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Évolution de l'alimentation et ses enjeux

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L’alimentation

Contents
1 L’alimentation est un besoin essentiel de l’Homme auquel la révolution industrielle et la
mondialisation a permis de répondre 2
1.1 Le passage à une production alimentaire industrielle pour résoudre le problème de la faim . . 2
1.1.1 C’est à partir du XIXe siècle, au moment de la révolution agricole et industrielle que
l’Homme parvient à éliminer en grande partie le problème du manque . . . . . . . . . 2
1.1.2 Le problème de la faim est davantage un problème géopolitique et logistique qu’un
manque d’abondance . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4
1.2 Il faut concevoir l’alimentation, dans toutes ses dimensions, dans un espace mondialisé . . . . 6
1.2.1 La mondialisation redessine les modèles alimentaires . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6
1.2.2 Politiques agricoles et place des paysans . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8

2 Aujourd’hui, ce n’est pas tant le problème de la production, mais de la consommation qui


menace aujourd’hui la santé des individus et l’environnement, ce qui appelle à repenser
le système alimentaire 10
2.1 Un modèle alimentaire socialement construit aux conséquences négatives . . . . . . . . . . . . 10
2.1.1 La construction sociale du régime alimentaire industriel . . . . . . . . . . . . . . . . . 10
2.1.2 Des conséquences négatives à prendre en compte . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
2.2 Changer de modèle : une tâche difficile . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12
2.2.1 Des pistes pour changer les pratiques alimentaires et construire un modèle plus sain . 12
2.2.2 Une industrie puissante et difficile à transformer . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
Contexte :
2022 n’aura pas été la meilleure année pour les industries agroalimentaires : scandales des pizzas Buitoni con-
taminées (conduisant à la mort de plusieurs personnes), cas de salmonelles après consommation de produits
Kinder. En 2021, à l’Euro, même Cristiano Ronaldo aura fait hurlé les sponsors en déplaçant la bouteille de
Coca Cola du présentoir pour promouvoir . . . de l’eau plate, sans marque. Dans le même temps, les indus-
tries agroalimentaires représentent une part très importante de l’économie mondiale, pour tous les maillons
de la chaîne. McDonald’s est ainsi le premier restaurateur du monde.
L’alimentation est vitale pour la survie de l’espèce humaine, mais les conséquences négatives de la consom-
mation excessive de produits industriels observées aujourd’hui, en particulier sur la santé et l’environnement,
questionne le rapport que nous avons à l’alimentation.
La situation est d’autant plus paradoxale, qu’avec près d’un milliard de pauvres dans le monde (défini par la
Banque mondiale comme les individus vivant avec moins de deux dollars par jour), l’accès à l’alimentation
n’est toujours pas garanti pour l’intégralité de la population mondiale, malgré les efforts des organisations
internationales (FAO, ONG comme Action contre la faim).

1
« Manger, bouger ». Manger, not so much dans certains cas, a little too much dans d’autres. Bouger, not
so much pour nos modes de vie très sédentarisés.
Notre rapport à l’alimentation est principalement très encadré socialement (injonctions par rapport à la
nourriture, organisation sociale des temps de repas, différences de classes sociales dans le rapport à la
consommation alimentaire) et économiquement (contraintes budgétaires, publicité).
Problématique : Nourrir l’humanité : un problème quantitatif ou qualitatif ? .
Définitions :
Alimentation : Boire et manger
Sécurité alimentaire : assurée quand toutes les personnes, en tout temps, ont économiquement, socialement
et physiquement accès à une alimentation suffisante, sûre et nutritive qui satisfait leurs besoins nutritionnels
et leurs préférences alimentaires pour leur permettre de mener une vie active et saine

1 L’alimentation est un besoin essentiel de l’Homme auquel la


révolution industrielle et la mondialisation a permis de répondre

1.1 Le passage à une production alimentaire industrielle pour résoudre le prob-


lème de la faim

1.1.1 C’est à partir du XIXe siècle, au moment de la révolution agricole et industrielle que
l’Homme parvient à éliminer en grande partie le problème du manque

Pour se nourrir et survivre, l’Homme a dû domestiquer son environnement pour créer une
production alimentaire :

• Avant la naissance de l’agriculture, les premiers genres humains (Homo abilis, Homo erectus) étaient
des chasseurs-cueilleurs, se nourrissant principalement de gibier, d’insectes ou de plantes. À partir du
Paléolithique, la domestication du chien permet la constitution d’élevages.
• Symboliquement, dans la Genèse, lorsque Adam et Ève sont expulsés du Jardin d’Éden, Dieu leur dit
« tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». Ils passent d’une situation d’abondance à la nécessité
d’effectuer un dur labeur pour s’alimenter. Dans l’Exode, après l’évasion des Hébreux d’Egypte, ils
reçoivent la manne, nourriture miraculeuse tombée du ciel, pour survivre dans le désert du Sinaï.
• Historiquement, la domestication de plusieurs plantes, céréales et légumineuses (repérées pour leurs
qualités) a commencé 12 000 ans avant notre ère avec un réchauffement climatique. J. Cauvin (Nais-
sance des divinités, naissance de l’agriculture, 1994) considère que c’est avant tout une révolution
symbolique (création des divinités) qui a conduit à la naissance de l’agriculture. C’est parce que
la perception du monde a changé pendant la révolution néolithique que la volonté de domestiquer
l’environnement est née. L’agriculture progresse à mesure que la technique progresse.
• La production alimentaire passe également par le développement de jardins par les plus grandes villes,
en particulier à partir du XVIe siècle (cf. J. Gurney et al., Histoire de l’alimentation, 2021). La
distribution des productions alimentaires passe principalement par le commerce maritime.

Les pénuries alimentaires ont longtemps été la norme :

• D’après Marshall Sahlins (Âge de pierre, âge d’abondance, 1976), les sociétés de chasseurs-cueilleurs
étaient des sociétés d’abondance alimentaire. Cela peut en grande partie s’expliquer par la très faible
pression démographique sur les ressources alimentaires.

2
• R. T. Malthus (Essai sur le principe de population, 1798) constate une incompatibilité entre la crois-
sance économique et la croissance démographique. Selon lui, la population croît plus rapidement
(progression selon une suite géométrique) que la production agricole (progression selon une suite arith-
métique). Ce déséquilibre conduit à des famines réduisant la population à un niveau compatible avec
les ressources alimentaires disponibles, Malthus préconise alors la promotion d’obstacles préventifs à
la croissance de la population (contrainte morale : mariage tardif et abstinence). Les raisonnements
malthusiens se sont prolongés dans les années 1960 avec les inquiétudes sur la démographie des pays
en développement (notamment avec Paul Erlich et la fameuse « bombe P »).
• La production agricole est soumise à une incertitude, en raison des aléas climatiques ou des
épidémies(peste bovine au Moyen-Âge).

• C’est souvent lors des pénuries que l’on observe des tensions politiques. Ainsi, en 1789, la révolution
française est précédée avant tout par une période de pénurie alimentaire et une augmentation du prix
du grain. La crise de 2008 aura vu le retour des émeutes de la faim avec l’augmentation des prix
alimentaires.
• En plus de la rareté de la nourriture, se pose également le problème de sa distribution. Là encore,
l’exemple de la France pré-révolutionnaire est riche de sens. La fameuse phrase « Qu’ils mangent de
la brioche » (attribuée à tord à Marie Antoinette) est évocatrice de la déconnexion du peuple et des
élites.

À partir du XIXe siècle, la révolution agricole et la révolution industrielle changent la donne


alimentaire :

• P. Mantoux (La révolution industrielle au XVIIIe siècle, 1906) considère la révolution industrielle
comme un ensemble de bouleversements techniques, de nouvelles façons de travailler et qui conduisent
à de nouveaux antagonismes sociaux. L’esprit capitaliste bouscule les méthodes artisanales anciennes
dans la transformation de la matière. La révolution industrielle se caractérise par un gonflement des
quantités produites et des innovations techniques.
• Le facteur principal de la révolution industrielle est la révolution agricole (abandon de l’outillage
traditionnel, utilisation de plantes fourragères pour éviter l’année de jachère de l’assolement triennal,
mouvement des enclosures pour permettre de définir la propriété des terres). L’augmentation de la
productivité agricole permet d’assurer l’auto-suffisance alimentaire et de mieux nourrir les travailleurs.
La loi de Malthus devient dès lors dépassée. Dans les pays industriels, les famines ont progressivement
disparu. La dernière famine est la grande famine irlandaise date de 1846-1847 en Europe.
• Cette révolution des pays occidentaux s’effectue plus tardivement dans d’autres régions du monde. On
peut noter la révolution verte en Inde dans les années 1960 qui permet d’améliorer considérablement
la productivité des terres et de nourrir la population efficacement.

• Les boutiques alimentaires jouent un rôle important dans l’accès à l’alimentation, en particulier en
période d’urbanisation. Ainsi, à Lisbonne, au XVIIIe siècle, 55 % des commerces sont des boutiques
alimentaires en tout genre. En 1856, Paris compte plus de 1 500 crémeries, 500 pâtisseries ou charcu-
teries, et 2000 épiceries.

La révolution industrielle a conduit à une remise en cause des modèles alimentaires tradition-
nels :

• Un modèle intensif se met en place aux États-Unis en s’appuyant sur les animaux qui supportent
l’enfermement (porcs, bœufs, certaines volailles). Ce modèle se diffuse après la Seconde Guerre mon-
diale en Europe, puis se mondialise y compris dans les pays en développement.

3
• Aujourd’hui, une grande partie des productions végétales et animales sont intégrées à de systèmes
industriels productivistes. L’usage des intrants chimiques et des biotechnologies a accru les rendements
dans des proportions permettant de suivre la hausse de la population mondiale. Le monde dispose ainsi
de méga-fermes. En 2020, la production végétale la plus importante est le sucre (près de 2 milliards
de tonnes). L’élevage représente 40 % de la valeur de la production agricole mondiale. Chaque année
près de 60 milliards d’animaux sont abattus.
• À partir du début du XXe siècle, c’est le début du libre-service aux États-Unis avec l’apparition
des supermarchés. Ce modèle s’exporte en Europe après la Seconde Guerre mondiale. L’hypermarché
succède aux supermarchés : il est localisé en périphérie, sert de relais aux industries. On voit également
apparaître le hard-discount (Lidl), apparu en Allemagne à partir de 1946, banalisant encore plus l’accès
aux produits alimentaires, avec des prix compétitifs.
• La modernisation technique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale conduit à la « fin des paysans
» (Henri Mendras, La fin des paysans, 1967). Le paysan (individu appartenant à une communauté
rurale dépendante de la ville pour pouvoir subsister par la vente de ses produits) laisse la place à
l’agriculteur vivant dans une société macro-industrielle qui produit des biens agricoles servant à la
production nationale, voire internationale.
• D’après Harvey Levenstein (Paradox of Plenty, 1993), le modèle agro-alimentaire d’inspiration améri-
caine est considéré comme le modèle permettant d’assurer la sécurité alimentaire et la croissance
économique.

1.1.2 Le problème de la faim est davantage un problème géopolitique et logistique qu’un


manque d’abondance

Malgré les progrès, le problème de la faim n’a pas été complètement réglé :

• Une situation paradoxale existe aujourd’hui. M. Dufumier (Famine au Sud, malbouffe au Nord, 2012)
met en évidence la polarité de deux situations : des problèmes de famines et de malnutrition toujours
présents dans les pays en développement, tandis qu’on constate des excès de consommation de produits
industriels dans les pays développés.
• Jusqu’au début des années 2000, des progrès importants ont été faits (notamment la révolution verte
en Asie). La sécurité alimentaire a été en partie permise et les famines se sont raréfiées. Néanmoins,
la crise de 2008 et la flambée des prix des produits primaires aura fortement enrayé cette dynamique.
• À l’échelle mondiale, près d’une personne sur sept souffre de la faim. On compte, en effet, près de
820 000 millions de pauvres (personnes vivant en dessous de deux dollars par jour) d’après la Banque
Mondiale. Les problèmes d’accès à l’alimentation concernent principalement les pays du sous-continent
indien (33 %), d’Afrique subsaharienne (27 %) et d’Asie (23 %). Ironiquement,

34 % des enfants des pays en développement n’ont pas la taille de leur âge du fait des carences alimentaires.
En 2020, plus de neuf millions de personnes sont mortes de malnutrition (dont le tiers a moins de cinq ans)
et deux milliards souffrent de carences en micronutriments (en particulier en Afrique).

• Ironiquement, la plupart des personnes touchées par la faim appartiennent au monde rural (sécheresses,
restrictions en eau, conflits et guerres). De plus, l’urbanisation galopante dans les pays en développe-
ment a renforcé le problème de la sous-alimentation vers les zones urbaines (d’après un rapport de la
FAO en 2020).
• Dans un contexte d’augmentation de la population mondiale, le GIEC estime que le nombre de mal-
nutris pourrait atteindre 1,5 milliards de personnes d’ici à 2080. Pour le Centre de coopération inter-
nationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), il faudrait augmenter de 40 %
les terres cultivables.

4
La faim reste une arme politique et économique importante :

• Le levier alimentaire est très important pendant les guerres. Lors du Siège d’Alésia, c’est la capacité
des armées de César à couper les approvisionnements en eau et en vivres qui a participé à la défaite
gauloise. Lors de la guerre du Kosovo, la coupure des points d’eau a été utilisée stratégiquement.
• Le levier alimentaire est une façon de contrôler les populations. En 1974, Kissinger remet à Ford un
rapport secret sur les moyens de désamorcer « l’arme démographique » que représentent les PED et
propose de jouer sur le levier alimentaire pour limiter l’expansion démographique.
• Le levier alimentaire est également utilisé par des « affameurs » (selon l’expression de Doan Bui dans
Les Affameurs. Voyage au cœur de la planète de la faim, 2009) – des dictateurs ou des Multinationales
du Nord.
• D’une part, les famines peuvent être construites par les dirigeants politiques afin d’affaiblir des mi-
norités. En février 2020, l’ONU constate qu’une aide alimentaire censée aider plus de 7,5 millions
de personnes au Sud-Soudan est détournée par des hauts fonctionnaires, et que des pénuries sont
organisées par le pouvoir central cherchant à affamer certains groupes ethniques considérés comme
rebelles.
• D’autre part, Vandana Shiva (Le Terrorisme alimentaire. Comment les multinationales affament le
tiers-monde, 2001) dénonce comment des grands groupes agroalimentaires (comme Mosanto) ont im-
posé une logique productiviste dans l’agriculture dans certains pays en développement, et ont créé
des situations de dépendance à certains produits phytosanitaires. Les grands groupes alimentaires ont
cherché à tout prix à maintenir la dépendance à leurs produits. Ce faisant, cette dépendance s’est
doublée d’une dépendance alimentaire, conduisant à des pénuries et des famines.

Le bilan des organisations internationales est contrasté :

• Depuis 1945, un ensemble d’organisations se sont constituées comme l’Organisation pour l’agriculture
et l’alimentation (FAO) ou encore la Banque Mondiale afin d’agir en faveur du développement des
pays, permettre la sécurité alimentaire et lutter contre la pauvreté d’une façon plus générale. À cela, il
faut compter les nombreuses organisations non-gouvernementales qui se sont constituées comme Action
contre la faim, créée en 1979.
• Face au défi de la sécurité alimentaire, certains choix paraissent douteux. Les firmes agrochimiques
ont joué un rôle important au moment où la Banque mondiale a appelé à l’agriculture intensive dans
les pays du Sud pour les biens destinés aux marchés des pays développés (coton, tabac, fleurs, fruits).
Cette production a eu des conséquences désastreuses sur la les petits paysans (ruine, pollution de la
terre et de l’eau) sans apporter de gain réel. De plus, le rôle que jouent certaines ONG en cherchant à
maintenir des zones d’influence remet en cause le bien-fondé leur action.
• La persistance du problème de la faim dans le monde questionne également le rôle de la FAO, de ses
experts, et plus largement de l’aide au développement d’une façon plus générale. Il faut reconnaître
à la FAO des succès. Dans les années 2000, la politique menée par le président brésilien Lula (Fome
zero, i.e., faim zéro) a permis de sortir près de 24 millions de Brésiliens de la pauvreté, et de réduire
la sous-alimentation de 25 % en s’appuyant sur les recommandations de l’organisation.
• Néanmoins, pour D. Moyo (Dead aid, 2009) les aides au développement (incluant les aides alimentaires)
ont encouragé la corruption et ont perpétué la mauvaise gouvernance comme la pauvreté. Les aides au
développement n’ont pas d’effets incitatifs suffisants pour modifier en profondeur l’organisation des pays
en développement afin de lutter efficacement contre la pauvreté, et ce faisant la malnutrition. William
Easterly (The tyranny of experts, 2014) souligne que les experts internationaux des gouvernements ou
des organisations internationales ne travaillent pas dans l’intérêt du développement des pays pauvres.
Enfin, les bailleurs de fonds ont souvent une logique comptable et finance des projets qui peuvent avoir
des résultats de court terme, sans régler des problèmes structurels. D’après Carothers et de Gramont

5
(2013), lorsqu’un projet est financé par l’aide au développement, notamment pour améliorer l’efficacité
agricole, on ne prend pas en compte comment l’agriculteur va recevoir l’aide (peur du regard des autres
s’il ne se conforme pas aux traditions, etc), ce qui limite très fortement l’efficacité du projet.

Régler la question de la faim est avant tout une volonté politique plus qu’un problème moné-
taire :

• Pour Sylvie. Brunel : « Toutes les famines pourraient être évitées. Les populations menacées présentent
les mêmes mortels défauts : être politiquement minoritaire, culturellement différentes et ne pas compter
dans la géopolitique régionale ».

• La quantité mondiale de production alimentaire est suffisante pour nourrir la population mondiale. Le
problème est avant tout la distribution.

1.2 Il faut concevoir l’alimentation, dans toutes ses dimensions, dans un espace
mondialisé

1.2.1 La mondialisation redessine les modèles alimentaires

La mondialisation a restructuré la production alimentaire mondiale :

• La mondialisation a fait rapidement apparaître des firmes agroalimentaires d’envergure. Le commerce


international permet de changer les échelles de production dès le XVIe siècle, en particulier pour
le commerce du sucre, que l’Europe importe massivement.À partir du XVIIIe siècle, l’appertisation
permet un changement majeur dans la production, et les exportations de conserves (comme les sardines
par exemple) augmentent fortement.

Avec l’industrialisation, au cours du XIXe siècle, des entreprises alimentaires apparaissent et s’internationalisent
rapidement. Ainsi, Nestlé, créée en 1866, devient une firme globale de production de farine lactée. Au cours
du XXe siècle, de très grands groupes émergent au niveau international et possèdent plusieurs centaines
de marques (Nestlé, Pepsico, Kellogg’s, Coca-Cola, . . . ). Les industries alimentaires utilisent des nouvelles
technologies afin de transformer les matières premières (nanofiltration du lait, ionisation), et innovent dans
ce domaine.

• Les moyens de transport ont changé les possibilités d’approvisionnement des villes. À partir des années
1880, la couverture ferroviaire continentale permet de relier plus rapidement des zones de production
et de consommation, que ce soit aux États-Unis, au Canada ou en Russie. Avec les progrès de la
conservation alimentaire (viande congelée), les importations par bateau s’accroissent. Après la Seconde
Guerre mondiale, l’apparition des avions-cargos permet également des progrès dans la distribution.

• La mise en relation internationale de zones de production des matières premières (épices, canne, cacaco,
café, sucre) marque le début du commerce triangulaire. À partir du XIXe siècle, le commerce mondial
des produits alimentaires croît de façon exponentielle. L’ouverture des frontières et la réduction des
droits de douane (sous l’effet des traités commerciaux bilatéraux) permet aux puissances industrielles
de drainer les ressources des pays du Sud. Le commerce international ralentit à partir de la Première
Guerre mondiale, mais reprend dès 1947 avec la signature du GATT, et ses différents rounds (négoci-
ations conduisant à la diminution des droits de douane), puis en 1995 avec la création de l’OMC. Si la
valeur du commerce agricole atteint 148 milliards de dollars en 1974, elle triple en 1994. Au début des
années 2010, les produits agricoles atteignaient 10 % du commerce mondial.

La mondialisation a entraîné des mutations économiques et culturelles, parfois dangereuses :

6
• Il y a une diversité des modèles agro-alimentaires. On peut classer, comme G. Furney (Les radis
d’Ouzbékistan. Tour du monde des habitudes alimentaires, 2011) les pôles alimentaires par région
du monde (Occidentaux, Inde, Chine, Amérique latine, Afrique subsaharienne). Ces pôles varient
selon les modes de consommations (de très traditionnels à très industriels). Ces modèles sont le fruit
de la contingence de l’abondance des ressources ou des pratiques sociales. Pour Christian Boudan
(Géopolitique du goût, 2004), il y a un lien entre la richesse naturelle de certaines régions du monde et
leur richesse culinaires. Les « potentialités de la terre et du climat » sont selon lui la première source
de la puissance culinaire.
• Dans notre économie mondialisée, le secteur agroalimentaire est très concentré avec un nombre réduit
de firmes qui ont des positions dominantes. La dynamique de concentration industrielle des firmes
agroalimentaires s’est renforcée parallèlement à la mondialisation. Pour Pouch (2015), c’est la con-
séquence du commerce international (allongement de la chaîne de valeur) mais également de la volonté
de centraliser les forces productives, économiques et financières. Pour l’économiste Jean-Louis Ras-
toin, l’augmentation sans précédent de la taille des firmes agroalimentaires est la conséquence directe de
l’imposition de normes et de réglementation, pour répondre à l’exigence de sûreté alimentaire. Ce mou-
vement s’accompagne d’une financiarisation de ces firmes, qui sont des valeurs boursières importantes
(Nestlé, Danone, etc), qui requiert une taille suffisante pour ces firmes. Pour illustrer ce phénomène
de concentration, on peut citer le rachat de Kraft Heinz par Lactalis en 2020 ou de Whole Foods par
Amazon en 2017.

La mondialisation entraîne des mutations culturelles en matière d’alimentation :

• Alfred Crosby (Columbian Exchange Biological and Cultural Consequenques, 1973) montre que la dé-
couverte de l’Amérique à la fin du XVe siècle donne lieu à lieu à l’une des importantes permutations
biologiques de l’histoire du monde et de l’humanité. D’un côté, les explorateurs européens découvrent
sur place des plantes (tomate, maïs, haricot, tabac, quinine) et des animaux (dinde, canard de Bar-
barie) qu’ils entreposeront dans les cales de leurs caravelles pour les diffuser en Europe par la suite.
Robert N. Spengler (Fruit from the Sands : The Silk Road Origins of the Foods We Eat, 2019) mon-
tre comment l’accroissement des mobilités humaines et des échanges agricoles dès 45 000 avant J-C.
ont permis l’apparition d’une « complexe arène sociale » au sein de laquelle ont émergé des systèmes
techniques, idéels et symboliques nouveaux.

Plus largement, pour Spengler, la diffusion de nouveaux produits conduit à la modification du fonctionnement
économique, social, culturel et culinaire des sociétés en place.

• La mondialisation fait naître des craintes d’une uniformisation culturelle, et donc alimentaire, sur la
base du modèle industriel américain. On parle de McDonaldisation du monde (Philippe Ariès, La
McDonaldisation du monde, 1997). Avec des chaînes alimentaires étalées sur le monde entier et une
convergence des normes sanitaires, on peut s’attendre à cette conséquence de la mondialisation. Preuve
en est, en septembre 1986, la revue britannique The Economist lance le Big Mac Index pour comparer
le coût de la vie dans les différents du pays du monde.
• Néanmoins, la McDdonaldisation semble être loin d’être la réalité actuelle. D’une part, même McDon-
ald’s doit s’adapter aux particularités de chaque pays (ainsi, on sert de la bière dans les McDo français,
et on a remplacé les frites par du riz dans les McDo chinois).

D’autre part, pour citer l’économiste Jagdish Bagwhati (2004), la mondialisation relève davantage d’un
processus d’enrichissement culturel. Ainsi, Donna Gabaccia (We Are What We Eat, 1998) considère que les
pizzas, chop suey, tacos et autres bagels sont autant de plats et recettes qui, apportés ou inspirés par les
mangeurs immigrés, occupent une place centrale dans la gastronomie américaine.

• S’il y a un risque de McDonaldisation, c’est davantage le reflet d’un soft-power américain. Pour Eric Li
(2018), l’hégomine mondiale des grandes entreprises agroalimentaires américaines (Coca-Cola, PepsiCo,
McDonald’s, Starbucks) est le produit du leadership américain.

7
• En pratique, les modèles nationaux sont difficilement substituables, voire font de la résistance. Ainsi, en
Afrique, la consommation d’insectes est commune (chenilles, scarabées) dans certaines régions. Malgré
des apports nutritionnels réels, la diffusion massive d’insectes semble peu probable. Comme dirait
l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, « pour être bon à manger, tout aliment doit être bon à penser ».
La progression de certains produits alimentaires étrangers (comme le vin en Chine ou les fasts-food)
ne devrait pas remettre en cause les habitudes nationales.

1.2.2 Politiques agricoles et place des paysans

Avec la libéralisation des économies, les politiques agricoles, et les politiques commerciales
plus largement, ont une importance majeure :
L’alimentation est au cœur des tensions internationales. Les États-Unis n’hésitent pas à imposer des sanctions
économiques aux pays n’allant pas dans leur sens. Ainsi, en 2003, Washington a mis en place des taxes
douanières sur les produits alimentaires français suite au refus de la France de s’engager en Irak. Les différents
embargos sur la Russie au moment des différentes crises ukrainiennes (2013-2014, 2022) sont également des
exemples.
Pour Jean-Yves Carfentan (La Mondialisation déloyale. Pour un nouvel ordre agricole et alimentaire, 2002),
la résolution des conflits entre pays développés et en développement dans le cadre de l’OMC, en particulier
sur les questions agricoles, est une imposture. Les pays en développement n’ont pas les moyens financiers de
négocier des sanctions ambitieuses auprès des pays développés qui les lèsent. Et par ailleurs, même quand
ces sanctions sont appliquées, elles ne permettent de faire évoluer les rapports de force en faveur des pays
lésés.
Avec les accords du GATT et ses différents rounds, puis la création de l’OMC, la mondialisation commerciale
a ouvert les économies nationales aux marchés mondiaux, et en particulier les marchés agricoles. Cette
situation expose mécaniquement les paysans à la concurrence internationale. Des politiques agricoles ont été
mises en œuvre afin d’aider à cette transition. Premièrement, les biens agricoles sont protégés par les accords
du GATT jusqu’en 1993. Il y a une libéralisation partielle avec les accords de Marrakech, mais elle reste
réduite. Les produits agricoles restent un point de tension dans les négociations internationales en raison de
leur intérêt stratégique, en particulier pour les pays en développement.
La politique la plus emblématique a lieu à l’échelle européenne : la politique agricole commune (PAC),
instaurée en 1962. L’objectif est de garantir des revenus satisfaisants aux agriculteurs ainsi que des prix
convenables aux consommateurs. D’une part, tous les ans, la Communauté européenne fixe pour chaque
secteur de production des prix garantis supérieurs à la moyenne mondiale. La quantité que le producteur
ne parvient pas à vendre est rachetée par la Communauté à ce prix pour être ensuite stockée puis revendue
plus tard sur le marché intérieur, exportée vers les marchés tiers ou encore détruite. Les exportations de
biens sont également subventionnées par l’Union. Le protectionnisme de cette politique est très critiqué.
En 1992, la réforme MacSharry compense la baisse des prix garantis avec aides directes aux agriculteurs, et
ces aides sont réduites à partir des années 2000. En 2013, la réforme de la PAC vise à favoriser les pratiques
agricoles respectueuses de l’environnement, même si le renouvellement du glyphosate (herbicide cancérigène)
à l’échelle européenne remet en cause la démarche.
L’Union européenne s’est également doté depuis 2007 du FEAGA (Fonds européen agricole de garantie) qui
soutient la concentration des exploitations, la réduction de la main d’œuvre, la spécialisation des systèmes
agricoles et la concentration géographique des productions, ainsi que du FEADER (Fonds européen agri-
cole pour le développement rural) qui finance la diversification des productions, l’installation et la création
d’emploi ainsi que le maintien de l’activité dans les zones difficiles.

• En Russie, la politique agricole aide les exploitants par la stabilisation des prix sur les marchés céréaliers.
Le fonds d’intervention créé en 2011 rachète les stocks excédentaires de blé meunier et fourrager, de
seigle, d’orge et de maïs quand les prix sont bas.

8
• En Inde, les sols ont souffert de la révolution verte, et la fertilité de nombreuses régions est en baisse.
Depuis 2013, chaque exploitant doit disposer d’une carte de santé de ses sols. Un plan pour augmenter
l’efficacité des engrais minéraux et encourage l’usage généralisé des engrais organiques.
• En Chine, l’augmentation du niveau de vie a fait croître le nombre des supermarchés que les investis-
seurs étrangers ont multiplié après l’assouplissement de la réglementation. Les marchés de rue ont été
très touchés et les agriculteurs privés du débouché de la vente directe.Le programme « Rattacher les
fermiers aux supermarchés » lancé en 2007 par le ministère du commerce a fait évoluer les pratiques
des distributeurs.

La question de la place des paysans dans la société se pose aujourd’hui :

• Le monde agricole est envoie de disparition dans les pays développés. En 2021, les agriculteurs représen-
tent environ 2,7 % de la population active. Cet effacement de la société a longtemps suscité des craintes
d’une disparition économique totale (M. Debatisse, Le projet paysan, 1983). Avec la mondialisation, il
y a eu une tripartition du monde paysan (agriculture familial, de subsistance et de firme). La domina-
tion de l’agriculture de firme renforce encore plus la disparition des agriculteurs. Il existe aujourd’hui
un malaise paysan. : c’est la catégorie la plus touchée par le suicide. Cela s’explique par les difficultés
économiques, l’isolement, les conditions de travail difficile, une défiance des consommateurs et un har-
cèlement important. Le célibat est aussi très présent, et une émission comme « L’amour est dans le
pré » est très évocatrice de cette situation.
• Les agriculteurs conservent malgré tout une force politique. La Fédération nationale des syndicats
d’exploitants agricoles (FNSEA) est le syndicat majoritaire du monde rural, et permet de créer un
intérêt commun entre des professions agricoles parfois en opposition. A. Sheingate (2011) montre
comment la FNSEA a joué un rôle dans les différents « rounds » du GATT en défédant les intérêts
des agriculteurs français. Pour C. Roderer-Ryunning (2005), le principal défi pour la FNSEA est de
s’adapter à un contexte rendu plus difficile par quatre facteurs d’évolutions, à savoir : l’affaiblissement
des revendications nationales, la conditionnalité des soutiens publics européens, la globalisation des
marchés agro-alimentaires, et la résurgence d’un débat public sur la place de l’agriculture dans la
société.

L’alimentation nationale vs le reste du monde :

• L’alimentation est au cœur du sentiment national. Pellegrino Artusi (La Scienza in cucina e l’Arte
di mangiar bene, 1891) considère que la promotion d’une cuisine nationale (dans le contexte de la
naissance de l’État italien) est n outil politique pour construire le sentiment d’appartenance national.
Plus largement, la cuisine fait partie intégrante des patrimoines nationaux. La cuisine est également
le reflet de tensions géopolitiques entre nations. Le débat entre Israël et le Liban sur l’origine du
Houmous a cristallisé les tensions au Moyen-Orient.
• La cuisine est également un outil politique dans la gestion des relations. L’importance qu’ont joué les
dîners entre ambassadeurs, militaires, et politiques pendant la période napoléonienne ont fait dire à
Talleyrand : « le meilleur auxiliaire d’un diplomate, c’est bien son cuisinier ». L’Élysée, à l’image de
nombreux autres pays, dispose ainsi de son propre chef cuisinier. L’alimentation joue un rôle important
dans l’accueil des personnalités politiques étrangères.
• La mondialisation n’est un processus qui se fait sans résistance. L’échec de la conférence de Seattle
en 1999, avec des manifestations populaires altermondialistes, et des tensions protectionnistes de plus
en plus présentes. En 1999, pour protester contre la sanction de l’OMC sur la restriction de vente du
bœuf aux hormones en France, un groupe de syndicaliste paysans menés par José Bové participe au
démontage du McDonald’s de Millau. Le choix du McDonald’s est très symbolique.
• On assiste également à une réaffirmation du terroir dans ce contexte de mondialisation. Que ce soit par
la volonté de manger davantage local. En effet, certains produits font parfois des milliers de kilomètres
pour arriver dans les assiettes, engendrant une pollution très importante. Le terroir s’est réaffirmé face
à la mondialisation, avec une plus grande valorisation des produits locaux, et de la cuisine de région.

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2 Aujourd’hui, ce n’est pas tant le problème de la production,
mais de la consommation qui menace aujourd’hui la santé des
individus et l’environnement, ce qui appelle à repenser le sys-
tème alimentaire

2.1 Un modèle alimentaire socialement construit aux conséquences négatives

2.1.1 La construction sociale du régime alimentaire industriel

“Dis-moi ce que tu manges, je te dirais qui tu es” - Brillat-Savarin


La structure sociale se reflète dans la consommation alimentaire :

• Norbert Élias (La civilisation des mœurs, 1939) met en évidence la construction sociale des bonnes
manières (ne pas utiliser le main avec laquelle on se mouche pour prendre la nourriture par exemple),
à partir du Moyen-âge et de la Renaissance. Il date l’apparition du terme « civilité » à 1530 dans un
texte d’Érasme. Pour lui, la civilité va non seulement transformer la réalité sociale, mais constituer
le fondement de la société de cour. L’instauration de la monarchie absolue au XVIIe siècle s’appuie
principalement sur la noblesse. Les aristocrates ne se distinguent pas tant sur la quantité de nourriture
proposée à leur table, mais par le raffinement de ce qu’ils mangent.

Gabriel Tarde (1890) montre comment les classes sociales supérieures innovent socialement et leurs pratiques
se transmettent au reste de la société, ce qui inclut le goût et les pratiques alimentaires. En un sens, ce
que décrit Pierre Bourdieu décrit dans La distinction (1972) – à savoir la différenciation des comportements
sociaux selon leurs différents types de capitaux (social, culturel, économique) – s’applique parfaitement à la
consommation alimentaire. La consommation de plats luxueux, comme dans les restaurants gastronomiques,
peut également relever de la consommation ostentatoire, concept de Thorstein Veblen.
Le goût est en partie un construit social. Selon O. Assouly (Les Nourritures de Jean-Jacques Rousseau.
Cuisine, goût et appétit, 2016), le goût est une construction cognitive, en partie lié au souvenir. On peut
penser au fameux épisode de la madeleine dans la Recherche du temps perdu (Marcel Proust), où le goût
d’une madeleine trempé dans du thé rappelle au narrateur des souvenirs d’enfance. Les préférences alimen-
taires vont être également influencées par le marketing des firmes agroalimentaires (campagnes massives de
promotion du Coca Cola, du Coca Zéro sans sucre, mais plein d’aspartame, etc).
Les repas font l’objet d’une norme sociale. La structure des trois repas principaux concerne neuf Français
sur dix. Claude Grignon a montré comment les horaires des repas sont hérités des institutions scolaires
(collèges religieux) du Moyen-Âge, calqués sur les règles monastiques. En milieu hospitalier, Anne Véga a
montré comment les repas était une façon de médiatiser la tension entre soignants et malades. Dans le monde
ouvrier, Flamant a décrit comment les repas à la cantine sont une façon de briser l’ordre de la hiérarchie
pour tisser des lieux autres que ceux du travail.
Les tabous et interdits alimentaires s’expliquent par une rationalité cachée aux individus. Ainsi Harris (Good
to eat : Riddels of Food and Culture, 1986) explique l’interdiction du porc chez les Juifs pour des raisons
sanitaires et non symbolique, même si l’interdiction est rationalisée comme tel.
Néanmoins, les sociétés contemporaines se sont accompagnées d’une plus grande individualisation, et les
repas sont de moins en moins sanctuarisés. Il y a un affaiblissement du contrôle social. Parallèlement à cette
tendance, Fischler constate que les discours sur l’alimentation se sont multipliés (discours sur quoi manger,
comment manger, quand manger, . . . ). Pour Fischler, on peut parler de « gastro-anomie », ce qui en un sens
veut dire une perte de repère face à un trop plein de prescriptions non-coercitives, et sans contrôle social
réel devant les assiettes.
Le rapport à l’alimentation est conditionné socialement, même s’il évolue au cours du temps. Au XIXe
siècle, avoir de l’embonpoint était synonyme de richesse. Désormais, l’idéal de la société est construit sur la

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vision d’hommes et femmes minces et athlétiques. Pourtant, l’obésité est intrinsèquement lié à la condition
sociale. Les régimes hypercaloriques et à base de produits industriels sont principalement consommés chez
les ménages les plus pauvres.
Cette anomie croissante induit davantage d’angoisses des individus face à la nourriture. Les travaux sur
les troubles alimentaires (anorexie, boulimie) comme ceux de Claude Scodarello et al ou encore Muriel
Darmon (Devenir anorexique, 2005) montrent que ces troubles concernent principalement des filles dans
les catégories aisées. Les victimes de ces troubles deviennent des déviants au sens d’Howard Becker. Ces
troubles de comportements semblent être une conséquence face à l’anxiété mélangé à un besoin de contrôler
son apparence. Anxiété renforcée, en particulier pour les filles, par le besoin de correspondre au poids idéal
construit par la société. Le construit social sur le poids renforce la dysmorphie – la mauvaise perception de
son corps et de son poids réel. C’est parce que la personne atteinte d’anorexie se croit trop grosse qu’elle
s’empêche de manger.
L’alimentation est contrainte socialement et économiquement. Les Français consacrent la majeure partie de
leur budget au logement, la nourriture et à leur déplacement. En 2004, l’alimentation représente le deuxième
poste de dépenses des ménages après le logement, devant les transports et les télécommunications.
Mécaniquement, la contrainte économique s’exerce plus fortement sur les ménages les plus pauvres, ouvriers
en particulier. Comme le disent les sociologues Grignon et Grignon : « Parler d’alimentation avec un
ménage ouvrier, c’est d’abord parler budget, feuille de paye (. . . ) hausse de prix, difficulté à joindre les deux
bouts, bref niveau de vie plutôt que mode de vie, on peut dire que les pratiques alimentaires sont le produit
d’un petit nombre de contraintes économiques brutales et les goûts eux-mêmes sont l’expression du pouvoir
d’achat ».
Ils ajoutent : « L’art de boire et de manger reste sans doute un des seuls terrains sur lesquels les classes
populaires s’opposent explicitement à l’art de vivre légitime ». En pratique, les classes populaires ont un
rapport différent à l’alimentation, et préfèrent manger abondamment (en particulier de la viande). La
corpulence est beaucoup plus valorisée dans les milieux populaires que dans les milieux favorisés où l’idéal
minceur et l’ascétisme aristocratique domine davantage.

2.1.2 Des conséquences négatives à prendre en compte

Les modes de consommation ont conduit à une prévalence de l’obésité dans nos sociétés con-
temporaines, et des complications qui vont avec :

• L’industrialisation a transformé l’aliment en une marchandise et la grande distribution a créé le «


mangeur-consommateur », qui fait principalement ses courses dans un hypermarché. En 1998, 62
% des individus déclarent qu’en cas d’augmentation de leur budget d’alimentation, ils souhaitent le
consacrer à des sorties au restaurant ou à des réceptions. Ce serait également le premier poste de
dépense à être coupé en cas de diminution du revenu.
• La diffusion du modèle industriel américain (produits industriels, malbouffe, fast-food, . . . ) ont général-
isé l’adoption de régimes alimentaires hypercaloriques. Ces régimes sont associés à de nombreux risques,
en particulier l’obésité. Selon un rapport de l’OMS en 2020, plus de 2 milliards de personnes sont en
situation de surpoids, voire d’obésité tandis qu’à l’échelle mondiale, la prévalence du diabète a doublé
en trente ans.
• Même si l’obésité est plus prégnante dans les pays développés, ce n’est plus qu’un problème de pays
riches. D’après un rapport de l’OCDE en 2019, entre 1996 et 2016, la prévalence de l’obésité chez
l’adulte est passée de 23,5 % à 37 % aux États-Unis, de 24 % à 35,5 % en Arabie saoudite, ou encore
de 3 à 7 % en Indonésie.
• La consommation importante et régulière de produits à faible valeur nutritionnelle s’explique autant
par une méconnaissance – voire une indifférence – des recommandations en matière de nutrition que par
une incapacité financière à se procurer des produits sains et « équilibrés » (Poulain, 2009). L’obésité est

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va être construite socialement en partie dans la mesure où c’est parmi les catégories les plus populaires
où les régimes hypercaloriques et à base de produits industriels sont les plus présents, et en conséquence
où il y aura plus d’obèses (Sobal et Stunkard, 1990).
• L’obésité coûte cher. L’historien Georges Vigarello rappelle que la dépense sanitaire double pour une
personne obèse par rapport à une personne normale (2 500 euros contre 1 263 euros) représentant de
5,7 % à 7 % des coûts globaux de santé aux États-Unis et de 2 à 3,5 % en Europe.

Le modèle agroalimentaire industriel présente également des limites sanitaires et écologiques :

• La mondialisation commerciale (et donc le transport alimentaire) est la cause d’une pollution impor-
tante. Cristea et al. (2013) estiment à 33 % la part des émissions liées au commerce international
provenant du transport. L’OCDE estime que les émissions dues au transport pourraient augmenter
240 % d’ici à 2050 (OCDE, 2015). La globalisation des circuits de distribution reflète les excès de ce
modèle, où la notion de « kilomètre alimentaire » a gagné un important succès. Certains produits ba-
nals ne parcourent pas moins de 8 000 km avant d’arriver dans nos assiettes. Comme le dit l’agronome
Bruno Parmentier : « l’homme doit maintenant apprendre à produire à la fois plus et mieux, mais avec
moins : moins d’eau, moins de sol, moins d’énergie, moins de chimie ».
• Les crises alimentaires se sont multipliées depuis les années 1980, conséquence semble-t-il de la pro-
duction alimentaire industrielle (élevage en batterie, torture animale, produits de mauvaise de qualité
pour réduire les coûts, . . . ). Les principales crises alimentaires survenues sont : l’huile frelatée en 1981,
l’encéphalite spongiforme bovine (ESB) en 1986, le poulet à la dioxine en 1999, la grippe aviaire en
2003, à l’épidémie de la bactérie E. coli en 2011, sans compter le scandale Spanghero sur la viande de
cheval, ou encore plus récemment les cas de salmonelle suite à la consommation de produits Kinder en
2022.

Dans les pays riches, les crises touchant les végétaux, comme celles des graines germées mortelles en Alle-
magne ou des algues mortelles en Bretagne, a aussi montré la fragilité des plantes aux prises avec des risques
croissants de parasites et de maladies En Australie, en 2003, le congrès international One Health joint de
manière indissociable la santé humaine et la santé animale. Depuis la voie ouverte par Christopher P.
Wild en 2005, les travaux scientifiques ont montré l’importance des déterminants environnementaux sur les
pathologies chroniques (cancer, diabète, maladies cardiovasculaires).

• Les crises alimentaires suscitent des peurs réels : manque de traçabilité, peur des OGM, des con-
séquences des fast food sur la santé ou des nourritures industrielles.

2.2 Changer de modèle : une tâche difficile

2.2.1 Des pistes pour changer les pratiques alimentaires et construire un modèle plus sain

• Prévenir plutôt que guérir. L’Assemblée mondiale de la santé a recommandé depuis 2002 de limiter
l’apport énergétique en graisses saturées et en acides gras, de consommer davantage de fruits et légumes
et de veiller à consommer du sel iodé. Comme le disait Hippocrate « Des aliments tu feras ta médecine
». Les discours sur la consommation alimentaire se sont mutlipliés (« 5 fruits et légumes par jour »,
« Manger, bouger », Michelle Obama et Let’s move aux États-Unis). Médicalement, la prévention de
l’obésité passe également par une activité physique régulière (qui permet de compenser les apports
caloriques). C’est l’idée d’un « esprit sain dans un corps sain ».

Ironiquement, dans certains sports (en paticulier de combats), les athlètes qui s’entraînent énormément se
permettent de manger des fast-food la plupart du temps sans altérer leurs performances ou même leurs poids
(ce qui affecte toutefois la longévité et les risques de maladies).

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• Le changement des pratiques alimentaires. Si on donne un mauvais vin à œnologue, il est probable
qu’il ne puisse pas le supporter. Le goût est construit et le palais s’éduque à mesure de l’expérience.
Le raffinement du palais peut passer par une amélioration de la qualité des repas servis en cantine
scolaire. Faire des repas de qualité une nouvelle norme peut avoir du sens.

Les pratiques alimentaires évoluent également : végétariens, végans, localisme (manger uniquement des
produits locaux), manger bio (avec une offre croissante de magasins comme Naturia, BioCop, . . . ). À cela
s’ajoute la promotion de nouveaux régimes alimentaires : paleo (manger uniquement de la viande), les
crudivores (ne manger que du cru), le régime keto (sans carbs), etc.
Encadrer les pratiques des firmes agro-alimentaires. Les industriels des aliments pour nourrissons doivent
respecter les injonctions qui leur sont faites appliquer les normes du Codex Alimentarius. Les États disposent
de la fiscalité comme le montrent les taxes appliquées sur les aliments et boissons à teneur élevées en graisses,
sucres et sel (HESS) au Danemark, en Finlande, en France et en Hongrie. D’après une étude de A. Astrup
(2011), une taxe de 10 % sur les sodas s’accompagne d’une réduction de 10 % de la consommation. L’Union
européenne et les grands États disposent d’un arsenal de règles pour contraindre les pratiques commerciales
des industrielles, et éviter la promotion d’aliments dommageables pour la santé. Aussi, les procès gagnés
contre des géants industriels (Mosanto) permettent de pénaliser les pratiques frauduleuses de ce type de
firmes. Néanmoins, ces procès sont longs et difficiles, sans réel effet pour le modèle actuel.
Dans la préface de l’ouvrage de Paul Shapiro (Clean Meat), Yuval Noah Harari, historien, défend l’idéologie
végétarienne, et dénonce l’élevage industriel en particulier la torture animale. Dans un rapport récent (The
New Sustainbility, 2018), ’agence de marketing américaine Wunderman Thompson appelle ses clients à
valoriser davantages une transition vers un modèle plus vert et à lutter contre les conséquences négatives
du modèle actuel. Ainsi, Intermarché a lancé en 2014 une camapgne de communication sur « Les fruits et
légumes moches ». Mais, il est difficile de distinguer entre changement réel de pratique et simple greewashing
de la communication. En particulier quand certaines entreprises comme Coca font passer leurs produits
prétendument sans sucre comme diététiques.
Le juriste Olivier de Schutter rappelle le prix exorbitant payé par le monde des graves dysfonctionnements
des systèmes alimentaires. Les populations des pays riches « paient trois fois plus pour un système qui est
une recette pour être en mauvaise santé ». Il fait le lien avec des subventions agricoles peu judicieuses et des
commercialisations de produits douteux. IL insiste sur le fait que le secteur privé ne doit pas imposer des
interventions nutritionnelles quand les systèmes locaux offrent des régimes alimentaires durables.
Il faut se garder toutefois du raffinement à l’extrême de l’alimentation. Les réseaux sociaux, et en particulier
Instagram, transforment le rapport aux repas où l’on veut prendre en photo ce que l’on mange pour le publier.
D’où une volonté de créer des repas très esthétisés des restaurants pour gagner en popularité. Comme le
souligne très bien Nicholas Nassim Taleb (Skin in the game, 2018), l’art culinaire a tendance à dévier sur de
la cuisine pour impressionner à des critiques gastronomiques plus que pour innover en matière de goûts, ou
simplement nourrir.

• Information et labels. En plus des campagnes de promotion, différents labels et sigles pour signaler la
qualité des produits, leur origine ou encore la valeur diétitque : sigles, nutri-scores, AOP, label rouge,
etc. À l’échelel européenne, l’Europe dispose de ses propres labels avec les AOP, les IGP et les STG.
En 2020, l’Union européenne compte plus de 3 700 produits alimentaires dotés d’un des trois sigles
qualitatifs.

2.2.2 Une industrie puissante et difficile à transformer

Les profits faits par les firmes dans le modèle alimentaire actuel le rend très difficile à changer. En France,
la création en 2013 de la taxe soda visant à lutter contre la consommation de boissons sucrées s’est soldée
par la décision des fabricants de commercialiser au même prix des bouteilles plus petites.
Le nutriscore, apparu récemment, fait également l’objet d’une forte opposition fabricants industriels. Ainsi,
en Italie, l’Autorité de la concurrence a interdit l’utilisation du nutriscore dans le pays et oblige les grands

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détaillants à retirer cet étiquetage des produits qu’ils vendent. L’Autorité considère que la classification
est arbitraire et biaise le choix des consommateurs, principalement car il ne tient pas compte du profil
nutritionnel du consommateur. Pour cette Autorité, sans législation européenne, aucun mode d’étiquetage
ne peut être préféré à un autre. Mais, en pratique cette décision reflète le primat des décisions économiques
sur les décisions de santé publique. La concurrence est utilisée comme un argument sur un véritable enjeu
de santé publique.
Cette opposition s’explique principalement parce que le marché de l’obésité se porte très bien et représente
des milliards d’euros de profit (Nahal et al., 2012). Parallèlement au commerce alimentaire, l’industrie
pharmaceutique bénéficie également fortement de l’obésité (pilules minceurs, cures, etc) et voit d’un mauvais
œil toute tentative de lutter contre l’obésité.

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