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Textes étudiés
1°9
Séquence 1 : poésie, « Les mémoires d’une ame »
Texte 1 : Victor Hugo, « A propos d’Horace », XIll, Livre premier, A
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A propos d’Horace’
Marchands de grec ! marchands de latin ! cuistres? ! de
Philistins* ! magisters® ! je vous hais, péedagogues !
Car, dans votre aplomb® grave, infaillible, hébété’,
Vous niez l'idéal, la grace et la beauté !
Car vos textes, vos lois, vos régles sont fossiles !
Car, avec l'air profond, vous étes imbéciles !
Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout !
Car vous étes mauvais et méchants ! — Mon sang bout
Rien qu'a songer au temps ou, réveuse bourrique,
Grand diable de seize ans, j'étais en rhétorique® !
Que d'ennuis ! de fureurs ! de bétises ! — gredins ! —
Que de froids chatiments et que de chocs soudains !
« Dimanche en retenue et cing cents vers d'Horace ! »
Je regardais le monstre aux ongles noirs de crasse,
Et je balbutiais : « Monsieur... — Pas de raisons !
Vingt fois l'ode a Panclus? et I'épitre aux Pisons"° ! »
Or j'avais justement, ce jour-la, — douce idée
Qui me faisait réver d'Armide"’ et d'Haydée’?, —
Un rendez-vous avec la fille du portier.
Grand Dieu ! perdre un tel jour ! le perdre tout entier !
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oySéquence 1 : poésie
Texte 2 : Victor Hugo, « Vieille chanson du jeune temps », XIX, Les
premier, 1856
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Je ne songeais pas a Rose ;
Rose au bois vint avec moi ;
Nous parlions de quelque chose,
Mais je ne sais plus de quoi.
J'étais froid comme les marbres ;
Je marchais a pas distraits ;
Je parlais des fleurs, des arbres
Son ceil semblait dire : « Aprés ? »
La rosée offrait ses perles,
Le taillis' ses parasols ;
J'allais ; 'écoutais les merles,
Et Rose les rossignols.
Moi, seize ans, et I'air morose? ;
Elle, vingt ; ses yeux brillaient.
Les rossignols chantaient Rose
Et les merles me sifflaient.
Rose, droite sur ses hanches,
Leva son beau bras tremblant
Pour prendre une mire aux branches
Je ne vis pas son bras blanc.
Une eau courait, fraiche et creuse,
Sur les mousses de velours ;
Et la nature amoureuse
Dormait dans les grands bois sourds.
Rose défit sa chaussure,
Et mit, d'un air ingénu%,
Son petit nied dans l'eau nureSéquence 1 : poésie
Texte 3 : Victor Hugo, « Elle avait pris ce pli... », V, Les Conte
quatriéme, Pauca meae, 1856.
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Elle avait pris ce pli’ dans son age enfantin
De venir dans ma chambre un peu chaque matin ;
Je l'attendais ainsi qu'un rayon qu'on espére ;
Elle entrait, et disait : Bonjour, mon petit pére ;
Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s'asseyait
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
Puis soudain s'en allait comme un oiseau qui pass
Alors, je reprenais, la téte un peu moins lasse,
Mon ceuvre interrompue, et, tout en écrivant,
Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
Quelque arabesque? folle et qu'elle avait tracée,
Et mainte’ page blanche entre ses mains froissée
Ou, je ne sais comment, venaient mes plus doux v
Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés vert
Et c'était un esprit avant d'étre une femme.
Son regard reflétait la clarté de son ame.
Elle me consultait sur tout a tous moments.
Oh ! que de soirs d'hiver radieux* et charmants
Passés a raisonner langue, histoire et grammaire,
Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur
Tout prés, quelques amis causant au coin du feu !
J'appelais cette vie étre content de peu !
Et dire qu'elle est morte ! Hélas ! que Dieu m'assis
Je n'étais jamais gai quand je la sentais triste ;
J'étais morne® au milieu du bal le plus joyeux
Si j'avais, en partant, vu quelque ombre en ses yetSéquence 2 : poésie, parcours associé, « Les mémoires |
Texte 4 : Marceline Desbordes-Valmore, « La Jalouse », |
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LA JALOUSE
Pour la derniére fois je veux tromper r
L’enivrer d’espérance, hélas ! et de m
CHARLES N
Sans signer ma tristesse, un jour, au seul qu
J’écrivis en secret : « Elle attend : cherche-la
Devine qui t’appelle, et réponds : « Me voila |
Et quand il accourut, quand je venais moi-mé
Quand je retins le cri d’un bonheur plein d’eff
Il n’a pas dit : « C’est elle ! » il n’a pas dit: «
Sans me nommer, craintive en livrant mes al.
J’écrivis : « J’ai pleuré. Je pleure... C’est pot
Que l'amour vous éclaire et demeure entre n
Et quand il vit mes yeux encor voilés de larm
Quand il toucha ma main qui lui rendait ma fc
Il n’a pas dit : « C’est elle ! » il n’a pas dit: «
Sans dire : « C’était moi ! » je m’enfuis, je su
Bientét je n’aurai plus de secret a cacher :Séquence 2, poésie, parcours associé, « Les mémoires d’une ame >
Texte 5 : Anna de Noailles, « J’écris pour que le jour ou je ne serai |
L’Ombre des jours, 1902
JECRIS POUR QUE LE JOUR OU JE NE SERAI PLUS
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J’écris pour que le jour ot! je ne serai plus
On sache comme /air et le plaisir m’ont plu,
Et que mon livre porte a la foule future
Comme j’aimais la vie et I'heureuse nature.
Attentive aux travaux des champs et des maisons
J’ai marqué chaque jour la forme des saisons,
Parce que l'eau, la terre et la montante flamme
En nul endroit ne sont si belles qu’en mon ame.
J’ai dit ce que j’ai vu et ce que j'ai senti,
D’un coeur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
Et j'ai eu cette ardeur, par l'amour intimée,
Pour étre apres la mort parfois encore aimée,
Et qu’un jeune homme alors lisant ce que j’écris,
Sentant par moi son coeur, ému, troublé, surpris,
Ayant tout oublié des compagnes réelles,
M’accueille dans son ame et me préfére a elles...10
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Séquence 3 : Le roman et le récit du Moyen Age au XXI° siécle
(Euvre intégrale : Abbé Prévost, Manon Lescaut, Premiére partie, 173:
Texte 6 : « Les retrouvailles »,
Elle s’assit. Je demeurai debout, le corps a demi tourné, n’c
directement. Je commengai plusieurs fois une réponse, que je |
d’achever. Enfin, je fis un effort pour m’écrier douloureuse
Manon ! Ah ! Perfide? ! Perfide ! Elle me répéta, en pleurant a
qu’elle ne prétendait point justifier sa perfidie. - Que préten
m’écriai-je encore. — Je prétends mourir, répondit-elle, si vol
votre coeur, sans lequel il est impossible que je vive. - Demai
infidéle ! repris-je en versant moi-méme des pleurs, que je m’e
retenir. Demande ma vie, qui est l’unique chose qui me reste ;
mon coeur n’a jamais cessé d’étre a toi. A peine eus-je ach
mots, qu’elle se leva avec transport? pour venir m’embrasser
de mille caresses passionnées. Elle m’appela par tous les n
invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n’y r
qu’avec langueur®. Quel passage, en effet, de la situation tra
été, aux mouvements tumultueux que je sentais renaitre ! J’en
Je frémissais, comme il arrive lorsqu’on se trouve la nuit dan
écartée : on se croit transporté dans un nouvel ordre de chosi
d'une horreur secréte, dont on ne se remet qu’aprés avoir con
tous les environs.
Nous nous assimes I’un prés de |’autre. Je pris ses mains d
— Ah ! Manon, lui dis-je en la regardant d’un ceil triste, je ne m’
ala noire trahison dont vous avez payé mon amour. Il vous é
tromper un coeur dont vous étiez la souveraine absolue®, et qu
félicité’ 4 vous plaire et A vous obéir. Dites-moi maintenant
trouvé d’aussi tendres et d’aussi soumis. Non, non, la nature |
la méme trempe® que le mien. Dites-moi, du moins, si vous I’
regretté. Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonté o
aujourd'hui pour le consoler ? Je ne vois que trop que vous éte
que jamais ; mais au nom de toutes les peines que j'ai souf
belle Manon, dites-moi si vous serez plus fidéle.
4 panarder enn vieana 9 Oni ne tant noc eae nramacene at iil anit eniirnnicam,Séquence 3 : Le roman et le récit du Moyen Age au XXI° siécle
CEuvre intégrale : Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1733
Texte 7 : « La comédie du prince italien », Seconde partie.
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L'indignation et la surprise me liérent la langue. Elle répétait ses
je cherchais des expressions pour les rejeter avec mépris. Mais et
la porte de l’antichambre, elle empoigna d'une main mes cheve
flottants sur mes épaules, elle prit de l'autre son miroir de toilette
toute sa force pour pouvoir me trainer dans cet état jusqu’a la por
et, l'ouvrant du genou, elle offrit a l’étranger, que le bruit semblait
milieu de la chambre, un spectacle qui ne dut pas lui causer peu
Je vis un homme fort bien mis?, mais d’assez mauvaise mine’. D:
ou le jetait cette scéne, il ne laissa pas de faire une profonde réve
ne lui donna pas le temps d’ouvrir la bouche. Elle lui présenta son
Monsieur, lui dit-elle, regardez-vous bien et rendez-moi justi
demandez de I’'amour. Voici l'homme que j'aime, et que j'ai juré d’<
vie. Faites la comparaison vous-méme. Si vous croyez pouvoir lu
coeur, apprenez-moi donc sur quel fondement ; car je vous déclai
de votre servante trés humble, tous les princes d’ltalie ne vale
cheveux que je tiens.
Pendant cette folle harangue®, qu’elle avait apparemment méc
des efforts inutiles pour me dégager; et, prenant pitié d’u
considération®, je me sentais porté a réparer ce petit outrage par n
Mais s’étant remis assez facilement, sa réponse, que je trouvai un
me fit perdre cette disposition. Mademoiselle, Mademoiselle, lui
sourire forcé, j’ouvre en effet les yeux, et je vous trouve bien moins
ne me l’étais figuré. Il se retira aussitét sans jeter les yeux sur el
d'une voix plus basse, que les femmes de France ne valaient f
celles d'ltalie. Rien ne miinvitait dans cette occasion a lui faire
meilleure idée du beau sexe’.
Manon quitta mes cheveux, se jeta dans un fauteuil, et fit reter
de longs éclats de rire.
. Demandes, priéres. 2. Habillé, d'apparence soigné. 3. Visage peu agréable. 4. Rec
reconnaissez vos torts. 5. Discours. 6. De haut rang. 7. Des femmes.Séquence 3 : Le roman et le récit du Moyen Age au XXI° siécle
CEuvre intégrale : Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1733
Texte 8 : « Le dévoilement », Seconde partie
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Vous serez donc la plus riche personne de l'univers, me rép
n'y eut jamais d’amour tel que le votre, il est impossible aussi
tendrement que vous I’étes. Je me rends justice, continua-t-elle.
je n’ai jamais mérité ce prodigieux attachement que vous avez fF
ai causé des chagrins, que vous n’avez pu me pardonner sans ur
Jai été légére et volage’, et méme en vous aimant éperdur
toujours fait, je n’étais qu’une ingrate. Mais vous ne sauriez croir
changée. Mes larmes, que vous avez vues couler si souvent de
de France, n'ont pas eu une seule fois mes malheurs pour objet.
sentir aussit6t que vous avez commencé a les partager. Je n’
tendresse et de compassion pour vous. Je ne me console poin
chagriner un moment dans ma vie. Je ne cesse point de m
inconstances et de m’attendrir en admirant de quoi l'amour vous
pour une malheureuse qui n’en était pas digne, et qui ne paierait
son sang, ajouta-t-elle avec une abondance de larmes, la moitié
vous a causées.
Ses pleurs, son discours et le ton dont elle le prononga fir
impression si étonnante, que je crus sentir une espéce de divisio
—Prends garde, lui dis-je, prends garde, ma chére Manon. Je n’
force pour supporter des marques si vives de ton affection ;
accoutumé a ces excés de joie. O Dieu ! m’écriai-je, je ne vous de
Je suis assuré du coeur de Manon. Il est tel que je l’ai souhaité ¢
; je ne puis plus cesser de |'étre a présent. Voila ma félicité? bi
lest, reprit-elle, si vous la faites dépendre de moi, et je sais ot
aussi de trouver toujours la mienne. Je me couchai avec ces cl
qui changérent ma cabane en un palais digne du premier
| ’Amériniie me nariit in liar) de délicee anrac relaSéquence : Le roman et le récit du Moyen Age au XXle siécle
Parcours associé : Personnages en marge, plaisirs du romanesque
Texte 9 : Alexandre Dumas, Les trois mousquetaires, chap. XXXVI,
1844
Afin de pouvoir coucher avec Milady, D’artagnan, une nuit, s’est fait passer pour le
éprise. Il a également écrit une lettre a la place du comte destinée a Milady dans laque
de Wardes, Milady se donne a d’Artagnan afin qu'il accepte de tuer le comte. Conside
elle projette ensuite de se débarrasser de lui. Cependant, amoureux de Milady et subjuc
tout.
L’imprudent s’attendait a une surprise mélée de pudeur, a |
résoudrait en larmes ; mais il se trompait étrangement, et son erret
Pale et terrible, Milady se redressa, et, repoussant d’Artagnan d’t
poitrine, elle s’élanga hors du lit.
5 Il faisait alors presque grand jour.
D’Artagnan la retint par son peignoir de fine toile des Indes pout
mais elle, d’un mouvement puissant et résolu, elle essaya de fuir. Alc
en laissant a nu les épaules et sur l'une de ces belles épaule:
d’Artagnan avec un saisissement inexprimable, reconnut la fleu
10 —_indélébile qu’imprime la main infamante du bourreau.
« Grand Dieu ! » s’écria d’Artagnan en lachant le peignoir.
Et il demeura muet, immobile et glacé sur le lit.
Mais Milady se sentait dénoncée par l’effroi méme de d’Artagn:
tout vu : le jeune homme maintenant savait son secret, secret terri
15 ignorait, excepté lui.
Elle se retourna, non plus comme une femme furieuse mais
blessée.
« Ah ! misérable, dit-elle, tu m’as lachement trahie, et de plus
mourras ! »
20 Et elle courut a un coffret de marqueterie posé sur la toilette, l’ouvi
et tremblante, en tira un petit poignard a manche d’or, a la lame a
d’un bond sur d’Artagnan a demi nu.
Quoique le jeune homme fit brave, on le sait, il fut epou
bouleversée, de ces pupilles dilatées horriblement, de ces joues
25 sanglantes ; il recula jusqu’a la ruelle, comme il ett fait a l'approctSéquence : Le roman et le récit du Moyen Age au XXle siécle
Parcours associé : Personnages en marge, plaisirs du romanesque
Texte 10 : Prosper Mérimée, Carmen, chapitre Ill, 1845
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Don José Lizzarrabengoa est un jeune brigadier prometteur de la cav
il est de garde a la manufacture de tabacs ou seules les femmes sont a
l'heure pour les filles de commencer leur ouvrage.
J'étais donc le nez sur ma chaine, quand j'entends des bourgeoi
gitanilla’... » Je levai les yeux, et je la vis. C'était un vendredi?, et je r
cette Carmen que vous connaissez, chez qui je vous ai rencontré il y ;
Elle avait un jupon rouge fort court? qui laissait voir des bas de :
trou, et des souliers mignons de maroquin rouge attachés avec des r
écartait sa mantille afin de montrer ses épaules et un gros bouquet «
chemise. Elle avait encore une fleur de cassie* dans le coin de la bo
se balancgant sur ses hanches comme une pouliche du haras de Corc
femme en ce costume aurait obligé le monde a se signer®. A Séville, ct
compliment gaillard sur sa tournure ; elle répondait a chacun, faisar
poing sur la hanche, effrontée comme une vraie bohémienne qu'elle ét
pas, et je repris mon ouvrage ; mais elle, suivant 'usage des femmes e
pas quand on les appelle et qui viennent quand on ne les appelle p
miadressa la parole :
« Compére, me dit-elle a la fagon andalouse, veux-tu me donner te
de mon coffre-fort ?
- C'est pour attacher mon épinglette®, lui répondis-je.
- Ton épinglette ! s'écria-t-elle en riant. Ah ! monsieur fait de la «
d'épingles’ ! »
Tout le monde qui était la se mit a rire, et moi je me sentais roug
rien a lui répondre.
« Allons, mon coeur, reprit-elle, fais-moi sept aunes® de dentell
épinglier? de mon ame ! »
- Et prenant la fleur de cassie qu'elle avait a la bouche, elle me la
pouce, juste entre les deux yeux. Monsieur cela me fit l'effet d'une |
savais oU me fourrer, je demeurais immobile comme une planche. Qu
manufacture, je vis la fleur de cassie qui était tombée a terre entre m
me prit, mais je la ramassai sans que mes camarades s'en <