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| Conclusion f L‘alignation, un mot « sauvage » : ces romans du XX° siécle nous ont ; is en suivant une présentation chronologique de toucher a différentes \ inflexions sémantiques et philosophiques de I’aliénation, et le titre des cha- t proposait une lecture spécifique de ce monde constamment mis en | regard. Nous pouvons tablir maintenant une sorte de bilan provisoire de la t ' mise en images du concept par le roman, en regroupant les thématiques ré- currentes, avant de voir quel Jien structurel s’établit de fagon significative entre ouverture et dénouement romanesques. Les thématiques récurrentes On pourrait grossi¢rement regrouper les romans abordés autour de quatre sortes d’aliénation : ~Valiénation sous sa forme concréte, spatio-temporelle, juridique, his- toricisée par la dépossession d’une terre, d’une patric, d’une culture (Malraux, White, Brady) ; - la dépossession ontologique du sens originel du moi, dramatisée par Cs Ja perception d’un moi méconnaissable et intrins¢que, absurde (Kaf- i ka, Camus) ; -T’aliénation fondée sur un interdit, d’ordre éthique ou mental, faisant naitre fantasmes et obsessions mortiferes, sans contrepartic possible (Faulkner, Davies) 5 - la fusion psychique de sa propre identité avec un Tout indiscernable, ou la perception du moi comme réve ou erreur (Proust, Hesse, Gide, Davies, Brady), Nous voyons alors Ja difficulté d’ajuster un roman a une seule de ces thématiques. Certes, on peut parler de tendance majeure ou mincure, mais ces différents aspects sont plus ou moins présents dans Ja trajectoire des 299 différents protagonistes, tout autant que dans un certain ludisme Parodique des sciences humaines. Ces romans de I’aliénation se fondent sur des structures qui posent de fe gon assez nouvelle la question du rapport entre début et fin de la fiction S’ensuit un sens plus spécifique donné a ce concept ouvert a tous vents, Commencements et fins dans le roman contemporain de V’aliénation Impossible de parler de structures sans renvoyer a un systéme de « Tap- ports» fondateurs d’une signification. Or nous avons constaté que la signification essentielle de la plupart des structures narratives est encodée dans leur fin : celle-ci constitue soit la confirmation d’une question, soit un rejet ou une contradiction par rapport 4 ce que le corps du texte a évoqué, En régle classique, c’est 4 la fin du récit que l’auteur fait sien le commen- taire sur les questions précédentes, qu’il s’agisse d’événements, de comportements ou d’analyses. Ici, le rapport entre fin et commencement implique les détournements suivants : - sur le destin : le commencement peut se présenter sous la forme du cauchemar (La Métamorphose) que le dénouement confirme. Ver- mine ou déchet, le protagoniste s’aliéne 4 jamais dans la perception initiale d’une élimination identitaire du monde des hommes. Autre effet de correspondance fatale : le moi aliéné se raconte 4 partir de l’énigme de son énonciation, source d’une angoisse délirante (Le Bruit et la Fureur). Ou bien, dans la sécheresse neutre d’un constat irréversible, l’aliénation d’une vie consiste a assister de l’extérieur 4 un procés généralisé de l’homme, fauteur ou victime, depuis la mort de l'autre jusqu’a sa propre mort (La Condition humaine, L’Etranger). Autre genése possible de l’aliénation : le protagoniste recherche son moi par anticipation du dénouement, et le réveil initial est inséparable de la chaude intimité foetale (Du Coté de chez Swann). - sur l’unité ontologique du moi : sous I’artifice romanesque de la voix off de l’éditeur, le protagoniste n’apparait pas toujours comme voix énonciative dés les premiéres pages, mais se découvre par fragments de textes (Le Loup des Steppes) ou par feuilletage de voix secondes sur lui-méme (Les Faux-Monnayeurs). Cela peut aller jusqu’a la dif- fraction du moi du héros en plusieurs visages qui constituent dans leurs échos, leur diversité ou leurs contradictions autant d’intrigues 300 possibles d'un étre en quéte d’unité (Le Bruit et la Fureur, Le Char des élus, La Condition humaine). ~ déconstruction ou reconstruction comme altemative indéfinie : le sens de l’aliénation échappe ainsi a la tyrannie du principe classique de composition ot la séquence finale s’établit dans un rapport logi- que avec la séquence initiale. Les quelques variantes évoquées subvertissent en effet I’unité de sens donnée a la présence du prota- goniste dans le monde. Ce n’est pas nécessairement pour déconstruire le personnage en l’éparpillant en ses différentes compo- santes. Ainsi, méme si la relation psychanalytique sous-tend la révision de sa propre histoire par le protagoniste du Manticore, elle procéde a une reconstruction ironique du sujet, a ’envers, mimant le retour 4 un moi vierge, neuf ou désaliéné. Mais alors s’établit un Tapport paradoxal de contradiction et de complicité entre commen- cement et fin, comme si tout choix d’un destin unique paraissait strictement ponctuel, provisoire aux yeux du personnage lui-méme. Comme s’il ne fallait pas chercher un rapport de cause ou de consé- quence. Ouvrant sur I’action individuelle du jeune révolutionnaire Tchen, La Condition humaine semble refermer la boucle du récit sur un élargissement problématique des destins, beaucoup plus que sur la fin d’un épisode historique de la révolution chinoise. Si nous regardons maintenant nos dix romans a partir du dénouement, nous découvrons que le protagoniste est présent dés la premiére page de tous ces romans, mais dans cing d’entre eux seulement, il est présent encore a la derniére page comme conscience pensante, invitant 4 relire d’un autre «il, rétrospectivement, sa propre narration : Un Amour de Swann, Les Faux- Monnayeurs, Le Loup des steppes, Le Bruit et la Fureur, L'Etranger. Un autre rapport a l’incipit s’établit en dépit de l’apparente discontinuité Dans ces romans, le narrateur proustien « retourne » a des réflexions philo- sophiques sur I’étrangeté de son moi par rapport a la réalité. Bernard Profitendieu retourne a et se réconcilie avec sa famille, Harry Haller vient 4 bout du jeu de la vie, Benjy Compson est tranquillisé par la restauration apparente de l’ordre familial, Meursault se réconcilie avec l’ordre absurde dun cosmos indifférent. L’aliénation peut donc aussi conduire a une révi- sion de son altérité par retour & un monde déja connu, mais que I’éclatement narratif du moi, provisoire, expérimental, ou définitif, fait percevoir autre- ment. Toutefois, les structures les plus efficaces pour les concepts oj ératoi de lalignation pourraient ici se résumer ainsi : oscillation, labilite détiy + détiye, fluctuation. Poésie des lignes de fuite Question posée sur le vide de l’existence, & condition de refuuser les yg. ponses : beaucoup de romanciers ont révolutionné le roman en frustrant le lecteur de la réponse implicitement attendue. Italo Calvino, John Fowles ont érigé en séquence narrative la parodie de la séquence traditionnelle, en in. troduisant une disproportion littéralement fractale entre cause et effet. Or cette stratégie est loin d’étre une création de la seconde moitié du XX° sié- cle. Proust a subverti le portrait linéaire du moi, en rejetant de son second vo- lume, dans le portrait de Swann et de Cottard, l’illusion de réalité qui reposait sur le sacro-saint principe de suspension of disbelief. Gide, dans Les Faux-Monnayeurs a délibérément cassé cette illusion, tout en en créant une autre, celle de rendre le lecteur témoin des coulisses du récit. Aprés lui, Alain Robbe-Grillet systématise dans Les Gommes, le pro- cédé de la fin comme commencement narratif pour l’ensemble du développement. On pourrait donc voir une intensification expérimentale de ce nouveau procédé, qui donne un tel pouvoir au métatextuel que l’auteur parait aliéné de son propre texte. Illusion supplémentaire pour le lecteur ou invitation a participer différemment a ’imaginaire du compositeur-auteur ? Quel que soit le destinataire structure! de V’illusion, personnage, écrivain- personnage, auteur qui se soumet a une dissection, ce jeu sur Valiénation par le roman cherche a séduire en rusant avec le désir de donner au développe- ment romanesque sa crédibilité. Mais on lit toujours pour se soigner I’ame. Dans le roman, le refus de conclure, ou de fournir au lecteur un commen- cement ou une fin « logiques » peut provoquer comme chez un patient, une participation plus active du lecteur au processus de représentation de la fic~ tion. Diderot nous l’avait déja dit. Dans ces dix romans qui semblent mettre en piéces une identification claire du moi dans sa relation au monde, quel est le « bien commun » pris pour sujet et cible ? On est frappé de voir que le rapport méme éclaté entre début et fin, dramatise une perception de soi comme monstre, et cela, quelle que soit l’évolution du moi, régression, changement évolutif, stagnation ou métamorphose ascensionnelle. Nous entendons par monstre le sens donnt 302 en par les Anciens a un étre hybride, composé par nature de parties hétéroge- nes, et cela trés souvent, s’incarne ou se dynamise dans des images thériomorphes. Qu’elles soient celle du loup (lycanthropie) pour Hesse, | celle du liévre (Miss Hare dans Le Char des élus), du cancrelat Samsa ou du | bouc émissaire (l’aborigéne), qu’elles relévent de métaphores ponctuelles, _ ou de fables structurant le récit, ces images présentent I’ambivalence de la "perception chez nos contemporains de l’animalité en homme : « Alors, par chance, elle fut ramenée a son animalité et commenga a crier » (« Then, ' mercifully, she was returned to her animalself, began to scream » (WHITE, p. 423). Ironie du narrateur ? Discours intérieur d’un personage dépossédé, | ouretour a la dimension « sauvage » de I’autre en soi, fagonné par les voix "du monde sur I’étre non conforme ? L’aliénation se fonde ainsi sur des ima- ges premiéres qui englobent, dans le personnage, microcosme et macrocosme, en mettant a nu essentiellement quatre structures : - rupture et continuité entre le moi et l’autre ; - images positives et négatives de la maladie d’étre homme ; - animalité reconnue comme paradigme de Phumanité ; { - complexification de l’approche de soi par symbolisation ascendante i ou descendante : l’apport des sciences contemporaines'. Philosophie des lignes de fuite : le moi comme horizon 4 ne pas trouver On pourrait entendre alors dans ces romans une sorte de réitération de Vinterrogation de Hamlet : Qui suis-je ? ou du désir de se connaitre dans le désespoir de l’inconnaissance ; mais ce désir du héros shakespearien indui- sait un postulat: il existerait une définition d’un moi unifié en tant qu’homme. Or il nous semble dans les romans de I’aliénation, que le point __ de vue systématiquement polyphonique des protagonistes dénonce ce postu- "lat comme illusion. Néanmoins, le romancier ne cesse de fonder I’aventure de ’alignation sur une quéte de réponses concernant l’identité humaine ; la forme prise par la quéte implique pourtant un refus ou un rejet de la réponse, par scepticisme relativiste sur la vraie nature du moi. La est sans doute la nouveauté de cette aliénation par création d’un texte symboliquement inter- rompu. ' Voir Encyclopedia universalis, article « Organum », vol. 17 303 La composition en forme de lignes de fuite structure Pimpossible jointure entre le roman comme réve sur soi, ou soi comme source réelle de roman, D’une part, dans la permanence du dualisme romantique, nous Tetrouvons le principe de dédoublement du moi. Mais il y a de plus radicalisation insolu- ble de deux visions du sujet : entre parcellisation nihiliste du protagoniste et volonté auctoriale d’en multiplier les incarnations possibles. En autres termes, le malaise que révéle le personnage de ’aliéné se traduit 1a par je refus ou P'impossibilité du héros de s’expliquer a lui-méme son aliénation, dans la mesure oi il ne peut se déterminer en tant que sujet unique. A cela tient sans doute le grand nombre de héros en crise de parole : pour relayer une parole malade d’elle-méme, le roman écrit le désir du protagoniste entre des images d’assomption de soi (images ascensionnelles du Char des élus ou du révolté Meursault, qui renversent l’ordre convenu d’un monde) et de descente en soi (images de reptation, et de fécondité) ; de la le nombre d'images autotéliques, qu’elles rejoignent le mythe d’Ouroboros le serpent primordial, du foetus a la recherche du sein maternel : Gé, Gaia ou la mére (cf. la psychanalyste dans Le Manticore ou le narrateur proustien), ou celle de personages a la recherche d’un langage sans logos (HESSE, p. 149). Tout se passe alors comme si la recherche archétypale du Pére entrainait chez nos contemporains la nécessité suraigué de ne pas choisir, voire en certains cas, d’entreprendre la démarche inverse, celle d’une fusion avec la mére, ce qui peut avoir deux effets « aliénants » : une indifférenciation sexuelle se manifestant dans I’hybridité des sexes, dans la recherche expli- cite ou symbolique d’une androgynie, et la création de personnages hantés par la bisexualité, ’homosexualité, reflets problématiques de I’intégration des données jungiennes sur la pluralité des moi. Aurions-nous simplement 1a une modernisation du principe d’aliénation, multiforme, par retour a la logique des aspirations contraires ? Le plus in- discutable, dans tous ces romans, y compris dans la Condition humaine ou Le Manticore, c’est que les données strictement économiques de I’aliénation soient en quelque sorte passées & la trappe. Nous ne sommes plus chez les Rougon Macquart. Méme pour un Robertson Davies, dont le personage analysé semble se soigner par parodie du détail réaliste, parler de Palignation met en récit avant tout la logique d’un désir premier face 4 Villogisme décevant de sa réalisation. Comment oublier ce titre la dyna mique solaire inscrite dans la mort elle-méme chez Camus ? (L Etrange’)- Entre le cancrelat Samsa, évincé de sa nature d’homme tout & Vaccomplissant, le « cadavre que Ie flot raméne » Bernard Profitendieu, Ie condamné a la marge sociale et & la mort, le protagoniste aliéné se fraie ut chemin sans destination. Il trouve ainsi ironiquement sa place et s@ parole 304 dans l’évocation d’une société qualifiée de cellule ou de « cachot » (Les Faux-Monnayeurs), dans un espace limité a la chambre (La Métamorphose), une gedle (L 'Etranger). L’aliéné ne se retrouve qu’en échappant au monde par l’enfoncement mystérieux dans le Temps du réve, (Du Cété de chez Swann, Le Manticore, Char des élus, Guruwari). Y aurait-il déréalisation du moi a force d’analyse du monde comme « moi » ? Dans cette ligne de fuite de l’identité, indéfiniment prolongée ou figée en question sur le monde et le moi, le sentiment d’aliénation prend sa forme littéraire la plus récente. Traduire une distance critique d’avec soi pour le héros va de pair avec l’expérience d’un autre désir de proximité pergu comme étrange. La perception de l’aliénation a pour contrepoint « sau- vage » en philosophie et en littérature l’ouverture a une infinité de possibles. Il en ressort un mouvement dramatique fondé sur des images d’oscillation, de balancement réel et symbolique, de vertige mortel, et sur la réécriture des structures romanesques elles-mémes placées sous le sceau du compromis : entre identification et dépossession, le moi ne cesse de se dire en se contre- disant. D’ot ’importance de la diffraction des visages du méme, source conjointe de jouissance et d’insatisfaction, révélation de soi dans une labilité source d’espoir, de désespoir et de dérision. L’ensemble de ces romans postule ainsi qu’il n’est pas de synthése possi- ble entre la reconnaissance aimante de I’autre en tant que tel ou altérité, et la dépossession de soi comme d’un capital perdu ou aliénation. En effet, cha~ cun de ces deux concepts est devenu a la fois le complice et le suspect de Pautre, jusqu’a ce que mort s’ensuive et — peut-étre ~’en délivre. Sentiment de dépossession d’une identité, mais aussi découverte grisée des multiples du moi, l’aliénation s’est exprimée dans cet espace intermé- diaire, comme [’écriture d’une fascination. Dans des contextes culturels différents, la hantise de la perte d’un visage s’est alors revétue d’images, en méme temps que le refus de se voir attribuer un seul visage. Questionne- ment conjoncturel sur la fagon de se chercher a condition de ne pas se trouver ? Ce monde, notre monde intime, carcéral ou fuyant, insaisissable en son essence. Les structures de ces romans excellent a déplacer le mystére du texte et de homme dés lors que celui-ci se donne pour acquis. 305 Je tiens 4 remercier tout particuligrement le Professeur Paul Barrette, de l’université du Tennessee, Pour sa généreuse dispo- nibilité, ainsi que Louann Blocker et les assistantes de la Bibliothéque John C. Hodges, pour leur compréhension active qui m’a facilité considérablement l’accés aux documents, Mes bien vifs remerciements vont également a Gabrielle Hir- chwald-Melison, pour l'aide qu’elle m’a apportée lors de la relecture du manuscrit. 307

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