La littérature d’idées, du XVIème au XVIIIème siècle
Texte 1
La Bruyère, Les Caractères, livre V, fragment 7
Que dites-vous ? Comment ? Je n’y suis pas ; vous plairait-il de recommencer ? J’y suis encore
moins. Je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu’il fait froid ; que ne disiez-vous : « Il fait
froid » ? Vous voulez m’apprendre qu’il pleut ou qu’il neige ; dites : « Il pleut, il neige. » Vous me
trouvez bon visage, et vous désirez de m’en féliciter ; dites : « Je vous trouve bon visage. » — Mais,
répondez-vous, cela est bien uni et bien clair ; et d’ailleurs qui ne pourrait pas en dire autant ? —
Qu’importe, Acis ? Est-ce un si grand mal d’être entendu quand on parle, et de parler comme tout le
monde ? Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables les diseurs de phœbus ; vous ne
vous en défiez point, et je vais vous jeter dans l’étonnement : une chose vous manque, c’est l’esprit.
Ce n’est pas tout : il y a en vous une chose de trop, qui est l’opinion d’en avoir plus que les autres ;
voilà la source de votre pompeux galimatias, de vos phrases embrouillées, et de vos grands mots qui
ne signifient rien. Vous abordez cet homme, ou vous entrez dans cette chambre ; je vous tire par
votre habit, et vous dis à l’oreille : « Ne songez point à avoir de l’esprit, n’en ayez point, c’est votre
rôle ; ayez, si vous pouvez, un langage simple, et tel que l’ont ceux en qui vous ne trouvez aucun
esprit peut-être alors croira-t-on que vous en avez. »
Texte 2
La Bruyère, Les Caractères, livre VI, fragment 16 à 19
16. Arfure cheminait seule et à pied vers le grand portique de Saint, entendait de loin le sermon d’un
carme ou d’un docteur qu’elle ne voyait qu’obliquement, et dont elle perdait bien des paroles. Sa
vertu était obscure, et sa dévotion connue comme sa personne. Son mari est entré dans le huitième
denier : quelle monstrueuse fortune en moins de six années ! Elle n’arrive à l’église que dans un
char ; on lui porte une lourde queue ; l’orateur s’interrompt pendant qu’elle se place ; elle le voit de
front, n’en perd pas une seule parole ni le moindre geste. Il y a une brigue entre les prêtres pour la
confesser ; tous veulent l’absoudre, et le curé l’emporte.
17. L’on porte Crésus au cimetière : de toutes ses immenses richesses, que le vol et la concussion lui
avaient acquises, et qu’il a épuisées par le luxe et par la bonne chère, il ne lui est pas demeuré de
quoi se faire enterrer ; il est mort insolvable, sans biens, et ainsi privé de tous les secours ; l’on n’a
vu chez lui ni julep, ni cordiaux, ni médecins, ni le moindre docteur qui l’ait assuré de son salut.
18. Champagne, au sortir d’un long dîner qui lui enfle l’estomac, et dans les douces fumées d’un vin
d’Avenay ou de Sillery, signe un ordre qu’on lui présente, qui ôterait le pain à toute une province si
l’on n’y remédiait. Il est excusable : quel moyen de comprendre, dans la première heure de la
digestion, qu’on puisse quelque part mourir de faim ?
19. Sylvain de ses deniers acquis de la naissance et un autre nom : il est seigneur de la paroisse où
ses aïeuls payaient la taille ; il n’aurait pu autrefois entrer page chez Cléobule, et il est son gendre.
Texte 3
La Bruyère, Les Caractères, livre X, fragments 9 et 10
9. La guerre a pour elle l’antiquité ; elle a été dans tous les siècles : on l’a toujours vue remplir le
monde de veuves et d’orphelins, épuiser les familles d’héritiers, et faire périr les frères à une même
bataille. Jeune Soyecour ! je regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit déjà mûr, pénétrant, élevé,
sociable ; je plains cette mort prématurée qui te joint à ton intrépide frère, et t’enlève à une cour où
tu n’as fait que te montrer : malheur déplorable, mais ordinaire ! De tout temps les hommes, pour
quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se dépouiller, se brûler,
se tuer, s’égorger les uns les autres ; et pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté, ils
ont inventé de belles règles qu’on appelle l’art militaire ; ils ont attaché à la pratique de ces règles la
gloire ou la plus solide réputation ; et ils ont depuis renchéri de siècle en siècle sur la manière de se
détruire réciproquement. De l’injustice des premiers hommes, comme de son unique source, est
venue la guerre, ainsi que la nécessité où ils se sont trouvés de se donner des maîtres qui fixassent
leurs droits et leurs prétentions. Si, content du sien, on eût pu s’abstenir du bien de ses voisins, on
avait pour toujours la paix et la liberté.
10. Le peuple paisible dans ses foyers, au milieu des siens, et dans le sein d’une grande ville où il
n’a rien à craindre ni pour ses biens ni pour sa vie, respire le feu et le sang, s’occupe de guerres, de
ruines, d’embrasements et de massacres, souffre impatiemment que des armées qui tiennent la
campagne ne viennent point à se rencontrer, ou si elles sont une fois en présence, qu’elles ne
combattent point, ou si elles se mêlent, que le combat ne soit pas sanglant et qu’il y ait moins de dix
mille hommes sur la place. Il va même souvent jusques à oublier ses intérêts les plus chers, le repos
et la sûreté, par l’amour qu’il a pour le changement, et par le goût de la nouveauté ou des choses
extraordinaires. Quelques-uns consentiraient à voir une autre fois les ennemis aux portes de Dijon
ou de Corbie, à voir tendre des chaînes et faire des barricades, pour le seul plaisir d’en dire ou d’en
apprendre la nouvelle.
Texte 4
Montesquieu, Lettres persanes, lettre 100
Rica à Rhédi,
à Venise
Je trouve les caprices de la mode, chez les Français, étonnants. Ils ont oublié comment ils étaient
habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver. Mais, surtout, on ne saurait
croire combien il en coûte à un mari pour mettre sa femme à la mode.
Que me servirait de te faire une description exacte de leur habillement et de leurs parures ? Une
mode nouvelle viendrait détruire tout mon ouvrage, comme celui de leurs ouvriers, et, avant que tu
eusses reçu ma lettre, tout serait changé.
Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne en revient aussi antique que
si elle s’y était oubliée trente ans. Le fils méconnaît le portrait de sa mère, tant l’habit avec lequel
elle est peinte lui paraît étranger ; il s’imagine que c’est quelque Américaine qui y est représentée,
ou que le peintre a voulu exprimer quelqu’une de ses fantaisies.
Quelquefois, les coiffures montent insensiblement, et une révolution les fait descendre tout à
coup. Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d’une femme au milieu d’elle-
même. Dans un autre, c’étaient les pieds qui occupaient cette place : les talons faisaient un piédestal
qui les tenait en l’air. Qui pourrait le croire ? Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de
baisser et d’élargir leurs portes, selon que les parures des femmes exigeaient d’eux ce changement,
et les règles de leur art ont été asservies(1) à ces caprices. On voit quelquefois sur un visage une
quantité prodigieuse de mouches(2), et elles disparaissent toutes le lendemain. Autrefois, les
femmes avaient de la taille et des dents ; aujourd’hui, il n’en est pas question. Dans cette
changeante nation, quoi qu’en disent les mauvais plaisants, les filles se trouvent autrement faites
que leurs mères.
Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes : les Français changent de mœurs
selon l’âge de leur roi. Le monarque pourrait même parvenir à rendre la nation grave, s’il l’avait
entrepris. Le Prince imprime le caractère de son esprit à la Cour ; la Cour, à la Ville(3) ; la Ville, aux
provinces. L’âme du souverain est un moule(4) qui donne la forme à toutes les autres.
De Paris, le 8 de la lune de Saphar, 1717.
Texte 5
Pascal, Pensées, 743
La nature de l'amour propre et de ce moi humain est de n'aimer que soi, et de ne considérer que soi.
Mais que fera-t-il ? Il ne saurait empêcher que cet objet qu'il aime ne soit plein de défauts et de
misère. Il veut être grand, et il se voit petit. Il veut être heureux, et il se voit misérable. Il veut être
parfait, et il se voit plein d'imperfections. Il veut être l'objet de l'amour et de l'estime des hommes, et
il voit que ses défauts ne méritent que leur aversion et leur mépris. Cet embarras où il se trouve
produit en lui la plus injuste et la plus criminelle passion qu'il soit possible de s'imaginer. Car il
conçoit une haine mortelle contre cette vérité qui le reprend, et qui le convainc de ses défauts. Il
désirerait de l'anéantir, et, ne pouvant la détruire en elle-même, il la détruit autant qu'il peut dans sa
connaissance et dans celle des autres ; c'est-à-dire qu'il met tout son soin à couvrir ses défauts et aux
autres et à soi-même, et qu'il ne peut souffrir qu'on les lui fasse voir ni qu'on les voie.
C'est sans doute un mal que d'être plein de défauts, mais c'est encore un plus grand mal que
d'en être plein et de ne les vouloir pas reconnaître, puisque c'est y ajouter encore celui d'une illusion
volontaire. Nous ne voulons pas que les autres nous trompent, et nous ne trouvons pas juste qu'ils
veuillent être estimés de nous plus qu'ils ne méritent. Il n'est donc pas juste aussi que nous les
trompions et que nous voulions qu'ils nous estiment plus que nous ne méritons.
Ainsi, lorsqu'ils ne nous découvrent que des imperfections et des vices que nous avons en
effet, il est visible qu'ils ne nous font point de tort, puisque ce ne sont pas eux qui en sont cause ; et
qu'ils nous font un bien, puisqu'ils nous aident à nous délivrer d'un mal, qui est l'ignorance de ces
imperfections. Nous ne devons pas être fâchés qu'ils les connaissent et qu'ils nous méprisent, étant
juste et qu'ils nous connaissent pour ce que nous sommes, et qu'ils nous méprisent si nous sommes
méprisables.
Voilà les sentiments qui naîtraient d'un cœur qui serait plein d'équité et de justice. Que
devons-nous donc dire du nôtre en y voyant une disposition toute contraire ? Car n'est-il pas vrai
que nous haïssons la vérité, et ceux qui nous la disent, et que nous aimons qu'ils se trompent à notre
avantage, et que nous voulons être estimés d'eux, autres que nous ne sommes en effet ?
Le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle
Texte 1
Molière, Le Malade imaginaire, I, 1
ARGAN, seul dans sa chambre, assis, une table devant lui, compte des parties d'apothicaire avec
des jetons; il fait parlant à soi-même les dialogues suivants.
Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Trois et deux font cinq. «Plus, du vingt-
quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif, et rémollient, pour amollir, humecter, et
rafraîchir les entrailles de Monsieur.» Ce qui me plaît, de Monsieur Fleurant mon apothicaire, c'est
que ses parties sont toujours fort civiles. «Les entrailles de Monsieur, trente sols». Oui, mais,
Monsieur Fleurant, ce n'est pas tout que d'être civil, il faut être aussi raisonnable, et ne pas écorcher
les malades. Trente sols un lavement, je suis votre serviteur, je vous l'ai déjà dit. Vous ne me les
avez mis dans les autres parties qu'à vingt sols, et vingt sols en langage d'apothicaire, c'est-à-dire
dix sols; les voilà, dix sols.«Plus dudit jour, un bon clystère détersif, composé avec catholicon
double, rhubarbe, miel rosat, et autres, suivant l'ordonnance, pour balayer, laver, et nettoyer le bas-
ventre de Monsieur, trente sols;» avec votre permission, dix sols. «Plus dudit jour le soir un julep
hépatique, soporatif, et somnifère, composé pour faire dormir Monsieur, trente-cinq sols» Je ne me
plains pas de celui-là, car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize et dix-sept sols, six deniers. «Plus
du vingt-cinquième, une bonne médecine purgative et corroborative, composée de casse récente
avec séné levantin, et autres, suivant l'ordonnance de Monsieur Purgon, pour expulser et évacuer la
bile de Monsieur, quatre livres.» Ah! Monsieur Fleurant, c'est se moquer, il faut vivre avec les
malades. Monsieur Purgon ne vous a pas ordonné de mettre quatre francs. Mettez, mettez trois
livres, s'il vous plaît. Vingt et trente sols. «Plus dudit jour, une potion anodine, et astringente, pour
faire reposer Monsieur, trente sols.» Bon, dix et quinze sols. «Plus du vingt-sixième, un clystère
carminatif, pour chasser les vents de Monsieur, trente sols.» Dix Sols, Monsieur Fleurant. «Plus, le
clystère de Monsieur réitéré le soir, comme dessus, trente sols.» Monsieur Fleurant, dix sols. «Plus
du vingt-septième, une bonne médecine composée pour hâter d'aller, et chasser dehors les
mauvaises humeurs de Monsieur, trois livres.» Bon vingt, et trente sols; je suis bien aise que vous
soyez raisonnable. «Plus du vingt- huitième, une prise de petit-lait clarifié, et dulcoré, pour
adoucir, lénifier, tempérer, et rafraîchir le sang de Monsieur, vingt sols.» Bon, dix sols. «Plus une
potion cordiale et préservative, composée avec douze grains de bézoard, sirops de limon et
grenade, et autres, suivant l'ordonnance, cinq livres.» Ah! Monsieur Fleurant, tout doux, s'il vous
plaît, si vous en usez comme cela, on ne voudra plus être malade, contentez-vous de quatre francs;
vingt et quarante sols. Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt.
Soixante et trois livres quatre sols six deniers. Si bien donc, que de ce mois j'ai pris une, deux, trois,
quatre, cinq, six, sept et huit médecines; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix,
onze et douze lavements; et l'autre mois il y avait douze médecines, et vingt lavements. Je ne
m'étonne pas, si je ne me porte pas si bien ce mois-ci, que l'autre. Je le dirai à Monsieur Purgon,
afin qu'il mette ordre à cela. Allons, qu'on m'ôte tout ceci, il n'y a personne; j'ai beau dire, on me
laisse toujours seul; il n'y a pas moyen de les arrêter ici. (Il sonne une sonnette pour faire venir ses
gens.) Ils n'entendent point, et ma sonnette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin, drelin, point
d'affaire. Drelin, drelin, Drelin, ils sont sourds. Toinette. Drelin, drelin, drelin. Tout comme si je ne
sonnais point. Chienne, coquine, drelin, drelin, drelin; j'enrage. (Il ne sonne plus, mais il crie.)
Drelin, drelin, drelin. Carogne, à tous les diables. Est-il possible qu'on laisse comme cela un pauvre
malade tout seul ? Drelin, drelin, drelin; voilà qui est pitoyable! Drelin, drelin, drelin. Ah! mon
Dieu, ils me laisseront ici mourir. Drelin, drelin, drelin.
Texte 2
Molière, Le Malade imaginaire
ACTE III, 3
ARGAN.- (...) Que faire donc, quand on est malade?
BÉRALDE.- Rien, mon frère.
ARGAN.- Rien?
BÉRALDE.- Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature d’elle-même, quand nous la laissons
faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C’est notre inquiétude, c’est notre
impatience qui gâte tout, et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs
maladies.
ARGAN.- Mais il faut demeurer d’accord, mon frère, qu’on peut aider cette nature par de certaines
choses.
BÉRALDE.- Mon Dieu, mon frère, ce sont pures idées, dont nous aimons à nous repaître; et de tout
temps il s’est glissé parmi les hommes de belles imaginations que nous venons à croire, parce
qu’elles nous flattent, et qu’il serait à souhaiter qu’elles fussent véritables. Lorsqu’un médecin vous
parle d’aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit, et lui donner ce qui lui
manque, de la rétablir, et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions: lorsqu’il vous parle
de rectifier le sang, de tempérer les entrailles, et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la
poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et
d’avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années; il vous dit justement le roman de la
médecine. Mais quand vous en venez à la vérité, et à l’expérience, vous ne trouvez rien de tout cela,
et il en est comme de ces beaux songes, qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir
crus.
ARGAN.- C’est-à-dire que toute la science du monde est renfermée dans votre tête, et vous voulez
en savoir plus que tous les grands médecins de notre siècle.
BÉRALDE.- Dans les discours, et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes, que vos grands
médecins. Entendez-les parler, les plus habiles gens du monde; voyez-les faire, les plus ignorants de
tous les hommes.
ARGAN.- Ouais ! Vous êtes un grand docteur, à ce que je vois, et je voudrais bien qu’il y eût ici
quelqu’un de ces messieurs pour rembarrer vos raisonnements, et rabaisser votre caquet.
BÉRALDE.- Moi, mon frère, je ne prends point à tâche de combattre la médecine, et chacun à ses
périls et fortune, peut croire tout ce qu’il lui plaît. Ce que j’en dis n’est qu’entre nous, et j’aurais
souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l’erreur où vous êtes; et pour vous divertir vous mener voir
sur ce chapitre quelqu’une des comédies de Molière.
ARGAN.- C’est un bon impertinent que votre Molière avec ses comédies, et je le trouve bien
plaisant d’aller jouer d’honnêtes gens comme les médecins.
BÉRALDE.- Ce ne sont point les médecins qu’il joue, mais le ridicule de la médecine.
ARGAN.- C’est bien à lui à faire de se mêler de contrôler la médecine; voilà un bon nigaud, un bon
impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s’attaquer au corps des
médecins, et d’aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces Messieurs-là.
BÉRALDE.- Que voulez-vous qu’il y mette, que les diverses professions des hommes ? On y met
bien tous les jours les princes et les rois, qui sont d’aussi bonne maison que les médecins.
Texte 3
Molière, Le Malade imaginaire, Acte III, scène 14
Toinette. - Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume
en royaume, pour chercher d’illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de
m’occuper, capables d’exercer les grands et beaux secrets que j’ai trouvés dans la médecine. Je
dédaigne de m’amuser à ce menus fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et
de fluxions, à ces fiévrotes, à ces vapeurs, et à ces migraines. Je veux des maladies d’importance, de
bonnes fièvres continues, avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes
pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflammations de poitrine ;
c’est là que je me plais, c’est là que je triomphe ; et je voudrais, monsieur, que vous eussiez toutes
les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à
l’agonie, pour vous montrer l’excellence de mes remèdes et l’envie que j’aurais de vous rendre
service.
Argan. - Je vous suis obligé, monsieur, des bontés que vous avez pour moi.
Toinette. - Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l’on batte comme il faut. Ah ! je vous ferai
bien aller comme vous devez. Ouais ! ce pouls-là fait l’impertinent ; je vois bien que vous ne me
connaissez pas encore. Qui est votre médecin ?
Argan. - Monsieur Purgon.
Toinette. - Cet homme-là n’est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi dit-il
que vous êtes malade ?
Argan. - Il dit que c’est du foie, et d’autres disent que c’est de la rate.
Toinette. - Ce sont tous des ignorants. C’est du poumon que vous êtes malade.
Argan. - Du poumon ?
Toinette. - Oui. Que sentez-vous ?
Argan. - Je sens de temps en temps des douleurs de tête.
Toinette. - Justement, le poumon.
Argan. - Il me semble parfois que j’ai un voile devant les yeux.
Toinette. - Le poumon.
Argan. - J’ai quelquefois des maux de cœur.
Toinette. - Le poumon.
Argan. - Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.
Toinette. - Le poumon.
Argan. - Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c’étaient des coliques.
Toinette. - Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez ?
Argan. - Oui, monsieur.
Toinette. - Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin ?
Argan. - Oui, monsieur.
Toinette. - Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise de
dormir ?
Argan. - Oui, monsieur.
Toinette. - Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre
nourriture ?
Argan. - Il m’ordonne du potage,
Toinette. - Ignorant !
Argan. - De la volaille,
Toinette. - Ignorant !
Argan. - Du veau,
Toinette. - Ignorant !
Argan. - Des bouillons,
Toinette. - Ignorant !
Argan. - Des œufs frais ;
Toinette. - Ignorant !
Argan. - Et le soir, de petits pruneaux pour lâcher le ventre ;
Toinette. - Ignorant !
Argan. - Et surtout de boire mon vin fort trempé.
Toinette. - Ignorantus, ignoranta, Ignorantum. Il faut boire votre vin pur ; et, pour épaissir votre
sang, qui est trop subtil, il faut manger de bon gros bœuf, de bon gros porc, de bon fromage de
Hollande ; du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre
médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main ; et je viendrai vous voir de temps en
temps, tandis que je serai en cette ville.
Argan. - Vous m’obligerez beaucoup.