, JOEF, 16 octobre 1941, p. 4478.
371
Alinéa 4 de l’article 7 du décret du 25 septembre 1941, JOEF, 16 octobre 1941, p. 4478.
372
Alinéa 2 de l’article 7 du décret du 25 septembre 1941, JOEF, 16 octobre 1941, p. 4478.
373
Alinéa 3 de l’article 7 du décret du 25 septembre 1941, JOEF, 16 octobre 1941, p. 4478.
374
Voir : Alinéa 5 de l’article 3 du décret du 26 janvier 1899, JORF, 21 février 1899, p. 1210.
375
Alinéa 2 de l’article 6 du décret du 25 septembre 1941, JOEF, 16 octobre 1941, p. 4478.
376
Alinéa 4 de l’article 6 du décret du 25 septembre 1941, JOEF, 16 octobre 1941, p. 4478.
377
Décret n°1637 du 16 juin 1942, JOEF, 21 juin 1942, p. 2171.

84
En 1946, le constat du bon fonctionnement du conseil de perfectionnement « à quorum
réduit » durant les années de guerre, conduit à la création d’une commission permanente du
conseil de perfectionnement. De par sa composition, la commission permanente du conseil de
perfectionnement incarne la proximité croissante qui caractérise les liens entre l’établissement
et son ministère de tutelle jusqu’aux décolonisations. En 1946, pour le compte de la rue
Oudinot, l’on trouve le directeur du personnel ou son représentant, le directeur des affaires
politiques ou son représentant, le directeur de l’enseignement ou son représentant et le
directeur du contrôle ou son représentant. Pour le compte de l’École, l’on trouve son
directeur, un administrateur des Colonies ou des Services civils de l’Indochine, un
représentant de l’Association des anciens élèves de l’ENFOM ainsi qu’un professeur de
l’ENFOM. Dans cette première mouture, la commission permanente est présidée par le doyen
d’âge378. En 1951, la composition de la commission permanente connaît quelques
ajustements. Disparaissent le professeur de l’École ainsi que l’administrateur des Colonies.
Apparaissent le chef des services judiciaires au ministère de la France d’Outre-mer, et
l’inspecteur général du travail et de la main d’œuvre au ministère de la France d’Outre-mer.
Sur le fond, ces modifications reflètent, d’une part, l’importance nouvelle que revêt la section
de la magistrature au sein de l’établissement et, d’autre part, l’apparition d’une section de
l’inspection du travail. Par conséquent, ils ne doivent pas s’analyser comme la marque d’un
contrôle plus étroit de la part du ministère. D’ailleurs, la commission permanente se voit
adjoindre un gouverneur général ou un gouverneur de la France d’Outre-mer. Celui-ci, qui
doit être breveté de l’ENFOM, préside désormais la commission379.

À première vue, sur le plan des attributions, la commission permanente peut paraître
comme la simple héritière du conseil de perfectionnement « à quorum réduit » des années de
guerre. Ainsi, aux termes de l’article 1er du décret n°46-200 du 14 février 1946, celle-ci a
vocation à examiner les « questions urgentes d’administration, d’enseignement et de
discipline concernant l’école »380. Comme par le passé, cette formule recouvre l’ « attribution
d’allocations scolaires aux élèves »381, l’attribution de la note dite d’ « ensemble »382, ainsi
que la délibération sur « les sanctions à infliger aux élèves qui lui sont déférés par le directeur
de l’école dans la limite maxima d’un mois de suspension d’allocation scolaire et de

378
Voir : Alinéa 2 de l’article 2 du décret n°46-200 du 14 février 1946, JORF, 16 février 1946, p. 1385.
379
Voir : Décret n°51-647 du 12 mai 1951, JORF, 29 mai 1951, p. 5643.
380
Article 1er du décret n°46-200 du 14 février 1946, JORF, 16 février 1946, p. 1385.
381
Alinéa 1er de l’article 3 du décret n°46-200 du 14 février 1946, JORF, 16 février 1946, p. 1385.
382
Alinéa 3 de l’article 3 du décret n°46-200 du 14 février 1946, JORF, 16 février 1946, p. 1385.

85
redoublement d’année d’études »383. Mais, à y regarder de plus près, l’on s’aperçoit que la
commission permanente voit sa sphère de compétences grandir au dépens de celle du conseil
de perfectionnement. En effet, aux termes de l’article 3 du décret n°46-200 du 14 février
1946 : « La commission a qualité pour donner son avis sur toutes les questions intéressant le
régime des concours d’entrée et des études384 […] » Surtout, c’est désormais elle qui
« présente à la nomination du ministre les candidatures des professeurs et chargés de
cours »385.

Au fond, même si les textes de 1946 et de 1951 conservent le principe d’un conseil de
perfectionnement à part entière, c’est désormais bien au sein de la commission permanente
que s’effectue l’essentiel de la prise de décision. Cette orientation nouvelle se répercute
nécessairement sur la fréquence des réunions de ces deux organes. Ainsi, entre le mois d’août
1946 et le mois de juillet 1955, le conseil de perfectionnement se réunit quinze fois. Au cours
de la même période, la commission permanente du conseil de perfectionnement ne tiendra pas
moins de soixante-quatre séances. Surtout, après 1955, seule la commission permanente du
conseil de perfectionnement se réunira.

En définitive, si ces textes ne se départissent pas des principes traditionnels de gestion


collégiale de l’établissement, la lecture croisée des procès-verbaux du conseil de
perfectionnement « à quorum réduit », puis de la commission permanent du conseil de
perfectionnement, fait bien émerger l’influence croissante exercée par la personnalité des
directeurs au cours des vingt dernières années de l’établissement parisien.

§ 2 – La personnalité des directeurs

Dans le prolongement de la tendance déjà bien en place dans années trente, le rôle de
tout premier plan que sont appelés à jouer les directeurs successifs à partir du début des
années quarante se matérialise par l’article 2 du décret du 25 septembre 1941 qui dispose que
l’« ENFOM a à sa tête un directeur nommé par décret sur la proposition du secrétaire d’État
aux Colonies386. »

383
Alinéa 4 de l’article 3 du décret n°46-200 du 14 février 1946, JORF, 16 février 1946, p. 1385.
384
Alinéa 1er de l’article 3 du décret n°46-200 du 14 février 1946, JORF, 16 février 1946, p. 1385.
385
Alinéa 2 de l’article 3 du décret n°46-200 du 14 février 1946, JORF, 16 février 1946, p. 1385.
386
Article 2 du décret du 25 septembre 1941, JOEF, 16 octobre 1941, p. 4478.

86
Si l’on a déjà eu l’occasion de dessiner les contours de la direction de Robert
Delavignette387, il est à rappeler que celui-ci exercera une influence prépondérante au sein du
conseil de perfectionnement jusqu’au début de 1946, moment où il est désigné pour remplir
les fonctions de haut-commissaire de la République au Cameroun. Qu’il s’agisse de désigner
le corps enseignant, de réfléchir aux réformes pédagogiques à mener ou encore de se pencher
sur le sort des élèves, ce sont bien les interventions du grand « Bob » qui paraissent « battre la
mesure ».

Alors que l’aura de Delavignette est invariablement reconnue par les écrits traitant de
l’ENFOM, ces derniers brossent volontiers un tableau plus effacé de ses successeurs, Paul
Mus et Paul Bouteille. Pourtant, les archives de l’établissement confèrent davantage
l’impression d’une authentique continuité dans les méthodes de direction. C’est, en tout cas,
le ressenti de Mus qui, en 1950, au moment de transmettre à son tour le flambeau, écrit à son
prédécesseur : « Je pense que la ligne que j’ai reçue de vous et gardée sera conservée par
notre ami M. Bouteille388. »

En désignant Paul Mus, en 1946, la rue Oudinot respecte une fois encore sa vision du
besoin qu’il y a de placer un « savant » au parcours colonial à la tête de la Maison de
l’Observatoire. Né à Bourges, en 1902, Mus a grandi cependant en Cochinchine, à Saigon.
Revenu en France pour continuer ses études, il est élève de khâgne au lycée Henri IV.
Disciple de Sylvain Lévi, il intègre l’École française d’Extrême-Orient en 1927. Orientaliste
chevronné, il entreprend des recherches sur le bouddhisme qui donneront lieu, en 1933, à la
soutenance d’une thèse intitulée Barabudur : esquisse d’une histoire du Bouddhisme fondée
sur la critique archéologique des textes389. Quatre ans plus tard, il est nommé directeur
d’études à la cinquième section de l’École pratique des hautes études. Après avoir été engagé
dans les services spéciaux français au cours de la Seconde Guerre mondiale, son expertise est
sollicitée en 1945. Après la reddition japonaise, il devient conseiller du général Leclerc,
plaidant pour une politique d’indépendance du Vietnam. De retour en France, en plus de la
direction de l’ENFOM, il se verra confier la toute nouvelle chaire de civilisations d’Extrême-

387
Voir supra.
388
ANOM, 1ECOL, carton 132, dossier 12, Lettre de Paul Mus au gouverneur général Delavignette, 7 avril
1950.
389
Paul Mus, Barabudur : esquisse d’une histoire du Bouddhisme fondée sur la critique archéologique des
textes, Hanoï, Impr. D’Extrême-Orient, 1935, 3 vol. En 1932, il avait publié : « Barabudur, les origines du Stûpa
et la transmigration : essai d’archéologie religieuse comparée », Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient,
tome XXXII, 1932, p. 269-439.

87
Orient au Collège de France390. Sa réputation scientifique est d’ailleurs pleinement établie à
l’étranger et, en 1950, l’Université de Yale lui demande de se charger d’un cours
d’Indianisme pour l’année 1950-1951. À cette occasion, il sera soutenu par le ministre de la
France d’Outre-mer qui voit cette proposition comme une opportunité d’assurer le
« rayonnement de la science française dans les Universités étrangères, et particulièrement de
la pensée française aux États-Unis »391. Pour l’ensemble de son œuvre, Pierre Messmer a pu
décrire Paul Mus comme un « savant précis et scrupuleux éloigné de la politique, [qui] ne
prenait aucune liberté avec les instructions qu’il recevait »392.

À l’échelle de l’ENFOM, les témoignages d’anciens élèves évoquant la direction Paul


Mus ne sont cependant pas très nombreux. Parmi les réponses au questionnaire de William B.
Cohen, seule une poignée de réponses en font mention. L’un d’entre eux évoque son respect
pour le directeur « par ce qu’il était »393. Un autre marque son respect pour l’homme et estime
qu’il « est resté trop peu de temps directeur »394. Lorsque Jean Clauzel (P. 1943) présente Paul
Mus comme quelqu’un de « moins présent, moins « directeur » »395, cela s’explique
probablement, au moins en partie, par le fait que l’orientaliste ne dispensait pas
d’enseignement à l’École même et qu’il n’a pas pu imprégner un discours pédagogique dans
les mêmes proportions que son prédécesseur. En revanche, cette vision ne saurait en rien
correspondre à son dynamisme dans ses fonctions de directeur. En effet, au cours de sa
direction, il est activement impliqué dans les débats de chacune des séances du conseil de
perfectionnement (9 séances entre le 2 août 1946 et le 6 avril 1950). Surtout, il ne manque
qu’une seule des trente-neuf séances de la commission permanente du conseil de
perfectionnement. Au cours de celles-ci, il aura toujours à cœur de défendre les intérêts des
élèves, que ce soit au sein de l’établissement ou à propos de questions touchant à leur avenir.

En 1950, le départ de Mus soulève la question de son successeur. Le ministre de la


France d’Outre-mer ne reçoit qu’une seule candidature, à savoir celle l’inspecteur général
Gayet. Ancien élève de l’établissement (P. 1910), tout comme l’avait été Delavignette, Gayet
est un membre particulièrement actif de l’Association des anciens élèves qui ne lésine jamais
lorsqu’il s’agit de renforcer la cohésion professionnelle des brevetés de l’avenue de

390
Arrêté du 6 mai 1946.
391
ANOM, 1ECOL, registre 12, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 6 avril 1950, p. 7.
392
Pierre Messmer, Après tant de batailles. Mémoires, Paris, Albin Michel, 1992, p. 184.
393
ANOM, 49 APOM.
394
Ibid.
395
Jean Clauzel (dir.), La France d’Outre-mer (1930-1960), Témoignages…, op. cit., p. 65.

88
l’Observatoire396. Néanmoins, au moment de sa candidature, Gayet est à moins de trois ans de
la retraite. Souhaitant alors « confier des garçons à quelqu’un qui soit plus près d’eux, plus
proche de leurs réactions, de leur génération »397, le ministre y voit une « tradition établie » :
« M. Mus a pris la direction de l’École à 42 ans. M. Delavignette en avait 40398. » Il propose
le nom de l’ancien élève Paul Bouteille (P. 1927), ce qui apparaît d’autant plus surprenant que
celui-ci n’avait pas fait acte de candidature. Cependant, en tant que directeur-adjoint,
Bouteille avait largement contribué au bon déroulement de la vie administrative de
l’établissement sous les directions de Delavignette puis de Mus. Par conséquent, pour le
ministre, Bouteille est un « homme nourri de la tradition de cette Maison »399.

La nomination de celui-ci rompt avec au moins deux des traditions clairement établies.
D’une part, en raison de l’absence d’une production scientifique, il ne semble pas possible de
le classer dans la catégorie des « savants coloniaux ». D’autre part, on avait alors coutume de
dire que la direction de l’École était confiée alternativement à un « Africain », puis à un
« Indochinois ». Cette tendance s’était effectivement vérifiée depuis la direction de Georges
Hardy. Or, le profil « hybride » de Bouteille ne semble pas de nature à faire de lui
l’ « Africain » qu’appelait en principe ce cycle. En effet, reçu à l’École lors du concours 1927,
Bouteille effectue sa scolarité au sein de la section indochinoise. Mais à l’issue de celle-ci,
son classement d’avant-dernier ne lui ouvre accès à aucun des cinq voeux d’affectation qu’il
avait formulé pour l’Indochine400. Obtenant un poste de rédacteur au ministère des Colonies,
en 1932, il poursuivra l’essentiel de sa carrière en France, que ce soit comme détaché à la
commission des finances de la Chambre des députés (1934-1935), comme attaché au cabinet
du ministre de la Santé publique (1936-1937), comme sous-chef de bureau au ministère des
Colonies, détaché au service intercolonial d’information et de documentation (1939-1942),
comme sous-directeur au ministère de l’Agriculture et du ravitaillement (1943-1944), puis
comme directeur adjoint de l’ENFOM, à partir de 1945401. Sa seule expérience « pratique »
Outre-mer est d’ailleurs sans grand lien avec la formation qu’il avait reçue au 2 avenue de
l’Observatoire puisqu’il sera envoyé à Madagascar, entre 1946 et 1948, en tant que secrétaire

396
Pour des exemples de son implication dans les « sections locales » de l’Association des anciens élèves de
l’ENFOM, voir : Partir II, Titre 2, Chapitre 1.
397
ANOM, 1ECOL, registre 12, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 6 avril 1950, p. 9.
398
Ibid.
399
ANOM, 1ECOL, registre 12, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 5 mai 1950, p. 3.
400
Pour le dossier d’élève de Paul Bouteille : ANOM, 1ECOL, carton 68, dossier 1138. Pour des informations
sur le choix des sections et les modalités d’affectation, voir : Partie I, Titre 2, Chapitre 1.
401
Dictionnaire des anciens élèves de l’ENFOM, op. cit., p. 394.

89
par intérim du gouvernement général, puis du haut-commissariat de Madagascar 402. Malgré
tout, son profil de technicien semble bien correspondre à l’évolution des attentes que l’on aura
vis-à-vis de la direction au cours des années cinquante, en raison du besoin croissant d’adapter
l’offre de l’établissement aux mutations institutionnelles qui se jouent entre la France et
l’Outre-mer. Quoi qu’il en soit, dans les faits, Paul Bouteille se révèle tout aussi ferme que ses
prédécesseurs dans la gestion de l’intérêt de ses élèves au sein de la commission permanente
du conseil de perfectionnement.

§ 3 – L’instauration d’un directeur-adjoint (1941)

En 1941, dans un souci de renouer avec une pratique amorcée à l’extrême fin des
années vingt, Robert Delavignette demande à ce qu’un fonctionnaire colonial soit détaché à
l’établissement « dans des conditions régulières »403. Quelques mois plus tard, l’alinéa 2 de
l’article 2 du décret du 25 septembre 1941 dispose : « Pour la discipline générale et pour la
surveillance des études, le directeur est secondé par un adjoint choisi parmi les
administrateurs adjoints détachés à l’administration centrale et qui est, de préférence, breveté
de l’école404. » Au fond, cette dernière prescription procède de la volonté d’assurer un
sentiment de proximité entre la direction et ses élèves. En effet, couplée aux difficultés de
communication liées à la Guerre, la forte augmentation du nombre d’élèves reçus à l’École
dans la première moitié des années quarante s’avère immédiatement incompatible avec le
maintien d’un lien personnel entre ceux-ci et le seul directeur. À ce titre, à partir de cette
époque, la consultation des dossiers administratifs des élèves révèle que la plupart de leurs
échanges avec la direction portent la signature du directeur-adjoint.

En substance, les dispositions de 1941 sont conservées jusqu’à la fermeture de


l’établissement. Cependant, même si ce texte consacre le recours à un directeur-adjoint, son
recrutement reste largement dicté par des considérations pratiques liées aux exigences du
service des cadres de la France d’Outre-mer. On ne relève pas, par exemple, comme pour le
directeur lui-même, de principe d’alternance entre directeurs-adjoints « africain » et
« indochinois ». La question est pourtant envisagée, en 1946, lorsque la commission

402
Ibid.
403
ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 6, Note sur le secrétariat de la direction de l’École, Paris, 29 janvier
1941.
404
Alinéa 2 de l’article 2 du décret du 25 septembre 1941, JOEF, 16 octobre 1941, p. 4478.

90
permanente du conseil de perfectionnement évoque brièvement l’idée de faire respecter cet
équilibre : « L’expérience du directeur titulaire étant surtout indochinoise, il y aurait a priori
intérêt à ce que le choix se portât sur un Administrateur d’Afrique405. » Mais dans les faits, il
s’avère impossible de respecter cette contrainte. Dans l’esprit du ministère, l’idéal demeure
tout de même un candidat ayant une riche expérience de la vie Outre-mer. Si l’on excepte le
cas précité de Paul Bouteille qui remplit les fonctions de directeur-adjoint de 1945 à 1946,
cette condition a été nettement respectée.

En 1941, lorsque Maurice Puig (P. 1931) devient le tout premier directeur-adjoint de
l’établissement, il est administrateur de 3e classe et compte six années d’expérience au
Dahomey, d’abord au bureau des affaires économiques (1935-1937), puis en tant qu’adjoint
au commandant du cercle d’Athiémé (1938-1941) 406. Après le passage de Paul Bouteille, c’est
Jean Bartel (P. 1923) qui prend le relais. Celui-ci a commencé sa carrière comme adjoint des
services civils au Gabon de 1920 à 1922. Reçu au concours des stagiaires, il suit les
enseignements de l’École Coloniale l’année suivante. Lors de son retour en Afrique, il occupe
plusieurs postes de chef de subdivision au Soudan, de 1924 à 1929, et au Niger, de 1930 à
1933. Il devient ensuite commandant de différents cercles au Niger, de 1933 à 1939, puis au
Dahomey, de 1939 à 1942. À l’ENFOM même, où il sera évalué comme étant un « excellent
administrateur chevronné »407, il est d’abord chef de l’encadrement en 1945, avant d’être
directeur-adjoint de 1946 à 1949408. Pierre de Rouvillois, qui lui succède de 1950 à 1955,
compte quant à lui plus de quinze ans de services effectifs Outre-Mer, que ce soit en Afrique,
d’abord, puis en Inde française, au cours desquels il a été chef de subdivision, adjoint au chef
de région et commandant de cercle409. Au cours de son passage à l’ENFOM, en plus de ses
fonctions de directeur-adjoint, il assure également celles de directeur d’études africaines.
Enfin, le dernier directeur-adjoint est Pierre Hugot (P. 1936). Au-delà de sa carrière
administrative, qui l’a mené du Niger au Tchad, en passant par la Guadeloupe, Hugot est
probablement le directeur-adjoint pouvant le mieux prétendre au statut de « savant colonial ».
Diplômé du Centre des hautes études d’administration musulmane (1950), et auteur de

405
ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 12 octobre 1946, p.
342.
406
Dictionnaire des anciens élèves de l’ENFOM, op. cit., p. 1664-1665.
407
André Jeudy, Administrateur des colonies…, op. cit., p. 49.
408
Dictionnaire des anciens élèves de l’ENFOM, op. cit., p. 240-241. Pour le dossier administratif (personnel) de
Jean Bartel : ANOM, 1ECOL, carton 135, dossier 3.
409
Dictionnaire des anciens élèves de l’ENFOM, op. cit., p. 1782. Pour le dossier administratif (personnel) de
Pierre de Rouvillois : ANOM, 1ECOL, carton 134, dossier 6.

91
plusieurs ouvrages et articles, ses doubles qualifications pratiques et scientifiques lui
permettent également d’assurer le cours de Déontologie410.

410
Dictionnaire des anciens élèves de l’ENFOM, op. cit., p. 1058-1058. Pour le dossier administratif (personnel)
de Pierre Hugot : ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 15.

92
Chapitre 2 – Le corps enseignant

La lecture des différents textes réglant successivement l’organisation et le


fonctionnement de l’établissement met en lumière la diversité des « acteurs » qui ont
contribué à la transmission des « savoirs coloniaux » entre 1889 et 1959. Ainsi, au gré des
réformes, on retrouve les termes de « professeurs titulaires », de « professeurs suppléants »,
de « chargés de cours à titre temporaire », de « répétiteurs », de « maîtres divers », sans
oublier, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les « quatre professeurs titulaires de
chaires » et autres « conférenciers ».

Numériquement, la note d’humour de Pierre Messmer (P. 1934) selon laquelle, lors de
son passage à l’École, les « professeurs étaient plus nombreux que les vingt-sept élèves »411,
prend rapidement tout son sens. Les archives de l’établissement renferment 295 dossiers
d’enseignants, au sens large, dont le contenu des cours a pu compter dans la notation des
élèves de l’avenue de l’Observatoire412. Encore convient-il de préciser que ces documents ne
couvrent pratiquement – de manière non exhaustive, qui plus est – que la période postérieure
aux années vingt. S’agissant des quatre premières décennies de l’École, les dossiers sont peu
nombreux et les registres des procès-verbaux des conseils d’administration et de
perfectionnement demeurent une source d’informations très utile mais incomplète. Il n’est pas
rare, en outre, d’y trouver des renseignements qui contredisent les arrêtés de nominations. Il
ne nous a donc pas été possible d’établir exactement le nombre des membres du personnel
qui, soixante-dix ans durant, a eu la charge de transmettre la somme des savoirs jugés
indispensables à la « constitution » morale et professionnelle des fonctionnaires coloniaux,
puis de la France d’Outre-mer.

Cependant, la richesse des informations contenues dans les dossiers existants a semblé
de nature à permettre une lecture des facteurs « dynamiques » qui ont guidés la collaboration
entre l’École et son équipe pédagogique. Ainsi, dans les pages qui suivent, il conviendra tout
d’abord de faire sens des différents statuts réservés aux enseignants (Section 1). Ensuite, on
s’intéressera à la dialectique des recrutements (Section 2). Enfin, de manière subsidiaire, il
sera temps de revenir sur les rares cas de mises en cause des enseignants (Section 3).

411
Pierre Messmer, Les Blancs s’en vont, Paris, Albin Michel, 1998, p. 12.
412
En marge des matières inscrites dans les programmes successifs, les dirigeants de l’établissement paraissent
avoir régulièrement œuvré pour la mise en place de conférences ponctuelles prononcées par des intervenants
extérieurs dont les sphères de compétences touchaient, de près ou de loin, à la colonisation.

93
Section 1 – La diversité des statuts d’enseignants

S’il est vrai que les textes régissant l’organisation du corps enseignant consacrent
différents statuts d’enseignants, il semble bien qu’il y ait lieu de relativiser la portée de cette
apparente hiérarchisation (§ 1). À côté de ces catégories « classiques », l’École réserve
longtemps un statut à part aux répétiteurs de langues indigènes (§ 2). Enfin, à partir du début
des années quarante, devant le double effet d’une croissance des effectifs à l’École même et
du développement revendiqué d’une conscience de terrain, on aboutit à la mise en place d’un
personnel hybride dont on peine parfois à savoir si sa mission est pédagogique ou simplement
administrative : les fonctionnaires de l’ « encadrement » (§ 3).

§ 1 – Professeurs titulaires, professeurs suppléants et chargés de cours : une distinction


relative

Peu de sujets illustrent aussi nettement la nature expérimentale de l’École Coloniale


que l’improvisation et la navigation à vue qui caractérisent les problématiques de gestion et de
renouvellement de son personnel enseignant. La chose est tellement vraie que durant les dix
premières années de l’établissement, aucun texte ne vient régir un quelconque statut du corps
professoral. En 1888, par exemple, au moment où l’on envisage les modalités de la
transformation de l’institution en « pépinière » des fonctionnaires coloniaux, un rapport
retraçant les préoccupations des dirigeants comporte l’étonnant passage suivant : « Quant aux
professeurs, nous sommes persuadés que l’on trouvera, parmi les jurisconsultes et les savants,
parmi les fonctionnaires en congé, des hommes dévoués, connaissant les questions coloniales,
disposés à prêter gratuitement leur concours à une œuvre dont ils sentiront l’intérêt 413. » Cinq
ans plus tard, lorsqu’il s’agit de désigner un enseignant pour le cours de Langue arabe
vulgaire, deux candidats sont proposés au conseil d’administration. Le premier, Houdas,
professeur à l’École des Langues orientales vivantes demande une indemnité de 3000 francs
alors que le second, Sonneck, interprète principal au ministère de la Guerre, n’en demande
que 1500414. La préférence est rapidement donnée au moins cher415. Si ces deux exemples
insolites ne correspondent en rien aux procédures de recrutement qui se dégageront par la

413
ANOM, 2ECOL, carton 1, registre 1, pièce 16, Paul Dislère, Rapports et projets de décret et d’arrêtés relatifs
à la création d’une École Coloniale, 1888.
414
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 12 mai 1893, p. 62.
415
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 21 juillet 1893, p. 71.

94
suite416, ils n’en symbolisent pas moins le lien étroit entre la pérennité des cours et leur mode
de financement.

Les traitements et allocations versés au corps enseignant font partie des dépenses du
budget ordinaire de l’établissement417. Pour cela, l’École doit compter sur les recettes de son
budget ordinaire qui se composent notamment des « droits d’inscription des élèves de la
section française », des « droits d’inscription des auditeurs libres », du « prix des leçons
d’escrime, d’équitation et d’exercices militaires », des « bourses de l’État et des Colonies », et
des « subventions allouées par l’État et les Colonies pour le service ordinaire »418. À l’instar
de ce qu’a montré Pierre Singaravélou pour la création de chaires d’enseignements coloniaux
dans divers institutions métropolitaines419, l’obtention de fonds suffisants pour la mise sur
pied et le maintien de cours à l’École Coloniale se présente le plus souvent comme un
véritable casse-tête pour ses dirigeants dans la mesure où gouvernements locaux et
administration centrale se renvoient fréquemment la balle.

Lorsque les dispositions de l’arrêté du 30 janvier 1899 viennent rationaliser le


recrutement, la distinction qu’elles opèrent entre « professeurs titulaires », « professeurs
suppléants », « chargés de cours » et « maîtres divers » ne doit en rien être perçue comme une
volonté d’introduire une graduation du prestige ou toute autre notion de hiérarchie entre les
individus prêtant leur concours à l’établissement, mais bien plutôt comme le résultat
d’impérieuses contraintes budgétaires.

Concrètement, un « professeur titulaire » perçoit un traitement dont le montant est


« fixé par le ministre sur la proposition du conseil d’administration »420. Les autres
enseignants, quant à eux, sont simplement rémunérés par jetons de présence.

Les hésitations découlant du statut de « professeur titulaire » sont bien illustrées par le
cas du recrutement de Maurice Delafosse. En janvier 1910, le gouverneur général de l’AOF
William Ponty créé un cours de Dialectes et coutumes de l’AOF 421 avec la volonté expresse

416
Il est à rappeler que l’évolution des procédures recrutement, à proprement parler, a été traitée dans le chapitre
précédent en tant qu’illustration des mutations des prérogatives des différents organes dirigeants.
417
Article 3 du décret du 30 juillet 1898. Ce texte a été consulté aux archives de l’établissement. ANOM,
1ECOL, carton 1.
418
Article 2 du décret du 30 juillet 1898.
419
Pierre Singaravélou, Professer l’Empire…, op. cit., p. 80.
420
Alinéa 1er de l’article 7 de l’arrêté du 30 janvier 1899.
421
Décret du 25 janvier 1910, JORF, 3 février 1910, p. 964-965.

95
que celui-ci soit confié à l’ethnologue Maurice Delafosse422. Pendant les quatre années qui
suivent, l’intéressé est maintenu en France à cette fin. En 1919, après l’intermède de la
Grande Guerre au cours de laquelle Delafosse a été mobilisé, puis nommé gouverneur, le
conseil d’administration de l’École, qui apprécie grandement la valeur de ses cours 423,
souhaite s’attacher ses services à titre définitif. La question divise cependant le conseil en
raison des incertitudes liées à la possibilité de titulariser comme professeur la personne
chargée d’un cours créé à la demande d’un gouvernement général. Il est notamment redouté
qu’un simple changement de conjoncture locale aboutisse à la suppression des subventions424.
De plus, en l’espèce, la démarche nécessite une « augmentation sérieuse de l’indemnité
annuelle allouée sur le budget général de l’AOF »425. Initialement, malgré son propre passé de
breveté de l’établissement parisien, le gouverneur général de l’AOF Gabriel Angoulvant (P.
1891) doit marquer son hostilité à ce projet en raison de préoccupations budgétaires. Mais les
efforts combinés d’Eugène Étienne et de Jules Carde – le premier par lettre de
recommandation et le second évoquant une promesse antérieure en ce sens de Joost Van
Vollenhoven (P. 1899) – suffisent à changer l’avis d’Angoulvant qui décide d’honorer
l’engagement moral et consent à allouer 10.000 francs sur le budget général de sa
fédération426. Déclarée vacante en mai 1919427, selon la procédure prévue à l’alinéa 7 de
l’article 2 de l’arrêté du 30 janvier 1899428, la chaire de Dialectes et Coutumes de l’AOF sera
confiée à Maurice Delafosse à partir de la rentrée 1919. Cependant, dans la mesure où cette

422
ANOM, 1ECOL, carton 20, dossier 3, Création d’une chaire de langues et coutumes africaines à l’École
Coloniale et nominations de professeurs, Lettre du président du conseil d’administration de l’École Coloniale au
ministre des Colonies, Paris, 18 février 1919.
423
Paul Dislère estime « fort peu probable qu’un candidat quelconque pût faire valoir des titres supérieurs à ceux
de M. Delafosse ». ANOM, 1ECOL, carton 20, dossier 3, Création d’une chaire de langues et coutumes
africaines à l’École Coloniale et nominations de professeurs, Lettre du président du conseil d’administration de
l’École Coloniale au ministre des Colonies, Paris, 18 février 1919.
424
ANOM, 1ECOL, registre 6, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 20 janvier 1919, p. 133.
425
ANOM, 1ECOL, carton 20, dossier 3, Création d’une chaire de langues et coutumes africaines à l’École
Coloniale et nominations de professeurs, Lettre du président du conseil d’administration de l’École Coloniale au
ministre des Colonies, Paris, 18 février 1919.
426
ANOM, 1ECOL, carton 20, dossier 3, Création d’une chaire de langues et coutumes africaines à l’École
Coloniale et nominations de professeurs, Dépêche télégraphique du gouverneur général de l’AOF au ministre des
Colonies, Dakar, 29 mars 1919. Dans le même sens : Lettre du ministre des Colonies au Président du Conseil
d’administration de l’École Coloniale, Paris, 8 mai 1919.
427
Décision du conseil d’administration de l’École Coloniale en date du 12 mai 1919, JORF, 15 mai 1919, p.
5025.
428
Pour la déclaration de vacance : JORF, 15 mai 1919, p. 5025.

96
nomination n’est réalisée qu’à titre provisoire429, il faudra attendre l’année suivante pour que
le professeur soit enfin titularisé430.

Si nous avons relevé vingt-quatre nominations de « professeurs titulaires »431, pour la


période allant de 1900 à 1926, il importe de préciser que leur charge d’enseignement à l’École
n’est pas suffisante pour constituer leur principale source de revenu. Il est donc fréquent que
la poursuite d’activités « parallèles » conduise ces « titulaires » à rompre la continuité de leur
service, nécessitant ainsi que l’on fasse appel à des « professeurs suppléants » et des « chargés
de cours ». Un exemple extrême en la matière est fourni par le professeur de Comptabilité
administrative Delavau. Recruté en 1908, celui-ci se retire en province dès 1913. Il faudra
pourtant attendre 1930 pour qu’il donne sa démission432 ! Pendant cette période, il est suppléé
par l’inspecteur général des Colonies Kair qui doit lui-même être remplacé par d’autres
membres de l’inspection des Colonies lorsqu’il est en mission433.

Progressivement, la flexibilité offerte par ces statuts emporte l’adhésion des dirigeants
de l’École, de telle sorte que la désignation de « titulaires » constituera davantage l’exception
que le principe. Au milieu des années trente, elle semble même s’être limitée au cas où l’on
souhaitait conserver les services d’un enseignant au-delà de l’âge légal de la retraite. Celui-ci
est alors fixé à soixante-cinq ans révolus pour les « chargés de cours » et à soixante-dix ans
révolus pour les « professeurs titulaires ». En 1936, par exemple, c’est bien ainsi que
s’explique la décision des dirigeants de l’École de titulariser Émile Prudhomme 434, qui
assurait le cours d’Étude des produits d’origine végétale depuis l’année scolaire 1931-

429
Arrêté du 30 octobre 1919, JORF, 26 novembre 1919, p. 13476.
430
Dans un ouvrage biographique, la fille de l’ethnologue raconte à quel point cette attente a été source
d’angoisse pour son père : Louise Delafosse, Maurice Delafosse, le Berrichon conquis par l’Afrique, Paris,
Société française d’histoire d’Outre-mer, 1976, p. 286 et s.
431
Ces nominations concernent les professeurs suivants : Guiot (Organisation et administration de la Tunisie),
Boulanger (Comptabilité administrative), Bois puis Capus (Productions coloniales), Doury (Hygiène et
médecine pratique), Méray (Organisation générales des colonies), You (Législation, organisation et
administration de Madagascar), Métin (Colonisation étrangère et régime économique), Delavau (Comptabilité
administrative, théorique et pratique), Lorin (Langue annamite et lecture des pièces usuelles chinoises et
annamites), Morgat (Législation et administration de l’Indochine), Bernard (Géographie détaillée de l’Afrique),
Horton (Comptabilité pratique), Marguin (Construction pratique), Loisy puis Régismanset (Colonisation
française : mise en valeur et régime économique), Guesde (Langue cambodgienne), Cabaton (Géographie
détaillée de l’Indochine), Gabriel Puaux (Enseignement spécial relatif à la Tunisie), Doutté (Histoire générale,
politique et sociale de l’Afrique du Nord), Terrier (Organisation administrative, financière et judiciaire du
Maroc), Lorin (Colonisation étrangère : régime économique), Delafosse (Dialectes et coutumes de l’AOF),
Julien (Langue malgache et coutumes de Madagascar), Destaing (Arabe vulgaire).
432
ANOM, 1ECOL, registre 9, procès-verbaux de la commission d’enseignement, séance du 8 avril 1930, p. 49.
433
Ibid.
434
ANOM, 1ECOL, registre 9, procès-verbaux de la commission d’enseignement, séance du 30 juin 1936, p.
130.

97
1932435. À la suite de cette nomination, Prudhomme pourra dispenser sa matière jusqu’en
1941436. Au passage, il est à noter que pour certaines matières, la difficulté que l’on rencontre
pour trouver un personnel suffisamment spécialisé aboutit à ce que ces prescriptions ne soient
pas toujours respectées. En 1950, par exemple, plusieurs enseignants dépassent nettement les
limites réglementaires. Gerbinis et Dolléans ont tous deux soixante-seize ans. Chassigneux et
Mayer ont soixante-quinze ans. Leenhardt, quant à lui, a soixante-douze ans437.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, une réforme de taille a pour effet de placer
la question du statut des enseignants au cœur des problématiques de développement de
l’établissement. En effet, aux « professeurs et chargés de cours », les dispositions de l’article
2 du décret n°46-1325 du 5 juin 1946 ajoutent « quatre professeurs titulaires de chaires »438. Il
est prévu que ces derniers soient « nommés par arrêté du ministre de la FOM sur proposition
du conseil de perfectionnement »439. Conçues sur la lancée d’une série de mesures visant à
rapprocher le cursus de l’ENFOM du monde de l’Université440, ces chaires sont dotées d’une
mission de « directeur d’études » qui les distingue assez nettement du reste des cours de la
Maison de l’Observatoire. Afin de développer l’attrait et le prestige de ces chaires, le
directeur Paul Mus ambitionnait qu’une grande liberté soit laissée à leurs titulaires dans
l’organisation des cours. Ainsi, en 1948, il écrit au professeur Marcel Larnaude que le
directeur d’études peut, à loisir, « traiter ex cathedra de tel sujet qui lui convient ; organiser
des conférences d’élèves, avec séance critique ; donner un ouvrage à étudier, à un élève, ou à
un groupe d’élèves, contradictoirement ; instituer des discussions préparées sur un thème qu’il
donne ; faire établir, séparément ou collectivement, des dépouillements bibliographiques,
etc. »441. Et le directeur de l’ENFOM de conclure : « Le bénéfice de cette formation
intellectuelle et morale dépasse les limites de la science à l’occasion de laquelle elle
s’acquiert442. »

Paradoxalement, c’est précisément ce desideratum de rapprochement des milieux


universitaires parisiens qui va nuire au développement de ces chaires. En effet, aux termes de
435
ANOM, 1ECOL, registre 9, procès-verbaux de la commission d’enseignement, séance du 20 juin 1931, p. 65.
436
Pour le dossier administratif d’Émile Prudhomme : ANOM, 1ECOL, carton 133, dossier 10.
437
ANOM, 1ECOL, registre 12, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 7 juillet 1950, p. 9.
438
Article 2 du décret n°46-1325 du 5 juin 1946, JORF, 6 juin 1946, p. 4969-4970.
439
Article 4 du décret n°46-1325 du 5 juin 1946, JORF, 6 juin 1946, p. 4969-4970.
440
Sur ce point, voir : Partie II, Titre 1, Chapitre 2.
441
ANOM, 1ECOL, carton 130, dossier 8, Lettre n°884/ENFOM de Paul Mus à Marcel Larnaude, 19 octobre
1948.
442
Ibid.

98
l’article 2 du décret n°47-336 du 25 février 1947, les professeurs titulaires de chaires à
l’ENFOM sont « assimilés, en ce qui concerne les obligations de service, le traitement, les
conditions d’avancement et de retraite, aux professeurs titulaires de chaires de l’université de
Paris »443. Il en résulte une impossibilité de cumul pour les universitaires qui affecte les
desseins initiaux des dirigeants de l’ENFOM. De ce point de vue, les cas de deux éminents
universitaires français paraissent éloquents. En novembre 1947, le professeur de la Faculté
des lettres de Strasbourg Jean Dresch, qui assure le cours de Géographie de l’Afrique Noire à
l’ENFOM depuis 1943, obtient son détachement auprès du ministère de la France d’Outre-
mer pour pouvoir remplir les fonctions de directeur d’études à l’ENFOM. Mais peu de temps
après, celui-ci obtient une chaire en Sorbonne et doit donc démissionner de celle qu’il occupe
à l’avenue de l’Observatoire444. Une situation analogue affecte l’historien Charles-André
Julien. En 1946, alors qu’il est professeur agrégé au lycée Montaigne, il est mis à la
disposition du ministère de la France d’Outre-mer en vue d’exercer les fonctions de
professeur à l’ENFOM. Mais en 1948, sa nomination comme professeur à la Sorbonne le
contraint à donner sa démission de la chaire qu’il occupait depuis deux ans445.

À l’issue de cette présentation de quelques-uns des enjeux internes liés à la


coexistence de statuts différents au sein de l’École Coloniale, il reste à dire un mot sur le
sentiment de frustration qu’ont partagé dirigeants et enseignants devant le constat persistant
de la modicité de la rémunération de ces derniers. Par exemple, le taux des jetons de présence
alloués aux « chargés de cours », fixé à cinquante francs en 1906, ne sera revu à la hausse
qu’en 1924, malgré la dépréciation monétaire. Pour l’occasion, il sera doublé446. Trois ans
plus tard, à la suite de la réforme pédagogique du 15 avril 1927, dont un des objectifs consiste
en l’alignement du recrutement des élèves de l’avenue de l’Observatoire sur le modèle de
celui des grandes Écoles, les membres du conseil d’administration expriment le souhait que
leurs « chargés de cours » reçoivent des jetons d’un montant similaire à ceux de leurs
collègues. Dans la foulée, une enquête officieuse, diligentée par un membre du conseil,
affirme que « les jetons perçus par les professeurs des autres écoles s’élèvent généralement à

443
Article 2 du décret n°47-336 du 25 février 1947, JORF, 27 février 1947, p. 1842.
444
ANOM, 1ECOL, carton 127, dossier 23, Lettre du professeur Dresch au ministre de la France d’Outre-mer,
Paris, 2 septembre 1948.
445
À la Sorbonne, Charles-André Julien est nommé comme titulaire d’une chaire d’Histoire de la colonisation
dans le cadre de la création d’un certificat d’histoire de la colonisation. Celle-ci ne perdurera pas au-delà de sa
retraite en 1961. Sur ce point, voir : Pierre Singaravélou, Professeur l’Empire…, op. cit., p. 271.
446
Voir : article 2 du décret du 16 avril 1924, JORF, 20 avril 1924, p. 3680.

99
la somme de 300 francs »447. Cependant, dans un souci de maintenir le « bon renom de
l’École », il est décidé à contre-coeur qu’il ne sera demandé qu’un relèvement à 200 francs.
Après deux ans d’attente, les dispositions de l’article 2 du décret du 18 novembre 1930
fixeront simplement le montant des jetons à 175 francs448. À titre de comparaison, le ministère
semble s’être aligné sur le montant des jetons attribués au personnel de l’Institut national
d’agronomie coloniale449.

Dans le même ordre d’idées, en 1934, le directeur Henri Gourdon signale au conseil
d’administration que la rémunération des professeurs belges est quatre fois supérieure à celles
des enseignants de l’École450. En 1948, Paul Mus évoque le « caractère désobligeant des
rétributions que la réglementation actuelle oblige à offrir à des personnalités éminentes »451,
des « sommités, les premières de France en leur spécialité »452. Enfin, en 1951, un professeur
affirme que « ce que nous faisons nous le faisons par amour de cette École et de la cause
d’outre-mer »453. Et l’enseignant de conclure : « nos traitements sont très inférieurs à ceux
donnés ailleurs454. »

§ 2 – Le statut des répétiteurs de langues « indigènes »

Située au cœur des problématiques de gouvernance coloniale, la maîtrise des langues


« indigènes » apparaît d’emblée, aux yeux des pères fondateurs de l’École Coloniale, comme
l’un des enjeux majeurs de la formation des futurs cadres de l’administration coloniale. En
1888, au cours des réflexions portant sur la mise en place des premiers programmes, Jules
Léveillé estime même que le « moins qu’on puisse attendre d’un fonctionnaire européen, c’est
qu’il soit personnellement en état de contrôler à tout instant la sincérité et l’intelligence des

447
ANOM, 1ECOL, registre 7, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 24 janvier 1928, p. 23.
448
Voir : article 2 du décret du 18 novembre 1930, JORF, 23 novembre 1930, p. 13010.
449
En effet, un second décret, daté du même jour, fixe le montant des jetons alloués au personnel enseignant de
cet Institut : Ibid.
450
ANOM, 1ECOL, registre 7, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 15 novembre 1934, p.
173.
451
ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 36, Lettre du directeur de l’ENFOM Paul Mus au professeur Laferrière,
19 octobre 1948.
452
Ibid.
453
ANOM, 1ECOL, registre 12, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 8 novembre 1951, p.
16-17.
454
Ibid.

100
auxiliaires sur la foi desquels il va peut-être, administrateur, signer une décision grave, ou
juge, prononcer une condamnation terrible455. »

Armés de cette conviction, il ne reste plus aux membres du conseil d’administration


qu’à déterminer le profil des enseignants à qui il convient de confier la transmission de ces
compétences linguistiques. Pour des raisons tenant essentiellement au prestige du
colonisateur, une position de principe ne tarde pas à se dégager : « Sans doute ce n’est point
parmi nos jeunes Indo-Chinois [de la section indigène] qu’on [trouvera] des professeurs
d’annamite, de cambodgien456[…] » Au fond, à l’époque, d’après les dirigeants de
l’établissement, une véritable charge de cours ne peut être confiée qu’à un candidat d’origine
métropolitaine dont les aptitudes sont attestées par son parcours ultramarin. C’est, par
exemple, ce qui explique l’attribution du cours de Langue annamite au professeur Bonet qui,
en plus d’être un ancien interprète principal en Cochinchine457, enseigne également à l’École
des langues orientales vivantes458. Dans le même esprit, le cours de Langue cambodgienne
revient au directeur Étienne Aymonier, lui l’ancien inspecteur des affaires indigènes au sud de
Saigon, pour qui l’ « étude de la langue dans ces pays nouveaux pour nous était une forme
naturelle de l’action »459. Néanmoins, les professeurs et les chargés de cours restent tout à fait
lucides sur l’écart qui subsiste entre leur enseignement, qui se présente sous un aspect plus ou
moins magistral et théorique, et les formes courantes des langues « indigènes » telles qu’elles
sont parlées dans les différents territoires sous domination française. Pour cette raison, dès les
débuts de l’établissement, il est envisagé de solliciter quelques élèves de la section indigène
« comme répétiteurs en les faisant causer un certain temps chaque jour avec nos
étudiants460. »

Pratiquée de manière inégale depuis l’ouverture de l’École jusqu’à la veille de la


Grande Guerre, l’utilisation à cette fin de certains élèves de la section indigène correspond à
ce que l’on peut appeler le temps des expériences (A). Par la suite, il faudra attendre la

455
ANOM, 2ECOL, carton 1, registre 1, pièce 16, Rapports et projets de décret et d’arrêtés relatifs à la
Création d’une École Coloniale, Paris, Imprimerie A. Broise et Courtier, 1888, p. 31.
456
Rapport au Président de la République précédant le décret du 23 novembre 1889, JORF, 25 novembre 1889,
p. 5861. Dans le même sens, dès 1888 : ANOM, 2ECOL, carton 1, registre 1, pièce 16, Paul Dislère, Rapports et
projets de décret et d’arrêtés relatifs à la création d’une École Coloniale.
457
ANOM, 2ECOL, carton 1, registre 1, pièce 1, « École Coloniale », p. 2.
458
ANOM, 1ECOL, carton 1, Organisation et fonctionnement de l’École Coloniale, Paris, Comptoir des intérêts
coloniaux, 1899, p. 5.
459
Étienne Aymonier, cité par Pierre Singaravélou, Professer l’Empire…, op. cit., p. 95.
460
Rapport au Président de la République précédant le décret du 23 novembre 1889, JORF, 25 novembre 1889,
p. 5861. Dans le même sens, dès 1888 : ANOM, 2ECOL, carton 1, registre 1, pièce 16, Paul Dislère, Rapports et
projets de décret et d’arrêtés relatifs à la création d’une École Coloniale.

101
seconde moitié des années trente pour que l’on ait à nouveau recours à des répétiteurs (B),
leur recrutement s’effectuant désormais sur une base géographique nettement plus étendue.
Enfin, au lendemain du second conflit mondial, enhardies par une reconnaissance académique
croissante, leurs successeurs obligeront les dirigeants de l’ENFOM à repenser la pertinence
même du titre de répétiteur (C).

A – Le temps des expériences : les répétiteurs de la section indigène (1889-1913)

À en croire le Rapport au président de la République, précédant le décret fondateur de


l’École Coloniale, on aurait pu croire que la mission de répétiteur de certains élèves de
l’ancienne École cambodgienne et de la nouvelle section indigène était promise à un bel
avenir. En effet, la présence parisienne de ces élèves avait servi, au moins en partie, à
légitimer l’installation de la nouvelle institution dans la capitale : « […] pour préparer, au
point de vue linguistique, nos futurs administrateurs, n’est-il pas rationnel d’utiliser l’École
coloniale indigène déjà constituée à Paris461 ? »

« Rationnel », le concept pouvait peut-être le sembler. Sa mise en œuvre, cependant, le


sera un peu moins. De telle sorte que les dirigeants de l’établissement peinent parfois eux-
mêmes à s’y retrouver lorsqu’il s’agit d’identifier les répétiteurs. Sans doute cela résulte-t-il
d’une relative ambiguïté des règlements. Par exemple, si l’on se réfère simplement au décret
du 23 novembre 1889, dont les dispositions des articles 2 à 8 ont trait à l’organisation de la
section indigène, nulle part n’est-il question de la possibilité d’utiliser ses élèves comme
répétiteurs de langue462. La différence de statuts n’apparaît que lorsque l’on s’intéresse aux
moyens de subsistance matérielle de ces jeunes gens lors de leur séjour parisien. Pour les
simples élèves, l’alinéa 1er de l’article 20 du décret du 2 avril 1896 dispose que leur
« entretien […] à l’école coloniale est payé soit par leurs familles, soit par les colonies ou
pays de protectorat auxquels ils appartiennent463. » Ensuite, l’alinéa 2 du même article
précise : « Les frais de la pension sont supportés par le budget de l’école coloniale pour les
élèves indigènes employés comme répétiteurs des cours de langues464. » Néanmoins, cette
formulation ne doit pas faire oublier que les recettes ordinaires du budget de l’établissement

461
Ibid.
462
Voir : Décret du 23 novembre 1889, JORF, 25 novembre 1889, p. 5861.
463
Alinéa 1er de l’article 20 du décret du 2 avril 1896, JORF, 4 avril 1896, p. 1892.
464
Alinéa 2 de l’article 20 du décret du 2 avril 1896, JORF, 4 avril 1896, p. 1892.

102
comprennent, entre autres, les subventions allouées par les Colonies pour le service
ordinaire465. En l’espèce, ce sont bien ces subventions qui permettent de financer le séjour des
répétiteurs et ce sont, en principe, les autorités locales qui décident du statut des élèves
indigènes. Dans les faits, les choses se déroulent parfois de manière plus « chaotique ». En
mai 1907, par exemple, alors que cela fait déjà bientôt six mois que le jeune Nguyen-Van-
Xiem est arrivé à l’École466, Dislère découvre que le gouverneur général de l’Indochine
considère cet ancien élève du collège Chasseloup-Laubat de Saigon comme un répétiteur 467.
Cette nouvelle lui semble alors d’autant plus incongrue que « ce jeune homme, qui suit
régulièrement les cours de l’École primaire supérieure, ignore absolument les caractères
chinois et ne pourrait exercer, auprès des élèves français, les fonctions de répétiteur qu’il n’a
du reste, nullement revendiquées, n’ayant d’autres désir que de compléter ses études
françaises »468 !

Pour l’historien, toute évaluation chiffrée portant sur les répétiteurs et la portée de leur
action au cours de ces premières années demeure malaisée en raison de la nature largement
fragmentaire des archives de l’établissement sur ce point. Par exemple, le nom des répétiteurs
ne figure pas aux côtés des professeurs sur les brochures faisant état des matières
enseignées469. Le registre-matricule de la section indigène, quant à lui, comporte certes les
noms de cinquante jeunes indigènes passés par l’École, entre 1889 et 1913, mais ce document
ne fait nullement allusion à d’éventuelles missions de répétitions. À vrai dire, si l’on excepte
le cas précité de Nguyen-Van-Xiem, les seules références aux répétiteurs de cette époque sont
à trouver dans les registres des procès-verbaux du conseil d’administration. Peu loquaces, eux
aussi, sur le sujet, ils permettent cependant, en divers endroits, d’affirmer que la pratique est
régulièrement observée. Tout d’abord, en 1892, les membres du conseil d’administration
manifestent leur souhait de voir le gouverneur général de l’Indochine tenir compte des
contraintes linguistiques liées à cette tâche lorsqu’il aura à choisir les nouveaux élèves qui
seront envoyés à Paris470. Ensuite, en décembre 1896471, puis en octobre 1897, le conseil

465
Article 2 du décret du 30 juillet 1898. Ce texte a été consulté aux archives de l’établissement : ANOM,
1ECOL, carton 1.
466
Nguyen-Van-Xiem est resté à l’École Coloniale entre le 19 novembre 1906 et le 13 juillet 1910. ANOM,
1ECOL, registre 41, registre-matricule de la section indigène, matricule n°86.
467
ANOM, 1ECOL, carton 30, dossier 8, Élèves boursiers de l’Indochine entretenus à l’École Coloniale, 1906-
1907, Lettre du ministre des Colonies au gouverneur général de l’Indochine, Paris, 8 mai 1907.
468
Ibid.
469
Pour un exemple de ces brochures : ANOM, 1ECOL, carton 1, Organisation et fonctionnement de l’École
Coloniale, Paris, Comptoir des intérêts coloniaux, 1899, 66 p ; Pour la liste des enseignants : Ibid., p. 4-6.
470
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbal du conseil d’administration, séance du 25 novembre 1892, p. 44.
471
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 12 décembre 1896, p. 248.

103
s’enquiert des possibilités qu’il y aurait d’envoyer un jeune malgache en France pour intégrer
la section indigène et servir de répétiteur472. Des considérations budgétaires obligeront les
dirigeants de l’École à attendre trois ans pour que la première partie de la proposition soit
couronnée de succès. En revanche, il ne nous a pas été possible de vérifier si l’arrivée du
jeune Édouard Andriantsalama, en août 1900, a permis de mettre en place des répétitions de
langue malgache. En tout état de cause, si tel a été le cas, l’expérience tournera court en raison
du décès de celui-ci, quelque mois plus tard, des suites d’une tuberculose 473. Enfin, lors de la
rentrée solennelle des cours, en novembre 1910, Paul Dislère annonce l’arrivée prochaine
d’ « un certain nombre d’indigènes qui donneront à l’École des répétiteurs »474. En cette
occasion, il incite fortement les élèves à « user des répétitions que peuvent leur donner au
point de vue des langues indochinoises les élèves des sections indigènes [sic475] »476. Un
discours analogue est également tenu l’année suivante477.

Au printemps 1913, le rapatriement en Indochine des derniers élèves de la section


indigène sonne le glas de cette première expérience. S’ensuit alors une longue interruption, de
plus de deux décennies, du recours aux répétiteurs de langues « indigènes ». En effet, il faut
attendre la seconde moitié des années trente pour que l’on puisse parler de renouveau des
répétiteurs.

B – Le renouveau des répétiteurs (1935-1944)

En 1935, lorsque l’ENFOM renoue avec la pratique des répétiteurs de langues


« indigènes », ce n’est nullement le fruit d’une décision pédagogique délibérée mais bien la
conséquence d’une candidature spontanée d’un étudiant cambodgien478. Né à Battambang, en
1908, Au Chhieng est professeur de l’enseignement primaire supérieur franco-indigène du

472
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 11 octobre 1897, p. 275.
473
ANOM, 1ECOL, registre 41, registre-matricule de la section indigène, matricule n°60.
474
ANOM, 1ECOL, registre 5, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 3 novembre 1910, p. 145.
475
L’emploi du pluriel à « sections indigènes » ne doit pas prêter à confusion. En principe, il n’y bien qu’une
seule section indigène. Simplement, ce discours est prononcé à la rentrée de novembre 1910, soit quelques mois
seulement après la réforme de la section indigène selon les desiderata du gouverneur général de l’Indochine
Antony Klobukowski (Sur ce point, voir : Partie I, Titre 2, Chapitre 2). L’intervention de Dislère survient donc,
en quelque sorte, dans une situation de transition, où l’École Coloniale attend l’arrivée de nouveaux élèves
indigènes, soumis au nouveau régime, mais où elle accueille toujours quelques élèves soumis à l’ancien régime.
476
ANOM, 1ECOL, registre 5, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 3 novembre 1910, p. 145.
477
ANOM, 1ECOL, registre 5, procès-verbaux de la sous-commission d’instruction, séance du 13 décembre
1911, p. 281.
478
ANOM, 1ECOL, carton 125, dossier 9, Lettre du directeur de l’ENFOM au résident supérieur (directeur de
l’Agence de l’Indochine), Paris, 8 juillet 1936.

104
Cambodge. Dans la première moitié des années trente, il est mis en disponibilité et il obtient
une bourse pour venir effectuer des études supérieures à Paris. Séjournant à la Maison de
l'’Indochine de la Cité universitaire, il obtient le grade de licencié ès-lettres et il intègre
l’Institut de civilisation indienne de la Sorbonne sous la direction de Sylvain Lévi. En 1935,
alors qu’il souhaite préparer une thèse en épigraphie khmère479, Au Chhieng éprouve des
difficultés à obtenir le renouvellement de son détachement et le maintien de son allocation. En
quête d’un appui politico-scientifique significatif, il se tourne vers le directeur de l’ENFOM
Henri Gourdon, ancien directeur général de l’Instruction publique en Indochine, dont les
sympathies envers les jeunes étudiants de l’empire sont connues. Soucieux de prouver sa
« reconnaissance au Gouvernement du Protectorat »480, Au Chhieng se propose même
d’assurer, à titre bénévole, des répétitions de langue cambodgienne à l’ENFOM durant
l’année scolaire 1935-1936. Enthousiasmé par le profil prometteur de ce « premier
Cambodgien qui ait pu accéder aux études supérieures en France » et « très heureux » à l’idée
de pouvoir utiliser ses services « pour le plus grand bien de notre section indochinoise »,
Gourdon use de ses contacts indochinois pour obtenir la régularisation administrative du cas
d’Au Chhieng481. L’année suivante, lorsque la question du maintien d’Au Chhieng dans la
métropole survient à nouveau, l’intéressé peut compter sur un imposant réseau de l’ENFOM.
Henri Gourdon, Robert Delavignette et le ministre des Colonies Marius Moutet, dont
l’attachement à l’ENFOM est patent482, combinent leurs efforts et obtiennent le prolongement
du séjour métropolitain d’Au Chhieng. D’après le pensionnaire de la rue Oudinot, il y a « un
intérêt politique certain à diriger l’élite indigène vers des études désintéressées et à la faire
accéder aux plus hautes formes de notre culture483. »

Devant le succès de la collaboration d’Au Chhieng avec l’ENFOM, ses dirigeants ne


tarderont pas, dans le même esprit, à s’attacher les services de Tran-Van-Long pour les
répétitions de Langue annamite et de Randriamahefa pour les répétitions de Langue

479
Sur le parcours académique métropolitain d’Au Chhieng, voir : Pierre Singaravélou, Professer l’Empire…,
op. cit., p. 105-108.
480
ANOM, 1ECOL, carton 125, dossier 9, Lettre du directeur de l’ENFOM au ministre des Colonies, 8 juillet
1936.
481
ANOM, 1ECOL, carton 125, dossier 9, Lettre du directeur de l’ENFOM au résident supérieur (directeur de
l’Agence de l’Indochine), Paris, 8 juillet 1936.
482
Dans ce sens : ANOM, 1ECOL, carton 37, dossier 5, Robert Delavignette, « L’œuvre de Marius Moutet à
l’ENFOM ».
483
ANOM, 1ECOL, carton 125, dossier 9, Lettre-avion du ministre des Colonies au gouverneur général de
l’Indochine, Paris, 11 juillet 1936.

105
malgache484. De toute évidence, le statut des répétiteurs devait être encadré. C’est ce à quoi
s’attachera le ministre des Colonies Georges Mandel en 1938. Particulièrement satisfait des
résultats obtenus par les deux jeunes indochinois, qui « collaborent avec les professeurs et
exercent les élèves à la conversation »485, Mandel souhaite « régulariser l’institution et
l’étendre aux langues africaines »486.

Dans une dépêche ministérielle envoyée le 6 mai 1938 aux gouverneurs généraux de
l’Indochine et de l’AOF, Mandel demande que chaque gouvernement local prévoie de
détacher à l’École deux fonctionnaires indigènes « à l’effet d’y remplir les fonctions de
répétiteurs de langues, pour une durée de trois ans »487. Preuve que les mentalités ont bien
évolué depuis l’époque de l’ancienne section indigène, le projet est conçu en des termes
ambitieux : « En contact quotidien avec les élèves et étroitement mêlés à la vie de la Maison,
ils seront autant des moniteurs que des répétiteurs488. » De plus, si le ministre précise que ces
répétiteurs doivent être engagés, avant tout, au service de l’établissement, il est à noter qu’il
souscrit pleinement aux idées progressistes des dirigeants de l’avenue de l’Observatoire en
matière de formation des élites indigènes. En effet, la dépêche mentionne la possibilité, pour
ces répétiteurs, de « poursuivre à Paris certaines études personnelles »489.

Les perspectives ouvertes par cette initiative sont bien illustrées par quelques
répétiteurs indochinois arrivés à l’École à la fin des années trente. Le cas de Do Xuan Sang,
en particulier, paraît éloquent. Diplômé de l’École supérieure de droit d’Hanoï, Do Xuan Sang
est reçu premier au concours de mandarins judiciaires en 1936. Il est alors âgé de seulement
vingt ans. La réglementation locale n’autorisant sa titularisation qu’à partir de l’âge de vingt-
cinq ans, la précocité de l’intéressé risquait de le contraindre à demeurer stagiaire durant une
période de cinq années, au lieu des deux de rigueur. Du fait de sa situation exceptionnelle, le
résident supérieur au Tonkin place Do Xuan Sang en disponibilité et l’envoie à Paris pour
poursuivre ses études490. Suivant les cours de la faculté de droit et de l’institut de
criminologie, il rédige une thèse consacrée aux juridictions mandarinales sous la direction

484
Il est à noter que les archives de l’École ne contiennent pas de dossier personnel pour Marc Randriamahefa.
Nous avons retrouvé une poignée de documents le concernant dans le dossier du répétiteur africain Kanda
Ouluguèm : ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 28.
485
ANOM, 1ECOL, carton 125, dossier 11, note n°1492 du ministre des Colonies aux gouverneurs généraux de
l’Indochine et d’Afrique occidentale française, 6 mai 1938.
486
Ibid.
487
Ibid.
488
Ibid.
489
Ibid.
490
ANOM, 1ECOL, carton 127, dossier 22, Arrêté n°5296 du 23 septembre 1938.

106
d’Henri Solus491. Arrivé à l’ENFOM en 1938, Do Xuan Song a assuré les répétitions de
langue annamite pendant une année, en même temps qu’il suivait la préparation au concours
de l’agrégation en droit. L’année suivante, son successeur, Muoi Doan, est titulaire d’une
licence ès-Lettre en Sorbonne492.

En ce qui concerne le recrutement africain, le bilan paraît avoir été plus mitigé. Pour
assurer les répétitions de langues africaines, l’établissement aura notamment recours,
conformément aux desiderata initiaux de Mandel, à des instituteurs du cadre commun
secondaire de l’enseignement de l’AOF. Il en est ainsi, par exemple, pour Kanda Ouloguèm
ou, de manière plus connue, pour Hamani Diori, le futur président de la République du Niger.
Avant d’être détachés en France, tous deux sont passés par l’École William-Ponty, dont la
mission consiste en la formation d’instituteurs, de médecins et de cadres indigènes en AOF493.
Si les enseignements d’Hamani Diori, en djerma et en haoussa, donnent « toute satisfaction »
au professeur d’Élement de linguistique africaine Henri Labouret 494, il en va tout autrement
pour Kanda. En mars 1939, deux mois seulement après son arrivée à Paris pour assurer les
répétitions de mandingue et de peul, Kanda Ouologuèm suscite des remarques des plus
acerbes de la part de Labouret. Ce dernier juge son assistant « absolument incapable de
remplir la fonction pour laquelle il a été désigné » : « […] il est encore dans l’impossibilité
d’écrire les deux langues précitées en se servant d’une orthographe phonétique extrêmement
simplifiée, fondée sur des caractères latins et que mes informateurs africains mettent
d’ordinaire une heure à s’assimiler495. » La conclusion de Labouret est sans appel : « Il serait
particulièrement dangereux de le laisser, livré à lui-même, dans les répétitions qu’il donne aux
élèves, en raison de la fantaisie qu’il apporte à traiter la conjugaison, les catégories nominales,
les formes du singulier et du pluriel qu’il change d’une minute à l’autre avec une facilité
étrange496. » Dans les faits, Labouret réclame et obtient le renvoi de Kanda. Ce dernier sera
remplacé, quelques temps après, par Moctar Doumacy. Vraisemblablement trop occupé avec

491
Do Xuan Sang, Les juridictions mandarinales : essai sur l’organisation judiciaire du Tonkin, Paris, F.
Loviton, 1938, 205 p.
492
ANOM, 1ECOL, carton 127, dossier 17.
493
Sur l’École William-Ponty, voir : Denise Bouche, « Intelligentsia et école française en Afrique noire : le cas
de l’École William-Ponty », Cahiers du GREMANO, Paris, n° 7, 1990, p. 201-205. ; Jean-Hervé Jézéquel, « Les
‘Enfants du hasard’ ? Les voies d’accès à l’école à l’époque coloniale. Le cas des diplômés de l’École normale
William-Ponty », Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs, Bondy, n°2, 2003, p. 173-199. ; et Les
« mangeurs de craies » : socio-histoire d’une catégorie lettrée à l’époque coloniale, les instituteurs diplômés de
l’école normale William-Ponty (1900-1960), Thèse de doctorat, Paris, EHESS, 2002, 2 vol., 792 f.
494
ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 28, Lettre du gouverneur honoraire des Colonies Henri Labouret au
directeur de l’ENFOM, Paris, 8 mars 1939.
495
Ibid.
496
Ibid.

107
ses études aux Beaux-Arts497, ce jeune originaire du Soudan français paraît avoir manqué de
nombreuses répétitions et ne sera pas conservé par l’École.

C – L’ambition nouvelle des répétiteurs : un statut rejeté (1944-1959) ?

Du fait des circonstances de guerre et des nombreux aménagements qu’elles ont


imposés au cursus normal des études498, certains enseignements de langues « indigènes » –
que l’on appellera bientôt « autochtones » – n’ont pas pu être accompagnés de répétitions
durant les hostilités. Cependant, pour les quelques répétiteurs détachés à l’ENFOM tout au
long de cette période, la représentation qu’ils se font de leur mission a résolument évolué.

Au fond, la chose est dans l’air du temps. En effet, depuis au moins le milieu des
années trente, le directeur et une bonne partie des professeurs de l’ENFOM font partie d’un
réseau réformiste proche de la SFIO, de Léon Blum et de Marius Moutet 499. En 1937, leur
présence au congrès international de l’évolution culturelle des peuples coloniaux, auquel les
organisateurs ont convié plusieurs Africains500, suggère bien que leur credo consiste en
davantage de coopération avec les élites indigènes. De plus, en 1944, la conférence de
Brazzaville, tenue entre le 30 janvier et 8 février, marque les esprits. Le général de Gaulle n’y
avait-il pas affirmé l’importance qu’il y avait à engager les colonies « sur la route des temps
nouveaux » ? En octobre de la même année, Robert Delavignette prend une décision
innovante pour l’orientation future des enseignements de l’avenue de l’Observatoire en
confiant le cours de Linguistique africaine, précédemment dispensé par Henri Labouret, à
Léopold Sédar Senghor. Au-delà du prestige lié au parcours académique de cet agrégé de
grammaire, l’initiative revêt également un aspect hautement symbolique puisqu’il s’agit de la
première fois qu’un originaire d’Outre-mer se voit confier le statut de chargé de cours à
l’établissement. Au passage, il convient de rappelé que Senghor sera nommé titulaire de la
chaire de Langues et civilisations négro-africaines en 1946 À partir de ce moment, pour les
autochtones déjà présents dans l’équipe pédagogique, tout porte à croire que le simple titre de

497
ANOM, 1ECOL, carton 127, dossier 21, Lettre de Moctar Doumacy au directeur de l’ENFOM, Paris, 4 juin
1942.
498
Sur ce point, voir le chapitre suivant.
499
Sur ce point, voir : William B. Cohen, « The Colonial Policy of the Popular Front », in French Historical
Studies, Vol. 7, No. 3 (Spring 1972), p. 368-393 ; Jean-Pierre Gratien, Marius Moutet : un socialiste à l’outre-
mer, Paris, L’Harmattan, 2006, 384 p.
500
Congrès international de l’évolution culturelle des peuples coloniaux, Exposition internationale de Paris, 27-
28 septembre 1939, rapport et compte rendu, Paris, 1938, p. 21.

108
répétiteur commence à manquer de prestige. En attestent les exemples de Chérit Mabrouk et
de Bui-Van-Minh, respectivement répétiteur de langue arabe, dans la section d’Afrique du
Nord, et répétiteur de langue annamite, dans la section indochinoise.

En septembre 1939, après avoir assuré une mission d’interprète-traducteur d’arabe au


ministère des Colonies, Chérit Mabrouk est agréé dans le cadre commun supérieur de
l’enseignement de l’AOF en qualité d’instituteur-stagiaire, puis immédiatement détaché à
l’ENFOM en qualité de répétiteur d’arabe501. Assistant dynamique et compétent, il ne tarde
pas à susciter les éloges de Régis Blachère, le titulaire de l’enseignement. En 1941, ce dernier
se dit heureux de pouvoir compter sur un répétiteur capable d’ « éveiller chez les étudiants le
sentiment des diversités dialectales, de leur en montrer aussi d’une façon vivante la
complexité »502. Est également souligné « le soin qu’il apporte à faire parler ses étudiants,
l’effort qu’il déploie pour animer ses cours »503. Enfin, Blachère se félicite « de la façon dont
ce répétiteur tend constamment à faire cadrer son enseignement avec le [sien] »504.

En novembre 1944, désireux de faire évoluer sa carrière, Chérit Mabrouk s’attèle à


démontrer à Robert Delavignette que son investissement pédagogique dépasse amplement ce
que peut laisser entendre la fonction qu’il occupe : « Depuis deux ans j’enseigne aux élèves
des textes que j’ai préparés moi-même, textes relatifs à la vie agricole […] et aux us et
coutumes en Algérie505. » Se plaçant sur un registre politique, l’intéressé poursuit : « Étant
moi-même originaire d’une commune mixte, je sais par expérience ce que les autochtones
apprécient en un administrateur506. » Au fond, Chérit Mabrouk ne souhaite rien de moins que
la création d’une nouvelle charge de cours, qu’il suggère d’intituler arabe dialectal algérien et
qu’il se propose d’assurer. Celle-ci lui paraît opportune et ne viendrait nullement, dit-il,
interférer avec le champ de potentiels collègues : « Parmi tous les orientalistes de Paris, aucun
n’a la pratique de l’arabe algérien. Ceux parmi eux qui ont fait du dialectal sont tous du
Maroc ou ont fait le dialecte marocain à Paris507. » Dans les faits, la direction de
l’établissement n’aura pas véritablement à se poser la question puisqu’il apparaît rapidement,

501
Arrêté du 8 septembre 1939. Consulté dans les archives de l’établissement : ANOM, 1ECOL, carton 126,
dossier 33.
502
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 33, Lettre de Régis Blachère au directeur de l’ENFOM, Paris, 7 mai
1941.
503
Ibid.
504
Ibid.
505
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 33, Lettre de Chérit Mabrouk au directeur de l’ENFOM, Paris, 9
novembre 1944.
506
Ibid.
507
Ibid.

109
du fait de la création de l’ENA, que la section de l’Afrique du Nord est appelée à
disparaître508. L’exemple n’en est pas moins révélateur des changements de perception en
cours.

Une seconde illustration de ce qui précède est fournie par le cas de Bui-Van-Minh.
Commis des bureaux et services du gouvernement général de l’Indochine détaché dans la
métropole, ce dernier exerce les fonctions de répétiteur de Langue annamite à l’ENFOM à
partir de janvier 1941509. En octobre 1945, animé d’un état d’esprit similaire à celui de Chérit
Mabrouk, un an plus tôt, Bui-Van-Minh écrit à Robert Delavignette : « Je me permets
d’appeler […] votre attention sur le titre de Répétiteur qui m’est réservé. Je n’ai jamais répété
quoi que ce soit ; j’ai toujours donné des leçons aux élèves de l’École ; tous ces Messieurs qui
y ont passé peuvent le dire510. » Revendiquant une place plus importante dans le dispositif de
formation, il insiste : « Pour me permettre de jouer efficacement mon rôle dans cette pépinière
de fonctionnaires du cadre d’autorité, je vous serais reconnaissant, Monsieur le Gouverneur,
de bien vouloir examiner la possibilité de me donner un autre titre que celui de Répétiteur qui
ne répond vraiment pas au travail que je fournis511. » Indéniablement, Bui-Van-Minh a une
conception plus ambitieuse de sa mission pédagogique qui, d’après lui, servirait, « par le
moyen de la langue, à resserrer les liens moraux indispensables pour une compréhension
mutuelle et une bonne entente désirée par les deux peuples512. » Il faut dire que Robert
Delavignette n’avait pas hésité, par le passé, à consulter Bui-Van-Minh à propos de questions
politiques dépassant le cadre normal de ses interventions scolaires. En 1944, par exemple, le
directeur avait demandé à son répétiteur de mettre « par écrit les sentiments des Annamites à
l’égard des Chefs français qui ont laissé le meilleur souvenir parmi eux »513. La même année,
Bui-Van-Minh avait été favorablement noté par Delavignette : « Cultivé, dévoué, aimant la
France, il apporte à l’École non seulement un enseignement nécessaire mais encore une
508
Sur ce point, voir : Partie II, Titre 1, Chapitre 2.
509
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 11, Arrêté du 14 janvier 1941.
510
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 11, Lettre de Bui-Van-Minh au directeur de l’ENFOM, Paris, 4 octobre
1945.
511
Ibid.
512
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 11, Lettre de Bui-Van-Minh au directeur de l’ENFOM, Paris, 3
novembre 1948.
513
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 11, Lettre de Bui-Van-Minh au gouverneur Delavignette, Paris, 3
novembre 1944, p. 1. La requête semble avoir été prise très au sérieux. Évoquant les « nuits d’insomnie » qui ont
rythmé sa réflexion sur ce sujet « particulièrement grave » qui mérite « autre chose qu’une réponse
consensuelle », Bui-Van-Minh prévient : « […] pour ne pas se créer d’ennemis, on n’a qu’à marcher dans le
sillage connu. Mais ce n’est pas la vérité, telle que je la sens moi-même. » Il livre ensuite un compte rendu
dactylographié de 14 pages intitulé « De la nature des rapports entre Annamites et Français depuis l’occupation
française jusqu’à nos jours ». Au passage, s’agissant du fond, il est à noter qu’en dépit du ton général des mises
en garde, ce document se veut plutôt optimiste sur l’évolution future de ces rapports ! L’auteur semble
simplement appeler de ses vœux davantage de coopération.

110
présence morale d’une rare valeur514. » Au passage, il est à noter que la reconnaissance des
mérites de Bui-Van-Minh se retrouve également chez ses élèves. En 1945, Jean Simonet (P.
1944) lui écrit en ces termes : « Je pense que je ne trouverai jamais un professeur qui puisse,
comme vous le faisiez, faire comprendre à un Occidental une mentalité si différente de la
sienne515. » Dans le même ordre d’idée, quelques années plus tard, malgré la présence dans
les rangs du corps enseignant et des dirigeants de l’ENFOM de hautes personnalités
métropolitaines ayant consacré toute ou partie de leurs carrières à la « Perle de l’Orient »,
c’est bien à Bui-Van-Minh que l’élève Michel Viaud (P. 1949) souhaite voir confier la
correction de son mémoire portant sur les Problèmes religieux au Vietnam 516. Quoi qu’il en
soit, la démarche de Bui-Van-Minh est couronnée de succès dès la rentrée suivante. À la
faveur du départ de René Lacombe (P. 1895), qui avait enseigné le cours de Langue annamite
depuis 1931517, Bui-Van-Minh accède au rang de chargé de cours. Il dispensera cet
enseignement, qui ne tarde d’ailleurs pas à être rebaptisé Langue vietnamienne 518, jusqu’à la
fermeture de la section indochinoise.

Au fond, un an après la nomination de Léopold Sédar Senghor, l’année scolaire 1945-


1946 signale le début de l’octroi quasi-systématique des charges de cours de langues
« autochtones » à des originaires de la France d’Outre-mer. En janvier 1946, le futur
conseiller de la République Alioune Diop, professeur adjoint au lycée Louis le Grand, succède
temporairement à Senghor à la tête du cours de Langues africaines519. Pour l’année scolaire
1946-1947, le député de la Guinée Française Yacine Diallo prend en charge le cours de
peuhl520. L’année suivante, Andriantsilaiarivo, administrateur à l’Assemblée de l’Union
Française, est chargé du cours de langue malgache521. En définitive, la tendance
caractéristique des quinze dernières années de l’établissement est parfaitement résumée par la
formule du directeur Paul Mus, écrite en 1948 à propos d’un cours de langue de la section

514
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 11, Bulletin individuel de notes, Paris, 21 juin 1944.
515
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 11, Lettre de Jean Simonet (P. 1944) à Bui-Van-Minh, Paris, 27 juin
1945.
516
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 11, Note de Bui-Van-Minh, Paris, 25 juin 1951. Pour le mémoire en
question : ANOM, 3ECOL, carton 108, dossier 10, Michel Viaud (P. 1949), Problèmes religieux au Vietnam.
517
Pour le dossier administratif de René Lacombe (P. 1895) : ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 33.
518
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 11, Lettre de Bui-Van-Minh au directeur de l’ENFOM, Paris, 20
septembre 1951. Il est à noter que Bui-Van-Minh assure des charges d’enseignements en dehors de l’ENFOM.
En effet, en août 1945, le Corps de liaison administrative pour l’Extrême-Orient (CLAEO) fait appel à lui pour
des « notions de langue annamite ». Sur ce point : Attestation du CLAEO, Paris, 4 août 1945. Il donne également
des cours du soir dans le cadre des enseignements organisés par l’École Berlitz. Sur ce point : Lettre de Bui-Van-
Minh au directeur de l’ENFOM, Paris, 4 octobre 1945.
519
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 16.
520
ANOM, 1ECOL, carton 127, dossier 15.
521
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 6, Lettre n°840/ENFOM, 11 octobre 1948.

111
indochinoise : « Cet enseignement pratique est essentiel […] et il est avéré qu’un autochtone
est seul, de façon normale, en mesure de l’assurer avec sécurité et profit522. »

En guise d’épilogue, un dernier exemple doit retenir notre attention. Lors de l’année
scolaire 1952-1953, le cours de Langue cambodgienne est confié à Méas Nal. De manière
remarquable, celui-ci présente la particularité d’être un ancien élève de la section indigène de
l’École Coloniale ! Passé par la capitale entre le 31 mars 1911 et le 21 mars 1913, Méas Nal
avait alors reçu l’évaluation suivante : « Doux, sérieux, très intelligent523. » Au moment de
son retour au Cambodge524, il est nommé secrétaire et affecté à l’École d’Administration
Cambodgienne comme bibliothécaire et surveillant général. Il y occupe également les
fonctions de professeur titulaire pour le cours de Connaissances administratives. Admis en
1922 au concours pour le recrutement des Chaufaikhèt525, Méas Nal occupera ces fonctions
dans différentes provinces jusqu’au milieu des années trente avant de devenir, de 1935 à
1937, le représentant du Cambodge au Grand Conseil des Intérêts Économiques et Financiers
de l’Indochine. Élevé à la dignité d’Oknha Aggamohaséna, il sera notamment ministre du
gouvernement royal du Cambodge526. Par son recrutement à l’ENFOM, en qualité de chargé
de cours, Méas Nal incarne personnellement le grand écart qui a existé entre les répétiteurs de
langues « indigènes » de l’ « ère des expériences » et les chargés de cours de langues
« autochtones » de l’après-guerre.

§ 3 – Une création tardive : le personnel d’ « encadrement » (1942-1959)

Du point de vue de la gestion et de la surveillance des élèves en cours de scolarité, la


tâche de la direction de l’établissement se complique progressivement au cours des années
trente en raison de la très nette croissance des effectifs527. Lors de la Seconde Guerre
mondiale, des difficultés supplémentaires liées aux mobilisations, aux ruptures de

522
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 11, Attestation n°541/ENFOM, 18 juin 1948.
523
ANOM, 1ECOL, registre 41.
524
Au passage, il est à noter que Méas Nal est l’un des rares anciens élèves de la section indigène pour lequel on
dispose d’informations fiables sur la carrière poursuivie à l’issue de la formation parisienne. Sur ce point, voir :
Partie I, Titre 2, Chapitre 2.
525
Les Chaufaikhèt sont des gouverneurs de provinces. Pour une analyse de leur rôle, voir : Mathieu Guérin,
« Khmer peasants and land access in Kompong Thom Province in the 1930s », Journal of Southeast Asian
Studies, Cambridge University Press, 2012, vol. 43, issue 3, p. 441-462.
526
ANOM, 1ECOL, carton 131, dossier 26.
527
Pour des précisions sur l’évolution des effectifs d’élèves à l’École Coloniale, voir : Partie I, Titre 2, Chapitres
1 et 2.

112
communications, etc., contraignent les dirigeants de l’ENFOM à réaménager le cursus
scolaire normal afin de pallier les nombreuses interruptions d’études. La coexistence qui en
résulte, au sein de l’École, de jeunes gens issus de promotions différentes et ayant connu des
expériences fort variées n’est pas sans faire craindre divers problèmes de discipline. À
l’époque, si l’on se fie à un article de deux anciens élèves paru dans le numéro spécial du
Bulletin de la Société des Anciens Élèves de l’École Coloniale, il apparaît que la situation
n’inquiète pas uniquement la direction: « les uns, déjà formés par le service militaire, la vie
des chantiers de jeunesse ou le stage colonial, avaient tendance à traiter en inférieurs les
autres qui avaient pu poursuivre leurs études528. »

À partir de 1942, lors de chaque année scolaire, Robert Delavignette parvient à obtenir
le détachement à l’École de deux ou trois fonctionnaires à qui l’on confie le soin
d’ « encadrer » les élèves. À l’issue de la Guerre, cette situation « de fortune » se pérennise
puisque les dispositions de l’article 2 du décret n°46-1325 du 5 juin 1946, portant
modification de l’organisation de l’ENFOM, font figurer le personnel d’encadrement parmi le
personnel de l’établissement529.

Pour autant, si la présence de ce personnel dans l’organigramme de l’avenue de


l’Observatoire s’impose rapidement comme une évidence pour la direction, il est à noter que
l’étendue de sa mission ne fait l’objet d’aucune définition règlementaire. Dans les faits, cela
permet aux dirigeants de l’École de lui attribuer un rôle d’envergure qui doit, espèrent-ils,
venir se superposer à la formation elle-même. À première vue, cependant, cette vocation
pédagogique doit être précisée puisque l’immense majorité de ce personnel d’encadrement ne
se verra pas confier de charge d’enseignement530. En janvier 1949, dans une lettre au directeur
du cabinet de président de la République, Paul Mus décrit les « encadreurs » comme des
hommes « vivant auprès des élèves, les pilotant à travers leurs programmes et contribuant à
les former, comme hommes »531. Quelques mois plus tard, dans une lettre du directeur au
directeur général des relations culturelles au ministère des Affaires Étrangères, il évoque leur

528
M. P. (P. 1931) et M. A. (P. 1939), « La vie à l’École depuis 1939 », Bulletin de la Société des Anciens Élèves
de l’École Coloniale, n°127 (numéro spécial), p. 35.
529
Article 2 du décret n°46-1325 du 5 juin 1946, JORF, 6 juin 1946, p. 4969.
530
Si l’on se fie aux dossiers administratifs du personnel de l’ENFOM, il apparaît que Robert Gatin (P. 1930) est
le seul membre du personnel d’encadrement à s’être vu confier une charge d’enseignement. En l’espèce, il s’agit
du cours de Déontologie et de méthodologie lors de l’année scolaire 1945-1946. ANOM, 1ECOL, carton 135,
dossier 24.
531
ANOM, 1ECOL, carton 135, dossier 35, Lettre du directeur de l’ENFOM au directeur du cabinet du président
de la République, Paris, 12 janvier 1949.

113
rôle de transmission des « techniques de la fonction de commandement outre-mer »532.
L’année suivante, en guise de synthèse, le directeur-adjoint estime que c’est à eux que revient
« la charge de la formation morale et professionnelle de nos élèves »533.

Concrètement, au-delà de leur aspect assez vague, ces formules permettent de justifier
l’appel qui est fait à des fonctionnaires coloniaux chevronnés, capables – en théorie – de faire
profiter de leur expérience de terrain. En l’espèce, c’est ce qui explique que, de 1942 à 1950,
ce personnel d’encadrement est choisi presque exclusivement dans les rangs des
administrateurs des Colonies ou des administrateurs des services civils de l’Indochine. Seul
l’instituteur du cadre supérieur de l’AOF Charles Lefèvre déroge à la règle lorsqu’il est
détaché au service de l’encadrement de l’ENFOM pour l’année scolaire 1945-1946534. De
plus, au cours de la même période, si l’on excepte le cas de l’administrateur des Colonies Jean
Kermarrec535, à qui l’on confie la tâche d’encadrer les élèves de la section de l’Afrique du
Nord de 1943 à 1945, il est à noter que l’ensemble du personnel d’encadrement est recruté
parmi d’anciens brevetés ou diplômés de l’École : René Lefèbvre (P. 1931)536, Jean
Vuillaume (P. 1936)537, René Troadec (P. 1930)538, Robert Gatin (P. 1930)539, Nicolas Leca
(P. 1929)540, André Jouanin (P. 1939)541, René Morizon (P. 1922)542 et Jacques Larché (P.
1940)543. La direction y voit certainement un bon moyen de perpétuer les valeurs de
l’établissement et de réitérer le discours traditionnel de continuité qui doit animer les
532
ANOM, 1ECOL, carton 18, Lettre n°869/ENFOM au directeur général des relations culturelles au ministère
des Affaires Étrangères, 12 octobre 1949.
533
ANOM, 1ECOL, carton 135, dossier 54, Lettre du directeur-adjoint de l’ENFOM à Robert Delavignette, 25
avril 1950.
534
Pour le dossier administratif de Charles Lefèvre : ANOM, 1ECOL, carton 135, dossier 40.
535
Pour le dossier administratif de Jean Kermarrec : ANOM, 1ECOL, carton 135, dossier 30.
536
Stagiaire diplômé de l’École Coloniale, René Lefèbvre (P. 1931) est détaché au service de l’encadrement de
l’établissement en juillet 1942. Pour son dossier administratif : ANOM, 1ECOL, carton 130, dossier 22.
537
Stagiaire diplômé de l’ENFOM, Jean Vuillaume (P. 1936) est détaché au service de l’encadrement de
l’établissement en septembre 1942. Pour son dossier administratif : ANOM, 1ECOL, carton 135, dossier 78.
538
Breveté de la section africaine de l’École Coloniale, René Troadec (P. 1930) est détaché au service de
l’encadrement de l’établissement de 1945 à 1948. Pour son dossier administratif : ANOM, 1ECOL, carton 135,
dossier 76.
539
Breveté de la section africaine de l’École Coloniale, Robert Gatin (P. 1930) est détaché au service de
l’encadrement de l’établissement en septembre 1945. Pour son dossier administratif : ANOM, 1ECOL, carton
135, dossier 24.
540
Breveté de la section africaine de l’École Coloniale, Nicolas Leca (P. 1929) est détaché au service de
l’encadrement de l’établissement de 1946 à 1947. Pour son dossier administratif : ANOM, 1ECOL, carton 135,
dossier 37.
541
Breveté de la section africaine de l’ENFOM, André Jouanin (P. 1939) est détaché au service de l’encadrement
de l’établissement de 1948 à 1950. Pour son dossier administratif : ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 21.
542
Breveté de la section indochinoise de l’École Coloniale, René Morizon (P. 1922) est détaché au service de
l’encadrement de l’établissement de 1948 à 1950. Pour son dossier administratif : ANOM, 1ECOL, carton 135,
dossier 54.
543
Breveté de la section africaine de l’ENFOM, Jacques Larché (P. 1940) est détaché au service de
l’encadrement de l’établissement de 1947 à 1948. Pour son dossier administratif : ANOM, 1ECOL, carton 135,
dossier 35.

114
générations successives de cadres de la France d’Outre-mer. Au passage, du point de vue des
« encadreurs » eux-mêmes, ce « retour aux sources » ne paraît pas non plus avoir fait de mal
sur le plan de leurs notes administratives. C’est, par exemple, en ces termes que Paul Mus
évalue René Troadec en 1946 : « Belle figure de chef au jugement sain et ferme, au caractère
énergique et droit. Sait jauger les hommes et les entraîner 544. » En 1950, René Morizon (P.
1922) est décrit comme un « chef » mais aussi « un érudit et humain connaisseur du Laos et
du Cambodge »545. L’un comme l’autre ne sont pas les seuls parmi le personnel
d’encadrement à recevoir la note de 20/20 pour leurs services rendus à l’ENFOM.

Ainsi posé, l’ensemble du dispositif entourant le personnel de l’encadrement paraît


avoir été bien huilé. Néanmoins, si l’on cherche à en évaluer la portée effective, sur le plan de
la formation professionnelle, le système n’est pas sans comporter son lot d’inconvénients. Et
ce pour deux raisons. En premier lieu, s’agissant simplement des futurs administrateurs de la
France d’Outre-mer, il semble raisonnable d’affirmer que la plus-value pratique des
« encadreurs » devait résider dans leur capacité à donner aux élèves une idée concrète des
conditions du métier sur le terrain. Cette remarque paraît d’autant plus prégnante avant 1950
dans la mesure où les programmes de l’avenue de l’Observatoire n’avaient pas encore instauré
l’obligation d’un stage Outre-mer. Dès lors, ce n’est pas le moindre des paradoxes que de
constater que, jusqu’en 1948, faute d’ « encadreurs » issus des services civils de l’Indochine,
les futurs brevetés de la section indochinoise doivent se contenter des conseils prodigués par
des administrateurs au parcours africain ! En second lieu, si l’on se place du point de vue des
futurs magistrats de la France d’Outre-mer qui ont fait le choix de venir se former sur les
bancs de l’ENFOM, le système décrit ci-dessus signifie que, tout au long des années quarante,
les élèves-magistrats ne sont pas encadrés par des magistrats de carrière mais par des
administrateurs ! D’une certaine manière, cette situation apparaîtra de plus en plus incongrue
suite au décret du 30 avril 1946 qui a pour effet d’amorcer le transfert progressif du volet
répressif de la justice Outre-mer des administrateurs aux magistrats. Conscients de ces
incohérences, les dirigeants de l’École parviennent à y apporter des correctifs à l’aube des
années cinquante. Les prescriptions de l’article 6 du décret n°50-1553 du 30 octobre
1950 requièrent que le personnel d’encadrement soit composé d’ « un administrateur des

544
ANOM, 1ECOL, carton 135, dossier 76, Bulletin individuel de notes, 27 novembre 1946.
545
ANOM, 1ECOL, carton 135, dossier 54, Bulletin individuel de note, Paris, 20 mars 1950.

115
colonies ou des services civils de l’Indochine », d’ « un magistrat d’outre-mer » et d’ « un
inspecteur du travail ou un administrateur spécialisé dans les questions sociales »546.

Au fond, compte tenu de l’ensemble de ces éléments, il n’est pas si surprenant de


relever les souvenirs mitigés qu’ont conservé les élèves de l’action du personnel
d’encadrement. Indéniablement, les contours assez flous de leur mission ont suscité une
certaine confusion. En ce sens, la remarque de Bernard Viollier (P. 1944) apparaît
particulièrement éloquente : « Je ne sais plus quel était leur rôle officiellement prévu […] 547 »
Bien plus nuancés que les évaluations dithyrambiques de la direction, les témoignages
contradictoires d’anciens élèves permettent sans doute de brosser un tableau plus représentatif
des interactions qu’ils entretenaient, sur la base du cas par cas, avec le personnel
d’encadrement. À la suite de Jean Clauzel (P. 1943), il est à noter que les plus nombreux des
anciens élèves qui évoquent leur situation semblent avoir conservé l’impression d’un
personnel largement « absentéiste »548. Adrien Bramouillé, par exemple, évoque la grande
discrétion de ces administrateurs coloniaux « abusivement affublés du titre d’encadreurs »549.
L’élève-magistrat Yves Lesec (P. 1947) affirme même n’avoir eu aucun contact avec
l’encadrement550, alors que Claude Réau (P. 1940) n’en a conservé « aucun souvenir »551.
Pour d’autres, le rapport a existé et se présente de manière bien plus conviviale. Ayant eu à
traiter, quelques années après avoir quitté l’École, avec l’administrateur responsable de
l’encadrement des élèves, Paul-Henry Manière (P. 1943) lui rappelle l’ « amabilité que vous
m’avez toujours témoigné lors de mon séjour » ainsi que l’ « excellent souvenir que j’ai gardé
de votre bienveillance à l’École »552. Enfin, pour certains anciens élèves, leur présence a pu
opérer une réelle influence. André Jeudy (P. 1945) en fait même « les principaux
interlocuteurs des élèves, sinon les seuls, capables de faire partager le fruit de leur expérience
Outre-mer et, ce faisant, insuffler une dimension « concrète » à un programme largement
théorique »553. Dans le même ordre d’idée, un autre ancien élève se souvient avoir passé
« souvent des heures dans les couloirs (alors que nous aurions dû, au même moment, assister

546
Voir : Article 6 du décret n°50-1353 du 30 octobre 1950, JORF, 31 octobre 1950, p. 11190.
547
Bernard Viollier, cité dans : Jean Clauzel (dir.), La France d’Outre-mer (1930-1960), Témoignages…, op.
cit., p. 58.
548
Jean Clauzel (dir.), La France d’Outre-mer (1930-1960), Témoignages…, op. cit., p. 57.
549
Adrien Bramouillé, Pavane pour une Afrique défunte, op. cit., p. 8.
550
Cité dans : Jean Clauzel (dir.), La France d’Outre-mer (1930-1960), Témoignages…, op. cit., p. 57.
551
Ibid.
552
ANOM, 1ECOL, carton 92, dossier 2139, Lettre de Paul-Henry Manière à l’administrateur responsable de
l’encadrement des élèves à l’ENFOM, Dalat, 28 juillet 1948.
553
André Jeudy, Administrateur des colonies…, op. cit., p. 23.

116
à des cours) pour les faire parler de leurs expériences de brousse, de leur métier, de ce qui
devait être notre vie »554.

À la lumière de ces éléments, il ne semble pas injuste de suggérer que la dimension


pédagogique de ce personnel d’encadrement aurait pu être davantage exploitée.

Après ce tour d’horizon des différents statuts au sein des équipes pédagogiques, il
convient maintenant de se pencher sur les décisions de recrutement des enseignants.

Section 2 – La dialectique des recrutements

À la lumière de l’immense majorité des dossiers examinés, il apparaît que les


dirigeants de l’établissement ont surtout choisi le personnel enseignant sur la base de critères
scientifiques. Ces critères se sont alliés au souci d’assurer une certaine diversité des
recrutements (§ 1), même si la tendance à désigner d’anciens élèves de l’École elle-même
s’est développée (§ 2).

§ 1 – La diversité des recrutements en dehors de l’École Coloniale

Le plus souvent, les dirigeants de l’École Coloniale ont bénéficié d’une grande liberté
dans le processus de nomination de leurs enseignants. Il est rare que le recrutement d’un
enseignant ait fait suite à une pression externe.

En octobre 1901, le Général Gallieni, gouverneur général de Madagascar, informe le


ministre des Colonies qu’il « attache la plus grande importance à ce que les fonctionnaires
appelés à être en contact avec les indigènes soient en mesure, par leur connaissance de la
langue malgache, de pouvoir se passer du concours des interprètes, souvent traducteurs
infidèles »555. L’enjeu lui paraît double. D’une part, Gallieni estime que de telles lacunes

554
Bernard Viollier, cité dans : Jean Clauzel (dir.), La France d’Outre-mer (1930-1960), Témoignages…, op.
cit., p. 58.
555
ANOM, 1ECOL, carton 20, dossier 1, Création d’un cours de langue malgache à l’École Coloniale, avec
nominations de professeurs, Lettre du Général Gallieni, gouverneur général de Madagascar, au ministre des
Colonies, Tamatave, 18 octobre 1901.

117
privent l’administrateur d’une connaissance suffisante du « véritable état d’esprit de sa
population ». D’autre part, la maîtrise de langue doit, selon le général, « permettre
d’administrer économiquement le pays, en développant l’utilisation du fonctionnaire indigène,
pour nombre de services subalternes actuellement effectués par des agents européens, aux
traitements beaucoup plus onéreux »556. Regrettant les « notions de malgache tout à fait
rudimentaires » chez les élèves de l’École Coloniale, Gallieni prend pour cible l’enseignement
du chargé de cours Dupuy, un homme qui « après être demeuré pendant de longues années à
Paris, ne posséderait ni la science théorique, ni la pratique indispensable pour donner à nos
futurs administrateurs un enseignement fructueux »557. Il faut dire que lors de son
recrutement, en 1896, Dupuy, qui était alors auditeur à l’École des Mines, était le seul
candidat que le directeur de l’École Coloniale avait pu trouver, capable d’ « enseigner
pratiquement la langue malgache aux élèves »558. Cependant, les propos tenus par Gallieni à
l’égard des compétences de Dupuy apparaissent quelque peu sévères si on les confronte à
ceux formulés par Durand, professeur de langue malgache à l’École des Langues Orientales
Vivantes qui est, par ailleurs, un ancien administrateur. Depuis que Dupuy assure ce cours,
Durand est chargé, dans le cadre des examens de fin d’année, d’interroger les élèves de
l’École Coloniale. Or, chaque année, cet « observateur indépendant » avait reconnu aux
élèves des « connaissances très suffisantes de malgache »559. Quoi qu’il en soit, le conseil
d’administration est visiblement davantage entraîné par l’influence et l’aura de Gallieni que
par la recherche de critères objectifs. Se réfugiant derrière la relative inexpérience du conseil
pour juger de telles questions, Paul Dislère se déclare entièrement prêt à laisser le choix d’un
nouvel enseignant à la discrétion de Gallieni. Les dirigeants l’École Coloniale se plient sans
hésitation à la volonté gubernatoriale 560, et c’est sans état d’âme que Dupuy sera relevé de ses
fonctions à compter du 30 juin 1902561.

556
ANOM, 1ECOL, carton 20, dossier 1, Création d’un cours de langue malgache à l’École Coloniale, avec
nominations de professeurs, Lettre du Général Gallieni, gouverneur général de Madagascar, au ministre des
Colonies, Tananarive, 28 mars 1902, p. 2.
557
ANOM, 1ECOL, carton 20, dossier 1, Création d’un cours de langue malgache à l’École Coloniale, avec
nominations de professeurs, Lettre du Général Gallieni, gouverneur général de Madagascar, au ministre des
Colonies, Tamatave, 18 octobre 1901.
558
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 12 décembre 1896, p. 247.
559
ANOM, 1ECOL, carton 20, dossier 1, Création d’un cours de langue malgache à l’École Coloniale, avec
nominations de professeurs, Lettre de Paul Dislère au ministre des Colonies, Paris, 14 janvier 1902.
560
ANOM, 1ECOL, carton 20, dossier 1, Création d’un cours de langue malgache à l’École Coloniale, avec
nominations de professeurs, Lettre de Paul Dislère au ministre des Colonies, Paris, 12 juin 1902 ; Lettre du
Ministre des colonies au gouverneur général de Madagascar, Paris, 11 novembre 1902.
561
ANOM, 1ECOL, registre 4, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 9 juin 1902, non
numéroté.

118
Une autre illustration est donnée par la recherche, en 1907, d’un fonctionnaire capable
de se charger du cours d’Annamite et de caractères chinois. À cette occasion, le gouverneur
général de l’Indochine intervient pour manifester son souhait de voir cet enseignement confié
à Boscq562, D’après le gouverneur général, cet interprète principal en Cochinchine a déjà
assuré des enseignements analogues à Saigon563. Inquiet par le caractère « incomplet » du
dossier de candidature de l’intéressé, la sous-commission d’instruction décide d’en référer au
ministre des Colonies564. Ce dernier paraît lui-même avoir été quelque peu surpris par la
recommandation mais il décide tout de même de s’aligner sur la proposition du gouvernement
local565. En l’espèce, les hésitations font long feu dans la mesure où Boscq fait parvenir aux
dirigeants de l’École une lettre par laquelle, « pour des raisons personnelles », il retire sa
candidature.

Lors de l’année scolaire 1933-1934, l’ambassadeur haut-commissaire de la République


en Syrie et au Liban fait part de son souhait de voir instituer un enseignement sur les
Mandats : « L’administration mandataire en Syrie pouvant avoir l’occasion de faire appel à de
jeunes diplômés de l’École Coloniale, l’initiation de ces jeunes gens aux problèmes très
particuliers du Proche Orient présenterait de sérieux avantages 566. » Il est cependant précisé,
« vu la délicatesse du sujet et la vive susceptibilité politique des Syriens », que l’enseignant
doit être choisi intuitu personae567. En l’espèce, le choix se porte sur Henri Lapierre qui est
directeur de l’Office des États du Levant sous Mandat français et qui assure déjà des
enseignements à l’École des Sciences Politiques568.

Il est rare aussi que les dirigeants prennent avant tout en considération l’intérêt qu’il y
a de pouvoir solliciter des enseignants susceptibles de mettre leurs réseaux politiques au
service de l’École. Tel est cependant le cas en 1894 lorsqu’ils confient le cours de Législation
pénale à Désormeaux, qui est sous-chef au ministère des Colonies569.

562
ANOM, 1ECOL, registre 4, procès-verbaux de la sous-commission d’instruction, séance du 9 novembre
1907, non numéroté.
563
Ibid.
564
Ibid.
565
ANOM, 1ECOL, registre 4, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 18 novembre 1907, non
numéroté.
566
ANOM, 1ECOL, carton 130, dossier 6, Lettre de l’ambassadeur haut-commissaire de la République en Syrie
et au Liban au directeur de l’École Coloniale, Paris, 27 septembre 1933. Le cours ainsi créé s’intitule
Organisation administrative et économique des territoires du Levant sous mandat français. Il est cependant à
noter que le cours demeure facultatif.
567
Ibid.
568
Arrêté du 18 octobre 1933, JORF, 19 octobre 1933, p. 10732.
569
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 29 octobre 1894, p. 137.

119
Ordinairement, pour pourvoir à certains enseignements, les dirigeants lancent des
appels à candidature570. Dans l’ensemble, ces derniers ont suscité un vif engouement. Certes,
le dépouillement des archives de l’établissement révèle quelques procédures de recrutements
au cours desquelles l’on ne compte qu’un seul candidat. Il en est ainsi, par exemple, pour
Capus (Productions Coloniales)571, en 1913, pour Edmond Doutté (Histoire générale,
politique et sociale de l’Afrique du Nord)572, en 1919, pour le conseiller d’État Fochier (Droit
administratif colonial)573, en 1924, ou encore pour le médecin général Bouffard (Hygiène et
Médecine coloniales)574, en 1936. Malgré tout, la plupart du temps, les dirigeants de l’École
sont plutôt confrontés au phénomène inverse. En 1901, par exemple, s’il est finalement décidé
de confier le cours d’Hygiène coloniale et médecine pratique au docteur Duvau 575, ce choix
avait pu être fait parmi six candidats au total576. Lors de la même campagne de recrutement, le
cours de Productions Coloniales donne lieu à quatre candidatures577, le choix portant
finalement sur Bois, assistant au Muséum d’Histoire Naturelle 578. L’année suivante, ils ne
sont pas moins de huit candidats à se présenter pour l’enseignement de Colonisation
étrangère (Régime économique)579.

Les dirigeants sont satisfaits de recruter des scientifiques, des universitaires,


spécialistes de la matière à traiter.

Au fil des années, le 2 avenue de l’Observatoire a su attirer un grand nombre


d’agrégés. En effet, les titulaires de l’agrégation de droit sont très bien représentés dans le
corps enseignant de l’École : Jules Léveillé, Camille Perreau, Louis Milliot, Marcel Morand,
Paul Chauveau, Jules Roussier, Henry Solus, Louis Rolland, René Cassin, Pierre Lampué,

570
Voir supra.
571
ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 26 juin 1913, p. 72.
Capus est nommé par arrêté du 27 juin 1913 : JORF, 1er juillet 1913, p. 5681.
572
ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 19 mai 1919, p. 82.
Edmond Doutté est nommé par arrêté du 10 juin 1919 : JORF, 17 juin 1919, p. 6275.
573
ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 25 février 1924, p.
102. Fochier est nommé par arrêté du 6 mars 1924 : JORF, 15 mars 1924, p. 2558.
574
ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 9 décembre 1936, p.
171.
575
Arrêté du 25 juillet 1901, JORF, 23 janvier 1902, p. 416.
576
Ces six candidats sont les docteurs Doury, Duvau, Guiart, Lafosse, Loir et Thébaut. ANOM, 1ECOL, registre
4, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 13 juin 1901, non numéroté.
577
Ibid.
578
Arrêté du 25 juillet 1901, JORF, 23 janvier 1902, p. 416.
579
Les huit candidats sont Delon, Lamy, Mager, Métin, Perreau, Vibert, Worms et Zolla : ANOM, 1ECOL,
registre 4, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 24 novembre 1902, non numéroté. Le choix
portera finalement sur Métin : ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement,
séance du 27 décembre 1902, p. 23. Albert Métin est nommé par arrêté du 28 décembre 1902 : JORF, 8 janvier
1903, p. 100.

120
Pierre-François Gonidec, Georges Ripert, Georges Vedel, Jean Hémard, Jean Hugueney, Léon
Julliot de la Morandière, André Marchal, Nguyen Quoc Dinh. Il en va de même pour les
agrégés d’histoire et géographie : Augustin Bernard, Edmond Chassigneux, Paul Privat-
Deschanel, André Lanier, Joanès Tramond, Albert Métin, Marcel Larnaude, Charles-André
Julien, Pierre Gourou, Jean Célérier, Antoine Albitreccia, Eugène Revert, Henri Brunschwig,
Jean Dresch, Jean-Paul Faivre, Gabriel Beis, Charles Robequain, Jacques Richard-Molard,
Gilles Sautter. Henri Lorin, Georges Hardy, Maurice Baumont, Jacques Weulersse. Au
passage, il est à noter que les quatre derniers nommés sont aussi diplômés de l’École Normale
Supérieure, tout comme le sont Pierre Moussa et Max Bonnafous. René Maunier, Édouard
Dolléans, Victor Berger-Vachon et François Perroux sont agrégés de sciences économiques.
Jacques Soustelle et Marcel Ner sont agrégés de philosophie alors qu’André Basset et
Léopold Sédar Senghor sont agrégés de grammaire.

Cependant, pour les dirigeants, cet attrait du profil universitaire ne s’est pas limité aux
agrégés. Par exemple, Antoine Cabaton, Henri Maspéro, Louis Massignon et Marcel Griaule
sont tous les quatre diplômés de l’École pratique des hautes études et l’École nationale des
langues orientales vivantes. Michel Leiris est diplômé de l’Institut d’ethnologie de Paris alors
que Maurice Leenhardt est issu de la Faculté de théologie de Montauban.

Aux côtés de ces universitaires, à proprement parler, les dirigeants de l’École ont
souhaité pouvoir compter sur les compétences de nombreux « praticiens ». Si, comme on le
verra plus loin, cette catégorie hybride comporte une forte proportion d’administrateurs
coloniaux, naturellement considérés comme les plus à même de parler aux élèves des
conditions d’exercice de leur métier, elle n’englobe pas uniquement ceux qu’on a pu appeler
les « vrais chefs de l’Empire ». En effet, parmi les « praticiens », on peut encore compter des
conseillers d’État (Louis Vignon, Paul Dislère, Albert Duchêne, René Hoffherr, Jean-Louis
Deloncle, Emmanuel Fochier, André You), des conseillers à la Cour de cassation (Eustache
Pilon580, Leris), des avocats (Sadi Friestedt, Sabbagh-Laroche), des magistrats (Louis Gulphe,
Jacques Herzog, Léon Leriche, François Peyronnie, Jules Renauld, Fernand Sanglier), des
inspecteurs généraux du travail et de la main d’œuvre (Mlle Guelfi, Édouard Floch, René

580
Un temps inquiet à propos d’une affaire de cumul de postes, le chargé de cours de droit civil Eustache Pilon
marque en ses termes son attachement à la Maison de l’Observatoire : « […] j’ai à cœur de vous dire que, même
non rétribué, je serais heureux, si vous le jugez bon, de vous continuer mon concours. Car ce n’est pas pour le
« profit » que j’enseigne à l’École Coloniale, mais pour apostolat. » ANOM, 1ECOL, carton 133, dossier 5,
Lettre d’Eustache Pilon au directeur de l’ENFOM, 4 avril 1935.

121
Person, Louis Royer), des ingénieurs des travaux publics des colonies (Delevaque, Paul
Dorche, André Jourdain, Victor Marguin).

Qu’il s’agisse d’universitaires ou de « praticiens », la question de l’expérience du


terrain figure au cœur d’un débat permanent sur le recrutement. En atteste, par exemple, le cas
du professeur Henri Brunschwig. En 1948, le directeur Paul Mus se dit particulièrement fier
de pouvoir signaler que ce dernier a décliné l’offre d’une chaire à la faculté de Rennes pour
accepter la direction des Études historiques à l’ENFOM 581. Mais deux ans plus tard, le
successeur de Mus formule des réserves sur le fait que la chaire de colonisation comparée ait
été confiée au même Brunschwig ! En effet, le tout nouveau directeur estime qu’ « il faudrait
plutôt un colonial, quelqu’un qui aurait l’expérience des questions d’outre-mer »582. Un autre
exemple est fourni par la désignation du chargé de cours des travaux pratiques de droit
criminel. La candidature de Fernand Sanglier583, vice-président du Tribunal mixte de 1ère
instance d’Indochine, est soutenue par Bouteille dans la mesure où il est magistrat d’Outre-
mer en activité : « Ces cours ne sont pas des cours juridiques à proprement parler, autrement
je demanderais à la Faculté de droit de les enseigner. Ce sont des cours de pratique
professionnelle de la Magistrature. » Un autre membre du conseil de perfectionnement,
Attuly, avait souhaité appuyer la candidature de Turlan, avocat général à la Cour d’appel de
Paris, dont les « qualifications coloniales » se limitent aux fonctions de jury d’examen de la
magistrature coloniale. Si les membres du conseil reconnaissent que les titres de Turlan sont
« peut-être supérieurs à ceux de M. Sanglier », priorité est donnée à ce dernier « du fait qu’il a
longuement servi outre-mer »584.

De ce point de vue, les liens entre l’établissement et ses enseignants se caractérisent


par une quête mutuelle de légitimité et de prestige. D’un côté, sise à Paris, loin des « réalités
coloniales », l’École doit une grande partie de sa crédibilité à l’enseignement des « savants
coloniaux ». De l’autre, pour bon nombre des enseignants, une charge de cours à l’École
Coloniale contribue à asseoir leur statut de « spécialiste de la colonisation ». En 1935, Jean
Célérier, qui est professeur à l’Institut des Hautes Études Marocaines de Rabat, est chargé du
cours de Géographie de l’Afrique du Nord à l’ENFOM grâce à la recommandation d’Auguste

581
ANOM, 1ECOL, carton 130, dossier 8, Lettre n°884/ENFOM de Paul Mus à Marcel Larnaude, 19 octobre
1948, p. 2.
582
ANOM, 1ECOL, registre 12, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 7 juillet 1950, p. 9.
583
ANOM, 1ECOL, carton 134, dossier 19.
584
ANOM, 1ECOL, registre 12, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 8 novembre 1951, p.
18-19

122
Bernard585. Son enthousiasme est palpable : « M. Bernard savait du moins que le poste
proposé réunissait tout ce qui me passionne depuis bientôt vingt ans : l’étude de l’Afrique du
Nord, l’idée coloniale, la formation de l’élite responsable de la réalisation 586. »

Il convient toutefois de relativiser l’opposition entre universitaires et coloniaux, car


certains universitaires avaient un parcours ultramarin. Paul Chauveau est doyen de la Faculté
de droit d’Alger587. Louis Milliot est professeur puis doyen de la Faculté de droit d’Alger588.
Jules Roussier et Victor Berger-Vachon sont également professeurs à la Faculté de droit
d’Alger. Jean Célérier est professeur à l’Institut des Hautes Études Marocaines de Rabat589.
Georges Marcy est chargé de cours à la Faculté des Lettres d’Alger 590. Au moment où Marcel
Larnaude est proposé (1936-1937), il est professeur à la Faculté des lettres d’Alger 591. Nguyen
Quoc Dinh est le premier Indochinois agrégé en droit (concours 1948)592.

Les archives gardent la trace de rivalités insolites. En 1936, la vacance du poste de


chargé de cours de Droit musulman en offre une nette illustration. Laissé libre par Berger-
Vachon, ce cours fait l’objet des candidatures Jules Roussier et de G. H. Bousquet. Le premier
nommé a été reçu major de l’agrégation d’Histoire du Droit et de Droit Romain l’année
précédente. Le second n’est nul autre que celui qui fut son maître à la Faculté d’Alger. Dans
sa lettre de candidature, Roussier souligne le caractère inhabituel que peut revêtir cette
situation mais prend le soin de préciser : « […] nous avons considéré qu’il convenait de
délaisser dans le choix qui s’impose toute considération étrangère à l’intérêt de l’École, et que
vous deviez en être seul juge593. » La candidature retenue sera celle du jeune agrégé.

Pour d’autres candidats, qui ont longtemps vécu Outre-mer, occuper une charge de
cours à l’ENFOM apparaît comme une façon de prolonger l’ « aventure » ultramarine sur le
585
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 123, Lettre du directeur de l’ENFOM à H. Bruno, 15 octobre 1935.
586
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 23, Lettre de Jean Célérier, directeur d’études à l’Institut des Hautes
Études Marocaines, au directeur de l’ENFOM, Rabat, 22 octobre 1935.
587
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 31.
588
Candidat à la chaire de Législation algérienne, Milliot déclare, en 1919, dans une lettre au président du
conseil d’administration de l’établissement : « Au cas où cette chaire ne pourrait faire l’objet d’une déclaration
de vacance, je serais heureux d’être chargé de cours. » En 1926, en plus de sa charge de cours de Droit
musulman et coutumes indigènes en Afrique du Nord, qu’il assurera entre 1920 et 1953, il candidate avec succès
à la chaire d’Histoire Politique et Sociale du Maroc et des possessions françaises de l’Afrique du Nord. ANOM,
1ECOL, carton 131, dossier 36, Lettre de Louis Milliot au président du conseil d’administration de l’École
Coloniale, Paris, 8 mai 1919 ; Lettre du professeur Louis Milliot au directeur de l’École Coloniale, Alger, 11
octobre 1926. Pour la réponse à cette dernière : Lettre du directeur de l’École Coloniale au professeur Louis
Milliot, 25 octobre 1926.
589
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 23.
590
ANOM, 1ECOL, carton 131, dossier 16.
591
ANOM, 1ECOL, carton 130, dossier 8.
592
ANOM, 1ECOL, carton 132, dossier 16.
593
ANOM, 1ECOL, carton 134, dossier 5, Lettre de Roussier au directeur de l’ENFOM, Alger, 30 mai 1935.

123
sol métropolitain. C’est le cas, par exemple, pour André Dureteste qui est chargé du cours de
Droit coutumier de l’Indochine dans la seconde moitié des années 1930594. Lors de sa mise à
la retraite, l’ancien avocat défenseur à Hanoï et avocat-conseil du gouvernement général de
l’Indochine, qui a passé vingt-deux ans au Tonkin, exprime en ces termes sa fierté : « [La
charge d’enseignement à l’ENFOM] m’a permis de revivre par le souvenir les vingt-deux
belles années de ma carrière passées au contact d’une civilisation dont je me suis efforcé dans
mon enseignement de faire comprendre la valeur et le rayonnement 595. »

Dans la mesure où l’École préparait à des carrières réservées exclusivement aux


hommes, il est intéressant de relever que quelques femmes ont pu y assurer des
enseignements. S’il est hors de doute que leurs enseignements n’ont pas eu le même
retentissement auprès des administrateurs coloniaux français que ceux dispensés par Margery
Perham et Lucy Mair auprès de leurs homologues outre-Manche596, leur contribution est trop
souvent négligée par l’historiographie. En 1931, sur la proposition du directeur, la
commission d’enseignement accepte, « sans engagement pour l’avenir », la demande
formulée par Lilias Homburger de professer un cours libre de Langues bantoues597. En 1939,
le cours de Psychologie appliquée à la colonisation est confié à Mlle Bouteiller, assistante au
Muséum d’Histoire Naturelle598. La même année, le cours d’Ethnologie de l’Afrique Noire est
attribué à Denise Paulme, la femme de l’ethnomusicologue André Schaeffner. Auteur d’une
thèse remarquée sur l’Organisation sociale des Dogon599, elle sera également chargée du
Département d’Afrique Noire au Musée de l’Homme600. Jeanne Cuisinier aura l’occasion,

594
Pour le parcours d’André Dureteste, voir : Éric Gojosso, « André Dureteste », in Florence Renucci (dir.),
Dictionnaire des juristes, Colonies et Outre-mer,…, op. cit., p. 173-174.
595
ANOM, 1ECOL, carton 127, dossier 31, Lettre d’André Dureteste au directeur de l’ENFOM, Paris, 18 mars
1942.
596
Sur l’influence des enseignements de Margery Perham et de Lucy Mair dans la formation des administrateurs
coloniaux britanniques, voir : Véronique Dimier, Le gouvernement des colonies, regards croisés franco-
britanniques…, op. cit.
597
Il ne nous a cependant pas été possible de mesurer son succès auprès des élèves en raison de son placement
« hors programme ». ANOM, 1ECOL, registre 9, procès-verbaux de la commission d’enseignement, séance du
21 octobre 1931, p. 70. Dispensé sous la forme de plusieurs conférences, cet enseignement n’est sanctionné par
aucune note. Par conséquent, la direction de l’établissement ne n’envisage pas la possibilité de faire figurer cet
enseignement dans la brochure qui retrace les cours de l’École. C’est là, semble-t-il, une position de principe
adoptée par les dirigeants de la Maison de l’Observatoire. En effet, dès l’année suivante, Roger Lévy exprime le
souhait de faire des conférences dans les mêmes conditions que Lilias Homburger. Si la commission
d’enseignement accède à sa demande, elle n’acceptera cependant pas de faire figurer son nom sur l’affiche
mentionnant les cours de l’École. ANOM, 1ECOL, registre 9, procès-verbaux de la commission d’enseignement,
séance du 4 juillet 1932, p. 78.
598
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 2.
599
Denise Paulme, Organisation sociale des Dogon, Paris, Domat-Montchrestien, 1940, 603 p.
600
ANOM, 1ECOL, carton 134, dossier 23.

124
quant à elle, d’assurer le cours d’Ethnologie de l’Indochine601. Enfin, lors de l’année scolaire
1941-1942, en l’absence d’André Basset, le cours d’Ethnologie de l’Afrique du Nord est
confié à Amélie Goichon. Enseignante à l’Institut Catholique, elle a publié des travaux sur des
thèmes variés, allant de l’artisanat à Fez à la vie féminine en pays musulman. Henri Labouret,
par exemple, s’est félicité de sa collaboration avec l’ENFOM en estimant qu’elle était
« particulièrement qualifiée du fait de ses nombreux séjours en Afrique du Nord »602.

Mais, si le recrutement d’enseignantes était aussi rare que symbolique, il était fréquent
que d’anciens élèves reviennent enseigner dans leur établissement d’origine.

§ 2 – La désignation d’anciens élèves de l’École

Assez rapidement, d’anciens élèves de l’École ont manifesté leur intérêt pour ce
« retour aux sources » que constitue pour eux une charge d’enseignement avenue de
l’Observatoire. En 1905, Joost Van Vollenhoven (P. 1899) est chargé du cours de Législation
et administration de l’Algérie603, même si, dans les années qui suivent, le futur gouverneur
général de l’AOF se fera souvent remplacer604. Lors de l’année scolaire 1907-1908, le cours
d’Annamite et de caractère chinois est confié à Paul Delamarre (P. 1897) avant que ce primé
de langue annamite ne décide de regagner l’Indochine l’année suivante 605.

Directement sollicité par le directeur de l’École alors qu’il est encore administrateur
des Services civils de l’Indochine, le futur gouverneur général de l’Algérie Yves Châtel (P.
1907) n’est pas enclin à refuser en dépit d’un emploi du temps chargé : « Les occupations
multiples que j’assume en ce moment ne m’auraient certainement point incliné à solliciter
cette charge mais ma qualité d’ancien élève de l’École et les termes dans lesquels la demande
m’a été faite, me font devoir de l’accepter 606. »

601
Pour des informations sur Denise Paulme, on pourra consulter le dossier de Michel Leiris : ANOM, 1ECOL,
carton 130, dossier 28.
602
ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 17 novembre 1941,
p. 196.
603
ANOM, 1ECOL, registre 4, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 21 janvier 1905.
604
ANOM, 1ECOL, registre 4, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 18 octobre 1907.
605
ANOM, 1ECOL, registre 4, procès-verbaux du conseil d’administration, séances des 18 novembre 1907 et 13
décembre 1907.
606
ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 29, Lettre d’Yves Châtel (P. 1907) au directeur de l’École Coloniale,
Paris, 14 janvier 1930. Sur sa nomination : ANOM, 1ECOL, registre 9, procès-verbaux de la commission
d’enseignement, séance du 16 janvier 1930, p. 47.

125
Approché de manière analogue par la direction de l’avenue de l’Observatoire pour
assurer le cours d’Administration communale de l’Algérie607, Georges Hirtz (P. 1933) ne tarde
pas à manifester sa fierté et à se renseigner afin d’« établir […] le programme du cours »608.
Mais l’avenir en décide autrement. En effet, l’enseignement en question requiert la présence
dans la capitale de cet ancien diplômé de la section d’Afrique du Nord pour une durée de trois
semaines609. En l’espèce, à court de personnel capable de gérer les communes mixtes, le
gouverneur général de l’Algérie affirme ne pas être en mesure de le libérer610. Déçu par cette
situation, Hirtz tient tout de même à signaler au directeur qu’il a obtenu « l’accord de principe
pour l’année d’après »611.

Au total, nous avons relevé les noms d’une cinquantaine d’anciens élèves ou stagiaires
qui sont revenus enseigner dans leur établissement612. Aussi faut-il préciser que ce chiffre ne
concerne que les anciens élèves qui ont dispensé un enseignement institutionnalisé, c’est-à-
dire en tant que chargé de cours ou professeurs. Le bilan serait indéniablement bien plus élevé
si l’on avait pu tenir compte de tous les anciens qui, au fil des années, ont prononcé une ou
plusieurs conférences ponctuelles. Il ne nous a cependant pas été possible d’établir des
statistiques suffisamment fiables en la matière en raison d’informations très inégales et parfois
contradictoires dans les différents documents d’archives de l’établissement. Cependant, tout
laisse à penser que bon nombre de brevetés aimaient « faire bénéficier de leur expérience »

607
ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 10, Lettre du secrétaire général de l’ENFOM à Georges Hirtz, Paris, 24
octobre 1945.
608
ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 10, Lettre de Georges Hirtz au directeur de l’ENFOM, Paris, 23
novembre 1945.
609
ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 10, Lettre du directeur de l’ENFOM au gouverneur général de l’Algérie,
Paris, 6 décembre 1945.
610
ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 10, Lettre du gouverneur général de l’Algérie au directeur de l’ENFOM,
Alger, 28 janvier 1946.
611
ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 10, Lettre de Georges Hirtz au directeur de l’ENFOM, Paris, Touggourt,
27 janvier 1946.
612
Jean Bartel (P. 1923), Adolphe Bruniquel (P. 1926), Paul Chassaing (P. 1900), Yves Châtel (P. 1907), Robert
Delavignette (P. 1921), Robert Gatin (P. 1930), Georges Gayet (P. 1910), Philippe Girault (P. 1944), Alfonso
Grisoni (P. 1940), Paul Guidi (P. 1931), Jean Haumant (P. 1920), Georges Hirtz (P. 1933), Henri Hubert (P.
1898), Pierre Hugot (P. 1936), Louis Kair (P. 1894), Ange Moretti (P. 1915), René Lacombe (P. 1895), Jacques
Larché (P. 1940), Pierre Launois (P. 1928), Henri Laurentie (P. 1926), Jacques Larché (P. 1940), Nicolas Leca
(P. 1929), Jean Vuillaume (P. 1936), Maurice Machenaud (P. 1936), Paul Magistel (P. 1928), Jean Malrieu (P.
1937), Nal Méas (section indigène), Maurice Meillier (P. 1901), Gustave Meillon (P. 1934), André Ménard (P.
1927), Marc Michel (P. 1911), Paul Monié (P. 1933), Jean Morin (P. 1945), René Morizon (P. 1922), Jean
Poirier (P. 1942), Jean Przyluski (P. 1904), Charles Régismanset (P. 1895), Georges Saint-Mleux (P. 1921),
Henri Salgues de Geniès (P. 1943), Raphaël Saller (P. 1927), Marcel Sammarcelli (P. 1931), Bernard Sol (P.
1912), Georges Spitz (P. 1900), Xavier Torré (P. 1931), René Troadec (P. 1930), Marcel Villepreux (P. 1930),
André You (P. 1910).

126
lors de leurs congés. C’est par exemple le cas, dès 1902, dans le cadre de conférences
annuelles mises sur pieds par la Société des anciens élèves 613.

Si une scolarité effectuée sur les bancs de l’École Coloniale ne pouvait évidemment
pas nuire aux chances d’un prétendant à une de ses charges d’enseignement, ce n’était pas non
plus une assurance d’être retenu. Quelques anciens élèves, et non des moindres, ont dû ainsi
« prendre leur mal en patience ». En 1912, par exemple, le sous-chef de bureau au ministère
des Colonies Charles Régismanset (P. 1895) doit essuyer un premier échec lors de sa
candidature pour le cours intitulé Colonisation française, mise en valeur, régime
économique614. Dès l’année suivante, il retente sa chance en postulant pour la chaire de
Géographie, Histoire et Institutions de l’Indochine615. Il doit alors se contenter d’être classé
troisième, derrière un autre ancien élève – Pierre Guesde (P. 1893) – et derrière Antoine
Cabaton616. À l’issue de la Grande Guerre, à la réouverture de l’établissement, Charles
Régismanset intègre enfin l’enseignement de la Maison de l’Observatoire puisqu’il est
proposé pour remplacer le démissionnaire Loisy – celui qui l’avait devancé lors du
recrutement de 1912 – en attendant que la chaire de Régime économique des Colonies soit
déclarée vacante. Confirmé l’année suivante, Régismanset débute alors une collaboration
pédagogique de vingt-quatre ans avec l’École au cours de laquelle il assurera également le
cours de Rédaction administrative617.

Une autre illustration de ce qui précède est donnée par le parcours de l’ancien élève et
futur directeur Robert Delavignette (P. 1921). En 1932, la commission d’enseignement de
l’École Coloniale doit trouver des remplaçants pour les cours qu’assurait jusque-là le
directeur Georges Hardy, désormais en partance pour le rectorat d’Alger. Parmi ces cours
figure celui de Psychologie appliquée à la colonisation. À la suite du désistement de Lévy-
Brühl, initialement pressenti, la commission doit examiner les candidatures de Max
Bonnafous et de Robert Delavignette618. Au moment de solliciter cette charge
d’enseignement, Delavignette a connu « dix ans d’Afrique » par le biais d’une carrière dans

613
Par exemple, lors de l’année scolaire 1901-1902, quatre conférences ont été données par d’anciens élèves.
ANOM, 1ECOL, registre 4, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 5 juillet 1902, non numéroté.
614
ANOM, 1ECOL, registre 5, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 4 novembre 1912 et
séance du 11 décembre 1912, p. 362 et p. 380.
615
ANOM, 1ECOL, registre 5, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 21 mai 1913, p. 420-422.
616
Ibid., p. 420 ; registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 26 juin 1913, p. 72-73.
617
ANOM, 1ECOL, registre 6, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 22 janvier 1920, p. 211-
212.
618
Pour la lettre de candidature de Robert Delavignette : ANOM, 1ECOL, carton 127, dossier 2, Lettre de Robert
Delavignette au directeur de l’École Coloniale, 10 octobre 1932.

127
l’administration coloniale qui l’a mené du Sénégal au Soudan, en passant par le Niger et la
Haute-Volta619. En 1932, cela fait deux ans qu’il est en poste à Paris à l’agence économique
de l’AOF et il vient de publier L’Afrique occidentale française (1931). Ce texte avait
également été très favorablement accueilli par Hardy : « On peut sans crainte saluer en ce
colonial bon teint un des meilleurs espoirs de notre littérature coloniale 620. » Bonnafous, quant
à lui, intellectuel socialiste qui sera plus tard ministre de l’Agriculture et du Ravitaillement
sous Vichy, est alors maître de conférences de psychologie à la Faculté des Lettres de
Bordeaux. Il tient sa légitimité « ultramarine » de son temps comme professeur au lycée de
Constantinople ainsi que de ses séjours annuels en AOF au cours desquels il fait subir les
épreuves du baccalauréat. En dépit du soutien du gouverneur général Marcel Olivier,
Delavignette sera classé second621. Dès l’année suivante, Delavignette candidate pour la
charge d’un cours de Devoirs de l’Administrateur, sans davantage de succès 622. Il devra
attendre l’année scolaire 1936-1937 pour récupérer une partie du cours de Législation de
l’administration de l’AOF et de l’AEF, laissé vacant par Duchêne 623. Par la suite, sa
nomination à la tête de l’ENFOM lui permet d’assumer plusieurs enseignements, dont celui
d’Étude des méthodes coloniales françaises et étrangères, dès 1937-1938, en remplacement
de l’ancien directeur Henri Gourdon qui vient d’être placé à la tête de l’Agence économique
de l’Indochine. Promu haut-commissaire de la République au Cameroun en 1946,
Delavignette doit céder la direction de l’établissement à Paul Mus. Pour autant, cela ne
marque nullement la fin de son engagement pédagogique à l’avenue de l’Observatoire
puisque sa notoriété, ainsi que son implication personnelle dans les réformes majeures des
vingt dernières années de l’ENFOM, font de lui le candidat incontournable pour la nouvelle
chaire de Droit et coutumes d’Outre-Mer, créée par le décret n°50-1353 du 30 octobre
1950624. Il conservera cet enseignement jusqu’à la fermeture de l’établissement 625.

619
Pour les affectations de Robert Delavignette, voir : Dictionnaire des anciens élèves de l’ENFOM, op. cit., p.
669.
620
Georges Hardy, « Compte rendu de L’Afrique occidentale française », Outre-Mer, septembre 1931, p. 505.
621
ANOM, 1ECOL, registre 9, procès-verbaux de la commission d’enseignement, séance du 20 décembre 1932,
p. 85.
622
À cette occasion, en mars 1933, les deux autres candidats sont le gouverneur des Colonies Léon Pêtre et
l’administrateur en chef des Colonies Chazelas. C’est la candidature de ce dernier qui sera retenue : ANOM,
1ECOL, registre 9, procès-verbaux de la commission d’enseignement, séance du 8 mars 1933, p. 86. Pour le
dossier administratif de Chazelas : ANOM, 1ECOL, carton 126, dossier 32.
623
Il est à noter que l’autre partie de ce cours, désormais scindé en deux, est confiée à un autre ancien élève :
Georges Spitz (P. 1900). ANOM, 1ECOL, registre 9, procès-verbal de la commission d’enseignement, séance du
30 juin 1936, p. 129.
624
En 1951, le recrutement de Robert Delavignette semble s’imposer comme une évidence pour les membres du
conseil de perfectionnement de l’ENFOM. En effet, ces derniers sont amenés à examiner deux candidatures :
d’un côté, celle de René de Lacharrière, de l’autre, celle de Robert Delavignette. René de Lacharrière est chargé

128
Enfin, il est à noter que cet attrait pour la pédagogie chez les anciens élèves ne s’est
pas cantonné aux murs de leur ancienne École. Par exemple, Paul Monié (P. 1938), qui assure
le cours de Législation du travail appliqué aux colonies à l’ENFOM entre 1945 et 1947626,
donne également des cours à l’ENA entre 1945 et 1950627. Un profil similaire est fourni par
Jean Poirier (P.1942) qui, après avoir enseigné l’Ethnosociologie de l’Afrique à l’ENFOM de
1947 à 1953628, poursuivra dans cette voie en donnant des conférences à l’ENA de 1954 à
1957, puis en dirigeant le laboratoire d’Ethnologie de la Faculté des lettres et sciences
humaines de Lyon de 1957 à 1961629. Georges Gayet (P. 1910), quant à lui, intervient une
première fois à l’École Coloniale en 1932 en donnant un cours de Législation financière et de
comptabilité administrative. S’il poursuit, à partir de 1934, avec un cours d’Organisation
administrative des colonies étrangères, sa vocation pédagogique le mène également vers
l’enseignement à l’ENA ainsi qu’au CHEAM630. Enfin, Jean Przyluski (P. 1904), qui se voit
confier le cours d’Ethnologie de l’Indochine à l’ENFOM, entre 1938 et 1944, est également
professeur au Collège de France et professeur à l’École pratique des Hautes Études631.

D’autres anciens élèves seront attirés par l’enseignement. Même s’ils ne donnent pas
de cours à l’avenue de l’Observatoire, il mérite d’être signalé que Pierre Nicolas (P. 1938) et
Pierre Chauleur (P. 1947) mettront tout deux leurs compétences linguistiques au service de
l’École des langues orientales vivantes, le premier nommé en 1947, le second plus tard, à la
fin des années soixante.

de cours aux Facultés de droit de Lille et de Caen. De 1945 à 1947, il a été conseiller du Haut-Commissaire de
France pour l’Indochine. Il est également mis à la disposition du président du Conseil pour les questions
d’organisation de l’Union française de 1948 à 1951. De plus, à plusieurs reprises, il a été membre de la
délégation française aux sessions du conseil économique et social des Nations Unies. Dans les faits, sa
candidature est à peine envisagée. Si le gouverneur Tallec juge opportun d’insister sur le besoin qu’a l’ENFOM
d’un « praticien ayant une forte expérience africaine et administrative », l’état d’esprit du conseil de
perfectionnement est davantage traduit par l’intervention de Delteil qui va jusqu’à dire que « lorsqu’on a la
bonne fortune d’avoir un candidat comme M. DELAVIGNETTE, le choix n’est pas permis ». Le vote est
unanime. ANOM, 1ECOL, registre 12, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 2 juin 1951, p.
4.
625
Robert Delavignette est nommé professeur titulaire de 1re classe à l’ENFOM (chaire de Droit et coutumes
d’Outre-mer) à compter du 5 juin 1951 : Arrêté n°851 du 11 juin 1951, JORF, 12 juin 1951, p. 6149.
626
ANOM, 1ECOL, carton 132, dossier 2.
627
Dictionnaire des anciens élèves de l’ENFOM, op. cit., p. 1440.
628
ANOM, 1ECOL, carton 133, dossier 6.
629
Dictionnaire des anciens élèves de l’ENFOM, op. cit., p. 1630.
630
ANOM, 1ECOL, carton 128, dossier 20.
631
Il y assure respectivement un cours d’Histoire et Philologie indochinoise et un cours de Philologie
bouddhique. ANOM, 1ECOL, carton 133, dossier 11, Lettre de Jean Przyluski au directeur de l’ENFOM, 26
novembre 1939.

129
Section 3 – Les mises en cause d’enseignants

Situées au carrefour d’exigences politiques et de considérations scientifiques, les


formations dispensées avenue de l’Observatoire revêtent un caractère hybride. « Pépinière »
des cadres de la France d’Outre-mer, d’un côté, l’École n’a pas a priori vocation à remettre en
question l’orientation générale de la politique coloniale française. Établissement de
l’enseignement supérieur, de l’autre, en charge de la transmission de « savoirs coloniaux »,
elle ne s’inscrit pas non plus dans une logique de contrôle de la liberté de parole de ses
enseignants. Tel dessein eût probablement été futile, soit dit en passant, compte tenu de la
diversité du corps professoral, de l’asymétrie des procédures de recrutement et du roulement
bien souvent imprévisible des chargés de cours.

Pendant pratiquement deux décennies, les textes réglant successivement le


fonctionnement de l’École Coloniale ne prévoient aucune disposition relative à d’éventuelles
mesures disciplinaires à l’encontre du corps enseignant. Il faut attendre la fin de l’année 1907
pour voir le conseil de perfectionnement se soucier de cette carence. D’emblée, cependant, le
fait de considérer la notion de sanction apparaît délicat : faut-il envisager la possibilité du
blâme, de la réprimande, de la suspension, de la révocation ? Marcel Simon, par exemple,
affirme avoir « trop d’estime pour le personnel éminent et peu rétribué dont se compose le
corps enseignant de l’École pour être partisan de n’importe quelle mesure disciplinaire »632.
La réprimande lui paraît devoir être écartée au motif que, « proposée par le conseil
d’administration, prononcée par le ministre, [elle] aurait une publicité qui diminuerait
inutilement le prestige du professeur et nuirait à son enseignement »633. Après échanges de
vues, les membres du conseil de perfectionnement ne souhaitent finalement réglementer que
la révocation. Celle-ci « est prononcée par arrêté ministériel ; elle ne peut l’être que sur avis
conforme du conseil d’administration, le professeur entendu dans ses moyens de défense
présentés soit par lui-même, soit par un conseil 634. »

Cette disposition laissait donc la décision au ministre des Colonies, tout en empêchant
celui-ci de prononcer la révocation sans l’accord du conseil d’administration de l’École, ce
qui préservait les enseignants d’une décision gouvernementale trop rigoureuse. L’époque était

632
ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du conseil de perfectionnement, séance du 18 novembre 1907,
p. 39.
633
Ibid., p. 38.
634
Voir : article 1er de l’arrêté du 7 décembre 1907, JORF, 10 décembre 1907, p. 8328.

130
d’ailleurs favorable à la reconnaissance de garanties aux agents publics. Le scandale de
l’ « affaire des fiches » avait entraîné le vote du célèbre article 65 de la loi du 22 avril 1905,
qui rendait obligatoire la communication de leur dossier aux agents de l’administration
susceptibles d’être atteints par diverses mesures, principalement disciplinaires. Le Conseil
d’État venait de reconnaître le droit à indemnité des agents publics dont la révocation n’était
pas justifiée par une faute qu’ils avaient commise 635.

Deux « affaires » qui affectent l’École sont suscitées par les comportements de deux
professeurs, Louis Vignon et Henri Labouret.

En 1894, le cours de Vignon suscite de la contestation. Mais ce sont les élèves que
critique le conseil d’administration. À l’unanimité, il les blâme et les menace en ces termes :
« Le conseil d’administration, ayant appris les incidents qui ont marqué la dernière leçon du
cours annuel professé par M. Vignon, adresse un sévère avertissement aux 2e et 3e Divisions
dont quelques élèves se sont livrés à ces manifestations. Le conseil prévient les élèves de
l’École que si de pareils faits se renouvelaient, il n’hésiterait pas à provoquer de la part du
Ministre les mesures les plus rigoureuses – individuelles ou générales 636. »

Mais, par la suite, la perception des événements se modifie. En 1906, Paul Dislère doit
inciter son employé à plus de modération dans ses propos sur « les différentes races humaines
et les différentes civilisations ». Propos qui développaient ce qu’il affirmait dans le
programme de son cours de Colonisation française – Politique coloniale : « Des profondes
différences existent entre les races humaines. Elles ont leur principal siège dans le
cerveau637. » Vignon heurte visiblement plusieurs fois la sensibilité de jeunes étudiants
antillais. L’élément litigieux concerne son insistance toute particulière sur l’ « inégalité des
races ». Dans une lettre explicative au président de conseil d’administration, Vignon assure
pourtant que cela ne correspond pas au fond de sa pensée et se souvient même, d’accord avec
Dislère, avoir rayé l’expression trouvée dans une copie d’examen. Mais il doit alors nuancer :
« Ce mot, l’ai-je employé dans une leçon ? Cela est très possible, mais il ne me coûtera
nullement à l’avenir de l’éviter, afin de ne point exciter les susceptibilités des jeunes gens des
Antilles638. » Il ne dut pas tenir cette promesse, car ses propos provoquèrent, le 4 avril 1911,

635
CE, 22 juin 1906, Pauly, et 15 février 1907, Lacourte, Sirey, 1907. 3. 49, note Hauriou.
636
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 19 mars 1894, p. 108.
637
ANOM, 2ECOL, carton 3, registre 7, pièce 64, Sommaire du cours de Colonisation française-Politique
Coloniale.
638
ANOM, 1ECOL, registre 4, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 23 juin 1906.

131
une intervention devant la Chambre, de Lagrosillière, député de la Martinique 639. Le conseil
d’administration de l’École Coloniale décide simplement, sur la proposition de la sous-
commission d’instruction, de demander au directeur de l’École d’adresser une lettre à Vignon
pour vérifier les faits et, le cas échéant, le prier d’éviter de froisser les élèves de l’année
suivante640. Le 13 avril suivant, dans sa réponse au directeur Doubrère, Vignon affirme que la
« dénonciation anonyme » qui a servi de support au député Lagrosillière « ne pouvait provenir
que d’un ou deux élèves mal intentionnés »641. S’il reconnaît volontiers qu’il « use assurément
dans ce cours d’idées de la liberté dont doivent jouir les professeurs dans les enseignements
supérieurs », le professeur de Politique Coloniale conteste vigoureusement les propos tenus à
son encontre et se dit choqué par le « manque absolu de caractère et de conscience morale »
chez « ces jeunes hommes à qui l’on va confier demain la mission singulièrement délicate
d’administrer nos indigènes »642.

En sa séance du 11 mai 1911, le conseil d’administration manifeste essentiellement


une forme de solidarité institutionnelle envers l’enseignant. En effet, Auguste Pavie regrette
que les cours ne soient pas autographiés avant d’attirer l’attention du Conseil sur les risques
d’une « interprétation plus ou moins juste d’élève prenant rapidement des notes et comprenant
plus ou moins bien la pensée exprimée par le professeur ». Marcel Dubois pointe plutôt du
doigt la pertinence du programme et il estime que Vignon « n’est pas sorti de ses limites ». À
ce propos, comme l’indiquera Dislère à l’éphémère ministre des Colonies Adolphe
Messimy643, il ne faut pas oublier que ce programme avait été approuvé par le ministère neuf
ans auparavant. Le juriste Franck Puaux, quant à lui, reprend à son compte la teneur de la
lettre précitée de Vignon en insistant avant toute chose sur le besoin « de sauvegarder la
liberté de notre enseignement et garantir notre corps professoral » avant de déplorer qu’un
étudiant ait « sinon trahi le secret des cours […], du moins divulgué au dehors des
impressions peut-être peu fondées ». Les élèves ne disposaient-ils pas, en la personne du
directeur, d’un interlocuteur de choix pour exprimer leurs doléances à l’intérieur de

639
Au passage, il convient de préciser que la virulence des critiques du député de la Martinique n’était pas la
manifestation d’une hostilité de principe envers l’établissement. En effet, l’année suivante, il envoie une lettre à
Paul Dislère où il marque sa préoccupation à propos de la difficile situation matérielle réservée aux élèves de la
section spéciale de la magistrature. ANOM, 1ECOL, registre 5, procès-verbaux du conseil d’administration,
séance du 23 janvier 1912, p. 296.
640
ANOM, 1ECOL, registre 5, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 8 avril 1911, p. 207.
641
ANOM, 1ECOL, carton 25, dossier 15, Lettre de Louis Vignon au directeur de l’École Coloniale, Chantilly,
13 avril 1911.
642
Ibid.
643
Adolphe Messimy est ministre des Colonies du 2 mars 1911 au 23 juin 1911.

132
l’École644 ? En substance, seul un membre, de Moüy, émet quelques réserves sur
l’ « opportunité des assertions produites »645.

L’on retrouve cette solidarité dans la lettre envoyée par Paul Dislère au ministre des Colonies
Adolphe Messimy le 12 mai 1911. Si le président du conseil d’administration concède qu’ « il
y a dans l’exposé des doctrines des différents auteurs une mesure à garder dont M. VIGNON
paraît s’être écarté », il n’en estime pas moins que « celui-ci ne paraît pas avoir donné une
forme blessante à l’indication d’idées qu’il doit avoir prises dans le livre de M. de
GOBINEAU. » Seize cahiers des notes prises par les élèves au cours de Vignon sont transmis
au ministre des Colonies, afin de l’informer, le conseil d’administration estimant « qu’il était
préférable de vous faire parvenir tous ceux que nous avons recueillis ». Et Dislère de
préciser : « Trois d’entre eux seulement contiennent des indications intéressantes »646. Il ne
nous a pas été possible de vérifier la pertinence de cette affirmation. En effet, les archives de
l’établissement ne renferment pas ces seize cahiers, ni même les trois contenant les
« indications intéressantes ». En réalité, a simplement été conservé un document reprenant
quelques extraits des cahiers de notes de trois élèves : Alphonse Nathan, Gabriel Attuly et
Pierre Dou.
On y trouve à la fois des remarques racistes et des critiques à l’encontre de la politique
coloniale française. Des extraits comportent des références explicites aux théories
d’ « inégalité des races ». Le cahier d’Alphonse Nathan comprend le passage suivant :
« L’intelligence du noir est élémentaire. Peu d’idées, peu de mots. Goût prononcé pour danse,
chant, musique. Donc race féminine647. » Ensuite, dans les extraits des cahiers de Gabriel
Attuly et de Pierre Dou, on peut lire la même phrase : « Si l’âme des peuples est dans sa
littérature, les nègres ont un soupçon d’âme648. » Selon l’extrait du cahier d’Attuly, Vignon
aurait aussi affirmé : « Le mot d’association comprend une vague idée d’égalité que je n’aime
pas649. » L’assimilation n’est pas non plus épargnée puisque, dans le cahier de Dou, « faire

644
C’est l’avis exprimé par Paul Dislère au sein de la sous-commission d’instruction : ANOM, 1ECOL, registre
5, procès-verbaux de la sous-commission d’instruction, séance du 9 mai 1911.
645
ANOM, 1ECOL, registre 5, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 11 mai 1911, p. 212.
646
Il ne nous a pas été possible de vérifier la pertinence de cette affirmation. En effet, les archives de
l’établissement ne renferment pas ces seize cahiers, ni même les trois contenant les « indications intéressantes ».
En réalité, a simplement été conservé un document reprenant quelques extraits des cahiers de notes de trois
élèves : Alphonse Nathan, Gabriel Attuly et Pierre Dou.
647
ANOM, 1ECOL, carton 25, dossier 15, « Cours de Colonisation française – Politique coloniale, année
scolaire 1909-1910 ».
648
Ibid.
649
Ibid.

133
des Français de ces peuples » est décrit comme « l’erreur du gouvernement de la 3 e
République »650.

Une semaine seulement après son arrivée à la tête de la rue Oudinot, Albert Lebrun
prend position sur les éléments du dossier qui avaient été envoyé deux mois auparavant,
« conformément au désir exprimé par mon prédécesseur »651. Au fond, Lebrun estime que
« les idées développées par M. VIGNON ne sont nullement conformes à celles que devraient
inspirer un cours destiné à former nos futurs administrateurs652. » Le raisonnement du
ministre est le suivant : « Pour réussir dans leur tâche souvent ingrate, toujours très délicate,
nos fonctionnaires coloniaux ont besoin d’avoir une foi inébranlable dans le succès de leur
effort quotidien653. » Un peu plus loin, Lebrun précise que les futurs administrateurs doivent
conserver « au fond du cœur une haute idée de la mission civilisatrice qui leur incombe »654.
Au passage, il est important de noter qu’à aucun moment, le ministre des Colonies n’exprime
une opinion sur la dimension raciste du cours de Vignon alors que, dans les faits, c’est bien
cet élément qui semble être à l’origine de la plainte anonyme de quelques élèves ! Cela
revient à dire que seule la critique de l’administration et de l’oeuvre coloniale française
incluse dans le cours de Politique Coloniale pose problème. Mais, pour cette raison, le
ministre des Colonies demande au président du conseil d’administration de l’École Coloniale
d’obtenir la démission de Louis Vignon655.

Ce n’est nullement la fin de l’ « affaire Vignon ». Indigné par la demande du ministre,


le professeur de Politique Coloniale déclenche une énergique campagne de défense qui offre
une belle illustration des réseaux coloniaux capables de militer pour le développement stable
de l’établissement au début du XXe siècle. Le 3 août 1911, Vignon fait part à Dislère de son
souhait de voir organisée une conversation avec le ministre, « cahiers en mains »656. Quelques
jours plus tard, Vignon peut compter sur le soutien d’un « ami de longue date » de l’École
Coloniale, en la personne d’Eugène Étienne. Prenant position pour Vignon, qu’il estime avoir
été « l’objet d’un véritable réquisitoire », le vice-président de la Chambre des députés,

650
Ibid.
651
ANOM, 1ECOL, carton 25, dossier 15, Lettre du ministre des Colonies au président du conseil
d’administration, Paris, 4 juillet 1911. Albert Lebrun a été ministre des Colonies du 27 juin 1911 au 12 janvier
1913.
652
Ibid.
653
Ibid.
654
Ibid.
655
Ibid.
656
ANOM, 1ECOL, carton 25, dossier 15, Lettre de Lettre de Louis Vignon à Paul Dislère, Chantilly, 3 août
1911. Au passage, il est à noter qu’en mai 1911, Louis Vignon avait déjà proposé la solution d’une conversation
avec le prédécesseur d’Albert Lebrun. Dans les faits, Adolphe Messimy n’y avait pas donné suite.

134
également chef de file du Parti Colonial, demande à Albert Lebrun d’accorder une audience à
Vignon657. Dans le même temps, ce dernier peut compter sur le concours d’un influent ancien
élève de l’École Coloniale dans la mesure où le chef de cabinet du ministre des Colonies n’est
nul autre que Joost Van Vollenhoven (P. 1899), le futur gouverneur général de l’AOF. Van
Vollenhoven place une lettre de Vignon « sous les yeux du ministre »658 qui décidera quelques
jours plus tard qu’une audition pourra être accordée après que le professeur lui eut adressé une
« réponse officielle et très complète aux allégations »659.

Au début du mois d’octobre, dans un document de treize pages intitulé « Note en


réponse à Monsieur Lagrosillière », Louis Vignon s’attèle tantôt à nuancer tantôt à réfuter
l’ensemble du propos tenu par le député devant la chambre des députés lors de sa deuxième
séance du 4 avril 1911660.

Que ce soient en raison des arguments soutenus par Vignon ou bien de l’influence de
son « réseau politique », le ministre des Colonies décide rapidement de simplement s’en
remettre à l’avis du conseil d’administration de l’École. Est ainsi abandonnée la demande de
démission. Réunis quelques jours plus tard, les membres du conseil d’administration se
prononcent en faveur de leur collègue. Il est estimé que « les idées développées par M.
VIGNON ne sont guère critiquables si on les examine sans parti pris »661. L’on se permet
même de renchérir : « C’est plutôt la forme sous laquelle certains élèves les ont présentées qui
prêterait au blâme662. »

Malgré tout, si les esprits parviennent à se calmer, c’est probablement aussi parce que
Vignon décide de lui-même de prendre congé en 1912. Ce n’est qu’en 1918, lors de la
réouverture de l’établissement, qu’il propose à nouveau ses services. D’abord engagé pour
assurer le cours de coutumes de l’Afrique Occidentale Française dans la section spéciale de la
préparation des stagiaires militaires663, Vignon reprendra également très vite le cours de
Politique Coloniale qu’il enseignait avant-guerre. Mais son absence n’a en rien calmé ses
ardeurs ! En janvier 1922, Le Cesne, correcteur des copies d’examens des élèves de Vignon,

657
ANOM, 1ECOL, carton 25, dossier 15, Lettre de Lettre d’Eugène Étienne au ministre des Colonies, 6 août
1911.
658
ANOM, 1ECOL, carton 25, dossier 15, Lettre de Joost Van Vollenhoven à Paul Dislère, Paris, 7 août 1911.
659
ANOM, 1ECOL, carton 25, dossier 15, Lettre du ministre des Colonies à Eugène Étienne, 18 août 1911.
660
ANOM, 1ECOL, carton 25, dossier 15, Louis Vignon, « Note en réponse à Monsieur Lagrosillière ».
661
ANOM, 1ECOL, carton 25, dossier 15, Lettre du président du conseil d’administration au ministre des
Colonies, Paris, 16 octobre 1911.
662
Ibid.
663
ANOM, 1ECOL, registre 6, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 11 février 1918, p. 96.

135
s’inquiète de leur contenu664. L’année suivante, le même correcteur affirme que « certaines
parties du cours constituent des critiques directes des actes gouvernementaux et
administratifs »665. À cet égard, est à nouveau soulevée la question de l’étendue de la liberté
d’opinion des professeurs dans un établissement d’enseignement supérieur lorsque celui-ci est
financé par le gouvernement. Mais, passant rapidement sur ce point – et sans nul doute
soucieux d’éviter toute référence à l’affaire de 1911 – le conseil d’administration se contente
d’écarter toute idée de sanction en raison de l’absence d’ « outrages à la morale ou à l’ordre
public »666. Vignon est donc libre de poursuivre son enseignement controversé et la
bibliothèque de l’École pourra continuer, quelques années encore, à commander ses ouvrages
parmi les manuels de référence à destination des élèves667. Mais en 1927, en guise d’épilogue,
les élèves vont réussir à forcer ce que les dirigeants de l’École n’avaient pas voulu ou
n’avaient pas osé faire. S’insurgeant contre les considérations de Vignon sur l’ « inégalité des
races », des élèves de deuxième année interrompent son cours de première année pour
manifester. Assurément, l’argument tiré par les dirigeants d’avant la guerre d’une éventuelle
erreur d’interprétation de la part des élèves ne tient plus. Il est également clair que la petite
séance d’un quart d’heure que Vignon avait gracieusement adjoint à la fin de chacune de ses
leçons depuis 1923, afin de commenter – de manière plus ou moins magistrale – « les points
sur lesquels les élèves lui demanderaient des explications complémentaires »668, ne pouvait
suffire à les convaincre de la validité de tels propos. Le directeur Georges Hardy parvient à
temporairement débloquer la situation, mais n’ayant pas réussi à obtenir du major l’assurance
de ses camarades de suivre « sagement » le restant de ses leçons, Vignon se retirera et
n’assurera désormais plus le cours de Politique Coloniale669.

De manière générale, Vignon suscitait l’antipathie de ses élèves. En 1893, Ernest


Deparis (P. 1891) se plaint du caractère malveillant de l’enseignant au cours d’un examen oral
et signale, en substance, que son comportement ne répondait pas au discours habituellement
tenu par les dirigeants de l’établissement sur l’importance d’une « solidarité amicale et
respectueuse entre élèves et professeurs »670. En 1911, un rapport anonyme dénonce ce

664
ANOM, 1ECOL, registre 6, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 16 janvier 1922, p. 341.
665
ANOM, 1ECOL, registre 6, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 8 mars 1923, p. 417-418.
666
Ibid.
667
ANOM, 1ECOL, registre 9, procès-verbaux de la commission d’enseignement, séance du 21 février 1927, p.
5.
668
ANOM, 1ECOL, registre 6, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 15 octobre 1923, p. 442.
669
ANOM, 1ECOL, registre 9, procès-verbaux de la commission d’enseignement, séance du 17 mai 1927, p. 6-
7.
670
ANOM, 2ECOL, carton 1, registre 2, pièce 69, Lettre d’Ernest Deparis au Président du conseil
d’administration de l’École Coloniale, Paris, 28 juin 1893. Dans les faits, Louis Vignon aurait déstabilisé Ernest

136
comportement. On y lit par exemple que, lors des examens, Vignon « pose autant que possible
des questions qu’il n’a pas traitées », qu’il « n’écoute pas les réponses et marque les notes
avant qu’elles lui soient faites » et que ses notes varient de 5 à 20 « suivant les têtes »671. En
conséquence, ajoute le rapport, « la fantaisie du professeur, légendaire à l’école, attire les
jours d’examen à la porte de la salle tous les « anciens » désireux de voir l’ahurissement de
leurs cadets au sortir de la sellette672. » Dans son ouvrage Roi de la brousse, Hubert
Deschamps (P. 1924) a écrit plus tard : « Nous affichions un parfait mépris pour Vignon673. »

Il n’en était pas de même envers Henri Labouret, qui enseigna à partir de 1926. Il était
respecté par ses élèves, faisant surtout figure d’éminent spécialiste des questions coloniales 674.
Mais il se compromit durant l’occupation, pratiquant une contestable « collaboration
scientifique ». En janvier 1941, Labouret avait répondu à une invitation allemande et s’était
rendu à Berlin pour prononcer une conférence sur la colonisation675. Deux ans plus tard, il
avait publié un article portant sur « les buts économiques en Afrique tropicale » dans la revue
Deutsche Kolonial Zeitung.

Au lendemain de la guerre, Robert Delavignette multiplie les interventions relatant le


rôle joué par l’ENFOM dans la Résistance676. Dans un contexte où les appels à l’épuration
battent leur plein, cette démarche est d’ailleurs tout à fait fréquente de la part des dirigeants
des établissements d’enseignement supérieur677. Le sort tragique d’Henri Maspéro, décédé à
Buchenwald, est souvent cité comme un exemple du courage des enseignants de la Maison de
l’Observatoire.

Deparis avant même le début d’une épreuve orale en signalant à voix haute, devant le jury d’examen, qu’il ne
l’avait pas beaucoup vu en cours. Indigné, l’élève demande au jury de vérifier les feuilles de présence et de
constater qu’il ne comptait qu’une seule absence. Si Ernest Deparis ne cherche pas directement à justifier sa
mauvaise prestation par cet incident, il juge tout de même important de mettre par écrit une plainte contre
l’attitude de Louis Vignon.
671
ANOM, 1ECOL, carton 25, dossier 15, « Étude du cours de M. Vignon », p. 3.
672
Ibid.
673
Hubert Deschamps, Roi de la brousse. Mémoires d’autres mondes, Paris, Berger-Levrault, 1975, p. 96.
674
À la mort de Labouret, le même Hubert Deschamps dira de lui qu’il « a été successivement un soldat
conquérant, un administrateur organisant, puis un chercheur mesurant objectivement les perspectives ».
« Nécrologie. Henri Labouret, 1878-1959 », Journal de la Société des Africanistes, 1959, vol. 29, n°2, p. 291.
675
ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 32, Lettre n°1126/ENFOM du directeur de l’ENFOM au président de la
Commission d’Épuration du ministère des Colonies, Paris, 17 novembre 1944.
676
Par exemple : ANOM, 1ECOL, carton 36, dossier 23, La Résistance à l’ENFOM, 1944-1945, Robert
Delavignette, « La résistance coloniale en France sous l’occupation », 10 novembre 1944 ; « Note confidentielle
sur la Résistance à l’ENFOM », 17 janvier 1945.
677
Pour un exemple de défense énergique menée par les dirigeants d’un établissement d’enseignement supérieur
face aux critiques de collaboration, voir : Christophe Charle, « Savoir durer : la nationalisation de l’École libre
des sciences politiques, 1936-1945 », Actes de la recherche en sciences sociales, nos 86-87, 1991, p. 103.

137
Dans le cas de Labouret, les discussions entre le directeur de l’ENFOM et le ministre
des Colonies aboutissent à l’adoption d’une position de principe : cette « collaboration
scientifique », « pour limitée qu’elle ait pu être à des milieux et à des questions ethnologiques,
était incompatible avec son maintien à l’École Nationale de la France d’Outre-Mer, tant dans
le Conseil de Perfectionnement que dans les fonctions de professeur 678. » Dans sa quête
d’exemplarité, Robert Delavignette estime de son devoir de saisir la Commission
d’Épuration du ministère des Colonies du cas de Labouret 679. Il s’attèle à pleinement dissocier
le comportement de Labouret de l’action de l’établissement. D’abord interrogé sur les
modalités ayant mené à la conférence précitée de 1941, Delavignette parle d’un « Voyage
décidé et accompli sans que j’en fusse averti et sans que l’École y fût mêlée 680. » Ensuite,
s’agissant de l’article de 1943, le directeur insiste : « […] il ne m’en a jamais parlé 681. » Cette
« désolidarisation » complète est réitérée à plusieurs reprises et Delavignette place le cas
Labouret sur le terrain de la responsabilité morale de ses professeurs : « Ce professeur avait-il
une responsabilité et une autorité morale telles qu’un refus de collaborer à Deutsche Kolonial
Zeitung aurait servi [sic] l’École Nationale de la France d’Outre-Mer, à une époque où tous,
du directeur au garçon de salle, devaient s’ingénier d’abord à ne pas servir les
Allemands682 ? » Le directeur y répond par l’affirmative683. Interrogé, par la suite, sur
l’étendue de la liberté d’action du professeur, Delavignette affirme sans ambages : « […] je
témoigne par expérience personnelle qu’il a été possible de se soustraire aux propositions que
M. Labouret a acceptées684. »

La position du professeur est d’autant plus difficile que, dans le même temps, le bruit
court à la rue Oudinot qu’il aurait prononcé à plusieurs reprises l’expression « l’Empire qui
fut français » lors de ses cours entre la période de l’armistice et la Libération de Paris 685. Sur
ce point, il est fort possible que Delavigenette redoutât que de telles allégations ne touchent de
trop près son établissement puisqu’il se montre plutôt enclin à « enterrer » cette dimension de

678
ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 32, Lettre n°1126/ENFOM du directeur de l’ENFOM au président de la
commission d’épuration du ministère des Colonies, Paris, 17 novembre 1944.
679
ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 32, Lettre n°1125/ENFOM du directeur de l’ENFOM au ministre des
Colonies, Paris, 18 novembre 1944.
680
ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 32, Lettre n°1182/ENFOM du directeur de l’ENFOM au président de la
commission d’épuration, 4 décembre 1944.
681
Ibid.
682
Ibid.
683
Ibid.
684
Ibid.
685
ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 32, Lettre du président de la commission d’épuration du ministère des
Colonies au directeur de l’ENFOM, Paris, 27 novembre 1944.

138
l’affaire. Ainsi, une enquête détaillée lui semble trop compliquée à mener 686. En tout cas, il ne
souhaite pas y être mêlé directement : « D’autre part, […] c’est une tâche très délicate pour le
directeur que d’interroger des élèves sur un professeur. » Au fond, l’essentiel lui paraît être
ailleurs : « Je ne crois pas que l’enseignement de M. Labouret ait véhiculé chez nous la
propagande ennemie. En tout cas, les élèves ont prouvé, par leur attitude, et par leurs
sacrifices que M. Labouret, fût-il suspect, n’avait pas le pouvoir de les détourner de leur
devoir et des exemples qu’ils recevaient par ailleurs687. »

En définitive, les informations recueillies dans le cadre de l’enquête sur la


« collaboration scientifique » suffisaient à atteindre le but fixé d’un commun accord par le
directeur de l’ENFOM et le ministre des Colonies. Par décret du 29 janvier 1945, Labouret fut
révoqué de son emploi de professeur à l’École et perdit l’honorariat du titre de gouverneur 688.

686
Ibid.
687
ANOM, 1ECOL, carton 129, dossier 32, Lettre n°1182/ENFOM du directeur de l’ENFOM au président de la
commission d’épuration, 4 décembre 1944.
688
Décret du 29 janvier 1945, JORF, 30 janvier 1945, p. 431.

139
140
Titre 2 – Les élèves

Au cours des sept décennies de son existence, l’École Coloniale a formé une grande
diversité d’élèves appelés à contribuer, d’une manière ou d’une autre, à l’ « œuvre coloniale
française », que celle-ci ait été perçue, d’abord, comme répondant aux exigences d’une «
mission civilisatrice », ou, par la suite, comme relevant davantage d’un rôle de « conseil » et
d’ « accompagnement » des populations autochtones vers les indépendances. Différents
régimes d’études ont ainsi permis de proposer une formation spécialisée à plus de quatre mille
cinq cents hommes se destinant aux cadres du second Empire colonial français, qu’ils fussent
administrateurs, magistrats ou inspecteurs du travail. Une idée de leur rayon d’action
géographique est fournie par leurs affectations qui s’étendent, à proportions variables selon
les époques à l’ensemble des Colonies. L’École a également pesé sur l’éducation d’hommes
ayant poursuivi une carrière Outre-mer dans le secteur privé soit, pour quelques-uns d’entre
eux, qu’ils aient suivi l’enseignement de l’éphémère section commerciale (1893-1913), soit,
pour de nombreux auditeurs libres ainsi que pour ceux des élèves réguliers n’ayant pas pu
mener leur scolarité normale à terme, qu’ils aient décidé de poursuivre l’ « aventure
coloniale » selon leurs propres desseins. Enfin, il ne faut pas oublier qu’entre 1889 et 1911,
une section indigène, prolongement spirituel de l’ « École Cambodgienne », a accueilli une
centaine d’élèves dont la présence dans la capitale n’a pas manqué de provoquer de
nombreuses interrogations insolites sur les rapports dominants-dominés.

La concentration en un seul lieu d’une telle variété d’élèves n’a été possible qu’en
raison des effets conjugués de la nature même de l’entreprise coloniale française, dont
l’impression de tabula rasa semblait ouvrir un « monde » où tout devenait possible, et de
l’ambition débordante des dirigeants de l’École Coloniale, dont la conviction que ce vaste
phénomène colonial constituait un « ensemble maîtrisable » était à l’origine de leur quête
incessante de débouchés. À vrai dire, la lecture des procès-verbaux des différents conseils de
l’École produit parfois la sensation que seule l’étroitesse de ses murs s’opposait à ce que l’on
étende encore davantage les formations proposées. N’a-t-on pas, par exemple, certes
furtivement, imaginé l’ouverture d’une « section médecine » en 1893 689, ou encore la mise en

689
ANOM, 1ECOL, registre 3, procès-verbaux du conseil d’administration, séance du 7 août 1893, p. 74. Ce
projet devait notamment s’articuler autour d’un cours de « pathologie exotique », d’un cours d’ « hygiène
générale et appliquée des Colonies » et d’un cours de « médecine administrative ».

141
place d’un cursus diplômant à destination d’assistantes sociales en 1946690 ? Mais au fond,
selon le mot d’Éric de Mari, l’École Coloniale est un simple « rouage » de l’organisation
politique et administrative des colonies691. La complexité administrative de l’Empire fait
même que l’École est complètement dépendante, pour ce qui est de l’attribution de postes à
ses élèves, non seulement de la volonté du ministère des Colonies et des gouvernements
locaux sous son autorité, mais aussi de celles des ministères des Affaires Étrangères et de
l’Intérieur.

Dans ce contexte, le recrutement effectif des élèves de l’École, bien que considérable,
demeure en-deçà de celui escompté par ses dirigeants qui ont continué de rêver, au moins
jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, à une sorte de monopole, jamais réalisé, dans la
formation des cadres de la « Plus Grande France ». En définitive, l’immense majorité des
élèves passés par l’établissement sont répartis dans ses différentes sections administratives,
ouvrant droit aux carrières administratives Outre-mer. Au-delà des nombreux changements de
détails qu’elles subissent, ces sections fonctionnent de la première à la dernière promotion
(1889-1958) et permettent incontestablement de parler d’un système de recrutement pérenne
(Chapitre 1). S’agissant de l’important agrégat d’élèves restants – issus, en quantités très
inégales, de la section commerciale, de la section indigène, de la section de l’inspection du
travail, de la section de la magistrature et de la section de l’Afrique du Nord – il est plus
judicieux de parler d’un recrutement « au gré des vents », soit parce que certaines de ces
formations de ne garantissent pas un poste aux élèves les ayant suivies, soit parce que ces
sections apparaissent et disparaissent en fonction de considérations conjoncturelles (Chapitre
2).

690
En 1946, le conseil de perfectionnement de l’ENFOM consent à accueillir dans ses locaux des cours destinés
aux assistantes sociales appelées à servir dans les territoires d’Outre-mer. Il est alors entendu que ces cours ne
pourront coïncider avec ceux déjà organisés dans les sections habituelles de l’établissement. Le responsable de
cette formation des assistantes sociales proposera que l’ENFOM aille plus loin dans sa démarche en prenant à sa
charge une nouvelle filière diplômante mais l’idée fera long feu. ANOM, 1ECOL, registre 11, procès-verbaux du
conseil de perfectionnement, séance du 12 octobre 1946, p. 345.
691
Éric de Mari, « Leçon 3 : L’organisation politique et administrative des colonies du second empire colonial »,
https://cours.unjf.fr/enrol/index.php?id=183, p. 12-17.

142
Chapitre 1 – Un recrutement pérenne : celui des hommes promis
aux carrières administratives

Créée en 1889, la section française, par opposition à la section indigène, est destinée à
« donner l’enseignement des sciences coloniales et à assurer le recrutement des différents
services coloniaux »692. Les dispositions de l’article 16 du décret du 23 novembre 1889,
réglant le fonctionnement de l’École Coloniale, offrent un large éventail de carrières
administratives auxquelles peuvent être appelés ses élèves : « Administration centrale des
colonies, au ministère des colonies ; […] Commissariat colonial ; Service des bureaux du
secrétariat général du gouvernement de la Cochinchine ; Administration des affaires indigènes
en Cochinchine ; Personnel des résidences au Cambodge, en Annam et au Tonkin ; Corps des
administrateurs coloniaux ; Administration pénitentiaire à la Guyane et en Nouvelle-
Calédonie »693. Ne tarde pas à s’y ajouter la possibilité d’intégrer les corps des Douanes et
Régies d’Indochine.

Cependant, au cours des premières années, une des particularités de l’établissement


réside dans le fait qu’il reçoit un nombre d’élèves sensiblement supérieur au nombre de postes
qu’il est en mesure de leur garantir à la sortie. En 1892, la création de cours spéciaux
préparant aux carrières africaines – principalement d’ailleurs dans une tentative de pallier le
manque de débouchés auquel les élèves sont confrontés – ne change nullement la donne. Dans
ce contexte, les « pertes » sont assez considérables. En 1894 et en 1895, par exemple, ce sont
respectivement 57,7% (56 sur 97) et 67,6% (50 sur 74) des élèves qui démissionnent ou qui
n’achèvent pas leur scolarité694.

Une solution convaincante est trouvée en 1896 lorsqu’une réforme fondamentale de


l’École soumet le recrutement de la section française à un système de concours d’entrée où la
détermination, par le ministère des Colonies, du nombre de places offertes chaque année tient
compte des vacances de postes probables. Si l’organisation du concours connaît d’importantes
modifications par la suite, le principe même ne sera jamais remis en cause et c’est bien à
partir de son instauration que l’on peut parler, sur le plan du recrutement, du début du
fonctionnement normal de l’École Coloniale. En son sein, l’accès aux carrières

692
Article 9 du décret du 23 novembre 1889, JORF, 25 novembre 1889, p. 5862.
693
Article 16 du décret du 23 novembre 1889, JORF, 25 novembre 1889, p. 5863.
694
Chiffres obtenus par recoupement des informations contenues dans les notices du Dictionnaire biographique
des anciens élèves de l’ENFOM.

143
administratives se prépare désormais – la dénomination de section française ayant disparu des
textes réglementaires – dans les sections administratives. Deux d’entre elles n’auront qu’une
existence limitée dans le temps : celle du commissariat colonial pour laquelle le recrutement
cessera dès 1905 et celle de l’administration pénitentiaire qui accueillera son dernier
pensionnaire en 1913. Les deux autres persisteront : celle des carrières indochinoises qui
prépare des administrateurs des services civils de l’Indochine jusqu’à la promotion de 1951 et
celle des carrières africaines qui demeure en activité jusqu’à la dernière promotion de 1958.

Si les sections indochinoises et africaines en viennent de la sorte à incarner l’identité


même de l’École Coloniale, encore faut-il préciser que jusqu’en 1942, seuls 50% des
administrateurs des services civils d’Indochine sont formés à Paris, le contingent restant étant
recruté par un concours fédéral indochinois. De plus, la section africaine est très loin, à elle
seule, de pouvoir assurer les besoins en personnels du cadre des administrateurs coloniaux.
Ces besoins sont majoritairement remplis par la promotion d’anciens adjoints des services
civils et d’anciens commis principaux des bureaux des secrétariats généraux. Après des
années de projets, le décret du 15 novembre 1912 confie finalement la formation des adjoints
et des commis principaux à l’École sous la forme d’un stage d’une année scolaire. Cette
section dite des « stagiaires » voit le jour en 1913. Réorganisée sur la base d’un concours en
1921, et maintenue jusqu’à la fermeture de l’École, elle permet aux adjoints des services
civils et aux commis principaux des secrétariats généraux d’accéder aux emplois supérieurs
du ministère des Colonies, au même titre que les élèves issus des sections administratives.

À l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, cette voie est également ouverte aux
cadres d’administration générale de la France d’Outre-mer ainsi qu’aux stagiaires de
l’administration coloniale. Coexistant jusqu’à la fermeture de l’établissement, le concours des
élèves et le concours des stagiaires sont respectivement rebaptisés « concours A » et
« concours B » par une réforme de 1950. Six ans plus tard, des suites de la loi-cadre Defferre,
dite d’ « africanisation des cadres », découle une ultime réforme effective instaurant, d’une
part, un « concours C » à destination des élèves originaires des territoires relevant de
l’autorité du ministère de la France d’Outre-mer, et d’autre part, un « cycle de
perfectionnement » ouvert aux fonctionnaires désignés par le ministre de la France d’Outre-
mer parmi les personnels des cadres supérieures des territoires relevant de son autorité. Ces
deux sources de recrutement s’ajoutent à l’effectif « normal » de l’établissement durant ces
trois dernières promotions, de 1956 à 1958. Avant de poursuivre, une précision
méthodologique s’impose. Stricto sensu, le décret n°50-1353 du 30 octobre 1950 fait

144
disparaître la notion de « stagiaires » puisque les hommes issus du « concours B » ont
désormais le statut d’élèves. Mais, au fond, cette nouveauté semble simplement répondre à la
volonté de pouvoir accorder uniformément le « brevet de l’ENFOM » à tous ses
pensionnaires, là où, auparavant, les stagiaires devaient se contenter du « diplôme ». Mais le
« concours B » n’est, ni plus ni moins, que le prolongement du concours d’accès au stage de
l’École. Un constat analogue s’applique aux hommes suivant le « cycle de
perfectionnement ». En dépit de leur statut « d’élève », ce sont bien des fonctionnaires. Par
conséquent, lorsqu’une distinction devra être faite, les développements qui suivent
continueront de traiter les hommes issus du « concours B » ainsi que ceux suivant le « cycle
de perfectionnement » comme des stagiaires.

Enfin, sporadiquement, il est à noter que l’École a organisé d’autres formations


permettant d’accéder à l’administration coloniale. En effet, au lendemain des deux guerres
mondiales, elle a ouvert ses portes à d’autres catégories de stagiaires, à savoir des « stagiaires
militaires » entre 1918 et 1920, des « officiers de complément » en 1921, et des « officiers des
Forces Françaises Libres » en 1945 et en 1946695.

Le présent chapitre s’attachant à l’étude de l’identité et du cheminement de ces


hommes qui, en préparant l’entrée à l’École puis, pour les candidats « heureux », en suivant
l’enseignement qui y est dispensé, ont souhaité exercer le métier d’administrateur colonial, il
est nécessaire de s’attarder sur la difficile étape de l’accès à l’École (Section 1) avant de
s’intéresser à la vie menée par les futurs administrateurs coloniaux lors de leur passage au 2,
avenue de l’Observatoire (Section 2).

Section 1 – Les candidats face aux modalités d’entrée à l’École

Si le fonctionnement de l’École a été sujet à de nombreux changements, touchant,


entre autres, à la durée des études, aux programmes des cours et aux outils pédagogiques
destinés à évaluer les élèves, il convient de noter, à la suite d’Armelle Enders, que peu

695
Afin d’éviter les confusions de nomenclature liés à la coexistence à l’École de plusieurs catégories de
« stagiaires », on précisera systématiquement s’il est question de « stagiaires militaires », d’ « officiers de
complément », d’ « officiers des Forces Françaises Libres » ou encore d’hommes suivant le « cycle de
perfectionnement ». En revanche, lorsqu’il est simplement fait mention de la « section des stagiaires », il s’agit
de la formation accueillant les adjoints des services civils et les commis principaux des bureaux des secrétariats
généraux.

145
d’établissements ont élaboré, et ce dès les débuts, un profil aussi précis et aussi constant de
l’élève-type devant sortir de leurs murs696. Ainsi, tout au long de son histoire, l’École
Coloniale cherche à n’ouvrir ses portes qu’à à des hommes dont on a sérieusement évalué les
aptitudes intellectuelles, physiques et morales. Une telle quête impliquait nécessairement la
détermination de conditions précises à réunir par les candidats souhaitant intégrer les rangs de
l’établissement (§ 1). L’immense majorité de ces candidats devront en outre préparer un
difficile concours d’entrée (§ 2).

§ 1 – Les profils recherchés : les conditions d’entrée à l’École

Les différents textes réglementaires régissant le fonctionnement de l’École Coloniale


posent successivement les conditions nécessaires pour y accéder, que cela se fasse, comme
pour l’immense majorité des hommes formés au 2 avenue de l’Observatoire, via la réussite à
l’un des différents concours, ou que cela se fasse, comme pour une petite minorité d’entre
eux, par nomination. Ces conditions d’entrée doivent être examinées suivant qu’elles
concernent les candidats aux sections administratives de l’établissement (A) ou les candidats
aux stages (B).

A – Les conditions d’accès au concours des élèves

Les décrets successifs réglant l’accès au concours d’entrée dans les sections
administratives de l’École Coloniale exigent des candidats qu’ils remplissent des conditions
de nationalité (1), d’âge (2), de diplômes (3) et d’aptitude physique (4). De plus,
conformément à une tradition amorcée dès l’ouverture de l’établissement, chaque personne
souhaitant présenter un dossier de candidature est assujettie à une enquête administrative,
primitivement conçue pour s’assurer de l’adhésion des futurs fonctionnaires coloniaux aux
idées républicaines (5).

696
Armelle Enders, École Coloniale-ENFOM : enseignement et idéologie des années trente à 1959, op. cit., p.
20.

146
1 – La nationalité française

De 1889 à 1950, aux termes des décrets successifs posant les conditions d’entrée dans
les sections administratives de l’établissement, les candidats doivent « être français »697. Le
décret n°50-1353 du 30 octobre 1950, quant à lui, requiert des candidats qu’ils soient « de
nationalité française »698. Dès le premier concours, en 1896, il a été précisé qu’est admissible
tout candidat « naturalisé français »699. Ce n’est pas l’application normale de ces
prescriptions, telle qu’elle a pu concerner l’immense majorité des candidats, mais bien les
exceptions qui nécessitent ici de plus amples précisions. Il faut notamment rappeler que le
principe de nationalité rencontre bien des difficultés en situation coloniale. En effet, si en
principe tous les habitants des territoires conquis sont français, la pratique du colonisateur va
l’amener à dissocier les notions de nationalité et de citoyenneté 700. Dès lors, se pose la
question de l’accès à l’École Coloniale des étudiants originaires d’Outre-mer (b). M