Insomnie d'un guerrier dragon
Insomnie d'un guerrier dragon
Callahan
Furie tentatrice
Dragonfury – 3
Traduit de l’anglais (Canada) par Lionel Évrard
Milady
À mes parents.
Comme d’habitude, merci d’être vous.
CHAPITRE PREMIER
Mac avait un problème avec le sommeil. Celui-ci se refusait toujours à lui. De jour comme de nuit,
cela ne faisait aucune différence. Jamais il n’arrivait que huit bonnes heures de repos soient inscrites
à son agenda. Il avait pourtant tout essayé : changer son matelas trop dur pour un autre plus
confortable, le parer de draps de satin et des meilleurs oreillers qui soient, paresser dans son fauteuil
La-Z-Boy, baiser jusqu’à plus soif avant l’extinction des feux… Rien n’y faisait. Malgré tous ses
efforts, il ne parvenait pas à dormir plus de trois heures d’affilée.
Ce qui suffisait à expliquer beaucoup de choses.
Par exemple, pourquoi il se trouvait dans la salle de sport qu’il partageait avec les autres guerriers-
dragons Nightfury au lieu de récupérer dans son lit. À sept niveaux sous terre, Black Diamond – leur
repaire – abritait ce qui se faisait de mieux en la matière : équipements d’entraînement dernier cri,
terrain de basket, salle emplie d’outils servant à affûter les griffes de dragon. Le fait qu’il s’y trouvait
seul était significatif. Aucun de ses frères d’armes ne souffrait d’insomnie. Tous se trouvaient encore
au pays des rêves, bien au chaud sous leur couette et durs comme pierre dans les bras d’une bimbo
imaginaire.
Ce qui faisait de Mac, au sein des Nightfury, le seul pauvre type à souffrir de troubles du sommeil.
Plutôt embêtant, d’autant plus par les temps qui couraient.
Aux prises avec une pleine cargaison d’emmerdes, Mac faisait de son mieux pour résoudre ses
problèmes. Il ne pouvait se permettre de se planter, de laisser tomber sa famille. Une fois suffisait.
Les autres guerriers comptaient sur lui. Ils lui faisaient confiance pour apprendre à maîtriser la magie
à laquelle sa condition de dragon lui donnait accès. Cela importait-il s’il venait seulement de prendre
conscience de ses capacités ? Était-ce une excuse si la magie encodée dans son ADN ne s’était
manifestée – lui permettant de se métamorphoser – qu’un mois plus tôt ?
Non, pas le moins du monde.
Le temps se foutait pas mal des capacités de chacun et n’attendait personne. Pas plus lui qu’un autre.
Pour combattre aux côtés de ses frères, il devait faire la preuve qu’il était comme eux, et il devait le
faire tout de suite. Plus facile à dire qu’à faire…
La part de dragon en lui s’était mise aux abonnés absents, se rebellait, bousillait ses efforts pour
maîtriser le flux. Cajoler ce salaud ne servait à rien, pas plus que tenter de le traiter comme un enfant.
La menace ? Putain ! il s’était retrouvé criblé d’éclats d’énergie vicelarde les rares fois où il avait
tenté cette approche. Qu’est-ce qui lui restait ?
La supplique.
Mac poussa un long soupir. Il lui suffisait d’y penser pour que les bras lui en tombent. Après tout,
ce fils de pute caractériel lui appartenait, et non l’inverse. Mais aux grands maux les grands
remèdes… S’il continuait à se mettre à dos la bestiole, il n’obtiendrait pas ce qu’il désirait – ou, plus
exactement, ce dont il crevait d’envie. Il avait besoin d’être adoubé par les Nightfury. Sans cela, il
n’obtiendrait pas son statut de combattant dans la guerre qui les opposait aux Razorback, une faction
rebelle de dragons dont l’objectif final passait par l’extermination de la race humaine.
Mac foudroya du regard le banc de musculation le plus proche. La structure en acier vibra,
absorbant le flux d’énergie qu’il déversait sur elle et luttant contre les boulons qui la rivaient au sol.
Tandis que le phénomène prenait de l’ampleur sur un rythme frénétique, les néons du plafond
grésillèrent et clignotèrent de plus en plus intensément. Avant qu’ils n’explosent, il préféra couper le
jus, plus dégoûté de lui-même que jamais.
Saccager le matériel ne servirait qu’à attirer l’attention sur lui – le genre d’attention dont il pouvait
se passer de la part de l’équipe qui dormait encore dans les étages supérieurs. S’apercevant à quel
point c’était un euphémisme, Mac eut un ricanement sourd. Bastian, son commandant, lui pèlerait les
fesses s’il faisait de nouveaux dégâts cette semaine. D’autant plus qu’il était encore sur la sellette pour
avoir passé son poing à travers un mur.
Levant les bras, Mac croisa les doigts sur sa nuque et fit descendre sa tête vers sa poitrine jusqu’à
toucher celle-ci du menton. Ses muscles raidis protestèrent, la douleur irradia le long de sa colonne
vertébrale et alla exploser sous son crâne. Il fronça les sourcils et étudia le sol entre ses pieds nus. Les
Velcro des tapis d’entraînement s’alignaient parfaitement, les unissant les uns aux autres, sans aucune
faille pour les séparer. En temps ordinaire, il aurait apprécié une telle précision et se serait réjoui de
la vision d’un tel alignement. Aujourd’hui, elle le rendait malade.
Tous ces tapis unis, soudés, au même niveau, dans une perfection irréprochable…
Contrairement à lui, qui était une vraie catastrophe : le seul type à Black Diamond à ne pas être en
pleine possession de ses moyens et à se sentir exclu.
La migraine de Mac s’était muée en souffrance de première magnitude, qu’il sentait pulser entre
ses tempes. Tout ça lui portait sur le système : son fiasco, chacun de ses échecs, ne pas parvenir à
apprivoiser son don magique. Découragé, il secoua la tête et sentit la peur et l’incertitude se faire jour
en lui. Cela n’aurait pas dû être si difficile. Il avait toujours excellé dans tout ce qu’il entreprenait, que
ce soit à l’école, sur les terrains de sport, à l’armée ou dans les arts martiaux. Rien ne l’avait jamais
poussé à se trouver confronté à ses limites… jusqu’à présent.
Pourquoi rencontrait-il tant de difficultés ? À cause de l’eau ? La plupart des dragons la détestaient
et passaient leur existence à l’éviter, mais pas lui. Fidèle à ses racines de dragon d’eau, il n’aimait rien
tant que l’océan, mais de plus faibles profondeurs – lac, rivière, piscine olympique – lui convenaient
aussi. Cette différence entre lui et les autres Nightfury n’expliquait pas pour quelle raison son don
magique se dérobait à lui.
La mine sombre, Mac retournait toutes ces questions sous son crâne, en quête de réponses qui ne
venaient pas. Aucune explication logique. Pas la moindre illumination. Rien qu’un autre trou dans une
chaîne d’informations déjà truffée de chaînons manquants.
Inspirant à fond, Mac emplit ses poumons afin de reprendre son entraînement. Le mot « défaite » ne
faisait pas partie de son vocabulaire. Il retint son souffle, se délecta de la brûlure qui en résultait et
pria pour que l’échec qu’il venait de subir soit le dernier. Il avait autant besoin d’établir la connexion
avec la part de dragon en lui que d’avoir des jambes pour se tenir debout. Enfin, il vida tout l’air de
ses poumons et inspira de plus belle.
Inspirer. Bloquer. Expirer.
Mac répéta toute l’opération plusieurs fois. C’était dans la Navy qu’il avait appris cette technique
respiratoire. Au bout d’un moment, son pouls commença à ralentir, son corps à s’apaiser. Et tandis
que le chaos refluait dans son esprit, emporté par une sensation intense, il se sentit couler au fond
de lui-même. Un déclic sembla se faire quand quelque chose enfin céda en lui, libérant un flot
d’énergie. Le Méridien… Putain de Dieu ! Il l’avait enfin trouvé, ce courant électrostatique dans
lequel les dragons puisaient pour se nourrir.
Et – bon sang ! – ce que c’était bon !
— Te sauve pas, mon tout beau…, murmura-t-il en bichonnant le lien fragile. Reste avec moi.
Ses paroles allèrent résonner entre les murs de la salle vide, lui rappelant qu’il était seul. Ce qui
valait mieux. Il ne tenait pas à ce que quiconque assiste à la débâcle s’il se plantait encore. Fierté mal
placée, peut-être, ou ego surdimensionné, à moins qu’il n’ait simplement développé une allergie au
ridicule. Quoi qu’il en soit, cela n’avait aucune importance pourvu qu’il puisse avoir accès à son
pouvoir magique et qu’il parvienne à maîtriser le sort de dissimulation. Ce n’était pas une faculté
optionnelle. S’il ne parvenait pas à se masquer lui-même – en se rendant sombre et invisible contre le
ciel nocturne –, il ne pourrait se battre en compagnie de ses frères. Et s’il n’était pas capable
d’assumer son rôle de guerrier, il ne méritait pas la place qu’il occupait.
Profondément concentré, Mac ferma les yeux, se focalisa mentalement et se laissa lentement
dériver vers le courant d’énergie, craignant que le lien fragile se rompe s’il se montrait trop pressé. Il
était tout près maintenant. Il n’avait plus qu’à tendre la main, crevant d’envie de toucher à ce flux, d’y
goûter pendant que…
— Tu remets ça ?
Mac tressaillit, alerté par l’accent à couper au couteau. Son dragon se rétracta, prit la tangente,
occasionnant un coup de fouet en retour de la puissance magique. En jurant tout bas, Mac lutta pour
tenir bon, s’accrocha à la liaison ténue qui s’était établie, cajolant la bête pour la retenir. La longe
impalpable se fractura néanmoins, avant de disparaître tout à fait, le laissant seul et les mains vides
dans le noir.
Ouvrant les yeux, Mac se tourna vers l’entrée principale et adressa au nouveau venu un rictus
mauvais.
— Ça n’a pas été ? demanda Forge, appuyé de l’épaule contre le montant de la porte.
— Enfoiré ! lança Mac entre ses dents. À ton avis ?
Les poings serrés, il se sentait tellement à cran qu’il aurait bien botté les fesses de Forge pour
l’avoir interrompu.
— Si tu veux mon avis, répondit celui-ci, tu as besoin d’un bon break.
Croisant les bras, Forge le toisa d’un air inquisiteur et ajouta :
— Et de pas mal de sommeil. C’était quand, la dernière fois que tu as mangé ?
Bonne question. Dont Mac ignorait totalement la réponse. Et il s’en foutait.
— Salaud ! Tu m’as bousillé ma connexion…, fulmina-t-il. J’étais à deux doigts de…
— Toucher le Méridien ?
— Oui, bordel !
— Tu n’es pas prêt pour ça, Mac.
Pour toute réponse, son nouvel ami eut droit au bon conseil d’aller se faire foutre.
— Je ne dis pas ça pour t’emmerder, assura Forge avec une telle sincérité qu’il aurait pu lui
arracher la tête. Mais tu presses un peu trop le mouvement. Et tu pousses tes pouvoirs à des niveaux
dangereux. C’est pas prudent, mec… Ça fait tout juste un mois que tu es passé par le changement. Ne
compte pas réussir un sort de dissimulation. Tu as une tripotée de trucs à apprendre avant qu’on en
arrive là. Faut être sacrément plus costaud, aussi. C’est pour ça que tu devrais manger et dormir entre
les séances d’entraînement.
Le « on » qu’il avait employé le fit bondir, même s’il n’aurait pas dû. Chaque dragon se voyait
assigner un mentor après être passé par le changement – un guerrier chevronné qui lui apprenait les
ficelles et l’accompagnait durant son entraînement au combat. Forge était devenu le sien, et, pour être
honnête, il reconnaissait qu’il n’avait qu’à s’en féliciter la plupart du temps. Mais, après avoir merdé
dans les grandes largeurs quelques instants plus tôt, Mac n’était pas d’humeur à supporter ses
conseils.
— Laisse-moi, maugréa-t-il. J’ai besoin de me ressaisir avant que les autres se lèvent pour
commencer leur nuit.
— Tout le monde est déjà debout et dans la cuisine.
Mac serra les dents. Il était donc en retard et, si le repas du soir était déjà sur la table, ça allait
encore barder pour son matricule. D’ici à une heure, les Nightfury seraient en route pour se livrer à
leur activité favorite : traquer et abattre les Razorback. Et lui ? Devrait-il grimper aux murs après
avoir été laissé de côté, encore une fois ?
— Bastian t’a envoyé me chercher ? s’enquit-il en s’efforçant de réprimer son désappointement.
Forge se poussa pour libérer le passage et répondit :
— Bastian veut que tout le groupe se rassemble. Quelque chose à voir avec un repas à prendre en
commun, je crois…
Mac roula des épaules pour se détendre et hocha la tête. Ce n’était probablement pas une mauvaise
idée. Les Nightfury avaient été secoués, ces derniers temps, quand tout le monde avait dû s’habituer à
les voir, Forge et lui, travailler en tandem. Accepter de nouveaux membres dans une unité militaire
soudée n’était jamais une mince affaire, Mac le savait par expérience. Dans le monde des hommes –
d’abord en tant que membre de l’équipe six des SEALs, puis comme inspecteur du Seattle Police
Department –, il avait appris quelques petites choses. La première d’entre elles était que la confiance
est impérative pour fédérer un groupe. Logique, non ? Si vous ne pouvez avoir toute confiance en un
type, pas question que vous vous reposiez sur lui pour vous couvrir lors d’un combat.
Que Bastian puisse en être conscient et tente de faire ce qu’il fallait pour remédier au problème
n’était pas pour le surprendre. Le commandant des Nightfury avait la tête bien faite, était solide
comme un roc, et c’était un roublard qui avait ce qu’il fallait de cran pour obtenir ce qu’il voulait. La
cohésion du groupe et la sécurité de chacun de ses membres étaient au top de ses priorités. C’était
rendu d’autant plus nécessaire par le mélange versatile de personnalités au tempérament affirmé qui
avaient fait de Black Diamond leur foyer.
— Alors ? fit Mac, un sourcil arqué. Un gros câlin collectif, c’est ça le programme ?
— Je n’irais pas jusque-là.
Le sourire carnassier de Forge révéla brièvement deux parfaites rangées de dents blanches avant
qu’il n’ajoute :
— D’autant qu’Ice Cube m’a toujours dans le collimateur.
— Il a de bonnes raisons pour ça, murmura Mac en réprimant un sourire.
Rikar – alias Ice Cube, le lieutenant des Nightfury – voulait en découdre, et Forge avait toutes les
chances d’être l’heureux élu. Grand bien lui fasse ! Mac avait assez d’emmerdes comme ça sans avoir
besoin que Rikar lui redessine le portrait pour avoir laissé sa chérie sans protection pendant une
baston avec les méchants.
— Ange va l’en empêcher, assura-t-il.
— Merde ! j’espère bien que non… Je n’attends que ça, moi !
Une lueur de malice dans le regard, Forge feignait l’effroi avec conviction.
Mac secoua la tête, appréciant la crânerie de son mentor. Il la partageait la plupart du temps.
Dommage que sa dure journée lui ait ôté tout ressort pour fanfaronner.
Retournant à sa contemplation des matelas de gym, il reprit :
— Va donc manger, mec. Je monterai d’ici peu.
— Mac…
— Donne-moi encore une heure, l’interrompit-il. J’y étais presque.
En périphérie de son champ de vision, Mac perçut le flou d’un mouvement furtif et jura tout bas. Ce
salaud de Forge n’avait aucune intention de le laisser seul. Il avait prévu de le ramener là-haut pour le
repas coûte que coûte, par les couilles s’il le fallait. Mac le savait aussi sûrement qu’il se savait planté
là, dans la salle d’entraînement, pieds nus, le cœur battant, les poings serrés. Il pouvait sentir le souci
que Forge se faisait pour lui tandis que le doux tapotement de ses bruits de pas, répercuté par les murs
de parpaings, se rapprochait de seconde en seconde.
Tête basse, Mac traquait le bruit, l’œil aux aguets. Des rangers noirs apparurent en bordure de son
champ visuel. Forge s’arrêta à la limite des tapis. Mac banda ses muscles, prêt à faire face à toute
intrusion dans son espace personnel. Dommage pour lui, mais il espérait que Forge commettrait cette
erreur. Il avait besoin d’un bon combat. Il crevait d’envie de se friter avec un type à s’en faire péter
les jointures. Peut-être qu’ensuite il se sentirait de nouveau entier, un peu moins un raté, un peu plus
semblable à lui-même.
Que Forge soit son mentor importait peu. Une cible était une cible. Et s’il décidait de répondre à
son attente en déclenchant les hostilités, ce n’en serait que mieux.
CHAPITRE 2
La seule chose que Tania Solares détestait davantage qu’une paire de chaussures laides, c’était
d’être en retard. Le premier problème, après tout, une femme pouvait toujours le régler : improviser,
améliorer, etc. Le second, en revanche, vous mettait dans la merde pour de bon. Ce qui, tout bien pesé,
résumait assez bien sa journée. Et, dans la longue litanie d’erreurs et de problèmes qui lui tombaient
dessus ces dernières semaines, celle-ci n’était pas celle qu’elle préférait.
Inutile d’espérer s’en sortir en se blindant émotionnellement et en supportant stoïquement la
surcharge mentale. Elle marchait dans des sables mouvants qui lui arrivaient déjà à la taille et dans
lesquels elle ne cessait de s’enfoncer. Aucune branche à laquelle se raccrocher en vue, et pas plus
d’équipe de sauvetage…
En soufflant longuement vers le haut, Tania chassa une mèche rebelle de ses yeux et rétrograda
dans le virage en lacet qu’elle abordait. Sa Mini Cooper ’64 ronronna bruyamment et la fit valser
d’un côté, puis de l’autre en négociant la courbe serrée. Bon sang ce qu’elle adorait cette portion
d’autoroute… C’était le pied de conduire là-dessus. Sensation de puissance, impression d’être un
pilote de formule 1 fonçant vers la ligne d’arrivée.
Ce jour-là, pourtant, l’agréable vibration habituelle ne se faisait pas sentir, lui laissant une
sensation de vide intérieur. Rien d’autre ne pouvait résulter qu’un mal de crâne quand elle pensait à sa
sœur – l’unique motivation de ce voyage solitaire. Tania l’effectuait deux fois par mois, l’occasion de
soumettre son petit bijou de moteur aux aléas des virages serrés puis au velours de la longue ligne
droite conduisant de Seattle à Gig Harbor.
Ce qui était chaque fois un crève-cœur.
Il aurait vraiment fallu qu’elle se résolve à venir plus souvent, à rendre visite à sa jeune sœur
chaque week-end au lieu de tous les quinze jours. Dieu merci ! J.-J. comprenait les impératifs d’un
métier exigeant. Elle se montrait toujours désireuse de l’entendre parler de son job et des chouettes
projets sur lesquels elle travaillait.
Architecte paysagiste pour une firme prestigieuse, Tania avait des tonnes d’histoires à raconter :
gestion de projet, problèmes de design et leurs solutions, clients parfois plus riches que sensés. Le
sujet importait peu. J.-J. buvait chacune de ses paroles. Cela ne suffisait pourtant pas à la
déculpabiliser. Les impératifs de son travail n’auraient pas dû passer en premier alors que sa sœur
avait besoin d’elle. J.-J. n’avait personne d’autre. Elle était le seul lien qui la reliait à l’extérieur. Il ne
pouvait donc être normal qu’il s’écoule tant de temps entre ses visites.
Mais elle avait beau faire, elle ne parvenait pas à suivre le rythme. La peur au ventre, elle ne
pouvait se débarrasser de la crainte de mal faire. Peu importaient les encouragements qu’elle se
donnait – et le nombre de listes qu’elle dressait –, il y avait toujours un imprévu pour venir tout
foutre en l’air. Trop de balles lancées en même temps. Trop d’exigences chronophages. Trop de
bonnes occasions de se planter.
Quant à ce jour-là – joie suprême ! –, il promettait d’être le pompon en la matière.
Elle était en retard – et c’était peu de le dire. Sa sœur devait être en train de l’attendre, de
s’inquiéter, de craindre qu’elle ne vienne pas.
La gorge nouée était un classique aussi. Une autre balle prête à s’écraser, et c’était une couche de
culpabilité supplémentaire à ajouter sur une pile qui avait déjà tout d’un mille-feuille. Encore un truc
dont elle allait devoir s’excuser, car, bien sûr, tout était sa faute. Jamais elle n’aurait dû décrocher le
téléphone alors qu’elle s’apprêtait à sortir. Première erreur. La seconde ? S’être montrée trop gentille
en acceptant de répondre à une enquête sur ses habitudes de consommation. Tania grogna
sourdement, secoua la tête et changea de vitesse pour grimper un virage en côte.
C’étaient sa nature fonceuse et son désir de rendre service qui étaient à blâmer dans l’affaire. Elle
avait réellement besoin d’apprendre à dire « non », et de manière crédible.
Tant qu’elle y était, refuser de prendre un « non » pour argent comptant pouvait aussi s’avérer utile.
Par exemple, dans ses rapports compliqués avec le Seattle Police Department, où l’on ne cessait pas
de l’envoyer bouler. Peu importait qu’elle les harcèle – jouer la superpeste était rapidement devenu sa
spécialité – pour leur demander de faire quelque chose, nul ne l’écoutait jamais. Quant aux
inspecteurs en charge de l’affaire ?
De parfaits imbéciles.
Tania s’efforça de ravaler la boule qui lui bloquait la gorge. Ah, merde ! Encore ? Elle avait besoin
de garder tous ses moyens. Pleurer ne l’aiderait en rien. Dieu savait que les grandes eaux n’avaient
fait que lui compliquer la tâche toute la semaine, mais…
Elle cligna des yeux, se morigénant quand sa vision se troubla. Les larmes la défiaient, revenant
sans cesse quand elle les chassait. D’un doigt, elle essuya délicatement sa paupière humide. Bien
joué… Au temps pour son mascara, même si elle se fichait de son apparence pour l’heure.
Ressembler à un raton laveur était bien le dernier de ses soucis.
Myst n’avait toujours pas réapparu.
Était-elle partie ? Avait-elle été kidnappée ? Était-elle morte ? Tania n’en savait rien. Sa meilleure
amie pouvait se trouver à l’heure qu’il était entre les mains d’un tueur en série, ou pire encore, même
si à la réflexion il était difficile d’imaginer pire que ça. Et que faisaient ces crétins de flics ?
Rien. Strictement rien !
Ils ne lui retournaient pas ses appels, en tout cas, ce qui était surprenant. Elle se disait qu’ils
auraient pu au moins la rappeler, ne serait-ce que pour se débarrasser d’elle, puisqu’elle emplissait
chaque jour leur boîte vocale de messages. Pourtant, ni Keen ni MacCord ne lui avaient répondu. Pire
encore, elle soupçonnait ces deux inspecteurs d’avoir eux aussi disparu… Elle était bien placée pour
le savoir, elle qui avait dû se résoudre à les harceler pour tenter de leur mettre la main dessus.
Jusqu’à présent, cela n’avait servi à rien : un gros zéro pointé sur le front de l’information. Ce qui
avait tendance à actionner les mauvais poussoirs sur sa manette de console de jeux intérieure et à la
mettre un peu plus dans le pétrin. À savoir sa décision de faire équipe avec une journaliste
manipulatrice sans aucune fibre morale mais dotée d’une ambition démesurée. Ainsi s’était-elle
retrouvée dans le rôle du témoin principal pour un reportage non encore diffusé sur l’incompétence
de la police dans le cas des disparitions de femmes à Seattle.
Tania fit la grimace en y songeant. Ses doigts se crispèrent sur le volant. Ce n’était pas son moment
de gloire mais, avec la vie de Myst en jeu, se résoudre aux coups bas pour mettre la pression sur les
flics semblait sa meilleure option.
Repérant la sortie qu’elle devait prendre, Tania essuya une dernière larme et freina pour engager
sa Mini sur la route d’accès. Bien vite, celle-ci déboucha sur un vaste parking. Comme la pro qu’elle
était devenue, elle remonta la première allée qui s’offrit à elle en cherchant une place disponible dans
l’alignement de voitures. Le samedi était un jour d’affluence à la prison pour femmes de l’État de
Washington, un créneau privilégié par les familles et les amis pour rendre visite à celles que l’on
gardait bouclées derrière barreaux et barbelés. Le regard rivé sur les pare-chocs chromés et les pneus
tout-terrain qui défilaient sous ses yeux, Tania dut patienter une minute avant de…
Des feux de recul venaient de s’allumer droit devant elle.
Dieu merci, en voilà un qui part tôt ! Alors qu’il ne lui restait qu’une heure pour effectuer sa visite,
elle ne pouvait perdre son temps à tourner dans le parking. À cette minute, J.-J. devait être en train de
grimper aux murs, ce qui n’avait rien d’une image étant donné l’exiguïté des cellules à deux places.
Un sort pas très enviable, vraiment. Mais qui se rend coupable d’un crime doit s’attendre à croupir
en prison en prime.
Sa sœur ne faisait pas exception.
Les cinq ans qu’elle avait déjà purgé, cependant, n’avaient pas rendu moins difficile la corvée des
visites au parloir. J.-J. lui manquait un peu plus chaque jour. Son absence creusait un vide au centre de
sa vie, à la place que devait occuper la famille. Et depuis que sa mère était morte d’un cancer…
Tania secoua la tête, refusant de se laisser aller sur ce terrain. La douleur de cette perte était encore
trop cuisante. Même dans ses bons jours – difficile de considérer que celui-ci en était un –, elle était
encore incapable de supporter ces douloureux souvenirs.
S’arrêtant au milieu de l’allée, elle actionna son clignotant et attendit que le partant ait manœuvré
pour sortir. Le moteur de la Chevy V8 se mit à vrombir, mettant à mal la tranquillité du parking le
temps que le conducteur s’éloigne. Tania actionna ses pédales et investit la place laissée libre, ravie de
la maniabilité de sa Mini. Rouge et rayée de blanc, sa fifille était un classique qui renvoyait à d’autres
temps, sans assistance au stationnement, sans GPS et sans téléphone cellulaire intégré.
Cela lui convenait parfaitement. Elle n’avait pas besoin des derniers gadgets à la mode, juste d’un
moteur performant et de kilomètres de route dégagés devant elle.
Une fois son bijou soigneusement garé, Tania tira le frein à main et saisit le grand fourre-tout posé
sur le siège passager. Elle y jeta ses clés, le posa dans son giron et tira d’une main experte un
élastique à cheveux d’une poche latérale. Puis, rassemblant ses mèches entre ses doigts, elle passa
mentalement en revue son habituelle check-list. Queue-de-cheval ? OK. Portefeuille avec pièce
d’identité et clés ? OK. Pas d’objets personnels et…
Oups ! Son iPad allait devoir dégager. Inutile de l’emporter et d’offrir au gardien Griggs – alias la
Fouine – des munitions supplémentaires. Le maton mielleux était toujours de service le samedi – ô,
joie, quelle chance ! – et ne ratait jamais une occasion de passer ses affaires au peigne fin.
Quant à risquer de se faire fouiller à corps par la Fouine… plutôt crever.
En grimaçant, Tania rangea son gadget favori dans le sac de sport posé sur le sol à l’arrière, entre
une liasse de plans écornés et les dossiers de quelques clients. Bien, elle pouvait y aller. Aucun objet
de contrebande, aucun effet trop personnel dans son sac. Elle était prête à affronter Griggs et son
barrage d’insinuations salaces.
Après avoir inspiré à fond pour se donner du courage, Tania ouvrit sa portière et se glissa dehors.
Au-dessus des voitures garées devant elle, les arbres agitaient contre le ciel obscurci leurs branches
dégarnies. En regardant les séquoias dont une brise automnale faisait danser les silhouettes en ombres
chinoises, elle saisit le sommet de la portière et, sans réfléchir, la claqua d’un…
— Ouch ! s’écria-t-elle, le souffle coupé.
Pourquoi avait-il fallu que son genou reste dans le passage ? La douleur irradiait le long de sa
cuisse. Tania laissa tomber son sac. Tenant sa jambe à deux mains, elle entama une petite danse sur un
pied en marmonnant :
— Oh, merde… merde… merde… merde… merde !
Dieu que ça faisait mal ! Après avoir frotté une dernière fois l’endroit endolori – sûr qu’elle aurait
un bleu le lendemain –, elle referma rageusement sa voiture et ramassa son sac sur le macadam
mouillé. Il était temps d’y aller. Sa sœur l’attendait mais, tandis qu’elle se pressait à travers le parking,
une angoisse familière se fit jour en elle. Rendre visite à J.-J. lui faisait toujours le même effet…
quelque chose comme un coup bas. Elle adorait sa sœur, mais elle détestait cet endroit. Elle n’aimait
pas constater les ravages que la détention exerçait peu à peu sur elle. Elle haïssait les portes en acier,
les barrières de barbelé, les corridors austères et fonctionnels. Mais, plus que tout encore, Tania
détestait savoir qu’il n’y avait rien qu’elle puisse faire pour aider.
Aucun de ses efforts n’aurait pu remédier à ça.
Le cœur lourd, Tania gagna l’entrée du centre pénitentiaire à petites foulées. Flanqué d’un côté par
un affreux mur vert, le double panneau vitré coulissant semblait anodin, pourtant, chaque fois qu’elle
se retrouvait devant, elle se demandait la même chose. Comment l’accès principal d’une prison
pouvait-il sembler si ordinaire ? Paraître semblable à tout autre bâtiment administratif ? Sembler
aussi agréable que n’importe quel siège d’entreprise ? L’effet produit – le camouflage – avait un goût
de sacrilège. Comme si les parterres de fleurs et de géraniums parfaitement entretenus et les buissons
taillés soigneusement disposés n’avaient d’autre objet que de camoufler la véritable nature de
l’endroit. Comme s’il s’agissait, par une plaisante apparence, de cacher la laideur de ce qui se passait
jour et nuit derrière ces murs.
Après avoir gravi la dernière marche du perron, Tania ouvrit largement l’une des portes. Les
gonds produisirent derrière elle leur habituel soupir chuintant tandis qu’elle traversait la petite entrée
menant à un long corridor. Le claquement rapide de ses talons sur le carrelage se mêla au
bourdonnement grave des néons du plafond.
Ici, le silence était roi. Ni brouhaha de voix indistinctes, ni tintamarre des grilles d’acier renforcé
se refermant. Ce qui la changeait grandement. Habituellement, elle arrivait dans la cohue de la fin
d’après-midi, avec la foule des visiteurs énervés et pressés d’être autorisés à rendre visite à leurs
proches. Mais là… l’absence de bruit lui paraissait presque irréelle, et d’une certaine manière
dangereuse. Le genre de calme qui, dans les films d’horreur, annonçait généralement le pire, quand le
fou de service se décide enfin à surgir pour massacrer quelqu’un.
Tania frotta ses avant-bras sous ses paumes pour ne pas frissonner et pressa le pas. Ses semelles
humides couinaient sur le carrelage, accentuant encore son malaise. Enfin, elle parvint au bout du
couloir et déboucha dans…
— Ah ! Mme Solares… vous voilà enfin.
La voix provenait de l’autre bout de la pièce. Tania se figea. Serrant son sac entre ses doigts au
point de faire blanchir ses jointures, elle vérifia le comptoir vitré situé directement face à l’entrée des
visiteurs. Vide. Pas de Griggs à l’intérieur. La Fouine ne se trouvait pas à l’endroit habituel. Portant
son regard sur la gauche, elle le découvrit enfin. Ah, fait chier ! Libéré de la cage de verre du poste
de commande, le gardien était allé s’installer dans la zone d’attente. Pire encore, l’équipier qui faisait
habituellement équipe avec lui n’était pas là.
Super… Aucun tiers pour faire tampon entre eux et l’inciter à se tenir tranquille.
Arquant un sourcil, il jeta le magazine qu’il consultait sur une table basse. Le cuir de ses semelles
crissant sur le sol, il contourna un double rang de chaises et se dirigea vers elle. Sans attendre qu’il la
rejoigne, Tania gagna en droite ligne le comptoir principal.
— Vous êtes en retard, Solares…, constata-t-il. Qu’est-ce qui vous est arrivé ?
— Incident mécanique, répondit-elle dans un haussement d’épaules.
— Vraiment…
Son ton sarcastique prouvait qu’il ne croyait pas un mot de ce qu’elle lui disait. Il n’avait pas tort,
puisqu’elle ne lui disait jamais la vérité, sur quoi que ce soit. La Fouine était un je-me-mêle-de-tout
compulsif : il l’appelait chez elle, contactait son patron sous prétexte de compléter un permis de
visite, fouillait dans son passé. Il avait ainsi découvert que le bon à rien qui avait servi de père à Tania
les avait abandonnées, sa mère et elle, deux semaines avant son deuxième anniversaire. Il se servait
naturellement de cette information pour la rabaisser chaque fois qu’il le pouvait, ravivant cette plaie
toujours ouverte comme un sadique peut le faire avec un bâton pointu sur un animal acculé.
— Je pourrais vous donner un coup de main si vous…
— Ne vous en faites pas pour ça, l’interrompit-elle d’un ton si sucré qu’il aurait pu lui donner des
caries. Rien que mon mécano habituel ne puisse réparer…
— Quel dommage !
Griggs crocheta ses pouces dans sa ceinture, attirant ainsi l’attention sur le holster du pistolet
pendu à sa hanche.
— Pourquoi ne pas vous montrer gentille avec moi, Solares ? Histoire de procurer quelques petits
avantages à votre sœur…
Tania sentit une brusque nausée lui soulever l’estomac. Quel sale type visqueux…
Ignorant la répugnance qu’il lui inspirait, elle s’arrêta devant le guichet. Les luminaires se
reflétaient dans la paroi vitrée qui s’élevait du comptoir jusqu’au plafond. Elle garda les yeux fixés
droit devant elle, mais du coin de l’œil elle surveilla Griggs, qui était venu se placer à côté d’elle. S’il
risquait le moindre geste pour la toucher, elle…
D’un doigt joueur, la Fouine fit balancer sa queue-de-cheval dans son dos.
Tania fit un pas de côté – elle ne supportait pas de le sentir si proche d’elle – et alla se planter
devant l’ouverture du guichet. La tête droite, elle soutint son regard un instant, avant de lui indiquer
d’un coup d’œil la caméra murale de surveillance installée juste devant eux, de l’autre côté de la paroi
vitrée.
— Souriez, lui conseilla-t-elle gentiment. Vous êtes filmé.
En le voyant regarder d’un œil maussade l’objectif, Tania réprima un cri de triomphe. Elle avait
réussi à déjouer ses manœuvres ! Ils se trouvaient tous deux dans l’œil de la caméra. Un geste de
travers, et les gardiens qui surveillaient les moniteurs ne pourraient qu’y assister.
— Vous êtes une petite futée…, murmura-t-il, de manière qu’elle seule puisse l’entendre.
Tania frémit en le sentant la frôler par-derrière pour pénétrer dans l’habitacle en verre. Il attendit
d’avoir le dos tourné à la caméra pour lui lancer, le visage contracté par la colère :
— Nous verrons si vous le serez autant à la sortie. Je termine à 19 heures, chérie, et je n’ai rien
d’autre à faire qu’attendre.
Jusqu’à ce que les visites soient terminées.
Il ne prit pas la peine de le préciser, mais Tania savait à quoi s’attendre. En passant des menaces
voilées à une franche tentative d’intimidation, le salaud franchissait un nouveau palier. Mais ce qu’il
pensait faire sur un parking surveillé en permanence par un système vidéo, elle l’ignorait. La suivre,
peut-être ? Afin de découvrir où elle avait réservé pour la nuit ? Elle ne pouvait que lui souhaiter
bonne chance… Tania conduisait avec une habileté diabolique, bien mieux que la plupart des
conducteurs. Il n’y avait aucun risque qu’il la rattrape une fois qu’elle aurait atteint le ruban de bitume
reliant le centre pénitentiaire à Gig Harbor. Au volant de sa fidèle Mini, elle aurait déjà disparu à
l’horizon que cet imbécile en serait encore à faire démarrer son 4 x 4.
Dieu merci ! les moteurs aux performances poussées n’étaient pas faits pour les chiens. Oh !
comme elle l’aimait, sa parfaite petite mécanique…
Se raclant discrètement la gorge, elle préféra néanmoins mettre le holà à son amusement. Lui rire
au nez ne pourrait que rendre Griggs plus méchant encore. Au risque de lui faire franchir un nouveau
palier ? Pas vraiment une bonne idée…
Le pouvoir n’était-il pas tout ?
Et ici – entre les murs de cette prison –, c’était lui qui détenait toutes les apparences de la puissance
et de l’autorité. Mais il aurait beau lui répéter mille fois encore que les chances d’une libération sur
parole de sa sœur pourraient être améliorées si elle acceptait de se montrer « gentille » avec lui,
Tania ne mangeait pas de ce pain-là. Pour commencer, J.-J. pourrait bien la tuer en découvrant le pot
aux roses. Ensuite, elle n’avait pas pour habitude de coucher à droite à gauche, ni de faire le
commerce de ses faveurs sexuelles.
Jamais.
Il ne lui restait plus à présent qu’à supporter le contrôle d’identité sans donner à Griggs un coup de
pied dans les couilles pour lui faire apprécier ses belles chaussures neuves. Si elle cédait à son envie,
ce serait à J.-J. d’en subir les conséquences. Tania ne pouvait s’y risquer, pas plus qu’elle ne baisserait
les bras en laissant cette ordure de Fouine triompher.
CHAPITRE 3
Au goût d’Ivar, la nuit ne tomberait jamais assez vite. Il lui tardait de sortir du 28, Walton Street et
de laisser derrière lui les espaces confinés du repaire des Razorback. Peut-être aussi parviendrait-il à
semer les pensées qui s’entrechoquaient sous son crâne. Il avait besoin de sentir l’air glacé par l’hiver
filer contre ses écailles. Il languissait de pouvoir se métamorphoser en dragon, d’étendre ses ailes, de
planer au-dessus de la ville. De pouvoir traquer la femelle avant de perdre l’esprit.
Il se savait déjà dangereusement proche du précipice, bien loin de ses bases saines et sans aucun
espoir de pouvoir les retrouver un jour.
Assis au bord de son lit, Ivar laissa retomber sa tête. Puis, posant la main sur sa nuque, il accentua
le mouvement et supporta le désagrément qui en résultait. Il augmenta encore la pression, étirant ses
muscles tendus au maximum, cherchant une distraction dans la douleur tandis qu’une souffrance d’un
autre type lui tenaillait la poitrine. Tel un chirurgien jouant de l’écarteur entre ses côtes, le chagrin
l’écartelait, investissait sa cavité thoracique, dévorait le peu qui restait de son cœur. Ivar ferma les
yeux pour mieux combattre l’impensable peine que lui causait une perte inimaginable.
Du moins l’avait-elle été jusque… trois semaines plus tôt, quand ses guerriers étaient revenus lui
annoncer la terrible nouvelle.
Lothair – son meilleur ami et son second – avait disparu. Mort. Tué par leurs ennemis.
À présent, le chagrin le terrassait et il ignorait comment gérer sa souffrance. Ivar n’avait jamais été
très porté sur les sentiments d’amour fraternel. Une sentimentalité excessive, c’était bon pour les
autres mâles – de plus faibles que lui, qui se laissaient piéger par l’attachement –, pas pour lui, jamais.
La mort, après tout, était un phénomène plutôt habituel. Dans la guerre qui l’opposait aux Nightfury et
aux autres dragons fidèles à la cause de ses ennemis, elle était aussi inévitable que la course du soleil
dans le ciel.
Pourtant, perdre Lothair…
Bordel, ce que ça faisait mal ! Davantage qu’il l’aurait cru possible.
Les coudes plantés sur ses genoux, Ivar releva la tête et observa le mur situé face à lui. Alors que
toutes les lumières étaient éteintes dans la pièce, l’alignement d’écrans plasma aurait dû se fondre
dans le noir ambiant, mais tout lui apparaissait toujours avec la plus extrême précision. Même
derrière les verres fumés de sa paire d’Oakley, sa vision nocturne demeurait d’une acuité parfaite. Il
percevait chaque détail en très haute définition : la surface texturée du revêtement mural en jonc de
mer, le grain fin du parquet en bois de bambou, le verre de cristal et la bouteille vide de Jim Beam
posés sur le dessus en marbre du bar.
Écluser du JB ne l’avait pas aidé. L’alcool n’avait pas réussi à entamer sa douleur, pas plus qu’à lui
apporter l’oubli auquel il aspirait. Il avait une croix à porter, et c’était la clarté en tout, dont il ne se
défaisait jamais. Elle lui permettait de déterminer le meilleur choix, comme un joueur de poker
abattant son jeu de manière logique, directe, précise. Son esprit discernait toujours tous les aspects
d’un problème, ce qui rendait plus urgente encore la nécessité de mettre les bouts, d’aller chasser,
d’appliquer le plan A afin de venger son ami.
Dommage que la lumière du jour le prive de son flux.
Les sourcils froncés, Ivar pinça l’arête de son nez entre le pouce et l’index et retira ses lunettes.
Après avoir replié les branches jumelles, il les jeta entre ses cuisses. Cette paire était sa préférée, celle
qu’il portait toujours sous sa forme humaine, mais toute chose était vouée à changer un jour. Il en
avait marre de ces conneries. Marre de se mentir. Marre de s’excuser des défauts de son ADN… et des
yeux aux pupilles roses qui étaient les siens depuis la naissance et qui l’avaient ridiculisé toute sa vie.
— Signe de faiblesse, avait décrété son géniteur.
Une couleur bonne pour les nouveau-nés et les petites filles, pas pour les guerriers.
Ah oui ? Conneries ! La couleur de ses yeux était bien ce qui le définissait le moins. Elle n’était
pour rien dans ce qu’il était devenu : un mâle dominant, à la tête de la nation des Razorback. Et si l’on
rajoutait son expertise scientifique… Merde ! que faisait-il encore à vivre dans le passé et à se cacher
derrière des lunettes opaques ? Ses yeux roses de tapette ne signifiaient rien dans l’ordre des choses.
Lothair s’était foutu de ses anomalies chromosomiques comme de sa première chemise, pourquoi
aurait-il dû en aller autrement pour lui ?
En se mettant debout, Ivar envoya valser les Oakley. La paire de lunettes alla atterrir en cliquetant
sur le parquet. Les yeux fixés sur la forme noire, il leva un pied et le laissa retomber sur elle,
savourant les craquements qu’il produisit en l’écrasant avec soin sous son talon.
— Hé, boss ! lança une voix teintée d’accent allemand derrière la porte. Besoin de te parler…
D’un « clic » mental, Ivar déverrouilla et ouvrit. Les gonds bien huilés soupirèrent à peine. La
lumière venue du couloir passa le seuil, illuminant les ténèbres. Les yeux plissés pour résister à
l’éblouissement, Ivar inclina la tête sur le côté, invitant Denzeil à pénétrer dans son domaine.
— Qu’as-tu trouvé ? lui demanda-t-il.
Une lueur déterminée dans le regard, Denzeil passa le seuil et le rejoignit à grandes enjambées.
Une chemise en kraft clair dans la main, il s’arrêta de l’autre côté du lit et annonça :
— La fille n’est pas chez elle.
— Où est-elle ?
— Il n’y a rien sur sa voiture. C’est un ancien modèle : pas de GPS à repérer.
— Mais ? s’enquit Ivar.
Il attendait la chute. Denzeil n’était pas stupide. Il n’irait pas se présenter devant lui – se plaçant
ainsi dans sa ligne de mire – s’il n’avait pas d’informations à communiquer.
Un sourire retroussa les lèvres de son bras droit, mais son regard sombre demeura inexpressif :
pas trace d’humour, aucune lueur de plaisir, et pour cause. Le meurtre de Lothair avait profondément
affecté les Razorback. Personne ne rirait avant longtemps. Et si l’un des guerriers s’y risquait tout de
même, Ivar se chargerait de lui en faire passer l’envie si violemment qu’il faudrait des semaines au
malheureux pour récupérer de sa raclée.
— Sa carte de crédit a été utilisée dans un hôtel de Gig Harbor, répondit Denzeil.
Les sourcils froncés, Ivar s’étonna :
— Où est-ce ?
— À deux heures d’ici vers le sud, en quittant l’I-5 à Tacoma.
— Nous partirons après le coucher de soleil. Préviens les autres.
— Cinq sur cinq.
Avec un hochement de tête, le second lança le dossier sur le lit. Tandis que son contenu se répandait
sur la couette, il ajouta :
— Une dernière chose, boss…
Pointant le menton, Ivar l’incita en silence à poursuivre.
— Rodin a appelé de Prague il y a une heure. Il voudrait…
— Eh merde ! l’interrompit Ivar.
Exactement ce dont il n’avait pas besoin : que Rodin, leader des Archguard, puisse se pointer.
Le père de Lothair était une calamité ambulante, et cela ne s’arrangeait pas avec le temps. Mais
l’argent menait le monde, et Ivar ne pouvait l’éviter. Pas maintenant. Pas tant qu’il n’aurait pas reçu
une nouvelle injection de cash. Le programme de reproduction et ses expérimentations sur les
supervirus démarraient à peine. Sans compter que leur nouveau repaire n’était qu’à moitié achevé et
nécessitait des travaux supplémentaires pour l’être tout à fait. Se ménager les bonnes grâces d’un
protecteur généreux aux poches profondes restait donc la priorité numéro un.
Financement, soldats, tuyaux sur le climat politique dans les rangs du genre dragonin : il n’y avait
qu’à demander, Rodin fournissait…
Dommage que l’influent mâle se révélait incapable de fermer son clapet. Cet aristocratique
monsieur Je-Sais-Tout aimait qu’on le tienne au courant, ce qui s’avérait assez pénible, mais avoir
dans sa manche un membre influent de l’Archguard – leader d’une des dynasties familiales qui
dirigeaient leur espèce – était un atout pour les Razorback. Faire en sorte de le satisfaire restait donc
une priorité.
Les amis puissants, après tout, faisaient d’excellents alliés.
Par conséquent, Ivar devait continuer à mentir pour laisser Rodin dans l’ignorance un peu plus
longtemps. Bien sûr, il finirait par l’informer de la mort de Lothair… un jour ou l’autre. Mais pas
avant qu’il ait fait payer celui qui était responsable de la mort de son ami. Cet enfoiré d’assassin était
à lui, pas à un escadron de la mort aux ordres de Rodin.
Donc, étape numéro un… se faire oublier et rester hors de portée des radars de Rodin.
Étape deux ? Trouver Tania Solares.
Lothair l’avait traquée avant de mourir. Solares était-elle la dernière femelle de haute énergie dont
il avait besoin pour mettre en œuvre la phase un du programme de reproduction ? Il n’en avait pas la
moindre idée mais, après avoir jeté un coup d’œil sur sa photo, Ivar subodorait qu’il pourrait être des
plus plaisant de chercher à le savoir. Donc…
Cela pouvait s’appeler faire d’une pierre deux coups.
En réussissant à la capturer – et en achevant ce que Lothair avait commencé –, il honorerait la
mémoire de son ami, tout en jouant au plus malin avec l’ennemi. Une autre femelle manquante que les
Nightfury devraient rechercher… Le fait que Denzeil avait découvert que Solares et la copine du
commandant des Nightfury étaient les meilleures amies du monde ajoutait du piquant à l’affaire. De
quoi rendre fous furieux une bande de dragons plus intéressés à protéger les humains que ceux de
leur propre race. Ce double coup dur distrairait Bastian et sa bande de bâtards, qui mettraient tout en
œuvre pour la retrouver.
Ce qui arrangerait bien Ivar.
Leur frénésie serait distrayante à observer. De loin, bien sûr. Il serait lui-même trop occupé à briser
les résistances de sa nouvelle captive : jouer au chat et à la souris, la jeter dans une cage, jouer avec
elle jusqu’à ce qu’elle crie grâce, le tout au nom de la vengeance. Et une fois qu’il aurait assez joué, il
lui suffirait de la mettre au bout d’un hameçon et de l’agiter sous le nez des Nightfury pour les attirer
dans un piège lorsqu’ils viendraient la sauver.
Annihilation inévitable.
Un mince sourire incurva les lèvres d’Ivar. Oui, le temps était vraiment venu pour lui de cesser de
vivre dans le passé. Il y avait comme une odeur de Nightfury grillé dans son proche avenir…
Rodin et ses soûlants problèmes d’Archguard devraient attendre.
CHAPITRE 4
Les bonnes nouvelles se répandent vite, et les mauvaises plus vite encore. Fort heureusement pour
J.-J., celle qu’elle venait de recevoir ne s’était pas répandue du tout. Tout était sous contrôle, blocus
sur l’information, exactement ce qu’elle aimait. La dernière chose dont elle avait besoin, c’était que la
rumeur se mette à courir tant qu’elle ne serait pas prête à partager l’info, et cela ne serait pas de sitôt.
Du moins, si elle persistait à vouloir jouer la carte de la discrétion.
Ce qui était le cas. Elle le souhaitait de tout son cœur.
D’abord, réfléchir au plan de bataille pour le combat à venir. Ensuite, seulement, se réjouir et
célébrer la victoire.
Une stratégie à toute épreuve, mais uniquement si elle parvenait à garder le secret au royaume des
fouille-merde et des teignes de cour de prison. Attirer l’attention des éléments les plus durs du bloc
pénitentiaire n’était pas recommandé si elle tenait à rester en bonne santé. Elle devait donc agir vite, et
commencer par mettre sa sœur au parfum était plutôt bien joué. Les secrets, comme la viande fraîche,
se conservaient plutôt mal en prison.
Inspirant à fond pour se calmer, J.-J. la joua cool, son attitude ne différant en rien de l’ordinaire
tandis qu’elle patientait à l’extérieur du dernier check-point. Des barreaux d’acier devant elle. Une
série de portes closes derrière. Elle fit le vide pendant que le gardien vérifiait son registre. Ensuite, il
alla décrocher une écritoire à pince du mur, décrocha le stylo fixé au sommet et inscrivit son nom sur
la liste.
Un autre jour. La même histoire.
Contrôle pour rentrer. Contrôle pour sortir. La même vieille, vieille rengaine de mesures de
sécurité que les gardiens suivaient à la lettre. Décompte de toutes les détenues avant l’extinction des
feux chaque soir. Fouilles régulières des cellules pour contrecarrer la contrebande au sein de la
prison. Trois promenades par jour. Et rien d’autre que la routine, jour après jour, mois après mois.
À cette minute, pourtant, J.-J. se fichait de n’avoir rien d’autre à faire qu’attendre et regarder de
l’intérieur de la cage. Le double contrôle et la perte de temps qu’il impliquait ne l’ennuyait pas. Ce
jour-là était jour de visite, et, pour la première fois depuis qu’elle était là, elle avait autre chose que
son malheur et son désespoir à partager avec sa sœur.
J.-J. sourit discrètement. De bonnes nouvelles ! De fantastiques, incroyables et secrètes nouvelles…
Une sourde douleur se manifesta au centre de sa poitrine. La sensation ne lui était pas familière, ou,
plus exactement, elle ne s’en souvenait plus. Pas étonnant, après quatre ans et demi de détention,
qu’elle ait oublié à quoi l’espoir ressemblait.
— Jamison Jordan. Tu comptes poser un problème, aujourd’hui ?
La voix rauque, teintée d’un accent du Sud, souvenir de la Géorgie, provenait de l’autre côté des
barreaux. Tirée de ses pensées, J.-J. battit des paupières et redressa la tête. Deux yeux sombres
plongèrent au fond des siens. Le visage rond, la peau mate, le gardien avait un air sévère. N’importe
qui d’un peu sensé aurait pris l’avertissement au sérieux. Pas elle. Tout au contraire, J.-J. lui sourit. La
plus dure des carapaces protège parfois le plus tendre et sensible des organes. Dans le cas de
l’officier Rally, c’était un cœur gros comme ça.
— Nan, pas aujourd’hui, Reggie…, répondit-elle, sans cacher l’amusement qu’il lui inspirait
toujours. Je suis de bonne humeur.
Le regard pétillant, l’intéressé ricana brièvement. Ses clés cliquetèrent en rebondissant contre sa
ceinture de service tandis qu’il approchait de la grille d’acier.
— Bon à savoir, mam’zelle. Fais en sorte qu’il en reste ainsi.
— N’est-ce pas toujours ce que je fais ?
— Ha ! Une boule d’emmerdements dans un tout petit emballage, voilà ce que tu es…, murmura-t-
il pour la taquiner.
Dieu le bénisse, Reggie était un vrai bijou, le seul gardien qui se soit jamais soucié d’elle. Comme
une figure paternelle qui lui avait toujours manqué, il l’avait encouragée à chaque étape de son
périple, la poussant à travailler plus dur, à penser plus vite, à être meilleure. Plus astucieuse, aussi.
Sans lui, jamais elle n’aurait obtenu son diplôme universitaire. Il avait fallu qu’elle aille en prison
pour obtenir une éducation. L’ironie de la chose lui fit secouer la tête.
À bien y réfléchir, c’était complètement dingue.
Reggie décrocha son trousseau de clés de sa ceinture. Celles-ci tintèrent dans sa main quand il
déverrouilla la porte et l’ouvrit toute grande. D’un geste, il l’invita à le rejoindre. Le frôlant au
passage, elle s’exécuta et se retrouva de l’autre côté, à un virage à droite et soixante-trois pas de
l’entrée du parloir. Elle avait pris l’habitude de les compter. Sans doute une manie née de l’ennui,
avec l’aide enthousiaste de la banalité. Chacun de ces pas la rapprochait de Tania quand elle venait lui
rendre visite.
Et, au cours de ces samedis-là, sa sœur devenait le centre de son univers.
L’impatience de se mettre en route la titilla. J.-J. la réprima et attendit sagement, suivant le
protocole tandis que la grille se refermait à grand bruit et que Reggie la verrouillait de nouveau. Plus
que quelques secondes, et la laisse lui serait ôtée… J.-J. se pencha pour risquer un coup d’œil,
derrière le coude que formait le couloir, sur ce qui l’attendait au-delà.
Ouais. Rien que de très ordinaire dans un océan de normalité.
Les gardes qui flanquaient la porte du parloir – dos à la paroi vitrée, bras croisés, expressions de
circonstance – ne leur prêtaient pas attention, ni à elle, ni à Reggie. Excellent ! L’occasion qu’elle
avait guettée de pouvoir lui dire deux mots.
Après avoir remis son trousseau en place, il la rejoignit.
— Comment va Helen ? lui demanda-t-elle tout bas.
Ni l’un ni l’autre – à commencer par Reggie – n’avait envie que leur amitié s’ébruite. Ce genre de
lien père-fille n’aurait pu que leur attirer des ennuis. C’était ainsi que le grabuge arrivait. Des
détenues s’insurgeraient. Des accusations de favoritisme voleraient, même sans aucun fondement. Il
était celui qui exigeait d’elle plus que des autres, qui la poussait toujours plus loin.
— Mieux, murmura-t-il en réponse. Le médecin dit qu’elle va s’en tirer sans séquelles.
J.-J. eut un sourire de soulagement. Dieu merci ! il restait d’excellents docteurs. La dernière chose
dont Reggie avait besoin, c’était de devoir enterrer sa femme bien-aimée.
— Bonne nouvelle ! se réjouit-elle.
— Presque aussi bonne que la tienne…
J.-J. se figea et le scruta au fond des yeux tandis que la joie qu’elle avait éprouvée pour lui se muait
en peur pour elle-même. Luttant pour repousser son accès de panique, elle inspira longuement et
demanda :
— Qui d’autre est au courant ?
— Le directeur, c’est tout, répondit-il d’un ton rassurant. Ne va pas te mettre dans tous tes états. Je
ne dirai rien, et le grand chef a autre chose à faire qu’à venir te gâcher tes effets.
— Hé, Rally ! lança l’un des deux gardes en faction. C’est quoi, ce retard ? Elle vient, oui ou non ?
Jouant le jeu, Reggie attrapa J.-J. par le bras. Sa grosse main lui entoura le biceps et il se
recomposa une expression sévère.
— Ne perds pas de temps, lui dit-il en l’entraînant doucement. Les visites sont presque terminées.
J.-J. acquiesça d’un hochement de tête et se laissa emmener. Ses semelles ne faisaient pas le
moindre bruit sur le sol ciré, ce qui n’avait rien de surprenant. Elle se déplaçait toujours sans bruit. Le
silence était son truc, une arme de choix en ce lieu ou la ramener par la parole ou par son attitude
pouvait vous valoir des ennuis.
Raison de plus pour faire en sorte que son secret en reste un.
Les détenues ressemblaient à ces vautours qui décrivent des cercles dans le ciel tant que le moment
n’était pas venu pour eux de frapper leur victime. Et, dès qu’elles avaient repéré une faiblesse, une
attaque en règle s’ensuivait généralement. Mieux valait donc se fondre dans le décor. Se faire oublier
restait en ce lieu la meilleure stratégie de survie.
L’un des deux gardes lui tint ouverte la porte donnant accès au parloir. J.-J. murmura un
remerciement machinal et pénétra dans ce qui avait tout d’un chaos organisé. Elle resta immobile un
instant à parcourir des yeux la petite foule rassemblée là, écoutant toutes ces voix de femmes qui se
mêlaient à des voix d’hommes. Le bourdonnement symphonique des conversations allait cogner
contre le plafond haut, puis rebondissait sur les murs de parpaings peints en blanc, sur lesquels des
mises en garde – « non fumeur » et « surveillez votre langage » – avaient été inscrites au pochoir. Un
mobilier à toute épreuve équipait la pièce : pieds de table rivés au sol en béton, sièges inconfortables
soudés à des cadres d’acier, le tout strictement utilitaire, vieux, moche.
Curieusement, personne ne se plaignait jamais du manque de confort. Tout le monde s’en fichait.
Le contact était tout ce qui importait : s’asseoir ensemble, parler, rattraper le temps perdu. L’occasion
tant attendue par les détenues de renouer avec leur famille, les amants, les amis. J.-J. observa un
instant toute cette animation inhabituelle – visages souriants, gestes fluides des mains, yeux
brillants –, puis elle passa les tables en revue, à la recherche de sa sœur.
Elle repéra enfin Tania tout au fond de la pièce et laissa un irrépressible sourire de joie, venu du
plus profond d’elle-même, illuminer son visage. C’était chaque fois pareil. Fidèle entre les fidèles, sa
sœur ne manquait jamais de venir la voir. Elle lui en était si reconnaissante qu’elle devait ravaler ses
larmes quand elle la découvrait, assise là à l’attendre. Elle ne s’impatientait pas, acceptait la réalité de
sa situation sans broncher. Il y avait tant d’amour inconditionnel dans ses yeux que J.-J. se demandait
parfois ce qu’elle avait fait pour le mériter.
Rien, elle le savait. En fait, c’était même tout le contraire.
J.-J. avait tué un homme avec un calibre 22 volé.
Cela comptait-il, si elle n’avait pas eu le choix ? S’il avait menacé de la tuer, et pas pour rigoler,
mais pour mettre tout de suite son projet à exécution ? Non. Pas le moins du monde. Pour protéger
Tania autant qu’elle-même, elle avait attiré son petit ami violent dans un piège, l’avait provoqué pour
le forcer à l’attaquer, avant de le farcir de plomb. Dans ces conditions, non, J.-J. ne méritait pas
vraiment les visites bimensuelles de sa sœur. L’accusation d’homicide volontaire assortie d’une peine
de quinze ans de privation de liberté constituait le prix à payer. Mais, grâce à ce qu’elle avait fait,
Tania était toujours en vie, et elle aussi.
En la voyant s’approcher, sa sœur l’accueillit d’un sourire mais ne se leva pas. C’était plus prudent.
J.-J. aurait bien eu besoin d’un câlin – elle en rêvait, et Tania ne demandait sans doute pas mieux que
de le lui faire –, mais aucun contact physique n’était permis. La seule fois qu’elles s’étaient risquées à
transgresser cette règle primordiale, les gardiens lui en avaient fait voir de toutes les couleurs, la
privant de ses avantages pendant tout un mois.
— Hé ! baby J.
En appui sur ses avant-bras posés sur la table éraflée, Tania se pencha vers elle et poursuivit :
— Quelles nouvelles du front ?
— Meilleures que les tiennes, j’imagine…
En se glissant sur le banc opposé, J.-J. avait sans peine noté la colère qui semblait infuser dans les
yeux de sa sœur. Aïe… cela s’annonçait mal. Chaque fois que Tania était en rogne, un chaos
cyclonique s’ensuivait, emportant tout sur son passage.
Tania fit la grimace et demanda :
— Ça se voit tant que ça, que j’ai les boules ?
— Avis de tempête, force dix.
Frottant doucement l’intérieur de son poignet, J.-J. sentit sous ses doigts le coin de la lettre qu’elle
avait glissée sous la manche de sa chemise. Elle poussa un soupir de soulagement en constatant
qu’elle était toujours là où elle l’avait mise, bien pliée et où elle avait besoin qu’elle se trouve.
— Quel est le problème ? s’enquit-elle. Griggs t’a encore fait des misères ?
— Cette petite fouine m’a obligée à enlever mes chaussures, expliqua Tania d’un ton presque
meurtrier. Encore une fois !
— Sans blague !
— J’te jure… Je ne sais pas ce qu’il s’imagine que je cache là-dedans. Un cran d’arrêt ? En plus, il
ne s’était pas privé de me faire passer au détecteur de métal avant !
— Il doit en pincer pour tes orteils. Je ne vois que ça.
Tania souffla bruyamment.
— Espèce de fétichiste dégueulasse ! gronda-t-elle. Un bon coup de pied…
— Bien placé !
— … c’est tout ce qu’il me faudrait.
— Oublie les chaussures de marche, alors, conseilla J.-J. en souriant comme une idiote.
Elle n’y pouvait rien : Tania la faisait toujours rire.
— Investis dans une paire de chaussures de chantier, à coquilles d’acier…
Elles se mirent à rire toutes les deux en imaginant la scène. Le gardien qui patrouillait dans le
secteur jeta un coup d’œil dans leur direction. Rien d’inhabituel à ça. Tania attirait toujours beaucoup
l’attention. Les hommes adoraient la regarder. Et quand ses cheveux bruns repoussés en arrière
dégageaient son visage et que ses yeux semés de paillettes brun clair pétillaient de malice, son
coefficient de séduction doublait encore.
Non pas que sa sœur fût au courant. Bon sang ! elle paraissait même ignorer qu’elle était belle.
Bien sûr, Tania s’habillait pour en jeter – elle ne portait que le meilleur, et le dernier cri de la
mode –, mais ce n’était de sa part qu’un mécanisme de défense. Cela avait davantage à voir avec leur
histoire personnelle, avec le fait de n’avoir jamais eu assez et d’avoir eu faim chaque jour. Mais il y
avait davantage encore. Ce que sa sœur ne voulait surtout pas, c’est que l’on puisse un jour la traiter
de nouveau de minable. Ce que J.-J. pouvait comprendre, dans une certaine mesure du moins. Après la
mort de leur mère, Tania avait tout fait pour la protéger, lui donnant sa part à manger, prenant deux
jobs pour qu’elles gardent un toit au-dessus de leurs têtes et pour qu’elles aient des chaussures à leurs
pieds.
À dix-huit ans, Tania s’était retrouvée plus intelligente – et plus responsable – que la plupart des
gens du double de son âge.
La gorge serrée, J.-J. haussa les épaules pour faire passer ces douloureux souvenirs. Le passé était
le passé. Elle ne pouvait rien y changer, pas plus qu’elle ne pouvait réparer ses erreurs. Mais à cette
minute même, à cet endroit, elle ne devait penser qu’à l’espoir de lendemains meilleurs qui s’offrait à
elle. Saurait-elle saisir cette seconde chance qui s’offrait à elle ?
— Au fait…
Un œil sur le gardien, J.-J. attendit qu’il soit reparti dans la direction opposée après avoir pivoté
sur ses talons. Quand il se fut suffisamment éloigné, elle tira la lettre pliée de sa manche et la cacha
sous sa paume posée sur la table.
— Il y a du nouveau, annonça-t-elle en cherchant le regard de sa sœur, mais tu dois me promettre
quelque chose.
— Quoi ?
— Pas de réaction intempestive…
Repliant les bras devant elle, elle se pencha et murmura :
— Surtout, pas d’éclat de voix ni de sourire éclatant. Tu fais comme si de rien n’était. Personne ne
doit savoir.
— Juré craché !
Après avoir longuement vidé l’air de ses poumons, J.-J. poussa vers sa sœur le carré de papier
blanc plié en quatre, se délestant de son secret. Ses doigts avaient tremblé ce faisant, et ils tremblèrent
de plus belle en se retirant. Tania escamota le billet et vérifia d’un coup d’œil que nul ne les observait
avant d’en prendre connaissance.
— Oh, J.-J. ! mon Dieu…
Fidèle à sa promesse, Tania n’avait pas élevé la voix. Mais, quand elle redressa la tête, ses yeux
s’étaient embués.
— La réponse du bureau de libération sur parole, reprit-elle.
— Je sais…
Elle-même devait batailler ferme contre ses larmes. Ne pleure pas ! Bon Dieu ! ne pleure pas !
Mais, tout en livrant cette bataille, elle sentait un espoir fou naître en elle, comprimant si fort sa
poitrine qu’elle en perdait le souffle. À deux doigts de craquer, elle repoussa la vague d’émotion qui
menaçait de la submerger.
— L’audience est pour dans un mois, expliqua-t-elle. Si tout se passe bien, je pourrais être…
— … libérée !
Les yeux rivés sur la lettre, qu’elle relisait sans cesse, Tania poursuivit d’une voix que l’émotion
faisait trembler :
— Libérée sur parole ! Dieu merci…
Incapable de parler, J.-J. hocha la tête, aussi bouleversée que l’était sa sœur. La petite douleur se
manifesta de nouveau. Levant la main, elle se frotta doucement la poitrine, au-dessus du cœur, luttant
de toutes ses forces pour garder son calme, priant pour que Tania fasse de même. C’était peu de dire
que cette possibilité d’une libération sur parole était inattendue. Elle était même si incroyable que
maintenant encore, deux jours après avoir reçu la missive, J.-J. avait du mal à y croire. Peut-être y
avait-il erreur, ne pouvait-elle s’empêcher de penser. Peut-être quelqu’un s’était-il trompé à un
moment de la procédure, lui accordant ce qui aurait dû revenir à une autre.
Quelqu’un de meilleur. De plus méritant. De moins coupable. Quelqu’un de moins rongé qu’elle
par le regret.
La feuille de papier tremblait entre les doigts de sa sœur. Ah, merde ! ce n’était pas bon signe. Si
Tania craquait, elle craquerait aussi, et une petite crise de larmes en famille aux yeux de tous était bien
la dernière chose dont elle avait besoin. Surtout au milieu d’une assemblée de détenues qui
n’hésiteraient pas à faire de sa vie un enfer – voire à saboter ses chances de libération en dressant les
gardiens contre elle – si la nouvelle venait à s’ébruiter.
La jalousie était une chose affreuse, en prison, où des « accidents » se produisaient tout le temps.
De la drogue se retrouvait cachée dans vos affaires, et vous vous faisiez battre – ou pire encore :
planter – pour bien moins que l’espoir d’une libération prochaine.
Il fallait donc que Tania tienne le coup. Il le fallait ! Sans quoi, J.-J. risquerait le pire quand elle
aurait regagné sa cellule.
CHAPITRE 5
Mac grogna de satisfaction en cueillant Forge d’un uppercut au menton. La tête de son mentor fut
projetée en arrière et il sentit la douleur irradier le long de son bras. Ses muscles protestaient,
tétanisés par la fatigue, mais lui jubilait. Bon sang ! ce que c’était bon de le frapper ainsi… Le pied
intégral, exactement ce dont il avait besoin pour se débarrasser de sa frustration. Un combat à la
loyale, sans merci et sans une once de regret.
Et sans inquiétude non plus. Pas besoin de se refréner ou de retenir ses coups.
Ici, personne n’aurait à mourir ce soir.
Certes, la probabilité était forte qu’ils finiraient tous deux, ensanglantés et rompus, à l’infirmerie
du repaire souterrain, mais Mac s’en fichait complètement. Les poings dressés, les yeux aux prunelles
pourpres scintillant de colère, rendant coup pour coup, Forge se défendait magnifiquement. Quant à
ses contre-attaques – oh, baby, quelle détente ! –, elles le conduisaient au paradis. C’était si bon de se
faire démolir le portrait par lui que Mac ne savait s’il devait riposter d’abord ou commencer par
remercier Dieu.
Optant pour les deux à la fois, il crucifia son adversaire d’un nouveau direct. La chair frappa la
chair, les os allèrent percuter les os. Forge jura tout bas en titubant de côté. Impitoyable, Mac lui
décocha un coup de pied, qui l’atteignit dans les côtes. Un craquement se fit entendre, qui fit écho sous
le haut plafond du gymnase. Chaque grognement, chaque obscénité proférée tout bas était pour les
oreilles de Mac une musique divine, une douce berceuse qui apaisait son orgueil froissé. De brutal et
intense, le combat se fit peu à peu moins engagé.
Sur la défensive, Mac tournait vers la gauche. Forge boitait vers la droite, luttant pour rester
debout. Pas trop tôt… Bâti comme un tank, ce type pouvait encaisser pendant longtemps encore, mais
l’affaire tournait au ridicule. Sa colère ayant fini par céder du terrain, Mac n’avait plus envie de se
battre. Dommage qu’il n’ait pas pu s’arrêter. La fierté commandait de ne pas renoncer. La douleur
cuisante de l’échec était encore trop fraîche. Il avait besoin d’une victoire – d’une seule ! – pour ne
pas rester avec le sentiment d’échouer toujours en tout. Impossible, donc, de rendre les armes avant
que Forge ait crié grâce.
Ce qui posait un problème majeur.
L’orgueil, apparemment, était le sentiment le mieux partagé. La preuve en était que Forge, bien que
mal en point, ne paraissait pas le moins du monde décidé à s’avouer vaincu en se livrant à cette petite
danse comique avec lui. Pire encore, ce mâle entêté ne s’était toujours pas rendu compte qu’il ne
pouvait gagner contre lui. Du moins, sous sa forme humaine. Bien sûr, en tant que dragon, Forge était
un véritable tueur. Mais pour ce qui était du combat à coups de poing et de pied, c’est Mac qui régnait
en maître. Expert en arts martiaux, il s’était entraîné au combat au corps à corps de manière à infliger
le maximum de dommages. En somme, s’il ne cédait pas pour le protéger, il serait obligé tôt ou tard
de blesser Forge.
Les sourcils froncés, Mac recula d’un pas, laissant à son ami un peu d’espace pour respirer. En
essuyant d’un revers de main le filet de sang qui coulait de son nez, il lui demanda :
— Tu as ton compte ?
— Va te faire mettre !
En grimaçant, Forge serra son bras replié contre son flanc. Avec un grognement sourd, il baissa la
tête, mit un genou à terre, puis se laissa glisser sur le sol où il se roula en boule.
— Bordel ! lança-t-il, haletant. Mais c’était quoi, ce truc ?
— Kung-fu…, répondit Mac, laconique.
— Eh merde ! Où t’as appris ça ?
Renonçant à lutter, Forge se retourna sur le dos. Allongé de tout son long au milieu du terrain de
basket, il contempla le plafond et poursuivit :
— Tu veux dire… comme ce putain de Bruce Lee ?
— Je m’y suis intéressé au cours d’une opération avec mon unité des SEALs.
L’adrénaline refluait dans son sang. La douleur prenait sa place. Soudain conscient de chaque coup
que Forge lui avait porté, Mac grimaça et s’effondra en soufflant à côté de son ami.
— Je n’ai pas arrêté de m’entraîner depuis, ajouta-t-il.
Forge essuya la coupure qui soulignait son arcade sourcilière et contempla ses doigts tachés de
sang. En grognant, il les essuya sur son tee-shirt.
— Faudra que tu m’apprennes, dit-il. Tout ce que tu m’as fait là. Et puis aussi… que tu m’apprennes
à tirer.
— Tu aimes les armes à feu ?
Mac fit jouer longuement ses doigts et les examina, à la recherche de jointures éclatées. Une
douleur se faisait sentir dans son avant-bras chaque fois qu’il serrait le poing.
— Je n’en ai jamais eu, répondit Forge. Mais j’ai toujours voulu apprendre.
— Marché conclu.
Étant donné qu’il venait presque de le réduire en bouillie, il ne pouvait pas faire moins. Et même si
cela devait faire de lui un pervers… il lui tardait de remettre ça. Apprendre à son mentor les bases du
combat rapproché lui donnerait toutes les occasions nécessaires pour lui allonger quelques bonnes
droites. Maintenant qu’il avait brûlé l’excès d’énergie qui lui pourrissait la vie, ses muscles se
détendaient dans une relaxation quasi parfaite.
C’était le paradis.
À présent, tout ce qui lui manquait, c’était de piquer une tête. Dommage que l’on n’ait pas prévu de
piscine à Black Diamond – du moins pour le moment.
Daimler – l’homme à tout faire des Nightfury – préparait quelque chose avec une firme réputée
d’aménagement paysager. Mac brûlait d’envie de mettre la main sur les plans. Le plus tôt serait le
mieux, mais il s’exerçait à la patience… et s’efforçait de ne pas trop penser à la société que Daimler
avait choisie. Ce qui n’avait rien d’évident. Surtout en sachant qu’y travaillait Tania Solares, bombe
sexy hors du commun et meilleure amie de la copine de Bastian. Il était donc facile de voir le rapport
et de comprendre pourquoi cette société avait été choisie, mais… bordel ! il était tout aussi facile de
comprendre pourquoi il avait du mal à dormir. Il ne cessait pas de songer à elle. Elle contaminait la
moindre pensée qui lui passait par le crâne.
Ce qui ne lui convenait pas du tout.
Il ne l’avait rencontrée qu’une fois – et lui avait à peine parlé – mais, dès le moment où il avait
aperçu Tania dans les locaux du SPD…
« Boum ! » la raison avait perdu la partie et le désir avait pris le contrôle de son être.
En soupirant, Mac se remit debout. Il était temps de penser à autre chose, sous peine d’avoir droit à
une nouvelle petite fixette sur la femme qui avait investi ses rêves.
— Tu viens ? demanda-t-il à Forge.
— Il le faut vraiment ? répondit celui-ci en grimaçant.
— Pauvre bébé…
— Va te faire foutre !
Efficace, même si moins poétique…
— Allez, mec ! un peu de courage. Tu veux vraiment que Daimler vienne nous botter les fesses
parce que nous avons laissé refroidir son repas ?
Cette menace suffit à le décider. Comme tous les Nightfury, Forge n’aurait pour rien au monde
voulu mécontenter Daimler. Le Numbai en imposait vraiment. Quiconque s’attirait ses mauvaises
grâces pouvait se retrouver illico mis au ban et négligé.
— Tu sais, grommela-t-il en se relevant, je te revaudrai ça. Attends un peu l’entraînement de ce
soir. Sous forme de dragon, tu feras moins le malin…
Mac fit bon usage de son index et répliqua :
— Tapette !
— Novice ! contra son mentor, les yeux brillants, un sourire sur ses lèvres fendues. Tu sais très
bien que…
— Qu’est-ce que vous faites là, les deux rigolos ? l’interrompit une voix grondante à l’entrée du
gymnase.
— Merde… de la compagnie, grommela Forge en adressant un regard de reproche à Mac.
Qui l’avait bien cherché. L’aurait-il écouté qu’ils auraient déjà été là-haut, à honorer Daimler de
leur présence, sans aucun bobo.
— On jouait à planter la queue sur l’âne ! lança Mac d’une voix pleine de sarcasme en se tournant
vers l’entrée.
Campé sur le seuil de la salle de gym, Rikar laissait son pâle regard passer de l’un à l’autre.
— Lequel de vous deux faisait le cul ?
— Lui ! répondirent-ils tous deux simultanément.
Un sourire fugitif passa sur les lèvres de Rikar.
— Qui a gagné ? s’enquit-il.
— Moi, assura Mac.
En grimaçant, Forge se frotta le genou et protesta :
— Cet enfoiré a triché. Il maîtrise le kung-fu.
Le sourire du second s’élargit et s’attarda sur ses lèvres.
— Pratique…, commenta-t-il.
— Seulement si ce n’est pas toi qu’il réduit en purée, maugréa Forge.
Mac secoua la tête d’un air peiné, mais il se sentit décoller et son cœur déborda soudain de
gratitude pour ces deux types. Il savait parfaitement ce qu’ils étaient en train de faire. Chacune de
leurs paroles ne visait qu’à le regonfler un peu, histoire de bien lui montrer qu’en dépit de tout il
avait de la valeur à leurs yeux et qu’ils lui faisaient confiance. Ils lui signifiaient ainsi qu’ils ne
doutaient pas que, tôt ou tard, il serait dans le coup et maîtriserait la magie, qu’il ne ferait plus qu’un
avec la moitié de dragon qui était en lui, qu’il serait membre à part entière des Nightfury.
Tout ce dont il avait besoin, c’était d’avoir la foi.
Mac réprima un grognement sarcastique. Croire, c’est ça… Comme si c’était si simple. La foi
n’avait jamais été trop son truc. Il était un actif, pas un croyant. Rester bien tranquille en priant que
tout finisse par s’arranger un jour ? Y penser suffisait à lui donner la nausée.
Ramassant un tee-shirt pour aller avec son Levi’s délavé, Mac traversa la salle, résigné à
l’inévitable. Il pouvait toujours finasser avec Forge – en lui disant d’aller se faire voir et de le laisser
seul –, mais pas avec le second. Rikar n’était pas du genre à lui passer ça.
Et lui n’était pas du genre à s’en satisfaire.
Ce mec lui avait tout simplement sauvé la vie, en le trouvant avant que son ADN de dragon
s’exprime et que le changement s’enclenche. Non pas que Mac se souvienne de quoi que ce soit. Le
plus gros de ce qui s’était passé ce jour-là demeurait un mystère pour lui, mais il gardait un souvenir
clair de Rikar. Il lui semblait entendre encore sa voix dans sa tête, sentir sa présence quand il avait
communiqué avec lui par l’échange de pensées. Il l’avait soutenu mentalement au plus fort de la
douleur, et il avait gardé stables ses niveaux d’énergie durant ces sept heures de pur enfer.
Ce genre d’expérience n’était pas à prendre à la légère dans le monde des dragons.
Elle forgeait un lien solide, une sorte de relation père-fils qui transcendait les contingences
sociales et générationnelles, mettant de côté toutes les différences pour lier deux mâles ensemble.
Rien de plus normal, donc, s’il avait pour Rikar un respect enraciné au plus profond de lui-même.
Mac voulait qu’il soit fier de lui. Il tenait à se prouver à lui-même et à prouver aux autres que la foi
que le second plaçait en lui n’était pas usurpée.
— Tout le monde nous attend ? demanda-t-il en le rejoignant près de la porte.
— Ouais. Daimler est sous pression. Le dîner refroidit.
De ses yeux pâles, Rikar scruta le visage de Mac avec une inquiétude manifeste.
Il préféra l’ignorer, refusant de reconnaître sa propre inquiétude ou de la faire partager au second.
Parler de ce genre de truc n’aidait jamais. Agir pour en sortir restait la seule conduite à tenir.
Au bout d’un instant, Rikar s’inclina, respectant son silence.
— Tu te sens mieux ? demanda-t-il en observant sa pommette endolorie.
— Infiniment mieux.
Mac fit jouer ses poings, appréciant les douleurs résiduelles qui en résultaient, puis il ajouta :
— Je devrais lui donner sa raclée tous les jours.
— Ce n’est pas moi qui t’en empêcherai.
— Petits malins…, commenta Forge d’un air détaché. Dire que maintenant je dois me contenter de
branleurs dans votre genre comme frères d’armes !
L’amusement fit pétiller les yeux d’un bleu de glace de Rikar. Mac sourit à son tour. Il appréciait le
sens de l’humour tordu de Forge. Il fallait faire avec le jargon écossais pour y goûter, mais cela
valait le coup. Nul n’arrivait mieux que son mentor à le dérider. Et il ne devait pas y en avoir
beaucoup qui auraient accepté, comme lui, de se faire corriger pour la bonne cause.
Il ne s’était pas senti aussi bien depuis des jours…
Pour lui prouver sa reconnaissance, Mac assena une tape sur l’épaule de l’Écossais. Et quand celui-
ci le remercia d’un hochement de tête, il préféra couper court aux effusions et s’engager dans le
couloir, ou le mot « silence » prenait tout son sens. Sous le bourdonnement incessant des néons du
gymnase, celui-ci n’était pas complet. On ne s’en apercevait qu’une fois sorti, quand il ne restait plus
dans l’environnement immédiat aucune source de bruit. Même le sol de béton ciré se mettait de la
partie, étouffant chacun de ses pas tandis qu’il remontait un plan incliné menant aux cabines
d’ascenseurs. Semblables à des rails, les bandes de lampes halogènes incluses dans le sol formaient
un « V » en éclaboussant de leur lumière les murs jusqu’au plafond haut.
Une impression de noble ancienneté émanait de l’ensemble.
Taillé dans un granit des plus solides, le sous-sol du repaire des Nightfury sentait l’histoire et les
temps anciens. Était-il vieux d’un siècle ? d’un millénaire ? Mac n’en savait rien, et les autres pas plus
que lui. Personne n’en parlait jamais, et en vérité tout le monde s’en fichait. La sécurité importait bien
plus que l’intérêt historique. Tant que Black Diamond demeurait sûr – c’est-à-dire inconnu des
humains aussi bien que des Razorback –, nul n’en avait rien à foutre de savoir le pourquoi et le
comment de sa construction.
Une fois parvenu sous le plafond voûté du hall, Mac fit halte devant les cabines d’ascenseurs et
tendit le bras pour en appeler un. Une seconde avant que son doigt entre en contact avec la touche, il
se figea, tenaillé par la curiosité, les yeux fixés sur le bouton d’appel.
Un petit pas à la fois…
Forge n’avait cessé de lui rabâcher l’importance des « petites choses » durant toute la semaine. Il
lui recommandait de suivre des séquences d’apprentissage, de respecter son pouvoir en ne le
brusquant pas. Mac vida tout l’air de ses poumons et prit une résolution. Sans doute le temps était-il
venu de se sortir la tête du cul et de commencer à écouter, d’accepter le tutorat de son mentor au lieu
de l’ignorer pour n’en faire qu’à sa tête.
Cela ressemblait à l’ébauche d’un plan. Rien de tel que l’instant présent pour s’efforcer d’effectuer
un petit pas à la fois.
Mac laissa retomber sa main. Fermant les yeux, il se retira en lui et chercha à se reconnecter au
flux qu’il avait brièvement contacté dans le gymnase. Du courant d’énergie jaillit un flot d’étincelles.
Sans hésiter, il plongea dans la fournaise, attisant les braises et faisant jaillir la flamme. Patiemment,
il entretint cette boule de puissance magique au plus profond de lui, la cajola pour mieux s’en saisir,
puis la lança avec sa requête, comme on lance un coup de dés. Son cœur se mit à battre plus fort
tandis que le sort opérait, dans un craquement sec d’électricité statique qui fusa de lui. Un bruit de
machinerie qui se met en branle se fit entendre. L’ascenseur lui avait obéi… Un sourire de satisfaction
et de soulagement flotta sur ses lèvres. La cabine fit entendre son « ping » annonciateur une seconde
avant que ses portes d’acier coulissent devant lui.
Mac sentit les larmes lui monter aux yeux. Enfin ! Il l’avait senti… Il ne lui avait pas fallu lutter
pour s’accrocher ou garder le contrôle. Il s’était connecté à son dragon, non pas à moitié mais tout
entier ! Pour combattre l’émotion qui menaçait d’avoir le dessus sur lui, il inspira et expira à fond.
Avec une application née de l’habitude, il répéta la technique respiratoire, exorcisant ainsi le stress et
se reprenant peu à peu.
Il sentit bientôt une main pesante se poser sur sa nuque et la serrer doucement.
Mac jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et vit Rikar lui manifester son approbation d’un
hochement de tête. Ce geste lui alla droit au cœur. Bon sang de Dieu, que c’était bon ! L’afflux de
puissance magique dans ses veines autant que la fierté qu’il avait lue dans les yeux du second – sans
oublier l’espoir que cela faisait naître en lui.
S’arrêtant à côté de lui, Forge lui donna un coup d’épaule. En soutenant son regard, Mac le
remercia d’un signe de tête de la patience dont il avait fait preuve à son égard au cours du mois qui
venait de s’écouler.
— De rien, murmura Forge en passant près de lui pour grimper dans la cabine. À présent, assez
rigolé. J’ai les crocs !
L’estomac de Mac émit un grondement, ce qui n’était pas bon signe. En tant que dragon émergent,
il avait besoin de faire le plein souvent. Daimler n’allait pas être heureux de ne pas l’avoir vu de la
journée. Le Numbai était aux petits soins avec les Nightfury, travaillant dur pour les nourrir
convenablement afin de les maintenir en pleine santé. Mais, depuis l’arrivée de Mac à Black Diamond,
il avait focalisé son attention sur lui, ravi à la perspective de lui offrir le régime hypercalorique dont
son corps avait besoin pour endurer les changements à venir et les nouvelles facultés que chacun
d’eux lui conférait.
Ce qui était une bonne chose. Mac ignorait ce qu’il aurait bien pu faire sans lui… et son
démoniaque gâteau au chocolat à trois étages.
Il rejoignit ses deux camarades dans la cabine en ayant déjà l’eau à la bouche. L’ascension se fit en
moins d’une minute et tout en douceur. Sans faire de bruit, les portes s’ouvrirent sur le niveau
supérieur du repaire. Tournant à droite, Mac remonta à toute allure le corridor en direction de la
cuisine.
Des portes anciennes en parfait état, régulièrement espacées, jalonnaient telles des sentinelles
chacun des deux murs. Entre elles, au-dessus du lambrissage, des tableaux étaient accrochés, égayant
les murs blancs d’éclats de couleurs vives. Les signatures de Monet, Renoir, Van Gogh donnaient à
l’endroit l’allure d’une galerie d’art davantage que d’une habitation privée. D’un point A du repaire à
un point B, la balade valait le coup d’œil… De quoi rendre jaloux bien des conservateurs de musée et
connaisseurs d’art à travers le monde.
Mac, lui, n’y connaissait rien, mais…
Waouh ! la concentration de tant de chefs-d’œuvre avait quelque chose d’émouvant, et même
d’apaisant. Il n’avait jamais vu des paysages du XIXe siècle voisiner si harmonieusement avec de
modernes compositions géométriques et des dessins au fusain. L’équilibre et l’effet produit par cette
collection n’avaient rien à voir avec les posters graphiques qui constituaient l’essentiel de la
décoration du Sarah-Jane, le yacht de quatorze mètres qui lui avait servi de foyer ces cinq dernières
années.
Ce qui n’était plus le cas désormais.
Mac s’était entièrement extirpé du monde des hommes. Plus de service des homicides au SPD. Plus
la peine de lutter contre les méchants autrement qu’armé de putain d’écailles, de griffes et de crocs, et
des ressources nécessaires pour s’en servir. Et, si surprenant que cela puisse paraître, il était
entièrement partant pour cette nouvelle vie. Surtout s’il devait la mener en compagnie d’une bande de
types qui pensaient et agissaient comme lui. Mais ce qui demeurait l’accessoire ultime de sa nouvelle
existence, c’était sans conteste Daimler. Ce Numbai faisait atteindre de nouveaux sommets à l’art
culinaire.
L’estomac de Mac gronda de plus belle. Il accéléra encore l’allure. L’odeur du rôti de bœuf et du
pain frais l’attiraient vers la cuisine, tel un fumet ensorcelé qui l’aurait mené par le bout du nez et…
Il s’arrêta net au seuil de la pièce. Oh, non ! Encore ?
Mac secoua la tête, luttant pour ne pas éclater de rire. Cela ne manquait jamais. Il fallait toujours
qu’il débarque quand Bastian se trouvait en mode Don Juan. Cela devenait embarrassant… Non pas
que cela ait pu gêner son commandant, qui était quelque peu occupé. Debout à l’extrémité de l’îlot
central de la cuisine, les bras refermés autour de Myst qui lui tournait le dos, Bastian laissait ses
mains courir sur sa fiancée tandis que celle-ci tentait de couper du pain. « Tentait » n’avait rien d’une
exagération car les tranches, tantôt épaisses, tantôt trop fines, prouvaient la difficulté à laquelle elle se
heurtait.
— Mais vas-tu arrêter ! s’insurgea-t-elle, à mi-chemin entre le rire et l’exaspération.
Jouant des épaules, Myst tenta de se faire un peu de place et de repousser son compagnon. Loin de
l’intimider, sa tentative le rendit plus entreprenant encore. La faisant tressaillir, il entreprit de la
bécoter dans le cou.
— Seigneur ! reprit-elle, tu es une vraie calamité… Oh ! salut, Mac…
Mac soutint son regard et lui rendit son salut d’un hochement de tête.
Bastian redressa la sienne. Ses yeux verts s’illuminèrent en le découvrant, puis se réduisirent à deux
minces fentes, dressant l’inventaire, cataloguant ses blessures, faisant des hypothèses. Cela n’avait
rien de surprenant, étant donné qu’il ne manquait jamais grand-chose, mais Mac se serait bien passé
de la revue de détails. Il avait l’impression d’avoir de nouveau quinze ans, quand il avait été surpris,
sous les gradins du stade, avec la cheerleader le chevauchant, ses jambes refermées autour de ses
hanches. D’une certaine manière, un souvenir glorieux, mais plus tant que ça quand le principal lui
avait soufflé dans les bronches. Pourtant, même s’il n’aimait pas cela, c’était bien l’effet que lui faisait
le commandant des Nightfury.
Il espérait que cela s’arrangerait quand il connaîtrait Bastian un peu mieux. Peut-être. Peut-être pas.
Quoi qu’il en soit, ce regard inquisiteur suffit à le mettre dans ses petits souliers. Résistant à l’envie
de cacher ses mains abîmées derrière son dos, il avança entre les placards de la cuisine et l’îlot
central. Il avait toujours été du genre à foncer droit dans les ennuis plutôt que de chercher à les éviter.
Ralentissant l’allure, il s’arrêta à côté du couple. Appuyé de la hanche contre le rebord en marbre,
il ne put s’empêcher de tendre le bras pour piquer un bout de pain sur la planche à découper en bois
de bambou. Oh, Seigneur ! il est encore chaud… Bien épais, bien tendre, à peine sorti du four et…
délicieux.
En enfournant la moitié de la tartine, il soutint le regard de Bastian, qui patientait sans rien dire,
attendant qu’il se décide.
Mac soupira. L’instant présent, rien de tel pour se lancer…
— Une petite… euh… mésaventure au gymnase, confia-t-il.
— Ben voyons, répondit Bastian du ton de celui à qui on ne la fait pas. À part le visage amoché, pas
d’autre bobo ?
— Mon poing, répondit-il.
Forge, qui venait de surgir, passa un bras autour des épaules de Mac et lui saisit le poignet pour
permettre à leur commandant une meilleure inspection de sa main blessée. Les halogènes du plafond
inondèrent les jointures éclatées d’un flot de lumière crue qui fit ressortir cruellement chaque
blessure.
— Tu comptes aussi lui montrer tes côtes froissées ?
Un flot d’air glacé dans son sillage, Rikar venait d’apparaître. Partout où il allait, la température
chutait de manière dramatique. Rien de plus normal pour un dragon de glace. Mac ne voyait pas
comment Angela – sa meilleure amie et ex-partenaire à la division des homicides du SPD, désormais
la compagne de Rikar – faisait pour supporter ça. Comment réussissaient-ils, tous les deux, à ne pas
se transformer en un énorme glaçon bicéphale ? Prodiges de la magie, probablement. Mais, sans
aucun doute aussi, mystères de l’amour toujours…
Le visage de marbre, Rikar tendit le bras et s’empara de sa propre part de paradis en tranches.
Après y avoir goûté et s’être dûment extasié, il annonça :
— Forge va boiter un peu pendant quelque temps.
Relâchant Mac, l’intéressé alla se planter de l’autre côté du comptoir et expliqua, en boxant le vide
de ses poings :
— L’explication tient en un mot : kung-fu.
— Ça fait deux mots, mon pote.
— Qui t’a demandé de la ramener, Glaçon ?
Mac se mit à rire en entendant Rikar servir à Forge son amabilité favorite, qui tenait en deux mots :
« fuck » et « off ».
Souriant à son tour, Bastian libéra Myst après l’avoir gentiment serrée une dernière fois contre lui.
Pas folle, celle-ci en profita pour échapper à M. Mains-Baladeuses, emportant avec elle la planche à
découper, le pain et le couteau, direction la salle à manger. Après l’avoir regardée s’éloigner, leur
commandant les observa tour à tour et demanda :
— Vous avez réglé vos comptes ?
En faisant rouler son épaule endolorie, Mac hocha la tête.
— Ça m’en a tout l’air, dit-il.
— Vaudrait mieux, commenta Bastian en se dirigeant à son tour vers la salle à manger. À présent,
allons dîner avant que Daimler pète un câble.
Cela paraissait s’imposer. Surtout si cela impliquait de pouvoir goûter encore à ce délicieux pain
fait maison.
Mac emboîta le pas à son commandant dans le passage conduisant à ce qui tenait lieu de café
Nightfury. En franchissant le seuil, il jeta un coup d’œil aux portes vitrées donnant sur le patio. Sous
l’effet d’un sort magique, chaque carreau scintillait telle une surface d’eau noire venant lécher les
petits bois de la menuiserie. Ainsi, ce n’était pas seulement la vue sur le jardin qui se retrouvait
oblitérée, mais aussi et surtout la débauche de lumière orangée du soleil couchant.
Ce qui était réellement bien dommage. Mac adorait regarder le soleil sombrer à l’horizon, mais
cela ne lui était plus possible. À moins de vouloir finir aveugle et carbonisé… dans cet ordre.
Les dragons ne supportaient pas la lumière du soleil. Leurs yeux étaient trop sensibles à la lumière,
d’où la nécessité d’obturer les vitres grâce à la magie. Le rôle de ce masquage était capital : il les
protégeait des UV durant le jour et s’éclaircissait le soir pour laisser pénétrer la lumière de la lune
dans la partie en surface du repaire. Mais, là où s’arrêtait la lumière du jour, celle des bougies prenait
le relais. Leur lueur dorée faisait étinceler une série de plats couverts de cloches sur la longue table et
sur la desserte antique, ainsi que les assiettes en porcelaine et les verres en cristal, semblables à des
joyaux.
Un véritable paradis pour un mâle affamé.
Et Mac n’était pas seul dans ce cas. Wick et Venom avaient déjà pris place à table, comme de
coutume côte à côte, le bras du second posé sur le dossier de chaise du premier. Wick émit un vague
grognement en guise de salut. Mac lui répondit d’un hochement de tête et soutint un instant le feu de
ses yeux dorés. Quant à Venom, il fit comme à son habitude et préféra l’ignorer. C’était cela ou finir
par se colleter avec cet enfoiré plus têtu qu’un âne.
Il sentit néanmoins sur lui ses yeux couleur rubis qui ne le quittaient pas tandis qu’il gagnait le côté
opposé de la table.
— Pas trop tôt, la bleusaille ! lança Venom, méprisant.
— La ferme, tête de nœud, répliqua-t-il, résigné au clash.
Venom, tel un serpent à sonnette aux crocs acérés suintants de poison, s’en prenait toujours
violemment à lui. Il n’avait aucune confiance en lui et ne lui causait que pour l’agresser. Jusqu’à un
certain point, Mac pouvait le comprendre. Nouveau venu dans l’équipe, il n’avait pas encore fait ses
preuves. Cela faisait de lui un élément imprévisible et une source de danger potentielle pour les
guerriers que Venom, ce possessif fils de pute, considérait de son devoir de protéger.
— Me voilà, ajouta-t-il. Alors va te faire mettre !
Venom se dressa à demi sur sa chaise. Wick l’attrapa par l’avant-bras, l’empêchant de se lever.
— Yo, Sloan ! s’écria Bastian. Déconnecte-toi, mec. C’est l’heure de manger.
— Une seconde, répondit l’intéressé d’une voix distraite.
Aïe… Mac connaissait ce ton-là, et c’était généralement mauvais signe. Lorsque Sloan, leur petit
génie du clavier, hacker des bases de données les plus impénétrables, l’employait, il fallait s’attendre
à des emmerdes. Changeant de direction, il rejoignit le living-room. Les pieds de chaises des jumeaux
d’enfer raclèrent le parquet quand ils se levèrent pour l’imiter, et, quand il passa devant la cheminée
massive séparant les deux pièces, Bastian suivit le mouvement lui aussi.
Assis sur le dossier d’un divan, les pieds sur l’assise, un MacBook posé sur ses cuisses, Sloan leva
les yeux en voyant toute l’équipe entrer dans la pièce. Son crâne rasé mettait à l’honneur la couleur
moka de sa peau. Il fixa son regard sombre et intense sur Mac avant d’affirmer :
— Nous avons un problème.
— Nous ?
Pour avoir un aperçu de ce qui défilait sur son écran, Mac contourna l’extrémité du sofa et ajouta :
— Ou moi ?
— Les deux.
Les yeux plissés, Rikar ordonna :
— Balance ça sur l’écran.
Ses doigts volant sur le clavier, Sloan accéda à distance au cyber-réseau du repaire. Une seconde
plus tard, le grand écran mural au plasma s’illumina. Quelques suites de touches encore sur le clavier
et… Clarissa Newton, présentatrice du journal télévisé de 18 heures et emmerdeuse patentée, apparut
à l’image, dénonçant la corruption au sein de la police et – joie suprême ! – s’interrogeant sur la
soudaine disparition de Mac.
— Nom de Dieu ! murmura-t-il.
— L’espèce de garce ! renchérit son ex-partenaire.
Ses yeux noisette fixés sur l’écran, Angela vint se glisser contre Rikar, qui passa un bras autour de
sa taille.
— Jamais pu la supporter, précisa-t-elle en grimaçant.
Comme d’habitude, Angela mettait dans le mille. « Garce » qualifiait parfaitement la journaliste
poudrée qui n’avait cessé de leur causer des problèmes dans les dossiers qu’ils avaient traités pour le
SPD. Et voilà qu’elle recommençait, mettant son nez là où il n’aurait jamais dû se fourrer, ternissant
sa réputation en portant des accusations contre lui.
Lui, le plus pur, le moins corruptible de tous les flics qui aient jamais travaillé dans cette ville !
Mac fit jouer ses mains, desserra ses mâchoires et fit de son mieux pour se détendre. Inutile de se
mettre dans tous ses états pour une réputation qui ne signifiait plus rien. La belle affaire… Les
humains et leurs présomptions idiotes, il n’en avait plus rien à cirer. Cependant, un merdier restait un
merdier, et celui-ci devait être nettoyé avant que cette enquêtrice approche de trop près la vérité. En se
tournant vers Bastian, il annonça :
— Il faut qu’on trouve Newton et…
Un bruit de verre brisé s’éparpillant sur le sol l’interrompit.
— Oh, non !
Une main couvrant sa bouche, un pichet brisé à ses pieds, Myst regardait fixement la télé. Mac
reporta son attention sur l’écran et… son cœur se mit à battre comme un malade. Tétanisé par ce qu’il
découvrait, il se figea, statufié sur place, le souffle bloqué dans sa poitrine.
Bordel de Dieu… elle ! La fille de ses rêves, magnifiée par la haute définition, donnait une
interview à cette poufiasse de journaliste.
— Tania, dit-il dans un grondement sourd, plus animal qu’humain.
Rien d’étonnant à cela. La part de dragon en lui s’éveillait, ses instincts reprenant le dessus avec le
désir qui le poussait vers elle. Plus il s’approchait de l’écran, plus celui-ci se faisait violent.
Mienne…
Ce mot, possessif, primitif et vertigineux, faisait écho dans son esprit. Le désespoir finissait
d’enfoncer le clou et de le livrer pieds et poings liés aux griffes du désir. Il lutta pour garder une
certaine distance émotionnelle, pour s’en tenir à cet exil qu’il s’était imposé toute sa vie afin d’éviter
les affres et la douleur inévitable de la trahison, mais il ne le pouvait plus. Le fait d’avoir Tania sous
les yeux rendait tout détachement impossible.
— Bastian…, murmura Myst, le visage très pâle, la peur se lisant dans ses yeux violets. Si nous
pouvons regarder ça, alors les Razorback le peuvent aussi. Si Ivar met la main sur elle, il… Oh, mon
Dieu ! il va… Il faut que tu la trouves avant lui.
Une rapide volte-face, et Bastian la rejoignit en deux grandes enjambées. Après avoir refermé ses
bras autour d’elle, il la serra fort contre lui.
— D’accord, ma belle…, répondit-il. Ne t’inquiète pas, je vais la retrouver.
Nichant sa joue au sommet du crâne de Myst, il crucifia Sloan de ses yeux verts étincelants et
demanda :
— Combien de temps ?
— Le soleil se couche dans une heure.
Cette précision suffit à mettre Mac en mouvement. Arrachant son regard du visage de Tania, il
lança d’une voix grondante :
— Je viens avec vous.
Rikar jura sourdement.
Bastian secoua la tête et protesta :
— Mac…
— Personne d’autre que moi ne la touchera !
Il foudroya son commandant du regard, le mettant au défi de le contredire. Il aurait eu tort de s’y
essayer. L’homme avait beau être costaud, il n’irait pas bien loin.
— Si l’un de vous s’approche d’elle, précisa-t-il, je lui… arrache la tête !
Rien à discuter… Il se fichait du protocole et de la chaîne de commandement. De même, le
pourquoi et le comment de la réaction que lui inspirait Tania importaient peu. Elle lui appartenait. Il la
protégerait coûte que coûte. Fin de l’histoire.
Tandis que les prisonnières s’en allaient en file indienne, Tania adressa un geste d’au revoir à sa
sœur. La lumière des plafonniers arracha un reflet à ses longs cheveux aile de corbeau quand celle-ci
hocha la tête pour lui retourner son salut. L’amour qu’elle lui portait n’empêchait pas un soupçon
d’envie. Elle aimait sa sœur de tout son cœur, là n’était pas la question, mais elle lui avait toujours
envié sa chevelure lisse et lustrée. Le plus étonnant étant encore que J.-J. rêvait quant à elle d’avoir un
jour sa tignasse de mèches ondulées…
Étrange, pas vrai, de toujours vouloir ce qu’on ne peut avoir ?
Ce jour-là, pourtant, Tania n’avait en rien envie de le changer. Elle se sentait reconnaissante pour la
première fois depuis… Elle ne pouvait s’en souvenir. Depuis toujours, peut-être. Cela pouvait
ressembler à une exagération, mais ce n’en était pas une – pas après tout ce que J.-J. et elle avaient dû
souffrir ensemble. À présent, dans la lumière déclinante du jour qui s’achevait, un brillant espoir
avait fini par apparaître. C’était enfin quelque chose de bien qui leur tombait dessus, ou qui frappait à
leur porte, ou… L’analogie importait peu, en fait.
La lettre soigneusement glissée dans la poche arrière de son jean était tout ce qui comptait tandis
qu’elle regardait sa sœur sortir du parloir. Elle signifiait tout et bien plus encore. J.-J. regagnait sa
cellule, redevenait un matricule soigneusement imprimé sur la couverture d’un dossier de prison.
Enfin… plus tout à fait maintenant. Libération sur parole ! Ces doux mots résonnaient sous son
crâne. Libération…
Tania palpa une fois encore la poche arrière de son jean. La lettre s’y trouvait toujours, bien au
chaud, en sécurité, à l’abri des indiscrètes et des yeux fureteurs. Dommage pour J.-J. À sa place, elle
aurait préféré la garder, pour la relire encore et encore, tôt le matin, tard le soir, entre les repas et les
sorties dans la cour de prison, jusqu’à ce que le choc s’atténue et que le contenu finisse par
ressembler à une réelle possibilité plus qu’à un doux rêve.
Mais ce n’était pas elle qui avait à craindre pour sa sécurité. Sa sœur pensait qu’il valait mieux pour
elle ne pas garder le document et elle n’avait pas cherché à discuter. Cela n’aurait servi qu’à perdre un
temps qu’elles n’avaient pas pour le moment.
Fonçant vers la porte, Tania sortit en trombe du parloir. Il lui fallait récupérer son portable et
passer un appel aussi vite que possible. Avant que ne surviennent les véritables ennuis. Avant que le
pire n’arrive. Avant que cette stupide interview ne soit diffusée sur Channel 5, ruinant les chances de
J.-J.
L’inquiétude la rongeait. Le cœur battant à tout rompre, elle franchit le seuil de la salle d’attente en
toute hâte. Puis, passant sans s’excuser devant une femme affligée d’une permanence affreuse qui la
foudroya du regard, elle fonça vers le comptoir vitré. En échange du jeton de consigne plastifié
qu’elle lui remit, le gardien lui rendit en faisant grise mine son sac à main surdimensionné. La
monstruosité alla rebondir contre sa cuisse quand elle le récupéra, compromettant un instant son
équilibre. En se dirigeant vers la sortie, Tania soupira longuement. Devenir plus raisonnable sur le
front des accessoires semblait une bonne idée. De même que se montrer en matière de mode plus
portée sur l’aspect pratique et moins… excentrique, faute d’un meilleur qualificatif.
Après avoir balancé le sac Versace sur son épaule, Tania rebroussa chemin et gagna la sortie au
pas de course. Il lui fallait passer ce coup de fil à l’extérieur. En prison, les murs ont des oreilles…
Plus elle s’éloignerait des gardiens, mieux ce serait.
Ses talons claquant en rythme sur le carrelage du corridor, elle ouvrit son sac et partit à la
recherche de son iPhone. Joindre la journaliste devenait sa priorité. Une mission vitale à plus d’un
titre, le moindre n’étant pas de faire en sorte de ne pas mécontenter le SPD. Emmerder une bande de
flics, après tout, n’était pas la meilleure idée qui soit.
Tania secoua la tête en se demandant ce qui lui avait pris. En fait… elle le savait parfaitement et la
question était rhétorique. Elle connaissait tout du pourquoi et du comment. Myst était toujours quelque
part, seule, probablement effrayée, et elle avait besoin d’aide. Le genre d’aide que seul le SPD pouvait
lui apporter. Mais, d’une manière ou d’un autre, tout était allé de travers. Le plan génial pour venir en
aide à sa meilleure amie se retournait contre sa sœur. J.-J. ne pouvait se permettre d’attirer de
nouveau l’attention de la police après avoir tué le jeune frère d’un des meilleurs éléments du SPD.
La suite n’était guère difficile à deviner.
Grand frère flic ne manquerait pas de se montrer à l’audience de libération sur parole s’il en avait
connaissance. Trouduc patenté, ce type se fichait pas mal que son frère ait pu être un dealer harceleur
et violent n’ayant rien de mieux à faire que de s’en prendre à la sœur de Tania. Tout comme il se
fichait que J.-J. puisse être une chouette personne qui s’était retrouvée dans de sales draps et avait pris
la mauvaise décision. Les liens du sang devaient consister pour ce crétin à bousiller les chances de J.-
J. juste pour le plaisir.
Après avoir fouillé son sac pour la deuxième fois, Tania fronça les sourcils. Où diable ce foutu
téléphone avait-il pu passer ? Elle aurait juré qu’elle l’avait empoché avant de…
— Ah, merde ! s’exclama-t-elle en s’immobilisant.
Plantée au beau milieu du corridor, Tania renversa la tête en arrière, ferma les yeux et fulmina à
mi-voix :
— Tu n’es qu’une idiote ! Une putain de schizo !
Pensant qu’elle pouvait se servir de la ligne fixe, elle avait mis son iPhone à recharger puis l’avait
oublié. Sur le comptoir de la cuisine. Encore une fois. Cela devait lui arriver au moins une fois par
semaine. Mais, cette fois, elle ne pouvait se permettre de faire demi-tour et de retourner le chercher.
Deux heures de route rien que pour pouvoir passer un appel ? On pouvait rêver mieux en guise de
brillante stratégie…
Avec un soupir, Tania referma son sac et gagna la sortie. Ses pas gagnèrent en assurance tandis
qu’elle révisait son plan. Un iPhone oublié n’était pas la fin du monde. Elle avait beau ne pas avoir
son répertoire sous la main à l’instant même, l’iPad laissé dans sa voiture allait y suppléer. Elle
espérait seulement qu’elle l’avait synchronisé dernièrement… Autrement, elle n’aurait pas le numéro
de la journaliste ni ses coordonnées.
Le métal froid de la poignée glaça la paume de Tania quand elle repoussa la porte vitrée. En
entendant le tonnerre gronder dans les hauteurs, elle fronça les sourcils. Étrange… Un autre orage,
plus violent encore que celui qui l’avait suivi durant tout le trajet jusqu’à Gig Harbor. Elle leva les
yeux et tressaillit au premier éclair qui jaillit d’un plafond bas de nuages noirs. La première goutte de
pluie vint s’écraser sur le béton des marches devant elle. Pas une seconde à perdre… Ignorant les
parfaits parterres de fleurs, elle descendit rapidement le perron.
Alors qu’elle se trouvait au milieu du parking, le moteur d’un gros véhicule se mit en route.
Aussitôt après, le double faisceau perçant de phares haut perchés s’alluma devant elle. Un léger
frisson d’appréhension lui remonta l’échine. Tania l’ignora et, tête baissée, elle inclina le buste pour
résister aux bourrasques du vent d’automne.
Elle avait absolument besoin de mettre la main sur son iPad et de rejoindre son hôtel, où elle
pourrait appeler depuis sa chambre. Plus vite elle aurait rejoint Gig Harbor et réussi à joindre la
journaliste, plus elle serait assurée de la sécurité de sa sœur.
CHAPITRE 6
Un juron se fit entendre dans la cage d’escalier derrière Mac, ce qui ne le fit ni ralentir ni regarder
par-dessus son épaule. Ses jambes et tout son corps restaient engagés dans sa descente aussi rapide
que possible dans les entrailles de Black Diamond. Il fallait absolument qu’il atteigne la zone
d’atterrissage le premier, avant que Rikar puisse lui mettre le grappin dessus pour le consigner au
repaire toute la nuit.
Pour négocier un virage sur un palier, il empoigna la main courante en acier. Ses muscles raides
protestèrent. La douleur fusa dans son bras et explosa dans sa poitrine. Les semelles de ses chaussures
de combat glissèrent sur le sol, le propulsant dans la volée de marches suivante. Le bruit de ses pas se
mêlait à ceux, assourdis, des guerriers qui lui donnaient la chasse.
Dès qu’il eut négocié un autre virage, Mac s’envola pour sauter au bas de la volée de marches. Le
souffle de sa course siffla à ses oreilles. Il atterrit dans un bruit sourd et une secousse de tous ses os.
Ses pieds glissèrent sur le béton ciré du sol.
Deux étages derrière lui et cherchant en vain à le rattraper, Rikar le couvrait d’insultes mais Mac
s’en fichait. Le second pouvait aller se faire foutre, de même que la troupe de tueurs qu’il entraînait
dans son sillage.
Au diable le protocole ! Au diable son statut de débutant et le fait qu’il n’était pas encore capable de
se masquer. Tania était seule, quelque part à l’extérieur, vulnérable, une proie facile pour Ivar et les
Razorback. Dans ces conditions, jamais il ne pourrait rester à l’abri, au repaire, à se tourner les
pouces, pendant que les autres Nightfury partiraient à sa recherche. Il le pouvait d’autant moins qu’il
pouvait la trouver plus rapidement qu’eux.
— Putain de merde !
Le grondement chargé d’exaspération de Bastian lui parvint aux oreilles. Super… Exactement ce
dont il n’avait pas besoin : que le commandant des Nightfury se mêle à la curée et lui tombe dessus
pour avoir désobéi à un ordre direct. Mac serra les dents. À n’en pas douter, dès l’instant où Bastian
l’aurait rattrapé, il serait bon pour une sacrée branlée. Son seul atout était de ne pas se faire pincer.
Tenir bon et jouer les fantômes – hors du repaire et en vol – avant que les autres aient pu le rejoindre.
Rikar brailla à son tour :
— Mac… attends une seconde !
La voix du second fit écho dans l’espace clos, rebondissant sur les murs de pierre et le béton ciré.
Mac jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Merde ! ça ne sentait pas bon. Rikar rattrapait son
retard, entraînant les autres guerriers dans son sillage, tous plus déterminés les uns que les autres à lui
tomber dessus.
Bon sang ! il aurait sans doute mieux fait de capituler, de parlementer avec Rikar pour qu’il le
laisse partir, au lieu d’essayer de jouer les filles de l’air. Mais, loin de ralentir, Mac accéléra encore
l’allure. Il ne pouvait prendre aucun risque. Si qui que ce soit d’autre que lui posait la main sur
Tania – un autre membre de la meute, un Razorback –, il se sentait prêt à… péter un câble.
Ce qui constituerait encore un beau gâchis.
Se montrer possessif et défendre jalousement son territoire n’était pas dans ses habitudes.
Habituellement, il évitait l’engagement et les tracas qui en découlaient. Pourtant, il ne pouvait ignorer
l’attirance qui le poussait à rejoindre Tania, certain qu’il était de sa responsabilité de le faire. Il avait
un besoin impérieux de veiller à la sécurité de la jeune femme, et cette obsession se doublait d’une
étrange sensation. Comme un « bip » insistant sur l’écran d’un radar, sa bioénergie se signalait à lui,
l’attirait vers elle. Il la sentait battre dans ses veines avec son sang, et c’était elle qui le poussait à
renoncer à son habituelle nonchalance et à abandonner ses principes.
Adieu les scrupules, bonjour la dinguerie !
Le cœur battant à tout rompre, Mac secoua la tête, s’efforçant d’y voir plus clair. Il dévala trois par
trois une autre volée de marches. Ses dents s’entrechoquèrent quand il sauta sur le palier suivant. Plus
bas, plus bas, toujours plus bas… Les semelles de ses rangers faisaient un raffut d’enfer. Peut-être,
s’il parvenait à secouer suffisamment ses neurones, parviendrait-il à reprendre ses esprits ?
Sa réaction – le besoin pressant de protéger Tania – n’avait aucun sens. Seuls les dragons déjà liés
à leur compagne se conduisaient ainsi. Il le savait grâce à l’entraînement de base, qui ne se contentait
pas d’améliorer les performances physiques au combat. Forge attendait également de lui qu’il plonge
le nez dans les livres. Mac ne s’en était pas privé, désireux qu’il était d’en apprendre le plus possible
sur le genre dragonin et la magie. Il savait donc exactement comment un mâle réagissait – et
agissait – quand la fusion énergétique s’emparait de lui. Bon sang ! il en avait même deux exemples
vivants sous les yeux à Black Diamond.
Le commandant et son second incarnaient l’un et l’autre le mâle amoureux dans toute sa splendeur :
protecteur, aimant, prévenant à vous en donner envie de gerber. Et voilà qu’à présent lui aussi
semblait s’être enlisé dans le même merdier. Comment expliquer autrement son désespoir, ou le fait
qu’il était capable de la sentir ?
Sauf que…
Mac fronça les sourcils. Comment une telle chose était-elle possible ? La fusion énergétique ne se
produisait pas par hasard. L’appariement émotionnel était difficile à obtenir. Il était même si rare que
le secret s’en était perdu au fil du temps, jusqu’à ce que Bastien le redécouvre avec l’élue de son cœur.
À présent, Rikar et Angela eux aussi en profitaient. Ce qui était formidable de bien des manières, la
moindre d’entre elles n’étant pas que Mac pouvait ainsi garder Ange – sa sœur de choix et non de
sang – dans sa vie. Mais le parfait amour que filait son ex-partenaire avec son mec n’expliquait en
rien sa propre réaction vis-à-vis de Tania. La fusion énergétique requérait un certain nombre de
conditions. La première, l’acceptation pleine et entière de la part de dragon notoirement capricieuse
que chacun d’eux portait en lui. La seconde, un contact physique. Un mâle devait être proche de sa
femelle d’élection, si proche que les épidermes se rencontraient et que la passion naissait, tandis qu’à
travers elle il puisait pour se nourrir dans le Méridien, ce courant électrostatique qui gardait les siens
en bonne santé.
Telle était la théorie. Le problème était que Mac n’avait jamais touché Tania, ne s’était jamais
trouvé suffisamment proche d’elle pour l’embrasser, et encore moins pour lui faire l’amour.
Ce qui était bien dommage, parce que ce n’était pas faute d’y avoir pensé, et même beaucoup… Et
dans ses rêves ? Oh, misère ! rien de politiquement correct… Des songes brûlants et moites si
satisfaisants que les scènes où il s’imaginait intimement uni à Tania lui semblaient réelles – des
souvenirs bien plus que des fantaisies érotiques. Seigneur ! parfois, il aurait juré avoir effectivement
goûté à son corps, éprouvé sous ses doigts la douceur de sa peau, s’être enivré de son parfum tandis
qu’elle murmurait son nom en suppliant de lui donner plus encore.
Mac sentit le désir flamber en lui.
Alors que celui-ci se faisait impérieux, il repoussa la porte menant au repaire souterrain. Le
panneau d’acier renforcé alla percuter le mur avant de rebondir. Évitant le choc en retour, Mac
s’élança, laissant les autres Nightfury derrière lui. Les gars ne semblaient pas décidés à lui laisser une
seconde de répit. Alors qu’il remontait en courant le large corridor, les bruits rythmés de leurs pas
précipités se firent entendre.
Des spots lumineux encastrés dans le sol de béton le guidaient, drapant de lumière les parois
taillées dans le roc. Il passa en trombe devant l’entrée du labo informatique de Sloan. Dieu merci !
celui-ci était vide. Il n’avait vraiment pas besoin de le voir surgir et lui barrer le chemin. Leur petit
génie des claviers était assez futé pour atteindre le sous-sol avant tous les autres, grâce à des
raccourcis utilisés par lui seul pour rejoindre le centre de communication dans lequel il dormait la
plupart du temps. Sur sa droite, Mac passa ensuite devant la clinique du repaire. À travers les portes
vitrées coulissantes, il eut un aperçu de l’endroit immaculé, que garnissaient un matériel dernier cri et
des meubles d’acier brossé. Là non plus il n’y avait personne.
La voie était libre. Il y était presque. Plus qu’un long couloir à franchir avant d’arriver au portail
magique donnant accès à la zone d’atterrissage. Le timing était parfait. Son sixième sens sonnait
l’alerte en lui : le soleil était sur le point de se coucher. Dans moins d’une minute, la nuit se ferait,
entourant Seattle d’un cocon de ténèbres. Aussitôt après, il se métamorphoserait et quitterait Black
Diamond, direction le sud où Tania l’attendait, en espérant de tout cœur la rejoindre à temps.
Avant qu’elle se fasse repérer par les Razorback et qu’Ivar décide de se mêler de la partie.
Dans l’antichambre de son laboratoire, Ivar observait à travers un miroir sans tain les humains
agoniser. Il but une gorgée de son Jimmy Beam, faisant s’entrechoquer les glaçons dans son verre,
puis il secoua la tête. Ces satanés humains n’étaient vraiment bons à rien. Ils ne faisaient jamais ce
qu’on attendait d’eux, et, les surprises, il n’aimait pas ça.
Ivar aimait les résultats quantifiables. Diagrammes et tableaux de données étaient davantage à son
goût que la poignée de rien du tout qu’il venait d’obtenir.
Dégoûté de lui-même, Ivar soupira. Il avait besoin de se reprendre, et sérieusement. Sans quoi, les
échecs finiraient par l’atteindre personnellement, l’incitant à tout laisser tomber au lieu de persévérer
jusqu’à découvrir l’arme biologique adéquate – baptisée « projet Supervirus »…
Les sourcils froncés, il fit tourner les glaçons dans son verre. Les cubes de glace, reflétant la
lumière, firent naître un prisme coloré à la surface du cristal taillé. Le phénomène le relaxa, et, tandis
que sa tension baissait, il se raisonna, s’accrochant à la raison. La science n’était pas parfaite.
L’expérimentation et les résultats de toute étude contrôlée connaissaient des hauts et des bas, jamais
une progression continue. Après des années passées à faire de la recherche, il aurait pourtant dû être
habitué à ces montagnes russes.
— Patience…, murmura-t-il pour lui-même.
Il avala une autre gorgée de JB et ajouta :
— S’adapter, ajuster. Faire mieux la fois suivante.
Sa devise. Pourtant, pour une raison qui lui échappait, elle l’énervait aujourd’hui plus qu’elle ne le
calmait. Foutus humains ! La plaie de son existence. Pourquoi ne pouvaient-ils pas mourir de manière
prévisible ? Aucun test scientifique, aucun ajustement des doses injectées ne parvenait à aplanir les
difficultés. De quelque manière qu’il s’y prenne avec ses sujets d’expérience, ceux-ci le surprenaient
sans cesse. Leur système immunitaire, en combattant les superbugs – ces bactéries résistantes aux
antibiotiques issues de la bio-ingénierie – réagissait d’étrange manière.
De vrais rebelles. Un véritable cauchemar biologique. Comment était-il censé travailler
efficacement avec ces trouducs ?
Il avait besoin de parvenir à un ratio de mortalité bien précis, la bonne combinaison entre les
facteurs temps et infection avant de lâcher un groupe de sujets infestés dans le monde pour
contaminer la race entière. Un génocide sans l’inconvénient de la violence. Le meilleur moyen de
préserver les dragons des désastres écologiques qui l’attendaient tandis que la planète mourait à petit
feu et que les humains empoisonnaient toujours plus son atmosphère, contaminaient le sol et les
réserves d’eau qui nourrissaient toute vie.
Simple, net, efficace : tel était le plan dont il avait besoin.
Dommage que le parfait cocktail viral continuait de lui échapper.
Ivar jura tout bas et vida le reste de son verre. Il en était réduit à les regarder mourir trop vite, ce
qui le mettait à cran. Il en avait vraiment plus que marre de la stupidité humaine. Un nouvel ouragan
venait de ravager la moitié de la côte Est, et les tornades sévissaient toujours dans le Midwest. Et ces
cloportes trouvaient ça normal ? Juste une coïncidence ? Une autre série de phénomènes
météorologiques désastreux sans cause ni effet ?
Il allait se charger de montrer à ces idiots qu’ils se trompaient.
La cause n’était autre qu’eux-mêmes – tous autant qu’ils étaient –, et l’effet, les dommages
continuels qu’ils infligeaient à la planète. Il fallait y mettre un terme, de manière radicale, avant que le
point de non-retour ne soit atteint et que la restauration écologique devienne impossible.
En grondant sourdement, Ivar s’abîma dans la contemplation du miroir sans tain. De l’autre côté,
six mâles humains étaient à l’agonie, ne respirant qu’à peine, soumis à une injection constante de
poison, polluant la chambre étanche dans laquelle il les avait enfermés. Des traces de doigts
sanglantes maculaient le sol carrelé là où l’un d’eux s’extirpait de sous un comptoir. Celui-là
paraissait mort mais Ivar savait qu’il ne l’était pas. Il voyait encore sa poitrine se soulever en rythme
avec sa respiration tandis qu’un flot de mucus et de sang coulait de son nez sur le carrelage.
Ivar se serait presque senti désolé pour lui. Presque, mais pas tout à fait.
La souffrance faisait partie intégrante du processus. Il avait besoin de voir, mesurer, cataloguer les
symptômes, évaluer la demi-vie de ses superbugs. De quelle manière, autrement, aurait-il pu savoir
comment ses petits chéris allaient réagir et se diffuser parmi les humains ? Mais, tout comme le
premier virus, celui-ci – officiellement baptisé Baby n° 2 – était une bombe qui tuait trop rapidement
ses victimes. Il ne prospérait pas assez longtemps dans ses hôtes humains pour que ceux-ci puissent en
contaminer suffisamment d’autres et infliger le maximum de dégâts.
Se détournant de la fenêtre, Ivar traversa l’antichambre. Le mur de moniteurs luisait dans la semi-
pénombre. En réponse à une commande mentale, une explosion de couleurs éclaboussa les écrans,
signalant dans un bourdonnement diffus la mise en route de l’ordinateur et des équipements
connectés. Ce bruit le mit de bonne humeur. Il adorait le laboratoire de son nouveau repaire : à la
pointe de la technologie, efficace et… mortel – sa combinaison préférée.
Ivar posa son verre vide sur un comptoir et laissa ses doigts voler sur un clavier pour y entrer son
mot de passe. Inutile de tergiverser. Il était plus que temps de gazer ces cloportes afin d’abréger leurs
souffrances et de faire de la place pour un nouveau contingent. Pourtant, nettoyer la chambre étanche
et y introduire de nouveaux cobayes devrait attendre.
La nuit était en train de tomber.
Un fourmillement sur sa nuque lui signalait qu’il ne restait qu’une dizaine de minutes, peut-être un
quart d’heure, avant le coucher du soleil qui les délivrerait, lui et ses guerriers, de leur claustration.
Ivar avait hâte de retrouver ses ennemis, hâte de pouvoir se venger. Denzeil s’était occupé de tout.
Il n’aurait pas à traquer la petite femelle à travers tout Seattle pour mettre en place son piège et…
— Hé, patron !
Ah ! quand on parle du loup…
En souriant, Ivar enfonça un bouton vert clignotant au milieu d’un écran tactile. Le circuit de
ventilation se mit en marche, dispersant dans un chuintement sourd le gaz mortel dans la chambre
d’expérimentation.
— Que se passe-t-il, Deinzel ? s’enquit-il.
— Nous sommes prêts à lever le camp. C’est quand tu veux.
En pénétrant dans le labo, il précisa tandis que les portes se refermaient derrière lui :
— Le soleil se couche dans dix minutes.
Ivar fit volte-face et s’appuya d’une fesse sur le comptoir avant de lui répondre.
— Tout le monde a été briefé à propos du plan ?
Debout au milieu de l’antichambre, Deinzel acquiesça d’un hochement de tête sans quitter des yeux
l’iPad qu’il avait en main.
— Qu’est-ce qu’il y a ? s’étonna Ivar en le regardant faire.
— Il y a peut-être un os.
— Avec la femelle ?
— Ouais. Une interview sur KING 5 TV. Elle a été diffusée il y a une vingtaine de minutes. Tania
Solares en vedette…
Ivar poussa un grognement et serra les poings.
— Merde ! laisse-moi voir, ordonna-t-il.
Denzeil lui tendit la tablette. En la saisissant, Ivar appuya sur le bouton « play » et…
— Putain !
C’était donc elle… Une jeune humaine aux cheveux bruns et aux yeux d’une drôle de couleur
brunâtre, sans doute plus mignonne que futée. Comment le savait-il ? Il fallait ne pas avoir inventé la
poudre pour attirer ainsi l’attention sur elle en acceptant de passer sur cette foutue télé. Mais ce qui
sautait surtout aux yeux, c’était l’incroyable énergie qui émanait d’elle. Bon Dieu ! elle était la
puissance personnifiée, si lourdement chargée qu’il était possible de discerner l’énergie
électrostatique du Méridien dans son aura. Celle-ci irradiait jusqu’à lui, même au travers du
minuscule écran.
La décharge énergétique le cueillit en pleine poitrine. Ivar retint son souffle et n’en crut pas sa
chance. Exactement ce qu’il lui fallait… Impossible que les Nightfury aient manqué sa petite
prestation au journal télévisé de cette chaîne. Ce qui signifiait que Bastian et sa bande de bâtards
allaient s’empresser d’aller la mettre à l’abri pour empêcher que les Razorback lui mettent la main
dessus.
Qu’ils aillent se faire foutre ! La mort de Lothair devait être vengée. Il avait besoin de cette femelle
afin d’en faire un appât pour le mâle qu’il voulait châtier. Ces putain de Nightfury allaient en être
pour une petite surprise…
— Sonne l’appel, ordonna-t-il à son bras droit en lui rendant l’iPad. Et triple l’effectif.
Les yeux brillants, Denzeil sourit et demanda :
— Une petite surprise-party en vue ?
Ivar lui rendit son sourire.
— Une carpette en peau de Nightfury, ça te dirait ?
— J’en rêve !
Lui aussi en rêvait. Et même si la mort ne venait pas souvent faire son œuvre au sein de la bande de
Bastian, cette nuit il en irait différemment. Ivar pouvait le sentir au creux de ses os.
CHAPITRE 7
En négociant le dernier virage comme s’il avait le feu aux fesses, Mac vit le bout du couloir se
dresser devant lui, plus infranchissable qu’un cordon de police. Empilement de gros rochers ne
laissant pas subsister le moindre interstice, le portail de Black Diamond, formidable écran
énergétique aux incessants caprices, l’attendait tel un ogre affamé. Mac jura entre ses dents.
Magnifique ! Comme si j’avais besoin de ça… Ce stupide cerbère intraitable allait foutre son plan en
l’air en venant se mettre dans ses pattes.
Et, pour couronner le tout, il se précipitait tête baissée dans le piège, obligé qu’il était de prendre
de vitesse une bande de mâles furieux. Elle est pas belle, la vie ?
Montrant les dents, Mac refusa de se laisser impressionner et pressa l’allure. Le bruit de sa course
faisant écho dans le tunnel de pierre, il se rua vers l’impressionnante barrière. À quinze secondes
d’aller se fracasser contre elle, il lança un sort pour réclamer le passage. Le choc magique en retour
l’atteignit tel un coup de fouet, lui signifiant que celui-ci lui était refusé. Mac grimaça en geignant
sourdement. Bordel ! pas le temps de rigoler… Il avait besoin que le portail le laisse passer. Tout de
suite. Autrement, il allait se retrouver coincé entre deux murs de granit quand le reste de l’équipe
l’aurait rejoint.
Plus que dix pas avant le choc… sept…
Mac se résigna à ralentir. Chercher à forcer le barrage ne lui servirait à rien. Tout ce qu’il avait à y
gagner, c’était une volée d’échardes magiques qui se ficheraient en lui. Tout le contraire de ce dont il
avait besoin. Surtout avec le fils de pute qui veillait au fond de son crâne. Il ne faisait pour le moment
pas suffisamment confiance à la part de dragon en lui pour prendre le moindre risque. S’il ne faisait
pas gaffe, il risquait de perdre Tania et la capacité de la retrouver. Il ne pouvait courir ce risque.
C’était la seule chose qui le faisait tenir debout pour l’heure : elle avait besoin de lui, et, pour la
première fois depuis son changement, il en allait de même pour les Nightfury.
Dieu merci ! voilà qui faisait du bien, de se sentir pour une fois avoir de l’importance, digne de
faire partie de la bande.
Mac se risqua à envoyer une autre demande en frappant mentalement contre le portail. Sous ses
yeux, l’empilement de rochers commença à onduler. Un grondement de satisfaction lui échappa
quand il constata que la chose perdait de sa consistance. Tandis que ses poursuivants se signalaient à
l’autre bout du tunnel, il adressa une demande en bonne et due forme pour avoir accès à la zone
d’atterrissage.
Inutile de contrarier le portier grincheux par trop de précipitation.
Le portail magique était doté d’une personnalité propre, et la plupart du temps il n’était pas à
prendre avec des pincettes. Il vous envoyait chier sans prévenir, se refermait aux moments les moins
opportuns, recrachait les mâles qui tentaient de forcer le passage après les avoir mâchouillés quelque
peu. Parfois, il refusait obstinément de s’ouvrir, laissant les nouveaux potes de Mac du mauvais côté
de la barrière, forcés de dormir dans le tunnel d’accès à la ZA jusqu’à ce que le fils de pute se décide
à les laisser passer.
Curieusement, il n’y en avait pas un pour se plaindre de ces exils occasionnels. Les gars adoraient
ce petit salaud soupe au lait. Ils lui étaient reconnaissants de protéger le repaire. Ils avaient pour lui,
qui gardait leur antre à l’abri des humains aussi bien que des dragons, une véritable vénération.
Plus que trois pas…
Projetant sa puissance magique telle une tête chercheuse, il donna un grand coup au portail, qui
manifesta sa mauvaise humeur par une sorte de sifflement strident. Mac plissa les yeux. Son champ de
vision se rétrécit. Des décharges d’énergie se diffusèrent d’un bout à l’autre du kaléidoscope coloré
qu’il voyait s’ouvrir devant lui, lui donnant le tournis, le saturant d’électricité statique. Allez…
allez…, supplia-t-il en lançant une nouvelle salve magique. Me fais pas chier… Métaphoriquement,
c’était du poing, désormais, qu’il cognait contre l’obstacle. S’il te plaît, ouvre-toi… je ferai tout ce
que…
Les spots encastrés dans le sol clignotèrent puis s’éteignirent, plongeant le tunnel dans le noir.
Mac entendit Rikar s’exclamer :
— Fait chier !
Bastian renchérit :
— Putain de merde !
Un bruit de semelles glissant sur le sol se fit entendre tandis que les Nightfury pilaient dans un bel
ensemble derrière lui. Sous l’effet de la frustration, le ventre de Mac n’était plus qu’un nœud géant.
Puisant au plus profond de ses réserves, il banda ses forces magiques. Les halogènes se remirent à
clignoter, avant que la lumière se rétablisse tout à fait. Les yeux sur le portail, Mac vit celui-ci
onduler de plus belle et s’éclaircir, passant d’un blanc laiteux à la transparence la plus parfaite et lui
laissant libre accès à la grotte qu’il protégeait.
Mac retint à grand-peine un hurlement de joie. Sans perdre une minute, il se rua dans le passage
voûté qui débouchait sur la zone d’atterrissage. Une odeur âcre d’air vicié et d’humidité lui emplit les
narines. Un bruit de chute d’eau qu’amplifiaient les murs inégaux provenait de l’autre extrémité du
tunnel d’accès. Des globes lumineux s’allumèrent automatiquement dans les hauteurs. Ignorant la
profusion de stalagmites qu’ils illuminaient, Mac fonça à travers la ZA.
— Bien joué, mon gars ! lança Forge derrière lui.
— Arrête de le traiter comme un gamin, l’Écossais ! Fous-lui la paix…
La remarque de Wick avait fendu l’air épais tel un missile incapable de manquer sa cible. C’était
son mode opératoire : ne jamais dire grand-chose, mais frapper juste à la moindre parole.
Mac cligna des yeux sous l’effet de la surprise. Qu’est-ce qui se passait ? Wick ne prenait jamais la
défense de personne. Inadapté social attitré de Black Diamond, c’était un tueur de sang-froid, calme,
létal et intrinsèquement vicieux quand il s’agissait de se déchaîner sur les Razorback. Le fait qu’il ait
pu prendre la défense de Mac était donc plus qu’un peu surprenant…
Tout en courant, Mac lui lança un regard par-dessus son épaule et le remercia d’un hochement de
tête. Fixant sur lui ses yeux dorés, l’autre lui lança :
— T’as pas intérêt à merder !
Renouant ainsi avec ses bonnes vieilles habitudes. Cela tombait bien, Mac n’avait justement aucune
intention de merder alors que Tania avait des problèmes et que le reste des Nightfury avait les yeux
rivés sur lui.
Sans perdre une seconde, Mac amorça un dérapage contrôlé autour de la Honda défoncée dans
laquelle Myst était arrivée, après que Bastian l’eut emportée dans les airs entre ses griffes et ramenée
à Black Diamond. Non pas qu’il se soucie de ce qui était arrivé à la bagnole. Prendre l’air au plus vite
était bien à cette minute tout ce qui comptait pour lui.
Il avait repéré Wick derrière lui, mais les autres, où étaient-ils passés ? Merde ! ils tentaient un
contournement, se déployant à travers la zone d’atterrissage en formation de combat. Mac gronda
sourdement et mit les bouchées doubles pour conserver son avance. Sa vision nocturne s’enclencha. Il
n’y en avait plus pour très longtemps. Il pouvait sentir le soleil sombrer à l’horizon. Encore quelques
secondes, et…
Au beau milieu de la zone d’atterrissage, Mac entama sa métamorphose : ses mains et ses pieds se
transformèrent en serres, son corps s’allongea sur toute la longueur de son échine hérissée d’une
lame, muscles, peau et os s’étirèrent sous une douce carapace d’écailles d’un gris bleuté. Ses griffes
acérées éraflèrent le granit. Le bruit menaçant alla faire écho dans la vaste caverne en un
avertissement clair, tandis que les cornes pointant de son front achevaient sa transformation. Avec un
grondement sourd, Mac fit volte-face, tapi sur lui-même pour défier ses camarades d’approcher. Sa
queue puissante et aussi tranchante qu’une lame d’acier battait l’air épais chargé d’une odeur de
moisissure.
Son langage corporel en disait long : rien ni personne ne le forcerait à rentrer.
Les autres Nightfury firent halte comme un seul homme sur le sol inégal.
Ses yeux couleur rubis étincelant dans la semi-pénombre, Venom commença à battre en retraite.
— Bordel, Rikar ! lança-t-il sans cesser de reculer, tire-toi les doigts du cul et fais quelque chose !
Glace-le avant qu’il…
Les griffes de Mac arrachèrent à la roche un crissement sinistre quand il déploya ses ailes. Le
temps était venu de prendre l’air.
— Oh, merde ! grogna Venom. Cette fois, nous sommes vraiment dans le pétrin.
— Relax, Ven…
Rikar contourna l’épave de la voiture et s’approcha de Mac, qui le laissa faire, se demandant ce que
le second lui voulait. Levant les poings, Rikar cogna contre le poitrail de Mac et fit cliqueter ses
écailles.
— C’est bon, commenta-t-il.
— Alors allons-y, fit Bastian en écho.
Ce qui laissa Mac assez perplexe. Venom, lui, lança à leur commandant un regard incrédule.
— Tout est sous contrôle, lui assura celui-ci en lui souriant.
— Sous contrôle ? Mon cul !
Venom désigna Mac d’un coup de menton et poursuivit :
— Est-ce que ce jeunot est sous contrôle, selon toi ?
— Va te faire foutre, tête de nœud !
De la fumée s’échappant de ses naseaux, Mac poursuivit sur le mode télépathique :
— Tu as deux options : avec moi, ou contre moi. Laquelle tu choisis ?
Le fils de pute aux yeux rubis le foudroya du regard.
— Va te faire mettre, tantouze de bleusaille.
Qu’il était doux, le bruit de l’acquiescement. Venom pouvait le traiter de tous les noms, mais il
n’était pas idiot. Mac savait qu’on pouvait compter sur lui, que ça lui plaise ou non. Que ce soit en
raison d’un certain code de l’honneur du guerrier, que ce soit affaire de mentalité, un engagement
pris envers un équipier ne pouvait être trahi.
D’un air vexé, Venom jeta un coup d’œil à Bastian.
— Tu es vraiment OK avec ça ?
L’intéressé acquiesça d’un signe de tête.
— À cent pour cent, dit-il.
Mac se détendit et laissa fuser son souffle qu’il retenait depuis trop longtemps.
Venom poursuivit :
— J’espère que tu as un plan au cas où il lui prendrait encore l’envie de nous fausser compagnie et
de déserter.
Contournant le dragon planté au centre de la piste, Bastian rejoignit Venom et lui plaqua la main
sur l’épaule.
— Qu’est-ce que tu attends, bordel ! lança-t-il en s’adressant à Mac. Décolle !
Venom jura de plus belle. Son pote, en sautant souplement par-dessus la voiture, le rejoignit. Une
seconde avant que ses pompes ne touchent le sol, il se métamorphosa. Il était noir de l’extrémité de sa
gueule à celle de sa queue, sauf le bout doré de ses écailles que les globes lumineux faisaient briller.
Il atterrit dans un bruit sourd, soulevant un nuage de poussière.
— Utilise un peu ta cervelle, Ven…, conseilla-t-il. Où penses-tu qu’il est si pressé de se rendre ?
Les sourcils froncés de Venom se rejoignirent en une barre unique. Un instant plus tard, il
écarquilla les yeux.
— Bon sang, le loft…, lâcha-t-il dans un souffle. Pendant son changement, quand lui et la femelle…
— Bingo ! l’interrompit Rikar.
— Heureux que tu aies fini par comprendre, Sherlock !
Le sarcasme de Forge acheva de semer la confusion dans l’esprit de Mac.
Son regard alla se fixer successivement sur celui de chacun des Nightfury. Un frisson lui remonta
l’échine. Ils étaient au courant de quelque chose qu’il ignorait, et cela n’avait rien d’une broutille…
Quelque chose qu’aucun d’eux n’était prêt à lui avouer, à en juger d’après leurs mines fuyantes. Mac
sentit la tension monter en lui. L’objet de ces cachotteries, c’était lui, et ce n’était pas du tout de nature
à lui plaire. Certes, il se souvenait avoir été tiré de son bateau par Rikar. Il n’avait pas oublié le loft et
les épisodes les plus douloureux de son changement. Mais… une femelle ? De quoi parlaient-ils
tous ?
— Brillant…, commenta Wick mentalement.
Les lèvres de Bastian se retroussèrent aux commissures.
— Heureux que tu approuves.
— Hé, le novice ! lança Venom en fixant un regard intense sur Mac. Qu’est-ce que tu attends ? De
prendre racine ?
Toute inquiétude semblait l’avoir déserté. Il semblait à présent… impatient de le voir partir.
Qu’est-ce qu’il attendait ? Mac aurait bien aimé le savoir… Il grillait d’impatience de prendre l’air.
La balise que Tania éveillait dans son esprit était si puissante qu’elle aurait pu l’aveugler. Sans doute
était-ce la suspicion qui le retenait. Le flic en lui aurait aimé poser des questions afin de tirer au clair
cette histoire, même si son instinct lui dictait de s’envoler, pour la retrouver et la mettre à l’abri.
Il recula d’un pas et l’une de ses pattes arrière glissa du bord de la zone d’atterrissage. Une pluie de
cailloux tomba le long de la falaise et alla s’engloutir dans l’aquifère en contrebas. Bastian le poussa
doucement pour l’inciter à prendre son envol. Des alarmes retentissaient sous son crâne.
— Rikar…, commença-t-il.
— Fonce, Mac ! lui ordonna celui-ci. Le soleil se couche. Tu reçois le signal. Traque-la ! Tu prends
la tête, on te suit.
Dans quel antre de dingues était-il tombé ? Une heure plus tôt, aucun des guerriers ne l’aurait laissé
prendre l’air, et voilà qu’à présent tous attendaient avec impatience qu’il le fasse ? Avec quoi Daimler
avait-il parfumé le rôti ? Du putain de PCP ?
— Qu’est-ce que vous me cachez ? s’impatienta Mac.
En soutenant son regard, le second le poussa de nouveau en douceur et insista :
— Vas-y, mec… Tania t’attend.
Rien à redire à cela… Que cela lui plaise ou non, il aurait à résoudre le mystère plus tard – en
faisant cracher à Rikar la vérité à coups de poing s’il le fallait. Mais, pour l’heure, il se dressa sur ses
pattes arrière. Les globes lumineux arrachèrent un éclat à la lame qui courait le long de son échine.
D’un bond, Mac décolla du rebord.
— Bon Dieu ! s’exclama Venom en s’élançant derrière lui, les yeux fixés sur l’extrémité de la
queue tranchante de Mac. J’arrive pas à m’y faire… On ne pouvait pas adopter un novice normal, qui
n’ait pas un petit faible pour l’eau et une lame à la place du dos ?
Mac réprima un sourire en battant des ailes. Il ne pouvait s’empêcher de comprendre la réaction de
Venom. Les autres mâles n’en croyaient pas leurs yeux quand il se métamorphosait. Il n’avait rien
d’un dragon habituel : sa colonne vertébrale ne se hérissait pas de pointes et le bord de ses écailles
n’était pas rugueux. Elles s’assemblaient en une carapace lisse et hermétique, et la lame qui courait
jusqu’au bout de sa queue aurait pu trancher un adversaire en deux en plein vol. Mais ce qui n’avait
rien que de très ordinaire pour lui continuait d’étonner ses camarades.
Ce qui était normal. En dépit de leurs centaines d’années d’existence, les Nightfury n’avaient jamais
été confrontés à quelqu’un comme lui. Jusque-là, Rikar avait été persuadé que les dragons d’eau
n’étaient qu’un mythe. Cela aurait pu vexer Mac et lui occasionner un complexe d’infériorité, mais ce
n’était pas le cas. Il était différent… et alors ? Mac aimait ses serres palmées, sa carapace douce et sa
queue tranchante. Tout cela lui permettait de se mouvoir dans l’eau avec aisance, et il n’y avait
vraiment rien de mieux au monde…
Cependant, il aurait pu se passer des tatouages.
Angela et Myst trouvaient que les lignes ondulées bleu marine qui lui couvraient le torse étaient
cool, mais il n’était pas de leur avis. Cool ? Comme s’il pouvait se satisfaire d’être affublé de
tatouages qu’il n’avait pas choisis et dont il ne comprenait pas la raison d’être… Il ne pouvait
pourtant rien y faire. Ces marques étaient apparues à l’occasion de son changement et n’étaient plus
parties.
Rikar pensait qu’il devait s’agir d’un truc de dragon d’eau : peut-être une connexion magique à son
élément de prédilection. Mais le second n’en était pas sûr, et toutes les recherches qu’ils avaient pu
effectuer dans les textes anciens en dragonais, sur Internet, dans les livres de mythologie, n’avaient
rien donné. Ce qui était plutôt frustrant.
Mac négocia un virage. Comme convenu, il guidait la troupe, l’extrémité de ses ailes effleurant
presque les parois inégales du tunnel. Le bruit de la chute d’eau se faisait de plus en plus étourdissant
au fur et à mesure qu’il s’en rapprochait. Avec un grognement de satisfaction, il accrut encore sa
vitesse. La cascade l’attendait, droit devant, et il lui tardait de pouvoir la franchir.
Virant sur le flanc, les ailes à la verticale, Mac sentit sa vision nocturne s’enclencher, mais il
n’avait d’yeux que pour le rideau liquide opaque qui dévalait le long de la falaise. Cent mètres de
perfection liquide et rugissante, plongeant vers la rivière en contrebas, masquant l’entrée du tunnel
d’accès à Black Diamond et empêchant toute intrusion. Il franchit l’obstacle impalpable en se
repaissant de sentir la pression de l’eau sur son corps, si fraîche et délicieuse. Bien trop vite à son
goût, il se retrouva de l’autre côté.
Sans même avoir à y penser, il prit aussitôt de la hauteur dans le ciel nocturne. Au-dessus de lui, les
étoiles aux lueurs froides et instables ; loin au-dessous, le tracé serpentin de la rivière et le
moutonnement à peine perceptible des forêts. Après trois quarts d’heure d’un vol soutenu, Mac
survola enfin l’I-5, au long de laquelle les phares des voitures formaient un long ruban lumineux.
L’autoroute traversait la ville de Tacoma. Ils y seraient bientôt.
Suivant les indications fournies par son sonar mental, il vira sur l’aile et obliqua en direction du
Narrows Bridge qui enjambait le Puget Sound à l’endroit le plus étroit. Des nuages noirs
s’amoncelaient derrière lui, laissant dans son sillage pluies d’orage et coups de tonnerre.
Rien de plus normal. Il s’était accoutumé aux phénomènes météorologiques extrêmes qu’il
engendrait. Partout où il allait, l’élément liquide se déchaînait. Un chien suivant son maître… Il
parvenait pourtant la plupart du temps à mieux le contrôler en dirigeant les flux et en dispersant les
molécules sans même avoir à y penser. Dommage que cela n’ait pas marché cette fois… Il était trop
distrait pour cela. Toute son attention se focalisait sur Tania. Impossible de s’intéresser au déluge
qu’il laissait derrière lui.
Émergeant du plafond nuageux, Forge le rejoignit et vint voler sur son flanc gauche, la pluie
ruisselant sur ses écailles violettes.
— Tu ne pourrais pas mettre la pédale douce sur les effets spéciaux, mon gars ? demanda-t-il. Sans
quoi, je vais devoir faire poser des essuie-glaces…
Un long roulement de tonnerre au-dessus de leurs têtes lui répondit. Mac lança à son mentor un
regard d’excuse.
— T’inquiète…, le rassura celui-ci en secouant la tête pour chasser l’eau de ses yeux. Du moment
que tu ne perds pas le…
— Merde alors ! l’interrompit Venom en venant se placer sur le flanc droit de Mac. Tu pourrais pas
fermer le robinet, le bleu ?
En plein vol, il s’ébroua tel un chien mouillé, ses écailles vertes envoyant valser de l’eau en tous
sens.
Forge tourna la tête et foudroya Venom du regard par-dessus celle de Mac. Une seconde plus tard,
il cracha une salve d’acide enflammé à laquelle le dragon vert n’échappa qu’en faisant une brusque
embardée.
— Ta gueule ! gronda le mentor de Mac. Si tu veux en plus un raz-de-marée, continue comme ça.
Mac se força à ne pas laisser libre cours à son hilarité, mais ce vieux salaud protecteur en diable le
faisait rire. En plus, menacer Venom d’un tsunami n’était pas une mauvaise idée.
— Tu disais, mon garçon ? reprit Forge avec espoir. Tu ne demanderais pas mieux que de noyer ce
branleur ?
Venom préféra se cantonner dans un silence prudent. Il avait beau ne pas lui faire confiance – sans
doute craignait-il que les pouvoirs défaillants de Mac ne finissent par causer la mort d’un des
Nightfury –, au moins ses capacités de dragon d’eau lui inspiraient-elles un certain respect.
Focalisé sur le signal que lui envoyait Tania, Mac vira sur l’aile droite, s’éloignant de Tacoma.
Comme ils l’avaient sous-entendu, les autres guerriers suivaient toujours, le laissant conduire le vol.
Cela n’était pas sans l’inquiéter. Jamais encore il n’avait dirigé ainsi une formation de combat et…
Merde ! la suspicion lui rongeait de nouveau le cerveau et l’empêchait de se concentrer entièrement
sur sa mission. Bientôt, n’y tenant plus, il lança :
— Hé ! Rikar ?
— J’suis là…
Traînée blanche crevant la masse nuageuse, le lieutenant vint voler au-dessus de l’échine tranchante
de Mac. L’eau ruisselait sur sa carapace blanche et se transformait aussitôt en glace.
— Tu l’as toujours dans ton radar ? s’inquiéta-t-il.
— Ouais. Elle est en mouvement, à quinze kilomètres d’ici, mais…
Le signal se fit plus insistant, ce qui le rendit plus nerveux encore. Merde ! ce n’était décidément
pas bon. Il éprouvait la sensation d’être à l’étroit dans sa carapace d’écailles, comme s’il avait été
enveloppé d’un film plastique.
— Je ne devrais pas le savoir, reprit-il. Pas vrai ?
Un flot d’énergie le transperçait. Le signal se faisait sentir à travers tout son être, fusant dans ses
muscles, dans ses tendons. Son corps se vrilla et il perdit de l’altitude. Les lumières citadines se
rapprochèrent et il se retrouva à voler sens dessus dessous.
— Putain de merde ! lança-t-il tandis que la douleur se faisait plus supportable.
Retrouvant son assiette, il poussa un long soupir et ajouta :
— Dites-moi ce qui s’est passé, les gars.
Pour toute réponse, il n’eut que le silence.
Sa rapide descente l’avait amené plus près des agglomérations qu’ils survolaient. Immeubles bas et
maisons individuelles de banlieue s’alignaient en pâtés bien nets, le long de noires artères
goudronnées festonnées de réverbères.
Tout paraissait normal. Tranquille. Pas de quoi s’inquiéter.
Mais Mac s’en fichait. Rien d’autre ne l’intéressait que ce qu’on voulait à tout prix lui cacher.
— Allez, les gars…, s’entendit-il supplier.
— Tu peux manger le morceau, Rikar…, intervint Bastian, d’un ton désolé qui le mit sur ses gardes.
Inutile de faire la sourde oreille. Il finira par savoir. Autant que ce soit maintenant.
— Eh merde ! grommela l’intéressé au-dessus de lui. À quelle distance sommes-nous d’elle, Mac ?
— Environ onze kilomètres.
— Bastian, tu peux décrocher…, reprit Rikar.
— OK, à plus ! répondit le commandant. Venom, Wick… vous me suivez.
— Cinq sur cinq.
Wick vira sur la gauche, quittant la formation de combat pour suivre Bastian. Venom l’imita et alla
prendre position sur son autre flanc.
À la tête du trio, Bastian obliqua vers le sud et Gig Harbor.
— Sloan a repéré l’utilisation de sa carte de crédit dans un hôtel, expliqua-t-il. C’est là que nous
allons. Si vous l’interceptez en route, prévenez-nous.
— Et toi, répliqua Rikar, crie un coup si de la compagnie venait à se pointer.
— Dac.
— Bordel ! Mais qu’est-ce qui se passe ? s’impatienta Mac en regardant alternativement Forge et
Rikar. Arrêtez de tourner autour du pot et dites-moi ce qui me lie à elle ainsi. Je ne l’ai jamais
touchée, je ne devrais donc pas pouvoir la pister !
— Ce n’est… pas tout à fait vrai, murmura Rikar.
Il avait l’air assez chagriné, mais pas seulement. Un peu honteux, peut-être, aussi ?
— Je… Bon Dieu ! je sais que tu ne peux t’en souvenir. Aucun mâle ne se souvient jamais de son
changement, mais…
Tandis que le second laissait sa phrase en suspens, Mac sentit sa gorge se serrer.
— Putain de merde ! reprit-il, exaspéré. Pas moyen de te dire ça en douceur… Tu avais besoin d’une
femelle. Tu serais mort s’il n’y avait pas eu une femme pour stabiliser ton flux énergétique. Alors,
nous… avons fait avec les moyens du bord.
Rikar lui jeta un coup d’œil de côté avant de conclure :
— Tu peux la sentir parce qu’elle t’a nourri.
— Putain de Dieu !
Sous le coup de la surprise, Mac faillit décrocher salement avant de se reprendre. Tania l’avait
nourri ? Nourri ? Et il n’en gardait aucun souvenir ? Comment cela pouvait-il…
Une petite seconde !
— Les rêves…, dit-il en fronçant les sourcils. J’ai beaucoup rêvé d’elle.
— Souvenirs résiduels, rectifia Rikar en secouant la tête.
— Avez-vous…
— Personne n’a regardé, l’interrompit-il. Nous sommes allés nous planquer dans la salle de bains
jusqu’à ce que ce soit fini.
— Est-ce que je lui ai fait mal ? Est-ce que je…
Cette simple perspective suffisait à l’épouvanter.
— Non ! lança Rikar en le foudroyant du regard. Tu ne l’as pas violée. Elle était consentante… Elle
était même folle de désir pour toi. Nous avons essayé de vous séparer. Sloan avait d’ailleurs fait appel
à un service d’escort girls. Tout était prêt, mais Tania n’a pas voulu te lâcher. Soit nous lui faisions
mal pour qu’elle te laisse… soit nous la laissions arriver à ses fins avec toi.
Le second marqua une pause. Un silence télépathique chargé de non-dits retomba. Après une
longue minute de torture, il avoua enfin :
— Tu avais besoin d’elle. Elle avait envie de toi. Nous l’avons laissée faire.
Mac sentit son cœur s’affoler. Oh, merde, merde, merde ! Comment était-il supposé s’accommoder
de ça ? La seule idée que Tania ait pu ne pas être entièrement consentante suffisait à…
Un éclair déchira le ciel, déstabilisant Rikar, qui plongea un peu avant de revenir se positionner sur
son flanc gauche.
— Nous étions pris entre le marteau et l’enclume ! protesta-t-il avec un accent écossais à couper au
couteau. Nous ne pouvions tout de même pas…
— Non, vous ne pouviez pas…, reconnut Mac, abattu. Va-t-elle… va-t-elle s’en souvenir ?
— Bastian a trafiqué sa mémoire ensuite, mais… sans doute que oui. Les femelles de haute énergie,
comme elle, ont un mental très costaud. La plupart retrouvent la mémoire quand le mâle qui les a
initiées les touche de nouveau. C’est comme ça que ça s’est passé pour Angela et moi.
Le ton de Rikar s’était progressivement adouci, et ce fut presque dans un murmure qu’il conclut :
— Désolé que les choses aient tourné ainsi. Je sais ce que ça peut faire et… je m’en excuse.
Désolé ? Bon Dieu ! aucune excuse ne serait de taille à effacer ça…
Le problème était que ce genre de situation aussi inextricable qu’un sac de nœuds ne se produisait
jamais sans provoquer des tas d’emmerdes indésirables dont il était difficile de se dépêtrer. Et même
si ça ne l’enchantait pas – bien que botter les fesses de Rikar ne lui aurait pas déplu –, il devait
admettre qu’il comprenait le dilemme que le second avait dû affronter. Dans l’urgence, Rikar avait dû
faire un choix : le laisser mourir ou lui fournir ce qui était nécessaire pour le sauver.
Dieu merci ! il avait opté pour la seconde solution, mais… Mac n’en détestait pas moins les
conséquences possibles, qui le plongeaient dans la culpabilité. Il ne pouvait ignorer que Tania
désormais pourrait le haïr au premier regard…
Mac secoua la tête, dégoûté de lui-même. N’était-ce pas le comble de l’égoïsme ? Et comment !
Incroyablement égocentrique.
Ce qu’il ressentait n’avait aucune importance. Ce n’était pas lui qui importait, mais elle. Rien ne
comptait davantage que de la mettre à l’abri des salauds qui n’hésiteraient pas à lui faire du mal.
Alors, s’il le fallait, il pouvait supporter qu’elle le haïsse. Pourtant, il ne pouvait s’empêcher
d’espérer que ce ne serait pas le cas, qu’elle lui pardonnerait de l’avoir touchée sans s’en rappeler.
Du moins, pas clairement…
Les rêves ne suffisaient pas. Il manquait toute la passion, tout le plaisir… Son besoin à elle, le
soulagement qu’elle lui avait procuré ; le désir et son apothéose, l’impératif de la satisfaire ; ses
caresses, le goût qu’elle avait eu sur sa langue, jusqu’à ce qu’elle jouisse entre ses bras ; les petits cris
qu’elle avait poussés, sa façon de bouger contre lui, de le chevaucher, ses mains menues dans ses
cheveux. Seigneur ! jusqu’à ce que la mémoire lui en échappe, elle avait été pour lui la perfection
faite femme. Il avait encore l’impression que tout cela n’était qu’un rêve, qui influait sur son ressenti,
mais qui lui disait que…
Et si rien de tout cela n’avait existé ? Le désir fou de Tania, sa réaction enflammée… Son esprit
était-il en train de lui jouer des tours, lui fournissant les certitudes auxquelles il désirait croire ?
En s’efforçant à la vigilance, il rejoua toute la scène sous son crâne, à la recherche d’indices. Eh
merde ! il avait beau s’y efforcer, il ne pouvait être sûr de rien.
Il avait vu ce qui se passait pour une femme lorsqu’un mâle se nourrissait à travers elle. Le désir et
la passion tournaient à une irrépressible frénésie sexuelle. Comment le savait-il ? Grâce à Forge. Son
mentor ne laissait jamais rien au hasard et ne croyait qu’à l’expérience. Il l’avait donc emmené, une
nuit de la semaine précédente, dans un night-club de Seattle, pour lui apprendre à se nourrir dans le
courant électrostatique du Méridien, tout en satisfaisant les désirs d’une femme de toutes les manières
possibles. Le consentement d’une compagne était un prérequis indispensable pour un Nightfury. Les
femmes devaient être chéries et aimées, pas utilisées.
Pourtant, une suspicion affreuse continuait de le tarauder, soulevant de terribles questions. Tania
l’avait-elle réellement désiré, ou le Méridien avait-il d’une manière ou d’une autre surgi en elle,
l’attirant dans un piège magique trop puissant pour qu’elle puisse y résister ?
Mac n’en savait rien et n’était d’ailleurs pas certain de vouloir le savoir… surtout si cela devait lui
donner le mauvais rôle. Mais, alors que le détroit sous lui changeait d’aspect, les moutonnements des
nuages s’estompant avec le retour des terres et cédant la place à celui, vert sombre, d’une forêt, Mac
comprit qu’il ne pourrait esquiver l’inévitable. Il avait besoin de savoir. Chacun de ses souffles
ancrait un peu plus en lui la présence de Tania. Donc…
Impossible d’y couper. Il commencerait par la retrouver, pour faire en sorte ensuite d’éclaircir la
situation avec elle.
Le cœur plus douloureux que jamais dans sa poitrine, Mac dépassa une éminence couverte de pins
penchés vers le sol par les vents dominants. Un ruban d’asphalte à deux voies apparut, ses lignes
médianes jaunes faiblement éclairées par la lune. La route de campagne sinuait à travers une étendue
rocailleuse, bordée d’un côté par des à-pics rocheux. Le bruit d’un moteur de voiture se fit entendre,
porté par des bourrasques glaciales. Mac tourna la tête vers la droite. Sa vision nocturne lui permit de
distinguer une Mini Cooper rouge à bandes blanches qui négociait un virage en lacet.
Les yeux plissés, il accommoda sur le véhicule, dans lequel Tania se trouvait incontestablement.
L’éclat de son aura énergétique baignait l’habitacle, exerçant sur lui un attrait irrésistible,
éclaboussant les vitres d’une douce lumière bleue. La nuance de l’océan – sa couleur favorite.
— Dans la voiture, lança-t-il télépathiquement pour tenir ses coéquipiers au courant.
— La boîte de conserve sur roues ? s’étonna Rikar.
Forge eut un ricanement sarcastique.
— C’est vintage, expliqua-t-il. Un putain de classique.
— Ça me paraît plutôt être un piège mortel…
Mac espérait que non, mais Rikar n’avait pas tout à fait tort. La Mini était peut-être belle, mais elle
semblait minuscule. Pas le genre d’engin dans lequel on aurait aimé se trouver lors d’un accrochage,
et encore moins en cas d’accident. Et, vu le paysage qu’elle traversait – rocailleux, inhospitalier,
hérissé d’épais séquoias et de pins immenses bordant la route étroite –, pas le genre d’endroit où il
aurait pris le risque de lui faire peur non plus. Où cela le mènerait-il ? Dans la merde la plus
profonde, à jouer les mâchoires de survie avec ses serres pour désincarcérer Tania de sa voiture
accidentée par sa faute.
Pas du tout le genre de fin qu’il souhaitait…
Entièrement concentré sur elle, Mac manœuvra pour se placer dans le sillage de la Mini.
— Forge ? lança-t-il.
— Aye ?
— Dégage-moi ce connard dans son pick-up. Il lui colle aux fesses.
— Tu le veux mort, ou juste… abîmé ?
Rikar pouffa mentalement.
Mac lança un coup d’œil à son mentor et reporta son attention sur le véhicule trop collant.
« Mort », eut-il le réflexe de répondre. Tous phares éteints, quasiment collé au pare-chocs de Tania,
ce fils de pute impatient avait besoin d’une leçon. Il hésita un instant, à deux doigts de prononcer
l’arrêt de mort… puis le flic reprit le dessus en lui, lui rappelant les nécessités de la loi et du fair-play.
D’un regard qui lui reprochait sa suggestion et lui conseillait de mieux se tenir, il donna sa réponse à
Forge.
— Moi, ce que j’en disais…, maugréa celui-ci en décrochant pour fondre sur le pick-up. Mort, c’est
tout de même plus fun.
— Contente-toi de l’occuper, lui suggéra Mac. Arrête-le puis lave-lui le cerveau. Enfin, tu vois…
Les yeux rivés sur la Mini, Mac entendit le moteur gronder tandis que Tania amorçait un nouveau
virage serré. Les ailes déployées, il descendit lentement, ajusta sa vitesse à la sienne et demeura en
suspension au-dessus d’elle. Mieux valait prendre son temps et viser juste…
— Pour info, je vais établir le contact.
Dragon de glace à plein régime, Rikar s’approcha de lui. Sous l’effet de son influence glaciale, les
gouttes de pluie que Mac laissait dans son sillage se firent flocons de neige.
— Besoin d’aide ? s’enquit-il.
Mac secoua négativement la tête. Il garda pour lui son envie de crier « bas les pattes ! » à son
supérieur, mais un éloquent coup de tonnerre transmit le message. Cela pouvait paraître stupide, mais
il ne voulait pas d’un autre mâle dans les environs immédiats de Tania – pas même de Rikar, à qui il
aurait pourtant confié sa vie.
Tania était à lui. Il était de son devoir de la protéger. Et de la garder près de lui. Si elle le lui
permettait…
Mais d’abord il devait la rejoindre, et quelque chose lui disait qu’elle ne serait pas ravie de le voir
tomber du ciel…
CHAPITRE 8
La pédale d’embrayage au plancher, Tania rétrograda pour négocier le virage suivant. Tandis que
sa voiture s’engageait dans la longue courbe, elle jeta un coup d’œil par sa vitre latérale. Quelque
chose lui semblait clocher, mais elle n’aurait su dire quoi. Une sensation bizarre, qui se manifestait
par des picotements sur sa nuque. Un avertissement de son intuition qui la mettait sur ses gardes et lui
murmurait que peut-être…
Tania fronça les sourcils et secoua la tête. Non. C’était tout bonnement ridicule. Personne ne
l’observait. Comment cela aurait-il pu être possible, alors qu’elle se trouvait au milieu de nulle part ?
Ses phares dévoraient les ténèbres, illuminant la ligne médiane. Des kilomètres de route à faire devant
elle, la prison dans son dos, l’urgente nécessité de rejoindre Gig Harbor et le téléphone qui l’attendait
dans sa chambre : rien d’autre ne comptait. Rien, sauf la lettre qu’avait reçue J.-J., qui se trouvait
toujours dans la poche arrière de son jean, et qui lui avait rendu l’espoir.
Libération sur parole… Elle avait encore du mal à y croire.
Sa sœur allait enfin avoir une seconde chance, elle pourrait refaire sa vie, et Tania refusait que tout
soit gâché par sa faute. Elle espérait que la journaliste accepterait de mettre l’interview de côté
pendant quelque temps. Elle n’avait besoin que d’un mois, pas plus. Juste une trentaine de jours pour
que J.-J. puisse convaincre la commission qu’elle méritait cette chance.
Un problème de taille risquait de se poser et il avait un nom : Clarissa Newton.
En se rongeant l’ongle du pouce, Tania se creusa la cervelle, à la recherche d’une stratégie valide.
De quoi convaincre une ambitieuse de garder sous le coude un sujet susceptible de booster sa
carrière. Rien ne lui vint à l’esprit. Pas un seul argument astucieux. Aucune illumination susceptible
de lui sauver la mise.
Faute de mieux, elle laissa fuser un soupir exaspéré. C’était décidément mission impossible, mais il
lui fallait quand même essayer. Le sort de J.-J. en dépendait et…
Une secousse électrique venait de la traverser.
Tania poussa un petit cri et s’agita sur son siège, mais la sensation persista à se faire sentir entre
ses omoplates et remonta, impitoyable, le long de sa colonne vertébrale, avant d’aller se loger entre
ses tempes. Ah, putain ! encore une migraine… La quatrième de la semaine. Longuement, elle massa
le point douloureux entre ses sourcils. Étant donné qu’elle n’y était pas sujette, ces maux de crâne
récurrents l’étonnaient. Jusqu’au mois précédent, elle n’avait jamais eu à en souffrir. Le premier lui
était tombé dessus tout de suite après sa visite au loft de Myst. Fallait-il en conclure que cette douleur
avait quelque chose à voir avec la disparition de sa meilleure amie ? L’inquiétude et le stress, peut-
être ? Le chagrin et le contrecoup psychologique consécutifs à une disparition dramatique ?
Mais tout cela, elle se l’était déjà demandé cent fois.
En soupirant, Tania pinça le sommet de l’arête de son nez et lutta contre le malaise qui
l’envahissait. Stupides flics ! Mais le pompon de la stupidité revenait au détective MacCord. Deux
larmes jumelles perlèrent aux commissures de ses paupières. Rageusement, elle en écrasa une d’un
revers de main et sentit la colère prendre le dessus en elle. Que faisait-il, cet idiot de flic, à part de ne
pas la rappeler ?
Cette curieuse sensation de piqûres d’aiguilles sur sa peau se fit de nouveau sentir.
Mal à l’aise, Tania se tortilla de plus belle sur le cuir de son siège. Les mains agrippées au volant,
elle se pencha pour regarder à l’extérieur sans rien remarquer d’anormal. Il n’y avait qu’elle et le
ruban d’asphalte. Elle s’obstina, focalisant son regard pour voir au-delà des pinceaux lumineux de ses
phares. Les muscles de son dos s’étirèrent. Une salve de grosses gouttes de pluie s’écrasa sur son
pare-brise et…
Hein ? Tania s’adossa à son siège, n’en croyant pas ses yeux. Des flocons de neige se mêlaient à la
pluie. Drôle de temps pour un mois de novembre. Mais pour ce qu’elle en avait à faire…
Elle aimait les tempêtes – toutes les tempêtes, mais de préférence les plus violentes. À la vérité,
cependant, c’étaient les perturbations orageuses qu’elle préférait. Il y avait dans le fracas du tonnerre
et des éclairs quelque chose de primitif qui l’apaisait. Elle s’asseyait à la fenêtre, avec un thé, quand
passaient sur Seattle d’impressionnants orages. Elle pouvait rester longtemps ainsi, les yeux rivés sur
le déchaînement des éléments, à s’efforcer de ne faire plus qu’un avec cette force élémentaire
tellement plus puissante qu’elle.
Tania savait combien c’était étrange. La plupart des gens haïssaient la pluie, ne juraient que par le
beau temps et les attraits de l’été. Elle-même n’avait rien contre, mais rien ne lui faisait davantage
battre le cœur qu’un grondement de tonnerre.
Comme pour lui faire plaisir, l’un d’eux se fit entendre au-dessus d’elle. Le vent se mit de la partie,
mêlant la pluie aux tourbillons de neige. Elle se mit à rire, tant cette combinaison inhabituelle lui
plaisait. Qui aurait pu dire que pluie, neige et vent iraient si bien ensemble ?
Tania passa en pleins phares et actionna ses essuie-glaces. Tandis que ceux-ci débarrassaient tant
bien que mal le pare-brise de la neige fondue, deux phares puissants s’allumèrent soudain derrière
elle, illuminant l’arrière de sa voiture. Surprise par cette soudaine apparition, elle jeta un coup d’œil
au rétroviseur et plissa les yeux pour lutter contre l’éblouissement.
Tiens donc ! D’où débarque-t-il, celui-là ?
La calandre ressemblait à celle d’un pick-up, ce que la puissance des gros phares carrés
confirmait – un Ford F-150, peut-être, ou un Dodge Ram.
Son souffle se bloqua dans sa poitrine. Oh, mon Dieu ! ce devait être Griggs. Furieux comme il
l’avait été, il devait avoir décidé de mettre ses menaces à exécution. Était-ce son véhicule qui avait
démarré quand elle était entrée dans le parking ? Elle se demandait à présent s’il n’était pas resté tapi
là, à l’attendre. Tania se mordilla la lèvre en s’efforçant de se reprendre. La raison lui dictait qu’elle
cédait à la paranoïa, mais son intuition lui susurrait qu’elle n’avait pas tort. Elle se sentait plutôt
encline à obéir à la voix qui lui ordonnait de fuir, de se cacher, et de ne plus revenir à la prison
pendant quelque temps.
— Stupide… stupide… stupide…, marmonnait-elle en manœuvrant son véhicule comme une pro
pour décamper.
Pourquoi n’avait-elle pas fait plus attention ? Elle avait été distraite par la bonne nouvelle que lui
avait annoncée sa sœur, et avait bêtement laissé retomber sa garde.
Resserrant sa prise sur le volant, Tania mit le pied au plancher. La Mini avait beau être petite, elle
était nerveuse et elle en avait sous le capot. Le moteur se mit à rugir. Elle passa en cinquième, affolant
le cadran de vitesse, et fonça dans le virage suivant. À sa droite, la paroi rocheuse avait tout d’une
falaise. Ce paysage lunaire ne la rassurait plus autant qu’il l’avait fait, mais Gig Harbor et la sécurité
de son hôtel l’attendaient à moins d’un kilomètre et demi de là. Elle n’avait rien d’autre à faire qu’à
tenir bon, conduire plus vite que son poursuivant et entrer en ville avant que…
Dans son rétroviseur, elle vit le pick-up faire une brusque embardée derrière elle. Une seconde plus
tard, ses pneus gémirent sur l’asphalte quand le conducteur actionna ses freins. Derrière le rideau de
pluie, le véhicule glissa sur la chaussée humide. Un bruit de métal froissé et de verre brisé s’ensuivit
quand il effectua un tour sur lui-même, ses phares éclairant brièvement la paroi rocheuse. Ensuite… il
disparut totalement à sa vue.
Alors qu’elle hésitait sur la conduite à tenir, un « bang » se fit entendre. Quelque chose venait de
percuter le toit de sa Mini, lui arrachant un cri de surprise et enfonçant la tôle. Elle fit une embardée et
corrigea bien vite sa trajectoire en levant le pied. Le cœur battant à tout rompre, elle tendit l’oreille et
entendit distinctement du bruit au-dessus de sa tête.
Qu’est-ce que c’était que ça ? Une branche ? Un rocher arraché par le vent au sommet de la falaise,
qui se serait abattu sur le pick-up avant de rebondir sur elle ? L’explication, un peu tirée par les
cheveux, se tenait néanmoins, mais ne changeait rien au fait qu’elle devait ralentir et se garer sur le
bas-côté.
Immédiatement.
Le véhicule qui l’avait suivie n’était plus nulle part en vue. Aucune lumière. Pas de trace d’accident
sur la route. Plus rien que la nuit dans son rétroviseur. Seigneur Dieu ! Griggs avait dû dévaler la
pente abrupte sur le côté gauche. Même si elle n’aurait rien eu contre, elle ne pouvait l’abandonner là.
Il pouvait être blessé, avoir besoin de soins urgents.
Alors que Tania ralentissait, décidée à se garer, le bruit grinçant se fit de nouveau entendre.
Aussitôt après, elle tourna vivement la tête et vit la portière passager, brusquement ouverte, être
arrachée de ses gonds et emportée par le vent de la course. La Mini vibrait intensément. Constatant
qu’elle dérivait lentement vers la voie opposée, elle rectifia sa trajectoire d’un coup de volant et vit
avec stupeur dans son rétroviseur sa portière rebondir sur l’asphalte. Un instant plus tard, un homme
apparut dans le trou béant. Ses longues jambes en avant, il se jeta dans le véhicule et rebondit sur le
siège passager en s’y installant. La peur chassa la surprise qu’elle aurait pu ressentir et fit couler un
flot d’adrénaline dans ses veines.
L’instinct de préservation reprenant le dessus, elle poussa un cri et frappa l’intrus à l’épaule. La
douleur irradia jusque dans son bras quand son poing atteignit son but mais elle n’en tint pas compte.
Elle le frappa de plus belle, visant le visage cette fois.
La tête de l’homme, qui poussait un cri de douleur, valsa sur le côté.
— Sortez d’ici ! hurla-t-elle.
Un troisième coup – de coude cette fois – l’atteignit à la tempe.
— Bordel de Dieu, allez-vous arrêter ? gémit-il.
Sa grande main se referma sur le poignet de Tania, l’empêchant de le frapper. Une peur panique la
tétanisa, qui rétrécit son champ de vision, dans lequel des points noirs apparurent.
— Ne me… ne me touchez pas ! protesta-t-elle d’une voix grinçante.
— Tania…, plaida-t-il d’une voix implorante. Arrêtez ça…
Elle se figea, le souffle coupé. Tania ? Ce trouduc connaissait son nom ?
— Mon Dieu, mais… qui êtes-vous ?
— Mac, répondit-il.
— Mac ? répéta-t-elle. Mais… quoi… que…
En se tenant le côté du visage, il grimaça et marmonna :
— Ouais. Mac…
Après avoir cessé de respirer, elle se mit à haleter si fort qu’elle s’entendait à peine penser. Il y
avait urgence à maîtriser son véhicule, qui menaçait de partir dans le décor. Après avoir décéléré
rapidement, elle enfonça la pédale de frein. Les pneus de la Mini arrachèrent un long gémissement au
goudron humide. Le silence revenu n’était plus troublé que par le ballet des essuie-glaces sur le pare-
brise. En dévisageant l’homme assis à côté d’elle, Tania ouvrit la bouche mais la referma bien vite,
incapable de parler.
Putain de Dieu ! mais que pensait-il être en train de faire ?
Tandis que la question rebondissait sous son crâne, un certain soulagement se fit jour en elle. Elle
n’avait pas affaire à un tueur en série. Mac était un flic. De nouveau au bord de l’asphyxie, elle
s’empressa de remplir ses poumons et tenta d’y voir plus clair. Ses yeux effectuèrent une rapide
reconnaissance : cheveux noirs, traits anguleux bien trop séduisants pour être décrits, yeux aigue-
marine, corps d’athlète, longues jambes musclées, le tout habillé d’un jean et d’un tee-shirt. Une
nouvelle crise de tremblements la menaçant, Tania se fit une raison. Identification confirmée. Pas de
doute possible. Il s’agissait bien de MacCord, le flic sexy en diable qui n’avait jamais pris la peine de
la rappeler.
— Bon sang ! détective MacCord, vous…
Inspirant à fond, elle laissa sa phrase en suspens. L’adrénaline refluait lentement en elle, mais les
larmes lui montaient aux yeux, difficiles à contenir.
— Hé ! protesta-t-il. Tout va bien… C’est moi, Mac.
Il s’exprimait d’un ton chaleureux, s’efforçant de la rassurer. Après avoir essuyé sous son pouce
une larme qui dévalait l’une des joues de Tania, il ajouta :
— Tout va bien, maintenant.
— Tout va bien ? répéta-t-elle, incrédule.
En lui jetant un regard inquiet, il prit sa joue en coupe sous sa main et tenta de l’amadouer par une
caresse. Tania fronça les sourcils. Il croyait s’en tirer ainsi ? Après lui avoir fait la peur de sa vie ?
Ne pas l’avoir rappelée était une chose, mais pas question qu’elle lui pardonne ce qu’il venait de faire.
Avec un grondement outragé, elle repoussa violemment sa main de son visage.
— Tout va bien ! reprit-elle. Vous avez donc complètement perdu la tête ?
— Tania…
— Espèce de fils de pute ! D’où débarquez-vous comme ça ? Et pourquoi ne m’avez-vous pas
rappelée ? Vous auriez pu me passer un coup de fil, au lieu d’arracher ma portière !
Ouaip ! aucun doute là-dessus : elle devait être bonne pour l’asile. Le trou béant du côté passager
était bien le cadet de ses problèmes. Ce qui clochait vraiment était le numéro d’équilibriste de Mac sur
le toit de sa voiture, avant son intrusion. Ajouté à cela, le fait qu’il était à présent assis à côté d’elle –
ses genoux coincés contre le tableau de bord, lui-même prenant toute la place dans l’habitacle – et…
Bordel ! tout cela n’a aucun sens.
— Espèce de stupide petit…
Elle se tut, préférant conclure par un nouveau coup de poing dans son épaule. Il tressaillit et
marmonna quelque chose qu’elle ne comprit pas. Incapable de s’en empêcher, elle le frappa encore.
— Imbécile ! cria-t-elle. Vous m’avez fait peur !
— Je sais, reconnut-il. J’en suis désolé, et je m’en excuse.
Comme elle ne cessait pas de le frapper, il emprisonna entre ses mains chacun de ses poignets.
Dieu, ce qu’il a de grandes paluches ! Mais pourquoi s’en étonner ? C’était un colosse : au moins un
mètre quatre-vingt-dix de chair masculine, dégageant une affolante senteur d’homme, provoquant au
contact un délicieux frisson, et, avec ça, des yeux de la couleur d’un lagon tropical et…
Tania se reprit en sursautant. C’est quoi, ton problème, ma fille ? Il venait de la faire vieillir
prématurément de dix ans, et que faisait-elle ? Elle se laissait prendre au piège et s’inclinait vers lui,
au lieu de le repousser. Elle se délectait de sa douce chaleur, de son odeur virile, alors qu’il
l’immobilisait en lui emprisonnant les poignets. Elle aurait dû se sentir prise au piège, mais tout au
contraire elle se calmait, s’apaisait à son contact. Les battements de son cœur avaient retrouvé un
rythme plus normal. Ses nerfs n’étaient plus tendus à craquer.
Ce qui était complètement dingue, et même dinguissime…
Dans l’espoir de reprendre ses esprits, elle s’efforça de se libérer.
— Lâchez-moi !
— Vous allez encore me frapper ? s’enquit-il.
— Peut-être.
Une lueur d’amusement flamba dans les yeux de Mac. L’esquisse d’un sourire flotta sur ses lèvres.
— Cash en toutes circonstances, commenta-t-il. C’est une des choses que j’aime chez vous.
Tania plissa les yeux. Ah oui ? Il aimait ça chez elle ? Elle serra les dents, décidée à ne pas se
laisser charmer, mais l’homme paraissait aussi dangereux que son sourire…
— Ravie d’agrémenter votre journée, mentit-elle. À présent, voulez-vous bien me lâcher ?
Comme il ne réagissait pas, elle ajouta un « s’il vous plaît » pour faire bonne mesure. Il tint bon,
ignorant sa supplique. La chaleur de ses doigts se communiquait à sa peau, la faisant frissonner de…
désir. Ce type ne savait donc pas s’arrêter ? Et pourquoi ne pouvait-il pas être un peu moins sexy ?
C’était d’autant plus dommage que ses phéromones ne semblaient pas décidées à la laisser en paix.
S’il avait pu être un peu plus repoussant, il lui aurait facilité la tâche et elle aurait pu se focaliser sur
la colère qu’il lui inspirait.
— Je suis désolé de vous avoir effrayée, répéta-t-il.
Il prit une profonde inspiration et son visage passa en un clin d’œil de l’amusement au sérieux le
plus absolu.
— Si j’avais pu faire autrement, reprit-il, je l’aurais fait. Mais, pour le moment, il nous faut
repartir. Cet endroit n’est pas sûr.
Tania sentit un frisson lui remonter l’échine.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle.
— Démarrez, ordonna-t-il sans lui répondre.
Le silence retomba, uniquement troublé par le bruit rythmé des essuie-glaces. Tania hésitait.
Pouvait-elle lui faire confiance ? Pouvait-elle prendre ce risque, en avait-elle même envie ? Elle ne
parvenait pas à se décider et son incertitude planait entre eux. Mac avait débarqué de nulle part. Il avait
même atterri sur le toit de sa voiture, nom de Dieu ! Il aurait fallu être idiote pour accepter de le
suivre, mais peut-être était-ce exactement ce qu’elle était : une parfaite imbécile, parce qu’il lui
paraissait sincère et qu’elle avait envie de lui obéir.
Elle sentait intuitivement qu’elle pouvait lui faire confiance. Il était agréable d’être assise à côté de
lui, comme s’il avait gagné le droit d’être là, comme si elle pouvait les accepter, lui et l’aide qu’il lui
offrait, même si elle ignorait en quoi elle aurait pu en avoir besoin.
Dire que tout ça était dingue ne suffisait pas. Il aurait fallu mettre une majuscule à ce mot et trois
points d’exclamation derrière… Elle pouvait de ce pas aller se faire admettre dans l’asile de fous le
plus proche, enfiler la camisole et passer directement à la case « dingo » !
Du bout de son pouce, Mac lui caressait l’intérieur du poignet. La chair de poule hérissa sa peau
tandis qu’avec douceur et obstination il effleurait l’endroit où battait son pouls. Le temps paraissait
s’être arrêté. Captivée par ses yeux, elle se noyait dans son regard. Une image s’imposa soudain à son
esprit : il la serrait dans ses bras, elle lui rendait ses baisers avec passion. L’intensité du désir qui les
poussait l’un vers l’autre n’avait d’égale que le plaisir incroyable qui en découlait.
Une douce sensation se diffusa en elle, jusqu’au creux de son ventre. Tania inspira longuement, et il
l’imita. Un grondement bas et à peine perceptible monta de la gorge de Mac, accentuant ce qu’elle
ressentait jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus en douter. Les sourcils froncés, elle refusa d’y croire.
C’était impossible : elle ne l’avait rencontré qu’une fois. En se mordillant la lèvre, elle se laissa aller
au doute. Une fois, vraiment ?
Oui, une seule fois, au poste de police, lorsqu’il l’avait interrogée au sujet de Myst.
Sauf qu’au contact de ses doigts elle ne pouvait nier la connexion qui les unissait ni résister à
l’attraction qu’il exerçait sur elle. Quelque chose d’étrange s’était passé entre eux. Certes, elle ne
parvenait pas à se le rappeler, du moins pas tout à fait, mais elle sentait qu’au fond de sa mémoire se
cachait un souvenir qui lui fournissait des bribes d’information. Une image se présenta brièvement à
son esprit, dans laquelle elle se vit avec lui. Sur un lit. Mêlés l’un à l’autre. Lui, se déchaînant au-
dessus d’elle. Elle, le suppliant de ne surtout pas s’arrêter.
Tania ravala difficilement sa salive. Bon Dieu, je le connais ! Elle le connaissait même
intimement…
— Inspecteur…, commença-t-elle, en proie à l’inquiétude.
— Appelez-moi Mac, la corrigea-t-elle.
Il lui lâcha enfin les poignets, et, loin d’apprécier sa liberté retrouvée, Tania s’étonna de regretter
déjà la chaleur de ses mains.
— Je ne suis plus policier, précisa-t-il.
Plus policier ?
— Qu’est-ce qui s’est passé ? s’enquit-elle.
Elle avait besoin de savoir. Il le fallait pour prendre la bonne décision. Conduire jusqu’en ville et le
larguer ? ou rester avec lui ? Difficile de décider dans quel précipice se jeter… Avec lui ? Sans lui ?
Un picotement se manifesta le long de ses épaules. Elle avait envie de lui faire confiance. Vraiment,
elle en avait envie, mais une vie entière de souffrance – déboires, désappointements, trahisons –, à
regarder sa mère commettre erreur sur erreur avec les hommes, l’incitait à la prudence. Sauter,
d’accord… mais pas sans s’assurer d’abord de retomber sur ses pieds.
— Tania, faites-moi confiance…, murmura-t-il. Nous devons y aller. Maintenant !
Son timbre de voix profond passait sur elle comme une caresse, ce qui l’effrayait et l’exaltait à la
fois. Mais ce furent l’urgence qu’elle sentit dans ses paroles et l’inquiétude qu’elle lut dans ses yeux
qui la poussèrent à l’action.
— Vous me foutez la trouille, constata-t-elle en enfonçant la pédale d’embrayage. J’espère au
moins que vous vous en rendez compte ?
— Allez-y.
Posant la main sur le levier de vitesses, il enclencha la première, l’incitant à ne pas rester stationnée
au milieu de la route.
— Je vous expliquerai plus tard, promit-il.
— Promis ?
— Juré !
Et c’est ainsi, avec rien de plus qu’une promesse et la fermeté de son regard aigue-marine, que
Tania envoya valser par la fenêtre toute une vie de prudence. Mais en embrayant doucement pour
quitter son stationnement, elle se surprit à écouter une dernière fois les mises en garde de son instinct,
qui lui dictait de se montrer prudente. Quelque chose avait changé. D’une manière ou d’une autre,
Mac était différent : plus concentré, plus brutal, plus intense et plus fort, mentalement comme
physiquement. Il paraissait étrange qu’elle puisse le percevoir, mais…
Cela ne faisait aucun doute. Elle pouvait sentir le changement qui s’était opéré en lui.
Au sortir du dernier virage, elle prit de la vitesse sur la ligne droite menant à Gig Harbor, dont les
lumières s’étendaient sous elle en un tapis scintillant.
D’un regard en biais, elle étudia le profil de Mac en espérant ne pas avoir fait le mauvais choix.
L’intuition lui disait que non. La logique lui dictait que oui.
Dans un cas comme dans l’autre, elle était déjà mouillée jusqu’au cou dans cette histoire et s’y
enfonçait à toute vitesse. En compagnie d’un ex-flic devenu… elle ne savait quoi exactement. Une
chose, cependant, semblait sûre : elle savait reconnaître les ennuis lorsque ceux-ci se présentaient à
elle. Une erreur commise sous l’effet de la curiosité et l’influence de la folie – voilà ce qu’était Mac
pour elle. Tania espérait qu’elle vivrait assez longtemps pour pouvoir le regretter.
Le vent qui s’engouffrait par la portière béante giflait Mac au visage et faisait voler ses cheveux
dans ses yeux. Il observa Tania à travers ses mèches noires avant de les repousser entre ses doigts
écartés. Il faudrait bien qu’il se décide un jour à faire quelque chose pour que sa tignasse ne se
transforme pas en nuisance. Par exemple, se faire faire une nouvelle coupe. Il pourrait aussi en
profiter pour s’offrir un nouveau cerveau.
Le sien, à l’évidence, dysfonctionnait sévèrement.
La même chose se produisait chaque fois qu’il posait les yeux sur elle. D’accord, il exagérait un
peu, mais pas tant que ça. Au poste, quand il l’avait vue faire les cent pas de l’autre côté d’un miroir
sans tain, Angela l’avait chambré en le voyant réagir comme un ado boutonneux à ses premiers
émois. Il était dommage qu’elle ne soit plus là pour se moquer de lui, parce que cette fois encore il
remettait ça… En présence de Tania, manifestement il était voué à concourir pour le championnat du
monde du ridicule.
Bordel ! se conduire comme un imbécile était exactement ce dont il n’avait pas besoin.
Hélas ! cela ne semblait pas devoir s’arranger. Il pouvait sentir la tension monter, son propre désir
atteindre des sommets. Le dragon en lui s’éveillait, tapi au fond de son être, entièrement concentré sur
la femme assise à côté de lui. Mac se forçait à respirer à fond pour s’empêcher de s’incliner vers elle
et de goûter à sa bouche, à la courbe émouvante de sa lèvre inférieure, au tendre contour de son
menton, à la peau douce et satinée de son cou. N’importe quelle partie de son anatomie aurait fait
l’affaire, pourvu qu’il puisse à loisir s’y attarder et savourer sa beauté.
Mac secoua la tête, espérant remettre un peu d’ordre dans ses idées. Il avait besoin de se ressaisir…
dans les cinq secondes qui allaient suivre. Autrement, il se résignerait à se conduire comme un
imbécile, à la tirer manu militari de son siège et à l’attirer…
Oui, directement entre ses bras, tout contre lui.
Ce qui n’avait rien d’une bonne idée. Surtout en prenant en compte le fait qu’elle conduisait et
qu’ils roulaient à tombeau ouvert sur une route dont plus aucune portière ne le séparait.
Ce détail suffit à le dégriser rapidement. Ce n’était pas le moment de se laisser distraire mais,
même s’il avait regagné le contrôle de son cerveau, l’attirance qu’elle exerçait sur lui continuait de
jouer à plein. Aux aguets, il absorbait avidement chaque détail de sa physionomie : ses cheveux noirs
rassemblés en une queue-de-cheval, ses mains gracieuses sur le volant, toutes ces étendues de peau
douce et de courbes émouvantes offertes… sa façon de manier le levier de vitesse tout en douceur,
qui lui donnait la chair de poule.
Tania rétrograda habilement et négocia le dernier virage. Mac serra les poings et les dents, résigné
à résister à l’énergie chauffée à blanc de son aura, qui l’attirait irrésistiblement. Pour se changer les
idées, il jeta un coup d’œil au cadran de vitesse : plus de cent à l’heure dans un virage. Ses lèvres
s’incurvèrent. Dire qu’elle savait conduire était un euphémisme. Sous ses dehors fragiles, elle avait
l’étoffe d’un pilote de rallye… et elle semblait bien trop sexy au volant, tenant bon la barre là où la
plupart des femmes auraient disjoncté.
Mac se laissa aller à sourire franchement. Bon Dieu ! quel phénomène elle faisait… Et lui, il était
dans les emmerdes jusqu’au cou, si impressionné par elle qu’il franchissait la ligne rouge et abordait
la zone de danger – celle où son côté jouisseur entrait en conflit avec son allergie à l’engagement. Il
ne pouvait pas aimer ça, étant donné son amour de la liberté et son style de vie de célibataire endurci.
Un piège dans lequel il n’était pas décidé à tomber n’était pas pour lui faire peur – du moins pour ce
qui concernait ses rapports avec les femmes –, mais avec Tania il avait envie de prendre tout son
temps, d’explorer tout son soûl, de jouer avec l’idée de la garder près de lui quelque temps et…
Bon Dieu ! il déconnait sérieusement. Il n’avait plus toute sa tête et outrepassait ses droits. Il fallait
que ça cesse. Tout de suite.
Sa mission ne nécessitait pas qu’il joue les amoureux transis. Il devait juste mettre Tania à l’abri
des Razorback, si ceux-ci se décidaient à débarquer. Ce qui risquait de se produire sous peu, étant
donné le reportage diffusé dans la soirée grâce auquel le visage de la jeune femme s’était affiché sur
tous les écrans.
Leurs ennemis n’étaient pas bêtes. L’intelligence était au contraire une de leurs caractéristiques, de
même que la férocité. Parfaitement au fait des technologies humaines et des bases de données, Ivar
surfait sur le flux d’informations du Net aussi bien que Sloan. Cela ne faisait donc aucun doute :
aussitôt que les Razorback auraient repéré Tania et fait le lien avec Myst, on pouvait s’attendre à les
voir rappliquer.
Ce qui impliquait de la mettre à l’abri aussi vite que possible.
Plus facile à dire qu’à faire. D’abord, parce que son désir pour elle – et l’imagination débridée qui
le nourrissait – ne cessait de lui mettre des bâtons dans les roues en le distrayant. Ensuite, parce que
Tania n’avait rien à voir avec les femmes avec qui il sortait habituellement – ou, plus exactement,
avec qui il couchait. Elle n’était pas une charmante idiote et acceptait mal de recevoir des ordres.
Comme elle était dotée d’un cerveau en état de marche dont elle savait se servir, il ne fallait pas
attendre d’elle qu’elle obéisse d’abord et réfléchisse ensuite.
Il ne devait pas manquer de types pour commettre l’erreur de la juger à l’aune de sa seule beauté,
mais lui n’était pas de cette eau-là. Il voyait Tania exactement pour ce qu’elle était. Élégante au
possible en jean moulant, chaussée de bottes de designer et vêtue d’un élégant sweater qui mettait ses
courbes en valeur, elle avait tout d’une femme sophistiquée et intelligente qui n’avait pas sa langue
dans sa poche. Il suffisait d’ajouter à cela une détermination sans faille et une bonne dose de curiosité
pour obtenir – bingo ! – la recette d’un désastre imminent. Avec une cerise sur le dessus. Même en
abordant le problème sous tous les angles, Mac ne voyait pas comment elle pourrait se satisfaire de
réponses tronquées. Sa formidable intelligence, il la devinait à l’œuvre au fond de ses yeux pailletés
de rouge sombre, tandis qu’elle aussi l’observait à la dérobée.
Prête à faire feu, elle visa et le mit en joue en cherchant son regard. À regret, Mac tourna la tête
vers elle et eut la confirmation de ce qu’il redoutait. Il n’en fallait pas plus pour qu’il se retrouve
acculé dans les cordes. Ce n’était plus qu’une affaire de temps. Encore quelques nanosecondes et
l’interrogatoire…
— Tout cela est en rapport avec la disparition de Myst, n’est-ce pas ?
Passant ses vitesses avec habileté, Tania dépassa en trombe le panneau routier annonçant l’entrée de
Gig Harbor. « Bienvenue ! » claironnait celui-ci. Ouais, bien sûr… Quelque chose lui disait que les
minutes à venir n’auraient rien pour lui d’une petite réception de bienvenue. Alors que Tania se
mettait en quête de réponses, il ne fallait pas y compter.
— Que se passe-t-il ? reprit-elle. Est-ce qu’elle va bien ? Vous l’avez vue ?
Mac entrouvrit la bouche pour lui répondre. Elle le prit de court en lui adressant une nouvelle
salve.
— De quoi s’agit-il ? Elle bénéficie d’un programme de protection de témoins, c’est ça ? Veulent-
ils l’atteindre à travers moi ? Doit-elle témoigner contre quelqu’un ? Un tueur en série ? Un gros
ponte de la mafia ?
Un tueur en série ? Mac ne put réprimer un sourire. Elle était vraiment adorable, et personne ne
pourrait l’accuser de manquer d’imagination – ou de soupçonner la vérité, Dieu merci ! Du moins
pour le moment… Devoir la confronter aux réalités du genre dragonin interviendrait bien assez tôt,
mais quelque chose lui disait qu’il valait mieux que Myst soit présente pour cela. Autrement, Tania
perdrait les pédales. Et en dépit – ou peut-être à cause – de l’urgence de la situation, Mac préférait
éviter de lui faire peur. Faire preuve de douceur et de gentillesse avec elle demeurait la meilleure
option – du moins, celle qu’il préférait.
Comme ils s’engageaient dans des artères bordées de maisons d’habitation, Tania ralentit
fortement l’allure. La Mini fit un petit écart quand elle le supplia dans un murmure :
— Dites-moi seulement qu’elle est en sûreté !
Mac acquiesça d’un hochement de tête et se représenta mentalement Bastien et Myst en une série
d’instantanés. Il la chérissait tant que c’en devenait gênant, et il la rendait heureuse même s’il ne
parvenait pas à cacher l’affreux museau de sa nature surprotectrice. Jamais il ne semblait pouvoir se
rassasier d’elle. Alors pouvait-on dire qu’elle était en sûreté auprès de lui ? Cela ressemblait à un
euphémisme… Le commandant des Nightfury n’aurait pas permis qu’il en soit autrement.
En soutenant le regard de Tania, il répondit :
— Elle est dans de très bonnes mains.
Elle accueillit sa confidence par un soupir de soulagement.
— Pourrai-je la voir ? s’enquit-elle dans un souffle.
— C’est auprès d’elle que je vous conduis.
La joie illumina son regard une seconde avant qu’elle n’éclate sur son visage. Tania actionna son
clignotant et tourna à droite dans l’artère principale qu’éclairaient les vitrines et leurs enseignes
luttant avec l’éclairage urbain. En la voyant lui sourire, il sentit son cœur s’emballer et suivit son
exemple en laissant ses lèvres se retrousser. Bon sang ! ce que ça faisait du bien de lui donner ce
qu’elle attendait, de la faire sourire, d’être la cause de son bonheur. Et en partageant ce moment avec
elle, Mac se demanda s’il ne venait pas de découvrir sa vocation…
— Yo ! Mac ?
Même par le biais d’une communication télépathique, Forge ne parvenait pas à cacher son
amusement.
— Te voilà bien silencieux, mon garçon…, reprit-il. Tu t’amuses bien, là-dedans ?
— La ferme !
Quittant des yeux ceux de Tania, il risqua un regard par la vitre arrière et ajouta :
— Et occupe-toi de tes oignons !
Le rire télépathique de Rikar se fit entendre.
Mac réprima un juron. Il était dans le pétrin, à présent.
Il aurait mieux fait de fermer son clapet. Garder le silence et laisser penser au duo volant qui leur
filait leur train qu’il ne se passait rien que de très ordinaire dans le véhicule, qu’il n’était pas tombé
sous le charme de Tania. Forge était aussi enragé qu’un chien après son os quand il pensait tenir une
histoire susceptible d’embarrasser un de ces coéquipiers. Il ne se lassait pas d’en faire des gorges
chaudes à n’en plus finir. Et maintenant que Rikar se mettait de la partie, c’était le bouquet !
Comme par un fait exprès, celui-ci crut bon d’intervenir.
— Bien joué, mec… (Le lien télépathique transmettait jusqu’au bruit que faisaient ses écailles en
s’entrechoquant.) Elle est fâchée, pour la portière ?
— Va te faire foutre !
— Non, merci. Je préfère ma douce.
Autrement dit… Angela, celle dont Mac avait unilatéralement proclamé qu’elle était sa sœur.
— Je vais te botter le cul en rentrant ! lança-t-il, menaçant.
— Tu peux toujours essayer…
— Demande à Forge ce qui se passe quand j’essaie.
— C’est un maître du kung-fu, le prévint l’intéressé d’un ton lugubre. Tu peux numéroter tes abattis.
Mac serra les dents pour s’empêcher de rire. Il ne pouvait s’en empêcher : même s’ils savaient se
rendre insupportables, il adorait ces gars-là. Tous lui faisaient sentir d’une manière ou d’une autre
qu’il était des leurs, qu’il méritait de faire partie des Nightfury, et cela lui faisait du bien. Cela
semblait tout naturel, et c’était pour lui le plus précieux des cadeaux, qu’il refusait de tenir pour
acquis, même quand ses nouveaux potes ne se privaient pas de le chambrer.
Bloquant mentalement ses amis, il en revint à Tania en fronçant les sourcils. Que venait-elle de
dire ? Quelque chose à propos de Ted Bundy ? À croire qu’elle avait un faible pour les tueurs en
série, ou au moins qu’elle connaissait sur le bout des doigts le curriculum des pires psychopathes.
— Donc, vous voyez, poursuivit-elle en dépassant le drugstore, il n’était pas vraiment un…
Un picotement insistant se fit sentir sur la nuque de Mac, qui l’empêcha de prêter attention à la suite
du monologue. Ses sens de dragon s’éveillèrent. Ne prêtant qu’une oreille distraite à la conductrice, il
se focalisa sur le signal qu’il venait de recevoir. Cela ressemblait davantage à une vibration qu’à une
sensation, et elle se manifesta de plus belle. Mac sentit ses poils se dresser sur ses avant-bras. Toutes
sortes d’alarmes retentissaient sous son crâne. Ce qui ressemblait à un bruit parasite prit encore de
l’ampleur. Sous sa peau couverte de chair de poule, ses muscles se bandèrent.
Putain, les Razorback ! Ils arrivaient à vive allure, prêts à en découdre, chargés de haine, bourrés
jusqu’à la gueule d’intentions vicieuses.
Le besoin instinctif de protéger les siens et son territoire le mit aussitôt en alerte. Mac jeta un coup
d’œil à Tania, qui poursuivait son monologue. Elle en était à évoquer le tueur de Green River. Bon
sang ! qu’est-ce qu’une femme comme elle avait besoin de connaître à propos des tueurs en série ?
Apparemment, tout… Elle semblait être une encyclopédie vivante sur le sujet. Et à en juger d’après
les parasites qui se faisaient assourdissants sous son crâne, elle allait bientôt avoir l’occasion d’en
rencontrer toute une bande.
— Bordel de merde !
La formation se dirigeait vers le sud, ce qui n’était pas bon signe. Il avait espéré pouvoir la mettre
au courant au sujet des dragons en douceur, mais ça n’allait apparemment pas être possible alors
qu’une horde armée de griffes, de crocs, et caparaçonnée d’écailles se lançait à leurs trousses.
— Je vous demande pardon ? s’étonna-t-elle.
— Rien, mo chroí.
Tania lui lança un regard étonné et répéta maladroitement :
— Mo… quoi ? Que venez-vous de…
— Oubliez ça, l’interrompit-il.
Il valait mieux, en effet… Venait-il vraiment de l’appeler « mon cœur » en gaélique ?
Les mâchoires serrées, Mac songea que le moment était plutôt mal choisi pour se souvenir de ses
racines. Ni du voisinage au langage plutôt cru auprès duquel il avait grandi. Certaines choses,
pourtant, se laissaient difficilement exorciser. Son ascendance irlandaise en était une, et ce qu’il
ressentait pour elle une autre. Il avait beau s’efforcer de lui trancher la tête, la vérité finissait par
pointer sa vilaine tronche : la part de dragon en lui adorait Tania. Beaucoup trop… Et même si cela le
défrisait beaucoup, ce petit mot doux sonnait juste et paraissait parfaitement adapté, en ce qui la
concernait.
— Hé, Mac ! lança-t-elle avec une certaine inquiétude en faisant jouer ses doigts sur le volant.
Pourriez-vous…
Les yeux plissés, il l’arrêta en dressant une main devant elle.
— Une minute !
Il avait besoin de se concentrer sur le signal et…
Mac poussa un grognement de dépit en maudissant sa condition de novice. Il percevait la présence
de leurs ennemis mais, par la faute de son don magique encore approximatif, il avait du mal à évaluer
à quelle distance ils se trouvaient.
L’inquiétude qu’il nourrissait pour la sécurité de Tania le poussa à faire appel au second.
— Rikar… à quelle distance de nous sont-ils ?
— Cinq kilomètres. La première vague vient d’entrer dans le triangle de combat.
— La première vague ?
Nom de Dieu ! ça sentait très mauvais.
— Tania ! tournez à gauche. Tout de suite.
— Mais…
— Faites ce que je vous demande. Nous n’avons pas le temps.
— Mais… de quoi est-ce que vous parlez ?
En soutenant son regard interloqué, il répondit :
— Faites-moi confiance et tournez.
Les jointures de ses doigts blanchirent sur le volant juste avant qu’elle se décide à lui obéir. Le
moteur gronda. Elle négocia le virage si vite que l’arrière de la Mini dérapa. La main agrippée au
rebord du toit, Mac s’accrocha et se lança dans une exploration mentale des environs. Il avait besoin
d’informations, de situer l’ennemi sur une carte imaginaire, d’estimer le nombre et la vitesse du
contingent en approche – tout ce qui pouvait lui permettre de les guider au plus vite hors de cette ville.
Son sonar interne tintait sans relâche, couvrant une grande surface de terrain sur laquelle son don
magique se répandait tel un voile invisible, repérant arbres et rochers, immeubles élevés et résidences
compactes, interférences électriques. Rapidement, il fit le tri de cette masse d’informations,
interprétant les vibrations qui l’intéressaient, ignorant le reste.
Plus que deux minutes, conclut-il. Cent vingt secondes avant que l’ennemi attaque en masse.
Puisant une fois encore dans ses ressources magiques, il fit apparaître un Sig 40 dans chacune de
ses mains. Les munitions arrivèrent aussitôt après et rebondirent sur ses genoux. Sans perdre une
seconde, il ouvrit la boîte, éjecta le chargeur d’une des armes et entreprit de la remplir de balles.
Le bruit qu’il faisait attira l’attention de Tania, qui tressaillit en découvrant son arsenal. La voiture
fit une embardée.
— Bon sang ! s’exclama-t-elle. Mais comment… Que…
Elle se tut, incapable de poursuivre, et Mac se garda bien de lui répondre. Ayant achevé de charger
une arme, il passa à l’autre.
— Le pied au plancher, Tania ! ordonna-t-il. Direction : le pont.
— Mais… mon hôtel ? Mes bagages ? J’ai besoin de…
— Oubliez tout ça, l’interrompit-il. Nous avons de plus gros problèmes.
Il inséra le deuxième chargeur dans un claquement sec et vit les yeux de Tania s’agrandir
démesurément. Plus tard, se promit-il, il pourrait s’excuser de lui avoir fait peur, d’avoir refusé de lui
répondre. Mais, pour le moment, rien d’autre ne comptait que de la tirer vivante de ce piège.
— De plus gros problèmes ?
Tania marqua une pause. Sur son visage, la panique le disputait à l’incompréhension.
— Vous ne comprenez pas, reprit-elle. Il faut absolument que je passe un coup de fil. Mon
téléphone est resté dans ma chambre. J’ai fait… une bêtise. J’ai donné une interview qui pourrait nuire
à ma sœur si elle est diffusée. J’ai besoin de contacter la journaliste qui m’a interrogée pour lui…
— C’est trop tard.
Mac la quitta des yeux, jeta un coup d’œil par la vitre arrière et se mit à l’écoute de radio Nightfury.
Ses coéquipiers étaient en vol et veillaient sur eux d’assez prêt, mais l’ennemi était plus proche
encore et ses frères d’armes ne pourraient les rejoindre à temps. Affûtant sa vision nocturne, il scruta
le ciel et ajouta :
— L’interview a déjà été diffusée. Elle a fait la une du journal de ce soir. Pourquoi croyez-vous que
je suis ici ?
— Oh, mon Dieu !
Dans ses yeux, il lut une profonde détresse et sentit son cœur se serrer. Mac ne pouvait supporter la
souffrance de Tania ni l’ignorer. En murmurant son nom, il posa l’une de ses armes et lui caressa la
joue. La douceur de sa peau contre sa paume fit surgir en lui un pic d’énergie. Cette vague puissante
se diffusa dans tout son être. Mac déglutit péniblement et s’efforça de maîtriser sa réaction à son
contact. Des larmes perlaient aux paupières de Tania et il aurait voulu les essuyer sous ses lèvres, la
consoler longuement. Faute de pouvoir le faire, il agit plutôt sur son flux d’énergie et absorba un peu
de son anxiété pour la soulager.
— Faites-moi confiance, mo chroí, murmura-t-il. Je vous promets que tout ira bien.
En la voyant bravement hocher la tête, il la lâcha et fit appel à son commandant.
— Bastian ? Combien sont-ils ?
— Beaucoup, répondit celui-ci dans un grondement sourd. Trop nombreux pour être comptés.
En plus de la colère, Mac avait perçu autre chose dans ses propos. De l’inquiétude ? Chierie ! D’un
coup, la situation passait de « critique » à « désespérée ».
Capable d’évaluer à distance les capacités d’un dragon, Bastian constituait habituellement une
source précieuse d’informations. Ce don était aussi rare que précieux lors d’un combat. Grâce à lui,
les Nightfury savaient toujours à quoi s’attendre et connaissaient l’âge, les dons particuliers et la
nature des gaz crachés par chacun de leurs ennemis.
L’entendre déclarer qu’il ne pouvait dénombrer exactement ceux qui étaient en train de fondre sur
eux n’était donc pas bon signe. Sept contre une vingtaine – une trentaine ? – de mâles déchaînés ne
pouvait constituer un bon rapport de force…
Un flot d’adrénaline inonda ses veines, le préparant à l’action. Le besoin de se joindre au combat se
faisait sentir, mais il était hors de question pour lui de quitter la voiture et de laisser Tania se
débrouiller sans lui. Il était de sa responsabilité d’assurer sa protection, et il ne la quitterait pas tant
qu’il ne la saurait pas parfaitement à l’abri.
— Écoutez tous…
Puisant sans compter dans ses ressources magiques, Mac se mit en relation télépathique avec
chacun de ses coéquipiers.
— Changement de stratégie, expliqua-t-il. Nous prenons la direction du pont de Tacoma. Quand
nous atteindrons cette ville, je lui trouverai un endroit sûr où attendre et je vous rejoindrai.
— Il n’en est pas question, gronda Rikar.
— Reste auprès de ta femelle ! ordonna Bastian d’un ton sans réplique. Mets-la à l’abri et reste près
d’elle, Mac. Nous assurons tes arrières jusque-là.
— Merde ! maugréa-t-il tandis qu’ils empruntaient la rampe d’accès au Narrows Bridge.
Celui-ci n’offrait à leurs yeux que ses doubles voies désertes, ses perspectives de béton et ses
immenses pylônes d’éclairage.
— Foncez ! ordonna-t-il à Tania.
Le pied au plancher, elle fit bondir son véhicule. Mac déploya son don magique dans toute sa
puissance. Un coup de tonnerre retentit au-dessus de leurs têtes. Les premières gouttes explosèrent sur
le pare-brise. Ils y étaient presque. Plus que quelques centaines de mètres, et…
Une boule de feu traversa le ciel nocturne.
La flamme orangée se déploya dans un vrombissement sourd et un flash de lumière avant de
frapper le pont en son centre dans une gerbe de métal et d’asphalte déchiquetés. Le souffle de
l’explosion les balaya. Les débris vinrent frapper l’avant de la voiture tels des shrapnels, emportant le
capot. Dans un hurlement de pneus malmenés, la Mini freina pour éviter de plonger dans le gouffre
béant ouvert dans la chaussée.
Un dragon rouge aux yeux roses et luisants parut surgir des ténèbres.
Ses ailes largement déployées, la gueule entrouverte sur ses crocs acérés, Ivar reprenait son
souffle, attisant le feu rosâtre que l’on voyait luire dans son arrière-gorge. Tania poussa un grand cri.
Prise de panique, les yeux écarquillés, elle s’agrippait à son volant. Il ne leur restait plus aucun
refuge, sauf…
Avec un grondement féroce, Mac déboucla la ceinture de sécurité de Tania et la souleva par-dessus
la console centrale. À la seconde où elle atterrit dans son giron, il empoigna le volant et le tourna
violemment vers la gauche. Le véhicule fonça vers le vide sur deux roues tandis qu’une nouvelle
salve enflammée les visait cette fois. La glissière latérale éventrée contre laquelle il vint buter fit
office de propulseur et…
Mission accomplie !
Dans une Mini Cooper délabrée qui ressemblait plus à un piège mortel qu’à une bouée de
sauvetage, ils prirent leur envol vers la surface noire et clapotante qui les attendait en contrebas.
CHAPITRE 9
Sur zone avant les autres, Venom se précipita et vit sans en croire ses yeux un tas de tôles rouge
rayé de bandes blanches s’élancer dans le vide depuis le pont éventré.
— Aïe ! s’exclama-t-il. Ils vont à la flotte…
— Oh, merde ! renchérit Rikar, qui déboulait dans un tourbillon de neige d’un front nuageux.
Jamais un instant de tranquillité…
— Ce petit a de la ressource…
Venom leva la tête et vit sans surprise apparaître une tache violette dans le ciel. On pouvait compter
sur Forge pour approuver la décision de Mac de faire le saut de l’ange dans une boîte de conserve sur
roues. En un mois à peine, ces deux-là étaient devenus inséparables, la relation mentor-novice
établissant un lien indestructible entre eux. Ce qui n’était pas une mauvaise chose. Une combinaison
optimale, de bien des manières. Venom ne pouvait pourtant approuver l’initiative de Mac et se
rangeait plutôt dans le camp du commandant, qui en redoutait les conséquences.
Foutue bleusaille ! Inutile de croire qu’il ne l’avait pas fait exprès.
Quittant des yeux la Mini qui piquait du nez vers la flotte, Venom reporta son attention sur le pont
sans rien découvrir de suspect. Rien à l’horizon. Pas de dragon rouge en vue. Il savait pourtant
qu’Ivar était là – il avait eu le temps de voir ce salaud. Il aurait reconnu ce fils de pute aux yeux roses
n’importe où. À présent, il n’avait plus qu’à le débusquer et à lui faire la peau. L’adage ne disait-il pas
qu’il suffisait de décapiter le serpent pour s’en débarrasser ?
Sans leader, aucun mouvement ne pouvait survivre.
Venom espérait que cela se vérifierait et que la fin d’Ivar signifierait celle des Razorback. Pas de
tentacules ni de racines se déployant dans les profondeurs du genre dragonin. Aucun terrain favorable
pour que puisse y prospérer leur néfaste idéologie. Juste une faction de voyous n’agissant que par
elle-même.
Hélas ! Venom avait un peu de mal à y croire.
Les Razorback étaient acharnés, motivés, persuasifs. Ils étaient doués pour camoufler leur forme
particulière de délire sous de nobles dehors. Il ne manquait jamais de mâles – aussi puissants
qu’inconséquents – pour succomber à leur bla-bla. Il suffisait de constater combien étaient nombreux
les salauds qui convergeaient vers les Nightfury dans le ciel de Gig Harbor pour s’en rendre compte.
Quelqu’un devait soutenir la bande de fêlés psychotiques d’Ivar. Quelqu’un qui avait de l’argent et
de l’influence. Quelqu’un qui souhaitait tout autant qu’Ivar voir l’humanité anéantie. Génocide à
l’échelle planétaire… Extinction d’une race de la plus brutale des manières qui soient. Le tout emballé
dans le papier cadeau de préoccupations environnementales.
C’était tout simplement brillant. Et dangereux au possible.
Raison de plus pour passer à l’action.
Venom enclencha sa vision nocturne et se mit en quête de sa proie. Ses yeux scintillèrent, projetant
devant lui un faisceau rougeâtre. Les lumières diffuses de la tempête arrachèrent des reflets à ses
écailles d’un vert sombre quand il plongea en direction de la marina, agitant la surface de l’eau sur
son passage. Les bateaux pris dans le souffle de ses ailes oscillèrent comme des maquettes à la
surface d’un bassin. Leurs mats s’entrechoquèrent. Il s’en fichait. Il aurait semé la dévastation s’il
l’avait fallu, et mis KO le moindre humain qui traînait dans le secteur pour protéger sa bande.
Même Mac, cet imbécile de bleu inexpérimenté.
Quoique…
À présent qu’il y réfléchissait, il devait admettre que son petit numéro de plongeon était plutôt bien
joué. Dingue sur les bords, bien sûr, mais futé tout de même. Surtout si l’on prenait en considération
qu’il était un dragon d’eau. Venom réprima un frisson de dégoût. Il avait beau faire un effort, même
après un mois il continuait à ne pas piger ce goût pour l’océan. Cela réveillait en lui des choses sur
lesquelles il préférait ne pas trop se pencher, et encore moins examiner attentivement. Mais il avait
beau s’en défendre, il ne pouvait ôter ces trucs-là de sa tête. Pas plus que la cruauté de son sire.
Ce qui lui arrivait chaque fois qu’il s’approchait un peu trop d’une étendue d’eau.
Alors, le nouveau membre des Nightfury pouvait bien aller se faire voir. Il s’en tiendrait à
l’opinion qu’il avait de lui – à sa méfiance, à sa défiance –, du moins tant que Mac n’aurait pas acquis
un peu de cervelle et appris à contrôler l’élément qu’il commandait… autrement dit l’élément le plus
destructeur qui soit.
Crétin de novice ! L’imbécile allait finir par tous les faire tuer.
Venom piqua à la verticale vers les piles de soutènement du pont. Du moins, ce qu’il en restait.
Éventrée comme elle l’était, la structure vacillait, luttant contre la force de gravité qui l’attirait vers le
Puget Sound. De l’intérieur de la voiture lui parvint un cri à glacer le sang, puis un autre, qui lui
retournèrent l’estomac. Cet imbécile de mâle était en train d’offrir à sa femelle la peur de sa vie. Ce
qui n’était pas cool du tout, mais…
Dans un bruit de ferraille écartelée et de rivets qui sautent, le toit de la Mini venait de céder sous
l’effet d’une brusque pression interne. Mac en émergea dans son incarnation de dragon, les yeux
flamboyants de colère, serrant sa femelle dans une de ses serres. La lame redoutable qui courait le
long de son échine avait ouvert le toit de la voiture comme le couvercle d’une boîte de sardines…
Venom en resta médusé. Bordel de Dieu ! il lui fallait bien le reconnaître, la manœuvre était bien
jouée. Qui aurait pu penser que ce petit crétin ferait un jour office d’ouvre-boîte géant ?
Le dragon rouge qui surgit dans son champ de vision le tira brutalement de ses pensées.
Étant donné qu’il était déjà parvenu de l’autre côté du Narrows Bridge, il s’empressa de virer de
bord, mais Ivar, qui était resté accroché telle une gargouille à une pile du pont pour surveiller la chute
de Mac, avait incontestablement l’avantage. En jurant tout bas, Venom mit les bouchées doubles. Les
ailes déployées à leur maximum, il inspira profondément. S’il visait juste, peut-être son jet d’acide
parviendrait-il à immobiliser le chef des Razorback.
Mac, qui avait vu venir la menace, venait de se retourner en plein vol. Dans l’une de ses serres aux
griffes acérées se trouvait sa femelle. De l’autre, il retenait le véhicule accidenté, qu’il projeta comme
une balle de base-ball sur son ennemi. Venom poussa un grondement approbateur. Ce plan lui plaisait,
et il devait reconnaître que la puissance de lanceur du petit aurait suffi à le faire admettre dans l’une
des principales ligues du pays…
Aussi précis qu’un missile à tête chercheuse, le projectile fonçait sur Ivar, qui prit conscience du
danger dans un cri de surprise. Ravalant la boule de feu qu’il s’apprêtait à lancer, il fit un bond de
côté pour l’éviter, bousculant au passage avec l’extrémité hérissée de sa queue l’un des réverbères
géants. Celui-ci alla s’abattre à grand fracas sur la chaussée, ruinant un peu plus le revêtement
d’asphalte. La Mini, après avoir manqué de peu sa cible, s’abîmait déjà dans l’eau.
Dommage… Venom aurait bien aimé voir le leader des Razorback aller se crasher en mer, la
gueule farcie d’éclats de métal…
Surgissant soudain derrière lui, Venom s’attaqua à Ivar par le flanc, toutes serres en avant. Ses
griffes transpercèrent la carapace d’écailles rouges. Il tira fortement, happant son adversaire au vol.
L’odeur du sang couvrit celle de la pluie. Lâchant sa proie, Venom refit un tour et s’apprêta à attaquer
de nouveau. Pas question qu’il laisse Ivar chercher refuge derrière les lignes de ses guerriers quand
ceux-ci le rejoindraient. Il était coutumier de la manœuvre. Ce fils de pute montait rarement au front,
et, à présent qu’il l’avait en ligne de mire, il comptait bien lui infliger le maximum de dégâts avant
que ses laquais rappliquent.
Prêt à l’attaque, Venom dénuda ses crocs et…
« Plouf ! » Un bruit de plongeon vint mettre à mal sa concentration. Le dragon d’eau avait rejoint
son élément. Il n’y avait plus à s’en faire pour lui. Une fois dans l’océan, nul ne pourrait le retrouver,
ni dans son propre camp ni dans celui d’en face. Ce qui laissait le terrain de jeu dégagé.
Hélas ! il était trop tard.
Le gros des troupes ennemies venait de rejoindre son chef en se déployant autour de lui. Séparé
d’Ivar, Venom replia ses ailes et plongea en spirale, dépassant la ligne de front par le dessous… ce
qui eut pour effet de le séparer un peu plus des siens.
Putain de merde ! mauvais plan. On ne pouvait pas dire qu’il avait été bien inspiré. Il se retrouvait à
présent complètement isolé. Pas d’allié dans le secteur. Personne pour surveiller ses arrières. Un
rempart de muscles et d’écailles entre lui et ses frères d’armes.
— Venom ! gronda Wick. Bordel, mais qu’est-ce que tu fous ? Tire tes fesses de là !
Bonne idée, mais qu’est-ce qu’il s’imaginait ? Qu’il ne faisait pas déjà tout son possible ?
Venom baissa la tête et passa in extremis sous le ventre d’un ennemi qui fonçait sur lui, mais l’autre
eut le temps de lui lacérer l’épaule avec ses griffes. Il s’efforça d’ignorer la douleur. Il ne pouvait se
permettre de s’arrêter à ça alors que la meute était à ses trousses et ne lui laissait aucun répit.
En serrant les crocs pour résister à la souffrance, il fit décrire un large moulinet à l’extrémité
hérissée de sa queue. Les piques effilées allèrent se ficher profondément dans le flanc d’un dragon
bleu vif. Avec un grondement de satisfaction, il tira de toutes ses forces pour lacérer la chair de son
adversaire. Un roulement de tonnerre se fit entendre dans les hauteurs. Alors que tombait une
nouvelle averse, d’autres Razorback se joignirent à la curée. Venom parvint à éviter deux nouvelles
attaques et, calculant son coup, il se positionna de manière à bénéficier du meilleur angle. Il fallait
que le tir soit parfait : juste la trajectoire idéale pour infliger le maximum de bobos…
Au terme d’un rapide compte à rebours, il découvrit ses crocs, inhala profondément et expira
doucement. L’enfance de l’art… Chargé d’un polluant neurotoxique, un flux verdâtre jaillit de sa
gorge, semblable à une ondulation lumineuse charriant le poison. Les Razorback qui se précipitaient
sur lui s’écartèrent en couinant, battant désespérément des ailes pour échapper à la contamination. Un
mâle tomba en chute libre, puis un autre, tous deux asphyxiés par le choc anaphylactique.
Malheureusement, cela ne suffit pas à tirer Venom du pétrin. Il jaillissait des ennemis de partout.
Semblables à un essaim de mouches, ils engageaient le combat avec ses frères d’armes, s’en
prenaient à lui, empêchaient les Nightfury de le rejoindre. Grimaçant de douleur, Venom se prit un
sale coup, puis un autre. Un troisième mâle réussit à l’atteindre au vol. Tournant la tête, il vit une plaie
béante s’ouvrir sous ses yeux et…
Putain de bordel de merde ! cette fois, il était cuit, en zone de non-retour, sans aucune ligne de
survie pour le tirer d’affaire. Complètement cramé, cela en avait tout l’air. Quant aux chances de s’en
tirer en vie, elles étaient plutôt minces étant donné que…
— Venom ! lança soudain Mac, du fond de l’océan qui déformait curieusement son appel. Vire sur la
droite, vite !
Il s’empressa de lui obéir sans réfléchir. Les Razorback adaptèrent leur trajectoire pour le suivre. Il
jeta un coup d’œil sous lui et…
Putain de Dieu ! qu’est-ce que c’était que ce truc ?
Venom eut l’impression que son cœur marquait une pause en voyant un curieux arsenal jaillir à
toute vitesse de la surface de l’océan. Trois lances d’eau dont l’extrémité se terminait en trident se
propulsaient telles des roquettes dans les airs. La première vint embrocher l’ennemi qui se trouvait
juste derrière lui à la façon d’un chiche-kebab. Pendant que le trouduc mourait dans un nuage de
cendre floconneux, quatre nouvelles lances de mer trouèrent des flancs parés d’écailles, réduisant à
néant les Razorback qui l’entouraient.
— Mac…
De nouvelles lances fusèrent.
— Ne me remercie pas, l’interrompit-il. Barre-toi ! Et vite !
Une autre salve fut tirée.
Dans leur hâte à échapper au carnage orchestré par Mac, les rangs ennemis se fendirent comme la
mer Rouge devant les Hébreux. Venom n’hésita pas une seconde. Pissant le sang par sa blessure au
flanc, il fonça dans l’ouverture que son coéquipier lui pratiquait. Avec un soupir de soulagement,
Wick opéra lui-même une trouée dans sa direction. Même à trois contre un, il tenait bon, occasionnant
un maximum de dommages avec ses griffes.
— Wick !
En virant de l’aile autour d’un des réverbères, Venom prévint son meilleur ami d’un nouveau
danger qui le guettait.
— Sur ton flanc droit, c’est chaud !
— Prends-le, Ven, intervint Rikar.
Avec plaisir… Après être passé par-dessus l’épine dorsale de Wick, Venom s’agrippa à la tête d’un
dragon bleu, sans se soucier de ses cornes pointues qui éraflaient ses serres. Le mâle lâcha un cri
rauque, mais il ne fit preuve d’aucune clémence. D’une brusque torsion, il rompit le cou de son
adversaire. Puis, traversant le nuage de poussière résiduelle, il fit volte-face et se précipita sur un
autre ennemi. Celui-ci ralentit sa course mais n’eut pas le réflexe de changer de trajectoire.
L’imbécile… il n’aurait pas fait mieux en tatouant une cible sur son front.
Venom retroussa ses babines et le neutralisa facilement, d’une dose létale de son neurovenin.
En le regardant chuter en spirale vers la flotte, Venom entendit Bastian lancer à la cantonade :
— On se retire, les mecs… Ils sont trop nombreux.
— Quel est le plan ? s’enquit Wick.
— Semer ces enculés en pleine ville ? suggéra Forge.
Tache pourpre en mouvement, il fit feu sur un mâle d’une décharge d’acide enflammé. Une odeur
de chair brûlée s’éleva.
— Putain ! ça schlingue…, se plaignit Sloan en contournant un Razorback.
Ses écailles brun foncé luisaient dans la lumière diffuse, qui soulignait l’arête jaune de son échine.
Il fit bon usage de l’extrémité de sa queue venimeuse et hérissée de piquants en la plantant
profondément dans la chair d’un ennemi, avant de passer à un autre. Forge lui donna un coup de main
en égorgeant ce dernier à coups de griffes. Un flot de sang jaillit, qui macula ses serres d’un blanc de
neige.
— Séparons-nous, reprit-il. Deux par deux, pour distraire leur attention. On se retrouve à l’aube au
repaire.
— Ça me paraît bien, approuva Rikar. Mac ? Comment va ta femelle ?
— Terrorisée, mais vivante.
Mac laissa fuser une nouvelle lance d’eau, que Venom vit passer en haussant un sourcil. Le gamin
commençait à fatiguer. Il n’avait fait qu’effleurer sa cible.
— Je la protège dans une cloche de plongée, précisa Mac.
— Une quoi ? demanda Forge.
— Imagine une bulle d’air. Solide comme une cloche de plongée sous-marine.
— Nom de Dieu…
— Alors laisse-la dedans et nage, Mac ! ordonna Rikar. Fous le camp d’ici. Trouve-toi un coin
tranquille pour émerger.
C’était un bon plan, à plus d’un titre. Notamment parce que Mac était incapable de se dissimuler.
Quoique… cela avait peut-être changé. Venom avait beau scruter la surface, son coéquipier demeurait
invisible au fond de l’eau. Et s’il ne pouvait le discerner, les Razorback ne le pourraient pas non plus.
— Quand je l’aurai mise en sécurité, expliqua Mac, je vous ferai savoir où nous trouver.
— D’accord.
Après avoir manifesté son approbation, Bastian fit un brusque écart, s’éloignant de la zone de
combat.
Pendant que Rikar allait se joindre à lui, Venom et Wick partirent dans la direction opposée.
L’heure est venue de choisir, trouducs ! Lesquels voulez-vous ?
Forge et Sloan, quant à eux, obliquèrent en direction de la forêt. Après un moment de flottement,
l’ennemi se sépara lui aussi, ce qui le rendait plus faible. Diviser pour mieux régner n’avait rien d’un
vain adage.
— À plus tard, les gars…, murmura Mac sous les tonnes d’eau qui pesaient sur lui et tamisaient son
flot mental. Arrangez-vous pour ne pas vous faire tuer.
Venom ricana mentalement. Foutu glandeur de bleusaille… Mais l’accusation de glandouillage
n’était peut-être plus d’actualité. Le tout nouveau membre des Nightfury avait gagné ses galons ce
soir. Et, même s’il lui en coûtait de devoir l’admettre, il lui devait une fière chandelle. Cela méritait
un « merci » au minimum, voire une tape sur l’épaule.
Pas de doute, il allait lui en coûter. Douloureusement. Presque autant que l’entaille profonde qui lui
barrait l’abdomen.
Bordel ! ce salaud ne m’a pas raté… Dans la bataille, il avait sérieusement morflé. Comment était-
ce arrivé ? Qui était le coupable ? Venom n’aurait su le dire, mais à présent qu’il fuyait à tire-d’aile la
zone de combat – en jouant à saute-mouton entre le sommet des immeubles pour camoufler sa
trace –, la douleur se laissait difficilement oublier.
Bon sang ! il fuyait comme une passoire. Son sang se perdait plus vite que son ADN de dragon ne
lui permettait de cicatriser pour endiguer le flot. Une grimace douloureuse déformait ses traits mais il
ne pouvait mollir. En compagnie de Wick, il fuyait leurs poursuivants, à la recherche d’un prochain
point de chute.
Il leur fallait les semer et trouver un endroit discret où atterrir. Le plus tôt serait le mieux. Une fois
qu’il aurait repris forme humaine, il pourrait évaluer plus précisément les dégâts, comprimer la
plaie, reprendre son souffle et un peu de force. Avant qu’il ne soit trop tard parce que… ça allait mal
pour lui. Il sentait ses forces le quitter. Des points noirs apparaissaient dans son champ de vision.
L’extrémité de ses serres s’engourdissait.
Venom secoua la tête et se força à voler droit, à voir clair, à rester fort. Mais, alors que les
Razorback ne leur lâchaient pas la grappe, il sut qu’il ne pourrait se leurrer bien longtemps. Avec une
blessure aussi grave, il ignorait combien de temps il pourrait tenir encore.
Prisonnière d’une bulle d’air au fond de l’océan, Tania hurlait à s’en déchirer la gorge. Ses cris
d’effroi rebondissaient contre la barrière invisible et lui perçaient les tympans. Elle aplatissait ses
paumes contre la paroi intangible, y cherchant une faille en vain. À l’extérieur, des algues frôlèrent sa
prison. Libres et mouvantes, elles semblaient la narguer.
Les yeux écarquillés, elle les contempla, hagarde, tandis que ses larmes inondaient ses joues. Son
souffle précipité irritait sa gorge et sa poitrine. Le globe d’air qui l’emprisonnait se déplaçait à
grande vitesse et sans ralentir. Incapable de le retenir, le vert ruban d’algues glissa et disparut dans le
sombre remous que la bulle laissait dans son sillage.
L’impuissance la submergea. La panique ne tarda pas à suivre, qui lui fit marteler la paroi de ses
poings en hurlant :
— Au secours ! À l’aide !
Nul ne lui répondit, ce qui n’avait rien de surprenant. Si loin de la surface, personne n’aurait pu lui
venir en aide, mais plus angoissantes encore étaient les ténèbres environnantes, et la peur qu’elles
faisaient naître en elle.
Si la visibilité était quasiment nulle à l’extérieur de la sphère, à l’intérieur elle y voyait
parfaitement : la voûte incurvée, au-dessus de sa tête ; le bord net et précis du sol plat à l’endroit où il
se confondait avec la paroi. Rempli d’une sorte de lumière diffuse, tout le globe brillait dans les
profondeurs d’un noir d’encre de l’océan. L’illumination bleutée ne dépassait cependant qu’à peine
les limites de cet aquarium invisible et renforcé. Tout juste pouvait-elle distinguer le long chapelet de
bulles semblable à une queue de comète qu’il laissait dans son sillage.
Tania s’agenouilla sur le sol, s’assit sur ses talons et plaqua sa main sur sa bouche pour
s’empêcher de crier de plus belle. Ah, Seigneur ! elle était dans de sales draps, et bien trop apeurée
pour réfléchir correctement.
Elle avait besoin de quitter ce truc. Immédiatement. Rien d’autre ne comptait pour elle. Elle voulait
revenir à la surface, sortir de ce cauchemar, et retrouver ne fût-ce qu’un semblant de normalité.
Dans un autre cri déchirant, elle ne put s’empêcher de frapper de plus belle la barrière bleutée du
plat de ses mains, encore et encore, jusqu’à ce que ses forces l’abandonnent. Et, quand ses muscles la
trahirent, elle cala son front contre la paroi glacée, les battements précipités de son cœur cognant à
ses tympans, les bras mollement abandonnés à ses côtés.
Elle remarquait à peine l’élancement sourd montant de ses mains et ne prêtait pas davantage
attention à ses contusions, ses ongles déchiquetés.
Elle était au-delà de toute pensée rationnelle. À peine était-elle encore capable de respirer. Une
seule chose s’imposait à elle : cette stupide bulle d’air – ou quoi que ce soit d’autre que puisse être
cette chose – et le fait qu’elle ne pouvait s’en échapper.
Elle se retrouvait totalement emprisonnée, sans la moindre possibilité d’évasion, fichue avec un
grand « F ».
À ces profondeurs, c’était dans un équivalent sous-marin d’un quartier de la mort qu’elle était
condamnée à attendre, à guetter. Bouclée comme elle l’était dans ce cauchemar, la panique n’était déjà
plus qu’un souvenir. C’était la terreur qui régnait à présent et lui martelait la cervelle sans merci.
Des dragons…
Elle avait été attaquée par des dragons !
Un sanglot se bloqua au fond de sa gorge. Elle ne pouvait pourtant en douter. Elle allait mourir. Ici,
maintenant. Enfouie sous des tonnes d’eau quand ses réserves d’air viendraient à s’épuiser. Pas de
« faites demi-tour » ; ni « retournez à la case départ », ni « erreur de la banque en votre faveur ».
Réprimant une nouvelle crise de larmes, Tania leva la tête et scruta l’abîme. N’était-ce pas drôle ?
Elle n’aimait même pas jouer au Monopoly… Pourquoi, dans les derniers instants de sa vie, ne
voyait-elle pas toute son existence défiler devant ses yeux, comme tout le monde disait que cela se
passait ? Aucun souvenir d’enfance joyeux et empli de soleil ne refaisait surface. Aucun succès
éclatant à se remémorer. Tout ce qui lui venait à l’esprit, c’était ce stupide jeu de société et le fait
qu’elle n’aurait plus jamais l’occasion de lancer les dés… Tania sentit sa gorge se nouer sur un
hoquet douloureux quand le regret la submergea.
Encore tant de choses à faire, et tant de paroles qui ne seraient jamais dites, tant de projets jamais
réalisés…
Rien d’autre qu’une tombe glaciale et humide pour elle.
Et Mac ? Qu’était-il devenu ? Quoi qu’il ait pu lui arriver, cela ne pouvait qu’être terrible. Elle avait
senti la voiture exploser autour d’eux. Elle avait entendu la tôle de sa pauvre petite Mini se fendre
dans un gémissement horrible et…
Une petite minute !
Ses mains blessées appuyées contre la paroi, Tania fronça les sourcils. Il y avait quelque chose qui
clochait, dans ce souvenir.
— Réfléchis, Tania ! s’encouragea-t-elle à haute voix. Réfléchis bien !
Mentalement, elle enfonça le bouton « stop » et rembobina la bande mémorielle. Il était assis sur le
siège passager, juste à côté d’elle… Il lui parlait, la rassurait de sa belle voix apaisante. Il lui avait
caressé la joue en lui assurant que tout allait s’arranger. Elle se souvenait du brusque coup de volant,
du hurlement des pneus sur la chaussée, de l’apparition du dragon rouge, de l’explosion, puis…
Bon sang !
Tania retint son souffle. Un truc ne collait pas. Quand ils étaient tombés dans le vide avec la
voiture, Mac avait fait… quelque chose.
Elle ferma les yeux afin de mieux fouiller ses souvenirs et plongea profondément en elle en se
frottant les avant-bras pour combattre le froid. La laine mouillée sous ses doigts lui faisait aspirer à
de bons vêtements chauds et secs autant qu’à une réponse à ses questions.
Mac. Quelque chose le concernant. Quelque chose…
— Oh, mon Dieu ! s’exclama-t-elle en rouvrant les yeux.
Des écailles bleu-gris. Des yeux couleur aigue-marine. Une énorme serre griffue refermée autour
d’elle pour l’empêcher de tomber…
L’horreur lui bloqua la gorge une seconde. Une vague de soulagement s’ensuivit, ce qui était tout
aussi stupide. Mac était l’un d’eux… Un monstre doté de crocs, mais aussi d’un corps semblable à une
œuvre d’art. Elle avait eu le temps d’apercevoir ses tatouages, un instant avant que la voiture explose.
Difficile d’ignorer un motif tourbillonnant tel que celui-ci, surtout quand il se mettait à briller à deux
doigts de votre joue. Pourtant…
Il était ridicule de se sentir soulagée. Comment se réjouir que Mac puisse se transformer en
dragon ? Et comment ne pas redouter que dans cette bulle elle puisse être prisonnière du dragon
rouge aux yeux roses qui l’avait attaquée ?
Qu’en savait-elle, après tout ? Rien. Elle ne pouvait le savoir, mais cette hypothèse était
envisageable… et cela suffisait à la rendre particulièrement effrayante.
Toujours à genoux sur le sol de la bulle, Tania serra ses bras contre elle et se força à réfléchir
clairement. Au diable la peur qui empêchait de voir la vérité et la panique qui lui coupait ses moyens.
Juste une solide et claire charge intellectuelle menant à la clarté et à la certitude.
Très bien. Bon… elle y était presque.
Elle atteignit rapidement le point de non-retour. Peut-être avait-elle perdu l’esprit… Peut-être était-
elle bonne pour une cure d’antipsychotiques à l’asile, mais l’angle d’approche Mac/Dragon lui
paraissait valable. Elle ne pouvait logiquement remettre en cause ce qu’elle avait vu. D’accord, un
témoignage visuel n’était pas toujours des plus fiables, mais prisonnière comme elle l’était d’une
bulle sous-marine, elle n’avait que deux options : que Mac soit celui qui l’avait placée là constituait la
première ; que ce puisse être l’effrayant dragon rouge était la seconde. Pour le bien de sa santé
mentale, elle opta pour la première.
Mac, après tout, ne lui ferait jamais de mal. Tania cligna des yeux et se reprit. Qu’en savait-elle en
fait ?
Rien, sauf qu’elle espérait qu’il en soit ainsi. Mais un dragon ne restait-il pas fondamentalement…
un dragon ? Et, étant donné qu’il l’avait emprisonnée comme une bête en cage au fond de l’eau, elle
ne pouvait être sûre de rien.
La peur fit une nouvelle incursion, attisant de plus belle sa suspicion. Son instinct de survie
reprenant le dessus, elle fit le tour de sa prison sur les genoux, palpant la paroi sous ses mains, sans
découvrir ni failles, ni faiblesses, ni fêlures. La bulle était parfaite, conçue dans une seule optique : la
garder à l’intérieur sous l’eau jusqu’à ce que celui qui la contrôlait, qui que ce puisse être, se décide à
l’en faire sortir.
— Mac ! cria-t-elle en fixant les yeux sur le haut du dôme.
En l’absence de réponse, elle frappa la paroi du plat de ses mains. Le coup fit écho à l’intérieur de
la bulle, ravivant la douleur dans ses paumes autant que sa colère. Le fieffé salaud ! Pour qui se
prenait-il, à l’emprisonner ainsi, à lui causer la peur de sa vie ?
— Espèce de… frappadingue ! Laissez-moi sortir !
Insulter celui qui la retenait prisonnière n’était sans doute pas la meilleure des stratégies, mais
Tania s’en fichait. Le roi des connards méritait bien pire – un bon pain dans la tronche, par exemple –
pour avoir gagné sa confiance. Et tandis que sa terreur se transformait en une rage noire, elle cria de
plus belle :
— Je ne plaisante pas, Mac ! Faites-moi sortir d’ici, ou je… ou je…
Sapristi de saperlipopette ! Elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle allait lui faire, mais il
allait le sentir passer… Elle ne se priverait pas de déverser sur lui toute sa hargne de la pire des
manières, et dès à présent elle lui retirait la confiance qu’elle lui avait si imprudemment offerte.
Sa confiance… Ha ! avait-il vraiment l’air de quelqu’un à qui on puisse faire confiance, ce menteur
de flic et ce vrai dragon ?
Bon sang… elle n’aurait pas dû sauter le pas. Elle aurait mieux fait d’ignorer son instinct – qui
l’avait poussée à croire en lui – et s’en tenir à son aphorisme habituel, le seul, le vrai : ne jamais faire
confiance à un homme. Pour quoi que ce soit. Pour quelque raison que ce soit. N’avait-elle donc rien
appris de sa mère, et du pauvre type qui s’était prétendu son père ?
Les hommes mentaient. Tout le temps.
Tania serra les poings et sentit sa conviction s’affermir. Ce faisant, elle se calma quelque peu, mais
bientôt sa fureur reprit le dessus. Ce crétin de menteur ! Ce fourbe de petit intrigant ! Il l’avait
manipulée à dessein… avait sauté dans sa voiture – sans y être invité ! –, s’était imposé sur son siège
passager – semblable à un top-modèle embaumant le parfum Calvin Klein auquel elle ne pouvait
résister –, s’était servi de sa voix de velours pour la convaincre de se rendre sans combattre – ce
connard d’enfoiré de manipulateur.
Puisque c’était ainsi, Tania ne ferait plus jamais confiance à personne. Elle en avait plus que marre
d’avoir peur. Elle était fatiguée de voyager à la vitesse du son dans une connerie de bulle au fond de
l’eau en attendant de mourir.
Alors au diable le déni et la recherche d’une explication plausible. Elle avait vu ce qu’elle avait vu.
Il était temps à présent de se ressaisir et de se montrer courageuse. Elle refusait d’ignorer la vérité et
de s’enfouir la tête dans le sable. Surtout à présent que sa vie était en jeu.
Sans compter que s’énerver contre Mac l’aidait à tenir bon… Il lui fournissait une cible toute
trouvée. Et, d’une manière ou d’une autre, cela suffisait à faire la différence. Les choses
s’arrangeaient sur le front de son estomac. La pression qui lui écrasait le sternum diminuait, lui
permettant de respirer plus librement. Elle se sentait davantage maîtresse d’elle-même, mieux à même
d’affronter ce qui s’annonçait, écailles et crocs aiguisés compris.
Et si elle se trompait et que le dragon rouge finissait par se montrer pour la tuer ?
Tania ravala la bile qui lui montait à la gorge. Le goût affreux s’y attarda tendit que la terreur lui
rendait une nouvelle petite visite, la faisant trembler de plus belle. Le bien, le mal ; ami, ennemi : tout
était affaire de sémantique. Ou, plutôt, tout dépendrait de qui lui mettrait le premier la main dessus…
Dans un cas comme dans l’autre, elle n’avait d’autre option que se battre. Le courage, après tout,
valait mieux que le désespoir et les pleurs.
CHAPITRE 10
Depuis le fond de l’eau, au centre de Gig Harbor, Mac regarda ses camarades foutre le camp dans
différentes directions. C’était bien joué, et cela fonctionna comme prévu : les Razorback furent
obligés de se séparer. Les yeux rivés sur le ciel nocturne, il vit l’escadrille ennemie se scinder en plus
petits groupes et se mettre en chasse. Après avoir matérialisé dans l’une de ses serres une autre
javeline d’eau, il dut résister à l’envie de s’en servir sur-le-champ.
La patience n’était pas une vertu pour rien…
Ivar traînait encore dans le coin. Tapi quelque part, il devait surveiller les lieux. Mac voulait
attendre qu’il trahisse sa présence. Dommage pour ce connard, il n’était pas question pour lui de
sortir de l’océan de sitôt. Il préférait se faire oublier, prêt à frapper à la seconde où le commandant de
la faction adverse commettrait l’erreur de sortir de sa cachette.
Mac nageait en rond. Ses pattes palmées et sa queue en lame de couteau le propulsaient plus vite
qu’un moteur de bateau, ce qui n’était pas pour le surprendre. Il avait toujours été un excellent
nageur – le meilleur de son unité dans la Navy. Son mérite n’en était que plus grand puisque les
membres des SEALs excellaient dans tous les sports nautiques. Cette nuit, cependant, il bénéficiait
d’un avantage supplémentaire. Pour la première fois de son existence, ses dons magiques œuvraient
pour lui, pas contre lui, mariant les deux moitiés de son être – humain et dragon – en un tout cohérent.
Surprise des surprises, un bonus inattendu résultait de ce retournement de situation : l’invisibilité. Il
était devenu parfaitement indétectable au fond de l’eau, plus redoutable encore qu’un sous-marin
nucléaire en mission secrète. Déterminé. Armé. Létal. Masse en mouvement prête à faire usage de sa
force de frappe.
Et ce n’était – alléluia ! – décidément pas trop tôt…
Une profonde satisfaction l’habitait. Son tatouage le picotait. La sensation lui courait de l’épaule à
l’extrémité de la patte. Mac ajusta sa prise sur la lance d’eau en se demandant si cette marque tribale
avait quoi que ce soit à voir avec sa faculté de se rendre invisible au fond de l’océan. Non pas que ça
le tracasse outre mesure. Il aurait tout le temps, plus tard, de repenser à tout ça. Pour l’instant, il avait
surtout besoin de neutraliser le leader des Razorback pour qu’il cesse de lui filer le train. Pas question
qu’il se risque à rejoindre Tania tant qu’il n’en serait pas certain.
Scindant son attention en deux, il poursuivit son observation vigilante du ciel nocturne tout en
allant prendre des nouvelles d’elle. Branché sur sa bioénergie, il vérifia ses signes vitaux. Le cœur
battait vite. Elle avait le souffle court et semblait contrariée. Mac laissa fuser un soupir, soulagé de
constater qu’elle réagissait ainsi. Elle était effrayée, mais – Dieu merci ! – tout allait bien pour elle. La
plupart des femmes auraient sans doute tourné de l’œil, ou subi une crise cardiaque sous l’effet de la
panique, mais pas Tania, qui préférait menacer de l’« écorcher vif ».
Littéralement. Par le biais de la communication télépathique, il pouvait l’entendre lui lancer
précisément cette menace…
— Doucement…, murmura-t-il en réponse, dans l’espoir qu’elle puisse l’entendre. Je viendrai
bientôt vous libérer, mon cœur. Calmez-vous.
De nouveaux cris s’élevèrent, suivis d’une tape sourde, puis…
Une autre salve d’injures le visa personnellement.
Mac ne put s’empêcher de sourire. C’était plus fort que lui. Malgré sa peur, elle était remontée
contre lui. Ajoutez à cela un vocabulaire des plus inventifs, et… Seigneur ! venait-elle de le traiter de
« ténia répugnant » et d’« infâme couillon » ?
— Tania… tenez bon, s’efforça-t-il de la rassurer à distance.
Il la sentit se figer et crut la voir pencher la tête sur le côté tandis que ce conseil lui parvenait.
Ensuite, il vérifia que la vitesse de la bulle d’air restait stable, testa la qualité de l’air. Tout allait bien,
mais il faisait un peu froid. Pour la maintenir au chaud, il remonta de quelques crans un thermostat
virtuel sous son crâne.
— Mac !
Étouffée par la masse d’eau qui les séparait, sa voix lui parvint néanmoins.
— Vous ne risquez rien, mo chroí. Vous avez suffisamment d’air et…
— Laissez-moi sortir !
Le signal allait en s’affaiblissant, déformant les syllabes.
— Je veux sortir !
Mac grimaça. La culpabilité l’assaillait. Bon sang ! il pouvait presque goûter ses larmes, sentir sa
peur… et il n’aimait pas ça. Hélas ! il n’avait pas la possibilité d’y changer quoi que ce soit. Il détestait
avoir dû l’enfermer dans cette bulle d’air autant qu’elle lui en voulait de l’y avoir placée, mais la
soustraire aux radars de l’ennemi constituait la première des priorités. Il avait besoin qu’elle reste en
vie. Il voulait la sauver. Il se souciait de son bien-être plus que du sien. Et, que cela plaise ou non à
Tania, il était plus important de la sauver que de la ménager.
Ce fut néanmoins le cœur lourd qu’il lui répondit :
— Encore un peu de patience, Tania.
— M… Mac…
Elle se tut dans un hoquet douloureux qui finit de le faire culpabiliser.
— Vous ne craignez rien, ma douce. Donnez-moi encore un peu de temps pour que je m’assure que
tout danger est écarté, et je vous rejoindrai. Je vous le promets.
Des interférences vinrent couper la connexion, le privant de sa réponse. Quand elle fut rétablie, il
l’entendit hurler :
— … bougre d’âne ! Votre promesse, vous pouvez vous la…
Le signal s’interrompit de nouveau, mais Mac n’en comprit pas moins ce qu’il pouvait en faire et
grimaça de plus belle. C’était peu de dire qu’elle se montrait créative dans l’insulte, et leurs
retrouvailles promettaient de ne pas être de tout repos. Il ne pouvait l’en blâmer.
— Mac ? intervint Rikar, l’empêchant de reprendre son tête-à-tête avec Tania. Bordel ! qu’est-ce
que tu fabriques ? Magne-toi le train !
— Encore quelques minutes ! implora-t-il en scrutant la surface à travers quarante-cinq mètres de
flotte. Ivar est toujours là, quelque part. Je pense qu’il se cache. Il doit attendre que je fasse surface.
— Merde !
Mac pouvait entendre le bruit du vent filant sur les écailles de ses camarades à travers la liaison
télépathique.
— On fait demi-tour et on te rejoint, proposa Bastian.
— Pas la peine !
En se retournant sur le dos, Mac augmenta la puissance de sa vision nocturne et scruta le plafond
nuageux sombre et bas. Le moutonnement des vagues troublant sa vision lorsqu’il se glissa sous le
pont, il lança rapidement un charme et l’agitation de surface se calma aussitôt. Il y voyait déjà
beaucoup mieux. Il n’avait pas le temps de composer avec les caprices de mère Nature. Il lui fallait
une vision parfaite afin de pouvoir vérifier l’autre côté du chenal. Il fallait s’attendre à tout avec Ivar.
Il était capable de rester tapi au grand jour, accroché à la structure de béton comme une gargouille.
— Il ne peut pas me voir, précisa-t-il. Apparemment, je maîtrise le sort de dissimulation…
Un grand silence salua cette annonce.
Bastian fut le premier à retrouver sa voix.
— Bien joué !
D’un ton qui trahissait sa fierté, Rikar demanda :
— Tu vois quelque chose ?
— Pas encore.
Sa queue battant souplement l’eau, Mac passa sous l’une des arches du pont et…
— Nom de Dieu !
Il avait vu juste à propos de la gargouille, mais il aurait dû viser le pluriel. Il dénombra sept
Razorback immobiles, le regard brillant, tous absorbés à surveiller la surface de l’eau. Nul doute
qu’ils le cherchaient. Mac serra les dents en découvrant Ivar, ses yeux roses luisant en retrait de son
gang de dragons. L’espèce de trouduc mort de trouille n’hésitait pas à se servir de ses guerriers
comme boucliers vivants.
Cela lui ressemblait bien, mais ce n’en était pas moins chiant.
Impossible d’avoir une fenêtre de tir dans ces conditions.
Mac s’obstina néanmoins à en chercher une, en vain. Aucune faille dans l’armure. Impossible
d’essayer d’embrocher ce taré sans trahir sa position par la même occasion. Ce qui ne lui laissait rien
comme option. Nada. Il était feinté. S’il projetait sa lance d’eau, les Razorback se chargeraient de lui
tous à la fois. Il avait beau être protégé par un épais manteau de flotte délicieuse et fraîche, il leur
suffirait de combiner leur souffle surpuissant pour l’atteindre.
Frustré de ne pouvoir rien faire, il résuma mentalement la situation.
— Il y a là toute une escadrille prête à faire feu. Et aucune fenêtre de tir sur le bâtard en chef.
Bastian laissa fuser son juron favori.
— Mac ! vire tes fesses de là ! ordonna Rikar d’un ton sans réplique.
— Reculer pour mieux sauter ? maugréa Mac.
— Quelque chose comme ça, répondit Bastian.
Avec un grondement sourd, Mac se retourna sur le ventre et s’éloigna rapidement. Tandis qu’il
gagnait de la vitesse, il sentit l’eau froide et les courants de l’océan glisser délicieusement sur ses
écailles. Sa queue ondulante et armée faisant merveille, il laissa la javeline se dissoudre dans sa serre
et se propulsa le plus vite possible, laissant derrière lui Gig Harbor et Ivar le trouduc. Il gardait au
fond de la gorge le goût amer de la défaite et il n’aimait pas ça du tout.
Battre en retraite n’avait jamais été pour lui plaire, mais il devait admettre que son commandant
avait raison. Il ne pouvait en aucune manière venir à bout des sept dragons à lui seul. Il aurait eu
besoin de renforts qui n’étaient pas disponibles. Les autres Nightfury étaient quelque peu occupés à
jouer à saute-mouton à travers Seattle, une horde de Razorback au cul.
Quant à lui, sa mission n’incluait pas de jouer les kamikazes.
Tania avait besoin de lui. Elle avait déjà attendu suffisamment longtemps, il ne pouvait la faire
patienter davantage. Concentré sur son sonar, il repéra sa position et suivit la trace énergétique
qu’elle laissait dans son sillage. Il adorait sentir le picotement sur ses cornes qui en résultait, qui le fit
grogner de plaisir. Bon sang ! ce qu’il avait envie de voir son visage, de vérifier qu’elle allait
vraiment bien, de la rassurer, de calmer sa colère, de s’excuser de l’avoir blessée.
Cela avait tout l’air d’un excellent plan, mais il y avait tout de même un léger problème.
La colère était tout aussi imprévisible que Tania elle-même, et il méritait toutes les injures dont elle
l’abreuvait. Restait à espérer qu’elle lui pardonnerait quand il lui aurait expliqué pour quelles raisons
il avait dû agir ainsi. Autrement, il n’avait plus qu’à dire adieu à certaines parties intimes de son
anatomie…
À bout de souffle d’avoir trop crié, Tania fit une pause pour remplir ses poumons. Reprendre sa
respiration lui permit d’affermir sa résolution même si elle sentait ses forces diminuer. Dieu ce
qu’elle était fatiguée ! À force de cogner en vain contre les murs de sa prison, elle s’était fait mal et
s’était épuisée. Pas étonnant. Voyager au fond de l’eau dans une bulle d’air constituait l’expérience la
plus traumatisante qui soit. À ne réserver qu’aux champions. À déconseiller aux cœurs fragiles et aux
gringalets.
Au moins pouvait-elle se rendre compte qu’il lui fallait passer davantage de temps en salle de gym,
en compagnie d’un coach tyrannique et de quelques haltères, parce que ses bras criaient grâce, de
même que sa combativité.
Les muscles endoloris, les mains réduites à deux boules de souffrance, Tania tenta de ravaler la
panique qui menaçait de lui bloquer la gorge. Pas question de remettre ça… La terreur qui ne
demandait qu’à gagner du terrain en elle n’aurait pas gain de cause. Elle refusait de laisser la peur
triompher. Elle avait déjà donné, elle avait traversé cet enfer, et elle ferait imprimer plus tard un tee-
shirt pour célébrer ça si jamais elle survivait.
— Le courage, murmura-t-elle. Tu te souviens ? Le courage et rien d’autre !
Ces encouragements ne lui servirent pas à grand-chose. Le temps filait, l’amenant à se demander si
elle n’avait pas perdu la tête, si elle en était réduite à entendre des voix. Mac lui avait-il réellement
parlé ? Lui avait-il vraiment dit qu’il allait venir la tirer de là ? Qu’il se trouvait… quelque part là-
dessous, et qu’il allait la rejoindre… en nageant, pour la sauver… alors qu’elle se trouvait Dieu savait
où dans ce putain d’océan ?
Cela faisait déjà – quoi ? Cinq minutes ? Dix ?
Tania n’aurait su le dire. Elle était incapable de compter les secondes pour garder trace de
l’écoulement du temps. Son sang rugissant dans ses oreilles, elle regarda autour d’elle et chercha à
percer les ténèbres qui régnaient à l’extérieur du globe. Où diable pouvait-elle être ? Il lui semblait
qu’elle ne pourrait en supporter beaucoup plus sans craquer. Sans se remettre à pleurer. Ou crier si la
colère finissait par céder à la terreur rampante qui ne demandait qu’à reprendre le contrôle.
Tania se mit à trembler, mais le froid n’y était pour rien. Curieusement, il émanait à présent de la
bulle sous-marine une certaine chaleur qui avait réchauffé l’atmosphère. Pourtant, elle tremblait tout
de même, l’épuisement physique et la fatigue mentale finissant par avoir raison de sa résistance.
Résolument, elle s’efforça de maîtriser ses tremblements et de se montrer forte.
Sa bonne résolution ne dura qu’une seconde, au terme de laquelle elle se mit à crier :
— Mac !
— Je suis là.
Sa voix semblait tomber de nulle part – une voix de baryton magnifique et profonde, pleine de
promesses. Elle tomba à genoux au centre de la bulle, scrutant l’abysse devant elle. Rapidement, elle
vit une lueur trouer les ténèbres, puis distingua deux pinceaux lumineux semblables à des lasers
jumeaux qui venaient à sa rencontre. Le souffle coupé, elle pressa ses mains blessées sur la paroi
incurvée. Mis en charpie par son déchaînement de fureur, ses ongles abîmés et ses doigts blessés se
rappelèrent à elle. Tania sentit son espoir renaître et décida d’ignorer la douleur.
La vitesse de la bulle sous-marine commença à décroître. L’eau glissait à sa surface en tourbillons
laiteux. Les yeux écarquillés, elle s’efforça de percer les profondeurs d’un noir d’encre, aux aguets,
guettant ce qui…
Un dragon bleu-gris se matérialisa soudain devant elle.
Avec un hoquet de surprise, elle recula vivement en arrière.
— M… Mac ?
Ses yeux couleur aigue-marine luisaient de l’autre côté de la paroi invisible. En le voyant tendre
vers elle une impressionnante patte griffue, elle sursauta et recula encore, cherchant refuge contre la
paroi opposée. Mais, même en mettant le maximum de distance possible entre eux, elle ne pouvait
détacher son regard de lui. Il offrait un spectacle incroyable, surnaturel, stupéfiant. Une incarnation de
la puissance, un étourdissant phénomène de la nature, avec sa tête cornue, ses serres palmées, et cette
lame acérée qui courait le long de son échine.
Le désarroi le disputait en elle à la fascination, ce qui était parfaitement stupide – du moins le fait
de se laisser fasciner. Car cela n’avait vraiment aucun sens de contempler comme elle le faisait ce…
dragon, et de laisser un tas de pensées inappropriées l’assaillir. Par exemple, en se demandant
comment il pouvait respirer sous l’eau, ou comment il faisait pour passer de l’état d’être humain à…
ça.
Les sourcils froncés, Tania l’étudia plus attentivement en faisant un effort de concentration. Bon
sang… il était vraiment grand. Tout simplement… énorme !
Cueillant sa prison dans sa patte palmée, il la souleva comme une simple balle de base-ball. Les
pointes de ses griffes firent cliqueter le globe.
— Tenez bon, mo chroí, reprit-il. Je vais vous remonter à la surface.
Voilà qui était une bonne nouvelle. Mais un dragon qui s’adressait à elle, c’était déjà moins
réjouissant. Sauf que…
Tania n’avait plus peur, ce qui ne manquait pas de la surprendre. Étant donné tout ce qu’elle avait vu
cette nuit-là, c’était même pour le moins imprudent. Pourtant, entendre de nouveau la voix de Mac lui
procurait un intense soulagement. Il avait tenu parole. Il était venu la chercher, et, l’un dans l’autre,
cela faisait une énorme différence. Pour se rassurer davantage encore, elle tendit le bras et posa la
main contre sa grosse patte griffue plaquée à l’extérieur de la paroi.
Tania cligna des yeux. Elle n’imaginait rien. Elle ne pouvait nier sa réalité. Mac était bien là, et il
était tel qu’elle le voyait, griffes, crocs et écailles comprises.
Alors qu’il n’y avait plus que l’invisible barrière pour séparer leurs paumes, elle répéta d’une voix
rauque :
— Je veux sortir… s’il vous plaît ! Je veux juste sortir.
— Dans une minute nous serons à la surface.
Elle acquiesça d’un hochement de tête, tirant du réconfort à plonger dans les profondeurs de ses
yeux bleu-vert. Cela pouvait paraître étrange, mais cette couleur l’apaisait. Elle lui confirmait qu’en
dépit de son apparence c’était bien Mac qui se trouvait devant elle, et non un étranger. Et tandis qu’il
l’emportait vers le haut, glissant à travers l’océan et ses courants en véritable habitué des lieux, Tania
se demanda quand elle avait perdu l’esprit.
À un quelconque moment entre l’épisode du pont et celui-ci, sans doute…
La preuve en était qu’elle faisait confiance à Mac pour la garder en vie, pour l’aider et ne pas lui
faire de mal. Délire d’aliénée ? Sans aucun doute. Les dragons n’étaient habituellement pas renommés
pour leur gentillesse… Mais, alors que la surface de l’océan se rapprochait de plus en plus, Tania ne
put nier la vérité.
En l’espace d’une heure, tout avait changé pour elle. Sa vie avait explosé, l’envoyant bouler dans
un autre monde, inconnu.
Un autre monde dans lequel les dragons existaient.
Restait à présent à déterminer quelle conduite elle allait pouvoir adopter sur ces bases.
Tania broncha à peine quand Mac fit surface en la tenant dans ses bras. Il la maintenait à flot par-
derrière, ses omoplates collées à sa poitrine, prenant garde à lui maintenir la tête à l’air libre. L’eau
trempait ses cheveux, lissant ses longues mèches brunes. Luttant pour reprendre son souffle, la
bouche ouverte, elle leva son visage vers le ciel et emplit avidement ses poumons. Le long bruit qui
en résultat lui parut bien plus douloureux qu’il ne l’aurait dû.
Tania tremblait si fort qu’il entendait ses dents s’entrechoquer, puis elle se mit à haleter. Mac la
serra plus fort contre lui, s’efforçant de lui communiquer sa chaleur corporelle et lançant un charme
pour réchauffer l’eau autour d’eux. Un courant chaud les enveloppa, la faisant soupirer de
soulagement. Mac sentit contre lui les tremblements de la jeune femme s’apaiser et savoura un
sentiment de contentement mêlé de fierté.
Bon Dieu ! il avait réussi. Il avait accompli sa mission en la ramenant en un seul morceau et en lui
permettant échapper au radar et aux griffes d’Ivar. Ce n’était pas une mince victoire, mais hélas !
celle-ci se payait d’un prix élevé : le traumatisme qu’il avait dû infliger à Tania et qui ne le laissait pas
en paix. Sa conscience bombardée par l’artillerie lourde de la culpabilité n’était plus qu’un champ de
ruines.
Qui pensait-il leurrer ainsi ? Une grande victoire ? Mon cul ! Il avait failli la faire mourir de
peur…
D’humeur sombre, Mac lâcha un grognement sourd. C’était peu de dire qu’il détestait la tournure
prise par les événements, avec Tania dans le rôle de la victime prise entre deux feux, balancée du haut
d’un pont, criant à s’en faire péter la gorge dans la bulle d’air sous-marine où il avait dû l’enfermer
pour lui faire quitter la zone des combats et la mettre à l’abri.
Mais s’il avait dû s’y résoudre, c’est parce qu’il n’avait pas eu d’autre option sur le coup.
Cela n’empêchait pas la mission d’être ratée depuis le départ. Et Tania en subissait les
conséquences, victime collatérale dans la guerre qui opposait les Nightfury aux Razorback. Quoique,
tout bien considéré, elle s’en était plutôt bien tirée. La plupart des gens se seraient roulés en boule et
seraient morts sur le coup de terreur. À la place, elle avait préféré se révolter et l’agonir d’injures, le
menaçant de…
De tout un tas de choses, en fait, dont la moindre n’était pas de faire un sort à certaine partie
sensible de son anatomie. Mac grimaça. Le mâle en lui frémissait à cette seule perspective. Il aimait
avoir ses organes génitaux exactement où ils se trouvaient, merci bien… Inutile de chercher à les
disposer d’une autre manière. Il était donc décidé à lui faire oublier dès que possible cette promesse
qu’elle s’était faite sous le coup de la colère.
Un autre rouleau les fit ballotter comme un bouchon à la surface. Tania recommençait à trembler
de tout son corps. Il se coula contre elle sous l’eau et se servit de sa voix et d’un ton apaisant pour la
rassurer. Ce qui ne se montra pas probant. Elle était trop tendue et semblait avoir du mal à respirer. Il
l’entourait et la protégeait de son mieux des assauts des vagues, même si la proximité de son corps
faisait réagir le sien de manière gênante.
Comment aurait-il pu en être autrement ? Mais cela ne signifiait pas pour autant qu’il en tirerait
avantage. Elle méritait mieux de lui.
Bridant fortement ses besoins, Mac se força à mettre de côté l’excitation de ses sens. Il valait mieux
que cela. La composante bestiale qui existait en lui avait beau ne pas faire la différence entre donner
du réconfort et chercher des faveurs sexuelles, lui demeurait parfaitement conscient du distinguo à
faire. Pas question d’ajouter cet outrage au traumatisme qu’elle avait déjà subi.
Ainsi se contenta-t-il de la tenir contre lui… et d’attendre. Régulièrement, branché sur sa
bioénergie, il jaugeait son niveau d’anxiété et lui adressait de douces paroles de soutien pour l’aider à
la surmonter. Petit à petit, il eut la satisfaction de sentir les muscles de Tania se détendre contre lui, et
son souffle devenir plus profond et plus régulier. Affrontant joyeusement vague après vague, Mac
nageait vers la crique en forme de faucille d’une petite île. Son regard boosté par la vision nocturne
balaya la plage, les affleurements rocheux déchiquetés et le dock en forme de T qui s’avançait dans la
baie.
Un sourire effleura ses lèvres en constatant que, comme prévu, tout paraissait désert. L’îlot était
aussi privé que magnifique et isolé, à cinquante-sept milles nautiques de la dernière balise de Puget
Sound.
Il l’avait gagné à la régulière au cours d’une partie de poker avec un connard richissime de Boston,
il y avait sept ans et demi de cela. Un timing idéal. Récemment retiré de la Navy, il avait eu besoin
d’un endroit où se poser… et repartir de zéro. L’acte de propriété de la petite île lui avait permis de
lever les amarres, de mettre cap à l’ouest et de prendre possession de la seule terre qui lui appartenait
de droit.
Home sweet home… Il y venait chaque fois qu’il en avait l’occasion.
Et maintenant Tania l’accompagnait dans l’endroit qu’il aimait le plus au monde. Cela semblait tout
indiqué qu’elle puisse être la première à visiter ce qu’il considérait comme son oasis. Même sa
partenaire n’avait pas eu droit à un tour du propriétaire. Obstinément, il avait tenu Angie à l’écart,
refusant de l’y inviter. Ce qui correspondait à sa manière d’être autant qu’à son amour du secret et de
l’isolement. Nul n’avait besoin de savoir où il passait tous ses week-ends et toutes ses vacances.
Tout cela, cependant, devrait changer dès qu’il aurait envoyé à Rikar la localisation de son éden.
Son secret serait éventé et il devrait se préparer à l’invasion qui s’ensuivrait. D’abord se
montreraient les Nightfury. Ensuite ? Ange le pilonnerait de questions et de reproches pour lui avoir
fait des cachotteries pendant si longtemps.
Mac soupira en songeant que les choses étaient fatalement vouées à évoluer. Parfois pour le
meilleur, parfois… pas tout à fait pour le pire.
Après avoir serré plus fortement Tania contre lui, il releva la tête de la courbe de son cou. Elle était
plus calme, à présent. Elle pouvait respirer sans produire ce bruit affreux qui l’avait alerté, mais…
Elle venait de tressaillir violemment contre lui. Ce long frisson de tout son corps le mit en état
d’alerte. Merde ! qu’est-ce qui se passe ? À cette minute, elle aurait dû être en train de l’accabler
d’insultes. Mais, contre toute attente, elle restait parfaitement calme et n’avait pas prononcé un mot
depuis qu’il l’avait tirée de sa bulle d’air et ramenée à la surface. Cela lui fichait une trouille bleue.
Telle qu’il la connaissait, elle aurait déjà dû être repartie en guerre, lançant des accusations et le
martelant de ses poings.
— Tania ?
Mac la saisit aux épaules, lui fit faire volte-face et la serra contre lui en déposant un baiser sur sa
tempe et en ajoutant :
— Est-ce que ça va ?
Sans lui résister, elle se coula contre lui et nicha sa tête sous son menton.
— Chérie… je suis désolé de vous avoir fait si peur, reprit-il. Je peux tout vous expliquer, mais…
pour l’amour de Dieu, dites-moi quelque chose !
Un rapide coup de sonde dans ses flux bioénergétiques lui fit prendre conscience de la fatigue qui
accablait Tania.
— J’ai besoin de savoir si vous êtes blessée ! supplia-t-il.
Sans cesser de trembler, elle inséra ses bras entre eux et le repoussa. Ainsi put-il avoir un premier
aperçu de son visage. Collés entre eux, ses cils se dressaient comme de noires épines. Mais ce qui
acheva de lui faire peur, ce furent sa pâleur et l’étrange fixité de son regard.
Mac jura tout bas. Tout était sa faute : ses yeux fous, la peur qu’il lui avait infligée et qui l’avait
mise dans cet état – tout !
— Mes mains…, murmura-t-elle. Je crois que…
Sa voix éraillée fut un choc pour lui. Elle avait crié à s’en casser la voix. Mais ce qui acheva de le
consterner, ce furent ses mains abîmées, méconnaissables, qu’elle dressait hors de l’eau. Elle avait
besoin de soins, et aussi vite que possible. Il devait l’emmener dans son chalet immédiatement.
Déchiquetés à leur extrémité, ses doigts saignaient et ses ongles étaient réduits en lambeaux.
Avec un juron étouffé, Mac serra les dents. Il détestait plus que jamais être la cause de tout cela,
mais le moment était mal choisi pour s’appesantir sur ses torts.
— Gardez vos mains hors de l’eau, ordonna-t-il. Vous aurez moins mal ainsi.
Tania acquiesça d’un signe de tête. Mac se replaça derrière elle et glissa son bras sous les siens. La
technique de sauvetage des gardes-côtes fonctionna à merveille. La tête de la jeune femme reposant
sur son épaule, il nagea aussi vite que possible en direction du dock. Par une trouée dans les nuages,
la lune apparut, éclairant les vagues noires et la jetée vers laquelle il se dirigeait.
— Comment ça va ? s’enquit-il, en proie à l’inquiétude.
Elle s’était remise à trembler très fort contre lui et il ne fallait pas s’en étonner. Il sentait sa chaleur
corporelle diminuer. Le temps qu’ils étaient restés immobiles, il avait pu réchauffer l’eau autour
d’eux mais, à présent qu’ils s’étaient mis en mouvement, l’eau froide se glissait entre eux, sans
compter les méfaits d’une glaciale brise de mer automnale.
Mac voyait la chair de poule hérisser la peau du cou de Tania, ce qui le plongeait dans de nouvelles
affres de culpabilité. Bon sang de merde ! la prochaine fois, il réchaufferait tout l’océan pour la
garder au chaud s’il le fallait, mais…
Frappé par l’idée qui venait de lui traverser la tête, Mac fronça les sourcils. La prochaine fois ?
Mais il n’y aurait pas de prochaine fois ! Du moins s’il n’en tenait qu’à lui.
Redoublant d’ardeur pour abréger le supplice de Tania, Mac atteignit rapidement le bord de la
jetée. Il ne se sentait pas d’humeur à se donner la peine de gravir une échelle. D’un murmure, il lança
un charme magique. L’océan lui obéit aussitôt en les propulsant, lui et Tania, directement sur le
ponton, sur lequel ils atterrirent – « splash ! » – avant qu’elle ait eu le temps de s’inquiéter de ce qui se
passait.
Les planches de bois soupirèrent sous leur poids. À peine y avait-il posé les pieds que Mac prit
Tania dans ses bras et se mit à courir en direction du chalet dominant la baie.
S’agitant contre lui, elle protesta faiblement :
— Je… je peux marcher !
— Je le sais bien, que vous le pouvez…, admit-il. Mais cela ira plus vite ainsi.
Il aurait aimé avoir le temps de ménager sa susceptibilité, mais il devait faire face à d’autres
urgences. Pas question qu’il la repose à terre alors que son dragon redressait la tête en lui, réveillant
son instinct protecteur.
Grimpant les marches quatre à quatre, ses jambes jouant tels des pistons bien huilés, Mac lança des
sondes mentales en direction du chalet qui se dressait en haut de la butte et usa pleinement de ses dons
magiques. L’électricité fournie par de puissantes batteries industrielles rechargées à l’énergie solaire
se remit à courir dans les artères de la demeure endormie. Des lumières s’allumèrent à l’intérieur, de
même que les spots lumineux jalonnant le chemin d’accès. La dernière marche était en vue. Encore
trente secondes et Tania serait au chaud…
Sans avoir à utiliser autre chose qu’une commande mentale, Mac déverrouilla la porte et l’ouvrit
en grand. En quelques secondes, il eut franchi le seuil de son foyer avec une seule chose en tête :
Tania avait besoin de toute son attention et de ses soins. Et, que cela lui plaise ou non, c’était
exactement ce qu’elle allait obtenir.
CHAPITRE 11
Venom perdait de l’altitude. Sous lui, les pâtés de maisons sillonnés d’allées étroites se mêlaient en
un tout indistinct. En s’efforçant d’améliorer sa mise au point, il étendit plus largement ses ailes et
refit un tour du quartier. Le vent du nord ne lui était pas favorable et avait tendance à le plaquer au sol,
si bien qu’il lui fallait fournir plus d’efforts pour rester en l’air. Il serra les dents pour ne pas gémir
tandis que la douleur l’assaillait de plus belle, née des multiples entailles qui lui lacéraient le torse.
Cela faisait un mal de chien, mais le pire était encore la plaie profonde qui barrait son abdomen.
Venom prit une longue et douloureuse inspiration. Dire qu’il était dans la merde suffisait à peine à
décrire sa situation. Alors qu’il fuyait toujours comme une passoire, c’était la catastrophe qui lui
tendait les bras. Le sang pissait de ses plaies en rigoles sinuant sur ses écailles vertes, de son ventre
jusqu’à ses pattes. Une brusque nausée se mit de la partie, faisant cause commune avec la brigade de
sensations douloureuses qui lui martelaient le crâne.
Il lui fallait se poser de toute urgence, avant de tomber dans les vapes et de jouer les kamikazes
avec le premier building venu.
Ce n’était pas le choix qui manquait. Le ghetto qu’il survolait regorgeait de bâtiments miteux,
inhabitables, le délabrement constituant ici la norme plus que l’exception. Mais, hélas pour lui !
personne ne semblait pressé d’aller se coucher, dans le coin. Il y avait encore bien trop de monde
dehors : filles de joie postées au coin des rues, hommes en capuches déambulant et vaquant à leurs
diverses et discrètes affaires. Les échos de musiques déversées à pleins torrents par les sound systems
lui parvenaient également, leur rythmique battant comme un pouls citadin tandis que des humains se
pressaient de trouver leur dose ou de négocier les tarifs d’une passe avant l’aube.
Putain de Dieu ! bien trop de témoins potentiels, tous équipés de portables susceptibles
d’enregistrer la scène. Bien trop de cervelles à effacer si par malheur il venait à se fracasser dans la
façade d’un immeuble, ce qui hélas ! paraissait plus plausible de minute en minute.
Une autre vague de faiblesse le submergea. Un terrible accès de nostalgie s’ensuivit. Il aurait voulu
être chez lui, à Black Diamond. Il se languissait de la sécurité du repaire souterrain et des
équipements médicaux qui s’y trouvaient. Il ne risquait pas cependant de les revoir de sitôt. Après
avoir joué durant une partie de la nuit à cache-cache avec un ennemi intraitable, de sommet
d’immeuble en sommet d’immeuble, le vol de retour d’une vingtaine de minutes était inenvisageable
pour lui.
Autant dire qu’il était fichu, avec un grand « F ».
Il avait toujours été le guerrier le plus costaud de la bande. Pas pour ce qui était de la magie ; Rikar
et Bastian étaient les meilleurs pour ça, mais dans le domaine de l’engagement physique, c’était lui le
plus puissant, le plus rapide, le plus dangereux. Dans un groupe qui se caractérisait par ses prouesses,
ce n’était pas peu dire. Et, au combat, il parvenait encore à dépasser ses limites pour accomplir de
nouveaux exploits. Les autres mâles l’admiraient pour ça. Dans les pires situations, ils comptaient sur
lui pour les tirer d’embarras. Le fait que ce dont il était le plus fier – sa puissance physique – soit sur
le point de le trahir le mettait donc dans une rage noire.
Il gronda et grinça des dents, frottant ses crocs l’un contre l’autre. Le bruit qui en résulta se
répercuta sous son crâne, tandis qu’une autre vague de faiblesse le frappait de plein fouet. Clignant
des yeux, Venom vit la lueur faiblissante produite par son regard éclairer les ténèbres devant lui. La
douleur qui irradiait de son abdomen ne lui laissait pas un instant de répit et lui faisait perdre mètre
après mètre.
Aucun doute là-dessus : il lui fallait atterrir.
S’avouant vaincu, Venom prit quand même le temps de lancer un SOS mental.
— Wick ?
Aucune réponse ne lui parvint, ce qui ne fut pas pour le surprendre. Wick n’était pas très causant,
même avec lui. Ce qui ne l’empêchait pas d’être son meilleur ami. Il le comprenait et savait que son
mutisme n’avait pas d’importance. Il savait ce que son pote avait souffert et n’ignorait pas le
conditionnement qui avait fait de lui ce qu’il était devenu. Sa nature tranquille et ses rares réponses
monosyllabiques ne le dérangeaient pas. Pourtant, à cette minute, il aurait donné cher pour l’entendre
le rembarrer d’une de ces répliques cinglantes dont il avait le secret.
Il espérait que son frère d’armes allait bien et qu’il était en route pour le rejoindre après avoir
semé les Razorback. Dès l’instant où il avait pris conscience de la gravité de ses blessures, Wick
s’était déchaîné et s’en était pris à quatre ennemis successivement. Une stratégie des plus futées, qui
avait fonctionné à merveille. Elle témoignait non seulement de l’intelligence vive et de la rapidité de
décision de son ami, mais aussi de la bêtise des Razorback, qui avaient foncé dans le panneau en lui
filant le train, laissant Venom s’enfuir dans la direction opposée. À présent, cependant, il ne pouvait
s’empêcher de redouter qu’il puisse avoir été blessé dans la bataille.
Pourquoi diable Wick n’était-il toujours pas de retour ?
Venom remit son sonar en route et émit une impulsion, s’efforçant de se caler sur la signature
magique que Wick laissait dans son sillage. Celle-ci était propre à chaque individu. Chaque mâle en
possédait une – l’équivalent des empreintes digitales pour le genre dragonin. Quand aucun écho ne lui
fut renvoyé, l’inquiétude de Venom grimpa de plus belle, mais…
Il se sentait tellement fatigué… Trop faible pour poursuivre ses recherches par sonar, sans parler
de pouvoir se lancer à la recherche de son ami.
Avec une plainte aiguë, Venom laissa l’épuisement l’emporter et, repliant ses ailes, piqua à travers
l’espace étroit séparant le sommet de deux immeubles. Ses pattes déployées afin d’amortir le choc, il
atterrit rudement quelques instants plus tard. L’atterrissage en catastrophe le fit grimacer et fissura
l’asphalte sous ses griffes. Quelques bennes à ordures qui se trouvaient là décolèrent brièvement
avant de retomber sur leurs roulettes dans un bruit de ferraille. Reprenant forme humaine, Venom
puisa dans ses ultimes réserves d’énergie pour faire apparaître ses vêtements. Tandis que ceux-ci
finissaient de couvrir sa peau glacée, il serra un bras contre son abdomen blessé et cessa de lutter. Ses
jambes battirent un instant, balayant les débris rassemblés au centre de l’allée.
Une écœurante odeur de détritus monta à ses narines. Il fit une nouvelle tentative pour repérer son
ami. Le lien télépathique qu’ils partageaient s’établit.
— Wick ! lança-t-il mentalement.
Un battement de cœur. Puis deux. Aucune réponse. Venom laissa retomber sa tête. Ven devait être
blessé lui aussi, ou pire encore : mort. Bordel de merde ! il avait envoyé son meilleur ami se faire
tuer pendant que lui-même…
— C’est quoi, le problème ?
Un soulagement intense lui fit tourner la tête.
— Je suis à terre, expliqua-t-il.
— Sans blague, répondit Wick. (La liaison mentale charriait le bruit du vent.) Où ça ?
— Sais pas…
Les sourcils froncés, Venom tenta d’observer les alentours. Clignant des yeux pour y voir plus
clair, il essaya d’apercevoir ce qui se trouvait au débouché de l’allée. Des clous… Ses yeux aussi
l’avaient laissé tomber.
— Dans une allée, reprit-il. Quelque part entre…
— Je t’ai repéré, l’interrompit Wick.
Venom le sentit se connecter à son signal. Quelques secondes plus tard, il vit une ombre planer au-
dessus de lui.
— Tiens bon ! l’exhorta Wick en préparant son approche.
— Tes poursuivants ? s’inquiéta Venom.
— Semés.
« Bien joué ! » aurait-il voulu se réjouir. En lieu et place, il se contenta d’un hochement de tête et
passa sur le dos. Ses mains exerçaient autant que possible un point de pression sur son ventre. Du
sang coulait entre ses doigts. Oh, bordel ! t’es cuit, mon gars… Il était bon pour le pays des ombres et
cela ne traînerait pas. En prenant difficilement une longue inspiration, Venom fixa son attention sur le
mince ruban de nuit visible entre les immeubles. À présent que l’orage s’éloignait – grâces en soient
rendues à Mac, ce bleu était une vraie calamité –, les étoiles apparaissaient, lui clignant de l’œil
depuis leur perchoir stellaire. Lentement, Venom sentait son esprit s’égarer.
Dieu, ce qu’il aimait voler ! Il adorait sentir l’air filer le long de ses écailles tandis qu’il s’élevait
en flèche. Aurait-il l’occasion de revivre ça un jour ? Il paraissait raisonnable de répondre par la
négative. Il sentit l’angoisse se refermer sur lui telle une chape glacée. Au terme de quatre-vingt-sept
ans d’existence, tout devait-il vraiment finir ainsi, par une lente et douloureuse agonie au milieu
d’une puante allée citadine ?
Une tranquille acceptation de son sort se frayait doucement un chemin en lui. Waouh ! il ne serait
jamais attendu à ça, mais… n’était-il pas un guerrier, toujours prêt à se battre, rompu au combat ? Un
tueur dans tous les sens du mot ? Les circonstances de sa mort – la violence dont elle était la cause
directe – avaient donc un certain sens. Il paraissait logique qu’il puisse rendre l’âme dans un endroit
inconnu, froid et sombre, plutôt que bien au chaud au fond de son lit. Et, alors qu’il sentait sa fin
approcher à grands pas, Venom laissa ses yeux se fermer.
Un cliquètement de griffes sur l’asphalte se fit alors entendre à côté de lui.
— Oh, non ! protesta Wick. Certainement pas !
— Laisse-moi partir, Wick…, murmura-t-il, si fatigué qu’il se fichait de paraître faible.
— Tu peux courir ! Je te ramène à la base.
— Pas une… bonne idée.
Un grand silence se fit. Venom y mit un terme en expliquant :
— Myst et Angela sont là-bas.
— Merde !
Ce n’était rien de le dire.
Surtout à présent que l’énergie du Méridien accessible aux dragons à travers les femmes constituait
sa seule chance de survie. Encore lui en aurait-il fallu énormément. Pour cela, une femelle de haute
énergie aurait été préférable, mais n’importe quelle humaine pouvait faire l’affaire. Il avait besoin de
se nourrir pour reprendre des forces et guérir de ses blessures. Sa fringale d’énergie était si intense –
une situation que redoutaient tous les dragons – que, si par malchance une femme se trouvait dans les
parages, il ne pourrait faire autrement que la tuer en accédant à ce dont il avait besoin. Il se
goinfrerait littéralement de l’énergie vitale de celle qui pour son malheur s’approcherait de lui,
sauvant sa vie en prenant la sienne.
Voilà pourquoi rentrer à la maison n’était pas une bonne idée. S’il se risquait ne serait-ce qu’à jeter
un regard de travers à Angela ou Myst, son commandant et son second se chargeraient de faire de lui
un souvenir sans attendre qu’il y passe. Adieu la vie… pas de deuxième chance, plus mort que mort.
Venom tenta vainement d’humecter sa gorge sèche. Après tout, cela n’aurait pas constitué une fin si
tragique. Au moins aurait-ce été rapide et sans douleur.
Il sentit Wick se métamorphoser à côté de lui au courant d’air qui balaya ses longs cheveux de son
front. Venom entrouvrit les yeux et tourna la tête vers lui. De petits cailloux et un morceau de verre
cassé lui mordirent le cuir chevelu. Les pompes de combat de son ami apparurent dans son champ de
vision. Et, quand celui-ci s’accroupit, il put plonger directement au fond de ses yeux dorés.
— Hello ! lança-t-il mentalement en réprimant vainement une quinte de toux.
Le regard calme et assuré, Wick tendit le bras pour lui prendre le pouls. Ce simple contact suffit à
infuser une douce chaleur dans le bras de Venom, qu’il sentit remonter jusque dans ses côtes en lents
et bienfaisants tourbillons. Rien de surprenant à cela. En tant que dragon de feu, Wick était une
fournaise vivante. En faisant pression sur son ventre, son ami souleva sa main et examina sa plaie.
— Joli, n’est-ce pas ?
Wick répondit à sa plaisanterie en crispant les mâchoires.
— Attends-moi, dit-il.
Venom cligna difficilement des yeux et faillit s’esclaffer. Où s’attendait-il donc à ce qu’il aille ?
— Je vais chercher ce dont tu as besoin, poursuivit Wick.
Bien sûr. Sans problème… Wick allait tout arranger et lui ramener ce qu’il lui fallait.
Venom fit la grimace et tenta vainement de se souvenir de quoi il s’agissait, exactement. Il n’était
plus sûr de rien. Son cerveau semblait déjà cuit, son acuité égale à zéro tandis qu’il se laissait de plus
en plus emporter, vague après vague, par l’engourdissement qui peu à peu le gagnait. Un petit soupir
lui échappa. C’était si bon… si bon de ne plus avoir mal. Il n’avait besoin de rien d’autre que de cela,
avant de devenir un petit tas de cendre et de n’être plus qu’un nom gravé sur le mur des Guerriers,
dans le saint des saints de Black Diamond.
Un bruit aigu et cliquetant – qui lui faisait penser à celui de talons aiguilles percutant l’asphalte –
vint mettre un terme à cette glorieuse perspective.
— Venom ! (Il avait l’impression que le timbre grave de Wick résonnait tout contre son oreille.)
Ouvre les yeux.
Il n’en avait pas envie. Il n’avait besoin de rien d’autre que de flotter comme un nuage, au lieu de
rester prisonnier d’un piège de muscles et d’os.
— Allez, mon pote… reste avec nous.
Cette surprenante marque d’affection suffit à réveiller son attention chancelante. Wick ne l’appelait
jamais autrement que par son nom.
Venom battit des paupières, avant d’entrouvrir légèrement les yeux. Glissant un bras autour de ses
épaules, Wick le redressa légèrement, ce qui réveilla brièvement la douleur en lui.
— Regarde, reprit son ami de vive voix, je t’ai apporté un cadeau.
— Salut, chéri ! lança une voix de femme éraillée. Ton copain me dit que tu as besoin d’un câlin ?
Débardeur dos nu, minijupe, ventre apparent. Le dragon en Venom redressa la tête, repoussant la
fatigue.
— Voire de deux ? ajouta une autre voix féminine.
Une troisième jeune femme intervint en riant :
— Et pourquoi pas trois ? Plus on est de fous, plus on rit.
— Chevauche-le, ordonna Wick à la première. Et occupe-toi bien de lui.
L’odeur de la magie flottait dans l’air humide, se joignant à celle des poubelles.
Voyez-vous ça… Les prouesses télépathiques de Wick semblaient de sortie. L’occasion ou jamais,
car son ami ne se servait que rarement de ses petits talents.
Pourtant… nul ne parvenait mieux que lui à exercer un contrôle mental à distance. La plupart des
autres mâles avaient besoin de toucher la personne visée pour y parvenir. Pas Wick. Fidèle en cela à
son aversion des contacts physiques, il pouvait manipuler autrui et le faire plier à sa volonté sans
avoir besoin du moindre effleurement. Un talent rare dans leur espèce, que les Nightfury ne prenaient
pas à la légère. Susciter la colère de Wick n’était jamais une bonne idée. Cela pouvait amener un
guerrier à reprendre ses esprits dans une position périlleuse ou humiliante sans avoir la moindre idée
de ce qui avait pu le mener là.
C’était Wick tout craché ! Rien ne lui résistait : humain, dragon, animal – aucune importance. S’il
avait décidé de mettre le nez dans votre esprit, vous n’aviez plus qu’à vous accrocher.
— Wick, me laisse pas faire ça…
Sa voix le trahit et l’empêcha de poursuivre. Elle était si faible qu’il avait du mal à la reconnaître. Il
lui fallait pourtant faire comprendre à son ami que pour rien au monde il ne laisserait son urgent
besoin d’énergie lui faire oublier toute mesure. Il préférait mourir que de causer la mort d’une
femme pour se sauver.
— Ne me laisse pas leur faire de mal, reprit-il faiblement.
— Personne ne va mourir, intervint Wick mentalement, tandis que la première des trois prostituées
se mettait en place. Elles sont trois. Je ferai en sorte qu’elles se relaient avant qu’il soit trop tard.
Nourris-toi, mon ami.
Venom sentit des seins lourds s’écraser contre sa poitrine, deux cuisses chaudes enserrer les
siennes. Sous l’influence de Wick, la jeune femme glissa ses mains sous sa nuque. Faisant jouer ses
doigts fins dans ses cheveux, elle s’offrit à lui. Une faim atroce lui mordit les tripes. Avec un
grognement sourd, Venom souleva sa tête et appliqua ses lèvres sur sa peau, dans le creux délicieux
entre ses clavicules.
Le Méridien surgit dans un bouillonnement électrostatique, source à laquelle s’abreuvaient les
siens. L’inépuisable énergie semblait illuminer la prostituée de l’intérieur. Venom but sans retenue,
puisant profondément en elle l’élément vital dont il avait besoin. Il y avait dans cette situation un
certain comique qui ne lui échappait pas. Pour une fois, c’était Wick qui s’occupait de lui, veillant à ce
qu’il puisse se nourrir, et non l’inverse. Mais, lorsque la jeune femme souleva doucement sa tête et
l’embrassa, lovant sa langue contre la sienne dans sa bouche, Venom laissa tomber les à-côtés et
s’ouvrit totalement à elle. Pour lui, elle était un mets succulent et il se sentait affamé. Il aurait tout le
temps, plus tard, de méditer sur l’ironie de la situation.
CHAPITRE 12
Le visage enfoui contre l’épaule de Mac, Tania referma ses bras autour de son cou et serra fort.
Tout en courant vers la porte du chalet visible dans les hauteurs, il la serrait délicatement contre lui.
Elle ne cessait quant à elle de s’en vouloir. Au lieu de se laisser faire comme une idiote, elle aurait dû
se débattre, lutter, crier, le maudire… ou au moins se plaindre. Le problème était que la souffrance
l’en empêchait. Chaque geste lui arrachait une grimace de douleur. Quant à sa voix… il n’en restait
plus grand-chose, si bien que son corps avait pris le pouvoir, court-circuitant pour une fois sa
puissance de feu mentale.
Ce qui la mettait dans une humeur noire. Comment prétendre après ça être capable de dire ce
qu’elle avait sur le cœur et se défendre toute seule ?
Se défendre de quoi ? De lui – de son odeur, de sa force, du réconfort qu’il lui apportait en la
serrant dans ses bras. Quant à la chaleur qu’il lui prodiguait, elle achevait de réduire sa résistance à
néant. Elle aurait voulu s’y enfouir tout entière. Il lui semblait qu’elle n’en aurait jamais assez. Plus de
chaleur, plus de réconfort, plus de proximité ! N’était-ce pas complètement dingue ? Mac était
précisément celui à cause de qui elle se retrouvait dans cet état… Mais, même si la logique lui
démontrait qu’elle avait tort de réagir ainsi, son corps ne se souciait que d’une chose.
Il irradiait de Mac une douce chaleur, elle était quant à elle transie, et il était disposé à lui venir en
aide.
Point final.
En frissonnant de plus belle, elle se maudit de sa faiblesse, ce qui ne l’empêcha pas de se lover plus
étroitement contre lui. Elle se promit de lui dire plus tard sa façon de penser. Encore un peu de
réconfort… Elle allait le repousser dans une minute ou deux. Quand elle se serait enfin réchauffée.
Quand il se déciderait à la lâcher. Quand son cerveau voudrait bien se remettre en route. Mais en
attendant elle accepterait ce qu’il avait à lui offrir, en espérant qu’il ne tomberait pas à court de
chaleur…
Le visage niché contre son cou, elle puisait en lui ce dont elle avait besoin : la force qui émanait de
lui, et plus encore. Une sorte de picotement assez plaisant s’insinuait en elle, comme si elle était en
train de partager avec lui autre chose que sa seule chaleur. Aussi séduisant que puissant, l’étrange
courant se frayait un chemin en elle, dans tout son corps. Dans un soupir, Tania se détendit et en
profita sans se poser davantage de questions. Et quand Mac murmura quelques mots au sommet de
son crâne, elle eut l’impression que le phénomène gagnait encore en intensité. Elle sentit ses bras la
serrer plus fort encore, et, dans le cocon très sûr qu’il lui offrait, l’envie lui vint de céder au sommeil.
Lentement, Tania laissa ses yeux se fermer.
Pourtant, s’endormir dans les bras de Mac devait être la pire idée qui soit après ce qui venait de lui
arriver et tout ce à quoi elle avait assisté. Mais tandis que la sensation étrange et bienfaisante prenait
ses quartiers en elle… Tania finit par se demander si elle n’avait pas déjà ressenti la même chose
auparavant. Quelque part, avec quelqu’un… Avec Mac lui-même, peut-être ? Elle fronça les sourcils,
incapable de s’en souvenir. Le flot de chaleur et de réconfort qu’il lui prodiguait effaçait tout et
l’empêchait d’avoir les idées claires. Il l’enveloppait d’une gangue protectrice, tant et si bien qu’elle
ne savait plus où s’arrêtait le corps de Mac et où commençait le sien.
Chez elle – elle se sentait chez elle, comme quand elle cocoonait, au chaud, par un froid après-midi
d’automne et…
Waouh ! Temps mort… Ce n’était pas une bonne idée de… Non. Ce ne devait pas en être une.
Hélas ! son corps ne semblait pas d’accord avec elle. Ses muscles continuaient d’ignorer ses ordres,
refusant de remplir leur office. Mieux valait donc renoncer à combattre, elle n’en était plus capable.
Sa force – de même que ses priorités – avait fait sécession et choisi de collaborer. Un choix risqué
étant donné qu’elle avait vu ce type se transformer en monstre moins d’une heure plus tôt.
— Mac…, gémit-elle doucement. N… non…
Quelque chose – une porte ? – émit un déclic et fut repoussé.
— Chut… chérie. Tenez bon. Nous y sommes presque.
Tania s’accrocha à cette information. Presque ? Mais où ? Bonne question, qu’elle aurait dû se
poser dès qu’ils avaient fait surface. Savoir où ils se trouvaient, après tout, semblait aussi important
que de comprendre ce qu’ils allaient y faire – autrement dit, ce qu’il comptait lui faire…
Luttant contre sa torpeur, Tania entrouvrit les paupières. Une série de lumières vives, au-dessus
d’elle, le lui fit regretter aussitôt et refermer les yeux en grimaçant. Mac jura tout bas et, avec un mot
d’excuse, éteignit les lumières. Elle le sentit écarter des mèches humides de son visage, puis la
déposer sur une surface solide. Une table ? Un comptoir ? Elle opta pour cette option quand, en
battant des jambes, celles-ci vinrent buter contre des portes en bois. Le bruit de l’eau qui coule – celui
d’une douche ? – se fit entendre. Tania ouvrit de nouveau les yeux, mais les taches noires qui
troublaient sa vision l’empêchèrent de voir quoi que ce soit. Quelques instants plus tard, sa vision
s’éclaircit et…
Elle eut un aperçu de Mac. Les muscles de ses bras et de ses épaules jouant souplement sous sa
peau, il se mettait en position pour lui enlever ses boots. Derrière lui, un mur d’un blanc immaculé.
Tandis qu’il laissait retomber à terre la première de ses chaussures et s’attaquait à la seconde, Tania
découvrit sur sa droite une grande et profonde baignoire à l’ancienne, aux pieds sculptés imitant des
pattes de lion.
Sa deuxième chaussure tomba sur le sol carrelé.
Tania reporta son attention sur la cabine de douche géante qu’elle découvrait par-dessus l’épaule de
Mac. Elle était séparée du reste de la salle de bains par une cloison de verre, et ses murs carrelés
d’une somptueuse pierre bleue. De la vapeur s’élevait déjà tandis que la pomme de douche et de
multiples jets latéraux déversaient leur bienfaisante ondée. Tout cela sans que Mac ait eu besoin d’y
toucher… ce qui, honnêtement, faisait un peu plus que l’étonner.
Ces tours de passe-passe la plongeaient dans le désarroi. Dieu merci ! son état l’empêchait de trop
s’en faire ou de poser les bonnes questions. Par exemple… comment avait-il fait pour passer de l’état
de dragon cornu aux écailles bleues à… ça : quasiment deux mètres de mâle américain d’origine
irlandaise doté d’un incroyable tatouage ? Qu’elle ne se rappelait d’ailleurs pas avoir remarqué dans
le loft quand…
Tania s’arrêta net, mettant en doute son souvenir, qui n’en persista pas moins à s’imposer à elle,
choquant de précision dans ses multiples détails. Bonté divine… elle s’était vraiment déchaînée !
Débarrassée de toute inhibition, elle avait…
D’autres images explicites s’imposèrent à son esprit. Elle, sur le dos, pendant que lui… Oh,
seigneur ! Elle s’agita sur son comptoir, s’efforçant de rembobiner la bande en accéléré. Seule une
idiote pouvait avoir envie de s’attarder là-dessus. Penser à cette nuit-là – et au rôle que Mac y avait
joué – n’avait rien d’une bonne idée. Surtout quand il se trouvait à moins d’un mètre d’elle, habillé en
tout et pour tout d’un short de bain.
Ce qui lui rappelait… le tatouage.
Elle était quasiment certaine qu’il ne le portait pas quand elle l’avait… euh… croisé dans le loft de
Myst. Difficile d’imaginer qu’elle ait pu l’oublier. Tracées avec art, les lignes ondulées couvraient
presque la moitié de son torse et se prolongeaient jusque sur une épaule, avant de venir s’enrouler
autour de son biceps. L’encre utilisée – d’un beau bleu marine – semblait… Tania se pencha pour
mieux voir, mais c’était bien cela. Les motifs bleus semblaient… chatoyer sur sa peau. De manière
discrète, mais suffisamment pour que cela puisse se remarquer. Ce qui était plutôt… fascinant,
magnifique, et assez étrange.
— Hé, Mac !
Au son de sa voix, Tania grimaça. Une fumeuse invétérée n’aurait pas fait mieux.
Accroupi devant elle, Mac redressa la tête. Les yeux fixés sur elle, il ramassa ses chaussures
détrempées, se redressa et alla les déposer dans la baignoire.
— Levez les bras, ordonna-t-il ensuite.
Tania cligna des yeux sans comprendre. Les quoi ?
— Les bras…, répéta-t-il, comme s’il avait pu l’entendre.
Sans attendre qu’elle s’exécute, il empoigna le bord de son sweater et le fit remonter le long de son
torse, entraînant ses bras dans le même mouvement. Elle protesta en poussant un cri, mais le mal était
fait. Le vêtement trempé alla rejoindre les chaussures dans la baignoire. Ce qui la laissait devant lui
habillée de rien d’autre qu’un soutien-gorge en dentelle et un jean moulant.
— Hé ! protesta-t-elle en croisant ses mains blessées devant sa poitrine.
Un filet de sang coulait d’une de ses jointures le long de sa main. Tania l’ignora, plus préoccupée
de sa pudeur que de l’état de ses doigts.
— Qu’est-ce qui vous prend ? reprit-elle. Que croyez-vous être en train de…
— Prenez appui sur vos paumes, la coupa-t-il. Et soulevez vos fesses pour moi, que je puisse
retirer ce pantalon.
— Non !
Il n’était pas question pour elle de se retrouver les fesses nues devant lui. Enfin… techniquement,
cela n’aurait rien eu d’une première, et elle n’aurait pas été exactement nue. Mais, si mignonne qu’elle
ait pu être, sa petite culotte ne couvrait pas grand-chose…
La question ne se posait pas de savoir pourquoi elle avait choisi sa lingerie La Cirque ce jour-là.
Tania portait toujours ses plus beaux dessous dans les grandes occasions : grande réunion au boulot,
présentation délicate à un client, visite à sa sœur au parloir de la prison. Cela lui donnait du courage
et le coup de fouet nécessaire pour affronter les situations difficiles. Elle se sentait ainsi plus
irrésistible, plus assurée, capable d’affronter les challenges que la vie lui présentait. Une armure en
soie et dentelles, en quelque sorte, mais qui n’avait rien de pudique.
Et, comme par un fait exprès, la culotte qu’elle portait ce jour-là – soie rose pâle rehaussée de
dentelle et galon noirs – était l’une de ses plus sexy. Hors de question, donc, de « soulever » quoi que
ce soit pour Mac – ni maintenant, ni jamais.
Constatant qu’il n’insistait pas, Tania soupira de soulagement, mais celui-ci fut de courte durée.
Sans même la regarder, il se pencha sur le côté et prit dans un tiroir quelque chose qu’il enfouit dans
sa poche. Puis, glissant ses mains sous ses fesses, il la souleva sans effort, ce qui naturellement la fit
pousser les hauts cris… sans le moindre résultat.
Ignorant ses protestations, il la transporta dans ses bras jusque sous la douche. Tandis que le
panneau de verre coulissant se refermait derrière eux, Tania sentit avec délice l’eau chaude ruisseler
sur elle. Elle ne put empêcher un gémissement de bien-être de lui échapper. Cette douce chaleur qui
coulait sur sa peau, réchauffant sa chair transie, était à tomber. Renonçant à lutter, elle dressa la tête et
s’abandonna, ses omoplates en appui contre la poitrine de Mac, à la douceur de l’instant.
L’odeur de l’océan qui s’accrochait à eux reflua peu à peu. Tania sentit les bienfaits de l’eau douce
qui rinçait sa peau attaquée par le sel. Une certaine détente se fit en elle, dénouant les muscles trop
longtemps crispés de son dos. Comme s’il l’incitait à prendre davantage appui sur lui, Mac l’entoura
de ses bras. Elle ne vit pas la suite venir. En quelques gestes habiles et trop rapides pour qu’elle puisse
s’y opposer, il déboutonna son jean et le baissa jusqu’à ses chevilles. Un instant plus tard, le pantalon
ne fut plus qu’un petit tas sombre dans un coin de la cabine de douche.
Tania se figea, le souffle coupé.
— Tout va bien…, murmura-t-il en l’entourant de ses bras.
De nouveau, ses omoplates reposaient contre sa poitrine. Mac prit l’une de ses mains dans la
sienne. Elle frissonna, mais le froid n’était plus en cause. Ils étaient si proches l’un de l’autre, et si peu
habillés…
— Je veux juste vous aider, assura-t-il. Rien de plus. Jetons à présent un coup d’œil à vos mains.
Vous voulez bien ?
Troublée de le sentir si proche et ne sachant que dire, Tania acquiesça de la tête. Plongeant la main
dans sa poche, il en tira un coupe-ongles. Elle se débattit pour lui échapper. Pas question qu’elle le
laisse faire. Elle allait de nouveau avoir mal. Ses ongles étaient dans un état pitoyable, et elle ne se
sentait pas capable de supporter la moindre douleur supplémentaire.
Mais elle eut beau lutter pour se libérer, il tenait bon.
— Ne faites pas ça, supplia-t-elle faiblement.
— Cela doit être fait, murmura-t-il tout contre son oreille. Je ferai très attention, je vous le
promets. J’en aurai fini en un rien de temps.
Malgré la chaleur de la douche et celle de Mac tout contre elle, Tania avait de nouveau froid. La
gorge serrée, elle secoua négativement la tête.
— Faites-moi confiance, mo chroí, insista-t-il.
Le timbre profond de sa voix résonna en elle. Dieu qu’il était bon de sentir cette vibration, et le lien
que nouait entre eux ce petit mot doux ! Elle en aimait la sonorité et lui accordait sans doute plus de
sens qu’il n’en avait mais, pour une raison qui lui échappait, elle s’en fichait et n’y pouvait rien. En
dépit de l’étrangeté de la situation et de toute cette dinguerie d’hommes-dragons, cela lui faisait du
bien de croire qu’il puisse être là pour prendre soin d’elle et qu’elle puisse avoir de l’importance à
ses yeux.
Tania refoula ses larmes. Conneries ! N’était-ce pas là un bien joli conte ? Quelle fille ne rêvait pas
de se sentir spéciale ? D’être traitée comme quelqu’un de précieux et d’important ? De se sentir
désirée et chérie ? D’être le centre du monde pour son homme ? Difficilement, elle ravala sa salive.
En somme, elle n’était qu’un cliché sur pattes, une de ces femmes exigeantes pour qui rien n’était
jamais suffisant.
Et tandis que Mac s’attaquait en douceur au premier ongle abîmé et qu’elle s’efforçait de ne pas
frémir, elle se demanda à quel moment elle était devenue si incroyablement faible. Jusqu’à présent,
l’indépendance avait constitué un principe fondamental pour elle. Comme la nourriture et l’eau, elle
lui avait été indispensable pour rester en vie. Attendre de Mac qu’il veille sur elle ne pouvait être
acceptable. C’était même à ce point dangereux que cela lui faisait peur. L’autonomie – la capacité de
prendre soin d’elle-même – était la seule chose qui lui ait jamais appartenue en propre. Sa mère,
quant à elle, ne l’avait jamais possédée. Sa sœur non plus. Elle avait été la première dans sa famille à
faire des études, à réussir dans une carrière professionnelle, à sortir de la pauvreté pour se bâtir une
belle vie.
Rester tranquille pendant qu’il s’occupait d’elle n’était donc absolument pas son style. Ni capituler
sans s’être battue. Ni se conformer à la volonté d’un homme uniquement parce qu’il était sexy, qu’il
savait se montrer doux et qu’il était possible de lire dans son regard une sincère inquiétude.
Comme s’il avait été branché sur ses pensées, Mac murmura :
— Tania, chérie… tout va s’arranger. Nous éclaircirons tout ça. Vous aurez tout ce dont vous avez
besoin.
Un mensonge. Assené avec aplomb et joliment tourné.
Tania en fut certaine aussitôt qu’il eut prononcé ces mots. Il pouvait prétendre ce qu’il voulait, mais
le gène de la crétinerie n’était pas prédominant dans sa famille. Elle n’était pas du genre à se mentir et
savait reconnaître une vérité quand elle en voyait une. Plus qu’à moitié nue, elle se retrouvait coincée
dans une cabine de douche avec un type capable de se transformer en dragon. Rien n’allait
« s’arranger ». Ni maintenant, ni avant longtemps.
Ayant achevé de préparer le feu dans la cheminée, Mac actionna le briquet et enflamma le papier.
La flamme s’enroula, noircit les feuilles du journal daté de l’année précédente tandis qu’une lueur
orangée naissait au cœur des bûches. Peu à peu, la chaleur commença à se diffuser dans la pièce,
caressant ses avant-bras et son visage et réchauffant l’atmosphère. La fumée s’éleva dans le conduit.
L’odeur et le bruit du petit bois qui se consumait se répandirent dans l’air humide. Bercé par cet
hypnotique fond sonore, Mac observa un instant les flammes qui s’élevaient avant de se décider à se
remettre debout.
Ayant achevé sa première tâche, il lui fallait passer à la deuxième.
Guettant d’une oreille les bruits de la douche dans laquelle Tania se trouvait toujours, Mac laissa le
feu se débrouiller seul. Pieds nus sur le parquet en bois, il lui suffit de traverser le living-room pour
rejoindre la cuisine ouverte. La configuration des lieux lui allait parfaitement. La grande pièce, avec
ses poutres au plafond, le parquet de bois rustique et tout l’équipement moderne pour agrémenter tout
cela était agréable à vivre. Ce qu’il préférait cependant était encore l’antique table en bois, longue et
large, qui occupait à la perfection l’espace situé derrière le sofa, et à laquelle on pouvait manger en
observant le paysage qu’offrait une série de fenêtres pour le moment occultées par des volets. Mais,
de manière curieuse, il ne s’était jamais assis sur l’une des huit chaises qui l’entouraient. Quand il
était là, il se contentait de prendre ses repas appuyé à l’îlot central de la cuisine. L’utilité de la
majestueuse table se limitait donc à la décoration…
Passant devant la rangée de tabourets rangés sous le comptoir, il alla droit au réfrigérateur, même
s’il savait ne pas pouvoir y trouver grand-chose. Pas de légumes frais ni de fruits mais, fidèle à son
entraînement militaire, il gardait toujours en réserve plus que ce dont il avait besoin pour lui seul. Les
tempêtes se levaient vite et ne se calmaient que lentement autour de l’île, et seul un fou aurait pris à la
légère les colères de dame Nature. Grâce aux panneaux solaires qui le fournissaient en électricité, son
congélateur restait non seulement branché mais également bien garni en son absence. Quant aux
rangées de placards qui garnissaient les murs, il était possible d’y trouver toutes les conserves et
victuailles nécessaires pour soutenir un siège.
— Rien de tel que le moment présent…, murmura-t-il, sans cesser d’épier ce qui se passait dans la
salle de bains.
Le bruit de la douche lui apprit ce qu’il avait besoin de savoir. Il avait tout son temps : Tania s’y
trouvait toujours.
Un sourire machinal joua sur ses lèvres. Seigneur ! ce qu’elle pouvait être adorable à se cacher là-
dedans pour tenter d’éviter l’inévitable tout en reprenant ses esprits. Son désir de garder le contrôle
d’elle-même ne lui posait aucun problème. Tania pouvait prendre tout le temps dont elle avait besoin.
Elle pouvait même laisser sa peau se friper sous le jet comme celle d’une vieille pomme si cela lui
chantait. Peu importait la capacité théorique du chauffe-eau. Ses pouvoirs étaient à l’œuvre et
suppléaient aux limitations de la technique.
Par-dessus tout, il refusait de la brusquer. Cela ne servirait qu’à exacerber la frustration qu’il
ressentait. Tania avait besoin de s’habituer à la nouvelle réalité dans laquelle elle venait d’entrer de
plain-pied. Admettre que les dragons puissent exister dans son petit monde si confortable et rassurant
constituait un ajustement de proportion épique. Mac était bien placé pour le savoir. Après une vie
passée à ne pas douter de sa nature cent pour cent humaine, il avait lui-même failli perdre la tête en se
réveillant pour la première fois dans sa peau de dragon. Il était donc parfaitement à même de
comprendre la réaction épouvantée de la jeune femme et les extrémités auxquelles elle l’avait
poussée.
Ce qu’il n’aimait pas, en revanche, c’était son silence.
La mine soucieuse, il saisit la poignée du congélateur, ouvrit la porte et contempla l’assortiment de
vivres qui s’y trouvait sans vraiment le voir. Il n’était qu’un idiot, purement et simplement. Il ne
pouvait y avoir aucun doute là-dessus. Non content d’avoir offert à Tania la peur de sa vie en la
faisant voyager dans une bulle d’air sous l’océan, il avait en plus fallu qu’il lui fasse mal avec un
putain de coupe-ongles. Les poings serrés, il revécut toute la scène jusque dans chacun de ses
tressaillements, chaque gémissement à fendre le cœur qu’elle avait poussé. Il se serait bien passé de
lui faire mal ainsi, mais ses mains…
Au temps pour sa brillante idée de l’enfermer dans une cloche de plongée magique ! En s’efforçant
de la garder en vie, il avait fait pire que mieux et…
Mac se reprit aussitôt. Non, ce n’était pas vrai. Si Ivar avait mis la main sur elle, les choses se
seraient bien plus mal passées – pour elle, mais pour lui également. Elle serait à l’heure qu’il était
prisonnière dans l’antre des Razorback, brutalisée par ces ordures qui considéraient le viol comme
un sport de combat. La seule idée que Tania puisse être violentée ainsi suffisait à le mettre dans tous
ses états. L’histoire ne se répéterait pas. Pas avec Tania. Et s’il pouvait faire en sorte que cela soit
possible, avec aucune autre non plus.
L’enlèvement d’Angela et le traitement brutal que leurs ennemis lui avaient infligé avaient déjà
suffi comme cela. Avec l’aide de Rikar, sa partenaire était parvenue à surmonter ce traumatisme, mais
Mac savait qu’elle continuait d’être hantée par ce qui s’était passé. Voir sa propre volonté usurpée, sa
fierté confisquée, et ne plus être qu’une marionnette ne pouvait qu’être un enfer pour une femme
aussi forte qu’Ange. Sa guérison prendrait du temps. Rikar l’aiderait de son mieux. Il avait déjà
amorti l’impact des retombées émotionnelles, mais Mac continuait de s’en faire pour elle. Il la
surveillait attentivement, dans l’attente d’un signe qui lui montrerait qu’elle avait besoin de son
soutien.
Sans doute s’arrogeait-il les prérogatives d’un grand frère. Mais, même s’il restait vigilant avec sa
sœur de cœur, une grande part de son attention s’était déjà reportée sur Tania, dans la crainte que la
même chose lui arrive. Il s’était juré de la protéger, et il tiendrait promesse… même si cela signifiait
qu’il lui fallait également la protéger de lui-même.
Merde ! sortir de cette cabine de douche après lui avoir taillé les ongles et l’avoir réchauffée de
son corps avait failli l’achever. Cela avait été pour lui le paradis de pouvoir s’occuper d’elle ainsi, de
la soigner, de lui apporter ce dont elle avait besoin au moment où elle en avait besoin. Bon… cela
avait été l’enfer aussi de la sentir si proche, sans pouvoir la toucher même si elle ne portait rien
d’autre que de la lingerie coquine.
Son cœur se mit à cogner plus fort dans sa cage thoracique. Seigneur ! quel spectacle elle lui avait
offert avec ses cheveux mouillés ruisselant sur ses épaules et ses courbes féminines magnifiquement
mises en valeur par la soie rose et la dentelle noire… Il l’avait sentie parfaitement détendue entre ses
bras. Dans sa détresse, elle s’en était remise à lui plutôt que de le fuir, acceptant avec reconnaissance
de baigner dans sa chaleur, de profiter de sa proximité, de le laisser apaiser ses tensions.
Après avoir saisi un paquet de tortellini, Mac referma enfin la porte du congélateur. Il lança
l’emballage gelé sur un comptoir, où celui-ci atterrit rudement et glissa un instant. Déjà, il ouvrait la
porte d’un placard dont il tira un bocal de sa meilleure sauce, qu’il décapsula avec un « pop »
réjouissant. Une odeur de tomate et de basilic s’éleva jusqu’à ses narines. En temps normal, celle-ci
lui plaisait plus que tout, mais là, ce fut à peine s’il y prêta attention. Son esprit restait focalisé sur une
jolie brunette futée au possible et dotée de magnifiques yeux et d’un corps à tomber.
Avec un petit gémissement, Mac s’agita dans l’espoir de faire baisser la pression qui se faisait
sentir au niveau de sa braguette. En vain. Le seul fait de penser à elle le faisait bander, et une pensée en
entraînant une autre…
« Baam ! » Sa libido s’emballait et le plaçait sur orbite.
Mac déglutit péniblement. Il était dans de sales draps, et c’était un euphémisme de le constater.
Après avoir fouillé quelques instants, il tira du tiroir où il les rangeait la casserole qu’il lui fallait
et la posa sur la plaque chauffante, même s’il n’en avait plus besoin. D’une chiquenaude mentale, il
remplit le récipient et porta le liquide à ébullition. Il ne lui restait qu’à éventrer le paquet de pâtes et à
les y plonger. En touillant l’ensemble d’une autre commande mentale, il posa ses fesses contre le
comptoir et laissa son regard s’égarer sur la porte de la salle de bains. Une envie démentielle d’y
rejoindre Tania ne lui laissait aucun répit. Elle devait être nue, à présent, la petite culotte repoussée
dans un coin tandis que le soutien-gorge devait pendre au…
Arrête de penser à ça !
Sage conseil, mais assez problématique à suivre. Le dragon en lui était de sortie, bien décidé à se
faire entendre, l’incitant à prendre ce que son instinct territorial le poussait à considérer comme sien.
Tania t’appartient. Les poings serrés, Mac se mit à se balancer d’avant en arrière pour résister à la
tentation. N’était-ce pas le comble de l’arrogance ? Les dents serrées, il repoussa de son mieux
l’instinct de possession qui l’incitait à aller cueillir la jeune femme dans ses bras pour mieux aller la
fourrer tout de suite dans son lit. Il voulait qu’elle ait sur elle son odeur, et pouvoir sentir la sienne
partout sur lui. Il voulait lui donner tant de plaisir qu’elle ne pourrait que rendre grâce et le supplier
de lui en donner davantage encore.
Tout comme elle l’avait fait la première fois qu’ils avaient couché ensemble.
Bordel, arrête d’y penser ! Le niveau d’alerte avait encore grimpé d’un cran. Il se trouvait à présent
en zone rouge, luttant pied à pied pour résister à des désirs que Tania n’était pas pour l’heure prête à
satisfaire. Car même si elle avait fait preuve de coopération jusque-là, Mac ne s’attendait pas à ce que
cela dure. Elle était trop intelligente – trop forte, trop bornée aussi – pour accepter aucune avance de
sa part sans avoir préalablement compris le pourquoi du comment. Elle allait débouler, prête à
dégainer, comme au Far West, et à faire feu sur lui en le bombardant de questions et de sommations.
Mais le pire était encore qu’il lui tardait que commence ce duel…
Il détestait cet air absent qu’il avait vu sur son visage quand il avait dû la laisser seule sous la
douche. Même s’il la comprenait, cette réaction l’inquiétait. La peur ne pouvait avoir aucune place
entre eux. Il voulait se retrouver dès que possible confronté à sa personnalité impertinente, à ses
questions en rafale et à sa colère. Dès qu’ils se seraient débarrassés de cette formalité, ils pourraient
passer à une phase plus intéressante, comme…
Tout lui expliquer à propos des dragons, et lui apprendre à distinguer dans leur espèce les bons des
méchants. Lui raconter la guerre qui faisait rage entre les Nightfury et les Razorback. Lui faire
comprendre qu’elle n’était désormais plus en sécurité dans le monde des hommes.
Et qu’elle ne le serait plus tant qu’Ivar serait là pour pointer son sale museau.
Le leader des Razorback ne s’avouerait pas facilement vaincu. Ce n’était pas pour rien que ce
salaud avait jeté son dévolu sur elle. Le pourquoi n’était guère difficile à deviner : faire du mal à
Tania, c’était en faire également à Myst, et par ricochet au commandant des Nightfury. Une stratégie
évidente qui tenait autant du grand art que de la guerre psychologique. Myst allait s’effondrer si sa
meilleure amie se laissait prendre dans les filets de l’ennemi. Quant à Bastien, il plongerait aussitôt
dans le piège. Incapable qu’il serait de voir souffrir sa compagne, il passerait dans la seconde en
mode psycho, rien que pour adoucir sa peine.
Pas exactement la bonne attitude à adopter étant donné les responsabilités qui étaient les siennes.
Dès qu’un chef se laissait déborder par ses tripes, il en résultait immanquablement de mauvaises
décisions stratégiques. Si cela se produisait et que Bastian perdait la tête, les retombées ne seraient pas
jolies à voir, et les morts ne se compteraient pas seulement dans le camp adverse. Chacun des frères
d’armes de Mac aurait donné sa vie pour Bastian. Donc, même s’il détestait lui avoir fait peur, la
mettre à l’abri dans une bulle d’air sous-marine était bien la moins mauvaise des options qui s’étaient
offertes à lui pour que les Razorback ne mettent pas leurs sales pattes sur elle. Non seulement en vue
de préserver sa propre santé mentale, mais également celle de tout le groupe.
Il ne pouvait à présent qu’espérer qu’elle finirait par lui pardonner.
Un vœu pieux ? Probablement. Plus qu’il ne méritait ? Sans aucun doute. Mais, même si la logique
lui dictait qu’il pouvait toujours rêver, Mac continuait d’espérer qu’elle lui accorderait une seconde
chance. C’en était presque à se demander ce qui lui arrivait. À un moment donné, quelque chose avait
dû basculer sous son crâne. Désormais, il n’avait plus qu’à assumer sa sortie de route. Son moi
habituel s’était fait la malle, sans parler de sa fameuse et typique manière d’être et d’agir.
Bordel de Dieu ! n’était-il pas le type solitaire et indépendant par excellence ? Celui qui préférait
les terrains de jeux dégagés et les relations qui ne s’embarrassaient pas de sentiments ? Angela
l’accusait d’être un phobique de l’engagement. Peut-être l’était-il… ou du moins l’avait-il été jusqu’à
ce que son radar se tourne dans la mauvaise direction, aimanté par la présence de Tania. Désormais,
elle était devenue une obsession pour lui, et cela n’avait rien pour lui plaire.
Il adorait son style de vie. Les femmes avec qui il couchait habituellement ne s’en plaignaient pas,
habituées comme lui à des coucheries passagères. Le sexe était pour elles source de plaisir plus que
de complications. Un fil à la patte ? Très peu pour elles… Tania, pour sa part, ne lui semblait pas être
de cette eau-là. Elle n’était pas le genre de fille à ne pas vouloir s’attacher, mais plutôt à attendre
câlins et baisers même après l’amour. Planté pieds nus dans sa cuisine, les yeux fixés sur la porte
derrière laquelle il ne devait surtout pas la rejoindre, l’oreille guettant le moment où le silence se
ferait, Mac le savait sans l’ombre d’un doute.
En soupirant longuement, il secoua la tête. Son instinct ne lui dictait-il pas de ne pas s’engager dans
une telle histoire, de la laisser aux bons soins de Rikar après avoir rempli son devoir et de s’en aller
le cœur léger ? Cela ne risquait pourtant pas de se produire alors que le dragon en lui faisait une
fixation sur elle et que le reste de sa personne ne valait guère mieux. Jamais il n’accepterait de la
laisser lui échapper. Du moins sans combattre. Inutile, donc, d’essayer de se convaincre du contraire
ou de nier ce qu’il ressentait pour elle. Le lien qu’ils partageaient était tout simplement trop fort. La
raison devait prendre le relais sur la passion car, à présent qu’il n’y avait plus qu’une porte pour les
séparer, le désir secouait ses chaînes, amplifiant la connexion qui les reliait, le condamnant à se
résigner.
Baisé. Foutu. Cramé.
Il se retrouvait aussi entiché d’elle que Bastian et Rikar l’étaient de leurs compagnes. Mais,
contrairement à ses camarades, Mac ne risquait pas de trouver l’apaisement de sitôt.
Rappelé à ses devoirs, il se porta au secours des tortellini en vidant la casserole dans une passoire.
Alors qu’il tirait un plat creux d’un placard, le bruit de la douche cessa. Les portes en verre
coulissèrent, puis se refermèrent. Il ferma les yeux, ses sens aiguisés aux aguets, perçut le tapotement
léger des pieds nus de Tania sur le tapis de bain. Un sourire fleurit sur ses lèvres. Il adorait chacune
de ses nouvelles capacités, mais plus que tout celles qui lui permettaient de percevoir ce qui aurait dû
lui demeurer imperceptible.
Où en était-elle ? Tania s’essuyait à présent avec le drap de bain qu’il avait sorti à son intention.
Bientôt, elle se parerait de son odeur – devenant ainsi un peu plus sienne – en revêtant les vêtements
qu’il lui prêtait. Il lui tardait de les voir sur elle. Il savait ce que cela avait de surprenant, mais
pourvoir à ses besoins le nourrissait d’une certaine façon : lui faire porter ses habits, la faire dormir
dans son lit, lui donner à manger ce qu’il avait cuisiné pour elle… Bon Dieu ! il ne parvenait pas à
s’en lasser.
Après avoir pris une longue inspiration, Mac réchauffa d’une pensée le bocal de sauce. Puis, après
avoir mis dans sa poche deux jeux de couverts, il saisit deux bols et rejoignit la salle à manger. Tania
allait apparaître d’une seconde à l’autre, et…
La porte de la salle de bains s’ouvrit en grinçant sur ses gonds. Mac attendit d’avoir déposé leur
repas sur la table avant de lever les yeux.
Quand son regard se posa sur elle, son cœur sembla marquer une pause. Elle était à croquer dans
son pantalon trop grand qui tire-bouchonnait autour de ses jambes. Le sweater plus grand encore
pendait sur l’une de ses épaules, découvrant une tentatrice plage de peau des plus douce. Il savait à
présent exactement à quel point celle-ci l’était. Quant à ses courbes… elle répondait en tout point aux
critères de son idéal féminin. Le besoin urgent de la rejoindre le cueillit de plein fouet. Il n’aspirait à
rien d’autre que de pouvoir la toucher encore, de passer ses doigts dans ses cheveux humides pour les
démêler, de l’embrasser pour que leurs langues puissent se mêler et…
Agrippé de ses deux mains au dossier d’une chaise, Mac repoussa tant bien que mal l’impulsion qui
le portait vers elle. Une trop grande et trop soudaine proximité n’arrangerait rien entre eux. Ce dont il
avait besoin avant tout, c’était d’un dérivatif. Et, en scrutant son visage, il en découvrit un tout trouvé.
Tania était encore trop pâle. Un peu moins effrayée, bien sûr, mais toujours secouée. Il n’aurait pu en
être autrement alors que sa vie venait de voler en éclats et qu’il s’apprêtait à lâcher encore quelques
bombes.
Une certaine compassion se fit jour en lui. Le problème était que se sentir désolé pour elle – et
pour cette désastreuse rencontre – ne réglerait rien. Aider Tania à comprendre ce qui lui arrivait était
à présent le mieux qu’il avait à faire.
Soutenant son regard, il lança :
— Hé !
— Hé ! répondit-elle en serrant ses mains blessées devant elle.
— Vous avez trouvé ce qu’il vous fallait ? s’enquit-il.
La voyant acquiescer d’un signe de tête, Mac disposa les couverts de part et d’autre de chaque bol,
puis pivota sur ses talons et prit appui contre le rebord de la table. Il prit garde de paraître détendu, de
n’adopter aucune posture qu’elle aurait pu percevoir comme menaçante. Pour rien au monde il
n’aurait voulu l’effrayer de plus belle ou même la brusquer.
— Vous avez besoin d’autre chose ? reprit-il.
— Je ne sais pas…, répondit-elle de sa voix éraillée. Une lobotomie ?
Le respect qu’il avait pour elle se fortifia encore. Elle était du genre à aller droit au but, sans
tourner sept fois sa langue dans sa bouche, ce qui lui convenait parfaitement.
— Je ne pense pas que vous en ayez besoin, assura-t-il. Un Prozac serait sans doute plus indiqué.
Elle souffla longuement, l’ébauche d’un sourire sur le visage. L’éclaircie ne dura qu’une seconde
avant qu’elle se rembrunisse. Un sillon se forma entre ses sourcils. Tania détourna les yeux.
Regrettant déjà son regard sombre braqué sur lui, Mac la vit avec tristesse croiser les bras. Ce geste
témoignait de son besoin de se mettre à l’abri, de dresser entre eux des barrières psychologiques et de
remettre en place ses défenses. En tant que flic aux homicides, il avait vu nombre de victimes – ou de
survivants, comme préférait les appeler Angela – adopter inconsciemment ce langage gestuel.
Il ne pouvait le supporter. L’idée qu’elle puisse avoir besoin pour se protéger de mettre de la
distance entre eux lui était intolérable, même s’il en comprenait les raisons.
— Écoutez-moi…, plaida-t-il.
Le son de sa voix la fit sursauter. Mac serra le rebord de la table entre ses doigts pour ne pas aller
la prendre dans ses bras.
— Je n’ai…
Elle ne le laissa pas finir sa phrase.
— Vos yeux luisent, constata-t-elle.
Mac fit battre ses paupières, hésita un instant et répondit :
— Ça leur arrive de temps en temps.
— Allez-vous vous transformer en dragon ?
— Seulement si vous me le demandez.
Elle fit volte-face et le foudroya du regard.
— Ne soyez pas idiot !
Cet avertissement lui donnait une indication. Message reçu… Ne pas chercher à minimiser la
situation ni à jouer la détente en plaisantant. Avec un hochement de tête, il battit en retraite. Elle
voulait qu’il respecte ses limites ? Aucun problème pour lui. Il pouvait le faire.
— Vous êtes en sécurité avec moi, Tania. En dépit de ce que vous avez vu ce soir, je préférerais
mourir que vous faire du mal, expliqua-t-il, dans l’espoir de la rassurer.
Elle battit rapidement des paupières, comme si elle luttait contre les larmes, mais ne répondit rien.
Il poursuivit sur sa lancée :
— Tout va s’arranger, vous verrez.
— Comment ?
Mac sentit la bioénergie de Tania entrer en éruption tant elle était en colère. Sa réponse au quart de
tour le fit tressaillir. Colère et indignation féminine : un mélange explosif, un parfait cocktail qui
promettait bien du sport.
Il faillit sourire et lui montrer combien son attitude lui plaisait, mais il se retint en songeant que
cela ne serait pas pour lui plaire. Comment aurait-elle pu comprendre que cette réaction puisse être le
témoignage de son soulagement plutôt que de son amusement ? Mais, en voyant son regard lancer des
éclairs dans sa direction, il faillit se trahir et sourire comme un idiot. Bon sang ! cette femme était un
sacré numéro. Même dépassée par les circonstances et crevant de trouille, elle trouvait le moyen de
ne rien lâcher. Aussi préféra-t-il se taire et attendre qu’elle se décide à briser le silence. Elle avait
besoin de relâcher la pression, d’exorciser sa frayeur, de poser toutes les cartes sur la table et de jeter
le blâme sur lui. Pas question qu’il l’interrompe avant qu’elle ait pu le faire.
Furieuse et prête à s’exprimer : c’était dans cette disposition d’esprit qu’il la voulait.
— Mac… s’il vous plaît… allez-vous enfin me dire…
Agacée d’avoir à chercher ses mots, elle plissa les yeux et reprit avec plus de force :
— Bon Dieu ! allez-vous enfin m’expliquer ? J’ai failli être tuée ce soir par… par… par tout un
contingent de putain de dragons !
La colère reprenant le dessus, elle fit un pas vers lui, une expression belliqueuse sur le visage.
Oubliant combien ses doigts étaient blessés, elle pointa l’index sur lui en grimaçant de douleur, puis
elle ajouta en secouant la tête :
— Et vous – vous ! –, vous en êtes un aussi. Alors allez-y : expliquez-moi maintenant comme vous
allez faire pour que tout s’arrange !
— J’assurerai votre sécurité. Je vous garderai en vie.
— Vous me… vous…
Tania renonça à poursuivre. Un muscle se crispa le long de sa mâchoire et elle se mit à crier :
— Vous m’avez fait tomber du haut d’un pont, voilà ce que vous avez fait ! Vous avez bousillé ma
voiture… ma pauvre fifille… et pour finir… vous m’avez séquestrée au fond de l’océan dans une
putain de bulle d’air !
Évidemment, si elle le prenait ainsi…
Mac ne put s’empêcher de tiquer. « Héros de l’année » n’était pas un titre auquel il pourrait
prétendre prochainement…
— Je suis désolé, dit-il avec conviction. Je ne voulais pas vous effrayer, mais…
— Oh, nom de Dieu ! l’interrompit-elle.
Elle se détourna de lui et fouilla du regard l’intérieur du chalet. Ses yeux passèrent sur la cheminée,
puis sur le living-room, avant de s’arrêter sur la cuisine.
— Avez-vous une arme ici ? demanda-t-elle tout de go. Je vais vous tuer ! Je le jure devant Dieu,
rien ne m’empêchera d’appuyer sur la détente…
D’accord. C’était déjà mieux, bien qu’un peu contre-productif.
Mac s’en fichait. En passant au stade des menaces, elle était en progrès. Plus elle crierait sur lui,
mieux elle se sentirait. Et quand elle aurait vidé son sac et crié tout son soûl, il aurait enfin une chance
de lui expliquer le pourquoi et le comment de la situation. Elle avait besoin de comprendre les
challenges de la nouvelle réalité dans laquelle elle évoluait pour l’accepter. Et, en premier lieu, pour
accepter le fait qu’elle ne survivrait pas longtemps sans sa protection dans un monde empli de
dragons où les femelles de haute énergie – comme elle – devenaient les cibles des Razorback.
En croisant les bras, Mac attendit qu’elle ait achevé de s’agiter. Plus animée à présent, la bouche
sans cesse en action, Tania arpenta le chalet de long en large, ses pieds nus claquant sur le parquet,
des mèches noires s’échappant une à une du chignon qu’elle avait confectionné pour glisser sur ses
épaules. Un vague sourire au coin des lèvres, il écouta patiemment ses divagations. En contournant le
sofa, elle lui jeta en pleine face une nouvelle insulte. Elle repartit de plus belle, vers la cheminée cette
fois, dont les flammes à son passage s’élevèrent plus haut en crépitant. « Tête de nœud à écailles » et
« face de rat sans cervelle » vinrent ensuite s’ajouter à la litanie déjà bien fournie de noms d’oiseaux.
Le tout sans jamais se répéter ni se montrer vulgaire.
Impressionnante performance, vraiment… À sa place, Mac aurait déjà eu recours plus de vingt fois
au bon vieux juron monosyllabique. Sa créativité faisait son admiration, même si c’était lui qui faisait
les frais de sa colère. Vive comme le feu, elle avait aussi un tempérament incendiaire. Elle était aussi
sexy en diable et…
Oh, merde ! ce n’était vraiment pas le moment de s’égarer dans cette direction. Mac inspira à fond
pour se calmer, puis relâcha lentement son souffle, obligeant son cerveau à reprendre le contrôle. La
stratégie A ayant échoué, le temps était venu de passer au plan B, avant que le désir finisse par avoir le
dessus.
Sans quitter Tania des yeux, il roula des épaules pour se détendre, surveillant sa progression vers
l’extrémité de la table. Elle s’en rapprochait. Elle y était presque… Il n’aurait eu qu’à tendre les bras
pour l’attraper et l’arrêter en pleine course. Mais agir ainsi nécessitait de la toucher. Pas exactement le
plan idéal étant donné l’alerte rouge sensuelle qu’elle suscitait en lui pour l’heure.
Après l’avoir dépassé, elle tourna au bout de la table. C’était maintenant ou jamais. S’il ne parvenait
pas à la stopper dans les trois secondes à venir, elle allait repartir pour un tour à travers la pièce et il
lui faudrait attendre qu’elle…
Se redressant vivement, Mac posa un pied contre l’assise d’une chaise et d’une brusque détente la
fit glisser dans la direction de Tania sur le parquet. Il avait calculé son coup à la perfection. La chaise
s’arrêta pile-poil devant elle, sans même l’avoir heurtée. Coupée net dans sa tirade, elle le dévisagea,
les yeux ronds, la bouche ouverte, reprenant son souffle avant de…
— Asseyez-vous, ordonna-t-il.
Il avait préféré couper court, sans lui laisser le temps de trouver un nouveau nom pittoresque pour
le rebaptiser.
De parfaites petites dents blanches s’entrechoquèrent quand elle referma la bouche sans avoir pu
s’exprimer. Redressant fièrement le menton, Tania croisa les bras et ne bougea pas d’un pouce.
— Ça va refroidir, prétendit-il.
C’était un mensonge. S’il était là pour y veiller, les pâtes aussi bien que la sauce ne pouvaient
refroidir. Ses dons lui permettaient d’agir à distance sur tout ce qui comportait une part d’élément
liquide. Leur repas, sur la table, restait aussi chaud que lorsqu’il l’y avait déposé.
— Allez, mo chroí, insista-t-il. Ayez pitié. Je suis affamé, et vous pouvez fort bien rester aussi en
colère assise que debout.
— Je n’ai pas faim.
— Bien sûr que si.
Un pari qu’il ne tarda pas à gagner haut la main, lorsque le ventre de Tania se mit à gronder
longuement.
— Trahie par un plat de tortellini ! s’exclama-t-elle d’un ton dégoûté. C’est bien ma veine…
Mac se mit à rire de la voir si bien supporter l’adversité. La mine renfrognée, elle se hissa sur la
pointe des pieds pour examiner le contenu d’un bol.
— Ça sent bon, n’est-ce pas ? fit-il en avançant celui-ci vers elle, espérant la tenter.
Elle maugréa quelque chose – probablement un autre nom d’oiseau –, puis elle entreprit, avec plus
de détermination que d’adresse, de pousser la chaise avec sa jambe en évitant de se servir de ses
mains blessées. Incapable d’assister à ce spectacle sans réagir, Mac alla saisir le dossier et mit la
chaise en place pour elle. Il la vit rougir violemment, mais il ne se troubla pas et tint bon jusqu’à ce
qu’elle accepte de s’asseoir sur le siège qu’il lui présentait. Quand il l’eut repoussé sous la table, il se
pencha pour rectifier la position des couverts. Et tandis que du bout des lèvres elle le remerciait, il
inspira longuement son parfum, déçu de ne pouvoir s’en repaître davantage encore.
Plus que jamais, elle était adorable. Vraiment…
Et lui, il aurait mieux fait de s’éloigner. Au plus vite ! D’aller se caler les fesses sur son siège et de
lui laisser un peu d’espace pour respirer. Au lieu de cela, comme un imbécile, il s’entendit déclarer :
— Vous sentez aussi bon que les lys d’eau…
Tania se redressa sur sa chaise et le regarda par-dessus son épaule. Quand leurs regards se
croisèrent, Mac sentit ses abdos se contracter. Toujours fâchée, elle marmonna :
— Erreur : c’est votre odeur que vous sentez sur moi.
Ce qui n’était pas tout à fait le cas. Dans le bouquet de senteurs qui lui parvenait, c’était celle de
Tania qui dominait.
— Plus exactement celle de mon savon, rectifia-t-il.
Son savon qu’elle avait frotté sur tout son corps, dans des endroits secrets qu’il rêvait de visiter à
nouveau. Une bouffée de désir faillit avoir raison de lui lorsqu’une image de Tania sous la douche
s’imposa à son esprit.
Rougissant de plus belle, elle ajouta :
— Votre shampoing également.
Incapable de résister, Mac prit appui sur les accoudoirs de la chaise et se pencha, la dominant de
toute sa hauteur sans la toucher. Ses lèvres effleurèrent ses cheveux, et il inspira une nouvelle fois
profondément, emplissant ses poumons de sa douceur. Oh, Seigneur ! il lui fallait… arrêter ça tout de
suite. Avant de se ridiculiser devant elle.
— Tania ?
— Oui ?
— Avez-vous besoin d’aide ?
Dénouant ses muscles, il quitta son poste derrière elle et se dirigea vers son siège. Plus loin il se
trouverait d’elle, mieux ce serait.
— Si vos mains ne vous le permettent pas, précisa-t-il, je peux vous nourrir.
— Si vous essayez, je vous plante ma fourchette dans la main !
La surprise le fit cligner des yeux. La menace le fit sourire.
Les sourcils froncés, elle fit mine de se saisir de l’ustensile.
— Vous croyez que je ne le ferai pas ?
— Exactement.
Elle se rembrunit un peu plus.
Mac brandit ses mains, paumes ouvertes, devant lui et battit en retraite. En prenant place sur la
chaise voisine de la sienne, il ne put réprimer un sourire triomphant.
— C’était quand même un bon bluff, reconnut-il.
Tout en luttant pour saisir sa fourchette, Tania constata, dépitée :
— Je n’ai jamais été bonne au poker.
Malheureusement pour elle, lui l’était. Très assidu à ce jeu, il était considéré comme un maître dans
bien des cercles. Mais l’habileté au bluff ne suffisait pas à faire un bon joueur. La patience était un
élément fondamental dans chaque partie qu’il disputait. Ce qui était précisément la raison pour
laquelle Tania était assise pour l’heure à côté de lui, occupée à discuter plutôt qu’à lui crier après…
— Je vous apprendrai, décréta-t-il.
« Un tas de choses » était sous-entendu, même si le sexe n’était pas au menu pour l’heure – et peut-
être même avant longtemps.
Une fourchetée de pâtes à mi-chemin de sa bouche, elle s’étonna :
— À jouer au poker ?
Mac acquiesça de la tête, sans quitter ses lèvres des yeux. Il la regarda mâcher un moment, puis son
attention se reporta sur ses mains, ce qui était plus sage. Sa bouche était diablement trop tentatrice et…
elle était gauchère. Jamais il n’aurait imaginé cela d’elle. En tout cas, malgré ses blessures, elle se
débrouillait bien. En s’attaquant à sa propre nourriture, il observa la facilité avec laquelle elle se
servait elle-même des couverts. Oui, décidément, elle devait être gauchère. Ou peut-être ambidextre ?
Elle attendit d’avoir avalé une autre bouchée puis, agitant sa fourchette au-dessus de son bol,
demanda :
— Quand nous aurons fini de manger ?
Mac jeta un coup d’œil à l’horloge ronde pendue au mur derrière elle : 3 heures. L’équivalent du
milieu de la journée pour lui, mais pour elle le milieu de la nuit. Il revint se focaliser sur Tania et
ouvrit grand ses sens. Un détour par sa bioénergie grâce au lien qu’ils partageaient lui apprit ce qu’il
avait besoin de savoir.
— Vous feriez mieux d’aller dormir, suggéra-t-il d’un air sévère.
— Je ne suis pas fatiguée.
Un mensonge, que Mac décida de ne pas relever. Cela n’avait aucun sens de continuer à argumenter
avec elle… mais il aurait bien à la place goûté à ses lèvres. Un désir urgent de la faire sienne flamba
de plus belle en lui. Redressant le menton, Tania soutint son regard. Ce fut comme si elle déversait sur
ses sens en feu une giclée de kérosène pour l’envoyer sur orbite. La main crispée sur sa fourchette, il
lutta pied à pied pour résister à la tentation qui était sur le point d’avoir le dessus.
— Mac ?
Trois lettres. Un nom, doucement proféré. Effet maximum garanti.
Après avoir péniblement ravalé sa salive, il répondit dans un grognement à peine audible :
— Oui ?
— J’ai une tonne de questions à vous poser, vous savez…
Ils y étaient donc. L’ouverture qu’il avait patiemment attendue arrivait enfin : une claire invitation à
discuter. Et tandis que sa jeune beauté se transformait devant lui en petite futée, la fierté que lui
inspirait sa force d’âme ne connut plus de bornes. Et, curieusement, cela l’excitait tout autant que ses
lèvres… Mais il était vrai qu’elle aurait pu faire n’importe quoi et continuer d’éveiller le mâle en lui.
Déguisée en clown, elle ne lui aurait pas moins fait tourner la tête. S’il ne se lassait pas de la regarder,
Mac devait admettre que son esprit l’intriguait tout autant.
Magnifique et intelligente.
Une sacrée combinaison, fatale à plus d’un titre. En la voyant poser ses yeux bruns sur lui pour ne
plus le lâcher, il fit une prière afin que ses frères d’armes daignent se montrer avant… que son
instinct balaie sa raison, prenne le dessus et lui fasse commettre un geste très stupide. Par exemple lui
ôter tous ses vêtements, et faire en sorte qu’elle le supplie de ne surtout pas arrêter pendant qu’il lui
ferait l’amour comme un forcené.
Ce qui n’était même pas envisageable.
CHAPITRE 13
Les ailes largement déployées, Ivar survolait le rivage de Seattle. Les lueurs de l’orage faisaient
luire ses écailles rouges par intermittence. Tournant alternativement la tête à droite, puis à gauche, il
ne découvrait aucun signe du Nightfury qu’il traquait. Comme le phénomène de foire qu’il était, le
mâle avait disparu au fond de l’océan. Savoir comment il lui était possible d’y respirer demeurait un
mystère pour lui. Et tout en y réfléchissant en vain, Ivar continuait de chercher. Tôt ou tard, ce petit
salaud devrait bien refaire surface. Et quand cela se produirait, il serait là pour le surprendre et le
pulvériser en plein ciel.
Il espérait seulement que cette occasion ne se ferait pas trop attendre. L’aube approchait, et avec elle
les UV mortels auxquels ceux de son espèce ne pouvaient survivre. Ce qui l’amenait à se poser une
question. Le rat d’eau pouvait-il survivre une journée entière au fond du Puget Sound ? Emmagasiner
suffisamment d’oxygène dans ses poumons de dégénéré pour tenir jusqu’au crépuscule suivant ? Il y
avait assurément à cet endroit une certaine profondeur. Agissait-elle comme une barrière qui le
protégerait ?
Ivar poussa un grognement. Il espérait que non. Il n’aurait plus manqué que ce petit salaud bénéficie
de ce qui pouvait faire office, pour les dragons, d’écran total…
Sa femelle, quant à elle… Bon Dieu ! elle était exactement celle qui lui fallait. Si pleine d’énergie
que le seul fait de penser à elle suffisait à le faire saliver. Tania Solares… petite humaine à croquer.
Il avait pu l’admirer sur le pont, avant le grand plongeon. Son apparition sur l’écran ne lui avait
offert qu’un pâle reflet de sa beauté, rien de comparable à ce qu’elle était en chair et en os. À n’en pas
douter, il s’agissait d’un spécimen incomparable. Sa connexion au Méridien devait rivaliser avec
celle de la femelle de Bastian. Elle était la puissance incarnée, d’une beauté électrique. La faim qu’Ivar
avait d’elle lui donnait des crampes. Il mourait d’envie de goûter à l’éclat aveuglant perceptible dans
son aura d’un vert bleuté. La preuve qu’elle était non seulement la candidate idéale pour une
inoubliable partie de jambes en l’air, mais aussi pour intégrer le bloc A…
Et le programme de reproduction d’Ivar.
Cinq femelles y avaient été emprisonnées jusque-là. Il en voulait sept, et le numéro six serait du
plus bel effet autour du cou de Tania Solares. Mais, pour cela, il lui fallait retrouver ce salaud de
Nightfury qui l’avait enlevée.
Il s’était dit qu’il agirait ainsi pour venger Lothair, pour lui faire justice. Mais à présent qu’il avait
jeté un coup d’œil sur elle… ses plans avaient changé. Il n’utiliserait pas cette humaine pour tendre un
piège à Bastian. Il préférait la mettre dans son lit et en faire son esclave personnelle…
Virant sur l’aile, il se dirigea vers le large de Puget Sound. La cité brillait tel un diamant dans le
lointain. Le tonnerre roulait sans fin au-dessus de sa tête, mais Ivar était décidé à l’ignorer. Il se
fichait des éclairs jaillissant des noires nuées et susceptibles de l’abattre en plein vol. Sa concentration
était totale. Une seule chose importait : cet agaçant rat d’eau.
Les yeux plissés, Ivar scrutait sans relâche la surface moutonneuse de l’océan. Trois de ses soldats
le suivaient, protégeant ses arrières tout en gardant leurs distances. Il ne pouvait les en blâmer. Un
mâle un peu futé savait quand il valait mieux ne pas l’embêter, et cette nuit, après le calamiteux
désastre de Gig Harbor, nul ne s’y serait risqué.
Autant dire que c’était un fiasco : quatre morts, le double de blessés, et tout cela pour rien, car
Bastian et sa bande de connards étaient toujours de ce monde. Il le savait grâce aux rapports sans
cesse actualisés que Denzeil lui adressait par le biais du canal mental. L’ennemi jouait à un mélange
de cache-cache et de saute-mouton sur les buildings de Seattle, menant la vie dure à ses guerriers.
Même en prenant en compte leur supériorité numérique, Ivar savait qu’ils ne pouvaient l’emporter.
Les Nightfury étaient trop mobiles, trop rapides, trop futés. Aucune chance que l’un d’eux se laisse
surprendre désormais. Que cela lui plaise ou non, mettre KO le mâle qui protégeait Solares serait
donc la seule satisfaction qu’il aurait éventuellement cette nuit.
Avec un grondement féroce, Ivar mobilisa ses pouvoirs. La puissance magique se rua dans ses
veines, puis s’enflamma. Une flamme rose apparut puis descendit tout le long de son échine. Dans une
secousse de tout son corps, il poussa un grognement appréciateur. Il aimait sentir le picotement qui
balayait ses écailles lorsqu’il s’enflammait ainsi, de l’extrémité de ses cornes à celle de sa queue
hérissée de pointes.
Ce phénomène se produisait de temps à autre. Une colère extrême pouvait en être la cause, le
transformant provisoirement en brasier volant. Mais, pour le moment, il l’aidait à se recentrer. Son
radar interne se mit en route à pleine puissance. Sa vision nocturne se fit plus intense, suivant la trace
qu’il venait de repérer sous la surface de l’océan. Il inhala, attisant le foyer au fond de sa gorge, prêt
à cracher le feu, et…
Ivar poussa un grognement de dépit. Ce n’était qu’un banc de poissons, pas ce foutu dragon d’eau.
Le vent forcit, porteur d’une brume glacée qui se condensait sous son ventre, ruisselant sur ses
écailles. Le sonar d’Ivar tinta de nouveau. Cette fois, c’était un requin esseulé qui nageait sous la
surface ourlée de vagues que ratissaient sans relâche ses pouvoirs magiques. À part ça ? Rien ! Pas le
plus petit indice. Le mâle avait disparu, et avec lui la femelle convoitée.
Bon Dieu, quelle nuit ! Ivar n’aimait pas perdre son temps, mais il y avait pire encore. Le fait de
savoir qu’il avait été doublé par un Nightfury novice, qui venait à peine de passer par la
transformation, était plutôt embarrassant. Jamais ce jeunot n’aurait dû lui échapper. Son manque
d’expérience n’aurait pas dû peser lourd. Hélas ! cet avantage n’avait existé que sur le papier. Le
nouveau petit gars de Bastian avait du punch à revendre et ne manquait pas d’intelligence non plus. Il
savait quand passer à l’attaque et quand il valait mieux attendre. Son petit numéro avec les lances
d’eau en fournissait la preuve.
L’existence même d’un dragon d’eau doté d’une telle puissance de frappe et d’une telle acuité de
vision laissait songeur. Ivar secoua la tête. Comment cela était-il même possible ?
Il savait pourtant que cette question n’avait pas de sens. C’était possible, parce que Hamersveld en
constituait la preuve vivante. Ivar se souvenait d’avoir rencontré ce mâle à un festival de l’Archguard.
Cela devait remonter à une trentaine d’années, peut-être un peu plus. Même s’il ne l’avait jamais revu
depuis, il n’avait pu l’oublier. Ce guerrier faisait forte impression et sa puissance était à la hauteur de
sa réputation.
Personne ne cherchait noise à Hamersveld, même au sein du haut conseil de l’Archguard. La
rumeur voulait qu’il ne supporte d’autre compagnie que la sienne et refusait par conséquent de prêter
allégeance à un groupe établi. Sa réputation de méchanceté et le fait qu’il proclamait être un dragon
d’eau ajoutaient à l’intérêt que présentait le personnage aux yeux d’Ivar.
Les yeux plissés, il s’abîma dans d’intenses réflexions, examinant chaque idée sous plusieurs
angles, cherchant la faille. Bastian disposait dans son camp d’un dragon d’eau d’une puissance
indéniable, ce qui lui conférait un avantage certain. Ce satané novice ne parvenait-il pas déjà à
dissimuler sa présence dans l’eau ? Qui pouvait dire ce dont il serait bientôt capable si on lui en
laissait le temps ? Finirait-il par pouvoir noyer des guerriers en plein vol ?
Ivar grimaça. Cette éventualité ne le réjouissait pas plus que de devoir rentrer chez lui bredouille. Il
n’en vira pas moins sur l’aile droite, prenant la direction du 28, Walton Street. Le temps était venu
pour lui de surfer sur l’équivalent d’Internet pour le genre dragonin et de renouer quelques contacts.
Il avait besoin d’en apprendre un peu plus sur Hamersveld, sur son caractère, et sur la possibilité ou
non de le contrôler.
À présent que Lothair n’était plus là, Ivar avait besoin d’un nouveau second, quelqu’un d’assez
vicieux pour prendre sa place. Hamersveld était apparemment celui qu’il lui fallait pour ça. Avec lui,
le mot « brutalité » prenait un sens nouveau. Et puis sa propension à ouvrir partout où il passait les
portes de l’enfer en faisait une sorte de jumeau de cœur d’Ivar. Sans compter que son recrutement
suffirait à booster le moral des Razorback et à rabattre leur caquet aux Nightfury.
L’un dans l’autre, un bon plan, qu’il lui fallait mettre en œuvre aussitôt que possible.
Alors que la nouvelle recrue de Bastian faisait des étincelles, il disposait d’un temps limité. Sans
compter que retrouver la trace d’Hamersveld n’allait pas s’avérer évident, pas plus que de le décider
à œuvrer pour sa cause. Mais, alors que le festival de l’Archguard battait son plein, la chance était
peut-être de son côté. Si le guerrier se trouvait à Prague, les contacts qu’il avait là-bas pourraient
l’approcher.
Ivar éteignit les dernières flammes qui dansaient encore le long de son dos. Tandis que l’air glacial
refroidissait ses écailles, ses soldats resserrèrent les rangs autour de lui. Les ignorant parfaitement, il
fonça vers les entrepôts qui s’alignaient sur le littoral, semblables à des boîtes en métal, avant
d’obliquer