Sainte Bible Catholique Evangile Marc 246p
Sainte Bible Catholique Evangile Marc 246p
(édition numérique par JesusMarie.com – fichier placé dans le domaine public – copyleft – 30 mai 2018)
PRÉFACE
Quel est ce S. Marc, auquel la tradition a toujours unanimement attribué la composition du second Évangile
canonique ? La plupart des exégètes et des critiques contemporains (Parmi les catholiques MM. Hug, Welte,
Schwarz, A. Maier, Reithmayr, de Valroger, Reischl, Gilly, Dehaut, Allioli, Schegg, Bisping, etc.) admettent
qu’il ne diffère pas du personnage mentionné alternativement dans plusieurs écrits de la nouvelle Alliance
sous les noms de Jean, Act. 13, 5, 13; de Jean-Marc, Act. 11, 12, 25 ; 15, 37, et de Marc, Act. 15, 39; Col, 4,
10, etc. (Voir Fritzsche, Evangelium Marci, Lips. 1830, p. 13 et s.). Baronius (Annal, ann. 45, § 46.), Grotius,
Du Pin, Tillemont, D. Calmet, de nos jours Danko (Historia revelationis N. T. Vindob. 1867, p. 274 et ss), le
P. Patrizi (In Marcum Comment. Rom. 1862, p. 233 et ss. ; de Evangeliis libri tres, t. 1, p.35 et s.), M. Drach
(Comment. sur les Epîtr. de S. Paul, p. 503.), etc., nient au contraire cette identité. Pour eux, l'évangéliste S.
Marc serait complètement inconnu ; ou bien, il devrait se confondre avec le missionnaire apostolique que S.
Pierre appelle “ Marcus filius meus ” dans sa première Épître, 5, 13. D’autres auteurs (Ap. Cotelier, Constitu.
Apost. Lib. 2, c. 56 ; Fabric. Lux evangel. p. 117), allant encore plus loin, distinguent l'évangéliste S. Marc,
Jean-Marc et un autre Marc, parent de S. Barnabé. Cfr. Col., 10. Mais ces multiplications ne reposent pas sur
des fondements bien sérieux. Quoique plusieurs écrivains apostoliques des premiers siècles, en particulier
Denys d'Alexandrie et Eusèbe de Césarée (Voyez Patrizi, 1. c.), semblent vaguement supposer l'existence de
deux Marcs distincts dont l’un aurait été compagnon de S. Pierre, l’autre collaborateur de S. Paul, on ne
saurait affirmer que la tradition se soit jamais prononcée à fond sur ce point. Aussi dirons-nous, en prenant
Théophylacte pour guide :ᾞν μὲν γὰρ οὗτος δ Μάρϰος Πέτρου μαθητής· ὃν ϰαί υἱὸν αὐτοῦ δ Πέτρος
ὀνομάζει... Ἐϰαλεῖτο δὲ ϰαὶ Ἰωάννης· ἀνεψιὸς δέ Βαρνάϐα. ἀλλὰ ϰαί Παύλου συνέϰδημος· τέως μέντοι
Πέτρῳ συνὼν τὰ πλεῖστα, ϰαὶ ἐν Ῥώμη συνῆν. Procem. Comm. in Evang. Marci. Μάρϰος... ἐϰαλεῖτο δὲ ὁ
Ἰωάννης, écrivait déjà Victor d’Antioche. Cfr. Cramer, Cat. 1, p. 263 ; 2, p. 4.
Notre Évangéliste avait reçu à la circoncision le nom hébreu de Jean, יוחבן, Jochanan ; ses parents y
ajoutèrent, ou il adopta lui-même plus tard le surnom romain de Marc, qui, d'abord uni au “ nomen ”, ne
tarda pas à le remplacer complètement. C'est ainsi que S. Pierre et S. Paul, dans les passages cités, ne
mentionnent que le “ cognomen ” (Aujourd’hui, les Israélites reçoivent très habituellement deux prénoms,
l'un emprunté à l'Ancien Testament, comme Abraham, Nathan, Esther, l'autre tiré du calendrier chrétien, par
exemple Louis, Jules, Rose. Le premier n'apparaît guère que dans les actes civils ou religieux ; l’autre est
employé dans les relations ordinaires de la vie, et il a pour but, sinon toujours de cacher entièrement l'origine
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juive, du moins de la dissimuler autant que possible.). S. Marc était l'ἀνεψιός de S. Barnabé, c’est -à-dire le
fils de la sœur de ce célèbre apôtre ; Cfr. Col. 4, l0, et Bretschneider, Lexic. man. græco-latin. in libros N. T.
s. v. ἀνεψιός. Peut-être était-il lévite comme son oncle ; Cfr. Act. 4, 26 (Voir le V. Bède, Prolog. In Marcum).
Sa mère se nommait Marie et résidait a Jérusalem, Act. 12, 12, bien que la famille fût originaire de l’île de
Chypre. Cfr. Act. 4, 36. Convertie au Christianisme, soit avant, soit depuis la mort du Sauveur, elle égalait en
zèle pour la religion nouvelle les Marie de l’Évangile, car nous voyons les Apôtres et les premiers chrétiens
se réunir dans sa maison pour la célébration des saints mystères, Act. 12, 12 et suiv. C’est là que S. Pierre,
délivré de sa prison par miracle, alla directement chercher un refuge. Cette circonstance suppose qu’il
existait déjà d’intimes relations entre le prince des Apôtres et la famille de S. Marc ; elle explique en même
temps l'influence exercée par S. Pierre et sur la vie et sur l'Évangile de Jean-Marc (Voir plus bas, §4, no 4.).
Quant au nom de “ fils ” que Céphas lui donne dans sa première Épître, 5, l3, il indique, selon toute
probabilité, une filiation produite par la collation du baptême : ce n'est donc pas seulement un titre de
tendresse (plusieurs exégète protestants, entre autres Bengel, Neander, Credner, Stanley, de Wette, Tholuck,
prennent le mot fils à la lettre et supposent que Pierre parle de l’un de ses enfants. Mais cette hypothèse n’a
pas le moindre fondement).
S. Epiphane ; adv. Hær. 51, 6, l’auteur des Philosophoumena, 7, 20, et plusieurs autres écrivains
ecclésiastiques des premiers siècles (Voyez Patrizi, de Evangel. t. 1, p. 33.) font de l’évangéliste S. Marc
l’un) des soixante-douze disciples. On a dit aussi qu’après s’être attaché de bonne heure à Notre-Seigneur
Jésus-Christ il fut l’un de ceux qui l'abandonnèrent après le célèbre discours prononcé dans la synagogue de
Capharnaüm, Joan, 66 (Orig., de recta in Deum fide ; Doroth., in Synopsi Procop. diac. ap. Bolland. 25
april.). Mais ces deux conjectures sont réfutées par l'antique assertion de Papias : οὔτε ᾔϰουσε τοῦ ϰυρίου
οὐτε παρηϰολούθησεν αὐτῷ (Ap. Euseb. Hist. Eccl. 3, 39). Il est possible cependant, comme divers
commentateurs l’ont pensé, qu’il ait été le héros de l’incident plein d’intérêt dont il a seul gardé le souvenir
dans son Évangile, 14, 51-52 (Voir l'explication de ce passage.).
Les Actes des Apôtres nous fournissent sur sa vie ultérieure des renseignements plus authentiques. Nous y
lisons d’abord, 12, 25, que Saul et Barnabé, après avoir porté aux pauvres de Jérusalem les riches aumônes
que leur envoyait l’Église d’Antioche, Cfr. 11, 27-30, emmenèrent Jean-Marc en Syrie ; de là, il partit avec
eux pour l’île de Chypre, quand Paul entreprit son premier grand voyage de missionnaire (an 45 après J. -C).
Mais lorsque, après plusieurs mois de séjour dans l’île, ils arrivèrent à Perga, en Pamphylie (Voir Ancessi,
Atlas géograph. pour l'Etude de l’Anc. et du Nouv. Testam. pl. 19 ; R. Riess, Bibel-Atlas, pl. 5), d’où ils
devaient s'enfoncer dans les provinces les plus inhospitalières de l’Asie-Mineure, pour y accomplir un
ministère pénible et dangereux, il refusa d’aller plus loin. Il les abandonna donc et rentra à Jérusalem Cfr.
Act. 13 (Le motif de son départ n’est pas indiqué ; mais la conduite subséquente de Paul, Act., 15, 37-39,
prouve suffisamment que Jean-Marc n’avait pas agi d'une manière irréprochable et qu'il avait
momentanément fait preuve ou de faiblesse, ou d'inconstance et de légèreté. Cfr. S. Jean Chrysost. ap.
Cramer, Caten. in Act. 15, 38.). Néanmoins, au début de la seconde mission de S. Paul, Act. 15, 36, 37, nous
le trouvons de nouveau à Antioche, résolu cette fois à affronter toutes les difficultés et tous les périls pour la
diffusion de l’Évangile (an 52). Aussi son oncle proposa-t-il à Paul de le reprendre en qualité d'auxiliaire.
Mais l’Apôtre des Gentils n’y voulut point consentir. “ Paul lui représentait que celui qui les avait quittés en
Pamphylie et qui n’était point allé avec eux à l'ouvrage ne devait pas être repris. Il y eut alors dissension
entre eux. ” S. Paul ne crut pas pouvoir céder aux instances de S. Barnabé ; mais les Apôtres s’arrangèrent à
l’amiable. Il fut entendu que Paul irait évangéliser la Syrie et l’Asie-Mineure avec Silas, tandis que Barnabé,
accompagné de Marc, retournerait en Chypre. Ce dissentiment occasionné par Jean-Marc servit donc les
plans de la Providence pour la propagation plus rapide de la bonne nouvelle.
A partir de cet instant, nous perdons de vue le futur évangéliste : mais la tradition enseigne, comme nous le
verrons plus loin, qu’il devint le compagnon habituel de S. Pierre ; Cfr. 1 Petr. 5, 13. Toutefois, il ne fut pas à
tout jamais séparé de S. Paul. Nous aimons à le trouver à Rome, vers l’an 63, auprès de ce grand apôtre qui
s’y trouvait alors captif pour la première fois. Col. 4, l0 ; Philem. 24. Nous aimons à entendre Paul, durant sa
seconde captivité, Cfr 2 Tim. 4, 11 (vers l'an 66), recommander instamment à Timothée de lui conduire Marc,
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qu'il désirait voir encore avant de mourir. Heureux S. Marc, qui eut le bonheur d’avoir, pendant une partie
notable de sa vie, des relations si choisies avec les deux illustres Apôtres Pierre et Paul !
Nous n’avons que de rares données sur le reste de ses travaux apostoliques et sur sa mort. Les Pères disent
cependant en termes formels qu’il évangélisa la Basse-Égypte, et qu’il fonda l’Église d’Alexandrie, dont il
fut le premier évêque (Une tradition qui semble légendaire lui fait gagner les bonnes grâces et l'admiration du
célèbre Juif Philon. Cfr. Westcott, Introd. to the study of the Gosp. 5° éd., p. 230.). Cfr. Eusèbe, Hist. Ecc1. 2,
16 ; S. Jérôme, de Vir. illustr. c. 8 ; S. Epiph. Hær. 51, 6. Suivant une conjecture très-vraisemblable de S.
Irénée, adv. Marc. 3, l, sa mort n’aurait eu lieu qu’après celle de S. Pierre, par conséquent après l’an 67.
Plusieurs écrivains anciens assurent qu’elle consista en un douloureux mais glorieux martyre, que lui fit subir
le peuple d’Alexandrie. Cfr. Nicephor. Hist. Eccl. 2, 43 ; Simeon Metaphr. in Martyr. S. Marci (Voir D.
Calmet, Dictionn. de la Bible, au mot Marc 1.). L’Église a adopté ce sentiment, qu’elle a consigné dans le
Bréviaire et le Martyrologe (ad. diem 25 April). Pendant de longs siècles, on conserva à Alexandrie le
manteau de S. Marc, dont chaque nouvel évêque était solennellement revêtu au jour de son intronisation (les
Études religieuses des PP. Jésuites, 15° année, 4° série, t. 5, p. 672 et ss., contiennent un article aussi
intéressant que savant de M. Le Hir sur la chaire de S. Marc transportée d'Alexandrie à Venise). Mais, tandis
que la renommée de l’Évangéliste s’effaçait en Égypte, Venise la fit refleurir en Occident : cette ville a
depuis longtemps choisi S. Marc pour son protecteur spécial, et a construit en son honneur une des plus elles
et des plus riches basiliques du monde entier (On y voit, entre autres richesses, le magnifique tableau de Fra
Bartholomeo, qui représente notre Évangéliste. Le lion, emblème de S. Marc, est encore gravé sur les armes
de la célèbre république. — Sur la vie de S. Marc, voir les Bollandistes au 25 avril ; Molini, De Vita et
lipsanis S. Marci, Rom. 1864).
1° Témoignages directs. — Ici encore, c’est Papias qui ouvre la marche. “Le prêtre Jean, dit -il (Ap. Euseb.
Hist. eccl. 3, 39.), rapporte que Marc, devenu l'interprète de Pierre, consigne exactement par écrit tout ce
dont il se souvenait ; mais il n’observait pas l’ordre des choses que le Christ avait dites ou faites, car il
n’avait pas entendu le Seigneur, et ne l’avait pas suivi personnellement ”. Dans ces lignes, nous avons ainsi
deux autorités réunies, celle du prêtre Jean et celle de Papias.
S. Irénée : “ Matthieu composa son Évangile tandis que Pierre et Paul prêchaient la bonne nouvelle à Rome
et y fondaient l'Église. Après leur départ, Marc, le disciple et l'interprète de Pierre, nous livra lui aussi par
écrit les choses qui avaient été prêchées par Pierre (Adv. Hær. 3, l, l ; ap. Euseb. Hist. Eccl. 5, 8. Cfr. 3, 10, 6,
où le saint Docteur cite les premières et les dernières lignes de l’Évangile selon S. Marc : “ Quapropter et
Marcus, interpres et sectator Petri, initium evangelicæ conscriptionis fecit sic : Initium Evangelii Jesu Christi
Fili Dei, quemadmodum scriptum est in Prophetis : Ecce ego mitto angelum meum ante faciem tuam qui
præparabit viam tuam... In fine autem Evangelii ait Marcus :Et quidem Dominus Jesus, postquam locutus est
eis, receptus est in cœlos, et sedet ad dexteram Dei) ”. Cfr. Marc. 1, et ss. ; 16, 19.) ”.
Clément d’Alexandrie : “ Voici quelle fut l’occasion de la composition de l’Évangile selon S. Marc. Pierre
ayant publiquement enseigné la parole (τὸν λόγον) à Rome, et ayant exprimé la bonne nouvelle dans
l'Esprit-Saint, un grand nombre de ses auditeurs prièrent Marc de consigner par écrit les choses qu’il avait
dites, car il l'avait accompagné de loin et se souvenait de sa prédication. Ayant donc composé l'Évangile, il le
livra à ceux qui le lui avaient demandé. Quand S. Pierre l'apprit, il n’y apporta ni obstacle ni encouragement
(Apud Euseb. Hist. Eccl. 6, 14.). ”
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Origène (Ibid. 6, 25): “ Le second Évangile est celui de S. Marc, qui l'écrivit sous la direction de S. Pierre. ”
Tertullien : “ Marcus quod edidit Evangelium Petri affirmatur, cujus interpres Marcus (Contr. Marcion 4,
5). ”
Eusèbe de Césarée ne se borne pas à signaler les assertions de ses prédécesseurs ; à plusieurs reprises il parle
en son propre nom, et tout à fait dans le même sens. Dans sa Démonstration évangélique, 3, 3, 38 et suiv., il
dit que sans doute le Prince des Apôtres n’a pas composé d’Évangile, mais qu’en revanche S. Marc a écrit
τὰς τοῦ Πέτρου περὶ τῶν πράξεων τοῦ Ἰησοῦ διαλέξεις. Puis il ajoute : πὰντα τὰ παρὰ Μαρϰὸν τοῦ Πέτρου
διαλεξέων εἶναι λέγεται ἀπομνη μονεύματα (Cfr. Hist. eccl. 2, 15).
S. Jérôme : “ Marcus discipulus et interpres Petri, juxta quod Petrum referentem audierat, rogatus Romæ a
fratribus, breve scripsit Evangelium ”. De viris illustr. c. 8. “ Marcus,.. cujus Evangelium, Petro narrante et
illo scribente, compositum est ”, Epist. 120, 10, ad Hedib.
Nous pourrions citer encore des affirmations identiques de S. Epiphane, de S. Jean Chrysostôme, de S.
Augustin ; mais les témoignages qui précèdent montrent suffisamment qu’il n’y eut qu’une seule voix dans
l'Église primitive pour attribuer à S. Marc la composition du second de nos Évangiles.
2° Les témoignages indirects sont moins nombreux que pour les trois autres biographies de Jésus, et il n’y a
en cela rien de surprenant. L’œuvre de S. Marc est en effet la plus courte de toutes. De plus, elle s’occupe
d’une manière presque exclusive de l'histoire et des faits : elle n’a presque rien de didactique. Enfin, les
détails qu’elle renferme sont pour la plupart contenus dans l’Évangile selon S. Matthieu. Pour tous ces
motifs, les anciens écrivains l’ont citée plus rarement que les autres. Néanmoins elle n’a pas été oubliée. S.
Justin (Dial. c. Tryph. c. 56) rapporte que le Sauveur donna à deux de ses Apôtres le nom de “ Fils du
tonnerre ” (Βοανεργές, ὅ ἔστιν υἱοὶ βροντῆς). Or, S. Marc seul a raconté ce fait, 3, l7. Le même auteur (ibid.,
c. 103) dit encore que les Évangiles furent composés par des Apôtres ou par des disciples des Apôtres : ce
dernier trait s'applique nécessairement à S. Marc et à S. Luc. Comparez encore Apolog. 1, c. 52, et Marc. 9,
44, 46, 48 ; Apol. 1, c. l6, et Marc. 12, 30. Les Valentiniens prouvent aussi, par des citations indirectes, qu’il
existait de leur temps un Évangile tout a fait semblable à celui que nous possédons actuellement sous le nom
de S. Marc. Cfr. Iren. adv. Hær. 1, 3 ; Epiph. Hær. 33 ; Theodoti ecloge, c. 9 (Voir A. Maier, Einleitung, p.
80.). On trouve des réminiscences analogues dans les écrits de Porphyre (Voir Kirchhofer, Quellensammlung,
p. 353 et ss.). Enfin, nous savons que les Docètes préféraient cet Évangile aux trois autres (“ Qui Jesum
separant a Christo et impassibilem perseverasse Christum, passum vero Jesum dicunt, id quod secundum
Marcum est præferentes Evangelium, cum amore veritatis legentes illud, corrigi possunt. ” S. Iren. Adv. Hær.
3, 11, 17 ; Cfr. Philosophum 8, 8. Au contraire, les Ebionites donnaient leurs préférences au premier Évangile
et les disciples de Marcion au troisième).
Du reste, à défaut de tous ces témoignages directs et indirects, sa seule présence dans les versions syriaque et
italique, composées au second siècle, serait une garantie suffisante de son authenticité. Aussi, pour nier qu’il
fût l’œuvre de S. Marc, a-t-il fallu l'audace du rationalisme contemporain (M. Renan, dans son récent
ouvrage les Évangiles et la seconde génération chrétienne, admet l’authenticité de notre Évangile. Cfr. p.
114.). Un mot de Papias avait amené nos hypercritiques modernes à soutenir que le premier Évangile était de
beaucoup postérieur à l’ère apostolique (Cfr. notre Commentaire sur l'Évangile selon S. Matthieu, Préface, §
2.) ; un mot du même Père leur a fait dire aussi que le second Évangile, sous sa forme actuelle, ne saurait
avoir été écrit par S. Marc. Dans le texte que nous avons cité plus haut, Papias, décrivant la composition de
S. Marc, signalait ce trait particulier : ἔγραψεν οὐ μέντοι τάξει. Or, objectent Schleiermacher (Stud. und Krit.
1832, p. 758), Credner (Einleitung, 1, p. 123), et les partisans de l'école de Tubingue, il règne un ordre
remarquable dans le second Évangile tel que nous le lisons aujourd'hui ; tout y est généralement bien agencé.
Par conséquent, le livre primitivement écrit par S. Marc s’est perdu, et la biographie de Jésus qui nous a été
transmise sous son nom lui a été faussement attribuée, car elle est d’une date beaucoup plus récente. — Pour
peu qu’on lise avec attention le texte de Papias, répondrons-nous à la suite du Dr Reithmayr (Einleitung, p.
381 et ss. M. Renan, loc. cit. p. 120, écrit à bon droit que “ c’est bien à tort qu’on prétend que le Marc actuel
ne répond pas à ce que dit Papias. ”), on voit qu’il n’attribue pas un défaut d’ordre absolu à l’écrit de S.
Marc. Voici la vraie pensée du saint évêque : Marc a écrit avec une grande exactitude ce que Jésus-Christ a
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fait et enseigné ; mais il ne lui était pas possible de mettre dans son récit un ordre historique rigoureux
attendu qu’il n’avait pas été témoin oculaire. Il se borna à retracer de mémoire ce qu’il avait appris de la
bouche de S. Pierre. Mais, quand le prince des Apôtres avait à parler des actions ou de l'enseignement de
Jésus, il ne s'astreignait pas à un ordre fixe, il s’accommodait chaque fois aux besoins de ses auditeurs. Ainsi
comprises, et tel est leur véritable sens, les paroles de Papias ne prouvent absolument rien contre
l’authenticité du second Évangile. Il est bien certain, en effet, que la narration de S. Marc ne tient pas
toujours compte de l’ordre chronologique. S. Jérôme l'affirmait déjà, “ juxta fidem magis gestorum narravit
quam ordinem ” (Comm. in Matth. Proœm.), et la critique négative est elle-même forcée d’admettre que le
second Évangile intervertit plus d’une fois la suite réelle des événements. Les mots οὐ μέντοι τάξει du prêtre
Jean et de Papias signifient donc “ non ordine reali ”, et ils sont suffisamment justifiés même par l’état
présent de l'écrit de saint Marc (D‘autres les traduisent par “ incompleta serie ”, par allusion aux lacunes que
l'on trouve dans le second Évangile plus encore que dans les trois autres ; mais cette interprétation est moins
naturelle, quoiqu'elle résolve très bien aussi la difficulté.)
Eichhorn (T. V, p. 495) et de Wette (Einleit. p. 175.) ont fait une autre objection. Après un calcul attentif, ils
ont découvert que les détails particuliers à S. Marc ne remplissent pas au-delà de vingt-sept versets : tout le
reste de l’Évangile qui porte son nom se retrouverait presque mot pour mot dans la rédaction de S. Matthieu
ou dans celle de S. Luc. Évidemment, concluent-ils, ce n’est pas une œuvre originale, mais une fusion
tardive des deux autres synoptiques. Pour toute réponse, nous renvoyons ces deux critiques aux assertions si
claires, si nombreuses, de la tradition, qui attribuent à S. Marc, disciple et compagnon de S. Pierre, la
composition d’un Évangile distinct de celui de S. Matthieu et de celui de S. Luc (Voir aussi ce qui sera dit
plus bas, §7, touchant le caractère du second Évangile.).
§ 3. — INTÉGRITÉ
Si l’on a parfois émis quelques doutes relativement a l’authenticité des deux premiers chapitres de S.
Matthieu (Voir notre Commentaire du premier Évangile, Préface, p. 9), on a suscité une véritable tempête de
protestations à propos des douze derniers versets de S. Marc, 16, 9-20.
Voici les motifs sur lesquels on s’est appuyé pour les rejeter comme une interpolation.
Il y a d'abord les preuves extrinsèques, qui peuvent se ramener à deux principales, tirées, l’une des
manuscrits, l'autre des anciens écrivains ecclésiastiques. — 1° Plusieurs manuscrits grecs parmi lesquels le
Cod. Vaticanus et le Cod. Sinaiticus, c’est-à-dire les deux plus anciens et les deux plus importants, omettent
entièrement ce passage. De même le Cod.Veronensis latin. Parmi ceux qui le contiennent, il en est qui
l’entourent d’astérisques, comme douteux (Par exemple, les Codd. 137 et 138.) ; d’autres ont soin de noter
qu’on ne le rencontre point partout (V. g. les Codd. 6 et 10, où on lit la remarque suivante : ἐν τισι μὲν τῶν
ἀντιγράφων ἕως ᾤδε (c'est-à-dire jusqu'à la fin du verset 8) πληροῦται ὁ εὐαγγελιστής ). En outre, le texte est
en assez mauvais état dans ce passage : les variantes y fourmillent ce qui est loin d’être, nous dit-on,
favorable à son authenticité. — 2° S. Grégoire de Nysse (Orat. de Resurr.), Eusèbe (Ad Marin. Quæst. 1.), S.
Jérôme (Ad Hedib. 4, 172), et d’autres écrivains anciens en assez grand nombre, assurent que, de leur temps
déjà, le passage en question manquait dans la plupart des manuscrits, de sorte qu’il était regardé par plusieurs
comme une addition relativement récente (Voir les citations dans Fritzsche, Evangel. Marci, Lips. 1830, p.
752 et ss.). Les premières Catenæ grecques ne commentent pas au-delà du verset 8, et c’est aussi à ce verset
que s’arrêtent les célèbres canons d’Eusèbe.
Aux preuves extrinsèques, on ajoute un argument intrinsèque, appuyé sur le changement extraordinaire de
style qui se fait remarquer à partir du verset 9. 1° Dans ces quelques lignes qui terminent le second Évangile,
on ne rencontre pas moins de vingt-et-une expressions que S. Marc n’avait jamais employées auparavant
(Par exemple verset 10, πορευθεῖσα, τοῖς μετʹ αὐτοῦ γενομένοις ; verset 11, ἐθεάθη, ἠπίστησαν ; verset 12,
μετὰ ταῦτα ; verset 17, παραϰολουθήσει ; verset 20, ἐπαϰολουθούντων, etc.). 2° Les détails pittoresques,
les formules de transition rapide qui caractérisent, comme nous le dirons plus loin, la narration de notre
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évangéliste, disparaissent brusquement après le verset. 8. Cette manière nouvelle supposerait donc, exigerait
même un auteur distinct du premier.
Telle est la conclusion que la plupart des exégètes protestants modernes et contemporains déduisent de ce
double argument : l’œuvre originale de S. Marc s’arrêterait, suivant eux, au verset 8 (Bleek, Olshausen,
Lachmann, J. Morison et quelques autres font exception et se déclarent favorables à l'authenticité des versets
9-10.). Ils admettent pourtant d’une manière assez générale que les derniers versets remontent jusqu'à la fin
du premier siècle. Nous prétendons au contraire, avec tous les commentateurs catholiques, que le passage
incriminé est de S. Marc aussi bien que le reste de l'Évangile, et il nous paraît assez facile de le démontrer. 1°
Si deux ou trois manuscrits l'omettent (Il est à remarquer que le Cod. B laisse, entre le verset 8 et le début de
l'Évangile selon S. Luc, un vide suffisant pour recevoir au besoin les versets omis. Preuve que
l’ “ amanuensis ” avait des doutes sur la légitimité de son omission.), tous les autres le contiennent, en
particulier les célèbres Codd. A. C. D., au témoignage desquels les critiques attachent tant d'importance (Voir
la nomenclature des principaux manuscrits de la Bible dans M. Drach, Epîtres de S. Paul, p. 87 et ss.). 2° On
le trouve dans la plupart des anciennes versions, spécialement dans l’Itala, la Vulgate, la Peschito, les
traductions de Memphis, de Thèbes, d’Ulphilas, etc. La version syriaque dont le Dr Cureton a découvert
d'importants fragments, en contient les quatre derniers versets (Cfr. Cureton, Remains of a very ancient
recension of the four gospels in syriac, hitherto unknown in Europe, Lond. 1858 ; Le Hir, Étude sur une
ancienne version syriaque des Évangiles, Paris 1859.). 3° Plusieurs écrivains de l'âge apostolique y font des
allusions manifestes (Par exemple, l’épître de S. Barnabé, § 45 ; le Pasteur d'Hermas, 9, 25.). S. Irénée le cite
(Voir le § 2, p. 4, note 5. Comp. S. Justin Mart. Apol. 1, 45.) ; S. Hippolyte, Tertullien, S. Jean Chrysostôme,
S. Augustin, S. Ambroise, S. Athanase, et d’autres Pères le connaissent et le mentionnent aussi. Théophylacte
en a fait le sujet d’un commentaire spécial. Comment est-il possible, demanderons-nous aux adversaires de
son authenticité, qu’un passage apocryphe ait réussi à se faire ainsi recevoir presque partout ? 4°.
Comprendrait-on, demanderons-nous encore, que S. Marc ait terminé son Évangile par les mots ἐφοϐοῦντο
γάρ (16, 8), de la façon la plus abrupte ? “ Sine his versibus ” (versets. 9-20), dit fort bien Bengel (Gnomon,
hoc loco. “ On ne peut guère admettre que le texte primitif finît d'une manière aussi abrupte ”. Renan, les
Évangiles, 1878, p. 121), “ historia Christi, resurrectionis præsertim, abrupta foret, non conclusa ”. 5° Le
fond de ce passage, quoi qu’on dise, “ n’a rien qui ne soit dans la manière rapide et brève de l'évangéliste (S.
Marc) ; il résume encore S. Matthieu, et il y ajoute quelques détails, 16, 13, que S. Luc reprendra pour les
étendre ” (Wallon, De la croyance due à l'Évangile, p. 223). 6° Quant aux expressions “ extraordinaires ”
employées ici par le narrateur, elles sont pour la plupart très-communes, ou bien elles proviennent de la
nature particulière du sujet. On en a donc exagéré singulièrement la portée (Cfr. Langon, Grundriss der
Einleitung in das N. T. 1868, p. 40. Ajoutons que les versets 9-20 du chap. 16 contiennent plusieurs locutions
que l’on regarde comme caractéristiques du style de S. Marc, v. g. verset 12, ἐφανερώθη ; verset 15, ϰτίσει ;
etc. Voyez le commentaire.). Plusieurs auteurs ont conjecturé que la mort de S. Pierre ou la persécution de
Néron avaient bien pu interrompre subitement S. Marc, avant qu’il eût mis la dernière main à son Évangile,
de sorte que la finale aurait été écrite un peu plus tard, ce qui expliquerait le changement de style (Cfr. Hug,
Einleitung t 2 p. 247 et ss.) ; mais cette hypothèse paraît assez étrange (Nous en dirons autant de celle de M.
Schegg, Evangel. nach Markus, t. 2, p. 230, d’après laquelle les versets 9-20 seraient un fragment d’antique
catéchèse inséré par S. Marc lui-même a la fin de sa narration). En tout cas, elle est dénuée de tout
fondement extérieur. 7° Enfin deux raisons principales peuvent rendre compte de la disparition de nos douze
versets dans un certain nombre de manuscrits. l. Quelque copiste les oublia peut-être par mégarde dans un
premier manuscrit, ce qui occasionna leur omission successive dans les copies auxquelles ce manuscrit servit
plus tard de modèle : quand ils eurent ainsi disparu d’un certain nombre de Codices, on comprend qu’un
mouvement d’hésitation se soit produit à leur égard ; 2. la difficulté de mettre le verset 9 en harmonie avec
les lignes parallèles de S. Matthieu, 28, 1, dut contribuer à jeter des doutes sur l’authenticité de tout le
passage qu’il inaugure. Ces preuves nous semblent largement suffire pour que nous soyons en droit
d’admettre la parfaite intégrité de l’Évangile selon S. Marc (Voyez sur cette question A. Maier, Einleitung, §
21, . 80 et ss.).
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Sous ce titre, nous traiterons brièvement des quatre points suivants : l’occasion, le but, les destinataires et les
sources de l'Évangile selon S. Marc.
l. Dans des textes cités plus haut (§ 2, pp. 4 et 5), Clément d’Alexandrie et S. Jérôme ont clairement indiqué,
d'après la tradition, l'occasion qui inspira au second évangéliste la pensée d’écrire à son tour la biographie de
Jésus. Les chrétiens de Rome l'ayant pressé de composer pour eux un abrégé de la prédication du Prince des
Apôtres, il céda à leur désir et publia son Évangile.
2. Son but comme écrivain fut donc tout à la fois catéchistique et historique. Il voulut venir en aide à la
mémoire de ces pieux solliciteurs et continuer ainsi auprès d’eux l’enseignement chrétien, et c’est par un
rapide résumé des faits qui composent l'histoire du Sauveur qu’il entreprit de leur rendre ce double service.
En réalité, “ le caractère du second Évangile s’accorde parfaitement avec cette donnée, car on n’y aperçoit
pas d’autre intention que celle du récit même ; il ne présente aucune partie didactique d’une longueur
disproportionnée avec le reste de la narration ” (Wetzer et Welte, Dictionn. encyclop. de la théologie
catholiq., s. v. Évangiles.). A ce but catéchistique et surtout historique, S. Marc n'associa-t-il pas une légère
tendance dogmatique ? Divers auteurs l’ont pensé (Cfr. A. Maier, Einleitung, § 18, pp. 70 et 71), et rien
n'empêche de voir avec eux dans les premières paroles du second Évangile, “ Initium Evangelii Jesu Christi
Filii Dei ”, une indication de cette tendance. S. Marc, d’après cela, se serait proposé de démontrer à ses
lecteurs la filiation divine de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais ce dessein n’est accentué nulle part ailleurs :
l’Évangéliste laisse parler les faits, il ne soutient pas une thèse directe à la façon de S. Mathieu ou de S. Jean
(Voir nos Commentaires sur les Évangiles de S. Matthieu et de S. Jean, Préface.). Il y a loin d'une tendance
aussi simple au but étrange que plusieurs rationalistes contemporains (L’auteur anonyme de l'ouvrage
intitulé: die Evangelien, ihr Geist, etc. Leipz. 1845, p. 327 et ss. ; Schwegler, Nachapostol. Zeitalter, p. 455
et ss. ; Baur, Krit. Untersuchungen über die kanon. Evangelien, p. 462 et ss.) ont prêté à S. Marc. Suivant
eux, tandis que les Évangiles selon S. Matthieu et selon S. Luc seraient des écrits de parti, destinés, dans la
pensée de leurs auteurs, à soutenir, le premier la faction judaïsante (le Pétrinisme), l'autre la faction libérale
(le Paulinisme), entre lesquelles, nous assure-t-on, se partageaient les membres du Christianisme naissant, S.
Marc aurait pris dans sa narration une position intermédiaire, se plaçant a dessein sur un terrain neutre, afin
d’opérer une heureuse réconciliation. D’un autre côté, Hilgenfeld (Die Evangelien, p. 41 et s.) range S. Marc
parmi les Pauliniens. On le voit, nous n’avons pas a réfuter ces hypothèses fantaisistes, puisqu'elles se
renversent mutuellement (Voir A. Maier, Einleitung, § 18, p. 71 et 72.).
3. S. Matthieu avait écrit pour des chrétiens sortis des rangs du Judaïsme, S. Marc s’adresse à des convertis
de la Gentilité. Indépendamment des témoignages de la tradition (Voir plus haut, n° 1.), d’après lesquels les
premiers destinataires du second Évangile furent les fidèles de Rome, qui avaient appartenu au paganisme en
grande majorité (Voir Drach, Epîtres de S. Paul, p. 375.), la seule inspection du récit de S. Marc nous
permettrait de le conclure avec une très grande probabilité. 1° L'évangéliste prend soin de traduire les mots
hébreux ou araméens insérés dans sa narration, par exemple Boanerges, 3, 17, Talitha cumi, 5, 41 ; Corban,
7, 11 ; Bartimaeus, 10, 46 ; Abba, 14, 36 ; Eloï, Eloï, lamma sabachtani, 15, 34 : il ne s’adressait donc pas à
des juifs. 2° Il donne des explications sur plusieurs coutumes juives, ou sur d’autres points que des personnes
étrangères au Judaïsme pouvaient difficilement connaître. C’est ainsi qu'il nous dit que “ les Juifs ne mangent
pas à moins de s’être lavé fréquemment les mains ” , 7, 3, Cfr. 4 ; que “ la Pâque était immolée le premier
jour des pains azymes ”, 14, l2 ; que la “ Parasceve ” était “ le jour qui précède le sabbat ”, 15, 42 ; que le
mont des Oliviers est situé ϰατέναντι τοῦ ἱεροῦ, 13, 3, etc. 3° ll ne mentionne pas même le nom de la Loi
juive ; nulle part il ne fait, comme S. Matthieu, d'argumentation basée sur des textes de 1’Ancien Testament.
Deux fois seulement, 1, 2, 3 et 15, 26 (supposé que ce second passage soit authentique. Voir le commentaire),
il cite les écrits de l'ancienne Alliance en son propre nom. Ce sont là encore des traits significatifs
relativement à la destination du second Évangile. 4° Le style de S. Marc a beaucoup d’affinité avec le latin.
“ Il semblerait dit M. Schegg (Evangel. Nach Markus, p. l2), que c'est une bouche romaine qui a enseigné le
grec à notre évangéliste ”. Des mots latins grécisés reviennent fréquemment sous sa plume, v. g.
σπεϰουλάτωρ , 6, 27 ; ξέστης (sextarius), 7, 4, 8 ; πραιτώριον , 15, 16 ; φραγελλόω (flagello), 15, 15 ;
ϰῆνσος, 12, l4 ; λεγεών, 5, 9,15 ; ϰεντύριων, 15, 39, 44, 45 ; ϰοδράντης (quadrans), 12, ,42 ; etc. (Les
autres écrivains du Nouveau Testament emploient parfois quelques-unes de ces expressions ; mais ils n’en
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font pas un usage constant, comme S. Marc.). Après avoir mentionné une monnaie grecque, λεπτὰ δύο, il
ajoute qu’elle équivalait au “ quadrans ” des Romains ; 12, 42. Plus loin 15, 21, il mentionne une
circonstance peu importante en elle-même “ Simonem Cyrenæum, patrem Alexandri et Rufi ” mais qui
s’explique immédiatement, si l’on se souvient que Rufus habitait Rome. Cfr. Rom. 16, 26. Ces derniers
détails ne prouvent-ils pas que S. Marc a écrit parmi des Romains et pour des Romains (Cfr. Patrizi, de
Evangel. lib. 1, c. 2, q. 3.)?
4. Dans notre Introduction générale aux Saints Évangiles, nous avons étudié la délicate question de la source
commune à laquelle vinrent puiser tour a tour les trois premiers évangélistes : il ne peut donc s’agir ici que
d’une source spéciale à S. Marc. Or, nous avons entendu les Pères affirmer d’une voix unanime (Voir les
textes cités en faveur de l'authenticité du second Évangile, § 2) que la catéchèse du Prince des Apôtres servit
de base à S. Marc pour la composition de son récit. “ Ne rien omettre de ce qu’il avait entendu, ne rien
admettre qu’il ne l’eût appris de la bouche de Pierre ” : ainsi s’exprimait Papias (Loc. Cit. : ἑνὸς γὰρ
ἐπὸιήσατο πρόνοιαν, τοῦ μηδὲν ὦν ἤϰουσε παράλιπεῖν, ἢ ψεὐσασθαί τι ἐν αὐτοῖς). De là le titre
d'ἑρμηνευτὴς Πέτρου, “ interpres Petri ”, que notre évangéliste a porté depuis l’époque du prêtre Jean : de là
le nom de “ Mémoires de Pierre ” appliqué par S. Justin à sa composition (Dialog. c. 106: ἑνὸς γὰρ
ἐπὸιἡσατο πρόνοιαν, τοῦ μηδὲν ὦν ἤϰουσε παράλιπεῖν, ἤφεὐσασθαί τι ἐν αὐτοῖς). Non pas, assurément, qu’il
faille entendre ces expressions d'une façon trop littérale, et faire de S. Marc un simple “ amanuensis ” auquel
S. Pierre aurait dicté le second Évangile, de même que Jérémie avait autrefois dicté ses Prophéties à Baruch
(D'après Reithmayr, le mot “ interprète ” signifierait que S. Marc traduisait en latin les instructions grecques
de S. Pierre ; Cfr. de Valroger, Intro. t. 2, p. 5l. Selon d'autres. c’est le texte araméen de S. Pierre que Marc
aurait traduit en grec. Explications très invraisemblables, assurément.) ! L'influence de S. Pierre, selon toute
vraisemblance, ne fut pas directe, mais seulement indirecte, et elle n’empêcha pas le disciple de demeurer un
historien très indépendant. Elle fut considérable pourtant, puisqu’elle a été si fréquemment signalée par les
anciens écrivains. Elle a d’ailleurs laissé des traces nombreuses et distinctes dans la rédaction de S. Marc.
Oui, le second Évangile est visiblement marqué à l'effigie du Chef des Apôtres : tous les commentateurs le
répètent à l’envi (Voyez sur ce point de fines observations dans M. Bougaud, le Christianisme et les temps
présents, t. 2, pp. 69 et ss. 2° édit.). Marc n’ayant pas été témoin oculaire des événements qu’il raconte, qui a
pu donner à son Évangile cette fraîcheur de récit, cette minutie de détails, que nous aurons à mentionner
bientôt ? Il n’avait pas contemplé l'œuvre de Jésus de ses propres yeux mais il l'avait vue pour ainsi dire, par
les yeux de S. Pierre (“ Omnia quæ apud Marcum leguntur, narrationum sermonumque Petri dicuntur esse
commentaria ”. Euseb. Dem. Evang. l. 3, c. 5. “ S. Marc, dit M. Renan, Vie de Jésus, 1863, p. 39, est plein
d'observations minutieuses venant sans nul doute d'un témoin oculaire. Rien ne s’oppose à ce que ce témoin
oculaire, qui évidemment avait suivi Jésus, qui l’avait aimé et regardé de très près, qui en avait conservé une
vive image, ne soit l'apôtre Pierre lui-même, comme le veut Papias. ” Cfr. Patrizi, de Evangel. lib. 1, cap. 2,
quæst. 4.). Pourquoi les renseignements relatifs à Simon-Pierre sont-ils plus abondants chez lui que partout
ailleurs ? Seul, il nous dit que Pierre se mit à la recherche de Jésus, le lendemain des guérisons miraculeuses
accomplies à Capharnaüm, 1, 56 ; Cfr. Luc. 4, 42. Seul, il rappelle que ce fut Pierre qui attira l'attention des
autres Apôtres sur le dessèchement rapide du figuier, 11, 2l ; Cfr. Matth. 21, l7 et ss. Seul, il montre S. Pierre
interrogeant Notre-Seigneur Jésus-Christ sur le mont des Oliviers touchant la ruine de Jérusalem, 13, 3 ; Cfr.
Matth., 24, l ; Luc. 21, 5. Seul, il fait adresser directement à Pierre par l'Ange la bonne nouvelle de la
résurrection de Jésus, 16, 7 ; Cfr. Matth. 28, 7. Enfin il décrit avec une précision particulière le triple
reniement de S. Pierre ; Cfr. Surtout 14, 68, 72. N’est-ce pas de Simon-Pierre lui-même qu’il tenait ces divers
traits ? Il est vrai, d’un autre côté, que plusieurs détails importants ou honorables de la vie évangélique de S.
Pierre sont complètement passés sous silence dans le second Évangile, par exemple sa marche sur les eaux,
Matth. 14, 28-34 ; Cfr. Marc. 6, 50,51 ; son rôle proéminent dans le miracle du didrachme, Matth. 17, 24-27 ;
Cfr. Marc. 9, 33 ; sa désignation comme le roc inébranlable sur lequel l’Église serait bâtie, Matth. 16, 17-19 ;
Marc. 8, 29, 30 ; la prière spéciale que Jésus-Christ fit pour lui afin d’obtenir que sa foi ne défaillît jamais ;
Luc. 22, 3l, 32 (Comparez encore Marc. 7, 17 et Matth. 15, 45 ; Marc 14, 13 et Luc 22, 8.). Mais ces
omissions remarquables ne prouvent-elles pas de nouveau, ainsi que le conjecturaient déjà Eusèbe de
Césarée (Dem. Evang. 3, 3, 89) et S. Jean Chrysostôme (Hom. in Matth.), la participation de S. Pierre à la
composition du second Évangile, ce grand Apôtre ayant voulu par modestie qu’on laissât dans l’oubli des
événements qui étaient si précieux pour sa personne ? Nous l'admettons sans peine à la suite du plus grand
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nombre des exégètes (Nous ne croyons pas qu’on puisse tirer une preuve péremptoire de certaines
coïncidences de pensées et d'expressions qui existent entre les Épîtres de S. Pierre et divers passages du
second Évangile (V. g. 2 Petr. 2, 1, Cfr. Marc 13, 22 ; 2 Petr. 3, l7, Cfr. Marc 13, 23 ; 1 Petr. 1, 25, Cfr. Marc
13, 2l ; l Petr. 2, 9, Cfr. Marc 13, 20 ; 1 Petr. 2, l7, Cfr. Marc 12, 17 ; l Petr. 2, 25, Cfr. Marc 6, 34 ; 2 Petr. 3,
41, Cfr. Marc 13, l9 ; etc): ces coïncidences n'ont en effet rien de caractéristique.).
Que penser maintenant de l’opinion de S. Augustin, opinion tout-a-fait isolée dans l’antiquité, mais souvent
acceptée depuis, d’après laquelle l’Évangile selon S. Marc ne serait qu’un abrégé calqué sur celui de S.
Matthieu ? “ Marcus Matthæum subsecutus tanquam pedissequus et breviator ejus (De consens. Evang. l. 1,
c. 2)? ” Elle est exacte, si elle affirme simplement qu’il existe une grande ressemblance, soit pour le fond,
soit pour la forme, entre les deux premiers récits évangéliques ; elle est fausse, au contraire, si elle prétend
que S. Marc s’est borné à publier une réduction de l’œuvre de son devancier. Les faits qu’il rapporte sont
bien les mêmes pour la plupart (D'importantes omissions sont néanmoins à signaler, notamment Matth. 3,
7-40 ; 8, 5-13, etc. ; 10, 15-42 ; 11 ; 12, 38-45 ; 14, 34-36 ; 17, 24-27 ; 18, 10-35 ; 20, 1-16 ; 21, 14-16,
28-32 ; 22, 1-14 ; 23 ; 27, 3-40, 62-67 ; 28, 11-15, 16-20 ; etc., etc. Un simple “ abbreviator ” ne se serait pas
ainsi comporté), mais il les expose presque toujours d’une manière très neuve, qui prouve sa complète liberté
d’écrivain (Si l’on divise, avec M. Reuss, la matière contenue dans les trois premiers Évangiles en 100
sections ou paragraphes, nous ne trouvons dans S. Marc que 63 de ses sections, tandis que S. Matthieu en a
73, S. Luc 82. 49 sections sont communes aux trois Évangélistes, 9 à S. Matthieu et à S. Marc, 3 à S. Marc et
à S. Luc ; S. Marc n’en a que deux qui lui soient tout à fait spéciales. Mais combien de traits qu’on trouve
seulement dans son récit ! Cfr. 2, 25 ; 3, 20 21 ; 4, 26-29 ; 5, 4, 5 et ss. ; 8, 22-26 ; 9, 49 ; 11, 14-14 ; 14,
51-52 ; 16, 9-11, et cent autres passages que nous signalerons dans le commentaire.). Du reste, ce sentiment
est aujourd’hui à peu près abandonné.
Pourquoi S. Marc, s'adressant à des Romains, n'aurait-il pas écrit en grec ? N’est-ce pas dans cette langue
que l'historien Josèphe composa ses ouvrages, précisément pour être compris des Romains ? S. Paul (Voir
Drach, Epîtres de S. Paul, p. 7.) et S. Ignace n'écrivirent-ils pas aussi en grec leurs lettres a l’Église de
Rome ? “ Pendant une partie notable des premiers siècles, dit M. Milman (Latin Christianity, 1, p. 34.),
l’Église de Rome et presque toutes les Églises de l'Occident étaient en quelque sorte des colonies religieuses
helléniques. Leur langage était grec, leurs écrivains étaient grecs, leurs livres sacrés étaient grecs, et de
nombreuses traditions, comme de nombreux restes, prouvent que leur rituel et leur liturgie étaient grecs...
Tous les écrits chrétiens connus de nous qui partirent à Rome ou en Occident sont grecs, ou l’étaient
primitivement : et les épîtres de S. Clément, et le Pasteur d’Hermas, et les homélies Clémentines, et les
œuvres de S. Justin martyr, jusqu'à Caïus, jusqu'à Hippolyte, auteur de la réfutation de toutes les hérésies. ”
Rien ne s’opposait donc à ce que S. Marc écrivît en grec, bien qu’il destinât son récit à des Latins (Voir
Richard Simon, Histoire critiq. du Nouv. Test. ch. 11 ; Cfr. Juven. Sat. 6, 2.).
L’hypothèse de Wahl, d’après laquelle le second Évangile aurait été composé en langue copte mérite à peine
une mention (Cfr. Magazin für alte, besond. oriental. und bibl. Literatur, 1790, 3, 2, p. 8. Wahl allègue
comme raison la fondation de plusieurs chrétientés égyptiennes par S. Marc.).
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§ 6. — TEMPS ET LIEU DE LA COMPOSITION DU SECOND ÉVANGILE
1° La tradition ne nous fournit pas de données certaines relativement à l'époque où S. Marc écrivit son
Évangile ; ses renseignements sont même contradictoires. Ainsi, d’après Clément d’Alexandrie (Hypotyp. 6,
ap. Euseb. Hist. Eccl. 6, 44), le second Évangile aurait été publié du vivant de S. Pierre ; tandis que, suivant
S. Irénée (Adv. Hær. 3, 1 : μετὰ τούτῶν (scil. Πέτρου ϰαὶ Παύλου) ἔξοδον. Voir la citation complète au § 2.
Le mot ἔξοδον ne peut désigner raisonnablement que la mort des deux apôtres. “ Post quorum exitum ”,
disait déjà Ruffin. Toutes les autres interprétations sont arbitraires. Cfr. Langen, Grundriss der Einleitung, p.
87.), il n'aurait paru qu’après la mort du Prince des Apôtres, par conséquent après l'an 67. Les critiques se
partagent entre ces deux sentiments. MM. Reithmayr et Gilly adoptent le premier, et placent la composition
de notre Évangile entre les années 42-49 (Quelques manuscrits, Théophylacte et Euthymius, font écrire S.
Marc dix ou douze ans après l'Ascension. Cfr. Baronius, Annal. Ad ann. 45, § 29). MM. Langen, J -P. Lange,
et la plupart des autres exégètes contemporains, se rangent à l'opinion de S. Irénée, qui semble en effet plus
probable. D’autres auteurs tâchent de concilier les témoignages patristiques, en admettant une double
publication de l'œuvre de S. Marc, la première à Rome avant la mort de S. Pierre, la seconde en Égypte,
après son martyre. “ S. Marc, dit Richard Simon (Histoire critiq. du Nouv. Test. t. 1, p. 107. Cfr. Bisping, das
Evangel. nach Markus, p. 6.), a donné aux fidèles de Rome un Évangile en qualité d'interprète de S. Pierre,
qui prêchait la religion de Jésus-Christ dans cette grande ville ; et il l’a aussi donné ensuite aux premiers
chrétiens d’Égypte, en qualité d’apôtre ou d’évêque. ” Mais ce n'est là qu’un subterfuge sans fondement
solide. Quoi qu’il en soit, il ressort clairement du ch. 13, l4 et suiv. que l'Évangile selon S. Marc dût paraître
avant la ruine de Jérusalem, puisque cet événement y est prophétisé par Notre-Seigneur, sans que rien vienne
indiquer qu’il s’était accompli depuis (Voyez, sur l’époque de la composition du second Évangile, une
savante dissertation du P. Patrizi, de Evangeliis, t. 1, pp. 36 51).
2° Aucun doute ne saurait subsister à l'égard du lieu de la composition. Ce fut Rome, comme l’affirment, à
part un seul, tous les Pères qui se sont occupés de cette question. Clément d'Alexandrie (Ap. Euseb. Hist.
Eccl. 6, 14.) rattache cette croyance à une antique tradition, παράδοσιν τῶν ἀνέϰαθεν πρεσϐυτέρων. S.
Irénée, S. Jérôme, Eusèbe de Césarée la signalent comme un fait indubitable (Voir les textes cités plus haut, §
2, 1°.). S. Épiphane parle dans le même sens : Εὐθὺς δὲ μετὰ τὸν Ματθαῖον ἀϰόλουθος γενόμενος δ Μάρϰος
τῷ ἁγίῳ Πέτρῳ ἐν Ρώμῃ ἐπιτρέπεται τὸ εὐαγγέλιον ἐϰθεσθαι (Hær. 51, 6). S. Jean Chrysostôme au
contraire assure que le second Évangile aurait été composé en Égypte. Λέγεται, dit-il dans ses Homélies sur
S. Matthieu, ϰαὶ Μαρϰος δὲ ἐν Αἰγύπτῳ τῶν μαθητῶν παραϰαλεσάντων αὐτὸν, αὐτὸ τοῦτο ποιῆσαι. Mais ce
sentiment isolé ne saurait contrebalancer les témoignages si formels de tous les autres écrivains anciens
(Hom. 1, 3.). Du reste le coloris latin et les expressions romaines que nous avons signalés plus haut (Voir le §
4, n° 3, 4°.) montrent bien que S. Marc dût écrire sur le territoire romain. D'un rapprochement établi entre S.
Marc, 15, 2l, et Act. 11, 20, M. Storr a conclu (Zweck der evang. Gesch. § 59 et 60) que la ville d’Antioche
avait été la patrie de notre Évangile ; mais nous avouons ne rien comprendre à cette conclusion, qui est
d’ailleurs universellement rejetée.
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Ce portrait semble a première vue notablement réduit. Le second Évangile est en effet le plus court de tous :
“ breve Evangelium ”, disait déjà S. Jérôme (De viris illustr. c. 8). Il n’a que seize chapitres, tandis que
l’Évangile selon S. Jean en contient 21, celui de S. Luc 24, celui de S. Matthieu jusqu’à 28. Il tend
sensiblement à la brièveté. Et néanmoins, comme il est bien rempli ! Mais ce n’est pas une simple
nomenclature d'incidents sèchement énumérés les uns à la suite des autres ; ce sont des faits qui se
reproduisent en quelque sorte sous le regard étonné du lecteur, tant la précision est grande dans les détails,
tant le pittoresque abonde à chaque page. Aussi avons-nous là une photographie vivante du Sauveur. Sa
personnalité humaine et divine est caractérisée d’une manière frappante. Non seulement nous apprenons
qu’il participait à toutes nos infirmités, telles que la faim, 11, 12, le sommeil, 4, 38, le désir du repos, 6, 3l ;
qu’il était accessible aux sentiments et aux passions des hommes ordinaires, par exemple, qu’il pouvait
s'attrister, 7, 34 ; 8, 12, aimer, 10, 21, s’apitoyer, 6, 14, s’étonner, 6, 61, être saisi d'indignation, 3, 5 ; 8, 12,
33 ; 10, 14 ; mais nous le voyons lui-même avec sa posture, 10, 32 ; 9, 35, son geste, 8, 33 ; 9, 36 ; 10, 16,
ses regards, 3, 5, 34 ; 5, 32 ; 10, 23 ; 11, 11. Nous entendons jusqu’à ses paroles prononcées dans sa langue
maternelle, 3, 17 ; 5, 41 ; 7, 34 ; 14, 6 ; bien plus, jusqu’aux soupirs qui s’échappaient de sa poitrine, 7, 31 ;
8, 12. S. Marc nous rend également témoins de l'expression saisissante que Notre-Seigneur Jésus-Christ
produisait, soit sur la foule, 1, 22, 27 ; 2, 12 ; 6, 2, soit sur ses disciples, 4, 40 ; 6, 51 ; 10, 24, 26, 32. Il nous
montre les multitudes se pressant autour de lui, 3, 10 ; 5, 21, 31 ; 6, 33 ; de manière parfois à ne pas lui
laisser le temps de prendre ses repas, 3, 20 ; 6, 31. Cfr. 2,2 ; 3, 32 ; 4, l. Parmi les Évangélistes, personne
mieux que lui n’a pris soin de noter exactement les différentes circonstances de nombre, de temps, de lieux et
de personnes. 1° Les circonstances de nombre : 5, 13, “ il y en avait environ deux mille, et ils furent noyés
dans la mer ” ; 6, 7, il se mit à les envoyer deux à deux ” ; 6, 40, “ et ils s'assirent par troupes de cent et de
cinquante ” ; 14, 30, “ avant que le coq ait chanté deux fois, tu me renieras trois fois ”. 2° Les circonstances
de temps : 1, 35, “ S’étant levé de très grand matin ”; 4, 35, “ Il leur dit en ce même jour, lorsque le soir fut
venu : Passons sur l’autre bord ”; 6, 2, “ Le jour du sabbat étant venu, il se mit à enseigner dans la
synagogue ” ; 11, 11, “ comme il était déjà tard, il s'en alla à Béthanie ” ; 11, 19, “ Quand le soir fut venu, il
sortit de la ville ” ; Cfr. 15, 25 ; 16, 2, etc. 3° Les circonstances de lieux : 2, 13, “ Jésus, étant de nouveau
sorti du côté de la mer ” ; 3, 7, “ Jésus se retira avec ses disciples vers la mer ” ; 4, 1, “ Il se mit de nouveau à
enseigner auprès de la mer ” ; 5, 20, “ Il s'en alla, et se mit à proclamer dans la Décapole ” ; Cfr. 7, 31. 12,
41, “ Jésus, s'étant assis vis-à-vis du tronc ” ; 13, 3, “ ils étaient assis sur la montagne des Oliviers, en face du
temple ” ; 16, 5, “ Et entrant dans le tombeau, elles virent un jeune homme assis du côté droit ” ; Cfr. 7, 31 ;
14, 68 ; 15, 39, etc. 4° Les circonstances de personnes : 1, 29, “ ils vinrent dans la maison de Simon et
d’André, avec Jacques et Jean ” ; 1, 36, “ Simon le suivit, ainsi que ceux qui étaient avec lui ” ; 3, 22, “ les
scribes, qui étaient descendus de Jérusalem ” ; 13, 3, “ Pierre, Jacques, Jean et André lui demandèrent en
particulier ” ; 15, 21, “ Simon de Cyrène, père d'Alexandre et de Rufus ” Cfr. 3, 6 ; 11, 11 ; 11, 21 ; 14, 65,
etc. Il faudrait presque transcrire le second Évangile verset par verset, si nous voulions noter tous les détails
de ce genre. Qu’il suffise d’ajouter avec Da Costa (Four Witnesses, p. 88.), que “ si quelqu’un désire
connaître un fait évangélique, non seulement dans ses points principaux et dans ses lignes générales, mais
aussi dans ses détails les plus minutieux, les plus graphiques, c’est à S. Marc qu'il doit recourir. ” On conçoit
aisément la fraîcheur, l'intérêt, les couleurs dramatiques que doit présenter une œuvre ainsi composée. Nous
devons ajouter qu’elle a aussi une rapidité extraordinaire ; car S. Marc ne se donne pas beaucoup de peine
pour combiner entre eux les événements qu'il raconte. Il ne les groupe point, comme S. Matthieu, d’après un
ordre logique : il se contente de les rattacher l’un à l’autre, le plus souvent selon l'ordre historique, par les
formules ϰαὶ, πάλιν, εύθέως. Cette dernière expression revient sous sa plume jusqu’à 41 fois (Fritzsche,
Evangel. Marci, p. 44, en est offusqué : “ Voces, écrit-il, ad nauseam usque iteratas et elegantiæ incuriam ”.
Elle est pourtant en général d’un très bon effet, et équivaut à l’ “ Ecce ” de S. Matthieu.) ! Il vole d’un
incident à un autre incident, sans prendre le temps de faire des réflexions historiques. Sans cesse la scène
change de la façon la plus abrupte sous les yeux du lecteur.
Des faits, et des faits brièvement racontés, tel est donc 1e fond du second Évangile. S. Marc, qui est par
excellence l’évangéliste de l'action, n’a conservé en entier aucun grand discours du Sauveur (voyez dans le
commentaire, le début des chap. 4 et 13) ; celles des paroles du divin Maître qu'il a insérées dans sa narration
sont habituellement les plus brûlantes, les plus vives, et il a su, en les résumant, leur donner une tournure
incisive et énergique.
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Son style est simple, vigoureux, précis, et généralement plein de clarté ; il y règne pourtant quelquefois une
certaine obscurité, qui provient de la trop grande concision. Cfr. 1, l3 ; 9, 5, 6 ; 4, l0, 34. On y remarque — 1°
le fréquent emploi du présent au lieu du prétérit : 1, 40, “ Un lépreux vint à lui ” ; 2, 3 (d’après le texte grec),
“ quelques-uns vinrent, lui amenant un paralytique ” ; 11, 1, “ Comme ils approchaient de Jérusalem,... il
envoya deux de ses disciples ” ; 14, 43, “ comme il parlait encore, Judas Iscariote, l’un des douze, vint ” ;
Cfr. 2, l0, l7 ; 14, 66, etc. ; — 2° le langage direct au lieu du langage indirect : 4, 39, “ il menaça le vent, et
dit à la mer : Tais-toi, calme-toi ! ” ; 5, 9, “ Il lui demanda : Quel est ton nom ? ” 5, l2, “ Et les démons le
suppliaient, en disant : Envoyez-nous dans ces porcs” ; Cfr. 5, 8 ; 6, 23, 31 ; 9, 25 ; 12, 6 ; — 3° la répétition
emphatique de la même pensée : 1, 45, “ cet homme, étant parti, se mit à raconter et à divulguer la chose ” ;
3, 26, “ Si donc Satan se dresse contre lui-même, il est divisé, et il ne pourra subsister, mais sa puissance
prendra fin” ; 4, 8, “ elle donna du fruit qui montait et croissait ” ; 6, 25, “ Aussitôt, elle s’empressa de
rentrer chez le roi ” ; 14, 68, “ Je ne sais pas et je ne comprends pas ce que tu dis ”, etc. ; — 4° les négations
accumulées : “ vous ne le laissez plus rien faire pour son père ou sa mère ”, 7, 12 ; 9, 8 ; 12, 34 ; 15, 5 ;
οὐϰέτι οὐ μὲ, 14, 25 ; “ Que jamais personne ne mange de toi aucun fruit ”, 11, 14. — Outre les expressions
latines et araméennes signalées plus haut, notons encore les locutions suivantes, dont S. Marc use volontiers :
ἀϰάθαρτον πνεῦμα onze fois, six fois seulement dans S. Matthieu, trois dans S. Luc ; ἤρξατο λέγειν, ϰράζειν,
vingt-cinq fois, les composés de πορεύεσθαι : εἰσπορ huit fois ; ἐϰπορ onze fois ; παραπορ quatre fois ;
ἐπερωτάω, vingt-cinq fois ; ϰηρύσσειν, quatorze fois ; les diminutifs, v. g. θυγατρίον, ϰυνάρια, ϰοράσιον,
ὠτάριον ; certains mots peu usités, tels que xœyxinohtç, ϰωμόπολις, ἀλαλάζειν, μεγιστᾶνες, νουνεχῶς,
πλοιάριον, τρυμαλία, etc. (voir Fritzsche, Evangelium Marci, p. 44 et s. Kitto, Cyclopœdia of bibl. Literat. 3è
édit. t. 3, p. 72 ; Smith, Diction. of the Bible, s. v. Mark, Gospel of Credner, Einleit.).
Concluons ce paragraphe par une réflexion très juste du Dr Westcott (Introduction to the study of the
Gospels, p. 367) : “ Par le fond, et par le style, et par la manière de traiter les sujets, l’Évangile de S. Marc
est essentiellement une copie faite sur une image vivante. Le cours et l’issue des événements y sont dépeints
avec les contours les mieux marqués. Alors même que l’on n’aurait aucun autre argument pour combattre ce
qui a été dit touchant l’origine mythique des Évangiles, ce récit vivant et simple, marqué à l’empreinte de
l'indépendance et de l'originalité les plus parfaites, sans connexion avec le symbolisme de l’ancienne
Alliance, dépourvu des profonds raisonnements de la nouvelle, suffirait pour réfuter cette théorie subversive.
Les détails qui furent primitivement adressés à la vigoureuse intelligence des lecteurs Romains sont encore
remplis d'instruction pour nous (Voir aussi Alford, New Testam. for English readers, 3° édit. t. 1, p. 39 ; M.
Bougaud, l. c. pp. 75, 76 et 82.).
§ 8 — PLAN ET DIVISION.
l. Le plan de S. Marc est fort simple : il consiste à suivre pas à pas la catéchèse historique qui, nous l’avons
vu (§ 4, n° 2), devait former le fond de son ouvrage. Or, cette catéchèse n’embrassait généralement que la vie
publique de Notre-Seigneur Jésus-Christ à partir de son baptême, avec la prédication de Jean-Baptiste en
guise de préambule, et la Résurrection et l’Ascension du Sauveur pour conclusion (Cfr. Act. 1, 2l, 22 ; 10,
37, 38 ; 13, 23-25.), et telles sont précisément les grandes lignes suivies par notre évangéliste. Il omet donc
entièrement les détails relatifs à l'Enfance et à la Vie cachée de Jésus, pour faire entendre immédiatement au
lecteur la voix et les austères préceptes du Précurseur. Pour lui, comme pour les autres synoptiques, la Vie
publique du Christ se borne au ministère exercé par Notre-Seigneur en Galilée ; mais, au lieu de s’arrêter
avec eux aux scènes de la Résurrection, il suit le divin Maître jusqu’à son Ascension, jusqu’aux splendeurs
du Ciel, compensant, par cette heureuse addition faite à la Vie glorieuse, ce qu’il avait omis dans la Vie
cachée. M. J. P. Lange a fait une ingénieuse remarque, qui peut servir à mieux caractériser encore le plan
adopté par S. Marc. Partant de cette idée que Jésus, tel que le représente le second Évangile, est le Dieu Fort
annoncé par Isaïe, 9, 6, le lion victorieux de la tribu de Juda dont parle l’Apocalypse, 5, 5, il trouve dans la
narration de S. Marc une succession perpétuelle de mouvements en avant et de mouvements en arrière, de
charges et de retraites, comme il les nomme, qui ne sont pas sans analogie avec la marche du lion. Jésus
s’avance avec vigueur contre ses ennemis ; puis tout à coup il se retire pour emporter le butin conquis ou
pour préparer une nouvelle charge. Dans le tableau analytique qui termine la Préface, nous ferons ressortir
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ces mouvements variés et pleins d'intérêt (Cfr. J. P. Lange, Theolog-homil. Bibelwerk, N. Test. 2. Th., das
Evangelium nach Markus, 3° édit. p. 2 et 5.).
2. Nous avons divisé le récit de S. Marc en trois parties, qui correspondent a la Vie publique, à la Vie
souffrante et à la Vie glorieuse de Notre-Seigneur Jésus-Christ. La première partie, 1, l4-10, 52, raconte le
ministère de Jésus à partir de sa consécration messianique jusqu’à son arrivée à Jérusalem pour la dernière
Pâque. Elle est précédée d’un court préambule, 1, 1-13, où le Précurseur et le Messie font tour à tour leur
apparition sur la scène évangélique. Elle se subdivise en trois sections, qui nous montrent Jésus-Christ
agissant d’abord dans la Galilée orientale, 1, 14-7, 23, puis dans la Galilée septentrionale, 7, 24-9, 50, enfin
en Pérée et sur la route de Jérusalem, 10, 1-52. Dans la seconde partie, 11, l-15, 57, nous suivons jour par
jour les événements de la dernière semaine de la vie du Sauveur. La troisième, 16, 1-20, présentera à notre
admiration les glorieux mystères de sa Résurrection et de son Ascension.
Au moyen âge, comme dans les temps modernes, ce furent généralement les mêmes exégètes qui entreprirent
de commenter S. Marc et S. Matthieu : on trouvera donc leurs noms indiqués à la fin de la Préface de notre
commentaire sur le premier Évangile (page 29). Qu’il suffise de rappeler les noms de Maldonat, de Fr. Luc
de Bruges, de Noël Alexandre, de Corneille de Lapierre, de D. Calmet, de Mgr Mac Evilly, des docteurs
Reischl, Schegg et Bisping parmi les Catholiques, de Fritzsche, de Meyer, de J. P. Lange, d’Alford, d’Abbott
parmi les protestants. Nous n'avons qu’un très petit nombre de Commentaires spéciaux à signaler :
Jac. Elsner, Comment. Crit.-philol. in Evangelium Marc. Lugd. Batav. 1773, 3 tom. in-4°.
B. de Willes, Specim. hermeneut. de iis quæ ab uno Marco sunt narrata aut copiosius et eæplicatius ab eo
exposita. Traject. 1811.
Rev. G. F. Maclear, The Gospel according to St. March, with notes and introduction, Cambridge, 1877.
PRÉAMBULE. 1, 1-13.
1. — Le Précurseur. 1, 1-8.
2. — Le Messie. 1, 9-13.
a. Le baptême de Jésus. 1, 9-11.
b. La tentation de Jésus. 1, 12-13.
PREMIÈRE PARTIE
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1° SECTION – MINISTÈRE DE JÉSUS DANS LA GALILÉE ORIENTALE. 1, 14-7, 23.
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7. — La croix pour le Christ et pour les chrétiens. 8, 31-39.
8. — La Transfiguration. 9, 1-12.
a. Le miracle. 9, 1-7.
b. Entretien mémorable qui se rattache au miracle. 9, 8-12.
9. — Guérison d'un lunatique. 9, 13-28.
10. — La Passion prédite pour la seconde fois. 9, 29-31.
11. — Quelques graves leçons. 9, 32-49.
a. Leçon d'humilité. 9, 32-36.
b. Leçon de tolérance. 9, 37-40.
c. Leçon concernant le scandale. 9, 41-49.
DEUXIÈME PARTIE
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4. — La dernière cène. 14, 12-25.
a. Préparatifs du festin pascal. 14, 12-16.
b. Cène légale. 14, 17-21.
c. Cène eucharistique. 14, 22-25.
5. — Trois prédictions. 14, 26-31.
6. — Gethsémani. 14, 32-42.
7. — L’arrestation. 14, 43-52.
8. — Jésus devant le Sanhédrin. 14, 53-65.
9. — Le triple reniement de S. Pierre. 14, 66-72.
10. — Jésus jugé et condamné par Pilate, 15, 1-15.
a. Jésus est livré aux Romains. 15, 1.
b. Jésus interrogé par Pilate. 15. 2-5.
c. Jésus et Barabbas. 15, 6-15.
11. — Jésus outragé au prétoire. 15, 16-19.
12. — Le chemin de croix. 15, 20-22.
13.— Crucifiement, agonie et mort de Jésus. 15, 23-37.
11.— Ce qui suivit immédiatement la mort de Jésus. 15, 38-41.
15. — La sépulture de Jésus. 15, 42-47.
TROISIÈME PARTIE
_________________________
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ÉVANGILE SELON S. MARC
ÉVANGILE SELON S. MARC CHAPITRE 1
S. Jean-Baptiste remplit son rôle de Précurseur (vv. 1-8). - Baptême de Jésus (vv. 9-11). - Sa tentation dans le
désert (vv. 12-13). - Il commence à prêcher (vv. 14-15). - Vocation de S.Pierre et de S. André, de S. Jacques
et de S. Jean (vv. 16-20). - Jésus prêche dans la synagogue de Capharnaüm (vv. 21-22). - Il y guérit un
démoniaque (vv. 23-28). - Guérison de la belle-mère de S.Pierre et d’autres malades (vv. 29-34). - Prière
solitaire du Christ (vv. 35-37). - Sa première course apostolique (vv. 38-39). - Guérison d’un lépreux (vv.
40-45)
PRÉAMBULE 1, 1-12
Dans ce préambule, que les commentateurs s’accordent à trouver majestueux et saisissant malgré sa grande
simplicité, nous voyons le Précurseur et le Messie faire tour à tour leur apparition sur la scène évangélique.
Jean prêche et baptise dans le désert de Juda, vv. 1-8 ; Jésus inaugure sa vie publique par deux mystères
d’humiliation, vv. 9-13.
1. — Le Précurseur. 1, 1-8.
Parall. Matth. 3, 1-12 ; Luc 3, 1-18.
1
Commencement de l’évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu. 2Selon qu’il est écrit dans
le prophète Isaïe : Voici que j’envoie mon ange devant ta face, et il préparera ton
chemin devant toi ; 3voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du
Seigneur, rendez droit ses sentiers ; 4Jean était dans le désert, baptisant et prêchant le
baptême de pénitence pour la rémission des péchés. 5Et tout le pays de Judée et tous les
habitants de Jérusalem venaient à lui ; et ils étaient baptisés par lui dans le fleuve du
Jourdain, confessant leurs péchés. 6Or Jean était vêtu de poils de chameau, il avait une
ceinture de cuir autour des reins, et il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.
Et il prêchait en disant : 7Il vient après moi, celui qui est plus puissant que moi, et je ne
suis pas digne de délier, en me baissant, la courroie de ses sandales. 8Moi, je vous ai
baptisés dans l’eau ; mais lui, il vous baptisera dans l’Esprit-Saint.
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explique. “ Voici quel fut le début de l’Évangile… : Jean parut dans le désert… ” 3° On isole tout à fait le
premier verset des suivants, de manière à en faire une sorte de titre ; puis on traite les vv. 2, 3 et 4 comme
une longue phrase conditionnelle, de sorte que le dernier membre, “ Jean était… ”, retombe sur le premier,
“ Selon qu’il est écrit ”. “ Ainsi qu’il est écrit dans le prophète Isaïe… : Jean fut dans le désert baptisant et
prêchant ”. Cet arrangement nous paraît le plus naturel et le plus logique des trois. — De l’Évangile. Voyez
l’explication de cette expression dans l’Introduction générale, chap. 1. Évidemment, elle ne désigne pas ici le
livre composé par S. Marc, mais la bonne nouvelle messianique dans toute son étendue. Quoique cette bonne
nouvelle eût déjà été annoncée si fréquemment par les prophètes, quoique Dieu lui -même eût daigné en faire
entendre les premiers accents à Adam et à Ève aussitôt après leur péché, Gn 3, 15 (les Pères ont justement
nommé ce passage “ le Protévangile ”), néanmoins, à proprement parler, l’Évangile ne commence qu’avec la
prédication de S. Jean-Baptiste. — De Jésus-Christ. Nous avons expliqué l’étymologie et le sens de ces
beaux noms dans notre commentaire sur Matth. 1, 16 et Matth. 1, 21. La manière dont ils sont rattachés au
mot Évangile indique que Jésus est l’objet de la bonne nouvelle que l’Évangéliste se propose de raconter tout
au long. — Fils de Dieu. Ces mots ne sauraient être ici, comme le prétendent plusieurs rationalistes, un
simple synonyme de “ Messie ” : on doit les prendre dans leur acception théologique la plus stricte et la plus
relevée. S. Marc attribue à Notre-Seigneur Jésus-Christ, dès le début de sa narration, un titre dont toutes les
pages suivantes prouveront la parfaite vérité, un titre que les premiers prédicateurs du Christianisme
joignaient immédiatement à son nom dès qu’ils s’adressaient à un auditoire païen. S. Matthieu, écrivant pour
des Juifs, commence au contraire par dire que Jésus est fils d’Abraham et de David : il ne parle qu’un peu
plus tard de sa divinité. Quoique le but fût le même, la méthode variait suivant les circonstances. Cette
appellation de “ Fils de Dieu ” est employée sept fois par S. Marc ; S. Jean l’appliqua jusqu’à 29 fois à Jésus.
Voilà, dès le début du second Évangile, trois noms qui contiennent tout le caractère et tout le rôle du Sauveur.
Jésus, c’est l’homme ; Christ, c’est la fonction ; Fils de Dieu, c’est la nature divine.
Marc chap. 1 verset 2. - Selon qu’il est écrit dans le prophète Isaïe : Voici que j’envoie mon ange
devant ta face, et il préparera ton chemin devant toi. — Selon qu’il est écrit. Anneau qui rattache le
Nouveau Testament à l’Ancien, l’Évangile aux Prophètes, Jésus au Messie promis. En effet, dit Jansénius,
“ Le début de l’évangile ne procède pas au hasard, ni ne s’inspire d’un conseil humain. Il est tel que les
prophètes l’avaient décrit à l’avance, Dieu réalisant ce qu’il avait promis ”. S. Matthieu citait à chaque
instant les écrits de l’ancienne Alliance, pour prouver le caractère messianique du Sauveur ; S. Marc ne les
rapproche de lui-même qu’à deux reprises (cf. Marc 15, 26) des faits évangéliques. Voir la Préface § 4, 3, 3°.
Mais le rapprochement actuel est significatif, comme le faisait remarquer saint Irénée[139] : “ Marc…fit
ainsi le début de son ouvrage : début de l’Évangile… faisant manifestement du début de son évangile les
paroles des saints prophètes ”. Il ajoute : “ Ainsi donc il n'y a qu'un seul et même Dieu et Père, qui a été
prêché par les prophètes et transmis par l’Évangile, Celui-là même que nous, chrétiens, nous honorons et
aimons de tout notre cœur ”. — Dans le prophète Isaïe. Les textes grecs imprimés et la plupart des
manuscrits ne mentionnent pas le nom d’Isaïe ; de plus, le mot prophète y est mis au pluriel, et de fait la
citation appartient à deux prophètes, le v. 2 à Malachie 3, 1, le v. 3 à Isaïe, 40, 3. Saint Irénée avait adopté
cette leçon. Saint Jérôme regardait de son côté le nom d’Isaïe comme une interpolation : “ Nous pensons,
nous, que le nom d’Isaïe a été ajouté fautivement par un copiste ” [140]. Cependant, plusieurs manuscrits
grecs importants, B, D, L, Δ, Sinait., et des versions assez nombreuses, telles que la copte, la syrienne,
l’arménienne, l’arabe et la persane, portant ou ayant lu dans le prophète Isaïe comme la Vulgate, la plupart
des critiques se décident à bon droit en faveur de cette variante. Il est vrai qu’elle crée une assez grande
difficulté d’interprétation, puisque le passage cité par S. Marc, ainsi que nous venons de le dire, n’est pas
seulement extrait de la prophétie d’Isaïe, mais encore de celle de Malachie. Toutefois ce fait même contient
une raison favorable à l’authenticité, conformément aux principes de la critique littéraire. Du reste, les
exégètes ne sont pas à court de moyens pour justifier la formule employée par S. Marc. 1° Isaïe serait seul
mentionné parce qu’il était le plus célèbre et le plus ancien des deux prophètes ; 2° ou bien son nom
représenterait le livre entier des prophéties de l’Ancien Testament, de même que le mot Psaumes servait
parfois à désigner tous les Hagiographes[141] ; 3° peut-être est-il mieux de dire que S. Marc use ici de la
liberté que les écrivains de l’antiquité soit sacrée, soit profane, s’accordaient volontiers en fait de citations :
“ Comme Matthieu au chapitre 21, verset 5 n’attribue qu’au seul prophète Zacharie ce qu’Isaïe a dit lui aussi
à 62, 11, et comme saint Paul dans le chapitre 9, et le verset 27 de l’épître aux romains ne cite qu’Isaïe pour
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un texte qui se trouve aussi dans Osée 2,2, de la même façon Marc se réfère à deux, mais ne nomme que le
prophète Isaïe ” [142]. D’après un grand nombre de rationalistes modernes, S. Marc aurait été mal servi par
sa mémoire ; d’après Porphyre, il se serait rendu coupable d’une grossière maladresse en nommant un
prophète pour un autre[143] ! — Voici que j’envoie… Nous avons vu dans le premier Évangile, Matth. 11,
10, Notre-Seigneur appliquer lui-même ces paroles de Malachie au saint Précurseur. — Mon ange,
c’est-à-dire, d’après l’étymologie du mot ange, mon envoyé, mon messager. Jean-Baptiste n’a-t-il pas été le
vrai précurseur (litt. “ celui qui court en avant ”) de Jésus ?
Marc chap. 1 verset 3. - Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez
droit ses sentiers. — Voix de celui qui crie… Voir, l’explication de cette prophétie dans l’Évangile selon S.
Matthieu, Matth. 3, 3. — Préparez le chemin. “ Quand un homme de qualité doit traverser une ville ou un
village, on envoie un messager pour avertir les habitants qu’ils aient à préparer la route et à attendre ses
ordres. On voit aussitôt les gens se mettre à balayer les chemins, d’autres qui étendent leurs vêtements sur le
sol, d’autres qui coupent des branches d’arbre pour établir des guirlandes et des arcs de verdure partout où le
grand homme doit passer ” [144]. — L’association des textes de Malachie et d’Isaïe, telle que nous la
trouvons ici, est une des particularités de S. Marc. Les deux autres synoptiques rattachent bien la seconde
citation à l’apparition du Précurseur, cf. Matth. 3, 3 et Luc 3, 4-5 ; mais ils réservent la première pour une
circonstance beaucoup plus tardive. Cf. Matth. 11, 10, et Luc 7, 27. Autre différence : dans notre Évangile,
c’est l’écrivain sacré qui signale en son propre nom le rapport qui existait entre Jean -Baptiste et les divins
oracles ; dans les deux autres narrations, c’est Jésus d’une part qui se sert de la prophétie de Malachie pour
faire l’éloge de son Précurseur, c’est d’autre part S. Jean qui se sert de la prédiction d’Isaïe pour s’humilier
profondément.
Marc chap. 1 verset 4. - Jean était dans le désert, baptisant et prêchant le baptême de pénitence pour
la rémission des péchés. — Jean était dans le désert. Voici l’ange annoncé par Malachie. La voix dont Isaïe
avait parlé retentit enfin dans le désert ! Dans le désert : l’Évangéliste appuie sur cette expression, pour
montrer la réalisation parfaite de la prophétie qu’il vient de citer. C’était le désert de Juda (cf. Matth. 3, 1 et
le commentaire), la contrée désolée qui avoisine la Mer Morte, et à laquelle les anciens Juifs avaient donné
parfois le nom significatif de ישימון, l’horreur. Cf. 1 Ro 23, 24. — Baptisant et prêchant. Nous avons, dans
ces participes, l’indication des deux grands moyens par lesquels S. Jean accomplissait son rôle glorieux de
Précurseur. 1° Il baptisait : il administrait, le plus souvent sur les rives du Jourdain, parfois en d’autres lieux,
cf. Jean 3, 23, ce rite symbolique d’où lui est venu le surnom de Baptiste. Nous en avons expliqué la nature
dans notre commentaire sur S. Matthieu, p. 70. 2° Il prêchait et, dans sa prédication, il recommandait
vivement son baptême, autour duquel il groupait toutes les vérités qu’il annonçait, la nécessité de la
pénitence, la rémission des péchés, l’avènement prochain du Christ (v. 8). — Le baptême de pénitence,
c’est-à-dire “ baptême dans la pénitence ” [145]. Ce nom, qu’on retrouve dans le troisième Évangile, Luc 3,
3, et au livre des Actes, Ac 19, 4, détermine très bien le caractère du baptême de S. Jean : c’était un signe
vivant de pénitence pour tous ceux qui le recevaient, car il leur montrait de la manière la plus expressive la
nécessité où ils étaient de laver leurs âmes par le repentir, de même que leurs corps avaient été purifiés par
l’eau dans laquelle ils s’étaient plongés. — Pour la rémission des péchés. Le baptême du Précurseur n’avait
pas une vertu suffisante pour remettre de lui-même les péchés, mais il disposait les cœurs à obtenir du Christ
ce précieux résultat. — Sur le nom de S. Jean, voir l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 3, 1 ; sur l’époque
de son apparition, Luc 3, 4 et les notes.
Marc chap. 1 verset 5. - Et tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem venaient à lui ; et
ils étaient baptisés par lui dans le fleuve du Jourdain, confessant leurs péchés. — Après avoir décrit
d’une manière générale S. Jean et son ministère, l’Évangéliste donne quelques détails particuliers sur ses
auditeurs, v. 5, sur sa vie mortifiée, v. 6, et sur sa prédication, vv. 7 et 8. Le tableau est concis, mais il est
vigoureusement tracé, à la manière accoutumée de S. Marc. — Et tous… venaient à lui. C’est l’auditoire qui
est d’abord mis sous nos yeux. Les épithètes tout, tous, bien qu’elles soient des hyperboles populaires,
témoignent néanmoins d’un concours prodigieux, occasionné par un immense enthousiasme. La plupart des
habitants de la Judée et de Jérusalem accouraient auprès du Précurseur. De fait, tout le pays, représenté par
les différentes classes de la société, cf. Matth. 3, 7 ; Luc 3, 10-14, se transportait sur les bords du Jourdain. —
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Et ils étaient baptisés. Touchés par la prédication de S. Jean, tous recevaient avec empressement son
baptême : le texte grec le dit formellement, καὶ ἐϐαπτίζοντο πάντες ἐν τῷ Ιορδάνῃ. Ce πάντες représente le
“ tous ” de notre texte latin. La Vulgate, guidée sans doute par d’anciens manuscrits, l’a rattaché aux
“ habitants de Jérusalem ”. — Dans le fleuve du Jourdain. Un de ces petits traits à peine perceptibles par
lesquels on reconnaît la destination d’un ouvrage. S. Matthieu, du moins d’après les meilleurs manuscrits, ne
dit pas que le Jourdain est un fleuve : aucun de ses lecteurs Juifs ne pouvait l’ignorer. Au contraire, les païens
convertis pour lesquels écrit S. Marc ne connaissaient point la géographie de la Palestine ; de là cette
désignation particulière. — Confessant leurs péchés. Voyez quelques détails sur cette confession dans
l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 3, 6.
Marc chap. 1 verset 6. - Or Jean était vêtu de poils de chameau, il avait une ceinture de cuir autour des
reins, et il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Et il prêchait en disant... — En S. Jean, tout
portait à la pénitence : son baptême, sa prédication, son aspect extérieur et sa vie. Nous trouvons ici des
informations intéressantes sur ces deux dernier points. — Vêtu de poils… Pour l’aspect extérieur, le Baptiste
ressemblait à Élie, son grand modèle : ils avaient l’un et l’autre le même costume, c’est-à-dire une tunique
grossière de poils de chameau ( עמר גמליםdes Rabbins, litt. laine de chameaux) et une ceinture de peau
pour la retrousser [146]. — De sauterelles et de miel sauvage. Jean ne soutenait sa vie qu’à l’aide des mets
les plus vulgaires : l’Évangéliste signale les deux principaux, les sauterelles et le miel sauvage, dont les
Bédouins nomades font encore aujourd’hui leur nourriture dans les mêmes contrées [147].
Marc chap. 1 verset 7. - Il vient après moi, celui qui est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de
délier, en me baissant, la courroie de ses sandales. — S. Marc résume en deux versets tout ce qu’il a jugé à
propos de nous conserver sur la prédication du Précurseur. S’il est beaucoup moins complet là-dessus que S.
Matthieu, et surtout que S. Luc, il nous donne cependant une idée très exacte de ce qu’était l’enseignement
de S. Jean-Baptiste relativement à Jésus. La petite allocution qu’il cite contient trois idées : 1° Jean est le
Précurseur de Jésus ; 2° Jean est bien inférieur à Jésus ; 3° le baptême de Jésus l’emportera de beaucoup sur
celui de Jean. — Il vient après moi… C’est la première idée. Celui qui vient n’est pas nommé ; mais tout le
monde comprenait sans peine qu’il s’agissait du Messie, du Messie qui était alors chez les Juifs l’objet de
l’attente universelle. S. Jean, divinement éclairé, voit donc en esprit le Christ qui s’avance, qui est en chemin
pour se manifester. — Celui qui est plus puissant. Le Baptiste joue sur les mots. Habituellement, le plus fort
précède le plus faible ; le plus digne a le pas sur l’inférieur : ici, c’est le contraire qui a lieu. — Je ne suis pas
digne… Seconde pensée. Jean a déjà dit que le grand personnage dont il annonce la venue est son supérieur
(ὁ ἰσχυρότερός, remarquez cet article plein d’emphase) ; mais il veut appuyer davantage sur cette idée
importante, afin qu’il n’y ait pas de méprise possible, et il l’exprime au moyen d’une très forte image, que
nous avons expliquée dans nos notes sur Matth. 3.11. — De délier… la courroie. De même S. Luc, Luc 3,
16, et S. Jean, Jean 1, 27. S. Matthieu (3, 11) avait dit “ porter ” ; mais ce n’est là qu’une nuance
insignifiante, car l’esclave chargé de porter les chaussures de son maître avait aussi pour fonction de les lui
mettre et de les lui ôter, par conséquent d’attacher ou de délier les cordons qui servaient à les fixer aux pieds.
— En me baissant. Détail graphique qu’on ne trouve que dans S. Marc ; c’est un de ces traits pittoresques
qu’il a insérés en grand nombre dans son Évangile.
Marc chap. 1 verset 8. - Moi, je vous ai baptisés dans l’eau ; mais lui, il vous baptisera dans
l’Esprit-Saint. — Moi, je vous ai baptisés... Troisième idée, qui établit une comparaison entre les deux
baptêmes, pour relever celui du Christ aux dépens de celui du Précurseur. Les particules μὲν, δὲ (“ moi, lui ”)
du texte grec rendent l’antithèse plus frappante : il est vrai qu’elles manquent dans les manuscrits B, L,
Sinait. — Dans l’Esprit-Saint. Le Saint-Esprit est comme le fleuve mystique et vivifiant dans lequel les
chrétiens sont plongés au moment de leur baptême. S. Matthieu et S. Luc ajoutent “ et dans le feu ”, mot
important qui sert à mieux déterminer les effets supérieurs du baptême de Jésus. Ainsi donc, le Christ
apportera au monde des bienfaits spirituels que le Précurseur était incapable de lui donner. — Quelle
humilité dans S. Jean ! Elle est au niveau de sa mortification. Rien de semblable n’avait été entendu depuis
l’époque des Prophètes. Qui méritait mieux d’être, selon le langage de Tertullien, “ le prédécesseur et le
préparateur des voies du Seigneur ” [148] ? Il est intéressant de rapprocher de la narration évangélique les
lignes bien connues dans lesquelles l’historien Josèphe, décrit le portrait moral et le ministère de S.
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Jean-Baptiste : “ C’était un homme parfait, qui ordonnait aux Juifs de s’exercer à la vertu, à la justice les uns
à l’égard des autres, à la piété envers Dieu, et de se réunir afin de recevoir le baptême. En effet, disait -il, le
baptême ne saurait être agréable à Dieu qu’à la condition qu’on évitera soigneusement tous les péchés. À
quoi servirait-il de purifier le corps, si l’âme n’était auparavant purifiée elle-même par la justice ? Un
immense concours se faisait autour de lui et la foule était avide de l’entendre ” [149].
Marc chap. 1 verset 9. - Or, il arriva qu’en ces jours-là, Jésus vint de Nazareth, en Galilée, et il fut
baptisé par Jean dans le Jourdain. — Or, il arriva... C’est la formule hébraïque ויהי, si fréquemment
employée par les écrivains de l’Ancien Testament. Elle a ici un cachet tout à fait solennel, car elle introduit
Notre-Seigneur Jésus-Christ sur la scène. — En ces jours-là : autre tournure hébraïque, בימים־ההם, assez
vague en elle-même, mais qui est habituellement déterminée par le contexte. Dans ce passage, elle désigne
l’époque de la prédication de S. Jean-Baptiste dont il vient d’être question. C’est donc peu de temps après
l’apparition de son Précurseur que Jésus commença lui-même sa Vie publique. D’après Luc 3, 23, il avait
alors environ trente ans, l’âge auquel les Lévites entraient en fonctions suivant la Loi juive, Nb 4.3. La 780e
année depuis la fondation de Rome approchait de sa fin [150]. — Nazareth, en Galilée. Tandis que les deux
autres Synoptiques se contentent de mentionner ici la Galilée en général, S. Marc, en vertu de l’exactitude de
détails qui le caractérise, nomme le lieu spécial d’où venait Jésus. Le Sauveur avait donc récemment quitté sa
douce retraite de Nazareth, dans laquelle s’était écoulée toute sa Vie cachée. Sur cette bourgade privilégiée,
voyez l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 2, 22. — Il fut baptisé. Notre Évangéliste omet le beau dialogue
qui s’engagea entre le Baptiste et Jésus immédiatement avant l’administration du baptême, sur la
signification duquel il jette de si vives lumières. (cf. Matth. 3, 13-15 et le commentaire) ; il se borne à
signaler simplement le fait. — Dans le Jourdain. Saint Jérôme raconte que, de son temps, un grand nombre
de pieux croyants avaient la dévotion d’aller se faire baptiser dans les eaux du Jourdain : il leur semblait que
leur régénération y serait plus entière [151]. Aujourd’hui, les pèlerins aiment du moins se baigner dans le
fleuve sacré ; c’est même pour les Grecs une cérémonie officielle, qui se renouvelle chaque année à la fête de
Pâque au milieu d’un immense concours.
Marc chap. 1 versets 10 et 11. - Et soudain, comme il sortait de l’eau, il vit les cieux s’ouvrir, et
l’Esprit, comme une colombe, descendre sur lui. 11Et une voix se fit entendre des cieux : Tu es mon Fils
bien-aimé ; en toi j’ai mis mes complaisances. — Dans le récit des manifestations surnaturelles qui
suivirent le baptême de Jésus, S. Marc ne diffère pas notablement de S. Matthieu. Il mentionne également
trois prodiges, savoir : l’ouverture des cieux, la descente de l’Esprit-Saint sous la forme visible d’une
colombe, et la voix du Père céleste qui se fait entendre pour ratifier la filiation divine de Jésus [152]. Mais,
selon sa coutume, il a rendu sa narration pittoresque et vivante. C’est ainsi 1° qu’il nous montre Jésus, à
l’instant même où il sortait du Jourdain, voyant de ses propres yeux les cieux qui s’ouvraient au -dessus de
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lui : “ comme il sortait… il vit ” [153] ; 2° qu’il emploie une expression vraiment plastique pour décrire ce
premier phénomène : σχιζόμενους τοὺς οὐρανοὺς, littéralement, les cieux déchirés [154] ; 3° qu’il fait
adresser la voix céleste directement à Jésus : “ Tu es mon Fils… en toi... ” Cf. Luc 3, 22. S’il n’appelle pas la
troisième personne de la Sainte Trinité l’Esprit de Dieu, comme le premier Évangéliste, ou l’Esprit-Saint,
comme le troisième, il a soin de faire précéder son nom de l’article, τὸ Πνεῦμα, pour indiquer qu’il veut
parler de l’Esprit par excellence. — Il n’y a rien dans le texte grec, qui corresponde à “ et demeurer sur lui ”
de notre édition latine : ces mots ont probablement été tirés de l’Évangile Jean 1, 33. — M. Rohault de
Fleury, dans ses belles Études iconographiques sur l’Évangile, reproduit un grand nombre de représentations
artistiques relatives au baptême de Notre-Seigneur, et datant des douze premiers siècles [156]. Elles
contiennent des détails très curieux.
Marc chap. 1 verset 12. - Et aussitôt l’Esprit le poussa dans le désert. — Voilà Jésus consacré Messie ;
mais combien de sacrifices et d’humiliations lui vaudra ce rôle pourtant si glorieux ! Le baptême d’eau, reçu
dans le Jourdain, appelle le baptême de sang qui lui sera conféré sur le Calvaire. En attendant cette épreuve
suprême du Golgotha, il y a l’épreuve préliminaire de la tentation qui, dans les trois premiers Évangiles, est
étroitement unie au baptême du Sauveur. Mais nulle part la liaison n’est mieux marquée que dans notre
Évangile : Et aussitôt ! À peine baptisé, Jésus entre immédiatement en lutte avec Satan. Il était du reste très
naturel que son premier acte, après avoir reçu l’onction messianique, consistât à combattre les puissances
infernales, puisque tel était un des buts principaux de son Incarnation. Cf. 1 Jean 3, 8. Considérant le
baptême du Jourdain comme une céleste armure dont Jésus avait été revêtu, S. Jean Chrysostome, crie à ce
divin Capitaine : “ Allez donc ! car si vous avez pris les armes, ce n’est pas pour vous reposer, mais pour
combattre ” [157] . — L’adverbe “ aussitôt ”, que nous venons de rencontrer déjà pour la seconde fois
(cf. v. 40), est, comme nous l’avons vu dans la Préface, § 7, la formule favorite de S. Marc pour passer d’un
fait à un autre : nous la retrouverons à chaque instant. Elle communique à sa narration beaucoup de vie et de
rapidité. — L’Esprit le poussa. Quel profond mystère ! C’est l’Esprit Saint lui-même qui conduit Jésus en
face de son adversaire ! S. Matthieu et S. Luc avaient employé des expressions bien fortes pour représenter
cette action du divin Esprit : “ Jésus fut conduit dans le désert ”, avait dit le premier ; “ Jésus fut poussé dans
le désert ”, avait écrit le second ; mais le verbe έχϐάλλει (litt. fut expulsé) [158] que nous lisons ici, a une
énergie plus grande encore. “ Les trois évangélistes disent la même chose. Mais Marc s’exprime avec plus
d’efficacité... Le temps présent a aussi plus de force, et place plus la chose devant les yeux ” [159]. Jésus
est donc pour ainsi dire chassé violemment dans le désert. — Quelques exégètes peu éclairés, où désireux de
mettre S. Marc en contradiction avec S. Matthieu et avec S. Luc, supposent que “ Esprit ” désigne ici l’esprit
mauvais. C’est un grossier contre sens. — Dans le désert. Selon toute probabilité, c’est dans le désert de la
Quarantaine qu’eut lieu la tentation du Christ. Voir l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 4, 1.
Marc chap. 1 verset 13. - Il passa dans le désert quarante jours et quarante nuits, et il était tenté par
Satan, et il était avec les bêtes sauvages, et les anges le servaient. — Il passa dans le désert... S. Marc est
obscur dans ce verset, parce qu’il a voulu trop abréger. Heureusement, nous avons deux autres récits pour
éclaircir et pour compléter le sien. S. Matthieu et S. Luc nous apprennent que Jésus, à peine arrivé dans le
désert, se livra à un jeûne rigoureux qui ne dura pas moins de quarante jours consécutifs, qu’ensuite le
Sauveur fut attaqué à trois reprises par l’esprit tentateur, mais qu’il repoussa victorieusement ce triple assaut
du démon. Au lieu de ces détails intéressants, nous ne trouvons dans le second Évangile qu’une phrase assez
vague : Il était tenté par Satan. Quel est le sens de cet imparfait, ou du participe présent qui lui correspond
dans le texte grec (πειραζόμενος) ? Ne dirait-on pas que, d’après S. Marc, Jésus fut tenté pendant tout le
temps de son séjour au désert ? seulement, que la tentation eut vers la fin des paroxysmes plus violents ?
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Divers commentateurs l’ont pensé, entre autres saint Augustin [160], et Luc de Bruges. “ Ces mots nous font
comprendre que Jésus n’a pas été tenté par Satan uniquement à la fin de son jeûne, mais qu’il l’a été
fréquemment et diversement pendant toute sa durée ” [161]. À première vue, la narration de Luc 4,2 et ss.
(voir le commentaire), paraît favoriser ce sentiment. Néanmoins, la plupart des exégètes ont toujours
enseigné que telle n’est pas la véritable interprétation, mais qu’on doit ramener les récits du second et du
troisième Évangile à celui de S. Matthieu, qui est le plus clair des trois. Or, le premier Évangéliste suppose
formellement que la tentation ne commença qu’après les quarante jours de jeûne et de retraite : “ lorsqu’il eut
jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim... Et le tentateur, s’approchant, lui dit… ”, Matth. 3, 2-3. Du
reste, dans le texte grec de S. Marc, le fait de la tentation n’est pas associé d’une manière aussi étroite aux
quarante jours que cela a lieu dans la Vulgate. Les deux événements, le séjour au désert et la tentation, sont
simplement notés l’un à la suite de l’autre : pourquoi vouloir établir entre eux des rapports de subordination,
tandis que le texte peut s’expliquer au besoin par ceux d’une simple succession [162] ? — Il était avec les
bêtes sauvages. Malgré sa brièveté extraordinaire en ce passage, S. Marc a su pourtant nous apprendre deux
choses nouvelles : la première consiste dans le nom de Satan, que nous lisions un peu plus haut, et qui est
plus expressif que le “ diable ” des autres narrateurs ; nous trouvons la seconde ici même. Toutefois, ce trait
pittoresque et vraiment digne du second Évangile devait être, malgré son apparente simplicité, une pomme
de discorde pour les commentateurs. Combien d’opinion diverses n’a-t-il pas suscitées ! 1° D’après les uns,
il exprimerait les dangers extérieurs que courait le divin Maître : si le démon tentait son âme, les bêtes
féroces étaient là, menaçantes pour son corps. 2° Suivant les autres, ce ne serait pas une réalité, mais un pur
symbole : les animaux du désert, qui sont censés entourer Jésus, figurent les passions et la concupiscence
d’où provient habituellement la tentation. 3° D’autres voient dans ce curieux détail l’expression d’un type :
S. Marc, en le notant, voulait établir un rapprochement entre le second Adam et le premier ; montrer Jésus,
même après la chute, entouré de bêtes sauvages qui ne lui nuisent point, comme autrefois le père de
l’humanité dans le paradis terrestre. 4° On admet plus communément, à la suite de Théophylacte et
d’Euthymius, que c’est là un trait destiné à bien mettre en relief le caractère tout à fait sauvage du désert où
résidait alors Jésus [163]. Voyez aussi la description du désert de la Quarantaine dans l’Évangile selon S.
Matthieu, Matth. 4, 1. Telle est, croyons-nous, la véritable interprétation. Le P. Patrizi affaiblit cependant la
pensée quand il dit : “ On n’indique rien d’autre par là que, pendant les quarante jours de son jeûne, le Christ
n’a parlé avec personne ” [164]. Ces animaux du désert étaient alors, comme aujourd’hui, les panthères, les
hyènes, les ours et les chacals : plus d’un voyageur les a rencontrés ou a entendu leurs cris dans ces parages.
— Les anges le servaient. Les anges aussi sont aux côtés de Jésus, pour le servir comme leur Prince vénéré.
Quelle étrange réunion autour du divin Maître ! Satan, les bêtes fauves, les esprits célestes, c’est-à-dire
l’enfer, la terre et le ciel ! Il y a là de frappants contrastes, qui sont d’ailleurs très nettement marqués par S.
Marc. Le v. 15 se compose en effet de deux phrases parallèles, ayant chacune deux membres qui se
correspondent exactement, énonçant des idées d’abord connexes, puis opposées : Jésus était dans le désert et
tenté par Satan ; il était avec les bêtes et servi par les anges. — Quoique la pensée exprimée par le verbe
“ servir ” soit des plus simples, elle a été mal comprise et défigurée par plusieurs écrivains protestants, qui
donnent aux anges la singulière mission de protéger Notre-Seigneur contre les attaques des animaux
sauvages. Lightfoot aussi est tombé dans l’erreur quand il a regardé la présence des anges comme un second
genre de tentation pour le Christ : d’après lui, le démon se serait dissimulé sous la forme angélique afin de
mieux réussir à tromper et à vaincre Jésus [165] ! — Tel est donc le récit de la tentation du Christ d’après S.
Marc : nous y voyons un remarquable exemple de l’indépendance des Évangélistes en tant qu’écrivains. —
Nous avons à noter encore sur le v. 13 que les mots “ et quarante nuits ” manquent dans le texte grec ; c’est
probablement un emprunt fait à S. Matthieu par quelque copiste.
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D’après S. Marc, comme d’après les autres synoptiques, c’est dans la province de Galilée d’une manière à
peu près exclusive que Jésus déploie son activité messianique pendant sa Vie publique : il était réservé à S.
Jean de décrire le ministère du Sauveur à Jérusalem et en Judée. Nous avons vu dans la Préface, § 8, que
cette partie de l’existence du divin Maître d’après le second Évangile peut se partager en trois sections, dont
la première nous montre Jésus agissant plus spécialement dans la Galilée orientale.
du royaume de Dieu, 15et disant : Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est
proche ; faites pénitence, et croyez à l’Évangile.
Marc chap. 1 verset 14. - Mais, après que Jean eut été mis en prison, Jésus vint en Galilée, prêchant
l’Évangile du royaume de Dieu. — Après que Jean eut été mis en prison. Voyez l’Évangile selon S.
Matthieu, Matth. 4, 12. Nous trouverons plus loin, Marc 4, 17-20, les détails de cet emprisonnement
sacrilège. — Les évangélistes synoptiques sont unanimes pour rattacher l’activité messianique de Jésus à ce
fait important, comme aussi pour en fixer le premier théâtre en Galilée. Le ministère auquel Notre -Seigneur
s’était livré en Judée d’après Jean 3, 22, presque aussitôt après son baptême, doit être simplement envisagé
comme une œuvre de préparation et de transition. En réalité, la Vie publique ne s’ouvre qu’au moment de
l’arrestation du Précurseur, c’est-à-dire lorsque le héraut se retire pour faire place à son Maître. — Jésus vint
en Galilée. La Galilée était la plus septentrionale des trois provinces palestiniennes situées à l’Ouest du
Jourdain [166]. De magnifiques promesses lui avaient été autrefois adressées au nom de Jéhova, cf. Es 8, 22 ;
9,9, et Matth. 4, 14-16 ; Jésus vient actuellement les accomplir. Au reste, la Judée était alors peu disposée à
recevoir l’Évangile : le Sauveur n’y trouvait presque personne à qui il pût se fier. Cf. Jean 2, 24. La Galilée
au contraire était un terrain fécond, sur lequel la bonne semence devait promptement germer et
abondamment fructifier, comme nous le montrera la suite du récit. — Prêchant l’Évangile du royaume de
Dieu. Le mot “ royaume ”, qui fait défaut dans les manuscrits B, L, Sinait., etc., dans Origène, dans les
versions copte, arménienne et syriaque, est regardé par les meilleurs critiques comme une interpolation. La
leçon primitive aurait donc été “ l’Évangile de Dieu ”, et “ de Dieu ” indiquerait la provenance, pour
signifier : l’Évangile dont Dieu est l’auteur. Peu importe du reste ; le sens est le même en toute hypothèse. —
Voilà Jésus prêchant l’Évangile ! Comme la “ bonne nouvelle ” était bien placée sur ses lèvres divines !
Marc chap. 1 verset 15. - Et disant : Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est proche ; faites
pénitence, et croyez à l’Évangile. — Et disant. S. Marc donne à ses lecteurs un résumé vraiment saisissant
de la prédication du Sauveur. Son style est ici rythmé, cadencé à la façon orientale, plus encore qu’au v. 13.
Nous avons de nouveau deux phrases composées chacune de deux propositions :
Le temps est accompli
et le royaume de Dieu est proche.
Faites pénitence
et croyez à l’Évangile.
La première phrase indique ce que Dieu a daigné faire pour le salut des hommes ; la seconde, ce que les
hommes doivent faire à leur tour pour s’approprier le salut messianique [167]. — 1° L’œuvre de Dieu.
Le temps est accompli. “ Le temps ”, en grec ὁ καιρὸς, le temps par antonomase, c’est-à-dire l’époque
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désignée de toute éternité pour l’accomplissement des divins décrets relatifs à la rédemption de l’humanité.
“ Est accompli ” : la plénitude des temps est arrivée, s’écriera plus tard saint Paul à deux reprises, Ga 4, 4 et
Ep 1,10 ; les longs jours d’attente (cf. Gn 49,10) qui devaient précéder la manifestation du Christ sont enfin
passés. Quelle nouvelle ! Et c’est le Messie lui-même qui l’apporte ! Mais qui mieux que lui pouvait dire :
Les temps sont accomplis ! — Le royaume de Dieu est proche. Le royaume de Dieu, c’est le royaume
messianique dans toute son étendue. Expression consacrée, dont nous avons expliqué l’origine et le sens dans
notre Commentaire sur S. Matthieu, Matth. 3, 2. — 2° L’œuvre de l’homme, ou conditions d’entrée dans le
royaume des cieux. Faites pénitence. On ne pensait guère alors à réaliser cette première condition, quoique le
souvenir et le désir du Messie fussent dans tous les cœurs et sur toutes les lèvres. — Seconde condition :
Croyez à l’Évangile. Le grec est beaucoup plus énergique ; il dit littéralement : Croyez dans l’Évangile !
L’Évangile est pour ainsi dire l’élément dans lequel la foi devra naître et grandir ; la base sur laquelle elle
devra s’appuyer. Cf. Ep 1, 1. Cette foi que Jésus exige rigoureusement des siens n’est donc pas un sentiment
vague et général : son objet spécial, l’Évangile, par conséquent tout ce qui concerne la personne et
l’enseignement de Notre-Seigneur, est déterminé de la façon la plus nette. — S’il est permis d’employer une
expression qui est actuellement à la mode, nous dirons que tout le “ programme ” de Jésus est contenu dans
ces quelques paroles. On y voit en premier lieu sa doctrine touchent l’ancienne Alliance : les divins oracles
sont accomplis. On y voit ensuite l’idée fondamentale du Christianisme : le royaume de Dieu avec tout ce
qu’il renferme. On y voit enfin les conditions préliminaires du salut : la pénitence et la foi.
Marc chap. 1 verset 16. - Or, comme il passait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, son
frère, qui jetaient leurs filets dans la mer, car ils étaient pêcheurs. — Dans cette touchante narration, qui
nous révèle la puissance de Jésus sur les volontés et sur les âmes, S. Marc diffère à peine de S. Matthieu.
Nous avons pourtant à signaler plusieurs traits caractéristiques, qui prouveront de nouveau l’indépendance
des écrivains sacrés. — Il passait : expression pittoresque, spéciale à notre Évangéliste. — Le long de la mer
de Galilée. Le divin Maître a quitté Nazareth pour venir se fixer à Capharnaüm, cf. Matth. 4,13-18 ; Luc 4,
31 ; 5, 16, sur les bords du lac si charmant de Tibériade, que nous avons décrit en expliquant le premier
Évangile, Matth. 4, 13. Il est seul encore ; mais voici qu’il veut attacher définitivement à sa personne
quelques disciples avec lesquels il a eu, vers l’époque de son baptême, des relations assez étroites, quoique
temporaires, Jean 1, 35 et ss. Ils deviendront ses quatre principaux Apôtres. — Simon et André. S. Matthieu
et S. Luc, dans les passages parallèles, ajoutent au nom de Simon l’épithète de Pierre. S. Marc est le seul à ne
pas mentionner ce surnom. Nous avons vu dans la Préface, § 4, 4, que ses rapports intimes avec le Prince des
Apôtres ont visiblement influé sur sa narration toutes les fois qu’elle touche à ce saint personnage : tantôt
elle est plus complète, tantôt elle est moins précise que les autres récits évangéliques, selon les circonstances.
— Qui jetaient leurs filets. Le grec détermine mieux la nature du filet dont se servaient alors les deux frères :
c’est l’épervier, le filet que l’on jette, et qui, lorsqu’il est adroitement lancé par dessus l’épaule, soit du
rivage, soit du bateau, retombe circulairement sur l’eau, et alors, s’enfonçant rapidement par le poids des
plombs qui y sont attachés, enveloppe tout ce qui est au-dessous de lui ” [168]. — Dans la mer. Le lac de
Tibériade a toujours passé pour être un des plus poissonneux du monde.
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Marc chap. 1 verset 17. - Et Jésus leur dit : Suivez-moi, et je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes.
— Prenant l’humble profession de Pierre et d’André pour point de départ, Jésus les appelle à de sublimes
destinées, qui ne seront pas sans analogie, leur dit-il, avec leur métier de pêcheurs. Ils seront désormais
pêcheurs d’hommes. Voir sur cette expression l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 4, 19 [169]. C’est ainsi
que, dans le langage figuré du Sauveur, tout devient signe ou symbole de ce qui aura lieu dans son royaume.
Marc chap. 1 verset 18. - Et aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. — Ce verset raconte la prompte
obéissance des deux frères. S. Marc ne pouvait manquer d’employer ici son adverbe favori εὐθὺς (aussitôt).
Cf. v. 20.
Marc chap. 1 versets 19 et 20. - De là, s’étant un peu avancé, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son
frère, qui étaient aussi dans une barque, raccommodant leurs filets ; 20et aussitôt il les appela. Et ayant
laissé Zébédée, leur père, dans la barque avec les ouvriers, ils le suivirent. — À quelque distance de là
(“ un peu ”, est une particularité de S. Marc), une scène identique se renouvelle pour un autre couple de
frères, S. Jacques et S. Jean. — Raccommodant leurs filets. Cf. Matth. 4, 21. Tandis que les fils de Jona
étaient occupés à jeter leurs filets dans le lac, ceux de Zébédée raccommodaient les leurs dans la barque de
leur père. Ils étaient les uns et les autres dans le plein exercice de leur métier. — Et ayant laissé leur père.
Sacrifice aussi rapide et plus généreux encore, en un sens, que celui de Pierre et d’André ; car ceux-ci
n’avaient pas eu à quitter un père bien-aimé ; rien du moins ne l’indique dans le récit. — Avec les ouvriers.
S. Marc a seul mentionné cette circonstance qui, bien qu’elle semble insignifiante à première vue, a pour
nous en réalité un grand intérêt : soit parce qu’elle prouve que Zébédée vivait dans une certaine aisance,
puisqu’il faisait la pêche plus en grand ; soit surtout, comme beaucoup d’interprètes aiment à le dire, parce
qu’elle nous montre que Jacques et Jean pouvaient se séparer de leur père sans blesser la piété filiale, attendu
qu’ils ne le laissaient pas complètement seul. L’Évangéliste aurait donc noté ce détail pour adoucir ce que
l’acte de Jésus ou des deux fils semblerait avoir de dur envers un père. Plus tard, probablement après la mort
de Zébédée, nous verrons Salomé, mère des Fils du tonnerre, s’attacher elle-même à Jésus. Cf. Matth. 20, 20
et ss. — Voilà donc quatre Apôtres conquis en un seul jour par le divin Maître ! Jésus est véritablement le
Roi des cœurs !
synagogue, il les instruisait. 22Et ils étaient frappés de sa doctrine, car il les instruisait
comme ayant autorité, et non pas comme les scribes. 23Or, il y avait dans leur
synagogue un homme possédé d’un esprit impur, qui s’écria, 24disant : Qu’y a-t-il entre
nous et vous, Jésus de Nazareth ? Êtes-vous venu pour nous perdre ? Je sais que vous
êtes le saint de Dieu. 25Et Jésus le menaça en disant : Tais-toi, et sors de cet homme. 26Et
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l’esprit impur, l’agitant avec violence, et poussant un grand cri, sortit de lui. 27Et tous
furent dans l’admiration, de sorte qu’ils se demandaient entre eux : Qu’est-ce que
ceci ? Quelle est cette nouvelle doctrine ? car il commande avec autorité même aux
esprits impurs, et ils lui obéissent. 28Et sa renommée se répandit aussitôt dans tout le
pays de Galilée.
Marc chap. 1 verset 21. - Ils entrèrent dans Capharnaüm ; et aussitôt, le jour du sabbat, entrant dans
la synagogue, il les instruisait. — Ils entrèrent dans Capharnaüm. Cette ville était située auprès du lac de
Tibériade, et c’est dans son voisinage qu’avait eu lieu l’appel des quatre premiers Apôtres. Jésus y entre,
suivi de ses heureux élus : Capharnaüm eut ainsi l’honneur de posséder immédiatement dans ses murs les
prémices de la société chrétienne. — Aussitôt, le jour du sabbat. L’adverbe aussitôt ne signifie pas que
l’entrée de la petite troupe dans la ville eut lieu en un jour de sabbat, mais seulement que Jésus profita du
sabbat le plus prochain pour faire entendre la prédication messianique aux habitants de Capharnaüm. “ du
sabbat ”, quoique au pluriel dans le grec, a le sens du singulier. Voyez Matth. 12, 1 et l’explication. Toutefois,
il est bien évident que l’Évangéliste ne veut pas exclure les sabbats suivants, du moins pour ce qui regarde
l’enseignement public de Jésus dans les synagogues ; car ce fut à partir de ce moment une coutume régulière
pour Notre-Seigneur de prêcher le samedi dans les maisons de prière des Juifs. — Entrant dans la
synagogue. C’était donc tout ensemble aux jours saints et dans les lieux saints que Jésus faisait entendre la
divine parole : de même aujourd’hui les prédicateurs de l’Évangile. Sur les synagogues, voyez l’Évangile
selon S. Matthieu, Matth. 4, 23. — Il les instruisait. “ les ” désigne les Juifs. On rencontre souvent, dans les
écrits du Nouveau Testament, des pronoms employés de cette façon irrégulière et ne retombant sur aucun des
substantifs qui précèdent. Nous en avons vu dans Matth. 4,23, un frappant exemple. — Quoique Jésus ne fût
pas un Docteur attitré, il n’est pas surprenant qu’il pût ainsi prêcher librement dans les synagogues. Les Juifs
laissaient sous ce rapport à leurs coreligionnaires une assez grande latitude : les étrangers, les personnes
pieuses ou instruites, étaient même fréquemment invités à édifier les assemblées par quelques bonnes
paroles. Cf. Ac 12, 45.
Marc chap. 1 verset 22. - Et ils étaient frappés de sa doctrine, car il les instruisait comme ayant
autorité, et non pas comme les scribes. — Ils étaient frappés de sa doctrine. S. Marc indique ici l’effet
causé par la prédication du Sauveur et le motif qui le produisait. Les auditeurs étaient vivement
impressionnés. Toutefois, leur étonnement n’avait rien d’extraordinaire, ajoutent de concert les deux
Évangélistes (cf. Luc 4, 32), car il enseignait avec autorité. — Comme ayant autorité. C’est le Verbe divin, la
Sagesse incarnée qui parle, c’est le Législateur céleste qui interprète ses propres lois ! Comment Jésus
n’aurait-il pas trouvé le chemin des esprits et des cœurs ? Ses ennemis eux-mêmes seront obligés d’avouer
que “ jamais homme n’a parlé comme cet homme ”. “ Ses paroles pleines de vigueur, de vérité, de grâce,
convainquaient la raison et touchaient la volonté ; elles éveillaient le repentir, la frayeur et l’amour. En même
temps, elles donnaient la force de rechercher ce qu’on devait aimer, de fuir ce qu’on devait craindre, de
quitter ce qu’on aurait pu regretter ” [170]. Voir les idées générales que nous avons exposées dans notre
Commentaire sur S. Matthieu, touchant l’éloquence de Jésus-Christ. — Et non pas comme les scribes. Quelle
différence profonde entre la méthode du Sauveur et celle de ces Légistes officiels ! Ces derniers n’étaient que
les organes impersonnels de la tradition, et d’une tradition toute humaine : leur enseignement était froid,
compassé, sans vie, aussi bien pour le fond que pour la forme. Qu’on lise de suite, si on le peut, quatre pages
du Talmud, et l’on aura une juste idée de la prédication des Scribes. Le peuple est donc justement ravi dès
qu’il a entendu Jésus : c’est un genre entièrement nouveau, approprié d’une façon admirable à ses besoins ;
aussi ne peut-il se lasser de l’entendre. Comparez Matth. 7, 28, 29. Quel éloge parfait pour Jésus orateur,
dans les trois lignes de ce verset !
Marc chap. 1 verset 23. - Or, il y avait dans leur synagogue un homme possédé d’un esprit impur, qui
s’écria... — Or, il y avait dans leur synagogue. Mais, voici un autre fait qui va redoubler, à un nouveau point
de vue, l’admiration des habitants de Capharnaüm : c’est la guérison miraculeuse d’un de ces cas funestes,
alors si nombreux en Palestine, connus sous le nom de possession. Le divin Orateur se transforme tout à
coup en Thaumaturge, et il montre qu’il est supérieur aux démons les plus puissants. — Sur les démoniaques,
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voyez l’Évangile selon S. Matthieu ; sur les miracles de Jésus en général, ibid. — Un homme possédé d’un
esprit impur. “ Possédé ”, c’est-à-dire “ au pouvoir de ” ; cette locution expressive indique la puissance du
démon sur le possédé, l’absorption de celui-ci par celui-là. Le démoniaque était comme plongé dans
l’influence satanique. Comparez le nom grec d’énergumène (ἐνεργούμένος) qui désigne une personne
contrôlée par une autre. L’épithète “ impur, immonde ” est accolée vingt fois environ dans l’Évangile au nom
des esprit mauvais. C’est une expression technique, empruntée au langage liturgique des Juifs, qui
nommaient impur tout ce dont ils devaient éviter le contact. Qu’y a-t-il en effet de plus immonde que les
mauvais anges ? Leur désobéissance envers Dieu les a profondément souillés ; ils se sont depuis endurcis
dans leur malice, et ils ne songent qu’à profaner les hommes en les portant au péché. — Nous ne devons pas
être trop surpris de trouver un démoniaque dans la synagogue de Capharnaüm : quand les possédés étaient
calmes, on ne leur interdisait pas l’entrée des lieux de prière. — Au figuré, le démon avait pénétré dans la
synagogue, c’est-à-dire dans le Judaïsme ; Jésus vient pour le chasser. Hélas ! il restera quand même, par
suite de l’endurcissement des Juifs.
Marc chap. 1 verset 24. - Disant : Qu’y a-t-il entre nous et vous, Jésus de Nazareth ? Êtes-vous venu
pour nous perdre ? Je sais que vous êtes le saint de Dieu. — Nous trouvons dans les versets 24-26 des
détails dramatiques sur ce premier des prodiges de Jésus racontés par S. Marc. L’Évangéliste communique
successivement à ses lecteurs les paroles au démoniaque, v. 24, le commandement de Jésus, v. 25, et le
résultat de ce commandement, v. 26. — 1° Le démoniaque, ou plutôt le démon par son intermédiaire,
exprime trois idées de la plus parfaite vérité. Première idée : Qu’y a-t-il entre nous et vous ? Il n’y a rien de
commun entre Jésus et le démon. La locution que le possédé emploie pour exprimer cette pensée (cf. Matth.
8, 29) dénote une séparation entière de vie et de nature, une complète opposition d’intérêts et de tendances ;
cf. 2 Co 6, 14,15. Le pluriel “ nous ” désigne la solidarité qui existe entre tous les esprits mauvais :
actuellement, c’est au nom de toute l’armée satanique que le démoniaque parle à Jésus. — Jésus de
Nazareth : telle était déjà, aux premiers temps de la Vie publique du Sauveur, sa dénomination courante et
populaire. Quelques commentateurs supposent, mais sans raison suffisante, que le démon l’emploie ici avec
un sentiment de dédain. — Deuxième idée : Êtes-vous venu pour nous perdre ? L’esprit mauvais ne pouvait
pas mieux caractériser l’objet de la mission de Notre-Seigneur : Jésus est venu pour écraser la tête de
l’antique serpent, pour ruiner l’empire de Satan sur la terre. Remarquons que le Sauveur n’a encore rien dit
au possédé : sa seule présence suffit néanmoins pour faire trembler le démon qui prévoit sa prochaine défaite.
— Troisième idée : Jésus est le Messie promis ; Je sais que vous êtes..., s’écrie le démoniaque avec
emphase : le baptême et la tentation ont révélé aux démons le caractère messianique de Jésus. — ...le saint
de Dieu, le Saint par antonomase, comme le font justement observer les vieux interprètes grecs, Victor
d’Antioche, Théophylacte et Euthymius. Ce titre, d’après plusieurs passages de l’Ancien Testament, Ps 15,
10 ; Da 9, 24, équivaut à celui de Messie. Tertullien et d’autres exégètes à sa suite ont pensé que le démon
l’adressait à Jésus par flatterie : il est préférable de croire qu’il le lui donne en toute sincérité, quoique malgré
lui, Dieu permettant que l’enfer même rendît témoignage à son Christ.
Marc chap. 1 verset 25. - Et Jésus le menaça en disant : Tais-toi, et sors de cet homme. — 2° Le
commandement de Jésus. Jésus le menaça. Les Évangélistes semblent avoir affectionné cette expression ;
cf. Matth. 8, 26 ; 16, 22 ; 17, 18 ; 19, 13 ; Marc 4, 29 ; 8, 31 ; 9, 25 ; 10, 13 ; Luc 4, 39 ; 9, 55 ; 18, 15 ; etc.
Elle convenait d’ailleurs parfaitement à la dignité et à la toute-puissance de Jésus, car elle suppose un ordre
absolu, qui n’admet ni la résistance ni même une simple réplique. — Tais-toi ; littéralement, d’après le grec :
Sois muselé ! C’est la première partie du commandement. Notre-Seigneur commence par imposer silence à
l’esprit immonde : il ne veut pas qu’il y ait de relations entre le royaume messianique et l’empire des
ténèbres. De plus, il y aurait des inconvénients à ce que son caractère fût ainsi divulgué ; aussi verrons-nous
le divin Maître défendre habituellement aux malades guéris par lui de proclamer ses prodiges et sa dignité.
— Seconde partie de l’ordre : Sors de cet homme. Jésus a pitié du pauvre démoniaque, et il expulse de lui
l’esprit qui le possède.
Marc chap. 1 verset 26. - Et l’esprit impur, l’agitant avec violence, et poussant un grand cri, sortit de
lui. — 3° Nous voyons ici l’admirable et prompt résultat du commandement du Sauveur. Toutefois, avant de
quitter un séjour qui lui était cher, le démon manifeste sa rage de plusieurs manières. — L’agitant avec
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violence. Il tourmente une dernière fois le possédé, en le faisant entrer dans de violentes convulsions : c’est
le trait du Parthe, trait impuissant toutefois, ajoute S. Luc, Luc 4, 35. S. Grégoire, fait sur ce point de belles
réflexions morales : “ Dès que l’âme qui savourait les biens terrestres commence à aimer les célestes,
l’antique adversaire lui présente des tentations plus violentes et plus subtiles qu’à l’accoutumée. Et ainsi, la
plupart du temps, il tente une âme qui lui résiste comme il ne l’avait jamais tentée avant, quand il la
possédait. Voilà pourquoi le démoniaque qui avait été libéré par le Seigneur est mis en pièces par le démon
sortant ” [171]. — Poussant un grand cri. Le démon pousse un cri de rage et de désespoir. Mais rien n’y
fait : il est obligé de fuir et de se précipiter en enfer. — Aucun Évangéliste ne raconte autant de guérisons de
démoniaques que S. Marc. Il aime à représenter Notre-Seigneur comme le vainqueur suprême des Esprits
infernaux [172].
Marc chap. 1 verset 27. - Et tous furent dans l’admiration, de sorte qu’ils se demandaient entre eux :
Qu’est-ce que ceci ? Quelle est cette nouvelle doctrine ? car il commande avec autorité même aux
esprits impurs, et ils lui obéissent. — Les versets 27-28 décrivent l’impression profonde que produisit ce
miracle soit sur ses témoins immédiats. v. 27, soit dans toute la province de Galilée, v. 28. — Tous furent
dans l’admiration. D’après le texte grec, le sentiment qui saisit immédiatement l’assemblée fut l’effroi (mot
rare, dans le Nouveau Testament), plutôt que l’admiration. À la suite de cette manifestation surnaturelle, tous
les assistants furent en proie à une sainte frayeur. Ils se communiquèrent alors mutuellement leurs pensées.
— Qu’est-ce que ceci ? De mémoire d’homme on n’avait rien vu de semblable ; de là cette première
exclamation générale. — Quelle est cette nouvelle doctrine ? L’assistance spécifie ensuite les points qui
excitaient le plus son étonnement. C’était d’abord la doctrine attestée par de pareils prodiges : chacun venait
de l’entendre et avait pu se convaincre de sa nouveauté, cf. v. 22 ; mais elle avait spécialement cela de
nouveau qu’elle s’appuyait sur des miracles de premier ordre. Ce n’étaient pas les Scribes qui auraient pu
offrir rien de semblable ! — Il commande avec autorité. On admirait en second lieu la puissance
merveilleuse de Jésus. Un mot de lui avait produit sur-le-champ le résultat le plus frappant. — Même aux
esprits impurs… Cette puissance s’était en effet exercée dans les conditions les plus difficiles : Jésus avait
montré qu’il était supérieur même aux démons. Il y a une grande, force dans ce “ même ”. — Actuellement,
on admire donc Jésus à cause de sa prédication nouvelle et de son empire irrésistible sur les esprits mauvais.
Bientôt, quand les cœurs se seront retournés contre lui, on tirera de ces deux faits les griefs les plus graves
pour les lui jeter à la face. — Nous avons suivi pour l’explication de ce verset le texte de la Vulgate, qui est
du reste conforme à la Recepta grecque et qui donne un sens parfaitement acceptable. Toutefois, les critiques,
s’appuyant sur les variantes qu’on rencontre dans les divers manuscrits, discutent longuement sur la véritable
ponctuation, et sur les différentes nuances d’interprétation qu’il est possible d’adopter. Nous n’avons pas
jugé qu’il fût bien utile d’entrer dans ces arides débats [174].
Marc chap. 1 verset 28. - Et sa renommée se répandit aussitôt dans tout le pays de Galilée. — Le bruit
de ce miracle se répandit d’abord dans la ville de Capharnaüm, et de là il fit rapidement (aussitôt est
emphatique dans ce passage) le tour de toute la Galilée. — Plusieurs commentateurs supposent à tort que les
mots “ le pays de Galilée ” désignent les provinces voisines de la Galilée.
avec Jacques et Jean. 30Or, la belle-mère de Simon était couchée, ayant la fièvre, et
aussitôt ils lui parlèrent d’elle. 31Et s’approchant, il la souleva, la prenant par la main ;
et à l’instant la fièvre la quitta, et elle les servait. 32Le soir venu, lorsque le soleil fut
couché, on lui amena tous les malades et les possédés du démon ; 33et toute la ville était
rassemblée devant la porte. 34Et il en guérit beaucoup qui étaient tourmentés de
diverses maladies, et il chassa de nombreux démons, et il ne leur permettait pas de dire
qu’ils le connaissaient.
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Marc chap. 1 verset 29. - Et aussitôt, sortant de la synagogue, ils vinrent dans la maison de Simon et
d’André, avec Jacques et Jean. — Et aussitôt. S. Luc, comme S. Marc, rattache très étroitement ce miracle
à la guérison du démoniaque : il y eut donc une connexion historique réelle entre les deux prodiges. Les
récits des Synoptiques sont ici les mêmes quant à la substance ; ils ne varient guère que dans l’expression.
Notre Évangéliste a cependant le mérite d’être le plus précis pour la plupart des détails. Tout est pris sur le
vif dans son récit : on devine à quelle source il avait puisé. — Sortant de la synagogue. Aussitôt après le
miracle raconté au v. 26, Jésus sortit de la Synagogue avec ses quatre disciples, et ils vinrent ensemble dans
la maison de Pierre et d’André. S. Marc est le seul à mentionner en termes exprès S. André, S. Jacques et S.
Jean.
Marc chap. 1 verset 30. - Or, la belle-mère de Simon était couchée, ayant la fièvre, et aussitôt ils lui
parlèrent d’elle. — La belle-mère de Simon était couchée. Pierre semble avoir ignoré cet accident, qui avait
pu, du reste, survenir d’une manière très rapide pendant son absence des jours précédents. Cf. les vv. 16 et
21. Heureusement, Jésus est là pour consoler cette famille éplorée. — Sur la belle-mère et la femme de S.
Pierre, voyez l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 8, 14. [175]. — Ils lui parlèrent d’elle. Expression
délicate. On dit simplement au bon Maître que la belle-mère de son disciple est malade ; on sait que sa
miséricorde et sa puissance feront le reste. Les sœurs de Lazare se contenteront aussi de faire dire à Jésus :
Seigneur, celui que vous aimez est malade !
Marc chap. 1 verset 31. - Et s’approchant, il la souleva, la prenant par la main ; et à l’instant la fièvre
la quitta, et elle les servait. — La confiance n’avait pas été vaine, car le Sauveur guérit sur-le-champ la
malade. S. Marc raconte le prodige de la façon la plus graphique : chacun des gestes de Jésus est décrit dans
sa narration. Il s’approche du lit de la malade ; Il la prend par la main ; Il la soulève doucement. À son divin
contact, le mal disparaît instantanément (c’est le troisième “ aussitôt ” depuis le v. 29 !) et la guérison est si
décisive, que celle qui gisait naguère sur son lit de souffrance peut se lever aussitôt et vaquer à ses fonctions
de maîtresse de maison. — Elle les servait. Le verbe “ servir ” signifie en cet endroit servir à table.
Cf. Matth. 4, 11 et le Commentaire. Il s’agit du repas joyeux et solennel qui termine chez les Juifs la journée
du Sabbat [176]. La belle-mère de S. Pierre, rendue complètement à la santé, eut assez de force pour le
préparer elle-même. Puissions-nous, disent les moralistes, quand Dieu a guéri miséricordieusement les
maladies de notre âme, employer de même notre vigueur spirituelle à servir le Christ et ses membres [177] !
Marc chap. 1 verset 32. - Le soir venu, lorsque le soleil fut couché, on lui amena tous les malades et les
possédés du démon. — Le soir venu. Ce miracle en amena un grand nombre d’autres, qui occupèrent Jésus
une partie de la nuit. Quelle douce soirée pour lui et pour les habitants de Capharnaüm ! Mais, par suite d’un
respect exagéré pour le repos du Sabbat, cf. Marc 3, 1 et suiv., on ne conduisit les malades et les possédés au
Sauveur qu’après le coucher du soleil, le saint jour ne finissant, d’après le rituel juif, qu’au moment où cet
astre disparaissait au dessous de l’horizon.
Marc chap. 1 verset 33. - Et toute la ville était rassemblée devant la porte. — Et toute la ville… Trait
pittoresque, spécial à S. Marc : on voit qu’un témoin oculaire le lui avait communiqué. Voilà donc toute la
ville qui assiège en quelque sorte l’humble maison de S. Pierre ! Les mots devant la porte désignent en effet
le lieu où se trouvait alors Jésus et point, comme on l’a dit quelquefois, la porte de la cité. — Cet émoi se
comprend sans peine. Notre-Seigneur avait opéré ce jour-là même deux grands miracles à Capharnaüm : le
bruit s’en était promptement répandu, et chacun voulait profiter de la présence du Thaumaturge pour la
guérison de ses infirmes.
Marc chap. 1 verset 34. - Et il en guérit beaucoup qui étaient tourmentés de diverses maladies, et il
chassa de nombreux démons, et il ne leur permettait pas de dire qu’ils le connaissaient. — Il guérit
beaucoup… il chassa de nombreux... Est-ce à dire que Jésus aurait fait un choix parmi les malades et parmi
les possédés ? qu’il aurait guéri les uns et pas les autres ? Des exégètes anciens et modernes l’ont pensé :
“ Pourquoi n’a-t-il pas dit : et il les guérit tous, mais beaucoup ? Probablement parce que l’infidélité
empêchait certains d’être guéris ” [178]. La foi aurait donc manqué à un certain nombre des personnes
présentées à Jésus ; ou bien, a-t-on dit encore, le temps eût été insuffisant pour guérir tant de monde. Mais ce
sont là des conjectures sans fondement, que réfutent les passages parallèles de S. Matthieu et de S. Luc.
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“ Quand le soir fut venu, on lui présenta de nombreux possédés et il chassait les esprits par sa parole et il
guérit tous ceux qui étaient malades ”, Matth. 8, 16. Non, il n’y eut pas d’exception, et ce n’est pas un
contraste que notre Évangéliste a voulu établir en se servant des expressions citées : il s’est plutôt proposé de
montrer le nombre considérable des guérisons. Telle était déjà l’opinion de Théophylacte. — Il ne leur
permettait pas de dire... Comme dans la matinée, v. 20, il impose silence aux démons, dont les proclamations
intempestives auraient pu nuire à son œuvre.
c. Retraite de Jésus sur les bords du lac. Voyage apostolique en Galilée. Marc 1,
35-39.
Parall. Luc 4, 42-44.
35
S’étant levé de très grand matin, il sortit et alla dans un lieu désert, et là il priait.
36
Simon le suivit, ainsi que ceux qui étaient avec lui. 37Et quand ils l’eurent trouvé, ils
lui dirent : Tout le monde vous cherche. 38Et il leur dit : Allons dans les villages voisins
et dans les villes, afin que j’y prêche aussi ; car c’est pour cela que je suis venu. 39Et il
prêcha dans leurs synagogues et dans toute la Galilée, et chassait les démons.
Marc chap. 1 verset 35. - S’étant levé de très grand matin, il sortit et alla dans un lieu désert, et là il
priait. — S’étant levé de très grand matin. La nuit du samedi au dimanche s’achevait donc à peine, que
Jésus était déjà debout, malgré les fatigues de la soirée précédente, et quittait sans bruit, à l’insu de tous, la
maison hospitalière de Simon. Son but manifeste était d’échapper ainsi aux ovations de la foule
enthousiasmée par ses miracles, et de se préparer, par une prière solitaire de quelques heures, à la mission
qu’il allait bientôt commencer, v. 38 et s. — Il sortit et alla dans un lieu désert. “ Un trait remarquable du lac
de Gennésareth, c’est qu’il était entouré de solitudes désertes. Ces places solitaires, situées à proximité, soit
sur les plateaux, soit dans les ravins qui abondent près des deux rives, fournissaient d’excellents refuges pour
le repos ou pour la prière… Jésus recherchait ces solitudes, tantôt seul, tantôt avec ses disciples ” [179]. Les
montagnes, les déserts, les lieux retirés, Gethsémani, tels furent les principaux oratoires du Sauveur : il ne
priait pas sur la place publique comme les Pharisiens. — Et là il priait.. Autre détail particulier à S. Marc : du
reste tout ce récit est marqué au cachet distinctif du second Évangile. La scène est extrêmement pittoresque :
le narrateur la met vraiment sous nos yeux. — Qu’il est beau de voir Jésus en oraison après et avant ses
nombreux labeurs ! Sa vie se compose de deux éléments, les exercices du zèle et les exercices de religion, le
côté extérieur et le côté intérieur. Telle doit être aussi la vie du prêtre.
Marc chap. 1 verset 36. - Simon le suivit, ainsi que ceux qui étaient avec lui. — Le jour venu,
Simon-Pierre remarqua le premier l’absence du bon Maître, et aussitôt il se mit à faire d’actives recherches
pour le retrouver. Cet acte révèle l’ardeur de son tempérament et son vif amour envers Jésus. — Simon le
suivit. Le grec porte une expression d’une rare énergie (litt. le poursuivit), qui n’est employée qu’ici dans le
Nouveau Testament. Elle est souvent prise en mauvaise part, pour désigner des poursuites hostiles ; S. Marc,
à la suite des Septante, la prend en bonne part, afin de caractériser le zèle avec lequel les disciples coururent
en tous lieux pour chercher Jésus. — Ainsi que ceux qui étaient avec lui ; c’est-à-dire les trois compagnons
de S. Pierre : André, Jacques et Jean. Cette tournure est à remarquer. Il est évident que l’Évangéliste accorde
ici à Simon une prééminence sur les autres amis de Jésus. C’est la primauté par anticipation. “ Simon est déjà
supérieur aux autres ” [180]. Cf. Luc 8, 45 ; 9, 32.
Marc chap. 1 verset 37. - Et quand ils l’eurent trouvé, ils lui dirent : Tout le monde vous cherche. —
Quand ils l’eurent trouvé. Il leur fallut sans doute plusieurs heures avant de découvrir la retraite du bon
Maître. — Tout le monde vous cherche. Ces paroles, qu’ils prononcèrent en l’abordant, prouvent que, dès
l’aube du jour, le concours de la veille avait recommencé de plus belle. On voulait encore voir Jésus et
obtenir de lui de nouveaux bienfaits. Ce fut une grande déception quand on apprit qu’il avait disparu. Tous se
mirent alors en quête pour le trouver. S. Luc, Luc 4, 42, ajoute ici une ligne significative qui nous aidera à
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mieux comprendre la réponse subséquente du Sauveur, v. 38 : “ Les foules le cherchaient, et elles vinrent
jusqu’à lui, et elles voulaient le retenir, de peur qu’il ne les quittât ”.
Marc chap. 1 verset 38. - Et il leur dit : Allons dans les villages voisins et dans les villes, afin que j’y
prêche aussi ; car c’est pour cela que je suis venu. — Allons. Jésus ne saurait entrer dans les désirs du
peuple de Capharnaüm : il n’a pas le droit de restreindre à cette ville le don de sa présence, de ses miracles et
de sa prédication. D’autres cités, d’autres bourgades l’attendent, et il va sans plus tarder se diriger vers elles.
— On lit dans plusieurs manuscrits grecs (B. C. L, Sinait.) “ allons ailleurs ” ; mais d’autres manuscrits (A,
D, E, etc.) ont simplement “ allons ”, comme la Vulgate. — Dans le texte grec, le mot correspondant à
“ villages ”, que notre version latine a traduit inexactement par “ villes et bourgades ”, ne se rencontre qu’en
cet endroit. C’est une expression composée, qui équivaut littéralement à “ bourgades villes ”, et qui désigne
les bourgs alors si nombreux de la Galilée, trop petits pour être appelés des villes, mais trop gros pour être
simplement nommés villages [181]. L’épithète “ voisins ” montre que Jésus commença son tour de
missionnaire par les localités voisines de Capharnaüm : c’étaient Dalmanutha, Corozaïn, Bethsaïda,
Magdala, etc. — C’est pour cela que je suis venu. C’est-à-dire pour faire entendre la bonne nouvelle à toute
la contrée, et pas seulement à une ville spéciale. Mais quelle est bien ici la signification du verbe “ je suis
venu ” ? Quel est le point de départ auquel Jésus fait allusion ? Il vient de Capharnaüm, répond de Wette. De
la vie privée, dit Paulus. De sa retraite solitaire, v. 35, écrit Meyer. Interprétations misérables, dignes du
rationalisme ! Comme si Jésus ne voulait point parler dans ce verset du but de l’Incarnation, par conséquent
de sa mystérieuse sortie du sein du Père céleste ! Il n’est pas possible d’expliquer autrement notre passage.
C’est ainsi du reste que l’ont compris les anciens interprètes. Ajoutons que les paroles prononcées par
Notre-Seigneur d’après la rédaction de Luc 4, 41, ne permettent pas d’autre exégèse. Cf. Jean 16, 28. — Le
verbe grec serait mieux traduit par “ je suis sorti ”. La Vulgate a dû lire “ je suis venu ”, de même que les
versions copte, syriaque, arménienne et gothique.
Marc chap. 1 verset 39. - Et il prêcha dans leurs synagogues et dans toute la Galilée, et chassait les
démons. — Et il prêcha… Cette tournure est à remarquer : elle indique une continuité, une habitude
régulière. — Jésus exécute immédiatement son dessein. Quittant Capharnaüm avec ses disciples, il se met en
route à travers la Galilée, répandant en tous lieux les bonnes paroles, prêchant, et les bonnes œuvres, il
chassait les démons. S. Matthieu, Matth. 4, 23, est plus explicite relativement aux miracles du Christ pendant
ce premier voyage apostolique : “ Guérissant toute maladie et toute infirmité dans le peuple ”. — Combien
de temps dura la mission dont S. Marc nous donne un sommaire si rapide ? Quelques mois probablement ;
toutefois, les données évangéliques sont trop vagues pour qu’on puisse répondre d’une manière précise à
cette question. Cf. 2, 1. — La conjonction et, placée par la Vulgate après “ leurs synagogues ”, n’existe pas
dans le grec ; elle n’a du reste aucune raison d’être, car elle trouble plutôt le sens. La Galilée fut le théâtre
général de l’apostolat de Jésus ; les synagogues étaient le théâtre particulier de sa prédication.
4. — Guérison d’un lépreux. Retraite dans des lieux déserts. Marc 1, 40-45.
Parall. Matth. 8, 2-5 ; Luc 5, 12-16.
40
Or, un lépreux vint à lui, le suppliant ; et fléchissant le genou, il lui dit : Si vous le
voulez, vous pouvez me guérir. 41Jésus, ayant pitié de lui, étendit la main, le toucha, et
lui dit : Je le veux, sois guéri. 42Et lorsqu’il eut dit cette parole, la lèpre le quitta
aussitôt, et il fut guéri. 43Jésus le menaça et le renvoya aussitôt, 44en lui disant :
Garde-toi de rien dire à personne ; mais va, montre-toi au prince des prêtres, et offre
pour ta guérison ce que Moïse a ordonné, afin que cela leur serve de témoignage.
45
Mais cet homme, étant parti, se mit à raconter et à divulguer la chose, de sorte que
Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville ; mais il se tenait dehors, dans
des lieux déserts, et l’on venait à lui de toutes parts.
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Marc chap. 1 verset 40. - Or, un lépreux vint à lui, le suppliant ; et fléchissant le genou, il lui dit : Si
vous le voulez, vous pouvez me guérir. — Un lépreux vint à lui. Dans le grec, le verbe est au présent. La
scène se passa, d’après S. Luc, dans une des villes évangélisées par Jésus durant la mission qui vient d’être si
brièvement racontée. C’est un épisode intéressant, que les trois Synoptiques ont relevé de concert, à cause du
grand exemple de foi que donna le lépreux. Le récit de S. Marc est de nouveau le plus complet, le plus
vivant. — Un lépreux. Sur cette terrible maladie de l’Orient, voyez l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 8, 2.
— Fléchissant le genou. Belle attitude de supplication, qui manifeste déjà la foi du malade. — Sa prière, Si
vous le voulez, vous pouvez me guérir, est d’une exquise délicatesse. Il appelle justement sa guérison une
purification, car, aux termes de la loi juive, quiconque était atteint de la lèpre était impur par là-même [184].
Marc chap. 1 versets 41 et 42. - Jésus, ayant pitié de lui, étendit la main, le toucha, et lui dit : Je le
veux, sois guéri. 42Et lorsqu’il eut dit cette parole, la lèpre le quitta aussitôt, et il fut guéri. — Ayant pitié
de lui. S. Marc seul mentionne ce sentiment du cœur de Jésus. Le bon Maître s’attendrit à la vue des
souffrances de l’infortuné qui est agenouillé devant lui. — Étendit la main. “ Ce déploiement de pouvoir et
de volonté est un grand signe ”, Fr. Luc. Cette main si pure et si puissante, Jésus ne craint pas de l’appliquer
sur le corps du lépreux, il le toucha, malgré la susceptibilité de la Loi. Il n’avait pas à craindre de souillure,
lui qui enlevait au contraire toute impureté physique et morale. — Je le veux, sois guéri. Dès qu’il eut
prononcé ce mot majestueux, qu’il daignait emprunter à la prière même du lépreux, v. 40, le malade fut guéri
à l’instant ; ce qui donne occasion à S. Marc de répéter encore l’adverbe favori, aussitôt, au moyen duquel il
aime tant à accentuer la rapidité des prodiges de Jésus ”.
Marc chap. 1 versets 43 et 44. - Jésus le menaça et le renvoya aussitôt, 44en lui disant : Garde-toi de
rien dire à personne ; mais va, montre-toi au prince des prêtres, et offre pour ta guérison ce que Moïse
a ordonné, afin que cela leur serve de témoignage. — Ces versets contiennent deux injonctions du
Sauveur adressées à celui qu’il venait de guérir. Jésus le menaça ; l’expression grecque correspondante est
d’une force extraordinaire ; le verbe, qu’on ne trouve qu’en cinq endroits du Nouveau Testament (Matth. 9,
30 ; Marc 1, 43 ; 14.5 ; Jean 11, 33,38), signifie tantôt être sous le coup d’une vive indignation, tantôt, et
c’est ici le cas, donner un ordre sur un ton sévère et menaçant. Voilà donc que Jésus, qui s’était attendri sur
l’état du lépreux, le menace maintenant après l’avoir guéri ! — Et le renvoya aussitôt. Encore aussitôt ! Jésus
renvoie brusquement le lépreux, sans lui permettre de demeurer plus longtemps auprès de lui. Ces détails
sont spéciaux à S. Marc. Le Sauveur, par cette conduite sévère, se proposait d’intimer avec plus d’énergie les
ordres qu’il allait donner. — Premier ordre : Garde-toi de rien dire à personne. Dans le grec, il y a deux
négations (ne rien dire… à personne), ce qui est conforme au genre de S. Marc, cf. la Préface, § 7. Jésus
redoute les agitations politiques de la foule : de là ces soins minutieux qu’il prend pour les empêcher. Il veut
agir sur les esprits plutôt par le dedans que par le dehors, les convertir et non les éblouir : c’est pourquoi il
recommande si souvent le silence à ceux qu’il a guéris. Voyez l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 8, 4. —
Second ordre : Va, montre-toi au prince des prêtres, ou mieux, d’après le grec, au prêtre de semaine. — Et
offre… Le détail de ces sacrifices est indiqué tout au long dans le chap. 14 du Lévitique [185]. — Afin que
cela leur serve de témoignage. Les hommes sauront ainsi que tu es entièrement guéri, et ils l’admettront de
nouveau dans les rangs de la société. Tel est probablement le véritable sens de ces mots sur lesquels on a
beaucoup discuté. Voir notre Commentaire sur Matth. 8, 4.
Marc chap. 1 verset 45. - Mais cet homme, étant parti, se mit à raconter et à divulguer la chose, de
sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville ; mais il se tenait dehors, dans des
lieux déserts, et l’on venait à lui de toutes parts. — Mais cet homme, étant parti. Le lépreux s’éloigne
comme le voulait Jésus ; bientôt sans doute il alla faire déclarer officiellement sa guérison par les prêtres.
Quant à l’ordre qui lui enjoignait le silence, il n’en tint aucun compte. Tout au contraire, il se mit à raconter
et à divulguer la chose. Les sentiments de joie et de reconnaissance qui remplissaient son âme furent plus
forts que son désir d’obéir au Sauveur. Du reste, il ne fut pas le seul à se conduire ainsi : plusieurs autres
malades miraculeusement rendus à la santé par Notre-Seigneur agirent de même dans des circonstances
analogues. Cf. Matth. 9, 30 et suiv. ; Marc, 7, 36. — Le texte grec ajoute “ plusieurs ”, c’est-à-dire, suivant
l’excellente explication de Maldonat, “ Ils dirent plusieurs choses à la louange du Christ ”. — De sorte que…
Le résultat de cette indiscrétion fut immense : il est décrit par l’Évangéliste d’une manière très pittoresque.
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— Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville. Jésus perdit une grande partie de sa liberté
d’action : il ne pouvait plus se montrer dans les villes sans exciter de vifs mouvements d’enthousiasme. Le
trait raconté par S. Marc au début du chapitre suivant (Marc 2, 2), prouvera jusqu’à quel point allait cet
enthousiasme. — Dans une ville ; dans quelque ville que ce fût, car il n’y a pas d’article dans le grec. —
Mais il se tenait dehors, dans des lieux déserts. Le divin Maître fut donc obligé de se retirer dans les
solitudes mentionnées plus haut [186] et de vivre éloigné des hommes, contrairement à ses desseins
apostoliques (v. 38). “ dehors ”, par rapport aux villes. — Et l’on venait à lui de toutes parts. Autre trait
charmant : Jésus a beau faire, la multitude qu’il a ravie sait le trouver quand même ; ou plutôt, Jésus ne se
propose pas de fuir, mais simplement d’éviter des manifestations aussi imprudentes qu’inutiles. Il se livrait
donc à l’exercice de son ministère envers les bonnes âmes qui parvenaient à le rejoindre.
Ce premier chapitre de S. Marc nous a révélé de grandes choses sur Jésus. Nous l’avons vu faire
majestueusement son apparition en qualité de Messie, précédé de son Précurseur, entouré de ses premiers
disciples, parcourant la Galilée comme un conquérant pacifique des cœurs, excitant partout l’admiration par
son enseignement et par ses miracles. Aucune intention hostile ne s’est encore manifestée contre lui. S’il était
permis d’employer un pareil langage, nous dirions que c’est le beau, l’heureux temps du Sauveur, que S.
Marc nous a décrit.
Ce chapitre nous a révélé en même temps le “ genre ” de notre Évangéliste. Le portrait de S. Marc en tant
qu’écrivain, tel que nous l’avions tracé dans la Préface, s’est trouvé complètement justifié dès les premières
lignes : brièveté, précision, animation, pittoresque, clarté, intérêt. À coup sûr cette narration nous a plu ;
suivons-la donc jusqu’à la fin avec amour.
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ÉVANGILE SELON S. MARC CHAPITRE 2
5. — Premiers conflits de Jésus avec les Pharisiens et les Scribes. Marc 2, 1–3, 6.
Après les manifestations de l’amour, viennent les manifestations hostiles. Nous allons en effet assister aux
premiers conflits de Jésus avec ses ennemis, les Scribes et les Pharisiens. L’Évangéliste va raconter
successivement, dans ce second chapitre et dans les six premiers versets du troisième, quatre épisodes qui
décriront l’origine de la lutte en Galilée et les premiers combats.
Marc chap. 2 verset 1. - Quelques jours après, il entra de nouveau dans Capharnaüm. — Il entra de
nouveau… Ce “ de nouveau ” fait allusion au v. 21 du chapitre précédent. Jésus, après la grande course
apostolique esquissée plus haut, regagne donc son centre d’action. Mais Capharnaüm se transforme aussitôt
pour lui en un champ de bataille. — Quelques jours après. Cette formule est très vague et indique
simplement, sans rien préciser, qu’un certain nombre de jours s’étaient écoulés depuis que Jésus avait quitté
sa ville d’adoption. C’est par suite d’une interpolation évidente que plusieurs manuscrits grecs et latins
portent : Après huit jours. Ce serait une contradiction avec les détails donnés plus haut, 1, 38, 39.
Marc chap. 2 verset 2. - Et on apprit qu’il était dans une maison, et il s’y rassembla un si grand
nombre de personnes, que l’espace même qui était devant la porte ne pouvait les contenir ; et il leur
prêchait la parole. — Et on apprit… Selon sa coutume, S. Marc, avant de raconter le fait principal, décrit
d’abord en peu de mots les circonstances préliminaires. Il est vraiment dramatique dans ce verset, ou plutôt il
l’est dans toute cette narration, car il dépasse S. Luc lui-même par la vivacité des couleurs. — Bien que Jésus
eût affecté de voyager depuis quelque temps en secret, Marc 1, 45, et qu’il eût probablement choisi la nuit
pour rentrer à Capharnaüm, le bruit de son arrivée ne tarda pas à se répandre. Un parfum peut -il rester
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caché ? — Qu’il était dans une maison. C’est là une sorte de construction prégnante équivalant à “ le fait
qu’il retournait à la maison ” [188]. Les classiques employaient aussi cette tournure, et les Allemands disent
de même : Er ist in’s Haus. — La maison en question était celle de S. Pierre, ou bien celle que Jésus, d’après
divers exégètes, aurait louée à Capharnaüm pour y demeurer dans l’intervalle de ses voyages. — Il s’y
rassembla un si grand nombre de personnes. Un grand concours se forme en un instant dans l’intérieur et
aux abords de la maison. Un trait graphique, particulier au second Évangile, montre d’une manière
saisissante jusqu’à quel point l’assemblée ainsi formée était nombreuse : L’espace même… ne pouvait les
contenir. La pensée est claire, bien que la phrase de la Vulgate soit à peu près incompréhensible dans ce
passage. L’Évangéliste veut dire que non seulement les appartements intérieurs furent bientôt envahis par la
foule, mais que les alentours de la porte, à l’extérieur, regorgeaient eux-mêmes de visiteurs. Le texte grec
équivaut littéralement en français à : “ À tel point que les environs mêmes de la porte ne pouvaient plus
contenir personne ”. L’expression “ l’espace devant la porte ” désigne, d’après les anciens auteurs, le
vestibule extérieur des maisons, une sorte de cour habituellement murée qui les séparait de la rue (“ les
vestibules qui sont devant la porte ” [189] ; “ le lieu vide d’une maison placé devant la porte, par lequel on a,
de la rue et du seuil, accès à la maison ” [190]). Il y a donc dans la description un “ a fortiori ” très
énergique ; car si la cour extérieure était elle-même complètement remplie par la foule, à coup sûr il ne
devait pas y avoir une seule place libre dans les appartements. Comme Jésus était alors aimé de ce bon
peuple ! — Il leur prêchait la parole ; en grec, τόν λόγον avec l’article, la parole, c’est-à-dire la parole par
excellence, l’Évangile. Et l’auditoire toujours grossissant écoutait avec ravissement.
Marc chap. 2 versets 3 et 4. - Alors quelques-uns vinrent, lui amenant un paralytique, qui était porté
par quatre hommes. 4Et comme ils ne pouvaient le lui présenter à cause de la foule, ils découvrirent le
toit de la maison où il était, et y ayant fait une ouverture, ils descendirent le grabat sur lequel le
paralytique était couché. — Après la mise en scène, nous passons à l’épisode proprement dit. Quatre
hommes (détail omis par les autres Évangélistes) s’avancent, portant sur leurs épaules une couchette, sur
laquelle est étendu un pauvre paralytique dont ils viennent demander la guérison au divin Thaumaturge. Mais
l’entrée de la maison est entièrement obstruée par la foule ; il leur est impossible de pénétrer jusqu’auprès de
Jésus. Que faire ? Attendre que la multitude se soit dispersée ? Non, leur foi et celle du malade leur suggère
un moyen plus rapide. — Ils découvrirent le toit. Pour comprendre cette opération et celles qui vont suivre, il
faut se souvenir que la scène se passe en Orient, et que les maisons orientales diffèrent notablement de nos
habitations européennes. D’abord les toits sont plats et communiquent avec la rue par un escalier ou par une
échelle. Ils sont formés d’une litière de roseaux ou de branchages étendus sur la charpente, d’une couche de
terre jetée par dessus cette couche végétale, et enfin, le plus souvent du moins, quoiqu’il y ait des exceptions
à cette règle, d’une garniture de briques reliées ensemble avec de l’argile ou du mortier. Ajoutons
qu’habituellement ils sont peu élevés au-dessus du sol. Cela posé, il est facile de concevoir 1° comment les
porteurs purent hisser le paralytique sur le toit ; 2° la manière dont ils réussirent, sans faire de bien grands
dégâts, à y percer une ouverture suffisante pour que le malade, toujours étendu sur son grabat, pût passer à
travers ; 3° comment il leur fut possible de descendre leur ami jusqu’aux pieds de Jésus [191]. On lit dans le
Talmud de Babylone [192], qu’un Rabbin étant mort, on ne put faire passer son cercueil par la porte de la
maison. On fut contraint de le monter sur le toit, d’où on le descendit ensuite dans la rue. C’est le rebours de
notre histoire, dont la possibilité se trouve par là-même confirmée. — Où il était. On a pensé parfois que ces
mots désignaient la chambre haute de la maison, parce que les Rabbins choisissaient volontiers cet
appartement pour y donner leurs leçons ; mais c’est une conjecture peu probable, soit parce que toutes les
habitations n’étaient pas munies d’une chambre haute, soit parce qu’il est plus conforme au contexte de dire
que Jésus était alors au rez-de-chaussée. — Ayant fait une ouverture : le grec est plus énergique, et équivaut à
“ ayant creusé ”. — Ils descendirent, ou mieux dans le grec : “ ils descendent ”, au temps présent aimé de
S. Marc. — Le grabat. En grec κράϐϐατον : c’est une de ces expressions latines grécisées par S. Marc, dont
nous avons parlé dans la Préface, § 4, 3. Les anciens appelaient grabat “ un lit petit et bas du genre le plus
commun [193], semblable à ceux dont se servait le pauvre peuple, n’ayant qu’un réseau de cordes étendu sur
un châssis [194] pour supporter le matelas ” [195].
Marc chap. 2 verset 5. - Jésus, ayant vu leur foi, dit au paralytique : Mon fils, tes péchés te sont remis.
— Ayant vu leur foi. Cette foi était vive et profonde, comme venait de le montrer la conduite qu’elle avait
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inspirée. Elle avait renversé tous les obstacles ; aussi Jésus lui accorde-t-il aussitôt la récompense qu’elle
méritait. — Mon fils, douce parole qui dût aller au cœur du malade, et lui annoncer que ses vœux étaient
exaucés. Elle ne prouve pas qu’il fût plus jeune que Jésus, car elle est prise ici au moral, de même qu’en un
grand nombre de passages classiques. “ Le mot τέϰνον a le plus souvent le sens de quelqu’un qu’on caresse
ou encourage ” [196]. Le mot de S. Luc, ἄνθρωπε (homme), est plus froid ; S. Matthieu a τέκνον, comme
S. Marc. — Tes péchés te sont remis. Voir dans l’Évang. selon S. Matthieu, Matth. 9, 2, le motif spécial pour
lequel Jésus tint au paralytique ce langage, qui semble tout d’abord ne pas se rapporter à la situation. Les
anciens étaient d’ailleurs portés à regarder le mal si terrible et si soudain de la paralysie comme le châtiment
de péchés secrets ou publics. — Ces mots du Sauveur forment le nœud de l’épisode, car ce sont eux qui vont
occasionner le conflit avec les Scribes.
Marc chap. 2 verset 6 et 7. - Or, il y avait là quelques scribes assis, qui pensaient dans leurs cœurs :
7
Pourquoi cet homme parle-t-il ainsi ? Il blasphème. Qui peut remettre les péchés, si ce n’est Dieu
seul ? — Il y avait là… D’après S. Luc, il y avait aussi des Pharisiens dans l’assemblée, indépendamment
des Scribes. De plus, ils étaient venus les uns et les autres “ de tous les villages de la Galilée, de la Judée et
de Jérusalem ”, Luc 5, 17. Ils étaient donc là d’une manière pour ainsi dire officielle, en vue d’épier le
Sauveur. — Qui pensaient dans leurs cœurs. Ils formèrent tous le même jugement téméraire ; toutefois, il ne
l’exprimèrent pas au-dehors. La promptitude avec laquelle Jésus répondit à leurs pensées les plus secrètes ne
leur laissa pas le temps de se les communiquer. Cf. le v. 8. La locution “ penser en son coeur ” est un
hébraïsme : d’après la psychologie des anciens Hébreux, le cœur était regardé comme le siège et le centre des
opérations intellectuelles. — Pourquoi cet homme parle-t-il ainsi ? “ cet homme ” est dédaigneux ; “ ainsi ”
est pris en mauvaise part : de cette manière coupable. — Il blasphème. Les Rabbins juifs, s’appuyant sur
Lv 24, 15,16, distinguaient deux sortes de blasphème : le plus grief, qui était puni de mort, supposait une
profanation ouverte du nom divin ; l’autre existait toutes les fois qu’on avait dit quelque chose d’outrageant
pour Dieu, mais sans prononcer son saint nom [197]. C’est de ce dernier blasphème qu’ils durent accuser
Jésus, puisqu’il n’avait proféré aucun des noms divins.
Marc chap. 2 verset 8. - Jésus, connaissant aussitôt, par son esprit, qu’ils pensaient ainsi en
eux-mêmes, leur dit : Pourquoi avez-vous ces pensées dans vos cœurs ? — Connaissant aussitôt. Le
Sauveur se plaint d’abord de l’injustice de ses adversaires. Pourquoi formez-vous sans raisons de tels
jugements ? leur demande-t-il. Il ne l’ignorait point, le raisonnement qu’ils appuyaient sur ses paroles n’était
nullement inspiré par un vrai zèle pour la gloire de Dieu, mais par la jalousie et le mauvais vouloir. — Par
son esprit. Expression emphatique : “ par lui-même, sans que personne d’autre ne l’ait instruit ”, Patrizi. S.
Marc a l’intention évidente de montrer que Jésus lisait au fond des cœurs et qu’il y découvrait les
impressions les plus cachées. Les Prophètes avaient parfois une science semblable, mais elle leur était
communiquée par l’Esprit de Dieu. Jésus la possède au contraire par son propre esprit : donc il est Dieu.
Marc chap. 2 versets 9-11. - Lequel est le plus aisé de dire au paralytique : Tes péchés te sont remis ; ou
de dire : Lève-toi, prends ton grabat, et marche ? 10Or, pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a
sur la terre le pouvoir de remettre les péchés ; Il dit au paralytique : 11Je te l’ordonne, lève-toi, prends
ton grabat, et va dans ta maison. — Le divin Maître fait maintenant une argumentation invincible contre
les Scribes. Ceux-ci lui ont fourni la majeure de son syllogisme : Qui, à part Dieu, est capable de remettre les
péchés ? Il pose lui-même la mineure : Moi, je puis remettre les péchés ; et il la prouve par un grand miracle.
Là conclusion est évidente, bien qu’elle ne soit pas exprimée : Donc, j’agis au nom de Dieu, ou mieux
encore : Donc, je suis Dieu [198]. Pour l’explication des détails, voir Matth. 9, 4 -6, et le commentaire. —
Lequel est le plus aisé… Voici une excellente pensée de Victor d’Antioche sur les paroles de Jésus : “ Quel
est le plus facile ? dire ou agir ? Le premier, évidemment, attendu que le résultat n’est soumis à aucun
contrôle. Eh bien ! puisque vous refusez d’ajouter foi à une simple assertion, j’y vais associer les faits, qui
serviront de preuve à ce qui ne tombe pas sous les sens ”. — Fils de l’homme. Cette expression importante et
mystérieuse est employée quatorze fois par le second Évangéliste. Son origine et sa signification ont été
discutées dans l’Évangile selon S. Matthieu, p. 161 et s. [199] — Il dit au paralytique. Parenthèse ouverte
par S. Marc entre deux paroles de Jésus, afin de mieux éviter toute amphibologie. Le pronom “ te ” du v. 11
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est ainsi nettement déterminé. Le Sauveur, qui s’était adressé aux Scribes dans les versets précédents, se
retourne tout à coup vers le malade, pour prononcer la parole de salut que celui-ci attendait avec foi.
Marc chap. 2 verset 12. - Et aussitôt il se leva, et ayant pris son grabat, il s’en alla en présence de tous,
de sorte qu’ils furent tous dans l’admiration, et qu’ils rendaient gloire à Dieu, en disant : Jamais nous
n’avons rien vu de pareil. — Et aussitôt il se leva… La scène est pour ainsi dire photographiée, tant elle est
vivante et détaillée. On voit le paralytique se dresser sur son séant, sauter promptement à bas de sa couchette,
la charger sur ses épaules et s’en aller en présence de tous. Comme tous les regards devaient être rivés sur
lui ! — Ils furent tous dans l’admiration… L’admiration est universelle, ou plutôt, suivant l’énergie du texte
grec (cf. Luc 5, 26), c’est une sorte d’extase qui s’empare de toute l’assistance, tant le miracle a été frappant
dans ses différentes circonstances ! — Et rendaient gloire à Dieu. Du fait surnaturel dont elle vient d’être
témoin, la pieuse foule remonte aussitôt à Dieu, l’auteur de tout don parfait. Ainsi donc, les Scribes
accusaient Jésus de blasphème, et voilà qu’au contraire il avait porté le peuple à glorifier le Seigneur. — Les
Juifs se sont autrefois excusés, dans leur Talmud, de n’avoir pas cru en Jésus parce qu’il n’avait pas le
pouvoir de remettre les péchés : “ Auprès de lui ne se trouvait pas le pouvoir de remettre nos péchés. Nous
l’avons donc répudié ” [200]. L’excuse est-elle bien valable ? — Voyez d’anciennes représentations
artistiques de la guérison du paralytique [201].
Les trois synoptiques insistent sur ce fait, à cause de sa grande importance au point de vue du salut
messianique. Il contenait une profonde leçon soit pour les juifs, soit pour les païens. Un publicain, un
excommunié, Apôtre de Jésus ! Personne ne doit donc désespérer d’être sauvé. — À la vocation de Lévi, S.
Marc, de même que les auteurs du premier et du troisième Évangile, rattache un nouvel exemple de
l’opposition maligne des Pharisiens contre Jésus. Il nous montre ces adversaires acharnés cherchant et
trouvant partout des occasions de conflit.
enseignait. 14Et tandis qu’il passait, il vit Lévi, fils d’Alphée, assis au bureau des
impôts, et il lui dit : Suis-moi. Et se levant, il le suivit.
Marc chap. 2 verset 13. - Jésus, étant de nouveau sorti du côté de la mer, toute la foule venait à lui, et il
les enseignait. — Étant de nouveau sorti. Jésus sort de Capharnaüm où nous l’avions vu entrer au début de
ce chapitre, v. 4. L’adverbe “ de nouveau ” retombe sur les mots suivants, du côté de la mer, et nous rappelle
qu’une fois déjà (cf. Marc 1, 16) Notre-Seigneur était allé sur le rivage du lac. Celte nouvelle sortie aura le
même résultat que la première, car elle aboutira, elle aussi, au choix d’un nouvel apôtre. Il n’est question de
la mer que dans le récit de S. Marc : le concours du peuple auprès de Jésus, les instructions que le divin
Maître lui donna avec son zèle accoutumé, sont également des traits intéressants qui appartiennent en propre
à notre Évangéliste.
Marc chap. 2 verset 14. - Et tandis qu’il passait, il vit Lévi, fils d’Alphée, assis au bureau des impôts, et
il lui dit : Suis-moi. Et se levant, il le suivit. — Et tandis qu’il passait. Le sermon fini, Jésus continue sa
promenade sur les bords du lac, et il fait en un clin d’œil la conquête d’un Apôtre. — Il vit. Les hommes
s’étudient mutuellement avant de s’unir par des liens durables ; à Jésus un regard suffit, ses yeux pénétrants
jusqu’au fond des cœurs ! — Lévi, fils d’Alphée, sens ordinaire de cette tournure hébraïque. La mention du
père de Lévi est encore une particularité que nous devons à S. Marc. Qu’était cet Alphée ? On l’ignore
totalement : il paraît certain du moins qu’il ne faut pas le confondre, comme on l’a fait quelquefois, avec le
père de S. Jacques le Mineur [202]. Quant à Lévi, dont le nom était si célèbre chez les Hébreux ( לוי, intimité,
cf. Gn 27, 34), on a toujours généralement admis qu’il ne diffère pas de S. Matthieu [203]. L’identité des
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deux personnages n’a été que très rarement contestée dans l’antiquité : elle l’est à peine de nos jours.
Cf. Matth. 9, 9 et le Commentaire. Lévi était l’ancien nom, Matthieu fut la dénomination nouvelle, qui
indique le grand changement par lequel le publicain avait été transformé tout d’un coup en Apôtre du Christ.
— Suis-moi ! Jésus, dit admirablement Victor d’Antioche, reconnaît la perle qui gît dans la boue, il la
ramasse et fait admirer au monde son éclat. — Et se levant, il le suivit. La perle, dirons-nous pour continuer
cette belle image, se laisse volontiers enchâsser par le divin joaillier.
Marc chap. 2 verset 15. - Et il arriva que, comme Jésus était à table dans la maison de cet homme,
beaucoup de publicains et de pécheurs étaient aussi assis à table avec lui et avec ses disciples ; car il y
en avait beaucoup qui le suivaient. — Comme Jésus était à table. Peu de temps après sa vocation, Lévi,
soit pour honorer son nouveau Maître, soit pour prendre congé de ses amis et de ses anciennes fonctions, fit
un repas solennel auquel Jésus assistait avec ses disciples. Cf. Luc.5, 29. — Dans la maison de cet homme.
Évidemment, il s’agit de la maison de S. Matthieu, ainsi qu’il ressort du contexte et des récits parallèles :
quelques exégètes, abusant de l’ambiguïté de l’expression, ont à tort prétendu que le festin avait eu lieu dans
la maison de Notre-Seigneur. — Beaucoup de publicains et de pécheurs. “ Beaucoup ” est emphatique. Jésus
et les siens n’étaient donc pas les seuls invités : Lévi, non sans raison, car il pensait probablement à leur bien
spirituel, avait voulu mettre en contact avec le Sauveur tous ses collègues d’autrefois. Combien ne devait -il
pas désirer qu’ils se convertissent à leur tour ! — Il y en avait beaucoup qui le suivaient… “ Marc a dit cela
pour déclarer l’efficacité et le fruit de la prédication du Christ. Ébranlés par elle, plusieurs publicains et
plusieurs pécheurs se sont faits les disciples d’un tel maître. Cette particule “ et ” a un sens particulier.
C’est comme si elle disait que non seulement les publicains et les pécheurs ont écouté volontiers le Christ en
grand nombre,.. mais toutes les générations à venir. ”, Maldonat. Fort bien ! Car cette dernière phrase du
verset a réellement pour but, comme le montre la particule “ car ”, d’expliquer le “ beaucoup ” qui précède.
C’est donc par erreur que le P. Patrizi, rapporte les mots “ car il y en avait… ” aux disciples de Jésus : “ Des
disciples du Christ Marc n’en nomme que deux. Ils ont pourtant été nombreux, et ils avaient l’habitude de
suivre le maître ” [204]. On n’obtiendrait ainsi qu’un sens très affaibli !
Marc chap. 2 verset 16. - Les scribes et les pharisiens, voyant qu’il mangeait avec les publicains et les
pécheurs, disaient à ses disciples : Pourquoi votre Maître mange-t-il et boit-il avec les publicains et les
pécheurs ? — Les scribes et les pharisiens. Ce repas devait scandaliser doublement les Pharisiens. Premier
scandale : Jésus ne craint pas de manger avec des publicains et des pécheurs ! — Voyant : ils ne tardèrent pas
à s’en apercevoir, attendu qu’ils épiaient constamment les démarches de Jésus pour trouver de quoi l’accuser.
— Disaient à ses disciples. N’osant s’adresser directement au Maître, dont ils redoutent les vertes répliques,
ils prennent les disciples à partie. — Les publicains. Ce nom désigne dans les Évangiles des fonctionnaires
inférieurs, chargés de recueillir les impôts au nom des chevaliers romains, auxquels l’État les avait affermés :
leur vraie dénomination serait plutôt “ douaniers, receveurs de péage ”. Ils étaient généralement abhorrés à
cause de leur odieuse rapacité. Aussi les épigrammes abondent-elles sur eux dans les ouvrages classiques.
Suétone raconte, que plusieurs villes érigèrent des statues à Sabinus “ l’honnête publicain ”, et, comme on
demandait à Théocrite quelles étaient les bêtes sauvages de la pire espèce, il répondit : “ Sur les montagnes
les ours et les lions ; dans les villes les publicains et les mauvais avocats ” [205]. Les Juifs avaient
excommunié ceux des leurs qui se livraient à ce métier [206]. Les Pharisiens, c’est -à-dire les séparés, d’après
l’étymologie de leur nom [207], se seraient bien gardés d’avoir le moindre rapport avec ces hommes
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profanes, et impurs, et voici que Jésus ne craignait pas de nouer avec eux les relations les plus intimes, il
mange et il boit ! C’était là un spectacle inouï en Israël, de la part d’un docteur et d’un saint. — La question
ne fut sans doute posée aux disciples qu’après le festin ; car les Pharisiens et les Scribes n’entrèrent
probablement pas dans la maison du publicain Lévi, surtout alors qu’elle était remplie de pécheurs.
Marc chap. 2 verset 17. - Ayant entendu cela, Jésus leur dit : Ce ne sont pas ceux qui se portent bien
qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs.
— Ayant entendu cela. Jésus prend lui-même la parole pour faire l’apologie de sa conduite. Dans sa réponse,
il développe d’abord au moyen d’une image, puis au propre, l’idéal de son ministère parmi les hommes. —
Ceux qui se portent bien. les gens robustes et biens portants. Le proverbe cité ici par Jésus se retrouve à peu
près chez tous les peuples [208]. Le Sauveur daigne donc assurer qu’il est notre médecin aimable et
tout-puissant. Quelle consolation pour un monde si malade que le nôtre ! “ Je vois ce grand malade gisant
dans tout l'univers, de l'Orient à l'Occident, et pour te guérir un médecin tout-puissant est descendu du ciel ”
[209]. — Je ne suis pas venu appeler... Dans le langage du Nouveau Testament, le verbe “ appeler ” est une
expression technique pour désigner la vocation au salut messianique. — Les justes. Théophylacte, et d’autres
interprètes anciens et modernes, croient que Jésus appliquait ironiquement ce nom aux Pharisiens : Les
justes, c’est-à-dire vous qui vous croyez justes ! — Mais les pécheurs. Belle antithèse, qui exprime à
merveille le but de l’Incarnation du Verbe, et qui montre que, dans la circonstance présente, Jésus était tout à
fait à sa place et dans son rôle. Aussi, comme le dit saint Thomas, les Pharisiens se scandalisaient-ils d’une
chose qui aurait dû au contraire les édifier et les porter à l’admiration [210] ! La Recepta grecque ajoute “ à
la pénitence ” ; mais il est probable que ces mots sont apocryphes. — Voir dans Matth. 9, 13, une troisième
proposition, tirée de l’Ancien Testament, que Jésus joignit à sa réponse.
Marc chap. 2 verset 18. - Or, les disciples de Jean et les pharisiens jeûnaient ; et étant venus, ils lui
dirent : Pourquoi les disciples de Jean et ceux des pharisiens jeûnent-ils, tandis que vos disciples ne
jeûnent pas ? — Second scandale : Les disciples du Sauveur négligent de jeûner. — Les disciples de Jean…
Saint Marc place en avant de cette nouvelle scène une note archéologique qui pouvait être utile à ses lecteurs
romains et grecs, peu au courant des usages juifs. Elle nous apprend que les disciples du Précurseur et les
Pharisiens étaient dans l’habitude de jeûner fréquemment : les premiers imitaient ainsi la vie sévère de leur
Maître ; les seconds suivaient en cela leurs traditions humaines, qui leur recommandaient deux jeûnes par
semaine, celui du lundi parce que Moïse était descendu ce jour-là du Sinaï, celui du jeudi parce qu’il en avait
fait alors l’ascension [211]. — La construction de la phrase est extraordinaire : “ étaient… jeûnants ” au lieu
du simple imparfait. Mais cette tournure a été choisie à dessein par l’écrivain sacré, parce qu’elle exprime
très fortement une coutume fréquente, une chose qui a lieu d’une façon régulière. Comp. Matth. 9, 14 ;
Luc 5, 33 [212]. C’est donc par erreur que Maldonat et Meyer lui font signifier que les personnages en
question étaient en train de jeûner ce jour-là même. — Étant venus, ils lui dirent. D’après S. Matthieu, la
question aurait été posée par les seuls Joannites ; les seuls Pharisiens la lui adressent dans le troisième
Évangile : S. Marc fait la conciliation en la mettant sur les lèvres et des uns et des autres. Quelques -uns des
disciples du Précurseur s’étaient rattachés aux Pharisiens après son emprisonnement, et ils avaient adopté la
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haine de la secte contre Notre-Seigneur. Saint Jérôme réprouve par un blâme sévère, mais juste, la conduite
qu’ils tinrent dans la circonstance présente : “ Or ces disciples de Jean ne pouvaient pas ne pas être dominés
par le mal, eux qui l'accusaient faussement sachant qu'il avait été célébré par les paroles du maître ; et ils
étaient alliés aux Pharisiens qu'ils savaient avoir été condamnés par Jean ” (Matth. 3, 7) [213]. — Vos
disciples ne jeûnent pas… Le contraste est habilement présenté. D’une part, la vie mortifiée des hommes qui
étaient alors vénérés par tout le monde comme des saints ; d’autre part, Jésus et les siens qui font de bons
repas ! Cf. Matth. 11, 19.
Marc chap. 2 versets 19-20. - Jésus leur répondit : Les amis de l’époux peuvent-ils jeûner pendant que
l’époux est avec eux ? Aussi longtemps qu’ils ont l’époux avec eux, ils ne peuvent pas jeûner. 20Mais les
jours viendront où l’époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront en ces jours-là. — Le Sauveur répond
plus longuement à cette objection qu’à la première, parce qu’elle était en apparence plus grave et plus
spécieuse. Il la réfute à l’aide de trois images familière, qui lui servent en même temps à caractériser d’une
manière admirable la différence qu’il y a entre l’Ancien et le Nouveau Testament, entre la Loi et l’Évangile.
Voir l’explication détaillée dans notre commentaire sur Matth. 9, 15. — Première image, vv. 19 et 20. Tant
que durent les réjouissances données à l’occasion d’un mariage, aucun de ceux qui y participent ne saurait
songer à jeûner : ce serait un vrai contresens. Mais, les fêtes nuptiales achevées, on peut se livrer au jeûne.
Telle est la figure dans toute sa simplicité. Quelques expressions seulement demandent un commentaire
rapide. — Les amis de l’époux ; dans le grec, “ les fils de la chambre nuptiale ”, hébraïsme pour désigner ce
qu’on nomme chez nous les “ garçons d’honneur ”. Jésus, le divin Époux, venu du ciel pour célébrer ses
noces mystiques avec l’Église, appelait ainsi ses disciples. L’application du reste de la figure se fait
maintenant d’elle-même. — Peuvent-ils jeûner. Ces mots n’expriment pas une impossibilité absolue, mais
l’espèce d’inconvenance qu’il y aurait à jeûner en un pareil temps. — L’époux leur sera enlevé. C’est la
première allusion que Jésus fait à sa Passion et à sa mort. En effet, le mot ἀπαρθῇ (enlever), employé de
concert par les trois synoptiques, indique une séparation violente. La prévision de sa fin douloureuse était
donc longtemps d’avance présente à la pensée du Sauveur : il est vrai que ceux qui devaient plus tard le
condamner à mort, les Pharisiens, sont actuellement occupés à lancer contre lui de perfides attaques. — Alors
ils jeûneront. C’est la coutume chez les Hindous de se livrer à diverses manifestations de tristesse le
lendemain d’un mariage, quand le nouvel époux a quitté la maison de son beau-père. Lorsque son céleste
époux aura quitté la terre, l’Église pourra justement gémir et jeûner, exprimant ainsi la peine qu’elle aura de
vivre loin de celui qu’elle aime par-dessus tout. — La rédaction de S. Marc, dans ce passage, se fait
remarquer par plusieurs redondances pleines d’emphase. Au v. 19, la même phrase est répétée deux fois avec
de légères variantes. Dans le v. suivant, nous trouvons trois expressions pour une seule idée : “ des jours
viendront… alors… en ces jours-là ” (le singulier, pour signifier : “ en ce triste jour ! ” serait préférable, car
la leçon ἐν ἐκείνῃ τῇ ἡμέρᾳ est beaucoup plus accréditée que celle du Textus Receptus).
Marc chap. 2 verset 21. - Personne ne coud une pièce de drap neuf sur un vieux vêtement ; autrement,
la pièce de drap neuf emporte une partie du vieux, et la déchirure devient plus grande. — Ce verset
contient la seconde image, qui est, au dire de saint Luc, Luc 5, 37, de même que la troisième, une sorte de
petite parabole dans le sens large. Par ces deux comparaisons empruntées aux détails les plus pratiques de la
vie de famille, Jésus se propose de démontrer, selon les uns, qu’un nouvel esprit se crée des formes
nouvelles, c’est-à-dire que le Nouveau Testament peut se débarrasser de certaines observances cérémonielles
de l’Ancien ; simplement, selon les autres, que les disciples étaient encore trop faibles pour mener une vie
austère et pénitente. Nous avons examiné ces deux opinions dans l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 9, 17.
— Personne ne coud… Un sourire nous échappe malgré nous toutes les fois que nous lisons cette parole de
Jésus, car elle nous rappelle un de nos condisciples de collège, dont les vêtements étaient toujours rapiécetés
de la façon proscrite par le divin Maître. Mais ce procédé, nous nous en souvenons aussi, ne manquait pas de
donner gain de cause à la parabole, car, sans parler de la bigarrure étrange produite par des morceaux
d’étoffe neuve sur de vieux habits, bientôt “ la pièce fraîche emportait une partie du vêtement, et il se faisait
une plus grande déchirure ”. — Il existe, relativement à la seconde partie de ce verset, un grand nombre de
variantes dans les manuscrits grecs. Au fond le sens est le même dans tous les cas, malgré des nuances très
légères dans la pensée.
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Marc chap. 2 verset 22. - Et personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement le vin
rompra les outres, et le vin se répandra, et les outres seront perdues ; mais le vin nouveau doit être mis
dans des outres neuves. — Troisième image. Personne ne met du vin nouveau… Un hymne d’Adam de
saint Victor pour la fête de la Pentecôte abrège ainsi la comparaison du Sauveur :
Dans de vieilles outres, la peau est incapable de résister à une vive pression, telle qu’est celle du vin
nouveau. Quiconque l’oublierait, perdrait tout à la fois le contenant et le contenu. Bengel apprécie très bien
les vv. 21 et 22, lorsqu’il dit : “ Le Seigneur répond avec une grande sobriété et avec enjouement. Il tire des
vêtements et du vin (dont on se servait dans les banquets) des paraboles joyeuses, pour confondre la tristesse
des plaignards ” [215].
disciples se mirent, chemin faisant, à arracher des épis. 24Et les pharisiens lui disaient :
Voyez, pourquoi font-ils, le jour du sabbat, ce qui n’est pas permis ? 25Il leur dit :
N’avez-vous jamais lu ce que fit David lorsqu’il fut dans le besoin, et qu’il eut faim, lui
et ceux qui l’accompagnaient ; 26comment il entra dans la maison de Dieu, au temps du
grand prêtre Abiathar, et mangea les pains de proposition, qu’il n’était permis qu’aux
prêtres de manger, et en donna à ceux qui étaient avec lui ? 27Il leur disait encore : Le
sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat. 28C’est pourquoi le
Fils de l’homme est maître du sabbat même.
Marc chap. 2 verset 23. - Il arriva encore que, le Seigneur passant le long des blés un jour de sabbat,
ses disciples se mirent, chemin faisant, à arracher des épis. — Il arriva encore. Cf. v. 15. L’adverbe
“ encore ” n’est pas dans le texte primitif. Il introduit ici une nouvelle occasion de conflit entre Jésus et les
Pharisiens. La date fixée par S. Luc, Luc 6, 1, malgré l’incertitude qui règne, autour d’elle, semble indiquer
que l’épisode des épis n’eut pas lieu immédiatement après la vocation de Lévi, mais à une époque plus
tardive. S. Marc aurait donc suivi en cet endroit l’ordre logique et non celui des faits. — Un jour de sabbat :
dans le texte grec, le pluriel pour le singulier. Voyez plus haut, Marc 1, 21 et l’explication. — Passant le long
des blés un jour de sabbat, ses disciples se mirent… La phrase grecque est autrement construite, sa
traduction littérale serait : “ ils commencèrent à cheminer en arrachant des épis ”. Quelques exégètes ont vu
que les Apôtres s’avançaient jusque dans les champs pour prendre des épis. Mais comment se seraient -ils
permis un dégât aussi inutile, puisqu’ils avaient sur le bord du chemin plus d’épis qu’il ne leur en fallait ?
D’après Fritzsche, les disciples auraient pour ainsi dire marqué leur chemin en le jonchant des épis égrenés
qu’ils rejetaient ! Un tel commentaire est-il sérieux ? Le vrai sens semble pourtant bien simple : on n’a qu’à
faire une légère transposition et l’on obtient cette phrase très claire : Chemin faisant, ils se mirent à arracher
des épis. Que voulaient-ils faire de ces épis ? Notre Évangéliste n’en dit rien ; mais le contexte le montre
suffisamment ; cf. v. 26. Du reste, les deux autres synoptiques le racontent en toutes lettres : “ ses disciples
arrachaient des épis, et les mangeaient, après les avoir froissés dans leurs mains ”, Luc 6, 1 ; cf. Matth. 9, 1.
Marc chap. 2 verset 24. - Et les pharisiens lui disaient : Voyez, pourquoi font-ils, le jour du sabbat, ce
qui n’est pas permis ? — Même dans le calme et la solitude de la campagne, Jésus n’est pas à l’abri de ses
ennemis. Ils sont là pour incriminer aussitôt l’acte des disciples, dont ils rejettent sur lui toute la
responsabilité. — Pourquoi font-ils… ce qui n’est pas permis ? D’après ces esprits étroits, arracher quelques
épis équivalait à moissonner. “ Est coupable celui qui récolte du blé, le sabbat, de la quantité d’une figue ”
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[217]. Les disciples avaient donc fait une œuvre servile, et violé par là-même le repos du Sabbat. Voyez à ce
sujet l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 12, 2. Les Juifs dits orthodoxes ont encore aujourd’hui,
relativement au respect dû au sabbat, toute la largeur d’idées des Pharisiens [218].
Marc chap. 2 versets 25 et 26. - Il leur dit : N’avez-vous jamais lu ce que fit David lorsqu’il fut dans le
besoin, et qu’il eut faim, lui et ceux qui l’accompagnaient ; 26comment il entra dans la maison de Dieu,
au temps du grand prêtre Abiathar, et mangea les pains de proposition, qu’il n’était permis qu’aux
prêtres de manger, et en donna à ceux qui étaient avec lui ? — Jésus s’empresse de défendre les Apôtres
contre l’injuste accusation de ses adversaires. Son argumentation vigoureuse, à laquelle les délateurs n’eurent
rien à répondre, se compose de deux parties, l’une historique, l’autre rationnelle. — Premier argument, v. 25
et 26. — N’avez-vous jamais lu ? Regarde, s’étaient écriés les Pharisiens. Lisez ! s’écrie à son tour le divin
Maître. Il renvoie ces Docteurs aux Saints Livres qu’ils étaient chargés d’interpréter. — Ce que fit David.
Cf. 1S 21, 6. L’incident s’était passé à Nob, au temps où David fuyait la colère de Saül. Pressé un jour par le
besoin (lorsqu’il fut dans le besoin, ce détail est spécial à S. Marc : il est important pour ramener l’exemple
de David au cas des disciples), le royal proscrit alla demander des vivres au grand-prêtre qui, n’ayant alors
sous la main que les pains de proposition, n’hésita pas à les lui livrer, bien qu’il fût permis aux seuls prêtres
de manger cette nourriture consacrée. — Au temps du grand prêtre Abiathar, c’est-à-dire durant le pontificat
d’Abiathar. Nous disons dans le même sens : sous Pie IX, sous Léon XIII. La mention expresse du nom du
grand-prêtre alors régnant est une nouvelle particularité du récit de S. Marc. Toutefois, elle crée une très
grande difficulté, puisque, d’après 1S 21, 1 et ss., le grand-prêtre qui remit à David les pains de proposition
ne fut point Abiathar, mais son père Achimélech. Pour résoudre ce problème exégétique, on a inventé toute
sorte d’hypothèses plus ou moins ingénieuses. Il suffira de citer les principales. 1° Abiathar serait une faute
de copiste, pour Achimélech. 2° L’Évangéliste, mal servi par sa mémoire, aurait confondu les deux noms.
3° Le grand-prêtre d’alors se serait appelé en même temps Abiathar et Achimélech : de là l’emploi de noms
différents par les deux écrivains sacrés. 4° Abiathar, comme précédemment les fils d’Héli, 1S 4, 4, aurait été
le coadjuteur de son père dans les fonctions du souverain Pontificat : c’est pourquoi il put donner de ses
propres mains les pains de proposition au prince fugitif. 5° Quoiqu’il ne fût pas alors grand-prêtre, Abiathar
était néanmoins employé au service du tabernacle. On le nommerait ici de préférence à son père à cause de la
célébrité qu’il acquit plus tard sous le règne et au service de David. Les deux dernières opinions sont les plus
vraisemblables : la seconde est rationaliste ; la première et la troisième ne reposent sur aucun fondement
solide. — Pour éviter la difficulté que nous venons de signaler, plusieurs manuscrits ont purement et
simplement omis le v. 26. — Dans la maison de Dieu : c’était alors un simple tabernacle. — Et en donna à
ceux qui étaient avec lui. Plus exactement, d’après le récit du livre des Rois, le grand-prêtre remit les pains à
David, qui s’était seul présenté dans le tabernacle. Les compagnons du prince étaient restés à quelque
distance.
Marc chap. 2 verset 27. - Il leur disait encore : Le sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme
pour le sabbat. — Il leur disait encore. S. Marc signale par cette formule de transition le second argument
de Jésus, compris dans les vv. 27 et 28. Ce nouveau raisonnement se compose de deux principes de la plus
haute importance, non seulement pour le point particulier qui était à résoudre, mais encore d’une manière
générale relativement aux observances religieuses. — Le sabbat a été fait pour l’homme… Premier principe,
qui ne se trouve que dans la rédaction de S. Marc. C’est là une vérité aussi profonde qu’elle est obvie : mais
la “ micrologie ” pharisaïque l’avait complètement obscurcie, en faisant du sabbat un but, tandis qu’il n’était
qu’un moyen. Ainsi donc, le sabbat a été établi en vue de l’homme, pour son bien spirituel et temporel : par
conséquent, faire souffrir l’homme à cause du sabbat, c’est aller contre l’institution divine et renverser
l’ordre naturel des choses. Plusieurs Rabbins l’avaient compris, entre autres R. Jonatha ben-Joseph, qui
disait : “ Le sabbat a été livré entre vos mains, mais vous n’avez pas été livrés entre les siennes, car il est
écrit : Le sabbat est pour vous (Ex 16, 29) ” [219]. Les contemporains de Jésus ne jugeaient pas de la même
manière. — Voyez au second livre des Macchabées, 2M 5, 19, un principe analogue à celui de Jésus : “ Dieu
n’a pas choisi le peuple à cause du lieu, mais le lieu à cause du peuple ”.
Marc chap. 2 verset 28. - C’est pourquoi le Fils de l’homme est maître du sabbat même. — Second
principe, encore plus relevé que le premier : L’autorité du Christ est bien supérieure au sabbat. Jésus oppose
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donc maintenant son autorité messianique aux mesquines vexations des Pharisiens. — L’expression c’est
pourquoi a été différemment comprise. Plusieurs interprètes la traduisent par “ au reste, en fin de compte ”
(cf. Fr. Luc), parce que, disent-ils, elle n’introduit pas une conséquence rigoureuse des paroles qui précèdent,
mais un argument nouveau et péremptoire. “ Après tout (telle serait la pensée de Jésus), je puis dispenser mes
disciples de la loi au sabbat, en vertu des pouvoirs dont je jouis comme Christ ”. Mais n’est-il pas plus
naturel de conserver le sens de “ en conséquence ”, et d’admettre une liaison réelle entre le v. 27 et le nôtre ?
Si le sabbat est fait pour l’homme, comme Jésus vient de le dire, il est bien évident que le Fils de l’homme,
c’est-à-dire le Messie, en est le Maître, et qu’il a le droit de dispenser à son sujet comme il lui plaît.
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ÉVANGILE SELON S. MARC CHAPITRE 3
Guérison d’une main desséchée (vv. 1-6). - Jésus se retire près du lac de Tibériade et opère de nombreux
miracles (vv. 7-12). - Choix des douze Apôtres (vv. 13-19). - Les parents de Jésus et l’étrange opinion qu’ils
ont de lui (vv. 20-21). - Accusé par les Scribes d’opérer ses miracles avec l’aide de Belzébuth, Jésus réfute
cette odieuse assertion (vv. 22-30). Quels sont les vrais parents de Notre-Seigneur (vv. 31-35).
Marc chap. 3 verset 1. - Jésus entra de nouveau dans la synagogue, et il s’y trouvait un homme qui
avait une main desséchée. — Dans cet épisode, comme dans celui qui précède, nous voyons Jésus ramener
le sabbat à son véritable esprit, de même qu’il avait fait un peu plus haut pour le jeûne. Cf. Marc 2, 18-22. Ce
n’était pas sans besoin, car peu de lois avaient été autant torturées par les Pharisiens, et par là même autant
éloignées des intentions que Dieu s’était proposées en les instituant. — Jésus entra de nouveau dans la
synagogue. “ De nouveau ” nous reporte au v. 21 du chap. 1, où nous avions déjà vu le Sauveur entrer dans
une synagogue pour y opérer un grand miracle. Au point de vue chronologique, Luc 6, 6, a ici une note
importante : “ Il arriva, un autre jour de sabbat ”. D’après le récit de S. Marc, on pourrait croire que
l’incident qui va suivre eut lieu le même jour que celui des épis. — Une main desséchée. Cette expression
désigne une paralysie locale, qui privait le pauvre infirme de l’usage de sa main. Jéroboam avait été
miraculeusement atteint d’un mal semblable pour sa conduite sacrilège. Cf. 1R 13.4.
Marc chap. 3 verset 2. - Et ils l’observaient, pour voir s’il le guérirait le jour du sabbat, afin de
l’accuser. — Ils l’observaient. “ les scribes et les pharisiens ”, ajoute S. Luc, Luc 6, 7. Le verbe est pris en
mauvaise part (ils l’observaient de côté), comme il ressort du contexte. Cf. Luc 20, 20 ; Ac 9, 24. En soi, le
verbe grec signifie simplement “ diriger les yeux avec curiosité ” ; dans le cas présent, les Pharisiens
observent parce qu’ils épient. — Pour voir s’il le guérirait le jour du sabbat. D’après les prescriptions
imposées par les Docteurs de la Loi, à part le cas d’extrême urgence, toute opération médicale était
sévèrement interdite aux jours de sabbat. Voyez l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 12, 10. Jésus se
montrera-t-il docile aux traditions ? Ses adversaires espèrent bien que non, car ils sont désireux de trouver
contre lui quelque grave motif d’accusation : afin de l’accuser. Voilà leur but unique bien marqué.
Marc chap. 3 verset 3. - Et il dit à l’homme qui avait une main desséchée : Lève-toi, là au milieu. —
Les regards scrutateurs de ses ennemis n’épouvantent pas Jésus. Au contraire, pour mieux attirer l’attention
de toute l’assemblée, d’une voix ferme il commande à l’infirme de se placer au centre de la synagogue. Le
divin Thaumaturge veut le grand jour pour ses actions.
Marc chap. 3 verset 4. - Puis il leur dit : Est-il permis, le jour du sabbat, de faire du bien ou du mal ?
de sauver la vie ou de l’ôter ? Mais ils se taisaient. — Puis il leur dit, au présent, de même dans les vv. 3 et
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5. S. Marc raconte la scène d’une façon vivante et dramatique : on croirait encore y assister. — Est-il
permis… D’après S. Matthieu, ce seraient les Pharisiens qui auraient eux-mêmes demandé à Jésus : Est-il
permis de guérir en un jour du Sabbat ? L’accord se fait aisément entre les deux narrations, si l’on admet que
le Sauveur répondit à leur question par une contre-question analogue. Il employait volontiers cette tactique
pour mettre dans l’embarras ses interrogateurs insidieux. Mais la contre-question est arrangée de telle sorte
qu’elle résout vraiment le problème proposé. — De faire du bien ou du mal . Dilemme habile, proposé sous
une forme abstraite : bien faire ou mal faire en général, ou mieux encore, faire du mal ou du bien. — De
sauver la vie ou de l’ôter. C’est la même alternative, exprimée sous la forme concrète, et plus directement
appliquée à la situation actuelle. “ Anima ”, de même que l’hébreu נפש, ne désigne pas ici l’âme proprement
dite, mais la vie, toute créature vivante. “ Ôter ”, en grec ἀποκτεῖναι, tuer. Jésus va faire le bien et sauver ; les
Pharisiens et les Scribes, en ce même jour (Cf. v. 6), vont former de noirs projets d’homicide. Qui d’entre
eux profanera le Sabbat et son repos ? Ainsi donc, d’après la vigoureuse argumentation du divin Maître, bien
faire et mal faire sont des choses générales, indépendantes des circonstances de temps ; guérir est une bonne
œuvre, qui convient très bien pour un jour sanctifié. “ S’il est permis de faire le bien en un jour de sabbat,
c’est en vain que vous m’épiez ; si cela est défendu, alors Dieu transgresse ses propres lois, puisque, même
aux jours de Sabbat, il permet au soleil de se lever, à la pluie de tomber, à la terre de porter des fruits ” (Cat.
græc. in Marc.). — Mais ils se taisaient. Ils sont saisis entre les tenailles du dilemme, et, pour éviter de se
compromettre en répondant, ils préfèrent garder un humiliant silence qui les condamne. S. Marc a seul noté
ce trait saisissant. — Voir dans S. Matthieu, Matth. 12, 41, 42, un argument “ ad hominem ” adressé par Jésus
aux Pharisiens.
Marc chap. 3 verset 5. - Alors, promenant sur eux un regard plein de colère, attristé de l’aveuglement
de leur cœur, il dit à l’homme : Étends ta main. Il l’étendit, et sa main lui fut rendue saine. — Toute la
première moitié de ce verset contient de nombreux détails particuliers à S. Marc. — Promenant sur eux un
regard. Jésus embrasse tous ses ennemis, l’un après l’autre, dans ce regard noble et ferme, devant lequel
leurs propres yeux durent se baisser humblement. Notre Évangéliste aime à décrire les regards de Jésus.
Cf. Marc 3, 34 ; 5, 32 ; 10, 23 ; 11, 44. — Plein de colère. Il aime à décrire aussi les sentiments humains qui
agitaient son âme. Il signale ici un mouvement de sainte colère. C’est le seul endroit des Évangiles où il est
dit que le Sauveur ait été ému par cette passion. Ou plutôt, comme s’exprime Fr. Luc, “ La colère est en nous
une passion ; dans le Christ, elle était une action. En nous, elle surgit spontanément, mais le Christ, lui, la
suscite. En jaillissant en nous, elle trouble les autres puissances du corps et de l’âme ; et elle ne peut pas être
réprimée par le libre arbitre. Excitée par le Christ, elle meut ce qu’il veut qu’elle meuve, et elle ne trouble
rien. Elle s’apaise ensuite par l’action de sa volonté ” [220]. En effet, “ Les sens corporels (du Christ) étaient
pleins de vigueur, sans la loi du péché ; et la vérité de ses affections était soumise à la modération
qu’apportaient la déité et sa raison ” [221]. En Jésus, tout était pur et parfait. — Attristé. Étrange association,
ce semble : la tristesse et la compassion unies à la colère ! Et pourtant l’expérience, aussi bien que la
psychologie, justifie ce mélange de sentiments qui ne sont en aucune façon contradictoires. Jésus s’irrite
contre le péché, il s’apitoie sur les pécheurs ; ou bien, sa colère ne dure qu’un instant, une vive et perpétuelle
sympathie la remplace aussitôt. — De l’aveuglement de leur cœur. Le substantif grec πωρώσις désigne plutôt
l’endurcissement que la cécité du cœur : πωρόω signifie même pétrifier. Cf. Marc 6, 52 ; 8, 46 ; Jean 12, 40 ;
2Co 3, 14. Une haine implacable contre Jésus avait endurci le cœur des Pharisiens. — Étends ta main : le
récit est aussi rapide que les faits. Jésus avait déjà opéré d’autres prodiges en des jours de Sabbat.
Cf. Marc 1, 21-29. Il en opérera d’autres encore, Jean 5, 9 ; 9, 14 ; Luc 13, 14 ; 14, 1. Ses ennemis ne lui
pardonneront jamais cette sainte liberté ; aussi les Évangiles apocryphes nous les montrent-ils lançant contre
Jésus, à l’époque de son jugement, cette accusation avec une insistance particulière [222].
Marc chap. 3 verset 6. - Les pharisiens, étant sortis, tinrent aussitôt conseil contre lui avec les
hérodiens, sur les moyens de le perdre. — Les pharisiens, étant sortis, tinrent aussitôt... Mais dès
aujourd’hui nous les voyons, emportés par leur rage fanatique, ourdir les plus noirs complots. “ aussitôt ” : ils
ne perdent pas un instant ; la haine qui les aiguillonne les rend prompts à agir. — Avec les Hérodiens. Sur le
caractère et les tendances de ce parti, voyez l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 22, 15. M. Schegg, dit avec
esprit que c’étaient les “ conservateurs-libéraux ” du temps [223]. Le Docteur juif Abr. Geiger suppose sans
raison que le nom d’ “ Hérodiens ” désignait une famille sacerdotale, et D. Calmet ne se trompe pas moins
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quand il fait de ces hommes des disciples du révolutionnaire Judas le Galiléen. Ils formaient un parti
beaucoup plus politique que religieux : or, précisément au point de vue politique, la popularité croissante de
Jésus pouvait les effrayer, d’autant mieux que la résidence du tétrarque Hérode Antipas était non loin de là, à
Tibériade. De là leur alliance avec les Pharisiens, quoique les deux sectes fussent entre elles aussi peu
homogènes que le blanc et le noir. — Sur les moyens de le perdre. L’alliance est conclue dans ce but : la
clause en sera fidèlement exécutée des deux côtés, car, pendant la Semaine Sainte, Marc 12, 13, nous
trouverons les parties contractantes agissant de concert pour perdre Jésus. Le détail de cette convention
inique est propre à notre Évangéliste.
Marc chap. 3 versets 7-8. - Mais Jésus se retira avec ses disciples vers la mer, et une foule nombreuse le
suivit, de la Galilée, et de la Judée, 8et de Jérusalem, et de l’Idumée, et d’au-delà du Jourdain ; et ceux
des environs de Tyr et de Sidon, ayant appris ce qu’il faisait, vinrent en grand nombre auprès de lui.
— Jésus se retira avec ses disciples vers la mer. “ Mais Jésus, le sachant, s’éloigna de là ”, lisons-nous dans
Matth. 12, 15. C’est donc la connaissance des projets sanguinaires des Pharisiens, v. 6, qui engagea le
Sauveur à se retirer, par mesure de prudence, dans les solitudes qui environnent le lac. Voyez Marc 1, 35 et le
Commentaire. Toutefois, comme l’avait dit le Prophète, Isaïe 35, 1, “ Le désert et la terre de la soif, qu’ils se
réjouissent ! Le pays aride, qu’il exulte et fleurisse comme la rose ”. Voici que le désert s’anime et se peuple
sous l’influence de l’affection qu’on porte à Jésus. — Une foule nombreuse le suivit. Cette foule, attirée, dit
le v. 8, par la renommée des œuvres de Notre-Seigneur, vient de toutes les régions de la Palestine : les
habitants du Nord (de la Galilée, proche de Tyr et Sidon) se rencontrent auprès de Jésus avec ceux de l’Est
(au-delà du Jourdain) et du Sud (la Judée, Jérusalem), même du Sud le plus lointain (l’Idumée), de manière à
former, répète l’Évangéliste avec une certaine emphase, une immense multitude. — La ville de Jérusalem,
bien qu’elle fût comprise dans la Judée, est nommée à part à causée son importance spéciale. Les mots
“ au-delà du Jourdain ” représentent la province de Pérée dans son étendue la plus vaste. Voyez l’Évangile
selon S. Matthieu, Matth. 19, 1. L’Idumée faisait alors partie de l’état juif, auquel elle avait été incorporée
par les princes Asmonéens : ses habitants avaient dû adopter le culte mosaïque. Elle était gouvernée par
Arétas, beau-père du tétrarque Hérode. C’est la seule fois que son nom apparaît dans les écrits du Nouveau
Testament. Nous devons à S. Marc de contempler les descendants d’Esaü réunis, malgré des haines
invétérées, aux fils de Jacob aux pieds du Christ. D’après cette énumération, une seule province, la Samarie,
n’était pas représentée auprès de Jésus : cela provenait de la profonde antipathie qui séparait les Samaritains
des Juifs. Voyez l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 10, 5.
Marc chap. 3 verset 9. - Et il dit à ses disciples de lui tenir prête une barque, à cause de la foule, pour
qu’il n’en fût pas écrasé. — Une barque. En grec et en latin un diminutif : une petite barque, une nacelle.
Voilà la flotte de Jésus ! — Il dit … de lui tenir prête... c’est-à-dire “ il ordonna ”. Ordre aussi intéressant en
lui-même que dans son but. H. Étienne, donne la définition suivante du verbe employé ici dans le texte grec
primitif : “ Avec patience et persévérance, j’insiste, je m’acharne, ou je répète la même chose régulièrement
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et fréquemment ” [224]. Ce que Jésus demandait, c’était donc que la barque en question fût mise en réserve
pour son usage, et qu’elle fût constamment à sa disposition au bord du lac. Grâce à ce moyen, il pouvait,
d’une part, s’échapper de temps en temps et gagner les solitudes de l’Est, d’autre part, prêcher plus à l’aise
de cette chaire improvisée, sans être trop pressé par la foule. — On a fait observer que Notre -Seigneur
semble avoir aimé les lacs et les montagnes, les deux spectacles de la nature qui renferment le plus de
beautés et qui parlent le plus aux âmes vives et délicates.
Marc chap. 3 verset 10. - Car, comme il en guérissait beaucoup, tous ceux qui avaient quelque mal se
jetaient sur lui, pour le toucher. — Il en guérissait beaucoup. Il paraît y avoir eu dans la Vie publique du
Sauveur des périodes plus spécialement consacrée aux miracles, d’autres en grande partie réservées à la
prédication, quoique régulièrement ces deux choses fussent unies de manière à s’appuyer l’une l’autre.
L’époque actuellement décrite par S. Marc fut un temps de nombreux prodiges. — Tous… se jetaient sur lui ;
littéralement, au point qu’on tombait sur lui. Trait tout à fait graphique, qui reproduit la scène sous nos yeux.
— Pour le toucher. Motif de cet empressement, des pauvres malades. Et le bon Jésus se laissait faire ! —
Quelque mal, en grec μάστιγας, des fouets, des coups de fouet. Ce mot, de même que l’hébreu ,שוט
1R 12.44, désigne au figuré toute sorte de souffrances physiques. Cf. v. 29, 34 ; Luc 7, 21. Son emploi dans
cette acception provenait de l’antique croyance que les maladies étaient toujours des châtiments divins.
Marc chap. 3 verset 11. - Et les esprits impurs, quand ils le voyaient, se prosternaient devant lui et
criaient, en disant : — Les esprits impurs… se prosternaient. Quel beau et frappant contraste ! Les malades
se jettent sur Jésus afin d’obtenir leur guérison ; les possédés se prosternent devant lui, reconnaissant, son
caractère messianique, et le conjurant sans doute, comme en d’autres circonstances, de les laisser en paix.
Remarquez qu’on parle des esprits immondes comme s’ils n’eussent fait qu’une seule et même chose ; avec
les malheureux dont ils s’étaient emparés. Voyez notre commentaire sur S. Matthieu. — Quand ils le
voyaient. La conjonction a ici le sens de “ toutes les fois que ”. Les trois imparfaits de ce verset sont à noter :
ils indiquent un fait habituel et constant.
Marc chap. 3 verset 12. - Vous êtes le Fils de Dieu. Et il leur défendait, avec de sévères menaces, de le
faire connaître. — Le Fils de Dieu, c’est-à-dire le Messie en tant qu’il était censé avoir avec Dieu les
relations les plus étroites, il n’est pas probable que ce titre eût, dans la bouche des démons, le sens strict de
“ Fils naturel de Dieu ”. — Il leur défendait, avec de sévères menaces… Nous avons recherché plus haut
[225] les motifs pour lesquels Jésus-Christ imposait ainsi le silence aux démons, S. Matthieu, dans le passage
parallèle, Matth. 12, 17-21, relève une belle prophétie d’Isaïe que Jésus réalisait à cette époque de la façon la
plus parfaite.
Marc chap. 3 verset 13. - Il monta ensuite sur une montagne, et il appela à lui ceux que lui-même
voulut ; et ils vinrent auprès de lui. — Il monta ensuite sur une montagne. La montagne témoin du choix
des douze Apôtres fut très probablement celle de Kouroun-Hattin, dont le lecteur trouvera la description dans
l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 5, 1. Elle était située à une courte distance du lac, qu’elle surplombe de
son double sommet. L’article du texte grec suppose qu’il s’agit d’une montagne célèbre dans la contrée.
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C’est donc là que Jésus, après une prière mystérieuse et une veille solitaire, Luc 6, 12, choisit parmi ses
disciples, déjà nombreux, douze hommes spéciaux, destinés à un rôle supérieur, et dont il voulait dès lors
faire l’éducation en vue de leur destinée si importante pour son œuvre. — Il appela à lui : il proclama sans
doute leurs noms devant l’assistance, les désignant un à un et les groupant à ses côtés. Ce fut un moment
bien solennel : il est solennellement décrit dans la narration pourtant bien simple de notre Évangéliste. —
Ceux que lui-même voulut. Mot de la plus haute gravité, qui dénote de la part de Jésus un choix tout à fait
libre, quoique basé sur les plans éternels de Dieu. Il appela ceux qu’il voulut ! “ Ce n'est pas vous qui m'avez
choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis ”, dira-t-il plus tard aux Douze, Jean 15, 16. Les Apôtres
eux-mêmes ne furent donc pour rien dans leur vocation, de même que leurs successeurs à divers degrés,
Évêques ou Prêtres, ne doivent être pour rien dans la leur. “ On ne s’attribue pas cet honneur à soi-même, on
est appelé par Dieu, comme Aaron ”. He 5, 4. Non, personne, pas même le Christ, continue le grand Apôtre :
“ Il en est bien ainsi pour le Christ : il ne s’est pas donné à lui-même la gloire de devenir grand prêtre ; il l’a
reçue de Dieu, qui lui a dit... Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek pour l’éternité ”. — Et ils vinrent auprès
de lui. Voilà donc le cercle intime des Douze définitivement constitué ; les vocations antérieures dont les
membres du Collège apostolique avaient été l’objet n’étaient que des degrés préliminaires et préparatoires à
la grande installation faite en ce moment par Jésus.
Marc chap. 3 versets 14 et 15. - Il en établit douze, pour les avoir avec lui et pour les envoyer prêcher.
15
Et il leur donna le pouvoir de guérir les maladies et de chasser les démons. — Dans ces deux versets, S.
Marc détermine avec beaucoup de clarté l’office et le rôle des Apôtres. — Il en établit douze… La première
note de l’Évangéliste est donc relative au nombre des Apôtres. Ce fut un nombre mystique : douze Apôtres,
de même qu’il y avait eu douze patriarches. Voyez l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 10, 2. — Pour les
avoir avec lui. Second renseignement de S. Marc, relatif à l’un des principaux rôles des élus de Jésus : les
Apôtres devaient vivre habituellement auprès du Maître, pour être témoins de sa prédication, de ses miracles,
de sa conduite, et pour recevoir sa formation directe. Cf. Ac 1, 21. — Et pour les envoyer prêcher…
Troisième renseignement, qui détermine une autre fonction apostolique. Apôtre signifie envoyé : les Douze
seront, comme leur nom l’exprime, les ambassadeurs de Jésus, ses légats à ses côtés ; il les enverra porter,
d’abord dans la Palestine, puis sur toute la terre, la bonne nouvelle du salut. — Et il leur donna le pouvoir…
Pour que ses Apôtres fussent capables d’exercer avec plus d’autorité le ministère de la prédication, Jésus les
munit de pouvoirs extraordinaires, surnaturels, qui seront comme leurs lettres de créance. Ces pouvoirs ne
diffèrent pas de ceux que nous avons vu le Sauveur lui-même exercer à différentes reprises d’après le récit
évangélique. Ils sont de deux sortes : l’un permettra aux Apôtres de guérir les maladies, par l’autre ils
pourront d’un mot expulser les démons.
Marc chap. 3 verset 16. - C’étaient : Simon, auquel il donna le nom de Pierre. — Après avoir signalé les
pouvoirs conférés par Jésus à ses Apôtres, l’Évangéliste donne la liste complète des Douze, que nous nous
contenterons de parcourir rapidement. On trouvera dans notre commentaire sur S. Matthieu, Matth. 10, 2-4,
d’assez nombreux détails sur les nomenclatures du même genre renfermées dans les écrits du Nouveau
Testament, sur leur organisation intérieure, sur chaque Apôtre en particulier et sur l’ensemble du collège
apostolique. — Simon… La liste commence d’une façon assez extraordinaire au point de vue du style.
Quelques manuscrits grecs ont la variante “ le premier, Simon ”, qui semble être un emprunt fait à Matth. 10,
2. — Le nom de Pierre. Jusqu’ici, S. Marc a toujours donné au prince des Apôtres son nom primitif de
Simon ; désormais il l’appellera Pierre. Cette dénomination symbolique, qui fit de Simon le roc inébranlable
sur lequel Jésus devait fonder son Église, avait été promise au fils de Jona dès sa première entrevue avec
Notre-Seigneur, Jean 1, 42 ; mais il ne la reçut d’une manière définitive que durant la dernière période de la
Vie publique, Matth. 16, 18.
Marc chap. 3 verset 17. - Jacques, fils de Zébédée, et Jean, frère de Jacques, qu’il nomma Boanergès,
c’est-à-dire, Fils du tonnerre. — Jacques, fils de Zébédée, ou saint Jacques le Majeur, le seul Apôtre dont le
Nouveau Testament raconte la mort, Ac 12, 2. — Jean, le disciple que Jésus aimait, cf. Jean 13, 23 ; 19, 26,
et celui des Douze qui vécut le plus longtemps. — Qu’il nomma… Trait spécial à S. Marc. Ainsi donc, le
Sauveur avait imposé des surnoms mystérieux à ses trois disciples privilégiés. — Boanergès. Ce mot n’a pas
peu embarrassé les anciens philologues et commentateurs, qui ne trouvaient rien, dans la langue hébraïque,
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qui lui correspondit exactement. Ils le croyaient donc plus ou moins corrompu par son vêtement grec ou par
les copistes. “ Les fils de Zébédée ont été appelés fils du tonnerre. Non pas comme la plupart pensent :
Boanerges, mais comme on le lit, après correction : Benereem ” [227]. Et ailleurs : “ En hébreu benereem :
fils du tonnerre, lequel mot, par corruption, est habituellement écrit boanerges ” [228]. Mais, quoique
l’expression hébraïque la plus usitée pour désigner le tonnerre soit en effet רעם, rehem, il en existe deux
autres plus rares et poétiques, רגש, réghesch, et רגז, reghez (Cf. Jb 37.2), qui ont le même sens (comparez
le chaldéen et l’arabe) et qui auront pu servir l’une ou l’autre à former le surnom des fils de Zébédée. Il est
vrai que בני־רנש, B’nè-réghesch, ou בני־רגז, B’nè-reghez, diffèrent encore de Boanerges ; mais l’accord
devient aussi parfait que possible si l’on se souvient que, d’après la prononciation araméenne et galiléenne,
le Scheva simple, ou e muet, devenait régulièrement oa. De la sorte nous obtenons, avec רגש,
Bouné-réghesch ; avec רגז, Boané-reghez, et cette dernière expression est tout à fait identique au grec
Βοανεργές[229]. — C’est-à-dire, Fils du tonnerre, c’est-à-dire “ tonitruants ” ; en effet, dans les langues
sémitiques, en unissant les mots בר,בן, à un substantif, on forme l’adjectif ou le nom concret correspondant
[230]. Mais quelle est la signification de cet étrange surnom ? Disons d’abord que Jésus, en l’imposant à
Jacques et à Jean, ne songeait nullement à leur infliger une censure, ainsi qu’on l’a souvent répété à la suite
d’Olshausen. Les anciens avaient mieux compris cet acte du divin Maître. “ Il appelle les fils de Zébédée
ainsi parce qu’ils devaient répandre sur toute la terre les ordonnances grandioses et sublimes de la divinité ”
[231]. C’est donc un éloge délicat que Jésus adresse ainsi aux deux frères, une magnifique prophétie qu’il
fait à leur sujet. Les classiques emploient aussi le mot tonnerre comme symbole d’une éloquence irrésistible.
Pour Columelle, Démosthène et Platon sont des “ tonnants ” [232]. Il est probable cependant que
Jésus-Christ, par ce surnom, faisait en même temps allusion au caractère ardent, au zèle entreprenant des fils
de Zébédée, zèle et caractère dont on aperçoit quelques traces dans les Évangiles. Cf. Luc 9, 54 ; Marc 9, 38 ;
10, 37. L’épithète de Boanergès étant collective et ne pouvant servir à désigner isolément les deux frères, on
conçoit qu’elle n’ait pas fait d’autre apparition dans le récit évangélique.
Marc chap. 3 verset 18. - André, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques fils d’Alphée,
Thaddée, Simon le Cananéen. — André. Tandis que S. Matthieu, Matth. 10, 2-4, et S. Luc, Luc 6, 11-16,
associent les Apôtres deux à deux, S. Marc les mentionne simplement les uns à la suite des autres, en
séparant leurs noms par une conjonction. Saint André ferme ici le premier des trois groupes apostoliques :
nommé aussitôt après son frère dans les listes du premier et du troisième Évangile, il n’occupe dans celle du
second que le quatrième rang. Cf. Ac 1, 13. — Philippe… S. Philippe, qui entendit le premier retentir à ses
oreilles la belle parole “ Suis-moi ”, Jean 1, 43, bien qu’il n’ait reçu que plus tard l’appel proprement dit du
Christ, S. Barthélemy que l’on confond généralement avec le bon Nathanaël, Jean 1, 45 et ss., S. Matthieu
qui ne diffère pas du publicain Lévi, cf. Marc 2, 14, et S. Thomas, nommé en grec Didyme, Jean 11, 16 ; 21,
2, constituent le second groupe. — Le troisième se compose de S. Jacques le Mineur (fils d’Alphée), de
Thaddée, nommé encore Lebbée et plus communément S. Jude, de Simon le Cananéen, c’est-à-dire le
Zélote, enfin du traître, auquel un verset spécial a été réservé.
Marc chap. 3 verset 19. - et Judas Iscariote qui le trahit. —Judas, l’homme de Carioth (Voyez Matth. 10,
4 et le commentaire), clôt ignominieusement la liste, de même que Simon-Pierre l’ouvrait glorieusement. —
Qui le trahit. Cette note infamante est presque toujours ajoutée à son nom dans l’Évangile, comme une juste
et perpétuelle flétrissure. Origène, ne pouvant s’expliquer le mystère de la vocation de ce misérable traître,
imagina qu’il n’avait pas été réellement appelé par Jésus comme les autres Apôtres, mais qu’il s’ingéra de
lui-même dans le collège apostolique, où il fut seulement toléré. Cette singulière opinion se trouve réfutée
par le texte formel que nous lisions plus haut, v. 13, et qui s’applique à Judas tout aussi bien qu’aux autres :
“ il appela à lui ceux que lui-même voulut ”. Si l’on s’étonne d’abord que Jésus ait pu choisir un traître pour
le placer parmi ses Apôtres, on n’a qu’à se souvenir qu’il “ ne l’avait pas choisi pour être un traître et qu’il
lui avait donné toutes les grâces nécessaires pour répondre à sa vocation. Le Sauveur voulait nous apprendre
qu’on peut se perdre dans les vocations les plus saintes, et qu’en permettant le mal, la Sagesse divine devait
en tirer un plus grand bien et le faire servir à sa gloire ” [233].
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8. — Les hommes et leurs dispositions diverses relativement à Jésus. Marc 3,
20-35.
Parall. Matth. 12, 24-50 ; Luc 11, 15-32 ; 8, 19-21.
Dans ce paragraphe, l’Évangéliste décrit les dispositions de trois sortes de personnes à l’égard de
Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il nous montre d’abord, vv. 20 et 21, les parents du Christ selon la chair
formant à son sujet l’opinion la plus extravagante. Son tableau nous présente ensuite, vv. 22-30, les
sentiments de plus en plus hostiles des Pharisiens et des Scribes. Enfin, comme pour nous consoler, nous
entendons Jésus lui-même, vv. 31-35, exprimer, dans les termes les plus doux, les liens sacrés qui l’unissent
aux âmes fidèles.
pouvait pas même manger du pain. 21Ses proches, ayant appris cela, vinrent pour se
saisir de lui ; car ils disaient : Il a perdu l’esprit.
Marc chap. 3 verset 20. - Ils vinrent dans la maison, et la foule s’y rassembla de nouveau, de sorte qu’il
ne pouvait pas même manger du pain. — Ils vinrent. “ Jésus avec ses proches ” [234], c’est-à-dire avec les
douze Apôtres qu’il venait de se choisir. — Dans la maison ; dans le texte grec : dans une maison. C’était
probablement à Capharnaüm. — La foule s’y rassembla. La scène racontée dans Marc 2, 2 se renouvelle une
seconde fois, quoique d’une manière beaucoup plus pénible pour Jésus et pour ses disciples. Cette fois, en
effet, le concours dura si longtemps, que le Sauveur et les Apôtres, attentifs aux besoins de la multitude qui,
accourait sans cesse, n’avaient pas même le temps de penser aux leurs. Quelle force dans ces mots : de sorte
qu’il ne pouvait pas même manger du pain ! Il est peu de détails aussi expressifs dans toute l’histoire
évangélique, et c’est à S. Marc que nous devons cette ligne qui en vaut mille ! — Sur la locution “ manger du
pain ”, Maldonat écrit avec justesse : “ Cette phrase est un hébraïsme, en vertu duquel le pain est pris au sens
de toute nourriture. Prendre du pain est donc prendre de la nourriture ”. — D’après le récit de notre
Évangéliste, il semble que ce fait eut lieu immédiatement après le choix des douze Apôtres ; mais, si nous
ouvrons une Concorde évangélique, nous voyons qu’il existe en cet endroit du second Évangile une lacune
considérable. En effet, entre les deux événements, doit se placer le Discours sur la Montagne, que S. Marc
passe entièrement sous silence. Cf. Matth. 5–7 ; Luc 6, 20 et ss. Mais nous avons vu dans la Préface, § 7,
qu’il s’inquiète beaucoup plus des actes que des discours : de là cette importante omission. “ En grande
partie d’ailleurs, dit très bien M. Bougaud, le Sermon sur la Montagne est juif. Il traite de l’infériorité de la
Loi, de la perversité des commentaires qu’y avaient joints les Pharisiens, et du couronnement de cette Loi en
Jésus-Christ : toutes choses que les Romains n’étaient point préparés à comprendre ” [235]. Les points de
morale universelle et éternelle que contient aussi ce discours, tels que “ le sacerdoce qui est le sel de la terre,
la lumière qu’il ne faut pas mettre sous le boisseau, la main droite qu’il faut couper si elle devient un
scandale, l’unité et l’indissolubilité du mariage, la pureté du cœur, la prière, le pardon des injures ”, sont
signalés en divers endroits par S. Marc, Jésus étant revenu plusieurs fois sur ces enseignements pleins de
gravité.
Marc chap. 3 verset 21. - Ses proches, ayant appris cela, vinrent pour se saisir de lui ; car ils disaient :
Il a perdu l’esprit. — Ici encore, nous avons une note propre à S. Marc, note bien étrange, assez obscure, et
différemment interprétée par les commentateurs. — Ses proches, ayant appris cela. Qu’est-ce à dire, les
siens ? Le texte grec est assez ambigu et pourrait, au besoin, désigner les disciples, comme le veulent divers
exégètes. Néanmoins, la plupart des versions anciennes et des critiques supposent à bon droit qu’il s’agit des
parents du Sauveur. La Vulgate a donc bien traduit [236]. Le contexte, vv. 34 et ss., confirme cette
interprétation. — Vinrent. D’où viennent-ils ? Selon les uns, de Capharnaüm, où ils se seraient fixés en même
temps que Jésus ; plus probablement, selon les autres, de Nazareth, où nous retrouverons bientôt les “ frères ”
de Notre-Seigneur. Marc 6, 3. Cf. Marc 1, 9. — Pour se saisir de lui. Cette expression ne peut avoir qu’un
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sens : se saisir de lui bon gré mal gré, le contraindre de les accompagner, et l’empêcher de se montrer en
public. — Car ils disaient… C’est ici surtout qu’existent les divergences signalées plus haut. —
Indiquons-en d’abord la cause principale, en empruntant des paroles très sensées de Maldonat : “ Ce passage
pose quelque difficulté à la piété, car chaque personne a en horreur non seulement de croire et de penser que
les parents du Christ aient dit ou aient pensé qu’il était fou. Un zèle pieux a fait rejeter à certains le sens
propre de ces mots ; d’autres cherchèrent des interprétations qui semblaient moins rebutantes à la piété. Je
ne serais pas surpris qu’en en cherchant de pieuses, ils en aient trouvé de fausses ”. Ce “ je ne serais pas
surpris... ” est un pur euphémisme. Les fausses hypothèses, qui se sont multipliées depuis le temps de
Maldonat, portent déjà sur le sujet de “ disaient ”. Malgré la grammaire et la logique, on l’a tour à tour
appliqué aux hommes en général (Rosenmüller), à quelques Juifs envieux (Euthymius), aux disciples de
Jésus (Schœtten, Wolf), aux messagers qui seraient allés avertir les parents du Sauveur (Bengel), etc. —
Toutefois, on a erré davantage encore sur le sens du mot grec ἐξέστη, que notre Vulgate a traduit par il a
perdu l’esprit. D’anciens auteurs, mentionnés par Euthymius, lui donnaient la signification de “ il s’en est
allé ”. Selon Kuinœl, il équivaut à “ il est extrêmement las ” ; d’après Grotius, il représente un
évanouissement momentané ; d’après Griesbach et Valer, il désigne une apparence d’insanité, produite par un
excès de fatigue. Schœttgen et Wolf lui conservent bien sa vraie signification de “ il a perdu l’esprit ” ; mais
ce seraient, suivant eux, les disciples qui auraient appliqué ce jugement au peuple ! etc. etc. Nous sommes
heureux de voir que ces interprétations erronées sont pour la plupart le fait d’auteurs protestants, tandis que
nos exégètes catholiques, anciens et modernes, ont presque toujours bien traduit et bien commenté le verbe
[237]. - Cf. Ac 26, 24 ; 2Co 5, 13. Les proches du Sauveur affirmaient donc hautement qu’il avait perdu
l’esprit, qu’il était devenu insensé par suite de son enthousiasme religieux. Quelque surprenante que paraisse
d’abord leur conduite, elle devient plus explicable si l’on se rappelle une grave déclaration de l’évangéliste
S. Jean. “ Car ses frères non plus ne croyaient pas en lui ”, écrit-il du Sauveur, en parlant d’une époque un
peu plus tardive, Jean 7, 5. En ce moment, leur incrédulité commence. Ils ne se rendent pas compte de la
nature et du rôle de Jésus : l’agitation qui se fait autour de son nom les inquiète ; à plus forte raison se
troublent-ils en pensant aux nombreux ennemis qu’il s’est suscités, et dont la haine pourra retomber sur toute
sa famille. C’est alors qu’ils formulent le jugement odieux qui nous a été conservé par S. Marc. Rien
n’empêche du reste d’admettre, à la suite de quelques exégètes, qu’ils avaient au fond de bonnes intentions,
et, qu’en se montrant au dehors si sévères pour leur parent, ils se proposaient de l’arracher par -là même plus
commodément aux dangers dont ils le savaient entouré. Hâtons-nous d’ajouter que tous les proches de
Notre-Seigneur Jésus-Christ ne participèrent point à cette appréciation, et qu’on ne saurait, sans blasphème,
ranger sa très sainte Mère parmi ceux qui avaient de lui une telle opinion.
b. Jésus accusé par les Scribes d’être de connivence avec Béelzébub. Marc 3,
22-30.
22
Et les scribes qui étaient descendus de Jérusalem disaient : Il est possédé de
Béelzébub, et c’est par le prince des démons qu’il chasse les démons. 23Jésus, les ayant
appelés auprès de lui, leur disait en paraboles : Comment Satan peut-il chasser Satan ?
24
Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut subsister. 25Et si une
maison est divisée contre elle-même, cette maison ne peut subsister. 26Si donc Satan se
dresse contre lui-même, il est divisé, et il ne pourra subsister, mais sa puissance
prendra fin. 27Personne ne peut entrer dans la maison d’un homme fort et piller ses
biens si, auparavant, il ne lie cet homme fort ; alors il pillera sa maison. 28En vérité, je
vous le dis, tous les péchés seront remis aux enfants des hommes, ainsi que les
blasphèmes qu’ils auront proférés ; 29mais celui qui aura blasphémé contre
l’Esprit-Saint n’obtiendra jamais de pardon, et il sera coupable d’un péché éternel.
30
Car ils disaient : Il est possédé d’un esprit impur.
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Marc chap. 3 verset 22. - Et les scribes qui étaient descendus de Jérusalem disaient : Il est possédé de
Béelzébub, et c’est par le prince des démons qu’il chasse les démons. — Les scribes qui étaient
descendus de Jérusalem… Ces Scribes étaient-ils les mêmes que ceux dont il a été question dans la guérison
miraculeuse du paralytique, Marc 2, 6, cf. Luc 5, 17 ? ou bien formaient-ils une nouvelle députation ? Les
deux hypothèses sont soutenables. Quoi qu’il en soit, ce sont des ennemis déclarés de Jésus. Une malice
infâme les anime contre lui : il leur suffit d’ouvrir la bouche pour le montrer. — Disaient : Il est possédé de
Béelzébub… D’après Matth. 11, 22 et s., cf. Luc 10, 14, le Sauveur avait guéri en leur présence un possédé
qui était sourd et muet. Bien loin de voir, comme la foule, le doigt de Dieu dans ce prodige, ils osent profiter
de cette occasion pour formuler contre le Thaumaturge la plus noire calomnie : Il est possédé de Béelzébub,
et c’est au nom du prince des démons qu’il expulse les démons ! C’est ainsi que, ne pouvant nier la réalité de
ses miracles, ils font du moins tous leurs efforts pour amener le peuple à croire qu’ils sont impurs et même
sataniques dans leur source. M. Schegg cite fort à propos en cet endroit les deux proverbes : “ Calomnier
audacieusement enfonce toujours ses clous solidement. Le glaive coupe, la calomnie sépare les amis ”. —
Sur le nom de Béelzébub, appliqué au prince des démons, voyez l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 10, 25.
M. Reuss propose une nouvelle étymologie, savoir les mots syriaques “ Beël debôbo ”, maître de l’inimitié,
c’est-à-dire l’ennemi par excellence [238]. Nous nous en tenons à celle que nous avons précédemment
adoptée. — L’expression “ Il est possédé de Béelzébub ” est spéciale à S. Marc : elle a une très grande
énergie, et désigne une alliance intime de Jésus avec l’esprit mauvais.
Marc chap. 3 verset 23. - Jésus, les ayant appelés auprès de lui, leur disait en paraboles : Comment
Satan peut-il chasser Satan ? — Les ayant appelés. Jésus, attaqué dans sa sainteté, relève aussitôt le gant :
il ne pouvait pas permettre que de pareilles accusations demeurent sans réplique. Il commence donc une
habile et vigoureuse plaidoirie, que nous avons étudiée à fond dans le premier Évangile. S. Marc, selon sa
coutume, ne nous en donne qu’un résumé rapide, bien qu’il ait très exactement reproduit les principaux
arguments. — Leur disait en paraboles. Il faut prendre ici le mot parabole dans le sens large, comme
synonyme de figure, comparaison. Les images abondent en effet dans l’apologie du Sauveur. Cf. vv. 24, 25,
27. “ Il appelle paraboles des morales tirées de comparaisons : celle d’un royaume divisé ou d’une maison
divisée, d’un homme fort qui abat une maison ” [239]. Le même auteur donne ensuite une excellente division
du discours de Jésus tel que nous le lisons dans S. Marc. “ La première raison qui prouve qu’il ne chasse pas
les démons par Béelzébub se tire de l’intérêt qu’aurait le démon à le faire. En concluant à
l’invraisemblance, il dit que les démons travailleraient à la destruction de leur propre règne, si l’on acceptait
cette hypothèse insoutenable. Comment alors ce règne se maintiendra-t-il ? Aucun tyran ne s’efforce de
détruire son royaume ; il s’évertue plutôt à conserver son propre bien. La deuxième raison il la tire de
lui-même, à savoir qu’il chasse les démons par la main de Dieu. C’est une preuve induite de l’effet, ou du
fruit, introduite toutefois du vocabulaire guerrier ”. — Comment Satan peut-il… C’est la première preuve ;
elle va jusqu’à la fin du v. 26, et démontre l’absurdité de l’accusation portée contre Jésus : Ce que vous
affirmez est tout simplement une impossibilité. Vous prétendez que je chasse les démons parce que je suis de
connivence avec Béelzébub, leur chef ; mais cela revient à dire que Satan est en guerre ouverte avec
lui-même, ce qui ne saurait être, car le démon ne luttera jamais contre le démon. La phrase “ comment…
peut-il… ” ne se trouve que dans notre Évangile.
Marc chap. 3 versets 24 et 25. - Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut
subsister. 25Et si une maison est divisée contre elle-même, cette maison ne peut subsister. — À l’appui de
cette assertion, Notre-Seigneur apporte deux faits évidents empruntés l’un à la politique, v. 24, l’autre à la vie
de famille, v. 25. — Si un royaume est divisé contre lui-même. Un royaume divisé par des guerres intestines
est un royaume ruiné. Satan ne l’ignore pas, et il se donnerait bien garde de partager ainsi son empire en
accordant à quelqu’un, contre ses propres sujets, un pouvoir qui deviendrait bientôt désastreux pour l’enfer.
— Et si une maison est divisée contre elle-même… ; à part maison au lieu de royaume, les mots sont tout à
fait les mêmes qu’au v. 24. C’est donc une histoire identique : maison divisée, maison ruinée, comme maint
exemple historique le démontre.
Marc chap. 3 verset 26. - Si donc Satan se dresse contre lui-même, il est divisé, et il ne pourra subsister,
mais sa puissance prendra fin. — Si donc Satan... Conclusion manifeste qui ressort des deux faits
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d’expérience signalés plus haut. Royaume divisé, royaume ruiné ; famille divisée, famille ruinée : par
comparaison, Satan divisé, Satan ruiné : c’en est fait de lui et de sa puissance. Quelle simplicité, et pourtant
quelle force d’argumentation !
Marc chap. 3 verset 27. - Personne ne peut entrer dans la maison d’un homme fort et piller ses biens si,
auparavant, il ne lie cet homme fort ; alors il pillera sa maison. — Nous passons à la seconde preuve, qui
consiste en un nouvel exemple familier. Un guerrier armé de pied en cap monte la garde à l’entrée de sa
maison. Pour qu’on y pénètre et qu’on la pille, que faudra-t-il ? Il faudra vaincre tout d’abord et garrotter le
propriétaire vigilant et robuste. Mais, cela fait, on en sera le maître absolu. Or, des deux guerriers de cette
parabole, l’un représente Satan, l’autre est Jésus lui-même ; la maison avec les objets qu’elle renferme figure
les possédés que Jésus délivre du joug honteux des démons. La conclusion est claire, bien qu’elle ne soit pas
exprimée : Donc, Jésus est plus fort que Satan ; par conséquent, il n’a rien à recevoir de lui.
Marc chap. 3 versets 28 et 29. - En vérité, je vous le dis, tous les péchés seront remis aux enfants des
hommes, ainsi que les blasphèmes qu’ils auront proférés ; 29mais celui qui aura blasphémé contre
l’Esprit-Saint n’obtiendra jamais de pardon, et il sera coupable d’un péché éternel. — Après avoir ainsi
réfuté leur accusation aussi insensée qu’injurieuse, le divin Maître donne aux Pharisiens un avertissement des
plus graves : Prenez bien garde à la faute que vous commettez en osant me calomnier ainsi : c’est un de ces
péchés que la miséricorde de Dieu, pour infinie qu’elle soit, ne saurait pardonner. — En vérité, je vous le
dis : formule par laquelle Jésus aimait à attirer l’attention sur quelque point important de ses discours. Voyez
l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 5, 18. — Tous les péchés seront remis… Les pécheurs contrits et
humiliés, quels qu’aient été leurs méfaits, n’ont qu’à se présenter au divin tribunal : ce n’est pas un Juge
sévère, mais un Père aimant, qui recevra ces prodigues. “ Lavez-vous, purifiez-vous, ôtez de ma vue vos
actions mauvaises, cessez de faire le mal. Apprenez à faire le bien : recherchez le droit, mettez au pas
l’oppresseur, rendez justice à l’orphelin, défendez la cause de la veuve... Si vos péchés sont comme
l’écarlate, ils deviendront aussi blancs que neige. S’ils sont rouges comme le vermillon, ils deviendront
comme de la laine ”. Isaïe 1, 16-18. — Péché représente le genre ; blasphème une espèce particulière, en vue
du crime impardonnable qui va être nommé. — Celui qui aura blasphémé contre l’Esprit-Saint. Sur la nature
de ce péché, voir Matth. 12, 31 et notre commentaire. Le blasphème contre l’Esprit-Saint est moins un acte
qu’un état peccamineux, dans lequel on persévère sciemment et volontairement : c’est pour cela qu’il ne
saurait être pardonné, le pécheur n’offrant pas les dispositions requises. — Sera coupable d’un péché
éternel… Ces mots qui terminent le v. 29 n’ont été conservés que par S. Marc. Ils forment une confirmation
énergique de la pensée précédente : Non, les blasphémateurs impies du Saint-Esprit n’obtiendront jamais de
pardon, mais ils expieront éternellement leur faute. Cet emploi d’une proposition affirmative à la suite d’une
proposition négative, pour répéter la même idée en la renforçant, est quelque chose de tout à fait oriental. —
Un péché éternel. Un péché éternel est celui qui ne sera jamais pardonné, pour lequel, par conséquent, on
subira un châtiment éternel.
Marc chap. 3 verset 30. - Car ils disaient : Il est possédé d’un esprit impur. — S. Marc fait ici une
réflexion qui lui est propre, et il la fait en termes elliptiques. Il faudrait, pour que la pensée fût complète : “ Il
parlait ainsi parce qu’ils disaient… ” L’Évangéliste se propose donc d’indiquer brièvement le motif qui
inspirait à Jésus un langage si sévère. — Il est possédé d’un esprit impur. En proférant ces affreuses paroles,
les Pharisiens commettaient précisément, ou du moins ils couraient le risque de commettre le péché
irrémissible : c’est pourquoi le Sauveur, toujours charitable, les avertissait du grand danger dans lequel ils
étaient tombés au point de vue de leur salut.
appeler. 32Or, la foule était assise autour de lui ; et on lui dit : Voici que votre mère et
vos frères sont dehors, et vous demandent. 33Et il leur répondit : Qui est ma mère, et
qui sont mes frères ? 34Et promenant ses regards sur ceux qui étaient assis autour de
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lui, il dit : Voici ma mère et mes frères. 35Car quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là
est mon frère, et ma sœur, et ma mère.
Marc chap. 3 versets 31 et 32. - Cependant sa mère et ses frères arrivèrent, et se tenant dehors, ils
l’envoyèrent appeler. 32Or, la foule était assise autour de lui ; et on lui dit : Voici que votre mère et vos
frères sont dehors, et vous demandent. — Cependant, ce qui rattache l’incident actuel au v. 21. Marie
accompagne les proches de Jésus ; mais il est inutile de répéter qu’elle n’entrait nullement dans leurs vues.
— Se tenant dehors. S. Luc (8, 19) dit pourquoi ils restèrent ainsi en dehors de la maison où se trouvait alors
Notre-Seigneur (cf. v. 20) : “ ils ne pouvaient l’aborder, à cause de la foule ”. — Ils l’envoyèrent appeler.
C’est là encore un de ces détails précis qui n’existent que dans le second Évangile. Il en est de même du
suivant, qui est si pittoresque : la foule était assise autour de lui. — Après tes frères, le texte grec et tes
sœurs, ce qui serait une nouvelle particularité de S. Marc. Toutefois, ces mots manquent dans d’importants
manuscrits, tels que B, C, G, K, Sinait.
Marc chap. 3 versets 33 et 34. - Et il leur répondit : Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? 34Et
promenant ses regards sur ceux qui étaient assis autour de lui, il dit : Voici ma mère et mes frères. —
Qui est ma mère… ? Par cette question, Jésus a pour but d’attirer l’attention de la foule sur la parole qu’il va
prononcer. Cela fait, il jette sur tous ceux qui l’entourent un regard plein d’affection et de douceur,
promenant ses regards ; puis il s’écrie : Voici ma mère !… Il n’y a eu que Jésus au monde pour tenir un pareil
langage. — La mention du regard est spéciale à S. Marc : S. Matthieu, Matth. 12, 49, avait signalé un autre
geste du Sauveur : “ Et étendant sa main sur ses disciples ”. C’est ainsi que les Évangélistes se complètent,
tout en gardant une parfaite indépendance. — Au lieu de la leçon promenant ses regards sur ceux qui étaient
assis autour de lui, qui a été suivie par la Vulgate et qu’on lit dans plusieurs manuscrits (B, C, L, Sinait. ;
etc.), le grec ordinaire porte simplement ayant regardé en rond.
Marc chap. 3 verset 35. - Car quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, et ma sœur, et
ma mère. — Jésus explique son assertion si extraordinaire du verset précédent. Ce que l’identité du sang
produit entre les proches, l’accomplissement parfait de la volonté divine l’opère entre tous les hommes sans
distinction. C’est un lien qui les unit beaucoup plus étroitement les uns aux autres, et au Seigneur Jésus, que
celui de la maternité, de la fraternité proprement dite. “ Il ne dit pas cela en reniant sa mère, mais en
montrant qu’elle n’est pas digne d’honneur uniquement pour l’avoir enfanté, mais à cause des autres vertus
dont elle était douée ”. Euthymius. De la sorte, Marie était donc deux fois la mère de Jésus ! — Ces paroles
et cette conduite du Sauveur enseignent admirablement au prêtre ce qu’il doit être dans ses relations de
famille. Mais, il y a là aussi pour lui un grand sujet de consolation, très bien exprimé dans les réflexions
suivantes du vénérable Bède : “ Il y a là de quoi s’étonner grandement. Comment celui qui fait la volonté de
Dieu peut-il être appelé la mère du Christ ?… Mais il nous faut savoir que si l’on devient le frère et la sœur
de Jésus en croyant, on devient sa mère en prêchant. Car c’est comme s’il enfantait le Seigneur celui qui le
fait entrer dans le cœur de l’auditeur. Il devient donc sa mère, si, par sa voix, il engendre l’amour du
Seigneur dans l’esprit du prochain ” [240].
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ÉVANGILE SELON S. MARC CHAPITRE 4
Jésus se met à enseigner sous forme de paraboles (vv. 1 et 2). - Parabole du Semeur (vv. 3-9). Pourquoi les
paraboles (vv. 11-12). - Explication de la parabole du Semeur (vv. 13-20). - Il faut écouter attentivement la
parole de Dieu (vv. 21-25). - Parabole du champ de blé (vv. 26-29). - Parabole du grain de sénevé (vv.
30-32). - Autres paraboles de Jésus (vv. 33 et 34). - Miracle de la tempête apaisée (vv. 35-40).
Marc chap. 4 verset 1. - Il se mit de nouveau à enseigner auprès de la mer ; et une foule nombreuse se
rassembla autour de lui, de sorte qu’il monta dans une barque et s’assit, sur la mer ; et toute la foule
était à terre, au bord de la mer. — Il se mit de nouveau à enseigner… La mise en scène est décrite dans ce
premier verset d’une manière graphique, digne de S. Marc. “ De nouveau ”, parce qu’à plusieurs reprises
déjà, Marc 2, 13 ; 3, 7, l’Évangéliste avait montré le divin Maître enseignant au bord du lac. “ Il se mit ”, car
à peine l’orateur avait-il pris la parole, qu’il se fit autour de lui un immense concours de peuple (une foule
nombreuse se rassembla autour de lui) qui l’obligea d’interrompre momentanément son discours, afin de
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prendre quelques mesures, de manière à n’être pas trop comprimé par la foule. La Recepta et la plupart des
anciens témoins se traduisent par “ une grande multitude s'étant assemblée auprès de lui ”. Plusieurs
manuscrits importants (B, C, L, Δ) portent “ une foule nombreuse se rassemble ”. Cette variante a nos
préférences, soit parce qu’elle est plus conforme au style de S. Marc où l’emploi du temps présent est si
fréquent, soit parce que les deux autres synoptiques parlent aussi d’un rassemblement très considérable “ des
foules nombreuses s’assemblèrent autour de lui ”, Matth. 13, 2 ; “ comme une grande foule s’était assemblée,
et qu’on accourait des villes auprès de lui ”, Luc 8, 4. — De sorte qu’il monta dans une barque. Dans le grec
avec l’article, pour montrer qu’il s’agit d’un bateau bien déterminé : c’était sans doute celui que Jésus s’était
réservé précédemment, Marc 3, 9, pour les occurrences de ce genre. — Et s’assit, sur la mer. Comme tout est
gracieux et populaire dans l’enseignement de Jésus ! Comp. l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 5, 1. —
Toute la foule était à terre, au bord de la mer. Ces mots font tableau, et nous montrent le nombreux auditoire
groupé sur le rivage et tourné du côté du lac, tandis que l’Orateur était assis dans sa barque à quelque pas de
la rive.
Marc chap. 4 verset 2. - Et il leur enseignait beaucoup de choses en paraboles, et il leur disait dans son
enseignement. — Il leur enseignait... D’après Matth. 12, 1, ce discours fut prononcé par Notre-Seigneur le
même jour que son apologie contre les Pharisiens (Marc 3, 22 et ss.). Quel contraste entre les deux scènes et
les deux modes d’enseignement ! — Beaucoup de choses en paraboles. Dans notre commentaire sur S.
Matthieu, Matth. 13, 1, nous avons donné de longs détails sur les paraboles de Jésus : nous y renvoyons le
lecteur. Clément d’Alexandrie définit la parabole : “ Cette forme de langage, qui n'indique pas l'objet
lui-même, mais le montre à travers un léger déguisement, conduit l'intelligence au sens propre et véritable ;
ou, si l'on veut, la parabole est une manière de parler qui nomme sous d'autres mots le mot propre, dans
l'intérêt de notre instruction ” [241]. — Par l’adjectif “ beaucoup ”, et par les deux verbes mis à l’imparfait,
S. Marc indique qu’à cette époque de sa Vie publique ce fut pour Jésus une coutume à peu près régulière de
présenter sa doctrine sous forme de paraboles.
Marc chap. 4 verset 3. - Ecoutez ! Voici que le semeur sortit pour semer. — Écoutez ! Le Sauveur
commence la série de ses paraboles relatives au royaume des cieux par cette apostrophe vive et solennelle,
qui n’a été conservée que par S. Marc. Écoutez ! Ce mot n’était pas de trop en pareille circonstance, puisque
Jésus allait employer un discours voilé, figuré, dont l’intelligence présenterait de grandes difficultés. — Le
semeur sortit pour semer. Après nous avoir mis en quelque sorte sous les yeux l’auditoire et le Prédicateur,
v. 1, après avoir précisé le genre d’enseignement adopté par ce dernier, v. 2, l’Évangéliste signale trois des
paraboles proposées ce jour-là même par Jésus. La première, celle du Semeur, décrit les débuts pénibles du
royaume de Dieu sur la terre : mille difficultés l’environnent alors, et empêchent son avènement dans un
grand nombre de cœurs. La seconde parabole, celle du champ de blé, montre comment, en dépit de ces
difficultés, le royaume messianique se développe et croît sûrement, quoique d’une manière lente et
silencieuse. La troisième enfin, celle du sénevé, nous présente l’empire du Christ, le Semeur par excellence,
parvenu à une merveilleuse diffusion et presque à un établissement parfait.
Marc chap. 4 verset 4. - Et tandis qu’il semait, une partie de la semence tomba le long du chemin ; et
les oiseaux du ciel vinrent et la mangèrent. — Tandis qu’il semait. À partir de ce verset jusqu’à la fin du
huitième, il existe une coïncidence presque verbale entre le récit de S. Marc et celui de S. Matthieu. Il n’y a
guère que trois variantes principales à signaler dans notre Évangéliste : 1° il parle de la semence au singulier,
tandis que S. Matthieu emploie constamment le pluriel ; 2° il ajoute, v. 7, les mots “ et elle ne donna pas de
fruit ” ; 3° les verbes “ qui montait et croissait ” du v. 8 sont de même une particularité de sa narration. — Le
long du chemin. “ Ce n’est pas intentionnellement que le semeur dépose sa semence au bord du chemin et
dans un sol pierreux. C’est une conséquence indirecte de la volonté du semeur d’ensemencer la totalité du
champ ”. Cajetan. — Les mots “ du ciel ” (Vulgate) sont regardés par de nombreux critiques comme une
interpolation, attendu qu’ils manquent dans presque tous les meilleurs manuscrits.
Marc chap. 4 versets 5 à 7. - Une autre partie tomba dans des endroits pierreux, où elle n’avait pas
beaucoup de terre, et elle leva aussitôt, parce que la terre n’avait pas de profondeur ; 6et lorsque le
soleil se fut levé, elle fut brûlée, et comme n’avait pas de racines, elle sécha. 7Une autre partie tomba
dans les épines, et les épines montèrent et l’étouffèrent, et elle ne donna pas de fruit. — Voyez
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l’explication détaillée dans l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 13, 7. — Dans les épines, probablement le
Nabk ou Nébek, plante épineuse qui abonde en Palestine et en Syrie. — Montèrent et l’étouffèrent. S.
Matthieu avait exprimé la même idée avec une nuance. Le mot de S. Marc indique mieux que la croissance
des épines et le dépérissement de la bonne semence furent deux faits simultanés. — Et elle ne donna pas de
fruit. Jésus n’avait rien dit de semblable pour les deux premières parties de la semence, parce qu’il était bien
évident qu’elles ne pouvaient rien produire, vu les conditions dans lesquelles les semailles avaient eu lieu.
Mais, cette fois, on aurait pu s’attendre à des fruits nombreux, la graine ayant d’abord crû à merveille ; c’est
pour cela que la stérilité est signalée en termes exprès.
Marc chap. 4 verset 8. - Une autre partie tomba dans une bonne terre, et elle donna du fruit qui
montait et croissait, de sorte qu’un grain rapporta trente, un autre soixante, et un autre cent. — Une
autre partie tomba. Théophylacte décrit fort bien les quatre destinées si différentes du grain jeté par le
Semeur. Une première partie ne germa pas même ; une autre leva, mais pour périr aussitôt ; la troisième
partie germa, grandit, mais demeura stérile ; la quatrième seule fut féconde. On obtient donc ainsi une belle
gradation, où l’on voit agir trois causes de stérilité, une seule de fertilité. — Du fruit qui montait et croissait,
Cf. v. 4. Le mot “ fruit ” ne désigne pas les grains, dont il ne sera question qu’un peu plus bas, mais l’épi qui
les contient, et dans lequel ils se formeront et mûriront peu à peu. Les classiques l’emploient également dans
ce sens [242]. “ Qui montait ”, par opposition aux grains pour lesquels il n’y avait pas même eu de
germination. “ Et croissait ”, par opposition aux grains qui n’avaient eu qu’une croissance temporaire : on
voit l’épi qui sort de sa gaine, qui s’allonge, et qui grossit. — Un grain rapporta trente, ... un autre cent. On
lit dans plusieurs manuscrits “ jusqu’à trente, jusqu’à soixante, jusqu’à cent ” ; et ailleurs, “ en trentaines, en
soixantaines… ” Il est moralement impossible de dire quelle dut être la forme primitive du texte. L’emploi de
“ en ” semble plus conforme au style biblique. — S. Matthieu, Matth. 13, 8, dans son énumération, était allé
du plus grand nombre au plus petit : “ cent pour un, d’autres soixante, d’autres trente ” ; S. Marc suit l’ordre
contraire, qui est plus naturel et plus expressif. D’après ces chiffres, la quantité totale de la semence se divise
donc, relativement au produit, en deux parts très distinctes, dont l’une fut tout à fait stérile, l’autre plus ou
moins féconde. Dans chacune de ces parts, on distingue ensuite trois degrés soit de stérilité soit de succès.
Marc chap. 4 verset 9. - Et il disait : Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. — Et il disait.
“ En disant cela, il criait ”, dit S. Luc, 8, 8, employant une expression très énergique. La parabole achevée,
Jésus prononça donc à haute voix les paroles qui suivent. — Que celui qui a des oreilles pour entendre... Des
oreilles pour entendre. Formule solennelle, que les trois synoptiques mentionnent ici de concert : Jésus la
prononça en six occasions différentes : Matth. 11, 15 ; 13, 43 ; Marc 4, 9 ; 4, 23 ; 7, 16 ; Luc 14, 35. Elle est
citée huit fois dans l’Apocalypse : Ap. 2, 7, 11, 17, 29 ; 3, 6, 13, 22 ; 12, 9. — Le mot “ pour entendre ” est
important : car, si tous les hommes ont des oreilles au physique, combien en sont dépourvus au moral ?
“ Plusieurs n’ont pas d’oreilles intérieures pour écouter les divines harmonies ”.
parabole. 11Et il leur disait : A vous il a été donné de connaître le mystère du royaume
de Dieu ; mais pour ceux qui sont dehors, tout se passe en paraboles, 12afin que,
regardant, ils voient et ne voient pas, et qu’écoutant, ils écoutent et ne comprennent
pas, de peur qu’ils ne se convertissent, et que leurs péchés ne leur soient pardonnés.
Marc chap. 4 verset 10. - Lorsqu’il se trouva seul, les douze qui étaient avec lui l’interrogèrent sur
cette parabole. — Lorsqu’il se trouva seul. Seul, לבדדdes Hébreux [243]. Les détails qui vont suivre,
jusqu’au v. 25, sont donc racontés ici par anticipation. D’après l’ordre chronologique, leur vraie place serait
entre les vv. 34 et 35. En effet, Jésus ne fut seul qu’à la fin de la journée, lorsqu’il eut achevé sa prédication
et congédié le peuple. Comp. Matth. 13, 10, 36, et le commentaire. Néanmoins, l’ordre logique demandait
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que le lecteur apprît immédiatement le motif pour lequel Jésus-Christ avait tout à coup transformé sa
méthode d’enseignement, et que la parabole du semeur fût aussitôt suivie de son interprétation. — Les douze
qui étaient avec lui. Cette traduction est inexacte, car il y a dans le texte grec “ ceux qui l’accompagnaient
avec les Douze ”. S. Marc, à qui ce trait est spécial, suppose ainsi qu’outre les Apôtres il y avait alors auprès
du Sauveur un certain nombre d’autres disciples. L’entourage intime de Jésus est surpris de voir que,
contrairement à ses habitudes antérieures, il a employé d’une manière continue le langage figuré, et tous
voudraient connaître le motif de cette innovation extraordinaire. — Cette parabole. La leçon la plus
accréditée du texte grec (manuscrits B, C, L, Δ, et plusieurs versions anciennes) semble être “ paraboles ” au
pluriel ; ce qui est d’ailleurs plus naturel, puisque, d’après ce que nous venons de dire, la question des
disciples, adressée seulement le soir à Jésus devait avoir un sens général et concerner toutes les paraboles du
royaume des cieux. Cf. Matth. 13, 10. Mais, comme une seule parabole a été signalée, on comprend que le
singulier se soit glissé dans le texte à la place du pluriel.
Marc chap. 4 verset 11. - Et il leur disait : A vous il a été donné de connaître le mystère du royaume de
Dieu ; mais pour ceux qui sont dehors, tout se passe en paraboles. — A vous il a été donné. Dans sa
réponse, Jésus établit une distinction entre ceux qui croient en lui et les âmes incrédules. Aux premiers, qui
sont désireux de connaître la vérité et qui prennent les moyens d’y parvenir, tout est révélé sans restriction ;
les autres n’ont pas le même bonheur, mais c’est leur faute. À “ vous ”, mis en avant avec emphase pour
désigner tous les vrais disciples, présents et absents, le Sauveur oppose “ ceux qui sont dehors ”, les
personnes en dehors du cercle ami qui formait alors l’Église primitive. Cette expression énergique est propre
à notre Évangéliste ; S. Paul l’emploiera plus tard à différentes reprises pour représenter les païens.
Cf. 1Co 5, 12,13 ; Col 4, 5 ; 1Th 4, 2. Jésus partage ainsi les Juifs en deux catégories, selon la nature des
relations qu’ils avaient avec sa personne divine. — Le verbe “ connaître ” est probablement une
interpolation, car les meilleurs manuscrits l’omettent. — Le mystère (S. Matthieu et S. Luc emploient le
pluriel “ mystères ”) désigne une série de vérités obscures ou ignorées jusqu’alors, spécialement les vérités
évangéliques, et à la connaissance desquelles les hommes n’ont pu arriver qu’en vertu d’une révélation
divine (“ a été donné ”). — Du royaume de Dieu précise la nature des mystères dont parle Jésus. Le royaume
messianique, comme tout autre royaume, a ses secrets d’État, que le Prince ne confie qu’à ses fidèles. Quant
aux ennemis ou aux indifférents, on ne les leur mentionne que sous l’enveloppe et le voile des paraboles, en
paraboles, de crainte qu’ils ne les profanent ou n’en abusent. — Tout se passe en paraboles, c’est-à-dire
“ tout est représenté ”. Cf. Hérod. 9, 46.
Marc chap. 4 verset 12. - Afin que, regardant, ils voient et ne voient pas, et qu’écoutant, ils écoutent et
ne comprennent pas, de peur qu’ils ne se convertissent, et que leurs péchés ne leur soient pardonnés.
— Après l’indication préliminaire contenue dans le v. 11, Jésus entre au cœur même de sa réponse, et indique
aux Apôtres la vraie cause pour laquelle il enseigne maintenant sous la forme de paraboles. S. Matthieu cite
d’une manière beaucoup plus complète les paroles de Notre-Seigneur ; voyez Matth. 13, 12-15 et le
commentaire : S. Marc en donne du moins un bon résumé ; sous une forme saisissante. — Afin que. Divers
interprètes, n’osant traduire ainsi, donnent à la conjonction le sens de “ en sorte que ”. “ Non comme cause,
mais comme conséquence ”, écrit entre autres le Card. Cajetan. Mais nous croyons qu’il faut laisser à la
conjonction sa signification accoutumée. Elle exprimerait donc ici une intention réelle de Jésus à l’égard des
incrédules, le but qu’il se propose en s’exprimant d’une manière plus obscure qu’autrefois. Pourquoi ne le
dirions-nous pas à la suite d’auteurs éminents ? Oui, le divin Maître, par les paraboles, veut cacher la lumière
à certains yeux, châtier certains esprits orgueilleux. Mais à qui la faute ? Ne retombe-t-elle pas tout entière
sur ces yeux qui se sont tout d’abord fermés eux-mêmes de la façon la plus coupable, sur ces esprits qui se
sont volontairement endurcis ? Pour eux, les paraboles ont donc un caractère pénal. “ L’endurcissement des
Juifs a deux causes. La première et la principale, c’est leur volonté perverse et corrompue, qui repousse la
lumière ; la seconde, qui découle de la première, c’est le juste jugement de Dieu qui les prive de grâces dont
ils se sont rendus indignes ” [244]. Sur la remarquable variante de S. Matthieu, voyez le commentaire de
Matth. 13, 11. — Que leurs péchés ne leur soient pardonnés. Le mot “ péché ” ne paraît pas avoir existé dans
le texte primitif : les meilleurs manuscrits portent simplement : “ et qu’il leur soit remis ”. Voilà donc une
partie du peuple juif qui est exclue du salut, parce qu’elle l’a elle-même rejeté. — Bien que S. Marc ne
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mentionne pas le nom du prophète Isaïe, dont Jésus citait ici les paroles (Voyez S. Matthieu l. c. et Es 6,
8-10), il est aisé de reconnaître le passage prophétique sous cette forme condensée.
Marc chap. 4 verset 13. - Il leur dit : Vous ne comprenez pas cette parabole ? Comment donc
comprendrez-vous toutes les paraboles ? — Il leur dit… Les formules de ce genre indiquent
habituellement dans le second Évangile un changement plus ou moins considérable de sujet. Jésus passe en
effet à une autre pensée. Répondant d’une manière directe à la question de ses disciples, v. 10, il leur
explique la première parabole. — Vous ne comprenez pas cette parabole ? Cette exclamation n’exprime
pas, comme on l’a dit, un reproche sévère, mais une sorte de surprise et d’étonnement. Vous devriez
comprendre, vous à qui les mystères du royaume ont toujours été révélés. — Comment donc
comprendrez-vous… S. Marc seul a conservé ces paroles du Sauveur. La parabole du Semeur était la
première de celles que Jésus avait proposées sur le royaume des cieux, et contenait jusqu’à un certain point la
clef des autres ; si les disciples ne l’ont pas saisie, comment auront-ils compris les suivantes ? “ Il dit cela,
observe Euthymius, pour les rendre plus attentifs, les éveiller ”. Ce mot de Jésus jette de vives clartés sur
l’état actuel de ses meilleurs disciples ; ce sont des écoliers lents à saisir les choses ; ils ont du moins la
bonne volonté de s’instruire et ils prennent le bon moyen d’arriver à la lumière.
Marc chap. 4 verset 14. - Celui qui sème, sème la parole. — Celui qui sème… Pour le commentaire de la
Parabole du Semeur, vv. 14-20, de même que pour son exposé, vv. 3-8, il existe entre les trois Évangiles
synoptiques une coïncidence remarquable : et pourtant chacun des écrivains sacrés fait preuve, par quelques
nuances dans les détails, d’une complète indépendance. Nous engageons le lecteur à faire cette intéressante
comparaison. — Le Semeur de la Parabole représente d’abord Notre-Seigneur Jésus-Christ : “ Comme le
Christ est à la fois le Médecin et la médecine, le Prêtre et l’hostie, le Rédempteur et la rédemption, le
Législateur et la loi, le Portier et la porte, de la même façon il est le Semeur et la semence ” [245]. Il figure
aussi les Apôtres et tous leurs successeurs. Le plus humble prêtre qui, devant le plus humble auditoire,
prêche la parole de Dieu, sème le bon grain dans les âmes, il sème la parole. S. Pierre et S. Jean signalent
aussi le rapport qui existe entre la semence et la prédication. Cf. 1P 1, 23 ; 1 Jean 3, 9. Du reste les auteurs
classiques ont très souvent comparé la parole en général au rôle du semeur [246].
Marc chap. 4 verset 15. - Il en est qui sont le long du chemin où la parole est semée, et lorsqu’ils l’ont
entendue, Satan vient aussitôt, et enlève la parole qui avait été semée dans leurs cœurs. — De même
que la graine, dans la parabole, a eu quatre destinées différentes, Jésus distingue de même, dans l’application,
quatre sortes d’âmes relativement à la prédication de la parole divine. — 1° Il en est… Cette tournure est
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particulière à S. Marc : nous la retrouverons dans les versets 16, 18 et 20. Jésus mentionne en premier lieu les
cœurs endurcis, sur lesquels la parole divine ne produit pas la moindre impression. “ La voie est un cœur
meurtri et brisé par l’assaut continuel des mauvaises pensées ” [247]. Quoique le succès de la semence
dépende jusqu’à un certain point de la manière dont le semeur l’aura jetée en terre, il dépend surtout de la
nature du terrain sur lequel elle tombe. La même chose a lieu au spirituel : les fruits de la parole de Dieu sont
attachés avant tout aux dispositions des auditeurs.
Marc chap. 4 versets 16-17. - Il en est d’autres, pareillement, qui reçoivent la semence en des endroits
pierreux ; quand ils entendent la parole, ils la reçoivent aussitôt avec joie ; 17mais, n’ayant pas de
racine en eux-mêmes, ils ne durent qu’un temps ; et lorsqu’il survient une tribulation et une
persécution à cause de la parole, ils sont aussitôt scandalisés. — 2° Pareillement. Après les cœurs
endurcis dans lesquels le bon grain ne pénètre pas même, il y a les cœurs superficiels qui le reçoivent, il est
vrai, mais qui ne lui permettent pas de se développer. — Ils ne durent qu’un temps : “ ils croient pour un
temps, et au moment de la tentation ils se retirent ”, dit S. Luc, Luc 8, 13. — Lorsqu’il survient une
tribulation. Le mot tribulation, dérivé de “ tribulum ”, machine à triturer le blé, fait image et exprime
énergiquement l’effet des afflictions que Dieu envoie aux hommes pour les éprouver. — Ils sont aussitôt
scandalisés “ Ils se heurtent en quelque sorte contre la sainte parole et tombent par terre, comme celui qui
donne contre une pierre ou un bois ” [248]. Et le scandale a lieu immédiatement, au premier choc, comme
l’exprime l’adverbe favori de notre Évangéliste, aussitôt.
Marc chap. 4 versets 18-19. - Il en est d’autres qui reçoivent la semence parmi les épines : ce sont ceux
qui écoutent la parole, 19mais les soucis de ce monde, l’illusion des richesses et les autres convoitises,
entrant en eux, étouffent la parole, et elle devient infructueuse. — 3° Il en est d’autres… Ce sont les
cœurs dissipés, qui reçoivent d’abord la bonne semence et lui permettent de croître pendant quelque temps,
mais qui la laissent étouffer ensuite par leurs nombreuses passions. — Les soucis de ce monde. Jésus désigne
par là tous les soucis mondains qui, d’après l’étymologie du mot grec μέριμναι (de μερίς, part), divisent un
homme en plusieurs parties, le remplissent par conséquent de distractions fatales à la parole divine qu’il a
entendue. On connaît le mot de Catulle : “ Malheureuse, la déesse d’Eryx, enfonçant dans ton sein les épines
de la douleur, t’a livrée à des tourments éternel... ” (Poème Carmen 64). — L’illusion des richesses. Après le
genre, “ les misères du siècle ”, nous trouvons plusieurs espèces, dont l’une consiste dans les richesses si
trompeuses de ce monde. Les autres sont indiquées en bloc par l’expression et les autres convoitises, ou plus
clairement, d’après le texte grec, les passions relatives aux autres points, par exemple l’ambition, la volupté,
etc. Ce trait est spécial à S. Marc. — Entrant en eux : tout cela entre dans le cœur, et étouffe la parole qui y
avait pénétré auparavant.
Marc chap. 4 verset 20. - Enfin, ceux qui ont reçu la semence dans une bonne terre sont ceux qui
écoutent la parole, la reçoivent et portent du fruit, l’un trente pour un, l’autre soixante, et l’autre cent.
— 4° Enfin. La semence céleste, si malheureuse jusque-là, trouve pourtant des cœurs bien disposés, dans
lesquels elle produit des fruits plus ou moins abondants, selon que le sol spirituel a été plus ou moins
parfaitement préparé. Ce bon résultat fait oublier au prédicateur de l’Évangile tous ses insuccès antérieurs.
“ Que ni la peur des épines, ni une voie rocailleuse ou raboteuse ne nous terrifie donc pas, nous. Nous
parviendrons un jour à ne semer la parole de Dieu que dans la bonne terre. Homme, reçois la parole de
Dieu, que tu sois stérile ou fécond. Je répandrai moi, la semence, toi pense à la façon dont tu l’accepteras. ”
[249]. — Les Rabbins, comme Jésus, divisaient en quatre catégories les auditeurs de la parole céleste. Leur
classification est d’une curieuse originalité : “ Parmi ceux qui écoutent les sages, il en est de quatre espèces,
l’éponge, l’entonnoir, le filtre et le crible. L’éponge s’empare de tout ; l’entonnoir laisse échapper par un bout
ce qu’il reçoit de l’autre ; le filtre abandonne la liqueur et ne garde que la lie ; le crible rejette la paille pour
ne garder que le froment ”.
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21
Il leur disait aussi : Est-ce qu’on apporte la lampe pour la mettre sous le boisseau, ou
sous le lit ? N’est-ce pas pour la mettre sur le lampadaire ? 22Car il n’y a rien de caché
qui ne doive être découvert, et rien ne se fait en secret qui ne doive paraître en public.
23
Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende. 24Il leur disait encore : Prenez
garde à ce que vous entendrez. On vous mesurera avec la mesure dont vous vous serez
servis envers les autres, et il vous sera donné encore davantage. 25Car on donnera à
celui qui a déjà, et à celui qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a.
Marc chap. 4 verset 21. - Il leur disait aussi : Est-ce qu’on apporte la lampe pour la mettre sous le
boisseau, ou sous le lit ? N’est-ce pas pour la mettre sur le lampadaire ? — “ Il est facile de voir que les
choses qui suivent, que Marc a assemblées en un tout, ne concordent pas avec celles qui précèdent, ni
même entre elles. Mais… je pense que celles-là correspondent avec celles qui précèdent ”. Grotius, car ces
lignes sont de lui, a parfaitement raison. Les vv. 21-25 ne sont pas le moins du monde une pure intercalation
de hasard ou de fantaisie. S. Marc et S. Luc les placent en cet endroit, parce que les pensées qu’ils
contiennent furent réellement exprimées par Jésus après l’explication de la parabole du semeur, il est vrai que
S. Matthieu les cite ailleurs, comme une partie intégrante du Discours sur la Montagne, ou de l’instruction
pastorale adressée aux Douze (cf. Matth. 5, 15 ; 7, 2 ; 10, 26) ; mais rien n’empêche que le Sauveur n’ait
prononcé plusieurs fois, en diverses circonstances, ces proverbes, qui contenaient des enseignements d’une
grande importance. En tout cas, il cadrent fort bien ici avec le contexte, comme le montrera le commentaire.
D’un autre côté, ils s’enchaînent l’un à l’autre et s’expliquent mutuellement. — Il leur disait. Voyez le v. 13
et l’explication. Le pronom ne désigne que les disciples, et ne saurait s’appliquer à tout l’auditoire décrit au
commencement du chapitre, v. 1 ; la suite des faits suppose que Jésus est seul avec les siens. Cf. v. 10. —
Est-ce qu’on apporte la lampe... La lucerna (lampe qui brûle de l’huile, par opposition à candela, chandelle
ou bougie) était faite généralement de terre cuite ou de bronze, avec une poignée d’un côté et de l’autre un
bec pour la mèche, et au centre un orifice servant à verser l’huile dans la lampe… Il y avait bien des formes
et des modèles différents de lampes ; suivant la nature des matériaux dont elles étaient faites, et le goût de
l’artiste qui mettait ces matériaux en œuvre ; mais, quel que fût leur degré d’ornementation, quelque
enrichies qu’elles pussent être d’accessoires et de détails capricieux, elles conservaient généralement… la
forme caractéristique d’un vase en forme de bateau ” [250]. — Sous le boisseau. Le boisseau était une
mesure romaine équivalant à peu près à notre décalitre. — Ou sous le lit. Le texte grec ne désigne pas le lit
proprement dit, mais le lit-siège, qui ne servait que pour les repas. Du reste, l’idée serait la même dans les
deux cas. Ainsi donc, personne ne songe à placer une lampe allumée sous un boisseau ou sous un lit : ce
serait une absurdité. — N’est-ce pas pour la mettre sur le lampadaire. Nous citons encore A. Rich :
“ Candelabrum, pied de lampe portatif, sur lequel on plaçait une lampe à huile. Ces pieds étaient quelquefois
faits en bois (Petronius, Satiricon, 95, 6) ; mais la plupart du temps ils étaient en métal (Cicéron, Verrines, 2,
4, 26), et destinés à être placés sur quelque autre pièce du mobilier… Ils devaient se mettre sur une table ou
reposer sur le sol ; dans ce cas, ils étaient d’une hauteur considérable, et consistaient en une tige haute et
élancée, imitant la tige d’une plante ; ou bien encore c’était une colonne effilée, surmontée d’un plateau rond
et plat sur lequel la lampe était placée ” [251]. Il y avait aussi le candélabre à suspension, qu’on attachait au
plafond ou à la muraille ; voyez l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 5, 15. — Maintenant, que signifie ce
proverbe à la place que lui assigne S. Marc ? Simplement, que les mystères du royaume des cieux ne sont pas
destinés à demeurer cachés. Jésus les communique à ses disciples pour que ceux -ci les prêchent un jour sur
les toits ; car la vérité ne doit pas et ne peut pas rester sous le boisseau.
Marc chap. 4 verset 22. - Car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, et rien ne se fait en
secret qui ne doive paraître en public. — Même pensée exprimée d’une autre manière : Bien que je vous
aie fait part de ces explications dans le secret, il faudra que vous les proclamiez ensuite hautement en tous
lieux, car ma volonté est qu’elles soient partout divulguées. Dans le v. 21, Jésus s’était servi d’une
comparaison familière ; ici il emploie une forme paradoxale : ces deux vêtements donnent beaucoup de relief
à l’idée.
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Marc chap. 4 verset 23-24. - Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende. 24Il leur disait
encore : Prenez garde à ce que vous entendrez. On vous mesurera avec la mesure dont vous vous serez
servis envers les autres, et il vous sera donné encore davantage. — Il leur disait encore. “ Elle est
familière à Marc cette transition par laquelle il réunit divers sermons et diverses parties de sermon ” [252].
— Prenez garde à ce que vous entendrez. Comme Jésus insiste sur la nécessité de l’attention ! Ne venait-il
pas, au verset précédent, de répéter la formule déjà employée un peu plus haut, v. 9 ? Cf. v. 3. Mais ce qu’il
dit est de la dernière importance pour les siens. “ Il avait prédit que ses actions et ses paroles devaient être
divulguées et mises en lumière en leur temps. Et comme, dans ce passage, son intention était que cela se
ferait pas les disciples, il les avertit sérieusement d’écouter sa doctrine attentivement et soigneusement ”.
Fr. Luc. — On vous mesurera… Le Sauveur, motive sa pressante invitation, et indique en même temps
quelle grande récompense il tient en réserve pour les prédicateurs diligents de la parole divine. “ Autant nous
apportons à ceux qui sont capables d’accueillir la grâce, autant nous puisons une grâce d’inondation ”.
S. Cyprien. Si les membres de l’Église enseignante sont attentifs à l’Évangile, ils sauront mieux le faire
goûter aux fidèles, et plus leur zèle aura été actif, plus leur couronne sera belle dans le ciel. Employons donc
de larges mesures, puisqu’elles serviront un jour à fixer notre part de gloire et de bonheur et d’amour !
Marc chap. 4 verset 25. - Car on donnera à celui qui a déjà, et à celui qui n’a pas on enlèvera même ce
qu’il a. — Quatrième proverbe, qui appuie et développe le troisième de même que le second (v. 22) avait
prouvé et expliqué le premier (v. 21). Sa signification est claire, et justifiée par mille faits d’expérience
journalière. Voyez l’explication du premier Évangile, Matth. 13, 12. Ajoutons une réflexion très juste du
P. Patrizi : “ Quand on applique des proverbes à la chose dont on parle, pour répondre à des besoins
d’enjolivement ou de rhétorique plutôt que pour la rendre plus certaine et plus indubitable, il ne faut pas
exiger une traduction littérale, mais se contenter d’un sens général qui correspond à cette chose ” [253].
D’après cette règle, voici quel nous semblerait être le sens spécial du proverbe dans notre verset : Quiconque
est attentif croît chaque jour dans la connaissance des divins mystères et devient plus capable de la
communiquer aux autres ; celui qui est inattentif oublie tout, car il perd bientôt le peu qu’il possédait. Avis
aux prêtres qui seraient tentés de négliger l’étude de la parole de Dieu et de la théologie.
semence en terre ; 27qu’il dorme ou qu’il se lève, la nuit et le jour, la semence germe et
croît sans qu’il s’en aperçoive. 28Car la terre produit d’elle-même, d’abord l’herbe,
ensuite l’épi, puis le blé tout formé dans l’épi. 29Et lorsque le fruit est mûr, aussitôt on y
met la faucille, parce que c’est le temps de la moisson.
Marc chap. 4 verset 26. - Il disait aussi : Il en est du royaume de Dieu comme lorsqu’un homme jette
de la semence en terre. — Il disait aussi. Cf. v. 24. Nous reprenons la suite du discours, qui avait été
interrompu après le v. 9, car le récit de S. Matthieu, Matth. 13, 31, 36, suppose clairement que la parabole du
grain de sénevé, racontée par S. Marc après celle-ci (cf. v. 30 et ss.), fut prononcée devant le peuple. — Il en
est du royaume de Dieu. Le royaume messianique, dans l’ensemble de ses phases terrestres et avant d’arriver
à sa consommation dans le ciel (cf. v. 29), a une ressemblance frappante avec le fait décrit par Jésus dans les
lignes qui suivent. — Comme lorsqu’un homme jette de la semence… Quel est cet homme ? C’est à coup sûr
Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu’on a si justement appelé le divin Semeur. Il est venu sur la terre, et il a
répandu abondamment, surtout pendant sa Vie publique, la semence par excellence (il y a dans le grec la
semence avec l’article), de laquelle devait sortir son royaume.
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Marc chap. 4 verset 27. - qu’il dorme ou qu’il se lève, la nuit et le jour, la semence germe et croît sans
qu’il s’en aperçoive. — Qu’il dorme ou qu’il se lève… Quand un agriculteur a confié son grain à la terre, il
revient chez lui et se livre à ses occupations accoutumées, abandonnant le reste aux forces mystérieuses de la
nature et aux soins de la divine Providence. Il a fait tout ce qu’il a pu pour là réussite de son opération : le
reste n’est plus son affaire. Il attend donc patiemment que la germination, puis la croissance, puis la maturité,
aient lieu, sans aller comme les enfants (nous nous souvenons d’avoir agi ainsi plus d’une fois) remuer la
terre de temps à autre, pour voir si les graines émettent un germe et des racines. — La nuit et le jour. Cette
petite description est vivante et pittoresque. Naturellement, “ nuit ” retombe sur le verbe “ dorme ”, “ jour ”
sur “ se lève ”. — La semence germe et croît… Tandis que le semeur vaque a ses autres travaux, la graine qui
semble pourtant inactive, est l’objet d’opérations aussi multiples qu’admirables. Doucement échauffée par
les forces fécondantes du sol, humectée par la rosée ou par les pluies, elle éclate, émet en haut et en bas de
petits organes qu’elle tenait soigneusement cachés dans son sein ; bientôt elle finit par percer le sol. — Sans
qu’il le sache. Assurément, le semeur n’est pas demeuré indifférent au sort du grain qu’il avait jeté en terre. Il
y a souvent pensé avec le plus vif intérêt ; néanmoins, à part une protection générale qui ne va pas bien loin,
tout ce qui advient après les semailles est placé en dehors de son contrôle, comme aussi en dehors de sa
science. Mais ce trait peut-il bien s’appliquer au Christ ? Plusieurs auteurs, croyant qu’il était impossible de
le concilier avec les perfections de sa nature divine, ont pensé à tort que la parabole ne le désignait
nullement, et ils en on aussitôt restreint l’application aux Apôtres et aux autres prédicateurs de l’Évangile.
D’autres ont supposé que les détails contenus dans ce verset ne sont que des ornements accessoires, une sorte
de draperie extérieure, et qu’ils n’ont aucune importance relativement à l’idée-mère. Mais tout ne peut-il pas
s’expliquer sans exagération d’aucun genre ? Jésus a semé, comme nous le disions en commençant, tant qu’il
a vécu sur la terre : il posait ainsi les fondements de son royaume. Quand le moment fixé par son Père fut
venu, il est remonté au ciel, pour n’en redescendre visiblement qu’à la fin du monde, quand il faudra faire la
moisson universelle. Entre ces deux époques, malgré l’assistance qu’il donne perpétuellement à la divine
graine, il ressemble à un agriculteur ordinaire, qui la laisse croître d’elle -même à travers mille chances
bonnes et mauvaises. C’est en ce sens qu’il paraît dormir, ignorer.
Marc chap. 4 verset 28. - Car la terre produit d’elle-même, d’abord l’herbe, ensuite l’épi, puis le blé
tout formé dans l’épi. — Car la terre produit d’elle-même. “ D’elle même ” est le mot important du récit. Il
exprime admirablement bien la spontanéité avec laquelle le sein de la terre fait fructifier les semences qu’on
lui confie. Aussi les classiques grecs et le juif Philon l’emploient-ils dans le même sens que notre
Évangéliste, pour montrer qu’après les semailles la terre agit indépendamment de l’homme et de sa
coopération. On ne le rencontre qu’en un seul autre endroit du Nouveau Testament, Ac 12, 10. — D’abord
l’herbe, ensuite l’épi… Belle gradation, copiée d’après nature et qui nous montre les trois principaux états
par lesquels passent les céréales et tous les autres végétaux du même genre, entre le temps des semailles et
celui de la moisson. Il y a d’abord l’enfance représentée par le frais gazon qui sort de terre, la jeunesse que
figure l’épi sortant vigoureux de sa gaine, enfin la maturité, l’état parfait. Car, d’après le vieux proverbe. “ la
nature ne fait rien par saut ”. Il en est de même dans le règne spirituel.
Marc chap. 4 verset 29. - Et lorsque le fruit est mûr, aussitôt on y met la faucille, parce que c’est le
temps de la moisson. — Et lorsque le fruit est mûr. La Peschito syriaque traduit : “ Quand les fruits
donneront grassement du retour ”, et la version de Philoxène : “ Lorsque le fruit sera parfait ”. Le récit
suppose donc que le blé est parfaitement mûr et qu’il est temps de le moissonner. — Aussitôt on y met la
faucille, latinisme de S. Marc, ou plutôt hébraïsme de Jésus lui-même. Cf. Jl 3.13 ; שלחו מגל. La faucille
est mentionnée encore dans un autre passage du Nouveau Testament, que nous citons en entier parce qu’il
peut nous aider à mieux comprendre celui-ci ; “ Et je vis : et voilà une nuée blanche et, assis sur la nuée,
quelqu’un de semblable au Fils de l’homme, ayant sur sa tête une couronne d’or, et en sa main une faux
tranchante. Et un… ange sortit du temple, criant d’une voix forte à celui qui était assis sur la nuée ; Lance ta
faux et moissonne, car l’heure de moissonner est venue, parce que la moisson de la terre est sèche. Et celui
qui était assis sur la nuée jeta sa faux sur la terre, et la terre fut moissonnée ”. Ap 14, 14-16. Dans notre
parabole, comme dans ces lignes de l’Apocalypse, la moisson représente donc l’époque de la fin du monde.
Voici maintenant la signification générale de cette gracieuse histoire de la semence qui croît secrètement. On
peut sans doute l’appliquer à chaque âme individuelle et à l’influence qu’y exerce la parole divine prêchée
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par les ministres de l’Évangile. Alors la morale serait : “ Moi (Paul), j’ai planté, Apollos a arrosé ; mais c’est
Dieu qui donnait la croissance ”, 1Co 3, 6. Le prédicateur sème le bon grain, mais ce n’est pas lui qui le fait
germer. Qu’il n’ait donc pas de préoccupation humaine au sujet de son développement : qu’il évite de
s’inquiéter outre mesure, de s’impatienter, si la croissance n’est pas aussi rapide qu’il le souhaiterait, car “ la
semence se développe à son insu ”. Ce premier sens est évidemment contenu dans la parabole, et il est à coup
sûr très consolant pour nous, puisqu’il nous montre l’énergie secrète, énergie pourtant très réelle, de la parole
divine, qui lui fait produire des effets merveilleux quoique invisibles. Toutefois, on doit admettre aussi un
autre sens plus universel, qui répond directement aux intentions premières de Jésus. En effet, puisque cette
parabole est rangée parmi celles qui traitent du royaume des cieux, il est manifeste par là-même qu’elle doit
s’appliquer avant tout à l’Église, à l’empire messianique considéré dans son ensemble. À ce point de vue,
ainsi qu’il a été dit dans la note du v. 26, c’est par Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même que la semence a
été jetée : c’est par lui que la moisson sera faite à la fin des temps. Entre ces deux époques, le grain qui
représenta l’Évangile se développe lentement, d’une manière indépendante de l’action humaine ; mais il se
développe sûrement, il a ses évolutions successives, ses progrès magnifiques, qui font que l’Église du Christ,
d’abord semblable à l’humble gazon qui sort timidement du sol, devient ensuite peu à peu un riche épi, qui se
courbe sous le poids du blé qu’il contient. Ainsi comprise, cette parabole ajoute réellement une idée neuve
aux sept autres (Voyez l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 13-52), et c’est pour cela que l’Esprit Saint nous
l’a conservée par l’intermédiaire de S. Marc.
Marc chap. 4 verset 30. - Il disait encore : A quoi comparerons-nous le royaume de Dieu ? ou par
quelle parabole le représenterons-nous ? — À quoi comparerons-nous… par quelle parabole… Ces
formules sont destinées tout à la fois à relever l’attention des auditeurs et à ménager une transition entre deux
idées distinctes. Elles étaient fréquemment employées par les Rabbins. — La parabole précédente nous avait
révélé la croissance imperceptible du royaume des cieux sur la terre, les révolutions intérieures produites par
l’Évangile, soit dans le monde en général, soit dans chaque âme en particulier. Celle-ci nous fait assister à ses
progrès extérieurs et visibles.
Marc chap. 4 versets 31 et 32. - Il est comme un grain de sénevé qui, lorsqu’on le sème dans la terre,
est la plus petite de toutes les semences qui sont sur la terre ; 32mais, lorsqu’il a été semé, il monte, et
devient plus grand que tous les légumes, et pousse de grandes branches, de sorte que les oiseaux du ciel
peuvent habiter sous son ombre. — Voyez les détails dans l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 13-32. S.
Marc, bien que son récit soit conforme aux deux autres, a quelques petites variantes qui lui sont propres. Il
dit que la graine fut semée dans la terre ; S. Matthieu et S. Luc ont employé des expressions moins vagues :
“ dans son jardin ”, “ dans son champ ”. En revanche, il exprime par deux traits pittoresques le merveilleux
développement de la plante ; d’une part pousse de grandes branches ; de l’autre les oiseaux viennent se
réfugier sous son ombre. Nous avons vu de nos propres yeux, dans l’île d’Oléron, de nombreux échantillons
de la “ sinapis nigra ” (moutarde noire) parvenus à des dimensions presque aussi surprenantes que celles qui
ont été mentionnées dans le commentaire de Matth. 13-32. — “ La graine de moutarde est au premier abord
petite, sans intérêt, sans saveur ni odeur : Mais avoir germé en terre, aussitôt elle dégage une odeur, une
âcreté, et on s'étonne qu'une si petite graine puisse contenir un si grand feu. De même il semble au premier
abord que la foi chrétienne soit faible, petite et vile, ne révélant pas sa puissance, sans orgueil, sans grâce. ”
[254]. Les Pères aiment en général à relever, à propos de cette parabole, la vertu âcre et brûlante de la graine
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de moutarde [255]. Néanmoins ce n’est pas sur ce point spécial que Jésus appuie dans sa comparaison, mais
sur l’énorme différence qui existe entre une si petite graine et la plante vigoureuse qu’elle produit. Le divin
Maître aurait pu choisir d’autres graines, celle du cèdre par exemple et signaler des disproportions encore
plus étonnantes ; toutefois il convenait mieux à son but de signaler l’un des végétaux les plus insignifiants.
— Voir dans Didron l’usage fréquent que l’art chrétien a fait de cette parabole [256]. Supposant avec justesse
que le grain de sénevé symbolisait Jésus lui-même, du sein duquel était sortie peu à peu l’Église entière, on
se plaisait autrefois à représenter “ le Christ dans un tombeau : de sa bouche sort un arbre sur les branches
duquel sont les Apôtres ”.
étaient capables de l’entendre, 34et il ne leur parlait pas sans paraboles ; mais, en
particulier, il expliquait tout à ses disciples.
Marc chap. 4 verset 33. - Il leur exposait la parole par de nombreuses paraboles de ce genre, selon
qu’ils étaient capables de l’entendre. — S. Marc, de même que S. Matthieu, rattache à la parabole du grain
de sénevé une réflexion générale, dans laquelle il fait ressortir la coutume que prit alors Notre -Seigneur
d’enseigner sous forme de paraboles. Seulement, tandis que le premier Évangéliste, après avoir signalé cette
circonstance, montre le rapport qu’elle avait avec une prophétie de l’Ancien Testament, le nôtre établit un
contraste entre l’enseignement public de Jésus et son enseignement privé. Les deux narrations se complètent
ainsi l’une l’autre. — De nombreuses paraboles de ce genre… S. Marc insinue par là-même qu’il n’a
communiqué à ses lecteurs qu’un simple extrait très abrégé des paraboles du Sauveur. — Il leur exposait la
parole. Le pronom “ leur” désigne la masse du peuple : cela ressort très clairement du v. 34, où ce même
pronom est mis en opposition avec “ ses disciples ”. — Selon qu’ils étaient capables de l’entendre. “ On
explique ceci de deux manières. Selon qu’ils pouvaient l’entendre, c’est-à-dire, selon leur portée.
Jésus-Christ se proportionnait à la capacité de ses auditeurs, se rabaissant à leur peu d’intelligence pour leur
être utile, et prenant ses paraboles des choses communes et triviales. D’autres l’expliquent dans un sens tout
contraire : il leur parlait suivant leur disposition, il leur découvrait les vérités comme ils étaient dignes de les
écouter. Leur orgueil, leur peu de docilité ne méritaient pas d’être mieux traités, ni de recevoir une plus
grande intelligence ” [257]. Le docte exégète dit ensuite, en parlant du second sentiment : “ C’est la vraie
explication de cet endroit ”. Nous le croyons comme lui d’après le contexte, puisque Jésus a dit nettement
plus haut, vv. 11 et 12, que la nouvelle forme donnée à son enseignement avait un caractère pénal.
Marc chap. 4 verset 34. - et il ne leur parlait pas sans paraboles ; mais, en particulier, il expliquait tout
à ses disciples. — Il ne leur parlait pas sans paraboles. Expression très énergique : il ne faudrait cependant
pas en trop presser la signification, car, selon la juste remarque de D. Calmet, l.c., toutes les fois qu’il
s’agissait de vérités pratiques et morales, le divin Maître employait toujours un langage clair et simple. Il
semble donc qu’il est bon de restreindre au dogme, et plus spécialement au royaume des cieux, à
l’établissement de l’Église, la note de l’écrivain sacré. — Mais, en particulier, il expliquait tout à ses
disciples… D’après les manuscrits B, C, L, Δ, le texte, qui semble authentique, joue sur les mots d’une
manière intéressante : en particulier à ses disciples particuliers. — Il expliquait tout. Ici encore, le texte grec
emploie une expression qui mérite d’être signalée, qu’on peut traduire par “ il résolvait comme une énigme ”,
qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans le Nouveau Testament. Mais S. Pierre, dans sa seconde Épître, 2P 1,
20, ayant à parler de l’interprétation, fait précisément usage d’une expression semblable. Les critiques n’ont
pas manqué de relever ces deux expressions pour montrer les ressemblances de style qui existent entre
l’Évangile selon S. Marc et les écrits de S. Pierre.
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Parall. Matth. 8, 23-27 ; Luc 8, 22-25.
35
Il leur dit en ce même jour, lorsque le soir fut venu : Passons sur l’autre bord. 36Et
ayant renvoyé la foule, ils l’emmenèrent avec eux dans la barque tel qu’il était, et
d’autres barques le suivaient. 37Et il s’éleva un grand tourbillon de vent une violente
tempête, et les flots entraient dans la barque, de sorte qu’elle se remplissait. 38Et lui, il
dormait à la poupe, sur un coussin. Ils le réveillent, et lui disent : Maître, cela ne vous
préoccupe pas que nous soyons en train de périr ? 39Alors, s’étant levé, il menaça le
vent, et dit à la mer : Tais-toi, calme-toi. Et le vent cessa, et il se fit un grand calme.
40
Puis il leur dit : Pourquoi avez-vous si peur ? N’avez-vous pas encore la foi ? Et ils
furent saisis d’une grande crainte ; et ils se disaient l’un à l’autre : Quel est donc
celui-ci, à qui les vents et les mers obéissent ?
Marc chap. 4 verset 35. - Il leur dit en ce même jour, lorsque le soir fut venu : Passons sur l’autre bord.
— En ce même jour, lorsque le soir fut venu. Tandis que les deux autres synoptiques ne signalent que d’une
manière très vague la date de ce prodige, S. Marc la précise avec une grande netteté. C’était le jour même où
Jésus s’était défendu contre les Pharisiens de chasser les démons grâce au concours de Belzébuth, Marc 3, 20
et ss., le jour même où il avait inauguré son enseignement sous la forme de paraboles, Marc 4, 1 et ss. Cette
journée avait été bien fatigante pour le divin Maître ; néanmoins, le soir venu, il dit à ses disciples : Passons
sur l’autre bord, allons de l’autre côté du lac. Jésus étant auprès de Capharnaüm quand il donna cet ordre, et
Capharnaüm étant situé sur la rive occidentale, cela revenait à dire : Allons sur la rive orientale, en Pérée. Ce
fut là un voyage célèbre, accompagné de toute espèce de miracles, bien qu’il n’ait duré qu’un jour et une
nuit. Jésus y trouva l’occasion de manifester sa puissance divine de quatre manières différentes. Il montra
d’abord qu’il était le roi de la nature, Marc 4, 35-40 ; il se révéla ensuite tour à tour comme roi des esprits,
Marc 5, 1-20, comme roi des corps et comme roi de la mort et de la vie, Marc 5, 21-43.
Marc chap. 4 verset 36. - Et ayant renvoyé la foule, ils l’emmenèrent avec eux dans la barque tel qu’il
était, et d’autres barques le suivaient. — Et ayant renvoyé la foule. Les disciples congédient doucement la
foule, en lui disant que le Maître va partir. Cela fait, ils l’emmenèrent … tel qu’il était c’est-à-dire, “ sans
aucune préparation pour le chemin ”, Wetstein. “ C’est une façon élégante de parler quand on veut dire que
quelqu’un a persévéré fidèlement dans sa voie, de dire qu’il a conservé le même habit ” , écrit Wolf au sujet
de cette expression. Le départ fut donc immédiat. Du reste, Jésus était déjà tout embarqué d’après Marc 4, 1.
Plus loin, Marc 6, 8, nous verrons le Sauveur recommander à ses Apôtres de se mettre en route sans aucun
préparatif, quand ils entreprendront leurs premières missions : il commence par prêcher d’exemple. — Et
d’autres barques le suivaient… Ces autres barques, qui se mirent à la suite de celle qui portait Jésus,
contenaient des disciples désireux de ne pas se séparer du Sauveur. La petite flottille fut probablement
dispersée par l’orage, car, au débarquement, Jésus parait avoir été seul avec les Apôtres.
Marc chap. 4 verset 37. - Et il s’éleva un grand tourbillon de vent une violente tempête, et les flots
entraient dans la barque, de sorte qu’elle se remplissait. — Et il s’éleva un grand tourbillon… Voyez
l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 8, 24. La description de la tempête est encore plus vivante dans le récit
de S. Marc que dans les deux autres : surtout d’après le texte grec, où plusieurs des verbes sont au temps
présent. Il désigne une de ces violentes tempêtes qui se déchaînent en un clin d’œil sur le lac de Gennésareth,
“ les gorges voisines servant comme de couloirs pour amener le vent des montagnes ” [258]. — Les flots
entraient : d’après le grec, il faudrait “ les vagues battaient fortement la nacelle ”.
Marc chap. 4 verset 38. - Et lui, il dormait à la poupe, sur un coussin. Ils le réveillent, et lui disent :
Maître, cela ne vous préoccupe pas que nous soyons en train de périr ? — Et lui, il dormait à la poupe…
Comme S. Marc à bien noté toutes les circonstances ! S. Matthieu et S. Luc se contentent de mentionner le
sommeil de Jésus ; mais, à ce fait principal, notre évangéliste a ajouté deux traits particuliers qui font revivre
pour nous la scène entière. Il signale d’abord la partie de la barque où se trouvait Jésus : c’était la poupe qui
est habituellement réservée aux passagers dans les bateaux de petite dimension, parce que le tangage s’y fait
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moins sentir. Il décrit ensuite l’attitude du divin Maître : il dormait à la poupe, sur un coussin, en grec avec
l’article : le coussin qui se trouvait dans la barque. Jésus, fatigué par ses travaux de la journée, a appuyé sa
tête sur un coussin, et il s’est bientôt endormi. Quel doux tableau ! Michælis l’a dépoétisé en supposant sans
la moindre raison que le Sauveur s’était chargé du gouvernail, mais que le sommeil l’avait tout à coup gagné
parmi ses fonctions de pilote. Jésus dormait pendant l’orage, Jonas aussi ; de là le rapprochement suivant
établi par S. Jérôme, Comm, in Matth. 8, 34 : “ Nous lisons le type de ce signe dans Jonas, quand il était en
sécurité lorsque les autres périssaient ; quand il dormit et se releva. Et quand par le pouvoir et le mystère de
sa passion, il libéra ceux qui se levaient. ” [259]. Autre réflexion intéressante : “ Ceci est le seul passage
évangélique dans lequel nous voyons Jésus en train de dormir. Il est important de noter les circonstances
dans lesquelles on le trouve faisant ou subissant quelque chose d’humain ” [260]. Nous aimons à nous
rappeler encore l’interprétation mystique de quelques Pères, d’après laquelle le coussin de Jésus n’est autre
que le bois sacré de la croix, sur lequel il s’endormit pendant sa Passion. Satan profita de ce sommeil pour
susciter une tempête terrible contre l’Église naissante ; mais Jésus s’éveilla par la Résurrection, et fit
immédiatement cesser l’orage. — Ils le réveillent. Les disciples, se croyant perdus, ont recours à Celui dont
ils connaissent déjà la toute-puissance. — Maître, cela ne vous préoccupe pas… Ce cri indique de la part de
ceux qui le poussaient un mouvement d’impatience causé par l’imminence du péril : S. Marc seul nous l’a
conservé sous cette forme caractéristique. D’après S. Matthieu, les Apôtres auraient dit : “ Seigneur,
sauvez-nous, nous périssons ” ; d’après S. Luc, plus simplement encore : “ Maître, nous périssons. ”. On le
voit, ce ne sont pas uniquement des variantes dans les paroles, mais de vraies divergences dans le ton, dans
les sentiments. Il est probable que les trois phrases furent prononcées en même temps, chaque disciple
parlant alors d’après le sentiment qui dominait en lui.
Marc chap. 4 verset 39. - Alors, s’étant levé, il menaça le vent, et dit à la mer : Tais-toi, calme-toi. Et le
vent cessa, et il se fit un grand calme. — Quelle majesté dans cette attitude de Jésus ! Quelle majesté dans
ses paroles ! Tais-toi, calme-toi, s’écria-t-il, parlant à la mer et employant deux verbes synonymes pour
imprimer plus d’énergie à son commandement. S. Marc signale seul les paroles du Thaumaturge.
Remarquons la gradation qui existe dans les ordres du Sauveur : il commence par menacer le vent, qui était
cause de la tempête ; il impose ensuite silence aux flots courroucés, les réprimandant comme un maître fait
ses écoliers rebelles. Il y a là deux belles personnifications des forces de la nature. — Et le vent cessa : dans
le grec, ἐκόπασεν, mot extraordinaire, qui n’est employé qu’à trois reprises dans le Nouveau Testament (ici,
Marc 6, 51 et Matth. 14, 32) et qui indique un repos provenant d’une sorte de lassitude. — Il se fit un grand
calme : le verbe grec correspondant s’applique spécialement au calme de la mer et des lacs. Le vent s’est
soumis à la parole toute-puissante de Jésus : les flots obéissent à leur tour, et, contrairement à ce qui se passe
d’ordinaire en pareil cas, reprennent aussitôt un équilibre parfait. Quand Jésus guérissait les malades, il n’y
avait pas de convalescence ; quand il apaise une tempête, il l’arrête brusquement sans transition.
Marc chap. 4 verset 40. - Puis il leur dit : Pourquoi avez-vous si peur ? N’avez-vous pas encore la foi ?
Et ils furent saisis d’une grande crainte ; et ils se disaient l’un à l’autre : Quel est donc celui-ci, à qui
les vents et les mers obéissent ? — Les disciples méritaient aussi des reproches : Jésus les leur adresse pour
leur instruction — N’avez-vous pas encore la foi ? La Recepta porte : Comment n’avez-vous pas la foi ?
Mais les manuscrits B, D, L, Sinait., ont la variante “ pas encore ”, que les versions copte et italique ont lue
de même que la Vulgate. “ Si les disciples avaient eu la foi, ils auraient été persuadés que Jésus pouvait les
protéger, quoique endormi ”. Théophylacte. — Et ils furent saisis d’une grande crainte… Dans le texte grec,
ces mots commencent un nouveau verset, qui est le 41e du chapitre 4. — La crainte envahit une seconde fois
l’âme des Apôtres, mais c’est une crainte d’un autre genre : précédemment, v. 38, ils avaient eu peur de
l’orage qui menaçait de les engloutir ; maintenant, le miracle si éclatant de Jésus les remplit d’un effroi
surnaturel et, se faisant part de leurs impressions, ils se demandent les uns aux autres : Quel est donc
celui-ci… Précédemment, Marc 1, 27, après la guérison d’un démoniaque, les assistants s’étaient écriés :
“ Qu’est-ce que ceci ? ”. Aujourd’hui, l’attention est plutôt dirigée sur la personne même de Jésus : Que doit
être celui qui opère de tels prodiges ? — Tertullien, adv. Marc 4, 20, rapproche ce miracle de plusieurs
passages prophétiques : “ Quand Jésus traverse, le psaume trouve son accomplissement : Le Seigneur, dit-il,
est sur les grandes eaux. Quand il calme les eaux de la mer, se réalise ce qu’avait dit Habacuc : dispersant
les eaux sur son chemin (Hab 3, 15). Quand la mer en vient aux menaces, c’est Nahum qui se voit
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approuvé : menaçant la mer, dit-il, et l’asséchant Nah 1, 4). Et aussi quand il était incommodé par les
vents ” [261].
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ÉVANGILE SELON S. MARC CHAPITRE 5
Jésus passe dans la région des Gadaréniens, où il guérit un démoniaque au milieu de circonstances
extraordinaires (vv. 1-17). - A son départ, il charge celui qu’il a guéri de prêcher l’Évangile dans la contrée
(vv. 18-20). - Quand il débarque sur la rive occidentale, un chef de synagogue le supplie de rendre la santé à
sa fille mourante (vv. 21-24). - En se rendant chez Jaïre, Jésus guérit l’hémorrhoïsse (vv. 25-34). - “ Jeune
fille, lève-toi ” (vv. 35-43).
1
Ils arrivèrent de l’autre côté de la mer, au pays des Géraséniens. 2Et comme il sortait
de la barque, tout à coup vint à lui, sortant des tombeaux, un homme possédé d’un
esprit impur, 3qui avait sa demeure dans les tombeaux. Et personne ne pouvait plus le
lier, même avec des chaînes ; 4car souvent il avait eu les fers aux pieds, et avait été lié
de chaînes ; mais il avait rompu les chaînes et brisé les fers, et personne ne pouvait le
maîtriser : 5Il était sans cesse, jour et nuit, dans les tombeaux et sur les montagnes,
criant et se meurtrissant avec des pierres. 6Ayant donc vu Jésus de loin, il accourut et
l’adora ; 7et poussant un grand cri, il dit : Qu’y a-t-il entre vous et moi, Jésus, Fils du
Dieu Très-haut ? Je vous en conjure au nom de Dieu, ne me tourmentez pas. 8Car Jésus
lui disait : Esprit impur, sors de cet homme. 9Et il lui demanda : Quel est ton nom ? Il
répondit : Mon nom est Légion, parce que nous sommes nombreux. 10Et il le priait avec
instance de ne pas les chasser du pays. 11Or il y avait là, près de la montagne, un grand
troupeau de porcs en train de paître. 12Et les démons le suppliaient, en disant :
Envoyez-nous dans ces porcs, afin que nous y entrions. 13Jésus le leur permit aussitôt ;
et les esprits impurs, sortant du possédé, entrèrent dans les pourceaux, et le troupeau
se précipita avec impétuosité dans la mer. Il y en avait environ deux mille, et ils furent
noyés dans la mer. 14Ceux qui les faisaient paître s’enfuirent, et portèrent la nouvelle
dans la ville et dans les champs. Et les gens sortirent pour voir ce qui était arrivé. 15Ils
vinrent auprès de Jésus, et virent celui qui avait été tourmenté par le démon, assis,
vêtu, et revenu à la raison ; et ils furent effrayés. 16Ceux qui avaient vu ce qui s’était
passé leur racontèrent ce qui était arrivé au possédé et aux porcs. 17Et ils se mirent à
prier Jésus de sortir de leur territoire. 18Comme il montait dans la barque, celui qui
avait été tourmenté par le démon se mit à lui demander de pouvoir rester avec lui.
19
Mais Jésus ne l’accepta pas, et lui dit : Va dans ta maison, auprès des tiens, et
annonce-leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi, et comment il a eu pitié de toi. 20Et
il s’en alla, et se mit à proclamer dans la Décapole tout ce que Jésus avait fait pour lui ;
et tous étaient dans l’admiration.
Nous trouvons ici la plus merveilleuse de toutes les guérisons de démoniaques opérées par Jésus. Le récit
très détaillé de S. Marc renouvelle en quelque sorte sous nos yeux cet incident grandiose, où le caractère
messianique et divin du Sauveur se manifeste avec tant d’évidence. Les traits propres à notre Évangéliste
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apparaissent presque à chaque verset. Bornons-nous à signaler les principaux. v. 4 : “ personne ne pouvait le
maîtriser ” ; v. 5 ; “ dans les tombeaux et sur les montagnes, criant et se meurtrissant ” ; v. 6 ; “ Ayant donc
vu Jésus de loin, il accourut ” ; v. 7 : “ poussant un grand cri ” : “ Je vous en conjure au nom de Dieu ” ;
v. 10 : “ il le priait avec instance de ne pas les chasser du pays ” ; v. 13 : “ Il y en avait environ deux mille ” ;
v. 20 : “ il ... se mit à proclamer dans la Décapole ”.
Marc chap. 5 verset 1. - Ils arrivèrent de l’autre côté de la mer, au pays des Géraséniens. — De l’autre
côté de la mer : sur la rive orientale ; ou mieux encore, d’après l’opinion commune, dans la contrée située au
S.-E. du lac. — Au pays des Géraséniens. Nous avons fait connaître, dans notre commentaire de Matth. 8,
28, les différentes leçons du texte grec, des versions et des Pères relativement à ce nom propre, (Γαδαρηνῶν,
Γερααηνῶν, Γεργεσηνῶν) et la grande difficulté qu’elles créent à l’exégète. Notre choix s’est alors porté sur
Gadara. Il est venu depuis à notre connaissance que plusieurs commentateurs ou géographes [262] reviennent
à l’opinion d’Origène ; l’un d’eux, le Dr Thomson, ayant découvert, auprès de l’ouadi Semak, en face de la
plaine de Tibériade, les ruines d’une ville que son guide arabe nomma Kersa ou Ghersa, et qu’il n’hésite pas
à identifier avec l’antique Gergesa où Jésus, selon le grand interprète alexandrin, aurait guéri le démoniaque
[263]. “ La ville est située à quelques mètres du rivage et, immédiatement au-dessus d’elle, se dresse une
montagne énorme dans laquelle sont d’anciens tombeaux… Le lac est si rapproché de la base de la
montagne, que les pourceaux, se précipitant en bas tout affolés, eussent été dans l’impossibilité de s’arrêter ;
nécessairement ils devaient tomber dans le lac et s’y noyer ”. Nous admettons sans peine que cette
découverte semble favoriser l’opinion d’Origène, et que le site décrit par M. Thomson concorderait mieux
que le territoire de Gadara avec la narration évangélique. Toutefois le texte sacré n’exige nullement que la
ville fût tout à fait sur les bords du lac, et les guides arabes ont si fréquemment donné de fausses indications
sur les vieilles localités de la Palestine, qu’il y a tout intérêt à ne pas se presser trop pour les adopter.
Marc chap. 5 verset 2. - Et comme il sortait de la barque, tout à coup vint à lui, sortant des tombeaux,
un homme possédé d’un esprit impur. — Comme il sortait de la barque : c’était donc quelques instants
après le débarquement de Jésus et des Apôtres. — Un homme possédé d’un esprit impur. Cf. Marc 1, 23 et
l’explication. Un homme au pouvoir du démon, l’esprit immonde par excellence. S. Matthieu mentionne
deux possédés (voir le commentaire de Matth. 8, 28) ; S. Marc et S. Luc n’en présentent qu’un durant toute
la scène qui va suivre : c’était probablement le plus célèbre. “ Comprenons que l'un des deux était un
personnage plus fameux et plus renommé , dont le pays déplorait extrêmement le malheur ” [264]. Voyez un
singulier essai de conciliation écrit par Lightfoot. [265].
Marc chap. 5 versets 3 à 5. - Qui avait sa demeure dans les tombeaux. Et personne ne pouvait plus le
lier, même avec des chaînes ; 4car souvent il avait eu les fers aux pieds, et avait été lié de chaînes ; mais
il avait rompu les chaînes et brisé les fers, et personne ne pouvait le maîtriser : 5Il était sans cesse, jour
et nuit, dans les tombeaux et sur les montagnes, criant et se meurtrissant avec des pierres. — Ces trois
versets contiennent une description pittoresque du caractère sauvage et farouche de notre démoniaque. Sa vie
était un perpétuel paroxysme de folie furieuse, ce qui faisait de lui un objet d’effroi et d’horreur pour toute la
contrée. — Dans les tombeaux. Cf. v. 5. Les vastes chambres sépulcrales creusées dans le roc aux environs
de Gadara, tel était son domicile habituel ; preuve qu’il avait complètement abandonné la société des
hommes. L’esprit impur qui le dominait lui faisait hanter les tombeaux. — Personne ne pouvait plus le lier,
même avec des chaînes… Les détails suivants montrent en effet le motif pour lequel on avait désormais cessé
d’enchaîner le démoniaque. Des expériences réitérées avaient prouvé que c’était inutile. — Car souvent il
avait eu les fers aux pieds… “ Dans la civilisation si vantée de l’antiquité, dit justement M. Farrar, il n’y
avait ni hôpitaux, ni établissements pénitentiaires, ni asiles ; et les infortunés de cette espèce, trop dangereux
pour qu’on les tolérât dans la société, étaient simplement expulsés d’auprès de leurs semblables : pour les
empêcher de nuire, on employait à leur égard des mesures à la fois insuffisantes et cruelles ” [267]. Il fallait
le Christianisme, et surtout le Catholicisme, pour créer des refuges à ces êtres malheureux. — Les fers
désigne des entraves mises autour des pieds et des jambes, les chaînes des liens ou des chaînes qui
attachaient les mains et les bras, peut-être aussi le corps. — Il avait rompu les chaînes… Rendu plus furieux
encore par ce traitement, le possédé, dont le démon centuplait les forces musculaires, mettait en pièces
chaînes et entraves. Ainsi donc, comme l’ajoute l’Évangéliste, “ personne n’avait réussi à le dompter ”. —
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Sur les montagnes. Quand il n’était pas caché dans les sépulcres, on le voyait courant comme un forcené à
travers les montagnes qui bordent les rives orientales de la mer de Galilée. Alors il poussait de grands cris,
bien plus, il se déchirait le corps en se frappant avec des pierres. Affreux spectacle, qui prouve jusqu’à quel
point ce malheureux était au pouvoir du démon. Un Évangile apocryphe, faisant allusion à cette lamentable
histoire des possédés de Gadara, note un autre trait caractéristique : “ il mangeait ses propres membres ”
[268].
Marc chap. 5 versets 6 et 7. - Ayant donc vu Jésus de loin, il accourut et l’adora ; 7et poussant un grand
cri, il dit : Qu’y a-t-il entre vous et moi, Jésus, Fils du Dieu Très-haut ? Je vous en conjure au nom de
Dieu, ne me tourmentez pas. — Mais voici que le Libérateur se présente, et le démoniaque, un instant
calmé, par son influence qui se fait sentir au loin (ayant donc vu Jésus de loin), accourt au-devant de lui et se
prosterne à ses pieds. — Qu’y a-t-il entre vous et moi ? Cf. Marc 1, 24. Qu’avons-nous de commun ?
Pourquoi ne me laissez-vous pas en paix ? On le voit, c’est le démon qui reprend son empire, et qui parle par
la bouche du possédé. — Jésus, Fils du Dieu Très-haut. C’est la première fois que Dieu reçoit ce nom dans
les écrits du Nouveau Testament : mais il l’avait fréquemment porté sous l’ancienne Loi. Déjà, Melchisédech
nous a été présenté, Gn 14, 18, comme prêtre אל עליון, c’est-à-dire du Dieu très haut. Les prophètes et les
poètes sacrés ont depuis répété sans cesse que le Seigneur est El-Elyon[269]. À lui seul, l’auteur de
l’Ecclésiastique a répété ce titre quarante fois au moins. Les démons le connaissent aussi et le donnent à
Dieu. Cf. Luc 8, 28 ; Ac 16, 17. Ici, l’esprit impur ose même s’en servir pour adresser à Jésus une adjuration
solennelle. — Ne me tourmentez pas. C’est toujours Satan qui parle ; il sait que Jésus va l’expulser (v. 8), et,
par une humiliante supplication, il essaie d’échapper à ce sort qui l’effraie. Selon une belle pensée de S.
Jérôme, les démons, semblables à des esclaves fugitifs, ne songent, lorsqu’ils aperçoivent leur Maître, qu’aux
châtiments qui les attendent. Eux, qui tourmentent si cruellement les hommes, ils ont peur d’être tourmentés
à leur tour.
Marc chap. 5 verset 8. - Car Jésus lui disait : Esprit impur, sors de cet homme. — Motif de cette
adjuration pressante du démon. En cet instant même, Jésus lui ordonnait de se retirer. Habituellement, quand
le Sauveur donnait un ordre de ce genre, il était aussitôt obéi : dans la circonstance présente, il accorda un
certain délai à son ennemi, afin de mieux accomplir ainsi ses miséricordieux desseins.
Marc chap. 5 verset 9. - Et il lui demanda : Quel est ton nom ? Il répondit : Mon nom est Légion, parce
que nous sommes nombreux. — Quel est ton nom ? Ce n’est pas pour lui-même, assurément, c’est pour les
assistants que Notre-Seigneur adresse cette question à l’esprit immonde : il se proposait par là de faire
ressortir la grandeur du miracle qu’il allait accomplir. — Mon nom est Légion. Nom superbe, que le démon
se donne en ce moment pour braver Jésus. La légion romaine se composait d’environ 6000 hommes : les
Juifs en avaient tous contemplé les rangs serrés et terribles. Aussi employaient-ils volontiers le mot לגיון
(lèghion, calqué sur le nom latin “ legio ”) pour exprimer un nombre considérable [270]. Satan s’en sert de
même pour montrer que le possédé par l’organe duquel il parlait était au pouvoir d’une multitude de démons
inférieurs. — Parce que nous sommes nombreux. Exégèse du nom que l’esprit mauvais venait de s’attribuer.
Le pauvre démoniaque avait donc été transformé en un camp satanique où les démons tenaient pour ainsi
dire garnison. Dieu aime à s’appeler le Seigneur des armées ; le diable s’arroge ici par bravade un titre
analogue ; mais la légion infernale n’effraiera point Jésus. — Les Évangiles nous offrent d’autres exemples
de possessions multiples dans un même individu : cf. Marc 16, 9 ; Luc 8, 2 ; Matth. 12, 45.
Marc chap. 5 verset 10. - Et il le priait avec instance de ne pas les chasser du pays. — Et il le priait avec
instance. Le démon réitère maintenant sa supplique. Il y a ici comme au v. 9, un changement de nombre, qui,
étrange en apparence, s’explique néanmoins fort bien par la circonstance indiquée ci-dessus. Les démons
sont une légion : de là le pluriel “ nous sommes ” ; c’est le principal d’entre eux qui a pris la parole au nom
de tous ; de là le singulier “ il le priait ”. — Les chasser du pays. “ Ils se plaisaient dans cette contrée à
moitié païenne, où ils pouvaient mieux exercer leur puissance ”, Fr. Luc. Dans le troisième Évangile, Luc 8,
31, les démons “ le suppliaient de ne pas leur commander de s’en aller dans l’abîme ”. Ce sont deux
expressions différentes pour rendre une seule et même idée.
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Marc chap. 5 verset 11. - Or il y avait là, près de la montagne, un grand troupeau de porcs en train
de paître. — Un grand troupeau de porcs. Sur la présence des porcs en Palestine, voyez l’Évangile selon S.
Matthieu, Matth. 8, 30. Nous avons ici un exemple intéressant de l’indépendance des trois synoptiques ;
malgré la grande ressemblance de leurs récits. S. Luc, pour désigner l’endroit où paissaient les pourceaux,
emploie simplement le vague adverbe “ là ” ; S. Matthieu dit que c’était “ non loin d’eux ”, à une assez
grande distance du groupe formé par Jésus, ses disciples, le démoniaque et les autres témoins du prodige ; S.
Marc concilie les deux autres Évangélistes en nous montrant le troupeau là, près de la montagne : note toute
graphique.
Marc chap. 5 verset 12. - Et les démons le suppliaient, en disant : Envoyez-nous dans ces porcs, afin
que nous y entrions. — Les démons le suppliaient. Pour la troisième fois, le démon s’humilie et implore
Jésus. Cf. vv. 7 et 10. Ne me tourmente pas, avait-il demandé tout d’abord. Précisant ensuite sa requête, il
avait supplié le Sauveur de le laisser dans le pays. Maintenant il lui dit : Envoyez-nous dans ces porcs… Il
désire posséder les pourceaux, de même qu’il avait possédé jusque là le démoniaque auquel il se sentait forcé
de renoncer. Sur le motif de cette singulière demande, voyez le commentaire de Matth. 8, 31.
Marc chap. 5 verset 13. - Jésus le leur permit aussitôt ; et les esprits impurs, sortant du possédé,
entrèrent dans les pourceaux, et le troupeau se précipita avec impétuosité dans la mer. Il y en avait
environ deux mille, et ils furent noyés dans la mer. — Jésus le leur permit. “ Allez ”, répondit Jésus
d’après S. Matthieu, avec un laconisme plein de majesté. — Les démons profitent aussitôt de la permission
qui leur est accordée. Sortant du possédé... entrèrent : ils abandonnent l’homme créé à l’image de Dieu, et ils
envahissent le troupeau de bêtes dénuées de raison. — Et le troupeau se précipita avec impétuosité… Cette
scène étrange est très bien décrite par les trois Évangélistes, qui emploient du reste à peu près les mêmes
expressions. Les animaux, devenus furieux comme l’avait été autrefois le démoniaque, vv. 3-5, se lancent à
toute vitesse le long des flancs de la montagne sur laquelle ils paissaient. En un clin d’œil ils roulent dans le
lac : un immense tourbillon est produit, et bientôt l’abîme se renferme sur sa proie. — Il y en avait environ
deux mille. La région qui servit de théâtre à cet événement a toujours été célèbre par des troupeaux
nombreux. Les bois de chêne qu’elle contient la rendaient spécialement propice à l’élevage des pourceaux.
Marc chap. 5 versets 14 à 17. - Ceux qui les faisaient paître s’enfuirent, et portèrent la nouvelle dans la
ville et dans les champs. Et les gens sortirent pour voir ce qui était arrivé. 15Ils vinrent auprès de Jésus,
et virent celui qui avait été tourmenté par le démon, assis, vêtu, et revenu à la raison ; et ils furent
effrayés. 16Ceux qui avaient vu ce qui s’était passé leur racontèrent ce qui était arrivé au possédé et aux
porcs. 17Et ils se mirent à prier Jésus de sortir de leur territoire. — La nouvelle de cet éclatant prodige,
mais aussi de cette perte considérable, fut portée sur-le-champ à la ville voisine et dans toute la contrée par
les bergers épouvantés. Les habitants sortirent alors pour voir le Thaumaturge. Le contraste saisissant qui
frappa leurs regards dès qu’ils s’approchèrent de Jésus est peint au vif par S. Marc. — Assis, vêtu, et revenu à
la raison. Autrefois, on voyait le possédé courir comme un fou à travers toute la contrée, maintenant il est
assis aux pieds de Jésus et se tient aussi paisible qu’un petit enfant ; autrefois, dit S. Luc, Luc 8, 27, “ il ne
portait pas de vêtement ”, maintenant il porte les vêtements que Jésus et les Apôtres lui ont donnés ; autrefois
il agissait sous l’empire du démon, actuellement il est rentré dans la pleine possession de ses facultés. Après
les mots “ revenu à la raison ”, le texte grec ajoute avec emphase : “ celui qui avait eu la légion ” ! — Ceux
qui avaient vu… leur racontèrent. Au fur et à mesure que de nouveaux curieux arrivaient, les témoins du
miracle leur en exposaient les divers traits, parlant et du démoniaque et de porcs. Cette dernière expression
forme, dans l’intention de l’écrivain sacré, une gradation manifeste. Les pourceaux, leurs pourceaux !
D’abord simplement étonnés, les Gadaréniens se désolent maintenant au sujet de la perte qu’ils ont subie et
ils redoutent d’en éprouver d’autres encore. Aussi conjurent-ils Jésus de quitter leurs frontières. Ils ont bien
mérité, par cette indigne conduite, que leur nom servît à stigmatiser quiconque refuse de prêter l’oreille à la
saine doctrine [271] !
Marc chap. 5 verset 18. - Comme il montait dans la barque, celui qui avait été tourmenté par le démon
se mit à lui demander de pouvoir rester avec lui. — Comme il montait dans la barque. Au moment où
Jésus allait s’embarquer pour retourner sur la rive occidentale du lac, il se passa une scène touchante. Celui
qui avait été l’objet du miracle adresse, lui aussi, une prière au divin Maître. Mais que sa demande diffère de
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celle des Gadaréniens ! “ ils se mirent à prier Jésus de sortir de leur territoire ”, lisions-nous au verset
précédent ; ici, au contraire, l’homme “ se mit à lui demander de pouvoir rester avec lui ”. Il implorait donc
là faveur d’être le compagnon habituel de Jésus, c’est-à-dire son disciple dans le sens strict de cette
expression. “ Car s’il ne voulait pas suivre le Christ comme un disciple, mais comme la foule, il aurait pu le
faire sans l’ordre de Jésus, comme beaucoup d’autres faisaient. Personne ne pouvait être son disciple sans
son approbation et sans son admission ” [272]. Par cette offre, il témoignait sa profonde gratitude à l’égard
de son libérateur. Théophylacte, Euthymius, Grotius, etc., supposent sans raisons suffisantes qu’il craignait le
retour des démons, et qu’il désirait pour ce motif demeurer toujours auprès du Thaumaturge.
Marc chap. 5 verset 19. - Mais Jésus ne l’accepta pas, et lui dit : Va dans ta maison, auprès des tiens, et
annonce-leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi, et comment il a eu pitié de toi. — Mais Jésus ne
l’accepta pas. Jésus refuse en apparence, mais de fait il accorde au suppliant un rôle plus méritoire et plus
utile. — Annonce-leur tout… Aux autres, Notre-Seigneur enjoignait le silence : il prescrit à celui-ci la
publicité. C’est qu’en Pérée Jésus n’avait à craindre ni les mêmes inconvénients, ni les mêmes préjugés
qu’en Judée ou qu’en Galilée. Dans cette lointaine province, il n’avait pas beaucoup d’ennemis, et
l’enthousiasme messianique n’était guère à redouter. — Voilà donc l’ancien hôte du démon constitué Apôtre
et missionnaire du Christianisme dans ce district ! C’était une grande miséricorde de Jésus non seulement
pour lui, mais pour toute la contrée. “ Repoussé par les Géraséniens, le Seigneur, du moins pour l’instant, les
abandonna comme ils le méritaient. Et comme ils ne pouvaient pas encore leur garantir leur salut, il les laissa
à ses apôtres ”, Fr. Luc.
Marc chap. 5 verset 20. - Et il s’en alla, et se mit à proclamer dans la Décapole tout ce que Jésus avait
fait pour lui ; et tous étaient dans l’admiration. — Et il s’en alla, et se mit à proclamer... Avec quel zèle
ne dût-il pas s’acquitter de cette noble fonction ! Il parcourut tout le territoire de la Décapole, racontant les
merveilles qui avaient été accomplies en lui. — Tout ce que Jésus avait fait pour lui. Au verset précédent,
selon la juste remarque d’Euthymius, Jésus avait dit : “ annonce-leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi ”,
rapportant ainsi par modestie toute la gloire du miracle à son Père ; mais, dans sa reconnaissance, l’ancien
démoniaque mentionne l’auteur immédiat de sa guérison : il attribue directement le prodige à Jésus. — Tous
étaient dans l’admiration. Tout porte à croire que l’Évangéliste ne veut pas seulement parler d’une
admiration stérile : dans beaucoup de ces cœurs sans doute l’étonnement fit place à la foi et à de sincères
conversions. — Voir d’anciennes et naïves représentations artistiques de ce miracle [273].
Ici, comme au paragraphe qui précède, le récit de S. Marc est encore le plus graphique et le plus complet.
Marc chap. 5 verset 21. - Jésus ayant de nouveau gagné l’autre rive sur la barque, une foule
nombreuse s’assembla autour de lui ; et il était au bord de la mer. — Ce verset raconte l’occasion du
double miracle opéré par Jésus presque aussitôt après qu’il eût franchi le lac et débarqué sur la rive
occidentale. Sur l’ordre chronologique des faits, voyez l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 8, 18. — Une
foule nombreuse s’assembla. À peine le Sauveur avait-il mis pied à terre, que déjà une multitude
considérable l’entourait. S. Luc, Luc 8, 40, signale la raison de ce rapide concours : “ car tous l’attendaient ”.
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Marc chap. 5 verset 22. - Alors vint un des chefs de synagogue, nommé Jaïre, qui, le voyant, se jeta à
ses pieds — Un des chefs de synagogue. S. Matthieu avait simplement dit “ un chef de synagogue ”. S.
Marc et S. Luc relèvent la haute fonction ecclésiastique du suppliant. Chaque synagogue était gouvernée par
un collège ou chapitre de notables, que présidait un chef nommé en hébreu ראש הכנסת,
Rosch-Hakkenèceth, ἄρχων τῆς συναγωγῆς, comme traduit S. Luc [274]. Jésus avait bien peu d’amis et de
disciples parmi ces chefs. Mais voici que le malheur lui en conduit un ! — Nommé Jaïre : en grec Ἰάειρος, en
hébreu יאיר ; cf. Nb 32, 41 ; Jdt 10, 3 ; Est 2, 5. Les Évangélistes mentionnent rarement les noms des
personnes qui furent l’objet des miracles du Sauveur : ils font une exception pour Jaïre, sans doute à cause de
la grandeur du prodige qui eut lieu dans sa maison. — Qui, le voyant, se jeta à ses pieds. Malgré sa dignité, il
tombe aux pieds de Notre-Seigneur. Qu’on nous permette de citer une belle réflexion de M. Schegg à propos
de cette prostration. “ Jésus ne courait point au-devant des honneurs humains ; pourtant, nous ne lisons nulle
part qu’il ait refusé des hommages de ce genre. Jamais, au moment de pareilles scènes, il ne s’écria comme
Paul et Barnabé : Hommes, pourquoi faites-vous cela ? Nous aussi, nous sommes des mortels comme vous !
Ac 14, 14. Il avait remarqué sans peine que les Pharisiens en étaient scandalisés ; et néanmoins il laissait
faire ce qu’il n’aurait pas pu empêcher sans témoigner contre la vérité. Cette conduite mérite notre pleine
attention : il y a là une preuve en faveur de la divinité de Jésus-Christ ” [275].
Marc chap. 5 verset 23. - ...et le suppliait instamment, en disant : Ma fille est à l’extrémité ; venez,
imposez-lui les mains, afin qu’elle guérisse et qu’elle vive. — Et le suppliait instamment. Expression
emphatique, qui fait très bien ressortir le caractère pressant et l’ardeur des prières de ce père infortuné. Elle
est spéciale à S. Marc. — Ma fille. littéralement : “ ma fillette chérie ”. Ce diminutif est tout à fait conforme
aux mœurs du Levant, car les Orientaux emploient volontiers les appellations de tendresse. — Est à
l’extrémité. La phrase est synonyme de “ être sur le point d’expirer ”. Touchant la contradiction apparente
qui existe ici entre S. Marc et S. Matthieu, voyez notre commentaire sur Matth. 9, 18. De fait, la jeune fille
vivait encore lorsque Jaïre l’avait quittée pour courir à la rencontre de Jésus. — Venez, imposez-lui les
mains… Le texte grec offre ici une phrase singulière, qui ne se lie d’aucune façon avec les antécédents, bien
qu’elle ait l’air de s’y rattacher. Quelques exégètes sous-entendent les mots “ je te conjure ” ; d’autres voient
dans cette tournure une manière délicate et polie d’inviter Jésus à venir au plus vite, sans paraître toutefois
lui donner un ordre [277]. — Afin qu’elle guérisse et qu’elle vive. Pléonasme très expressif : du reste, il y a là
deux idées distinctes, celle de la guérison et celle d’une longue vie après le rétablissement.
Marc chap. 5 verset 24. - Et Jésus alla avec lui ; et une grande foule le suivait et le pressait. — Jésus accède
aussitôt à la supplique de Jaïre. La foule se met à sa suite, espérant sans doute qu’elle serait témoin du
miracle. — Une grande foule… le pressait. Le texte grec emploie une expression très énergique, qu’on ne
trouve qu’ici et au v. 31. Cela suppose que le divin Maître était à chaque instant heurté, coudoyé par la
multitude.
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la vérité. 34Et Jésus lui dit : Ma fille, ta foi t’a sauvée ; va en paix, et sois guérie de ton
mal.
Marc chap. 5 verset 25. - Alors une femme, atteinte d’une perte de sang depuis douze ans... — Touchant
récit d’un miracle enchâssé dans un autre. Voyez l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 9.20. S. Marc a une
description très vivante du triste état de l’hémorrhoïsse, vv. 25 et 26. Il a condensé en quelques lignes divers
traits spéciaux, bien capables de nous apitoyer sur cette pauvre femme. — Atteinte d’une perte de sang. La
maladie consistait en une hémorragie d’un caractère humiliant, que la voix publique désignait autrefois
comme la suite d’une conduite déréglée. — En latin et en grec, littéralement : “ être en maladie ”, pour
désigner un état de maladie, expression très classique chez les Grecs et chez les Latins [278].
Marc chap. 5 verset 26. - ...qui avait beaucoup souffert entre les mains de plusieurs médecins, et qui
avait dépensé tout son bien, et n’en avait éprouvé aucun soulagement, mais s’en trouvait encore plus
mal. — Ici, tous les mots portent. “ Elle avait beaucoup souffert de la part de nombreux médecins ; elle avait
dépensé toute sa fortune : elle n’en allait que beaucoup plus mal ! ”. S. Luc, Luc 8, 43, dira au fond la même
chose ; mais, en sa qualité de médecin, il parlera, avec plus de ménagements, afin d’épargner, dirait-on, ses
anciens collègues. — Qui avait beaucoup souffert… Dieu sait ce qu’était l’art médical dans ces temps
reculés ! Le Talmud nous a conservé tout au long les prescriptions qu’enjoignait alors la Faculté pour guérir
le genre de malaise dont souffrait l’héroïne de ce récit. Nous en signalons quelques-unes, qui commenteront
à merveille notre verset : “ Le rabbi Jochanan a dit : ajoute à la gomme d’Alexandrie un poids de gésier, un
poids de gésier d’un jeune, et un poids de gésier à du safran de jardin. Qu’on les broie tous ensemble, et
qu’on les donne dans du vin à la femme hémorroïsse. Si ce mélange n’a pas d’effet, qu’on fasse cuire avec
du vin trois mesures d’orpin perse, et tu lui diras quand elle le boira : remets-toi de ton flux de sang. Si cela
non plus n’a pas d’effet, amenez-la à une croisée de chemin. Quelle tienne dans ses mains un verre de vin ;
que quelqu’un arrive par derrière, et la terrifie en lui disant : relève-toi de ton flux de sang. Si même cela
n’a pas d’effet, dites : reçois une gerbe d’arpin, et après lui avoir donné à boire, dites : reviens de ton flux de
sang ! ”[279]. Et cent autres doses analogues, dans le cas où les précédentes demeureraient sans effet. Voici
l’une des recettes les plus énergiques : “ Qu’ils creusent sept fosses dans lesquelles ils brûleront des serments
de vignes non circoncises (c’est-à-dire ayant moins de quatre ans). Qu’elle prenne en main sa coupe de
vin, qu’on la déplace d’une fosse et qu’on l’installe sur une autre. Qu’on la déplace encore d’une fosse, et
qu’on la mette sur une autre. A chacun des déplacements, il faut lui dire : reviens de ton flux de sang ! ”[280]
— … avait dépensé tout son bien : Toutes ses ressources avaient été prodiguées en remèdes et en honoraires
de médecins. Encore, si elle eût recouvré la santé à ce prix ! Mais, tout au contraire, elle s’en trouvait encore
plus mal. On connaît les satires mordantes lancées dans l’antiquité classique contre les médecins. “ De là
cette inscription d’un monument malheureux : la foule des médecins a péri ” [282]. — Le rapport apocryphe
envoyé à Tibère par Pilate décrit l’état auquel l’hémorrhoïsse avait été réduite [283].
Marc chap. 5 verset 27. - ...ayant entendu parler de Jésus, vint dans la foule par derrière, et toucha son
vêtement. — Ayant entendu parler de Jésus. L’heure du salut a sonné pour cette pauvre femme. Elle entend
parler de Jésus, de sa puissance à laquelle aucune maladie ne résiste, de sa bonté qui ne rejette personne, et
elle accourt auprès de lui. — Son vêtement. S’étant mêlée à la foule qui accompagnait le Sauveur jusqu’à la
maison de Jaïre, elle parvint à s’approcher de lui par derrière et a toucher le bord de son manteau, peut -être
même, d’après le récit de S. Matthieu, Matth. 9, 20, les tzizzith ou franges de laine qui en ornaient les
extrémités, conformément aux injonctions de la Loi mosaïque. Son acte était ainsi un mélange de hardiesse
et de timidité.
Marc chap. 5 verset 28. - Car elle disait : Si seulement je touche son vêtement, je serai guérie. — Elle
disait : elle se disait à elle même, ainsi qu’on lit dans plusieurs manuscrits. Cf. Matth. 9, 21. — Si seulement
je touche… C’était la conviction bien arrêtée de l’hémorrhoïsse, sa ferme foi, que, si elle pouvait réussir à
toucher le vêtement de Jésus, cela suffirait pour la guérir entièrement. Peut-être s’était-elle répété longtemps
à elle-même ces paroles avant d’oser mettre son projet à exécution. Cela semble du moins ressortir de
l’imparfait (“ elle disait ”), dont l’emploi dénote souvent la continuité d’un acte.
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Marc chap. 5 verset 29. - Et aussitôt la source du sang qu’elle perdait fut séchée, et elle sentit dans son
corps qu’elle était guérie de sa maladie. — Et aussitôt la source… Expression très élégante en grec et en
latin. Source du sang équivaut à la locution hébraïque מקור דמיםdu Lévitique, Lv 12, 7 ; 20, 18. — Elle
sentit dans son corps. Ce fut une sensation de bien-être, de force intérieure, de renouvellement, qui lui fit
comprendre d’une manière certaine qu’elle venait d’être guérie. Le grec dit avec une nuance : “ elle connut
en son corps ”. Mais cette connaissance ne put provenir que de la sensation mentionnée par la Vulgate : la
traduction latine est donc très exacte. — Guérie de sa maladie. Littéralement en Latin : du coup de fouet. Cf.
Marc 3, 40 et le commentaire. Quel bonheur pour cette pauvre femme, après douze ans de maladie !
Marc chap. 5 verset 30. - Aussitôt Jésus, connaissant en lui-même la vertu qui était sortie de lui, se
tourna vers la foule, et dit : Qui a touché mes vêtements ? — Les vv. 30-34 décrivent d’une façon
dramatique une petite scène qui eut lieu aussitôt après ce grand prodige. — Jésus, connaissant en lui-même.
L’hémorrhoïsse a senti qu’elle était guérie : Jésus aussi a éprouvé quelque chose de particulier, qui lui a fait
connaître ce qui venait de se passer. Mais ce quelque chose n’était pas une sensation corporelle. C’était une
perception intellectuelle ; c’était le regard divin et prophétique par lequel Jésus-Christ, en tant
qu’Homme-Dieu, suivait jusque dans leur derniers résultats ses opérations les plus secrètes. Voilà comment il
sut que ce n’était pas la foule qui l’avait touché par mégarde, mais qu’il avait été l’objet d’un contact spécial,
dont l’effet instantané avait été un miracle. Cf. Luc 8, 46. Y a-t-il en cela de quoi effaroucher les
rationalistes ? Où voient-ils, dans les récits parallèles de S. Marc et de S. Luc, des traces de ce magnétisme
grâce auquel Jésus aurait accompli les cures les plus merveilleuses, parfois malgré lui et sans en avoir
conscience ? L’écrivain sacré distingue nettement la connaissance du miracle telle qu’elle fut produite dans
l’esprit de la malade et dans la sainte âme de Jésus. La femme “ connut par son corps ”, Jésus “ connut en
lui-même ”. Pour lui, il n’est plus question de corps, et le verbe employé par l’Évangéliste indique une
perception tout intime, toute parfaite. — Il en est de même des mots suivants. Vertu ne représente rien de
magique, mais une force divine. Qui était sortie est une figure qui dépeint très bien l’effusion de cette force,
sans qu’il faille y voir le moins du monde je ne sais quelle émanation inconsciente. “ La vertu qui demeurait
dans le Christ avait pour effet d’opérer la santé dans la femme ”. Cf. Luc 6, 19 ; Jr. 30, 22 ; Rt. 1, 13. — Se
tourna vers la foule. Un de ces gestes du Sauveur si fréquemment notés dans le second Évangile. Jésus se
retourne donc brusquement, et demande d’un air sévère. Qui a touché mes vêtements ? Nul ne le savait
mieux que lui ; mais il voulait manifester la foi de l’hémorrhoïsse, lui accorder ouvertement ce qu’elle lui
avait en quelque sorte dérobé à l’insu de toute l’assistance par une pieuse fraude ; il voulait par là même que
la guérison de cette humble femme devint pour un grand nombre l’occasion de croire en Lui et de s’attacher
à Lui.
Marc chap. 5 verset 31. - Et ses disciples lui disaient : Vous voyez la foule qui vous presse, et vous
dites : Qui m’a touché ? — Et ses disciples lui disaient. Les disciples, ignorant ce qui s’était passé, ne
peuvent comprendre cette question de leur Maître. Ils en sont même tout étonnés. Comment pouvez -vous
adresser une pareille demande ? lui dirent-ils avec une certaine rudesse. Quand on est pressé par la foule,
comme vous l’êtes en ce moment, est-ce bien le temps de se plaindre d’avoir été légèrement touché par
quelqu’un ? Les Apôtres appuient sur les mots presse et a touché, entre lesquels ils établissent un contraste.
Les Pères aussi se plaisent à relever la même antithèse, mais dans un sens moral et mystique. Aujourd’hui
encore, disent-ils, beaucoup pressent Jésus, nul ne le touche avec foi et respect. “ C'est comme si le Seigneur
avait dit : Je cherche qui me touche et non qui me presse. Ainsi en est-il aujourd'hui de l’Église, qui est son
corps. Elle est comme touchée par la foi du petit nombre et pressée par la multitude. Pressée par la chair, et
touchée par la foi… Levez les yeux de la foi, touchez ainsi le bout des franges de son vêtement ; ce sera
assez pour votre salut ” [284]. — S. Luc, Luc 8, 45, dit expressément que, dans cette circonstance comme en
tant d’autres, ce fut saint Pierre qui prit la parole au nom des Douze.
Marc chap. 5 verset 32. - Et il regardait tout autour, pour voir celle qui avait fait cela. — Et il
regardait… Autre geste dont la mention est de nouveau spéciale à S. Marc. Nous avons vu du reste que le
second Évangéliste aime à signaler les regards de Jésus. Cf. Marc 3, 5 et la note. L’emploi de l’imparfait
indique un regard scrutateur et prolongé. — Pour voir celle qui avait fait cela. L’hémorrhoïsse est désignée
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en cet endroit par anticipation : le narrateur se place au point de vue du lecteur, qu’il a déjà mis au courant de
la situation.
Marc chap. 5 verset 33. - Mais la femme, effrayée et tremblante, sachant ce qui s’était passé en elle,
vint se jeter à ses pieds, et lui dit toute la vérité. — S. Marc, dans ce verset, est un peintre plutôt qu’un
écrivain. Il retrace admirablement les sentiments intérieurs et la conduite extérieure de l’hémorrhoïsse, au
moment où elle vit que son secret était connu de Jésus. — 1° Ses sentiments intérieurs furent ceux de la
crainte, de la terreur : Elle est saisie d’effroi pour avoir osé s’emparer en quelque sorte, et sans permission,
d’un bien appartenant à Jésus.Cf. Théophylacte [285]. Elle tremble par suite de cet effroi. — 2° Sa conduite
consiste dans un humble et complet aveu de ce qu’elle avait fait quelques instants auparavant. S’approchant
du Sauveur, elle se prosterne devant lui et lui confessa toute la vérité : expression emphatique, pour signifier
qu’elle ne dissimula rien, qu’elle raconta les moindres détails au Thaumaturge. Cf. d’autres circonstances
intéressantes dans Luc 8, 47. — Les anciens commentateurs remarquent à propos de ce verset qu’on y trouve
les trois qualités d’une bonne confession : “ timorée, humble, ordinaire ”.
Marc chap. 5 verset 34. - Et Jésus lui dit : Ma fille, ta foi t’a sauvée ; va en paix, et sois guérie de ton
mal. — Ma fille. Douce appellation, qui dut rassurer et calmer sur-le-champ l’hémorrhoïsse. C’est la seule
fois que nous voyons Jésus donner ce nom à une femme dans l’Évangile. — Ta foi t’a sauvée… Le Sauveur
met en relief la foi de la malade, qui avait été comme l’instrument et le canal de la guérison. — Va en paix.
Nous lisons dans le texte grec : “ Entre dans la paix ! ”. Que la paix soit désormais l’élément de ta vie ! Les
Hébreux disaient de même : לשלום. Cf. 1R 1, 17 ; 2R 15, 9. Cf. Jc 11, 46 ; Ac 16, 36. On lira avec intérêt
l’article “ In pace ” dans le Dictionnaire des Antiquités chrétiennes de M. l’abbé Martigny. Cette formule,
d’origine juive, inconnue aux païens, a été adoptée par les chrétiens pour exprimer des pensées variées. —
Sois guérie… Par ces mots, Jésus confirme la guérison de l’hémorrhoïsse ; il ratifie solennellement le
bienfait qu’elle avait cherché à lui ravir d’une manière subreptice. “ Sois ” a le sens de : “ Sois
définitivement ”, ce qui faisait dire à Bengel : “ Après une longue misère, un bénéfice durable ” [286].
Marc chap. 5 verset 35. - Comme il parlait encore, survinrent des gens du chef de la synagogue, qui
dirent : Ta fille est morte ; pourquoi importuner davantage le maître ? — Il parlait encore. Cette
transition nous ramène à Jaïre. Sa foi en Jésus, qui avait dû s’accroître à la vue du prodige auquel il venait
d’assister, va être aussitôt soumise à une rude épreuve ; car, à peine Jésus achevait-il de consoler
l’hémorrhoïsse, qu’on vint annoncer au malheureux père la mort de sa fille. — Survinrent des gens du chef
de la synagogue. Évidemment, cela doit signifier “ de la maison du chef de la synagogue ”, puisque Jaïre
était alors auprès de Jésus. Du reste, cette locution est très classique dans ce sens soit chez les Latins, soit
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chez les Grecs. Quelques vieux manuscrits latins portent : “ vinrent au chef de la synagogue ”, mais ce sont
là des corrections maladroites. — Pourquoi importuner davantage… À quoi bon ennuyer le Rabbi,
maintenant qu’il n’y a plus rien à faire ? Ces mauvais conseillers supposent, dans l’imperfection de leur foi,
que Jésus est incapable d’opérer une résurrection. — Le verbe grec traduit ici par importuner, est très
énergique. Il signifie proprement : enlever la peau, déchirer, puis, au figuré : fatiguer extrêmement, “ qu’elle
produise son effet la métaphore tirée de celui qui tord le bras à quelqu’un et le force de venir ” [287][288].
Marc chap. 5 verset 36. - Mais Jésus, ayant entendu cette parole, dit au chef de la synagogue : Ne
crains pas, crois seulement. — Jésus, ayant entendu cette parole… Le grec ajoute “ aussitôt ” et il est
regrettable que cet adverbe ait disparu dans notre version latine, car il exprime d’une manière très forte, et en
même temps très délicate, la bonté prévenante du cœur de Jésus. Si le Maître prend immédiatement la parole,
c’est pour empêcher le pauvre père de se laisser décourager par la triste nouvelle que lui ont apportée ses
amis. Quelque pensée d’incrédulité aurait pu passer de leur esprit dans le sien : voilà pourquoi Jésus se hâte
de jeter dans cette âme désolée une parole de vive espérance. Titus de Bosra exprime très bien cette idée
[289]. — Au lieu de la leçon entendu, qu’on lit dans la Recepta et dans la plupart des anciens témoins, les
manuscrits B, C, L, Δ, Sinait., etc., ont le verbe composé παρακούσας, que plusieurs critiques croient avoir
existé dans le texte primitif. Il signifie “ entendre par accident des paroles destinées à d’autres ”, ou bien “ ne
pas faire attention ”. — Crois seulement. Jésus soutient ainsi la foi de Jaïre, la maintenant à flot parmi les
vagues qui menaçaient de la faire sombrer. D’après les intentions du Sauveur, le miracle devait être la
récompense de cette foi : c’est par elle qu’il devait être en quelque sorte gagné.
Marc chap. 5 verset 37. - Et il ne permit à personne de le suivre, si ce n’est à Pierre, à Jacques et à
Jean, frère de Jacques. — Arrivé à la maison de Jaïre, Notre-Seigneur en interdit l’entrée à la foule.
Indépendamment du père et de la mère de la jeune fille, il n’y aura auprès de lui au moment du prodige que
ses trois disciples privilégiés, Pierre, Jacques et Jean. Ce petit nombre de témoins suffisait largement pour
prouver la vérité de la résurrection. — Si ce n’est à Pierre… C’était la première fois que le fils de Jona et les
fils de Zébédée recevaient une pareille marque de distinction : mais ce ne sera pas la dernière.
Marc chap. 5 verset 38. - Ils arrivèrent à la maison du chef de la synagogue, et Jésus voit le tumulte, et
des personnes qui pleuraient et poussaient de grands cris. — Ils arrivèrent à la maison. En Orient, quand
on pénètre dans l’habitation d’une personne riche ou aisée, on trouve habituellement, après avoir franchi le
seuil, une grande salle qui sert aux réceptions : les appartements privés sont rangés de chaque côté de cette
espèce de salon. — Jésus voit le tumulte. Quoique la mort de l’enfant datât à peine d’une demi-heure, la
maison offrait déjà un étrange aspect. Au lieu du recueillement et du silence qui conviennent dans ces tristes
circonstances et auxquels chacun se conforme de nos jours en Occident, nous y trouvons le tumulte et les
démonstrations bruyantes de l’Orient ancien et moderne. — Des personnes qui pleuraient et poussaient de
grands cris. Ces mots désignent les pleureurs à gages, dont le métier consiste à faire entendre, dans les
maisons mortuaires et pendant l’enterrement, des lamentations lugubres [290]. Le premier Évangile
mentionnait aussi les joueurs de flûte.
Marc chap. 5 verset 39. - Et étant entré, il leur dit : Pourquoi êtes-vous troublés et pleurez-vous ? La
jeune fille n’est pas morte, mais elle dort. — Et étant entré. Le narrateur décrit graduellement l’entrée du
Sauveur. Le v. 37 signalait son approche vers la maison ; le v. 38 le montrait arrivant jusqu’à la porte et jetant
un coup d’œil dans l’intérieur de la salle principale ; celui-ci l’introduit d’une manière définitive. Le récit est
dramatisé par là-même. — La jeune fille n’est pas morte, mais elle dort. La jeune fille était bien morte en
réalité : Cf. Luc 8, 53 ; mais Jésus, en tenant ce langage, voulait simplement indiquer qu’il allait lui rendre la
vie aussi aisément et aussi promptement qu’on éveille une personne endormie. Sa mort aurait duré si peu de
temps, qu’elle ressemblerait à un sommeil passager. Sur l’usage de cette locution et sur l’abus qu’en ont fait
les rationalistes, voyez l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 9, 24.
Marc chap. 5 verset 40. - Et ils se moquaient de lui. Mais lui, ayant fait sortir tout le monde, prend le
père et la mère de l’enfant, et ceux qui étaient avec lui, et il entre au lieu où la jeune fille était couchée.
— Ils se moquaient de lui. Jésus, qui n’avait pas encore vu l’enfant, qui ne faisait même que d’entrer dans la
maison, affirmait que la fille de Jaïre n’était pas morte : eux, au contraire, ils l’avaient contemplée et touchée.
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Ils se moquent donc ouvertement du Sauveur. — Ayant fait sortir tout le monde. Admirons la sainte autorité
de Jésus : d’un mot, “ Retirez-vous ” (Matth. 9, 24), il fait sortir toute cette foule aussi bruyante qu’inutile, et
il pénètre, avec les témoins qu’il avait choisis, dans la chambre de la défunte.
Marc chap. 5 verset 41. - Et prenant la main de la jeune fille, il lui dit : Talitha, koum ; ce qui signifie :
Jeune fille, lève-toi je te l’ordonne. — Et prenant la main de la jeune fille. Jésus avait fait de même pour la
belle-mère de saint Pierre. Cf. Marc 1, 31. — À ce geste, il joignit quelques paroles que S. Marc seul nous a
conservées dans la langue araméenne, telles par conséquent qu’elles furent proférées par le divin Maître, car
c’est cet idiome qui était alors généralement parlé dans toute la Palestine. Talitha, טליתא, contraction de
tal’yeta, est la forme féminine de טלי, tali, jeune, qui est en croissance. Cf. Buxtorf, Lexicon chaldaicum
talmudicum et rabinicum, p. 875. Cumi, ou mieux koumi, קומי, est à la seconde personne du singul. fémin.
de קומ, koum, forme Kal. Nous verrons en d’autres endroits encore, Marc 7, 34 ; 14, 36, S. Marc insérer
dans son récit les “ mots mêmes ” de Jésus. Il les tenait sans doute de saint Pierre. — Ce qui signifie.
L’Évangéliste traduit pour ses lecteurs romains et grecs les expressions syro-chaldaïques qu’il vient de citer.
— Jeune fille, lève-toi, correspond à Talitha, koum. La parenthèse je te l’ordonne a été ajoutée par S. Marc,
“ il est aisé de voir qu'il n'a fait cette addition que pour faire mieux sentir l'efficacité de la parole de
Jésus-Christ et le pouvoir qu'il avait sur la mort ”, saint Jérôme.
Marc chap. 5 verset 42. - Et aussitôt la jeune fille se leva, et se mit à marcher ; or elle avait douze ans.
Et ils furent frappés d’une grande stupeur. — Et aussitôt. L’adverbe favori de S. Marc ne pouvait
manquer de faire son apparition à cet endroit du récit. Jésus est la Résurrection et la Vie, Jean 11, 25 : il n’a
qu’à prononcer une parole, et la mort s’enfuit soudain. — La jeune fille se leva, et se mit à marcher. Trait
spécial à S. Marc, destiné à prouver la réalité et la promptitude de la résurrection. Le Prophète, Es 35, 6,
avait prédit que, sous l’ère du Christ, on verrait les boiteux marcher ; et voici que ce sont les morts
eux-mêmes qui marchent ! — Elle avait douze ans. Ce détail a pour but d’expliquer la parole qui précède. À
plusieurs reprises, dans le récit, la jeune fille avait été appelée θυγάτριòν, παιδίον (enfant) : l’Évangéliste
indique ici son âge exact, afin de montrer que ce n’était plus une enfant, et qu’elle pouvait se lever et
marcher sans aide. — Ils furent frappés d’une grande stupeur. Expression emphatique et d’une grande
énergie, qui est du reste calquée sur l’hébreu. Le juif Philon la définit ainsi [292] “ une grande frayeur qui
s’empare de ceux auxquels il arrive quelque chose de subit et d’inopiné ”. On comprend après cela l’effroi
des cinq témoins du prodige.
Marc chap. 5 verset 43. - Et il leur ordonna fortement que personne ne le sût, et il dit de donner à
manger à la jeune fille. — Et il leur ordonna, c’est-à-dire aux parents de la jeune fille et à ses trois
disciples, plus spécialement aux premiers. Cf. Luc 8, 56. Néanmoins, il était impossible que le secret fût
gardé, puisqu’il y avait à la porte de la maison une foule nombreuse qui attendait l’issue de cette scène. Aussi
S. Matthieu ajoute-t-il, Matth. 9, 26, que “ le bruit de ce miracle se répandit dans toute la contrée ”. — Il dit
de donner à manger. Ordre singulier en apparence, mais qui avait sa raison d’être dans le cas actuel : Jésus,
en le donnant, se proposait de montrer que la jeune fille était rendue non seulement à la vie, mais encore à la
santé. “ Ceux qui sont gravement malades peuvent à peine prendre de la nourriture ”, observe justement
Grotius. La ressuscitée ne sortait donc pas de léthargie, comme le prétendent les rationalistes. — Les
guérisons de femmes sont relativement rares dans l’Évangile : ce jour-là, Notre-Seigneur en opéra deux, qui
se suivirent de très près.
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ÉVANGILE SELON S. MARC CHAPITRE 6
Jésus, méprisé à Nazareth par ses compatriotes, se retire dans les bourgades voisines (vv. 1 -6). - Instructions
pastorales données aux douze Apôtres (vv. 7-13). - Martyre de S. Jean-Baptiste (vv. 14-29). - Première
multiplication des pains (vv. 30-44). - Jésus marche sur les eaux (vv. 45-52). - Il guérit de nombreux malades
dans la plaine de Gennésareth (vv. 53-56)
Marc chap. 6 verset 1. - Étant sorti de là, il alla dans son pays, et ses disciples le suivaient. — Étant sorti
de là. La locution “ de là ” ne désigne point, comme le veut Meyer, la maison de Jaïre, dans laquelle nous
avons vu Jésus vers la fin du chapitre 5, mais la ville de Capharnaüm, par opposition à “ la patrie ” du
Sauveur, dont il sera question dans un instant. Désormais Notre-Seigneur mènera presque toujours la vie
d’un missionnaire. Capharnaüm ne cessera pas d’être son domicile de droit ; mais il n’y résidera que par
intervalles, entre ses différentes courses apostoliques. — Dans son pays. C’est-à-dire à Nazareth, à deux
petites journées de Capharnaüm [293]. “ Après avoir observé de près ce que nous enseignent l’Écriture et les
bons auteurs, nous disons que le Christ a eu trois patries : celle de sa naissance, Bethléem, celle de son
éducation, Nazareth, et celle où il a demeuré et a prêché, Capharnaüm. Par ce mot, nous ne devons entendre
ici ni Bethléem qui jamais, si je ne m’abuse, ne reçoit dans l’Écriture le nom de patrie, ni Capharnaüm,
parce que c’est là qu’il était, mais seulement Nazareth, où habitaient ses frères et ses sœurs ”, Maldonat.
C’était la seconde fois que Jésus venait à Nazareth depuis le début de sa Vie publique (cf. les commentaires
sur Matth. 13, 54, et sur Luc 4, 16 et ss.). Mal reçu lors de sa première visite, il veut essayer de toucher les
cœurs de ses compatriotes. Hélas ! sa tentative sera vaine. Les habitants de Nazareth demeureront incrédules.
Cette fois du moins, ils n’auront plus recours à la violence ouverte : ils se contenteront de mépriser Jésus. —
Sur Nazareth, voyez l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 2, 22. — Ses disciples le suivaient… Précieuse
notice, spéciale à notre Évangéliste. Elle nous apprend que les disciples furent témoins de cette nouvelle
humiliation de leur Maître.
Marc chap. 6 verset 2. - Le jour du sabbat étant venu, il se mit à enseigner dans la synagogue ; et
beaucoup de ceux qui l’entendaient, étonnés de sa doctrine, disaient : D’où lui viennent toutes ces
choses ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et d’où vient que de telles merveilles se font par
ses mains ? — Le jour du sabbat étant venu. Autre détail spécial à S. Marc. À Nazareth, Jésus demeure
fidèle à la coutume qu’il avait adoptée dès les premiers jours de son ministère (cf. Marc 1, 21 et ss.) : il
choisit, pour faire entendre la divine parole, le jour du sabbat et la synagogue, un temps sacré et un lieu
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sacré. Au pieux pèlerin qui visite la patrie du Sauveur, on montre encore l’emplacement de la synagogue où
prêcha Notre-Seigneur. — Beaucoup de ceux qui l’entendaient. Les meilleurs manuscrits grecs ont οἱ πολλοὶ
avec l’article, c’est-à-dire “ la plus grande partie de la population ”. — Étonnés de sa doctrine. L’expression
du texte grec dénote un très vif étonnement. Les habitants de Nazareth, comparant le passé de Jésus à sa
situation présente, ne pouvaient comprendre comment le jeune charpentier était devenu en si peu de temps un
puissant thaumaturge et un docteur célèbre. De là pour eux une profonde stupéfaction. — Les mots “ de sa
doctrine ” manquent dans le texte grec. — D’où lui viennent toutes ces choses ? Cette délibération
intéressante des concitoyens du Sauveur nous a été conservée d’une manière beaucoup plus complète dans le
second Évangile que dans le premier. Au lieu d’une simple et froide mention de la sagesse et des miracles de
Jésus (cf. Matth. 13, 54), nous avons ici une description pittoresque. Cette sagesse, il l’a reçue d’ailleurs.
D’où ? C’est précisément la question. Ces miracles, on les voit en quelque sorte s’échapper des mains de
l’humble ouvrier, habituées jusqu’alors à manier de grossiers outils, à accomplir de rudes travaux. — Notons
que le mot δυνάμεις du grec (pouvoir, puissance), est une des quatre expressions qui servent à désigner les
miracles dans l’Évangile. Nous le trouvons encore employé en plusieurs autres passages de S. Marc : Marc 5,
30 ; 6, 2, 14 ; 9, 39. Notre Évangéliste ne se sert qu’une fois, Marc 13, 22, du mot “ prodige ” (τέρατα).
“ Signe ” (σημεῖα) revient plusieurs fois sous sa plume : cf. Marc 13, 22 ; 16, 17,20. Il n’emploie nulle part la
quatrième expression, “ œuvre ” (ἔργα).
Marc chap. 6 verset 3. - N’est-ce pas là le charpentier, fils de Marie, frère de Jacques, de Joseph, de
Jude et de Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici avec nous ? Et il était pour eux une occasion de
chute. — N’est-ce pas là le charpentier. Nous lisons dans S. Matthieu 13, 55 : “ N’est-ce pas là le fils du
charpentier ? ”. S. Marc fait dire aux habitants de Nazareth, avec une légère variante : Celui-ci n’est-il pas un
τέκτων, un pauvre ouvrier ? Il suit de là que Notre-Seigneur Jésus-Christ avait lui-même exercé durant sa Vie
cachée le dur métier de son père adoptif [294]. Le Verbe incarné, après avoir autrefois créé le monde d’une
seule parole, Jean 1, 2,10, n’a donc pas dédaigné de travailler péniblement à la sueur de son front ! Grande
consolation que le prêtre doit souvent offrir aux artisans, cette partie si nombreuse et si intéressante de nos
populations, qu’on égare par de fausses doctrines. Combien ils gagneraient à contempler Jésus ouvrier ! —
Sur le sens des mots “ charpentier ”, voyez l’Évangile selon S. Matthieu, Matth. 13, 55. Aujourd’hui, le bois
de charpente fait complètement défaut à Nazareth et aux alentours : les maisons y sont pour la plupart
voûtées. Ainsi donc le Sauveur ne pourrait plus guère exercer dans sa patrie sa profession de charpentier.
Hélas ! par les rationalistes modernes, comme alors par ses compatriotes, Notre-Seigneur Jésus-Christ n’est
regardé que comme un simple artisan ! — Fils de Marie. De l’omission du nom de S. Joseph, on a justement
conclu qu’à cette époque le père nourricier de Jésus avait sans doute cessé de vivre. — Frère de Jacques…
Les noms sont les mêmes que dans le premier Évangile. Seulement, Simon, à qui S. Matthieu attribue la
troisième place, occupe ici la quatrième. Celui que la Vulgate appelle Joseph est nommé tour à tour Ἰωσῆ et
Ἰωσήφ dans les manuscrits grecs. — Ses sœurs. La légende réduit le plus souvent à deux le nombre des
“ sœurs ” de Jésus : elles se seraient appelées Esther et Thamar (ou Marthe selon d’autres). — Nous avons
prouvé dans notre commentaire sur Matth. 13, 55, que les personnes désignées dans l’Évangile, d’après la
coutume orientale, sous l’appellation de frères ou de sœurs de Jésus, étaient simplement ses cousins et ses
cousines, issus, selon l’opinion la plus probable, du mariage de Cléophas avec Marie, sœur, ou du moins
belle-sœur de la Très Sainte Vierge. Voir l’intéressante dissertation du P. Corluy intitulée : Les Frères de
Notre-Seigneur Jésus-Christ [295]. M. Renan, après avoir audacieusement affirmé que “ Jésus avait des
frères et des sœurs, dont il semble avoir été l’aîné ” [296], se corrige à moitié quand il écrit dans son récent
ouvrage : “ Seulement, il est possible que ces frères et ces sœurs ne fussent que des demi-frères, des
demi-sœurs. Ces frères et ces sœurs étaient-ils aussi fils ou filles de Marie ? Cela n’est pas probable ” [297].
D’après le professeur du Collège de France, les “ frères ” et les “ sœurs ” de Jésus seraient nés d’un mariage
antérieur de S. Joseph. — Et il était pour eux une occasion de chute. Triste conséquence des raisonnements
tout humains que nous venons d’entendre. Celui qui apportait aux habitants de Nazareth des paroles de salut
devenait ainsi pour eux une occasion involontaire de ruine spirituelle. Mais pourquoi fermaient -ils les yeux à
la lumière ? Pourquoi commettaient-ils de gaieté de cœur le “ péché contre l’Esprit-Saint ? ”.
Marc chap. 6 verset 4. - Et Jésus leur dit : Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, et dans sa
maison, et dans sa parenté. — Les Nazaréens n’étaient ni les premiers ni les derniers à traiter
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dédaigneusement un prophète sorti de leurs rangs. Notre-Seigneur leur rappelle ce triste fait, dont on trouve
plus d’un exemple dans les fastes sacrés. “ Il est presque nécessaire que des concitoyens se jalousent entre
eux. Sans regard pour les œuvres actuelles d’un homme, ils n’ont de lui que le souvenir de sa fragile
enfance ”, V. Bède. “ On estime toujours plus ce qui est absent que ce qu’on ne connaît que par la réputation,
ce qu’on n’a pas que ce qu’on a. Quelque mérite qu’ait un homme, dès qu’on s’accoutume à le voir souvent
et familièrement, on l’estime moins. Notre Sauveur, qui avait dans lui-même un fond infini de mérite, et qui
n’avait pas l’ombre du moindre défaut, n’a pas laissé d’éprouver cet effet de la bizarrerie de l’esprit de
l’homme ”, Calmet. — Les mots et dans sa parenté sont propres au second Évangile. Ils représentent toute la
parenté, tandis que dans sa maison ne désigne que le cercle plus restreint de la maison paternelle.
Marc chap. 6 verset 5. - Et il ne put faire là aucun miracle, si ce n’est qu’il guérit un petit nombre de
malades, en leur imposant les mains. — Et il ne put faire là aucun miracle. S. Marc emploie ici une
expression très forte, pour indiquer le fâcheux résultat produit par l’incrédulité des compatriotes du Sauveur.
Tandis que S. Matthieu, Matth. 14, 58, se borne à mentionner simplement le fait, notre Évangéliste semble
dire que les mains du divin Thaumaturge étaient liées. Mais on comprend sans peine sa pensée : “ Il ne
pouvait donc faire là aucun miracle, non parce que le pouvoir lui manquait, mais parce que la foi faisait
défaut à ses concitoyens ” [298]. Les miracles de Jésus étaient en effet des actes moraux, qui supposaient
dans les cœurs de bonnes dispositions. Ainsi donc,
“ Indigné par ces choses, le Christ a comme comprimé ses dons ” (Juvencus)
— Si ce n’est qu’il guérit... L’évangéliste corrige en quelque sorte son assertion précédente, pour dire que si
Jésus n’opéra pas alors à Nazareth des prodiges insignes, tels que la résurrection des morts, l’expulsion des
démons, les guérisons à distance au moyen de sa seule parole, il y accomplit cependant des miracles de
second ordre, en rendant la santé à quelques infirmes par l’imposition de ses mains divines.
Marc chap. 6 verset 6. - Il s’étonnait de leur incrédulité ; et il parcourait les villages des environs, en
enseignant. — Il s’étonnait. Plusieurs manuscrit grecs ont le verbe au pluriel, comme si c’étaient les
habitants de Nazareth qui se fussent étonnés. Mais c’est là évidemment une correction malheureuse, émanée
d’un copiste peu intelligent auquel il avait été impossible de comprendre que le sentiment de l’admiration pût
trouver place dans l’âme de Jésus. Oui, le Sauveur s’étonne ! Il est surpris en face de la réception qui lui est
faite par les siens ! Toutefois, notons-le bien, son étonnement n’est pas la suite de l’ignorance (“ Il ne
s’étonne pas celui qui sait tout, comme s’il s’agissait d’une chose inopinée et imprévue ”, Bède), il provient
au contraire, de sa parfaite connaissance des cœurs. Les Nazaréens avaient tant de motifs de croire !
N’était-il pas étrange qu’ils demeurent incrédules ? Les saints Évangiles ne nous montrent qu’en deux
endroits Notre-Seigneur Jésus-Christ livré à l’étonnement, ici et Matth. 8, 10, à l’occasion de la foi si vive du
centurion. Quel contraste entre les deux faits ! — Il parcourait les villages. Le divin Maître ne s’éloigne,
dirait-on, qu’à regret de sa patrie. Il demeure dans le voisinage, cherchant des cœurs mieux disposés. Les
bourgades qu’il parcourut en y répandant ses bienfaits durent être Dabrat, Naim, Gath-Hepher, Rimmon,
Endor, Japhia, etc. [299]
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prêchaient qu’il fallait faire pénitence, 13et ils chassaient de nombreux démons, et ils
faisaient des onctions d’huile sur de nombreux malades et les guérissaient.
Marc chap. 6 verset 7. - Alors il appela les douze, et il se mit à les envoyer deux par deux, et il leur
donna puissance sur les esprits impurs. — Alors il appela les douze. Le verbe grec est au temps présent :
“ il appelle ”. L’occasion de cette réunion solennelle, et du discours plus solennel encore que Jésus y
prononça, a été fidèlement décrite par S. Matthieu, Matth. 9, 35-38. Avec son cœur et ses yeux de bon
Pasteur, le divin Maître a reconnu la misère morale dans laquelle ses pauvres brebis sont plongées. Il se
dispose à les secourir, et c’est pour s’associer en vue de ce grand œuvre des collaborateurs zélés et
intelligents, qu’il transforme pour la première fois les Douze en prédicateurs de l’Évangile. — “ Il se mit à
les envoyer ” n’est nullement un pléonasme, ainsi qu’on l’a prétendu. En ce moment, Jésus entreprend une
chose nouvelle : il “ commence ” très réellement à envoyer ses disciples en qualité de missionnaires. S. Marc
a eu raison de noter cette nuance. — Seul aussi il a noté une circonstance importante de cette première
mission des Apôtres, en disant que le Sauveur les avait envoyés prêcher deux à deux [300]. Jésus agit ainsi
soit pour que ses missionnaires puissent se soutenir mutuellement, soit pour donner plus de poids à leur
parole. Voici la manière dont les Douze semblent avoir été associés, d’après la liste que S. Matthieu nous
fournit à propos de cet incident : Pierre et André, les deux fils de Zébédée, Philippe et Barthélémy, Thomas et
Matthieu, Jacques-le-Mineur et Thaddée, Simon-le-Zélote et Judas. — Il leur donna puissance. Tout en les
séparant de lui momentanément afin de leur apprendre à voler de leurs propres ailes, Jésus demeure
néanmoins d’une certaine manière avec eux en leur léguant son autorité, spécialement celle qu’il exerçait sur
les esprits infernaux. Cf. Luc 9, 1.
Marc chap. 6 verset 8. - Et il leur commanda de ne rien prendre pour le chemin, si ce n’est un bâton
seulement, ni sac, ni pain, ni argent dans leur ceinture... — Les vv. 8-11 contiennent des règles tracées
par le Sauveur à ses Apôtres concernant la conduite qu’ils auraient à tenir pendant leurs courses apostoliques.
Jésus ne dédaigna pas d’entrer dans les détails les plus minutieux, montrant aux Douze, au moyen
d’exemples concrets et pratiques, jusqu’où ils devaient porter l’esprit de pauvreté et de détachement. Il est
question du viatique dans les vv. 8 et 9, du logement dans les vv. 10 et 11. — Il leur commanda. Les
prescriptions données en ce jour par Notre-Seigneur remplissent un long chapitre du premier Évangile
(Matth. 10) et concernent les missions de tous les temps. S. Marc, fidèle à son plan, d’après lequel il transcrit
des faits plutôt que des discours, s’est borné à consigner ici quelques avis relatifs à la mission actuelle, qui
devait se passer tout entière sur le territoire de la Palestine, en plein pays juif. — De ne rien prendre…
Aucune provision n’était permise aux Douze. Le Vén. Bède indique fort bien le motif de cette injonction :
“ Car le prédicateur doit avoir une telle foi en Dieu que, bien qu’il ne s’applique pas à acquérir les biens de la
terre, il doit cependant avoir la certitude qu’ils ne lui manqueront pas. En effet, s’il s’occupait des choses
temporelles, il procurerait moins aux autres les éternelles ”. Au reste, nous avons dit dans notre commentaire
sur Matth. 10, 9, que, dans cette contrée hospitalière, les Apôtres n’avaient pas un besoin urgent de viatique.
— Nous avons signalé aussi au même endroit, la divergence qui existe, à propos des mots si ce n’est un
bâton, entre S. Marc et les deux autres synoptiques, et la solution de ce petit problème exégétique. Les deux
rédactions sont exactes ; mais elles ont été faites à divers points de vue, et renferment plutôt la pensée que les
“ expressions mêmes ” de Jésus. — Ni sac. La “ pera ” des Latins, la θήκη des Grecs, était une sorte de petit
havresac, habituellement en peau, dans lequel les voyageurs plaçaient leurs provisions pour la route, le pain
en particulier ; de là les mots suivants ni pain. — Rien pour porter les vivres, pas de vivres, pas d’argent non
plus pour s’en procurer, ni argent dans leur ceinture. On revient aujourd’hui à la coutume antique de porter
l’argent dans des ceintures de cuir ou d’étoffe. — Petit trait digne de remarque : S. Marc, qui écrit pour des
Romains, emploie l’expression χαλκόν, qui servait souvent à désigner l’argent monnayé ; S. Luc, qui écrit
pour des Grecs, a άργύριον; S. Matthieu mentionne les trois métaux usités dans tous les temps pour servir de
monnaie, l’or, l’argent et le billon (alliage d’argent et de cuivre).
Marc chap. 6 verset 9. - ...mais d’être chaussés de sandales, et de ne pas prendre deux tuniques. —
Chaussés de sandales. Le lecteur a dû remarquer le brusque changement qui a lieu ici dans la construction, et
l’agencement singulier de toute cette phrase. Les mêmes irrégularités existent dans le texte grec [302]. —
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Nouvelle divergence dans ce passage, le Sauveur ne permettant pas à ses apôtres, selon la rédaction de S.
Matthieu, de porter des chaussures avec eux. On peut choisir entre deux solutions : 1° d’après le premier
Évangéliste, Notre-Seigneur interdit aux disciples les brodequins montants qui couvraient tout le pied et
n’étaient guère portés que par les riches ; S. Marc nous montre les Douze simplement chaussés de sandales,
c’est-à-dire d’une semelle de cuir attachée aux pieds par des lacets ou des courroies [303]. 2° Dans S.
Matthieu, il s’agirait de souliers de rechange ; dans S. Marc, de ceux que les Apôtres avaient aux pieds au
moment de leur départ. — Et de ne pas prendre deux tuniques : la construction change encore brusquement,
pour reprendre, du moins dans la Vulgate, la forme qu’elle avait au v. 8.
Marc chap. 6 verset 10. - Et il leur disait : Dans quelque maison que vous entriez, demeurez-y jusqu’à
ce que vous partiez de ce lieu. — Jésus trace maintenant aux nouveaux missionnaires les règles qu’ils
devront suivre à p