TEXTE n° 10
Dans une ville de province de l’est de la France, au début des années soixante. Mathilde, après quinze
ans passés en Algérie, revient dans la demeure familiale accompagnée de ses enfants. Elle y retrouve
son frère Adrien, sa femme et leur fils. Mathilde vient habiter la maison dont elle a hérité jadis de son
père tandis qu’Adrien recevait l’usine familiale désormais au bord de la faillite. Dans la scène 2 de
l’acte I, Adrien accueille sa sœur en haut de l’escalier.
ADRIEN. - Tu as voulu fuir la guerre et, tout naturellement, tu es venue vers la maison où sont tes
racines ; tu as bien fait. La guerre sera bientôt finie et bientôt tu pourras retourner en Algérie, au bon
soleil de l'Algérie. Et ce temps d'incertitude dans laquelle nous sommes tous, tu l'auras traversé ici, dans
la sécurité de cette maison.
5 MATHILDE. - Mes racines ? Quelles racines ? Je ne suis pas une salade ; j'ai des pieds et ils ne sont pas
faits pour s'enfoncer dans le sol. Quant à cette guerre-là, mon cher Adrien, je m'en fiche. Je ne fuis
aucune guerre ; je viens au contraire la porter ici, dans cette bonne ville, où j'ai quelques vieux comptes
à régler. Et, si j'ai mis si longtemps à venir régler ici ces quelques comptes, c'est que trop de malheurs
m'avaient rendue douce ; tandis qu'après quinze années sans malheur les souvenirs me sont revenus, et
10 la rancune, et le visage de mes ennemis.
ADRIEN. - Des ennemis, ma sœur ? Toi ? Dans cette bonne ville ? L'éloignement a dû fortifier encore
ton imagination, qui pourtant n'était pas faible ; et la solitude et le soleil brûlant de l'Algérie te brouiller
la cervelle. Mais si, comme je le crois, tu es venue ici contempler ta part d'héritage pour repartir ensuite,
eh bien, contemple, vois comme je m'en occupe bien, admire comme je l'ai embellie, cette maison, et,
15 lorsque tu l'auras bien regardée, touchée, évaluée, nous préparerons ton départ.
MATHILDE. - Mais je ne suis pas venue pour repartir, Adrien, mon petit frère. J'ai là mes bagages et
mes enfants. Je suis revenue dans cette maison, tout naturellement, parce que je la possède ; et, embellie
ou enlaidie, je la possède toujours. Je veux, avant toute chose, m'installer dans ce que je possède.
ADRIEN. - Tu possèdes, ma chère Mathilde, tu possèdes : c'est très bien. Je t'ai payé un loyer, et j'ai
20 considérablement donné du prix à cette masure. Mais tu possèdes, d'accord. Ne commence pas à me
mettre en colère, ne commence pas à chicaner. Mets, je te prie, un peu de bonne volonté. Recommençons
notre bonjour, car tout cela est mal parti.
MATHILDE. - Recommençons, mon vieil Adrien, recommençons.
Bernard-Marie Koltès, Le Retour au désert, 1988 (Acte I scène 2)