Objet d’étude n°1 – Le roman et la nouvelle au XIXème siècle : réalisme et naturalisme.
Séquence 1 : Pierre et Jean de Guy de Maupassant, ou le dépassement du réalisme.
Exercice de lecture analytique
Objectif : pouvoir dégager les caractéristiques d’une description réaliste.
Vers la fin de la troisième année, le père Goriot réduisit encore ses dépenses, en montant au troisième
étage et en se mettant à quarante-cinq francs de pension par mois. Il se passa de tabac, congédia son
perruquier et ne mit plus de poudre. Quand le père Goriot parut pour la première fois sans être poudré,
son hôtesse laissa échapper une exclamation de surprise en apercevant la couleur de ses cheveux : ils
5 étaient d’un gris sale et verdâtre. Sa physionomie que des chagrins secrets avaient insensiblement rendue
plus triste de jour en jour, semblait la plus désolée de toutes celles qui garnissaient la table… Quand son
trousseau fut usé, il acheta du calicot à quatorze sous pour remplacer son beau linge. Ses diamants, sa
tabatière d’or, sa chaîne, ses bijoux disparurent un à un. Il avait quitté l’habit bleu barbeau, tout son
costume cossu, pour porter, été comme hiver, une redingote de drap marron grossier, un gilet en poil de
10 chèvre et un pantalon gris en cuir de laine. Il devint progressivement maigre; ses mollets tombèrent; sa
figure, bouffie par le contentement d’un bonheur bourgeois, se rida démesurément; son front se plissa,
sa mâchoire se dessina. Durant la quatrième année de son établissement rue Neuve-Sainte-Geneviève, il
ne se ressemblait plus. Le bon vermicellier de soixante-deux ans qui ne paraissait pas en avoir quarante,
15 le bourgeois gros et gras, frais de bêtise, dont la tenue égrillarde réjouissait les passants, qui avait quelque
chose de jeune dans le sourire, semblait être un septuagénaire hébété, vacillant, blafard. Ses yeux bleus
si vivaces prirent des teintes ternes et gris de fer; ils avaient pâli, ne larmoyaient plus, et leur bordure
rouge semblait pleurer du sang. Aux uns il faisait horreur; aux autres il faisait pitié. De jeunes étudiants
en médecine, ayant remarqué l’abaissement de sa lèvre inférieure et mesuré le sommet de son angle
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facial, le déclarèrent atteint de crétinisme, après l’avoir longtemps houspillé sans en rien tirer. Un soir,
après le dîner, Mme Vauquer lui ayant dit en manière de raillerie : « Eh bien, elles ne viennent donc plus
vous voir, vos filles ? » en mettant en doute sa paternité, le père Goriot tressaillit comme si son hôtesse
l’eût piqué avec un fer. « Elles viennent quelquefois, répondit-il d’une voix émue.
25 - Ah ! Ah ! vous les voyez encore quelquefois ? s’écrièrent les étudiants. Bravo, père Goriot!”
Mais le vieillard n’entendit pas les plaisanteries que sa réponse lui attirait : il était retombé dans un état
méditatif que ceux qui l’observaient superficiellement prenaient pour un engourdissement sénile dû à
son défaut d’intelligence.
Honoré de Balzac, Le Père Goriot (1842)
Vocabulaire :
- perruquier (n.m.) : marchand de perruques - égrillard (adj.) : qui se complaît dans des propos ou des
- physionomie (n.f.) : apparence physique sous-entendus licencieux
- trousseau (n.m) : ensemble de vêtements ou de - septuagénaire (adj.) : dont l’âge est compris entre
linge soixante-dix et soixante-dix-neuf ans.
- calicot (n.m.) : toile de coton assez grossière - crétinisme (n.m) : ensemble de troubles physiques et
- bleu barbeau (n.m.) : de la couleur bleue des retard mental provoqués par une grave insuffisance
fleurs produites par la plante du même nom thyroïdienne, non traitée
- cossu (adj.) : qui dénote l’aisance, la richesse - houspiller (v.) : maltraiter quelqu’un en paroles
- redingote (n.f.) : long vêtement d’homme, à - raillerie (n.f.) : moquerie
basques / - vermicellier (n.m.) : fabricant de - sénile (adj.) : rendu impotent par la vieillesse
vermicelles, et/ ou de pâtes alimentaires
QUESTIONS :
1. Quels adjectifs pourrait-on employer pour qualifier le Père Goriot ?
ruiné ; parcimonieux ; chétif ; visage émacié et ridé ; dépressif ; mélancolie ; misérable isolé ; solitaire ;
économe teint cireux ; chenu ; blafard ; ; brisé ; désespéré ; affaibli ; éteint passif ; soumi
blême ; vacillant ; fragilisé ; hébété ;
engourdi
2. Comment qualifieriez-vous le portrait que Balzac nous en livre ici ?
– portrait réaliste et pathétique
– pathos : souffrance / passion < patior : souffrance
- vénal(e)
3. Plusieurs types de textes se mêlent dans cet extrait. Pouvez-vous dire lesquels ?
4. Comment Balzac parvient-il à nous donner du Père Goriot une image pathétique ? Vous relèverez les procédés
qu’il emploie et montrerez en quoi ceux-ci concourent à provoquer cette impression. [initiation au tableau C.P.I.]
– utiliser tableau CPI pour préparer la réponse
– phrase d'introduction
– trois procédés identifiés et interprétés
– connecteurs logiques
Citation Procédés utilisés Interprétation
(passages du texte entre (techniques) (Effets recherchés et produits)
guilllemets et numéros de ligne)
"le père Goriot réduisit encore Détails pathétiques Le père Goriot renonce à son
ses dépenses, en montant au confort, à ses plaisirs personnels, de
troisième étage et en se mettant même qu'au soin de son apparence,
à quarante-cinq francs de ce qui suscite notre pitié.
pension par mois" (l.2) ; "Il se
passa de tabac, congédia son
perruquier et ne mit plus de
poudre" (l.3-4).
"Vers la fin de la troisième année" Description chronologique Balzac décrit la déchéance de son
(l.1) ; "Il devint progressivement (circonstanciels, verbes exprimant personnage de façon progressive,
maigre; ses mollets tombèrent; des transformations, gradation en montrant que le mal dont il
sa figure, bouffie par le ascendante) souffre, causé par des raisons
extérieures (avidité de ses filles,
contentement d’un bonheur
endettement) commence par
bourgeois, se rida
l'affecter dans son confort, avant de
démesurément; son front se porter atteinte à sa tenue
plissa, sa mâchoire se dessina. vestimentaire, puis finalement à son
Durant la quatrième année de corps même et à son esprit.
son établissement rue Neuve-
Sainte-Geneviève, il ne se
ressemblait plus." (l.11)
"Aux uns il faisait horreur; aux Allusions récurrentes aux réactions Que cet homme abattu, vulnérable
autres il faisait pitié." (l.20) ; des autres personnages à sa et sans défense soit contraint de
"raillerie" (l.23) ; "les déchéance => effets de contraste cotôyer des êtres méprisants et
plaisanteries" (l.27) sans pitié a pour effet de susciter
notre compassion pour lui.
– description postée : narrateur et/ou objet sont fixes
– description en mouvement ou itinérante : narrateur et/ou objet sont mobiles
– description chronologique : les transformations d'objet nous sont décrites à travers le temps
5. La scène finale vous paraît-elle vivante ? Comment l’auteur s’y est-il pris d’après vous ?