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Dépasser la Guerre contre la Terreur

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École des Hautes Études en Sciences Sociales

Ecole doctorale de l’EHESS

Institut des Mondes Africains (IMAF)

Doctorat

Discipline : études comparatives du développement

PIGNÉ Jérôme

Au-dela du paradigme de la guerre globale contre la


terreur - le cas sahélien
Thèse dirigée par : Rémy Bazenguissa-Ganga

Date de soutenance : 24 janvier 2020

Rapporteurs 1 : Wullson Mvomo Ela, Professeur en Relations


Internationales, Yaoundé 2, IRIC (Institut des Relations Internationales du
Cameroun)
2 : Mohammad Mahmoud Ould Mohamedou, Professeur de
Relations internationales,Institut des Hautes Etudes Internationales et du
Développement, Genève

Jury 1 : Wullson Mvomo Ela, Professeur en Relations Internationales,


Yaoundé 2, IRIC (Institut des Relations Internationales du Cameroun)

2 : Mohammad Mahmoud Ould Mohamedou, Professeur de Relations


internationales,Institut des Hautes Etudes Internationales et du
Développement, Genève

3 : Yousra Abourabi, Maitre de Conférences, Science Politique,


Université Internationale de Rabat

4: Sami Makki, Maître de Conférences en science politique, Institut


d’Etudes Politiques de Lille

1
REMERCIEMENTS

Je tiens à remercier en premier lieu mon directeur de thèse le Professeur Rémy


Bazenguissa-Ganga pour l’accompagnement de ce long périple de réflexion et d’écriture. Je
remercie tout autant le professeur que l’homme pour les précieux conseils, orientations et
pour l’inspiration et l’élan qu’il a permis tout au long de cette thèse.

Je remercie l’ensemble des chercheurs, professeurs, experts, praticiens, qui ont contribué
d’une manière ou d’une autre à donner une valeur ajoutée à ce travail de recherche, en
particulier le professeur Mohammad Mahmoud Ould Mohamedou. Je remercie l’Institut de
Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM) qui a accompagné scientifiquement et
financièrement ma thèse. Je remercie également les partenaires, collègues et amis du Réseau
de Réflexion Stratégique sur la Sécurité au Sahel (2r3s) pour leur soutien et contributions.

J’ai une pensée particulière pour ma famille et mes amis qui m’ont soutenu et permis de
prendre le recul nécessaire dans les moments d’errements et périodes de doutes. Je rends ici
hommage à ma mère et à mon défunt père, sans qui tout cela n’aurait été possible. Je les
remercie pour leur indéfectible soutien et leur regard parfois incrédule sur cette riche
expérience.

Je remercie enfin ma future épouse pour sa présence et bienveillance.

2
RÉSUMÉ ET MOTS CLÉS

Résumé

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, les relations internationales ont été dominées par
le prêt à penser issu du paradigme de la guerre globale contre la terreur. L’Afrique, pourtant
peu enclin à devenir une priorité stratégique de la part de la première puissance mondiale
- Les Etats-Unis, a subi de plein fouet les stigmates d’un récit outrageusement sécuritaire et
militaire. La Corne de l’Afrique, puis le Sahel, sont devenus des théâtres d’expérimentation
de la guerre globale contre la terreur.

Caractérisé par une fragilité politique, économique et sociale structurelle, le Sahel est
également devenu le symbole et l’illustration d’une considérable mobilisation de la part de la
communauté internationale, en matière d’aide au développement. A partir de la fin des années
2000, la réponse aux crises protéiformes de la région porte un nom : l’approche globale. Notre
recherche tente de comprendre le contexte dans lequel l’Union européenne et les Etats-Unis
ont développé leur stratégie sécurité-développement dans une période de déstabilisation du
Nord-Mali, liée (notamment) à la présence de groupes armés terroristes - GAT.

A travers une approche inter et pluridisciplinaire, nous interrogeons la fécondité des


approches globales dans un contexte dominé par l’héritage de la guerre globale contre la
terreur. Notre démarche se veut également être un essai de dépassement du paradigme
sécuritaire, afin de développer de nouveaux schémas de pensée et d’analyses de la
problématique liée au terrorisme islamiste. Enfin, notre mobilisation est un plaidoyer pour le
décloisonnement de la pensée stratégique visant à relocaliser le débat sahélien à travers le
développement d’un récit endogène du sujet.

Mots clés

Sahel, terrorisme, contre-terrorisme, extrémisme violent, approches globales, Union


européenne, Etats-Unis, Islam, islamisme, sécurité, développement.

3
ABSTRACT AND KEY WORDS

Abstract

Since 9-11 attacks, International Relations have been dominated by the Global War on Terror
paradigm. The African continent, although not a strategic priority for the United States, has
dramatically suffered the security and military narrative. The Horn of Africa and the Sahel
rapidly became experimental for the so called paradigm.

The Sahel is politically, economically and socially fragile. It has also become a major focus of
international aid and development cooperation. Starting from the late 2000, the region has
experimented innovative strategies for conflict prevention and countering terrorism: the
comprehensive approaches. Through this research, we will intent to understand contextual
dynamics (Northern Mali attacked and sieged by armed terrorist groups for instance) in which
the European Union and the United States have developed their security and development
strategies for the region.

Through cross disciplinary methods, we will examine the accuracy of comprehensive


approaches in regard with the international and dominant context of the global war on terror.
We will also tend to go beyond the security paradigm in order to implement and experiment
new strategic thinking and way of analyzing islamist and international terrorism. In fact, our
endeavor is a plea for innovative strategic thinking meant to support local, endogenous and
sahelian narratives.

Key words

Sahel, terrorism, counter-terrorism, violent extremism, comprehensive approaches, European


Union, United-States, Islam, Islamism, security, development.

4
TABLE DES MATIERES

Contenu
REMERCIEMENTS ............................................................................................................................... 2
RÉSUMÉ ET MOTS CLÉS .................................................................................................................... 3
ABSTRACT AND KEY WORDS .......................................................................................................... 4
TABLE DES MATIERES....................................................................................................................... 5
INTRODUCTION ................................................................................................................................. 11
I - Définition du sujet, réflexion et enjeux de la recherche. ......................................................... 11
1. L’objet « Sahel » et sa problématisation ........................................................................... 11
a. Définir et penser le « Sahel » ................................................................................................ 12
b. Problématisation du sujet ...................................................................................................... 21
c. Hypothèses de travail ............................................................................................................ 26
d. Méthodologie et développement de la recherche .................................................................. 30
e. Les trois temporalités de la thèse........................................................................................... 33
II - Enjeux et défis de l’interdisciplinarité pour penser le Sahel ................................................. 38
1. Pluri et interdisciplinarité : les impératifs de l’objet « Sahel » ....................................... 38
a. Introduction ........................................................................................................................... 38
2. De la pluridisciplinarité à l’interdisciplinarité ................................................................. 40
a. Hypothèses de travail ............................................................................................................ 42
b. Contraintes et opportunité de l’interdisciplinarité ................................................................. 43
c. La méthode ............................................................................................................................ 44
d. L’interdisciplinarité en thèse et chez les jeunes chercheurs .................................................. 45
3. Au-delà de la production du savoir, quelles implications opérationnelles et politiques ?
47
a. « Policy oriented research » .................................................................................................. 47
b. Rendre le savoir opérationnel ................................................................................................ 49
c. Pluri et interdisciplinarité au Sahel ........................................................................................ 51
ère
1 partie : COMPRENDRE LES REALITES GEOPOLITIQUES FAVORISANT LE
DEVELOPPEMENT DU TERRORISME ISLAMISTE AU SAHEL ................................................. 53
CHAPITRE I : LE MALI - CENTRE NEVRALGIQUE DE LA CRISE SAHELIENNE ................... 53
I - La matrice malienne. Des défis à relever, des menaces à affronter. ...................................... 53
1. Mali : accuser les discours et les représentations ............................................................. 53
a. Les discours dominants de la crise malienne......................................................................... 53
b. La gouvernance et la corruption au Mali ............................................................................... 56

5
c. Le Nord-Mali ......................................................................................................................... 59
d. Les rébellions Touarègues au Mali ........................................................................................ 64
2. Rébellion de 2012 - de la rébellion à la crise transnationale ............................................ 69
a. Les notions de « crise » et de « terrorisme » : le risque de polarisation du débat ................. 69
b. 2012 : composantes de la nouvelle rébellion Touareg .......................................................... 71
c. Iyad Ag Ghali ........................................................................................................................ 76
3. Configuration et forces en présence au Nord-Mali .......................................................... 86
a. La ligne rouge entre les groupes rebelles et les groupes islamistes ....................................... 86
b. Les islamistes plutôt que les rebelles ..................................................................................... 87
c. Conclusion ............................................................................................................................. 90
CHAPITRE II : LE SAHEL AU DELA DU MALI .............................................................................. 98
I - L’Algérie dans l’équation sahélienne. ....................................................................................... 98
1. La gestion politique et sécuritaire du phénomène terroriste ........................................... 99
a. L’Algérie et le discours sur l’instrumentalisation des groupes armés islamistes .................. 99
b. 2003 : changement de dimension du GSPC ?...................................................................... 101
2. Les logiques d’hégémon régional dans l’espace sahélo-saharien. ................................. 105
a. Rivalités et compétitions entre l’Algérie et la Libye ........................................................... 107
b. L’Algérie et le Mali ............................................................................................................. 109
c. Algérie, AQMI, guerre contre le terrorisme ........................................................................ 111
II - La République Islamique de Mauritanie et le Niger dans l’équation sahélienne. ............. 117
1. La Mauritanie : entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne ..................................... 117
a. Tantôt incubateur tantôt persécuteur - un adversaire de taille pour AQMI ......................... 117
b. La stratégie mauritanienne de lutte contre le terrorisme ..................................................... 118
2. Le Niger face à l’incertitude régionale : un pays à la culture sécuritaire exposé ? ..... 121
a. Un pays fragile mais résilient .............................................................................................. 122
b. Le Niger hautement sollicité par ses partenaires - pourquoi ? ............................................ 125
III - Nigeria et Burkina Faso - des variables d’ajustement ? .................................................... 127
1. Intégrer le Nigeria dans le modèle sahélien ?.................................................................. 127
a. Le Nigeria : les risques de l’ « ethnisation » chez les groupes islamistes radicaux............. 128
2. Le Burkina Faso ................................................................................................................ 132
a. Le Burkina Faso : faiseur de paix et de guerre au Sahel ?................................................... 132
CHAPITRE III : COMPRENDRE LES REALITES ISLAMIQUES DANS LES PAYS DU SAHEL
............................................................................................................................................................. 135
I - Les réalités islamiques sahélo-sahariennes............................................................................. 135

6
1. L’Islamité au Sahel : comprendre les potentialités de radicalisation ........................... 135
a. Historiciser l’Islam sahélien ................................................................................................ 136
b. L’Islam soufi ....................................................................................................................... 137
c. La laïcité dans les pays du Sahel ......................................................................................... 138
2. L’Islam sahélien face aux réalités internationales .......................................................... 140
a. La perception du monde arabe de l’islam en Afrique ......................................................... 141
b. La religion, Etat et société ................................................................................................... 142
c. L’islam mondialisé et déterritorialisé .................................................................................. 144
d. L’islam réformisme ............................................................................................................. 146
II - Les spécificités religieuses de la Mauritanie, du Mali et du Niger. ..................................... 149
1. Les Islams du Mali ............................................................................................................ 149
a. Evolution des pratiques islamiques au Mali ........................................................................ 149
b. L’Islam politique au Mali - un avant et un après 2012 ? ..................................................... 151
c. La Da’ wa - symbole de l’islam transnationaliste ............................................................... 155
2. La Mauritanie .................................................................................................................... 160
a. L’Islam politique en Mauritanie .......................................................................................... 161
b. Réislamisation de la société et processus de radicalisation ................................................. 162
3. Le Niger .............................................................................................................................. 166
a. Les origines islamiques du Niger ........................................................................................ 166
b. Réformisme au Niger .......................................................................................................... 167
c. Les ONG islamiques ........................................................................................................... 171
ème
2 partie : THEORISER LES MOBILISATIONS VIOLENTES AU SAHEL, EVALUER LES
REPONSES PROPOSEES .................................................................................................................. 175
CHAPITRE IV : THEORISER LES MOBILISATIONS VIOLENTES AU SAHEL ........................ 175
I - AL Qaida au Maghreb Islamique - Structuration et évolutions d’un phénomène
transnational. L’Hypothèse du « glocal ». ................................................................................... 175
1. Les interactions entre le local et le global : Adapter les modèles de pensée ................. 175
a. Penser un modèle de compréhension de la violence islamiste au Sahel .............................. 175
b. Le concept « glocal »........................................................................................................... 177
c. Compréhension de la nature idéologique d’Al Qaida au Maghreb Islamique..................... 179
2. Idéologie de la nébuleuse et économie politique du groupe : paradoxe ou approche
complexe ? .................................................................................................................................. 183
a. L’économie politique d’AQMI............................................................................................ 183
b. AQMI : une entreprise « gangstero-djihadiste » ou politique ? .......................................... 186

7
II - Structuration de la nébuleuse terroriste au Sahel. Compréhension des dynamiques
transnationales et des stratégies. .................................................................................................. 195
1. Comprendre l’enracinement et la mobilité comme facteurs de résilience ................... 195
a. Structure organisationnelle et stratégie - quelle approche théorique ? ................................ 195
b. Les temporalités d’AQMI.................................................................................................... 199
c. Réalités et évolutions capacitaires d'AQMI ........................................................................ 205
2. Implantation locale, cohabitation et gouvernance - construire sa résilience ............... 208
a. Implantation locale - les enjeux du maillage social et ethnique .......................................... 208
b. Conclusion ........................................................................................................................... 212
CHAPITRE V : L’UNION EUROPEENNE ET L’APPROCHE GLOBALE AU SAHEL ................ 214
I - L’Europe pour désencarter la lutte contre l’extrémisme violent et le terrorisme au Sahel
......................................................................................................................................................... 214
1. Le développement au cœur de la relation eurafricaine .................................................. 214
a. Liens historiques et opportunités ......................................................................................... 215
b. Le contexte institutionnel entre l’Europe et l’Afrique - quel leadership européen ? ........... 218
c. Qu’est-ce que le développement ? ....................................................................................... 222
2. De l’Afrique au Sahel : La stratégie de sécurité et de développement de l’Union
européenne ................................................................................................................................. 227
a. Les défis de la cohérence : répondre à l’incertitude par des actions cohérentes et transverses
228
b. La coopération civilo-militaire ............................................................................................ 231
c. Aux origines conceptuelles de l’approche globale : le « Security-Development nexus »... 234
d. La stratégie sécurité-développement de l’UE au Sahel ....................................................... 237
e. Redéfinition des notions de crise pour éviter les systèmes de rente et les manipulations. .. 243
CHAPITRE VI : LES ETATS-UNIS AU SAHEL ............................................................................. 248
I - Origines conceptuelles et doctrinales de la « Global War On Terror » - GWOT................. 248
1. Etat de l’art : Notion de fragilité des Etats, faillite des Etats (« failed states ») ........... 248
a. « Fragile and failed states theories » .................................................................................. 249
b. Définitions de la notion de faillite et de fragilité de l’Etat .................................................. 251
c. La notion de sanctuaires et zones de non-droit : « safe havens » ........................................ 256
d. Limites et écueils des concepts............................................................................................ 257
II - Perceptions américaines de l’Afrique. .................................................................................. 260
1. L’Afrique : un entêtement du paradigme de la GWOT ? ............................................. 260
a. Les nouvelles menaces liées au terrorisme islamiste ........................................................... 260
b. Les conséquences des approches sécuritaires au Sahel ....................................................... 263

8
c. « Global War on Terror » sous les administrations Bush et Obama ................................... 265
d. L’exemple d’AFRICOM ..................................................................................................... 269
e. Le rôle de l’USAID ............................................................................................................. 271
f. Conclusion ........................................................................................................................... 273
ème
3 partie : ESSAI SUR UN CHANGEMENT DE PARADIGME ................................................... 275
CHAPITRE VII : REFLEXION SUR LA CONFLICTUALITE A L’AUNE DU TERRORISME ET
DE L’EXTREMISME VIOLENT ....................................................................................................... 275
I - Problématiser la lutte contre le terrorisme au Sahel. ............................................................ 275
1. Violence armée et conflictualité en Afrique .................................................................... 275
a. Nouvelles guerres et privatisation de la violence armée ..................................................... 275
b. Conflictualité en Afrique : Etat de l’art - quelle compréhension des facteurs de
conflictualité ? ............................................................................................................................. 279
c. Conflictualité, ressources naturelles et enjeux climatiques ................................................. 282
d. Les liens de causalité entre la sécurité alimentaire et les conflits........................................ 284
e. Pauvreté et conflictualité ..................................................................................................... 286
f. La conflictualité expliquée par le facteur religieux, ethnique et tribal ................................ 290
2. Le terrorisme et la guerre contre la terreur comme nouvelle forme de conflictualité ?
293
a. La guerre comme concept rigide ......................................................................................... 293
b. La guerre globale contre la terreur - un contexte ni guerre ni paix ? ................................... 295
c. La guerre contre le terrorisme - un système de conflits? ..................................................... 297
d. Ordre, désordre et notion de chaos, entre rupture et continuité en Afrique......................... 300
3. Terrorisme vs. Insurrection .............................................................................................. 306
a. Le piège de la contre-insurrection? ..................................................................................... 306
b. Groupes armés terroristes et insurgés : quel modus opérandi ? .......................................... 308
c. L’asymétrie au Sahel ........................................................................................................... 309
CHAPITRE VIII : DU CONSTAT AU CHANGEMENT ................................................................... 312
I - Quel modèle pour analyser le Sahel ? ..................................................................................... 312
1. Un triple constat : instabilité croissante et nécessaire changement de récits au Sahel 312
a. L’évolution de l’instabilité ces dernières années et inertie des politiques proposées .......... 312
b. Les écueils et la partialité de la majorité de la production académique et scientifique dans le
champ des études de sécurité au Sahel ........................................................................................ 315
c. Le Mali, point de fixation de la crise sahélienne, suite à la crise libyenne ......................... 317
d. La gouvernance et la fragilité des Etats ............................................................................... 319
e. Islam, terrorisme islamiste et les trafics .............................................................................. 321

9
2. Redécouvrir et décliner le Sahel ....................................................................................... 324
a. Concept de sécurité humaine - des origines au contexte de la lutte contre le terrorisme .... 327
b. La sécurité humaine en Afrique .......................................................................................... 332
c. L’apport des études critiques et du constructivisme ............................................................ 334
3. Penser la fluidité des interactions et l’imbrication des échelles .................................... 339
a. Acteurs et niveaux d’interactions : l’apport du transnationalisme et jeux d’échelles ......... 340
CONCLUSION ................................................................................................................................... 345
I - Décrire et comprendre le Sahel. .............................................................................................. 345
1. La matrice sahélienne à l’aune des défis sécuritaires et du développement ................ 345
a. Comprendre les enjeux et réalités géopolitiques au Mali et au Sahel ................................. 345
b. Violence armée, terrorisme et extrémisme violence ........................................................... 348
c. Les approches globales comme lutter contre une insécurité protéiforme, dans un contexte
volatile ......................................................................................................................................... 350
d. Dépasser la rigidité du paradigme de la guerre globale contre la terreur ............................ 352
II - Réhabilitation des sciences sociales, production d’une réflexion stratégique, émergence
d’une communauté de pensée africaine, contribution pour l’existence d’Etats stratèges ...... 354
1. En finir avec les écueils analytiques sur le Sahel et la domination d’un récit exogène 354
a. Au-delà des imaginaires collectifs de la guerre contre la terreur ........................................ 355
b. Redéfinition et changement de paradigme : une nécessaire contribution des sciences sociales
356
c. Le cadrage méthodologique ................................................................................................ 358
2. Redonner la parole au chercheur local en vue d’une africanisation de la lutte contre
l’insécurité .................................................................................................................................. 360
a. Une expertise africaine avant toute chose ........................................................................... 360
b. De la pensée stratégique à la conscientisation des peuples ................................................. 362
BIBLIOGRAPHIE THESE ................................................................................................................. 365

10
INTRODUCTION

I - Définition du sujet, réflexion et enjeux de la recherche.

1. L’objet « Sahel » et sa problématisation

 Contexte et questionnements initiaux

Le Sahel, objet d’émerveillements et d’interrogations nourrit également les plus grandes


inquiétudes et suspicions dans les récits et imaginaires occidentaux. La situation qui prévaut
dans la région depuis 2013 tend à donner raison aux afro pessimistes. Notre recherche est
stimulée par une série de questionnements initiaux constituant la pierre angulaire de notre
démarche : Comment en est-on arrivé à ce niveau d’incertitude et de chaos, malgré la
considérable mobilisation internationale pour le Sahel ? Comment le récit et le paradigme de
la guerre contre la terreur, développés dans un contexte singulièrement différent, ont-ils pu
devenir le cadre de référence pour appréhender la problématique sécuritaire au Sahel ? Malgré
la foisonnante littérature sur le Sahel, aucune démarche n’a semblé, jusqu’ici, permettre de
dépasser le cadre et modèle actuel d’analyses des enjeux de sécurité et de développement du
Sahel. Avant de formuler de nouvelles hypothèses de travail, notre démarche nous amène à
établir une analyse rationnalisant les réalités empiriques et conceptuelles du sujet. Nous nous
efforcerons de travailler dans une logique dépassionnée afin de contribuer à de nouveaux
horizons (optimistes ?) épistémologiques. A rebours des impératifs et des réactions politiques
immédiates, et court-termistes, de la lutte contre le terrorisme, nous inscrivons cette recherche
dans une perspective décloisonnée et pluridisciplinaire, que nous estimons nécessaire pour
faire vaciller la rigidité du paradigme de la sécurité. Nous émettons également l’hypothèse
que cette entreprise académique et scientifique doit avoir le souci de contribuer à la mise à
disposition d’outils pour les décideurs politiques. Cet espace de recherche est un lieu de
rencontre des disciplines et des acteurs contribuant à un nouveau champ d’expertise et à une
dépolarisation des débats, actuellement hautement politisés et idéologisés. Les différentes
formes de mobilisation armée et violentes au Sahel (rebellions Touarègues, terrorisme)
suscitent de vifs débats académiques et politiques dont nous soulignons et regrettons le
manque d’objectivité. Le changement de paradigme qui est au cœur de notre préoccupation
permet d’envisager d’autres formes de débats et d’analyses, en pensant notamment la sécurité

11
par le bas (l’individu). L’ambition est également de penser le contre-terrorisme et le « nexus »
sécurité-développement, dans un contexte africain et sahélien. Autrement dit, penser l’Afrique
à l’ère moderne, loin des schémas déterministes, figés et stigmatisant des dernières décennies.

Enfin, l’inertie des politiques et la dégradation de la situation sur le terrain appelle à la


responsabilisation de chacun (praticiens, chercheurs, décideurs). Le présent travaille appelle à
une réhabilitation des sciences sociales dans le domaine de la sécurité - approche peu
orthodoxe dans le monde francophone. En mêlant analyses discursives, profondeur empirique
et débats théoriques, le Sahel devient un merveilleux laboratoire d’expérimentations
scientifiques. Il devient également un espace pour réévaluer la relation entre penseurs et
décideurs ô combien nécessaire, tout en contribuant au renouveau des études de sécurité.

a. Définir et penser le « Sahel »

 Les enjeux de la définition

Pour l’Union africaine, « il y a plusieurs entendements des contours géographiques et


géostratégiques de ce qui constitue le Sahel, ce qui prête parfois à confusion » (stratégie de
l’UA pour la région du Sahel, août 2014). L’Union africaine définit le Sahel de deux
manières. « D’une part, l’espace géographique de la zone sahélo-saharienne. Il s’agit là de
l’ensemble des pays situés sur la bande sahélienne séparant l’Afrique du Nord et l’Afrique
sub-saharienne. Cela inclut les pays suivants : l’Algérie, le Burkina Faso, la Libye, le Mali, la
Mauritanie, le Niger, le Soudan et le Tchad1 ». Et d’autre part, l’UA considère qu’il y a « des
pays qui sont en dehors de cette zone mais qui méritent, tout de même, une attention
particulière, notamment la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Nigeria et le Sénégal 2 ». L’Institut
d’études de sécurité (Institute for Security Studies - ISS) rappelle3 « qu’il n’existe pas de
définition établie et internationalement partagée du « Sahel » ou de la région « sahélo-
saharienne ». Ces espaces sont entendus, tant dans la littérature spécialisée que dans la
pratique, de façon soit très élargie (c’est le cas isolé de la stratégie de l’UA), comme la zone
des grandes plaines désertiques du Sahara allant de l’océan Atlantique jusqu’à la mer Rouge,

1
« Stratégie de l’Union Africaine pour la Région du Sahel », 12 août 2014,
http://www.peaceau.org/fr/article/strategie-de-l-union-africaine-pour-la-region-du-sahel.
2
Ibid.
3
ISS, op cit. page 2.

12
soit de façon très ciblée sur quatre ou cinq pays de l’Afrique occidentale et/ou centrale (une
approche plus généralement retenue à quelques nuances près)».
Toutefois, s’il n’existe pas de définition qui fait l’unanimité, le Sahel est généralement perçu
comme un espace complexe, dépeint sous un angle relativement pessimiste, malgré la
reconnaissance d’une richesse culturelle et géographique sans précédent.

 Le Sahel géographique

Le Sahel doit être compris comme un espace de mouvement et caractérisé par la notion
d’incertitude (Walther, Retaillé, 2010). Le Sahel est une bande de plus de 5000 kilomètres
(D’Ouest en Est) et d’environ 450 kilomètres de largeur. C’est un espace de transition entre la
zone saharienne et les savanes du domaine soudanien. « En tant que telle, la ceinture
sahélienne est comparable à d'autres espaces de circulation et de dissidence, familiers aux
historiens et aux anthropologues » (Bayart, 2010). Dans les imaginaires collectifs le Sahel
représente un espace ancestral de mobilités des biens et des personnes. On associe également
les communautés Touareg à cet espace. « La terminologie du Sahel est profusément
contrastée. Mot arabe qui signifie littéralement rivage, le Sahel désigne aujourd’hui
exactement le contraire de son sens d’origine. A priori, le Sahel serait là où la régularité des
conditions de l’écologie et du climat rend à nouveau la vie possible après le franchissement
particulièrement pénible de l’immense désert saharien. De nos jours, le Sahel est antinomique
de sa propre signification » (Mohamed Saleck, ibid. 2010). La géographie du Sahel est
devenue, ces dernières années, une géographie de l’insécurité et de l’instabilité, de la
Mauritanie à la Somalie4. Le Sahara n’est plus seulement un espace géographique mais un
espace de conflits et d’incertitude.

4
Antonin Tisseron, ibid. p 111.

13
France Culture, « La relève des savoirs…en histoire de l’espace saharo-sahélien », La
fabrique de l’Histoire, 18 juin, 2015, https://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-l-
histoire/semaine-speciale-idees-savoirs-la-releve-44

 Le Sahel politique

Les Etats du Sahel sont caractérisés par une fragilité et une vulnérabilité de leurs Etats
postcoloniaux (Mohamed Saleck, 2010). Une précarité frappante dès l’obtention des
indépendances5. Sur le plan politique, les Etats de la région ont en commun une fragilité
institutionnelle et une pluralité ethnique et linguistique 6. Leurs systèmes de gouvernances sont
régulièrement pointés du doigt (corruption, clientélisme, prédations) par les organisations de
la société civile et par certains partenaires internationaux, eux-mêmes tiraillés dans leur
approche de la gouvernance, pourtant une priorité des différentes stratégies et initiatives pour
le Sahel, depuis quasiment une décennie. Au moment de la crise malienne, beaucoup
d’analyses tentent d’alerter sur le risque de contagion et de déstabilisation politique et
sécuritaire de pays comme la Mauritanie, le Niger ou encore le Burkina Faso. Le Sahel est
traversé depuis plusieurs années par des crises politiques et de gouvernance liées à des
facteurs endogènes et exogènes. Au niveau local, les systèmes socio-politiques sont
complexes et généralement caractérisés, au niveau du leadership tribal et ethnique, par des
alliances et allégeances changeantes et mouvantes. Au Sahel, le politique doit, en

5
Olivier Hanne, Guillaume Larabi, « LUTTE CONTRE LE TERRORISME ET SÉCURITÉ AU SAHEL :
ÉTAT DES LIEUX, ENJEUX ET PERSPECTIVES » 20 juin 2016, https://sd-magazine.com/anti-
terrorisme/lutte-contre-le-terrorisme-et-securite-au-sahel-etat-des-lieux-enjeux-et-perspectives.
6
Anne Guion, « Crise au Mali : le rôle de l'Algérie décrypté », 23 janvier 2012, Lavie,
http://www.lavie.fr/actualite/monde/crise-au-mali-le-role-de-l-algerie-decrypte-23-01-2013-35271_5.php.

14
conséquence, être analysé dans des perspectives multiniveaux (local, national, transnational),
sans jamais négliger les liens historiques entretenus avec l’extérieur, en particulier ceux avec
l’ancienne puissance coloniale et les régimes politiques laissés en héritage7. Ce dernier point
est essentiel pour la compréhension et l’analyse que nous ferons des systèmes politiques
d’interdépendances et d’autolégitimation entre Etats sahéliens et partenaires internationaux
(rente de la lutte contre le terrorisme).

 Le Sahel et les Touaregs

Les Touaregs fascinent, notamment dans quelques chancelleries occidentales, dont la France,
symbolisent l’évasion, une culture lointaine. Ils attirent l’attention à plusieurs égards : leur
résilience naturelle, leur mode de vie nomade, leur culture de la musique, le rôle des femmes
dans des sociétés dites matriarcales et enfin, leur forte culture identitaire qui a amené quelques
groupuscules Touaregs (non majoritaires au sein de leurs communautés) à des mobilisations
politiques et armés au Niger et au Mali. Les Touaregs sont l’un des symboles de la richesse
culturelle de l’espace sahélo-saharien. Ils sont également le symbole de cette pauvreté
endémique où les populations doivent faire preuve de résilience et de créativité pour survivre
à la dureté du climat, dans un environnement social, politique et sécuritaire de plus en plus
hostile et fragile.

7
Pour approfondir, voir Jean-François Bayart, « l’Afrique dans le monde : une histoire d’extraversion », Critique
internationale / Année 1999 / 5 / pp 97 - 120.

15
Philippe Rekacewicz, « Le conflit touareg », Le Monde diplomatique, https://www.monde-
diplomatique.fr/cartes/touaregs1995

 Le Sahel économique

Les crises politiques s’adossent aux crises économiques, aux crises agro-climatiques et
nutritionnelles récurrentes depuis les années 19708. Le Sahel est caractérisé par sa fragilité
économique structurelle multiforme et le manque de croissance durable sectoriel. « Les pays
africains au sud du Sahara sont soumis depuis le milieu des années 70 une crise économique :
le produit par habitant a augmenté plus lentement en Afrique pendant les années 70 que dans
toute autre région du monde et la croissance a été plus lente qu'au cours des dix années qui
ont précédé. Cette crise se manifeste également par la dégradation de la situation dans le
secteur agricole, la crise générale de la balance des paiements et la crise budgétaire des
Etats9 ». Les défis agricoles et sanitaires sont « marqués par la nécessité d’augmenter la
productivité alors que les terres arables se raréfient10 ». Certains évoquent la nécessité d’un

8
Serge Michailof, ENA hors les murs, ibid.
9
J-L Amselle, « La politique de la Banque Mondiale en Afrique au sud du Sahara », En mémoire, Politique
africaine, document non-daté.
10
Jean-Marc Châtaignier, « Co-construire une plateforme de partage de connaissances pour le Sahel et la
Méditerranée ? Quels objectifs ? Quels enjeux ? », in « Mali et Sahel : nous sommes tous sahéliens », ENA hors
les murs, N°467, Janvier-Février 2017.

16
plan Marshall11 pour redresser la situation dans les pays sahéliens, pris dans un piège de
pauvreté et de conflit12, à la faveur d’une dégradation de la situation climatique dont on ne
connait pas encore l’envergure.

Certaines zones du Sahel sont riches en ressources naturelles, réparties de manière inégale. Le
tourisme est un moteur des économies locales et permet, de manière extraordinairement
directe, d’impacter le quotidien des populations. Maurice Freund nous donne des éléments
tangibles à ce sujet, concernant la Mauritanie : « Quand Point Afrique est arrivé en
Mauritanie, à Atar, le taux de pauvreté était de 58%. Cinq ans plus tard, avec les activités
touristiques il est tombé à 28%13 ».

 La démographie du Sahel

Le Sahel, sur le plan démographique, n’échappe pas aux réalités africaines. 41% de la
population du continent a moins de 15 ans. La démographie sahélienne doit être interrogée à
l’aune de son potentiel économique, politique (à travers la structuration de la société civile
notamment), culturel, etc. Depuis quelques années, la démographie est perçue comme une
réalité négative, un fardeau. Elle est associée aux sujets de la migration, des conflits et de la
pauvreté. Le défi est d’interroger la capacité des Etats concernés à inverser teintés de
négativité pour des perspectives et horizons meilleurs. La démographie ne peut être une
fatalité pour l’Afrique et en particulier pour le Sahel. La démographie, à travers la jeunesse
qu’elle incarne, doit être constitutive d’un avenir propice et dynamique. Cette problématique
doit faire l’objet d’une plus grande conscientisation politique des élites, de la société civile,
appuyée de manière intelligible et cohérente par la communauté internationale. Ce n’est pas le
cas aujourd’hui. La démographie galopante au Sahel ne peut être la cause de l’immobilisme et
de la fatalité. Elle doit, au contraire, être au cœur de la modernité et de l’innovation.

11
Serge Michailof, « Faut-il un plan Marshall pour le Sahel ? », in « Mali et Sahel : nous sommes tous
sahéliens », ENA hors les murs, N°467, Janvier-Février 2017.
12
Camille Laville, Sylviane Guillaumont Jeanneney et Jaime de Melo, « Le Sahel est dans une situation de
pièges de pauvreté et de conflit : un appel à l’action internationale », in « Mali et Sahel : nous sommes tous
sahéliens », op cit.
13
Assanatou Baldé, « Maurice Freund : « Il est trop tard pour le Mali, il fallait agir il y a 20 ans ! » »,
http://www.afrik.com/maurice-freund-il-est-trop-tard-pour-le-mali-il-fallait-agir-il-y-a-20-ans.

17
 Enjeux et défis au Sahel : Le récit dominant de la sécurité

Le Sahel est généralement définit par les enjeux auxquels il doit faire face plutôt que par ses
caractéristiques propres. Pour l’Ambassadeur J-M Châtaigner, représentant spécial de la
France pour le Sahel, le Sahel fait face à six (6) défis majeurs 14. Mais le Sahel c’est avant tout
un espace de transit entre deux réalités spatiales et temporelles du continent africain : le
Maghreb et l’Afrique subsaharienne. Littéralement le mot sahel désigne en arabe le
« rivage », la « bordure ».

Sur le plan sécuritaire, la littérature dominante décrit le Sahel comme un espace de non-droit,
un sanctuaire pour les groupes armés terroristes et les trafiquants. La production anglo-
saxonne transpose les schémas de l’Afghanistan et les récits de la guerre contre la terreur
(Sahelistan, Afghanisation et talibanisation du Mali, arc de crise sahélien, croissant de la
terreur, Somalisation du Mali et du Sahel, etc.). L’espace sahélo-saharien est, certes, devenu,
au début des années 2000, une région fragilisée par l’implantation de mouvements islamistes
radicaux liés à Al Qaida (GSPC, puis AQMI), en sus de l’augmentation des différents trafics
présents dans la région. Cette narration est devenue un outil de lobbying auprès de
l’administration américaine, au lendemain des attentats du 11 septembre. Le Sahel est dépeint
comme l’eldorado de la corruption, de l’impunité, des trafics en tout genre, et de la croissance
des phénomènes d’insécurité liés au terrorisme. Fin 2011, début 2012, aux prémices de la
dernière rébellion Touarègue au Nord-Mali, le risque d’une dégradation de la stabilité du pays
et d’une contagion régionale (liée à la présence d’armements et de groupes armés terroristes)
est palpable et nécessite de déployer des moyens et approches holistiques. Bon nombre
d’experts prédisaient une crise sahélienne « probablement inscrite dans le temps (Mezouaghi,
2012, IFRI) et des « problèmes (qui) ne disparaitront pas du jour au lendemain15 ».

Pour autant, ces analyses souffrent de nombreux écueils et projettent une réalité biaisée,
malgré les crises récurrentes et les fragilités structurelles. Elles éludent les disjonctions et la
complexité des réalités socio-anthropologiques, politiques, historiques et géographiques du
Sahel. « Le Sahel présente la particularité de combiner à grande échelle et de façon

14
Les défis sont, selon l’Ambassadeur: la démographie, un défi économique et social, environnemental, un défi
« des savoirs et de l’inégalité de l’accès aux compétences », un défi sécuritaire et enfin le défi de « la légitimité
de la gouvernance ». https://www.linkedin.com/pulse/s%C3%A9curit%C3%A9-et-d%C3%A9veloppement-au-
sahel-enjeux-dune-pour-le-chataigner/, consulté le 18 janvier 2018.
15
Echanges avec Rudolph Attalah, printemps 2013, Washington DC.

18
transfrontalière des crises multiples - politiques, sécuritaires, alimentaires,
environnementales, sociales, voire sociétales - qui placent les réponses « classiques » face à
leurs limites. Cette zone a vu émerger une prise de conscience générale qui invite aujourd’hui
à profondément revisiter les paradigmes de l’aide16 ».

 Les tentatives de réponse à la fragilité du Sahel

L’essentiel des réponses adoptées pour répondre aux défis de la stabilité au Sahel ont été,
depuis une décennie, essentiellement sécuritaire et militaire. Malgré les discours sur la
prévention et la gestion des conflits et la nécessité d’articuler projets de sécurité et de
développement, les grandes puissances présentes au Sahel (France, Etats-Unis, système des
Nations-Unies, Union européenne) peinent à proposer des approches holistiques, inclusives et
multisectorielles. La lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent s’est majoritairement
articulée autour de projets de renforcement des capacités militaires et sécuritaires des Etats de
la sous-région. En matière de développement, de gouvernance et d’aide humanitaire, la région
du Sahel est une priorité de la communauté internationale. A la lumière de ces éléments, nous
nous interrogerons sur les raisons de l’incapacité (ou le manque de volonté) des Etats et de
leurs partenaires à proposer des réponses en adéquation avec les discours énoncés. Nous
poserons également l’hypothèse de la nécessité de développer des outils alternatifs de
compréhension des multiples stratifications de l’insécurité au Sahel (Jourde, 2011) pour que
des solutions idoines soient proposées.

Le premier constat est que le Sahel fait l’objet d’une forte mobilisation internationale depuis
quelques années, en particulier depuis 2012, (débuts de la crise malienne). « Les stratégies et
forums de coordination régionaux se sont multipliés et la communauté internationale a
consenti un déblocage massif de fonds en faveur de la région 17 ». Cette mobilisation s’est
matérialisée par la production et la mise en œuvre de stratégies pour le Sahel (bien que chaque
acteur ait sa propre définition et vision du Sahel qui dépend notamment de ses intérêts) : « la
forte mobilisation de la communauté internationale autour de la situation politique,
sécuritaire et humanitaire dans le Sahel a souvent eu comme point de départ l’élaboration de

16
Coordination Sud, « Urgence, développement, migrations : Sahel, ce lieu propice au questionnement »,
https://www.coordinationsud.org/actualite/urgence-developpement-migrations-sahel-lieu-propice-
questionnement/.
17
Andrew Lebovich, “Rassembler le désert: comment promouvoir l’intégration régionale Sahel-Maghreb, Policy
Brief, ECFR, Juillet 2017.

19
documents d’orientation connus sous l’appellation « stratégies Sahel » 18 ». Le deuxième
constat est que la majorité des stratégies développées prônent des articulations similaires
autour de la sécurité et du développement, par le biais d’approches dites globales et
inclusives, sur le long terme « et en partenariat avec les autres porteurs de stratégie19 ». Le
troisième constat est que, malgré cette forte mobilisation autour d’importants projets de
développement et pour répondre aux enjeux de l’urgence humanitaire, l’attention est focalisée
sur les projets liés à la coopération sécuritaire et militaire. Seules les stratégies et les
programmes liés au renforcement de la sécurité apparaissent comme particulièrement visibles,
notamment par les critiques dont ils font l’objet. Quatrième constat, le foisonnement de
stratégies pour le Sahel interroge sur les défis de la coordination, de la complémentarité et de
la mise en synergie des différentes actions menées pour le Sahel. Cette mobilisation
internationale s’est effectuée tant au niveau d’organisations régionales et internationales qu’au
niveau des Etats. En 2015, l’Institute d’études de sécurité (Institute for Security Studies - ISS)
fait le point sur onze (11) stratégies, sans oublier de mentionner l’existence d’autres stratégies
et initiatives telles que la création du G5 Sahel, la stratégie de la France, du Danemark ou
encore des Etats-Unis20.

Malgré les spécificités de certaines initiatives, le socle commun se définit autour d’un espace
géographique commun, la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Tchad et le Burkina Faso ; espace
qui forme le G5 Sahel. Difficile pour autant de savoir comment s’est faite, d’un point de vue
temporel et stratégique, l’articulation entre les différentes stratégies et la mise en place du G5
Sahel21.

18
ISS, ECDPM, « Stratégies Sahel : L’impératif de la coordination », Note d’analyse 76, mars 2015, page 1.
19
ISS, ibid. page 3.
20
La note susmentionnée met en lumière onze (11) stratégies ou initiatives pour le Sahel. Elles concernent : la
Banque africaine de développement (BAD), la Banque islamique de développement (BID), la Banque mondiale
(BM), la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), la communauté des Etats
sahélo-sahariens (CEN-SAD), la Communauté économique des Etats de l’Afrique Centrale (CEEAC),
l’Organisation de la conférence islamique (OCI), l’Organisation des Nations-Unies (ONU), l’Union africaine
(UA), l’Union européenne (UE), l’Union du Maghreb arabe (UMA). Voir ISS, op cit. page 2.
21
En 2014, le système des Nations-Unies devait organiser à Nouakchott, en République Islamique de
Mauritanie, un atelier sur sa stratégie intégrée pour le Sahel. La période correspondait à la création du G5 Sahel.
Le système des Nations-Unies voyait d’un mauvais œil la création d’une entité supplémentaire alors que la
stratégie des Nations-Unies priorisait une action programmatique sur les pays du G5 Sahel. A l’époque, les
Nations-Unies avaient une envoyée spéciale pour le Sahel (Office of the Special Envoy for the Sahel - OSES),
indépendante, qui finira par être rattachée à UNOWAS (Dakar), le bureau régional des Nations -Unies pour
l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique Centrale et le Sahel. Il était d’ailleurs question qu’OSES se développe et soit basé
en Mauritanie. Projet qui ne verra pas le jour.

20
Sur le plan national et régional, qu’en est-il de la mobilisation des Etats de la région ? La
faible coordination semble montrer des intérêts et des perceptions différentes de la situation ;
ajouté à une méfiance relativement développée entre les différents pays sahéliens22. Les Etats,
faiblement dotés en capacité et ressources financières et capacitaires, favorisent des approches
sécuritaires et militaires pour lutter contre le terrorisme (c’est le cas notamment de la
Mauritanie et du Niger dont le rapport à l’outil sécuritaire et militaire est très largement
affirmé et décomplexé). L’approche normative et stato-centrée développée sur la
problématique des frontières (peut-on réellement sécuriser les frontières du Sahel ?) est
symptomatique de l’inadéquation des actions proposées par les Etats sahéliens. La maitrise
des espaces et des territoires est une obsession des Etats et de leurs partenaires. On
s’interrogera ultérieurement sur les alternatives et les défis de la gouvernance politique de
l’espace sahélo-saharien.

b. Problématisation du sujet

Notre recherche analyse, interroge, les réalités sécuritaires et institutionnelles sahéliennes au


lendemain du 11 septembre 2001. Le Sahel, espace de fragilité économique, politique et
sociale, est un véritable laboratoire permettant d’interroger la fécondité d’un certain nombre
de choix politiques et institutionnels, au niveau des Etats et dans la relation qu’ils développent
avec les partenaires techniques et financiers (PTF). L’émergence de groupes armés islamistes
dans la région n’a fait que renforcer une équation déjà vigoureusement complexe. Nous
l’avons discuté en introduction, les relations internationales au XXIème siècle ont subi une
forte polarisation avec les attentats du 11 septembre 2001. L’Afrique, longtemps considérée, à
tort, comme un espace et un objet d’études en marge des relations internationales a été
rattrapé par les réalités idéologiques, politiques et sécuritaires liées à l’analyse et aux défis
post 11 septembre. C’est à l’aune du recentrement de l’Afrique au cœur de la guerre globale
contre la terreur (Global War on Terror) que nous posons les jalons de notre recherche.

22
Les algériens fustigent l’attitude du gouvernement malien qu’ils considèrent trop laxistes, notamment dans les
négociations menées par la libération d’otages et le paiement de rançons. Les mauritaniens, bien que plutô t
efficaces dans leur approche frontale et militaire de la lutte contre le terrorisme, sont soupçonnés, d’avoir, ces
dernières années, conclu un pacte de non-agression avec AQMI et enfin, connait-on les réflexes psychologiques
vis-à-vis du « grand frère » algérien dans la région, accusé de souffler le chaud et le froid sur les groupes
islamistes à des fins d’hégémon régional et pour attirer la rente politique et diplomatique de la guerre globale
contre le terrorisme.

21
La problématisation du sujet, en tant qu’opération scientifique, a pour objectif de répondre à
une série de questionnements théoriques et empiriques de la mise en pratique de la lutte contre
le terrorisme au Sahel. Cantonnée à un cadre rigide (paradigme de la guerre contre la terreur),
elle s’exprime pourtant à travers des schémas (et des discours) politico-institutionnels prônant
le dépassement des stigmates sécuritaires et militaires de la « Global War on Terror ». Cette
expression a un nom : l’approche globale. Si le concept dénote d’une volonté novatrice de
s’attaquer au fléau de l’extrémisme violent et du terrorisme, l’analyse de sa mise en œuvre
relate une certaine complexité, voire un problème d’opérationnalisation. Comment les
approches globales sont-elles conceptualisées, puis mises en œuvre ? Pourquoi, au-delà des
discours sur l’articulation sécurité-développement, l’approche globale peine véritablement à
se matérialiser sur le terrain ?

 Argument et fil conducteur

Nous partons du constat que L’inertie provient moins du nombre de stratégies proposant une
collaboration avec les pays de la sous-région pour lutter contre le terrorisme et les
phénomènes d’insécurité que l’incapacité des acteurs à mettre en pratique leurs politiques
prônant une articulation entre sécurité et développement. Cette inefficience résulte d’un
déphasage entre les politiques et stratégies mises en place (focus sur les stratégies proposées
depuis Bruxelles et Washington) et la réalité de terrain, celle des populations et des sociétés
du Sahel. Autrement dit, le décalage entre les réalités, les logiques institutionnelles (leur
temporalité) et politiques des acteurs internationaux et la réalité vécue par les acteurs locaux
ne permet pas d’inscrire les politiques de coopération dans la réalité locale des « développés
». Cette disjonction (Lavigne Delville, 2016) entre politique et pratique relève également de
l’incapacité des deux acteurs mentionnés, au-delà de leurs discours, à mettre en place des
stratégies et programmes de coopérations transverses et multisectorielles, censés incarner
l’approche globale.

Pour appréhender avec acuité les limites de l’action internationale au Sahel, il nous parait
nécessaire de décortiquer l’ensemble des facteurs et des acteurs qui interviennent dans les
processus de production et de fabrication des stratégiques extérieures, proposées aux acteurs
locaux, d’une part. D’autre part, c’est étudier de manière empirique et ethnographique la
réception de ces stratégies d’aide par les acteurs locaux. Cette méthode appelle donc à un
décloisonnement disciplinaire permettant d’évacuer les analyses issues de la littérature

22
classique stato-centrée pour faire émerger une approche socio-anthropologique des politiques
de coopération (notamment les coopérations sécuritaires et militaires), en tant que politique
publique (Lavigne Delville, ibid.). Cette approche nécessite de dépasser l’analyse des
discours, insuffisante pour saisir la complexe réalité des relations entre acteurs producteurs de
stratégies et les récipiendaires. Une véritable compréhension des approches globales implique
d’analyser les différents stades de la projection d’une stratégie (conception, instruments, mise
en œuvre). Les trajectoires politiques et bureaucratiques ne sont pas linéaires et mettent en
scène des systèmes d’appropriation, de lutte d’influence, d’intérêts divergents, de
représentations des menaces et des objectifs politiques différents.

Pour aborder la problématique sécuritaire au Sahel de manière pratique et opératoire, un


travail minutieux doit être réalisé sur l’ensemble des processus décisionnels multi-acteurs
mettant en scène la complexité de la coopération entre un partenaire international (l’Union
européenne) et les pays sahéliens. Pour ce faire, nous nous appuierons notamment sur le
courant constructiviste afin de déchiffrer les représentations des acteurs étudiés. Ces
représentations se situent à plusieurs niveaux : d’une part, les perceptions des uns vis-à-vis
des autres et d’autre part, les représentations que se font les acteurs (en capacité de produire
les stratégies de coopération) de la menace sécuritaire au Sahel. Notre champ d’études met en
lumière une double disjonction : celle entre politique et mise en pratique et disjonction entre
réalités institutionnelles et politiques du partenaire extérieur (UE) et les réalités des acteurs
locaux.

 Penser la violence armée à travers un nouveau modèle de pensée

Au-delà des aspects méthodologiques, l’objet étudié fait apparaître des défis et enjeux
scientifiques que nous mettons au cœur de notre réflexion. L’objet « Sahel » est devenu un
champ convoité, sans pour autant qu’il fasse l’objet d’une mobilisation scientifique dépassant
les carcans et stigmates de la guerre globale contre la terreur.

L’inertie des politiques publiques et la difficulté à penser la violence armée au Sahel impose
de redéfinir les modèles de pensée et d’analyses actuels. L’objectif est de dépasser le narratif
et le paradigme de la guerre contre la terreur et penser un espace de réflexion fécond pour
analyser les limites des discours et des politiques internationales au Sahel. La démarche est
fondamentale et vise à répondre à des interrogations d’ordres théoriques et empiriques. Nous

23
partons de l’hypothèse que le Sahel est devenu, au gré des évolutions étudiées, un laboratoire
d’expérimentations. L’évolution de la situation au Sahel, l’inertie des politiques proposées et
les écueils analytiques pour penser le Sahel appellent à changer de grille de lecture, dépasser
le paradigme de la sécurité en introduisant de nouveaux schémas d’interprétations.

Notre hypothèse propose de construire un paradigme permettant de penser la lutte contre le


terrorisme et l’extrémisme violent en tant que système de conflits23 (ou système politique)
propre. Il s’agit de penser la complexité à l’aune des schémas de gouvernance multiniveaux
induits par la lutte contre le terrorisme, caractérisés par l’implication et l’enchevêtrement de
nombreuses stratégies de sécurité et de développement. Pour mieux appréhender l’ensemble
des réalités mentionnées, nous pensons qu’il est nécessaire de convoquer un large éventail de
disciplines (science politique, sociologique, géographique, anthropologie, relations
internationales - à travers différents courants de pensée) afin de schématiser l’interaction entre
la violence politique et les moyens politiques pour la juguler. Notre démarche de
compréhension globale d’un champ par définition multi-acteurs, multi-niveaux, faisant état
d’interrelations complexes (hypothèse de l’interdépendance et de systèmes
d’autolégitimation), nous amène à (re)conceptualiser un paradigme de la sécurité au Sahel ;
un paradigme décloisonné et par essence plurisectoriel, pluri et transdisciplinaire.

Penser un paradigme multidimensionnel, à rebours des approches sécuritaires considérées


comme unidimensionnelles, voire monolithiques, est nécessaire pour aborder la rencontre
entre acteurs et les différents niveaux d’interactions qui régissent leurs relations. Entreprendre
la conceptualisation d’un nouveau paradigme c’est aller dans le sens de l’Histoire complexe,
parfois tumultueuse, des peuples. Notons par ailleurs que les réalités et dynamiques
sahéliennes tendent à bousculer (pour ne pas dire s’opposer) au récit sécuritaire et aux
dichotomies qui opposent les cultures, les peuples et les religions. Le Sahel conteste le
déterminisme et la rigidité caractéristiques du récit post 11 septembre 2001. Notre démarche
s’accorde sur le primat du politique, au sens large (logiques institutionnelles, bureaucratiques,

23
En s’appuyant sur les dynamiques des configurations conflictuelles régionales et des complexes de sécurité
régionale, imparfaits pour comprendre le phénomène de l’extrémisme violent au Sahel mais nécessaires pour
comprendre en partie les dynamiques d’interactions et d’interdépendances dans la sous-région, nous proposons, à
l’instar des travaux insufflés par Reinoud Leenders, d’élargir ce paradigme à travers une approche
pluridisciplinaire. Une approche visant à combler les lacunes de ces théories de sécurité en s’appuyant sur les
réalités sociologiques et anthropologiques du Sahel, nécessaires à l’élargissement et à la refondation d’un
paradigme en cous d’hybridation.

24
définition et perception des menaces et des intérêts), par rapport aux particularités culturelles
et religieuses, qui ne seront jamais des blocs monolithiques (GRIP, 2004, p 12). Convoquer de
nouveaux référentiels dépasse le cadre épistémologique et scientifique de notre recherche.
L’expérimentation s’inscrit dans une logique d’opposition analytique et discursive vis-à-vis
de l’action des groupes armés terroristes. En invoquant des modèles alternatifs, nous
proposons des outils hybrides, à travers la rencontre de courants de pensée et de disciplines
généralement peu habitués à l’interaction.

Notre argument ne se limite pas au domaine théorique, bien qu’essentiel dans le cadre de
l’exercice qui nous mobilise ici. Les pistes de réflexion proposées sont, selon nous, la base
d’une entreprise qui se veut être pratique, opératoire et politique. Dans cette logique et en
guise d’ouverture, nous proposons trois axes de réflexion. Premièrement, les déterminants
d’une plus grande implication des chercheurs (en particulier les chercheurs et experts
africains) dans le débat d’idées et dans l’arène politico-stratégique. Deuxième point, le défi
d’une réflexion stratégique endogène (penser une approche africaine de la conflictualité). Et
enfin, par quels processus et méthode de travail peut-on envisager une construction sociale
partagée des menaces et défis de la sécurité et du développement au Sahel.

Nous nous posons ainsi la question de la responsabilisation24 des chercheurs et experts pour
développer de nouvelles pistes de réflexion (penser la conflictualité au Sahel) politiques,
stratégiques, scientifiques et académiques. Nous envisageons la mobilisation académique
comme le point de départ de la structuration d’une nouvelle pensée stratégique sur le Sahel et
la sécurité, mettant en avant la recherche africaine. Cette méthode s’oppose aux littératures
isolantes sur l’Afrique, considérant une spécificité et particularité africaine, excluant ainsi le
continent des grands chantiers des relations internationales.

Cette hybridation de la pensée stratégique a pour objectif politique et opérationnel de tendre


vers une compréhension partagée (entre les acteurs) de la problématique sécuritaire au Sahel.
Les sciences sociales permettent d’envisager des réponses multiples, souvent partielles 25, mais
semblent être nécessaires pour aborder le débat sécuritaire au Sahel, de manière objective et
dépassionnée (Mohamedou, 2010). Si les différentes composante de la matrice (entendre au
sens « d’acteurs ») ne tendent pas vers une homogénéisation des représentations de la

24
Responsabilisation que nous appelons également processus de conscientisation.
25
Conférence de Ouagadougou, Burkina Faso, septembre 2017, échanges avec un professeur d’université.

25
problématique sécuritaire au Sahel, les résultats de la coopération internationale dans la sous-
région sont susceptibles de rester modestes, voire inopérants et contre-productifs. Enfin, nous
pensons qu’à travers cette démarche socio-anthropologique de la sécurité des réponses
peuvent émerger pour une meilleure articulation entre sécurité et développement et inciter à
penser la sécurité par le bas, par le biais de réflexions endogènes et alternatives. L’initiative
entreprise interroge le rôle du chercheur en général, le chercheur africain en particulier, la
responsabilité (et processus de conscientisation) de ces derniers et enfin, la capacité d’un
nouveau modèle à penser un espace commun de réflexion pour appréhender les menaces à la
sécurité au Sahel.

c. Hypothèses de travail

 Penser les réalités locales structurelles et conjoncturelles et défier les récits de


l’immédiateté

La compréhension des défis du terrorisme international réside dans la capacité du chercheur à


sortir des logiques et des récits de l’Histoire immédiate. Les mobilisations violentes et armées
au Sahel ne sont pas le seul fait de la nébuleuse terroriste, incarnée par Al Qaida au Maghreb
Islamique - AQMI. Néanmoins, la problématique islamiste et terroriste est devenue un récit
dominant qui polarise les débats. Face aux déficiences et lacunes dans l’état de nos
connaissances sur un sujet ou un domaine donné 26, notre réflexe consiste à établir un cadre de
compréhension qui répond aux exigences des temporalités et vecteurs multiples liés à l’objet
« Sahel ». En ce sens, la problématique sécuritaire au Sahel s’appréhende à l’aune des réalités
géopolitiques, historiques, géographiques et socio-anthropologiques maliennes, algériennes,
mauritaniennes et nigériennes. Il ne saurait être question de développements et interrogations
théoriques et conceptuelles sans avoir, au préalable, pris la mesure de l’ensemble des réalités
susmentionnées. Le travail que sous-tend cette partie n’est pas, à proprement parler, une
contribution à la littérature. Il rappelle néanmoins les fondamentaux quant à la compréhension
de phénomènes protéiformes, complexes, évolutifs et volatiles.

26
Gosselin André. La notion de problématique en sciences sociales. In: Communication. Information Médias
Théories, volume 15 n°2, automne 1994. pp. 118-143.

26
 Penser les mobilisations violentes au Sahel dans une logique transnationale : le glocal

Dans un second temps, nous décidons de discuter les schémas d’analyses et de compréhension
pour penser la violence islamiste au Sahel. Appréhender la violence politique au sahel,
insufflée par AQMI et ses dissidences, nécessite d’avoir recours à une approche transversale,
multidimensionnelle (du local à l’international) et pluridisciplinaire (politiste, sociologique et
anthropologique) du phénomène en question. Cette contribution permet d’éclaircir le paysage
afin de répondre, ultérieurement, à notre questionnement initial. Comment évaluer les
réponses politiques et institutionnelles des Etats et de leurs partenaires, sans une véritable
compréhension empirique des phénomènes de violence politique au Sahel ? Il nous parait
alors essentiel d’appréhender la structuration de la menace qui a suscité un fort engagement
politique, diplomatique et sécuritaire de la part de la communauté internationale.

Notre seconde hypothèse est que l’évolution d’AQMI au Sahel ne peut être comprise et
appréhendée qu’à travers l’analyse de ses dimensions endogènes (propres au terreau et à la
fragilité du sahel ) et exogènes (impact d’un phénomène transnationalisé et prise en compte de
facteurs tels que les politiques de coopération mise en place par des acteurs externes, comme
l’Union européenne et les Etats-Unis). Le terrorisme international, aujourd’hui incarné par le
terrorisme islamiste, est en voie d’hybridation et ne saurait-être appréhendé dans sa globalité
sans en comprendre les dynamiques locales, régionales et internationales. Nous nous
appuyons sur l’hypothèse du « glocal » (Marret, 2007) afin de dépasser les analyses erronées
ou partielles concernant la nature transnationale des mobilisations violentes et islamistes au
Sahel.

 L’Union européenne - un avantage comparatif pour articuler sécurité et


développement

Notre étude de cas nous permet de nourrir une réflexion sur le rôle primordial que l’Union
européenne joue au Sahel, à travers la coopération au développement et la relation historique
entre les deux rives de la Méditerranée. L’héritage historique et politique27 fait de l’Union
européenne, à travers ses Etats-membres, Le candidat le mieux outillé pour articuler sécurité
et développement au Sahel et développer une forme leadership politique et diplomatique dans

27
GRIP, « Europe et Mondes Musulmans. Un dialogue complexe. Quel partenariat politique, économique et
culturel ? », Editions Complexe, 2004, pp 37 - 101.

27
la région - permettant également de (re) dynamiser son statut de puissance internationale, au-
delà des aspects et de ses caractéristiques économiques 28. Notre argument se décrit comme
suit : l’Union européenne, au vu de son lien historique à l’Afrique de l’Ouest, notamment à
l’instar du rôle joué par la France dans ses anciennes colonies, a un rôle de premier ordre à
jouer dans la lutte contre l’extrémisme violent et le terrorisme au Sahel, notamment dans la
redéfinition d’un narratif porté sur une approche humaine de la sécurité. La prise en comptes
des variables historiques, sociologiques et géographiques dans notre argument permet de
sortir des rigidités imposées par le paradigme de la guerre globale contre la terreur. En
analysant les discours et les stratégies d’aujourd’hui, nous nous interrogeons sur les discours
de demain qui feront, potentiellement, sens au Sahel, dans une logique de nouveaux rapports
entre le Nord et le Sud. L’Europe peut-elle contribuer à redonner une place au Sud, à travers
l’émergence de nouvelles solidarités 29, dans les relations internationales, en particulier dans la
définition de récits alternatifs ?

Partant d’un prisme « développementiste », l’Union européenne semble être le principal acteur
international en capacité de dépasser les réflexes du paradigme de la sécurité au Sahel. A
travers une relation et un dialogue complexe (Grip, ibid.) avec les mondes africains et
musulmans, l’Europe est outillée pour opposer de nouvelles grilles de lecture des relations
internationales sur le continent africain. Le paradigme de la guerre globale contre la terreur,
symbole de l’impérialisme américain pour certains, n’est pas une réalité immuable. L’Union
européenne, à travers le concept d’approche globale entend définir les contours d’une
approche multidimensionnelle à rebours des schémas traditionnels de coopération.
L’historicité de la relation entre les peuples, des deux côtés de la méditerranée, est centrale
dans la mise en place de politiques cohérentes et inclusives. Les liens historiques et
l’interculturalité entre l’Europe et le sud de la Méditerranée sont une opportunité, un
argument phare, pour lutter contre les idéologies qui érigent des murs entre les peuples et les
nations. Le paradigme de la sécurité fonctionne dans une logique manichéenne, binaire et
polarisant à outrance les distinctions religieuses, culturelles et idéologiques entre les acteurs
du système international. Cette fracture imaginaire (Georges Corn, 2002) est au cœur du
narratif post 11 septembre. Elle crée une dichotomie entre le bien et le mal, entre l’Occident et

28
L’Union européenne est souvent caricaturée comme étant un géant économique et un nain politique.
L’expérience et la situation sahélienne pourraient être un point d’ancrage pour renforcer la portée de ses
instruments politiques et diplomatiques en matière de prévention des conflits.
29
Philippe Marchesin, « Les nouvelles menaces. Les relations Nord-Sud des années 1980 à nos jours », Karthala,
2001, 260 p.

28
l’Orient, entre les religions, etc. Notre démarche conteste l’ensemble de ce spectre, à travers
l’étude du Sahel où les interactions et la rencontre entre acteurs peuvent être sources de
relations et d’interdépendance vertueuses. Si l’Europe cherche à développer et asseoir une
forme de légitimité, elle procède sans convoquer l’idée ou la fabrication d’un ennemi,
justifiant sa politique30 ; élément qui contraste avec l’approche américaine. Depuis 2003,
l’Europe associe les notions de paix et de stabilité du continent à la sécurité de l’Afrique
sahélienne et plus largement à la rive sud de la Méditerranée.

L’hypothèse d’une forte légitimité réside dans cet héritage historique qui dépasse, par ailleurs,
l’espace sahélien. « L’Europe a de tout temps entretenu des relations avec le monde
musulman (…)31 ». Cette relation (complexe) évoquée antérieurement semble également être
un levier pour déconstruire le choc des civilisations, devenu central dans le paradigme de la
terreur. Paradoxalement, la fragilité (faiblesse pour certains) du poids politique et
diplomatique de la puissance européenne, lui confère une certaine forme de neutralité (perçue
ou réelle) pour insuffler de nouvelles narrations et formes de partenariats. En d’autres termes,
le dialogue interculturel est une piste de réflexion sérieuse pour déconstruire les débats
hautement polarisés.

En conséquence, l’Europe, au-delà de ses attributs et de sa puissance économique, semble


idéalement placée pour développer une approche humaine, interculturelle et historicisée, de la
coopération au sud la Méditerranée. Nous défendons également l’idée que l’approche globale
est une démarche véritablement transverse, si et seulement si elle définit avec priorité et
vigueur une approche humaine de la coopération.

 La présence américaine dans l’espace sahélo-saharien : les stigmates de la guerre


globale contre la terreur

Si la région sahélienne n’est pas considérée par Washington comme une zone d’intérêts
stratégiques prioritaires, sa présence et les moyens militaires et sécuritaires mis à disposition
du partenariat avec les Etats locaux, confirme l’ancrage du paradigme sécuritaire. Nous
pensons que le rôle et l’impact de l’Union européenne, évoqué dans l’hypothèse précédente,
est conditionné par l’engagement américain sur le terrain. L’approche, la culture et l’héritage

30
Hypothèse très largement remise en cause depuis la crise migratoire.
31
GRIP, Ibid.

29
sécuritaire américain, bien que développés dans d’autres contextes et espaces géopolitiques,
continue de nourrir le récit de la guerre globale contre la terreur (fabrication d’un récit autour
de l’ennemi, choc des civilisations, coopération sécuritaire et militaire). Nous nous
interrogerons également sur l’articulation sécurité-développement proposée par Washington
au Sahel ; approche qui semble, contre toute attente, plus dynamique et concrète que les
orientations et propositions faites par l’Union européenne. C’est état de fait nous amène à
nous poser une question essentielle contribuant à la réflexion sur le « nexus »
sécurité/développement : A l’aune des héritages respectifs diamétralement opposés de
Bruxelles (développementiste) et Washington (sécuritaire), quel avenir pour la relation entre
les deux protagonistes en matière d’approche globale ?

d. Méthodologie et développement de la recherche

La question méthodologique est centrale car, sa « conception est indissolublement liée à la


conception de ce que l’on fait dans la science elle-même, de ses principes et de ses fins, de sa
philosophie en un mot32 ». Dans une démarche constructiviste, nous analyserons, au plus près
du terrain, tant que faire se peut, les discours et les analyses des acteurs concernés par la lutte
contre le terrorisme. Nous reviendrons ici sur les différents éléments constitutifs
accompagnant notre démarche et nos objectifs. Les réalités sociales que nous tentons
d’appréhender sont multiples et évolutives, voire volatiles. De ce fait, nous aurons recours à
plusieurs formes d’investigation que nous décrivons ci-dessous.

 Cadre spatio-temporel

Si la définition du Sahel n’est pas unanime, elle peut revêtir un sens politique et
géostratégique. Dans les perspectives de recherche qui sont les notre, nous nous intéresserons
aux « pays du champ », expression et contour qui a prévalu à la fin des années 2000, lors de la
création du CEMOC (Comité d’Etat-Major Opérationnel Conjoint), de l’Unité de Fusion et de
Liaison (UFL) et du CAERT (Centre d’Analyses d’Etudes et de Recherches sur le
Terrorisme). Cet espace regroupe l’Algérie, la Mauritanie, le Mali et le Niger33. En terme de

32
Legrand Xavier. La méthodologie des sciences sociales d'après M. Marcel de la Bigne de Villeneuve.
In: Revue néo-scolastique de philosophie. 38ᵉ année, Deuxième série, n°46, 1935. P 240.
33
Si la dégradation de la situation sécuritaire au Mali et dans les pays voisins a déclenché une multitude
d’initiatives en matière de sécurité et de développement (CEDEAO, Union africaine, G5 Sahel), les pays
mentionnés dans notre recherche restent au cœur de l’actualité géopolitique et les principaux Etats touchés par la

30
temporalité, notre recherche prend en compte la période post 11 septembre 2001
(bouleversement des relations internationales et développement du paradigme de la guerre
globale contre la terreur) jusqu’à l’intervention française, le 11 janvier 2013. Ce cadrage et
bornage spatio-temporel permet de répondre à plusieurs questions essentielles pour la
compréhension de la problématique sahélienne. Quel est l’impact du 11 septembre sur
l’Afrique et en particulier sur le Sahel ? Comment la guerre globale contre le terrorisme s’est-
elle illustrée sur le terrain ? Quel bilan dresser des propositions alternatives au tout sécuritaire
au Sahel (approches globales) ? Pourquoi, malgré l’importante mobilisation internationale, la
France a-t-elle dû intervenir en janvier 2013 ? Enfin, quelles leçons la communauté
internationale doit-elle en tirer ?

 Terrains

L’initiation au terrain s’effectuera à travers deux grandes temporalités et immersion


participante. D’une part aux Etats-Unis au sein de l’Africa Centre For Strategic Studies34
(ACSS), centre de recherche du Département de la Défense à Washington. Et d’autre part, au
sein de l’Union européenne, à Bruxelles, à la mission militaire française, en lien avec la
Politique de Sécurité et de Défense Commune - PSDC. Ces terrains seront l’occasion
d’utiliser des institutions nationales et internationales comme laboratoires de recherche, à
travers le fonctionnement et le rôle des acteurs qui y siègent et pouvoir effectuer des
entretiens avec ces derniers. Le but étant de pouvoir quantifier et apprécier les mécanismes
politiques et bureaucratiques qui font obstacles à la mise en place de stratégies efficientes.

Concernant le Sahel, plusieurs expériences de terrain seront effectuées dans les pays
concernés (Algérie, Mauritanie, Mali, Niger - en fonction des possibilités liées au contexte
sécuritaire) afin d’interroger les décideurs politiques sur leurs perceptions de l’évolution du
phénomène d’extrémisme violent, incarné par AQMI, et analyser comparativement ces
représentations avec celles des acteurs extérieurs (UE/USA) et les conséquences au niveau de
leur collaboration politique35.

menace islamiste et terroriste (à l’exception du Burkina Faso qui est depuis 2016 devenue une cible pour les
groupes armés terroristes). Les trois pays sahéliens (Mauritanie, Mali, Niger) sont les principaux récipiendaires
de l’aide de l’Union européenne et des Etats-Unis dans la région. Ils sont intrinsèquement au cœur de l’actualité
sécuritaire et de la coopération politique et institutionnelle.
34
Un premier terrain a été effectué entre mars et juin 2013.
35
Robert Jervis, Perception and Misperception in International Politics, Princeton University Press, 1976.

31
 Enjeux méthodologiques : L’objectivité ou la volonté d’objectivation scientifique du
discours de la lutte contre le terrorisme international

Au-delà de la convocation des différentes littératures en sciences sociales pour une véritable
appréhension de la matrice sahélienne, notre recherche s’appuiera sur plusieurs immersions
participantes et un large éventuel d’entretiens semi-directifs avec les praticiens, décideurs et
experts du domaine de la coopération et de la lutte contre le terrorisme au Sahel. Nous
prenons la pleine mesure des risques d’obtenir des réponses biaisées, lorsque les entretiens
sont menés avec des experts et décideurs locaux qui verront, pour certains, non pas le
chercheur en quête de réponses mais plutôt un expert, voire un représentant d’un Etat
ancienne puissance coloniale. L’objectif étant de porter un regard objectif sur la définition et
la présentation des menaces et des enjeux sécuritaires, il est primordial de prendre le recul
nécessaire sur la projection discursive de nos interlocuteurs. Pour le chercheur en quête de
savoir, il est essentiel d’avoir recours à un décentrement par rapport à ses origines, sa culture
ou tout autre système de valeurs pouvant avoir un impact sur la méthode de travail. En tant
qu’acteur extérieur, le décentrement occidental est nécessaire « pour balayer un épistémè
dominant qui corrompt le savoir», un « épistémè hégémonique imposée par l’Occident36 ».

Nous proposons, en d’autres termes, une rencontre des savoirs et des interprétations, dans un
souci d’objectivation. Il s’agit également de proposer des « reconfigurations cognitives et
politiques du monde » (op cit.). Cette démarche pose la question de l’inversement des rapports
de force37 entre la France et plus largement l’Europe et l’Afrique.

 Ce que cette thèse ne traitera pas

Si le projet est ambitieux et la démarche une contribution à une révolution de la pensée


stratégique en Afrique et en relations internationales, l’envergure du projet est naturellement
limité. A titre d’exemple, la compréhension de la nébuleuse terroriste au Sahel est essentielle
et centrale pour notre recherche. On constate néanmoins les limites de l’étude ethnographique
de la violence politique armée au Sahel. Il existe à ce jour peu de récits et d’analyses ayant été

36
Séminaire EHESS/Hiver 2016, http://imaf.cnrs.fr/spip.php ?
37
Antoine Glaser, Stephen Smith, « Comment la France a perdu l’Afrique », Calmann-Lévy, 2015, 278 pages.

32
menées au plus près des groupes armés terroristes. Mohamed Mahmoud Abu Ma’ali38 et
Lémine Ould Mohamed Salem39 sont véritablement les seuls à avoir pu approcher,
interviewer et échanger avec les principaux protagonistes d’AQMI, à plusieurs reprises. Cette
thèse contribuera à une meilleure compréhension des logiques et dynamiques multiniveaux de
la nébuleuse, sans pour autant combler les lacunes et manques de données empiriques. De
plus, l’intervention militaire de janvier 2013 (Serval) sonne la fin d’une période pour AQMI.
La constante remobilisation des GAT sur le terrain nécessite de nouvelles expérimentations et
recherches pour comprendre les nouvelles réalités en mouvement de la nébuleuse.

Sur le plan institutionnel, les études de cas concernant l’Union européenne et les Etats-Unis
sont également limitées dans l’analyse sociologique des acteurs mentionnés - sociologie des
organisations40.

Notre recherche ne sera pas non plus une photographie des différentes stratégies nationales et
multilatérales africaines (CEDEAO, G5 Sahel, MISAHEL, Union africaine). Nous
considérons qu’elles ne répondent pas au discours et aux stratégies de l’approche globale.

e. Les trois temporalités de la thèse

 1ère partie : Comprendre les réalités géopolitiques favorisant le développement du


terrorisme islamiste au Sahel

Nous consacrons la première partie de notre recherche à l’explication du contexte dans lequel
s’est développé au niveau national et régional le phénomène de violence islamiste. La
« matrice malienne » introduit le propos et permet de situer historiquement et
géographiquement l’établissement d’Al Qaida au Maghreb Islamique (AQMI), dans le
septentrion malien, après plus d’une décennie cantonnée à l’espace algérien. Le Nord-Mali est
devenu, au début des années 2000, un espace de restructuration pour les groupes armés
terroristes (GAT) et permet à AQMI de devenir une franchise transnationalisée.

38
Au moment où nous rédigeons ces lignes, l’auteur termine, en arabe, un ouvrage sur Al Qaida au Maghreb
Islamique.
39
Lémine Ould Mohamed Salem, « Le Ben laden du Sahara. Sur les traces du djihadiste Mokhtar Belmokhtar »,
La Martinière, 2014, 208 pages.
40
Voir les travaux de Michel Crozier, notamment « L’acteur et le système » avec Erhard Friedberg pour saisir
les enjeux des relations de pouvoir, la rationalité des acteurs et plus largement les défis de l’action collective.

33
Nous choisissons d’étudier la reterritorialisation d’AQMI à l’aune des rebellions touarègues ;
mobilisations qui finiront par s’enchevêtrer avec les dynamiques des groupes terroristes. Nous
nous pencherons notamment sur les acteurs et les groupes ayant permis de créer des espaces
communs d’actions au Mali. Nous ne manquerons pas de rappeler que le bornage temporel de
notre démarche n’est qu’une photographie à un instant « T » des réalités politiques et
sécuritaires du Mali, dans un contexte régional volatile et évolutif. De fait, nous terminerons
par rappeler que l’intervention française et africaine de janvier 2013 impactera
considérablement la structuration des groupes armés terroristes au Sahel. Nous appelons au
développement de recherches supplémentaires afin de saisir les nouvelles dynamiques des
GAT post 2013. Cette reconfiguration des forces en présence met à jour des défis et réalités
jusque-là peu prises en compte dans le récit sahélien (la problématique du centre, des régions
des trois frontières et des relations inter et intracommunautaires).

Le deuxième chapitre s’intéressera aux dynamiques au-delà de la problématique malienne. Si


le Mali a été au cœur des analyses sur le Sahel ces dernières années, il est essentiel
d’appréhender la problématique sécuritaire dans une perspective transnationale et régionale.
L’équation régionale prend en compte, dans un premier temps, le rôle de l’Algérie, puis la
Mauritanie et le Niger. L’objectif ici sera de comprendre la manière dont les Etats de la sous-
région réagissent face à la menace terroriste et les conséquences sur l’état de la stabilité
régionale. De manière succincte, seront évoqués le positionnement respectif du Nigeria,
puissance régionale et continentale économique et le Burkina Faso de Blaise Compaore.
Enfin, le dernier chapitre interrogera les réalités et les évolutions de l’islamité de la
sous-région avec un focus sur le Mali, la Mauritanie et le Niger. Ce chapitre permettra de
saisir les distinctions et points communs entre les trois principaux Etats de l’espace sahélo-
saharien.

 2ème partie : Comprendre et théoriser les mobilisations violentes au Sahel et évaluer


les réponses proposées

Le premier chapitre de la seconde partie est dédié à la compréhension d’Al Qaida au Maghreb
Islamique dans sa structure organisationnelle, sa base idéologique et les stratégies déployées
sur le terrain. Il s’agit dans ce chapitre de comprendre l’enchevêtrement entre les multiples
niveaux d’interactions sociales, économiques, idéologiques pour comprendre l’ADN, le
fonctionnement et la structuration du groupe armé terroriste dans un premier temps, pour

34
ensuite interroger la fécondité des politiques mises en œuvre pour lutter contre l’insécurité.
Nous tenterons de mettre à jour la nature complexe du fonctionnement de la nébuleuse,
notamment les différentes échelles d’interventions du groupe armé terroriste. Nous nous
attarderons sur les liens entre la structuration locale du groupe et l’utilisation de discours dont
la portée se veut internationale. A travers l’emprunte spatiale et territoriale d’AQMI, sa
mobilité et son système organisationnel, nous décrirons les différentes formes de résilience de
la nébuleuse et sa capacité à se régénérer sur le terrain. A travers son maillage social et
ethnique, AQMI a su s’adapter aux jeux de pouvoirs locaux et aux systèmes de gouvernance
locale proposés par les réalités sahélo-sahariennes.

La deuxième temporalité de l’analyse interroge la fécondité des réponses politiques,


institutionnelles et sécuritaires proposées par les Etats et les partenaires techniques et
financiers, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent, au Sahel.
Nous proposons ici d’analyser les discours et la mise en pratique des stratégies de sécurité et
de développement de l’Union européenne et des Etats-Unis, dans un contexte où le référentiel
dominant se nomme « approche globale ». Une approche comparative des stratégies UE et
US permet d’appréhender l’héritage politique et historique de chaque acteur et la manière
dont ces marqueurs sont distillés dans la matrice sahélienne (prisme sécuritaire pour
Washington, approche développementiste pour Bruxelles). Notre hypothèse, dans un contexte
de domination des récits sécuritaires en matière de lutte contre le terrorisme, est que l’Union
européenne détient les solutions pour dépasser le modèle d’analyses actuel et penser,
empiriquement, le lien entre sécurité et développement.

Problématiser les approches globales au Sahel, c’est également interroger les mécanismes
relationnels et d’interdépendances entre acteurs du dedans et acteurs du dehors - réflexion qui
sera ultérieurement poursuivie dans le cadre de la redéfinition d’un paradigme au Sahel. Les
approches globales, notamment dans la diffusion des discours et identification des menaces à
la sécurité, créent des systèmes d’autolégitimation politiques et stratégiques. Notre démarche
s’appuie sur différentes disciplines et littératures en sciences sociales (approche socio-
anthropologique des politiques publiques) afin de créer les conditions favorables au
développement de nouveaux modèles de pensée et d’analyses au Sahel.

 3ème partie : essai sur un changement de paradigme

35
A la lumière des différents constats énumérés précédemment (croissance de l’instabilité,
compréhension partielle des défis et des menaces, inertie des politiques nationales et
internationales), le Sahel est devenu un laboratoire d’expérimentations en matière de pensée
stratégique. Cette ultime partie propose de changer de cap afin de proposer des modèles de
compréhension alternatifs, dans une perspective pluri et interdisciplinaire. Les enjeux de la
redéfinition d’un paradigme sahélien se définissent comme suit : 1) dépasser les récits et
schémas dominants de la guerre globale contre la terreur en favorisant une approche humaine
de la sécurité. 2) Créer un espace de compréhension et d’interrogation pour évaluer la
fécondité des réponses politiques proposées pour lutter contre le terrorisme et l’extrémisme
violent. 3) Stimuler une démarche et une réflexion endogène (africaine et sahélienne). 4)
Interroger la possibilité de développer un sens commun des enjeux, défis et menaces à la
sécurité au Sahel.

L’objectif ici est de montrer la nécessité d’introduire de nouvelles variables dans le champ de
la sécurité et remettre en cause « l’insécurité épistémique de certains cadres d’analyses »
(Bach & Sindjoun - Ordre et désordre en Afrique, introduction). Il s’agit de dépasser les
discours et courants de pensée qui ont prévalu pendant plus d’une décennie car « l’Afrique est
marquée par l’émergence de processus souvent inattendus dont les contours et les
dynamiques questionnent la pertinence des catégories d’analyse classique. Les outils de
lecture existants apparaissent souvent inopérants pour saisir ces phénomènes dans leur
complexité. Aussi, la difficulté à rendre ces changements intelligibles invite-t-elle à interroger
les objets et les catégories dont se sont dotées les différentes disciplines41 ». C’est donc à
l’aune de ce dynamisme africain que nous pensons et proposons une nouvelle grille de lecture,
autrement dit un « plurilinguisme disciplinaire42 ».

Notre démarche favorise une compréhension interactionniste et multiniveaux des réalités


sahéliennes. Elle admet des systèmes de fluidité entre acteurs et espaces et s’inscrit en rupture
avec les approches classiques de la sécurité. Nous appelons au développement d’un espace de
rencontre entre savoirs d’horizons divers pour optimiser la compréhension des enjeux de
sécurité et de développement au Sahel. Cet espace de rencontre se veut inclusif et décloisonné
pour favoriser la rencontre et les échanges de perceptions entre les différents acteurs. Façon
Braudel (1949), le paradigme interroge la relation entre champ et acteurs, car la

41
EHESS, Journée d’études : « mutations et défis africains », décembre 2015, Paris.
42
Ibid.

36
compréhension d’un phénomène social « ne peut être abordé dans sa singularité qu’en tenant
compte de la multiplicité des contextes dans lesquels il se trouve pris 43 ». Nous nous
appuyons également sur la notion de l’espace social et la théorie des champs (Bourdieu) pour
illustrer notre propos et appréhender les rapports de force entre acteurs (« champ de lutte »,
« champ de forces ») pour un meilleur positionnement au sein de cet espace social. En
d’autres termes, nous nous intéressons à la structuration des relations de pouvoirs entre
acteurs (au sein d’un espace commun) dans un contexte de lutte contre le terrorisme et
l’extrémisme violent. Au Sahel, ces rapports de force, concurrences et jeux d’alliances, sont
caractéristiques d’un espace social en mouvement, volatile et évolutif. La notion de mobilité
et de fluidité des espaces et des acteurs, empruntée à la géographie, appuie l’idée d’une
conception nomade du paradigme sahélien, à rebours des approches statiques et figées.

Enfin, ajoutons que si la démarche est, en premier lieu, scientifique, elle évoque également la
responsabilité du chercheur dans sa capacité à développer des outils de compréhension et
d’analyses de situations politiques et stratégiques. Nous travaillons ici selon l’hypothèse que
les sciences sociales ont un rôle à jouer, au-delà de son giron et zone de confort habituel. La
rupture n’est donc pas seulement épistémologique. Le paradigme proposé permet la rencontre
entre acteurs et favorise l’émergence de solutions concrètes pour des problèmes concrets44.

43
Fabiani Jean-Louis. Jacques Revel (dir.), Jeux d'échelles. La micro-analyse à l'expérience. In: Annales.
Histoire, Sciences Sociales. 53ᵉ année, N. 2, 1998. pp. 444-447.
44
Gilles Willett, « Paradigme, théorie, modèle, schéma : qu’est-ce donc ? », Communication et organisation
[Online], 10 | 1996.

37
II - Enjeux et défis de l’interdisciplinarité pour penser le Sahel

1. Pluri et interdisciplinarité : les impératifs de l’objet « Sahel »

a. Introduction

« Cauchemar. Sottise. Mutilation. À bas les cloisons et les étiquettes »


Lucien Febvre, « Les combats pour l’Histoire », 1953

Au-delà des enjeux épistémologiques d’un croisement disciplinaire en sciences sociales, nous
portons ici une analyse qui alimente notre réflexion et notre recherche. L’objectif est de
montrer dans quelle mesure une problématique représentée comme essentiellement sécuritaire
(contre-terrorisme), sur un terrain en perpétuelle exploration et riche de débats scientifiques
(l’Afrique en général, le Sahel en particulier), nécessite d’avoir recours à un cadre novateur,
dynamique, voire hybride. Notre contribution est avant toute chose méthodologique (proposer
et articuler une rencontre intelligible entre les disciplines) pour penser le Sahel à travers de
nouvelles perspectives. Ce nouvel espace de réflexion invite à dé « sécuritiser » les débats en
38
matière de lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent, par la réhabilitation de l’Histoire,
la géographie, la sociologie, l’anthropologie, etc. Il s’agit, en d’autres termes, de forcer les
frontières en sciences (Devereux).

La question de l’interdisciplinarité est une question récurrente et agitée45 depuis les années
198046. De manière indirecte elle est d’ores et déjà source de débat, à la fin des années 1920.
L’Histoire et la sociologie sont les disciplines annonciatrices de la réflexion autour de
l’interdisciplinarité (Febvre, Dogan, Valade). « Ce sont les historiens qui ont donné le branle
en ce domaine47 ». En 1941, Lucien Febvre lance, lors d’une conférence, « Historiens, soyez
géographes, soyez juristes aussi, et sociologues et psychologues 48 ». Mais Valade rappelle
aussitôt que les avancées les plus significatives ont peut-être été produites par les sociologues.
Pour autant, une multitude d’objets, c’est le cas des études de sécurité, se voient traités de
manière pluridisciplinaire sans que se matérialise véritablement un processus d’innovation en
sciences sociales, pour reprendre l’expression de Mattei Dogan49. L’interdisciplinarité, bien
qu’elle ait été scientifiquement pensée (Pillon, ibid. p 365) n’est pas le simple fruit d’une
somme ou agrégat de disciplines. Mais avant toute considération d’ordre théorique et
méthodologique, il nous parait essentiel de clarifier l’exacte signification des termes usités.

« La « pluridisciplinarité » est la recherche de disciplines différentes optant pour une


démarche commune, sans reformulation de pratiques. « L’interdisciplinarité » avec une
problématique commune et des reformulations de pratiques et « la transdisciplinarité »
comme un au-delà des disciplines ». (Pillon, p 365). Certains utilisent « les deux termes de
multidisciplinarité et pluridisciplinarité de façon synonyme, signifiant la rencontre de
chercheur·e·s de différentes disciplines autour d’un thème commun ». « Dans une perspective
pluridisciplinaire, une même problématique ou un même corpus de données sont mis en
lumière de plusieurs façons et différentes méthodes sont juxtaposées. Il n’y a pas
d’interaction ». Chaponnière et Hiltmann parlent de « multiperspectivisme ». Quant à
l’interdisciplinarité, les auteurs reprennent la définition suivante : « plusieurs disciplines se
coordonnent et interagissent entre elles afin d’opérer une synthèse entre leurs approches
45
Bernard Valade, Le « sujet » de l’interdisciplinarité, Sociologie et sociétés, 31, 1, 11-21, 1999, p 2. Mis en forme : Police :Italique
46
Patrick Pillon, « Dossier Interdisciplinarité. Sciences sociales en situations asymétriques » : Nature Sciences et
Mis en forme : Police :Italique
Société », 16, 364-367 (2008), https://www.nssjournal.org/articles/nss/pdf/2008/05/nss8407.pdf, consulté le 17
avril 2018.
47
Valade, ibid. p 12.
48
Valade, ibid.
49
Matei Dogan, Robert Pahre, « L’innovation dans les sciences sociales : la marginalité créatrice », Paris, PUF,
« sociologie », 1991, 322 p.

39
théoriques et méthodologiques complémentaires » (Perrig-Chiello et Darbellay). Enfin, la
transdisciplinarité, « elle désigne l’élaboration d’un savoir qui traverse diverses sciences sans
se soucier des frontières disciplinaires » (Chaponière et Hiltmann).

L’objectif de la mobilisation pluridisciplinaire est de pouvoir refléter la complexité des


réalités étudiées d’une part et qu’elle puisse alimenter et interpeller le pouvoir politique dans
une logique constructive et opératoire, d’autre part. Trop souvent incantatoire et paralysée par
des rigidités institutionnelles, l’interdisciplinarité est le point de départ de notre réflexion où
nous tenterons de faire converger différents niveaux d’analyses. Les mobilisations violentes
liées au terrorisme islamiste au Sahel créent des interactions entre plusieurs types d’acteurs et
à des niveaux multiples. Sur le plan politique, militaire, social ou encore économique, le
terrorisme bouleverse les grilles d’analyses et fait évoluer le rôle et le rapport des acteurs
entre eux dans les espaces d’instabilité. Les réflexions sur l’évolution de la sécurité humaine
et le transnationalisme en relations internationales indiquent un déplacement du centre de
gravité vers l’individu qui entre dans l’arène internationale comme acteur d’influence et de
puissance. Cette reconfiguration des forces en présence appelle à approfondir la connaissance
des réalités par des approches transverses et pluridisciplinaires. La convocation de multiples
domaines de savoir est le socle de notre démarche dans le but de dépasser la simple
juxtaposition de champs de connaissances. Notre ambition n’est pas grandiose50 mais elle
respecte le désir de l’innovation propre au chercheur.

L’analyse proposée s’effectuera en deux temps. Le premier, où nous reviendrons sur les
enjeux et l’évolution méthodologique entre la pluridisciplinarité et l’interdisciplinarité afin de
mieux concevoir les freins, rigidités et opportunités de la démarche visant à transgresser les
frontières et les barrières disciplinaires. Nous interrogerons notamment l’intérêt du croisement
inter et intra disciplinaire pour répondre à des objectifs politiques et stratégiques. Dans un
deuxième temps, il sera question de l’application et de l’intérêt d’une épistémologie multiple
dans l’étude du Sahel et des enjeux de sécurité afférents.

2. De la pluridisciplinarité à l’interdisciplinarité

50
Mattei Dogan, Robert Pahre, « Qu’est-ce que l’innovation dans les sciences sociales », p 21.

40
La pratique de l’interdisciplinarité est un travail de décentrement, d’interprétations et de
redéfinitions. Comment concevoir l’interdisciplinarité avec pragmatisme, innovation51 et
réalisme sans tomber dans l’idéalisme52 ? Comment appréhender un objet au carrefour de
plusieurs disciplines ? Quelle est la légitimité de la démarche pluri et interdisciplinaire ? Y-a-
t‘ilY-a-t ‘il des théories en interdisciplinarité53 ? L’interdisciplinarité peut parfois être
interprétée comme une quête exhaustive du savoir, contre l’enfermement disciplinaire 54. Elle
est, en tout état de cause, plurielle dont on peut distinguer deux modèles : « l’une de
proximité, entre disciplines voisines, l’autre appelée « dédaléenne », plus affranchie, plus
ouverte » (Eve Anne Buhlera, op cit). Notre démarche est individuelle mais s’inscrit dans une
optique de développement de pratiques collectives. Car si la mobilisation et la réussite doivent
être grandioses, elles seront nécessairement collectives, in fine. Certains considèrent que
l’investissement du champ de l’interdisciplinarité est majoritairement une démarche étudiée
sous le prisme collectif, alors que par « l’individualisation de l’interdisciplinarité, la pratique
passe d’un enjeu collectif à un épistémologique, conduisant à s’interroger sur le fondement et
la nature des sciences » (Eve Anne Buhlera et al, ibid. p 393).

Le choix de l’interdisciplinarité est souvent expliqué par la complexité des objets d’études, la
volonté d’innover en matière scientifique (en particulier de dépasser les approches classiques
et traditionnelles en relations internationales) et d’éviter les écueils, par omission, de
caractéristiques parfois transverses. Pour autant, « la complexité est devenue une valeur
intrinsèque de la connaissance et de la recherche en général » (Eve Anne Bulhera, ibid. p
393). La façon dont l’objet est problématisée peut également être une raison de l’attachement
au dépassement disciplinaire. « Nous sortons de notre discipline pour rechercher d’autres
éléments de problématisation, d’explication, ou parce que nos outils théoriques et
méthodologiques semblent restreindre notre raisonnement. Il s’agit donc d’ouvrir les
perspectives de la recherche, d’étoffer les moyens d’y répondre et d’aiguiser le sens
critique55 ».

51
Ibid. « le paradoxe de la densité », p 47 - 56.
52
Chaponnière, M. & Hiltmann, G. (2004). L’interdisciplinarité entre idéal et réalité - une approche Mis en forme : Police :Italique
pragmatique. Nouvelles Questions Féministes, vol. 23, (1), 4-11.
53
Alain Beaulieu et Rachid Bagaounouvelles (dir), « Y a-t-il une théorie en interdisciplinarité? »,
PERSPECTIVES EN SCIENCES SOCIALES, Revue internationale de systémique complexe et d’études
relationnelles. Volume 7 - Numéro 1 - 2011.
54
S. Charbonneau, Réflexion d’un juriste sur l’enfermement disciplinaire, Natures Sciences Sociétés, 13, 1, 58-
61, 2005.
55
Eve Anne Bühlera, ibid. p 393.

41
a. Hypothèses de travail

L’interdisciplinarité est une démarche incontournable pour appréhender la complexité des


réalités sahéliennes. C’est la stratégie pour laquelle nous optons dans le but d’interpréter les
rapports de force et les interrelations entre les acteurs extérieurs et les acteurs « du dedans »,
au Sahel. Il s’agit entre autre de désagréger les limites épistémologiques 56 d’un savoir établi
par la domination d’un paradigme classique et traditionnel de la sécurité internationale. Notre
démarche si situe d’ailleurs entre l’interdisciplinarité et l’hybridation. L’étude du Sahel a pris
une part croissante ces dernières années, dans les études de sécurité, sans pour autant que cette
production propose et se convertisse en de nouveaux modèles de compréhension et
d’interprétation de la problématique en question. Si d’aucuns constatent les insuffisances et la
nature rigide et partielle des approches sécuritaires et stato-centrées, qui dominent depuis le
début du siècle, peu de scientifiques se mobilisent pour renouveler la pensée stratégique en la
matière. La démarche, en soit, n’est ni idéologique ni politicienne (pour ou contre une
approche sécuritaire et militariste du Sahel), ni carriériste57. Elle répond à un besoin essentiel
d’appréhender de manière novatrice les réalités sahéliennes à l’aune de récits et analyses
redondantes, et pour certaines, peu intelligibles. L’exigence interdisciplinaire est devenue,
selon nous, un préalable au changement dans la région du Sahel, enfermée depuis trop
longtemps dans un dédale. Si l’interdisciplinarité fait aujourd’hui partie de la rhétorique des
exigences58, dans les laboratoires de recherche, le Sahel semble exclut de la pratique.
L’interdisciplinarité suscite un questionnement théorique et s’accompagne aujourd’hui d’une
démarche pragmatique. Nous considérons par ailleurs que notre parcours académique dans le
domaine du développement facilite la jonction, les réflexes épistémologiques et intellectuels
entre les différentes approches disciplinaires pour traiter de l’objet « Sahel ». Nous observons,
enfin, que notre objet appel de facto à un dépassement des frontières des disciplines
classiques.

La pluridisciplinarité est un cumul d’approches59 et une rigueur minimale qui s’impose à la


compréhension des enjeux du monde moderne. Elle permet de juxtaposer des savoirs dans une
logique interactive somme toute relative. Mais la pluridisciplinarité n’est pas une fin en soi

56
Ibid.
57
Le fait de ne pas être ancré de manière claire dans une discipline est un risque pour celui qui développe des
ambitions dans le monde académique. Nous considérons que la mobilisation pluri et interdisciplinaire autour de
l’objet « Sahel » va au-delà des défis et des trajectoires académiques et scientifiques.
58
Ibid.
59
Valade. Ibid. p 12.

42
car elle établit de fait un rapport timide à la frontière et au contact entre disciplines. Elle n’est
que l’étape initiale d’une trajectoire épistémologique nouvelle et périlleuse ; celle de la
reformulation des pratiques disciplinaires, dirigées par un questionnement commun autour
d’une culture scientifique partagée (Pillon, p. 366). Dans le cadre de notre recherche,
l’interdisciplinarité est un passage obligatoire dans la recherche d’un nouveau modèle de
compréhension des réalités sahéliennes à l’aune du terrorisme islamiste.

b. Contraintes et opportunité de l’interdisciplinarité

L’approche individuelle peut être considérée comme plus difficile, notamment parce qu’elle
ne s’appuie pas sur la solidarité présente au sein d’une démarche collective ; cette dernière
pouvant « résoudre certains problèmes de compétences méthodologiques ou théoriques60 ».
Une autre contrainte, plus qu’une difficulté, est liée à la reconnaissance, et donc à la
crédibilité et à la légitimité, institutionnelle, du chercheur. Dans le domaine de la recherche et
de l’enseignement, les rigidités institutionnelles et l’ancrage disciplinaires sont connus. Les
risques de l’enfermement disciplinaire61 sont réels mais ne doivent pas constituer un frein à la
démarche initiée (conversion de la pluri à l’interdisciplinarité). Les barrières institutionnelles
et intellectuelles62 ne sont pas immuables, même si l’interdisciplinarité peut parfois apparaitre
comme étant trompeuse63 .

Les freins sont la rigidité institutionnelle, la domination des sciences dures sur les sciences de
l’Homme, des débats qui ne sont pas venus s’inscrire dans l’ère du temps mais qui
caractérisent des frustrations et des constats vieux de plusieurs décennies. Les difficultés
d’une « conversion interdisciplinaire » sont d’ordre institutionnel, culturel et psychosocial64.
Elles doivent être dépassées pour envisager le progrès des connaissances (Valade. p 12).

L’interdisciplinarité a pour objectif de réunir les conditions favorables à l’émergence d’un


nouveau modèle de pensée sahélien-centré. S’affranchir des frontières épistémologiques est
un préalable au dépassement des insuffisances du paradigme de la guerre contre la terreur.
60
Eve Anne Bühlera, ibid. p 395.
61
S. Charbonneau, Réflexion d’un juriste sur l’enfermement disciplinaire, Natures Sciences Sociétés, 13, 1, 58 -
61, 2005.
62
G.O Faure, « La mise en œuvre de l’interdisciplinarité : barrières institutionnelles et intellectuelles », in
Portella, E. (Ed.), Entre savoirs. L’interdisciplinarité en acte : enjeux, obstacles, perspectives, Toulouse, Erès,
109-116, 1992.
63
“Pourquoi l’interdisciplinarité est une notion trompeuse », in Mattei Dogan, Robert Pahre, ibid. p 155 - 160.
64
Valade, ibid. p 11-12.

43
L’ouverture à la rencontre des disciplines s’impose de par la complexité des réalités
transverses de l’objet concerné.

Pour Dogan et Pahre65, l’innovation en sciences sociales réside dans la capacité à se décentrer
du cœur de sa discipline en allant flirter avec d’autres champs de connaissances. Pour ce faire,
eux comme d’autres, interrogent les relations d’intelligibilité entre plusieurs domaines tels
que la science politique, l’économie, la biologie, la sociologie, etc.

c. La méthode

Qu’est-ce que le dépassement disciplinaire entend comme démarche ? Le travail inter et


pluridisciplinaire peut s’effectuer à plusieurs niveaux (Chaponnière et Hiltmann) et nécessite
de connaitre et de maîtriser la production d’autres champs disciplinaires afin de pouvoir les
faire interagir de manière rationnelle. La démarche peut être facilitée par des travaux
collectifs par l’entremise de projets pluridisciplinaires en laboratoires ; ce qui implique une
culture académique en adéquation avec les besoins mentionnés.

Le travail d’interdisciplinarité est possible si des intérêts intellectuels et un langage commun


préexistent. L’interdisciplinarité fait l’objet de constructions, qui sont le fruit de rencontres,
inscrites ou non dans la durée (Pillon p. 366). La pleine interdisciplinarité, c’est-à-dire la
connexion entre plusieurs disciplines, nécessite une compréhension réciproque des cultures
scientifiques et de transcender les ancrages et les pratiques de la recherche66. Cette maitrise
est fondamentale pour éviter l’asymétrie (dans le sens de la domination d’un champ sur un
autre) dans le traitement d’un objet. Cette quête de « l’unité du savoir » fait débat depuis des
décennies dans les différents domaines scientifiques. Elle interroge sur la capacité des
chercheurs à réduire l’écart entre la généralisation théorique et les observations empiriques.

Ajoutons que l’interdisciplinarité ne se traite pas de la même manière sur le plan de la


recherche et de l’enseignement. « Bien que ces deux activités soient souvent menées de front
dans la pratique académique, les problèmes ne se posent pas tout à fait de la même façon »
(Chaponnière, Hiltmann), mais les risques sont présents dans les deux cas. Nous nous

65
Mattei Dogan, Robert Pahre, « L'innovation dans les sciences sociales ». Presses Universitaires de France,
« Sociologies », 1991, 336 pages.
66
Pillon, ibid. p 367.

44
intéressons essentiellement aux enjeux, défis et contraintes méthodologiques de la recherche.
L’une des premières contraintes constatée par les chercheurs est liée aux pratiques des
organismes de financement conçus sur un schéma disciplinaire (Chaponnière & Hiltmann).
Les débats sur l’interdisciplinarité et sur l’articulation institutionnelle, programmatique et
financière sont nombreux (légitimité, reconnaissance, évaluation, etc.). Nous pensons que
sans la définition d’objectifs précis, les débats risquent d’être confrontés à une certaine inertie.
Ces objectifs doivent être scientifiques mais également s’inscrire dans une certaine logique
opérationnelle et politique. Nous considérons que le dépassement des frontières disciplinaires
contribue à une meilleure interprétation des réalités sahéliennes. De fait, notre entreprise a
pour objectif de s’insérer dans le champ politique et stratégique afin d’apporter de nouvelles
perspectives. S’interroger sur la dimension politique de notre initiative revient à faire un état
des lieux de la relation entre les communautés du savoir et les cercles de décideurs politiques.
Dans quelle mesure les uns (chercheurs) sont-ils en capacité de communiquer avec les autres
(décideurs) ? Et de développer des interactions positives pour une meilleure prise en compte
des productions scientifiques dans les décisions qui incombent au politique ?
d. L’interdisciplinarité en thèse et chez les jeunes chercheurs

Face aux difficultés et obstacles, certains décrivent un rapport ambigu et hésitant face à
l’interdisciplinarité67. Nous le mentionnions en introduction, le sujet de l’interdisciplinarité
n’est pas nouveau. Le paradoxe est peut-être qu’il n’a jamais fait l’objet d’un fort consensus
au sein et en dehors des sciences sociales. L’interdisciplinarité se heurte, avant toute chose, à
la rigidité institutionnelle et à l’ancrage disciplinaire de la recherche et de l’enseignement.
Face à ces murs68, la méthode est par conséquent un défi pour le chercheur en général, pour le
jeune chercheur et le doctorant, en particulier. Les exigences scientifiques et la cohérence
épistémologiques appellent à une « polycompétence » indispensable69. Pour s’inscrire dans ce
débat épistémologique et méthodologique, la position du doctorant est scabreuse, lui qui
souffre singulièrement d’un manque de crédibilité et de légitimité aux yeux de ses pairs plus
seniors. Cette pratique du jeune chercheur est pourtant spécifique et rarement questionnée70.
Au vu du contexte, le jeune chercheur peut se sentir illégitime, complexé, parfois (souvent ?)
67
Alain Beaulieu et Rachid Bagaoui (dir), « Y a-t-il une théorie en interdisciplinarité? », PERSPECTIVES EN
SCIENCES SOCIALES, Revue internationale de systémique complexe et d’études relationnelles. Volume 7 -
Numéro 1 – 2011.
68
Mathilde Darley, Camille Lancelevée et Bénédicte Michalon, « Où sont les murs? Penser l’enfermement en
sciences sociales », Cultures & Conflits, n° 90, été 2013, p. 7-20.
69
Ibid.
70
Ève Anne Bühlera et al., « Le jeune chercheur et l'interdisciplinarité en sciences sociales. Des pratiques
remises en question », Natures Sciences Sociétés 2006/4, (Vol. 14), p. 392-398.

45
sommé de s’expliquer dans ses choix. Il forgera sa légitimité et assurera la continuité de son
parcours académique par la reconnaissance institutionnelle dont on évoquait les rigidités en
introduction. Ce souci de l’identité scientifique et académique nous a été rappelé à plusieurs
reprises, aux prémices de l’entreprise du doctorat. Le jeune chercheur fait donc face à de
multiples questionnements et défis. L’interdisciplinarité peut également être perçue comme
antinomique avec la spécialisation et donc générer un « goût d’inachevé, conforté par le
sentiment de ne rien maîtriser et de faire dans l’approximatif71 ».

Dans sa quête du savoir, le jeune, parfois fougueux, chercheur peut risquer l’inertie et le non-
sens à trop vouloir élargir les perspectives et les croisements disciplinaires. Sans
méthodologie propre à la pratique, la navigation peut s’avérer périlleuse, au risque de passer
de l’hybridation à la sur-fragmentation des disciplines. Le jeune chercheur fait face au puzzle
de l’articulation interdisciplinaire, qu’il doit lui-même, pour parti, inventer. Si l’intuition 72
joue un rôle dans la pratique de l’interdisciplinarité chez le jeune chercheur, elle doit
néanmoins s’accompagner d’une prise de conscience de la démarche en elle-même. Les
chemins et trajectoires empruntés doivent faire l’objet d’une reconnaissance épistémologique.
Le choix de l’interdisciplinarité doit être choisi et non subit pour pallier les carences de la
compréhension d’un objet d’études. Pour le jeune chercheur, comme pour le chercheur
confirmé, la confrontation et la convocation de disciplines multiples, dans le cadre d’une
problématisation transverse, ne doit pas être exclusivement une démarche individuelle ou, à
l’inverse, collective. Face à la rigidité institutionnelle et les risques de l’enfermement
disciplinaire, les interactions entre acteurs et institutions doivent être croissantes, notamment
pour accompagner, rassurer, les jeunes chercheurs. Les liens qui unissaient, de manière
inaperçue, les sciences entre elles, peuvent aujourd’hui plus que jamais, faire l’objet d’une
intégration conceptuelle pour interpréter l’activité collective73.

71
Ève Anne Bühlera et al., ibid. p 393.
72
Ibib. p 395.
73
Bernard Lahire, « Monde pluriel. Penser l’unité des sciences sociales », Éditions du Seuil, 2012.

46
3. Au-delà de la production du savoir, quelles implications opérationnelles et
politiques ?

Cette « réforme » de la pensée concerne autant le champ de la production, que les


financements de projets et la diffusion d’un savoir hybride. Ce dernier point élargit d’ailleurs
les perspectives et les objectifs d’une évolution de la pratique scientifique en renforcer les
liens de collaboration entre acteurs de la réflexion stratégique, praticiens et décideurs
politiques. Le décloisonnement disciplinaire et la lutte contre la hiérarchisation des savoirs
n’est pas une fin en soi. Le processus innovateur est ailleurs. Nous l’envisageons dans un
cadre de développement d’une pensée et d’une culture stratégique, nourrissant les
communautés politiques et de décideurs. A travers cette partie nous tenterons de poser
l’équation selon laquelle, l’innovation réside autant dans la collaboration intersectorielle que
dans le dépassement des frontières disciplinaires. Si le sujet est clairement admis dans le
monde anglophone et particulièrement pratiqué aux Etats-Unis, le défi du décloisonnement est
d’autant plus fort en France et dans les pays d’Afrique francophone. Nous tenterons ainsi de
trouver notre voie entre spécialisation et hybridation de la pensée et des pratiques.

a. « Policy oriented research »

L’interaction entre l’action de recherche et le politique se crée dès l’instant qu’une situation
donnée est identifiée comme un problème à résoudre : « when an identified issue becomes a
problem calling for a solution ». A cet instant, le chercheur peut entrer dans l’arène du
politique pour effectuer un plaidoyer ou s’ériger en tant que défenseur d’une cause. Ainsi, le
statut du chercheur évolue. Il n’est plus un simple observateur. « In such a situation the
researchers move from the status of disinterested observers to that of advocates, working
either as individuals or through various institutional channels both formal and informal to
stimulate political action74 ». Dans le cadre de l’identification de problèmes à résoudre, deux
types de recherches sont invoqués : les recherches d’intérêt politique « policy-relevant
research » et les recherches dictées par et pour une orientation politique « policy-directed
research ». Le rôle du chercheur est fondamentalement différent dans les deux cas. Dans le
premier, le chercheur bénéficie d’une certaine autonomie pour développer son argumentaire et

74
Ron Johnston, « What is policy-oriented research? », Environment and Planning, A 2005, volume 37, pages
1521-1526, https://www.researchgate.net/publication/23539583_What_is_policy-oriented_research, [accessed Code de champ modifié
Apr 25 2018].

47
son plaidoyer. Dans le second cas, la démarche du chercheur intervient après que le concept
ait été validé par une tierce personne ou institution. Le rôle de l’expert est conditionné et
orienté par la volonté politique du décideur. Dans cette situation, l’expert est en quelque sorte
à la merci de celui qui fixe l’agenda. Les deux méthodes de travail sont donc différentes,
même si certains constatent que les lignes démarcations tendent à s’estomper75. L’une des
véritables difficultés qui pèse sur le chercheur, dans un cadre opérationnel, est de pouvoir
choisir et orienter la trajectoire de sa recherche, indépendamment de la volonté et des objectifs
politiques qui lui sont assignés. Ceci est valable dans la relation entre civils et chercheurs, que
dans la relation entre militaires et chercheurs. L’enjeu, pour l’expert, est de ne pas biaiser la
scientificité de son travail à l’aune des enjeux politiques afférents au sujet traité. « The
direction that policymakers or politicians want to follow may differ from the academics'
chosen route, but if the latter want to be involved in the problem solving, they have to be
prepared to respond accordingly » (Johnston, p 1523). Se pose alors la question de la
crédibilité scientifique du projet et de l’indépendance de cette recherche et de la pérennité des
actions menées. En fonction de la situation financière et du modèle économique sur lequel
repose l’action du chercheur, les marges de manœuvre ne sont pas identiques. Plus le modèle
économique est pérenne, et ne dépend pas, en l’occurrence, des appels à projets publics, plus
les experts seront en capacité d’équilibrer leur rapport de forces vis-à-vis des décideurs. Dans
le cas inverse (forte dépendance économique aux appels à projets), les chercheurs risquent de
devoir s’assujettir au politique. Les étapes citées ne sont que les premières dans le cadre d’une
relation liant le chercheur au politique, dans le cadre d’une situation donnée et de solutions à
trouver, développer, implémenter, pour répondre aux besoins et objectifs définis par le
politique. De l’identification du problème, à la mise en œuvre des solutions, en passant par
l’acceptation sociale des solutions identifiées et du coût financier pour atteindre les objectifs,
les trajectoires relationnelles entre décideurs et chercheurs peuvent être tumultueuses et
complexes. Jusqu’à l’évaluation des politiques mises en œuvre, les chercheurs peuvent être
impliqués. La question est de savoir dans quelle mesure, les chercheurs et les décideurs
politiques acceptent que l’autre « s’immisce » dans son champ d’action. Trop souvent, les
communautés de praticiens et de chercheurs pointent du doigt le manque de volonté des
politiques à travailler avec les scientifiques. Il faut également admettre que les chercheurs ne
sont pas naturellement demandeurs d’une plus grande implication dans le spectre de l’action

75
Ron Johnston, ibid. p 1523. A prendre en considération le fait que l’auteur parle du d omaine de la géographie
au Royaume-Uni. Les cas sont aussi différents à l’interprétation qu’il y a de disciplines et de cultures politico-
stratégique. D’une manière générale, dirons-nous, que le monde anglo-saxon est plus à même de développer des
relations de proximité et de collaboration que les systèmes francophones, à l’exception près du Canada.

48
politique. Certains acteurs préfèrent se limiter et se cantonner à la production académique
sans véritablement émettre le souhait d’entrer dans des processus de lobbying ou d’évaluation
de l’action politique. Nous constatons cependant qu’au vu des réalités que nous allons
discuter dans notre recherche, en rapport avec la situation sahélienne, un rapprochement des
communautés identifiées serait fortement souhaitable. Dans les sociétés sahéliennes, le rôle de
la société civile est essentiellement marginal et ne contribue que trop peu aux débats de
sécurité. Les suspicions entre catégories d’acteurs sont la règle et ne favorise pas l’émergence
d’une conscience collective pour réponde aux besoins et défis contemporains de la sécurité et
du développement. Il parait, par conséquent, nécessaire de se plonger davantage dans la
littérature et la psyché des uns et des autres pour comprendre leur posture et leur évolution ces
dernières années. Car si les chercheurs sont très critiques à l’égard du politique (et vis-versa),
sont-ils prêts à mettre leur science et connaissance au service des décideurs ? En fonction des
domaines, la réponse semble être plutôt négative. A l’aune des réalités institutionnelles et
bureaucratiques que les décideurs subissent au quotidien, comment les décideurs peuvent-ils
envisager d’accorder plus d’importance aux travaux scientifiques ?

b. Rendre le savoir opérationnel

Rendre le savoir opérationnel est une conséquence somme toute assez logique de l’évolution
du chercheur en société, malgré la posture des chercheurs ancrés dans la scientificité et non
dans l’action et la décision politique. Son rapport à la société change, évolue, si bien que, ces
dernières années, « les scientifiques ont été priés de sortir de leur tour d’ivoire pour présenter
leurs recherches à un public plus large que la seule communauté scientifique et, ce faisant,
instaurer un dialogue avec la société76 ». Dans certaines universités et écoles doctorales, les
jeunes chercheurs peuvent de plus en plus se confronter au monde de l’entreprise et apprendre
à communiquer, en un laps de temps très court, sur leurs travaux. Dans les débats
géopolitiques, les chercheurs, considérés comme des experts ayant réponse à tous, sont mis à
contribution et sont contraints de sortir de leurs pompeux jargons de scientifiques. En la
matière la demande des journalistes sont souvent irrationnelles mais correspondent à une
volonté, ou à tout le moins à un besoin, de mieux comprendre le monde qui nous entoure afin
d’éviter, par ailleurs, sur certains sujets, de tomber dans la psychose. C’est d’ailleurs au cœur
de notre analyse que d’invoquer la nécessaire implication, parfois périlleuse, du chercheur

76
Fabienne Crettaz von Roten, Olivier Moeschler, « Les relations entre les scientifiques et la société »,
Sociologie 2010/1 (Vol. 1), p 46.

49
pour dépassionner et rationaliser les débats sécuritaires et en matière de terrorisme
international. Face à la fluidité de l’information, le chercheur peut vite être désemparé. Les
médias, comme les chercheurs, influencent les perceptions des populations, parfois peut-être
même du politique. Ce lien sciences-société est donc de plus en plus fort de par l’évolution du
monde contemporain où les acteurs non gouvernementaux jouent un rôle prépondérant dans
les interactions sociales et dans les rapports de pouvoir. A travers les « activités sociales » de
conférences, débats, activités culturelles, les chercheurs s’imposent comme des acteurs
rationnels et objectifs (ce qui n’est d’ailleurs pas le cas), au-delà même des sciences
naturelles. Ce rapport du chercheur à la société est évidemment conditionné par
l’environnement culturel, politique, social, économique, dans lequel il évolue. Au même titre
que l’analyse sur les enjeux de l’interdisciplinarité, l’étude du chercheur en société n’est pas
nouvelle. En 1971, Ben-David « a retracé l’émergence et la stabilisation du rôle moderne du
scientifique (…)77 ». Le scientifique est considéré comme celui qui rétablit la confiance et
permet la compréhension mutuelle sur certains sujets. « Le chercheur doit être capable de tout
comprendre78 ».

Le rapport entre sciences et société mobilise (dans les deux sens) une importante littérature
sociologique. Une partie de cette production interroge l’engagement des scientifiques vis-à-
vis de la société. Ce rapport complexe est en constante mutation. Une étude approfondie de
l’évolution de ces rapports peut permettre d’ouvrir les débats sur les enjeux d’une plus grande
ouverture de la science à la société dans un contexte international d’anxiété, de peur,
notamment de méfiance vis-à-vis de « l’autre ». Les conditions d’engagement, d’échanges et
de collaboration sont multiples, parfois complexes. Il revient alors au chercheur de faire ce
travail d’introspection pour mieux appréhender les défis d’une meilleure diffusion et
utilisation de la recherche en politique et plus largement en société. Car s’il est attendu de lui
une large compréhension des phénomènes de société, la société doit, elle aussi, être en mesure
de lui favoriser son expression.

77
Fabienne Crettaz von Roten, Olivier Moeschler, ibid. p 47.
78
Eve Anne Bühlera, ibid. p 393.

50
c. Pluri et interdisciplinarité au Sahel

Au Sahel, les gouvernements et les partenaires extérieurs, font face à une rigidité
institutionnelle et bureaucratique qui les empêche, ou à tout le moins les freine, pour répondre
avec acuité et cohérence aux besoins sur le terrain. La fragmentation thématique et sectorielle
ne permet pas de répondre avec la nécessaire flexibilité aux réalités géographiques,
temporelles et spécifiques des régions en question. Dans le domaine de la recherche, nous
faisons face à des défis similaires. L’hybridation, par la fragmentation sectorielle, permet
d’envisager le dépassement recherché, car c’est spécifiquement ce dont nous estimons avoir
besoin au Sahel.

A rebours des discours hégémoniques de la guerre globale contre la terreur,


l’interdisciplinarité est une source de progrès qui obéit à des logiques d’hybridation et de
fragmentations79. Décloisonner les esprits, dans un élan de solidarité des communautés
scientifiques, vise à faire évoluer les connaissances et les sociétés, car « l’homme se construit
en même temps qu’il construit la réalité80 ». Le cloisonnement épistémologique trouve son
écho au sein des administrations et du politique (pas seulement en Afrique d’ailleurs).
L’ambition du décloisonnement des savoirs trouve tout son sens au travers de sa volonté de
proposer aux décideurs de nouveaux schémas d’action transverses. Les inerties systémiques
se matérialisent par des rigidités en plusieurs points ; celui de départ étant la production
analytique. Il y a d’ailleurs un lien aigu entre la gestion et la réaction aux situations de crise et
les représentations que les décideurs se font d’une situation. L’idée de conversion des savoirs
tient au fait de vouloir construire d’autres voies de compréhension qui auront in fine des
répercussions politiques et matérielles.

Il ne saurait y avoir de compréhension du Sahel, digne de ce nom, sans approche


pluridisciplinaire. A l’instar des proposes de Lucien Febvre, le chercheur intéressé par une
compréhension accrue du Sahel doit être historien, géographe, sociologue, anthropologue,
politiste et stratège. Le Sahel, à l’image de l’Afrique, perd de sa valeur scientifique et
épistémologique par les carcans imposés depuis des décennies. Aujourd’hui, la limite a été
atteinte dans les égarements. Il en va de la crédibilité, ou pire encore, de la responsabilité des
hommes de sciences qui doivent lutter et ne plus accepter les prisons intellectuelles et

79
Dogan, Pahre, ibid.
80
Valade, ibid. p 13.

51
cognitives. Ce confinement au seul paradigme de la guerre globale contre le terrorisme est un
affront aux richesses historiques et culturelles des espaces et des populations sahélo-
sahariennes. Cette contingence omet tout un pan des réalités complexes et évolutives de
l’espace sahélo-saharien, dans ses composantes historiques, géographiques, politiques et
sociologiques.

Cette démarche pluri et interdisciplinaire vis-à-vis de l’objet Sahel sonne comme un impératif
ayant pour objectif (et non pour finalité) la conceptualisation d’un nouveau paradigme, issu
d’une intelligence interdisciplinaire (Valade). A ce titre, nous pensons que le premier pas de
l’approche globale et de l’articulation sécurité-développement réside dans la convocation de
champs disciplinaires multiples, afin d’établir les bases d’une réflexion stratégique
opérationnelle et politique.

52
1ère partie : COMPRENDRE LES REALITES
GEOPOLITIQUES FAVORISANT LE DEVELOPPEMENT DU
TERRORISME ISLAMISTE AU SAHEL

CHAPITRE I : LE MALI - CENTRE NEVRALGIQUE DE LA


CRISE SAHELIENNE

I - La matrice malienne. Des défis à relever, des menaces à affronter.

1. Mali : accuser les discours et les représentations

a. Les discours dominants de la crise malienne

 Le Mali : une priorité de la communauté internationale : entre démagogie et cécité

Le Mali a été « pendant longtemps le « privilégié » des bailleurs de fond81 », considéré


comme un modèle de démocratie pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel. Pourtant, le Mali n’est
jamais devenu un modèle de réussite en matière de croissance, de développement,
d’infrastructures, d’éducation et de stabilité politique. Depuis 2012, le pays est au cœur d’une
crise et situation de fragilité à la fois nationale et transnationale, caractérisée par
l’enchevêtrement de facteurs multiples et complexes82. Cette crise va fondamentalement faire
émerger un autre narratif concernant le Mali devenu, en l’espace de quelques semaines, une
démocratie de façade, pour certains, un pays corrompu, sous administré et bien incapable de
relever les défis du développement et de la sécurité de ses populations. Malgré cette
apparence démocratique et de stabilité, le Mali semble être un véritable maillon faible 83 dans
la lutte contre le terrorisme, dans la bande sahélo-saharienne. « Jamais le Mali n’a été en
mesure d’appliquer le droit de poursuite de convois suspects en vigueur depuis 2010 entre les
pays de la zone. Les voisins, en revanche, ne se privent pas. L’aviation mauritanienne n’a-t-

81 Séminaire AFD, Mali : à l’écoute de la recherche française et européenne, vendredi 12 avril 2013.
82 Benjamin P. Nickels, « Analysing the Crisis in the Sahel », GCSP Policy Paper, 2013/3, 25 March.
83 Marie Simon, « Le Mali, maillon faible de la lutte contre Aqmi? », 22 septembre 2009, l’Express,
https://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/le-mali-maillon-faible-de-la-lutte-contre-aqmi_921588.html.

53
elle pas pilonné un convoi d’Aqmi à Toual, dans la région de Tombouctou, le 11 mars
dernier, sans même en avertir Bamako ?84 ».

Avant le coup d’Etat du capitaine Amadou Haya Sanogo, le 21 mars 201285, le Mali était
assimilé à un modèle de démocratie et de stabilité en Afrique de l’Ouest. Déni pour les uns,
hypocrisie pour d’autres, ce récit n’avait, jusque-là, jamais véritablement été contesté. Il
n’aura pourtant fallu que quelques jours pour que le paysage politique national ne vacille
aussi rapidement et drastiquement86.

A Paris comme ailleurs, la fragile démocratie du Mali n’était un secret pour personne. A en
juger la récurrence avec laquelle les rébellions Touareg caractérisent l’Histoire moderne du
Mali, l’on pouvait, en effet, s’interroger sur la stabilité, l’Etat de la démocratie et de la
« bonne gouvernance ». Aujourd’hui, d’aucuns constatent que le Mali est « en faillite87 »,
contrastant de fait avec les discours d’antan. Pour Craven-Matthews & Englebert, les
fragilités de l’État sont structurelles : « Mali’s weaknesses go back to its origins as a
sovereign state in 196088». Interrogé sur la situation au Mali, Serge Michailof décrit le Mali
comme une bombe à retardement. Un Etat structurellement faible, dont la déliquescence s’est
amorcée dans les années 2000. « Depuis le début des années 2000, la désagrégation des
institutions publiques, due à des années de clientélisme et de corruption et aggravée par
l’émergence du crime organisé et des réseaux de trafiquants (…)89 ». Pour Maurice Freund,
entrepreneur et fin connaisseur de la région sahélienne, « il aurait fallu agir il y a vingt
ans90 », au Mali. Pour lui, même la voie politique n’est certainement pas suffisante, pour
régler la crise. Pour Craven-Matthews & Englebert, l’Etat malien est plus un imaginaire
qu’une réalité: « Mali’s reconstruction troubles, we argue, result in part from the fact that
Mali is in some ways more imagined than real91 ». Alors, le Mali est-il un pays
structurellement en crise ? Ou à l’inverse, de par ses fragilités structurelles, le terme « crise »

84 Christophe Boisbouvier, « Coup d’État au Mali : le jour où ATT a été renversé », Jeune Afrique, 30 mars
2012, http://www.jeuneafrique.com/142284/politique/coup-d-tat-au-mali-le-jour-o-att-a-t-renvers/
85 Ibid.
86 Baz le Cocq and al, « One Hyppopotamus and Eight Blind Analysts. A multivocal analysis of the 2012
political crisis in the divided Republic of Mali », 2013.
87 Séminaire AFD, Ibid. page 3.
88 Catriona Craven-Matthews & Pierre Englebert (2018) “A Potemkin state in the Sahel? The empirical and the
fictional in Malian state reconstruction”, African Security, 11:1, 1-31.
89 International Alert, « « Ils nous traitent tous comme des djihadistes ». Dépasser la notion d’extrémisme
violent pour mieux consolider la paix au Mali », POLICY BRIEF : DÉCEMBRE 2016, page 2.
90 Assanatou Baldé, « Maurice Freund : « Il est trop tard pour le Mali, il fallait agir il y a 20 ans ! » »,
http://www.afrik.com/maurice-freund-il-est-trop-tard-pour-le-mali-il-fallait-agir-il-y-a-20-ans.
91 Catriona Craven-Matthews & Pierre Englebert, Ibid. page 2.

54
est-il approprié ? Aurélien Tobie nous rappelle que l’Histoire moderne du Mali est entachée
de conflits, en particulier dans les régions du nord : « It is important to remember that the
recent history of independent Mali has been marked by repeated conflicts, primarily affecting
the northern regions of the country92 ».

Aucune analyse (et propositions de solutions) ne saurait être intelligible sans une perspective
historicisée du pays et des facteurs qui ont amené le Mali au chaos. La crise malienne
s’illustre à travers quatre catégories de variables, enchevêtrées et interconnectées : son
caractère global, ethnique, la problématique de la gouvernance et de l’environnement
(Nickels, op cit.). Ces défis méritent des réponses nationales, régionales et internationales. Ce
chapitre a pour objectif de revenir, de manière séquencée, sur l’ensemble des facteurs de
fragilité qui ont fait tomber le Mali dans l’état de déliquescence que nous lui connaissons
aujourd’hui. Nous souhaitons démontrer que la problématique malienne, devenue une
problématique régionale, dépasse les enjeux de la question Touarègue et du terrorisme
islamiste. Le cas du Mali permet également d’interroger l’efficacité de la diplomatie, des
politiques de coopération et les moyens mis à disposition, par la communauté internationale,
en matière de développement et de sécurité, ainsi que l’acuité des analyses produites par la
communauté des experts. Pour Laurent Bigot93, ancien diplomate du Quai d’Orsay, « Il faut
avoir un langage et une analyse de vérité. Il y a beaucoup de paresse intellectuelle sur la
situation au Mali. Paresse intellectuelle, accompagnée d’un sentiment de supériorité, voire de
racisme », ajoute l’ancien diplomate. Pour Jean-Paul Mari, « décrypter la réalité dans le nord
du Mali, c'est d'abord aller au-delà des idées reçues et des étiquettes caricaturales94. La
gravité de la situation malienne et les risques de fragilisation de l’ensemble de l’espace
sahélo-saharien méritent de sortir des analyses et perspectives sensationnalistes dominant
actuellement le paysage et les débats.

92 Aurélien Tobie, op cit. page 3.


93 Conférence sur le Mali, IFRI, printemps 2012.
94 Jean-Paul Mari, « Qui sont les islamistes touaregs d’Ansar Dine », l’OBS, 5 décembre 2012,
https://www.nouvelobs.com/monde/20121205.OBS1436/mali-qui-sont-les-islamistes-touaregs-d-ansar-
dine.html, consulté le 23 juillet 2015.

55
b. La gouvernance et la corruption au Mali

La corruption au Mali était endémique et la classe politique donnait l’impression de ne pas


s’intéresser foncièrement aux problèmes des maliens95. Le Mali, comme la plupart des pays
sahéliens, sont gangrenés par la corruption et le sentiment d’impunité est fort chez les
populations et organisations de la société civile : « L’opacité et l’impunité font de la région du
Sahel une zone où la pratique de la corruption pénalise sévèrement la croissance et empêche
la redistribution des richesses. Transparency International a publié, en octobre dernier, son
rapport 2010 sur la perception de la corruption dans 178 pays dans le monde. Les scores des
pays sahéliens dans ce classement sont sans appel. Parmi les plus mauvais élèves de la
planète on peut compter : la Mauritanie au 143ème rang, le Tchad 171ème, le Soudan
172ème, le Burkina Faso, le Sénégal, le Bénin et le Mali occupent respectivement les 98ème,
105ème, 110ème et 116ème rangs96 ».

Le Mali, comme nous l’avons discuté antérieurement, a longtemps bénéficié, auprès de ses
partenaires extérieurs, d’une image positive liée à une prétendue stabilité et bonne
gouvernance. Ce discours a rapidement volé en éclat avec la crise du Nord-Mali, début 2012.
Le masque tombe. Les langues se délient. Le Mali, n’aurait finalement pas été un si bel
exemple de démocratie, de bonne gouvernance et de stabilité. Ceux qui persistent dans le
déni, expliquent la désagrégation du Mali par l’implication des groupes terroristes islamistes
présents dans le Nord du pays, et dont la crise libyenne a permis de s’armer et de renforcer
leur capacité d’action. « Cette stabilité politique lui permet (au Mali) d’engranger des points
sur le chemin du développement. L’entrave majeure était sans doute Al-Qaïda au Maghreb
islamique (AQMI), qui semble avoir pour terrain de prédilection les sables mouvants du
Mali97 ». Pis encore, les groupes Touareg auraient profité de l’inattention des autorités qui
« s’échinaient à venir à bout de ce terrorisme98 » pour s’armer, s’organiser pour attaquer les
différentes localités du Nord-Mali. La réalité accuse davantage les autorités maliennes qui
ont, non seulement, négligé la problématique des revendications des groupes armés du nord,

95 Susanna Wing, « Mali’s Precarious Democracy and the Causes of Conflict », Special Report, USIP, April
2012.
96 Mohamed Saleck, op cit. https://kassataya.com/2010/12/21/sahel-une-geopolitique-de-linvisible/ Code de champ modifié
97 Abdou Karim Sawadogo, « Mali - AQMI et MNLA : Un duo explosif dans le sable malien », 20 janvier 2012,
http://www.tamoudre.org/geostrategie/resistance/rebellions/mali-aqmi-et-mnla-un-duo-explosif-dans-le-sable-
malien/.
98 Abdou Karim Sawadogo, ibid.

56
mais aussi laissé les groupes islamistes agir, prendre position, dans les différentes régions du
septentrion malien.

L’État malien a fait preuve, au cours des dernières décennies, d’une incapacité (ou d’un
manque de volonté) à traiter les problèmes du pays, en particulier dans les régions du centre et
du nord. La menace terroriste est venue s’ajouter à une équation déjà complexe, caractérisée
par un terreau propice à l’instabilité. Pourtant, le Mali a été soutenu par la communauté
internationale, pour tenter un développement inclusif, depuis les années 1990, puis en 2010
avec le programme PSPSDN99. Le processus de décentralisation, par exemple, « via des
collectivités territoriales dotées de la personnalité juridique et de l’autonomie financière,
s’administrant librement et exerçant des compétences que l’État leur a transférées, est l’une
des plus audacieuses en Afrique100 ».

La période dite « ATT », du nom du président sortant, Amadou Toumani Touré, est
considérée comme l’ère des compromis avec les oppositions politiques, de la corruption et de
la négligence de l’appareil sécuritaire et militaire national. Au niveau local, les arrangements
entre élites politiques poussent à la mobilisation armée et violente. Pour Abu al Ma-ali, la
corruption généralisée et le népotisme au Mali fut un véritable levier pour les leaders des
groupes armés terroristes101. L’affaire du Boeing 727, en novembre 2009, montre le niveau de
collusion entre l’Etat, les représentants des autorités locales et un système de corruption bien
huilé102. L’histoire d’ « Air Cocaïne », met en lumière les accointances entre des réseaux
mafieux et criminels entre l’Amérique latine, le Mali et l’Europe, en particulier l’Espagne et
la France. Difficile d’envisager la possibilité pour un avion de ligne de se poser dans le désert
malien, avec à son bord six tonnes de drogue, sans implication et/ou protection des plus
hautes sphères de l’État. Pour Pierre Boilley, un pas est franchi avec l’épisode d’Air Cocaïne
et la croissance des trafics liés à la cocaïne qui permettront, a fortiori, de dynamiser le marché
des armes de petits calibres dans la sous-région (Boilley, 2011).

Pour certains l’ « ATTcratie103 » c’était : la politique de l’autruche, le laisser-aller, le culte de


la personne, un déni face à AQMI, ou pire encore : de la complaisance et une administration

99 Voir partie sur la coopération de l’Union européenne au Sahel.


100 URD, « La difficile gestion d’une crise complexe au Nord-Mali », Rapport d’évaluation, Février 2015, p 8.
101 Entretien, Nouakchott, Mauritanie, juillet 2012.
102 Voir Serge Daniel, « Les mafias du Mali. Trafics et terrorisme au Sahel », Descartes et Cie, 2014.
103 Le Sphynx, « ATT-CRATIE : la promotion d’un homme et de son clan », L’Harmattan, septembre 2006.

57
hautement corrompue. « C’est un secret pour personne, on a retrouvé à Paris des billets
utilisés par la Premier Dame du Mali, qui provenaient des rançons pour la libération des
otages au Mali104 ». Cette incapacité à juguler la présence des islamistes algériens, liés au
GSPC, puis AQMI, dans le septentrion malien irrite en haut lieu à Paris, comme dans la sous-
région. Pour Serge Michailof, la communauté internationale est coupable de complaisance
vis-à-vis du régime d’ATT, concernant le nord du Mali: « Amadou Toumani Touré avait sous-
traité aux tribus et aux groupes touaregs la gestion du Nord, ce qui a entraîné un
développement du trafic de drogue, et il a perdu le contrôle du nord du pays. Personne ne
s’en est aperçu, parce qu’il avait une très bonne cote, avant 2010 ». Le Nord-Mali s’est
structuré non pas hors l’Etat, comme nous le lisons souvent dans la littérature sur les espaces
de non-droit et les zones grises, mais par rapport à l’Etat. Des systèmes de gouvernance
parallèles se sont structurés sur la base d’individus, de relations ethniques et tribales. La
corruption d’officiels fait rage au nord, ce qui contraste avec l’idée que l’on du Mali jusqu’à
cette période de troubles. L’armée est déstructurée, mal formée et bien incapable de répondre
aux défis contemporains, liés aux trafics et au terrorisme islamiste de plus en plus présent au
Nord-Mali.

Depuis, le Mali n’a fait que sombrer dans les abîmes du chaos et de l’instabilité. Le Mali
« fournit un exemple alarmant de décomposition du tissu social saharien, liée à l’absence
d’Etat et de la multiplication des groupes armés105. Pour d’autres, il y a un écueil fondamental
sur la personne d’ATT et sur sa façon de gouverner. Au-delà de cette caractéristique et de
cette prétendue volonté perpétuelle du « consensus mou » en politique, ATT était entouré de
personnes (au niveau civil et militaire) qui faisaient remonter des informations et analyses
contradictoires. Pour Maurice Freund106, ATT était loin de prendre les décisions seul et
subissait un contexte hyper pesant dont il voulait se départir. Selon Freund, pour rien au
monde ATT aurait voulu briguer un nouveau mandat.

104 Echanges informels avec un officier supérieur malien, Paris, printemps 2012.
105 Camille Evrard, Les unités « nomades » des forces armées et de sécurité au Sahara-Sahel : un outil
d’inclusion nationale ?, Bulletin FrancoPaix, Vol. 2 N°9 – Novembre 2017.
106 Echanges informels avec Maurice Freund, janvier 2018.

58
c. Le Nord-Mali

Le Nord-Mali, est un carrefour commercial au cœur du Sahara, un désert de 220 000


kilomètres carrés, « si loin de Bamako, mais si près des frontières de l’Algérie, la Mauritanie,
le Niger et le Burkina Faso107 ». C’est « un espace mobile de transition entre le Mali et
l’Algérie108 » qui au fur et à mesure du temps est devenu un espace délaissé que l’on ne
considère plus comme un espace de connexion et de relation. Le nord du Mali est caractérisé
par trois grandes régions que sont Kidal, Gao et Tombouctou. Cet espace couvre plus de
800 000 km carrés, représente les deux-tiers de la superficie du territoire malien, « 3,5 fois
plus grand que l’Allemagne et compte 1,5 million d’habitants, soit 9% de la population
nationale109 ». Le Septentrion malien est donc peu peuplé, isolé d’un point de vue spatial
(accès et infrastructures quasi inexistantes) et peu dynamique sur le plan économique. « En
décroissance depuis l’indépendance, la part du septentrion dans l’économie nationale est de
l’ordre de 5 %110 ». Le septentrion n’échappe pas à la réalité de la baisse du tourisme qui
touche l’ensemble des pays sahéliens, en particulier les zones où le conflit est plus dense.
Multiples sont les domaines qui nécessitent une plus grande attention (élevage, potentiel
commercial, infrastructures pour le tourisme, notamment le réseau routier, exploitation des
ressources minières, etc.). Le Nord-Mali, au-delà des aléas climatiques, a subit une
« ségrégation » territoriale qui a fragilisé, au fil des décennies, sa situation économique,
politique et son tissu social. Certains appellent à ce que le septentrion redevienne « un espace
central et partagé111 ».

Quatre (4) typologies climatiques caractérisent le Nord-Mali : le désert du Sahara en majeure


partie à l’Ouest, une zone semi-désertique, une végétation diffuse sud-saharienne, séparant les
deux climats et enfin, une savane herbeuse arbustive, dans la région du Gourma, faisant la
jonction avec le Mali central.

107 Jean-Paul Mari, « MALI. Qui sont les islamistes touaregs d'Ansar Dine ? », L’OBS, 15 janvier 2013,
https://www.nouvelobs.com/monde/guerre-au-mali/20130115.OBS5392/mali-qui-sont-les-islamistes-touaregs-d-
ansar-dine.html.
108 Laurent Bossard, Basile Cazalis de Fondouce, « les régions maliennes de Gao, Kidal et Tombouctou,
Perspectives nationales et régionales », CSAO/OCDE, 22 octobre 2015, page 39.
109 Laurent Bossard, Basile Cazalis de Fondouce, « Les régions maliennes de Gao, Kidal et Tombouctou,
Perspectives nationales et régionales », CSAO/OCDE, 22 octobre 2015, page 4.
110 Ibid. page 5.
111 Ibid. page 5.

59
Laurent Bossard, Basile Cazalis de Fondouce, « Les régions maliennes de Gao, Kidal et
Tombouctou. Perspectives nationales et régionales. », OCDE, Le Club du Sahel et de
l’Afrique de l’Ouest, p 14, octobre, 2015, https://www.oecd.org/swac/publications/Les-
regions-maliennes-de-Gao-Kidal-et-Tombouctou.pdf

La région du Nord-Mali est, comme nous le disions, peu peuplée mais mobile. Cette réalité
rend la tâche du recensement difficile. Les populations vont et viennent au gré des saisons.
Sur le plan démographique, la croissance régionale est inférieure à la moyenne nationale. Son
poids démographique ne cesse, d’ailleurs, de chuter depuis le milieu des années 1970. Le
problème n’est pas uniquement statistiquement mais renvoie à un enjeu de politique de
développement112.

112 Ibid. page 12.

60
Bossard, Cazalis de Fondouce, ibid. p 21.

Le septentrion malien n’est pas aussi homogène que le laissent entendre un certain nombre
d’analyses que l’on voit poindre depuis 2011-2012. Il est le point de départ de la rébellion
initiée par le Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA), sans pour autant être
dominé politiquement, géographiquement et démographiquement par les Touareg, encore
moins par les mouvements insurrectionnels. « Les réalités sociales et culturelles complexes
(…) engendrent depuis plus d’un demi-siècle, tensions et conflits dans le nord du Mali113 ».
Le Nord-Mali illustre l’incapacité de l’Etat central à déployer ses services et structures à
plusieurs milliers de kilomètres, du « Mali utile », pour reprendre une expression bien connue.
Les régions du Nord-Mali (Gao, Tombouctou et Kidal - les trois gouvernorats du septentrion)
se caractérisent par un maillage ethnique et culturel riche, un climat désertique beaucoup plus
rude qu’au Sud.

113 Jeune Afrique : « Destruction des mausolées de Tombouctou : « Il était de mon devoir de combattre les
pratiques contraires à l’islam » », 20 novembre 2017, http://www.jeuneafrique.com/493653/societe/destruction-
des-mausolees-de-tombouctou-il-etait-de-mon-devoir-de-combattre-les-pratiques-contraires-a-
lislam/?utm_source=Twitter+&utm_medium=JeuneAfrique&utm_campaign=Tweet_20112017

61
 Les tensions au Nord-Mali

Le Mali, un pays historiquement et culturellement riche, voit son image se ternir à cause de la
dégradation sécuritaire et l’instabilité politique qui règne dans le pays. La diversité ethnique,
culturelle et religieuse, qui le caractérise, est un atout indéniable et une fierté pour le peuple
malien114. Il nous revient de comprendre comment et pourquoi cette paisible coexistence s’est,
au fil du temps, fragilisée au Mali. « This ethnic diversity, like other forms of diversity, also
seems to hold a risk to social cohesion115 ». Pour Laurent Bigot, « les grands oubliés sont les
populations, c’est très clair » (intervention, conférence IFRI 2012). Les populations Touareg
sont minoritaires et il est important de le rappeler, selon l’ancien diplomate du Quai d’Orsay.
Les clivages interethniques sont exacerbés au Nord-Mali et plus largement dans tout le pays.
Les chefs des rébellions armés qui ont accédé à des postes de pouvoir ont trahi la cause et les
revendications qu’ils portaient en tant que mouvements armés. « Avec une écrasante majorité,
les tensions inter et intracommunautaires, les conflits agropastoraux traditionnels (comme
notamment la non-application des conventions locales sur l’utilisation des terres), les conflits
dus aux abus de pouvoir des chefs traditionnels ainsi qu’un large éventail d’exactions commis
par les forces de sécurité ont été identifiés comme les principaux obstacles à la paix. Le
manque de confiance dans le gouvernement et les autorités locales pour restaurer une
meilleure gouvernance et arbitrer avec équité ces conflits, associé à la multiplication des
affrontements violents entre les communautés elles-mêmes, laisse chez beaucoup un fort
sentiment de désespoir116 ».

Au Mali et en particulier dans le septentrion, le racisme inter-tribal et interethnique fragilise le


tissu et le contrat social : Au nord-Mali, le racisme inter-tribal est une réalité. Malgré la
tolérance et la paisible cohabitation que l’on prête à la société malienne, les stratifications
inter et intra ethniques, bien acceptées, sont vecteurs de fragilité et de tensions sociales, voire
politiques. « En fait, ce racisme n’était pas une politique de l’État malien, il émanait de la
population qui considérait les individus clairs de peau comme des intrus venus des pays
arabes. Historiquement, en effet, des gens venus des pays arabes se sont installés au Mali,
mais cela s’est passé il y a 400 ans ! ». Par ailleurs, on stigmatise beaucoup les tensions
(réelles) interethniques dans le septentrion malien, en oubliant que les conflits intra-tribaux,

114 IMRAP, INTERPEACE, op cit. page 57.


115 Ibid. page 57.
116 International Alert, « « Ils nous traitent tous comme des djihadistes ». Dépasser la notion d’extrémisme
violent pour mieux consolider la paix au Mali », POLICY BRIEF : décembre 2016.

62
en l’occurrence au sein des communautés Touareg, sont une dimension que l’on ne peut
balayer d’un revers de main. Le Nord-Mali n’est pas uniquement caractérisé par des tensions
entre populations blanches et populations d’origine négro-africaines. « Les conflits entre
Arabes et Touaregs est un souci au Nord-Mali117 », rappelait un chercheur lors d’une réunion
au Quai d’Orsay à Paris. La référence à l’identité peut être un moyen de manipuler les
communautés et ainsi fragiliser le contrat social. En 2012, on peut répertorier un certain
nombre de rencontre intercommunautaires, dans le but d’apaiser les tensions. Ces tentatives se
sont soldées par des échecs : « Au cours de l’année écoulée, plus d’une dizaines de rencontres
intercommunautaires ont eu lieu pour tenter de désamorcer ces tensions. Néanmoins, les
tensions restent vive, notamment entre clans Touaregs118 ». Pour le chercheur, le retour de
combattants de Libye, après la chute de Kadhafi, a renforcé ce climat de tensions entre
communautés Touaregs. Les représentants des Imghads (tribus vassales) ont accepté, en
octobre 2011, de rencontrer l’émissaire du président Amadou Toumani Touré (ATT), le
colonel major El Hadji Gamou119. De leur côté, les Ifoghas et les Chamanamas ont refusé120.

La complexité des sociétés sahéliennes draine naturellement des vecteurs de tensions et


compétition sociale, économique et politique. Dans un contexte mondialisé et altéré par
l’appât du gain, les acteurs se dressent les uns contre les autres à des fins personnelles de
domination. Cette mal-gouvernance qui a gangrené l’Etat malien, depuis des années, a eu
raison des richesses historiques, culturelles et religieuses. Les manipulations ethniques et
identitaires dominent le paysage politique et social.

La contribution scientifique, aussi modeste soit-elle, vise à dresser un bilan objectif, basé sur
des éléments empiriques pour appréhender la nature complexe et volatile caractérisant le
Mali, d’une part, et contribuer à un récit dépassionné, d’autre part. À travers cette production,
les sciences sociales peuvent, dans une seconde temporalité, être mobilisées pour tenter
d’apporter des bribes de solutions aux décideurs politiques et à la communauté internationale,
largement mobilisée pour le Mali et la sous-région.

117 Table-ronde, Ministère des Affaires étrangères et européennes, compte-rendu, janvier 2012.
118 Ibid.
119 Devenu général entre temps.
120 Table-ronde, ibid.

63
d. Les rébellions Touarègues au Mali

Les mondes Touareg peuvent être définis comme une « réalité plurielle121 » qui ne peut être
comprise et uniquement soumise aux réalités des rébellions maliennes et nigériennes.
« Découverts par les explorateurs français du Sahara au milieu du XIXe siècle, amis de
l'ermite Charles de Foucauld et du colonel Laperrine, les Touaregs prospèrent à l'ombre de
la Paix française. A l'indépendance, ils se retrouvent dispersés entre des Etats qu'ils jugent
illégitimes. C'est le signal de la révolte au Mali, puis au Niger. Avec régularité jusqu'au début
du XXIe siècle, les insurrections des nomades se succèdent dans ce paysage saharo-sahélien
sublimé par les récits des voyageurs et les caméras du Paris-Dakar122 ».

Malgré le récit dominant, le Nord-Mali, revendiqué par certains acteurs comme étant
« l’Azawad », n’est pas dominé (démographiquement) par les communautés Touaregs. Les
ethnies Peuls et Songhaïs sont particulièrement présentes, malgré aucun recensement officiel.
La région du septentrion ne peut en aucune manière être décrite comme un espace rebelle,
caractérisé par des velléités indépendantistes, considérées par certains comme étant « très
récentes et faibles », comparées à d’autres griefs du quotidien et vis-à-vis de la résolution des
précédentes crises liées à la problématique Touareg123.

La problématique « Touareg » au Mali est historiquement un débat sensible. Il déchaîne les


passions en politique, dans le monde de l’aide au développement et plus largement au sein des
débats académiques et scientifiques. La non-résolution des différents épisodes de la crise
malienne et Touareg124 a certainement contribuer à l’essoufflement et à l’affaiblissement des
revendications Touaregs, à l’image d’un certain nombre de protagonistes, dont la réelle
motivation serait plus personnelle que communautaire. Pour un historien, lors d’une
présentation faite au Quai d’Orsay en 2011, Iyad Ag Ghali est « devenu un expert dans
l’instrumentalisation des rebellions à des fins personnelles125 ». Les revendications liées à une
partie (minoritaire) des communautés Touareg au Mali et au Niger ne sont pas suffisamment
liées pour parler d’une « problématique Touareg » au Sahel. Certes, des spécificités

121 Adib Benchérif, « Le Nord-Mali, entre risque de balkanisation et talibanisation », Mise au point, ISI,
document non daté.
122 Mériadec Raffray, « Touaregs - La révolte des Hommes Bleus - (1857-2013) », Economica, 2013, 112p
123 Table-Ronde, Ibid.
124 Nous considérons qu’il s’agit d’une seule crise qui refait surface à intervalle régulière dans l’Histoire
malienne.
125 Table ronde, op cit.

64
historiques, géographiques et culturelles permettent d’identifier les caractéristiques communes
aux populations Touaregs. Les rebellions initiées au Mali et au Niger sont différentes et
« n’ont jamais été unies126 », malgré un sentiment d’appartenance à une culture commune.
« Dans les années 1980, il y a eu un début d’alliance « pan-touareg » dans les camps libyens,
mais elle s’éteignit rapidement ». Il n’y a pas de lien « automatique entre les deux pays127 ».

Certains s’interrogent sur les soutiens politiques, financiers et matériels des rébellions
Touaregs. Pour Ousmane Coulibaly : « l’ONG « Médecins sans frontières » avec Bernard
Kouchner et la Fondation « France-Liberté » de Danielle Mitterrand soutiennent,
matériellement et financièrement, la rébellion128 ». Quel rôle la France a-t-elle joué, dès les
années 1990, vis-à-vis des rebellions Touareg ? D’autres insistent sur les constants appuis
extérieurs des différentes rebellions Touaregs : « une lecture à la fois historique, politique,
sociologique, géostratégique et géopolitique de cette crise nous amène à comprendre
aisément que toutes les rébellions qui ont secoué notre pays ont été téléguidées de l’extérieur
et quel qu’en soient les prétextes, elles ont toujours bénéficié du soutien politique, financier et
militaire de l’ex-puissance coloniale qu’est la France129 ». Pour Pierre Boilley, la rébellion
Touareg au Niger bénéficie d’un soutien de la France qui lui facilite matériellement les
choses, « notamment en restant en contact permanent avec son chef, Mano Dayak, qu’elle
avait équipé d’un téléphone satellitaire130 ».

 Les temporalités de la rébellion Touarègue

Les rébellions Touareg se nourrissent d’une fragilité économique, politique et d’un


déséquilibre institutionnel et administratif entre les régions du nord (les gouvernorats du
septentrion malien : Gao, Tombouctou Kidal) et le sud du pays (Mopti, Ségou, Bamako,
Kayes, Sikasso). Basé sur une économie essentiellement rurale et fragilisée, le Mali est
marqué par un « zonage Nord-Sud », source d’inégalités et d’un sentiment d’injustice131. La
situation actuelle s’inscrit dans une forme de continuité par rapport aux fragilités structurelles

126 Ibid.
127 Ibid.
128 http://bamada.net/une-page-de-lhistoire-du-mali-les-accords-de-tamanrasset.
129 Inter de Bamako, « La drogue au cœur du pouvoir ATT : La véritable raison de sa chute », 30 avril 2013,
consulté 20 septembre 2015, https://www.maliweb.net/politique/la-drogue-au-coeur-du-pouvoir-att-la-veritable-
raison-de-sa-chute-143254.html.
130 Pierre Boilley, « Géopolitique africaine et rébellions touarègues. Approches locales, approches globales
(1960-2011) », L’Année du Maghreb, VII | 2011, 151-162.
131 URD, op cit. p 12.

65
depuis des décennies. Les crises politiques, agro-alimentaires, nutritionnelles, économiques
sont récurrentes.

En Juin 1990, le Mouvement Populaire pour la Libération de l’Azawad (MPLA), lance sa


rébellion depuis Ménaka (considérée comme la deuxième rébellion de l’Histoire moderne du
Mali) ; affrontements qui feront environ un millier de victimes (selon les différentes sources
disponibles). Raymond Répardon présent sur le terrain au début des années 1990 émet des
doutes concernant la mobilisation des rebelles Touaregs, contrairement au Tchad qu’il dit
mieux connaître. Les vagues successives de négociations ont un objectif commun pour
Bamako : tendre vers une plus grande autonomie du nord, en balayant les revendications
sécessionnistes, autonomistes ou encore fédéralistes. Bamako met en place un système de
DDR (Désarmement, Démobilisation et Réintégration), dont les résultats sont
particulièrement modestes132. « Les rébellions de 1990 peuvent être considérées comme
closes à la fin de la décennie, lorsque les deux cérémonies malienne et nigérienne des
« Flammes de la paix » furent organisées comme points finaux des événements (à
Tombouctou en 1996 pour le Mali, à Agadez en 2000 pour le Niger)133 ».

Les rébellions Touarègues sont également le terrain de jeu de guerre par procuration entre
l’Algérie et la Libye qui instrumentalisent la mobilisation des groupes rebelles. « En 2005,
lors de la fête du Maouloud, le colonel Kadhafi s’invite à Tombouctou, y convoque tous les
chefs touaregs de la sous-région, et signe avec eux une charte pour la Fédération du Grand
Sahara. À partir de ce moment, ATT n’est plus maître chez lui134 ». Les accords d’Alger
(2006) ont vocation à intégrer les rebelles Touarègues dans l’armée (stratégie payante au
Niger voisin) ; ce qui restera un vœu pieu...Pour Raymond Répardon au Mali, plus qu’ailleurs
où les Touaregs sont présents, la situation du Nord s’est toujours mal passée135.

Jamais véritablement intégrés à la vie institutionnelle du pays, les rebelles reprennent les
armes à partir de 2007, moins d’un an après la signature des accords d’Alger (4 juillet 2006).
La période de 2007 à 2009 est le seul épisode de la rébellion qui prend part à la fois au Mali et

132 Pour approfondir le sujet, voir Robin E. Poulton, Ibrahim Ag Youssouf, « La paix de Tombouctou. Gestion
démocratique, développement et construction africaine de la paix », UNIDIR, 1999.
133 Pierre Boilley, op cit.
134 Boisbouvier, op cit.
135 Sarah Halifa-Legrand, « Raymond Depardon : "Jamais je n'aurais pu imaginer que je photographiais le futur
ennemi de la France" », https://www.nouvelobs.com/monde/20180312.OBS3447/raymond-depardon-jamais-je-
n-aurais-pu-imaginer-que-je-photographiais-le-futur-ennemi-de-la-france.html, Consulté le 23 janvier 2019.

66
au Niger, sans pour autant qu’il y ait un front commun et organisé entre les hommes en armes
du Niger et du Mali. « Pour ces nouveaux rebelles, les motivations se montrèrent différentes.
Au Mali, les revendications restèrent surtout matérielles en faveur des régions nord, sur
lesquelles elles continuaient à être cantonnées. Au Niger, les choses prirent un tour plus
politique, puisque le MNJ affirma ne pas vouloir être composé que de ressortissants du Nord
et s’attaqua directement au président Tandja en revendiquant un système plus
démocratique136 ». Les nouveaux accords de paix sont facilités par l’Algérie et la Libye qui
jouent chacun leur partition et développe leur influence de puissance régionale. De fait, les
situations de conflits liées au rébellions Touaregs s’internationalisent ; dynamique qui sera
confirmée par la crise de 2012...

 Le tissu social fragilisé par la création de milices

Les rébellions Touareg sont le symbole d’une mobilisation minoritaire bien que les
revendications peuvent s’appliquer à l’ensemble des populations du septentrion malien. Le
Nord-Mali est un véritable « melting pot » où malgré des tensions inter ou intra ethniques, le
vivre ensemble avait survécu aux mobilisations et aux violences armées. Malheureusement,
dès les années 1994-1995, des milices se mettent en place pour résister aux rébellions
Touaregs. La milice Kanda Koy en est la parfaite illustration. La milice se « serait rendue
responsable de la mort de dizaines de civils Touaregs et maures en 1994, selon Amnesty
International137 ».

Sur le terrain, à plusieurs époques, des milices d’autodéfense se sont créées et ont, dans
certains cas, appuyé l’action militaire. On se souvient du Mouvement Patriotique Ganda Koi
(MPGK) dirigé par Djibril Diallo, une milice songhaï de Gao, née lors de la rébellion
touarègue de 1990-1996, par d’anciens soldats de l’armée malienne. Leur objectif : libérer le
nord du Mali des mains d’AQMI, du MUJAO, d’Ansar Dine mais aussi du MNLA qu’ils
considèrent comme des islamistes. Ils ne reconnaissent pas la réconciliation de 1992 mais
restent fidèles au pouvoir de Bamako. En 2013, un rapport des Nations unies estime qu’ils
sont 1842 combattants.

136 Boilley, ibid.


137 Fabien Offner, « Le nord du Mali va-t-il s'embraser? », 22 mars 2012, Slate Afrique,
www.slateafrique.com/81233/l-independance-de-l-azawad-reve-ou-realite.

67
En 2012, une nouvelle milice Songhaï est créée près de Sévaré. Elle estimée à 1500
volontaires à sa création, c’est le Mouvement National de libération du Nord Mali plus connu
sous le nom de Ganda Izo. Son chef Ibrahim Dicko, déclare : « Notre problème c'était le
MNLA qui voulait créer un État dans lequel on ne se reconnaissait pas. Les islamistes, en
revanche, ce sont des musulmans, comme nous ». Le 21 juillet 2012, Ganda Koy, Ganda Izo
et les Forces de libération du Nord (FLN), qui poursuivent les mêmes objectifs avec un
groupe de 700 hommes, se regroupent au sein de la Coordination des Mouvements et Front
patriotique de résistance (CM-FPR). A partir de 2015-2016, la problématique malienne évolue
considérablement, à travers l’émergence du centre du pays comme un nouveau foyer
d’instabilité, la contagion aux pays voisins (Niger, dans un premier temps, puis Burkina Faso)
et l’émergence de nouvelles milices armées pro-gouvernementales (GATIA et MSA).

 En conclusion

Les crises Touarègues à répétition depuis les indépendances sont régulièrement perçues
comme étant soutenues ou instrumentalisés par des acteurs extérieurs. L’Algérie et la Libye
pour les acteurs régionaux, la France pour la dimension internationale. Les revendications
Touarègues qui ont poussé à la mobilisation armée dépassent l’environnement Tamashek et
concernent l’ensemble des populations du Nord-Mali. Les différentes phases de la crise
Touarègue, malgré l’implication directe ou indirecte d’acteurs extérieurs, sont restées
confinées à l’espace national. La rébellion de 2012 est en cela distincte des précédentes
trajectoires. Les raisons et les facteurs sont multiples, faisant du Mali un centre d’attraction de
l’actualité régionale et internationale.

68
2. Rébellion de 2012 - de la rébellion à la crise transnationale

a. Les notions de « crise » et de « terrorisme » : le risque de polarisation du débat

Comment définir la ou les crises maliennes ? L’Union africaine reste prudente pour désigner
la situation au Mali. Le Conseil Paix et Sécurité (CPS) de l’UA adopte, le 24 octobre 2012, un
concept stratégique « pour la résolution des crises au Mali138 ». Ce document, qui deviendra
d’ailleurs une référence pour la stratégie de l’UA pour la région du Sahel (adoptée en août
2014), ne se cantonne pas à une action sur le Mali. Elle prend plus largement en compte les
réalités et les défis pour l’ensemble de la région du Sahel. En août 2013, l’UA lance d’ailleurs
sa mission pour le Mali et le Sahel (MISAHEL)139. La nature politique, sociale et sécuritaire,
avec notamment l’implication de groupes armés terroristes, de la crise malienne, lui confère
de facto une dimension transnationale et régionale. La crise malienne de 2012 est le symbole
et le fruit de conflits ancestraux dont l’évolution amène de nouvelles menaces 140.

 Une crise pas comme les autres

Comprendre la crise malienne nécessite d’interpréter les liens de causalité entre les fragilités
structurelles du pays et les histoires contingentes. Car, en premier lieu, les facteurs structurels
créent des conditions de fragilité et de vulnérabilité. Les récents soulèvements en armes,
d’abord Touaregs puis islamistes radicaux, sont une composante importante mais mineur des
défis réels du Mali. C’est en comprenant l’enchevêtrement des causes qui ont amené à la
situation actuelle que nous pourrons répondre à la question suivante : les notions de crise et de
conflit sont-elles adaptées pour dépeindre l’actualité malienne ?

Au départ de la crise malienne, la mobilisation est uniquement insurrectionnelle, dans la


lignée des rébellions précédentes, subites par le Mali. Le vernis religieux n’était pas

138 « Stratégie de l’Union Africaine pour la Région du Sahel », 12 août 2014,


http://www.peaceau.org/fr/article/strategie-de-l-union-africaine-pour-la-region-du-sahel.
139 Au printemps 2013, l’Union africaine déploie au Mali une Mission Internationale de Soutien au Mali, sous
conduite africaine (MISMA). Le 1 er juillet 2013, la MISMA est transformée en MINUSMA (Mission
multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali). A la suite de cela, la présidente de
la Commission de l’UA décide d’établir, à partir du 1 er août 2013, une Mission de l’UA pour le Mali et le Sahel
(MISAHEL).
140 Annette Lohmann, « Who Owns the Sahara ? Old Conflicts, New Menaces: Mali and the Central Sahara
between the Touareg, Al Qaida and organized crime », Peace and Security Series 5, Friedrich Ebert Stiffung,
2011.

69
ostentatoire et ne caractérisait pas les groupes insurgés. Très rapidement, la dimension
idéologique et religieuse à finit par imposer sa domination à travers la présence des katibas
d’AQMI. Pourquoi ? Est-ce seulement une domination matérielle et opérationnelle des GAT
qui a fait voler en éclat la rébellion Touareg ? Le récit de la crise a rapidement pris une
dimension « terroriste » alors que les deux groupes utilisaient les mêmes Modus operandi, à
savoir une stratégie insurrectionnelle. Le terrain était-il propice, alors que l’on note, depuis
des années, une évolution de l’islamité et de sa revendication, dans certaines régions du pays ?

 La narration du terrorisme

L’exercice de la compréhension de la crise malienne a incité le développement de récits


articulés autour de la problématique Touarègue et le terrorisme islamiste. Si les deux vecteurs
évoqués sont réels, ils ne suffisent pas à expliquer l’envergure de la problématique malienne,
devenue une crise sahélienne. L’hyper focalisation sur ces deux éléments contribue à une
mauvaise appréhension du sujet et tend à polariser le débat.

Le récit autour du terrorisme polarise, stigmatise les acteurs et accroît la complexité du


traitement des situations sur le terrain. Évoquer le terrorisme c’est s’interdire d’autres moyens
que l’action sécuritaire et militaire pour lutter contre l’insécurité (la négociation avec les
terroristes n’étant pas envisageable pour les Etats). La logique de la stigmatisation enferme la
discussion et tend à amalgamer la raison d’être de l’ensemble les acteurs de la violence. Or au
Mali, tous les acteurs de la violence armée et politique ne sont pas des terroristes. La notion
globalisante du terrorisme ne permet de différencier les « vrais » terroristes de ceux qui ont,
par opportunité, par faiblesse rejoint et grossi les rangs de la nébuleuse islamiste radicale au
Mali. L’enchevêtrement des situations et des causes de l’instabilité impose un regard et une
analyse multiniveaux. Le label « terrorisme » fragilise cette élasticité intellectuelle.

Au Sahel, le récit dominant concède au terrorisme et à l’extrémisme violent une place


prédominante qui se matérialise par une haute visibilité141 des groupes armés terroristes
(GAT) et de leur idéologie. Le Mali central n’échappe pas à cette logique et emprunte
discursive. Toutefois, la réalité des mobilisations violentes portant atteinte à la stabilité de la
région n’est pas si fluide et homogène. Le label « terrorisme » donne une dimension

141 Aurélien Tobie, ibid. page 3.

70
globalisante aux violences locales, impliquant souvent des réponses sécuritaires et militaires
peu en phase avec les réalités et besoins locaux. « Ce cadre discursif et normatif provoque
toutefois des distorsions importantes 142 ». Les conséquences sont multiples et ne font
qu’aggraver la situation, de par les schémas de compréhension institutionnalisés (paradigme
sécuritaire et stato-centré) et les réponses apportées à la crise (domination du prisme anti-
terroriste). La difficulté n’est pas tant la compréhension par les décideurs et acteurs politiques,
qu’ils soient nationaux ou internationaux, mais surtout leur approche et leur traitement de la
crise. Nul ne saurait ignorer les vecteurs locaux et nationaux qui sont à l’origine de la fragilité
du Mali. Pour autant, les réponses visent le terrorisme islamiste et peu les origines du
véritable mal qui gangrène le Mali. Ces approches fragilisent davantage la situation sur le
terrain. Elles se traduisent notamment par des « effets de catégorisation » qui « amplifient les
amalgames et nourrissent les stéréotypes143 » (djihadisme peul, Touareg, arabe, etc.).

b. 2012 : composantes de la nouvelle rébellion Touareg

 Le retour des mercenaires (Touareg) de Libye, après l’implosion du régime Kadhafi.

Bon nombre d’analystes ont imputé la crise malienne au renversement du régime de Kadhafi,
par l’intervention de l’OTAN en 2011. « When Gaddafi fell, the mercenaries fled, carrying a
formidable array of arms, ranging from armoured carriers to shoulder-fired missiles. The
Tuareg regiment marched 500 miles across southern Algeria to return home to northern
Mali144 ». La crise en Libye a eu un impact considérable sur les fragiles équilibres régionaux,
plongeant le Mali dans un chaos dont il n’est toujours pas ressorti. Pour autant, la mise à
disposition d’armements et la libre circulation des groupes armés n’est pas la principale cause
du conflit au Mali et de la dégradation de la situation régionale. L’éclatement de la Libye a
permis la résurgence de la mobilisation Touarègue au Nord-Mali ainsi que la reprise de
conflits inter ou intra ethniques au centre du Mali et dans la région du Bassin du Lac Tchad.

142 Aurélie Campana, ibid. page 11.


143 Ibid. page 11.
144 Swaminathan S. Anklesaria Aiyar, « Nato’s Libya War Causes Mali Crisis », June 10th, 2012, Time of
India, repris par Cato Institute, https://www.cato.org/publications/commentary/natos-libya-war-causes-mali-
crisis.

71
Certains parlent de « neo-pastoralism » pour caractériser l’implication de trafiquants dans la
problématique des relations entre populations agricoles et pastorales145.

On chiffre entre deux-mille (2000) et quatre-mille (4000), le nombre de Touareg revenus de


Libye, en 2011, après la chute de Kadhafi. « Ils seraient 2 000, selon des sources
diplomatiques bamakoises, mais le chiffre réel pourrait se situer plus près de 4 000, et ils
ambitionneraient d’y former une vaste zone autonome146 ».Une rébellion initiée par des
mouvements essentiellement Touaregs (élargi au fil de l’évolution de la rébellion) dans une
logique relativement similaire par rapport aux rébellions antérieures et dont les revendications
sont l’indépendance, l’autonomie ou encore le fédéralisme d’une partie du territoire malien,
qu’ils nomment eux-mêmes « Azawad ». Ces groupes armés, de retour de Libye après la chute
du Colonel Kadhafi, se sont rapidement acoquinés avec des groupes plus islamistes radicaux,
liés de près ou de loin à AQMI. Ce rapprochement a, rapidement, donné une certaine visibilité
et capacité d’actions aux groupes islamistes. Cette situation a eu pour conséquence de
modifier l’ADN du conflit en internationalisant les perspectives d’un conflit initialement local
et national, même si le GSPC, puis AQMI, avaient élu domicile dans le Nord-Mali depuis
environ une décennie. « Depuis janvier 2012, les évènements sont intervenus dans un contexte
extrêmement complexe où organisation sociale, religion, banditisme, revendications
identitaires et interventions extérieures se mélangent147 ».

 Création du Mouvement National de Libération de l’Azawad - MNLA

En 2010, alors que « la guérilla est en sommeil148 » au Nord-Mali, Bilal Ag Chérif149 et


Moussa Ag Acharatoumane sont les deux artisans de la création d’un mouvement dit

145 The Economist, « Cows, cash and conflict. African herders have been pushed into destitution and crime »,
November 9th 2017, consulté le 1er décembre 2017, https://www.economist.com/news/middle-east-and-
africa/21731191-owning-cattle-excellent-way-hide-ill-gotten-wealth-too-african-herders.
146 Jeune Afrique, « Mali : Aqmi et la Touareg Connection », 12 décembre 2011,
http://www.jeuneafrique.com/189044/politique/mali-aqmi-et-la-touareg-connection/.
147 Séminaire AFD, op cit.
148 Pierre Alonso et Célian Macé, « «Moussa», l’arme de Paris au Sahel », 13 avril 2018, Libération,
http://www.liberation.fr/planete/2018/04/13/moussa-l-arme-de-paris-au-sahel_1643338.
149 Bilal Ag Chérif est aujourd’hui secrétaire général du MNLA, partie prenante des accords d’Alger et membre
de la Coordination des Mouvements de l’Azawad. Moussa Ag Acharatoume a quitté le MNLA pour créer le
Mouvement de Salut de l’Azawad (MSA), mouvement armé non-signataire, présent dans la région de Ménaka et
Gao. Très influent au niveau du MNLA, Moussa l’est davantage aujourd’hui. Il est à la fois le leader du MSA et
de sa communauté les Daoussahak, une faction Touarègue de la région de Ménaka. Le MSA, tout comme le
GATIA luttent contre les groupes armés et s’affichent de plus en plus aux côtés de Barkhane. Les Daous sahak
bien que très présents dans les esprits aujourd’hui n’ont pas le relais d’influence des Ifoghas qui dominent la

72
pacifique : le Mouvement National de l’Azawad (MNA). Fin 2011, Le Mouvement National
de l’Azawad150 (MNA) fusionne avec d’autres mouvements pour former le Mouvement
National de Libération de l’Azawad, un groupe rebelle Touareg laïc revendiquant un territoire
appelé « Azawad ». La mobilisation du MNLA s’inscrit dans la continuité des revendications
des soulèvements antérieurs (2009, 2006, 1990) et semble connaître un élan considérable,
avec l’afflux de combattants de retour de Libye (octobre 2011). Galvanisée par
l’internationalisation du conflit de 2006-2007, cette nouvelle rébellion se développe dans un
contexte régional volatile (printemps arabe).

Les rebelles du MNLA entrent dans la ville de Tombouctou le dimanche 1 er avril 2012.
Tombouctou est la dernière ville du nord tenue par les FAMA. Il n’y a pas d’affrontements.
Les FAMA sont faibles, certains cherchent à quitter la région pour éviter la débâcle. D’autres
coopèrent avec une milice arabe locale (soutenue par le gouvernement) pour résister au
MNLA. Les deux groupes ne s’affrontent pas et négocient la partition de la ville. « Après une
longue négociation entre rebelles et miliciens, les Touaregs sont entrés dans Tombouctou à la
mi-journée, après s'être cantonnés dans la matinée à l'Est, à l'extérieur de la ville. L’arrivée
de ces derniers dans la cité a également coïncidé avec des scènes de pillages. Le Trésor
public, les banques, les services de l’Etat, n’ont pas échappé à la furie de certains miliciens et
de quelques civils151 ».

 Internationaliser la rébellion

En impliquant des pays tiers (Burkina Faso, Algérie), Bilal Ag Chérif, entend dynamiser et
élargir les perspectives de la rébellion Touareg. Le discours des rebelles du MNLA est sans
ambiguïté, le Mali et l’Azawad sont deux entités distinctes. En revanche, le MNLA semble
jouer avec le feu en faisant preuve d’une certaine ambiguïté vis-à-vis d’Ansar Dine et
d’AQMI. A la question de savoir si le MNLA est prêt à prêt à combattre AQMI, Bilal Ag
Chérif répond que la priorité est d’avoir une politique claire vis-à-vis du Mali et de la
communauté internationale. « Ensuite, il s’agira de régler le problème de la sécurité et de la

région de Kidal, dans le septentrion malien. Moussa a créé le MSA en septembre 2016 suite aux tensions
croissantes entre factions Touarègues.
150 Le MNA est un mouvement dit pacifique qui rejette la violence. Il a été créé en 2010. Il organise son
premier congrès en avril 2011 à Kidal. Le mouvement se dote même d’un drapeau (quadricolore). Le français et
l’arabe sont les langues officielles, le Tamashek, l’Arabe et le Songhaï des langues nationales.
151 RFI, « Mali: les rebelles Touaregs sont entrés dans Tombouctou », 1er avril 2012,
http://www.rfi.fr/afrique/20120401-mali-bamako-gao-tombouctou-ansar-dine-azawad-junte-mnla.

73
stabilité de l’Azawad. Nous prendrons alors part aux combats régionaux et internationaux, et
Aqmi est un problème international152 ». Clairement, pour Ag Chérif, la priorité n’est ni
AQMI ni les relations qu’entretient Ansar Dine avec elle.

Pour certains, « Le MNLA n’est pas viable politiquement. Il n’est pas représentatif des
populations du nord. D’ailleurs, il y a une donnée importante à savoir, c’est que l’ethnie
majoritaire au sein des Touaregs, les Iwellemmeden kel Ataram, ne réclame pas
l’indépendance de l’Azawad et refuse d’en entendre parler153 ». Pour Aghabass Ag Intallah,
les influences étrangères sont un risque pour le Mali et pour la cause Touareg. Il craint de voir
des forces islamistes accourir dans la région et la transformer en terre de djihad154. Pour lui,
c’est un risque de voir « le destin des Touareg pris en main par des forces étrangères »
(ibid.).

Au sud, le gouvernement a été renversé dix jours plus tôt. Au nord, il n’y a plus
d’administration et plus d’armée. Le Mali sombre dans un chaos institutionnel jamais vu en
cinquante (50) ans d’indépendance. L’Etat malien est davantage décrédibilisé que la milice
arabe de la région devient un véritable interlocuteur pour les Touaregs. S’il n’y a pas eu de
morts c’est parce qu’il n’y a pas eu de combats. Les groupes armés se respectent
suffisamment pour négocier une position territoriale. L’inquiétude est grande de voir des
milices armées prendre autant de place dans le paysage politique et sécuritaire local. Il y a, en
avril 2012, une véritable inquiétude de la part de la communauté internationale de voir
Bamako et les pays voisins armer ces milices.

 Basculement des forces en présence et rupture avec la narration Touareg

Cette situation sera de courte durée. En position forte, la milice arabe s’adonne aux pillages de
la ville avant de prendre la fuite, comme l’armée malienne. Le lundi, soit le 2 avril, des pick-
up font leur entrée dans la ville. Il s’agit des groupes islamistes d’Ansar Dine, épaulés par Al

152 Baba Ahmed, « Mali – Bilal Ag Achérif (MNLA) : « Ansar Eddine peut obtenir qu’Aqmi quitte l’Azawad
» », 13 juin 2012, Jeune Afrique, http://www.jeuneafrique.com/175643/politique/mali-bilal-ag-ach-rif-mnla-
ansar-eddine-peut-obtenir-qu-aqmi-quitte-l-azawad/.
153 Assanatou Baldé, « Maurice Freund, « Il est trop tard pour le Mali, il fallait agir il y a 20 ans » »,
Afrik.com, février 2013, http://www.afrik.com/maurice-freund-il-est-trop-tard-pour-le-mali-il-fallait-agir-il-y-a-
20-ans, consulté en janvier 2018.
154 Jean-Paul Mari, « MALI. Qui sont les islamistes touaregs d'Ansar Dine ? », L’OBS, 15 janvier 2013,
https://www.nouvelobs.com/monde/guerre-au-mali/20130115.OBS5392/mali-qui-sont-les-islamistes-touaregs-d-
ansar-dine.html, consulté en février 2018.

74
Furqan, une katiba d’AQMI de la région de Tombouctou. Paradoxalement, ce sont ces
groupes armés qui rétablissent l’ordre dans la ville. « À peine entrés dans la ville à bord d'une
cinquantaine de pick-up, les djihadistes, faisant preuve d'une efficacité peu attendue, se sont
en effet attachés à rétablir l'ordre et à imposer leur loi (…). En quelques heures, des petits
groupes étaient ainsi répartis pour sécuriser tous les points névralgiques de Tombouctou. Les
bars servant de l'alcool ont, eux, été brutalement fermés155 ». L’éviction du MNLA sonne
comme la fin d’une temporalité de la rébellion Touareg et insuffle une recomposition de la
matrice de la conflictualité au Nord-Mali. Le Nord-Mali est-il en train de s’embraser156,
s’interrogent les médias. Seule question en suspens : le MNLA a-t’ il été combattu, a-t’ il
abandonné sa position. Les versions divergent. Seule certitude, ils ne contrôlent plus cet
espace. C’est un moment fort de l’Histoire moderne du Mali. L’Etat n’est plus présent que par
son absence, l’armée vaincue et repliée, pour ce qu’il en reste. Le MNLA qui a déclenché
cette situation n’est plus en position de force. Enfin, les trois chefs djihadistes d’AQMI, Abdel
Hamid Abou Zeid, Mokhtar Belmokhtar, Abou Yahia Al Hammam, sont présents dans la
ville, aux côtés d’Iyad Ag Ghali, seule figure locale de la nébuleuse islamiste.

Le 26 mai 2012, le MNLA et Ansar Dine signent un protocole d’accord. Le MNLA veut
mettre en place un conseil transitoire de l’Etat de l’Azawad dans le but d’élaborer une
constitution sur la base du Coran et des normes internationales qui ne vont pas à l’encontre de
l’Islam157. Ansar Dine n’est pas représenté dans ce conseil et fait augurer des divergences,
voire des tensions entre les deux groupes rebelles maliens.

155 Tanguy Berthemet, « Tombouctou, ville ouverte aux djihadistes », 3 avril 2012, Le Figaro,
http://www.lefigaro.fr/international/2012/04/03/01003-20120403ARTFIG00686-tombouctou-ville-ouverte-aux-
djihadistes.php.
156 Slate Africa, « Le nord du Mali va-t-il s'embraser? », 22 mars 2012, www.slateafrique.com/81233/l-
independance-de-l-azawad-reve-ou-realite.
157 Baba Ahmed, « Mali – Bilal Ag Achérif (MNLA) : « Ansar Eddine peut obtenir qu’Aqmi quitte l’Azawad
» », 13 juin 2012, Jeune Afrique, http://www.jeuneafrique.com/175643/politique/mali-bilal-ag-ach-rif-mnla-
ansar-eddine-peut-obtenir-qu-aqmi-quitte-l-azawad/.

75
c. Iyad Ag Ghali

Iyad Ag Ghali, ce guerrier, cette icône historique des insurrections Touaregs 158, incarne toute
la complexité et l’enchevêtrement des réalités politiques, sécuritaires, idéologiques et
historiques du Sahel. Il incarne la diversité et l’hybridité des ressources mobilisables pour un
acteur du djihad au Sahel (Campana, ibid. page 23). Il jouît d’un ancrage local dans la région
de Kidal et en Libye. Il est une autorité morale (proximité avec la Daw’a) pour certaines
populations et reste un acteur qui a négocié et est ancré dans le paysage politique du Mali. Il
est en filigrane de l’Histoire politique malienne. Depuis 2012, malgré une certaine discrétion
qui lui est connue, il n’a fait que monter en puissance. D’abord en 2015, Ansar Dine et
d’autres regagnent du terrain, puis en 2017 en devenant le leader du JNIM. En 2014, il sort de
son silence et fait « son grand retour159 » à travers une vidéo où il accuse et menace la France.
La position d’Iyad Ag Ghali devient claire à ce moment précis. Il appelle les musulmans
(discours en arabe) à combattre la France. « "Nous appelons notre courageux peuple
musulman, outragé par les Français et leurs alliés, à faire front contre cet ennemi historique
et cet occupant qui déteste l'islam et les musulmans"160 ».

Comment Iyad Ag Ghali est devenu « l’homme à abattre161 » au Sahel ? Quel est son
parcours ? Quels enseignements doit-on en tirer pour mieux analyser la problématique
sahélienne, dans sa dimension malienne et régionale ? Faiseur de paix ou faiseur de guerre ?
Est-il véritablement incontournable ? Le cas échéant, pourquoi ?

« Né vers 1955 dans une famille noble d’éleveurs de la tribu des Ifoghas au nord-est du Mali,
Iyad Ag Ghali a un parcours digne de l’Odyssée. Agé d’à peine vingt ans dans les années
1980, il prend la route de la Libye comme de nombreux touaregs qui fuient le chômage et les
terribles sécheresses qui dévastent la région. Là-bas, le futur chef rebelle enchaîne les jobs à
la sauvette, jardinier, gardien de voitures, avant d’intégrer, comme des milliers d’autres

158 Thierry Oberlé, « Mali : La tentation salafiste des «hommes bleus » », 3 avril 2012, Le Figaro,
http://www.lefigaro.fr/international/2012/04/03/01003-20120403ARTFIG00589-la-tentation-salafiste-des-
hommes-bleus.php.
159 AFP/France 24, « Le chef d'Ansar Dine réapparaît dans une vidéo pour menacer la France », 8 août 2014,
http://www.france24.com/fr/20140807-chef-ansar-dine-apparait-video-menace-france-islamisme-iyad-ag-ghali-
djihadistes-mali-youtube.
160 AFP, ibid.
161 Xavier Frère, « Sahel : qui est Iyad Ag Ghali ? », L’Alsace, Afrique,
https://www.lalsace.fr/actualite/2018/03/19/sahel-qui-est-iyad-ag-ghali.

76
touaregs, la légion islamique de Kadhafi162 ». Il s’initie progressivement à l’art de la guerre.
Son premier fait d’armes au Mali remonte à 1990 163 quand il s’engage dans une rébellion au
travers du Mouvement Populaire de Libération de l’Azawad (MPLA).

Les premières négociations (1991) de Tamanrasset vont conférer à Iyad Ag Ghali un statut et
une légitimité. En 2012, six mois après le début de la nouvelle phase de la crise malienne,
certains considèrent que le Touareg est un élément clé pour le destin futur du pays : « he
could also now determine the future of northern Mali164 ». Mais en 1991, il est, pour certains,
la personne qui incarne la solution politique de la résolution du conflit. Pour d’autres (une
partie des acteurs de la rébellion), c’est un traitre vis-à-vis de la cause et de la mobilisation
Touareg. Suite à ces divisions, Ag Ghali forme le Mouvement National de l’Azawad (MNA),
que certains dépeignent comme un mouvement modéré165.

Raymond Répardon compare, à l’époque, Iyad Ag Ghali a Hissène Habré et Goukouni


Weddeye. « Ce sont des leaders jeunes et dynamiques ». Il décrit Iyad comme quelqu’un de
réservé, presque timide, ajoute-t-il. Répardon la rencontré dans une « atmosphère assez
cool », avec des gens qui jouent de la musique, etc. Iyad est une figure charistamique de la
tribu Ifoghas mais c’est aussi un musicien. Il est l’ancien bassiste du groupe de musique
Tinariwene (nouvel obs, ibid.). Iyad aurait rencontré des hommes de la Daw’a au Niger, des
piétistes pakistanais, « des missionnaires du retour aux sources de l’Islam » (nouvel obs,
ibid.). Pour les algériens, Iyad Ag Ghali a « retourné sa veste à la fin 2013 ». Jusque-là, Iyad
avait servi pour plusieurs négociations d’otages, dont celle des algériens (2012)166.

Passé par les arcanes du pouvoir et de la diplomatie malienne, Ag Ghali a d’abord été l’un des
principaux architectes des rebellions des années 1990. « Iyad est un homme très intelligent, ça
c’est sûr ! Avant qu’il ne tombe dans le djihadisme, Iyad était un bon vivant, un poète. Il

162 Nicolas Beau, « Iyad Ag Ghali, terroriste et faiseur de paix », https://mondafrique.com/lombre-diyad-ag-


ghali-plane-projet-de-paix-mali/
163 « Il lance sa première action d’envergure le 28 juin 1990 : un assaut contre la gendarmerie de la ville de
Ménaka. Plusieurs policiers maliens meurent pendant l’attaque. Un fait d’arme qui lui vaut d’être reconnu
comme un combattant redoutable. Au point de s’attirer l’oeil de l’Algérie, puissance régionale incontournable
qui considère le nord Mali comme sa zone d’influence et craint de voir s’exporter les velléités autonomistes sur
son territoire », Nicolas Beau, ibid.
164 Leela Jacinto, “Mali's whisky-drinking rebel turned Islamist chief”, http://www.france24.com/en/20120612-
northern-mali-peace-dealer-or-wrecker-nine-lives-ansar-dine-chief-iyad-ag-ghali, 26 juin 2012.
165 Ibid.
166 Baba Ahmed, Benjamin Roger, Christophe Boisbouvier et Farid Alilat, « Sahel : Iyad Ag Ghaly,
l’insaisissable ennemi public », Jeune Afrique, 19 mars 2018,
http://www.jeuneafrique.com/mag/540964/politique/sahel-iyad-ag-ghaly-linsaisissable-ennemi-public-n1/.

77
aimait les femmes, buvait même de temps à autres de l’alcool. Il a été nommé par ATT en
2007 consul en Arabie Saoudite. C’est aussi un homme qui aime le pouvoir puisqu’il a pris la
tête de la rébellion touareg en 1990. Il connait tout le monde dans le Sahel. Entre 2004 et
2005, c’est celui qui a eu le plus de contacts avec les islamistes, puisqu’il était médiateur,
chargé de libérer les otages occidentaux167 ». Pour Beaucoup, Iyad est aussi l’homme des
algériens. Dans les chancelleries occidentales, comme au Sahel, on nous proclame souvent la
même chose : « les algériens nous répètent sans cesse qu’ils gèrent Iyad168 ». Les collusions
entre Iyad Ag Ghali et Alger (dont certainement peu de monde connaissent réellement les
étendues) renforcent les discours et théories du complot quant à la paternité algérienne des
groupes armés terroristes (GAT).

De même que son passage par l’Arabie Saoudite, en tant que Consul, renforce l’idée d’une
présence et d’un rôle joué par le Royaume au Sahel. En réalité Iyad Ag Ghali avait des
contacts avec des islamistes radicaux avant sa mission en Arabie Saoudite. Il est passé par les
écoles coraniques en Mauritanie, doublé de voyages au Pakistan et a développé des relations
avec les missionnaires du Tabligh venus dès les années 1990 au Nord-Mali, en particulier à
Kidal.

Parmi les questions soulevées, quant au parcours d’Iyad Ag Ghali, l’on s’interroge sur les
motivations qui l’ont poussé à épouser la cause djihadiste. Serait-ce par intérêt économique et
par opportunisme ? Cette analyse est contredite par ceux qui pensent les mobilisations
islamistes radicales et violentes comme étant le fruit de mobilisations politiques et
idéologiques. Les relations développées par Iyad, depuis plus de quinze ans tendent à montrer
qu’il y a un véritable fond idéologique169 derrière la mobilisation du Touareg. Pour certains,
Ag Ghali était imprégné d’un discours anti-occidental avant même de se radicaliser170. Cette
« transformation » du personnage s’opère à la fin des années 1990. Pour Pierre Boilley, qui
dit avoir bien connu Iyad, sa conversion est assez contraire à la tradition Touarègue. P.
Boilley raconte que le mouvement du Tabligh n’a pas été bien accueilli par les Touarègues de
Kidal qui ont une tradition où les femmes tiennent une place importante. « Quand les Tabligh
organisaient une manifestation pour exiger que les femmes se voilent, les touarègues de Kidal

167 Assanatou Baldé, op cit.


168 Entretiens, échanges informels entre 2012 et 2017.
169 Nous reviendrons ultérieurement et de manière plus précise sur l’épineux débat académique interrogeant les
facteurs d’embrigadement et de radicalisation des individus rejoignant les groupes armés terroristes.
170 Nicolas Beau, ibid.

78
organisaient une contre-manif sous forme de fête, avec de la musique et de la danse pour leur
damer le pion171 ». Pour Thierry Oberlé, « l'influence idéologique des salafistes reste
marginale, même si elle se développe172 ».

Sa position vis-à-vis de Bamako et des algériens a peut-être, et de manière assez paradoxale,


poussé le Touareg vers un rapprochement avec des acteurs radicaux. Homme de pouvoir,
négociateur d’otages, rebelle, il a toutes les cordes à son arc pour devenir un personnage
incontournable du Sahara. Après l’épisode des négociations de Tamanrasset (1991), « Iyad
ressort son costume de faiseur de paix » en 2003, puis en 2006, « pour faire aboutir les
accords d’Alger173 » (juillet 2006). En 2007, lors d’une audience à l’ambassade des Etats-
Unis à Bamako, il demande expressément une aide américaine pour lutter contre Al Qaida au
Maghreb Islamique : « During his “wide-ranging meeting”, Ag Ghali repeatedly requested
US assistance for “targeted special operations” against al Qaeda’s North African branch,
AQIM (Al Qaeda in the Islamic Maghreb)174 ». Il est réputé pour être particulièrement agile
dans ses alliances. « « C’est un véritable entrepreneur politique. Il peut changer d’alliance du
jour au lendemain selon les rapports de force » explique un diplomate français 175 ». Dans
cette région du monde, bordée entre le Sahara et la savane africaine, les alliances changent au
gré des mouvements du sable : « In this stretch of the Sahel - the remote region bridging the
Sahara and the African savannah where the borders of Mali, Algeria, Niger and Mauritania
meet - the fortunes of men seem to change with the shifting sands 176 ». Radicalisé ou pas,
beaucoup considèrent qu’il fait partie des acteurs du Nord-Mali à qui le gouvernement et
d’autres partenaires n’auraient jamais dû faire confiance.

Mais ces dernières années, et au vu de l’incapacité de l’Etat à juguler la crise politique et


sécuritaire, un nombre croissant de voix s’élève en faveur de négociations avec Iyad Ag Ghali
et plusieurs groupes armés177. En cause, le manque d’appropriation, par les acteurs maliens,
de l’accord de paix de 2015, considéré comme un échec se contentant de « réchauffer les

171 Alfred de Montesquiou, « Le Mali face à tous les dangers. 2: La poudrière », op cit.
http://www.parismatch.com/Actu/International/Le-Mali-face-a-tous-les-dangers-2-La-poudriere-148887
172 Thierry Oberlé, op cit. http://www.lefigaro.fr/international/2012/04/03/01003-20120403ARTFIG00589-la-
tentation-salafiste-des-hommes-bleus.php.
173 Ibid.
174 Leela Jacinto, op cit.
175 Ibid.
176 Ibid.
177 Le Monde, « La France doit rompre avec la rhétorique martiale qui prévaut au Sahel », Point de vue, 21
février 2018, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/02/21/la-france-doit-rompre-avec-la-rhetorique-
martiale-qui-prevaut-au-sahel_5260475_3212.html#s5k7zqUSLHXeOXCD.99.

79
vieilles recettes des accords de paix des années 1990 et 2000 sans se donner les moyens de
traiter les enjeux nouveaux de la crise malienne178 ». Quelques semaines après la sortie du
papier en question, par un collectif de chercheurs, le ministre sortant des Affaires étrangères
du Mali, SEM Abdoulaye Diop, indique que « sous certaines conditions, il faut envisager de
dialoguer avec tous les groupes armés Maliens si tel est le prix de la paix et de
réconciliation179 ».

 Iyad Ag Ghali et la rébellion de 2012

Iyad Ag Ghali est un personnage qui mobilise l’attention, crée parfois des fantasmes et suscite
des interrogations. Iyad Ag Ghali est un leader historique de la rébellion Touareg, dont la
dernière en date (2012) n’est toujours pas terminée, même si les évolutions aujourd’hui
dépassent largement le cadre malien180.

En novembre 2011, Iyad « aurait repris le maquis (…), aperçu dans la zone d’Abeïbara, avec
7 véhicules contenant des hommes et un impressionnant arsenal de guerre (…).Iyad est parti
en brousse où il a troqué sa tenue habituelle contre le treillis des maquisards181 ». Il rencontre
plusieurs notables de la région pour certainement faire passer des messages. Il reste prudent et
prépare le coup d’après, tout en gardant le contact avec les milices armés qui sont sur le
chemin du retour, en provenance de Libye.

Les tensions ne sont pas nées du retour des combattants de Libye, même si leur arsenal
militaire leur a indéniablement permis d’augmenter le niveau de leur mobilisation. En avril
2011, « au lendemain de la composition du gouvernement Cissé Khaïdama Sidibé, Iyad et les
siens avaient rédigé une déclaration intitulée « Manifeste pour la restauration du pacte
d’honneur traditionnel de l’Adhagh », initiée par trois communautés tamasheqs, les Ifoghas,
les Idnanes et les Taghat-mallet. Elles n’étaient pas contentes du fait que, depuis l’avènement
d’ATT, aucun Kidalois n’ait été nommé ministre182 ». Cette initiative intervient dans une

178 Ibid.
179 Tweet du ministre Diop, le 6 mars 2018.
180 Iyad Ag Ghali est à la tête depuis mars 2017 d’une coalition de groupes armés terroristes (GAT) qui se
nomme le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM) en Français, JNIM en arabe (Jamaat Al Nosrat
Al Islam wal Muslimeen.
181 22 septembre, « Nord-Mali : Confirmation: Iyad de nouveau en rébellion, 28 novembre 2011.
http://www.maliweb.net/la-situation-politique-et-securitaire-au-nord/confirmation-iyad-de-nouveau-en-rbellion-
36317.html.
182 Ibid.

80
période d’accalmie qui sera, de fait, d’une courte durée. En pleine période des printemps
arabes, les pays sahéliens ne sont pas touchés par cette vague de contestation. En revanche,
l’influence et le rôle joué par le colonel Kadhafi, dont le pays est en proie à une contestation
tournant à la guerre civile, va finir par avoir raison de la quiétude malienne.

 Ansar Dine

Ansar Dine (différent du mouvement homonyme religieux de Cherif Ousmane Madani


Haidara183) est créé, en décembre 2011, par Iyad Ag Ghali, rejeté par les membres fondateurs
du MNLA. Le MNLA n’aurait pas voulu d’Ag Ghali de par la proximité que le leader Ifoghas
a eue au court de sa carrière, avec le gouvernement de Bamako. A souffler le chaud et le froid,
Iyad a fini par attirer la méfiance des uns et des autres. C’est un deuxième revers pour lui,
après sa non-nomination comme chef de la tribu Ifoghas. Le porte-parole du mouvement est,
au départ, Alghabass Ag Intallah184, le fils du défunt aménokal des Ifoghas.

Ansar Dine a pour objectif l’application de la chari’a au Mali et au-delà. Ansar Dine c’est
surtout, au départ, une stratégie de la discrétion et de la prudence. A l’image d’Iyad Ag Ghali,
la discrétion et le mystère entourent la nébuleuse armée du Nord-Mali. Certains avancent le
chiffre de trois mille (3000) hommes concernant la force de frappe d’Ançar Dine, en 2013 185.
Pour un expert occidental interviewé dans le cadre de ce papier, « Le MNLA est en
déshérence. Ansar Dine est le mouvement le plus puissant de la région ». « Avec 3.000
hommes armés, un chef charismatique et des tribus fidèles, Ansar Dine apparaît comme le
mouvement clé de la guerre du désert » (ibid.). A cette époque on dit qu’Iyad Ag Ghali est
bien entouré et son mouvement structuré. Son bras droit Ag bibi est un ancien responsable
d’une agence touristique. Il est conservateur et traditionnel (ibid.) Pour Mohamed Mahmdou
Abulmaali186, Ag bibi est un homme beaucoup plus radical que Iyad.

Ansar Dine prend en charge la région de Kidal, sans se couper des Gao et de Tombouctou. La
ville des 333 Saints est sous le contrôle d’AQMI. En Avril 2012, Iyad Ag Ghali prend la

183 Pour plus d’informations sur l’association islamique Ançar Dine de Chérif Ousmane Madani Haïdara, voir
Gilles Holder, « Chérif Ousmane Madani Haïdara et l'association islamique Ançar Dine » Un réformisme malien
populaire en quête d'autonomie, Cahiers d'études africaines, 2012/2 N° 206-207, p. 389-425.
184 Intallah est aujourd’hui intégré à la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA) au nom du HCUA
(Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad).
185 « Mali : qui sont les islamistes Touaregs d’Ansar Dine », https://www.nouvelobs.com/monde/guerre-au-
mali/20130115.OBS5392/mali-qui-sont-les-islamistes-touaregs-d-ansar-dine.html.
186 Interview, Nouakchott, août 2012.

81
parole devant les tombouctiens pour la première fois et réitère son engagement aux côtés
d’AQMI à appliquer la religion de Dieu, réunifier les musulmans et lutter contre l’injustice
que subissent les oppressés. A Tombouctou, et d’une manière plus générale dans l’ensemble
des régions du Nord-Mali, Iyad Ag Ghali a profité du chaos politique malien et de la faiblesse
du MNLA pour consolider un plan d’action qui lui permettrait de dominer rapidement le
septentrion malien. Ag Ghali, en collaboration avec la katiba d’Al Furqan, dirigée par Yahia
Abou Al Hammam, profite des tensions et des négociations entre le MNLA et la milice armée
arabe de la région pour mener une attaque et renverser les deux groups susmentionnés. « À la
nuit tombante, Iyad ag Ghaly, le chef d'Ansar Dine, convoquait tous les imams de la ville au
camp militaire Cheikh Sidibé Kayes, le nouveau centre du pouvoir. Désormais maître des
lieux, Iyad aurait demandé l'aide des religieux pour contrôler la ville et y imposer «la loi de
Dieu», selon un témoin. Mardi, c'était au tour des dignitaires, maire en tête, d'être convoqués.
Peu auparavant, les victimes des pillages avaient été invitées à venir porter plainte187 ».

Abou Yahia Al Hammam sera d’ailleurs récompensé par AQMI pour avoir libéré la ville, en
étant nommé gouverneur de la région (Ansar Dine et AQMI ne sont pas seulement venus à
bout du MNLA grâce à sa supériorité numérique et capacitaire (armement). C’est, selon des
récits de terrain, la détermination qui a fait la différence188. La victoire des islamistes sera,
cependant, de courte durée. Le 27 avril, soit trois semaines après l’arrivée d’Ansar Dine et
d’AQMI, un groupe armé, nouvellement formé, entrent dans la ville. Ils sont lourdement
armés. Ce groupe se nomme le Front National de Libération de l’Azawad, ni se considère ni
sécessionniste, ni islamiste189. Le FNLA était entré dans la ville, le jour d’avant. Avec une
centaine d’hommes, le FNLA a pris le contrôle des entrées est et sud de la ville. « Les entrées
nord et ouest ainsi que le reste de la ville étaient tenus par deux autres groupes armés, Ansar
Eddine (islamiste) et le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA, rébellion
touarègue indépendantiste)190 ».

187 Tanguy Berthemet, op cit. http://www.lefigaro.fr/international/2012/04/03/01003-20120403ARTFIG00686-


tombouctou-ville-ouverte-aux-djihadistes.php.
188 Christophe Boisbouvier, « Mohamed Mahmoud El-Oumrany : «les trafiquants de drogue sont dans une
alliance avec al-Qaïda à Tombouctou, à Gao et à Kidal» », 5 avril 2012, http://www.rfi.fr/afrique/20120405-
mohamed-mahmoud-el-oumrany.
189 Le Monde avec l’AFP, « Mali : un nouveau groupe armé prend Tombouctou », 27 avril 2012,
http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/04/27/mali-un-nouveau-groupe-arme-prend-
tombouctou_1692465_3212.html.
190 Le Monde avec AFP, « Mali : Tombouctou partiellement contrôlée par un nouveau groupe armé », 26 avril
2012, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/04/26/mali-tombouctou-partiellement-controlee-par-un-
nouveau-groupe-arme_1692064_3212.html.

82
Le premier fait d’armes d’Ansar Dine est la prise d’Aguelhoc, en janvier 2012. A cette
époque, le MNLA et Ansar Dine mènent des actions conjointes pour défaire l’armée
malienne. Difficile de savoir, à ce moment précis, si le duo est accompagné et soutenu par
d’autres mouvements considérés comme terroristes, liés à Al Qaida au Maghreb Islamique.

 Les épisodes d’Aguelhok - défaillances de l’armée, implantation de la chari’a

Le 24 janvier 2012, soixante-dix191 (70) soldats maliens sont tués par les groupes rebelles du
MNLA associés à des éléments considérés comme plus radicaux, islamistes d’Ansar Dine et
d’AQMI. Depuis le début de l’année, les villes et les garnisons tombent les uns après les
autres. Le moral des troupes n’est pas bon. Le coup d’Etat du 21 mars 2012 ne sera que
l’aboutissement d’un trop plein pour l’armée, frustrée, lassée de ne pas être soutenue par le
gouvernement central de Bamako ; gouvernement apparemment peu soucieux du moral des
troupes et de la situation dans le septentrion malien. A cette période, « l’essentiel des
décisions opérationnelles est pris par les colonels-majors El Hadj Gamou et Mohamed Ould
Meidou, qui jouissent de toute la confiance d’ATT. Un motif d’insatisfaction supplémentaire
pour les hommes du rang, qui rechignaient à servir sous les ordres de Gamou, un ancien de
la rébellion touarègue de 1990192 ».

Fin juillet 2012, premier coup de semonce : un couple non-marié est lapidé à mort à
Aguelhok, dans le cercle de Tessalit. La ville était déjà tristement célèbre suite au massacre de
150 soldats maliens lors de la prise des lieux par les rebelles Touaregs et leurs alliés islamistes
radicaux. « À l’évidence, les rebelles du MNLA ne sont pas seuls ; des combattants islamistes
d’Ansar Eddine, l’organisation islamiste radicale de Iyad Ag Ghaly sont présents aux côtés
des irrédentistes…193 ».

191 Les chiffres ne sont pas officiels. D’autres sources annoncent une centaine de morts.
192 Christophe Boisbouvier, « Coup d’État au Mali : le jour où ATT a été renversé », Jeune Afrique, 30 mars
2012.
193 Laurent Touchard, « Guerre au Mali : retour sur le drame d’Aguelhok », Jeune Afrique, 21 octobre 2013.

83
Carte fournie par Studio Tamani, juin 2014.

Cette lapidation illustre-t-elle une montée en puissance de l’imposition d’un Islam radical
avec lequel les maliens ne sont pas habitués ? Ou s’agit-il plus précisément d’une
démonstration de force et de communication ? Dans les chancelleries occidentales et aux
Nations-Unies, on sera davantage choqué et mobilisé par une lapidation au nom de la chari’a.
Ces deux épisodes d’Aguelhoc seront importants pour la suite de la crise malienne, entrainant
haine et frustration de la part des maliens du Sud qui ne sont pas prêts à pardonner ni
l’imposition de la chari’a ni les pillages, meutres, viols qui ont eu lieu pendant des mois dans
le nord du pays. La cible des maliens du sud c’est d’abord le MNLA et ses alliés d’Ançar
Dine. On reviendra sur ces éléments quand le MNLA se fera chassé de Gao ; les populations
locales préférant la présence du MUJAO plutôt que des rebelles maliens. L’assassinat des
soldats maliens ne restera d’ailleurs pas une affaire malienne. La CPI ouvre une enquête en
janvier 2013 pour faire la lumière sur ce qu’il s’est réellement passé à Aguelhok, un an avant.

 Le coup d’Etat du capitaine Sanogo

Les symboles de l’Etat malien volent en éclat, fini les imaginaires qui dépeignaient le Mali
comme un modèle de démocratie et de stabilité. Un difficile retour à la réalité pour les
maliens, mais surtout pour la France et la communauté internationale qui n’ont d’autres choix
que de constater l’hyper fragilité des institutions maliennes. Le coup d’Etat est synonyme de
la chute de tout un régime, celui d’Amadou Toumani Touré (ATT), considéré comme

84
l’homme du compromis et du consensus qui aura amené à la perdition de l’Etat. On l’accuse
de beaucoup de maux, en particulier d’avoir été « incapable d’empêcher les salafistes d’Al-
Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) de faire du Mali leur terrain de jeu194 » et de ne pas
avoir donné les moyens aux militaires de regagner le nord du pays, occupé depuis plusieurs
semaines par les rebelles du MNLA et leurs affiliés du moment : les islamistes. L’homme
était affaibli mais surtout fatigué de cette situation 195. Le président, putschiste dans une vie
antérieure, est à son tour balayé du pouvoir. Le Mali est à terre avec un incendie sécuritaire
qui se propage au nord du pays.

Le coup d’Etat des putschistes se caractérise par la dissolution des institutions, l’arrestation de
plusieurs poids lourds du gouvernement (dont l’actuel Premier Ministre, Soumeylou Boubeye
Maiga) et l’instauration d’un Comité national pour le redressement de la démocratie et la
restauration de l’État (CNRDR). Sanogo, jusque-là inconnu, devient le président du CNRDR
et Amadou Konaré le porte-parole du comité. Elément important, « aucun haut gradé ne
figure parmi les putschistes196 ».

La situation dans le nord ramène les vieux démons du Mali au cœur de l’actualité, à savoir les
tensions historiques qui opposent le sud malien, caractérisé par des populations
essentiellement d’origines négro-africaines, et le septentrion malien, caractérisé par une
minorité arabe et touareg.

194 Christophe Boisbouvier, op. cit.


195 Ibid., échanges avec Maurice Freund (2018).
196 Christophe Boisbouvier, ibid.

85
3. Configuration et forces en présence au Nord-Mali

a. La ligne rouge entre les groupes rebelles et les groupes islamistes

 Ansar Dine, le cheval de Troie des islamistes au Mali

Pour Bilal Ag Chérif, Ansar Dine avait la capacité d’influencer les décisions d’AQMI au
Nord-Mali197. Ce dernier n’avait-il pas surestimé la capacité du MNLA à influencer, voire à
contrôler Ansar Dine ? Moins d’un an après le retour des combattants et rebelles maliens,
basés en Libye, le Nord-Mali est sous le joug de groupes armés, dont une partie se revendique
d’un Islam radical. Cette présence (fruit d’une collaboration entre le MNLA et Ansar Dine)
d’acteurs prônant un discours rigoriste et une application stricte de la chari’a étonne. Pour
Pierre Boiley, « historiquement, les Touaregs sont tout sauf des salafistes. Leur Islam est très
ouvert et tolérant. C’est pour ça que leur jonction actuelle avec Ansar Dine est assez
étonnante198 ». Le chercheur semble s’étonner de « l’apparition de dernière minute d’Ansar
Dine ». Pourtant, un faisceau d’indice semble indiquer que la présence d’Iyad Ag Ghali au
Nord-Mali pouvait laisser entrevoir une telle situation. S’il n’avait pas été écarté du dispositif
du MNLA, on peut s’interroger sur la base sociale et les acteurs qui auraient composé, à
terme, les rangs du MNLA. L’argument de Pierre Boiley, quant à la domination numérale du
MNLA (on parle de quelques 2 000 à 3000 combattants au début de la rébellion) sur Ansar
Dine (200 à 300 combattants), ne tient pas. Les relais d’Iyad Ag Ghali ne se cantonnent pas à
la sphère Touareg laïc et rebelle. On considère, au moment où la crise malienne débute, que
les réseaux d’Iyad dans les milieux de la Daw’a et chez les salafistes (hors du Mali) sont déjà
bien développés depuis une dizaine d’année. Les experts ne nient pas que des jeunes Touaregs
aient pu rejoindre les rangs d’AQMI. Pour autant, c’est l’opportunisme ou le dépit et la
frustration qui ont pu amener ces jeunes à s’enrôler plus que l’idéologie199. Pour Thierry
Oberlé, « ces rapprochements ne signifient pas pour autant que les Touaregs dans leur
ensemble ont basculé dans l'islamisme radical200 ».

197 Baba Ahmed, « Mali – Bilal Ag Achérif (MNLA) : « Ansar Eddine peut obtenir qu’Aqmi quitte l’Azawad
» », Jeune Afrique, 13 juin 2012, http://www.jeuneafrique.com/175643/politique/mali-bilal-ag-ach-rif-mnla-
ansar-eddine-peut-obtenir-qu-aqmi-quitte-l-azawad/, consulté le 30 septembre 2018.
198 Alfred de Montesquiou, « Le Mali face à tous les dangers. 2: La poudrière », 5 avril 2012.
199 Alfred de Montesquiou, ibid.
200 Oberlé, op cit. http://www.lefigaro.fr/international/2012/04/03/01003-20120403ARTFIG00589-la-tentation-
salafiste-des-hommes-bleus.php.

86
Ansar Dine a d’abord été cette ligne rouge entre les groupes insurrectionnels locaux et les
groupes aux revendications plus idéologisées et teintées d’islamisme politique, voire
d’islamisme radical. La reconfiguration des forces en présence a joué en faveur des groupes
islamistes et terroristes. A cette étape, Ansar Dine n’est plus uniquement cette frontière plus
ou moins centrale entre le MNLA et AQMI. Il devient l’expression locale (et légitime) de la
mobilisation armée, dominée par AQMI et ses excroissances. Iyad Ag Ghali fait d’ailleurs
profil bas pendant toute cette période de réorganisation des forces en présence (il réapparaitra
dans une vidéo en 2014 - voir partie sur Iyad Ag Ghali). Certains considèrent que le MNLA a
jeté AQMI dans les bras d’Ansar Dine, en voulant affronter le groupe terroriste. « A partir du
moment où il (le MNLA) a pris l’engagement avec d’autres partenaires de militer contre al-
Qaïda, al-Qaïda a choisi son partenaire qui est le mouvement Ansar Dine. Ce qui fait la force
des deux201 ».

A partir des années 2015, et surtout 2016, Ansar Dine devient le cheval de Troie des GAT
auprès des acteurs du HCUA et du MAA, deux composantes essentielles de la CMA qui
négocie aujourd’hui l’application des accords d’Alger.

b. Les islamistes plutôt que les rebelles

 Le cheval s’appelle Al Ansar

Celui qui venait demander l’aide aux Etats-Unis pour frapper les bases d’AQMI au Nord-Mali
se rapproche de la même nébuleuse, cinq ans plus tard. « Five years after he pressed the US
for targeted operations against AQIM, Ag Ghali is currently linked with al Qaeda’s North
African branch, with regional and Western intelligence citing credible reports that AQIM is
currently fighting alongside Ansar Dine in northern Mali202 ». Des liens que le leader Touareg
aurait entretenus notamment dans le domaine des paiements de rançons pour la libération
d’otages occidentaux. « Most experts agree that Ag Ghali’s ties to AQIM have been
intricately linked to the hostage business203 ».

201 Christophe Boisbouvier, op cit. http://www.rfi.fr/afrique/20120405-mohamed-mahmoud-el-oumrany.


202 Leela Jacinto, Ibid.
203 Ibid.

87
Iyad Ag Ghali est un parent (son oncle ou un cousin) d’Abdelkrim Al Taleb dit Al Targui204
(le Touareg), le chef d’une katiba d’AQMI (Al Ansar). Al Targui était, depuis 2010, à la tête
de sa katiba, faisant suite à une période de collaboration avec Abdelhamid Abu Zeid, nom de
guerre de Mohammed Ghdiri, lui aussi neutralisé par les forces françaises au Mali. Le
positionnement d’un Touareg proche de Iyad au cœur d’AQMI avait un avantage double,
renforçant mutuellement le positionnement d’AQMI au Nord-Mali et celui des Touareg
Ifoghas au sein de la nébuleuse régionale. « La création de cette unité atypique, dirigée par
un représentant des touareg, permet à Aqmi de donner une place aux nombreux candidats au
djihad qui refusaient d’être commandés par des Algériens205 ».

Dès 2011, on soupçonne des relations entre les Touareg armés et les GAT, notamment sur les
questions de prises d’otages. Le 24 novembre 2011, deux français sont « arrachés » à
Hombori, dans leur hôtel206. Serge Lazarevic sera libéré (décembre 2014) « au terme d’une
négociation obscure qui aurait impliqué la libération de jihadistes détenus à Bamako207 ».
Philippe Verdon, lui, n’aura pas cette chance. Il sera assassiné d’une balle dans la tête par ses
geôliers.

RTL, « Deux ressortissants français enlevés au Mali », 24 novembre 2011,


https://www.rtl.fr/actu/international/deux-ressortissants-francais-enleves-au-mali-7737923523

204 « Le chef djihadiste a été tué par les forces françaises dans la nuit du 17 au 18 mai. Son groupe avait
revendiqué l’exécution des journalistes de RFI assassinés en 2013 » : L’OBS, « Qui était Abdelkrim al-Targui,
le chef d'Aqmi tué par l'armée française ? », 21 mai 2015,
https://www.nouvelobs.com/monde/20150521.OBS9351/qui-etait-abdelkrim-al-targui-le-chef-d-aqmi-tue-par-l-
armee-francaise.html.
205 L’OBS, ibid.
206 RFI Afrique, « Deux géologues français enlevés dans le nord du Mali », 24 novembre 2011,
http://www.rfi.fr/afrique/20111124-deux-francais-enleves-le-nord-mali-0.
207 Célian Macé, Serge Lazarevic : Otage, ô désespoir, 1 er mai 2016,
http://www.liberation.fr/planete/2016/05/01/serge-lazarevic-otage-o-desespoir_1449838.

88
Le 25 novembre, une tentative d’enlèvement tourne mal dans une auberge de Tombouctou.
Bilan, trois personnes prises en otages, une personne (un allemand) est tué. « Tous les regards
se tournent vers Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), qui a fait du kidnapping
d’Occidentaux un fonds de commerce très lucratif, même s’il est probable que l’opération en
elle-même ait été menée par un groupe de bandits, dont certains parlaient tamasheq. Les
soupçons se portent donc vers les Touaregs, et notamment vers les ex-combattants de
Mouammar Kadhafi208 ». L’une des difficultés, au Nord-Mali, est de saisir avec précision les
alliances, allégeances entre les différents groupes armés. Certains sont des trafiquants
notoires, d’autres revendiquent un combat pour l’autonomie de la région, d’autres encore
disent se battre au nom de l’Islam. « Au Nord-Mali, les alliances se font et se défont entre des
personnages troubles, mi-trafiquants de drogue, mi-rebelles, parfois islamistes, souvent
opportunistes209 ».

 Gao : le MUJAO plutôt que le MNLA

En 2012, Gao est « une ville où votre couleur de peau suscite la convoitise210 ». Les pillages
et les violences du MNLA font des personnes au teint clair, des cibles des autres populations
et d’AQMI, selon les dires du MNLA. Les tensions interethniques joueront contre le MNLA
et en faveur du MUJAO, soutenu par les populations soucieuses de ne plus voir de Touareg
s’en prendre aux autres populations. Le MNLA malgré ses fortes capacités humaines et en
équipement, est devenu précipitamment impopulaire dans les différentes régions
d’occupation, en particulier dans la région de Gao. Se rendant coupable de pillages et de viols,
les populations non Touaregs ont préféré la présence du MUJAO à celle des rebelles
Touaregs. La situation vire à l’avantage du MUJAO et d’Ansar Dine. Le MUJAO se pose en
défenseur des populations et garant de la justice. L’implantation locale du MUJAO est
également facilitée par l’économie illicite dont la katiba bénéficie. « Régulièrement razziés
par les Dahoussahak, les Peuls, voyant que ces derniers se ralliaient à l'ex-MNLA
(Mouvement national pour la libération de l'Azawad, devenu CMA, Coordination des
mouvements de l'Azawad), se sont rangés sous la bannière de leur adversaire, le Mujao,
Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest, dont Abu Walid Al-Sahraoui était
porte-parole ».

208 Jeune Afrique, « Mali : AQMI et la Touareg connection », ibid.


209 Jeune Afrique, ibid.
210 Baba Ahmed, « Mali : le jour où j’ai rencontré Mokhtar Belmokhtar », 17 janvier 2013, Jeune Afrique,
http://www.jeuneafrique.com/141004/politique/mali-le-jour-o-j-ai-rencontr-mokhtar-belmokhtar/.

89
 Kidal, l’indomptable ?

Début novembre 2013, en France, le Figaro titre « Cœur de l’imbroglio malien, Kidal est hors
de contrôle ». Nous sommes dix mois après le début de l’intervention française. Cette
« capitale » des Touareg, rappelle Tanguy Berthémet, broie du nord et constitue une zone
semi-anarchique211, une zone de non-droit. Le temps n’est pas à l’accalmie : deux journalistes
français ont été kidnappés et assassinés, quelques jours après la libération de quatre otages
français, kidnappés, quant à eux, en 2010 à Arlit au Niger. Aussi bien pour les rebelles que
pour le gouvernement, la sécurité n’est pas assurée à Kidal. C’est un aveu d’échecs pour tous,
en particulier pour le MNLA et le HCUA qui se porte garant de la stabilité de la région. Les
deux groupes ont condamné cet acte afin de ne pas entacher leur image. La paix et la quiétude
demeurent introuvables encore aujourd’hui six années après le déclanchement de la crise. La
région de Kidal est symptomatique de la complexité et de l’enchevêtrement des multiples
composantes d’une crise devenue métastasée, notamment dans sa dimension spatiale.
Tombouctou et Gao ont été rapidement reconquis (même si des incursions djihadistes sont
toujours possibles) en 2013, contrairement à Kidal qui est le cœur et la base arrière de la
rébellion Touareg. Cette situation interroge notamment sur le rôle que les français ont joué en
choisissant de rentrer à Kidal sans les FAMA.

c. Conclusion

 L’équation malienne : illusion et négligence

L’équation malienne est caractérisée par plusieurs variables essentielles à la compréhension


des défis nationaux et transnationaux dans l’espace sahélo-saharien. La gouvernance
politique, les défis économiques et sociaux (notamment le vivre ensemble), la problématique
sécuritaire (trafics et terrorisme) et la problématique de la coopération au développement, sont
les principales variables de l’équation nationale malienne et plus largement sahélienne.
Développer un sens critique et objectif des défis sahéliens implique le développement d’une
compréhension inclusive et transverse des défis susmentionnés. Nous pensons également que

211 Tanguy Berthémet, « Cœur de l'imbroglio malien, Kidal est hors de contrôle », Le Figaro, 3 novembre 2013,
http://www.lefigaro.fr/international/2013/11/03/01003-20131103ARTFIG00180-coeur-de-l-imbroglio-malien-
kidal-est-hors-de-controle.php

90
la prise en compte l’ensemble de ces éléments permet de sortir des logiques de l’Histoire
immédiate qui balaye trop souvent avec écueils les enjeux maliens et sahéliens.

La crise malienne, qui n’est en réalité qu’un resurgissement des tensions historiques et
structurelles autour du contrat social malien, s’est vu stigmatisée et encartée par un récit
international largement focalisé sur la dimension touareg ; qui n’est en réalité qu’un vecteur
parmi d’autres, auquel s’est ajouté la problématique du terrorisme islamiste. Au Mali, les
stratifications sociales et les relations qui en découlent font l’objet d’exploitations et de
manipulations de la part d’acteurs individuels ou collectifs dans le but de dominer l’autre,
dans l’adversité. Sans une compréhension historicisée de ces phénomènes, la narration
globalisante, et peu en phase avec les réalités locales, du terrorisme islamiste restera
dominante.

L’Etat considéré comme gangréné par la corruption et son absence au-delà du Mali « utile »
(le sud) et des forces armées considérées comme brutales 212 sont la pierre angulaire de la
problématique malienne. Les populations, suspicieuses vis à vis des élites présentes à
Bamako, se sentent délaissées et vouées à elles-mêmes pour affronter les défis sociaux et
économiques du quotidien. L’administration centrale incarne le désordre et l’anarchie pour
une partie des populations, notamment la jeunesse et les femmes, considérés comme des
laisser pour compte des politiques publiques. les élites urbanisées et les anciennes aristocraties
locales sont très largement contestées213. Face à cela, le repli communautaire et idéologique
(recours à des pratiques ostentatoires de la religion, quête identitaire) semble être un réflexe
qui fait le lit du terrorisme islamiste au Mali.

212 Ibid.
213 ICG, « Mali central, la fabrique d’une insurrection ? », ibid.

91
 La problématique du Nord-Mali s’étend aux régions du Liptako-Gourma

Au début de la résurgence de la crise malienne (2012), « alors que tous les regards étaient
tournés vers le Nord en proie à une rébellion indépendantiste et une occupation «
djihadiste »214 », la région du centre du Mali avait plutôt été épargnée. Les zones de fragilité
se cantonnaient au septentrion malien (région de Kidal, Gao et Tombouctou). A partir de
2015, le Mali central est progressivement devenu un espace de fragilité et d’instabilité
criant215, basculant petit à petit dans la violence armée. Cette période a fait évoluer la
complexité de la crise malienne, dans sa dimension locale et régionale. En réalité, le centre du
Mali avait surtout été écarté des analyses et des discours concernant la crise, alors qu’il
constitue un verrou stratégique et géographique pour l’ensemble des régions des pays du
Liptako-Gourma. La région de Mopti épouse les frontières du Niger à l’Est et du Burkina
Faso, légèrement au sud. Cette région des trois frontières se prénomme la région du Liptako-
Gourma pour laquelle il existe, depuis les années 1970, une institution sous régionale,
l’Autorité du Liptako-Gourma216 (ALG). Sur le plan économique et démographique la région
du Mali central est plus importante que le septentrion. Sur le plan géographique c’est un
espace transrégional qui lie le Mali au Niger et au Burkina Faso. Il est donc vital pour la
stabilité du Sahel217.

Les antagonismes qui caractérisent, historiquement, les relations entre le nord et le sud du
pays ont naturellement balayé toute approche extensive qui aurait, sans doute, pu alerter sur
les risques de prolifération de l’instabilité au centre du Mali. Cette lecture Nord/Sud qui
oppose Touareg indépendantistes au gouvernement central outrepasse un certain nombre de

214 Nadia Adam, Ekaterina Golovko, Boubacar Sangaré, « L’éducation mise à mal par le terrorisme au Mali »,
ISS Today, 17 octobre 2017, https://issafrica.org/fr/iss-today/leducation-mise-a-mal-par-le-terrorisme-au-mali.
215 International Crisis Group, « Mali central : la fabrique d’une insurrection ?, Rapport Afrique N°238, 6 juillet
2016.
216 http://www.liptakogourma.org/.
« Dès les premières années de leurs indépendances, le Burkina Faso, la République du Mali et la République du
Niger ont entrepris de développer la solidarité et la coopération entre leurs Etats dans un cadre régional et ce,
en vue du développement intégré et harmonieux de la région du Liptako-Gourma, située à cheval sur leurs
frontières communes.Cette volonté s’est traduite par la signature le 03 décembre 1970, à Ouagadougou
(Burkina Faso), par les Chefs d’Etat du Burkina Faso, de la République du Mali et de la République du Niger,
du Protocole d’Accord portant création de l’Autorité de développement intégré de la région du Liptako -Gourma
(ALG).En posant cet acte, les Chefs d’Etat entendaient en particulier mettre l’accent sur la mise en valeur
optimale des ressources minières, énergétiques, hydrauliques, agropastorales et piscicoles de la Région du
Liptako-Gourma. La décision des trois Etats de créer une institution ayant pour vocation la promotion socio-
économique d’une région commune fut à l’époque novatrice. En effet, l’ALG est une des toutes premières
organisations sous régionales d’intégration en Afrique de l’Ouest ».
217 La région du Liptako-Gourma, zone des trois frontières, est le fuseau central de la force-conjointe du G5
Sahel.

92
dynamiques spécifiques au centre du Mali. Les origines des tensions caractéristiques du
centre sont multiples : gestion des ressources par les autorités locales et les chefferies
traditionnelles, tensions interethniques, liées notamment à la raréfaction des ressources,
changement climatique, porosité des frontières, circulation des armes et des personnes, etc.
« Le centre est longtemps resté à l’écart des rébellions armées du Nord mais il en a subi le
contrecoup à la suite de l’augmentation du brigandage massif et de la circulation accrue des
armes depuis les années 2000. Les groupes marginalisés, dont une partie des éleveurs
nomades, voient dans l’accès aux armes modernes un moyen de contester les hiérarchies en
place. Ils remettent en cause les privilèges des élites urbanisées et des anciennes aristocraties
locales218 ».

Dans le prolongement de la crise au Nord-Mali, le centre est devenu, depuis 2015-2016,


l’épicentre d’une insécurité transnationale qui participe d’une banalisation de la violence sur
une majeure partie du territoire malien. Le centre du Mali appartient à un espace plus large :
la région du Liptako-Gourma. Le Liptako-Gourma, zone des trois frontières entre le Mali, le
Niger et le Burkina, inquiète très largement au-delà des Etats concernés. « Le Liptako Gourma
recouvre une étendue de 370 000 km². Cette région historique 219 conserve une continuité
géographique, culturelle et politique qui ignore les frontières héritées de la colonisation. Elle
appartient à plus de 85% au bassin versant du fleuve Niger, un cours d’eau qui constitue le
drain principal de la région avec un parcours de près de 1400 Km entre Tombouctou au Mali
et Gaya au Niger. Une frange du Liptako-Gouma appartient également au bassin du fleuve
Volta. Ce territoire commun à trois Etats fait face à de fréquentes tensions
intercommunautaires polarisées pour l’essentiel autour des enjeux de cohabitation entre
sédentaires et nomades220 ».

218 Mali central, ibid. synthèse.


219 Nous faisons référence au royaume de Liptako au Nord-est du Burkina Faso. Ce royaume ancien
remonterait au XVème siècle, il changea fréquemment de mains (Mossi, Gourmantché, Peul...) avant de devenir
un émirat Peul en 1817.
220 Stephane Bertrand Andenga, « La région du Liptako-Gourma : espace et acteurs », Réseau de Réflexion
Stratégique sur la Sécurité au Sahel (2r3s), Les carnets du Sahel, automne 2017.

93
 Les relations inter-ethniques au cœur d’une société fragile

Lewis et Cocks rappellent que les Touaregs et les Peuls vivent du nomadisme depuis des
siècles : « For centuries the Tuareg and Fulani have lived as nomads herding animals and
trading221 ». Mais les tensions inter et intra ethniques ne sont pas nouvelles dans les
différentes régions du Sahel, malgré une véritable augmentation ces dernières années, au Mali
et au Nigeria en particulier. «Clashes between farmers and nomadic herdsmen date back to
the pre-colonial era222 ». Les aléas climatiques ont renforcé, ces dernières années, les tensions
entre les populations vivant de l’agriculture et les populations d’origine pastorale. L’accès aux
terres est capital et se trouve désormais au cœur d’une problématique sécuritaire imposée aux
populations et au contexte spécifique local. La période d’hivernage est propice aux piques de
violences entre peuls et dogons, souvent pour des questions foncières, liées aux champs et à la
transhumance223. Une perspective socio-historique permet d’interpréter les facteurs structurels
des tensions entre sédentaires et nomades. L’aggravation des aléas climatiques, les
programmes de développement internationaux (basés sur une logique « top-down » issus de
systèmes occidentaux), l’évolution démographique sont autant de facteurs structurels qui
fragilisent le vivre ensemble, dans cet espace complexe du Sahel 224. Les différents facteurs
mentionnés reconfigurent le rapport des populations aux espaces et fragilisent les modes de
vie des populations nomades. « Rapid population growth, the spread of fences and cities, and
the annexation of herders’ land have shrunk the space where pastoralists can roam
(…).Climate change makes herders’ livelihoods ever more precarious225 ». Cette
conflictualité locale renforce l’opportunité d’implantation des groupes armés terroristes
(GAT). « Depuis 2012, la présence de groupes terroristes a exacerbé la suspicion et la
stigmatisation entre les communautés : certains dogons accusent les peuls de proximité voire
d'appartenance aux groupes terroristes, tandis que certains peuls reprochent aux dogons

221 Tim Cocks, David Lewis, « Why Niger and Mali's cattle herders turned to jihad », Reuters, November 12,
2017, https://www.reuters.com/article/us-niger-mali-security-insight/why-niger-and-malis-cattle-herders-turned-
to-jihad-idUSKBN1DC06A
222 Olayinka Ajala, « Clashes are on the rise between farmers and herdsmen in the Sahel », Mail & Gardian, 3 rd
https://mg.co.za/article/2018-05-03-clashes-are-on-the-rise-between-farmers-and-herdsmen-in-the-
sahel?utm_source=Media+Review+for+May+4%2C+2018&utm_campaign=Media+Review+for+May+4%2C+
2018&utm_medium=email.
223 RFI Afrique, « Affrontements entre peuls et dogons dans le centre du Mali », 20 juin 2017,
http://www.rfi.fr/afrique/20170620-affrontements-peuls-dogons-centre-mali-eleveurs-chasseurs-agriculture-
communaute.
224 M Davidheiser, AM Luna, «From Complementarity to Conflict: A Historical Analysis of Farmer-Fulbe
Relations in West Africa », African Journal on Conflict Resolution Vol. 8 (1) 2008: pp. 77-104.
225 The Economist, « Cows, cash and conflict. African herders have been pushed into destitution and crime »,
November 9th 2017, consulté le 1er décembre 2017, https://www.economist.com/news/middle-east-and-
africa/21731191-owning-cattle-excellent-way-hide-ill-gotten-wealth-too-african-herders.

94
d'aider l'armée malienne à les pourchasser indistinctement. Les affrontements sont par
ailleurs de plus en plus meurtriers, car les armes automatiques qui pullulent désormais dans
la région ont remplacé les armes traditionnelles226 ».

La problématique de la conflictualité locale n’apparait pas comme prioritaire dans la


résolution de la crise. Pourtant ce sont les systèmes de fragilité locaux qui permettent aux
GAT de se positionner dans l’espace et dans le temps. « Les conflits préexistants et irrésolus
dans ces régions n’ont cessé de couver et d’accroître les dissensions : au sein des
communautés et entre elles, pour des raisons ethniques et sociales, entre l’État et les citoyens,
entre les autorités traditionnelles et publiques, et entre les générations 227 ». La focalisation
sur les mobilisations armées terroristes est une double peine pour les populations qui subissent
l’enchevêtrement des conflictualités locales et du terrorisme islamiste. Pour Ely Bréma Dicko
de l’Université de Bamako, « les violences intercommunautaires sont désormais séculaires
car antérieures à la colonisation française. Les raisons sont entre autres : une compétition
des acteurs autour de l’accès aux ressources (pâturage, points d’eau, champ, transhumance)
; la politisation des mécanismes traditionnels de prévention et de gestion des conflits ; la
prolifération des armes légères ; l’impunité. Les groupes extrémistes violents ont trouvé un
terreau favorable à leur éclosion et enracinement. Ils s’appuient sur les vieilles rivalités, le
sentiment d’abandon des populations par l’Etat, la paupérisation des personnes vivant dans
des zones enclavées avec un faible niveau de développent économique ; les frustrations nées
des conflits non réglés par l’Etat, l’existence de longue date de très nombreuses écoles
coraniques, la non insertion des arabisants, la prolifération des ONG islamistes qui
véhiculent une idéologie salafiste et rigoriste en contradiction avec les coutumes locales et
avec un islam ancré mais d’obédience malékite et soufi228 ». En résumé, le récit international
sur la question du Mali central prive les populations d’une éventuelle résolution des facteurs
structurels de la crise, tout en donnant une légitimité et une visibilité aux GAT.

226 RFI Afrique, « Affrontements entre peuls et dogons dans le centre du Mali », 20 juin 2017,
http://www.rfi.fr/afrique/20170620-affrontements-peuls-dogons-centre-mali-eleveurs-chasseurs-agriculture-
communaute.
227 International Alert, « « Ils nous traitent tous comme des djihadistes ». Dépasser la notion d’extrémisme
violent pour mieux consolider la paix au Mali », POLICY BRIEF : DÉCEMBRE 2016.
228 Entretiens, automne 2017.

95
 La problématique du centre : le risque d’une ethnicisation de la problématique
sécuritaire ?

Il existe un deuxième type de risques dans l’analyse et l’appréhension des systèmes de


fragilité au centre du Mali : ethniciser le conflit. Au même titre que l’on associe la crise du
Nord-Mali à la question touareg, le récit en rapport avec la région du Liptako-Gourma pointe
du doigt une éventuelle question « peul ». Les populations peules sont « gagnées par un
sentiment de victimisation ethnique229 ». A Paris, un officier supérieur de l’armée française
mentionnait à ce sujet que la question « peule » est un sujet récurrent au ministère de la
Défense et dans les réunions sécuritaires230. La « puularité » (puulako) et son évolution ses
dernières années, ainsi que l’islamité des populations dans le centre du Mali sont au cœur des
débats académiques et institutionnels depuis quelques années. Comme trop souvent,
l’actualité prend le dessus sur les profondes réalités socio-anthropologiques, historiques et
géographiques du champ étudié. « Pour ma grand-mère, ma mère et mes aînés, le recours à
une justice traditionnelle et islamique dans la région de Gao est une réalité historique », nous
racontait un journaliste malien. Et d’ajouter, « nous avons, avec les médias, l’impression de
redécouvrir nos réalités et pratiques islamiques. Il n’y a pourtant rien de nouveau 231 ».

 prolifération des acteurs de la violence armée : l’apparition de milices

A travers le temps, les violences dans la région centre du Mali ont évolué. Le quotidien des
populations est rythmé par « les affrontements intra et inter communautaires sur fond de
compétition autour des ressources naturelles, les assassinats ciblés d’élus locaux et
d’autorités traditionnelles ainsi que les attaques contre les représentants de l’État232 ».
Ajouté à cela, certaines violences revêtent un caractère djihadiste, ajoutant de
l’incompréhension et de l’anxiété à l’ensemble du spectre de la crise malienne et sahélienne.
Cette situation appelle à une réflexion de fond. « There is a particular need for an accurate
analysis of the rise of a jihadist phenomenon in central Mali 233 ». « Mais la violence prend

229 Ibid.
230 Echanges informels, printemps 2017, Paris.
231 Echanges informels, mai 2017, Nouakchott, Mauritanie.
232 Nadia Adam, Ekaterina Golovko, Boubacar Sangaré, op cit.
233 Aurélien Tobie, Ibid. page 3.

96
aussi d’autres formes : les règlements de compte, le banditisme, et les milices d’autodéfense
se développent234 ».

L’Histoire a souvent montré que la mobilisation d’acteurs en milice d’auto-défense est


rarement favorable235 à un retour à la paix et à la stabilité, ni pour l’Etat ni pour les
communautés. Elles existent dans plusieurs pays de la région (au Mali, au Nigeria). Elles
ajoutent de la complexité à la conflictualité locale, en risquant d’élargir les confrontations à
des logiques inter ou intra ethniques. Un collectif de chercheurs sur le Sahel écrit que « face à
ces foyers insurrectionnels ruraux, la tentation est grande d’armer des milices locales ».
C’est un risque que certains Etats prennent parfois, sans mesurer les potentielles conséquences
en matière de droits humains et de collusion entre milices et GAT. « C’est une stratégie
risquée. D’une part, l’utilisation de milices à base communautaire dans la lutte antiterroriste
comporte d’importants risques d’abus contre les civils. Elle provoque déjà d’inquiétantes
réactions en chaîne qui poussent des groupes rivaux dans les bras des djihadistes 236 ».
D’autre part, au Sahel, les Etats sont fragiles et risquent de ne pas voir venir le retour de bâton
quant aux revendications et pressions faites par les groupes armés qui aident temporairement
les FAMA et Barkhane. Comment l’Etat Malien pourrait-il tourner le dos au MSA
(Mouvement de Salut de l’Azawad) et au GATIA (Groupe d’Auto-défense Touareg et Imghad
et Alliés), au vu de leur forte implication sécuritaire et militaire dans la région de Ménaka ?
« Les Etats du G5 Sahel sont trop affaiblis pour réguler les appétits politico-économiques de
ces milices237 ». le terrain montre aujourd’hui que le Mali centre238 (plus largement la région
du Liptako-Gourma) est un espace de fragilité négligé dès les balbutiements de la crise.

234 International Crisis Group, « Mali central : la fabrique d’une insurrection ?, synthèse.
235 International Crisis Group, « Double-edged Sword: Vigilantes in African Counter-insurgencies Africa
Report » N°251 | 7 September 2017.
236 Le Monde, collectif de chercheurs, Ibid.
237 Ibid.
238 La situation sécuritaire au nord du Mali et la mobilité des groupes armés et de la circulation des armes dans
la région ont fini par gangréner la région de Mopti. Cette détérioration de la sécurité au Mali semble également
avoir affecté la région du Sahel du Burkina Faso. Au Niger, la région de Tillabéry et de Tahoua est également
impactée, sans compter la problématique migratoire et le rôle joué par la région d’Agadez.

97
CHAPITRE II : LE SAHEL AU DELA DU MALI

I - L’Algérie dans l’équation sahélienne.

Après les attentats du 11 septembre 2001, Washington renforce sa collaboration avec


l’Algérie, considérée comme un acteur essentiel de la lutte contre le terrorisme au Maghreb et
dans l’espace sahélo-saharien. L’Algérie devient incontournable dans l’équation sahélienne
mais reste la principale cible d’attaques terroristes. 938 attaques239, jusqu’en 2012 (chiffre ne
prenant pas en compte la période de la décennie noire). Malgré deux décennies d’État
d’urgence et une politique sécuritaire agressive et coercitive, l’Algérie reste dans l’oeil du
cyclone et soumis à une forte menace liée au terrorisme islamiste.

Au Sahel, l’évolution de la menace islamiste interroge sur le rôle de l’Algérie, longtemps


considérée comme incontournable dans la lutte contre le terrorisme. Pour autant, l’implication
de ce pivot régional dans les différentes rebellions Touareg interroge sur l’efficacité de cette
médiation et les véritables motivations politiques, diplomatiques et stratégiques. A rebours
des analyses dominantes, nous remettons en cause le rôle (bienfaiteur) d’Alger dans la matrice
sécuritaire sahélienne, devenue une « puissance régionale incertaine240 ». L’ambiguïté
algérienne vis à vis de certains protagonistes armés au Sahel, son approche unidimensionnelle
de la lutte contre le terrorisme (stratégie sécuritaire et militaire et instrumentalisation de la
menace) semblent relativiser le poids et la capacité d’Alger à contribuer à la stabilité sous
régionale. Cette réflexion ne conteste en rien l’influence algérienne dans la matrice
sahélienne. Elle propose, au contraire, de réfléchir au bilan algérien et aux éventuelles
alternatives possibles pour penser la sécurité et la stabilité au Sahel. Nous souhaitons
démontrer que la politique régionale algérienne, et l’instrumentalisation qu’elle fait de la
menace terroriste, est son principal outil politique et diplomatique pour développer et asseoir
sa volonté hégémonique sur la région. De fait, son positionnement stratégique contribue à
alimenter le récit de la guerre contre la terreur, progressivement transposée à la région
sahélienne, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001.

239 Laurence Aïda Ammour, ibid. p 4.


240 Mihoub Mezouaghi, « Algérie : une trajectoire de puissance régionale incertaine », Actuelles de l’IFRI,
IFRI, 10 décembre 2012.

98
1. La gestion politique et sécuritaire du phénomène terroriste

a. L’Algérie et le discours sur l’instrumentalisation des groupes armés islamistes

 Instrumentalisation par les accointances avec les groupes armés islamistes

La décennie noire a marqué les esprits au-delà même du pays. La mobilisation académique et
journalistique en rapport avec le sujet est conséquente. Malgré cela, la culture sécuritaire
fermée du régime algérien renforce l’opacité du pays et les supputations les plus extrêmes
quant à la manière dont l’Etat a traité le problème islamiste jusqu’à la fin du siècle dernier.
Pour Kader Abderrahim, « ce qui se joue là est un jeu d’ombres auquel nous n’avons pas
accès241 », confie le chercheur. Pour François Guèze et Salima Mellah, cela ne fait aucune
doute, le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat est une création des services
secrets algériens : le DRS (Département de Renseignement et de Sécurité)242. « De nombreux
éléments attestent que cette organisation (comme avant elle les GIA) est largement
instrumentalisée par les services secrets de l’armée algérienne, le tout-puissant Département
de renseignement et de sécurité (DRS, ex-Sécurité militaire), principal centre de pouvoir
depuis le déclenchement, en janvier 1992, de la « sale guerre » conduite par l’armée pour «
éradiquer » les mouvements d’opposition se réclamant de l’islam politique243 ».

Au vu de l’évolution de la stabilité et de la situation sécuritaire au Sahel, le nombre d’analyses


et d’études se posant la question suivante est croissant : Algérie est-il au Mali, ce que le
Pakistan est à l’Afghanistan ? Les réalités ne peuvent être transposées, face à un faisceau de
réalités politiques, historiques et géographiques différentes. Pour autant, l’Algérie joue un jeu
trouble dont elle aime entretenir le flou. Pour Kader Abderrahim, la question essentielle ne
s’exprime pas en ces termes alors que le régime n’a aucune légitimité et que le processus
électoral n’est, en quelque sorte, qu’une mascarade244. Néanmoins, en rappelant l’arrêt du
processus électoral en janvier 1992, le chercheur affirme que le problème islamiste n’est pas
réglé.

241 Anne Guion, « Crise au Mali : le rôle de l'Algérie décrypté », 23 janvier 2013, Lavie,
http://www.lavie.fr/actualite/monde/crise-au-mali-le-role-de-l-algerie-decrypte-23-01-2013-35271_5.php.
242 François Guèze et Salima Mellah, « « Al-Qaida au Maghreb », ou la très étrange histoire du GSPC
algérien », 22 septembre 2007, Algeria-Watch,
http://www.algeriawatch.org/pdf/pdf_fr/gspc_etrange_histoire.pdf.
243 Salima Mellah, « Algérie 2003 : l’affaire des « otages du Sahara », décryptage d’une manipulation »,
Algeria-Watch, 22 septembre 2007, http://www.algeria-watch.org/fr/aw/otages_sahara.htm.
244 Anne Guion, op cit.

99
 Instrumentalisation par le récit de la peur et de la menace islamiste

Le système de gouvernance politique algérien (interne et extérieure) est régit par la peur et
l’instrumentalisation de la menace islamiste. La construction de ce discours a pour objectif de
mobiliser, interpeller, créer ce climat de peur et d’incertitude. Ce spectre s’inscrit parfaitement
dans la logique politique et cognitive de la guerre globale contre le terrorisme, par des
discours polarisants et stigmatisant et une approche sécuritaire, stato-centrée, de la lutte contre
les menaces à la sécurité.

Alger agite le drapeau noir des salafistes et d’Al Qaida pour rappeler à son voisinage
immédiat, et de surcroît à la communauté internationale, qu’elle est indispensable dans
l’équation régionale. Par son approche discursive, l’Algérie élève la notion de risque à celle
d’une menace, alors que le GSPC n’est plus qu’un terrorisme résiduel245. AQMI est devenue
ce nouvel ennemi utile permettant à Alger de justifier sa politique sécuritaire et ses relations
avec des puissances comme les Etats-Unis. « Élever un risque au rang d’une menace n’est
donc pas un processus neutre mais l’expression d’intérêts de différents acteurs en
présence246 ». Sur le plan intérieur, la menace islamiste violente et plus largement l’islam
politique lui permet de conserver cette politique de main de fer pour tenir à distance les
tentatives d’opposition politique. Cet autoritarisme est consolidé par la main (invisible ?) de
l’armée qui, officiellement ne dirige pas le pays. Alger continue de penser que son appareil
sécuritaire lui confère une certaine légitimité ; Hypothèse contestable, aussi bien sur le plan
national que dans ses perspectives hégémoniques régionales.

L’Algérie développe son influence par le maintien d’une zone de conflit de basse intensité ;
une sorte de désordre organisé. Aussi longtemps que la menace ne l’atteint pas directement,
Alger est en mesure de maintenir cette situation équivoque. « Le pays fournit des efforts de
guerre sans être en guerre247 », malgré une certaine fragilité sur son flanc sud où elle déploie
des moyens mesurés, notamment en raison de sa doctrine militaire (refus de s’engager au-delà
de ses frontières).

245 François Guèze, Salima Mellah, « « Al-Qaida au Maghreb », ou la très étrange histoire du GSPC algérien »,
Algeria-Watch, 22 septembre 2007.
246 Abdennour Benantar, ibid.
247 Abdennour Benantar, « Sécurité aux frontières : Portée et limites de la stratégie algérienne », L’Année du
Maghreb, 14 | 2016, 147-163.

100
L’émirat du grand Sahara d’AQMI a tendance à proliférer davantage vers la région du centre
du Mali, en prenant l’extrême nord du pays, comme base arrière. Les GAT occupent ainsi une
position stratégique sans pour autant menacer la souveraineté d’Alger. La stratégie de
l’Algérie est à mi-chemin entre la stratégie mauritanienne (stratégie frontale et engagement
armé face à AQMI) et l’approche malienne (plutôt laxiste vis-à-vis des groupes armés).

L’Algérie construit, par le discours, ce climat d’insécurité (Brandir la menace islamiste) pour
conserver son avantage comparatif sur le plan économique. Si le Nord-Mali devenait un
espace d’extractions de gaz ou de pétrole, l’hégémon et la rente économique assurée par le
régime algérien jusque-là en serait fragilisé248.

En étant partisan des théories proches de celles de Jeremy Keenan, l’on pourrait arguer que
l’Algérie tend à construire un ennemi pour légitimer son action. Dans l’hypothèse où la
menace islamiste ne serait en réalité qu’un conglomérat de trafiquants notoires et de
criminels, l’Algérie serait, en réalité, le créateur d’une menace répertoriée par la communauté
internationale comme étant une priorité absolue. Toutefois, cette analyse de la nébuleuse
d’AQMI nous parait erronée car elle revêt un caractère plus complexe et moins uniforme. La
construction de l’Algérie n’est donc que partielle malgré l’intérêt et la recherche désespérée
d’un ennemi249.

b. 2003 : changement de dimension du GSPC ?

La prise d’otages de 2003, dans le Sahara, permet au GSPC de se faire connaitre


internationalement. Cet évènement « marque l’émergence de l’organisation sur la scène
médiatique et politique internationale250 ». La médiatisation est toujours un objectif et une
source de succès pour un groupe terroriste qui a, dans son ADN, la volonté de frapper les
esprits et de susciter les réactions politiques des acteurs visés. Cette prise d’otages intrigue les
experts, journalistes et chercheurs qui travaillent sur la question car il n’y a pas eu de
revendications, ni demande particulière, jusqu’à la libération des otages en août 2003 251. Le

248 Odilan Bello, ibid. page 12.


249 Dario Battistella, Recherche ennemi désespérément, Confluence Méditerranée,
250 Salima Mellah, « Algérie 2003 : l’affaire des « otages du Sahara », décryptage d’une manipulation », 22
septembre 2006, http://www.algeria-watch.org/fr/aw/otages_sahara.htm.
251 Les otages seront libérés en deux groupes. Le premier au mois de mai, le deuxième au mois d’août.

101
GSPC ne revendiquera jamais clairement cet enlèvement ; action qui n’était à l’époque pas
dans leurs habitudes.

La prise d’otages de 2003 met en avant une figure importante du GSPC : Abderrazak El Para
(Para pour : « le parachutiste ») de son vrai nom Amari Saïfi, un ancien commando
parachutiste de l’armée algérienne, ayant déserté au début des années 1990. Il est également
impliqué dans l’assassinat de plusieurs dizaines de soldats de l’armée algérienne. Il rejoint le
GIA de Djamel Zitouni au milieu des années 1990 pour intégrer ensuite le GSPC en 1998. Il
aurait, sous le commandement de Zitouni participé à l’enlèvement des moins de Tibhirine,
assassinés en 1996252. « Il est en outre accusé de l’assassinat en 2000 de 15 soldats algériens,
et de trafic d’armes253 ». En tant qu’ancien soldat de l’armée et au vu de son parcours, El Para
nourrit interrogations et fantasmes quant à l’implication, voire la main mise pour certains, du
DRS254 sur le GIA, puis le GSPC. Islamiste ou pion du DRS, il fait partie, comme d’autres
figures de la mouvance, de cette complexe équation algérienne dans l’espace sahélo-saharien.

Mohammed Mahmoud Abu al-Ma’ali confirme que le GSPC s’implante dans le septentrion
malien dès la deuxième partie de l’année 2003. C’est le début de la pénétration salafiste
djihadiste au Nord-Mali. Pour Abu Al Ma’ali, Belmokhtar et El Para sont deux des importants
protagonistes de la nébuleuse255 et ont collaboré sur la prise d’otages des touristes européens.
Le rapt a été effectué en plusieurs étapes entre février et mars 2003. Comme pour leur
libération les otages seront partagés en deux groupes. Les otages auraient été détenus dans
deux camps à proximité l’un de l’autre à environ 450 kilomètres à l’Ouest d’Illizi256, dans la
région d’Amguid.

252 Jusqu’à aujourd’hui, en 2018, malgré les vingt (20) années d’enquêtes et les différentes thèses sur le
dénouement de cette macabre histoire, aucune version officielle n’est privilégiée par les magistrats français. Pour
plus d’information sur l’assassinat des moins de Tibhirine, voir Nadia Lamlili, « Algérie : le nouveau rapport sur
l’assassinat des moines de Tibhirine en trois questions », 31 mars 2018, Jeune Afrique,
http://www.jeuneafrique.com/547133/societe/algerie-le-nouveau-rapport-sur-lassassinat-des-moines-de-
tibhirine-en-trois-questions/; Marc Trévidic, « Au cœur de l’Antiterrorisme », JC Lattès, 2011 ;
Malik AIT-AOUDIA et Séverine LABAT, « Le Martyre des sept moines de Tibhirine », Peacock Productions
(France).
253 Jeune Afrique, « Algérie : Abderrezak el Para entame une grève de la faim en détention », 23 juin 2014,
http://www.jeuneafrique.com/51741/politique/alg-rie-abderrezak-el-para-entame-une-gr-ve-de-la-faim-en-d-
tention/.
254
Département du Renseignement et de la Sécurité - DRS.
255 Mohammed Mahmoud Abu al-Ma’ali, « Al-Qaeda and its allies in the Sahel and the Sahara », Al Jazeera
Center for Studies, Reports, 1st May 2012.
256 Dix ans plus tard, au gré de l’évolution de l’instabilité dans la région du Maghreb, en particulier du côté de
la Tunisie, l’Algérie a initié une réflexion sur la possibilité de développer, dans la région d’Illizi, un
commandement militaire avancé pour contrer les différents trafics transnationaux. Cette initiative participe de la

102
Google Map, juin 2018.

Du récit des anciens otages, l’enlèvement aurait eu pour objectif d’interpeller l’opinion
internationale sur la situation en Algérie et de demander une rançon pour renforcer leur
capacité, notamment en armement257. Les ravisseurs sont décrits comme des hommes pieux.

L’armée algérienne lance des recherches et localise, selon plusieurs investigations, les lieux
où les otages sont gardés. Les suspicieux sur la paternité de l’enlèvement augmente après la
libération des otages. Tout d’abord, pourquoi l’armée, puisqu’elle aurait découvert le lieu où
étaient gardés les otages, n’ont pas agi plus tôt ? Deuxièmement, la libération des touristes
européens « ressemble, selon certains des otages libérés, à une mise en scène258 », tout
comme les négociations pour leur libération259. « Comme on l’apprendra plus tard, la
libération des derniers otages aurait été obtenue en échange du versement par le
gouvernement allemand d’une importante rançon, estimée à 4,6 millions d’euros, au groupe
d’El-Para260 ». Abderrazak El Para sera arrêté au Tchad (lors d’une expédition avec plusieurs

volonté du commandement algérien de repenser la structuration de son commandement militaire, dépassé par les
réalités volatiles et évolutives des menaces sévissant entre le Maghreb et l’espace sahélo-saharien.
257 Salimah Mellah, op cit.
258 Salimah Mella, ibid.
259 Les otages seront libérés au Nord-Mali. Des médiateurs maliens participent à la libération, les amènent à
Gao, puis à Bamako.
260 Salima Mellah, ibid.

103
de ses combattants261) par un mouvement rebelle, le 18 mars 2004, puis remis aux autorités
algériennes par l’intermédiaire des services de sécurité libyens. Il est depuis en prison,
certainement à l’isolement.

L’hypothèse évoquée est que la manipulation du DRS vise à faire entrer de plein pied les
algériens dans une étroite collaboration avec les Etats-Unis dans la logique de la guerre
globale contre la terreur. Toutefois, l’idée selon laquelle la prise d’otages renforcerait la mise
en œuvre la stratégie américaine dans la région (Pan Sahel Initiative, PSI, puis du Trans-
Saharan Counter-Terrorisme Partnershio, TSCTP) reste contestable. Tout d’abord, les
américains n’ont pas directement été touchés par cette spectaculaire prise d’otages (pas de
ressortissants américains, victimes de l’enlèvement). Deuxièmement, le PSI, puis le TSCTP
émanent de stratégies visant le renforcement des capacités des pays alliés que sont la
Mauritanie, le Mali, le Niger et le Tchad. Ces projets ne mobilisent des moyens humains et
financiers considérables (à l’aune des capacités américaines) et s’inscrivent dans un
élargissement des perspectives initiées dès la fin des années 1990 (programmes ACRI,
ACOTA - voir partie Etats-Unis en Afrique et au Sahel).

Sur le plan discursif et en terme de narration, cette prise d’otage d’envergure à un impact
considérable. Elle permet, du point de vue des groupes armés terroristes, à la presse de
s’interroger sur l’étendue, en Afrique, de la guerre globale contre la terreur. Pour Jeremy
Keenan, il n’y avait, à l’époque, pas d’activités terroristes dans la région ; la prise d’otages
étant le premier fait d’armes. Nous pensons néanmoins que l’absence d’incidents liés à des
groupes islamistes radicaux n’atteste en rien l’absence de groupes armés dans la région. Le
parcours de personnages tels que Belmokhtar et Abou Zeid dans la région du Nord-Mali
atteste de la capacité de groupes armés à étendre leur zone d’action au-delà des frontières
algériennes. Pour un ancien agent de la DGSE (services secrets français), interrogé dans le
cadre de nos recherches, dès les années 1997-1998, des activités de trafics avaient été notifiés
dans la région262.

L’Attaque d’In Amenas, à moins de cent (100) kilomètres de la frontière libyenne, a montré
que l’Algérie n’est pas immunisée des attaques sur son territoire national. Elle parvient, sur le
plan interne et social, à maintenir l’Islam politique en dehors du champ et de l’action

261 Mohamed Mahmoud Abu al-Ma’ali, ibid, page 1.


262 Entretien, printemps 2014, Paris.

104
politique. Sur le plan sécuritaire, elle maitrise moins les contours de l’insécurité régionale,
même si depuis l’attaque de janvier 2013, l’Algérie n’a pas subi d’autres attaques contre sa
sécurité. Ce climat d’insécurité et d’incertitude à ses frontières a-t-elle permis à Alger de
remplir ses objectifs, en matière de coopération avec des partenaires régionaux ? Face à la
volatilité, la nature hybride, dynamique et évolutive de la menace islamiste et terroriste, dans
un contexte de fragilité structurelle et de défaillance des systèmes de gouvernance des Etats
voisins et de suspicion perpétuelle entre les acteurs présents sur le terrain, l’Algérie peut-elle
encore asseoir sa puissance en tant qu’hégémon régional ?

2. Les logiques d’hégémon régional dans l’espace sahélo-saharien.

Quelles sont les logiques hégémoniques de l’Algérie au Sahel ? Quelle est sa stratégie, tout en
se gardant de développer une politique interventionniste ? Quelles sont les difficultés
auxquelles l’Algérie se heurte-t-elle ? (fragilité, voire défaillance de certains partenaires,
suspicion et manque de confiance réciproque, présence d’acteurs extérieurs. l’Algérie fait face
également à ses propres contradictions politiques et doctrinales vis-à-vis du terrorisme, de sa
gestion des rébellions Touaregs et dans l’articulation de sa politique sécuritaire nationale et
régionale.

L’Algérie pousse à la création d’un complexe de conflictualité régionale, pour renforcer la


coopération régionale, comme alternative à l’intervention étrangère. L’hégémon algérien est
construit sur l’idée que des réponses doivent être apportées à un contexte de menaces qui lui
est propre. Cette réponse se situe, selon les algériens, dans le cade de l’initiative des pays du
champ ; première organisation d’intégration sous régionale en la matière (2010). Cette
intégration est-elle réellement voulue ou une approche de façade ? Pour ce faire, l’Algérie a
besoin d’une délimitation palpable de sa zone d’influence, tout en s’assurant de son rôle de
puissance face aux menaces subites par l’espace concerné ; menaces qu’elle ne subit plus
directement.

Elle développe ainsi une narration qui met l’accent sur la solidarité régionale, tout en mettant
un point d’orgue à ce que les notions de frontière et de souveraineté soient respectées. Cette
narration exacerbée de la souveraineté (et donc implicitement de la frontière) n’est pas
nouvelle. Pour l’Algérie, le cadre d’intégration régional doit-être le premier levier d’action
des pays de la sous-région. « Selon le ministère délégué chargé des Affaires maghrébines et

105
africaines, Abdelkader Messahel, les initiatives des pays extrarégionaux doivent venir en «
complément et non en substitution, et il n’existe pas d’alternative viable et efficace à notre
action »263 ». Par son insistance en vers les notions de souveraineté et d’intégration régionale,
l’Algérie pointe, indirectement du doigt, les effets négatifs de la présence de puissances
extérieures, qui nourrit l’idéologie et l’action des groupes armés terroristes. Qu’en est-il du
rôle et la stratégie de l’Algérie ?

L’Algérie est aujourd’hui, depuis la partition du Soudan, le plus grand pays d’Afrique et du
monde Arabe. Elle est au croisement de la Méditerranée, du monde Arabe et de l’Afrique.
Forte de ses richesses en hydrocarbures, son économie (en particulier sa balance commerciale
liée au dynamisme de ses exportations) est la plus forte de la région. Sa diplomatie repose
d’ailleurs sur « une gestion de la rente pétrolière et sécuritaire264 ». « Fascinant de
paradoxes », l’Algérie est, selon certains, un « arbitre diplomatique incontournable mais
redouté pour ses positions intransigeantes héritées de l’âge d’or des non-alignés265 ».
L’Algérie attache une importance particulière à la notion de souveraineté.

Sur le plan militaire, l’Algérie ne souffre d’aucune comparaison avec ses voisins sahéliens,
sur le plan capacitaire, en termes d’expérience et d’aguerrissement au combat et sur le plan
budgétaire. « Algeria is the wealthiest country in the region, committing six-fold more
resources to its military budget than all of its Sahelian neighbors combined. In addition to
being the largest, Algeria’s military is also considered the region’s best equipped and most
battle-tested266 ». « Depuis 2002, les dépenses publiques militaires se sont accruesvii de 170
%, en même temps qu’une modernisation et une professionnalisation de l’armée ont été mises
en œuvre. Pour la seule année 2011, le budget de l’armée s’est accru de 44 % 267 ». Son
positionnement géographique lui confère, de toute évidence, une position de choix pour
exercer un rôle sécuritaire de premier ordre dans l’ensemble sous régional268. Il lui revient
« la gestion de la menace terroriste d’une région gagnée par l’instabilité269 ».

263 Abdennour Benantar, « Sécurité aux frontières : Portée et limites de la stratégie algérienne », L’Année du
Maghreb, 14 | 2016, 147-163.
264 Mihoub Mezouaghi, ibid. introduction.
265 http://blog.lefigaro.fr/algerie/2013/01/la-presse-algerienne-sattaque-a-la-france-1.html.
266 Laurence Aïda Ammour, ibid p 2.
267 Mezouaghi, ibid. page 3.
268 Laurence Aïda Ammour, « Regional Security Cooperation in the Maghreb and Sahel: Algeria’s Pivotal
Ambivalence », Africa Security Brief, N°18, ACSS, February 2012, page 2.
269 Blog lefigaro op cit.

106
Enfin, il convient de s’interroger, à l’aune du rôle qu’elle a joué dans les accords de paix au
Mali voisin, depuis les années 1990, et dans sa relation ambigüe avec certains acteurs
terroristes270, sur le bien-fondé de l’implication de l’Algérie dans la sous-région. Lors d’un
entretien, un diplomate malien nous faisait la remarque suivante : « si beaucoup de personnes
pensent que l’Algérie fait partie de la solution au Mali et au Sahel, pourquoi ne pas poser la
question dans l’autre sens, à savoir : l’Algérie ne fait-elle pas partie du problème »271 ?
Mihoub Mezouaghi s’interroge sur le changement radical de perception vis-à-vis de l’Algérie,
« longtemps désignée comme « l’homme malade » du Maghreb (…) désormais présentée
comme la puissance régionale ». L’analyse de Mezouaghi rejoint celle du diplomate malien
interviewé qui s’interroge sur la capacité réelle d’influence de l’Algérie. « L’Algérie est-elle
en mesure de s’affirmer comme une puissance régionale ? Quels en seraient, alors, les
ressorts objectifs ?272 ».

a. Rivalités et compétitions entre l’Algérie et la Libye

La puissance d’un Etat se mesure à sa capacité d’influencer d’autres acteurs sur le plan
politique, économique, culturel, etc. La Libye a, en cela, été un acteur d’influence en
mobilisant et en attribuant des fonds à l’Union Africaine et en soutenant des groupes armés
Touareg au Sahel. L’Algérie a eu, dans un passé encore proche (la question est de savoir si
elle l’est toujours aujourd’hui), la capacité d’influer sur la tournure des rebellions Touaregs,
en étant le médiateur et le garant des accords de paix (1991 ; 2006 ; 2015) entre Bamako et
ces derniers. Alger, serait (si cela été avéré) également un influenceur, voire un « game
changer », s’il était prouvé que les groupes armés terroristes arrivent à se ravitailler en
produits de première nécessité à la frontière entre l’Algérie et le Mali.

Le rôle de puissance se matérialise parfois par la domination et/ou le leadership, éléments


sujets à la subjectivité et par voie de conséquence à la notion de représentation. En cela, les
discours (connus pour forger les imaginaires collectifs) en faveur d’une implication de
l’Algérie au Sahel, confèrent à l’Etat une forme de légitimité et d’attente envers lui. Le
panarabisme et le panafricanisme développés par Mouammar Kadhafi ont joué un rôle
mobilisateur et d’influence. Néanmoins, aujourd’hui, Kadhafi n’est plus et les réalités sahélo-

270 A l’époque du GIA, puis du GSPC, et depuis avec AQMI et Ansar Dine.
271 Entretien avec un diplomate malien en poste dans un pays sahélien, août 2012.
272 Mihoub Mezouaghi, ibid. introduction.

107
sahariennes ont drastiquement changé. Les réflexes analytiques et cognitifs ne suffisent plus à
délimiter et comprendre le rôle et l’influence joué par les différentes forces en présence.

La géographie et l’économie de rente (respectivement des facteurs objectifs et


conjoncturels) sont pour les deux puissances, en particulier pour l’Algérie, des facteurs de
puissance et d’influence. Sur le plan politique, diplomatique et économique les deux pays ont
choisi l’isolationnisme. Le modèle autocentré de l’Algérie a d’abord été voulu puis subi 273. Le
marché des hydrocarbures est, depuis quelques années, défavorable aux pays producteurs et
exportateurs de pétrole, contrairement au début du XXIème siècle. La diplomatie des deux
pays est fonction des bonnes grâces de leurs productions respectives. A l’époque les deux
pays, avec toute la realpolitik qui s’impose, ne manquent pas de prendre en route le wagon de
la mondialisation. La Guerre froide, bien que terminée, n’empêche pas les vieux réflexes de
refaire surface. La logique des pays importateurs de pétrole et de gaz est donc à la
diversification des partenaires afin d’éviter les dépendances trop visibles. Le cercle vertueux
lié aux hydrocarbures permet à l’Algérie de développer une diplomatie financière avec ces
voisins immédiats en annulant la dette de certains pays. La Mauritanie, le Mali et le Niger en
font partis. « L’Algérie a décidé d’annuler les dettes de 14 pays d’Afrique dont le montant est
de 902 millions de dollars274 ». Les réserves de changes engrangés par l’Algérie la mettent en
position de force. « Fort de ses réserves de change de 183 milliards $, l’Algérie est de plus en
plus courtisée par les institutions et les pays en quête « d’argent frais » 275 ».

L’Algérie et la Libye ont tous deux une histoire forte qui les lie à la problématique de la
sécurité et du terrorisme international. L’Histoire montre que les deux protagonistes se sont
retrouvés depuis 2011-2012 au cœur de la ré-articulation des forces islamistes et terroristes en
présence dans la bande sahélo-saharienne.

273 Mezouaghi, ibid. page 2.


274 Afrik.com, « L’Algérie annule la dette de 14 pays africains », 31 mai 2013, http://www.afrik.com/l-algerie-
annule-la-dette-de-14-pays-africains.
275 Agence Ecofin, « L’Algérie annule 3 milliards $ de dettes de 10 pays africains », 3 août 2012,
https://www.agenceecofin.com/gestion-publique/0308-6064-l-algerie-annule-3-milliards-de-dettes-de-10-pays-
africains.

108
b. L’Algérie et le Mali

L’Algérie et le Mali c’est tout avant tout 1 400 kilomètres de frontières. Depuis 1990, la
nature cyclique de la crise politique malienne qui oppose les gouvernements aux mouvements
rebelles Touaregs du nord, a conféré à l’Algérie un rôle de médiateur, renforçant son
entreprise de légitimation régionale et internationale, notamment face à la Libye de Kadhafi.
La crise de 2012 (dernier avatar de la mobilisation insurrectionnelle Touareg au Nord-Mali) a
une particularité en cela qu’elle s’est rapidement internationalisée, fragilisant de fait les
équilibres régionaux. C’est « sans doute un point d’inflexion dans les équilibres régionaux,
ouvrant à l’Algérie une fenêtre d’opportunité pour redéfinir ses relations avec les pays
limitrophes et plus globalement avec les puissances internationales 276 ». Nous nous
interrogeons, ici, sur la nature des relations qu’entretient l’Algérie avec les différents acteurs
maliens, en particulier les rebelles Touaregs et les groupes armés terroristes. Dans une
perspective historicisée, il s’agira de comprendre comment l’Algérie interagit avec les forces
en présence et l’impact sur la stabilité, pour un pays qui tente de rester, bon gré mal gré, un
acteur incontournable.

 L’Algérie et les rebelles Touaregs

L’Algérie considère une partie du Nord-Mali comme son arrière-cour. On entend souvent
dire que Tamanrasset est la capitale de la région de Kidal. Le sud algérien est stratégique pour
Alger, où vivent 50 000 Touaregs277. Pour un ancien diplomate basé à Bruxelles, l’Algérie
pousse toujours pour plus de décentralisation mais reste opposée à l'indépendance des
Touaregs. Une décentralisation qui réduit au minimum la présence de l'Etat dans la région de
Kidal. De fait, la région de Kidal est une province informelle de l’Algérie 278. Le commerce
transsaharien est une activité transfrontalière entre l’Algérie et le Mali. Elle est, selon
l’OCDE, « très largement sous-estimée par les statistiques officielles 279 ». « L’ensemble de
ces activités représente une part significative de l’économie locale « réelle » du Septentrion
malien ; sans doute le principal secteur économique de la région de Kidal » (Bossard, ibid.).

276 Mihoub Mezouaghi, ibid. page 1.


277 Le Monde avec l’AFP, « Un chef touareg algérien s'oppose à une intervention militaire étrangère dans le
nord du Mali », 29 octobre 2012, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/10/29/un-grand-chef-touareg-
algerien-s-oppose-a-une-intervention-militaire-etrangere-dans-le-nord-du-
mali_1782656_3212.html#Tr0Qw0yMrt6hJXdm.99.
278 Echanges par email, 11 mars 2018.
279 Laurent Bossard, op cit. page 30.

109
L’Algérie ferme-t-elle les yeux sur les activités de commerces transfrontaliers ? le cas échéant
quelles en sont les conséquences ? Pour Anouar Boukhar280, le gouvernement a favorisé une
approche du « laisser-faire », contribuant de fait à faire de la contrebande une activité
majeure dans la région du sud du pays. Cette stratégie s’est révélée payante pour gérer la
situation économique et sociale d’une région peu favorisée par les activités de rente en
hydrocarbure. Mais, l’avènement des printemps arabes, a fragilisé cet équilibre selon
Boukhars : « The shortcoming of Algeria’s lax management of its borderlands came after
2011 » (ibid). Le maintien à distance des régions lointaines des capitales a permis aux groupes
armés d’utiliser et d’apprivoiser ces espaces pour en faire leur terrain de jeux. Cette
marginalisation des espaces et des populations y vivant fragilise à terme la sécurité des Etats
et de leurs voisinages immédiats.

 Algers et Iyad Ag Ghali

« Après avoir longtemps réprimé les Touaregs aux côtés de l’armée malienne, Alger s’engage
en effet, dans une stratégie d’infiltration281 » des mouvements rebelles au Mali voisin. En ce
sens, les défenseurs du dialogue avec une personne comme Iyad Ag Ghali, pourrait avoir pour
conséquence de donner davantage de pouvoir et d’influence à l’Algérie qui traite avec le
personnage depuis de longues années. « Ainsi, proposer d'ouvrir le dialogue à Iyad, comme le
suggèrent certains, pourrait conduire à une situation où 'Algérie contrôlerait de facto la
région à travers Iyad282 ». Officiellement, Alger dit ne pas avoir de contacts avec le leader
d’Ansar Dine. En réalité, les services de sécurité se targuent, auprès de leurs homologues
d’être en capacité de « gérer » Iyad Ag Ghali283. « Sous François Hollande, certains
responsables français estimaient déjà que le pouvoir jouait un jeu ambigu avec le fondateur
d’Ansar Eddine. Pour étayer leurs propos, ils citaient le nom de plusieurs personnalités
soupçonnées de jouer les émissaires, comme Ahmada Ag Bibi, réputé proche d’Iyad Ag Ghaly
et élu député de la circonscription d’Abeïbara sous les couleurs du Rassemblement pour le
Mali (RPM, au pouvoir) » (JA, ibid.).

280 Anouar Boukhar, « Les rebords fragiles du Maghreb », Bulletin de la sécurité africaine N°34, Africa Centre
for Strategic Studies (ACSS), 4 avril 2018, https://africacenter.org/fr/publication/les-rebords-fragiles-du-
maghreb/.
281 Nicolas Beau, « Iyad Ag Ghali, terroriste et faiseur de paix », https://mondafrique.com/lombre-diyad-ag-
ghali-plane-projet-de-paix-mali/.
282 Echanges par email, op cit.
283 Entretiens, Nouakchott, juillet/août 2012.

110
La diplomatie algérienne s’est, dès 1991, imposée comme principale interlocutrice dans la
gestion de la rébellion Touareg, biais via lequel l’Algérie développera d’étroites relations avec
Iyad Ag Ghali. Cette période de rébellion au Mali correspond au début d’une période sombre
pour l’Algérie, la décennie noire. Alger doit gérer une mobilisation du Front Islamique du
Salut (FIS), prêt à remporter les élections, des revendications berbères dans le sud du pays et
une rébellion Touareg qui sévit par-delà ses frontières, au Mali. C’est dans ce contexte
périlleux, au sortir de la Guerre froide, que l’Algérie entend jouer un rôle de premier ordre
dans la crise qui oppose rebelles Touareg et le gouvernement central de Bamako. Pour Alger,
il n’est pas envisageable de laisser un foyer d’instabilité se développer à son flanc sud ; une
instabilité qui pourrait éveiller des appétits dans une région peuplée également de populations
Touaregs.

c. Algérie, AQMI, guerre contre le terrorisme

A travers le prisme de la guerre contre la terreur, Alger entend asseoir son leadership
politique, diplomatique et sécuritaire dans l’espace sahélo-saharien. Pour ce faire, elle entend
contrer l’implication croissante d’acteurs extérieurs, tels que l’Union européenne, qu’elle
perçoit comme le cheval de Troie de la France. L’intervention de la France en janvier 2013 est
en cela un revers pour Alger.

Les relations entre le pouvoir algérien et le rebelle Touareg devenu djihadiste (Iyad Ag Ghali)
interroge sur la nature des relations qu’Alger peut entretenir avec d’autres acteurs au sein de
la mouvance islamiste radicale. Les risques pris par Alger, dans les années 1990 avec le GIA
et le GSPC, ont-ils amené la puissance régionale à changer de stratégie vis-à-vis d’AQMI, à
partir des années 2006-2007 ? Qu’en est-il aujourd’hui ? L’Algérie a-t-elle encore la capacité
d’intervenir en tant que médiateur ?

L’Algérie semble nier l’existence de connexions entre les groupes islamistes nés en Algérie et
l’organisation d’AQMI. Pour les autorités, AQMI est un groupe terroriste motivé par des
idéologies extrémistes ; ce qui contraste avec l’analyse des Etats sahéliens qui mettent en
avant la nature criminelle de l’organisation284. Pourtant, les chefs d’AQMI sont algériens…
L’intérêt d’Alger est de maintenir la pression sur la communauté internationale et sur les pays

284 Laurence Aïda Ammour, ibid. page 2.

111
voisins en démontrant que la menace est réelle, sous-entendant que son rôle est essentiel pour
éradiquer les menaces qui pèsent sur l’ensemble sous régional. « Algeria seems keen to
maintain perceptions of an ongoing threat of terrorism to further its own self-interests285 ».

Depuis 2001, l’Algérie octroie des moyens considérables à ses armées. Entre 2006 et 2009, le
budget de l’armée a triplé, atteignant quasiment les 5,5 milliards de dollars. C’est le deuxième
budget militaire en Afrique, après l’Afrique du Sud, le premier au Maghreb et le neuvième
dans le monde (Aïda Ammour, p 6). Le premier fournisseur d’Alger est Moscou286.

 La relation Alger/Washington, ligne directe de la GWOT au Sahel ?

La stratégie de coopération de Washington avec l’Algérie s’articule autour de deux


prérogatives que Washington s’efforce de garder en équilibre. Il s’agit, d’une part, de la
collaboration en matière de contre-terrorisme et d’autre part, des enjeux économiques
(ouverture de l’économie algérienne) à l’image des opportunités que représentent les secteurs
porteurs du gaz et du pétrole287. Ce deuxième aspect est tout aussi important que l’Algérie fait
l’objet de convoitises de la part de concurrents directs des Etats-Unis. Il s’agit notamment de
la Chine et de la Russie (également très présente dans le secteur de la sécurité et de
l’armement en Algérie). En 2006, le rapprochement entre l’Algérie et la Russie s’illustre à
travers la signature d’importants contrats d’armements russes mais surtout « le resserrement
des liens entre les grandes compagnies pétrolières et gazières russes et Sonatrach pour
l’exploitation des hydrocarbures algériens288 ».

A partir de 2011 (printemps arabes, puis la crise malienne), la relation entre les deux pays
peut prendre une nouvelle tournure bien que l’Algérie ne semble montrer aucun
infléchissement sur sa stratégie politique et sécuritaire, en relation avec son voisinage à l’est
(Libye, Tunisie) et au sud (pays sahéliens). L’Algérie, depuis le 11 septembre, est dans une
logique de collaboration avec les Etats-Unis. Pour autant, décide-t-elle de se laisser influencer
dans ses choix et priorités stratégiques ? Rien n’est moins sûr. Son manque d’ouverture à
l’international contraint l’Algérie dans sa capacité d’influence sur le Sahel et, in fine, dans sa
capacité à devenir une puissance régionale incontestée.

285 Oladiran Bello, ibid. page 12.


286 En 2006, l’Algérie et la Russie signent un contrat d’équipements pour la somme de 7,5 milliards de dollars.
287 Alexis Arieff, « Algeria: current issues », Congressional Research Service, 18 th January 2013.
288 Guèze, Mellah, ibid page 54.

112
La globalisation de la lutte contre le terrorisme, après le 11 septembre 2001, est une aubaine
pour l’Algérie qui voit Washington lui tendre les bras pour assurer la stabilité du Maghreb et
de l’espace sahélo-saharien. Une véritable opportunité pour Alger de faire de son histoire de
la décennie noire une rente politique, diplomatique et sécuritaire et se positionner comme un
interlocuteur incontournable. Le régime bâtit sur la coercition et l’hyper présence du DRS n’a
qu’à dérouler son savoir-faire. Comme nous le mentionnions antérieurement, « AQMI est
devenu l’ennemi utile qui permet à Alger de justifier sa politique sécuritaire et ses relations
avec des puissances comme les Etats-Unis » (voir supra). En moins d’une décennie, le
montant des exportations de matériel militaire des Etats-Unis en Algérie a atteint les 800
millions de dollars289.

Moins de trois ans après les attentats du 11 septembre, les Etats-Unis se mobilisent pour
renforcer leur coopération avec l’Algérie sur le plan sécuritaire. Nous sommes quatre ans
avant la création de l’AFRICOM. « Dès mars 2004, lors d’une visite en Algérie, le général
Charles Wald, commandant en chef adjoint des forces américaines en Europe (EUCOM),
affirmait que des membres d’Al-Qaida tentaient de s’établir « dans la partie nord de
l’Afrique, au Sahel et au Maghreb. Ils cherchent un sanctuaire comme en Afghanistan,
lorsque les Talibans étaient au pouvoir. Ils ont besoin d’un endroit stable pour s’équiper,
s’organiser et recruter de nouveaux membres290 ». Washington développe alors les mêmes
schémas doctrinaux et militaires que pour l’Irak et l’Afghanistan. Pour les Etats-Unis,
« l’Algérie est un partenaire crucial pour s’occuper d’AQMI » et pour sortir de la crise
malienne291. Selon certains, la prise d’otages de touristes occidentaux dans le Sahara algérien
en 2003 aurait considérablement rapproché américains et algériens.

Dès janvier 2012, alors que la crise malienne en est encore à ses balbutiements, le Ministre
des Affaires étrangères algérien, Mourad Meldeci, se rend aux Etats-Unis pour rencontrer
Hillary Clinton (Secrétaire d’Etat) et le Secrétaire Général des Nations-Unies. Peu d’éléments
filtrent mais l’on peut imaginer l’enjeu de cette mission de travail au moment où le Nord-Mali
vit une situation relativement fragile sur le plan sécuritaire.

289 Aïda Ammour, p 6


290 Salima Mellah, « Algérie 2003 : l’affaire des « otages du Sahara », décryptage d’une manipulation », 22
septembre 2007, Algeria-Watch, http://www.algeria-watch.org/fr/aw/otages_sahara.htm.
291 Le Monde avec l’AFP, « Un chef touareg algérien s'oppose à une intervention militaire étrangère dans le
nord du Mali », 29 octobre 2012, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/10/29/un-grand-chef-touareg-
algerien-s-oppose-a-une-intervention-militaire-etrangere-dans-le-nord-du-
mali_1782656_3212.html#IYs8Oydrxm9zwI8J.99.

113
 Alliances et isolationnisme

Les paradoxes de l’Algérie se manifestent par sa participation à de nombreuses organisations


et foras internationaux, tout en assurant, dès qu’elle le peut, l’immobilisme. L’Algérie a
toujours craint la création d’alliances régionales dont elle serait exclue292. Dans son action
diplomatique, Alger prend le soin de toujours garder en constance deux éléments :
l’éloignement de la France, sur le plan international et la mise à l’écart du Royaume du
Maroc, à l’échelle régionale293. Sur le plan politique et idéologique, le régime est caractérisé
par son inflexibilité, presque dogmatique, postindépendance. Les réalités et le contexte du
monde bipolaire de la Guerre froide tapissent encore les cerveaux des décideurs algériens,
pour encore que l’on puisse véritablement savoir qui gouverne en Algérie. Le pays, bien que
stable, est figé.

L’Algérie, bien aidée par les Etats-Unis, a toujours essayé de centraliser la guerre contre le
terrorisme au Sahel. Pour Laurence Aïda Ammour, la création du Comité d’Etat-Major
Opérationnel Conjoint294 (CEMOC), dans le cadre de l’initiative des pays du champ, est en la
preuve. L’initiative visait à coordonner les efforts en matière de sécurité, « tout
particulièrement la lutte contre le terrorisme et le crime organisé. C’est le premier dispositif
de sécurité régionale à dimension opérationnelle295». Le CEMOC n’a jamais véritablement
pris son envol malgré quelques exercices communs entre les armés de la région 296. C’est une
coquille vide que les algériens s’efforcent de garder sous leur contrôle, à l’abri d’éventuels
partenaires qu’Alger considèrerait comme trop intrusif dans la sécurité de la région. Le
CEMOC ne verra jamais la mise en œuvre opérationnelle (75 000 hommes), qu’on lui
prédestinait297. Il existe, mais vivote et reste essentiellement limité à quelques réunions
régionales, via la participation des points focaux des pays concernés.

292 Laurence Aïda Ammour, ibid. page 3.


293 Alger observe particulièrement la relation qu’entretient la République Islamique de Mauritanie (RIM) avec
le Maroc. Voir Philippe Marchesin, « Tribus, ethnies et pouvoir en Mauritanie », Karthala, 1992.
294 Le CEMOC, créé en avril 2010 à Tamanrasset, regroupe les pays du champ (Algérie, Mauritanie, Mali,
Niger). Ce commandement militaire est associé à deux autres mécanismes, le CAERT (Centre Africain d’Etudes
et de Recherche sur le Terrorisme) de l’Union Africaine, basé à Alger et l’Union de Fusion et de Liaison (UFL),
également basé à Alger mais qui regroupe huit Etats, contrairement au CEMOC qui n’en regroupe que quatre.
Les quatre pays supplémentaires associés à l’UFL sont : Le Burkina Faso, la Libye, Nigeria, Tchad.
295 Abdennour Benantar, « Sécurité aux frontières : Portée et limites de la stratégie algérienne », L’Année du
Maghreb, 14 | 2016, 147-163.
296 En juin 2011, les forces spéciales de l’Algérie, du Mali et du Niger procèdent à leur premier exercice
commun sur leurs frontières communes.
297 Laurence Aïda Ammou, ibid. page 3.

114
Lors du déclanchement de la crise malienne en 2012, l’Algérie était farouchement opposée à
une intervention de la CEDEAO alors qu’elle condamnait officiellement la présence des
islamistes dans le septentrion malien298. Cette position est soutenue notamment par des
dignitaires Touaregs de la région de Tamanrasset. Mahmoud Guemama, élu de Tamanrasset,
« s'est prononcé contre une intervention militaire étrangère dans ce pays voisin, dans un
entretien publié lundi 29 octobre par le quotidien arabophone Elkhabar. "Ce que demandent
les Etats-Unis et la France va causer beaucoup de problèmes, et nous, dignitaires de
l'Ahaggar [région où vivent les Touareg algériens], demandons à l'Algérie de continuer à
s'opposer à une intervention militaire étrangère et à privilégier le dialogue" (…)299 ». Alger
finira par infléchir sa position sur l’intervention de la CEDEAO sans pour autant proposer de
participer militairement300.

Sur le plan international, l’Algérie participe de manière relativement active au Global


Counter-Terrorism Forum301 (GCTF), un forum international regroupant vingt-neuf (29)
Etats, plus l’Union européenne, dont la vocation est de réduire la vulnérabilité des populations
au terrorisme. Cette approche par la sécurité humaine est essentiellement le fruit de la
diplomatie américaine (Département d’Etat), dont l’impact est, somme toute, modeste. Le
GCTF focalise son action sur cinq points 302 qui se matérialise par cinq groupes de travail. A
travers ces groupes de travail, le GCTF tente de favoriser les échanges et la collaboration
entre praticiens, experts et acteurs de la société civile. L’Algérie co-anime le groupe de travail
sur l’Afrique de l’Ouest303 - Capacity Building in the West African Region Working Group -
avec le Canada. Ce forum international informel a été créé en 2011 en tant que plateforme
dédiée au contre-terrorisme pour répondre aux enjeux du terrorisme au XXIème siècle, en
impliquant renforçant les capacités des acteurs civils liés au contre-terrorisme. Malgré la
limite des actions menées jusque-là, il faut saluer la volonté du GCTF de favoriser une

298 Rappelons que l’Algérie finira par collaborer avec la France en acceptant le survol de son territoire, dès le
début des opérations de Serval, en janvier 2013.
299 Le Monde avec AFP, « Un chef touareg algérien s'oppose à une intervention militaire étrangère dans le nord
du Mali », 29 octobre 2012, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/10/29/un-grand-chef-touareg-algerien-s-
oppose-a-une-intervention-militaire-etrangere-dans-le-nord-du-
mali_1782656_3212.html#Tr0Qw0yMrt6hJXdm.99.
300 Le Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA) refuse également de s’allier avec la CEDEAO
et avec les FAMA craignant des exactions contre les populations de la région.
301 Pour plus d’information, voir : https://www.thegctf.org/.
302 Les axes de travail du GCTF sont les suivants: « Countering Violent Extremism (CVE) », « Criminal Justice
and Rule of Law », « Foreign Terrorist Fighters (FTF) », « Capacity-building in the East Africa Region »,
« Capacity-building in the West Africa Region ».
303 Le groupe de travail sur l’Afrique de l’Ouest a pris le relais du groupe de travail sur le Sahel pour élargir les
perspectives du GCTG dans la région. Le nouveau working group (WG) a vu le jour en septembre 2017.

115
approche décloisonnée, civile, internationale, dotée d’une vision et un plan d’action à long-
terme.

116
II - La République Islamique de Mauritanie et le Niger dans l’équation sahélienne.

1. La Mauritanie : entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne

a. Tantôt incubateur tantôt persécuteur - un adversaire de taille pour AQMI

La République Islamique de Mauritanie est un « Etat-frontière304 » entre l’Afrique du Nord et


l’Afrique sahélo-saharienne ; un Etat majoritairement arabophone et dont les spécificités n’ont
d’égales dans son voisinage immédiat. « Ce petit pays désertique, sous-peuplé et isolé305 »
n’est en vérité pas si éloignée et déconnectée du reste de la sous-région. Il est au contraire au
cœur des enjeux géopolitiques. « Son emplacement lui confère un rôle-clé et historique dans
les processus régionaux notamment de radicalisation306 ».

Bâtie sur une dune, la ville de Nouakchott devient, en juin 1957, trois ans avant
l’indépendance, le premier point d’ancrage territorial de la capitale et de l’Etat mauritanien.
« Le Conseil de gouvernement mauritanien prend sa première décision : rapatrier son chef-
lieu, jusqu’alors établi à Saint-Louis au Sénégal307 ». La première pierre est posée le 5 mars
1958. Le général de Gaulle effectue sa première visite en Mauritanie 308 en 1959.
L’indépendance est proclamée par Moctar Ould Daddah le 28 novembre 1960 « dans un
hangar, construit pour l’occasion (…), faute de bâtiment en dur assez grand309 ». A l’époque
Nouakchott est peuplée d’environ 5000 habitants. La première Mosquée fuit construite en
1960.

304 Zekeria Ould Ahmed Salem (Sous la direction de), « Les trajectoires d’un État-frontière : Espaces, évolution
politique et transformations sociales en Mauritanie », Dakar, Codesria, 2004.
305 Zekeria Ould Ahmed Salem, « les trajectoires de l’islamisme en Mauritanie », op cit. p 636.
306 Ahmed Salem, ibid. p 637.
307 Laura Martel, « Nouakchott, une capitale sortie des sables », RFI, 27 novembre 2011,
http://www.rfi.fr/afrique/20101127-nouakchott-une-capitale-sortie-sables.
308 « Devenue colonie en 1920, la Mauritanie, ainsi appelée depuis la conquête française de l’intérieur du pays,
est rattachée à l’Afrique occidentale française. Elle est administrée depuis Saint-Louis, conjointement avec le
Sénégal (colonie de Mauritanie-Sénégal) », Laura Martel, ibid.
309 Ibid.

117
b. La stratégie mauritanienne de lutte contre le terrorisme

Après l’Algérie, la Mauritanie est le pays qui subit le plus d’attaques terroristes, dans la
première décennie des années 2000. Pays carrefour entre l’Afrique du Nord et de l’Afrique de
l’Ouest, la Mauritanie est considérée depuis plusieurs années comme le maillot fort de la lutte
contre le terrorisme islamiste, dans la région saharo-sahélienne. Le pays, dont le régime est
partiellement issu de l’armée, est stable malgré des fragilités de plusieurs types. Pour Anouar
Boukhars, ces « domaines d’insécurité » sont au nombre de cinq : 1) un climat politique à
enjeux, 2) une situation économique qui se dégrade, 3) des tensions socio-politiques basées
sur des divisions ethno-raciales historiques, 4) une augmentation de la radicalité de
mouvements sociaux, 5) la menace interne liée au militantisme (comprendre les accointances
avec le militantisme lié de prêt ou de loin à la nébuleuse d’AQMI et à l’extrémisme
violent310). « Au sein des pays du Sahel, la position géopolitique et géostratégique de la
Mauritanie est d’autant plus cruciale que périlleuse. Longtemps considérée comme trait
d’union entre l’Afrique occidentale et le Maghreb, la Mauritanie reste fortement tributaire
des écarts disproportionnés entre la géographie de son histoire et l’histoire de sa géographie.
Étant le plus grand portail du Sahel sur l’Atlantique avec ses 754 km de côtes, sa superficie
surdimensionnée de plus d’un million de km², ses reliefs difficiles et accidentés, ses
labyrinthes sahariens à faible densité humaine, la Mauritanie est par excellence le pays le
plus fragile et le moins contrôlable de la région 311 ». Pourtant, il est le plus stable depuis bien
des années.

 La coopération avec la France

En 2010, devant les ambassadeurs de France, le président Sarkozy insistait sur le rôle de
premier ordre que la Mauritanie joue dans la lutte contre le terrorisme au Sahel (trouver la
référence). En 2009, « le président mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz, recevait des

310 “Five domains of insecurity have emerged as especially critical: a challenging political climate marked by
unresolved tensions between the president and the opposition; a deteriorating economic outlook filled with
considerable uncertainty; the hardening of socio-political tensions rooted in historical ethno-racial divisions;
the growing radicalization of social movements; and the threat of internal militancy. These five factors reinforce
each other, creating a vicious circle that must be broken in order for the country to avoid destabilization ”,
Anouar Boukhars, “As Threats Mount, Can Mauritania’s Fragile Stability Hold?” World Politics Review (WPR),
16th June 2016, consulté le 27 juin 2016, http://www.worldpoliticsreview.com/articles/19084/as-threats-mount-
can-mauritania-s-fragile-stability-hold.
311 Mohamed Saleck, « Sahel : une géopolitique de l’invisible ! », 21 décembre 2010,
https://kassataya.com/2010/12/21/sahel-une-geopolitique-de-linvisible/

118
experts militaires français, puis le chef d’état-major des armées, le général Georgelin. Ces
visites ont été suivies de la vente d’équipements et de l’envoi de formateurs français 312 ».
Avec la croissance de la menace terroriste au Sahel, la Mauritanie est devenue un partenaire
privilégié de la France et des Etats-Unis. La coopération entre la RIM et Paris est duale.
D’une part, les projets culturels et de développement. D’autre part, la coopération sécuritaire
et militaire. La France est le premier partenaire bilatérale de la République Islamique de
Mauritanie. La Mauritanie « fait partie des 19 pays prioritaires de l’aide au développement de
la France313 ».

Les visites officielles sont régulières, sans pour autant que cela soit au plus haut niveau de
l’Etat. Un président français ne s’est pas rendu officiellement en Mauritanie depuis la dernière
visite de Jacques Chirac en 1997. Le président Macron devait se rendre en Mauritanie au
printemps ; voyage finalement reporté au début de l’été 2018. Les relations entre le président
Hollande et le président Aziz auraient été fragiles selon certains témoignages. Ce dernier
« nourrissait plusieurs griefs contre la France, qui, selon lui, maintenait son pays en zone
rouge pour les touristes et privilégiait financièrement le Sénégal, le Mali et le Niger 314 ».

 La Mauritanie s’attaque aux idéologies radicales de l’islamisme

Bon nombre d’experts considèrent que la Mauritanie est un pays qui flirte avec le salafisme et
avec toute sorte d’acteurs agissant entre la Mauritanie, à l’Est, et le Nord-Mali. Parallèlement,
la Mauritanie développe une importante coopération avec des partenaires extérieurs - la
France en particulier. En 2011, lors du discours devant les ambassadeurs, Nicolas Sarkozy
insistait sur l’importance du rôle joué par la Mauritanie, sur qui la France s’appuie au Sahel.
L’Ambassadeur de France en RIM (janvier 2018) ajoute que la Mauritanie est un partenaire
stratégique315, que le dialogue entre les deux présidents est régulier ces derniers mois. Il
n’oublie pas de féliciter le rôle de la Mauritanie dans le leadership exercé dans la création du
G5 Sahel et dans sa contribution à la paix et à la sécurité sur le continent (crise gambienne).

312 Antonin Tisseron, ibid. p 113.


313 Pour plus d’information, voir : https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/mauritanie/la-france-et-la-
mauritanie/.
314 Jeune Afrique, « Mauritanie-France : Macron attendu à Nouakchott pour parler du G5 Sahel avec Aziz », 19
février 2018, consulté en mars 2018, http://www.jeuneafrique.com/mag/532367/politique/mauritanie-france-
macron-attendu-a-nouakchott-pour-parler-antiterrorisme-avec-aziz/.
315 Alakhbar, « Mauritanie : l’accord d’association avec la CEDEAO, très prometteur (Ambassadeur de
France) », 19 janvier 2018, http://www.fr.alakhbar.info/13269-0-Mauritanie-laccord-dassociation-avec-la-
CEDEAO-tres-prometteur-Ambassadeur-de-France.html.

119
Au-delà de ce discours bien policé d’un diplomate en poste, certains évoquent les difficultés
de travailler avec Nouakchott : « Cela a toujours été compliqué avec la Mauritanie », assène
un ancien haut fonctionnaire passé par la Commission et par le SEAE 316». A travers sa
stratégie de sécurité et de développement pour le Sahel, Bruxelles insiste sur le rôle de la
société civile dans la prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent, alors que les
mauritaniens semblent généralement plutôt réfractaires à l’idée d’une collaboration avec les
organisations de la société civile. Pour certains « la société civile n’existe pas dans notre
pays317 ». En matière de lutte contre la radicalisation, la Mauritanie a développé sa propre
stratégie, à partir des années 2009, 2010, sans l’appui de partenaires extérieurs. C’est
d’ailleurs le seul pays, à cette époque, qui organise des conférences et tables rondes autour
d’Oulemmas, de représentants de la société civile, de fonctionnaires et d’experts nationaux,
sur les défis de la prévention et de la lutte contre la radicalisation. L’approche mauritanienne
est particulièrement nationaliste, en la matière. Sur ces sujets, la Mauritanie ne sollicite guère
l’appui technique et financier des partenaires. « Le président lui même semble réfractaire,
voire agacé, par l’attitude de certains partenaires internationaux 318 ».

316 Echanges informels, janvier 2018.


317 Entretien avec un ancien diplomate mauritanien, Nouakchott, janvier 2013.
318 Entretien avec un ancien officier supérieur français, résidant en Mauritanie, Bruxelles, printemps 2014.

120
2. Le Niger face à l’incertitude régionale : un pays à la culture sécuritaire exposé ?

La République du Niger est un vaste pays du Sahel enclavé en Afrique occidentale avec le
port le plus proche situé à 1.000 km (Cotonou au Bénin) ; il couvre une superficie de
1.267.000 km² dont les trois quarts sont quasi désertiques ou désertiques319.

Le Niger et la Mauritanie, plutôt que le Mali, ont depuis des années mis l’accent sur la lutte
armée contre les initiatives violentes et extrémistes d’AQMI dans la sous-région. En pays
maure, il a fallu que le gouvernement et l’Etat plus largement subissent quelques revers entre
2005 et 2009 pour durcir le ton et devenir un partenaire de choix pour la France et les Etats-
Unis dans le domaine du contre-terrorisme. Le Niger, malgré sa capacité à résoudre de
manière non-violente l’irrédentisme Touareg, a suivi le chemin de Nouakchott en affrontant
militairement la menace terroriste islamiste. Aujourd’hui, la capitale nigérienne est devenue
un centre névralgique de l’opération Barkhane au Sahel, tout en accueillant également une
base de drones américains, sur son territoire. Malgré ces stratégies, les limites de l’approche
sécuritaire et militaire (bien que nécessaire) sont criantes. Revenons plus en détail sur
l’évolution de cette doctrine, à travers l’exemple de deux pays singulièrement différents.

Alors que la Mauritanie n’a pas été inquiété sur son territoire par la menace terroriste depuis
plusieurs années (2009 après l’attaque contre l’Ambassade de France à Nouakchott), le Niger
est aujourd’hui exposé sur le plusieurs flans. AQMI au à l’Ouest et au Nord, Boko Haram au
Sud et Daesh sur le front libyen. En mai 2013, le Niger allait subir plusieurs attaques
simultanées. Une à Agadez et une à Arlit. Pour l’Institute for Security Studies (ISS), trois
raisons expliquent le « réflexe militaire » du gouvernement : « Premièrement, il découle d’une
logique longtemps établie par les autorités du pays surtout depuis l’insurrection armée du
Mouvement nigérien pour la justice (MNJ) en 2007. Deuxièmement, il s’inscrit dans la
logique républicaine d’une armée éminemment présente sur la scène politique mais souvent
soucieuse d’assumer son rôle de garante de la souveraineté et de l’intégrité territoriale du
pays. Troisièmement, ce réflexe met en évidence la nécessité d’initiatives de prévention –
capacité des institutions républicaines et surtout de l’armée à répondre aux menaces qui
pèsent sur la sécurité nationale - face aux enjeux sécuritaires de la région ».

319 Moulaye Hassane, Marthe Doka, Oumarou Makama Bawa, « Etudes sur les pratiques de l’islam au Niger »,
DANIDA, rapport provisoire, avril 2006, Niamey, p 9.

121
a. Un pays fragile mais résilient

 Au cœur de la matrice régionale

Depuis quelques années et de manière croissante, le Niger est dans l’œil du cyclone et subit
des attaques sur plusieurs fronts. Entre 2001 et 2012, le Niger a été touché à trente-cinq (35)
reprises par le terrorisme (Aïda Ammour, p 5). La région de Diffa (sud-est est en état
d’urgence, conséquence des infiltrations de Boko Haram dans la région du bassin du Lac
Tchad. Au nord de Niamey, en remontant le fleuve Niger en direction du Mali, la région de
Tillabéri et plus à l’Est, en direction d’Agadez, la région de Tahoua, sont des régions
exposées aux infiltrations terroristes, à partir de 2013 et manière considérable depuis 2017-
2018.

Carrefour de plusieurs zones de tensions et d’activités criminelles et djihadistes, le Niger est


au cœur de tous les défis et de la matrice sahélienne. Avant toute idée et perspectives
sécuritaires, le véritable enjeu de stabilité est démographique. L’Ambassadeur Jean-Marc
Châtaigner, envoyé spécial de la France pour le Sahel, nous rappelle qu’en 1960 le Niger
comptait 3,5 millions d’habitants, contre 20 millions en 2017, pour une prévision de 50
millions en 2050320. A l’image de la ville de Zinder où la jeunesse représente 70% et le taux
de scolarité est le plus bas du pays, le défi démographique s’illustre à travers « une grave
crise de l’emploi et la difficile insertion sociale d’une masse importante de jeunes adultes et
adolescents (…)321 ».

Sur le plan militaire et sécuritaire il noue des partenariats stratégiques avec la France,
l’Allemagne, les Etats-Unis, l’Union européenne. La région d’Agadez est de plus en plus
convoitée par les partenaires extérieurs, notamment pour des bases avancées de drones, en
relai des bases présentes dans la capitale. Sur le plan économique et commercial, le Niger
associe sans difficultés des partenariats avec les pays occidentaux, la Chine, etc. Depuis
quelques années, le Niger est au cœur de la problématique migratoire. « De par sa position
géographique et géopolitique, il s’est vu assigner un rôle de premier plan dans l’application

320 Jean-Marc Chataigner, « Sécurité et développement au Sahel : enjeux et perspectives d’une approche
intégrée pour le retour à une paix durable », https://www.linkedin.com/pulse/s%C3%A9curit%C3%A9-et-
d%C3%A9veloppement-au-sahel-enjeux-dune-pour-le-chataigner/, consulté le 10 janvier 2018.
321 Timbuktu Institute, « Niger : Publication d'une nouvelle étude sur les jeunes et l'extrémisme violent dirigée
par Timbuktu Institute », http://timbuktu-institute.org/component/k2/item/187-niger-publication-d-une-nouvelle-
etude-sur-les-jeunes-et-l-extremisme-violent-dirigee-par-timbuktu-institute, 11 mars 2018.

122
de la guerre contre les migrants. En effet, le Pays s’est doté d’une loi contre le trafic humain
et des migrants qui pas par hasard a été approuvée en 2015322 ».

Climats et Voyages, https://www.climatsetvoyages.com/climat/niger, juin 2018.

Ces deux régions subissent de plein fouet les dynamiques transrégionales des groupes armés.
Au-delà des violences perpétrées par des groupes islamistes radicaux affiliés de près ou de
loin à AQMI et/ou à l’Etat Islamique. En 2013, les attaques sur Agadez (23 morts) et Arlit (1
mort) laissaient entendre que la situation sécuritaire n’était pas (ou plus) au beau fixe. Mais
au-delà des attaques perpétrées le plus inquiétant reste la capacité des groupes islamistes à
infiltrer les communautés et les populations locales. Pour Sebastian Elischer, le Niger doit être
appréhendé en fonction des facteurs endogènes et exogènes. Selon lui, les groupes djihadistes
ne risquent pas de gagner davantage de terrain sur le territoire national. Ni plus que les
communautés Touareg et les groupes sunnites conservateurs ne posent un réel problème de
déstabilisation au gouvernement. « Foreign-based jihadist groups such as Al-Qaeda in the
Islamic Maghreb (AQIM) and Boko Haram will continue to threaten Niger’s domestic
stability. However, these groups are unlikely to make further inroads into Nigerien territory.
The Tuareg community and conservative Sunni groups are unlikely to rise up against the state

322 Mauro (blog), « La guerre perdue du Sahel », Médiapart, 9 janvier 2018.

123
as both are well integrated into the political and societal landscape323». Pour le chercheur, la
véritable menace émane de l’incapacité de l’Etat nigérien à transformer les gains macro-
économiques en croissance et en intégration sociale bénéficiant aux plus pauvres 324. Sur le
plan démocratique, l’analyse de Elischer corrobore avec le « feedback » que nous obtenons
depuis plusieurs années sur le terrain. Même si la réélection du président Issoufou ne semble
pas être entachée de mauvais fonctionnements, il semblerait que le régime durcisse le ton vis-
à-vis des journalistes et de certaines organisations de la société civile. Considéré par un
maillon fort de la lutte anti-terroriste au Sahel et dans la région du Bassin du Lac Tchad, le
Niger a recours à des mesures autoritaires qui fragilisent l’avenir de ce gouvernement.

 Le Niger et l’intervention française au Mali

Pour le Niger, Serval est un point de rupture entre deux équilibres, deux temporalités dans son
rapport à l’extrémisme violent et au terrorisme islamiste. L’éclatement des GAT est une
réalité pour l’ensemble des pays de la sous-région. C’est particulièrement réel et concret au
Niger. Depuis 2017, « les zones comme Tondikiwindi, Banibangou, Abala, In Tirzawane,
HolHamani, Tongo Tongo sont contrôlées par les hommes d’Abou Walid. Et d’ajouter que «
ses généraux réclament des impôts aux populations »325 ». Pour le ministre actuel de la
défense, Kalla Moutari, « la grosse crise, aujourd'hui, c'est l'ouest. Autant le Nigeria s'est
ressaisi contre Boko Haram et le Niger peut s'occuper de ses affaires, autant au Mali ça se
complique. On n'a aucun interlocuteur de l'autre côté, il n'y a pas d'État, juste des terroristes
et des trafiquants326 ». Le Nigeria, bien que la problématique de Boko Haram soit
considérable, est à deux (2) jours et demi de voiture de Niamey. Le Mali est, quant à lui, à
quatre (4) heures327. La menace essentielle du Niger semble essentiellement être liée,
aujourd’hui, au MUJAO. 2013 est également l’année où les tensions entre certaines
communautés Peul et Touareg se sont dégradées. Au moins de novembre une dispute tourne
mal entre un jeune peul et un chef Touareg pour une histoire d’argent. Chassé et humilié, le
jeune Peul revient armé d’une Kalachnikov. Il tue le chef Touareg et blesse sa femme. La
victime serait en réalité l’oncle d’un puissant chef de guerre malien. Les représailles ne

323 Elisher, S. (2018), “Defying the Odds? Nigerien Responses to Foreign and Domestic Security Challenges”,
West African Papers, No. 11, OECD Publishing, Paris.
324 Ibid.
325 Sahelien.com op cit.
326 Claire Meynial, « L’avancée de la menace djihadiste », Le Point Afrique, 2 décembre 2017,
http://afrique.lepoint.fr/actualites/niger-l-avancee-de-la-menace-djihadiste-02-12-2017-2176765_2365.php.
327 Claire Meynial, op cit.

124
tardent pas. La semaine d’après, sur la zone frontalière entre le Mali et le Niger, quarante-six
(46) Peuls sont assassinés. Depuis, les violences entre les deux communautés ne font que
s’envenimer ; la présence des armes dans la région facilitant l’organisation et l’action des uns
et des autres. En ce sens, la chute du régime de Kadhafi est un fléau pour des pays qui vivent
avec une épée Damoclès en matière de conflits intercommunautaires328.

b. Le Niger hautement sollicité par ses partenaires - pourquoi ?

Si le Niger est hautement sollicité par la France, les Etats-Unis, et d’autres tels que
l’Allemagne depuis peu, les populations locales, en particulier dans la région d’Agadez, sont
hostiles à cette présence. Les militaires occidentaux sont contestés et, selon certains, leur
utilité à démontrer329.

Le Niger a des prédispositions géographiques qui favorisent son intégration dans les
processus de coopération bilatéraux et multilatéraux : Le pays est en plein cœur de l’espace
sahélo-saharien et partage des frontières avec sept (7) pays. Il est, par voie de conséquence,
confronté à plusieurs types de menaces : Groupes armés terroristes liés à AQMI à l’Ouest
(espace Liptako-Gourma), désordre libyen au nord-est, déstabilisation du Bassin du Lac
Tchad sur son flanc sud, sud-est, et enfin, carrefour de la migration régional entre l’Afrique
Subsaharienne et le Maghreb.

Néanmoins, cette position stratégique lui attire un nombre croissant de critiques et de


réticences au plan national. Les populations, souvent peu éduquées, ne perçoivent pas d’un
bon œil cette montée en puissance des bases étrangères sur leur territoire, même si le
président de la Haute Autorité à la Consolidation de la Paix (HACP330) ne cesse de répéter

328 Tim Cocks, David Lewis, Reuters, op cit. https://www.reuters.com/article/us-niger-mali-security-


insight/why-niger-and-malis-cattle-herders-turned-to-jihad-idUSKBN1DC06A.
329 Georges Berghezan, « Militaires occidentaux au Niger, présence contestée, utilité à démontrer », GRIP, note
d’analyse, 7 novembre 2016.
330 La Haute Autorité à la Consolidation de la Paix (HACP), dépend la présidence de la République. Elle est
dirigée par le général de brigade Abou Tarka. Les missions de la HACP sont les suivantes : « 1) Cultiver l’esprit
de paix et de dialogue permanent entre les différentes communautés du pays. 2) Entretenir la confiance
mutuelle, la tolérance et le respect dans une commune volonté de vivre ensemble. 3) Contribuer à la prévention
des crises et conflits avec tous les acteurs et toutes les structures concernées. 4) Identifier et proposer des
solutions aux causes socioéconomiques de l’insécurité, du banditisme et des rebellions. 5) Elaborer, exécuter et
suivre les programmes de relèvement destinés aux communautés affectées par l’insécurité faisant suite aux
conflits armée ». Le général Abou Tarka est le huitième président de la HACP. Nous reviendrons ultérieurement
sur cet organe de l’administration. http://www.hacp-niger.org/.

125
que ce ne sont pas des bases étrangères. Joe Penney, cite dans un de ces papiers, une personne
nigérienne, interrogée sur le sujet racontant l’anxiété grandissante des populations locales vis-
à-vis de l’utilisation des drones. « The local population is anxious about whether the US will
make the same mistakes in West Africa as they have elsewhere in the world 331 ». Une situation
qui ne semble pas inquiéter, outre mesure les officiels nigériens: « A top Nigerien military
commander, who spoke on the condition of anonymity because he is not authorized to talk to
the press, told me that he doesn’t believe the drones will make mistakes because they are only
authorized for use in defensive situations332 ». Pour un notable de la région333, la construction
de bases militaires étrangères (en particulier celle des Etats-Unis, prévue pour 2018) et le
chômage des jeunes, sont des facteurs qui balisent le terrain pour les islamistes, dans leur
objectif de recrutement. Selon lui, les habitants sont suspicieux vis-à-vis de la présence
américaine dans la région. Les récits pointent du doigt deux raisons d’une telle réaction :
d’une part, la présence américaine sert l’agenda de leur propre pays. D’autre part, c’est l’accès
aux ressources qui motive cette présence. Dans tous les cas de figure, les populations sont
souvent dépourvues d’informations concernant les véritables raisons de la présence de
militaires étrangers sur le sol nigérien. Cette situation amène les populations à penser par
elles-mêmes les raisons de la présence de puissances étrangères sur le sol. « The American
soldiers themselves don’t know why they’re here334 », ajoute une personne interrogée sur la
présence des soldats américains au Niger.

Sans communication accrue de la part des partenaires extérieurs, c’est le libre recours aux
récits les plus arrangeants, voire fantasques, qui prennent le dessus. Les conséquences vont
d’ailleurs au-delà de la seule image négative du « colon » ou de « l’envahisseur ». Elles
desservent également les autorités locales, considérées comme complices et corrompus, à la
solde des partenaires extérieurs. Les représentations locales sont essentielles pour qu’un
climat favorable à cette présence s’installe.

6) Animer le débat sur les nouvelles formes de menaces sécuritaires (terrorisme, trafics en t ous genres) et leur
impact sur les zones sensibles 7) Identifier les actions à mener en vue de corriger les inégalités, les disparités et
les exclusions dans les actions de développement. 8) Promouvoir les actions visant au raffermissement de la paix
sociale, de la cohésion et de l’unité nationale. 9) Proposer des solutions aux nouvelles formes d’insécurité
déstabilisatrice liée au terrorisme et aux trafics en tout genre et en évaluer l’impact sur les communautés des
zones concernées. 10) Contribuer au règlement négocié des conflits et des rébellions armées.
331 Joe Penney, “Africa, Latest Theater in America’s Endless War”, NYR Daily, 12 March 2018,
http://www.nybooks.com/daily/2018/03/12/africa-latest-theater-in-americas-endless-war/.
332 Joe Penney, ibid.
333 https://www.washingtonpost.com/world/africa/a-city-in-niger-worries-a-new-us-drone-base-will-make-it-a-
magnet-for-terrorists/2017/11/23/0b62fbf4-cef3-11e7-a87b 47f14b73162a_story.html?utm_term=.f8e896116adb
334 Joe Penney, ibid.

126
III - Nigeria et Burkina Faso - des variables d’ajustement ?

1. Intégrer le Nigeria dans le modèle sahélien ?

Le Nigeria, la Mauritanie et le Niger, malgré des fragilités structurelles développent une


certaine expertise en matière sécuritaire. Tous sont concernés par l’évolution de l’instabilité
régionale et transnationale. Avant l’intervention française de janvier 2013, les spéculations
allaient bon train pour savoir quel allait être le dénouement politique, sécuritaire et militaire
du Mali. Abu Al-Ma’ali rappelle à ce sujet que si aucune intervention ou coalition n’avait été
possible, la Mauritanie et le Niger, en payant le prix du sang, aurait pu, sur leur initiative,
intervenir militaire. Autrement dit, malgré les fragilités structurelles et capacitaires
caractéristiques des pays du Sahel, certains acteurs sont à même de se mobiliser et infléchir la
position des groupes armés terroristes (Abu Al-Ma’ali, 2012).

Pourquoi le Nigeria doit-il être intégré dans la matrice sahélo-saharienne ? Premièrement, le


pays souffre d’une insurrection armée violente islamisée qui s’est étendue, ces dernières
années, au-delà de ses frontières, dans la région du Bassin du Lac Tchad ; Deuxièmement, la
problématique Boko Haram s’alimente de la mauvaise gouvernance et de la fragilité du tissu
social interethnique (question peul au Nigeria fait écho à la problématique du Liptako-
Gourma. Troisièmement, il y a un risque de collusion entre Boko Haram et les différentes
composantes d’AQMI au Sahel. Notre hypothèse de travail est qu’il y a un risque de
mobilisation ethnique autour de la structure organisationnelle des mouvements islamistes
armés dans la région (revendications négro-africaines, peul, songhaïs). Quatrièmement, le
Nigeria, pour lutter contre Boko Haram et en réponse à l’incapacité de l’Etat à juguler cette
violence, a vu la création de milice d’autodéfense (Civilian Joint Taskforce)

 Les liens entre Boko Haram et Al Qaida

Boko Haram aurait envoyé des hommes en Libye en 2011 335, tout comme des liens
existeraient avec les Shebbabs de la Somalie.Pour Laurence Aïda Ammour il y des preuves de
collusion entre AQMI et Boko Haram: « Nigerian intelligence services have reported that
some members of Boko Haram were recruited by an Algerian, Khaled Bernaoui, and trained

335 Jérôme Pigné, Armées d’aujourd’hui, op cit. page 15

127
in a southern Algerian camp as far back as 2006336 ». Pour Jacob Zenn, le MO (Modus
Operandi), à savoir les attaques à la bombe, la priorisation des églises et des symboles
catholiques, les discours pointant du doigt la France et sa présence au Mali et enfin, la prise
d’otages d’une famille française au Cameroun voisin, dénote d’une certaine collusion, pour de
pas dire, collaboration entre AQMI et Boko Haram. Jacob Zenn insiste sur le rapprochement
temporel et contextuel entre ces attaques et les cibles choisies et l’information soit disant
connue de membres de Boko Haram ayant été en relation avec des membres d’AQMI337. Si
Boko Haram a agit seul, sans relations ni formations extérieurs, il serait alors le premier
groupe terroriste en la matière. Ce qui est peu probable selon Zenn.

a. Le Nigeria : les risques de l’ « ethnisation » chez les groupes islamistes


radicaux

En 2013, nous écrivions la chose suivante concernant les risques liés à l’insurrection de Boko
Haram, pour le Sahel : « Nigeria and its Islamic insurgency led by Boko Haram in the north
of the country might worsen the situation in the region by outflanking the borders, hence
making the Sahel a lingering instable place in Africa. Although the Islamic insurgency in
Nigeria is adamantly different from Al Qaida in the Islamic Maghreb (AQIM), there are some
worrisome trends that could enhance their cooperation. The deteriorating situation shows
that security and development approaches should be rethought at local, regional and
international levels338 ».

Pour Christian Seignobos, « il existe deux histoires de Boko Haram. Celle des médias,
abonnées à la jihadologie et qui essaie de replacer à tout prix B.H dans une configuration des
soulèvements islamistes mondialisés, et celle résolument régionale339 ». Notre objectif est
d’interroger les risques de collusion ou de rapprochements entre Boko Haram et les groupes
armés exerçant au Sahel. Avant que la secte Boko Haram ne fasse allégeance (et nous serons
prudents quant aux tenants et aboutissants de cette soit disant allégeance) à l’Etat Islamique et
ne rende encore plus flou les objectifs et la compréhension des différentes composantes de la
secte, une réalité a peu été mise en lumière par la communauté des chercheurs. Il s’agit des

336 Laurence Aïda Ammour, « Regional Security Cooperation in the Maghreb and Sahel: Algeria’s Pivotal
Ambivalence », Africa Security Brief, N°18, ACSS, February 2012, page 2.
337 Le chef d’AQMI aurait écrit une lettre à Abubacar Shekau, en 2009, lui proposant de renforcer leurs liens.
338 Jérôme Pigné , « ISLAMIC EXTREMISM IN THE SAHEL | WHY BOKO HARAM’S EXPANSION IS
CRITICAL FOR THE REGION », Institut Thomas More, July 2013.
339 Christian Seignobos, « Boko Haram et le Lac Tchad. Hallali ou résilience de la secte islamiste ».

128
risques de mobilisation et de rapprochement entre B.H. et AQMI à l’aune des réalités sociales
et ethniques de cette dernière, essentiellement dominée par des arabes algériens, maliens ou
mauritaniens. Cette réalité a tenté d’être corrigée par les chefs d’AQMI en créant des
« unités combattantes » à consonance Touareg, peuls, songhaïs, etc. En 2012, 2013, nous nous
interrogions sur la capacité de ces populations à se mobiliser, au sein des groupes armés,
mettant en avant cette revendication identitaire (Jérôme Pigné, Institut Thomas More, 2013).
Le cas échéant, qu’est-ce-que nous dit cette mobilisation à l’aune des réalités historiques,
géographiques et politiques des relations inter ethniques au Sahel ?

 De la Fertilité à la fragilité : tensions interethniques au Nigeria

Le Nigeria est caractérisé, ces dernières années, par un marasme politique, une corruption à
grande échelle, surtout dans l’armée et les hydrocarbures, et une situation sécuritaire de plus
en plus affolante, malgré le discours officiel (civils et militaires confondus) visant à montrer
que Boko Haram est sur le déclin. Le nord du Nigeria souffre d’une forte instabilité
économique et de tensions religieuses et ethniques qui ne cessent de croître.

Au Nigeria, les tensions entre bergers et éleveurs et nomades n’ont rien de particulièrement
contemporaines. Le centre du Nigeria est le théâtre d’un conflit meurtrier dont les origines
remontent à plusieurs centaines d’années (REF Le Monde). Aujourd’hui, il est présenté sous
une dichotomie réductrice, opposant les populations du Nord à celles du Sud, les musulmans
aux chrétiens, les sédentaires aux nomades, les populations agricoles aux populations
pastorales. International Crisis Group (ICG) annonce dans un rapport que 2500 personnes ont
péri lors de ces violences en 2016340 (rapport cité dans Le Monde, op cit). Cette dichotomie
atteste l’idée d’un conflit ethnique et religieux, sorte de prophétie auto-réalisatrice et dont les
adeptes sont encore nombreux en sciences sociales et dans certains milieux sécuritaires. Des
systèmes d’alliance peuvent se créer entre des groupes initialement peu revendicateurs de leur
religiosité et de leur appartenance ethnique et des groupes plus radicaux, voire violents. Le
sujet de la radicalisation en Islam est devenu un sujet d’intérêt pour les médias, les
organisations internationales et dans le milieu académique. On parle moins, en revanche, des
mouvements évangéliques présents au Nigeria et dont les soutiens aux Etats-Unis,

340 Cham Iaz, « Nigeria : « On craint que le conflit entre bergers et agriculteurs ne soit sous-estimé, comme
pour Boko Haram » », Le Monde, 15 mars 2018, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/03/15/nigeria-on-
craint-que-le-conflit-entre-bergers-et-agriculteurs-ne-soit-sous-estime-comme-pour-boko-
haram_5271348_3212.html#s2Qkym8vCv8ZMp0q.99.

129
notamment, sont réels341. « Il peut aussi y avoir une radicalisation religieuse avec les
mouvements évangéliques. Après les attaques de Boko Haram et des bergers, les agriculteurs
de la communauté Tiv ont développé le sentiment d’être victimes en tant que chrétiens et
pensé faire alliance avec les évangélistes pour faire face342 ». D’un problème d’accès aux
pâturages et de propriétés des terres, l’évolution de la conflictualité (au Nigeria, comme au
Mali) pose le problème en des termes plus complexes, à savoir la capacité des Etats à
redonner un sens au vivre ensemble et au contrat social.

Au Nigeria, comme au Mali (voir supra), le dérèglement climatique est un vecteur


d’aggravation de la situation sur le terrain entre les populations qui se voient opposés par des
modes de vie et de production différents. La sécheresse et la désertification poussent les
bergers du nord vers le sud « pour faire transhumer leur bétail vers les pâturages fertiles du
centre du pays, où ils sont accusés de piller les cultures ». Du côté des agriculteurs,
sédentaires, « la croissance démographique les pousse à s’étendre vers le nord du pays343 ».

 Les peuls, cibles au Nigeria et au Mali ?

Originaires d’Afrique occidentale, les peuls ont, selon Dougoukolo Alpha Oumar Baba
Konaré, progressivement émigrés vers l’est (Nigeria, Cameroun et République
Centreafricaine). A l’époque d’Ousmane Dan Fodio, lui-même d’origine peul, il avait assuré
une certaine protection aux bergers peuls lors de sa conquête (Jihad) du Nord-Nigeria (Le
Monde, ibid.). Cette forme de proximité a donné une sensation de légitimité aux bergers
peuls. Konaré indique par ailleurs que les agriculteurs, « en tant que propriétaires fonciers,
partagent le même sentiment » (ibid.).

De par leurs activités, les bergers ont de tout temps dû faire face à différentes formes
d’insécurité (coupeurs de routes, bandits de grand chemin). La présence de groupes
insurrectionnels, de milices ou de groupes armés terroristes aggrave généralement la situation.
C’est le cas au Mali et au Nigeria. « La situation a empiré avec la présence de groupes armés,
comme Boko Haram dans les années 2000. Le groupe djihadiste crée un amalgame entre

341 Entretien avec Paul Lubeck, printemps 2013, Washington.


342 Le Monde, ibid.
343 Le Monde, ibid.

130
Peuls et musulmans344 ». La fragilité de l’Etat en toile de fond avec son incapacité à quadriller
son territoire national (porosité des frontières), les défis liés à la mauvaise gouvernance
(corruption), la circulation des armes, modifient les rapports de forces et entament la paix
sociale. « Traditionnellement, les bergers se déplaçaient avec des bâtons et des poignards.
Désormais, il y a des armes à feu bien plus perfectionnées (…)345 ». A cette équation, il faut
ajouter les aléas climatiques et la croissante démographique qui bouleversent des équilibres
déjà bien fragilisés.

En conséquence, les peuls se mobilisent. Ils se mobilisent au-delà de leurs frontières. Nous
étions particulièrement étonnés de voir l’emphase avec laquelle les peuls du Mali et du
Burkina Faso parlent de la situation dans la région du Liptako-Gourma. Il y a de plus en plus,
et c’est un véritable risque pour la cohésion sociale, un récit victimaire de la part des peuls
avec qui nous échangeons346. Il faudra par ailleurs « surveiller » de près le discours et les
agissements des différentes associations peuls, qui se revendiquent comme telle. Les
organisations de la société civile ont un rôle d’apaisement et de médiation à jouer. Si celles-ci
se mettent à développer des discours plus radicaux, incitant indirectement (parfois
directement) à la confrontation violente, la situation risque de s’empirer.

 Les autres formes de violences dont on ne parle pas ou peu : Les mouvements
pentecôtistes au Nigeria

Bayart rappelle que « d’autres mouvements déploient des stratégies politiques violentes et ont
trait, de près ou de loin, au christianisme. Il y a l’Armée de résistance du seigneur (LRA) en
Ouganda. Je pense aussi à une frange du pentecôtisme, par exemple au pasteur Koré, dans
l’entourage de Simone Gbagbo dans les années 2000 en Côte d’Ivoire, ou aux milices anti-
balaka en Centrafrique ».Paul Lubeck347 pointe du doigt les risques que représentent ces
mouvements au Nigeria, notamment dans l’appui dont ils bénéficient dans certaines
mouvances aux Etats-Unis. L’expansion du phénomène est dimension à prendre en compte et

344 Ibid.
345 Ibid.
346 En rapport avec le récit qui est véhiculé par nos interlocuteurs nous restons prudents car, en tant que
personne étrangère (en particulier le fait d’être français et d’appartenir à la case des « experts » en lien avec le
milieu institutionnel français et européen), nous savons que les discours peuvent être exagérés, intensifiés pour
donner plus d’écho à leur parole. En cela, il ne faudrait pas surestimer ce positionnement victimaire, même s’il
semble réel.
347 Entretien, juin 2014, Washington DC, Etats-Unis.

131
à suivre car il met en exergue le risque d’une confrontation violente entre les religions, qui est
au coeur de la narration de la guerre globale contre la terreur et du choc des civilisations.

2. Le Burkina Faso

a. Le Burkina Faso : faiseur de paix et de guerre au Sahel ?

Le Burkina Faso a été épargné par la violence terroriste jusqu’en 2016. Le pays, sous l’ère
Blaise Compaore, est un acteur de l’équation sahélienne et joue un rôle d’intermédiaire de
premier ordre dans la région. L’État burkinabè est devenu un acteur de la négociation pour la
libération d’otages avec plusieurs katibas. Après la chute de Compaore (2014), s’est
accompagnée d’une période de transition fragilisant l’appareil sécuritaire d’une part, et
interrompant les liens qui existaient entre le pouvoir et certains groupes armés terroristes,
d’autre part. Bon nombre d’analystes attribuent la situation du Burkina Faso d’aujourd’hui à
la recomposition des forces en présence et à l’éviction d’acteurs clés348.

Le Burkina Faso joue un rôle dans la libération des otages enlevés en novembre 2009 en
Mauritanie et tentent de faire libérer un autre groupe d’otages, un couple enlevé à la même
période (un italien et sa femme burkinabè). C’est un échec mais des sources locales saluent
les efforts des émissaires envoyés par le président Kaboré. « Reste que c’est "grâce aux efforts
du Burkina Faso qu’on a pu obtenir ce résultat", a déclaré à une source diplomatique
anonyme malienne. Selon l’AFP, deux émissaires "personnels" du président burkinabé Blaise
Compaoré sillonaient le désert malien depuis plusieurs jours. "Ils ont tout fait pour obtenir la
libération de tous les otages, mais ça n’a pas marché. C’est un geste humanitaire que les
ravisseurs ont fait", a commenté de son côté un négociateur malien indirectement impliqué
dans l’opération. Les émissaires de Blaise Compaoré ont donc également cherché à faire
libérer les autres otages d’Aqmi. Mais contrairement à une information qui a circulé en
milieu de journée du mercredi, l’otage italo-burkinabè, Philomène Kabouré, 39 ans, n’a pas
été remise en liberté par Aqmi. Selon une source proche de la présidence burkinabé elle avait

348 Le président Compaore lui-même, sa garde rapprochée, Moustafa Limam Chafi, son conseiller spécial
mauritianien, etc. Pour plus d’informations sur Chafi, voir Chafi, ancien conseiller de Blaise Compaore, Jeune
Afrique, 22 mai 2019, https://www.jeuneafrique.com/mag/776645/politique/burkina-le-tres-discret-moustapha-
ould-limam-chafi-ancien-conseiller-de-blaise-compaore/, consulté le 25 mai 2019.

132
par le passé refusé d’être libérée seule pour rester avec son mari italien, Sergio Cicala, 65
ans, détenu avec elle349 ».

 Accords de Ouagadougou - 2013

Le Mali n’était pas un cas isolé. D’autres pays étaient (2012) dans la même situation, selon
Bigot. Il s’agit notamment du Burkina Faso. La médiation du Burkina n’est pas claire. On a
hotté aux maliens la possibilité d’avoir leur destin en main avec la médiation à Ouaga. Le
Burkina a rendu la crise beaucoup plus complexe. Il n’y a pas de représentativité de la classe
politique et des autorités de transition malienne au sein de la médiation. Le grand Ag Intallah
(devenu le chef du HCUA - Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad, parti signataire des
accords d’Algers) est une des pièces maîtresses du dispositif accueilli à Ouagadougou, par la
médiation de Blaise Compaore.

Depuis 2015-2016, le Burkina n’échappe pas à l’expansion des espaces de fragilité dans la
région du Sahel. Attaquée de manière régulière sur son flanc nord (région du Soum
essentiellement), la capitale Ouagadougou a essuyé plusieurs attaques terroristes (janvier
2016, août 2017, mars 2018). Le pays subit des infiltrations par différents espaces de la région
frontalière avec le Mali. Les adversaires du pays des hommes intègrent se nomment,
principalement Ansaroul Islam et la coalition liée à AQMI et au GSIM (trouver des
références). Ces nouveaux groupes, ou à tout le moins cette nouvelle configuration a des
conséquences pour le pays qui avait, par le passé, des liens avec des personnes comme Iyad
Ag Ghali. Les changements intervenus dans la vie politique burkinabè ont été lourds de
conséquences (affaiblissement des services de renseignement et rupture des liens entre le
régime de Blaise et certaines factions des groupes armés). Avec quasiment deux milles (2000)
hommes intégrés dans les contingents de la MINUSMA (environ ¼ du total des forces armées
du pays), le Burkina fait face à une situation complexe sur le plan national et régional. Le
Burkina pourrait-il encore agir sur les flancs nord ?

349 Pierre-François Naudé, « Une Espagnole tirée des griffes d’Aqmi », 10 mars 2010,
http://www.jeuneafrique.com/185922/societe/une-espagnole-tir-e-des-griffes-d-aqmi/.

133
http://www.atlas-monde.net/afrique/burkina-faso/

Cette réflexion fait d’ailleurs écho à la réalité d’aujourd’hui. Le pays n’est plus épargné par
les foyers de tensions que subissent d’autres pays du Sahel. « La relation entre le
gouvernement burkinabè et les différents groupes armés du Sahel a changé. Entre le milieu
des années 2000 et 2012, le régime de Compaoré a passé des accords avec des groupes armés,
leur apportant prétendument un soutien logistique en échange de leur neutralité. La situation a
évolué avec la crise malienne de 2012-2013 » https://www.crisisgroup.org/fr/africa/west-
africa/burkina-faso/burkina-fasos-alarming-escalation-jihadist-violence

134
CHAPITRE III : COMPRENDRE LES REALITES
ISLAMIQUES DANS LES PAYS DU SAHEL

I - Les réalités islamiques sahélo-sahariennes.

1. L’Islamité au Sahel : comprendre les potentialités de radicalisation

Ce chapitre a pour objectif de comprendre les caractéristiques et les évolutions de la


religiosité dans les sociétés sahéliennes. Nous analyserons en particulier la perméabilité des
sociétés sahéliennes à l’islam radical et les moyens pour faire face à des phénomènes
complexes, évolutifs et transnationaux nourris par la fragilité structurelle des États.

L’islam en Afrique, et en particulier au Sahel, doit être compris et analysé à l’aune des réalités
locales, régionales, internationales, conjoncturelles et structurelles. Depuis la fin des années
1990, les commentaires sur l’islam et l’islamisme en Afrique semblent parfois rapides,
alarmistes. L’Islam et l’Islam politique sont essentiellement étudiés, analysés, au regard du
contexte international post 11 septembre 2001 350. Notre espace de manœuvre, dans le cadre de
notre recherche, est limité et ne tend pas à l’exhaustivité pour appréhender les enjeux liés à
l’islam au Sahel. Néanmoins, la problématique du terrorisme islamiste au Sahel nous impose
une analyse évitant les confusions et les amalgames 351. Pour ce faire, il nous faut notamment
dépasser les discours qui sont généralement plus radicaux que les pratiques réelles 352 et
concevoir la différence entre réislamisation, modernisation et radicalisations353.

Si les relations entre l’Etat et la société354 ont évolué d’une part, et que l’islam est devenu un
nouvel espace public en Afrique355, d’autre part, les trajectoires de la religiosité ne sont ni
continues, ni monolithiques. Comprendre les logiques et les dynamiques du soufisme et du
réformisme en islam nécessitent de sortir des préjugés d’un « islam noir356 », considéré

350 Otayek, Soares, ibid. p 17.


351 Abdoulaye Sounaye, « L’Islam au Niger : éviter l’amalgame », Humanitaire, 28 | 2011, juillet 2011.
352 Politiquement autrement, « Islamisme, fondamentalisme et néo-fondamentalisme : de quoi parle-t-on ? -
rencontre avec Olivier Roy - Lettre n° 26, juin 2002.
353 François Burgat, « L’islamisme à l’heure d’Al-Qaida », La Découverte, 2005.
354 William Miles, « Political Islam in West Africa. State-Society Relations Transformed ». Boulder & London:
Lynne Rienner Publishers, 2007.
355 Gilles Holder (éd.), « L’Islam, nouvel espace public en Afrique », Paris, Karthala, 2009.
356 V. Monteil, « L’Islam noir », Paris, Le Seuil, 1964.

135
comme uniforme, pacifique, voué à la représentation des cultes. L’Afrique contemporaine,
dans une ère post Guerre-froide, s’illustre par ce décloisonnement des frontières entre le
politique et le religieux357. Ces dynamiques sont souvent analysées et pensées à l’aune des
réalités du monde occidental, dont le rapport à la laïcité est incomparable. Nous nous
efforcerons, par conséquent, de comprendre les évolutions de la religiosité de l’islam au Sahel
au prisme de l’extrémisme violent et du terrorisme dans l’espace sahélo-saharien. Il ne s’agit
pas de créer des liens de corrélation entre la religion et les mobilisations violentes mais bien
d’interpréter l’islam en société au Sahel afin de mieux saisir les écueils politiques de la
réponse institutionnelle au terrorisme.

a. Historiciser l’Islam sahélien

La problématique de la religiosité dans les pays sahéliens est toute aussi passionnante que
complexe. L’enjeu de sa compréhension est central dans un contexte ou le Sahel est devenu
un espace identifié comme un foyer de l’extrémisme violent, du terrorisme et de l’Islam
radical. La littérature sécuritaire est foisonnante Nous percevons, au sein de la communauté
des africanistes, comme une fracture entre sociologues, historiens et anthropologues d’un côté
et les chercheurs qui s’intéressent de manière quelque peu hybride à la sécurité au Sahel (les
uns et les autres travaillant aujourd’hui dans un espace commun au vu de la prédominance du
sujet sécuritaire). Face à l’hétérogénéité des expressions de la religiosité au Sahel,
l’accumulation et la compréhension des savoirs est nécessaire pour traiter avec davantage de
justesse l’objet en question. « L’ouverture démocratique des années 1990 en Afrique a été
largement étudiée, mais les trajectoires que l’Islam sahélien a prises ces vingt dernières
années restent encore à être analysées et comprises358 ».

Un effort d’historicisation des réalités islamiques au Sahel est nécessaire pour appréhender
avec acuité les évolutions contemporaines, qu’elles se situent au niveau des pratiques, qu’elles
revêtent un caractère politique ou encore le lien entre radicalisation des pratiques islamiques
et mobilisations violentes. Deuxième point, les réalités locales et transnationales islamiques,
au Sahel, doivent également être comprises dans leur rapport aux espaces extérieures et à la

357 Yves Goussault, « Les frontières contestées du politique et du religieux dans le Tiers Monde », In: Tiers-
Monde. 1990, tome 31 n°123, pp. 485-49.
358 Abdoulaye Sounaye, ibid. p 1.

136
globalisation. Les interpénétrations occurrentes permettront de mieux saisir l’envergure
spatiale et temporelle de l’objet étudié.

b. L’Islam soufi

S’il existe une grande diversité au sein des différentes pratiques et obédiences de l’islam en
Afrique, la majorité des musulmans africains sont sunnites et exercent leur religion dans des
contextes institutionnels, étatiques et sociaux essentiellement laïcs, malgré des épisodes de
contestation de la sécularité des pays sahéliens. « Les pays de la bande sahélienne pratiquent
un Islam qui, hors de sa sphère de naissance, s’est développé en harmonie avec les traditions
d’Afrique359 ».

L’islam soufi, présent en Afrique depuis le XVIII siècle, est caractérisé par les ordres soufis et
les confréries. Il est associé aux traditions mystiques de l’islam à travers lesquels les
musulmans « voient en certaines personnes charismatiques, des leaders religieux, saints ou
marabouts vivants ou décédés, des intermédiaires entre les croyants et Dieu360 ». L’islam
soufi a toujours été identifié comme l’islam traditionnel en Afrique de l’Ouest et au Sahel,
opposé au réformisme islamique, dont les tendances et les mobilisations sont multiples et
complexes. Le soufisme est considéré par beaucoup comme ayant un lien organique avec les
sociétés africaines et leurs cultures361. Les ordres soufis ont également contribué à un islam
transnational en Afrique, pendant et après la colonisation.

Le colonisateur était (initialement), en Afrique de l’Ouest, méfiant à l’égard des confréries


soufies. A l’époque, nous étions loin de la définition de Wiliam Miles, qui considère que
l’islam africain est « notoirement syncrétique, tolérant et assimilationniste par nature 362 ». Au
contraire, « les observateurs coloniaux de l’islam étant parfaitement conscients du fait que
l’opposition la plus radicale à la conquête venait en partie des musulmans affiliés aux ordres
soufis363 ». Marc-Antoine Pérouse de Montclos rappelle que la France, dans son rapport à la

359 Abdoulaye Sounaye, ibid.


360 René Otayek, Benjamin Soares (éd.), « Islam, Etat et société en Afrique », Karthala, 2009, p 12.
361 Otayek, Soares, ibid. p 13.
362 Cité par Otayek, Soares, p 13.
363 Otayek, Soares, ibid. p 14.

137
laïcité notamment, a toujours regardé avec méfiance les « congrégations » religieuses364. A
l’époque coloniale, « les agents coloniaux avaient vite assimilé à des sociétés secrètes les
confréries soufies qui sont à présent décrites comme un allié de l’Occident et un rempart
efficace contre l’idéologie djihadiste. En Algérie, par exemple, on a commencé à parler de «
péril confrérique » dès 1845365 ».

Avec le temps, les représentants des confréries ont servi d’interface avec les sociétés locales
colonisées. Après les indépendances, l’ancien pouvoir colonial continuait à percevoir dans les
confréries des interlocuteurs, avec in fine, une certaine bienveillance à l’égard de ces « bons
musulmans », pacifistes. D’une part, l’Histoire montre que le soufisme n’a pas toujours été
pacifique. D’autre part, les ordres soufis n’ont pas nécessairement bien accueillis les colons
quel qu’ils soient. Les écueils sur les confréries soufis ne datent pas d’aujourd’hui.
Habituellement perçues comme un rempart au salafisme djihadiste, l’objet est anormalement
analysé, caractérisé par un manque de profondeur historique.

c. La laïcité dans les pays du Sahel

Les Etats sahéliens, à l’exception de la République Islamique de Mauritanie (RIM), sont des
pays laïcs. L’évolution du rapport des sociétés à la laïcité est mouvant, si bien que certains
considèrent que cette notion de laïcité n’est qu’une dénomination, loin des réalités du
quotidien de bon nombre de sahéliens. Son entrisme en politique n’est pas nouveau malgré les
discours politiques officiels. Dans un récent discours, le Ministre de l’intérieur Mohamed
Bazoum insiste sur la séparation, de par la constitution, de la sphère religieuse et de la sphère
politique. Ainsi les partis politiques ne peuvent être fondés sur une base religieuse. La religion
est la sphère de la foi et de la spiritualité qui doit être un facteur d’unité et fédérateur. Le
ministre appelle à la réflexion dans le but de constituer des normes en matière de religion afin
de barrer la route aux détracteurs et manipulateurs de la religion. Il pointe du doigt les prêches
du vendredi (un constat récurrent dans plusieurs pays de la sous-région) qui ne font l’objet
d’aucun contrôle. Le constat est, selon lui, le même concernant les écoles coraniques. Depuis
plusieurs années, pour ne pas dire plusieurs décennies, le véritable enjeu au Sahel, concernant
l’exercice de la religion se définit comme tel : un meilleur contrôle de la construction de

364 Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « Le mirage du djihad global en Afrique », Le Monde, 20 Avril 2018,
consulté le 8 mai 2018, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/04/20/le-mirage-du-djihad-global-en-
afrique_5288320_3212.html.
365 Ibid.

138
mosquées, des écoles coraniques, les prêches et les prédications et enfin, un débat sur l’Islam
religion de paix. Il y a une autre question sous-jacente qui parait centrale : quel rôle pour les
différents ministères, au-delà des ministères de tutelles pour les questions culturelles et
religieuses ? En miroir de la laïcité, on peut s’interroger sur la logique qui consisterait à un
meilleur encadrement des pratiques de la religion. Ce rapport à la laïcité est vacillant de par la
présence croissante dans la sphère publique et privée du wahhabisme et d’autres formes
rigoristes de l’Islam. En Mauritanie, les mutations paradoxales366 des pratiques islamiques
interrogent les scientifiques comme les praticiens. Au Burkina Faso, depuis quelques années,
tout comme au Niger l’Islam est devenu particulièrement ostentatoire dans la part de certains
jeunes, notamment des filles. La présence d’une influence wahhabite 367 au pays des hommes
intègres et du mouvement Izala368 au Niger, sont des indicateurs.

Sur la question des enjeux de la laïcité, le président du Niger semble très lucide sur les risques
de « confessionalisation » de la politique. A la question la suivante : « Craignez-vous que les
digues constitutionnelles sautent en Afrique de l’ouest en permettant aux partis religieux
d’entrer en politique sous influence des pays du Golfe ou de l’Iran ? », le président du Niger,
Mahamadou Issoufou a répondu la chose suivante : « L’influence de ces pays n’est pas à
sous-estimer et il faut prévoir des digues. Il n’y a pas d’islam d’État au Niger mais un
encadrement. Il y a des organisations qui revendiquent l’instauration de la charia et veulent
se mesurer lors des élections. On a toujours combattu cela et on en sortira tôt ou tard. Il faut
mettre des garde-fous pour contenir la tendance à confessionnaliser la politique. Ce
phénomène a déjà eu lieu au Moyen âge en Europe avec la religion chrétienne. On vit une
sorte de Moyen-Âge de l’Islam, avec des réformes et des affrontements. Encore une fois, le
développement est crucial. Si, on n’arrive pas à donner de l’emploi à nos jeunes de moins de
25 ans, qui représentent 75 % de la population, alors nos digues pour contrer ces forces
s’écrouleront. C’est une course contre la montre369 ».

366 Ould Ahmed Salem Zekeria, « Les mutations paradoxales de l'islamisme en Mauritanie », Cahiers d'études
africaines, 2012/2 N° 206-207, p. 635-664.
367 Saint-Lary Maud, « Du wahhabisme aux réformismes génériques » Renouveau islamique et brouillage des
identités musulmanes à Ouagadougou, Cahiers d'études africaines, 2012/2 N° 206-207, p. 449-470.
368 Sounaye Abdoulaye, « Heirs of the Sheikh Izala and its Appropriation of Usman Dan Fodio in Niger »,
Cahiers d'études africaines, 2012/2 N° 206-207, p. 427-447.
369 Pascal Airault, Interview du président du Niger, « Mahamadou Issoufou, président du Niger: « J’ai fait
construire 15 000 classes lors de mon premier quinquennat» », L’Opinion, 1er février 2018.

139
2. L’Islam sahélien face aux réalités internationales

A la fin de la Guerre froide, les pays occidentaux (en particulier les Etats-Unis), chercheurs,
analystes, médias, s’interrogent sur les nouvelles menaces pesant sur la sécurité
internationale. Longtemps focalisés sur les guerres par procuration sur le continent et sur les
politiques des Etats tels que la Libye ou encore le Soudan, les occidentaux s’intéressent aux
évolutions du contexte africain, notamment des perspectives et des réalités religieuses. La
conjoncture historique montre que le religieux est plus que jamais présent dans la sphère
sociale et politique, ce qui, en Occident, est essentiellement perçu comme un risque, une
menace pour les équilibres démocratiques et de la gouvernance. Cette logique tient à la
représentation que les analyses, chercheurs, médias, Etats, se font de la sphère publique et
privée (et de la laïcité). Ce croisement des espaces est d’autant plus visible qu’il est facilité
par les effets de la mondialisation. S’interroger sur les interconnexions entre les dynamiques
locales, régionales et internationales contribue à l’idée que l’Afrique n’est pas en marge de la
mondialisation et du système international ; contrairement à ce qui a pu être dit pendant
longtemps dans le monde académique. L’Afrique contemporaine évolue par rapport au
système international et non pas en marge.

L’islam doit également être compris dans son articulation entre le local et le global et dans sa
nature transnationale. Le problème est que le transnationalisme en question est
essentiellement analysé à l’aune du contexte international sécuritaire - post 11 septembre.
Cette mobilité et fluidité du religieux, et les réseaux qui matérialisent cette nature, convoque
plusieurs réalités telles que les relations entre l’Afrique et le monde Arabe, le prosélytisme, la
prédication, mais également l’évolution des ordres soufis devenus largement transnationaux.

On ne peut comprendre le regain « d’islamité » dans certains pays musulmans, en Afrique et


ailleurs, sans établir des liens de causalité avec l’actualité internationale. Comment les sphères
politiques et religieuses évoluent en Afrique et au Sahel, à l’aune des évolutions des sociétés
occidentales et des réalités géopolitiques internationales ? Peut-on véritablement s’étonner,
aujourd’hui, d’un recentrage des valeurs islamiques au cœur des sociétés sahéliennes, et de
l’indentification de processus dits de radicalisation, alors que les attentats du 11 septembre
2001 n’ont pas fait, dans certains pays d’Afrique et du monde arabo-musulman, l’objet de
fortes condamnations. L’Islam sahélien (et plus largement dans le monde arabe) doit être
compris à la mesure des réalités locales, régionales et internationales pour comprendre

140
l’évolution du rapport de la religion à l’Etat, à la démocratie et plus largement aux relations
internationales. Précisément c’est l’islamisme qui interroge les occidentaux et les éventuels
liens, connexions, avec des expressions plus radicales, voire violente de l’Islam politique. Le
sujet suscite des fantasmes de par le manque de compréhension des réalités multiples qu’il
revêt. L’islamisme est caractérisé par sa remarquable diversité et son pragmatisme
politique370.

a. La perception du monde arabe de l’islam en Afrique

Il convient ici de s’interroger sur les relations entre l’Afrique et le monde arabe à travers
plusieurs vecteurs. D’une part, les politiques africaines menées par les pays arabes. D’autre
part, en lien avec la première interrogation, la perception qu’ont les pays arabe de l’Afrique,
notamment de leurs pratiques de l’islam. Le récit de la dichotomie entre islam traditionnel et
réformisme, en Afrique, montre les tendances et les différentes influences sur le continent
(panarabisme et panafricanisme).

Les pays en capacité de développer une véritable politique d’influence à l’égard de l’Afrique
subsaharienne sont, en réalité, peu nombreux371 (l’Algérie, la Lybie, l’Egypte, le Soudan,
l’Arabie Saoudite). L’Algérie et la Lybie (la Libye de Kadhafi) se sont toujours livrées à une
guerre d’influence dans le Sahel ; influence qui dépasse largement le cadre de la religiosité 372.
La rivalité entre certaines puissances a pu avoir des conséquences sur des pays africains. En
cela, un pays comme l’Arabie Saoudite, en concurrence directe avec l’Iran, a pu utiliser sa
manne financière pour financer des projets de développement, culturels, universitaires, des
mosquées, etc. Dans des perspectives différentes, l’Iran (la révolution iranienne a été source
d’inspiration en Algérie, en Afrique noire, etc.), et l’Arabie Saoudite (manne financière) ont
été des vecteurs attractifs pour des africains en mal de repères et de libéralisation politique, en
particulier dans un contexte de « désillusion d’une décolonisation inachevée373 ».

370 Zekeria Ould Ahmed Salem, « Les mutations paradoxales de l’Islamisme en Mauritanie », Cahiers d’études
africaines, 2012/2 N° 206-207, p 635.
371 Otayek et Saores évoquent également le rôle de la République islamique d’Iran et de son réseau
diplomatique établi en Afrique subsaharienne au début des années 1970. La rivalité entre l’Arabie Saoudite et
l’Iran a eu des effets notables sur certains pays africains ; les deux puissances étant véritablement les seules à
pouvoir mobiliser leurs richesses, liées au pétrole, pour se mobiliser et exercer leur influence. C’est sans
compter, sur le plan multilatéral, le rôle de l’Organisation de la conférence islamique (OCI) et sa vocation à
défendre la cause de l’intégration panislamique. Ibid. p 21.
372 Voir notre partie sur l’Algérie.
373 François Burgat, « L’islamisme à l’heure d’Al Qaida », La Découverte, 2005.

141
 Une mission civilisatrice ?

Plusieurs spécialistes sahéliens pointent du doigt l’attitude condescendante des pays arabes vis
à vis de la religiosité des sociétés sahéliennes (bien qu’elle ne soit pas homogène). Les
sahéliens sont souvent considérés comme des musulmans de « seconde zone », impures, voire
hérétique. Certains combattent cette idée et tentent de montrer la profondeur historique et
culturelle de la religiosité sahélienne (Sambe, Salem) et les liens avec le monde arabe, de plus
en plus présent et influent au Sahel. Cette mobilisation de certains chercheurs vient
contrecarrer les discours et actions d’acteurs issus du monde arabe et/ou wahhabites locaux,
au Sahel, dont le discours vise à montrer que le « vrai islam » provient de la péninsule
arabique et que les pratiques soufis sont une dérive et un danger pour la religion musulmane.
Bakary Sambe (et d’autres), mettent en garde, depuis des années, contre les velléités d’une
certaine frange de l’Islam Moyen-oriental et wahhabite contre les pratiques islamiques sahélo-
sahariennes.

b. La religion, Etat et société

L’évolution de l’Afrique contemporaine s’exprime à travers le décloisonnement et la


contestation des frontières entre le politique et le religieux et une relation particulière au
monde post bipolaire, à l’ère de la globalisation. Cette libéralisation interroge sociologues,
anthropologues, historiens et d’autres, qui s’efforcent de comprendre les interactions et
chevauchement entre l’Etat, la société et le religieux. Cette période coïncide avec la fin des
régimes dictatoriaux en Afrique, au début des années 1990. Cette reconfiguration du politique
et des sociétés s’accompagne d’une mise en valeur de la religion (pas uniquement de l’islam)
et de son interaction avec d’autres composantes (Etat, société civile, etc.). Cet investissement
de l’espace public, et du champ politique, a souvent mal été interprété. Les écueils en la
matière sont encore nombreux (ils ne sont pas nécessairement à imputer au monde des
scientifiques mais plutôt à celui des praticiens, décideurs et des médias) et ont contribué à
privilégier des raccourcis entre islam, islam politique, radicalisme islamiste, fondamentaliste
et terrorisme islamiste. Il s’agit ici de prendre le contre-pied de ces amalgames et
compréhensions partielles. A travers cette modeste contribution, nous tenterons de

142
comprendre l’évolution de plusieurs variables telle que la place de la chari’a et l’évolution des
rapports entre société, Etat et religion musulmane374.

 La chari’a dans les pays sahéliens

Quelle place pour la chari’a dans les pays sahéliens ? Quelles sont les interprétations
historiques et réinterprétations375 modernes ? La chari’a au Nord-Nigeria (Otayek, Soares, p
16), appliquée dans douze Etats fédéraux à partir de 1999 et les attentats du 11 septembre, ont
déplacé l’attention des occidentaux sur la problématique de l’islam africain, en particulier
dans son enchâssement au politique. Pour Aghabass Ag Intallah, le monde s’est focalisé sur la
charia « alors que nous parlons de développement, d'autonomie et de sécurité376 ».

Le décalage entre les discours concernant la chari’a et sa matérialisation concrète dans les
sociétés sahéliennes est important. L’invocation de la chari’a, qui s’apparente à une démarche
radicale en Occident, est souvent la conséquence d’une mobilisation en faveur d’un
renouveau islamique, contre un certain nombre de valeurs et de pratiques, considérées comme
inappropriées ou trop occidentalisées. Ces critiques peuvent alors se traduire en demande
d’application de la chari’a. Certains considèrent qu’il faut y voir non pas une stratégie de
domination et d’imposition d’un Etat islamique mais plutôt un réflexe identitaire par des
acteurs se sentant oppressés et marginalisés.

374 L’évolution du pentecôtisme en Afrique devrait également faire l’objet d’une attention particulière,
notamment en Côte d’Ivoire, au Nigeria et au Mozambique.
375 Ghislaine Lydon, « Inventions and Reinventions of Sharia in African History and the Recent Experiences of
Nigeria, Somalia and Mali », Ufahamu: A Journal of African Studies, 40(1), January 2018.
376 Jean-Paul Mari, Mali, qui sont les islamistes touareg d’Ansar Dine, L’OBS, 15 janvier 2013,
https://www.nouvelobs.com/monde/guerre-au-mali/20130115.OBS5392/mali-qui-sont-les-islamistes-touaregs-d-
ansar-dine.html, consulté le 21 février 2019.

143
 Libéralisation, société civile et champ du religieux

Au Sahel, depuis les années 1980, la fulgurante augmentation des écoles coraniques et des
mosquées contribue à la mutation des sociétés 377. Cette tendance va de pair avec une demande
croissante de religion378 et de « parler musulman379 » d’une partie des sociétés sahéliennes. La
mosquée et ses annexes « deviennent le centre de la vie sociale et c’est à partir de la mosquée
que tous les besoins personnels, familiaux et communautaires sont pris en compte 380 ». Cette
période de libéralisation permet également l’émergence de nouvelles formes de vie
associative. « De nouvelles associations islamiques orientées vers les femmes, les jeunes et les
étudiants se sont imposées comme des vecteurs d’expression de la religion et de société
musulmanes381 ». Cette tendance participe de la réislamisation des sociétés où la question du
fait religieux et de sa pratique interroge les populations, les jeunes, les femmes, etc. Cette
nouvelle quête de l’islam était, jusque-là, peu remarquée, notamment par les observateurs
occidentaux. La libéralisation des différents champs évoquée est facilitée par la technologie
croissante et l’utilisation des médias. Le phénomène perceptuel est d’autant plus important
hors Afrique qu’il s’accompagne parfois de l’émergence d’un islam politique (lui-même
fomenté par l’émergence de nouveaux intellectuels arabisant dont nous reparlons plus tard). Il
paraît opportun d’approfondir le sujet, en particulier à travers la question suivante : comment
l’Islam interagit-elle avec le statut social et au sein des rapports ethniques382 ?

c. L’islam mondialisé et déterritorialisé

Nous interrogeons ici les interconnexions entre l’islam « mondialisé » (Olivier Roy) et les
islams du Sahel. Quelles interactions pour comprendre les relations entre globalité et localité
du radicalisme islamiste notamment? Ce questionnement permet également de comprendre
que toute entreprise de légitimation de la religiosité musulmane n’est pas nécessairement le
fruit d’influences extérieures. La complexité réside dans la compréhension des impacts et des
influences extérieures, sans minimiser les mobilisations internes aux sociétés étudiées. Le

377 Etienne Gérard, « Les médersas : un élément de mutation des sociétés ouest-africaines », Politique étrangère,
vol. 62, n°4, pp. 613-627, 1997.
378 Sylvain Touati, « " L’Islam et les ONG islamiques au Niger ", Les Carnets du CAP, n° 15, automne-hiver
2011, pp. 137-164.
379 François Burgat, ibid.
380 Laurence-Aïda Ammour, « le Wahhabisme saoudien en Afrique de l’Ouest », 2017.
381 Otayek, Soares, ibid. p 27.
382 Cédric Jourde (2017). « How Islam Intersects Ethnicity and Social Status in Sahel », Journal of
Contemporary African Studies 35(4) : 432-450.

144
véritable écueil, en matière de sécurité, est de penser que les influences exogènes sont
responsables de tous les maux sahéliens.

Pour Marc-Antoine Pérouse de Montclos, la France dramatisait à l’époque coloniale « le


potentiel subversif et global de l’Islam 383 ». Les tenants d’un jihad global associent
généralement l’idée d’un islam importé des pays arabes (wahhabites) dont les pratiques sont
en contradiction avec les réalités et la religiosité locale.

Les Occidentaux se sont étonnés, émus, voire choqués, de voir des jeunes et des moins jeunes
porter, dans le monde arabo-musulman, des T-shirts à l’effigie d’Oussama Ben Laden, après
le 11 septembre. Cette réalité est moins une forme de radicalité qu’un rejet sans détour de
l’Occident, des Etats-Unis et des pays considérés alliés à Washington. Cette contestation de
l’ordre international établit passe notamment par une réaffirmation individuelle, parfois
collective, de la religion. Une décennie plus tard, les occidentaux se posent-il la question de la
perception d’un certain nombre de débats que nous avons dans nos sociétés sur la famille, le
mariage, l’homosexualité, l’adoption, la laïcité ? En 2012, lors d’une première mission
effectuée en République Islamique de Mauritanie (RIM), un ancien haut fonctionnaire et
ambassadeur local insistait sur les liens de causalité entre les réalités locales (manques de
perspectives pour les jeunes, sentiment d’injustice et de mal être gouvernés) et l’actualité
internationale (débats en France sur la laïcité, homosexualité, conflit israélo-arabe,
Afghanistan, Irak, etc.), primordiaux à la compréhension du repli identitaire et religieux des
mauritaniens et plus largement des sahéliens. « Nos sociétés ont l’impression de vivre en
marge de la mondialisation. Et l’image que vous nous donnez, vous les Occidentaux, de la
mondialisation, c’est le mariage homosexuel et le recul de la religion 384 ». Pour François
Schock, « il y a des facteurs connexes au Continent qui jettent de l'huile sur le feu. Comme le
sujet de l'homosexualité qui sert depuis pas mal d'années à cristalliser la haine contre les
occidentaux en prétendant que nous voudrions forcer les africains à être homosexuels. Et par
les manières qu'ont certains présidents occidentaux, d'en parler, sans pincettes, cela nourrit
la théorie. C'est perçu comme un cheval de Troie visant à hiérarchiser les cultures 385 ».

383 Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Le Monde, ibid.


384 Entretiens, Nouakchott (Mauritanie), août/septembre 2012.
385 Echanges avec François Schock, janvier 2018.

145
Il existe une forme d’ambivalence et de paradoxe du rapport à la religion et à la religiosité,
notamment chez les jeunes. Une étude réalisée dans la région de Dogondoutchi, sud-ouest du
Niger montre que pourquoi les jeunes peuvent apporter leur soutien à Oussama Ben Laden,
aussi bien au Niger qu’en Mauritanie par exemple, sans pour autant adhérer au projet
terroriste et djihadiste. Masquelier parle d’éthique situationnelle plutôt qu’immuable pour
expliquer le rattachement et le développement d’un imaginaire commun des musulmans
(sentiment d’appartenance à la Oumma - communauté des musulmans). Le paradoxe réside
dans cette dichotomie du rejet et de l’attraction vis-à-vis de l’Occident et de la mondialisation.
Les Etats-Unis sont, d’un côté, bien souvent comme anti-Islam et antimusulmans. Et de
l’autre, pour des raisons économiques et d’élévation en société, on cherche à s’approprier le
rêve américain. Ce qui peut parfois se traduire par la volonté d’émigrer aux Etats-Unis.

d. L’islam réformisme

L’islam « traditionnel » n’est pas la seule manifestation de la religion musulmane au Sahel.


Elle est concurrencée par l’islam réformiste qui fait l’objet de définitions, mais surtout
d’incompréhensions, de plusieurs ordres. Il existe une véritable confusion des genres entre
islamisme, islam politique, fondamentalisme, wahhabisme, salafisme et réformisme. Si la
réislamisation386 est réelle dans l’ensemble des pays de la région, il convient néanmoins
d’appréhender avec complexité et clarté les différentes mobilisations et traditions évoquées
pour analyser l’évolution des pratiques sahéliennes. Le réformisme islamique est souvent
réduit à des interprétations soi-disant « wahhabites387 ». En Mauritanie, au Mali, au Niger, le
réformisme s’inspire de tendances et de situations vécues dans d’autres parties du monde, en
l’occurrence dans le monde arabo-musulman, à travers différentes périodes. De Mohamed
Abdou (Egypte), en passant par Hassan Al-Banna (fondateur des frères musulmans), jusqu’à
Tarik Ramadan (petit-fils de ce dernier), sans oublier Gamal Adbel Nasser, incarnant le
panarabisme, et Sayyid Qutb388, théoricien des Frères musulmans et connu pour idées

386 Sylvain Touati, « " L’Islam et les ONG islamiques au Niger ", Les Carnets du CAP, n° 15, automne-hiver
2011, pp. 137.
387 Otayek, Soares, ibid. p 15.
388 « Auteur de l’œuvre monumentale « A l’ombre du Coran », Sayyid Qutb, intellectuel égyptien de la première
moitié du XXème siècle, est une figure majeure de l’islamisme radical. D’abord issu de l’organisation des
Frères musulmans, ses écrits rédigés pendant les huit années de captivité sous le régime de Nasser prennent une
tournure doctrinale et révolutionnaire pour laquelle il sera exécuté en 1966. Le « qutbisme » survit à son auteur
et inspirera largement des mouvances de l’islam militant ». Pour plus d’information voir : Astrid Colonna
Walewski, « Sayyed Qutb », les clés du Moyen-Orient, 28 juin 2012,
https://www.lesclesdumoyenorient.com/Sayyed-Qutb.html, consulté le 14 février 2015.

146
islamistes radicales, le réformisme en islam est complexe et polysémique 389. Il est certes le
fruit d’influences extérieures, à l’instar du rôle joué par l’Arabie Saoudite et l’Iran390 et
d’autres réseaux et acteurs non-étatiques. L’arabité chez les réformistes est une réalité depuis
le XXème siècle. Elle est le fruit d’échanges croissants entre musulmans africains, éduqués en
arabe, et le monde arabo-musulman. Cette volonté d’ailleurs chercheurs ailleurs la réforme et
le modernisme a créé de fait un islam transnational. Cette tendance n’a pas faibli après les
indépendances. Elle a permis de consolider une tendance qui s’inscrit aujourd’hui en
opposition avec une classe dirigeante laïque, parfois moins éduquée. Ces nouveaux
intellectuels, tel qu’on les appelle régulièrement, sont fortement mobilisés pour renforcer les
liens entre l’Afrique et le monde arabe. Ces acteurs « ont parfois été en mesure de remettre en
question l’autorité religieuse des érudits musulmans en place, les oulémas, provoquant cette
fragmentation de l’autorité religieuse (…)391 ». Leur poids, et le nombre, est conséquent et
s’appuie sur un secteur associatif, tel que décrit plus haut, dynamique392.

Les inspirations sont donc multiples et visent à la modernisation et au changement de l’islam


africain, par la collaboration inter étatique mais également via les ONG393 et les acteurs
privés. Certaines pratiques sont positives, d’autres sont plus radicales et rigoristes. Cette
seconde variante de l’islam en Afrique n’est donc pas uniforme entre les pays, voire même au
sein des Etats. Cette mobilisation n’est cependant par propre à ces nouveaux intellectuels
modernes arabisant, malgré le rôle joué par l’Arabie Saoudite et le Qatar plus récemment. Elle
concerne également des adeptes et des membres des ordres soufis, ce qui fragilise l’idée d’une
parfaite dichotomie entre islam dit traditionnel (soufi) et réformisme. Le réformisme en
Afrique de l’Ouest et au Sahel ne peut être considéré comme un mouvement de panarabisme.
Pourtant, c’est la manière dont certains experts et gouvernements perçoivent le champ de la
religion en Afrique.

389 Ibid. p 15.


390 Le retour d’Israël sur la scène diplomatique africaine impact également l’équation.
391 Otayek, Soares, ibid. p 28.
392 Ibid. p 29.
393 Le domaine humanitaire a été particulièrement investi à en juger la situation au Nord-Mali (ONG qataris),
par exemple. Une lutte d’influence se met alors en place, sur le continent. Les ONG islamiques accusent les
ONG occidentales de faire du prosélytisme en faveur du christianisme.

147
 Salafisme, wahhabisme au Sahel

Depuis plus d’un demi-siècle, les pays arabes, l’Arabie Saoudite en tête, s’adonnent à une
mission civilisatrice sur l’Afrique noire. Nous verrons, pays par pays, comment l’influence
arabe, wahhabite et salafiste s’est progressivement implantée dans les pays sahéliens, dans un
premier temps à travers un processus de réislamisation des sociétés sahéliennes, puis, dans un
deuxième temps, dans une dérive islamiste radicale, voire violente. Les trajectoires étudiées
sont d’autant plus complexes que les situations et les acteurs ne peuvent pleinement être
étudiées (manque de données, impossibilité de s’immerger dans les réseaux transnationaux
radicaux, etc.). La réislamisation, tout comme les processus de radicalisation sont le fruit de
conjonctures, d’interrelations complexes entre acteurs publics, privés, acteurs locaux,
régionaux et internationaux. La radicalité n’est pas une norme sociale rationnelle et
monolithique. Elle ne mène d’ailleurs pas de fait à la mobilisation violente. Nous observons
néanmoins une certaine cécité de la part des Etats sahéliens qui se réfugient derrière des
discours et des analyses parfois victimaires, en pointant du doigt des influences extérieures
devenues incontrôlables. L’analyse des rapports et des relations des pays sahéliens avec le
monde arabe, depuis des décennies, ne valide pas nécessairement le discours des pays de la
région. Le défi est de comprendre, au-delà des discours politiques, comment le salafisme et le
wahhabisme se sont-ils introduits dans les sociétés sahéliennes et les éventuels liens de cause
à effet avec la situation sécuritaire qui prévaut aujourd’hui dans l’espace sahélo-saharien. Si
l’islamisme s’est parfois accompagné de mobilisations violentes et de conflits, il n’en n’est
pas moins l’expression d’une (ou de plusieurs) situation (s) d’exception (s). La rigueur et
l’objectivité scientifiques nous imposent de comprendre ces situations, tout en se rappelant
qu’elles ne sont pas légions. Peut-on parler de salafisme républicain au Sahel394 ? Le
salafisme est-il nécessaire le produit d’une trajectoire de radicalisation ? Pour Ahmed Salem,
les salafistes sont les gardiens autoproclamés du dogme qui s’opposent à ceux qui ont choisi
d’accepter la démocratie libérale395.

394 Gilles Holder, « Le réformisme islamique francophone au Sahel : vers un salafisme républicain ? », in
« Mali et Sahel : nous sommes tous sahéliens », ENA hors les murs, N°467, Janvier-Février 2017.
395 Zekeria Ould Ahmed Salem, ibid. p 635.

148
II - Les spécificités religieuses de la Mauritanie, du Mali et du Niger.

Nous traiterons dans cette deuxième partie de manière plus spécifique les trois Etats
concernés par notre étude, dans leurs réalités religieuses et islamiques ainsi que dans leurs
fragilités (porosité ?) face à l’Islam radical. Les expressions de la radicalité au Sahel
s’inscrivent-elles dans une logique de continuité historique et géographique ? Quel bilan peut-
on tirer de l’évolution des pratiques religieuses et de l’islam politique dans les pays du Sahel à
l’aune de la déliquescence du Mali ? Deux, des trois pays étudiés sont des républiques dites
laïcs. Pourtant, les interdépendances entre sociétés, Etats et religion semblent croissantes et
complexes. Si l’islam politique, au niveau international, est considéré comme un échec 396, il
ne reste pas moins un véritable sujet d’actualité et d’enjeux pour les pays sahéliens et pour les
acteurs internationaux qui interviennent dans le domaine politique, économique et social des
pays sahéliens. Une focalisation sur les spécificités des pays de la région permet d’interroger
les mobilisations religieuses locales au-delà des dynamiques d’influences extérieures. Car
l’Afrique de l’Ouest ne fait pas que subir l’imposition de formes religieuses exogènes397.

1. Les Islams du Mali

a. Evolution des pratiques islamiques au Mali

L’islam au Mali est pratiqué depuis un millénaire au moins et revêt une importance
extrême398. Si le pays est composé d’une immense majorité de musulmans, il n’y pas une
manière, seule et unique, de pratiquer l’islam au Mali. Le pays subit un regain d’islamité
depuis plus de deux décennies. Tendance qui s’est accentuée depuis le début de la crise
malienne en 2012. Elle s’est accentuée de par la volonté des observatoires extérieurs,
essentiellement occidentaux, de pointer du doigt et d’interroger les pratiques islamiques du
pays. Les jeunes bamakois admettent volontiers ce retour à des pratiques à la fois pieuses et
ostentatoires. D’aucuns admettent que c’est « à la mode » de voir des grands banquets, diners,
cérémonies, où l’alcool est prohibé. Certains hésitent à parler d’anxiété ou de méfiance à
l’égard de ces réalités. D’autres parlent volontiers de démagogie.

396 Olivier Roy, « L’échec de l’islam politique », Le Seuil, 1992.


397 Cédric Mayrargue, « Trajectoires et enjeux contemporains du pentecôtisme en Afrique de l'Ouest », Critique
internationale 2004/1 (no 22), p 98.
398 Benjamin Soares, ibid. p 413.

149
Au Mali, la religion, comme d’autres vecteurs identitaires, est parfois instrumentalisé par un
petit nombre d’acteurs, « religious entrepreneurs399 », engagés dans les luttes d’influence et
de pouvoir. Ces acteurs alimentent des rivalités et compétitions au sein de l’Islam qui se
traduisent par une polarisation des relations interpersonnelles et intercommunautaires 400. Le
Mali est officiellement un pays Laïc. Cependant, l’évolution de la société malienne a
progressivement et foncièrement changé les réalités de cette société dite séculaire. Nous
reviendrons ultérieurement sur cet aspect. L’Islam malien cohabite parfaitement avec d’autres
religions, même si, là encore, les aspects sociaux de la vie de tous les jours peuvent amener à
certaines frictions et tensions. Au Mali, les tensions liées à la religion concernent moins les
rapports interreligieux que les dynamiques intra religieuses ; en l’occurrence au sein de
l’Islam. Ces dissensions peuvent fragiliser le lien social entre les communautés. Selon les
personnes interrogées dans le cadre d’une étude sur le Mali, ces tensions sont causées par des
individus agissant pour le compte de leurs intérêts personnels401. Cette attitude, parallèlement
à la prolifération des différentes composantes de l’Islam malien, dans un pays où la religion
est une base sociale forte, est un risque pour la cohésion sociale nationale. « From the point of
view of people consulted, including the elites - some of whom are religious leaders - one of
the main threats to social cohesion is related to the proliferation of religious factions and
increased competition between them within the 48 IMRAP A Self-Portrait of Mali on the
Obstacles to Peace major religions402 ». D’aucuns constatent que La difficile régulation du
secteur, tout comme la question du leadership, est un réel problème pour les sociétés
sahéliennes403. En 2015, on relevait au Mali 180 associations islamiques (associations
enregistrées et reconnues)404 dont l’Association malienne pour l’unité et le progrès de l’islam
(AMUPI), la ligue des imams (LIMAMA), la Ligue des prédicateurs, l’Union Nationale des
Femmes Musulmanes (UNAFEM), et l’Association Malienne des Jeunes Musulmans
(AMJM)405.

Au Mali, à titre d’exemple, le nombre d’enfants non scolarisés est en hausse. Il était de
864 236 en 2012 pour un chiffre de 1 159 687 en 2016406. Dans le même temps, le nombre

399 IMRAP, INTERPEACE, ibid. page 46.


400 Ibid. page 46.
401 Ibid. page 47.
402 Ibid. pp 47-48.
403 C’est également le cas au Niger et en Mauritanie par exemple, là où la prolifération des mosquées fait l’objet
de très peu de contrôles
404 IMRAP, op cit. page 48.
405 Laurence-Aïda Ammour, ibid. p 4.
406 http://uis.unesco.org/fr/country/ml.

150
d’écoles coraniques est en augmentation, en particulier dans les régions de Mopti et de
Ségou407.

Cartes et repères sur le Mali, 20 mars 2013, https://www.ritimo.org/Carte-et-reperes-sur-le-


Mali

b. L’Islam politique au Mali - un avant et un après 2012 ?

 La laïcité au Mali et la reconfiguration du champ politico-religieux

Malgré les apparences, la présence et l’influence islamique dans la sphère politique et


publique n’était pas une réalité nouvelle en 2012-2013. «The presence of Islam in the Malian
public sphere goes back decades or even centuries. Yet, the Muslim actors’ ambition to
exercise political power has never been as assertive as it has appeared recently 408 ».
Nonobstant la laïcité409 malienne, depuis la libéralisation et l’avènement de la démocratie au

407 Nadia Adam, Ekaterina Golovko, Boubacar Sangaré, « L’éducation mise à mal par le terrorisme au Mali »,
ISS Today, 17 octobre 2017, https://issafrica.org/fr/iss-today/leducation-mise-a-mal-par-le-terrorisme-au-mali.
408 Ibrahim Yahaya Ibrahim, “Islamism in the South, Jihadism in the North: Why has Islamic activism in Mali
taken different forms?”, Bulletin FrancoPaix, N°10, Vol 2, December 2017.
409 Sans vouloir enfoncer des portes ouvertes, rappelons que la laïcité dans les pays du Sahel n’est pas la laïcité
en Europe et surtout en France. Le récit sur la laïcité est une construction occidentale qui, pendant des années,

151
début des années 1990, la religion a gagné en visibilité dans la sphère publique410. « Bien que
la Constitution malienne interdise formellement toute interférence entre l’Etat et le religieux,
les associations musulmanes se sont accaparées l’espace politique et ont su imposer leurs
idées face à un gouvernement faible qui a abandonné des régions entières au sous-
développement411 ».

Au sud comme au nord, la religion s’est manifestée de manière divergente412, dont certaines
trajectoires ont fini par aboutir à des formes de radicalité et de violences. Le Mali n’a pas
échappé aux influences wahhabites saoudiennes qui ont profité de la reconfiguration du
champ politique du début des années 1990, en Afrique de l’Ouest. Voyant d’un mauvais œil la
popularité de la révolution iranienne, « Riyad a su profiter de la libéralisation économique et
de l'instauration du pluralisme politique des années 1990 en Afrique pour s'engouffrer dans
la brèche et renforcer son offensive idéologique. Après l'affaiblissement des Etats africains
consécutif aux mesures d'ajustement structurel imposées par le FMI, le vide institutionnel va
être comblé par l'activisme social croissant d'agents religieux d'obédience wahhabite,
principalement dans les secteurs de la santé et de l'éducation 413 ». L’entrisme wahhabite s’est
manifesté de diverses façons dans les pays sahéliens. Au Mali, cette pénétration
s’accompagne d’une arabisation des rituels religieux et d’une multiplication sans précédent
des lieux de prière414.

Au Mali, les manifestations et mobilisations islamistes existaient avant 2012. « Quand les
islamistes saccageaient les rues bamakoises bien avant les médiations de 2012415 », certains
expliquaient les tentatives de déstabilisation comme étant le fruit d’un héritage historique lié à
la période d’indépendance. Et non pas comme une mobilisation liée à un mouvement
islamiste. La France, dans les représentations qu’elle se fait du Sahel, en particulier du Mali, a
toujours fait preuve, au mieux d’une cécité, au pire d’une volonté de ne pas voir la réalité telle

arrangeait les chancelleries. Les pratiques islamiques dans les pays du Sahel (la Mauritanie dont le cas est
singulièrement différent) n’ont cessé d’évoluer ces dernières décennies, sans pour autant que l’on puisse
véritablement s’en étonner. Une partie du récit occidental est biaisé et tend à donner l’impression que l’Islam
Malékite de rite soufi est essentiellement pacifiste et apolitique. La réalité est plus nuance.
410 Susanna Wing, « Mali’s Precarious Democracy and the Causes of Conflict », Special Report, USIP, April
2012.
411 Laurence-Aïda Ammour, ibid. p 4.
412 Ibrahim Yahaya Ibrahim, “Islamism in the South, Jihadism in the North: Why has Islamic activism in Mali
taken different forms?”, Bulletin FrancoPaix, N°10, Vol 2, December 2017.
413 Laurence-Aïda Ammour, « le Wahhabisme saoudien en Afrique de l’Ouest », 2017, p 3.
414 Ibid. p 4.
415 Echanges avec François Schock, ibid.

152
qu’elle était, il y a déjà plusieurs années, voire plusieurs décennies. « Il semblerait que
nombre d'individus ont gardé le silence sur les pénétrations islamistes. Mais tous les
"baroudeurs" et membres repentis des réseaux culturels et diplomatiques le dénoncent, la
radicalisation est semée depuis longtemps416 ». Nous ne confondons pas ici, réaffirmation de
l’Islamité des peuples, Islam politique et processus de radicalisation pouvant amener à la
violence.

L’Islam politique n’est pas né du jour au lendemain au Mali : “The presence of Islam in the
Malian public sphere goes back decades or even centuries. Yet, the Muslim actors’ ambition
to exercise political power has never been as assertive as it has appeared recently417”. Sa
présence dans la sphère publique est une réalité bien antérieure à la crise de 2012 qui a permis
au Haut Conseil Islamique de s’ingérer dans les affaires politiques du Mali.

 Le Haut Conseil Islamique au Mali (HCIM)

Le HCIM a été créé en 2002 dans le but « d’assurer l’interface entre l’Etat et la population
musulmane malienne418 », « pour fédérer et représenter les diverses tendances de l’islam et
conçu pour affirmer la pluralité et la liberté religieuses419 ». Le premier président, issu du
Bureau Exécutif National, Thierno Hady Boubacar Thiam, « veillait à ce que le HCIM soit
apolitique, tout en pesant dans la prise en compte des normes islamiques par les politiques
publiques420 ». Depuis 2008, le HCIM est présidé par Mahmoud Dicko, « fin connaisseur du
Coran421 », considéré comme un wahhabite très influent. Mahmoud Dicko est originaire de
Tombouctou et issu d’une famille maraboutique. Il a étudié en Mauritanie et en Arabie
Saoudite. Son influence dépasse largement le cadre de la religion musulmane422. Au-delà de
son expertise du champ religieux et de sa personnalité, Dicko a profité des carences de l’Etat
en matière de santé et d’éducation pour gagner en légitimité423.

416 Ibid.
417 Ibrahim Yahaya Ibrahim, “Islamism in the South, Jihadism in the North: Why has Islamic activism in Mali
taken different forms?”, Bulletin FrancoPaix, N°10, Vol 2, December 2017.
418 Timbuktu Institute, « Influence wahhabite au Mali : Entre contrôle du HCIM et mainmise sur
l’enseignement religieux », 30 janvier 2018.
419 Boubou CISSE/Joseph Brunet JAILLY, « Le Haut Conseil Islamique du Mali : un organe partisan au service
de l’islam wahhabite ? », Le Journal du Mali, 28 octobre 2012,
https://revuedepressecorens.wordpress.com/2012/10/29/que-ce-passe-t-il-au-haut-conseil-islamique-du-mali/.
420 Ibid.
421 Jeune Afrique, « Mali : Mahmoud Dicko, imam médiateur », 23 août 2012.
422 Rappelons que l’Islam au Mali est caractérisé par le malékisme de rite soufi.
423 Laurence-Aïda Ammour, « Le wahhabisme saoudien en Afrique de l’Ouest », ibid. p 4.

153
Le fait que le HCIM, considérée comme un acteur de haute influence, pour renforcer le lien
entre les populations et l’Etat, soit dirigée par un wahhabite dénote d’une certaine singularité.
Mahmoud Dicko entre très rapidement dans la sphère publique et politique en 2009 avec sa
ferme opposition à la tentative de réforme du code de la famille ; réforme visant notamment à
donner davantage de libertés individuelles aux femmes. Mahmoud Dicko engage, de fait, sa
personne et le HCIM sur cet important sujet de société qui oppose les réformistes aux
progressistes et modérés. La promulgation de la loi n’aura jamais lieu. Certains verront à
travers cet épisode une forme aggravée de retour en arrière quant aux pratiques de l’Islam
dans une région emprunte de pacifisme (ce qui est une représentation partiellement biaisée).
Pour d’autres, il s’agit davantage d’une rigidité culturelle plutôt qu’une conséquence directe
d’une évolution sectaire de l’Islam. « Sur le code de la famille, il ne fallait pas exagérer non
plus…424 », racontait, avec le sourire aux lèvres, un diplomate malien en poste dans la sous-
région. Et de renchérir, « bon peut-être que finalement je suis un salafiste, moi aussi ». Nous
nous garderons bien de sur-interpréter ces paroles qui nous semblent plus anecdotiques que
symptomatiques d’une quelconque réalité. Ce qui est, en revanche, nettement plus révélateur
c’est la capacité de mobilisation du HCIM, au sein des populations. On entend souvent dire à
ce sujet que Mahmoud Dicko a bien plus d’aura que n’importe quel homme politique au
Mali425. « Malgré son apparence douce, un discours policé et un ton affable, les Bamakois se
souviennent de ses diatribes contre l’occidentalisation qui menacerait la société
malienne426 ». L’influence de Dicko dans l’espace public ne se limite pas là. En 2012, au
début de la crise malienne, Dicko s’implique fortement pour se positionner commun un
interlocuteur de premier choix avec les rebelles d’Ansar Dine427 (2012). Dicko jouera
également les médiateurs avec les putschistes à Bamako. Cet « entrisme » et son influence se
confirme de jour en jour, de situation en situation. En mars 2012, il se positionne comme un
négociateur et un médiateur qui aurait sauvé la place du Premier ministre de l’époque, en
échange de la création du ministère des affaires religieuses et du culte428. Pour Jeune Afrique
c’est sans ambiguïté : « sa proximité idéologique avec les djihadistes est un atout 429 ». Son
entreprise de négociation au nord débute le 26 juillet 2012. Dicko se rend à Gao avec l’accord
du Premier Ministre (Cheick Modibo Diarra) pour rencontrer Iyad Ag Ghali (qu’il ne

424 Entretiens, été 2012.


425 C’est le cas également d’Ousmane Chérif Haidara. Pour plus d’information sur ce leader religieux voir :
Gilles Holder, « Chérif Ousmane Madani Haïdara et l'association islamique Ançar Dine » Un réformisme malien
populaire en quête d'autonomie, Cahiers d'études africaines, 2012/2 N° 206-207, p. 389-425.
426 Jeune Afrique, ibid.
427 Dicko deviendra rapidement un interlocuteur pour ceux qui veulent implanter la chari’a.
428 Boubou CISSE/Joseph BRUNET JAILLY, ibid.
429 Jeune Afrique, « Mali : Mahmoud Dicko, imam médiateur », 23 août 2012.

154
rencontrera finalement pas), quelques notables de la région et des représentants du MUJAO
qui tiennent la ville430. Malgré ses démarches visibles, l’Imam Dicko reste très discret,
ambigüe pour certains, quant à ses position sur l’application de la chari’a. Dicko ne
condamne pas les actes, au nom de l’Islam, des groupes armés au Nord-Mali. Il appelle au
dialogue. En 2008, Dicko rappelle que l’intégrisme n’est pas nécessairement religieux et qu’il
peut avoir d’autres origines. Il critique vertement les gouvernants qui se réfugient derrière