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Byzantins et Sassanides avant l'Islam

L'Empire byzantin et l'Empire sassanide étaient les deux grandes puissances de l'Orient à la veille de l'Islam. Le document décrit leur histoire et organisation entre le IVe et le VIe siècle, notamment les conquêtes de Justinien qui ont permis de réunifier partiellement l'Empire romain.

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Byzantins et Sassanides avant l'Islam

L'Empire byzantin et l'Empire sassanide étaient les deux grandes puissances de l'Orient à la veille de l'Islam. Le document décrit leur histoire et organisation entre le IVe et le VIe siècle, notamment les conquêtes de Justinien qui ont permis de réunifier partiellement l'Empire romain.

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Cours magistral n° 3

L’ORIENT À LA VEILLE DE L’ISLAM

L’EMPIRE BYZANTIN ET L’EMPIRE SASSANIDE

Empire romain d’Orient (puis Empire byzantin)

306 - 337 : règne de Constantin Ier.

313 : par « l’édit de Milan », c’est-à-dire les décisions arrêtées par Constantin et Licinius lors de leur
rencontre à Milan en 313, la liberté des cultes est rétablie dans l’Empire.

330 : fondation de Constantinople. Même si elle n’est pas dédiée dès l’origine au « Dieu des martyrs »
comme le dit Eusèbe (Vie de Constantin, III. 48), elle s’ouvre aux édifices chrétiens.

395 : mort de Théodose Ier. Partition de l’Empire romain entre les deux fils de l’empereur défunt, Honorius
(empereur d’Occident, établi à Ravenne) et Arcadius (empereur romain d’Orient, établi à Constantinople).

476 : fin de l'empire d’Occident.

527 - 565 : règne de Justinien.

610 - 641 : règne d’Héraclius.

Empire perse sassanide

224 - 651 : dynastie sassanide.

590 - 628 : règne de Khosrow (Chrosoès II).

602 - 630 : guerre entre Byzantins et Perses.

636 : défaite byzantine face aux armées musulmanes, en Syrie (débats sur les causes des victoires
musulmanes et sur leurs conséquences).

L'Orient, qui semblait moins affecté par les grandes migrations, plus fort et solide, ne montre-t-il pas
lui aussi des signes de faiblesse ?

I. L'empire de Justinien (527 - 565)

Justinien arrive au pouvoir dans un contexte relativement favorable. Trois faits marquent les premières
années de son long règne : la paix avec la Perse, l’œuvre juridique, la reprise de la violence urbaine. Les
hostilités avec la Perse qui avaient repris entre 528 et 531 s’achèvent en effet par une paix « éternelle »
exigeant de Byzance un tribut de 11 000 livres d’or et le retour dans l’Empire des philosophes de l’École
d’Athènes fermée par ordre de Justinien en 529.1

1MORRISSON Cécile, « Les événements / perspective chronologique », MORRISSON Cécile (éd.), Le


monde byzantin I. L'Empire romain d'Orient (330-641), Paris, Presses Universitaires de France, 2012, pp. 1 -
47.

A. Une base territoriale solide et riche (Anatolie, Syrie et Egypte)

* Syrie et Egypte

Syrie : nestoriens et littérature syriaque

Egypte : coptes, monophysites ; langue copte

Grande prospérité début du VIe siècle

Finances saines, grâce à la politique rigoureuse d’Anastase.

B. Les reconquêtes de Justinien : une réunification impériale inachevée et fragile

395 : l'Empire romain d’Orient est divisé. La partie orientale est désormais gouvernée par Arcadius, depuis la
capitale de Constantinople, tandis que la partie occidentale est présidée par Honorius, avec pour capitale
Ravenne.

En Palestine, les Samaritains se soulèvent en 529, puis une nouvelle fois, à la fin du règne de Justinien, de
concert avec les juifs. Les diffamations continuelles qu’ils subissent depuis plusieurs règnes les inciteront à
s’allier aux Perses, à la fin du VIIe siècle, et enfin aux musulmans.

Du 13 au 19 janvier 532 sévit la sédition de Nika, provoquée par le refus du préfet d’accorder l’amnistie à
deux meurtriers. « Les acclamations poussées par les factions au Cirque mêlent aux cris de « Victoire » (d’où
le nom de la révolte) les plaintes et les revendications, exigeant le renvoi du préfet Jean de Cappadoce,
traitant bientôt l’empereur de parjure et d’âne bâté (Chron. Paschale, 174, tr. Whitby, p. 114 - 121) avant de
chercher à proclamer à sa place un parent d’Anastase, le patrice Hypatius. La foule met en outre le feu à une
partie de l’Hippodrome et des bâtiments adjacents (bains de Zeuxippe, porte d’entrée du Palais, préfecture du
Prétoire, Sénat, Sainte-Sophie). »2 Justinien, en proie à la tentation de fuir, en fut dissuadé par sa femme,
Théodora : « L’empire est un beau linceul », aurait-elle déclaré, citant Isocrate (Procope, Bella, I, 24, 33 -
37). L’intervention de Bélisaire et ses troupes, cantonnés hors les murs, permit d’apaiser l’ire populaire, ou
plus exactement de la réprimer - et ce au prix de milliers d’exécutions.

Dès 533, Bélisaire commande à 15,000 hommes, convoyés par une flotte qui fait escale en Sicile ; les
marchands nous apprennent qu’elle avait quitté Carthage pour cingler vers la Sardaigne, où l’Empire
fomentait une révolte. Les Byzantins débarquent en Byzacène (à Caput Vada, dans l’actuel Sahel tunisien),
s’emparent sans coup férir de Carthage le 14 septembre 533, récupérant les trésors subtilisés par Genséric
lorsqu’il se rendit à Rome, en 455, ainsi que les richesses dérobées naguère au Temple de Jérusalem par
Titus. Le roi Gélimer (530 - 534), qui avait tenté de fuir, est finalement fait prisonnier, exhibé lors du
triomphe célébré à Constantinople, en 534, avant que d’être exilé en Asie mineure. Une partie de ses troupes
personnelles est intégrée à l’armée byzantine, puis expédiée sur le front perse.

L’édit de 534 instaure la préfecture d’Afrique. L’Afrique byzantine comprend les territoires vandales depuis
la Tripolitaine jusqu’aux Baléares, la Corse et la Sardaigne, la Numidie, une partie de la Maurétanie
Sitifienne, quelques escales telles que Septem (Ceuta) et Tingi (Tanger). Elle s’étend même, entre 552 et 615,
à une enclave à l’entour de Carthagène, reprise ensuite par les Wisigoths. Le nouveau préfet, Solomon, est
soumis aux nombreuses offensives berbères, finalement assassiné à Cilium (Kasserine).

2 Ibidem.

« La défense du territoire s’appuie sur un réseau planifié de fortifications permettant le contrôle du territoire
environnant par des garnisons réduites et jusqu’aux premiers raids arabes de 646 la province connaît une
relative sécurité. Même si le paysage urbain se rétracte selon un processus analogue à celui observé dans
d’autres régions de l’Empire, il subsiste une certaine prospérité fondée sur les exportations agricoles ou
artisanales (blé, huile, céramique sigillée) et dont témoignent la diffusion encore large des amphores et des
plats africains en Méditerranée et au-delà, ainsi que l’abondance et la qualité de la monnaie émise à
Carthage. »3

Bélisaire, ayant célébré son triomphe et son consulat le 1er janvier 535, est envoyé lors d’une expédition
vengeresse en Italie. Le nouveau roi ostrogoth, Théodahat (534 - 536), avait assassiné la fille de Théodoric,
Amalasonthe, alors régente au nom de son fils, Athalaric (526 - 534). Bélisaire conquiert de nouveau la
Sicile en 535, puis Naples l’année suivante, et l’armée pénètre Rome le 9 décembre. Les diverses offensives
des Goths - siège de Rome pendant plus d’un an, reprise de Milan et massacre des citoyens romains, en 539
-, sous la conduite de leur nouveau roi, Vitigès, époux d’une petite-fille de Théodoric (536 - 539), sont
contournées par Bélisaire et son adjoint, l’eunuque Narsès. Bélisaire entre enfin à Ravenne en 540, capture
Vitigès qu’il mène jusqu’à Constantinople, avec les trésors de Théodoric. Ce nouveau succès suscite la
jalousie de Théodora (Procope, Histoire secrète, 2, 21 - 25, 4, 13 - 17) ; Bélisaire, qui avait pourtant refusé la
couronne impériale que lui offraient les Ostrogoths à Ravenne, est soupçonné de menées factieuses, envoyé
sur le front perse puis limogé en 542 ; ses biens sont confisqués - ce qui était sans doute le motif essentiel. Ce
destin malheureux servira de substrat à la légende qui le figure en mendiant aveugle, dénué de toute
ressource.

Le 14 novembre 565, Justinien meurt à l’âge de 83 ans, confiant, si l’on en croit Corippe (Éloge, 176, IV, 339
- 50), le pouvoir à son neveu Justin II. Sa dépouille est recouverte d’un pallium qui le représente foulant du
pied le roi vandale Gélimer, entouré des personnifications de Rome et de l’Afrique et d’allégories de peuples
vaincus, thèmes classiques de la victoire impériale, illustrées sur les solidi du Ve siècle, ou encore sur l’ivoire
Barberini du Louvre.

554 : prise de la Bétique (Andalousie)

C. La réorganisation de l’Empire

Maintien de règles de l'empire romain mais instabilité politique (usurpations)

Remise en ordre de l'administration lutte contre la corruption.

maître des offices : bureaux de la capitale, agents en province, poste, maître des cérémonies à la cour

La codification du droit.

Le Code Théodosien, publié sous le règne de Théodose II (408 - 450), en 438, reprend l’ensemble des lois
antipaïennes promulguées sous Gratien (375 - 383) et Théodose (379 - 395) :

• 24 février 391 : interdiction de procéder à un sacrifice à Rome et en Italie, de visiter un temple, de rendre
hommage aux idoles.

• 10 juin 391 : la loi susmentionnée est appliquée à l’Égypte.

• 8 novembre 392 : une constitution généralise ces mesures pour l’Empire.

3 Ibid.

Aussi, il entérine l’abolition des exemptions en faveur des prêtres païens, l’interdiction de la célébration des
mystères d’Éleusis (396), la démolition des temples ruraux - déjà ordonnée par Arcadius et Honorius en 399
- et des temples, « s’il en reste encore d’intacts » (Édit de Théodose II, 435), la christianisation des lieux de
culte païens. Il prohibe également la résidence de prêtres païens au sein de lieux de culte ; les païens sont
exclus de l’armée et de l’administration, et enfin, en 423, les adeptes du paganisme, « s’il en existe encore,
bien qu’il ne doive plus y en avoir », sont punis de confiscation et d’exil.

Aussi, Théodose prohibe les mariages entre juifs et chrétiens, qu’il assimile à un adultère. Le Code
Théodosien, selon les lois actées sous Constantin, empêche aux juifs de circoncire leurs esclaves, et protège
les juifs convertis au christianisme (335).

« Le dispositif est maintenant complet et, sous les successeurs de Théodose II, les textes sont plus rares :
Léon Ier, en 463, interdit aux païens d’ester en justice ; en 505, Anastase les exclut des charges municipales.
Il revient à Justinien de mettre le point final à cette législation. Une loi de 529 s’attaque à la liberté de
conscience, obligeant les païens à se faire baptiser sous peine de confiscation et d’exil.

La réitération fréquente des mêmes lois montre que celles-ci n’ont pas toujours été appliquées avec rigueur.
Mais si les païens ont pu compter sur des appuis ou sur des négligences, la politique antipaïenne trouvait
aussi des relais efficaces dans le zèle de certains fonctionnaires, des évêques, des moines, des populations
chrétiennes. »4

« Les païens, dont l’espace se réduit dramatiquement, ne seront jamais éliminés totalement. Il subsiste dans
certaines régions des poches de paganisme : ainsi, Justinien doit encore appuyer une campagne de baptêmes
menée par Jean d’Éphèse en Asie Mineure ; sous l’empereur Maurice, les païens de Harran sont persécutés.
Le paganisme persiste dans certains secteurs de la société : même après la fermeture de l’école d’Athènes par
Justinien [Beaucamp, 264], les philosophes néo-platoniciens resteront attachés à l’ancienne religion et des
procès pour paganisme mettent en cause des membres des classes dirigeantes. Enfin, les conversions en
masse n’ont pas toujours été profondes. Mais au total, à partir du milieu du Ve siècle, la nouvelle religion est
majoritaire dans tout l’empire d’Orient et les païens ne jouent plus de rôle historiquement appréciable. »5

Une commission de dix personnes, formée de hauts fonctionnaires et présidée par le légiste Tribonien, édite
une première fois le Code Justinien en 529, classant les constitutions impériales encore en vigueur selon leur
thème, après les avoir examinées et amendées ; en 534 lui est substituée une seconde édition, celle-ci
incorporant de nombreuses novelles révisées. Sous l’impulsion de Tribonien, l’entreprise est complétée par
un recueil d’extraits de textes juridiques classiques, le Digeste, additionné d’un manuel, les Institutes, à
l’intention des étudiants en Droit, comportant les travaux classiques d’auteurs romains tels Gaius, Ulpien,
ainsi que les réformes impériales majeures.

Affirmation du christianisme chalcédonien comme religion d’empire.

« Chaque souverain travaille à l’unité de l’Église et cherche où peut se faire l’accord ; mais plusieurs d’entre
eux ont des convictions personnelles déterminantes. »6

Débats sur l'union de la divinité et de l'humanité dans le Christ :

4FLUSIN Bernard, « Triomphe du christianisme et définition de l'orthodoxie », MORRISSON Cécile (éd.),


Le monde byzantin I. L'Empire romain d'Orient (330-641), Paris, Presses Universitaires de France, 2012, pp.
49 - 75.
5 Ibid.
6 Ibid.

Nestorius, le concile d’Éphèse (431) et l’union de 433 : en 427, Théodose II désigne Nestorius, alors prêtre
d’Antioche, évêque de Constantinople. Celui-ci distingue dans le Christ entre le Dieu Verbe et l’homme
Jésus, et en laissant entendre que Marie ne peut être appelée Théotokos7 mais plutôt Christotokos8. Cyrille
d’Alexandrie soutient, dans deux épîtres qu’il fit parvenir à Nestorius, la valeur du titre traditionnel de
Théotokos. Tous deux s’en réfèrent au pape Célestin, qui réunit un concile romain (430), qui condamne
finalement Nestorius. Au nom du pape, Cyrille ordonne à Nestorius de se soumettre et lui propose douze
anathématismes ; avant que les les condamnations de Célestin et de Cyrille ne lui parviennent, Nestorius
obtient de l’empereur la convocation d’un concile : le concile d’Éphèse, troisième « concile œcuménique »,
réuni en juin et juillet 431. Face aux partisans de Cyrille, appuyés par les légats pontificaux, se dressent ses
adversaires, assemblés autour de l’évêque d’Antioche, soutenu par une cinquantaine d’évêques, provenant
essentiellement du diocèse d’Orient. Nestorius puis d’autres évêques orientaux sont déposés, et le 22 juillet,
il est interdit qu’on « propose, écrive ou compose » une définition de foi différente du symbole de Nicée. Les
Orientaux annoncèrent également la déposition de Cyrille d’Alexandrie et de plusieurs des évêques
favorables aux anathématismes cyrilliens. L’empereur, devant cette confusion, intervient. Il incite les évêques
à reprendre le dialogue, s’efforçant de rétablir la paix de l’Église. Les résultats durables du concile – en fait,
de l’assemblée des cyrilliens – sont, pour la doctrine, la condamnation du nestorianisme, et à un moindre titre
la reconnaissance de la christologie de Cyrille. Nestorius est condamné, avec l’accord des légats pontificaux,
et déposé puis exilé. Dans l’Église, un schisme s’établit entre Antioche et Alexandrie. Dès 433 cependant, à
la suite de pressions de l’empereur, Jean d’Antioche adresse à Cyrille une lettre où il propose une
christologie clairement dyophysite9 mais n’exige pas la condamnation des douze anathématismes. Malgré les
oppositions, la paix rétablie en 433 dure jusqu’à la mort des deux protagonistes, Jean en 442 et Cyrille en
444. La crise se rouvre peu après à Constantinople à propos de l’archimandrite10 Eutychès, un partisan
extrémiste de Cyrille, influent à la cour. Eutychès est accusé d’hérésie et condamné par le synode réuni par
l’évêque de Constantinople (12-22 octobre 448) car il refuse la formule de foi dyophysite qui lui est soumise.
L’empereur Théodose blâme Flavien d’avoir condamné l’archimandrite et convoque un concile. Le deuxième
concile d’Éphèse, réuni en août 449 sous la présidence de Dioscore, réhabilite Eutychès, dépose Flavien de
Constantinople et Eusèbe de Dorylée ainsi qu’une série d’évêques orientaux, dont Domnus d’Antioche.

Ces décisions, confirmées par un édit de Théodose II, sont condamnées par le pape qui réunit un synode
romain dès septembre 449 et flétrit ce qu’il appelle le « brigandage » (latrocinium) d’Éphèse. Il réclame sans
succès la convocation d’un nouveau concile. La mort imprévue de Théodose II renverse la situation. Sa sœur
Pulchérie, revenant au pouvoir, fait exécuter Chrysaphios, protecteur d’Eutychès. Elle épouse Marcien
(empereur le 25 août 450) qui, comme elle-même, est hostile à Eutychès et à Dioscore. Le 23 mai 451,
Marcien convoque les évêques pour le 1er septembre à Nicée. En septembre, de nombreux participants
arrivent dans cette ville : c’est alors sans doute que Dioscore anathématise le pape Léon. Pour pouvoir
assister au concile, Marcien choisit de le déplacer à Chalcédoine, en face de Constantinople. Le concile se
réunit le 8 octobre 451 à Sainte-Euphémie. Il comprendra en moyenne 350 évêques presque tous orientaux.
L’empereur lui-même assiste à la cinquième séance (22 octobre). Réuni en octobre et novembre, le concile
annule l’œuvre d’Éphèse II (449), promulgue une définition de la foi dyophysite et prend des décisions

7 « Mère de Dieu » ou, plus exactement, « celle qui a enfanté Dieu ».


8 « Mère du Christ ».
9 Le dyophysisme est une doctrine christologique qui affirme la double nature de Jésus-Christ, à la fois vrai
Dieu et vrai homme, en « une seule personne et deux natures, sans confusion, sans changement, sans division
et sans séparation ».
10 À l’origine, l’archimandrite est un supérieur de monastère (abbé en Occident, higoumène en Orient) dans
l’église grecque, à qui l’évêque a confié la supervision de plusieurs monastères ou groupements monastiques.

importantes pour la vie de l’Église. Une commission réunie le 22 octobre propose une « définition » (horos)
de la foi, qui synthétise divers textes antérieurs, dont le Tome, et confesse un seul Fils « reconnu en deux
natures, sans confusion, sans changement, sans séparation, la différence des natures n’étant aucunement
supprimée par l’union, mais la propriété de chaque nature étant bien plutôt sauvegardée et concourant en une
seule personne et une seule hypostase ».

Justinien tentera vainement de rétablir l’unité autour d’une position théologique acceptable pour les
chalcédoniens et pour les monophysites, qui s’organisent en Églises dissidentes. C’est dans cet état de
division que les envahisseurs perses, puis arabes trouvent les Églises des provinces qu’ils conquièrent, la
dernière recherche d’une solution théologique – le monothélisme, sous Héraclius – ayant échoué.

Le dogme chalcédonien reconnaît deux natures dans le Christ, la nature humaine et la nature divine, sans
distinction hiérarchique. Le concile de Chalcédoine répond donc à une querelle christologique. Les querelles
christologiques ne sont pas seulement des débats de clercs. Elles retentissent dans les populations de
l’Empire, avec les réactions desquelles il faut compter, par exemple en Égypte et en Palestine après
Chalcédoine. Pour les empereurs, l’unité de l’Église n’est donc pas seulement une exigence religieuse mais
aussi une condition de la paix civile.

Après le concile de Chalcédoine (451), les monophysites sont exclus - à l’exemple des manichéens, des
montanistes et des eunomiens - des postes civils ou militaires. Cette politique ne permet point l’existence des
autres branches du christianisme. Justinien ferme l'Académie d’Athènes en 529, celle-ci étant jugée trop
païenne. Il inaugure la basilique Sainte-Sophie en 537 : la coupole qui en compose la structure est le symbole
du royaume de Dieu, l’empereur étant alors désigné comme le lieutenant de Dieu sur Terre.

Justinien (527-565) poursuit tout d’abord la même action mais, dès 531, il change et recherche un accord
avec les monophysites. Influencé, dit-on, par l’impératrice Théodora, il laisse élire deux patriarches
antichalcédoniens, Théodose à Alexandrie, et, à Constantinople même, Anthime. Sévère, en 535, revient dans
la capitale. La venue à Constantinople du pape Agapet en février 536 est l’occasion d’un nouveau
revirement. Il s’engage dans l’affaire des Trois Chapitres et, cette concession n’ayant pas suffi, peu avant sa
mort, il explore la voie de l’aphtartodocétisme11.

Les « trois chapitres » concernent des théologiens du Ve siècle : il s’agit de condamner Théodore de
Mopsueste, certaines œuvres de Théodoret de Cyr, enfin, la lettre adressée par l’évêque d’Édesse Ibas à
Mari. Les monophysites accordent beaucoup d’importance à ces trois points et Justinien leur donne
satisfaction en promulguant deux édits en ce sens (544 - 545 et 551).

Le règne de Justinien est marqué par l’organisation d’Églises monophysites.

« C’est dans ce même esprit que l’empereur s’est efforcé depuis le début de son règne de maintenir aussi la
concorde religieuse, une tâche rendue plus complexe par le retour de l’Afrique majoritairement catholique et
les relations politiques avec la papauté. En Orient on ne sait si les attitudes divergentes de Justinien,
chalcédonien par principe et théologien à ses heures (il écrivit un traité contre Origène), et de Théodora,
favorable aux monophysites, répondent seulement à leurs convictions personnelles ou à la recherche d’un
équilibre entre les groupes. Du vivant de Théodora († 548) et sous sa protection les monophysites

11 Doctrine apparue au début du VIe siècle, formulée par Julien d’Halicarnasse, elle enseigne
l’incorruptibilité (aphthartos) du corps du Christ avant sa résurrection. Elle consiste en l’admission du corps
du Christ comme étant inséparable de sa divinité (selon une considération propre à Cyrille d’Alexandrie et au
monophysisme) ; il ne peut lui-même, de par sa nature propre, s’altérer dans la mort, ni même souffrir, Dieu
n’étant pas sujet à la corruption de la matière. Sa douleur n’est qu’apparente, et ne résulte pas de na nature,
mais de sa volonté. Justinien y adhéra à la fin de sa vie, y consacrant un édit en 565.

développent une église concurrente qui d’Égypte où existent deux patriarcats concurrents, s’étend en Asie
Mineure et en Mésopotamie ou en Arabie sous l’impulsion d’évêques syriaques comme Jean d’Éphèse, un
ancien moine d’Amida et Jacques Baradée à Édesse ou Théodore d’Arabie à Bostra. En 544 Justinien émet
un édit, dit des Trois Chapitres, qui condamne des écrits de tendance nestorienne de l’école d’Antioche dans
l’espoir se concilier les monophysites en les persuadant que Chalcédoine était fidèle à la christologie
alexandrine. Loin de faire la paix, l’édit mécontente à la fois Rome, les milieux chalcédoniens et les
monophysites. Le 5e Concile œcuménique, le deuxième convoqué à Constantinople (553-554), confirme les
quatre conciles précédents et l’interprétation impériale. Mais il faut de fortes pressions pour décider le pape
Vigile, qui refuse de participer aux sessions bien qu’il soit présent à Constantinople, à finir par le ratifier et
plusieurs évêques récalcitrants sont exilés ou incarcérés. »12

Il faut attendre le règne d’Héraclius pour retrouver une politique religieuse ambitieuse qui, en recherchant
une formule théologique acceptable par tous les partis, renoue avec celle de Justinien. Cette ultime tentative,
le monothélisme (une seule volonté du Christ), échoue elle aussi.

Le patriarche Serge (610-638) promeut d’abord le monoénergisme, qui ne reconnaît dans le Christ qu’une
seule opération (énergeia) indissociablement divine et humaine. Devant de fortes réticences, il renonce et
propose alors une formule monothélite : une seule volonté du Verbe incarné. Dans les deux cas, les
chalcédoniens les plus convaincus réagiront négativement, persuadés que de telles formules mutilent
l’humanité du Christ. Ils soutiendront qu’à la fois l’énergie et la volonté sont liées aux natures, et que, dans le
Christ, elles sont deux, même si elles ne divergent pas.

Politiquement, il s’agit pour Héraclius de favoriser la politique de reconquête dans laquelle il s’est engagé
lors de la longue guerre contre la Perse. Passant par le nord, il doit compter avec les Arméniens, qui ne
reconnaissent pas le concile de Chalcédoine. Surtout, dans les provinces conquises par les Perses – Égypte et
Syrie –, les Églises monophysites sont fortes et il importe de se les concilier au moment où il faut
reconstituer l’unité de l’Empire.

À aucun moment depuis Chalcédoine l’Église n’a pu rétablir son unité. Si, en Occident et dans le patriarcat
de Constantinople, celui aussi de Jérusalem, le chalcédonisme l’emporte, l’Église d’Égypte reste
majoritairement monophysite et, dans celle d’Antioche, l’Église antichalcédonienne est puissante. C’est la
situation que perpétuera la conquête arabe, où, dans les provinces conquises sur l’Empire, persistera la
division entre des Églises chalcédoniennes (« melchites », c’est-à-dire partageant la religion de l’empereur)
et des Églises monophysites, copte en Égypte, jacobite en Syrie. Ces divisions, au milieu desquelles se
définit l’orthodoxie, constituent un scandale ressenti par les contemporains et un échec de l’Église impériale.
Elles n’ont pas empêché toutefois le christianisme de faire preuve, dans les provinces orientales de l’Empire
et jusqu’à la conquête arabe, d’une étonnante vitalité.

De l’influence des grands sièges religieux : Rome, Constantinople, Antioche, Alexandrie.

Rome. Initialement extérieurs à un débat dont ils ne comprennent pas les enjeux, tenants d’une théologie qui
les rend peu sensibles au danger sabellien et d’un vocabulaire qui recouvre imparfaitement la terminologie
grecque, les évêques de Rome développent de plus une conception de l’Église différente de celle de leurs
collègues orientaux. Rome défend Nicée et, tel Damase, les « Vieux-Nicéens », partisans des définitions de
Nicée dans leur sens initial. Les papes Libère et Damase feront de la communion avec Athanase
d’Alexandrie le critère de l’orthodoxie. Rome, de ce fait, tarde à reconnaître la fécondité de la théologie néo-

12Morrisson, Cécile. « Les événements / perspective chronologique », Cécile Morrisson (éd.), Le monde
byzantin I. L'Empire romain d'Orient (330-641), Paris, Presses Universitaires de France, 2012, pp. 1 - 47.

nicéenne. Cependant, comme elle reste fidèle à Nicée, qui finit par triompher, son prestige sort renforcé de la
crise.

Constantinople. Ses évêques, choisis par les empereurs, sont des adversaires de Nicée.

Antioche. Siège apostolique et capitale administrative de l’Orient, Antioche jouit d’une influence
considérable dans les diocèses d’Orient et d’Asie. Ses évêques sont souvent choisis par les empereurs,
fréquemment présents dans la ville. Au début du IVe siècle, un schisme, qui oppose tout d’abord nicéens et
ariens, se complique lorsque Mélèce, installé par l’empereur Constance, se révèle être un partisan de Nicée.
Désormais, les chrétiens d’Antioche sont divisés en trois camps : les ariens, autour des évêques nommés par
les empereurs en remplacement de Mélèce ; les mélétiens, partisans de Nicée ; les partisans de Paulin, eux
aussi nicéens. Cette situation compliquée est aggravée par les interventions de Rome ou d’Athanase.

Alexandrie. Les empereurs antinicéens cherchent à y imposer leurs candidats. Mais l’Église d’Égypte reste
groupée derrière celui qu’elle reconnaît comme son chef légitime : Athanase (évêque d’Alexandrie, 328 -
373). Jusqu’à sa mort, malgré ses nombreux exils, il reste fidèle au concile de Nicée. L’alliance de Rome et
d’Alexandrie contribue à la victoire du camp nicéen et le décret de Théodose (380), donne comme critère de
l’orthodoxie la communion avec les évêques de Rome et d’Alexandrie.

De la répression des autres cultes religieux et autres dérivations du christianisme.

« Le terme de paganisme recouvre diverses religions polythéistes, capables de coexister sans conflit et
parfois de s’unir. À côté des religions hellénique ou romaine, si liées à la vie de l’Empire jusqu’à l’époque
constantinienne, il faut tenir compte aussi de nombreux cultes indigènes dont certains (Isis, Mittra) se sont
répandus largement. […] On discerne çà et là des signes de crise : ainsi, en Égypte, la religion des temples
s’est coupée de la piété populaire. Dans le paganisme grec et romain, on peut voir une évolution, avec l’essor
de la magie, de la divination, de la théurgie, tandis que les pratiques privées – culte du génie, hymnes, prières
personnelles – se développent, parfois au détriment des cérémonies publiques. Le sacrifice sanglant, si
important dans les religions classiques, perd son importance au profit du « sacrifice d’encens ».
Parallèlement, ce paganisme se dote d’une doctrine mieux en accord avec l’esprit du temps. L’exégèse
allégorique atténue les aspects les plus choquants des mythes. La diversité des dieux tend à être subordonnée
à un dieu suprême.

Contre cet adversaire multiforme, les chrétiens disposent d’armes puissantes : un monothéisme strict, l’attrait
de la figure du Christ, la promesse de la résurrection à venir et de l’avènement du Royaume, et une morale
exigeante, où la charité joue un rôle central. La doctrine, d’origine juive, s’enrichit au contact avec
l’hellénisme et forme un ensemble bien adapté aux exigences du monde contemporain, capable à la fois
d’être la religion de l’Empire et celle de la piété individuelle. Les chrétiens sont efficacement regroupés en
Églises qui prient ensemble, partagent l’eucharistie, et sont dotées d’un clergé sous l’autorité de l’évêque.
Ces Églises locales inspirent à leurs membres un vif sentiment d’appartenance qui va de pair avec la
rectitude de la foi, la participation aux sacrements, les règles morales et l’espérance du salut. Elles
communiquent entre elles, formant une Église universelle, et le christianisme, apparu avec les débuts de
l’Empire – le Christ est né sous Auguste –, paraît lui être coextensif. »

Sous Justinien, la situation des juifs et des Samaritains est profondément lésée : assujettis aux mêmes lois
que les païens et les hérétiques, ils sont tributaires de graves incapacités civiques. Les synagogues des
Samaritains sont fermées en 529. Le même empereur intervient, à la demande des juifs, dans l’exercice du
culte : il impose la lecture de la Bible en grec (Septante ou Aquila), et interdit l’étude du Talmud.

Les marcionites se réclament de Marcion, qui enseignait au début du IIe siècle ; leur présence est attestée
dans plusieurs provinces orientales à la fin du IVe siècle et, sur le territoire syriaque, jusqu’au mitan du Ve
siècle. Ils rejettent l’Ancien Testament, et considèrent le créateur (le « démiurge ») comme un être mauvais.

Les montanistes pratiqueront leur culte jusque sous Justinien. Ce courant chrétien prophétique émergea de
Phrygie.

Le manichéisme se répand depuis la Perse, fondé sur l’enseignement de Mani (216 - 276 env.).

L’arianisme, encore représenté dans l’Empire au VIe siècle, doit son importance au fait qu’il fut adopté par
les Goths.

L’ensemble de la législation édictée à l’encontre des dogmes considérés hérétiques est reprise et durcie par
Justinien qui exclut de la fonction publique et frappe d’incapacités civiles juifs, païens et hérétiques. Nous
savons par l’historien Procope (Histoire secrète) que le même empereur a persécuté non seulement juifs et
Samaritains, qu’il pousse à la révolte, mais aussi avec violence les manichéens, les ariens et les montanistes.

Réorganisation administrative des provinces : insoumission de l'aristocratie, révoltes et plus grande


autonomie des gouverneurs.

II. L’Empire sassanide

L’Empire perse sassanide correspond à l’Iran et l'Irak actuels, territoires auxquels sont agrégés plusieurs
royaumes vassaux à l’Est (Afghanistan - Pakistan + des royaumes vassaux). Il entreprend des campagnes à
l’Ouest.

Héritier de la grandeur des Achéménides (dont l’Empire fut détruit par Alexandre le Grand, en 330 av. J.-C.)
et du faste des Parthes (247 av. J.-C. - 224 apr. J.-C.), l’Empire sassanide est le rival historique et souvent
victorieux de l’Empire romain, conjuguant puissance militaire, étendue et ancienneté. Sa capitale est
Ctésiphon.

Fig. 1. L’Empire sassanide au VIe siècle.

Opposition séculaire avec le monde gréco-romain: conflits entre empires, différences culturelles (langue :
pehlvi) et religieuses

A. Un empire zoroastrien

Réforme du mazdéisme par Zoroastre (ou Zarathoustra) (c. 600 BC).

un dieu principal, Ahura-Mazdâ principe du Mal (Ahriman) et ses démons religion dualiste: opposition des
principes du bien et du mal un texte sacré, l'Avesta

Culte du feu

clergé : prêtres ou mages

Le zoroastrisme domine en Perse, et est la religion officielle

présence de chrétiens (monophysites Arménie et nestoriens en Mésopotamie), ou dans des royaumes vassaux

Héraclius, après sa victoire sur les Perses, décrètera le baptême forcé des juifs, une mesure extrême, dont
l’acception eschatologique fut mise en valeur par Dagron.

B. Un pouvoir impérial : le « Roi des rois »

« En 622, un homme s’apprête à renverser l’ordre géopolitique du continent eurasiatique à son profit.
Khosrô II (r. 591-628) est à la tête d’un empire, celui des Sassanides, à l’apogée de sa puissance, et il
semble sur le point de réécrire l’histoire du monde et d’imprimer à son peuple un nouvel âge d’or. En face de
l’armée perse, l’Empire byzantin fait pâle figure et le choc décisif entre les deux superpuissances va
vraisemblablement entraîner l’effondrement des Romains d’Orient. […] les Perses sera bientôt réduit à
l’impuissance par Héraclius, le sauveur de l’Empire byzantin, avant de subir le joug des armées musulmanes.

Car au moment même où Khosrô II s’apprête à réaliser le vieux rêve antique des Achéménides et à
transformer la face du monde, un modeste caravanier dont il n’a logiquement jamais entendu parler et qui de
toute manière ne représente rien pour le « roi des rois » est en train de vivre un événement en apparence
anodin, qui pourtant se révélera l’un des plus marquants de toute l’histoire de l’humanité. Cet homme,
Mahomet, qui tente de communiquer à son entourage l’extraordinaire expérience spirituelle qu’il a vécue une
douzaine d’années auparavant, est contraint de quitter sa ville natale, La Mecque, avec une poignée de
partisans. Rien ne laisse alors présager que ce sera lui l’instigateur de la révolution qui va bientôt ébranler le
monde et dont l’Empire perse sera l’une des premières victimes.

Le redoutable Khosrô aurait dû logiquement incarner la magnificence de la Perse aux côtés de Cyrus et
Darius le Grand. Au contraire, son règne restera pour l’histoire associé au chant du cygne de cet empire qu’il
voulait omnipotent et qu’il croyait éternel. De fait, un quart de siècle plus tard, l’Empire sassanide n’est plus.
Balayé par les armées musulmanes qui, en 622, sont quasiment inexistantes, le glorieux Empire perse va
s’effacer de la manière la plus soudaine et la plus improbable. Malgré tout, la civilisation dont cet empire –
peu connu aujourd’hui en Occident – laisse une trace profonde irradiera cette partie du monde durant
plusieurs siècles, et les fondations sociales, économiques, politiques et culturelles léguées par les Sassanides
permettront aux envahisseurs, une fois ceux-ci installés sur les décombres de l’empire, de rayonner
durablement sur le monde méditerranéen.

La chute des Sassanides fut déterminante à bien des égards et on ne saurait exagérer l’importance de cet
événement cataclysmique causé tout à la fois par la montée en puissance des musulmans et par l’incurie du

pouvoir perse. Car l’histoire des vingt et quelques années qui séparent la confrontation entre Khosrô II et
Héraclius de la fuite du dernier des Sassanides, Yazdegerd III, se résume pour les Iraniens à une succession
d’échecs militaires et d’errements politiques qui vont conduire l’Empire perse à la catastrophe. Rares dans
l’histoire sont les empires qui auront connu un revers de fortune aussi dramatique, et le destin funeste des
Sassanides est à ranger au côté de celui des grands empires amérindiens des Aztèques et des Incas qui, dans
des circonstances assez similaires, se virent anéantis par l’irruption inattendue de guerriers insondables dont
la foi inextinguible sembla décupler la puissance.

Un pouvoir donné par Dieu; monarchie élective

Khusraw I (531 - 579) et Khusraw II (590 - 628)

Réformes de l'empire

Cour brillante

C. Une puissante administration

Grand Vizir à la tête des bureaux, ou dìwâns

Système financier : impôt foncier sur les paysans et capitation

Administration des provinces : gouverneurs (marzbans), poste

Prospérité : agriculture, échanges avec l'Asie centrale et l'Inde; flotte dans le golfe persique et l'océan Indien

royaumes vassaux aux frontières : Lakhmides

III. Deux empires fragilisés au début du VIIe siècle

A. Des guerres épuisantes au VIe siècle - début VIle siècle

Le roi perse, inquiet des succès militaires byzantins et de la progression du christianisme dans le Caucase,
profite de l’affaiblissement de la présence militaire en Asie afin d’organiser une offensive en Mésopotamie,
et enfin s’emparer d’Antioche. La métropole, dont la défense fait défaut, est alors assiégée, livrée au pillage,
et une partie de sa population est déportée. Déjà éprouvée par des séismes survenus en 525 et en 528, la ville
fait l’objet d’une nouvelle édification, bien que ses remparts restaurés délaissent la partie de l’île comprenant
l’hippodrome, la cathédrale et d’autres monuments notoires.

Le conflit avec les Sassanides se limite, à partir de 545, à la Lazique (région stratégique permettant le
passage des tribus nord-caucasiennes vers le Sud, empêchant l’accès des Perses à la mer Noire que ceux-ci
désirent soustraire au contrôle byzantin), ou bien à la confrontation des alliés arabes respectifs des deux
empires, Ghassanides et Lakhmides.

« La guerre en Italie s’éternise cependant. D’une part l’armée byzantine, elle aussi atteinte par la peste, n’a
pas d’effectifs suffisants car elle doit désormais lutter à nouveau contre les Perses et diviser ses forces.
D’autre part les garnisons ostrogothes plus nombreuses ont conservé une partie des villes, notamment dans le
nord, et sont encore capables malgré leurs dissensions internes de mener des offensives qui les mènent par
exemple à reprendre Rome, d’abord en 546, et une nouvelle fois en 550 sous Baduila / Totila (541 - 552).

Bélisaire, puis Narsès, finissent par infliger à celui-ci et à son successeur, Teia (552), deux défaites décisives
en 552, dans les Apennins (Busta Gallorum et Mons Lactarius) et aucun autre roi ne prend leur suite, même
si Lucques, Cumes et Capoue résistent jusqu’en 554 et Vérone jusqu’en 562. »13

La population présente à Rome, dont le nombre d’habitants s’élevait à 200,000 à la suite du sac de Rome
(410), n’est plus que de 100,000 au début du VIe siècle, puis de 30,000 à la fin de la guerre. « Une partie de
l’aristocratie romaine a été décimée par les Goths ou s’est réfugiée dans ses domaines mieux protégés ou à
Constantinople, comme Cassiodore qui s’y établit en 550 avant de se retirer sur son domaine de Vivarium et
le monastère qu’il y avait fondé. La ville qui a perdu nombre de ses artisans et commerçants tout en
accueillant des réfugiés de la campagne est en voie de ruralisation. Beaucoup de sites urbains moins
importants ont été désertés comme en Campanie ou en Apulie, ou abandonnés au profit de sites perchés ou
mieux défendus. Ravenne seule, épargnée par la guerre, a gardé son rang en raison de sa fonction de capitale
et de l’importance de ses rapports avec l’Orient. Bien des régions rurales comme le Bruttium n’ont pas
retrouvé la prospérité du début du siècle, et le pape Pélage déplore les ravages subis par les domaines
pontificaux (Ep. 49, MGH Ep. III, 73). À l’écart des ravages de la guerre, la Sicile au contraire semble avoir
été florissante et avoir acquis une importance stratégique et économique accrues dans l’Empire byzantin. »14

Malgré la promulgation de la Pragmatique sanction, en 554, visant au rétablissement des structures


administratives et de la société romaines traditionnelles, le pouvoir semble être octroyé d’une part à une
classe d’officiers supérieurs possessionnés, d’autre part à l’Église, et ce aux dépens de l’ancienne aristocratie
sénatoriale. L’Italie devient une province marginale, que Byzance délaissera peu à peu.

« L’Empire de Justinien occupe maintenant un territoire plus étendu qu’il faut protéger avec une armée aux
effectifs réduits. On aurait tort toutefois de condamner la reconquête au nom de ses coûts – en oubliant
qu’elle a rendu à l’Empire avec l’Afrique et la Sicile, deux provinces productives qui lui seront un appui utile
l’une pendant plus d’un siècle et l’autre quelque trois siècles – et surtout de juger le règne sous l’influence
des critiques du temps (Procope, Hist secr., Corippe, Évagre) ou comme plusieurs historiens modernes à la
lumière des événements postérieurs et d’une évolution sociale que les contemporains ne saisissaient pas. Il
faut en effet considérer l’idéal impérial de Justinien dans la tradition encore vivante de la domination
revendiquée par Rome, et désormais par la Nouvelle Rome, de l’œcoumène15, cet idéal encore proclamé dans
la préface du Code ».

La chute d’Attila et le départ des Goths pour l’Italie avaient permis la conquête des territoires au nord du
Danube par :

• Divers peuples barbares germaniques : les Gépides et les Lombards en Pannonie, les Hérules autour de
Singidunum ;

• Les Sclavènes : entre le Danube et le nord des Carpathes ;

• Les Antes : entre le Danube et le Dniestr, puis entre Dniepr et Don ;

• Des groupes turcs : les Bulgares sur le bas Danube, les Koutrigours et les Outigours dans les steppes du
nord de la mer Noire. En 540 ces derniers mènent des raids dévastateurs jusque sous les murs de
Constantinople et à l’isthme de Corinthe.

13 Ibid.
14 Ibid.
15Notion géograpgique qui désigne l’ensemble des terres anthropisées. Elle s’oppose en ce sens à l’érème,
qui représente le reste de l’espace inhabité et non exploité.

Selon la stratégie habituelle, Justinien manœuvre un groupe contre l’autre avec un relatif succès, tout en
consacrant de grands efforts à la fortification du limes et des Balkans en général, où Procope lui attribue la
construction de 600 places fortes (Édifices livre IV).

En 540 - 542, des Slaves, dont la présence est attestée depuis le début du VIe siècle au nord du Danube,
franchissent une nouvelle fois le fleuve. En 550 ils ravagent même la Thrace et s’emparent de la ville de
Topiros. En 550 et 551, certains s’avancent jusqu’à Thessalonique ; un autre groupe parvient jusqu’au Long
mur de Constantinople, en 552. Enfin, ils ravagent à nouveau l’Illyricum. En 558 - 559, des Koutrigours et
des Sclavènes, sous la direction de Zabergan, menacent la capitale, provoquant la débâcle de la population, la
mobilisation de la garde impériale et des habitants en âge de porter les armes. Grâce à Bélisaire, rappelé à ce
commandement, la menace est écartée ; cependant, la rétrocession des prisonniers nécessite de mirifiques
dépenses.

Une paix de cinquante ans est conclue avec la Perse, dont le tribut annuel s’élève à 30,000 nomismata, au
terme de négociations menées à Dara par le maître des offices, Pierre le Patrice, et relatées en détail par
Ménandre. La Perse renonce à toute revendication sur la Lazique, qu’elle avait reprise de 541 à 549, tandis
que les deux Empires s’engagent à ne plus accueillir les fugitifs ressortissant de l’autre État, à ne pas
construire de nouvelles fortifications près de la frontière, et décident enfin de concentrer les échanges
commerciaux en quelques villes déterminées (Callinicon, Nisibe, Dvin, Dara).

* Les dernières vagues d'invasions barbares mi-VIe : mise en mouvement des peuples de la steppe

568 : migration des Lombards en Italie; principautés (Spolète, Bénévent)

Réforme administrative : plus grande autonomie fin Vle siècle création de l'exarchat de Ravenne

Balkans : frontières dégarnies par Justinien

Années 540: infiltration des Avars et des Slaves

582 : les Avars prennent Sirmium

626 : les Avars assiègent Constantinople

681 les Bulgares passent le Danube et battent l'empereur en 681 via Egnatia : relie Durazzo à Thessalonique
puis Constantinople

* la guerre entre Byzance et les Perses

Compétitions pour le contrôle des régions frontalières (Arménie, Haute Mésopotamie) royaumes arabes
chrétiens : Ghassanides (pour Byzance) et Lakhmides (pour les Perses) accalmie au V° siècle

532 Justinien pave une paix et stabilise le front à l'est reprise des hostilités début VIIe siècle, par les Perses
de Chosroès II

Années 610 les Perses s'emparent de la Syrie, Palestine et Egypte 614 prise de Jérusalem et de la Vraie Croix
réaction de l'empereur Héraclius (610-641)

630: Héraclius reçoit à Jérusalem la Vraie Croix; prend le titre grec de basileus (/imperator)

B. La Grande Peste

« The way had been prepared for the plague by the large number of floods, earthquakes and famines
throughout the empire from 513 onwards. »16

Bibliographie offrant des informations sur cet évènement17 :

• Sources narratives composées par des historiens, témoins oculaires de la peste à Byzance : Procope,
(« Ceux dont le bubon prenait le plus d'accroissement et m rissait en suppurant r chapp rent pour la
plupart, sans doute parce que la propri t maligne du charbon d j bien affaiblie avait t annihil e.
L'exp rience avait prouv que ce ph nom ne tait un pr sage presque assur du retour la sant ... »
Évagre le Scholastique, Jean d’Éphèse, Grégoire de Tours (Historia Francorum, IV, 31 : « ... Comme on
manqua bient t de cercueils et de planches, on enterrait dix personnes et m me plus dans la m me fosse.
Un dimanche, on compta, dans la seule basilique de Saint-Pierre (de Clermont) trois cents corps morts. Or
la mort tait subite. Il naissait, l'aine ou l'aisselle, une plaie semblable un serpent, et le venin agissait
de telle mani re sur les malades que, le second ou le troisi me jour, ils rendaient l' me. En outre, la force
du poison enlevait aux gens le sens… »). « Evagrius, who was attacked by plague as a schoolboy, and later
lost a wife, several children, a grandchild, and a good number of town and country servants, gives a
personal picture of the suffering caused by the plague’s random progress in and around Antioch. It is
interesting to note that the locus classicus of ancient plague description, that of Thucydides, is imitated at
several points by Procopius, but not all by Evagrius. »18 Grégoire de Tours évoque la peste en ces termes :
« lues inguinaria », soit une « maladie inguinale » ; s’agissant du Pseudo-Frédégaire, il la nomme « clades
glandolaria », Marius d’Avenches « infirmitas, quae glandula, cujus nomen est pustula ». La Chronique de
Saragosse renseigne la dénomination « inguinalis plaga ». Paul Diacre en offre une description plus étoffée
que ses confrères.

• Sources religieuses : sources hagiographiques.

• Textes de lois : la novelle 122 de Justinien, qui déclare l’achèvement de la peste et l’établissement d’une
régulation des prix et des salaires afin de juguler l’inflation provoquée par le manque de main-d’œuvre.

• Sources épigraphiques : les inscriptions funéraires.

• Sources archéologiques : villages désertés, étude des cimetières.

• Sources paléopathologiques : étude des squelettes, diagnostics rétrospectifs.

• Sources épidémiologiques, biologiques, climatologiques, dendrochronologiques, etc.

Le concept moderne de peste, « ce grand personnage de l’histoire d’hier » (B. Bennassar) (maladie causée
par le bacille éponyme de Yersin, chercheur qui en découvrit le germe en 1894, à Hong Kong) n’était pas
connu à Byzance. La pestilence est désignée sous le terme grec signifiant « variole ». « Actuellement, un
consensus s’est cependant établi en faveur de Yersinia pestis : suffisamment d’éléments (descriptions proches
de ce que nous connaissons de la peste, mention de bubons, mortalité, poussées cycliques) autorisent à
reconnaître qu’il s’agit bien d’une forme de peste (bubonique pour la peste de Justinien) »19.

16 ALLEN P., « The ‘Justinianic’ plague », Byzantion, 1979, Vol. 49, p. 6.


17CONGOURDEAU Marie-Hélène, « La peste à Byzance : état des lieux », CLÉMENT François (dir.),
Épidémies, épizooties. Des représentations anciennes aux approches actuelles, Rennes, Presses
Universitaires de Rennes, 2017, pp. 83 - 92 [en ligne].
18 ALLEN P., supra.
19 CONGOURDEAU M.-H., supra.





























Les sources situent l’éclosion de la peste (germe « antiqua ») de Justinien dans l’Afrique des Grands Lacs, ou
parmi les contreforts de l’Himalaya, desquels elle se serait ensuite propagée jusqu’en Afrique, par
l’intermédiaire de la route de la soie. Elle s’exporta enfin à Péluse, porte égyptien sur la Méditerranée, à
l’embouchure de la branche orientale du Nil, venant, dit Évagre, d’Éthiopie20. Elle se diffusa ensuite par voie
terrestre vers la Judée et Gaza, puis par voie maritime vers l’Asie mineure et Constantinople.

« La peste, endémique chez les rongeurs sauvages, ne devient dangereuse pour l’homme que lorsque, par
échange de parasites (les puces du rat), le bacille passe des rongeurs sauvages aux rats communs (rats noirs)
qui sont en contact avec l’homme : les rats communs n’étant pas immunisés, ils meurent rapidement et les
puces trouvent en l’homme un hôte de remplacement. Mais comment la peste est-elle passée des rongeurs
sauvages aux rats communs ? Ici intervient l’hypothèse d’un phénomène climatique, « l’année sans été »
(535 - 536), qui a entraîné des déséquilibres chez les bacilles, les puces et les rongeurs. Ces derniers, en
quête de nourriture, se sont alors déplacés à partir de l’Afrique de l’Est et du Centre vers les ports byzantins
de Méditerranée orientale, où ils ont contaminé les rats noirs. Pour l’origine de cette perturbation climatique,
les sources évoquent un nuage mystérieux qui empêcha pendant un an le rayonnement solaire. »21 Ce nuage
aurait vraisemblablement été formé à la suite des éruptions volcaniques qui jaillirent du Krakatoa, en
Indonésie, en 535, puis du Rabaul, en Nouvelle Guinée, l’année suivante. Ces phénomènes provoquèrent la
formation d’un nuage de cendres, entraînant de fait des perturbations climatiques, des déséquilibres
biologiques, menant finalement à la proximité entre rongeurs sauvages et rats noirs dont inféra la
transmission de la bactérie à l’homme.

« Durliat22, constatant l’absence de données sur la peste fournies par l’archéologie, l’épigraphie, la
papyrologie, la numismatique, en concluait que la peste n’avait amené en fait aucun changement
démographique ou économique notable. Si plusieurs historiens se rangèrent à cette thèse qui ouvrait plus
largement l’éventail des sources disponibles, de nombreux correctifs y furent apportés. La convergence des
sources narratives et le manque de fiabilité de l’argument du petit nombre d’inscriptions funéraires (les
sources mentionnent des fosses communes, des corps jetés à la mer) ont fait revenir la majorité des historiens
vers la conviction que la peste de Justinien eut un impact réel sur la vie économique, sociale et politique. Ces
conséquences furent parfois paradoxales : ainsi, la mortalité dans les campagnes entraîna à la fois des
famines (les travaux des champs n’étant plus assurés) et une amélioration du sort des journaliers, parce que
la main-d’œuvre, devenue rare, était aussi devenue plus chère, donc mieux payée.

Beaucoup d’historiens pensent aujourd’hui que la peste de Justinien fut un élément non négligeable du
passage de l’Antiquité au Moyen Âge. C’est le sens de l’ouvrage collectif coordonné par Little, au titre
significatif : Plague and the End of Antiquity23. […] il est significatif que l’effondrement de l’empire
byzantin se soit produit à l’époque où la peste noire frappait la région. Ainsi, les deux césures qui encadrent
notre « Moyen Âge », sont marquées par deux pandémies. »24

20Cette considération peut être attribuée à un préjudice traditionnel selon lequel les maladies émergeaient
généralement de cette région.
21 Ibid.
22 DURLIAT J., « La peste du VIe siècle : pour un nouvel examen des sources byzantines », Hommes et
richesses dans l’Empire byzantin, t. I (IVe - VIIe siècle), Paris, 1989, pp. 107 - 119.
23LITTLE L. K. (éd.), Plague and the End of Antiquity : the Pandemic of 541-750, New York, Cambridge
University Press, 2007.
24 CONGOURDEAU M.-H., supra, n. 13.

Les médecins byzantins considéraient qu’une maladie d’une telle importance ne pouvait se transmettre, que
les individus n’en étaient affectés que dans la perspective d’un air corrompu, propageant des miasmes
inhalaient par tous (Hippocrate et Galien). Certains astrologues invoquent les cycles cosmiques de prospérité
ou de malheur, dus à la conjonction des étoiles. Quant aux hommes d’Églises, certains signifient leur
assentiment à la thèse des causes naturelles (Anastase le Sinaïte, VIIe siècle), lorsque d’autres acquiescent à
l’hypothèse d’une causalité divine, la peste étant un châtiment ou un avertissement. Jean d’Éphèse assura que
les potentielles victimes de la peste auraient aperçu des spectres, semblant des spectres noirâtres et acéphales.

La peste induit panique, débâcle, blasphèmes, retours au paganisme ou au fatalisme, l’émergence de


superstitions. Aussi, elle est interprétée comme malédiction divine, notamment au regard des tragédies
grecques (la peste de Thèbes) et de la Bible (David décide de faire abattre la peste sur le peuple, après son
recensement). Parfois, les malades avaient recours à un hariolus, un sorcier, comme le rapporte Grégoire de
Tous. Les individus sont alors plus malléables, plus perméables à l’imprégnation de certaines croyances et
pratiques chrétiennes consacrant l’attente vécue du Jugement Dernier (exégèse de Luc, XXI), « une
explication des calamités par le péché collectif, une image d’un Dieu de colère (Grégoire de Tours signale
que les ariens s’en indignent), une mentalité apocalyptique et millénariste. »25 Pèlerinages et processions
furent dès lors initiés (rogations instituées par saint Gall, au tombeau de saint Julien de Brioude + litanies
ordonnées à Rome par Grégoire le Grand). L’œuvre de Grégoire le Grand est inspirée de son obsession de la
peste et de l’approche du Dernier Jour ; selon lui, les pustules que présentait Job étaient des bubons.

« Les pseudo-proph tes, qui la peste fournissait des auditoires et des disciples dociles, canalis rent les
peurs et les r voltes contre les puissants et les riches, m me si l' pid mie manifestait que Dieu frappait,
croyait-on, aussi bien les riches que les pauvres, au contraire de ses habitudes. Les Ant christs, dont parle
Gr goire de Tours (Historia Francorum, IX, 6-7, et surtout, en 590, le b cheron berrichon de l'Historia
Francorum, X, 25), sont des meneurs populaires qui exploitent le d sarroi des hommes d cim s par les
pid mies, les disettes et surtout terroris s par l'in luctable et foudroyante peste. »26

La Grande Peste, pandémie de peste bubonique, se déclare en automne 541, en Égypte, notamment à
Alexandrie, en Palestine, en Syrie. Au printemps 542, elle atteint Constantinople (durée : quatre mois) ainsi
que Gaza et Antioche. Elle se propage en Asie mineure, dans les Balkans et même en Occident, en 543, se
diffusant principalement dans les villes et les régions littorales, longeant les routes maritimes par lesquelles
les marchandises sont convoyées. Les conséquences apparaissent désastreuses : Jean d’Éphèse nous
renseigne que 230,000 cadavres furent évacués avec difficulté, qu’une pénurie de blé et de vin l’année
suivante fut déplorée, en raison du décroissement démographique soudain ; un édit et une novelle s’efforcent
de juguler la hausse des prix et des salaires. L'Empire byzantin est spolié d'un tiers de sa population (env. 20
- 25 millions d'habitants sous Justinien). Justinien lui-même aurait souffert de l’enflure de son aine, d’après
Procope.

La peste volue par grandes pouss es successives27 :

1. 541 - 544 : certains auteurs y voient la cause principale de l'arr t et de l' chec de la politique de
reconqu te de Justinien28. Cependant, l'Occident n'est alors que l g rement touch sur sa fa ade

25 LE GOFF J., BIRABEN J.-N., infra, n. 20.


26 Ibidem, p. 1498.
27LE GOFF Jacques, BIRABEN Jean-Noël, « La peste dans le haut Moyen Âge », Annales, n° 6, 1969, pp.
1492 - 1493.
28 COLINAT, Les Épidémies et l’histoire, Paris, 1937, pp. 33 - 34.


























m diterran enne : la peste, arrivant probablement par G nes, Marseille et un port espagnol ind termin ,
ne p n tre dans les terres que jusqu' Clermont et Reims et cesse assez rapidement.

2. 558 - 561 : elle commence depuis Constantinople, pénètre l’Occident par le biais de Ravenne, puis
Gênes, et semble circonscrite à l’Italie.

3. 570 - 573 / 574 : elle débute en Occident, une nouvelle fois à partir de Marseille et Gênes, en 570. Lors
de celle-ci, l’Italie est sévèrement affligée, de même que la moitié orientale de la Gaule. Constantinople
est atteinte en 573 - 574.

4. 580 - 582 : la peste sévit en Occident, depuis le port de Narbonne, en 580. Les quatrième et cinquième
poussées semblent limitées aux ensembles méditerranéens de l’Espagne, de la Gaule et de l’Italie. Elles
sont conjuguées à une épidémie de variole, la première, semble-t-il, en Europe, qui s’exporte ensuite en
Europe orientale, vers 570.

5. 588 - 591 : idem.

6. 599 - 600 : Occident, par Ravenne, Rome et Marseille.

« Les pouss es suivantes, en 608, 618, 628, 640, 654, 684-686, 694-700, 718 et de 740 750, n'atteindront
l'Occident que de fa on pisodique et plus limit e : Rome, Pavie, Marseille et la province d'Arles vers 654,
Narbonne et sa r gion en 694, enfin la Sicile et la Calabre (apr s Carthage) en 746, Naples et l'Italie
m ridionale en 767. »29

La peste est « d’abord un phénomène démographique capital »30. Les textes hagiographiques, par le biais des
miracles des Saints patrons, nous révèlent les frontières septentrionales du fléau : la Loire, la Marne, le Rhin,
les Alpes, qui jouxtent les points de rupture de charge, des zones urbanisées, des terminus des voies du
commerce oriental.

Selon Évagre, la peste fit 300,000 victimes entre 542 et 544. Certains auteurs évoquent un « melior pars
populorum » du monde entier (Victor de Tunis), d’ « innumerabilis populus devastatus » (Marius d’Avenches
pour l’Italie et la Gaule, entre 570 et 571), de « tota paene Hispania contrita » (Chronique de Saragosse, 542
- 543).

« On peut l gitimement penser que, dans les r gions m diterran ennes, malgr peut- tre quelques remont es
d mographiques sans doute br ves et locales, les grandes pestes du VIe si cle, associ es la variole31, ont,
comme au XIVe si cle, transform en chute catastrophique, soit un d clin d mographique amorc au Bas
Empire et acc l r lors des grandes invasions, soit, selon les autres, un redressement d mographique encore
r cent et mal r tabli des s quelles des grandes invasions. Sous l’effet conjoncturel de ce complexe
pid mique, la d mographie occidentale a d conna tre, au VIIe si cle et dans la premi re moiti du VIIIe
si cle, son point le plus bas depuis le Haut Empire romain. »32

29 LE GOFF J.-J., BIRABEN J.-N., supra, n. 20, p. 1493.


30 Ibidem, p. 1499.
31Dans les r gions plus nordiques, non atteintes par la peste, la population semble dynamique jusque vers
cette poque. Cf. pour Paris m rovingien jusque vers 570 - 580 l'optimisme de M. Fleury dans Paris,
croissance d'une capitale. Paris du Bas Empire au d but du XIIIe si cle., Paris, 1961, pp. 73 - 96.
32 Ibidem.























































Il peut être estimé que la peste fut catalyseur de la descente des Slaves dans les Balkans et en Grèce, ainsi
que du déclin des rentrées d’impôts qui a obéré les finances de l’Empire byzantin. Aussi, comme y songea
Paul Diacre, l’épidémie pût favoriser et peut-être même susciter l’invasion de l’Italie par les Lombards, ou
encore des possessions byzantines en Afrique du Nord par les Berbères, tel que l’affirma Corippus.

« Seibel33 attempted to uncover the geophysical conditions which facilitated the beginning and spread of the
plague, to diagnose its symptoms and to trace it progress, but he was at once too credulous, and unaware of
John of Ephesus' eyewitness description of the pest. »

Quelques textes évoquant ce phénomène34 :

Il y eut en ces temps là une pestilence qui manqua d’emporter la race humaine tout entière. [...] Elle
ne se manifesta pas seulement dans une région ni n’affligea tel homme plutôt qu’un autre [...] mais embrassa
toute la terre et prit la vie de tous les hommes. [...]

Elle commença parmi les Égyptiens de Péluse. Ensuite elle bifurqua, d’un côté vers Alexandrie et le reste de
l’Égypte, de l’autre vers la Palestine, aux confins de l’Égypte ; et de là elle se répandit par toute la terre,
allant toujours de l’avant et se propageant lorsque l’époque s’y prêtait. [... ] Elle gagna les extrémités de la
terre, n’épargnant aucun de ses recoins. [...] Dans la deuxième année, au milieu du printemps, elle atteignit
Byzance, où je résidais. [...] La plupart [des victimes] contractaient la maladie sans le savoir. Elle les
emportait de la manière que voici. Tout soudain, elles étaient prises de fièvre, d’aucunes à leur éveil, d’autres
tandis qu’elles déambulaient, d’autres encore alors qu’elles vaquaient à quelque tâche [...]. Le corps ne
changeait pas de couleur, sa température n’était pas particulièrement élevée, comme en cas d’attaque
fiévreuse et aucune inflammation ne se déclarait. Cette fièvre était si peu prononcée, depuis son début
jusqu’au soir, que personne, ni le patient ni le médecin qui l’auscultait, ne redoutait le moindre danger. Il
était naturel, par conséquent, qu’aucun de ceux qui avaient. contracté la maladie ne s’attendait à en mourir.
Mais le même jour, dans certains cas, dans d’autres le lendemain, dans d’autres encore peu de jours plus tard,
une boursoufflure bubonique se formait ; et ceci advenait non seulement dans cette partie du corps que l’on
appelle boubon (l’aine), c’est-à-dire en dessous de l’abdomen, mais aussi dans l’aisselle, parfois aussi à côté
des oreilles et en divers endroits des cuisses. [...]

On ne trouva aucune parade, rien qui permît à l’homme de se protéger ou, une fois atteint, de se guérir ; mais
la souffrance frappait sans prévenir et le rétablissement n’était dû à aucune cause extérieure. [...]

À Byzance, l’épidémie se prolongea quatre mois durant et sa plus grande virulence trois. Tout d’abord, il y
eut à peine plus de morts qu’en temps normaux, ensuite la mortalité crut toujours plus ; bientôt on compta
cinq mille morts tous les jours, puis dix mille, puis davantage. Au début, chacun s’occupait d’enterrer les
morts de sa maisonnée, et même ceux-ci étaient jetés dans les tombes d’autrui, soit en cachette, soit en usant
de force ; mais par la suite la confusion et le désordre se généralisèrent. Les esclaves se retrouvaient sans
maîtres et les hommes qui naguère étaient très prospères, n’avaient plus de domestiques pour les servir, les
uns étant malades, les autres trépassés. Bien des maisons se vidaient de leurs occupants humains. Par la
même cause plusieurs notables restèrent plusieurs jours sans sépulture.

[...] Lorsqu’il advint que toutes les tombes qui existaient alors furent remplies de morts, on remua la terre à
l’entour de la ville afin d’y déposer les cadavres, tant bien que mal. Mais ces fosses elles aussi s’avérèrent

33 Die Grosse Pest zur Zeit Justinians I (Dilingen, 1857).


34« La Peste de Justinien », STOCLET Alain J. (dir.), Les Sociétés en Europe du milieu du VIe siècle à la fin
du IXe siècle, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2003, pp. 10 - 16.

bientôt insuffisantes. À Sycae (Galata) on retira la toiture des tours de l’enceinte, on y jeta les corps dans le
désordre le plus complet, les empilant comme ils tombaient et, lorsque presque toutes les tours eurent ainsi
été comblées, on les recouvrit à nouveau. En conséquence de quoi, une odeur fétide affligea la ville,
contribuant à l’abattement des habitants, surtout lorsque le vent soufflait de cette direction.

On n’observait plus, alors, les rites funéraires coutumiers. Les morts n’étaient plus portés en procession, ni
les chants usuels entonnés. On se contentait de charger sur son échine le corps d’un des morts jusqu’à un
quartier en bordure de mer ; là, les dépouilles étaient entassées sur des esquifs que l’on abandonnait au gré
des courants. Ceux qui avaient été membres des factions renonçaient à leurs inimitiés mutuelles et assistaient
ensemble aux obsèques, portant de leurs propres mains les corps de ceux qui ne leur étaient rien et les
mettant en terre. [...]

Il n’y avait alors âme qui vive par les rues de Byzance. Ceux qui avaient la chance d’être encore en bonne
santé étaient chez eux, soignant les malades ou pleurant les morts. Et si, par hasard, on croisait quelqu’un,
c’est qu’il portait un mort. Tout travail cessa, les artisans abandonnèrent leurs ateliers, il n’y eut plus la
moindre activité, quelle qu’elle fût. Dans une ville qui jusqu’alors connaissait une abondance de bonnes
choses, la faim sévissait presque sans partage. Il était difficile et même remarquable d’avoir assez de pain ou
assez de quoi que ce fût. Si bien que nombre de malades parvinrent plus tôt qu’à leur tour au terme de leur
vie par manque des nécessités de la vie. En un mot, on ne pouvait voir personne à Byzance revêtu de la
chlamyde (la tenue officielle), surtout lorsque l’empereur lui-même tomba malade (il eut en effet une
boursoufflure au niveau de l’aine), mais dans une ville qui dominait tout l’empire romain, chacun portait des
habits privés et restait tranquillement chez soi. Telle fut la peste qui ravagea l’empire romain dans toute son
étendue ainsi que Byzance. Et elle s’abattit aussi sur la terre des Perses et sur celles en outre de tous les
autres barbares.

Procope de Césarée, Histoire des guerres, 2, 22-23 = Procopius, with an English translation by H. B.
Dewing. Vol. I. History of the Wars, Books I and II, Londres et New York, 1914 (nombreuses réimpr.),
p. 450 - 473.

En Gaule (a° 588)

Le dit roi [Gontran], comme nous l’avons souvent dit, était généreux dans ses aumônes et assidu aux veilles
et aux jeûnes. Le bruit courait alors que Marseille était fort ravagée par la peste inguinaire et que cette
maladie s’était rapide ment propagée jusqu’à un village du pays lyonnais nommé Ozon (Saint-Symphorien-
d’Ozon, chef-lieu de canton, arr. Vienne (Isère)). Or le roi, qui comme l’eût fait un bon évêque pourvoyait
aux remèdes propres à guérir les blessures de la foule pécheresse, ordonna à toute la population de se réunir à
l’église et de célébrer les rogations avec une dévotion parti culière ; il lui ordonne aussi de ne pas prendre
autre chose pour sa nourriture que du pain d’orge avec de l’eau pure et d’assister toute entière d’une manière
constante aux vigiles. C’est ce qui fut fait à cette époque. Pendant trois jours donc tandis que ses aumônes se
répandaient plus largement que de coutume, il se tourmentait pour toute la population au point qu’on le
considérait alors non seulement comme un roi, mais aussi comme un évêque de Dieu, plaçant tout son espoir
dans la miséricorde du Seigneur et orientant vers lui toutes les idées qui lui venaient, car il pensait dans toute
la sincérité de sa foi que par lui elles pourraient aboutir à un résultat. On racontait couramment chez les
fidèles qu’une femme, de qui le fils souffrait de la fièvre quarte et était couché douloureusement dans un lit,
s’approcha au milieu de la foule des gens du dos du roi, et ayant en cachette détaché des franges du manteau
royal, les mit dans de l’eau qu’elle donna à boire à son fils et qu’aussitôt la fièvre étant tombée, celui-ci fut
guéri. La chose ne me paraît pas douteuse, car moi-même j’ai souvent entendu des énergumènes qui, sous
l’influence de la possession, invoquaient son nom et confessaient leurs propres crimes sous l’action de sa
vertu miraculeuse.

Grégoire de Tours, Historiarum libri decem, 9, 21, éd. Bruno Krusch et Wilhelm Levison, MGH SS rer.
Merov. 1/1, Hanovre, 1951 (réimpr. 1965), p. 441 - 442. Trad. Robert Latouche (Grégoire de Tours,
Histoire des Francs = Les Classiques de l’histoire de France au Moyen Âge. 27 et 28, Paris 1963 et
1965), p. 214 - 215.

En Italie (a° 599)

Il y eut à cette époque en Vénétie, en Ligurie et dans d’autres régions d’Italie des inondations telles, croit-on,
qu’il n’en était point advenu depuis Noé. [...] Il tomba de telles quantités d’eau que le Tibre, à Rome, sortit
de son lit, s’écoula par-dessus les murs de la ville et en recouvrit une superficie importante. Alors, suivant le
cours de ce même fleuve, une grande multitude de serpents et un dragon d’une taille surprenante traversèrent
la ville et descendirent vers la mer. Aussitôt, une terrible peste appelée inguinale, survint après l’inondation
et fit tant de victimes parmi le peuple que de la multitude il ne resta plus que quelques individus. D’abord,
elle frappa le pape Pélage [Π], un homme vénérable, et le tua rapidement. Ensuite, après qu’elle leur eût ôté
leur pasteur, elle se répandit parmi le peuple. Dans cette grande tribulation, le très saint Grégoire, qui était
alors diacre, fut élu pape par le consentement unanime. Il ordonna que l’on offre une litanie septénaire [...].

Paul Diacre, Historia Langobardorum, 3,24, éd. Ludwig Bethmann et Georg Waitz, MGH Scriptores
rerum Langobardicarum et Italicarum saec. VI - IX, Hanovre, 1878, p. 12 - 187, ici p. 104 - 105. Trad. A.
Stoclet.

En Irlande

a. Au grand royaume sans péché [?], où s’épanouissent les petits, ses enfants jouent à qui mieux mieux
autour d’Ultan d’Ard Breccáin.

b. Ultan, comme altan, « le rasoir », pour son ardeur et son acuité s’agissant des miracles et des merveilles.
On l’appelait « le clerc des enfants » car après [la peste] dite Buide Connaill tout enfant sans allocation était
envoyé à Ultan, de sorte que, souvent, cinquante ou cent-cinquante étaient avec lui en même temps et il les
nourrissait lui-même, ces enfants de femmes que le Buide Connaill avait tuées. Voici ce qu’Ultan avait
l’habitude de faire : il coupait les tétons des vaches [...] et y versait le lait, et les bambins jouaient autour de
lui.

Et il allait ainsi, l’évangile sur son dos, sans courroie.

À cette époque, Diarmait fils de Cerball était roi d’Irlande. Une vaste flotte d’étrangers arriva, emplissant les
estuaires d’Erin. Diarmait prend peur. Il dit : « Ce "clerc des enfants" qui va, l’évangile sur son dos, sans
courroie, mettons notre confiance en lui afin que la peste nous soit ôtée. » Des envoyés sont dépêchés par
Diarmait auprès d’Ultan. Ultan était occupé à nourrir les enfants lorsqu’arrivèrent les envoyés, qui lui
exposent le but de leur visite. « Quel dommage », dit Ultan, « qu’ils ne m’aient pas laissé en paix jusqu’à ce
que ma main droite fût libre. Ma main qui est libre, c’est-à-dire la main gauche, je la lèverai contre ces
navires. Mais si c’était ma main droite, aucun étranger jamais n’envahirait l’Irlande. » Aussi dit-on depuis :
« La main gauche d’Ultan contre le mal ! »

Martyrologe d’Oengus, 4 septembre : a) Texte ; b) Glose (extraits) = Félire Óengusso céli dé. The
Martyrology of Oengus the culdee, éd. et trad. (angl.) Whitley Stokes, Londres, 1905, p. 192 et 198 - 203.

En Espagne (a° 688)

En son temps, 726 de l’ère, première année de son règne, soixante-dixième [de l’ère arabe], la cinquième
année du règne d’Abdelmelic, Egika obtint la première et suprême dignité princière et la tutelle du royaume
des Goths. Il régna quinze ans. Une forte mortalité accabla alors les Goths, en plus de quoi une peste
inguinale se répandit sans merci.

Continuatio Isidorianae Hispana, J. A. García de Cortázar, éd. Nueva Historia de España en sus
Textos. Edad Media, Saint-Jacques de Compostelle, 1975, p. 70, trad. A. Stoclet.

En Espagne (a° 693)

En raison des dévastations de la peste inguinale, les évêques relevant du siège de Narbonne ne se sont pas
joints au présent saint synode. C’est pourquoi nous ordonnons par ceci, la loi qu’en notre mansuétude nous
avons instituée, que tous les évêques relevant de cette cathèdre se réunissent en la cité de Narbonne avec leur
métropolitain et qu’après avoir lu attentivement tous les articles [des actes] de ce concile, ils les souscrivent
dans l’ordre des préséances. Quiconque osera mépriser ces dispositions, s’efforcera de les pervertir ou tentera
de s’y opposer par une audace misérable, qu’il soit frappé de la sentence de l’excommunication
ecclésiastique et qu’il soit condamné à perdre le cinquième de ses biens.

Concile de Tolède XVI, fragment de la Lex edita in confirmatione concilii, ibid., p. 71. Trad. A. Stoclet.

En Espagne (a° 694)

L’autorité de notre loi conférera stabilité perpétuelle aux décisions qu’aura promulguées à leur sujet et au
sujet de leurs biens la sentence canonique de votre assemblée, afin que disparaisse, vaincue, une incroyance
si terrible, soit que la correction synodale les détourne de l’erreur atavique, soit, si bon vous semble, que la
lame de votre décision unanime les fauche irrévocablement. Sauf, cependant et pour lors, ces Juifs qui
habitent dans la province de Gaule dans les clausurae ou qui dépendent du duché de cette région. En effet,
cette contrée étant abandonnée par les hommes à cause des assauts de la délinquance, des incursions de
peuples étrangers et des ravages de la peste inguinale, lesdits Juifs sont autorisés, à la requête du duc de cette
terre, à y demeurer avec leurs biens. Publicis utilitatibus profectum incunctanter exhibeant, qu’ils corrigent
leur vie selon la règle de la sainte foi et qu’ils rejettent de leurs cœurs toute erreur de l’incroyance véritable.
Si, à l’avenir, on découvre qu’ils corrompent la sainte foi, si peu soit-il, on les expulsera immédiatement de
cette terre et on les frappera de la même censure que leurs parents susdits.

Concile de Tolède XVII , tomus regins, ibid., p. 71. Trad. A. Stoclet, d’après José Vives et al, ed. et trad.
(esp.) Concilios visigóticos e hispano-romanos, Barcelone et Madrid, 1963, (España Cristiana. Textos.
1), p. 525.

C. Un recul des échanges en Méditerranée et de la vie urbaine, au début du VIIe siècle

Reprise avec les reconquêtes de Justinien: unité, fortifications littorales, flotte

Reprise des échanges, centrés sur Constantinople (annone)

début VIIe siècle : signes d'essoufflement des échanges et repli sur des espaces régionaux

crise des villes : Ephèse

V° - VIe siècle, reconstruction de nombreux quartiers et maintien d'une grande richesse marchande, jusqu'en
600 ; basilique Saint-Jean sac de la ville par les Perses en 616 ; nouveaux remparts sur une surface restreinte

CONCLUSION

califes

Deux empires encore puissants, en apparence, qui servent ensuite de modèles pour les
domination territoriale importante, mais menacée des souverains qui s'appuient sur une légitimité religieuse
une administration efficace

deux empires affaiblis à la veille des conquêtes islamiques


Peste
guerres incessantes, entre eux et contre les peuples nomades recul de l'économie et de la vie urbaine

PORTER Yves, « 4. L’empire des Sassanides », Les Iraniens, Paris, Armand Collin, 2006, pp. 85 - 116.

Depuis la chute des Achéménides, le monde iranien a été dominé par des puissances « étrangères » ;
après celle des Séleucides, la domination parthe est ressentie par une majorité d’Iraniens comme celle
d’une dynastie sans légitimité sur le sol qu’ils occupent. Du reste, de manière significative, il est
intéressant de noter que dans le Livre des rois de Firdousi, les Parthes Arsacides – nommés Ashkâniân –
occupent une place minime. Avec l’avènement des Sassanides, c’est véritablement une dynastie
« nationale » qui se met en place, et qui revendique haut et fort le privilège de descendre des
Achéménides. À cet enracinement national – la dynastie est originaire du Fârs – s’ajoutent bientôt une
religion contrôlée par l’État (du moins sous certains règnes) et une administration efficace qui vont
bientôt donner à la couronne sassanide les fondements nécessaires pour l’établissement d’une longue
période glorieuse. En revanche, le changement dynastique à la tête de l’Iran ne provoque pas de
modification au niveau des relations extérieures, toujours tendues : à l’ouest, Rome continue
d’entretenir ses ambitions de domination, en particulier sur l’Arménie ; à l’est, Kouchans et
Hephtalites menacent les frontières. Au nord, enfin, les tribus nomades sont toujours aussi turbulentes.
Au cours des quatre siècles de son existence, la dynastie sassanide se pose en réelle rivale de Rome, en
des affrontements quasi permanents qui épuiseront l’un et l’autre bord ; cependant, la défaite ne
viendra pas de l’ennemi attendu, mais de nouveaux venus dans la sphère internationale, et dont
l’expansion sera fulgurante : l’Islam.

L’empire menacé (379 - 531)

La couronne contre l’aristocratie

L’ascension des nobles commence sous le règne de Ardachir II (379 - 383) et se poursuivra sous les
princes suivants ; alliée au puissant clergé zoroastrien, la haute aristocratie féodale conserve, en dépit
des mesures prises par les fondateurs de l’empire, des prérogatives importantes. De plus, des charges à
de hauts postes de l’empire ont maintenant tendance à devenir héréditaires, accroissant ainsi



l’influence et la puissance de certaines familles. L’autorité royale se voit de ce fait affaiblie par
l’opposition systématique de cette noblesse, qui ne lui permet même pas de désigner son successeur :
pendant plus d’un siècle, la couronne sassanide devient alors une « monarchie élective », la désignation
du successeur donnant lieu à l’affrontement de factions rivales.

C’est dans cette situation affaiblie que le roi Bahrâm IV (388 - 399) se voit dans l’obligation de
négocier une nouvelle entente avec Rome au sujet de l’Arménie ; après des années de négociations,
celle-ci est partagée entre les deux empires (389), seul un cinquième revenant à Rome. Au cours de cette
période, l’attitude des souverains sassanides envers les chrétiens devient plus tolérante que sous Shâpour II.
Mais une autre menace pèse sur les frontières du Caucase : en 395, les Huns déferlent sur l’Arménie, la
Cappadoce et la Syrie du Nord, menaçant jusqu’à Antioche ; une entente avec Rome est inévitable
pour freiner leur avancée.

Yazdegerd Ier (399 - 420)

La bienveillance religieuse s’accroît encore sous Yazdegerd Ier (399 - 420) ; marié à une juive – Sussan
– le souverain manifeste à l’égard des Juifs et des chrétiens un réel soutien, qui se traduit notamment
par la tenue d’un concile à Séleucie (410). À la même période, cinq métropolites sont nommés dans les
grandes villes de province, et un catholicos siège à Séleucie, les membres du clergé chrétien ayant le
droit de circuler librement. Sans doute ce dernier a-t-il outrepassé ses droits, ayant à l’égard des
Zoroastriens et de leurs sanctuaires une attitude parfois violente, ; en effet, sous la pression de ces derniers,
Yazdegerd – que certains ont qualifié de « roi chrétien » – est obligé de revoir son attitude. Ce couple
royal se confond avec celui d’Esther et Xerxès, à tel point que le tombeau (d’une architecture beaucoup plus
tardive) situé de nos jours à Hamadan, réputé être celui d’Esther et Mardochée, est plus probablement celui
de la reine sassanide.

Sous Yazdegerd Ier, le royaume des Hephtalites – installé par Shâpour II sur les terres des Kouchans à titre
de « fédérés » – réussit à chasser les Petits-Kouchans et forme à présent une jeune puissance qui profite de
l’affaiblissement du pouvoir central pour accroître ses domaines des deux côtés de l’Hindou Kouch,
menaçant à la fois les royaumes indiens et sassanide.

Bahrâm V (421-438), dit Bahrâm Gûr

À la mort de Yazdegerd, une lutte de factions oppose plusieurs fils du roi ; ce n’est que grâce à l’aide
militaire du prince lakhmide de Hira que Bahrâm V (421-438) – qui a été élevé chez ce prince – sort
victorieux de cette lutte. Mais l’immixtion d’une puissance étrangère, fut-elle vassale, dans les affaires de
succession dynastique de l’Iran contribue à en mettre les faiblesses en évidence et sera, à la longue, l’une des
causes de sa ruine. Dans un tout autre ordre d’idées, la tradition littéraire persane a retenu l’histoire d’un
prince sassanide élevé dans une cour arabe, avec le roman de Bahrâm Gûr (« L’onagre », surnom mérité par
les aptitudes de ce roi à la chasse), ainsi qu’il est narré notamment par le poète Nezâmi dans Les sept
princesses (XIIe s.). De fait, le personnage de Bahrâm V jouit d’une popularité étonnante, et celle-ci se
révèle d’une extraordinaire longévité. Ses exploits cynégétiques sont chantés par les gôshân – équivalant
persan du barde – et seront mis en vers par les plus grands poètes, dont Firdousi (fin Xe s.). À ce prestige
tout littéraire s’ajoute celui d’avoir réussi à freiner un temps l’expansion des Hephtalites ; en revanche, ses
négociations avec la nouvelle Rome semblent avoir été moins heureuses. Les hostilités avec Byzance sont
provoquées cette fois par la reprise des persécutions des chrétiens ; de courte durée, elles se terminent par un
accord rendant la liberté de culte ; une autre solution s’ajoute à celle-ci : l’Église chrétienne d’Iran se sépare
de celle de Byzance ; ainsi, les suspicions dont sont l’objet les chrétiens d’Iran, qu’on accuse de favoriser

Rome, tombent d’elles-mêmes. Ces solutions n’empêchent pas des négociations d’un autre ordre, touchant à
la sécurité des frontières face à la pression des Huns, qui menacent les Portes caucasiennes.

Dans la version romancée que nous donne Nezâmi du règne de Bahrâm V, dit « Gûr », après avoir régné
sagement et épousé les « Sept princesses », qui symbolisent les « sept climats » de la Terre, le souverain se
retira de la vie publique et disparut ; la version « historique », quant à elle, ne fournit pas ces détails.

Sous la menace hephtalite

Les Hephtalites, que les Byzantins appellent « Huns blancs », sont un peuple nomade dont la langue
fait partie du groupe turcique (langues dites « ouralo-altaïques ») ; c’est à la fin du Ve siècle que le
terme « Hephtalite » apparaît, corruption du nom de leur tribu, Hathaileh ou Hephtal. En Inde, on les
désigne sous le nom générique de Hûna, mais leur groupe se distingue des Huns qui menacent à cette
époque les frontières sassanides et byzantines, et qui sous la conduite d’Attila (mort en 453), marchent
jusqu’à Lutèce au milieu du Ve siècle avant d’essuyer une défaite aux champs Catalauniques (près de
Châlons-sur-Marne, 451), face à l’armée réunie de Aétius, Mérovée et Théodoric.

Jusqu’au milieu du Ve siècle, les Hephtalites dominent la Sogdiane et la Bactriane ; une série de campagnes
contre les Sassanides à l’ouest, contre les Gupta de l’Inde, à l’est, va leur permettre d’étendre leurs domaines.
Bien qu’ils établissent au moins deux capitales dans l’actuel Afghanistan, l’une à Hérat et l’autre à Balkh, un
pèlerin chinois du VIe siècle, Song Yun, qui les visite en 520, raconte que leurs villes sont des camps de
tentes en feutre et qu’ils se déplacent au gré des pâturages et des saisons. Au début du VIe siècle, les
Hephtalites étendent leur royaume sur les oasis du bassin du Tarim (Khotan, Kashgar), dans ce qu’on
appellera plus tard le Turkestan chinois. C’est justement l’alliance des Sassanides avec les Turcs qui
provoquera l’effondrement de leur puissance, vers 565.

Yazdegerd II (438 - 457) semble avoir, au début de son règne, manifesté une certaine curiosité pour les
religions, intérêt qu’il illustre non seulement par l’étude de celles qui sont pratiquées en Iran, mais aussi par
une certaine tolérance en cette matière. Un changement s’opère cependant dans cette politique vis-à-vis des
religions dans la suite de son règne. En effet, sans doute sous l’influence du clergé zoroastrien, le roi
décide de convertir l’Arménie au mazdéisme ; la réaction ne se fait pas attendre et prend la forme
d’une révolte générale qui se solde par une défaite des troupes sassanides. Yazdegerd est alors en
campagne contre les Hephtalites et n’a donc pas pu prendre part à la première tentative de répression en
Arménie. À peine revenu des frontières de l’est, il repart pour l’Arménie et écrase la révolte, capturant et
déportant les représentants des grandes familles arméniennes et du clergé. Les persécutions de Juifs et de
chrétiens reprennent alors de plus belle.

Sous Péroz (ou Firouz, 457 - 484), la situation intérieure de l’empire s’aggrave encore ; d’un côté, des
famines successives, sur plusieurs années, ravagent villes et campagnes, à tel point que les impôts sont
momentanément stoppés et des distributions de grains effectuées. Parallèlement, des luttes religieuses
déchirent le pays : les persécutions de Juifs se poursuivent, auxquelles s’ajoutent à présent des querelles entre
chrétiens nestoriens (qui croient en la double nature du Christ, divine et humaine) et monophysites (pour
lesquelles ces deux natures ne font qu’une). Enfin, à ces problèmes s’ajoutent les conflits quasi permanents
avec les Hephtalites, qui ruinent les caisses de l’État sans résultat. En 461, Péroz envoie une ambassade en
Chine, cherchant une alliance pour tenailler les Hephtalites. Au cours d’une bataille, Péroz est fait
prisonnier ; il ne recouvre la liberté qu’au prix d’une lourde rançon, et laisse son fils Kavâdh en otage, le
temps de réunir cette forte somme. Il est probable qu’il ait été aidé dans cette entreprise par l’or de Byzance,
des tractations ayant certainement eu lieu entre Péroz et l’empereur Zénon. En effet, il semble que les
Byzantins cherchent à protéger les frontières de Mésopotamie en faisant des Sassanides un État-

tampon qui les protège des incursions étrangères. Mais simultanément, il convient de maintenir la
pression sur l’empire sassanide, afin d’éviter des affrontements directs, en entretenant des conflits sur
ses frontières : ainsi, il est probable que certaines incursions des Huns, descendus des Portes
caucasiennes, aient été directement suscitées par Byzance. Malgré la situation désastreuse de l’armée et
des finances, Péroz se lance, en 484, dans une nouvelle guerre contre les Hephtalites, menés par le roi
Aqsunvar ; mais l’armée sassanide essuie une nouvelle défaite et Péroz y perd la vie. Son successeur, Balash
(484 - 488), est porté sur le trône à la suite de querelles et de rivalités auxquelles le roi hephtalite Aqsunvar
n’est pas étranger. Du reste, quatre ans après, c’est Kavâdh – qui a passé des années en otage à la cour
hephtalite – qui le remplace au cours d’un premier règne (488 - 496).

Kavâdh (ou Qobâd, 488-496 et 499-531) et la révolte de mazdak

L’état de l’empire à l’avènement de Kavâdh est catastrophique : des années de disette, ainsi que les
lamentables campagnes contre les Huns et les Hephtalites ont décimé et épuisé le pays. De plus, les
seigneurs, vassaux du Grand roi, profitant de l’affaiblissement du pouvoir central, sont prompts à la révolte.
Quant aux nomades, ils menacent les frontières du nord et de l’est ; en outre, Kavâdh doit payer un tribut
aux Hephtalites, mais les caisses de l’État sont vides. Une ambassade est envoyée à Constantinople à
cet effet, mais sans résultat.

C’est dans ce climat délétère que naît le mouvement mazdakite ; celui-ci se fonde sur toute une série de
principes empruntés au manichéisme, prêchant l’abstinence et cherchant à éviter toute violence. À ces
principes s’ajoute une dimension sociale, dominée par l’idée d’égalité et du partage des biens ; ainsi,
selon Mazdak, les biens, qu’ils soient matériels ou qu’il s’agisse des femmes (il faut noter qu’à cette
époque, les membres de la noblesse possèdent souvent de grands harems, où de nombreuses femmes
vivent séquestrées), doivent être redistribués et partagés. On comprend aisément que ces théories aient
fait, dans un État fondé sur la propriété privée et la séparation des classes, l’effet d’une révolution. Certains
historiens vont même jusqu’à qualifier le mazdakisme de « communisme iranien ». Le fait le plus surprenant
c’est le parti que prend Kavâdh dans cette révolution qui divise alors le pays : s’opposant nettement à
l’aristocratie et au clergé zoroastrien, le roi prend fait et cause pour les mazdakites et va même jusqu’à
promulguer des lois que l’on qualifierait de nos jours de « sociales », certaines touchant en particulier le
statut de la femme (peut-être un moyen royal pour lutter contre le pouvoir des grands feudataires). Le
mécontentement des classes dirigeantes ne tarde pas à se manifester sous la forme d’un complot, à la
suite duquel Kavâdh est détrôné, jugé et emprisonné. Son frère Zamasp le remplace (496-499),
pendant que Kavâdh parvient à s’enfuir et trouve refuge auprès des Hephtalites.

En 499, Kavâdh revient en Iran à la tête d’une armée hephtalite, renverse son frère et reprend le
pouvoir (499-531) ; ce succès relatif ne le dispense cependant pas de continuer à payer un tribut aux
Hephtalites, auquel s’ajoute la solde de l’armée qu’il a levée chez eux, et qu’il lui revient de rétribuer.
Byzance, censée verser une cotisation aux Sassanides, notamment pour la défense de ses frontières,
refuse à présent d’obtempérer ; Kavâdh saisit l’occasion pour rompre les pourparlers avec elle, lance
ses troupes en Mésopotamie et s’empare d’Amida. Là, un riche butin lui permet de renflouer sa
situation et, après un nouvel accord avec Byzance, de reprendre la lutte contre les Huns des frontières
septentrionales. Parallèlement, entre 518 et 531, pas moins de trois ambassades sont dépêchées auprès de la
cour de Chine, notamment en vue de juguler l’expansion orientale des Hephtalites.

Bien qu’il ait pris du recul par rapport à son engagement pour le mouvement mazdakite – qui continue
encore un temps à prendre de l’ampleur – Kavâdh n’en projette pas moins des réformes fiscales, notamment
par l’établissement d’un cadastre, dont il ne verra pas l’aboutissement. Sur le plan religieux, le
nestorianisme devient la seule norme chrétienne en Iran ; par la même occasion, le célibat des prêtres

est alors aboli, ce qui rapproche sur ce point le clergé nestorien de celui des Zoroastriens. Lorsque
Kavâdh désigne son fils Khosrow comme successeur, des partisans mazdakites, dont certains issus de
la noblesse, s’y opposent ; le roi rompt alors définitivement avec ce mouvement, dont l’ampleur a pris à
certains moments des proportions alarmantes, provoquant massacres et pillages, enlèvements de femmes et
expropriations. Une controverse oppose les mazdakites aux clergés chrétien et zoroastrien réunis ; après
avoir été confondus, ils sont massacrés, leurs ouvrages livrés aux flammes et leurs biens confisqués.

Une cinquantaine d’années plus tard, le fils du grand khâqân des Turcs occidentaux embrasse la cause
mazdakite, se mettant à la tête de pauvres et déshérités et s’emparant de l’oasis de Boukhara ; devant lui,
nobles et riches marchands fuient, mais son triomphe est de courte durée. La révolte est matée avec une
extrême sévérité, son instigateur sauvagement supplicié. Encore au début du VIIIe siècle, le mouvement
suscite des vocations, notamment avec le frère du roi du Khwârazm, Khûrzâd, qui s’empare du pouvoir et
remet les idées de partage des richesses au goût du jour. Son coup de force provoquera l’arrivée des Arabes,
menés par Qutayba, et annonçant l’invasion de la Transoxiane.

De la restauration de l’autorité royale à la chute de l’empire (531-651)

Khosrow Ier Anushiravân (531-579)

À peine monté sur le trône, le jeune roi engage les réformes prévues par son père : rendre les biens
spoliés par les mazdakites, régler le sort des femmes et des nombreux enfants de l’aristocratie qui ont
été enlevés, et que l’État s’engage à éduquer – mesure qui procurera à la couronne par la suite un
soutien autrement efficace de cette partie de la noblesse, mais aussi restaurer l’ordre et la prospérité
des campagnes : reconstruire les villages, réparer les routes et les ponts, récurer les qânât (canaux
d’irrigation souterrains) et les canaux, remplacer le bétail et les semailles perdues. Toutes les terres
sont enregistrées dans un cadastre et les impôts fixés d’après leur fertilité et leur rendement ; les
réformes fiscales s’appliquent également aux individus, suivant leur catégorie sociale et leurs revenus.
On ressent devant ces mesures le désir, de la part de Khosrow Ier, à la fois d’assurer les revenus de l’État –
garantissant ainsi son bon fonctionnement – mais aussi un souci d’équité, qui donne à ces réformes une
certaine fraîcheur. L’armée admet également des réformes : alors que jusque-là, un seul commandant était à
sa tête, quatre commandants vont à présent se partager la tâche dans les quatre grandes régions
militaires de l’empire. Le peuple est contraint d’accepter la servitude militaire, mais un corps de
paysans-soldats est également constitué. Des tribus soumises jouent, dans les marches frontières, le
rôle de fédérés ; mais pour une meilleure sécurité, des fortifications sont élevées sur plusieurs points
sensibles, comme à Darband ou dans la plaine de Gorgân, de part et d’autre de la Caspienne. Une fois le
pays restauré, l’ordre rétabli, les ambitions de la noblesse et du clergé jugulées, le souverain peut à
présent songer à étendre ses domaines.

Bien qu’une « paix perpétuelle » ait été signée avec Byzance, à la suite d’un affrontement victorieux
mené par Bélisaire en 532, Khosrow envahit la Syrie en 540, prend Antioche, qui est incendiée et ses
habitants déportés près de Ctésiphon. Justinien (527 - 565) se voit contraint de payer un lourd tribut
aux Sassanides pour garantir le tracé de ses frontières orientales, alors qu’au même moment il est
engagé à l’ouest contre les Goths ; malgré ce conflit, la liberté de culte est confirmée aux chrétiens. À
peine sa campagne de Syrie achevée, Khosrow, sûr de sa puissance, cesse de payer un tribut aux
Hephtalites ; mais il faut attendre encore vingt ans, en 560, pour qu’une offensive définitive, organisée
en coalition avec les Turcs occidentaux, les Oghouz, mette fin à la puissance hephtalite. Leur domaine se
trouve alors partagé entre les deux alliés : les Turcs occupent la Transoxiane, pendant que les Sassanides
prennent possession de la Bactriane et du Gandhara jusqu’aux rives de l’Indus. Enfin, des campagnes

dans la péninsule arabique permettent à Khosrow d’annexer le Yémen, et en 578, une expédition
contre Ceylan est même lancée ; la même année, Khosrow dépêche une ambassade en Chine.

Face à l’expansion et à la puissance sassanide, Byzance déploie une intense activité diplomatique afin
de tenter par des alliances un encerclement de leur empire : des émissaires sont envoyés auprès des
Oghouz et chez des princes de Transoxiane, pendant que d’autres tentent des rapprochements avec les
Abyssins et les Arabes. Des troubles en Arménie fournissent le prétexte pour la reprise des hostilités, mais
celles-ci tournent nettement à l’avantage des Sassanides, qui envahissent la Mésopotamie et la Syrie
orientale, à l’ouest de l’Euphrate. Alors que les pourparlers de paix s’engagent avec Byzance, Khosrow
meurt, après un règne de près d’un demi-siècle.

La figure de Khosrow Ier Anushiravân est devenue, dans la mémoire collective, celle d’un prince
vertueux, épris de justice, dont les gôshân puis les poètes ont chanté les hauts faits ; Firdousi, le met en
scène à la fois pour la sagesse dont il fait preuve, son équité, mais aussi son courage et sa détermination. À
côté de l’aspect romanesque, épique ou moral, il est certain que le règne de Khosrow Ier constitue en quelque
sorte l’apogée de l’empire sassanide : les succès militaires et diplomatiques se doublent en effet d’une
période plus prospère que les précédentes, et favorable aux arts, aux sciences et à la littérature, ainsi
qu’aux échanges culturels.

Hormozd IV (579-590)

Le fils que Khosrow a désigné pour lui succéder, Hormoz IV est souvent considéré comme un roi
capable et instruit, intelligent, voulant continuer la politique de son père et continuant à juguler les
ambitions du clergé zoroastrien et de la noblesse. Il pense pouvoir contrôler les deux classes
dirigeantes en mettant de son côté les chrétiens d’Iran ; mais cette alliance imprudente provoque
immédiatement la réaction des Zoroastriens. Parallèlement, la politique de sape entamée par Byzance
semble porter ses fruits : l’empire est menacé sur trois fronts. Un des généraux iraniens, Bahrâm Choubin,
remporte une série de batailles contre les Huns au nord, et contre les Oghouz à l’est, mais essuie des
revers contre Byzance. Hormozd commet alors l’erreur de sanctionner le général, très populaire au
sein de l’armée, ce qui provoque leur révolte. La noblesse saisit l’occasion pour déposer Hormozd IV,
qui est mutilé puis emprisonné ; il est remplacé par son jeune fils Khosrow II (590 - 628). Mais les
ambitions de Bahrâm Choubin ne s’arrêtent pas là : soutenu par son armée, ce général, issu d’une
grande famille arsacide, s’empare de Ctésiphon et se proclame Roi des rois – ce qui est considéré par
les Sassanides comme un crime de lèse-majesté. Cependant, impuissant à se défendre, Khosrow II est
contraint de se réfugier à Byzance auprès de l’empereur Maurice.

Khosrow II Parviz (590-628)

Quelques mois à peine après le coup d’État de Bahrâm Choubin, Khosrow II – avec l’aide de l’empereur
Maurice, qui a donné en mariage sa propre fille à Khosrow – parvient à reconquérir le trône pendant
que l’usurpateur est assassiné. Mais cette restauration a un prix : Khosrow doit céder pratiquement toute
l’Arménie, la frontière byzantine s’établissant entre le lac de Van et Tiflis. Peu après la mort de
Maurice (602), Khosrow se libère de ses engagements avec Byzance ; il reprend l’Arménie, s’empare
d’Édesse, puis, passé en Cappadoce, entre à Césarée, pour atteindre en 610 les bords du Bosphore près
de Chrisopolis (Scutari). Au cours de l’année suivante, une partie de ses troupes détachées en Syrie
s’empare d’Antioche puis de Damas et de Jérusalem, qui est pillée pendant trois jours. Des milliers de
chrétiens sont massacrés et des reliques – dont, diton, un fragment de la Vraie Croix – sont emportées
en Iran. Puis les armées poursuivent vers Gaza (616), pénètrent en Égypte pour s’emparer de la forteresse de
Babylone (aujourd’hui dans le quartier du Vieux-Caire) puis d’Alexandrie, pour remonter ensuite le Nil

jusqu’aux confins de l’Ethiopie. Simultanément, d’autres troupes assurent le contrôle de l’Anatolie,


s’emparent d’Ancyre (Ankara) et mettent le siège à Constantinople. Au même moment, les Hephtalites
vassaux des Turcs occidentaux essuient également des défaites, de sorte que l’empire de Khosrow II retrouve
un temps l’étendue de celui de Darius.

Cependant, Byzance fourbit ses armes ; Héraclius (610 - 641), après avoir assisté au début de son règne à
l’irrésistible avancée sassanide, prend sa revanche ; en quelques années, il récupère l’Asie Mineure,
envahit l’Arménie et pénètre en Iran par l’Azerbaïdjan. Puis, s’étant allié avec les Khazars qui campent
au nord-est de la Caspienne et descendent à présent à travers le Caucase, Héraclius mène ses troupes
jusqu’aux bords du Tigre et assiège Ctésiphon. Sur ces entrefaites, Khosrow est assassiné par son
propre fils, ouvrant une période de crise qui provoquera l’effondrement définitif de l’empire.

Deux raisons sont invoquées pour expliquer ce rapide effondrement : d’une part, le caractère du souverain,
souvent décrit comme cupide, hargneux, irascible mais sans courage. Soupçonneux par nature, il a fait
supprimer nombre de ses plus fidèles serviteurs, mais frivole à la fois, il dépense des sommes énormes
pour sa cour, pendant que le peuple est écrasé par les impôts. La situation intérieure du pays est proche
de l’hécatombe, notamment en raison des levées d’effectifs militaires nécessaires aux ambitions royales,
mais qui provoquent un appauvrissement de la population mâle sans précédents. Face à l’avancée des
troupes byzantines, les chrétiens d’Iran sont à nouveau persécutés. Et comme si les guerres et les
massacres n’étaient pas suffisants, une série d’inondations frappent à cette époque la vallée du Tigre,
provoquant jusqu’à l’effondrement d’une partie du palais de Ctésiphon. C’est dans ce climat délétère,
alors que détesté de tous, il s’obstine à ne pas vouloir signer de paix avec Héraclius et qu’il est affaibli par la
maladie, que Khosrow II tombe sous les coups du fils qu’il a eu de la fille de Maurice, Maria / Maryam.

De la mort de Khosrow II à la chute de l’empire (628-651)

Entre la mort du roi, en 628 et l’avènement du dernier sassanide Yazdegerd III, en 632, pas moins
d’une douzaine de souverains se succèdent sur le trône. L’empire est dévasté et épuisé par les guerres,
le peuple écrasé par les impôts et la levée de troupes ; cette situation est mise à profit par les grands
chefs d’armée et les gouverneurs de province, qui cherchent tour à tour, fut-ce par des alliances de
revers, à imposer leurs candidats à la couronne. Ainsi, à Ardachir III (628 - 630) succède un usurpateur
non issu de la lignée royale, Shahrwarâz, qui règne à peine quelques jours avant d’être assassiné ; puis, au
cours de la même année, plusieurs princes de sang sont portés au trône puis remplacés. Parmi eux, deux filles
de roi : la première, Purân, est la fille de Khosrow III, mais comme son père, elle ne reste sur le trône qu’un
court instant. La deuxième, Azarmidokht, est fille de Khosrow II et règne pendant deux ans (630-632) ; puis,
au cours de l’année 632, quatre autres princes se succèdent, rapidement éliminés. La famille sassanide a été
à présent quasiment exterminée ; toujours en 632, on découvre qu’un prince de la lignée royale s’est
réfugié à Istakhr, où il est immédiatement couronné sous le nom de Yazdegerd III (632-651).
Cependant, l’état intérieur de l’empire est en pleine décomposition, la noblesse ayant repris les droits
qu’elle considère légitimes, généraux et gouverneurs de provinces transformant leurs anciens fiefs en
États. Face à la dislocation de l’empire se dresse à présent un nouvel ennemi : les troupes arabo-
musulmanes, montant de la péninsule Arabique, menacent la Mésopotamie. En 637, un premier
affrontement a lieu à Qadisiya, près de Hira ; les troupes sassanides sont menées par Rostam, un
commandant en chef valeureux secondé par une forte armée. Mais celle-ci est écrasée par la cavalerie
arabe, et Rostam lui-même meurt sur le champ de bataille. Peu après, la ville de Ctésiphon tombe
entre les mains des envahisseurs et leur livre un fabuleux butin. Sur le Plateau, la résistance s’organise
autour du souverain. En 642, dans la plaine de Nahâvand, au sud de Hamadan, les troupes de Yazdegerd
affrontent à nouveau l’armée musulmane, et la bataille se solde par une nouvelle défaite sassanide. Le

roi s’enfuit vers l’est, accompagné de sa cour ; puis, à l’instar du dernier achéménide, il est assassiné dans
les environs de Marv en 651. L’Iran est à présent une province du jeune État musulman.

La société iranienne à l’époque sassanide

Structures de la société sassanide

Contrairement aux périodes séleucide et parthe – mal connues et d’un caractère hétérogène – la société
iranienne à la période sassanide se fonde sur une structure extrêmement hiérarchisée, que l’on décrit
souvent par sa forme « pyramidale ». Cette organisation sociale tire son inspiration de la religion, telle
qu’elle est décrite dans l’Avesta, ou dans le plus tardif Kârnâmag d’Ardachir : d’après ces textes, la
société se divise en trois classes : 1) le clergé, 2) les guerriers, 3) les agriculteurs ; dans l’organisation
religieuse mazdéenne, un feu sacré est destiné à chacune de ces trois classes. En réalité, cette division
« trifonctionnelle » de la société sassanide est tout théorique ou dogmatique, mais ne reflète pas
nécessairement la réalité, qui varie suivant les époques, notamment en fonction de l’influence du clergé
zoroastrien. Dans la pratique, tout en haut de l’échelle se trouve évidemment le roi, suivi, à l’échelon
suivant, des princes de sang – souvent gouverneurs de provinces ou de royaumes conquis – auxquels
s’ajoutent les seigneurs vassaux, moins nombreux qu’à l’époque parthe. De plus, contrairement à la
période précédente, les domaines situés à la périphérie de l’empire subissent une vassalité assez floue,
et ont tendance à devenir complètement autonomes, avec un régime de « peuples fédérés », fournissant
cependant des troupes à la couronne et assurant la sécurité des frontières, comme c’est le cas des
Lakhmides de Hira.

Suivent les sept chefs des grandes familles, dont le nombre semble un héritage de l’époque achéménide
mais dont le système féodal est issu de la période parthe ; les Sassanides, depuis le début de la dynastie
jusqu’à la mort de Shâpour II, vont d’ailleurs tenter d’en amoindrir la puissance. Ces familles reprennent
cependant de l’importance pendant les cent vingt-cinq ans suivants (sous les règnes de Ardachir II à
Kavâdh), jusqu’à l’avènement de Khosrow Ier. Ces grands seigneurs sont tenus d’assurer la couronne de
leur soutien militaire et donc astreints à lever des troupes. Pourtant il faut bien admettre que les
prérogatives de ces « grandes familles » sont fort mal connues ; leur autorité s’étend sans doute sur des
provinces entières et leur permet certainement de lever, outre les taxes dévolues à la couronne, des
impôts qui leur reviennent. Pour certaines de ces familles, les charges aussi bien civiles que militaires
semblent avoir été héréditaires ; leur cupidité et leur puissance, ainsi que les luttes d’influence qu’elles
entretiennent entre elles et avec la couronne, seront parmi les causes de la décadence de l’empire.

En dessous de ces sept grandes familles, la classe plus nombreuse des « grands et des nobles »
comprend des grands dignitaires de l’État, des ministres et chefs de l’administration, des membres de
l’aristocratie issus de familles moins « titrées », ainsi que des officiers du royaume, formant un
« noyau » de courtisans qui entoure le souverain. Le développement de cette classe – beaucoup moins
fondée sur un système de type féodal – est une véritable nouveauté par rapport à la période arsacide et donne
à l’État sassanide une force nouvelle ; son rôle se joue notamment dans la politique interne de l’État et
sert en particulier à contrecarrer la puissance des « grandes familles ». Faisant partie de cette classe,
les scribes, originellement partie du clergé, se détachent de celui-ci pour constituer progressivement
une classe à part, qui comprend les grands bureaucrates de l’empire, les écrivains, comptables,
juristes, biographes, épistoliers, poètes, médecins et astrologues.

Un peu en parallèle avec la grande aristocratie, et avec une importance variable suivant les époques – ce que
contredit la forme trop simple de « pyramide » – le clergé zoroastrien tient par moments une telle place
dans la société iranienne que l’on serait tenté de mettre cette structure sociale en parallèle avec celle de

l’Inde hindouiste, dans laquelle la caste des prêtres – les Brahmanes – occupe, comme dans l’Avesta, la
première place avant les rois-guerriers (les Kshatriya ; le même nom est à l’origine du Shâh persan).
Malheureusement, comme on le verra par la suite, ce schéma social n’est pas permanent et le statut du clergé
zoroastrien, encore mal connu à certaines périodes, certainement fluctuant. Les historiens de l’Iran sassanide
– qui se sont souvent également intéressés au « fond commun indo-européen », suivant la formule de
Wikander – distinguent ainsi deux traditions, et donc deux classements de la société : le premier est
qualifié par convention de « religieux », donnant la primauté au clergé, le second de « national »,
attribuant la primauté à l’aristocratie guerrière.

Juste avant la masse de la population, constituée d’une majorité de paysans (vastrioshân) et d’artisans
(hutukhsbân), et qui occupe comme on peut s’en douter le bas de l’échelle sociale, se trouvent les
« hommes libres », catégorie constituée par la petite noblesse terrienne, propriétaires fonciers et chefs
de villages (katkhodâ), censés assurer la liaison entre la paysannerie et les fonctionnaires de
l’administration centrale. Cette « petite chevalerie » est responsable de la perception des impôts chez
les paysans ; ceux-ci sont pour la plupart réduits au servage et vendus avec terres et villages. L’Iran
étant à l’époque un pays essentiellement agricole, la plus grande partie des revenus de l’État provient des
impôts perçus sur la terre, auxquels s’ajoutent des taxes individuelles. Comme on peut s’y attendre, les
exactions des fonctionnaires et la multiplication des taxes, suivis d’un endettement croissant des populations
paysannes, ont amené une série de révoltes et ont parfois conduit les souverains à décréter des suppressions
d’impôts ou des réformes fiscales.

On peut noter que les femmes n’apparaissent pas dans ces catégories ; considérées par la religion
zoroastrienne comme inaptes à y participer, voire comme totalement impures lors des menstruations, leur
rôle social semble extrêmement limité. Il est dès lors d’autant plus surprenant de constater que dans la
période de crise dynastique, entre 628 et 632, deux femmes aient été couronnées comme « Roi des rois »
(Purân et Azarmidokht). On peut également noter qu’au cours des révoltes mazdakites, les femmes ont fait
l’objet de nombreux enlèvements, celles-ci étant sorties des harems de la noblesse, « redistribuées » au
même titre que les terres expropriées et rendues à un semblant de liberté, qui sera d’ailleurs de courte durée.
Il est probable que l’arrivée de l’Islam ait pu être ressentie par certaines des catégories sociales les plus
défavorisées – et paradoxalement en apparence, sans doute aussi par les femmes – comme une libération.

Organisation de l’état sassanide

Secondant le roi dans les affaires d’État, et le remplaçant le cas échéant pendant son absence, le grand
vizir se trouve au sommet de l’administration sassanide ; ce personnage s’occupe également d’affaires
diplomatiques et peut éventuellement exercer le haut commandement de l’armée. Son rôle apparaît
donc considérable, mais varie suivant l’autorité du monarque qu’il est censé servir. Directement à ses
ordres se trouvent tous les divâns ou « ministères », que dirigent des « secrétaires » ; ces derniers ont
acquis une grande compétence dans la rédaction des rapports, de la correspondance officielle ou des traités
diplomatiques, et connaissent les subtilités d’un langage hautement codifié, que seule une petite partie de
la société sassanide est à même de pouvoir lire. Outre la chancellerie royale, ces secrétaires rédigent des
actes de justice mais s’occupent aussi d’affaires militaires ou de finances. Ce dernier service – qui assure
le bon fonctionnement des finances de l’État – apparaît comme l’un des plus importants, avec à sa tête un
« directeur des impôts », ayant à ses ordres des comptables, des percepteurs et des agents.

L’administration de l’État sassanide est fortement centralisée ; la division des provinces


administratives en satrapies, héritée du système achéménide, est toujours en vigueur, l’ensemble de
cette machine formant une caste bureaucratique assez stable, qui permet de relier les provinces au
pouvoir central. De hauts dignitaires, choisis parmi les membres de la famille royale ou des grandes

familles, exercent la fonction de satrape. Mais les frontières de ces provinces ne semblent pas clairement
établies, leurs limites fluctuant au gré des époques. Chaque province est divisée en districts, à la tête
desquels se trouve un gouverneur ; les districts sont à leur tour divisés en cantons et dirigés par la
petite noblesse à qui se trouvent subordonnés les chefs de village. Cette division administrative a été
partiellement conservée après l’invasion arabo-musulmane, et des traces de cette machine se sont maintenues
pratiquement jusqu’à nos jours.

En dehors des taxes et des impôts, la couronne dispose également d’autres revenus qui proviennent des
fermages de ses terres, de l’exploitation minière – qui reste un monopole de l’État – des taxes sur les
douanes, auxquels s’ajoutent les butins de guerre. Ces richesses colossales doivent servir aux dépenses de
la cour, de l’administration, de l’armée et des travaux publics. La cour royale est régie par un protocole
extrêmement strict : les courtisans sont divisés en trois classes, d’après leur naissance et leur fonction.
Au plus haut degré se trouvent les parents et intimes du souverain, suivis de la noblesse de second
ordre ; les poètes, bardes, musiciens, danseurs et jongleurs se situent quant à eux tout en bas de
l’échelle, ces différentes catégories faisant également l’objet de classements hiérarchisés. À ceux-ci
s’ajoute toute une armée de serviteurs d’origines diverses – échansons, valets, palefreniers – eux-mêmes
groupés par classes suivant leur naissance et leur état.

Bien qu’il existe un divân de la justice, c’est bien souvent le clergé qui s’acquitte de cette tâche,
invoquant pour cela le lien étroit qui lie le droit et les principes moraux à la religion. Du reste, on ignore
s’il existe à cette époque un code écrit autre que les textes sacrés zoroastriens, qui comprennent des chapitres
concernant certains aspects du droit touchant notamment les crimes de lèse-majesté, les affaires religieuses et
les crimes contre son prochain. Dans les villages, les fonctions de juge échappent au clergé et échoient au
chef ou propriétaire (katkhodâ). Mais en matière de droit, le roi apparaît comme le juge suprême,
ayant la possibilité de révoquer tout jugement lorsqu’un plaignant ou un accusé parvient à s’en faire
entendre.

Au cours des trois premiers siècles de la dynastie, l’armée est dirigée par un unique commandant en
chef, charge héréditaire détenue par un membre de la famille royale. Il est secondé par deux hauts
dignitaires militaires issus des grandes familles : l’un chargé des affaires de l’armée, l’autre
commandant la cavalerie. Khosrow Ier divise la charge de commandant en chef des armées en quatre
postes, suivant un découpage en régions militaires (Nord, Sud, Est, Ouest), chaque commandant étant
secondé par un adjoint ; cette division de la charge militaire suprême était censée éviter la trop grande
puissance de celui qui l’exerçait et rendre ainsi l’armée plus facile à gouverner. Mais cette même
division va s’avérer justement fatale, au moment où l’empire recherche désespérément une cohésion
désormais impossible à réunir.

La grande noblesse iranienne fournit à l’armée la cavalerie lourde – héritage des cataphractaires
parthes – elle-même protégée par la cavalerie légère des archers de la petite noblesse. Ces deux corps
constituent la première ligne de choc ; elles sont suivies par le corps des éléphants – qui n’ont, quant à eux
jamais été utilisés par les Parthes. L’infanterie, à l’arrière-garde, est essentiellement formée par des
paysans, mal armés, peu formés, et d’une efficacité incertaine. En revanche, aux côtés de cette armée
« royale » se trouvent plusieurs corps auxiliaires fournis par les royaumes vassaux notamment sous
forme de cavaleries, provenant du Sistân ou d’Arménie – cette dernière très estimée —, auxquels
s’ajoutent Alains, Lakhmides, Kouchans ou Hephtalites suivant les périodes. À partir du règne de
Khosrow Ier, l’empire est défendu par une véritable ceinture d’États vassaux, ainsi que par des colonies
militaires et des ouvrages défensifs. Contrairement à l’armée parthe, dont on a vu que les capacités
offensives étaient souvent maigres, celle des Sassanides développe une véritable puissance offensive, qui

se double de techniques de poliorcétique dignes des Romains. Du reste, il semblerait qu’il ait existé une
importante littérature sur les arts de la guerre, qu’on ne connaît malheureusement que par des références
indirectes. Ces traités concernaient notamment l’organisation des corps d’armée : chaque corps était formé
de divisions, elles-mêmes sous-divisées en unités, correspondant à un régiment. D’autres textes traitent du tir
à l’arc, de l’hippiatrique, de l’alimentation des troupes, de la tactique, auxquels s’ajoutent des
recommandations sur le sort des prisonniers, ou bien sur l’influence des astres pour une issue favorable et
pour le choix du lieu et de l’heure des combats.

Les religions de l’Iran sassanide

Mazdéisme et zurvanisme

Il est généralement admis que lors de son accession au trône, Ardachir Pâpakân éleva la religion
zoroastrienne au rang de religion d’État. On se souvient d’ailleurs que Sâssân – et son père avant lui –
puis son fils Bâbak, ont exercé les fonctions de herbâd ou « prêtre du feu » dans le sanctuaire
d’Anahita à Istakhr. C’est dans ce temple que sera exposée la dépouille d’Artaban IV vaincu par Ardachir ;
cette tradition semble se perpétuer sous son successeur Shâpour Ier. Ce dernier fait bâtir, dans sa ville
nouvelle de Bishâpour, un autre temple pour lequel des aménagements importants sont réalisés afin d’y faire
venir de l’eau, qui circule autour du sanctuaire. Cette importance de l’eau, qui évoque de toute évidence
la déesse Anahita, contraste fortement avec l’adoration du feu, sans que l’on puisse affirmer de
primauté de l’un sur l’autre. Il convient en effet de noter que la religion réformée par Zoroastre
privilégie un dieu suprême, Ahura Mazda, au détriment, sans toutefois les abolir complètement, des
divinités secondaires. Le mazdéisme zoroastrien s’oppose en cela au zurvanisme, plus nettement
panthéique : Zurvân, dieu du « Temps infini » est associé à une tétrade formée par Ahura Mazda,
Anahita, Mithra et Verethragna. Pour l’époque parthe, ce culte est notamment représenté par les terrasses
sacrées de Masjed-e Soleymân ; on a vu par ailleurs que la religion des Parthes récupère à son compte
certains des anciens dieux hellénistiques. Ce culte semble avoir perduré à l’époque sassanide, notamment
dans l’Iran du Sud-Ouest, subissant par moments des persécutions et devenant, sous d’autres règnes, une
religion officielle. Ainsi, à la fin du IIIe siècle, sous Bahrâm II, le zurvanisme est sévèrement persécuté ; ces
persécutions ne concernent d’ailleurs pas que la doctrine zurvaniste, le règne de Bahrâm II étant marqué par
la figure du grand prêtre Kartêr, également persécuteur de Mani. La répression du zurvanisme reprend sous
Shâpour II, au milieu du IVe siècle. En revanche, au cours d’une bonne partie du Ve siècle, sous l’égide du
grand vizir Mehr-Narsai – qui règne en maître sous trois souverains successifs, dont Bahrâm V, qui accorde
la liberté de culte – le zurvanisme atteint pratiquement le statut de religion officielle. Sous le règne de Perôz
(457 - 484), ce culte est à nouveau prohibé. On conçoit alors aisément que le concept de « religion
d’État » varie au gré des règnes et de l’influence des différents clergés.

La religion mazdéenne est sévèrement gardée par les Mages (mowbed), déjà présents en Médie à
l’époque achéménide. Leur primauté sur les autres prêtres – notamment les herbâd liés au culte
d’Anahita – ne fait pas de doute si l’on en croit les textes sacrés. Deux traditions et deux aires
géographiques s’affrontent : les mowbed sont liés au nord-ouest de l’Iran, avec leur feu sacré à Shiz,
alors que les herbâd suivent plutôt les traditions du Fârs. Les seconds sont, à l’origine de la dynastie,
étroitement liés à celle-ci comme on l’a vu et continuent d’être protégés sous les premiers souverains de la
dynastie. C’est probablement sous le règne de Shâpour Ier que les textes qui forment l’Avesta furent
rassemblés et copiés ; mais le règne de ce souverain voit également s’épanouir la figure de Mani, qui jouit
alors de la protection royale. À la même époque, le bouddhisme gagne du terrain dans le royaume kouchan,
où Kanishka l’érige en religion officielle ; parallèlement, le christianisme et le judaïsme sont toujours actifs,
notamment en Mésopotamie. Ce climat de concurrence religieuse explique en partie la réaction violente du

clergé mazdéen à la mort de Shâpour Ier. Sous ses successeurs, le mowbedân-mowbed ou « grand-prêtre »
des Mages, Kartêr, joue le rôle de premier homme de l’État, étendant son emprise sur les souverains
sassanides (Bahrâm Ier, Bahrâm II et Bahrâm III) ; au moins quatre inscriptions de ce grand Mage sont
gravées sur des rochers et monuments du Fârs, dans lesquelles Kartêr se flatte d’avoir persécuté Juifs,
chrétiens, brahmanes, manichéens et idolâtres. Cette prépondérance du clergé mazdéen subit un
fléchissement après la mort du grand prêtre, sous le règne de Narsai (293-302) mais trouve un nouveau
souffle sous Shâpour II (310-379), sous lequel les persécutions de chrétiens se font plus violentes du fait de
la conversion de l’Arménie et de Rome.

Les règnes de Yazdegerd Ier et de Bahrâm V (399-438) sont marqués par une certaine tolérance religieuse ;
mais à nouveau, sous Yazdegerd II, les persécutions reprennent, le souverain tentant en vain de convertir
l’Arménie au mazdéisme. Sous Kavâdh Ier (488-531) puis sous Khosrow Ier (531-579), le mazdéisme
semble perdre à nouveau du terrain – d’abord en raison de la révolte mazdakite, puis par l’institution
du nestorianisme comme seule norme chrétienne en Iran. Du fait de ces aléas, il est difficile de
considérer le mazdéisme comme seule religion officielle et impériale ; du reste, il semble qu’à partir de
Shâpour II, les Mazdéens aient définitivement intégré certaines des anciennes divinités zurvanistes – en
particulier Anahita et Mithra – au rang de divinités secondaires.

Les lieux de culte et surtout leur fonctionnement aux différentes époques sont assez mal connus : il est
probable qu’après les terrasses sacrées en usage à l’époque parthe, on passe progressivement à d’autres types
de sanctuaire plus spécifiquement mazdéens, dont le tétrapyle (chahâr-tâq en persan moderne), édifice
ouvert sur les quatre côtés, et l’âteshgâh ou « temple du feu » – petit bâtiment fermé bâti à proximité
du premier – où est conservé le feu sacré.

Autres religions

La période sassanide apparaît comme particulièrement active dans le domaine religieux : les communautés
juive et chrétienne sont présentes en Mésopotamie et dans d’autres provinces de l’empire. Elles
jouissent de fortunes diverses suivant la tolérance des souverains et/ou l’emprise éventuelle du clergé
zoroastrien. À ces deux religions s’ajoutent bientôt le manichéisme, né sous le règne de Shâpour Ier
(241-272), puis l’hérésie nestorienne.

Les origines de Mani ne sont pas clairement établies ; c’est probablement vers 242 qu’il commence à
prêcher sa nouvelle religion, jouissant à ce moment de la protection royale. Ses dogmes s’inspirent à la
fois de religions babyloniennes et iraniennes, mais conjuguées à des influences du christianisme et du
bouddhisme. À la base de son système se trouve l’opposition entre le Bien et le Mal – le même principe
qui oppose les deux enfants jumeaux de Zurvân, Ahrmazd et Ahriman. Mais contrairement aux idées
reçues, qui trouvent leur expression dans ce que le langage commun appelle un raisonnement « manichéen »,
cette dualité est loin d’être simple : le Bien possède en lui une parcelle du Mal et vice-versa, comme dans
le symbole chinois du Yin et du Yang. L’homme est composé d’un corps (ombre, opaque) et d’une âme
(lumière, subtile) ; le but de l’homme est d’affranchir l’âme de son corps, la rendant ainsi à la Lumière
universelle. Ainsi, lorsque toutes les âmes se seront libérées et auront retrouvé le soleil, le ciel et la terre
s’écrouleront. Cette religion, que certains qualifient d’ « universelle », est en fait plus proche d’une initiation
gnostique que d’un culte ouvert à tous ; les fidèles sont divisés en élus et auditeurs. Les premiers forment
le clergé, pratiquent le jeûne et le célibat, s’abstiennent de manger de la viande et doivent avoir une
conduite morale exemplaire, notamment en ce qui concerne la cupidité et le mensonge. Les auditeurs,
quant à eux, ont le droit de se marier et peuvent exercer une profession, mais doivent conserver leur
pureté et ne pas rechercher la richesse. La religion ne connaît ni sacrifices ni images de dévotion, mais
impose en revanche des prières et des jeûnes ; certains rites comme le baptême, la communion ou

l’absolution des péchés montrent une évidente parenté avec le christianisme, tout comme l’image de la
Trinité et la grande place accordée à Jésus-Christ. Mais d’autres influences sont également visibles : les
hymnes manichéens semblent d’inspiration babylonienne, leurs anges ont des noms syriens ; le régime
végétarien et la métempsycose semblent pour leur part empruntés au bouddhisme.

Comme on l’a vu, à la mort de Shâpour Ier, le clergé zoroastrien connaît une vive réaction sous la conduite
du grand Mage Kartêr. Mais l’avènement de Narsai (293 - 302), qui s’appuie sur les Arabes de Hira convertis
au manichéisme dans sa lutte contre Dioclétien, change les données du conflit religieux. Du reste, les
manichéens se font plus nombreux également en Égypte et en Afrique du Nord (saint Augustin (354 -
430) fut lui-même manichéen avant de devenir chrétien, puis Père de l’Église) et entretiennent des relations
avec les manichéens de Perse.

La conversion de l’Arménie, dans les premières années du IVe siècle, suivie de celle de Constantin,
change considérablement les rapports entre communautés chrétiennes et zoroastriennes, du fait que ces
religions sont étroitement associées au pouvoir temporel des deux puissances en constante opposition. Ces
rapports se font plus tendus sous le règne de Shâpour II (310 - 379), avec ses conquêtes en Arménie qui se
doublent de persécutions de chrétiens et de manichéens. Le règne de Yazdegerd Ier (399 - 420), marié à
une juive, apparaît au contraire comme particulièrement tolérant ; c’est sous son égide qu’à lieu en 410 le
Concile de Séleucie ; cette période faste se poursuit sous Bahrâm V, qui accorde la liberté de culte.

Nestorius, né à Germanica Cesarea (Syrie) vers 380, a été élevé au rang de patriarche de
Constantinople en 428. Sa doctrine, qui prône la double essence du Christ, provoque de vives tensions
dans l’orthodoxie chrétienne et aboutit, après le concile d’Éphèse en 431, à sa déposition ; il est alors
proclamé hérésiarque et ses partisans condamnés par l’Église. Ses sectateurs cherchent alors refuge
dans l’empire sassanide ; leur immigration va permettre de répandre le nestorianisme vers l’Asie
Centrale et va pénétrer jusqu’en Chine. Un cheminement semblable se fera avec les manichéens. Avec
l’avènement de Yazdegerd II (438), les persécutions de Juifs et chrétiens reprennent, et se poursuivent sous
ses successeurs immédiats. Sous Kavâdh Ier, le nestorianisme devient la seule norme chrétienne en Iran (v.
499) ; puis Khosrow Ier rétablit la liberté de culte en 540. Au moment de la conquête arabo-musulmane,
une bonne partie des manichéens et des nestoriens a trouvé refuge en Transoxiane ; cependant, on en
retrouvera des traces bien après le milieu du VIIe siècle dans l’Iran islamisé.

Activités artistiques et intellectuelles

On considère parfois l’art sassanide comme l’expression d’une subite renaissance « iranienne », se
manifestant par la réapparition de vieilles traditions « orientales » ayant subi avec plus ou moins de bonheur
les influences d’un Orient hellénisé. En réalité, le premier art sassanide est directement issu de la période
parthe, et son rayonnement dépasse largement par la suite les frontières maximales de l’empire, ainsi que sa
durée. On en trouve ainsi l’écho dans certaines œuvres chinoises de l’époque Tang, ou bien dans les arts des
premiers siècles de l’Islam. Ainsi cette période sassanide, souvent considérée comme une renaissance
nationale, s’inscrit dans l’histoire de l’art à la fois dans une certaine continuité avec la période précédente et
dépasse les limites géographiques et chronologiques de la dynastie.

D’une manière générale, on peut noter que les souverains sassanides ont développé une importante
activité de bâtisseurs de villes et de palais, auxquels s’ajoutent des constructions de nombreux temples.
Au cours des différents règnes, on peut noter des divergences de conception, des nouveautés ou des
archaïsmes : ainsi, la ville de Firuzâbâd bâtie par Ardachir avant son avènement est construite suivant un
plan circulaire semblable à celui de villes de garnison parthes. En revanche, le plan de la ville royale de
Bishâpour semble s’inspirer des principes d’Hippodamos (le premier « urbaniste », inventeur du plan en

damier que l’on retrouve à Athènes sous Périclès), avec un tracé rectangulaire que traversent deux artères se
coupant à angle droit au centre de la ville. Cette construction de Shâpour Ier est contemporaine de grands
travaux publics, dont les ponts-barrages de Shushtar et de Dezfoul, auxquels des prisonniers romains ont
participé. Pour autant, ces remarquables ouvrages ne ressemblent à rien de connu dans le monde romain. De
même, on trouve dans les palais de Bishâpour des pavements de mosaïque – technique très rarement utilisée
dans les décors sassanides – mais dont la figuration diffère des œuvres issues du monde romano-byzantin.

La grande arche de Ctésiphon.

Les ruines du palais de Ctésiphon, près de Bagdad, la plus gigantesque des résidences royales
sassanides, couvrent une superficie de 12 hectares comprenant l’édifice que nous connaissons sous le
nom de Tâq-e Kasrâ, « l’arc de Khosrow », ou de Eyvân-e Kasrâ, « l’eyvân de Khosrow », ainsi que
quelques restes d’un édifice situé à l’est de celui-ci, à une distance d’environ cent mètres, un tell,
appelé Haram-e Kasrâ, au sud, et au nord, des décombres qui se cachent sous un cimetière moderne.

Tâq-e Madâ’en, « L’arche de Ctésiphon », chantée par les poètes, est, dans la description de nombreuses
résidences princières d’époque musulmane, la métaphore obligée du palais royal iranien. Ctésiphon, fondée
sous le Parthes, devient par la suite l’une des capitales de l’empire sassanide ; le palais, construit selon
toute vraisemblance d’abord sous Shâhpur Ier, puis reconstruit durant le règne de Khosrow Ier
(531-579), suscita l’admiration de ses contemporains. Malheureusement, il ne reste de ce palais que
l’arche centrale qui était flanqué à l’origine par des corps de bâtiment des deux côtés. Les fouilles du
monument ont révélé d’importants vestiges de décor, comportant des plaques de marbre, des fragments de
stuc et de nombreuses tesselles de mosaïque dont certaines à feuille d’or ; ces fragments permettent de se
faire une vague idée de la somptuosité du décor architectural. Un poète arabe du IXe siècle décrit dans son
divân que le palais était orné de représentations du siège d’Antioche effectué par Khosrow Ier en 538. À ces
décors figurés devaient s’ajouter les tapis et les tentures ; un vellum en forme de tente fermait le fond de
l’eyvân. Lorsque le roi recevait en audience, la tente s’ouvrait et les sujets, séparés du souverain par une
balustrade, apercevaient leur monarque sur son trône, flanqué des hauts dignitaires de la cour, une lourde
couronne suspendue par une chaîne au-dessus de sa tête. La fameuse « Coupe de Chosroès » (conservée au
Cabinet des Médailles de la Bibliothèque Nationale de France), en verres de couleurs et cristal sertis dans
l’or, offre l’image saisissante et lumineuse d’un souverain sassanide trônant dans sa gloire, tel qu’on
pouvait le voir au sein de son palais.

Au centre de la ville de Bishâpour s’élevait une statue du souverain, encadrée par deux colonnes placées sur
des socles et coiffées de chapiteaux corinthiens ; si la statue a disparu, l’inscription sur l’une des colonnes
témoigne de son existence. La sculpture en ronde-bosse, bien que loin d’être inexistante, tient une place bien
moins importante que le relief sculpté. Ce dernier puise ses origines loin dans le temps, puisqu’on en a vu
des exemples au moins dès le IIIe millénaire avant Jésus-Christ. Pour l’époque sassanide, les reliefs rupestres
sont particulièrement nombreux dans la province du Fârs, à Naqsh-e Rostam – où les hauts faits sassanides
côtoient les hypogées achéménides – à Bishâpour ou à Naqsh-e Rajab.

Les plus anciens reliefs remontent à Ardachir, avec notamment son triomphe sur Artaban IV à Firouzâbâd ou
la scène de son investiture, à Naqsh-e Rostam. Dans ce même site, un relief célèbre montre le triomphe de
Shâpour Ier sur les empereurs Valérien et Philippe l’Arabe. Il est intéressant de noter que ces deux défaites
romaines ne sont pas simultanées, mais séparées dans la chronologie par plus de vingt ans, alors qu’elles sont
réunies ici en une représentation unique. L’image montre le souverain à cheval, coiffé de sa tiare crénelée
surmontée d’un disque, la main gauche sur le pommeau de son épée tandis que de la droite il tient les mains
de l’empereur Valérien, debout devant lui ; un genou à terre, Philippe l’Arabe tend ses bras vers le roi en
signe de soumission. Derrière le souverain, un personnage féminin à mi-corps figure probablement
l’intercession d’Anahita. Les figures sont modelées avec un relief relativement peu important, privilégiant le
tracé linéaire au rendu du volume. Les draperies, contrairement aux modèles hellénistiques, ont une forte
tendance au rythme répétitif, conférant à l’ensemble un rendu beaucoup plus graphique que volumétrique.

Cet art du relief se poursuit aux époques suivantes, avec un point d’orgue à Tâq-e Bostân, près de
Kermânshâh : là, dans la falaise excavée profondément de façon à créer une voûte en berceau, une façade est
encadrée de deux victoires ailées, le haut de la paroi portant une crénelure échelonnée. Le fond de la pièce
voûtée porte un groupe sculpté en deux registres, en fort relief : en haut, Khosrow II reçoit l’investiture
d’Ahura Mazda, secondé par Anahita ; en dessous, le souverain est représenté à cheval, entièrement couvert
d’une armure et d’un heaume, comme sa monture, et portant une lance. Les côtés de la paroi sont décorés en
faible relief de scènes de chasse suivant diverses techniques et des gibiers variés. Cette arche sculptée de
Tâq-e Bostân sera évoquée bien plus tard par le poète Nezâmi, lorsqu’il décrit dans son Khosrow et Chirine,
l’œuvre de l’artiste Farhâd au rocher de Bisotun.

Bien que tout en bas de l’échelle sociale, les artisans (hutukbshân) sont les principaux acteurs du
développement des arts dits « mineurs » ou « décoratifs ». Certains domaines artistiques, et en particulier les
arts du livre, ne nous sont connus que par de maigres mentions dans les textes, aucun objet de ce type ne
nous étant parvenu. D’autres arts décoratifs en revanche, et en particulier les soieries et l’argenterie,
constituent une autre production prestigieuse de l’époque sassanide dont les témoins assez nombreux nous
ont été conservés.

À mi-chemin entre Rome et la Chine, l’empire sassanide joue un rôle central dans la fameuse « Route
de la soie », produisant des tissages aux motifs caractéristiques. Ceux-ci sont souvent cernés de
médaillons à sequins et meublés de motifs tels que le senmurv ou « dragon-paon », de perdrix « à cravate »,
d’ibex ou de hures de sanglier ; bon nombre de ces motifs répondent à la panoplie de l’iconographie royale.
Un certain nombre d’exemples de textiles sassanides – ou de copies byzantines réalisées d’après leur modèle
– sont encore conservés dans bien des trésors d’églises d’Occident. L’art du textile permet ainsi de
diffuser des motifs d’origine sassanide aussi bien à Constantinople que dans les églises et monastères
de l’extrême-Occident.

Coupe d’argent représentant Khosrow

Ier (VIe s.), Saint-Pétersbourg,

Ermitage, d’après E. Porada

L’argenterie ou toreutique montre également une production d’une grande qualité, avec toute une série de
plats et de coupes dont l’iconographie est souvent centrée sur la royauté (prince trônant ou chassant, scènes
de banquets). Bon nombre de plats d’argent au décor repoussé, souvent partiellement doré, montrent
notamment le roi à la chasse. Il faut d’ailleurs noter que les animaux chassés sont en réalité des hypostases
des divinités ; ainsi, en chassant l’ours, l’onagre, l’ibex ou le sanglier, le souverain s’approprie les vertus de
ces hypostases.

Issue originellement du clergé, la caste des scribes jouit, comme on l’a vu, d’un certain prestige dans
l’échelle sociale. Dans une société largement analphabète, elle a le privilège de l’écriture. Alors qu’au début
de la dynastie on trouve encore quelques inscriptions bilingues ou trilingues, dans lesquelles le grec
occupe encore une place à côté du pehlevi, cette langue devient par la suite prédominante. Celle-ci
représente le stade intermédiaire du persan, entre vieux-perse et persan moderne, et s’écrit avec un
alphabet dérivé de l’araméen. Cependant, au système alphabétique se mêlent des mots d’emprunt
d’origine syriaque, employés à la manière d’idéogrammes. Ce double système complique
considérablement la lecture des textes, rendant la tâche des scribes plus ardue, mais par là même,
protégeant la caste derrière une barrière de difficultés.

Comme on l’a vu, le règne de Shâpour Ier est marqué par une intense activité intellectuelle, notamment
illustrée par la traduction de textes classiques grecs ou sanskrits (comme les Fables de Bidpay, qui
seront connues plus tard dans le monde arabo-musulman sous le nom de Kalila et Dimna), auxquelles
s’ajoutent des œuvres nouvelles comme les textes manichéens, rédigés au départ par Mani lui-même.
Probablement en réaction avec les autres religions, cette période voit certainement aussi la mise par écrit de
l’Avesta, ainsi que la rédaction d’autres textes religieux zoroastriens. Sous Khosrow Ier, l’activité
intellectuelle connaît à nouveau une période prospère et tolérante, plusieurs savants et philosophes
grecs quittant même leur patrie pour se réfugier à Ctésiphon. Ainsi, des figures comme Borzouyé,
médecin du roi, ont l’occasion de se confronter aux enseignements d’Hippocrate ou des savants de l’Inde, et
rédigent des traités dans lesquels ces différents courants se conjuguent pour donner naissance à des « livres
de conseils », dont les originaux ne nous sont malheureusement pas parvenus.

Aux côtés des « académies » royales, d’autres écoles voient le jour et jouissent de la protection de
commerçants et artisans, comme l’Académie nestorienne de Nisibe. Fondée à la suite de la fermeture
de celle d’Édesse par Zénon, en 498, et placée par plusieurs décrets sous la protection royale, cette
école est centrée sur l’enseignement de la doctrine nestorienne, qui se fait essentiellement en syriaque ;
mais d’autres secteurs du savoir sont également abordés, touchant, outre l’exégèse, la rhétorique,
l’observation des astres, la médecine ou l’agriculture. Du reste, la science de l’Orient musulman est
fortement redevable à ces académies dont la fondation remonte à l’époque sassanide, mais dont la réputation
se propage encore sous les califes de Bagdad.

CONCLUSION

La dynastie sassanide est certainement marquée en profondeur par son enracinement dans la province de
Perside, et tire de ses origines une fierté et une légitimité qui semblent unanimement reconnues. Pour autant,
il est difficile de qualifier cette dynastie de « nationale », de la même manière que les termes de
« renaissance iranienne » paraissent exagérés ou inadaptés pour décrire le rayonnement de cette période.
L’ancrage « persan » des Sassanides semble tout naturellement s’opposer à celui « scythique » des
Parthes ; mais on est en droit de se demander si l’un ou l’autre peut se vanter d’être plus ou moins
« iranien ». Le miroir déformant qu’offrent les États modernes – avec leur cortège de nationalismes – peut
faire perdre de vue que l’empire sassanide fonde sa puissance sur un domaine largement supra-national.
De plus, on a souvent considéré cet empire doté d’une « religion d’État », le zoroastrisme mazdéen, qui
apparaîtrait comme un élément fédérateur de l’empire ; néanmoins, on a pu constater que le clergé
zoroastrien, profondément ancré quant à lui dans l’Iran du Nord-Ouest – et non dans le Fârs ! – a eu
bien du mal à instaurer sa primauté à la fois dans la durée et sur l’ensemble des domaines sassanides.

Pour autant, il est indéniable que cette période est perçue comme particulièrement faste – du moins sous
certains règnes – d’abord sur le plan de l’extension territoriale et de l’influence de l’empire sur les
autres grandes puissances en jeux sur l’échiquier de l’époque, au premier chef desquelles se trouve
bien évidemment Rome. À ces jeux d’influences et de conflits bilatéraux s’ajoutent des contacts et des
alliances avec les souverains de l’Inde ou de la Chine. Cet « affrontement de géants » ne doit pas faire
oublier d’autres puissances, d’une importance variable suivant les époques, jouant, le cas échéant, le rôle de
trublion ou de franche menace ; c’est le cas des Huns au nord, des Kouchans puis des Hephtalites à l’est,
la menace décisive étant pour sa part ignorée pratiquement jusqu’à l’issue fatale : l’arrivée de l’Islam !

Sur le plan interne, il semble évident que les fondateurs de la dynastie aient voulu éviter les pièges du
morcellement du pouvoir et de l’organisation « féodale » de l’époque parthe en muselant la marge
d’action des « grandes familles ». Mais on a pu constater, de même que pour l’influence du clergé
zoroastrien, que celle des grandes familles varie suivant les règnes et devient, à la fin de la période, à
nouveau si puissante qu’elle provoque en quelque sorte la chute de l’empire par son incapacité à réagir
de manière homogène.

Concernant l’histoire culturelle, la période sassanide apparaît comme particulièrement brillante, aussi
bien dans l’urbanisme et les grands travaux publics que dans le développement d’un art et d’un
artisanat qui trouvent leurs débouchés loin derrière les frontières de l’empire, de la nouvelle Rome à la
Chine. Si l’on connaît certains domaines d’activité – que ce soit par les objets eux-mêmes ou par des sources
secondaires – d’autres secteurs font cruellement défaut ; ainsi, on a pu noter l’intense activité intellectuelle, à
la fois illustrée par des traductions et par la rédaction de nombreux ouvrages. Mais de manière paradoxale,
aucun de ceux-ci ne nous est parvenu dans sa forme originelle ; en d’autres termes : pour connaître l’aspect
du livre – en particulier des codex précieux, enluminés et reliés – il faut se reporter à des témoignages
littéraires, aucun objet ne nous étant parvenu à ce jour. Néanmoins, l’art sassanide fait preuve d’une telle
vigueur, aussi bien dans l’Iran proprement dit que dans les régions limitrophes, que son rayonnement perdure
longtemps après l’invasion musulmane et s’intègre alors naturellement aux premières réalisations des
nouveaux occupants.

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