La Notion de Connotation
La Notion de Connotation
La notion de connotation(s)
In: Littérature, N°4, 1971. Littérature. Décembre 1971. pp. 96-107.
Gary-Prieur Marie-Noëlle. La notion de connotation(s). In: Littérature, N°4, 1971. Littérature. Décembre 1971. pp. 96-107.
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Marie-Noëlle Gary-Prieur, Lille.
LA NOTION DE GONNOTATION(S)
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Connotations renvoie à toutes les « valeurs supplémentaires » du signe, qui
s'ajoutent dans la communication à cette fonction purement informative 3.
Par exemple, du point de vue de l'information, les deux messages
suivants sont « égaux » : « la voiture est abîmée »; « la bagnole est esquin
tée ». Mais les mots « bagnole » et « esquintée » ont, en plus d'une dénotat
ion équivalente à celle de « voiture » et « abîmée », des connotations (famil
ières, vulgaires, ou incorrectes) qui modifient la « coloration » du message.
La notion de connotations ainsi définie regroupe tout ce qui, dans la
totalité du sens du mot, n'est pas « distinctif » 4, ne permet pas d'opposer
deux referents distincts. Si on substitue « train » à « voiture », on modifie
le réfèrent, alors que « bagnole » et « voiture » peuvent commuter sans
que cela entraîne une modification de l'information, et apparaissent donc
comme des « variantes libres », dont l'emploi dépend de toutes sortes de
facteurs contingents (situation psychologique ou sociale du locuteur, iso-
topie du message, etc.). Cette définition repose sur l'idée qu'il existe une
communication purement informative, un « état neutre du langage »,
auquel s'opposerait un langage « marqué », connotatif. Les connotations
sont vues comme des déviations par rapport à une expression « normale »
— c'est-à-dire simplement denotative. C'est ce qui ressort de la lecture de
Bloomfield : il énumère différentes catégories de connotations (vulgaires,
enfantines, archaïques, régionales, etc.), qui ajoutent à des mots par ailleurs
équivalents des nuances secondaires (Le Langage, p. 145).
Une telle conception des connotations peut être rapprochée de la notion
de « niveaux de langue », qui suppose l'organisation du lexique en une
collection de micro-systèmes substituables selon les conditions de la commun
ication 5.
Si les connotations constituent un écart par rapport à l'information
neutre, elles créent du même coup un obstacle à la communication, obstacle
qu'on cherche à réduire quand on veut préserver la transparence du dis
cours : « Dans le cas de termes scientifiques, nous essayons de débarrasser
le sens des facteurs connotatifs » (Bloomfleld, Le Langage, p. 144). Ce n'est
donc pas un hasard si j'ai parlé jusqu'à présent de connotations (au pluriel)
et de dénotation (au singulier). Cette opposition de nombre est inhérente à
la définition : il y a un sens essentiel, vrai, qui fait l'objet du discours; des
nuances qui viennent s'y greffer, on ne décide rien, elles restent dans les
ténèbres du pluriel, des « accidents » secondaires 6.
Bien que cette hypothèse implicite d'un langage neutre — ou d'un
langage vrai — , qui est à la base de la conception bloomfieldienne des
connotations, soit profondément contestable, elle permet au moins de
mettre en évidence une opposition entre « langages naturels » et « langages
artificiels », les premiers étant des langages dénotatifs et connotatifs, les
seconds des langages seulement dénotatifs. Dans les « langages documen-
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LITTÉRATURE N° 4 7
takes » par exemple (fichiers de bibliothèque, etc.), les signes n'ont pas
d'autre fonction que de renvoyer à un objet précis.
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menaçait sans cesse de se réintroduire. Comme l'écrit G. Mounin : « L'anal
yse des faits de connotation n'est jamais restée fermement sur le terrain
de la linguistique seule. Bloomfield et Bally sont passés de la linguistique à
la psychologie; Carnap et Sôrensen de la linguistique à la logique « (Les
Problèmes théoriques de la traduction, p. 160). Cette menace de glissement
hors de la linguistique explique peut-être les méfiances, les réticences qui
ont cantonné les connotations sur un plan secondaire. L'éclairage pourrait
être modifié aujourd'hui, puisqu'on assiste justement à une exploration
des frontières de la linguistique avec les autres sciences (psycholinguistique,
sociolinguistique, ethnolinguistique, etc.).
B. Connotations et individuel.
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dénotation connotations
I
langage intellectuel langage affectif
commun à tous individuel
I
relève d'une connaissance relève d'une appréciation
scientifique esthétique
sémantique stylistique
parce que toutes les connotations liées à cette situation lui échappent. — A
travers le texte se joue donc un dialogue de deux subjectivités, il faut qu' « à
travers les unités linguistiques, un vécu individuel puisse se reconnaître
dans les allusions d'un autre vécu individuel » (Communication poétique,
p. 269). Le lecteur fait alors constamment l'effort d'ajuster ses propres
connotations à celles de l'auteur, la lecture pouvant devenir un « conflit ».
9. Voici comment Bally définit la stylistique : « La stylistique étudie les faits
d'expression du langage du point de vue de leur contenu affectif, c'est-à-dire l'expres
sion des faits de la sensibilité par le langage et l'action des faits de langage sur la sen
sibilité » (Traité de Stylistique française, t. I, p. 16).
10. A. Martinet, « Connotations, poésie et culture », dans To Honor Roman
Jakobson, t. II, p. 1228.
11. G. Mounin, La Communication poétique, p. 24-28 et p. 255 : « La notion de
situation en linguistique et la poésie. »
12. Cf. note 1.
13. Art. cité.
100
Martinet explique par exemple que son éducation lui a laissé pour le mot
« soeur » des connotations qui l'empêchent d'accepter les connotations
amoureuses, incestueuses, que le même mot a dans le poème de Baudelaire :
« Mon enfant, ma sœur... »
II ressort de ce rapide résumé que les connotations sont beaucoup
plus objet qu'instrument d'une stylistique ainsi conçue. Elles résument
le « mystère poétique », elles ne permettent pas de construire un mode de
connaissance de la poésie. Elles situent en effet le problème du style unique
mentau niveau de l'homme, renforçant la tendance traditionnelle à chercher
derrière les mots une personnalité, un auteur. Cette conception est liée à
une définition humaniste du style : « Ainsi sous le nom de style, se forme
un langage autarcique qui ne plonge que dans la mythologie personnelle
de l'auteur » (R. Barthes, Le Degré zéro de l'écriture). Les connotations sont
le produit d'une culture, d'une expérience, d'un caractère. Elles ne sont
pas caractéristiques de la poésie, et le problème de la communication poétique
ne semble pas posé autrement que celui de toute communication linguistique
— déjà formulé dans Les Problèmes théoriques de la traduction : « La notion
de connotation pose à la théorie de la traduction le problème soit de la
possibilité, soit des limites de la communication interpersonnelle inter
subjective » (p. 168). La notion de connotation ainsi définie — par rapport
à un « individuel passif » — est donc un instrument insuffisant pour aborder
le langage poétique dans sa spécificité.
2. Connotations et structuration du texte. Le problème des rapports
entre connotations et individuel peut être posé en des termes très différents.
G. Granger définit le style comme « la solution individuelle apportée aux
difficultés que rencontre tout travail de structuration » (Essai d'une philo
sophie du style). Or, tout texte littéraire est travail de structuration, struc
turation à la fois du langage et d'une certaine expérience vécue. Une telle
définition du style permet de situer les connotations au niveau de la descrip
tion du texte. L'individuel, ce n'est plus ici l'homme, mais le texte, produit
d'un travail d'écriture. On passe d'une définition « verticale » (par rapport
aux profondeurs du moi), à une définition « horizontale » (par rapport à
l'espace du texte).
Ce travail d'écriture — je suis encore ici G. Granger — consiste en
la superposition de plusieurs niveaux de structuration dans l'œuvre. Il y a
d'abord une série de codes imposés par la langue, le genre littéraire, la
rhétorique (« codes a priori »), auxquels le texte ajoute une organisation
qui lui est propre (« code a posteriori »). On peut choisir d'appeler « conno
tation » ce qui relève de ces organisations chaque fois caractéristiques d'un
texte et d'un seul. C'est ce que fait H. Mitterand dans son étude du vocabul
aire du visage dans Thérèse Raquin 14. Il définit le style comme « l'invention
de réseaux connotatifs originaux, qui peuvent bien relier les uns aux autres
des mots banals, mais qui donnent à l'œuvre ces sursigniftcations dont elle
tire sa pertinence ». R. Barthes donne dans S/Z une définition équivalente :
la connotation est une « corrélation immanente au texte » (p. 15). La conno
tation est ainsi située à l'intérieur du texte. Elle se définit non plus pour
un terme, ou une phrase, mais pour un système d'éléments : les connotations
du mot visage dans Thérèse Raquin dépendent des rapports que tisse le texte
entre lui et un ensemble d'autres termes : face, figure, masque, etc.
C'est donc au niveau des systèmes qui fonctionnent dans le texte et
101
non du contenu de chaque élément que se définissent les connotations.
Ceci modifie complètement les rapports entre connotations en sémantique
et connotations en poétique. Dans l'optique Martinet-Mounin, un mot porte
avec lui ses connotations, que ce mot soit employé dans la langage courant
ou dans un texte poétique, puisque c'est le même homme qui parle dans
les deux cas. Dans l'optique Granger-Mitterand, le mot dans le texte tire ses
connotations non de celles qu'il peut avoir par ailleurs dans la langue, mais
de sa valeur à l'intérieur du texte : « Car les éléments et les relations qui
constituent le vocabulaire de l'œuvre ne sont pas homologues à ceux qui
constituent le vocabulaire général; ils dessinent une structure originale,
et c'est en ce sens qu'on a pu caractériser le discours poétique comme un
message qui engendre son propre code » (H. Mitterand, art. cit., p. 22). Le
problème est donc bien posé, ici, sur un plan spécifique du texte. « L'objet
de la stylistique est de pénétrer la singularité d'un langage » (ibid, p. 21).
La création de rapports originaux dans le texte ne peut s'effectuer
que parce que le système de la langue n'épuise pas tous les rapports possibles.
Si le sens du mot visage était fixé de manière absolue dans la langue, par
rapport à celui de figure, il n'y aurait pas de possibilité de créer des rapports
nouveaux entre ces mots dans le texte. Un langage strictement dénotatif
ne laisserait aucune place pour un « style ». On pourrait donc montrer que
la langue est un système dans la structure duquel est inscrite la possibilité
d'une écriture, ou d'un style.
Cette seconde façon d'utiliser l'individuel pour définir la connotation
en fait un instrument plus efficace, puisqu'il permet au moins de caractériser
une propriété du texte et d'en élaborer une description structurale par
l'étude des réseaux connotatifs. Mais à partir de là, d'autres questions
se posent : quel sens donner, au niveau du texte, à l'opposition dénota
tion/connotations? Peut-on transposer dans le texte les hiérarchies établies
en sémantique?
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qu'il veut dire quelque chose, qu'il renvoie à une réalité reconnaissable.
C'est poser par exemple qu'une description est toujours description de
quelque chose. C'est donc lire le texte comme signe au sens linguistique
— comme « représentant ». La connotation apparaît dans cette optique
comme « ce qui est donné en plus » du sens référentiel, ce qui serait l'objet
d'une lecture plus raffinée, plus attentive, mais qui ne remettrait pas en
cause le sens premier. Si on envisage la notion de connotation à l'intérieur
de l'opposition dénotation /connotation élaborée par la linguistique, on ne
peut alors y voir qu'un instrument limité à l'approche de certains textes,
ceux qui s'inscrivent à l'intérieur d'une « littérature vraisemblable ». Son
emploi est lié à l'établissement d'une typologie des textes littéraires.
2. Dès qu'on aborde un texte moderne 15, il faut revenir sur l'oppo
sition sens premier/sens second. Cette hiérarchie est pertinente pour la
langue parce que la langue est un système informatif. Or, le texte se refuse
à être, à l'image de la langue, un système informatif : il se veut « système
de valeurs 16 ». Il n'y a aucune raison de privilégier, dans la polyphonie
du texte, le sens dénotatif. Il n'est même pas certain que l'un des sens du
texte puisse être dit « dénotatif 17 ». Importer dans l'étude de l'œuvre
l'opposition dénotation /connotation, ce serait méconnaître le fait que le
texte est une « pratique signifiante autonome 18 ».
Dans l'espace du texte, la connotation ne peut donc pas se définir par
opposition à la dénotation : « La connotation a un fonctionnement autre
que la dénotation, mais ne s'y oppose pas [...] La connotation n'est pas
une violation du code dénotatif. C'est un rapport qui est autre, et il peut
aussi inclure une opposition mais ne se borne pas à être un contraire. C'est
un rythme et une logique autres, qui englobent le rythme et la logique du
dénoté dans un espace où tout fait sens » (H. Meschonnic, Pour la Poétique).
On pourrait dire alors que tout, dans le texte, est connotation, y
compris la dénotation, et qu'on assiste à un renversement de la hiérarchie
linguistique : le système connotatif est premier dans le texte, et le système
dénotatif se définit en fonction de lui. Le « sens premier » des linguistes
devient l'un des termes du système du texte 19.
103
Des recherches récentes semblent montrer qu'une approche sémio-
logique est homogène à son objet, beaucoup plus qu'une approche linguis
tique— le texte étant une « pratique signifiante » et non uniquement un
objet linguistique. La notion de connotation, définie par et pour la linguis
tique,risque de ramener le texte à la logique de la langue, et il serait beau
coup plus clair d'aborder l'analyse des réseaux signifiants du texte avec
un concept nouveau, élaboré pour eux 2°, par exemple le concept de « para-
gramme » défini par Julia Kristeva : « Le texte littéraire se présente comme
un système de connexions multiples qu'on pourrait décrire comme une
structure de réseaux paragrammatiques » (Sèmeiotikè, p. 184).
Le texte poétique fonctionnant dans une logique autre que la logique
du langage, il semble normal de chercher à « élaborer un modèle isomorphe
à cette logique autre » (pp. cit., p. 143). Dans ce modèle, la notion de conno
tation n'aurait pas de place, pas plus que les autres concepts relevant du
modèle linguistique. Cette exclusion serait d'autant plus justifiée que
la notion porte la marque de la logique traditionnelle, le couple déno
tation/connotation reflétant de façon particulièrement nette la conception
qui oppose le « vrai » (la référence) au « faux » (l'illusion poétique).
D'un point de vue de stricte méthode — l'un des principes essentiels
qui doit guider la construction d'un modèle théorique étant la recherche
d'une homogénéité entre l'objet et la formalisation — , il semblerait donc
préférable d'abandonner la notion de connotation pour l'étude des textes.
D'autre part, partir de « réseaux paragrammatiques » plutôt que de « réseaux
connotatifs » permet peut-être de passer du niveau de la description
(cf. l'article cité de H. Mitterand) au niveau de la production du texte
(cf. les articles de J. Kristeva). La notion de « paragramme » pourrait
servir à définir un mode particulier de production signifiante.
Mais quand il s'agit d'un texte littéraire 21, un nouveau problème se
pose : le texte se situe dans une langue; on ne peut pas, pour parler de
lui, faire abstraction de cette langue. Il reste donc à interroger le rapport
du texte à la langue dans laquelle il se produit.
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La littérature répond à la définition d'un L.C., puisque c'est un sys
tème dont la langue (L.D.) forme le plan de l'expression.
Cette définition a un certain nombre d'avantages :
a) Elle formalise de manière simple et cohérente le fait qu'un
texte littéraire n'est pas un objet homogène, mais qu'il fonctionne comme
un jeu (« intervalle » et « règles » à la fois) entre deux systèmes, celui de la
langue et « un autre ».
b) Elle rend manifeste l'imbrication des deux systèmes, et permet
en particulier de voir que le plan du contenu de la langue n'est pas isolable
du texte, mais est inclus dans la relation qui fonde le texte comme L.C.
Autrement dit, le texte ne joue pas avec des mots « neutres » qui seraient
des « formes vides » à remplir d'un sens toujours nouveau. Il se construit
sur des mots qui ont déjà un contenu dans la langue. Il n'y a donc pas
« création », mais « transformation ».
Cette formalisation permet de réinterpréter les rapports du dénotatif
au connotatif : le système dénotatif est « premier » non plus au sens d'une
hiérarchie basée sur un privilège abusif de l'information, mais comme l'un
des « programmes » du système connotatif. Le second système (L.C.) est
le produit d'une transformation du premier (L.D.). C'est donc uniquement
pour des raisons de méthode que l'analyse du L.D. précède celle du L.C.
c) Elle fait ressortir la dissymétrie entre les deux systèmes. Les
unités du plan de l'expression du L.C. (les connotateurs) sont constitués par
des signes du L.D. (ensemble d'une forme de l'expression et d'une forme
du contenu dans L.D.) 25. Plusieurs signes du L.D. peuvent constituer un
seul connotateur, c'est-à-dire être solidaires dans le L.C. d'une seule forme
du contenu. Par exemple, un certain nombre de lexemes, de tournures
syntaxiques d'un texte peuvent constituer le connotateur « archaïsme » cor
respondant à une forme du contenu du L.C. (fonction de l'archaïsme dans
l'œuvre par exemple). La forme du contenu d'un connotateur « a un carac
tèreà la fois général, global et diffus; c'est si l'on veut un fragment d'idéo
logie: l'ensemble des messages français renvoie par exemple au signifié
« français »; une œuvre peut renvoyer au signifié « littérature »; ces signi
fiéscommuniquent étroitement avec la culture, le savoir, l'histoire, c'est
par eux, si l'on peut dire, que le monde pénètre le système » (R. Barthes,
Éléments de sémiologie, p. 165).
Il n'y a donc aucune correspondance terme à terme des unités du L.D.
et de celles du L.C, ce qui permet aux unités du L.D. de fonctionner diff
éremment sur deux plans, en tant qu'unités simples du système L.D., et
en tant que parties d'unités du système L.C. Une difficulté surgit ici. Les
connotateurs ne sont pas des unités au même sens que les unités du système
d'une langue : en effet, ils se rattachent à la fois au plan de l'expression et
au plan du contenu du L.D. Ce ne sont donc pas des unités simples (définies
sur un plan). Ce ne sont pas non plus des unités décomposables selon les
méthodes d'analyse du L.D., puisqu'il faudrait mener de front une décomp
osition dans L.C. et dans L.D. Or, ces unités, continues dans L.C, peuvent
être discontinues dans L.D. : comment concilier cette double analyse?
C'est probablement ce qui conduit Hjelmslev à accentuer la dissymétrie
entre L.D. et L.C. en écrivant : « Un langage de connotation n'est donc pas
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une langue » (Prolégomènes, p. 161). Étant donné la manière dont est définie
dans l'ensemble de la théorie l'opposition langue /langage, cela veut dire
que les langages de connotation constituent, comme les L.D., une fonction
sémiotique (langage) mais non pas un système (langue) 26. L.D. et L.C. ne
sont pas isomorphes, et le modèle linguistique n'est pas applicable à la
description d'un L.C En prolongeant ces conclusions, on retrouverait celles
du paragraphe précédent : les L.C. relèvent de la sémiologie plutôt que de
la linguistique.
On aurait donc tort d'interpréter au pied de la lettre certains passages
des Prolégomènes qui semblent autoriser une analyse linguistique des L.C,
en particulier de la Littérature 27. On se reportera, pour avoir une idée des
avatars de cette interprétation, à l'article de J. Domerc (Langue française,
n° 3, p. 102), qui montre à quelles impasses conduit la simple tentative
d'analyser les deux plans (expression et contenu) du L.C selon l'opposition
forme /substance, par analogie avec l'analyse linguistique. Hjelmslev n'est
pas allé si loin lui-même et n'a donné aucune indication précise sur l'ana
lysedes L.C II s'est borné à aborder le problème des définitions théoriques,
et la notion de langage de connotation reste très abstraite dans ses textes,
autorisant toutes sortes de prolongements.
Une chose est sûre, c'est qu'on risque de graves malentendus si on
interprète la formalisation de Hjelmslev en donnant aux mots « dénota
tion » et « connotation » le sens qui a été rappelé au § A. Cela conduirait
à la conclusion suivante : il n'y a pas de connotation dans la langue (L.D.),
toute connotation relève d'une étude stylistique ou sémiologique. Ce serait
un contresens, puisqu'on a vu au contraire que le mérite essentiel du
schéma de Hjelmslev était de montrer le double fonctionnement du signe
linguistique dans le texte. Il faut donc reconnaître deux niveaux de conno
tation :
a) les connotations sémantiques attachées aux mots par toutes
sortes de facteurs (histoire, tradition littéraire et populaire, expériences
individuelles, etc.);
b) la connotation qui est le jeu du double système de la langue
et du texte, jeu qui transforme — entre autres — les connotations sémant
iques.
Le problème des rapports et des interférences entre les deux types
de connotations reste posé. Malgré sa rigueur, la notion de langage de
connotation n'est pas d'un grand secours pour aborder l'analyse des rapports
entre langue et texte. Elle n'est utile qu'au niveau théorique, pour définir
la structure double d'un texte. Ceux qui se réclament d'elle — Barthes, en
particulier — ne lui demandent pas davantage (cf. S/Z, p. 13-16), se réser
vant d'élaborer eux-mêmes une procédure d'analyse de ce jeu entre les
deux systèmes : analyse qui ne peut se situer — et c'est sans doute pour
quoi Hjelmslev n'en propose aucune — qu'à l'intérieur d'un texte donné.
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— connotations 1 : significations affectives liées à un individu
« biologique » (§ B. 1);
— connotations 2 : réseaux signifiants construits par le texte
(§B2);
— connotation 3 : fonction reliant la langue à un plan du contenu
qu'on pourrait appeler, pour aller vite, « littérature » (§ D).
On a reconnu au moins quatre champs d'application de cette notion :
1) la linguistique (dénotation /connotations); 2) la stylistique; 3) la poétique;
4) la sémiologie. On peut simplement, à partir de là, proposer quelques
remarques, en guise de « mode d'emploi » :
1. Connotations 1 est proche du sens linguistique d'une part, et lié
d'autre part à une étape de la recherche (la stylistique) qui est actuellement
dépassée.
2. Dans tous les autres sens, connotation dans le texte n'a rien à voir
avec connotation dans la langue. Il faut se garder d'oublier que le même
mot recouvre deux définitions différentes, et il serait sans doute plus
commode d'élaborer un autre concept pour l'analyse des textes.
3. L'utilisation de la notion de connotation s'inscrit dans une évolution
de la recherche qu'on pourrait résumer ainsi : le recours à cette notion,
empruntée à la sémantique, apparaît comme une étape dans l'élaboration
d'une conception non informationnelle de l'œuvre. « La connotation, engen
drant par principe le double sens, altère la pureté de la communication :
c'est un « bruit » volontaire, soigneusement élaboré, introduit dans le
dialogue fictif de l'auteur et du lecteur, bref, une contre-communication »
(R. Barthes, S/Z, p. 15).
Les connotations, refuge, à l'intérieur de la linguistique structurale,
d'un sens non référentiel, ont servi à montrer que le texte, qui joue sur
une propriété « étrange » du langage, est une manière de démonter le langage.
Une fois que le texte a conquis son autonomie par rapport à la langue, et
du même coup ensuite par rapport aux méthodes linguistiques, le recours
à la notion de connotation ne se justifie plus.
Cette analyse pourrait être prolongée dans la seule direction où cette
notion me semble maintenant utilisable : l'étude de la manière dont s'ar
ticulent la langue et le système du texte. Pour cela, il faudrait cesser de
considérer sémantique et stylistique comme deux domaines différents. Il
faudrait réunir et intégrer dans une même recherche deux descriptions qui
sont dans le prolongement l'une de l'autre. Comme l'écrit A.-J. Greimas :
« Les deux démarches, sémantique et stylistique, ne sont que deux phases
d'une même description » (Sémantique structurale, p. 167). La notion de
connotation pourrait être centrale dans l'élaboration de cette démarche
unique : il faudrait d'abord lui donner un statut explicite dans un modèle
de la structure sémique du langage, c'est-à-dire définir ses rapports avec
les autres notions qui fonctionnent dans le modèle (par exemple avec les
notions de sème, de synonymie, de marque, d'isotopie), au lieu d'en faire
— comme c'est le cas jusqu'à présent — le refuge de toutes sortes de
phénomènes vagues et hétérogènes. Si l'on arrivait à définir la place de la
connotation dans le modèle de compétence, on pourrait peut-être construire
des règles explicitant au niveau de cette notion le passage de la structure
sémique linguistique aux structures signifiantes des textes, et montrer que
la connotation est inscrite dans la « structure profonde » du sens, comme
un principe de créativité qui rend possible la construction d'une infinité
de sens, tant au niveau de la performance linguistique que des textes
littéraires.
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