Scénario "Les Ogres" de Léa Fehner
Scénario "Les Ogres" de Léa Fehner
BUS Films / Philippe Liégeois, producteur, 36, rue de Petits Champs 75002 PARIS / Tel : 06 08 28 00 56
PERSONNAGES
GISÈLE
Non, non, non !
CHIGNOL
De grâce ! De grâce !
GISÈLE
Non, non, non !
Soudain, derrière eux, une quinzaine de comédiens entrent avec fracas sur scène, charriant sur
leurs dos tables, couverts, chaises et chandelles. Il figurent une noce : l’alcool coule à flot, les
hommes postillonnent des histoires fantasques, la vieille maman s’affaire en tout sens, le
patriarche est saoul à pleurer et sa fille, la mariée – interprétée par LA GAMINE, jeunette de
25 ans, blonde peroxydée et enceinte jusqu’aux dents – le rattrape à chaque fois qu’il
s’effondre. Derrière eux, un orchestre se met à jouer la dernière figure d’un quadrille.
Chignol et Gisèle cherchent alors discrètement à s’éclipser, mais le garçon d’honneur les
rattrape. Il est joué par LA SAUTERELLE, une grande fille sèche.
Elle frappe bruyamment dans ses mains et avance vers les coulisses, entrainant tous les autres
convives dans sa marche.
LA SAUTERELLE (off)
Promenade ! Messieurs, Promenade !
Et ainsi commence une ronde étrange : les acteurs, certains encore une chaise ou une bougie à
la main, traversent la scène d’une porte à l’autre. Ils chantent, dansent, entraînant sans façon
des spectateurs dans leur bacchanale. Echevelés et à bout de souffle, ils sont néanmoins tout
entiers à ce qu’ils font, ardents, disparaissant côté jardin pour réapparaitre côté cour…
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Côté coulisses
… Mais dès que les comédiens sont en coulisses, leur fougue s’efface en un clin d’œil pour
faire place à une efficacité métronomique. Chacun prépare un accessoire, remet une perruque,
arrange un costume avec une grande précision – tant et si bien qu’on se croirait dans les
cuisines d’un grand restaurant. Au centre de ce bouillonnement, il y a FRANÇOIS, le
metteur en scène. Qui, sans perdre des yeux la scène, enchaîne les remarques et les indications
de jeu. Il a soixante ans, des cheveux gris de grand-père, la beauté noble d’un antique
empereur.
FRANÇOIS
Pas de temps mort ! Pas de temps mort ! Un flingue sur la tempe !
MARION, sa compagne - petit bout de femme d’une cinquantaine d’années - sitôt la scène
quittée, court vers le fond des coulisses.
MARION
Quelqu’un a éteint les tourtes ?
Au passage, elle remonte le décolleté de KRISTA, jolie brune d’une bonne trentaine
d’années. Marion disparue, celle-ci s’empresse de redescendre son décolleté et entre sur
scène. Elle croise DE CHAUNAC qui bute en sortant sur un petit troupeau d’enfants de tous
âges – les enfants de la troupe qui trainent dans les coulisses.
Enervé, il leur balance sans façon un coup de pied au cul, attrape un violon sur une étagère et
le voilà déjà reparti sur le plateau, un grand sourire sur les lèvres.
Derrière lui, François, rythme sans relâche la progression de la pièce, attentif à tout ce qui se
déroule sur scène.
FRANÇOIS
Allez ! Allez ! Promenade ! Déloyal ! Vodka !
A l’autre bout de la coulisse, MR. DÉLOYAL met un temps à réagir : Quand il réalise que
François vient de lui parler, il sursaute, se colle deux baffes pour sortir de sa torpeur, et défait
une grosse corde enroulée autour d’un taquet. Cinquante ans, corps sec, anneau dans l’oreille,
traits fins mais fatigués par l’existence, Mr. Déloyal manœuvre la machinerie alors qu’il est
lui aussi en costume. Il retient la corde tout en la laissant filer doucement…
Côté scène
… Et de l’autre côté du décor, un grand lustre brillant de mille feux descend lentement au
dessus de la scène, couvert de petits verres de vodka.
Au son d’une musique terriblement entraînante, une poignée d’acteurs réinvestissent la scène
et distribuent les verres aux spectateurs en hurlant : Vodka ! Maladietz !
Les spectateurs sont ravis, embarqués par l’alcool et la musique.
2
Côté coulisses
Toujours aux machines, Mr. Déloyal fait alors atterrir le lustre en douceur, puis pose la corde
sur le taquet, et file vers la table de la noce pour aider LE JEUNE - beau gosse d’une
trentaine d’années - à la poser sur un chariot. La Gamine, devancée par son gros ventre bien
réel sous les voiles, vient vers lui et sans façon, lui tâte les poches. Mr. Déloyal sourit de
l’intrusion physique.
MR. DÉLOYAL
Qu’est-ce que tu veux microbe ?
LA GAMINE
Ta queue.
Mais c’est un briquet qu’elle sort de la poche de Mr. Déloyal – et la cigarette à peine allumée,
elle s’éloigne en jouant avec outrance les répliques qui lui parviennent de la scène…
LA GAMINE
De grâce! De grâce... adorable Anna Martynovna !
Côté scène
… Dans les gradins, au milieu des spectateurs, Gisèle et Chignol ont en effet repris leur cour.
GISÈLE
Non, vraiment... Je vous ai déjà dit que je n’étais pas en voix aujourd’hui.
CHIGNOL
Je vous en supplie ! Chantez ! Une seule note ! De grâce ! Une seule note !
GISÈLE
Vous êtes embêtant...
CHIGNOL
Ah! Vous êtes simplement impitoyable. Un être aussi cruel, si j’ose m’exprimer
ainsi, et une voix aussi, enchanteresse, enchanteresse ! Cette fioriture-là, par
exemple... vous la chantez divinement... (Il fredonne en s’approchant d’elle)
«Je vous aimais, l’amour encore en vain...»
Mais Gisèle le repousse. Elle a repéré un spectateur qui la regarde, alors elle s’approche de lui
et l’embrasse pour faire enrager son prétendant. Le spectateur rigole, gêné, soufflé par cette
impertinence.
Autour d’eux, d’autres acteurs se mêlent eux aussi au public : LE GROS se met à jouer de la
musique avec les verres dispersés sur les tables. BRIGITTE réajuste les vêtements du
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parterre pour faire une photo de groupe. RÉGIS, ivre, leur demande de prendre parti dans un
différend. INÈS - trente ans, visage gracile et fatigué - s’assoit sur les genoux d’un spectateur
et lui raconte en pleurant comment son fiancé l’a abandonnée. Mais ce faisant, elle repère le
Jeune et De Chaunac qui, tout en distribuant des verres de vodka s’en enfilent plusieurs, se
croyant discrets.
La ronde reprend tambour battant…
Côté coulisses
… Entraînant à nouveau une partie des comédiens en coulisses. Le rideau franchi, les larmes
d’Inès s’arrêtent brusquement. Elle saute sur le Jeune et De Chaunac.
INÈS
Les mecs faut pas vous gêner ! La vodka c’est pour les spectateurs ! Pas pour
vous !
Mais elle n’a pas le temps d’en dire plus : François l’attrape par le bras.
FRANÇOIS
Inès, faut en faire moins sur les larmes.
INÈS
Quoi moins ?! Hier tu m’as dit plus !
MARION
Oh minette, écoute ton père.
Inès s’éloigne, agacée. Marion entoure les hanches de son mari d’une ceinture lombaire,
réajuste avec tendresse un de ses favoris. François se laisse faire, sans perdre de vue la scène
et le spectacle qui s’y déroule.
Depuis les coulisses, Mr. Déloyal fait passer sur scène les chaises qui manquent. Il fait ça à
toute vitesse mais on le sent fatigué, un peu perdu. Il trébuche…
Côté scène
... Tandis que sur scène les convives de la noce finissent de s’installer autour de la table.
Gisèle - pour échapper à l’avide Chignol - grimpe sur le lustre, sur lequel il n’y a désormais
plus aucun verre…
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Côté coulisses
En coulisses, Mr. Déloyal tire alors un coup sec sur la corde qui commande le lustre…
Côté scène
... Et sur scène, Gisèle s’élève d’un coup d’un bon mètre dans les airs !
Mais Chignol ne renonce pas : le voici qui prend le lustre d’assaut, essayant de déséquilibrer
la belle.
Côté coulisses
Côté scène
Côté coulisses
Quand elle est tout en haut, Mr. Déloyal enroule la corde autour du taquet, puis referme le
dispositif de sécurité destiné à la bloquer solidement.
Mais ce qu’il ne voit pas, c’est qu’il vient de refermer la sécurité non pas sur la corde, mais à
côté de la corde.
Après une hésitation, la corde tourne autour du taquet, comme un serpent furieux.
Mr. Déloyal essaie de la rattraper, mais c’est trop tard : la course folle de la corde lui brûle les
doigts, rien ne peut l’arrêter.
Un cri de Gisèle.
Le lustre dégringole vers le sol, projetant dans sa chute le corps de la jeune femme quelques
mètres plus loin.
Carton titre:
LES OGRES
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02. Int / jour. Camion Mr. Déloyal, route du sud de la France
Par les fenêtres ouvertes d'un camion bruyant, les paysages du sud de la France filent à toute
vitesse, écrasés de soleil. Camaïeu d'ocres et de jaunes - C'est désert, vallonné, on s'attendrait
presque à croiser une tribu d'indiens.
Sur le siège passager, François hurle au téléphone.
FRANÇOIS
QUOI QUELQU'UN D'AUTRE !? TU CROIS QUE J'EN CONNAIS DES
TONNES, DES ACROBATES ?
Par la vitre de la portière, il croise le regard noir de son interlocutrice : téléphone d'une main,
volant dans l'autre, Marion conduit un vieux break qui talonne le camion sur la voie de droite.
Elle hurle dans le téléphone et peine à ne pas se faire distancer par le camion car son vieux
break essoufflé tire une caravane.
FRANÇOIS
ET BEN NON, JUSTEMENT, JE PEUX PAS FAIRE AUTREMENT !
À côté de François, Mr. Déloyal profite d'une longue ligne droite pour lâcher le volant et
rouler deux cigarettes.
FRANÇOIS
MAIS N’IMPORTE QUOI, C’EST PAS LE SUJET! DE TOUTES FAÇONS
C’EST LA SEULE SOLUTION! Y’A QU’ELLE QUI PEUT LE FAIRE!
ALORS SI T’ES PAS CONTENTE, C’EST PAREIL. TU COMPRENDS
ÇA?!
Dans le vieux break, Marion s’étrangle de colère. Visiblement les arguments de son mari, au
lieu de la calmer, l’énervent encore plus. Derrière elle, ses petits-enfants se battent et se tirent
les cheveux.
FRANÇOIS
MAIS ALORS FAUT QUE JE FASSE QUOI ? QUE J'ANNULE LA
TOURNÉE C’EST ÇA ?!
La fureur et la détresse de Marion sont telles que des larmes lui montent aux yeux. François
fait signe à Mr. Déloyal de se rabattre sur la voie de droite. Mr. Déloyal obtempère : d'un petit
coup d'accélérateur, il dépasse le break, et se rabat devant lui. Ainsi, Marion n'est plus visible.
FRANÇOIS
Oui oui, allez, c'est ça. Fais ton petit manège, fais ton petit scandale, mais fais
ça dans ton coin.
Il raccroche.
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FRANÇOIS
Bon débarras.
Sans commentaire, Mr. Déloyal lui tend une des deux cigarettes roulées par ses soins.
FRANÇOIS
Merci.
MR. DÉLOYAL
Désolé.
Il a dit ça d’un drôle de ton, comme s’il n’était pas spécialement désolé, un lointain sourire
sur les lèvres.
FRANÇOIS
T’as raison. T’auras qu’à lui écrire ça sur son plâtre.
Sur le tableau de bord, le téléphone de François vibre comme un petit animal furieux.
François regarde : c'est sa femme. Il refuse l'appel.
MR. DÉLOYAL
Je ne devrais plus assurer le lustre.
FRANÇOIS
C’est pas ça le problème. Le lustre tu es capable de l’assurer. Ton problème,
c’est que t’as toujours trouvé le bon cocktail. Ce qui ne m'étonne pas,
d'ailleurs. Les antidépresseurs, c'est comme ça, ça se cherche, ça se braconne.
C’est à ça qu’il faut que tu t’attaques. Pas à renoncer à telle ou telle chose.
FRANÇOIS
Non et puis faut voir les choses en face. Si tu as besoin de picoler en plus de tes
cachetons, ça veut sûrement dire que tu as besoin de quelque chose de plus
fort, en ce moment.
Mr. Déloyal conduit en tirant tranquillement sur sa cigarette. Dans son beau visage émacié,
taillé au couteau, ses yeux clairs regardent loin, très loin.
MR. DÉLOYAL
Ça me semble évident.
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François regarde son ami.
FRANÇOIS
Alors faut repenser les choses. Trouver quelque chose de plus efficace, de plus
adapté. Non ?
Silence.
Enfin, Mr Déloyal se met à parler.
MR. DÉLOYAL
Les médicaments ça se paie, c’est tout.
François lui lance un regard interrogateur, tout en refusant un énième appel de sa femme.
MR. DÉLOYAL
Le cocktail parfait, ça n’existe pas. Y'a toujours une baisure quelque part.
FRANÇOIS
Non, si c'est adapté...
MR. DÉLOYAL
Y'a toujours un truc. Je le sais, je les ai tous faits : Prozac/Stalbon, tu bandes
pas. Prozac/Xanax, tu fais que pioncer. Citalopram/Xanax, t'as envie de te
foutre en l’air. Tous les autres trucs, ça fait que dalle, même en surdosage.
FRANCOIS
Et le Deroxat ? Moi c’est ce que je prescrivais, le plus souvent. Ça donne plus
de résultats que le Stalbon, je crois.
Mr. Déloyal, de la tête, fait signe que le Déroxat ne vaut guère mieux que les autres.
MR. DÉLOYAL
Le truc le moins merdique, à court terme, c'est l'héro. Mais bon, c'est pas
remboursé.
FRANÇOIS
T’en as parlé à Marie ?
…..
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FRANÇOIS
Attends me dis pas qu’elle sait pas que tu vas avoir un enfant ?!
…..
FRANÇOIS
Merde, tu peux pas lui faire ça. Tu te rends compte ? Avec l’histoire que vous
vous trimballez !
MR. DÉLOYAL
Aucune envie d’en parler.
FRANÇOIS
Et tu préfères qu’elle l’apprenne une fois que le gosse sera né ?! J’imagine que
tu trouves ça plus élégant ?!
MR. DÉLOYAL
Quelque chose comme ça, oui.
François regrette, il sent qu’il n’a pas abordé la discussion de la bonne manière. Il cherche ses
mots quand le téléphone sonne à nouveau.
François s’apprête à rejeter l’appel quand il voit que cette fois, ce n’est pas sa femme.
FRANÇOIS
Inès, maintenant.
Il décroche en soupirant.
Dans la cabine d'un poids lourd, Inès conduit, un kit main libre à l’oreille, un ordinateur
portable ouvert sur les genoux. A ses côtés, le Gros, sorte de secrétaire improvisé, tient sur ses
cuisses un fouillis de paperasses et de dossiers cartonnés et s’évente avec l’un d’eux. Un petit
garçon de trois ans est assis à leurs côtés, une grosse tétine à la bouche.
INÈS
Papa ? C’est la merde. Totale. Je viens de regarder les déclarations et on n’est
pas dans les clous. Y’a un contrat de travail pour Gisèle mais s’ils mettent le
nez dans nos affaires c’est la merde… En fait, quand elle est tombée, j’avais
pas encore fait la DUE… Je fais quoi ? Ça me fait complètement flipper.
….
9
Mais techniquement c’est du travail au noir papa. Gisèle travaillait et elle était
pas déclarée. C’est hyper grave, en fait. J’ai complètement merdé.
….
Ouais. Ouais.
INÈS
« Mais non Ninounette. Tu vas t’en sortir. Tu t’en sors toujours. » Pff. Merci
de ton aide, papa. Et je fais quoi moi maintenant ? Hein ? Je fais quoi ?
LE GROS
Heu… Je sais pas… Mais tu vas t’en sortir.
Pour toute réponse, il reçoit un regard assassin. Mais Inès avise déjà une pancarte sur le bord
de la route.
INÈS
« Aire des Corbières, vingt kilomètres » ! C’est là qu’on s’arrête. Qui est
devant nous ? Faut vérifier que personne a oublié.
Ce disant, elle jette son kit main libres au Gros, signifiant par là qu'il lui revient d'appeler tous
les autres...
Au volant d’un minibus qui tracte une caravane, Chignol parle au téléphone en hurlant, tant la
cacophonie qui règne dans son véhicule est assourdissante.
CHIGNOL
Ok. J'appelle ceux qui sont devant moi.
Il raccroche.
CHIGNOL
Dans dix minutes on fait un arrêt. Poil à la raie.
Personne ne rit de sa blague parce que personne ne l’entend. Mais Chignol s’en fiche, il
sourit, content de sa trouvaille. Assise à ses côtés, sa femme Brigitte chante à tue-tête,
accompagnée par De Chaunac et son épouse MIREILLE - grande femme gironde.
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En attaquant le refrain, De Chaunac prend des airs pas possibles, comme s’il chantait devant
des milliers de spectateurs.
Sur la banquette arrière, ESTEBAN, le fils Chignol, patiente d’un air blasé.
KRISTA (à la Gamine)
Vas-y pousse-toi, y'a pas moyen que je descende sapée comme ça, j'ai
l'impression que je me suis pissée dessus tellement je transpire du cul.
Elle sort un mini-short de son sac, enlève son jean slim en se dandinant sous le regard amusé
de la Gamine.
Soudain, un poids lourd les dépasse. Sur son flanc : « DAVAÏ THEÂTRE » en grandes lettres
rouges.
Au volant du poids lourd, Régis se tord le cou pour ne pas louper une miette du spectacle.
Pantalon en cuir, marcel moulant, crête bien taillée, on sent que Régis a assemblé sa tenue
avec un soin presque coquet. Love kills hurle dans la sono.
Les trois filles klaxonnent en lui balançant des doigts d’honneur, quand soudain, une
Mercedes aux couleurs de la compagnie surgit comme un bolide dans les rétroviseurs.
Dans la Mercedes, tête de forçat et clope au bec, JOSS – le régisseur son de la compagnie -
accélère pour se mettre à la hauteur de la voiture des trois filles. Sur la banquette arrière, sa
fille, OPHÉLIA, petite blonde de 10 ans, essaie désespérément d’ouvrir une fenêtre cassée
pour faire sortir la fumée. Joss ne la remarque pas, il mate les filles, tout en conversant au
téléphone.
Un regard à Régis et Joss comprend qu’une course pourrait s’engager. Il accélère, un sourire
de renard sur les lèvres.
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Premier sur le parking, le Jeune jaillit de sa camionnette en faisant une petite danse
victorieuse et en poussant des cris de joie.
Joss descend de sa Mercedes, vexé comme un pou d’avoir perdu.
Il ouvre violemment la portière à sa fille.
JOSS
Va pisser.
OPHÉLIA
J’ai pas envie.
JOSS
Vas-y quand même. Sinon dans une demi-heure tu vas me faire chier pour
qu’on s’arrête.
Mais leur échange est soudain interrompu par une pluie de klaxons : près de la pompe, une
belle femme d’une quarantaine d’année leur fait de grands gestes. Mélange sexy de féminité
et d'assurance virile. Chevelure hollywoodienne, tenue décontractée, épaules carrées de
nageuse. C'est GLORIA, la nouvelle acrobate.
Tous courent vers elle pour lui dire bonjour dans une véritable effusion de joie. Les premiers
arrivés sont vite rejoints par le reste du convoi.
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10. Int / jour. Station service
A l’intérieur de la station service, François fonce d’un pas pressé et énervé entre les rayons,
cherchant visiblement quelqu’un.
Il entre en trombe dans les toilettes pour femmes, et interrompt de fait une bataille d’eau
entamée par les enfants de la compagnie. Les enfants le regardent, surpris et s’enfuient
comme des moineaux. Sans leur accorder une seconde d’attention, François continue sa
course et regarde par-dessous toutes les portes des toilettes.
Dans l’une d’elle, des pieds chaussés de talons se relèvent d’un coup.
François pile, s’arrête, tape sur la porte.
FRANÇOIS (excédé)
Sors de là !
Pas de réponse.
FRANÇOIS
Qu’est ce que tu veux que je fasse ? Que j’envoie ta fille te chercher ? Tu es
une môme. Une putain de môme !
FRANÇOIS
Mais c’est pas vrai ! Est-ce qu’une fois, une seule fois, on pourrait vivre les
choses simplement !? Sors de là.
FRANÇOIS
Merde Marion! Si je l’ai faite venir c’est uniquement pour le travail,
uniquement ! On a besoin de quelqu’un qui connaît le rôle. On joue demain. Tu
sais ce que ça veut dire demain ? Pas dans un mois, pas dans quinze jours,
demain ! Je fais quoi moi ? Hein, je fais quoi ?
FRANÇOIS
Non. Je ne veux pas entendre ça.
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Voix MARION (off)
Je ne veux pas avoir….
FRANÇOIS
Sors de là putain !
Marion pleure.
Il monte sur les toilettes d’à côté pour essayer de l’atteindre par le haut.
Mais le sol est encore trempé de la bataille d’eau des enfants et François glisse, se rattrapant
comme il peut dans un grand fracas.
Sans réfléchir, trop effrayée à l’idée qu’il se soit fait mal, Marion ouvre sa porte et fonce sur
son mari.
Rien de cassé. Les quatre fers en l’air, François ricane de l’absurde de la situation.
Marion le relève péniblement, mais François lui enserre la taille, essaie maintenant de
l’embrasser. Elle détourne sa tête, encore pleine de pleurs.
FRANÇOIS
Marion…
Il attrape du papier toilette, essuie ses larmes et l’aide à se moucher comme à une petite fille.
FRANÇOIS
Essuie ça. Mouche toi. Pas dans ta robe…
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La petite s’enfuit en courant.
Les larmes reviennent aux yeux de Marion. Elle jette le papier essuie-tout par terre, soudain
résolue.
MARION
Eh puis merde !
Depuis le perron de la station service, François les regarde, quand une main se pose sur son
épaule, amicale, fraternelle.
FRANÇOIS
Qu’est-ce que….
FRANÇOIS
Allez on décolle, hors de question de monter le chapiteau de nuit ! HORS DE
QUESTION !
Petit matin. De jour, au milieu des immeubles d’une petite cité, on découvre le chapiteau de la
compagnie. Ses couleurs flamboyantes, ses petits bulbes russes, son allure majestueuse. En
revanche, le campement autour est encore en chantier : au milieu des caravanes sont étalées
des piles de mâts, des planches de gradins, des guirlandes d’ampoules à même le sol. Les
chaises sont empilées, la cuisine à moitié installée.
Dans ce désordre, les enfants semblent être les seules âmes qui vivent.
Du haut de ses cinq ans, MARGOT, l'aînée d’Inès, est à demi nue et porte une couronne
d'épines sur la tête. Les autres enfants sont eux aussi déguisés, mais pour le coup on ne sait
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pas trop en quoi. Costumes faits de bric et de broc, branches d'arbres, vêtements d'adultes,
ustensiles de cuisine… Tout en prenant leur petit déjeuner au milieu du chantier, certains
essaient d’apprivoiser un petit chien. Souveraine, Margot se faufile alors pieds nus entre les
cadavres de bouteilles et sort du frigo un poulet cru déguisé en laquais. Elle l’agite sous le nez
du chien qui renifle, s’avance, mange le poulet.
Tous retiennent leur souffle.
Le petit chien aboie, heureux. Puis saute sur les genoux de Margot et lui fait la fête.
Ravis, les enfants hurlent de joie et se mettent à danser en beuglant.
La fenêtre cassée d'une des caravanes s'ouvre de travers sur Régis, hirsute, les yeux gonflés.
RÉGIS
Oh ! Vous pouvez pas fermer vos gueules ?!
Les enfants lui prêtent à peine attention. Certains murmurent un « oui oui » hâtif et peu
convaincant. D'autres ne l'entendent même pas.
Les enfants ne réagissent guère plus. En revanche, d'une autre caravane, une autre fenêtre
s'ouvre à grand fracas, laissant apparaître Mireille, furieuse.
MIREILLE
Ça va pas non ? Tu veux pas les frapper, tant que t'y es ?!
FRANÇOIS (implorant)
Vous pouvez pas vous taire ?
On se met à sortir des caravanes, à débarrasser pour prendre un vrai bon petit déjeuner.
Le Jeune sort de sa caravane en s'étirant comme un chat, suivi de la jeune caissière rencontrée
la veille à la station service, un peu gênée de se trouver là.
LE JEUNE
J'ai une de ces dalles !
LA GAMINE
Tu m'étonnes !
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Alors que Mr. Déloyal et la Gamine s’éloignent d’un pas traînant vers les douches, tout le
monde rigole, d'un air entendu. Le rouge monte aux joues de la jeune caissière. Quant au
Gros, il plonge son regard de chien battu dans son bol de café, faisant mine de se concentrer
sur sa tartine.
D'un côté de la promenade, des boutiques vendant bateaux gonflables et cartes postales. De
l'autre, la mer est scintillante et gonflée de chaleur.
Le Gros est allongé au milieu de la chaussée, sur le passage piéton, bras étalés autour de lui.
Les touristes qui déambulent sur le large trottoir s'arrêtent, s'approchent. Les automobilistes
descendent de voiture, inquiets.
Les badauds se regardent, sans trop savoir s'il faut ricaner, s'affoler, appeler les pompiers.
LE GROS
Maudite langue !... Le beau résultat. Que faire, maintenant ? (S’énervant
soudain) Et bien ma grande tête, réfléchis, pour voir ! Injurie-toi, arrache-toi
les cheveux !
Le Gros saute sur ses pieds, promène autour de lui un regard aliéné de psychotique. La foule
s'écarte. Il se tourne vers un grand badaud bronzé en short de bain.
LE GROS
Mais... C'est vrai que Sofia est amoureuse de moi ? C'est vrai ? (Il rit)
Pourquoi ? (Se tournant vers la foule) Le monde est si étrange et obscur !
La plupart des passants rient, intrigués. Ils ont compris que le Gros n'est pas un fou
dangereux, mais un acteur. D'ailleurs, de la musique retentit au loin. Un vieux tango russe. Et
puis une voix, amplifiée par un mégaphone.
Alors que le Gros continue son monologue, les enfants de la compagnie, costumés en petits
pages du XIXème siècle, se fondent parmi les touristes, leur tendant mollement des tracts
imprimés sur du papier jaune. Chignol fonce vers eux pour leur secouer les puces.
CHIGNOL
Avec le sourire, bordel ! Faut donner envie !
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Il est habillé en femme d'une façon grotesque mais troublante, car ses traits sont fins et
donnent le change. Il leur arrache un paquet de tract des mains.
CHIGNOL
Faut y mettre du cœur ! Vous faites toujours la gueule alors que tous ces
gosses, là, ils rêveraient d'être à votre place !
Les enfants connaissent la chanson. Ils écoutent à peine, lorgnant la glace d'un petit gamin en
short, le gros matelas gonflable à vendre de l'autre côté de la rue...
Ils sont rattrapés par le camion semi-remorque qui avance au pas, se frayant tout doucement
un passage parmi les touristes. Grimpé sur la cabine, De Chaunac gueule dans son
mégaphone.
DE CHAUNAC
Des frissons sous chapiteau ! Frrrissons de bonheur, frrrissons de peur,
d'angoisse, de désiiir ! Ce soir, demain et après-demain dans votre ville !
Sur la plate forme du camion semi-remorque, les autres membres de la compagnie, costumés
eux aussi, dansent au rythme du tango russe – véritable bal foutraque et coloré auquel
quelques passants ont été conviés : le Jeune drague une octogénaire avec malice, Mireille
jongle et ses balles finissent, friponnes, dans son soutien-gorge, Inès chante une chanson
entrainante d’une voix sublime… Mr. Déloyal et la Gamine, eux, jouent les trouble-fêtes. Mr.
Déloyal lèche les glaces des enfants, quand la Gamine, elle, fait fumer son gros ventre,
recouvert d’un visage mal crayonné.
Au milieu de la danse, Gloria quitte soudain les bras d’un grand touriste blond pour arriver
sans l’avoir décidé dans ceux de François.
Surpris, silencieux, tout deux se mettent à danser au milieu des autres, se tenant à une distance
respectable, comme étonnés de se toucher. Sans la regarder, François commence à réciter un
texte de théâtre.
FRANÇOIS
Quels bons souvenirs me reviennent en regardant ce joli visage… et pourtant
c’est passé, c’est fini, ça s’est noyé, comme au fond de l’eau, comme si ça
n’avait jamais existé ! Bah !... Le bonheur de l’homme ! Ça ne fait que vous
passer sur les lèvres…
François et Gloria sont visiblement émus par le rappel de ces mots. Gloria ne répond d’abord
rien, perdue entre distance et émotion. Puis, dans un souffle, elle continue le texte inachevé :
GLORIA
Alors pour moi aussi, le temps serait donc venu d’avoir mes souvenirs pour
seule joie ?
18
Elle est figée, au milieu des autres qui dansent.
Gloria la remarque. Elles se regardent. Mais le mouvement du bal ne leur laisse le temps de
rien. Marion est embarquée contre son gré par Chignol et De Chaunac qui la hissent sur leurs
épaules et l’invitent à chanter. Quant à François, Krista se vautre sur lui, le visage rougi par
l’excitation.
KRISTA
De vilains sceptiques ! Vous êtes tous de vilains sceptiques ! Auprès de vous
j’étouffe... Donnez-moi de l’atmosphère ! Vous m’entendez ? Donnez-moi de
l’atmosphère ! Eventez-moi, éventez-moi, ou je le sens, mon cœur va éclater !
Et puis, soudain, à la sortie d’un bureau de tabac, il la voit. Elle est belle, plantée là, avec sa
grande crinoline, son décolleté rouge profond au milieu des crocodiles en plastique et des
cartes postales obscènes. Elle le voit elle aussi. A sa tête, elle comprend sa frayeur, ce qu’il a
cru. Elle sourit.
GLORIA
Tu as cru que je partais.
François fait un geste faussement désinvolte, un peu gêné d’avoir dévoilé son inquiétude.
GLORIA
Je m’achète juste des cigarettes.
FRANÇOIS
Je vois ça.
Ils se regardent. Se retrouver seuls, en dehors du groupe, les trouble vraisemblablement tous
les deux. Alors François cherche quelque chose à dire mais les mots ne lui viennent pas
facilement.
FRANÇOIS
C’est un peu le désordre, on n’a pas pu t’accueillir… j’aurais aimé que ça soit
plus…
GLORIA
C’est très bien.
Un temps.
François se passe une main dans le dos.
19
Immédiatement, elle le remarque.
GLORIA
T’as encore mal au dos ?
FRANÇOIS
Un peu. C’est jamais vraiment parti. On vit avec. (un temps) Et toi ?
FRANÇOIS
Je veux dire… ça va ?
GLORIA
Ça va. 45 ans, pas de cancer, du boulot, un mec…
FRANÇOIS
Pierre ?
GLORIA
C’est ça.
FRANÇOIS
Le…
FRANÇOIS
Et ta sœur, elle va bien ?
GLORIA
Elle est partie de chez mes parents.
FRANÇOIS
Elle a arrêté ?
GLORIA
Non. Mais elle s’est dit que pour décrocher, il faudrait déjà qu’elle arrive à
respirer sans eux. Je lui ai proposé de venir chez moi mais…
20
(Gloria baisse les bras, d’un coup) Pardon François, je vais pas y arriver. Je
me suis trompée. Je n’ai rien à faire ici.
FRANÇOIS (affolé)
Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
GLORIA
Rien. J’ai pas envie de mendier.
FRANÇOIS
Personne ne te demande ça.
GLORIA
Tu me regardes comme si rien ne s’était passé, tu me parles comme si j’étais
n’importe qui…
Les deux anciens amants se regardent. François regrette ce qu’il vient de dire. Son ton devient
d’un coup infiniment plus doux.
FRANÇOIS
Pardon. Excuse-moi. (Un temps) Mais… c’est toi qui t’es barrée. Réécris pas
l’histoire ma belle.
GLORIA
Quelle histoire ? Celle que tu t’es racontée ? Celle où c’est moi qui te quitte?
FRANÇOIS
C’est comme ça que ça s’est passé.
GLORIA
Parce que tu allais me quitter…
FRANÇOIS
N’importe quoi.
GLORIA
Si. Ça faisait trois mois que tu étais parti et déjà tu t’ennuyais d’eux, de ta
femme, de tes …
FRANÇOIS
Je peux pas entendre ça. Ce n’est pas vrai.
21
GLORIA
Bien sûr : c’est moi, je ne t’aimais plus. Ça te satisfait mieux comme version
de l’histoire ?
François déglutit.
GLORIA
Tu as souffert ? Ça a été dur pour toi ? Et bien moi, tu vois, j’ai passé des
années à t’attendre puis des années à essayer de t’oublier… Et aujourd’hui ?
Quoi ? Je suis seule. Je n’aurai pas… Rien. J’ai pas envie de me répandre.
FRANÇOIS
Continue.
François encaisse.
FRANÇOIS
C’est des conneries tout ça. Si tu avais voulu avoir un enfant, tu en aurais eu
un. Avec moi. Avec un autre.
GLORIA
Tu as raison. Je ne voulais pas dire ça. Je voulais même dire tout le contraire…
GLORIA
… Je voulais te raconter à quel point tout allait bien, à quel point je m’en
sortais bien sans toi, à quel point j’étais forte, belle, guér…
D’un coup, une grande flamme lui coupe la parole : son briquet, faute d’allumer sa cigarette,
vient d’embraser un pan de sa robe, comme une torche. A peine jaillie, la flamme a déjà
disparue, laissant l’épaule de Gloria partiellement dénudée, la peau rougie par la chaleur.
Ils sont sonnés, mais Gloria secoue son effroi en éclatant de rire, et la voilà qui tourne les
talons et part en courant vers la mer, à grandes foulées.
22
14. Ext / Jour. Bord de mer
Perchés sur leur remorque, les membres de la compagnie voient Gloria traverser la plage
bondée et se jeter à l’eau. Amusés par l’idée, ils se mettent alors tous à dévaler en criant de
joie les escaliers qui mènent sur le sable et la mer bondée.
Inès leur court après.
INÈS
Pas avec les costumes !!!
Mais c’est trop tard et tout le monde se jette à l’eau en costume. Alors Inès se jette à l’eau à
son tour, attrapant avec tendresse sa grande fille dans ses bras. Les voilà tous hilares, entourés
de robes flottantes et d’auréoles de maquillage. Tous sauf François resté seul sur la jetée,
perdu, assommé, livré aux mouvements de la foule comme une algue aux courants marins.
Mr. Déloyal et la Gamine sont penchés sur l’eau d’une petite fontaine ornant une place
ombragée du centre-ville - autour d’eux, des boutiques, des terrasses où les touristes prennent
le frais.
Ils se démaquillent en puisant l’eau dans leurs mains, en s’en frottant le visage. Ils font ça
hâtivement, grossièrement. La Gamine essuie la tempe de Mr. Déloyal. Mr. Déloyal efface
une grosse trace sur le menton de la Gamine. Un dernier coup d’eau pour rincer le tout. Et ils
s’éloignent en courant.
Mr. Déloyal et la Gamine sont assis devant un jeune médecin. Mr. Déloyal s'est assis
légèrement en retrait. Il laisse errer son regard au delà des grandes fenêtres qui donnent sur de
la verdure.
LE MÉDECIN
Date de naissance ?
LA GAMINE
28 juin 1987.
MR. DÉLOYAL
Heu non. Je suis... son compagnon.
LE MÉDECIN
Le papa du bébé, je voulais dire.
23
MR. DÉLOYAL
Ah... oui... oui.
LE MÉDECIN
Des antécédents familiaux ?
LE MÉDECIN
Et ben dîtes donc... Et de votre côté monsieur ?
MR. DÉLOYAL
Rien.
LA GAMINE
Si. Une leucémie.
LE MÉDECIN
Pardon ?
LA GAMINE
Une leucémie.
LE MÉDECIN
Qui a une leucémie ?
MR. DÉLOYAL
Mon fils. Il est mort.
LE MÉDECIN
Il y a combien de temps ?
MR. DÉLOYAL
Cinq ans.
LE MÉDECIN
Quel type de leucémie ?
24
MR. DÉLOYAL
Une LAL. A Treize ans.
LE MÉDECIN
Ce n’est pas génétique…
MR. DÉLOYAL
Je sais.
Mr. Déloyal semble épuisé. Le médecin griffonne sur son dossier en hochant la tête.
Puis il relève la tête vers la Gamine.
LE MÉDECIN
Vous pouvez aller vous déshabiller derrière le paravent. Vous enlevez juste le
bas. Et puis vous vous installez sur la table d'auscultation.
La Gamine se lève et obtempère. Le médecin se retrouve seul face à un Mr. Déloyal qui
regarde obstinément les arbres par la fenêtre. Un peu gêné, il cherche alors à se donner une
contenance.
LE MÉDECIN
Alors… vous faites du théâtre, c’est ça ?
LE MÉDECIN
Du théâtre itinérant ? C'est intéressant, ça... C'est le genre de métier dans lequel
on doit pas s'ennuyer. Vous jouez quoi ?
La Gamine apparait nue des pieds au nombril, précédée par son énorme ventre.
LA GAMINE
Cabaret Tchékhov.
25
LE MÉDECIN
Et la deuxième partie ?
LA GAMINE
Ça raconte un mariage, des gens bourrés, et tout le monde qui attend un vieux
général qui a été invité juste pour faire bien.
Mais la Gamine ne développe pas plus, car elle voit que le médecin, après un rapide tour de
son ventre arrondi, troque la sonde classique contre une autre sonde en forme de pénis sur
laquelle il enfile un préservatif. Ça la fait rigoler.
LA GAMINE
C'est quoi, ce truc ?! Vous allez me mettre un sextoy ?
LE MÉDECIN
C'est ce qui permet de faire une échographie vaginale. C'est juste pour vérifier
que le bébé a une belle tête bien faite.
LA GAMINE
C'est un truc de pervers, votre métier.
Le médecin, qui tâche de rester tout à fait professionnel, ignore les simulacres de jouissances
de la Gamine et continue son examen.
LE MÉDECIN
Le col est un peu ouvert... Ça m'étonnerait que ça aille jusqu'au terme. C'est
pour bientôt. Mais y'a pas de problème, il est prêt à sortir.
MR. DÉLOYAL
Pourquoi vous dites « il » ?
LE MÉDECIN
« Il » : le bébé. Vous ne voulez pas savoir le sexe, c'est ça ?
LA GAMINE
Si, mais il a peur de savoir.
26
MR. DÉLOYAL
Pourquoi tu dis ça ?
LA GAMINE
Moi je veux savoir.
LE MÉDECIN
Monsieur, vous préférez sortir ?
MR. DÉLOYAL
Non non.
LE MÉDECIN
C’est un petit garçon. Vous voyez là, entre ses jambes ?
LA GAMINE
C'est cool. Une fille ça m'aurait cassé les couilles.
LE MÉDECIN
Et ici vous voyez son visage. On le voit plutôt bien. Le petit nez. La bouche.
Les yeux…
LE MÉDECIN
Monsieur, vous pouvez approcher votre chaise si vous voulez. Regardez. Il
ouvre la bouche…
Comme si une mouche l’avait piqué, Mr. Déloyal se lève, mais au lieu de s'approcher de la
table d'examen, il quitte la salle de consultation.
27
LA GAMINE
J’ai faim. T’as pas faim ? Moi, j’ai faim.
Visages ravis des spectateurs. Plongés dans la pénombre, ils regardent vers la scène éclairée
où le spectacle est commencé : Inès danse avec grâce et volupté, transfigurée. D'ordinaire si
négligée, elle brille sur scène de mille feux, elle s'y avère tout à fait appétissante. Elle ondule
comme un serpent en chantant une chanson d'amour.
Une pâle lueur dans l'obscurité. Ce sont les enfants et le chien, qui ont soulevé un pan du
chapiteau, faisant entrer un peu de la lumière du soir. Ils se glissent furtivement sous les
gradins, au moment où la danse d’Inès prend fin. Les applaudissements retentissent,
enthousiastes.
Au-dessus des spectateurs, devant sa console aux mille boutons, Régis accompagne
l'extinction progressive des applaudissements par une extinction progressive des projecteurs.
Le noir se fait doucement sur la scène. Régis est concentré, galvanisé, tout à ce qu'il fait.
Dehors, le soir tombe sur le campement désert. Les fenêtres de la petite cité HLM s'allument.
Les voix bien timbrées des acteurs qui s'activent sous le chapiteau résonnent dans le
crépuscule. Vraisemblablement, une pièce a commencé, où les personnages se disputent.
Dans l’obscurité deux silhouettes courent furtivement en direction du chapiteau : c’est Mr.
Déloyal et la Gamine.
28
21. Int / Nuit. Coulisses
Dès lors qu'elle n'est plus sur scène, sa colère de théâtre la quitte, son maintien fier et altier
s'affaisse quelque peu. Elle cherche des yeux quelque chose.
MARION
Les pistolets ? Qui a rangé les pistolets ?
Sans attendre de réponse, elle sort en courant chercher ses accessoires, bousculant au passage
Mr Déloyal et la Gamine. Essoufflés, tous deux essayaient de rentrer en faisant le moins de
bruit possible. Brigitte, à genoux devant Gloria pour lui réparer sa robe, se redresse à leur
arrivée, les yeux brillants de curiosité.
BRIGITTE
Alors ?
La Gamine lui répond, ravie et victorieuse, tout en se déshabillant à toute vitesse pour changer
de costume.
LA GAMINE
Deux bras, deux jambes et… UNE BITE !
Tous les visages se lèvent vers eux, enthousiastes, et les félicitations fusent de toutes parts.
Champagne ! Vive le petit Elvis ! Mais non, vive le petit Boniface !
On s’embrasse sur la bouche, on sort une bouteille pour bénir le ventre de la belle.
Toujours au pas de course, les deux pistolets à la main, Marion bouscule à nouveau Mr.
Déloyal et plonge sur scène, retrouvant d’un coup toute sa superbe de femme bafouée.
Chignol tape sur l’épaule de Joss, complice.
CHIGNOL
Vingt euros
BRIGITTE
T’as parié sur ça ?
29
KRISTA
Il parie sur tout.
CHIGNOL
Quoi c’est tabou ?
Pas le temps de lui répondre. De Chaunac sort de scène, habillé en vieux serviteur. Il hurle et
tremble comme un vieillard affolé, encore dans le jeu.
DE CHAUNAC / Louka
Mon Dieu, aidez-nous et protégez-nous… D’où nous vient cette calamité !
Puis dès qu’il est tout à fait sorti, il jette un regard noir au reste de la troupe.
DE CHAUNAC
Ça va pas ! On vous entend sur scène !
De Chaunac, aussitôt, se précipite vers la Gamine pour la féliciter et lui embrasser le ventre.
Resté en retrait de cette vague d’enthousiasme, Mr. Déloyal attrape une des oies qui traîne
dans ses pattes, lui chatouille le menton. Gloria s’est approché de lui, le regarde avec un demi
sourire, un peu à l’écart.
GLORIA
C’est bien.
MR. DÉLOYAL
Quoi ?
GLORIA
Ce que tu vas vivre avec la petite…
FRANÇOIS / Smirnov
Comme je m’en veux ! Amoureux comme un collégien, une déclaration à
genoux… J’en ai froid dans le dos… Je vous aime ! Qu’est ce qui me prend de
tomber amoureux de vous ! J’ai des intérêts à payer demain, on a commencé à
faucher, et il faut que je tombe sur vous…
30
FRANÇOIS / Smirnov
Je ne me le pardonnerai jamais.
MARION / Popova
Ne m’approchez pas ! Bas les pattes ! Je vous … hais ! Sur le terrain !
Ils s'embrassent.
Noir.
Applaudissements chaleureux.
Pas une minute de répit.
François et Marion déboulent comme deux boulets de canons dans les coulisses. Marion fonce
aux cuisines. François pousse Krista et La Sauterelle sur scène.
FRANÇOIS
Allez, allez la noce ! La noce !
FRANÇOIS (murmurant)
Une autoroute, pas de limite de vitesse.
FRANÇOIS
Pfff…
Puis, sans un regard pour sa femme, il repart vers les coulisses, laissant Marion entrer sur
scène, bouleversée. Il relève une bouteille échouée dans le passage.
FRANÇOIS
C’est quoi ce champagne ?
Mr. Déloyal ouvre la bouche de l’oie pour la faire parler comme un ventriloque :
Le Gros, qui venait d’entrer en sautillant sur place pour rentrer dans son pantalon étriqué,
entend ça et se retourne, ravi.
31
LE GROS
Un petit garçon, c’est génial !
Tout en rentrant sur scène, il lève les pouces en signe de victoire. François, lui, regarde
fixement Mr. Déloyal, caché derrière son oie. Il lui lance un petit coup de menton, comme
pour demander si ça va. Mais impossible de répondre, la ronde qui s’est formée sur scène sort
des coulisses, passant bruyamment entre eux deux, pleine d’excitation et de joie. Une fois.
Puis une autre fois, abandonnant au passage Brigitte, Mireille, Joss et De Chaunac mais
embarquant comme un paquet François dans la danse.
Ceux qui ont quitté la scène s’empressent de préparer le banquet et les accessoires pour la
suite du spectacle. Tout en s’agitant en tous sens, Joss continue la conversation, comme s’il
n’était pas entré en scène entre-temps.
JOSS
Le truc c’est d’éviter tous les noms à la con. Genre tibétain, hawaïen et
compagnie.
DE CHAUNAC
C’est la mode des noms à la con, de toutes façons.
JOSS
Carrément. Moi j’ai laissé faire sa mère et bonjour le résultat. Ophélia. Je te
jure. On dirait une actrice de film de cul.
MIREILLE
Y’en a plein, des supers prénoms de garçon. Y’a Max. Ou Léon, c’est beau
Léon. Marius j’aime bien aussi…
Mr. Déloyal caresse la tête de sa pauvre oie prisonnière, la fait à nouveau parler.
MR. DÉLOYAL
Thomas.
Mireille en rate son trait d’eye-liner. Tout le monde se regarde en coin, gêné par la
proposition de Mr. Déloyal.
MR. DÉLOYAL
Thomas ? Non ? Vous n’aimez pas ? Vous trouvez ça moche ?
BRIGITTE
Mais non…
32
MR. DÉLOYAL
Alors ? C’est quoi le problème ?
MIREILLE
Ecoute, arrête…
MR. DÉLOYAL
Arrête ? Mais arrête quoi ?
Tout le monde se tait, plonge le regard qui dans un bouquet à finir, qui dans un maquillage à
reprendre…
MR. DÉLOYAL
Il est mort, Thomas. On peut réutiliser son nom, non ? Thomas premier,
Thomas second. Comme les rois !
Un froid. Sur scène, la musique bat toujours son plein. La glace est brisée involontairement
par Inès qui entre en coulisses et se dirige vers Joss.
INÈS
Tu t’occupes du lustre ?
JOSS
Ah non. François veut que ça reste Déloyal.
INÈS
Quoi ? Mais il est inconscient ! Je vais pas passer ma vie à gérer des accidents
du travail moi !!!
Discret signe de tête de Joss : Mr. Déloyal est là, il entend. Inès se trouble, esquisse un sourire
gêné. De retour de scène, Gloria s’approche de Mr. Déloyal, tout en s’essuyant les aisselles,
amusée.
GLORIA
Ça me va, moi, si c’est lui.
INÈS
Gloria…
Sans un regard pour elles deux, Mr. Déloyal attrape la corde, la tend à Joss.
Puis il sort.
Les autres jettent un regard noir à Inès.
Heureusement, la voilà sauvée par le Jeune qui l’interrompt, arrivant du dehors.
LE JEUNE
Inès, y’a tes mioches qui piquent des sacs !
33
Tout le monde se retourne :
- Quoi ?!
- Putain, faut les tenir vos gosses !
… et tombe en sortant sur les enfants qui jouent avec le contenu de sacs de spectateurs.
Elle distribue sans justice deux claques aux premiers venus et poussent les enfants sous la
toile du chapiteau.
INÈS
Celui-là, il est à qui ?
Les enfants étudient les jambes. Ils en désignent une paire. Hésitent. En désignent une autre,
incertains. Inès est désespérée.
Entre les jambes des spectateurs, la mariée / Gamine, émue et saoule, est montée sur la table
pour chanter une chanson douce et ironique à son bien aimé : Marcia Martienne de Nougaro.
LA GAMINE
D’âme et de corps
Tu le sais, je t’adore
Mais j’vais te dire une chose que tu ne sais pas
Je t’aime encore
Oui je t’aime encore
Plus fort quand tu n’es pas là…
Enjoués et moqueurs, les hommes de la Noce se courbent pour que la mariée continue
d’avancer jusqu’à son fiancé en marchant sur leurs dos.
34
Seul dans la pénombre, Mr. Déloyal est en train de vider fébrilement une plaquette de petits
comprimés roses dans un grand bol en plastique. Puis il y ajoute le contenu d’un flacon : une
quarantaine de minuscules cachets blancs. Une autre plaquette d’un autre remède subit le
même sort.
Mr. Déloyal ajoute un peu d’eau dans le bol, attrape un rouleau à pâtisserie, écrase les
comprimés jusqu’à en faire une pâte jaunâtre.
Au loin, la chanson continue.
Mr. Déloyal s’arrête une seconde, regarde le contenu du bol. Une seconde de réflexion.
Il jette un regard autour de lui, s’empare d’une grosse miche de pain qu’il déchire pour racler
la mixture.
Ça forme une grossière tartine. Il la regarde. Un ricanement le secoue. Un ricanement amer et
sec, dirigé contre lui-même. Il s’assoit brusquement, à en faire éclater la pauvre chaise, le
visage fendu de douleur.
CHIGNOL
Ben alors ? T’étais où ?
Sans prendre le temps de répondre, Mr. Déloyal entre en scène où les convives attendent sa
venue. Tout le monde se redresse avec empressement à son arrivée.
MR. DÉLOYAL
Heureux ! Je suis HEUREUX !
Immédiatement, il joue, il est son personnage, il n’est plus lui-même. Sa présence sur scène
est intense, saisissante.
CUT
35
Fin du spectacle. Les applaudissements arrivent brusquement, comme une vague.
Emballés, les spectateurs se lèvent, sifflent, crient « bravo » et tapent du pied sur les gradins.
Sur scène, les comédiens, rincés par l’effort, sourient de plaisir comme des enfants. Les corps
se relâchent, le bonheur simple d’avoir ravi le public envahit les visages. Dans un mouvement
de salut endiablé, Gloria et François se retrouvent main dans la main. Leur empressement à
changer de partenaire ne trahit que trop la brûlure qui passe dans leurs regards.
TOUS
Viens, gonfle-toi, bateau ivre d´un vent de joie ! ô saphir, ô mon vaisseau
zéphyr, nous allons découvrir enfin la vie ! Viens ! Le voyage sera long,
comme des cinglés, Cinglons!
Après le spectacle, les spectateurs s’attardent autour du chapiteau, boivent un dernier verre.
L'ambiance est joyeuse. La nuit est éclairée par des petits lampions colorés. Un groupe de
jeunes spectatrices a été pris d'assaut par Régis, le Jeune et le Gros – mais les filles n'ont
d'yeux que pour le Jeune. Un peu plus loin, un homme et une femme se disputent : l’homme
aurait volé son sac à la femme, ce dont il se défend. Mais la situation fait rire l’homme et il en
profite pour draguer la jeune femme.
Dans la remorque aménagée en loge, personne ne parle. Encore costumés, Marion et François
s’embrassent. En plein démaquillage, les autres comédiens ont suspendus leurs gestes pour les
regarder. Brusquement, François se détache de Marion.
FRANÇOIS
Non. Ce n’est pas ça. Reprends.
Point d’amour, juste du travail. Déjà usée par plusieurs essais, Marion bredouille, essaie de
rattraper son texte maladroitement.
MARION
Ne m’approchez pas ! Bas les pattes ! Je vous … hais ! Sur le terrain !
FRANÇOIS
Mais non ! C’est comme tout à l’heure, je ne sens pas Popova ! Je ne sens pas
sa fièvre, sa folie. Je ne sens rien !
36
INÈS
S’il te plaît papa…
FRANÇOIS
NON ! STOP !!!
Brigitte sursaute.
FRANÇOIS
Tu veux que je te dise ? Smirnov, il est fatigué. Tu comprends ? Fatigué.
Fatigué des femmes, du travail, des verstes qu’il a parcourues. Fatigué de
parler, d’argumenter, de demander de l’argent. Fatigué de vivre aussi.
Il attrape le pistolet de jeu sur une table de maquillage, le dresse devant lui comme un
argument.
FRANÇOIS
Si ça parle d’un duel c’est pas pour rien ! Cette fatigue elle donne des envies de
meurtre, des envies de suicide. Alors il ne tombe pas amoureux d’elle parce
qu’elle est séduisante ! Il en a rien à foutre de ça. Il tombe amoureux d’elle
parce qu’elle est folle. Dérangée. Parce qu’elle s’en fout de mourir. Reprends.
Les yeux de Marion s’emplissent de larmes et se posent sur le reflet de Gloria, qui se
démaquille et qui, elle, évite le regard de Marion. Les autres ne disent rien, comme saisis par
la violence de l’échange.
FRANÇOIS
Reprends. Raidis toi. Regarde moi dans les yeux. Et puis pleure pas s’il te plaît.
Dans le miroir, Gloria les regarde sans un mot, droite, blanche. Elle enlève sa perruque
épingle par épingle, dévoilant ses cheveux tirés en arrière, un visage fatigué sous le
maquillage.
37
C’est même dommage de la tuer ! Du feu, des flammes, c’est de ça qu’on
parle ! C’est ça que tu dois nous montrer !
Mais Marion n’y arrive plus. Humiliée, à bout de force, elle titube, à deux doigts de
s’effondrer.
MARION (en articulant mal, comme si les larmes lui emplissaient la gorge)
Si demain cette femme est encore là, je ne joue pas.
INÈS
Maman…
FRANÇOIS
Qu’est ce que tu as dit ?
MARION
Si cette femme est encore là demain...
FRANÇOIS
Tu comprends rien.
François marche à grands pas entre les caravanes, sorte de dédale d’étroits couloirs à ciel
ouvert. Marion arrive en courant, l’attrape par la manche.
MARION
Non. J’ai le droit de le dire. J’ai le droit de te parler. Je ne suis pas une mouche
qu’on balaie comme ça.
FRANÇOIS
Tu ne veux pas jouer ? Eh bien très bien, ne joue pas. De toutes façons, si tu
joues comme ça, c’est pas la peine, j’ai l’impression d’embrasser un bout de
barbaque.
La blessure est telle que Marion, sans réfléchir, lève la main sur son mari, prête à frapper.
Mais il lui attrape le poignet au vol. Tenue solidement, elle enrage.
38
MARION
Lâche-moi.
Elle s’agite, et comme il ne la lâche pas, comme un enfant furieux, elle donne des coups de
pieds.
MARION
Lâche-moi !!
FRANÇOIS
Tu veux savoir ? Le problème ce n’est pas moi, c’est toi. Tes désirs sont petits,
décevants. Tes désirs sont médiocres. Oui j’ai aimé Gloria. Bien, et alors ? Le
problème c’est pourquoi TOI tu n’as pas été capable d’aimer quelqu’un
d’autre. Pourquoi tes désirs sont tout petits, tout ratatinés comme ça ? T'étais
pas comme ça quand je t'ai rencontrée...
Sonnée, Marion se met à pleurer et fait quelques pas, comme pour fuir des coups. Mais
François la suit, impitoyable.
FRANÇOIS
Oh et maintenant les larmes ! Tu crois que ça prouve quoi ? Que tu es sensible
et que je suis un monstre ? Merde ! Y’a 20 ans cette situation n’aurait même
pas mérité une minute de conversation ! T’avais des idées qui nous faisaient
rêver et avancer dans la même direction. Et maintenant, regarde ce que tu es
devenue. Petite, faible, sans panache. C’est ça qu’on va devenir, hein ? C’est
pour ça qu’on s’est battu ?
Et soudain, les voilà à découvert, sortis du dédale des caravanes. Tout près d’eux, au bar, une
poignée de spectateurs traîne en buvant avec les membres de la compagnie. Mais François et
Marion sont partis si loin dans leur dispute qu’ils se soucient peu d’avoir un public.
FRANÇOIS
Tu veux que je te dise pourquoi tu la supportes pas Gloria ? C’est pas parce
que je l’ai baisée, hein ! C’est parce qu’elle est arrogante ! C’est parce qu’elle
n’a pas peur. Toi tu es terrorisée à l’idée qu’il puisse t’arriver quelque chose.
Tu voudrais attendre la mort et que surtout rien ne change. Tu crois que ça fait
envie une femme comme toi ? Hein ? Tu crois que ça fait envie ?
FRANÇOIS
Tu sais pas aimer, tu sais que chialer !
Derrière eux, le silence s’est fait. Une partie des gens ont entendu la fin de la conversation, les
autres sentent bien que quelque chose d’inhabituel et de violent est en train de se produire.
Krista toise d’un regard noir François qui le remarque.
39
FRANÇOIS
Qu’est-ce que tu as ? Tu crois que ça te concerne ? Ça t’emmerde des gens qui
se parlent ? Ça t’angoisse qu’on ait des choses à se dire ?
KRISTA
Me parle pas comme ça. Moi j’ai pas peur de toi.
Marion rit entre ses larmes. Elle est sonnée, absurde de larmes et de douleurs. Krista entend
ce qu’elle vient de dire, se reprend.
KRISTA
Pardon Marion, je…
MARION
Laisse-moi. Laisse-moi toi. Je fais pas envie c’est ça ? Je suis qu’une merde ?
(elle se retourne vers le groupe) Tout le monde est d’accord avec lui, hein ! Je
suis qu’un vieux morceau de barbaque, même pas bonne à vendre…
KRISTA
Marion…
MARION
Quoi ? C’est pas vrai ?! Qui veut de moi alors !? QUI VEUT DE MOI ? Je suis
à vendre ! Comme un vieux morceau de viande dans une vieille boucherie
pourrie ! Je suis à vendre !
MARION
Et pas d’arnaque sur la marchandise. Regardez.
Elle relève sa robe. Son collant est filé mais elle n’y prend garde.
MARION
J’ai des jolies jambes. Les cuisses fermes.
Elle relève sa robe encore plus haut, jusqu’à dévoiler son ventre.
C’est embarrassant et obscène.
Personne ne dit rien. Tout le monde est terriblement gêné.
Marion baisse brusquement sa robe.
40
Depuis une table du fond, La Sauterelle, visiblement éméchée, lève son verre.
LA SAUTERELLE
Moi je t'achète Marion !
Mr. Déloyal, qui jusqu’ici ne faisait que savourer la scène, se redresse, une lueur dans les
yeux.
MR. DÉLOYAL
Combien ? Il faut dire combien ?
La Sauterelle retourne ses poches. Des pièces tombent. Elle les compte du doigt.
LA SAUTERELLE
Vingt euros ! (Elle recompte) Vingt euros !
MR. DÉLOYAL
20 euros ! 20 euros ! Merci beaucoup madame ! Femme de goût, femme
raffinée qui commence assez bas mais qui a l’IMMENSE talent d’ouvrir la
vente !
François est troublé par la détresse de sa femme mais sa colère est plus forte.
FRANÇOIS (à sa femme)
C’est tout ce que tu as trouvé ? Te donner en spectacle ?
Mr. Déloyal se met à taper sur la table avec une bouteille vide.
MR. DÉLOYAL
Un peu d’attention vous autres. Une dame vous parle. Admirez mesdames et
messieurs ! Une belle femme, superbe, mature, à peine touchée par son mari.
Regardez…
Il saute sur une table devant Marion, la force à monter et se met à montrer différentes parties
de son corps, comme un bonimenteur de foire.
MR. DÉLOYAL
Des cheveux d’ébène tout juste éclaircis par les années. Un port altier, des
seins superbes ! Regardez mesdames et messieurs, un lot exceptionnel !
L’humiliation quotidienne se lit à peine dans ses yeux !
Dans le public, quelques remarques fusent : Le Jeune demande en ricanant s’il y a des lots
plus jeunes. Régis aimerait savoir si le lot passe l’aspirateur. Les autres hésitent entre le rire et
la gêne. François attrape sa femme par le poignet.
FRANÇOIS
Descends de là.
41
MR. DÉLOYAL (à François)
Qu’est ce qu’il y a ? Monsieur veut outrepasser les règles ? Mais il vous faudra
payer comme tout le monde, Monsieur le Metteur en scène.
A bout de nerfs, François quitte les lieux brusquement. Marion accuse le coup. Mr Déloyal
repart de plus belle, la fait tourner sur elle-même. Derrière eux, un petit groupe de spectateurs
regardent la scène, éberlués.
MR. DÉLOYAL
Allez mesdames messieurs, dépassez votre gêne, affrontez vos démons ! Cette
femme est à vous! Cette femme est superbe !
Une tomate bien mûre s’écrase sur l’épaule de Mr. Déloyal, lancée par la Gamine.
LA GAMINE
Arrête !
Mr. Déloyal croise le regard furieux de sa compagne. Il essuie tranquillement son épaule en
souriant.
MR. DÉLOYAL
Au pieu microbe. Sinon je te vends à prix coûtant.
MR. DÉLOYAL
Mesdames et Messieurs ! On fait marcher les enchères !
La Gamine, vexée, furieuse, crache dans la direction de Mr. Déloyal. Mais derrière elle, les
autres se sont déjà pris au jeu.
LE JEUNE
Moi je monte à 30 !
LA SAUTERELLE
On t'aime Marion !
Nous on t'achète !
KRISTA
35 !
RÉGIS
37 !
42
MR. DÉLOYAL
37, on ne rigole plus du tout ! On est tout de suite dans la dimension de la
réalité ! Faites gaffe, je suis un nerveux moi. Vite que quelque chose se passe !
L’oie de tout à l’heure, perdue, égarée, se met à crier. Son cri ressemble à un hurlement. Mr.
Déloyal éclate de rire.
MR. DÉLOYAL
40 ? J’ai bien entendu 40 ?
MR. DÉLOYAL
Hi, Hi, Hi, 40 ! 40 euros, oui, applaudissez-la ! 40 euros ! Qui dit mieux ?
GLORIA
Arrête ça.
MARION
Ah non, pas toi.
GLORIA
C’est pas à toi que je parle. (à Mr. Déloyal) Arrête ça.
MR. DÉLOYAL
Oh la. Tout doux bijou.
L’agressivité désespérée de Marion fait rire Mr. Déloyal. Mais Gloria, troublée, tourne les
talons.
MARION
Oh! Et maintenant elle s’en va ! C’est trop facile ça !
43
GLORIA
Mais je ne m’en vais pas, Marion. Prends pas tes rêves pour la réalité. On m’a
appelée pour remplacer Gisèle, je remplace Gisèle. Je suis là, va falloir t’y
faire.
Et elle repart vers sa caravane. Marion va lui sauter dessus comme un tigre, toutes griffes
dehors, mais Mr. Déloyal la rattrape par le col en riant. Pour empêcher Marion de répliquer, il
reprend de plus belle son rôle de commissaire priseur.
MR. DÉLOYAL
Hé, hé, mesdames et messieurs, vous avez pu le voir de vos propres yeux :
notre lot a du caractère, du répondant. De la verve ! 40 c’est pas assez ! On fait
marcher les enchères ! Mesdames messieurs cette femme est un modèle ! Un
exemple pour nous tous ! 30 ans de bons et loyaux services, toujours piétinée et
jamais rassasiée. Il lui a dit un jour qu’il n’aimerait pas qu’elle. 30 ans ont
passé et elle ne s’en est toujours pas remise !
Marion éclate d’un grand rire au milieu de ses larmes. Elle se redresse, attrape la bouteille de
Mr. Déloyal. Elle avale une gorgée qui lui brûle la gorge, tousse, pleure, se ressert aussitôt.
MARION (malheureuse)
Je vaux plus que 40 ! Regardez ! J'ai des très jolies fesses !
Elle entreprend de soulever sa jupe à nouveau tout en tournant sur elle même pour montrer ses
fesses. Elle manque de tomber. C'est pathétique.
UNE VOIX.
100.
MR. DÉLOYAL
100 ? Qui a dit 100 ?
MR. DÉLOYAL
Adjugé ! Vendu !
Monsieur, vous pouvez venir chercher votre lot.
Soudain, silence.
L'homme ne bouge pas.
Marion descend de la table, fonce droit sur lui. Lui prend le bras et l'entraîne à l'écart.
44
29. Int / Nuit. Voiture
On les retrouve dans la voiture de l'homme, à l'arrêt. La voiture est garée face à la mer
plongée dans l'obscurité.
Marion a pleuré, son maquillage a coulé, elle est toute décoiffée.
L'homme la regarde, pas sûr de lui. Il se met à lui parler d'une voix douce.
L'HOMME
Vous voulez que je vous ramène ?
L'HOMME
Vous voulez que je vous dépose quelque part ?
Pour toute réponse, elle fond en larmes à nouveau. L'homme est très embêté.
Il lui pose doucement une main sur l'épaule pour la consoler. Elle se dégage brusquement.
MARION
Me touchez pas.
L'HOMME
Excusez-moi.
Il est embêté, il ne sait plus quoi dire, ni quoi faire. Il est certainement en train de penser que
les femmes sont compliquées et que celle-ci l'est encore plus que les autres. Il cherche dans sa
poche, sort son portefeuille.
L'HOMME
Tenez, je vous donne les 100 euros et vous allez manger dans un bon
restaurant, le temps que ça aille mieux... (Il regarde dans son portefeuille.)
Faut juste que je passe au distributeur.
MARION
Surtout pas. Je suis pas une pute.
L'HOMME
Excusez-moi. C'est pas ce que je voulais dire.
45
MARION
Pourquoi vous avez fait ça ?
L'HOMME
Quoi ?
MARION
M'acheter.
L'HOMME
Je sais pas... Je trouvais ça... indigne.
J'avais pas envie que ça dure plus longtemps.
L'HOMME
Ecoutez, si j'avais su, j'aurais rien fait du tout.
MARION
Vous ne m'avez pas achetée pour coucher avec moi, alors ?
L'HOMME
Non, bien sûr que non.
MARION
Dîtes tout de suite que je fais pas envie.
L'HOMME
Mais si, vous faites envie, mais je...
L'HOMME
Oui. Bon. Peut-être un peu. Mettons que j'avais aussi envie de coucher avec
vous, oui.
MARION
Et maintenant ?
L'HOMME
Maintenant je sais plus. (Souriant un peu, pour la première fois) Vous m'avez
fatigué, là.
46
Ils se taisent, regardent devant eux.
MARION
Moi j'ai envie de coucher avec vous.
L'appartement de l'homme est un petit deux pièces dans un immeuble des années 70. Une
terrasse donne sur le salon.
L'homme est dehors en train de préparer des apéritifs : il a sorti de quoi faire quelques
cocktails, et enfile des olives sur des cures dents, constituant des petites brochettes. Il prend
son temps, s'applique, il a envie de faire un truc chiadé.
Marion apparaît sur la terrasse. Complètement nue, et intimidée par sa propre audace.
L'HOMME
Et ben... Je...
Il est un peu ridicule, avec ses minis brochettes à la main. Elle sourit. Il s'efforce de sourire lui
aussi.
L'HOMME
On a de la chance, il fait chaud...
47
32. Ext / Nuit. Campement
Encore debout, François regarde les abords du campement : au loin, dans la lumière des
réverbères, les jeunes du quartier tournent en quad. La silhouette de Mr. Déloyal se dessine au
milieu d’eux. Des rires, des cris lointains, des bruits de freins - l’ambiance est étrange.
Non loin du bar, un petit groupe résiste au sommeil à grand renfort d’alcool.
François éteint une rampe d’ampoules, leur arrachant de maigres protestations et remarque
Gloria, endormie sur un coin de table.
Il s’approche d’elle, la soulève doucement et la porte dans ses bras jusqu’à sa caravane.
Un sac de voyage balancé au sol, un nécessaire à joint sur la table de nuit. Gloria s’est à peine
installée dans sa caravane.
François met un genou à terre, la pose sur son lit.
Lentement, il caresse son visage, puis son ventre, blanc dans l’obscurité de la caravane.
Gloria ne bouge pas.
François s’arrête, la regarde. Une ombre passe dans ses yeux.
Soudain décidé, il secoue un sac de couchage pour la recouvrir, se relève et sort.
Dès qu’il est sorti, les yeux de Gloria s’ouvrent.
Elle se retourne et reste un instant comme ça : le visage triste à écouter la nuit.
Rue déserte à l’heure où les oiseaux sont les seuls à se faire entendre.
Marion marche pieds nus, ses chaussures à la main.
Son visage est comme lavé. A la fois épuisé et serein.
A l'est le ciel commence à s'éclaircir.
Marion rentre dans sa caravane plongée dans l'obscurité. Son mari est sous la couette. Il ne
bouge pas. Il semble dormir.
Elle s’appuie sur le bord de l’évier pour se déshabiller sans perdre l’équilibre. Enlève son
haut, les bras fatigués, puis descend sa jupe.
Et soudain, François lui parle d’une voix claire – il ne dormait pas.
FRANÇOIS
Qu’est ce que t’as fait?
MARION
Qu’est ce que j’ai fait ?
48
François est troublé, apercevant quelque chose auquel il ne s’attendait pas.
FRANÇOIS
Ben oui qu’est ce que t’as fait…
FRANÇOIS
Ma femme a un amant !
D'autres caravanes lui parviennent des voix ensommeillées mais néanmoins furieuses
-Putain de merde, il est cinq heures !
-C'est quoi ce bordel ?!
Mais François s'en fiche.
FRANÇOIS
Ma femme a baisé ! Ma femme a baisé ! Ma femme a baisé AILLEURS !
FRANÇOIS
Et pour ma femme, hip hip hip !!?
FRANÇOIS
(Ignorant les mécontents)
HOURA !!!!!
À l'intérieur, Marion s’est glissé dans son lit d’appoint. Les yeux grands ouverts, elle écoute
le raffut généré par son mari.
49
Ce dernier a enregistré sur le mégaphone une phrase qui maintenant est reprise en boucle. Il
avance dans le campement, le mégaphone hurlant à la main. Il ne parle plus, c’est le
mégaphone qui s’en charge. Son visage a perdu son sourire.
Assise sur le rebord de son lit à l’écouter, Gloria décide soudain de se lever, enfile un t-shirt
sur sa culotte, ouvre la porte et s’assoit sur le marchepied pour se fumer une cigarette. Dans la
caravane d’à côté, le Jeune, lui aussi réveillé par le bruit, sort sa tête par la fenêtre. Il aperçoit
Gloria, son visage triste. Ils se regardent un instant.
C’est le matin. Brigitte, qui vient d’émerger, boit un café en contemplant la caravane de
François, sur laquelle est écrit à la bombe « Ma femme me trompe !!!!! », avec plein de petits
bonshommes souriants partout autour.
Elle sourit et regagne la grande table, où Mr. Déloyal trône endormi dans une drôle de
position : la face contre table, les jambes dans le vide, on dirait qu’un coup de vent a déposé
une épave. Plutôt que de le réveiller, les membres de la compagnie se sont installés autour de
lui pour prendre un petit déjeuner qui traîne en longueur.
A l’autre bout de la table, Inès, de mauvaise humeur, met un peu d’ordre, retirant à certains
des bols à peine entamés. Derrière elle, ses enfants trottent en tirant sur sa jupe.
LES ENFANTS
MAMAN, MAMAN, c’est écrit quoi là ?
INÈS
Vous pouvez pas me lâcher deux minutes ! Non ? Faut toujours que vous soyez
dans mes pattes ! Vous avez pas un petit chien à martyriser ?! « Ma femme me
gonfle ». Voilà ! C’est écrit « Ma femme me gonfle » !
50
INÈS
Et moi aussi elle me gonfle d’ailleurs.
Les enfants ne disent plus rien, vexés de s’être fait disputer. Inès les regarde s’éloigner, un
peu piteuse, dépassée par sa propre colère. Elle prend sa tête entre ses mains.
CHIGNOL
Tu veux une aspirine ?
INÈS
Non. (Un temps)
Je veux un flingue.
DE CHAUNAC
Pour tuer ton père ?
INÈS
Pour tuer les deux.
Le pied posé sur la table, la Sauterelle sort soudain de la contemplation de ses ongles
fraîchement vernis.
LA SAUTERELLE
Et Armando ? J’ai couché avec un Armando…C’est pas mal comme prénom,
non ?
LE JEUNE
(Débarquant, torse nu, une serviette nouée autour des hanches)
Quelqu’un sait où est la clef de la douche ?
La Gamine sort un minois graisseux du kebab qu’elle est en train de dévorer, indifférente à
l’étrange sommeil de son amant.
LA GAMINE
Dans le frigo... Armando je sais pas. Ça fait un peu frime.
Le Jeune prend la clef dans le frigo et s'éloigne vers la douche, où il rejoint Gloria qui
l’attend. Il lui fait une petite révérence pour l’inviter à entrer la première dans le bâtiment
sanitaire, la suit en lui prenant la taille. Le Gros, bouche bée, montre bêtement du doigt la
porte qui vient de se refermer sur le nouveau couple. Mais les autres ont vu et ils sont tout
aussi scotchés. Mireille semble vouloir esquisser un commentaire quand un cataclysme s'abat
brusquement sur la table, renversant les bols et balayant les tartines : c'est le corps d'une oie
morte. Mireille est horrifiée.
51
FRANÇOIS (off)
C'EST QUOI CE CHANTIER ?!!!!
Tout le monde se retourne, pour découvrir François, mal réveillé et de fort méchante humeur
après ce qu’il vient lui aussi de voir.
FRANÇOIS
ON AVAIT DIT « DEMAIN MATIN RANGEMENT »!!!
CHIGNOL
Oh, ça va, on a le temps...
FRANÇOIS
NON ON N’A PAS LE TEMPS !!! DANS DEUX HEURES ON A LES
GOSSES DU CENTRE AÉRÉ QUI ARRIVENT !! AU BOULOT ! TOUT LE
MONDE S'Y MET !
Mais ce disant, Joss file doux, comme les autres : tous se lèvent et s'éparpillent dans le
campement, commencent à ranger anarchiquement ce qui traîne un peu partout.
FRANÇOIS
DANS DEUX HEURES TOUT EST NICKEL !! JE VEUX QU'ON AIT
L'AIR NORMAUX, BOURGEOIS ET PROPRES !!
François part en trombe, hurlant sur chacun pour donner ses instructions.
A ses basques, Inès le seconde, ramassant un sac poubelle, relevant une chaise. En tant que
lieutenant, elle espère aussi – enfin – un peu d’attention.
INÈS
Au sujet de la DUE de Gisèle, je voulais te demander…
Mais son père vient de piler net devant sa caravane : sur le perron, Marion est en train de
déménager. Un paquet de vêtements sur les bras, sa trousse de toilettes à la main, elle s’en va,
tête haute.
MARION
Si tu as besoin de moi, je suis dans la caravane de Brigitte.
52
INÈS
Papa, pour les histoires de Gisèle…
FRANÇOIS
Pas maintenant.
INÈS (désespérée)
Mais quand ?
FRANÇOIS
Pas maintenant, t’es sourde ou quoi ?!
Et il se remet en marche, avec une fureur redoublée, laissant Inès plus démunie que jamais.
FRANÇOIS
Krista, cache tes seins, merde ! Et toi, au lieu de ricaner, va donc enlever les
posters de cul dans la caravane maquillage !
FRANCOIS
Et bougez-moi ce con de la table du petit déjeuner ! C’est un théâtre ici, pas un
cirque !
Porté comme un meuble, Mr. Déloyal émerge douloureusement. Entre ses paupières mal
décollées, il aperçoit Mireille et Joss, qui, après quelques essais, renoncent à frotter les dessins
sur la caravane de François et entreprennent de la tourner dans l'autre sens.
Le campement nickel est envahi d’un coup par trente petits nabots de quatre et cinq ans, tous
surmontés du même bob municipal. Des groupes sont vite formés : jonglage, maquillage,
musique, machinerie, théâtre masqué…
Sa colère retombée, François erre au milieu des activités proposées. Il a l’air assommé. Perdu.
Une de ses petites filles, CERISE, le remarque. Elle prend la main de son grand père dans la
sienne, regarde les autres enfants avec lui. Sous un arbre, Marion est en train de faire peindre
un groupe. Des pots de couleurs, des grandes feuilles de décor. Avec beaucoup de tendresse,
Marion les incite à regarder la lumière entre les feuilles, la forme d’un visage ou simplement
ce qui leur passe par la tête. Cerise se retourne vers son grand père, légèrement inquiète.
CERISE
Papom…
53
FRANÇOIS
Oui.
CERISE
T’as les mains toutes froides…
Derrière lui, en partie pour combler à son manque, Inès assure. Costumée en cheval, elle
circule d'un groupe d'enfants à l'autre pour s'assurer que tout se passe bien.
Elle s'éloigne, entre sous le chapiteau, où un groupe d'enfants regarde Gloria faire quelques
acrobaties, assistée par le Jeune. Petites mines réjouies, épatées et happées par le spectacle.
Inès s'éloigne à pas de loup pour ne pas briser le charme...
Derrière, sous le petit chapiteau où sont dressées les tables, le Gros donne un concert de
verres au troisième groupe. Le Gros est très communicatif, il joue en faisant des tas de
mimiques. Les enfants sont envoutés. Inès s'approche du moniteur.
INÈS(chuchotant)
Ça va ? Tout se passe bien ?
LE MONITEUR
Nickel !
Alors à nouveau Inès s'éloigne. Elle cherche des yeux le quatrième groupe.
En fait, la jeune monitrice responsable du quatrième groupe est un peu plus loin, du côté des
caravanes. Elle écoute Joss qui lui tient la jambe : il lui explique comment on monte le
chapiteau, en insistant un peu sur le danger que ça peut représenter. Elle est sous le charme.
Elle a oublié les deux petits timides qui restent suspendus à sa main. Et elle a encore plus
oublié les six autres, qui furètent dans le campement.
Ces six-là s'aventurent vers les cuisines, s'approchent des caravanes. Chacun s'imagine qu'il
peut faire sienne une des caravanes. Moi je prends celle-là. Moi celle-là... Et puis les voilà nez
à nez avec Mr. Déloyal, qui fume une cigarette, assis sur le marchepied de sa caravane.
En voyant les enfants, Mr. Déloyal prend une vraie tête de méchant.
Les petits le dévisagent, sans savoir s'il faut s'enfuir ou rire.
MR. DÉLOYAL
Salut les gosses.
54
MR. DÉLOYAL
Tu veux fumer ?
LA PETITE FILLE
Ma maman elle m’a dit que si on fume on va mourir.
MR. DÉLOYAL
Elle a parfaitement raison. Elle a tout compris, ta maman. Je parie qu'elle adore
la sodomie.
MR. DÉLOYAL
Tu ne sais pas ce que c’est la sodomie ?
MR. DÉLOYAL
Les enfants, est-ce que quelqu'un sait ce que c'est que la sodomie ?
LES ENFANTS
Non !!!
MR. DÉLOYAL
Et vous voulez que je vous explique ?
LES ENFANTS
Oui !!
MR. DÉLOYAL
Vous le voulez vraiment ?
Décidément, les enfants sont de plus en plus enthousiasmés par cet étrange bonhomme.
LES ENFANTS
Oui !!!
MR. DÉLOYAL
Alors. Attendez.
55
Mr. Déloyal bondit dans sa caravane et réapparaît aussitôt avec un stylo feutre rouge et une
facture, au dos de laquelle il entreprend de dessiner : il trace un rond.
MR. DÉLOYAL
Alors ça, c'est un trou du cul, d'accord ?
MR. DÉLOYAL
Avec les poils, bien sûr...
(tout en dessinant autre chose)
Bon, et ça ? Est-ce que quelqu'un sait ce que c'est ?
Il brandit le dessin sous le nez des enfants. Près du trou du cul, il a dessiné un pénis, un peu
comme ceux que l'on voit gravés sur les murs des toilettes dans les lycées.
Les enfants sont perplexes, ils commencent à sentir que tout ça n'est pas très correct. Mais
leur curiosité est piquée à vif.
MR. DÉLOYAL
C'est un zizi. Comme celui de vos papas.
Et la sodomie, c'est quand le zizi, hop (Mr. Déloyal dessine une flèche)...
Au même moment, la jeune monitrice débarque, tout sourire, et s'accroupit près des enfants,
prête à leur demander s'ils s'amusent. Mais elle avise le dessin, et entend les derniers mots de
Mr. Déloyal. Une expression d'horreur se dessine sur son visage.
François et sa fille marchent à grands pas dans les couloirs d’une école maternelle. François
tourne à droite, sa fille le rattrape, lui montre le couloir de gauche. Ils rebroussent chemin,
avancent côte à côte.
INÈS
Tu me laisses parler. Tu parles pas. S’il te plaît.
Mais François n’a pas le temps de répondre. Au fond du couloir, une porte s’ouvre. Ils hâtent
le pas.
56
La discussion semble tourner vinaigre. La femme hausse le ton. François monte sur ses grands
chevaux. Tout en lançant des regards noirs à son père, Inès essaie de calmer les choses sans
succès.
Toute la compagnie est réunie sous le chapiteau. Certains sont assis sur la scène, d’autres dans
les gradins, d’autres encore debout. Les mines sont sévères. La discussion a déjà commencé.
François, animé, fait des allers retours furieux. Sa fille a déjà l’air exaspérée.
FRANÇOIS
Déjà, si on doit faire des excuses, moi je veux une chose : c’est que TOUT LE
MONDE S’EXCUSE ! Parce qu’on est tous ensemble sur cette histoire ! Je
veux que TOUT LE MONDE prenne la parole et MOI, je veux bien conclure,
parce que c’est mon rôle, mais c’est tout ce que je ferai !
LE JEUNE
Ça va pas non ?! Moi j’ai rien fait ! Je vous préviens, je baisse mon froc devant
personne !
LA GAMINE
De toute façon, je vois pas pourquoi on pourrait pas parler de cul devant des
mômes ?!
MIREILLE
Pff ! Tu dis ça parce que t’en as pas encore !
RÉGIS
Mais non, elle a raison, peut-être qu’on aurait tous une sexualité plus épanouie
si c’était moins tabou.
LE JEUNE
Parle pour toi, moi ça va, ma sexualité.
Quelques ricanements brefs fusent en direction de Gloria. Inès lève les yeux au ciel.
INÈS
Super ! Comme d’habitude, le débat s’élève vers les hautes sphères de la
pensée…
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FRANÇOIS
OH ! On s’écoute un peu !
FRANÇOIS
La décision de toutes façons, c’est que chacun fasse des excuses !
INÈS (désespérée)
Chacun ?! Pourquoi chacun ?
FRANÇOIS
Mais parce qu’on est une troupe, merde ! (Il pointe du doigt Mr Déloyal) Et
puis toi tu prendras la parole aussi ! Parce que de toutes façons si tu ne le fais
pas, si personne ne le fait, si vous ne prenez pas la parole, et si je ne prends pas
la parole au final - mais il n’est pas question que je la prenne avant - si ça ne se
fait pas, et ben de toute façon, la date sera annulée, et peut-être d’autres aussi !
Résultat, déjà qu’il n’y a plus beaucoup de pognon dans la compagnie, là on
sera complètement à sec, alors ne comptez pas sur vos cachets en fin de
semaine, pas en fin de mois non plus, et je me demande franchement si ça vaut
le coup de continuer quoi que ce soit ! Si vous n’êtes pas conscients de la
problématique qu’il y a et de l’urgence de la situation …
FRANÇOIS (à sa fille)
Mais te débine pas toi !
INÈS
C’est lui qui doit s’excuser !
FRANÇOIS
Parce que c’est pas toi qui m’a fait chier pendant une heure tout à l’heure, pour
me dire « faut s’excuser », « faut s’excuser » !?
INÈS
Mais on n’a pas…
58
INÈS
Mais vas-y prend-la ta décision ! Mais pourquoi on devrait s’excuser nous!
(Elle désigne Mr. Déloyal) C’est lui qui doit s’excuser !
FRANÇOIS
ARRÊTE DE PARLER TOUT LE TEMPS !
INÈS
Non, j’arrête pas de parler tout le temps ! J’en ai marre, je trouve ça nul ce que
tu dis !
FRANÇOIS (excédé)
Si tu me laisses pas parler, je me tire.
JOSS
Franchement, quand tu parles avec ta fille, c’est le bordel, on ne peut pas
avancer.
FRANÇOIS
Tu entends Inès ?
INÈS
Ah oui ! Maintenant c’est moi le problème !
JOSS
J’en ai marre, c’est une histoire de famille ou quoi ici ?
INÈS
Oui c’est une histoire de famille !
JOSS
Et bien nous on vient là pour bosser alors si on ne peut pas bosser, ben dites le
nous !
INÈS
Ah oui ! On peut pas bosser ? Et pourquoi ?
JOSS
Parce que vous êtes dans une histoire de famille : ma fille, mon père, ma fille,
mon père…
FRANÇOIS
Je suis complètement d’accord avec ce qu’il dit, complètement d’accord.
59
INÈS
AH OUI !! ET C’EST MOI QUI AI PARLÉ DE SODOMIE AUX GOSSES!!
C’EST MOI QUI AI LÂCHÉ GISÈLE !!! MERDE !! JE VOUS
EMMERDE !! D’ACCORD!!! C’EST MOI!!!??? C’EST MON PROBLÈME
??!!! MAIS VOUS ÊTES QU’UNE BANDE DE CONNARDS! C’est facile !
C’est la famille ! (Elle désigne sa mère) Elle, elle va coucher avec un gars.
(Elle désigne Mr. Déloyal) Lui, t’es pas capable de le prendre entre quatre
yeux, de lui dire qu’il fait des conneries, et après (Elle désigne Joss) cet espèce
de gros con, il vient me dire que c’est de ma faute !!
JOSS
Qu’est ce qu’elle a dit !!?? (à François) De toutes façons, moi je suis venu ici
pour bosser avec toi, François. Alors franchement que ce soit la dernière fois
que ta fille me traite de gros con. La prochaine fois qu’elle me dit ça… je te
jure…je te jure… je te jure…
FRANÇOIS
Je suis bien d’accord avec toi.
INÈS (à Joss)
Tu me parles à moi, si tu as des choses à me reprocher tu me les dis ! Tu lui
parles pas à lui ! Tu dis pas : « dis ça à ta fille » !
MARION
Calme-toi Inès.
BRIGITTE
Mais ça va pas bien !
MARION
Non, j’en pense rien, j’en pense rien du tout. Moi j’attends la mort mon amour.
MIREILLE
J’hallucine, il se marre ! Tu sais que c’est quand même à cause de ta connerie
qu’on s’engueule ! Ça te ferait chier un jour d’assumer !
60
JOSS (se prenant la tête à deux mains)
Mais on va pas encore revenir là-dessus !!
Les enfants traversent le campement, suivis par deux employés municipaux. Ils les tirent par
la main comme pour leur montrer le chemin. Le petit chien les suit en jappant.
LA SAUTERELLE
Tu parles mal à ta femme et tu veux qu’on s’excuse devant des anonymes !?
FRANÇOIS
Ah parce que tu joues devant des anonymes toi ? Ben ça en dit long sur ta
vision du travail si tu veux savoir !
C’est pour ça qu’on se bat, hein, pour des anonymes ?!
LE JEUNE
Super. Vous lui avez déroulé le tapis !
DE CHAUNAC
Moi je suis pas d'accord. Si on met la question de l'argent avant la question
politique, on est fichu.
JOSS
Qu’est ce qu’il dit lui ? Moi j'ai une putain de pension alimentaire à payer tous
les mois, alors ta question politique, je m'en tamponne, tu vois.
RÉGIS
Ça c’est sûr ! Planter Gisèle, dire n’importe quoi aux gosses…
BRIGITTE
Parce que tu te crois irréprochable toi ? Tu veux que je fasse le compte de ce
que tu coûtes à la compagnie avec tes excès de vitesse ?
François descend de la scène et s’approche de Mr. Déloyal. Ce dernier fait des ronds de fumée
avec sa cigarette.
FRANÇOIS
Je comprends pas. Tu me fais quoi, là ?
61
Mr. Déloyal le dévisage étrangement sans lui répondre.
FRANÇOIS
Oh ! Tu me réponds ?
KRISTA
Ben non, il répond pas. C’est plus facile.
LA GAMINE
Mais ferme ta gueule, va cracher ton venin ailleurs !
Les deux femmes en viendraient presque aux mains mais elles sont interrompues par les
jappements du petit chien qui leur court entre les jambes. A l’entrée du chapiteau, les deux
employés municipaux viennent d’entrer, entourés par les enfants.
Tout le monde se tait.
JOSS
Ah ! Enfin un petit silence, ça fait du bien !
L’EMPLOYÉ MUNICIPAL
J’ai un papier pour le… (Il cherche ses mots) pour le directeur.
D’un geste de la tête, on lui désigne François. Il s’approche de lui, lui tend un papier qu’il sort
de sa pochette. François lit le papier, relève la tête en direction de l’homme.
FRANÇOIS
Comme ça ? Sans un coup de fil, rien ?
L’EMPLOYÉ MUNICIPAL
Désolé.
FRANÇOIS
On est viré.
FRANÇOIS
On démonte !
62
LE GROS
On démonte ??!!
FRANÇOIS
Oui on démonte.
LES ENFANTS
Super ! On démonte !!
François sort en trombe du chapiteau, suivi par le reste de l’équipe, sous le choc.
FRANÇOIS
ON DÉMONTE ! Chignol tu prends une équipe sous le chapiteau. Joss, tu
m’aides sur le campement.
INÈS
Papa, papa attends ! Qu’est-ce que tu fais ?
FRANÇOIS
On démonte. On plie tout ce bordel. Ils veulent pas de nous, on se barre !
Joignant le geste à la parole, il défait le vélum au-dessus du bar. La toile bleue et jaune
s’affaisse. Inès essaie de la rattraper, de la remonter.
INÈS
Non ! Papa ! Non !
FRANÇOIS
Arrête Inès ! On est viré ! Tu comprends ça ?!
INÈS
Et alors ? C’est comme ça qu’on s’en sort d’habitude ?! En s’aplatissant devant
les gens ?!
INÈS
Mais c’est pas possible papa ! On est en train de tout foutre en l’air ! On n’a
qu’à s’excuser ! On n’a qu’à convoquer les parents ! On a des engagements,
des dates, un spectacle, on peut pas tout laisser tomber comme ça. On peut
jouer à la recette, merde, ils vont pas nous envoyer les CRS ! Mais on peut pas
s’arrêter de jouer papa ! C’est quand même ça qui est important, non ? C’est
pas de baiser avec un tel ou de parler de sodomie !
FRANÇOIS
Oui mais moi j’en ai marre là, d’accord ?!
63
INÈS
Alors tu vas niquer par orgueil un truc pour lequel tu te bats depuis 30 ans ?!
Mais t’es pas tout seul papa ! On est combien ici ?! Moi si je joue pas, avec
tous ces putains de trucs administratifs, si je joue pas, je suis morte ! Je me
débats avec mes trois mômes, à essayer de faire tour…
INÈS
Ah ouais ? Je suis pas morte ?! Papa, est-ce que quelqu’un d’autre m’a déjà
proposé du boulot ? Est-ce que… J’ai besoin de jouer, c’est tout ! C’est tout ce
que je dis, j’ai besoin de ça, fais ça pour moi… J’en ai rien à foutre de payer
une amende. On a distribué des tracts aux gens, on a fait une parade, on doit
jou…
FRANÇOIS
Oui oui c’est ça, mais pas comme une envie de pisser d’accord ?
INÈS (s’étranglant)
Quoi ?
FRANÇOIS
Pas comme une envie de pisser ! (la singeant) « J’ai besoin de jouer, j’ai
besoin de jouer ». Super ton envie de jouer mais pas comme ça, pas comme
une envie de pisser.
INÈS
C’est dégueulasse. Me fais pas ça, papa.
FRANÇOIS
Ah parce que tu es notre fille il faudrait quoi, que je fasse attention à toi ? Que
j’écoute tout ce que tu as à dire sans broncher ? Tu me fatigues Inès, tu
mélanges tout.
INÈS
Hein ?! C’est moi qui mélange tout ? Moi quand il s’est barré mon mec, est-ce
que je vous ai lâchés ? Quand Laurent il s’est barré parce qu’on n’avait plus de
vie à nous, est-ce que j’ai décidé que ça allait prendre le pas sur tout ? Non !
(Elle essaie de rire) Mais je suis bête ! En fait toi ça t’arrange tout ça ! Maman
est allée coucher ailleurs, alors tu préfères tout balancer plutôt que de vivre ça
et de l’assumer !
FRANCOIS
C’est blanc, c’est noir, c’est effrayant de simplicité ta vie ma grande.
64
INÈS
Ah oui ?
Comme un taureau bouillonnant dans son arène, Inès fonce alors vers sa mère qui s’était mise
à ranger le katering non loin.
INÈS
Maman, maman, dis-lui toi ! On peut pas faire ça ! Il ne peut pas décider tout
seul ! On n’est pas dans une dictature !
MARION
J’ai pas envie Minette.
INÈS
Génial. Fidèle à toi-même. (venimeuse) Tu baises ailleurs mais tu reviens
quand même au pied comme une chienne.
Marion la gifle.
Une pause minuscule et pénible.
Inès secoue sa tête, désinvolte pour ne pas craquer, mais les larmes sont toutes proches.
INÈS
Mais je m’en fous ! Donnez-moi des gifles. De toutes façons, je le vois dans
vos yeux que je suis pas comme vous vouliez !
FRANÇOIS
N’importe quoi.
INÈS
Voilà, n’importe quoi. Tout ce que je dis c’est toujours n’importe quoi.
Les larmes éclatent dans les yeux d’Inès. D’un coup, elle n’est plus à ça près alors elle revient
à la charge, comme une petite fille.
INÈS (suppliante)
Allez, vous vous réconciliez, on reste et on joue.
MARION (inquiète)
Mais Inès, tu as quel âge ?! On est virés !
65
FRANÇOIS
C’est pas vrai, t’es conne ou tu le fais exprès ?
INÈS
Oh j’en peux plus maman. J’en peux plus…
MARION
Inès…
INÈS
… J’en peux plus. On peut pas… t’as pas le droit d’abandonner papa !
INÈS
C’est injuste. Moi je suis là, j’essaie de faire tenir les choses, je porte tout ça à
bout de bras, à faire la conne un cheval sur la tête pour que ton rêve s’effondre
pas papa ! Je me tape les angoisses d’untel, les conneries de l’autre. Je me fais
engueuler pour des décisions que j’ai même pas prises, pourrir parce que je
paie pas assez, pourrir parce que mes enfants font chier… Je veux juste jouer
papa, tu peux pas me faire ça. Tu peux pas décider tout seul comme un môme
qui ferait un caprice. On est des adultes merde !
FRANÇOIS
Va te faire foutre. Si adulte ça veut dire casser les couilles à tout le monde,
parler de fric à longueur de journée et faire des gosses pour se raconter qu’on
sert à quelque chose, moi je m’en fous d’être adulte si tu veux savoir !
François se ravise tout de suite, voyant la catastrophe arriver dans les yeux de sa fille.
FRANÇOIS
Je pensais pas ce que j’ai dit.
Mais il est trop tard, le coup a porté. Blessée, brisée, à bouts de forces et de larmes, Inès
s’éloigne.
François essaie de la rattraper, en vain.
66
FRANÇOIS
Je pensais pas ce que j’ai dit. Inès…
Claquement de porte.
Inès fait entrer à la hâte deux de ses enfants dans sa voiture, François sur ses talons.
Autour d’eux, des membres de la compagnie se sont réunis, incrédules.
Marion est là elle aussi, totalement désemparée.
FRANCOIS
Inès… Ecoute moi je t’en supplie.
L’ignorant superbement, Inès charge deux grosses valises, appelle sa fille aînée en attelant sa
caravane.
INÈS
Margot ! Margot !
MARION
Inès…
Sans même considérer sa mère, Inès se met à chercher sa fille à grands pas.
Cachée sous une caravane, Margot tient bien serré entre ses bras le petit chien adopté par le
groupe d’enfants. Elle regarde avec de grands yeux les jambes de sa mère s’approcher,
d’autres adultes se mettre à la chercher. De sa petite voix, elle murmure au petit chien des
mots doux pour le rassurer.
MARGOT (chuchoté)
Ne t’inquiète pas. Moi je partirai pas, je te quitterai jamais. T’es mon petit
chien. On restera tous les deux, tout le temps…
MARGOT
NON !!!!!
Inès avance vers la voiture tenant dans les bras une véritable boule de nerfs : sa fille.
Margot, hurle, gesticule, pleure. Inès n’arrive pas à la maintenir, la lâche un instant.
Aussitôt, Margot se met à courir et reprend dans ses bras le petit chien.
67
La petite a le visage rempli de larmes, implore du regard sa mère.
Inutile. Celle-ci n’en est plus à ça près.
Elle ne désire plus qu’une chose : que tout ça finisse.
Inès attrape sa fille, ouvre la portière de la voiture où ses deux autres enfants sont déjà
attachés, essaie tant bien que mal de mettre la ceinture à son aînée.
INÈS
Tu lâches ce chien.
Mais la petite n’écoute pas. Alors d’un geste brusque, Inès retire le petit chien à sa fille et le
jette par terre comme un paquet de chiffons.
La voiture démarre.
Marche arrière. Tout le monde s’écarte. Marche avant : la voiture percute un bidon vide qui se
met à rouler entre les jambes.
Puis rien.
Tout le monde est là mais personne n’ose bouger, personne n’ose dire un mot.
Au-dessus des têtes, du chapiteau et de la colère, le ciel gronde et tout d’un coup éclate. En à
peine quelques secondes, la pluie recouvre tout, comme un brouillard.
Tous se mettent à courir sous la pluie. Chacun reprend en courant son activité : charger un
gradin, démonter un pan de chapiteau, ranger le barnum.
Aire d’autoroute. Nuit. Pluie fine. Le vent souffle dans les grands pins. Quelques réverbères
percent l’obscurité dominante. Sur le parking, les caravanes, les camions et les semi-
remorques de la compagnie sont garés à la diable. Les portes sont closes. De faibles lueurs se
devinent entre les rideaux d’une ou deux caravanes.
Dans les toilettes de l’aire d’autoroute, sous la lumière blafarde, Gloria se lave sommairement
au robinet sale. Mr. Déloyal entre pour pisser, une cigarette au bec. Gloria l’aperçoit par le
biais du miroir tagué. Frappant sa brosse à dents contre sa main, elle l’applaudit.
Mr. Déloyal se baisse bien bas pour lui tirer sa révérence.
MR. DÉLOYAL
Je te retourne le compliment.
Sur le siège avant d’une voiture, François se tourne et se retourne, ne sachant comment
s’allonger convenablement.
68
Il se lève finalement, sort et traverse le campement de fortune.
Derrière une porte close, on entend Mireille chanter une berceuse un peu triste.
Un peu plus loin, le Gros fume une cigarette sur son marchepied en regardant la pluie.
Krista distribue à ceux qui sont encore debout des sandwichs achetés à la station service.
François s’approche de sa caravane. Une petite lumière brille derrière les rideaux. Il hésite à
ouvrir la porte.
A l’intérieur, sa femme a entendu un bruit. Elle attend en regardant la porte.
François pose tout doucement sa tête sur la porte. Reste un instant sans bouger. Puis renonce.
Il s’assoit sur le sol au pied de sa caravane. Derrière lui, les petits bonhommes souriants et le
tag rageur « ma femme me trompe !!! » raillent sa tristesse.
De sous la caravane, le petit chien surgit et s’assoit à ses côtés.
Retour de parade.
Les corps costumés sont fatigués. Les maquillages coulent sous le soleil de cette fin de
journée. Le plateau nu de la remorque est tiré dans des routes de traverse, un peu désertes. Les
membres de la compagnie sont assis en silence, soit à même le plateau, soit sur les
instruments ou les éléments de décor. La remorque ballote au rythme du trajet. Les jambes
sont dans le vide, survolant la route. Les visages las sont battus par le souffle de la route.
Une grosse carpe dans un aquarium. Derrière elle, en transparence, les membres de la
compagnie, attablés dans l’arrière salle d’un petit restaurant.
Dans la salle principale, les autres clients fêtent un anniversaire. Des hommes dansent sur de
la musique orientale, les femmes lancent des youyous.
La grosse carpe regarde tout ce petit monde, l’œil placide.
FRANÇOIS (off)
Mais bien sûr ! On n’a qu’à couper tout ça ! Et puis si on coupait la Noce
aussi ?! Tiens ça m’ennuie un peu cette deuxième partie du spectacle ! Et le
début ? Le début, je sais pas moi si c’est nécessaire en fait ! On n’a pas besoin
de commencer si on décide de ne pas finir ! Non !? …
69
Les membres de la compagnie sont en train de travailler. Au milieu des assiettes de couscous,
des feuilles sont éparpillées : c’est la conduite du spectacle où l’on reprend ce que chacun fait
et dans quel ordre.
Epuisée par la diatribe de François, Krista prend sa tête dans ses mains.
Marion regarde son assiette de graine, ennuyée.
Personne ne semble avoir l’énergie de contrer la colère de François.
FRANÇOIS
… Merde, si on passe de Duel à la Noce direct, sans transition, sans ouvrir le
regard vers autre chose, tout ce qu’on fait n’a plus de sens. C’est sec. C’est
mort…
KRISTA
François tu nous aides pas.
FRANÇOIS
… Désincarné. Scolaire. Triste à pleurer.
Un temps.
Puis Krista, tenant la conduite à la main, revient à la charge, même si un terrible mal de tête la
guette.
KRISTA
Très bien, alors si on coupe pas, on la remplace. Dans la première partie,
Mireille peut le faire. A trois pour les deux chansons du début, c’est moins
beau mais ça passe. Si là tu veux pas couper, on trouve quelqu’un pour
reprendre son rôle, on ajuste, on fait comme on peut.
DE CHAUNAC
Toi la Sauterelle, tu fais quoi ?
LA SAUTERELLE
Je suis sur les chœurs.
DE CHAUNAC
Et Gloria ?
Mais Gloria n’entend pas. Elle vient de voir le Jeune qui drague sans vergogne une des
serveuses au bar.
DE CHAUNAC
Gloria ?
70
FRANÇOIS
Elle fait quoi d’autre, Inès ?
Mais François, visiblement ému, n’arrive plus à se concentrer. Il se redresse et laisse errer son
regard sur la fête. Krista suspend le récit de sa liste, le regarde. Au silence, François répond :
FRANÇOIS
Faites comme vous voulez.
Tout le monde reste interdit, se regardant pour savoir que faire. Puis François se retourne,
l’émotion encore bien présente sur son visage.
FRANÇOIS
C’est pas du boulot ça. Un petit bout de ci, un petit bout de ça…
MIREILLE
Si tu as une meilleure solution.
FRANÇOIS
Tu veux que je te dise ? Moi j’en ai marre de ce spectacle, j’en ai marre de le
tourner. C’est vieux, c’est rassis. Tout est vieux dans cette compagnie de toute
façon. Tout est usé jusqu’à la corde. Bon à jeter à la poubelle.
CHIGNOL
François…
FRANÇOIS
Quoi François ?! Regardez-vous un peu, merde. Un troupeau. On dirait un
troupeau qui attend qu’on lui dise d’avancer. J’ai l’impression de vous porter.
Vous êtes lourds. Vous me fatiguez. Vous m’usez.
BRIGITTE
He ho ça va…
71
FRANÇOIS
Non mais si tu veux savoir, j’en ai marre de ma gueule aussi. Dans l’Ours,
c’est n’importe quoi. Jouer Smirnov à 61 ans, c’est grotesque, je suis trop
vieux pour le rôle.
MARION
Ah non… là je suis pas d’accord…
Tout le monde se retourne vers Marion qui baisse illico les yeux, gênée d’avoir aussi
clairement réagi. François la regarde, touché qu’elle ait pris sa défense. Quant soudain :
FRANÇOIS (froidement)
Petit con. Ça fait des années que j’aurais dû te virer.
La remarque de François jette un froid dans l’assistance. De Chaunac pianote sur la table.
Krista griffonne sur la conduite, gênée ; Brigitte regarde François, elle désapprouve mais ne
dit rien.
Soudain, un rire grivois retentit. C’est la serveuse du bar et le Jeune qui s’éloignent. Gloria
accuse le coup. Chignol pose son verre sur la table et se redresse, volontaire.
CHIGNOL
Bon on va pas y passer mille ans. Qui connait Attendez que ma joie revienne?
Marion ? (Marion acquiesce) Alors tu reprends tout ce qu’il y a jusqu’à la
Noce, et après, Brigitte, tant que tu es pas sur scène, tu fais quoi ?
BRIGITTE
Je peux prendre le dressage.
Chignol attrape la conduite des mains de Krista. Il est décidé, faut se mettre au travail.
Et tant pis pour Gloria qui se sent humiliée, ou pour Mr. Déloyal qui joue taciturne avec son
verre résolument vide.
72
CHIGNOL
Ensuite si Joss est au lustre, la Sauterelle peut s’occuper du général. Krista, si
tu es d’accord, tu peux faire la deuxième voix et, vu qu’il n’est pas encore
arrivé sur scène, Gros Dédé peut s’occuper du toast…
Krista et Brigitte se penchent sur l’épaule de Chignol pour suivre son raisonnement. Mr.
Déloyal envoie doucement rouler son petit verre en travers de la table puis se lève et s’avance
vers la table des enfants.
CHIGNOL (off)
…. A cet endroit, je ne pense pas que ça pose problème si c’est un homme,
n’est-ce pas François ? Après, si on regarde bien, Joss et Mireille doivent
pouvoir s’occuper des verres. Et moi, avec un peu d’entraînement (prenant une
voix de grande folle) je peux tout à fait faire la petite danse dans la lumière
bleue.
MR. DÉLOYAL
Salut les enfants.
Sur leur table, le couscous a été transformé en champ de bataille où les montagnes de graine
succèdent aux tranchées. Les enfants font marcher leurs Playmobils et autres jouets dans leurs
assiettes, se figurant ainsi que les petits personnages sont des soldats.
ESTEBAN
Salut Monsieur Sodomie.
MR. DÉLOYAL
Salut Monsieur Petit Malin.
Tu me prêtes ton bonhomme ?
ESTEBAN
Pour quoi faire ?
MR. DÉLOYAL
Donne, tu vas voir.
73
Le gamin tend son Playmobil à Mr. Déloyal.
MR. DÉLOYAL
Je vais vous faire un petit spectacle.
Derrière eux, les adultes ont arrêté de travailler. Certains mangent, d’autres discutent en se
demandant comment rejoindre ceux qui font la fête plus loin. François regarde sa femme à la
dérobée, mais elle le voit et il se détourne aussitôt.
Les yeux fixés sur le Playmobil, Mr. Déloyal réfléchit deux secondes.
MR. DÉLOYAL
C'est l'histoire... d'un tout petit roi qui pensait qu'il était un grand roi.
Et il pose le petit Playmobil sur la table devant lui, pour figurer le tout petit roi qui pensait
qu'il était un grand roi. Les enfants lèvent les yeux de leur champ de bataille. Ils tendent
l'oreille, afin de voir si l'histoire de Mr. Déloyal vaut le détour.
MR. DÉLOYAL
Ce petit roi était conseillé en toutes choses par un monstre de taille minuscule
mais en réalité très puissant nommé Ego.
Mr. Déloyal s'empare d'une affreuse peluche pirate absolument dégueulasse qui traîne sur la
table – le doudou d'un des petits. Il pose l'affreuse peluche à côté du petit Playmobil.
MR. DÉLOYAL
Ego était tout petit, mais comme il est très puissant, il est représenté par une
grosse peluche... Le roi n'écoutait que Ego, et personne d'autre. Ce qui
l'arrangeait bien, parce que tous les conseils d'Ego allaient toujours dans son
sens. Grâce à Ego, le roi s’autorisait à être odieux avec son peuple, sa femme,
sa fille, ses amours, ses amis, cherchant toujours à être au centre même
lorsqu’il prétendait être malheureux.
Sur la table des grands, quelques sourires rapides sont échangés. François tend l'oreille,
écoute sans mot dire, sur ses gardes. Mr. Déloyal continue.
MR. DÉLOYAL
Dans l'entourage de ce petit roi et de son monstre Ego vivait un petit
troubadour qui avait un fils.
MR. DÉLOYAL
Lui, c'est un méchant ou un gentil ?
74
LES ENFANTS
C'est GI Joe. C'est un gentil.
MR. DÉLOYAL
Bon. Alors c'est le troubadour.
Et Mr. Déloyal pose le GI Joe à côté des autres personnages, debout sur la table.
Et il prend une petite poupée représentant un nourrisson.
MR. DÉLOYAL
Et ça c'est son fils.
Les enfants sourient, ils aiment bien cette façon de raconter des histoires.
MR. DÉLOYAL
Ce fils, depuis quelque temps, se cognait dès qu'il passait une porte.
Mr. Déloyal tape la petite poupée contre la table, pour figurer que le fils se cognait. Ça fait
rire les enfants.
MR. DÉLOYAL
Le troubadour, son père, s'inquiétait pour lui. Il s'en alla donc trouver le roi
pour lui confier ses inquiétudes et lui dire qu'il voulait s'arrêter de travailler
quelques temps afin de s'occuper de son fils.
MR. DÉLOYAL
Mais le roi, comme à son habitude, écouta les conseils d'Ego et rassura le petit
troubadour : Ton fils n'est pas malade ! Il se cogne car il est étourdi ! Tu
joueras de la flûte pour moi tout l'été, comme d'habitude ! Arrête donc de
t'inquiéter. Comme le roi prétendait être le meilleur médecin du pays, le
troubadour cessa de s'inquiéter. Et peu après, le fils mourut.
Pour figurer la mort du fils du troubadour, Mr. Déloyal balaie la petite poupée de la surface de
la table. François est blême. Chignol guette du coin de l’œil sa réaction. Brigitte s’est figée.
Mr. Déloyal continue.
MR. DÉLOYAL
Alors le troubadour comprit que le roi n’avait pensé qu’à lui, il comprit que le
roi savait depuis le premier jour que la maladie du fils était grave, et qu'il s'en
fichait totalement. Ce qui était important pour lui, c'était que la flûte continue
75
de jouer. Le roi avait rassuré, et trompé, son troubadour. De toutes façons
quelle importance pour un roi qu’un fils de troubadour?
N’y tenant plus, François se lève d’un coup et balance son poing dans le visage de Mr.
Déloyal.
Les enfants s'écartent comme une volée de moineaux. Mireille et Brigitte ont poussé un
commun cri d'effroi. La plupart des hommes se sont levés dans un grand bruit de chaises. La
Gamine est déjà penchée sur Mr. Déloyal, furieuse contre François.
LA GAMINE
Putain merde ça va pas la tête !!???
Mr. Déloyal se redresse en tenant son nez ensanglanté. Il se met à singer Marion sur scène.
MR. DÉLOYAL
Ne m’approchez pas…. Je vous hais… sur le terrain !
FRANÇOIS
Tu l’ouvres encore une fois et je te démonte la tronche.
LA GAMINE
Putain mais casse-toi espèce de gros con !
Blessée, touchée dans son orgueil, la Gamine vacille. Mais très vite, elle transforme sa
douleur en colère et balance le contenu d’un verre d’eau au visage de Mr. Déloyal. Dans le
même temps, Chignol, De Chaunac, Joss et Régis se lèvent pour séparer les deux amis. Mais
les coups n’en font que redoubler.
Alertés par les gueulements de tout un chacun, les fêtards de la salle principale débarquent,
bien décidés à en découdre.
UN DES FÊTARDS
C’est quoi ce bordel ?
76
UN AUTRE FÊTARD
On frappe une femme enceinte ?!
Regard glacé de toute la compagnie. Les fêtards n’en croient pas leurs oreilles. Un instant de
stupeur… et les voilà qui foncent dans le tas.
Mr. Déloyal reçoit un premier coup très violent.
François, grand prince, plonge pour le défendre mais Mr. Déloyal lui renvoie une copieuse
mandale.
Ne sachant plus qui est contre qui, les fêtards entreprennent de cogner tout le monde. Les
marrons fusent de partout. Krista saute sur le dos d'un des fêtards. Chignol, effrayant, s'arme
d'une bouteille. Brigitte écarte les enfants en poussant de grands cris d'appel au calme. La
semoule vole, les chaises tombent. Mireille terrorisée se cache derrière sa serviette. Les
femmes du bar crient de leurs voix stridentes qu’il ne faut pas casser la vaisselle et se jettent
dans la mêlée pour récupérer les plats. Le Jeune et la serveuse sortent des toilettes les joues
rouges et se retrouvent sans rien comprendre plongés dans la bagarre. Le Jeune essaie de
raisonner tout le monde mais il se prend une merguez en pleine poire. Furieux, il renverse un
saladier de légumes sur la tête de quelqu'un qui, manque de pot, n’avait rien demandé.
Un tas de corps enchevêtrés s'effondre sur l'aquarium, qui glisse à terre et se fracasse.
Alors que la bagarre continue de plus belle, dans l'indifférence générale la grosse carpe glisse
sur le sol et sautille en s’asphyxiant.
François et Mr. Déloyal sont assis sur un banc sale au milieu du va-et-vient d’un
commissariat.
Il y a foule et l’ambiance est tendue.
Ça fait déjà un moment, sans doute, que Mr. Déloyal et François attendent. Sur leurs visages
et leurs vêtements quelques souvenirs de l’échauffourée : arcade ouverte, bleu au menton,
chemise déchirée. François s’est assoupi et Mr. Déloyal porte un regard las sur ce lieu qui
fourmille d’histoires, de petits drames et de larmes.
Derrière une vitre, un des serveurs du restaurant finit de signer une liasse de feuillets. Epuisé,
le policier qui lui fait face se lève, l’invite à sortir puis se dirige vers une autre porte qui
l’amène au couloir où se trouvent Mr. Déloyal et François. Il les interpelle d’un geste.
LE POLICIER
Allez, par ici les artistes.
François se redresse, mal réveillé. Mr. Déloyal lui fait signe de sortir avec lui.
77
52. Ext / Nuit. Devant le commissariat
Dehors, devant le commissariat, Mr. Déloyal finit d’enfiler sa veste. François sort derrière lui,
regarde autour d’eux. Personne.
Mr. Déloyal constate.
MR. DÉLOYAL
Je crois qu’on les a fatigués.
Et les voilà dehors, dans la rue, à s'avancer côte à côte, un peu hésitants et gênés.
Dans un bar sur le point de fermer, Mr. Déloyal et François négocient l'achat d'une bouteille
de vodka. Le patron se fait un peu prier, il n'a pas le droit de vendre des bouteilles à emporter.
Il propose un prix exorbitant. Mr. Déloyal et François encaissent mais ne râlent pas. Chacun
s'empresse de dire que c'est bon, ils la prennent.
MR. DÉLOYAL
J’ai déconné. Ça n’a rien à voir avec toi si Thomas est tombé malade.
MR. DÉLOYAL
C'est moi. J'aurais du l'emmener chez le médecin plus tôt.
Les deux hommes ont les larmes aux yeux. Ils marchent sans savoir où ils vont.
MR. DÉLOYAL
J'avais pas envie de m'inquiéter. J'avais pas envie d'une maladie.
Je trouvais ça... mesquin, d'être soucieux, de flipper à cause des bleus sur ses
cuisses...
Je me disais qu'il fallait vivre à fond, qu'y avait que ça.
FRANÇOIS
Même si tu l'avais emmené chez le médecin...
78
Mr. Déloyal s’assoit brusquement sur le bord du trottoir. Il s’allume une cigarette au mégot de
la précédente.
François regarde Mr. Déloyal, qui lui regarde entre ses pieds.
Un silence.
MR. DÉLOYAL
Ça fait des mois que j'attends qu'y ait un problème. Qu'elle perde le gosse ou
qu'il soit pas normal, un truc comme ça... J'étais sûr que ça allait arriver, j'y
croyais pas à ce gamin.
Ou alors je me disais qu'au pire, ça serait une fille.
Et ça, je m'en sentais à peu près capable. Même, des fois, j'en avais un peu
envie. Une petite fille...
Mais un garçon... j'ai pas la force. J'ai retourné le truc dans tous les sens, je
vois pas comment je pourrais faire.
Silence. Mr. Déloyal se tait, prend la bouteille des mains de François et boit une grande
goulée.
FRANÇOIS
Tu vas t'y faire. Ça met toujours sens dessus dessous d'avoir un enfant.
MR. DÉLOYAL
Non. Je vais pas m'y faire.
MR. DÉLOYAL
Je vais me casser. Le truc du mec qui sort acheter des clopes et qui revient
jamais.
Voilà. Je te le dis parce que fallait bien que je te prévienne.
FRANÇOIS
C'est sérieux ?
MR. DÉLOYAL
Oui. Et me fais pas le coup de la morale s'il te plaît. Je le sais, que c'est un truc
de salaud.
MR. DÉLOYAL
Essaie de t'occuper d'eux. C'est une gamine, elle a personne. Garde-la dans la
compagnie, fais attention à elle. Et puis le gosse... Je voudrais que tu le
reconnaisses.
79
FRANÇOIS
Quoi ?!
MR. DÉLOYAL
Grandir sans père, c’est la merde. Je suis bien placé pour le savoir. Et elle
aussi. J’ai pas envie que l’histoire se répète. Me fais pas le coup de dire non, je
peux demander à personne d'autre.
François bouillonne.
FRANÇOIS
Tu te fous de moi ? Et c’est quoi la prochaine étape : que je te tienne la main
quand tu sautes ? Que je t’offre gentiment une corde ?
MR. DÉLOYAL
Tu m’écoutes pas.
FRANÇOIS
Mais si, bien sûr, que je t’écoute ! Regarde-moi, regarde-moi. Je t’aime. Un
enfant c’est une chance. C’est une chance pour toi. C’est une chance pour lui.
Mr. Déloyal accélère le pas. François ne sait plus, n’en peux plus, tout traversé qu’il est par
des vagues de sentiments contradictoires.
MR. DÉLOYAL
Parle pas sans réfléchir. C'est important.
FRANÇOIS
C’est tout réfléchi. C’est non.
Mr. Déloyal traverse brusquement, se plante dangereusement devant une voiture qui pile en
klaxonnant. L'espace d'un instant, François croit à un désastre, un suicide, et ouvre la bouche
pour crier. Mais tout va bien, et Mr. Déloyal est en train de discuter avec les deux passagères
de la voiture tout en s’installant sur la banquette arrière.
La voiture s'éloigne.
80
56. Ext / Aube. Campement.
Alors que le ciel s’éclaircit lentement à l’est, Mr. Déloyal traverse le campement, où plus que
jamais c'est le désordre et le chaos. Les tables et les chaises sont renversées, le sol est jonché
de bouteilles vides...
D'ailleurs, tout le monde n'est pas couché : Krista, la Sauterelle, Régis, Joss et trois fêtards du
restaurant sont en train de manger des huîtres et de se saouler encore plus qu'ils ne le sont
déjà. Sur le chapiteau, deux grands gaillards font du toboggan. Perchée sur la coupole, Gloria
tire le Gros par la main pour qu’il dévale avec eux. Tous sont déguisés, à moitié nus,
échevelés au possible. Saouls comme des cochons. Un des camions est garé à la diable sur la
barrière d’un champ voisin.
Sans faire attention aux fêtards, Mr. Déloyal entre dans sa caravane.
Et s'arrête net sur le pas de la porte.
La Gamine est là, nue des pieds au nombril, debout et appuyée contre une cloison, avec,
fourrée entre ses cuisses, la tête d’un jeune type inconnu au bataillon. Il a les lèvres
grossièrement couvertes de rouge à lèvres, dont il a laissé des traces un peu partout sur les
cuisses et le ventre de la Gamine.
Quand cette dernière voit Mr. Déloyal entrer, elle se laisse à peine déstabiliser et lui lance un
regard de défi.
Le jeune type, lui, entendant la porte s'ouvrir, s'est redressé, en proie à la panique. Nu comme
un ver, il dissimule précipitamment son sexe derrière un torchon et entreprend de trouver ses
vêtements pour s'habiller à toute vitesse.
MR. DÉLOYAL
Prenez votre temps, faites comme si j’étais pas là.
Mr. Déloyal allume tranquillement la cafetière qui se met à ronronner, se prépare une tasse,
une cuillère. Il jette un œil vers la Gamine qui s'est enroulée dans un drap et qui le regarde,
narquoise et boudeuse, impatiente de voir comment il va réagir et s'en sortir.
MR. DÉLOYAL
Café ?
LA GAMINE
Non.
Le jeune type, habillé à la hâte, enfile ses chaussures et s'apprête déjà à filer. Mr. Déloyal lui
pose la main sur le bras et s’interpose l’air de rien entre lui et la porte.
MR. DÉLOYAL
Hep hep hep. Tu vas pas filer comme ça. Faut qu'on parle un peu, non ?
81
LE JEUNE TYPE
Non non m’sieur. Je m’en vais, là.
Le jeune type parle avec un accent du Sud mâtiné d’intonations de banlieue. Sur les côtés de
son crâne, des dessins abstraits faits à la tondeuse. Son allure de loulou frimeur s’accommode
mal avec ses lèvres grotesquement barbouillées de rouge.
MR. DÉLOYAL
Assieds-toi.
Mr. Déloyal pousse le jeune type vers une chaise, sans violence mais avec fermeté. Le jeune
type résiste, essaie de se dégager.
LE JEUNE TYPE
Me touchez pas comme ça, monsieur, ça se fait pas.
Mais la poigne de Mr. Déloyal est ferme, et le jeune type a sûrement plus de bagout que de
courage : il s’assoit. Mr. Déloyal prend son temps pour lui servir un café. La Gamine les
regarde, distante, mal lunée. Et un peu inquiète, aussi.
MR. DÉLOYAL
Un sucre ?
LE JEUNE TYPE
Deux.
Le jeune type fait tourner sa petite cuillère dans son café, lance un regard vers Mr. Déloyal.
LE JEUNE TYPE
Bon. Vous voulez parler ou quoi ?
Mr. Déloyal, d'un geste de la tête, désigne la Gamine et son ventre proéminent.
LE JEUNE TYPE
On dirait, oui.
MR. DÉLOYAL
Va falloir assumer ça mon petit vieux.
82
Le jeune type sourit.
MR. DÉLOYAL
Je ne rigole pas.
MR. DÉLOYAL
Si c’est un bébé, il faut assumer, non ?
LE JEUNE TYPE
Quoi ?! Mais c'est pas moi monsieur !
Le jeune type regarde Mr. Déloyal : ses traits creusés et fatigués, sa beauté sombre taillée au
couteau, c’est un peu effrayant. Le jeune type se tasse instinctivement sur sa chaise.
MR. DÉLOYAL
Si c'est pas toi, c'est qui alors ? C'est moi peut-être ?!
Dans son coin, la Gamine sourit. Cette histoire commence à l’amuser, finalement.
MR. DÉLOYAL
Alors c'est qui ?
LE JEUNE TYPE
Ben je sais pas moi. Mais c'est pas moi. Je la connais pas, moi.
MR. DÉLOYAL
Tu la connais pas ?
LE JEUNE TYPE
Mais bien sûr que je la connais pas ! Demandez-lui à elle !
LA GAMINE
Ben oui. Sinon il serait pas là.
LE JEUNE TYPE
Quoi ? Mais attendez...
83
MR. DÉLOYAL (lui coupant la parole)
Et le bébé, c’est lui ?
LA GAMINE
Peut-être.
Le jeune type se lève brusquement dans un grand bruit de chaise raclée sur le sol.
LE JEUNE TYPE
Quoi !? Mais ?! T’es malade toi ou quoi ?! On a même pas baisé !!!!
MR. DÉLOYAL
Laisse-la parler. C'est lui alors ?
LA GAMINE
Oui. C’est possible.
LE JEUNE TYPE
Mais ?! Vous êtes des malades ?! Vous savez pas comment on fait les gosses
ou quoi ?
MR. DÉLOYAL
En tout cas, toi, apparemment, tu sais. Alors va falloir assumer.
LE JEUNE TYPE
Assumer !? Vous êtes des malades. Ma parole, vous êtes des malades.
MR. DÉLOYAL
Hep hep hep. Tu vas où là ?
LE JEUNE TYPE
Je me casse. J'ai rien fait moi. C'est un asile de fous cette caravane.
84
CUT
Plus tard, elle dort, nue, dans la chaleur déjà vive du petit matin.
Il est allongé près d’elle, il s'est rhabillé.
Il la regarde, il contemple son visage, sans la toucher, sans la réveiller.
Les gros naseaux roses de l’énorme tête d’une vache reniflent quelque chose, bruyamment.
Ce qu’ils reniflent, c’est Régis, qui se réveille en sursaut et se met à hurler en découvrant,
collé à son visage, le museau de la vache.
Le hurlement du punk réveille les autres fêtards, qui comme lui se sont endormis n’importe
comment sur l’herbe, au pied de la table jonchée de bouteilles vides et des coquilles d’huîtres.
Joss, Krista et La Sauterelle émergent en grimaçant. Il faut dire qu’ils sont en plein soleil, et
qu’ils tiennent une épaisse gueule de bois.
Le Jeune a du mal à ouvrir les yeux. Il gémit.
LE JEUNE
Au secours. De l’eau.
RÉGIS
C’est quoi ces vaches ?
JOSS
Ah ! Putain de merde ! J’ai une bouse sur le pied.
LE JEUNE (pâteux)
Une bouse ?!
RÉGIS
C’est quoi ces vaches ?
Ils viennent de découvrir que leurs poignets sont scotchés l’un avec l’autre, avec ce gros
scotch très résistant couramment utilisé dans le monde du spectacle.
Au même moment, Régis, en essayant de se lever, tombe à la renverse - déclenchant aussitôt
un abominable grognement du côté d’un corps massif et jusque-là encore endormi : le corps
d’un des hommes du restaurant de la vieille. En fait, le pied de Régis est scotché au bras du
gars. Dont la cuisse est scotchée aux deux pieds d’un autre gaillard. Lui-même solidarisé à
l’un des poignets du Jeune. Et ainsi de suite. Tous les fêtards de la veille sont scotchés, et tous
se réveillent donc en même temps, le corps en proie à une souffrance terrible.
LE JEUNE
De l’eau, donnez-moi de l’eau ou je vais crever.
85
Personne ne fait attention à lui.
Un des hommes essaie de se lever. Il s’appuie sur la table, qui bascule, précipitant sur les
malheureux fêtards un jus d’huîtres où infusent de vieux mégots. Rugissements, râles,
grognements. On dirait des zombies.
RÉGIS
Je souffre.
JOSS
Ta gueule.
RÉGIS
Les mecs, c’est quoi ces vaches ?
Hurlement du Jeune. Une vache lui renifle l’entrejambe. Il se recroqueville sur lui-même pour
se protéger.
LE JEUNE
C’EST QUOI CETTE VACHE ?!
Ils regardent autour d’eux et constatent que le campement est envahi par un troupeau de
vaches. Le Jeune est terrorisé.
Joss, lui, lutte contre le scotch.
A ses côtés, un des hommes du restaurant vomit.
Tout le monde râle, c’est dégueulasse.
Une vache s’approche et lèche le vomi.
Cachés non loin, les enfants s’éloignent sur la pointe des pieds, pas persuadés que le moment
soit approprié pour se vanter de leur blague.
Une vache se met à pisser, éclaboussant les fêtards, qui, malgré la présence du scotch, ont le
réflexe de fuir. Tout le monde se casse la figure et hurle de douleur.
LE GROS
S’il vous plaît, on a besoin de dormir.
Mais découvrant les vaches, les bouses, et le tas de fêtards scotchés les uns aux autres sur le
sol, le Gros reste bouche bée.
LE GROS
Mais ?! C’est quoi ces vaches ?!
Gloria apparaît à son tour derrière lui, en T-shirt et petite culotte. Elle se frotte les yeux en
86
découvrant les vaches. Puis fronce les sourcils en regardant le Gros, se demandant
visiblement ce qu’elle fait dans cette tenue chez lui. Le Gros en profite pour la dévorer du
regard.
Puis c’est Brigitte qui émerge, pas plus fraîche que les autres. En voyant les vaches, elle
sourit.
BRIGITTE
Oh ! Des vaches !
Mais elle constate aussitôt que deux vaches sont occupées à brouter des costumes qui sèchent
sur un fil à linge, tout en en piétinant d’autres. Elle s’élance vers elles en hurlant pour les
éloigner. Ce qui s’avère totalement inefficace. Brigitte se met alors à taper les vaches en
hurlant.
CUT
Un peu plus tard, tout le monde est réveillé, les fêtards sont déscotchés. `
Les vaches sont toujours là, encombrantes, à faire comme si elles étaient chez elles. Et les
membres de la compagnie évaluent les dégâts dont elles sont responsables :
Brigitte constate qu’elles ont attaqué les cageots de nourriture.
De Chaunac s’enfonce jusqu’aux chevilles dans une bouse fraîche. Comme il gueule comme
un putois, le Gros lui fait remarquer que c’est inévitable, le campement est couvert de bouses.
Et Mireille ajoute que c’est un matériau très sain, la bouse.
Un peu plus loin, là où les camions et les voitures sont garés, le Jeune est en train de faire un
esclandre. Il ne sait plus qui a ramené son camion, mais il exige que ce salaud se dénonce,
parce qu’il s’est garé n’importe comment.
LE JEUNE
Putain, mon bas de caisse est complètement niqué !! Un bas de caisse
d’origine. Merde !!
87
Mais le Jeune est furieux, il continue de gueuler.
Chignol remarque que le camion du Jeune, en se garant, a écrasé la barrière des vaches...
Voilà d’où viennent les vaches !
BRIGITTE
Oui, ben, ton bas de caisse, à la rigueur, on s’en fout. Le problème, c’est les
vaches.
Cette remarque fait hurler le Jeune. Tout le monde palabre et donne son avis. Les esprits
s’échauffent. Quand tout à coup, une voix ferme réduit le brouhaha au silence :
LA VOIX
(off)
OH !
MARION
On est dimanche. Et ce soir c’est feu d’artifice au village. On joue à 17h30.
Alors on se bouge ! Tous ! Allez !
Tout le monde est sidéré. D’ordinaire, ce n’est pas du tout le caractère de Marion de jouer au
chef. Du coup, à cause de l’effet de surprise, personne ne moufte.
MARION
Il fait 63 degrés dans le chapiteau. Si on fait rentrer des gens là-dedans, ça va
être une hécatombe. Après ce qui s’est passé hier, il est hors de question de se
faire remarquer. Alors soit on est efficace. Soit on annule la représentation. Et
je vous dis tout de suite : on peut plus se permettre d’annuler.
JOSS
Hein ? J’approche pas ces trucs là, moi. C’est dangereux.
88
Marion ignore la remarque. Elle hèle les enfants qui traînent un peu plus loin.
MARION
Les enfants ! Venez par là. On a besoin de vous.
Marion et la Gamine poussent les vaches. En dépit de sa frêle silhouette et de son gros ventre,
la Gamine n’a pas peur de lutter contre les imposants bovins.
Marion, tout en faisant la vachère, donne des ordres au loin, et surveille les opérations. Elle se
démène comme une dingue, rabat une vache vers le pré, repasse devant le chapiteau pour aller
chercher d’autres vaches. Elle remarque alors que le petit groupe constitué par le Gros,
Gloria, Chignol, De Chaunac est en train de relever les jupes du chapiteau. Elle s’arrête à leur
hauteur.
MARION
Mais non ! Faut pas relever les jupes, on a besoin de l’ombre. Faut refroidir
l’intérieur. Remplir des bidons d’eau. Ici on met une rampe à eau. À l’intérieur,
des brumisateurs. Des ventilateurs, des tissus mouillés...
CHIGNOL
On les trouve où les brumisateurs ?
MARION
Je sais pas moi. Débrouillez-vous. Allez !
Et elle s’éloigne, toujours aussi dynamique, laissant derrière elle une équipe désemparée.
Arrivée du côté des cuisines, elle repère une vache qui donne du fil à retordre à Brigitte. Elle
y va, pousse la vache, en appuyant de toutes ses forces sur les flancs. Joss fait un saut de chat
terrorisé pour s’écarter de la bête.
BRIGITTE (à Marion)
Elles ont bouffé tous les épinards, tous les légumes... Elles ont même attaqué le
fromage...
BRIGITTE (grimaçant)
Des champignons en boîte. Du coulis de tomate...
MARION
On va faire des champignons à la grecque.
89
La vache est délogée, Marion la pousse vers le pré, où la Gamine tâche de réunir les autres
bêtes. Brigitte est épatée par l’idée des champignons à la grecque.
Près du bloc sanitaire, le petit groupe responsable du chapiteau est en train de remplir les
bidons d’eau. Un peu embarrassée, Gloria s’approche du Gros.
GLORIA
Excuse-moi mais… nous deux… on l’a fait ?
LE GROS
Tu as du mal à y croire, hein ? Une belle fille comme toi, avec un gros plein de
soupe comme moi…
LE GROS
T’inquiète, je le pense aussi. On dira juste que sur ce coup-là j’ai eu un sacré
coup de bol.
FRANÇOIS
Il est là Déloyal ?
MARION
Je sais pas. Je crois pas. Je l’ai pas vu.
Vous êtes pas rentrés ensemble ?
90
François ne répond pas, plongé dans ses pensées.
FRANÇOIS
Sa voiture est là ?
MARION
Non, j’ai pas l’impression.
MARION
Qu’est-ce qu’il se passe ?
FRANÇOIS
J’ai peur qu’il revienne pas.
MARION
Qu’il revienne pas ?
MARION
Tu veux dire... à cause de hier ? C’est quand même pas la première fois…
FRANÇOIS
Non je sais pas. Qu’il revienne pas. Vraiment.
MARION
Ce soir ? Ou jamais ?
FRANÇOIS
Les deux.
Un silence.
Ils sont tous deux inquiets, tendus.
Marion s’assoit sur le bord du lit. Elle est toute proche de son mari. Il la regarde. Il avance sa
main vers la sienne. Mais voilà qu’elle bondit sur ses pieds.
MARION
C’est pas la première fois que vous vous tapez sur la gueule ni la première fois
91
qu’il fait une crise. Il s’en remettra, et en attendant, il faut se bouger !!!
FRANÇOIS
C’est pas une crise comme d’habitude. D’ailleurs s’il revient pas et qu’on joue
pas ce soir, tant mieux. J’ai plus le cœur à ça. J’en ai marre.
MARION
Ah non. Tu vas pas me faire ce coup là. Si tu lâches maintenant, on est fichu.
S’il y a UN moment où il faut pas que tu lâches, c’est maintenant.
FRANÇOIS
Je sais. Mais… j’y arrive pas. Pas sans Inès. (un temps) Pas sans toi.
Sa voix a tremblé dans sa gorge. Il a l’air faible, fragile, sincère. Sa femme en est émue,
presque malgré elle. Alors qu’elle s’apprêtait à sortir, elle lâche la poignée de la porte, s’assoit
sur le lit, tournée vers lui. Elle le regarde. François est perdu, relève son visage vers elle.
FRANÇOIS
Tu l’as eue ?
MARION
Et quoi ? Oui, elle est en colère. Oui, elle te déteste.
FRANÇOIS
J’aurais jamais dû lui dire ça... je ne le pensais même pas…
Elle le regarde. Puis, tout doucement, se met à lui sourire. Elle caresse son front fatigué, ses
rides profondes avec une infinie tendresse. François l’entoure de ses bras, ils commencent à
s’embrasser.
Mais leur baiser est à peine esquissé que la caravane se met à trembler, et un terrible
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mugissement retentit.
Pour la seconde fois, Marion bondit sur ses pieds.
MARION
C’est pas vrai !? Il reste une vache !?
FRANÇOIS
Une vache ???!!
MARION
Il est là Déloyal ?
LA GAMINE
Non pourquoi ?
LA GAMINE
Il est là son portable.
MARION
Ah ben tant pis.
93
65. Ext / jour. Campement
KRISTA
Ben justement, crise ou pas crise, il râte jamais une représentation. Il est border
line, mais le théâtre, il a ça dans la conscience.
MARION
Taisez-vous !
MARION
Alors ?
MARION
Et au port ?
...
94
Personne ?
...
Faites encore un tour. On sait jamais.
MARION
Il est quelle heure ?
BRIGITTE
15h.
MARION
On joue dans deux heures. Quelqu’un a pris la température dans le chapiteau ?
CHIGNOL
42 degrés.
MARION
C’est mieux mais c’est pas terrible. Il faut arroser le sol. Tout humidifier.
Essayez de trouver d’autres ventilateurs. Je sais pas, moi, dans le voisinage.
Allez. Faut pas baisser les bras maintenant.
MARION
Venez voir.
MARION (à De Chaunac)
T’as déjà joué Platonov ?
95
DE CHAUNAC
Bien sûr. C’est même comme ça que je suis entré au conservatoire. Et je l’ai
joué après. (fier) Aux Amandiers.
MARION
Si Déloyal revient pas, tu reprends le rôle.
DE CHAUNAC
Et qui c’est qui prendrait mon rôle ?!
MARION
Lui. (elle montre Joss)
JOSS
Moi ?!
DE CHAUNAC
Attends, je suis pas d’accord. Déjà, je donne pas mon rôle à n’importe qui.
JOSS
Merci.
MARION
C’est comme ça. On a pas le choix.
DE CHAUNAC
Mais c’est pas pro. Non non non, moi je fais pas ça. C’est pas pro !
FRANÇOIS
On te demande quelque chose, tu le fais, c’est tout. C’est la direction de la
compagnie qui te le demande. T’es comédien ? Ben alors tu dois savoir te
mettre en danger.
DE CHAUNAC
Attends. Se mettre en danger, c’est pas aller droit dans le mur en jouant un rôle
quand t’as oublié la moitié du texte.
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FRANÇOIS
Alors va l’apprendre, ton texte, au lieu de pérorer.
DE CHAUNAC
C’est ça oui. (ironique) Vous pouvez compter sur moi.
FRANÇOIS
Il va le faire ?
MARION
Possible. Mais pas sûr.
FRANÇOIS
On pourrait demander à Chignol.
MARION
Il remplace déjà Inès sur les chansons.
FRANÇOIS
C’est ce qu’on a décidé ?
JOSS
Je fais quoi, moi, du coup ? Je peux allez prendre une douche ?
FRANÇOIS
Non, on a pas le temps. Tu apprends le rôle de l’autre, vite fait bien fait. Et
ensuite tu apprends Platonov, au cas où cet imbécile resterait drapé dans son
orgueil à la con.
JOSS
J’ai rien compris. J’apprends deux rôles ?!
MARION
Oui mais c’est seulement par précaution.
FRANÇOIS
Parce que de toutes façons, Déloyal va revenir au dernier moment.
97
JOSS
Et qui c’est qui va faire le son ?
FRANÇOIS
Régis.
MARION
Bon, allez. On va s’occuper du chapiteau.
JOSS
Ophélia !!
JOSS
Ramène ta fraise, tu vas me faire réciter mes rôles.
OPHÉLIA
Tu vas jouer dans la pièce ?!
Derrière les rideaux, on aperçoit les gradins, où les derniers spectateurs prennent place.
Chaque spectateur a en sa possession un grand carton coloré pour s’éventer. A l’entrée, les
enfants distribuent brumisateur ou autre pistolet à eau avec lesquels les spectateurs en sueur
jouent comme des gosses.
FRANÇOIS (à la troupe)
Bon, on peut pas les faire attendre dans cette chaleur, on lance le spectacle.
Tous ceux qui sont en première partie : on étire bien tous les numéros, on
prend son temps, comme ça on lui laisse le temps d’arriver pour la deuxième
partie.
98
MIREILLE
Et si il arrive pas ?
CHIGNOL
S’il arrive pas c’est la catastrophe.
FRANÇOIS
Tu le fais ?
FRANÇOIS
Platonov.
DE CHAUNAC
Ah mais non. Je ne céderai pas. Et même si je voulais, je pourrais pas, j’ai tout
oublié.
Là, dehors, Joss répète Platonov avec sa fille. Il est de toute évidence très mauvais acteur, il
en fait des tonnes. En apercevant le désastre, François fait une drôle de tête.
FRANÇOIS
Heu... T’es au point sur le texte ?
JOSS
Presque. J’adore !
FRANÇOIS
Super... (l’air de rien) Surtout, soit simple, ne cherche pas à jouer.
JOSS
Ouais c’est exactement ce que je fais.
FRANÇOIS (emmerdé)
Super.
99
Il sait qu’il n’a pas le temps de le faire travailler et qu’il ne faut surtout pas prendre le risque
de le vexer, alors il s’éloigne à pas rapides.
Sur scène, le numéro de Mireille est déjà commencé.
François enfile son costume de l’Ours à toute vitesse.
Sa femme s’approche et, sans rien dire, elle lui boutonne ses boutons pendant qu’il pose ses
faux favoris sur ses joues. François, touché, la regarde.
FRANÇOIS
On est trop vieux pour tout ça.
MARION
Sûrement. Mais qu’est ce que ça change ?
FRANÇOIS
Tout.
MARION
Ben c’est toujours ça de gagné !
Ému, François regarde sa femme. Mais la chanson de Mireille est déjà terminée, il faut entrer
en scène ! Sa femme court s’installer sur le plateau.
Alors que se termine sur scène la déclaration d’amour de Smirnov à Popova, De Chaunac, le
Jeune et Krista - en coulisses pour leurs derniers préparatifs - tendent soudain l’oreille, surpris
de ne pas retrouver les répliques habituelles : « Qu’est ce qui me prend de tomber amoureux
de vous » devient par exemple « Je n’ai jamais aimé que vous ».
KRISTA
Ben ?! Qu’est-ce qu’il raconte ?!
Sur scène, au beau milieu de la pièce, François s’est lancé dans du hors piste. Il attrape une
chaise, la tord entre ses mains.
FRANÇOIS
Comme je m’en veux ! Amoureux comme un collégien, une déclaration à
genoux… J’en ai froid dans le dos… Je vous aime ! … Je t’aime Marion ! Hier
j’ai cru te perdre et, pensant te perdre, je me suis rendu compte que tu étais ma
vie. Et pas seulement ma vie mais mon cœur, mon pouls, mon mat, mon
souffle ! La maison qui me manque, la route que je veux suivre.
100
Il prend sa femme par la taille.
FRANÇOIS
Je ne me le pardonnerai jamais.
En coulisses branle-bas de combat. François sort, secoué. Marion hésite mais il lui faut encore
rester sur scène : c’est elle qui reprend la chanson de sa fille, Attendez que ma joie revienne de
Barbara. En coulisses, les autres courent en tout sens pour tout préparer. Marion s’avance,
tremblante.
MARION (off)
Attendez que ma joie revienne
Et que soit mort le souvenir
De cet amour de tant de peine
Qui n’en finit pas de mourir.
Attendez que ma joie revienne
Qu’au matin je puisse sourire
Que le vent ait séché ma peine
Et la nuit calmé mon délire
L’émotion de Marion touche les différents membres de la compagnie. Dans les coulisses,
chacun à son tour reprend la chanson sur ses lèvres. Alors la chanson enfle et monte dans le
chapiteau.
MARION (off)
Il est paraît-il un rivage
Où l’on guérit du mal d’aimer.
Les amours mortes y font naufrage,
Epaves noires du passé…
Debout au bord du rideau, Gloria regarde Marion. Elle a les larmes aux yeux. François la voit.
Il s’approche d’elle. Et puis doucement, tout en regardant comme elle vers la scène, il prend
une des larmes de Gloria et la pose sur sa joue. Gloria tourne la tête vers lui. Les deux anciens
amants se regardent.
MARION (off)
Si tu veux que ma joie revienne
Qu’au matin je puisse sourire
101
Vers ce pays où meurt la peine
Je t’en prie laisse moi partir…
Dehors, derrière le chapiteau, la Gamine est seule, à l’écart de l’agitation du reste de la troupe.
Elle fume une cigarette, le regard perdu au loin, vers la route où la voiture de Mr. Déloyal
pourrait surgir. Elle a trop chaud. Ses tempes sont humides et ses pommettes sont rouges, trop
rouges.
FRANÇOIS (off)
La noce ! Tout le monde en place !
La Gamine met quelques secondes à lâcher la route des yeux, à tourner les talons et à se
diriger vers le chapiteau.
Quelqu’un vient d’arriver et jure avoir cherché partout, Mr. Déloyal est introuvable. Pas
même dans les hôpitaux.
Joss attrape le costume de Mr. Déloyal. De Chaunac lui prend des mains.
102
Autour d’elle, les autres acteurs, professionnels, habitent ce petit contretemps, font mine de
trouver ça normal, ils restent dans la fiction.
Pâle comme un linge, la Gamine ouvre doucement la bouche.
C’est comme si tous les comédiens, tous les spectateurs, étaient suspendus à cette réplique qui
tarde à venir.
LA GAMINE
Un verre d’eau. S’il vous plaît.
Cris, stupeur, bordel sans nom. On pousse les tables, on s’agite, certains continuent à jouer, ne
sachant comment réagir. Quelques spectateurs applaudissent, et leurs applaudissements
convainquent la salle toute entière que tout cela est bien de la fiction.
Mais très vite, François est sur scène, efficace.
Il se penche sur la Gamine, pose la main sur son ventre.
LA GAMINE
J’ai chaud. J’ai l’impression que je vais mourir.
François déchire sans hésiter tous les voiles de mariée de la Gamine, allégeant son costume.
Puis il repose sa main sur le gros ventre.
FRANÇOIS
On y va, maintenant. Tout va bien, t’inquiète pas.
FRANÇOIS
(très speed, improvisant totalement)
Mesdames, Messieurs, veuillez nous excuser. Nous allons devoir interrompre
le spectacle, pour cause de... de NAISSANCE !!! Voilà. C’est une belle cause,
n’est-ce pas ? Alors on vous dit merci d’être venus, et on vous dit... à bientôt !
Voyant que le Jeune et Chignol entreprennent de lever la Gamine pour la sortir du chapiteau,
François écourte son discours pour diriger les opérations.
Dans le public, certains spectateurs se lèvent et se préparent à partir.
D’autres restent assis et attendent la suite du spectacle.
D’autres encore persistent à applaudir.
103
paniqués, heureux comme tout.
Dehors, c’est le bazar. Les véhicules de la compagnie sont bloqués par les véhicules des
spectateurs. Les voitures se déplacent, en bloquent d’autres. On cherche des conducteurs
introuvables. Tout le monde élabore des stratégies et donne son avis. C’est un bazar sans nom.
Mais petit à petit, ça se dénoue. Et la voiture de François tire son épingle du jeu, se glisse hors
du capharnaüm pour filer vers la ville.
Une très jeune infirmière stagiaire surgit soudain d’une double porte battante et s’avance vers
le groupe, un peu intimidée.
L’INFIRMIÈRE
Il est né. Il va très bien. Et sa maman aussi.
L’INFIRMIÈRE
Le père ? C’est... ? Qui ?
Et tout d’un coup, comme un seul homme, tous les hommes de la compagnie se lèvent.
L’infirmière ouvre la bouche pour protester mais se ravise, n'osant rien dire.
Tous les membres de la compagnie sont entassés dans la chambre de la Gamine. Elle est
épuisée. Le bébé dort très calmement dans son petit berceau de plastique transparent malgré le
104
feu d'artifice qui fait rage dehors. Tous sont émus. Ils regardent l'enfant en silence. L'absence
de Mr. Déloyal est tue, mais elle pèse sur la chambre et sur cet heureux instant.
Tard dans la nuit. Mr. Déloyal roule tout doucement dans un quartier pavillonnaire surplombé
par de hautes montagnes sombres. C’est la périphérie de Grenoble.
Il éteint son moteur devant une petite maison à peu près semblable aux autres. Regarde un
temps la façade avant de descendre.
Il sonne. Une femme lui ouvre. C’est MARIE.
En la voyant, Mr. Déloyal a un mouvement de recul, presque imperceptible.
MARIE
Quoi ? Tu trouves que j’ai vieilli, c’est ça ?
MR. DÉLOYAL
Non.
MARIE
Toi aussi t’as vieilli. Ça arrange pas la jeunesse, les médocs.
MR. DÉLOYAL
Je te réveille ?
MARIE
Non. Je vis à l’envers.
Mr. Déloyal et Marie boivent un thé sur la terrasse. Le jardin plongé dans l'obscurité bruisse
de la vie nocturne de milliers d'insectes. La conversation a du mal à démarrer.
MR. DÉLOYAL
Et tes parents ? Ils vont bien ?
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MARIE
Non. Ils veulent divorcer.
MR. DÉLOYAL
À leur âge ?
MARIE
C’est ce que j’essaie de leur expliquer. Mais quand ils ont un truc en tête...
MR. DÉLOYAL
En même temps, j’ai jamais compris comment ton père faisait pour se coltiner
ta mère depuis tout ce temps. Il s’est laissé anéantir, aliéner…
MARIE
Tu débarques à quatre heures du mat pour me demander des nouvelles de mes
parents ?
MR. DÉLOYAL
Non, ok.
Mais...
On bavarde un peu, quoi. Ça se fait, entre êtres humains.
MARIE
C’est quoi ?
MARIE
T’es amoureux ? Tu vas te marier ? Tu vas avoir un gosse ?
MARIE
Bingo. Tu vas avoir un gosse.
MARIE
T’es venu pour me dire ça ?
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MR. DÉLOYAL
Et quoi ? Fallait bien que je te le dise, non ?
MARIE
Je sais pas. Pourquoi ? Tu veux que je te donne une autorisation ? Si je te dis
non, tu fais quoi ?
Mr. Déloyal regarde ailleurs, façon pour lui de laisser l’agressivité de Marie lui glisser dessus.
MR. DÉLOYAL
Je suis pas sûr d’avoir envie de ce gosse.
Soudain, son méchant sourire la quitte. Elle regarde Mr. Déloyal, qui lui fixe obstinément le
lointain. Sans mot dire, elle lui prend une cigarette, l’allume, tire dessus. Les larmes lui sont
montées aux yeux. Elle fume en silence. Se lève, s’approche de Mr. Déloyal. Elle tire
doucement une chaise pour s’asseoir doucement près de lui. Elle lui prend la main. Une larme
coule sur sa joue, elle renifle. Il réalise qu’elle pleure. Il tourne légèrement la tête vers elle.
MARIE
Moi je suis contente pour toi.
Silence.
MARIE
Tu as de la chance. Un enfant, c’est toujours une bonne nouvelle.
MARIE
Tu sais, Thomas, je le vois.
MARIE
Je le vois vraiment. Je veux dire : il est là. Tu comprends ?
Il vient là. Il s’assoit. Je lui parle.
MR. DÉLOYAL
Arrête ça.
MARIE
Je t’assure.
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Mr. Déloyal soupire, agacé. Il s’allume une cigarette.
MR. DÉLOYAL
Tu vas virer vieille bique illuminée.
MARIE
Évidemment tu comprends pas ça, toi.
MARIE
Crois ce que tu veux. Moi ça me fait du bien de le voir. C’est peut-être une
chance, que j’ai, et que toi tu n’as pas.
Un long silence.
Elle se lève, entre dans la maison.
Mr. Déloyal reste seul, seul face à la nuit.
Il regarde vers l'obscurité du jardin. Les insectes nocturnes chantent plus fort. Et puis soudain
se taisent. C’est étrange, tout en étant banal. Un fantôme pourrait émerger du jardin. Mr.
Déloyal se sent vaciller.
Marie revient. Elle a enfilé un pull. Il l’entend à peine s'asseoir. Mr. Déloyal est bouleversé. Il
s’allume une cigarette.
MR. DÉLOYAL
De quoi tu lui parles ?
MR. DÉLOYAL
Quand il vient ?
Elle le regarde pour être sûre, bien sûre, que non, il ne se moque pas d'elle.
MARIE
Je lui raconte des souvenirs... Je lui parle de lui quand il était petit... Je lui dis
que j’ai aperçu ses copains du collège... J’ai recroisé Jules. Il… tu verrais il est
grand. Il ressemble à un dieu. Sa voix a changé… Elle est devenue celle d’un
homme.
Un silence.
MR. DÉLOYAL
Et pourquoi il ne vient pas me voir, moi ?
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MARIE
Je sais pas.
MARIE
Peut-être qu’avec ce bébé que tu vas avoir, c’est mieux comme ça.
Le couloir de la maternité, silencieux et désert, baigné par une belle lumière estivale.
François sort de l’une des chambres, s’assure que le couloir est bien désert, et s’avance, suivi
de la Gamine qui porte son bébé.
Ils marchent à pas rapides sur le sol plastique qui fait chouic chouic sous leurs pieds.
Soudain, les voilà nez à nez avec une interne qui sort d’une autre chambre et les toise de haut
en bas.
L’INTERNE
Qu’est ce que vous faites ? Vous partez ?!
LA GAMINE
On part, oui.
FRANÇOIS
Vous en faites pas je suis médecin. Je sais ce que je fais.
Et ils s’éloignent à pas rapides sans demander leur reste. L’interne les regarde, sidérée : avec
son pantalon en tissu africain et son gilet de cuir sans manches porté à même la peau, François
n’a pas franchement l’air d’un médecin.
François est garé n’importe comment sur le parking de l’hôpital, en travers comme un crabe et
à cheval sur plusieurs places.
Il aide la Gamine à s’installer sur le siège passager avec son enfant dans les bras.
FRANÇOIS
Passe ta ceinture en-dessous.
T’es bien là ?
LA GAMINE
Oui.
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François contourne la voiture, s’installe derrière le volant et démarre.
LA GAMINE
Et l’autre ? Il est là ?
FRANÇOIS
Non. On l’a pas vu.
Elle hoche la tête en se mordant les lèvres. Les larmes lui montent aux yeux.
LA GAMINE
(rageuse)
Qu’il aille se faire foutre.
Nouveau coup d’œil dans le rétroviseur. François voit les larmes couler sur ses joues. Il
soupire.
FRANÇOIS
Et alors ? S’il revient pas ? Tu crois que c’est la fin du monde ?!
FRANÇOIS
S’il revient pas, tant pis pour lui. Vous serez plus heureux que lui.
FRANÇOIS
T’as eu un père, toi ? Non. Et alors ? Ça t’a manqué ? Ça t’a empêchée de
grandir, de devenir quelqu’un de bien, quelqu’un qu’on remarque au loin ?
Non.
Tout en parlant, François monte de plus en plus sur ses grands chevaux.
FRANÇOIS
Qu’ils aillent se faire foutre les pères. Un père, ça sert à rien. Ça te casse les
couilles toute ta vie, ça critique tout ce que tu fais, tout le temps, ça te
tyrannise... Et plus le tyran devient vieux, plus il te fait mal. (Il se retourne
avec un grand sourire) Alors tu vois. Si ton gosse peut échapper à tout ça...
C’est qu’il est béni !!!
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La Gamine regarde François, un peu surprise.
Petit à petit, le campement se désosse, et le chapiteau s’affaisse lentement, perdant ainsi son
allure majestueuse.
Les enfants se faufilent sous l’immense toile qui tombe à terre et jouent à se courir après.
L’atmosphère est un peu triste et silencieuse. Mais Mireille se met à chanter, tout doucement.
Un vieux rythme connu, entraînant. La Sauterelle se met à chanter elle aussi. Et la chanson se
met à circuler de bouche en bouche.
De Chaunac laisse tomber le rangement des gradins et court chercher son accordéon. Il joue
pour accompagner la chanson.
Les enfants profitent de l’inattention des adultes pour enquiquiner les oies.
CUT
La toile du chapiteau est pliée, les camions fermés, les semi-remorques se mettent en branle,
soulevant par leurs manœuvres un nuage de poussière. Ballet des voitures se préparant à
partir.
Enfin, les véhicules de tête quittent le terrain du campement et tournent autour d'un rond-point
tout proche en attendant les autres. Carrousel de véhicules en tous genres, vieilles bagnoles,
caravanes, camions surchargés.
Et puis soudain, une voiture déboule sur le rond-point, nerveuse, rapide. Elle se glisse à
l'intérieur de l'anneau formé par les véhicules du convoi, en double file. La Gamine, à l'arrière
de la voiture qui transporte François et Marion, lève les yeux vers le véhicule qui roule à sa
hauteur. C'est Mr. Déloyal ! Chacun dans une voiture, tout proches mais séparés par les vitres,
ils se regardent. Elle ne sait d'abord pas s'il faut pleurer, rire, lui faire un doigt d'honneur. Puis
c'est la joie qui l'emporte, elle lui sourit. D'abord timidement, encore un peu tristement. Et
comme il lui sourit aussi, son visage s'éclaire, elle lui montre l'enfant endormi en le tenant
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devant elle, devant la vitre. Mr. Déloyal regarde son enfant, ému, accélère, baisse la vitre et
gueule :
MR. DÉLOYAL
Bonjour, monsieur mon fils !
Les véhicules de tête klaxonnent pour faire accélérer les retardataires, et le reste du convoi se
met en route, avec en son milieu la caravane taguée « ma femme me trompe ! » comme une
dernière déclaration lancée au village.
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