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Lamartine : Voyage en Grèce Romantique

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Lamartine : Voyage en Grèce Romantique

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Alphonse de Lamartine

Le XIXe siècle est celui des voyages vers l’Orient dont l’exotisme fascine. Mais c’est aussi le
siècle où l’on éprouve « le besoin de revenir à la source 1 » et la Grèce est une destination
privilégiée. C'est une période où les voyageurs européens redécouvrent la Grèce. Leur
motivation est la recherche d'une nouvelle identité européenne basée sur la culture humaniste
et les études classiques. Amoureux de l'antiquité, les voyageurs suivaient les traces de
Pausanias, Hérodote, et Plinius.

Ayant reçu une éducation classique, ces voyageurs cultivés partaient contempler la nature
mais aussi faire un pèlerinage aux lieux liés à l'Antiquité, berceau de la culture occidentale.
Ils étaient également intéressés par les traditions et les coutumes des populations rencontrées.
De jeunes aristocrates de milieux aisés partaient en voyage accompagnés d'amis, de
serviteurs, d'enseignants, de médecins, d'artistes et de scientifiques. Ils bénéficiaient de
l'hospitalité et de la protection de diplomates de haut rang et de dirigeants locaux, tandis que
leurs déplacements étaient coordonnés par des guides locaux. Ces voyageurs enregistraient
par écrit leurs impressions ainsi que leurs réflexions. Leurs publications enrichies de dessins
et de peintures, ont exercé une influence profonde sur l'opinion publique européenne du XIXe
siècle et ont façonné un état d’esprit en faveur de la Grèce.

Alphonse Marie Louis de Prat de Lamartine fut un de ces voyageurs. Poète reconnu comme
un des principaux représentants du romantisme français, descendant d'une vieille famille
noble, Lamartine était également un homme politique et historien. Au cours des années 1832-
1834, il a entrepris un périple en Grèce, en Turquie, en Syrie et en Palestine. Ses expériences
de voyage ont été publiées dans « Souvenirs, impressions, pensées et paysages, pendant un
voyage en Orient (1832-1833), ou Notes d’un voyageur » paru en 1835.

Le poète, accompagné de sa femme et de sa fille unique qui atteinte de tuberculose, voyage


luxueusement : il affrète pour quelques amis, ses domestiques et sa famille, un brick doté
d'une riche bibliothèque, de tout le confort possible et d'un équipage nombreux et commence
son voyage depuis le port de Marseille le 14 juillet 1832. Son bateau passe par Malte où il
accoste 10 jours environ avant de lever l’ancre à destination de Navarin, petite baie sur la
côte sud-ouest du Péloponnèse. Après un court passage par Égine, Salamine et Athènes, son
voyage en Grèce s'achève le 23 août, jour où son navire prit le large pour joindre les côtes de
l'Asie. Ce voyage en Grèce dura 17 jours pendant lesquels le journal à bord du bateau devient

1
Voir Berchet, J.C. (1985) 12.

1
journal intime du poète qui se met à y noter ses impressions et son expérience de voyageur.
Tout au long de son périple, sa pensée est occupée par l'idée qu'il marche sur les pas de
Chateaubriand : en effet, il se réfère souvent à l’« Itinéraire de Paris à Jérusalem », carnet de
voyage de Chateaubriand, paru deux décennies plus tôt.

Présentation et commentaire du texte

Le texte de Lamartine commence par l'arrivée de son navire sur les côtes de Navarin le 6 août
1832. Face à la baie de Navarin, le poète saisit l'occasion d'évoquer la contribution des Etats
européens à la libération de la Grèce occupée par les Turcs. Il reproche aussi aux Grecs de ne
pas avoir été à la hauteur des circonstances historiques en assassinant le gouverneur
Kapodistrias dix mois auparavant. Ce passage illustre bien sa déception en ce qui concerne la
gestion des affaires politiques par les Grecs récemment libérés.

Le voyage de Lamartine se poursuit vers le golfe de Méthone. Il décrit le paysage du


Péloponnèse en renvoyant fortement à la perception de la Grèce par le monde occidental « Le
6, à midi, nous aperçûmes sous les nuages blancs de l’horizon les cimes inégales des
montagnes de la Grèce : le ciel était pâle et gris comme sur la Tamise ou sur la Seine au mois
d’octobre ». Son point de référence est la culture grecque antique et ses représentants. Ce sont
les éléments qui lui viennent à l’esprit à la vue du paysage grec. Mais Lamartine avoue que
l'éclat de la culture grecque s'est estompé pour lui. « La Grèce est pour moi comme un livre
dont les beautés sont ternies, parce qu’on nous l’a fait lire avant de pouvoir le comprendre. »
Cela l'affecte car il reconnaît que la culture grecque ne peut plus toucher son âme.

On pourrait difficilement prétendre que des voyageurs comme Lamartine ayant reçu une
éducation classique ne soient en quête des références à l'antiquité lors d’un tel voyage en
Grèce « Pendant toute ma jeunesse j’ai désiré faire ce que je fais, voir ce que je vois... », écrit
Lamartine. Avant même d'affronter le paysage grec, il le porte déjà en lui, chargé d'histoire et
de mythologie. Le passé se dresse constamment devant ses yeux, comme un palimpseste,
éclairant mais aussi obscurcissant le présent : son voyage devient un jeu incessant entre ce à
quoi il s’attend et l’imprévu, le surprenant, entre-le déjà connu et le tour nouveau.

De la même manière, les éléments descriptifs et narratifs alternent. Dans ce genre particulier
de texte, le regard du voyageur se focalise sur des paysages qui le touchent. Le récit de sa
croisière en Grèce jusqu'alors est assez morne, presque banal. Toutefois, Lamartine parvient à
faire de ce voyage une aventure en insérant dans son récit l’épisode avec un navire pirate grec
au large des Cythères. Le 6 août, l’embarcation du poète qui vient de passer au large de

2
Modon est attaquée par des pirates. Son équipage les met en fuite. À la manière d’un peintre,
le poète compose comme un tableau vivant la scène d’attaque par la brique des pirates : bruit
d’armes, éclat de lames de couteau, sorcières et la jeune beauté « figure céleste, apparition
angélique au milieu de ces figures infernales ». Tous ces éléments forment un cadre purement
romantique. C'est une scène digne d'un roman d'aventure, dans lequel les pirates sauvages
d'une part et la belle fille en larmes apparaissent en contraste. L'écrivain-voyageur
romantique se déplace non seulement entre l'Occident et l'Orient, mais aussi entre la
description et la narration, l'espace et le temps.

Α ce point, nous devons rappeler que la véracité du récit de Lamartine est contestée, car cet
incident n'est pas mentionné dans le journal intime tenu par Delaroière, ami personnel de
l'auteur et médecin qui accompagnait la famille Lamartine en Orient. Cependant, la piraterie
était un phénomène courant dans les mers grecques à cette époque - là. Voyager en
Méditerranée était encore très dangereux. Ceci est confirmé par de nombreux témoignages de
voyageurs ainsi que d'indigènes, qui ont eu le malheur de rencontrer des pirates et des
corsaires ayant reçu l'autorisation légale de piller des navires marchands battant pavillon d'un
État ennemi. Tous ceux, profitant de l'instabilité politique persistante, constituaient la terreur
dans les mers grecques. Il y avait aussi pas mal de Grecs qui se distinguaient en tant que
pirates. Leur renommée s'étendait au-delà des frontières de leur propre pays, et beaucoup
excellaient en tant que membres d'équipage et capitaine de navires pirates étrangers.

Le navire de Lamartine continue son voyage en passant par le cap Malée. Dans ses notes,
l'auteur enregistre ses impressions sur le paysage d'un autre monde avec les rochers sauvages
et escarpés suspendus au-dessus de la mer. La référence à l'ermite qui y habite est
intéressante. D'après ce qu'il semble, c'est un anachorète que d'autres voyageurs mentionnent
également. Sa présence marque en quelque sorte leur arrivée en Grèce. « Quoi qu’il en soit,
ce ne peut être un homme vulgaire que celui qui a senti la volupté et le besoin de se
cramponner comme la liane pendante aux parois d’un pareil abîme, et de s’y balancer
pendant toute une vie au tumulte des éléments, à la terrible harmonie des tempêtes, seul avec
son idée, devant la nature et devant Dieu. »

Un jour plus tard, le navire de Lamartine entre dans le golfe Argolique. Dans ses notes,
Lamartine évoque la misère, la désolation qui prévalait à l'époque dans la première capitale
du nouvel État grec. « Nauplie est une misérable bourgade […] les maisons n’ont aucun
caractère étranger […] La plupart sont en ruine, et les pans de murs, renversés par le canon de

3
la dernière guerre » note Lamartine. Il observe également les visages des soldats dans les
rues, visages marqués par les passions sauvages de la guerre civile.

Il entend des coups de feu de loin et s’informe sur les catastrophes, les pillages et les
massacres qui ne cessent de se produire. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il refuse
d'accepter l'offre du chef des troupes françaises du Péloponnèse de lui accorder un
détachement militaire afin de visiter le tombeau d'Agamemnon. Le souvenir d'Agamemnon et
les vestiges de l'antique Argos le laisse alors indifférent. Il préfère assister à une séance du
parlement grec.

Le 12 août 1832, Lamartine assiste à une réunion du parlement grec, qui se tient dans un
hangar en bois. Spectateur, il donne un tableau saisissant de cette séance parlementaire. Il
s’attarde entre autres sur leur attitude martiale et fière ainsi que sur leurs visages qui dégagent
la sagesse «…ils viennent successivement à cheval, […] Le député descend de cheval, et ses
palikars, chargés d’armes superbes, vont se grouper à quelque distance […] L’attitude des
députés est martiale et fière ; ils parlent sans confusion, sans interruption, […] ce sont des
chefs d’un peuple héroïque qui tiennent encore à la main le fusil ou le sabre avec lequel ils
viennent de combattre pour sa délivrance […] Leur parlement est un conseil de guerre. […]
On ne peut rien imaginer de plus simple et à la fois de plus imposant que le spectacle de
cette nation armée, délibérant ainsi sur les ruines de sa patrie, sous une voûte de planches
élevée en plein champ, tandis que les soldats polissent leurs armes à la porte de ce Sénat.
[…] Il y a des têtes admirables de beauté, d’intelligence et d’héroïsme parmi ces chefs : ce
sont les montagnards. Les Grecs marchands des îles se reconnaissent aisément ».

Conservant le goût des rencontres protocolaires, Lamartine rend visite à l'ambassadeur de


France à Nauplie. Il ressent un profond soulagement d'avoir refusé ce poste. En effet,
l'ambassadeur lui avoue qu'il souhaitait quitter ce poste car il se sent en exil au point d’il se
console en accueillant ses compatriotes. La Grèce très récemment libérée déçoit Lamartine
car elle présente une image de désolation et de destruction. « Je dîne chez M. Rouen, ministre
de France en Grèce ; j’ai dû moi-même occuper ce poste sous la Restauration. Il me félicite
de ne l’avoir pas obtenu. M. Rouen […] se console de la sévérité de son exil en accueillant
ses compatriotes, et en représentant, avec une grâce et une cordialité parfaite, la haute
protection de la France dans un pays qu’il faut aimer dans son passé et dans son avenir. »

Le voyage se poursuit en Attique lorsque le navire de Lamartine se heurte à un orage. Cet


incident éveille la verve poétique de Lamartine par la récurrence du motif stéréotypé de la

4
nature féroce, caractéristique des écrivains romantiques. « Des coups de vent terribles, et
partant de tous les points du compas, rendent la manœuvre périlleuse. Nos voiles sont
déchirées ; nous risquons de rompre nos mâts ; pendant trois heures nous luttons sans
relâche contre des ouragans furieux. ».

Entrant dans la ville d'Athènes par la route d'Eleusis comme il l'avait fait quelques années
auparavant, son compatriote Chateaubriand, Lamartine trouve la ville d'Athènes laide et
indifférente. Malgré son désenchantement, il ne passe pas sous silence l’esprit hospitalier des
Grecs. Il fait l’éloge de l'hospitalité et de l'accueil chaleureux que lui réservent ses hôtes grecs
: « Çà et là, quelques femmes aux yeux noirs et à la bouche gracieuse des Athéniennes,
sortaient, au bruit des pas de nos chevaux, sur le seuil de leur porte, nous souriaient avec
bienveillance et étonnement, et nous donnaient le gracieux salut de l’Attique : "Bienvenus,
seigneurs étrangers, à Athènes ! "».

A Athènes, il est accueilli par le consul Autrichien Gropius qui lui propose une visite à
Thissío, que le poète français trouve indifférent. Le seul endroit qui a éveillé l'intérêt de
Lamartine était la colline de Pnyka. Ce n'était pas par hasard, car Lamartine à cette époque
avait manifesté son intérêt à s'impliquer dans l'action politique - il était candidat au Parlement
- et dans cette optique, il a trouvé un intérêt particulier pour l'endroit d'où les politiciens de
l'Antiquité prononçaient leurs discours.

Le 20 août 1832 (le lendemain de son arrivée), Lamartine et Gropius, pour éviter le soleil
estival, gravissent l'Acropole à 5 heures du matin. Là, Lamartine est enchanté par ce qu'il
voit. Ses sentiments changent soudain et il écrira plus tard « espèce de révélation divine de la
beauté idéale ». Ébloui, il posa la question « Où retrouvera-t-on et une époque et un peuple
pareils ?» Cependant, le 23 août, il quitte déçu les rivages de l'Attique pour gagner Chypre.

La Grèce de Lamartine

Ce qui est intéressant dans le cas de Lamartine, c'est l'oscillation entre les sentiments positifs
et négatifs pour les Grecs et la Grèce. Cette ambivalence peut d'abord être interprétée en
termes psychologiques. Quand Lamartine commence son voyage vers l'est, il n'est plus très
jeune, il est dans sa maturité. Il est célèbre pour son œuvre littéraire "Méditations Poétiques"
et pour son activité politique, ayant déjà été élu au Parlement français. Il est vrai que
Lamartine avait de grands espoirs pour ce voyage : le renforcement de sa foi religieuse
chancelante, l'amélioration de la santé de sa fille de onze ans et enfin, la poursuite de la
richesse. Tous ses espoirs furent déçus : les hésitations religieuses demeurent, sa fille meurt

5
en mars 1833 au Liban et ses plans d'affaires échouent. Ces événements le déçoivent
profondément, tandis que sa réélection au Parlement français à l'été 1833 l'oblige à
interrompre son voyage. Par conséquent, l'état psychologique de Lamartine pendant son
voyage est lourd et cela affecte définitivement son attitude. Le regard de Lamartine est triste
et arrogant. La réalité grecque le dérange ou le laisse indifférent.

En outre, l'hésitation de Lamartine entre admiration et déception s'inscrit dans un cadre


idéologique plus général. C'est l'expression d'une ambivalence plus générale vis-à-vis du cas
grec, qui caractérisait les peuples d'Europe occidentale à cette époque. Ces deux attitudes
peuvent être interprétées à partir de l'orientation idéologique du XIXe siècle.

Pendant le XIX e siècle le courant philhellène, apparu dans de nombreux pays européens, est
offert une aide significative à la lutte grecque pour l'indépendance à la fois matériellement et
moralement. L'admiration pour le monde antique et surtout l'esprit du romantisme ont
contribué au développement du philhellénisme. Sous l'influence du Romantisme, le citoyen
moyen apparaît comme le protagoniste de l'Histoire, si bien que ses désirs et ses passions sont
considérés comme le déclencheur de grands développements. Pour cette raison, la Révolution
grecque peut être considérée comme un « enfant du romantisme ». Le philhellénisme
occidental a été alimenté par la surprise, l'admiration et l'excitation pour les Grecs presque «
barbares » qui ont manifesté des vertus dignes des anciens habitants de leur terre2.

Le courant du philhellénisme au XIXe siècle exprime également la prétention affirmée des


peuples de l'Occident d'être ceux qui perpétuent l'héritage grec ancien 3. L'exploitation
politique de cette perception à l'occasion de la révolution grecque était attendue. De même
que l'Occident s'est engagé à publier les textes de l'antiquité classique grecque, il s'est engagé,
comme s'il s'agissait de sa propre responsabilité culturelle, à réintégrer la Grèce en tant
qu'entité indépendante dans l'histoire européenne. C'est aussi la raison pour laquelle il a
favorisé la création d'un tout petit État dans l'aire géographique délimitée par les toponymes
grecs anciens : Athènes, Thèbes, Corinthe, Argos... Les Grecs se sont battus pour gagner leur
liberté et l'Occident a contribué en offrant la structure organisationnelle, les institutions, les
prêts financiers et même les personnes physiques - mentors de la Grèce.

Le choix d'Athènes et non de Thessalonique comme capitale du nouvel État exprime la


tentative de relier le nouvel État à son ancien passé grec. Pour la même raison, Koraïs a créé
une nouvelle langue, l'archaïque, tandis que l'Église grecque s'est détachée du Patriarcat
2
Voir Δρούλια, Λ. (1975) ΙΒ, 314.
3
Voir Basch, S. (1995) 18.

6
œcuménique. Avec ces spécifications, l'État grec tire son identité uniquement et directement
de la Grèce antique.

La nation grecque s'est connue à travers l'image que l'Occident se faisait des anciens Grecs 4.
Les journaux exhortaient avec enthousiasme les historiens à déterrer les anciens toponymes et
à contribuer à un vaste programme de renommage des sites du royaume naissant. Ainsi
satisferaient-ils le désir des Philhellènes d'être appelés les lieux de leur patrie spirituelle par
leurs anciens noms5. Le tournant vers l'Antiquité éliminerait la barbarie asiatique et les
vestiges slaves et en même temps rendait grecs les emprunts culturels de l'Occident qui
affluaient vers la Grèce.

Cependant, le besoin de reconnaissance s'est progressivement transformé en angoisse lorsque


l'Europe commença à douter de l'authenticité des descendants des anciens Grecs. Les voix qui
exprimaient leur scepticisme à l'égard de la Grèce et des Grecs ont commencé à augmenter.
L'historien bavarois Jakob Philipp Fallmerayer en 1830, nie l'origine des Grecs modernes des
Grecs anciens, arguant que l'hellénisme a cessé d'exister en raison de son assimilation par les
populations slaves et albanaises qui habitaient la région grecque à partir du 6ème siècle 6.
Dans le même temps, divers voyageurs expriment leur déception face à l'image que présente
la Grèce du roi Othon. « Qui a vu Athènes est malheureux », écrivait Alexis de Valon 7.
Edmond About a soutenu que « en Grèce, le passé fera toujours l'injustice au présent » 8. A
son tour Lamartine, influencé par son admiration idéaliste pour la culture grecque antique, est
désagréablement surpris car l'image qu'il avait en tête avant son arrivée dans la région en est
démentie. Il retrouve la Grèce « petite, démembrée, torturée, pillée », « comme le squelette
d'un nain ! ».

En effet, l'image idéalisée de la Grèce et des Grecs ne pouvait masquer la réalité désagréable
d'un pays souffrant et affaibli. Les mœurs et coutumes des Grecs semblaient « barbares » aux
yeux des Occidentaux, tandis que les nouveaux grecs ne correspondaient pas à l'image
idyllique que les Européens s'étaient construite d'eux.

Selon les Grecs à cette époque, seules deux catégorisations s'appliquent aux Européens, les
philhellènes et les mishellénes : on voit bien la forte réaction émotionnelle d'un peuple

4
Voir Λιάκος, Α. (2007) p. 3 & 6
5
Voir Τωμαδάκης, Ν. (1955) p. 3-12
6
Voir Βελουδής, Γ. (1982) p. 29-39
7
Voir De Valon, A. (2007) p.5.
8
Voir About, Ε., (2018) p. 20.

7
soucieux d'exister, tout en se sentant attaqué de partout. Les représentants de l'Occident qui
expriment des opinions négatives sur la Grèce et les Grecs appartiennent à la catégorie des
mishellénes. Cette catégorie comprend également des voyageurs comme Lamartine et
Edmond About. Les réactions grecques vont de la désapprobation à la dérision.

En 1854-1855 Lamartine publie l'Histoire de la Turquie en huit volumes dans laquelle il parle
avec enthousiasme en faveur des Turcs et s'oppose aux Grecs9. Il y prétend que la bataille
navale de Navarin et la libération de la Grèce étaient une grande erreur politique. Ιl accuse
également les poètes Byron et Chateaubriand d’avoir entraîné l'Europe à prendre position en
faveur de la Grèce. Cette attitude de sa part a provoqué de vives réactions du côté grec. Les
intellectuels grecs condamnèrent la position pro-turcs et le mishellénisme de Lamartine ; de
même les poètes grecs l'attaquèrent avec des vers caustiques : en 1857, Karasoutsas écrivit «
Απόκρισις προς τον ποιητήν Λαμαρτίνον, συγγραφέα τουρκικής ιστορίας », un long poème
qui fut pour longtemps l'objet de débats dans les milieux littéraires de l'époque 10. Alexandros
Soutsos fustige aussi l’attitude du poète français.

Il est certain que le regard clair de ces personnes ne flatte pas le narcissisme collectif des
Grecs. C'est aussi la raison pour laquelle ces derniers les considèrent comme anti-grecs :
parce qu'ils se sont fait une image de la Grèce qui ne coïncide pas avec l'image que la Grèce a
d'elle-même. Bien sûr, cela ne signifie pas que cette image est fausse. Au contraire, ces
personnes ont formulé certaines des descriptions les plus claires et les plus lucides de la
Grèce et de son peuple dans les premières étapes de son histoire moderne. La littérature des
voyageurs, avec sa clarté et ses distances, est un matériau de premier ordre pour la
connaissance de soi des Grecs.

Après tout, tous ces gens, qui ont risqué un voyage en Grèce à une époque où les bandits
contrôlaient les routes maritimes et où le voyage en bateau était une aventure, l'ont fait par
intérêt, peut-être motivés par l'idée romantique qu’ils suivaient les traces d'Ulysse.

En tout cas, l'image de la Grèce que nous offre Lamartine est très intéressante, mais fortement
subjective. Dans ses écrits, l'auteur note tout ce qui a attiré son attention. Ce sont des images
fragmentaires des lieux qu'il visite, qui sont rendues avec des phrases peu élaborées, sur le
coup de l’impression ressentie. Le texte dans son ensemble pourrait être caractérisé comme le
témoignage d'un voyageur.

9
Voir De Lamartine, A. (1855)
10
Voir Καρασούτσας, Ι. (1856)

8
Alphonse de Lamartine appartient à la génération des écrivains - penseurs du XIXe siècle, qui
ont abordé l'Orient d'une manière différente de celle des écrivains du siècle précédent. Dans
leurs textes, c’est le voyageur qui est au premier plan, qui est mis en avant et ce s’accorde
avec les principes du Romantisme. C’est un récit avant tout subjectif, c’est le regard singulier,
celui de Lamartine sur le monde. Le réel est donc abordé à travers un regard égocentrique :
les aveux personnels, la personnification des paysages ainsi que la récurrence d’un lexique
tantôt appréciatif tantôt dépréciatif.

Aucun objet ne vaut plus que les besoins du sujet. Aucun espace, aussi unique qu'il puisse
paraître, ne dépasse finalement son destin : fonctionner comme un décor car le protagoniste
du drame reste le voyageur lui-même. Il porte le monde en lui : il choisit les lieux qu'il visite,
parle à la première personne, domine par sa présence, assume à la fois le rôle du narrateur et
du héros, impose ses vues, ses rythmes, organise le texte selon ses humeurs.

Ainsi, pour Lamartine, comme pour le reste des romantiques, le voyage constitue une quête
de soi, un retour aux origines de la civilisation européenne vécu comme un désenchantement.
Le voyage devient alors un motif pour produire l'écriture.

Pour conclure, le texte de Lamartine est intéressant car il donne à lire un tableau contrasté de
la Grèce de 1832 ; tableau où la désolation côtoie l’espoir ; l'héroïsme et la grandeur
contrastent avec la férocité et la brutalité ; la beauté avec la laideur ; un monde où les
paysages viennent s’associer à l’Humain.

9
ΒΙΒΛΙΟΓΡΑΦΙΑ

About, Ε., (2018). «Η Ελλάδα του Όθωνος», Αθήνα: εκδ. Μεταίχμιο.

Basch, S. (1995). « Le Mirage grec. La Grèce devant l’opinion française (1846-1946) »,


Hatier.

Βελουδής, Γ. (1982). «Ο Jakob Philipp Fallmerayer και η γένεση του ελληνικού ιστορισμού», 
Αθήνα: εκδ. « Ε.Μ.Ν.Ε.-Μνήμων ».

Berchet, J.C. (1985). « Le Voyage en Orient. Anthologie des voyageurs français dans le
Levant au xixe siècle », Bouquins, Laffont.

De Lamartine, A. (1855). « Historia de la Turquía», T. A΄, Paris, Libreria de Rosa y Bouret. 

De Valon, A. (2007). «Αι Αθήναι και τα γεγονότα της 3ης Σεπτεμβρίου 1843», Αθήνα: εκδ.
Φιλιππότη.

Δρούλια, Λ. (1975). «Η Ελληνική επανάσταση και η ίδρυση του ελληνικού κράτους (1821-
1832)», Ιστορία του Ελληνικού Έθνους, ΙΒ, Αθήνα: Εκδοτική Αθηνών.

Καρασούτσας, Ι. (1856). «Απόκρισις προς τον Ποιητήν Λαμαρτίνον Συγγραφέα Τουρκικής


Ιστορίας», Αθήνα: Τύποις Νικολάου Αγγελίδου.

Λιάκος, Α. (2007). «Γλώσσα και Έθνος στη Νεότερη Ελλάδα», Θέματα ιστορίας της
ελληνικής γλώσσας, Πύλη για την ελληνική γλώσσα.

Τωμαδάκης, Ν. (1955). «Περί των Αιτιών του Φιλελληνισμού», περιοδικό Αθηνά, αρ. τευχ.
59, 26/4/1833.  

10

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