Polices et technologies informatiques.
Nouveaux
traitements de l’information et gestion de l’activité
Madeleine Akrich, Cécile Méadel
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Madeleine Akrich, Cécile Méadel. Polices et technologies informatiques. Nouveaux traitements de
l’information et gestion de l’activité. 1996. �halshs-00122099�
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CENTRE DE SOCIOLOGIE DE L’INNOVATION
ECOLE DES MINES DE PARIS
Madeleine Akrich et Cécile Méadel
Polices et technologies
informatiques
Nouveaux traitements de
l’information et gestion de
l’activité
Rapport pour l’IHESI, novembre 1996
Introduction
En quoi les technologies transforment-elles le travail de la police ?
L’introduction de nouveaux outils, en particulier liés à l’informatique,
la modernisation de la police, comme les controverses sur son efficacité
ou sur les statistiques de la délinquance ont fait émerger cette question
au sein même des milieux policiers1. Depuis une dizaine d’années en
effet, la police française a fait l’objet d’un important effort de
modernisation2 qui s’est traduit sur différents plans. La formation des
policiers, leurs équipements (parc automobile, armement, uniforme…),
leurs locaux ont été transformés. De nouvelles applications
technologiques ont été développées, en particulier en matière de
traitement de l’information (fichiers de données, logiciels de traitement,
système de transmission) qui ont donné naissance à de nouvelles
structures organisationnelles. Une sous-direction (dans la DCPJ)
dirigeant l’ensemble des services compétents en matière de police
technique et scientifique a ainsi été créée, des professionnels ont été
recrutés et les crédits d’acquisition de nouveaux matériels augmentés3.
Les travaux de recherche, s’intéressant à cette technologisation de la
police, ont pointé principalement deux types d’effets : sur la gestion de
l’organisation du travail d’une part, sur la construction, le rôle et
l’utilisation de l’information d’autre part. Les technologies
permettraient une meilleure organisation du travail4 : l’informatisation,
1 Voir le colloque IHESI “Technologies et police”, dont certaines interventions ont
été éditées dans les Cahiers de la sécurité intérieure, n°21, 3e trimestre 1995.
2cf Rapport ENA du groupe n°1: Management et police, seconde session de
séminaire, promotion “Léon Gambetta”, janvier 1993, 47 p.
3 Dolt, Jean-Philippe, Sécurité et technologies, Rapport de l’IHESI, novembre 1993.
4 Jeanjean M arc, Un ethnologue chez les policiers, Paris, Métaillié, 1990, 300 p..
Manning P.K, “Information technologies and the Police”, in Modern Policing, Tonry
-2-
en particulier, est présentée comme un moyen de lutter contre la
bureaucratisation croissante des tâches policières et de faire sortir les
policiers de leurs bureaux pour les mettre sur la voie publique5. Les
nouvelles technologies contribueraient également à la rationalisation
du travail policier, en particulier grâce à l’informatisation des fichiers.
En regroupant des données sur l’activité des unités et sur la
délinquance observée, elles autoriseraient le traitement statistique
immédiat et proposeraient des outils de cartographie aidant à optimiser
la gestion des effectifs. Mais cela avec des conséquence sur
l’organisation du travail et la répartition des tâches : pour les
sociologues qui se sont intéressés à cette question 6, la technologie a
pour effet de renforcer le poids de la hiérarchie au détriment des
policiers de base. Elle entraîne alors des résistances à l’autorité, sous la
forme d’actes malveillants, d’évitements, ou d’affrontements directs.
Les nouvelles technologies informatiques permettent la mise en relation
rapide d’informations émanant de sources différentes, ordinairement
disjointes, fragmentées et difficiles à repérer. Cette centralisation pose
des problèmes sur la place des informations dans le travail policier.
Ressource permanente de leur activité, l’information est considérée
comme d’autant plus importante qu’elle demeure secrète. Deux
questions sont alors posées : les policiers accepteront-ils de partager ce
qui est à la source de leur pouvoir et de leur motivation, d’une part, et,
d’autre part, le formatage des données est-il adapté à la diversité des
événements et des spécialités policières.
M. et Morris N. (eds), Chicago, University of Chicago Press, 1992. M onjardet,
Dominique, 1985. "A la recherche du travail policier", Sociologie du travail, n°4, pp. 391-
407.
5Heilmann Eric, Des herbiers aux fichiers informatiques, Thèse de doctorat,
Strasbourg, 1991. Gorgeon C., Jobert A., Parienté P., Robert J.-P. et T hue L., Les brigades
de roulement en police urbaine: fonctionnement, contraintes et potentialités, IHESI, 1992.
6 L évy, René, 1985. "Scripta manent : la rédaction des procès-verbaux de police",
Sociologie du travail, n°4, pp. 408-423. Voir également les travaux de Gary Marx, par ex.
1988. Undercover : Police Surveillance in America, Berkeley, University of California
Press. 1988. "Le cas de la sécurité maximale", Déviance et société, n°12, 2, p. 147-166.
-3-
Les deux applications étudiées
Notre travail de recherche sur les technologies policières s’intéresse
à deux types d’application informatique, la main courante informatique
et le STIC.
La main courante informatique est un programme qui est désormais
présent dans tous les commissariats de sécurité publique, il vise à
remplacer les mains courantes manuscrites dans lesquelles les policiers
retranscrivent leurs tâches. Face aux questions très générales sur les
effets de l’informatique sur l’organisation du travail qui nous étaient
posées, cette technologie semblait modique et modeste. La main
courante informatique nous était présentée comme un outil
bureautique rustique, la retranscription minimale sur un fichier
informatique des données de la main courante manuscrite. Mais il y
avait pourtant quelques problèmes : des irréductibles refusant
obstinément le logiciel, des projets concurrents développés localement,
une sous-utilisation du produit selon ses concepteurs…
La deuxième application paraissait beaucoup plus ambitieuse : le
STIC (système de traitement de l’information criminelle), nous
expliquait-on, a été conçu par les services de la police judiciaire avec
quatre types d’objectifs : aider les enquêtes (en particulier par
l’informatisation des fichiers de police), informer sur la délinquance, en
permettant la réalisation de statistiques à la demande, gérer la
documentation et la multiplicité des dossiers, et fournir une assistance
bureautique.
Le STIC repose sur la mise en relation rapide d’informations
provenant de sources diverses : il s’agit principalement de grands
fichiers qui recensent vols de voitures, personnes recherchées,
renseignements au sens large etc., ces “herbiers de police” 7 qui existent
depuis très longtemps mais qui sont désormais sur supports
7 E. Heilmann, op. cit.
-4-
informatiques 8. Les systèmes prévus, qui couvrent une grande gamme
de faits et d’informations, doivent être réactualisés en permanence par
les policiers et ils permettront la décentralisation de la consultation des
données. Ces projets comprennent à la fois la mise au point, 1/de
fichiers informatisés dont l’utilisation est susceptible de transformer un
certain nombre d’habitudes ou de pratiques policières, 2/de logiciels
de traitement de ces données, par exemple dans le cas des fichiers
d’empreintes, 3/de systèmes de transmissions de données et de
terminaux embarqués. Telles étaient les ambitions affichées au début de
notre travail. Aujourd’hui, le système n’est encore qu’à l’état d’ébauche.
Dans sa version actuelle9, celle que nous avons pu voir fonctionner
dans les commissariats de police judiciaire10, le STIC recouvre plusieurs
applications distinctes : le LRP, ou logiciel de rédaction des procédures,
le STIC-FGA, pour Fichier général des antécédents (qui réunit deux
grands fichiers de la police judiciaire, parisienne et provinciale), le
Canonge, un traitement à l’échelon départemental des photographies
des mis en cause, ainsi qu’un certain nombre d’applications plus
anciennes, déjà utilisées dans les services de police, comme le Fichier
des faits constatés et élucidés (FCE)…
A terme, le STIC a pour vocation d’englober ces différents fichiers
mais à l’heure actuelle, ils restent séparés non seulement dans leur
conception mais aussi dans leur consultation et leur alimentation qui ne
se font pas sur les mêmes postes et pas par les mêmes personnes. Ces
différentes applications fonctionnent donc de manière autonome et leur
degré d’intégration est à l’heure actuelle nul : chacune est utilisée de
manière distincte et il n’existe aucune forme de liaison; les relations
entre elles passent par la version papier des documents. Pour ne
donner qu’un exemple, les procès-verbaux tapés grâce au LRP sont
8fichier de véhicules volés, fichier des personnes recherchées, fichier des
recherches criminelles, fichier des cartes grises…
9à l’automne 1996
10 Le STIC est essentiellement un outil de police judiciaire, qui peut pourtant être
également utilisé par la sécurité publique, dans le cadre de ses missions de police
judiciaire.
-5-
envoyés au service responsable du fichier STIC-FGA qui les re-saisit et
ne peut procéder à l’extraction directe des données informatiques.
L’ambition du STIC est donc énorme et les retards dans sa mise en
œuvre se sont accumulés. Au moment même où nous devions suivre
ses premiers développements, l’application du plan Vigipirate a
mobilisé toutes les forces et les moyens disponibles, retardant encore sa
mise en place. Aussi, nous n’avons pas pu nous consacrer également
aux deux dispositifs. Nous nous sommes intéressées principalement à
la main courante informatique, dont la diversité et les potentialités
méritaient en outre amplement qu’on leur accorde beaucoup de temps.
Pour le STIC, dans le cadre de cette recherche, il ne pourra s’agir que
d’un premier débroussaillage. Il serait en effet regrettable, comme nous
l’ont indiqué nos correspondants de la Police Judiciaire de n’étudier ce
programme que dans sa phase initiale de démarrage : son grand intérêt
et son extrême complexité méritent une analyse approfondie, dès lors
que le dispositif sera plus complètement mis en place.
-6-
L’enquête
Pour cette recherche, nous avons rencontré une centaine de
fonctionnaires de police : commissaires, chefs de service, mais
également officiers, fonctionnaires en tenue, responsables
informatiques…(ce qui représente plus de quatre cents pages
d’entretien). Nous avons choisi les services de police avec nos
interlocuteurs du ministère de l’intérieur11 en cherchant à avoir des
configurations différentes, à la fois du point de vue de la taille des
villes, de la répartition des implantations de police, des modes
d’organisation, mais aussi des réactions à l’informatisation (lorsqu’elles
étaient connues de la direction centrale). On verra plus loin à quel point
cet objectif a été atteint.
En définitive, nous nous sommes rendues dans quatorze villes (où
nous avons presque partout visité plusieurs services) : Aix-en-
Provence, Antony, Asnières, Bobigny, Genevilliers, Marignane,
Marseille (6 services12), Mourenx, Nice, Oloron, Paris (6 services), Pau,
Reims, Rouen, sans compter, bien entendu, les entretiens avec les
services de la direction centrale de la sécurité publique (DCSP) et du
service informatique de la police judiciaire (SIPJ) ainsi qu’avec les
concepteurs des programmes. Les entretiens ont été longs (souvent
plusieurs heures) et nous avons pu interroger presque toujours
plusieurs personnes dans une même implantation.
11 de la direction centrale de la sécurité publique, pour la main courante
informatisée et du service informatique de la police judiciaire pour le STIC
12 dans des commissariats d’arrondissement, des commissariats de district, à
l’Evéché, auprès du commissariat central et de la direction régionale, ainsi que dans
les services informatiques.
-7-
Partie I : Le logiciel
d’informatisation
de la main courante
La main courante informatisée (MCI) semble essentiellement
destinée à transformer les modalités de saisie d'informations,
précédemment effectuée à la main sur un registre papier et maintenant
opérée par l'intermédiaire d'un ordinateur équipé d'un logiciel
spécifique. Lorsque l'on nous a proposé de l’étudier, nous n'étions que
modérément enthousiastes car nous craignions que les effets de cette
informatisation soient plutôt réduits. La main courante, telle qu'elle
nous avait été décrite, apparaissait comme un simple registre sur lequel
les policiers notent les événements pour lesquels la rédaction d'un
procès-verbal d'infraction ou de plainte ne se justifie pas, que ces
événements se produisent lorsqu'ils sont en intervention ou qu'ils
soient rapportés par une personne se présentant au commissariat pour
faire une déclaration.
Les objectifs visés par cette main courante sont divers : il s'agit
d'abord pour les policiers de rendre compte du travail effectué - par
exemple lorsqu'ils se déplacent sur appel d'une personne se plaignant
d'un tapage nocturne et qu'arrivés sur place ils constatent que le tapage
a cessé, ils décriront leur intervention à la fois pour que leur hiérarchie
puisse avoir une idée du travail effectué et pour pouvoir se justifier vis
à vis du public, dans le cas où le plaignant prétendrait que sa demande
d'intervention est restée sans réponse. Ensuite, la main courante sert à
nourrir un dossier qui peut être mobilisé dans le cadre d'une procédure
judiciaire : ainsi, un époux en instance de divorce ou divorcé vient
déclarer au commissariat, qui l'enregistre sur une main courante, que
son ex-conjoint n'est pas venu chercher les enfants comme il s'y était
engagé. Enfin, la main courante est en principe aussi un outil de
-8-
coordination entre les brigades qui se succèdent : lorsque des
événements excédent la durée de service d'une brigade, la lecture de la
main courante permet à la brigade suivante de savoir où en est le
développement de cette affaire. Par rapport à ces trois fonctions de la
main courante - justifier l'activité policière, vis à vis de la hiérarchie et
vis à vis du public, enregistrer dans un espace quasi-juridique des faits
extérieurs à l'activité policière, établir une continuité temporelle dans
l'activité policière - l'informatisation de la main courante semblait ne
présenter que des avantages limités : meilleure lisibilité,
homogénéisation des formes de comptes rendus, plus grande facilité
pour effectuer des recherches et retrouver une information.
En pratique, les premiers entretiens que nous avons réalisés nous
ont plutôt plongées dans la perplexité et nous ont assez vite fait
entrevoir que la main courante informatisée n'était pas une simple
application bureautique : nos différents interlocuteurs ne s'accordaient
pas sur la définition de la main courante et, en particulier, ceux qui
n'avaient pas encore installé la MCI dans leurs services étaient surpris
par les fonctions dévolues à ce nouvel outil. Peu à peu, nous avons
compris qu’il visait à remplacer plusieurs types de registres papier, qui
n’étaient, de surcroît, pas tous appelés main courante par l’ensemble
des policiers. La MCI comporte en effet trois types de fichiers différents
qui se substituent à plusieurs registres papier : un fichier des
événements, un fichier des activités, et un fichier de "mentions main
courante".
EVÉNEMENTS ET ACTIVITÉS
Le fichier des événements est constitué de comptes rendus des
différents incidents sur lesquels les brigades de roulement ont eu à
intervenir : chaque compte rendu mentionne "l'origine" de
l'intervention - appel police-secours, appel au commissariat, appel des
pompiers etc. - ainsi que sa durée, précise l'identité des personnes en
cause et la composition de l'équipage qui prend en charge cette
intervention, résume succinctement les faits et les qualifie (exemple :
-9-
différend familial, tapage nocturne, etc.), à l'aide d'une liste pré-établie
qui peut être complétée par les agents. Ce fichier remplace en fait au
moins deux registres différents, le registre de main courante sur lequel
les équipages enregistraient leurs diverses activités et rendaient compte
des interventions effectuées, et un registre "origine" sur lequel étaient
notées toutes les demandes d'intervention, et les suites données à ces
appels. Ce registre "origine" était tenu par les agents qui gèrent les
appels, à savoir soit, dans les commissariats importants, la SIC ou salle
d'information et de commandement, à laquelle parviennent tous les
appels téléphoniques, les télex, les télécopies et qui pilote les équipages
par communications radio, soit, dans des unités plus petites, le chef de
poste qui assure la même fonction d'interface entre les demandes
d'intervention et les équipages capables de réaliser ces interventions.
Aucun rapprochement n'était effectué entre ces deux types de
registres : en particulier, la main courante des équipages ne
mentionnait pas l'origine de l'intervention.
Les "mentions" main courante peuvent être de deux types au moins :
il peut s'agir de déclarations effectuées par des personnes se présentant
au commissariat pour des faits qui ne justifient pas le dépôt d'une
plainte. Par ailleurs, certaines mentions main courante sont simplement
des compléments d'information sur un événement enregistré dans le
fichier "événement". En effet, la place allouée pour le résumé des faits
dans le fichier "événement" est très limitée ; lorsqu'elle est insuffisante,
les agents ne peuvent créer une nouvelle fiche "événement" sur les
mêmes faits, car cela fausserait le compte des événements effectivement
traités ; en revanche, ils peuvent compléter leur rapport par une
"mention" main courante. Ces deux formes d'usage des "mentions"
main courante sont très hétérogènes : dans le premier cas, il s'agit de la
reprise sous informatique d'une fonction assurée précédemment par un
registre main courante, distinct de celui rempli par les patrouilles et
destiné à l'enregistrement de faits signalés au commissariat ; dans le
second cas, la mention main courante est une solution "bricolée" pour
s'affranchir d'une difficulté liée à la rigidité du programme
informatique sans mettre en péril l'exploitation statistique des données.
Il faut noter par ailleurs que l'enregistrement des déclarations du public
- 10 -
n'est pas faite systématiquement par une mention "main courante" dans
le fichier informatisé des brigades de roulement : souvent, ce sont les
inspecteurs de l'unité de police judiciaire qui traitent ces déclarations.
Dans le fichier des activités, sont enregistrés les emplois du temps
des différents agents. Dans chaque commissariat, les effectifs du
roulement - i.e. de l’ensemble des policiers en tenue - sont divisés en
cinq brigades, qui ont chacune leur propre cycle horaire. Selon
l'importance du commissariat, les effectifs de chaque brigade sont
variables. A chaque vacation, tous les membres d'une brigade ne sont
pas présents, certains sont en repos, d'autres en congés, ou encore en
formation etc. En début de vacation, le chef de poste ou les agents font
"la prise de service" : ils entrent dans l'ordinateur l'état des effectifs et
mentionnent la composition des équipages formés à partir des
fonctionnaires présents. Chaque départ "patrouille", chaque retour
"patrouille", chaque intervention sont entrés par le chef de poste ou par
les équipages eux-mêmes. En bout de course, l'on doit disposer de
l'emploi du temps complet de chaque fonctionnaire, qui précise pour
chaque portion de temps la nature précise de l'emploi occupé . La liste
des emplois est fixée par une table et elle ne peut être modifiée
localement, car c'est à partir de ces fichiers que sont établies des
statistiques homogènes au niveau national, baptisées "Focus", sur
l'activité des personnels de police. Ces statistiques sont utilisées par
l'IGPN (inspection générale de la police nationale) pour évaluer les
différents services. Le logiciel main courante comporte une fonction
"Focus" qui transforme directement les données d'emploi individuelles
en tableau statistique permettant de savoir combien d'heures-
fonctionnaire sont passées à tel ou tel type d'activités. Avant
l'informatisation, il semble que ce travail de comptage se faisait à partir
de la lecture de la main courante qui comportait à la fois des comptes
rendus d'événements mais aussi l'enregistrement des activités des
patrouilles.
Loin d'être une simple transposition informatique d'un registre
papier, la main courante informatisée met donc ensemble des
informations traitées précédemment par des acteurs et sur des supports
différents. Ces informations relèvent de logiques hétérogènes dans la
- 11 -
mesure où elles prennent sens par rapport à des situations et des
réseaux particuliers. Les descriptions des événements effectuées dans la
main courante ainsi que les mentions main courante relèvent en partie
de l'espace du droit : il s'agit d'enregistrer des faits pour qu'ils puissent
ensuite éventuellement être réutilisables dans le cadre de procédures
judiciaires ; le procureur, le juge d'instruction, l'avocat peuvent
demander communication du contenu de la main courante afin
d'appuyer leurs thèses. Mais ces mêmes éléments participent aussi à la
représentation de l'état de la ville ou du secteur : la lecture qu'en font
les fonctionnaires des brigades tout comme le commissariat permet
d'apprécier l'étendue et la nature des problèmes à résoudre et de
"palper" l'atmosphère ambiante. L'ensemble des descriptions qui
concernent les activités des personnels de police - et qui incluent les
"événements" précédemment évoqués - participent à la communication
entre les fonctionnaires de base et la hiérarchie et donnent à cette
hiérarchie certains éléments de contrôle de l'activité : la main courante
fait l'objet d'un tirage papier tous les matins à destination du
commissaire ou de son adjoint. Enfin, le "focus", tableau statistique qui
fournit la répartition des heures-fonctionnaire dans les différents
"emplois" possibles, est lui destiné avant tout aux services centraux et à
l'IGPN qui évalue globalement le travail policier.
ARTICULER OU JUXTAPOSER ?
La main courante informatisée juxtapose donc dans sa conception
des outils et des fonctions bien distinctes : nous ne rentrerons pas dans
une discussion sur l'origine de ces choix, car nous disposons de peu
d'éléments historiques, de surcroît déjà retravaillés a posteriori par les
acteurs impliqués ; en revanche, nous faisons l'hypothèse que cette
"mise ensemble" d'informations est susceptible de produire des
articulations un peu nouvelles dans la manière de se représenter soit le
travail policier, soit la délinquance et l'insécurité, soit encore les liens
entre les deux. Et nous allons essayer de décrire dans quelles
circonstances se développe tel ou tel type d'articulation.
- 12 -
Force est de constater que le programme informatique lui-même ne
prévoit que très peu d'articulations entre les différents modules qui le
composent. Il en existe une entre la partie "événements" et la partie
"emplois" : lorsque l'on cherche à remplir le fichier des emplois, il est
possible de récupérer certains emplois à partir des fiches événements ;
encore cette reprise se fait-elle manuellement, événement après
événement, et de toutes façons, elle ne suffit pas à compléter le fichier
des emplois car ne sont mentionnés que les éléments "dignes" de l'être.
Toutes les périodes de présence au poste, entre les patrouilles et les
interventions, ne sont en général pas explicitement mentionnées par les
fonctionnaires et doivent être recomposées à partir des "trous" de
l'emploi du temps.
Deuxième forme d'articulation d'une nature un peu différente : le
fait que le logiciel ait été prévu pour pouvoir fonctionner en réseau à
partir d'une unité centrale faisant office de serveur. Les concepteurs
semblent avoir eu une idée assez précise des différents usagers de la
MCI ; ils auraient prévu trois usagers principaux travaillant en
parallèle. Dans ce schéma, la SIC devait disposer d'un ou de plusieurs
postes lui permettant d'alimenter en temps réel les fiches événements :
à réception d'un appel, elle ouvre une fiche et envoie un équipage ;
l'équipage fait son rapport par radio en fin de mission ; la SIC clôt la
fiche en transcrivant ce rapport ; l'objectif explicite de ce montage
organisationnel est d'éviter le retour des équipages au poste pour la
rédaction du rapport et de maximiser le temps de présence sur la voie
publique qui constitue l'un des indicateurs centraux dans l'évaluation
des services de police. Par ailleurs, un poste devait être installé dans les
locaux de la brigade pour l'enregistrement des prises de service et des
départs/retours de patrouille. Enfin, le BOE, bureau d'ordre et
d'emploi, devait avoir un poste à disposition pour le traitement des
données d'emploi et en particulier, l'élaboration des rapports
statistiques mensuels et annuels demandés par le département ou le
ministère. Dans cette perspective, la main courante informatisée facilite
les transferts de données entre les différents services, réduit les délais
de traitement, évite les saisies multiples. Notons qu'elle suppose une
certaine division du travail qui repose sur des formes d'organisation
- 13 -
dont nous verrons qu'elles sont loin d'être universelles. Mais
l'interpénétration des différents types de données reste relativement
restreinte, il s'agit plutôt de la juxtaposition de différents fichiers, dont
le traitement se fait avec des objectifs et par des acteurs distincts.
Ce logiciel "patchwork" se présente comme un outil très rigide qui
ne peut être adapté par ses utilisateurs. Or, autour de cet outil, se sont
construits des usages très contrastés, qui s'insèrent dans des
configurations organisationnelles variées dont on ne peut dire qu'elles
sont déterminantes quant aux usages. La main courante informatisée
peut n'être qu'un simple instrument bureautique tout comme elle peut
redéfinir assez profondément la gestion du travail policier et de la
sécurité en général. Dans certains cas, elle va être à l'origine d'une
dynamique de réorganisation des services, dans d'autres, elle ne se
développe que dans les faibles espaces laissés ouverts par la présence
des anciennes mains courantes. Autrement dit, et c'est ce que nous
allons détailler dans la suite, il n'y a pas de réponse simple à la question
des relations entre organisations et technologies.
- 14 -
1. Typologie des usages de la
main courante informatisée
MARSEILLE OU LA DIVISION DU TRAVAIL
Installer la main courante informatique à Marseille était de l’avis de
ses concepteurs un pari difficile. Le logiciel a été conçu à l’origine pour
des villes de taille moyenne. Or Marseille, avec son million d’habitants
et sa superficie très étendue est découpée en seize arrondissements, soit
autant de commissariats - sans parler des annexes - qui sont désormais
tous équipés en ordinateur et en logiciel de main courante. Le fait
même d’avoir pu installer la MCI dans une ville de cette taille, et
qu’elle fonctionne - ou du moins qu’elle soit utilisée - est considéré par
ses concepteurs comme une preuve de la validité du programme.
La main courante informatisée suppose, comme on l’a vu, la mise en
relation de trois types de fonctions : la SIC, chargée de la
communication radio, oriente les patrouilles et enregistre les
événements; le poste, point d’attache des agents où siège leur supérieur
direct, gère leurs activités et enregistre leur prise de service, le bureau
d’ordre et d’emploi, le BOE centralise les données et établit les emplois.
Le programme ne précise pas les formes d’échange que doivent
entretenir les trois unités mais son fonctionnement idéal fait circuler les
mêmes données de la main courante entre elles. Or cette simple relation
d’échange, présentée comme minimale, n’existe pas partout. Marseille
offre le cas d’une absence quasi totale de coordination de ces pôles
autour de la main courante.
- 15 -
Du centralisme et de la coordination
Pour entrer en communication avec les agents hors du
commissariat, il faut, on l’a vu, passer par la Salle d’information et de
Commandement qui entre en contact avec eux par voie radio, leur
passe les consignes, par exemple pour les envoyer sur un événement
urgent. A Marseille, tous les appels du 17 aboutissent dans un même
lieu, la SIC, tandis que les policiers sont répartis dans les différents
commissariats. La SIC a compétence sur toute la ville et même dans un
certain nombre de cas sur tout le département.
Le commissariat d’arrondissement décide de la composition des
patrouilles, les affecte à différentes tâches (brigade de police secours,
patrouille anti-feu, chef de poste…), vérifie l’état des matériels… bref
gère le personnel mais n’a pas prise sur les événements. Les chefs de
poste peuvent entendre la radio et communiquer avec la SIC, mais ils
ne peuvent passer un message à leurs hommes que par l’intermédiaire
de cette SIC. Ce qui indique l’ordre des priorités : les équipages doivent
traiter en priorité les ordres émanant de la SIC (liés le plus souvent à
des appels d’urgence au 17) et dans le temps qui leur reste les
consignes de leur commissariat local (i.e. les “patrouilles” par
opposition aux “interventions”). Cette organisation concerne
essentiellement les équipages dit de Police Secours, mais elle peut en
cas de nécessité s’étendre à tous les policiers hors de leur commissariat
qui peuvent être joints par radio. Le chef de poste n’a quasiment aucun
moyen de savoir ce que font ses troupes sauf à se mettre à l’écoute de la
fréquence radio de son secteur, sauf à tenter de saisir au vol le nom de
l’équipage mobilisé et la nature des événements et à repérer, parmi les
multiples échanges d’une quarantaine d’équipages dont cinq ou six
concernent son commissariat, ceux qui peuvent l’intéresser. Avouons
qu’à L’Estaque, entre les demandes de renseignements administratifs,
les gardés à vue, l’imprimante cacochyme mais sonore, les entrées-
sorties de policiers, le transistor et les cigales, la chose paraissait
hautement improbable… Le commissariat n’a donc pas en général
connaissance en temps réel de l’action de ses troupes.
- 16 -
Le travail d’enregistrement et de rédaction des activités se fait dans
les commissariats et non à la SIC. La main courante des patrouilles est
située dans leur commissariat de rattachement; pour la remplir, ils
doivent revenir au poste entre deux missions ou y rentrer à la fin de
leur service. Le plus souvent, un policier - éventuellement le chef de
poste - s’autodésigne pour entrer les informations de prise de service
(composition des patrouilles, état de l’équipement, affectation des
policiers…) avant de partir lui-même.. Si les policiers n’ont pas eu le
temps de rentrer entre deux missions, ils enregistreront la totalité de
leurs activités à la fin de leur service. Le plus souvent, ils nourrissent la
base entre deux missions, en rentrant faire une pause au poste,
reproduisant ainsi l’organisation antérieure de la main courante
manuscrite. Les policiers savent parfaitement que la MCI est destinée à
les faire rester plus longtemps dehors et qu’il faudrait qu’ils ne rentrent
pas entre deux missions, mais ils estiment qu’elle leur fait perdre trop
de temps et qu’ils ne peuvent pas attendre la fin de leurs heures de
service pour noter tous les événements ou toutes les activités d’une
vacation :
“Nos chefs ne comprennent pas les brigades de roulement. On
a des collègues qui sont partis à 14 h et qui rentrent à 18 h. Ils
font leurs conneries sur informatique. Le patron dit «Pourquoi
ils sont là, ils devraient être sur la voie publique. Il faut qu’ils
sortent.» Mais il faut bien qu’ils rentrent pour boire un coup de
toutes façons.” (un brigadier)
“C’est long à entrer et le patron ne comprend pas qu’on ne
puisse pas faire les interventions de toute la journée en fin de
vacation en vingt minutes.” (un sous-brigadier)
Les policiers marseillais reviennent avec insistance sur la lourdeur
du logiciel et le temps perdu, retournant même mot pour mot
l’argument qui leur est présenté en faveur de cet outil :
“On passe du temps à faire ça (moue) et on n’a pas le temps de
faire la sécurité des gens.” (un gardien)
Le seul bénéfice qu’ils en retirent concerne la recherche
d’information. Ainsi deux jeunes policières lisant dans le journal la
nouvelle de arrestation d’un dealer dans un autre quartier de la ville se
- 17 -
disent que ce nom leur est familier, elles recherchent ce que leur propre
commissariat peut avoir dans sa MCI sur le délinquant puis elles
l’impriment. Elles expliquent qu’elles veulent pouvoir donner
éventuellement des informations aux policiers ayant effectué
l’interpellation mais plus encore qu’elles aiment “être au courant”,
pour être intégré à une procédure dont les policiers se plaignent
souvent qu’on ne les informe pas des suites judiciaires d’une affaire à
laquelle ils ont participé.
Les notations de la main courante sont ici changées : simple trace de
l’activité policière destinée à devenir un “bâton” dans les statistiques de
l’IGPN et quelques lignes d’un cahier au fond d’une armoire, la
mention une fois informatisée devient un élément possible de l’enquête
qui, s’il n’a pas le statut de preuve juridique comme les procès-verbaux,
peut être utilisé dans le travail d’enquête à titre d’information et peut
permettre des recoupements. Comme la consultation de la main
courante manuscrite, cela repose, soulignent les commissaires, sur la
bonne volonté des agents. Autant dire qu’ils estiment que seule la
curiosité - louable - peut pousser les policiers à faire cette démarche que
la technologie informatique ne suffira pas à provoquer à elle seule. La
MCI n’apparaît alors que très marginalement comme un outil d’aide au
travail quotidien des patrouilles.
Du côté des événements, la SIC, qui mobilise et occupe les
patrouilles, ignore, elle, tout de la main courante informatisée : elle ne
participe pas à la rédaction de la main courante puisque celle-ci est
installée au poste ; elle ne la lit pas non plus et elle n’en a pas
communication. Elle possède nombre d’informations qui vont
alimenter la main courante informatisée puisque tous les appels au 17
et toutes les activités des patrouilles de police secours qui passent par la
radio sont enregistrés. Mais il n’y a jamais aucune communication entre
ces deux formes de mémoires. La MCI n’est alimentée que par le poste.
Ainsi, y a-t-il une coupure nette entre la gestion des événements et celle
des activités des patrouilles.
Cette division du travail est encore confortée par l’organisation de la
SIC et est inscrite dans l’aménagement de ses locaux : dans la salle, les
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opérateurs sont séparés en deux rangées ; les uns reçoivent les appels
du 17 et les autres parlent aux policiers. Ceux de la première rangée
établissent une main courante (manuscrite) pour enregistrer l’origine
des appels, prennent des notes résumant le motif de l’appel et la
localisation de l’événement, cela sur des petits bouts de papier qu’ils
transmettent à la seconde rangée d’opérateurs chargés, eux, de diriger
les patrouilles. Au sein de la SIC, il y a également séparation entre les
opérations de saisie de l’événement et la gestion des activités des
patrouilles.
La main courante redouble alors cette division du travail : elle
n’articule pas les données événementielles et les données sur l’emploi
de la tenue, elle reste purement locale. Témoin de cette division des
tâches maintenues : à Marseille dans quelques commissariats, la main
courante informatique est accompagnée par un cahier manuscrit, la
“main courante manuscrite de la main courante informatisée”, qui
comporte a minima le numéro de début et de fin de MCI pour chaque
vacation, et, au maximum, une notation pour chaque mention, i.e. un
numéro, un titre, une date, en bref un résumé papier de la main
courante informatisée.
Un des concepteurs de la MCI réinstalle même cette division entre
événements et activités lorsqu’il explique comment elle pourrait être
adaptée à Marseille :
“Quand j’ai conçu la main courante, c’était pour des
commissariats de moins de cent quarante fonctionnaires. (…) Si
les gens étaient plus malins, ça pourrait marcher à Marseille et à
Lyon… A Marseille, il y a seize mains courantes. Au niveau
centralisation, il faut se demander “qu’est-ce qui est
important ?” C’est la gestion des événements. On peut couper la
main courante. On ne prend que l’événement dans la SIC. La
gestion des emplois, on la laisse déconcentrer… Combien il y a
d’événements ? Entre 140 et 170 événements par jour. Avec une
SIC bien employée, ils peuvent la gérer.” (un commissaire-
concepteur)
Locale, la MCI est également spécialisée. Elle a remplacé plusieurs
cahiers de main courante, distincts lorsqu’ils étaient manuscrits : le
- 19 -
cahier des emplois et des événements, le cahier des matériels… Mais
elle n’a pas unifié les activités de la tenue. Lorsque la main courante
informatique arrive dans un commissariat, elle est d’abord donnée aux
brigades de roulement. Les autres équipes, brigade anti-criminalité,
îlotiers, brigade canine ou d’incendie… peuvent éventuellement
recevoir le programme lorsqu’un équipement est disponible. Mais,
même lorsque les services disposent d’une MCI et que les différentes
mains courantes sont connectées, elles ne sont ni additionnées, ni
synthétisées. La somme des événements est toujours faite en fonction
de la catégorie de policiers qui les a pris en charge. La spécialisation des
tâches reste le modèle d’organisation dominant.
Les modalités de contrôle par la hiérarchie
Les policiers considèrent donc généralement que la main courante
est inadaptée à Marseille à cause de l’éclatement de ses services, de la
juxtaposition de commissariats locaux et d’une organisation centralisée,
la SIC. Paradoxalement, la main courante informatisée est aussi
présentée comme un moyen de contrôle possible de l’activité des
fonctionnaires. En témoignent les malveillances par lesquelles, selon les
responsables informatiques, les policiers ont accueilli dans certains
services la main courante :
“On a eu des tas de problèmes. Les appareils revenaient avec
les broches tordues, ils les mettaient dans le mauvais sens, ou
alors ils tournaient la prise alors qu’elle était en contact, résultat :
tout était tordu… Ils n’étaient pas du tout volontaires pour
l’utiliser. Quand il n’y avait pas de multi-prises, ils ne s’en
servaient pas… Alors qu’à la PJ, pour avoir le LRP, ils étaient
prêts à se l’acheter la multi-prise ! Ils nous ont cassé beaucoup
(sic)… Ils enlevaient les mots de passe du suivant… Ils ont fait le
grand jeu. La main courante a un côté contrôle qui gêne
beaucoup. Maintenant, ils se sont rendus compte qu’ils n’étaient
pas plus contrôlés avec la main courante informatisée.” (un
inspecteur-informaticien)
Le contrôle de l’activité par la hiérarchie se pose de deux manières :
le contrôle du commissaire d’arrondissement sur ses brigades et celui
- 20 -
du commissaire central sur ses différents commissariats. La MCI joue-t-
elle un rôle dans ces deux configurations ? Selon un responsable de
commissariat d’arrondissement, la hiérarchie n’accorde pas une
confiance très grande dans la MCI qui ne lui paraît pas fiable :
“Là, on leur dit par exemple de faire des passages dans tels
quartiers, huit heures plus tard, quand ils rentrent au poste et
qu’ils remplissent ce qu’ils ont fait, ils mettent qu’ils ont fait des
passages dans ce quartier, mais bon… ils ne se rappellent pas…
en direct ce serait plus difficile.”
Localement, dans les arrondissements marseillais, les commissaires
utilisent la main courante pour réagir au jour le jour aux problèmes,
comme un contrôle ex-post : un policier a été relevé en retard lors d’une
garde à l’hôpital et s’en est plaint ; l’officier ou le commissaire font faire
des recherches dans la MCI pour reconstituer les emplois du temps et
attribuer des responsabilités. Des sachets de cocaïne ont été retrouvés
dans un véhicule de police, on recherche les toxicomanes qui l’ont
emprunté. Le BOE a un conflit à propos de l’établissement de la feuille
des emplois, la main courante est interrogée. La MCI est utilisée comme
mémoire du service plus que comme moyen de contrôle de l’activité
des policiers. La coupure entre l’organisation du travail des patrouilles
et la gestion des événements rend les fonctions de contrôle inopérantes
ou plus exactement non pertinentes pour la hiérarchie.
Les statistiques qui sont tirées chaque mois informent sur l’origine
des affaires, sur la nature des événements et sur les secteurs des
interventions. Mais, comme les commissariats ne maîtrisent pas
l’emploi des effectifs - qui dépend de la SIC - les statistiques qui sont
produites périodiquement n’ont qu’un usage limité. Le fait de savoir
par exemple que les accidents de la circulation mobilisent en moyenne
les équipages pendant deux heures ne permet pas de les redéployer ; de
même les données sur la géographie des interventions peuvent donner
lieu à quelques consignes générales et non à une redistribution des
forces. Cependant, la possibilité d’un contrôle existe soit par des
sondages du commissaire vérifiant la véracité des emplois, soit encore
en confrontant les dire des policiers et les enregistrements de la SIC.
Hypothèse hautement improbable (il n’est même pas certain que ce soit
- 21 -
pratiquement possible sinon au prix de moultes difficultés) mais qui est
agitée par un commissaire, pour impressionner ses troupes ou pour (se)
convaincre de la valeur du programme ?
L’informatisation de la main courante ne peut transformer la
manière dont s’établissent les relations entre le commissaire de la ville
et la hiérarchie des arrondissements. La main courante reste là encore
essentiellement locale, mis à part quelque rare commissaire l’utilisant
comme instrument de négociation avec sa direction, par exemple pour
démontrer que les tâches “improductives”, i.e. les gardes statiques ou
les gardes hospitalières, représentent une charge trop importante. Les
données de la MCI remontent à la direction marseillaise sous la forme
de statistiques mensuelles ; elles nourrissent le bureau des effectifs en
données pour les statistiques nationales, comme c’était déjà le cas avec
les données “à la main” ; le BOE du commissariat les récupère une fois
par mois pour remplir ses feuilles d’emploi. En fait, le “centre” est une
entité bicéphale : d’un côté la direction départementale qui s’occupe -
pour ce qui nous intéresse ici - des questions de gestion du personnel,
de logistique - et de l’autre le commissariat central chargé de
l’opérationnel, i.e. de réagir aux événements. Le circuit suivi par les
statistiques de la main courante les prive de toutes possibilités
d’articuler les deux sphères : coupées de la conduite des événements
dès l’origine, elles demeurent limitées in fine à la gestion mécanique des
heures du personnel.
AIX -EN-PROVENCE : ENREGISTREMENT ET MÉMOIRE
A côté de l’éclatement de Marseille, Aix semblait un cas d’école :
SIC, poste et BOE sont localisés dans un même lieu; la MCI fonctionne
depuis plus d’un an, le logiciel a été justement conçu pour des villes de
cette taille et de cette configuration policière. A Aix, comme dans
certaines petites villes où nous nous sommes rendues, Mourenx,
Marignane, Oloron… où les configurations sont, à une échelle plus
réduite, très comparables, la forme d’organisation est parfaitement
compatible avec celle que suppose la MCI. Aix ne manifeste pas la
- 22 -
même opposition à la MCI que Marseille, et pourtant nul ne semble y
trouver grand avantage. A Aix, le partage des tâches idéal selon les
concepteurs est réalisé : les équipages entrent leur prise de service en
début de vacation dans le poste, puis la SIC, qu’ils tiennent au courant
par la radio, note au fur et à mesure - et non après coup - sur la MCI
leurs activités et les événements qui les mobilisent.
“Ils envoient leur main courante par radio. Les gens qui sont
au PC notent au fur et à mesure de l’événement. Quand il y a un
appel du 17, on envoie une patrouille, on créé une grille de main
courante. La patrouille fait un résumé par radio, avec les
identités. Ils notent la date, l’origine de l’appel, la nature et le
lieu de l’intervention… tout ça au long de la journée. On tire
24 heures de main courante tous les jours pour toutes les
patrouilles.” (Un commissaire)
Quand ils reviennent au poste, les policiers peuvent compléter les
éléments manquants. L’objectif est d’éviter que les équipages ne
rentrent pour nourrir la main courante afin de gagner des heures de
présence sur la voie publique. Quel est le bénéfice pour le responsable
du service ? “L’avantage de la main courante informatisée c’est que cela
évite la main courante manuscrite” ou, moins tautologiquement, “En ce
qui me concerne, ce n’est pas un outil de gestion personnelle.”
La MCI dit aux responsables du commissariat ce qui s’est passé
dans leur circonscription ; certains commissaires la signent, l’annotent.
De manière moins formalisée que le cahier de consignes, ces petites
annotations (“Bravo”, “Bonne initiative”, “M’en parler”…) constituent
des indications de la politique du commissaire, de son intérêt pour le
travail des “fonctionnaires” et établissent quelques règles de
fonctionnement. Cependant, les avantages de l’informatique par
rapport au cahier manuscrit sont minimes en la matière.
“Il y a la nécessité pour les chefs de service d'avoir quelque
chose à lire sur les activités de son service. (…) Tous les matins,
j'ai les trois prises de service, je mets mes annotations destinées
au personnel. Je n'ai pas une vision instantanée, mais seulement
jour par jour. Officiellement, je sais ce qui s'est passé.” (un
commissaire)
- 23 -
S’il est une fonction de la MCI communément utilisée, c’est celle de
la recherche d’une mention de main courante dans le passé, souvent à
la réquisition de la justice. Là, les bénéfices de l’informatique ne sont
pas contestés, même si certains dispositifs avaient été mis en place qui
facilitaient les recherches dans les mains courantes manuscrites.
“on utilisait des encres de couleurs différentes pour écrire telle
ou telle partie, par exemple on mettait les noms en couleur, les
couleurs sautaient aux yeux, et ce la facilitait la lecture. Avec la
MCI, ceci dit, c'est dix fois plus facile pour la recherche.” (un
officier)
Pour les responsables des petits et moyens commissariats, la main
courante informatique n’apporte rien à leur connaissance du terrain. Le
film des événements qu’elle propose est moins dense que ce qu’ils
savent, ce qu’ils apprennent dans les échanges permanents. Ils sont en
effet informés par la SIC des événements importants (un début
d’incendie, un vol à l’arraché…) au moment même où ils adviennent et,
le reste relève pour eux de la gestion routinisée par le chef de la
sécurité. Si la MCI est un compte rendu des événements, elle est alors
d’une grande pauvreté et ils estiment que l’espace laissé à la rédaction
de la mention proprement dite (hors les cases répétitives), ces sept
lignes de texte laissées à l’exposé des faits sont trop succinctes. En cela,
ils adoptent la position inverse de ceux qui - nous le verrons - l’utilisent
comme outil politique, qui veulent eux qu’elle soit le plus formalisée
possible, qui trouvent qu’elle est toujours trop longue partant
justement du principe que la main courante “ça ne sert à rien, personne
ne la lit”.
Tout ce qui est fonction statistique et traitement quantitatif des
données de la main courante est vu comme un instrument de contrôle,
maladroit et inefficace. Le contrôle sur les hommes est maladroit dans
le cadre d’un petit commissariat où nul n’a besoin de logiciel
“mouchard” pour savoir qui travaille et qui dort dans un fourgon…
Certain commissaire d’une petite ville manie son insomnie comme une
menace : il peut arriver en pleine nuit au poste pour “voir ce qui se
passe” et vérifier si les dire de la MCI sont bien conformes aux
actions… Hors cette improbable mesure d’intimidation, le sycophante
- 24 -
est assez peu fidèle : les commissaires savent que les horaires qui
s’inscrivent automatiquement peuvent être modifiés manuellement et
qu’en outre, les emplois du temps sont retravaillés en fin de vacation
pour éviter les “trous”.
“Dans l'activité normale, c'est le fonctionnaire qui met ses
heures, quand il prend son service etc. Pourquoi ce n'est pas
automatique ? Il n'y a aucune raison que le fonctionnaire mette
qu'il a pris son service effectivement à 9 heures, alors qu'il est
censé commencer à 8 heures 30. Il va forcément mettre 8 heures
30.”
La MCI vient rajouter au très volumineux travail de production de
statistiques exigé par le ministère, alors que domine dans cette
configuration l’idée que “la police, ce n’est pas de la statistique”; ou
autrement dit que la sommation des instruments de mesure ne peut pas
servir de base à la décision, ni fournir des outils au commandement. Le
logiciel de main courante informatisée se réduit presque exclusivement
aux fonctions d’un bon outil bureautique, une machine à écrire qui
permet d’effacer les fautes de frappe et qui est pourvue de mémoire.
Les données ne sont quasiment pas utilisées dans leur fonction
d’accumulation; elles ne modifient pas la circulation traditionnelle des
informations dans le commissariat, elles ne remettent pas en cause
l’organisation du travail et la coupure entre la gestion des hommes et
celle des événements.
Ainsi ces deux premiers sites nous montrent-ils que fait d’articuler
les activités et les événements ne produit pas à lui seul une
transformation des pratiques policières, du mode de commandement
ou des modalités de contrôle. Nous venons donc d'analyser deux cas,
l'un dans lequel l'organisation en place était compatible avec
l'organisation supposée par la main courante, l'autre en revanche dans
lequel ces deux formes d'organisation sont difficilement compatibles :
bien sûr, le fonctionnement de la main courante diffère d'un site à
l'autre, mais, à l'inverse, on ne peut manquer d'être frappé par certaines
similitudes qui seront renforcées par l'analyse des autres cas. La main
courante informatisée y est, dans ces deux exemples, presque
réductible à un outil bureautique ; très peu de choses sont faites à partir
- 25 -
des données qu'elle rassemble; et elle fonctionne davantage comme un
auxiliaire de la mémoire, plus sophistiqué qu'un cahier certes, mais
sans que ni les tâches d'enregistrement, ni les effets que produisent ces
enregistrements ne transforment radicalement les activités policières.
REIMS OU L’UTILISATION INTÉGRÉE
Le cas de Reims que nous allons envisager à présent tranche assez
nettement par rapport à cette configuration. Certes, Reims n'est pas un
cas ordinaire : dotée d'un hôtel de police flambant neuf, cette ville a été
choisie comme site pilote pour l'expérimentation de la main courante
informatisée, après d’autres innovations. Ceux qui ont travaillé à Reims
ou y travaillent encore insistent sur le caractère exemplaire de ce qui
s'est passé dans cette ville. Mais il présente pour nous l'avantage de
figurer un point extrême dans le spectre des usages possibles de la
main courante, celui de l'intégration maximale de la main courante
dans l'activité policière, celle-ci étant envisagée comme un travail de
coordination entre les agents, entre les agents et la hiérarchie, voire
avec un ensemble d'acteurs extérieurs à la police.
Pour le commissaire qui a mis en place la main courante
informatisée à Reims et même pour son successeur, cette main courante
est une machine de guerre qui doit permettre de faire passer la police
dans l'ère moderne et plus encore, qui doit transformer la bureaucratie
qu'elle représente en véritable monde productif. Dans cette perspective,
la main courante est à la fois un outil de production, d'évaluation, de
négociation et de coordination entre les divers acteurs impliqués par la
sécurité.
Augmenter la productivité
Nous l'avons mentionné, l'un des indicateurs majeurs dans
l'évaluation des performances de la police, vu depuis l'Inspection
Générale de la Police Nationale, est le taux de présence sur la voie
publique, mesuré grâce aux statistiques du focus : du point de vue d'un
- 26 -
certain nombre d'acteurs, les tâches de maintien de l'ordre, de
prévention et de répression de la délinquance supposent que les
policiers collent à ce qui se passe dehors, dans la rue. Dans le
raisonnement "productiviste", ce taux revêt une importance quasi
morale :
"De réforme de la police, en réforme de la police, on a dû
avaler notre extrait de naissance. On est toujours plus cher et
toujours moins efficace. Cela ne pourra pas durer éternellement.
On a un exemple chaud de cela qui devrait nous mettre en
garde, c’est la constitution de polices municipales. Il faudrait
être naïf pour penser que les politiques vont toujours financer le
tonneau des danaïdes. (…)Actuellement le taux de
fonctionnaires sur la voie publique est en moyenne de 6%. Cela
veut dire qu’il faut embaucher cent fonctionnaires pour en avoir
six sur la voie publique. Nationalement, on a des statistiques de
4 à 8% à servitudes équivalentes. (…) Le politique se refuse à
aborder le problème de fond. Sur le plan local, on peut faire
évoluer les choses. Le coût d’une heure de présence sur la voie
publique va de 250 à 550 francs. Et quand les fonctionnaires ne
sont pas sur la voie publique, cela veut dire qu’ils sont à des
tâches improductives."
Maximiser le temps passé sur la voie publique, c'est entre autres
limiter les occasions pour les équipages de rentrer au poste :
l'installation de la main courante informatique a été l'occasion de
réorganiser le partage des tâches entre les équipages et la SIC. L'on se
trouvait ici dans une configuration analogue à celle d'Aix et il était
possible de faire gérer par la SIC la main courante "événements" des
équipages qu'elle pilote. Possible mais pas évident : autant pour les
équipages que pour les personnels de la SIC, la potion était un peu
dure à avaler. Les personnels de la SIC se plaignaient du surcroît de
travail que cette nouvelle activité allait générer ; quant aux brigades,
elles regrettaient les occasions de retourner dans la chaleur du
commissariat, car "passer plus de temps sur la voie publique, cela veut
dire plus de temps sous la pluie, plus de temps à se geler." Il a fallu un
long travail de conviction pour arriver à mobiliser le minimum d'agents
nécessaire à la réussite du projet.
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"Le gros problème, ce qui a demandé beaucoup d’explication,
c’est d’expliquer les finalités du produit. Les fonctionnaires ne
sont pas idiots. Il faut comprendre leurs aspirations profondes. Il
a fallu que l’on s’explique. On a développé tout un discours
“voie publique”. On n’a pas réussi à convaincre 100% des
effectifs mais on a réussi à ce que 50% n’ait pas d’état d’âme. (...)
Il était difficile pour les syndicats d’avoir une opposition franche
et massive à cela. Parce qu’ils ont toujours défendu la présence
sur la voie publique, contre les pots de fleur… Ils étaient coincés.
Ils avaient présenté un commissariat de l’an 2000, avec toutes les
technologies… Or l’administration pond un produit dans ce
sens; cela leur posait un problème. Donc les attaques ont été plus
modestes et plus biaisées."
Non seulement le passage par la SIC pour la rédaction des rapports
permet d'économiser du temps passé sur la voie publique, mais il
constitue globalement une amélioration dans la gestion de
l'information. Lors d'une arrestation par exemple, l'un des membres de
l'équipage dressait le procès-verbal alors qu'un autre remplissait avec
force détails la main courante, ce qui, du point de vue de la hiérarchie
était à peu près inutile, puisqu'il y avait déjà un procès-verbal, qui
témoignait à la fois d'un certain état de la délinquance et d'une certaine
activité policière : avec la nouvelle organisation, l'équipage lâche un de
ses membres au commissariat pour établir le procès verbal, la SIC
établit un résumé succinct de l'intervention sur la main courante
informatisée et signale l'existence du procès-verbal, alors que le reste de
l'équipage repart immédiatement en patrouille. Plus généralement, le
cadre imposé par la main courante informatisée pour la rédaction des
rapports conjoint au mode de transmission de l'information conduit à
des rapports plus homogènes et plus brefs, plus conformes à l'efficacité
du point de vue de la hiérarchie. Car la "littérature" qui amuse les
amateurs de détails pittoresques n'est d'aucune utilité pour le
fonctionnaire de police qui a besoin de données exploitables d'un point
de vue opérationnel, c'est-à-dire statistiquement manipulables.
"On fait du papier inutile. Il y du papier utile pour les
procédures judiciaires et pour les archives policières. Mais il y a
beaucoup de papier gaspillé. On ne juge pas sur la rédaction
mais sur l’action. C’est la logique voie publique."
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Représenter le travail des policiers et l'insécurité
L'enregistrement sous une forme homogénéisée et informatisée des
données de l'activité ouvre la possibilité de nouveaux traitements qui
transforment en particulier la manière dont s'effectue la gestion de la
main d'œuvre. Il devient possible de procéder à des ajustements plus
fins entre les mouvements des agents et les problèmes d'insécurité, car
l'on dispose d'outils capables de fournir des indications sur ces deux
points. Dans cet objectif, les données de la main courante informatisée
sont couplées à celles provenant de fichiers sur les statistiques
criminelles (STIC-FCE) : le secrétariat du commissaire produit des
cartes qui montrent par exemple la densité de délits dans tel ou tel
quartier qui est un indicateur de la délinquance, la densité des
interventions police-secours qui est significative plutôt de l'insécurité
que de la délinquance, etc. Et en fonction de ce que donne le
rapprochement entre d'un côté tout ce qui est phénomènes de sécurité
et de l'autre tout ce qui concerne l'action de la police, il devient possible
d'ajuster plus finement l'action aux problèmes de sécurité :
"La main courante informatisée permet d’augmenter la
présence sur la voie publique, car on gère l’activité du personnel.
Avant, ce n’est pas qu’on ne gérait pas, mais c’était de
l’empirisme. On avait des repères. Mais avec la main courante,
c’est un repère à elle toute seule. On trouve tout ce qu’on veut y
trouver. Ca permet de gérer plus finement l’activité du
personnel. On sait où cela vaut la peine de mettre des effectifs.
On peut être relativement précis dans la gestion au jour le jour."
Plus encore les données produites deviennent des instruments de
mobilisation des troupes et sont utilisés dans la négociation entre la
hiérarchie et la base. Si l'organisation en brigades est fixée au niveau
national, les horaires de chaque vacation peuvent être décidées à
l'échelon local. A Reims, le commissaire a négocié des horaires
différents avec une fin de service dans l'après-midi plus tardive, et
saisonnière - une heure plus tard en été. Et dans la négociation, les
schémas et diagrammes ont joué un rôle non négligeable, en permettant
de construire une représentation objectivée et partagée de
l’environnement dans lequel l’activité policière prend place. Insistons
- 29 -
sur le fait que non seulement certains de ces diagrammes auraient été
difficiles à produire sans la main courante informatisée, à cause du
travail de collecte des données et de comptage que cela suppose, mais,
qui plus est, il n’était même possible de le faire ; avant
l’informatisation, les informations sur le type d’événements et sur
l’origine des affaires étaient découplées et impossibles à réunir. Tout le
travail statistique qui s’effectue en particulier sur les appels police-
secours, considérés comme de bons indicateurs du sentiment
d’insécurité, n’est dans ces conditions pas possible à réaliser de manière
simple. Il est également probable que les policiers en tenue soient
sensibles au fait qu’enfin leur travail quotidien, ingrat, répétitif, qui ne
conduit que rarement à des coups d’éclat ou même à des affaires, soit
représenté par des indicateurs, des cartes, des schémas. Le commissaire
d’Asnières, précédemment en poste à Reims, diffuse tous les mois dans
une feuille interne d’information les schémas et les statistiques sur la
délinquance, sur les heures fonctionnaires, sur la présence sur la voie
publique, sur les résultats en termes de faits élucidés etc.
“En règle générale, c’est une méthode moins autoritaire qui ne
les laisse pas indifférent. Ils savent que l’on sait. Ils savent que
cela nous intéresse. Quand il y a une anomalie, on s’en rend
compte. Il faut faire ça pour être efficace.”
Cette double fonction de représentation qui rend visible à la fois le
travail des policiers et l’état de l’environnement débouche sur deux
grandes applications. D’un côté, il est clair comme le souligne d’ailleurs
la dernière citation que la fonction de contrôle à l’égard des personnels
policiers est fondamentale ; ce contrôle est en partie transformé par la
mise en place de la main courante informatisée. Mais par ailleurs, les
différentes données collectées et mises en ordre sont mobilisées dans
les relations de la police avec son extérieur, pour justifier le travail de la
police, pour construire une représentation partagée des problèmes, et
pour permettre la coordination des différents acteurs impliqués dans
ces tâches de sécurité.
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Contrôler le travail
Comme dans tous les commissariats, le commissaire dispose chaque
matin d’un extrait de la main courante qui lui permet de savoir quels
sont les événements marquants des dernières heures et de mesurer
l’activité de ses troupes ; son adjoint, lui, gère précisément au jour le
jour l’emploi des brigades. Mais ici, la MCI ne s’arrête pas à ce film des
événements ou des activités : toutes les semaines, tous les mois, des
statistiques sont effectuées qui permettent de suivre l’évolution du
travail.
“Quand ils disent «on a trop de travail», on vérifie et on
discute. Sinon, on ne peut pas apprécier, on ne peut rien
vérifier.” (un commissaire)
“Tous les mois on me fournit, pour le personnel en tenue
seulement, des statistiques. Je peux voir si la présence sur la voie
publique a baissé. Par exemple, dernièrement on a pu constater
une petite baisse des fonctionnaires sur la voie publique.
Parallèlement, on avait des élèves gardiens de la paix, formés
dans les services. Ce sont les policiers titulaires qui les prennent
en charge, pendant ce temps, c’est sûr qu’ils sont moins sur la
voie publique. Ce sont des paramètres vrais. Quand on pose une
question à quelqu’un, il va essayer de montrer qu’il a fait son
travail et sinon, il doit expliquer pourquoi, pour quelle raison.”
“La main courante, ce n’est pas un joujou. C’est l’arme absolue
en terme de commandement. Tout se mesure, tout se compte,
tout s’apprécie avec la MCI.
Non seulement la main courante permet un contrôle du travail
effectué, mais elle l’apprécie en fonction de critères qui sont homogènes
d’un bout à l’autre de la chaîne hiérarchique, du bureau de police à
l’IGPN. C’est donc un modèle de commandement et un modèle
d’efficacité qui se trouvent transportés avec les accessoires de la main
courante. Nous avons constaté dans la suite de notre recherche que ce
modèle ne fait pas l’unanimité et que c’est précisément l’une des
raisons pour lesquelles certains commissaires sont peu empressés à
l’égard de la main courante. Reims, du coup, fait figure de bon élève
dans la longue liste des commissariats : il dépasse de plus de 20% le
- 31 -
taux national moyen de présence sur la voie publique au point que
l’IGPN, alertée, dépêcha en 1993 un contrôleur chargé de comprendre
comment ils parvenaient à de tels résultats et pourquoi ils se
débrouillaient mieux que les autres.
Coordonner la représentation et l’action dans la ville
La hiérarchie policière est sans arrêt confrontée à des doléances, à
des demandes d’information, d’intervention : les associations de
défense des quartiers tentent de faire pression pour accroître les
moyens de surveillance ; les municipalités, harcelées par les électeurs,
harcèlent à leur tour le commissariat sur le thème de la sécurité ; parfois
ce sont des pétitions qui circulent pour dénoncer telle famille ou tel
immeuble. Dans une multitude de situations, le commissaire et ses
adjoints sont mis en position d’argumenter soit sur l’état de la sécurité,
soit sur leur propre politique : dans ce contexte, les données de la main
courante et des fichiers de statistiques criminelles font l’objet d’une
communication importante. La main courante, comme nous l’avons
déjà souligné, joue un rôle important quant à l’évaluation de
l’insécurité ; elle permet de mesurer une certaine dégradation des
rapports sociaux qui ne s’accompagne pas nécessairement de
délinquance.
“Par exemple, on a des pétitions qui mettent en cause une
famille donnée. Avec la MCI, on peut ressortir toutes les fiches
qui concernent cette famille et voir si on a des éléments. On peut
juger si les récriminations sont fondées. On a cherché à utiliser la
MCI de manière opérationnelle. En interne et en externe. Pour la
mairie, pour les autorités, pour pouvoir répondre aux questions
qui nous sont posées. C’était aussi devenu un outil de défense
pour nous. On peut maintenant intervenir dans certains
discours. Par exemple, on nous dit “tel quartier pose problème”.
On peut dire non à partir des informations fournies par la main
courante. Et là on se rend compte par exemple qu’on n’a pas été
appelé quand il y avait un problème. Ensuite les gens se
plaignent, mais nous on n’est pas au courant… On a donc la
possibilité de répondre aux critiques pour apprécier la qualité
des doléances. Il y a des municipalités qui sont très fortes pour
nous mettre en cause.”
- 32 -
Au delà de ces situations où il s’agit pour la police de se défendre,
les différentes données mises en forme servent de base à la
coordination entre les différents acteurs de la sécurité. A Reims par
exemple, il existe comme dans tout département une unité
départementale de prévention de la délinquance, qui réunit ici le sous-
préfet, le maire, le procureur et le commissaire. Dès qu’il y a un
problème, la cellule se réunit ; chacun fait sa petite enquête. Le
commissaire prépare un bilan statistique, qui est complété par les
autres membres de la cellule. Les données de la main courante sont par
exemple mises en rapport avec les données des services sociaux de la
mairie qui ont une autre pratique du terrain et d’autres modes d’accès à
l’information.
En bref, les outils informatiques deviennent pour les commissaires
qui acceptent de rentrer dans le jeu une pièce centrale dans l’activité
policière. Dans le cas de Reims, on peut même dire que la main
courante informatisée a été l’occasion d’une réorganisation de fond
dans le fonctionnement des services de police. Mais les exemples que
nous avons traités auparavant nous permettent de voir qu’il n’y a dans
la MCI elle-même aucune dynamique qui pousserait à transformer la
répartition des compétences, ou à gérer de façon nouvelle l’adéquation
entre les moyens et les objectifs, le contenu de ces deux éléments étant
d’ailleurs redéfini en partie par l’existence de la MCI.
Plus encore, nos interlocuteurs ont insisté sur les difficultés que
soulève une telle réorganisation qui repose sur une détermination forte
de la hiérarchie ; et peut-être plus étonnant, l’élaboration et l’utilisation
des statistiques issues de la main courante n’ont pas toujours été
prévues dans le programme. L’un des commissaires que nous avons
rencontrés et qui a été associé à la conception du logiciel, fait resaisir à
la main une partie des données produites dans la main courante pour
pouvoir utiliser un tableur qui lui permet de poursuivre le travail
statistique et de déboucher sur des représentations graphiques (qui ne
sont pas prévues dans le programme main courante). On verra, in fine,
à travers les exemples deux communes de la région parisienne,
Genevilliers et Antony, le poids de ce travail supplémentaire.
Autrement dit, tout ce travail d’articulation, qui est fondamental dans
- 33 -
l’utilisation remmoise de la main courante, est le résultat d’une attitude
volontariste de la part de la hiérarchie policière.
Cette forme d’utilisation de la main courante permet-elle de
dessiner la frontière entre les commissaires “modernistes” et les
autres ? Nous allons envisager rapidement deux derniers exemples qui
vont nous permettre de nuancer cette hypothèse : Rouen et deux villes
des Hauts de Seine. Dans ces trois exemples, les réticences sont fortes à
l’égard de la main courante telle qu’elle existe et non pas comme on
pourrait le croire parce qu’elles seraient tournées vers une vision
passéiste de la police, mais bien plutôt parce que les policiers y ont une
idée précise des outils dont ils souhaitent disposer et qu’ils ne
partagent pas la même analyse que les concepteurs de la main courante
informatique de ce que doit être un service de police.
ROUEN, LES PIONNIERS DE LA MICRO-INFORMATIQUE
A Rouen, les outils informatiques sont entrés dans les mœurs depuis
déjà plusieurs années ; une politique active de partenariat avec la
municipalité a permis aux services de police d’être largement équipés
d’ordinateurs avec des logiciels modernes et un environnement
graphique sophistiqué.
“On nous parle maintenant de Windows NT, il lui faut 32
méga de mémoire RAM pour fonctionner en station et plus pour
le réseau et moi la DTI m’en donne 4 ! On va basculer à 16 méga
bientôt. On est sur un environnement graphique DOS-texte…On
va beaucoup perdre au point de vue environnement graphique,
au point de vue capacité de traitement de texte et autres, avec les
logiciels de Paris. Moi, j’ai un scanner, des écrans couleurs, des
traitements de photos… La MCI, elle est sur Clipper et quand on
parle à de vrais pro de Clipper, ils rigolent. C’est déjà obsolète
depuis plusieurs années. Par rapport à ce qu’on fait, c’est
ringard.” (un brigadier-informaticien)
Plus encore, une société privée a mis au point un certain nombre de
logiciels destinés spécifiquement à la gestion du courrier et à la
communication entre les services. Sur cette lancée, les policiers
- 34 -
rouennais auraient bien aimé poursuivre leur avancée en francs tireurs
et échapper à la main courante de Paris. Leurs arguments portent sur
trois points cruciaux.
Tout d’abord, la main courante proposée ne satisfait pas leurs
besoins qu’ils définissent comme une nécessité de communication et de
coordination entre les 21 bureaux de police et commissariats que
compte l’agglomération rouennaise, coordination destinée avant tout à
accroître l’efficacité des enquêtes. Lorsque l’on recherche des
renseignements sur tel ou tel événement ou telle ou telle personne, il
est particulièrement malcommode d’avoir à éplucher les 21 registres de
mains courantes des différentes implantations policières, et
particulièrement désagréable de s’entendre répondre par un juge à qui
l’on a dit qu’un individu était introuvable qu’il est dans vos geôles et
que vous ne le savez pas. D’où l’idée de saisir “la” main courante - la
seule, la vraie, disent-ils, le registre officiel et non le cahier
d’enregistrement des activités du personnel - sur informatique et de
relier les différents postes par un réseau de sorte que, depuis toute
implantation, l’on puisse faire des recherches sur une main courante
unifiée. Il s’agit donc essentiellement de mettre au point un outil
d’enquête performant. Or, disent-ils, le programme proposé ne peut
gérer la masse de données que génèrent 21 implantations de police.
“Un commissariat rattaché à un central doit pouvoir marquer
de l’information écrite pour alimenter son fichier à 15
kilomètres.”
Ensuite, les avantages supposés de la main courante ne sont pas
significatifs de leur point de vue : les statistiques ? Ils en ont déjà
largement assez, avec le nombre d’affaires élucidées, le nombre de
garde à vue, le nombre de personnes écrouées, etc., pour leur permettre
de suivre l’évolution de la criminalité “On n’a pas besoin de
camemberts ou de focus pour voir que la tension monte aux Sapins !”.
Le contrôle des agents ? Si l’on s’imagine que c’est avec des outils
informatiques que l’on règle les problèmes… et puis la motivation des
personnels n’est pas un problème, au contraire, il faut plutôt freiner
leurs ardeurs. Quant aux statistiques, elles servent juste à “Paris” et lui
permettent de venir mettre son nez dans les affaires locales avec des
- 35 -
grilles toutes faites qui sont impuissantes à rendre compte du travail
réellement effectué.
“La vraie main courante, c’est le registre officiel qui est destiné
aux autorités officielles. L’autre, c’est pour les statistiques. Cela
ne nous intéresse pas. Ce n’est pas intéressant pour nous. Sinon,
on nous dira de Paris, vous auriez pu mieux utiliser tel ou tel
service. Oui mais Paris ne peut pas savoir que c’était en fonction
de tel événement attendu et qui ne s’est pas produit qu’on a
mobilisé des forces. On verra qu’ils n’ont pas bougé de l’hôtel de
police, nous, on sait pourquoi, mais cela n’apparaîtra pas. Si c’est
pour s’entendre dire qu’on gère mal nos effectifs, ce n’est pas la
peine.” (un commissaire)
Plus que les statistiques, ce qui les intéresse serait de pouvoir faire
des rapprochements entre les différents éléments de la main courante et
de l’utiliser pour les enquêtes. Ils ont pour cela un modèle tout près,
c’est leur logiciel de traitement du courrier, mis au point localement, à
partir de leur propre cahier des charges.
“On a 4100 dossiers actuellement (pour le courrier). Ça nous
permet de faire des rapprochement. Par exemple, on a eu une
demande de certificat de mariage pour une Kenyanne et un
Français. On la recherchait pour une autre affaire mais on ne
connaissait pas son nom. Là on a cherché et on a pu retrouver.”
En bref, c’est en traînant les pieds que Rouen renonce à ses propres
applications. Forcé par les autorités parisiennes il renâcle, peste contre
ce logiciel à ces yeux déjà obsolète avant même d’avoir véritablement
vécu. Et, s’il finit par l’adopter, c’est au nom de la nécessaire discipline
et non parce qu’il est convaincu de ses vertus.
Lors de notre enquête, la main courante informatique n’était pas
encore installée à Rouen13, mais elle allait l’être dans les semaines qui
suivaient. Ce cas se rapproche de celui des deux communes des Hauts
de Seine que nous allons prendre comme dernier exemple, dans la
mesure où les utilisateurs de la main courante en attendent, là aussi,
plus qu’elle ne peut donner.
13 Rouen a fait l’objet d’une de nos premières enquêtes.
- 36 -
GENEVILLIERS ET ANTONY, LES STATISTIQUES MALGRÉ LA MCI
Ces deux localités de la petite couronne parisienne, Genevilliers et
Antony, proposent encore une autre figure des usages de la main
courante informatique. L’organisation pratique et la répartition des
tâches liées à la main courante sont proches de celle de Marseille de
deux points de vue au moins : les policiers alimentent la MCI lors de
leur retour au poste et non par l’intermédiaire de la radio d’une part, et,
d’autre part, les patrouilles ne sont pas commandées depuis leur
commissariat de rattachement mais depuis une salle d’information et
de commandement qui chapeaute plusieurs commissariats. Mais à la
différence de Marseille, dans ces deux villes, la main courante
informatique est considérée comme un outil de commandement et elle
fait l’objet de traitements statistiques, sans pour autant contenter ses
utilisateurs. Cependant, ces deux villes ne proposent le même cas de
figure que Reims : si elles partagent la même recherche d’indicateurs
pertinents et stables, elles estiment que ceux que leur fournissent la
MCI ne sont pas satisfaisants.
Il faut préciser que, dans ces deux villes, l’utilisation qui est faite de
la main courante n’est pas exactement semblable : elle est davantage
outil de contrôle de l’activité des policiers à Genevilliers et outil de
suivi des événements à Antony. Cependant dans les deux cas, et c’est le
point qui nous intéressera ici, la MCI, grâce au traitement de ses
données, permet de nourrir des statistiques sur la présence policière et
de mobiliser les troupes sur certains objectifs.
Ces statistiques nécessitent en effet, on l’a vu, à chaque fois de faire
l’objet d’une nouvelle saisie pour pouvoir être traitées ; il faut relire la
main courante, coder les interventions (ou plutôt vérifier que la
codification a été faite correctement) puis entrer les données dans un
tableur. Or, à la différence de ce qu’estiment les zélateurs de la main
courante, cette mise en forme est jugée coûteuse en temps, les heures de
secrétariat nécessaires à la resaisie étant estimées “improductives”. On
trouve donc le même raisonnement «productiviste» qu’à Reims ou
Asnières, mais qui aboutit à un jugement radicalement différent sur la
MCI. Pour lourd qu’il soit estimé, le temps de ces tâches
- 37 -
administratives est cependant pris, peut-être parce que ces deux
commissariats sont situés dans le district (et placés sous l’autorité) d’un
des concepteurs de la main courante, mais aussi parce que leurs
responsables sont désireux de trouver des indicateurs pertinents, au
regard justement de cette exigence d’efficacité :
“On a deux cents fonctionnaires ; pour une moyenne de neuf
interventions par jour à Genevilliers. C’est beaucoup et c’est
faible. C’est important de savoir qu’on paie deux cents
fonctionnaires pour faire neuf interventions.”
La hiérarchie de ces deux commissariats est intéressée par des
indicateurs qui lui permettent, non seulement d’évaluer le travail
global des fonctionnaires (en nombre d’interventions) mais aussi de
distinguer les différents corps. Ceux-ci font l’objet d’une organisation
spécifique aux trois départements de la petite couronne, qui complique
encore la tâche. Outre les structures habituelles (brigade anti-
criminalité, brigade de roulement, îlotiers…), le commissariat gère des
effectifs qui ne lui sont pas directement rattachés mais qui peuvent
intervenir dans sa zone de compétence. Les données statistiques sont
alors utilisées pour comparer les performances des différents groupes
et accroître leur motivation en leur faisant connaître ces résultats.
“On a les pourcentages d’intervention des BAC14 par rapport
aux autres fonctionnaires. On peut dire aux fonctionnaires
locaux : vous vous avez fait 44 mais les autres ont fait 200. C’est
utile pour motiver les troupes. Pour être de plus en plus efficace.
En janvier 1996, le corps urbain compte 124 fonctionnaires et les
services extérieurs 53. Localement, on fait mieux. On leur dit
pendant que vous tourniez bêtement à l’extérieur, les autres ont
fait mieux… Il fallait être plus chasseur.” (un commissaire)
Cependant, la hiérarchie est attentive au rôle que jouent ces données
statistiques, estimant que le contrôle qui passerait seulement par des
techniques d’objectivation serait mal reçu et sans doute inapproprié.
Les commissaires expliquent qu’il y a plus direct pour savoir si les
14 brigade anti-criminalité
- 38 -
consignes du commandement sont bien appliquées que de dépouiller
des listings informatiques ou de consulter un fichier.
“La main courante en bas, elle est faite pour le suivi des
activités des brigades, en heures fonctionnaires. C'est peut-être
intéressant au niveau national, les salaires représentent le plus
gros coût. Mais au niveau local, ce n'est pas très intéressant.”
C’est donc avec précaution que les chefs de service l’utilisent
comme outil d’évaluation du travail des fonctionnaires de police. En
fait, plus que comme contrôle ou évaluation, c’est comme outil
d’information à destination des gardiens et de leur encadrement qu’ils
s’en servent, information qui ne porte pas seulement sur leurs propres
activités, mais aussi sur l’état de la ville. Cependant, cet outil est jugé
largement insuffisant puisqu’il n’intègre pas les outils de visualisation
qui rendraient les résultats aisément lisibles par les fonctionnaires.
“Avec la main courante, le problème, c'est qu'on aurait besoin
de choses qui permettent de faire des visualisations : des
camemberts, des cartes en couleur, etc. Une carte, les gars voient
tout de suite… Je leur mets à l’affichage des tableaux des
résultats, mais je ne suis pas du tout sûr qu'ils les regardent.”
Les statistiques produites à partir des données de la MCI ont
également un usage externe ; elles sont, comme à Reims, utilisées dans
la négociation et la coordination avec les autres acteurs de la sécurité
(essentiellement la magistrature et le monde politique), soit au coup par
coup, pour répondre à une demande ou à une mise en cause, soit de
manière plus régulière et plus formalisée à Genevilliers, dans l’objectif,
en particulier, de modifier les interactions avec le monde judiciaire et
de lui faire assumer davantage les tâches de prévention.
En définitive, l’usage qui est fait de la MCI débouche sur un même
constat : la main courante ne constitue pas à elle seule un outil riche de
connaissance du terrain. Les analyses statistiques des événements
produites à partir de la MCI combinent le double inconvénient de
n’être pas assez précises et de l’être trop. Trop quand le nombre de
données à traiter est trop faible : “La difficulté à gérer quand vous
voulez orienter l'activité, c'est des chiffres petits ne sont pas forcément
- 39 -
significatifs.” Ce nombre est d’autant plus faible que l’analyse est faite
sur une durée de temps limitée ; le logiciel ne semble pas avoir été
conçu pour garder une longue mémoire des événements (en purgeant
les activités éventuellement). Selon les policiers, la MCI n’est pas
conçue pour accumuler des données sur plusieurs années et traiter de
gros corpus.
“Il y a un problème de mémoire, la main courante n'a pas de
mémoire. Il faudrait que je mette deux policiers auxiliaires pour
reprendre la main courante depuis le début de l'année et extraire
tout ce qui concerne le point qui m'intéresse.” (un commissaire)
Peut-être cet problème est-il lié à la capacité de mémoire limitée des
ordinateurs dont disposent ces commissariats. En effet, la fréquence des
procédures d’épuration des fichiers est laissée, selon le manuel de la
main courante, à la libre appréciation des utilisateurs. Il existe en outre
une procédure dite de désarchivage qui permet de consulter les fichiers
de main courante qui ont été archivées sur disquette. Mais en regard du
besoin exprimé ici (interroger sur un - ou même plusieurs - critères
précis, plusieurs années de données), la procédure par disquette est
lourde et inadaptée.
Trop précises dans un certain nombre de cas, ces analyses
statistiques ne le sont pas assez lorsqu’il s’agit de suivre au jour le jour
les événements de la ville et l’activité des policiers : “La présence sur la
voie publique, on ne l’a pas en appuyant sur un bouton”. Il faut y
ajouter d’autres indicateurs, les multiplier et les croiser : “il nous faut
du multi-critère, par 24 heures, par semaine…”. Les données de la MCI
sont confrontées avec d’autres indicateurs plus déterminés comme les
données du STIC, mais aussi “les rapports, les telex, les plaintes (…) On
retrace à partir du registre des interpellations, des telex, des registres de
garde à vue, d’écrou”. Elle prennent davantage de sens lorsqu’elles
sont recoupées par des informations, parfois à caractère informel :
“La MCI, pour tout ce qui est incivilité, oui… mais ça on le voit
en allant sur le terrain, quand on voit des boîtes à lettres
dévastées, que l'on sent qu'il y a des gens qui ont pissé dans
l'entrée. Dans les grands ensembles, tout est en mauvais état, les
gens ont peur, et pourtant, les faits constatés sont assez bas.”
- 40 -
Enfin, les statistiques de la MCI ne sont pas assez précises lorsqu’il
faut répondre à une question déterminée, alors que le chiffre per se est
finalement difficile à interpréter, s’il n’est pas rapporté à des données
plus générales :
“Quand il y a un problème sur un quartier, on peut faire une
analyse, mais ça mobilise un policier auxiliaire pendant deux
jours, pour tout feuilleter et chercher les éléments. Ça devrait
pouvoir me donner tous les tapages nocturnes sur un quartier
d’un seul coup. Il faudrait en plus que l'on puisse le rapporter à
la densité de population du quartier ou de la cité pour que ça ait
une signification. Dans une cité ou dans une zone pavillonnaire,
ça n'a pas la même signification non plus.”
Les deux communes de la banlieue parisienne présentent donc une
figure intermédiaire : l’indicateur statistique est jugé pertinent pour
mesurer tant l’activité des services que les événements de la cité. Il
constitue un outil d’information pour le commissariat pour ses
interlocuteurs du monde judiciaire et politique. Mais d’une part, il
paraît bien lourd à obtenir à partir des données de la MCI et d’autre
part, il ne se suffit pas à lui tout seul, il doit être croisé et hybridé par
un ensemble d’autres données.
- 41 -
2. Pratiques et technologies
Ainsi, la main courante informatique ne comporte en elle même
aucune dynamique qui agirait sur le travail policier, modifierait les
compétences, transformerait l’affection des hommes et des moyens.
Nous avons montré que les configurations locales sont donc, on l’a vu,
très spécifiques à chaque service de police et les utilisations de la main
courante varient de manière considérables en fonction de leurs
idiosyncrasies particulières. A chaque fois, elles découlent de
l’articulation entre un ensemble d’éléments : la forme d’organisation du
commissariat et plus largement des forces locales de police, les modes
d’utilisation du logiciel et les liens qui ont été établis avec d’autres
applications, les consignes de la hiérarchie et son implication, le
volontarisme des fonctionnaires.
Cependant, cet outil informatique est désormais installé dans tous
les commissariats de police. Au delà de ces caractéristiques locales, il
nous a semblé intéressant de proposer une autre lecture de ces
monographies, cette fois transverse aux différentes circonscriptions en
qui néglige leurs spécificités, en mettant cette fois l’accent sur les
modalités d’action de la main courante informatisée, même si elles
demeurent pour certaines à l’état potentiel ou espéré. Il ne s’agit pas de
décrypter les potentialités techniques des outils proposés aux policiers
pour voir lesquelles seraient activées selon les circonstances et les
spécificités locales. Mais de comprendre, au delà des configurations
propres à chaque service, comment agissent ces outils informatiques
dans le cadre de l’organisation plus globale du travail policier. Cette
nouvelle approche pourrait également s’expliquer d’une autre
manière : lorsque nous parlions de la MCI à nos interlocuteurs, nombre
de problèmes d’organisation de la police étaient abordés (débat autour
des cycles des brigades de roulement, répartition administrative des
compétences, relations avec le monde politique, poids du syndicalisme,
féminisation du corps des gardiens…) sans qu’il s’agisse, le plus
- 42 -
souvent, de digressions mais en relation même avec les questions
posées par la main courante informatisée. Il s’agit donc de comprendre
comment les modalités d’action de cette technologie minimale qu’est la
MCI sont articulées avec l’organisation de la tenue.
Dans cette perspective nous avons défini trois types d’actions qui se
développent en même temps que la main courante informatisée : des
représentations du travail de la police et de la délinquance, des
attributions de compétences à la hiérarchie ou aux fonctionnaires en
tenue et enfin des coordinations, en particulier avec les autres
intervenants de la sécurité.
REPRÉSENTER
La main courante informatisée en mettant en forme des
informations sous forme de fichiers et en rassemblant des éléments qui
reste en dehors d’elle épars, construit deux types de représentation :
une représentation du travail de la police et une représentation de la
délinquance, de l’insécurité, ou plutôt que de les construire, elle tend à
les modifier, à en changer la manière dont ils sont définis. L’objectif qui
est assigné à la main courante est, dans cette optique, le même dans les
deux cas : mieux connaître les activités de la police et les événements
auxquels elle est mêlée afin de mieux agir.
Raconter l’activité policière
La représentation passe par l’établissement d’un récit qui est défini
par une série de caractéristiques principales, organisées autour de deux
grands axes : les caractéristiques qui concernent le journal de bord de la
MCI et celles qui ont trait avec les comptes rendus que la main courante
informatisée produit.
La main courante est d’abord, au moment de la saisie comme dans
l’édition de sa «version intégrale», une longue suite de paragraphes, ces
petits tableaux qui disent, minute après minute, les interventions des
policiers, leur prise de service, la composition des patrouille, le résumé
- 43 -
de leurs activités, leur retour au poste, les incidents éventuels auxquels
ils sont confrontés… “C’est la mémoire de toutes les interventions des
corps urbains” comme l’explique un inspecteur. Tout doit, tout peut
être intégré à ce récit-mémoire, sans que les limites de ce qui est
pertinent soit toujours explicite ou défini pour les utilisateurs. Au point
que, dans la case «Observations» de la prise de service d’une brigade,,
certains fonctionnaires se donnent des règles supplémentaires, ajoutant
des catégories non prévues par le logiciel (état de l’armement, état du
matériel informatique et des liaisons, présence d’un code de procédure
pénale…).
“Je note en même temps (dans la rubrique observations) les
armements et le matériel. Parce que dans la rubrique matériel, il
n’y a pas assez de place. (Il note les armes, le fonctionnement du
Rescom15, une boîte de 12 disquettes “elles sont en consigne”,
trois timbres amendes et un code pénal.) Il faut tout taper à
chaque fois.” (un brigadier)
Ainsi, le degré de précision de ce journal de bord est dans une
certaine mesure laissé à l’appréciation des utilisateurs. Même les sept
lignes de texte prévues, tant controversées, ne suffisent pas à fermer le
récit, puisqu’il est toujours possible de créer une nouvelle «mention»,
en complément du récit jugé incomplet d’un événement.
La MCI propose donc un récit plus ou moins précis, plus ou moins
détaillé, en dépit des prescriptions des concepteurs qui privilégiaient
une définition plus synthétique et plus codifiée. Car la deuxième
caractéristique du récit construit par la MCI est en effet de passer par
une série de codes ; certains sont définis de manière fermée, comme la
liste des rubriques à remplir obligatoirement ou la liste des activités -
que les utilisateurs ne peuvent pas modifier. D’autres font l’objet de
listes ouvertes, tels les événements ou encore les rubriques
observations. A ce titre, cette codification apparaît comme un outil
général de représentation de l’administration policière. A la manière de
15 le réseau de communication spécialisé qui permet d’interroger les fichiers de la
police (type ficher des vébicules volés…). Par extension, désigne l’ordinateur affecté à
cette tâche.
- 44 -
l’organisation taylorienne, dans les entreprises, elle est “un moyen de
tracer une image, pas toujours «réaliste» certes mais indispensable du
magma de flux de plus en plus complexe qu’est une grande unité de
production”16. Cette volonté de construire à travers un outil local une
représentation commune et partagée de la fonction policière de
manière plus globale est explicite.
“Ce qui est important, c’est de faire entrer une démarche
intellectuelle, un développement plus rationnel des activités de
police. Tout le monde a le même masque, les horaires
s’inscrivent tout seuls…”
Face à l’hétérogénéité des tâches de police (les 107 rubriques des
événements que propose la MCI donne une idée de la diversité des
phénomènes dans lesquels les policiers sont appelés à intervenir), la
main courante informatique apparaît comme un moyen
d’homogénéiser si ce n’est les tâches, du moins la manière d’en rendre
compte.
Cette codification permet une autre représentation du travail
policier, non plus sous forme narrative mais sous celles de statistiques.
Le travail policier était déjà mis en forme sous forme de statistiques ou
de données quantitatives bien avant que la main courante ne soit
informatisée. Tous les services de police sont en effet astreints à
produire des statistiques de l’emploi des fonctionnaires, statistiques
normalisées pour qu’elles puissent être agrégées à l’échelon du pays et
fournir des données pour le rapport annuel. L’informatique n’a pas
apporté la représentation du travail policier sous forme quantitative,
celle-ci existait déjà avec le focus ; mais elle apporte des représentations
démultipliées, dans la mesure où elles peuvent être produites
localement, en fonction des critères propres de chaque responsable et
des questions qu’il se pose.
Si ce récit est partiellement homogénéisé dans ses critères de
définition, il peut être diversifié dans ses sorties. Les “comptes rendus”
16 Veltz, Pierre, "Informatisation des industries manufacturières et
intellectualisation de la production", Sociologie du travail, 1986, 1,, p.9.
- 45 -
de la MCI peuvent être organisés en prenant en compte des unités
différentes ; les deux principaux critères qui organisent cette diversité
étant le collectif concerné d’une part, le contenu privilégié d’autre part.
Le collectif qui est pris en compte par le récit de la MCI peut en effet
être de taille différente : il peut s’agit de l’établissement des emplois
d’un gardien, du listing des activités d’une brigade, ou encore des
événements et activités de l’ensemble des cinq brigades d’un
commissariat pendant 24 heures ou même davantage. A ces sorties
correspondent le plus souvent des emplois différents. Pour ne prendre
que deux exemples (où l’application semble suivre les prescription de
l’outil), le compte rendu des activités d’un gardien donné n’est, ne
semble-t-il, utilisé que par le BOE ; les activités de la brigade ne sont
pas éditées à la lumière de celle du gardien individuel ou de celle du
commissariat dans son ensemble. Quand ce genre de questions est
posé, la réponse est apportée au regard de collectifs beaucoup plus
globaux, en établissant, par exemple, des comparaisons entre les
résultats du commissariat local et ceux de l’ensemble des
commissariats. Le choix du collectif concerné par l’action est donc relié
de manière rigide avec le type de compte rendu produit.
Le deuxième critère de définition du compte rendu tient à son
contenu ou plus précisément au partage activités-événements. Outre la
forme intégrale qui liste tous les tableaux qui ont été saisis (souvent
sous forme chronologique), la MCI est éditable sous une forme abrégée,
par exemple, sous la forme dite du «film des événements», qui résume
en quelques lignes les motifs d’intervention des patrouilles pour une
durée de temps déterminé, sans se soucier de leurs activités.
“Pour un nouveau chef de service, c’est appréciable d’avoir
tous les matins un extrait de la main courante. En 5 minutes on
voit tout ce qui s’est passé sur 24 heures. S’il y a un événement
qui attire mon attention, je peux avoir le rapport in extenso.”
Ainsi les comptes rendus de la main courante informatisée ont des
caractéristiques spécifiques : ils sont codifiés mais intègrent des
éléments qui ne le sont pas, ils sont décomposables en fonction d’unités
différentes (le gardien, la brigade, le commissariat), ils sont édités sous
des formes préconstruites et différentes. Ces caractéristiques peuvent
- 46 -
agir sur la définition du travail policier. Nous en étudierons ici
spécifiquement deux modalités : l’une sur les modes d’information et
l’autre sur le statut de ces comptes rendus.
La main courante est toujours une manière de communiquer des
informations ; ici par sa forme imprimée, elle devient démultipliable et
gagne en accessibilité ; on peut aisément en imprimer plusieurs
exemplaires, aussi à la différence de la main courante manuscrite, le
responsable peut la garder au lieu de devoir la renvoyer très vite au
poste. Les différents responsables du commissariat peuvent en avoir
une copie. Elle n’est plus attachée aux gardiens et au poste. Ces facilités
de communication et d’information ne sont pas à elles seules, on l’a vu
dans les monographies, suffisantes pour introduire des modifications
dans l’organisation du travail policier, l’accessibilité et l’ubiquité que la
main courante a gagnées n’étant pas nécessaire des qualités utiles pour
tous les commandements.
L’autre transformation qui propose le compte rendu de la MCI est
plus fondamentale. Il s’agit aussi de représenter autrement le travail de
rédaction des policiers comme véritable compte rendu et non comme
procès-verbal, un compte rendu qui n’est plus liminaire du travail
pénal ou juridique 17. L’acte de la brigade de roulement n’est bien
souvent pas du domaine du judiciaire… aussi, comme le disent les
concepteurs du logiciel, il n’est pas utile de donner à son compte rendu
un caractère quasi juridique, ce qui oblige à des contraintes formelles
trop lourde au regard de ce que deviendra ce texte.
“Le fond de la MCI, c’est premièrement de gérer
l’événementiel et éviter que le fonctionnaire retourne au
commissariat pour rédiger la main courante alors que 86%
n’aura pas de suite pénale.”
17 “Le problème, c’est le formalisme procédural. Les gens passent leur temps à
faire des papiers inutiles. Dans le domaine criminel, cent pour cent des affaires sont
envoyés au parquet et quatre vingts pour cent sont classées; la justice est engorgée, on
est en pleine dépénalisation. Pourquoi garder ce formalisme procédural qui fait que
les inspecteurs sont derrière leur machine ? Il faut qu’on passe en contractuel.”
- 47 -
Ce changement est d’importance comme en témoigne la question de
la signature. Dans un certain nombre de commissariats, les
fonctionnaires ont pour habitude de faire signer les mentions de main
courante (lorsque des personnes viennent déposer au poste, sans porter
plainte) renforçant ainsi l’analogie entre les procédures, la main
courante devenant une sorte de «sous-plainte» (ce qu’elle est par
exemple peut-on dire aux yeux des magistrats ou des avocats lorsqu’ils
en réclament un extrait pour un procès ou lorsque les juges exigent
qu’il y ait un certain nombre de mention avec de prendre en compte
une plainte18).
“Avant quand la main courante était manuscrite, le plaignant
pouvait lire ce qu’il avait dit et il le signait. Là, on enregistre, il
ne la lit pas et ne la signe pas. Alors que sur la main courante de
l’UPJA, là il signe.”
En ne permettant plus qu’elle soit signée (puisqu’il n’y a pas
d’édition mention par mention, mais seulement une édition globale), la
mention de MCI coupe avec le procès verbal. Elle est le récit par
l’autorité policière d’événements qui lui ont été relatés, mais l’auteur
des propos n’a plus à les attester ; le compte rendu est l’œuvre du
policier et de lui seul.
Dire la délinquance, l’insécurité
La main courante informatisée produit donc des représentations
modifiées du travail policier ; symétriquement, elle permet de changer
la définition de la délinquance et de l’insécurité.
La main courante vient en fait compléter les informations sur la
sécurité qui sont données par les fichiers de police judiciaire et, en
particulier, par le STIC-FCE19. Ce dernier fichier comptabilise et traite
toutes les plaintes déposées dans les commissariats de police. Il est
donc souvent considéré comme le thermomètre de la délinquance. Mais
18 l’exemple qui nous a été proposé à ce sujet concernait les menaces.
19 les faits constatés et élucidés
- 48 -
les policiers introduisent une nuance substantielle entre la délinquance
et l’insécurité ou plus exactement entre la délinquance constatée à
travers les procès-verbaux et le sentiment d’insécurité, c’est-à-dire la
manière dont la délinquance est vécue20. Ce sentiment d’insécurité est
nourri par des épisodes qui ne donnent pas nécessairement lieu à des
plaintes : les petites dégradations, les tapages nocturnes, les agressions
verbales, les dégradations, etc. ; tous événements qui sollicitent en
permanence la médiation des fonctionnaires de police mais qui en
restent là. D’où l’idée développée par un certain nombre de policiers de
faire de leurs interventions une mesure des “malaises sociaux”. Il leur
faut donc trier les interventions de la main courante non seulement par
type d’événements mais aussi par origine des appels. Dans cette
perspective particulière, l’événement pertinent est en effet celui qui
parvient par le “17”, par l’appel d’urgence et le recours à Police
Secours ; ils doivent donc exclure les interventions faites à leur propre
initiative ou les dépositions faites volontairement au commissariat.
Cette hypothèse d’une corrélation entre nombre d’interventions
d’urgence de la police et intensité du sentiment d’insécurité ne semble
pas avoir été faite lors de la conception du logiciel (rien ne permet le
traitement automatique de ces données) et elle n’est pas non plus
admise par l’ensemble de la hiérarchie policière qui réfute l’argument
au motif - assez positiviste - que d’une part “les faits constatés, c’est
clair, on est sûr que ça entraîne un trouble à l'ordre public” et d’autre
part, si l’on doit être dans le registre de la perception et des sentiments,
“l’incivilité, ça se voit en allant sur le terrain, on n’a pas besoin de
statistiques”. Ainsi, la mise en perspective de la délinquance et de
l’insécurité que vise la MCI est souvent prise dans un étau quelque peu
paradoxal : d’un côté, la réalité est connue et mieux perçue par la
familiarité, le terrain, les contacts, que par les chiffres, et, de l’autre, les
statistiques fournies par le STIC sont solides, elles reposent sur de
20 Voir à ce sujet : Boucard, D., Haudebourg, J.-F. et Léon, H., 1993, Les clichés
d'une insécurité ordinaire. Analyse des pratiques et représentations policières dans la cité
HLM de Dervallière, IHESI.
- 49 -
«vrais problèmes sociaux» et elles suffisent à dire le vrai de la
délinquance, dont l’insécurité n’est qu’un avatar.
Il faut que cette notion de sentiment d’insécurité soit explicite pour
valider les données de la MCI, ce qui se produit par exemple lorsque
les signes de mécontentement se manifestent dans un quartier alors que
les chiffres du STIC y sont stables ou même faibles. Il y a alors une faille
entre délinquance et insécurité et la MCI peut y insérer ses comptes
rendus.
ATTRIBUER
La première modalité d’action de la MCI consiste donc à établir des
représentations transformées, à la fois du travail policier et de
l’insécurité. La deuxième passe par l’attribution de compétences aux
fonctionnaires de police et à la hiérarchie. Du côté de la tenue, la MCI
joue un rôle dans l’organisation du travail en brigade de roulement et
contribue à établir certaines spécialisations. Du côté de la hiérarchie,
elle peut être utilisée pour lui attribuer de nouveaux pouvoirs, mais
aussi, plus précisément, pour lui permettre de mieux distribuer des
responsabilités, en particulier à travers l’établissement d’outils
statistiques.
Un des objectifs de la main courante (ou du moins un des objectifs
que lui ont assigné certains commissaires) a été de donner des armes à
la hiérarchie pour gérer les brigades de roulement. Depuis une
quinzaine d’années, les policiers qui font le roulement (i.e. tous ceux
qui ne sont pas dans des brigades spécialisées) sont répartis de manière
fixe dans tous les commissariats21 en cinq brigades et non plus quatre.
Deux aspects posent particulièrement problème selon certains
commissaires : d’une part la discontinuité de leur présence et d’autre
part le caractère éprouvant de cette organisation en cycle.
21 Sauf à Paris, où l’ancienne organisation perdure : la brigade de nuit est assurée
par les “nuiteux” qui ne font que cette tranche horaire.
- 50 -
“Maintenant, avec les nouveaux horaires, en dix ans les gens
sont cuits. Ça tourne trop vite. Il n’y a pas eu de diminution des
horaires, si ce n’est que le fonctionnaire est passé de 40 heures
à 39. (…) L’essentiel de leur travail tient sur deux jours. C’est
nettement plus dur. Maintenant, le fonctionnaire fait des
décalages horaires beaucoup plus enchaînés. Biologiquement, ce
n’est pas tenable. Et puis cela encourage les gens qui habitent
loin et ceux qui font un autre travail.” (un commissaire, service
de la gestion opérationnelle)
Le cycle des jours de travail et de repos qui durait huit jours dure
désormais dix jours; sans entrer dans les détails d’une organisation
assez complexe ni dans le débat passionné sur la pénibilité des deux
organisations, on peut résumer en disant que dans le cycle ancien les
policiers travaillaient cinq jours et se reposaient trois, tandis que dans
le nouveau, ils travaillent trois jours et se reposent deux ; ils font donc
des journées plus longues et sont présents au commissariat de manière
plus discontinue. Pour certains commissaires, ce fonctionnement
modifie l’organisation du travail : les policiers sont moins au courant
de ce qui se passe et suivent avec plus de difficultés la suite des affaires
auxquelles ils ont été mêlés.
“Dans ce nouveau système, la communication est impossible.
Ce n’est plus de la police, c’est de l’ouvrier spécialisé. Ils n’ont
pas le courage quand ils arrivent de leur trois jours d’arrêt
d’aller voir dans la main courante ce qui s’est passé depuis trois
jours. Pour passer de l’information, c’est mission impossible…”
Dans cette configuration, le rôle de liaison de la main courante est
particulièrement crucial. Il faut pourtant noter que la compétence ainsi
distribuée au fonctionnaire repose sur une conception du travail de
police dans la continuité et la durée, en l’organisant d’une certaine
manière autour de la notion d’affaire, une notion dont les travaux sur la
police22 ont montré toute l’importance mais aussi qu’elle rend
difficilement compte du travail des brigades de roulement, lequel est
22 Monjardet, Dominique, 1985, "A la recherche du travail policier", Sociologie du
travail, n°4; pp 391-407. Jeanjean, M, 1991, "La «culture policière» et l'«affaire» : une
approche ethnographique de la police", Ethnologie Française; vol. 21; n°. 1, pp 79-89.
ou Un ethnologue chez les policiers, op.cit.
- 51 -
essentiellement un travail émietté, constitué d’une multitude
d’interventions sans suite et sans lendemain 23. La compétence attribuée
là aux fonctionnaires en tenue les inscrit dans la continuité d’une
définition traditionnelle du travail de la police plus qu’elle ne leur
fournir de réelles et nouvelles capacités d’action.
La MCI distribue également quelques compétences aux
fonctionnaires dans la mesure où elle attribue à certains une
spécialisation24. Cette compétence est discriminante dans certains
configurations où la capacité à manipuler rapidement et efficacement
l’ordinateur est réservée de fait à quelques individus (cela n’est
possible, semble-t-il, que dans les grandes circonscriptions). On peut
faire l’hypothèse que cette compétence leur permet aussi de naviguer
plus aisément dans tous les registres de l’informatique policière :
fichiers de recherche, logiciel de courrier ou de renseignements
administratifs, saisie et gestion des documents répétitifs…
Spécialisation qui n’est pas négligeable car, si la MCI a été fournie «clef
en main» à chaque commissariat, les documents répétitifs, par exemple,
ont été composés spécifiquement dans chaque commissariat, en
fonction justement des compétences individuelles.
Enfin, la main courante informatisée apparaît comme un moyen de
transformer l’image du travail policier par l’apport justement de
compétences nouvelles.
“L’informatique, ça permet d’influer sur le dynamisme. Avec
les masques, ça prend quelques minutes, avant c’était long et
difficile. On a la fierté du métier. Avec l’informatique, ça fait une
police moderne.” (un officier)
On retrouve là les objectifs des premières entreprises
d’informatisation de la police dont Eric Heilmann a montré qu’elles
étaient associées à un discours qui visait à transformer l’institution
policière et son image. “Une organisation rationnelle des recueils et des
23Gorgeon C., Jobert A., Parienté P., Robert J.-P. et T hue L., op. cit..
24La MCI a pu, dans un certain nombre de cas, servir de moyen d’initiation à
l’informatique pour des fonctionnaires.
- 52 -
flux d’informations entre les services est susceptible d’entraîner des
changements profonds dans le fonctionnement de l’institution.”25.
Attribuer des compétences à la hiérarchie
Du côté de la hiérarchie, la MCI lui attribue de nouvelles
compétences dans la mesure où elle est considérée comme un
instrument de pouvoir, instrument qui peut agir par le contrôle mais
aussi comme un outil de négociation. Les possibilités de contrôle
données aux responsables par la MCI sont à la fois très présentes, tant
auprès de l’encadrement que de la tenue, et très controversées.
“La main courante, ce n’est pas un joujou. Pour les gardiens.
C’est l’arme absolue en terme de commandement. Tout se
mesure, tout se compte, tout s’apprécie avec la MCI.” (un
commissaire-divisionnaire)
Tel n’était pourtant pas l’objectif initial de concepteurs de la MCI.
Pour un, au moins, l’informatique rééquilibrait justement les cartes
entre les fonctionnaires et l’encadrement.
“J’ai aimé l’informatique pour la transparence, pour casser la
hiérarchie. Mon but, c’est celui-là : donner des outils à
l’ensemble des effectifs, pour la transparence. Cela nous donne
de la professionnalisation. Avant on avait des milliers
d’informations à droite et à gauche. Maintenant, en deux
secondes, on a une information.”
Les propos de ce concepteur de la main courante sont intéressants
ici parce qu’ils renvoient, nous semble-t-il, à une caractéristique des
technologies informatiques, liée à leur mode d’introduction :
“La caractère extrêmement ramifié et diffus des effets liés aux
technologies informationnelles se manifeste d'ailleurs dans la
manière même dont elles sont introduites. Volontairement ou
involontairement, les entreprises pratiquent en effet une sorte de
gestion «par la base» de l'innovation, beaucoup plus que la
25 Op. cit. Chapitre 4, 2e partie : “L’ordinateur et la «réformation» de la police
nationale.
- 53 -
transformation frontale des structures. Ainsi, lorsque l'on
introduit la «technologie de groupe assistée par ordinateur» on
s'aperçoit qu'en fait l'enjeu central est la réorganisation des
bureaux d'études et des rapports entre bureaux d'étude et
bureaux des méthodes.”26
Ainsi la volonté de «casser la hiérarchie», de donner des armes à la
base, ne doit elle pas être lue - ou pas exclusivement - en termes de
rapports de force, mais aussi comme un moyen de faire accepter à la
fois la nouvelle technologie et un nouveau modèle de coordination.
“Un type en tenue agit de manière répétitive; maintenant, on
lui donne des outils.”
Cependant, comme on l’a vu au long des monographies, il y a débat
sur le fait de savoir si la main courante est un instrument de contrôle ou
pas. Les malveillances ou les réticences qui ont accompagné sa mise en
route dans les commissariats sont interprétées comme la preuve que la
base, au moins au début, y a bien vu elle un instrument de contrôle ;
pourtant la fiabilité de l’instrument demeure, on l’a montré,
controversé.
Dans certaines villes, la main courante manuscrite était jugée
insatisfaisante par la hiérarchie : les fonctionnaires la remplissaient mal,
longtemps après les faits et jamais au moment où ils advenaient, elle
était rédigée de manière hétérogène avec des critères différents selon
les services et elle n’était pas lue par l’encadrement ; bref, ils estimaient
qu’elle ne servait à rien. Ils ont donc utilisé l’informatique pour
réformer la manière dont était utilisée la main courante.
“On s’est attaqué à la main courante pour restructurer la
manière dont étaient gérés les équipages. On visait
l’uniformisation des manières de travailler. Le gros problème,
c’était la dimension de la ville, notamment pour la formation. Il
n’était pas possible de former plus de trois mille personnes d’un
coup. On a sérié les objectifs. Dans un premier temps, on a formé
les gradés dans les unités de roulement.”
26 Veltz, Pierre, "Informatisation des industries manufacturières et
intellectualisation de la production", Sociologie du travail, 1986, 1, pp. 5-22.
- 54 -
Cependant, le fait de douter de la fiabilité de la MCI n’interdit pas à
la hiérarchie de l’utiliser à des fins de commandement. Elle est ainsi
considérée comme un moyen d’objectiver les évaluations du travail,
dans les négociations avec les fonctionnaires.
“Tous les mois on me fournit, pour le personnel en tenue
seulement, des statistiques. Par exemple pour le mois de
septembre, je disposais de 53 244 heures potentielles, et il y en a
37 742 qui ont été effectuées. J’ai les répartitions en heures
passées à faire la circulation, à faire de l’assistance etc. (…). Je
vois l’évolution mois par mois depuis le début de l’année. Je
peux voir si la présence sur la voie publique a baissé. Je
remarque par exemple un poste qui ne me plaît pas et je dis aux
gens: fournissez-moi des explications. (…) On me coupe en
tranches les activités du personnel. On peut faire une étude très
fine. On fait des scénarios avec quelques facteurs subjectifs. Par
exemple, dernièrement on a pu constater une petite baisse des
fonctionnaires sur la voie publique. Parallèlement, on avait des
élèves gardiens de la paix, formés dans les services. Ce sont les
policiers titulaires qui les prennent en charge, pendant ce temps,
c’est sûr qu’ils sont moins sur la voie publique. Ce sont des
paramètres vrais. Quand on pose une question à quelqu’un, il va
essayer de montrer qu’il a fait son travail et sinon, il doit
expliquer pourquoi, pour quelle raison”
Mais il faut noter avec quelle circonspection les commissaires
parlent de leur propre pouvoir :
“Entre un service laissé à l’abandon - par son responsable - et
un service très bon, il y a moins de quatre pour cent de
différences (en terme d’indicateurs d’activité). La charge de
travail est déjà par nature importante pour la tenue. Même
quand il n’y a pas de commandement, les gens sont occupés.”
(un commissaire)
DES STATISTIQUES COMME OUTIL DE COMMANDEMENT
Si la MCI peut devenir pour la hiérarchie policière un outil de
commandement, c’est essentiellement à travers l’exploitation des
statistiques tirées des données recueillies par la main courante.
- 55 -
Pourtant, du point de vue des représentations possibles du travail
policier et de la délinquance, il faut noter qu’il n’y a pas moins naïf
qu’un commissaire de police sur la nature de ce que révèlent les
statistiques. Ils sont tous extrêmement conscients des liens qui existent
entre l’activité policière et les chiffres de la délinquance et de
l’insécurité ; ils savent tous aussi que l’on peut jouer sur les statistiques
en décourageant les plaintes par exemple ou en différant leur
enregistrement. Et ils comprennent parfaitement que l’interprétation
est une chose compliquée qui suppose des recoupements multiples.
Tous évoquent le caractère conventionnel des statistiques. Les chiffres
sont construits, savent-ils (“Si je veux je fais baisser la criminalité dans
les arrondissements, j’ouvre une main courante manuscrite…”), et pas
toujours bien de surcroît. Les catégories utilisées manquent
d’homogénéité.
“Il n'y a pas deux commissariats qui font les statistiques pareil,
qui mettent la même chose dans les crimes, les délits, les
contraventions. Quand vous prenez des dégradations, où le
mettre? ça dépend si c'est "léger" ou pas, c'est le parquet qui
décidera si c'est une contravention ou s'il engage des poursuites.
ça dépend aussi de la franchise des assurances. C'est
surréaliste.”
Ils insistent également sur le fait que le travail de construction des
statistiques et des indicateurs a un effet pervers dans la mesure où, en
attirant l’attention sur un phénomène, on en augmente nécessairement
le poids dans les résultats in fine.
“Les statistiques n’arrêtent pas les voleurs… Au fur et à
mesure, on comprend et on leur fait dire ce que l’on veut. Si tout
va mal, on peut montrer que tout va bien. En 1994, l’objectif
prioritaire c’était la lutte contre l’immigration illégale et en
même temps la lutte contre la criminalité. On a augmenté les
effectifs de la brigade étrangers. On a fait beaucoup de contrôles.
On a donc multiplié par trois le nombre d’interpellés et donc de
garde à vue. Les faits constatés augmentaient et donc on
montrait le contraire de ce qu’on voulait : la lutte contre
l’immigration entraîne une augmentation de la criminalité! A la
fin, on avait intérêt à ne plus faire d’opérations pour faire baisser
les chiffres.”
- 56 -
Ces données quantitatives qui peuvent être utiles dans des
négociations avec la tenue sont loin d’être univoques et leurs
interprétations sont ouvertes.
“Je vois par exemple qu’il y a eu 4,6% d’arrestations de plus en
94 qu’en 93, ce que l’on peut interpréter de diverses manières.
Les interventions de police-secours ont baissé de 5% pendant la
même période: ça c’est bon. il y a moins de timbres amendes
pour la vitesse (ça c’est mauvais), mais plus de procès verbaux
(dépassement de plus de 20 km/h) pour excès de vitesse. Les
Procès verbaux et timbres amendes sont au nombre de 794, alors
que pour la même période l’année en 93, il y en avait eu 1062.
Mais ces chiffres ne suffisent pas pour interpréter : y a-t-il eu
moins de délits commis ou moins d’efficacité dans la
surveillance ? On constate pour l’interprétation qu’il y a eu 6%
d’accidents en moins: mais est-ce parce qu’il y a plus
d’autoroute, une amélioration de la voirie, ou est-ce que c’est la
perspective de perdre des points sur le permis ? Il est sûr qu’en
ce qui concerne la ceinture en ville, le permis à points a eu un
certain effet. La baisse des délits constatés est alors plutôt un
facteur bénéfique. Nous, on va dire, c’est important l’alcoolémie,
la ceinture plus les feux rouges. Si on a 22% de feux rouges en
moins, qu’est-ce que ça veut dire ? On peut avoir une approche
subjective ou objective où l’on traite de manière objective les
faits.”
Les statistiques enfin ne prennent sens que dans un système plus
général, elles n’ont pas de valeur en elles-mêmes mais seulement si on
les confronte avec d’autres indicateurs.
“Dans les grands ensembles, tout est en mauvais état, les gens
ont peur, et pourtant, les faits constatés sont assez bas. Mais les
gens ne sont pas contents et ils n'ont pas tort. Si on se fie aux
chiffres, c'est le paradis. Alors que dans le centre ville, c'est
l'inverse, la délinquance est beaucoup plus élevée, mais les gens
le vivent mieux. (…) On va trouver des indicateurs, mais quelle
est leur valeur ?”
On voit donc que l’utilisation des statistiques ne s’accompagne pas
chez les policiers d’une croyance aveugle en leur efficacité ou de
certitudes positivistes en leur capacité à rendre compte de la réalité !
Pourtant, comme le montre la citation qui suit, cette clairvoyance est
- 57 -
parfaitement compatible avec le fait d’utiliser ces données, soit comme
instrument de contrôle, soit comme moyen de discussion.
“A la fin du mois, on avait une réunion avec tous les gradés, on
disait sur un potentiel de mille heures, la première brigade a
passé sept cents heures sur la voie publique, l’autre six cents…
Celle qui était le moins sur la voie publique est celle qui a eu le
plus d’accidents. Les gens qui occupent le moins la voie
publique, c’est celui qui constate le plus d’accident. C’est un
cercle vicieux, il est dedans pour faire des procédures, donc il y a
plus d’accident, donc il fait plus de procédures, et il est moins
sur la voie publique, donc il y a plus d’accident… C’est très
évident. J’étais arrivé à un taux d’occupation de la voie publique
de 14. Cela veut dire qu’à tout moment de la journée, j’avais 14
fonctionnaires sur la voie publique (sur 200).” (un commissaire)
Il faut noter qu’ils ne sombrent pas non plus dans le relativisme
absolu : les chiffres ne sont pas seulement des supports à la discussion
ou des béquilles du commandement dont la valeur intrinsèque serait
nulle. Simplement, ils ne les conçoivent ni comme des photographies,
ni comme de purs mythes mais plutôt comme des instruments de
mesure qui n’ont de sens que dans les comparaisons avec d’autres
résultats, les confrontations avec d’autres indicateurs, les évaluations
dans la durée.
COORDONNER
Les pratiques de la ville en sécurité
La main courante informatisée fournit, comme on l’a montré (en
particulier autour de la monographie de Reims), des arguments aux
policiers lorsqu’ils sont interrogés sur l’état de la délinquance ou de
l’insécurité par les différents acteurs de la ville (essentiellement les
magistrats et les policiers) ; elle leur permet d’apporter des données
“objectivées” et “objectivables” en particulier sur ce phénomène
complexe qu’est le sentiment d’insécurité auxquels leurs interlocuteurs
de la cité sont particulièrement sensibles, aux dire des policiers. A Nice,
- 58 -
par exemple, elle a pu leur fournir une étude sur les clochards pour
voir où ils étaient, combien, quels troubles ils provoquaient, et quelles
étaient les interventions de la police en réponse (à un moment où les
débats sur les arrêtés municipaux sur la mendicité faisaient rage). Les
données quantitatives de la main courante informatisée leur permettent
également de contrebalancer les effets parfois trop brutaux des
statistiques de la criminalité, dont la diffusion a dépassé les seuls
cercles professionnels.
“Depuis, 15 à 20 ans, le pouvoir politique à la main mise sur la
sécurité, c’est de la folie. Alors il s’est passé une chose toute bête.
Des élus locaux ont vu le 400127, ils ont commencé à connaître.
En interne chez nous, il y a un tel engouement sur ces
statistiques sécuritaires que certains d’entre nous ont trouvé des
parades dans un seul domaine : les dégradations. Par exemple,
les graffitis; si c’est de la peinture délébile, ils font une mention
de main courante, c’est du domaine contraventionnel. Les refus
de plaintes, c’est toujours à la lisière entre le pénal et le civil. Par
exemple les refus de constats à l’amiable (souvent c’est des
problèmes de circulation). On leur disait, on fait une main
courante, cela se réglait comme ça…” (un commissaire)
Cette coordination avec des personnes et collectifs extérieurs à la
police passe par le fait de faire circuler de l’information entre les
différents acteurs. Souvent l’objectif avoué des commissaires est de
“calmer le jeu”, en faisant taire les rumeurs, en dégonflant les conflits,
en témoignant de la présence policière. Parfois, il s’agit d’obtenir des
interventions nouvelles des acteurs extérieurs, en modifiant la
répartition des rôles, en particulier en matière de prévention ou de
suivi des problèmes non judiciarisés.
“On a une utilisation particulière : on extrait tous les différends
de famille, toutes les incivilités… On fait une sortie par mois
pour le substitut de Genevilliers. On essaie d’obtenir un suivi
par la médiation et la conciliation.” (le commissaire)
27 rappelons qu’il s’agit du traitement des données de la criminalité
- 59 -
Cette coordination prend également la forme, moins agréable pour
les policiers mais souvent présente de la justification ; la police est
amenée à justifier de son action devant les pouvoirs politiques, la
presse, les associations, les syndicats…
“Le pouvoir politique est omni-présent. Je passe 80% du temps
à me justifier; au maire, au député… Un abruti fini écrit au
maire, il faut se justifier…C’est pareil pour les comités de
quartier. Le dernier où je suis allé, c’était dans une cité. On a été
invité, on est entré dans le théâtre. Il y avait 50 personnes et il y
avait les 25 psychopathes de la cité… Il y avait des représentants
des associations qui tenaient la route, mais il y avait aussi des
marchands de sommeil, et c’est eux qui viennent nous donner
des leçons ! Il y avait le Front national contre les Maghrébins…
Si un comité de quartier fait une assemblée générale, vous sortez
la criminalité de tout le secteur avec le STIC et la main courante.
Ça donne des arguments” (un commissaire)
La main courante peut être apportée comme preuve, soit localement
que, s’il n’y a pas eu intervention de la police, c’est bien parce qu’elle
n’a pas été prévenue et non parce qu’elle n’a pas voulu agir, soit plus
généralement, qu’il y a assez peu de problèmes (au moins signalés à la
police ou constatés par elle) dans tel quartier, à propos de telle famille,
dans telle circonstance.
“Quand il y a un problème dans un quartier, on entend
toujours la phrase; “que fait la police?” là on a une gestion du
personnel. Les îlotiers quand ils sortent, ils annoncent leur
sortie, ce qui fait qu’on peut les contacter à tout moment. Les
îlotiers, je leur demande des rapport de physionomie: je peux me
demander par exemple: “l’intégrisme est-il en train de monter”?
D’autres fois, c’est une question qui est partie de l’extérieur: est-
ce que tel directeur de grande surface a raison de se plaindre de
son environnement. Avec les données sur les interventions, les
plaintes, on peut déterminer si les gens ont raison. Ce qui
manque, c’est ce qu’en pensent ceux qui sont dans le quartier.
Les sujets sont parfois déterminés par moi. Il y a des fois aussi
où l’on reçoit des pétitions; je me fais sortir des extraits de la
main courante et des crimes et délits.” (un commissaire)
“C’était aussi devenu un outil de défense pour nous. On peut
maintenant intervenir dans certains discours. Par exemple, on
- 60 -
nous dit «tel quartier pose problème». On peut dire non à partir
des informations fournies par la main courante. Et là on se rend
compte par exemple qu’on n’a pas été appelé quand il y avait un
problème. Ensuite les gens se plaignent mais nous on n’est pas
au courant… On a donc la possibilité de répondre aux critiques
pour apprécier la qualité des doléances. Il y a des municipalités
qui sont très fortes pour nous mettre en cause.”
Coordonner le travail des policiers
Ainsi les policiers dans leur travail de relation avec les acteurs
extérieurs demandent à la MCI de leur fournir des informations
crédibles, des mesures transmissibles, et de leur apporter des preuves
lorsque leur action est mise en cause. Ces modalités d’action sont
également pertinentes lorsque la MCI est utilisée comme moyen de
coordination au sein de la police. Elle est alors un moyen de
coordination à la fois spatiale et hiérarchique entre les différentes
niveaux hiérarchiques, entre les différents services, auxquels elle
fournit une base de discussion.
Les données quantitatives issues de la main courante informatisée
sont requises pour coordonner les relations entre les gradés et les
gardiens.
“ Les contestations cela peut être soit le public qui se plaint de
l’absence de la police sur un événement. Soit en interne, des
officiers de paix supérieurs font des contrôles sur les missions
des gardiens. Tous les jours, j’ai un officier de paix qui contrôle
les missions en faisant des sondages. Par exemple, les détenus
gardés l’hôpital, il y a des retards qui peuvent être imputables à
l’hôpital mais aussi au fonctionnaire. On a affiné davantage.”
(un commissaire)
Plus encore qu’elle ne fournit des arguments à la coordination dans
un même commissariat entre gardiens et encadrement, la MCI sert à
préciser les relations entre les différents services de la police, par
exemple le commissariat d’arrondissement et le commissariat de
district qui en a la tutelle. Le commissaire responsable cherche à obtenir
des instruments de négociation par exemple pour établir des
- 61 -
discriminations entre les différentes localisations. Les données de la
main courante peuvent aider à réfléchir à la pertinence d’une
augmentation de moyens.
“La main courante informatique, je m’en sers très
marginalement, sinon que ça apporte la rapidité d’avoir les faits.
Après ce responsable de commissariat qui est gourmand et qui
me demande toujours de nouveaux moyens, de nouveaux
effectifs… Elle me sert à argumenter un problème que je tiens à
approfondir.” (le commissaire-divisionnaire, responsable du
district)
La MCI est également présentée comme une arme au service des
commissaires pour pouvoir répondre aux enquêtes et aux inspections
de l’IGPN, les uns arrivant avec une série de critères codifiés et
nationaux tandis que les autres se débrouillent avec une réalité locale
spécifique, des fonctionnaires et des officiers, des modes d’organisation
particuliers, qui ne se moulent pas toujours aisément dans les grilles de
l’inspection.
“Le développement de cette application permet la gestion
opérationnelle et la gestion des statistiques. C’est une demande
très lourde de l’IGPN. Par exemple, le test focus, c’est tellement
lourd qu’il n’y avait qu’une seule circonscription qui le faisait
tous les six mois. Là, maintenant, on le fait en instantané. On
transmettait avant des données parcellaires. Entre l’IGPN et les
chefs de service, le problème, c’est qu’il n’y a pas de dialogue
commun. SI un chef de service s’investit, il pourra y avoir un
dialogue et il peut justifier son activité. Alors qu’avant ils se
prenaient des rapports de l’IGPN sans trop savoir.”
Cette configuration (la coordination entre le responsable d’un
commissariat et l’inspection) a une caractéristique différente des deux
premières (coordination entre la base et la hiérarchie, entre le
commissariat et ses localisations satellites) ; dans la mesure où elle est
ascendante et non plus descendante, elle n’est plus un instrument que
la hiérarchie utilise pour asseoir son autorité et trouver un terrain
commun de discussion, mais des éléments qui viennent nourrir la
réponse des inspectés face aux inspecteurs, un outil qui permet de
répondre au contrôle, voire de l’anticiper.
- 62 -
Enfin, dans une coordination qui n’est plus hiérarchique mais
spatiale, la MCI peut être un outil de relations et d’échanges entre les
officiers ou les enquêteurs de police judiciaire et les gardiens. (Il ne
s’agit plus là des formulations quantitatives de la main courante
informatisée, mais des récits et des narrations qu’elle développe.)
“En fait, ça n’a rien changé depuis que la MCI est en machine.
Cela les oblige seulement à avoir un canevas, c’est bien parce
que c’est plus précis. Cela ne me concerne pas. Si, quand même
parce que j’ai plus d’informations. (…) Je suis pour que les
individus rédigent plus. Nous, les inspecteurs, on manque
d’écrits du corps urbain. Mon rôle, ce n’est pas d’écrire mais il ne
faut pas que l’information me parvienne par voie orale.” (un
inspecteur)
“On délaisse tout au judiciaire, toujours aussi peu nombreux,
et ça fait un goulot d’étranglement. Les gardiens ne veulent pas
taper des procès-verbaux, mais ça s’arrange. Ça ira de mieux en
mieux. Avec le recrutement… Au stade actuels, les trucs
embarqués ne serviraient pas à grand chose. Ils n’ont pas le
vocabulaire. Dans chaque brigade, il n’y en a qu’un ou deux qui
touche l’ordinateur.” (un inspecteur)
On voit ici que les modalités d’action de la main courante
informatisée peuvent être si ce n’est contradictoire du moins
discordante. Quand certaines formes de représentation par la MCI
visaient à réinstaller la distinction entre le procès-verbal et la mention
de main courante, l’objectif ici annoncé est inverse : établir une
continuité entre les récits des corps urbains et les procès-verbaux de
police judiciaire. Ce mouvement est renforcé par la réforme du statut
des APJ qui étend la compétence des gardiens en manière de procès-
verbaux. Mais la coordination entre OPJ et tenue par la voie des écrits
de la main courante pose un certain nombre de problèmes : les objectifs
de deux écrits ne sont pas les mêmes, l’un est construit en fonction de
son articulation avec l’espace judiciaire tandis que l’autre n’est que très
faiblement relié avec la justice ; en conséquence, le vocabulaire - comme
l’indique l’inspecteur cité plus haut - mais aussi les éléments pertinents
sont différents.
- 63 -
3. En guise d’arrêt
Notre première surprise a été de comprendre, sans doute un peu
naïvement, que la définition même de la main courante,
indépendamment de toute informatisation, était polysémique et qu’il
n’y avait accord ni sur les inscriptions qu’elle contenait, ni sur son
utilisation. Peut-on dire alors que l’uniformité du programme
informatique n’a fait que rendre sensible des modèles d’organisation
différents qui lui pré-existaient ? Plusieurs éléments pourraient
conforter une telle hypothèse et en particulier le caractère fruste du
programme et sa rigidité. L’outil est fruste car il a été conçu pour
fonctionner sur les moins puissants des ordinateurs de la police (d’où la
confrontation parfois difficile entre un logiciel archaïque, monocolore,
poussif… et les machines de type 486 puissants, équipés et rapides de
certains commissariats). L’outil est rigide quand il oblige à certains
cheminements (interdisant de sauter des étapes, réclamant des codes
systématiquement…), quand il propose des listes d’option closes,
quand il ne prévoit pas d’articulation, ni ne facilite les circulations entre
les modules qui le composent. En fait, le logiciel ne fournit pas la
définition d’un modèle d’organisation idéal ou spécifique qui lui pré-
existerait ; il permet en réunissant des informations qui étaient
auparavant disjointes et hétérogènes que se mettent en place de
nouvelles représentations du travail policier, de la délinquance ou des
relations entre les deux, mais selon des modalités différentes dans les
différents cas que nous avons présentés.
Marseille joue la spécialisation des tâches et leur division entre les
actions préventives qui relèvent du commissariat local, qui sont pour
partie assurées par des équipes spécialisées, qui sont notées dans un
cahier spécifique de consignes, et les actions “réactives” qui relèvent
d’un autre commandement et d’une autre évaluation. On retrouve cette
division du travail dans l’organisation de la hiérarchie qui répartit ces
- 64 -
deux types de tâches entre les différents étages de sa pyramide
(commissaire d’arrondissement, commissaire de secteur, commissaire
central, directeur départemental).
A Aix-en-Provence (comme dans un certain nombre de petites villes
comme Marignane ou Mourenx), la manière dont est utilisée la main
courante témoigne d’un refus de toute généralisation. Ce qui importe,
c’est la connaissance détaillée des acteurs, tant policiers que
délinquants ou citoyens. Les hommes comme les événements sont
gérés de manière individuelle et spécifique. La hiérarchie agit dans la
mise en place de routines ou dans la gestion de l’exceptionnel.
Reims a été la vitrine du programme et demeure tel parce que le
commissaire qui l’y a mise en place a pu partir sans qu’elle tombe en
désuétude (ce qui est précieux pour ces concepteurs quand tant de
policiers considèrent que le devenir de la MCI dépend exclusivement
de la mobilisation et de l’intérêt des commissaires). L’objectif est de
promouvoir une organisation productiviste, en particulier grâce à la
mise en place d’indicateurs quantitatifs. L’accent n’est pas mis sur la
connaissance individualisée des agents mais au contraire sur leur
équivalence et leur interchangeabilité.
Rouen, aux pratiques modernistes en matière d’informatique,
cherche avant tout à trouver un logiciel qui apporte une réponse à ses
problèmes de coordination entre des localisations nombreuses et
éclatées. Les avantages supposées de la MCI ne sont pas jugés
significatif au regard de cette exigence première et le logiciel est en
décalage du point de vue technologique avec les outils déjà mis en
place dans le commissariat.
Quant aux deux localités de la région parisienne, Genevilliers et
Antony, elles utilisent les traitements statistiques pour obtenir des
indicateurs sur l’activité policière et sur les événements mais
voudraient obtenir davantage de cet outil : d’un point de vue
“bureautique” des traitements simplifiés (à la fois pour le traitement
des données et pour la formulation de questions) et, sur le fond, la
possibilité d’intégrer des facteurs et des indicateurs locaux, de
conserver la mémoire longue des événements.
- 65 -
Ces exemples dessinent ainsi des usages différents de la MCI (même
s’il y a des proximités entre l’indifférence aixoise et l’hostilité
marseillaise) dans des configurations organisationnelles qui sont elles
aussi diverses. A chaque fois, les utilisations de la main courante
découlent de l’articulation entre un ensemble d’éléments : la forme
d’organisation du commissariat et la répartition locale des
implantations, les modus operandi privilégiés et les liens établis avec
d’autres types d’applications, l’intérêt porté par les commissaires et
l’implication des officiers, le matériel disponible et sa répartition…
ensemble d’éléments que l’on retrouve dans toutes les configurations
locales même si leur importance est diverse. Aussi avons-nous été
amené à proposer une autre lecture de nos analyses de terrain, non plus
au prisme des spécificités locales, mais en insistant sur les modalités
d’action de la main courante informatisée. Nous avons pu en définir
trois grands types.
D’abord, la main courante informatisée construit un récit ouvert
mais codifié du travail policier dont les comptes rendus deviennent
pluriels, permettant de jouer sur la taille des collectifs et de porter la
focale sur un aspect particulier. La définition du travail de rédaction
des activités et événements est modifiée ; il peut circuler et perd le
caractère quasi juridique qui lui est parfois attaché. La MCI constuit
aussi une nouvelle représentation de la délinquance, en en définissant
une sous-catégorie, l’insécurité ou les incivilités, qui permettent de
rendre compte, non des plaintes certifiés, mais des lamentations et des
malaises.
Ensuite, la main courante attribue de nouvelles compétences aux
fonctionnaires de police dans la mesure où elle permet d’ouvrir le
débat sur l’organisation des brigades de roulement, mais aussi en
distribuant des capacités techniques et des spécialisations en
informatique. Pour la hiérarchie policière, et en particulier les
commissaires, la MCI leur fournit des outils de commandement dans la
mesure où elle leur permet de mieux attribuer des responsabilités, en
particulier à travers l’établissement de données statistiques et leur
compréhension fine.
- 66 -
Enfin, la main courante permet d’établir de nouveaux modes de
coordination entre les acteurs de la sécurité, soit à l‘intérieur de la
police, entre des niveaux hiérarchiques différents ou entre des corps de
police distincts, soit avec les partenaires extérieurs et en particulier les
magistrats et les hommes politiques.
Ces trois types de modalités d’action ne sont pas des prescriptions
cachées, émanant de certains commissaires, des concepteurs du
programme voire des auteurs de ce rapport, ni d’une description idéale
où tous les possibles de la main courante serait réalisée. Elles rendent
compte de la manière dont la main courante localement s’inscrit dans
les pratiques policières, dont elle les modifie, ou parfois dont les
commissaires et les policiers voudraient qu’elle les modifie. Elle même
en sort parfois modifiée et ses promoteurs n’y retrouveront pas
toujours leur créature, mais elle est telle que nos interlocuteurs ont pu
nous la décrire, telle qu’elle pourrait être, telle qu’elle peut devenir.
Cependant, la main courante fait l’objet de très nombreuses
critiques chez les commissaires, les officiers et les fonctionnaires ; il
reste de nombreuses pierres sur le chemin de l’adhésion et l’accord
n’est pas réalisé autour de l’usage du programme dans les
commissariat, aussi avons nous complété notre travail par une
description des difficultés le plus souvent évoquées par les policiers.
- 67 -
4. Des difficultés d’usage
Au cours de notre enquête, nos interlocuteurs ont beaucoup insisté
sur les problèmes spécifiques de la main courante, sur les difficultés
d’utilisation, d’installation et d’organisation. Ils ont souvent regretté de
ne pouvoir donner leur avis ou que leur opinion ne soit pas entendue et
parfois pas écoutée. Nombre d’entre eux nous ont demandé dans quelle
mesure notre travail pourrait en rendre compte. Aussi, après avoir
proposé une analyse de la manière dont l’informatisation peut
transformer - ou pas - l’organisation du travail policier, nous voudrions
ici redonner encore la parole à nos interlocuteurs, mais cette fois en
racontant, quitte à les résumer, les principales difficultés qu’ils ont
évoquées. On retrouvera nécessairement dans ce qui suit des points
abordés plus haut, mais la perspective est différente.
Notre objectif n’est pas de fournir des prescriptions aux concepteurs
des logiciels de la police mais seulement de faire entendre les doléances
des utilisateurs. Nous avons distingué principalement trois types de
difficultés, certaines sont liées aux matériels, d’autres au logiciel et
d’autres enfin au personnel de police. Nous n’avons traité ici que des
problèmes de la main courante informatisée, même si les premiers et
derniers types de problèmes se retrouvent également à propos du STIC.
Mais ce dernier était à une phase trop embryonnaire pour que l’exercice
puisse être mené avec profit.
Précisons enfin que les griefs faits à la MCI émanent de nos
interlocuteurs. Certains se trompaient, sans nul doute, sur le
fonctionnement du logiciel, lui faisant des reproches qu’il ne méritait
probablement pas, d’autres ignoraient certaines de ses possibilités et
auraient pu obtenir des résultats plus rapides, plus satisfaisants, plus
cohérents. Certaines de ces erreurs ou de ces ignorances nous
apparaissaient de manière claire ; d’autres nous sont restées ignorées,
notre connaissance du logiciel étant de seconde main. Mais, là n’était
- 68 -
pas la question importante. Notre objectif, en conclusion de cette
recherche, était de rendre compte des difficultés éprouvées par les
acteurs eux-mêmes, leur manière de comprendre le logiciel ou de ne
pas le comprendre, d’en utiliser certaines fonctions et d’en négliger
d’autres, leurs tâtonnements font partie de son application.
LES LIMITES DE L’ÉQUIPEMENT
Sauf rares exceptions ou sites pilotes, tous nos interlocuteurs ont fait
état de problèmes liés au matériel, au matériel de liaison certes et nous
avons déjà abondamment parlé des difficultés des réseaux
radiophoniques, mais aussi au matériel informatique. Il s’agit d’abord
d’une carence ou d’une insuffisance d’équipement, le ton étant plutôt -
en dépit de notables exceptions -à la déploration de la pauvreté de la
police. Les services de sécurité publique estiment dans leur très large
majorité que la quantité de machines allouée à leur commissariat est
largement insuffisant.
“On manque fondamentalement de postes informatiques. De
produits performants. Moi, j’ai trois postes, un à l’accueil, un à la
SIC, un à la SG. En bas, pour 219 personnes, j’ai deux postes
informatiques, des 286; c’est vraiment vieux. Les deux postes ne
nous servent à rien.” (un commissaire)
Certains contournent la difficulté soit en faisant appel à des
sponsors, soit en acceptant l’équipement personnel des fonctionnaires
(ce qui est essentiellement le cas pour le logiciel de rédaction des
procès-verbaux - parfois même dans les services de sécurité publique -
mais jamais, à notre connaissance pour la MCI). Ils rencontrent alors
dans ces deux cas de figure un autre type de problèmes : les matériels
qui sont achetés de cette manière sont souvent beaucoup plus
performants que les outils fournis par la direction centrale, d’autant
plus que le matériel est gardé longtemps, ce qui accroît l’hétérogénéité
du parc et ses difficultés de compatibilité.
“L’informatique que fait la DTI, c’est de l’informatique d’il y a
quinze ans. Les produits référencés dans les catalogues de la
- 69 -
DTI, c’est du matériel dépassé ou alors ce n’est pas référencé.”
(un responsable informatique régional)
L’informatisation des services a en effet commencé à grande échelle
alors que la micro-informatique s’était déjà introduite, par des
initiatives locales, dans les services. D’où de difficiles concordances des
temps entre des logiciels sophistiqués (type Excel), qui réclament
toujours plus de mémoire, et des machines qui, elles, n’évoluent pas.
“C’est pareil pour les ordinateurs Goupil… Quand Goupil est
mort, on est resté avec nos saloperies sur les bras… Quand on
prend Excel sur ces ordinateurs, ça ne marche pas. Résultat, on
reste avec nos vieux logiciels…” (un commissaire divisionnaire)
L’entretien des appareils pose également un certain nombre de
problèmes, dus au faible nombre de machines, qui fait que le service est
gravement handicapé lorsqu’un appareil lui est enlevé pour réparation,
à l’hétérogénéité du parc, à la multiplicité des intervenants. La
maintenance apparaît en même temps comme la meilleure arme des
services informatiques pour se débarrasser des machines non
conformes et des logiciels hétérodoxes.
“Ce programme… (une main courante sur portables, dans les
véhicules) il était pas mal mais on ne pouvait pas le faire
coexister avec la main courante de Paris. Donc le matériel n’était
pas entretenu. (…) On leur a coupé tout. Leurs appareils
tombaient en panne et ils n’ont pas été dépannés. Ils ont
continué quelque temps à taper quelques trucs sur une vieux
micro… et puis ça s’est arrêté.” (un correspondant informatique
régional)
Ce manque d’ordinateurs entraîne des difficultés d’utilisation.
Lorsque les patrouilles rentrent au poste, avant la fin de leur brigade,
elles doivent attendre pour remplir les unes après les autres leurs
mains courantes et imputent le temps perdu à l’informatique, ce qui
n’aide pas à faire accepter la mise en place de nouvelles pratiques. En
outre, les machines sont souvent utilisées pour différentes applications,
ce qui entraîne des conflits d’utilisation et poussent certains services à
redoubler la main courante informatisée par des cahiers manuscrits.
- 70 -
“Si on est sur le logiciel courrier, quelqu'un veut venir faire sa
prise de service, ou le départ patrouille, vous êtes obligé de tout
quitter. Ou si quelqu'un veut venir faire une recherche, il faut
qu'il aille ailleurs. Il faut avoir un cahier suivi de tout: il faut
noter quel numéro on a fait pour pouvoir revenir dessus après.”
Les difficultés de matériel qui ont été évoquées devant nous ne
portent pas seulement sur les outils informatiques proprement dit mais
aussi sur les consommables, et en particulier le papier, qui grève
lourdement les budgets des commissariats.
“Le problème, c'est que le papier doit être pris sur le budget du
commissariat, alors que les imprimés, ce n'était pas nous qui les
payions. Mais, on doit gagner en volume de photocopies.” (un
commissaire)
Enfin, les interventions du correspondant informatique portant sur
les équipements sont parfois jugés trop rigides ; l’exemple le plus
souvent invoqué est celui de la place de l’ordinateur, dont il décide
alors que les chefs de service estiment qu’ils seraient plus à même de
choisir l’emplacement convenant le mieux à leur organisation
particulière.
“On nous a imposé des matériels et on n’a pas eu voix au
chapitre. C’est une conception particulière de notre direction et
surtout du SGO (le service de gestion opérationnelle) qui veut
que l’on travaille comme ça. Ils sont un peu dirigistes. Moi, je vis
ici. Si on me donne des appareils à placer, je regarde ce qu’il se
passe, je sais mieux que le service de gestion où il faut le
mettre (…). Résultat : le Rescom est mal placé. On nous l’a mis
directement à côté de l’accueil près du chef de poste. J’aurais
voulu que ce soit la main courante qui soit près du chef de poste,
il aurait eu vue sur le service pendant qu’il est sur son écran.
Alors que la MCI est dans un endroit où il n’a pas de vue sur le
service. Le Rescom, lui, donne lieu à beaucoup de passages ; il
est utilisé par au moins cinquante personnes, il y a beaucoup de
gens qui ont la carte d’accès. On aurait pu le mettre loin de
l’accueil public ; cela n’aurait pas été gênant. On met les
appareils dans des endroits, sans qu’il y ait de concertation. Je
suis parti au combat pour les faire déplacer, cela sera dur et il
faudra refaire l’installation, ça coûtera de l’argent… (un
commissaire divisionnaire)
- 71 -
Autre question liée au matériel et que nous avons rencontrée à
plusieurs reprises dans les monographies : les policiers s’interrogent
sur les possibilités d’adapter ce dispositif à des circonscriptions
importantes du point de vue du nombre des fonctionnaires. Pour
certains, cela est impossible non à cause du logiciel lui même mais en
raison des liaisons défectueuses : les capacités actuelles de
communication entre les fonctionnaires en mission et le commissariat
ou la salle d’information sont trop faibles pour permettre qu’y
transitent de surcroît les informations destinées uniquement à remplir
en direct et en simultané la main courante.
“Sur une circonscription comme Marseille, ce n’est pas adapté.
Ce n’est pas raisonnable pour des villes où il y a plus de cinq
cents fonctionnaires. Au début, le projet Acropole devait
permettre de faire la main courante avec des terminaux
embarqués, cela aurait alors été possible ici. Tandis
qu’actuellement, on a des mains courantes par arrondissement
qui sont complètement indépendantes et pas reliées entre elles.”
Enfin, côté équipement, la mise en réseau de la MCI pose des
difficultés. Les réseaux internes à un même commissariat semblent
fonctionner sans trop de difficultés ; en revanche les problèmes sont
plus nombreux lorsqu’il y a plusieurs implantations de police 28.
Certains considèrent, comme à Rouen, que le logiciel de main courante
n’est pas adapté à des villes où existent, outre le commissariat
proprement dit, plusieurs unités décentralisées.
“Il faut essayer de coordonner le travail de toutes ces unités.
Avec un système de réseau interne qui permette à chacune de
ces unités de savoir ce qui se passe ailleurs. Parce que
l’information voyage mal. Les bureaux travaillent souvent seuls.
On en vient à des aberrations; cela nous est arrivé de chercher
quelqu’un à la réquisition du parquet, de dire qu’on ne le
trouvait pas et il était dans nos locaux dans une autre
implantation. C’est embêtant de répondre au procureur qu’on ne
28 Au moment de notre enquête à Nice, une telle tentative devait être menée afin
d’établir un réseau entre deux implantations de police distinctes :”On va faire un
réseau. Ils prendront les mentions. Avec une ligne spécialisée, type transpac, le micro
va venir se connecter au réseau.”
- 72 -
peut pas appréhender X et qu’il nous réponde “il est chez vous”.
Il faut un système basé sur le logiciel main courante de la
direction mais avec un réseau, d’abord sur le plan de
l’agglomération et ensuite étendu à tout le département.”
Un nombre élevé de fonctionnaires et une multiplicité des
implantations sont pourtant, pour certains, considérés comme
compatibles avec une bonne utilisation de la main courante
informatisée, à condition toutefois que soit effectué un travail de
décomposition des opérations que la main courante a précisément pour
effet de rapprocher.
“Au niveau centralisation, il faut se demander “qu’est-ce qui
est important ?” C’est la gestion des événements. On peut la
couper la main courante. On ne prend que l’événement dans la
SIC. La gestion des emplois, on la laisse déconcentrer…
Combien il y a d’événements? Entre 140 et 170 événements par
jour. Avec une SIC bien employée, ils peuvent la gérer. Pendant
une vacation, s’ils gèrent quatre événements, c’est beaucoup.”
UN PROGRAMME PROBLÉMATIQUE
Si les problèmes d’équipement sont relativement simples, les choses
se compliquent lorsque l’on aborde les questions liées au logiciel : le
programme de MCI fait l’objet de nombreux griefs portant sur sa
conception et son articulation avec les logiciels de statistiques.
Le logiciel proprement dit
Côté conception du programme, plusieurs points posent
problèmes : les manipulations, la gestion des codes, la lisibilité des
documents et, de manière transverse, la rigidité ou la souplesse du
programme. La MCI est très souvent jugée lourde et peu maniable ; les
opérations prennent du temps (par exemple, “les emplois sont long à
être transférés, il faut deux minutes”), aussi le gain de temps ne semble
pas évident à tous ses utilisateurs, ce qui lui ôte un argument de poids.
- 73 -
“C’est très lourd comme système. Celui qui fait une vacation
longue, c’est une manipulation sévère.” (un commissaire,
responsable de la tenue)
“On trouve que ça prend plus de temps qu'avant. On crée plus
de travail avec l'informatique. L'avantage, c'est qu'on est plus
précis, c'est plus lisible. Mais ça donne l'impression d'une
certaine lourdeur. Il y a trop de manips. Les saisies sont trop
sophistiquées pour ce que c'est.” (un brigadier)
“Ça fait gagner du temps ? En fait, ça, je n’en sais rien. Il faut
un fonctionnaire pour gérer ça. S'il faut détacher quelqu'un pour
le faire, c'est quelqu'un qui n'est pas sur la voie publique. C'est
quelqu'un d'autre qui le fait : si on le faisait faire par les
fonctionnaires, ça les mobiliserait individuellement une demi-
heure par vacation.” (un commissaire)
•Les manipulations
Cette lenteur du logiciel est liée à la quantité de manipulations
nécessaires et obligatoires pour qu’il fonctionne. Les fonctions de
traitement de texte proposées par la main courante informatisée sont
présentées comme austères, si ce n’est pauvres, et peu souples, qu’il
s’agisse des opérations minimales comme des fonctions plus
sophistiquées telles les recherches dans les fichiers.
“La MCI ne va pas à la ligne automatiquement, il faut faire un
retour chariot quand on est en fin de ligne, sinon on tape pour
rien.”
Un des reproches les plus couramment rencontrés porte sur les
itinéraires obligés ; la MCI ne permet pas de sauter certaines étapes
jugées non pertinentes pour une opération donnée, il manque des
raccourcis entre les différentes phases des opérations.
“la mci, Ça vous facilite la vie ?
“Pas vraiment. C’est plus long. Avec la main courante
manuscrite, ça allait plus vite. Là, il y a énormément de
manipulations. Non seulement, il faut créer la patrouille mais il
faut aussi faire un événement pour chaque mission, c’est très
long.” (un brigadier)
- 74 -
Les deux fichiers, événements et activités, manquent de passerelle
même dans les manipulations bureautiques. Il n’est pas possible (selon
nos interlocuteurs) de mettre en œuvre des opérations très simples des
traitements de texte, comme le “couper-coller” ; cela serait pourtant
jugé très utile pour récupérer, par exemple, les identités et les adresses,
toujours longues et précises, afin de les transférer d’une mention à
l’autre. De même il n’y a pas de passage possible d’un fichier à l’autre
par un système de fenêtres, type Macintosh ou Window.
“Ce n’est pas trop au point comme système. Regardez, ça a
effacé les emplois. Vous partez en emploi, vous cherchez qui
était sur la patrouille parce que vous avez oublié. Crac, il faut
redonner le code puis retourner dans les emplois. Donc on est
obligé d’écrire pour ne pas oublier. C’est très lourd.” (un
fonctionnaire)
Les policiers attendent parfois du logiciel des opérations de
déduction, même minimales, que celui-ci n’est pas à même de mener,
ou du moins que les fonctionnaires ne savent pas mettre simplement en
œuvre.
“Je fais la prise de service. On a les effectifs de l’unité. Neuf
personnes. Six sont présentes. Je suis obligé de noter trois
absents. Ça pourrait le faire tout seul, par déduction.”
Les utilisateurs accusent donc le programme d’être archaïque : mais
les concepteurs du logiciel leur répondent que c’est surtout leur
utilisation de la MCI qui est archaïque et qu’ils font “de la resaisie de
données sous forme de codes” sans comprendre réellement comment
fonctionne la main courante informatisée.
La possibilité de faire des recherches dans la main courante est
considérée comme un avantage, mais rencontre quelques difficultés.
Nombre de fonctionnaires ne savent pas faire les recherches ou
trouvent que les opérations que cela réclame sont longues et
fastidieuses, ce qui justifie, là encore, la tenue d’une main courante
manuscrite, résumant la main courante informatique. D’autres se
plaignent de la lourdeur des opérations dès lors que la recherche doit
s’effectuer sur plusieurs critères et pourtant la possibilité de faire des
- 75 -
recherches en croisant plusieurs critères serait jugée comme un réel
avantage, dans la mesure où sa réalisation manuelle est d’un coût très
lourd (en heures de travail).
Si les recherches leur apparaissent comme compliqués, les tris
semblent impossibles : les utilisateurs estiment qu’ils sont très
compliqués à faire et qu’ils auraient besoin de pouvoir interroger la
main courante à partir de critères spécifiques ou en croisant plusieurs
critères. A l’heure actuelle, ils estiment que cela n’est pas faisable, si ce
n’est au prix d’un très lourd travail.
Dans le fichier des événements, la place laissée au résumé de
l’intervention est de sept lignes ; on a vu plus haut que l’appréciation
sur ce point dépend de la conception que les acteurs se font de la main
courante et des objectifs qu’ils lui assignent. Notons simplement ici que
l’ordinateur n’est, en dépit souvent de ce qu’en disent les chefs de
service, que rarement utilisé pour les mentions de main courante créées
à la suite de déclarations spontanées au poste. On peut se demander
dans quelle mesure cette non-utilisation a un rapport avec le court
espace accordé au résumé des faits.
“Un des problèmes de la main courante, c’est que le texte
prévu est court, sept lignes c’est trop peu, souvent ils sont
obligés de faire une deuxième main courante. Surtout pour les
déclarations au poste. Quand on vient faire une déclaration au
poste, souvent les gens sont bavards, sept lignes cela ne leur
suffit pas.”
Les problèmes de manipulation sont jugés d’autant plus sévèrement
qu’ils donnent lieu à des comparaisons avec les logiciels du commerce
ou même avec les applications des fichiers de la police, comparaisons
qui ne tournent pas à l’avantage de la main courante. La MCI n’est en
effet, dans le plus grand nombre de cas, pas le seul ni même le premier
contact des fonctionnaires de police avec l’informatique.
“C’est plus sympa pour faire des recherches, mais il y a un gros
bémol, c’est qu’on a pas les identités phonétiquement, si
l’orthographe n’est pas bonne, il ne donne pas les orthographes
rapprochées, ce n’est pas comme le STIC.”
- 76 -
•Les codes
Une des difficultés d’utilisation de la MCI est liée à la manipulation
des codes. Les promoteurs du dispositif indiquent souvent que les
fonctionnaires usent mal à propos des codes proposés par le logiciel (en
particulier, ils utilisent peu les tables). L’exemple le plus souvent
évoqué est celui du code d’événement “ZZZ”, qui ne devrait être utilisé
que pour les événements exceptionnels alors qu’il est très souvent
mobilisé, lorsque le fonctionnaire ne connaît pas le nom de code de
l’événement en cause ou qu’il pense que ce événement n’a pas de code.
“Il y a tout un ensemble de codes, 107, pour décrire les
activités. Le problème, c'est que ce n'est pas satisfaisant : les
codes ZZZ se sont multipliés, on fait la guerre au ZZZ. Mais ce
n'est pas évident de mémoriser tous ces codes.”
En fait, face à un nombre très élevé de codes d’événement (plus
d’une centaine), les fonctionnaires ont tendance à refaire leur propre
table en sélectionnant un nombre plus réduit de codes qu’ils
connaissent par cœur et qu’ils utilisent sans avoir besoin de
manipulation.
“La première année, il y avait un problème de codification des
interventions, avec les répertoires. On a modifié les
codifications. Au départ, ils mettaient systématiquement "autre
mention main courante.”
Lorsqu’ils consultent les tables, par exemple d’événement, ils
trouvent le code correspondant, mais cela suppose une double
manipulation supplémentaire. Ils doivent d’abord ouvrir un mode
d’emploi29, ou, avec davantage de réticence semble-t-il, consulter les
modules d’aide du logiciel. Ensuite, ils doivent rechercher quelle est la
bonne identification de l’événement, en procédant éventuellement par
tâtonnements : la structure hiérarchique des tables n’est pas sans
équivoque et, en outre, l’événement peut dans un certain nombre de
cas relever de plusieurs catégories différentes.
29 la liste des codes est parfois affichée devant le micro.
- 77 -
Autre type de code, les codes d’accès ou mots de passe créent
quelques tensions quand il faut les répéter lors d’une même session
(pour passer d’un fichier à l’autre).
•Lisibilité
“Cela m’ennuierait énormément qu’on me l’enlève et de
revenir au crayon. L’avantage, c’est que c’est clair. Une main
courante manuscrite, c’est une cochonnerie, il y en a un qui écrit
en noir; l’autre en bleu, c’est mal écrit, c’est pas lisible… Là, c’est
plus agréable.” (un sous-brigadier)
Les caractères imprimés ne suffisent pourtant pas à convaincre tous
les policiers de sa plus grande lisibilité. Beaucoup soulignent qu’elle est
plus propre, dans la mesure où ils peuvent éviter les ratures et les
écritures illisibles. En revanche, le listing informatique est jugé très
souvent peu lisible. Il y manque une hiérarchisation des items et une
mise en page plus harmonieuse. En soulignant, en mettant des
couleurs, en créant des colonnes, la main courante manuscrite
permettait éventuellement une lecture rapide et sélective.
“Tous les fonctionnaire du corps urbain savent la remplir; elle
est diversement appréciée; on lui reproche de ne pas être très
lisible, on ne peut dégager d'un coup d’œil les faits saillants. On
a tendance à chercher les événements. Il faudrait des caractères
de taille différence ou des couleurs.” (un officier)
• Souplesse-rigidité
Le logiciel est souvent jugé trop rigide parce que les utilisateurs ont
une marge de manœuvre limitée, ils ne peuvent guère l’adapter à leur
manière de travailler - personnelle ou spécifique au service. Et ces
prescriptions inflexibles sont vues comme un manque de confiance
“Le seul problème, c'est qu'il n'y a que quatre lignes pour
raconter l'histoire dans son ensemble. X me disait, il y a trois
semaines «on ne peut pas raconter, il faut une autre mention, il
n'y a pas suffisamment de lignes». (…) On ne pourrait pas
demander nous mêmes de rallonger quand on a besoin, non ? Ils
nous prennent pour des idiots !”
- 78 -
Les utilisateurs le trouvent également trop rigide parce qu’il
n’autorise pas les corrections. Une fois l’information entrée, elle ne peut
être retouchée, ce qui pose de problème, en particulier pour
l’orthographe des noms de famille.
“Quand un numéro de mci est pris, on remplit la cartouche. S’il
y a une erreur, on ne peut pas modifier. Ce n’est pas très
opérationnel.”
Le programme est rigide parce qu’il n’est pas capable de s’adapter à
des circonstances variées :tantôt la MCI note rigidement les heures et
tantôt elle n’est pas capable de comprendre qu’il peut ne pas y avoir
d’heures.
“Il faudrait aussi que les heures portées sur les plaintes
correspondent aux heures des fonctionnaires. Bien souvent, les
gens qui viennent déposer plainte ne savent pas à quelle heure
se sont produits les faits. On a une brigade qui fait 17 heures à
23 heures et une autre qui fait 23 heures à 6 heures. Il pourrait
peut-être y avoir moyen d'arrêter les plages des plaintes, par
rapport aux plages des brigades.”
Pourtant, en contrepoint de ce manque de souplesse dans les
manières de procéder, que lui reprochent ses utilisateurs, la MCI est
aussi accusée de manquer de précision voire de rigidité (en particulier
par la hiérarchie qui pourtant est très prudente en ce qui concernerait
l’installation d’un mouchard moins manipulable), par exemple,
lorsqu’elle permet aux fonctionnaires de modifier l’horaire de la
vacation ou de l’intervention.
“Le grief que je fais à la MCI, c'est que par exemple, quand il y
a un appel téléphonique, l'heure s'affiche automatiquement.
Dans l'activité normale, c'est le fonctionnaire qui met ses heures,
quand il prend son service etc. Pourquoi ce n'est pas
automatique ? Il n'y a aucune raison que le fonctionnaire mette
qu'il a pris son service effectivement à 9 heures, alors qu'il est
censé commencer à 8 heures 30. Il va forcément mettre 8 heures
30.” (un officier)
Depuis sa création, plusieurs versions du logiciel ont été proposées,
mais ces mises à jours semblent assez mal connues puisque
- 79 -
l’impression qui domine chez nos interlocuteurs est celle d’une
stabilité, d’une invariabilité des logiciels ; les modifications sont
ignorées.
“C’est un des gros dysfonctionnements de logiciels de police,
c’est qu’il n’y a pas de modification; pendant dix ans, on a le
même logiciel.”
Une des questions qui est posée est celle de la place qui doit être
laissée à l’utilisateur. Dans quelle mesure le logiciel doit-il et peut-il
pour une utilisation collective autoriser la mise en place de procédures
différenciées, voire personnalisées ? Quelle que soit la réponse
apportée, nombre de nos interlocuteurs estiment que la MCI pourrait
être assouplie, en particulier pour tout ce qui concerne l’enchaînement
des opérations.
Les statistiques
Comme les opérations de saisie des données, les manipulations qui
conduisent à la production de statistiques sont estimées lourdes et
pénibles par beaucoup de policiers. Cette position est soutenue tant
pour les statistiques directement prévues par le logiciel (celles qui
viennent alimenter les statistiques nationales du focus) que pour celles
qui peuvent être élaborées à partir des données recueillies par la main
courante (par exemple pour fournir une évaluation des types
d’intervention, des heures, des lieux…). Pour ce deuxième type de
statistiques, rares sont ceux qui jugent, comme le font les promoteurs
de la MCI, que leur saisie ne réclame qu’une dizaine de minutes par
jour de secrétariat et que cette saisie est facilement intégrée au tâches
ordinaires du secrétariat du chef de service.
“Pour les statistiques, c'est catastrophique, ce qui coûtait
10 minutes par jour, à mettre en forme, c'est devenu très très
coûteux en heures personnel. C'est mal foutu. Il faut corriger les
fautes. Par exemple, une patrouille qui commence à 9h et qui
met qu'elle est partie à 9h15, à la fin, ça fait une faute, il manque
du temps; on arrive à 38h20 au lieu de 40h. Les applications
informatiques, il faut que ce soit simple, si vous avez une erreur
- 80 -
il faut qu'on puisse la retrouver facilement. Les statistiques, c'est
un vrai labyrinthe. Les manipulations sont lourdes pour nous”
L’informatique rend évidentes les erreurs ou fausses manipulations
dans la mesure où elle bloque l’exploitation des données, ce qui
rallonge encore le temps passé à la remplir :
“Pour le test focus, il faut corriger tous les jours, on est obligé
d'avoir une supervision, un contrôle. Si on laisse passer les
erreurs comme 8h20 au lieu de 20h20, après on est fichu.”
Les fonctionnaires regrettent que le traitement des données de la
main courante ne puisse être réalisé directement et qu’il faille les
resaisir. Ce temps est encore prolongé lorsque les policiers veulent
obtenir des résultats sous la forme de graphiques (rares étant ceux qui
se sentent à l’aise dans le maniement des tableurs). L’estimation du
temps nécessaire à cette saisie varie alors considérablement d’un
service à l’autre.
“Pour l'exploitation, ça bloque un fonctionnaire pendant deux
heures pour faire la retranscription. Si on a quelqu'un de formé,
très bien, mais ce n'est pas forcément le cas. Et puis, c'est une
tâche de secrétariat, deux heures par jour, c'est trop.”
Certains estiment que la diversité des qualifications rend les
résultats inexploitables. A trop diversifier par exemple les catégories
d’événements, on ne permet plus d’en rendre compte clairement, ni de
produire des résultats exploitables. En outre, en multipliant les
catégories, on diminue le nombre d’items dans chacune d’entre elles, ce
qui leur ôte de la pertinence. Et ce d’autant plus que ces événements
sont parfois lus dans des tris croisés, au crible d’autres indicateurs
(comme l’origine des appels), ce qui diminue encore le nombre des
données. Pour faciliter l’exploitation des données recueillies par la
main courante informatisée, certains commissaires opteraient pour des
grilles moins fines mais plus faciles à relier avec les objectifs spécifiques
du commissariat.
“Les données qui nous posent le plus de problème c'est le lien
entre la délinquance, l'insécurité et la présence sur la voie
publique. mais il y a 107 rubriques pour les activités, c'est
- 81 -
inexploitable ou alors il faut payer des gens à faire ça
uniquement. Puisqu'on dit, on développe la direction par
objectifs, voyons comment on peut intégrer le suivi des objectifs
dans l'information, par exemple faire un suivi de l'activité du
corps urbain par rapport à certaines formes de délinquance. On
peut compartimenter les activités: le 17, le service d'ordre, les
réquisitions, le temps libre dont j'espère qu'ils l'utilisent à
attraper les voleurs., et mesurer le temps passé à ces différentes
activités, dans les différentes créneaux horaires.”
UN PERSONNEL AMBIVALENT
Les réactions sont, comme on l’a vu dans les monographies, très
différentes d’un commissariat à l’autre, d’un service à l’autre. Par delà
les questions d’organisation, jouent en particulier les affinités des
policiers avec l’informatique. Cependant, quels que soient les goûts des
fonctionnaires et l’implication de la hiérarchie, les débuts de
l’informatique semblent avoir été toujours un peu difficiles, le refus
allant dans quelques cas jusqu’à la malveillance.
“Avec la main courante informatique, on a eu des tas de
problèmes. Les appareils revenaient avec les broches tordues, ils
les mettaient dans le mauvais sens, ou alors ils tournaient la
prise en contact et crac ! Résultat : tout tordu, tout cassé… Ils ne
faisaient rien pour que ça marche. Quand ils n’avaient pas de
multi-prises, ils ne les branchaient pas et ils ne s’en servaient
pas, ils attendaient… Ils nous ont cassé beaucoup… Ils nous ont
fait le grand jeu.” (un correspondant informatique régional)
“La main courante, c’est un moyen de contrôle. On a eu des
réactions de syndicats contre le contrôle du personnel. J’en ai vu
des vertes et des pas mûres… Par exemple, il y avait un type qui
enlevait le mot de passe du suivant 30. Il faut voir tout ce que le
service informatique a rencontré comme problèmes…” (un
correspondant informatique)
30 sans doute s’agit-il plutôt en l’occurence du Rescom… Dans la MCI, les codes
d’accès sont fixés par brigade et les autres brigades peuvent visualiser les données de
leurs confrères mais non saisir des données.
- 82 -
S’il est bien un point sur lequel nos interlocuteurs n’étaient
absolument pas d’accord, c’est le rapport entre les compétences
informatiques et… l’âge des fonctionnaires :
“Les jeunes se sont adaptés beaucoup plus vite. Certains
avaient déjà eu une formation à l’informatique; les gens qui ont
des gamins en bas âge s’y sont intéressés de leur côté.”
“A Reims, la moyenne d’âge est très élevée : 42 ans et pourtant
on n’a pas eu de blocage. J’ai même le souvenir d’un vieux
imbibé de Ricard pour qui l’informatique a représenté une
quasi-rédemption.”
“Il y a toujours un frein par rapport à l’informatique, surtout
dans les populations qui ne sont pas trop jeunes. C’est un
blocage naturel.”
Sans doute la réponse dépend-elle de la personne qui pose la
question et de la conception plus générale qu’elle se fait des corps de
police. On observe exactement le même partage à propos des rapports
entre compétences informatiques et niveau hiérarchique, les uns
soutenant que c’est surtout la hiérarchie qui s’est impliquée dans la
mise en œuvre de la MCI tandis que d’autres affirment que c’est la base
qui a davantage investi et compris le fonctionnement de ce programme.
“Vous avez toute une hiérarchie qui ne veut pas s’impliquer.
Mon rôle c’est de les obliger à passer deux heures sur un
ordinateur pour comprendre l’information qu’ils peuvent en
tirer. Avec une informatisation comme celle-là, vous avez cent
pour cent de l’activité du service qui passe en informatique. Si
vous passez à côté, je leur dis, vous laisser votre pouvoir de
commandement à quelqu’un d’autre. Et tout ça, c’est mieux
passé à la base, quoiqu’on en dise.” (un commissaire)
“Au départ, c’est mal passé. Cela a été vu comme un contrôle
des personnels: il ne faut pas se voiler la face. Ce n’est pas
toujours très bien passé auprès des gardiens de la paix.” (un
commissaire)
- 83 -
Formation
Les fonctionnaires qui sortent de l’école de police ont eu un contact
avec l’informatique mais certains estiment qu’il a été trop bref (“On y a
touché trois fois en quatre mois”, un policier auxiliaire) tandis que
d’autres31 estiment qu’ils sont eu un contact avec un matériel beaucoup
plus perfectionné que celui qu’ils rencontrent dans les services, ce qui
entraîne une familiarité plus grande mais aussi des frustrations.
Pour les fonctionnaires déjà en place, les plaintes portent à la fois
sur le manque de formation et sur la formation. L’organisation des
brigades de roulement rend, en particulier, difficile la formation de
tous les fonctionnaires dans des délais point trop longs.
“La MCI doit marcher 24 heures sur 24. Logiquement, chaque
fonctionnaire ou presque doit savoir s’en servir. On a essayé au
départ, mais ici, le problème, c’est le nombre de fonctionnaires.
On a 16 arrondissements, avec cinq brigades par
arrondissement. Il en faut quinze par arrondissement, au bas
mot pour que ça marche, il en faut 180 fonctionnaires formés sur
Marseille. Or on ne peut en former que douze par stage. Comme
il y a 5 ou 600 fonctionnaires à former, ça fait deux ans…” (Un
officier)
La formation paraît parfois inadaptée, en particulier lorsqu’elle
mélange des personnes dont les compétences en matière
d’informatique sont très différentes ; certains policiers n’ont eu aucun
contact préalable avec l’informatique, d’autres suivent la formation
alors qu’ils travaillent déjà sur le logiciel et ils ont donc l’impression de
perdre leur temps si on leur rappelle les prémices.
En outre, on l’a vu, la micro-informatique fait désormais partie de
l’environnement familier d’un nombre croissant de personnes qui juge
les logiciels de la direction à l’aune des logiciels du commerce :
“Mon fils est ingénieur, je lui ai posé la question de savoir ce
que ça vaut comme logiciel. Il m'a dit, quand je vois ça, j'ai envie
de le mettre par la fenêtre. C'est lourd. ça mériterait d'être plus
31 ayant peut-être l’expérience d’autres écoles
- 84 -
convivial, avec des fenêtres entre lesquelles on peut se
promener.”
Cette formation externe n’est pas toujours appréciée :
“Les plus dangereux, c’est ceux qui connaissent l’informatique.
Par exemple à Troyes, le type a mis un an et demi à travailler
dessus pour faire son propre truc, le jour où il a fini, le canonge
lui est tombé dessus…”
Outre les problèmes de formation initiale, se posent les questions de
suivi et de “service après vente” du logiciel : à qui faire appel en cas de
problème, à qui demander conseil ? Si la réponse paraît évidente aux
correspondants informatiques, elle ne l’est pas pour tout les
fonctionnaires.
Conclusion
Pour conclure, les difficultés évoqués s’inscrivent, on le voit, dans
des registres assez différents. Les plaintes n’émanent pas seulement des
utilisateurs directs (les fonctionnaires en tenue qui remplissent au jour
le jour la main courante), mais aussi de leur encadrement immédiat (les
chefs de poste) ou de leur hiérarchie supérieure. Sans que la qualité du
plaignant ne détermine la nature des problèmes pris en compte. Certes
les problèmes de manipulation sont plus sensibles aux fonctionnaires
de base, mais ils ont été levés également par des officiers et des
commissaires.
Ce qui est également partagé par beaucoup, et qui justifie, d’une
certaine manière pour partie, la rédaction de ce chapitre de doléances,
c’est un jugement négatif sur la communication entre les concepteurs-
promoteurs du logiciel et l’ensemble des usagers. Cette opinion est par
ailleurs partagée par les deux parties, les concepteurs regrettent que
très peu de plaintes ou d’insatisfactions remontent jusqu’à eux, que les
utilisateurs ne prennent pas la peine de leur donner leur opinion et
qu’ils ne leur disent pas comment ils utilisent le logiciel.
- 85 -
“Les gens qui font de l’informatique, quand ils butent sur un
produit, ils veulent tout de suite acheter autre chose. On leur dit
de nous dire ce qui ne va pas. Mais on a peu de remontées.”
“Les officiers ne demandent pas de modifications. Ils ont
demandé que l’on modifie les emplois mais on s’y est opposé,
c’était des bêtises. Par exemple, ils voulaient faire la différence
entre patrouille auto et patrouille moto. Cela n’a aucune
importance en fin de compte. Je m’y suis opposé. Ils font des
demandes sur des points de détail, sur des bêtises.” (un
responsable informatique régional)
Les utilisateurs imputent eux un certain nombre de ces problèmes à
la traditionnelle opposition entre les services opérationnels et les
services administratifs.
“Ce sont des outils, des besoins qui ont été pensé au niveau
central alors que ce dont on a besoin est fonction de l’utilisation
locale ; il faudrait des outils de micro-informatiques.”
- 86 -
Partie II : Le STIC,
INTRODUCTION
Nous avons déjà souligné dans l’introduction générale de ce rapport
la différence dans le traitement accordé au STIC par rapport à la main
courante informatisée. Cette différence est d’abord liée à l’inégal
avancement de ces deux applications : si l’on excepte le LRP (logiciel de
rédaction des procédures) le STIC est aujourd’hui dans une phase
d’implantation (STIC-AS, Canonge) et de développement en ce qui
concerne les autres applications prévues. Sur un certain nombre de
points, nous ne pourrons de ce fait qu’esquisser l’analyse, car les usages
sont en phase de constitution : les acteurs que nous avons rencontrés
n’ont pas encore une vision très affirmée des applications, ils
raisonnent souvent par rapport à des représentations a priori de ces
applications plutôt qu’en fonction de leur pratique effective. Mais au-
delà de cet aspect de nature conjoncturelle, il nous semble important de
souligner deux différences essentielles entre ces applications,
différences qui suffisent à rendre illusoire toute tentative de
comparaison entre le STIC et la main courante informatisée, bien que
dans les deux cas il s’agisse d’informatisation des services de police.
Tout d’abord, le STIC est destiné plutôt à la police judiciaire alors
que la main courante informatisée a été conçue pour la police en tenue
et, de façon plus spécifique, pour les brigades de roulement. Les
métiers, les cultures, les objectifs de ces deux corps de police diffèrent
profondément : le mécontentement des enquêteurs face à la réforme
récente qui les assimile aux gardiens de la paix le rappelle amplement.
D’un côté, on trouve une organisation très hiérarchisée, avec un
encadrement en principe fort des activités, des horaires etc. et un travail
de nature collective non seulement parce que les fonctionnaires font
- 87 -
partie d’équipes mais aussi parce qu’il n’y a pas d’affectation de
“dossiers” à des personnes particulières. De l’autre, le poids de la
hiérarchie est beaucoup faible - l’autorité sort de la police pour être
exercée par les magistrats - les inspecteurs ont une grande latitude dans
l’organisation de leur travail qui est défini par des dossiers ou des
affaires traités en propre par un inspecteur ou par une équipe. Ne
serait-ce qu’en raison de ces différences, l’aspect organisationnel qui,
dans le cas de la main courante informatisée, représentait un enjeu
majeur, ne peut être que beaucoup plus marginal en ce qui concerne le
STIC.
Et, de fait, le STIC n’a pas été pensé comme un outil de
réorganisation de la police judiciaire, mais plutôt comme la
rationalisation et l’optimisation du traitement de l’information dans
toutes ses dimensions : il ne s’agit pas de redéfinir les compétences des
uns et des autres, ni de renforcer les possibilités de contrôle sur les
activités des fonctionnaires ; il s’agit de rendre l’information plus
accessible, de la globaliser, de la mettre en forme de manière à ce
qu’elle puisse ensuite être utilisée à divers propos, tant pour les
enquêtes que pour les besoins statistiques. Le projet STIC, qualifié par
certains de “plus gros chantier de la police nationale depuis 25 ans”, est
basé sur l’idée plus ou moins explicite que le travail de la police
judiciaire peut être pratiquement décrit comme la production, le
recueil, le traitement et la circulation d’informations, de l’échelon le
plus local vers les services centraux et réciproquement : le STIC lui-
même est destiné à organiser cette production, ce traitement et cette
circulation pour les informations actées, c’est-à-dire qui correspondent
à des procédures, quelle que soit par ailleurs l’issue judiciaire de la
procédure ; autrement dit, il s’agit de tout ce qui concerne
l’aboutissement du travail policier. Dans ce contexte, les applications
du STIC visent une intégration de l’ensemble du travail policier au sens
large : décrire le STIC revient donc en quelque sorte à décrire la police
judiciaire, du moins ce qui concerne l’articulation entre les différents
acteurs impliqués. D’autres applications ne concernent qu’une partie de
cette police judiciaire et/ou gèrent des informations qui sont des
données d’enquête et non de procédures, tel par exemple le fichier des
- 88 -
brigades spécialisées (FBS) qui traite de la moyenne et grande
délinquance et permet la coordination entre ces différentes brigades.
Dans cet ensemble de dispositifs informatiques, le STIC est
l’application majeure, celle qui permet de circuler dans toutes les unités
de police judiciaire, des unités opérationnelles aux unités plus
administratives.
Dans la suite, nous partirons de cette manière de considérer le STIC
pour organiser notre présentation et tenter une première analyse du
matériau recueilli. Concrètement, cela signifie que nous chercherons
essentiellement à mettre en évidence les convergences et les
divergences existant entre la manière dont le STIC formalise le travail
policier - sous l’angle, entre autres, de la nature des informations qu’il
produit et les usages de ces informations - et la description qui en est
faite par les acteurs impliqués dans ces activités : autrement dit, si l’on
considère que le STIC repose sur et performe une certaine modélisation
de l’activité judiciaire, nous nous demanderons en quoi cette
modélisation correspond ou non à la représentation que se font les
acteurs, dans quelle mesure elle est acceptable et quels en sont les
points contestés. Nous étant essentiellement intéressées aux unités
opérationnelles de police judiciaire, nous nous placerons de leur point
de vue pour établir cette description ; nous commencerons par
l’application qui, pour ces unités, se situe au plus près de la production
de l’information, à savoir le logiciel de rédaction des procédures (LRP),
puis nous nous déplacerons d’application en application en allant
toujours dans le sens d’une moindre implication dans la production de
l’information et d’une plus grande part d’utilisation, du STIC-FCE au
STIC-AS en passant par le Canonge.
Rappelons ici brièvement le contenu des différentes applications : le
LRP est un logiciel qui doit faciliter la rédaction des différents actes
composant une procédure, améliorer la présentation de ces actes,
assurer leur conformité par rapport au code de procédure pénale, et, à
terme, permettre l’alimentation de fichiers de renseignements et de
fichiers à vocation statistique ; le STIC-FCE (faits constatés élucidés) est
une application qui sert à l’établissement de statistiques - analyse de la
délinquance, mesure des performances policières - à partir du
- 89 -
traitement de certaines données extraites des procédures ; le Canonge
est une application qui permet de faire des tris basés sur des critères
physiques dans un fichier, aujourd’hui départemental, de
photographies des personnes mises en cause ; enfin le STIC-AS
(Antécédents et Stupéfiants) est une base de données sur toutes les
infractions commises qui recense, entre autres, les victimes et les
personnes mises en cause.
L’énumération de ces diverses applications montre que nous avons
considéré une définition large du STIC. Pour ceux qui sont impliqués
dans le développement du STIC, le STIC-FCE malgré son nom ne fait
pas partie du STIC au même titre que le STIC-AS : il s’agit d’une
application ancienne qui a été légèrement modifiée pour être à terme
compatible et intégrée dans le STIC. De fait, les différents acteurs que
nous avons interviewés ne s’accordent pas sur une définition commune
du STIC: cet éclatement reflète l’indétermination même du STIC ; parle-
t-on uniquement des applications qui aujourd’hui ont déjà ou presque
leur forme supposée finale, ou parle-t-on du projet dans son ensemble ?
Pour certains, le STIC se confond avec le STIC-AS qui vient d’être
constitué par la réunion du fichier général des antécédents (FGA) qui
existait en région parisienne et d’un fichier équivalent, quoique créé de
manière plus récente, pour le reste de la France. Pour d’autres, le STIC
correspond à toutes les applications informatiques qui permettent
d’obtenir des renseignements, y compris le FVV (fichier des véhicules
volés), le FPR (fichier des personnes recherchées), le fichier des cartes
grises, le fichier des véhicules volés, le fichier des permis de conduire,
le fichier des personnes recherchées, le fichier national des étrangers
(FNE). Selon les personnes, le LRP est ou n’est pas perçu comme faisant
partie intégrante du STIC ; un certain nombre de policiers ne savent pas
que le LRP a été conçu pour alimenter à terme de façon plus ou moins
automatique les autres fichiers et donc pour permettre de limiter les
opérations de saisie. Face à ce flou relatif, nous avons choisi de traiter
des applications qui sont le plus souvent évoquées lorsque l’on parle
du STIC; là encore, le traitement accordé sera inégal : comme on le
constatera, la majeure partie de notre analyse portera sur le LRP. Deux
raisons principales sont à l’origine de cette disparité : tout d’abord, il
- 90 -
s’agit de l’application pour laquelle l’on bénéficie du plus grand recul
temporel. Mais surtout, le LRP est le logiciel qui a le plus d’implications
dans le travail quotidien des inspecteurs ; ceci implique que, par
rapport à la question qui nous sert un peu de fil rouge dans cette partie,
à savoir la mesure des écarts entre la manière dont le STIC modélise la
production et la circulation de l’information et la manière dont cela est
vécu par les acteurs concernés, le LRP est l’application la plus riche
d’enseignements.
Signalons par ailleurs que nous n’avons pas cherché à savoir si les
imputations faites par les fonctionnaires aux différentes applications
étaient ou non justifiées. Dans cette phase d’installation des
applications, si un fonctionnaire n’a pas compris comment fonctionnait
telle application ou n’a pas eu connaissance de possibilités qui lui
seraient utiles, il nous paraît fondamental de le noter au même titre
qu’une critique fondée sur une vision “conforme” de l’application.
- 91 -
1. Le LRP
Dans la chaîne définie par la circulation des informations “actées”,
le LRP occupe une place de choix, puisqu’il se trouve à l’origine de
cette circulation, au moment où des informations vont être produites.
Lors de la rédaction d’un procès-verbal, l’on assiste au passage entre
une ou des activités et un compte rendu, ou plus exactement un
ensemble de comptes rendus potentiels ; car, comme le rend manifeste
le principe de l’unicité de la saisie, le procès-verbal est un document
qui se trouve au nœud d’une pluralité d’usages. C’est un compte rendu
à destination de l’autorité judiciaire qui détaille à la fois des faits et un
certain nombre d’éléments sur le mode de production ou d’obtention
de ces faits en conformité avec le code de procédure, mais aussi un
compte rendu qui va servir avec d’autres à mesurer et à qualifier l’état
de la délinquance, d’un côté, et de l’autre, l’activité policière, ou encore
un compte rendu qui qualifie des objets et des personnes et les inscrit
dans le champ des activités policières. Deux questions principales se
posent ici : l’introduction du LRP modifie-t-elle notablement les
conditions de production et la forme de ces différents comptes rendus ?
La conception du LRP repose-t-elle ou non sur une vision réaliste de ce
qu’est le travail policier et plus particulièrement de ces activités de
transcription que sont la rédaction d’un procès-verbal d’audition, de
plainte, de perquisition, de garde à vue etc. ? Elles reviendront sous des
formes différentes dans la description que nous ferons des usages du
LRP et de la façon dont ces usages sont appréciés par les utilisateurs.
Dans un premier temps, nous nous intéresserons aux rapports entre
les activités des inspecteurs et les procédures sur lesquelles elles
débouchent, en nous demandant comment le LRP les transforme.Trois
aspects principaux seront abordés : le problème de l’exactitude du
compte rendu et les possibilités de correction laissées par le LRP, les
interactions entre policiers et prévenus ou plaignants, l’organisation du
- 92 -
travail. Une deuxième partie sera consacrée aux rapports entre les actes
de procédure et le code de procédure pénale.
DES ACTIVITÉS AUX COMPTES RENDUS
En préliminaire, il faut souligner que, dans leur majorité, les
inspecteurs sont très positifs si ce n’est par rapport au LRP tel qu’il
existe aujourd’hui, du moins par rapport au principe du LRP. Ils
considèrent que l’informatisation dans la rédaction des procédures est
un progrès tout à fait important, que le LRP a déjà apporté un certain
nombre d’améliorations dans le travail quotidien et ils proposent des
aménagements dans le logiciel qui seraient à même de le rendre
pleinement satisfaisant.
Le LRP, outil bureautique
Parmi les éléments qui sont valorisés d’emblée, on trouve de façon
prévisible les possibilités liées au passage par l’informatique. Ainsi l’on
peut faire des corrections sans être obligé de retaper intégralement le
procès-verbal : se trouve créée une disjonction entre la saisie d’un texte
et son impression qui permet d’ajuster le texte pour le rendre plus
“exact” qu’il s’agisse des constatations faites par le policier ou des
déclarations d’un tiers, ou plus conforme par rapport aux exigences
légales. Par ailleurs, le LRP en tant qu’outil informatique permet
d’abréger des tâches répétitives.
“Le premier ordinateur qui est arrivé à la crim, personne n’en
voulait. J’ai dit “mettez-le dans mon bureau”. J’ai eu à faire des
constatations. Je m’y suis repris à trois fois, c’était formidable de
pouvoir faire des modifications. Les collègues s’y sont mis aussi
peu à peu. C’est bien : on corrige les fautes d’orthographe. Avec
tous les procès verbaux qu’on est obligé de faire dans une
enquête…” (section financière, SDPJ)
“Le LRP, on l’attend avec impatience… Ici, on traite beaucoup
d’affaires. On a quatre week-end de permanence judiciaire.
Parfois on a 25 gardes à vue. Des collègues ont leur appareil
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personnel, ça nous aide. Ils ont un appareil qu’ils ont payé de
leur poche. Sinon, c’est l’Olympia mécanique, qui n’a même plus
de ruban parce qu’on ne les fabrique plus, il faut les
réenrouler… Ils se sont fait des modèles. Moi, j’ai traité une fois
une affaire avec six personnes. Il faut faire six fois les gardes à
vue, les perquisitions et tout, c’est épouvantablement long. On
avait trente PV à sortir, on s’est installé sur le poste et
l’informatique a tout sorti.” (commissariat, banlieue parisienne)
“Pour les perquisitions, c'est commode, si on a oublié quelque
chose, on peut le rajouter.” (commissariat, banlieue parisienne)
“Les PV avant il fallait les faire en cinq exemplaires, avec les
carbones et tout, ça se coinçait, ça rentrait mal dans la machine.
Là, l’ordinateur met tout seul la date, l’heure, le matricule, le
nom. On marque l’objet du PV puis on fait le texte normalement.
On peut corriger nos fautes.” (UPJA, commissariat Marseille)
Le LRP, comme tout outil informatique, permet de gagner du temps
sur certaines tâches répétitives et d’améliorer le travail effectué tant sur
le fond que sur la forme : tout le monde souligne le fait que “c’est plus
propre”, “mieux présenté” etc. Le LRP augmente aussi le confort de
travail : fini le bruit assourdissant des batteries d’Olympia, ce qui,
comme nous le verrons dans la suite, ne va pas sans regrets. En même
temps, les utilisateurs émettent un certain nombre de critiques à l’égard
du système : certaines de ces critiques doivent être considérées comme
des témoignages d’intérêt pour l’outil ; les utilisateurs mettent en avant
des défauts du système qui, a priori, peuvent être corrigés. Souvent, les
problèmes rencontrés sont la contre-partie des efforts effectués pour
diminuer le travail répétitif et alléger les tâches de vérification ou sont
liés au caractère relativement fruste, comparé aux derniers
développements des traitements de texte sur le marché, du logiciel
proposé :
“Plein de choses ne fonctionnent pas. Par exemple, quand
quelqu’un n’a pas d’emploi, il marque automatiquement “sans
emploi”. Le logiciel de traitement de texte est mauvais.
Quelqu’un qui a une binationalité, on ne peut pas l’écrire. Ça
peut bloquer une procédure, c’est pénible. Il y a un dictionnaire
des communes mais il faut l’orthographe complète et totale.”
(commissariat, banlieue parisienne)
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“Il y a des trucs pratiques : il met automatiquement le nom du
père. Mais ça pose un problème quand le type est de père
inconnu.” (brigade centrale, Paris)
“Le gars qui est SDF, il faut à tout prix mettre une adresse. Il y
en a un qui a trouvé une astuce, il faut supprimer “France”, et
comme ça on n'est pas obligé de mettre une adresse.”
(commissariat, Paris)
“Il y a une certaine lourdeur de l’application du traitement de
texte, pour mettre les gras, les italiques… c’est lourd comme
gymnastique. Même avec l’habitude. Il y a bien cinq ou six
boutons à toucher…” (brigade centrale, Paris)
D’autres critiques sont plus profondes : elles mettent en cause les
changements d’habitudes qui sont demandés aux utilisateurs,
changements qui sont perçus comme n’ayant pas toujours de
contrepartie positive.
“On a nos habitudes. Il manque dans le LRP, les mentions de
fouille à corps, les avis de télégramme au procureur. Ce qui nous
gêne c'est de ne pas avoir tout le PV sous le nez, on n'a qu'un
morceau. On met le nom et puis ensuite on n'a plus le nom de la
personne. Il faut lui redemander à chaque fois, c'est gênant, c'est
vexant. Ce qui est agaçant, c'est que c'est un mauvais traitement
de texte. Ils auraient dû consulter la base.” (commissariat,
banlieue)
“Rien ne va. Le traitement de texte est très compliqué.
L’appareil est lent. Un exemple: il faut mettre le matricule, ça ne
sert à rien. Les rubriques ne sont pas agencées dans l’ordre que
l’on veut. On prend l’habitude de taper les marges puis le texte,
là c’est l’inverse. Pour faire des gras ou des soulignés, c’est très
pénible, il faut revenir sur le bandeau. Il n’y a pas de souris.
C’est lent et compliqué, il faudrait une semaine de formation.
Beaucoup de gens sont comme moi: on hésite, on s’y met parce
que ça permet de ne pas faire de fautes, de revenir sur le texte,
c’est plus joli.
On n’a pas de vue d’ensemble de ce qu’on tape, il n’y a de
fonction vue avant impression. Le PV est décomposé en
plusieurs parties : 1) date et heure, 2) matricule, 3) marge: le
service, le n° de procédure, la qualification de l’affaire, l’objet du
PV, 4) texte. Pour une plainte toute bête, on demande trois fois la
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date de naissance au plaignant, on ne peut pas la mettre en
mémoire, ou alors, on peut mais c’est compliqué. Comme on n’a
pas tout sous les yeux, on est obligé de redemander, alors
qu’avec l’Olympia, on peut le retrouver très facilement. On
n’imprime pas tout le temps, tellement c’est long. Un jour, j’étais
en train de faire une audition, j’en étais à la 3ème page. Crac,
une panne électrique. On ne fait pas de sauvegarde en cours,
parce que ça prend un temps fou, il lui faut au moins 5 mn (il
nous fait la démonstration).” (commissariat, Paris)
Dans ce dernier exemple l’inspecteur interrogé se montre
extrêmement négatif à l’égard du LRP, et il concentre à lui tout seul un
certain nombre de critiques partagées par d’autres policiers qui disent
par ailleurs être plutôt contents de l’existence du LRP. En fait, on aurait
tort d’établir une relation de cause à effet entre l’existence de critiques à
l’égard du logiciel et le degré de satisfaction des individus. Beaucoup
d’utilisateurs ont des mots assez durs pour le logiciel tel qu’il existe
aujourd’hui, mais cela ne les empêche pas d’en être malgré tout
contents : ils “font avec” les défauts pour bénéficier des avantages. Un
ton aussi dévastateur que dans cet exemple semble s’accompagner
d’une certaine démotivation des personnes à l’égard de leur travail,
démotivation elle-même due dans le cas présent à un manque
d’activité.
On notera par ailleurs que l’utilisateur ne fait pas la différence entre
ce qui est dû à la conception du logiciel et ce qui peut être imputé au
matériel. C’est l’ensemble de la prestation qui l’intéresse, et de son
point de vue, une telle distinction n’est pas un argument recevable qui
permette de mettre le logiciel hors de cause. Au delà du
mécontentement assez général qu’un tel témoignage manifeste, il rend
sensible l’existence de modifications dans la façon de travailler que
suppose toujours l’introduction d’un nouvel outil. Ces modifications ne
sont pas faciles à expliciter : l’apprentissage débouche sur la mise en
place de nouvelles routines progressivement incorporées qui se
substituent aux précédentes.
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Le LRP dans l’interaction policier - public
Ceci étant, plus l’on s’intéresse à l’insertion de l’outil dans le travail
policier dans ce qu’il a de spécifique, plus les commentaires se font
précis et analytiques. L’un des points qui revient le plus souvent
concerne le rapport au public, qu’il s’agisse de l’enregistrement d’une
plainte ou de l’audition de prévenus. En substance, l’argumentation de
ceux qui se montrent les plus mitigés quant à l’utilisation du LRP
consiste à démonter l’idée que la frappe du procès-verbal est une
simple tâche bureautique qui peut être disjointe de l’audition elle-
même : end autres termes, l’on ne peut abstraire l’interaction entre
policier et plaignant ou prévenu des modalités pratiques de sa
réalisation. Ainsi, même le bruit généré par la machine à écrire qui,
dans le cadre d’un travail de bureau, apparaît comme un facteur de
gêne, peut dans le cadre de cette interaction très particulière avoir une
utilité et faire partie intégrante de l’interaction :
Inspecteur A : “L’Olympia, c’est sympa. Un mis en cause
qu’on entend là dessus [sur l’ordinateur], c’est moins bien.
L’Olympia, ça fait du bruit, l’ordinateur, ça fait plus intellectuel.
Les plaignants peuvent nous dire qu’on a fait une faute
d’orthographe. Là, on est avec l’écran, on regarde les fautes. Les
gens regardent l’écran, ils font des commentaires. On leur dit :
on n’a pas fait des études de secrétariat.”
Inspecteur B : “Là on est très mal installés, on ne regarde pas le
plaignant en face. C’est embêtant, ça gêne la relation. ça nous
bloque. Le mis en cause voit qu’on n’a pas l’habitude, il dit:
“c’blaireau d’flic, y connaît rien”. Avec la machine, on peut
marquer l’intensité dans l’audition (en tapant plus ou moins
fort). On peut regarder dans les yeux par dessus la machine.
Avec l’ordinateur, on n’est jamais en face. L’installation est
nulle.”
Inspecteur C : “c’est autre chose, ça n’a rien à voir”
Inspecteur A : “moi, je suis revenu à l’Olympia pour tout ce
qui est audition directe.” (commissariat, Paris)
L’analyse des différences introduites par l’ordinateur dans
l’interaction policier - “public” a été reprise plusieurs fois en des termes
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similaires par les diverses personnes que nous avons interviewées.
Deux éléments principaux sont mis en avant : le contrôle visuel du
policier sur son interlocuteur est beaucoup plus faible avec l’ordinateur
qu’avec la machine - l’écran s’interpose entre les deux et empêche la
position en face-à-face ; le policier peut se sentir en situation
d’infériorité s’il rencontre quelque difficulté dans le maniement de
l’ordinateur ou si son interlocuteur possède une plus grande
compétence que lui en la matière. 32 La machine à écrire était un
prolongement de son corps, il se sentait parfaitement maître de l’outil
qui devenait en quelque sorte transparent ; il pouvait même
éventuellement en jouer pour signifier quelque chose sur l’état de la
relation instaurée ou pour accroître la tension chez son interlocuteur.
L’ordinateur, par contraste, apparaît lourd, encombrant au point
parfois de phagocyter la relation entre les deux interlocuteurs et
inapproprié comme instrument dans cette relation ; la boutade suivante
illustre ce point sur un mode humoristique :
“J'étais assez contre, mon argument, c'était que l'écran allait me
masquer l'interlocuteur. On a perdu un peu ce contact. Avec la
machine, on fixait la personne - on tape à dix doigts, on ne
regarde plus - on a perdu un peu ce contact avec les mis en
cause… Et puis, si on leur envoie sur la tête, ça se casse, déjà
qu'on n’a plus de bottin !” (commissariat, banlieue)
Il semble donc qu’au moins en ce qui concerne les auditions, le LRP
soit pris entre deux logiques plus ou moins contradictoires : nous avons
vu plus haut que les utilisateurs plébiscitent toutes les fonctions qui
font du LRP un outil bureautique et non une machine à écrire
électronique ; mais, d’un autre côté, plus le LRP est capable de faire des
32 Plus rarement, l’argumentaire se renverse et l’ordinateur devient au contraire
ce qui permet de renforcer la position de l’enquêteur face au plaignant ou au
prévenu ; notons que l’on retrouve davantage cette idée dès lors que l’on s’intéresse à
des fichiers comme le Canonge plutôt qu’au LRP.
“Qu’est ce que ça change pour nous? Beaucoup de choses… On ne travaille pas
avec n’importe qui. Nous, on est aux stups, on travaille avec des dealers… ça fait
beaucoup plus sérieux l’informatique. Les toxicos, c’est comme dans les labos, ça les
impressionne. Quand on leur dit aux dealers que c’est centralisé, ils le croient.”
(brigade spécialisée, Marseille)
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choses sophistiquées et plus il exige un utilisateur compétent et
concentré - il n’est plus possible de frapper au kilomètre sans même
contrôler le résultat au fur et à mesure - ce qui, dans la situation
d’audition, se présente comme une gêne pour l’interaction. Notons que
cette gêne est souvent moins sensible pour de jeunes policiers qui ont
toujours eu affaire à des ordinateurs durant leurs études et qui ont été
pour certains extrêmement surpris de se retrouver face à une Olympia
dans leur premier poste : autrement dit, il y a plusieurs manières de
gérer l’interaction avec les plaignants ou les mis en cause. La difficulté
provient du fait que chacune de ces manières est liée à une
configuration donnée qui associe à la fois le tempérament, l’expérience
du policier et, entre autres, les outils sur lesquels il s’appuie : si l’on
change les outils, il y a une phase de transition un peu délicate pendant
laquelle le policier doit se reconstruire une pratique.
La procédure, un travail collectif
Nous venons de voir comment, pour certains, le LRP faisait
l’impasse sur les pratiques existantes en matière d’audition. Un autre
reproche qui lui est fait, et à travers lui qui est fait à ces concepteurs,
c’est de ne pas avoir assez pris en compte pour le moment la dimension
collective du travail de procédure. Celui-ci est en effet marqué par une
contrainte temporelle très forte, contrainte imposée par le code de
procédure pénale : il faut qu’en deux ou trois fois 24 heures maximum
l’ensemble du dossier soit ficelé pour être transmis aux magistrats.
Pour arriver à gérer cette contrainte, le travail d’audition s’effectue
souvent de manière collective : par exemple dans le cas où plusieurs
personnes ont été appréhendées, elles sont auditionnées en parallèle
par différents inspecteurs, qui se répartissent spatialement en fonction
de la disponibilité des locaux et des ordinateurs et non forcément dans
leur bureau personnel. Du coup, les différents procès-verbaux qui
appartiennent à la même procédure se trouvent disséminés dans
plusieurs ordinateurs, d’où quelques difficultés dans la gestion des
dossiers :
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“Tous les actes concernant une même affaire sont rentrés sous
le même numéro de dossier. Ce qui est un peu gênant, c'est que
les appareils ne sont pas reliés entre eux. On peut avoir un
collègue qui fait un autre PV de machine différente, le n° de
dossier étant donné par la machine, on a deux numéros
différents.” (DPJ, Paris)
Pour la plupart, la difficulté apparaît transitoire et la solution à ce
problème viendra du réseau dont ils attendent des avancées
importantes. Beaucoup rêvent du jour où, auditionnant un prévenu, ils
pourront consulter en temps réel les procès-verbaux en cours de
rédaction par leurs collègues en train d’auditionner d’autres prévenus
et s’appuyer sur ces procès-verbaux pour affiner leur interrogatoire.
“Nous avons 10 ou 11 postes avec le LRP, ils ne sont pas en
réseau, il faudrait qu'ils le soient parce que pour une même
procédure, il peut y avoir plusieurs auditions en même temps, et
ça permet de faire circuler l'information de manière instantanée
sans interrompre l'audition.” (commissariat banlieue)
“On tape sur tous les ordinateurs du service indifféremment,
selon les disponibilités et les bureaux. Ce qui manque, c’est que
les ordinateurs d’un même groupe soient connectés entre eux.”
(brigade centrale, paris)
“Le réseau nous permettra d’accéder aux PV des collègues. On
pourra voir en direct sans être obligé de descendre pour voir le
PV.” (commissariat, Paris)
Ceci étant, ceux qui ont eu l’occasion de voir fonctionner un réseau
sont un peu moins optimistes :
“Quand on est sur le réseau, les PV ne sont pas sur
l’ordinateur, ils sont sauvegardés sur le serveur. Quand on
quitte le réseau, on n'a plus les procédures. Et le problème, c'est
que le réseau est très lent...” (SRPJ, province)
Au travers des critiques qui sont faites, apparaissent en creux les
conditions de fonctionnement actuelles du LRP : aujourd’hui, le LRP
supposerait que chaque fonctionnaire gère en propre ses affaires et
dispose d’un ordinateur pour ce faire, ce qui est loin d’être le cas pour
le moment. Le rassemblement des différents procès-verbaux pour une
- 100 -
même procédure par l’intermédiaire d’une disquette peut être rendu
délicat du fait des disparités existant dans le matériel disponible. En
l’absence de réseau, chaque ordinateur ou un ensemble de deux ou
trois ordinateurs sont connectés à une imprimante pour l’édition du
document papier. Dans un même service, il peut y avoir plusieurs
imprimantes différentes, chacune d’entre elle demandant des
paramètres d’impression spécifiques : les modèles de PV sont alors
techniquement différents d’un ordinateur à l’autre, ce qui alourdit les
tâches de transfert d’un document d’un ordinateur à un autre. Ces
difficultés expliquent en partie le fait que, dans la plupart des cas, il n’y
a pas d’archivage informatique des procédures : les PV sont conservés
en mémoire jusqu’au moment où la procédure est transmise à la justice
et sont ensuite détruits ; le papier, qui est aussi le support sur lequel les
éventuelles signatures sont apposées, reste le support de référence pour
l’archivage et le rassemblement des différents actes.
En conclusion de cette première partie, nous soulignerons le fait
qu’au delà des avantages procurés par le LRP qui font l’objet d’un
assentiment quasi-général - pour la plupart des fonctionnaires, il ne
peut être question de revenir à l’Olympia - l’introduction d’un tel outil
suppose une modification des habitudes de travail qui n’est pas
négligeable : de ce point de vue, nous retrouvons ici un point déjà
évoqué sur le cas de la main courante informatisée ; le passage à
l’informatique est toujours accompagné de transformations sensibles
dans les configurations de travail et ne peut donc simplement être
analysé comme la substitution d’un outil à un autre.
LE LRP ET LE CODE DE PROCÉDURE PÉNALE
Les relations entre le LRP et le code de procédure pénale sont
multiples : pour certains acteurs, la hiérarchie a poussé la mise en place
du LRP, jugé nécessaire en raison de la réforme du code de procédure
pénale, devenu plus complexe, ce qui a de fait permis l’informatisation
attendue de la police. Celle-ci apparaît donc comme une retombée
positive de cette réforme qui, par ailleurs, suscite quelques critiques.
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Pour d’autres, l’informatisation de la rédaction des procédures a
conduit à inscrire dans l’outil de façon rigide les nouvelles dispositions
du code de procédure, ne laissant plus de place à l’initiative
individuelle et à la gestion personnalisée des contraintes : plus encore,
ils reprochent au LRP d’être plus rigoriste que le code lui-même et
d’introduire des contraintes inutiles, voire absurdes. D’autres à
l’inverse considèrent que la lourdeur du LRP est induite par la loi elle-
même, et que, dans ce contexte, le LRP est un outil très utile :
“C’est mieux avec le LRP parce que c’est long à taper un PV de
garde à vue. Ça permet de n’oublier aucune mention. Cela a
permis d’absorber un peu le formalisme accentué du nouveau
code de procédure pénale de 1993. Alors que le PV de fin de
garde à vue n’a aucun intérêt, cela peut mettre vingt minutes à
taper. Il y a plein de mentions inutiles ; mais si on les oublie, cela
peut être une cause de nullité.” (brigade centrale, Paris)
Deux critiques principales sont faites sur ce plan au LRP : la quasi-
totalité des inspecteurs lui reprochent d’imposer le remplissage de
certaines rubriques et tout particulièrement la rubrique qui mentionne
l’heure à laquelle le PV est rédigé ; en essayant de prendre à son
compte un certain nombre des contraintes imposées par le code de
procédure pénale, le LRP introduit des rigidités et des erreurs qui
doivent du coup être corrigées par le rédacteur.
En ce qui concerne le premier point, les avis sont unanimes : le LRP
va très au delà de ce qui est préconisé par le code de procédure pénale
et cela induit toute une série de petits problèmes agaçants.
“C'est pire que dans le code de procédure pénale. Là, il faut
rappeler toutes les heures de garde à vue, y compris les heures
de repos. Avant, on mettait “entendu aux heures du PV”, là il
faut aller le rechercher. Et si on ne le fait pas, c'est bloqué.”
(commissariat, banlieue parisienne)
“Dans le LRP, on ne peut pas mettre un PV sans heure. Or le
code de procédure pénale n’impose de mettre les heures que
dans un certain nombre de PV. Là c’est obligé sur tous. C’est
bien pour le gars qui prend des plaintes au guichet…” (brigade
spécialisée, SDPJ banlieue parisienne)
- 102 -
“C’est l'application stricte du code de procédure pénale. Le PV
doit être simultané à l'action. C'est la tolérance générale depuis
très longtemps d'admettre pour certains PV qu'il n'y ait pas
d'heure. par exemple, pour un PV de recherche, peu importe
l'heure à laquelle on l'a faite. C'est gênant pour la mise en forme
de la procédure qu'il y ait des heures, parce qu'on est obligé de
mettre les PV dans l'ordre chronologique : on peut avoir des PV
de garde à vue et, intercalé, un PV de recherche qui n'a rien à
faire là, qui normalement se trouve en fin de dossier.
C'est une souplesse de pouvoir faire des PV sans heure. Notre
permanence de nuit est parfois saturée. Elle a des gens à traiter,
soit des mis à disposition, soit des victimes. Et ils doivent
prendre une décision sur une affaire. Sur le plan de l'enquête, ils
auront pris une décision à 4 heures mais ils feront le PV à 8h du
matin, il y a une difficulté à 8h de dire j'ai fait ça il y a 4h. La
facilité, c'est de faire à 8 heures, le PV avec une heure indiquée
qui est 4 heures. Mais la machine affiche l'heure à laquelle le PV
est fait” (DPJ, Paris)
Au delà de cet agacement face à de petites difficultés quotidiennes,
les fonctionnaires manifestent un agacement plus profond par rapport
à la “philosophie” qu’ils croient percevoir dans le logiciel : ils se sentent
dépossédés d’une partie de leurs compétences au profit d’un système
informatique “bête”. Certains s’inquiètent des résultats à long terme de
l’utilisation du LRP : ne va-t-on pas vers une perte réelle des
compétences ? Les jeunes ne seront-ils pas incapables de rédiger une
procédure sans l’aide de la machine ? Interrogation partagée par
certains membres du groupe pilotant la conception :
“Ici on a eu un débat : faut-il avoir dans le logiciel un assistant
expert? Mais ça fait des flics robotisés, ça enlève du
discernement, de la motivation, ou alors un système qui soit une
aide mais qui ne remplace pas le procédurier. Faut-il trouver un
moyen terme ? Pour un policier qui a de l'expérience, ce n'est pas
le juridique qui pose problème : à 90% ce sont les mêmes
procédures. Il est censé connaître tout ça, et quand il a un
problème, il y a du monde autour à qui il peut demander. Ce qui
lui pose problème, c'est le temps ; pour une procédure simple de
vol à l'étalage, il y a des tas de papiers à faire. Pour une
perquisition, il faut faire un PV d'audition, des imprimés de
scellés, des étiquettes de scellés… Pour une garde à vue, il y a
- 103 -
beaucoup de papiers. on arrive à les automatiser. Un système
expert pourrait dire les types d'actions à entreprendre : l'avocat à
la 21ème heure etc. Mais il y a 3600 fonctionnaires et 3600 façons
de faire les procédures.” (SIPJ, Paris)
Non seulement les habitudes de travail des uns et des autres
diffèrent - nous reviendrons sur ce point dans la suite -, mais la
quantité de configurations possibles est suffisamment élevée pour que
le LRP dans sa version actuelle ait du mal à les prendre en compte :
ainsi, les règles de procédure particulières qui s’appliquent aux
mineurs ou dans le cas du trafic de stupéfiants ne seraient pas, d’après
certains, intégrées dans le LRP. D’autres possibilités manquent comme
le cas d’une garde à vue qui durerait moins de 20 heures, alors que
l’obligation de prévenir un avocat n’est applicable qu’à la 20ème heure.
Ces imperfections du logiciel sont particulièrement mal perçues
lorsqu’elles s’accompagnent d’une rigidité du système imposant à
l’utilisateur un cheminement obligatoire, qui se trouve être ici
inapproprié. Au point que certains se refusent à entrer dans le système
soit en revenant à la machine à écrire :
“Le LRP n'est pas toujours adapté. Pour les fins de GAV (garde
à vue) et autres, il y a des cas qui ne sont prévus par le logiciel.
Alors je tape la fin de GAV à la machine, je peux taper ce que je
veux, je ne suis pas embêté.” (commissariat, Paris)
soit en utilisant un autre logiciel, Duo, développé par un policier de
Seine-Saint-Denis avant même le LRP et qui, semble-t-il, laisse plus
d’initiative à l’utilisateur. Ainsi, une brigade entière d’un SDPJ par
ailleurs équipé du LRP se sert de Duo, sur des ordinateurs personnels
qui ont été achetés à une administration qui s’en défaisait à des prix
défiant toute concurrence ; dans ce cas précis, on assiste plutôt à une
contestation de la définition des compétences policières que propose le
LRP, contestation qui débouche sur une surenchère en matière
d’informatisation et de prise en charge volontariste de cette
informatisation.
Nous avons déjà souligné le fait que les manières de travailler des
fonctionnaires diffèrent sensiblement ; ceci est particulièrement visible
si l’on s’intéresse à l’utilisation des masques ou modèles de procès-
- 104 -
verbaux particuliers. Le LRP propose un ensemble de modèles pré-
définis, mais les utilisateurs ont la faculté de définir leurs propres
masques. Les modèles sont là à la fois pour faire gagner du temps aux
fonctionnaires, leur épargner des tâches répétitives et pour leur servir
d’aide-mémoire procédural. Nous venons de constater la réticence d’un
certain nombre de personnes quant à l’utilisation d’un logiciel qui
prendrait en charge la compétence juridique. En pratique, que font les
inspecteurs face au LRP ? De façon plutôt cohérente par rapport à cette
prise de position, la plupart des personnes rencontrées nous ont dit
utiliser assez peu ou pas du tout les modèles proposés par le logiciel.
Les raisons avancées sont de deux ordres : soit les modèles proposés
correspondent bien à des actes que les fonctionnaires sont amenés à
faire, mais ils les jugent peu pratiques ou trop contraignants, soit ils ne
trouvent pas dans les modèles pré-établis des modèles pour les types
d’actes qui les concernent. Beaucoup de nos interlocuteurs considèrent
que les PV proposés sont adaptés à l’activité d’un commissariat de
quartier et aux unités travaillant sur le trafic de stupéfiants ; ceci étant,
les personnes que nous avons interviewées dans ce type de structure ne
semblent pas utiliser beaucoup plus les modèles proposés. Certains
fonctionnaires travaillent essentiellement avec des PV blancs, alors que
d’autres se sont faits des modèles adaptés à leur activité. Ces modèles
sont souvent personnels et ne circulent pas spontanément entre les
individus : lors d’un entretien dans un petit commissariat, l’un des
inspecteurs présents a découvert devant nous que son collègue avait
fait de tels modèles. Autrement dit, il semble bien que l’utilisation du
LRP reste très personnalisée ; ceci implique que la fonction
“homogénéisatrice” du LRP est pour le moment d’un impact limité. La
plupart des fonctionnaires ignorent le fait que le LRP doit à terme
servir de passerelle pour l’alimentation des fichiers statistiques ou
criminels : ils n’ont de ce fait pas de conscience claire de ce que
l’utilisation risque, dans un second temps, d’être plus contrainte et
moins laissée à leur initiative.
En conclusion de cette partie, soulignons surtout le fait que cet
aspect du LRP, à savoir la possibilité d’inscrire le code de procédure
dans le logiciel et de contraindre l’action des fonctionnaires pour les
- 105 -
“forcer” à respecter ce code, est probablement l’un des aspects les plus
mal vécus par les fonctionnaires : bien souvent, ils se contentent de
noter avec mauvaise humeur toutes les imperfections du logiciel et la
gymnastique à laquelle ces imperfections les contraignent, mais ce
faisant, ils manifestent leurs propres compétences et leur désir de rester
maîtres dans la rédaction de la procédure.
2. Les autres applications du
STIC
Dans cette partie, nous serons beaucoup plus succinctes dans la
mesure où il est question d’applications (Canonge, STIC-AS) qui
viennent à peine d’être installées et que donc l’on ne dispose que d’un
recul faible sur leur utilisation, ou d’applications anciennes (STIC-FCE)
qui ne sont pas liées de façon aussi nette que les précédentes au projet
STIC. A chaque fois, nous choisirons un ou plusieurs aspects saillants
sur chacun des cas présentés sans revenir sur l’ensemble de
l’application.
LE STIC-FCE OU REPRÉSENTER POUR QUI ?
A la différence du LRP, le STIC-FCE ne concerne pas l’ensemble des
services de PJ. Au quotidien, la saisie des données de la criminalité est
effectuée par le secrétariat, et les éventuels utilisateurs se situent plutôt
dans la hiérarchie. En première instance, le STIC-FCE est vu
essentiellement comme une contrainte imposée par les services
centraux qui ont besoin de statistiques :
“Le secrétariat a été informatisé pour des raisons statistiques.
L’informatique progresse dans la police parce que le pouvoir
politique a besoin de statistiques.” (commissariat, Paris)
“Le STIC-FCE, ça n'a aucune utilité réelle pour les services de
police. Les résultats que cela fournit sont juste des statistiques,
- 106 -
c'est une charge plutôt qu'autre chose. Ce n'est pas utilisable
pour nous, pour l'enquête, on n'en tire pas grand chose. Et ce
n'est pas utilisable pour faire les secteurs de la criminalité: ce
sont des statistiques brutes, pas fines.” (SRPJ, province)
Mais, comme nous l’avons déjà mentionné dans notre travail sur la
main courante informatisée, au niveau local un certain nombre de
responsables sont avides de données pour des raisons assez diverses : il
s’agit tout d’abord de construire des représentations communes de la
délinquance qui puissent servir de base à l’élaboration de stratégies et à
la mobilisation des troupes. Cet aspect prend un relief particulier dans
le cas de grandes villes comme Marseille par exemple pour lesquelles le
point de vue que l’on a à partir d’un commissariat semble insuffisant,
entre autres parce que les plaintes concernant un arrondissement sont
souvent déposées dans un autre commissariat que celui de
l’arrondissement. Dans cette ville, le service informatique retraite les
données et fournit à chaque commissariat une description des faits les
intéressant :
“Qu’est ce qu’on leur donne? 1/ le résumé de la criminalité de
voie publique (vols, violence, cambriolage, vol à la roulotte,
dégradation, vols de véhicules…). Par exemple, vous voyez là
dans le premier arrondissement, ils ont eu six vols avec violence
mais le commissariat du premier n’a reçu que quatre plaintes. Et
puis, 2/ plus intéressant pour l’opérationnel 3/ On leur fait le
nombre de vols avec violence par polygone et on leur fait un
classement par famille de fait: 4/ les cambriolages, 5/ les vols de
voiture 6/ les vols à la roulotte, etc.…
Ensuite on sort le détail par polygone, par jour et par type de
délit; on distingue les faits de jour et les faits de nuit; on fait
aussi un classement par type de lieu. Par exemple, ça permet de
voir que à l’Opéra, ça frappe surtout la nuit, c’est pas la même
de mettre des patrouilles le matin. Les cambriolages c’est le
vendredi, il faut organiser des rondes…
On ne tire que les secteurs les plus touchés. Vous voyez
l’intérêt policier. Ce n’est pas Paris qui pourrait nous donner ça.
Ils ne pourront jamais fournir toutes ces informations à tout le
monde vite. Ou alors, il faudrait un sacré réseau de
transmission. On a fait des programmes pour traiter tout ça.”
- 107 -
Par ailleurs, comme nous l’avons déjà vu, les statistiques sont
utilisées dans les discussions entre la police et un certain nombre
d’acteurs locaux. Enfin, elles peuvent dans certains cas permettre de
déceler de nouvelles formes de délinquance et faire mettre en relation
des faits disparates. La question qui se pose alors est de savoir de
quelle manière les faits sont-ils collectés et qualifiés : à cet endroit sont
en jeu tout un ensemble de facteurs comme la comparabilité des
données d’une année sur l’autre. Dans ce contexte, une tentative de vol
avec effraction peut être qualifiée de dégradation volontaire ou un vol
de papiers d’identité sera considéré comme une perte. Par rapport à ce
désir de s’approprier au niveau local des statistiques qu’ils contribuent
à construire, la principale lacune ressentie concerne l’existence d’outils
informatiques; permettant de faire l’interface entre les données brutes
et les données utiles pour la compréhension de la situation locale.
LE CANONGE, DISCUSSION AUTOUR DU TÉMOIGNAGE
Le STIC-Canonge est d’une implantation toute récente et les
réactions que nous avons pu recueillir doivent donc être considérées
avec prudence. Le personnes que nous avons interrogées ont presque
toutes manifesté leur intérêt par rapport à l’existence de fichiers
photographiques. Chaque unité possède ces propres archives
photographiques, correspondant au type de “clientèle” traitée : de ce
point de vue, le Canonge qui est un fichier départemental apparaît
adapté à la petite délinquance, qui reste une délinquance de proximité.
Au delà de la satisfaction procurée par ce que les inspecteurs
considèrent comme un bel outil - et généralement ils sont fiers vis à vis
du public de disposer de cette technologie - trois points d’importante
inégale ont été soulevés. Tout d’abord, un certain nombre d’inspecteurs
s’inquiètent du vieillissement des photos : celles sont prises de manière
décentralisée à l’occasion d’une mise en cause ; en dehors de ces
circonstances, il n’y a pas d’actualisation des clichés. Or, il semble que
cette petite délinquance soit souvent le fait de gens assez jeunes entre
16 et 25 ans, classe d’âge pour laquelle les changements dans
l’apparence physique peuvent être assez rapides. Deuxième point, ils
- 108 -
considèrent que les conditions dans lesquelles sont faites les
photographies, qui sont de type anthropométrique, ne sont pas de
nature à fixer des portraits “naturels” et ressemblants ; les
photographies que l’on peut prendre lors d’une filature par exemple
seraient de bien meilleure qualité que celles qui sont effectuées pour le
Canonge. Enfin, dernier point et sans doute le plus important, il existe
certaines interrogations quant à l’utilisation de ce Canonge, en
particulier pour l’identification des auteurs de délits par les plaignants
ou les témoins. On trouve ici toute la panoplie des positions possibles.
Pour certains, cette utilisation ne pose aucun problème : si les témoins
pensent reconnaître quelqu’un, on peut leur faire confiance.
“On l’utilise lorsque la personne vient déposer plainte. Par
exemple une victime d’une agression. On ne fait pas allusion au
gars, en fonction des indications qu’elle va nous donner, on
cherche un individu qui correspond. Après si la personne
reconnaît les photos qu’on lui propose, on tire la fiche et on va
chercher la personne. On demande à la victime si elle est sûre.
En principe, la personne est sûre. Elle sait ou elle ne sait pas.
Souvent, ils disent s’ils savent.” (commissariat, banlieue
parisienne)
Pour d’autres en revanche, l’existence du Canonge pose des
problèmes déontologiques qui devront être résolus :
“Il faut être très prudent sur la présentation de photos à la
victime. On le fera quand on n'a pas de moyen de lever le doute,
qu'on a trop de suspects. Mais ça peut peser lourd sur la
procédure. Le Canonge va aider l'inspecteur, il sera utilisé
quand par exemple on a une agression dans la rue quand il y a
impossibilité matérielle d'affiner et qu'il faut présenter 30
suspects à la victime. C'est impossible d'aller chercher 30
personnes pour les montrer, là on se résoudra à montrer des
photos. Sinon, si on a peu de suspects, la bonne démarche, c'est
encore d'aller chercher les gens, de les présenter à la victime.
C'est du mauvais travail de lui présenter les photos. Moi je serais
prudent, il faudra qu'on codifie l'emploi du point de vue de la
déontologie. Si on commence à présenter des photos à une
victime pour un vol de sac à main! Elle en reconnaîtra sûrement
un, ne serait-ce que parce qu'il ressemble, mais…” (DPJ, Paris)
- 109 -
Derrière cette interrogation, se profile une véritable question sur les
formes d’usages possibles du Canonge, et qui pour le moment est loin
d’être tranchée.
LE STIC-AS, UNE SOURCE PARMI D’AUTRES
De même que le Canonge, le STIC-AS a été implanté récemment et il
serait téméraire de vouloir tirer des conclusions définitive car les
usages sont encore en constitution. Notons cependant que, en ce qui
concerne Paris, le STIC-AS est venu remplacer un fichier équivalent, le
FGA (fichier général des antécédents) : les usages ne sont donc pas
complètement nouveaux. La plupart du temps, il y a d’ailleurs une
confusion au moins au niveau des dénominations entre les deux
fichiers, le STIC-AS ayant été constitué par le rassemblement du FGA,
qui concerne uniquement Paris, mis au format STIC et un fichier
équivalent pour la province. Par ailleurs, le point de comparaison entre
l’avant STIC-AS et l’après s’établit en fait plutôt avec une situation plus
ancienne dans laquelle pour avoir accès aux antécédents, les
fonctionnaires devaient téléphoner à un service particulier, le SATI,
toujours saturé semble-t-il, qui répondait à leurs questions. Il n’y avait
donc pas d’accès direct aux informations.
Cette possibilité d’interroger soi-même directement le fichier est
l’un des points qui est aujourd’hui valorisé dans la configuration du
STIC-AS, d’une part, à cause des difficultés précédentes d’accès aux
informations, et d’autre part, parce que les inspecteurs ont souvent
l’impression que le fonctionnaire chargé de l’interrogation étant moins
intéressé qu’eux par le résultat ne poursuivra peut-être pas jusqu’au
bout toutes les possibilités d’interrogation. Ceci étant, certains
regrettent des lourdeurs dans la conception du STIC : ainsi, l’on ne peut
passer directement du fichier des personnes à celui des procédures sans
noter des n° de dossiers sur un bout de papier. Dans un certain nombre
d’endroits, l’ordinateur n’est pas relié à une imprimante, ce qui là
encore oblige à prendre des notes manuscrites.
- 110 -
En ce qui concerne le contenu de l’interrogation, les inspecteurs
louent l’intelligence du système qui permet de prendre en compte
plusieurs orthographes possibles des noms. Mais ils regrettent un
certain nombre de limitations :
“Un des problèmes du STIC, c’est qu’une personne avait 17
affaires et on peut en imprimer au maximum dix. C’est gênant.
Un autre problème, c’est qu’on n’a pas une recherche par
tranche d’âge, alors qu’on l’avait sur le FGA. Il faut que ce soit
une date de naissance ou rien. A partir du nom et du prénom,
parfois vous avez 90 noms. Il refuse de les sortir au delà d’un
certain nombre.” (SDPJ, banlieue)
Ils apprécient d’avoir accès directement aux adresses et aux
téléphones des personnes mises en cause ainsi qu’à la liste des co-
auteurs impliqués dans les affaires, d’autant que de l’avis général et à
la différence du FGA, l’interrogation est extrêmement simple à réaliser :
la plupart des fonctionnaires ont appris seuls et très facilement. Mais ils
trouvent qu’en l’état actuel, l’information disponible est relativement
pauvre : dès lors que l’on veut plus de détails, il faut aller consulter les
archives, ce qui suppose de se déplacer en banlieue ; il faut alors de
solides motivations pour faire cette démarche. Certains rêvent déjà
d’avoir les procédures en accès direct sur le terminal d’ordinateur.
Tous nos interlocuteurs ont insisté sur la multiplicité des sources
d’information qui sont mobilisées dans le cours d’une enquête : les
antécédents sont un élément parmi d’autres ; d’autres fichiers sont
couramment interrogés en cours d’enquête, le fichier des cartes grises,
le fichier des véhicules volés, le Canonge, sans parler des fichiers d’un
accès plus restreint comme le fichier des brigades spécialisées…
“Dans une enquête, le travail des antécédents est fondamental.
A partir d’un voyou, on retrace son environnement. Nous, c’est
des professionnels. S’il est déjà tombé, (c’est presque toujours le
cas pour nous), cela nous permet de les identifier (avec leur
famille) et de voir les gens qui sont tombés avec eux. Souvent,
les bandes se reconstituent au moins partiellement. C’est un
travail très long de reconstituer l’environnement d’un voyou,
très minutieux, très fastidieux. Pour ça, on va ici, à Paris, au
ministère, on se déplace dans les SRPJ de province. Il nous faut
- 111 -
la photo ; normalement, quand il a été déféré - à Paris au moins-,
on a les photos mais elle peut être vieille… Il faut qu’on sache
quelle est sa voiture (par le FNA)… Les recherches sur les
antécédents sont très importantes. Il faut avoir pour cela le détail
des procédures. Dans le FGA [NDLR : il utilise toujours l’ancien
nom] il n’y a rien. Le FGA, c’est intéressant pour de petites
affaires, comme quand on arrête un pick-pocket. On fait juste un
procès verbal de renseignements qui indique ses antécédents.
On fait des recherches dans les fichiers policiers mais aussi dans
tous les autres fichiers : le permis de conduire, les impôts,
l’URSSAF, le téléphone (quel type d’appareil il a…). Quand on a
une commission rogatoire, on va environner le suspect, on va
voir quelle voiture il utilise (souvent elle n’est pas à son nom),
les portables (très souvent, ils ne sont pas à leur nom mais à
celui de leur femme). Il faut cibler le voyou qui se sert du
portable.” (brigade centrale, Paris)
Quels sont donc les usages spécifiques du STIC-AS ? La facilité
d’interrogation semble permettre un usage assez banalisé du fichier des
antécédents, en particulier dans le cas des auditions de personnes
interpellées. Cela permet aux inspecteurs de savoir “à qui ils ont
affaire” et d’orienter en conséquence l’audition :
“Le FGA est une aide à l'enquête. Il donne tout sur l'individu.
hier, on a eu des voleurs de voiture en flagrant délit. Un était né
à Saint Brieuc. Il était connu pour des vols de voiture, on a vu
qu'il y avait d'autres faits similaires, dans le PV, on mettra qu'il
est défavorablement connu des services de police. Le tout, c'est
de l'amener à le dire lui-même dans le cours de l'interrogatoire.
ça aide à cerner la personnalité. Dans une affaire de coups et
blessures on a un individu suspect, il est tout calme dans la
cellule. Il dit: j'ai rien fait. Dans le FGA, on s 'aperçoit qu'il a eu
affaire x fois à la police pour des rixes, il s'énerve très facilement
dès qu'il est pris de boisson. Quand on sait ça, on aborde
différemment l'audition.
Quand une personne n'est pas arrêtée, ça permet de cerner la
personnalité d'individus susceptibles de nous intéresser. On voit
un voyou dans un débit de boisson surveillé, on voit qu'il a eu
affaire aux SRPJ de province. On peut savoir avec qui il a
l'habitude de travailler. On peut rechercher ses points de chute.
Le SRPJ d'Orléans a par exemple noté l'adresse de son ancienne
maîtresse. C'est un gain de temps très précieux, parce que sinon
- 112 -
il fallait interroger le ministère, se déplacer pour voir le
microfilm. On le faisait très peu. Ou encore interroger le SRPJ.
On gagnera du temps quand on aura accès aux PV. Les temps
d'enquête sont très courts, on a 24h ou 48h. Tout gain de temps
est important. On se démultiplie.” (DPJ, Paris)
Cet aspect est un atout dans les relations des policiers et des
magistrats, car les policiers indiquent souvent au magistrat les
antécédents des personnes qu’ils défèrent, ce qui est apparemment très
apprécié des magistrats. En effet, le casier judiciaire, auquel les
magistrats ont accès, ne fait apparaître que les condamnations,
certaines pouvant par ailleurs avoir été effacées par décision de justice :
ce sont donc des données qui ne reflètent qu’une partie des relations de
la personne avec la police et la justice. Ces possibilités soulèvent
d’ailleurs chez les policiers un certain nombre d’interrogations sur la
légitimité du fichier et de ses usages. Car, une personne qui a été
reconnue innocente par la justice reste toujours dans le fichier des
antécédents à partir du moment où elle a fait l’objet d’une procédure.
D’autre part, les plaignants ou victimes se trouvent eux aussi dans le
fichier. Enfin, certains s’interrogent sur les mesures qui seront prises de
manière à encadrer la constitution du fichier et à éviter que de simples
témoins soient enregistrés.
“Il y a des tas de gens qui sont au FGA sans raison. Nous, on
caractérise toujours au pire : on met le gars en garde à vue et
puis après on voit. La garde à vue est une garantie pour la
personne: on instruit à charge et à décharge. Même s’il est
déchargé, ils sera mis au FGA comme susceptible d’avoir
commis les faits.” (Paris, commissariat)
Dernier aspect qui est apparu dans cette approche préliminaire, le
STIC-AS comme outil de contrôle. L’accès au STIC-AS suppose un mot
de passe attribué par la machine et qui est changé automatiquement
tous les trois mois. Ce mot de passe est personnel, alors que, sur
certaines applications précédentes, le mot de passe était collectif et
partagé par l’ensemble du service. Bien que tous les chefs de service
que nous avons rencontrés aient choisi d’habiliter tout leur personnel
pour l’accès au STIC, l’existence de ce mot de passe nourrit un certain
d’inquiétudes et de fantasmes, peut-être parce que la raison d’être du
- 113 -
mot de passe et son utilisation n’ont pas été suffisamment explicitées.
Au lieu d’être considéré comme une protection contre un accès aux
données par des personnes non autorisées car n’appartenant pas à la
police, un certain nombre de fonctionnaires considèrent le mot de passe
comme un identifiant, qui permet à “l’autorité” de contrôler les usages
que chaque personne fait du STIC. Pour certains, il s’agit
essentiellement de barrer la route aux rares “brebis galeuses” de la
police : ainsi, si certains policiers étaient tentés de monnayer des
renseignements à des tiers comme par exemple des employeurs, des
journalistes ou autres, ils en seraient empêchés par le fait qu’il serait
effectivement possible de tracer l’origine d’une information. Pour
d’autres, le contrôle effectué est un contrôle sur l’activité des
fonctionnaires.
“Le ministère de l'intérieur peut savoir à tout moment que tel
fonctionnaire de police est en train de faire telle recherche sur le
STIC. Il paraît que vous faites une interrogation sur Bernard
Tapie, c'est bloqué. On peut savoir que X a demandé les
antécédents de Tapie. Il y a quelque chose que je ne comprends
pas c'est pourquoi on a un code perso et pourquoi il change tous
les trois mois. Avant pour le FGA, on avait un code pour tout
service. Si on n'a pas confiance dans les policiers… C'est du
flicage, on voudrait savoir si X a bien travaillé, a fait des affaires,
combien de procédures ce mois ? ça permet de contrôler
l'activité d'un policier, de voir combien d'interrogations il a
faites. Pourtant ça varie selon le type de PJ. Le gars qui fait tous
les jours 10 recherches, on va dire qu'est-ce qu'il travaille, celui
qui n'en fait qu'une tous les deux mois, qu'est-ce qu'il fait ? C'est
du flicage.” (commissariat, Paris)
Comme on le constate sur cet extrait d’entretien, les arguments qui
décrédibilisent ces formes d’évaluation sont produits en même temps
que l’interprétation qui suppose l’existence de cette évaluation.
D’autres arguments que les précédents sont avancés comme le fait que
certains, plus à l’aise avec l’informatique, vont faire des interrogations
pour le compte d’autres. L’imagination des policiers est sans limite
quand il s’agit de prévoir toutes les formes d’évaluation et de contrôle :
certains pensent même que l’on analyse les incidents d’interrogation et
que l’on contrôle ainsi l’aptitude informatique des personnes. Nous
- 114 -
n’avons pas d’éléments qui nous permettent d’infirmer ou de confirmer
de telles hypothèses, en tous cas, il serait intéressant de savoir ce qui
nourrit de telles inquiétudes.
CONCLUSION
Comme nous l’avons indiqué en introduction, notre analyse du
STIC et de ses différentes applications n’est pas aussi aboutie que celle
que nous avons pu mener sur la main courante informatisée. En dehors
du fait que les applications sont relativement nouvelles, il faut aussi
mentionner le fait que le STIC est constitué d’une série d’applications
dont l’articulation au sein d’un seul dispositif est loin d’être évidente
pour les acteurs, dans la mesure où elle reste encore à réaliser.
Si l’on essaie néanmoins d’avoir une approche un peu transverse
par rapport aux différentes applications et que l’on cherche à cerner
l’attitude et les réactions des fonctionnaires par rapport à ces diverses
applications, on peut relever un certain nombre de points.
Tout d’abord, on peut noter une attitude plutôt positive à l’égard de
toutes ces applications. Rares sont les personnes qui rejettent en bloc
l’informatique : le LRP, qui a le plus d’implications sur le travail
quotidien, est sans doute celui qui suscite le plus de réactions
tranchées. Quelques irréductibles restent fidèles à l’Olympia, nous
avons même rencontré deux inspecteurs dans des structures différentes
qui ont investi personnellement pour avoir une machine à écrire
“moderne”, plutôt que de se mettre à l’ordinateur. Il existe des
réactions plus nuancées avec des personnes qui prennent certaines
applications, ou certains bouts d’application, et en rejettent d’autres.
Tout comme dans le cas de la main courante informatisée, il existe aussi
des stratégies de “sortie par le haut” où les personnes refusent les
applications proposées au nom de leur caractère fruste ou obsolète à
leur sens et se choisissent d’autres logiciels, pilotent leur propre
développement informatique. De façon générale, les fonctionnaires
considèrent que la mise à disposition de ces nouveaux outils est de
nature à améliorer l’image de la police dans la population générale.
- 115 -
Conformément à ce que nous avions supposé dans l’introduction, les
transformations attendues de l’usage de ces applications portent
davantage sur le travail individuel d’enquête que sur l’organisation
générale de la police judiciaire.
Deuxième élément, on note une certaine réticence par rapport à des
choix de conception dont la finalité n’apparaît pas clairement ou qui
semblent avoir été faits en fonction de contraintes qui ne sont pas celles
des utilisateurs, mais plutôt celles de la hiérarchie. Les utilisateurs sont
toujours “agacés” par ce qui peut leur laisser penser soit que leurs
compétences sont minorées, soit qu’ils ne sont pas considérés comme
des interlocuteurs à part entière dans la définition des finalités des
outils, ou encore qu’ils sont instrumentalisés dans une méga-
organisation qui les dépasse. De ce point de vue, il semble qu’il y ait un
certain travail de mobilisation et de conviction à faire pour que les
personne adhèrent un minimum au projet qui est derrière le STIC.
Enfin, on trouve de manière assez forte et constante une inquiétude
sur le contrôle social et les abus éventuels qui serait permis par tous ces
nouveaux outils. Cette inquiétude se manifeste sur le plan des “libertés
publiques”, thème qui revient de manière récurrente dans nos
entretiens : il y a manifestement une attente en matière de doctrine sur
toutes ces questions qui surgissent sous des formes spécifiques au sujet
des différentes applications et la demande d’assurances en ce qui
concerne l’existence de dispositifs garantissant l’usage irréprochable
sur ce plan des applications. Sans doute, faut-il y voir une inquiétude
nourrie par les débats publics et dans lesquels la police est susceptible
de jouer le mauvais rôle. Ces préoccupations s’étendent même à l’usage
interne, puisque comme nous venons de le voir, les policiers redoutent
une extension du contrôle de leurs propres activités, un “flicage des
flics”.
- 116 -
Table des matières
Nouveaux traitements de l’information et gestion de l’activité .............. 1
Introduction..................................................................................................... 2
Les deux applications étudiées ............................................. 4
Partie I : Le logiciel d’informatisation ......................................................... 8
Evénements et activités...................................................................... 9
Articuler ou juxtaposer ? ................................................................. 12
1. Typologie des usages de la main courante informatisée.................... 15
Marseille ou la division du travail ................................................. 15
Du centralisme et de la coordination................................. 15
Les modalités de contrôle par la hiérarchie ...................... 20
Aix-en-Provence : Enregistrement et mémoire ............................ 22
Reims ou l’utilisation intégrée ........................................................ 26
Augmenter la productivité.................................................. 26
Représenter le travail des policiers et l'insécurité............ 28
Contrôler le travail................................................................ 30
Coordonner la représentation et l’action dans la
ville.......................................................................................... 32
Rouen, les pionniers de la micro-informatique............................ 34
Genevilliers et Antony, les statistiques malgré la MCI ............... 37
2. Pratiques et technologies......................................................................... 42
Représenter ........................................................................................ 43
Raconter l’activité policière ................................................. 43
Dire la délinquance, l’insécurité ......................................... 48
Attribuer............................................................................................. 50
Attribuer des compétences à la hiérarchie........................ 53
- 117 -
Des statistiques comme outil de commandement ....................... 55
Coordonner........................................................................................ 58
Les pratiques de la ville en sécurité ................................... 58
Coordonner le travail des policiers .................................... 61
3. En guise d’arrêt......................................................................................... 64
4. Des difficultés d’usage............................................................................. 68
Les limites de l’équipement............................................................. 69
Un programme problématique....................................................... 73
Le logiciel proprement dit ................................................... 73
Les statistiques ...................................................................... 80
Un personnel ambivalent ................................................................ 82
Formation............................................................................... 84
Conclusion ............................................................................. 85
Partie II : Le STIC,......................................................................................... 87
Introduction....................................................................................... 87
1. Le LRP ........................................................................................................ 92
Des activités aux comptes rendus .................................................. 93
Le LRP, outil bureautique.................................................... 93
Le LRP dans l’interaction policier - public........................ 96
La procédure, un travail collectif........................................ 99
Le LRP et le code de procédure pénale........................................ 101
2. Les autres applications du STIC........................................................... 106
Le STIC-FCE ou représenter pour qui ? ...................................... 106
Le Canonge, discussion autour du témoignage......................... 108
Le STIC-AS, une source parmi d’autres ...................................... 110
Conclusion ....................................................................................... 115
Table des matières ...................................................................................... 117
- 118 -