Par Robert Denton III
Traduction: Mika, Relecture: Team Fiction
Mise en page: Mika
Heure du Rat — La Cité Interdite, quartier des invités
Pour la troisième fois ce soir-là, Shahai était
déconcentrée par de lourds bruits de pas résonnant
devant sa chambre. À ce rythme, elle ne réussirait jamais
à finir la lettre qu’elle rédigeait pour son père. Elle fit une
grimace en observant une faute dans sa calligraphie avant
de rouler la feuille en boule pour la jeter dans l’ouverture
de la lanterne en céramique. Un court instant, la lumière
qui baignait sa petite chambre prit une teinte encore un
peu plus ambrée.
Quelle heure était-il ? Au moins l’Heure du Rat. Elle
avait l’habitude de rester éveillée la nuit, et profitait de
ses insomnies pour écrire quelques lettres ou sculpter les
moules en os de seiche avec lesquels elle confectionnait
ses bijoux meishōdō. Avec le temps, elle s’était également habituée au silence nocturne du palais.
Mais ce soir-là était différent. Pourquoi courrait-on devant sa porte à cette heure ?
Il ne pouvait pas s’agir de serviteurs. Ces derniers étaient discrets et empruntaient des passages
dissimulés entre les murs, pas les couloirs principaux. Des gardes, alors ? Elle se leva. Que se passait-
il ?
Aucune importance. Elle n’avait pas de temps pour cela. Pourquoi se soucierait-elle des intrigues
du palais ? Quoi qu’il se passe, son sort misérable s’en trouverait-il amélioré ? Serait-elle libérée de sa
prison ? Cela ne ferait aucune différence.
Shahai rassembla son matériel d’écriture et le fourra dans sa sacoche avec quelques rouleaux de
papier, avant de revêtir un kimono sur ses robes de nuit. Elle n’arriverait à rien dans sa chambre avec
tout ce bruit, mais elle connaissait un endroit silencieux. Un lieu spécial qui n’appartenait qu’à elle.
À l’exception de quelques sentinelles, les couloirs étaient pour la plupart déserts. Elle ne croisa
que deux gardes se précipitant à l’intérieur tandis qu’elle en sortait. Ils escortaient un petit groupe de
femmes : des servantes, au vu de leurs livrées. Comme tous les habitants du palais, aucun d’eux ne
prêta attention à Shahai. Elle les oublia immédiatement après leur passage.
Il faisait frais dans le jardin. Elle aurait presque pu se passer de sa lanterne grâce à la clarté de la
pleine lune. Doji Shizue se trouvait sans doute à la fête de contemplation de la lune, si cet événement
n’était pas déjà terminé. Shahai y avait été invitée, mais la perspective de rester assise au milieu
d’étrangers occupés à échanger des rumeurs, le regard figé sur le ciel, ne l’enchantait guère.
Par ailleurs, elle savait que seule la politesse avait motivé cette proposition, ce qui ne
l’enchantait pas plus. Que son absence ait été considérée comme une insulte ne lui importait
aucunement.
Shahai trouva le chemin qui menait à son bosquet secret, et s’arrêta un instant pour jeter un œil
par-dessus son épaule afin de s’assurer qu’elle n’avait pas été suivie. Elle distinguait la perspective du
palais se dressant par dessus la haie à mesure qu’elle s’avançait. Shahai ne put s’empêcher d’observer
longuement ces carrés de lumière qui se détachaient parfaitement dans la nuit sans étoiles. À cause
des branches, elle perdit l’équilibre et trébucha dans des broussailles avant de se rappeler qu’il ne
valait mieux pas quitter le chemin des yeux, mais son regard revenait toujours vers ces fenêtres,
malgré elle.
Quelque chose d’inhabituel était véritablement à l’œuvre cette nuit. Un intrus s’était-il infiltré
dans le palais ?
Non, ce serait trop palpitant. Et rien de très captivant n’avait jamais lieu au palais.
Son pied buta sur quelque chose. Des épines de roses traversèrent sa chaussette et elle trébucha
comme un poulain dans une clairière. Elle parvint à se réceptionner tant bien que mal sur ses mains
et ses genoux. Perdue dans la brume de ses pensées nocturnes, elle ne s’était pas aperçue qu’elle
était déjà arrivée à destination.
Et elle n’avait pas réalisé qu’elle n’était pas seule.
Hantei Sotorii était assis sur une fine couverture à
proximité du centre de la clairière, légèrement éclairé par
une lanterne en papier. Devant lui étaient étalées
plusieurs feuilles en papier de mûrier et un pinceau de
calligraphe aux poils humides. Une lame tremblante
brillait maladroitement entre ses mains. Sa pointe
tombait sous l’effet de son propre poids, à une courte
distance de son estomac, comme s’il était sur le point
de...
Il leva les yeux. Leurs regards se croisèrent. Son
corps se tendit, comme un chevreuil apeuré.
Elle retint son souffle. Le moindre mouvement
suffirait à le faire fuir. L’expression de son visage rappelait
la peur d’un jeune enfant surpris à grignoter des herbes médicinales dans le jardin de son père. Les
yeux de Shahai allaient et venaient entre la lame nue et le visage rougissant de Sotorii. En son for
intérieur, une voix qui aurait pu être celle de son père l’invitait à ressentir de l’inquiétude ou même
de la compassion. Mais rien ne lui venait, à part une impression d’absurdité, comme si elle venait
d’interrompre une pièce de théâtre extrêmement mal jouée.
« Qu… Que faites-vous ? » demanda-t-elle malgré elle.
« Rien ! » Il rengaina le sabre en un instant et le glissa dans son obi. Il ramassa ses papiers à la
hâte, s’empara de la lampe et parvint tant bien que mal à se relever. Avait-il pleuré ?
« Vous n’avez rien vu », aboya-t-il d’une voix cassée. « Oubliez ce qui vient de se passer ! Je
n’étais pas là ! » Oubliant sa couverture, il s’enfonça rapidement dans les buissons et laissa tomber
plusieurs feuilles de papier derrière lui.
Shahai se tenait debout dans le noir. Le bruit de sa propre respiration était assourdissant. Après
quelques instants, elle approcha sa main de son visage, saisit sa joue entre son pouce et son index, et
serra fort.
Oui. Elle était bien réveillée. Sotorii avait été là. La scène était bien réelle. Une bourrasque
sinueuse fit voleter une des feuilles tombées à terre. Elle la ramassa mécaniquement et lut les mots
qui y étaient calligraphiés.
Pétales rouges au vent
Chassés par des plumes noires
Mes mains sont souillées
Shahai les lut de nouveau. Et les relut encore. C’était un poème funéraire. Les derniers mots d’un
samurai, écrits juste avant qu’il ne trépasse.
Il était en train de se faire seppuku. Un suicide honorable. Le dernier recours des âmes en
disgrâce: une mort par éviscération qui absolvait le mourant de ses actes les plus honteux. Peut-être
même y serait-il parvenu si elle ne l’avait pas interrompu.
Elle se répéta intérieurement cette pensée plusieurs fois. Elle devenait peu à peu plus réelle.
Sotorii, le frère de Daisetsu et prince héritier de l’Empire… avait souhaité se donner la mort.
Parfait. Peut-être que mourir le rendra meilleur.
Tandis qu’elle le relisait de nouveau, un sourire se fraya un chemin sur les traits de son visage.
Elle n’en saisissait pas toute la symbolique, mais Sotorii donnait l’impression de se sentir coupable de
quelque chose. Si la honte le poussait à devoir se racheter, alors pourquoi l’en empêcher ? S’il
mourait, Daisetsu, son frère, deviendrait le légitime héritier du trône.
Oui, Daisetsu pourrait devenir Empereur ! Pas ce sale enfant gâté ! Mais bien Daisetsu !
Elle devait l’en informer.
Elle plia le papier avec précaution. Ses mains tremblaient d’excitation. Il voudrait le lire, elle en
était sûre. Elle lui offrirait de ses mains, comme un cadeau. Oui, bien sûr, un présent pour l’héritier
légitime. Le meilleur héritier. Celui qui ne jouait pas au guerrier avec l’épée ancestrale lorsque tout le
monde avait le dos tourné. Celui qui ne se mettait pas en avant en terrorisant les serviteurs ou en
blessant la Championne de Rubis. Quelqu’un d’admirable. Elle leva les yeux au ciel. Derrière quelques
minces nuages, la lune ressemblait à un œil sur un visage souriant. Depuis quand Sahai n’avait plus
ressenti une telle confiance en l’avenir ?
Elle fourra le poème dans ses vêtements et prit la direction du palais, où quelques fenêtres
venaient juste de s’allumer au troisième étage et dans les appartements impériaux.
« Ne bougez plus ! » Le garde Seppun l’arrêta d’un
signe de la main juste au moment où Shahai avait tourné
dans le couloir. Cinq autres gardes l’accompagnaient,
habillés de vêtements verts et or : les couleurs impériales.
Ils ne portaient pas d’armures, mais tenaient des
nagamaki rengainés et se crispèrent à l’approche de
Shahai. Leur chef, dont la tunique traînait presque au sol,
avait la main posée sur le manche d’un tachi qui pendait
de sa ceinture en soie. « Cette zone est interdite d’accès.
Partez immédiatement ! »
« C’est la femme Iuchi ! » intervint un des gardes les
plus jeunes. Son visage lui était vaguement familier. « Que
faites-vous ici ? Retournez dans vos appartements ! »
« Votre frère est un de mes élèves », commenta Shahai. Elle fronça les sourcils. « Il n’est pas très
bon. » Les autres se mirent à ricaner. Le garde saisit fermement le manche son nagamaki démesuré.
« Shahai-san ? » demanda une voix douce.
Daisetsu fit un pas dans le couloir, en se frayant un chemin à travers les gardes Seppun. Shahai
s’apprêtait à le saluer, mais quelque chose dans son expression l’immobilisa. Il était apathique, ses
cheveux détachés tombaient sur ses épaules et son visage ne portait plus son léger maquillage
habituel. Sur son yukata du soir, il portait une veste de nuit aux reflets perlés. Son obi était d’un blanc
immaculé.
Des vêtements de deuil. Sotorii avait-il finalement mis son projet à exécution ? Daisetsu savait-il
déjà ce qu’elle s’apprêtait à lui apprendre ?
Le sergent de la garde fit obstacle à Daisetsu en mettant un bras en travers de son chemin.
« Votre Majesté, s’il vous plaît, retournez dans vos appartements. Cette invitée est simplement…
perdue.»
« Laissez-la passer », dit-il. « Je souhaite la voir. Je veux lui parler. Laissez-nous seuls. »
Le garde hésita. « Votre Majesté… Cela m’est impossible. Étant donné les circonstances… »
« C’est une shugenja. J’ai besoin de conseils d’ordre spirituel. Je dois m’entretenir avec elle en
privé », poursuivit Daisetsu avec un regard défiant. « En cette heure sombre, refuseriez-vous
d’accorder cette faveur à votre prince ? »
Le garde devint pâle. « Bien sûr que non, mon Seigneur ! » les sentinelles firent place et Shahai
s’avança sous leur regard, avant de passer le seuil poli et l’arche torii construite à même le couloir. Le
sol grinça sous ses pieds et elle sentit que l’on faisait brûler du bois d’agar. Plus loin, elle aperçut une
pièce octogonale où dominaient le pin et la soie, construite autour d’un seau à charbon au-dessus
duquel une bouilloire en fer était suspendue par une chaîne. Une salle de thé peut-être. Voilà donc ce
à quoi ressemblait l’entrée des appartements impériaux.
« Seulement quelques minutes » l’informa le garde. « Ensuite, je vous escorterai jusqu’à votre
chambre. »
Daisetsu était assis sur un coussin couleur
d’émeraude. « Sortez et apportez-nous du thé. »
En entendant cet ordre, les poils du garde se
hérissèrent sur sa peau, mais il parvint à se contrôler, le
visage toujours impassible. Alors qu’il refermait la porte,
un autre Seppun approcha à grands pas dans le couloir,
haletant, et le visage rougi par l’effort. « Mon Seigneur,
nous avons fouillé tout l’étage, mais nous n’avons
toujours pas trouvé... »
« Silence, imbécile ! » siffla le garde en refermant la
porte derrière Shahai. Elle les entendit s’éloigner dans le
couloir.
Ils étaient à la recherche de quelqu’un. Sotorii ?
Elle essaya de se concentrer. « Mon Prince... » commença-t-elle.
« J’ai dit que je souhaitais être seul. »
Elle cligna des yeux. Tenta de répondre. C’est alors que ce qui lui avait paru être un mur glissa sur
le côté. Le yōjimbō de Daisetsu entra dans la pièce, armé et courroucé. Il adressa à Shahai un regard à
faire geler des germes de soja.
« Mon Seigneur », protesta-t-il, « Je ne vous laisserai pas seul dans les appartements de votre
famille avec une femme plus âgée à cette heure de la nuit. Mon devoir est de protéger non seulement
votre vie, mais également votre honneur et il m’est impossible de... »
« Je vous ai demandé de partir ! » hurla Daisetsu. Shahai sursauta sur son siège. La voix du prince
résonna dans la pièce comme un coup de tonnerre. Les yeux du yōjimbō s’écarquillèrent.
Il cria de nouveau. « Je vous ordonne de partir ! »
Le yōjimbō tomba à genoux.
« Je suis votre prince ! » Il se releva. « Vous ferez ce que je dis ! »
Le yōjimbō appuya son front contre le sol.
« Partez ! » Shahai le suivit des yeux tandis qu’il quittait la pièce en reculant à quatre pattes. Il
n’essaya pas une fois de lever la tête, même lorsqu’il ouvrit la porte.
Ils étaient seuls. Daisetsu fulminait dans un coin. La langue de Shahai était lourde, impotente,
comme lestée de plomb. Elle ne l’avait jamais vu exploser de cette manière.
Daisetsu prit la parole. « Père est mort. »
Shahai eut l’impression qu’on venait de la jeter dans un bassin glacé. Toutes les parties de son
corps qui auraient dû pouvoir bouger étaient gelées. L’Empereur. Le Fils des Cieux. Une pensée
coupable fit surface dans son esprit: qu’adviendrait-il d’elle ?
« Ils l’ont trouvé il y a une heure. Ils ont dit que son
cœur s’était juste… arrêté. » Daisetsu la regarda avec les
yeux d’une âme meurtrie. « Je suis désolé de vous infliger
ce spectacle, Shahai. Je ne voulais pas que vous me
voyiez… comme cela. » Ses larmes brillaient dans la faible
lumière tandis qu’elles coulaient sur ses joues. « Mais
puisque vous êtes une prêtresse des kami, je vous le
demande: est-il en paix à présent ? Au Tengoku ? Avec
Grand-Père ? » Il frissonna, telle une feuille morte portée
par le vent. « Comment peut-on décemment porter le
deuil d’une personne qui vous a tout donné ? »
Une vague de culpabilité la traversa. Elle se sentit
comme froide et paralysée. Il avait besoin d’elle
maintenant. À ce moment précis, il avait besoin qu’elle
l’aide, qu’elle le guide en tant que prêtresse, qu’elle l’écoute avec compassion. Mais son esprit ne
parvenait pas à chasser le souvenir de Sotorii penché au-dessus d’une lame. La feuille de mûrier,
rêche, la grattait au niveau de son col.
« Que se passe-t-il, Shahai ? » La confusion se lisait sur le visage du prince. La honte rougissait les
joues de la shugenja. Même en cet instant, il trouvait la délicatesse de s’inquiéter pour elle.
Il méritait de savoir. Elle sortit la feuille de papier de son kimono et lui offrit. « Vous devriez lire
ces mots, mon Prince. »
Tandis que ses yeux glissaient le long de la page, s’écarquillant de plus en plus, elle poursuivit en
baissant la voix. « Je viens de croiser votre frère dans le jardin. J’ai interrompu son seppuku. En
partant, dans sa hâte, ce papier lui a échappé. Je pense qu’il s’agit de son poème funéraire. »
Daisetsu garda d’abord, pendant un long moment, les yeux fixés dans le vide. Puis, lentement,
ses doigts se crispèrent. Le papier se froissa. Ses phalanges devinrent blanches.
Shahai prit soudainement conscience que son propre cœur battait la chamade. « Je… J’ai pu faire
une erreur. »
La voix de Daisetsu répondit d’un ton calme et sinistre. « La calligraphie comporte des erreurs. Il
s’agit d’un brouillon écrit sur du papier de qualité. » Il abaissa la feuille. « Vous ne vous trompez pas.
C’est bien l’œuvre de mon frère. »
Dans le silence qui suivit, l’esprit de Shahai lui hurlait des ordres. Dis quelque chose. Fais quelque
chose. N’importe quoi. Mais ne reste pas assise à soutenir son regard de vipère alors que toute la
chaleur de ton corps semble passer par tes pieds et se vider dans le sol.
« Pourquoi n’irais-je pas lui rendre visite ? » Il bondit sur ses pieds et s’approcha de la porte.
« Oui, je vais y aller. Les gardes ne savent pas où le chercher, mais moi je le sais. Je devrais sans doute
le féliciter pour son excellent poème. » Il lui jeta un regard depuis l’entrée. « Vous pouvez venir si vous
le souhaitez. »
Ce n’était pas le cas. Mais elle ne voulait pas non plus le laisser seul. Sa façon de marcher, sa voix
étrangement calme, la violence avec laquelle il empoignait cette feuille de papier. Quelque chose
n’allait pas. Elle ne pouvait pas le laisser partir seul dans ces conditions.
Elle le suivit donc tandis qu’il descendait les escaliers, sa veste de deuil voletant derrière lui.
Trois couloirs sombres, qui menaient à un bureau.
Personne. Très bien. Salle suivante.
Deux autres couloirs et un cloître. Un dōjō sombre. Personne. Salle suivante.
La course lui donnait le tournis et le nombre de pièces paraissait infini. Elle suivait son allure en
surveillant son visage de marbre, son regard absolument déterminé. Ils ne croisèrent aucun garde. Où
sont-ils tous passés ? Le palais n’était-il pas censé en regorger ? La veille encore, elle ne pouvait pas
faire deux pas sans que l’un deux la toise de...
Là. Une lumière vacillante dans une salle de thé. Penché au-dessus d’un seau à charbon, son
wakizashi toujours glissé dans son obi, il était occupé à nourrir les braises avec ses papiers. Il se figea
et, une fois de plus, les pensées de Shahai ne purent se détourner de ce qu’elle avait vu dans le jardin.
Daisetsu entra dans la pièce tel un coup de tonnerre et lui tendit la feuille de papier. « Vous en
avez oublié une, Sotorii ! »
« Donnez-moi ça ! » Il tenta de lui prendre des mains, mais Daisetsu recula pour mettre le
document hors d’atteinte.
« Ce haiku est-il censé être votre poème funéraire ? »
Les yeux ardents de Sotorii brûlaient plus fort que le charbon, si bien que Shahai baissa les yeux
pour fixer le sol. « Et alors ? » cracha le frère aîné.
« Il paraît trop honnête venant de vous », répondit Daisetsu. Il le porta à ses yeux. ʺPétales
rouges au vent.ʺ ʺMes mains sont souillées.ʺ Vous savez que Père est mort cette nuit, n’est-ce pas
cher frère ? »
De la sueur perlait sur le front de Sotorii. « Je ne… Je... »
« Je sais reconnaître une confession quand j’en lis une, même lorsqu’elle est aussi mal écrite. »
Daisetsu prononça ces mots en serrant les dents. « Qu’avez. Vous. Fait ? »
Sotorii faisait mine de vouloir protester. Il prit son courage à deux mains, comme s’il s’apprêtait à
affronter la charge d’un étalon au grand galop. Mais sa résolution s’effondra en même temps que le
reste de son corps et il se retrouva à genoux, les mains sur le visage.
« Je l’ai tué. J’ai tué notre père. »
Shahai porta ses mains à sa bouche pour cacher sa stupeur. Son propre père ? Le Fils des Cieux ?
Les mots que prononça Sotorii étaient empreints d’une lourde culpabilité. « Ce n’était pas ce que
je voulais. C’est juste arrivé. Tout s’est passé si rapidement… Je ne me rappelle même pas l’avoir fait.
C’est comme si j’avais perdu le contrôle de mes actes. »
Shahai fut prise de vertiges. Un tel blasphème lui avait coupé le souffle. À ce moment précis, elle
vit le visage de son propre père, son sourire bienveillant, la fierté qu’elle avait lu dans ses yeux la
première fois qu’elle était montée sur un cheval. Elle aimait son père. Elle ne pourrait jamais imaginer
lui ôter la vie. Comment cette idée pouvait-elle naître dans la tête d’un enfant ?
Sotorii la regarda soudainement, les yeux implorants. « J’aimerais pouvoir revenir en arrière. Je
ferais n’importe quoi pour tout arranger, pour qu’il soit toujours vivant. »
« Alors ouvrez-vous le ventre. »
Shahai cligna des yeux. Daisetsu avait-il réellement prononcé ces mots ? Sotori semblait
également désorienté, comme s’il n’avait pas compris ce qu’il avait entendu.
« Allez-y », poursuivit Daisetsu. « Suicidez-vous. Vous aviez raison. Le seppuku est la seule
solution. » Il marqua une pause. « Mais dans ce cas, vous n’avez pas mérité de vous servir d’un
wakizashi, n’est-ce pas ? Non, seuls les samurai honorables ont droit à cette faveur. »
Sotorii répondit d’une voix affaiblie. « Arrêtez. C’est... »
« Tout comme le reste, vous n’en seriez probablement pas capable. Finalement, vous n’avez rien
retenu des enseignements de Satsume-sama. Vous ne savez même pas tenir un sabre comme il
faut. » Il ricana. « Nous pensions que vous ne réussiriez pas à passer votre gempuku. Heureusement
que notre père a su accorder quelques faveurs aux bonnes personnes. Même si vous n’en avez jamais
ressenti aucune gratitude. »
Sotorii était bouche bée. « Comment ? Vous… vous prétendez que père... »
« Oh oui ! », confirma Daisetsu d’une voix mielleuse en levant les yeux au ciel. Shahai percevait la
méchanceté qui couvait dans son regard. « Ils ne vous l’ont jamais dit. Je n’imagine même pas à quel
sacrifice il a pu consentir afin que vous soyez reçu. Vous déambulez dans le palais, la poitrine gonflée
par l’orgueil, mais en votre for intérieur vous savez que tout le monde vous méprise. Que l’on parle
dans votre dos. Même si vous étiez assis sur le trône, personne ne vous prendrait réellement au
sérieux. Donnez-moi le nom d’un seul de vos amis à la cour. Je parie que vous ne vous êtes même pas
donné la peine de retenir le nom de quiconque. »
« Taisez-vous ! » cria Sotorii. « Taisez-vous ! »
Daisetsu sourit, se délectant d’attiser ainsi la douleur de son frère. Il savait exactement quoi dire.
Il choisissait avec soin chaque couteau qu’il plantait dans sa plaie. Qu’importe ce qui l’avait retenu
auparavant, c’était de l’histoire ancienne. Shahai contemplait la scène en silence, horrifiée. Elle n’avait
jamais vu Daisetsu agir ainsi. Elle ne le savait pas capable de tant de cruauté.
Ne me laissez jamais devenir comme lui.
« Assez ! », murmura-t-elle.
Personne ne l’avait entendue. Plein d’audace, Daisetsu s’approcha de Sotorii. « Eh bien, vous
découvrirez très bientôt qui sont vos véritables amis, car je m’apprête à révéler à tout le monde ce
que vous avez fait. Même si cette information ne quitte jamais la Cité Interdite, toute la cour saura
que vous avez tué notre père. »
Sotorii lui répondit sèchement, d’une voix grondante. « Alors nous sommes quittes ! Parce que
notre mère a souhaité mourir après vous avoir donné naissance ! »
Le silence. Oppressant. Assourdissant.
Et puis.
Daisetsu poussa Sotori, qui s’écroula à terre.
« Arrêtez ! »
Mais ils ne l’écoutaient pas. Ils se battaient comme des ennemis. Comme des frères. Morsures.
Griffures. Coups de poing. Coups de pieds. Comme des rats se sautant à la gorge.
Jusqu’à ce qu’une lame sorte de son fourreau. Daisetsu tenait le wakizashi au-dessus de sa tête.
La lame nue refléta un rayon de lumière. Impuissant, Sotorii se protégeait le visage d’une main. La
lame s’abattit.
« Daisetsu ! » Le cri de Shahai emplit la pièce.
Le sabre s’arrêta net. Le jeune garçon se retourna. Ses lèvres retroussées révélaient ses dents,
son nez était plissé, ses yeux embrasés. Sa grimace sauvage traduisait la colère d’un démon, attisée
par la haine.
« Que faites-vous, Daisetsu ? »
La rage se dissipa. Il cligna des yeux, désorienté, hésitant. C’était comme s’il venait de s’éveiller
d’un mauvais rêve. Il ne se reconnaissait pas.
Sotorii se jeta en avant. Pris par surprise, Daisetsu tomba à la renverse. Le sabre tomba à terre
en émettant un son métallique. Sotorii le ramassa.
Il ne pouvait pas en être ainsi. Shahai plongea pour saisir le wakizashi. Sotorii se retourna et la
frappa à la joue avec le pommeau. Des étoiles aveuglèrent sa vision. Elle tituba en reculant. La colère
irrationnelle de Sotorii brûlait comme des charbons ardents.
Elle sortit un bijou meishōdō de son obi, tandis que Sotorii s’avançait de nouveau. Elle
connaissait le nom du kami qui pourrait le calmer, apaiser sa…
Il se prépara à frapper. Le sabre balaya le précieux objet et l’envoya se briser contre le mur.
Non ! Shahai eut un mouvement de recul. La cloison l’arrêta. Il continuait d’avancer, et armait
son prochain coup. Mais elle avait toujours sa dague en bois de cerf.
Par réflexe, elle la sortit de son obi en dégainant la lame d’un seul coup.
Sotorii poussa un cri en chancelant. Du sang coula d’une fine coupure, à peine plus large qu’une
égratignure, sur la paume de sa main.
« Vous m’avez blessé ! » hurla-t-il. Il étreignait la petite coupure et criait d’une voix sifflante. « Je
saigne ! » La colère, la haine et l’humiliation qu’il ressentait se déversèrent de ses yeux en un flot de
larmes. Il pencha la tête en arrière et cria.
« Gardes ! »
Au-dessus d’eux, une myriade de pas lourds grondait
comme le tonnerre. Une cavalcade.
Dans les couloirs proches, le bruit des lames tirées de
leur fourreau résonnait.
Le monde s’écroulait. Le sol s’effondrait sous ses
pieds. Elle se laissa tomber à terre. C’en est fini de moi.
Ma vie est terminée.
Personne ne s’intéresserait aux circonstances. Elle
avait agressé un héritier impérial. Blessé, même. Son
existence était officiellement anéantie.
Je suis morte.
Une main sur son poignet. Daisetsu la tirait pour qu’elle se remette debout, les deux pieds sur le
sol. Ils couraient. Tous les deux. Des voix tonitruantes se faisaient écho dans les couloirs derrière eux.
« Vous devez quitter la ville », dit-il.
Un autre mur factice glissa sur le côté. Elle était dans un passage réservé aux serviteurs. En fuite.
Son cœur battait à tout rompre dans ses oreilles et elle avait du mal à reprendre son souffle. Vers où
allaient-ils ?
« Continuez de courir ! », criait Daisetsu juste derrière elle, comme s’il lisait dans ses pensées.
« Courez ! »
Elle lui obéit. Shahai s’enfonçait à toutes jambes dans les ténèbres.
Daisetsu préparait les bagages de Shahai à la lueur d’une lanterne. Retourner dans sa chambre
n’était pas sans risques, mais comme il l’avait expliqué, il s’agissait du dernier endroit où les gardes
iraient fouiller. N’importe quel autre soir, ou même à peine une heure auparavant, la seule idée de se
retrouver seule la nuit dans sa chambre avec un garçon aurait suffi à la faire rougir. À cet instant, ce
détail semblait avoir bien peu d’importance.
Shahai s’assit, les genoux serrés contre sa poitrine. L’ombre frénétique de Daisetsu se déplaçait
le long du mur. Il passait toute la chambre en revue, fourrant des choses dans un petit sac de voyage
qu’il avait pris dans les appartements d’un serviteur, et en jetant d’autres dans une pile « à laisser ».
Pour survivre, elle devrait d’abord quitter la Cité Interdite. Elle devait s’enfuir.
Cela aurait pour conséquence de jeter la honte sur
sa famille. Son père serait humilié. Le Clan de la Licorne
serait mis en difficulté à la cour. Pire encore, la fuite était
une violation d’un Décret Impérial. Ne pas se rendre
signerait son arrêt de mort.
Mais il était trop tard, elle était déjà en fuite.
Daisetsu marqua une pause pour étudier deux de
ses kimonos. Il mit de côté celui en soie qu’elle portait à
la cour, et plaça dans le sac celui en chanvre.
Et même si elle parvenait à s’échapper, où pourrait-
elle aller ? Retourner sur les terres du Clan de la Licorne
n’était pas une option. Pas auprès de la famille Iuchi. Ses parents seraient obligés de la renier et de la
livrer aux autorités. Elle ne pouvait pas non plus se cacher dans la cité. On l’y rechercherait en
premier lieu. Si quiconque la reconnaissait, elle serait exécutée sur-le-champ.
Par ailleurs, elle en savait trop sur Sotorii…
Oui, elle était devenue un danger pour l’héritier. La famille Seppun la pourchasserait où qu’elle
aille. Les autres clans partiraient à sa recherche, car la capturer leur permettrait de gagner les faveurs
du Prince… non… de l’Empereur Sotorii. Elle ne serait en sécurité nulle part. Elle n’avait plus d’avenir.
Et à sa mort, comment serait-elle jugée par Emma-Ō ? Daisetsu trouva la boîte où elle rangeait
ses talismans meishōdō. Il considéra qu’ils étaient importants et les fourra dans la sacoche de voyage.
Bonne idée. Elle ne connaîtrait peut-être pas les noms des kami là où elle irait. Elle aurait donc besoin
de ceux qui habitaient dans ces objets. Qu’il lui semblait loin le temps où elle avait appris les noms
des kami qui résidaient autour du palais, qu’elle avait créé ces bijoux uniques et invoqué leurs noms
véritables pour les attirer à l’intérieur...
Un instant, le palais ne possédait-il pas des glyphes censés protéger l’Empereur ? Alerter ses
gardes ? Elles les avaient ressentis: leur présence était une évidence pour n’importe quel shugenja. Ils
auraient dû s’animer lorsque l’Empereur a été assassiné.
Était-il possible que les kami qu’elle avait attirés dans ces objets fussent ceux qui alimentaient les
glyphes ? Ils étaient dans ses talismans meishōdō en attendant son cours du lendemain, pendant
lequel elles les auraient libérés. Ce moment n’arriverait jamais. Sans kami, les glyphes n’étaient que
des runes sans pouvoir particulier.
Avait-elle pu compromettre la sanctification du palais ? Même temporairement. Juste quelques
heures. Une nuit pouvait-elle avoir tant d’importance ? Son initiative aurait dû être sans
conséquence.
Tout ce qui était arrivé était-il de sa faute ?
Elle avala sa salive, la gorge serrée. Non, elle devait chasser cette pensée de son esprit pour le
moment. Sotorii s’était rendu coupable du meurtre de son père. Même la présence des kami n’aurait
rien changé à cela.
Elle ne dit rien à Daisetsu lorsque ce dernier termina de préparer ses bagages. Elle s’apprêtait à
emmener ces kami avec elle, laissant certaines parties du palais vides et dénuées de leurs esprits
élémentaires. Mais quelle importance cela pouvait-il avoir maintenant que l’Empereur était mort ?
Elle les libérerait plus tard et ils retrouveraient leur chemin jusqu’à la Cité Interdite. Les esprits ne se
perdent jamais.
Pour l’instant, elle avait besoin d’eux.
« Terminé. » Daisetsu plaça les affaires de voyage aux pieds de Shahai. « Nous avons déjà pris
trop de risques. Vous devez partir immédiatement. »
« Vous devriez leur dire », murmura-t-elle entre ses genoux. « Ce qu’il a fait. »
Il était d’accord. Elle le voyait clairement sur son visage, son regard furieux ne pouvait pas
mentir. « À quoi bon ? Ils trouveront toujours un moyen d’étouffer l’affaire pour préserver ma famille.
Pour empêcher que le nom des Hantei soit déshonoré, on ne rendra pas justice à mon père. Telle est
la cruelle loi du Bushidō. »
La cruauté des samurai, se surprit-elle à penser. Elle aurait dû rejeter cette idée comme elle le
faisait d’habitude, mais à ce moment, ces mots glaçants la réconfortèrent quelque peu.
« Ce sera juste un secret de plus qui se perdra dans les couloirs de la Cité Interdite. Un parmi des
milliers. Rien ne s’en échappe. » Il lui tendit la main. « Mais nous, si. Je connais un moyen de sortir. En
tout cas, je le crois. Nous devrons prendre le risque. »
Elle leva la tête. « Nous ? »
Il portait à présent son manteau de voyage. Une des sacoches de Shahai pendait autour de son
cou. Ses longs cheveux étaient attachés en un chignon.
Non. Elle ne pouvait pas permettre une telle chose. Elle se releva. « Mon Prince, vous ne pouvez
pas... »
« Vous avez dit que vous feriez n’importe quoi, n’est-ce pas ? »
Elle serra les dents. Oui. N’importe quoi.
Le visage de Daisetsu s’adoucit. « Alors emmenez-moi loin d’ici. Je ne peux plus rester. »
Elle retint son souffle en apercevant ses yeux luisants dans la lumière pâle. Il paraissait si fragile
en cet instant. Si faible. Ses traits harmonieux étaient ceux d’un enfant. Il était facile d’oublier à quel
point il était jeune.
Facile d’oublier qu’il n’avait même pas passé son gempuku. Que son père était si vénérable, que
sa mère s’était depuis longtemps retirée dans ses appartements et n’apparaissait quasiment jamais
en public. Même entouré de gardes et de ses aînés, il avait toujours été seul.
« Cet endroit est maudit », murmura-t-il. « Comment pourrais-je rester dans le palais où mon
père a trouvé la mort ? Emmenez-moi n’importe où, tant que ce sera loin d’ici. »
Partir avec lui reviendrait à l’enlever. Enlever un héritier impérial. Mettre en danger la succession
royale. Voilà ce que les autres en diraient en tout cas. Si aucun des actes dont elle s’était rendue
coupable n’était déjà suffisant pour la faire tuer, celui-là scellerait certainement son sort.
Ses yeux embués. Elle y lisait un secret espoir.
Elle se remémora la colère dont il avait fait preuve face à son frère, ses traits démoniaques, son
regard de serpent. Ce n’était pas lui, ce n’était pas Daisetsu. Cet endroit était responsable de sa
transformation. Qui sait ce dont il serait capable si elle partait sans lui ?
Se noyer dans un étang. Se noyer dans l’océan. Quelle différence ? La mort l’attendait dans les
deux cas.
« Très bien », répondit-elle. Et elle se sentit immédiatement soulagée de ne pas partir seule. Elle
ne supportait pas l’idée d’un exil solitaire. De le laisser seul.
Elle le laissa les guider à travers le palais. Il leur fallait éviter tous les gardes, se faufiler jusqu’au
vestibule. En se servant des passages réservés aux serviteurs peut-être, bien qu’on les y chercherait
également. Et ensuite ?
Elle regarda par-dessus son épaule une dernière fois. Parmi les objets qu’elle abandonnait, elle
aperçut la lanterne en céramique, et à l’intérieur, les cendres de la lettre qu’elle était en train d’écrire
à son père.
Était-elle vraiment en train de la rédiger tranquillement à peine une heure plus tôt ? Au début de
la nuit, elle s’évertuait à achever le message qu’elle destinait à son père et elle redoutait la leçon de
meishōdō qu’elle devait donner le lendemain. En une heure, le monde entier avait changé.
Il n’était pas trop tard. Elle pouvait rester. Elle pouvait se rendre. Elle pouvait mourir, comme
l’exigeait le Bushidō. C’était la bonne décision à prendre.
Mais elle ne voulait pas prendre la bonne décision. Elle voulait vivre.
« Je suis désolée, Père », murmura-t-elle. « Je n’ai jamais souhaité faire une chose pareille. Je
n’avais pas l’intention de vous trahir. » Elle referma la porte derrière elle. « Pardonnez-moi, Père. »
« Ce doit être le sang Yogo qui coule dans mes veines... »
© 2019 Fantasy Flight Games.