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Accès à la terre à Mafa Kilda, Cameroun

Le document décrit les règles d'accès à la terre et l'occupation des sols dans le village de Mafa Kilda au Cameroun. Il explique comment la région est passée d'une zone peu peuplée à un lieu de migration important, entraînant des changements dans l'utilisation des terres et les moyens de subsistance des populations locales.

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Accès à la terre à Mafa Kilda, Cameroun

Le document décrit les règles d'accès à la terre et l'occupation des sols dans le village de Mafa Kilda au Cameroun. Il explique comment la région est passée d'une zone peu peuplée à un lieu de migration important, entraînant des changements dans l'utilisation des terres et les moyens de subsistance des populations locales.

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Jamin J.Y., Seiny Boukar L., Floret C.

(éditeurs scientifiques),
2003. Savanes africaines : des espaces en mutation, des
acteurs face à de nouveaux défis. Actes du colloque, mai
2002, Garoua, Cameroun. Prasac, N’Djamena, Tchad –
Cirad, Montpellier, France.

Règles d’accès au domaine foncier


et occupation du sol dans un contexte de migration

Le cas de Mafa Kilda


José C.M. VAN SANTEN

CEDC-Université de Leyde-PRASAC, BP 410, Maroua, Cameroun

Résumé — Le village de Mafa-Kilda, au sud de Garoua, est habité par les Mafa, population venue des
Monts Mandara depuis 16 ans pour les premiers migrants. Jusqu’aux années 70, la région était peu
peuplée. Différents clans peuls transhumaient à travers la zone avec leurs bovins, à la recherche d’eau
et de pâturages. La région était boisée. En 1972 fut mise en place la Mission d’étude d’aménagement
de la vallée supérieure de la Bénoué (MEAVSB) qui visait à mettre en valeur la vallée de la Bénoué par
la migration. Le projet nord-est Bénoué (NEB) et sud ouest Bénoué suivirent en 1976, pour stimuler la
culture de coton. En 1987, au moins 80 000 personnes avaient migré vers ces zones et le mouvement
s’est continué depuis. Les gens du Nord qui ne trouvent plus de terre chez eux et qui ont de la famille
dans cette région viennent s’installer en espérant avoir un terrain pour cultiver. Ces gens défrichent en
passant par les autorités traditionnelles pour installer leurs champs. Le résultat est qu’il reste peu de
brousses où les Peuls peuvent faire paître leurs bœufs (« on s’est bien occupé de la brousse, mais les
autres - ici, les Mafa - sont venus et l’ont finie »). Les Mafa, autrefois cantonnés autour de Mokolo,
sont maintenant largement dispersés. Les jeunes du village connaissent peu leur région d’origine et se
sentent chez eux sur place. A leur tour, les Peuls se sont fixés et ont commencé à défricher pour
pratiquer l’agriculture, d’une part parce qu’il y a beaucoup moins de pâturages disponibles, d’autre
part, pour s’approprier une partie de l’espace avant que d’autres ne l’occupent entièrement. Cette
communication décrit les processus en cours, et analyse les perceptions des populations concernées.

Abstract — Rules to access to land and to occupy the soil in a migration context: Mafa Kilda case. The
Mafa-Kilda village, situated in the South of Garoua, is occupied by the populations from Monts Mandara,
and who settled there for the past 16 years as first migrants. Until the 70s, the region was relatively less
populated. Different Fulbe clans –asongol- move to summer pastures throughout the region with their cattle
livestock, in search of water and pastures. The region was an afforested or a bushy one. In 1972, an
Authority was put in place to study the development of the upper valley of Benoue (MEAVSB) that made a
proposal to develop the upper valley of Benoue through migration. The North-East Benoue (NEB) and the
South-West Benoue (SWB) Project followed in 1976 to boost cotton farming. In 1987, at least 80 000
persons migrated to those zones and the trend continued since then. The people of North who cannot get
land at home, may have the family members in that zone and can settle there with the hope to have plot for
farming. Those people sometimes have cleared the land with the help of traditional authorities to install
their farms. The result is that there is less bushy areas where Fulbe can feed their cattle (“they have well
dealt with the bush, but others –here, the Mafa- have come and finished it”). In the past, the Mafa who were
settled around Mokolo, have now spread as the word Kilda means, that is to say scattered in Mafa
language. Many young men of the village do not know enough their origin region and feel at home here.
The Fulbe on their turn have settled down and started farming because there is much less pastures available
on one hand, and to appropriate some space before others fully occupy it, on the other hand. The present
communication describes the current process, and analyses the feelings of the concerned populations.

Actes du colloque, 27-31 mai 2002, Garoua, Camerou


Introduction
Accéder à la terre, c’est en avoir une portion à sa disposition pour l’utiliser. Au Cameroun, en théorie,
deux règles gouvernent l’accession à la terre. D’une part, les règles coutumières, observées par les
communautés villageoises. D’autre part, les textes réglementaires qui fondent le droit moderne. L’accès à
la terre peut se faire selon plusieurs statuts : on peut être propriétaire du sol, usufruitier, locataire ou
encore simple exploitant. Nous nous intéressons ici aux questions foncières dans une région de migration
située autour de Garoua, et plus précisément au village de Mafa Kilda, situé à 25 km sud de Garoua.
L’histoire de Vouzo, cet homme de l’ethnie Mafa, qui a migré, illustre les différents aspects de la
migration et de l’accès à la terre en dehors de la région de ses ancêtres, que nous allons présenter
ensuite. Commençons donc par l’écouter :
Je suis né avant l’Indépendance du Cameroun, près du barrage de Mokolo à côté de Woudahaai. Je
n’étais jamais allé à l’école parce qu’il y en avait pas dans les montagnes à cette époque. Maintenant,
chaque année quand j’y vais, je mesure l’intérêt de l’école. J’étais le troisième fils de mon père et de
ma mère. Par manque de terre cultivable, mon père avait quitté le village pour aller s’installer à
Monhour (à côté de Mokolo, tout près de Zamay). C’est là que j’ai grandi. Quand mon père est
décédé, j’ai préféré venir ici, à Garoua. Autrefois je pratiquais la religion des Mafa, je faisais des
sacrifices dans mon canari personnel (le guid-pat). J’ai abandonné tout cela et ici je suis devenu
protestant. Je suis arrivé il y a 15 ans, en 1987. Il y avait déjà pas mal de gens à l’époque. Je suis venu
m’installer chez quelqu’un que je connaissais, quelqu’un du même gwali (clan), qui était arrivé ici
1
avec la Mission (MEASVB) . Au bout d’un moment, je suis allé chercher ma femme et j’ai construit ma
maison à l’endroit où j’habite toujours. J’ai d’abord cherché un champ par là-bas (il indique la
direction des montagnes), parce que de l’autre côté tous les champs étaient déjà pris. Tu vas tout
simplement te promener, tu regardes à gauche et à droite, et dès que tu vois un endroit qui te plaît, tu
commences à défricher, à abattre les arbres. Maintenant j’ai 90 quarts (d’hectare), 40 à Turzana, 30
devant la montagne, et 20 à Vouza. Oui, oui, c’est beaucoup. Mais j’ai beaucoup de frères, qui ont pu
m’aider à défricher. Au début je n’avais pas beaucoup de champs, mais au fil des années, peu à peu,
j’ai agrandi ma surface en ajoutant de temps en temps un petit terrain. Quand je voulais de nouveaux
champs, j’allais d’abord voir le Djaouro (chef de village), qui était toujours d’accord. Ensuite, il fallait
faire une demande au Lamido (chef de canton traditionnel) de Tcheboa. Pour cela il fallait de l’argent.
Alors, j’y allais avec beaucoup d’argent. Mais je devais le gagner, cet argent. Alors, il fallait d’abord se
procurer un lopin de terrain, le cultiver, vendre la récolte, faire des économies, puis essayer d’y ajouter
d’autres quarts. On ne paye pas par quart. Tu pars en brousse pour y défricher un terrain, et c’est toi-
même qui décides le montant à donner à ton chef. C’est suivant la volonté de chacun. J’ai oublié le
montant que j’ai donné. Je ne sais pas si le Lamido refuse parfois aux gens de défricher. Chaque année,
je donne 10 pourcent de ma récolte au Lamido. Ça, c’est une obligation. Je suis bien ici, et j’y suis
toujours avec la même femme. Elle m’a donné six enfants. Trois vont à l’école. Oui, la vie est agréable
ici : premièrement, tu peux avoir de l’argent pour envoyer tes enfants à l’école ; deuxièmement, les
champs suffisent pour se nourrir ; et troisièmement il n’y a pas de problèmes. Ici, il n’y a pas de famine
comme à Mokolo, presque tous les gens ont leurs champs. Si les gens ici n’ont pas de bonnes maisons,
c’est qu’ils sont négligents.
Oui, oui, j’ai aussi mon troupeau de vaches, Comme j’habite en brousse j’aime aussi avoir des vaches. (Je
lui demande : vous êtes devenu un vrai Peul ?) Les temps changent, je me suis dit qu’il faut que j’aie
aussi des vaches. Très vite après mon arrivé ici, en 1988, je me suis acheté un bœuf, puis un deuxième,
2
un troisième, etc. et le troupeau s’est agrandi . C’est des soucis quand même de le nourrir. J’achète du
tourteau (sous-produit de la trituration des graines de coton), je leur donne aussi le reste des feuilles
d’arachide, de maïs, etc. Actuellement, je les amène dans mes champs, pour manger ce qui reste après la
récolte. Ça me donne de l’engrais. Autrefois, on pouvait demander aux Peuls M’bororo de venir avec
leurs bœufs, pour l’engrais. Aujourd’hui, ils ont leurs propres champs et utilisent leur engrais ; ils
préfèrent donc le garder pour eux-mêmes. Maintenant je ne peux plus avoir de nouveaux champs, il n’y
en a plus.

1 La Mission d’étude et d’aménagement de la vallée supérieure de la Bénoué (MEASVB) a été mise en place en 1972.
2 J’ai compté au moins trente têtes, des jolies vaches, toutes bien blanches.

Savanes africaines : des espaces en mutation, des acteurs face à de nouveaux défis
Comme la vie a changé ! Ainsi que le dit notre informateur Mafa ci-dessus. Cela ne se voit pas seulement
dans l’occupation de l’espace de cette région, mais également dans le mode de vie des différentes
populations. Pour l’accès à la terre et son occupation, nous allons en voir les différents aspects dans la
région étudiée, située au sud de Garoua, entre Lagdo et la Bénoué.
En 1972 a été créée la Mission d’étude et d’aménagement de la vallée supérieure de la Bénoué
(MEASVB), qui visait la mise en valeur de la vallée de la Bénoué. Par une migration organisée, le but était
de diminuer les densités de population dans l’Extrême-Nord en général, et dans les Monts Mandara en
particulier, où l’accès à la terre devenait de plus en plus difficile par manque d’espace (Slothouwer l997).
L’essentiel de la population du village où se situe notre étude, Mafa Kilda, sont des Mafa. Ce sont des
agriculteurs qui ont cultivé dans leur région d’origine, au nord et au nord-ouest de Mokolo, pendant des
siècles et des siècles. Ils sont venus s’installer dans une région où, autrefois, les Foulbe (Peuls) nomades
transhumaient avec leurs bœufs. Dans cette région, on trouve également d’autres ethnies. Comme l’a
souligné notre informateur, le migrant à son installation, défriche rapidement pour pratiquer différentes
cultures. La première année, on vend le bois pour vivre.
Nous aborderons en premier lieu le mode d’installation, puis l’accès à la terre et le droit foncier des
migrants, mais aussi des populations d’origine. Nous décrirons ensuite la nouvelle utilisation de l’espace
et les intérêts mis en jeux par les différents groupes ethniques. Enfin, nous conclurons sur la place des
populations originaires de la région, les Foulbe nomades.

Le village : Mafa Kilda


Le nom de ce village « les Mafas dispersés », indique qu’il s’agit d’une population autrefois groupée,
mais qui ne l’est plus aujourd’hui. Le village, situé à 20 km au sud de Garoua, dans le département de la
Bénoué, dépend administrativement de l’arrondissement de Ngong, et au niveau de la chefferie
traditionnelle, du lamidat de Tchéboa.
Le climat de la zone est soudanien, avec une saison sèche qui dure environ 5 mois, de novembre à
avril. La saison des pluies dure d‘avril à octobre, avec la plupart des pluies en août et septembre : plus
de 200 mm par mois (MEAVSB, 1993). La région se présente comme une grande plaine interrompue
par des collines de 100 à 200 m d’altitude, sillonnée de cours d’eau saisonniers (les mayos) et de deux
grands cours d’eau, la Bénoué et le Mayo-Kebi. La région est caractérisée par une végétation de
savanes soudano-sahélienne, où les arbres les plus abondants sont Isorberlinia dalzielli, Isoberlinia
doka et Anogeissus leiocarpus. Dans les zones de culture, les principales espèces émondées, sont
Burkea Africana, Daniellia oliveri, Vitellaria paradoxa et Terminalia glausescens. Dans la zone de
montagne, on exploite Detarium microcarpum, Combretum glutinosum, Afrormosia laxiflora, Strychnos
spinosa, Anogeissus leiocarpus et Terminalia laxiflora. Les espèces utilisées dans la forêt galerie sont
Khaya senegalensis, Anogeissus leiocarpus, Nauclea latifolia et Combretum nigricans (CCE/SECA,
1990).
Ce village fait partie des nombreux villages créés par le projet NEB avec des migrants Mafa venus des
Monts Mandara. Les premiers arrivés remontent à 1976 (Slothouwer, 1993). La construction du village lui-
même a débuté en 1984 (Bretenoux et al., 2001). Le village, situé le long de la route goudronnée, comptait
en 1994, 500 habitants. En 2000, sa population est estimée à 1 100 habitants et il y aurait 500 enfants de
moins de 5 ans, d’après les villageois. Autour du village on distingue les champs de case (100 ha), la zone
de culture pluviale ancienne (10 ans, 300 ha), la zone de culture pluviale récente (500 ha), les zones de
bas-fonds où se pratiquent les cultures de contre saison (maraîchage et vergers : 30 ha), la zone de
montagne, avec une ressource boisée encore abondante et un piémont en taillis (430 ha) et une forêt
galerie qui longe le mayo (3 ha). Plus loin, au bord de la route goudronnée, au pied des montagnes et
derrière les montagnes, se trouvent les campements des Foulbé, autrefois transhumants. Ils sont venus se
fixer spontanément, à différentes époques. Les premières installations ont été enregistrées il a 15 ans, au
campement du Djaouro Adamou, qu’on pourrait caractériser aujourd’hui de village. A proximité, sont
venus s’installer de nombreux autres Foulbé nomades, en raison essentiellement de la disparition
progressive des brousses de pâturage pour les bœufs, après la mise en place des zones de chasse et avec le
développement de l’agriculture lié à la politique de migration. Les Foulbe ont craint qu’il n’y ait plus très
vite de champs pour eux, s’ils ne se fixaient pas pour pratiquer l’agriculture. Alors, avec la main-d’œuvre

Actes du colloque, 27-31 mai 2002, Garoua, Camerou


du village, ils ont également défriché et ont pratiqué l’agriculture, activité somme toute assez « étrangère »
3
à ce peuple d’éleveurs .
On trouve donc dans la région des gens d’origine différente, obligés de vivre ensemble. Comment les
peuples venus d’ailleurs ont-ils obtenu des terres ? Dans le paragraphe suivant, nous examinerons
d’abord l’accès à la terre des Mafa dans les montagnes, puis leur installation à Mafa Kilda.

Accès à la terre et droit foncier des Mafa


Nous parlerons ici de l’accès coutumier à la terre des Mafa, dans leur région d’origine. Remarquons tout
d’abord qu’aucune coutume ne prône ni n’encourage la vente de la terre, celle-ci étant considérée
comme un don de Dieu, une ressource naturelle à laquelle tout le monde peut accéder. Une interdiction
de la vente des terres est donc en vigueur dans de nombreux groupes ethniques. Le migrant tout comme
l’autochtone a droit à une parcelle de terre. Autrement dit, en théorie, dans une communauté
traditionnelle, l’accès à la terre ne fait pas de distinction entre migrants et autochtones.
Nous avons déjà dressé les grands traits de la migration individuelle des Mafa. Si les populations ont été
plus ou moins repoussées des montagnes par manque de terre, le droit foncier traditionnel de l’ancien
système Mafa a aussi joué un rôle (Riddell 1986 ; Riddell et Campbell, 1987 ; Roymans 1997). Dans ce
système, un groupe qui manquait de terres cultivables allait chercher ailleurs de nouvelles « pentes »,
pour les aménager en terrasses. C’est de cette manière qu’un nouveau clan régnant (bi-gwali)) se formait
et attirait des gens qui le suivaient et demandaient des terres à ce « bi-gwali ». Ainsi un homme obtenait-
il ses propres terres pour cultiver, mais celles-ci faisaient néanmoins en même temps toujours partie des
terres communautaires du clan, et ne pouvaient donc pas être vendues. Seuls ses fils héritaient de ce
terrain. Ainsi, s’est formé un système embryonnaire d’appropriation de la terre, dans lequel toutes les
parcelles ont un propriétaire (Roymans 1997 ; Iyebi Mandjek et Seignobos 1997). Ce fait est, en général,
assez rare en Afrique, et également hors des montagnes au Cameroun. Pour un fils en âge de se marier,
une nouvelle concession était construite un peu plus au bas de la montagne. Cependant, le fils le plus
jeune, le benjamin, restait dans la concession de son père pour s’occuper de sa mère et il héritait de tous
les biens et des champs de son père (van Santen, 1993). Ce système ultimo-géniture coexiste en fait avec
un système primo-géniture (héritage au benjamin), où le fils aîné hérite d’un « mot à dire » sur les
champs (Boulet 1970)4. Dans ce système, où en principe tous les fils ont un accès égal à la terre, la part des
benjamins et des fils aînés est en réalité « plus égale » que celle des cadets. Souvent même, autrefois, ces fils
« du milieu » allaient cultiver et défricher dans de nouvelles régions. Comme on l’a dit, on ne refusait pas
l’accès à la terre à un migrant, mais il était toujours considéré comme kèda, étranger , venu d’un autre clan.
5

Migration des Mafa


Si on analyse l’histoire des Mafa venus s’installer au sud de Garoua, on s’aperçoit que pour beaucoup
d’entre eux leurs parents avaient déjà quitté leur village d’origine.
La migration n’est pas un phénomène nouveau pour cette population montagnarde. Au cours de
l’histoire, les fils « du milieu » ont dû souvent aller chercher des terres très loin et ils ont été parmi les
premiers à descendre des montagnes, d’abord vers les plateaux – comme Midrè – puis vers le plateau de
Mokolo6, et enfin, dans les années 40, vers les plaines (Jellema 1991). Il y a une relation entre la descente
des montagnes et le fait que les gens ne craignaient plus la chasse à l’homme dont ils étaient victimes

3 Au fil du temps, il m’est apparu qu’il y a aussi des raisons religieuses à cette l’installation permanente. Autrefois, du temps de la
transhumance, les gens étaient aussi Musulmans, mais il est facile d’oublier de prier quand on déménage constamment. Dans le
village, ils ont construit une mosquée tout de suite après l’installation. Il y a également un Marabout, une école coranique et un
Pullo Daneejo, qui a fait le pélerinage à la Mecque l’an dernier.
4 Campbell (1980), par exemple, note qu’à Magoumaz et Koza, c’est le fils le plus jeune qui hérite du titre de chef et des terres,
mais qu’à Djinglya c’est le fils aîné.
5 La signification littérale de ce mot est « chien ».
6 Les Foulbe venus de Maiduguri, au Nigeria, ont été les premiers à s’installer sur le plateau de Mokolo, avec l’aide des colons
allemands, au début du vingtième siècle. Le plateau de Midrè était encore couvert de brousse dans les années 50. Selon un
informateur, l’endroit était encore fréquenté par de nombreux animaux sauvages, comme les gazelles.

Savanes africaines : des espaces en mutation, des acteurs face à de nouveaux défis
pour devenir esclaves, comme cela était le cas auparavant. Progressivement, ils se sont installés sur les
piémonts puis dans les plaines situées à proximité des montagnes. Le système agraire intensif pratiqué
dans les montagnes, a été remplacé par un système plus extensif (Boutrais 1973 ; Fadimatou, 1997 ;
Zuiderwijk, 1998). Au bout de quelques années, quand la terre était épuisée, les agriculteurs migraient
un peu plus loin. Dans les années 50, le Gouvernement a créé un projet de ‘casiers’ ou zones d’accueil,
en divisant une région non habitée, en périmètres linéaires, et en y créant des mares (Iyebi-Mandjek,
1993)7. Plus tard, la migration a été organisée plus loin vers le sud. En 1972, la MEASVB s’est proposée
de mettre en valeur la vallée de la Bénoué. En 1987, 81 000 personnes avaient émigré, 43 000 ayant été
amenées par le projet et les autres étant venues spontanément. Le Programme pour l’alimentation
mondial (PAM) leur fournissait de la nourriture la première année. Les vagues de migration ressemblaient
un peu à celles qui avaient existé auparavant vers les piémonts.
En arrivant, les migrants défrichaient presque totalement, ne laissant aucun arbre. Ils vivaient de la vente
de bois de feu. Ils utilisaient les terres pendant quelques années, puis, quand le sol était épuisé, ils
migraient un peu plus loin. Ainsi, la plupart des premiers migrants installés à Mafa Kilda s’étaient en fait
auparavant déjà installés ailleurs, en particulier à Bibémi (situé à l’est de la route goudronnée), lieu où de
nombreux Mafa sont d’abord passés, et parmi eux le Djaouro (chef de village) de Mafa Kilda.
Mais à Bibémi, ces Mafa se sont heurtés à des problèmes avec les Foulbé nomades, ce qui les a conduit
plus loin, là où se trouvaient de nombreux immigrants tchadiens : les Lakah. Ils ont demandé un accès à
la terre à travers leur chef. Puis, après les premières installations, les vagues migratoires suivantes se sont
souvent installées grâce à une personne connue : un homme ou une femme venu des montagnes allait
rendre visite à un membre de sa famille, il y restait un certain temps, puis constatant que l’endroit lui
plaisait, faisait venir le reste de sa famille. Le Djaouro actuel était d’abord dénommé « Djaouro des
immigrants » à Bibémi. Après son déménagement vers Mafa Kilda, il a été désigné comme « Djaouro
d’ici ». Il a également installé des ‘Wakili’, des notables, pour l’assister dans son travail et pour les fêtes,
copiant ainsi le système politique hiérarchique des Foulbé8. Les différents groupes ethniques se sont ainsi
créé de petits royaumes, avec leurs jours de fêtes. Mais ils ont adopté une structure politique autre que
celle qu’ils connaissaient dans leur zone d’origine.
Comme souvent après les migrations, une église chrétienne protestante s’est installée dans le village.
Mais on trouve également un quartier islamique, où réside le marabout des musulmans Mafa du village,
qui enseigne le Coran aux enfants.
Jusqu’à maintenant, des migrants continuent à arriver, et de nouveaux métiers apparaissent. La
communauté villageoise continue donc à se former.

Accès au droits fonciers à Mafa Kilda


Dans l’histoire des migrations des populations Mafa, le droit foncier coutumier restait un peu semblable
sur les plateaux, sur les piémonts des Monts Mandara et dans les plaines. Nous considérons comme « la
coutume », l’ensemble des pratiques répétées par les hommes, qui se transmet de génération en
génération, et est couronné par la croyance en l’existence de sanctions provenant des ancêtres.
Dans les plaines, les Mafa ont trouvé un système foncier tout autre, lié non pas au système de leurs clans
et de leurs ancêtres mais au système politique centralisé de l’ancien sultanat de Sokoto et de Mandara,
dans lequel la terre est appropriée par les chefs traditionnels (lamido ou sultan) des différentes provinces
(lamidats ou sultanats).
Dans le système politique nouveau instauré par la colonisation, puis dans celui de l’Etat camerounais
indépendant, ces lamidats se confondent souvent avec les cantons au sein des sous-préfectures.

7 Ces casiers étaient caractérisés par un fonctionnement très dirigiste. Le système social local n’était pas pris en considération. La
plupart des règles traditionnelles, comme la rotation des cultures, n’étaient pas respectées. D’où de sérieuses dégradations des sols.
8 Avant l’arrivé des colons, les Mafas avaient un système politique décentralisé. Le père de la maison bab gay, était la plus haute
autorité. Les bi-gwali, clan dirigeant, étaient les premiers installés et occupaient le sommet de la hiérarchie, du fait du système
d’appropriation de la terre.

Actes du colloque, 27-31 mai 2002, Garoua, Camerou


Pour avoir accès à la terre, il faut passer par les autorités traditionnelles et demander si on peut défricher,
malgré le fait que, depuis la colonisation, la terre appartienne à l’Etat.
Pour accéder à la terre, ou pour avoir une portion de terre à sa disposition, il suffit cependant de
demander au Djaouro du village qui a confié ce travail à un de ses wakkili (notable)9. Ce dernier,
considéré comme le garant de la tradition et de toutes les terres, peut lui en accorder. Quand il y avait
encore des terres disponibles, il pouvait donner son accord et la personne qui en avait fait la demande
pouvait commencer à défricher. Actuellement, il ne reste plus de brousses et les nouveaux immigrants
sont obligés de louer des terres à ceux qui ont défriché les premiers et qui ont plus de terres qu’ils ne sont
capables d’en cultiver. Que la répartition de la terre dans un tel système soit très inégale est évident ! Il y
a des paysans, à Mafa Kilda, qui ont énormément de surface et d’autres qui en ont très peu, parce qu’ils
n’ont pas eu les moyens financiers d’y accéder. De plus, des hauts fonctionnaires, qui n’ont cependant
pas besoin de terre pour vivre, s’approprient aussi des terres dans la région.
Le problème qui se pose est la détermination du statut du bénéficiaire de la parcelle octroyée par le chef
traditionnel. Le migrant devient-il propriétaire du terrain ou simple usufruitier ? Tout dépend des
conditions d’attribution du chef traditionnel de la communauté pour l’exploitation d’une parcelle. Celui-
ci peut octroyer définitivement la parcelle au migrant, pour qu’il en devienne propriétaire. Il peut aussi
décréter seulement d’une installation provisoire : le migrant est alors usufruitier ou simple exploitant de
la terre. Comme ces conditions d’attribution n’ont jamais été effectuées à Mafa Kilda, une fois la terre
acquise, le migrant doit se conformer au droit coutumier et surtout aux exigences du chef traditionnel.
De nombreux agriculteurs ont commencé à défricher hors du territoire du village. Ils doivent alors se
rendre chez le Djaouro d’un village voisin. Nombreux sont ceux qui demandent régulièrement dans les
campements Foulbé, s’il reste des terres. En fonction des liens existant entre le demandeur et les Foulbé
une telle permission peut, ou non, être accordée. Malgré les demandes au chef du village concerné, il est
maintenant clair pour les paysans, que ce ne sont pas les Djaouros, qui ont le pouvoir sur l’attribution
des terres. Le Djaouro n’est qu’un intermédiaire. C’est plutôt le chef du canton, le lamido, qui est
considéré comme le chef supérieur de la communauté et de la terre.
On touche ici à un sujet assez délicat au Nord-Cameroun. Si l’on demande « Ã qui appartient cette
terre ? », on se réfère aussitôt au lamido local. Nous avons pu constater que le Gouverneur de la
province lui-même a dû passer par le lamido pour obtenir un terrain pour ses bœufs. Pour la population,
c’est donc bien le système pré-colonial qui détermine l’occupation de l’espace dans cette région.
Il est rare qu’un lamido reprenne un terrain qu’il a affecté. Cependant, en théorie la propriété reconnue
au migrant demeure provisoire, car à tout moment il peut se voir reprendre cette terre pour qu’elle soit
redistribuée à d’autres personnes qui en offrent plus d’argent. La question se pose également de savoir si
les fils et filles de migrants peuvent hériter de la terre10.
Autrefois, le droit foncier coutumier, dans ses principes de base, ignorait l’achat ou la vente des terres.
De nos jours, cela est en train d’évoluer car certaines communautés villageoises procèdent à la vente de
terres. Celui qui achète prétend être propriétaire des terres, grâce à ce contrat sous-seing privé, passé
verbalement, aucune formalité légale n’étant requise.
A cet ancien système vient également s’ajouter la coutume qui veut que 10 % de la récolte soit donnée
au lamido régnant, également par l’intermédiation du Djaouro. Personne ne songe à ignorer cette
redevance, de peur que ses champs ne lui soient repris. En effet, en cas de désaccord concernant la
répartition des terres ou en cas de litige concernant une vente où la preuve demeure testimoniale (le seul
témoignage des voisins), c’est le chef de la communauté, le lamido, qui est compétent pour trancher. Or,
il existe des lamibés impartiaux, mais il y en a aussi qui tranchent à l’avantage de celui qui leur donne le
plus d’argent.
Alors que les Mafa, dans leur ancien droit foncier, lié à un système politique décentralisé, connaissaient
une forme d’appropriation de la terre dans laquelle ils ne payaient aucun impôt sur leur récolte, dans
leur situation de migrants arrivant dans un système centralisé, ils se rendent compte que le lamido peut
toujours leur reprendre leurs terres. Cela peut empêcher les gens d’investir dans leur nouvel
environnement, et en particulier les décourager de replanter les arbres qu’ils ont tant abattus en arrivant.

9 Qui en a bien profité car il a énormément de terrains lui-même !


10 Dans le droit coutumier Mafa, les filles n’héritent de rien, mais à Mafa Kilda il y a des femmes seules qui ont de la terre.

Savanes africaines : des espaces en mutation, des acteurs face à de nouveaux défis
Les Foulbé nomades qui viennent de se fixer doivent également se conformer au même système, qui leur
est cependant moins étranger, car ils l’ont intégré depuis longtemps11. Bien qu’ils vivent sur des terres où
leurs grands-parents faisaient déjà paître leurs animaux, ils n’ont guère de droits d’accès à la terre par droit
coutumier, contrairement à d’autres groupes ethniques dans leur région d’origine. Autrefois, les Foulbé
demandaient l’accès aux pâturages à un chef traditionnel local régnant dans la région par où ils passaient.
Comme leurs pâturages diminuent de plus en plus en faveur d’autres utilisations (zones de chasse, surtout
utilisées par les touristes européens, agriculture des migrants), ils sont perdant sur tous les plans.
Les Foulbé risquent donc, dans le futur, d’être marginalisés encore plus qu’ils ne l’étaient en tant que
nomades. En effet, auparavant, ils avaient leurs bœufs comme capital et la fierté de vivre comme leurs
ancêtres. Aujourd’hui, après sédentarisation, ils deviennent des paysans pauvres qui ne peuvent plus
guère nourrir leurs bêtes. Les ONG, les projets, l’Etat camerounais, tous prennent part à cette
marginalisation : dans les villages de migrants, des points d’eau sont installés, des écoles sont construites
et des infrastructures sont mises en place. Les Foulbé, eux, boivent toujours l’eau du mayo. Beaucoup
aimeraient envoyer leurs enfants à l’école, mais l’école (organisée par les parents) n’est qu’une ‘danki’ de
paille, dirigée par un enseignant Toupouri qui favorise plutôt les enfants de son ethnie et fait payer très
cher les parents Foulbé. Par ailleurs, comme chez ce peuple musulman il n’y a pas d’âmes à convertir,
les églises n’installent pas non plus d’infrastructures.
Nous pouvons théoriser sur toutes sortes de mutations que connaissent ces espaces et sur les nouveaux
défis que doivent relever les acteurs. Mais la réalité de terrain est celle des préférences et des intérêts des
chefs traditionnels, qui ne sont pas toujours conformes aux intérêts de l’Etat camerounais et encore moins
à ceux de la population locale.
Il existe des lois camerounaises, avec des textes réglementaires, qui garantissent à chaque individu un
minimum d’espace vital. Leur rôle dans notre région d’étude et les relations entre ces lois et le droit
coutumier seront discutés dans le paragraphe suivant.

Le droit foncier camerounais 12

Au Cameroun, il existe un droit foncier qui régit les relations immobilières entre les individus. Il s’agit des
ordonnances n° 74/1, 74/2 et 74/3 du 6 juillet 1974, et de leurs décrets d’applications n° 76/165,
76/166 et 76/167 du 27 avril 1976. Des modifications ont été apportées à certains articles, en particulier
par la loi n° 19 du 26 novembre 1983, qui modifie l’article 5 de l’ordonnance n° 74/1 fixant le régime
foncier. Ces multiples textes restent les seuls légalement applicables au Cameroun s’agissant des
problèmes fonciers et domaniaux.
Une appropriation complète et totale des terres se fait par l’achat d’une parcelle de terrain en vue d’en
devenir propriétaire. C’est en principe un transfert du droit de propriété d’un individu à un autre d’une
manière définitive. Au Cameroun, la propriété est le droit de jouir, de disposer des choses de la manière
la plus absolue, pourvu qu’on n'en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements (article
544 du Code civil). Cela veut dire tout simplement que l’utilisation d’un bien ne doit pas porter préjudice
aux tiers. Un propriétaire de terre devra éviter d’empiéter sur la parcelle du voisin ou sur celle de l’Etat.
Où commencent les terres de l’Etat, celles des chefs traditionnels, celles des populations locales ? Pour
analyser les contradictions dans l’accès à la terre, on peut essayer de faire la différence entre biens
privés, biens communautaires et bien publics (van Santen, 2000). La terre de l’Etat peut être considérée
comme bien public (en fait tout le Cameroun). Les terres des Mafa et des Foulbé, dans leur région
d’origine, comme terre communautaire, et la terre acquise à titre onéreux, comme bien privé. On peut
alors considérer que les migrants sont venus s’installer sur les terres communautaires des nomades, par
l’intermédiaire de l’Etat qui les considère comme des terres publiques. Les terres privées, au sens propre
du mot, n’existent guère, puisque l’acquisition de terres à titre onéreux requiert dans le droit moderne de

11 Ailleurs j’ai expliqué la différence qui existe entre les Foulbe aristocrates qui avaient le pouvoir politique à l’époque pré-
coloniale, les Foulbe qui se sont installés plus tôt et qui sont souvent pauvres paysans, et les Foulbe nomades qui font encore
la transhumance et qui, comme montre cette recherche, sont également entrain de s’installer pour devenir de pauvres paysans
à leur tour (van Santen 2000).
12 Ce paragraphe est basé sur le travail entrepris par Mme Mbon Attiné dans le cadre de cette recherche et en co-opération
avec l’auteur de ce papier.

Actes du colloque, 27-31 mai 2002, Garoua, Camerou


remplir les conditions prévues par la réglementation en vigueur (l’ordonnance de 1974) qui, selon les
dires, sont trop compliquées et trop chères.
Il s’agit, entre autres, de l’immatriculation et de l’obtention d’un titre foncier. Tout terrain faisant l’objet
de transactions foncières onéreuses doit d’abord avoir été immatriculé et faire l’objet d’un titre foncier,
sous peine de nullité de l’acte de vente. Pour remplir ces conditions, il y a une procédure précise13. Toute
personne qui sollicite l’immatriculation d’un terrain doit déposer un dossier de demande
d’immatriculation à la sous-préfecture de l’arrondissement où se situe le terrain. Ce dossier est ensuite
transmis au service chargé de l’encadrement technique de la procédure. Les oppositions et les demandes
d’inscriptions peuvent être adressées au sous-préfet de l’arrondissement ou au chef de service provincial
des domaines, selon les cas. Des procédures spéciales sont applicables pour l’obtention des titres
fonciers. Ensuite, l’acquisition à titre onéreux de la terre doit encore être constatée par un notaire ; c’est
lui seul qui peut établir l’acte de vente, seule preuve valable en cas de différent. En outre, les locations
traditionnelles et les baux de location font aussi l’objet d’une réglementation, avec les ordonnances de
1974 (article 20 du décret n° 76/167), ainsi que l’usage pour le compte d’autrui (article 578/579 du code
civil).
D’autres modes d’acquisition de la terre sont reconnus par l’Etat, comme la donation, dans la coutume et
dans le droit moderne, ainsi que l’héritage du sol, dans la communauté traditionnelle et dans le droit
moderne. Dans un futur proche, les règles d’héritage vont jouer un rôle important pour les populations
en raison du grand nombre d’enfants qui chercheront à avoir accès à la terre.

Conclusion
Nous avons analysé ici les migrations et l’accès à la terre dans un village de migrants au sud de Garoua,
Mafa Kilda. Beaucoup de migrants Mafa s’y sont installés par manque de terre dans leur région d’origine.
Nous avons vu comment se sont déroulées les migrations et quel était le droit foncier coutumier des
Mafa, population qui connaissait une appropriation embryonnaire de la terre.
Nous avons examiné leurs conditions d’installation dans les régions de pâturage des Foulbé nomades,
Foulbé qui, à leur tour, ont été obligés de se fixer, car confrontés à la diminution des pâturages
accessibles à leur bétail et craignant de se retrouver sans terre dans le processus d’appropriation en
cours.
Bien que l’accès à la terre puisse, en théorie, se faire selon le droit moderne ou selon le droit coutumier,
nous avons constaté que c’est cette dernière forme qui est utilisée en pratique. Nous avons vu que les
droits coutumiers des plaines du Nord-Cameroun correspondent toujours à ceux de la période pré-
coloniale où la hiérarchie traditionnelle a le dernier mot pour l’accès à la terre, malgré l’existence des
lois modernes de 1974 et la présence de l’administration de l’Etat. Les relations entre loi coutumière et
loi moderne restent complexes et chacun les conçoit à sa manière : population concernée, chefs
traditionnels et pouvoirs étatiques.
Pour comprendre l’inquiétude des Foulbé nomades concernant la perte de leurs pâturages, nous avons
distingué les biens communautaires (terres coutumières des différentes populations), biens privés (acquis
par le droit moderne), et biens publics (terres de l’Etat camerounais). Nous avons vu que les migrants ont
d’abord été introduits par des projets de l’Etat, puis ont migré spontanément dans les plaines situées aux
environs de Garoua, pour y défricher et y cultiver des espaces qui servaient jusqu’alors de pâturages aux
Foulbé nomades. Ces Fulbé nomades perdent donc l’accès à leurs biens communs dès lors que l’Etat

13 L’immatriculation au livre foncier est un acte par lequel une personne ou une chose peut être inscrite sur un registre afin
d’obtenir un numéro d’identification. Elle permet d’organiser une certaine publicité et d’appliquer un statut. Elle constitue une
preuve en cas de litige. Ensuite, il y a les conditions applicables aux biens immeubles qui déterminent quel type de terrain peut
être immatriculé. Il y a les terrains faisant l’objet d’un droit de propriété privée et les terrains dont les actes doivent être
transformés en titre foncier. Puis il y a également les dépendances du domaine national, qui ne font pas l’objet de vente par
l’Etat, et encore moins par un particulier, mais qui peuvent faire l’objet d’une immatriculation. Les personnes habilitées à
demander l’immatriculation peuvent être : des personnes physiques de nationalité camerounaise, les membres d’une collectivité
coutumière ou des migrants. Ceci est codifié par l’article 9 du décret n° 76/165, qui précise que la demande d’obtention d’un
titre foncier peut être faite par toute personne de nationalité camerounaise.

Savanes africaines : des espaces en mutation, des acteurs face à de nouveaux défis
décide de transformer ces derniers en biens publics et en donne l’accès à d’autres Il en est de même pour
les aires de chasse, mais le cas de Mafa Kilda ne relève pas directement de cette problématique14.
La nouvelle génération de migrants, qui n’a jamais, ou à peine, connu les terres des ancêtres de leurs
parents, se sent chez elle dans les « nouveaux » villages. Cependant, ils n’ont aucune preuve que les
terres qu’ils cultivent leur appartiennent et aucune garantie qu’ils pourront en hériter de leurs parents. Les
dispositifs légaux modernes ne sont pas appliqués parce qu’ils sont longs et coûteux. Sur la base des lois
coutumières, ils n’ont pas non plus de droit sur ces terres. Ils dépendent donc de la volonté du chef
traditionnel de la région. Les droits coutumiers des populations nomades n’étant pas non plus reconnus,
tous les habitants se retrouvent simples usufruitiers de leurs terres, sans aucun droit permanent
d’occupation reconnu.
Pour faciliter une bonne cohabitation de ces diverses populations, qui sont condamnés à vivre ensemble
– et le font d’ailleurs d’une façon assez paisible en général, il faudrait d’une part reconnaître les droits
coutumiers des Foulbé nomades sur cette région et leur garantir des espaces de pâturage pour le futur, et
d’autre part, stabiliser les droits fonciers des migrants actuels, pour qu’ils puissent gérer leur terre d’une
manière plus durable et puissent investir dans un système agricole intensif, comme le faisaient leurs
ancêtres dans les Monts Mandara.
Nous pouvons théoriser sur toute sorte de mutations des espaces et sur les nouveaux défis que doivent
relever les acteurs. Mais la réalité est qu’aujourd’hui ces espaces dépendent des intérêts d’acteurs qui
n’ont pas toujours comme préoccupation le bien-être des populations. Mieux réglementer l’accès à la
terre dans des régions où l’occupation de sol change rapidement est une nécessité, non seulement pour
permettre une meilleure gestion du territoire, mais aussi pour éviter des conflits dans un avenir proche.

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14 Il en est de même pour les aires de chasse, mais Mafa Kilda ne relève pas directement de cette problématique.

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