0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
132 vues86 pages

Bivouac au Mont Perdu : Émotions Pyrénéennes

Ce texte décrit une nuit de solitude passée au sommet du Mont Perdu dans les Pyrénées. L'auteur détaille son ascension jusqu'au sommet et les sentiments de plénitude ressentis, avant de décrire le coucher de soleil et la nuit passée en contemplation de la montagne.

Transféré par

dominique dupont
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats ODT, PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
132 vues86 pages

Bivouac au Mont Perdu : Émotions Pyrénéennes

Ce texte décrit une nuit de solitude passée au sommet du Mont Perdu dans les Pyrénées. L'auteur détaille son ascension jusqu'au sommet et les sentiments de plénitude ressentis, avant de décrire le coucher de soleil et la nuit passée en contemplation de la montagne.

Transféré par

dominique dupont
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats ODT, PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Lever de soleil depuis les Posets.

BIVOUACS PYRÉNÉENS
Un voyage pyrénéiste

Dominique DUPONT
Chantal d’ESPOUY
PRÉFACE

2
NUIT DE SOLITUDE AU MONT PERDU1

« Et dans ces merveilleux déserts, seul avec les étoiles et la nuit,


l’homme devient non seulement aussi fort que les rochers qui le protègent, mais aussi
pur que la neige qui l’entoure, et que l’air qu’il respire.  »
Henry RUSSELL

Entre névés suintant au nord et raillères affligées au sud, la brèche de Roland


est un espace unique, où l’on palpe la limite. Impression curieuse que celle de
franchir le pas d’une porte arrachée, d’une crénelure dantesque, happé par le désir
de la découverte.
Au-delà, une contrée incandescente s’évapore en de mystérieux lointains. Le
Descargador, croupe aux orbes insolites et au nom fluant comme l’eau des Gradas,
plus bas à Ordesa, attire le regard et attise la curiosité.

Le revers du cirque, ou l’envers du décor


Cette fois, pourtant, je me suis à peine arrêté tant je m’accommode mal de la
foule d’août qui envahit la hoche du titan. Plongeant vers la paroi sud du Casque de
Marboré, je me retourne une seule fois, pour me surprendre à voir l’éperon oriental
du pic Bazillac qui empale le ciel. Presque à sa base, dissimulé sous un surplomb
tapageur, l’abri Gaurier raconte quelques épisodes de l’époque mythique d’Arlaud.
En partant du port de Boucharo, tout à l’heure, je pensais à lui pour un éventuel
bivouac. Maintenant, cheminant sur la pente déversée, je ne sais plus où aboutira ma
solitude. Et déjà, dans son astre décliné, l’Aragon se pare de doux atours, prémices
d’une soirée sereine.
L’envers de Gavarnie ondule en un plateau monocorde rechignant à perdre de
l’altitude, jusqu’à ce que la fracture d’Ordesa lui fasse entendre raison, en hoquets
vertigineux. Il ne cultive pas le beau, hors des instants où son impitoyable minéralité
s’apprivoise aux rais caressants de l’aube et du crépuscule. Une sorte de mer fossile,
dont les vagues successives ondulent paisiblement entre deux ressauts. Ce
mouvement tranquille amplifie peu à peu un sentiment de solitude bienfaitrice, un
peu comme le ferait la chaleur d’un feu crépitant au sortir d‘une pluie traversière.

Tour du Marboré, l’espace démesure


Une ultime et impatiente accélération me porte au seuil de la rupture
vertigineuse du cirque. Trônant au centre de l’amphithéâtre, la Tour en révèle les
fabuleuses dimensions et l’ordonnancement calculé. Comme prostré, il me semble
soudain investir un espace qui m’appartient, dont chaque flanc serait le

1 Ce texte, paru dans la revue « Pyrénées », n°183-184, 1995, est ici quelque peu modifié. Ce bivouac a été
réalisé lors de l’été 1982.
3
prolongement de mes bras. Puis, tout aussi vite, ressentir combien il m’est aussi
étranger, combien il est sourd à mes sentiments, et eût tôt fait de m’engloutir.
Le Marboré, tout proche, éploie sa masse conquérante, sa paroi dilatée où
nulle voie d’ascension cohérente ne s’affirme vraiment. La Grande Cascade s’éternise
en un ralenti toujours renouvelé, alimenté par une mer souterraine enfin libérée de
forces obscures. La chute serait-elle donc si légère ? Nul tourment ne semble habiter
cette ondulation fluide, d’où s’échappent des panaches ivres de vent, comme si, du
gradin d’où il s’élance, le torrent se moquait de sa destinée aérienne. Nul son ne me
parvient, nulle violence, dans ce suicide désiré.
Le soleil cherche la caresse, alors que sous les pieds, la face nord pactise déjà
avec l’ombre froide. A une distance infinie, sur le chemin du cirque, montures et
piétons s’en retournent, abandonnant l’arène à sa quiétude retrouvée et le
montagnard que j’essaie d’être à une vague inquiétude.
« Solitaire comme un cri », écrivait Camus. Cri de plénitude ou de désarroi ?

Voyage au Mont Perdu


Tout en cheminant vers le col de la Cascade, je mesure tout le parcours du
désir entre mon regard d’antan et ma situation actuelle. Avec quelle émotion ai-je
regardé cette crête autrefois ! Avec les yeux d’un enfant épris d’un objet inaccessible
et secret. Puissions-nous apprécier toujours la montagne ainsi, émerveillés.
Et maintenant, je ne sais plus si je dois être satisfait ou déçu de
l’accomplissement de ce rêve…
J’ai aussi une pensée pour tout ce temps passé à compulser la carte, le doigt
volant sur les courbes de niveau. Avec une jubilation rentrée, je vois le relief se
conformer à ce que j’en attends, donnant enfin corps à mon imaginaire. Au-delà du
col de la Cascade (possède-t-il la fonction de passage que l’on accorde à ce mot ?),
une longue plaque de neige exsude son tribut estival, et offre le bonheur suprême
d’allonger le pas sans calcul, libérant les yeux pour la contemplation. Rencontre
inattendue d’un couple de français, relativement âgés, qui cherchent à gravir le
Marboré. « Je l’ai fait dans ma jeunesse », m’affirme l’homme, qui semble le seul
motivé. Je ne peux m’empêcher d’être inquiet à leur sujet, car il est tard (18 heures),
et l’accès au sommet peut s’avérer compliqué, sans compter le temps de descente sur
le refuge de Goriz. Mais pourquoi donnerais-je des conseils, moi qui erre sans but
précis à une heure indue ?
Le sentier, plus net et agréable, se love autour du Cylindre, grandissant peu à
peu la silhouette du Mont Perdu. Le désir de le gravir prend corps immédiatement,
impérieux et enfiévré, et celui d’en faire mon coucher d’une nuit. Avec une soudaine
évidence, il devient le rendez-vous que je m’étais fixé.

4
Mont Perdu : malgré l’austérité de son versant sud, l’indomptable désir de l’ascension
prend corps.

Étang Glacé. Trop petit pour convoiter le titre de lac, il possède pourtant le
titre suprême de pourvoyeur de la Grande Cascade de Gavarnie. Quelle modestie au
regard d’un si prestigieux destin ! Couloir ouest du Mont Perdu, que j’ai gravi dans
conditions hivernales un an auparavant, depuis le refuge de Tuquerouye. Sort amer
pour ces cailloux qui, débutant leur carrière près du ciel, dévalent le couloir, refoulés
par les brodequins gauches des montagnards. Sur ce chemin qui marche à l’envers,
deux espagnols s’en revenant de là-haut me préviennent : « arriba, viento frío ».
En foulées rageuses et ahans impatients, je gratte l’éboulis fugitif avant de
toucher, enfin, le petit plateau précédant le sommet. Retardant avec un bonheur à
peine contenu les derniers pas vers le paradis promis, je me penche sur les abîmes de
la face nord, encombrés de ses deux couches de séracs noircis dont les marges
s’entredéchirent. La lumière s’estompe déjà, habillant le haut du glacier d’une vêture
funeste. Au-delà du lac Glacé, Tuquerouye lézarde au soleil. Nul doute que, sur le
toit du célèbre refuge, ne somnole quelque pyrénéiste assouvi.
Quelle griserie dans cette dernière pente, vers le soleil libéré du sommet, vers
l’instant sublime de la certitude ! Et quelle exaltation à contenir dans les derniers
pas ! Il faut débarquer en douceur, en lenteur, malgré le grand tumulte dans la tête.
Prolonger le temps de ces foulées pour laisser respirer l’émotion.
Un vent furibond, mais supportable, balaye les ultimes pierres , qui tourmente
sans raison. Quel honneur pour elles que d’habiter un tel lieu, sans risquer la
glissade, même s’il faut le payer de quelques désagréments !
Comment écrire, sans la trahir, sans la ternir, la fièvre qui m’étreint ici ? A
coup sûr, cet effort est vain, le temps décalé en ayant limé les reliefs et libéré la
moelle. L’écriture, après coup, n’est qu’une tentative ridicule pour proférer la force
du moment, entière et intouchable. Faut-il écrire ces moments-là en direct, comment
le faisaient certains pyrénéistes, tel Jean Arlaud ? J’ai le sentiment très palpable que
ce moment sera l’un des plus forts de ma vie. Où bonheur peut-il être aussi intense ?
5
Alors, oui, je cherche des mots afin qu’il ne s’échappe pas, peut-être pour en attraper
des bribes de sens. Plénitude, ou remplissage de bien-être. Ou bouillonnement,
quelque chose qui s’alanguit en clapotis sous la peau. Il y a tant du corps dans la joie
du sommet.

Les yeux de la nuit


Toute neige a fui sur la courbe apaisée du Mont Perdu. Je me souviens qu’un
jour d’août pourtant, m’élevant vers le Piméné, je m’étais retourné sur le feston
étincelant de blancheur d’une montagne irréelle. Apparition qui illumine pour
toujours, comme celle des Posets en débouchant sur le port d’Aygues-Tortes.
Offert au sud, je me gorge du soleil bienveillant de l’Aragon, comme je me
remplirais les oreilles d’une Passion de Bach. Ainsi passerai-je cette soirée, enraciné
malgré le vent, hypnotisé par l’invraisemblable architectures des canyons creusés
d’ombre, laissant flotter le regard sur des contours familiers ou méconnus. Avec
l’idée de singer Jean Arlaud, et de chanter « Mont Perdu, je vous aime ».2
Cette solitude sécrète un sentiment désuet de domination, comme j’ai pu le
ressentir sur la Tour. J’en oublierais presque que c’est la nature, et les sentiments
qu’elle inspire, qui me dominent, et non l’inverse. Le ciel et ses courroux auraient tôt
fait, d’ailleurs, de me ramener à ma petitesse. Mais il est bon, parfois, de
s’abandonner à de douces illusions.
Le cailloutis, déjà, a pris quelque relief sous le rais oblique. A quelques mètres
du signal géodésique, un enclos de pierres invite à une nuit rugueuse et pleine
d’inconnu. Que dire, en effet, de ce temps d’ « obscure clarté tombée des étoiles »,
sinon qu’elle fut, avant tout, une éternité d’insomnie ? Un moment infini qui
s’imprime dans es os et étrille au passage l’imagination divagante. Retiendrai-je la
dureté de la couche, la sibilance du vent dans les interstices de la pierre, juste
derrière ma tête ? Où, plutôt, cet affrontement entre le désir de l’abandon et
l’obstination de la pensée ? Ou bien, ancrée comme une obsession, l’idée que
quelqu’un, ou une forme de vie quelconque, ne débarque à l’improviste, surgissant
de la nuit abrupte ? Alors, régulièrement, je me relève pour sonder la nuit faiblement
éclairée. Non, il n’y a rien, idée absurde. A nouveau allongé, d’autres pensées
affluent, se bousculent, me taraudent. Spontanément, comme mus par un ressort, les
yeux s’ouvrent, se fondent dans l’obscurité, à l’affût de quelque mystère. Là-haut, en
un temps d’ailleurs, les innombrables yeux de la nuit palpitent, falots qui tanguent
dans la vacuité. Ils dessinent parfois entre eux des formes géométriques singulières,
ou quelque objet familier. La fulgurance d’une étoile filante vient soudain troubler ce
bel ordonnancement.
Entre deux vagues de sommeil, je rouvre les yeux sur une carte céleste
modifiée et recherche mes précieux points de repère. Le temps est espace en
mouvement. Et je m’assois à nouveau, scrutant les ténèbres. Tout ce noir ne vient-il
pas confirmer que ce monde est incompréhensible ?

2 Jean Arlaud : « Posets… je vous aime plus que tout autre massif pyrénéen » (« Alpina », 1933). Raymond
d’Espouy, son fidèle compagnon, évoque ce passé dans un écrit admirable, « Arlaud et l’exploration des
Posets », sous la forme d’un courrier adressé à Maurice-José Jeannel, qu’on peut trouver dans « Mélanges
Pyrénées », ouvrage en hommage à Raymond d’Espouy (1981).
6
Des silhouettes familières s’inscrivent avec peine sur la trame scintillante : le
Cylindre a troqué sa verticalité mouvementée pour une courbe avenante et sans
volume, tandis que la Munia perce la nuit comme une dent menaçante. Nulle vie,
sauf le vent et des piquetis lumineux en vallée de Pineta et du côté d’Aínsa. Je me
demande ce que je suis venu chercher ici, tout en ayant le sentiment bizarre de l’avoir
trouvé…
Une dernière onde de sommeil, plus têtue, a enfin raison de mes divagations,
et le corps ne répond plus aux agressions de la pierre. Lorsque, par une sorte
d’intuition, je rouvre les yeux, un bleu turquin pactise avec la nuit. Et je
m’abandonne à la délectation des moments suprêmes à venir, blotti dans une
sérénité solitaire au sein d’une nature prévenante. Émergeant d’un nouveau moment
de torpeur, je parie sur le point d’apparition du soleil : le puissant Posets brigue cet
honneur, ainsi que la crête monocorde de Bachimale et le Batoua au faîte indécis. Car,
déjà, se silhouette la houle des pics familiers, avant même que l’astre n’ait jeté son
premier trait, alors que le jour est encore nuit.

Nouveau jour
Point d’explosion, d’embrasement, comme il aurait plu à mon imaginaire. Se
dégageant avec peine d’une lointaine chape bleutée, l’astre me paraît rabougri et
falot, posé sur une crête sans caractère à l’est du pic d’Aret, presque à l’aplomb du
chicot de Las Louseras. La voûte céleste aspire pourtant déjà sa puissance contenue,
tandis que la nuit s’engloutit dans l’abîme des vallées, comme supée par le remous
de vagues pétrifiées. Alentour, les cimes s’ébrouent dans la fraîcheur matutinale.
« Il y a un moment où la lumière commence à s’en prendre aux choses, à leur faire
balbutier leurs formes.  » (Valéry)

Le ciel s’inonde d’opale, et s’engloutit la nuit.

Une mince couche de givre enrobe mon duvet, délicat témoin de la nuit.
Adossé à mon habitacle, j’effectue le premier geste nécessaire, la mise en survie
photographique de ce temps qui s’accélère, soudain, après sa suspension nocturne.
J’aime ce moment, comme soulagé que cette pénombre qui m’avait presque envahi
ait enfin fui. A moins que ce ne soit plutôt les faveurs de l’astre qui m’inondent.
En un mouvement d’une raideur burlesque, je quitte mon refuge de pierre.
L’heure n’est plus à la rêverie mais à une douloureuse gymnastique de l’éveil, entre
7
démarche titubante et ondes de frisson. Alors, enfin, je peux prendre la vie comme
elle vient, recevoir à fleur de visage la chaleur naissante, les nuances colorées qui
impressionnent l’air. Et je sais déjà que, plus tard, dans ma mémoire future, les
tourments de la nuit s’effaceront devant l’épure de l’émoi.

Cylindre du Marboré, depuis le Mont Perdu. Le couloir sud-est, et la cheminée qui donne
accès au sommet.

Cylindre, Marboré, les jalons du retour


Happé par l’ombre du couloir, j’entame une descente déjà teintée de nostalgie.
Les éboulis, si peu coopérants à la montée, me pressent de quitter ce lieu qu’ils
veulent garder pour eux seuls, et se font rivière. Face à moi, le Cylindre du Marboré
s’enfle, et affiche les combats de ses remparts. La solitude m’assiste toujours alors
que, assis près de l’Étang Glacé, je contemple avec amertume le dôme ensoleillé du
Mont Perdu. Cette nuit, en quelque sorte, a scellé un pacte d’union indéfectible.
Tournant le dos à mon rêve d’ubiquité, j’attaque l’ascension du couloir sud-est
du Cylindre, frère jumeau de celui du Mont Perdu. Même griffure résignée dans le
torrent de cailloux, essais plus ou moins fructueux sur un névé raide. Et si une
glissade venait tout gâcher ? De la brèche sud du Cylindre, escalade un peu ardue
d’une cheminée et, très vite, accès à la croupe sommitale. Est-ce ici, comme le prétend
Pierre Soubiron (qui chapeauta le jeune Arlaud au début du XX e siècle), que se situe
le plus beau point de vue du massif calcaire ? Inévitablement, le Cylindre apparaît
comme un vassal de son prestigieux voisin, bien qu’il ne lui rende que quelques
mètres et que son allure de bastion lui confère une certaine personnalité. Sans doute
lui manque-t-il cette cuirasse de glace, orfévrée par une nature généreuse, qui donne
au Mont Perdu le titre envié (et contesté) de plus beau paysage pyrénéen.

8
Oui, sans doute est-ce d’ici, du Cylindre, que jaillit le mieux le caractère du
Mont Perdu, laissant voir simultanément «  un dos musclé au sud et un torse luisant au
nord  » (Patrice de Bellefon), symbole éclatant d’un duel éperdu, faisant apprécier son
altitude hautaine sur fond de vallée de Pineta, deux mille mètres plus bas. Du côté de
Gavarnie, univers de désolation, d’où ressort la curieuse couleur rouge du Marboré.
Quelque effort est nécessaire pour imaginer le hiatus vertical qui lui succède. Depuis
le Cylindre, le Marboré, fier seigneur de Gavarnie, est d’une platitude, d’une
insignifiance, qui déconcertent. Comment autant de verticalité peut-elle accoucher
d’une telle fadeur ? Henry Russell ne s’y trompa pas, où il voyait « unplateau de
cailloux et de neige, si grand, si uni et si ferme, que l’on pourrait s’y promener en voiture, à
3.253 mètres au-dessus du niveau de la mer ! C’est une espèce de Champ de Mars : 20.000
hommes y tiendraient facilement  ».3

Le Mont Perdu depuis le Cylindre du Marboré, et le pic de Cotiella en arrière-plan. Le


désir d’y revenir.

C’est pourtant vers cet insipide Marboré que je poursuis ma route,


contournant à nouveau le Cylindre 4, navigant à l’estime dans le vaste entonnoir,
trône minéral adossé aux pics de la Cascade. Lorsque, plus tard, l’on revient en
pensée sur ces errances montagnardes, on oublie curieusement ces longs arpentages
caillouteux, où l’on peste contre les pièges toujours renouvelés du terrain, où les sens
se referment sur un immédiat corporel déplaisant. En d’autres lieux, en de lointaines
plaines, le caillou pyrénéen redevient objet d’amour. Que ne donnerais-je, parfois,

3 Dans « Souvenirs d’un Montagnard », Editions Slatkine, 1979.


4 Le couloir ouest aurait pourtant été plus rapide.
9
pour souffrir sur la roche délitée ou l’éboulis vagabond, pourvu que l’ivresse soit au
bout ?
En quelques enjambées, l’espace s’est soudain vidé, scénario annoncé. Le
cirque se creuse, dont l’on ne sait quoi saisir, du volume embrassé ou des limites qui
le contient. Que dire de Gavarnie qui n’ait déjà été dit ? Arène baroque, jubilation
rocheuse, commotion minérale, comment écrire cette montagne qui dompte
l’espace ?
Dans cet élan non retenu, quelque chose me choque pourtant : Gavarnie, l’été,
est aussi un théâtre décharné, décati. Le spectacle de cette déliquescence va à
l’encontre de mon désir de voir ici une montagne épurée, en devenir, et non pas
rognée par les affres du temps. Seul l’hiver lui offre cet habit plus digne, en sa neige
profuse, figeant les cascades en mélismes bleutés, polissant les gradins, ourlant les
crêtes de corniches avides. Gavarnie dépouillé me fait pitié, m’effraie comme le
visage hâve d’un être à l’agonie. Je maudis alors le soleil d’être trop puissant, qui
dévêt ainsi la beauté froide mais ardente que j’aime. C’est grâce à lui, pourtant, que je
suis ici, que je peux accéder assez facilement à ses crêtes. Grâce à lui que je peux lire
la montagne, démêler l’écheveau de l’échelle des Sarradets, sillage désappris, qu’il
faut pourtant parcourir pour s’imprégner de l’âme du cirque, où l’on en arrive à
penser, à l’instar des croyances antiques, que le monde s’arrête avec ce mur effarant.
Et puis une autre chose me frustre. Ici, plus qu’ailleurs, je rêve de me trouver
sur plusieurs sommets en même temps. Un rêve d’ubiquité. Ou de m’immobiliser, en
plein vide, au sein du cirque. Il faudrait cent points de vue différents, en effet, pour
appréhender a minima cet espace qui cumule profondeur et verticalité, qu’aucun
cliché ne peut restituer. L’on croit connaître le cirque par cœur, jusqu’à pouvoir le
dessiner de mémoire. Et pourtant, l’on y revient toujours, comme si tout n’était pas
encore déchiffré. Comme certains mots, certaines musques, l’on en touche la clef
après plusieurs lectures.
Du Marboré, je m’accroche au Taillon, dont on perçoit presque la trace ultime
qui y aboutit, tant l’on sait sa présence, fouie par les milliers de pas de l’été. A la Tour
du Marboré, que je foulais hier, aux sinistres coulées noires, à l’échancrure de la
brèche, aux gradins délabrés. Et, sous les pieds, à la profondeur impalpable, et
pourtant si tangible. Le corps vertige, entre le désir de plonger et le recul.
Ce décor est empli d’un pyrénéisme que je voudrais non révolu : les visages
illuminés et sereins de Russell, Schrader, Passet, Brulle, Arlaud, d’Espouy, se
dévoilent tour à tour. Étrange mélancolie attachée à un temps que je n’ai pas connu,
et qui m’est pourtant nécessaire. Comme pour embellir encore plus les Pyrénées en
leur prêtant la grandeur d’âme de ces êtres d’exception. Combien de temps ne
rêverais-je pas, ainsi, sur le Marboré, si le vent ne s’obstinait à m’en éloigner ?
Cette course est ancienne, de l’été 1982. J’ai voulu la réécrire, la réinventer, tant
son souvenir étincelant me la ramène, bonifiée par les ans. Pourquoi elle plus qu’une
autre ? Pour la magie du premier bivouac en solitaire, du fragment de bonheur
éperdu arraché au temps, embuant la mémoire pour toujours ? Je ne sais pas
vraiment ce que je ramène de ces voyages que sont les nuits en montagne, ni ce qui
m’y pousse. Il est heureux, je crois, que nous n’atteignions pas cet « insaisissable
ailleurs » (Maurice Jeannel) que nous recherchons. De quoi aurions-nous l’air une fois
10
notre quête assouvie, à quel désir pourrions-nous nous alimenter ? Si défaite il y a,
elle s’inscrit plutôt dans la difficulté, voire la souffrance, à ferrailler contre les mots
qui disent la montagne, qui l’amadouent. J’enrage si souvent de ne pouvoir exprimer
le ressenti de là-haut, ne pouvant me résoudre à ce qu’il demeure indicible, à ce qu’il
reste sans résonnance. L’écriture a pour enjeu de retranscrire l’émotion et de la
magnifier, ne laissant à la raison que sa place raisonnable. Alors que la civilisation
tend à anémier cette émotion, la montagne me paraît le lieu idéal de sa restauration.
Saisir l’irrationnel de la vie, tomber l’armure, avouer son incompréhension et se
laisser porter par elle. Aller voir ailleurs, « si l’on y est », sur ces sommets d’où l’on
ne revient jamais tout à fait.

« Le passé a tant de charmes ! Rien ne vaut le souvenir de nos


premières amours, et nous y replongeons instinctivement la tête pour nous y
endormir, comme l’oiseau sous son aile… »
Henry RUSSELL

BACHIMALA, SUR LES TRACES DE SCHRADER


11
ET DE RUSSELL

Comme Jean Arlaud, et tant d’autres, il m’a plu, à une certaine époque, de
griffonner ces mots qui refont la course, et l’inscrivent plus encore dans la mémoire.
Raymond d’Espouy, « Papé », « El Quijote », disaient ses amis espagnols, eut
pourtant des mots décisifs à cet égard : « Jamais je n’ai voulu écrire de notes de courses :
elles vieillissent si rapidement que, bien vite, elles font sourire. Un léger sédiment au fond de
la mémoire, quelques cristallisations au cœur, n’est-ce pas tout tout ce qui doit rester des
retours de là-haut ?  »5 L’illustre pyrénéiste se contredit, néanmoins, par ces seuls
mots : comment une telle qualité d’écriture pouvait-elle rester inassouvie ? Un point
de vue que j’ai d’ailleurs formulé à plusieurs reprises à sa fille Chantal, avec qui j’ai
pu partager tant de moments intenses dans le Haut-Aragon.6

Raymond d’Espouy (1892-1955), une


idée du pyrénéisme : « Le pyrénéisme
est bien œuvre d’amour. La discrétion
de l’abarque, la chaleur de la poitrine
nue, voilà la livrée de notre étreinte.
Tout le reste est faiblesse : n’en
parlons que doucement comme d’un
aveu, ou taisons-le. » (Dans « Arlaud
et l’exploration des Posets  »).

Juillet 1983. Nous sommes deux, avec Yannick, à nous élancer depuis la
centrale de Tramezaygues, au fond de la vallée du Louron (Pont du Prat), mais, pour
cette fois, nous délaissons le sentier de Clarabide, sujet d’un ouvrage très original de
Jean Château, « Le chemin de Clarabide ».7 Comme d’habitude, nous avons voyagé
de nuit depuis la Vendée, et partons déjà avec une fraîcheur très discutable. Il faudra
payer, et nous le savons.
Les premiers sous-bois, dans la vallée de la Neste de la Pez, laissent filtrer un
soleil que nous devinons ardent, et qu’il faudra affronter. 1550 mètres, refuge
pastoral Jean Forgues, des pelouses horizontales puis, soudain, une ascension vers le
port de la Pez, qui nous attend, goguenard, à 2451 mètres. Une chaleur pesante
alourdit alors nos sacs, qui le sont déjà suffisamment. L’un de ces moments où l’on
serre les dents, se promettant une récompense digne des efforts fournis. Lors de cette
5 Dans « Arlaud et l’exploration des Posets », texte qu’on peut trouver dans la biographie en l’honneur de
Raymond d’Espouy, « Mélanges Pyrénées », op. cit.
6 Chantal nous a quittés le 17 mai 2018.
7 Éditions Arthaud, 1970.
12
épreuve, mes pensées vagabondent vers ce projet de percée d’un tunnel au XVIII e
siècle, et je cherche en vain ce tunnel, 70 mètres de profondeur, à 2180 mètres, qui
devait permettre de relier les deux pays, ou, plus sûrement, de faciliter le
déplacement de l’armée française vers le sud. Apprenant ce dessein secret, conçu par
l’intendant général de Gascogne Antoine Mégret d’Etigny en 1762, le roi d’Espagne,
Charles fit arrêter les travaux. Ceux-ci furent relancés par Napoléon, en 1810, avant
l’abandon définitif. Étonnante tentative de l’homme, qui surprit jusqu’aux habitants
de la vallée du Louron, sous les versants démesurés du pic d’Estos – une face sud
que les frères Ravier domptèrent au début des années 60 – et du pic de Lustou.
Des divagations qui ne font pas oublier la souffrance, jusqu’à l’une de ces
fameuses faiblesses, alors que le port est encore haut. Torpeur et hébétude, jusqu’aux
derniers mètres, entre les pics de Guerreys et de l’Abeillé, et la glissade dans cette
autre vallée de la Pez, étonnamment plus enneigée, où l’on ne voit guère de poissons.
Une tentative avortée vers les ibones de Bachimala nous contraint à un sage bivouac
dans le vallon, près du río Cinqueta de la Pez, sur un matelas d’herbes épaisses. Je
savoure alors la plus belle nuit possible en montagne, l’un de ces abandons où l’on ne
sait s’il s’agit d’un trop plein de bonheur ou de fatigue.
L’histoire du pyrénéisme, contre toute attente, imprègne ces lieux. Le 11 août
1878, en effet, Franz Schrader, intrigué depuis des années par ce sommet, dont
l’existence était niée par de nombreuses personnes qu’il avait rencontrées, s’attaquait
à cette cime, plus haut point d’une crête évidente, la crête de Bachimala, qui se
maintient à plus de 3000 mètres. Une ascension sans difficulté, avec le célèbre guide
de Gavarnie, Henri Passet: « Pour descendre, nous nous dirigeons au Sud-Ouest, à travers
des rochers très inclinés et des neiges, vers le vallon que nous avions reconnu et traversé en
montant. Nous nous arrêtons 40 min. pour faire un bon repas auprès d’une fontaine (2.750
mèt.), en face du pic des Posets. Puis nous gagnons par le Nord-Est le col qui sépare le grand
pic du petit sommet de 2.600 mèt. Qui porte une ou même deux signaux. De là, une descente
très rapide, mais sans danger, sur des terrains croulants, nous amène à la base du col de
Gistaïn (Est) et du port d’Aygues-Tortes (Nord), d’où nous descendons la rive droite de la
Cinquetta pour la traverser au même point que le matin et atteindre la cabane del Clot au
coucher do soleil, après 2 h. 30 min. de marche très rapide. »8
Il faut pourtant revenir en arrière, le 17 août 1874 exactement, avec Henry
Russell, qui, avec le guide Firmin Barreau et un « chasseur d’izards » de Génos,
Exuper Tardos, s’engagea dans ce secteur, après être passé par le col du Signal de
Viados. Étonnamment, le grand pyrénéiste, plutôt avide de premières, ne tente pas
l’ascension du Grand Batchimale, « un pic très facile, tout fourmillant d’isards ».
D’autant plus que son objectif, apparemment, est une simple exploration de la
région, à une époque où certaines contrées sont quasi inconnues, sauf des bergers. En
contournant le Grand Batchimale, à environ 2600 mètres d’altitude, Russell parvient
aux ibones de Bachimala, « alimentés par le glacier du Batchimale, accroché au flanc Ouest
du pic. Désert partout, pas le moindre arbrisseau : l’herbe reparaît pourtant au bord des petits
lacs bleus (2.500 m  ?), d’où, au lieu de continuer au Nord et de descendre une heure après sur
le port de la Pez, je me décide à m’en aller descendre à gauche (N.-O.), pour remonter ensuite
au port de Caouarère (2.530 mètres), et repasser ainsi en France avant la nuit. Le programme
8 Dans « Pyrénées, courses et ascensions », Editions Privat-Slatkine, 1982. Le Guide Ollivier, compagnon
inséparable de mes courses d’alors, semble ici pris en défaut, puisqu’il y est écrit que la première voie
d’ascension, celle dont le texte de Schrader témoigne ici, passe en descente par « les lacs de Machimala et le
vallon de la Pez », soit à l’ouest du sommet, voie qui est la nôtre pour notre ascension à venir. Le petit sommet
évoqué par Schrader est le Signal de Viados.
13
fut exécuté à la lettre  ; mais il fallut toute la sagacité et le sang-froid du brave chasseur
Tardos pour nous tirer du précipice qui tombe à l’ouest des lacs de Batchimale, sur la gorge
(espagnole) de la Pez : c’était vertigineux. Il faut rester à gauche, tout près de cette
interminable cascade dont j’ai parlé ailleurs. Deux cabanes pendent aux flancs de l’abîme !
Dans le brouillard, nous n’en serions jamais sortis. C’est une descente à pic d’environ 400
m.  »
Cette voie est la nôtre, au sortir de notre nuit réparatrice, dans l’axe du
barranco del Ibón et des Ibones de Bachimala. Une ascension assez rude, en effet,
d’environ 600 mètres depuis le río Cinquetta, et au jugé, sous un air pesant,
poursuivis par des insectes obstinés, qui ne lâcheront qu’à 3000 mètres.

Crête ouest du Grand Batchimale,


ou pic Schrader, au-dessus des lacs
de Batchimale. En haut et à droite,
la crête Schrader-Punta del Sabre,
qui rebuta Russell lors de son
ascension de 1878, un mois après
la première de Schrader.

Rien ne presse, cette fois, et nous dilatons le temps de l’ascension, avec une
longue pause près de l’ibón principal, environné de neige, dans une atmosphère
typiquement pyrénéenne, presque secrète. Pyrénéiste aussi, avec ce fort sentiment de
vivre une forme d’exploration, où des trésors peuvent apparaître, comme cet isard
blanc que Russell aperçut en 1878 lors de son ascension : « C’est le seul isard blanc que
j’aie vu de ma vie, mais il paraît que sur le Batchimale, ils ne sont pas très rares. » Une
brève ascension, sur ces pierres que Raymond d’Espouy loua 9, nous porte sur la crête
ouest, puis, paresseusement, comme la pente, sur le sommet, en deux heures environ
depuis les lacs. Le temps est idéal pour le bivouac, bien que l’atmosphère empâtée de
chaleur déprécie le majestueux Posets. Avec la lenteur voulue, le temps semble
arrêté, nous construisons notre appartement de la nuit sur un espace qui semble
horizontal. A nouveau, la magie de la montagne pénètre mon cerveau et garde mes
9 Dans des lignes intitulées « Pierres pyrénéennes », dans « Mélanges Pyrénées », op. cit.
14
sens éveillées pendant la nuit. Et les pensées se bousculent, à nouveau, en un flux
ininterrompu ou presque.

Sommet du Grand Batchimale, préparation au bivouac.

Comment ne pas convoquer, à nouveau, Henry Russell, qui avouait dormir


mieux en plein air que chez lui. Après son ascension de 1878, il fut contraint à un
bivouac près du Grand Lac de Bachimale :
« C’est là que nous campâmes le 10 septembre, sans abri et sans feu, à une hauteur
probable de 2.400 mètres, et faisant face à l’ouest, où sur un ciel encore un peu pourpre,
flottaient quelques nuages roses, innocents et fragiles, qui fondirent à l’approche de la nuit,
ou s’en allèrent à la suite du soleil.
Quelle nuit ! Quelle majesté partout, et quelle sérénité ! Je n’entendais que la triste et
plaintive harmonie des cascades, où miroitaient des reflets phosphoriques : mon regard
dépassait les étoiles, et ma pensée traversait l’univers. A neuf heures, tout changea au lever de
la lune. A peine sortis derrière les crêtes de Montagnette, ses pâles et froids rayons tombèrent
sur nous, nous donnant l’air de trois sauvages. Faut-il l’avouer  ? Je me mis à dîner !... puis
j’allumai mon punch, en me demandant ce que penseraient des ours, ou même des hommes,
qui auraient aperçu tout-à-coup au haut des Pyrénées, et à dix heures du soir, la flamme
fantasque et bleue de mon esprit de vin s’agitant comme une langue, ou comme un feu follet
sur les tombeaux ? Entre ses reflets livides et ceux de la pleine lune, qui promenait sur les
montagnes des lueurs d’Apocalypse, je devais ressembler à Méphistophélès… »

Chose étrange, à l’aube, que de devoir baisser les yeux pour voir le pic de
Batoua, qui, pourtant, « a les lignes et l’attitude d’un lion surnaturel  », dixit notre cher
comte, depuis le lac de Batchimale. Le réveil sur un sommet, en fait, le plus souvent,
15
s’effectue dans une sorte de léthargie, comme s’il fallait se secouer pour y croire. Une
gymnastique du réveil est le passage obligé, car il est dur, le caillou pyrénéen. Ce
matin-là, comme prévu, offre un spectacle mitigé, tant la chaleur imbibe l’air, très
vite, et décolore les contours des silhouettes aimées. Il ne reste plus, alors, qu’à
chevaucher la crête jusqu’à la Punta del Sabre, en apparence effilée, qui rebuta
pourtant Henry Russell lors de son ascension de 1878, qui préféra l’éviter en
descendant par la gauche et en remontant par la crête ouest.

La crête Grand Bachimale-Punta del Sabre, que Russell n’osa affronter. Photo 2001.

Dans la descente sur le versant sud-est de la Punta del Sabre, gagnant le port
d’Aygues-Tortes, au-dessus d’un petit lac, nous sommes sur ce que Raymond
d’Espouy a appelé « le territoire libre de Bachimale ». Dans un article empreint
d’émotion, Luc Maury nous livre des bribes de cette histoire, au travers du
témoignage de Pierre Billon, qui fut l’un de ses derniers compagnons de course, en
particulier dans le massif du Cotiella, qui fut son dernier amour :
« Quelquefois Papé disait : ‘’As-tu été au territoire libre du Bachimale ?’’ En ce lieu,
les cartes françaises et espagnoles présentent une différence de tracé de la frontière ; au bas de
la falaise du Bachimale, il y a en effet un creux dans lequel se trouve un petit lac sans
déversoir visible ; aussi, les Espagnols ont-ils tracé la frontière au sud et les français au nord
de ce lac, situé ainsi entre les deux nations.
‘’Quand on m’aura trop ennuyé, ajoutait Papé, j’irai m’installer là et fonderai quelque
libre république qui n’appartienne à personne’’. De là, il pouvait vor la longue crête du
Bachimale, le pic ce l’Araillé et tant d’autres sommets qu’il portait dans son cœur et pour
lesquels il avait souvent quitté les côteaux du Magnoac, les obligations contraignantes de
l’activité dite économique et, quelquefois, des tracasseries administratives. »10

10 Dans « Évocation de Raymond d’Espouy. Témoignages », Pyrénées No 125/126, 1981.


16
Raymond d’Espouy face à
la crête de Bachimana et
au pic Schrader. On devine
le « territoire libre du
Bachimale », sous la crête
est de la Punta del Sabre et
au-delà du port d’Aygues
Tortes. Photo René
Dastugue, depuis le port de
Clarabide, dans
« Mélanges Pyrénées ».

1984, ENTRE NÉOUVIELLE ET GAVARNIE


Une « petite » année en termes quantitatifs, si j’en juge la faible cueillette de
sommets, mais encore une pléiade d’émotions. Curieux sentiment de jouissance
jamais assouvie, qui revient toujours plus fort, générant le mystérieux désir. Ce
dernier que l’on peut interpréter de mille façons, dont la force puise probablement à
des sources insoupçonnées, avec, peut-être, la recherche d’une union sensuelle.

Hourquette d’Aubert et pic de Néouvielle


17
En ce début juin, la neige abonde. Nous partons cette fois, Yannick et moi, de
la station de Barèges, dans le vallon dets Coubous, une région chaotique l’été, un
véritable enchantement sous les neiges printanières, où nul amoncellement rocheux
ne vient dérégler la longueur du pas, libérant l’attention pour la contemplation. Et
c’est de quiète façon que nous atteignons la hourquette d’Aubert, à peine contrariés
par la puissance du rayonnement solaire, réverbérée à plein. Avec satisfaction, nous
découvrons une région d’Aumar-Aubert elle aussi entièrement enneigée, à la fois
somptueuse et inquiétante : quelle température cette nuit ?
Tranquillement, nous préparons ce bivouac désiré, échafaudant un petit muret
de pierres qui a plus pour fonction de délimiter notre territoire de mammifère que de
nous protéger contre d’hypothétiques tempêtes. Et la nuit tombe, glacée, silencieuse
et austère. Prête à nous griffer, à nous faire payer notre impudence.

Depuis la hourquette d’Aubert, les lacs d’Aumar et Aubert, la crête du pic de


Tramezaygues au pic d’Aret et, dans le lointain, le pic de Lustou et son sommet plat.

18
Le corps à l’épreuve de la nuit.

Contre toute attente, et par le bienfait de nos duvets, la nuit nous emmène,
paisiblement, vers de lointaines contrées. Mais le froid nous surprend assez vite, sûr
de sa force, pour longtemps. Avec son allié naturel, la pierre qui nous sert de lit, nous
ne pouvons résister. L’aube surprendra deux être lovés sur eux-mêmes, abruti après
une lutte pathétique contre un univers dont nous voulons être les amis. La suite est
une motricité pataude, enfiler les coques, lacer les lanières des crampons. Vite, pour
réchauffer un peu les corps, reprendre les gestes coutumiers.

Depuis le sommet du Néouvielle, le pic des Trois Conseillers, le pic Long,


et Gavarnie-Mont Perdu.
19
Le reste n’est qu’une course tranquille, si l’on considère la même course en été,
où l’on doit batailler contre les cailloux. Des crampons qui mordent
merveilleusement une neige pas trop dure, pour atteindre vite le sommet convoité, et
la vision souveraine des Pyrénées rêvées, coupées au scalpel par le froid. Parfois,
l’union se fait, parfaite, où le corps vibre, qui a rejeté loin derière les affres d’une nuit
acérée.
Retour et récupération des frusques, dernières pensées pour nos frasques
pyrénéennes, et laissons-nous glisser vers des lendemains de regrets embellis…

Piméné, rendez-vous manqué

Les ailes du désir se déploient d’autant mieux que l’objet convoité est éloigné.
Beaucoup de patience, loin des Pyrénées, et des rêves en pagaille, à ordonner, voilà
comment l’on arrive avec un projet ambitieux, en l’occurrence un tour du massif du
Mont Perdu, en solitaire et en autonomie, avec des escales sur des cimes convoitées.
Pourquoi pas, si le corps suit…
Un parcours concocté avec amour depuis plusieurs mois, avec bivouac au
Piméné, un Mont Perdu par Tuquerouye et autres délices canyonesques, une bonne
dose d’adrénaline assurée, dès le départ depuis Gavarnie. Comme prévu, je me
sépare vite de la foule du cirque et lance vite l’assaut, 1400 mètres a priori paisibles
jusqu’au Piméné. Le torrent avenant des Espuguettes m’invite à boire une eau que je
pense pure, comment pourrait-il en être autrement ici ? Et je chaloupe à nouveau,
ployant sous le fardeau, confiant en ma jeunesse conquérante. A 2027 mètres, le
refuge des Espuguettes offre une pause bienvenue, avant l’effort final, presque 800
mètres quand même.

Ascension du Piméné  : vision idyllique du Mont Perdu, loin derrière le


Grand Astazou. Hourquette d’Allanz, couloir de Tuquerouye, les jalons
du bonheur à venir. Mais les bactéries sont déjà à l’œuvre.

20
Très vite, une pesanteur implacable m’envahit, et c’est avec mille peines que
j’atteins la crête donnant sur la vallée d’Estaubé, où je comprends que l’eau m’a
rendu malade. L’ascension se finit en vomissant, avec des arrêts tous les dix mètres, à
la nuit presque tombée. Juste le temps de sortir le duvet, d’y entrer, pour une nuit
secouée de régurgitations spasmodiques, sous des étoiles qui n’en reviennent pas. Le
jour, radieux, me cueille affalé, croyant pourtant encore en mes chances : les
problèmes peuvent disparaître aussi vite qu’ils sont venus.

Sommet du Piméné, dans


l’axe de la vallée d’Ossoue et
du Vignemale. Un moment
qui aurait dû être

Bien sûr, la descente vers la Hourquette d’Allanz me conforte dans l’idée que
tout va se remettre en ordre, et c’est le cœur encore plein d’espoir que je me lance
vers la Borne de Tuquerouye. Mais les premières ondulations du terrain m’informent
très tôt de mes dispositions, ou plutôt de mon indisposition, à poursuivre. Prenant la
décision du retour, je remonte péniblement vers la Hourquette et me laisse glisser
vers Gavarnie. Quelques semaines plus tard, à propos du calvaire du Piméné,
j’écrivais : « cette montée restera la plus grande souffrance physique que j’ai dû
endurer dans ma carrière pyrénéiste, et le restera sans doute, du moins je l’espère…
Entre la montagne et la douleur qu’elle génère qu’elle impose parfois pour sa
conquête, existe une continuité ambigüe. A tel point que, à l’heure des comptes, ou
au moment de collecter les meilleurs souvenirs, je m’étonne de retrouver mes plus
« beaux » tourments. Comme si l’une des principales motivations à ces voyages était
de trouver sa limite.

21
Depuis le pic des Tentes, le lendemain, pour digérer l’échec. Du Piméné à la Hourquette
d’Allanz. Au premier plan, le pic Mourgat.

Punta de las Olas, résurrection

Deux journées à me remettre, quelque part dans les pâturages de la vallée


d’Ossoue, avec une visite au col du Pourteillou – entre vallée d’Ossoue et vallon
d’Aspe, sous un Soum Blanc de Secugnat défiant le grimpeur -, puis la crête entre pic
de Tentes et pic Mourgat, tout en ruminant la revanche que me doit le massif.
L’obsession du pyrénéisme me reprend alors, avec cette question : pourquoi
les grands acteurs d’antan, de Ramond à la Pléiade, à cet obscur personnage, Lucien
Briet, se sont-ils tant penchés sur ces failles mystérieuses que sont Ordesa et Añisclo,
entrevues depuis le Mont Perdu ?
Très tôt, me voici, déjà seul, au port de Boucharo (Bujaruelo), peaufinant mes
arguments vestimentaires et alimentaires et guerroyant contre le volume du sac.
Curieux parking, étonnant sursaut de l’histoire, que cette route qui devait relier les
deux pays. A cet égard, la consultation d’un ancien numéro de « Pyrénées »11 apporte
un éclairage saisissant, avec les lignes de Marcel Lavedan, personnellement chargé
des travaux du tronçon Gavarnie-Boucharo, intégré dans un ambitieux projet de
liaison entre Lourdes et Saragosse. C’était en…1934, et notre ingénieur peaufinait des
points techniques avec son collègue Emilio Satué, de Huesca, autour des 18 et 19
juillet 1936, le jour où l’Espagne s’embrasa. Les guerres, péché impénitent de certains
hommes, se suivent, le projet est repris en 1968, avec un accord quasi unanime des
deux côtés e la frontière, et les français construisent la route jusqu’au port, mais le
gouvernement espagnol, en plein franquisme tardif, recule. L’article de Marcel

11 Le numéro 109, de janvier-mars 1977.


22
Lavedan est digne d’intérêt puisqu’écrit en 1977, quand il pense que rien n’est perdu
et qu’on peut relancer l’affaire : « Il appartient aux autorités espagnoles d’en décider, et à
eux seuls, car depuis bientôt cinq ans, la France est prête. La nouvelle Espagne qui naît, se
doit de tenir les promesses faites par ses prédécesseurs et réaliser très rapidement le projet
préparé et approuvé par les autorités supérieures. Je connais assez ce peuple ‘’pundonoroso’’
et pétri d’ ‘’hidalguia’’ pour savoir qu’il aura à cœur d’en terminer une bonne fois avec notre
‘’délaissée’’  ».12
Débuter une course par une descente est une habitude agréable. A fortiori vers
un monde presque inconnu, ouvert à toutes les surprises. Le port de Bujaruelo – tel
est son vrai nom – fut un passage très fréquenté pendant des siècles 13, parfois lors de
saisons enneigées, ce qui généra des drames. Ainsi, une énorme avalanche descendue
du Taillon emporta 17 hommes et une centaine de têtes de bétail, à la fin du XIX e
siècle. De nombreux aragonais en firent aussi leur voie de passage pour aller
travailler en France, l’hiver, les fameux « tiones » (hommes non héritiers de la
« Casa »), quand leurs bras n’étaient pas nécessaires au village, et quand la pauvreté
exigeait de gagner quelque argent pour survivre.
800 mètres de dénivelé, environ, avec le fameux pont de Bujaruelo, qui vit
passer tant de gens depuis des siècles, avant de poursuivre dans la superbe
« garganta » éponyme, pour laquelle, malgré le respect dû à Marcel Lavedan – qui
qualifie pourtant le site de merveilleux -, je ne souhaite pas le passage d’une route.

Pont de Bujaruelo au début du XXe siècle, avec la « posada », la caserne des


carabiniers (la petite maison blanche), et d’autres dépendances. Le 7 novembre
1936, pendant la guerre civile, l’un des habitants les plus connus de Torla,
José Lardiés, fut assassiné ici (il voulut s’enfuir et sauta du pont, avant d’être
achevé par des miliciens anarchistes.) Photo Lucien Briet, 14 août 1904.

12 Depuis quelques années, le tronçon entre le col des Tentes et le port de Boucharo (2 kilomètres), n’est
qu’un souvenir, et avec lui cette histoire inaboutie.
13 Cf. l’article de Marcel LAVEDAN, « Autour du Mont-Perdu, auberges et hôtels de montagne », revue
« Pyrénées » n° 132, octobre/décembre 1982.
23
Mais il faut revenir sur cette « posada », ou ce « mesón », ou « ospitau », qui
avait son équivalent à Gavarnie, tenu par un ordre hospitalier, afin d’assurer la
sécurité et le commerce, puis repris par un Syndicat de Communes, en l’occurrence
celui de Gavarnie du côté français (qui a disparu), et de la Mancomunidad del Valle
de Broto pour Bujaruelo. Bujaruelo a constitué une « aldea » (hameau), dépendant du
village proche de Torla, mais aussi de cette Mancomunidad pour les terres et la
« posada ». Une chapelle, dédiée à San Nicolas, était même visitée chaque dimanche
par un prêtre, pour dire une messe pour les bergers, les carabiniers, et les bûcherons.
La Guerre Civile de 1936, bien sûr, mit un terme à cela, puisque les lieux furent tenus
par des anarchistes. Pour recréer l’ambiance, Ramond n’a pas d’équivalent, quand il
rapporte son passage, avec sa sœur, le 8 septembre 1792, avec la langue de l’époque :
« Les allans et les venans parcourent la maison armés de brandons de la racine
résineuse du pin (les fameuses TEDAS), et les femmes toutes noircies de la suye qui revêtit
icy et les habitations et les habitans, promenant leur torche au milieu des tourbillons de fumée
qui y circulent, représentant tout autrement que nos sœurs de l’Opéra, les EUMENIDES, de
la fable.
Le mouvement de l’hospice est considérable ; les muletiers, les marchands, les
contrebandiers, les gardes, chacun s’agitait à sa manière. Les uns jurant, les autres parlant
bas  ; celui-cy fuyant, celui-là spolié, d’autres à la chasse de leur proye à travers les précipices
du Taillon.- Là des partages de l’argent passé en fraude, icy des partages de captures, chacun
soupirant après la nuit qui couvre la perfide industrie de tous.
L’hospitalier jaloux battant sa femme, la femme fuyant dans le désert, le mari la
cherchant, désolé, le flambeau à la main, les filles de l’hospice profitant de l’absence de tous
deux… tel était le mouvant tableau des premières heures de la soirée.  »14

Après ce site, qui a considérablement souffert de la bêtise de l’homme, celle de


la guerre civile en particulier, et qui offrent encore des bâtisses plus ou moins
effondrées, que d’aucuns considèrent à peine, mais que je regarde avec religiosité, je
pénètre la gorge boisée admirable, dont la piste est carrossable, mais ne mérite pas
l’affront d’une route. Me voici débouchant au pont des Navarrais, lorgnant depuis
déjà quelques temps les falaises impétueuses et ordonnées qui me font face, en fait
l’origine du canyon d’Ordesa sur son versant sud. A quelques kilomètres, sur la
droite, Torla est le gardien de ce spectacle idyllique, teinté de l’aura mythique du
pyrénéisme. Négligeant le plus possible le bitume, j’opte pour des raccourcis
« rallongeants », sous d’immenses forêts, que chanta Lucien Briet, tout en vitupérant
contre la cognée du bûcheron.

Quand l’on ne connaît pas l’Espagne des canyons, quand l’on ne s’y attend
pas, l’émerveillement est pourtant à venir, sauf à être aveugle au spectacle de la
nature. L’on peut convoquer, ici, à nouveau, Louis Robach, acteur enthousiaste du
massif (qu’il nomme Arrazas, du nom du río), qui voulut voir le Colorado pour
s’essayer à des comparaisons :
« Comme dimensions, on ne saurait faire de comparaisons avec Arrazas puisque le
Grand Canyon, qui se creuse dans le plateau désert d’Arizona à 2000 m d’altitude, s’étend
sur plus de 300 kilomètres avec une ouverture de cinq à dix, mais comme aspect, il est très
différent  : il manque de variété  ; partout la roche est jaune ou rougeâtre et présente le même
aspect produit par l’érosion, alors qu’Arrazas réunit toutes les couleurs et tous les aspects des
14 Texte rapporté par Marcel Lavedan, op. cit.
24
montagnes  : le fond, sur environ 300 mètres de haut est couvert d’une verte forêt ; vers 2000
m, une couche de roches brunes, verticale, qui suit toute la vallée, puis une couche de calcaire
gris perle sur environ 150 mètres  ; plus haut, encore une nouvelle couche brune et verticale,
le tout couronné par les cimes neigeuses du Cirque de Gavarnie ; Schrader avait du reste
déclaré  : ‘’C’est ce que j’ai vu de plus beau au monde’’ ».
Difficile de ne pas être quelque peu chahuté par la foule des touristes, en
arrivant au parking du parc, mais l’essentiel est plus haut, dans cette verticalité
déraisonnée du Tozal del Mallo, dans ces bastions inaccessibles et pourtant déjà
violés du Cotatuero. Le hasard s’est montré, ici, un fantastique maître d’œuvre en
édifiant de telles citadelles. Ce qui suit est à l’avenant, dans le registre des verts
plutôt que des bruns, sans compter sur les délires du río Arrazas, écumant de fougue
et grondant en de multiples cascades échevelées, dont les points de vue aménagés
sont autant d’émerveillements stupéfaits. Sur l’une de ces chutes fut battu un record
de hauteur en kayak, plus de trente mètres, lors d’une tentative secrète,
puisqu’interdite par le règlement du parc.

Fraîcheur et violence des cascades du río Arrazas.

Ordesa, de nos jours, est un parc « parfait », où le touriste peut la jouer à sa


guise, en fonction de ses moyens physiques, où le cheminement n’exige pas un effort
outrancier, où, sauf certains brefs passages, racines et pierres n’entravent pas la
marche. Ce caractère aseptisé est amplifié, depuis quelques années, par une règle du
jeu qui oblige à abandonner son véhicule à Torla, ce qui semble une décision juste
pour contrarier une affluence excessive. Lors de mon passage, en 1984, cet accès est
25
autorisé, et il s’agit de marcher parmi de nombreux visiteurs, ce qui n’est pas mon
habitude ni, il faut bien le dire, ma tasse de thé. Mais il est possible de s’échapper de
l’axe principal, par le sentier des Chasseurs et la « faja » (vire) sud, ou le Cotatuero,
dont le passage ne peut néanmoins s’effectuer qu’en maîtrisant le vide, tout comme
la voie qui passe sous le Tozal del Mallo et peut se poursuivre par la fantastique
« faja » de las Flores.
Les arbres disparaissent au niveau des Grados de Soaso, petites chutes d’eau
étagées de façon régulière. Après une visite à la cascade de la Cola del Caballo, qui
ferme le canyon, je repique à droite vers Goriz, refuge presque obligé pour
l’ascension du Mont Perdu. Du moins doivent le penser tous ses prétendants, qui se
voient remettre un collier numéroté dès leur arrivée, une sorte de ticket d’entrée pour
le pic convoité. Pour ma part, je préfère cent fois le bivouac, et me voici donc
souquant ferme pour m’extraire de la mêlée, direction la Punta de las Olas. Terrain
chaotique, mais facile, qui devient très tôt empreint d’une mystérieuse solitude, telle
que je la désire, en s’approchant de tour de Goriz, où Arlaud s’illustra. Quelques
isards effarouchés me fuient, mais dans une direction telle qu’ils se rapprochent de
moi.
L’accès à la punta est conditionné par le franchissement d’une barrière
rocheuse d’aspect vertical, mais peu haute, qui contourne l’est jusqu’aux abords du
col d’Añisclo. Je m’engage dans une cheminée d’une douzaine de mètres, qui
m’oblige à quelque effort, par le poids du sac, et la fatigue accumulée. Le pierrier
sommital qui lui succède est effectué péniblement, en me tirant sur mes bâtons de ski
– une invention récente -, ô combien précieux.

Les derniers mètres vers la punta de las Olas, dans l’axe du canyon d’Añisclo.

Le sommet offre un vaste espace de couchage, d’où je peux contempler à mon


aise les noires profondeurs d’Añisclo, les parois menaçantes du Soum de Ramond,
tout proche, et l’auge régulière de Pineta. Je peux aussi m’abandonner à la fierté
futile du chemin parcouru : 1200 mètres de descente, 2000 mètres d’ascension, une
26
distance appréciable, avant que la fatigue ne me tombe dessus. Mais l’inconfort de la
couche, s’unissant à l’exaltation née de ma situation, me réveille au cours de la nuit.
Nuit pure et éclairée, comme lors de celle du Mont Perdu, au travers de laquelle je
perçois les scintillements d’Aínsa, le profil acéré de la Munia, et la menace de la
muraille pélasgique du Soum de Ramond. Et, plus noir que noir, les entrailles de
Pineta et d’Añisclo.

L’aube depuis las Olas : Soum de Ramond et soleil naissant.

27
L’aube éclaire d’un jour nouveau, presque accueillant, le Soum de Ramond,
une sorte d’ode à la gloire du « premier » pyrénéiste. Un cheminement sur sa droite,
pour feinter des ressauts par trop abruptes, se montre accorte et m’ouvre l’accès au
sommet, après une petite bataille avec les éboulis et une promenade sur la crête.
Griserie des lieux, comme souvent dans les Pyrénées : l’on peut créer sa propre voie,
ou croire que l’on en fait la première. Vue originale sur le Mont Perdu, dont je
distingue très nettement le point géodésique, autour duquel tournent plusieurs
personnes. La punta de las Olas, comme les Tres Marías, est bien l’une des « olas »,
l’une de ces vagues, qui s’estompent en bleus irréels. Une punta qui a aussi la
caractéristique de posséder l’un des gouffres les plus hauts d’Europe, à 3000 mètres,
près du sommet. Ne le sachant point, je ne l’ai pas cherché. Encore heureux que je n’y
ai point basculé, pendant la nuit.
La descente du Soum de Ramond se montre scabreuse, par un couloir raide de
son versant sud. Atterrissage dans un petit cirque solitaire entre Mont Perdu et Soum
de Ramond, puis dérive à droite, sur le flanc du Mont perdu, pour retrouver le
sentier vers Goriz, puis le classique cheminement vers la brèche, visite du porche de
la grotte Casteret incluse.

28
TAILLON : LUMIÈRES ENFUIES
Sans doute le plus beau bivouac, peut-être le plus frustrant maintenant. A
l’heure d’écrire ce texte, en effet, je dois constater que nul cliché ne vient authentifier
ce moment de bonheur, par la faute coupable d’un manque de rigueur au moment de
numériser toutes mes diapositives. Dont, pas moins, le cliché d’un lever de soleil
époustouflant sur les Gabiétous, le genre de souvenir qui marque à jamais. Je
reprends mes notes de l’époque, pourtant, en mijotant déjà quelque revanche à venir.

On prend la même idée, voir la montagne sous un jour différent, et la vivre de


nuit, comme un péché de chair. On recommence, sur d’autres cimes, pour des
émotions toujours aussi fortes et aussi différentes. Et toute ma vie il en sera ainsi, car
ici sont les lieux que j’aime et dont je ne me lasserai jamais, venant y soigner mon
inassouvissement. Loin des Pyrénées presque toute l’année, je vis mon
incomplétude : ces montagnes me manquent et je me manque à moi-même sans ces
montagnes. Oui, cela fait beaucoup de « moi je », mais cet amour n’est sans doute
qu’un amour pour soi-même. Tel est le mien en tous cas, égoïste à souhait : mais sa
démesure peut-elle être partagée avec quelqu’un d’autre ?
De la brèche de Roland, très vite atteinte, et que l’on peut considérer, en
quelque sorte, comme le début de cette course, celui où, en tout cas, je me sépare de
la masse hétéroclite qui a fait de ce site admirable son objectif du jour, quelques pas
me portent à l’ombre du pic Bazillac, près de l’abri où Arlaud et ses amis subirent
durant plusieurs jours une tempête de neige dantesque (1923). A distance
respectueuse du brouhaha de la brèche, je peux humer à loisirs les certitudes torrides
de l’Aragon. Mes pensées vont autant aux sommets dont je prépare la conquête
qu’aux pueblos qu’à ces crevasses bleutées qui abritent, je le sens, des trésors
abandonnés.
Délaissant le sentier rebattu du Taillon, je me lance parmi les éboulis et les
névés, vers le col Blanc, entre le pic éponyme et le Taillon. Région beaucoup plus
hospitalière que je ne le redoutais, avec ses longues banquettes herbeuses. Depuis le
col, le revers du cirque de Gavarnie est comme une révélation, un angle nouveau sur
un espace que j’avais presque mesurée et intégrée dans mon esprit. A quelques
encablures e la frontière, tout est sérénité, une quasi horizontalité, brusquement
brisée par les précipices d’Ordesa. Les pics de Gabiétou apparaissent, à une distance
qui maintient intact l’espoir de conquête, séparés seulement par l’austère vallon de
Salarous, qui n’est que solitude. En me déversant sur ses premiers rochers, j’ai
l’impression de couper mes derniers ponts avec l’humanité, que je prétends parfois
abhorrer, alors que, comme chacun, il faut aussi m’y ressourcer. Des voix
m’apprennent pourtant bientôt que e ne suis pas seul : plus bas, sortant des llanos de
Salarous, quelques formes humaines divaguent parmi les rochers. Me rejoignant au
col de Gabiétou, ils poursuivront leur route par la raide descente sur le glacier nord,
dont la raideur m’impressionne quelque peu et conforte mon choix du détour par la
brèche. Une glissade, seul, en ce lieu inhospitalier, serait vraiment déplacée…
D’ici, le versant nord du Taillon est un grand mur délabré, dont la ruine
inexorable a largement de quoi dégoûter tout prétendant. Les deux pics de Gabiétou
sont conquis sans coup férir, dont Russell et Célestin Passet furent les premiers

29
visiteurs en 1874. Le comte utilisa la voie du glacier, lequel l’impressionna par ses
colonnes de glace bleues à sa base, tout comme Franz Schrader l’année suivante.

Le glacier du Gabiétou, le 23 août 1875, par Franz Schrader.

Les aiguilles de glace du


glacier du Gabiétou,
invraisemblables de hauteur
(les silhouettes donnent
l’échelle). Un spectacle que
l’on ne reverra plus. Franz
Schrader, 23 août 1875.

30
« J’y suis monté très facilement avec Céleste Passet, par le N.-E., en traversant le beau
glacier si déchiré, qui le sépare de la cime du Taillon. Le bas de ce glacier, qui n’est pourtant
pas étendu, est certainement une des plus grandes curiosités des Pyrénées, et n’est qu’à 2
heures 30’ de Gavarnie. Il y a là des crevasses, des séracs et des aiguilles de glace, dont les
Alpes seraient fières, et qu’on ne retrouve dans les Pyrénées qu’aux Gourgs-Blancs.
Quelques-unes de ces grandes pyramides ont de 12 à 13 mètres de hauteur : il y a des vagues
de glace plus hautes que celles de l’Océan ; et la couleur est d’un bleu fantastique. »15

« … Des bruits étranges, des sortes de soufflements mêlés de coups et de grondements
sourds, commençaient à se faire entendre. Un dernier effort entre des roches verticales, et le
glacier nous apparut, débordant d’un ravin tout proche et comme prêt à se précipiter sur
nous. La forte nappe de glace, épaisse de 60 à 80 mètres, arrivait pressée entre le Taillon et le
Gabiétou, se gonflait pour franchir l’étroit passage ; puis, trouvant des pentes plus vives, se
fendait en larges tranches lumineuses, en crevasses d’un bleu sévère, qui, graduellement, se
déchiraient de plus en plus : véritable Babel de tours, de gouffres, d’obélisques penchés,
entr’ouverts, pleins d’ombres bleues ou vertes, de cascades, de neiges durcies, et tout cela en
grondant, hurlant, s’écroulant par deux fois à notre gauche avec des craquements sauvages,
puis, tout à coup, sans cause apparente, se remplissant de murmures énormes, de tonnerres
lointains et profonds qui semblaient parvenir du fond même de la montagne. Un filet d’eau
qui s’élançait d’une fente voisine et qui avait la hauteur de cinq hommes, nous permit, en
nous éloignant un peu, de calculer la dimension de ces aiguilles glacées : elles s’élèvent
jusqu’à 50, peut-être 60 mètres, et ne sont pas inférieures, à coup sûr, aux plus belles vagues
de glace des Bossons ou de Grindelwald. »
L’étonnement, ou plutôt l’admiration, de Franz Schrader, perdure après une
escalade sur le rocher, à la limite du glacier :
« Quinze minutes d’une rude et hasardeuse escalade entre la glace et le rocher à pic
nous permirent d’atteindre, à une heure cinquante minutes (trois heures cinq minutes de
Gavarnie), le réservoir supérieur du glacier, dont la beauté et les dimensions nous étonnèrent.
Au-dessus du plateau de glace, presque horizontal et rayé d’innombrables fissures, le névé
formait un vaste cirque entouré d’une muraille à pic. Cette muraille, qui va du Taillon au
Gabiétou, me paraît reculer vers le Sud plus loin que les cartes ne l’indiquent. Je n’affirme
rien encore à cet égard  ; mais je ne serais pas surpris d’agrandir un jour ma patrie de
quelques hectares de glace et de rochers. »

Un spectacle saisissant, qu’on ne peut qu’imaginer de nos jours. L’on


admirera, par ailleurs, la description que les deux grands pyrénéistes en font, avec
une cette grande différence d’appréciation de la taille des aiguilles, à un an d’écart il
est vrai.

Pour ma part, de retour au col Blanc, le Taillon m’invite, lui aussi, à un


bivouac grandiose. Un couloir très raide offre l’accès à la longue crête qui monte sans
vigueur vers les 3144 mètres sommitaux. Toujours aussi peu disposé au combat et à
la prise de risques, je lui préfère mon itinéraire de l’aller, vers le vallon de Salarous et
le col Blanc. L’astre a largement décliné lorsque je parviens à ce dernier, et le revers
sud de Gavarnie se détache encore mieux. Grande impression de solitude, une forme
15 Henry RUSSELL, « Souvenirs d’un montagnard ».
31
de jubilation qui m’accompagne dans la lente ascension finale. Je prends mon temps,
m’imbibe de sensations, dans de petites combes stériles où je surprends un isard lui
aussi épris de solitude. Comment ne le serait-on pas ici ? La crête atteinte,
l’impatience me fait pourtant hâter le pas vers le paradis qui me tend les bras. J’y
retrouve deux montagnards sur le point de s’en retourner sagement vers le refuge
des Sarradets. Je joue les fiers à leur expliquer que e viens m’installer pour la nuit sur
ce lit de cailloux. Et eux de me narrer leur périple, dans un séjour organisé, avec
intendance à cheval, à partir de Barèges. Prix musclé mais ambiance de groupe,
originalité et qualité du service. Pourquoi pas ?
Pour ma part je ne prépare pas à une veillée chantante autour du feu mais
plutôt à un voyage hors du temps et des hommes. Le bivouac sur sommet n’est pas
une grande originalité en soi, mais le pratiquer en solitaire n’est sans doute pas
fréquent, et je tire quelque fierté – déplacée si l’on y réfléchit -, à le pratiquer, comme
si je n’enorgueillissais de ma différence. Il n’y a en fait aucune fierté à réaliser des
choses que l’on aime. Sans compter que le sentiment montagnard doit être épuré de
toute comparaison de valeur. En pratiquant cette « discipline », je ne cherche qu’à
tendre vers des « sommets » spirituels et émotionnels qui n’intéressent que moi. Il me
reste surtout à ambitionner la vraie modestie, comme sut le faire Louis Robach,
l’amant du Mont Perdu (43 ascensions), qui écrivait, en 1931 :
« Je désire rester dans l’ombre. On a presque raillé Russell d’avoir trouvé difficiles des
ascensions dont on plaisante aujourd’hui, parce que la montagne était considérée par le
Maître comme un séjour supraterrestre et qu’elle n’est plus guère qu’une arène. Mes courses
n’ont que de l’originalité et ce n’est pas une qualité suffisante pour en publier le récit… Que
m’importe ce que l’on peut dire de mes courses en montagne ! Il me suffit de savoir que je les
ai accomplies. »
Un discours à la sagesse apaisante. Et pourtant, comme Raymond d’Espouy,
qui ne voulut guère laisser de traces de ses ascensions, il existe un cercle de
pyrénéistes passionnés qui considère que ces écrits eussent été aimés et admirés, non
pas pour le niveau des ascensions, mais pour l’âme qui s’en dégage.

Comment dire l’indescriptible de cette soirée et de cette nuit sur le Taillon ?


Un vent de nord assez soutenu purifie l’altitude, le soleil déroule le film haute
définition de ses fantaisies lumineuses. J’assiste, médusé, aux vains efforts des
nuages de vallée, versant français, pour franchir le port de Boucharo, presque 900
mètres sous mes pieds, ces nuages qui bouillonnent d’impatience dans la marmite de
Gavarnie. Tout au fond, poseur, altier, sûr de son fait, émerge la tranquille assurance
du Mont Perdu, mon premier lit pyrénéen. Des tonalités fauves tapissent les flancs
démesurés du Marboré. Déjà, la nuit s’empare de la vallée, tandis que Phébus
m’inonde encore de ses effluves flamboyants. Jusqu’au Vignemale, la crête frontière
se constitue en rempart contre l’invasion des nuées. Cette mer insolite se creuse une
dernière fois, se cabre en une ultime tentative pour se hisser au niveau du mur. Effort
récompensé pour quelques bribes, qui réussissent l’échappée belle pour mourir
presque instantanément. Un curieux nuage d’altitude, croisant l’axe solaire, me
fournit l’occasion d’une photo à effet. Et le temps passe ainsi, en contemplation
inlassable, à peine troublée par quelque nécessaire sustentation ou mise en scène
photographique. Une épaisse bande neigeuse forme la limite au-delà de laquelle
commence le grand plongeon dans la face nord. Reste de ce qui devait constituer une

32
énorme corniche l’hiver dernier, et qui rendra l’âme, sans doute, avant de nouvelles
neiges.
Mais la nuit, déjà, chasse le jour, et je gagne mon duvet, faible mais important
outil pour résister à la nuit fraîche qui s’annonce. Le froid ne se manifeste que tard,
aidé dans sa tâche insomnieuse par la rugosité de mon matelas de pierres. Alors que
le sommeil paraît devoir l’emporter, une douleur articulaire ou musculaire vient
rappeler la présence du corps er réanime l’attention. De raideur en raideur, le corps
se recroqueville, puis se love en une contraction généralisée. Tel est ce que je vis,
cette nuit-là, sous le glacial vent du nord, pourtant porteur de promesses. Pour me
consoler, il me reste mes yeux, sondant l’espace nocturne, identifiant les reliefs
familiers, traçant des lignes entre les étoiles pour dessiner un objet, cherchant satellite
ou autre météorite qui me disent que je ne suis pas seul. Loin, très loin, dans la nuit
espagnole, scintillent les lumières de quelque pueblo. L’esprit vacille entre pensées
éthérées et brusques rappels au corps, entre inquiétude et jubilation. Et s’il venait
quelqu’un, en pleine nuit, là, juste en face, débouchant du sentier de la voie
normale ? Impossible, et pourtant !
Quand le corps ne veut pas s’abandonner au sommeil, le cerveau devient le
lieu de bombardement permanent de pensées furibondes, qui, parce qu’elles
apparaissent, acquièrent une sorte de réalité que le bon sens a toute peine à chasser.
Un peu comme cette conviction que nous vivons, dans nos rêves, qui fait que, même
réveillé, nous persistons à y croire…
Quelle est longue, la nuit, quand le cerveau est ainsi le théâtre d’une lutte
entre éveil et sommeil. Un état intermédiaire s’instaure, qui ne satisfait personne,
frustrant comme la tiédeur. Lorsque, très tôt, pâlit la nuit derrière le Mont Perdu,
s’enfuient peu à peu les idées « noires ». Une autre jaillit soudain : pourvu qu’une
caravane ne débarque pas pour me gâcher « mon » aurore ! Et, illico, je scrute la voie
d’arrivée de ces possibles trublions, à partir du Doigt, tout en bas, tout proche. Car il
existe une espèce rare – quoique – de pyrénéistes prêts à quitter le refuge de nuit
pour atteindre le sommet à l’aurore, et cette espèce pourrait fort bien proliférer entre
Sarradets et Taillon, le trajet n’exigeant qu’une grosse heure.
Mais il n’en est rien, et j’assiste seul à l’un de mes plus beaux levers de soleil.
Les contrastes de lumière rase et d’ombre atteignent un sommet inimaginable sur les
Gabiétous, dont les reliefs de la face sud-est apparaissent avec un relief prodigieux.
Vus ainsi, leur crête prend une telle vigueur, une telle finesse, que j’en arrive à
m’étonner de ma si facile ascension d’hier.
Avec les bivouacs sur les sommets est atteint l’acmé de l’intensité
montagnarde, la borne au-delà de laquelle ne peut rien exister. La limite entre ciel et
terre, peut-être un peu plus ciel que terre, même si le corps résiste bigrement et
l’emporte quand même. Mais qu’il a de la peine à se réchauffer, secoué qu’il est par
les frissons du matin. Quel souci il se fait à l’idée de sortir du duvet, à se
« désankyloser », à se chausser, à effectuer ses premiers pas ! Joie du soleil
régénérateur, certes, mais n’y a-t-il pas aussi une sourde nostalgie des moments forts
de la nuit, des chamades désordonnées de l’esprit ?

Mes démons conquérants reprennent le dessus, pourtant, et je lorgne avec


appétit, malgré mes paupières lourdes, vers le Marboré, qui me semble fort loin.
Dans la pente, je me retourne une dernière fois vers mon fabuleux lit d’une nuit, que
regrettent jusqu’à mes courbatures. Qui sait si je n’étais pas à deux doigts de me
33
déverser dans un mystérieux au-delà ? Quitter cette montagne me laisse un goût
étrange : l’impression d’avoir vécu une folle nuit d’amour, d’avoir possédé la
montagne, stupéfaction de s’attacher à ce qui n’est, après tout, qu’un tas de cailloux,
de s’être éloigné pour un moment du monde des humains mais aussi de s’être
approché de l’essentiel humain, confirmation que la solitude est féconde. Là-haut,
solitude rime avec plénitude. Ce sentiment de s’être rempli de quelque chose
d’essentiel aboutit à une sorte de vague à l’âme, le sentiment d’avoir frôlé l’union
parfaite, l’absolu, qui n’est peut-être que le néant.

34
ORDESA, LA PULSION
Nerín, 1991. Comme une bonne habitude, j’ai dressé ma tente sur le petit
triangle d’herbe, à la jonction de la route du pueblo et de la piste d’Ordesa. La
journée s’est passée avec des membres de la famille : un jardin de magnificences à
l’entrée du canyon, puis une sente presque invisible, entre San Urbez et Sercué, où
l’humble église semble livrer son dernier combat. Puis un « pèlerinage » à Buerba, où
je retrouve Antonio Viñuales, qui m’a accueilli dans sa grange en avril dernier.
Antonio et son frère Miguel, entourés de leur famille et de gens qui reviennent l’été,
pour retrouver leurs racines, leur âme.
Une fois encore, je reste pensif face à la merveilleuse vallée de Vió, et la Peña
Montañesa, qui la salue de son élan abrupt. Dans la soirée, un ancien vient me
raconter son village d’autrefois, où la neige courait de novembre à mars. Soudain,
comme cette éruption rocheuse, surgit le désir de départ, de remuer ce corps trop
docile. Puis-je le laisser au repos alors que tout ce pays n’est que mouvement ?
Déjà, les derniers rais s’en sont allés, ils ne caressent plus que les bastions
ultimes des Sestrales et de la Peña. Mais la piste est là, qui me conduira
infailliblement au-dessus des précipices d’Ordesa. Et la fièvre me saisit, avec le
nécessaire de bivouac qui s’entasse vite dans le sac. Celui-ci à peine fermé et je suis
déjà sur la piste, que je sais longue comme un jour sans pain, étale comme le silence,
et la dévore à grandes enjambées. Dans une excitation désordonnée, je ne suis plus
que corps, plus que sens en éveil, alors que tout s’éteint alentour. Oui, la marche est
parfois volupté, surtout quand rien ne vient briser son élan, quand l’espace paraît
s’ouvrir indéfiniment, bien que brûlé à toutes jambes. Et dans cette exaltation
insensée, le temps semble brisé, ou suspendu, je ne sais. Ma marche est inarrêtable et
je me persuade que nulle fatigue ne peut m’atteindre.
Depuis longtemps, déjà, Nerín a disparu dans mon dos, et je distingue les
lumières de Fanlo, et, parfois, le déplacement régulier d’un véhicule dans la vallée.
J’entends soudainement le ronronnement d’un tout-terrain, au sortir d’un méandre
de la piste. Je m’arrête et attends. Et il surgit, poussant devant lui un lièvre aux yeux
exorbités, qui ne me voit et passe devant moi, en un éclair. Quelques secondes plus
tard, la chevauchée fantastique n’est plus qu’un souvenir, et je me demande si cela
était bien réel. Mais ne suis-je pas parti, justement, à la recherche du surprenant, de
l’inattendu ?
La nuit m’enrobe peu à peu, habit bienveillant, quand je débouche au col
d’Arenas, où, me semble-t-il, la masse montagneuse me domine à peine. Bientôt le
vide, ou ce que je pressens l’être, quelque chose de plus noir encore : l’espace s’est
libéré sur ma droite, et j’en devine la profondeur. D’intuition, et aidé de ma faible
torche, je quitte la piste, je m’engage sur la faible pente herbeuse qui doit me
rapprocher de l’angle ultime. Dans la nuit faiblement éclairée, je perçois soudain, en
effet, la rupture et le noir total de la vallée d’Ordesa. Le noir du vide est-il plus
intense ? Mon émotion le partage avec ma plénitude physique, la nuit a des odeurs,
un touché unique. Longeant la falaise, je m’arrête sur une proéminence herbeuse,
moelleuse sous le pied, lieu désigné pour le bivouac. Nulle violence, nulle agressivité
dans l’environnement, bien que le gouffre offre sa béance à quelques mètres. Et je
m’endors serein, rêvant d’une aube sublime.

35
Mes yeux s’ouvrent au moment même de la première pâleur, de la bascule
hésitante vers le jour, quand le jour point, amoureux. Par miracle, j’ai installé ma
couche à deux doigts d’un bouquet d’edelweiss, sourire discret et salut d’amitié. L’un
de ces instants rêvés, tellement rêvés, dans l’année, jusqu’à douter de sa réalité. Et
pourtant, l’Aragon est là, quasiment à mes pieds, et derrière ma tête, à quelques
mètres, basculent mille mètres de roches, de ressauts et de forêts. Il faut alors aiguiser
tous les sens pour jouir à plein. Les crêtes familières se dessinent, et je me rends
compte que les profils bleutés du sud m’aimantent plus que le gigantisme démentiel
d’Ordesa et des sommets frontière. La semaine passée à Buerba, en avril dernier, m’a
bien assujetti à ces montagnes : Sestrales, Castillo Mayor, Peña de Santa Marina, Peña
Montañesa. L’envoûtement, pour toujours. Des lignes veloutées, par place
convulsées, enserrant mille recoins qui sont autant de trésors. Une terre qui me laisse
pantois de bonheur. Comme un nouveau trop-plein, en effet, j’ai peur de ne pouvoir
emmagasiner ce bonheur. L’herbe frémit sous la brise, près du visage, et scintille
soudain, sous les premiers rayons de l’astre. Ordesa est encore un immense croissant
d’ombre dominé par l’envers lumineux de Gavarnie. Sur les bleutés dégradés des
lointains aragonais, se découpent les silhouettes familières des Sestrales et de la Peña
Montañesa, exaltées par une plage de pastel orange.

36
Vite, les ombres qui creusent chaque repli de terrain, chaque rocher, chaque
touffe de fleurs, se rétractent vers l’uniformité. La palette de couleurs s’amenuise et,
avec elle, disparaissent ces ruptures brutales de tons qui donnaient au tableau son
aspect pointilliste. Le charme agit toujours, pourtant, qui réside justement dans cette
mobilité versicolore, et cette chaleur naissante.

37
« POSETS, JE VOUS AIME … »

1995, une année riche, en particulier grâce à une amie que le pyrénéisme a
déposé miraculeusement sur mon chemin passionné, Chantal d’Espouy. Une
rencontre qui date d’un certain 24 juillet 1988, date anniversaire de la mort de Jean
Arlaud, fondateur et animateur du Groupe Des Jeunes (GDJ), aux Gourgs Blancs. La
veille, j’avais planté ma tente au-dessus du lac d’Espingo. Quelques jours plus tard,
j’écrivais :
« Le 24 juillet, contre toute attente, se lève dans le brouillard le plus dense sur la
Coume de l’Abesque, où j’ai planté ma tente. J’attends, indécis, le passage d’une éventuelle
caravane vers les Gourgs Blancs. Et elle arrive, fantômes errants vers d’improbables
destinées. Quittant aussitôt mon duvet, me voici habillé et leur emboîtant le pas. Quand nous
sortons de la brume, nous nous trouvons dans une masse d’air à nouveau recouverte d’un
chapeau nuageux stationnant vers 3000 mètres. Sur la longue plage neigeuse du col des
Gourgs Blancs naviguent les montagnards obstinés. Le pic des Gourgs Blancs boude la
célébration, récif incertain dans la ouate immobile. Tous réunis sur la neige au pied du pic
Jean Arlaud, nous participons à une courte messe en l’honneur du secrétaire du GDJ, qui
marqua tant le pyrénéisme de l’entre-deux guerres.

Col des Gourgs Blancs, 24 juillet 1988. Les pyrénéistes se regroupent,


pour honorer Jean Arlaud.

Puis, malgré une météo sans espoir, nous nous essaimons sur la voie normale du pic où il
laissa sa vie, sur la crête ouest. La cheminée, très lisse et aux prises peu sûres, est un
problème, malgré la main courante installée pour l’occasion. Tout le couloir résonne de nos
démêlées avec ce rocher malaisé, auquel succède un ensemble raide et délité. De la brèche au
sommet, l’ascension est facile, dans la brume. Sommet et croix. Devant une petite assemblée
sont prononcés quelques mots en souvenir de Jean Arlaud, et Chantal d’Espouy nous rappelle
un poème que, adolescente, elle écrivit en l’honneur de celui qui fut le compagnon de son père.
Dans la descente, quelques échanges avec elle et sa sœur Bénédicte, me permettent d’en savoir
38
plus sur l’illustre pyrénéiste. Presque toute la caravane rejoindra Luchon, en soirée, et des
anciens du GDJ, qui avaient honoré la mémoire de leur « héros », ce matin-là, sur sa tombe à
Gavarnie. Cette soirée à Luchon, inaugurée par Marcel Ichac, qui projeta son film sur
l’expédition française à l’Himalaya en 1936 (à laquelle participait Arlaud), marquait
l’ouverture d’une exposition que j’irai apprécier à ma descente des montagnes […] Au vieux
refuge du Portillon, avec sa célèbre gardienne – Anne Marie Dorche -, je retrouve l’un des
anciens compagnons d’Arlaud, Cier, qui parcourut avec lui, du 19 au 24 août 1937, les trois
cirques du massif calcaire. Je l’abreuve de questions sur son illustre compagnon d’autrefois, et
sur cet étrange charisme qu’il semblait dégager. Cet épisode lointain de sa vie (il y a 51 ans)
semble l’avoir marqué profondément…  ».

A l’époque, je rêvais de pyrénéisme et épluchais son histoire, complètement


envoûté, comme peut l’être un adolescent attardé. Chantal, je dois l’avouer, fut ma
porte d’entrée de ce monde, qu’elle ouvrit avec une affabilité rare, complètement
inattendue. Dois-je aussi l’avouer, son père, Raymond d’Espouy, m’est toujours
apparu comme le symbole, le porteur, de ce pyrénéisme, fait de don, que les
espagnols eux-mêmes surent percevoir, qui l’appelèrent affectueusement « El
Quijote », et honorèrent son nom avec un pic dans le massif du Cotiella. L’une des
grandes « affaires » de ces temps-là fut l’exploration des Posets, énorme massif aux
recoins secrets. Dans cette épopée, une course qui, parmi de nombreuses autres,
interpelle. Qui sera aussi « notre » course, Chantal et moi-même, en cet été 1995.

Première à skis aux Posets

Cette course, c’est la première à skis des Posets, en 1921, qui fut aussi
l’ « épreuve » de baptême d’entrée au GDJ, pour Raymond d’Espouy, sous le regard
« sévère » du patron, Jean Arlaud. Il en faut lire le compte-rendu détaillé, dans les
fameux « Carnets », dont les détails, qui peuvent paraître d’un prosaïsme rebattu,
qui, en fait, laissent libre cours à l’imagination, tout en donnant une idée claire des
motivations et des relations internes dans le groupe.

Après deux échecs dus aux conditions météorologiques, un groupe se forme,


enfin, pour la grande aventure, qui aura lieu du 16 au 23 février : Mandeville, Jean
Sabadie, Raymond d’Espouy, Henri Sabadie et Jean Arlaud. Celui-ci annonce la
couleur :
« Faire l’ascension du Posets l’été est long, mais la tenter l’hiver devient une véritable
expédition  : on ne peut compter en effet moins de six jours au départ de Toulouse. D’où
difficultés doubles  : rassembler des camardes pouvant s’absenter toute une semaine et les
trouver prêts à partir aussitôt que le baromètre donnerait des indices sérieux de beau temps.
La course projetée déjà en 1920 n’eut pas lieu par crainte du change espagnol ; d’autre
part je n’avais pas grande confiance sur la possibilité de l’entreprise.
Mais en décembre, l’abbé Gaurier m’apprit que les Posets avaient déjà été faits en skis
par Robach et Falisse. Donc nous pouvions espérer réussir une deuxième fois et nos séjours en
Espagne au cours de l’été ayant démontré que malgré le change, la vie y revenait à meilleur
compte qu’en France, l’expédition fut décidée pour la première quinzaine de février 1921.
Quelque temps après j’appris de Robach lui-même qu’il avait eu en effet l’intention de
faire en skis les Posets avec Falisse, mais qu’ils n’avaient jamais mis leur idée à exécution. La
course reprenait donc tous les aléas d’une première d’hiver, mais l’élan était donné… ».
39
Jean Arlaud, Raymond d’Espouy et Jean Maigné, lors d’une
expédition aux Posets, en 1922. Les sacs à dos parlent d’eux-mêmes.

Le départ depuis Toulouse est un poème à lui seul :


«  5 h. 25. – Départ de Toulouse. Sommes quatre : Mandeville l’invisible, les frères
Sabadie et moi. Le temps paraît nous sourire. Casse-croûte traditionnel. A la gare de
Montréjeau trouvé d’Espouy sous les armes et Robach dégonflé. Nous tentons de le persuader
que le meilleur parti serait pour lui de venir nous rejoindre à l’hospice de France le soir. Nous
partirons donc cinq, chiffre maximum que je n’ai jamais réussi à dépasser dans mes courses
antérieures.
Luchon, hôtel de Bordeaux. – Distribution de vivres et du matériel, opération
laborieuse ayant nécessité deux heures de travail et abouti à des sacs fort pesants. L’après-
midi, deuxième opération laborieuse, l’arrimage du matériel sur les bécanes. 
14 h. 30. – Décollage. Après quelques hésitations du vélo de Sabadie aîné, toute la
caravane s’élance vers le pont de Ravi. Chaleur lourde, vélos lourds, matériel encombrant.
16 h. – Les écuries de Campsaur. Point terminus pour les bécanes. Personne dans les
environs, mais après un quart d’heure de cris et de coups de sifflets, une voix venant de très
haut nous répond. On grimpe et le berger descend. Les bécanes lui sont passées en consigne.
16 h. 30. – On reprend la route. Presque pas de neige jusqu’à l’hospice. D’Espouy
déclare que la marche sac au dos est supérieure à la marche avec une bécane chargée.
17 h. 30. – Hospice de France. Exploration des lieux. On s’apprête à s’installer
lorsqu’arrivent quatre espagnols devant passer le port de Vénasque le lendemain. Ils ont tôt
fait de dénicher des morceaux de bois et c’est face à un feu d’enfer que l’on s’installe pour le
dîner  : les Espagnols d’un côté, nous de l’autre. Dans la salle du premier étage. Le cuisinier
fond littéralement et arrose le dîner de ses sueurs… Mousseux apporté par d’Espouy et
chants variés terminent le repas. Couchés enfouis profondément dans le foin entassé en
abondance dans le fenil. »
Départ de nuit, vers le Campsaur, derrière l’hospice, la crête, puis l’itinéraire
au-dessus de la Fraîche.16 Col de Pouylané, la crête à nouveau, et le « mauvais pas »
de l’Escalette, « franchi avec succès. L’on donne satisfaction aux estomacs : saumon et

16 Un endroit où Raymond d’Espouy perdra la vie, en 1955.


40
poulet arrosés d’un délicieux bordeaux et d’un ineffable mousseux provenant des caves de
d’Espouy… »
Port de la Picade, puis « toujours de la mauvaise neige, chutes nombreuses.
D’Espouy revendique les siennes comme particulièrement réussies. Dans un couloir de neige
où nous avions enlevé les skis, j’en exécute une la tête la première pendant laquelle j’eus un
moment d’inquiétude.  »
Au Plan des Étangs, des vivres sont dissimulés sous des rochers, au pied de la
Rencluse puis à l’Hospice de Vénasque, dans une mangeoire d’écurie. Longue, très
longue descente vers Vénasque, la nuit tombée. Raymond d’Espouy, affublé du titre
de « monsieur le député », déclare que ses skis lui rentrent dans les épaules ou l’étranglent
et trouve que les ressauts derrière lesquels on doit trouver la ville de Vénasque se multiplient
beaucoup trop, malgré cela il a tenu bon… ».
20 heures 25, entrée dans la ville :
« Accueil enthousiaste de la fonda Sayo. D’Espouy a été annoncé comme ‘’députado à
Cortès  ‘’, aussi s’incline-t-on très bas devant lui. Le dîner nous retient avec ses multiples
plats jusqu’à 23 h. ».
Le 18, les cinq hommes montent depuis Eristé, jusqu’à une cabane qu’Arlaud
appelle cabane d’Eristé, après avoir hésité pour une cabane plus haut. 17Le 19, réveil à
minuit trente, et « confection d’un chocolat soigné destiné à nous donner des ailes pour
bondir aux Posets. Au moment où le cuisinier18 crie ‘’A vos quarts !’’ un écroulement du
barsier fait basculer la marmite et son contenu. Quelques débris de tablettes collectées dans les
poches de chacun permettent de le remplacer par une eau chocolatée rappelant de loin
l’odorante boisson primitive. »
L’ascension vers la cabane supérieure est épique, avec passages pénibles dans
la neige molle, entre les sapins. De la cabane, l’option prise est de gagner de l’altitude
par un grand couloir neigeux, jusqu’à un col « à la base du pic de Peramo ». 19 Le
groupe franchit cette crête, maintenant appelée sierra de Llardana (dont le sommet
est la Tuca Alta), et longe un vallon au-dessus de l’ibón Negro (ou ibón de Posets).
Une escalade pénible » le conduit à une brèche donnant sur la « Voie Royale », voie
normale du pic, ainsi nommée par Henry Brulle. Puis une troisième brèche place les
cinq hommes sur la crête finale.
« La caravane est pleine de confiance à la vue des Posets qui se sont rapprochés
remarquablement. M. le député trouve que c’est dur de se faire baptiser, mais déclare qu’en
suçant une orange, les skis sur l’épaule et en imitant le cri du cochon pour aider à la
déglutition, il n’a jamais été aussi bien. Mandeville récrimine contre les ardeurs du soleil. On
décide de laisser les skis ici et de n’en emporter que pour la photo. 
9 h. 40. – Attaqué les pentes verglacées des Posets en utilisant au maximum les
plaques d’éboulis et les rochers. Direction nord-est puis nord jusqu’à la crête. Et de là, à toute
crête : nombreuses marches à tailler. Passage d’une partie de la crête enneigée avec un pied

17 D’après l’ancienne carte Alpina dont je dispose, de 1981, et le schéma d’Arlaud, ce pourrait être une cabane
sur la cote 1775 (rive gauche du torrent qui descend du barranco de los Ibons). Après un échec sur cette même
rive, les cinq hommes seraient passé rive droite, et auraient gagné la cabane du Forcau, dont l’emplacement
équivaut à l’actuel refuge Ángel Orús.
18 Jean Arlaud lui-même, qui excellait à cette tâche, et apportait parfois une toque à cet effet.
19 Il y a une confusion au niveau des noms des sommets. Le pic de Peramo correspond à l’actuel pic
d’Escorvets, à l’est. D’après le schéma d’Arlaud, la caravane aurait atteint un col sur la sierra de Llardana, arête
S. E. des Posets, qui culmine aux deux pics appelés Tuca Alta et Tuca Baja, que le guide « Posets-Maladetta »
(Armengaud-Jolis, 1968), appelle pic d’Escorvets (en fait la Tuca Alta, 2905 m).
41
sur un versant et un sur l’autre. Les oranges (dernières munitions) sont absorbées
intégralement. Pas de difficultés sérieuses.
10 h. 50. – Sommet. Hip, hip, hurrah ! Cris variés. On se serre la main et l’on procède
au baptême de membre actif de M. le député. Cidre mousseux. Déjeuner au-dessous du
sommet. Le Posets doit être furieux de cette invasion d’hiver, car il nous prodigue des caresses
glaciales. Malgré le vent nous arrivons à tenir 61 minutes au sommet. Panorama
incomparable… ».

Cet itinéraire, presque secret de nos jours, est celui choisi par Chantal et moi-
même, avec quelques nuances importantes cependant. Dans la revue « Pyrénées » n°
208 (2001), Chantal revient sur « notre » aventure.

POSETS SOUS LES ÉTOILES20

Au faîte de la fête, à
3375 m, la sérénité.

D’abord féminin ou masculin, singulier ou pluriel, comment dire ce massif


mythique, majestueuse entité qui fut dans les années vingt le lieu privilégié des
errances, des découvertes et des exploits d’une belle équipe menée par Jean Arlaud et
qui se nomma G.D.J. ?

À ses côtés, mon père y traça lui aussi ses marques et ses signes, comme lui
foudroyé par la passion la plus ardente, la plus entière, la plus définitive pour ces
‘’terres brûlées’’, à l’époque assez lointaines, difficiles d’accès, quasi méconnues pour
tenter de comprendre aujourd’hui ce qu’ils y vécurent comme une magie, un
envoûtement mystérieux, presque sacré, une épopée, une croisade.

« Posets, je vous aime plus que tout autre massif pyrénéen » écrira sobrement
Arlaud, tandis que Raymond d’Espouy, dans ses cache-cache et son face à face avec

20 Je reprends ici le texte de Chantal, avec quelques rajouts photographiques.


42
l’Espina, de sa main d’artiste et de sa plume d’encre de chine donnera à cette épée de
pierre vive, cette stèle dardée au flanc de la Rechanzar une place incontournable dans
le culte inconditionnel que ces jeunes hommes d’un temps passé vont célébrer sans
relâche au fil des camps et des expéditions.

L’Espina, dessin original de


Raymond d’Espouy.

Le Posets, disent plutôt les topos espagnols. Les Posets, trouve-t-on plus
fréquemment tant il vrai que dans la multitude des cimes et des crêtes qui composent
cette montagne, si étrangement dessinée, se confondent formes, teintes, patronymes,
dans une symphonie magistrale intraduisible sauf, peut-être, par le terme rugueux et
chantant de Llardana qui, lui, exprime si bien les ocres, les beiges et les rouges du
minéral qui la bâtit. Vagues pétrifiées dont la houle berce la grande nef superbe qui
balance tout là-haut sous le ciel aragonais.

Ô mes Pyrénées plurielles et singulières…

Cet été-là c’est donc vers ce haut-lieu que je repars après plus de quarante ans
de l’ultime virée avec mon père. Je pars rejoindre un jeune homme du temps présent,
lui. Dominique, vendéen pyrénéiste. Ça existe, je l’ai rencontré.

43
Au cinquantenaire de Jean Aralud, Gourgs Blancs, juillet 1988, sous la neige
dans la cheminée égrisée. L’histoire de ‘’la conquête des Pyrénées’’ n’a aucun secret
pour lui, il m’en apprend tous les jours lors de nos randonnées fidèles. Et de tous les
grands noms qui y sont attachés, c’est celui de Raymond d’Espouy qui souligne sa
propre quête. Communion de recherche, de prédilection, d’idéaux entre la
personnalité de mon père et de la sienne. Et je vis ce compagnonnage hasardeux
comme un cadeau dans mes propres cheminements.

C’est sur le sentier du refuge d’Angel Orus qu’il vient à ma rencontre ce soir-
là. Il a déjà moissonné une gerbe de sommets et de découvertes et je vais vivre les
trois derniers jours de son passage. Très vite nous quitterons le refuge trop rempli
pour la cabane de Llardana, justement. Solidement restaurée et à l’orée de nos
projets. Balade de mise en jambes (pour moi) vers Bardamina et ses lacs égrenés
comme perles rares, Llana de los Ibons. Du pic central nous galoperons la Cresta
jusqu’au collado Montidiego. Plaisir du rocher sous la main et le pied, de la vue
magnifique et Batisielles comme un prochain paradis à découvrir. La brume se lèvera
peu à peu et nous reviendrons ravis vers notre abri, toujours de lac en lac, colliers
précieux et miroitants sur ces épaules au sud de notre vigie là-haut. Qui nous attend.

Tandis que nous déchiffrions à la lueur des bougies et de la frontale les pages
passionnantes de « L’exploration des Posets », nos deux nuits à la cabane de Llardana
nous ont posé un drôle de problème : les tags verts et délirants qui festonnent les
poutrelles du plafond. Curieux et inquiétants. Qu’y déchiffrer ? Des bribes de texte
sauvage, poétique, parfois sexuel ou religieux. Et des graphismes tourmentés. Depuis
le rajeunissement d’Angel Orus, a-t-on effacé cette œuvre insolite de quel artiste
anonyme ? Qui l’a croisée comme nous, au pied e la Tuca Baja ? Questions lancées ici,
si présent est encore notre étonnement.

Demain, c’est au crépuscule que nous allons partir pas mal chargés, pour le
bivouac prévu au faîte du Posets. Car Dominique m’offre ce moment, exceptionnel
pour moi, comme un partage au souvenir de mon père. Puisqu’en plus il a choisi
l’itinéaire de la première à skis du G.D.J., février 1921, menée par un Raymond
d’Espouy qui ce jour-là passait son examen de membre actif. « Par une nuit sans lune
et dans l’inconnu », écrira-t-il. Nous, c’est aux dernières lueurs du jour, paisiblement,
que nous contournerons l’ibon de la Herradura et celui de Posets, ainsi parle la carte.
Traversée attentive des versants encore neigeux qui épaulent les derniers
escarpements pentus, délités, déroutants. Et le soleil à l’ouest commence à nous
quitter quand nous abordons la tourelle sommitale. In croyable d’être si haut, si tard,
si facilement. Tandis qu’autour de nous, à perte de vue des lumières clignotent de
vallée en vallée, Cerler là-bas et Eristé, Venasque, Sahun sans doute et Viados sous le
couchant. On se tait, on est heureux, on s’installe, on se sent acceptés, accueillis
même ici par la force de la mémoire. La leur, la nôtre.

44
Cabane de Llardana. Du 8 au 14 juillet 1922, Arlaud, d’Espouy et Maigné vécurent ici des
heures qui comptent pour le pyrénéisme. Et pour nous…21

La crête finale, avec Chantal, à son rythme, vers le paradis promis.


Le firmament s’est émaillé comme il sait le faire par un bel été de juillet. La
nuit a été magique, oui j’ai contemplé longtemps les étoiles, les constellations à
déchiffrer à tâtons, souvent éveillée même un bref instant pour mieux les sentir
planer sur nous. Le ciel était traversé de longues traînées lumineuses, avions,
21 La crête au fond de l’image est la sierra de Llardana, avec son double sommet à peine visible à gauche (Tuca
Alta et Tuca Baja). L’itinéraire de 1921 passe quelque part à droite.
45
satellites, étoiles filantes quittant leur quenouille, tous ces yeux multiples clouaient
d’ors pour nous la nuit. J’ai bien compris que la terre tourne et donc aussi le grand
navire du Posets au-dessus de ses marées de schistes, puisque la Voie Lactée a
changé de forme au cœur de mon sommeil, d’abord écharpe laiteuse déroulée dans
un sens convexe et quelques … instants ? minutes ? heures ? après, dans un autre
concave. Quelle féérie pour nous deux, navigateurs solitaires sur le toit d’un monde.
Le nôtre. La montagne Pyrénées.

Bien sûr, Apollinaire nous accompagne : Dominique ne bronche pas, avec moi,
il a l’habitude.

Voie lactée ô sœur lumineuse


Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses

(la chanson du mal-aimé)

Et puis comme ça, lentement, tout simplement le soleil à l’est s’est réveillé.
Comme nous. Le massif nocturne s’est dégagé de ses voiles, allégé, renaissant, vivant
de tous ses creux, ses bosses, ses parvis, ses sentinelles et ses remparts. Goût
délicieux du thé face à cette apothéose, ce paysage fabuleux après l’irréelle nuitée.

Chantal, qui n’en revient pas.

46
Le soleil et nous.

Et déjà, plutôt tôt pour les espagnols, non ? La première cordée du matin. Il
n’est pas neuf heures. Une famille bien sympathique qui s’exclame, questionne,
s’enthousiasme et photographie. Nous allons vite leur laisser la place et redescendre
à toutes jambes par la Rue Royale, la bien-nommée. Prenant le temps au passage
d’un coup d’œil à la ronde paroi sourcilleuse à qui nous récitons le texte d’Espouy
‘’Comme d’habitude, la Dent (de Llardana) fut arrachée au passage’’, en riant d’eux, de
nous ici avec eux, comme naguère. Et c’est le retour rapide, au bas du dernier lacet le
puente d’Espigantosa, la boucle est bouclée, encore éblouis tant sont fortes la joie et
la plénitude de notre errance à nous. À notre tour, maillons de la chaîne de ces
forcenés que nous sommes venus retrouver une fois de plus dans leur requête et leur
absence. Avec la certitude que de tels moments peuvent gommer toutes les douleurs,
tous les manques, toutes les morts. Les leurs ? Les nôtres ?

Et je reprends sans vergogne les lignes inspirées de Jean Raspail dans


Septentrion, à la page 164 : ‘’Comme si le seul pouvoir de ma plume leur conférait l’éternité.
Dérisoire privilège de l’écrivain. Il est le seul à savoir qu’il n’en restera rien’’. Pas sûr…

Hommage à toi, mon père.

47
Cotiella, Eristé, Espadas.

48
HEURES ÉTOILÉES

« La vérité est comme les étoiles :


elle n’apparaît que dans l’obscurité de la nuit »
(Khalil Gibran)

Depuis l’ermitage de Santa Marina, lumières sur le massif calcaire.

49
Du plus loin qu’il m’en revienne, les échappées solitaires m’ont toujours
fourni les moments les plus forts en montagne. Une concrétisation ultime du mot
« liberté », me semble-t-il, et la conviction que « ça » ne se partage pas. Ou si peu.
Juste quelques mots ici, et des images qui peuvent inspirer d’autres gens en quête.

« Heures étoilées », un titre qui m’a été soufflé par le Cantique des Cantiques,
et la traduction sonore parfaite qu’en a faite Palestrina. Il s’agit bien, comme le
souligne Vincenzo Soravia, musicologue qui s’est penché sur cette œuvre 22, d’une
impuissance de l’homme face à d’hypothétiques puissances supérieures, peut-être
divines, en tout cas d’une dimension « séparée du monde concret des hommes ». Les
« heures étoilées » seraient ces moments privilégiés où l’homme se rapproche de ce
monde, « tout comme cette distance infime qui sépare la main d’Adam de l’index tendu de
son créateur, ainsi que l’a représentée Michel-Ange dans la fresque qui orne le plafond de la
chapelle Sixtine ».

Sans doute y a-t-il un peu de tout cela, dans ces nuits là-haut, le corps
« flottant » -quand il ne lutte plus - et le regard planté dans les étoiles.

Nuit d’orage sur le Sestrales Alto (1997) 

De « grands » projets germent parfois, qui nourrissent quand les temps se font
ordinaires. J’espérais profiter, comme d’habitude, des cieux cléments de l’Espagne
pour mener à bien celui-ci : des bivouacs successifs et en solitaire, de quatre cimes
emblématiques, dans l’ordre : Sestrales, Castillo Mayor, Peña Montañesa, Santa
Marina. Une intention louable, et largement réalisable, quand on songe au faible
temps nécessaire à chaque ascension (environ deux heures) et aux transferts rapides.

Le véhicule abandonné à l’intersection des routes de Bestué et Escoaïn, me


voici mêlé à l’élan d’un immense geste qui, par le col Viceto et les Tres Marías (qui
sont quatre, avec la Suca, comme les trois mousquetaires), me portera sur le pic de
Sestrales Alto.
Projet au succès douteux, car les nuages chapeautent lourdement toute la crête
des Parets. Mais le bonheur est là, avec les premiers rayons sur Escoaïn, où plane
l’esprit de Pierre Billon, après ceux de Schrader et Briet, et sur quelques « bordas »
éparses dans la longue et verdoyante vallée de Tella. Et d’heureux événements ne
s’annoncent-ils pas au sud ?
Au col Viceto, j’installe le bivouac, confiant. Le Mont Perdu lui-même
commence à se dégager, le bonheur sembla assuré. En soirée, une courte grimpée, à
plein soleil, m’offre le Tozal de San Vincenda et le Tozal de Basones (ou Vasones), et
leurs courbes apaisantes. Les Marías semblent à point pour le lendemain, et le
Sestrales, autre objet de mes désirs, s’alanguit en rondeurs trompeuses.

22 Canticum canticorum, publié en 1583 par Giovanni Pierluigi da Palestrina (1525-1594), disponible dans la
version chantée par la Capella Ducale (CPO, 2006).
50
Sur la crête entre le Tozal de San Vincenda et et le Tozal de Basones, une curieuse
anfractuosité, bâtie de main d’homme. Pour conserver quelques provisions ?

Depuis le Tozal de Basones, un grand paysage aragonais  : Sestrales, Santa Marina et


Mondoto. Añisclo dans toute sa splendeur.

51
Autre angle, vers le nord : punta de las Olas, col d’Añisclo et Tres Marías, quatre avec la
Suca (la première à gauche). Col Viceto, où le bivouac m’attend.

Dans la nuit, les grognements inopinés de sangliers franchissant le col me


raidissent dans le duvet. Souffle retenu, de noirs desseins m’assaillent. Mais
pourquoi m’en voudraient-ils ? Contre toute attente, au matin, les nuages ont repris
possession des Parets et brisent mes espoirs. Je me résigne déjà à un retour peanud
par la longue piste de Bestué. Mais à Plana Canal, convaincu d’un retour radieux du
ciel, je lance ma fougue vers les Sestrales.
Les soubresauts du versant est d’Añisclo sont autant d’impulsions rythmiques
d’une douce mélopée. Nulle violence dans ce cheminement au-dessus des tourments
du canyon. Et le vaste plateau des Sestrales invite à une douce soirée, si ce n’étaient
ces grondements sourds venant du sud, comme d’une guerre civile non terminée.
Et puis ces ténèbres lugubres qui semblent fondre sur la Peña de Santa
Marina…

Vió et Buerba, sur leur altiplano, sourient pourtant à la vie, inconscients du


danger qui les guette.

Très vite, l’orage fond sur moi, inévitable. Et me voici lové dans une petite
cuvette herbeuse, non loin du vide, sous un déluge dont la violence me dit qu’il va
rapidement passer son chemin. Sous le poncho, je prends mon mal en patience, alors
que des volées de grêlons rageurs m’assaillent, me transpercent presque. Puis les
éclairs et le fracas : je suis au milieu de la tourment e et l’inquiétude monte. N’a-t-on
pas vu des bergers se faire foudroyer ?
Et les heures passent, entre accalmies et brusques regains de colère. Les deux
mains soulevant le poncho, les grêlons cinglent à nouveau, à m’en faire mal. Ne reste
52
que l’humour. Et un rongeur inopiné, compagnon d’infortune, qui erre dans ce trou à
rat. D’où sort-il, sinon des entrailles du monstre qu’est le Sestrales ? Pauvre vieux,
qui a dû en voir de rudes, dans sa lutte au quotidien, et que je me garde bien
d’effrayer.

Au sommet du Sestrales Alto, au bord du gouffre d’Añisclo. En attendant l’orage.

Au terme de cette nuit presque blanche, de sommeil suspendu, une vague


humide me pénètre. L’orage s’en allé, je ne sais plus quand, lassé de ma résistance.
Dans l’aube laiteuse, je constate avec stupéfaction que le poncho est traversé de
toutes parts, comme après une exécution macabre.
Bonheur de reprendre pied et, un peu sonné, de parcourir les longs pâturages,
errant parmi les « gnomes » (blocs karstifiés) au jugé d’une lourde brume, puis la non
moins longue piste qui ramène vers Bestué. L’atmosphère s’est enfin dégagée, mais
des nuages bouillonnent sur le flanc d’Escoaïn et du Castillo Mayor, bastion
impavide, tandis que le plateau des Sestrales se libère peu à peu des vapeurs du
cauchemar. Au terme d’une longue marche à bride abattue, de celles qui laissent le
temps de la réflexion, le véhicule, enfin, et le retour de l’astre, et avec lui le corps qui
se décrispe.
Dans l’après-midi, un homme d’un âge certain arrive en provenance du
Castillo. Grand solitaire apparemment, il se targue d’avoir dépassé les 2000
ascensions. Sans doute finirai-je comme lui, pensai-je.

Nouvelle échauffourée sur le Castillo Mayor

53
Vers 19 heures, moral retrouvé, nouveau départ pour le Castillo Mayor. Les
vieux murets au début du sentier, puis les « erizones »23 flamboyants, sur fond de
Sestrales retrouvés, et les derniers feux pour souligner l’étonnante échelle des
« panares »24 en terrasses de Bestué. Un paysage sur lequel Patrice de Bellefon sut
mettre l’accent dans sa promotion de Gavarnie-Mont Perdu pour l’inscription au
patrimoine mondial. Puis le lac de Mediano, au loin, symbole d’une population
agressée, et la Peña Montañesa déployée.

« Erizones », «  panares  », et les Sestrales.

Dans la grande doline (poljé)25 herbeuse (A Plana, 1750 m) au cœur du château,


la lumière se fait caressante, que nul nuage n’emboit. À droite, la pente en pelouse
n’est que velours pour le pas. En prenant pied sur les karsts crevassés, l’ombre est
déjà là, celle des Sestrales, mais la Montañesa sourit encore, presque hiératique,
tandis que le Cinca et le lac de Mediano s’habillent d’une froidure métallique. À
quelques encablures, le hêtre solitaire me sourit, comme un souvenir rattrapé, celui
d’un arrêt sous son ombre, avec Chantal, en 1993.
Sommet du Castillo, entre chien et loup. À peine la place pour un corps
allongé, sur un lit de béton, au pied du « Vertice Geodésico », mais une nuit qui
s’annonce apaisée, enfin.

23 Erizón, ou abrizón, genêt hérissé (Echinospartum horridum), endémique du nord de l’Espagne et du sud de
la France.
24 Panar : champ cultivé autour d’un village.
25 Poljé : dans les régions karstiques, vaste dépression fermée, à fond plat.
54
Peu avant les crevasses karstiques, au bord du château, vers la PeñaMontañesa, le río
Cinca et le lac de Mediano.

Un grondement sourd, très lointain au sud, me cueille pourtant au plus


profond de la nuit, alors que je me débats inutilement pour trouver un confort
impossible. Puis des fulgurances, qui vont s’approchant, inondent fugitivement le
ciel, et l’inquiétude s’immisce. Fuirai-je, dans l’obscurité, parmi les crevasses traîtres
du karst ?

Les premières gouttes, et je me blotti contre le poteau, dépité et amer.


Accalmie, et je me rallonge, puis nouvelle ondée… Je ne suis pourtant pas au cœur
des débats car l’orage s’oriente à l’est, illuminant les fantômes de la Peña Montañesa
et du Cotiella.

Au matin meurtri, les Parets sont dégagés tandis que lourds nuages plombent
Ordesa et le Mont Perdu. Un soleil blanc lèche la face nord du Castillo, peinant à se
frayer une voie dans la nuit exhalée, au-dessus d’Escoaïn ensommeillé. Les Sestrales
se répandent en délires calcaires, tout comme la sierra de Gallisué, oubliée depuis
Lucien Briet. Dans l’un de ses textes oubliés 26, le carlésien tient des propos
dithyrambiques sur cette région, et en particulier sur le défilé de las Cambras, qui
s’étend sur 8 kilomètres, entre San Urbez et Puyarruego. Sur le flanc oriental, je me
souviens, un chemin extraordinaire, « la senda de los sardineros »27, offre des vues
phénoménales sur le río Bellos : « Et, partout, ce n’étaient que corniches et remparts, que
26 BRIET (L.), « Barrancos et cuevas », dans « Spelunca, Bulletin et Mémoires de la Société de Spéléologie », n°
61 (octobre 1910) et n° 65 (septembre 1911), réédité par André Galicia (« Explorations en Haut Aragon, édition
de l’auteur, 2003).
27 D’après les habitants de Buerba, information recueillie par Louis Laborde-Balen (« Pyrénées », 1983, n° 3,
« Vieux villages du Haut-Aragon : Yeba, Morillo de San Pietro, Gallisué, Buerba »).
55
sylvestres haillons appendus et que paliers inaccessibles (…) Une mitre grisonnante et fardée
de rouge jaillit parmi des faîtages démantelés (…) Un monde de strates, d’étages et de
pinacles nous enveloppait de sa grandeur tragique… ».28

Un monde ensauvagé, revêche à toute domestication, et c’est heureux. L’écho,


sans doute, de mes propres tourments.

Par contraste, quel bonheur que cette divagation somnolente sur la crête du
Castillo, afin de retarder la descente, s’imprégner toujours et encore ! Dans l’après-
midi, j’attendrai en vain des cieux cléments et remettrai à plus tard mon espoir
inabouti.

Castillo Mayor, quelques pas sur la crête à l’ouest, après la nuit d’orage. Plus bas, les
bosses de Tella, et ses ermitages.

HEURES ÉTOILÉES

28 BRIET (L.), id.


56
Dans un recoin, comme embusqué, il y avait ce désir-là, une nuit sur la Santa
Marina. Est-ce péché de vouloir ainsi un moment, de corps à corps oserai-je dire,
avec une sainte ?
Un rêve né de ce séjour à Buerba, en avril 1991, dans l’antre d’Antonio
Viñuales. Un périple presque audacieux nous avait alors conduits sur ce sommet,
Daniel et moi, après un détour par le merveilleux pont de Morillo, que Briet qualifie
pourtant d’ « arche grossière », et le hameau énigmatique de San Pietro où, selon les
chroniques locales, des bandits furent massacrés par l’armée, massacre d’où
réchappèrent deux femmes, donnant prétexte à une nouvelle version du fameux
mythe des « dos abuelas », qui demandent l’asile et sont finalement acceptées à
Buerba puis Vió. Le hameau, en fait, aurait été abandonné vers l’année 1600. Lucien
Briet évoque lui aussi l’histoire de « Sampietro », avec une autre version puisqu’il
parle d’une razzia possible des « Mores de Ainsa », qui auraient détruit le hameau,
d’où se serait échappée une femme. Ce qui situe l’événement plus loin dans
l’Histoire, peut-être avant le XVe siècle.

San Pietro, la mystérieuse,


sur une voie presque
cachée vers la Peña de
Santa Marina. Au fond, les
bastions des Sestrales et, à
droite, le pic de Bramapán,
au-dessus de ce qui, alors,
n’était qu’une piste. Photo
1991.

Ce même jour, nous effectuâmes une descente acrobatique par le flanc nord, ô
combien escarpé, conseillé par Miguel Viñuales, frère d’Antonio, avant de rejoindre
57
Yeba et Buerba. Les images de là-haut, déjà, m’avaient imprégné, et avaient fait
naître le désir du bivouac.

Juillet 2006, la réalisation du rêve, enfin. Seul, une nouvelle fois, comme un
« obscur objet du désir », sans savoir vraiment pourquoi, juste pour les sens, qui
comprennent tout. Arrivé trop tôt, j’attends la fin de l’après-midi sous le célèbre
cadran solaire du village, tandis que des yeux félins m’épient, dans l’encre tapis. 29
Les longues dalles calcaires, dans la première pente, puis la buissaie et les erizones,
contre un soleil perpendiculaire, me semblent tendres malgré l’effort. Lors du
passage à flanc près du Tozal de Pecuto, je me penche pour fouiner des yeux la
sauvagerie inouïe de la face sud de la montagne et m’attarder sur les reliques des
hommes, avec les ruines de la Casa Latre (ou mesón de Latre) qui eut l’insigne
honneur de voir passer Wallon en 1878. Je reste songeur, sachant qu’il y avait là une
« fonda » (auberge)…

Ascaso et sa célèbre horloge solaire : «  Cuando me relumbre el Sol, acercate paso a paso, y
sabras la hora que es, en este reló de Ascaso » (quand le soleil m’illumine, approche-toi
peu à peu, et tu sauras l’heure qu’il est, sur cette horloge d’Ascaso).

On ne voit plus maintenant, comme le célèbre pyrénéiste de


Montauban, que J. C. Tournou-Bergonzat appelle affectueusement le « d’Artagnan

29 L’horloge porte cette inscription : « Cuando me relumbre el Sol, acercate paso a paso, y sabras la hora que
es, en este relo de Ascaso » (Quand le soleil m’illuminera, approche-toi pas à pas, et tu sauras quelle heure il
est, sur cette horloge d’Ascaso).
58
des Pyrénées », l’ermitage blanchi à la chaux sur le point culminant de Santa Marina,
sommet que Briet voulait appeler de son vrai nom, Navaín. Ce qui offrit l’occasion
d’une nouvelle diatribe contre Franz Schrader, qu’il avait injustement érigé en
ennemi personnel.
L’ermitage dévoile au dernier moment sa détresse, à peine apaisée par les
caresses de l’astre. Derniers pas, de l’ombre au soleil, pour déboucher sur l’un des
spectacles les plus aboutis du HautAragon.
La Solana, pays du soleil, que j’arpente depuis cinq années déjà, livre ses tré-
sors « déshabités ». Cet après-midi, encore, j’étais à San Felices, où je rencontrais par
un heureux hasard l’un de ses derniers habitants, José Gracia Pérez, de Casa Salas,
qui sut me toucher par son émotion et ses souvenirs. Un nouveau ruban routier s’in-
sinue jusqu’à Yeba, village renaissant, et franchit avec hardiesse le prolongement de
la sierra de Bolave. Alentour, la houle des monts oubliés cache dans ses replis les
mille fragments d’une vie brisée.
Planté vers des lendemains radieux, je ne peux m’empêcher d’imaginer les
jours anciens de la « romería », la messe et la « caridad »30, en particulier de la der-
nière « romería » de 1936, le jour-même – 18 juillet -, où l’Espagne bascula, par la
faute de militaires criminels.

Tourné vers La Solana, pour embrasser le passé. Alignement du massif calcaire, du Mont
Perdu jusqu’à la Pala de Montinier, et axe d’Añisclo.

Carlos Baselga Abril, qui redonne vie à La Solana dans son formidable
ouvrage « La Solana. Vida cotidiana en un valle altoaragonés »31, rapporte ce moment
de ferveur populaire :
« Le 18 juillet, on monte pour Santa Marina. Il existait une Sociedad de Santa
Marina à Cámpol et Ascaso (de l’Ayuntamiento de Boltaña), chargée d’entretenir l’ermitage,
les images des saintes, et de répartir la ‘’carida’’ et le vin les jours de romería  ; mais après la
guerre, cela n’avait plus de sens. Des gens d’autres villages montent, ceux de Lavelilla,
Jánovas, Morillo… Une messe est célébrée, puis chaque famille ou groupe fait un feu pour
30 Ou « carida » : charité, galettes préparées pour être distribuées lors des fêtes, romerías, etc.
31 Auto-édition, 1999.
59
cuisiner des choses habituelles, pot-au-feu ou viande avec pommes de terre, car l’ermitage
possède toutes sortes de ‘’pucheros’’ et de vaisselle. On fait la ‘’carida’’ (distribution de
galettes). A moins de cent mètres de l’ermitage, du côté de La Solana, jaillit une petite source,
protégée par une voûte. Les membres de la Sociedad de Santa Marina font un tour chaque
année dans les villages, avec un âne, et chacun donne ce qu’il peut  : blé, nourriture, etc. On
raconte l’histoire du curé de Lavelilla, liée à Santa Marina. Le jour de Santa Marina, en 1936,
ce curé est monté dire la messe et s’est échappé ; les gens se sont demandés pourquoi il avait
disparu, car il restait toujours manger jusqu’au dernier moment ; on ne l’a plus revu. La
vérité est que les républicains l’ont tué, comme tant d’autres prêtres de la région. »

Une curiosité quelque peu dévorante m’a fait mener quelques recherches au
sujet de ce moment fatidique, et de son impact sur la région 32. Où les rêves de
« pureté » céleste en prennent un coup, comme on pourra le constater en parcourant
le chapitre que j’ai consacré à cet épisode malheureux. 33 Où l’on constatera, par
ailleurs, que la disparition du curé de Lavelilla, Joaquín Bistué Pallarés, né en 1877,
n’est pas celle que Carlos Baselga rapporte, qu’il a sans doute tirée de ses entretiens
avec les anciens habitants de La Solana :

« C’était un prêtre extraordinairement dynamique, travailleur et sportif. Il


construisit la « Casa Rectoral » [presbytère] de ses propres mains, elle existe encore. Ce fut
le premier prêtre du Diocèse qui allait à bicyclette, et il réalisa l’exploit de rallier ainsi Barbas-
tro, par ces pistes de terre et avec les machines d’alors. Tout un record.
Quand la guerre a éclaté, les premiers jours il s’est enfui sur les contreforts de
Santa Marina en compagnie de deux prêtres, don Miguel Santaloria et don Domingo Cere-
suela. Ces deux-là sauvèrent leurs vies, le premier à Sasé et le second à Yeba, dans leurs mai-
sons natales respectives.
Don Joaquín, vu son tempérament nerveux, sortait de sa cachette et regagnait La-
velilla, et il dormit même une nuit dans la maison de l’un de ses paroissiens. Quelqu’un
«  moucharda  » au Comité de Mediano, qui ne tarda pas à apparaître dans le coin. Quand ils
le découvrirent, il s’enfuit dans la montagne et fut poursuivi et traqué comme une vermine, et
ils le tuèrent dans la chênaie de Lavelilla. Ses restes furent recueillis et enterrés dans le cime -
tière de Lavelilla. Sa mort se situe entre le 2 et le 3 août. »34 Martín Ibarra Benlloch35
penche aussi pour la participation d’habitants du village, citant l’un d’eux, Agustín
Giral Garcés, soutenant l’action des ouvriers de Mediano. Il s’appuie sur l’argument
d’une connaissance du terrain, par des locaux, dans la « chasse » au curé. Manuel
Iglesias Costa écrit, en 1993 : « Alerté de la présence du comité de Mediano dans le village,
il se réfugia dans la chênaie voisine. Assiégé par les tueurs et harcelé près de sa cachette, il
partit en courant et tomba, touché par le tir d’une escopette. Son crâne, recueilli dans le pan-

32 Des recherches qu’on peut consulter à l’Instituto de Estudios Altoaragones de Huesca (in situ ou par le web),
en deux tomes : « Maldita guerra, la guerre civile en Espagne » (882 pages), et « Maldita guerra, la guerre civile
en Aragon » (803 pages).
33 Cf. chapitre suivant.
34 SANTOS LALUEZA GIL, dans « Martirio de la Iglesia de Barbastro, 1936-1938 » (ed. Obispado de Barbastro,
1989). Lucien Briet, explorateur pyrénéiste, rencontra Joaquín Bistué quand celui-ci était curé de Fosado (sous
la Peña Montañesa), en 1911.
35 Dans « La persecución religiosa en la diócesis de Barbastro-Monzón (1931-1941) », éd. Fundación Teresa de
Jesús, 2011.
60
théon des prêtres immolés de la cathédrale de Barbastro, conserve les orifices des balles dans sa
tempe droite. »36

Il est impossible, là-haut, de faire l’impasse sur ce drame qui emporta toute
une nation, en soulignant, par ailleurs, que le massacre des prêtres espagnols fut
perpétré, pour une grande part, par des anarchistes, qui, bien qu’étant ralliés au
camp républicain, ne participaient en aucune façon à cet idéal.

En cette soirée à la lumière apaisée, nul son étrange d’une guerre d’ailleurs,
comme les entendirent les jeunes bergers en cet été de 1936 37, nulle rumeur du
monde. Planté vers La Solana, j’en détaille tous les recoins, rêvant d’une renaissance.

Je sors de ma torpeur pour construire un muret afin de me protéger d’un vent


furibond. Allongé vers l’est, je vois Boltaña et L’Aínsa s’allumer, et d’autres pueblos
à deviner. Et pense à tous ceux dont les lumières s’éteignirent, sans doute à jamais.
Un horizon familier, pour aider au sommeil. L’impression d’être chez soi, ou
presque. Et un chatouillis de bien-être, avec cette lumière en fuite semblant annoncer
une totale disparition alors qu’il ne s’agit que d’une mise en sourdine puis de l’éveil
à d’autres sens.

La nuit est une porte ouverte vers des promesses d’éternel, où l’on ne sait ce
qui attire le plus, la limite qui recule ou l’espace qui nous en sépare. Pas tout à fait
noire, comme baignant dans la lumière diluée du big-bang, et lourde d’objets invi-
sibles. Une aventure immobile, où se perdre est presque impératif. Ma vie est une
énigme : l’« inaccessible étoile », que chante Jacques Brel, n’est-elle pas ma propre
étoile ?

Comme d’habitude, ce bivouac est une suite de séquences de sommeil entre-


coupées de réveils douloureux, où l’on se souvient du corps. Avec, chaque fois, une
« leçon de ténèbres », à l’instar de ces lectures de textes sacrés en vogue au XVII e
siècle, accompagnées d’envoûtantes musiques, dans une nef éclairée de cierges. Ici
coiffé d’une cape de luxe, sur mon petit univers, où de nouvelles pensées impro-
visent, se croisent puis se perdent. J’imaginai, surtout, que la romería de Santa Mari-
na était remise au goût du jour38, pour faire surgir l’avant.
Jusqu’aux premières vacillations de la nuit et l’entrée dans l’aube, sur la
pointe des pieds. Etais-je déçu de quitter l’une et heureux de m’immiscer dans
l’autre, ou l’inverse ? La nuit mère du jour, ou sa mort ?...

36 IGLESIAS COSTA (M.), Florentino Asensio Barroso. Un testigo del amor más grande, ed. Obispado de
Barbastro, 1993. Manuel Iglesias Costa (1919-2001) fut un historien et prêtre aragonais, spécialiste reconnu du
Haut-Aragon oriental au niveau historique et artistique.
37 L’histoire de ces bergers de Navaín est racontée dans un livre merveilleux de Severino Pallaruelo, « Pirineos,
tristes montes », édité à Sabiñanigo en 1990, édité et traduit par les éditions Ramonda, en France.
38 Une intiative qui, de la part, de l’ayuntaliento de Boltaña, serait bienvenue.
61
Matin sur La Solana, un pays tout en plis et secrets où, si souvent, j’ai souhaité me perdre.
Au premier plan, la piste (maintenant bitumée en partie) qui rallie Yeba. Au fond, la crête
herbeuse du Suerio (2009).

Le camaïeu de bleu-gris, presque incolore, est inexplicablement brisé par une


frange d’or sur les Trois Sœurs, dessinant enfin des contours quand, plus bas, le
monde restait impalpable comme un rêve. Etrange moment de transition, de l’espace
entre nuit et soleil, au temps étiré, laissant à voguer. La nuit diurne, entre regret et
impatience.

Une fois encore, je retarde le moment du départ, sachant les soupirs à venir, le
clapotis de l’émotion, plus bas. Et je me demande pourquoi ce pays m’avait ainsi en-
sorcelé.

A la manière de la pluie jaune, légère et nostalgique. 39

39 Je ferai un nouveau bivouac sur ce site en mai 2016.


62
Cime de Navaín et ermitage de Santa Marina. Prêt pour le bivouac.

Depuis le «  toit » de l’ermitage, l’ombre du sommet, et les cimes familières : Cotiella, Peña
Montañesa, Turbón.

63
Depuis l’intérieur de l’ermitage, vers les Trois Sœurs.

Tourné vers le Canciás.

64
La « conquête » de l’ermitage de Santa Marina40
Quatre-vingt ans après, la guerre civile dégorge toujours ses vérités, les fils
d’une immense duperie, qu’Antonio Machado avait déjà pressentie :

« Pour les stratèges, les politiques et les historiens, tout sera clair : nous
avons perdu la guerre. Humainement parlant, je n’en suis pas si sûr. Nous l’avons
peut-être gagnée. »

Un témoignage récent apporte de l’eau au moulin de cette Histoire, telle


qu’elle aurait toujours due être rapportée, qui ne l’est pas encore vraiment, tant la
strate – pourtant ténue, de nos jours, mais encore bruyante - des vainqueurs et de
leurs descendants s’y oppose. Il s’agit d’un ouvrage intitulé « Diez meses en el frente
(1938). Crónica gráfica y diario de guerra », de Perfecto GARCÍA DE JALÓN
HUERTO.

Où apparaît un parcours « national », une quête de victoire presque assurée, à


l’aune du sourire satisfait de ses acteurs, qui n’ont pas saisi le sens de ce qu’un mili-
taire criminel va leur imposer, pour des décennies, mais ont fort bien compris que
leur avenir s’annonce prometteur, contre celui de plus de la moitié de leurs « conci-
toyens ». Le pic de Navaín, plus souvent appelé de Santa Marina, du nom de l’ermi-
tage éponyme, à son sommet, est presque le symbole, par la manière de sa conquête,
de cette immense tromperie.
Le parcours de Perfecto – son journal - débute en janvier 1938, sur la cote 1100
au sud-est de Sabiñanigo, près du (tristement) célèbre ermitage de San Pedro, où tant
d’hommes laissèrent leurs os. D’emblée, le texte s’avère d’une insipidité rare, Perfec-
to se contentant de signaler les faits et gestes du quotidien, se laver, manger, dormir,
assister à la messe, se déplacer… Surtout aucun commentaire sur la guerre, les arago-
nais pris à la gorge par l’invasion guerrière, le paysage… Sa fonction, dans l’Armée
« nationale », est liée à ses études en cours (médecine), à savoir « brigada-practi-
cante »41, dans la 1e Compagnie Mixte du Groupe Sanitaire de la 3 e Division de Na-
varre (de novembre 1937 à juin 1938, où il est alors versé dans la 108e Division)42.

Perfecto et son frère aîné Ángel (1898-


1976), vers 1940. Ángel fut le protecteur
de Perfecto de 1926 à 1940, et réussit une
grande carrière en tant que photographe,
sous le nom d’Ángel Jalón, n’hésitant pas
à éditer les portraits des grands criminels -
droit international faisant foi – que furent
Franco, Mola et Queipo.

40 Ce texte fait partie d’une étude sur la guerre civile dans le Haut-Aragon, accessible à l’Instituto de Estudios
Altoaragones, sous le titre « Maldita guerra. La guerre civile en Aragon ».
41 En juillet 1936, il ne lui manquait qu’une année pour devenir médecin.
42 La 3e Division de Navarre a été créée le 10 novembre 1937 et a son quartier général à Jaca, où est le Corps
d’Armée de Navarre, commandé par le général José Iruretagoyena Solchaga. Perfecto est intégré dans le
Bataillon de América n°11 (du 2 e Groupe, parmi trois Groupes). Le 2 e Groupe est commandé par le lieutenant-
colonel Ildefonso Navarro Villanueva).
65
Carte de la région de Sabiñanigo, et cote 1100, près de l’ermitage de San
Pedro, où Perfecto vécut de début janvier à fin mars 1938, entre présence
réelle et permissions.

Perfecto, à gauche, avec d’autres militaires, dont le capitaine Huertas (béret


avec trois étoiles), sur la cote 1062, donnant sur la Sierra de San Pedro (cote
1100).

Perfecto participe donc à la gestion du « botiquín » (l’infirmerie), et


n’est pas appelé à participer à des combats réels. Ces derniers sont d’ailleurs peu fré-
quents sur ce secteur, ce qui signifie une vie de routine, à supporter le froid, voire la
neige – toute la journée du 10 janvier, où la bataille de neige est de rigueur, pour tuer
le temps, à défaut de « rouges » -. Le 12 janvier, pourtant, « nous avons soigné un capo-
66
ral qui a reçu une balle dans la région occipitale, avec sortie de masse cérébrale, et un sergent
légèrement blessé. » Le 15, il descend pour la première fois à Sabiñanigo, à deux heures
de marche, afin d’obtenir un passeport qui l’autorise à prendre une permission. Son
frère Ángel, qui possède une Ford, le ramène à son poste, le 27, après un vaste dé -
tour, depuis Saragosse, pour éviter les lignes ennemies à Huesca. Presque à suivre, le
29, son groupe est mis au repos à Sabiñanigo. A partir du 14 février, il est sur la cote
1062, au sud de la sierra de San Pedro. Cette fois, le logement (la « chavola », cabane)
est plus confortable que sur la cote 1100, et est baptisé du nom de « Rosa Mari ». La
position subit parfois les coups de canon des « rouges » (le 21 février et le 6 mars),
sans conséquence grave. Nouvelle permission le 15 mars, toujours pour Saragosse, et
l’assurance tout risque d’Ángel. Il est rappelé d’urgence sur le front, au moment où
se prépare l’offensive d’Aragon. Le 21, il rejoint son bataillon à Yebra de Basa, village
qui a toujours été occupé par les nationaux, qui réussirent à maintenir une liaison
avec Sabiñanigo. Le 26, les républicains commencent leur repli, pour éviter d’être
pris à revers par l’avancée rapide des « nationaux » au sud. La 3e Division de Na-
varre avance au fur et à mesure de ce repli, non sans lancer quelques escarmouches.
Celles-ci ne touchent pas le bataillon de Perfecto, qui avance en seconde ligne, à par-
tir du 29, et souvent dans des zones non hostiles, en l’occurrence Sobás puis San Ju-
lián de Basa, ce même jour. Le 30, il est sur la cote 1500 de la « loma » Cuezo (Tozal
del Cuezo, 1628 m), où il dort à l’air libre, avant de redescendre, les jours suivants,
vers Yebra et Fanlillo. En se dirigeant vers ce village, le 3 avril, il rencontre le cadavre
d’un lieutenant « rouge », qui, « selon ce qu’on nous a dit, est mort en juillet de l’année
passée » …

Fiscal, le 6 avril 1938 : sortie des « nationaux » en direction de Borrastre, San Juste,
Abella et Jánovas, villages occupés sans combattre, rive droite du río Ara. A gauche, le
commandant du 11e Bataillon, Joaquín Zuriaga de Silóniz ; à droite, le chef du 2e Groupe
de la 3e Division, le lieutenant-colonel Ildefonso Navarro Villanueva, qui sera blessé lors
des combats du 15 avril, et remplacé. Derrière, sur le cheval, le chef du 3 e Groupe, le
lieutenant-colonel carliste Ricardo Iglesias Navarro.
67
7 avril  : traversée du pont de Jánovas. Un site qui fut immortalisé, en son
temps, par le grand pyrénéiste Lucien Briet.

Le 5 avril, Aínsa est occupé, empêchant le repli de la 43e Division républicaine


vers l’est, et la condamnant à se diriger vers la frontière au nord (Bielsa). Le bataillon
de Perfecto gravit puis longe les Cuezos (environ 1600 mètres) avant de descendre
vers la vallée du río Ara, par Lardiés, et s’arrêter à Fiscal. Le 6, le deuxième Groupe,
dont fait partie Perfecto, longe la rive droite du río Ara, sans être accroché, alors que
le premier Groupe, sur la rive gauche, doit livrer des combats sévères (27 morts et 92
blessés). San Juste, Ligüerre de Ara, Albella, sont dépassés, avant d’atteindre Jáno-
vas, puis Margudgued, près de Boltaña, le jour suivant. Le 9, il revient sur ses pas, à
Lavelilla, puis à Arresa le 10, et Ascaso le 11.

Santa Marina

« On s’est levé à 6 heures et on a commencé à marcher vers 7 heures vers l’ermitage,
suivis d’une Compagnie de San Marcial. Le parcours a été pénible parce qu’il fallait progres-
ser cachés de l’ennemi, et qu’il y avait beaucoup de précipices. Nous avons atteint la crête de
Santa Marina (1.785) vers 10 heures. Et aidés par le 8,8 (qui tira très bien), et après un
échange de tirs intense, l’Ermitage a été pris vers 11 heures, avec la 2 e Compagnie en tête. Je
ne suis intervenu que pour soigner un milicien légèrement blessé. On a pris 8 prisonniers et
12 mules, et après, les mules qui amenaient les vivres aux rouges. J’ai mangé avec Serafín à je
ne sais plus quelle heure, et j’ai passé l’après-midi au soleil. On a mangé avec la Comunidad 43
dans l’ermitage, et on y a dormi (il faisait très froid). »44
En 2005, Perfecto se souvenait encore clairement de ce qui fut sa seule partici-
pation à une action de guerre :

43 La Comunidad : son groupe sanitaire.


44 Les deux batteries allemandes (Légion Condor) de 88 mm, bien qu’étant situées à 8 km en ligne droite, à
Margudgued, furent apparemment décisives dans la conquête de la position. Républicains et nationaux, de
toute évidence, n’avaient pas les mêmes moyens.
68
« On a dû passer la nuit dans une grange dans un village [Ascaso] au pied de l’ermi-
tage de Santa Marina. On s’est levé tôt puis on est monté par un chemin de chèvres pour que
l’armée rouge ne nous voit pas. Il n’y avait pas de traces pour monter, c’était un passage à
chèvres, très difficile. Arrivés à quelques mètres de la position, le lieutenant a dit  :
-Mettez les foulards blancs (pour que l’artillerie nous localise).
Alors, l’artillerie rapide allemande a commencé à pilonner. Ils avaient une très bonne
adresse. Les positions étaient devant l’ermitage. Les obus passaient au-dessus de nos têtes,
avec une efficacité terrible. Finalement, peu après, les rouges ont commencé à sortir de leurs
positions, et on a avancé et on a fait onze prisonniers. Ils ne pouvaient pas avancer plus parce
qu’on était tout près. Ils ne s’attendaient pas à voir quelqu’un venant de ces pentes à chèvres.
On était une compagnie, cent hommes. L’artillerie était à beaucoup de kilomètres.
Quand ils nous ont vus, ils ont commencé à tirer avec une mitrailleuse et on s’est
planqué derrière des rochers. Des gars de la Ribera de Navarre, en plein combat, ont lancé :
-Si on les prend, ils n’y échapperont pas !
Et on en a pris onze, ils étaient tous légèrement blessés, par de la mitraille, et j’ai dû
en soigner, mais pas pour grand-chose. Et on les a gardés jusqu’à recevoir l’ordre de les éva-
cuer. L’ermitage de Santa Marina était à nous (à 1.700 mètres, presque 2.000). On n’entrait
pas dans l’ermitage, il y avait un précipice de 500 mètres au nord-ouest. Je suis resté là avec
les blessés, les onze. »

La description de Perfecto est confirmée par une note du Journal des Opéra-
tions (Diario de Operaciones), datée du 13 avril :
« -Hier, les forces du 2e Groupe ont poursuivi leur progression, occupant Campol et
ses hauteurs au N. E., la cote 1.597 au S. O. de Yeba, le village de Yeba et la Sierra de Bolave.
-Le 3e Groupe, malgré une forte résistance ennemie, a occupé le sommet de Comiello,
les hauteurs de La Collata et de La Rayuala, au N. de la Sierra de Bolave.
-Des forces de la 11e Bat. De América et de la 7e de San Marcial ont occupé l’Ermitage
de Santa Marina (cote 1.775) et l’éperon au N. E., où l’ennemi avait commencé à fortifier ;
l’artillerie de 8,8 a participé à l’action.
-Il a été fait 8 prisonniers, avec leur armement, plus un convoi de 16 mules qui ravi-
taillait Santa Marina.
-Pertes : 12 blessés. »

La cime de Navaín, ou de Santa Marina, que j’affectionne personnellement -


jusqu’à y réaliser deux bivouacs en solitaire, yeux dans les étoiles – est l’un des en-
droits magiques des Pyrénées, que l’on peut admirer dans une largeur exceptionnelle
grâce à son recul. Le cliché de l’ermitage, en ce 12 avril 1938, montre que le bâtiment
est quasi intact. Il n’aurait donc pas subi l’impact de bombardements aériens, comme
on pourrait le penser, ni de dégâts marquants par les batteries allemandes, mais se
serait détérioré avec le temps, les habitants des villages proches (Ascaso et ceux de La
Solana) n’ayant pas maintenu la « romería » traditionnelle du 18 juin (la dernière fut
effectuée en 1936, un mois avant le début de la guerre) 45. Une rupture qui peut éton-
ner, dans la mesure où le franquisme victorieux était, pour une bonne part, un natio-
nal-catholicisme, qui aurait pu permettre la résurgence des manifestations reli-
gieuses. Sans doute faut-il chercher là, parmi les causes de cet abandon, la situation
des habitants de cette zone, qui, lorsqu’ils n’étaient pas partis (exil, morts dans les

45 A mon sens, l’ermitage, à deux heures de marche, mérite amplement une réhabilitation, pour son histoire,
et pour la magnificence de son site.
69
combats), durent surtout mettre leur énergie dans la survie. On peut aussi supputer
que le massacre des prêtres – dont celui de Lavelilla, Joaquín Bistué Pallares, qui ani-
mait la « romería » de 1936 -, avait laissé la région avec une pénurie de religieux.

12 avril 1938. Le cliché exceptionnel de l’ermitage de Santa Marina, après la victoire


« nationale », avec le lieutenant qui a réalisé cette «  conquête ». On peut constater que le
bâtiment – sur lequel flotte le drapeau « national » - et le mur d’enceinte, derrière lequel
les républicains se sont sans doute protégés, sont quasi intacts, malgré le bombardement
des batteries allemandes, depuis Margudgued. Après la guerre, les habitants des villages
voisins, pour lesquels la « romería » du 18 juin était pourtant un événement majeur, ne
viendront plus pour le maintenir.

La conquête de la position de Santa Marina n’en fut pas vraiment une, dans la
mesure où, sauf respect dû aux soldats qui l’assiégèrent, « à vaincre sans péril on
triomphe sans gloire ». On peut supposer que les défenseurs républicains étaient sur-
tout des observateurs, bien qu’ils aient pu se défendre – peut-être avec une mi-
trailleuse, si l’on se réfère au texte de Perfecto. Depuis leur nid d’aigles, ils durent ob-
server l’avancée des « nationaux » dans la « ribera » de Fiscal, et entendre les combats
sporadiques qui s’y déroulaient, les jours précédents. Il est donc probable qu’ils s’at-
tendaient à être attaqués, tout en pensant qu’ils ne seraient pas en mesure de résister
(le combat, d’ailleurs, dura peu de temps). L’artillerie allemande, grâce à la précision
de son tir, malgré la distance depuis Margudgued, a sans doute fait la différence. Le
Journal des Opérations « national » parle de 8 prisonniers, mais il est possible que
certains républicains aient pu s’échapper, par l’éperon nord-est, vers Yeba – mais ce
village, semble-t-il, était déjà occupé par les « nationaux » -, ou vers Morillo de Sam-
pietro, d’où venait peut-être le convoi de ravitaillement, et qui fut lui aussi rapide-
ment occupé (probablement le lendemain).
70
Vue de la montagne de Navaín (Santa Marina), et de l’itinéraire d’attaque des « natio-
naux  » (montée par les pentes à droite de la falaise blanche, puis orientation vers la droite,
jusqu’au sommet), depuis les environs de Morillo de San Pietro (« masada  » Castillón), en
2008. Le village d’Ascaso est caché par la première crête arborée, sur la gauche.

Ermitage de Santa Marina actuellement (2016), vu depuis l’éperon nord vers la vallée du
río Ara (au fond, la Sierra de Canciás), plus précisément la Ribera de Fiscal, que les « na-
tionaux » parcoururent, depuis la vallée du Gállego (Sabiñanigo). Malgré la raideur de la
pente, à droite, il était possible, pour les républicains assiégés, de s’échapper.
En effet, Perfecto, après une nuit dans l’ermitage, avec la « Comunidad », se
réchauffe au soleil du matin, « en présence du poste de commandement installé sur Santa
71
Marina. Nous avons déjeuné vers 13 heures puis nous sommes descendus vers des collines
sous l’Ermitage. J’ai passé le reste de l’après-midi au soleil. J’ai dîné vers 19 heures avec le
Lieutenant et Cañada, mais nous avons assez mal dormi tous les trois à cause du froid in -
tense. »
Le 14, le groupe se dirige vers une cote qui a été prise le jour précédent, une cime au
sud-est de Morillo de Sampietro, où s’est installé le Haut-Commandement. Depuis ce
site, Perfecto peut regarder les tirs d’artillerie vers la route longeant le río Cinca, et
les villages de Puyarruego, Belsierre et Laspuña. Le soir, « on a fait un grand feu et j’ai
dormi à l’air libre avec Cañada ».
Le 15, Perfecto suit le mouvement des troupes, vers une colline à l’ouest de
Muro de Bellos, face à Puyarruego. « Sur le chemin, nous avons rencontré Guerra, qui
avait reçu une balle dans le ventre. En arrivant, j’ai dû travailler à l’infirmerie pour soigner
des blessés, dont beaucoup la nuit précédente, et qui n’avaient pu être évacués du champ de
bataille… ». Moisés Guerra Lorenzo, sous-lieutenant, que Perfecto connaissait bien
depuis ses débuts sur la sierra de San Pedro, mourra de ses blessures le 9 mai46.

14 avril, près de Morillo de


San Pietro, les techniciens
allemands en action, pour
affiner le bombardement
de leur artillerie sur la
ligne Puyarruego-
Belsierre-Laspuña. De
face, le général José
Iruretagoyena Solchaga
(1879-1960), chef de la 3e

Les républicains se sont repliés sur la zone Puyarruego-Belsierre-Laspuña, où


ils se défendent héroïquement, malgré un pilonnage d’artillerie et d’aviation. Le 17,
Perfecto et son groupe sanitaire partent s’installer à Muro de Bellos, juste au-dessus
d’Escalona et du río Cinca, mais une bombe ennemie explose près d’eux, ne causant
néanmoins pas de dommages, car elle n’a explosé que partiellement. Le 19, il accom -
pagne une avancée des « nationaux », pour « écouter au haut-parleur des harangues à
l’encontre des ‘’rouges’’ ». On imagine le contenu : rendez-vous, vous serez épargnés,
Franco saura être magnanime, sinon nous allons vous tuer… Le 21, il assiste à un
bombardement intensif des « nationaux » sur Laspuña, et voit des avions survoler les

46 On peut s’étonner ici, à nouveau, de la froideur du texte de Perfecto, qui ne s’autorise aucun mot de
compassion pour une personne qu’il a côtoyé depuis plusieurs mois, et qui apparaît sur deux de ses photos, sur
la cote 1062.
72
républicains et lâcher des proclamations d’appel à se rendre. Le 22, il doit soigner des
blessés, dont l’un est gravement touché, « avec sortie de masse encéphalique ». Un capo-
ral est mort lors de ces mêmes combats. Néanmoins, ce sont bien les « nationaux »
qui sont à l’offensive, avec une fréquence régulière de bombardements et de me-
naces. Revenu sur la position à 40 minutes de Muro, Perfecto doit vivre dans une ca-
bane improvisée avec des branchages et une toile de tente, ce qui n’empêche pas une
petite « gâterie », le gramophone du brigadier Cañada, pour alterner le son de la mu-
sique et celui des bombardements.

La vie de guerre prend fin, temporairement, avec un repos de 12 jours à Aínsa,


après plus d’un mois de progression dans le décor enchanteur du Haut-Aragon,
voué à un affrontement d’une stupidité rare. Le 12 mai, Perfecto et son Bataillon
quittent Aínsa pour Seira, proche de Benasque, par le long détour de Graus. Un dé-
tour qui peut s’expliquer par le fait que la route Aínsa-Campo (vallée de Benasque)
n’est pas complète, et que la zone n’est pas franchement sécurisée – en l’occurrence,
les républicains occupent les hauteurs de la Peña Montañesa, et peut-être son prolon-
gement, la Sierra Ferrera. Perfecto fera ses adieux à la Division de Navarre le 8 juin,
un jour avant le début de l’offensive finale « nationale » sur la Bolsa de Bielsa, par
une attaque sur le port de Barbaruens.

La messe, sur la position à 40 minutes de Muro de Bellos, au-dessus


du río Yesa et face à la montagne de Gallisué et au pic de Bramapán.
Le paysage est actuellement beaucoup plus végétalisé. Fin avril 1938.

73
Vision actuelle (2008) du secteur clé des affrontements lors de la Bolsa de Bielsa, verrou
qui entre au cœur de la vallée de Bielsa, et qui sera tenu jusqu’au 10 (Puyarruego) et 11
juin (Laspuña). Au premier plan, Muro de Bellos, tenu par les « nationaux  », surplombant
la vallée du río Cinca, avec, à gauche, le village de Belsierre, et à droite celui de Laspuña,
sur fond de Pyrénées (Pala de Montinier, pics de Fulsa et Suelza, Punta Llerga à droite).

Aínsa, au début de mai


1938, où s’est installé le
Quartier Général de la 3e
Division de Navarre. Le
pont sur le río Ara a été
détruit et est en cours de
reconstruction, en paral-
lèle d’un gué, avant que
le río Ara s’unisse au río
Cinca. Au premier plan,
deux maisons brûlées,
sur la route de Boltaña,
au pied du « casco histó-
rico ».

74
La Plaza Mayor d’Aínsa en mai 1938, vision insolite d’un sol non pavé,
avant l’irruption du tourisme. Perfecto est logé dans l’une des maisons,
casa Pepelín.

Réflexions

Le carnet de Perfecto est un témoignage exceptionnel de la guerre dans le


Haut-Aragon, en particulier par ses illustrations photographiques, qui donnent à voir
un espace qui a été bouleversé par une végétalisation massive. On peut imaginer, à
cet égard, que les combattants pouvaient offrir, à certains moments de leur progres-
sion, une cible facile. Sans l’apport photographique, on se retrouve face à un texte
d’une rare indigence, où l’on en vient à se poser la question de son existence. A quoi
bon, en effet, collecter des informations sur la vie quotidienne, et donner si peu d’im-
portance au conflit lui-même, aux relations internes dans le groupe, à ce qui peut jus-
tifier cette tuerie entre espagnols – quand celui qui est dans la tranchée face à toi
pourrait être ton propre frère ? La froideur, l’apparent manque d’empathie de Perfec-
to, par exemple à l’égard du sous-lieutenant Guerra, gravement blessé, sont-ils réels,
sont-ils les marques du futur médecin ? Et surtout, question plus délicate, dans
quelle mesure adhère-t-il à une idéologie, le franquisme, dont l’Histoire a largement
prouvé l’iniquité et l’imposture ? Comment ne pas percevoir combien le coup d’État
perpétré par des militaires criminels était un coup fatal porté à l’Espagne et aux espa-
gnols, sauf à être aveuglé par d’autres arguments, le maintien de l’ordre – ou la haine
du désordre, qu’il pensait peut-être lié de façon indicible à la République -, un catho-
licisme exacerbé (il est navarrais – de Viana -, ce qui pourrait l’expliquer), le souhait
désuet, anachronique, du retour au pouvoir des oligarchies traditionnelles, qui
avaient pourtant déjà largement prouvé leur insuffisance depuis des décennies… ?
Le doute s’insinue fortement quand l’on sait les liens forts qui unissent Perfecto à son
frère Ángel, le célèbre photographe de Saragosse, dont la renommée est surtout liée à
ses portraits de criminels authentiques, Franco lui-même, mais aussi Mola, le « direc-
teur » de la conspiration, qui avait clairement affirmé qu’il fallait éliminer tous ceux
qui se plaçaient sur leur chemin, et l’ubuesque Queipo de Llano, responsable de mas-
sacres effroyables en Andalousie, et qui ordonna de donner du « café » à un certain
Garcia Lorca (de le tuer)… Une trentaine de portraits des « nationalistes » les plus cé-
lèbres – presque tous des militaires - furent ainsi édités dans un album de luxe intitu-
75
lé « Forjadores de Imperio » (« Forgeurs d’Empire », en juillet 1938), et une édition
« populaire », sous forme de cartes postales, dont l’une (le portrait de Mola) est pré-
sentée dans « Diez meses en el frente ».

Ángel García de Jalón Lastra, fils de Perfecto, l’initiateur de « Diez meses en el


frente », vient presque au secours de son père, en insérant un commentaire oppor-
tun :

« Face à la photo de dessus 47, je ne peux m’empêcher – pour une fois dans ce
livre – d’exprimer mon idée sur l’origine et le concept de la Guerre Civile. Sur cette
photo, effectivement, apparaissent Franco et d’autres généraux rebelles, dans une at-
titude détendue, faisant briller leurs ceinturons et leurs capotes dix-neuvièmes de gé-
néral. C’est une photo qui exprime bien ce qui s’est passé en Espagne  : c’étaient de
hauts fonctionnaires de l’État qui avaient décidé de trahir leur pays pour s’emparer
du pouvoir par la force des armes que l’État lui-même leur avait confiées. Ils eurent
l’effronterie de s’arroger pas moins que la représentation de tout le pays. Et pour at-
teindre leur objectif, cela ne les gênait pas d’apporter le malheur à l’Espagne, avec
des dizaines de milliers de morts, la douleur énorme, la déchirure sociale, la ruine
physique et économique, la faim, etc. Une fois au pouvoir, ils firent le nécessaire
pour que personne ne les en éloigne. Pour le grand malheur de l’Espagne, ils y réus-
sirent.

En période de paix, leur influence était réduite au monde militaire et à ses ca-
sernes. Mais ils préparèrent, puis provoquèrent une guerre civile par traîtrise, et avec
une cruauté inimaginable à l’encontre de ceux qui ne pensaient pas comme eux. Une
fois le conflit terminé, ils tinrent une place imméritée, qu’ils n’auraient jamais obte-
nue s’ils avaient fait honneur à leur serment de servir leur pays. Ils imposèrent leur
ego par la terreur et la répression continue durant des décennies. Ils venaient du pas-
sé (ils étaient tous nés au XIXe siècle, et semblaient même venir du XVIe) et furent in-
capables de comprendre la complexité du monde qui naissait au XX e. Au final, ils
ont provoqué l’anomalie la plus importante de l’histoire récente de l’Espagne, le dé-
nommé ‘’Régime de Franco’’. Ils ont gouverné notre pays comme s’il s’agissait d’une
caserne  : malheureusement, cela n’allait pas plus loin.

Dans cette perspective, il faut le dire, je n’ai jamais partagé l’opinion de Per-
fecto, depuis que j’ai eu l’âge de raison. »

47Il s’agit d’une photo où l’on voit Franco et Mola.


76
BEAUTÉS EN GUARA

77
78
79
80
81
VILLAGES DÉSHABITÉS

Retour en juin 2003. De Cájol, village le plus élevé de La Solana (1344 m), il est préférable de
s’engager sur la branche de gauche, ascendante, de la piste (celle de droite se dirige vers Se -
molué), puis, dans le premier lacet, dans une sente qui dévale à droite vers Castellar. Ce der-
nier apparaît vite, comme une note piquée dans la symphonie des vallons, rêve arcadien, et
on devine déjà le célèbre chemin incasique dans lequel on va entrer, tel un vainqueur. 48

Castellar49, premier village de La Solana à être abandonné, vers 1960, comptait trois
casas (Melchor, Miguel Chiral et Pascual ou Palacio). L’église (San Saturnino) date du XVI e ;
les cloches ont été enlevées par les républicains pendant la guerre, pour faire des munitions,
comme souvent. Casa Pascual (1876) a abrité l’un des derniers juges de paix de La Solana,
Francisco Santolaria, qui intervenait, avec deux témoins ou « hombres buenos », pour régler
des litiges au sujet des pâturages, des arbres, de l’eau, de l’invasion des champs cultivés par
le bétail… Pour les cas majeurs, on interpellait le juge d’instruction de Boltaña.

Castellar. La forge et le chemin incasique composent un tableau arcadien,


malgré la grisaille du jour.

Après une exploration tâtonnante du village, une tentative vers le pont de Castellar
me laisse Gros-Jean comme devant, stoppé par un mur vert. Je devine pourtant le fond du
barranco, et ce pont qui communique avec Burgasé, quasi à portée. Pressé par la nuit, et les

48 Cette construction remarquable sera restaurée en 2007, grâce à un programme de restauration de la voie
qui reliait Torrecilla de Valmadrid, région de Saragosse, au Puerto de Góriz (portion appelée « vía pecuaria », ou
chemin de transhumance, de « pecuario », lié à l’élevage).
49 Ou El Castellar, ou El Cajigar, ce qui en mofifie complètement le sens car le cajigar est un lieu planté de
cajigos (chênes Quercus sessiliflora), le castellar évoquant un château ; le lieu appelé « El Cajigar » correspond
à une forêt entre Burgasé et Castellar, près du pont de Castellar, versant Burgasé. Manuel Benito Moliner
donne à Castellar l’origine d’une fortification ou d’un château.
82
rideaux verts qui se referment déjà sur moi, je remonte promptement au village et m’installe
pour un bivouac, sur une aire en amont, près de la borde de casa Pascual.

Assis dans mon duvet, à l’heure où la lumière renonce, je laisse mon imagination di-
vaguer, se diluer dans les échos d’une autre époque. Il y a quelques 45 ans déjà, les habitants
s’affairaient sur cette même aire. Peut-être pour vanner (aventar )50, ou tout simplement pour
discuter et blaguer autour d’un « porrón », et déguster la charcuterie confectionnée lors de la
dernière matacía51  d’hiver.
Mais je ne vois qu’un espace sidéré, grevé d’absence, avec mon trouble en écho. Et je
me mets à douter : et si ce qui m’étreint, me bouleverse dans ces villages, n’était, non pas un
noble sentiment, porté par la nature et les remarquables ressorts de la vie chez l’homme,
mais plutôt cette absence, ce vide fascinant ? A se demander si je ne trouve pas plus de sens
ici, dans ces lieux imprégnés de mort, qu’à la vie d’en bas.
Pendant cette nuit solitaire, au cœur de ma thébaïde, la musique rassurante des es-
quillas (sonnailles) m’accompagne, donnant toute sa place au silence, pour un bivouac serein,
alors que je redoutais mille bruits inquiétants, extirpés des ténèbres. La clarine argentine et
l’étoile pulsatile, pour combler quelque chose. Un silence à mettre en mots, pour se mettre en
mots peut-être, pour « s’élucider », dirait Charles Juliet. A mille lieues de mes bivouacs habi-
tuels, perché sur les hauts sommets pyrénéens au-dessus du monde, car la vie me semble
bien là, inexplicablement.
Incrédule, tapi dans l’encre de la borde, je guette un événement improbable, cher-
chant l’intrigue cachée que recèle le décor. Restant sur le qui-vive, et le traquant, peut-être
pour oublier le qui-meure. L’aire s’épand en aplats blafards, butant sur les murs du sentier et
sur un village raidi par l’obscurité. La pyramide de casa Pascual et le « chopo » (peuplier
noir), véritable mât, fendent la nuit comme la proue d’un bateau noir lancé vers moi.
La nuit avance, et bien qu’à l’orée du sommeil, je me sens encore en éveil. Une sorte
de réflexe, ou de lutte, pour ne pas oublier où je suis, ou me persuader que je ne rêve pas.
Souvent, même enfant, j’avais imaginé ces paysages, sans connaître leur existence. Comme
un lointain qui me semblait familier, comme si j’avais vécu ici dans une autre vie. Quelle sen-
sation étrange quand, soudain, on côtoie le décor de ses rêves ! N’est-il pas légitime, alors, de
s’y attacher avec force ?
On pourrait, ici, jouer facilement la partition de l’inquiétude, voire de l’angoisse qui
étreint. D’aucuns jugeront que La Solana est imprégnée par la mort, que la Camarde y joue
sa musique funèbre. Pour ma part j’y ressens de la vie, un frémissement palpable sous la
peau, un bonheur dans le ventre. Certes, une réhabilitation, la vie relancée pleinement et re-
trouvant ses droits, serait souhaitable, mais celle du passé est encore présente, portée par la
rêverie, et en cela gratifiante. Une vie en perdition mais pas perdue, qui renaîtra un jour,
sous un autre visage, avec ce même esprit de pacte avec la nature.

50 Pour vanner, les gens profitaient du « bochorno » (vent du sud) entre 10 heures et midi, ou du « cierzo »
(vent du nord), vers 16 ou 17 heures. Quand il n’y avait pas de vent, il fallait attendre. Quand il y avait
beaucoup de retard, ils passaient la nuit sur place pour profiter d’une éventuelle brise.
51 Abattage du porc.
83
Casa Pascual, l’une des maisons les plus «  abouties  » de La Solana.

Au matin, l’adieu se fait lourd. Pas autant, pensai-je pourtant, que celui des derniers
habitants, dans les années 60, blessure ouverte pour toujours.

Un an plus tard, je revins à Castellar, toujours envoûté, ayant comme un compte à ré-
gler. Comme s’il existait une solidarité entre ce village « mort » et moi-même. «  Des liens scin-
tillants entre des choses souterraines  », dirait Christian Bobin.

Ce jour-là, l’averse me poussa sous le porche du corral de casa Pascual, où une sorte
de spleen m’assaillit. Ferveur retombée, ou bonheur d’être triste ? Une douleur muette suin-
tait de ces murs à peine décatis, figés comme une énigme, tandis qu’un pichet imprégné
d’une patine de tristesse, sur le bord d’une fenêtre fardée de bleu, à l’étage, attendait la main
de la « dueña » (maîtresse de maison).52

Le rideau de gouttes qui m’en séparait semblait fait des larmes du plus jamais.

52 Ce pichet n’était pas là l’année précédente…


84
85
86

Vous aimerez peut-être aussi