Dom.
Jean de MONLÉON
Mo/ne Bénédictin
Le Sens Mystique
de
L'APOCALYPSE
Commentaire textuel
d'après la Tradition
des Pères de l'Eglise
LES ÉDITIONS NOUVELLES
97, Boulevard Arago - PARIS XIVe
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© Bibliothèque Saint Libère 2020.
Toute reproduction à but non lucratif est autorisée.
LE SENS MYSTIQUE
DE
L’APOCALYPSE
OUVRAGES DU MEME AUTEUR
Le Christ-Roi, i vol, in-12 de 130 pages, chez
P. Téqui, 82, rue Bonaparte, Paris-VP.
P rix............................................... 40 francs.
Les Instruments de la perfection, 1 vol. in-12 de
440 pages, aux Editions de la Source, 5, rue
de la Source, Paris-XVP. Prix. 130 francs.
Nihil Obstat
Elie Maire
Can. Cens. ex. off.
Imprimi potest
t F r. Jean OLPHE-GALLIARD
Abbé de Sainte-Marie
Imprimatur
A. LECLERC.
Lutetiæ Parisioruni
die n a nov. 1947
Tous droits réservés
Copyright ly Les Editions Nouvelles, Paris 1948
PREFACE
E présent ouvrage n ’est pas un traité d'exé
L gèse, au sens du moins où l'on entend ce
mot aujourd'hui : nous le déclarons expres
sément, afin que les maîtres de la science biblique
ne comptent point y trouver quelque lumière nou
velle, si d'aventure il tombe entre leurs mains. Son
ambition beaucoup plus modeste se borne à tenter
d'être un livre de lecture spirituelle. Il s'adresse,
non aux doctes, mais aux simples, et il se propose,
en suivant le fil du récit de saint Jean, de leur par
ler de Dieu, de Jêsïis-Christ Notre Seigneur, des
combats que doit soutenir l'Eglise militante — et
chacun de nous avec elle — pour entrer un jour
dans la gloire de l'Eglise triomphante.
A u surplus, l'exégèse de l'Apocalypse a été faite
avec une autorité et une compétence qui défient
toutes les exigences de la critique contemporaine ;
le commentaire du regretté P. Allô, celui du R. P.
F errET, pour ne citer que les meilleurs entre tant
d'autres, laissent peu de choses à glaner derrière
eux. Néanmoins, si le sens littéral a été, par eux,
mis au point; si le sens figuré a été étudié avec
méthode, par contre, le sens spirituel, ou mystique
II LE SENS MYSTIQUE DE L J APOCALYPSE
proprement dit, a êtê laissé généralement dans
l'ombre.
Quoi d'étonnant d'ailleurs? — Le sens mystique
connaît en notre XXe siècle une singulière défaveur,
auprès des exégètes professionnels. Ce n'est point
là, il est vrai, un phénomène entièrement nouveau,
dans l'histoire de l'Eglise ; Origène déjà se plai
gnait de la guerre que faisaient à ses expositions
allégoriques ceux qui n'entendent que la lettre de
l'Ecriture. Aujourd'hui, cependant, l'ostracisme
dont il est frappé est arrivé à son comble. Sans
doute on n'ose point en nier formellement l'exis
tence, puisque la théologie l'enseigne : mais on ne
fait aucun cas de lui, on le traite plus qu'en parent
pauvre : en minus habens. L'interprétation spiri
tuelle des noms hébreux, des nombres, des faits
historiques a été montée au grenier de la science
biblique, comme un tas d'oripeatix démodés. Jamais,
dans les Commentaires qui se publient de nos
jours, tant sur T Ancien que sur le Nouveau Testa
ment, un auteur ne se risquerait à l'introduire dans
la trame de ses discussions, à l'invoquer pour jus
tifier un passage dont l'explication littérale s'avère
impossible, puérile ou absurde. On aimera mieux
faire au texte toutes les violences imaginables, plu
tôt que de reconnaître, conformément pourtant à
l'enseignement unanime et constant des Pères, que
cette obscurité est intentionnelle, voulue par Dieu,
précisément pour forcer le lecteur à monter du plan
de la lettre sur le plan supérieur de l'esprit. E t si
pour égayer d'un peu de vie, d'un peu de chaleur,
d'un peu de lumière, la monotonie aride des exposés
critiques, on fait une allusion discrète aux. réalités
qui relèvent du domaine mystique, celle-ci est relé-
PRÉFACE III
guce dans les « applications messianniques », les
« utilisations liturgiques », ou dans une manière de
petit « bouquet spirituel » qui vient en forme de
conclusion, mais qui n'a rien à voir avec 1'explica
tion sérieuse, scientifique, du morceau étudié.
Cependant jamais peut-être le monde n'a été plus
assoiffé de mystique que de nos jours- Sans doute
aucun mot n'est plus dangereux que celui-là, aucun
n'est plus fertile en aberrations et en égarements
de tous genres, et l'on ne comprend que trop la
défiance de l'Eglise à son endroit. Mais la réalité
qu'il représente n'en correspond pas moins à une
des plus nobles prérogatives de l'homme. L'homme
a été défini : un animal religieux. Ce n'est pas assez
dire, si l'on entend par religion un simple ritua
lisme, ou un code de morale. Il faut aller plus loin
et dire alors- que l'homme est un animal mystique :
il aspire à s'évader de la réalité terrestre où il est
prisonnier, vers un monde suprasensible, vers l'in
fini, lui qui est de la race des Anges, lui qui est
fait à l'image de Dieu, et qui ne peut trouver son
équilibre, son repos, son bonheur que dans la con
naissance et la possession de Dieu. C'est ce besoin
d'évasion, ce désir d'extase, qui est à la base de
toutes les mystiques. Or, l'intensité de ce besoin
est décuplée de nos jours, comme la force d'un gaz
trop comprimé, par l'oppression que le matéria
lisme et le positivisme ont fait peser sur lui; par la
prétention qu'a formulée la science du X IX e siècle,
au nom de ses progrès, d'assujettir entièrement
l'esprit humain à sa tutelle, de résoudre par elle-
même tous les problèmes qui le préoccupent, de lui
fermer tous les horizons qu'elle n'est pas en mesure
de contrôler. C'est à cet appétit irrésistible vers un
IV le sens mystique de i / apocalypse
au-delà qu'il faut attribuer la recrudescence actuelle
des sciences occultes, la vogue dont fouissent en
Occident les spiritualités orientales, le succès de
mouvements tels que celui de Rama-Krishna, la
sympathie que manifestent même des chrétiens sin
cères pour les pratiques du Yoga, comme s'il n'y
avait pas, dans le catholicisme, une doctrine de la
contemplation supérieure à toutes les autres!
Car, à ce besoin d'évasion, ou plus exactement
d'ascension vers un monde supérieur, quel aliment
plus sain, quel guide plus sûr peut-on donner que
la Sainte Ecriture, la Parole de Dieu, la Vérité
toute pure qui faillit des abîmes mêmes de la Tri
nité Sainte ? Ce n'est pas sans raison que les maî
tres de la spiritualité au moyen âge, un saint Ber
nard ou un Guignes le Chartreux, par exemple,
ont fait de la lecture, lectio, le premier degré de la
contemplation. E t la lectio, pour eux, c'était de
toute évidence, la lecture de la Sainte Ecriture,
puisque la Bible était alors le Livre par excellence,
celui que l'on relisait et méditait sans se lasser
jamais Le sens mystique qui y est enveloppé sous
le sens littéral, a précisément pour but, au témoi
gnage de saint Thomas, de nous faire connaître
« les choses invisibles par le moyen des choses
visibles » (i). Sous le voile des récits historiques,
des visions, des paraboles et des enseignements de
toutes sortes qui y sont contenus, il nous révèle,
d'une part, la fin vers laquelle nous marchons, cette
Cité merveilleuse que l'œil de l'homme n'a point
vue, que son cœur ne peut imaginer et qui doit
cependant être sa demeure un jour, s'il sait s'en
(i Quodlibet vu, qu. vi, art. 16, in-oorp.
PRÉFACE V
rendre digne, C'est elle qui fait l'objet du sens
dit : anagogiquc. D'autre part, il nous insinue les
moyens par lesquels nous allons à cette fin et qui
sont essentiellement au nombre de deux : l'un con
cernant lJintelligence, l'autre la volonté. Ces deux
facultés maîtresses en effet ont chacune leur effort
à fournir pour assurer le salut de l'homme et son
progrès spirituel : la première doit se nourrir de foi,
de la vraie fo,i en Jésus-Christ et en son Eglise, et
elle trouve à cet égard un aliment d'une qualité
exceptionnelle dans le sens dit typique, ou allégori
que, ou encore messianique, qui dissimule sous les
récits et les figures de l'Ecriture de multiples allu
sions à la vie du Sauveur, à sa mort, et aux mys
tères de la Rédemption, La volonté de son côté
reçoit dans le sens moral, ou tropologique, des en
seignements sur la discipline qu'elle doit s'imposer
et les combats qu'elle doit soutenir,
La réunion des éléments que nous venons de
nommer : anagogique, typique et moral, et sur les
quels il n'est pas possible d'insister davantage ici,
constitue proprement ce que l'on appelle le sens
mystique de l'Ecriture, Celui-ci n'a donc rien à voir
avec les divagations pieuses ou les imaginations
subtiles auxquelles on prétend l'assimiler. Il n'a été
inventé ni par Origène, ni par saint Augustin, ni
par aucun des Pères latins et grecs. Il a une valeur
objective absolue : il a été « voulu et ordonné par
Dieu même », selon les paroles récentes de Sa
S. Pie X II. C'est le Saint-Esprit qui en est l'auteur,
c'est Lui qui l'a enchâssé dans les Livres Saints sous
les figures du sens littéral. Bien loin d'affaiblir la
valeur de ce dernier, il l'éclaire au contraire et le vi
vifie. Il s'unit harmonieusement à lui comme l'âme
VI LE SENS MYSTIQUE DE i/A POCALY PSE
avec le corps, pour faire de l'Ecriture une parole
vivante : mais c'est lui qui est l'âme, c'est lui qui
donne à la Bible son caractère unique et transcen
dant. Son inépuisable richesse, ses ramifications
infinies font de lui une mine où l'homme qui médite
et qui prie, trouve sans cesse de nouveaux aliments
pour entretenir son intimité avec Dieu, de nouvelles
lumières pour guider ses pas dans l'obscurité du
monde présent. Tous les Pères de l'Eglise, sans
exception, les Docteurs, les Maîtres de la vie spi
rituelle, les Saints de tous les siècles y ont puisé à
pleines mains, en même temps qu'ils l'enrichissaient
de leurs propres découvertes. Toute la Tradition
catholique, sanctionnée par les enseignements des
Souverains Pontifes — sans en excepter l'Encycli
que Divino Afflante, dont certains vaudraient ce
pendant se faire une arme contre lui — en a affirmé
l'existence, souligné la valeur. C'est grâce à lui
que le Christianisme possède la mystique la plus
transcendante, la plus lumineuse? la plus savou
reuse qui se puisse imaginer, et la seule qui soit
vraie. Il suffit pour s'en assurer d'ouvrir n'importe
quel traité de n'importe quel Maître en cettç
matière : saint Bernard, Hugues ou Richard
de Saint-Victor, saint Thomas ou saint Bona-
venture, Denis le Chartreux ou saint Jean de
la Croix, sainte Gertrude ou sainte Thérèse : tou
jours nous verrons leurs assertions constellées de
pierres précieuses, c'est-à-dire appuyées, corrobo
rées, illustrées, par des textes de l'Ecriture. Et il
se dégage de la présence de ceux-ci une telle lu
mière, une telle force, un tel rayonnement, une telle
certitude de vérité, que, mises en regard, les autres
spiritualités voient aussitôt pâlir leur éclat comme
PREFACE VIT
des quinquets places devant la lumière du soleil.
Loin de nous, certes, la pensée de minimiser
l'immense service que rendent à l’Eglise ceux qui
travaillent à établir le texte authentique et à pré
ciser le sens littéral des Livres Saints, surtout
après le magnifique témoignage que leur a rendu
le Pape Pie X II, dans l’Encyclique Divino Afflante.
Le sens mystique lui-même ne peut que gagner à
leurs travaux, et de nouvelles avenues lui sont ou
vertes, à n’en pas douter, par les progrès de la
science biblique, notamment par la connaissance
plus approfondie des langues orientales. Mais en
fin, il faut bien comprendre qu’à côté des spécia
listes qui se passionnent pour les questions d’exé-
gcse ; à côté des apologistes qui ont besoin d’une
base inattaquable pour répondre aux adversaires de
la foi, il existe une masse immense de fidèles qui ne
font aucune difficulté d’accepter le texte sacré, tel
que l’Eglise le leur donne dans sa liturgie; qui se
lassent vite des remarques philologiques, des con
frontations de variantes, des allusions à l’histoire et
aux moeurs juives, des dissertations sur la poésie
hébraïque, au moyen desquelles, à peu près exclusi
vement, on prétend aujourd’hui le leur commenter;
et qui demandent que l’intelligence profonde, l’expli
cation spirituelle leur en soit donnée, en fonction des
mystères de la religion chrétienne, Au premier rang
de ces fidèles, il faut placer les religieuses appar
tenant aux ordres dits contemplatifs, qui sont vouées,
pour ainsi dire, par état à la vie mystique, et qui
cependant ne peuvent que difficilement aborder
elles-mêmes les ouvrages anciens, où le sens spiri
tuel de l’Ecriture est exposé. C’est pour elles
d ’abord, mais aussi pour tous les chrétiens avides
VIII LE SENS MYSTIQUE DE L J APOCALYPSE
d'entendre parler de Dieu, de s'évader de la lourde
atmosphère du monde présent, de se plonger chaque
jour, au moins quelques instants, en plein surna
turel, que nous avons écrit cet ouvrage.
Nous aurions pu, il est vrai, nous borner à faire
une chaîne d'explications tirées textuellement des
Pères et des Docteurs, Mais, d'une part, les esprits
modernes ne sont pas aptes toujours à saisir la
pensée des Anciens en ces matières, sans une pré
paration préalable, parce que le climat intellectuel
et spiritoiel où nous vivons est trop différent de
celui des âges de foi. D'autre part, l'étude du sens
mystique de l'Ecriture est, comme toutes les parties
de la théologie, siisceptible de progrès, sinon dans
son essence, dît, moûts dans sa formulation et
ses applications. E lle bénéficie du travail de l'exé
gèse littérale, et nous avons nous-mêmes recueilli
bien des précisions et des mises au point dans les
commentaires modernes.
Mais c'est aux Anciens surtout, c'est à ceux qui
sont les dépositaires authentiques et qualifiés du
sens mystique de l'Ecriture, que nous avons de
mandé le secret de la pensée de saint Jean, nous
gardant soigneusement de toute interprétation qui
s'écartât de la ligne tracée par eux. Nous avons
pris comme ouvrage de base le traité de Denys le
Chartreux sur l'Apocalypse, Nous avons complété
et enrichi ses explications au moyen des commen
taires de saint Albert le Grand, de Richard de Saint-
Victor, Rupert de Deutz, Walafrid Strabon, Tho
mas d'Angleterre. Nous n'avons pas cru devoir
charger cet ouvrage de tout un appareil de référen
ces, qui eût été superflu pour le but que nous nous
proposons. Mais nous déclarons ici expressément
PRÉFACE IX
que Von trouvera sans peine la justification de
toutes les interprétations scripturaires qui y sont
données, dans l’un des commentaires énumérée ci-
dessus.
Puisse ce modeste travail, malgré ses imperfec
tions et ses lacunes, apporter sa contribution à
Veffort qui s’amorce de bien des côtés déjà, pour
revenir à une interprétation plus spirituelle, plus
savoureuse, de l’Ecriture, fille de celle dont se sont
nourris les âges de foi! Puisse-t-il aider surtout
ceux qui le liront à dresser sur Vhorizon de leurs
pensées, au-dessus du chaos où se débat le monde
présent, la radieuse vision de la Cité de Dieu, qui
seule assurera à Vhomme ce qu’il cherche vainement
ici-bas : le bonheur total, le bonheur sans mélange,
dans la possession de l’Amour éternel et de la
Paix.
INTRODUCTION
OUR comprendre le dessein général de YApo-
JL calypso il est nécessaire de rappeler briève
ment les circonstances dans lesquelles cet ouvrage
fut composé. Lorsque, après l’Ascension du Sau
veur, les Apôtres se dispersèrent à travers le monde,
saint Jean reçut pour son lot l’Asie Mineure, qu’il
évangélisa à la suite de saint Paul. Il y établit sept
sièges épiscopaux : Smyrne, Pergame, Thyatire,
Philadelphie, Laodicée, Sardes, avec Bphèse comme
métropole ; et, les ayant pourvus de titulaires, il
s’adonna lui-même tout entier au ministère de la
parole. Mais, le succès de sa prédication inquiétant
les autorités romaines, il fut, vers l’année 95, arrêté
par ordre de Domitien, conduit à Rome, traduit
en jugement et condamné à être jeté dans une cuve
d’huile bouillante. Il subit ce supplice à la Porte
latine : or, contre toute attente, loin d’y laisser la
vie, il en sortit sans aucun mal, plus sain même et
plus dispos qu’il n’y était entré. Impressionné par
ce prodige, redoutant chez l’Apôtre quelque pouvoir
magique qui pouvait se tourner contre lui, l’empe-
ÀP0CALÏP8B 2
2 LE SENS MYSTIQUE DE L'APOCALYPSE
reur n ’insista pas : il se contenta d’exiler le Saint
dans une île de la mer Egée, à Pathmos. Bien qu’il
vécut là au régime d’une solitude absolue, saint Jean
n’en fut pas moins informé que des désordres gra
ves s’introduisaient dans ses Eglises, par suite de la
négligence de certains évêques. Comme il réflé
chissait aux moyens de rappeler ceux-ci à leur de
voir, Notre-Seigneur lui apparut, et daigna lui indi
quer Lui-même ce qu’il avait à leur écrire : c’est
cette révélation que l’Apôtre a rédigée sous le nom
d*Apocalypse.
Le livre se compose de sept Visions successives,
précédées d’un P rologue, et suivie d’une Conclu
sion. Le plan général en est commandé par la
V II e Vision, où se trouve décrite la Jérusalem cé
leste. Cette description ultime domine non seule
ment toute Y Apocalypse, mais même, peut-on dire,
la somme entière de l’Ecriture, dont elle est comme
le couronnement. Tout l’enseignement des Livres
Saints ne tend qu’à un seul objet : conduire l’hom
me, de cette terre ingrate où les premiers chapitres
de la Genèse nous le montrent exilé en punition de
son pêché, à sa vraie patrie, au lieu de son bonheur
et de son repos, à la Cité de Dieu. Le but que pour
suit l’auteur sacré est de rappeler aux chrétiens le
terme sublime vers lequel ils marchent, la récom
pense magnifique qui leur est promise. Mais en
même temps, il veut leur remettre en mémoire cette
vérité constamment oubliée, que l’on ne peut parve
nir à ce merveilleux séjour qu’en passant à travers
des épreuves de toutes sortes.
Le nombre sept n’a pas été choisi au hasard pour
les tableaux de l’Apocalypse : et c’est pourquoi, con
trairement aux commentateurs plus récents qui
INTRODUCTION 3
pensent pouvoir découper au gré de leurs concep
tions personnelles ce livre rempli de mystères, les
Docteurs de l’Eglise l’ont toujours souligné et res
pecté. Ce chiffre marque en effet le parallélisme qui
existe entre l’œuvre de la Création et celle de notre
régénération : de même que Dieu ne s’est reposé que
le septième jour, après avoir accompli le travail
qu’il s’était fixé pour les six autres ; de même
l’Eglise, en général — ou chaque âme humaine en
particulier — ne peut espérer entrer dans son repos
définitif, manifesté par la V II e Vision, qu’après avoir
supporté le labeur de la vie présente, symbolisé par
les six visions précédentes, pour parfaire sa régé
nération.
L ’ouvrage s’amorce par un P rologue (I, 1-8) dans
lequel saint Jean annonce d’abord la révélation dont
il vient d’être l’objet, puis, selon la coutume des
Apôtres, souhaite la grâce et la paix de Dieu à ceux
qui le liront.
La P remière V ision, qui vient ensuite, est cons
tituée par la L ettre aux S ept E glises (I, 9 —
III, 22). Le Saint adresse successivement aux titu
laires des sept sièges énumérés ci-dessus les avertis
sements, les reproches, les encouragements dont
chacun d’eux a besoin. Mais, par delà leurs destina
taires immédiats, ses exhortations contiennent aussi
un enseignement pour tous les fidèles. Le point im
portant en est le : Vincenti dabo, la promesse de
récompense, adressée à celui qui saura vaincre. Cette
formule est répétée sept fois, pour nous faire enten
dre que nous avons d’abord à triompher des sept
péchés capitaux. Alors seulement nous pourrons
goûter le don de Dieu ; don ineffable, que l’auteur
désigne sous les expressions les plus diverses :
4 I,E SENS MYSTIQUE DE i/APOCAUYPSE
arbre de vie, manne cachée, pierre étincelante, étoile
du matin, etc..., pour nous indiquer la variété infi
nie des richesses qu’il renferme.
Mais ces victoires ne seront possibles évidemment
que si l ’homme a l ’occasion d’affronter de nombreux
combats. C ’est pourquoi les persécutions ne man
quent jamais aux Saints, et elle assailleront l ’Eglise
pendant tout le cours de son histoire. C ’est là l ’ob
jet des trois révélations suivantes, i i \ I I I e et i v \
L a n 6 Vision nous montre d’abord que tout le salut
du monde, qui doit se développer jusqu’à la fin des
temps, s’opère par le Christ (ch. IV). Ce mystère
a été consigné à l ’avance par Dieu dans un livre
scellé de sept sceaux, que personne jusqu’alors n’a
pu ouvrir ni comprendre (ch. V). Mais voici que
maintenant l’œuvre essentielle de la Rédemption
ayant été consommée dans la Passion du Sauveur,
le livre est devenu intelligible, et le secret en est
révélé à saint Jean. L ’Apôtre assiste à l ’ouverture
successive des septs sceaux : le premier laisse voir
l ’état de l’Eglise à son origine; les trois suivants,
l ’ensemble des persécutions qui fondront sur elle au
cours des âges ; le cinquième, la gloire dont jouissent,
aussitôt après leur mort, ceux qui savent supporter
ces tourmentes sans faiblir ; le sixième, la persécu
tion particulièrement redoutable qui marquera le
règne de l ’Antéchrist ; le septième, enfin, le repos
que connaîtra l ’Eglise durant ses derniers jours sur
la terre, avant d’entrer tout entière dans la gloire
éternelle (ch. V I et V II).
La in e V ision (VII, 2 — X I, 18), reprend le même
thème sous la figure de sept Anges sonnant de la
trompette. Ceux-ci représentent les générations de
prédicateurs qui, successivement, à toutes les êpo-
IN TRO D U C TIO N 5
ques de sou histoire, soutiendront l’Eglise contre ses
ennemis, et assureront ainsi sa victoire sur le
monde : comme jadis les prêtres hébreux, sonnant
eux aussi de la trompette, firent tomber en sept
jours les murailles de Jéricho. Le premier Ange per
sonnifie les Apôtres, qui soutinrent les premiers
assauts, celui des Juifs d’abord, puis celui des
païens ; le deuxième Ange figure les martyrs, dont
la voix fut plus forte que celle des maîtres de la
terre et qui triomphèrent de la puissance romaine ;
le troisième, les Docteurs des premiers siècles, dont
l’éloquence brisa la force des grandes hérésies chris-
tologiques; le quatrième, les prédicateurs des âges
suivants (ch. VIII) ; le cinquième, ceux qui auront
à lutter contre les précurseurs de l’Antéchrist; le
sixième, ceux qui subiront le choc de l’Antéchrist
lui-même, appuyé par le déchaînement de toutes les
forces du mal (ch. IX). Le combat sera si violent
que le Christ interviendra en personne, posant son
pied droit sur la mer, son pied gauche sur la terre,
pour assister les siens (ch. X). Après quoi, il leur
enverra Hénoch et Elie, et la victoire remportée
grâce à ces secours extraordinaires sera si complète,
que le septième Ange, représentant les prédicateurs
des derniers jours, n’aura plus qu’à annoncer l’éta
blissement de la paix définitive (ch. XI).
L a IV e Vision (XI, 19 — XIV, 20) montre le
combat entre la Cité de Dieu et la Cité du Mal,
commençant dès les origines du monde, dès la créa
tion des Anges, sous la forme d’un duel entre une
femme et un dragon. Ce dernier est vaincu, chassé
du ciel, jeté sur la terre. Mais il ne se tient pas
pour battu, et continue de poursuivre la femme ici-
bas (ch. XII). Ne pouvant en venir à bout par lui-
6 LE SENS MYSTIQUE DE ï/APOCALYPSE
même, il suscite contre elle une première Bête qui
monte de la mer, puis une seconde qui monte de la
terre. Figures l’une, de l’Antéchrist, l’autre, de son
collègue de coryphées, celles-ci sont maîtresses de
la terre pendant quarante-deux mois (ch. XIII).
Mais voici qu’apparaît sur la montagne de Sion
l’Agneau, escorté des cent quarante-quatre mille
vierges qui le suivent partout où il va. Ses Anges
annoncent la ruine de Babylone, la punition terrible
qui attend les sectateurs de la Bête, la récompense
au contraire de ceux qui seront restés fidèles à Dieu.
Et la vision se termine sur une figure du jugement
dernier, où les méchants sont envoyés dans le grand
lac de la colère divine (ch. XIV).
Après le spectacle des combats dont l’Eglise —
et avec elle toutes les âmes saintes — seront ainsi
assaillies, saint Jean montre dans les deux visions
suivantes, le châtiment qui guette les lâches, les
tièdes, les prévaricateurs, tous ceux qui n’auront
pas le courage de lutter et de vaincre, comme le
demandait la lettre aux sept Eglises,
La Ve Vision (XV, i — XVII, 18) reprend le
thème sur lequel s’achevait la IVe, et présente à
nouveau les maux qui attendent les partisans de
l’Antéchrist, sous la forme de sept coupes contenant
les plaies de la colère de Dieu (ch. XV). Successive
ment, elles sont versées, chacune par le ministère
d’un Ange, sur la terre, sur la mer, sur les fleuves
et les sources des eaux, sur le soleil, sur le siège
de la Bête, sur le cours de l’Euphrate, sur l’air
enfin, causant partout d’immenses ravages (ch.
XVI). E t la vision s’achève par l’annonce de la con
damnation de la grande courtisane, c’est-àdire, de
INTRODUCTION 7
Babylone, ou de la Cité du monde, et par la victoire
de l’Agneau (ch. XVII).
La vi e Vision (XVIII, i — XX, 15), reprenant
la description de la ruine de Babylone, décrit la
détresse étemelle où vont être précipités tous ceux
qui l’ont choisie pour leur part (ch. XVIII). A cette
nouvelle, les élus laissent éclater leur joie, parce
qu’ils voient là le signe que l’heure est proche de
rétablissement du royaume de Dieu et des noces de
l’Agneau. Et voici en effet qu’apparaît dans l’éclat
de sa gloire, le Fils de Dieu suivi de son armée,
pour livrer combat à la Bête et à ses partisane :
ceux-ci sont saisis et jetés vivants dans l’étang de
soufre et de feu (ch. XIX). Le démon cependant-
ne renonce pas à la lutte : dans un suprême effort,
il lance Gog et Magog contre l’Eglise. Mais la
foudre anéantit la masse immense des assaillants,
et Satan à son tour est précipité dans l’étang de feu,
pour y être tourmenté à jamais avec la Bête et les
coryphées de celle-ci. Puis c’est le jugement su
prême, la convocation de tous les morts devant le
tribunal de Dieu, l’ouverture des consciences, la
condamnation définitive et sans appel de tous ceux
qui ne sont pas inscrits sur le livre de vie
(ch. XX).
Mais l’Apocalypse ne saurait s’achever sur ces
spectacles terrifiants : la a fin » du monde, au sens
philosophique de ce mot, ce n’est pas la Mort, la
ruine, la souffrance, l’Enfer; c’est au contraire la
Paix, la Joie, la Vie, le Ciel. C’est pourquoi la
vu® Vision, la dernière de l’ouvrage, nous montre
en termes d’une incomparable beauté, la gloire qui
attend l’Epouse, — c’est-à-dire l’Eglise, ou l’âme
fidèle, — au jour de ses noces. L ’auteur décrit suc-
s LE SENS MYSTIQUE DE i/ aPOCÀIATSE
cessivement la Cité merveilleuse, pavée d’or et de
cristal, construite en pierres précieuses des espèces
les plus rares, qui sera le séjour des élus (ch. XX I) ;
le fleuve d’eau vive, et l ’arbre de vie aux douze
fruits, qui leur assureront éternellement des délices
toujours nouvelles. Bnfin, l’ouvrage s’achève par une
Conclusion, où saint Jean atteste de la façon la
plus solennelle la vérité de ce qu’il vient d’écrire,
et où, dans un suprême élan de son cœur, il appelle
la prompte venue de son Maître tant aimé (ch.
XXII).
PROLOGUE
C hapitkb I ôr . 1. Apocalypse de Jésus-Christ, que Dieu a
a chargé celui-ci de faire connaître à ses serviteurs, [sur
les choses] qui doivent se réaliser bientôt ; et que [Jésus,
à son tour], a fait connaître, par le ministère de son
Ange, à son serviteur Jean, — 2. qui a rendu témoignage
au Verbe de Dieu, et témoignage de Jésus-Christ, sur
tout ce qu’il a vu. — 3. Bienheureux celui qui lit et
entend les paroles de cette prophétie, et qui observe ce
qui est écrit en elle : car le temps est proche. — 4. Jean,
aux sept églises qui sont en Asie. Que la grâce soit avec
vous, et la paix, de par celui qui est, et qui était, e t qui
doit venir : et de par les sept esprits, qui sont en pré
sence de son trône : — 5. et de par Jésus-Christ, le
témoin fidèle, le premier né d ’entre les morts, et le
prince des rois de la terre, qui nous a aimés et nous a
lavés de nos péchés dans son sang, — 6. et qui a fait de
nous un royaume, et des prêtres pour Dieu et son Père :
à lui la gloire et la puissance dans les siècles des siècles :
Amen. — 7. Voici qu’il vient sur des nuages, et tout
œil le verra, et ceux qui l’ont transpercé. E t toutes les
tribus de la terre se pleureront sur lui. Oui, il en sera
ainsi. — 8. C’est moi qui suis l’alpha et l’oméga, le prin
cipe et la fin, dit le Seigneur Dieu : celui qui est, et qui
était, et qui doit venir, le tout-puissant.
E mot : Apocalypse signifie, en grec : révéla
L tion. Le livre que l’apôtre saint Jean a écrit
sous ce titre n’est autre chose, en effet, que le récit
d’une révélation particulièrement importante qui
lui fut faite durant son exil à l’île de Patmos, et
dans des circonstances qu’il précisera plus loin.
10 LE SENS MYSTIQUE DE ï/a POCALYPSE
Il l’intitule : Apocalypse de Jésus-Christ. Par là,
11 veut indiquer que Jésus-Christ est à la fois et
l ’auteur et le sujet de cette révélation. ^ A p oca
lypse parle de Jésus-Christ, qu’elle montre dans ses
fonctions de Juge suprême et de Roi des rois ; et
elle vient de Jésus-Christ, qui en a développé les
tableaux devant son disciple : saint Jean le déclare,
pour que l ’on sache qu’il va parler, non de son pro
pre mouvement, mais sous l’inspiration du divin
Maître, et qu’il n’est point un de ces faux pro
phètes, si fréquents parmi les Juifs, qui vous font
des révélations et qui vous trompent, disait Jéré
mie, car ils parlent selon leur propre coeur, et non
de la bouche du Seigneur (i).
Cette révélation, Jésus-Christ lui-même l ’a reçue
— comme d’ailleurs toute la doctrine qu’il a prê-
chée (2) — de son Père, avec mandat de la faire
connaître, non pas à tous les hommes, mais à ceux
qui sont de vrais serviteurs de Dieu, et qui, par la
pratique de la charité et de l ’humilité, travaillent à
Sa gloire. C ’est à eux, et à eux seuls, que la divine
Sagesse manifeste ses secrets, ainsi que l ’a dit le
Sauveur : Je vous rends grâces, Père, Dieu du ciel
et de la terre, de ce que vous avez caché ces lumiè
res aux sages et aux prudents de ce siècle, et vous
les avez dévoilées aux tout petits (3).
L a prophétie que l’apôtre va nous faire entendre
concerne les choses qui doivent s’ accomplir sans
délai, c ’est-à-dire, au sens littéral, les persécutions
que l ’Eglise aura bientôt à souffrir, et au sens spi-
(1) XXIII, 16.
(a) Cf. Jo, VIII 16 : Ma doctrine n*est pas ma doctrine,
mats celle de Celui qui m ’a envoyé.
(3) Le, X, ai.
PROLOGUE II
rituel, les tribulations que doivent endurer les justes
avant de parvenir à la gloire. Les épreuves annon
cées s’accompliront sans délai, parce que le temps
des premières persécutions est proche, parce que
toute la durée de ce monde n’est qu’un instant, au
regard de l ’éteruité ; ou encore parce que les souf
frances sont toujours courtes, si on les compare à la
récompense sans fin qui les suivra. Il faut qu’elles
s’ accomplissent, comme il « fallait » que le Christ
souffrît fioîir entrer dans la gloire (i). L a souffrance,
en effet, est nécessaire à l’ homme : pour expier ses
péchés ; pour détruire les penchants corrompus de
sa nature, comme le montre l ’exemple de Notre Père
saint Benoît demandant aux épines d’éteindre le feu
de la passion qui s’était allumée dans sa chair ; pour
faire épanouir dans son cœur la charité : C'est dans
la tribulation, dit le Psalmiste, que vous m'avez
dilaté (2) ; pour éveiller en lui le désir de la vie
éternelle, et le mettre en mesure d’acquérir les mé
rites indispensables : Bienheureux ceux qui souf
frent pour la justice, a dit Notre-Seigneur, car c'est
à eux qu'appartient le royaume des d eu x (3).
Cette révélation, Jésus, à son tour, l'a signifiée,
par le ministère de son Ange, à son serviteur Jean.
Il l’a a signifiée » (significavit), c’est-à-dire qu’il la
lui a fait entendre par des signes sensibles. — Mais
ici, une question se pose. Les Docteurs qui ont
traité de cette matière pensent généralement que
l’Apocalypse appartient à l’ ordre des visions les
plus élevées, c’est-à-dire à celles que l ’on nomme
visions « intellectuelles b, et dans lesquelles les
(1) Le, XXIV, 26.
(2) Ps. IV, 2.
(3) Mt., V, 10.
12 LE SENS MYSTIQUE DE L'APOCALYPSE
objets se manifestent à l’âme, sans aucune dépen
dance actuelle des images sensibles (i). « On croit,
écrit par exemple saint Bonaventure, que l’évan
géliste saint Jean a vu et compris, sans Vintervcn-
tion dJaucune figure, toutes les choses dont il traite
dans son Apocalypse. »
Pourquoi dès lors l’auteur sacré parle-t-il ici de
« signes »? — On répond communément que le
bienheureux Apôtre, après avoir contemplé, dans
leur essence et sans voile, les réalités dont il va
parler, reçut de Dieu même les figures sous lesquel
les il devait les présenter aux hommes, afin de
piquer la curiosité de ceux-ci, de les déterminer à
chercher le sens caché de ces descriptions extraor
dinaires, et de les inciter ainsi à mettre en œuvre
les enseignements qui y sont contenus.
H s’est servi de figures, il est vrai, continue le Docteur
Séraphique, pour exprimer ce qu’il avait connu, mais il eut
égard, en cela, à la faiblesse des autres, à qui la vérité pure
et simple eût été imperceptible, en raison de l’éclat dont
elle est environnée ; ou bien il agit ainsi à cause des mys
tères eux-mêmes, qu’il ne fallait pas dévoiler indifférem
m ent aux regards de tous. Une telle obscurité sert à exer
cer la foi des justes et défend ces mystères vénérables contre
les regards des indignes. Au reste, toutes les Ecritures sont
couvertes de voiles semblables, et cela est signifié par le
voile étendu devant le Saint des Saints, dans lequel il était
permis aux prêtres seulement et non au peuple, d’entrer (2).
(i) La théologie m ystique distingue trois sortes de vi
sions : les corporelles, les imaginaires, les intellectuelles.
Les premières s’adressent aux sens extérieurs, auxquelles
elles offrent un objet sous une forme matérielle et corpo
relle; les secondes s ’adressent à l’imagination, à laquelle
elles manifestent u n objet par l ’impression intérieure d ’une
image sensible; les dernières s ’adressent directement à
l'intelligence- pure, sans aucune représentation sensible.
(a) De VAvanc&ment spirituel des R eligieux. L., Iï, ch.
LXXV.
PROLOGUE 13
Jésus, donc, à son tour, l'a fait connaître à son
serviteur Jean, le disciple bien-aimé, qui a rendu
témoignage au Verbe de Dieu, c’est-à-dire à la di
vinité du Christ, par le caractère transcendant de sa
prédication; et qui a rendu témoignage aussi à son
Humanité, en rapportant tout ce qu'il a vu accom
plir par Jésus-Christ, en faisant connaître les dé
tails de sa vie, de sa mort, de sa résurrection, etc...
Cette révélation sans doute n’a été faite propre
ment qu’à saint Jean : mais tous ceux qui sont en
état de grâce ont quelque ressemblance avec cet
Apôtre, dont le nom veut dire, d’ après saint Jérôme :
plein de grâce.
Dans la mesure où, eux aussi, ils rendront témoi
gnage à la divinité de Jésus-Christ par la fermeté de
leur foi, et à son Humanité, par l ’application qu’ils
mettront à imiter ses œuvres, ils participeront à la
connaissance des communications divines.
Bienheureux celui qui lit, avec attention, et qui
entend, c’est-à-dire : qui comprend et qui imprime
dans son cœur, les paroles pleines de mystères de
cette prophétie, et qui observe fidèlement les ensei
gnements qu'elle contient. L e jour du jugement,
en effet, est proche. Car le temps de cette vie est
bien peu de choses au regard de l ’éternité, et nous
pouvons dire, avec saint Jacques, que le juge se
tient déjà devant la porte (1).
*
**
Jean, aux sept églises qui sont en Asie. A la
lettre, l ’Apôtre veut nommer les principales églises
de l ’Asie Mineure, qui seront désignées plus loin,
(1) V, 9.
14 le sens mystique de i / apocalypse
qu’il avait sous sa juridiction et dont Ephèse était
la métropole. Mais le nombre sept, dans son accep
tion mystique, a le sens de totalité, ou de pléni
tude, et les sept églises représentent ici l ’ensemble
de la chrétienté, comme les « Sept douleurs » em
brassent toutes les souffrances de la Sainte-Vierge,
ou comme les sept péchés capitaux englobent la
somme des péchés que l ’on peut commettre.
Que la grâce et la paix soient avec vous : la grâce,
pour nous apporter la rémission de nos fautes ; la
Paix, pour éteindre la lutte qu’ engendre la concu
piscence, et qui déchire l ’homme intérieur; et cela,
par le don de Celui qui est, qui était, et qui doit
venir. Ces dernières paroles peuvent s’entendre des
trois personnes de la Sainte Trinité : Dieu est,
parce qu’il possède la plénitude de l ’Etre, selon la
définition qu’il donnait de lui-même à Moïse : Je
suis Celui qui est (i). Il était de toute éternité, et
I l doit venir à la fin des temps, pour juger les vi
vants et les morts. Certains commentateurs néan
moins les attribuent ici au Père seul, en raison du
contexte. Ils voient dans les sept esprits qui se
tiennent devant le trône, le Saint-Esprit, qui est un
dans sa personne, mais septiforme dans ses dons ; et
la Sainte Trinité se' trouve complétée par la pré
sence de Jésus-Christ, au verset suivant. D ’autres
— et ce sont les plus nombreux — appliquent au
Verbe lui-même les expressions : qui est, qui était
et qui doit venir; les sept esprits représentent alors
la multitude des Anges, qui, selon la vision de Da
niel, s’empressent sans cesse autour du trône du
Très-Haut. E t les paroles qui suivent ne font allu
sion, en ce cas, qu’à la seule Humanité du Christ.
<i) Ex., ITT, i4.
PROLOGUE 15
E t par Jésus-Christ, qui est un témoin fidèle :
témoin fidèle, parce qu’il enseigna la vérité sans
acception de personnes ; parce qu’il rendit au inonde
un témoignage exact de son Père et de lui-même,
qu’il scella de son sang; parce que l ’événement a
toujours vérifié ce qu’il a d it; témoin fidèle, encore,
parce qu’il déposera avec une rigoureuse exactitude
sur le compte de chacun de nous, au jour du Juge
ment. Il est le premier né d’ entre les morts, c’est-à-
dire le premier ressuscité, le premier engendré à la
vie éternelle; le prince des rois de la terre, parce
qu’une puissance absolue lui a été donnée sur toutes
les créatures; Il nous a aimés, au point de subir
les plus affreuses souffrances et la plus ignominieuse
des morts, pour nous purifier, dans son sang, des
pêchés que nous avons commis.
Il a fait de nous un royaume et des prêtres pour
son Dieu et son Père : un royaume, car avant sa
venue, notre âme était le domaine du démon, qui
régnait sur elle par le péché. Mais le Christ, dans
sa Passion, a dépouillé les principautés et les puis
sances (1) : il a détruit leur empire, permettant
ainsi à Dieu de prendre par sa grâce possession de
nous. — E t des prêtres : tous les fils de l’Eglise, en
effet, sont prêtres, dit saint Ambroise (2) ; non point
sans doute en ce sens que tous soient investis du
pouvoir sacerdotal, et qu’ils puissent indistincte
ment célébrer les mystères, réservés par la liturgie
à ceux qui ont reçu le sacrement de l ’Ordre ; mais
parce qu’il y a dans l ’Eglise un double sacerdoce,
l’ un intérieur et l ’autre extérieur, dit le Catéchisme
romain :
(1) Coloss., H, i5.
(a) Lîb. TV, de Sacram., c. I.
l6 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCAEYPSE
Or. sont considérés comme prêtres du sacerdoce inté
rieur tous les fidèles, quand ils ont été purifiés par l’eau
du Baptême, et spécialement les Justes qui ont l’esprit de
Dieu en eux, et qui sont devenus, par un bienfait de la
grâce divine, les membres vivants de Jésus-Christ, le sou*
verain Prêtre. Ces derniers, en effet, sous l’empire d’une foi
que la chanté enflamme, immolent à Dieu, sur l’autel de
leur cœur, des hosties spirituelles, au nombre desquelles il
faut compter les bonnes actions qu’ils rapportent à Dieu...
C ’est pour cela que le Prince des Apôtres a dit : Vous*
mêmes, comme des pierres vivantes, soyez posés sur lui (c’est*
à-dire sur Jésus-Christ), pour former un édifice spirituel
et un sacerdoce saint, afin d’offrir à Dieu des sacrifices
spirituels qui lui soient agréables par Jésus-Christ (1).
On voit par là que, si seuls les ministres légiti
mement consacrés sont en droit d'accomplir valide-
ment les actes du culte public de l'E glise ; tous les
chrétiens cependant sont habilités à offrir, dans ce
sanctuaire intime de Pâme où Notre-Seigneur nous a
appris à adorer le Père en esprit et en vérité (2), des
sacrifices, qui, pour être tout spirituels, n’ en sont
pas moins de vrais sacrifices, et supposent de ce chef
un pouvoir sacerdotal réel chez celui qui les accom-
plit.
Ainsi, Jésus-Christ a fait de nous un royaume
cl des prêtres pour son Dieu, et son Père. L ’auteur
sacré dit : son Dieu, pour marquer que Jésus était
homme ; son Père, parce qu’il était Dieu, A lui
donc la gloire et la puissance à travers les siècles
des siècles, c’est-à-dire : glorifions-le et obéissons-
lui, dans le présent comme dans l ’éternité, pour
reconnaître tant de bienfaits. Amen.
Voici qzVIl vient sur des nuages, comme les
<i) T Pet., Il, 5. — Catéeh. Rom. chap. VIII, a3.
(3) Jo., IV, 23.
PROLOGUE
Anges Pont annoncé au moment de son Ascen
sion (1). A u sens spirituel, les nuages sont la figure
des Apôtres, qui se tenant au-dessus de la terre par
le renoncement, se laissant pousser par le souffle du
Saint-Esprit, portent à toute la terre la pluie bien
faisante de la doctrine évangélique. E t tout œil,
c'est-à-dire tout homme, Le verra alors : les bons
l’accueilleront avec une joie indicible ; mais les mé
chants, ceux qui Von crucifié, le regarderont avec
une terreur inexprimable. Ils reconnaîtront avec
stupeur, dans ce Juge plein de majesté et de gloire,
le condamné qu’ils avaient cru anéantir en le per
çant de leurs coups. E t toutes les tribus de la terre
se pleureront sur Lui. Les tribus de la terre dési
gnent ici ceux qui sont restés esclaves des biens de
la terre : ils se pleureront, c’est-à-dire qu’ils pleu
reront leur propre misère, à la pensée qu’ils vont
être privés pour toujours d’un pareil trésor. Oui,
amen, il en sera ainsi très certainement : l ’Apôtre
souligne ce qu’il vient de dire d’une double affir
mation, l’une en grec et l’autre en hébreu, afin de
marquer le caractère certain de ce qu’il avance sur
le Jugement dernier ; afin aussi de donner à entendre
qu’il s’adresse à la fois aux Gentils et aux Juifs,
tout le genre humain devant être convoqué à ce
tribunal sans appel. E t pour graver davantage en
core dans l ’esprit de ses auditeurs la vérité de ses
assertions, saint Jean donne la parole au Christ lui-
même : Je suis Valpha et l'oméga, c’est-à-dire la
somme des connaissances humaines : car, de même
que l ’alphabet porte, entre sa première et sa der
nière lettre, tout ce que l ’homme peut savoir, de
(1) Act., t, g et 11.
APOCALYPSE 3
l8 LE SENS MYSTIQUE DE i/A POCALY PSE
même T Humanité du Christ renferme en soi toute
vérité et toute science, selon ce qu’il disait lui-
même à saint Philippe ; Celui qui m e voit, voit
aussi le Père (i). — Je suis, continue-t-il, le prin
cipe et la fin. Celui avant lequel il n ’y avait rien,
Celui au-delà duquel il n ’y a plus rien ; Celui dont
toutes les créatures procèdent, Celui auquel elles
sont toutes ordonnées; Celui qui est, possédant la
plénitude, la perfection et l’invariabilité de l’E tre ;
Celui qui était de toute éternité, et Celui qui doit
venir, au dernier jour, juger toutes choses, avec une
puissance à laquelle rien ne pourra résister.
(i) Jo., XIV, 9.
Première Vision
LA REFORME DES EGLISES
PREMIERE PARTIE
APPARITION DU GHRIST A SAINT JEAN
Chapitre I e r . 9-fiu. — 9. Moi, Jean, votre frère, et qui ai
participé à vos tribulations, à votre royauté et à votre
patience dans le Christ Jésus, je me trouvais dans File
qui est appelée Patmos, à cause de la parole de Dieu,
et du témoignage de Jésus. — 10. Je fus [ravi] en extase
un jour de Dimanche, et j ’entendis derrière moi une
grande voix, comme celle d'une trompette, — 11. qui
disait : Ce que tu vois, écris-le sut un livre, et envoie-le
aux sept Eglises, qui sont en Asie, à Ephèse, à Smyme, à
Pergame, à Thiatyre, à Sardes, à Philadelphie, à Lao-
dicée. — 12. E t je me retournai pour voir la voix qui
me parlait, et, m 'étant retourné, je vis sept chandeliers
d’or : — 13. et au milieu des sept chandeliers d’or
[quelqu’un qui était] semblable au Eils de l'homme, vêtu
de la robe sacerdotale, et serré, à la hauteur des seins,
d'une ceinture d’or. — 14. E t sa tête e t ses cheveux
étaient blancs comme de la laine blanche, e t comme de
la neige, et ses yeux étaient comme une flamme de
feu, — 15. et ses pieds étaient semblables à l’auricalque,
tel qu'[il est] dans une fournaise ardente, et sa voix
[était] comme la voix des grandes eaux : — 16. et il
avait dans sa droite sept étoiles : et de sa bouche sortait
un glaive aiguisé des deux côtés ; et son visage était
comme le soleil, [lorsqu'il] brille dans sa puissance. —
17. E t lorsque je l’eus vu, je tombai à ses pieds comme
mort. E t il passa sa [main] droite sur moi, disant : Ne
crains point, c’est moi qui suis le premier, et le dernier,
- * 18. et le vivant, et j’ai été mort, e t voici que je suis
vivant pour les siècles des siècles, et j'a i les clefs de la
mort et de l’enfer. — 19, Ecris doue ce que tu as vu, et
22 LE SENS MYSTIQUE OK ï/ aFOCAIATSE
les choses qui sont [présentement], et ce qui doit arriver
après elles. — 20. Le mystère des sept étoiles que tu as
vues dans ma droite, et les sept chandeliers d’ or : les
sept étoiles sont les Anges des sept Eglises ; et les sept
chandeliers sont les sept Eglises.
aintJean aborde maintenant le récit des visions
S extraordinaires dont il fut l’objet, dans l’île
de Patmos où l’avait relégué l’empereur Dioclétien.
On vient de. lire l’exposé de la première. L ’Apôtre
raconte comment un dimanche il se trouva soudain
ravi en extase, tandis qu’une voix se faisait enten
dre derrière lui, éclatante comme le son d’une trom
pette, qui disait : « Ce que tu vas voir, écris-le dans
un livre, et fais-le porter aux sept Eglises qui sont
en Asie », c’est-à-dire aux sept sièges épiscopaux de
l’Asie Mineure, énumérés dans la suite du récit.
Saint Jean se retourna alors pour savoir qui lui par
lait ainsi, et voici le spectacle inattendu qui s’offrit
à ses yeux : a Je vis, dit-il, sept chandeliers d'or;
au milieu d’eux, se tenait quelqu’un qui était sem
blable au Fils de l'homme; il était vêtu de la robe
sacerdotale, et serref sur le haut de la poitrine, d'une
ceinture d'or. Sa tête et ses cheveux étaient blancs
comme de la laine blanche, et comme de la neige;
ses yeux étaient comme une flamme de feu; ses
pieds étaient semblables à l'auricalque, tel qu'il
apparaît dans une fournaise ardente, et sa voix était
comme la voix des grandes eaux. Il tenait dans sa
main droite sept étoiles : et de sa bouche sortait un
glaive aiguisé des deux côtés : et son visage était
comme le soleil, lorsqu'il brille dans sa puissance. »
Il est de toute évidence que l’auteur n’accumule
rait point des détails aussi étranges que ceux qu’on
vient d’entendre, si ceux-ci n’avaient une significa-
LA RÉFORME DÈS ÉGLISES 23
tion profon de, et ne s ’ e ssa y a ie n t à tra d u ire en la n
g a g e im a g é des ré a lité s d ’ un ord re tran scen d an t
L ’ A p ô tr e , d ’ a ille u rs , a u cou rs de son r é c it, se ch a r
gera d ’ en lever to u s le s doutes q u i p o u rra ie n t su b sis
ter à cet é g a rd , en e x p o sa n t lu i-m êm e, de-ci delà,
le sen s m y stiq u e des d escrip tio n s q u ’ il v ie n t de
fa ire . C ’ e st a in si q u ’ il d ira , p a r e x e m p le , u n p eu
p lu s b as : L e s se p t éto iles sont les anges des sept
E g lis e s , et les sep t ch a n d eliers sont les sep t E g lis e s .
M a is il ne sou lève que p a r en d roits le v o ile qui
d issim u le à nos y e u x le sens réel de ce q u ’ il d it : il
la isse à la p ro p h étie sa form e m y sté rie u se , afin de
fra p p e r d a v a n ta g e les e s p rits et d ’ in v ite r c e u x qui
l ’ en ten d ron t à fo u ille r le cham p q u ’ il le u r liv re .
P o u r d éco u vrir le s tré so rs de v é r ité e t de sagesse
cachés sous ces ap p aren ces d éco n certan tes, m etton s
nos p as d an s c e u x des P è re s de l ’ E g lis e : e u x se u ls
so n t en m esu re de n ous donner q u elq u e lu m iè re su r
ces arcan es.
N o u s ap p ren d ron s d ’ e u x que les sep t ch an d eliers
d é sig n en t, à n ’ en p as d o u ter, l ’ E g lis e elle-m êm e.
L ’ E g lis e est, en effet, le ch a n d e lier q u i p o rte le
C h r is t, la lu m ière d u m onde. E lle a p o u r nom bre
le n om bre « sep t », p arce q u ’ elle v it des sep t sa
crem en ts e t des sep t dons d u S a in t - E s p r it ; p arce
q u ’ e lle possède sep t v e rtu s fo n d am en tales : le s tro is
th é o lo g a le s et' le s q u a tre ca rd in a le s ; p arce q u ’ elle
ordonne enfin to u te son a c tiv ité à la p ra tiq u e des
sep t œ u vres de la m isérico rd e co rp o relle, et des sept
œ u v re s de la m isérico rd e s p iritu e lle . E lle est d ite
d J o r t en ten d ez : d ’ or m a s s if, p ou r m o n trer que sa
su b stan ce s ’ id en tifie avec la ch a rité , don t l ’ or est le
sym b o le ; tan d is q u ’ à l ’ opposé, le s sectes d issid en tes
24 LE SENS MYSTIQUE DE ï /APOCALYPSE
n’ont que l’éclat extérieur et le clinquant doré de
leurs séduisantes, mais mensongères théories.
C’est au milieu des sept chandeliers que saint
Jean reconnut le Fils de l’homme, parce que le
Christ se tient au milieu de l’Eglise et qu’il est
impossible de le trouver en dehors d’elle. Remar
quons ici que l’Apôtre dit avoir aperçu, non pas le
Fils de l’homme, mais -quelqu'un qtii était semblable
au Fils de l'homme. Au sens littéral, cette restric
tion indique que, dans tout le cours de la présente
vision, ce fut en réalité un Ange qui tint la place
du Christ. Au sens mystique, elle donne à entendre
que le Sauveur ressuscité ne porte plus, dans la
gloire, le poids qui, durant sa vie terrestre, vouait sa
chair de Fils de l’homme à la souffrance et à la mort.
E t saint Jean, tout en reconnaissant fort bien Celui
qu’il avait si souvent w de ses yeux et touché de
ses mains (i), le trouvait cependant tout différent
de ce qu’il était au temps où il s’épuisait à par
courir la Palestine et à prêcher tout le long du jour.
Le Sauveur portait une robe descendant jusqu’aux
talons, du modèle nommé poderis, et semblable à
celle dont usait le grand prêtre, sous l’ancienne
Alliance : ce vêtement symbolise à la fois la charité
du Christ, qui l’enveloppe de la tête aux pieds, et
son sacerdoce, car II est le prêtre par excellence, le
souverain prêtre, et le seul vrai prêtre.
Et il était serré sur la poitrine d'une ceinture
d'or. Dans une vision toute pareille à celle-ci, un
Ange était apparu à Daniel, ayant lui aussi les traits
du Fils de l’Homme, et portant également une cein
ture d’or : mais celle-ci était placée plus bas, à hau-
(i) ï Ep., I, T.
la réforme des églises ^5
teur des reins, parce que l ’Ancien Testament se bor
nait à prescrire la mortification de la chair ; la vision
de saint Jean était ceinturée sur le haut de la poitri
ne, parce que le Nouveau Testament ordonne en sus
la mortification des désirs, et demande non pas seule
ment la pureté du corps, mais celle du cœur, C ’est
pourquoi Notre-Seigneur disait aux Juifs : Vous
avez entendu qu'il a été dit aux anciens : tu ne com
mettras point l'adultère. Voilà la ceinture qui se
met autour des reins, l ’interdiction du péché de
luxure. Pour moi, je voies dis que celui qui regarde
une femme avec convoitise a déjà commis l'adultère :
voilà la ceinture à serrer sur son cœur (1).
Sa tête et ses cheveux, continue l ’Apôtre, étaient
blancs comme de la laine blanche et comme de la
neige. En attribuant au Christ une tête blanche,
l’auteur affirme implicitement sa nature divine : car
c’est sous ce symbole déjà que le Saint-Esprit, par
la bouche du même prophète Daniel, avait exprimé
la sagesse éternelle de Dieu : l'Ancien des jotirs s'as
sit, dit-il ; les cheveux de sa tête étaient comme de la
laine blanche (2). A son exemple, il nous invite à
avoir nous aussi une tête blanche, c’est-à-dire un
esprit plein de prudence et de sagesse ; blanche
comme de la laine, parce que la laine est quelque
chose de doux, de blanc, de chaud : pour lui res
sembler, nos pensées devraient être toutes de man
suétude, immaculées dans leur innocence, embra
sées du zèle de 4a charité ; ce qui ne les empêcherait
pas d’être en même temps comme de la neige, c’est-
à-dire de rester glaciales à l’endroit des suggestions
de la chair, du monde, et du démon.
(!) Mt., V, 27.
(2) VII, 9.
26 LE SENS MYSTIQUE DE l/ArOCALYPSE
Ses y eu x étaient comme une flamme de feu : les
y eu x du V erbe ne sont pas, comme les nôtres, ré
cepteurs de lum ière, mais ils sont, bien plutôt, créa
teurs de lum ière; lorsqu’ ils se posent sur une âme,
ils la purifient des souillures dont elle est infectée,
ils l ’ éclairent des rayons de la V érité éternelle, ils
l ’ enflamment des ardeurs du divin A m our, de cet
amour dont N otre-Seigneur disait : Je suis venu
allumer le feu sur la terre (i).
E t ses pieds étaient semblables à Vauricalque^ tel
q u 'il sort d'une fournaise ardente. L ’ auricalque est
une sorte de bronze que l ’ on amène, sous l ’ action du
feu et par diverses opérations, à la couleur de l ’ or.
L es pieds du C h rist, plongés dans une fournaise
ardente, figurent ici sa Passion. L e s pieds, parce
qu’ils supportent, continuellement et sans faiblir,
tout le poids du corps, représentent la force d’ âme,
qui soutient l ’ homme dans toutes ses entreperises
et ses difficultés : or, la force d’ âme du C h rist fut
mise à l ’épreuve au moment de la Passion, que
figure la fournaise ardente. E t là, bien loin de se
fondre et de se dissoudre, elle se révéla dure comme
du bronze, car la souffrance n ’ arriva pas à arracher
à la divine victim e le moindre m urm ure ; elle n ’eut
d’ autre effet, au contraire, que de lui faire pren
dre la couleur de l ’or, c ’ est-à-dire de faire appa
raître, sous un jour éclatant, sa charité.
E t sa voix était semblable au bruit des grandes
eaux. L a voix du C h rist, portée par les Apôtres,
s ’est fait entendre à tout l ’ univers. E lle est compa
rée aux grandes eaux parce qu’ elle a recouvert le
monde entier, à la manière d’un nouveau déluge ;
(i) Le, XII,
la réforme des églises 27
mais ce déluge n’était plus, comme celui du temps
de Noé, le débordement de la colère divine répan
dant partout la terreur et la mort : c’était cette fois
un déluge de miséricorde, un déluge de grâce, un
déluge de vie, qui devait purifier la terre de l’in
fection du péché, et la féconder tout entière. Plus
haut, la parole du Christ a été assimilée au son de
la trompette, parce qu’elle excite les chrétiens au
combat, en les remplissant de la crainte de Dieu, en
leur montrant la récompense promise au vainqueur ;
maintenant l’auteur la compare à l’eau, parce qu’elle
excelle à détremper la dureté du cœur humain, et
à nous attendrir.
Et il tenait dans sa main droite sept étoiles. Saint
Jean expliquera lui-même un peu plus loin le sens
de cette figure : les sept étoiles représentent les
prélats qui sont chargés de gouverner l’Eglise.
Comme des étoiles spirituelles, en effet, ceux-ci
doivent briller dans la nuit de ce monde pour gui
der les hommes vers la Jérusalem céleste. Ils doi
vent jeter à la fois l’éclat de la doctrine et celui de
leurs bons exemples. Mais ils sont dans la main du
Christ, comme l’instrument est dans la main dé
l’ouvrier, ou le signal dans la main du guetteur.
Lorsqu’un homme veut appeler à lui des compa
gnons perdus dans une nuit noire, il n’a rien de
mieux à faire que d’allumer une lumière et de
l’agiter, pour leur montrer la direction à suivre.
Les autres ne voient pas leur ami: mais ils voient
le signal qu’il leur fait, ils voient la lumière qui
brille dans les ténèbres, ils marchent vers elle et ils
reviennent ainsi à celui qui les attend. De même
le Sauveur élève les pasteurs de l’Eglise comme des
signes lumineux, dans la nuit du monde présent :
28 IÆ SENS MYSTIQUE DE i/A POCALY PSE
les hommes n’ont qu’à suivre leurs enseignements, et
ils sont assurés de marcher dans le bon chemin, dans
la voie qui les mènera tout droit au Christ. C’est
pourquoi II a dit, parlant de ceux qui le représentent
sur la terre : Celui qui vous écoute, m ’écoute; celui
qui vous méprise, me méprise (i).
E t de sa bouche sortait un glaive aiguisé des deux
côtés. La parole de Notre-Seigneur est figurée par
un glaive, pour montrer qu’elle est douée d’une
force irrésistible, et qu’elle peut triompher des résis
tances les plus tenaces. Bile est aiguisée des deux
côtés, parce que sa puissance s’exerce avec la même
rigueur, quoique avec -des résultats bien différents,
sur ceux qui sont à droite et sur ceux qui sont à
gauche, sur les bons et sur les méchants. Les
premiers, elle les* détache de la chair et du monde ;
elle tranche sans faiblir leurs affections les plus
légittimes, celle du fils pour son père, de la fille
pour sa mère (2) ; elle va jusqu’à diviser en eux
l'âme et l’esprit, les jointures et les moelles (3).
Pour ce qui est des méchants, au contraire, un
jour viendra où elle les séparera impitoyablement
du corps du Christ, elle les chassera de la société
des élus, elle les rejettera sans appel en enfer.
Quiconque aura laissé là sa maison, ses frères, ses
sœurs, son père, sa mère, son épouse, ses fils ou ses
champs, à cause de mon nom, recevra le centuple et
possédera la vie éternelle (4). Voilà le premier tran
chant du glaive, celui qui taille à droite; et voici
l’autre, celui qui frappe à gauche : Eloignez-vous
( j ) Le,
X, 16.
(2 )Le, XII, 53.
(3) Hebr., IV, 12.
fi) Mt., XIX, ag.
LA RÉFORME DES ÉGLISES 29
de moi, maudits, et allez au feu éternel, qui a été
préparé pour le diable et pour ses anges (1).
Et son visage brillait comme le soleil dans sa
puissance.
Cette comparaison est la même que celle dont se
servent les Evangélistes pour exprimer la splendeur
extraordinaire dont s’illumina le visage du Christ
au mont Thabor. Le livre de la Sagesse dit de la
même façon qu’au jour du Jugement, les justes
brilleront comme le soleil (2). L ’image est encore
renforcée par l’expression : dans sa puissance, çui
marque pour le soleil l’heure du méridien, celle où
il est dans tout son éclat. Au sens allégorique, le
visage du Christ désigne ici sa sainte Humanité,
qui s’est levée sur le monde comme un soleil de
justice, et qui a jeté son éclat le plus vif quand elle
a déployé toute sa vertu, c’est-à-dire à l’heure de sa
Passion.
Et lorsque je Veus vu, je tombai à ses pieds
comme mort. Ainsi saint Jean, qui a vécu pendant
des années dans la familiarité la plus étroite avec
Notre-Seigneur, qui a poussé la simplicité con
fiante jusqu’à appuyer sa tête sur le cœur de son
Maître au moment de la Cène; saint Jean, le re
voyant maintenant dans l’éclat de sa gloire céleste,
tombe comme mort. Daniel, dans la vision dont nous
avons déjà parlé, dit, pour exprimer la terreur oont
il se sentit pénétré, que le visage du Fils de l’homme
était semblable à la foudre. « A sa vue, ajoute-t-il,
toute ma force m'abandonna, je devins «n autre
(1) Id., XXV,
(a) ni, 7. —cf. Mt., xm, 43.
30 LE SENS MYSTIQUE DE b''APOCALYPSE
homme, je me desséchai, et il ne me resta pins
aucune vigueur (i) ».
T el est l ’effet que produit sur l ’être humain la
vision de la Majesté divine. Il entrevoit soudain
l ’abîme de son immense faiblesse, et il éprouve
comme un besoin irrésistible de s’anéantir, de se dis
soudre et de disparaître. C ’est pourquoi Abraham,
mis en présence de Dieu, se prosternait le \isage
contre le sol, et se déclarait cendre et poussière (2).
C ’est pourquoi encore la Sainte Ecriture novs mon
tre Esther tombant en défaillance à la vue d’Assué-
rus (3) ; et elle nous enseigne ailleurs que personne
ne peut voir Dieu sans mourir (4).
En disant qu’il tomba comme mort, saint Jean
nous donne à entendre par surcroît que la contem
plation de Dieu nous fait mourir au monde, et nous
rend insensibles à ses attraits comme a ses agita
tions. En la prenant comme but de nos recherches,
nous serons, nous aussi, comme morts, mais non
pas morts ; nous vivrons intérieurement d’une vie
beaucoup plus intense, de la vie de Dieu meme.
Saint Paul avait dit dans le même sens : Montrons-
nous comme mourants, et voici que nous vivons (5).
E t il posa sa main droite sur moi, en signe de la
grâce que Dieu accorde à ceux qui s’humilient. E t
il dit : Ne crains point. Qu’avons-nous à craindre,
en effet? Qui donc pourrait nous nuire, quand nous
sommes aux pieds du Maître du monde, de Celui
qui possède toute puissance au ciel, sur la terre et
dans les enfers? Ne crains point, car je suis le pre-
« X, 6, 8.
(a) G en., XVTÏ, 3 ; XVTT, 37.
(3) XV,
(A» Fa ., XXXIII,
(5) Il Cor., VI, 9.
LA RÉFORME DLS ÉGLISES 3*
mier, et je suis le dernier. « Je suis le F ils unique
de Dieu, le premier-né de toutes les créatures, le Koi
des anges et des hommes ; et je suis le dernier ; nul
n’a été traité avec plus d’ignominie que moi, nul
n’a été abreuvé d’outrages et d’affronts semblables
à ceux que j ’ai reçus. » Isaïe déjà, entrevoyant dans
une vision prophétique le pitoyable état où serait
réduit le Messie glorieux attendu par Israël, l ’avait
appelé : le dernier des hommes (i). Si misérables
que nous soyons, nous ne serons jamais plus dé
laissés que lui ; si cruelles que soient les persécu
tions déchaînées contre nous, elles n’ atteindront
jamais à la violence de celle qui s’abattit sur lui.
« Je suis, continue-t-il, celui qui vit, d’une vie sans
commencement et sans fin. Ne crains donc rien,
âme que j ’ai choisie, âme que j ’aime, âme que je
veux conduire aux noces éternelles, mais par la
voie que j ’ ai suivie moi-même, et qui est celle de
la croix. Car j'a i été mort : mon âme et mon corps
se sont réellement séparés sur le Calvaire. Mais
ensuite, je suis ressuscité, et me voici vivant à tra
vers les siècles des siècles, d’une vie que rien ne
peut me ravir. E t j Jai les clefs de la mort et de
l Jenfer. Je peux ressusciter qui il me plaît, je peux
arracher qui je veux à l ’enfer, aussi bien qu’à la
mort du péché.
E t, afin de faire entendre la vérité de ce que je
dis, écris donc ce que tu as vu. Ecris ce que tu as
vu, toi, Jean, quand j ’étais sur la terre avec vous;
ce que tu as vu de tes yeux, quand ils se sont saisi
de moi au jardin de Gethsémani, quand ils m’ont
traîné de tribunal en tribunal, quand ils m’ont
fi) LUI, 3.
32 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
giflé, accablé de coups, couvert de crachats, cou
ronné d’épines ; quand ils ont percé mes pieds et
mes mains avec les clous, quand ils ont ouvert mon
côté avec la lance ; mais écris aussi ce que tu as vu,
le dimanche matin, quand tu as couru au tombeau
avec Pierre, et puis le soir, au Cénacle, et les jours
qui suivirent... Raconte les mystères de ma Passion
et de ma Résurrection, dont tu as été le témoin.
Ensuite, écris ce qui se passe maintenant, c’est-à-
dire les souffrances qu’endurent quotidiennement
l ’Eglise et les âmes justes ; écris ce qui doit arriver
après cela, la persécution de l ’Antéchrist, et la fin
des temps. Ecris le mystère des sept étoiles que tu
as vues dans ma main : montre le sens caché de
ces symboles, et explique que les sept étoiles sont
les anges — c’est-à-dire : les évêques — des sept
Eglises, et que les sept chandeliers sont les sept
Eglises.
DEUXIEME PARTIE
LA LE TTR E AUX SEPT EGLISES
Chapitre II. — A l’Ange de PEglise d 3Ephèse, écris :
Voici ce que d it celui qui tien t les sept étoiles dans sa
[main] droite, qui marche au milieu des sept candélabres
d ’or : — 2. Je connais tes œuvres, et [ton] travail, et ta
patience, et que tu ne peux supporter les méchants : et
tu as mis à l’épreuve ceux qui se disent Apôtres et qui
ne le sont pas : et tu as reconnu qu’ils étaient meib
teurs : — 3. E t tu gardes la patience, et tu as supporté
à cause de mon nom, et tu n ’as pas défailli. ■—>4. Mais
j’ai contre toi que tu as abandonné ta charité première. —
5. Souviens-toi donc d’où tu es tombé : et fais pénitence,
et fais les œuvres d’autrefois. Sinon, je viens à toi, et je
déplacerai ton candélabre de sa place, si tu ne fais pas
pénitence. — 6. Mais tu as ceci, que tu détestes les œuvres
des Nicolaïtes, que je déteste moi aussi. — 7. Que celui
qui a une oreille entende ce que l’E sprit d it aux Eglises I
Au vainqueur, je donnerai de manger de Parbre de vie,
qui est dans le Paradis de mon Dieu. — 8. E t à l’Ange
de PEglise de Smyrne, écris : Voici ce que d it le premier,
et le dernier, celui qui est mort, et qui vit : — 9. J e sais
ton épreuve, et ta pauvreté, mais tu es riche : tu es
tourné en dérision par ceux qui se disent être Juifs et
[qui] ne le sont pas, mais [qui] sont la synagogue de
Satan. — 10. Ne crains aucune des choses que tu auras
à souffrir. Voici que le diable doit envoyer quelques-uns
de vous en prison, pour que vous soyez tentés : et vous
subirez une persécution de dix jours. Sois fidèle jusqu’à
la mort, et je te donnerai la couronne de vie. — 11. Celui
qui a une oreille, qu’il entende ce que l’E sprit d it aux
Eglises : Celui qui vaincra ne sera point attein t par la
seconde mort. — 12. E t à l’Ange de l’Eglise de Pergame,
APOCALYPSE 4
34 le sens mystique ue l ' apocalypse
écris : Voici co que d it celui qui a l’épée acérée à deux
tranchants : — 13. J e sais ou tu habites, où est le siège
de Satan : et tu gardes mon nom, et tu n ’as pas renié
ma foi. E t cela, aux jours où Antipas, mon témoin fidèle,
a été tué au milieu de vous, où habite Satan. — 14. Mais
j’ai contre toi [quelques] petites choses : parce que tu as
là des tenants de la doctrine de Balaam, lequel enseignait
à Balac à envoyer le scandale devant les fils d’Israël, à
manger [des idolothytes], et à commettre l’adultère : —
15. Tu as donc, toi aussi, des tenants de la doctrine des
Nicolaïtes. — 16. Pais de même pénitence : sinon je
viendrai bientôt à toi, et je combattrai contre eux avec le
glaive de ma bouche. — 17. Que celui qui a une oreille,
entende ce que l’E sprit dit aux Eglises : Au vainqueur,
je donnerai la manne cachée, et je lui donnerai un caillou
blanc, et, sur [ce] caillou, un nom nouveau écrit, que
personne ne connaît, sinon celui qui le Teçoit. — 18. E t
à l’Ange de l’Eglise de Tbyatire, écris : Voici ce que dit
le Pils de Pieu, celui qui a des yeux comme une flamme
de feu, et ses pieds sont semblables à l’auricalque : —
19. Je sais tes œuvres et [ta] foi, et ta charité, et [ton]
ministère, et ta patience, et tes dernières œuvres plus
nombreuses que les premières. — 20. Mais j ’ai contre toi
[quelques] petites choses : parce que tu permets à la
femme Jézabel, qui se dit prophétesse, d’enseigner, et de
séduire mes serviteurs, de commettre l’adultère, et de
manger des idolothytes. — 21. E t je lui ai donné le temps
de faire pénitence : et elle ne veut pas faire pénitence de
sa fornication. — 22. Voici que je l’enverrai sur un lit ;
et ceux qui commettent l’adultère avec elle, seront dans
la tribulation suprême, s’ils ne font pas pénitence de
leurs œuvres. — 23. E t je ferai périr ses fils dans la mort,
et toutes les Eglises sauront que je suis Celui qui sonde les
reins et les cœurs : et je donnerai à chacun de vous selon
ses œuvres. A vous cependant, je dis, — 24. et à tous
les autres qui êtes à Thyatire : Tous ceux qui n ’obser
vent pas cette doctrine, et qui n ’ont pas connu les mys
tères de Satan, comme ils disent, je n ’enverrai pas sur
eux un autre poids : — 25. Cependant, ce que vous avez,
tenez-le jusqu’à ce que je vienne. — 26. E t celui qui aura
vaincu et qui aura gai dé mes œuvres jusqu’à la fin, je
lui donnerai puissance sur les nations, — 27. et il les
gouvernera avec une verge de fer, et elles seront brisées
comme un vase d’argile, — 28. comme moi aussi j’ai reçu
[puissance] de mon Père et je lui donnerai l’étoile du
matin. — 29. Que celui qui a une oreille, entende ce que
l’Esprit d it aux Eglises.
la réforme des églises 35
E chapitre II* et le suivant contiennent la lettre
C aux Eglises d’Asie qui a été annoncée tout à
l ’heure. Le Fils de Dieu enjoint à l ’Apôtre bien-
aimé d’écrire successivement à chacun des sept
évêques qui occupent les sièges de l’Asie Mineure.
Ces lettres sont un modèle de correction frater
nelle : l ’auteur y mêle adroitement les louanges et
les reproches, afin d’encourager ses lecteurs et de
les stimuler, tout en leur signalant les points sur
lesquels ils sont en défaut, et les périls auxquels
ils s’exposent.Par delà les évêques qui en sont les
destinataires, elles s’adressent à toutes les âmes
chrétiennes soucieuses de leur avancement spiri
tuel : et c’est à elles que fait allusion saint Benoît,
au Prologue de sa Règle, quand il nous exhorte à
écouter ce que PEsprit dit aux Eglises. Elles rap
pellent les points essentiels de la perfection évan
gélique, et nous offrent une réalisation exacte de
cette prophétie du Sauveur à ses disciples : Lorsque
le Saint-Esprit viendra, il reprendra le monde sur
le pêché, sur la justice et sur le jugement (i). En
effet, elles reprochent à chacun les pêchés dans les
quels il tombe, elles lui montrent la justice qu’il
doit pratiquer, elles lui remettent en mémoire le
jugement qu’il doit subir un jour. Leur nombre
sept évoque manifestement les dons du Saint-Esprit :
et, dans chacune d’ elles, on peut reconnaître tour à
tour, d’une façon plus particulière, à la suite
de Rupert de Deutz, la voix de l ’un des sept
esprits qui se tiennent devant le trône de Dieu.
C ’est celui de crainte qui ouvre la liste, avec
(i) Jo., XVI, 8.
36 LE SENS MYSTIQUE DE l / APOCALYPSE
l’Eglise d’Ephèse, car c’est lui qui est le com
mencement de la voie qui mène à Dieu. Tout
le monde sait, en effet, que la crainte de Dieu est
le commencement de la sagesse. Après lui, nous
entendrons successivement celui de piété, celui de
science, celui de force, celui de conseil, celui d’intel
ligence, celui de sagesse.
§ 1. — Lettre à l’Eglise rf’Ephèse.
A VAnge de l'Eglise d'Ephèse, écris : Voici ce
que dit celui qtii tient dans sa main droite les sept
étoiles, qui marche au milieu des sept candélabres
d'or. Les sept étoiles représentent, nous l’avons dit
précédemment, les prélats des sept Eglises. Dieu
les tient dans sa main, pour les diriger, et diriger
les autres par eux ; et aussi pour les empêcher de
tomber, comme tomba cet astre du matin, ce Lucifer
qui, au premier jour du monde, était apparu étin
celant de gloire et de beauté, puis qui soudain
s’abattit sur la terre, et devint un démon, parce
qu’il se glorifia lui-même dans son cœur, parce qu’il
oublia qu’il devait tout à Dieu (i). Qu’elles se sou
viennent donc, les sept étoiles ; qu’ils se souvien
nent bien, les prélats de l’Eglise, que toute leur
autorité, tout leur prestige, toute la considération
dont ils jouissent sont le fait de la main de Dieu
qui les tient, et qu’ils ne laissent pas l’orgueil
prendre pied dans leurs cœurs !
Non seulement Dieu porte ainsi les étoiles qui
gouvernent son peuple; mais encore, il marche au
milieu des candélabres d'or. Ces derniers représen-
(i). Is., XVI, t2 et suiv.
LA RÉFORME DES ÉGLISES 37
tent les Eglises, c’est-à-dire la masse des fidèles,
par opposition aux prélats, comme saint Jean nous
l’a appris un peu plus haut. Dieu marche au milieu
d’eux, en ce sens qu’il demeure avec eux, selon la
promesse qu’il a faite à ses disciples : Voici que
je suis avec vous jusqiVà la consommation des siè
cles (i). Il habite dans leurs cœurs. Il les visite par
sa grâce. Il les enveloppe de sa sollicitude. Il suit
tous leurs pas. Il accompagne toutes leurs démar
ches. Mais en même temps II surveille soigneuse
ment ces candélabres, pour voir si leur lumière
n’est point fumeuse, si elle ne risque pas de s’étein
dre, si elle jette bien l ’éclat de la charité.
« Je connais tes oeuvres » : Dieu, il est vrai,
sait toutes choses en vertu de sa science infinie.
Mais II connaît les siens, comme le dit saint
Paul (2), en ce sens qu’il les approuve, Il les consi
dère avec bienveillance, tandis qu’au contraire II
ignore les méchants (3). a Je connais donc tes œuvres
de charité, et la peine que tu prends pour sauve
garder l ’intégrité de la foi ; je sais la patience que,
les yeux fixés sur la récompense éternelle, tu dé
ploies au milieu des épreuves ; je sais l ’aversion que
t ’inspirent les vices, et le zèle avec lequel tu en
poursuis les fauteurs. T u ne t ’es pas laissé abuser
par les beaux discours de ceux qui se disent envoyés
de Dieu, comme Ebion, Marcion, Cérinthe, etc...,
et qui ne le sont point. T u les as mis à l’épreuve,
selon ce qui est écrit : Eprouvez les esprits, pour
voir s'ils sont de Dieu (4) ; et tu as reconnu à leurs
(1) M t, XXVIII, 20.
(2) Il Tira., i i , 10.
(3) M t, VII, a3.
(4) I Jo., IV, 1.
3§ LE SENS MYSTIQUE DE ï/APOCAEYPSE
fruits, comme le veut l ’Evangile, c’est-à-dire :
leurs œuvres, qu'ils étaient menteurs.
Tu as gardé la patience, avec les hérétiques;
as supporté courageusement leurs attaques, plus
soucieux de l’honneur de mon nom que de ton pro
pre intérêt ; et tu n'as point cédé à la colère. Tout
cela est très bien : cependant, ce n’ est pas suffisant
pour la perfection que j ’attends de toi, et j ’ ai quel
ques avertissements à te faire entendre : Je te re
proche d'avoir abandonné ta charité première. T u
ne veilles plus à cette parfaite union des cœurs qui
était la marque de l ’Eglise naissante, et qui avait
pour corollaire la mise en commun de tous les
biens (i). T u ne pratiques plus les œuvres de misé
ricorde avec autant de ferveur qu’autrefois, tu te
laisses gagner par la tiédeur. Or, n’oublie pas que
la charité est et demeure le signe auquel se recon
naissent mes vrais disciples ; quand même tu aurais
une foi à transporter les montagnes, quand même
tu livrerais ton corps aux flammes, si tu n'as point
cette charité, tout le reste ne te sert de rien.
Reconnais donc ta faute : souviens-toi d'où tu es
tombé, rappelle-toi la générosité qui t ’animait au
début de ta conversion, et fais pénitence. Ne te con
tente pas de désirs, ni de promesses : passe aux
actes, comporte-toi comme tu le faisais alors (2).
(1) Gf. Act., IV. 3a.
(2) Certains commentateurs, rapprochant ces paroles d’un
passage de la II® Epître à Timothée, où l ’Apôtre invite ce
dernier à ressusciter en lui la grâce de Dieu (I, 6), ont
pensé que le destinataire de la lettre à l'Ange de l ’Eglise
d ’Ephèse, n'était autre que le célèbre disciple de saint Paul,
qui fut en effet évêque de cette ville, et qui se serait laissé
abattre un instant par la multitude des épreuves aux
quelles il avait à faire face.
LA RÉFORME DES ÉGLISES 39
Sinon je viens à toi, et tu sentiras le poids de ma
colère. J'enlèverai ton candélabre de sa place, c’est-
à-dire : Je donnerai ton siège à un autre ; ou encore
J’éteindrai la lumière qui brille dans ton Eglise,
et qui fait d’elle un flambeau de la vérité, comme
cela est arrivé bien souvent lors des grandes héré
sies, quand la chute d’un évêque entraîne celle de
tout son troupeau.
« Cependant, tu as pour toi que tu détestes les
actions des Nicolaïtes, que je déteste moi aussi. »
Dieu ne dit pas qu’il hait les Nicolaïtes ; il parle
seulement de leurs oeuvres, pour nous faire com
prendre que nous ne devons jamais haïr les person
nes, si mauvaises qu’elles soient; ce sont leurs en
treprises que nous devons avoir en abomination dans
la mesure où celles-ci sont contraires à la loi de Dieu
et au bien de leurs âmes. Saint Benoît marque cette
discrimination, quand il dit dans sa Règle, qu’il faut
haïr les vices et aimer les frères.
Qu’étaient-ce au juste que ces Nicolaïtes dont il
est ici question?
Des anciens Pères sont d’accord pour attribuer
leur origine au diacre Nicolas, l’un des sept qui
furent choisis par les Apôtres pour les assister dans
leur ministère, et au nombre desquels il faut comp
ter aussi saint Etienne. Par contre, ces mêmes
Pères diffèrent dans la façon dont ils racontent com
ment la chose arriva. Si nous en croyons saint Clé
ment d’Alexandrie, ce Nicolas, qui avait épousé
une femme d’une rare beauté, se serait vu reprocher
par les disciples la jalousie qu’ il manifestait à son
sujet. Plein d’indignation il l ’aurait alors conduite
aux Apôtres, en disant : « Voici ma femme. Qu’elle
soit à qui voudra ! » Lui-même, d’ ailleurs, n’en
40 EE SENS MYSTIQUE DE i/APOCAI/YPSE
continua pas moins à vivre saintement. Mais cer
tains chrétiens malintentionnés s’emparèrent de
cette parole imprudente, et se réclamèrent de son
auteur pour prétendre que les femmes, comme tous
les autres biens, devaient être mises en commun (i).
D ’après saint Epiphane au contraire, dont on
connaît la haute autorité comme témoin de la tradi
tion, Nicolas, après avoir prétendu garder la conti
nence absolue, à l ’imitation des Apôtres, n’eut pas
le courage de persévérer dans cet effort, et « revint
à son vomissement ». Mais pour pallier sa défaite,
il imagina d’enseigner que quiconque veut assurer
son salut doit accomplir chaque jour l ’œuvre de
chair, et, mettant sa propre doctrine en pratique,
il sombra dans de honteux désordres (2). Cette
deuxième version a été beaucoup plus répandue que
la première ; si nous en jugeons par l’ autorité de
saint Thomas, nous pouvons dire que c’est elle qui
a prévalu dans la tradition (3).
« Que celui qui a une oreille entende ce que
VEsprit dit aux Eglises. » Cette formule, qui va
revenir à la fin de chacune des lettres, évoque celle
qu’employait Notre-Seigneur lui-même quand il
prêchait : Que celui qui a des oreilles entende (4).
Remarquons que chaque fois, l ’Esprit va s’adresser
aux Eglises, et non pas à l’Eglise d’Ephèse, ou à
celle de Sardes, etc..., pour bien montrer la portée
générale de ses avertissements, qui intéressent tous
les chrétiens.
(1) Stromates, L. III, ch. IV. — Patr. Gr., T. 8, col. n3o.
— Rufin et Théodore! donnent des versions semblables.
(2) Adversus Hoerescs, L. I, t. 2, heres. 25. — Patr. Gr.
T. 4i, col 3aa.
(3) Contra Gentes, c. a£. — Quodlibet III, art. Il, ad. 5.
(4) Mt., XIII, 9.
LA RÉFORME DES ÉGLISES 41
« A u vainqueur, c’est-à-dire : à celui qui saura
triompher des tentations du démon, des sollicita
tions du monde, de ses propres passions : Je don
nerai à manger de l'arbre de vie, qui est dans le pa
radis de mon Dieu, » Cet arbre, c’est le Christ lui-
même, arbre qui fut durement émondé et taillé dans
les souffrances qui précédèrent sa mort, mais qui
porta une frondaison magnifique après sa Résurrec
tion. Son fruit nous est donné dans le Sacrement
de P Eucharistie. Il ne pousse que dans le paradis
de mon Dieu, c’est-à-dire dans la sainte Eglise,
hors de laquelle il n’y a point d’aliment substantiel,
point de vie pour l’âme. Notre-Seigneur dit : de
mon Dieu, parce qu’ il parle en tant qu’homme. Il
veut montrer l ’amour ardent que sa Très Sainte
Humanité porte à Dieu, en même temps que la
parfaite obéissance qu’elle lui témoigne.
Ces paroles nous font entendre qu’il faut se pré
parer à la réception de la sainte Eucharistie par
une vie pure. Bien que tous les chrétiens puissent
s’approcher de la sainte Table, Notre-Seigneur ne
donne de ce fruit de vie qu’à ceux qui savent se
vaincre eux-mêmes. Remarquons en outre qu’i l ne
dit pas : ce fruit, mais de ce fruit, pour marquer
que la participation d’un chacun à la grâce de ce
sacrement sera plus ou moins grande, selon ses
dispositions.
Cette première lettre est destinée à nous inspirer
spécialement, nous l ’avons dit, l’esprit de crainte.
Parce qu’ils n’avaient pas écouté cet esprit, Adam
et Eve avaient été chassés du paradis terrestre et
condamnés à mort ; ceux qui sauront se montrer
dociles à ses sollicitations mériteront de recevoir
42 I.E SENS MYSTIQUE DE ï/APOCALYPSE
le fruit du nouvel Eden, et en lui, Valiment de la
vie éternelle.
§ 2 — Lettre à PEglise de Smyrne.
« E t à l'ange de l'Eglise de Smyrne, écris. »
C ’est maintenant l ’esprit de piété qui va parler.
Comme il s’adresse à une Eglise déjà engagée dans
la persécution et que va rougir le sang des martyrs,
il ne lui fait aucun reproche, nous montrant par là
comment nous devons nous comporter nous-mêmes
à l ’égard de ceux qui souffrent.il l ’exhorte au con
traire avec douceur, avec mansuétude ; et pour lui
donner du courage, il commence par lui proposer
l’exemple du Sauveur : « Voici ce que dit le premier
et le dernier, celui qui est mort, et celui qui est
vivant. » Le premier, parce qu’il est le F ils de
Dieu, le plus beau des enfants des hoïnmes ; et le
dernier, parce qu’il a été réduit au dernier degré
de la détresse et du mépris. Il a passé par la mort,
lui aussi, pour nous montrer le chemin ; mais il est
ressuscité, il vit maintenant, d’une vie qui n’aura
point de fin : et ceux qui le suivront dans la mort,
le suivront dans la vie.
« Je connais tes épreuves, je n’ignore rien de ce
que tu as à souffrir. E t si je ne l ’empêche pas, c’est
pour ton bien ; c’est que je veux te récompenser
plus tard. Je sais la pauvreté à laquelle tu t ’es ré
duit volontairement, en distribuant aux pauvres,
par amour pour moi. tout ce que tu possédais. Mais
sois tranquille : il est d’autres biens que l ’or et
l ’argent, et si ceux-ci te font défaut, sache que tu es
riche de biens spirituels, riche de vertus, riche de
mérites, riche dans le ciel.
LA REFORME DES EGLISES 43
Je sais que tu es calomnié; comme je l ’ai été moi-
même, par ceux qui se disent Juifs. Ils me repro
chaient de ne pas respecter le sabbat, d’être un
agent de Bêelzébud, un possédé du démon. E u x, au
contraire, se flattent de garder la foi à la lettre;
ils se disent le peuple saint, le peuple de Dieu, ils
se vantent d’être les fils authentiques d’Abraham :
mais ils se trompent. Si, selon la chair, ils descen
dent en effet des Patriarches, ils ont complètement
perdu l’esprit de ces saints personnages ; ils ne sont
plus mon peuple, ils ne sont qu’une assemblée, une
synagogue qui exécute les volontés de Satan.
Ne cède point à la crainte, ne redoute aucune des
épreuves par lesquelles tu auras à passer, n’ appré
hende ni la pauvreté, ni les outrages, ni les souf
frances, ni les tentations. Je sais à l ’avance que tout
cela doit venir, et je le permets pour ton bien.
Avant peu, le démon fera mettre en prison par ses
suppôts quelque s-uns d’ entre vous, afin que vous
soyez mis à l’ épreuve; afin que vous ayez l ’occa
sion de manifester votre patience, et que vous soyez
purifiés de la rouille de vos péchés. Vous subirez
une persécution de dix jours, c’est-à-dire : limitée
et de courte durée (i). Sois fidèle jïisqu’ à la mort,
reste attaché à ton Dieu comme l ’épouse à son
époux, comme le soldat à son chef, comme Pami à
son ami; ne m’abandonne pas en chemin, ne quitte
pas la main qui te tient, et tu recevras la couronne
de vie, c’est-à-dire la possession de Moi-même,
dans la béatitude essentielle (2).
(1) Pour la plupart des commentateurs anciens, le nom
bre dix est ici une allusion au Décalogue, et les dix jours
représentent tout le temps où l'hom m e vit sous son joug,
c ’est-à-dire toute la vie présente.
(2) Cf. Is., XXVIII, 5.
44 LE SENS MYSTIQUE DE ï/A POCALY PSE
Que celui qui a des oreilles entende, non pas ce
que dit le démon, non pas ce que disent la chair,
ni le monde, qui tous trois nous invitent au relâ*
chement; mais ce que l'Esprit dit aux Eglises, pour
les exhorter à combattre : Celui qui aura vaincu les
trois ennemis, dont nous venons de parler, n'aura
point à souffrir la seconde mort. Celui qui saura
accepter pour son Maître la première mort, c’est-à-
dire la séparation du corps et de l’ âme, à laquelle
tout homme est condamné depuis le péché d’Adam ;
celui-là échappera à la seconde, à la séparation défi
nitive de Pâme et de Dieu, c’est-à-dire à la damna
tion. »
§ 3. — Lettre à PEgliee de Pergame.
E t à l'Ange de l'Eglise de Pergame, écris : Voici
ce que dit Celui qui tient l'épée acérée à deux tran
chants. C ’est ici l ’esprit de science qui parle :
s’adressant à une ville particulièrement infestée par
l ’idolâtrie, à une Eglise menacée par des hérésies
multiples et perfides, il prêche avant toutes choses
la vertu de discrétion, qui apprend à reconnaître et
à garder la vraie doctrine au milieu des erreurs.
Elle s’éclaire elle-même de l ’enseignement du Christ
qui pénètre, nous dit saint Paul, jusqu'à la division
de l'âme et de l'esprit (i), et qu’évoque ici 1 épée
sortant de la bouche de l ’apparition (2). Elle dis
tingue, sous les apparences dont s’enveloppent
l ’amour-propre et les passions, ce qui dans nos dé
sirs, dans nos intentions, dans nos entreprises, est
(1) Hebr. IV, 12
(a) Cf. supra I, 16
LA RÉFORME DES ÉGLISES 45
la part de l ’homme animal, et ce qui est de l ’homme
spirituel. Car le périmer excelle à se maquiller et à
se faire prendre pour le second.
« Je sais où fw habites : ta habites au milieu des
méchants, où il est plus difficile et plus méritoire de
garder la justice qu’au milieu des bons ; dans une
ville si mauvaise qu’on peut l’appeler le trône de
S a ta n . »
C ’est, en effet, [à Per game], écrit le P. Allô, que fut
élevé le premier temple du culte impérial provincial, dés
l’an 29 avant Jésus-Christ ; un second et un troisième [y]
furent consacrés en l’honneur de Trajan et de Septime-
Sévère. Les quatre grandes divinités poliades étant Zeus
Soter, Athéna, Nicéphore, Asklepios Soter, et Dionysos
Kathegemon. Le pèlerinage des malades au sanctuaire
d’A&klepios, où se pratiquait l'incubation et se faisaient des
guérisons censées miraculeuses, les mystères de Dyonisios
avec la confrérie des BoûxoXow surtout le colossal autel en
plein air de Zeus avec sa Gigantomachie, frise grandiose où
les Grecs avaient éternisé le souvenir glorieux de leur résis
tance A l'invasion celtique du III e siècle... tout cela lui assu
rait une splendeur religieuse incomparable. Ces divers cultes
étaient alliés et plus ou moins fondus entre eux, et s’arran
geaient fort bien avec celui des Césars. Le prêtre de Zeus
Soter était aussi prêtre du « divin Auguste ». Dionysos-
taureau fraternisait avec Asklepios-serpent... Et tout cela
faisait bien de Percgame le trône de Satan, car nulle part
le paganisme n’étalait plus orgueilleusement sa force (1).
Cependant, continue saint Jean, malgré cela,
« tu exaltes mon nom, tu te montres digne de
ton titre de chrétien, et la peur ne t’ a point
fait renier la foi que tu m’as donnée. T u m’es
resté fidèle même quand la persécution sévis
sait, même quand Antipas a été martyrisé au
(i) Apoc. de saint Jean, Exc. VI, P. 3o.
46 LE SENS MYSTIQUE DE ï/APOCALYPSE
milieu de vous, dans ce royaume de Satan, pour
avoir rendu témoignage à mon Nom ». La tradition
rapporte qu’Antipas était le prédécesseur du desti
nataire de cette lettre sur le siège de Pergame, et
qu’il fut brûlé dans un taureau d’airain, sous le
règne de Donatien (i).
« Mais j Jai cependant quelques défaillances à te
reprocher : car il y a chez toi desjenants de la doc
trine de Balaam, lequel enseignait à Balac à en
voyer devant les fils d JIsraël des occasions de chute,
— c’est-à-dire : des femmes de mauvaise vie, —
afin de les entraîner au péché, de les inciter à man
ger des viandes consacrées aux idoles, et de leur
faire rendre aux faux dieux un honneur adultère. »
Balaam était un devin, qui vivait sur les bords de
l’Euphrate, au temps de l’E.wde. Lorsque Balac,
roi des Moabites, vit s’avancer vers son pays, en
route pour la Terre promise, le peuple Hébreu, qui
venait d’écraser successivement l’armée des Amor-
rhéens, et celle du roi de Basan, il le manda près
de lui et le supplia d’appeler la malédiction du ciel
sur cet ennemi que rien semblait ne pouvoir arrêter.
Balaam, après bien des hésitations, — car il n’igno
rait pas que Dieu était avec Israël, — se mit en
devoir de lui obéir : mais, par une permission di
vine, ses lèvres ne purent prononcer que des paroles
de bénédiction au lieu des malédictions qu’il aurait
voulu proférer.
Le livre des Nombres, qui rapporte cette his
toire (2), ne parle pas explicitement de la duplicité
à laquelle fait allusion ici VApocalypse. Mais oir
(1) R. P. Allô, op. cit., p. CCIX, note,
fs) XXII-XXIV.
LA RÉFORMÉ DÉS ÉGLISES 47
p eu t aisém en t la d e v in e r sous la su ite d u récit.
D é s ir e u x de p la ire à B a la c e t de secon der ses d es
sein s, m a lg ré le m ira cle p a r le q u e l D ie u v e n a it de
lu i n o tifier sa vo lo n té, B a la a m co n se illa à ce p rin ce
d’ e n v o y er chez les J u ifs , dont il co n n aissait les
in stin cts p a ssio n n els, des fem m es arm ées de tous
le u rs m oyen s de sédu ction . C e lle s-c i ré u ssire n t en
effet à g a g n e r le cœ u r des e n fa n ts d ’ Is ra ë l ; elles les
en traîn èren t à le u rs fê te s r e lig ie u s e s , le u r fire n t
m an ger des via n d e s con sacrées a u x id o les, e t le s in i
tiè re n t m êm e a u cu lte de B e e lp h é g o r, le p lu s im
m onde de tous le s d ie u x ( i).
L e s tenants de la doctrine de B alaam dont p a rle
ici N o tre -S e ig n e u r so n t à id e n tifie r avec le s N ico-
la ïte s. « T u as donc toi a u ssi, en le u r p erson n e,
com m e l ’ évêque d ’E p h è s e , des pa rtisans de V h êrêsic
de N ico la s, c ’ est-à-d ire des gen s q u i se p erm etten t
les p lu s g ra n d e s lib e rté s, ta n t en ce q u i concerne
la p a rticip a tio n a u x sa crifices p aïen s qu e dan s le u rs
rap p o rts avec l ’ a u tre se x e .
Je te le dis com m e à lu i ; F a is p én iten ce. Sa n s
quoi je viendrai à toi su b ite m e n t, et je te fe r a i sen
t ir , à toi et à ton p eu p le, to u t le p oids de m a colère.
Je com battrai ces h érétiq u es par le g la iv e de ma
parole, c ’ est-à-d ire : je le s co n v a in cra i de p éch é, je
ré d u ira i à n éan t le u rs e x cu se s, p a r des p aro les au ssi
(i) XXV, I, 3. — S. Grégoire nous rapporte dans ses
Dialogues un trait semblable. Le diacre Florentius s était
pris d’une violente jalousie contre S. Benoît, et avait cher
ché à l'empoisonner. N'ayant pu y parvenir, il résolut du
moins de perdre les âmes de ses disciples. « Il envoya donc
dans le jardin du monastère, sept jeunes filles nues qui,
se tenant ensemble par la main et dansant longtemps sous
eurs yeux, devaient allumer dans leurs âmes, la perversité
du plaisir. » L. Il, ch. 8.
48 LU SENS MYSTIQUE DE L J APOCALYPSE
pénétrantes, aussi irrésistibles qu’une épée. Je les
châtierai comme j ’ai châtié autrefois Balaam et les
Madianites ; tous les hommes furent passés au fil
de l’épée, y compris ce faux prophète, les villes et
les villages furent livrés aux flammes, les femmes
et les enfants emmenés en esclavage (i).
Mais si, au contraire, tu sais te corriger, je te
ferai éprouver la douceur de ma miséricorde. Que
celui qui a une oreille écoute ce que VEsprit dit aux
Eglises : A celui qui saura triompher des perfides
sollicitations de la secte de Nicolas : je donnerai la
manne cachée, et je lui donnerai un caillou blanc.
Pour n’avoir point voulu toucher aux viandes des
idoles, il recevra le pain de vie, le Christ voilé sous
les espèces sacramentelles, jadis figuré par la
manne; et il aura en lui les prémisses de la vie
future, quand il en goûtera les douceurs secrètes,
ces suavités ineffables auxquelles le Seigneur ne
fait participer que ses amis de prédilection. E t pour
avoir gardé son corps pur du péché de la chair,
je lui donnerai, au jour de la Résurrection, un
caillou blanc, c’est-à-dire un corps étincelant et
impassible. » Le corps glorieux qui sera celui des
élus est comparé ici à une pierre, parce que la cor
ruption et la souffrance n’auront plus aucune prise
sur lui ; à un caillou blanc, ou mieux : étincelant
(candidum), à cause de l’éclat lumineux dont il
sera doué.
E t sur ce caillou, un nom nouveau est écrit, que
nul ne connaît, sinon celui qui le reçoit. Ce nom
nouveau désigne la nouvelle personnalité dont les
élus jouiront après la résurrection. Car, dans cet
(x) Num., XXI, 7 et sqq.
LA RÉFORME DES ÉGLISES 49
état g lo r ie u x , la ch a ir n e co n vo itera p lu s con tre
l ’ e sp rit, la con cup iscen ce sera e n tièrem en t ap aisée,
l ’ hom m e ne sera p lu s s u je t n i à la co lère, n i à
aucune p assio n , ni à qu elq ue tro u b le que ce so it : le
corps sera p a rfa ite m e n t soum is à P â m e , e t l ’ être
tout e n tie r v iv r a dan s u n sen tim en t de p a ix , d ’ h ar
m onie , d ’ éq u ilib re im p o ssib les à d é crire . C ’ e st
pourquoi l ’ au teu r ajo u te q u e n u l n e connaît ce n om ,
sin on celu i qui Va reçu , p arce q u e, com m e le d it
sain t P a u l, Vceïl de V hom m e n J a pas v u , so n oreille
n Ja pas entend u, son cœ u r n*a pas im a g in é ce que
D ieu réserve à c e u x q u T l aim e. N u l n e p e u t avo ir
quelque idée de ce b o n h eu r, sinon ce lu i q u i l ’ a déjà
goûté.
§ 4. — Lettre à l’Eglise de Thyatire,
E t écris à V A n g e de V E g lis e de T h y a tir e . C ’ e st
l ’ e sp rit de force q u i v a p a rle r m a in ten a n t p ou r
rep ren d re un é v êq u e , cou p ab le d ’ a v o ir m an qué
d’ é n e rg ie dans la p ra tiq u e de la co rrectio n fra te r
nelle. C e tte œ u v re de ch a rité s p iritu e lle est en effet
l ’ un des p rem iers d evoirs des p ré la ts à l ’ e n d ro it de
le u rs o u ailles, et le u r n é g lig e n ce s u r ce ch a p itre est
p ou r le u rs é g lise s la so u rce des m a u x les p lu s g r a
ves : l ’ E c r itu r e nous le m on tre p a r l ’ e x e m p le d ’ H é li,
gra n d -p rê tre de S ilo , q u i, p our n ’ a v o ir p as su ré
p rim er la m au vaise con du ite de ses fils, v it la colère
de D ie u s ’ a b a ttre avec u n e e x trê m e r ig u e u r su r sa
fa m ille e t su r le p eu p le to u t e n tie r ( i) , « E c r is ,
donc, à V A n g e de V E g lis e de T h y a tir e : V o ici ce
que dit le F ils de D ie u , lu i qtii a les y e u x sem bla-
(i) Cf. I Rcg., II-IV.
APOCALYPSE 5
50 LE SENS MYSTIQUE DE VAPOCALYPSE
blés à une flamme de feu, parce que son Cœur est
dévoré d’un zèle ardent, parce que le regard de ses
yeux pénètre les secrets les plus profonds : il illu
mine les intelligences et il embrase les volontés qui
se laissent toucher par lui. E t ses pieds ressemblent
au bronze doré : prêts à toutes les démarches, à
toutes les fatigues pour sauver les âmes, ils ont à
la fois l ’éclat de l ’or par la charité qui les entraîne,
et la résistance du bronze par leur endurance. Je
connais tes œuvres, et ta foi, et ta charité; je sais
le zèle que tu apportes à ton ministère, et la pa
tience que tu y déploies ; je n’ignore pas que tes
œuvres sont plus nombreuses aujourd’ hui qu’elles
ne l’étaient jadis. T u as donc fait des progrès, la
chose est manifeste. Mais cela ne m’empêche pas
d’avoir contre toi quelques griefs : tandis que tu
vaques à ta propre sanctification, tu négliges tes
devoirs de pasteur. Tu permets à une femme, à
cette Jézabel, qui se dit prophêtesse, d'enseigner et
de séduire mes serviteurs. Elle leur apprend à com
mettre l'adultère et à manger des viandes consacrées
aux idoles, comme le font les Nicolaïtes. E t toi, tu
la laisses faire, au lieu de t ’armer contre elle du
zèle et de la sainte indignation du prophète Elie ! »
Quelle était cette Jézabel? Eaut-il voir sous ce
nom une personnalité concrète, ou bien n’ est-ce là
qu’une figure symbolique? Certains commentateurs
prétendent que le reproche visait la propre femme
de l ’évêque de Thyatire, qui se serait appelée réelle
ment Jézabel, et leur témoignage est corroboré par
le fait que plusieurs versions disent, au lieu d'une
femme : ta femme. D ’autres veulent voir en elle quel
que prophêtesse, quelque femme nicolaïte qui jouait
au personnage inspiré, pour rivaliser avec la Sybille
LA RÉFORME DES ÉGLISES 51
d’un temple clialdéen érigé dans la ville, le Samba-
theion. Il est plus probable que ce nom a surtout ici
une valeur symbolique : il évoque le souvenir de
l’épouse du roi Achab, l ’une des femmes les plus cri
minelles que connaisse l’histoire de l’humanité. C ’est
elle qui introduisit le culte de Baal parmi les Juifs ;
qui fit tuer Naboth, parce qu’il ne voulait pas lui
céder sa maison ; qui engagea contre Elie et les ser
viteurs du vrai Dieu, une lutte acharnée, où elle en
fit massacrer un grand nombre (1). A ce dernier
titre, elle est la figure des hérétiques, qui introdui
sent l’erreur parmi les fidèles, pour les séduire et
déchaîner leurs passions contre l ’Eglise.
A u sens moral, Jézabel représente ici la mollesse
sensuelle qui se glisse chez les chrétiens, par suite
du manque de vigilance et de fermeté de leurs pas
teurs. Elle se dit prophétesse, parce qu’elle prétend
en savoir plus long sur Dieu que les maîtres de la
théologie. Elle affirme, par exemple, que Dieu est
trop bon pour damner personne et qu’il n’y a pas
de feu en enfer; que le jeûne est une pratique dé
suète, et la vie cloîtrée un détestable égoïsme.
« Je lui ai donné dit temps pour faire pénitence,
continue le Sauveur, parce que je ne veux point la
mort du pécheur ; je veux au contraire qu’il se con
vertisse et qu’il vive : mais elle, elle ne veut pas re
noncer à sa débauche. » L ’ expression : non vult, elle
ne veut pas, doit être soulignée. Elle marque l ’obs
tination de la volonté humaine, refusant de s’incliner
devant la volonté divine, et rendant inefficaces tous
les efforts de celle-ci.
« Voici donc que je vais Venvoyer sur son lit,
U) III Reg.,XVTIT, A; XIX, 2; XXI, 5 et sqq.
52 le sens mystique de i / apocalypse
c’est-à-dire : la frapper d’une maladie grave, qui
l ’emportera en Enfer. C ’est là qu’elle trouvera le
lieu de son repos, car elle n’y aura plus le moyen
d’agiter le monde : c’est là qu’elle rencontrera
l ’ époux qu’ elle a choisi librement pour son âme, le
prince des ténèbres. E t tous ceux qui ont part à
ses désordres, s'ils ne font point pénitence de leurs
œuvres mauvaises, seront précipités avec elle dans
la pire des tribulations, c’est-à-dire en Enfer.
E l Je ferai périr ses fils, entendez : ceux qu’elle
a fait naître, par ses exemples, à une vie de débau
che et d’impiété; je les plongerai avec elle dans la
mort éternelle, comme j ’ai fait périr les enfants de
la vraie Jézabel à la suite de leur mère par la main
de Jéhu (i). Cet exemple servira de leçon aux diver
ses Eglises : totis sauront que je suis Celui qui est,
et qui sonde les reins et les cœurs. Je ne me contente
point des signes extérieurs de pénitence ; je n’ai
accepté ni le repentir d’Achab, ni celui de Judas,
parce que ces impies, en le manifestant, n’obéis
saient qu’ à des mobiles purement humains; mais
j ’ai ouvert mes bras tout grands à David, quand
j ’ai vu sa douleur profonde de m’avoir offensé ; car,
en tout ce que font les hommes, c’est leur intention
que je regarde. Je donnerai à chacun d'entre vous
selon ses œuvres : je ne laisserai aucune action mé
ritoire sans récompense, aucune faute sans châti
ment. Pour vous, mes fidèles, n’ ayez donc pas peur.
Je vous dis, à vous et à tous les membres de l'Eglise
de Thyaiire qui sont restés attachés à la foi Tous
ceux qui ne se sont point laissés égarer par la doc
trine impie de cette femme, mais qui me sont
(jJ IV fteg., X 7.
la réforme dus églises 53
restés fidèles, comme les sept mille qui avaient
refusé de fléchir le genou devant Baal et dont je
révélai l’ existence à Blie (i) ; tous ceux qui n’ ont
point connu les mystères de Satan, ainsi qu’ ils ap
pellent leurs abominations; je ne ferai point peser
sur leurs têtes un autre poids, je ne leur imposerai
pas le joug des observances légales, je n’exigerai pas
d’eux toutes sortes de pratiques supplémentaires,
comme le prétendent ces hérétiques. Je vous demande
seulement la fidélité aux préceptes de l ’Bvangile que
vous connaissez. Ceux-là du moins, gardez-les fidè
lement, jusqu’ à ce que je vienne récompenser cha
cun selon ses mérites.
Celui qui saura vaincre ses passions et pratiquer
jusqu’ à la fin les vertus qui me sont agréables, telles
que la charité, la pauvreté, la douceur, l ’humilité,
etc..., je lui donnerai puissance sur les nations. »
Dieu assure en effet, meme ici-bas, à ses serviteurs
une grande autorité sur leurs semblables, parce que
quiconque est capable de se maîtriser soi-même,
peut à bon droit gouverner les autres. « Ils jugeront
les hommes avec une règle de fer », non pas en ce
sens que leur justice s’exercera d’une manière im
placable et brutale, mais parce que ni sympathie, ni
antipathie, ni aucune influence ou pression ne pour
ront la faire dévier de sa rectitude. E t ils les brise
ront comme le vase du potier : ils auront une grâce
merveilleuse pour toucher le cœur de leurs auditeurs
et transformer ceux-ci en des hommes nouveaux,
comme le potier change à son gré la forme du bloc
d’argile qu’il tient entre ses mains. Quant à ceux
qui ne voudront point les écouter, ils seront brisés
( i) I l Reg., XX, 18
54 LE sens mystique de i/ apocalypse
d’une autre manière : ils emporteront en Enfer les
débris de leur être, à jamais privé de son unité.
Leur puissance ressemblera à celle que moi-même
en tant qu’homme, fa i reçu de mon Père. E t je leur
donnerai pour récompense rétoile dît, matin. »
Cette dernière figure désigne essentiellement le
Christ. C’est Lui qui est la récompense première de
tous les élus; c’est Lui qu’évoquaient déjà tout à
l’heure mystiquement le fruit de l’arbre de vie et
la manne cachée ; c’est Lui qui est appelé mainte
nant étoile du matin. Cet astre en effet lorsqu’il
apparaît dans le ciel, annonce le lever du jour : de
même le Christ ressuscitant à la pointe de l’aurore,
annonça au monde le grand jour de l’immortalité,
qui commençait avec Lui et qui n’aura point de fin.
A la suite de sa Très vSainte Humanité, les corps
de tous les élus, devenus purs et radieux comme
des étoiles, iront illuminer le ciel de leur éclat.
L’étoile du matin désigne aussi la Très Sainte
Vierge, comme en font foi ses Litanies, et cela pour
de multiples raisons : parce que son apparition sur
la terre mit fin à la nuit du péché ; parce que son
corps ressuscité participe d’une façon toute parti
culière à l’éclat de la Très Sainte Humanité de son
Fils; parce qu’elle fut radieuse, sereine et pure dès
le principe de son existence : comparés à elle, les
autres saints sont des étoiles du soir : ils ne se sont
débarrassés des ombres du péché que par de labo
rieux efforts, et ils n’ont brillé d’un éclat absolu
ment pur qu’au terme de leur existence : La Très
Sainte-Vierge au contraire, préservée du péché ori
ginel, pleine de grâce dans sa conception même,
étincela, dès le matin de sa vie, d’une splendeur
incomparable.
LA RÉFORME DES ÉGLISES 55
D e p lu s , en p ro m e tta n t de don n er à ses fidèles
V ê to ïle d u m a tin , N o tre -S e ig n e u r v e u t fa ire enten
dre q u ’ il le u r accordera la lu m iè re in té rie u re de la
con tem p lation , et le s é lè v e ra a in si à un m ode de
con naissan ce tra n sce n d a n t. C ’ est ce qu e v e u t d ire
égalem en t sa in t P ie r r e quand il nous in v ite à a tten
dre que V a s tr e d u m a tin a p p a r a iss e d a n s n o s
c œ u r s ( i) . C e tte con n aissan ce e s t d ite m a tin a le ,
p arce q u ’ elle est a n té rieu re à tou te étu de, p a r oppo
sition à la con n aissan ce o rd in a ire , q u i s ’ a cq u ie rt p a r
le tr a v a il, et q u i co n stitu e la lu m iè re d u so ir.
Q u e c e lu i qzii a u n e o r e ille , é c o u te c e q u e V E s p r i t
d it a u x E g l i s e s .
(i) Ia Petr., II, 19.
TROISIEME PARTIE
LA LETTR E AUX SEPT EGLISES (Suite)
Chapitre III . — 1. E t à l’Ange de l’Eglise de Sardes, écris :
Voici ce que d it [Celui] qui a les sept esprits de Dieu et
les sept étoiles : J e connais tes œuvres, [je sais] que tu
as un nom comme si tu vivais, et tu es mort. — 2. Deviens
vigilant et ranime toutes les autres [œuvres], qui étaient
sur le point de mourir : car je ne trouve point d’œuvres
à toi pleines devant mon Dieu. — 3. Remets-toi donc en
mémoire ce que tu as reçu, ce que tu as entendu, et
observe-les et fais pénitence. Si donc tu ne veilles point,
je viendrai à toi comme un voleur, et tu ne sauras pas à
quelle heure je viendrai à toi. — 4. Mais tu as un petit
nombre de noms, dans Sardes, qui n’ont point souillé
leurs vêtements, et qui marcheront avec moi, en blanc,
parce qu’ils sont dignes. — 5. Celui qui aura triomphé
ainsi sera revêtu d’habits blancs, et je n ’effacerai point
son nom du livre de la vie, et je confesserai son nom
devant mon Père et devant ses Anges. — 6. Que celui
qui a une oreille, entende ce que l’Esprit dit aux Eglises.
— E t à l’Ange de l’Eglise de Philadelphie, écris :
Voici ce que d it le saint et le véridique, [Celui] qui a la
d ef de David, qui ouvre, et personne ne ferme ; [qui]
ferme, et personne n ’ouvre. — 8. J e sais tes œuvres. Voici
que j’ai donné devant toi une porte ouverte, que per
sonne ne peut fermer, parce que tu as peu de moyens, et
[cependant] tu as gardé ma parole, et tu n ’as pas renié
mon nom. — 9. Voici donc que je te donnerai quelques-
uns de ceux de la synagogue de Satan, qui se disent être
Juifs, et ils ne le sont pas, mais ils mentent ; voici que
je ferai qu’ils viendront à toi, et ils adoreront devant tes
pieds, et ils sauront que je t ’ai aimé. — 10. Parce que tu
as. gardé la parole de ma patience, moi aussi je te garde
rai de l’heure de la tentation qui doit venir sur tout
LA RÉFORMÉ DES ÉGLISES 57
l’univers éprouver ceux qui habitent sur la terre. — 13
Voici que je viens bientôt : tiens ce que tu as, afin que
personne ne reçoive ta couronne. — 12. Celui qui vaincra,
je ferai de lui une colonne dans le temple de mon Dieu,
et il ne sortira plus jamais dehors ; et j’écrirai sur lui
le nom de mon Dieu, et le nom de la cité de mon Dieu,
de la Jérusalem nouvelle, qui descend du ciel, [envoyée]
par mon Dieu, et mon nom nouveau. — 13. Celui qui a
une oreille, qu’il entende ce que l’E sprit d it aux Eglises.
— 14. E t à l’Ange de l’Eglise de Laodicée, écris : Voici
ce que dit l’Amen, le témoin fidèle et véridique, qui est
le principe de la création de Dieu : -— 15. Je Bais tes
œuvres, que tu n ’es ni froid ni chaud : plût au ciel que
tu fusses froid ou chaud ! — 16. Mais parce que tu es
tiède, et que tu n ’es ni froid ni chaud, je commencerai
à te vomir de ma bouche. — 17. Parce que tu dis : J e
suis riche, et je me suis enrichi, et je n ’ai besoin de per
sonne : et tu ne sais pas que c’est toi qui es le misérable,
pitoyable, pauvre, aveugle et nu. — 18. J e te conseille
d ’acheter de moi de l’or éprouvé au feu ; afin que tu
deviennes riche et que tu te revêtes de vêtements blancs,
et que n ’apparaisse point la confusion de ta nudité, et
frotte tes yeux a^ec un collyre, afin que tu voies. — 19.
Pour moi, ceux que j’aime, je les reprends et je les
corrige. Excite donc ton zèle, et fais pénitence. — 20.
Voici quo je me tiens à la porte, et je frappe : si quel
qu’un entend ma voix, et m’ouvre la porte, j’entrerai
chez lui, et je souperai avec lui, e t lui avec moi. — 21. A
celui qui vaincra, je donnerai de s’asseoir avec moi sur
mon trône, comme moi j ’ai vaincu, et je me suis assis avec
mon Père sur son trône. — 22. Que celui qui a une
oreille entende ce qne l’Esprit dit aux Eglises.
§ 1. — Lettre à l’Eglise de Sardes.
T à VAnge de lJEglise de Sardes, écris :
E Voici ce que dit Celui qui a les sept esprits de
Dieu, et les sept étoiles, entendez : le Christ, qui
dispose à son gré des dons de TEsprit-Saint et qui
tient sous son autorité les prélats des sept églises,
représentant l’ensemble de la hiérarchie ecclésias
tique : « Je connais tes œuvres ; je sais que tu as un
nom, — c’est-à-dire une apparence extérieure, —
58 I.E SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
qui laisse croire aux hommes que tu vis, profondé
ment, intensément, ta vie chrétienne ; alors qu’en
réalité tu es mort, parce que tu es privé de la vraie
vie, celle de ma grâce. »
L e ton de cette lettre, on le voit, prend tout de
suite l ’allure d’une réprimande. L e Christ n’use
pas ici des ménagements préalables, comme II l’a
fait dans les admonestations précédentes. C ’est
qu’aussi bien le péché qu’il veut reprendre chez
l ’évêque de Sardes est plus grave, parce qu’il est
secret et difficile à débusquer. A son insu peut-être
ce prélat se donne les apparences de la sainteté ; il
en accomplit les œuvres extérieures : mais le mo
bile secret auquel il obéit est la vaine gloire, ce n’est
pas l ’amour de Dieu.
L ’esprit qui inspire cette 5 e épître est l ’esprit de
conseil : parce que le vice d’hypocrisie, qu’il s’ agit
de reprendre, échappe à la perspicacité des hommes
ordinaires. Ceux-ci, comme dit l ’Ecriture, voient le
visage : mais Dieu lit dans le fond des cœurs (1) :
or l ’esprit de conseil a précisément pour premier
effet de communiquer à l’ homme quelque chose de
cette pénétration divine; de rendre plus aigu le
regard de sa raison, et de lui permettre de voir ce
qu’il ne verrait pas par ses seules lumières natu
relles, dans l’ordre moral.
Peut-être y a-t-il un certain parallélisme entre le
cas de l ’évêque de Sardes et l ’ histoire de cette ville.
« Xæ site de Sardes, écrit le P. Allô, sur une colline qui
se détache du Tmolus vers l’Hermus, et n’est accessible que
par le Sud, paraissait en faire une place inexpugnable ;
pourtant, comme elle se fiait trop à sa force naturelle, elle
avait été surprise deux fois : par Cyrus, dans sa guerre
(1) Cf. I Reg., XVI, 7 .
LA RÉFORME DES ÉGLISES 59
contre Crésus, et. trois siècles plus tard, par Antiochus le
Grand ; l’ennemi avait escaladé conwn-e un voleur dans la
nuit, son rempart de rochers abrupts, mais effrités. L ’église
de Sardes... qui manque de zèle et de vigilance, s'expose à
être surprise de même, mais cette fois, par le Christ, juge. »
Q u o i q u ’ il en so it, le p éch é de cet évêq u e est cer
tain em en t g r a v e , p u isq u e N o tre -S e ig n e u r ne cra in t
p as de lu i d ire : T u es m ort. I l est m o rt, et cepen
d an t, g râ ce au m in istè re q u ’ il e x e rc e , g râ ce a u x
bonnes œ u vres q u ’ i l accom p lit p a r h a b itu d e, il re ste
en lu i u n e étin ce lle de v ie q u i p eu t se ra n im e r : la
m èche fu m e encore. I l est m o rt, m a is il p eu t re s
su sc ite r, com m e L a z a r e , com m e le fils de la v e u v e
de N a ïm , com m e la fille de J a ïre , q u i fig u re n t à des
d e g ré s d iffé re n ts, le s p éch eu rs dont il n e fa u t p as
d ésesp érer. C ’ est p ou rq u o i N o tre -S e ig n e u r p a rle à
ce m o rt com m e à u n v iv a n t : « S o rs de ton som m eil,
d ev ien s v ig ila n t, ap p ren d s à g a rd e r à la fo is ton
cœ u r et ton tro u p eau . A s s u r e d o rén avan t con tre le
v e n t de la v a in e g lo ir e , tontes les œ u v res que tu
fe ra s encore : sin on elles seron t p erd u es, com m e
l ’ on t été celles que tu as fa ite s ju s q u ’ ici : ca r, au
regard de m on D ie u , elles ne sont pas p le in e s. E lle s
p eu v e n t p a ra ître te lle s a u x y e u x des hom m es, qui
s e la issa ie n t ab u ser fa cile m e n t p a r le s ap p aren ces :
m ais, devant m o n D ie u , d e v a n t ce D ie u au qu el
j ’ a v a is, M o i, ta n t de so u ci de p la ir e , quand j ’étais
p a rm i v o u s, e lle s so n t v id es : il le u r m an qu e la
p u reté d ’ in ten tio n , il le u r m an que cet élan d ’ am our
qu i seu l le u r d o n n erait du p r ix à ses y e u x .
R em ets-to i donc en m ém oire ce que tu as reçu, ce
que tu as en ten d u. S o u vie n s-to i des e xem p les que
tu as reçus des A p ô tre s : L 'E v ê q u e , é c riv a it sain t
P a u l à son d iscip le T it e , doit être irréprochable,
com m e [ il con vien t à celu i qu i e st] le d isp en sa teu r
6o I,E SENS MYSTIQUE DE i/A POCALY PSE
de D ieu; il faut qu'il ne soit ni orgueilleux, ni
colère, ni porté à boire, ni brutal, ni avide d'un gain
honteux; mais qu'il soit hospitalier, bon, sobre,
juste, saint, continent, fortement attaché aux vérités
de la foi, qui sont selon la doctrine (des Apôtres),
afin de pouvoir exhorter selon la saine doctrine et
confondre ceux qui la contredisent (i).
Rappelle-toi ce que tu as appris dans la loi de
Moïse : Quiconque, de la race sacerdotale d'Aaron,
aura [contracté] une souillure, ne s'approchera
point de l’autel pour offrir des hosties au Seigneur,
ni des pains à son Dieu. E t encore : Tout homme
de votre race qui s'approchera des choses saintes...
mais dans lequel est une souillure, périra devant le
Seigneur (2).
Voilà ce dont il faut te souvenir, et que tu dois
observer. S i tu ne veilles pas, si tu ne t ’appliques
pas à te corriger et à redresser ton intention vers
Dieu, je viendrai à toi, non pas comme ami ou
comme époux de ton âme, mais comme juge, pour te
demander des comptes et te punir en conséquence.
Je surviendrai à l’improviste, comme un voleur, et
tu n ’auras pas le temps de te mettre en règle : car
tu ne sauras pas à quelle heure je me présenterai,
si ce sera le soir, on le matin, au chant du coq, ou
au milieu du jour (3).
Cependant, je veux attendre encore. Il y a an
argum ent qui plaide en ta faveur et qui arrête le
cours de ma justice : c’est que tu as dans Sardes
quelques âmes fidèles, dont je connais les noms. »
Cette dernière expression dans la bouche de Dieu
signifie qu’il compte parm i ses amis ceux dont II
(1) Tite, I, 7.
(a) Lévit., XXI, 21; XXII, 3.
(3) Gf. Mc.. XUÏ. 35.
LA RÉFORME DES ÉGLISES 61
parle. C?est en ce sens qu’il disait à Moïse : Je te
connais par ton nom (i) ; et dans l’Evangile : Je
connais mes brebis et elles me connaissent (2).
a Ceux-là, continue-t-Il, n’ont point souillé leurs
vêtements ; ils ont su garder intacte la robe de leur
innocence, évitant les fautes graves, se purifiant soi
gneusement des fautes légères, pratiquant les ver
tus. Aussi ils marcheront avec moi en vêtements
blancs, ils me suivront partout où j’irai, Moi qui
suis l’Agneau sans tache, le lis des vallées, et la
couronne des vierges ; ils monteront sur mes traces
de vertu en vertu, jusqu’à ce que je les introduise
dans le Paradis. Parce qu'ils en sont dignes : parce
que la fidélité dont ils font preuve leur aura mérité
la grâce d’avancer dans la vertu. » Les vêtements
blancs représentent à la fois l’innocence conservée
ici-bas, et la gloire promise aux corps ressuscités,
a Prends modèle sur eux. Celui qui saura vaincre
les vanités du siècle, les désirs de la chair, les sug
gestions du démon, sera revêtu comme eux de vête
ments blancs, et je n'effacerai point son nom du
livre de vie, je ne le rayerai point de la liste des
élus. E t je confesserai son nom devant mon Père et
devant ses Anges. A l’heure de son jugement parti
culier, comme au jour du jugement général, je le
revendiquerai pour l’un des miens; je le rangerai
parmi ceux auxquels je dirai : Venez, les bénis de
mon Père... car j'ai eu faim, et vous m'avez donné
à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à
boire, etc... (3). » E t cette reconnaissance officielle
faite par le Christ, devant la souveraine Majesté de
(1) Ex., XXXIII, 17.
(2) Jo., X, i/i.
(3) Mt., XXV, 34, 35.
6g le sens mystique de i / apocalypse
Dieu, devant la Très Sainte-Vierge, devant rassem
blée universelle des Anges et des hommes est Vhon
neur suprême auquel nous puissions prétendre, et
pour lequel nous devons mépriser toutes les gloires
d’ici-bas.
« Qtic celui qui a Voreille attentive, entende ce
que l'Esprit dit aux Eglises, qu’il ne fasse rien sans
écouter l’esprit de conseil, qui lui parlera, soit par
des inspirations intérieures, soit par la bouche des
hommes sages ; et qu’il revienne à Dieu par la péni
tence, s’il a eu le malheur de tomber. »
g 2. — Lettre à l’Eglise de Philadelphie,
Et à l'Ange de l'Eglise de Philadelphie, écris :
L ’esprit qui va parler maintenant est l’esprit d’intel
ligence. Sa vertu propre est de révéler aux petits,
aux humbles de cœur les mystères de la Sagesse
divine et les profondeurs de l’Ecriture, que les sages
et les prudents de ce monde ne peuvent pénétrer (i).
Il va se répandre en abondance sur l’église de Phi
ladelphie, parce que celle-ci, si nous en croyons
l’étymologie de son nom, se signalait par sa charité
fraternelle, laquelle résume toute la perfection de
l’Evangile.
Voici ce que dit le Saint et le Véridique, Celui
qui a la clef de David; qui ouvre et personne ne
ferme; qui ferme, et personne n'ouvre. Ces épi
thètes désignent manifestement le Christ. C’est Lui
qui est le Saint par excellence : seul, Il l’est par
essence, et II est en même temps la source unique
(i) Mt., XI, a5.
LA RÉFORME DES EGLISES 63
d’où procède la sainteté de tous les autres ; c’est Lui
qui est le Véridique : tout ce qu’il a dit, tout ce
qu’il a promis se réalisera infailliblement; Il a la
clef de David, parce que ce sont sa vie et sa mort
qui permettent de déchiffrer le sens mystérieux des
Psaumes, et de toute l’Ecriture. C’est Lui qui ouvre
l’esprit à l’intelligence de ces Livres saints, et le
cœur à la grâce : et personne ne ferme, aucun argu
ment, aucun artifice ne peuvent égarer ceux qui
adhèrent à Lui par la foi et par l’amour ; c’est Lui
aussi qui ferme, qui rend ces Livres impénétrables
aux lumières de la raison humaine laissée à elle-
même : et personne ne peut ouvrir, car nul, si pa
tient qu’il soit dans son travail, si érudit qu’il soit
dans les sciences humaines, ne saurait comprendre
quelque chose du sens profond de l’Ecriture sans
son secours à Lui.
« Je connais tes oeuvres, je les approuve, je les
aime. » Ces œuvres, ce sont celles de la charité,
accomplies dans l’humilité et la patience, comme II
va le dire dans un instant. Mais il se hâte d’abord
de montrer la récompense qu’il destine à l’évêque
de Philadelphie : Voici que je t’ai accordé, — c’est-
à-dire : j’ai décidé à part moi de t ’accorder, — une
porte ouverte devant toi, à savoir : l’intelligence du
sens des Ecritures, qui, elle-même, t ’ouvrira la porte
des coeurs pour y faire pénétrer la vérité, et de plus
t’introduira personnellement dans mon intimité. E t
cette porte, personne ne pourra te la fermer ; ce don,
personne ne pourra te l’enlever. Je te l’accorderai,
parce que tu es humble : tu connais ta faiblesse, tu
sais que tu as peu de vertu, et cependant tu as
gardé fidèlement ma parole, tu as observé la doc
trine de l’Evangile, spécialement sur le point de la
64 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
charité et, quand l'épreuve est venue, tu n’as pas
renié mon nom.
A cause de cela, voici que je te donnerai la grâce
de convertir quelques-uns de ceux qui appartiennent
à la synagogue de Satan; qui se disent Juifs, et qui
mentent, parce qu'ils ne le sont point : ils sont cir
concis, c’est vrai, mais selon la chair seulement.
Ne te tourmente donc point, en voyant tant de gens
se soulever contre toi, pour la manière dont tu ensei
gnes l’Ecriture. La même chose m’est arrivée à
moi-même; quand j ’expliquais les prophéties à mes
concitoyens, ils disaient : « Comment celui-la sait-il
les lettres? Où les a-t-il donc apprises? De quoi se
mêle ce fils de charpentier (i)? » Ceux-là étaient
aussi de la synagogue de Satan, ils se réclamaient
de la descendance d’Abraham, alors qu’ils n’étaient
en réalité que les fils du diable (2). Ne te laisse pas
émouvoir par leur attitude hostile. Je ferai en sorte
qu’ils viendront à toi; un jour, ils reconnaîtront
leur erreur, ils se prosterneront à les pieds et ils
sauront que je t’ai aimé, et que c’est pour cela que
j ’ai permis que tu fusses persécuté.
Parce que tu as fidèlement observé la parole de
ma patience... c’est-à-dire : parce que tu as cherché
à imiter l’exemple que j ’ai donné sur la croix,
quand, bien loin de m’irriter contre eux qui me
faisaient endurer de si terribles souffrances, j’ai
prié pour eux et j ’ai dit : Mon Père, pardonnez-leur,
ils ne savent pas ce qu’ils font (3). Parce que tu as,
donc, observé cette parole, je te garderai, moi, con
tre l’heure de la tentation qui doit venir sur l’uni-
(1) Jo., VII, i5; — ML, Mil, 55.
fa) Jo., VII, 33, 34-
<3) Le., XXIH, 34.
LA RÉFORME DES ÉGLISES 65
vers entier, pour éprouver ceux qui habitent la
terre. »
Quelle est la tentation dont le Sauveur veut parler
ici? Les commentateurs ont songé tantôt à la per
sécution de Néron, tantôt à l ’ensemble de celles qui
ensanglantèrent les premiers siècles, tantôt à celle
qui doit accompagner le règne de l ’Antéchrist. Ces
explications peuvent être retenues, et renferment
sans aucun doute une part de la vérité : néanmoins,
d’une façon plus générale, il faut voir surtout dans
ce mot une allusion aux épreuves de toute nature
qui ne cessent jamais dans l ’Eglise, et qui accablent
spécialement les justes, Dieu le voulant ainsi pour
manifester leurs vertus. Aussi n’ est-il point dit ici
que l ’Eglise de Philadelphie sera préservée de la
persécution extérieure, car ce serait la priver d’une
source abondante de mérite et de gloire : le Fils de
Dieu lui promet seulement un secours particulier
pour l ’ empêcher de défaillir sous cette épreuve.
« Voici que je vais venir bientôt, voici que bientôt
je ferai sentir mon assistance à ceux qui combattent,
à ceux qui souffrent, à ceux qui méritent. Tiens
ferme ce que tu as, persévère dans tes dispositions
et tes œuvres actuelles, afin que personne ne reçoive
la couronne qui t ’est destinée. Ne fais pas comme
Judas qui, par son crime et son désespoir, perdit la
dignité insigne d’Apôtre du Christ, dont il était
revêtu, et dont saint Matthias hérita (1). » Ni
comme le 40e martyr de Sébaste, qui n’eut pas le
courage d’ endurer jusqu’ au bout le supplice de
l'étang glacé : il abandonna le combat, mais l ’un de
ses gardiens, voyant briller au ciel quarante cou-
(1) Cf. Ps. CVIII, 8. Et episcopatum ejus accipiat alter.
APOCALYPSE 6
66 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
ronnes, alors qu’ il n’y avait plus dans la lice que
trente-neuf athlètes du C h rist, se hâta de prendre
la place du déserteur et hérita de la récompense (i).
« C elu i qui aura remporté la victoire, je ferai de
lui une colonne dans le temple de mon D ieu . » Cette
comparaison vise les saints et les parfaits, à cause
de la solide assiette de leur foi et de leur patience ;
ils supportent sans fléchir tous les assauts du dé
mon et du monde, et, bien loin de vaciller devant
les défauts de leurs frères, ils soutiennent ceux-ci
par leurs exhortations et leurs exemples. C ’est en
ce sens que saint Paul comparaît Jacques, Cêphas
et Jean à des colonnes (2), et que Dieu appelait
Jérémie une colonne de fer (3).
« Celui-là donc ne sortira plus jamais dehors, »
il ne s’ écartera plus du droit chemin, il persévérera
dans les bonnes œuvres, sans s’ en laisser détourner
par aucune tentation ni aucune menace. « E t / écri
rai su r lu i, d’ une façon indélébile, le nom de mon
D ieu , ce nom qui était gravé sur la tiare du grand-
prêtre (4) ; c’est-à-dire : Je le ferai fils de D ieu par
adoption, comme je le suis moi-même par nature.
E t j^écrirai aussi le nom de la cité de mon D ie u , de
la Jérusalem nouvelle : je le marquerai du titre de
citoyen de la Jérusalem céleste, je ferai de lui un
homme de paix — car le nom de Jérusalem signifie :
Vision de paix — et un homme nouveau, régénéré
dans la grâce. J ’établirai en lui le règne de la cha
rité, et tous pourront voir ainsi qu’ il n’ est plus de
la terre, qu’il appartient à cette Cité merveilleuse,
C f Bollandistes, ïo mars.
S Gai., Il, 9
(3) II, 18.
(#) Ex., XXVIIT, 36.
LA RÉFORMÉ DES ÉGLISES 67
qui n’est point l ’œuvre de l ’ homme, mais qui
descend du ciel, parce que, venue avec le Christ, elle
apporte ici-bas les mœurs de la cour céleste, et parce
qu’elle tire toute sa vitalité, toute son organisation,
toute sa beauté, de mon Dieu,
Et j ’écrirai sur lui mon nom nouveau, ce nom de
Christ que j ’ai pris en venant sur la terre et qui
signifie : Oint, Je répandrai sur lui cette huile mys
térieuse qui le fera, à mon image, prêtre et roi.
Que celui qtd a une oreille, comprenne ce que
l'Esprit dit aux Eglises. Qu’il s’approche du fleuve
de la doctrine de vie, et qu’il y boive ; qu’il applique
son esprit, comme Marie, à entendre la voix du
Maître, afin que l ’œil de son intelligence découvre
la vérité cachée sous les figures. »
§ 3. — Lettre à l’Eglise de Laodicée.
Et à l’ ange de VEglise de Laodicée, écris. L ’es
prit que nous allons entendre dans cette lettre est
l’esprit de sagesse. Il s’adresse à une âme pleine
d’illusions sur elle-même, et enlisée de ce chef dans
la tiédeur, ce mortel ennemi de l ’avancement spiri
tuel : aussi va-t-Il se montrer particulièrement sé
vère, rappelant son correspondant à l ’humilité, et
lui prêchant la nécessité de se connaître soi-même
pour s’élever à la vraie sagesse. Néanmoins, il n’ou
blie pas pour autant les droits de la miséricorde,
et il presse le coupable de sollicitations, où se trahit
la tendresse de son Cœur et la constance de son
Amour.
« Voici ce que dit l’ Amen, le témoin fidèle et
véritable, le principe de la création de Dieu. » Le
mot Amen mis ici substantivement exprime la Vé-
68 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
rite absolue, infaillible, immuable, celle qui s’iden
tifie avec l ’Etre, et à laquelle on doit adhérer les
yeux fermés, sans discussion ni réserve. Cette V é
rité s’est personnifiée en Jésus-Christ Notre-Sei-
gneur, témoin fidèle, parce qu’il accomplit tout ce
qu’il promet; témoin véridique parce que ses affir
mations ne peuvent être mises en doute, aussi bien
quand II parle des réalités divines qu’il est venu
annoncer au monde, que quand II accuse les péchés
des hommes ou proclame leurs mérites. Il est le
principe de la création de Dieu, en ce sens que toutes
choses ont été créées par Lui, et que rien n'a été
fait sans L ui (i) ; en ce sens surtout, ici, que c’est
par L u i que s’opère notre rénovation en Dieu : tous,
nous avons commencé, avec saint Paul, par être fils
de colère, vivant dans les désirs de la chair, faisant
la volonté de la chair, ensevelis dans la mort du
péché : mais Dieu, qui est riche en miséricorde, à
cause de la charité excessive avec laquelle II nous
a aimés, nous a ressuscités et nous a établis dans
les choses célestes avec son F ils Jésus. C ’est là un
pur don de sa grâce, et nous ne saurons jamais
assez nous persuader que nous sommes, non pas le
“fruit de nos œuvres à nous, mais son ouvrage à
Lui, créés à nouveau dans le Christ Jésus (a).
« Je connais tes oeuvres. Je sais que tu n'es ni
froid ni chaud : tu n’es pas complètement froid,
parce que ta foi n’est pas morte ; parce qu’à l ’exem
ple du Pharisien de l ’Evangile, qui jeûnait deux
fois la semaine, et distribuait aux pauvres la dîme
de ses biens, tu restes attaché à certaines pratiques
extérieures. Mais tu n'es pas chaud non plus : tu
fi) Jo., I, 3.
(2) Ephes., II, 1-11, passim.
LA RÉFORME DES ÉGLISES 69
n’as nul souci d’apprendre à aimer Dieu et ton pro
chain, tu n’a aucun zèle pour le salut des âmes, ni
pour ton avancement dans la vertu. Plût au ciel que
tu fusses froid, que tu n’eusses point cette obser
vance extérieure, qui te donne le change, et te fait
croire que tu es juste ! car alors, il serait facile de
te faire comprendre ta misère et de t ’ amener â te
convertir. — Ou qtte tu fusses chatid, que tu eusses
vraiment la charité, qui te porterait à la pratique
du bien et à la recherche de la perfection ! Mais
parce que tu es tiède, parce que tu es inerte et
languissant dans les voies du bien, je commencerai
à te vomir de ma bouche. » L e Seigneur procède
comme toujours avec mesure et ménagements. Il re
frappe pas le coupable du premier coup : Il le me
nace simplement, s’il ne change pas de conduite, de
commencer à lui retirer sa grâce, ce qui le rejettera
progressivement hors de la communion des saints,
et comme hors de Dieu. Le mot « vomissement »
qui est mis ici pour figurer l ’excommunication, est
destiné par son outrance même à nous faire com
prendre la douleur que Dieu éprouve à user de ce châ
timent, et cependant c’est là le seul moyen auquel
Il puisse recourir pour éliminer de son corps mys
tique les éléments réfractaires à toute assimilation.
Cette expression marque aussi le dégoût qu’inspi
rent à Dieu ceux qui prétendent tenir un juste
milieu entre son service à Lui, et celui du monde.
E t quelle est la cause de cette tiédeur? — C ’est
la bonne opinion que l ’évêque de Laodicée a de lui-
même ; il se dit dans le secret de son cœur : « Je
suis riche, d’avantages temporels et spirituels; et
je me suis enrichi encore, par toutes les bonnes
œuvres que j ’ai faites; je n Jai besoin ni des ensei-
;o LE SEN*S MYSTIQUE DE i/APOCAEYPSE
gnements, ni des secours de personne. — E t tu
ignores, lui répond Dieu; — mais d’une ignorance
coupable, d’une ignorance qui vient de l’ aveugle
ment où te plonge ton orgueil ; — tu ignores que
tu es un misérable, et un malheureux né dans le
péché, et tout à fait incapable d’en sortir par tes
propres forces ; tu es un pauvre, tu n’as de ton
propre fond aucun mérite ; un aveugle, parce que tu
ne te connais pas toi-même ; et tu es nu, ayant perdu
la robe de ton innocence. »
Le texte grec accentue encore la force de ces
expressions en ajoutant l’article devant elles : tu ne
sais pas que c’est toi le malheureux, le pauvre, etc...
<r ]e t'engage donc à acheter de moi l'or d’une
charité embrasée de ferveur, et sincère, purifiée de
toute recherche personnelle, par l ’ épreuve et la tri
bulation. Je veux que tu l’achètes de moi, car tu ne
le trouveras ni dans les livres, ni dans le commerce
des créatures, ni dans l’action extérieure : tu le
trouveras seulement en me le demandant dans la
prière. Mais bien que ce soit là une libéralité toute
gratuite de ma miséricorde, je veux que tu l'achètes
par tes efforts, tes bonnes œuvres, tes pénitences.
Alors tu deviendras vraiment riche de biens spiri
tuels ; tu te revêtiras des vêtements blancs d’une vie
pure, et la confusion de ta nudité, de tes difformités,
s’effacera de ma présence.
« Et frotte tes yeux avec un collyre, pour recou
vrer la vue. * Ce merveilleux collyre qui rend ainsi
la vue aux aveugles, c’ est la Passion du Christ qui
ouvre les yeux de l ’âme, c’est-à-dire l ’intelligence et
la volonté, — à la compréhension et à l’amour de
ce qui est le véritable bien de l ’homme. Bile projette
sur toutes choses la lumière de la vérité, elle rend
manifeste l’erreur et la folie de ceux qui courent
Ï,À RÉFORME DBS ÉGUSBS 71
après les satisfactions de la chair ou de l ’amour-
propre, elle montre le chemin que le Christ a pris
pour retourner au ciel, et qu’il faut prendre derrière
Lui. De même qu’un collyre, en piquant les yeux,
les fait pleurer et par là les provoquer à expulser
les impuretés qui les aveuglaient, de même elle pique
l’âme — c’est là le sens originel du mot : componc
tion — elle fait naître en elle la douleur des péchés
commis, le sentiment de l ’ingratitude dont elle a fait
montre envers Dieu, et par là-même, l ’en purifie.
On retrouve le même symbolisme au livre de
Tobie, lorsque l’Archange Raphaël ordonne à son
jeune protégé de frotter les yeux de son père avec
le fiel du poisson, pour lui rendre la vue : le pois
son, on le sait, est la figure du Christ, et le fiel
représente la partie amère de sa vie, c’est-à-dire sa
Passion.
Après cet avertissement sévère, le divin Maître,
unissant comme toujours la justice et la miséricorde,
se laisse aller à la tendresse de son Cœur : « Ce sont
ceux que j Jaime que je châtie, ajoute-t-il : c’est-à-
dire : Ne te révolte pas, ne prends pas en mauvaise
part mes remontrances. Je ne fais pas comme les
serviteurs du monde qui n’ont pour leurs amis que
des flatteries, et qui réservent toutes leurs rigueurs
pour ceux qui leur déplaisent : moi, au contraire,
ce sont ceux que j Jaime, que je reprends et que je
frappe. Je veux par là les maintenir dans le bon
chemin, et leur apprendre à se connaître eux-mêmes.
Reçois donc mes paroles avec douceur et soumission
Sors de ta torpeur, réponds à mon amour par de
l ’amour, imite mes saints, et fais pénitence.
Si cet effort te paraît au-dessus de tes forces, ne
te décourage pas ; je suis là pour t’ aider. Voici que
je me tiens à la porte de ton cœur, sollicitant ton
72 LE SENS MYSTIQUE DE ï/APOCALYPSE
lib re a rb itre, — c ’ e st là en e ffet la seu le p orte p ar
laq u elle le C h r is t pénètre en notre âm e — et je
frappe : je cherche à provoquer en toi des sen ti
m ents de com ponction, tan tôt p ar des in sp iration s
in térieu res ; tan tôt en me servan t des circonstances
e x té rie u re s, pour que tu m ’ ouvres. Je vou drais en
tre r et m ’ asseoir à ta table ; à cette tab le in térieu re
où ton e sp rit se rep a ît solitairem en t de vain e glo ire ;
Je vo u d rais y prend re place avec to i, et nous p a rta
gerion s ensem ble ce que chacun a u ra it apporté :
tu me donnerais tes œ u vres, et m oi je donnerais ma
g lo ire. S i qu elqu ’ un donc entend ma v o ix , et ou
vre la porte de son cœ ur par sa fo i, p a r l ’ acquiesce
m en t de sa volonté, j ’ entrerai en lu i, avec m a grâce
et m es consolations ; je p én étrerai ju s q u ’ au fond de
lui-m êm e, je le tran sfo rm erai, et Je souperai avec
lu i et lu i avec M o i : je lu i fe ra i go û ter les douceurs
de mon am ou r, en atten dan t q u ’ il vien n e à son tou r
souper chez M oi, dans mon P a ra d is. » R em arquons
que l ’ au teu r d it « souper » e t non pas « dîn er »
p arce q u ’ après le souper, la jou rn ée est finie : il n ’ y
a p lu s à retou rn er au tr a v a il, et l ’ en tretien in tim e
peut se p rolon ger a u ssi longtem p s que les am is le
désirent.
« C e lu i qui rem portera la victoire su r les ennem is
de son sa lu t, su r le dém on, su r la ch air, et su r le
m onde, Je lu i donnerai de s ’ asseoir avec M o i su r
m on trôn e, com m e Je l ’ ai prom is à m es douze apô
tre s. M ais ces p laces ne se con quièren t que de haute
lu tte ; et M oi-m em e, ce n ’ est q u ’ après avo ir com
b a ttu e t vain cu , après m ’ être fa it obéissan t ju s q u ’ à
la m ort et la m ort de la cro ix , que J’ ai p ris place
avec m on P ère su r mon trône.
Q u e c e lu i qui a l’ oreille de son cœ ur atten tive
entende ce que l'E s p r it dit a u x E g lis e s .
Deuxième Vision
LA COUR CELESTE
PREMIERE PARTIE
LE TR O NE DE D IEU
Chàpithb IV. — 1. Après cela je vis : e t voici qu’une porte
était ouverte dans le ciel : et la première voix que j’avais
entendue, semblable au son d’une trompette, qui me par
lait, [se fît entehdre à nouveau], disant : Monte ici, et je
te montrerai ce qui doit arriver après cela. — 2. E t aus
sitôt je fus [ravi] en esprit : et voici qu’un trône était
disposé dans le ciel, et sur le trône [quelqu’un était]
assis. — 3. E t celui qui était assis était semblable à
Péelat de la pierre de jaspe et de la cornaline : et il y avait
à l’entour du trône un arc-en-cîel semblable *à une vision
d'émeraude. — 4. E t à l’entour du trône [il y avait]
vingt-quatre sièges : et, sur les sièges, vingt-quatre vieil
lards assis, enveloppés de vêtements blancs et [portant]
sur leurs têtes des couronnes d ’or. — 5. E t du trône sor
taient des éclairs, des voix et des tonnerres : e t il y avait
devant le trône sept lampes ardentes, qui sont les sept
esprits de Dieu. — 6. E t devant le trône, il y avait
comme une mer de verre, semblable à du cristal : et au
milieu du trône, et à l ’entour du trône, [il y avait] quatre
animaux, pleins d’yeux par devant e t par derrière. —
7. E t le premier animal était semblable à un lion, et le
deuxième animal était semblable à un veau, et le troi
sième animal avait une face comme celle d’un homme, et
le quatrième animal était semblable à un aigle qui vole.
— 8. E t les quatre animaux avaient chacun six ailes : et
tout autour, et à l’intérieur, ils sont pleins d’yeux : et
ils. n ’avaient de repos ni le jour ni la nuit, disant :
Saint, saint, saint [est] le Seigneur, le Dieu tout-puis
sant, qui était, et qui est, e t qui doit venir. — 9. E t
tandis que ces animaux rendaient gloire, honneur et bé
nédiction à celui qui vit dans les siècles des siècles, —
76 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
10. les vingt-quatre vieillards se prosternaient devant
celui qui était sur le trône, et ils adoraient celui qui vit
dans les siècles des siècles, et ils m ettaient leurs couron
nes devant le trône, disant : — 11. Vous êtes digne,
Seigneur notre Dieu, de recevoir la gloire, l’honneur et
la puissance : car c’est vous qui avez créé toutes choses :
et c’est de par votre volonté qu’elles étaient et qu’elles
ont été créées.
§ 1. — Où Dieu est comparé à une pierre précieuse.
PRÈS avoir invité ses auditeurs à réformer leur
A conduite, pour se mettre en état de pénétrer
les secrets de Dieu, saint Jean commence à leur
révéler les mystères auxquels il fut initié dans son
extase de Patmos. Voici, leur dit-il, qu'une porte
était ouverte dans le ciel. Cette porte représente la
Passion de Jésus-Christ , par elle, et par elle seule,
les hommes peuvent à nouveau franchir l’enceinte
du royaume des cieux, dont le péché d’Adam les
avait exclus. Mais cette divine Passion se trouve
être en même temps la clef des Ecritures ; c’est elle
qui donne leur sens véritable aux figures comme
aux prophéties de l’Ancien Testament, et qui seule
les rend intelligibles pour nous. Voilà pourquoi, le
soir même de sa sortie du tombeau, Notre-Seigneur
se mit à expliquer aux disciples d’Emmaüs les livres
de Moïse et ceux des Prophètes (i). E t lorsque,
quelques heures plus tard, il apparut aux fidèles
réunis dans le Cénacle, l’un de ses premiers soins
fut de leur ouvrir l'esprit, nous dit saint Luc, afin
qu'ils comprissent les Ecritures (2). Il n’y a donc
point de contradiction à admettre avec certains
(1) Le, XXIV, 27.
(3) Id., 45.
LA COUR CÉLESTE 77
commentateurs (i) que la porte ouverte aperçue par
saint Jean désigne, en même temps que la Passion
du Sauveur, le sens spirituel des Livres Saints, au
travers duquel il est possible à l ’esprit humain d’en
trevoir quelque chose des réalités célestes.
Tandis que ce spectacle s’offrait à lui, saint Jean
entendit à nouveau la voix qui avait déjà retenti à
ses oreilles lors de la première vision, et qui lui
disait : Monte ici. Monte, c’est-à-dire, élève-toi à
l’intelligence des choses divines — il ne s’agit pas
d’un mouvement du corps, mais d’une ascension de
l’esprit ; — sépare-toi des choses de la terre, tourne-
toi vers la vie contemplative, et je te montrerai ce
qui doit arriver bientôt, entendez : les tribulations
que l’Bglise aura à subir jusqu’à la fin du monde,
mais aussi les consolations qu’elle recevra, et les
progrès qu’elle ne cessera de réaliser, — L e mot
bientôt embrasse toute la durée du temps qui s’écou
lera jusqu’à la fin du monde, et en souligne la briè
veté, si on le compare à l ’éternité qui doit suivre.
Aussitôt, continue l ’Apôtre, je fus ravi en esprit
et voici qu'un trône était dressé dans le ciel, et sur
le trône quelqu'un était assis. E t celui qui était
assis jetait un éclat semblable à Véclat de la pierre
de jaspe et de la cornaline. A u sens anagogique,
saint Jean veut, par cette image éblouissante, dési
gner Dieu lui-même. Comme Dieu n’a point de
figure ni de forme corporelle, il ne le compare pas
à un homme ou à quelque autre créature; mais il
dit, en termes merveilleusement expressifs, qu’il
était sembable à l'éclat qui jaillirait d’une gigan-
fi) Cf. p ar exem ple R ichard de Saint-V ictor, In Apoic.
librî septem.' L., Il, ch. I. Pat. Lat., t. CXCVI, col. 7W C.
78 LE SENS MYSTIQUE DE L JAPOCALYPSE
tesque pierre précieuse, présentant à la fois le ton
du jaspe et celui de la cornaline (i). L e jaspe est
vert, la cornaline est rouge. En attribuant à Dieu
la couleur verte, Fauteur nous donne à entendre
qu’il est le Vivant par excellence, car c’est là,
dans la nature, le signe de la vie : lorsque la terre
renaît, au sortir de l ’hiver, elle le montre en se
parant dans les prés, dans les champs, dans les
bois, de toute la gamme des tons verts. Or Dieu est
la V ie d’où procède toute vie.
Toute vie, tout mouvement vital, écrit saint Denis, éma-
nent die ce foyer placé par-delà toute vie et tout principe
de vie... C ’est de cette vie originelle que les animaux et les
plantes reçoivent leur vie et leur développement. Toute vie,
qu’elle soit purement intellectuelle (comme celle des anges),
raisonnable (comme celle de l’homme), animale, végétative;
tout principe de vie, toute chose vivante enfin, empruntent
leur vie et leur activité à cette vie surêminente, et préexis
tent en sa simplicité féconde. Bile est la vie suprême, primi
tive, la cause puissante qui produit, perfectionne et distin
gue tous germes de vie. Et à cause de ses nombreux et
vivants effets, on peut la nommer vie multiple et univer
selle, et la considérer, et la louer en chaque vie particulière;
car rien ne lui manque; elle possède, au contraire, la pléni
tude de la vie ; elle vit par elle-même et d’une vie trans
cendante, et elle a une sublime force de vivifier, et elle
possède tout ce que l’homme peut dire de glorieux touchant
cette Inexprimable vie (2).
Cette vérité, les philosophes païens l ’avaient en
partie découverte. Aristote, par exemple, a écrit ;
V acte de l’intelligence est une vie. Or Dieu est cet acte
même à l’état pur. H est donc sa propre vie : cet acte
(1) La cornaline, sardlx (aàpStov), ou pierre de Sardes, est
une variété de la calcédoine, qui varie du rouge sang au
rouge chair tendre.
(2) De divinis nvminibus, ch. VI.
U COUR CÉLESTE 79
subsistant en soi, telle est sa vie étemelle et souveraine.
C'est pourquoi Ton dit qu’il est un vivant étemel et parfait;
parce que la vie qui dure éternellement existe en Dieu, car
il est cela : la vie même (1).
Cependant, ces sages n’étaient arrivés qu’à une
notion bien incomplète de Dieu ; ils ne connaissaient
pas la grande vérité révélée par le Verbe, le Deus
caritas est, de saint Jean. Ils n’avaient pas compris
que Dieu est charité. C’est pourquoi l’auteur a mêlé
ici l’éclat de la cornaline à celui du jaspe : la corna
line est rouge, et à ce titre elle symbolise la charité.
Il veut ainsi nous donner à entendre que Dieu est
non, seulement la Vie par excellence, mais qu’il est
aussi, et essentiellement, l’Amour.
Au sens allégorique, celui qtti est assis sur le trône
est le Christ. Notre-Seigneur est assimilé à une
pierre précieuse, c^est-à-dire à une pierre brillante
et très dure, à cause de l’éclat que jetait sa divinité,
à cause aussi de la fermeté invincible qui lui permit
de supporter sans faiblir les affreuses tortures de sa
Passion. C’est en Son nom et en ce sens que le pro
phète Isaïe avait dit : J'ai posé mon visage comme
une pierre très dure (2).
Cette pierre est à la fois verte et rouge. Le vert
symbolise ici la vie divine, toujours florissante en
Lui, tandis que le rouge évoque le souvenir de ce
sang dont il fut couvert des pieds à la tête à l’heure
de sa Passion, et dont la vue arrachait aux Anges
ce cri d’étonnement : Pourquoi votre vêtement est-il
rouge, comme celui des vendangeurs, quand ils jou~
lent le pressoir? (3). Les deux couleurs brillent
(1) Métaphys., I. XII, ch. IX.
(2) L, 7.
(3) Is. LXÏÏÏ, 2.
8o LE SENS MYSTIQUE DE L J APOCALYPSE
simultanément dans la même pierre, comme les
deux natures, la divine et l’ humaine, dans l ’unique
personne de Jésus-Christ.
E t un arc-en-ciel environnait le trône, semblable
à une vision d'émeraude.
L ’arc-en-ciel, qui fut donné aux hommes après
le déluge comme un signe de paix, est le symbole
de la miséricorde de Dieu, qui enveloppe l ’Eglise,
figurée par le trône. Les sept couleurs dont il est
formé et qui procèdent de la lumière blanche du
soleil, sont une gracieuse image des sept sacrements,
qui décomposent en des nuances diverses le rayon
du Soleil de justice, la vertu rédemptrice du Christ.
L ’ auteur ajoute que cet arc-en-ciel était sembla
ble à une vision d'émeraude, ce qui peut paraître,
au premier abord, bien étrange. Voici ce qu’il veut
dire : l’émeraude passait chez les anciens pour être
la plus belle de toutes les pierres vertes. Son éclat
a quelque chose de doux et de chaud à la fois, de
pénétrant et d’apaisant, qui enchante le regard. C ’est
pour cela que Néron aimait, dit-on, à observer les
spectacles qui l’intéressaient au travers d’une éme
raude (i). En disant que l’arc-en-ciel était semblable
à une vision d'émeraude, saint Jean laisse entendre
que rien n’est aussi doux et aussi reposant à consi
dérer, pour les yeux de notre âme, que la miséri
corde de Dieu se manifestant à nous par l’œuvre
rédemptrice du Christ.
(i) S. Ibidore de Séville, O riginum L ib., XVI, VII, i.
LA COUR CÉLBSTR 81
§ 2. — Les assistants du trône.
Et tout autour du trône, il y avait vingt-quatre
sièges. E t sur les sièges vingt-quatre vieillards assis.
Ces vieillards représentent l’ensemble des saints
qui assisteront le Christ au Jugement dernier.
Notre-Seigneur, en effet, a promis à ses Apôtres
de les faire asseoir ce jour-là sur douze sièges autour
de Lui. Mais ce nombre ne saurait, de toute évi
dence, être pris à la lettre : car alors, selon la re
marque de saint Augustin, il n’y aurait point de
place même pour saint Paul, qui n’est pas compté
dans le collège des Douze (i). Les paroles du Divin
Maître indiquent d’ailleurs clairement que tous ceux
qui auront suivi le Christ, à l’imitation des Apôtres,
auront part à ce privilège et viendront au Jugement,
non pas en accusés, mais au titre d’assesseurs. Si
saint Jean a doublé le nombre donné par l’Evangile,
c’est pour nous faire entendre que les justes de
l’Ancien Testament ne seront pas exclus de cette
faveur, et qu’ils siégeront auprès du Souverain Juge
avec les douze Prophètes, comme les Saints du Nou
veau avec les douze Apôtres.
Ces hommes sont appelés vieillards, parce que les
Saints sont remplis de prudence et de sagesse ; ils
sont assis, parce qu’ils jouissent du repos et de la
stabilité éternelle ; leurs vêtements blancs marquent
l’innocence dont ils sont ornés, et les couronnes d’or
qu’ils portent sur leurs têtes sont la récompense
qu’ils ont reçue du Christ pour leurs labeurs et leurs
combats.
L ’auteur décrit ensuite l’appareil terrifiant de ce
(i) Knorrat super Ps. LXXXVI, à.
APOCALYPSE 7
82 LE SENS M YSTIQUE DE i/A P O C A L Y P S E
trône, dont il sortait, dit-il, des éclairs, des voix et
des tonnerres. Que faut-il entendre par là? L e trône,
nous venons de le dire, est la figure de l’Eglise, au
milieu de laquelle Dieu siège sur la terre. Les
éclairs sont les miracles par lesquels cette Eglise ne
cesse de proclamer au monde son caractère divin.
De même qu’il est impossible, à moins d’être aveu
gle, de ne pas voir l ’éclair qui fend brusquement
l ’ombre de la nuit, de même il n’est pas possible, à
moins d’être muré dans ses préjugés, de ne pas
apercevoir le caractère transcendant de l ’Eglise et
l ’éclat lumineux qu’elle projette au milieu des ténè
bres du monde présent. Les voix sont les appels
qu’elle fait entendre sans cesse par ses Pontifes,
ses Docteurs, ses saints, ses prédicateurs, pour invi
ter les hommes à suivre le Christ. Les tonnerres
sont les avertissements qu’elle donne aux pécheurs,
et les anathèmes qu’elle prononce intrépidement,
sans craindre aucune puissance humaine, contre tous
ceux qui mettent en péril le salut des âmes. Quant
aux sept lampes qïti brillent devant le trône, saint
Jean en explique lui-même le symbolisme, en disant
que ce sont les sept esprits de Dieu, c’est-à-dire les
sept dons du Saint-Esprit, qui illuminent l ’Eglise,
et il ajoute qu’elles sont ardentes, parce que ces
dons ont pour effet, non seulement de donner la
lumière aux âmes, mais encore de les embraser du
feu de l’amour.
E n présence du trône, continue le narrateur, il y
avait comme une mer de verre, semblable à du cris
tal, et, tout aidour du trône, quatre animaux rem
plis d’ yeux par devant et par derrière.
A u sens allégorique, la mer de verre représente
le sacrement de baptême, et, par extension, les âmes
LA CbUR CÉLESTE 83
purifiées dans ce sacrement. L e baptême est comparé
à une mer parce qu’il détruit la masse de nos pé
chés, sans en laisser subsister un seul, comme la
mer Rouge engloutit jusqu’au dernier soldat l ’armée
du Pharaon. Il est dit : de verre, parce qu’il rend
l’âme transparente, permettant ainsi à la lumière
divine de l ’atteindre et de la pénétrer; et il est dit
encore : semblable à du cristal, pour la pureté et la
limpidité qu’il lui donne. Les âmes ainsi lavées
dans le sang du Christ sont en présence du trône,
parce qu’elles sont l ’objet constant de la sollicitude
de l’Eglise, qui ne perd pas de vue un instant les
intérêts de leur salut.
Les quatre animaux désignent les quatre Evan
gélistes, et, avec eux, l’ensemble des Saints, qui
sont tous, d’une certaine façon, des « Evangélistes »,
parce qu’ils se sont tous employés à faire connaître
Jésus-Christ et sa doctrine. L a position qu’occupent
ces animaux, à la fois au milieu et autour du trône,
est extraordinaire : il est tout à fait vain de se
creuser la tête pour chercher à la traduire sur le
papier, comme s’y évertuent certains commenta
teurs.
Nous l ’avons déjà dit, saint Jean se sert volontai
rement d’images irréalisables, pour que, dépassant
le sens littéral des paroles, nous en cherchions la
signification mystérieuse. Les quatre Evangélistes
sont à la fois au milieu du trône, c’est-à-dire de
l’Eglise, comme des flambeaux pour l ’éclairer ; et
tout autour, comme une muraille pour la défendre.
Ils sont remplis d'yeux par devant et par derrière,
parce qu’ils lui apprennent à regarder avec soin à la
fois le passé et l’ avenir, pour régler sa conduite. Ils
ressemblent le premier à un lion, le second à un
§4 hE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
bœuf, le troisième à un homme, le dernier à un
aigle. L e lion est attribué ordinairement à saint
Marc, pour avoir mis en valeur, plus que les autres,
la victoire remportée par Jésus sur ses ennemis et
sur la mort. L e bœuf, figure du sacrifice, convient
à saint Luc, qui a insisté particulièrement sur les
souffrances du Sauveur; l'homme, à saint Mathieu,
pour avoir dressé la généalogie humaine du Christ ;
et l'aigle, à saint Jean, qui a révélé les plus hauts
mystères sur sa divinité. Ces attributions toutefois
n’ont rien d’absolu ni d’ exclusif : de même que cha
cun des quatre Evangiles contient en soi la doctrine
des trois autres, de même on peut dire ici que cha
cun des quatre animaux possède à la fois sa forme
propre, et celle des trois autres (i). C ’est ce qui
apparaît clairement si l’on rapproche ce passage de
celui où le prophète Ezéchiel décrit les quatre ani
maux fantastiques qui lui furent montrés, et dont
chacun rappelait tout ensemble le visage de l ’hom
me, la face du lion, celle du bœuf et celle de
l ’aigle (2).
Mais avant d’être ceux des Evangélistes, ces
attributs sont ceux du Christ lui-même, qui est né
comme un homme véritable, qui a combattu comme
un lion, qui s’est laissé offrir en victime comme un
bœuf, et qui est monté au plus haut des cieux comme
un aigle. A son tour, chaque chrétien doit chercher
à se les approprier : il sera homme en obéissant à
( ï ) Cette considération fera comprendre pourquoi l ’on
trouve parfois des variantes dans l ’application des quatre
animaux aux différents Evangélistes : c ’est ainsi, par exem
ple, que saint Augustin et saint Bède attribuent le lion
à saint Matthieu, l ’homme à saint Maie. Mais la répartition
faite ci-dessus est de beaucoup la plus commune.
(2) I, 6, 10.
LA COUR CÉÏ.KSTK S5
sa raison, plutôt qu’à ses passions, et en se mon
trant « humain » à l ’égard de ses semblables ; lion,
eu attaquant résolument les ennemis de son salut ;
bœuf, en acceptant l ’immolation; aigle, en vivant
dans les cieux plus que sur la terre, par la constance
de son oraison.
§ 3. — Liturgie céleste.
Et chacun des six animaux avait six ailes.
Les ailes, qui élèvent l’oiseau au-dessus de terre,
sont la figure des vertus, qui soulèvent l ’âme au-
dessus des contingences du monde présent. Le nom
bre six est celui des degrés successifs qu’il faut
franchir pour atteindre à la possession de la paix.
Personne, peut-être, n’en a mieux exprimé le sym
bolisme que saint Bonaventure, dans le merveilleux
traité qui s’intitule : Itinéraire de Vâmc à Dieu.
De même, dit-il, que Dieu a consacré six jours à la créa
tion de l’univers et s’est reposé le septième, de même il
faut que le monde inférieur soit conduit au parfait repos
de la contemplation en passant par six degrés successifs
d’iUumination. Cet ordre était figuré par Tes six degrés qui
conduisaient au trône de Salomon. De même, les Séraphins
que vit Isaïe avaient six ailes ; de même encore, Dieu n’ap-
pela Moïse du milieu de la nuée qu’après six jours ; et ce
fut également six jours après les avoir avertis, que Jésus-
Christ conduisit ses disciples sur la montagne, où il fut
transfiguré en leur présence. Selon ces six degrés d’éléva
tion à Dieu, notre âme possède donc six degrés ou puissan
ces pour monter des choses les plus basses aux plus élevées,
des choses extérieures aux intérieures, des choses tempo
relles à celles de rétemité. Ce sont : les sens, l’imagination,
la raison, l'intellect, l’intelligence, le sommet de l’esprit...
Celui donc qui veut s’élever à Dieu doit, après avoir renoncé
a-u péché, qui défigure sa nature, exercer les puissances dont
S6 LE SENS MYSTIQUE DE i/ArOCAIATSE
nous venons de parler, à acquérir par la prière, la grâce qui
réforme ; par une vie sainte, la justice qui purifie ; par la
méditation, la science qui illumine ; et par la contempla
tion. la sagesse qui rend, parfait (1).
En disant que chacun des animaux avait six ailes,
Fauteur donne à entendre que dans chaque Evan
gile ou même dans les œuvres de chaque Saint, on
trouve tout ce qu’il est nécessaire de savoir pour
s’élever à la plus haute vertu. C ’ est la pensée qu’ex
prime saint Benoît à la fin de sa Règle, quand il
dit :
Quelle est la page, ou queUe est la parole d’autorité di
vine, dans l’Ancien ou le Nouveau Testament, qui ne soit
une règle très droite pour la vie humaine ? Ou quel est le
livre des saints Pères orthodoxes qui ne nous enseigne à
parvenir d’une course droite, jusqu’à notre Créateur ? (2).
Les animaux sont pleins d'yeux au dehors et au
dedans, parce que les Saints s’observent avec une
très grande attention, tant pour leurs actions exté
rieures, que pour leurs pensées. Ils ne prennent de
repos ni jour ni nuit, parce que leur vie est une
louange continue à l ’adresse de leur Créateur. Tout
ce qu’ils font, et même le repos qu’ils s’accordent
la nuit, ils l ’ordonnent à la gloire de Dieu, pénétrés
qu’ils sont du désir d’accomplir sa Volonté, et de
L u i plaire en toutes choses. C ’est pourquoi l ’Epouse
du Cantique disait : Je dors, mais mon cœur
veille (3), montrant par là que, même durant le
temps du sommeil, elle ne cessait de chercher Dieu.
A u sens mystique, la nuit représente les épreuves
et les souffrances, par opposition au jour, qui sym-
(1) Op. cit., c. ï.
(2) Ch. LXXÏII.
(3) V .. 2.
LA COUR CÉLESTE 37
bolise la prospérité. Les Saints, donc, ne cessent de
louer Dieu ni le jour ni la nuit, parce qu’ils chan
tent sa gloire dans la bonne comme dans la mau
vaise fortune. Avec Job, ils lui rendent grâces de
tout ce qui leur arrive, des maux comme des biens.
Ils proclament son infinie perfection, sa bonté sou
veraine, en redisant le cantique des Séraphins, en
tendu déjà par Isaïe : Saint, saint, saint est le Sei
gneur, le Dieu tout-puissant, qui était de toute éter
nité, qui demeure toujours égal à Lui-même, et qui
viendra juger les vivants et les morts.
E t tandis que les animaux, c’est-à-dire la multi
tude des Saints, rendaient ainsi gloire à Dieu, les
vingt-qxiatre vieillards, figurant les Docteurs des
deux Testaments, se prosternaient en signe d’humi
lité; et, adorant Celui qui siégeait sur le trône, ils
mettaient à ses pieds leurs couronnes, c’est-à-dire
les mérites de leurs œuvres, disant : « Ce n’est point
à nous qu’en revient la gloire ; mais c'est à Vous
seul, Seigneur notre Dieu... » Remarquez qu’ils
disent : notre Dieu. Bien que Dieu soit le Maître de
toutes les créatures, il l’est à un titre particulier de
ceux qui se sont livrés à Lui par le renoncement, et
qui font de Lui l’unique objet de leur amour, a C'est
à Fous seul, donc chantaient-ils, qu'il est juste d'at
tribuer la gloire, l'honneur et la puissance, car c'est
Vous qui avez créé toutes choses. C'est de par votre
volonté qu'elles ont existé, dans Votre intelligence,
avant que d’être réalisées en acte —> comme l’ou
vrage existe dans la pensée de l’artisan avant d’être
mis au jour dans la matière. C’est donc librement,
volontairement, sans être pressé par aucune néces
sité, que Vous les avez conçues, et c’est volontaire
ment encore que Fous les avez créées, c’est-à-dire :
88 le SENS MYSTIQUE DE L j APOCALYPSE
que Vous les avez fait passer de cet être idéal à leur
existence matérielle. Ainsi il est juste que tout ce
qu’il y a de beau et de bon sur la terre Vous soit
attribué et tourne à Votre gloire, puisque toutes
choses sont sorties de Vous, et que Vous êtes à la
fois le Principe et la Fin de tout ce qui existe. »
DEUXIEME PARTIE
UE LIV R E SC E LLE
Chapitre V. — 1. E t je vis, dans la (main) droit© de celui
qui était assis sur 1© trône, un livre écrit au dedans et
au dehors, scellé de sept sceaux. — 2. E t je vis un Ange
puissant, annonçant d’une voix forte : Qui est digne
d’ouvrir le livre, et de briser ses sceaux ? — 3. E t per
sonne ne pouvait ni dans le ciel, ni sur la terre, ni sous
la terre, ouvrir le livre, ni le comprendre. — 4. E t moi,
je pleurais beaucoup, de ce que personne n’avait été trouvé
digne d’ouvrir le livre, ni de le considérer. — 5. E t l’un
des vieillards me dit : Ne pleure point : voici venir en
vainqueur le lion de Juda, la racine de David, pour ou
vrir le livre et briser ses sept sceaux. «— 6. E t je vis î
voici qu’au milieu du trône et des quatre animaux, et au
milieu des vieillards, il y avait un agneau qui se tenait
debout, comme tué, ayant sept cornes et sept yeux, qui
sont les sept esprits de Dieu, envoyés sur la terre. — 7.
E t il vint, et il reçut le livre de la (main) droite de celui
qui était assis sur le trône, — 8. E t lorsqu’il eut ouvert
le livre, les quatre animaux et les vingt-quatre vieillards
se prosternèrent devant l’agneau, ayant chacun des citha
res et des coupes d’or pleines de parfums, qui sont les
prières des saints : — 9. et ils chantaient un cantique
nouveau, disant : Vous êtes digne, Seigneur, de recevoir
le livre et d’ouvrir ses sceaux : parce que vous avez été
mis à mort, et vous nous avez rachetés à Dieu, par votre
sang, de toute tribu, de toute langue, de tout peuple et
de toute nation : — 10. et vous avez fait de nous un
royaume, et des prêtres pour notre Dieu : et nous régne
rons sur la terre. — 11. E t je vis, et j ’entendis la voix
d'une multitude d’anges autour du trône, et des animaux
et des vieillards : et leur nombre était des myriades de
9° LE sens mystique de l^apocalypse
myriades, — 12. qui disaient à haute voix : Il est digne,
P Agneau qui a été tué, de recevoir la vertu, la divinité,
la sagesse, la force, Phonneur, la gloire et la bénédiction.
•— 13. E t toutes les créatures qui sont dans le ciel, sur
la terre, et sous la terre, celles qui sont dans la mer et
celles qui y demeurent : toutes, je les entendis qui di
saient : A Celui qui est assis sur le trône, et à P Agneau,
bénédiction, honneur, gloire et puissance à travers les
siècles des siècles. — 14. E t les quatre animaux disaient :
Amen. E t les vingt-quatre vieillards se prosternèrent la
face (contre terre), et ils adorèrent Celui qui v it à tra
vers les siècles des siècles.
§ 1. — Apparition du livre.
E livre qui figure au premier plan de cette des
L cription représente d’abord, au sens littéral,
la prophétie que saint Jean va détailler dans les
scènes suivantes, et dont les sept sceaux seront suc
cessivement énumérés. Mais il symbolise aussi, dans
une acception plus large, la Bible, le « livre » par
excellence, dont Dieu même est l ’auteur ; livre écrit
au dehors, parce que tout le monde peut en déchif
frer la signification littérale; livre écrit au dedans,
parce que les yeux des profanes n’en peuvent dis
cerner le sens mystique. Les sept sceaux, qui en
ferment l’intelligence à tout esprit non initié, sont
les sept mystères fondamentaux dont est jalonnée
la mission rédemptrice du Christ, et que nous
trouvons énumérés an Credo : la conception mira
culeuse du Sauveur, sa naissance, sa passion, sa
descente aux enfers, sa résurrection, son ascension,
son avènement au dernier jour, pour juger les
vivants et les morts. Nul ne peut comprendre le
sens véritable de l ’Ecriture, si la foi n’a fait sauter
pour lui ces scellés, apposés par Dieu sur le décret
de notre rédemption, et qui rendent celui-ci impé-
LA COUR CELESTE 91
nétrable aux efforts de la raison humaine laissée à
elle-même.
Au sens allégorique, le « livre » désigne la sainte
Humanité de Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui ren
ferme en soi tous les trésors de la tsagesse et de lu
science divine. Est-il un ouvrage, en effet, qui soit
plus éloquent, plus apte à nous faire connaître Dieu
tel qu’il est, que le Sauveur en croix? Saint Thomas
d’Aquin, dont l ’érudition était prodigieuse, disait
avoir appris plus de choses dans là contemplation
de son Crucifix que dans tous les traités qu’il avait
pu lire. Ce livre est écrit au dehors : tous ceux qui
l’aperçoivent n’ont aucune peine, s ’ils veulent
bien le considérer un instant, à déchiffrer le mot
A mour, écrit en grosses letres dans les plaies des
pieds et des mains, dans la tête tendrement inclinée,
dans la blessure ouverte du côté. Mais ce sera bien
autre chose pour ceux qui, illuminés de sa grâce et
conduits par l’Esprit septiforme, pourront lire au
dedans, et pénétrer les secrets de son Cœur.
Et je vis, continue l ’Apôtre, un Ange puissant,
lequel proclamait d’ une voix forte : Qui est digne
d’ ouvrir le livre et de briser ses sceaux? — Cet
Ange, que certains auteurs ont voulu identifier avec
saint Gabriel, à cause du titre d’Angelum fortem,
que la liturgie attribue à ce dernier, représente en
réalité l ’ensemble des Docteurs de l ’ancienne Loi.
Ceux-ci sont dits forts, parce qu’ils supportèrent
courageusement la longue attente du Messie, unani
mes à appeler son avènement de tous leurs vœux.
« Qui donc, demandaient-ils, est digne d’ ouvrir le
livre, c’est-à-dire de le rendre intelligible? Qui est
digne de réaliser les promesses mystérieuses de la
Loi? Qui sera en mesure d’offrir à Dieu la victime
92 LE SENS MYSTIQUE DE L^ArOCAI/YPSE
pure, la victime sainte, la victime sans tache que
les Prophètes ont annoncée, que les Patriarches ont
immolée en figure dans leurs sacrifices, et qui, seule,
pourra assurer le salut du genre humain? »
Remarquons que l ’auteur dit : ouvrir le livre, et
briser les sceaux, ce qui est contraire à l ’ordre na
turel : car il faut de toute évidence briser les sceaux
d’abord, pour ouvrir le livre ensuite. Mais l ’Ecri
ture excelle à multiplier ainsi les invraisemblances
apparentes, pour nous forcer à monter vers le sens
spirituel qu’elle cache sous la lettre.
L e Christ, en effet, a ouvert le livre d’abord,
quand il a accompli en sa personne les prophéties
de l ’ancienne Loi ; il a brisé les sceaux ensuite,
quand il a donné l ’intelligence de ces mystères à
ses disciples, en leur envoyant le Saint-Esprit.
Cependant, à la question angoissée de Vhumanité,
qui attendait son libérateur, personne ne pouvait
répondre avant qu’il ne fut venu Lui-même, ni
parmi les Anges, ni parmi les vivants, ni parmi les
morts, parmi les Patriarches et les Prophètes descen
dus dans les limbes ; personne, pas même saint Jean-
Baptiste, le plus grand des prophètes ; pas même la
Sainte-Vierge, la plus sage de toutes les créatures,
qui restera en suspens devant l’annonce de l’Incar
nation, ne voyant pas comment cela pourra se faire,
puisqu'elle ne connaît point d'homme (i). Personne,
comme l’avait déclaré le prophète Isaïe, ne saura
expliquer sa génération (2) et découvrir les chemins
secrets par lesquels Dieu avait résolu d’opérer le
salut du monde ! Personne ne pouvait comprendre
comment Dieu qui est un Esprit, et un esprit sans
( t) Le. I,
(2) LUI, 8.
LA COUR CÉLESTE 93
limites, arriverait à s’enfermer tout entier dans le
sein d’une Vierge.
E t devant ce mystère inexorablement scellé, de
vant ces délais qui se prolongeaient sans que se réa
lisât jamais l ’espérance du genre humain, saint Jean
se mit à fondre en larmes. Je pleurais abondamment,
dit-il. Il parle à la première personne, parce que son
cœur plein de charité le fait communier, immédia
tement et profondément, à toutes les souffrances
dont il est le témoin. Pour lui, il connaissait le
secret du livre et la clef de son langage mystérieux ;
il avait vu le Sauveur mort, il l ’ avait vu ressuscité ;
il avait reçu, dans sa plénitude, au jour de la Pen
tecôte, l’effusion de l ’Esprit. Mais, emporté par son
extase, saint Jean s’oublie lui-même ; il s’incorpore
à cette multitude d’ hommes qui vécurent et mouru
rent avant que le Messie ne fût venu; il s’ associe
à ces rois et ces prophètes de l’Ancien Testament,
qui désirèrent si vivement de voir ce que virent les
Apôtres, et qui ne le vivent point (i) ; il pleure avec
David, qui faisait de ses larmes comme son pain
quotidien, gémissant le jour et la nuit de ce qu’il
ne voyait point son Dieu (2).
Devant cette douleur, les vieillards se laissèrent
toucher, et l’un d’eux, prenant la parole au nom de
tous, vint redire à saint Jean la promesse que, tour
à tour, chacun des Prophètes, sous une forme diffé
rente, avait apportée à l’ humanité : Ne pleure point.
Voici venir en vainqueur le lion de Juda, pour ou
vrir le livre et en briser les sceaux. Le lion est le
symbole du courage : entre autres marques de son
intrépidité, il donne celle-ci, que, lorsqu’il a choisi
(1) Le, X, au.
(2) Ps. XLI, à.
94 le sens mystique de l ' apocalypse
sa proie, il bondit sur elle et l ’emporte sans se lais
ser effrayer ni arrêter par rien. C ’est ainsi qu’en
agira le Christ avec l ’humanité : il veut la ravir
au démon, il veut l ’entraîner au ciel avec Lui, et
rien ne pourra briser son élan. Isaïe déjà s’était
servi de cette image, lorsqu’il avait dit : De même
que le lion et le petit du lion, quand il saute en
rugissant sur sa proie, et que la multitude des pas
teurs se précipite au-devant de lui, ne se laisse point
effrayer par leurs cris, ni intimider par leur nom
bre, ainsi descendra le Seigneur des armées, pour
combattre sur la montagne de Sion et sur sa col
line (i).
§ 2. — Apparition de r Agneau.
Tandis que le vieillard annonçait à saint Jean la
prochaine arrivée du héros, qui allait naître dans la
tribu de Juda et la famille de David, l ’Apôtre,
levant les yeux, aperçut un agneau, debout au
milieu du groupe qui entourait le trône. Dans cet
innocent animal, nous n’avons aucune peine à recon
naître le Christ, plein de douceur et de mansuétude,
debout au milieu de son Eglise. Mais ici encore,
quelle apparente inconséquence présente le récit ins
piré : on nous annonce un lion, et c’est un agneau
qui paraît ! On nous promet pour Sauveur le fauve
intrépide qui fait trembler tous les autres, et nous
voyons arriver une petit bête sans défense, destinée
à finir sur l ’étal d’un boucher ! Pouquoi cela?
Pouquoi ces incohérences, sinon toujours pour nous
faire réfléchir, et nous conduire à des vérités plus
( i) XXXI, 4.
LA COUR CÉLESTE 95
profondes? Sinon pour nous donner à entendre ici
que le Christ, le lion de Juda, a vaincu ses enne
mis, non point par la force et la violence, mais par
la patience et la douceur ! Les Juifs attendaient un
Messie conquérant, un monarque dont la gloire
éclipserait celle de David et de Salomon : et Dieu
envoya le fils d’un charpentier, qui se fit condamner
à mort et mourut sur un gibet. Trop souvent,
comme eux, c’est au génie, à la puissance, à la for
tune, que nous demandons le triomphe du christia
nisme : et nous oublions l'Agneau qui se tient de
bout, comme tue... Remarquons que l ’antinomie
continue entre ces deux expressions, car il n’est pas
ordinaire à ceux qui sont tués de se tenir debout.
Mais si l’Agneau est vu debout, c’est pour que nous
sachions qu’il travaille et qu’il combat; et il est
debout comme tué, pour nous donner à entendre que
c’est par sa mort qu’il a remporté la victoire.
En disant qu’il est : comme tué, et non pas : tué,
l’auteur ne veut pas insinuer que la mort du Christ
n’ait été qu’une mort apparente. Notre Sauveur est
bien réellement mort sur la croix, c’est là un des
articles fondamentaux de la foi catholique. Mais il
est dit comme tué, parce que, dans sa mort même, il
resta maître de la mort : celle-ci ne put le retenir
dans son étreinte. Il se livra à elle quand il voulut,
mais il lui échappa aussi quand il voulut. Personne,
avait-il dit à ses Apôtres, ne peut m'ôter la vie :
c'est moi qui la dépose de moi-même, et j'ai le pou
voir de la déposer, et j'ai le pouvoir de la reprendre
à nouveau (î).
L ’Agneau avait sept cornes et sept yeux. Saint
Jean ajoute aussitôt l ’explication de ce phénomène :
( t) J o ., X, 18
g6 LE SENS MYSTIQUE DE i/A POCALY PSE
Ce sont là, dit-il, les sept esprits de Dieu envoyés
sur la terre, c’ est-à-dire les sept dons du Saint-
Esprit, que l ’Agneau a mérités au monde par sa
mort. Ces dons sont comparés à des cornes parce
qu’ils se dressent sur l ’ âme comme autant d’armes
redoutables contre les sept péchés capitaux ; et ils
lui rendent tout ensemble le même service que des
yeux, parce qu’ils lui permettent de discerner les
chemins qui conduisent aux différentes vertus.
E t il vint, continue l’Apôtre, et il reçut le livre
de la main droite de Celui qui était assis sur le
trône. Ainsi l ’Agneau annoncé par les Prophètes,
attendu si longtemps par le genre humain, finit par
venir. Il prit chair dans le sein de la Bienheureuse
Vierge Marie, et son Humanité reçut de Dieu la
pleine connaissance du mystère de notre salut. Il
ouvrit le Livre, en accomplissant, par ses souffran
ces et par sa mort, toutes les Prophéties qui concer
naient l’œuvre de la Rédemption. C ’est ce qu’il ex
prima sur la croix en disant : Tout est consommé. —
Alors les animaux et les vingt-quatre vieillards, re
présentant la multitude des Saints, tombèrent à ses
pieds et éclatèrent en actions de grâces. Ils lui
offraient chacun les cithares et les coupes d’ or plei
nes de parfums, qu’ils tenaient à la main. Ce double
symbole représente les deux instruments essentiels
employés par les Saints pour s’avancer dans la vertu,
savoir : la mortification et la prière. Leurs cœurs,
largement ouverts par la charité, comme les coupes
d’ or dont il est ici question, débordent sans arrêt
de supplications, d’adorations, d’actions de grâces ;
et celles-ci montent vers Dieu comme autant de par
fums d’une agréable odeur, ainsi que saint Jean
l ’explique lui-même. Pour ce qui est des cithares,
LA COUR CÉLESTE 97
il n’en donne point la signification mystique, mais
cette figure est tellement courante dans les Livres
saints, que la pensée de Fauteur ne peut faire aucun
doute. Lorsqu’elle nous montre David s’accompa
gnant, pour chanter les Psaumes, d’un instrument
à cordes, harpe, cithare ou psaltérion, la tradition
catholique veut nous faire comprendre que l ’âme
qui chante les louanges de Dieu doit accompagner
ses cantiques d’une vie mortifiée. Les cordes rigou
reusement tendues sur le bois de la cithare, et qui
vibrent harmonieusement sous les coups dont on les
frappe, rappellent la chair du Verbe étendu sur la
croix, et répondant aux sévices, aux affronts, aux
injures dont on l’ accable par les paroles du plus
sublime amour. A son image, le disciple fidèle doit
chercher à immobiliser sa sensibilité, ses désirs, ses
affections, ses appréhensions sur la croix que là
Volonté divine a préparée pour lui, et à ne faire
entendre, sous la pression de la souffrance, que des
paroles de reconnaissance, de soumission et d’ ado
ration.
§ 3. — Le cantique nouveau.
Et ils chantaient un cantique nouveau, celui de
la rénovation du monde par l ’Evangile : « Vous êtes
digne, disaient-ils, Seigneur Jésus-Christ, vous êtes
digne, par votre incomparable innocence, de rece
voir le livre et d’ en iriser les sceaux. N ul n’ aurait
pu comme Vous accomplir les secrets desseins de
Dieu, et assurer la réalisation des prophéties. Car
vous avez fait preuve d’une vertu incroyable : vous
avez accepté d’être mis à mort au mépris de toute
justice, d’ endurer des souffrances indicibles, et ainsi
vous nous avez rachetés; vous nous avez rendus à
APOCALYPSE» 8
çB LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
Dieu, au prix de votre sang, nous que nos péché
avaient fait les esclaves du démon. E t vous n’ave
mis aucune borne à votre générosité : vous ave
payé le prix du salut pour tous les hommes, pou
toutes les races, toutes les langues, tous les peuples
toutes les nations. Vous avez ainsi permis à Die
de régner sur nous, dès maintenant, par sa grâce
et plus tard, dans l ’éternité, par sa gloire. Vou
avez fait de nous des prêtres à son service, capables
de lui offrir les sacrifices qu’il aime; et, grâce aux
mérites que vous avez acquis pour nous, vous nous
avez mis en mesure de mépriser les biens d’ici-bas
de dominer les inclinations de la chair, et ainsi d
régner au-dessus de ce monde. »
Sur ces entrefaites, une multitude d’Anges appa
rurent autour du trône et joignirent leurs voix à
celles des Saints. Leur nombre dépassait toute éva
luation : il y en avait des myriades de myriades.
L ’intelligence humaine, en effet, est impuissante à
compter tous les esprits bienheureux; ce que Job
a exprimé en termes lapidaires, quand il a dit
Y a-t-il donc un nombre à ses soldats? (i). Il y en
a un sans doute, pour l’Intelligence divine, qui a
conçu chacun de ces esprits distinct des autres, avec
son espèce propre, son poids et sa mesure (2) : mais
ce nombre dépasse l’esprit humain.
Il y en a, écrit saint Denis (3), mille fois mille et dix mille
fois dix mille, l ’Ecriture redoublant ainsi e t m ultipliant l’ un
par l’autre les chiffres les plus élevés que nous ayons, e t
par là faisant voir clairement qu’il nous est impossible d’ex
primer le nombre de ces bienheureuses créatures. Car les
rangs des armées célestes sont pressés, et ils échappent à
l ’appréciation faible et restreinte de nos calculs matériels;
(1) XXV, 3.
(2) Sap. t XI, ai.
(3) Hiérarchie céleste, chap. XIV.
LA COUR CÉLESTE
99
et le dénombrement n'en peut être savamment fait qu’en
vertu de cette connaissance surhumaine et transcendante
que leur communique si libéralement le Seigneur, sagesse
incréée, science infinie, principe suressentiel et cause puis
sante de toutes choses, force mystérieuse qui gouverne les
êtres et les borne en les embrassant.
Tous ces Anges, donc, chantant maintenant avec
les saints, disaient à pleine voix : Il est digne,
VAgneau qui a été mis à mort, de se voir décerner,
par la louange des hommes, la vertu, la divinité (i),
la sagesse, la force, Vhonneur, la gloire et la béné
diction. Maintenant que son sacrifice est accompli
et que nous en voyons les merveilleux effets pour
l’humanité, il faut que l’odieuse injustice dont II
a été l’objet soit réparée. Il est digne de voir procla
mer sa vertu, lui qui fut mis à mort comme blas
phémateur et révolutionnaire ; sa divinité, lui que
les Juifs condamnèrent pour s’être dit le Fils de
Dieu; sa sagesse, lui qui fut revêtu de la robe des
fous; sa force, lui qui se laissa écraser comme un
ver de terre. Il est digne de se voir décerner l'hon
neur, pour les outrages dont il fut abreuvé, les
gifles et les coups qu’il reçut, les crachats dont il
fut couvert ; la gloire, pour avoir été traîné au gibet
comme le dernier des scélérats ; la bénédiction de
tous les peuples, lui que les Juifs rejetèrent du mi
lieu d’eux comme un être maudit.
E t toutes les crêattires, celles qui sont dans le ciel,
celles qui sont sur la terre et celles qui sont au-des-
(i) Le texte grec porte ici : la richesse, au lieu de :
la divinité. De même quelques manuscrits latins di
sent : divitias. Il faut suivre cette leçon si Ton veut tra
duire, sans erreur théologique, aecipere, par : recevoir de
Dieu. Mais, si Ton veut rester fidèle au texte de la Vulgate,
qui porte : divinité, il faut suivre les commentateurs qui
entendent : recevoir de la louange des hommes.
100 le sens mystique de i / apocaeypse
sous, les flots de la mer, et les êtres qu*ïls renfer
ment (i), toutes, je les entendis qui disaient : A
Celui qui est assis sur le trône (c’est-à-dire au Dieu
tout-puissant, Un et Trine) et à l JAgneau (c’est-à-
dire à l’Humanité du Christ), bénédiction, honneur,
gloire et puissance à travers les siècles des siècles l
Ainsi les êtres privés de raison, et ceux-mêmes
qui sont inanimés, bénissent à leur façon leur Créa
teur. Ils ne le font point d’une voix articulée, comme
la nôtre. Mais de leur beauté, de leur variété, de
leur hiérarchie, de l’ordre qui préside à tous leurs
mouvements, s’élève comme un magnifique concert
qui chante la gloire de Dieu. C’est cette voix que
percevait saint Augustin quand, pressé par le feu
dont son cœur était embrasé, il allait demandant
tour à tour au soleil, à la terre, à la lune, aux
étoiles, à tous les êtres qu’il rencontrait, de lui par
ler de Dieu, et qu’il les entendait s’écrier tous
ensemble : « C’est lui qui nous a faits (2). »
E t les quatre animaux disaient : Amen, recon
naissant ainsi le bien-fondé de cette louange univer
selle. E t les vingt-quatre vieillards se prosternèrent
la face contre terre, et ils adorèrent Celui qui vit à
travers les siècles des siècles.
(1) Ces derniers mois sont fort malaisés à traduire. La
Vulgate dit en effet : et quae sunt in mari, et quae sunt
in eo, c’est-à-dire littéralement : les choses qui sont dans
la mer, et celles qui sont en elle?... Les meileurs commen
tateurs pensent que la première expression vise la mer
elle-même; la seconde, les êtres animés qu’elle renferme.
D’autres versions portent d ’ailleurs : mare, et quae sunt
in eo. — Le texte grec n ’est guère plus clair : toute créa
ture qui [est] dans le ciel, et sur la terre et en dessous de
la terre et sur la mer et tous les êtres qui s’y trouvent, je
les entendis, etc. (R. P. Âllo.).
(a) Solil., ch. 3r.
TROISIEME PARTIE
L'OUVERTURE DES SCEAUX
Chapitre VI. — 1. E t je vis que l'agneau avait ouvert un
des sept sceaux, e t j'entendis l’un des quatre animaux
qui disait, d'une voix semblable au tonnerre : Viens, et
vois. — 2. E t je vis : et voici un cheval blanc, et celui
qui le montait tenait un arc, et il lui fu t donné une
couronne, et il sortit vainqueur, afin de vaincre. — 3. E t
lorsqu’il eut ouvert le deuxième sceau, j'entendis le se
cond animal qui disait : Viens, et vois. — 4. E t il sortit
nn autre cheval, roux : et, à celui qui le montait, fut
donné (le pouvoir) de retirer la paix de la terre, et de
(pousser les hommes) à s'entretuer les uns les autres, et
il lui fut donné un glaive de grande taille. — E t lorsqu'il
eut ouvert le troisième sceau, j'entendis le troisième ani
mal qui disait : Viens, et vois. E t voici un cheval noir :
et celui qui le m ontait tenait une balance à la main. —-
6. E t j'entendis comme une voix au milieu des quatre
animaux qui disait : Une double livre de froment pour
un denier, et trois doubles livres d'orge pour un denier,
et ne touche ni au vin ni à l’huile. — 7. E t lorsqu’il eut
ouvert le quatrième sceau, j ’entendis la voix du quatrième
animal qui disait : Viens, et vois. — 8. E t voici un che
val blême : et celui qui le m ontait avait nom la mort, et
l'enfer le suivait, et il lui fut donné puissance sur les
quatre parties de la terre (pour) tuer par le glaive, par la
famine, par la mort, et par les bêtes de la terre. — 9. E t
lorsqu’il eut ouvert le cinquième sceau, je vis sous l'autel
les âmes de ceux qui avaient été mis à mort à cause du
Verbe de Dieu, et du témoignage qu’elles rendaient ; et
elles criaient d’une voix puissante, disant : Jusqu'à
quand, Seigneur, saint et véridique, ne jugerez-vous point
et ne vengerez-vous point notre sang, de ceux qui habi-
T02 UE SENS MYSTIQUE DE f ’ArOCAEYPSE
ten t la terre ? — 11. E t il leur fut donné à chacun une
robe blanche ; et il leur fut dit de demeurer en paix
encore un peu de temps, jusqu’à ce que soit complété (le
nombre de) ceux qui servent Dieu avec eux, et de leurs
frères qui doivent être mis à mort comme eux. — 12. E t
je vis, lorsqu’il eut ouvert le sixième sceau : e t voici
qu’il se fit un grand tremblement de terre, et le soleil
devint noir comme un sac de crin ; et la lune to u t entière
devint comme dn sang ; — 13. et les étoiles tombèrent du
ciel sur la terre, comme un figuier laisse tomber ses pre
mières figues quand il est secoué par le vent. — 14. E t le
ciel disparut comme un livre enroulé, et toute montagne,
et toutes les îles furent ébranlées de leurs places. •— 15.
E t les rois de la terre, et les princes, et les tribuns, e t les
riches et les puissants, et tous les esclaves, et les hommes
libres, se cachèrent dans les cavernes, et dans les rochers
des montagnes. — 16. E t ils disent aux montagnes et aux
rochers : Tombez sur nousr et cachez-nous du visage de
celui qui est assis sur le trône, et de la colère de l’Agneau.
— 17. Car voici venir le grand jour de leur colère : et qui
pourra demeurer ferme ?
§ 1. — Le Cheval blanc.
u chapitre précédent, saint Jean a rapporté la
i l vision qu’il eut d’un livre scellé renfermant
certaines prophéties sur l’avenir du Christianisme.
Maintenant l’Agneau va ouvrir le livre et dévoiler
aux yeux de l’Apôtre quelque chose des mystères
qui y sont contenus.
L ’un après l’autre, les sept sceaux seront brisés,
et chacun d’eux laissera entrevoir l’état de l’Eglise
aux points les plus importants de son développe
ment : le premier la montrera à sa naissance, s’élan
çant à la conquête du monde ; les trois suivants pré
ciseront les différentes persécutions qui l’assailli
ront tour à tour ; le cinquième manifestera la gloire
dont elle jouira, dès le temps présent, en la per
sonne de ses martyrs ; le sixième annoncera le
LA COUR CÉLESTE IO3
triomphe de l ’ Antéchrist, et le septième, le com
mencement de la béatitude éternelle.
E t je v is, dit l ’Apôtre, que l'A gneau avait brisé
l ’un des sept sceaux, et j f entendis l'u n des quatre
anim aux, c’ est-à-dire l ’un des quatre Evangélistes,
qui disait, d'une vo ix semblable au bruit du ton
nerre, parce qu’il était impossible de ne pas l'en
tendre : « Viens, et vois. V ien s, c’est-à-dire appro
che-toi, non pas physiquement, mais en esprit : ap
proche-toi des divins mystères, au lieu de t ’en éloi
gner, comme le font la plupart des hommes, qui s’en
détournent pour s’ occuper uniquement des choses
terrestres ; applique-toi à les pénétrer ; et, éclairé
par la divine lumière, tu verras, tu comprendras ce
qu’ il y a de caché sous ces symboles. » E t je v is , et
voici que s'avançait un cheval blanc. Ce premier
cheval, de l ’avis unanime des commentateurs, re
présente les premiers prédicateurs de l ’Evangile.
Semblables à ces nobles animaux qui ont été pen
dant des siècles les compagnons inséparables de
l ’ homme à la guerre, et qui mettent au service de
leur maître, avec une générosité sans mesure, toute
leur vitesse, toute leur force, toute leur ardeur, les
Apôtres et les premiers disciples s’ élancèrent à tra
vers le monde, portant le Verbe aux nations, se
jetant à corps perdu, sous sa conduite, dans la lutte
contre le mal. Job déjà avait vu, dans le cheval,
l ’image du prédicateur de l ’E vangile, quand il di
sait : L e souffle fier de ses naseaux répand la ter
reur, U frappe du pied la terre, il s'élance avec
audace, il court avec ardeur au-devant des hommes
armés. I l méprise la peur et ne s'effraie point des
glaives. L e s flèches sifflen t autour de lu i, les haches
et les boucliers résonnent sans l'intim ider. I l écume,
104 hE SENS MYSTIQUE DE i/APOCAEYPSE
il frémit et semble vouloir dévorer la terre; il est in
trépide au bruit de la trompette. Dès qu'il entend
sonner la charge, il dit : Allons. Il sent de loin la
guerre, il comprend les encouragements des chefs
et les cris des soldats (i).
Ce cheval est blanc pour évoquer la pureté insigne
des mœurs de ces premiers chrétiens, qui avaient
pris dans les eaux toutes fraîches encore du bap
tême la candeur de la neige, et qui gardaient, au
milieu des païens, une sainteté de vie immaculée. Et
celui qui le montait, — entendez par là : le Christ,
que les Apôtres portaient aux nations, et qui les
dirigeait dans toutes leurs démarches, — celui qui
le montait tenait tvn arc à la main. Cet arc n’est
autre chose que l ’Ecriture Sainte, dont les paroles
partent comme autant de traits,pour mettre en fuite
le démon, pour confondre les ennemis de l’Eglise,
ou encore pour percer les âmes saintes de ces bles
sures d’amour qui les font mourir au monde et au
péché. Il reçut ttne couronne en signe du droit qu’il
possède à la domination universelle. Ce droit lui fut
confirmé par son Père, après sa Résurrection, en
core qu’en raison de sa nature divine, Il le possédât
de toute éternité.
E il sortit, de ce peuple qui, choisi par Dieu pour
encadrer le Messie, s’était montré infidèle à sa mis
sion, l’ avait renié, bafoué, crucifié, et s’était em
ployé de son mieux à étouffer l’ Eglise naissante;
Il sortit donc de la Judée, vainquetir du démon par
son humilité, du monde par sa pauvreté, de la sen
sualité par sou amour des souffrances ; il sortit pour
remporter d’autres triomphes, pour vaincre les
(i) XXXIX, 2 0 -2 6 .
LA COUR CÉLESTE I 0 5
hommes par la douceur pénétrante de ses exemples,
par la vérité lumineuse de ses enseignements, et
ainsi les gagner tous au royaume des cieux.
§ 2. — Les trois autres chevaux.
Mais le démon ne se tint pas pour battu : sur les
pas du cheval blanc, il va lancer trois autres che
vaux, trois chevaux à lui, qui représentent les trois
formes principales de la lutte menée contre l ’Eglise
au cours des âges : le cheval roux symbolise les
persécutions sanglantes; le cheval noir, les grandes
hérésies; le cheval blême, les hypocrisies et les
trahisons des mauvais chrétiens.
Lors donc que le deuxième sceau eut été ouvert,
saint Jean vit sortir un autre cheval qui était roux,
de la couleur du sang. E t celui qui le montait,
c’est-à-dire le diable, dont les persécuteurs ne sont
que les agents, reçut le pouvoir de faire disparaître
la paix de la terre. Dieu, en effet, permit au démon
de susciter de violentes tempêtes contre l’Eglise,
comme il lui avait permis jadis d’exercer ses fureurs
contre Job, non pour l ’anéantir, mais pour
faire éclater sa vertu. Il lui donna o glaive de
grande taille, quand il le laissa utiliser la puissance
romaine à son profit, pour frapper l ’Eglise dans sa
chair vive et chercher à la retrancher du monde.
Dès qu’ une persécution est déchaînée, les hom
mes donnent libre carrière à leurs plus mauvais
instincts : ils se dénouent, se pourchassent, se
tuent entre eux avec la dernière cruauté. E t cette
lutte fratricide pénètre jusqu’au sein des familles,
ainsi que l ’avait annoncé Notre-Seigneur : Vous
serez livrés à la mort par vos parents, par vos frè-
106 LE SENS MYSTIQUE DE L'ArOCALYrSE
res, par vos proches, par vos amis. C ’est pourquoi
saint Jean vit ici que les hommes se livraient à la
mort les uns les autres.
Mais quand le sang eut coulé à flots, le démon,
constatant qu’il ne lui servait à rien de faire des
martyrs ; que, tout au contraire l’Eglise sortait
chaque fois plus forte et plus vivace des persécu
tions dont il l’affligeait, le démon, dis-je, se résolut
à changer de tactique, et chercha à détourner les
hommes de la vraie foi en fomentant des hérésies.
Cette nouvelle forme de guerre est annoncée par
le cheval noir, qui sortit à l ’ouverture du troisième
sceau, et dont le cavalier tenait une balance dans la
main. Ce cheval est noir parce que, de toutes les
couleurs, celle-là est la plus réfractaire à la lumière :
or, les hérétiques sont, de tous les pécheurs, les plus
incapables de refléter la lumière de la vérité, c’est-
à-dire le Christ lui-même. L e prophète Jérémie avait
écrit dans le même sens : Leur visage est plus noir
que des charbons.
Sainte Thérèse a bien noté ce point, dans le récit
qu’elle fait de la vision où son âme lui fut montrée
sous la forme d’un miroir, dans lequel apparaissait
Jésus-Christ :
A l’aide de la lumière qui me fut donnée, écrit-elle, je vis
comment, dès que Vâme commet un péché mortel, ce miroir
se couvre d’un grand nuage, et demeure extrêmement noir,
en sorte que Notre-Seigneur ne peut s’y représenter ou y
être vu, quoiqu’il soit toujours présent, en tant que donnant
l ’être. Quant aux hérétiques, c’est comme si le miroir était
brisé ; malheur incomparablement plus affreux que s’il
n’était qu’obscurci.
E t le cavalier qui le montait avait une balance
dans sa main : entendez par là qu’il pesait les objets
dans sa main, et que celle-ci lui servait comme de
LA COUR CÉLESTE T07
balance. C ’est là l ’image de ce que font les héréti
ques lorsqu’ils prétendent juger de toutes choses,
et spécialement du sens des Ecritures, selon leur
propre façon de voir, sans égard pour les règles que
l’Eglise a fixées. Luther tenait une balance dans sa
main quand, méprisant un enseignement quinze
fois séculaire, il inventait la théorie du libre exa
men ; et Calvin l’imitait quand il osait établir la
société chrétienne sur de nouvelles bases, ou quand
il expliquait la présence du Christ dans la sainte
Hostie d’une façon jusqu’alors inédite. Les Doc
teurs véritables, au contraire, et les maîtres authen
tiques de la foi catholique, enchaînant, avec saint
Paul, leur intelligence à la suite du Christ, pèsent
toutes choses dans la balance de la tradition, se
gardant bien de faire la moindre pression pour en
modifier les données. Ils s’attachent fidèlement aux
explications développées par les saints Pères et, les
exposant à nouveau en des formes plus appropriées
aux besoins de leur temps, ils les maintiennent ce
pendant dans le même cadre, selon le conseil de
l’auteur sacré : Ne franchis point les bornes véné
rables que tes pcres ont posées (1).
Les événements de ces dernières années laissent
entrevoir que le cavalier au cheval rouge n’a rien
perdu de sa cruauté et qu’ il est prêt encore, aujour
d’hui comme autrefois, à exercer contre l ’Eglise les
violences les plus sanguinaires.
Mais le guerrier au cheval noir n’a pas, lui non
plus, abandonné la partie. Armé de sa fausse balan
ce, il s’applique sans répit à énerver la foi en viciant
l ’interprétation authentique de l ’Ecriture Sainte.
C ’est lui qui pousse les commentateurs à délaisser
(1) Peut., X IX , 4.
io S le sens mystique de i/ apocalypse
trop souvent les poids exacts établis par les Pères,
pour leur substituer celui de leur jugement person
nel ou ceux des auteurs hétérodoxes.
Devant cette dévastation, l’Eglise éprouve le
besoin de rassurer ses fidèles, qui s’alarment et re
doutent de voir la foi submergée bientôt sous la ma
rée montante de l’hyper critique et du rationalisme.
Du milieu des quatre animaux, c’est-à-dire solide
ment appuyée sur la doctrine de l’Evangile, elle fait
entendre sa voix : « N'ayez pas peur, dit-elle, petit
troupeau : la vérité n’a rien à craindre des progrès
de l’erreur. Si vous savez rester simples comme des
enfants; si vous apportez à Dieu le denier d’une
foi pure, confiante, sans réserve, vous obtiendrez
toujours, en échange, une double livre de froment,
ou trois doubles livres d'orge, c’est-à-dire la double
intelligence de l’Ecriture, pesée à son vrai poids,
dans son sens littéral et dans son sens mystique. »
Le froment représente le Nouveau Testament, qui
est pour l’âme la nourriture parfaite, comme le blé
l’est pour le corps. U orge, aliment plus rude, sym
bolise l’Ancien Testament, et il en faut trois mesu
res : parce qu’au lieu d’avoir l’unité du Nouveau,
il se décompose en trois parties bien distinctes : la
Loi, les livres historiques et les Prophètes.
Aujourd’hui, comme il y a vingt siècles, Dieu
continue de révéler aux petits et aux humbles ce
qu’il cache aux savants et aux doctes de ce monde.
La vérité peut être obscurcie par les fils des hom
mes, elle ne sera point entamée. Dieu veille sur elle,
il ne laissera pas altérer dans son Eglise le sens
authentique de Sa parole. C’est pourquoi la voix
prophétique continue : Ne touchez ni au vin ni à
l'huile, marquant par là qu’il est interdit au démon
LA COUR CÉLESTE 109
et à ceux qui travaillent pour lu i, d’ enlever à l ’ E cri
ture quoi que ce soit de sa force ou de sa douceur.
A u x persécutions sanglantes, aux hérésies décla
rées, le prince des ténèbres ajoute maintenant un
nouvel ennemi : ce sont les hypocrites, les hommes
qui se donnent les dehors extérieurs de la sainteté
et qui, grâce au prestige ainsi obtenu, séduisent les
ignorants, pins les entraînent à leur perte. Ce sont
eux qui furent montrés à saint Jean, lors de l ’ou
verture du quatrième sceau, sous la figure d’un
quatrième cavalier : E t je vis s J avancer un che
val blêm e; et celui qui le montait avait Pour
nom la M o rt; entendez : le démon. C a r il est le
père de la plus redoutable des morts, de la vraie,
de celle qui consiste à séparer l ’ âme de Dieu pour
toujours. E t V E n fe r marchait derrière lui, parce
que partout où il passe, il traîne avec lui l ’ incendie,
le désordre et la souffrance. C e cheval jaune est
donc la figure des hypocrites, de ceux qui, menant
en apparence une vie sainte et sans tache, engen
drent par leur secret orgueil ces innombrables héré
sies sournoises, qui renaissent sans cesse sous
de nouvelles formes. Ils ont puissance su r les qua
tre parties de la terre, c’ est-à-dire sur les quatre
catégories qui se partagent l ’ humanité, sous le rap
port de la croyance en D ieu : les chrétiens, les Ju ifs,
les païens et les hérétiques.
I l se trouve, en effet, de ces séducteurs dans toutes
les sectes religieuses, mais surtout dans le chris
tianisme. Ils ont le pouvoir de faire périr les âmes
par la fam ine, en leur supprimant la parole de Dieu
et les sacrements ; par le glaive, en les traversant de
leurs suggestions perfides ; par la mort, en les sépa
rant de la vie de l ’ E g lis e ; par les bêtes de la terre,
IIO le sens mystique de l ' apocalypse
en déchaînant secrètement leurs mauvais instincts,
qui exercent ensuite de terribles ravages.
§ 3. — Le cinquième et le sixième Sceaux.
T el est le tableau sommaire des ennemis qui doi
vent persécuter l ’Eglise pendant la durée de son
existence sur la terre. Pour nous encourager à les
attendre de pied ferme, saint Jean va maintenant
laisser entrevoir quelque chose des consolations réser
vées à ceux qui auront souffert pour Jésus-Christ :
E t lorsqu'il eut brisé le cinquième sceau, je vis soiis
l'autel, c’est-à-dire étroitement unies au sacrifice du
Sauveur, les âmes de ceux qui ont été mis à mort
pour avoir rendu témoignage au Verbe de Dieu,
E t elles criaient, pressées d'un ardent désir de
retrouver leurs corps. Mais le désir dont il est parlé
ici ne comporte, remarquons-le bien, aucune impa
tience, aucune inquiétude : il ne tend qu’à voir le
royaume de Dieu prendre le plus tôt possible sa
forme achevée et parfaite. Elles criaient donc, d'une
voix forte : « Jusqu'à quand attendrez-vous Seigneur,
vous qui êtes saint dans toutes vos œuvres et véridi
que dans vos promesses, pour prononcer votre juge
ment et pour venger notre sang? Quand châtierez-
vous, enfin, nos persécuteurs, qui demeurent en
paix sur la terre, parfaitement heureux, comme s’ils
n’avaient rien à se reprocher, et jouissent de tous
les biens périssables, sans désirer autre chose? » Ici
encore, gardons-nous de prêter aux Saints des pen
sées de vengeance : le châtiment qu’ils appellent
sur leurs persécuteurs n’est point la réprobation dé
finitive, mais une épreuve temporelle qui porte ces
LA COUR CÉLESTE III
malheureux à faire pénitence et à éviter ainsi la
mort éternelle.
E t il leur fut donné à chacun une robe blanche.
Cette robe représente la béatitude que les théolo
giens nomment essentielle, et dont jouissent dès
maintenant les âmes des élus, par la contemplation
de l ’Etre de Dieu ,en attendant la joie complète qui
résultera pour elles de la réunion à leurs corps glo
rifiés.
E t il leur fut répondu qu’ ils eussent patience en
core un peu d& temps : un peu, parce que le délai
qui nous sépare du Jugement est peu de chose, si
nous le comparons à l ’éternité; jusqu’ à ce que soit
complété le nombre de ceux qui servent Dieu avec
eux (c’est-à-dirfc, des confesseurs) et de leurs frères,
qui doivent être mis à mort comme'eux (c’est-à-dire,
des martyrs).
Alors, quand les élus auront atteint leur nombre
définitif, ils recouvreront leurs corps ; le mal dispa
raîtra de la terre, et le règne de Dieu s’établira pour
l’éternité.
Nous n’en sommes point encore là ; et après ce
regard vers le ciel, saint Jean nous ramène au monde
présent : voici venir maintenant la dernière persécu
tion, la plus terrible de toutes, celle de l ’Antéchrist,
marquée par l ’ouverture du sixième sceau. L e
tremblement de terre qui l’annonce figure le boule
versement général, qui doit être le prélude de ces
jours affreux. Le soleil deviendra noir comme un
sac de crin; c’est-à-dire : le Christ, le Soleil de
justice, sera outragé de mille façons ; il semblera se
retirer de la terre, tandis que l ’Antéchrist multi
pliera les prodiges. Alors, selon la parole de Notre-
Seigneur, il surgira de faux prophètes, capables
112 LE SENS MYSTIQUE DE LJ APOCALYPSE
d'induire en erreur, s'il se pouvait faire, les élus
eux-mêmes (i). Alors la lune toute entière devien
dra semblable à du sang : l ’Eglise sera ensanglantée
par la plus cruelle des persécutions. Les étoiles
tomberont du ciel sur la terre : les prélats qui de
vraient servir de lumière et de guide aux autres
hommes, apostasieront, séduits par les faux mira
cles de l ’Antéchrist, ou ébranlés par la violence des
tourments dont ils seront menacés. Ils défailleront
en grand nombre, ils tomberont comme tombent les
premières figues, lorsque le figuier est agité par un
vent violent.
E t le ciel disparut comme un livre qtte Von roule,
c’est-à-dire : l ’Ecriture deviendra un livre fermé
pour l’immense majorité des hommes ; aucun prédi
cateur ne développera plus le sens de la parole de
Dieu ; et le culte de l’Eglise lui-même, ce culte qui,
par ses chants, sa pompe, ses rites, évoque la litur
gie du ciel, disparaîtra de la surface de la terre : la
persécution sera si générale que le Saint-Sacrifice
ne pourra plus être célébré publiquement nulle part ;
la vie chrétienne ne subsistera qu’en se terrant dans
le secret. Une panique indescriptible s’emparera de
l ’humanité, à mesure que s’avancera le jour du
jugement : les montagnes et les îles seront ébranlées
de leur place, parce que ceux qui paraissaient aussi
fermes qu’une montagne, aussi indépendants d’es
prit qu’une île au milieu de la mer, prendront la
fuite ou apostasieront, devant la persécution de
l ’Antéchrist.
E t ceux qui se croyaient les maîtres de la terre :
les rois, les princes, les tribuns, dont l ’éloquence
maniait les foules à son gré, les riches et les pitis-
(3) ML, \X1V,
LA COUR CÉLESTE T I3
sants; et ceux qui vivaient comme s’ils n’ avaient
rien à craindre : les esclaves du péché, et les hom
mes qui se sont affranchis de la loi de Dieu, tous
se cacheront dans les cavernes et dans les rochers
des montagnes. E t ils diront aux montagnes et aux
rochers : Tombez sur nous et cachez-notis, devant
le visage de Celui qui est assis sur le trône, et devant
la colère de VAgneau. Car voici que vient le grand
jour de leur colère : et qui pourra demeurer ferme?
Tous les supplices, en effet, sans en excepter ceux
de l ’Enfer, seront, de l ’aveu des théologiens, préfé
rables aux éclats de 1’ indignation du Souverain
Juge. Job déjà avait dit dans le même sens : A peine
aurons-nous entendu une petite goutte de ses paro
les, qtti donc pourra considérer le tonnerre de sa
grandeur? (1).
(1) XXVI, 12.
APOCALYPSE 0
QUATRIEME PARTIE
L’EGLISE TR IO M P H A N T E
Chapitre V II. — 1. Après cela, je vis quatre Anges qui se
tenaient debout sur les quatre coins de la terre, main
tenant les quatre vents de la terre, afin qu’ils ne soufflent
point sur la terre, ni sur la mer, ni sur aucun arbre. —
2. E t je vis un autre Ange qui m ontait de l’Orient, ayant
le signe du Dieu vivant : et il cria d’une grande voix aux
quatre Anges auxquels il a été donné de nuire à la terre,
e t à la mer : — 3. Disant : Ne nuisez pas à la terre, à
la mer, ni aux arbres, jusqu’à ce que nous marquions les
serviteurs de notre Dieu sur leurs fronts. ■— 4. E t j’en
tendis le nombre de ceux qui furent marqués : cent qua
rante-quatre mille marqués de toute tribu des fils d ’Israël.
— 5. De la tribu de Judas, douze mille marqués : de la tribu
de Ruben, douze mille marqués : de la tribu de Gad :
douze mille marqués. — 6. De la tribu d’Aser, douze
mille marqués ; de la tribu de Nepbtali, douze mille mar
ques ; de la tribu de Manassé, douze mille marqués. —
7. De la tribu de Siméon, douze mille marqués ; de la
tribu de Lévi, douze mille marqués ; de la tribu d’Issa-
char, douze mille marqués. — 8. De la tribu de Zabulon,
douze mille marqués ; de la tribu de Joseph, douze mille
marqués ; de la tribu de Benjamin, douze mille marqués.
— 9. Après cela, je vis une foule immense que personne
ne pouvait dénombrer, de toutes les races, tribus, peuples,
et langues : se tenant debout devant le trône, et en pré
sence de l’Agneau : vêtus de robes blanches, et des palmes
dans leurs mains. — 10. E t ils criaient d’une voix forte,
disant : Le salut à notre Dieu, qui est assis sur le trône,
et à l’Agneau. — II. E t tous les Anges se tenaient debout
à l’entour du trône, et ils adorèrent Dieu. — 12. Disant :
Amen. La bénédiction, et la gloire, et la sagesse, et l’ac-
UA COUR CÉLESTE US
tion de grâces, et l ’honneur, et la vertu, et la force à
notre Dieu pour les siècles des siècles, Amen. — 13. E t
Vun des vieillards prit la parole, et me dit : Ceux-ci qui
sont vêtus de robes blanches, qui sont-ils ? E t d’où vien
nent-ils ? — 14. E t je lui dis : Monseigneur, vous le sa
vez ; et il me dit : Ce sont ceux qui sont venus de la
grande tribulation : et qui ont lavé leurs robes et qui les
ont blanchies dans le sang de l ’Agneau. — 15, C ’est pour
quoi ils sont devant le trône de Dieu, et ils le servent
jour et nuit dans son temple : et Celui qui est assis sur
le trône étendra sa tente au-dessus d’eux. — 16, Us
n’auront plus faim, et ils n’auront plus soif et ni le
soleil, ni aucune intempérie ne tombera plus sur eux : —
17. Parce que l ’Agneau qui est au milieu du trône, les
gouvernera, les conduira aux sources des eaux vives, et
Dieu essuiera toute larme de leurs yeux.
§ 1. — Le signe du Dieu vivant
PRÈS nous avoir montré, au chapitre précédent,
jHL quelque chose des rigueurs du jugement de
Dieu, l ’auteur, pour nous redonner confiance, va
maintenant soulever un coin du voile qui cache à
la terre la béatitude des élus : Je vis ensuite, nous
dit-il, quatre anges sur les quatre coins de la terre,
et qui maintenaient les quatre vents de la terre pour
les empêcher de souffler sur la terre, sur la mer et
sur aucun arbre. Ces quatre Anges sont en réalité
quatre démons : le démon en effet, en tombant du
Paradis, n’a pas perdu pour autant la nature angé
lique. Il continue même, comme les esprits bien
heureux, à servir Dieu, encore que ce soit contre
son gré : sa jalousie et sa malfaisance sont utilisées
par la Sagesse divine pour la probation des justes.
Des quatre vents qu’il empêche de souffler sur la
terre, représentent la prédication de l ’Eglise, qui
répand sur le monde la doctrine des quatre Evan
giles. Il sait bien que rien n’est aussi utile aux
Il6 le sens mystique de i / apocalypse
âmes que la connaissance de la parole de Dieu :
c’est pourquoi il s’efforce de l ’entraver par tous les
moyens. L ’auteur du Cantique se sert de la même
image quand il appelle ces vents sur l ’Epouse pour
lui donner toute sa beauté : Lève-toi Aquilon, dit-il ;
accours, vent du midi : souffle dans mon jardin,
afin qu’ il exhale tous ses parfums (i). De même que
la rose des vents, c’est-à-dire toute la variété des
courants atmosphériques qui fécondent la terre, est
déterminée par quatre points cardinaux, de même
la prédication qui apporte aux âmes la semence di
vine s’ordonne toute entière autour de quatre points
fondamentaux : le ciel, l ’enfer, la fuite du péché, et
la pratique de la vertu.
Le démon cherche à empêcher ces vents bienfai
sants de souffler sur la terre, sur la mer, et sur les
arbres, c’est-à-dire sur les hommes de toutes con
ditions ; la terre représente les âmes de bonne vo
lonté, qui sont aptes à se laisser labourer par le soc
de la prédication, et à faire fructifier la parole reçue ;
la mer est l’image des pécheurs qui sont instables
et agités ; les arbres enfin sont la figure des justes,
parce que, comme eux, ceux-ci portent des fruits,
à savoir, leurs bonnes œuvres ; ils travaillent conti
nuellement à s’élever vers le ciel, ils étendent au
tour d’eux les branches de leur charité, et abritent
les autres hommes sous l ’ombre de leurs bons exem
ples, de leurs conseils, de leurs consolations.
Tandis donc que les démons s’efforçaient d’entra
ver la diffusion de l ’Evangile sur la terre, saint
Jean vit apparaître un autre Ange dans la direction
du Soleil-Levant. Celui-là était l ’Ange du grand
(i) IV, iC.
LA COUR CELESTE J1 7
conseil, c’était le Christ en personne. Il montait de
l’ Orient, c’est-à-dire : il sortait du sein de la lu
mière éternelle, et il portait avec lui, pour l ’impri
mer sur les siens, le sceau du Dieu vivant, le signe
qui donne tout pouvoir sur la terre, dans le ciel et
dans les Enfers, le signe de la croix. De même,
nous voyons, dans le prophète Ezéchiel, un messa
ger céleste imprimer la marque du Tau, c’est-à-
dire : de la croix, sur le front des justes de Jérusa
lem.
Mais ce signe du Dieu vivant, c’est aussi, dans un
sens plus général, la puissance que possédait le
Christ quand il vivait sur la terre, et par laquelle il
manifestait clairement qu’il était, lui-même, le Dieu
vivant, le vrai Dieu, égal en toutes choses à son
Père. Saint Pierre, témoin quotidien de ses miracles,
ne s’y était pas trompé : il l’avait confessé publique
ment le premier, à Césarée : « Vous êtes le Christ,
le F ils du Dieu vivant. » E t c’est encore ce signe
que le centurion avait su reconnaître dans les pro
diges qui suivirent la mise en croix et qui lui arra
chèrent ce cri : « En vérité, celui-là était le F ils de
Dieu. »
Cette apparition du Christ, dans la vision que
nous analysons, se rapporte plus particulièrement au
miracle de la Résurrection et à tout ce qui suivit :
c’est alors en effet que Notre-Seigneur se manifesta
aux siens avec toute sa puissance. — E t il cria à
haute voix, quand la prédication de ses Apôtres se
répandit sur toute la terre. E t il fit savoir aux qua
tre Anges auxquels permission avait été donnée de
(r) IX, a, 4.
Il8 LE SENS MYSTIQUE DE L ’APOCALYPSE
persécuter la terre et la mer, — c’est-à-dire aux dé
mons, — que leurs efforts seraient vains, qu’ils
n’ arrêteraient point le progrès de la nouvelle reli
gion, qu’ils n’empêcheraient pas le Dieu tout-puis
sant de réaliser ses desseins : d'appeler, de justifier,
de glorifier ceux qu'il a prédestinés à devenir con
formes à l'image de son F ils (i). C ’est en ce sens
qu’il faut entendre les paroles qui suivent : Ne per
sécutez point la terre, ni la mer, ni les arbres, jusqu’à
ce que nous marquions les serviteurs de notre Dieu
sur le front. Les serviteurs de Dieu sont marqués
sur le front quand ils ne rougissent point de leur foi,
ni de la croix de leur Maître. Cette marque n ’a pas
pour effet de les soustraire aux attaques du démon
et aux persécutions des pécheurs, bien au contraire :
elle leur donne seulement la force de surmonter
toutes ces épreuves et de les faire tourner à leur
avantage spirituel.
L ’ apparition de ce a signe » — cKppayk — dési
gne-t-elle proprement l’impression du « caractère »
des sacrements de Baptême et de la Confirmation ?
Il n’est pas interdit de le penser : on sait que la
Confirmation en particulier est précisément destinée
à assurer au chrétien les secours nécessaires pour
confesser sa foi en toutes circonstances. Néanmoins,
au sens mystique, il convient de voir plutôt, ici,
dans ce mot le souvenir de Sa propre Passion, que
Notre-Seigneur grave en traits profonds dans l ’âme
de ses serviteurs, tandis qu’eux-mêmes en marquent
leur corps par la pratique assidue de la mortifica
tion. Ce dernier signe est celui qu’il était ordonné
aux Hébreux de faire sur leurs portes, avec le sang
(i) Rom., VIII, 2Q, 3o.
LA COUR CÉLESTE IIQ
de l’Agneau, la nuit où ils quittèrent l’Egypte, s’ils
ne voulaient pas être frappés par l ’Ange extermi
nateur.
2. — Les élus d'Israël.
Et j Jentendis le nombre de' ceux qui avaient été
marqués, à savoir cent quarante-quatre mille, de
l'ensemble des fils dJIsraël. — Dieu montre main
tenant à l’Apôtre bien-aimé l ’armée immense de
ceux qui, grâce à ce signe mystérieux, auront
échappé à la domination du démon. Bien que, dans
cette multitude il n’y ait plus de distinction, selon
saint Paul, entre le Juif et le Gentil, le Barbare et
le Scythe, l'esclave et l'homme libre (1), saint Jean
sépare dans sa description les fils d’Israël de la
masse des élus. Il se propose par là un double
enseignement. D ’une part, il veut faire entendre aux
premiers qu’il ne suffit point d’ appartenir au peuple
choisi et de descendre d’Abraham selon la chair
pour être sauvé : Il faut encore compter parmi les
signati, il faut avoir été marqué par le Christ du
signe de vie. D ’autre part, il veut faire ressortir la
hiérarchie qui subsistera au ciel entre les chrétiens
qui auront suivi la voie étroite des conseils évangéli
ques et ceux qui se seront contentés du chemin plus
large et plus facile des commandements de Dieu.
Les Juifs représentent ici les premiers, c’ est-à-dire
ceux qui ont pratiqué sur eux-mêmes, sur leur cœur,
sur leurs yeux, sur leur langue, la circoncision spi
rituelle, par l’ habitude de la mortification. Ils sont
cent quarante-quatre mille, comme les vierges dont
(1) Coloss., III, 11.
120 LE SENS MYSTIQUE DE i/A POCALY PSE
il sera question plus loin, qui suivent VAgneau par
tout où il va. Ce chiffre n’a évidemment qu’une va
leur symbolique. Sans essayer ici de suivre les
Pères dans les explications qu’ils en donnent et qui
déroutent un peu nos modernes notions d’arithmé
tique, nous résumerons seulement leur pensée, en
disant qu’ à l’analyser simplement selon son énoncé,
il renferme en lui la perfection de la charité (mille),
celle des œuvres (cent), celle de la pénitence (qua
rante), celle des vertus évangéliques (quatre), in
diquant par là les éléments essentiels de toute
sainteté. De plus ces bienheureux sont groupés en
douze tribus, pour montrer d’abord qu’ils se ratta
chent aux douze Apôtres, comme le peuple d’Israël
descendait des douze fils de Jacob ; mais pour nous
faire entendre aussi que tous les Saints n’ont pas
suivi la même voie. Des uns se sont sanctifiés dans
la vie active, les autres dans la vie contemplative.
Certains ont été admirables par leurs austérités,
d’autres par leur esprit de sacrifice, d’autres par
leur obéissance, d’autres par leur charité. Les noms
des douze tribus, entendus selon leur sens mystique,
vont nous préciser douze points dont la pratique
assidue peut nous conduire à la perfection.
Remarquons tout de suite que la tribu de Dan
ne figure pas dans l ’énumération qui va suivre. La
tradition a toujours attribué cette omission, certai
nement volontaire, au fait que l ’Antéchrist doit
sortir de cette souche. Saint Irénée nous l ’enseigne
en propres termes :
Jérémie, écrit-il. a fait voir non seulement l’avènement
soudain de l’Antéchrist, mais encore la tribu d’où il viendra
quand il dit : Le bruit de ses chevaux sfest fa it entendre
de Dan ; à la voix des hennissements de ses combattants,
LA COUR CÉLESTE I3 Ï
toute la terre a été ébranlée ; et Us sont venus, et Us ont
dévoré la terre, et tout ce qu’elle contient, la ville et ses
habitants. C’est pourquoi cette tribu n ’est pas nommée dans
l’Apocalypse, avec celles qui seront sauvées çl).
Cette opinion est due aussi au passage de la
Genèse, où Jacob compare ce fils à un serpent (2).
La tribu de Dan étant ainsi éliminée, saint Jean,
pour rester fidèle au nombre de douze, dédouble
celle de Joseph ; mais, au lieu de nommer les deux
fils de ce patriarche, Ephraïm et Manassé, comme
on s’y attendrait, il mentionne Joseph lui-même, et
puis Manassé : c’est qu’en effet il lui répugne de
citer Ephraïm parmi les saints, parce que ce fut un
descendant de celui-ci, Jéroboam, qui commit le
crime horrible d’introduire l’idolâtrie dans le peu
ple de Dieu, en faisant faire deux veaux d’or et en
établissant le culte sacrilège qui leur serait rendu (3).
De cette double exclusion, il ne faudrait pas con
clure évidemment qu’ aucun des descendants de Dan,
ni d’Ephraïm ne sera sauvé : la pensée de l ’auteur
ne se limite pas, répétons-le, au peuple Juif; elle
embrasse toute l ’humanité; il veut nous faire com
prendre qu’ aucun de ceux qui auront adhéré au
parti de l ’Antéchrist, comme aucun de ceux qui
auront entraîné les chrétiens dans l ’idolâtrie, ne
pourront prendre rang parmi les bienheureux.
Revenons maintenant à l ’énumération des douze
tribus et à son sens mystique : 12.000 marqués de la
tribu de Jïula. Juda est nommé le premier, bien
qu’il ne soit que le quatrième des fils de Jacob.
(1) Contra Hacreses, Lib. V, cap. 3o, 2. — Pat. Gr.,
T. VÏI. — Jérém .. VIII, 16.
(2) XLIX, 17.
(3) IIÏ Reg., x n .
122 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYrSE
L ’auteur veut nous montrer, par cet apparent illo
gisme, qu’il s’agit ici de génération spirituelle bien
plus que de descendance naturelle. Le nom de Juda
en effet, veut dire : a confession » : or la confes
sion des péchés est le premier acte à poser dans
l’ordre de la perfection. C’est là que s’acquiert cette
vraie connaissance de soi-même qui est la base indis
pensable de l’ascension en Dieu. Les douze mille
marqués de la tribu de Juda représentent donc tous
ceux qui, par l’humble aveu de leurs fautes, se sont
élevés, comme le Saint Roi David, sainte Marie-
Madeleine, sainte Thaïs, et tant d’autres, â la béati
tude éternelle.
12.000 de la tribu de Ruben. Après la connais
sance de soi-même, qui est la base de l’édifice spi
rituel, nous allons voir passer les trois vertus théo
logales. E t voici d’abord la foi, dont saint Paul nous
dit qu’elle est la substance des choses (i). Elle est
représentée par Ruben dont le nom signifie : fils
de la vision. Il désigne mystiquement ceux qui,
voyant Dieu dans l’obscurité de la foi, se font les
fils de cette vision, c’est-à-dire tirent d’elle le prin
cipe de leur vie. Mais, parce que la foi est l’objet
principal des attaques de l’ennemi des âmes, Ruben
est suivi de Gad, qui veut dire : ceint, équipé, armé,
parce que celui qui embrasse la foi doit en même
temps, nous dit encore l’Apôtre, se revêtir de l'ar
mure de Dieu, afin de pouvoir tenir bon contre les
embûches du démon (2).
La tentation courageusement supportée engendre
la confiance et la joie.C’est saint Jacques qui nous
l’enseigne : Bienheureux l'homme qui supporte la
(1) H ébr., XI, I.
(2) Ephes., VI, II.
LA COUR CELESTE 123
tentation, parce que lorsqu'il aura été éprouvé, il
recevra la couronne de vie (i). E t encore : Estimes
comme une joie parfaite, mes frères, que de tomber
en des tentations variées (2). C ’est pourquoi Cad
est suivi d’Aser qui veut dire « heureux », heureux
de cette joie qu’engendre l ’espérance. E t voici main
tenant la charité : 12.000 marqués de la tribu de
Nephtali. Nephtali signifie étendu, dilaté, et figure
ceux dont l ’amour embrasse l ’universalité des hom
mes, et qui veulent du bien même à leurs ennemis.
Mais la charité une fois allumée dans le cœur, rem
plit peu à peu celui-ci de la pensée de Dieu, au
point de lui faire oublier tout le reste. A la tribu de
Nephtali succède donc celle de Manassé. Ce nom
s’interprète en effet : oublié, et il groupe sous
son sens spirituel, tous ceux qui, laissant là les
vanités du monde présent, s’appliquent à la médi
tation continuelle des choses célestes. Sous l ’action
de cette méditation, la dureté naturelle de leur
cœur s’amollit insensiblement ; une vraie douleur
les pénètre à la pensée des souffrances qu’ a endu
rées Jésus-Christ, du malheur éternel où se préci
pitent les âmes des méchants, et par-dessus tout,
du mal que font à Dieu nos péchés. — On passe
ainsi à la tribu de Siméon, dont le nom signifie :
Celui qui entend la douleur. A celle-ci succède
la tribu de Lévi, c’ est-à-dire : de ceux qui ajoutent,
parce que sous la pression de cette douleur, ils mul
tiplient les bonnes œuvres, ajoutant à la pratique
des préceptes de la Loi celle des conseils évangéli
ques, pour parvenir à la perfection de la charité.
Après les vertus théologales, viennent les vertus
(1) I, 13.
(2) ï, 2.
124 EE SENS mystique de i/ APOCALYPSE
cardinales. La justice est représentée par la tribu
d’Issachar. Ce nom s’interprète : récompense
et convient à tous ceux qui s’acquittent conscien
cieusement de leurs devoirs, pour obtenir un jour la
récompense éternelle. Puis vient la tribu de Zabu-
lon, c’est-à-dire de ceux en qui habite la force —
c’est le sens de ce mot, — et qui sont prêts à tout
supporter qour l’amour de Dieu. La tribu de Joseph
représente la prudence, en souvenir de la conduite
exemplaire de ce patriarche en Egypte. E t celle de
Benjamin, la tempérance, parce que ce nom, qui si
gnifie fils de la droite, désigne mystiquement tous
ceux qui sont fils de leur main droite, c’est-à-dire
qui se gouvernent sagement, et se laissent conduire
par leur raison, au contraire de ceux qui, a fils de
leur main gauche », s’abandonnent au gré de leurs
instincts (i).
§3. — Les élus venus de la Gentilité.
Après cela, je vis nue foule immense qtte personne
ne pouvait dénombrer. Personne, c’est-à-dire aucun
homme vivant sur cette terre. Car il va de soi que
Dieu en connaît tous les individus un par un. Elle
était composée de ioïttes les races, de toutes les tri
bus, de toits les peuples, et de toutes les langues.
Cette énumération est destinée à nous faire com
prendre que Notre-Seigneur a effacé toutes les divi
sions qui séparaient les hommes : il a refait autour
(i) On trouvera, chez les Pères et dans les Commen
taires du Moyen Age, des explications beaucoup plus
détaillées sur la signification mystique des Douze tribus.
Nous nous sommes bornés aux considérations qui nous
ont paru les plus simples, les plus pratiques, les plus
aptes à être saisies par des esprits modernes.
LA COUR CELESTE 125
de sa personne sacrée l ’ unité de la race humaine.
Tous ces élus ainsi groupés se tenaient debout,
stantes, dit saint Jean, par opposition aux réprou
vés dont le prophète Amos nous dit qu’ils tombe
ront, écrasés sons la sentence de damnation, et ne
se relèveront pas (1). Ils se tenaient ainsi en pré
sence de Dieu, jouissant du bonheur ineffable de
le voir, et en présence de VAgneau : parce que la
contemplation de la Très Sainte Humanité du Sau
veur est pour les bienheureux la source d’une joie
particulière. Ils étaient revêtus de robes blanches
et tenaient des palmes dans leurs mains : certains
commentateurs modernes se sont appuyés sur ce
double signe pour soutenir qu’il s’agit ici seule
ment des martyrs. Mais cette restriction n’est pas
justifiée : la robe blanche est le symbole de la pureté
recouvrée dans le sacrement de baptême, puis dans
celui de pénitence. Les palmes, qui plus tard, il est
vrai, sont devenues l ’emblème iconographique du
martyre, désignent ici simplement les victoires que
les élus ont remportées sur eux-mêmes, sur le
monde, sur le démon ; qu’ils ont remportées non par
de belles paroles, mais par leurs œuvres : c’est
pourquoi il est spécifié qu’ils les tenaient dans leurs
mains, celles-ci étant le symbole de leur activité.
Et ils clamaient à haute voix, d’une voix pleine
d’allégresse et d’amour : Salut à notre Dieu, c’est-à-
dire : « Si nous avons été tirés du désastre dans
lequel nous avait entraîné le péché de notre premier
père, c’est à Dieu que nous le devons ; à Celui qui
est assis sur le trône, et à l'Agneau, qui a accepté
de payer notre dette au prix de son sang. » Ainsi
(1) V III, 14.
I2Ô LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
les fidèles attribuent à Dieu et à l ’Agneau, indivi-
siblement, l ’œuvre de leur salut.
E t tous les Anges, ceux des plus hautes hiérar
chies comme ceux des moins élevées, se tenaient à
l’ entour du trône et des vieillards, et des quatre
animaux, ne formant avec eux qu’une seule Eglise ;
ils se tenaient debout, comme des serviteurs prêts
à obéir, comme des gardiens prêts à intervenir,
comme des hôtes accueillant des voyageurs au terme
de leur parcours. E t ils se prosternèrent, la face
contre terre, en présence du trône, et ils adorèrent
Dieu, célébrant eux aussi le mystère de la Rédemp
tion. Bien loin d’éprouver la moindre jalousie contre
les hommes, pour la tendresse que Dieu marque à
l’égard de ceux-ci, ils se réjouissent de leur bon
heur, mettant en pratique le conseil donné par
l’Evangile au frère aîné de l ’enfant prodigue :
« Mon fils, vous, vous êtes toujours avec moi et tout
ce que j ’ ai vous appartient ; il fallait vous réjouir de
ce que votre frère, qui était mort, est revenu à la
vie; il était perdu, et il a été retrouvé (i). »
Ils disaient : Amen, c’est-à-dire : a II en est bien
ainsi, c’est de Dieu seul que vient le salut ; nous le
confessons avec vous. C ’est à lui que nous devons
tous la bénédiction, la gloire, la sagesse, Vaction de
grâces, l ’ honneur, la vertu et la force, dans les siè
cles des siècles. Ainsi soit-il. » Sept mots, pour
manifester l ’universalité — puisque c’est là la
valeur symbolique du nombre sept — de la gloire de
Dieu, et de la louange qu’ils veulent lui rendre.
Par bénédiction, ils veulent désigner l ’état de béa
titude dans lequel ils sont établis, eux qui sont au
(i) Le, XV, 3a.
LA COUR CÉLESTE 127
sommet de la hiérarchie des créatures ; par gloire,
la splendeur dont ils sont revêtus et les biens dont
ils sont comblés ; par sagesse, la connaissance sa
voureuse de la vérité, dont ils sont remplis ; par
action de grâces, les sentiments de reconnaissance
qui les animent. Tout cela, ils le doivent à Dieu,
et encore l’ honneur d’appartenir à sa cour, la vertu
qui leur permet de résister au mal, la force qu’ils
trouvent dans la grâce où ils sont confirmés.
Mais ces paroles s’appliquent également aux
élus. C ’est à Dieu que ces derniers aussi doivent
la bénédiction, c’est-à-dire tous les biens dont ils
jouissent tant dans l ’ordre temporel que dans l’ or
dre spirituel ; la gloire, c’est-à-dire le rayonnement
d’une vie pure ; la sagesse, ou connaissance de Dieu
et d’eux-mêmes ; l ’ action de grâces, au lieu de l ’état
habituel d’ingratitude où vivent la plupart des hom
mes et qu’ils tiennent de leurs premiers parents ;
l’ honneur qu’ils rendent au prochain par leurs bons
procédés ; la force de résister aux tentations, et celle
de supporter les épreuves.
§ 4. — Où l'un des vieillards parie à Saint Jean.
Et l’ un des vieillards, prenant la parole au nom
de tous et devinant les questions que je me posais,
me dit : « Ceux-là qui sont rôvêtus de robes blan
ches, sais-tu qui ils sont, et d’ où ils sont vernis?
Sais-tu par quel chemin ils ont passé, pour parvenir
de la misérable condition d’ hommes vivant sut la
terre, à une telle gloire? » — E t je lui répondis :
« Monseigneur, moi je n’en sais rien, mais vous,
vous le savez. Voulez-vous me le dire? » — Par là,
saint Jean nous montre comment nôus devons inter-
128 le sens mystique de i / apocalypse
roger les témoins de la Tradition pour avoir l ’intel
ligence des visions de l ’Ecriture. Point n’ est besoin
d’ ailleurs de les consulter tous : l ’opinion d’un
seul, lorsqu’elle n’est pas combattue par les autres,
suffit à nous donner une interprétation exacte. C ’est
pourquoi le dialogue se limite à un seul des vieil
lards.
Et celui-ci me répartit : « Ce sont ceux qui sont
venus de la grande tribulation. » Ils en sont venus,
c’est-à-dire qu’ils sont sortis d’elle, ils ont été façon
nés par elle. C ’est elle qui les a faits ce qu’ils sont.
Cette « grande tribulation » désigne l’ensemble des
épreuves que doit endurer, de la part du monde, de
la chair et du démon, toute âme qui cherche à
expier ses péchés. Elle est pénible à la nature, et
cependant elle est peu de chose si on la compare
aux souffrances du Purgatoire ou à celles de l ’Enfer.
C ’est pourquoi l ’auteur se contente de dire qu’elle
est grande (magna), mot qui laisse deviner la pro
gression suivante : magna in mundo, major in Pur-
gatorio, maxima in inferno. — Ils ont, continue le
vieillard, lavé leurs robes, et ils les ont blanchies
dans le sang de P Agneau. Remarquons qu’il ne dit
point : dans leur propre sang, parce que, comme
nous l ’avons montré tout à l ’heure, il s’agit ici non
pas des seuls martyrs, mais de tous les élus. Les
deux expressions : lavé — et : blanchi ne sont pas
absolument synonymes : la première marque que les
souillures ont été enlevées par le baptême, ou par la
pénitence; la seconde, que ces âmes, en imitant les
vertus de Notre-Seigneur, ont pris une belle couleur
blanche.
C'est pourquoi ils sont devant le trône de Dieu :
c’est parce qu’ils sont ainsi purifiés, que les élus
LA COUR CELESTE 129
méritent de jouir de la vision béatifique. E t ils le ser
vent jour et nuit dans son temple, ils célèbrent per
pétuellement la grande liturgie dans la patrie cé
leste. E t Celui qui siège sur le trône, Notre-Sei-
gneur JésusChrist en personne, les possédera éter
nellement : il les protégera, les gouvernera, leur
fera part de tous ses biens.
Ils n’auront plus jamais faim, parce qu’ils se
nourriront du Pain supersubstantiel (1) ; ni soif,
parce qu’ils boiront à volonté aux sources de l’eau
vive. Ils auront à satiété tout ce qu’ils pourront dé
sirer, et rien ne viendra plus les incommoder. Le
soleil ne tombera plus sur eux, ni aucune intem
périe, ils n’auront plus à craindre aucune persécu
tion, ni aucun contre-temps.
Parce qu’ils seront sous le sceptre de l’Agneau,
qui est au milieu du trône, c’est-à-dire du Christ,
plein d’innocence et de miséricorde. C’est Lui qui
les gardera dans le bien, sans qu’aucune chute,
aucun égarement puisse les en faire sortir, et il les
conduira aux sources des eaux vives, c’est-à-dire
aux trésors de la Sagesse, de la Puissance, de la
Bonté divines. Là, ils trouveront la joie sans mé
lange, que rien ne pourra désormais leur ôter. Plus
on puise à ces sources, plus elles apparaissent pro
fondes ; plus on boit de ces eaux, plus le désir aug
mente d’en boire encore. Mais pour arriver jusqu’à
elles, il faut aller d’abord aux cinq fontaines que
les Juifs ont ouvert dans la chair du Sauveur, à ces
cinq plaies sacrées d’où jaillit l’eau merveilleuse qui
purifie l’âme, éteint ses mauvais désirs, et lui donne
la joie. C’est d’elles que parlait mystérieusement le
( t) Mt., VI, h .
APOCALYPSE 10
130 LE SENS mystique de l ? apocalypse
prophète Isaïe quand il disait : Vous puiserez les
eaux de la joie aux sources du Sauveur (i).
E t Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux.
Comment expliquer la douceur de ces paroles? Saint
Jean nous fait entendre que les consolations divines
et la béatitude éternelle iront à ceux qui versent ici-
bas des larmes de componction, selon la parole de
Notre-Seigneur lui-même : Bienheureux ceux qui
pleurentj car ils seront consolés (2). L ’Apôtre dit :
toutes larmes, c’est-à-dire : toutes espèces de lar
mes, pour montrer que les causes qui font pleurer
les Saints sont diverses : tantôt ils pleurent la perte
des âmes, qui ont méprisé le sang de Jésus-Christ;
tantôt, ce sont leurs propres péchés, ou la longueur
de leur exil ici-bas, ou les persécutions qu’ils ont à
souffrir. Mais toutes ces larmes seront séchées, tou
tes ces douleurs deviendront des sources de bonheur
éternel.
(1) XII, 3.
(3) M t, V, 5.
Troisièm e Vision
LES SEPT TROMPETTES
PREMIERE PARTIE
LES QUATRE PREMIERES
Chapitre VIII. — 1. E t lorsque [l’Agneau] eut ouvert le
septième sceau, il se fit un silence dans le ciel, d’environ
une demi-heure. — 2. E t je vis sept anges qui se tenaient
en la présence de Dieu ; et sept trompettes leur furent
données. — 3. Et un autre ange vint, et il se tint
devant l'autel, ayant un encensoir d’or : et on lui
apporta un grand nombre de [charbons] enflammés, pour
qu’il offrît [une oblation] faite des prières de tous les
saints, sur l’autel d’or qui est devant le trône de Dieu.
— 4. Et la fumée des [charbons] enflammés, [faite] des
prières des saints, monta de la main de l’ange en pré
sence de Dieu. — 5. E t l’ange prit l’encensoir, et il le
remplit du feu de l’autel, et il l’envoya sur la terre, et
il se fit des tonnerres, et des voix, et des éclairs, et un
grand tremblement de terre. — 6. Et les sept anges, qui
avaient les sept trompettes, se préparèrent à sonner de la
trompette. — 7. Et le premier ange sonna de la trom
pette : et il se fit de la grêle, et du feu, mélangés dans
du sang ; et Ftout cela] fut envoyé sur la terré, et la
troisième partie de la terre fut consumée, et la troi
sième partie des arbres fut brûlée, et toute l’herbe verte
fut consumée. — 8. Et le second ange sonna de la trom
pette : et [il y eut] comme une grande montagne embra
sée de feu, [qui] fut jetée dans la mer, et la troisième
partie de la mer devint du sang. — 9. E t la troisième
partie de la créature, de ceux qui avaient des âmes dans
la mer, mourut, et la troisième partie des navires périt.
— 10. Et le troisième ange sonna de la trompette ; et il
tomba du ciel une grande étoile embrasée comme une
torche, et elle tomba dans la troisième partie des fleuves
et dans les sources des eaux : — II. Et le nom de l’étoile
134 WB SENS MYSTIQUE de L j APOCAEYPSE
se d it : Absinthe, et la troisième partie des eaux fut
changée en absinthe, et un grand nombre d’hommes pé
riren t à cause des eaux, parce qu’elles étaient devenues
amères. — 12. E t le quatrième ange sonna de la trom
pette : et la troisième partie du soleil fut frappée, et la
troisième partie de la lune, et la troisième partie des
étoiles, de telle sorte que la troisième partie de ceux-ci
fut obscurcie, et la troisième partie du jour ne brillait
plus, et de même la troisième partie de la nuit, — 13. E t
je vis, et j ’entendis la voix d’un aigle qui volait par le
milieu du ciel, et qui disait d’une voix puissante : Mal
heur, malheur, malheur à eaux qui habitent sur la terre,
à cause des voix des trois autres anges, qui allaient son
ner de la trompette.
Ce chapitre s’ouvre sur un verset qui appartient
encore à la deuxième vision de l’Apocalypse et qui
dit la rupture du dernier des sept sceaux dont le
livre était signé. Cette septième révélation fait voir
quel sera l’état de l’Eglise après le règne de l’An
téchrist, dont le sceau précédent avait annoncé
l’avènement redoutable ; la chrétienté jouira alors
d’une grande paix, durant laquelle il sera permis
aux docteurs et aux saints de prêcher l’Evangile
comme ils le voudront. Mais cette phase durera peu
de temps : une demi-heure, dit saint Jean. Si nous
nous en rapportons à la prophétie de Daniel, cette
demi-heure représente environ quarante-cinq jours.
Le prophète, en effet, après avoir annoncé que
l’abomination de la désolation durerait mille deux
cent quatre-vingt-dix joîirs, ajoute : Bienheureux
celui qui attend et qui parvient jusqu’à mille trois
cent trente-cinq jours (x). Paroles que saint Jérôme
interprète ainsi : a Bienheureux celui qui, après la
mort de l’Antéchrist, survenue au bout de deux
mille deux cent quatre-vingt-dix jours, soit après
(ï) XII, 12.
LES SEPT TROMPETTES 135
un règne d’un peu plus de trois ans et demi, atten
dra encore quarante-cinq jours, jusqu’à la venue du
Sauveur. »
§ 1. — La distribution des trompettes.
Aussitôt après la promesse de cette paix, com
mence, sans transition, une vision nouvelle, la troi
sième : l’accomplissement de notre salut et l’his
toire de l’Eglise y sont repris sous des symboles
mystérieux, dont l’apparition successive est pro
voquée par sept anges, qui sonnent tour à tour de la
trompette. Et je vis, dit l’Apôtre, sept anges qui
se tenaient en la présence de Dieu, le cœur tourné
vers Lui par la ferveur et la continuité de leur con
templation, prêts à faire n’importe quoi et à aller
n’importe où pour son service. Les anges sont évo
qués pour que les prédicateurs sachent qu’ils ont en
eux nn modèle accompli des vertus qu’ils doivent
mettre en pratique. Sept trompettes leur sont don
nées, pour dire que nul ne peut s’investir soi-même
de la mission de prédicateur, mais qu’il faut être
chargé de cette fonction par l’autorité légitime de
l’Eglise. La prédication est comparée à la trom
pette, qui est à la fois nn instrument de guerre et
un instrument de triomphe, parce qu’elle consiste
essentiellement à appeler les chrétiens au combat
et à annoncer les victoires de Christ. E t les trom
pettes sont au nombre de sept pour rappeler la
part essentielle de l’Esprit septiforme dans la con
version des hommes.
136 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
§ 2. — L’encensoir d’or.
E t un autre ange vint, un ange d’une nature su
périeure, l’ ange du grand conseil, le Fils de Dieu
lui-même. Il fallait quJil vint, en effet, L u i d’abord,
pour que les apôtres pussent prêcher l ’Evangile;
il fallait qu’il se revêtît d’une chair semblable à la
nôtre, et quJ il se tînt debout devant Vautel, s’offrant
à son Père en victime expiatoire, prêt à accomplir
la volonté divine jusqu’à la mort, et la mort de la
croix. — Il avait à la main un encensoir dJor, sym
bole de cette petite Eglise qu’il avait forgée du métal
de sa propre Sagesse, et dans laquelle il avait allumé
le feu de son amour ; brasier incandescent de cha
rité, seul digne, seul capable de faire monter jus
qu’au ciel le parfum de prières agréables à Dieu.
Cet encensoir d’or, néanmoins, représente aussi
l ’âme, ou le Cœur de notre Sauveur Jésus. Il le
tient dans sa main, parce qu’il fut toujours maître
de ses mouvements les plus secrets, n’ayant point
en sa chair la concupiscence originelle. C ’est dans
le même sens que le Prophète royal, parlant en son
nom, avait dit : Mon âme est toujours dans mes
mains (1). Ce Cœur est vraiment un cœur dJor, lui
qui ne connut jamais la moindre souillure, la moin
dre imperfection, et qui s’identifie avec la charité
parfaite.
A l ’imitation du Christ, nous aussi, quand nous
voulons que nos prières soient exaucées, il faut que
nous tenions dans nos mains cet encensoir dJor, et
que nous déposions nos oraisons dans ce Cœur, qui
seul est capable de fléchir la divine justice et d’ob
tenir tout ce qu’il veut.
(1) Ps. c x v in , 109.
LES SEPT TROMPETTES 137
Et on lui apporta un grand nombre de charbons
enflammés, c’est-à-dire de prières ardentes faites
par les justes; pour qu’il choisît parmi elles, et
qu’il offrit à Dieu une oblation faite de prières de
tous les Saints. Notre-Seigneur, en effet, ne pré
sente à son Père que les prières utiles pour le
salut des âmes. E t celles-là même ne sont agréées
de la divine Majesté que si elles sont dépo
sées par Lui sur l’autel d’or, qui symbolise sa Pas
sion, dont le souvenir est toujours présent devant
le trône de Dieu. De même que l’encens, pour dé
gager son parfum, doit être mis sur le feu, de
même nos prières ne montent jusqu’aux pieds de
la divine Majesté qu’à la condition d’être comme
versées sur les souffrances de Jésus-Christ. La croix
du Sauveur est vraiment l’autel de la liturgie éter
nelle, sur lequel a été immolée la Victime véritable,
dont les autres n’étaient que la figure; autel étin
celant comme l’or parce qu’il est couvert du sang
du Christ et constellé de ses plaies ; bois précieux
entre tous les bois, comme le chante l’Eglise (i), de
la même façon que l’or est précieux entre tous les
métaux.
E t la fumée des charbons allumés, c’est-à-dire la
ferveur des prières des Saints, monta jusqu’à Dieu
de la main de l’ange, entendez : par la vertu, l’in
tercession et les mérites de Jésus-Christ. Et l’ange
prit l’encensoir, la petite Eglise qu’il avait forgée
pendant sa vie terrestre, il le remplit du feu de
l’autel, au jour de la Pentecôte, quand il fit des
cendre sur elle le Saint-Esprit ; et il le jeta sur la
terre, envoyant ses apôtres vers toutes les nations
(i) Hymne de la Passion, à Laudes : Crux fidelis inter
omnes, Arbor una nobilis.
138 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
pour allumer parmi les hommes le feu de la divine
charité. Alors se produisirent des tonnerres, des
voix, des éclairs et un grand tremblement de terre,
Nous avons expliqué déjà le sens de ces paroles, qui
désignent les miracles et les signes éclatants dont
s’accompagna la prédication apostolique (1). Et les
sept anges qui avaient reçu les sept trompettes se
préparèrent à en sonner. Ce détail n’est pas rapporté
en vain : il est destiné à faire comprendre aux pré
dicateurs qu’ils doivent, eux aussi, se préparer,
avant d’annoncer la parole de Dieu, dans la prière,
dans l ’étude de la vérité et la pratique des vertus.
§ 3. — La première trompette.
E t le premier ange sonna de la trompette, ou
plus exactement : chanta de la trompette. Les deux
mots s’accordent assez mal ; mais leur rapproche
ment, fait à dessein, enseignent à ceux qui prêchent
qu’ils doivent, pour gagner les cœurs de leurs audi
teurs, allier la proclamation des vérités chrétiennes
les plus redoutables, telles que la rigueur du Juge
ment dernier, à une grande douceur dans la forme
de leurs discours. A u son de cette première trom
pette, qui symbolise la première prédication des
Apôtres, celle qu’ils firent aux Juifs au lendemain
de la Pentecôte, il se produisit de la grêle et du feu,
mélanges avec du sang. La grêle représente la vio
lente persécution qui se déchaîna aussitôt ; le feu,
la charité des premiers chrétiens, qui s’enflamma
(1) Cf. IIe Vision, IV, 5. — Tout le passage que nous
venons de commenter sur l ’Ange à l ’encensoir d ’or est
appliqué par la liturgie au Prince des années célestes,
saint Michel. Cf. Offertoire de la Messe du a9 septembre.
les sept trompettes 139
dans les supplices, et se mélangea à ceux-ci dans le
sang des premiers martyrs. La mise à mort de saint
Etienne nous offre une image presque littérale de
ce qui est dit ici : sous la grêle de pierres dont l’ac
cablent les Juifs, le martyr s’embrase du feu de la
charité. Il prie pour ses bourreaux, comme l’avait
fait le Christ sur la croix : Seigneur, suppliait-il,
ne leur imputes point cela à péché (1). E t après ce
magnifique cri d’amour, il tpmbe, baignant dans
son sang.
Et tout cela fui envoyé sur la terre. La nouvelle
de ces événements se propagea partout. Et la troi
sième partie de la terre fut consumée, ei la troisième
partie des arbres fut brûlée, et toute l'herbe verte
fui consumée. La terre désigne ici les habitants de
notre planète, l’humanité tout entière. La troisième
partie ne doit pas s’entendre du tiers numérique,
pas plus que le « Tiers état » ne s’identifiait autre
fois avec le tiers réel de la population française.
Mais, à envisager la totalité des hommes sous l’an
gle de leur salut, on peut les ranger en trois grandes
catégories : i° ceux qui n’ont jamais commis de
fautes graves et qui cherchent en tout temps à
accomplir la loi de Dieu; — 2° ceux qui, après de
sérieux désordres, se convertissent et font pénitence ;
— 3° ceux qui, au contraire, ne veulent point faire
pénitence et meurent dans leur péché. Les deux
premières espèces sont dans la voie du salut, la
troisième partie est destinée au feu éternel. — Les
arbres représentent les hommes que Dieu a plantés,
avec un soin spécial, dans le jardin de son Eglise,
tels que les clercs, les prélats, les religieux, pour
(1) Âct., VII, 5g.
140 LE SENS MYSTIQUE DE V APOCALYPSE
qu'ils y croissent et y fructifient spirituellement.
Parmi eux, les uns se sanctifient dans la vie con
templative, d’autres dans la vie active. La troisième
partie désigne ceux qui ne portent aucun fruit, ni
dans l ’une ni dans l ’autre, et qui seront maudits au
jour du jugement. herbe verte, enfin, figure les
hommes qui vivent, pour ainsi parler, au ras de
terre ; qui suivent uniquement les inclinations de la
chair, sans s’élever jamais au-dessus du monde pré
sent. Ici, il n’est plus question d’un tiers seulement;
ils sont tous dans la voie de la damnation.
§ 4. — La deuxième trompette.
E t le second ange sonna de la trompette. Cette
seconde prédication est celle que les mêmes Apôtres
firent entendre, non plus cette fois aux Juifs, mais
aux Gentils, quand ils se furent partagés les provin
ces de l’univers. E t il y eut comme une grande
montagne embrasée de jeu qui fut jetée dans la mer,
et le tiers de la mer devint comme du sang. La mer,
toujours en mouvement, est le symbole de la Genti-
lité, c’est-à-dire de l ’humanité non régénérée par le
baptême, esclave de la loi du péché, toujours agitée
par la triple concupiscence des yeux, de la chair, de
l ’esprit. Lorsque le démon, figuré ici par la monta
gne en feu, vit venir les Apôtres à elle, il se jeta
avec furie au milieu des païens pour les soulever
contre la nouvelle doctrine. Malgré cela, une partie
des Gentils embrassa la foi chrétienne et se fit
baptiser ; une autre partie demeura indifférente. La
troisième partie seule se déchaîna contre les prédi
cateurs et devint semblable à du sang, par la
cruauté des supplices qu’elle leur fit subir.
EES SEPT TROMPETTES 141
E t la troisième partie de la créature, de ceux qui
avaient des âmes dans la mer, mourut. L a créature
désigne, dans ce passage, non pas l ’ ensemble des
êtres en général, mais ceux-là seuls auxquels tous
les autres sont ordonnés, et pour lesquels Dieu a
fait l ’univers : ceux qui vivent selon la raison. La
même expression se retrouve dans YEpître aux
Romains (1), lorsque saint Paul parle des attribzits
invisibles de Dieu, que la créature du monde —
c’est-à-dire : Vhomme — peut entrevoir, au moyen
des choses créées. Saint Jean précise d’ailleurs sa
pensée en ajoutant : de ceux q/ui avaient des âmes
dans la mer, par opposition à ceux qui vivent
comme s’ils n’ en avaient pas, et qui vont toujours
de ci de là, ballottés comme des corps morts sur les
vagues, par les fluctuations de leur concupiscence.
De ces sages donc, les uns vinrent presque natu
rellement au christianisme par le résultat de leurs
réflexions; d’autres furent convertis par la prédi
cation des apôtres; d’ autres enfin refusèrent de se
rendre à la lumière et forment la troisième partie
dont il est question ici, qui mountt spirituellement,
en n’acceptant pas la V ie qui s’offrait à elle.
E t la troisième partie des navires périt. Les na
vires symbolisent mystiquement les rois, les prin
ces, les chefs, tous ceux auxquels Dieu donne auto
rité sur les hommes pour conduire ceux-ci, à travers
la mer de ce monde, jusqu’au port du salut. En
entendant la parole des Apôtres, les uns se conver
tirent, d’autres se montrèrent simplement tolérants,
les derniers enfin se transformèrent en persécuteurs,
et s’enfoncèrent dans leur perte éternelle comme un
navire qui s’engloutit dans les flots.
(1) I, 20.
142 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
§ 5. — La troisième trompette.
E t le troisième ange sonna de la trompette. Cette
troisième prédication est celle que firent entendre
les grands Docteurs du IVe siècle, quand, grâce à
la paix de Constantin, ils purent développer libre
ment la doctrine des Apôtres, et quand se déclarè
rent les grandes hérésies. Alors il tomba du ciel
une grande étoile, embrasée comme m torche.
Démasquée par eux, les maîtres d’erreurs, tels
qu’Arius, Pélage, Nestorius, etc..., qui d’abord
brillaient au firmament de l’Eglise par l’éclat de
leur parole et de leurs œuvres, tombèrent dans la
révolte, se séparant de la communion catholique.
Ils brûlèrent comme des torches, parce qu’ils conti
nuèrent, une fois tombés, à jeter un certain éclat :
mais cette lumière n’a plus rien de la pureté de
celle des étoiles. L ’étoile brille, toujours sereine,
toujours limpide, toujours égale à elle-même ; la
torche, au contraire, se consume par sa propre
flamme et dévore tout ce qu’elle touche. Ainsi font
les hérétiques, qui se détruisent, et perdent les au
tres par la fureur de leur zèle.
Et elle tomba dans la troisième partie des fleu
ves. Les fleuves représentent ici les saintes Ecritu
res qui arrosent l’âme, la fécondent, entretiennent
sa vie spirituelle. D’ordinaire, on n’y distingue que
deux parties, l’Ancien et le Nouveau Testament,
mais l’auteur en compte trois, et cela pour notre
instruction. Cette troisième partie désigne les expo
sitions des saints Docteurs, si étroitement liées,
dans l’esprit de l’Eglise, au texte sacré qu’elles
font corps avec celui-ci pour constituer le bloc indé
formable et inexpugnable de la Tradition catholique.
LES SEPT TROMPETTES 143
Nous avons dit déjà son imortance (i), et saint
Jean ici la met bien en lumière. C ’est sur cette
tierce partie — on ne le redira jamais assez — que
tombent les théologiens qui se perdent. Les héréti
ques et ceux qui marchent sur leurs traces, accep
tent sans peine l’autorité de l’Ancien comme du
Nouveau Testament ; mais ils rejettent l’interpréta
tion authentique qu’en ont donnée les saints Pères;
ils prétendent les expliquer par des lumières nou
velles. Ainsi ils vont à leur propre ruine, entraînant
leurs disciples avec eux. C ’est pourquoi saint Jean
ajoute que l ’étoile tomba dans les sources des eaïtx,
empoisonnant les sources où les chrétiens viennent
alimenter leur toi et leur piété.
E t le nom de l'étoile se dit Absinthe, parce que
l’hérésie rend amer tout ce à quoi elle se mêle. De
ce fait, la troisième partie des eaux fut changée en
absinthe : c’est-à-dire, selon ce que nous venons
d’exposer, le commentaire pervers donné de
l ’Ecriture par ceux qui s’écartent de la tradition,
changea en amertume ce livre divin, dont le Saint-
Esprit compare la douceur au lait et au miel. E t
ainsi infecté d’erreur, il devient un breuvage de
mort pour ceux qui veulent s’y désaltérer, lui qui
a été donné aux hommes pour y puiser les eaux
vives de la grâce.
§ 6. — La quatrième trompette
et l’annonce des trois « Vae ».
La trompette du quatrième ange désigne tout
l’ensemble des Docteurs qui se sont succédé dans
l’histoire de l ’Eglise, depuis ceux dont il vient
( iï Voir la Préface.
144 LE SENS MYSTIQUE DE L ? APOCALYPSE
d’être question jusqu’à ceux qui précéderont immé
diatement l’Antéchrist. A travers les siècles, leur
mission est toujours la même : elle consiste à dé
noncer les erreurs et les défaillances qui compro
mettront la santé morale du peuple chrétien.
Leur parole a pour effet de faire tomber le tiers
du soleil, de la lune et des étoiles, c’est-à-dire de
démasquer les pasteurs négligents qui ne font pas
leur devoir. Car le soleil, la lune, les étoiles, qui
tour à tour illuminent la terre, sont la figure des
prélats, des prêtres, des religieux, de tous ceux qui
sont chargés par Dieu d’éclairer la masse des fidè
les durant le temps que durera le monde présent.
Parmi eux, les uns sont vraiment tout à leur de
voir, et se sanctifient en sanctifiant les autres : ils
forment la première partie; d’autres négligent leur
propre sanctification, mais du moins s’acquittent
convenablement du ministère qui leur est assigné :
ils font la seconde partie. D ’ autres enfin n’ont souci
ni de leur propre âme, ni de celles dont ils ont la
charge : ils constituent la troisième partie, celle qui
est obscurcie, qui perd tout son lustre devant les
prédications énergiques des serviteurs de Dieu.
Et la troisième partie du jour ne brillait point, et
de même la troisième partie de la nuit : l ’ auteur
veut dire par là que, du fait de la défaillance de
certains pasteurs, toute une partie de l ’ humanité
n’avait plus de lumière pour l ’éclairer dans son
travail durant le jour, ni de lune ou d’étoile pour la
guider dans la nuit. Le travail du jour représente
les bonnes œuvres qu’il faut accomplir pour gagner
le denier de la récompense éternelle ; la marche dans
la nuit symbolise la recherche de Dieu, dans l’obs
curité de la vie présente, à la seule lumière de la
EES SEPT TROMPETTES 145
foi. P rivés de ceu x qui étaient chargés de les éclai
rer, les hommes délaissèrent les bonnes œ uvres et
perdirent la foi.
A van t d ’ aborder la prédication des trois anges oui
restent, saint Je a n l ’ annonce par un bref préam bule,
pour souligner, le caractère particulièrem ent terrible
des luttes qui précéderont la fin du monde : E t je
v is , d it-il, et j'e n te n d is la v o ix d 'u n a ig le , sym bole
de tous ceux qui pénètrent profondém ent dans les
m ystères d ivins. I l volait p ar le m ilieu du cie l, bien
supérieur a u x choses de la terre, m archant droit
son chem in sans se laisser détourner n i à droite n i
à gauche. E t il d isa it d 'u n e v o ix p u issa n te ; M a l
heur, m a lh eu r, m a lh e u r à c e u x q u i habitent la terre,
non seulem ent de corps, m ais de cœur ; à ceu x dont
toutes les affections et les préoccupations vont a u x
biens, a u x p laisirs, a u x honneurs du monde présent.
Esclaves de leurs trois concupiscences, ils sont me
nacés de châtim ents effroyables pour chacune d’ elles,
et les anges qui viennent vont leur en donner le
détail.
APOCALYPSE 11
DEUXIEME PARTIE
LES C IN Q U IEM E ET S IX IE M E TR O M PETTES
Chapitre IX. — ]. E t le cinquième ange sonna de la
trom pette : et je vis une étoile qui était tombée du ciel
sur la terre, et il lui fut donnée la clef du puits de
l’abîme. — 2. E t elle ouvrit le puits de l’abîme, et une
fumée monta du puits, comme la fumée d’une grande
fournaise : et le soleil fut obscurci, et l’air, par la
fumée du puits, — 3. E t de la fumée du puits sortirent
des sauterelles sur la terre : et puissance fut donnée
à celles-ci, comme ont puissance les scorpions de la terre i
— 4. E t il leur fu t prescrit de ne pas nuire à l’herbe de
la terre, ni à tout ce qui est vert, ni à tout arbre, si ce
n ’est seulement aux hommes qui n ’ont pas le signe de
Dieu sur leurs fronts. — 5. E t il leur fut donné non pas
de Les tuer, mais de les tourm enter pendant cinq mois :
e t leur tourment est semblable an tourment du scorpion,
lorsqu’il pique un homme. — 6. E t en ces jours-là, les
hommes chercheront la mort, et ils ne la trouveront
point ; et ils désireront mourir, et la mort s’enfuira
d’eux. — 7. E t ces ressemblances de sauterelles sont sem
blables à des chevaux préparés pour le combat : et sur
leurs têtes, il y a comme des couronnes semblables à de
l ’or : et leurs visages sont comme des visages d’hommes.
— 8. E t elles avaient des cheveux comme des cheveux de
femme et leurs dents étaient comme des dents de lion. —
9, E t elles avaient des cuirasses comme des cuirasses de
fer et la voix de leurs ailes étaient comme une voix de
chars de chevaux nombreux courants au combat ; — 10.
E t elles avaient des queues pareilles à des scorpions, et
il y avait des aiguillons dans leurs queues : et leur pou
voir [est] de nuire aux hommes pendant cinq mois : et
elles avaient au-dessus d ’elles, — 11. (comme) roi l’Auge
LES SEPT TROMPETTES 147
do P abîme, qui a nom en hébreu Àbaddon, en grec
Appollyon, en latin ayant le nom d’Exterm inateur. — 12.
La première malédiction s’en est allée, et voici qu'en
core deux malédictions viennent après ces choses. — 13.
E t le sixième ange sonna de la trompette : et j’entendis
une voix [qui m ontait] des quatre cornes de l’autel d’or,
qui est devant les yeux de Dieu, — 14 disant au sixième
ange, qui avait la trom pette : Délie les quatre anges qui
ont été enchaînés dans le grand fleuve de l’Euphrate. —
15. E t les quatre anges furent déliés, qui étaient prêts
pour Pheure, et le jour, et le mois, et l’année afin de
tuer le tiers des hommes. — 16. E t le nombre de l’armée
à cheval était de vingt mille fois dix mille. E t j’entendis
leur n o m b re. — 17. E t de même je vis les chevaux dans
la vision : et ceux qui étaient assis sur eux, avaient des
cuirasses de feu, et d’hyacinthe, et de soufre, et les têtes
des chevaux étaient comme des têtes de lions î et de leur
bouche sortit du feu, de la fumée, et du soufre. — 18. E t
par ces trois plaies fu t tué le tiers des hommes, en raison
du feu, et de la fumée, et du soufre qui sortaient de leur
bouche. — 19. La puissance des chevaux en effet est dans
leur bouche, et dans leurs queues. Car leurs queues sont
semblables à des serpents, ayant des têtes : et c’est par
celles-ci qu’elles font du mal. — 20. E t tous les autres
hommes qui ne furent pas tués dans ces plaies, ne firent
point pénitence des œuvres de leurs mains, pour ne plus
adorer les démons, et les idoles d ’or, et d ’argent, et de
bronze, et de pierre, et de bois, qui ne peuvent ni voir,
ni entendre, ni marcher, — 21. et ils ne firent point
pénitence de leurs homicides ni de leurs empoisonne
ments ni de leur fornication ni de leurs vols
§ 1. — La cinquième trompette et le premier « Vae ».
a trompette du cinquième Auge représente la
L lutte que 1J Eglise aura à mener contre les
hérésies qui précéderont la venue de l’Antéchrist :
Je vis, dit saint Jean, une étoile qui était tombée du
ciel sur la terre, et il lui fut donné la clef du puits
de l'abîme. Cette étoile à laquelle on donne une clef
représente un être vivant, et celui-ci ne peut être
que le démon. Il est comparé à un étoile, parce qu'il
148 LE SENS MYSTIQUE DE ï/APOCALYPSE
avait été créé lumineux et pur, parce qu’il était fait
pour orner le ciel et chanter la gloire de Dieu : mais
à la suite de sa rébellion il fut chassé de la cour
céleste, et tomba sur la terre. En réalité, il fut pré
cipité au fond de l ’Enfer, mais l ’expression : tomber
sur la terre est mise ici pour signifier qu’il a la
permission de demeurer sur notre globe, afin d’y
tenter les hommes jusqu’à la fin des temps.
Saint Jean ne dit pas qu’il le vit tomber sous ses
yeux : le mot cecidisse, en latin, au parfait, et, en
grec, le participe passé « cwtwxôt -x indiquent qu’il
s ’agit d’un événement déjà réalisé : en effet, ce
n ’est pas sous les accents de la cinquième trompette
que tombera le démon. L a chute s’est produite aux
origines du monde, et nul homme n’en fut le témoin,
hormis Celui qui dit dans l ’Evangile : J’ ai w Satan
tomber du ciel comme la foudre (i).
E t il hti fut donné la clef du puits de l’ abîme,
c’est-à-dire l’adresse nécessaire pour fermer à la
grâce et ouvrir au péché le cœur des hérétiques.
L ’abîme, abyssus, désigne proprement un lieu dans
lequel la lumière ne peut pénétrer ; en y ajoutant
le mot « puits » qui indique un trou profond creusé
par la main de l’ homme, l ’auteur veut marquer que
les méchants ont fait de leur cœur, par leur propre
travail, un gouffre profond, dans lequel les rayons
de la sagesse divine ne peuvent plus pénétrer.
U . L ’ouverture du puits de l’abime
et les sauterelles.
Et il ouvrit le pxiits de l’ abîme : il poussa les hé
rétiques à publier au dehors toutes les erreurs et
tous les desseins pervers qu’ils cachaient au fond
(i) Le, X, 18.
les sept trompettes 149
d’eux-mêmes. E t la fumée monta de ce puits comme
d’ une grande fournaise, c’est-à-dire leur doctrine
en sortit, aveuglant et étouffant, comme une fumée
épaisse, tous ceux qui la respirèrent ; et cette fumée
était semblable à celle d’une grande fournaise, parce
qu’elle ressemblait à s’y méprendre à celle de l ’A n
téchrist lui-même. E t le soleil fut obscurci : et la
lumière du Christ qui éclaire son Eglise fut comme
voilée; et Vair, c’est-à-dire la foi, parce que cette
vertu est un milieu aussi nécessaire à la vie spiri
tuelle que l ’air à la vie naturelle; l Jair fut obscurci,
comme par un brouillard, dans lequel beaucoup per
dirent le chemin de la vérité.
Et de la fumée dit puits sortirent des sauterelles,
qui se répandirent sur la terre : la doctrine des
hérétiques engendra une multitude de disciples,
bien incapables de se maintenir dans les hau
teurs comme les aigles ou les colombes, c’est-à-
dire comme les Saints, sur les ailes de leurs vertus,
mais s’efforçant vainement de s’y élever par des
bonds disgracieux et désordonnés comme les saute
relles, pour retomber aussitôt sur la terre, sur leurs
préoccupations matérielles, et dévorer tout ce qu’ils
trouvent. Dieu permit qu’t/ leur fut donné une puis
sance semblable à celle des scorpions... Le scorpion
ne porte pas son arme venimeuse dans sa tête,
comme le serpent, mais dans sa queue ; il ne se jette
pas sur sa victime avec une attitude menaçante :
il s’ approche d’elle au contraire, doucement, comme
s’il voulait la caresser ; puis soudain il lui enfonce
son dard à l’improviste et lui fait une blessure mor
telle. — Ainsi ces hérétiques ne chercheront pas à
se faire des adeptes, les armes à la main ; ils s’ap
pliqueront à séduire d’ abord les gens sans méfiance,
150 LE SENS MYSTIQUE DE 1/APOCALYPSE
et lorsque ceux-ci se seront laissés prendre à leurs
manières doucereuses, ils leur inoculeront le poison
qui les perdra.
Et il leur fut interdit de nuire à Vherbe de la
terre, ni à tout ce qui est vert, ni à tout arbre : ces
trois termes marquent les trois degrés classiques de
la vie spirituelle : l'herbe qui sort à peine de terre
symbolise l ’état des commençants; la plante, qui
s’élève sous la poussée de la sève intérieure, celui
des progressants, qui se développent sous l ’action
de la grâce; Varbre, celui des parfaits, c’est-à-dire
des hommes qui solidement établis dans la vertu,
portent les fruits abondants de leurs bonnes œuvres
et couvrent les autres de leur ombre. Il fut donc
interdit aux hérétiques de nuire à aucun de ceux
qui s’adonnent à la vie spirituelle : pleine liberté au
contraire leur fut laissée à l ’égard des hommes qui
n'ont point le signe de Dieu sur leur front, de ceux
dont parle le prophète Ezéchiel et qui ne sont point
marques du thau (1), c’est-à-dire de la croix du
C hrist; qui rougissent d’elle, qui ne veulent point
se faire ses disciples, ni mettre en elle leur espé
rance; qui n’ont ni la charité, ni les œuvres.
Cependant, cette interdiction de nuire aux justes
ne doit s’entendre que dans le domaine spirituel ;
c’est seulement l’âme de ces derniers, qui ne pourra
être tuée, c’est-à-dire séparée de sa Vie, séparée de
Dieu ; mais les méchants auront le pouvoir de les
tourmenter dans leurs corps pendant cinq mois,
c’est-à-dire de les persécuter pendant toute la durée
de la vie présente : le mois en effet est la durée
de la révolution de la lune, et celle-ci symbolise
(1) IX, 6.
LES SEPT TROMPETTES 151
l’inconstance des choses d’ ici-bas. L e nombre cinq
y ajoute l ’ évocation des cinq âges de la vie humaine :
bas-âge, enfance, adolescence, âge m ur, vieillesse.
E t leur persécution sera semblable à la manière
dont s 'y prend le scorpion pour tuer un homme,
qu’il caresse d’ abord, puis qu’il pique sauvagement
et fait mourir à petit feu. E lle sera si violente que
les hommes, même les justes, chercheront la mort,
et ils ne la trouveront point : ils chercheront la mort
temporelle, pour éviter la mort éternelle, redoutant
d’apostasier sous la rigueur des tourments ; et ils
ne là trouveront point, parce que Dieu veut qu’ ils
subissent leur épreuve; et ils désireront mourir,
comme E lie dans le désert, anéanti sous le poids de
la tristesse qui l ’ accablait (1) ; et la mort s'enfuira
loin d 'eu x, afin qu’ ils continuent leur tâche et que
l’E glise ne disparaisse point.
E t ces ressemblances de sauterelles, c’est-à-dire :
ces hérétiques qui m ’apparaissaient sous forme de
sauterelles, étaient semblables aussi à des chevaux
préparés pour le combat; parce que, contenant avec
peine leur fougue, ils étaient prêts à s’élancer dans
n’ importe quelle direction, sans discernement per
sonnel, mettant toute leur impétuosité et leur force
au service de leur cavalier, le diable. Cette image
de sauterelles qui se croient des chevaux fait songer
en outre à la grenouille qui se prenait pour un bœuf,
et nous laisse deviner la haute opinion d’eux-mê
mes qu’ auront les impies. S u r leurs têtes, il y avait
des couronnes qui semblaient être d'or, parce qn’ ils
étaient auréolés d’ un faux-semblant de sagesse, et
d ’ intelligence des Ecritures ; et leurs visages res-
(1) III Reg., XIX, 4.
152 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
semblaient à des visages d'hommes, parce qu’ils
proféraient des maximes humanitaires, et donnaient
l’impression d’agir et de parler selon la raison.
Mais, sous ces couronnes, ils avaient des cheveux
comme ceux des femmes, et, sous ces visages, des
dents comme celles des lions. Des cheveux de fem
mes, parce que cette fausse sagesse ne recouvrait
que des pensées molles et efféminées ; des dents de
lions, parce qu’ils étaient toujours prêts à déchirer
et à dévorer.
Ils avaient autour de la poitrine des cuirasses
comme des cuirasses de fer : leurs cœurs, bardés de
préjugés et de faux principes, étaient absolument
impénétrables aux traits de la vérité ; et le bruit de
leurs ailes était pareil au bruit que font les chevaux
des chars courant nombreux vers la bataille : c’est-
à-dire qu’incapables de fournir des arguments rai
sonnables pour appuyer leur doctrine, ils y sup
pléent par le tumulte de leurs paroles. I?auteur
compare leurs discours à des ailes, parce que les
hérétiques affectent de parler de choses élevées, et
semblent planer très haut dans leurs considérations :
mais il ajoute que ces discours sont semblables à
ceux d’une troupe de chars courant au combat. En
effet, une troupe qui s’élance à l’assaut fait enten
dre toutes sortes de cris et de bruits disparates :
roulement des chars, hennissements des chevaux,
sonneries des trompettes, appels des chefs, clameurs
des soldats, cliquetis des armes, etc... Ce vacarme,
ainsi produit par des éléments discordants, ne tire
son unité que de l’adversaire contre lequel il est
dirigé. Ainsi les ennemis de l’Eglise font entendre
les voix les plus hétéroclites, les plus contradictoi-
EES SEPT TROMPETTES 3 53
res : mais il forment bloc de par leur haine com
mune contre PEpouse du Christ.
E t ils avaient des queues semblables aux queues
des scorpions : ils traînaient derrière eux des axio
mes ou des principes, qui excellent à séduire les
hommes, mais qui dissimulent des aiguillons pleins
de souffrances et de mort. Ceci s'est rencontré bien
souvent dans l ’histoire de notre planète : les révolu
tions s’y font avec grand tumulte et pour de géné
reux principes. Elles s’abritent derrière les éten
dards de la liberté, de l ’ amour des hommes, de la
défense des faibles, etc. ; mais derrière elles se
montre la queue du scorpion : la persécution reli
gieuse et la haine du Christ.
E t ils avaient le pouvoir de nuire aux hommes
durant cinq mois, entendez durant tout le temps de
la vie présente, ainsi que nous venons de l ’expliquer
plus haut. E t ils avaient au-dessus d'eux un roi,
dont le nom se dit en hébreu Abaddon, en grec
Appollyon, et en latin Exterminateiir. — Ce roi
n’est autre, il est aisé de le deviner, que l’ ange de
l ’abîme. Son nom est donné ici en hébreu, en grec
et en latin pour faire entendre qu’il veut imiter le
Christ, dont le titre roval fut inscrit de la même
manière au sommet de la croix. Ces trois langues,
en effet, représentent toutes les autres. Elles mai-
quent que la souveraineté du Christ s’étend à l ’uni
vers entier et s’exerce dans les trois mondes aux
quels appartiënt l ’homme : le monde visible, unifié
alors sous la tutelle de Rome, et donc sous celle du
latin ; le monde de l’intelligence, où la pensée grec
que règne en maîtresse incontestée ; le monde surna
turel, parce que, quand Dieu a parlé aux hommes
par l’intermédiaire des Prophètes ou de son divin
15-1 LE SENS MYSTIQUE DE i/a POCAEYPSE
Fils, il l’a fait en hébreu. Le démon, que saint Au
gustin appelle le singe de Dieu, a donc la prétention
d’exercer, lui aussi, une autorité universelle et dans
tous les domaines. Mais tandis que le Christ est
essentiellement Roi, c’est-à-dire : conducteur, parce
que toute son activité s’est employée à conduire les
hommes à leur fin, qui est Dieu ; le démon, lui, est
appelé exterminateur, c’est-à-dire celui qui détourne
du terme, parce qu’il n’a d’autre dessein, en tou
tes choses, que d’empêcher les hommes d’atteindre
à cette fin. Tous doivent savoir ce qu’ils ont à atten
dre de Lui.
La première des trois tribulations annoncées, celle
qui doit être suscitée par le précurseur de l’Anté
christ, prend fin ici; mais voici qu’il en vient deux
autres, avec les trompettes des sixième et septième
Anges : celle de l’Antéchrist lui-même, et celle qui
accompagnera le Jugement dernier.
§ 3. — La sixième trompette : L'annonce
de la persécution de l'Antéchrist.
E t le sixième Ange sonna de la trompette : ce
sixième messager représente les prédicateurs qui
auront à lutter contre l’Antéchrist.
Et j ’entendis une voix qui montait des quatre
cornes de l’autel d’or, lequel se trouve toujours en
la présence de Dieu. L ’autel représente ici l’Eglise,
sur laquelle Dieu veille sans cesse. Elle est dite
« en or » parce qu’elle est faite du même métal que
son divin Fondateur. Comme Lui, elle est toute sa
gesse, charité, obéissance, vertus que l’or symbolise
à la fois par son éclat, sa pureté, sa ductilité.
Les quatre cornes qui la protègent contre l’erreur
LES SEPT TROMPETTES 155
sont les quatre Evangiles, et avec eux toute la légion
des Docteurs et des défenseurs de la foi. La voix
qui monte de ces cornes, c’est celle de la Tradition.
Et cette voix était une, parce que cette tradition est
unanime à avertir les pasteurs que la persécution de
l’Antéchrist sera particulièrement redoutable. C’est
pourquoi elle dit ici au sixième Ange, c’est-à-dire
aux prédicateurs de ce temps-là : Délie les quatre
Anges qui sont enchaînés dans le grand fleuve de
l'Euphrate. Entendez : Annoncez aux hommes que
les démons, qui étaient enchaînés jusqu’à mainte
nant, vont être lâchés dans le monde. — L ’Eu
phrate, sur lequel était bâtie la ville de Babylone,
se signale par la profondeur de son lit, la rapidité
de son cours, la couleur limoneuse de ses eaux : il
est ainsi la figure du courant fangeux qui va de
Babylone à la mer, c’est-à-dire des passions qui
conduisent de la cité du monde aux Enfers. Sous
ces passions, se tient en tout temps l’esprit du mal,
mais contenu par la miséricorde de Dieu en d’étroi
tes limites. Survienne un incident : une guerre, une
révolution, une émeute, le voilà qui s’agite avec la
permission de Dieu, et qui entraîne les hommes
dans toutes sortes de crimes. Au temps de l’Anté
christ, il aura puissance contre l’Eglise (1), comme
il l’eut contre Notre-Seigneur à l’heure de sa Pas
sion.
Et les démons furent déliés, eux qui étaient prêts
pour l'heure, pour le jour, pour le mois, pour fau-
née. L ’auteur veut nous indiquer par là que le dé
mon est toujours prêt à nuire aux hommes, afin de
nous exhorter à être toujours sur nos gardes. E t
(1) Pour l ’explication du nombre 4, cf. plus haut, VIT, 2.
156 EE SENS MYSTIQUE DE i/ArOCAEYPSK
licence leur fut donnée de tuer, c’est-à-dire de faire
mourir spirituellement, de précipiter dans l ’abbîme
du péché, la troisième partie de la terre. On peut,
sous l’ angle du salut éternel, diviser les hommes en
trois catégories : les innocents, qui n’ont jamais
commis de faute grave ; les pécheurs qui se repen
tent de leurs fautes, et ceux dont le cœur endurci
se refuse à faire pénitence. C ’est de cette dernière
espèce qu’il est question ici.
Mais les quatre démons ne s’avançaient pas seuls
au combat. Derrière eux, il y avait une masse
énorme de cavaliers : vingt mille fois dix mille, dit
le texte de la Vulgate, c’est-à-dire 200 millions, une
multitude immense. L e texte grec porte simple
ment : des myriades de myriades. E t j'entendis leur
nombre, ajoute saint Jean. L ’Apôtre eut-il vrai
ment connaissance du nombre des damnés ? Ces
mots permettraient de le supposer. En tous cas, il
ne nous l ’a point révélé. Beaucoup de commenta
teurs anciens complètent ainsi cette phrase : « E t
je compris que le nombre des damnés était plus
considérable que celui des élus. » Ces cavaliers
représentent à la fois les démons inférieurs, qui
obéissent à leurs princes, et les hommes qui, plei
nement conscients de ce qu’ils font, épousent la
cause de ces esprits mauvais et emploient toutes
leurs ressources à mener le combat contre l ’Eglise.
E t de même que les cavaliers, je vis dans cette
vision leurs chevaux. Les chevaux désignent au
contraire les hommes grossiers qui, emportés par
leurs passions, servent comme de monture aux pré
cédents et aux puissances infernales pour répandre
leurs erreurs à travers le monde. E t ceux qui les
montaient avaient des cuirasses de feu, d'hyacinthe,
LES SEPT TROMPETTES 157
et de soufre : des cuirasses, parce que leur cœur,
enfermé dans sa malice, est invulnérable à tous les
traits de la grâce ; et ces cuirasses sont faites de la
triple concupiscence déchaînée : elles sont de feu ,
parce qu’ ils brûlent du désir de conquérir l’ uni
vers, prêts sans cesse à l ’ incendier tout entier ; elles
sont d'hyacinthe, parce qu’ ils se croient des êtres
célestes. L ’ hyacinthe est en effet une variété bleu-
de-ciel de la pierre précieuse appelée « Zirkon »
par les naturalistes (1) ; elles sont de soufre, parce
qu’ils répandent autour d’ eux l ’ odeur fétide de la
luxure, et spécialement de celle qui est contre na
ture. — Bien que ce passage vise directement les
démons, l ’ auteur parle d’ eux comme s’ ils étaient
des hommes, pour marquer les passions qu’ ils exci
tent dans ces derniers, quand ils font, pour ainsi
parler, corps avec eux.
L e s têtes des chevaux, c’ est-à-dire, les grands
hérésiarques et les chefs de cette armée des persé
cuteurs de l ’E g lise , étaient semblables à des têtes
de lions : parce qu’ ils sont orgueilleux, cruels, prêts
à tout dévorer ; — de leur bouche sortait du feu , de
la fumée et du sou fre; du feu , parce que leur pa
role, au contraire de celle du Christ, que l ’ Ecriture
compare à de la rosée, est toute pleine de colère, de
haine, d ’excitation au crime ; de la /innée, parce que
leur doctrine est sans consistance et qu’elle aveugle
au lieu d’ éclairer ; du soufre, parce que leurs dis
cours sont pleins d’ impureté. Sous l'action de ces
trois plaies, savoir des fléaux déchaînés par le feu ,
la fum ée et le soufre qui sortaient ainsi de leur bon-
(1) Gf. S. Isidore de Séville, Liber O rig inu m , XVI, 9, 3;
— S. Kpiphane, dans son : Traité des X I I pierres précieu
ses, VII, où il Tassimile au Xtyûpiov. des Grecs.
15S le sens mystique de l ' apocalypse
che, le tiers de l'humanité fut tué. Devant la per
sécution en effet, une partie des hommes se cachera ;
une autre confessera sa foi et rendra témoignage au
Christ ; une troisième Le reniera, et c’ est celle-là qui
périra de la seconde mort, de la mort éternelle.
Tandis que la puissance des Apôtres est dans le
Verbe, et dans la force de Dieu, celle au contraire
de ces chevaux, c’est-à-dire de ces messagers de
l ’erreur, sera dans leur bouche, dans leur habileté
à flatter et à séduire; et dans leurs queues, c’est-à-
dire dans le soin qu’ils mettent à couvrir leur igno
minie ; la queue en effet dissimule la partie la plus
honteuse du corps de l ’animal. Le livre des Prover
bes nous déclare que les lèvres de la coîirtisane,
c’ est-à-dire de l’âme qui veut entraîner les autres
au péché, sont semblables à un rayon de miel (1) ;
et celui d’Isaïe, que le Prophète qui enseigne le men
songe, celui-là est une queue (2). Il cache la corrup
tion de sa doctrine sous son apparente honorabilité
de prophète. Ces queues sont semblables à des ser
pents, à ce serpent qui se glissa dans le Paradis
terrestre pour faire tomber nos premiers parents ;
et elles ont des têtes, elles ont à leur service les
princes et les puissants de ce monde, et c'est par là
qu'elles nuisent, c’est grâce à eux qu’elles peuvent
faire tant de mal. On voit par ces mots que les enne
mis de l ’Eglise se serviront et de la ruse et de la
puissance séculière pour parvenir à leurs fins.
Et tous les autres hommes, qui ne furent point
tués par ces fléaux, — entendez : ceux qui n’auront
point à subir la persécution de l’Antéchrist, — ne
firent point pénitence de leurs œuvres mauvaises*,
t o V, 3.
(2) IX, i5.
LUS SEPT TROMPETTES 159
ils continuèrent à adorer les démons et toutes ces
idoles que l ’homme se fabrique à lui-même avec tout
ce qu’il peut trouver : idoles d'or, d'argent, de
bronze, de pierre, de bois, alors que Dieu est un pur
esprit, invisible et immatériel ; idoles qui ne peuvent
ni voir, ni entendre, ni marcher, qui sont donc bien
incapables de rendre le moindre service à leurs ado
rateurs. Et- ils ne firent point pénitence de leurs
homicides, de letirs empoisonnements t de leur forni
cation, — le péché qui peuple l ’Enfer, — et de
leurs vols.
TROISIEME PARTIE
L ’ ANGE ET LE P E T IT LIV R E
Chapitre X . — 1. E t je vis un autre ange, fort, qui des
cendait du ciel, revêtu d’ un nuage ; et fil y avait] un
arc-en-ciel autour de sa tête, et son visage était comme
le soleil, et ses pieds étaient comme des colonnes de feu.
— 2. E t il avait dans sa main un petit livre ouvert : et
il posa son pied droit sur la mer, son pied gauche sur
la terre, — 3. et il cria d’ une voix puissante, comme
quand le lion rugit. Et lorsqu’ il eut crié, les sept tonner
res firent entendre leurs voix . —4. E t lorsque les sept
tonnerres eurent fait entendre leurs voix, je me préparais
à écrire : et j ’ entendis une voix [venue] du ciel qui me
disait : Scelle ce qu’ on dit les sept tonnerres ; et ne
l ’ écris point, — 5. E t l’ ange que je vis se tenant debout
sur la mer et sur la terre, leva sa main vers le ciel : —
6. et il jura par Celui qui vit dans les siècles des siècles,
qui a créé le ciel, et ce qu’ il renferme ; la terre et ce
qu’elle renferme ; la mer et ce qu’ elle renferme : Qu’ il n ’y
aura plus de temps : —-7. mais aux jours de la voix du
septième ange, lorsqu’ il commencera à sonner de la trom
pette, le mystère de Dieu sera consommé, comme il l ’a
annoncé par ses serviteurs, les Prophètes. — 8. E t j ’ en
tendis la voix [venue] du ciel, qui parlait de nouveau
avec moi et qui me disait : Va, et reçois le livre ouvert
de la main de Fange qui se tient sur la mer, et sur la
terre. — 9. E t je m’ en allai vers l’ ange, lui disant de
me donner le livre. E t il me d it : Reçois le livre, et dé-
vore-le : et il remplira ton ventre d’ amertume, mais
dans ta bouche, il sera doux comme du miel. — 10. E t
je reçus le livre de la main de l’ ange, et je le dévorai :
et il était dans ma bouche doux comme du miel : et lors
que je Feus dévoré, mon ventre se remplit d ’ amertume. —
UES SEPT TROMPETTES 161
XI, Et [l’ange] me dit : H faut que tu prophétises de
nouveau aux nations, aux peuples! aux langues, et à de
nombreux rois.
§ 1. — L’Ange qui se tenait sur la terre
et sur la mer.
PRÈS avoir décrit au chapitre précédent l ’assaut
A des puissances du mal contre l ’Eglise, sous le
règne de l ’Antéchrist, l ’auteur va montrer mainte
nant les secours ménagés par Dieu à ses serviteurs
contre ces redoutables événements. Ces secours
seront d’une part l ’assistance particulière du F ils
de Dieu et la prédication renouvelée de l ’Evangile,
dont il va être traité au présent chapitre; d’autre
part, l ’intervention de deux mystérieux témoins qui
doivent réconforter aux derniers jours les fidèles du
Christ, et dont la mission sera décrite au chapitre
suivant.
Et je vis un autre Ange, nous dit saint Jean : un
ange bien différent des quatre dont il vient d’être
parlé. Ceux-ci en effet sortaient, pour dévaster la
terre, du fond de l’abîme, où ils étaient enchaînés :
celui-là descendait du ciel, pour réparer les ruines
du péché. Il était fort, il était le Fort par excel
lence, auquel rien ne peut résister. C ’est cette force
qui lui permit de supporter sans faiblir les affreuses
souffrances de sa Passion, d’écraser la tête de Satan,
d’arracher à l ’Enfer tous les hommes qui ont voulu
croire en L u i. Il descendait donc du ciel, enveloppé
d'un nuage, c’est-à-dire de la chair immaculée dont
il s’était revêtu dans le sein de la Bienheureuse
Vierge Marie. Cette chair est comparée à un nuage,
parce que son innocence la maintenait toujours,
légère et comme immatérielle, au-dessus des affec-
APOCALÏPSB 12
IÔ 2 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCAEYPSE
tions terrestres ; parce que son ombre s’interposait
entre le ciel et la terre pour protéger les hommes
contre les ardeurs brûlantes de la colère divine;
parce qu’elle portait en elle une pluie abondante de
grâces, capable de fertiliser toute la terre. Isaïe
s’était servi déjà de la même image : Voici, dit-il,
que le Seigneur montera sur une nuée légère, et il
entrera en Egypte, c’est-à-dire : dans le monde (i)„
Il avait, continue saint Jean, un arc-en-ciel autour
de sa tête. L ’arc-en-ciel, on le sait est le signe par
lequel Dieu fit savoir aux hommes, après le déluge,
que sa colère était apaisée. Eu disant que sa tête
en était nimbée, l ’auteur veut nous faire entendre
que toutes les pensées du Christ, toutes ses ré
flexions allaient à rétablir la paix entre Dieu et les
hommes. Son visage était étincelant comme le soleil,
c’est-à-dire que la présence en Lui de la divinité
se manifestait de la manière la plus éclatante ; et ses
pieds étaient comme des colonnes de feu. Les pieds
du Sauveur désignent ici les prédicateurs de l’Evan
gile, qui devaient porter le Verbe aux quatre coins
du monde, comme les pieds portent le corps là où
il veut aller. L e Prophète Isaïe avait dit dans le
même sens : Quéïls sont beaux, les pieds de celui
qui annonce la paix! (2), Ces prédicateurs sont
comparés à des colonnes, pour marquer et la fer
meté de leur foi, et la patience avec laquelle ils
supportèrent toutes les contradictions, toutes les
injures, tous les tourments. E t ces colonnes étaient
de feu, à l ’imitation de celle qui jadis conduisait les
Hébreux vers la Terre promise, parce que l ’ardeur
(1) XIX, 1.
(2) l i i , 7 .
LES SEPT TROMPETTES 163
de leur charité illuminait les intelligences et guidait
les cœurs vers la patrie éternelle.
Et VAnge tenait dans sa main un petit livre ou
vert : ce petit livre désigne l ’Evangile, qui n’est
pas plus gros, nous le savons par lui-même, qu’un
grain de senevé. Il est ouvert, parce qu’il est plus
facilement accessible à tous les esprits que les livres
de l’Ancien Testament. L e Christ le tient dans sa
main parce qu’il ne s’est pas contenté d’en prêcher
la doctrine du haut d’une chaire : il a pratiqué
celle-ci à la lettre et en a exécuté ponctuellement
tous les préceptes.
E t il posa son pied droit sur la mer, son pied
gauche sur la terre, c’est-à-dire, Il envoya ses disci
ples tant sur la terre que vers les îles de la mer,
afin d’y annoncer l ’Evangile. Cependant, dans la
distinction faite entre le pied droit et le pied gau
che, nous pouvons voir, avec Rupert de Deutz, une
allusion plus subtile : la mer représente parfois dans
l ’Ecriture la Gentilité, abandonnée au mouvement
de ses passions, par opposition au peuple Juif, qui
était la terre choisie par Dieu pour y faire croître
le plus beau fruit de la création, le Christ Jésus.
D ’autre part, le pied droit symbolise les Apôtres
confirmés dans la foi après la Résurrection ; le pied
gauche, les mêmes, mais encore faibles et chance
lants, parce que, dit saint Thomas, « sinistra non ita
nobilis et fortis est ut dextra pars ». Les Apôtres
en effet n’avaient pas toujours été les colonnes dont
nous parlions tout à l’ heure. Que l ’on se souvienne
de leur hésitation devant les premières annonces de
l ’Eucharistie : Beaucoup de ses disciples, rapporte
l’Evangile, en entendant Jésus leur parler de la né
cessité de manger sa chair et de boire son sang,
164 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
dirent : Cette parole est dure, et qui peut Vécouter?
E t beaucoup s'éloignèrent, et ils ne venaient plus
avec lui (1). Que l ’on se souvienne aussi de leur fuite
au moment où leur Maître fut arrêté, et du renie
ment de saint Pierre. Tant qu’ils furent dans cet
état de faiblesse spirituelle, Notre-Seigneur ne les
fit prêcher qu’en Judée, il leur défendit d’en dépas
ser les limites : Fous n'irez pas, leur disait-il, sur
la route des Gentils, et vous n'entrerez pas dans les
cités des Samaritains ; mais allez plutôt aux brebis
qui ont péri de la maison d'Israël (2). Quand au
contraire le Saint-Esprit fut venu ; quand il les eut
confirmés en grâce, et que, les ayant revêtus de la
force de Dieu, il en eût fait les hommes de sa droite,
alors le divin Maître les envoya évangéliser l ’uni
vers entier : Allez, leur dit-il, instruisez toutes les
nations, baptisez-lcs au nom du Père, du F ils et
du Saint-Esprit (3). D’où nous pouvons déduire que
quiconque ne se sent pas affermi dans la foi et porté
par un zèle ardent, ne doit pas entreprendre d’aller
convertir les infidèles ; mais il peut néanmoins tra
vailler à évangéliser ses proches.
Au sens moral, les pieds représentent, comme on
sait, la miséricorde de Notre-Seigneur. Cette misé
ricorde se fait sentir à nous tantôt sous la forme de
consolations : c’est le pied droit; tantôt sous forme
d’épreuves, destinées à nous purifier : c’est le pied
gauche. Le Sauveur pose son pied droit sur la mer
quand, par la douceur de sa visite, il apaise les agi
tations de l ’âme et lui donne la paix; il pose son
pied gauche sur la terre, quand, par les épreuves
(il Ju., VJ, 6i« 67.
(V) ML, X, 5, G.
(3) M t., XXVÏÏÏ, 19.
LES SEPT TROMPETTES 1 65
qu’il lui envoie il appuie sur les points malades, sur
les affections trop terrestres dont elle est infectée
et les perce comme des abcès.
§ 2. — Les sept tonnerres et le serment de l’Ange.
Et l’ Ange cria d’ une voix forte, semblable à celle
du lion quand il rugit. Cette voix forte c’était celle
qui avait fait sortir Lazare de son tombeau, en l ’ap
pelant par son nom; c’est elle qui poussa sur la
croix ce cri déchirant, capable d’ émouvoir tous les
coeurs jusqu’à la fin du monde : E li, E li, lamma
sabactani ! De même que le cri du lion fait trembler
tous les autres animaux, — c’est le prophète Amos
qui nous l ’enseigne : le lion rugit, dit-il, qui donc
n’aura pas peur? (1) — de même la voix du Christ
ouvrit les tombeaux, fendit le rocher, fit trembler
les Enfers, glaça les démons d’ épouvante, délivra
les justes retenus dans les limbes.
E t lorsqu’ il eut crié, les sept tonnerres firent en
tendre leurs voix. Les sept tonnerres représentent
ici l ’ensemble des Prophéties de l’Ancien Testament.
Tout Prophète n’est-il pas, comme le tonnerre, une
voix venue du ciel? Avant la naissanc du Christ,
grands et petits avaient tonné sur le peuple d’Israël,
ils avaient fait entendre des-menaces redoutables,
mais dont le sens demeurait inintelligible, parce que
Celui qui est la clef de l ’Ecriture ne s’était point
encore montré. Quand II fut venu, quand II eut
parlé Lui-même, alors ces prophéties firent enten
dre leur voix; alors elles devinrent claires, au moins
pour ceux qui avaient des ore’illes attentives. E t parce
(1) III, 8.
l6 6 LE sens mystique de i / apocalypse
que saint Jean était de ceux-là, il se mit en devoir
d'écrire ce qu’il avait entendu, pour tirer les Juifs
de leur aveuglement. Mais le Seigneur l ’en empê
cha : Scelle, lui dit-il, ce qu'ont dit les sept tonner
res : et ne l'écris pas. L e moment n’est pas encore
venu de le livrer au domaine public. Il ne faut pas
jeter aux chiens ce qui est saint : il ne faut pas
livrer le sens mystique de la parole divine à ceux
qui ne sont pas capables de l ’entendre, car ils le
tourneront en dérision et s’enfonceront ainsi davan
tage dans leur incrédulité.
Saint Jean connut, à n’en pas douter, et tous les
Apôtres comme lui, le sens caché de l ’Ecriture :
maints passages des Evangiles et des Epîtres le
montrent clairement. Mais ce ne fut pas leur mis
sion de l ’exposer : l ’Eglise était encore trop petite,
sa foi était trop voisine du paganisme, pour que le
plus grand nombre des nouveaux convertis pussent
le supporter. Ce devait être la tâche des Pères et
des Docteurs, aux âges suivants. C ’est pourquoi
saint Paul nous dit : J'ai posé le fondement ; un
autre bâtit dessus (i).
Et l'Ange que j'avais vu debout sur la terre et
sur la mer leva sa main vers le ciel : Notre-Sei-
gneur, quand il eut achevé l ’œuvre de Rédemption,
éleva sa propre Humanité vers le ciel, au jour de
son Ascension glorieuse, comme un signe de rallie
ment destiné à entraîner tous les hommes vers leur
destinée éternelle.
Et il jura, c’est-à-dire il affirma de la façon la
plus solennelle, sous la garantie du Dieu tout-puis
sant, qui vit à travers les siècles des siècles, et qui
(i 1) T, Cor., ITI, io.
LES SEPT TROMPETTES 167
est ainsi la source inépuisable de toute vie; qui a
crcê le ciel et tout ce qu'il renferme, c’est-à-dire le
soleil, la lune, la variété infinie des étoiles : la terre
et tout ce qu'elle contient, c’ est-à-dire les animaux,
les arbres, les plantes, etc..., la mer et tous les
poissons qu’elle renferme. Il affirma donc, de par
ce Dieu qui est le Créateur et le Maître souverain
de toutes choses, qn’ après la trompette du septième
Ange, le temps cessera de couler, c’est-à-dire : il
n’y aura plus de temps pour la pénitence. Alors se
réalisera ce qu’a annoncé l’Apôtre saint Paul :
qu’auac la dernière trompette, nous ressusciterons
tous en tin instant, en un clin d'œil (1). Alors il n’y
aura plus pour les élus aucune vicissitude, il n’y
aura plus de nuit alternant avec le jour, plus d’ hi
ver succédant à l ’été, plus d’épreuves menaçant leur
bonheur. Ils seront fixés à jamais dans une béati
tude que rien ne troublera jamais plus.
Cette immutabilité toutefois ne s’étendra point
aux réprouvés, qui, eux, continueront de subir des
supplices divers, et de passer, selon Job, des eaux
glacées de la neige à une chaleur excessive (2). Le
Psalmiste nous dit en effet que leur temps à eux
durera à travers les siècles, c’est-à-dire : éternelle
ment (3).
Ainsi donc, quand aura commencé à sonner la
septième trompette; quand on entendra la voix des
prédicateurs des derniers temps, alors se consom
mera le mystère de Dieu; alors s’accomplira au
grand jour le jugement suprême, qui maintenant
nous est caché ; alors seront dévoilées avec éclat les
6 ) I Cor.. XV, 5r, 5a.
(2) XXIV, 19.
(31 Ps. LXXX, 14.
168 LE SENS MYSTIQUE DE L J APOCALYPSE
récompenses qui attendent les bons, les châtiments
réservés aux méchants, comme Dieu nous Va an
noncé bien souvent par ses serviteurs les Prophètes.
§ 3. — Le liv re q u ’il f a u t d é v o re r.
E t / entendis la voix, venue du ciel, qui me par
lait de nouveau et me disait : Va et reçois le livre
ouvert de la main de VAnge, qui se tient debout sur
la terre et sur la mer; c’est-à-dire : « Va demander
l'intelligence de la Sainte Ecriture au Christ, qui
domine maintenant toutes les puissances de la terre
et toutes les persécutions, car c’est Lui qui en a
manifesté les secrets par sa vie, sa mort, sa résur
rection. » Ces paroles ne s’adressaient point à saint
Jean en sa personne, puisqu’il avait reçu déjà l’intel
ligence des Ecritures, au soir de Pâques, quand No-
tre-Seigneur la donna à tous les Apôtres (i). Mais
Dieu lui parlait ainsi en tant qu’il était la figure
des prédicateurs à venir ; pour faire entendre à tous
ceux-ci que leur premier soin, avant d’aller prê
cher, doit être de se munir de la connaissance appro
fondie des Livres Saints, étudiée à la lumière de la
vie et de la mort du Sauveur.
Saint Jean s Jen alla donc vers VAnge, montrant
par ce geste que l’homme apostolique doit être prêt
toujours à tout quitter pour suivre le Christ; et il
lui demanda le livre : c’est-à-dire qu’il le supplia,
dans une fervente oraison, de lui donner cette mys
térieuse science de l’Ecriture que le labeur de
l’homme est impuissant à découvrir, mais que Dieu
accorde aux cœurs purs. Et il me dit : Prends le
(i) Le., XXIV, 45.
LES SEPT TROMPETTES 169
livre, c’est-à-dire, reçois-le, tel qu’il est, dans un
esprit de foi et d’obéissance, sans prétendre le juger
et l ’interpréter à ta manière. Puis mange-le : étu-
die-le avec soin, grave-le dans ta mémoire, rumine-le
dans tes méditations. Il remplira ton ventre ^amer
tume, mais il sera plus doux que le miel dans ta
bouche. L a Sainte Ecriture en effet est amère pour
notre ventre, entendez au sens spirituel : pour notre
sensualité, pour la partie inférieure de notre âme ;
parce qu’ elle lui prêche sans cesse le renoncement, la
pénitence, la mortification ; elle lui retranche toutes
les petites douceurs de la vie présente, elle lui rap
pelle que c’est per dura et aspera que l ’on parvient
au royaume de Dieu. C ’ est dans le même sens que
Jérémie gémissait : Ventrem meum, ventrem meum
doleo, mon ventre, mon ventre me fait mal (i),
exprimant sous cette forme originale les répugnan
ces de la nature humaine devant le calice que Dieu
prépare à chacun de ses serviteurs. Mais cette di
vine Ecriture est en même temps un rayon de miel
pour la bouche; c’est-à-dire pour la partie supé
rieure de l ’ âme, parce qu’elle lui procure une réfec
tion infiniment douce : elle éclaire son intelligence,
elle lui révèle l ’amour infini de Dieu pour l ’homme,
elle excite sa ferveur, et la fait tressaillir dans l’in
time d’elle-même par des touches profondes que le
langage humain est impuissant à imiter. C ’est pour
quoi le Psalmiste chantait lui aussi : Que vos pa
roles sont douces à ma gorge! Elles sont plus douces
dans ma bouche que le miel (2).. — E t je pris le
livre de la main de VAnge, continue saint Jean, et
je le dévorât; je le reçus avec une foi ardente, je lui
Ci) IV, 19.
(2) Ps. CX.VIH, io3.
iy o LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
ouvris toutes grandes les portes de mon assenti
ment intérieur. E t il était dans ma bouche doux
comme du miel; et lorsque je Veus dévoré, mon ven
tre fut rempli d'amertume. E t l'Ange me dit : Il
faut encore que tu prophétises aux nations, aux
peuples, aux langues et à beaucoup de rois. Ce qui
doit se comprendre ainsi : « Je sais bien qu’après
avoir goûté de cette nourriture céleste, ton plus
ardent désir serait d’être délivré des liens de. ton
corps, et d’aller voir face à face Celui que tu as
appris à connaître sous le voile des Ecritures. Mais
ta mission n’est pas finie : tandis que tu es en exil
à Patmos, ton troupeau se relâche, des hérésies se
déclarent, les Antéchrists se multiplient, les rois
se laissent séduire, ils abandonnent la vraie foi,
et leurs peuples les imitent. Il faut que tu les ins
truises encore, et que tu rétablisses devant eux la
saine doctrine. »
De fait, saint Jean revint à Ephèse après sa dé
tention. Il y enseigna encore pendant bien des
années, et, pour défendre contre les erreurs nais
santes la divinité du Christ et sa génération éter
nelle, il écrivit l ’Evangile qui s’ouvre par cette
déclaration solennelle : A u commencement était le
Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était
Dieu : paroles qui devaient être traduites en toutes
les langues, et servir à l ’instruction des peuples et
des nations, des rois et de leurs sujets, jusqu’à la
fin des temps.
QUATRIEME PARTIE
LE RETOUR DES DEUX TEMOINS
Chapitre X I. — 1. E t il me fut donné un roseau sembla
ble à un sceptre, et il me fut dit : Lève-toi, et mesure
le temple de Dieu, et l ’autel, et ceux qui y adorent : —
2. Pour le parvis qui se trouve à l’extérieur du temple,
jette-le dehors et ne le mesure pas ; parce qu’il a été
donné aux gentils ; et [ceux-ci] fouleront aux pieds la
cité sainte pendant quarante-deux mois : — 3. et je
donnerai à mes deux témoins de prophétiser pendant
mille deux cent soixante jours, revêtus de sacs. — 4.
Ceux-là sont deux oliviers, et deux chandeliers, qui se
tiennent debout en présence du Seigneur de la terre. —
5. E t si quelqu’un veut leur nuire, un feu sortira de leur
bouche, et il dévorera leurs ennemis, et si quelqu’un veut
les frapper, il faut qu’il se tue lui-même aussi. — 6. Ceux-
là ont puissance pour fermer le ciel, de telle sorte qu’il ne
pleuve plus durant les jours de leur prophétie ; et ils ont
pouvoir sur les eaux, pour les changer en sang, et pour
frapper la terre de toutes sortes de plaies, aussi souvent
qu’ils le voudront. — 7. E t lorsqu’ils auront achevé leur
témoignage, la bête qui monte de l ’ahime fera la guerre
contre eux, et les vaincra, et les mettra à mort. — 8. Et
leurs corps giront sur les places de la grande cité, qui est
appelée spirituellement Sodome et Egypte, là où leur
Seigneur aussi a été crucifié. — 9. E t des hommes de
toutes tribus, de tous peuples, de toutes langues, de tou
tes nations, verront leurs corps pendant trois jours et
demi ; et ils ne permettront pas que leurs corps soient
déposés dans des tombeaux. — 10. E t ceux qui habitent
la terre se réjouiront à leur sujet, et ils feront des fêtes ;
et ils s’enverront des présents les uns aux autres, parce
que ces deux prophètes ont crucifié ceux qui habitaient
172 LE SENS MYSTIQUE DE i/A POCALY PSE
sur la terre. — 11. E t après trois jours et demi, un esprit
de vie [venant] de Dieu entra en eux. E t ils se tinrent
debout sur leurs pieds, et une grande terreur s’empara
de tous ceux qui les virent. — 12. E t ils entendirent une
voix forte [venue] du ciel, qui leur disait : Montez ici.
Et ils montèrent au ciel dans une nuée, et leurs ennemis
les virent. — 13. E t à cette même heure, il se fit un
grand tremblement de terre, et la dixième partie de la
ville tomba, et sept mille noms d’hommes périrent dans
le tremblement de terre ; et les autres furent pénétrés
de crainte, et ils rendirent gloire au Dieu du ciel. —
14. La seconde tribulation est passée, et voici que la
troisième tribulation va venir bientôt. — 15. E t le sep
tième Ange sonna de la trompette, et des voix puissan
tes se firent entendre dans le ciel, qui disaient : Le
royaume de ce monde est devenu [le royaume] du Sei
gneur notre [Dieu] et de son Christ, et il régnera à tr a
vers les siècles des siècles. Ainsi-soit-il. —• 16. E t les
vingt-quatre vieillards, qui sont assis en présence de
Dieu sur leurs sièges, tombèrent la face contre terre, et
adorèrent Dieu, d i s a n t — 17. Nous vous rendons grâce,
Seigneur, Dieu tout-puissant, qui êtes, et qui étiez, et
qui devez venir : parce que vous avez pris en main votre
grande puissance, et vous avez établi votre règne. — 18.
E t les nations se sont irritées, et votre colère s’est levée,
et le temps [est arrivé] de juger les morts et de donner la
récompense à vos serviteurs les prophètes, et aux saints,
et à ceux qui craignent votre nom, aux petits et aux
grands, et d’exterminer ceux qui ont corrompu la terre.
g 1. — Le roseau de 6a discrétion.
AINT Jean continue, dans ce chapitre, le récit de
S sa troisième vision : la description des prodiges
qui doivent accompagner l’avènement de l’Anté
christ et précéder la fin du monde. Dieu lui avait
fait savoir, un peu plus haut, qu’il aurait bientôt
à quitter sa retraite de Patmos pour recommencer
à prêcher. Mais il fut prévenu aussi qu’avant de
reprendre ce ministère il recevrait des lumières spé
ciales, ce qu’il exprime ici en disant que l’Ange lui
donna un roseau, semblable à un sceptre. Ce roseau
LES SEPT TROMPETTES *73
représente la vertu de discrétion, si clière à saint
Benoît, et qui marque d’un cachet spécial sa Règle,
comme son œuvre ; vertu aussi nécessaire à quicon
que doit instruire les autres, que la pluxne (ou le
roseau) à celui qui écrit. Sans elle, il est impossible
de faire pénétrer dans les cœurs la doctrine que l ’on
enseigne. Toute exhortation, en effet, toute prédi
cation doit, être adaptée à la capacité de ceux qui
l ’écoutent : on ne peut exposer indifféremment les
mêmes vérités à n ’importe quel auditoire. O n ne
parle pas le même langage aux innocents et aux
pécheurs, aux enfants et aux hommes faits, à ceux
qui ont la foi et à ceux qui la cherchent, à ceux qui
ont embrassé la vie parfaite et à ceux dont l ’idéal
ne dépasse point l ’observance du Décalogue (i).
Cette précieuse discrétion est comparée à la fois
à un sceptre et à un roseau, A un sceptre, parce
qu’ elle permet, à quiconque la possède, et de régner
sur ses propres passions, et de gouverner les autres
hommes. Lorsqu’ elle est présente dans une âme,
tout s’y ordonne, tout s’ y équilibre harmonieuse
ment. Lorsqu’elle est absente, tous les excès sont
à craindre et la ruine est fatale. Nécessaire à chacun
pour régler sa propre conduite, elle l ’est doublement
à ceux qui ont la charge d’ instruire ou de comman
der les autres. L e roi Salomon, que l ’ Ecriture nous
donne comme un modèle de sagesse, l ’avait bien
compris quand il la demandait à D ieu, de préférence
à la richesse, à la gloire, ou à une longue vie, pour
bien gouverner son peuple (2).
(1) Le célèbre U ber pestoralis, de saint Grégoire le
Grand, n ’est qu’un développement de cette notion fon
damentale sur la discrétion.
(a) TTT Rcg., ITT, ri.
174 LE SENS M YSTIQUE DE i/A P O C A L Y P S E
Mais cette délicate vertu est assimilée en même
temps à un roseau, parce qu’elle est légère comme
le joug du Christ lui-même ; elle « se plie et ne
rompt pas », elle sait tenir compte des circonstances,
des temps, du milieu, et appliquer avec à-propos,
aux cas les plus divers, les principes de la morale
évangélique.
Pour mieux faire entendre le symbolisme de cette
baguette, l’Ange dit à saint Jean, et, avec lui, à
tous les prédicateurs : Lève-toi : ne te contente pas
de rester assis dans ta chaire ; pratique ce que tu
enseignes, et cet effort personnel rendra ton ensei
gnement plus précis, plus nuancé, plus efficace ;
mesitre le temple, l'autel et ceux qui y adorent.
Mesure le temple, c’est-à-dire l’Eglise, et songe que
Dieu l’a faite pour des hommes, non pour des
Anges ; mesure l'autel, c’est-à-dire l’Humanité de
Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui est le centre de
notre liturgie, le propitiatoire sur lequel toutes nos
prières et tous nos sacrifices doivent être déposés,
si nous voulons les faire agréer de Dieu; souviens-
toi de la douceur de cet Agneau, de sa patience, de
sa mansuétude, de son humilité, de sa pauvreté, et
règle sur son exemple ton enseignement comme ta
conduite; mesure enfin ceux qui y adorent, et qui
sont des hommes de chair, sujets à l’erreur, à mille
faiblesses; songe qu’ils n’ont point tous le même
tempérament, les mêmes besoins, les mêmes aspira
tions, les mêmes ressources ; parle-leur un langage
qu’ils soient capables d’entendre et n’impose à cha
cun qu’un fardeau qu’il puisse porter.
Mais pour l'atrium qui se trouve à l'extérieur du
temple, chasse-le et ne le mesure point. Pour ceux
qui n'appartiennent qu'extérieurem ent à l'Eglise,
LES SEPT TROMPETTES 175
comme le parvis touche à la maison sans -en faire
vraiment partie; qui, tout en gardant des simula
cres extérieurs de religion, n’acceptent ni la foi ni
les lois de l’Eglise dans leur intégrité, comme font
les pécheurs endurcis et les hérétiques, chasse-les,
retranche-les de ta communion ; ne discute point
avec eux, ne les mesure point, ne tiens aucun
compte de leurs prétentions. Il est tout à fait inutile
de chercher à adapter la Vérité révélée aux exigen
ces de ceux qui sont par avance décidés à ne la point
entendre. C ’ est pourquoi Notre-Seigneur, à l ’heure
de sa Passion, ne répondit rien aux juges qui l ’in
terrogeaient; c’est pourquoi, de nos jours encore,
l ’Eglise se refuse avec tant 4 e fermeté, à toute
« conversation », qui se propose d’amorcer un com
promis entre sa doctrine et celle des sectes dissi
dentes. L e dogme catholique est un bloc de diamant
auquel il est impossible de retrancher ou de chan
ger la moindre parcelle. Il faut le prendre tel qu’il
est.
Ne mesure donc point Je parvis, car il a été donné
aux nations; car ces faux chrétiens se mettront du
côté des ennemis de l ’Eglise à l ’heure de l ’épreuve.
Avec ceux-ci, ils la fouleront aux pieds, pendant
quarante-deux mois, c’est-à-dire le temps du règne
de l’Antéchrist. Ils la fouleront aux pieds, comme
on foule le raisin dans le pressoir, pour en faire
sortir le vin de la charité; mais ils ne pourront
l ’écraser, car il est écrit que les portes de renfer ne
prévaudront pas contre elle.
Néanmoins, cette dernière persécution sera d’une
violence inouïe; aussi Dieu procurera-t-il des se
cours extraordinaires à ses fidèles, pour les empê
cher de tomber dans l ’apostasie. A cet effet, il sus-
176 le sens mystique de l j apocalypse
citera les deux personnages mystérieux dont saint
Jean va parler maintenant, et qui auront pour mis
sion de rendre au Christ, à sa doctrine, à son Eglise
un témoignage particulièrement éclatant.
§ 2. — Les deux témoins.
E t je donnerai à mes deux témoins, continue l’au
teur sacré, la force et la sagesse qui leur seront
nécessaires pour mener les combats des derniers
jours, pour animer les fidèles, convertir les in
croyants, affronter enfin le martyre. Ils prêcheront
la vérité, annonçant comme une chose certaine, et
sans faiblir, la ruine prochaine de l’Antéchrist,
malgré les succès incroyables de celui-ci, malgré sa
puissance, son génie, ses richesses et les prodiges
stupéfiants qu’il accomplira. Vivant dans la plus
grande austérité, vêtus de sacs en signe de péni
tence, ils prophétiseront ainsi pendant mille deux
cent soixante jours, ce qui fait environ trois ans et
demi, soit la durée même promise au règne de
l’Antéchrist.
Quels sont ces deux prophètes qui apparaissent
ainsi soudainement dans la trame du récit apocalyp
tique, et dont le nom n’est pas révélé? La tradition
catholique a toujours vu en eux Hénoch, qui vécut
avant le déluge, et le prophète Elie : tous deux, en
effet, ont disparu d’une façon mystérieuse du monde
des vivants, et la Sainte Ecriture laisse entendre à
mots couverts qu’ils doivent y revenir un jour. On
lit, par exemple, dans la prophétie de Malachie :
Voir/ que je vous enverrai le prophète Elie, avant
que vienne le jour du Seigneur, le grand et terrible
VËS SEPT TROMPETTES 177
jour (1) ; et dans l’Evangile de saint Matthieu, de
la bouche même de Notre-Seigneur : Elie revien
dra, et il rétablira toutes choses (2). Saint Grégoire
le Grand enseigne à ce sujet que le prophète du
Carmel, après avoir été enlevé, sur les bords du
Jourdain, dans un char de feu, fut transporté dans
une partie inconnue de l’univers, où il attend la fin
du monde, pour reparaître alors, et payer le tribut
que chaque homme doit à la mort (3). Cette opi
nion a été suivie par tous les Docteurs de l’Eglise :
Elie, selon leur sentiment commun, n’est point au
ciel ; il ne jouit pas, comme les élus, de la vision
béatifique. Mais il a recouvré un état semblable à
celui de nos premiers parents avant leur chute.
Provisoirement affranchi des conditions ordinaires
de la vie humaine, il attend, au milieu d’une grande
paix du corps et de Pâme, dans un état de bonheur
continu qui dépasse toutes les joies de la terre, le
moment de revenir confesser le Christ, et de verser
son sang en témoignage de sa foi.
Pour Hénoch, la Tradition s’appuie sur un passage
de la Genèse, où il est dit de lui qu'il disparut, parce
que Dieu Venleva (4) ; et plus encore sur le texte
suivant, tiré de VEcclésiastique : Hénoch fut agréa
ble à Dieu, et il fut transporté dans le paradis,
afin de prêcher la pénitence aux nations (5) ; c’est-
à-dire : il fut placé dans un lieu de repos, afin de
revenir un jour prêcher la pénitence aux nations.
Quelques commentateurs, cependant, ont pensé qu’il
s’agissait ici de Moïse, en souvenir de la scène de la
(1) IV, 5.
(2) XVÏI, 11.
(3) Hom. XXIX sur l'Evangile.
(4) V, 32.
(5) XLIV, 16.
APOCALYPSE 13
178 LE SENS MYSTIQUE DE i/A POCALY PSE
Transfiguration ; mais la très grande majorité tient
pour Hénoch comme compagnon d’Elie. Ces deux
hommes sont la figure des Saints que Dieu envoie
à son Eglise dans les temps d’épreuve, pour la con
soler et défendre sa doctrine.
L ’auteur sacré, donc, après avoir annoncé le
retour de ces deux serviteurs de Dieu, les compare
à deux oliviers, puis à deux chandeliers : à deux
oliviers, parce qu’ils seront pleins de l ’onction de
l ’Esprit-Saint, et parce qu’ils produiront de la cha
rité comme l ’olivier produit de l ’huile; à deux
chandeliers, parce qu’ils porteront en eux la lumière
de la vérité divine, et serviront à éclairer les autres
hommes. Ils se tiendront en la présence du Maître
de la Terre, c’est-à-dire, ils seront toujours attentifs
à la présence de Dieu, ne cherchant que l ’exécution
de Sa volonté, insensibles aux attraits comme aux
menaces du monde. Mais pour accomplir la mission
dont ils seront chargés, Dieu les munira d’une puis
sance surhumaine. S i quelqu’ un prétend leur nuire,
un feu sortira de leur bouche, qui dévorera leurs
ennemis. Ces paroles sont à prendre dans un sens
figuré ; elles signifient que si quelqu’un veut essayer
de les séduire et cherche à les détourner de prêcher
la vérité, il sentira dans leurs paroles une telle
sagesse et une charité si ardente qu’il en sera cou
vert de confusion. E t si, refusant de se laisser con
vaincre, il s’ efforçait d’employer contre eux la
violence, et de les blesser dans leurs corps, qu’il
sache bien que, de par la divine justice, il se con
damnerait lui-même à périr.
4b-
Les deux témoins auront le pouvoir de fermer le
ciel et d’ empêcher la pluie de tomber; celui de
LES SEPT TROMPETTES 179
changer les eaux en sang et celui de frapper la terre
de toute plaie aussi souvent qu'ils le voudront.
On lit dans la Sainte Ecriture qu’Elie, pour
arrêter l’impiété d’Achab, condamna la Palestine
à une sécheresse de trois années (1)) ; que Moïse,
pour délivrer le peuple hébreu de l’oppression du
Pharaon, changea les eaux en sang et frappa
l’Egypte de dix plaies (2). Il est naturel de suppo
ser que ceux qui auront à maîtriser l’Antéchrist
seront doués d’un pouvoir encore plus considérable.
Cependant, certains commentateurs pensent que,
pour laisser à la dernière persécution toute sa vio
lence, Dieu n’accordera à personne alors la puissance
de faire des miracles. Dans cette hypothèse, il faut
entendre au sens figuré les paroles qui viennent
d’être dites : Le pouvoir de fermer le ciel sera celui
d’empêcher toute prédication ; les hérétiques se sen
tiront tellement dominés par la sagesse des deux
prophètes qu’ils n’oseront plus rien dire publique
ment ; le pouvoir de changer les eaux en sang don
nera aux deux témoins l’autorité nécessaire pour
faire voir aux plus ignorants le caractère mortel des
dectrines pernicieuses qu’ils buvaient jusqu’alors
comme de l’eau ; celui enfin de frapper la terre
de toutes sortes de plaies leur permettra de toucher
les cœurs et d’y imprimer la crainte des châtiments
éternels.
Lorsqu'ils auront achevé la mission à eux confiée
par Dieu, et qu’ils auront rendu à la divinité de
Jésus-Christ un témoignage suffisant, ils seront à
leur tour livrés à l’Antéchrist pour subir le mar
tyre. Alors, dit saint Jean, la bête qui monte de
(1) III Reg., XVII, 1.
(a) Ex., VII et sqq.
l8 o LE SENS MYSTIQUE DE L J APOCALYPSE
l'abîme leur fera la guerre, les vaincra, au moins en
apparence, et les mettra à mort. La bête n’est autre
que l ’Antéchrist lui-même, qui, par la violence de
ses passions, ressemblera à une vraie bête sauvage.
Cependant, il se gardera bien, tout d’abord, d’éta
ler au grand jour la cruauté qui sera le fond de son
caractère. Il s’appliquera, au contraire, à se mon
trer libéral et généreux, pour séduire les hommes
et se faire agréer d’eux comme chef et comme roi.
Mais, ensuite, lorsque son pouvoir sera solidement
établi, la bête montera de l'abîme, la méchanceté
cachée au fond de son cœur se dévoilera et se tra
duira en actes d’une férocité inattendue. Irrité de
la résistance que lui auront opposée les deux pro
phètes, il leur déclarera une guerre acharnée et,
vainqueur d’ un instant, les fera mettre à mort.
Et leurs corps demeureront sans sépulture sur les
places de la grande cité. L ’auteur sacré dit ici :
les places, au pluriel, parce que les corps des deux
martyrs seront portés tour à tour, dit-on, aux en
droits principaux de la ville, pour bien montrer à
tous la puissance de l ’Antéchrist et pour servir
d’avertissement à quiconque serait tenté de lui tenir
tête. L a grande cité où leur Maître, c’est-à-dire le
Seigneur Jésus, a été crucifié désigne Jérusalem.
Celle-ci est appelée mystiquement Sodome ou
Egypte : l ’Egypte est par excellence la terre de
l ’idolâtrie, son nom veut dire, en hébreu, ténèbres;
Sodome est le type de l ’abomination, son nom signi
fie la mu'ette ou Uaveugle : par ces expressions, l’au
teur veut faire entendre l ’aveuglement et la misère
morale dans laquelle est tombée la cité sainte, pour
n’avoir pas su reconnaître son Sauveur et pour
n’avoir pas voulu confesser ses fautes.
les sept trompettes 181
Les corps-des deux martyrs resteront donc ainsi
exposés, sans sépulture, pendant trois jours et demi.
Beaucoup de commentateurs pensent que ces der
niers mots ne doivent pas être pris au sens littéral,
mais que ce spectacle se prolongera fort longtemps,
puisque, selon la suite du récit, des hommes de tou
tes tribus, de tous les peuples, de toutes les langues,
de toutes les nations pourront les contempler.
Cette exécution sera une source de joie pour les
hommes qui habitent la terre, c'est-à-dire qui sont
voués tout entiers, corps et âme, aux choses de la
terre, sans aucune aspiration vers les biens éter
nels. Ils donneront des fêtes, à cette occasion, et
s Jenverront les uns aux autres des présents, en
signe d’allégresse, ravis de voir cesser le tourment
d’inquiétude que leur causaient les deux prophètes,
avec leurs avertissements terribles et leurs conti
nuelles menaces de châtiments.
Mais une fois révolu le délai fixé par Dieu, les
âmes des deux martyrs réintégreront leur corps (i).
On les verra soudain tous les deux se relever, se
tenir sur leurs pieds : alors une grandè frayeur
s'emparera de ceux qui les avaient vus morts; ils
ne douteront plus, à ce signe, que les prophètes
n’aient dit vrai, et que leiirs menaces ne soient
bientôt suivies d’exécution. Eux, cependant, n’ayant
plus rien à faire sur la terre, seront appelés par
Dieu. E t ils s'élèveront vers le ciel dans un nuage,
aux yeux stupéfaits de leurs ennemis.
(i) Saint Jean, à ce point de son récit, passe sans
transition du futur au parfait, pour montrer que tout,
lo passé comme l'avenir, est simultanément présent de
vant Dieu, et que les événements annoncés ici sont aussi
certains que s'ils s'étaient déjà produits. Toutefois, nous
avons gardé le futur, dans ce commentaire, pour rendre
le sens plus clair.
182 le sens mystique de i/ apocaeypse
§ 3. — La septième trompette.
Aussitôt après leur ascension, un tremblement
formidable ébranlera toute la terre, et la dixième
partie de la cité sera détruite. L ’ Eglise nous en
seigne, dans l ’Office de la Dédicace (i), que la Cité
de Dieu se bâtit, non avec des pierres ordinaires,
mais avec des pierres vivantes, c’est-à-dire avec les
âmes des justes. Ceux-ci, à mesure qu’ils y sont
admis, viennent occuper, selon une opinion courante
parmi les auteurs mystiques, les places laissées
libres par les anges apostats. Ainsi ils s’incorpo
rent aux hiérarchies célestes et, d’après le degré de
leur charité, se répartissent, comme les anges, en
neuf chœurs. La dixième partie, dont il est ques
tion ici, ce sont ceux qui ne trouvent place dans
aucun de ces chœurs, et qui sont dès lors condam
nés à une ruine éternelle avec les démons. Ceux-là
compteront dans leurs rangs un bon nombre des
serviteurs de l ’Antéchrist, et c’est la perte de ces
derniers que saint Jean entrevit ici symboliquement,
sous la figure des sept mille hommes qui mouru
rent alors, sans faire pénitence.
Les autres, épouvantés par ces événements terri
bles, se convertiront et, revenant à Dieu, lui ren
dront grâces d’avoir bien voulu les arracher à la
puissance des ténèbres.
*
**
Ainsi finira la deuxième des trois grandes
lations qui doivent précéder la fin du monde, savoir :
la persécution de l’Antéchrist. Voici maintenant la
(i) Gf. Hymne des Vêpres,
LES SEPT TROMPETTES 183
troisième, qui va venir bientôt : et celle-là ce sera
la terreur panique qui s’emparera de l’humanité
lorsque commenceront à se produire dans la nature
les signes précurseurs du Jugement. Mais elle sera
précédée d’une courte période de paix, annoncée par
la trompette Au septième Ange. Cette dernière trom
pette représente les derniers prédicateurs qui se
feront entendre dans l’Eglise, pour dire aux hommes
l’avènement imminent du Fils de Dieu, la nécessité
urgente de se convertir.
En même temps, un nouvel hymne d’allégresse
retentira dans le ciel : « Le royaume de ce monde,
chanteront les élus, qui a été si longtemps l’empire
du démon, est devenu maintenant le royaume du
Seigneur notre Dieu et de son Christ, et II régnera
à travers les siècles des siècles. Amen. » E t les
vingt-quatre vieillards qui se tiennent sur leurs siè
ges, en la présence de Dieu, c’est-à-dire l’ensemble
des Prophètes, des Apôtres et des Saints qui doi
vent servir d’assesseurs à Notre-Seigneur, au jour
du Jugement, ainsi qu’il l’a Lui-même promis ; tous,
saint Jean les vit qui se prosternaient le visage con
tre terre, adorant Dieu et disant : « Nous vous
rendons grâces, Seigneur, Souverain Maître de
toutes choses ; Dieu tout-puissant, auquel rien ne
peut échapper, rien ne peut résister; Vous qui êtes,
qui étiez et qui devez venir. — Vous qui êtes, im
muable dans votre Etre éternel ; Vous qui étiez
présent, alors même que les impies niaient votre
existence et vous tournaient en dérision ; Vous qui
devez venir incessamment pour juger l’univers. —
Nous vous rendons grâces de ce que vous daignez
user de votre puissance pour rassembler votre
Eglise, pour écraser ses ennemis, et de ce que vous
184 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
avez êta bli votre royaum e dans nos cœurs. Les
nations, c’est-à-dire tous ceux qui sont restés dans
l’état de nature, qui n’ont point été régénérés dans
le Christ, tous les serviteurs obstinés du monde, se
sont irritées contre vous, au lieu de s’humilier et de
faire pénitence, devant les prodiges dont ils étaient
témoins. Aussi la mesure est comble : l’heure de
votre juste colère est maintenant arrivée. Le moment
est venu de juger les morts, de récompenser vos ser
viteurs, les prophètes, les saints et ceux qui crai
gnent votre nom, quJils soient petits ou grands, car
vous n’oublierez personne ; et d f exterminer, au con
traire, ceux qui ont infecté le monde de leur cor
ruption.
Quatrième Vision
ASSAUTS DE L'ENFER
CONTRE L'EGLISE
PREMIERE PARTIE
L A FEMME ET LE DRAGON
Chapitre X I. — 19. E t le temple de Dieu fut ouvert dans
le ciel* : et P arche de son alliance apparut dans son tem
ple, et il se produisit des éclairs, des voix, des tremble
ments de terre, et une grêle abondante.
Chapitre X II. — 1. E t un grand signe apparut dans le
ciel ; une femme revêtue du soleil, et la lune sous ses
pied», et sur sa tête une couronne de douze étoiles : —
2, et, portant [un fruit] dans son sein, elle criait dans
le désir de l’enfantement, et elle souffrait pour enfanter.
— 3. E t il apparut un autre signe dans le ciel : et voici
un grand dragon roux, qui avait sept têtes et dix cornes,
et sur ses têtes, sept diadèmes j — 4. et sa queue entraî
nait la troisièine partie des étoiles du ciel, et il les jeta
sur la terre, et le dragon se tin t devant la femme qui
allait enfanter : afin que, lorsqu’elle aurait enfanté, il
dévorât son fils. — 5. E t elle mit au monde un fils du
sexe masculin, qui devait gouverner toutes les nations
avec un sceptre de fer : et bou fils fut enlevé vers Dieu
et vers son trône : — 6. et la femme s’enfuit dans le
désert, où elle avait une place préparée par Dieu, afin
d’être nourrie pendant mille deux cent soixante jours. —»
7. E t un grand combat s’engagea dans le ciel : Michel et
ses anges combattaient contre le dragon, et le dragon
combattait, et ses anges [avec lui], — 8. E t ils furent
impuissants, et il ne se trouva plus, dès lors, de place
pour eux dans le ciel. — 9. E t ce grand dragon fut jeté
bas, l’antique serpent qui est appelé diable, et Satan,
qui séduit tout l ’univers : et il fut rejeté sur la terre,
et ses anges furent chassés avec lui. — 10. E t j ’entendis
une grande voix dans le ciel qui disait : Maintenant s’est
accompli le salut, et la vertu, et le règne de notre Dieu,
l8 8 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
e t la puissance de son Christ : parce que l’accusateur
de nos frères a été rejeté, lui qui les accusait jour et
n u it en présence de notre D ie u . — 11. E t eux ont triom
phé de lui, à cause du sang de l’Agneau, et à cause de la
parole de leur témoignage, et parce qu’ils n ’ont pas aimé
leurs âmes jusqu’à la mort. — 12. A cause de cela,
réjouissez-vous, cieux, e t vous qui habitez au milieu
d’eux. Malheur à la terre e t à la mer, parce que le
diable descend vers vous, animé d’une grande colore, sa
chant qu’il a peu de temps. — 13. E t après que le dragon
eut vu qu’il avait été jeté sur la terre, il poursuivit la
femme, qui enfanta un flls : ■ — 14. et à la femme furent
données deux grandes ailes, pour qu’elle volât au désert,
vers son lieu [de refuge], où e lle est nourrie pendant un
temps, et des temps, et la moitié d’un temps, hors de la
face du serpent. — 15. E t le serpent envoya de sa bou
che, derrière la femme, de l’eau comme un fleuve, afin de
la faire emporter par le fleuve. — 16. E t la terre vint au
secours de la femme, et la terre ouvrit sa bouche, e t elle
absorba le fleuve que le dragon avait envoyé de sa bou
che. — 17. E t le dragon s’irrita contre la femme : et
il s’en alla faire la guerre contre le reste de sa descen
dance, contre ceux qui gardent les commandements de
Dieu, et qui rendent témoignage à Jésus-Christ. — E t il
s’établit sur le sable de la mer.
a quatrième vision de l’Apocalypse annonce,
L sous la forme d’un combat engagé par un
dragon contre une femme, l’assaut continu que mè
neront les puissances infernales contre l’Eglise,
depuis sa fondation jusqu’à la fin des temps. Elle
est destinée à affermir notre constance devant les
épreuves et les persécutions, en nous montrant les
secours que Dieu assure à l’Epouse de son Fils et
la victoire qu’il lui réserve.
g 1. — La femme revêtue du soleil.
Cette vision, dont la description proprement dite
commence avec le chapitre X II e, s’amorce néan
moins avec le dernier verset du chapitre X I e , qui
ASSAUTS DK L’ENFER CONTRE i/ÉGUSB 189
lui sert de préambule. Ainsi elle s’enchaîne étroite
ment à la vision précédente : l’auteur sacré, usant
Je la liberté coutumière au style prophétique,
ramène sans transition le lecteur, de la fin du monde
qu’il vient de lui faire entrevoir, au mystère de
l’Incarnation et aux origines de l’Eglise : Et le
temple de Dieu, dit-il, fut ouvert dans le ciel. Le
temple de Dieu désigne ici mystiquement le mode
selon lequel Dieu veut être adoré et servi par les
hommes, par analogie avec l’édifice de pierre dans
lequel se célèbre le culte divin. C’est à cette révéla
tion d’un temple spirituel supérieur au temple de
Jérusalem que Notre-Seigneur faisait allusion quand
il disait à la Samaritaine : Femme, crois-moi, ce
n'est plus à Jérusalem que vous adorerez le Père :
mais Fheure vient, et c’est maintenant, où les vrais
adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité...
Car Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent doivent
Vadorer en esprit et en vérité (1). Ainsi le
temple de Dieu fut ouvert quand le Christ nous
apprit à servir par amour, et à honorer dans le
secret de notre cœur ce Dieu que les Juifs jus
qu’alors n’avaient adoré que par crainte, et en lui
offrant des sacrifices sanglants ; il fut ouvert dans
le ciel, c’est-à-dire dans l’Eglise parce que ce culte
spirituel lui appartient en propre et ne se trouve
que chez elle.
Et Varche d’alliance apparut au milieu du tem
ple : l’arche d’alliance véritable, celle dont il est
question ici et dont l’Ancien Testament ne connais
sait que la figure, représente l’Humanité du Christ,
où se trouve déposé le gage authentique de l’alliance
(1) Jo., IV, ai et suiv.
190 LE SENS MYSTIQUE DE i /APOCAEYPSÉ
du Créateur avec sa créature. L ’Humanité du
Christ apparut donc au milieu du temple, comme
le centre du culte qu’ il convient de rendre à Dieu;
comme la révélation essentielle, l ’intermédiaire uni
que et nécessaire entre les hommes et leur Créa
teur ; comme le don du ciel par excellence, celui dans
lequel le Père a mis toutes ses complaisances et
dont il a fait l ’exemplaire achevé de toute perfec
tion. Dès que le Christ eut révélé à ses disciples le
secret des divins mystère, ceux-ci se répandant à
travers le monde, produisirent partout des éclats de
tonnerre, des voix, des tremblements de terre, en
tendez qu’ils accomplirent des miracles stupéfiants,
multiplièrent les prédications, ébranlèrent les hom
mes et les convertirent, tandis que se déchaînait
contre eux une grêle abondante de persécutions.
Ainsi l’Eglise est fondée, et un combat à mort va
s ’engager entre elle et le démon pour la possession
du genre humain, combat que saint Jean vit se dé
rouler symboliquement entre une femme et une bête.
Un grand signe, dit-il, apparut dans le ciel : une
femme revêtue du soleil, figure de l ’Eglise, envelop
pée toute entière dans le Christ qui est à la fois sa
protection et sa parure, comme le vêtement l ’est
pour le corps. E lle avait la lune sotis ses pieds, parce
qu’ elle est supérieure à toutes les vicissitudes ter
restres. L a lune, qui sans cesse croît et décroît, est
le symbole des choses humaines, qui toujours mon
tent ou descendent. Rien n’est stable ici-bas : les
institutions les plus vénérables, les fortunes les
mieux assises, s’ effritent peu à peu ou s’écroulent
d’un seul coup; d’autres se lèvent à l ’ horizon pour
prendre leur place, qui, une fois établies, décline
ront à leur tour : seule l’Eglise, fondée sur la pierre
ASSAUTS DM L’ENFER CONTRE L’ÉGUSE 191
posée par le Verbe, demeure inébranlable au milieu
de ce perpétuel mouvement de flux et de reflux.
Elle porte sur sa tête une couronne de douze étoiles,
la doctrine des douze apôtres, qui sertit tout ce
qu’elle pense et tout ce qu’ elle enseigne. E t, ayant
dans son sein, c’est-à-dire dans son cœur, le désir
du salut des âmes, elle criait dans les douleurs de
Venfantement, elle suppliait Dieu nuit et jour de
l’aider à engendrer des âmes à la vie étemelle, et
elle souffrait pour enfanter, s’adonnant à la péni
tence, aux veilles, aux jeûnes, pour atteindre cette
fin.
L a femme revêtue du soleil désigne aussi la
Vierge Marie, irradiée par le Verbe dans le mystère
de l’Incarnation ; et encore, au sens moral, toute
âme sainte dans laquelle le Christ établit sa de
meure. Les douze étoiles qui font la couronne de la
Vierge — et aussi, quoique à un degré beaucoup
moindre, celle de ces âmes saintes — sont les douze
fruits de l’esprit, tels que les énumère saint Paul
dans sa lettre aux Galates, savoir : la charité, la
joie, la paix, la patience, la bienveillance, la bonté,
la longanimité, la mansuétude, la foi, la modestie,
la continence, la chasteté. Portant elle aussi dans
son cœur un ardent désir du salut des âmes, la
Très Sainte Mère de Dieu gémissait à la pensée des
souffrances qu’aurait à endurer son F ils pour opérer
le salut du monde ; et elle était torturée par les dou
leurs de son enfantement : toute sa vie elle fut han
tée par le spectre de la croix où son enfant devait
être attaché un jour, et au pied de laquelle elle-
même souffrirait les douleurs qui lui avaient été
épargnées au moment où elle l ’avait mis au monde.
Quant aux âmes saintes, elles portent dans le
192 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
secret de leur cœur un désir de la vie éternelle qui
les consume, qui les torture, qui leur fait pousser
vers le ciel des cris suppliants, et, comme sainte
Thérèse, « elles se meurent de ne pouvoir mourir ».
§ 2. — Le Dragon.
Alors un autre signe apparut dans le ciel, un
signe qui s’opposait au premier et se partageait
avec lui la masse entière de l ’humanité : car qui
conque est du parti de Dieu combat sous l’étendard
de la Vierge et de l’Eglise ; quiconque, au contraire,
se fait serviteur du monde porte les couleurs de
Satan. C'était un dragon énorme et rouge; énorme,
parce que le démon est armé d’une puissance redou
table; rouge, parce qu’il est assoiffé de sang. Il
avait sept têtes, et dix cornes, et sept diadèmes sur
ses sept têtes. Les sept têtes du monstre — capita
en latin — représentent les sept péchés capitaux,
qui servent de principe à tous les autres. Dans le
style de l’Ecriture, la corne, qui dresse sa pointe
vers le ciel, est souvent le symbole de l’orgueil et
de la révolte contre Dieu. Celles que l ’imagerie
chrétienne a coutume de mettre sur la tête du démon
ne sont que la traduction matérielle du Non serviam
initial, par lequel cet esprit de superbe se dressa
contre son Créateur. Le dragon ici en porte dix,
pour montrer que sa volonté s’oppose sur tous les
points à la volonté de Dieu, qui se fait connaître à
nous essentiellement par les dix préceptes du Déca
logue. Enfin les diadèmes dont il se pare représen
tent les victoires qu’il a remportées sur les hommes ;
leur nombre sept donne à entendre que chacun des
ASSAUTS DM U’EW ER CONTRE i/É G U S E 1 93
péchés capitaux a été pour lui matière à de nom
breux triomphes.
E t sa queue fit tomber le tiers des étoiles et les
jeta sur la terre : dès l ’ origine du christianisme, il
séduisit par son hypocrisie beaucoup de ceux qui
appartenaient au peuple de D ieu ; il les détourna de
la recherche des biens célestes en les orientant vers
ceux de la terre. E t il se tint devant la fem m e qui
allait enfanter, afin de dévorer son fils : chaque fois
que l ’ E glise, par le sacrement du baptême, engen
dre une âme à la vie surnaturelle, le démon cherche
à perdre celle-ci ; chaque fois qu’ une âme produit
une bonne œuvre, il se tient aux aguets pour lui
en ravir le mérite par des pensées de vaine gloire.
L a fem m e, cependant, m it au monde un garçon
du sexe m asculin, c ’est-à-dire une génération de
chrétiens vigoureux prêts à affronter toutes les per
sécutions. On remarquera le redoublement de cette
expression : un fils du sexe m asculin. L ’E g lise , en
effet, dans le style allégorique de l ’E criture, n ’ en
fante que des fils ; car le sexe des âmes n ’est pas
celui des corps : toute âme dans laquelle l ’esprit
domine la sensualité est du sexe masculin ; toute
âme dans laquelle la chair règne en maîtresse est du
sexe féminin. C ’ est pourquoi le Pharaon d’ E gyp te,
tenant le rôle du démon et persécutant, dans la race
d’ Israël, l ’ image du peuple de D ieu , disait à ses
serviteurs : Mettez à mort tous les garçons, mais
conservez les filles (1).
Ce fils devait gouverner les nations avec une verge
de fe r , parce que les premières générations chré
tiennes, grâce au prestige de leur vertu, réussirent
(1) E x , I, 16.
APOCALYPSE 14
194 LE SENS mystique de i/ apocalypse
à imposer aux peuples barbares des lois si contraires
à la nature de l ’homme qu’aucun législateur n’au
rait pu les faire accepter ; telles sont, par exemple,
le pardon des injures, l’amour des ennemis, la morti
fication des désirs, etc... L a verge de fer signifie
encore, au sens moral, la domination rigoureuse que
les âmes viriles exercent sur tout le peuple de sen
sations et de sentiments qui se pressent dans la
partie inférieure d’elles-mêmes.
E t ce fils fut enlevé vers Dieu et vers son trône,
parce que Jésus, après avoir accompli l ’œuvre de
la Rédemption, remonta vers son Père, et s’assit sur
son trône pour juger les vivants et les morts. Au
sens moral, ce fils est l’esprit des saints, qui une fois
dégagé de la tyrannie des passions établit sa de
meure en Dieu, et cherche en Lui sa sécurité et son
repos.
g 3. — Le combat dans le ciel.
L a femme, cependant, pour échapper au dragon,
s’ enfuit dans sa solitude, où elle avait une place
préparée par Dieu : au temps des persécutions,
l’Eglise laissant la pompe des cérémonies et les
manifestations extérieures du culte, se réfugie dans
le secret des cœurs, où Dieu lui a préparé une place,
où il a établi ces sanctuaires intimes dans lesquels
on l’ adore en esprit et en vérité. De même c’est dans
le désert, dans la séparation d’avec le monde, dans
le dépouillement de toutes choses, que les âmes
justes cherchent leur protection contre les assauts
du démon, et Dieu, qui les attendait là, vient alors
les visiter, comme II le dit Lui-même par son pro
phète Osée : Je le conduirai dans la solitude, et je
ASSAUTS DE I? ENFER CONTRE L ’ÉGLISE IÇ 5
parlerai à son cœur (i). C ’est là que les anges les
nourrissent du pain de la parole divine et du vin de
la componction durant mille deux cent soixante
jours, soit trois ans et demi, c’est-à-dire le temps
que doit durer la persécution de l ’Antéchrist, et,
par extension toute persécution. Cependant, ce
chiffre représente aussi, d’après la tradition, le
temps que Notre-Seigneur consacra à la prédication
de sa doctrine : saint Jean veut dire ici que les
anges ne nourrissent les âmes, dans l’Eglise, que
du pain préparé par Notre-Seigneur durant le temps
qu’il enseigna sur la terre.
Et un grand combat s'engagea dans le ciel : à la
suite de l ’Ascension du Christ, une bataille acharnée
s’engagea sur la terre pour la possession du ciel :
l’Eglise, protégée par saint Michel, par les milices
célestes, mais aussi par ses Pontifes, ses Docteurs,
ses saints, que l ’Ecriture range ici au nombre des
anges, l’ Eglise combattait pour conquérir, non les
empires de la terre, mais le royaume des cieux ; et
îe démon luttait contre elle avec fureur pour con
server son hégémonie, pour maintenir le culte qu’il
recevait alors des hommes, sous la figure des idoles,
lui dont la plus haute ambition est de se rendre
semblable au Très-Haut et de se faire adorer comme
un dieu (2). L e combat se livrait dans les âmes, et
saint Paul y fait clairement allusion quand il déclare
que nous n'avons pas à lutter seulement contre la
chair et le sang, mais contre les princes, et les puis
sances, et contre ceux qui gouvernent ce monde de
ténèbres, contre les esprits d'iniquité, pour la pos
session des biens célestes (3).
0 ) TI, r i .
(2) Is., XIV, i3, r i .
(3) E p h es., VI, 12.
196 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
Les démons, cependant, ne purent prévaloir, ils
furent contraints de céder la place à la religion nou
velle et de renoncer à se faire adorer par les hommes.
L e paganisme disparut du monde civilisé, les
autels des faux dieux furent partout abattus. E t le
grand dragon fut jeté bas, malgré sa puissance ;
malgré la longue expérience qu’il a acquise, au
cours des générations, des meilleurs moyens de
tenter l ’ homme, expérience que l ’Ecriture évoque
ici en l’appelant : l Jantique serpent ; elle le nomme
encore diable, mot qui veut dire « double » et, par
conséquent, hypocrite ; ou : Satan, c’est-à-dire l’ad
versaire, l’ennemi obstiné de notre salut, qui séduit
tout Vunivers, qui réussit à tromper et à faire pé
cher tous les hommes, même les plus saints.
Tout ce passage, dont nous avons essayé d’indi
quer sommairement à la fois le sens allégorique et
le sens moral, comporte aussi un « sens histori
que » : il rappelle la grande bataille qui se livra
dans le ciel lorsque Dieu, après avoir créé les anges,
soumit ceux-ci à une épreuve pour voir si leur
amour était sincère ; épreuve qui consista, selon
l’opinion des meilleurs théologiens, à leur montrer
la femme revêtue du soleil, c’est-à-dire le mystère
de l’Incarnation. Les uns se soumirent aussitôt à
tous les désirs de leur Créateur ; les autres se révol
tèrent contre la perspective d’ avoir à adorer un jour
un Dieu fait homme. L es prem iers, conduits par
saint Michel, résistèrent vaillamment aux sugges
tions de Lucifer, tandis que celui-ci se jetant dans
la rébellion perdait toute la splendeur dont Dieu
l ’avait revêtu. Devenu un monstre d’horreur, il
réussit néanmoins à entraîner dans sa chute le tiers
des étoiles, c’est-à-dire la troisième partie des esprits
ASSAUTS DE I? ENFER CONTRE i/É G U S E 197
célestes ; la première partie comprenant ceux qui
furent choisis pour demeurer toujours près de Dieu,
dans le ciel, la seconde, ceux qui acceptèrent d’être
députés auprès des hommes pour leur servir de
gardiens.
Mais, fidèles à la méthode des Pères qui recom
mandent aux commentateurs d’Bcriture sainte la
sobriété, nous nous contenterons de ces indications
et nous reviendrons au sens allégorique, c'est-à-dire
à la prophétie sur l’histoire de l’Eglise.
§ 4. — Défaite du Démon.
Ainsi le dragon fut rejeté sur la terre, et ses
satellites avec lui. Chassé du ciel et de l’âme des
justes, il ne trouva plus de place que dans le cœur
des hommes assujettis aux choses de la terre. Et
une voix puissante se fit entendre dans le ciel, celle
des anges qui se réjouissaient de la délivrance des
hommes, et qui disaient : « Maintenant la mort a
fait place à l’espérance du salut, la corruption à la
vertu, le règne du péché au règne de Dieu, la tyran
nie du démon à la puissance du Christ. Voici qu’il
a été jeté bas, l’accusateur de nos frères. — Remar
quez en passant la tendresse des anges, qui disent :
nos frères, pour parler des hommes. — Après les
avoir poussés au péché par tous les moyens, il ne
cessait ensuite de les accuser devant Dieu, le jour
et la nuit, les réclamant comme sa part, au nom du
décret qui condamnait leur race à mort (1), E t nos
frères l’ont vaincu, non par leurs propres mérites,
mais grâce au sang de l’Agneau et par le têmoi-
(1) Coloss., I l , xi.
I9 S LE SENS MYSTIQUE DE L* APOCALYPSE
gnage qu’ ils ont rendu à sa résurrection, à sa divi
nité; et parce qu’ ils n’ ont pas aimé la vie présente
jusqu’ à perdre leur âme. Réjouissez-vous donc,
deux, anges des hiérarchies supérieures, et avec
vous, tous ceux qui habitent au milieu de vous,
c’est-à-dire, qui vivent sous votre protection et qui
reçoivent vos lumières. Réjouissez-vous de ce que
le démon et ses satellites ont été vaincus. Malheur,
au contraire, à la terre et à la mer; malheur aux
hommes attachés uniquement aux choses d’ici-bas
et toujours agités par leurs passions, comme la mer
par les vagues ; malheur, car le démon descend vers
vous rempli de colère, furieux de ce qu’il a été
chassé du cœur des élus, dévoré du désir de nuire
et sachant que le temps dont il dispose est court. »
§ 5. — Nouveaux assauts.
Le dragon, en effet, une fois précipité sur la terre,
n’abandonna pas la partie ; il poursuivit la femme,
qui mit au monde un enfant mâle. Lorsque l ’empe
reur Constantin eut assuré le triomphe du christia
nisme en adorant la Croix, le démon, sentant que
le monde allait lui échapper, suscita contre l ’Eglise
les grandes erreurs d’Arius, de Nestorius, d’Euty-
chès, et les autreâ. Remarquons qu’il persécute la
femme, non le Christ : c’ est là, en effet, un trait
commun à tous les hérétiques. Ils ne demandent
pas à leurs disciples de renier Jésus-Christ, mais il
les séparent de P Eglise catholique et tournent contre
celle-ci toute leur fureur.
La femme reçut de Dieu deux grandes ailes : la
sagesse, qui lui permet de déjouer les arguties des
hérétiques, et la patience, qui rend vaines leurs
ASSAUTS DS l ’ ENEER CONTRE L ’ ÉGLISE 199
persécutions. Grâce à ces ailes, les défenseurs de la
foi purent se réfugier dans la solitude, au sens où
nous l’ avons expliqué plus haut, et y être nourris à
Vabri des morsures du serpent, pendant un temps,
et deux temps, et un demi-temps, soit trois ans et
demi, le mot : temps, ayant ici la valeur d’une
année. Ces trois ans et demi ont la même significa
tion que les mille deux cent soixante jours dont il a
été parlé ci-dessus.
L e démon, incapable d’atteindre la femme qui
s’était enfuie, lançait derrière elle de l'eau comme
un fleuve; entendez par là que, ne pouvant ébranler
les Saints qui servent de fondement à l ’Eglise, il
diffusait, par la bouche des impies, une doctrine
semblable en apparence à la doctrine catholique;
mais, au lieu de ce fleuve d’eau vive qui jaillit du
trône de l ’Agneau et qui fertilise toute l’Eglise, ce
n’était qu’une eau putride, une eau inerte, une doc
trine morte, sous laquelle il s ’efforçait de submer
ger le peuple fidèle, pour le perdre.
A u sens moral, l ’âme, sous la pression de la per
sécution, engendre un enfant mâle, le Christ lui-
même, qui devient présent en elle; les deux ailes
que Dieu lui donne sont la dévotion dans la prière
et la patience dans l ’épreuve. Elle s'enfuit alors au
désert, où elle trouve le repos de la contemplation.
Mais le démon ne l’y laisse pas longtemps en paix
et la poursuit à nouveau de ses tentations ; le fleuve
qu’il envoie derrière elle est le souvenir des plaisirs
du monde, par le moyen duquel il cherche à la
perdre.
La terre, continue l ’auteur, vint au secours de la
femme. Les princes de la terre, à la suite de Cons
tantin, vinrent au secours de l ’Eglise. Les évêques,
200 EE SENS MYSTIQUE DE ï /APOCÀEYPSE
assemblés en concile sous la protection des empe
reurs, ouvrirent la botiche et absorbèrent le fleuve
lancé par le dragon, en condamnant formellement
les théories des hérétiques. E t le dragon s ’ irrita
contre la femme : impuissant à triompher de l’Eglise
dans sa doctrine, il chercha à la perdre dans ses
mœurs ; c’est pourquoi il s’ en alla combattre contre
le reste de sa progéniture, contre le menu peuple,
contre ceux qui ne sont point parfaits, mais qui
observent les commandements de D ieu et rendent
témoignage à Jésu s-C h rist par une vie conforme à
l ’Evangile. E t il se dressa sur le sable de la mer :
ne pouvant réussir à les vaincre tous, il établit du
moins son empire sur les esclaves du monde, sur
ceux qui sont aussi légers que le sable et aussi
agités que les flots de la mer.
DEUXIEME PARTIE
UES DEUX BÊTES
Chapitre X III. — 1. E t je vis une bête qui m ontait de la
mer, ayant sept têtes, et dix cornes, et sur ses cornes, dix
diadèmes, et sur ses têtes des noms de blasphème. — 2.
E t la bête que je vis était semblable à une panthère, et
ses pieds [étaient] comme les pieds d’un ours, e t sa bou
che, comme une bouche de lion. E t le dragon lui donna
sa force et une grande puissance. — 3. E t je vis l’une
de ses têtes comme frappée à mort : et la blessure de sa
mort fut guérie. E t toute la terre fu t remplie d’admira»
tion derrière la bête. — 4. E t ils adorèrent le dragon,
qui a donné puissance à la bête : et ils adorèrent la bête,
disant : Qui est semblable à la bête ? et qui pourra lut*
ter avec elle ? «— 5. E t il lui fut donné une bouche qui
disait de grandes choses, et des blasphèmes : et il lni fut
donné pouvoir de faire [le mal] pendant quarante-deux
mois. — 6. E t elle ouvrit sa bouche en blasphèmes contre
Dieu pour blasphémer son nom, et son tabernacle, et
ceux qui habitent dans le ciel. — 7. E t il lui fut donné
de faire la guerre aux saints, et de les vaincre. E t il lui
fut donné puissance sur toute tribu, peuple, langue et na
tion : — 8. et tous ceux qui habitent la terre l ’adorè
rent : [ceux] dont les noms ne sont pas écrits dans le
Livre de vie de l’Agneau, qui a été mis à mort, dès
l’origine du monde. — 9. Si quelqu’un a une oreille,
qn’il entende. — 10. Celui qui aura mené [les autres] en
captivité ira en captivité : celui qui aura tué avec le
glaive, il faut qu’il périsse par le glaive. C’est là que se
trouve la patience e t la foi des saints. — 11. E t je vis
une autre bête qui m ontait de la terre, et elle avait deux
cornes semblables à [celles] de l’Agneau, et elle parlait
comme le dragon. »— 12. E t toutes les [œuvres] puissantes
202 le sens mystique de l ' apocalypse
[qu’accomplissait] la première bête, elle [les] accomplis
sait en sa présence : et elle amena la terre, et ceux qui
l'habitent, à adorer la première bête, dont la blessure de
la mort a été guérie. — 13. E t elle accomplit de grands
prodiges, au point même qu’elle faisait descendre du feu
au ciel sur la terre en présence des hommes. — 14. E t elle
séduisit ceux qui habitent sur la terre, par le moyen des
signes qu’il lui fut donné de faire en présence de la bête,
disant aux habitants de la terre de faire une image de la
bête, qui porte la trace [du coup] d’épée [qui l ’a tuée]
et qui est ressuscitée. — 15. E t il lu i fu t donnée d’insuf
fler la vie à l’image de la bête, et de faire parler l ’image
de la bête : et de faire que quiconque n ’ aura pas adoré
l ’image de la bête soit mis à mort. — 16. E t elle fera que
tous, les petits, et les grands, et les riches, et les pau
vres, et les [hommes] libres, et les esclaves, porteront
le caractère [de la bête] sur leur main droite ou sur leur
front. — 17. E t que personne ne pourra acheter ni ven
dre, à moins qu’il ne porte le caractère ou le nom de la
bête, ou le nombre de son nom. — 18. Voici [maintenant
en quoi] consiste la sagesse. Que celui qui a l ’intelligence
suppute le nombre de la bête. C ar ce nombre est [un
nombre] d’homme î et son nombre est de six cent
soixante-six
§ 1. — La Bête qui monte de la mer.
pres une vue d’ ensemble sur la guerre que le
A dragon fait à la femme, c’ est-à-dire que le
démon mène contre l ’ E glise à travers les âges, saint
Jean en arrive maintenant à la phase la plus aiguë
de cette lutte, aux Jours redoutables où paraîtra
l ’Antéchrist.
E t je v is , dit-il, ««e bête qui montait de la m er,
L ’ Antéchrist a déjà été désigné sous cette forme à
la troisième vision, lorsque nous fut montré son
duel avec Hénoch et E lie . Il est appelé : bête, et,
plus exactement : bestia (bête sauvage), parce qu’il
sera la personnification des passions les plus cruel
les de l ’ humanité ; parce qu’ il agira perpétuellement
assauts de l ’enfer contre l ’église 203
au rebours de la raison, parce qu’il sera animé
d’instincts féroces envers tous les hommes. Il est
dit monter de lu mer, entendez : du fond de l ’amer
tume du monde, en ce sens qu’il sera le produit le
plus accompli de la perversité humaine.
Il avait, continue l ’apôtre, sept têtes et dix cornes.
Au sens historique, les sept têtes représentent les
différents princes qui, au cours des sept âges du
monde, auront été ses précurseurs en cherchant à
anéantir le peuple de Dieu : tels par exemple, le
Pharaon d’Egypte, qui donna l’ordre d’égorger
sans merci les nouveau-nés des H ébreux; Jézabel,
qui mit tout en œuvre pour remplacer le culte du
vrai Dieu par celui de Baal, et fit massacrer les
prêtres ; Nabuchodonosor, qui prétendit soumettre
la terre entière à sa domination et se faire adorer
comme étant le seul dieu. ; Aman, qui prépara l ’ex
termination générale des Juifs ; Antiochus Epi-
pliane, qui profana le temple et chercha à abolir la
religion ; Hérode, qui massacra les Innocents ;
Néron et ceux des empereurs qui persécutèrent les
chrétiens. Tous ces princes, et d’autres encore, sont
comme des ébauches dessinées sous nos yeux par
Dieu lui-même pour nous donner une idée de ce que
sera « le fils de perdition » ; pour nous aider à le
reconnaître quand il viendra, afin que nous ne nous
laissions ni épouvanter ni séduire par sa puissance.
A u sens allégorique, les sept têtes représentent
ceux des grands de ce monde qui, courbés sous la
tyrannie des péchés capitaux, deviendront par le
fait même les feudataires de l’Antéchrist ; les dix
cornes figurent la multitude des impies qui mépri
sent la volonté de Dieu et transgressent ouverte
ment le Décalogue. Ce sont eux qui constitueront
304 EE SENS MYSTIQUE DE i/APOCAEYPSE
l ’armée de T Antéchrist, et lui serviront comme de
défenses naturelles pour êventrer ses ennemis. Les
diadèmes dont ils sont parés symbolisent les nom
breuses victoires qu’ils remporteront, et les hon
neurs dont leur chef les couvrira. Les princes dont
il vient d’être question à propos des sept têtes ne se
contenteront pas de servir sous les ordres de l ’ en
nemi de Dieu; ils s’ associeront à sa haine contre le
Sauveur, et leurs armes, leurs étendards, leurs de
vises seront autant de blasphèmes contre lui.
Revenons maintenant à la bête elle-même. Elle
sera, dit saint Jean, semblable à une panthère avec
des pieds d’ ours et une bouche de lion. Qu’est-ce â
dire? L a panthère se fait remarquer entre les fauves
par sa férocité et par son besoin de remuer sans
cesse. A ce titre elle exprime bien la méchanceté
de l’Antéchrist et l ’agitation perpétuelle qui le por
tera sans trêve à de nouveaux crimes. Son caractère
sournois évoque l’ hypocrisie du personnage, et son
pelage tacheté, où se mêlent des poils de toutes
nuances, est la figure de sa doctrine, qui sera un
assemblage de tous les vices et de toutes les hérésies.
L ’ ours se distingue à la fois par sa cruauté et par
sa gourmandise : il est sans pitié pour sa victime,
qu’il foule aux pieds avant de la dévorer ; et il est
extrêmement avide de miel et sucreries : à sa res*
semblance, l ’Antéchrist alliera une sensualité effé*
minée à une férocité qui s’acharnera même sur ses
ennemis vaincus. Enfin, sa bouche sera semblable
à celle des lions, parce que ses paroles seront rem
plies d’ orgueil.
En outre, il recevra du dragon, — entendez : de
Satan, — une force et une puissance singulières. Le
démon, ce singe de Dieu, comme l ’appelle saint
ASSAUTS DE i/EN EËR CONTRE V ÉGLISE 205
Augustin, s'applique à imiter le Créateur dans tou
tes ses œuvres, pour jouer lui-même le rôle de dieu.
Il cherchera donc à réaliser dans l'Antéchrist quel
que chose de comparable à l ’union hypostatique,
telle qu’elle existe en la personne sacrée de Notre-
Seigneur. Ne pouvant l’engendrer directement lui-
même, ni unir sa propre nature d'ange déchu à la
nature humaine en une seule hypostase, il s'effor
cera du moins de s’attacher à ce fils de péché aussi
étroitement que possible, dès le sein de sa mère;
il lui communiquera toute sa perversité, tout son
génie du mal, toute son expérience millénaire, et
mettra à sa disposition tout le pouvoir que Dieu lui
a laissé à lui-même depuis sa chute. Il lui donnera
ainsi la possibilité de faire, non pas de vrais mira
cles, — car ceux-ci exigent un pouvoir qui n’appar
tient qu’à Dieu, — • mais du moins des choses stu
péfiantes qui dépassent la portée des forces humai
nes et provoqueront l ’enthousiasme des foules. C ’est
ainsi, par exemple, que l ’Atnéchrist pourra simuler
successivement la mort, puis la résurrection, à
l ’image du Sauveur. Ce que saint Jean exprime ici
en disant : E t je vis l'une des têtes de la bête,
entendez : la tête qui commande à toutes les autres,
la tête des sept têtes dont il a été parlé ci-dessus,
c’est-à-dire l'Antéchrist en personne, je la vis
comme mise à mort. Remarquons bien qu’il dit :
comme mise à mort, et non pas simplement : mise
à mort, car il n’y aura là qu’ une grossière super
cherie. A u bout de trois jours, il feindra de repren
dre ses sens et se dira ressuscité. Mais il gardera
apparente la cicatrice du coup qui l’ aura soi-disant
tué, afin d’imiter le Christ qui conserve sur son
corps les stigmates de sa Passion.
206 le sens mystique de i/ apocalypse
L a feinte sera si bien conduite que toute la terre,
c’est-à-dire tous les hommes charnels crieront au
miracle, seront remplis d'admiration pour la Bête
et se rangeront parmi ses partisans. Ils lui prodi
gueront des honneurs de toute espèce, et cette adu
lation montera jusqu’au démon, dont l’Antéchrist
ne sera que le suppôt et dont il tirera tout son pou
voir. Ils célébreront à l ’envi ses louanges : ils l'ado
reront comme un dieu, disant : Qui donc est sem
blable à la Bête? et qui pourra combattre contre
elle? De fait, jamais homme n’aura connu les triom
phes que connaîtra celui-là, et nul n’aura jamais
possédé une puissance aussi formidable que la
sienne.
Devant cet encens qui, de toutes parts, s’élèvera
vers lui, l’orgueil de l ’Antéchrist atteindra à des
proportions démesurées : alors il lui sera donné
îine bouche disant de grandes choses; alors on l ’en
tendra se louer et se glorifier lui-même sans aucune
retenue, tandis qu’il blasphémera impudemment le
nom de Jésus-Christ. E t il en sera ainsi durant
qurante-deux mois, c’est-à-dire durant trois ans et
demi. Ce n’est pas sans raison que l ’auteur sacré
redit souvent ce chiffre : il veut nous faire com
prendre que les jours de l ’Antéchrist sont stricte
ment comptés afin que les hommes de ce temps-là
ne perdent point la tête devant des succès, stupé
fiants sans doute, mais qui seront éphémères ; afin
qu’un fol égarement ne les pousse pas à prendre
rang parmi les adorateurs d’un dieu qui doit s’ef
fondrer lamentablement au bout d’un temps si
court !
L ’Antéchrist, cependant, ivre d’orgueil, ne cessera
plus de vomir des blasphèmes ; il soutiendra que
ASSAUTS DE i/E N FE R CONTRE L’ÉGLISE 2<ÏJ
Jésus n’était qu’un imposteur^ un suppôt du démon,
et il affirmera être lui-même le fils de Dieu envoyé
par L u i dans le monde. Il insultera son tabernacle,
c’est-à-dire l ’Eglise catholique, et ceux qui habitent
dans le ciel, assurant que les Apôtres, les Martyrs,
et tous les Saints canonisés n’ont été que les minis
tres de Satan et se sont perdus à tout jamais. Il
entreprendra une lutte sévère pour détruire tout ce
qui résiste à son autorité ; il déclarera en particulier
la guerre aux saints, c’est-à-dire aux chrétiens, et,
avec la permission divine, il les vaincra, — corpo
rellement s’ entend, — les faisant périr dans de
cruels supplices et obligeant toute la vie de l ’Eglise
à se cacher sous terre, comme au temps des cata
combes. Avec l ’aide du démon, il réussira à étendre
son empire sur les hommes de toute tribu, de toute
nation, de toute langue, de toute race, comme si la
prophétie messianique de Daniel se réalisait en lui :
Tous les peuples, toutes les tribus, toutes les lan
gues le serviront. Sa puissance sera une puissance
éternelle, qui ne lui sera point enlevée, et son règne
ne sera point détruit (i). Ainsi, il deviendra maître
de l ’univers entier ; et tous les serviteurs du monde
seront à son entière dévotion, tous ceux qui ne
vivent point de l ’attente des biens éternels, et dont
les noms ne sont pas inscrits dans le Livre de vie.
Ceux-là, en effet, ne sont point rachetés par le Sang
de VAgneau, qui a été mis à mort dès l Jorigine du
monde. Ces derniers mots veulent dire que, depuis
la création, les hommes n’ont pu être sauvés que
par la mort du Christ. C ’ est uniquement en prévi
sion des mérites infinis de son F ils mourant sur la
(i) VIT, 14.
208 UE SENS MYSTIQUE DE l/APOCAI,YPSE
croix que Dieu, même avant T accomplissement de
la Rédemption, leur faisait miséricorde.
Ces mots sont aussi destinés à nous rappeler que,
dès les origines de l ’humanité, dès le temps d’Abel
et de Caïn, les justes, qui constituent le Corps mys
tique du Christ, ont été voués à la persécution et au
martyre. E t il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps.
Ne soyons donc pas surpris en voyant le déchaîne
ment des fureurs de l ’Antéchrist, ne nous laissons
pas abattre par le succès fouroyant de ses entre
prises. Ses sectateurs et lui paieront cher leur
triomphe d’un instant. Si notre oreille n Jest point
fermée aux choses spirituelles, écoutons plutôt ce
que dit l ’Apôtre : Celui qui aura réduit les autres
en captivité y sera réduit à son tour; celui qui aura
travaillé à mettre les autres sous le joug du péché
et du démon se verra pris soudain dans l ’étau de feu
de la damnation éternelle ; celui qui aura fait périr
par le glaive, — qu’il s’ agisse de la mort naturelle
ou de la mort spirituelle, — périra à son tour, mais
de la seconde mort, de celle qui n’ a point de fin.
Ainsi, n’en doutons pas, les injustices, les persé
cutions, les triomphes des méchants ne sont permis
par Dieu sur cette terre que pour le bien de ses
élus. C Jest là, en effet, c’ est devant ces épreuves et
sous leur action que se manifestent en vérité, la pa
tience et la foi des saints. Beaucoup d’ hommes ici-
bas se croient justes, parce qu’ils vivent honnête-
mant tant que tout leur est prospère ; mais vienne
l ’adversité, leur apparente vertu fond comme la cire
au soleil, et l’on voit clairement alors qu’ils ne ser
vaient Dieu que pour les avantages qu’ils trouvaient
dans la pratique de la piété.
ASSAT7TS de e ’enfer contre e ’égeise 209
§ 2. — La Bête qui monte de la terre,
Et je vis, continue saint Jean, une autre bête qut
montait de la terre. Ce deuxième monstre qui appa
raît ici à la suite du premier, représente le groupe
des hommes qui se feront les apôtres de l’Antéchrist
et mettront à son service toutes les ressources de
leur intelligence, de leur éloquence, de leurs talents.
La première bête montait du fond de la mer, elle
se formait et grandissait, pour ainsi dire, par le
seul fait de sa foncière perversité ; mais la seconde
montera de la terre, en ce sens qu’elle sera engen
drée surtout par le désir qu’auront les individus qui
en seront les membres de s’assurer gloire, honneurs,
richesses, plaisirs, en épousant la cause de l’Anté
christ. Elle aura deux cornes semblables aux cornes
de lJAgneau. Les deux cornes de l’Agneau sont,
d’une part, la doctrine sublime et, d’autre part, la
sainteté éclatante par le moyen desquelles le divin
Sauveur a conquis le monde. A son imitation, les
sectateurs de la Bête prêcheront une doctrine sédui
sante, et simuleront une haute vertu : par là, ils
triompheront des résistances qui tenteraient de
s’opposer à leur action. Ils parleront comme le dra
gon, blasphémant comme le démon lui-même, se
répandant en discours pleins d’orgueil et d’hypo
crisie. Ils accompliront des œuvres aussi extraordi
naires que la première Bête, parce que celle-ci leur
communiquera son pouvoir.
Mais, de même que les Douze n’opéraient des
miracles qu’au nom de Jésus-Christ et ne travail
laient que pour la gloire de leur Maître, de même
ces pseudo-apôtres auront soin d’agir toujours en
présence de la Bête, c’est-à-dire en son nom et dans
APOCALYPSE 15
210 EE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
son intérêt. Ils amèneront la terre, et ceux qui en
sont les esclaves, à adorer la Bête, publiant partout
que celle-ci a triomphé de la mort, qu’elle s’est
ressuscitée elle-même après avoir été tuée. Ils accom
pliront des prodiges étonnants, comme, par exem
ple, de faire descendre un feu du ciel, toujours pour
copier les Apôtres qui appelaient le Saint-Esprit sur
les premiers fidèles sous cette forme sensible. Ce
phénomène ne dépasse pas, d’ailleurs, la puissance
du démon, comme l ’Ecriture sainte l’enseigne
expressément à propos de Job, dont Satan détruisit
ainsi les troupeaux.
Les signes opérés par les protagonistes de l ’An
téchrist rallieront à sa cause tous les hommes qui
vivent sous l’ esclavage de la chair. Ceux-ci rece
vront l ’ordre de se faire une image de la Bête, qui
porte sur son corps la trace du coup qtti Va tuée, et
qui est ressuscitée. A insi le fils de perdition, comme
l ’appelle saint Paul, s’efforcera de contrefaire le
Christ en toutes choses : de même que notre Sau
veur est représenté sur les images avec les cinq
plaies qu’il a voulu garder dans sa chair sacrée pour
les rappeler sans cesse à notre amour, de même
l ’Antéchrist proposera à la vénération des hommes
son portrait, où se verront les marques de la blessure
dont il prétendra être mort. Chacun sera invité à
exposer des tableaux ou des statues le représentant
ainsi. E t ces images, la deuxième Bête, — c’est-à-
dire la bande des prédicateurs de l ’Antéchrist, —
aura le pouvoir de les animer, de les faire parler,
ainsi que celui d3exterminer quiconque se refuserait
à les adorer. Entendez par là que, à l ’invitation de
ces maîtres en fourberie, le démon lui-même don-
ASSAUTS DK L’ENFER CONTRE L ’ÉGLISE 211
nera un semblant de vie aux statues de l ’Antéchrist,
et parlera par leur bouche.
Enfin ces mêmes prophètes de mensonge feront
porter à tous, petits et grands, riches et pauvres,
hommes libres et esclaves, le caractère de la Bête,
— quelque chose comme une croix gammée, — soit
à la main droite, soit au front, pour marquer que
tous devront agir comme la Bête, et la confesser sans
rougir. Personne ne pourra acheter ou vendre, nul
n’aura le droit d’ exercer un métier ni d’accomnlir
un acte civil quelconque s'il ne porte ostensiblement
le caractère de la Bête, ou son nom, ou le nombre
de son nom.
Tous les détails qui précèdent peuvent aussi s’ en
tendre dans un sens figuré : les hommes auront
à se faire une image de la Bête, c’est-à-dire qu’ils
devront modeler leur conduite sur la sienne, comme
les chrétiens s’efforcent d’imiter en tout le Christ
Jésus. L a deuxième Bête aura le pouvoir de faire
parler les images de la première : entendez par là
que les prédicateurs de l ’Antéchrist pourront, avec
l ’aide du diable, provoquer en eux-mêmes ou chez
les sectateurs de la Bête des inspirations et des
transports analogues aux charismes qui s’empa
raient des fidèles, aux premiers temps de l ’Eglise.
Enfin, dans l ’obligation imposée à tous les hommes
de recevoir le caractère de la Bête, ou son nom, ou
le nombre de son nom, il faut voir une parodie du
baptême : les partisans de l ’Antéchrist devront se
soumettre à quelque rite, qui sera censé imprimer
sur eux, en traits indélébiles, l ’appartenance à leur
maître ; comme nous nous recevons au baptême le
nom d’ enfants de Dieu, et aussi le nombre de ce
nom, lorsque nous sommes signés du chiffre sacré
212 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
de la Sainte Trinité, des Trois qui n’en font qu’Un,
lorsque nous sommes marqués au nom du Père et du
F ils et du Saint-Esprit.
Alors la situation des chrétiens deviendra extrê
mement critique. Ils seront traqués, dénoncés, mis
hors la loi, et cela sur toute la surface de la terre.
Dans cette épreuve, néanmoins, qu’ils n’aillent
point se croire abandonnés de Dieu et sombrer dans
le désespoir. Plus que jamais il sera nécessaire de
régler sa conduite, non sur les impressions du mo
ment, mais sur les conseils de la sagesse. Or, en
l ’occurrence, voici en quoi consistera la vraie sa
gesse : Que celui qui a Z’intelligence, — et ce
dernier mot doit se prendre ici dans son sens éty
mologique, intus legere, lire en dedans, — que celui
donc qui sait considérer le fond des choses sans
s’arrêter aux apparences, suppute le nombre de la
Bête. E t il verra clairement que ce nombre n’est
pas un nombre de dieu, ni un nombre d’ange, mais
que c’est un nombre dJJiomme, et que ce nombre
est 666.
§ 3. — Le nombre de la Bête.
Nous arrivons ici à l ’un des points les plus obscurs
de VApocalypse, et l ’un de ceux qui ont le plus
exercé la sagacité des chercheurs. Si le lecteur veut
bien avoir la patience de nous suivre, nous espérons
néanmoins l ’aider, non point, sans doute, à décou
vrir des précisions sur l ’époque de la fin du monde,
mais à comprendre d’abord le sens littéral de ce
passage, puis la leçon morale qui s’y cache.
1 / Apocalypse a été écrite originairement en grec.
Dans cette langue, les nombres s’expriment, comme
ASSAUTS DE V ENFER CONTRE V ÉGLISE 213
d’ailleurs en latin, non pas par des signes spéciaux,
mais au moyen des lettres de l’alphabet : ainsi a
(alpha) signifie i , P (bêta) signifie 2, <- (iota) repré
sente 10; x (cappa), 20, etc., etc. Ceci posé, il suffit,
pour trouver le nom de la Bête, de rechercher les
mots dont les lettres additionnées ensemble, don
nent le total de 666. Parmi les noms multiples que
l’on obtient ainsi, il en est trois qu’ont retenus tous
les Pères ou Docteurs, et sur lesquels se réalise pia-
tiquement l ’unanimité de la tradition. Ce sont ceux
de : Tevwv (teitan), qui veut dire géant; 'AvTïpioç
(antimos), qui signifie honneur contraire; et le
verbe 'Apvoufiat (arnoumai), je nie.
Les auteurs se sont livrés au même travail sur le
texte latin, et ici, le seul mot qui ait réuni leurs
suffrages est celui de : D iclux , qu’ils interprètent :
Die me esse lucem veram (dis que c’est moi qui suis
la vraie lumière). Ce nom, notons-le en passant,
donne un intérêt particulier à la formule que porte
sur ses branches la croix de saint Benoît : Crux
sancta sit mihi lux, non Draco sit mihi dux (que la
sainte Croix soit ma lumière ; que le dragon ne soit
point mon chef). Notre Bienheureux Père connais
sait les desseins du prince des ténèbres, sur lequel
il avait reçu un pouvoir particulier. Ces desseins,
qui doivent se manifester au grand jour, lors du
règne de l ’Antéchrist, travaillent sourdement toute
l’histoire du monde, et bien des siècles à l’avance,
saint Benoît pour les déjouer, nous a mis dans la
main un signe qui est, à notre insu, une profession
de foi contre la devise de la Bête.
Ainsi l ’Antéchrist portera un nom, dont le sens
sera : le géant, Vhonneur contraire, la négation, ou :
Dis que je suis la lumière. Ici doit s’arrêter notre
214 LE SENS MYSTIQUE DE î/ap OCALYPSE
interprétation littérale : les commentateurs qui ont
voulu lire plus précisément dans ces lettres mysté
rieuses, et ont prétendu y découvrir tour à tour les
noms de Titus, de Trajan, de César, de Néron, de
Dioclétien, de Mahomet, ou d’autres plus proches
de nous, se sont engagés dans le domaine de la libre
fantaisie ; ils sont sortis du chemin marqué par la
tradition authentique, qu’il est nécessaire cependant
de suivre pas à pas pour ne pas s’égarer sur un sujet
aussi difficile. L ’Antéchrist doit venir à la fin des
temps : il est vain de chercher à le reconnaître dans
tel ou tel personnage des siècles passés.
Comment maintenant la sagesse consistera-t-elle à
comprendre que le nombre de l ’Antéchrist est un
nombre d’ homme, et que ce nombre est 666 ? Ce
suppôt du démon, nous l ’avons vu, accomplira toutes
sortes de prodiges. Il fera descendre le feu du ciel
et parler les statues ; il triomphera de tous ses enne
mis et les livrera à la mort ; dans toutes ses entre
prises, il réussira avec un bonheur qui lui permettra
d’affirmer que « Dieu est avec lui », qu’il est son
lieutenant, son envoyé, son prophète ; et les hommes
dont l ’intelligence n’est point guidée par le Saint-
Esprit, abusés par des succès si éclatants, le croi
ront, en effet. Mais de tels signes sont-ils réelle
ment la marque du vrai Dieu? Notre-Seigneur a-t-il
jamais exécuté chose semblable? A-t-il fait descen
dre le feu du ciel, quand ses disciples le lui deman
daient? A-t-il consenti à opérer des prodiges, dans
les airs ou sur la terre, quand les Pharisiens ou
quand Hérode l ’y ont invité? S ’est-il servi de sa
puissance pour s’assurer gloire et honneur parmi les
hommes? A-t-il poursuivi et fait périr ses ennemis,
Lui qui obligeait saint Pierre à remettre au fourreau
ASSAUTS DE i/E N F E R CONTRE i/É G U S E 315
le glaive tiré pour le défendre, et qui, cloué sur la
croix, intercédait encore pour ses meurtriers : Mon
Père, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils
font? —• Tout au contraire, il n’a accompli des
miracles que pour soulager les autres hommes ; il
s’est montré dans l’appareil le plus modeste, il a
vécu dans la plus grande pauvreté, il n’a cherché
d’autre triomphe que celui du Calvaire, et il n’a
versé d’autre sang que le sien. Mais aussi, devant
tant de douceur, tant de patience, tant de bonté, le
cœur de l’homme, quand il n ’était pas complète
ment endurci par la haine, était contraint de recon
naître la présence de la Vérité et de confesser,
comme le centurion qui le vit expirer, que Celui-là
était vraiment le Fils de Dieu.
A l’inverse, devant les actes de l’Antéchrist, qui
conque écoutera la voix de sa conscience sera forcé
de convenir avec soi-même qu’il n’a sous les yeux
qu’un homme, et non point un Dieu ; un homme
marqué des stigmates du péché, esclave des plus
cruelles passions ; un homme de la race des géants,
sans doute, mais de ces géants d’orgueil qui préten
dent escalader le ciel et en détrôner Dieu; un
homme qui mérite le nom d’Antimos, c’est-à-dire,
Honneur contraire, parce qu’il cherche à détourner
à son profit un honneur, une gloire, une adoration
qui n’appartiennent qu’au Créateur ; un homme qui
serait bien nommé : Négation, parce que sa doctrine
ne sait que contredire les vérités enseignées par
l’Eglise, sans être apte à rien construire de positif ;
un homme enfin qui n’est point la lumière, et qui
veut cependant contraindre tous les hommes pour
tel, et à dire quJil est la lumière.
Voilà en quel sens la vraie sagesse consistera à
2 l6 le sens mystique de i/ apocalypse
reconnaître que le nom de Bête est un nom dJ homme.
Mais pourquoi maintenant ce nombre est-il 666? Il
faut bien ici que nous entrions un instant dans le
domaine, particulièrement obscur et difficile, de la
mystique des nombres. Dieu, selon la Genèse, a
créé le monde en six jours. A u soir du sixième jour,
tout l ’univers était sorti de ses mains ; tous les êtres
qui devaient servir de principes aux espèces vivantes
étaient venus à la lumière, il ne restait plus rien à
tirer du néant; et cependant l ’œuvre n’était point
achevée. Pour qu’elle fût parfaite, il fallait que Dieu
y ajoutât le septième jour, ce sabbat- qui porte sa
bénédiction, qui est son jour à L u i, et comme le
couronnement des six autres. C ’était là une façon
voilée de nous faire entendre que la créature n’est
pas venue au monde pour demeurer bornée à l ’œuvre
des six jours, ou, en langage mystique, pour rester
enfermée dans le nombre six; mais quelle doit ten
dre, au contraire, à en sortir, et chercher son repos,
son harmonie, son équilibre, son épanouissement,
sa perfection dans le septième jour, dans ce jour du
Seigneur, qui est comme le terme de la création et
la fin vers laquelle elle tend; dans ce sabbat qui
symbolise la paix éternelle et souverainement bien
heureuse de Dieu, paix à laquelle II fera participer
ceux qui auront fidèlement accompli le labeur de la
vie présente. En ce sens, six devient le nombre de
la créature, en tant qu’elle est imparfaite ; sept, au
contraire, celui du Créateur et de la perfection :
c’ est pourquoi, comme on l ’a vu déjà, ce nombre
est aussi celui de l’Agneau.
Or, devant les œuvres de l’Antéchrist, devant le
spectacle de cet homme enivré de sa puissance, avide
de domination universelle, toujours prêt à se glori-
ASSAUTS DE 1,’ENFER CONTRE i/ÊGUSE 217
fier soi-même et plein d ’une fu re u r sauvage contre
ses ennem is, la vraie sagesse, celle qui perm ettra
aux ju stes de se sauver, consistera à com prendre
que rien de ce q u ’il fa it ne tend à la p aix du Sei
gneur ; que toute sa puissance, toute sa science,
toute sa splendeur, toute sa gloire ne sortent point
de l’ordre créé et du domaine de la p u re créature.
Il aura beau m ultiplier ses œ uvres, les décupler, les
centupler, il au ra beau déployer une activité force
née, gonfler et d ilater son nom bre six, son nom bre
de créature, ju sq u ’à en faire 666, il n ’arriv era pas
à so rtir de ce nom bre im p arfait, et ni lu i ni ceux
qui m archent su r ses pas n ’en trero n t jam ais dans
le repos du Seigneur.
TROISIEME PARTIE
L'AGNEAU ET SA JUSTICE
Chapitre XIV. — 1. E t je via : e t voici que l’agneau se
tenait debout sur la montagne de Sien, et avec lui cent
quarante-quatre mille, qui avaient son nom, e t le nom
de son Père écrit sur leurs fronts. — 2. E t j’entendis une
voix [qui venait] du ciel, semblable à la voix des grandes
eaux et semblable à la voix d’un grand tonnerre : et la
voix que j ’entendis [était] comme [le son] de joueurs de
cithare jouant sur leurs cithares. — 3. E t ils chantaient
comme un cantique nouveau devant le trône, et devant
les quatre animaux, et les vieillards : e t personne ne
pouvait dire le cantique, sinon ces cent quarante-quatre
mille qui ont été rachetés de la terre. *— 4. Ceux-là sont
ceux qui ne se sont point souillés avec les femmes : ils
sont vierges, en effet. Ceux-là suivent l’Agneau partout
où il va. Ceux-là ont été rachetés d’entre les hommes
[comme] prémices pour Dieu et pour l’Agneau. — 5. E t
dans leur bouche, il ne s’est point trouvé de mensonge :
car ils sont sans tache devant le trône de Dieu. — 6. E t
je-vis un autre ange qui volait par le milieu du ciel,
tenant l’Evangile éternel, pour évangéliser ceux qui siè
gent au-dessus de la terre et au-dessus de toute race,
tribu, langue et peuple, — 7. disant d ’une voix forte :
Craignez le Seigneur, et rendez-lui honneur, parce que
voici venir l’heure de son jugement, et adorez celui qui
a fait le ciel et la terre, la mer et les sources des eaux. —
8. E t un autre ange suivit, disant : Elle est tombée, elle
est tombée, cette grande Babylone qni a abreuvé toutes
les nations du vin de la colère de sa fornication. — 9. E t
un troisième ange suivit ceux-ci, disant d’une voix forte :
Si qulqu’un adore la bête e t son image ; s’il a reçu le
caractère sur son front, ou sur sa main : — 10. celui-là
ASSAUTS DE U’ENFER CONTRE I? ÉGLISE 319
aussi boira du vin de la colère de Ditm, lequel est mé
langé de vin p u r dans le calice de sa colère, e t il sera
tourm enté p ar le feu e t p a r le soufre en présence des
anges saints, e t en présence de l ’A gneau : — 11. e t la
fumée de leurs to u rm en ts s’élèvera d u ra n t les siècles des
siècles : e t ils n ’o n t p o in t de repos n i le jour n i la n u it,
ceux qui ont adoré la bête e t son im age, e t quiconque
a u ra accepté le caractère de son nom. — 12. L à se trouve la
patience des saints, qui g a rd e n t les com mandements de
Dieu, e t la foi de Jésus, — 13. E t j ’entendis u ne voix
[venue] du ciel qui m e d isa it : E cris : B ienheureux les
m orts qui m eurent dans le Seigneur. Sur-le-Champ, l ’Es
p r it d it qu’ils se reposent de leurs tra v a u x : car leurs
œuvres les suivent. — 14. E t je vis, e t voici u n nuage
blanc : et, assis su r le nuage, [quelqu’un de] semblable
au F ils de l’homme, a y a n t sur sa tê te u ne couronne d ’or,
et, dans sa m ain, une faux aiguisée. — 15. E t un au tre
ange s o rtit du tem ple, c ria n t d ’u ne voix fo rte à celui qui
é ta it assis sur le nuage : Lancez votre faux e t moisson
nez, parce que l’heure est venue de moissonner, parce
que la moisson de la te rre s’est desséchée. — 16. E t celui
qui é ta it assis su r la nuée envoya sa faux su r la te rre,
e t la te rre fu t moissonnée. — 17. E t u n a u tre ange so rtit
du tem ple qui est dans le ciel, a y a n t lu i aussi u n e faux
aiguisée. — 18. E t u n a u tre ange s o rtit de l’autel, qui
a v a it puissance su r le feu : e t il cria d ’un e voix puis
san te à celui qui a v a it u ne faux aiguisée, d isan t : Lance
la faux aiguisée sur la te rre : e t vendange les ceps de
la vigne de la te rre : parce que ses raisins sont m ûrs. —
19. E t l’ange envoya sa faux aiguisée su r la terre, e t il
vendangea la vigne de la te rre , e t il l ’envoya dans le
gran d lac de la colère de D ieu : — 20. e t le lac f u t foulé
aux pieds en dehors de la cité, e t le sang s o rtit du lac
jusqu’aux mors des chevaux, sur mille six cents stades.
§ 1. — Les cent quarante-quatre mille Vierges.
PRÈS avoir décrit prophétiquement la persécution
A de l'Antéchrist, saint Jean, pour nous affermir
contre cette redoutable éventualité, va donner main
tenant un bref aperçu du secours que le Sauveur et
ses saints apporteront alors aux fidèles. Je vis, dit-il,
et voici qzie VAgneau se tenait debout sur la monta-
220 LE SENS MYSTIQUE DE I/APOCAW PSE
gne de Sion. L ’Agneau désigne, à n’en pas douter,
— toute la tradition et la liturgie de l’Eglise en
témoignent — le Christ lui-même, modèle de pa
tience et de douceur, qui s’est laissé conduire à la
mort sans la moindre résistance. Cependant, il se
tient debout, dans l’attitude de l’homme qui tra
vaille ou qui combat ; et il se tient sur la montagne
de Sion, c’est-à-dire dans l’Eglise, qui se dresse au-
dessus de la terre comme une montagne, dont la
pointe porte la Cité sainte, la Jérusalem céleste. Car
le Christ, nous l’avons déjà dit, n’agit que dans
l’Eglise, et il est vain de le chercher en dehors
d’elle.
Autour de lui se pressait la foule innombrable de
ceux qui portent son nom et le nom de son Père,
c’est-à-dire le titre de chrétiens et le nom de fils de
Dieu; qui le portent authentiquement, gravé sur
leur front, en lettres indélébiles, par le sacrement
de baptême et par la ferme détermination où ils
sont de ne rien préférer à l’amour de Jésus-Christ.
De cette masse sortait une voix, terrible comme
le fracas des grandes eaux ou Péclat du tonnerre,
et douce en même temps comme le son que font en
tendre les joueurs de cithare quand ils jouent sur
leurs cithares. Cette voix, c’est celle des Saints dans
leurs prédications : voix terrifiante, par ses allusions
constantes à la rigueur des jugements divins ; et
pleine néanmoins de tendresse affectueuse, parce
qu’elle sort de cœurs embrasés par la charité. La
cithare est la figure de la croix : ses cordes dessé
chées, durement tendues sur la monture de bois, et
qui répondent par des sons mélodieux quand la
main du musicien frappe, symbolisent le Christ,
tendu à force sur sa croix, et n’exhalant que des
ASSAUTS DK I? ENFER CONTRE I? ÉGLISE 221
paroles d’amour sous les outrages et les tourments
dont on Vaccable. Les joueurs de cithare sont les
prédicateurs, qui, comme saint Paul, ne savent autre
chose que le Christ, et le Christ crucifié (i). Mais
ils jouent de la cithare sur leurs propres cithares :
c’est-à-dire qu’ils ne se contentent pas d’évoquer en
termes émouvants les souffrances de leur Maître.
Ils se mortifient eux-mêmes, ils crucifient leur pro
pre chair avec ses vices et ses concupiscences (i), ils
passent, toujours comme l ’Apôtre, par le creuset
des persécutions, ils deviennent des croix vivantes ;
et c’est là ce qui donne à leur parole une onction,
une douceur que l ’éloquence et le talent sont inca
pables d’imiter.
Mais tout en « citharisant » ainsi, tout en se mor
tifiant, ils chantent. Leur vie est illuminée de joie,
de pureté, d’ espérance. Ils chantent le cantique nou
veau, celui que l ’Ancien Testament n’a point connu,
et que le Christ est venu révéler à la terre : le can
tique d’un amour qui se renouvelle toujours sans
connaître jamais ni déclin, ni lassitude, ni accoutu
mance. Remarquons cependant qu’tZs chantaient,
non pas « le » cantique nouveau, mais a comme »
un cantique nouveau, l ’auteur laissant entendre par
là que le vrai cantique, le cantique authentique et
complet, ne retentira qu’après la résurrection finale,
quand les élus auront retrouvé, avec leurs corps,
l ’intégrité de leur nature.
E t personne d’ autre ne pouvait dire ce chant mer
veilleux : personne, hormis ces cent quarante-qua
tre mille, qui représentaient tous ceux que le sang
du Christ a rachetés dès ici-bas, tous ceux que les
(i) I Cor., Il, a.
(a) Galat, V, 2 ^ r
222 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
mérites de leur Sauveur ont arrachés à la tyrannie
de la chair, à l’esclavage de la concupiscence, et
qui se sont élevés, par la chasteté, à un état au-
dessus de la nature. Ceux-là constituent la portion
choisie du peuple de Dieu, le chœur des vierges,
sur lequel saint Jean, parce qu’il était lui-même
l’Apôtre vierge, eut de particulières révélations.
C’est à eux, à ces eunuques spirituels, — pour par
ler le langage de l’Evangile, —■que Dieu disait pro
phétiquement, par la bouche d’Isaïe : A ceux qui
auront gardé mes solennités, qui auront fait ce que
f a i voulu et respecté mon alliance, je donnerai place
dans ma maison et dans mes murailles. E t je leur
donnerai un nom meilleur que s'ils avaient eu des
fils et des filles : je leur donnerai un nom êetrnel qui
ne périra point (i). Seuls, donc, peuvent chanter le
cantique de l’Agneau ceux qui sont purs : parce que
la chasteté engendre une joie intérieure qu’il est
impossible de connaître sans elle ; parce qu’elle
donne plus de force pour prêcher, pour corriger,
pour consoler, pour parler de Dieu. C’est saint Paul
encore qui nous l’enseigne, quand il écrit : Celui
qui n'est pas marié tourne sa sollicitude vers les
choses du Seigneur, cherchant à plaire à Dieu;
celui qui est marié se met en peine des choses du
monde, il cherche à plaire à son épouse, et il est
partagé (2).
Ainsi, ceux qui n'ont point souillé leur corps et
qui sont vierges ont le privilège de suivre l'Agneau
partout où il va. Qu’est-ce à dire? — Il ne s’agit
pas là, on le conçoit sans peine, d’un déplacement
physique à travers les espaces infinis de l’empyrée.
(1) LVI, 4.
(a) I Cor., VII, 3a.
ASSAUTS DK L’ENEER CONTRE V ÉGLISE 223
Suivre l’Agneau partout ,où il va, c’est s’engager à
sa suite dans la voie étroite du renoncement absolu ;
c’est marcher derrière Lui dans la nuit de la foi, en
acceptant sans discuter tous les dogmes qu’il énonce,
tous les mystères qu’il impose à la raison. Ceux-là
ne suivaient point l ’Agnau partout où il allait, qui,
après lui avoir entendu dire qu’il fallait manger sa
chair et boire son sang, murmuraient entre eux :
FoiZà une parole qui est dure, et qui peut l'enten
dre?.. E t beaucoup, ajoute l ’Evangile, s'éloignèrent,
et ils ne marchaient plus avec lui : ils abandonnaient
l ’Agneau, leur foi étant trop faible pour le suivre
jusqu’ au bout de sa course. Saint Pierre, au con
traire, et les disciples fidèles continuaient de le
serrer de près : Seigneur, disaient-ils, à qtti irions-
nous? C'est vous qtti avez les paroles de la vie éter
nelle (i). Ils le suivaient dans le tunnel de la foi, et
ils devaient le suivre encore jusque sur les cimes de
la charité, le jour où, comme lui, ils donneraient
leur sang pour la conversion de leurs frères et pour
le salut de leurs ennemis.
Ceux-là, continue saint Jean, ont été séparés des
autres hommes. Ils ont été choisis et mis à part,
comme on fait des plus beaux fruits d’un verger,
pour être offerts en prémices à Dieu et à l'Agneau.
Dans leur bouche, il n'a point été trouvé de men
songe, parce qu’ils ont toujours confessé la vérité et
adhéré de tout leur être à la doctrine catholique ;
ils sont sans tache devant le trône de Dieu, parce
qu’ils ont fui le péché de leur mieux, s’appliquant
à se tenir sans cesse en la présence de leur Créateur.
Aussi ils forment cette troupe d’élite que Dieu se rê-
(i) Jo., VI, 61, 67, 69.
224 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCAEYPSE
serve toujours sur la terre, qui constitue, à travers
les générations, le noyau de son Eglise, et dont il
révélait l ’existence au prophète Eüe, quand il lui
disait : J’ ai gardé pour m oi sept m ille hommes qui
n ’ ont point fléchi le genou devant Bdal (i).
Peut-on conclure de ce passage que la virginité
aura le pas sur toutes les autres vertus dans la vie
éternelle? — Non : c’est essentiellement la charité
qui servira de fondement à la hiérarchie des élus,
et la virginité, de soi, ne méritera qu’ une auréole,
c’est-à-dire une récompense accidentelle, comme la
patience des martyrs ou l’ enseignement des Docteurs.
Mais la vertu dont veut parler ici l ’auteur sacré est
bien plutôt la pureté du cœur que la chasteté du
corps. De même qu’il ne suffit pas de garder la
continence pour être un Saint, de même, à l ’inverse,
on ne saurait douter qu’il ne se trouve parmi les
Saints, et parmi les plus grands, des hommes qui
ont vécu ici-bas sous la loi du mariage; seulement,
même dans cet état, leur cœur adhérait à Dieu
seul. Ils le considéraient comme le véritable Epoux
de leurs âmes, ils ne cherchaient à plaire qu’ à Lui,
et la pureté de leur amour leur permet de prendre
rang parmi les vierges, en entendant ce mot dans
un sens large.
§ 2. — Le châtiment de Babylone.
Nous venons de voir que le Christ et ses Saints, du
haut de la montagne, sont prêts à combattre pour
nous. N ’ayons donc point peur des persécutions à
venir, d’autant plus que la suite du récit va nous
(i) Rom ., XI. 4 ; III Reg., XIX, 18.
ASSAUTS DH L ’ ENFER CONTRE I? ÉGLISE 235
montrer la ruine de nos ennemis comme imminente
et terrible. L ’auteur sacré met en scène quatre anges,
qui représentent tous les prédicateurs de l ’Evangile,
et dont l’action s’oppose à celle des hérauts de
l ’Antéchrist, figurés au chapitre précédent par la
deuxième Bête. Ceux-ci avaient ordonné aux hom
mes d’adorer la Bête, de reproduire son image, de
porter sur eux son caractère : les prédicateurs vont
rappeler la nécessité d’adorer Dieu seul et montrer
les châtiments effroyables qui attendent les parti
sans de l’Antéchrist. Un premier Ange apparut
donc, qui portait dvec lui l’ Evangile éternel, celui
qu’aucune erreur ne peut obscurcir, qu’ aucune per
sécution ne peut détruire ; il volait par le milieu du
ciel, parce que rien ne peut arrêter la diffusion de
la doctrine chrétienne ; et il se faisait entendre,
sinon de tous les hommes, du moins de ceux qui
sont capables de désirer les biens éternels et de
vivre ainsi comme au-dessus de la terre, supérieurs
à toute distinction de race, de tribu, de langue, de
peuple : car ils savent que ces séparations entre les
humains n’ont de valeur que pour le monde présent,
et que, dans le ciel, il n’ y aura plus qu’ un seul
troupeau et un seul pasteur. Signalons, en passant,
que ce texte contient une condamnation formelle
des doctrines racistes. E t cet Ange criait d’ une voix
forte : « Craignez le Seigneur, ô hommes, et non
pas les fureurs de la Bête. C ’ est à Lui, et à Lui
seul, qu’ il faut rendre l’ hommage auquel II a droit,
car voici qu’ arrive l’ heure de son jugement : bien
tôt, si vous ne vous hâtez, il sera trop tard. E t
adorez-Le avec toute la vigilance, tout le respect,
tout le recueillement dont vous êtes capables, car
c’ est L ui qui a fait le ciel, la terre, la mer et les
APOCALYPSE 16
2 26 LE SENS MYSTIQUE DE I/a POCALYPSË
source des eaux. » A la lettre, en effet, Dieu a créé
toutes ces choses. Entendu dans son sens moral,
ce passage nous rappelle en outre notre entière dé
pendance vis-à-vis de Lui : le ciel désigne la partie
supérieure de notre âme, faite pour vivre de la vie
des anges ; la terre, notre corps de chair, avec ses
bas instincts ; la mer, les tribulations que nous mé
nage la vie présente. Mais, à côté d'elles, il y a
les sources des eaux, c’est-à-dire les grâces que la
divine miséricorde a disposées partout, pour laver
notre âme de ses souillures, pour éteindre l’ardeur
de la concupiscence, pour étancher la soif de notre
cœur.
E t un autre ange suivit le premier, disant : « Ne
vous laissez pas séduire par la Bête, ne courez pas à
la cité du mal, qui lui sert de métropole. Bien qu’elle
vous apparaisse dans tout l’éclat de sa splendeur,
celle-ci est si près de sa ruine qu’on peut dire déjà
qu'elle est tombée. Elle est tombée, cette grande
Babylone, avec ses vices, ses idoles, ses vanités de
toute espèce. Elle s’est écroulée, dès ici-bas, sous
l’action de sa propre pourriture, et elle s’abîmera,
au jour du Jugement, dans le gouffre de l’Enfer,
elle qui a abreuvé toutes les nations du vin de la
colère de sa fornication. » Le vin désigne ici la
concupiscence, qui, en s’enflammant, enivre l’hom
me, lui fait perdre l’usage de sa raison et le pousse
à tous les péchés. Or, le pêché constitue une fomi~
cation de l’âme : celle-ci, en le commettant, aban
donne son Epoux légitime pour courir après la
créature et provoque ainsi l’irritation de Celui
qu’elle trahit. C’est pourquoi ce vin est appelé : vin
de la colère de sa fornication.
Voici venir maintenant le troisième ange, et voici
ASSAUTS DM l ’ ËNFËR CONTRE i/ÉGUSE 337
ce qu’il dit : « Si quelqu'un adore la Bête ou son
image, s'il a reçu son caractère sur le front ou sur
la main, c'est-à-dire s’il a confessé publiquement
sa foi en elle, ou s’il l ’a imitée dans ses crimes,
il boira lui aussi du vin de la colère de Dieu, qui
est mélangé de vin pur dans le calice de sa colère. »
Ce passage est fort difficile à entendre. Da meilleure
interprétation semble être la suivante : ici-bas, les
châtiments que Dieu nous envoie sont étroitement
mesurés dans le calice qu’il prépare pour chacun
de nous, en proportion de ses fautes, sous l ’action
de la colère que lui inspirent nos péchés ; et la lie,
c’est-à-dire l ’amertume de la souffrance que provo
quent ces châtiments s’y trouve mélangée de vin
pur, entendez : de la force vivifiante que procure
une correction salutaire. Mais, dans l ’éternité, les
damnés n’auront plus que la lie de ce vin ; ils ne
trouveront, en le buvant, qu’ une affreuse amertume,
sans rien qui les réchauffe ni qui les réconforte.
De plus, ils seront tourmentés par un feu dont
la violence défie toute description, et par l ’insup
portable odeur de soufre qui régnera dans cette pri
son sans air et sans issue, où sera entassée toute la
corruption de l ’univers.
Mais ce qui rendra leur situation plus cruelle, ce
sera d’être torturés ainsi en présence des saints
Anges et en présence de l'Agneau. Des dernières
paroles s’adressent aux hommes, si nombreux de
nos jours, même parmi les chrétiens qui, préférant
leur propre jugement aux vérités enseignées par
l ’Eglise, se refusent à admettre et le caractère ef
frayant, et la durée éternelle des supplices de l ’En
fer, les déclarant incompatibles avec la miséricorde
de Dieu.
228 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
Sans doute, la raison humaine, laissée à elle-
même, s’étonne d’une telle rigueur; et sa notion de
la justice s’accommoderait volontiers d’un peine
finie; mais elle doit s’incliner devant un mystère
qui la dépasse ; elle doit adorer, avec l ’Apôtre, la
profondeur des trésors de la sagesse et de la science
de Dieu, dont les jugements sont incompréhensibles
et les voies impénétrables (i). Si nous savions ce
que c’est que Dieu, si nous avions entrevu l ’éclat
de sa Majesté et la violence de son amour pour
l ’homme; si nous comprenions quel mal et quelle
ingratitude représente l ’obstination dans le péché,
nous verrions aussitôt la nécessité d’un Enfer éter
nel. Il n’en faut point douter : ceux sur lesquels
a été prononcée la sentence de réprobation n’ont
plus rien à attendre de la miséricorde de Dieu, ni
de l ’intercession des Saints, ni de la charité des
Anges, ni de la tendresse de Celui qui est mort
pour eux : ils souffriront en présence des Anges
saints et en présence de VAgneau, et cette présence
ne leur sera d’ aucun secours !
Enfin, ce qui met le comble à l’ horreur de ces
supplices, c’est qu’ils sont éternels : la fumée de ce
feu montera durant les siècles des siècles. E t il n*y
aura plus de repos pour ceux qui ont adoré la Bête
et son image, et qui se sont laissés marquer du
caractère de son nom l Gardons-nous d’écarter ou
de mépriser ces grandes vérités. Ce n’est pas sans
raison que l’Ecriture les remet sans cesse devant
nos yeux : elles sont vivifiantes et fécondes : en
elles se trouve le fondement de la patience des
Saints, et c’est dans leur considération qu’ils pui-
(i) Rom., XI, 33.
ASSAUTS DE i/ENFER CONTRE i/ÉGUSE 429
sent la force d'observer, malgré toutes les épreu
ves, les commandements de Dieu, en demeurant
fidèles à la loi de Jéstis-Christ,
§ 3. — Bienheureux ceux qui meurent
dans le Seigneur.
Après ce sombre tableau du sort qui attend les
partisans de la Bête, voici maintenant un rayon de
paix dont jouissent les élus. E t j'entendis une voix
venue du ciel, qui me disait : Ecris. Comme pour
dire : a Ne te contente pas d’annoncer ce que tu vas
entendre, car les paroles s’oublient vite; mais écris-
le, afin que cela reste, et qu’on se le transmette de
génération en génération. Bienheureux les morts qui
meurent dans le Seigneur ! Bienheureux ceux qui
sont morts au monde, au péché, à eux-mêmes, à
leur volonté propre, à leurs attachements déréglés,
à la vanité des choses qui passent ! Bienheureux
ceux qui peuvent dire avec l’Apôtre : Je vis, mais
ce n'est plus moi qui vis : c'est le Christ qui vit en
moi (i). Ceux-là sont vraiment morts, qui sont maî
tres de leurs appétits et de leurs passions, qui
haïssent le péché par amour de la vertu et qui dési
rent par-dessus tout plaire à Dieu. Lorsque l’autre
mort, celle qui est la suite du péché originel, et
dont l’approche remplit les hommes de crainte ;
lorsque cette autre mort vient les saisir, ils ne font
que s’endormir doucement dans le Seigneur. Et
aussitôt, dès que leur âme s’est séparée de leur
corps (2), Y Esprit, c’est-à-dire le Dieu d’amour,
(1) Gai., IT, 20.
(2) Nous avons suivi ici, comme toujours, la leçon de la
Vulgate. Le texte grec ponctue différemment. Il dit :
Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur dès
230 LE SENS MYSTIQUE DE L -*APOCALYPSE
ordonne qu’ils entrent dans la félicité éternelle et
qu’ils jouissent sans fin du repos qu’ils ont mérité
par leurs œuvres. Car les hommes, en quittant ce
monde, n’emportent rien des richesses, des hon
neurs, ni des plaisirs d’ici-bas ; mais il leur reste
le mérite ou le démérite de toutes leurs actions, et
cela pour l’éternité. »
§ 4. — Vision du Jugement dernier.
Après la vision de l’Agneau sur la montagne,
après l’annonce des châtiments réservés aux impies,
saint Jean, toujours dans le dessein de réconforter
ceux qui auront à combattre l’Antéchrist, leur fait
une brève description du jugement dernier, où bons
et méchants recevront la juste rétribution de leur
conduite. Je vis, dit-il, et voici qu’apparut un nuage
blanc, et, assis sur lui, quelqu’un qui était sem
blable au Fils de l’homme. Ce nuage blanc est le
symbole de la chair immaculée du Christ. Dieu, en
effet, a caché sa majesté et l’éclat de sa gloire der
rière cette sainte Humanité, comme fait le soleil
lorsque, placé derrière un nuage, il envoie à la
terre sa chaleur et sa lumière, mais atténuées, et
sans se montrer dans sa propre forme.
Au jour du Jugement, la nature humaine du
Christ servira comme de trône à la divinité : c’est
pourquoi saint Jean vit assis sur elle quelqu’un qui
était semblable au Fils de l’homme. C’était Jésus,
il le reconnaissait sans peine, lui qui Vavait vu de
ses yeux chaque jour pendant trois ans, et qui
maintenant, comme pour signifier : sans attendre la
résurrection générale. Déjà l'Esprit dit : etc., etc. Le sens
revient au même.
ASSAUTS UE i/ENKER CONTRE i/ÉG LISE $$Z
l'avait touché de ses mains (i), quand il avait aidé
à le descendre de la croix. Mais c’était Jésus délivré
de toutes les infirmités humaine, Jésus rayonnant
d’une gloire, d’une beauté, d’un charme tels qu’il
paraissait n’être plus le même : c’est ce que l ’Apô
tre exprime en disant qu’il était semblable au Fils
de l'homme, Il avait sur la tête une couronne d'or,
symbole de la puissance royale qu’il a reçue sur
le genre humain tout entier; et il tenait à la main
ïine faux aiguisée, en signe de son pouvoir judi
ciaire, qui lui permettra de châtier les méchants
avec la même facilité que le moissonneur fait tomber
les épis. E t un Ange sortit du temple, lui criant
d'une voix forte : lancez votre faux et moissonnez,
parce que l'heure de la moisson est venue, parce
que la récolte de la terre s'est desséchée. Cet Ange
représente l ’ assemblée des saints, qui sortiront de
la demeure céleste où ils régnent déjà, pour sup
plier le Seigneur de hâter l ’heure du Jugement,
parce que la perversité du monde est arrivée à son
comble, parce que la terre ne produit plus de vertus.
Et le Sauveur, déférant à leur prière, lança sa faux
sur la terre, et celle-ci fut moissonnée : les bons
comme les méchants périrent, et comparurent au
jugement de Dieu. Alors, un autre Ange sortit du
temple à son tour, mais celui-là portait comme le
Sauveur une faux aiguisée : c’est qu’il personnifie
le groupe des saints qui occupent les demeures les
plus élevées du ciel, et qui doivent participer à la
puissance judiciaire du Christ; ceux dont la Sagesse
dit qu’ils jugeront les nations (2), et auxquels le
Seigneur a promis, en la personne des Apôtres, de
(1) Jo., I, 1.
(2) III, 8.
232 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
les faire asseoir près de Lui, pour juger les douze
tribus d’ Israël (i).
Les assesseurs du Juge souverain sont en place.
Un autre Ange paraît au milieu d’eux : celui-là sort
de l’ autel, c’est-à-dire du cœur même du temple,
du sein de la divinité ; il représente Notre-Seigneur
en personne. Il invite les saints à user de la puis
sance qu’i l leur a donnée, à lancer leur faux, et à
vendanger les ceps produits par la vigne de la terre,
car ses raisins sont mûrs; c’est-à-dire à séparer les
bons des méchants, car les premiers sont mûrs pour
le ciel, tandis que la malice des autres est désormais
sans remède. E t l’ Ange lança sa faux, et il vendan
gea la vigne. Ceci ne veut pas dire que les Saints
exerceront réellement la justice suprême au tribunal
du dernier jour : mais l ’exemple de leur vie pure,
droite, pénitente, éclatant soudain au grand jour des
assises du monde, sera une condamnation implacable
de la vie des impies et couvrira ceux-ci de la plus
amère confusion. L ’auteur de la Sagesse déjà avait
dépeint prophétiquement cette scène, quand il re
trace les plaintes désespérées des damnés, mis en
présence de la gloire des élus (2).
E t ce qui avait été vendangé tomba dans le grand
lac de la colère de Dieu, c’est-à-dire en Enfer (3).
E t le lac fut foulé aux pieds hors de la cité de Dieu :
(1) Mt., XIX, 28.
(2) V.
(3) Nous avons traduit les mots lacum... magnum, du
verset 19, par : le grand lac, comme la plupart des com
mentateurs. Cependant, quelques-uns d ’entre eux. au
premier rang desquels II faut citer saint Jérôme, font
de maqnum un complément direct de misit, et lisent :
il envoya le grand, c ’est-à-dire l ’orgueilleux, l ’Antéchrist,
dans le lac de la colère de Dieu. Les versions grecques,
variant sur ce point, autorisent les deux interprétations.
ASSAUTS DE L’EnEER CONTRE i/ÉG EISE 233
toute la masse des damnés sera mise sous l ’oppres
sion d’un remords et d’une souffrance éternels.
Mais pourquoi l ’auteur souligne-t-il ici qu’ils sont
foulés hors de la cité? — Pour nous faire entendre
le caractère désespérant de la peine des damnés.
Lorsque les Saints souffrent sur cette terre, lors
qu’ils sont mis sous ce pressoir de l ’épreuve et de la
persécution auquel font allusion les titres de certains
Psaumes, leur âme saigne sans doute, elle endure
des tourments qui la font crier de douleur : mais
du moins son sang coule dans la cité : il va rejoindre
celui du Christ dans le calice qu’il offre à son Père,
il produit des fruits inestimables, il se change en
un vin délicieux que les Anges portent aux celliers
du Paradis, il lui acquiert pour l ’éternité ce poids
de gloire dont parle saint Paul. Il en va de même
des chrétiens qui font pénitence, des âmes qui gé
missent dans le Purgatoire; leurs peines, quelque
douloureuses qu’elles soient, ne sont pas perdues.
Elles leur obtiennent la rémission de leurs péchés
et leur ouvrent les portes du ciel. Mais ce qu’il y a
d’affreux pour les damnés, c’est de souffrir hors
de la cité; c’est d’être rayés à jamais de la commu
nion des saints, séparés du Corps mystique de Jésus-
Christ, et d’avoir à supporter des tourments indici
bles, sans y gagner aucun mérite. Leur souffrance,
privée de cette fécondation que seule pourrait lui
donner la participation à celle du Christ, est stérile,
impitoyablement stérile. Elle n’engendrera jamais
le plus petit bourgeon de componction, ni la moin
dre fleur de patience ; elle ne servira qu’ à alimenter
éternellement leur remords, leur haine de Dieu,
leur désespoir, à leur arracher ces hurlements de
l’Enfer, dont un seul, au dire des saints, nous gla-
234 LE SENS MYSTIQUE DE i/A POCALY PSE
cerait d’épouvante s’il nous était donné de l ’en
tendre ici-bas.
E t le sang sortit du lac et s'éleva jusqu'à la hau
teur du mors des chevaux sur une distance de seize
cents stades. — Le cheval est souvent pris, dans
l ’Ecriture, comme le symbole des passions humai
nes. De son naturel, c’est un animal fier, lascif et
emporté; mais, dompté par l ’homme, il en devient
le plus noble et le plus utile compagnon. De même,
nos passions, laissées en liberté, s’élancent à la
poursuite de toutes les satisfactions sensuelles ; sou
mises au contraire par la volonté, elles aident puis
samment celle-ci à aller vers Dieu. En disant que
le sang sortit du lac et s'éleva jusqu'au mors des
chevaux (i), saint Jean veut faire entendre que la
peine de l’Enfer actuellement cachée au fond des
abîmes deviendra, au moment du Jugement, mani-
nifeste à tous les yeu x; elle s’étendra comme une
marée sur toutes les activités humaines qui n’ont
pas accepté le mors, ou la bride, de la raison. Seuls
lui échapperont ceux qui auront consenti à réfréner
leurs appétits et à vivre selon la loi de Dieu. Le
stade est une arène dans laquelle on se livre aux
jeux les plus variés : les hommes y déploient toute
leur adresse, toute leur force, pour obtenir une
récompense futile et une gloire d’un instant. En ce
(i) L’interprétation que nous donnons de ce passage
s’inspire du commentaire d ’André de Césarée (Pat. Gr.
de Migne, t. 106, col. 35i). Elle n ’est pas cependant la
plus commune : la très grande majorité des interprètes
autorisés de 1*Apocalypse voit dans les chevaux les hom
mes adonnés à leurs passions; dans le mors, les démons
qui règlent tous leurs mouvements, comme la bride dirige
ceux du cheval. La confusion des damnés débordera sur
les démons, qui seront cruellement châtiés pour chacun
des péchés qu’ils auront fait commettre aux hommes.
ASSAUTS DE L’ENFER CONTRE i/ÉGLISE 235
sens, il est l’image du monde, avec ses vanités et
son inconsistance, où l ’humanité gaspille en pure
perte toute l’énergie qu’elle tient de son Créateur.
E t l’auteur parle de seize cents stades pour montrer
le caractère universel de cette inondation ou de ce
châtiment qui embrassera tout l ’espace, figuré ici
par le nombre de mille, et tous les temps, repré
sentés par le nombre six cents, en raison des six
âges du monde.
C inquièm e V ision
LES CHATIMENTS DES DERNIERS
TEMPS
PREMIERE PARTIE
LA MENACE DES SEPT PLAIES
Chapitre XV. — 1. E t je vis un autre signe dans le ciel,
grand et merveilleux : sept anges, ayant (en main) sept
plaies, les dernières : parce qu’en elles s’est consommée
la colère de Dieu. — 2. E t je vis comme une mer de verre,
mêlée de feu, et ceux qui ont vaincu la bête, et son
image, et le nombre d e so n nom, debout sur la mer de
verre, tenant les cithares de Dieu : — 3. et chantant le
cantique de Moïse, le serviteur de Dieu, et le cantique de
l’Agneau, disant ; Grandes et admirables sont vos œu-
vres. Seigneur Dieu tout-puissant : justes e t véridiques
sont vos voies. Roi des siècles. — 4. Qui ne voub craindra,
Seigneur, et ne glorifiera votre nom ? parce que seul
vous êtes miséricordieux ; parce que toutes les nations
viendront et adoreront en votre présence, parce que vos
jugements se sont manifestés. — 5. E t après cela, je vis,
et voici que fu t ouvert le temple du tabernacle du témoi
gnage dans le ciel : — 6. et les sept anges sortirent du
temple, ayant les sept plaies, vêtus d’un lin pur e t étin*
celant, et serrés sur la poitrine de ceintures d ’or. — 7. E t
l’un des quatre animaux donna aux sept anges sept
coupes d’or, pleines de la colère du Dieu qui vit à tra
vers les siècles des siècles. — 8. E t le temple fu t rempli
de fumée de p ar la majesté de Dieu et par sa puissance ;
et personne ne pouvait entrer dans le temple, jusqu’à ce
que fussent consommées les sept plaies des sept anges.
ES trois visions qui achèvent la série de VApo
calypse vont montrer maintenant le sort qui
attend l’Eglise et l’humanité aux derniers jours du
240 LE SENS MYSTIQUE DE L^APOCALYPSE
monde : la cinquième, que nous abordons ici et qui
embrasse les chapitres XV, XVI et XVII, dénonce,
sous la figure de sept coupes versées par des Anges
sur l’univers, les châtiments dont seront frappés
les hommes au temps de l’Antéchrist. La sixième
décrira la condamnation de Babylone au jugement
dernier; la septième, l’avènement de l’Eglise triom
phante.
Le chapitre XV, qui sert d’introduction à la
vision proprement dite de l’effusion des coupes,
nous présente tour à tour les prédicateurs qui
annoncent les rigueurs de la justice divine, les hom
mes qui échappent à celles-ci, et enfin ceux qui, au
contraire, en sont les victimes.
§ 1. — L ’apparition des sept Anges.
Je vis, dit saint Jean, uni autre signe dans le ciel,
signe grandiose par le spectacle qu’il offrait, et mer
veilleux par les enseignements qui s’y trouvaient
renfermés. Il y avait là sept anges, qui représen
taient la totalité des prédicateurs de l’Evangile à
travers les temps. Ceux-ci sont comparés à des
Anges parce qu’ils sont, comme ces esprits bienheu
reux, les messagers de la vérité céleste ; et ils sont
placés sous le nombre sept parce que ce nombre est
celui de l’Eglise, ainsi que nous l’avons expliqué
plus haut.
Ces personnages symboliques tenaient en main
sept plaies, figurant les châtiments qu’ils annoncent
aux pêcheurs pour le terme de leur vie et qui peu
vent se dénombrer ainsi : la peine du dam, ou pri
vation de la vision de Dieu ; le ver, ou remords de
la conscience, qui rongera l’âme des réprouvés ; la
LÊS CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 24I
peine du feu, se combinant avec un froid qui dépasse
toutes les imaginations; l ’horreur de ténèbres per
pétuelles; Y odeur effroyable de l ’enfer; enfin la
société des démons. Ces peines sont dites les derniè-
res, parce qu’il ne peut rien arriver de plus terrible
à personne, et qu’elles épuisent, pour ainsi parler,
la colère de Dieu.
§ 2. — Le moyen d’éviter lee sept plaies.
Voici maintenant le moyen, le seul, d’échapper
à ces châtiments redoutables, si souvent prédits par
l’Evangile et par les Saints : c’ est de suivre la voie
tracée par Jésus-Christ, c’est de mener une vie
chrétienne. Or, la vie chrétienne comporte comme
trois états superposés, exigeant des fidèles une fer*
veur de plus en plus grande : l’état des commen
çants, celui des progressants et celui des parfaits.
Cette distinction est aussi ancienne que le christia
nisme, et nous allons le retrouver sous les figures
mystérieuses dont se sert l ’Apôtre. Je vis, conti
nue-t-il, comme une mer de verre mélangée de feu.
Nous avons déjà aperçu cette mer de verre au cha
pitre IV , et nous avons dit alors qu’elle était le
symbole du baptême. Le baptême, en effet, délivre
l’âme de tous les péchés qui la poursuivent, et qui
veulent l ’empêcher d’entrer dans le royaume des
cieux ; comme la mer Rouge engloutit, sans en lais
ser un seul, les soldats du Pharaon lancés sur les
pas d’Israël en marche vers la Terre promise. Il la
débarrasse de l ’ombre opaque dont la faute origi
nelle l ’avait recouverte, la rend ainsi pénétrable à
la lumière divine et translucide comme du verre; il
allume enfin en elle le flambeau divin de la vie de
l’Esprit, figuré ici par le feu.
APOCALYPSE 17
542 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
Ceux qui se tiennent debout sur la mer, ce sont
ceux qui, fermement appuyés sur la grâce de leur
baptême, tiennent tête aux séductions du monde. Ils
ont vaincu la Bête, en méprisant les menaces de
l ’Antéchrist, en déjouant son hypocrisie, en sup
portant ses mauvais traitements ; ils ont vaincu son
image, en se gardant d’imiter ses sectateurs, et le
nombre de son nom, en reconnaissant, comme nous
l ’avons expliqué à propos du chapitre X III, que
c’était là le nombre d’un homme, et non pas celui
d’un Ange, ni celui d’un Dieu. Cette fidélité à la
loi divine constitue la note spécifique de 1’ a état des
commençants » : c’est par elle que doivent débuter
tous ceux qui veulent aller à Dieu.
L ’état suivant, celui « des progressants », est
caractérisé par la lutte contre les vices, lutte dont
l ’arme essentielle est la mortification, symbolisée
ici par les cithares, que tiennent les fidèles. Nous
connaissons déjà la signification mystique de cet
instrument : c’est cette cithare que saisissait David
quand il voulait mettre en fuite l ’esprit mauvais
dont Saül était tourmenté (i), car c’est par la péni
tence que les hommes de Dieu triomphent du dé
mon. L ’ auteur dit : les cithares, au pluriel, parce
qu’il y a bien des façons de se mortifier, et des
croix de toute sorte. E t il les appelle : cithares de
Dieu, parce que ces peines, volontaires ou subies,
ne sont embrassées que par amour pour Dieu.
Voici enfin 1’ a état des parfaits », des Saints
que Dieu admet dans son intimité, et auxquels il
révèle les secrets de son amour. Ceux-là, éclairés
sur l ’infinie sagesse et sur l ’ineffable bonté de leur
( i) I Reg., X V I, a3.
LES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 243
Créateur, reconnaissent, sous le désordre apparent
du monde, la Volonté miséricordieuse qui poursuit
inlassablement le salut de l’humanité : dès lors, ils
vivent dans un perpétuel état d’action de grâces.
Ils ne peuvent que louer, et louer encore, ce Dieu
si profondément méconnu des hommes, et qui a
pourtant tant de droits à leur amour ! Ils chantent
le cantique de Moïse et celui de VAgneau, emprun
tant tour à tour les accents de l ’Ancien Testament
et celui du Nouveau, pour exprimer leur allégresse
et leur reconnaissance. Ils disent : « Elles sont
grandes et dignes dJadmiration, vos oeuvres, Sei
gneur Dieu tout-puissant. Elles sont grandes par
la puissance qui éclate en elles, et merveilleuses par
la sagesse qui se manifeste dans leur ordonnance.
Vos voies, c’ est-à-dire les moyens que vous em
ployez pour conduire les hommes à leur fin, les pré
ceptes que vous leur donnez, les nécessités aux
quelles vous les soumettez, les épreuves que vous
leur envoyez; vos voies sont justes, parce qu’elles
dirigent toutes choses selon la plus stricte équité,
récompensant chacun en proportion de ses mérites ;
et elles sont véridiques parce qu’ elles conduisent
réellement là où elles le disent ; parce que vous êtes
fidèle dans vos promesses, ô Roi des siècles, Roi qui
gouvernez, non' seulement le temps présent, mais
encore les siècles futurs, et qui disposez tout ce que
vous faites en fonction de cette éternité.
Qui sera assez insensé pour ne pas vous craindre,
Seigneur, et pour ne pas se donner tout entier à
votre service, quand votre sagesse et votre puis
sance brillent ainsi dans toutes vos œuvres? E t qui
sera assez endurci pour ne pas glorifier votre nom,
devant le spectacle universel de votre bonté? Vous
544 LE SENS MYSTIQUE DE i / APOCALYPSE
êtes digne de toute louange pour votre miséricorde :
celle-ci est si grande que, à côté d’elle, la nôtre
semble ne pas exister, et l ’on peut dire en vérité
que vous êtes seul miséricordieux, vous qui seul
prenez en main l ’affaire de notre salut. Vous ête
digne de toute louange encore, parce que vous appe
lez tous les hommes à la vie : ce n’est pas aux Juifs
seulement, c’est à toute la terre que l ’Evangile sera
prêché, et toutes les nations viendront à vous, et
toutes adoreront en votre présence, c’est-à-dire éclai
rées par la lumière de votre regard. Vous en êtes
digne enfin, parce que vos jugements sont mani
festes, pour tous ceux qui cherchent sincèrement la
vérité : il ne leur est pas difficile de discerner que,
si vous devez placer les uns à votre droite, les
autres à votre gauche au jour du jugement, ce n’est
point par caprice que vous en agirez ainsi, mais
parce que vous avez des raisons profondes de faire
ce que vous faites.
§ 3. — Le châtiment des obstinés.
Ainsi ceux-là échapperont aux supplices annoncés
par les sept Anges, qui seront restés fidèles aux lois
de la vie chrétienne dans l’un des trois états mar
qués ci-dessus. Saint Jean montre ensuite, à l ’op
posé, ceux qui tomberont sous les coups de la justice
divine. Ce sont les obstinés qui refuseront de croire
aux mystères de la vie du Sauveur, prêchés par les
Apôtres, et cela malgré la sainteté éclatante de ces
messages, malgré les châtiments terrifiants qui leur
seront promis.
Après cela, dit-il, je vis, et voici que fut ouvert
dans le ciel le temple du tabernacle du témoignage.
LES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 245
Le tabernacle du témoignage désigne l ’Eglise. Celle-
ci est comparée à un tabernacle, c’est-à-dire à une
tente, parce qu’elle est la demeure provisoire de ceux
qui combattent sur la terre avant d’aller jouir au
ciel des fruits de leurs victoires ; et comme leur
combat consiste essentiellement à rendre témoi
gnage à la vérité en toutes circonstances, elle est
appelée tabernacle du témoignage. En outre, l'Eglise
possède en son centre un temple, lequel n’est autre
chose que l’Humanité de Jésus-Christ, où se célèbre
perpétuellement le mystère de l ’Incarnation. Ce
temple mystique était figuré, dans l’ ancienne Loi,
par celui qui faisait la gloire de Jérusalem ; mais ce
dernier était alors, spirituellement parlant, fermé :
il était, en effet, interdit aux Gentils et réservé à
une toute petite portion du genre humain. Il était
fermé surtout parce que les cérémonies qui s’y célé
braient étaient inintelligibles pour tous ceux qui
n’en avaient point la clef, et qui ne comprenaient
pas que le Christ en était le nerf, la réalité, le
« type ». A u moment de la mort du Sauveur, le
voile qui protégeait les mystères de la liturgie mo
saïque fut déchiré depuis le haut jusqu'en bas (1) ;
et Jésus, apparaissant à ses disciples peu de temps
après, commença par leur ouvrir l'esprit, afin
qu'ils comprissent les Ecritures (2). C ’est cette révé
lation des données de la vraie foi aux Apôtres
d’abord, puis, par eux, à toute l ’humanité, que saint
Jean signifie ici par le temple qui s’ouvre. Depuis
qu’elle s’est faite, en effet, l ’Eglise brille sur la
terre comme un phare dans la nuit, jetant un éclat
tel qu’il est impossible de le méconnaître ou de
(1) Matt., XXVII, 5i.
(a) Luc, XXIV, 45.
246 LE SENS MYSTIQUE DE i/A POCALY PSE
l ’ignorer. Ou plutôt, comme le dit l ’auteur, elle
brille dans le ciel, parce que quiconque lève les
yeux vers l ’infini, quiconque se hausse au-dessus
des contingences matérielles de la vie quotidienne
pour penser à l ’éternité, ne peut pas ne pas la voir.
Lorsque les vérités saintes eurent ainsi été dévoi
lées, les sept Anges, c’est-à-dire les Apôtres, sorti
rent du Temple. Ils quittèrent la Loi ancienne pour
se répandre à travers le monde, ayant en main les
sept plaies, entendez : annonçant aux hommes le
jugement à venir et leur prêchant la pénitence. Ils
étaient vêtus d*un lin blanc et étincelant : leur âme,
lavée dans les eaux toutes fraîches du baptême, en
était ressortie purifiée de tous ses péchés, éclatante
d’innocence, irradiée des deux de la grâce. Cette
lumière intérieure rayonnait de leur âme sur leur
corps, passait dans toutes leurs actions, et leur
sainteté était telle qu’il était imossible de n’en être
pas frappé. En outre, ils portaient sur le haut de
leur poitrine des ceintures dJor; le Christ avait
noué autour de leurs cœurs la ceinture de la charité,
qui en comprimait toutes les divagations, en réfré
nait toutes les passions, en redressait toutes les
pensées.
Saint Jean insinue successivement, dans les ver
sets 6 et 7, trois raisons qui devraient toucher les
pécheurs, les exciter à réfléchir et les convaincre
de la vérité de l ’enseignement catholique.
L a première, — nous venons de l ’entendre, —
c’ est la sainteté de l’Eglise, c’est la pureté de vie
qui brille dans les Saints qu’elle offre en exemple
au monde, et la charité ardente dont ils sont ani
més. L a seconde, c’ est l’unité de sa doctrine, unité
qui demeure immuable sous la multiplicité des inter-
LES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 247
prêtes et à travers la suite des générations. Cette
unité est indiquée par les mots qui suivent : Et
Vun des quatre animaux; entendez : et la voix uni
que qui sortait des quatre animaux. Cette voix
k une », donna donc aux sept Anges sept coupes
d'or. Les quatre animaux représentent les quatre
Evangélistes, qui sont les sources essentielles de
toute la doctrine chrétienne. Mais chacun d’eux ne
parle pas pour son propre compte : du milieu de
leur quadrige, et du cortège des Pères, des Doc
teurs, des Pontifes qui les ont expliqués, s’élève
une voix, une seule, celle de la Tradition, qui les
harmonise dans un accord parfait, et qui seule a
qualité pour exprimer la pensée de l ’Eglise. C ’est
cette Tradition catholique qui donne aux sept
Anges, c’est-à-dire aux Apôtres et à leurs succes
seurs, aux prédicateurs de tous les temps, les ensei
gnements qu’ils doivent faire entendre au peuple
chrétien. Elle leur remet des coupes d'or pleines de
la colère de Dieu; elle leur apprend à avoir un
cœur fait à l ’image de celui du Christ, un cœur
largement ouvert, comme une coupe, c’est-à-dire
dilaté par la charité et tout brillant de l'or de la
Sagesse divine.
E t cependant ces cœurs débordants de lumière et
de miséricorde sont pleins de la colère de Dieu !
Qu’est-ce à dire? sinon que la vraie charité, celle
qui brûle du désir de sauver les âmes, bien loin
d’affadir la justice divine et d’ en voiler les rigueurs,
ne cesse, au contraire, d’en montrer le caractère
terrible, afin d’exciter les hommes à sortir de la
voie du péché et à se préparer au dernier jugement?
L ’annonce répétée de cette colère du Dieu qui vit à
travers les siècles des siècles, de cette colère qui
248 LE SENS MYSTIQUE DE i/A POCALY PSE
doit, elle aussi, être éternelle, et ne jamais se relâ
cher de son indignation contre les damnés, c’est la
troisième raison qui devrait porter les pécheurs à
écouter les Apôtres. Car on n’ est pas excusable de
ne prêter aucune attention aux discours de quelqu’un
qui nous avertit avec insistance d’un péril très
grave, et de ne prendre aucune précaution pour
l ’ éviter. Or, l ’Eglise ne cesse, à travers les âges,
de rappeler les châtiments qui attendent les pécheurs
morts dans leur péché ; il est impossible à tout
homme qui réfléchit de ne pas entendre sa voix et de
continuer à courir, le cœur léger, un risque aussi
redoutable.
E t cependant tel est bien le cas d’un trop grand
nombre : au lieu d’accepter la lumière et d’adorer
la majesté de Dieu et sa puissance, ils ferment obs
tinément les yeux, et le temple, pour eux, se rem
plit de fumée.
A u sens historique, ces mots veulent dire que,
lorsque les Apôtres commencèrent à prêcher l ’Evan
gile, lorsqu’ils se mirent à annoncer au monde la
majesté et la puissance du Difcu que leur avait fait
connaître Jésus-Christ, le temple de Jérusalem
s ’enténébra et l ’atmosphère en devint irrespirable :
parce que la religion juive, dont il était le centre,
perdit l ’insigne monopole qu’elle avait jusqu’ alors
d’être seule sur la terre à assurer le service
du vrai Dieu. Les justes l ’abandonnèrent et pas
sèrent au Christianisme ; les autres, pour avoir
rejeté le Sauveur, pour avoir voulu étouffer
la lumière véritable qui illumine tout homme
venant en ce monde, tombèrent dans un aveugle
ment qu’ils se transmettent de génération en géné
ration ; et ils s’obstineront dans leur erreur jusqu'à
LES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 249
ce que soient consommées les sept plaies des sept
Anges, jusqu’à ce que soit achevée la prédication de
l’Eglise, c’est-à-dire jusqu’ à la fin du monde.
A leur exemple, on voit quotidiennement les
pécheurs de toutes les époques refuser de se rendre
à l ’enseignement des pasteurs et de croire à la
vérité. Quand les Anges répandent leurs coupes
devant eux, quand les ministres de l ’Eglise leur
annoncent les rigueurs du jugement et les peines
de l’Enfer, le temple pour eux se remplit de fumée :
ils épaississent leurs ténèbres intérieures, ils s’en
foncent plus avant dans leur aveuglement ; ils dé
clarent ne rien comprendre à une religion aussi
sévère, ils ne veulent pas admettre que Dieu puisse
se formaliser de leur conduite, et se persuadent à
eux-mêmes que sa miséricorde les met entièrement
à l’abri des exigences de sa justice. E t ils demeu
rent dans cet état jusqu’ à ce qu’il soit trop tard,
jusqu’ à ce que la mort s’abatte sur eux : alors la
fumée qui leur voilait la vérité se dissipera ; alors
ils verront le temple de la gloire céleste éclairé des
splendeurs de la lumière dêifique ; mais ils en seront
exclus tant que ne seront pas consommées les plaies
prédites par les sept Anges, et, comme ces plaies
sont éternelles, ils n’y entreront jamais.
DEUXIEME, PARTIE
L’EFFUSION DES SEPT COUPES
Chapitre XVI. — 1. E t j’entendis une grande voix [qui
sortait] du temple, disant aux sept anges : Allez et ré
pandez les sept coupes de la colère de Dieu sur la terre.
— 2. E t le premier s’en alla, et répandit sa coupe sur la
terre : et il se produisit une blessure grave et très
mauvaise sur les hommes qui avaient le caractère de la
bête, et sur ceux qui adorèrent son image. — 3, E t le
second ange répandit sa coupe sur la mer ; et il se fit du
eaug, comme d’un mort, et toute âme vivante mourut
dans la mer. — 4. E t le troisième répandit sa coupe sur
les fleuves et sur les sources des eaux : et il se fit du sang.
— 5. E t j’entendis l’Ange des eaux qui disait : Vous
êtes juste, Seigneur, vous qui êtes, et qui étiez, le Saint,
et qui avez jugé ces choses. — 6. Parce qu’ils ont répand
le sang des saints et des prophètes, vous leur avez donné,
[Vous] aussi, du sang à boire : car ils [en] sont dignes. —
7. E t j’entendis un autre [Ange], qui disait de l’autel :
Oui, Seigneur Dieu tout-puissant, vos jugements sont
vrais et justes. — 8. E t le quatrième ange répandit sa
coupe sur le soleil : et il lui fut donné d’affliger les hom
mes par la rigueur de la tem pérature et par le feu. — 9,
E t les hommes s’enflammèrent d’une grande ardeur, et
ils blasphémèrent le nom du Seigneur qui a puissance
sur ces plaies, et ils ne firent pas pénitence pour lui
rendre gloire. — 10. E t le cinquième ange répandit sa
coupe sur le trône de la bête, et le royaume de celle-ci
devint plein de ténèbres, et ils se mangèrent [réciproque*
ment] les langues de douleur. — 11. E t ils blasphémè
rent le Dieu du ciel à cause de leurs douleurs et de leur
blessures : et ils ne firent point pénitence de leurs œu
vres. — 12. E t le sixième ange répandit sa coupe sur ce
LUS CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 251
grand fleuve de l'E uphrate : et .il en assécha l’eau, afin
que fut préparée la voie aux rois, au lever du soleil. —
13. E t je vis sortir de la bouche du dragon et de la bou
che de la bête, et de la bouche du faux prophète, trois
esprits immondes en forme de crenouillea. — 14. Ce sont
là eu effet des esprits de démons, qui font des signes, et
ils vont vers les rois de toute la terre les rassembler pour
le combat jusqu’au grand jour du Dieu tout-puissant, —
15. Voici que je viens comme un voleur. Bienheureux
celui qui veille et qui garde ses vêtements, afin qu’il ne
marche pas nu, et qu’on ne voit point sou ignominie.
16. E t il les rassemblera dans le lieu qui est appelé en
hébreu Armagedon. — 17. E t le septième ange répandit
ea coupe sur l’a ir : e t une grande voix sortit du temple,
[venant] du trône, qui disait : C’est fait. — 18. E t il se
fit des éclairs, et des voix, et des tonnerres, e t il se pro
duisit un grand tremblement de terre, tel qu’il ne s’est
jamais produit, depuis qu’il y a des hommes sur la terre,
un tel séïsme, aussi grand. — 19. E t la grande cité se
partagea en trois parties, et les cités des nations tom
bèrent, et la grande Babylone revint en mémoire devant
Dieu [pour] qu’il lui donnât le calice du vin de l’indigna
tion de sa colère. — 20. E t toute île s’enfuit, et les mon
tagnes disparurent. — 21. E t une grêle grande comme
un talent descendit du ciel sur les hommes : et les hom
mes blasphémèrent Dieu, à cause de la plaie de la grêle,
parce qu’elle devint extrêmement violente,
E chapitre précédent nous a montré les prédica
L teurs des divers âges de l’Eglise recevant du
ciel le pouvoir de répandre sur tous les précurseurs
ou tenants de l’Antéchrist les coupes de la colère
divine. Nous allons assister maintenant à l’accom
plissement de cette mission, sur un ordre venu de
Dieu ; les réprouvés sont rangés en sept catégories,
selon une classification établie en fonction de l’Anté
christ, dont ils sont tous, à un titre quelconque,
les devanciers, les serviteurs ou les membres. Elle
distingue : i° les Juifs non convertis; — 20 les
païens ; — 3° les hérétiques et ceux qui pervertis
sent le sens des Ecritures ; — 4 0 VAntéchrist en
252 LE SENS MYSTIQUE DE L J APOCALYPSE
personne ; — 50 ses partisans convaincus ; — 6° la
masse des faux chrétiens; — 70 les démons.
Au sens moral, ce même chapitre décrit l’effet
de la prédication apostolique sur les sept péchés
capitaux. Nous en dirons quelque chose après avoir
exposé le sens allégorique.
« Et j J entendis une voix forte qui sortait du tem
ple ». Cette voix, c’était celle du Tout-Puissant lui-
même , qui se faisait entendre du temple, c’est-à-
dire de l'Eglise, car c’est de là seulement qu’elle
parle, comme dans l’Ancien Testament, elle ne
donnait ses ordres à Moïse que du propitiatoire,
entre les deux Chérubins (1). E t elle disait aux sept
Anges, c’est-à-dire à l’ensemble des prédicateurs :
Allez, montrant par là que nul ne doit se mettre à
prêcher avant d’en avoir reçu l’ordre de l’autorité
légitime : et répandez les sept coupes de la colère
de Dieu sur la terre, annoncez aux pêcheurs les
châtiments qui vont s’abattre sur eux.
§ 1. — La première et la deuxième plaies.
E t le premier Ange, c’est-à-dire le collège aposto
lique, sortit, sur l’ordre de Notre-Seigneur lui-
même. Il répandit sa coupe sur la terre, c’est-à-dire
sur les Juifs, qui sont appelés ici terre, parce que
Dieu les avait entourés, cultivés, soignés comme
un jardin choisi, tandis que les Gentils vont être
appelés : mer, en raison de leur stérilité, de leur
instabilité, de leurs violences. E t il en advint une
blessure grave et très maiivaise pour les hommes
qui portaient le signe de la Bête, et pour tous ceux
(1) Ex., XXV, aa.
LES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 253
qui adorèrent son image. Cette blessure, dont les
Juifs devaient mourir en tant que peuple libre et
indépendant, ce fut, au sens littéral, l ’invasion ro
maine, qui, avec Titus et Vespasien, détruisit Jéru
salem de fond en comble et dispersa sa population
par tout l ’univers.Toutefois, cette catastrophe ne fut
'fatale qu’ à ceux qui portaient le signe de la Bête,
à ceux qui, par leur haine du nom chrétien, se mon
traient déjà des sectateurs de l ’Antéchrist ; et qui
adoraient son image, qui donnaient leur foi aux
mauvais bergers, dont la vie était déjà comme une
image, une première ébauche, un premier dessin
de ce que sera un jour celle de l ’Antéchrist : pour
ceux au contraire qui avaient adhéré au christia
nisme, on sait par l ’historien Eusèbe que, se sou
venant des prophéties du Sauveur sur la ruine de
la cité, ils eurent le temps de fuir et de se mettre
à l ’abri.
E t le deuxième Ange répandit sa coupe sur la
mer : les Apôtres, dans la deuxième phase de leur
prédication, et leurs successeurs immédiats allèrent
porter, aux Gentils cette fois, l ’annonce des châti-
mnts de la colère divine. Mais ceux-ci au lieu de les
croire se mirent le plus souvent à les persécuter, à
les torturer, à les tuer. Ce fut l’ âge des martyrs :
ci il se fit du sang, non pas comme le sang d’un
blessé qui peut être guéri et remis sur pied, mais
comme le sang d’ un mort, qui ne reviendra plus à
la vie. Ainsi en fut-il de l ’Empire romain, détruit
à jamais par les invasions Barbares. Ainsi en fut-il
surtout des persécuteurs du christianisme qui, en
échange de la mort temporelle infligée par eux aux
martyrs, reçurent de Dieu le coup de massue de la
mort éternelle. E t toute âme vivante mourut dans
254 Ï'Ë SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
la mer : en effet, dans ce soulèvement de la mer,
c’est-à-dire : du paganisme, contre l’Eglise nais
sante, aucune âme vivante ne put subsister : tous
ceux des païens qui, par leur intelligence, par la
pureté de leurs mœurs, montraient qu’ils avaient
une âme humaine, une âme vivant d’une vraie vie
morale, ou bien se convertirent au christianisme,
comme saint Justin, et, ce faisant, sortirent, pour
ainsi parler, de la mer; ou bien au contraire, deve
nant aussi cruels que les persécuteurs, ils secondè
rent la fureur de ses flots, et méritèrent d’être en
gloutis dans l’éternelle damnation.
g 2. —La troisième plaie,
E t le troisième Ange versa sa coupe sur les fleu
ves et sur les sources des eaux : Le troisième Ange
désigne le chœur des grands Docteurs qui succédè
rent aux martyrs, et qui défendirent la foi contre
les erreurs christologiques des 111e et IVe siècles. Les
fleuves représentent ici les hérétiques, parce que
ceux-ci au lieu de prendre le chemin étroit du renon
cement qui monte vers le ciel, préfèrent suivre la
pente de la nature, descendant toujours plus bas,
toujours instables, toujours fluents, jusqu’à ce
qu’enfin ils se perdent dans la mer de feu, c’est-à-
dire en Enfer. Les sources des eaux sont leurs chefs,
les grands hérésiarques, comme Arius, Nestorius,
Eutychès, etc..., ou plus tard Luther, Calvin, Huss,
Wicleff, etc..., chez lesquels les erreurs s’alimentent,
comme les fleuves à leur source. Et il se fit du sang,
c’est-à-dire : ces fleuves et ces sources se changèrent
en sang, parce que Dieu frappa ces renégats d’une
peine terrible.
LES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 255
E t j'entendis l'Ange des eaux, mais non plus des
eaux empoisonnées auxquelles faisait allusion le
verset précédent ; l ’Ange au contraire des eaux
vives qui jaillissent du trône de Dieu et offrent aux
âmes fidèles de quoi étancher leur soif ; l’Ange gar
dien des Ecritures, personnifiant lui aussi tout le
chœur des Docteurs, je l'entendis qui disait : « Vous
êtes juste, Seigneur, dans les jugements que vous
portez, Vous qui êtes, parce que vous possédez im
muablement la plénitude de l ’Etre ; Vous qui êtes
toujours saint, même quand les apparences sont
contre vous. Ees condamnations que vous avez pro
noncées contre ces maîtres d’erreur, étaient plei
nement méritées. Parce qu’ils ont excité contre
votre Eglise la haine des princes séculiers ; parce
qu'ils ont répandu le sang des saints — c’est-à-dire ;
des chrétiens — et celui des prophètes — c’est-à-
dire : des ministres qui leur parlent en votre nom
— Vous, en échange, votts leur avez donné du sang
à boire, vous les avez plongés tout entiers dans les
supplices de l ’Enfer, vous les avez comme enivrés
de souffrances et de mort : ils en sont dignes, en
effet, parce qu’il est juste que celui qui n’ a pas
reculé devant l ’horreur de verser le sang de son
prochain, boive éternellement l ’horreur de la dam
nation. »
E t j'entendis une autre voix, qui disait de l'autel.
Cette autre voix, c’était celle de tous les Saints qui
venait faire écho à celle des Docteurs. Ils disaient
cela non point du bout des lèvres, comme ce peuple,
dont parle le Seigneur, qui « m'honore des lèvres,
mais dont le cœur est loin de moi » ; comme trop
de chrétiens, qui chantent ou récitent des prières
dans les assemblées, pour répondre aux exhortations
256 LE sens mystique de l ' apocalypse
de leurs pasteurs, mais sans penser à ce qu’ils di
sent ; eux parlaient de l'autel, c’est-à-dire du fond
d’eux-mêmes, de ce sanctuaire intime où ils se
tiennent en la présence du Seigneur, lui offrant
sans cesse leurs prières et leurs sacrifices. Oui, cer
tes, disaient-ils, Seigneur Dieu tout-puissant, vos
jugements sont conformes à la vérité et à la justice.
§ 3. — La quatrième et la cinquième plaies.
E t le quatrième Ange répandit sa coupe sur le
soleil, c’est-à-dire sur l ’Antéchrist, qui est appelé
soleil, parce qu’il se prendra pour la lumière du
monde. Ce quatrième Ange représente les prédica
teurs que Dieu suscitera contre lui, et qui lui rap
pelleront avec force les châtiments qu’il accumule
sur sa tête par son impiété. L u i néanmoins ne chan
gera point de conduite pour autant : bien au con
traire, Dieu le permettant ainsi, il affligera les hom
mes de mille manières, il y emploiera meme le feu,
qui passe pour être le plus cruel des supplices. Alors
sévira cette grande tribulation, dont parle l’Evan
gile, telle qu'il n'y en a pas eu depuis le commen
cement du monde et qu'il n'y en aura jamais
plus (1). Mais les hommes, au lieu de voir dans
cette persécution une juste punition de leurs pêchés,
laisseront consumer, par l ’âcreté de leur impatience,
tout le bien spirituel qu’ils auraient pu en retirer ;
ils blasphémeront le nom du Dieu qui a puissance
sur ces plaies, ils Lui reprocheront avec insolence
de ne pas les en préserver, alors qu’il le pourrait
aisément, et ils ne feront point pénitence, refusant
(1 ) Mt., XXÏV, 21.
LES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 257
ainsi à Dieu la gloire q u 'il eut tirée de leur con
version.
E t le cinquième Ange répandit sa coupe sur le
trône de la Bête, c’est-à-dire sur les disciples de
l ’Antéchrist, ainsi appelés parce que leur cœur sera
un lieu de tout repos pour cette bête féroce. E t son
règne devint toitt plein de ténèbres : bien loin
d’être éclairée par cette prédication, la foule des
gens qui forment son empire s’obstinera dans les
ténèbres d ’un aveuglem ent volontaire ; ils se man
geront de douleur les langues les uns aux autres,
ils se déchireront réciproquement par des paroles
venimeuses, sous l ’action du dépit qu’ils éprouve
ront à se voir confondus par les témoins du Christ.
Alors, en effet, se vérifiera cette promesse du Sau
veur : Je vous donnerai une éloquence et une sa
gesse à laquelle ne pourront résister ni s'opposer
tous vos adversaires (i). Les sectateurs de l ’Anté
christ, furieux de leur impuissance, se rejetteront
les uns aux autres la responsabilité de leurs échecs.
Ils blasphémeront le Dieu du ciel, c’est-à-dire le
Christ, disant* qu’il n’est point Dieu, à cause des
douleurs que leur causera la constance des Saints,
et des blessures que ceux-ci, par leurs discours,
infligeront à leur orgueil. E t ils nne feront point
pénitence de leurs œuvres mauvaises : et comme
ce n’ est pas par l ’effet d’ une conviction intime,
mais uniquement pour satisfaire leurs passions per
sonnelles qu’ils auront combattu la vérité, ils mour
ront dans l’impénitence finale, car c’est là propre
ment le péché contre le Saint-Bsprit.
(i) Le., XXI, i5.
APOCALYPSE 18
258 LM SENS MYSTIQUE DE i/A POCALY PSE
§ 4. — La sixième coupa
et les esprits en forme de grenouilles.
E t le sixième Ange répandit sa coupe sur le
grand fleuve de l'Eïiphrate. L ’ Euphrate, dont le
nom signifie : fertilité ou abondance, représente la
foule immense des individus, sans convictions per
sonnelles, qui n’ ont d’autre règle de vie que la
poursuite de l ’argent et la course aux plaisirs d’ici-
bas. Tant que le christianisme est à l ’honneur, ils
y adhèrent volontiers, et même en pratiquent osten
siblement les vertus. Mais survienne le règne d’un
Antéchrist quelconque, ils suivent le courant qui les
porte invinciblement vers la recherche de l Jabon~
dance terrestre, et passent sans vergogne du côté
du plus fort. Les prédicateurs de l ’Evangile répan
dent leur coupe sur rEtiphrate et le mettent à sec,
quand ils montrent la vanité des biens terrestres
et le sort que se préparent ceux qui en usent mal,
comme le mauvais riche de la parabole. Ils prêchent
ainsi non seulement pour effrayer les méchants,
mais encore pour préparer la voie aux rois, c’est-à-
dire aux chrétiens qui, fidèles à Ponction de leur
baptême, veulent régner avec le Christ : ceux-ci, en
effet, trop souvent arrêtés par l ’attachement aux
biens de ce monde, ne savent pas se mettre sous
l'action du Soleil levant, du Soleil de justice, du
Christ, dont la grâce éclaire et réchauffe quiconque
s ’engage à sa suite dans la voie du renoncement.
Mais le démon ne se laissa pas faire sans résis
tance : il mit en œuvre toutes ses ressources pour
annihiler l ’ effet de cette prédication. C ’est pourquoi
saint Jean vit sortir de la bouche du dragon, et de la
bouche de la bête, et de la bouche du faux prophète,
trois esprits immondes en forme de grenouilles. Le
LUS CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 259
dragon représente le démon ; la Bête, l’Antéchrist ;
le faux prophète, les hérauts de celui-ci. Leur action
à tous trois va donc s’unir pour susciter dans la
masse des chrétiens, des courants qui s’opposeront
à la saine doctrine. Les trois esprits qui sortent de
leur bouche, — c’est-à-dire : qui procèdent des sug
gestions du démon, et des discours de ses suppôts,
Antéchrist ou faux prophètes, — représentent :
i° les arts magiques, ou sciences occultes, sorcelle
rie, spiritisme, etc..., dont le démon se sert depuis
les origines du monde, pour induire les hommes en
erreur et les enchaîner à son service par des
pactes formels ; — 2° toutes les fables de la
mythologie, ou toutes les formes de propagande
qui portent l’homme à rendre à d’autres hommes,
ou à des démons, un honneur qui n’appartient qu’ à
Dieu. Ces fables, et ces cultes homolâtriques nais
sent, comme nous l ’enseigne le livre de la Sagesse,
de l ’orgueil des grands et des adulations de la mul
titude à leur égard (1) : nul ne poussera la jactance
plus loin dans ce domaine que l’Antéchrist, qui pré
tendra prendre la place de Dieu lui-même dans ses
propres temples ; — enfin, 3 0 tous les faux systèmes
de philosophie, mis en avant par les prophètes du
mensonge pour détourner l ’ homme du culte de la
vérité.
Les hommes qui se font les avocats de ces inven
tions pernicieuses sont comparés à des grenouilles,
parce qu’ils siègent dans la fange du péché, comme
les grenouilles dans la vase ; parce qu’ils coassent
sans arrêt, répétant invariablement et avec force les
mêmes affirmations, les mêmes rengaines, les mê
mes « slogans », sans rien dire de raisonnable, sans
(1 ) Cf. Sap., XIV, i5 -2 i.
z6o le sens mystique de i/ apocalypse
écouter aucun argument contraire. Ce sont des
esprits de démons, c’est-à-dire inspirés et conduits
par le démon. C’est pourquoi ils feront des mira
cles : non point sans doute de vrais miracles, au
sens où les théologiens entendent ce mot ; mais des
prodiges, mira, des actes qui dépassent la puissance
de la nature corporelle. Que le démon ait le pouvoir
de réaliser de tels actes, qu’il soit à même de com
muniquer ce pouvoir à des hommes, l’Ecriture nous
le montre clairement par l’exemple des mages de
Pharaon, qui, pour tenir Moïse en échec, accompli
rent des prodiges en apparence aussi merveilleux
que les siens (i). E t la théologie le confirme :
Qn donne, dit saint Thomas, le nom de miracle à tout ce
qui déroge à l’ordre de toute la nature créée. Mais comme
nous ne connaissons pas toutes les vertus des créatures,
toutes les fois que, par une puissance qui nous est inconnue,
un être créé produit un effet qui sort des lois ordinaires de
la nature, cet effet est un miracle par rapport à nous. Ainsi,
quand les démons font, par leur puissance naturelle, quelque
chose d’extraordinaire, ces phénomènes ne sont pas des
miracles, absolument parlant, mais ils passent pour tels à
nos yeux. C’est de cette manière que les magiciens font des
miracles par l’entremise des démons (2).
Faute de connaître ces principes, on est exposé
à porter des jugements faux chaque fois qu’il est
question de faits merveilleux ou prétendus tels. On
raisonne trop souvent en pareil cas comme s’il n’y
avait que deux hypothèses possibles : supercherie,
ou intervention divine. On oublie qu’entre les deux,
il y a place pour une troisième : il peut y avoir,
il y a effectivement parfois, intervention d’une puis-
(1) Ex., VII, 22; VIII, 7.
( 2 ) Somme théologique, la P., qu. CX, a. 4-, ad. 2.
LES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 2ÔI
sance qui n'est pas celle de Dieu, et qui cependant
accomplit réellement, objectivement, des choses
impossibles à l ’homme. C ’est la puissance de celui
que saint Augustin appelle le singe de Dieu, et qui
est le père du, mensonge; il cherche à nous donner
le change, afin de se faire passer pour Dieu aux
yeux des hommes, car c’ est là sa suprême ambition.
Pour donner une idée du genre de prodiges qu’il est
à même d’accomplir, le même Docteur rapporte,
d’après les historiens de Rome, le cas d’images de
dieux se déplaçant d’elles-mêmes d’un lieu dans
un autre ; le cas de Tarquin, coupant un caillou
avec un rasoir ; celui d’une femme qui pour prouver
sa chasteté, tira seule avec sa ceinture un vaisseau
portant la statue de Junon, alors qu’un grand nom
bre d’hommes et d’animaux n’avaient pu l’ébraufer ;
celui d’une Vestale qui, accusée d’avoir manqué à
ses engagements, alla puiser de l ’eau dans le Tibre
avec un crible, et la rapporta à ses juges (i).
On pourrait citer bien des traits semblables à
l ’actif des fausses religions, notamment des reli
gions hindoues, si en vogue aujourd’hui. On en
verra davantage encore au moment de l ’ Antéchrist :
il est donc utile d’être prévenu afin de ne se laisser
ni abuser ni ébranler dans sa foi. L a doctrine de
l ’Eglise a établi depuis longtemps les critères qui
permettent de distinguer les vrais miracles des
faits qui n’en ont que l ’apparence. Sans entrer dans
le détail, disons simplement, à la suite du Docteur
angélique, que les miracles improprement dits res
tent soumis aux lois de la nature, encore qu’ils
fassent appel à des forces secrètes de celle-ci, incon-
(i) Cité de Dieu, L. X, ch. 16.
2Ô2 EE SENS MYSTIQUE DE e ’APOCAEYPSE
nues des hommes. A u contraire, les miracles vérita
bles comportent nécessairement une dérogation aux
lois de la nature, dérogation qui ne peut être que
l ’œuvre de Dieu. Aussi, quand on est en mesure
d’établir celle-ci d’une façon certaine, il faut s’in
cliner avec les mages de Pharaon cités plus haut,
et dire comme eux, quand ils se sentirent impuis
sants à continuer leur duel avec Moïse : L e doigt
de Dieu est là (i).
Revenons maintenant au texte de l ’Apocalypse.
Ainsi les esprits immondes envoyés par le démon
feront des miracles, et ils iront vers les rois de
toute la terre, afin de les rassembler contre l ’Bglise.
Toutes les forces du Mal se coaliseront donc au
temps de l’Antéchrist, pour un combat décisif.
Mais tandis qu’ils croiront marcher à la victoire,
et se flatteront d’ anéantir le nom du Sauveur, ils
iront en réalité au grand jour du Dieu tout-puissant,
c’est-à-dire au jour où ils sentiront pour de bon et
d’une manière irrésistible ce que c’est que la puis
sance de Dieu, au Jour du jugement dernier. Car ce
jour est tout proche, et il est certain. « Préparez-
vous sans cesse à le voir arriver soudainement, car
voici que je viens comme un voleur, je vous l’ai dit
dans l’Evangile, et vous ne savez quand ce sera.
Bienheureux celui qui se tient sur ses gardes, qui
veille sur ses paroles, ses actions, ses pensées ; qui
garde ses vêtements, qui conserve soigneusement
l ’innocence reçue au baptême, et les vertus qui sont
la parure de son âme; afin de ne point s’exposer
à passer nu de la vie présente à la vie éternelle, et
à voir son ignominie étalée devant tous les Saints. »
(x) Ex., VIII, x9 .
DES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 263
Le démon rassemblera tous ses partisans dans
un lieu, qui est appelé en hébreu Armagedon. Les
auteurs modernes ont vainement cherché à situer ce
point de ralliement quelque part en Palestine. Cer
tains à la suite de Bossuet, inclinent pour la ville de
Mageddo, dans la plaine d’Esdrelon, que de nom
breux désastres au cours de Vhistoire avaient déjà
ensanglantée. La mort de Josias, en particulier (1),
« en avait rendu le nom sinistre aux oreilles jui
ves » (2). Cette hypothèse ne s'impose pas, ni aucune
autre du même genre. Le mieux, jusqu’à plus
ample informé, est de s’en tenir avec les Pères à
la signification allégorique du mot. Armagedon veut
dire : mont des voleurs, ou mont. ténébreux, A ce
titre, il désigne mystiquement l’Antéchrist, car
celui-ci, par sa puissance et par son orgueil se
dressera au milieu des autres hommes comme une
montagne au milieu de la plaine ; montagne sur
laquelle se rallieront tous ceux qui cherchent à
voler les âmes à Dieu; montagne ténébreuse, parce
qu’elle ne reçoit point la lumière de Celui qui se
dit lui-même la fleur de la plaine et le lys des val
lées (3).
§ 5. — La septième coupe et la fin du monde.
E t le septième Ange répandit sa coupe sur Vair,
Ce qui est appelé ici : air, ce sont les démons, par
analogie avec l’expression de saint Paul qui nomme
leur chef : le prince des puissances de Vair (4). Le
(1) Il Reg., XXIII, 29.
(2) R. P. Allô, op. cit., p. 239.
(3) G ant., Il, ï .
(£) Ephes., Il, 2.
264 LE SENS MYSTIQUE DE i/A POCALY PSE
septième ange représente les prédicateurs des der
niers temps qui annonceront que le châtiment défi
nitif de ces ennemis de Dieu va sonner. Actuelle
ment, en effet, selon une opinion courante parmi les
théologiens, il leur est permis, pour pouvoir tenter
les hommes, d’infecter l’air où nous vivons. Tel
est notamment le sentiment de Pierre Lombard, le
célèbre Maître des sentences, si souvent cité par
saint Thomas :
[Lucifer et ses satellites], dit-il, reçurent comme
demeure, en tombant du ciel, l’air obscur (qui en
toure la terre). E t cela fut fa it pour nous éprouver,
afin qu’ils devinssent pour nous une cause d’exercice,
selon oe que nous dit l’Apôtre : Nous n’avons p o in t à
lu tte r contre la ch a ir et le sang, mais contre les princes
et les puissances, contre les dom inateurs de ce m onde de
ténèbres, contre les esprits de m alice répandus dans
V air (D... Il ne leur a pas été permis d’habiter dans le cieL
parce que c’est un lieu lumineux et plein d’agrément ; ni
sur la terre, de crainte qu’ils ne fissent trop de mal aux
hommes ; mais cet air obscur leur a été assigné comme pri
son, jusqu’à l’époque du jugement. Alors, ils seront préci
pités dans le gouffre de l’Enfer, selon ce texte de saint
M atthieu : « Ailes, m audits, au feu éternel, qui a été pré*
paré p o u r le diable et p o u r ses anges (2).
Certains Docteurs pensent même qu’ils évitent
ainsi momentanément le supplice de ce feu qui,
quoique matériel, a néanmoins le pouvoir de torturer
les esprits (3). C’est pourquoi ceux que Notre-
Seigneur avait chassés du corps du possédé sup
pliaient avec tant d’instance qu’il leur fut permis
(1) Ephes., VI, 12.
(2) XXV, 4i- — U 6 Livre des Sentences, dist. VI.
(3) S. Bonaventure, en particulier, se m ontre favorable
à cette opinion. — C om m ent, sur le II e Livre des Sent.,
dist. VI, art. 2, qu. 2.
LES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 265
d’entrer dans le troupeau de porcs : ils tremblaient
que le Sauveur ne les contraignît à descendre immé
diatement dans la géhenne (t). Mais, après le Juge
ment dernier, leur mission sur terre étant achevée,
ils seront enfermés à jamais avec les damnés dans
les prisons de feu,
Saint Jean vit donc les prédicateurs des derniers
temps annoncer le châtiment imminent du démon.
E t une voix puissante, la voix de Celui qui était
assis sur le trône, celle de Dieu même, se fit enten
dre hors du temple, disant : C ’est fini ; le pouvoir
de l ’Antéchrist est parvenu à son terme, la fin du
monde est arrivée.
Alors commencèrent à se manifester les signes,
annoncés par l ’Evangile, qui doivent précéder le
Jugement dernier : il se produisit des éclairs, des
cris d’épouvante, des tonnerres, et un séisme si
violent, qu'il ne s'en est jamais produit de sembla
ble depuis qïi'il y a des hommes sur la terre. Au
sens figuré, ces mêmes paroles marquent les der
niers sursauts de la Bête, les suprêmes efforts de
l ’Antéchrist et de ses satellites pour établir leur
empire : les éclairs représentent les pseudo-mira
cles qu’ils multiplieront pour éblouir la foule ; les
cris, le déchaînement de leurs prédications ; les
tonnerres, les menaces qu’ils feront à quiconque
prétendra leur résister ; le tremblement de terre,
enfin, la dernière persécution, qui sera plus teiri-
ble que toutes celles qui ont jamais décimé l ’Eglise,
comme Notre-Seigneur lui-même nous l ’atteste (2).
E t la grande cité, c’est-à-dire ici : la cité du
monde, qui embrasse l’universalité du genre hu-
(1) Mc., V, io, 12.
(2) Mt., XXIV, 21.
266 le sens mystique de i/ apocalypse
main, verra ses habitants se diviser en trois parties,
savoir : les justes qui auront toujours observé la
loi de Dieu ; les pêcheurs qui auront fait pénitence,
et les pécheurs obstinés. E t les cités des nations
s’ écrouleront : alors disparaîtront toutes les insti
tutions, toutes les sociétés qui n’ont qu’ une valeur
humaine. E t la grande Babylone viendra en mé
moire devant Dieu : Dieu qui pendant tant d’an
nées a semblé ignorer les crimes commis sur la terre
ou s’en désintéresser, au point que les impies ont
pu rassurer leur conscience, et se dire en eux-
mêmes : Il ne nous demandera pas de comptes (t) ;
Dieu alors, sortant enfin de son silence, évoquera
à son tribunal, un par un, avec une extrême préci
sion, sans laisser dans l ’ombre aucun détail, tous
les pêchés de la grande Babylone, tous les désor
dres, toutes les turpitudes, toutes les injustices de
la cité du Mal. E t il lui donnera le calice du vin
de l’ indignation de sa colère, il distribuera à cha
cun, en proportion de ses crimes, la mesure qui lui
revient des châtiments réclamés par sa colère ; co
lère engendrée par son indignation à la vue de tant
d’outrages faits à son Amour.
Alors toutes les îles s’ enfuirent, tous les grou
pements d’ hommes qui, sous une forme quelconque,
s’étaient maintenus fermes au milieu de la corrup
tion générale, comme des îles au milieu de la mer,
se sépareront de la société des méchants, échappant
ainsi à la ruine universelle ; et les montagnes ne
furent point trouvées : c’est-à-dire : les Saints, que
leur vertu élève au-dessus de la foule comme des
montagnes au-dessus d’une plaine, ne seront point
enveloppés dans la catastrophe.
(i) Ps. IX, i3.
LES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 267
E t une grêle descendit du ciel sur les hommes,
et le châtiment annoncé par les prédicateurs s’abat
tit sur les pécheurs; scs grêlons étaient gros cha
cun comme un talent, parce que la peine de cha
que pêché sera exactement pesée selon la gravité
de celui-ci ; et les hommes, ainsi précipités dans
la géhenne, blasphémèrent le Dieu qui les punissait
ainsi, parce que la grêle devint dJune violence
extrême, parce que la rigueur des supplices de
l’Enfer dépasse tout ce que nous pourrions ima
giner.
§ 6. — Explication morale des sept coupes
ou sept plaies.
Les coupes des sept Anges, dont nous venons
d’exposer le sens allégorique, en fonction de l ’his
toire de l ’Eglise, ont aussi une signification mo
rale ; et dans cet ordre, elles représentent les châ
timents préparés aux sept péchés capitaux. Les
prédicateurs sont symbolisés par des Anges, parce
que, comme ces esprits bienheureux, ils sont com
mis à la garde des âmes, qu’ils doivent protéger
contre tous les maux dont elles sont menacées. La
première coupe qu’ils ont à répandre, le premier
péché qu’ils doivent signaler est celui de la gour
mandise : ce vice en effet est comme la terre dans
laquelle poussent tous les autres, et, s’il n’est
vaincu d’abord, il rend stériles les efforts que Von
fait contre les suivants. De plus, les gourmands
sont comparés à la terre, parce qu’ils sont insatia
bles comme elle; ils ont le caractère de la Bête,
parce qu’ils vivent comme des animaux, unique
ment occupés de satisfaire leurs appétits les plus
2ÔS LE SENS MYSTIQUE DE ï/APOCALYPSE
grossiers, et ils adorent son image, parce que leur
Dieu, cJest leur ventre, ainsi que le dit saint
Paul (i). Ce vice prépare à l’ âme une terrible bles
sure, parce que les damnés souffriront d’autant plus
en Enfer de n’avoir rien pour satisfaire leur faim
ni leur soif, qu’ils auront plus avidement recherché
les plaisirs de la table ici-bas.
La coupe du deuxième Ange représente le châti
ment de la luxure. Les hommes adonnés à ce vice
sont comparés à la mer, à cause des mouvements
tumultueux, des tempêtes violentes que cette pas
sion excite dans leurs âmes, et de l ’amertume dont
elles les remplit. L e sang qui coule de leur plaie
est semblable à celui dJun mort; non à celui d’un
blessé, parce que, humainement parlant, il ne laisse
pas place à l’espoir d’une guérison ; celui qui tombe
sous l ’emprise de cette passion, aura un mal infini
à en sortir. Il y faudra un vrai miracle, comme
pour ressusciter un mort. C ’est ce que veut nous
faire entendre l ’auteur de YEcclêsiaste, quand il
nous dit : JJai rencontre une femme plus amère que
la mort : elle est comme le lacet des chasseurs, son
cœur est un filet, ses mains sont des chaînes (3).
E t celui des Proverbes ajoute que la courtisane est
une fosse profonde (3).
La troisième coupe est l ’annonce du châtiment
auquel expose la colère : et parce que ce vice, tantôt
demeure sourdement au fond du cœur, tantôt se
répand au dehors avec force, il est comparé ici
successivement aux sources des eaux, et à un fleuve.
Les deux Anges qui entrent en scène pour rendre
fi) Plulipp., III, 19.
(2) VII, 27 .
(3) XXIII, 27.
LES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 269
témoignage à la justice de Dieu représentent les
deux Testaments, qui nous garantissent tous deux
solennellement que Dieu demandera un compte
rigoureux à quiconque aura versé le sang de ses
semblables.
L e quatrième vice est celui de la vaine gloire,
figurée par le soleil, parce que ceux qui en sont
atteints se prennent pour le centre de Vunivers.
Bien loin de cacher leurs bonnes œuvres, selon le
conseil de l ’Evangile, ils s’appliquent à les mettre
en lumière, et se flattent de répandre autour d’eux,
par leurs vertus un éclat merveilleux. C ’est pour
quoi Job se félicitait de n'avoir point vu l'éclat du
soleil : il voulait faire entendre par là qu’il n’avait
pas remarqué que sa vie pût être un exemple pour
les autres (1). E t, continue l’auteur sacré, l'Ange
reçut le pouvoir d'affliger les hommes, c’est-à-dire
les orgueilleux et les vaniteux, avec les ardeurs et
avec le feu : avec les ardeurs de l ’ambition, quand
leurs affaires sont prospères ; avec au contraire le
feu de la colère, quand ils se heurtent à l ’adversité.
C ’est là en effet un double fruit de l ’orgueil. De
fait, les hommes se laissèrent dévorer par l ’ambi
tion, quand ils réussissaient; ils blasphémèrent au
contraire le nom de Dieu, quand ils échouaient, lui
reprochant de ne point user de son pouvoir pour
leur épargner les maux qui les frappaient. E t ils
se refusèrent à faire pénitence, car c’est là encore
un des effets les plus dommageables de l ’orgueil :
cependant, cette pénitence eût été pour eux un
moyen de salut, et pour Dieu un sujet de gloire.
Le cinquième Ange répandit sa coupe sur le siège
de la Bête, c’est-à-dire, prêcha contre le vice de la
(1) XXXI, 26.
270 LE SENS mystique de i/ APOCALYPSE
jalousie et eu montra les ravages : ceux qui se lais
sent subjuguer par lui deviennent un royaume de
ténèbres, ils mettent leur âme sous l ’empire parti
culier du démon. C Jest en effet par la jalousie du
diable que la mort est entrée dans le monde, dit le
livre de la Sagesse (i). Ils sont plongés dans l’aveu
glement le plus pernicieux : les joies et les succès
du prochain sont pour eux un sujet de peine et ses
progrès dans le bien les enfoncent davantage dans
le mal, par la haine qu’ils en conçoivent. Ils man
gent leurs propres langues, par la médisance et la
calomnie auxquelles ils se laissent aller, sous
l’action de la douleur que leur cause le bonheur des
autres; se déchirant entre eux et blasphémant le
Dieu dit ciel à la suite des meurtrissures qu’ils se
font ainsi à eux-mêmes par leurs détractions. Car
« la détraction, dit saint Bernard, est une vipère qui
blesse simultanément trois personnes : celui qui la
fait, celui qui l ’écoute volontiers et celui qui en est
l ’objet, quand elle vient à être connue de lui ». Et
ils ne firent point pénitence de leurs œuvres, parce
que, ici encore, l’ homme habitué à ce péché a beau
coup de peine à s’ en corriger.
Le sixième Ange, qui verse sa coupe sur l'E u
phrate, représente les prédicateurs qui dénoncent
le mal de l ’avarice. Celle-ci est symbolisée par l ’Eu
phrate, parce que ce fleuve, dont les flots pressés
semblent vouloir toujours monter et s’étendre, ne
laisse cependant derrière lui que de la boue : ainsi
l ’avarice tout en s’ efforçant d’ accroître sans cesse
ses richesses, ne laisse derrière elle que la boue du
péché. En assécher Veau, comme le fait ici l ’Ange,
(i) II, 24.
LES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 271
pour préparer les Voies aux rois, c’est montrer le
caractère inconstant et passager de l’abondance
temporelle, afin que les rois, c’est-à-dire les prédi
cateurs, puissent accéder facilement au cœur de
leurs auditeurs, sous l'action du Soleil levant,
c’est-à-dire de la grâce du Christ. Mais contre cette
prédication se liguent les forces du monde, à savoir
la concupiscence des yeux, la concupiscence de la
chair et l’orgueil de la vie (1). Elles sont représen
tées ici par le dragon, la Bête, et le pseudo-pro
phète. L a concupiscence des yeux, parce qu’elle
n’est jamais .satisfaite, est figurée par le dragon,
animal toujours altéré. Les trois esprits immondes
qui sortent de sa bouche sont les trois tendances
qu’elle fomente chez l ’homme : l’âpreté au gain, la
parcimonie quand il s’agit de donner, l ’accumula
tion des réserves. L a Bête représente l’orgueil, qui
ravage toutes choses : les trois esprits immondes qui
en sortent sont : l ’irrévérence envers les supérieurs,
le désir de dominer les égaux, la dureté envers les
inférieurs. Ce sont là les trois lances dont Joab
perça Absalon (2), les trois traits par lesquels l ’or
gueil détruit sa victime. Enfin, le pseudo-prophète
représente la concupiscence de la chair ; les trois
esprits qui en procèdent sont : la gourmandise, la
recherche dans les vêtements, et l ’oisiveté.
Voilà donc les esprits dont se sert le démon pour
troubler les hommes, et pour les amener au grand
combat qu’il veut engager contre son Créateur.
Bienheureux celui qui veille, celui qui se tient sur
ses gardes, en s’appliquant à vivre dans l ’obéis-
(1) la Jo., Il, 16.
(2) II Reg., XVIII. i4.
272 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
sance, à demeurer sous le regard de Dieu, à agir
toujours avec pureté d’intention.
L a coupe du septième Ange représente le châti
ment des paresseux, qui vont et viennent en tous
sens, comme l Jair, sans rien faire. Quelle honte,
pour l’homme, de penser qu’il gaspille ainsi le
temps de la vie présente, alors que la nature toute
entière lui donne l ’exemple d’une activité qui ne
se lasse jamais ; alors que les étoiles courent sans
répit et de toute leur vitesse, sur l ’orbe que Dieu
leur a tracée ; alors que tant d’ animaux s’appliquent
sans relâche à un labeur dont ils n’ont cependant
à attendre aucune récompense. C ’est pourquoi Sa
lomon nous exhorte à contempler les fourmis : a Va
voir la fourmi, paresseux, nous dit-il, considère ses
voies, regarde le mal qu’elle se donne pour rame
ner à son logis un grain de blé, et apprends d’elle
la sagesse ! (i) ».
(i) Prov., VI, 6.
TROISIEME PARTIE
LA GRANDE COURTISANE
Chapitre XVII. — 1. E t l’un des sept anges qui avaient
les sept coupes vint, et parla avec moi, disant : Viens,
je te montrerai la condamnation de la grande courtisane,
qui est assise sur les grandes eaux, — 2. avec laquelle ont
péché les rois de la terre, et se sont enivrés ceux qui ha
bitent la terre, [en buvant] du vin de sa fornication. —
3. E t il m’emporta en esprit au désert. E t je vis une
femme assise sur une bête écarlate, pleine de noms de
blasphème, ayant sept têtes e t dix cornes. — 4. E t la
femme était enveloppée de pourpre et d’écarlate, et cou
verte d’or, ‘d’une pierre précieuse, et de perles, ayant
dans sa main une coupe d’or, pleine d ’abomination et de
l’impnreté de sa fornication. — 6, E t sur son front, un
nom était écrit : Mystère : la grande Bahylone, mère des
fornications et des abominations de la terre. — 6. E t je
vis la femme ivre du sang des saints, et du sang des mar
tyrs de Jésus. E t je fus pris, après l’avoir vue, d’un
grand étonnement. — 7. E t l’ange me dit : Pourquoi
t ’étonnes-tu ? Moi je te dirai le mystère de la femme, et
de la bête qui la porte, et qui a sept têtes et dix cornes.
— S.La bête que tu as vue, a été, et elle n ’est plus, et
elle montera de l’abîme, et elle ira à la mort : et ceux qui
habitent la terre (dont les noms ne sont pas écrits depuis
l ’origine du monde dans le livre de vie) seront stupéfaits
en voyant la bête qui était et qui n ’est plus. — 9. E t
voici le sens qui contient la sagesse. Les sept têtes repré
sentent sept montagnes, sur lesquelles la femme est assise,
et ce sont sept rois. — 10. Cinq sont tombés, l’un existe,
et le dernier n ’est pas encore venu : et lorsqu’il sera
venu, il faudra qu’il demeure peu de temps. — 11. E t la
bête qui était et qui n ’est plus, elle est, elle, la huitième ;
apocalypse 19
27 4 ï'E SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
et elle est des sept, et elle va à la ruine. — 12. E t les
dix cornes que tu as vues sont dix rois, qui n ’ ont pas
encore reçu de royaume, mais qui recevront puissance
comme des rois durant une heure, à la suite de la bête.
— 13. Ceux-ci ont un seul dessein, et ils livreront leur
force et leur pouvoir à la bête. — 14. Ceux-ci combattront
avec l ’Agneau, et l’ Agneau les vaincra : parce qu’ il est
Seigneur des seigneurs, et R oi des rois, et [à sa suite],
ceux qui sont avec lui, [qui ont été] appelés, [qui ont été]
élus, et [qui lui sont demeurés] fidèles. — 15. E t il me
dit : Les eaux que tu as vues, sur lesquelles la courti
sane est assise, sont les peuples, les nations et les lan
gues. — 16. E t les dix cornes que tu as vues sur la bête,
ceux-là haïront la prostituée, ils la réduiront à la désola
tion, ils la mettront à nu, ils mangeront ses chairs, et ils
la brûleront au feu. — 17. Dieu, en effet, a permis [qu ’ils
consentissent] dans leurs cœurs à faire ce qui plaît à la
bête, et qu’ ils donnassent leur propre gouvernement, jus
qu’ à ce que soient accomplies les paroles de Dieu. — 18.
E t la femme que tu as vue est la grande cité, celle qui
exerce son empire sur les rois de la terre.
§ 1. — Où l'un des sept Anges parle à Saint Jean.
l près avoir décrit, au chapitre précédent, les
Ï a . peines promises aux pêcheurs, l ’auteur va
nous montrer la cause de leur damnation, afin de
nous rendre vigilants nous-mêmes et de nous pré
munir contre un sort semblable. Dans ce dessein,
il se sert de la figure d’une femme de mauvaise vie,
de celles que l ’Ecriture appelle meretrices, ou cour
tisanes. Souvent, déjà, dans l ’Ancien Testament,
les prophètes avaient employé la même image pour
représenter les âmes pécheresses, les âmes infidèles
qui abandonnent Dieu, leur époux légitime, pour
courir après les créatures et demander à celles-ci
des plaisirs défendus. Jérémie, par exemple, les
apostrophait en ces termes : Au nom du Seigneur,
tu as brisé mon joug, tu as rompu mes liens; lu as
dit : je ne servirai pas. Et sur toutes les collines
LES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 275
élevées, et sous tous les arbres chargés de feuillages
tu allais, et tu te prostituais comme une courti
sane (i).
C’est, en effet, dans cette infidélité à l’égard de
Dieu, dans cette fièvre qui porte l’homme à cher
cher à tout prix et n’importe où des plaisirs sensi
bles, des satisfactions immédiates que se trouve la
cause originelle de tous les péchés que commet le
genre humain et de tous les maux dont il souffre.
Saint Jean raconte donc qu’il vit venir à lui Vun
des sept anges, qu’il avait dépeint dans la vision
précédente, occupés à répandre sur le monde les
coupes de la colère de Dieu. Peu importe, parmi les
sept, quel était celui-là : tous sont des messagers
du même Dieu, des hérauts de la même vérité, et
il n’y a point de discordance entre eux. La doctrine
de l’Eglise est une, malgré la diversité des maî
tres qui l’exposent, et chacun de ceux-ci est au
réolé de l’autorité du Christ. Le céleste envoyé
s ’approcha de saint Jean, et il lui parla, ou, plus
exactement, il parla avec lui. Cette nuance, qui
marque une intimité plus grande, donne à entendre
que saint Jean avait le privilège de converser
familièrement avec les esprits bienheureux, et cela
parce qu’apôtre vierge, il était d’une pureté qui
pouvait être comparée à la leur. « Viens, lui dit
l’Ange, viens, âme bien-aimée de ton Seigneur,
âme choisie par son Amour pour les noces éternel
les ; laisse-là le monde des créatures, rentre au-de-
dans de toi-même, dans cette chambre secrète où
ton Dieu demeure et t ’attend.
Retire-toi dans l’oraison, ferme les yeux de ton
(i) H, 20.
2 j6 le sens mystique de l ' apocalypse
corps, ouvre ceux de ton âme, et je te montrerai la
condamnation de la grande courtisane qui est assise
sur les eaux abondantes. » L a cause de la damna
tion de tous ceux qui se perdent se trouve, en effet,
dans cet instinct de courtisane que toute âme hu
maine sent sourdre au fond d’elle-même et qui la
porte à abandonner son Créateur, son époux, son
maître légitime, pour se livrer aux créatures. Cet
instinct s’épanouit d’une façon particulièrement
vivace chez ceux qui font métier d’arracher les au
tres au culte du vrai Dieu, chez les grands héréti
ques, chez tous les tribuns qui savent prendre de
l ’autorité sur les masses pour les entraîner dans
l ’erreur, enflammer leur cupidité, éveiller leur
haine et déchaîner leurs passions. A u sens moral,
donc, toute âme qui se sait pécheresse peut se re
connaître dans la courtisane qui nous est présentée
ici ; mais, au sens allégorique, cette femme repré
sente au premier chef l ’Antéchrist, et avec lui tous
les mauvais bergers qui conduisent à leur perte la
foule des ignorants et des faibles. Ce sont eux qui
sont assis sur les eaux abondantes, c’est-à-dire sur
les peuples : saint Jean lui-même l’ expliquera un
peu plus loin ; ce sont eux qui ont fait pêcher les
rois de ce monde, en les poussant à persécuter
l ’Eglise, à s’emparer de ses biens, à la réduire en
servitude; ce sont eux qui ont enivré les habitants
de la terre, entendez : les hommes cupides, les
hommes dont le cœur est possédé tout entier par
les biens, les amours, les ambitions terrestres sans
aucun regard vers Véternité. Les Saints, eux,
n’ habitent pas la terre. Ils n’y sont que comme dans
un lieu de passage, le meilleur d’eux-mêmes est
sans cesse aux portes du ciel.
EES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 277
Les mauvais bergers dont parle saint Jean ont
donc enivré les hommes, c’est-à-dire qu’ils leur
ont ôté toute crainte et tout sentiment des conve
nances, De même, en effet, qu’un homme ivre perd
la notion du danger, et n ’a plus aucun souci de sa
dignité personnelle ; de même les pêcheurs endur
cis oublient complètement le péril de la mort éter
nelle, qu’ils frôlent à tout instant; ils ne se font
aucun scrupule de vivre comme les bêtes, sans au
cun égard pour l’image de Dieu, dont leur âme est
couronnée. E t le vin qu’on leur présente pour les
égarer ainsi, c’est celui de la fornication de la cour
tisane, c’est le plaisir que la sensualité de l’homme
goûte dans le commerce des créatures,
§ 2. — Où la courtisane est montrée à l’Apôtre.
E t VAnge, continue saint Jean, m J emporta en
esprit au désert. C’est-à-dire qu’il le sépara du
monde présent par le phénomène de l’extase. En
cet état il lui fit comprendre que le cœur de ceux
qui ont abandonné Dieu, et qui ne reçoivent plus
la rosée bienfaisante de la grâce, devient comme
un affreux désert, dans lequel ne poussent ni les
fleurs des vertus, ni les fruits des bonnes œuvres,
et où ne subsiste aucune vie intérieure. Au lieu du
Dieu qui devrait régner sur eux, trône une femme
assise sur une bête écarlate, pleine de noms de
blasphème, ayant sept têtes et dix cornes. Ce qui
règne dans le cœur des pécheurs, c’est la sensua
lité, symbolisée ici par la « femme », tandis qu’à
l’opposé, la volonté est souvent exprimée sous la
figure de l’homme, vir. Il n’y a rien de viril, en
effet, dans l’attitude des pécheurs : la pensée du de-
278 LE SENS MYSTIQUE DE L'APOCALYPSE
voir, la conquête de la vertu, le désir d’atteindre
Dieu leur sont choses étrangères... Toutes leurs
préoccupations ne vont qu’à satisfaire les trois con
cupiscences : à flatter leur chair, à nourrir leur
vanité, à augmenter leur fortune.
Cette femme cependant était assise sur une bête,
et celle-ci n’est autre chose que la figure du démon.
De même que la vie chrétienne est fondée sur le
Christ, de même la vie licencieuse repose sur le
démon, qui lui imprime ses mouvements et qui la
porte lentement, mais sûrement, vers l ’Enfer.
Celui-ci est dit : rouge, en raison des crimes qu’il
fait commettre ; il a sept têtes, qui sont les pêchés
capitaux, et dix cornes qui, par leur pointe dressée
vers le ciel et leur dureté, symbolisent son orgueil,
et l’endurcissement qu’il oppose à la volonté de
Dieu, résumée dans les dix commandements.
L a femme était enveloppée de pourpre. L a pour
pre est le vêtement des rois : à ce titre, la sensua
lité en est parée, parce qu’elle est reine, en effet,
reine de ce monde, où tout obéit à ses désirs. Mais
cette pourpre est doublée d’ écarlate, parce que sous
la vie molle et facile des serviteurs du monde, se
cache une cruauté secrète, prête à immoler impla
cablement tout ce qui s’oppose aux désirs de la con
cupiscence. En outre, la femme était dorée avec de
Vor : remarquons cette expression. L ’auteur ne dit
pas qu’elle était d’or, il dit qu’elle était dorée avec
de Vor, c’est-à-dire qu’elle présentait extérieure
ment l’éclat de la sagesse, voire de la sainteté. Mais
c’est là un éclat qui n’est pas naturel à l ’esprit du
monde, qui ne jaillit pas de sa propre substance,
et qu’il emprunte en se maquillant avec les cou
leurs de la vraie sagesse, en se donnant les airs de
LES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 279
la vraie charité. Il ne craint pas d’y ajouter la
pierre Précieuse, la pierre sur laquelle repose
l’Eglise ; pierre précieuse entre toutes, puisqu’elle
n’est autre que le Christ lui-même, dont le monde
prétend parfois observer la doctrine et imiter les
exemples. Il y joint encore toutes sortes de perles,
c’est-à-dire la variété des vertus qui brillent chez
les saints. Mais tout cela est un vêtement d’appa
rat, qui ne lui appartient pas ; sous cette prétendue
sagesse, cette charité feinte, ces simulacres de
vertu, il n’y a qu’une sensibilité corrompue, une
bestialité prête à tout dévorer. L a femme tient un
vase d’or, symbole de la vérité divine, dont elle
prétend répandre les bienfaits ; mais elle le tient
dans sa main, parce qu’elle l ’interprète à son gré,
et elle le remplit d'abomination et des immondices
de sa fornication, parce qu’elle ne sait en faire sortir
que le mensonge et les vices, qui la séparent elle-
même de Dieu.
Et elle portait un nom écrit sur son front, parce
que son iniquité était manifeste pour tous ceux qui
savent lire le langage de la vérité, pour tous ceux
dont les yeux sont illuminés des clartés de la foi.
Mais pour les autres, pour les obstinés, pour ceux
qui ne veulent pas voir, le nom signifiait mystère,
parce que la malice du monde est inintelligible
pour ceux qui en sont les esclaves, et ils ne devi
nent pas l ’abîme de perversité qui se cache sous les
apparences séduisantes de la courtisane. E t ce nom
était celui de : Babylone. Il désigne ici, non pas la
ville ainsi appelée, mais la grande Babylone, la
cité du mal, celle que l ’orgueil humain bâtit en face
de la cité de Dieu, et qui est la mère de tous les
crimes et de toutes les abominations de la terre,
280 le sens mystique de i/ apocalypse
parce que tous les péchés du monde ont leur prin
cipe dans la révolte de l’esprit humain contre Dieu.
E t je vis que cette femme était ivre du sang des
saints et du sang des martyrs de Jésus. Elle est
animée de la haine la plus vive contre ceux qui
mènent une vie pure et contre ceux qui rendent
témoignage à Jésus-Christ. Cette haine est si forte
que ceux qui en sont possédés perdent la raison et
ne gardent aucune mesure : c’est pourquoi l’auteur
la compare à un état d’ivresse.
g 3. — Le mystère de la femme et de la Bfite.
En voyant le hideux spectacle qu’offrait cette
femme sur la bête qui la portait, saint Jean fut pris
d’un immense étonnement. Il fut stupéfait du suc
cès de cette courtisane, de sa puissance, de l’em
pire qu’elle exerçait sur les hommes ; stupéfait sur
tout du châtiment terrible qui lui était réservé pour
l’éternité, et de l’inconscience avec laquelle elle
marchait vers cet abîme, se croyant en sûreté,
disant, ainsi que le rapporte un autre prophète :
Je serai reine toujours (i). — L ’Ange dit alors à
l’Apôtre : a Pourquoi t Jétonnes-tu? Si tu connais
sais d’une part la malice de l’homme, et d’autre
part la sainteté de Dieu, tu ne serais pas surpris
des rigueurs de Sa justice. Cherche plutôt à com
prendre, et moi je te révélerai le mystère de la
femme et de la bête qui la porte; qui la porte de
pêché en péché, et du monde présent, en Enfer.
Cette bête est la figure du démon. Elle a été toute-
puissante sur la terre, jusqu’à l’avènement du Christ
(i) Is., XLVIT, 7.
LES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 281
et maintenant elle n'est plus rien, car son pouvoir a
été ruiné. » Remarquons combien cette image est
expressive : la bête a été, et elle n'est plus. Avant
l ’ Incarnation du Sauveur, en effet, le démon faisait
vivre les hommes sous la tyrannie de leurs instincts,
c’est-à-dire à la manière des bêtes. Mais le Christ
est venu : il a appris aux fils d’Adam leur dignité
d’enfants de Dieu, il leur a enseigné à se servir de
leur raison, et depuis lors, ceux-ci vivent comme
des hommes. C ’est ce que voulait faire entendre
mystérieusement le Psalmiste, quand il disait : Le
soleil s'est levé, entendez : le Christ est paru sur la
terre. E t les hommes ont été rassemblés. Les bêtes
de la forêt resteront dans leurs tanières et l'homme,
qui jusqu’alors ne se montrait pas, sortira pour
aller à son travail (i).
Revenons au discours de l ’Ange. E t la bête, con
tinue-t-il, montera de l'abîme. A u x jours de l ’A n
téchrist, elle retrouvera son pouvoir d’antan, mais
pour un temps très court ; il ne faut donc pas en
avoir peur. Après un triomphe momentané, elle
s ’effondrera de nouveau, et elle ira à la mort. E t
cette ruine sera un objet de stupeur pour tous ceux
qui ne voient rien au delà de leurs intérêts terres
tres ; pour ceux dont les noms, en raison de leurs
péchés, ne sont pas restés inscrits au livre de vie,
où Dieu les avait marqués à l'origine du monde.
Car II ne veut point la mort des pécheurs, et il a
créé tous les hommes pour les faire participer à
sa propre vie. Mais lorsque, par leur attachement
au péché, les hommes étouffent et détruisent en eux
cette vie divine, Dieu se voit comme contraint de
(i) Ps. GUI, 22.
282 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
les rayer du livre où sont inscrits les élus. Ceux-là
donc seront stupéfaits, eux qui avaient mis toute
leur confiance dans la Bête, de voir que celle-ci
était, et qu'elle n'est plus. E lle était puissante, et
elle n’est plus rien, parce qu’elle est séparée de
Celui qui Est et qui, possédant la plénitude de
l ’Etre, possède aussi celle de la Vérité, de la
Justice, de la Force, et de toute perfection.
§ 4. — Les sept têtes et les dix cornes.
E t voici maintenant le sens de cette vision. Elle
est destinée à faire comprendre à ceux qui ont la
sagesse et qui cherchent à tirer de ce qu’ils voient,
de ce qu’ ils entendent, de ce qu’ ils lisent, des
fruits pour leur amendement personnel, les mal
heurs auxquels on s’expose en se pliant au joug de
la sensualité, et le peu de crainte que doivent nous
inspirer les succès momentanés des ennemis de
Dieu, Les sept têtes représentent sept montagnes,
stir lesquelles la femme est assise, ce sont sept rois.
Les sept têtes de la bête, c’est-à-dire du démon,
représentent les hommes dont celui-ci se sert, à
travers l’ histoire du monde, pour exercer son em
prise sur les autres, et qui sont tous des manières
d’Antéchrist. L ’auteur les compare à des têtes,
parce qu’ils jouent vis-à-vis de pécheurs ordinaires
le même rôle que la tête par rapport aux membres
du corps ; à des montagnes pour exprimer leur
orgueil, qui se dresse au-dessus des autres hommes,
comme les sommets au-dessus de la plaine ; à des
rois, parce qu’ils conduisent les autres, ce qui est
proprement la fonction du roi, — mais au terme où
les attend le démon.
LES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 283
Le nombre sept évoque le cycle complet de l’his
toire du monde, que l ’Ecriture a coutume de diviser
en sept époques : la première va d’Adam à Noé ; la
deuxième, de Noé à Abraham ; la troisième, d’Abra
ham à Moïse ; la quatrième, de Moïse à la captivité
de Babylone ; la cinquième, de cette captivité à
l ’avènement du C hrist; la sixième, de l ’Incarnation
à la venue de l ’Antéchrist; quant à la septième,
elle s’identifie avec le règne de l ’Antéchrist. Ceci
posé, il est facile de comprendre ce que veut dire
saint Jean quand il ajoute : De ces têtes, cinq sont
tombées. A u temps où il écrivait, en effet, les cinq
premiers âges du monde avaient passé, et les prin
ces qui travaillaient pour le compte du démon tels
que le Pharaon, Nabuchodonosor, Antiochus, etc.,
avaient disparu l’un après l ’autre ; la sixième de
meure : celle-là, c’est la puissance romaine qui
continue, avec les empereurs, à persécuter les chré
tiens ; et la septième, c’est-à-dire l ’Antéchrist,
n'est pas encore venue. Lorsqu'elle sera venue, il
lui faudra demeurer peu de temps : ses jours seront
abrégés à cause des élus, selon la promesse de No-
tre-Seigneur. E lle s’écroulera à son tour, comme
passent tous les ennemis de Dieu, tous les périls,
toutes les persécutions : c’est cette pensée pleine
de confiance qui constitue proprement la sagesse
que saint Jean veut nous inculquer ici et graver
dans nos cœurs.
E t ce ne seront pas seulement les hommes qui
passeront ; le démon aussi aura son tour, ainsi
que l’indiquent les paroles qui suivent : la bête
qui était, et qui n'est plus, elle est, elle, la hui
tième en ce sens qu’elle dépasse en méchanceté
les princes les plus cruels de toute l ’ histoire du
284 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
monde ; et cependant elle n'en est pas moins de
l'espèce des sept, parce que le démon est un pé
cheur au même titre que les hommes réprouvés ;
il sera puni comme eux, et il va à sa ruine éter
nelle.
Quant aux d ix cornes que tu as vues, elles figu
rent les d ix rois qui seront les vassaux de l ’Anté
christ. Ils n’ ont pas encore reçu la royauté, parce
que leurs empires n’existent pas encore. M ais ceux-
ci apparaîtront au temps de l ’Antéchrist, et les d ix
cornes recevront alors une puissance semblable à
celle des rois. L ’ auteur ne dit pas : la puissance
royale, mais une puissance semblable à celle des
rois, parce que ce seront des tyrans, exploitant
et opprimant leurs peuples à leur profit au lieu de
les conduire vers la vie éternelle, comme c’est le
devoir des vrais chefs. Cependant, ne les craignons
pas : ils n ’auront cette puissance que durant une
heure, c’est-à-dire durant un laps de temps très
court, et derrière la bête, dont ils suivront fidèle
ment toutes les directives. Ces personnages sont
comparés à des cornes pour nous donner à entendre
qu’ ils seront aussi durs, aussi insensibles que la
corne d’ un bœuf ou celle d’un rhinocéros ; qu’ils
adhéreront à l ’Antéchrist avec la même solidité que
la corne adhère à la tête de l ’ anim al, et qu’ ils ser
viront d’ armes à celui-ci pour attaquer ses adver
saires et déchirer ses victimes.
Ils se rangeront sous sa loi pour poursuivre le
grand, l'unique dessein, sur lequel ils sont tous
d’ accord : ruiner le royaume du Christ. Ils met
tront toute leur force, toute leur autorité à sa dis
crétion. Sous son commandement, ils engageront le
combat avec l'A gneau : mais l'A gneau les vaincra,
DES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 285
car il est le Seigneur des seigneurs, auquel toutes
choses sont soumises, et le Roi des rois, auquel
rien ne peut résister ; et ceux-là vaincront avec Lui
et auront part à sa gloire, qui lui sont attachés par
la foi et par la charité, qui ont été appelés par Lui,
qui ont mérité de devenir ses amis, en conservant
sa doctrine dans son intégrité, en accomplissant
fidèlement ses commandements, en se dévouant de
tout leur cœur à son Eglise.
On peut se demander pourquoi, dans cette scène
où il est question de combat et de victoire, Notre-
Seigneur nous est représenté sous la figure de
l ’Agneau, animal pacifique et résigné par excel
lence, plutôt que sous celle, qui semblerait bien
plus naturelle et plus expressive, du lion de Juda
terrassant sa proie. — A cela les commentateurs
répondent que c’est précisément pour nous faire
entendre que le Sauveur vaincra non par la force,
mais par sa patience, par sa douceur, par sa doci
lité ; et c’est en l ’imitant dans ces vertus que les
Saints triompheront de leurs ennemis. A u moment
de la Passion, l ’Enfer et le monde se sont coalisés
contre Jésus-Christ. Les démons, les Juifs, les bour
reaux ont déchaîné sur lui toute leur cruauté, toute
leur fureur pour lui arracher un murmure, un
geste de colère, un mouvement de révolte. Mais ce
fut en vain ; et cette incomparable mansuétude du
Sauveur au milieu d’un débordement inouï de
haine et de colère constitue son vrai triomphe, ce
lui qui manifeste avec éclat l ’impuissance de ses
ennemis. Ainsi qu’il le dit par la bouche de ses
Prophètes, il a posé son visage comme une pierre
très dure; il ne Va point détourné de ceux qui le
couvraient de crachats, et qtii lui arrachaient la
286 LE sens mystique de i/ apocalypse
barbe (i). La pierre à laquelle il se compare, ce
n’est point celle de l’indifférence stoïcienne ; c’est
le pur diamant de la charité, qu’aucune cruauté,
aucune injure n’est parvenue à entamer, et qui
continuait à darder les feux ardents de son amour
sur ceux mêmes qui traitaient leur Sauveur avec
la dernière sauvagerie.
§ 5. — Pourquoi les dix cornes haïront la femme.
Reprenons la suite des paroles de l ’Ange : Les
eaux que tu vois, sur lesquelles la courtisane est
assise, sont les peuples, les nations et les langues,
ce qui veut dire, au sens moral, que la sensualité
règne en maîtresse sur le genre humain tout entier ;
au sens allégorique, que l ’Antéchrist et ses parti
sans arriveront à étendre leur domination sur toute
la terre. E t cependant les dix cornes de la Bête
haïront la courtisane. Qu’est-ce à dire? Nous ve
nons de voir que ces cornes représentent les rois,
les chefs de peuples qui précisément se mettront
au service de l ’Antéchrist pour assurer son empire
universel. Comment ceux-là même détesteront-ils
le maître pour lequel ils travaillent? Parce qu’ils
se retourneront contre lui et le haïront furieuse
ment quand, après la victoire de l ’Agneau, ils
verront dans quel abîme de maux ils ont été pré
cipités pars lui. Ils le détesteront, lui et tous les
maîtres d’erreur qui les ont alléchés par leurs so
phismes et entraînés hors du droit chemin. E t cette
haine ne sera pas platonique : jetés avec leurs sé
ducteurs au fond de l ’Enfer, ils causeront la déso-
(i) Is., L, 6, 7.
LES CHATIMENTS DES DERNIERS TEMPS 287
lation de ceux-ci en les poursuivant de leurs repro
ches ; ils mettront à nu leur ignominie, proclamant
tous leurs vices et toutes leurs tares, sans que
Ceux-ci puissent les voiler en aucune façon ; ils
mangeront leurs chairs, en se repaissant de leurs
souffrances, et ils les brûleront, en attisant dans
leur cœur le feu du remords, en leur rappelant la
facilité avec laquelle ils auraient pu éviter le sort
effroyable qui leur est échu maintenant. Par ces
expressions, l ’auteur sacré nous enseigne que les
damnés se haïssent entre eux et qu’ils augmen
tent leurs souffrances par leurs colères réciproques,
leurs injures et leurs reproches. L a haine est
l’atmosphère de l ’Enfer, comme la charité est celle
du Ciel ; tandis que les élus sont les uns pour les
autres un sujet d’admiration et de joie, chaque
damné est pour les autres un objet de désolation
et d’ horreur.
E t il est juste qu’il en soit ainsi, qu’ils soient
châtiés avec la dernière rigueur. Dieu les avait
créés libres, leur laissant la faculté de L e servir
Ou de s’éloigner de Lui. Respectueux au plus haut
point de cette liberté, il n’a pas voulu contraindre
leur obstination. Il a permis qu’ils consentissent
dans leur cœur à embrasser le parti de la Bête et
qu'ils cherchassent à plaire à celle-ci; il ne les a
pas empêchés de livrer leur royaume intérieur au
démon, et de se laisser porter par ce dernier de
pêché en péché ; mais, un jour, la justice reprendra
ses droits. Dieu fera entendre les paroles qui fixe
ront immuablement les récompenses et les châti
ments pour l’éternité. Il dira à jceux qui sont à sa
droite : Venez les bénis de mon Père, et recevez
le royaume qui vous a été préparé dès l'origine du
288 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
monde, tandis qu’il rejettera les méchants avec
cette terrible sentence : Allez, maudits, au feu
éternel.
Enfin l’Ange explique à saint Jean que la femme
assise sur le monstre représente la grande cité qui
exerce son empire sur tous les rois de la terre.
Ceci nous ramène à ce que nous disions au début
et qui constitue la pensée maîtresse de ce chapitre :
à savoir, que tout ce qui constitue l’esprit du monde,
tout ce qui travaille à édifier la cité du mal contre
la cité de Dieu et à peupler l’Enfer, tout cela a
pour cause secrète la sensualité de l’homme, habi
lement manœuvrée par le démon.
Sixièm e V ision
L'HEURE DE LA JUSTICE
APOCALYPSE 20
PREMIERE PARTIE
LE CH ATIM ENT DE BABYLO N E
Chapitre X V III. — 1. E t après cela je vis un autre ange
qui descendait du ciel, ayant une grande puissance : et
la terre fut illuminée de sa gloire. — 2. E t il cria d’une
voix puissante, disant : Elle est tombée, elle est tombée,
la grande Babylone, et elle est devenue l’habitation des
démons et le refuge de tous les esprits impurs, et le
refuge de tous les oiseaux immondes et détestables. —
3. Parce que toutes les nations ont bu du vin de la colère
de sa fornication ; et les rois de la terre ont péché avec
elle, et les marchands 'de la terre se sont enrichis de la
vertu de ses délices. — 4. E t j ’entendis une autre voix
[qui venait] du ciel et qui disait : Sortez de là, mon peu
ple, afin de n’avoir point de part à ses crimes et de ne
point recevoir de ses châtiments. — fi. Parce que ses pé
chés sont parvenus jusqu’au ciel et que le Seigneur s’est
souvenu de ses iniquités. — 6. Rétribuez-la comme elle-
même vous a rétribué, et rendez-lui au double selon vos
œuvres : dans la coupe qu’elle [vous] a préparée, prépa
rez-lui le double. — 7. Dans la mesure où elle s’est glo
rifiée et où elle a vécu dans les délices, donnez-lui du
tourment et de la peine, parce qu’elle a dit dans son
cœur : je suis assise comme une reine, et je ne suis point
veuve, et je ne verrai point le châtiment. — 8. A cause
de cela, en un seul jour viendront ses punitions ; la
mort, la douleur, la famine, et elle sera brûlée par le feu
parce que le Dieu qui la jugera est fort. — 9. E t ils
pleureront, et ils gémiront sur eux-mêmes, les rois de la
terre qui ont péché avec elle et qui ont vécu dans les
délices, lorsqu’ils verront la fumée de son embrasement ;
— 10. se tenant loin, à cause de la crainte de ses tour-
292 UE SENS MYSTIQUE DÉ i/APOCAUYPSE
ments, disant : Malheur, malheur, cette grande cité de
Babylone, cette cité puissante, parce qu’en une heure est
survenu ton jugement. — 11. E t les marchands de la terre
pleureront et gémiront sur elle, parce que plus personne
n’achètera leurs marchandises : — 12. leurs marchandises
d’or, d’argent, de pierre précieuse, de perle, de lin, de
pourpre, de soie, d’écarlate ; et tout leur bois de thuya,
tous leurs objets d’ivoire, et tous leurs vases de pierres
précieuses, d ’airain, de fer, de marbre, — 13. et leur ca-
nelle, leurs parfums, leur baume, leur encens, leur vin,
leur huile, leur farine, leur blé, leurs bêtes de somme,
leurs moutons, leurs chevaux, leurs voitures, leurs servi
teurs et les âmes de leurs hommes. — 14. E t les fruits
[que désirait] ton âme se sont éloignés de toi ; et toutes
les choses excellentes et splendides ont péri pour toi, et
elles ne se retrouveront plus jamais. — 15. Ceux qui ven
daient ces choses, qui se sont enrichis, se tiendront loin
d’elle, à cause de la crainte de ses tourments, pleurant,
gémissant et disant : — 16. Malheur, malheur à cette
cité magnifique, qui était vêtue de lin , de pourpre et
d’écarlate, et qui était ornée d’ or, de pierres précieuses
et de perles, — 17. parce qu’en une heure ont été anéan
ties de si grandes richesses : et tous les pilotes, et tous
ceux qui naviguent sur le lac, et tous les marins, et ceux
qui travaillent dan la mer, se sont tenus à distance, —
18. et ils ont crié, en voyant le lieu de son embrasement,
disant : Qui est semblable à cette grande cité F — 19. E t
ils ont mis de la poussière sur leur tête, et ils ont crié,
pleurant, gémissant et disant : Malheur, malheur, à cette
grande cité, dans laquelle se sont enrichis tous ceux qui
avaient des navires dans la mer, avec ce qu’elle leur
payait : parce qu’en une heure elle a été ruinée. — 20.
Ré jouissez-vous sur elle, ciel, saints apôtres et prophètes,
parce que le Seigneur lui a demandé compte de votre
jugement. — 21. E t un ange, plein de force souleva une
pierre, semblable à une grande meule, et il la jeta dans
la mer, disant : Voilà avec quelle force sera précipitée
Babylone, cette grande ville, et jamais plus on ne la
trouvera. — 22. E t la voix des joueurs de cithare, et des
musiciens, et des joueurs de flûte et de trompette ne se
fera plus entendre en toi, et aucun artisan d’aucun mé
tier ne se rencontrera plus en toi ; et on n’entendra plus
chez toi le bruit de la meule, — 23. et l ’éclat de la
lumière ne brillera plus en toi, et la voix de l’époux e t
de l’épouse ne se fera plus entendre en toi : parce que
tes marchands étaient les princes de la terre, parce que
l ’heure de la justice 293
tes maléfices ont égaré toutes les nations. — 24. E t on a
trouvé en elle le sang des prophètes e t des saints et [celui]
de tous ceux qui ont été tués sur la terre.
g 1. — La ruine de Babylone.
vec ce chapitre X VIII e commence la V I e vision
A de saint Jean. L ’auteur y décrit, sous les
images symboliques qui lui sont coutumières, le
jugement de Dieu à la fin des temps. Nous allons
voir d’abord la damnation de Babylone, ou de la
grande courtisane, c’est-à-dire de tous les réprou
vés, telle qu’elle s’accomplira lorsque retentiront
ces terribles paroles : Allez, maudits, au feu éter
nel. Dans les chapitres suivants, on verra celle de
l'Antéchrist et du démon. E t pour associer plus
étroitement la prophétie qui va suivre à celles
que le divin Maître a faites sur ce sujet dans
l’Evangile, le Saint-Esprit, parlant par la bou
che de l’Apôtre, met en scène dès le principe le
Christ lui-même. Il évoque sa venue sur la terre
dans le mystère de l’Incarnation et ses avertisse
ments touchant les redoutables jugements de Dieu.
Car cet attire Ange que saint Jean vit descendre
du ciel, muni d’une grande puissance, et qui illu
minait toute la terre de sa gloire, représente le
Sauveur du monde, lorsqu’il est venu habiter parmi
nous, et que les Apôtres ont vu sa gloire, gloire
toute semblable à celle du Fils unique du Père (1) ;
la lumière de sa doctrine a éclairé le monde entier
et la puissance dont il était revêtu a ruiné l’empire
du démon.
fi) Jo., I,
294 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
Durant son séjour sur la terre, I l cria d’ une voix
forte, enseigna la vérité d’ une voix que rien ne
pouvait arrêter ni couvrir, et qui était celle de son
amour. Il ne cessa d’annoncer le jugement du
monde présent, de son prince, de ses serviteurs :
E lle est tombée, disait-il, elle est tombée, la grande
B obylon e; c’est-à-dire : « Ils périront infaillible
ment, corps et âme, les sujets de la grande courti
sane; les pécheurs obstinés qui ont laissé, volon
tairement, les démons établir leur repaire dans leur
cœur, dans ce cœur qui leur était donné pour être
le temple de D ie u ; ils périront parce qu’ ils ont
conservé en eux-mêmes, au lieu de les jeter dehors
par une humble confession, tous les esprits immon
des et tous les oiseaux im purs, toutes les pensées
honteuses et tous les péchés d’ orgueil, qui les ren
daient abominables aux yeux de D ieu. » L e monde
s ’écroulera parce qu’ il a déchaîné contre lui-même
les trois concupiscences : la concupiscence de la
chair désignée ici par le vin de la fornication; la
superbe de la vie, que représentent les rois de la
terre; et la concupiscence des yeux, figurée par les
marchands. L ’ auteur sacré, annonce donc le châti
ment du monde, parce que toutes les nations, c’est-
à-dire, au sens mystique, tous ceux qui n ’ont point
été régénérés spirituellement, tous ceux qui vivent
selon les lois de la chair, ont bu du vin de sa forni
cation, et provoqué ainsi la colère de D ieu, en don
nant libre cours à leurs amours impudiques ; parce
que les rois de la terre, entendez : les orgueilleux,
ceux que possède l ’ esprit de domination, ont pêché
avec elle ; ils ont porté tous leurs désirs sur le monde
présent et ont tout sacrifié pour en être les maîtres ;
enfin, parce que les marchands, les hommes cupi-
I? HEURE DE EA JUSTICE 295
des et avides d’argent, sont devenus riches en
offrant aux autres les moyens de jouir des délices
de la chair, et en augmentant ainsi sans mesure le
nombre des péchés.
§ 2. — Exhortations aux fidèles.
Mais en même temps qu’il annonçait ainsi les
châtiments réservés aux méchants, Notre-Seigneur
pressait tous ceux qui voudraient l ’entendre de
renoncer au monde et de se convertir. C ’est pour
quoi saint Jean entendit une autre voix, qui était
celle de la miséricorde, après celle de la justice, et
qui criait : « Sortez de là, mon peuple, comme Loth
sortit de Sodome pour échapper à la destruction de
cette ville ; sortez de là, vous qui vivez en fonction
de la vie éternelle, afin de n’ avoir aucïtne part aux
crimes de Babylone et d’ éviter ainsi les matix qui
la menaçent, parce que sa ruine est inévitable, ses
péchés sont parvenus jusqu’ au ciel; ils ont dépassé
toute mesure, ils ont forcé le Seigneur à sortir de
la patience avec laquelle il supporte, comme sans
les voir, l ’ingratitude et les crimes de l’ humanité. »
Pour punir le monde d’ avoir persécuté les Saints,
le Tout-Puissant fera asseoir ceux-ci sur son pro
pre tribunal et les invitera à prononcer eux-mêmes
la sentence des pécheurs. C ’est cette scène que dé
crit maintenant l ’auteur sacré : « Jugez à votre
tour, dit Dieu à ses serviteurs, ceux qui vous ont
jugé9. E t infligez-leur un châtiment double de celui
qu’ ils vous ont infligé, car eux n ’ont pu frapper
que vos corps : vous, vous enverrez et leur corps
et leur âme à la mort éternelle. Punissez-les de
peines proportionnées à leurs œuvres; et, dans la
296 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
coupe qu J ils vous ont préparée, prêparez-leur un
double breuvage; c’ est-à-dire condamnez-les aux
supplices mêmes qu’ ils vous ont fait subir, mais
en ajoutant à la souffrance extérieure le feu inté
rieur et le remords du désespoir. P lu s ils auront
cherché la gloire humaine, plus vous les couvrirez
de honte et de confusion ; et plus ils se seront vau
trés dans les délices de la chair, plus vous les châ
tierez dans leur corps. »
§ 3. La plainte des rois de la terre.
Babylone s’est crue invulnérable, comme il arrive
toujours aux pécheurs endurcis ; elle a dit dans son
cœur : « Je ne crains rien, je suis assurée comme
une rein e; je ne suis pas une pauvre veuve, privée
de soutien et de consolation, et je ne verrai point
ces malheurs que me prédisaient les Apôtres du
Christ ». A cause de cela, à cause de cet orgueil
qui fait que, non contente de pécher, elle se glorifie
de son pêché, elle verra jondre sur elle, en un seul
jour, les châtiments qui lui sont dus : la mort,
parce qu’elle se croyait forte ; la douleur, parce
qu’elle se croyait heureuse ; la fam ine, parce qu’elle
se croyait riche. E lle sera jetée au feu éternel ; et
cette sentence s’ accomplira infailliblement, car D ieu
est fort, nul ne peut lui résister, et il ne se laissera
ébranler ni par des menaces ni par des prières, au
jour du Jugement. Oh ! quelle sera alors la douleur
des rois de la terre, des grands et des heureux de
ce monde, lorsqti/ils verront la fumée du feu qui la
consum era! Ils pleureront, ils gémiront su r leur
propre ruine, comprenant bien qu’ ils vont être
L’HEURE DE LA JUSTICE 297
engloutis avec elle, eux qui se sont corrompus dans
ses plaisirs, et qui ont vécu dans les délices qu’elle
offrait à leur sensualité. E t se tenant au loin à cause
de la crainte que leur inspireront les tourments
qu'elle endure... Ces paroles ne doivent pas se
prendre au pied de la lettre : les hommes dont il est
question seraient trop heureux d’assister en sim
ples spectateurs au châtiment du monde, auquel
ils s’étaient donnés tout entiers ! Saint Jean veut
dire simplement que leur cœur, qui adhérait de
toutes ses forces aux joies d’ici-bas, s'en tiendra
bien loin maintenant; il les détestera en voyant le
prix dont il faut les payer au tribunal de Dieu, et
en songeant, avec un effroi qui décuplera l ’hor
reur de leurs supplices, que ceux-ci sont éternels.
Cependant, notons en passant qu’au sens moral
les rois de la terre se prennent ici en bonne part;
ils désignent les hommes qui savent se dominer
eux-mêmes, qui sont arrivés à maîtriser leurs pas
sions, et qui, pleins de douleur au souvenir de leurs
fautes passées, déplorent le temps où ils étaient
asservis aux plaisirs du monde. Mais revenons au
sens littéral de la prophétie, c’est-à-dire à la des
cription anticipée du Jugement dernier. Les rois
de la terre, donc, en voyant le monde s’abîmer
dans le cataclysme qui en marquera la fin, se met
tront à crier : « Malheur, malheur à cette grande
cité de Babylone! Malheur à nous qui avions mis
notre confiance en elle : elle paraissait puissante,
et elle n’était forte en réalité que pour faire le mal ;
puisqu’elle a été incapable de conjurer le fléau qui
s’abat aujourd’hui sur elle, puisqu’il a suffi d'une
heure pour que s'accomplit son jugement ! » Quand
s’allumera le grand incendie qui doit purifier l'uni-
398 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
vers, ce sera une chose affreuse pour les amants de
ce monde que de voir les flammes dévorer en un
instant toutes les richesses, tous les trésors, tous
les chefs-d’œuvre, tout ce que l’activité humaine
avait produit de beau, de grandiose, d’utile ou
d’agréable depuis la création, et le chaos de l’Enfer
rester leur seule part.
§ 4. — La plainte des marchands.
E t les marchands de la terre pleureront et gémi
ront sur la ruine de Babylone ; car il n’y aura per
sonne pour acheter encore les marchandises. C’est
en vain qu’ils se sont procuré, au prix de tant de
peines, les marchandises d’or, d’argent, de pierre
précieuse, de perles, de lin, de pourpre, de soie,
d’écarlate; les bois des essences les plus rares, les
objets d’ivoire, les vases ornés de pierres précieu
ses et faits de bronze, de fer ou de marbre; la ca
ndie, les parfums, les onguents, l’encens, le vin,
l’huile, la farine, le blé, les bétes de somme, les
moutons, les chevaux, les voitures, les esclaves et
les hommes dont l’âme même était à vendre. Ces
derniers mots désignent les esclaves qui embras
saient sans difficulté la religion de leurs maîtres,
par opposition à ceux qui gardaient leur religion
personnelle.
En énumérant cette variété d’objets qui faisaient
la fortune des marchands, saint Jean veut nous
faire comprendre que le souvenir des choses de la
terre demeurera terriblement précis dans la mé
moire des damnés : le regret des multiples jouis
sances dont ils faisaient leurs délices ici-bas les
l ’heure de la justice 299
poursuivra simultanément, mais distinctement. En
même temps, la voix de leur conscience leur rap
pellera sans cesse le caractère irrévocable de leur
ruine : « Les objets des désirs de ton âme, leur
dira-t-elle, ont été emportés loin de toi; toutes les
choses où tu mettais tes délices et ta gloire ont péri
pour toi, jamais plus elles ne se trouveront en ta
possession. »
Mais il va de soi que chacun des mots qui figu
rent dans l ’énumération que Ton vient de lire a un
sens symbolique, et que, bien plus qu’une richesse
matérielle, il représente une valeur spirituelle.
Nous allons exposer sommairement les interpréta
tions que donnent communément sur ce sujet les
Docteurs et les commentateurs autorisés de l'A po
calypse. Les marchands désignent les hérétiques et
les hypocrites, tous ceux qui simulent la vertu pour
acheter non la gloire éternelle, mais la gloire d’ici-
bas. Ils feignent de posséder dans leurs trésors
l'or de la sagesse divine, l'argent d’une éloquence
inspirée, la pierre précieuse, qui est le Christ lui-
même, et la perle du royaume des cieux, pour
laquelle il faut tout vendre et quitter. Ils laissent
entendre que leur âme est blanche comme le lin,
par le soin qu’elle met à se purifier des moindres
souillures, rouge comme la pourpre par l’ardeur
avec laquelle elle désire le martyre, brillante et lé
gère comme la soie par sa virginité, rutilante comme
l'écarlate par sa charité. Le bois de thuya, qui est
imputrescible, symbolise leur persévérance, que
rien ne peut entamer; l'ivoire, leur chasteté; l'ai
rain, leur endurance; le fer, leur patience, parce
que ce métal, mis sur le feu, au lieu d'être con
sumé, se dépouille de ses scories, devient souple
300 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCAEYPSE
et se laisse façonner à tous les usages. Leur
humilité les laisse froids comme le marbre devant
les louanges des hommes. L a pénitence donne à
leur vie un arôme agréable comme celui de la
canelle; l ’esprit d’oraison embaume leur âme, et
le Saint-Esprit l ’ emplit de son onction. L'encens
exprime leur dévotion ; le v in , leur componction ;
l'h u ile, leur miséricorde pour le prochain ; la
farine et le blé, la pureté à la fois et la qualité
de leur doctrine. Leu r dévouement au service des
autres est tel qu’ on peut les comparer à des bêtes
de som m e, qui acceptent tous les fardeaux; à des
m outons, qui se laissent tondre sans murmurer ;
à des chevaux, qui portent impétueusement et
généreusement leurs maîtres dans les combats ; à
des voitures, parce qu’ ils aident à faire le voyage
de cette vie sans fatigue ; à des esclaves, enfin,
parce qu’ils se font les serviteurs de tous, tant au
spirituel qu’au temporel.
Les hypocrites feignent donc d’avoir toutes ces
qualités, et ils en vendent les œuvres en échange
de la louange des hommes. M ais au jour du juge
ment, les fruits qu'ils désirent, c’ est-à-dire pré
cisément cette gloriole humaine, leur échapperont
totalement, et toute la vertu dont on les croyait
pleins, tout l’ éclat dont ils étaient faussement pa
rés, s’évanouiront sans espoir de retour.
§ 5. — La plainte des marins et des pilotes.
Q u ’il s’ agisse donc, au sens littéral, des hom
mes adonnés à la poursuite des richesses d’ ici-bas,
ou, au sens moral, des hypocrites qui auront
l ’heure de la justice 301
trompé les hommes par leurs vertus simulées,
tous ceux-là, en ce jour de colère, assisteront avec
désespoir à la ruine de ce monde, pleurant, gé
missant et disant : Malheur! malheur! Le mot
de : Vae, dont se sert l ’Ecriture pour exprimer
la peine des damnés, est intraduisible : il veut
dire que cette peine dépasse toute locution, tout
concept humain, comme, à l ’inverse, le mot :
Alléluia, qui chante la joie ineffable des bienheu
reux. « Malheur, donc, diront-ils, à nous, qui
avions mis notre confiance dans cette cité magni
fique. Elle était vêtue de lin, de pourpre et d’ écar
late, elle était ornée d’ or, de pierres précieuses et
de perles. E t voici qu’ il a suffi d’ une heure pour
engloutir totites ces richesses. » E t tous les pilotes,
et tous ceux qui naviguaient sur le lac, et les ma
rins, et ceux qui travaillent dans la mer se mirent
à hurler de douleur, eux aussi, en voyant l’ incen
die de la ville. Ces expressions, bien qu’ au sens
littéral on puisse les entendre des hommes qui
affrontent pour s’enrichir les dangers des lointains
voyages, visent surtout les mauvais prélats, les
mauvais prêtres, les mauvais prédicateurs, tous
ceux que Jésus avait choisis, comme saint Pierre,
saint André, saint Jacques, saint Jean, pour être
pêcheurs d’ hommes, pour conduire la barque de
son Eglise, et qui se sont faits les serviteurs du
monde. Tous ceux-là, brusquement dégrisés, se
prendront soudain de haine pour ces prélatures,
ces honneurs, ces richesses qu’ils ont désirés avec
fureur. E n voyant le lieu où elle est consummée
par le feu, et ce lieu, c’est l ’Enfer, où ils seront
eux-mêmes tombés, ils diront : « Qui est semblable
à cette ville? Qui aurait pu croire qu’un destin si
302 LM SENS MYSTIQUE DM L^APOCALYrSM
tragique attendait cette cité, tant elle paraissait
heureuse et puissante? »
E t Us mettront de la poussière sur leur tête :
ils feront pénitence, mais il sera trop tard. Dans
leur désespoir, ils reconnaîtront, la vanité de tout
ce qu’ils ont poursuivi avec tant d’ ardeur, et ils
confesseront qu’ils ont tout sacrifié pour un peu de
poussière. Ils crieront, avec larmes et gémisse
ments : « Malheur, malheur, à cette grande cité.
Tous ceux qui avaient des navires dans la mer,
c’est-à-dire tous ceux qui possédaient les biens de
ce monde, se sont enrichis de ses richesses à elle,
au lieu de chercher à conquérir le royaume des
cieux. E t voici qu'en une heure, elle a été anéan
tie ! »
§ 6. — Comment les Saints doivent se réjouir
d’avoir évité le malheur de la damnation.
Saint Jean, après avoir montré la ruine des
impies, se tourne maintenant vers les Saints. Il
les exhorte à la joie, parce que le Jugement, qui
marquera pour les méchants l ’heure du châtiment,
sera pour les justes celle de la récompense. « Ré
jouissez-vous de la ruine de Babylone, leur dit-il,
vous dont le cœur est comparable à un ciel, parce
que Dieu y fait sa demeure ; vous qui avez travaillé
pour l ’Evangile, comme les saints Apôtres, et
annoncé le règne à venir, comme les Prophètes.
Réjouissez-vous, parce que le Seigneur lui a de
mandé compte de la condamnation qu'elle avait
portée contre vous. »
E t voici maintenant l ’exécution du jugement.
Alors l'Ange insigne entre tous, le Roi des Anges,
l ’heure de la justice 303
Jésus-Christ lui-même, saisit la pierre qui était
semblable à une grande meule et il la jeta dans la
mer, disant : Voilà avec quelle force cette grande
cité de Babylone sera précipitée dans la mer. L,a
pierre représente ici la masse des damnés : l ’au
teur veut faire comprendre que, malgré leur dureté
et leur obstination dans le péché, Notre-Seigneur
les précipitera sans effort en Enfer, quand il dira :
Allez, maudits, au feu éternel. E t ils tomberont
comme la pierre, qui, jetée avec force dans l’eau,
ne demeure pas un instant à la surface, mais va
droit au fond et ne reparaît plus jamais. Ils seront
plongés pour toujours dans l’abîme du désespoir
et de la désolation. Jamais plus ils n’entendront la
voix des joueurs de cithare, des chanteurs, des
joueurs de flûte ou de trompette, ni rien de ce qui
charmait leurs oreilles ici-bas : ils n ’entendront
éternellement que les cris des démons et les hurle
ments des damnés. En Enfer, il n ’y aura plus
aucun artisan pour aucun art, aucun travail utile,
aucun moyen de pourvoir aux besoins de la nature
humaine ; on n Jentendra plus le bruit de la meule
qui sert à faire le pain, ni celui d’aucun métier.
L Jéclat de la lumière y sera remplacé par d’horri
blés ténèbres, et la voix de Vépoux et celle de
Vépouse s’y tairont à jamais, car il n’y aura plus
d’amour, plus de noces, plus de fêtes, plus rien des
agréments qui rendent la vie supportable. Voilà le
sort qui attend Babylone, parce qu’au lieu de se
choisir des princes sages, elle s Jest confiée à des
marchands. Ceux-ci ont travaillé pour les biens de
la terre sans souci de la vie éternelle, ils se sont
enrichis, ils ont reçu leur récompense ; maintenant,
ils arrivent les mains vides au Jugement de Dieu.
304 DE SENS MYSTIQUE DE i / à POCAI,YPSE
En outre, leurs mauvais exemples ont corromupu
toutes les nations : et c’est pourquoi ils ont à ré
pondre du sang des Prophètes, de celui des saints
et du meurtre de tous ceux qui ont été tués injus
tement sur la terre.
DEUXIEME PARTIE
VICTOIRE DU CHRIST SUR L’ANTECHRIST
Chapitre XIX. — 1. Après celq^ j ’entendis comme la voix
de foules nombreuses dans le ciel, qui disaient : Alléluia.
Le salut, la gloire et la puissance appartiennent à notre
Dieu : — 2. parce que ses jugements sont vrais et justes,
à lui qui a fait justice de la grande courtisane, laquelle
a corrompu la terre dans sa prostitution, et parce qu’il a
vengé le sang de ses serviteurs, frépandu] par les mains
de celle-ci* — 3. E t ils dirent de nouveau : Alléluia. E t
sa fumée monte dans les siècles des siècles. — 4. E t les
vingt-quatre vieillards se prosternèrent, ainsi que les
quatre animaux, et ils adorèrét le Dieu qui est assis sur
le trône, disant : Amen. Alléluia. — E t une voix sortit
du trône, disant : Chantez louange à notre Dieu, [vous]
tous [qui êtes] ses serviteurs : et qui le craignez, les pe
tits et les grands. —6. E t j’entendis comme la voix d’une
foule nombreuse, et. comme la voix des grandes eaux, et
comme le bruit de grands coups de tonnerre, qui di
saient : Alléluia, parce que le Seigneur notre Dieu, le
Tout-Puissant, a établi son règne. — 7. Réjouissons-nous,
et livrons-nous à l’allégresse, et rendons-Lui gloire : parce
que les noces de l’Agneau sont arrivées e t que son épouse
s’est préparée. — 8. E t il a été donné à celle-ci de se
couvrir d’un lin éclatant et blanc. Ce lin, en effet, ce sont
les justifications des saints. — 9. E t [l’Ange] me dit :
Ecris : bienheureux ceux qui ont été conviés au repas des
noce-; de l’Agneau : et il me dit : Ces paroles de Dieu
sont vraies. -— 10. E t je tombai à ses pieds, [comme] pour
l’adorer. E t il me dit : Prends garde de ne point faire
cela. Je suis serviteur comme toi, et comme tes frères qui
ont le témoignage de Jésus. Adore Dieu. L’esprit do
prophétie en effet est le témoignage de Jésus. — 11. E t
apocalypse 21
3o6 le sens mystique de i/ apocalypse
je vis le ciel ouvert, et voici un cheval blanc, et celui qui
le m ontait était appelé : Fidèle, e t Véridique, et il juge
avec justice, et il combat. — 12. Ses yeux sont semblables
à une flamme et sur sa tête [il porte] de nombreux dia
dèmes, et il a un nom écrit, que personne ne connaît,
sinon lui. — 13. E t il était vêtu d’un vêtement arrosé
de sang : et le nom qui le désigne [est] : Verbe de Dieu.
14. E t l’armée de ceux qui sont dans le ciel le suivaient
sur des chevaux blancs, vêtus d’un lin blanc et pur. —
15. E t de sa bouche procède un glaive aiguisé des deux
côtés, afin de frapper les nations avec lui. E t lui-même
les gouvernera avec une verge de fer : et lui-même foule
aux pieds le pressoir du vin de la colère, de la fureur
du Dieu tout-puissant. — 16. E t il porte écrit sur son
vêtements et sur sa cuisse : Roi des rois, et Seigneur des
seigneurs. — 17. E t je vis un Ange, qui se tenait immo
bile dans le soleil, et il cria à haute voix, disant à tous
les oiseaux qui volaient par le milieu du ciel : Venez, et
rassemblez-vous pour le grand souper de Dieu : •— 18.
afin que vous mangiez les chairs des rois, et les chairs des
tribuns, e t les chairs des puissants, et les chairs des che
vaux, et de ceux qui les montent, et les chairs de tous
les hommes libres, et des esclaves, et des petits, et des
grands. — 19. E t je vis la bête, et les rois de la terre, et
leurs armées, rassemblés pour livrer bataille à celui qui
était sur le cheval, et à son armée. — 20. E t la bête fut
saisie, et avec elle le pseudo-prophète, qui a fait des si
gnes en sa présence, par lesquels il a séduit ceux qui ont
reçu le caractère de la bête, et qui ont adoré son image.
Tous deux furent jetés vivants dans l’étang de feu de
soufre, brûlant. — 21. E t tous les autres furent tués par
le glaive de celui qui monte le cheval, [glaive] qui sort
de sa bouche : et tous les oiseaux furent rassasiés de leurs
chairs.
§ 1. — Actions de grâces de l’Eglise triomphante
et de l'Eglise militante.
a condamnation des serviteurs du monde, dont
L il a été question au précédent chapitre, aura
comme contrepartie, au dernier jugement, l’allé-
gresse de tous ceux qui se verront à l’abri des châ
timents de l’enfer. Tandis que pleureront les rois
l ’heure de la justice 307
et les marchands de la terre, tandis qu’ils diront
« Vae » devant l’effondrement de leurs richesses,
de leurs ambitions, de leur vie de plaisir, les habi
tants du ciel, eux, chanteront : Alléluia, mot intra
duisible, destiné par cela même à faire entendre
que le bonheur des élus dépasse toute langue hu
maine. Ils proclameront leur reconnaissance envers
le Dieu qui leur a réservé une telle récompense,
et une telle joie, a C'est à Lui, diront-ils, que re
vient tout le mérite de notre salut, car sans Lui
nous n’aurions pu rien faire ; c’est Lui qui est
digne de toute gloire, pour les œuvres merveilleu
ses qu’il a accomplies par son Verbe ; c’est Lui seul
qui a terrassé l’Enfer par sa puissance. Rendons-
lui grâces, parce que ses jugements sont vrais et
justes. Il a tenu fidèlement les promesses qu’il avait
faites à qui écouterait ses commandements ; comme
il a appliqué sans faiblesse les châtiments dont il
avait menacé les transgresseurs de sa Loi. C’est
ainsi que la condamnation qu’il a portée contre la
grande courtisane est souverainement juste, et cela
pour deux raisons : parce que l’exemple de ses
désordres avait corrompu toute la terre, et parce
qu’elle avait répandu de ses propres mains le sang
des saints. »
Et ils redirent : Alléluia, pour montrer que la
louange de Dieu reprendra sans cesse et sera éter
nelle, comme éternelle aussi sera la fumée qui
monte du brasier où se consume Babylone, c’est-
à-dire, comme le châtiment des damnés. Cette oppo
sition entre un bonheur et un malheur qui n’auront
de fin ni l’un ni l’autre est une invitation à mettre
tout en œuvre pour mériter le premier, pour éviter
le second.
308 lu sens mystique de l j apocalypse
Et les vingt-quatre vieillards, c’est-à-dire les
Pères de l ’ Ancien et du Nouveau Testament, les
douze Prophètes et les douze Apôtres, se proster
nèrent la face contre terre, ainsi que les quatre
animaux, qui représentent — nous l ’avons vu déjà
— tous les prédicateurs de l’Evangile ; et tous en
semble adorèrent Dieu qui est assis sur son trône,
au milieu de l ’Eglise triomphante, disant : Amen,
Alléluia, — Amen, pour marquer leur assentiment
aux jugements prononcés par D ieu; Alléluia, parce
qu’ils ne peuvent comprimer la joie dont leur cœur
déborde.
Ces deux mots, comme l ’a remarqué saint Au
gustin, résument tout l ’occupation des bienheu
reux : le premier exprime l ’émerveillement continu
de leur intelligence en présence de la Vérité inef
fable et toujours nouvelle, qui étincelle devant eux ;
le second, l ’enthousiasme de leur cœur devant la
possession d’un tel bien.
Alors, écrit ce grand Docteur, nous contemplerons la
Vérité sans le moindre ennui, et avec un bonheur qui ne
se démentira point ; nous la verrons dans un éclat qui ne
laissera place à aucun doute. De plus, embrasés d’amour
pour cette même Vérité, nous nous attacherons intimement
& elle, nous l’étreindrons, en quelque sorte, pour lui donner
un baiser aussi doux qu’il sera chaste et spirituel ; et, d’une
voix non moins heureuse, nous louerons Celui qui est la
Vérité même, en chantant : Alléluia. Oui, dans le transport
de leur joie, et dans l ’ardeur de la charité qui les enflam
mera les uns pour les autres, et surtout pour Dieu, tous les
habitants de cette Cité bénie s’exciteront à louer Dieu avec
un même amour, et ils répéteront : Alléluia, emme ils répé
teront : Amen (1),
(i) Sermon 36a; de la R ésurrection des m orts.
l ’heure de la justice 309
Après ces acclamations des bienheureux, saint
Jean entendit une voix qui sortait du trône. Elle
s’adressait, celle-là, aux habitants de la terre et
elle leur disait : Chantez ïa gloire de Dieu, vous
qui ôtes ses serviteurs, vous qui le craignez, les
grands et les petits. Ceux-là seuls en effet sont
dignes de louer Dieu, qui vivent selon ses comman
dements, qui redoutent de l’offenser. Dieu n’agrée
point la louange des pécheurs, qui chantent sa
gloire avec leurs lèvres, mais dont le cœur est cor
rompu. Au contraire, il écoute avec plaisir les can
tiques de ses serviteurs, non seulement ceux des
grands, c’est-à-dire des Docteurs, des âmes favo
risées de grâces spéciales, mais aussi ceux des
petits, des ignorants et des simples.
Sur quoi, le concert des élus s’éleva à nouveau
dans le ciel, semblable au bruit des grandes eaux
et au fracas du tonnerre. Ces expressions sont des
tinées à nous faire comprendre, à nous qui sommes
encore sur la terre, l’excellence de la louange divine,
de cette « œuvre de Dieu » que saint Benoît a pla
cée au centre de sa Règle, et à laquelle il a voulu
que « rien ne soit préféré ». Saint Jean la compare
aux grandes eaux à cause de l’effet purificateur
qu’elle exerce sur les âmes qui s’y adonnent avec
dévotion, et qui s’y plongent comme dans un dé
luge de grâce; et au fracas du tonnerre, en raison
de la frayeur qu’elle inspire au démon.
§ 2. — Motifs qu’ont les Saints de se réjouir.
Les bienheureux chantaient donc encore : Allé
luia, parce que le Seigneur notre Dieu a établi son
règne. Sur la terre, en effet, on ne peut pas dire
3io le sens mystique de l ' apocalypse
que Dieu règne vraiment. Bien qu’il soit présent à
toutes choses par puissance, comme disent les théo
logiens, il n’exerce pas partout cependant cette puis
sance ; il en suspend constamment l ’action pour
respecter la liberté humaine, pour donner ainsi à
chacun la possibilité de mériter ou de démériter ;
et c’est pourquoi il tolère le mal, le pêché, l ’activité
du démon. Dans la vie future, au contraire, il
établira son règne, parce qu’il laissera son plein
effet à cette même puissance, et celle-ci, envelop
pant les élus, les mettra à l ’abri de tout ce qui
pourrait leur nuire.
On remarquera, dans ce chapitre, que le mot :
Alléluia est énoncé quatre fois. Les saints Docteurs
qui ont commenté Y Apocalypse n’ont pas pensé que
ce fut en vain : ils ont vu là une allusion aux quatre
motifs principaux qu’auront les bienheureux de
louer Dieu, et que l ’auteur indique discrètement en
disant qu’il est le Seigneur, notre Dieu tout-puis
sant. Il faut en effet le louer parce qu’il est le
Seigneur, c’est-à-dire le Créateur, auquel nous de
vons la vie; parce qu’il est Dieu, la somme de tous
les biens, l ’unique objet capable d’apaiser l ’inquié
tude de notre cœur ; parce qu’il a daigné se faire :
nôtre, dans le mystère de l ’Incarnation et dans la
Sainte Eucharistie ; parce qu’ en fin , il est tout-puis
sant, et que seul il peut nous arracher à l ’emprise
du démon, à l ’abîme de la mort et du pêché, pour
nous conduire à la gloire éternelle.
« Livrons-nous donc à la joie la plus complète,
chantaient les élus, et rendons-lui gloire pour tous
les biens qu’il a daigné nous départir, pour la vic
toire qu’il nous a permis de remporter avec lui, pour
tout ce bonheur qui nous inonde : car le jour est ar-
L’HEURE DE LA JUSTICE 3**
rivé des noces de VAgneau, et son épouse s'est parée
de ses atotirs : elle a déposé les vices du vieil homme,
elle s’est revêtue, non de ses propres mérites, mais
des dons que Dieu lui a faits, pour aller à Lui. Elle
a reçu, pour se couvrir, et pour plaire à son Epoux,
une robe d'un lin étincelant et pur. » Le lin repré
sente les justifications des saints : de sa nature, en
effet, cette plante est couleur de terre, mais de mul
tiples lavages et manipulations l’amènent progres
sivement à une blancheur immaculée ; de même
l’âme des Saints, comme celle des autres hommes,
naît avec la couleur terreuse du pêché originel et
de la concupiscence : mais peu à peu, les épreuves
et les exercices de la vie spirituelle la conduisent
à une pureté sans tache, étincelante de charité.
Tandis que les Saints continuaient leurs hymnes
de joie, saint Jean vit devant lui un Ange, qui lui
dit : Ecris : Bienheureux ceux qui ont été conviés
aux noces de VAgneau,; comme pour dire : a Grave
profondément dans ton cœur, et dans celui des
fidèles qui t ’écoutent, cette vérité, que le vrai bon
heur appartient non pas aux riches, non pas aux
sâvants, non pas aux puissants de ce monde : mais
à ceux qu’une vie pure rend dignes d’être appelés
un jour à ces noces ineffables, où l’âme s’unit à
Dieu pour l’éternité ! » E t le céleste messager
ajouta, pour appuyer encore sur l’importance de ce
qu’il venait de dire : « Ces paroles de Dieu sent
absolument vraies. »
Saint Jean, pénétré de reconnaissance, tomba aux
pieds de l’Ange, comme s’il avait voulu l’adorer.
Mais celui-ci l’arrêta aussitôt : « Garde-toi de faire
cela, lui dit-il. Je ne suis point ton Seigneur, je ne
suis qu'un serviteur, comme toi, comme tous ceux
312 LE SENS MYSTIQUE DE L J APOCALYPSE
de tes frères qui rendent témoignage à Jésus, par
leur foi et par leurs œuvres. » En parlant ainsi,
l’Ange rend hommage non seulement à la dignité
de l’Apôtre, mais à celle de la nature humaine en
général. Il dit : Je siti serviteur, comme toi, parce
que les Anges et les hommes n’ont qu’un seul Sei
gneur, Jésus-Christ. Dans l’Ancien Testament, les
Anges ont parfois laissé les hommes se prosterner
devant eux, pour leur rendre le culte de dulie au
quel ils ont droit ; comme p a r exemple celui qui
apparut à Josué, devant la ville de Jéricho (i) :
mais depuis l’accomplissement du mystère de l’In
carnation, depuis que la nature humaine s’est assise
à la droite de Dieu, sur le trône même de sa Ma
jesté, en la personne du Christ, ils ne le permettent
plus, par respect pour la Très Sainte Humanité de
notre Sauveur. C’est pourquoi celui qui nous oc
cupe ajoute, s’adressant toujours à saint Jean :
a Adore Dieu,, qui seul est digne de l’être, et ron
pas moi, car lJesprit de prophétie dont tu es rnimé
constitue, pour toi et pour ceux qui te connaissent,
un sûr garant que tu es fils de Dieu comme Jésus
lui-même. »
§ 3. — Le Verbe de Dieu,
Dans un deuxième tableau de cette même vision,
saint Jean assiste à la condamnation de la Bête.
Il la rapporte ici, mais en insistant surtout sur l’ad
miration que lui cause la vue de Celui qui triomphe
d’elle, c’est-à-dire du Sauveur. Le ciel s’ouvrit à
ses yeux, pour laisser son intelligence pénétrer plus
profondément dans le secret des divins mystères, et
(t) Jos., V, i5.
i/ heure de la justice 3T 3
u» cheval blanc lui apparut. Nous avons rencontré
déjà cette figure dans la vision des sept sceaux (i)),
et nous avons dit alors qu’ elle était le symbole de
l’Humanité immaculée du Christ, qui fut comme
la monture du Verbe, pendant son séjour sur la
terre. L e cavalier que portait ce cheval était appelé
fidèle et véridique. Notre-Seigneur, en effet, a été
le modèle de la fidélité envers son Père, parce qu’il
a exécuté parfaitement toutes ses volontés ; et envers
les hommes, parce qu’il n’a jamais manqué aux pro
messes qu’il leur a faites. Il est souverainemet
vrai, par opposition aux autres hommes qui sont
tous menteurs, comme l ’enseigne le Prophète
royal (2). Jamais aucune considération n’a pu le faire
dévier de la vérité pure, jamais il n’a appelé mal
ce qui est bien, ni bien ce qui est mal. Il juge avec
justice, et il combat pour ses amis. Ses yeux sont
semblables à la flamme du feu : lorsqu’ils s’arrê
tent sur une âme, leur regard consume en elle la
rouille du péché, fait fondre la glace de son cœur,
l’éclaire sur le chemin qu’elle doit suivre, l ’em
brase des ardeurs de la charité.
L e Sauveur portait sur sa tête un grand nombre
de diadèmes, représentant les victoires multiples
qu’il a remportées sur le démon, sur le monde, sur
ses ennemis. C ’ est qu’aussi bien il est doué d’une
puissance à laquelle rien ne peut résister, car il
porte, gravé sur son cire, ce nom de Jésus, dans
lequel Dieu a condensé toute sa miséricorde; ce
Nom qui est au-dessus de tous les noms, et dont
personne, hormis lui-mcme, ne connaît la sagesse,
la douceur et le pouvoir. Il était vêtu d’ un vêtement
fi) Ch. Vï, 2.
(2) Ps. CXV, 11.
314 LE SENS MYSTIQUE DE V APOCALYPSE
couleur de sang ; ce vêtement, c’est la chair hu
maine dont la divinité s’est couverte dans le mys
tère de l’Incaration, et qui fut plongée, replongée,
roulée et retournée dans son propre sang, au mo
ment de la Passion. E t cependant, ce déluge de dou
leur, d’opprobres, de souffrances, n’arriva pas à
ternir un instant l’éclat merveilleux du nom par
lequel il faut le désigner, et qui est celui de Verbe
de Dieu.
§ 4. — Le Christ et son armée entrent en lice.
Derrière Lui, s’avançait Varmêe des martyrs et
de tous ceux qui sont dans le ciel, de ceux oui y
régnent, mais de ceux aussi qui y vivent déjà par
leurs désirs, et qui combattent sous les ordres du
Christ avec les armes de la pauvreté, de l’humilité,
de la charité. Ils le suivaient, montés sur des che
vaux blancs et vêtus d*un Un blanc et pur. Les
chevaux blancs symbolisent la chasteté de leur
corps, Le lin désigne la justice dont ils sont parés,
selon l’explication, que nous avons donnée plus
haut. Sa blancheur exprime le soin avec lequel les
Saints se gardent de toute erreur dans le domaine
de la foi; sa pureté, celui avec lequel ils évitent les
moindres mouvements de la concupiscence.
De la bouche du Christ sortait un glaive aiguisé
des deux côtés. Cette image ne doit pas se prendre
dans un sens matériel, comme si vraiment Notre-
Seigneur s’était montré à l’Apôtre avec une épée
entre les dents. Elle représente sous une forme
symbolique la parole qui sort de la bouche du Sau
veur ; et elle la compare à un glaive aiguisé, parce
que cette parole a un pouvoir merveilleux pour
retrancher ce qui est superflu, pour séparer le bien
I? HEURE DE EA JUSTICE 315
du mal, pour tuer les vices, elle qui pénètre jus
qu’aux plus secrètes pensées et qui atteint jusqu’à
la division de Pâme et de l ’esprit. Elle est aiguisée
des deux côtés parce qu’elle frappe les bons et les
méchants : les bons pour les émonder, les méchants
pour les punir et les détacher du Corps mystique de
Jésus-Christ. Elle atteindra toutes les nations, car
d’une part Notre-Seigneur veut et cherche réelle
ment le salut de tous les hommes, et d’ autre part
il n’est personne qui puisse échapper à sa justice.
Il les gouvernera avec une règle de fer : parce que,
même pour les meilleurs, la loi de Dieu est inflexi
ble. Elle n’admet pas que l’on retranche volontai
rement le moindre iota des obligations qu’elle
impose; tous les manquements que l’on y fera
seront matière à punition s’ils n’ont été effacés par
la pénitence. Sans doute, la miséricorde de Dieu
est infinie ; elle fournit à chacun des moyens sur
abondants de salut, elle est prête à pardonner les
plus grands crimes : mais elle ne va jamais contre
la justice. Nul ne peut s’autoriser de la bonté de
Dieu pour mépriser ses commandements, ou pour
négliger aucun des devoirs qu’il est tenu de lui
rendre. C ’est en ce sens qu’il est dit ici que le
Christ nous gouvernera avec une règle de fer.
E t II a le droit d’en agir ainsi : d’ une part, parce
qu’il a épuisé sur lui-même les rigueurs de la jus
tice divine, et, d’ autre part, parce qu’il est le Roi
des rois. Il a foulé aux pieds, dans sa Passion et
sa Résurrection, le pressoir du vin de la colère de
la fureur du Dieu tout-puissant; ces expressions
répétées veulent faire entendre que le châtiment
mérité par les péchés du monde est une chose ter
rible : Dieu, à la vue de ceux-ci, semble oublier
316 ï ,R SENS MYSTIQUE DR i/APOCALYPSE
toute mesure et se comporter comme un homme
violent que l’ivresse égare. Mais Notre-Seigneur,
en subissant sans faiblir l’ouragan de cette colère,
en triomphant de la mort et du démon, a mis, pour
ainsi dire, sous ses pieds les droits de la justice
divine. Il a acquitté la dette de tout le genre hu
main, et c’est pourquoi il lui appartient mainte
nant de juger tous les hommes. C’est aussi parce
qu’il est le Roi des rois et le Seigneur des sei
gneurs. En vain les Juifs ont-ils refusé de recon
naître sa royauté : il porte ce titre écrit dans la
trame même de son vêtement et gravé sur sa chair;
ssl dignité de Roi universel adhère à son Humanité
aussi fortement que la divinité elle-même, en sorte
que rien ne peut atténuer son droit à gouverner
toutes les créatures et à recevoir leurs hommages,
comme l’avait annoncé le Prophète : Les rois de
Tharse et les îles lui offriront des présents, les rois
de l'Arabie et de Saba lui apporteront des dons. Et
tous les rois de la terre l'adoreront, toutes les na
tions lui seront assujetties (i).
Après avoir contemplé ainsi le Sauveur dans sa
puissance, sait Jean vit un Ange qui se tenait de
bout dans le soleil, personnifiant par là les prédi
cateurs qui annoncent courageusement l’Evangile,
auréolés de l’éclat de la vérité et comme inondés
de la lumière du Christ. Il criait à haute voix,
c’est-à-dire : il parlait librement, ouvertement et
sans crainte, et il disait à tous les oiseaux qui vo
laient par le milieu de ciel : Venez, rassemblez-vous
autour du grand souper de Dieu. Ces paroles
s’adressent en réalité aux vrais disciples de Jésus-
(i) Ps. LXXI, io, i i
L’HEVRB de la justice 317
Christ, à ceux qui s’élèvent au-dessus des choses
terrestres et qui prenent modèle sur ces oiseaux
que Notre-Seigneur a proposés en exemple ; ; à ces
oiseaux qui ne sèment ni ne filent, qui ne se met
tent pas en peine d’amasser de l’argent, mais qui
se confient tout entiers au Père qui est dans les
cieux (1). Ceux-là, quand le Seigneur les appelle,
ne se dérobent pas en disant : Vetiillez m Jexcuser,
j Jai fait l Jacquisition dJune villa, ou : f a i acheté
cinq paires de bœzifs, ou : je viens de me marier
et je ne puis venir (2). Ils vivent plus haut que
ces préoccupations humaines ; leur cœur, soulevé
sur les ailes des vertus, va sans cesse par le milieu
du ciel, cherchant, avec l ’Epouse du Cantique,
entre les chœurs angéliques et les troupes des
saints, Celui que leur âme aime (3). C ’est pourquoi
le divin Maître les convoque au grand souper de
Dieu, au festin des noces éternelles. E t il les invite
à puiser dans cette pensée le zèle et la force dont ils
ont besoin pour manger les chairs des rois, au sens
où saint Pierre reçut l ’ordre de manger les ser
pents et les animaux impurs qui lui étaient mon
trés en vision et qui étaient la figure des Gen
tils (4) ; c’est-à-dire de les faire entrer dans l ’Eglise,
de les incorporer au Christ. Ils ne devront négliger
personne : ils s’attaqueront aux rois, aux tribuns,
c’est-à-dire aux hommes qui ont autorité sur les
autres; aux puissants, qui ont en main la force
matérielle; aux chevaux, c’est-à-dire à ces carac
tères généreux et impétueux prêts à se dévouer et
à se mettre au service des individus qui savent les
(1) Mt., VI, 26.
(2) Le., XIV, 18-20.
(3) Gant.,III, 2,
(4) Act. X.
318 le sens mystique de i/ apocalypse
exploiter, lesquels sont figurés ici par ceux qui les
montent; ils s’attaqueront aux hommes libres, qui
se tiennent pour affranchis de la loi de Dieu, et à
ceux qui sont esclaves du péché ; aux petits et aux
grands.
§ 5. — Défaite et damnation de l’Antéchrist.
Tandis que les justes se préparaient ainsi au
combat, je vis, continue l’auteur sacré, la Bête et
les rois de la terre, c’est-à-dire l’Antéchrist et ses
lieutenants, rassemblés avec leivr armée, pour en
gager la lutte contre Celui qui montait le cheval
blanc, et l'armée de ses disciples. E t la Bête jut
maîtrisée, saisie, enchaînée : et avec elle toute la
troupe des pseudo-prophètes, qui avaient fait des
miracles en son 'nom, pour séduire les hommes et
leur faire accepter de porter le signe de la Bête et
d'adorer son image; afin de les arracher ainsi à la
foi catholique et de les engager dans la voie du
péché. Tous deux, c’est-à-dire l’Antéchrist et ses
prophètes, farent jetés vifs dans l'étang de feu de
soufre brûlant, et châtiés d’une façon particuliè
rement rigoureuse, en raison de la gravité de leurs
crimes. Pour les autres, pour ceux qui les avaient
suivis, bien que leur faute fût moindre, ils furent
punis néanmoins de la damnation éternelle, par le
jugement du Christ : et tous les oiseaux se sont
rassasiés de leurs chairs, tons les justes applaudi
rent à leur châtiment.
TROISIEME PARTIE
LE CHATIMENT DU DEMON
Chapitre XX. — 1. E t je vis un Ange descendant du ciel,
tenant la cief de l’abîme et une grande chaîne dans sa
main. — 2. E t il saisit le dragon, Vantique serpent qui
est le Diable, et Satan, et il le lia pendant mille ans ; —
3. et il le jeta dans P abîme, et il l’enferma, et il m it un
sceau sur lui, afin qu’il ne séduise plus les nations, jus
qu’à ce que soient consommés les mille ans ; et après
ces [mille ans] il faut qu’il soit délié un peu de temps.
— 4. E t je vis des sièges, et ils s’assirent sur eux, et ju
gement leur fut donné ; et [je vis] les âmes de ceux qui
ont été décapités pour [avoir rendu] témoignage à Jésus-
Christ, et à cause de la parole de Dieu, et qui n ’ont
point adoré la bête, ni son image, et qui n ’ont point
accepté de recevoir son sceau sur leurs fronts ou sur
leurs mains ; et ils ont vécu, et ils ont régné mille ans
avec le Christ. — 5. Tous les autres morts n ’ont point
vécu, jusqu’à ce que soient consommés les mille ans.
C’est là la première résurrection : chez ceux-là la se
conde mort n’a point de pouvoir, mais ils sont prêtres de
Dieu et du Christ et ils régneront avec Celui-ci pendant
mille ans. — 7. E t lorsque les mille ans auront été con
sommés, Satan sera délié de sa prison, et il sortira, et il
séduira les nations qui sont sur les quatre angles de la
terre, Gog et Magog ; et il les rassemblera pour le com
bat, [eux] dont le némbre est comme le sable de la mer.
— 8. E t ils montèrent sur l’étendue de la terre, e t ils
enveloppèrent le camp des saints, e t la cité bien-aimée. —
9. E t un feu descendit du ciel, [envoyé] par Dieu, et il
les dévora, et le diable, qui les séduisait, fu t jeté dans
l’étang de feu et de soufre, où et la bête, — 10. et le
pseudo-prophète seront tourmentés jour et n u it durant
320 le sens mystique de l ' apocalypse
les siècles des siècles. — 11. E t Je vis un grand trône
étincelant, et [quelqu’un] siégeant sur lui, à l’aspect du
quel le ciel et la terre s’enfuirent, et il ne fu t plus trouvé
de place pour eux. — 12. E t je vis les morts, grands et
petits, se tenant en présence du trône ; et les livres fu
rent ouverts, et un autre livre fu t ouvert, qui est [le
livre] de vie ; et les morts furent jugés d’après ce qui
était écrit dans les livres, selon leurs œuvres. — 13. E t
la mer donna les morts qui étaient en elle, et la mort et
l’enfer donnèrent leurs morts, qui étaient en eux, et ils
furent jugés chacun selon leurs œuvres. — 14. E t l’enfer
et la mort furent jetés' dans l’étang de feu. C’est là la
seconde mort. —- 15. E t qui n ’a pas été trouvé inscrit
dans le livre de vie, a été jeté dans l’étang de feu.
K chapitre, qui termine la sixième vision de
C l ’Apocalypse, nous présente le châtiment su
prême infligé au démon, et à tous ceux qui se seront
mis volontairement sous son joug. L ’auteur sacré
nous rappelle que cet esprit de malice a été vaincu
une première fois par le Sauveur, lors de sa Pas
sion, et nous annonce qu’il le sera une seconde fois
quand le même Sauveur viendra, dans tout l’appa
reil de sa gloire, juger les vivants et les morts.
§ 1. — La première défaite du Démon.
E t je vis, dit-il, «n Ange qiii descendait du ciel,
c’est-à-dire le Christ qui sortait, pour ainsi parler,
du sein de son Père et descendait sur la terre par
le mystère de l ’Incarnation. Il tenait à la main,
c’est-à-dire : à la libre disposition de sa Très Sainte
Humanité, la clef de l'abîme, cette clef que le pro
phète Isaïe l’avait vu porter sur son épaule, et qui
n’est autre que sa croix; clef qui lui permet d'ou
vrir sans que personne puisse fermer, et de fermer,
sans que personne puisse ouvrir (i) : c’est-à-dire de
Ci) I s., XXII, 22.
l ’heure de la justice 321
tirer des griffes de l ’Enfer qui il lui plaît, et d’y
enfermer au contraire le démon pour l ’empêcher
de nuire comme il voudrait. Il tenait aussi une
grande chaîne, signe du pouvoir qu’il a, d’attacher
éternellement les bons à sa gloire, les méchants à
leurs supplices.
Grâce à cette puissance, il saisit le dragon, Van-
tique serpent qui est aussi le diable et Satan : ces
différentes épithètes sont destinées à manifester
les caractères nocifs du même personnage : il est
fort comme un dragon, rusé comme un serpent,
expérimenté comme quelqu’un qui observe les
hommes depuis la plus haute antiquité; il est le
diable, c’est-à-dire celui qui le premier est sorti de
l ’unité, pour introduire dans le monde la dualité,
et, partant, le désordre; il est enfin Satan, mot qui
signifie l ’adversaire, et donc l ’ennemi par essence
de tout bien.
E t il le lia pendant mille ans : par sa Passion,
Notre-Seigneur en effet a comme garottê le démon,
il l ’a mis hors d’état de nuire, non pas sans doute
absolument, mais au moins autant que cet esprit
impur le voudrait. Il nous a donné dans sa doc
trine, dans ses exemples, dans ses Sacrements des
moyens infaillibles de triompher de lui, si nous
voulons bien nous en servir. Cela pour mille ans,
c’est-à-dire jusqu’ à la fin du monde, jusqu’au règne
de l ’Antéchrist, qui précédera de peu le deuxième
avènement du Sauveur. Ce nombre de mille ans est
donc à prendre, comme beaucoup d’ autres du livre
de l ’Apocalypse, dans un sens symbolique, et non
en rigueur de terme : il signifie la durée qui doit
s’écouler entre la Passion du Sauveur, où le démon
fut enchaîné, et l ’avènement de l ’Antéchrist, où il
APOCALYPSE 22
322 EE SENS MYSTIQUE DE l/APOCAI,YPSE
recevra à nouveau une plus grande liberté d’exer
cer sa malfaisance, ainsi qu’il va être dit dans les
versets suivants. Si cette période est désignée sous
un nombre symbolique, c’est que sa durée exacte
doit demeurer inconnue aux hommes et même aux
Anges, nous dit Nptre-Seigneur, jusqu’à la fin des
temps ; c’est aussi parce qu’elle représente, dans
le plan divin, quelque chose de parfait, et que mille
est pour l ’écrivain sacré le nombre parfait par
excellence.
L ’ayant donc solidement ligôtté, le Sauveur le
jeta dans l’ abîme : Il lui laissa seulement la liberté
de régner sur le cœur des hommes mauvais qui ne
veulent pas croire en L u i ; Il l’ enferma dans d’étroi
tes limites, par le pouvoir des clefs légué à son
Eglise ; Il le scella sous le signe de la croix, qui
permet à tous les chrétiens de triompher de lui
quand ils veulent; afin qu’ il ne séduise plus les
nations, afin qu’il ne se fasse plus adorer, par des
rites sacrilèges sous les noms de Jupiter, d’Apol
lon ou de Vénus ; jtisqu’ à ce que soient consommées
les nulle années, c’est-à-dire jusqu’ aux derniers
jours du monde.
Car à ce moment-là, il faudra, de par la volonté
divine, qu’il soit à nouveau délié pour un peu de
temps, le temps où l ’Antéchrist triomphant do
minera la terre entière, — soit trois ans et demi.
Pourquoi Dieu permettra-t-il alors ce déchaînement
des forces du mal? Autant que nous pouvons sonder
les mystérieux desseins de sa Sagesse, nous discer
nons à cela au moins deux raisons ; la conversion
des tièdes, et l ’épanouissement de la haute sainteté.
Si Dieu, tant de fois déjà, au cours de l’histoire
du monde, a laissé des hommes pleins de vices, de
l ’heure de la justice 323
fourberie, de cruauté, d’orgueil, de mensonge, de
venir les maîtres des peuples et assouvir sur l’ hu
manité leurs instincts criminels, c’est d’abord pour
faire sortir de leur apathie spirituelle la masse de
ceux qui vivent au jour le jour, sans jamais regar
der vers leur éternité; c’est pour que, saisis d’effroi
ou de douleur devant le triomphe de l’injustice,
devant la menace de la mort, devant la perte de
tout ce qui faisait leur raison d’être ici-bas, ils
reviennent à ce Dieu qu’ils avaient abandonné, â
ce Dieu qui est leur Père, et le Père des miséricor
des ; pour qu’ils cherchent auprès de L u i refuge et
protection, £t qu’ils acceptent de Sa main ces péni
tences nécessaires que jamais ils n’auraient con
senti à s ’imposer eux-mêmes. Mais c’est aussi,
nous dit saint Paul, pour montrer les richesses de
sa gloire envers les vases de miséricorde, qu’ il a
préparés pour sa gloire (1), c’est pour façonner à
son aise ces vases très purs, ces âmes privilégiées,
qui ne prennent la haute perfection de leur forme,
de leurs couleurs, de leur éclat que dans le creuset
de la tribulation. Sans persécuteurs, il n’y aurait
point eu de martyrs, et l ’Eglise serait privée des
plus beaux joyaux de sa couronne. L a fin des temps
verra donc germer, n’ en doutons pas, sous la vio
lence de la persécution, une phalange de Saints et
de Saintes qui ne le cédera point à ceux et à celles
des premiers siècles du christianisme.
§ 2. — Le règne de mille ans.
Cependant, à l ’annonce de ces éventualités re
doutables, ne nous laissons pas aller à une crainte
trop vive. Cette persécution terrible ne durera que
(1) Rom., IX, a3.
324 le sens mystique de i/ apocalypse
peu de temps. Notxe-Seigneur Lui-même nous pro
met que les jours en seront abrégés à cause des
élus. E t jusque-là l’Eglise aura connu, depuis la
victoire de son Fondateur, une paix bien appré
ciable, dont saint Jean esquisse le tableau en di
sant : Ët je vis, tandis que le dragon était lié, la
tranquillité dont jouissaient à la fois l’Eglise mili
tante et l’Eglise triomphante : Je vis, sur la terre,
des sièges, c’est-à-dire les sièges épiscopaux de la
chrétienté qui, groupés hiérarchiquement, autour
de celui de Rome, constituent 1’armature de
l’Eglise. E t sur ces sièges, des hommes s'assirent,
auxquels Dieu donna le pouvoir de juger. Sa sa
gesse en effet assiste, d’une façon très particulière,
les évêques, pour l’enseignement et le gouverne-
mnt du neuole fidèle.
Je vis, d’autre part, dans le ciel, les âmes de
tous ceux qui ont été suppliciés pour avoir rendu
témoignage à Jésus-Christ, pour avoir reconnu en
Lui le Sauveur du Monde, et confessé qu’il était
le Verbe de Dieu; de ceux qui n'ont point voulu
adorer la Bête, entendez : l’Antéchrist; ni son
image, c’est-à-dire ni ses portraits ni ses statues ;
ou plutôt, au sens figuré, ni les créatures à lui, qui
le représentent à la tête des pays, des provinces,
ou des cités ; je vis les âmes de ceux qui se sont
refusés à recevoir son sceau sur leurs mains, c’est-
à-dire à imiter ses œuvres, ni sur leur front : ce
qui laisse deviner que l’Antéchrist aura la préten
tion d’imposer à ses sujets un rite analogue à celui
du baptême, où les nouveaux chrétiens sont mar
qués au front du sceau de Jésus-Christ. Tous ces
serviteurs restés fidèles à Dieu malgré la persécu
tion, sont morts, il est vrai, aux yeux des hom-
L’HEURE DK LA JUSTICE 325
mes : mais, en réalité, aussitôt franchies les portes
de l ’autre monde, ils ont trouvé, dans l ’union de
leur âme avec leur Créateur, une vie nouvelle bien
plus parfaite que celle d’ici-bas. E t ils ont régné
mille ans avec le Christ.
Ces derniers mots demandent quelques explica
tions, car c’est sur eux que s’est greffée la doctrine
dite du millénarisme ; doctrine rejetée par l ’Eglise
depuis des siècles, et qui voit cependant de temps
à autre, de nouveaux champions se lever en sa
faveur, sous le fallacieux prétexte qu*elle a pour
elle l ’opinion de plusieurs Pères authentiquement
orthodoxes. Ses tenants, les millénaristes, appelés
aussi chiliastes, soutiennent que bien avant le jour
de la résurrection générale, les justes reprendront
leurs corps, et ainsi ressuscités, régneront mille
ans sur cette terre, dans Jérusalem restaurée, avec
le Christ. Ensuite viendra la dernière révolte de
Satan, le combat suprême mené contre l ’Eglise par
Gog et Magog, l ’écrasement des rebelles par Dieu,
enfin la résurrection universelle suivie du Jugement
dernier. Il y aurait ainsi deux résurrections suc
cessives, séparées par un intervalle de mille ans :
celle des Martyrs d’abord, celle ensuite du reste de
l ’humanité.
L a théorie du millénarisme avait des racines
dans la littérature juive, hantée toujours par l ’idée
d’un Messie régnant glorieusement sur la terre.
Reprise, au temps de saint Jean, par l ’hérésiarque
Cérintlie, il est exact qu’aux 11e et 111e siècles de
l’ère chrétienne, quelques Pères, et non des moin
dres, l ’adoptèrent, sous des formes diverses et plus
ou moins atténuées. On peut citer parmi eux saint
Justin, saint Irénée, Tertullien, etc...
32Ô LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
Mais le sentiment de ces écrivains ne peut en
aucune façon être regardé comme représentant la
croyance de l’Eglise : pour qu’en effet le témoi
gnage de plusieurs Pères puisse être considéré
comme l’expression de la Tradition catholique, il
faut, disent les théologiens, « qu’il ne soit pas
contesté par d’autres » (i). Or, cette condition
n’existe nullement en l’occurence : déjà saint
Justin reconnaissait que la théorie millénariste était
loin d’être admise par tous ; Origène la réprouvait
et la traitait d’ineptie judaïque. Saint Jérôme
rompt délibérément avec*elle :
Nous n'attendons pas, nous, écrit-il, d’après les fables que
les Juifs décorent du nom de traditions, qu’une Jérusalem
de perles et d'or descende du ciel ; nous n ’aurons pas à nous
soumettre de nouveau à l’injure de la circonsion, à offrir
des béliers et des taureaux pour victimes, et à dormir dans
l’oisiveté du Sabbat. Il n ’y a que trop des nôtres qui ont
pris au sérieux ces promesses, notamment Tertullien, dans
son livre intitulé : De Vespérance des fidèles ; Lactance,
dans son septième livre des Institutions ; l’évêque Victorien
de Pettau, dans de nombreuses dissertations^ et, dernière
ment, notre Sulpice Sévère dans le dialogue auquel il a
donné le nom de Gattus. Q uant aux Grecs, je m ’en tiens à
citer le premier et le dernier, Irénée et Apollinaire (2).
Saint Augustin se prononce dans le même sens :
s’il marque d’abord quelques hésitations, on le voit
ensuite, dans la Cité de Dieu, condamner nette
ment le chiliasme, et cette opinion est celle qui
fi) Cf. par exemple, Hurler, Theologia dogmatica, T. I,
Tracl. Il, Thesis XXVI ; Conspiralio patrura numéro plu-
rinm , imo testificatio paucorum quan (loque pairum , ceriis
in adjuncHs, aliis m inim e reelamantibus^ tutum proebet
traditionis divinae argumentum .
(2) Commentaires sur le prophète Ezéchiel, L. XI. Trad.
Bareille, T. VII, col. a n a .
L’HEURE DK LA JUSTICE 327
prévaut désormais, aussi bien en Orient qu’en Oc
cident, dans l’Bglise. A partir du IV e siècle, on ne
trouve plus un écrivain catholique digne de consi
dération qui défende le millénarisme, et le senti
ment unanime des théologiens, au premier plan
desquels il faut citer saint Thomas et saint Bona-
venture, l’écarte résolument (1) :
Sans doute, au Moyen Age, écrit le R. P. Allô, Joachim
de Flore et son école ont bien enseigné une doctrine qui
était une sorte de semi-millénarisme spirituel, mais qu'il
ne faut pas cependant confondre avec le chiliasme ancien.
Celui-ci n ’a persévéré que chez certains luthériens ou dans
d'obscures sectes protestantes ; bien rares sont les éxégètes
catholiques qui prennent encore la peine de s’évertuer à la
renouveler sous une forme atténuée et conciliable avec
l’orthodoxie. Quoique le chiliasme n’ait pas été noté d’héré
sie, le sentiment commun des théologiens de toute école y
voit une doctrine erronnée où certaines conditions des âges
primitifs ont pu entraîner quelques anciens Pères (2).
L ’expression : E l ils ont régné mille ans avec
le Christ doit donc, comme nous l’avons indiqué
déjà, s’entendre dans un sens mystique. Les mille
ans désignent toute la période qui s’étend entre le
jour où le Christ a, par sa Résurrection, rouvert
le royaume des cieux, en en franchissant les portes
avec sa Très Sainte Humanité, et celui où, grâce
à la résurrection générale, les corps des élus y en
treront à leur tour. Mais les âmes des bienheureux,
elles, y sont déjà, étroitement unies à Celui qui est
leur vraie vie ; elles participent à la gloire du
Christ, elles constituent sa cour, elles régnent avec
Lui.
(il Cf. MJr ce sujet : F ranzelin, De divina traditione,
thesis XVI, p. 186.
(2) Op. cit., Exe. XXXVII, P. 29G.
328 LE SENS MYSTIQUE DE i/A POCALY PSE
A u contraire, ions les autres morts, tous ceux
qui ont adhéré à l ’Antéchrist, n'ont point vécu, jus
qu'à ce que soient consommés les mille ans. Pour
quoi n’ont-ils point vécu, jusqu’à ce que soient con
sommés les mille ans? — Pour bien comprendre
ce que veut dire l ’auteur sacré, il faut se souvenir
que l’ homme, de par sa nature, est le sujet u*une
double vie : la vie spirituelle, et la vie naturelle.
L a première a pour principe P union de son âme
avec D ieu; la seconde, l ’union de son âme avec son
corps. Or, nous venons de voir que, pendant mille
ans, c’est-à-dire pendant toute la période qui a com
mencé avec la Résurrection du Sauveur et se ter
minera à la fin du monde, les élus, s’ils sont privés
de cette deuxième vie, jouissent au ciel de la pre
mière. Les damnés au contraire, étant séparés à la
fois de Dieu et de leur corps, ne possèdent ni l ’une
ni l ’autre; ils sont doublement morts, et cela jus
qu’ au jour du Jugement, où ils trouveront à nru-
veau la vie naturelle en reprenant leurs corps, mais
pour une éternité de malheur.
Ils ne connaîtront point la gloire et les joies
ineffables de la deuxième résurrection, parce qu’ils
n’ont pas su réaliser la première. Si donc nous
voulons éviter de partager leur sort, liâtons-nous
de préparer celle-ci. En quoi consiste cette première
résurrection? A sortir par la pénitence, de l ’état de
péché; à se dégager de la mort spirituelle, à recou
vrer la vie de la grâce (i). Ceux qui sauront y
(i) C'est pour m arquer cette nécessité d ’une résurrection
spirituelle comme prélude à la résurrection générale, que
dans la liturgie bénédictine, l ’Oflice de Laudes, qui est
destiné à célébrer le mystère de la Résurreelion, commence
môme le dimanche par le Psaume Miserere, le plus connu
des Psaumes de la Pénitence.
l ’heure de la justice 329
prendre part et y persévérer, seront un jour bien
heureux et saints : bienheureux, parce qu’ils ob
tiendront la béatitude en sortant de ce monde ;
saints, parce qu’ils seront établis et confirmés dans
la goire, de telle manière que la seconde mort, c’est-
à-dire la damnation éternelle, n’ aura plus aucun
pouvoir sur eux. Ils seront les prêtres de Dieu et
du Christ, ils offriront .sans cesse le sacrifice de
louange à Dieu auteur de tout bien, en même temps
qu’au Christ, ouvrier de notre rédemption ; et leurs
âmes régneront au ciel avec Celui-ci durant mille
ans, c’est-à-dire : jusqu’au jour où leurs corps leur
seront rendus.
§ 3. — L ’assaut de Gog et Magog
et leur écrasement.
Après avoir dit la paix dont l ’Bglise a joui sur
terre et au ciel pendant que le démon était en
chaîné, l ’auteur va nous montrer maintenant le
dernier assaut de celui-ci, puis sa condamnation
définitive et son châtiment : Lorsque ces mille ans
seront achevés, Satan sera relâché de sa prison.
Il recevra la permission en ces derniers temps d’at
taquer les hommes avec plus de force. Il sortira,
c’est-à-dire il se manifestera au grand jour, il pas
sera de la tentation occulte à la persécution décla
rée, U séduira les nations qui habitent sur les quatre
coins de la terre, à savoir Gog et Magog. Que
signifient au juste ces deux noms, qui se rencon
trent déjà dans le prophète Ezéchiel ? (1). On a
cherché naturellement à les identifier avec ceux
des peuples dont les grandes invasions ont tour à
(1) XXXIX.
330 LE SENS MYSTIQUE DE L'APOCALYPSE
tour désolé la terre, au cours de l’histoire. Mais
saint Augustin — et son opinion a été suivie par
tous les Docteurs des âges postérieurs — déclare
expressément dans la Cité de Dieu (i), qu’il ne
s’agit pas ici de nations déterminées, par exemple,
dit-il, des :
Gêtes et des Massagêtes, comme quelques-uns l'imaginent
à cause des premières lettres de ces noms, ou de quelque
autre race inconnue et non soumise à la loi romaine. Il est
bien clair que les ennemis viendront de toute la terre, puis
qu'il est dit : Les nations qui habitent aux quatre coins de
la terre,
c’est-à-dire : aux quatre points cardinaux. Il faut
donc prendre ces mots dans leur signification mys
tique : Gog, qui veut dire tectum, c’est-à-dire : ce
qui recouvre, ou ce qui cache, représente, toujours
d’après saint Augustin, les hommes sensuels dont
les instincts grossiers, habilement excités par le
démon, lui ont servi, ou lui servent comme de
couverture pour attaquer et persécuter l’Eglise ;
Magog, au contraire, qui signifie : de tecto, c’est-à-
dire : ce qui sort de sous un couvert, représente le
démon lui-même et tous les ennemis secrets de
Jésus-Christ, qui cachés jusqu’alors et agissant en
dessous, jetteront le masque et attaqueront à dé
couvert.
Le démon rassemblera donc, pour ce combat
suprême tous les adversaires de l’Eglise, ceux qui
luttent au grand jour, et ceux qui luttent dans
l’ombre. Saint Jean compare leur nombre aux grains
de sable de la mer, pour nous faire comprendre
qu’ils sont innombrables, c’est vrai, mais en même
(i) L. XX, ch. XI.
l ’heure de la justice 331
temps impuissants et stériles. Ils se dresseront
contre elle avec orgueil, sur toute la surface de la
terre à la fois : la persécution sera universelle. Ils
envelopperont les camps retranchés des saints •
c’est-à-dire ils attaqueront et circonviendront de
toutes parts les serviteurs de Dieu, sans que d’ail
leurs ces forteresses spirituelles se laissent enta
mer; et la Cité bien-aimêè de Dieu sera pressée
de partout.
Mais cette période d’extrême angoisse n’aura
qu’un temps : Dieu sortira soudain de la réserve
où il semblait s’enfermer, et sa colère descendant
du cielj comme la foudre, écrasera en un instant
cette armée de persécuteurs. Le démon, qui les
conduisait, après les avoir abusés et pris dans ses
pièges, sera jeté avec eux dans Vétang de feu et de
soufre, accroissant ainsi par sa présence l ’ horreur
de ce séjour ; et la Bcte et les pseudo-prophètes,
c’est-à-dire l ’Antéchrist et ses complices, y seront
précipités aussi, et tous y seront tourmentés jour
et nuit sans interruption et sans fin pendant les
siècles des siècles.
§ 4. — Le châtiment de la Mort et de l'Enfer,
Et je vis un trône plein de majesté et de splen
deur, sur lequel a quelqu’un » était assis. Ce quel
qu’un, l ’auteur ne le nomme pas, et son silence est
plus éloquent qu’ aucune parole : nul ne pourra
ignorer en effet qui II est, quand II viendra, avec
une telle noblesse et un tel éclat, juger les vivants
et les morts. L e trône sur lequel II siégera repré
sente l ’Eglise, au milieu de laquelle II règne et qui
apparaîtra alors dans toute sa dignité et toute sa
332 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
beauté d’Epouse de Dieu. A ce spectacle, le Ciel et
la terre disparurent. L ’Evangile nous apprend en
effet que le ciel et la terre passeront, ce qui veut
dire, non pas qu’ils seront anéantis, mais qu’ils
seront entièrement transformés et renouvelés. La
surface du globe sera dévorée par un déluge de feu,
dans lequel disparaîtront toutes les œuvres sorties
de la main des hommes ; les plus grandes villes,
les plus beaux monuments, les livres 1 les plus rares,
les objets précieux de toutes sortes, tout sera impi
toyablement réduit en cendres. Le ciel, — non pas
celui que Dieu habite avec les Anges et les élus, —
mais celui que sillonnent les astres, se disloquera
dans un chaos épouvantable. E t il n ’y aurasplus de
place, dans le nouvel univers, pour ces éléments,
au moins tels qu’ils étaient dans leur premier état.
Et je vis les morts, c’ est-à-dire les pêcheurs, les
hommes privés de la vie de la grâce, je les vis, les
petits comme les grands, qui, après avoir repris
leurs corps, se tenaient devant le trône de Dieu,
pour être jugés. E t les livres furent ouverts, les
livres des consciences où sont écrits jour par jour,
heure par heure, seconde par seconde, les pensées
que chacun rumine en son for intérieur. Tout
homme pourra ainsi lire clairement ce qui s’est
passé dans la conscience des autres à tous les ins
tants de leur vie.
Mais un autre livre sera ouvert en même temps,
qui est le livre de vie, c’est-à-dire de Celui qui est
la Vie. On y verra avec une pleine lumière pour
quoi les élus ont été sauvés, pourquoi les damnés
ont été rejetés. E t les morts furent jugés d'après
les choses qui étaient écrites dans les livres, d’après
le témoignage de leur propre conscience, devenu
l ’heure dë la justice 333
visible pour tous, et selon leurs œuvres, selon les
œuvres énoncées par l’Evangile, avec les sanctions
qu’elles entraînent : Alors le Roi dira à ceux qui
seront à sa droite : Venez, les bénis de mon Père,
prenez possession du royaume qui vous a été pré
paré depuis le commencement du monde. Car j ’ai
eu faim, et vous m’ avez donné à manger; j ’ ai eu
soif, et vous m’ avez donné à boire, etc... Puis il dira
à ceux qui seront à sa gauche : Eloignez-vous de
moi, maudits, et allez au feu éternel, qui a été
préparé pour le diable et pour ses anges; car j’ ai
eu faim, et vous ne m’ avez pas donné à manger, j’ ai
eu soif, et vous ne m’ avez pas donné à boire,
etc... (i).
Personne ne pourra se soustraire à ce jugement :
non seulement la terre devra rendre tous les corps
ensevelis dans son sein au cours des siècles et main
tenant réduits en poussière, mais la mer elle-même
devra restituer ceux qui ont été immergés dans ses
flots, dévorés par les poissons, éparpillés dans ses
abîmes en parcelles insaisissables. Tous les corps,
par conséquent, quel que soit leur état de décompo
sition, renaîtront à la vie. En même temps la mort
et l’ Enfer donnèrent les morts qu’ ils détenaient :
la mort désigne ici l ’ auteur de la mort, c’est-à-dire
le démon, puisque la Sagesse nous enseigne que
c’est lui qui, par sa jalousie, l’ a introduite dans le
monde (2).- Il devra rendre les âmes qui ont été
confiées à sa garde et qu’il détient dans les cachots
de l ’Enfer, afin que réunies de nouveau à leurs
corps, elles viennent comparaître devant le Roi du
fi) Mt. XXV, 34 et suiv
(2) II, 24.
334 EE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
ciel pour être jugées selon leurs œ uvres, ainsi qu’ il
a été dit plus haut.
E t quand la sentence définitive aura été rendue,
ne laissant place désormais à aucun appel, à aucun
espoir, la mort, entendez toujours : le prince des
ténèbres, et avec lui l'E n fe r, c’est-à-dire, toutes les
puissances infernales, tous les démons, seront pré
cipités dans l'étang de feu , dans le gouffre effroya
ble dont il est impossible de sortir, d’ où est ban
nie toute espérance, et où brûle ce feu épouvantable,
auquel les feux les plus violents de la terre ne peu
vent être comparés. C 'est là la seconde mort, la
damnation, la séparation irrévocable et éternelle
d’ avec Dieu. E t c’ est dans cet étang aussi que
seront jetés tous ceux qui n’ auront point fait péni
tence, tous ceux dont les noms, au dernier jour,
ne seront point trouvés inscrits sur le L iv re de Vie.
Septième Vision
LA CITÉ DE DIEU
PREMIERE PARTIE
LE RENOUVELLEMENT DE L’UNIVERS
Chapitre XXI. — 1, E t je> vis un ciel nouveau, et une terre
nouvelle. Le premier ciel en effet, et la première terre
disparurent, et il n ’y a plus de mer. — 2. E t moi, Jean, je
vis la Cité sainte, la Jérusalem nouvelle, qui descendait
du ciel, d’auprès de Dieu, préparée comme une fiancée
ornée pour son époux. — 3. E t j ’entendis une grande
voix [qui sortait] du trône e t qui disait : Voici le taber
nacle de Dieu avec les hommes, et II habitera avec eux.
E t eux seront son peuple, et Lui, Dieu [demeurant] avec
eux, sera leur Dieu. — i. E t Dieu essuiera toute larme
de leurs yeux : et la mort n ’existera plus ; et il n ’y aura
plus ni gémissements, ni cris, ni douleurs, parce que les
premières choses auront disparu. — 5. E t [Celui] qui
siégeait sur le trône dit : Voici que je renouvelle toutes
choses. E t II me d it : Ecris, parce que ces paroles sont
très fidèles, et vraies. — 6. E t II me d it : C’est fait.
[C’est] Moi [qui] suis l’Alpha et l’Oméga, le commence
ment et la fin. [C’est] Moi [qui] donnerai [à boire] à
celui qui a soif, de la source de l’eau vive, gratuitement.
— 7. Celui qui aura vaincu possédera ces choses, e t je
serai son Dieu, et il me sera [comme] un fils. — 8. Mais,
pour les pusillanimes, les incrédules, les [hommes] sans
pudeur, les homicides, les fornicateurs, les empoison
neurs, les idolâtres, e t tous les menteurs, leur p art sera
dans l’étang brûlant de feu et de soufre : ce qui est la
seconde mort. — 9. E t il vint l’un des sept Anges qui
ont les coupes pleines des sept plaies des derniers temps,
et il parla avec moi, disant : Viens, et je te montrerai
la fiancée, l’épouse de l’Agueau. — 10. E t il m’emporta
en esprit sur une montagne grande et élevée, et il me
apocalïpse 23
33S LE SENS MYSTIQUE DE L^ArüCALYrSE
montra la cité sainte, Jérusalem, descendant du ciel, par
[l’action dej Dieu, — 11. ayant l’éclat de Dieu, et sa
lumière est semblable à une pierre précieuse, comme une
pierre de jaspe, comme du cristal. — 12. E t elle avait un
mur grand et élevé, ayant douze portes, et dans [ces]
portes, douze Anges, et des noms inscrits, qui sont les
noms des douze tribus des fils d’irael. — 13. A l’Orient,
trois portes ; et au Nord, trois portes ; et au Midi, trois
portes ; et à l’Occident, trois portes. -— 14. E t le mur
de la cité a douze fondements, et dans ces douze, les noms
des douze Apôtres de l’Agneau. — 15. E t celui qui parlait
avec moi avait une mesure en roseau d’or, pour mesurer
la cité, et ses portes, et le mur. —•16. E t la cité est bâtie
en carré, et sa longueur est égale à sa larg eu r : e t il
mesura la cité avec le roseau d’or, sur [un espace de]
douze mille stades : et sa longueur, et sa hauteur et sa
largeur sont égales. — 17. E t il mesura son mur [qui
est de] cent quarante-quatre coudées, en mesure d’homme,
qui est [aussi mesure] d’Ange. — 18. E t la pierre de son
mur était de la pierre de jaspe ; quant à la cité elle*
même, [c’est] de l’or pui, semblable à du verre pur. —«
19. E t les fondements du mur de la cité étaient ornés de
toute pierre précieuse : le premier fondement est de
jaspe ; le second, de saphir ; le troisième, de chalcêdoine ;
le quatrième, d’émeraude ; — 20. le cinquième, de sar-
donyx ; le sixième, de sardoine ; le septième, de chrvso-
lithe ; le huitième, de béryl ; le neuvième, de topaze ; le
dixième, de chrysoprase ; le onzième, d ’hyacinthe ; le
douzième, d’améthyste. — 21. E t les douze portes sont
[faites] chacune des douze perles, et' [néanmoins] chaque
porte est d’une perle particulière : et le sol de la cité
était d ’or pur, comme du verre transparent. — 22. E t je
n ’ai point vu de temple en elle. Le Seigneur Dieu tout-
puissant en effet est son temple, et l’Agneau. — 23. E t
la cité n ’a besoin ni du soleil, ni de la lune, pour qu’il
fasse de la lumière en elle : car la gloire de Dieu l’a
illuminée, et sa lampe est l’Agneau. — 24. E t les nations
marcheront à sa lumière, et c’est à elle que les rois de la
terre porteront leur gloire et leur honneur. — 25. E t ses
portes ne seront point fermées durant le jour, e t il n’y
aura point là de nuit. — 26. E t ils lui apporteront la
gloire et l’honneur des nations. — 27. E t rien de souillé
n ’entrera en elle, rien de ce qui commet l’abomination et
le mensonge, mais seulement ceux qui sont inscrits dans
le Livre de vie de l’Agneau
LA CITÉ DE DIEU 339
VEC ce chapitre X X I e, commence la septième
ï i et dernière Vision de Y Apocalypse, qui traite
de la glorification des saints, et des splendeurs de
la Jérusalem céleste. Elle est destinée à exciter en
nous le désir de mériter un jour une telle gloire,
de telles délices, afin de nous animer à supporter
patiemment les épreuves de la vie présente, qui
en sont le chemin.
§ 1. - - Les cieux nouveaux et la terre nouvelle.
Elle nous montre d’abord l’assainissement de
l’univers qui doit suivre la condamnation des
impies. Le monde sera comme remis dans le creu
set, afin que soient anéanties toutes les traces du
péché, péché de l’homme, ou péché du démon. Et
je vis le ciel renouvelé et la terre renouvelée. Le
ciel désigne ici, selon saint Augustin, la couche
d’air qui enveloppe notre planète. Elle disparut,
pour faire place à une atmosphère dont la limpidité
et la pureté ne peuvent s’exprimer en termes hu
mains, Quant à la terre, elle perdit sa forme actuelle
pour en recevoir une autre, d’un modèle incompa
rable, où les moindres détails étaient un xavisse-
ment pour les yeux. Et la mer n*exista plus, au
moins en tant que mer, en ce sens qu’elle fut dé
barrassée de toute son amertume et de tout ce qui
la rend redoutable : ses eaux devinrent aussi trans
parentes que celles d’un lac, aussi douces que celles
d’une source d’eau vive. Au sens moral, le ciel
désigne l’esprit de l’homme, qui sera purifié de
toute souillure, jusque dans ses replis les plus
secrets; la terre, sa chair, qui, pénétrée d’une vie
340 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
nouvelle deviendra impassible, immortelle, mer
veilleusement chaste. E t il n ’y aura plus de mer,
parce que ce fond d’ amertume, qui est en nous le
fruit le plus sensible du péché originel ; cette source
empoisonnée d’ où montent sans arrêt les murmu
res, les récriminations, les sautes d’ humeur, la
jalousie, l ’ indignation, la colère, les jugements mé
prisants pour le prochain, cette source amère aura
disparu à jam ais. L ’ homme aura recouvré, affermie
encore et embellie par la grâce, cette douceur native
qu’ il possédait sans effort dans l ’état d’innocence,
et il ne rencontrera plus en lui-même un obstacle
continuel à la pratique d’une parfaite charité.
§ 2. — La Jérusalem céleste.
E t m oi, Jean, votre frère, moi que vous connais
sez bien et qui suis un homme comme vous, je vis
de mes yeux la Cité sainte, la Jérusalem nouvelle,
qui descendait du ciel. Ces expressions désignent
l ’E glise triomphante, l ’ assemblée des Saints, que
l ’Apôtre eut l ’inestimable bonheur de contempler
dans son extase. Il la compare à une cité, pour
marquer que ceux qui la composent vivent ensem
ble, ayant entre eux des rapports analogues à ceux
qu’ ont entre eux ici-bas les citoyens d’ une même
ville. Seulement cette cité est sainte : le mal n’y
peut pénétrer sous aucune forme, ni dans les con
versations qui s’y tiennent, ni dans les fêtes qui
s’ y donnent; tout y est pur, tout y est limpide,
tout y est transparent comme le cristal. C ’est
qu’ aussi bien elle jouit constamment de la vision
de D ieu , ce qui a pour effet d’établir les élus dans
une paix impossible à décrire, laquelle éloigne irré-
LA CITÉ DE DIEU 341
ductiblement toute tentation, toute inquiétude, toute
dispute, tout péché. N i le lion, ni aucune bête mau
vaise ne peuvent approcher d'elle, dit le prophète
Isaïe (1). De là, son nom de Jérusalem qui signifie :
Vision de Paix; mais Jérusalem nouvelle, parce
qu’elle est délivrée du ferment du vieil homme,
parce qu’elle répudie toute ressemblance avec l ’an
cienne,avec cette Jérusalem terrestre qui a ttiê les
prophètes, qui a lapidé les envoyés de Dieu (2), qui
a crucifié son Sauveur. Pour elle, elle a été régé
nérée dans le sang rédempteur du Christ ; elle ne
vient pas de la terre, elle n’a rien de commun avec
ces géants de la légende qui tentèrent d’escalader
le ciel ; avec les orgueilleux de tous les temps et de
partout qui pensent pouvoir s’élever par leurs pro
pres forces au-dessus de leur condition ; elle descend
du ciel, parce qu’elle reconnaît et confesse humble
ment que tout ce qu’elle a de mérites, de victoires,
de vertus, elle le tient d’en haut. C ’est de Dieu
qu’elle a reçu toute sa beauté, tout son éclat, elle
le sait et dit avec saint Paul : C'est par la grâce de
Dieu que je suis ce que je suis (3). C ’est par Sa
libéralité qu’elle a été lavée, transformée, apprêtée
comme une fiancée que l ’on fait belle pour la con
duire à son époux, époux qui n’est autre ici que le
propre F ils de Dieu.
§ 3. — La joie sans mélange.
Et j'entendis une voix puissante, qui sortait du
trône, c’est-à-dire : qui parlait au nom de l’Eglise,
qui personnifiait toute la Tradition catholique, et
(1) XXXV, 9.
fa) Mt., XXIV, 37
(3) I Cor., XV, 10.
34^ LE SENS MYSTIQUE D E L J APOCALYPSE
qui disait : Voici que le tabernacle — - ou, plus exac
tement : la tente — de Dieu, est avec les hommes.
Cette tente, c’est la Très Sainte Humanité de
Jésus-Christ, sous laquelle le Verbe a habité ici-bas
pendant trente-trois ans, pour mener la guerre
contre le monde et le démon. Il y a vécu à la ma
nière des souverains en campagne, qui abandon
nent le luxe et l’étiquette de leurs palais, pour
coucher sur la dure et vivre familièrement avec
leurs soldats. Voici donc que cette tente, ce taberna
cle, est planté maintenant au milieu des hommes,
entendez : de ceux qui ont vécu comme des hommes,
et non pas comme des bêtes : au milieu des élus.
Il demeure éternellement avec eux, il ne les quittera
plus jamais. E ux désormais seront son peuple, le
peuple qu’il s’est acquis au prix de son Sang;
jamais plus ils ne chercheront à secouer son auto
rité, jamais pins ils ne lui désobéiront en aucune
chose. E t Lui qui, bien qu’il soit Dieu par essence,
bien qu’il possède de plein droit la nature divine,
est si souvent méconnu et ignoré des hommes, Il
deviendra dès lors vraiment leur Dieu, c’est-à-dire
l ’objet unique de leur admiration, de leurs désirs,
de leur adoration, de leurs pensées, de leur amour.
Sa présence au milieu d’eux sera la source de
leur joie. E t il essuiera toutes larmes de leurs yeux.
L ’ auteur ne pouvait trouver d ’ image plu s tou
chante, pour montrer les attentions de Dieu à l’en
droit des siens, que de Le comparer à la mère, qui,
penchée sur son nouveau-né, cherche la cause de
ses peines, s’ingénie à le faire sourire, essuie ses
yeux, son visage, et le couvre de baisers. Dieu fera
disparaître toutes les causes possibles de tristesse.
Il n'y aura' plus de mort, nul n’aura plus aucune
LA CITÉ DE DIEU 343
raison de gémir sur ses propres souffrances ou sur
celles du prochain, ni de crier pour appeler Dieu,
ou les hommes, à son secours ; même le souvenir
des péchés passés n’engendrera plus aucune dou
leur : toutes les misères du monde présent auront
disparu, et il ne restera plus que la joie, une joie
telle qu’aucune impression contraire, aucune rémi
niscence fâcheuse ne pourront l ’atténuer.
g 4. — La confirmation divine.
Voilà ce que disait la voix qui sortait du trône.
E t pour en confirmer l’autorité, Dieu lui-même prit
la parole : « Voici, dit-il, que je renouvelle toutes
choses. Tout ce qui était douleur, souffrance, peine,
défaut, laideur, tout cela va disparaître, tout cela
va faire place à un monde dont rien ne saurait expri
mer le charme, la douceur, la beauté : car l’ œil de
Vhomme n’ a point vu, son oreille n’ a point entendu,
son cœur n’ a point imaginé ce que Je réserve à ceux
qui m’ aiment. » (i). Puis II ajouta : « Grave bien
dans ton cœur tout ce que tu viens d’entendre,
sur cette rénovation de l ’univers et sur la gloire de
la Cité sainte. Après quoi, tu l’ écriras sur tes ta
blettes, pour que les autres en profitent : car ces
paroles sont rigoureusement dignes de foi et con
formes à la vérité : elles s’ accompliront infaillible
ment. T u peux en être aussi sûr que si les événe
ments qu’elles annoncent était déjà réalisés. Car Je
fais ce que Je veux : Je suis l’ Alpha et l’ Oméga, le
principe, d’où sortent toutes choses, et la fin vers
laquelle elles tendent. Bientôt le temps de la péni-
W I Cor., Il, 9.
344 LE SENS MYSTIQUE DE i/A POCALY PSE
tence sera achevé, bientôt le délai concédé à
l’homme pour choisir entre les deux Cités sera
clos : un abîme infranchissable s’étendra entre
Babylone, la courtisane définitivement condamnée,
et la Jérusalem céleste, l’épouse admise aux noces
éternelles ; rien ne pourra plus diminuer le déses
poir de la première, ni les transports de joie de la
seconde. Moi-même, je ferai boire à la source dJeau
vive ceux qui ont soif, ceux qu’animent de fervents
désirs. Je leur donnerai cette eau gratuitement*, par
un acte de pure libéralité de ma part. Néanmoins
celui-là seul la recevra qui aura persévéré dans son
effort, jusqu’au bout, qui aura lutté contre la chair,
le monde et le démon jusqu’à la victoire. Avec elle,
il possédera pour toujours et dans leur totalité les
joies dont il vient d’être parlé : Je serai son Dieu,
je le comblerai de tous les biens imaginables. Je le
rassasierai jusque dans les profondeurs les plus
intimes de son être, et il sera pour Moi comme un
fils, ressentant à mon égard un respect, un amour,
qui ne lui permettront pas de désirer autre chose
que Ma présence.
Pour ceux au contraire qui n’auront pas eu le
courage de lutter contre eux-mêmes : pour les
pusillanimes, qui sacrifient leur foi à la crainte du
monde ; pour les incrédules, qui n’ont pas confiance
en Ma bonté et en la puissance de Ma grâce ; pour
les excommuniés, que l’Eglise, à cause de leurs
crimes, a dû retrancher de la société des saints, et
exclure de la distribution de ses dons ; pour les
homicides, — soit que l’on prenne ce mot au sens
littéral, soit qu’on entende par là ceux dont les
paroles ou les mauvais exemples, auront porté des
coups mortels aux âmes des autres ; — pour les
LA CITÉ DK DIEU 345
fornicateurs que le péché de la chair tient sous son
esclavage; pour les marchands de poison, les dé
tracteurs, les calomniateurs, les murmurateurs ; ou
encore : les magiciens, les sorciers, les spirites et
tous ceux qui s’ adonnent aux sciences occultes ;
pour les idolâtres, les flatteurs, les courtisans, et
quiconque s’est fait du mensonge une habitude :
tous ceux-là seront précipités avec le démon et
l ’Antéchrist, dans Vêtang brûlant de feu et de
soufre : telle est la part qui sera la leur pour
l ’éternité, et c’est là la seconde mort, la mort qui
frappe à la fois le corps et l ’âme : la damnation.
DEUXIEME PA RTIE
GLOIRE DE LA C ITE SAINTE
§ 1. — Beauté de i/Epouse,
T il vint l’un des sept Anges, qui ont les coupes
E pleines des sept plaies des derniers temps. Les
visions précédentes ont longuement développé,
quoiqu’en ternies obscurs, les souffrances et les
épreuves par lesquelles doit passer l’Eglise. Main
tenant saint Jean va nous montrer le terme auquel
tendaient toutes ces purifications : la beauté de la
nouvelle Jérusalem, la gloire de la Cité des élus.
C’est pourquoi il commence par évoquer ici le sou
venir des sept plaies, décrites à la vision V e (i).
L ’un des Anges qui les avaient versées sur la terre
s’approcha donc de l’Apôtre, et, parlant au nom de
tous, afin de montrer toujours que la Tradition de
l’Eglise est une sous la diversité des Docteurs, il
lui dit : Viens, c’est-à-dire : Quitte les choses ter
restres au milieu desquelles tu vis ; élève ton intel
ligence, monte vers les réalités célestes. E t je te
ferai voir la beauté de Celle qui est à la fois la
fiancée et réponse de VAgneau, c’est-à-dire l’Eglise,
U) Ch. XV et XVI.
LA CITÉ DK DIEU 347
fiancée du Christ dans la vie présente, son épouse
dans le ciel. Ce double nom est destiné aussi à
manifester que l’union avec le Verbe, tout en con
férant à l’âme la gloire de la maternité spirituelle,
ne lui enlève pas pour autant le privilège de la
virginité.
Et il m'emporta en esprit sur une montagne
grande et élevée. En plaçant la Jérusalem céleste
sur une montagne, l’auteur l’oppose à Babylone,
la courtisane, bâtie sur les fleuves, d’après le Psal-
miste, — entendez les fleuves des trois concupiscen
ces qui l’emportent vers l’Enfer (i). Cette montagne
représente le Christ; sa Très Sainte Humanité se
dresse au-dessus du monde, comme un haut sommet
dominant la plaine, et c’est sur Elle que l’Eglise est
construite. En outre, cette expression prise au sens
littéral, insinue que la vision dont il est question
maintenant est d’un ordre plus élevé que la pré
cédente.
Et l'Ange me montra la Cité sainte, Jérusalem,
descendant du ciel par l'action de Dieu. Nous avons
déjà dit que cette dernière expression signifiait la
vertu d’humilité, qui est à la base de la gloire des
Saints. Elle avait la clarté de Dieu : c’est cette
humilité même qui rend Jérusalem lumineuse. C’est
parce qu’elle descend de Dieu qu’elle se revêt de
lumière, au contraire de l’Ange apostat, qui perdit
l’éclat incomparable dont il était orné et, de « Lu
cifer », devint le Prince des ténèbres, pour avoir
voulu monter au-dessus des astres. De même que
le morceau de fer mis dans un brasier, prend la
couleur et l’apparence du feu, de même l’Eglise,
plongée dans les splendeurs de la gloire de Dieu,
(ü Ps. CXXXVI, t.
348 LE SENS MYSTIQUE DE l/APOCALYPSE
rayonne et diffuse elle-même cette splendeur. E t la
lumière qu’elle projette ainsi, la lumière qui jaillit
de ses Saints est semblable à une pierre précieuse,
comme la pierre de jaspe, c’est-à-dire au Christ.
L ’Ecriture compare souvent le Sauveur à une pierre
en raison de sa fermeté invincible, de l’attitude
indéformable de Sa volonté par rapport à la volonté
de son Père (i) ; pierre infiniment précieuse, à cause
des vertus qui en sont les éléments constituants.
Elle ressemble à la pierre de jaspe, parce que celle-
ci, qui est d’un beau vert, symbolise le charme
d’une floraison qui demeurerait toujours dans sa
première fraîcheur, d’une vie dont le plein épa
nouissement ne connaîtrait jamais d’automne. La
Cité sainte participe donc à cet état du Christ, et
elle n’y mélange aucune impureté, aucun ferment
d’amour-propre, parce que la conscience des élus
est devenue limpide comme du cristal.
§ 2. — Le mur de la Gîté et ses douze portes.
Et la Cité avait un mur grand et élevé. Ce mur
représente encore la Très Sainte Humanité du
Christ, qui protège l’Eglise contre tous ses enne
mis. Le prophète Isaïe se sert de la même image,
d’une façon plus explicite encore quand il dit que
le Sauveur sera posé dans Sion comme un mur (2).
Ce mur est grand par la noblesse de sa vie ; élevé,
puisque, par l’union hypostatique, Il touche jus
qu’au ciel. Il est traversé de douze portes qui per
mettent d’entrer dans la ville : car le Christ lui-
(1) Cf., par exemple : Dan. Il, 34; Ps. CXVII, 22; XXVIII,
16; I Cor., X, 4; etc., etc.
(2 ) XXVI, I .
LA CITÉ DE DIEU 349
même n’admet dans son royaume que ceux qui
consentent à accepter la doctrine des douze Apô
tres, à s’incliner sous leur magistère, â suivre le
chemin tracé par leur enseignement. En dehors de
ces portes, le mur est infranchissable : il n’est de
salut, même dans le Christ, que par l ’Eglise catho
lique, apostolique et romaine. E t dans ces portes
il y avait douze Anges; nous ne saurions douter en
effet que les Anges n’assistent d’une manière très
active les Apôtres et leurs successeurs dans leur
ministère. Si Dieu a commis un de ces esprits cé
lestes à la garde de chaque âme pour l’aider à faire
son salut, comment ne pas croire que les pasteurs
ne soient l ’objet, de leur part, d’un secours tout
particulier, eux qui ont à sauver non seulement
leur propre âme, mais encore toutes celles confiées
à leurs soins? E t sur ces portes, il y avait des
noms qui étaient inscrits, et qui étaient ceux» des
douze tribus des fils d'Israël : le souvenir et les
exemples des Patriarches de l ’Ancienne Loi étaient
gravés dans le cœur des Apôtres. Les deux Testa
ments s’enchaînent étroitement l ’un à l’autre : les
Patriarches et les Prophètes virent en figure Celui
que les Apôtres connurent réellement vivant. Mais
les hommes qui ont cru au Christ avant son Incar
nation ne font qu’une seule et même Eglise avec
ceux qui ont cru en Lui après sa venue : et tous
ensemble constituent les douze tribus du peuple de
Dieu, comme nous l ’avons expliqué plus haut (i).
Trois de ces portes regardent l'Orient, trois le
Nord, trois le Midi, et trois l'Occident. A u livre
des Nombres (2) nous trouvons les tribus d’ Israël
(1) Cf. chap. VII, 4 et suiv.
(2) H.
350 le sens mystique de l' apocalypse
rangées par l ’ordre de Dieu dans une disposition
semblable. Celle-ci a sans aucun doute une signi
fication mystérieuse : elle met en valeur à la fois
et le nombre trois, et la figure de la croix. Elle
résume ainsi les mystères essentiels auxquels il
faut de toute nécessité adhérer pour entrer dans la
Jérusalem céleste : celui de la Trinité et celui de la
Rédemption. L a Cité est ouverte sur les quatre
points cardinaux : parce qu’ au sens littéral elle est
accessible aux hommes de toutes les parties de la
terre. A u sens figuré, les hommes sont tous appe
lés à la vie éternelle, qu’ils aient vécu à YOrient,
c’est-à-dire au commencement du monde, ou qu’ils
vivent à Y Occident, c’est-à-dire à son déclin ; qu’ils
soient au Midi, c’est-à-dire Juifs, à cause de la
divine lumière qui éclaire ce peuple, ou Gentils,
plongés dans les ténèbres et les froideurs de l ’Aqui
lon. De quelque contrée que l’on vienne, on peut
y entrer par trois portes : par celle du mariage,
celle du veuvage, celle de la virginité, qui résument
toutes les conditions possibles de la vie présente.
Ainsi il n’est personne qui ne puisse prétendre
habiter dans ses murs, pourvu qu’il accepte la
doctrine des douze Apôtres, pourvu qu’il croit au
mystère de la Sainte Trinité, et qu’il mette son
espérance dans la croix du Christ.
Au sens moral, les Docteurs ont vu dans les douze
portes, les douze points essentiels auxquels doivent
s’attacher les prédicateurs pour amener tous les hom
mes au royaume des cieux. Voici par exemple, com
ment les interprète saint Albert le Grand : Les trois
portes de l ’Orient marquent qu’il faut, pour éclai
rer ses auditeurs et les faire croître dans la lumière,
tenir compte de leur capacité, et graduer ses ins-
LA CITÉ DE DIEU 351
tractions selon la distinction traditionnelle entre
commençants, progressants et parfaits. Les trois
portes de l’Aquilon représentent les trois menaces
suspendues sur l’homme : la mort, le jugement,
l’Enfer ; celles du Midi, les trois promesses qui lui
sont faites : le pardon de ses fautes, les secours de
la grâce, la gloire éternelle; les trois portes enfin
de l’Occident, les trois sortes de péchés dont il faut
faire pénitence : péchés de pensée, péchés de pa
role, péchés d’action.
E t le mur de la cité avait douze fondements. Le
m u r de la cité, nous l’avons dit, représente le
Christ. Les douze fondements sont la figure des
Patriarches de l’Ancienne Loi : car c’est en eux,
c’est dans leur cœur que la foi au Christ prit ra
cine, c’est sur eux que le Sauveur posa les premiè
res assises de son Eglise. Le Psalmiste s’était servi
de la même image quand il disait que ses fonde
ments sont dans les montagnes saintes, désignant
également sous cette expression ces hommes d’une
éminente sainteté (i).
Et sur ces fondements étaient gravés les noms
des douze Apôtres de VAgneau : l’auteur veut dire
par là à la fois que les Patriarches adhérèrent à
l’avance à la doctrine que les Apôtres devaient un
jour prêcher au monde, et que ces derniers ne firent
que compléter la doctrine de la Rédemption telle
que leurs Pères déjà l’avaient crue. Le nom de
lJAgneau est évoqué ici pour manifester que c’est
la Passion du Sauveur qui est le fondement pre
mier sur lequel reposent tous les autres, comme
nous l’enseigne saint Paul : ipso summo angulari
lapide Christo Jesu (2).
(1) Ps. LXXXVJ, 1.
(2) Ephes., Il, 20.
353 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
§ 3. — Mesurée de la Cité
Après avoir montré qu’il n’est personne qui ne
puisse aspirer à entrer dans la Cité de Dieu, saint
Jean va nous faire entendre maintenant que tous
cependant n ’y jouissent pas de la même gloire,
parce que la récompense de chacun y est propor
tionnée à ses mérites. L 'A n g e, dit-il, qui parlait
avec moi tenait à la main une mesure faite d'un
roseau d'or. Les mérites des uns et des autres en
effet ne sont pas estimés selon les principes ordi
naires de la sagesse humaine : ils sont mesurés
avec le roseau d ’or, c’est-à-dire à la lumière des
enseignements contenus dans la Sainte Ecriture.
L ’Ange mesura donc la Cité, c’est-à-dire la foule
de ceux qui appartiennent à l ’Eglise ; il en mesura
aussi les portes, c’est-à-dire les prélats, succes
seurs des Apôtres, dont le jugement sera plus
rigoureux parce qu’ils auront à répondre et pour
eux-mêmes et pour les âmes confiées à leurs soins.
L ’Ange enfin mesura le mur, c’est-à-dire, ici, les
princes séculiers, les hommes investis de la puis
sance publique, parce qu’ils auront, eux aussi, un
compte spécial à rendre pour le pouvoir qui leur
a été dévolu, et qui est destiné essentiellement,
dans la pensée divine, à assurer la protection maté
rielle de l ’Eglise.
A u sens moral, cet Ange représente les prédica
teurs. Ceux-ci mesurent la cité avec le roseau d’ or,
quand ils font de la Sainte Ecriture la base de leur
enseignement, quand ils en adaptent l’explication
aux capacités du peuple chrétien ; ils mesurent les
portes, quand ils s’attachent à ne pas s’écarter de
la CITÉ DK DIEU 353
la doctrine des Apôtres ; ils mesurent le Mur,
quand ils prêchent Jésus-Christ Dieu et Homme.
E t la cité est bâtie en carré : Tous les mérites
des habitants de la Cité sainte reposent sur une
solide charpente faite des quatre vertus cardinales :
justice, prudence, tempérance, force. Celles-ci doi
vent être bâties en carré, c'est-à-dire, être égales
entre elles : si en effet on s’appliquait à cultiver
l ’une d’ elles, la force, par exemple, sans veiller à
développer parallèlement la prudence, la justice,
la tempérance, l ’ âme serait mal équilibrée, elle ne
s’épanouirait pas harmonieusement et s’ exposerait
au contraire à tomber dans une multitude de fau
tes. — E t la longueur de la cité est égale à sa lar
geur : ou, plus exactement, sa hauteur est propor
tionnée à son étendue : parce que l ’ âme s’élève
d’ autant plus haut dans la connaissance des choses
célestes, qu’elle se dilate davantage sur terre dans
la pratique de la charité.
E t VAnge mesura la cité avec sa baguette dJor,
à travers douze mille stades. L ’Ange établit donc
les mérites de tous les habitants de la Jérusalem
céleste d’après les données de l ’Ecriture, qui pro
met la béatitude aux pauvres, aux affligés, à ceux
qui sont doux, à ceux qui souffrent persécution,
etc... Il fit cela à travers douze mille stades : c’est-
à-dire, non pas selon un barème unique, mais en
fonction des différents stades où les hommes s’exer
cent à la vertu. Ces stades sont extrêmement nom
breux, selon les états, les professions, les tempéra
ments, les moyens de chacun, etc... Pour être qua
lifiés, il suffit qu’ils relèvent du nombre 12.000,
lequel représente la doctrine des Apôtres, douze
multiplié par mille, c’est-à-dire, par la persévé-
APOCALYPSE 24
354 LE SENS MYSTIQUE DE i / APOCALYPSE
rance finale : quiconque aura lutté jusqu’au ternie
de sa vie, sans sortir de l’enceinte de la foi catho
lique, recevra sa récompense.
E t sa longueur, et sa hauteur, et sa largeur sont
égales. A u x vertus cardinales, dont il vient d’être
question, il faut, si l ’on veut entrer dans la Cité
de Dieu, joindre les trois vertus théologales de foi,
d’espérance et de charité. L ’ auteur désigne ici la
première sous le nom de longueur, parce qu’elle
unit deux termes extrêmement éloignés l ’un de
l ’autre, le Créateur et sa créature ; la seconde, sous
celui de hauteur, parce qu’elle élève l’ âme vers le
ciel ; la troisième, sous celui de largeur, parce
qu’elle l ’ouvre et la dilate au point de lui faire
aimer ses ennemis. En disant que ces trois vertus
sont égales, saint Jean ne va pas contre saint Paul,
qui affirme la supériorité de la charité (i). Il veut
dire simplement que, pour obtenir la couronne
éternelle, il faut les mener de front.
E t l'Ange mesura le mur de la cité qui est de
cent quarante-quatre coudées. L e mur de la cité
nous l’ avons dit plus haut, représente le Christ. Or
ce mur mesure cent quarante-quatre coudées, parce
que toutes les œuvres qu’il a accomplies sur terre,
et qui sont figurées par les coudées, sont marquées
du nombre cent quarante-qiwtre. Ce nombre en
effet enferme dans le mystère de son symbolisme
la pureté d’intention (cent), l ’esprit de pénitence
(quarante), la pratique des vertus cardinales (qua
tre), qui entraîne celle de toutes les autres. E t c'est
là la mesure de l'homme : c’ est la mesure que doit
chercher à atteindre tout homme qui veut obtenir
le pardon de ses fautes, être intégré dans ce mur,
(i) I Cor., XIII, i3.
LA CITÉ DE DIEU 355
retrouver sa vraie dignité d'homme : mais c'est
aussi une mesure d'Ange : parce que celui qui
arrive à la réaliser mérite, ipso facto, de prendre
place parmi les hiérarchies angéliques .
g. 4. — Les pierres dont la Cité est bâtie.
E t le mur était construit en pierre de jaspe. La
très sainte Humanité de Jésus-Christ, qui est le
rempart de l ’Eglise, est dite maintenant construite
en pierre, à cause de l ’extrême fermeté qu’elle pos
sède, par le fait de l’union hypostatique ; en pierre
da jaspe, c’est-à-dire, non pas seulement peinte en
vert, mais verte dans sa contexture même, dans ses
fibres les plus profondes, pour marquer qu’elle
possède, non comme un don surajouté, mais dans
son essence, une vie toujours pleine de sève et qui
jamais ne se flétrira ; ce que saint Jean a exprimé
dans son Evangile en disant : En L u i était la
vie (i).
E t la cité elle-même, c’est-à-dire l ’assemblée des
élus, enveloppée par cette Humanité comme une
ville par sa muraille, est faite d'or pur, semblable
à du verre transparent : parce que les cœurs des
bienheureux, pénétrés de la connaissance de Celui
qu’ils verront face à face, deviendront purs et bril
lants comme de l'or, comme Dieu lui-même. E t
cet éclat passant au travers de leurs corps, devenus
glorieux, comme au travers d'un verre transparent,
sera visible pour tous.
Et les fondements du m ut de la cité étaient ornés
de toutes les pierres précieuses. Par ces expressions
(i) I, 4.
356 LM SENS MYSTIQUE DM i/APOCALYPSE
et par celles qui vont suivre, l ’auteur essaie de
nous faire entrevoir quelque chose de l ’incroyable
splendeur de la Jérusalem céleste. E t nous pouvons
les utiliser au sens littéral, pour donner à notre
esprit une faible image de cette dernière. Mais
elles nous intéressent surtout par leur signification
mystique. Les fondements représentent les Patriar
ches et les Apôtres, sur lesquels repose l ’autorité
des Docteurs, des Evêques, des Prédicateurs, de
tous ceux qui servent de rempart, ou de mur, à
l ’E glise; les pierres précieuses sont la figure des
vertus dont ils étaient ornés.
L e premier fondement était de jaspe, le second
de saphir, le troisième de chalcêdoine, le quatrième
d’ émeraude, le cinquième d’ onyx, le sixième de
sardoine, le septième de chrysolithe, le huitième de
béryl, le neuvième de topaze, le dixième de chryso-
prose, l’ onzième d’ hyacinthe, le douzième d’ amé
thyste.
L’harmonie de ces couleurs, écrit le P. Allô, où la grâce
et l’opulence se mêlent, leur ensemble lumineux, gai et ten
dre, n ’éveille que des idées de joie, de fraîcheur, de repos...
Prises toutes ensemble, elle rappellent l’arc-en-ciel, et font
à la Cité céleste une ceinture d’une variété et d’une richesse
incomparables (1).
Que signifient-elles maintenant, dans le domaine
surnaturel?
L e jaspe, de couleur vert foncé, symbolise la
foi : à ce titre, il est placé comme premier fonde
ment, parce que c’est cette vertu qui sert de point
d’appui à toutes les autres, et que, sans elle il est
impossible, nous dit saint Paul, de plaire à
« Op. c i t , p. 320.
LA CITÉ DE DIEU
357
Dieu (i). C ’est la foi d’Abraham qui est à la base
de la vocation du peuple Hébreu, c’est celle de
Prince des Apôtres qui est la pierre angulaire de
l’Eglise : et chacun de ces deux Saints peut être
identifié avec le premier fondement dont il est
question ici. — Le saphir, qui vient ensuite, est
appelé aussi pierre dJazur, ou lapis-lazuli; parce
qu’il est de couleur bleue, il représente l ’espérance,
qui donne à l’âme quelque chose de la Paix au ciel.
— L a chalcêdoine, qui n’est qu’une variété de ru
bis, pierre précieuse entre toutes, est d’un beau
rouge-grenat. E lle a la propriété de briller dans
l’obscurité, — d’où son nom plus connu â'escar-
boucle (qui vient de carbunculus, charbon ardent),
— et cette qualité a été utilisée dans l ’antiquité
pour donner aux statues de dieux ou de dragons
des yeux étincelants. Elle est tellement dure cu’il
est impossible de la rayer ; échauffée par le frotte
ment, elle attire à soi, comme un aimant, les brins
de paille que l’on place dans son voisinage. Pour
toutes ces raisons, on a vu en elle un symbole de
la charité. Celle-ci en effet ne jette son éclat que
si elle est dans l ’obscurité, c’est-à-dire si elle cher
che à être inconnue, si la main droite ignore ce que
donne la main gauche (2). E lle ne se laisse point
entamer par les contrariétés et les injures, parce
que ramoïir est fort comme la mort (3) ; et elle
attire à soi ces fétus de paille ballottés à tout vent
que sont les pécheurs. — D 9émeraude, avec l ’admi
rable nuance de son vert, évoque tout ce que la
nature offre de plus agréable et de plus reposant
(1) Hebr., XI, 6.
(2) Mt.„ VI, 3.
(3) Gant., VIII, 6.
35S LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
pour les yeux : elle symbolise ainsi ]a virginité,
qui ne se flétrit jamais, et qui garde le corps dans
la pureté dont il jouissait au printemps de sa vie.
— L ’onyx, dont on sé sert pour faire les cachets,
présente souvent des bandes de couleurs nettement
tranchées, blanches et noires. On peut voir là une
figure du contraste qui règne dans l ’âme des Saints
de par la vertu d’ humilité, entre le mal qu’ils pen
sent d’eux-mêmes, et la pureté dont ils brillent de
vant Dieu; ou encore entre la noirceur des tenta
tions qui parfois les accablent, et la candeur ce
leur volonté qui, se gardant des moindres fautes,
demeure immaculée ; contraste qui faisait dire à
l ’Epouse : Je suis noire, mais je suis belle (i).
Les trois pierres énumérées ensuite : la sar-
doine, la chrysolithe et le béryl, représentent les
qualités qui font la gloire de la vie active. La
sardoine ou cornaline, par son aspect rouge-sang,
évoque l ’idée de blessures, de martyre, et sert
ainsi d’emblème à la patience : quiconque en effet
veut travailler à la diffusion du royaume des
cieux, doit se préparer à supporter bien des épreu
ves, et à souffrir persécution. — L a chrysolithe,
pierre jaune d’où semblent jaillir des étincelles,
symbolise l’éclat que les Saints jettent au dehors
par leurs exhortations, par leurs exemples, par
fois par leurs miracles, toutes choses qui font sur
les âmes l ’effet de traits de lumière. — L e béryl,
ou aigue-marine, sorte d’émeraude d’un vert
pâle, représente la pratique des œuvres de misé
ricorde, telles que : soulager les pauvres, soigner
les malades, visiter les prisonniers, instruire les
(i) Cant., I, 4.
LA .CITÉ DE DIEU 359
ignorants, etc... Cette pierre a en effet, dit-on,
la curieuse propriété d’échauffer la main de celui
qui la tient : de même la vie active, par la prati
que des bonnes œuvres, réchauffe le cœur de ceux
avec lesquels elle entre en contact, les provoquant
ainsi à T amour de Dieu et de leurs semblables :
mais le béryl n’a pas le bel éclat de l’émeraude :
parce que cette même vie active, obligée pour ses
œuvres de -demeurer en rapport avec le monde, ne
peut s’empêcher de contracter de ce chef quelques
imperfections, qui atténuent la parfaite pureté de
l ’âme.
A u contraire, la topaze, qui a la couleur de l’or,
brille d’un éclat incomparable. C ’ est, par excel
lence, la gemme qui convient au front des rois :
touchée par un rayon de soleil, elle étincelle de
mille feux, éclipsant toutes les autres pierres pré
cieuses. A ce titre, elle est l ’ emblème de la vie
contemplative. L ’Ecriture nous apprend elle-même
que le visage de Moïse, lorsque ce Patriarche sor
tait de ses colloques avec Dieu, était tellement
lumineux que les Juifs ne pouvaient en supporter
l ’éclat (i). C ’était là une manifestation sensible
de ce qui se passe dans l ’âme des Saints, quand
ils sont touchés directement par le rayon de la
divinité. La topaze par contre perd son brillant si
on cherche à la polir ; parce que la contemplation
s ’obscurcit au frottement des choses humaines.
La chrysoprase, dont la couleur est un mélange
de vert et d’or, représente l ’ardent désir de la vie
éternelle qui suit la contemplation; désir dont saint
Paul était consumé, quand il n’aspirait qu’ à se
(i) Es., XXXIV.
360 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
dissoudre porir être avec le Christ (i). I/o r figure
le prix inestimable de cette éternité bienheureuse ;
le vert, le charme d’un printemps toujours renou
velé, qui ne connaît ni la mort de l’hiver, ni la
sécheresse de l’été, ni le déclin de l’automne.
Lf’hyacinthe, ou ligure, qui vient ensuite, avec
sa magnifique teinte rouge et or, concerne encore
la vie contemplative. Celle-ci en effet, bien loin
d’être égoïste comme on l’en accuse volontiers,
porte le manteau royal de la charité la plus haute
et la plus pure : c’est pourquoi saint Paul encore
voulait se faire tout à tous, pour les gagner tous
à Jêszis-Christ (3), et aurait accepté, s’il l’avait
fallu, d’être anathème pour sauver ses frères (3).
Enfin l’améthyste, qui achève l’énumération des
douze pierres, est, par sa couleur violette, l’em
blème de la modestie. La violette en effet, est une
petite fleur humble et discrète, qui cependant dé
gage un parfum pénétrant, et plaît à tout le monde.
Ainsi la modestie donne du charme à quiconque en
est orné, même aux yeux de ses ennemis ; tandis
que l’orgueil inspire toujours une certaine répul
sion. C’est par elle surtout que se propage la
bonne odeur du Christ (4), comme le fait entendre
l’Apôtre, quand il dit : Que votre modestie soit
connue de tous (5). Elle est citée ici la dernière,
parce que c’est elle qui sert de couronnement et
de lien à toutes les autres vertus : et c’est pour
quoi aussi dans sa Règle, saint Benoît l’a placée
au plus haut degré de son échelle ; elle exige un
(1) Philipp., I, a3.
(2) I Gor., IX, 19.
(3) Rom., IX, 3.
II Gor., II, i5.
(5 ) Phil., IV, 5.
LA CITÉ DE DIEU 361
assujettissement complet du corps à l’âme; elle
matrise l’individu tout entier, elle lui donne sa
forme parfaite; elle l’oblige à garder en tout lieu,
en tout temps, en toutes choses ce mode, cette me
sure, cette manière, ce juste milieu qui s’identi
fient avec la vertu.
E t les douze portes contenaient chacune les
douze pierres précieuses : et (cependant) chaque
porte était faite d'une gemme particulière : cette
phrase, qui semble à première vue impliquer une
contradiction, veut dire simplement que chacun
des Apôtres possédait l’ensemble des vertus qui
viennent d’être énumérées, tout en se distinguant
néanmoins par quelque don particulier. Ainsi saint
Pierre s’est signalé par sa foi, saint Jean par sa
pureté, saint André par son amour de la croix,
saint Paul par l’ardeur de son zèle, etc... (1).
E t la place de la cité est d Jor pur, semblable à
du verre transparent. Par opposition aux portes,
et au mur dont il vient d’être question et qui re-
(1) André de Césarée, dans son Commentaire, répartit
ainsi les pierres entre les Apôtres : le jaspe, symbole de
la foi, à saint Pierre; le saphir, à saint Paul parce qu’il
fut ravj au troisième ciel; la chalcédoine, à saint André,
à cause de l ’éclat particulier que jette sa passion; l ’éme
raude, symbole de la virginité, à saint Jean; l ’onyx, à
saint Philippe; la sardoine, à saint Jacques, qui fut mar
tyrisé le premier; la chrysolithe, à saint Barthélémy, à
cause de son éloquence; le béryl, à saint Thomas; la topaze,
à saint Matthieu, parce que son Evangile a brillé sur le
monde d’une lumière plus vive que tous les. autres; la
chrysoprase, à saint Jude; l ’hyacinthe, à saint Simon;
l ’améthyste, à saint Matthias. Mais les raisons qu’il donne
de ces applications sont souvent trop subtiles pour être
rapportées ici, et lui-même se garde bien d ’ailleurs de
leur attribuer une valeur absolue : il ne les a faites,
dit-il, qu’à titre de conjectures, sur des matières dont
Dieu seul connaît les profonds secrets.
362 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
présentent les Apôtres et les pasteurs, la place de
la cité désigne ici la masse des saints inférieurs
et des élus : entièrement dépouillés de toute souil
lure ils sont dits semblables à de Vor pur, à cause
de la charité qui les embrase; et à du verre trans
parent , parce qu’il n’y a plus dans leur âme aucun
repli sournois où puissent se dissimuler l’amour-
propre et la duplicité.
§ 5. — Pourquoi il n’y a dans la Cité ni temple
ni soleil, ni lune, ni voleurs, ni nuit.
E t je n’ai point vu de temple dans cette cité.
Ici-bas, pour rendre à son Créateur le culte qu’il
lui doit, l’homme est contraint de construire des
temples, c’est-à-dire des édifices spécialement amé
nagés à cette fin : parce que ne voyant point Dieu
des yeux du corps, il perd constamment la notion
de sa Présence. Il a donc besoin d’un lieu où tout
lui parle de Lui et où il puisse aisément s’isoler
du monde, se recueillir et prier. Mais dans l’éter
nité les choses iront tout autrement; l’homme sera
au contraire absolument immergé dans le senti
ment de cette Présence : elle l’enveloppera, pour
nous servir des expressions de l’Ecriture, comme
un fleuve impétueux, comme un torrent de volupté.
Il verra Dieu constamment, face à face et tel qu’il
est : il n’aura plus dès lors aucun besoin d’un lieu
spécial pour penser à Lui. C’est pourquoi l’auteur
ajoute que le Seigneur, le Dieu toiit-puissant lui-
même est le temple de cette Cité, et l’Agneau avec
Lui. La Très Sainte Humanité de Notre-Seigneur
est bien en effet le temple par excellence, celui dans
lequel habite corporellement la plénitude de la divi-
LA CITÉ DK DIEU 363
nitê (1). Jésus lui-même l ’avait clairement insinué,
quand se comparant à l ’édifice qui faisait la gloire
de Jérusalem, Il avait déclaré : Détruises ce tem
ple et je le rebâtirai en trois jours... Il disait cela
ajoute saint Jean, du temple de son corps (2).
Qu’aurons-nous besoin d’un monument de pierre,
quand nous aurons sous les yeux la splendeur
incomparable de ce temple qui n’est point fait de
main d’homme, qui a été « plasmê » par le Saint-
Esprit lui-même dans les entrailles de la Vierge
Marie? Quand nous pourrons contempler le corps
éblouissant de gloire du F ils de Dieu?
E t la cité n Ja pas besoin de soleil ni de lune
pour l'éclairer, parce que la splendeur de Dieu
l J illuminera et l JAgneau est sa lumière. Pour se
conduire dans le royaume des cieux, pour en goû
ter les beautés, pour acquérir des clartés nouvelles,
les élus n’auront plus besoin des données de leurs
sens, qui sont comparées ici, à cause de la médio
crité de la connaissance qu’elles nous apportent,
à la lumière de la lune. Celle-ci est faible, incer
taine, souvent voilée. Ils n’auront que faire non
plus de la lumière de leur raison, qui est figurée
par celle du soleil : parce qu’ encore qu’elle soit
très supérieure à celle de la lune, elle n’en est pas
moins sujette à bien des obscurcissements, et con
trainte, la moitié du temps, de céder le pas à la
nuit. Dans la Jérusalem céleste, Dieu illuminera
directement les intelligences, sans intermédiaire,
comme II le fait pour les Anges. En outre, la Très
Sainte Humanité du Sauveur rayonnera d’une telle
splendeur qu’elle éclipsera complètement la clarté
(1) Coloss., Il, 9
(2) II, 19, 21.
364 LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCAEYPSE
du soleil, bien que celui-ci, nous dit le prophète
Isaïe, doive devenir sept fois plus brillant qu’il ne
l ’est actuellement (1).
E t les peuples marcheront à sa lumière; la foule
innombrable de ceux qui auront suivi ici-bas les
sentiers étroits et obscurs de la foi, iront et vien
dront librement dans cette splendeur inexprima
ble : et les rois de la terre, c’est-à-dire les pasteurs
de l ’Eglise, lui apporteront leur gloire et leur hon
neur : ils ne chercheront pas à tirer vanité pour
eux-mêmes des succès qu’ils ont obtenus dans leur
ministère, des conversions qu’ils ont opérées, ni
des hommages que leur rendent leurs ouailles : ils
n’auront en vue que la beauté, la parure, la gloire,
le rayonnement de la Cité céleste.
E t les portes de celle-ci ne seront point fermées
pendant le jour : car la sécurité y sera entière. Il
n’y aura à craindre ni les incursions des voleurs,
ni les attaques des hérétiques ou des libre-pen-
seurs, ni les assauts du démon. E t elles ne le se
ront point pendant la nuit non plus, parce qu'il n'y
aura plus de nuit : la splendeur de la Majesté di
vine, l’éclat de la Très Sainte Humanité du Christ
brilleront, toujours égales à elles-mêmes, répan
dant des flots de lumière qui ne connaîtront jamais
de diminution ni d’ interruption. A u sens spirituel,
ces mots veulent dire qu’il n’y aura plus de place
pour les ténèbres du pêché, ni pour celles de
l ’ignorance.
E t les pasteurs conduiront vers elle la gloire et
Vhonncur des nations : c’est vers cette cité sainte
que convergeront, conduits par leurs pasteurs, les
(1) XXX, 26.
LA CITÉ DE DIEU 365
élus du inonde entier ; ces hommes qui, pour leurs
vertus, peuvent être appelés, l'honneur de l ’huma
nité, et pour la droiture de leur conscience, sa
gloire, parce que, dit l ’Apôtre, notre gloire, c'est
le témoignage de notre conscience ( ij). Mais, par
contre, ceux qui n’auront point voulu se mettre à
l ’école du Christ et faire pénitence de leurs fautes,
n’ont pas à espérer de franchir jamais les portes de
la Jérusalem céleste : car rien de souillé ne saurait
entrer dans cette Cité, ni aucun de ceux qui font des
abominations, ou des mensonges. L e péché en sera
exclu sous toutes ses formes : qu’il s’agisse de
souillures du cœur, d'abominations, ou pêchés
d’actions, de mensonges ou pêchés de parole. Ici-
bas, dans l’Eglise militante, les méchants et les
bons, les menteurs et ceux qui disent la vérité,
ceux qui sont purs et ceux qui ne le sont pas,
vivent étroitement confondus. Mais, aux portes de
la Cité de Dieu, une sélection impitoyable sera
faite, et ceux-là seuls pourront y pénétrer qui
seront inscrits au livre de vie de l'Agneau, c’est-
à-dire dont la vie sera trouvée conforme aux en
seignements et aux exemples du Seigneur Jésus.
(1) Il Cor., I, i3.
TROISIEME PARTIE
LES DOUZE FRUITS
Chapitre X X II. — 1. E t [l’Ange] me fit voir un fleuve
d’eau vive, étincelant comme du cristal, qui sortait du
trône de Dieu et de l’Agneau. — 2. Au milieu de sa
place publique, et de p art et d’autre du fleuve, [se trou
vait] un arbre de vie, portant douze fruits, rendant son
fruit pour chacun des mois, et les feuilles de [cet] arbre
[sont] pour la guérison des nations. — 3. E t il n ’y aura
plus [là] aucune malédiction : mais Dieu e t l’Agneau y
auront leur siège et ses serviteurs le serviront. — 4. E t
ils verront son visage, et son nom [sera écrit] sur leurs
fronts. — 5. E t il n ’y aura plus de nuit, e t ils n ’auront
plus besoin de la lumière d’un flambeau, ni de la lumière
du soleil, parce que le Seigneur Dieu les illuminera, et
ils régneront dans les siècles des siècles. — 6. E t [l’Ange]
me d it : Ces paroles sont très dignes de foi et vraies. E t
[c’est] le Seigneur, le Dieu des esprits des prophètes,
[qui] a envoyé son Ange, pour montrer à ses serviteurs
les choses qui doivent s’accomplir bientôt. — 7. E t voici
que je viens rapidement. Bienheureux celui qui garde les
paroles de la prophétie de ce livre. — 8. E t c’est moi,
Jean, qui ai entendu et vu ces choses. E t après avoir en
tendu et avoir vu, je tombai, pour l’adorer, aux pieds de
l’Ange qui me m ontrait ces choses : -— 9. E t il me dit :
Garde-toi de faire cela Car je suis ton co-serviteur, et
[celui] de tes frères les Prophètes, et de ceux qui gardent
les paroles de la prophétie de ce livre. Adore Dieu. — 10.
E t il me d it : Ne scelle pas les paroles de la prophétie de
ce livre : le temps en effet est proche. — 11. Que celui
qui est souillé, se souille encore : et que celui qui est
juste, se justifie encore : et que celui qui est saint, se
sanctifie encore. — 12. Voici que je viens rapidement, et
LA CITÉ DE DIEU 367
ma récompense est avec moi, pour rendre a chacun selon
ses œuvres. — 13. [C’est] Moi [qui] suis l’Alpha et
l ’Oméga, le premier et le dernier, le principe et la fin, —-
14. Bienheureux ceux qui lavent leurs robes dans le
sang de l’Agneau, afin qu’ils puissent manger de l’arbre
de vie, et qu’ils entrent par les portes de la cité. — 15.
Dehors les chiens, les empoisonneurs, les impudiques, les
homicides, ceux qui adorent les idoles, et quiconque aime
et fait le mensonge. — 16. [C’est} Moi, Jésus, [qui] ai
envoyé mon Ange vous attester ces choses dans les Egli
ses. C’est Moi qui suis la racine, et le descendant de
David, l’étoile resplendissante et [l’étoile] du matin. —
17. E t l’Esprit et l’épouse disent : Viens. E t celui qui
entend, qu’il dise : Viens. E t celui qui a soif, qu’il
vienne : et celui qui veut, qu’il reçoive l’eau vive gra
tuitem ent. — 18. Je déclare en effet à quiconque entend
les paroles de la prophétie de ce livre : 8i quelqu’un
ajoute à ces choses, Dieu le frappera des plaies décrites
dans ce livre. — 19. E t si quelqu’un retranche aux pare*
les du livre de cette prophétie, Dieu retranchera sa part
du Livre de vie, et de la cité sainte, et des choses qui
sont écrites dans ce livre. — 20. Il dit, celui qui rend
témoignage de ces choses : Oui, je viens sans tarder.
Qu’il en soit ainsi I Venez, Seigneur Jésus. — 21. Que
la grâce de Notro-Scigneur JésusTîhrist soit avec vous
tou-s. Ainsi soit-il.
§ 1. — Le fleuve d’eau vive.
a première partie de ce chapitre achève la
L VII e vision, c’est-à-dire la description de la
Cité de Dieu, telle qu’elle fut montrée à saint Jean.
Et l’Ange me fit voir un fleuve d’eau vive, qui
sortait du trône de Dieu et de l’Agneau. Ce fleuve,
c’est la grâce divine, ou, pour ainsi parler, c’est
Dieu lui-même, sortant de sa propre Majesté, dans
le désir impétueux qu’il a de se donner à ceux
qu’il aime ; fleuve de paix, fleuve de joie, fleuve
de vie débordante, qui recouvre, qui purifie, qui
soulève tout ce qu’il rencontre sur son passage,
tout ce qui du moins n’oppose pas à ses instances
368 LS SENS MYSTIQUE DS L'APOCALYPSE
la digue infranchissable d’une volonté obstinée
dans le mal. Cette eau vive, qui étanche toute soif,
c’est son amour, qui fait au ciel les délices des
Anges et des élus : et comme cet amour s’identifie
avec le Saint-Esprit, il est dit ici sortir du trône
de Dieu et de VAgneau, parce que le Saint-Esprit
procède du Père et du Fils, comme d’un seul prin
cipe. De plus, si le Verbe est désigné sous son
nom d’Agneau, c’est pour nous faire comprendre
que ce fleuve n’a commencé d’arroser la terre que
le jour où la Très Sainte Humanité du Sauveur
s’est assise glorieuse sur le trône de Dieu, après
avoir lavé les péchés du monde dans les flots de
son propre Sang (i ). Enfin, cette eau est dite
splendide comme du cristal, parce qu’elle donnera
et aux cœurs et aux corps des élus une pureté
éblouissante, dans la transparence de laquelle on
verra miroiter tous les feux du soleil de justice ;
parce qu’elle n’aura plus, comme sur cette terre,
l’instabilité d’un liquide, mais sera ferme comme
du cristal.
Si l’on applique ce passage à l’Eglise mili
tante, le fleuve d’eau vive désigne l’eau bap
tismale, qui donne la vie aux âmes et leur rend
l’innocence perdue par le pêché. Dans la descrip
tion qui suit, l’Eglise triomphante et la militante
vont, en effet, être constamment mêlées, pour bien
montrer qu’elles ne font qu’un seul Tout.
Ce fleuve ne coule pas en dehors de la Cité : car
il n’y a point de grâce, point de salut, point de
(i) C’est à cela que fait allusion l ’Hymne Lustris sex,
du Temps de la Passion :
Terra, pontus, astra, mundus,
Quo lavantur fhimine !
LA CITÉ DE DIEU 369
gloire éternelle en dehors de l’Eglise : il traverse
seulement le milieu de sa place publique, c’est-à-
dire l’assemblée des fidèles ici-bas, celle des élus
dans l’éternité. Là du moins il est à la disposition
de tous . chacun a licence d’y puiser à son gré, et
à profusion. E t l’on peut cueillir, sur ses dextx
rives, les douze fruits de l'arbre de vie.
§ 2. — L’arbre de vie.
L ’arbre de vie représente, comme l’eau vive,
l’Humanité du Verbe, pour nous faire entendre que
c’est Elle qui est à la fois notre nourriture et notre
breuvage. Elle est plantée sur les deux rives du
fleuve, parce qu’elle rassasie à la fois l’Eglise mi
litante, et l’Eglise triomphante. En deçà du fleuve,
se tiennent les chrétiens qui sont encore citoyens
de ce monde. Le Christ les nourrit du Sacrement
de sou Corps et de son Sang, où ils peuvent cueillir
les douze fruits de l’Esprit, énumérés par l’Apô
tre : la charité, la joie, la paix, la patience, la
bienveillance, la bonté, la longanimité, la dou
ceur, la foi, la modestie, la continence, la chas
teté (1). Ces dons sont distribués pour chacun des
mois, c’est-à-dire qu’ils se succèdent au fur et à
mesure des besoins, et se renouvellent continuel
lement, comme les produits de la terre, avec les
saisons.
Les habitants de la Jérusalem céleste, eux, sont
au delà du fleuve : ils voient le Christ, non plus
sous les espèces sacramentelles, mais dans l’écla
tante beauté de son Humanité glorifiée. E t les
bienfaits que leur procure cette Présence glorieuse
( i 1! GaL, V, 22, a3.
apocaltpsb 25
■tfQ LE SENS MYSTIQUE DE l/A POCALY PSE
et visible peuvent se ramener aux douze suivants :
une santé qu’aucune maladie ne peut ébranler; le
plaisir d’être pour toujours avec ceux qu’ils
aiment ; la connaissance des plus profonds mystè
res, sans que le moindre doute inquiète leurs
esprits ; une joie que nulle tristesse ne viendra
assombrir; une paix que rien ne pourra troubler;
une sécurité qui bannira tout sentiment de crainte ;
la satisfaction pleine et entière de tous leurs dé
sirs ; le bonheur de voir la justice divine pleine
ment accomplie ; le besoin continuel de louer Dieu ;
un repos définitif, sans ennui et sans préoccupa
tion ; une lumière qui ne s’éteindra jam ais; enfin,
face à face et sans intermédiaire, la vision de Dieu.
Voilà les fruits que cueilleront les élus sur cet
arbre merveilleux, et cela pour chacun des mois,
c’est-à-dire en proportion des souffrances qu’ils
auront endurées ici-bas.
E t les feuilles de cet arbre ont le pouvoir de
guérir les nations. C ’est le même arbre, comme on
vient de le voir, qui nourrit les habitants des deux
côtés du fleuve, les membres de l ’Eglise militante
et ceux de l’Eglise triomphante. E t nul ne peut
espérer entrer un jour dans la seconde, s’il n’a
commencé par appartenir à la première. Mais
comment les nations, c’est-à-dire, comment les
infidèles, les pécheurs, tous ceux qui vivent selon
la nature et non selon la grâce, comment sortiront-
ils du péché, comment obtiendront-ils leur justifi
cation? — Ce sera encore par l ’effet du même
arbre : non plus toutefois en mangeant ses fruits,
mais en mâchant ses feuilles, c’est-à-dire en goû
tant, en s’assimilant les paroles du Christ, qui
ont le pouvoir, et qui l ’ont seules, de guérir toutes
LA CITÉ DE DIEU 371
les infirmités du monde. Ainsi, comme le dit le
prophète Ezéchiel, les fruits de cet arbre seront
un aliment, pour ceux qui sont en santé, c’est-à-
dire en état de grâce, et ses feuilles un remède,
pour ceux qui sont infirmes, c’est-à-dire affaiblis et
paralysés par le péché (1).
§ 3. — Vision béatifique.
Revenant maintenant à la Jérusalem céleste,
saint Jean achève la description du bonheur dont
jouiront ses habitants. « E t il n Jy aura plus là
aucune malédiction », c’est-à-dire aucune reste de la
malédiction portée par Dieu contre le péché de
nos premiers parents. Tout, au contraire, y sera
bénédiction : parce que Dieu et VAgneau, la Très
Sainte Trinité et l ’Humanité de Jésus, auront
letir siège au milieu d’elle, dans le cœur des élus,
les embrasant continuellement d’amour et bannis
sant d’eux par là-même toute possibilité de pé
cher. E t tous les bienheureux, arrachés définiti
vement à la tyrannie du démon, de leur concupis
cence, de leurs passions ; devenus tous serviteurs
de Dieu, comme le sont les Saints ici-bas, Le ser
viront dans l ’allégresse de leur amour, sans que
rien, ni les désirs de la chair, ni les affaires du
monde, ni les sollicitations de l ’esprit impur, ne
puissent les détourner un instant d’une soumis
sion absolue à sa Très sainte Volonté. — Ils le
verront, non plus en énigme et dans un miroir (2),
comme sur cette terre, mais à découvert, face à
(1) X L V T Ï, I?.
(2) T C or., XTTÏ, 12.
y]2 LE SENS MYSTIQUE DE L'àPOCAI/YPSE
face et tel qu’ il est (i), ce qui est l ’essence même
de la vision béatifique. Son nom sera écrit, d’une
manière indélébile, sur leurs fronts, comme un
titre de gloire, en récompense de la fidélité avec
laquelle ils l’auront confessé ici-bas, et pour mon
trer qu’ils sont à jamais son temple, son bien, sa
chose, ses enfants.
Et il n’ y aura plus de nuit, plus d’obscurité,
plus de ténèbres : les élus n’ auront plus besoin de
la lumière d’ un flambeau, ni même de celle du
soleil, parce que le Seigneur Dieu Lui-même les
illuminera de sa splendeur. Ceci doit s’entendre
au sens littéral, mais aussi au sens spirituel : il
n’y aura plus d’incertitude, plus d’ adversités,
plus d’ignorance. Les hommes n’ auront plus be
soin pour les éclairer de ces maîtres humains, dont
la science modeste ne jette qu’une faible lumière,
comparée ici à celle d’ un flambeau, dans la nuit
de la vie présente ; ni de ces grands Docteurs dont
les enseignements, comme les rayons du soleil,
illuminent toute la terre : ils n’en auront plus be
soin parce que Dieu Lui-même leur communi
quera directement les plus hautes connaissances.
Et ils régneront avec Lui à travers les siècles
des siècles.
( i) I Joann., III, a.
CONCLUSION
’KST sur cette promesse d’un bonheur sans fin,
VJ dans la lumière de gloire, que se termine la
V II e et dernière vision de l’Apocalypse. Ce qui suit
est la conclusion de tout l’ouvrage. En raison du
caractère extraordinaire des choses qu’il vient
d’écrire, sachant combien les hommes sont portés
à mépriser ce qu’ils ne comprennent pas, ou à en
dénaturer le sens, pour l’accommoder à leur me
sure, saint Jean garantit maintenant l’authenticité
de son récit par une attestation solennelle. De nos
jours encore, lorsque Dieu daigne faire quelque
révélation à une âme choisie par Lui, celle-ci ne
peut être crue que si ses dires sont contresignés par
l’autorité de l’Eglise. En raison de sa dignité apos
tolique, renforcée encore du fait qu’il était l’ami
privilégié du Seigneur, le disciple que Jésus aimait,
saint Jean ne pouvait trouver sur la terre aucune
signature qui inspirât plus de confiance que la
sienne : il affirme donc en son propre nom que ce
qu’il a dit est l’expression de la vérité, comme il le
fera à la fin de son Evangile : C'est celui qui a vu,
374 SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
qui a rendu témoignage, et son témoignage est véri
dique (i). En même temps cependant, pour respec
ter le principe posé par l’Ecriture que toute affir
mation doit être appuyée sur la déposition de deux
ou trois témoins (2), il encadre son propre témoi
gnage entre celui de l’Ange qui lui parlait, et celui
du Christ qui va intervenir en personne.
§ 1. — Témoignage de l’Ange.
Celui de l’Ange d’abord : Et l'Ange me dit :
a Toutes les paroles contenues dans ce livre sont
rigoureusement dignes de foi, et véridiques. Elles
ne renferment pas la moindre erreur, tout ce qu’el
les annoncent s’accomplira infailliblement, jusqu’au
moindre iota. C'est en effet le Seigneur Lui-même,
le Dieu des esprits des Prophètes, c’est-à-dire, le
Dieu qui a instruit et inspiré les Prophètes ; c’est
Lui qui m'a envoyé, moi, son Ange, pour montrer,
non pas aux puissants de ce monde, non pas
aux philosophes, ni aux savants, mais à ses ser
viteurs, ce qui doit arriver bientôt, ce que sa Sa
gesse a décidé d’accomplir pour le châtiment des
méchants et la récompense des bons. E t vous ne
tarderez pas à en avoir la preuve, car voici que je
vais venir bientôt pour l'accomplir. Tenez-vous sur
vos gardes : vous ne savez pas à quelle heure le Fils
de l’homme viendra, si ce sera le soir ou le matin,
au milieu de la nuit ou au chant du coq (3). Le
temps présent est peu de chose, il passe très vite,
l’éternité s’avance à grands pas. Soyez prêt à toute
(1) XIX. 35.
(2) Deut., XIX, 15.
(3) Mc., XIII, 35.
CONCLUSION 375
heure : Bienheureux celui qui garde les paroles de
cette prophétie; qui ne se contente pas de les lire
mais .les met en pratique. Car ce n'est pas à ceux
qui disent : Seigneur, Seigneur, qu’est promis le
salut (r), mais à ceux qui exécutent la Volonté de
Dieu. »
§ 2. — Témoignage de Saint Jean
Voici maintenant le témoignage de l’Apôtre luî-
même : « E t c’est moi, Jean, moi que vous connais
sez bien et dont vous ne pouvez suspecter les affir
mations, moi qui ai connu Jésus, qui L ’ ai suivi par
tout et qui ai reposé ma tête sur sa poitrine, c'est
moi qui ai reçu cette révélation, qui ai entendu ces
choses de mes oreilles, et les ai vues de mes yeux.
E t, après les avoir entendues et vues, je fus saisi
d’une telle ad&iration que ne pouvant me contenir,
je tombai à nouveau attx pieds de l'Ange qui me
les avait montrées, comme pour l ’adorer. Mais lui
m’arrêta et me dit : « Garde-toi de faire chose sem
blable, N ’oublie pas que tu portes comme moi
l ’image de Dieu gravée sur ton âme. Nous sommes
l ’un et l’autre créatures de Dieu : je suis là comme
toi, pour le servir, et pour servir aussi ses servi
teurs, en premier lieu tes frères les Prophètes,
c’est-à-dire ceux qui prêchent la vérité révélée, et
aussi la foule de ceux qui lui obéissent, et qui
observent la doctrine enseignée dans ce livre. C'est
Dieu seul qu'il convient d'adorer, »
En parlant ainsi, le céleste messager n’avait pas
l’intention d’empêcher l ’Apôtre d’honorer les An-
(i) Mt., VII, 2i.
LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
ges, car c’est là une chose excellente et tout à fait
recommandable ; il voulait seulement lui montrer
en quelle estime ces esprits bienheureux tiennent
la nature humaine, depuis qu’elle a été régénérée
par le Christ. Et il ajouta encore : « Ne scelle point
les paroles de la prophétie de ce livre, c’est-à-dire
ne les mets pas en style d’arcane, ne les cache pas
sous le voile de l’ allégorie, applique-toi au con
traire à les rendre intelligibles pour ceux qui te
liront. »
Mais d’où vient alors qu’un peu plus haut, saint
Jean avait au contraire reçu l ’ordre de sceller les
paroles des sept tonnerres (i)? — Pour nous faire
comprendre qu’il y a dans les Livres Saints des
mystères cachés que nul ne peut pénétrer sans en
avoir reçu la clef; mais qu’ il y a aussi des ensei
gnements clairs et directement accessibles à tous.
Si le texte sacré était toujours compréhensible à
simple lecture, nous nous en lasserions vite et en
ferions peu de cas ; mais si tout y était obscur et
mystérieux, les pécheurs auraient beau jeu à décla
rer qu’ils n’y comprennent rien et à se retrancher
derrière cette impuissance de leur esprit, pour jus
tifier leur ignorance et leur mauvaise conduite. Les
vérités nécessaires à notre salut sont exposées dans
l ’Ecriture à livre ouvert, et l ’Ange recommande à
saint Jean de s’en tenir ici à cette règle : « parce
que, lui dit-il, le temps est proche, et il est indis
pensable que chacun puisse se préparer au Jugement
en toute connaissance de cause. Il faut que les mpies
sachent sans aucun doute les supplices qui les mena
cent, et que les justes s’ animent par la certitude qui
(i) X, 4
CONCLUSION 377
les attend. Dieu ne contraint personne, il respecte
scrupuleusement notre libre arbitre et chacun tient
son sort éternel entre ses mains : celui qui fait le
mal est libre de le faire encore, si bon lui semble;
et celui qtii est souillé de vices peut se souiller da
vantage encore, si cela lui plaît. Par contre, que
celui qui est juste sache qu’il lui est toujours loisi
ble de monter plus haut, de gagner de nouveaux
mérites ; et que celui qui est saint travaille à le
devenir davantage. » Dieu nous jugera selon nos
œuvres : Il nous dit seulement qu’i l viendra bien
tôt , portant sa récompense avec Lui, et traitera
chacun selon ce qu'il mérite.
Le jugement qu’i l prononcera alors sur chacun
de nous sera infaillible, définitif ; aucun recours ne
pourra prévaloir contre lui. Parce que, dit-Il :
« C'est moi qui suis l'Alpha et l'Oméga, le premier
et le dernier, le principe d’où procèdent toutes cho
ses, et la fin à laquelle elles tendent. » Rien ne
m’est inconnu, rien ne m’est impossible, rien ne
peut arrêter ma volonté. Préparez-vous donc par la
pénitence et le regret de vos fautes, à paraître de
vant Moi. Bienheureux en effet ceux qui auront
lavé leurs robes dans le sang de l'Agneau, afin
d’être admis un jour à manger du pain de vie; afin
de pouvoir entrer dans la Cité, en passant par les
portes que j ’y ai ménagées à votre usage, et vers
lesquelles vous conduisent les enseignements de
mes Saints. Mais au contraire, que ceux qui refu
sent de faire pénitence sachent bien qu’ils n’ont
rien à attendre de Ma Miséricorde ; ils resteront
dehors : Dehors les chiens; dehors les détracteurs,
les médisants, les esprits critiques qui ne savent
qu’ aboyer après tout le monde au lieu de se corri-
378 LE SENS MYSTIQUE DE L J APOCALYPSE
ger eux-mêmes ; et ceux encore qui reviennent sans
cesse à leur vomissement. Dehors aussi, les empoi
sonneurs, les impudiques, les homicides, ceux qui
adorent les idoles, ceux qui aiment à entendre des
mensonges, et à en dire eux-mêmes. » Ces expres
sions doivent se prendre à la fois au sens littéral,
et au sens spirituel : parmi les empoisonneurs, il
faut ranger ceux qui inoculent aux autres le venin
de leurs mauvais exemples ou de leurs pernicieux
conseils ; parmi les impicdiques, ceux qui n’ont
aucune retenue dans le mal ; parmi les homicides,
non seulement ceux qui tuent, mais aussi ceux qui
haïssent ; parmi les idolâtres, non seulement les
païens, mais avec eux les avares et tous ceux qui
se font un dieu de l'argent et des biens d'ici-bas.
Enfin parmi ceux qui aiment à entendre le men
songe, il faut compter les vaniteux, les orgueilleux,
les hommes pleins d’eux-mêmes qui se plaisent à
être loués et adulés. Tous ceux-là donc, s’ils ne font
pénitence, doivent s’attendre à être exclus sans
rémission de la Cité de Dieu.
§ 3. — Témoignage du Christ.
Jusqu’ici, c’était un Ange qui, tantôt en son nom,
tantôt au nom de Dieu parlait à saint Jean. Mais
voici maintenant le Christ lui-même qui entre en
scène, et qui prend la parole, pour garantir la
véracité de tout ce qui a été dit : « C Jest Moi,
Jésus, qui- ai envoyé Vun de mes Anges dérouler
toutes ces choses devant Jean, mon disciple bien-
aimé, afin que lui-même, à son tour, les fasse con
naître dans les sept Eglises. E t je viens les sanc
tionner de ma propre autorité. Ecoutez-moi bien :
CONCLUSION 379
Je suis le Fils de Dieu fait homme ; Je suis la racine
de David, parce que je suis son Créateur ; et Je suis
en même temps son descendant, par la Vierge Marie
dont Je suis né. Je suis Celui que les Prophètes ont
annoncé ; Vétoile qui a illuminé la nuit de ce monde,
Vêtoile splendide, dont l ’éclat fait pâlir toutes les
autres, parce que ma gloire surpasse infiniment celle
de tous les Bienheureux ; rétoile du matin, dont la
clarté solitaire dans le ciel annonce le lever du jour,
parce que ma Résurrection vous annonce et vous
promet le grand jour où vous ressusciterez tous...
Vous avez entendu les menaces contenues dans ce
livre : elles étaient nécessaires pour faire sortir les
hommes de leur incroyable engourdissement. Ce
pendant Je ne veux pas que vous vous laissiez atter
rez par elles, Je ne veux pas que le dernier mot de
cette prophétie soit à la justice, Je veux qu’il soit à
l ’Amour. Comprenez avec quelle ardeur, Je désire
votre salut. Ecoutez ce que vous disent mon Esprit
et mon Epouse, c’est-à-dire mon Eglise. — Ils vous
disent : Viens... Viens par l ’adhésion de ton esprit
à Ma doctrine, viens par la conversion de tes mœurs,
par la pratique de la pénitence, par la réforme de ta
conduite. E t si cela est encore trop difficile, viens
du moins par le désir, par le regret de tes fautes,
par les soupirs de ton cœur. Mais, à tout prix,
viens... Le plus grand mal que tu puisses faire à
Dieu, c’est de te détourner de Lui, c’est de douter
de sa miséricorde, c’est de croire qu’il te repousse.
Quand même tes péchés seraient nombreux comme
les grains de sable de la mer (i) ; quand ils seraient
rouges comme Vécarlate et comme le vermillon,
(n Jn b , VT, 3
380 LE SENS MYSTIQUE DE L'APOCALYPSE
ainsi que parle le prophète Isaïe (2) ; quand même
tu sentirais en toi une impuissance absolue à secouer
tes mauvaises habitudes, à sortir de tes vices, écoute
ce que te disent l'Esprit et l'Epotcse, et ils re di
sent : Viens, Viens, par la supplication de ton
cœur. E t si tu vois la colère de Dieu se déchaîner
contre les hommes en général, ou contre toi en par
ticulier ; si les apparences te le montrent sourd à tes
prières, indifférent à tes souffrances, insensible aux
malheurs des justes, à la persécution des innocents,
n ’écoute pas la voix des apparences, écoute celle de
l'Esprit qui murmure au fond de toi, et II te dit :
F ia is ; écoute ce que te disent les épouses, les âmes
qui ont mérité d’être unies au Verbe parce qu’elles
ont deviné le secret de son Cœur, son besoin énerdu
de pardonner, de faire miséricorde : et elles te di
ront : Viens... Car notre Dieu est un Dieu de paix
et un Dieu d’Amour. Il ne vêtit point la mort du
Pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive (1).
Il ne nous frappe que pour nous obliger à changer
de conduite et à recouvrer ainsi la santé et la vie.
Et celui qui entend le sens de mes paroles, qu’il
entre dans les vues de l’Esprit de D ieu; qu’il de
vienne lui aussi une voix de l ’Epouse, et qu’il dise
aux autres à son tour : Viens. Je ne demande ni
or ni argent, en échange de mes dons ; je distribue
ceux-ci gratuitement par pure libéralité. Je demande
seulement quel'on ait soif. Quiconque veut sincè
rement revenir à Moi, qu’il vienne, et il recevra
l ’eau vive gratuitement, sans qu’on exige de lui
autre chose que sa bonne volonté.
(a) I, 18.
Ezéch., XXXIII, n
CONCLUSION 381
4. — Avertissement et souhait final.
Saint Jean, enfin, sachant que tout homme est
menteur (1) et prévoyant que beaucoup s’efforce
raient de détourner à leur avantage les paroles de
sa prophétie; que d’ autres, n’en comprenant pas
le caractère transcendant, croiraient faire œuvre pie
en l’arrangeant à leur manière pour l ’édification des
fidèles ; saint Jean donc termine son ouvrage par
une adjuration solennelle et une menace d’excom
munication : Je le déclare expressément, et sous la
foi du serment : que quiconque entend les paroles
de la prophétie de ce livre se garde d’y changer quoi
que ce soit. Si quelqu'un se permettait d'ajouter la
moindre chose à ce qui est écrit, qu’il sache que
Dieu le frappera des sept plaies décrites dans ce
livre, aux chapitres X V e et X V I e . E t si quelqu'un
avait l’ audace de retrancher quelque chose aux
paroles du livre de cette prophétie, pour en modifier
le sens, qu’il sache que Dieu retranchera sa part
d'héritage du livre de vie : c’est-à-dire : qu’il ne
lui donnera pas les grâces qu’il avait préparées
pour lui et le laissera choir ainsi dans le péché. Il
le rayera du nombre des habitants de la Cité sainte,
et le privera à jamais de la contemplation des mer
veilles, et de la jouissance des biens qui ont été dé
crits dans ce livre.
Encore une fois, ne pensez pas que je vous dise
ces choses de mon propre fond. Celui qui les dit,
c’est Celui dont je vous ai déjà rapporté le témoi
gnage, Celui qui doit nous juger tous un jour. T e
nez-vous donc sur vos gardes, ne vous endormez pas
Ci) P s. CXV, 11
382 LE SENS MYSTIQUE DE LJ APOCALYPSE
dans une sécurité trompeuse : ce jour n’est pas éloi
gné, car c’est lui-même qui nous dit encore « Voici
que je vais venir bientôt. »
Mais en écrivant ces mots, saint Jean est comme
blessé au cœur d’un trait d’amour. Depuis long
temps, il a atteint ces régions supérieures de la vie
mystique d’où la crainte est bannie, où la charité
règne seule (1). Bien qu’il ait annoncé l ’avènement
du Christ plutôt comme une menace, la joie l ’en
vahit soudain à la pensée de voir venir à lui, et pour
ne plus le quitter, cet Am i qu’il adore, ce Maître
auquel il a donné tout son cœur. E t il laisse fuser
dans une ardente supplication la ferveur du désir
qui est devenu toute sa vie : A h ! qu'il en soit ainsi!
Venez, Seigneur Jésus.
Puis, selon la coutume des Apôtres, il achève son
écrit par un souhait de bénédiction à tous ceux qui
le liront : Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-
Christ soit avec vous tous. Ainsi soit-il.
*
**
C ’est le même souhait que nous demandons à nos
lecteurs la permission de leur adresser au terme de
cet ouvrage, en les priant de mettre au compte de
notre ignorance, et de nous pardonner tout ce qu’ils
v trouveront d’obscur et de mal venu, A travers un
chemin hérissé de difficultés, à travers les tableaux
qui nous représentent les durs combats que doit
mener l’Eglise, — et avec elle, toute âme qui veut
aimer Jésus-Christ, — nous les avons conduits jus
qu’à la vision de cette cité bienheureuse pour la
quelle nous sommes faits, qui est notre vraie patrie,
H) ï Jo., IV, 18.
CONCLUSION 383
U seul lieu où nous puissions trouver la joie sans
mélange, la paix parfaite dont nous avons soif et
que nous cherchons vainement ici-bas. Que Dieu
nous accorde dès maintenant d’en nourrir sans cesse
le souvenir au fond de notre cœur ; qu’il nous ac
corde surtout d’en franchir un jour les portes pour
y régner éternellement avec Lui, par les mérites
infinis de Jésus-Christ, notre Sauveur, à qui soient
rendus gloire, honneur et action de grâces à travers
les siècles des siècles! Ainsi soit-il.
BIBLIOGRAPHIE
On trouvera dans le livre du R. P. Allô une
bibliographie très complète des commentateurs de
Z'Apocalypse. Nous nous bornons à indiquer ici les
auteurs dont nous avons reproduit Pinterprétation
dans le présent ouvrage :
André de Césarée, 'Eppiveta eîç Aî:oxàXu4>tv, Migne,
P. G., CVI, col. 2 ï 6.
Aréthas de Césarée, ’lwàwou tou GeoXôyou zsl ^yaTr’/iijLâvo
’ArcoxàXutptçMigne, P. G., CVI, col. 500.
Walafrid Strabon, Glossa Ordinaria, Migne, P. L.,
CXIV, col. 710.
Rupert de Deutz, Comment. in Apocalypsim,
Migne, P. L ., CLXIX, col. 826.
Richard de Saint-Victor, In Apocalypsim Joannis
libri septem, Migne, P. L ., CXCVI, col. 684.
S. Albert le Grand, Enarrktiones in Apocalypsim,
Edit. Vivès, T. XXXVIII, col. 465.
Pseudo-Thomas d’Aquin (Thomas d’Angleterre),
Expositio 1° et Expositio 11° in Apocalypsim,
Ed. Vivès, T. XXXI, p. 469, et XXXII, p. 104.
Denys le Chartreux, in Apocalypsim, Edit, de
Montreuil, T. XIV, p. 221.
APOCALYPSE 26
TABLE DES MATIERES
I ntroduction................................................................... 1
Plan général de l’Apocalypse.................... 3
P rologue ........................................................ 9
PREMIERE VISION
LA REFORME DES EGLISES
PREMIERE PARTIE. — APPARITION DU
CHRIST A SAINT J E A N ........................ 21
DEUXIEME PARTIE. — LA LETTRE AUX SEPT
EGLISES...................................................... 33
§ 1. —- Lettre à l’Eglise d’Ephèse.................. 36
§ 2. — Lettre à l’Eglise de Smyrne................ 42
§ 3. — Lettre à l’Eglise de Pergame.......... 44
§ 4. — Lettre à l’Eglise de Thyatère............. 49
TROISIEME PARTIE. - LA LETTRE AUX SEPT
EGLISES (Suite).......................................... 56
§ 1. — Lettre à l’Eglise de Sardes................ 57
§ 2. — Lettre à l’Eglise de Philadelphie.. .. 62
§ 3. — Lettre à l’Eglise de Laodicée............. 67
DEUXIEME VISION
LA COUR CELESTE
PREMIERE PARTIE. — LE TRONE DE DIEU . . . 75
§ 1. — Où Dieu est comparé à une pierre
précieuse........................................................... 76
§ §. — Les assistants du trône...................... 81
§ 3. — Liturgie céleste..................................... 85
388 LE SENS MYSTIQUE DE 1 / APOCALYPSE
DEUXIEME PARTIE. — LE L IV R E S C E L L E ... . 89
§ 1. — Apparition du l iv r e ............................ 90
§ 2. — Apparition de l’Agneau......................... 94
§ 3. — Le cantique nouveau............................. 97
TROISIEME PARTIE.. — L ’OUVERTURE DES
SCEAUX........................................................... 101
§ 1. — Le Cheval blanc...................................... 102
§ 2. — Les trois autres chevaux..................... 105
§ 3. — Les cinquième et sixième sceaux. . . . 110
QUATRIEME PARTIE. — L ’EGLISE T R IO M
P H A N T E .......................................................... 114
§ 4. — Le signe du Dieu vivant................... 115
§ 2. — Les élus d’ Israël..................................... 119
§ 3. — Lee élus venus de la Gentilité............ 124
§ 4. — L’un des vieillards parle à Saint
Jean....................................................................... 127
TROISIEME VISION
LES TR O M PETTES
PREMIERE PARTIE. — LES QUATRE PRE
M IE R E S ........................................................... 133
§ 1. — La distribution des trompettes....... 135
g 2. — L’encensoir d’o r...................................... 136
g 3 — La première trompette........................... 138
g 4. — La deuxième trompette....................... 140
g 5. — La troisième trompette......................... 142
g 6. — La quatrième trompette et l’annonce
des trois « Vae » ............................................. 143
DEUXIEME PARTIE. — LES C IN Q U IEM E ET
S IX IE M E T R O M P E T T E S .......................... 146
g 1. — La cinquième trompette et le premier
« Vae » ................................................................. 146
g 2. — L’ouverture du puits, de l’abîme et
les sauterelles.................................................... 148
g 3. — La sixième trompette, annonce de
l’Antéchrist.......................................................... 154
LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE 389
TROISIEME PARTIE. — L’ANGE ET LE P E T IT
L IV R E .................................................................. 160
§ 1. — L’Ange qui se tenait sur la terre et
sur la m er........................................................... 161
§ 2. — Les sept tonnerres et le serment de
l’Ange................................................................... 165
§ 3. — Le livre qu’il faut dévorer................... 168
QUATRIEME PARTIE. — LE
RETOUR DES
DEUX T E M O IN S ......................................... 171
§ 1. — Le roseau de la discrétion................ 172
§ 2. — Les deux témoins.................................. 176
§ 3. — La septième trompette......................... 182
QUATRIEME VISION
ASSAUTS DE L’EN FER CONTRE L’EGLISE
PREMIERE PARTIE. — LA FEM M E ET LE
DRAGON.......................................................... 187
§ 1. — La femme revêtue dusoleil............... 188
§ 2. — Le Dragon................................................. 192
§ 3. — Le combat dans le ciel....................... 194
§ 4. — Défaite du Démon............................... 197
g 5. — Nouveaux assauts............................... 198
DEUXIEME PARTIE. — LES DEUX B Ê T E S ....... 201
g 1. — La Bête qui monte de la m er............ 202
g 2. — La Bête qui monte de la te rre ............ 209
g 3. — Le nombre de la Bête.......................... 212
TROISIEME PARTIE. — L ’AGNEAU ET SA
JU S T IC E .......................................................... 218
g 1. — Les cent quarante-quatre mille
vierges.................................................................. 219
g 2. — Le châtiment deBabylone.................... 224
g 3. — Bienheureux ceux qui meurent dans
le Seigneur......................................................... 229
§ 4. — Vision duJugement dernier................ 230
3ÇO LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE
CINQUIEME VISION
LES C H A TIM EN TS DES DERN IER S TEM PS
PREMIERE PARTIE. — LA MENACE DES SEPT
P L A IE S ............................................................ 239
§ 1. — L ’apparition des sept Anges............ 240
§ 2. — Le moyen d’éviter les sept plaies. .. 241
§ 3. — Le châtiment des obstinés................... 244
DEUXIEME PARTIE. — L’EFFU SIO N DES SEPT
COUPES........................................................... 250
§ 1. — La première et la deuxième p la ie s .. 252
§ 2. — La troisième plaie................................. 254
§ 3. — La quatrième et la cinquième plaies. 256
§ 4. — La sixième coupe et les esprits en
forme de grenouilles....................................... 258
§ 5. — La septième coupe et la fin du
monde................................................................... 263
§ 6. — Explication morale des sept coupes
ou sept plaies.................................................... 267
TROISIEME PARTIE. — LA GRANDE COURTI-
SA N E................................................................ 273
§ 1. — Où l’un des sept Anges parle à Saint
Jean...................................................................... 274
§ 2. — Où la courtisane est montrée à
l’Apôtre................................................................ 277
g 3. — Le mystère de la femme et de la Bête. 280
§ 4. — Les sept têtes et les dix cornes......... 282
g 5. — Pourquoi les dix cornes haïront la
femme................................................................... 286
SIXIEME VISION
L ’HEURE DE LA JUSTICE
PREMIERE PARTIE. — LE C H A T IM E N T DE
BABYLONE.................................................... 291
g 1. — La ruine de Babylone.......................... 298
g 2. — Exhortation aux fidèles...................... 295
LE SENS MYSTIQUE DE i/APOCALYPSE 391
§ 3. — La plainte des rois de la te rre ......... 296
§ 4. — La plainte des marchands................... 298
§ 5. — La plainte des marins et des pilotes. 300
§ 6. — Gomment les Saints doivent se réjouir
d’avoir évité la dam nation............................. 302
DEUXIEME PARTIE. — VICTOIRE DU CHRIST
SUR L ’A N T E C H R IS T .................................. 306
§ 1. — Actions de grâces de lEglise triom
phante et de l’Eglise m ilitante..................... 306
§ 2. — Motifs qu’ont les Saints de se
réjo u ir................................................... ............... 300
§ Le Verbe de Dieu......... ................................ 312
§ 4. — Le Christ et son armée entrent en
lice......................................................................... 314
§ 5. — Défaite et damnation del’Antéchrist. 318
T R O IS IE M E P A R T IE . — LE C H A T IM E N T DU
DEM ON............................................................. 319
§ 1. — La première défaite du Démon........ 320
g 2. — Le règne de mille ans.......................... 323
§ 3. — L’assaut de Gog et Magog, et leur
écrasement........................................................... 329
§ 4. — Le châtiment de ja Mort et de l’Enfer, 331
SEPTIEME VISION
LA C ITE DE D IEU
P R E M IE R E P A R TIE. — LE R EN O U VELLEM EN T
DE L’ U N IV E R S ............................................. 337
g 1. — Les cieux nouveaux et la terre nou
velle...................................................................... 339
g 2. - - La Jérusalem céleste.............................. 340
g 3. — La joie sans mélange........................... 341
g 4. — Confirmation divine............................... 343
DEUXIEME PARTIE. — LA GLOIRE DE LA CITE
S A IN T E ............................................................ 346
§ J . — La Beauté de l’Epouse......................... 346
393 LE SENS MYSTIQUE DE L'APOCALYPSE
§ 2. — Les murs de la Cité et ses douze
portes......................................................................... 348
§ 3. — Mesures de la C ité .................................. 352
g 4. — Les pierres dont la Cité est b â t ie .... 355
§ 5. — Pourquoi il n ’y a dans la Cité ni
temple, ni soleil, ni lune, ni voleurs, ni
n u it ............................................................................ 362
T R O S IE M E P A R T IE . — LES D O U ZE F R U IT S . . . 366
§ 1. — Le fleuve d’eau viv e................................. 367
§ 2. — L ’arb re de v ie ............................................ 369
§ 3. — Vision b éatifiqu e........................................ 371
C onclusion
§ 1. — Témoignage de l ’A nge............................. 374
g 2. — Témoignage de Saint Jean ..................... 375
g 3. — Témoignage du C h rist.............. ........... 378
g 4. — Avertissemen t et souhait fin a l.......... 381
B ibliographie .................................................................... 385
SOCIÉTÉ JOBRIÎAÜX ET PBBlICATIOES. LIMOGES.
D é p ô t lé g a l : 6-48
E d it, no 20 — Im p r. no 18