Laurent Pfaadt
Simone Veil
Une Passion Française
City Editions
À Salwa, Majdah et Jouwaida.
Ne cessez jamais de vous battre.
Je tiens à remercier tout particulièrement Madame
Simone Veil pour son accueil chaleureux, ainsi que
sa famille et tous ceux qui ont accepté de me
recevoir et de répondre à mes questions.
Les êtres extraordinaires ont la vie courte et vieillissent rarement.
Martial (Ier s. apr. J.-C.)
Le poète latin Martial avait raison. En tout cas pour Simone Veil.
Son existence dura trois jours, en novembre 1974 à Paris, puis
quelques heures à Strasbourg en 1979. Nul doute, Simone Veil aura
marqué son temps. Et pourtant, aucun indice ne présageait un tel
destin.
En cette année 1944, cette petite fille de 17 ans, juive sans l’être,
vivant sous le soleil niçois, ressemblait à tant d’autres en France et en
Europe. Certes, ses parents avaient fait des études, brillantes pour son
père. Mais la famille avait connu des hauts et des bas. Elle-même, ainsi
que ses proches, était à mille lieues d’imaginer ce qui l’attendait. Et
pourtant… Le destin, dans ses flux les plus tragiques comme dans ses
reflux les plus glorieux, se chargea de façonner sa vie, comme une
roche menaçant à chaque instant d’éclater sans y parvenir. Le calcaire
allait devenir granit. Les tempêtes furent douloureuses, terribles.
Bruyantes ou silencieuses, sanglantes ou de velours, elle les affronta
toujours avec la même obstination et la même patience. Parfois, la
chance se chargea de la pousser du bon côté pour éviter qu’elle ne
tombe dans l’abîme. Comme une petite brise réconfortante. Comme
un battement d’ailes protecteur.
Déportée à Auschwitz, elle traversa cet enfer dont on pensait qu’il
n’était que la propriété des dieux de l’Olympe. Elle y ramena son
Eurydice, « Milou », cette sœur qu’elle aima par-dessus tout. Comme
Achille, plongé par sa mère dans le Styx, le fleuve de l’Enfer, Simone
Veil revint invulnérable.
Comme tant d’autres, les yeux de Simone Veil contiennent des
images que les innombrables livres sur la Shoah ne pourront jamais
raconter. Dans ses yeux, des larmes ont définitivement gelé sur les
routes enneigées des marches de la mort. Dans ses yeux se sont figés
pour l’éternité l’image d’Yvonne, sa mère, et le souvenir de Jean, son
frère, et d’André, son père.
Sous la glace se cachent toujours un feu, une passion qui ne
demandent qu’à se répandre partout et sans limites. Car Simone Veil,
en revenant de l’enfer, n’avait pas oublié d’emporter un peu de ce
brasier et de le mettre au service de grandes causes. Indépendante, elle
refusa les combines politiciennes, les compromissions, même si son
ambition l’a parfois obligée à faire quelques petits arrangements avec
sa conscience pour mieux vaincre et faire triompher ses idées. La
justice qu’elle défendit dans l’ombre des prisons, les femmes qu’elle
porta dans leur droit le plus sacré, celui de donner la vie, et enfin
l’Europe, cette Europe pour laquelle elle milita face à ces Zeus qui
tentèrent de l’asservir ou de l’apprivoiser, ne trouvèrent jamais de plus
noble héraut. Nombreux furent ceux qui tentèrent de découvrir son
talon d’Achille. En vain.
Introduction
Indépendante et intransigeante avec sa conscience et ses
convictions au mépris des idéologies, des hommes et de l’amitié, elle
protégea le feu sacré de notre République en s’élevant chaque fois
contre l’injustice et pour les libertés individuelles.
Sorte de vestale contemporaine, elle fait aujourd’hui partie de notre
mémoire collective. Grande figure de la Ve République au même titre
que Michel Debré ou Robert Badinter, elle côtoya la totalité des
présidents de la République, sauf le général de Gaulle. Elle demeure,
dans le cœur des Françaises et des Français, une grande héroïne
comme Lucie Aubrac, Marie Curie ou Germaine Tillon.
Sa vie croisa celle d’autres femmes illustres de notre temps : Gisèle
Halimi, Françoise Giroud ou Louise Weiss.
Cette grande combattante du XXe siècle pour le droit des femmes
aurait certainement péri sur l’échafaud à l’instar d’Olympe de Gouges.
Celle qui prit place dans le fauteuil de Racine à l’Académie française
aurait fait sous Louis XIV une intrépide princesse un peu à la manière
de la Grande Mademoiselle. Aux grands hommes, la patrie
reconnaissante, proclame le fronton du Panthéon.
Il y a bien longtemps qu’elle y est entrée, en tout cas dans le cœur
des Français. Mais pour l’éternité, elle demeure, aux côtés de Robert
Badinter, Bernard Lazare, Victor Schœlcher, Jean Monnet et Émile
Zola, l’un de ces êtres qui rendirent à l’humanité sa fierté.
Un bonheur familial
Amours de nos mères, à nul autre pareil.
Albert Cohen, Le Livre de ma mère, 1954
André et Yvonne
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L’histoire commence comme un conte de fées , dira bien plus tard
Jean d’Ormesson à son propos. En cet été 1927, alors que le soleil
brille sur les plaines du Nord et sur les rivages de la Méditerranée,
l’Europe et la France qui viennent de sortir, il y a moins de 10 ans, du
plus grand conflit meurtrier que le monde ait jamais connu, voient les
premiers nuages s’amonceler au-dessus de leur tête. La Première
Guerre mondiale devait être la der des ders, et l’antisémitisme de
l’affaire Dreyfus, un lointain souvenir, regrettable, que l’on avait oublié
dans la fraternité des tranchées. Ces nuages de l’été 1927 n’avaient
donc rien d’inquiétant, des nuages comme ceux qui passent dans un
ciel azuréen et que l’on regarde en souriant sans jamais penser qu’ils
pourront causer la moindre goutte de pluie.
Et pourtant, c’est bel et bien une véritable tempête qui s’apprête à
s’abattre. En août 1927, dans une Allemagne frappée de plein fouet par
la crise économique et occupée en partie par l’armée française se tient
à Nuremberg le premier congrès du NSDAP, le parti nazi, dirigé par un
ancien caporal de la Première Guerre mondiale, Adolf Hitler, qui a
publié un an plus tôt un ouvrage intitulé Mein Kampf, dans lequel il
dit sa haine des juifs et sa volonté de revanche sur la France. Ce parti,
qui ne dépasse par les 3 % aux différentes élections législatives
auxquelles il a participé, est jugé insignifiant.
En France, Raymond Poincaré a formé son dernier gouvernement,
une année auparavant, après la chute du cartel des gauches. Rappelé
pour sauver le pays d’une crise financière et pour enrayer une
spéculation endémique qui a provoqué l’effondrement du franc, le
président du Conseil s’attelle à mettre en place une politique
économique d’austérité, son « Verdun financier » qui doit consolider
l’économie de la France pour plusieurs années et résister à une
éventuelle débâcle financière.
À Nice, le 13 juillet 1927, une petite fille voit le jour. Elle s’appelle
Simone Jacob. Elle est la dernière d’une famille de quatre enfants.
Madeleine, Denise et Jean accueillent avec bonheur leur nouvelle
sœur, tout comme leurs parents, André et Yvonne Jacob. Ces derniers
sont issus de la classe moyenne bien installée dans cette ville de la
Côte d’Azur, française depuis 1860 et connue mondialement pour sa
promenade des Anglais.
Le père de Simone, André Jacob, est un brillant intellectuel,
spécialisé dans l’histoire de l’art et l’architecture.
Originaire d’une famille juive venue de Lorraine – cette grande
région, avec l’Alsace, qui donna à la France les Blum, les Dreyfus ou les
Schweitzer –, puis installée au cours du XIXe siècle à Paris, André
Jacob est le fils d’un comptable de la Compagnie parisienne du gaz et
le neveu d’un ingénieur de l’École centrale. La mère d’André Jacob,
Mathilde Schnerb, est quant à elle la fille d’un bijoutier.
André Jacob effectue de brillantes études au lycée Rollin qui
deviendra plus tard le lycée Jacques Decour, du nom de cet écrivain
fusillé par les nazis en 1942 au mont Valérien. André entre ensuite à
l’École des beaux-arts, section architecture, dans l’atelier du grand
architecte Henri Deglane (1855-1931), l’un des maîtres d’œuvre du
Grand Palais à Paris. Il s’y révèle un brillant élève.
Mais cette ascension est stoppée net par la Première Guerre
mondiale qui précipite l’Europe dans l’abîme. Comme de nombreux
fils de familles juives, André rejoint les armées de la République en
compagnie d’autres patriotes et intellectuels, à l’image de Péguy ou
d’Alain Fournier, qui sacrifièrent leur vie sur l’autel de la liberté.
Comme tous les membres de ces familles juives assimilées, celle de
mon père était profondément patriote et laïque. Ses aïeux étaient
fiers de leur pays qui, dès 1791, avait accordé la pleine citoyenneté
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aux Juifs , rappelle Simone Veil. Ils sont nombreux, malgré
l’antisémitisme d’une partie de l’armée française en ce début de siècle,
à rejoindre les troupes mobilisées et à vouloir défendre cette France,
ce peuple et cette nation qui a aboli les privilèges et a inscrit dans le
marbre l’égalité entre les hommes. Officier de réserve, Alfred Dreyfus
lui-même s’engage et combat sur les champs de bataille français.
Affecté au régiment des aérostats d’observation, André Jacob est
envoyé au feu au début de la guerre. Il ne connaît que brièvement
l’âpreté des combats, car, dès octobre 1914, il est fait prisonnier par les
Allemands dans le nord de la France, à Maubeuge, et est envoyé pour
le reste de la guerre dans un camp de prisonniers.
À son retour, tout en gardant une violente inimitié à l’égard de
l’Allemagne, il reprend ses études et décroche en 1919 le second
deuxième grand prix de Rome en architecture sur le sujet « le Palais
pour la Ligue des Nations, à Genève », derrière quelques grands noms
de l’architecture française du XXe siècle comme Jacques Carlu.
L’Académie des beaux-arts a jugé hier les projets de dix architectes en
loge, concourant pour le prix de Rome. Le sujet proposé était : le
Palais pour la Ligue des Nations, à Genève. Deux grands prix de
Rome ont été décernés à MM. Carlu et Haffner ; deux premiers
seconds grands prix, à MM. Girardin et Sollier, et un deuxième
second grand prix à M. Jacob. […] M. André Jacob, né en 1891 à
Paris, est élève de M. Deglane, proclame Le Journal des débats
politiques et littéraires du dimanche 9 novembre 1919.
Ce prix en poche, André Jacob exerce son métier d’architecte
lorsqu’il rencontre Yvonne Steinmetz, la mère de Simone Veil. Les
témoins de l’époque lui reconnaissent une certaine ressemblance avec
l’actrice Greta Garbo, surnommée la « Divine ».
Cette Parisienne, dont la famille originaire de Belgique et de
Rhénanie est française depuis la fin du XIXe siècle et a exercé le métier
de fourreur, a tout de suite été séduite par ce jeune architecte de 32
ans aimant lire Montaigne ou Zola, distingué avec son air sévère et son
haut front dégarni. Yvonne Steinmetz n’a que 21 ans. Elle a un frère,
Maxime, et une sœur, Suzanne.
Les trois enfants sont de brillants élèves. Le couple se marie le
22 mai 1922 à la mairie du IXe arrondissement de Paris, dans leur
quartier d’origine – l’avenue Trudaine –, où résidaient d’ailleurs de
nombreuses familles juives.
Une année seulement après leur union, en 1923, Yvonne Jacob
donne naissance à leur premier enfant, Madeleine, qui resta à jamais
la « Milou » de la famille. Celle-ci s’agrandit chaque année puisqu’en
1924 naît une deuxième fille, Denise, puis vient le tour du seul garçon
de la fratrie, Jean, en 1925. C’est en 1927 que la petite dernière,
Simone, est accueillie par son frère et ses sœurs.
Au moment de sa naissance, la famille a déménagé à Nice. Son père
pense, à juste titre, que la Côte d’Azur, qui attirait déjà depuis la fin du
XIXe siècle un certain nombre de gens riches et de puissants, allait
devenir un nouvel eldorado immobilier.
Il ne s’y trompe pas et y pose à partir de 1924 les valises de la
famille Jacob, au grand dam d’ailleurs de sa femme Yvonne, car elle a
dû se résigner à abandonner ses études de chimie qui la passionnaient
tant. Possédant son propre cabinet et plusieurs employés, André Jacob
travaille et dessine notamment les plans d’une villa à La Ciotat qui
marquera l’enfance de Simone Veil. Le cabinet est installé dans une
des pièces de l’appartement bourgeois de la famille, dans le quartier
des Musiciens à Nice où les nombreuses habitations, notamment de
style Belle Époque, faisant face à la mer conservent encore le souvenir
de la noblesse européenne, de l’aristocratie russe, d’Hector Berlioz ou
de Gaston Leroux qui y séjournèrent. Les filles dorment ensemble
dans la même chambre tandis que Jean dispose de sa propre chambre.
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Une enfance heureuse, cela vous comble pour la vie , dira-t-elle en
2007. Les souvenirs que conserve encore Simone Veil de cette époque
sont empreints de cette douceur de vivre et du confort qui régnaient à
la fin des années 20 et au début des années 30. Car le krach du
24 octobre 1929 et la crise économique qui déferla sur l’Europe ne
tardent pas à emporter cette belle période d’insouciance. À la maison,
la situation financière se dégrade rapidement à partir de 1931-1932.
Les commandes se raréfient et il faut vendre la voiture, puis quitter
le bel appartement pour un autre plus modeste et plus petit dans un
quartier moins réputé, dans la rue Cluvier, où le parquet a été
remplacé par un carrelage quelconque et où la vue de la campagne de
l’arrière-pays niçois a remplacé celle de la promenade des Anglais.
Il faut faire également des économies de chauffage, et la réduction
de la taille de l’appartement oblige l’un des enfants, Jean, à dormir
dans la pièce à vivre.
C’est dans cet environnement que grandit la jeune Simone. Elle est
très liée avec ses sœurs aînées qui veillent sur elle avec la plus grande
attention. Les journées sont rythmées par les conversations, les
banalités, les rires des sœurs dans ces pièces où l’été le carrelage
rafraîchit l’air, les devoirs dans cette chambre commune tapissée de
bleu et les promenades dominicales dans les sous-bois voisins qui
exhalent leurs odeurs florales et où résonnent les cris des fauvettes et
les bavardages des pies. Milou, Denise et Simone sont inséparables.
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Nous formions, mes sœurs et moi, un trio parfaitement soudé , se
plaît-elle à rappeler. Milou, la sage Milou, veillait sur Simone lorsque
la mère n’était pas là. Simone, enfant d’une grande beauté, laisse déjà
percevoir dans ce regard bleu une volonté qui deviendra l’entêtement
de la jeune adolescente, puis, plus tard, la détermination d’une femme
face aux épreuves de la vie et de l’histoire.
Est-ce ce caractère bien trempé dès son plus jeune âge, sa
gentillesse ou cette beauté enfantine qui lui permettent d’être choyée
aussi bien par sa mère que par ses professeurs au cours de sa
scolarité ? Peut-être bien les trois. Il est vrai, comme dans de
nombreuses familles, que la petite dernière est souvent l’objet de
toutes les attentions. Les premiers enfants, sources d’espoir et
d’attente, grandissent, et la mère dispense une affection maternelle à
ce dernier enfant dont la croissance marque la fin d’une époque. Ma
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place était sur les genoux de ma mère et nulle part ailleurs , affirme
avec force Simone Veil. Trop gâtée, Simone le reconnaît volontiers.
La sagesse qui est aujourd’hui la sienne lui permet de se souvenir
qu’elle n’a pas toujours été tendre avec son père, contestant – alors
qu’elle n’était qu’une jeune adolescente qui ne connaissait que peu la
vie – l’autorité de cette figure paternelle, droite et honnête pour voler
au secours de cette mère qu’elle aimait par-dessus tout. J’avais
l’impression que je vivais mon plus grand bonheur en symbiose avec
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elle , se souvient-elle.
Sa mère avait bien malgré elle renoncé à sa vie professionnelle. Le
combat que mena Simone Veil en faveur des femmes est né dans ce
rapport à la mère et dans une situation maternelle que la jeune fille
jugeait parfois injuste.
Mais la société était ainsi faite dans cette époque troublée de l’entre-
deux-guerres où des femmes étaient devenues sous-secrétaires d’État
du gouvernement de Léon Blum sans avoir le droit de vote et de siéger
au Parlement.
Pour sa mère, être en compagnie de ses filles était la chose la plus
importante. Bien des années plus tard, devenue mère, grand-mère et
arrière-grand-mère, Simone avoua : Je suis beaucoup moins douce,
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indulgente et généreuse qu’elle . Yvonne passe de nombreuses heures
en compagnie de ses filles. Elle savait les entendre. Une divergence ne
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l’effrayait pas, au contraire. Elle discutait à l’infini avec elles , se
souvient Marie-Josèphe Conruyt, une amie de Milou.
Quand elle ne passe pas son temps libre en compagnie de ses sœurs,
Simone retrouve les Éclaireurs, ces scouts qui lui apprennent et
pratiquent l’entraide, la solidarité et le respect tels que son fondateur,
Lord Robert Baden-Powell (1857-1941) l’avait enseigné dès 1907. Au
sein des Éclaireurs, où elle est baptisée « Lièvre agité », elle retrouve
ses camarades de classe et, le soir, en rentrant à la maison, il n’est pas
inhabituel d’avoir la visite de l’un ou l’autre de ses professeurs qui
étaient des amis de la famille. Les Jacob et leurs enfants vivent donc
dans un petit monde où l’on côtoie bien souvent les mêmes personnes,
chez les Éclaireurs, à l’école ou en privé.
À l’école, Simone Jacob n’est pas une élève particulièrement
brillante, mais, une fois de plus, elle est ménagée même si elle en
ignore la raison. Elle passe de classe en classe sans problème et sans
faire de vagues.
Il ne faut pas voir dans cette scolarité les premières traces d’une
combattante ou les prémices d’une figure politique en gestation. La
politique la laisse totalement indifférente, au contraire d’autres filles
de son âge qui affichent volontiers leurs préférences, notamment lors
de la victoire du Front populaire en 1936.
Ce désintérêt de la politique a été érigé en règle cardinale à la
maison par leur père. Humaniste et profondément attaché aux valeurs
républicaines, de droite et violemment antiallemand après avoir connu
l’emprisonnement dans un stalag pendant la Première Guerre
mondiale, il désapprouve la politique d’apaisement menée par Aristide
Briand et Gustave Stresemann, les ministres des Affaires étrangères
français et allemand durant ces années de l’entre-deux-guerres, et
interdit que l’on parle de politique à la maison. C’était peut-être pour
éviter toute discussion houleuse, car sa femme, lectrice assidue de
L’Œuvre, hebdomadaire de gauche et pacifiste, était plutôt de gauche,
comme sa sœur Suzanne et son mari, médecins parisiens. Mais cela
n’empêche pas la jeune Simone de manifester déjà à cette époque un
esprit rebelle qu’elle camoufla par la suite sous une apparence
bourgeoise. Elle affirme, conteste, n’hésitant pas à braver l’autorité de
son père à grands coups de dictionnaire sur le sens d’un mot. Mais ce
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dernier, parfait lettré avait toujours raison , reconnaît aujourd’hui sa
fille. Ces rapports forgèrent une relation unique et particulière entre
Simone et son père, car elle, plus que les autres, ressemblait à André.
En cette fin des années 30, la politique s’invite cependant dans tous
les foyers français et européens. Et celui des Jacob, à Nice, ne fait pas
exception.
En Allemagne, la prise du pouvoir, légalement, par les nazis d’Adolf
Hitler en janvier 1933 et la mise en place de leur régime totalitaire et
répressif ont franchi les frontières et causé de vives inquiétudes parmi
les démocrates et certains intellectuels.
À La Ciotat, où la famille a l’habitude de passer ses vacances dans la
maison dessinée et construite quelques années plus tôt par André,
Yvonne Jacob a l’occasion lors d’un match de tennis en 1934 de
s’entretenir de la situation en Allemagne avec le jeune Raymond Aron,
qui a vu de ses yeux et dès 1931 à Berlin la montée et l’installation du
nazisme. Drôle de scène où, entre un service et un revers, la mère de la
future présidente du Parlement européen discute, avec l’un des pères
de la géopolitique moderne, d’autodafés et de chemises brunes sans
savoir qu’ils seraient tous les deux précipités quelques années plus
tard dans la plus grande tragédie du XXe siècle. À ce moment-là,
Simone ne songe qu’à construire des pâtés de sable sur la plage de La
Ciotat et sa mère se dit certainement que la France demeure protégée
du mal allemand.
Elle avait bien contenu les émeutes de l’extrême droite du 6 février
1934 qui avait voulu marcher sur le palais Bourbon. Il n’y a pas de
doutes là-dessus, nous serons protégés. Et pourtant…
Au fur et à mesure que les années s’écoulent et que la tragédie
européenne prend forme sous les yeux de peuples horrifiés ou
complices, l’inquiétude entre dans la famille Jacob. « Dachau »,
« Anschluss » ou « Munich » sont des noms arrivant aux oreilles de la
jeune fille qui perçoit dans ces propos d’adultes la peur d’une nouvelle
guerre, peut-être même plus terrible encore que celle qu’a connue son
père.
Une autre crainte se manifeste : celle liée à la situation des juifs. Si
les Jacob n’ont jamais été particulièrement pratiquants, ils ne peuvent
que s’émouvoir et s’inquiéter du sort réservé aux juifs dans cette
Allemagne hitlérienne. De nombreux interdits frappent la
communauté juive allemande. En 1933, une loi les exclut de la
fonction publique, puis celles de Nuremberg en septembre 1935
proscrivent le mariage entre juifs et citoyens allemands.
Enfin, la nuit de cristal (9-10 novembre 1938), où plusieurs
synagogues et magasins juifs sont incendiés, des centaines de juifs
sont assassinés et des milliers sont déportés, a achevé de faire prendre
conscience à la communauté de Nice que l’heure était grave.
Simone apprend tout cela de la bouche même des réfugiés juifs qui
arrivent de plus en plus d’Allemagne et trouvent refuge à Nice où la
mère de Simone a pris l’habitude depuis longtemps de venir en aide
aux plus démunis. Les réfugiés ont remplacé les pauvres. Les
intellectuels juifs allemands, qui fuient déjà la déportation ou
l’assassinat, tel le fils de Sigmund Freud, Oliver, avec qui la famille
Jacob se lie d’amitié – et Simone avec Eva, la fille d’Oliver, qui mourut
en novembre 1944 à Marseille d’un avortement mal soigné –
remplacent les sinistrés de la crise de 1929.
Dès lors, la guerre est redoutée. Simone, malgré son jeune âge,
pressent déjà la catastrophe à venir, car des signes en provenance
d’Espagne où les républicains ont été écrasés ou d’une Chine asservie
par le Japon laissent craindre le pire. J’avais une peur terrible de la
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guerre, une sorte d’intuition, précoce et exacerbée , se souvient-elle.
Mais ce qui allait se produire dépasserait toutes ses craintes.
Elle n’imaginait certainement pas que les jours heureux passés en
famille allaient se raréfier à partir de cet été fatidique de 1939.
Personne ne pouvait se l’imaginer malgré les avertissements de ces
centaines de juifs qui fuyaient une barbarie qui n’en était qu’à ses
débuts.
Sur la photo de classe de quatrième en 1939, Simone est au premier
rang, assise au centre avec ses longues nattes, devant mademoiselle
Rougié, la professeur de lettres. Un voile recouvre déjà ces visages qui
sourient de manière forcée au photographe. L’insouciance de ces
adolescentes a disparu et l’inquiétude se dessine sur les traits de la
jeune fille de 12 ans.
Face à la barbarie nazie
À peine idéalismes, rêves, belles espérances ont-ils le temps de germer en nous, qu’ils sont
aussitôt atteints et totalement dévastés par l’épouvante de la réalité.
Journal d’Anne Frank, 1944
Traquée
Le 1er septembre 1939, l’Europe entre en guerre. La jeune Simone
Jacob ne le sait pas encore même si elle pressent quelque chose, mais
sa vie va être définitivement bouleversée. Elle est préoccupée par la
scarlatine qu’elle a contractée durant cet été et dont les premiers
signes se manifestent lors d’un séjour en colonie de vacances au mont
Aigoual, au sud du Massif central, entre le Gard et la Lozère, avec les
éclaireuses scoutes.
Après avoir passé la fin des vacances avec ses sœurs Milou et Denise
chez son oncle et sa tante Suzanne à Paris, Simone rentre à Nice et la
vie reprend son cours alors que, de l’autre côté de la frontière,
Mussolini a massé des divisions blindées. Les pays d’Europe
occidentale tombent les uns après les autres sous les coups de boutoir
de la Wehrmacht qui, très vite, se retrouve aux frontières de la France.
Très inquiet, le père de Simone l’est notamment pour son pays,
mais également pour ses enfants, et quand se déclenche l’offensive
allemande contre la France, le 10 mai 1940, il prend la décision de les
envoyer une fois de plus chez sa famille qui s’est réfugiée à Toulouse.
C’est là-bas que la jeune fille de presque 13 ans entend pour la
première fois la voix d’un général que personne ne connaît et qui a
appartenu pour quelques jours au gouvernement de Paul Reynaud
avant de partir vers Londres : un certain Charles de Gaulle. C’est
d’ailleurs à Londres que se réfugient l’oncle et la tante de Simone,
obligeant les enfants Jacob à revenir à Nice.
La vie reprend son cours dans cette nation qui a signé un armistice
humiliant le 22 juin 1940 avec l’Allemagne nazie. Nice se situe alors
dans ce que l’on a appelé la zone libre, un espace géographique
s’étendant de Vichy au littoral méditerranéen et de la Dordogne à la
frontière italienne, même si l’Italie, alliée de l’Allemagne, occupe
partiellement quatre territoires français, la Haute-Savoie, la Savoie, les
Alpes-de-Haute-Provence (à l’époque appelées Basses-Alpes) et les
Alpes-Maritimes. Cependant, l’occupation italienne est moins
répressive que celle de l’Allemagne dans la zone occupée, et les
habitants voient affluer à Nice de nombreux réfugiés juifs. Tandis que
Simone poursuit sa scolarité, son père essaie difficilement de joindre
les deux bouts en raison du délabrement de l’activité économique, et la
famille ne mange pas toujours à sa faim, quand ce n’est pas le
chauffage qui pose problème en cet hiver 1940.
Cette dégradation des conditions matérielles de la famille Jacob –
depuis août 1940, des cartes d’alimentation ont été délivrées –
s’accompagne également, dans les mois qui suivent l’armistice et
marquent le début de la collaboration du régime de Vichy avec
l’Allemagne nazie, d’une perte de droits, de stigmatisations et
d’humiliations conduites au sommet de l’État à l’encontre des juifs. Le
3 octobre 1940 est promulguée la loi sur le statut des juifs qui les
exclut tous de la fonction publique, mais également de toutes les
professions libérales et commerciales.
Le lendemain, 4 octobre 1940, une autre loi autorise l’internement
des juifs étrangers, ceux qui avaient, dès 1933, fui les persécutions
nazies et ceux qui avaient quitté les pays conquis et surtout Paris en
pensant trouver refuge à Nice et dans les autres villes du littoral
méditerranéen. Chez les Jacob, c’est le choc.
Et il est particulièrement rude, car André Jacob n’avait jamais fait
de son judaïsme l’élément principal de son identité, bien au contraire.
Il avait préféré se réclamer d’un patriotisme républicain, d’une laïcité
qui l’avait conduit à ne pas accabler l’armée française durant l’affaire
Dreyfus et à s’enrôler aux côtés de ces anciens combattants de la
Grande Guerre qui hurlaient aujourd’hui avec les loups vichystes et
réclamaient la mise au ban de la société des juifs de France.
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Nous étions juifs et laïques, et n’en faisions pas mystère , rappelle
aujourd’hui Simone Veil qui reconnaît qu’elle ne connaissait pas cette
religion « héritée », mais non pratiquée et se souvient de cette
choucroute dégustée lors du voyage de la famille à Paris en 1937 à
l’occasion de l’Exposition universelle ou de la colère de son père – qui
n’avait pas fait circoncire son fils Jean –, lorsqu’il apprit qu’une
cousine avait pris l’initiative d’emmener la jeune Simone à la
synagogue. Mais plus rien de ces efforts d’intégration, de cette volonté
d’appartenir au corps d’une seule et même nation indivisible qui
reconnaît à égalité l’ensemble de ses enfants, de cette boue qu’il avait
foulée en compagnie des autres poilus, de cette solitude ressentie dans
ce camp de prisonniers et de cette même haine commune à l’égard du
Boche ne comptait. Lui et sa famille étaient des juifs, point final.
Après la promulgation d’un second statut des juifs (juin 1941) qui
restreint encore les professions autorisées, les juifs sont obligés de se
déclarer.
Et, là encore, fidèle à lui-même comme ces nombreux juifs faisant
encore confiance à une République qui n’existe plus et à une France
qui commence à se couvrir du voile de l’infamie, André Jacob se rend à
la préfecture et se déclare, pensant que le respect de la loi serait son
meilleur bouclier.
Lentement, le piège se referme
Au début de l’année 1942, la situation des Jacob est de plus en plus
difficile. La France est alors dirigée par des collaborateurs et autres
complices du régime de Vichy nourris des pamphlets antisémites d’un
Louis-Ferdinand Céline et des écrits de Pierre Drieu La Rochelle. Bien
plus tard, l’intérêt du petit-fils de Simone Veil pour Céline allait la
renvoyer à son propre passé et aux leçons tirées de cette expérience.
À Nice, la ville continue d’accueillir tous ceux fuyant la terreur qui,
lentement, touche résistants et juifs. Parmi ces dizaines de milliers
d’hommes, de femmes et d’enfants qui arrivent sur la Côte d’Azur,
plusieurs membres de la famille Jacob viennent emménager, se
réfugier chez André, Yvonne et leurs trois enfants. Le frère d’André,
accompagné de sa femme et de leurs trois enfants, trouve ainsi refuge
à Nice et rejoint Claude, la sœur d’André et les enfants Weismann. Le
frère d’André Jacob a eu beaucoup de chance.
Arrêté le 12 décembre 1941, il fait partie de ces 743 ingénieurs,
médecins, chefs d’entreprise ou commerçants juifs de Paris et de sa
région transférés au camp d’internement de Compiègne, qui constitue
déjà avec Pithiviers, Beaune-la-Rolande et le tristement célèbre
Drancy, les antichambres françaises de la Solution finale. Malade, il
compte parmi les rares à avoir été libérés, et, avec sa femme et ses
enfants, il décide de rejoindre son frère dans le sud de la France, à
Nice, qui bénéficie toujours de la « relative » mansuétude de l’armée
italienne.
Pour faire vivre une famille qui n’hésite pas à héberger
temporairement et à venir en aide à ceux qui frappent désespérément
à leur porte, les enfants participent à la vie économique du foyer.
L’aînée, Milou, exerce un emploi de secrétaire. Denise donne des cours
particuliers de mathématiques. Jean a mis un terme à 17 ans à ses
études et travaille dans les studios de cinéma de Nice.
Seule Simone, trop jeune, poursuit ses études au lycée. Tandis que
la vie suit son cours dans ce Sud ensoleillé, à Paris, notamment lors de
la rafle du Vel’d’Hiv des 16-17 juillet 1942 près de 13 000 hommes,
femmes et enfants juifs sont arrêtés avant d’être déportés à Auschwitz
dès l’été 1942. Mais à Nice, personne n’en sait rien, aussi
extraordinaire que cela puisse paraître.
La situation s’accélère à la fin de l’année 1942 lorsqu’en réponse au
débarquement allié en Afrique du Nord, les Allemands envahissent le
11 novembre 1942 la zone libre qui devient la zone sud. Mais c’est
surtout le débarquement allié en Sicile et la prise de l’île suivie de
l’invasion de la péninsule italienne par les troupes alliées qui ont des
répercussions sur Simone Jacob et sa famille. La chute de Mussolini
en septembre 1943 entraîne la conclusion d’un armistice entre le
maréchal Badoglio et les Alliés. Les Italiens se retirent alors de Nice.
Mais la joie des habitants est de courte durée, car la présence italienne
est aussitôt remplacée par celle des nazis. De plus en plus acculées sur
tous les fronts, les forces hitlériennes redoublent de cruauté.
À Nice, un homme symbolise cette férocité : Aloïs Brunner. À la tête
de la Gestapo locale, le Hauptsturmführer-SS responsable de la
déportation de dizaines de milliers de juifs autrichiens et grecs et
dirigeant le camp de Drancy va s’employer à poursuivre sur la Côte
d’Azur sa sinistre besogne.
Et le jour même de son arrivée, le 9 septembre 1943, il frappe.
Simone et sa famille voient ses amies de lycée, les éclaireuses qui
partageaient les dimanches avec elle disparaître dans cet abîme qui
s’ouvre sous leurs pieds. Plusieurs filles du lycée, bien décidées à ne
pas subir le joug allemand, patriotes, juives ou les deux, rejoignent les
rangs de la Résistance.
L’une de ses aînées, admiratrice du colonel de La Rocque, président
des Croix de feu, cette association d’anciens combattants, entre dans le
groupe Franc-tireur, mouvement de résistance fondé en novembre
1940 en zone sud par Jean-Pierre Lévy. Arrêtée, elle fut déportée à
Ravensbrück. C’est également au retour d’un camp d’éclaireuses que
Denise disparaît dans la nature pour rejoindre ce même mouvement
de résistance en septembre 1943, il est vrai sur les conseils de son
père. Mais Milou, qui accompagne Denise, n’a pas réussi à franchir le
pas et regarde sa sœur partir pour un voyage au sein des ténèbres qui
allait durer près de deux années. Quant à Simone, elle reste à la
maison, aide sa mère et sort de temps à autre.
L’arrivée des nazis à Nice pousse la famille Jacob dans la
clandestinité. De retour à Nice, Milou loge chez des professeurs qui
connaissent les filles Jacob, les Descombes, à quelques étages de sa
sœur Simone dans un immeuble de Cimiez, quartier huppé de la ville
donnant sur les ruines romaines, tandis que Jean a trouvé refuge chez
d’autres amis de la famille. Je connaissais un peu les Jacob.
Mme Jacob était affolée. « Est-ce que vous accepteriez de prendre
12
Simone chez vous, m’a-t-elle demandé. » J’ai dit oui tout de suite ,
rappelle Mme de Villeroy, professeur de lettres classiques qui a eu
Denise et Milou en classe.
Simone Jacob vit donc dans la famille Villeroy, descendante des
maréchaux de France. Leur sympathie et leur soutien me furent
d’autant plus précieux que, deux mois à peine après le début de
13
l’année scolaire, je dus cesser d’aller au lycée , se rappelle Simone
Veil. Or, cette année est celle du baccalauréat pour la jeune fille qui
doit le préparer seule, car au lycée plusieurs élèves juives ont fait les
frais de leur assiduité.
Prévue en mars 1944, Simone prépare donc cette échéance même si
ses pensées sont ailleurs : maman, papa, Milou et Jean vont-ils bien ?
Que fait Denise ? Où se trouve-t-elle ? Les rares sorties qu’elle
s’accorde sont celles qui la mènent vers la bibliothèque municipale.
Le 29 mars 1944, Simone Jacob est présente aux examens du
baccalauréat. Elle est inscrite sous son vrai nom. Inconsciente ?
Simone l’est assurément, comme ces jeunes femmes qui, sitôt leurs
examens passés, se prennent à rêver d’un avenir heureux lorsque cette
guerre et ces épreuves seront terminées. On murmure dans les
couloirs que la Wehrmacht accumule les défaites, que les Alliés seront
bientôt en France, à Nice après la conquête de l’Italie.
Les bombardiers alliés prenaient déjà leur envol en ce 30 mars 1944
pour anéantir la ville de Nuremberg, symbole ignoble de ces lois qui
frappaient les juifs.
Simone ignorait que ce 30 mars 1944, l’enfer ne faisait que
commencer pour elle et sa famille.
L’adieu à Jean
Une rue, des jeunes gens riant. Deux hommes accompagnés d’une
prostituée russe. C’est dans cette rue banale que se joua le destin de
Simone Veil. À partir de cet instant, sa vie n’allait plus être la même,
plus jamais. Car les deux hommes sont des agents de la Gestapo et
interpellent les jeunes. Simone s’arrête. De la sueur froide coule dans
son dos. Elle tente de maîtriser sa peur. L’un des hommes lui demande
ses papiers. Simone s’exécute.
Longuement, il la fixe, puis ses yeux vont de ses faux papiers, où
Jacob a été remplacé par Jacquier, au visage glacé de la jeune femme.
Les papiers étaient peut-être des faux grossiers, répandus et identifiés
par les sbires de la Gestapo dont le zèle allait conduire de nombreuses
filles comme Simone à la déportation et à la mort.
Envoyée dans l’antre de l’hôtel Excelsior, quartier général de la
Gestapo, Simone pense à sa famille qui possède de faux papiers
similaires aux siens. Elle demande au garçon arrêté avec elle, mais
relâché, car non juif, de prévenir les différents membres de sa famille
du danger qui pèse sur eux sans se douter que les nazis ont relâché le
garçon pour mieux le suivre sur les traces d’autres juifs. Simone
commet à ce moment-là une nouvelle imprudence. Mais la panique et
la volonté d’avertir et de protéger sa famille ont pris le dessus.
Cette imprudence aurait pu s’avérer sans conséquence si le destin,
ce maudit destin, ne s’était pas mis de la partie. Si la famille s’est
dispersée pour éviter ce genre de situation, ce jour-là, elle a décidé de
se voir. Alors que la Gestapo, guidée involontairement par le
compagnon d’infortune de Simone, avance lentement vers ses proies,
Jean a raté son rendez-vous avec sa mère.
Et le point de ralliement des uns et des autres n’est autre que cet
immeuble du Cimiez, amphithéâtre moderne de la famille Jacob et de
son martyre, non loin des ruines antiques. Mme Descombes parvient à
donner le change, mais les événements s’enchaînent : Yvonne arrive,
Jean est sur le point de passer et Milou, cachée après la première visite
de la Gestapo, est découverte lorsque la police allemande revient après
avoir compris la supercherie.
En les voyant arriver à l’hôtel Excelsior, j’ai tout de suite eu le
sentiment qu’une nasse se refermait sur nous, et que nos existences
14
prenaient dès lors un tour dramatique , raconte aujourd’hui une
Simone Veil dont le souvenir est encore fortement présent dans sa
mémoire.
Les conditions de vie au siège de la Gestapo n’ont pas été
inhumaines. Une semaine plus tard, la famille sort de l’hôtel Excelsior
et embarque vers la mort. Le 7 avril 1944, Simone, Jean, Milou et leur
mère montent dans un train à destination du camp de Drancy. Mais où
est leur père ? Personne ne le sait. Simone ne le reverra plus, mais elle
ne le sait pas encore.
Première déchirure brutale de sa jeune vie. Que pense Simone
Jacob derrière les fils barbelés de Drancy ? Espère-t-elle voir son père,
même si cela veut dire qu’il a été arrêté, ou bien conserve-t-elle dans
son cœur le secret espoir qu’il a réussi à échapper aux griffes de la
Gestapo, qu’il a peut-être rejoint sa sœur chérie, Denise, dans les rangs
de la Résistance ? Ce n’est qu’après la fin de la guerre qu’elle apprit
que son père avait été arrêté à Nice quelques jours après eux et envoyé
à Drancy plusieurs jours après leur départ du camp français.
Les conditions de vie dans le camp étaient moralement
15
éprouvantes. Matériellement, elles étaient aussi très dures , se
souvient Simone Veil en parlant du principal camp de concentration
français situé au nord-est de Paris, en activité depuis août 1941 et qui
fut l’antichambre française de la Shoah. Yvonne, Milou et Simone sont
installées près de l’escalier 18, dans un dortoir au deuxième étage
d’une baraque.
Les journées se succèdent et l’angoisse monte dans les rangs des
déportés. Que va-t-il nous arriver ? Les Alliés vont-ils bientôt entrer en
France et nous délivrer ? Personne ne connaissait ni n’avait entendu
parler d’Auschwitz. Non, la famille Jacob s’attendait à partir vers
l’Allemagne pour y servir d’esclaves dans l’industrie ou l’agriculture
allemande.
Mais les nazis, le dos au mur à l’est et bientôt à l’ouest, décident de
bâtir le tombeau de leur rêve millénaire à coups de cadavres.
La terreur qu’ils inspiraient se décuplait dans les territoires qu’ils
occupaient encore, et les juifs en étaient désormais devenus les
victimes expiatoires.
Un jour, une nouvelle parvient aux oreilles de Jean : tous les jeunes
hommes de 16 ans et plus peuvent rester à Drancy pour être envoyés
quelque part en France et employés par Todt, organisation de génie
civil et de construction de l’Allemagne nazie, certainement dans les
fortifications côtières qui doivent stopper un éventuel débarquement
allié. Simone, Milou et leur mère poussent alors Jean à accepter cette
offre, cette « opportunité ». Certes, la famille sera séparée, mais au
moins lui restera en France et nous nous reverrons tous à la fin de la
guerre, Jean nous accueillant dans l’appartement que nous avions
abandonné à Nice… pensent-elles.
Mais Jean ne veut pas quitter sa famille. Il faut toute la conviction
des femmes Jacob pour le persuader.
Des larmes ont certainement été échangées, celles du fils, du frère
en pensant qu’il s’embarquait peut-être dans un aller sans retour, et
celles de Simone qui voyaient après Denise un autre membre de la
famille partir vers cet inconnu dont elle ne parvenait à donner ni
formes ni noms. Aujourd’hui, je garde intact le souvenir des derniers
regards et des ultimes mots échangés avec Jean. Je repense à nos
efforts, à toutes les trois, pour le convaincre de ne pas nous suivre, et
une épouvantable tristesse m’étreint de savoir que nos arguments,
16
loin de le sauver, l’ont peut-être envoyé à la mort , confesse Simone
Veil.
Six jours après leur arrivée à Drancy, le 13 avril 1944, aux premières
lueurs de l’aube, Simone, Milou et leur mère Yvonne sont emmenées
en bus jusqu’à la gare de Bobigny où les attendent des wagons à
bestiaux, ces trains de la mort qui partent vers la Pologne. On savait
qu’il y avait un risque de ne jamais revenir, mais en même temps un
espoir formidable que simplement on partait […] qu’on allait à
17
l’Est , raconte-t-elle. Leur convoi compte 1 480 personnes au sein
desquelles près de 300 enfants de moins de 19 ans dont ceux d’Izieu
déportés par Klaus Barbie.
Jean est resté à Drancy. Il a la courte joie de voir arriver André, son
père, et lui relate le départ de sa mère, Milou et Simone et sa volonté
de rejoindre l’organisation Todt en France. André décide alors de
partir avec son fils. Ayant une nouvelle fois – à tort – fait confiance
aux nazis, Jean et André embarquent dans un convoi, le 73e, le 15 mai
1944. Beaucoup se sont engagés spontanément, dont des adolescents
qui ont triché sur leur âge pour participer à ce qu’ils croyaient être un
boulot. Dans le train, ils chantaient « Nous allons faire un beau
18
voyage »… relate Monique Hecker, cofondatrice de l’Association
des familles et amis des déportés du convoi 73. Nous sommes restés
19
trois jours dans le train, sans sortir , raconte l’un des 22 survivants
qui revinrent de cette tragédie en 1945. Henri Zajdenwergier est né en
1927, il avait l’âge de Simone, 17 ou 18 ans. Ce jeune homme aurait très
bien pu être Jean Jacob.
Le convoi, qui comptait 878 hommes, n’arriva jamais sur les côtes
françaises, mais au milieu de la Lituanie, à Kaunas. Les nazis, pris de
panique devant l’avancée de l’armée soviétique qui allait conquérir le
pays en juillet 1944, ont fait venir ces déportés pour effacer les traces
de leurs crimes en brûlant les cadavres dans les fosses communes.
Jean et André sont-ils morts dans le Fort n° 9, un camp
d’extermination que les SS ont déserté en partie, dans la forêt de
Pravieniskès toute proche ou à Tallinn en Estonie dans les geôles de la
prison de Patarei ? Personne ne le sait.
Seule subsiste aujourd’hui l’inscription pleine de désespoir de l’un
de ces malheureux qui indique : Nous sommes 900 Français… sur l’un
des murs du Fort n° 9 et témoigne du sort funeste réservé à cet unique
convoi de Drancy en direction de la Lituanie.
Pendant longtemps, Simone Veil ne sut pas ce que devinrent André
et Jean. En 1997, à la télévision, elle fait cette confidence
bouleversante : Après tout ce que j’ai vécu, j’ai voulu croire encore
pendant tout l’été 1945 qu’il y avait peut-être une chance qu’ils
20
rentrent .
En juin 2010, des raisons de santé empêchèrent Simone Veil de se
rendre sur les lieux où son père et son frère furent assassinés.
78651
Un mois auparavant, le 15 avril 1944 exactement, les portes
grinçantes du wagon s’ouvrent sur l’enfer sur terre : Auschwitz. Le
transfert n’a pas été aussi horrible qu’en hiver. Le choc a donc été plus
terrible.
Phares aveuglants, aboiements des chiens, SS menaçants qui
intiment aux juifs de descendre des wagons, et ces bras décharnés,
ceux des autres détenus, qui les tirent d’un passé, d’une vie qui a
presque disparu depuis leur montée dans le train.
L’emblème de la machine de mort nazie a été créé en mai 1940 sur
le territoire polonais (Auschwitz est appelé Oswiecim en polonais) qui
venait depuis quelques mois d’être assimilé au IIIe Reich et placé sous
la botte du « bourreau de Pologne », Hans Frank (condamné à mort
par le tribunal de Nuremberg en 1946).
Auschwitz-Birkenau est un ensemble de trois camps : Auschwitz I,
le camp principal qui est plus un camp de concentration ;
Auschwitz II, situé à Birkenau depuis octobre 1941, véritable lieu
d’exécution et d’assassinat de plus d’un million de juifs et de tsiganes ;
et enfin Auschwitz III, un camp de travail ouvert le 31 mai 1942 à
Monowitz et œuvrant surtout pour les usines IG Farben.
La direction et l’organisation du camp sont placées sous le contrôle
des SS et de leur chef Heinrich Himmler qui y délégua un
commandant, Rudolf Höss (condamné à mort le 16 avril 1947).
À l’origine, Auschwitz était un camp de concentration qui regroupait
de nombreux prisonniers de l’armée polonaise, puis on y entassa les
divers « ennemis » du Reich : opposants politiques, prostituées,
handicapés, homosexuels, prisonniers soviétiques à partir de juin
1941, Témoins de Jéhovah, tsiganes et juifs d’abord allemands et plus
tard de toutes les nationalités. À partir de janvier 1942 et la conférence
de Wannsee, où furent élaborés et planifiés la Solution finale et son
vaste réseau de camps d’extermination dont Auschwitz fut l’épicentre
alimenté par des liaisons ferroviaires bien organisées, on procède à
l’extermination des juifs d’Europe.
Lorsque les wagons arrivaient à leur funeste destination et que les
portes s’ouvraient sur cet enfer, les différents passagers juifs étaient
soit immédiatement envoyés dans les chambres à gaz (comme une
grande partie des juifs de Hongrie en 1944), soit enfermés dans l’une
de ces baraques qui jalonnaient le camp tels des cercueils géants en
attendant leur assassinat prochain ou la mort dans l’un des
kommandos, ces équipes de travail forcé qui sortaient du camp, ou sur
une table d’expérimentation sous les griffes des médecins nazis aux
ordres du terrible docteur Joseph Mengele.
Voilà la vie qui attendait Simone, Milou et leur mère en cette triste
nuit d’avril 1944. Le choc fut d’autant plus rude qu’elles n’avaient pas
encore côtoyé la mort précédemment.
En effet, personne n’était décédé durant le voyage, ce qui arrivait
parfois lorsque les transferts s’effectuaient en hiver ou en pleine
chaleur estivale. Les choses s’accélèrent cependant très vite.
Ce que Simone voit en premier, ce sont des détenus en haillons
arrivant à leur hauteur pour les faire descendre.
Pense-t-elle : Va-t-on devenir comme eux ? Pas le temps de se poser
cette question, car l’être doit s’habituer à ce nouvel environnement
irréel, effrayant, intimidant.
Puis une voix qui arrive de nulle part, de cette foule de déportés,
car, depuis son entrée dans le train, elle est devenue une déportée, un
titre qu’elle portera toute sa vie. Son âge, on lui demande son âge.
Elle s’apprête à répondre qu’elle n’a que 16 ans et demi. Surtout dis
21
bien que tu en as dix-huit , lui murmure la voix. Elle vient de lui
sauver la vie. Ainsi, l’aile de la mort venait de lui caresser l’échine
22
après avoir emporté dès leur arrivée, et selon les chiffres , 78,5 % des
juifs déportés français et des milliers de jeunes filles de toute l’Europe.
Et lorsque les SS font preuve de mansuétude en leur promettant un
peu de confort, elles n’y croient plus comme elles avaient cru les
autorités françaises.
Cette méfiance leur sauve une nouvelle fois la vie. Simone Jacob va
très vite faire du proverbe des Mille et Une Nuits : La mort peut bien
t’oublier un jour, mais elle ne t’oubliera pas le lendemain, une règle de
vie dans le camp, même si, dans cet enfer, la mort peut bien t’oublier
une heure seulement.
Mais revenons à cette nuit du 15 avril 1944. Tandis que s’éloignent
les premiers convois qui partent vers l’innommable réalité qui se
déroule sous leurs yeux et qu’elles ne comprennent pas, qu’elles ne
veulent pas croire – nous avons mis quarante-huit heures à le croire,
23
voire plus –, voyant seulement ces fumées qui s’élevaient dans le
ciel polonais, Simone et les siens sont conduits dans des baraques où,
entassées, elles subissent la dure loi des kapos, ces femmes déportées
qui règnent en maîtresses et dont la bienveillance, plus ou moins
calculée, peut sauver des vies. Les peurs sont multiples : peur de
l’inconnu, peur de ne pas savoir où sont passés ceux qu’on a laissés à la
descente du train et que l’on ne reverra plus, peur de se faire voler ses
affaires, peur de mourir. Dans ces premiers instants, Simone et les
autres déportées dans cette baraque ne savent pas qu’il va falloir pour
survivre vaincre toutes leurs peurs, les unes après les autres.
Puis vient la négation de l’identité, de l’humanité par le symbolique
tatouage infamant apposé sur le bras de tous les déportés.
Pour le reste de la guerre, aux yeux de ses ennemis, elle n’est plus
que 78651, un numéro inscrit sur un cahier de comptes
éventuellement rayé et faisant partie de ces chiffres qui passent chaque
semaine sous les yeux d’Adolf Eichmann peut-être. Il ne suffisait pas
de détruire notre corps. Il fallait aussi nous faire perdre notre âme,
notre conscience, notre humanité. Privés de notre identité, dès notre
arrivée, à travers le numéro encore tatoué sur nos bras, nous n’étions
plus que des Stücke, des morceaux, raconta Simone Veil lors d’un
voyage sur les lieux de son enfer, à Auschwitz en 2005.
On comprend mieux alors l’importance de la cellule familiale au
sein du camp pour ceux comme les filles et la mère Jacob qui la
possèdent encore, les amitiés contractées dans les ténèbres où l’on
prononce votre prénom et, bonheur suprême, celui d’appeler ou d’être
appelé par votre petit nom affectueux ou par une marque d’affection
émanant de vos proches.
Après l’esprit, c’est le corps qui est annihilé. La négation de votre
humanité est totale. Désinfection, douche, décrassage de ces femmes
nues qui transportaient aux yeux des SS la pire des maladies : celle
d’être juives.
Et dans ces douches, les jets d’eau ne sont rien à côté de la
concupiscence des bourreaux ou du piétinement de cette pudeur que
ressent Simone ou Milou à voir la nudité humiliée de leur mère. C’était
très pénible. […] J’étais jeune, brune, en bonne santé ; de la viande
fraîche en somme. […] Depuis, je ne supporte plus une certaine
24
promiscuité physique .
Marceline Loridan, qui devint sa meilleure amie, se souvient :
Simone était beaucoup plus grande que moi. Moi, j’étais toute petite.
Et puis sa beauté était totale. Non seulement un beau visage, mais un
corps harmonieux. Nous nous voyions tout le temps nues. Cela me
fascinait. La plupart des corps étaient délabrés, mais le sien était si
25
jeune, il avait encore quelque chose de la vie .
Ceux qui se sont adaptés à tout ont survécu, mais la majorité n’en a
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pas été capable et en est morte , disait Primo Levi, déporté à
Auschwitz en février 1944. Pour Simone, sa sœur et sa mère
commencent dès lors une autre existence, rythmée par les appels, les
travaux souvent très durs et la survie. Nos corps, bien que brisés par le
travail et les sévices, conservaient une dernière chaleur, une
27
solidarité, un signe de notre humanité . Yvonne, Milou et Simone
ont décidé coûte que coûte de rester ensemble et elles vivent dans le
deuxième camp d’Auschwitz, celui installé à Birkenau, un village rasé
situé à trois kilomètres du premier camp et devenu le camp des
femmes.
C’est également là que se trouvent les crématoriums, ces machines
de mort qui engloutissent par centaines, par milliers, les juifs et les
tsiganes et qui se composent chambres à gaz, des fours crématoires et
des baraques des sonderkommandos, ces équipes de détenus juifs
chargées de conduire les déportés à la mort et dont les membres sont
exécutés à leur tour. Birkenau est également un camp de travail forcé
où les juifs et autres déportés effectuent parfois jusqu’à la mort des
tâches diverses et variées, à l’extérieur (usines ou fermes) ou à
l’intérieur. Simone est employée aux travaux de terrassement.
Lorsque les trains arrivaient à Auschwitz, les déportés qui sortaient
des wagons à bestiaux devaient marcher environ un kilomètre pour
rejoindre Birkenau et leur lieu d’exécution. Les SS décidèrent alors de
prolonger la voie ferroviaire jusqu’à arriver le plus près possible des
chambres à gaz et utilisèrent de nombreux déportés, telle Simone,
pour effectuer les travaux nécessaires.
Les nazis avaient un but bien précis en cette fin de printemps 1944 :
l’extermination des juifs hongrois.
Maître absolu de la Hongrie depuis mars 1944 après avoir écarté le
gouvernement autoritaire et bienveillant à leur égard de l’amiral
Horthy, le IIIe Reich a décidé de réduire à néant la communauté juive
du pays et procède à sa déportation et son extermination vers les
camps de la mort. En 56 jours (du 15 mai au 6 juillet 1944) près de
440 000 juifs sont ainsi envoyés à la mort, principalement à
Auschwitz, qui tourne à plein régime et d’où les déportés, comme
Simone Veil dont la baraque était toute proche de la rampe d’arrivée,
voient des convois entiers qui finissent dans les chambres à gaz. J’ai
vu, atterrée, ces visages décomposés, ces femmes qui portent les
jeunes enfants et soutiennent les grands, ces foules, encore ignorantes
de leur destin, qui marchent vers les chambres à gaz. J’ai connu le
sourire incrédule de ces vieillards et la vaine détermination à
survivre. Cet étonnement, cette innocence, cette incompréhension que
chacun de nous, témoins muets, lisions sur leurs visages, ont ravivé
des larmes que je pensais ne plus pouvoir verser. Car nous avons
pleuré sur eux, nous qui étions de l’autre côté des barbelés mais tout
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proches d’eux , se souvient-elle.
Et puis il y a cette odeur qui ajoute au climat crépusculaire,
apocalyptique, effroyable de l’endroit. L’odeur à Auschwitz était
intenable. L’odeur des cheveux brûlés surtout qui s’échappait des
fours crématoires. Lorsqu’ils brûlaient, c’était le silence total dans le
camp. Personne ne pouvait sortir ni parler. Les baraquements étaient
fermés. Un jour, je suis sortie aux toilettes et j’ai vu le ciel. Il était
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entièrement rouge , raconte cette autre jeune femme polonaise
déportée en octobre 1944.
Comment ne pas perdre tout sentiment humain, tout sentiment
religieux devant cette barbarie humaine qui défie l’entendement.
Et pourtant, ces jeunes filles conservent un brin d’innocence qui
leur permet de s’évader, de quitter cet endroit en évoquant des
souvenirs de jeunesse ou simplement des désirs d’adolescentes comme
celui de l’amour, cet amour que les aînés racontaient à des jeunes filles
qui ne connaîtraient peut-être jamais ce bonheur si simple et si doux
et qui deviennent très vite des adultes.
Mais dans ces conversations, où les plus pudiques lèvent les yeux au
ciel ou pouffent de rire, se nichent des souffles de vie, d’espoir et de
courage qui aident à affronter le quotidien.
Le temps s’arrête un instant au gré d’une conversation, des
complicités se forgent d’un acier plus solide que celui qu’il faut porter
à longueur de journée.
La bienveillance et l’affection des plus âgées comme celle reconnue
de toutes les filles présentes d’Yvonne Jacob, la mère de Simone –
30
maman était devenue la mère de presque toutes les filles –
rassurent les plus jeunes qui nouent de véritables amitiés entre elles.
Elles formaient un groupe en soi. Elles représentaient pour moi
31
l’éducation française, donc la civilisation, la dignité , témoigne
Marceline Loridan.
Simone fait notamment la connaissance de deux autres jeunes filles.
La première, celle qui sera à jamais « son amie pour la vie », est
Marceline Loridan. Déportée en même temps qu’elle, Marceline est
née le 19 mai 1928 de parents juifs polonais arrivés en France en 1919.
Elle est arrêtée en compagnie de son père alors qu’elle avait rejoint la
Résistance dans le Vaucluse et déportée le 13 avril 1944. La deuxième
s’appelle Ginette, née en 1927 comme Simone. Elle était issue d’un
tout autre milieu et vendait des babioles à la sortie de Paris, se
souvient Simone Veil. Les trois filles sont inséparables quand les
exigences et le travail le leur permettent. On se regroupe également
entre Françaises ou entre francophones.
La vie et la mort suivent leur cours à Auschwitz. Les uns survivent et
les autres meurent, exécutés ou d’épuisement. Au sein du camp, on
voit disparaître des membres de votre baraque presque avec banalité.
« Elle ? Ah oui, elle est passée au gaz ! » et tu passes à autre chose.
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C’est de l’ordre de la quotidienneté , raconte Marceline Loridan.
Certaines se réfugient dans la religion. Mais pas Simone, qui déploie
dans cet enfer des stratégies pour avoir plus de soupe, se soustraire
avec Marceline à certaines tâches imposées, fuir temporairement la
vigilance des SS. Ce qui nous a unies, au camp, c’est sans doute cet
33
esprit rebelle que nous portions en nous . Les deux adolescentes
sont comme deux sœurs, l’une veillant sur l’autre lors de cette drôle
d’« école buissonnière » d’Auschwitz. Nous étions tout le temps
ensemble, douze heures par jour ; nous partagions les mêmes
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souffrances , poursuit Marceline qui aimait raconter des histoires
drôles à son amie Simone.
Cette école buissonnière consiste à se cacher, à fuir les corvées ou à
simuler le travail, bien qu’ici la punition ne soit pas la même. Mais
c’est aussi cette façon de défier l’autorité en chantant lorsqu’il faut
porter ces lourdes pierres. Inconscience ou résistance ? Peut-être les
deux.
Les plus âgées les sermonnaient du regard par peur du châtiment,
mais aussi par jalousie.
Simone et Marceline conservaient un brin de bonheur dans le
regard et la voix. Espoir pour les unes, ce bonheur était un châtiment
supplémentaire pour les autres, éteintes et brisées par le mal.
Stenia
Certaines parviennent à s’en sortir grâce à la mansuétude éphémère
et rare de leurs bourreaux. Les responsables appelées stubova étaient
souvent des déportées polonaises, comme Stanislawa Starostka,
appelée couramment « Stenia ». Cette dernière, que Simone Veil
affirme être une ancienne prostituée, était en fait une ancienne libraire
née le 1er mai 1917 à Tarnow en Pologne. Membre de la Résistance
polonaise, elle est arrêtée en janvier 1940 et condamnée à mort. Sa
peine étant commuée en prison à vie, elle est déportée à Auschwitz.
Numéro 6865, Stenia est membre d’un kommando, celui de l’eau. Puis
elle devient interprète en raison de sa maîtrise de l’allemand. Elle
bascule alors de l’autre côté de la barrière, dans le camp des
oppresseurs, des bourreaux. Être complice du mal pour sauver sa vie ?
Peut-être. En tout cas, Stenia est affectée à la surveillance de plusieurs
unités, notamment le Block 5 à Auschwitz, qui regroupa plus de 3 400
personnes alors qu’il n’était prévu que pour 1 000. Atteinte du typhus
en juillet 1943, elle sera par la suite l’une des trois chefs du camp de
Birkenau où sont installées les femmes.
Devenir coiffeur et raser les crânes des SS et des détenus, amuser
vos bourreaux en dansant avec un sourire sinistre aux lèvres peut vous
sauver la vie. Telle est la dure loi de la survie dans cet enfer qui se
passe de tout jugement. Parfois, votre visage prompt à déplaire à
certains de vos geôliers et à vous condamner à mort peut également
vous sauver la vie. Stenia en est l’exemple le plus parfait. Maria
Synowska, une Polonaise de 23 ans en 1944, raconte que Stenia était
passée maîtresse dans l’art de mettre à mort doucement les
prisonnières qu’elle avait sous sa responsabilité. Maria énumère les
divers sévices que Stenia infligeait aux détenues avant d’ajouter : Elle
extermina les malades et les personnes âgées parce qu’elle ne les
35
aimait pas. […] Starostka est une bête dans un corps humain .
Simone en fait l’expérience. Un jour, Stenia l’interpelle. La jeune fille
s’avance, inquiète. Et, chose presque irréelle, cette femme qui décide
de qui doit vivre et qui doit mourir lui dit : – Tu es vraiment trop jolie
pour mourir ici. Je vais faire quelque chose pour toi en t’envoyant
ailleurs.
Des centaines, des milliers, des millions de déportés ont espéré un
signe similaire qui n’est jamais venu, un geste qui leur aurait sauvé la
vie. Et voilà que Simone a l’occasion de sauver la sienne, d’espérer
peut-être revenir vivante de cet enfer. Mais revenir seule ne l’intéresse
pas.
Ce qu’elle veut, c’est que cette chance profite également à sa sœur et
à sa mère. Peut-être qu’elles ne lui en auraient pas tenu rigueur et
l’auraient même encouragée, comme elles l’avaient fait pour leur frère
en lui conseillant de choisir de travailler pour l’organisation Todt sans
savoir qu’il s’agissait d’un mensonge.
Dès lors, au milieu de l’enfer où chacun cherche seul son salut,
parfois égoïstement – mais qui pourrait le lui reprocher ? –, se révèle
la nature d’une femme qui, tout au long de sa vie, cherchera à agir
pour les bannis, les exclus et à promouvoir des causes qui profitent à
tous, quelles qu’en soit les conséquences idéologiques ou politiques.
— Oui, mais j’ai une mère et une sœur. Je ne peux pas aller ailleurs
si elles ne viennent pas avec moi, répliqua-t-elle.
Cette insolente compassion lancée à la face de la cruauté aurait pu
lui valoir une violente réaction qui aurait certainement compromis ses
chances de survie. Or, ce courage eut raison de la geôlière.
36
— D’accord, elles viendront avec toi .
C’est comme si ma jeunesse et mon désir de vivre nous avaient
37
protégées , lance-t-elle. Simone, Milou et leur mère sont alors
affectées dans un kommando moins dur, moins pénible, même si toute
notion de pénibilité et de souffrance est subjective dans ces conditions.
38
J’ai vécu son départ comme une chance pour elle , se souvient
Marceline Loridan. La grâce, la clémence du bourreau consistait en
cela : le travail forcé plutôt que la mort par le travail. Plusieurs autres
questions viendront à l’esprit de Simone à ce moment-là et, bien plus
tard : pourquoi moi ? Pourquoi ne m’a-t-elle rien demandé en
échange ? Il est quelquefois de ces gestes où les bourreaux font preuve
de bonté ou d’un semblant de bonté et qui ne s’expliquent pas et
n’excusent ni ne diminuent leurs méfaits, même si un témoin affirme
qu’il était possible d’acheter les faveurs de Stenia avec du linge ou de la
nourriture. Rien n’explique le comportement de tel SS devenu
compatissant le temps d’un instant, tel assassin décidé à épargner une
vie parmi la centaine qu’il doit mettre à mort.
Non, rien ne l’explique si ce n’est un détail, une attitude, un
souvenir qui lui rappellent qu’il est un homme avant tout et non un
monstre, un cœur qui bat avant d’être une machine à tuer. Peut-être
que Simone Veil n’existerait pas aujourd’hui sans ce geste. Une chose
est certaine : il a sauvé la vie de sa mère, Yvonne, qui suscitait déjà
l’intérêt macabre du docteur Mengele.
Les femmes Jacob sont donc affectées en juillet 1944 à un
kommando travaillant pour les usines Siemens à Bobrek, sorte de
minicamp situé à environ quatre kilomètres d’Auschwitz.
Engagé dans l’effort de guerre allemand comme de nombreuses
autres firmes telles que IG Farben ou Thyssen, Siemens possédait une
usine à Bobrek et faisait travailler de nombreux déportés, parfois
jusqu’à la mort, dans la métallurgie. Bobrek fut en activité de juillet
1944 à janvier 1945 et compta à cette époque près de 213 hommes et
une petite quarantaine de femmes dont Simone, Milou et Yvonne
Jacob. Les deux sœurs ont surtout effectué des travaux de
terrassement, déterrant des pierres, construisant des murs.
Les conditions de vie étaient légèrement meilleures qu’à Auschwitz,
car Siemens avait besoin de bras solides pour faire tourner son usine.
Dormant au-dessus des installations, les trois femmes parviennent à
demeurer ensemble. Bobrek était envié pour ses conditions de travail,
de calme et surtout de vie qui offraient à tous ceux qui s’y trouvaient
un répit ou une dégradation moins rapide de son état de santé. À tel
point que les détenus l’avaient baptisé le « sanatorium », comme s’il
représentait une sorte d’îlot protecteur sur ce Styx qui charriait tous
les jours son lot de morts.
À cela s’ajoute également la bienveillance du cuisinier, un juif
allemand, qui préparait des soupes un peu plus caloriques. Le 13 juillet
1944, Simone fête son 17e anniversaire et reçoit le plus précieux des
cadeaux de son existence : une soupe.
Malgré ces conditions, la santé de la mère de Simone ne tarde pas à
se détériorer. Et, une fois de plus, l’humanité fugace d’un SS la sauve
d’une mort certaine au moment d’une inspection qui l’aurait
contrainte à revenir au camp de Birkenau. Mais, avec l’automne et
l’hiver qui avancent à grands pas dans cette région, amenant des
températures extrêmes qu’elles ne connaissent pas encore puisqu’elles
sont arrivées en avril, il y a de quoi s’inquiéter. Et, en plus de l’hiver,
c’est l’Armée rouge qui avance de plus en plus vers le camp, suscitant
crainte et espoir : crainte que les nazis ne déchaînent sur les déportés
une fureur encore plus grande, et espoir d’une libération prochaine.
Depuis le 18 juillet 1944, les troupes soviétiques sont entrées en
Pologne et, le 7 octobre, des déportés appartenant au
sonderkommando tentent de se soulever en vain et sont massacrés.
Quelque chose se passait ; il était donc vital pour Simone et Milou de
protéger au maximum leur mère, car, elles n’en doutaient plus : la fin
de ce calvaire était proche…
Le 18 janvier 1945 au matin, branle-bas de combat dans le camp de
Bobrek. La veille, les armées commandées par le maréchal Joukov
sont entrées dans Varsovie. Il faut quitter le camp, au plus vite. Et pas
question que les SS ne partent seuls. Non, dans cette pathétique
panique, ils décident de fuir avec des otages.
Quitte à mourir, autant que ce soit avec des milliers de juifs. Celles
qui pensaient qu’une libération était proche ne savent pas qu’elles
doivent affronter une épreuve autrement plus périlleuse : la terrible
marche qui conduit près de 40 000 déportés à suivre dans une fuite
sans autre issue que la mort des SS aux abois. Simone, Milou et
Yvonne partent donc dans cette avancée sans fin, vers le néant où tout
signe d’affaiblissement qui ralentirait la marche est sanctionné par
une balle nazie. Il fallait avoir le courage – ou l’égoïsme – de ne pas
chercher à sauver les autres. De défendre sa nourriture, la couverture
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qu’on avait sur soi, d’empêcher les autres de s’accrocher à vous ,
confiera-t-elle plus tard.
Alors que dans le camp d’Auschwitz-Birkenau les derniers nazis
font sauter les différents fours crématoires, preuves immortelles de
leur folie sauvage, Simone avance encore et encore sur ces routes
couvertes de neige et constellées de criminels hagards et de sang
innocent où la température descend régulièrement à – 30 °C.
En plus de la fatigue physique s’ajoute certainement une
désespérance psychologique puisque chaque jour qui passe voit
s’éloigner des libérateurs qui auraient mis fin à leur cauchemar. Mais
celui-ci n’est pas terminé.
Arrivées au camp de Gleiwitz, une ville du sud de la Pologne à 70
kilomètres d’Auschwitz et tout près de la frontière avec la
Tchécoslovaquie, Simone et sa famille y découvrent un chaos
indescriptible.
En plus de la promiscuité et du manque de nourriture, il y règne
une anarchie sauvage où les viols sont légion.
L’angoisse et la panique étreignent la jeune fille. Nous nous sommes
alors demandé si nous n’allions pas tous être exterminés. Nous
attendions notre sort, hommes et femmes mélangés, dans ce camp
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épouvantable . Simone y voit des choses qui défient l’entendement
humain et qui ne portent pas de nom.
Gleiwitz n’est qu’une étape de ce voyage à travers l’horreur
concentrationnaire, dans ce lambeau de l’Europe occupée qui se réduit
à sa partie allemande, ce Reich de mille ans devenu un duché qui
menace chaque jour de s’effondrer. Simone et sa famille sont une fois
de plus rassemblées dans un train, l’un des derniers à partir toujours
vers l’ouest, fuyant le jugement pour les uns, la liberté pour les autres.
Celui-ci n’est plus constitué de wagons à bestiaux, mais de simples
plateformes qui offrent à l’ensemble des territoires traversés le visage
du crime nazi, comme à ces Praguois qui leur jettent du pain, mais
exposent également les survivants aux conditions météorologiques
très rudes en cet hiver 1945.
Le train s’arrête une première fois au camp d’extermination de
Mauthausen en Autriche, mais les lieux sont pleins à craquer. Puis il
fait halte dans le terrible camp de Dora, annexe de Buchenwald où les
déportés étaient réduits en esclavage et travaillaient jusqu’à la mort à
la fabrication des armes de représailles, les fameux missiles V2.
Ce camp ne devait être libéré que le 11 avril 1945 et nous n’étions
alors qu’à la fin du mois de janvier. Finalement, deux jours plus tard,
le voyage de la famille Jacob se poursuit jusqu’à sa destination finale :
Bergen-Belsen.
Dernières tragédies
Dernier entrepôt de la mort d’un régime à l’agonie, Bergen-Belsen
se situait dans le nord de l’Allemagne, à quelques kilomètres de
Hanovre. Les femmes qui ont voyagé depuis Auschwitz le 18 janvier
1945 arrivent au camp le 30 janvier 1945. Réservé autrefois aux
prisonniers soviétiques, il n’est pas un camp d’extermination, mais
accueille des juifs venant de pays neutres, de Grèce ou de Turquie. Des
Français s’y trouvent également, notamment des femmes de
prisonniers de guerre français déportés en mai et en juillet 1944
depuis Drancy et de nombreux résistants comme Claude Jordery et
Augustin Malroux. Députés SFIO du Rhône et du Tarn élus au
moment du Front populaire en 1936, ils votèrent contre les pleins
pouvoirs à Pétain en juillet 1940, s’engagèrent dans la Résistance
avant d’être arrêtés par la Gestapo et de mourir à Bergen-Belsen, le
9 février pour Jordery, le 10 avril pour Malroux. Mais dans cette fin de
guerre, on y avait rassemblé les juifs et les tsiganes réchappés de
l’enfer d’un autre camp pour un ultime supplice.
Peut-être que parmi les nombreuses déportées qui voyaient chaque
jour, comme ce fut le cas pour Simone au moment de l’extermination
des juifs hongrois, arriver ces convois de prisonniers et de
prisonnières, les yeux d’une autre adolescente se sont posés sur cette
jeune femme de 17 ans qui venait d’Auschwitz et avait déjà mille fois
survécu comme elle à la mort.
Ces yeux qui ont peut-être vu Simone descendre du train ou
arpenter les allées du camp en compagnie de sa sœur Milou étaient
ceux d’Anne Frank, déportée elle aussi avec sa sœur aînée, Margot
Frank.
Comment bien entendu ne pas faire le rapprochement entre ces
deux histoires. Arrivées en septembre 1944 à Auschwitz en compagnie
de leur mère Édith (Simone, Milou et leur mère s’y trouvent déjà), les
deux sœurs Frank, nées en 1926 et en 1929 (Milou est née en 1923 et
Simone, en 1927) sont des adolescentes comme tant d’autres dans les
camps de la mort. Le père d’Anne Frank, Otto, avait comme celui de
Simone fait preuve de beau coup de patriotisme envers son pays
durant la Première Guerre mondiale en servant le kaiser comme
officier avant d’être lui aussi déporté à Auschwitz.
Anne et Margot Frank quittent Auschwitz le 28 octobre 1944 en
laissant derrière elles leur mère qui meurt d’épuisement le 6 janvier
1945.
On mesure combien le geste d’un bourreau – qui profita à la mère
de Simone Veil – est parfois lourd de conséquences. Les deux sœurs
Frank arrivent début novembre 1944 à Bergen-Belsen.
Si chaque histoire est bien entendu unique, il y a là des
ressemblances qui font de Simone Veil une Anne Frank de la mémoire
française qui aurait survécu, participant à la construction de son
personnage à la fois populaire et mythique et devenant bien plus tard,
dans ses engagements en faveur des déportés, comme à la Fondation
pour la mémoire de la Shoah, une vigie respectée.
C’est une autre jeune fille qu’elle rencontra : Marceline Loridan, sa
« petite Marceline ». Elle aussi a été déportée à Bergen-Belsen. Nous
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sommes tombées dans les bras, l’une de l’autre . Instant bref de
bonheur avant que Marceline Loridan ne reparte dans son voyage sans
fin en ce printemps 1945 dont elle sortira vivante.
À Bergen-Belsen, les prisonnières ne travaillent pas dans des
kommandos, et les conditions d’hygiène sont déplorables. La faim
sévit plus qu’ailleurs et les différents bombardements alliés ont détruit
les canalisations qui acheminent l’eau, si bien qu’elle n’arrive pour
ainsi dire qu’au compte-gouttes, et de nombreux déportés meurent
ainsi de soif. Il arrivait bien souvent que l’on ne puisse rentrer dans le
camp à cause des alertes, rappelle Simone Veil. L’anarchie qui règne
dans cette Allemagne au bord de l’anéantissement se retrouve dans cet
endroit. Certes, il y a toujours des chefs, notamment Josef Kramer, le
commandant SS de Bergen-Belsen, ancien commandant du camp du
Struthof en Alsace, et Irma Grese, une gardienne surnommée « l’hyène
de Belsen », mais l’afflux permanent de déportés de toute l’Europe et
la panique régnant dans le Reich ne permettent plus de gérer au mieux
ce lieu.
Alors que la libération est toute proche, nombreux sont les déportés
à mourir dans ces terribles conditions de vie. Tout le monde est
désormais persuadé d’une fin proche en entendant les
bombardements qui achèvent les résistances de la Wehrmacht et de la
SS, mais les forces viennent à manquer à celles et à ceux qui
commencent à espérer en vain.
Simone Jacob fait alors une rencontre fortuite. Stenia, sa geôlière
d’Auschwitz qui l’avait placé, elle, Milou et sa mère dans un
kommando moins dur à Bobrek, s’est repliée comme de nombreux
criminels nazis sur le territoire allemand et a été affectée au camp de
Bergen-Belsen. Les gardiennes – les « souris grises », comme les
déportées les appelaient – sont réputées pour leur cruauté. Irma
Grese, Elizabeth Volkenrath et les autres peuvent, par plaisir et sans
raison, frapper certaines déportées ou les priver de leur nourriture,
selon des témoins.
Reconnaissant immédiatement Simone, Stenia fait une nouvelle fois
preuve de mansuétude à son égard et l’affecte aux cuisines où elle
s’occupe des Kartoffeln, les pommes de terre des SS. Parfois, des
aliments finissent sous ses vêtements pour Milou et maman.
Tandis que la situation de Simone s’améliore, celle du camp de
Bergen-Belsen se détériore gravement. Yvonne, Milou et Simone
vivent dans des conditions terribles. Elles étaient réduites à des
conditions de vie pires que les miennes, car il n’y avait plus de place ;
elles dormaient par terre, sur des paillasses, à même le sol, collées les
42
unes aux autres , témoigne Marceline Loridan. Et comme un
malheur n’arrive jamais seul, une épidémie de typhus se déclare et
ravage les rangs de déportés déjà fortement affaiblis. Dans ces mois de
février et de mars 1945, l’état de santé d’Yvonne s’aggrave. Après avoir
survécu aux conditions de vie à Auschwitz, à Bobrek, au voyage
concentrationnaire de l’hiver 1945, elle attrape le typhus. La douleur
est encore aujourd’hui fortement présente dans le cœur de Simone
Veil, près de 65 ans après. Assister avec impuissance à la fin lente
mais certaine de celle que nous chérissions plus que tout au monde
43
nous était insoutenable . Yvonne Jacob trouve une dernière fois les
mots et la dignité pour leur murmurer : Ne veuillez jamais le mal aux
44
autres, nous savons trop ce que c’est . Le 15 mars 1945, alors que
Simone Veil travaille comme chaque jour aux cuisines, sa mère
Yvonne rejoint son mari, son fils Jean et les millions de victimes de la
plus grande barbarie du siècle passé.
Un mois plus tard, le 15 avril 1945, Bergen-Belsen est libéré. Un
mois, juste un mois et maman serait toujours avec nous. Voilà
certainement ce que s’est dit et se dit peut-être encore aujourd’hui
Simone Veil.
Pleurer sa mère c’est pleurer son enfance, écrivit plus tard Albert
45
Cohen . Pour Simone Veil, sa mère représentait les dernières traces
d’une enfance qui s’était déchirée depuis longtemps. De cette famille
qui coulait il y a 10 ans des jours heureux à Nice où les éclats de rire
résonnaient dans les pièces de l’appartement du Cimiez, la mère venait
de partir tandis qu’on était sans nouvelles du père, de Jean et de
Denise.
Milou et Simone restent seules, mais toujours ensemble. Or, en ce
mois de mars 1945, Milou, sa chère Milou, ne tarde pas, comme cette
dizaine de milliers de déportés, à contracter à son tour le typhus.
Après l’immense tristesse du décès de sa mère, Simone sent que sa
sœur peut à son tour la quitter. Cette famille qui a su rester soudée et
se réconforter quand l’espoir était au plus bas, disparaissait comme
une brume qui se déchire et s’évanouit. Simone ne pouvait l’accepter et
fit tout pour encourager et aider sa sœur.
La libération était toute proche, elles n’avaient pas traversé les
limbes de l’enfer pour s’arrêter alors que la lumière de la délivrance
était toute proche. Et chaque nuit, alors qu’à cause des alertes,
l’éclairage était coupé et que je ne pouvais réintégrer notre baraque,
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la peur me saisissait : allais-je retrouver Milou en vie ? Ce qu’elle
ne sait pas, c’est qu’elle aussi a contracté le typhus. Et dans ces
derniers jours de cauchemar, dans les baraques, les morts côtoyaient
les vivants.
Milou survécut. Lorsque le 21e groupe d’armée alliée composé de
troupes britanniques et canadiennes entre dans le camp transformé en
cimetière vivant ravagé par le typhus, on décide de brûler les baraques.
Parmi les premiers soldats britanniques à pénétrer dans le camp se
trouve un jeune officier juif des services de renseignements, Chaim
Herzog, futur ambassadeur d’Israël auprès des Nations unies et
sixième président d’Israël (1983-1993). Je revois encore la stupeur
horrifiée des soldats, qui, de leurs chars, découvraient les cadavres
accumulés sur le bord de la route et les squelettes titubants que nous
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étions devenus. Nul cri de joie de notre part , se souvient Simone
Veil.
Une dizaine de milliers de déportés décédèrent encore peu après de
cette terrible maladie, portant à environ 70 000 les victimes de ce
camp. Leur fin était inéluctable, ils sont allés trop loin pour être
ramenés à la vie, raconte Peter Coombs, un soldat anglais du 21e
groupe d’armée alliée.
Les survivants sont regroupés dans les baraques des SS, mais
Simone, qui travaille toujours aux cuisines et a été surprise par la
libération du camp, n’a pas pu rejoindre Milou pour l’embrasser et
pleurer. Le cauchemar prenait fin et elle voulait absolument serrer sa
sœur dans ses bras.
Les Anglais obligèrent les bourreaux à enterrer eux-mêmes leurs
victimes. Quant à Stanislawa Starostka, alias Stenia, elle ne fut pas
pendue à la libération du camp comme le croyait Simone Veil, mais fit
partie des accusées du procès dit de « Josef Kramer (le commandant
du camp) et des 44 autres » qui se déroula entre le 17 septembre et le
17 novembre 1945 à Lunebourg, non loin du camp de Bergen-Belsen.
Si 8 hommes et 3 femmes dont Kramer, Grese et Volkenrath furent
condamnés à mort et exécutés le 13 décembre suivant, Stenia, qui
bénéficia en sa faveur de témoignages de plusieurs détenues, fut
condamnée à 10 ans d’emprisonnement avant d’être libérée en 1950.
Redevenues des êtres humains et non plus de simples numéros
tatoués sur le bras, Simone et Milou, regroupées avec les autres
Françaises et Français du camp, furent acheminées vers la France à
travers l’Allemagne et les Pays-Bas. Sur le chemin du retour, elles
croisent de nombreuses déportées revenant des différents camps de la
mort.
Un jour, l’une d’entre elles l’interpelle pour lui parler de Denise, son
autre sœur qui avait rejoint la Résistance en septembre 1943. Tous les
jours, Simone se demandait ce qu’elle était devenue. Et lorsque la
déportée lui dit qu’elle avait vu Denise à Ravensbrück, ce camp où
furent envoyées de nombreuses résistantes telles que Germaine
Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz ou Marie-Claude Vaillant-
Couturier, Simone sentit une nouvelle fois son cœur se serrer. La
nouvelle était trop rude. Nous avions toujours espéré que notre sœur
n’avait pas été déportée. Tout à coup, une crise de nerfs m’a saisie et
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j’ai éclaté en sanglots .
Après sa crainte de perdre Milou, malade du typhus, elle tressaillait
en pensant que Denise était peut-être restée là-bas, définitivement.
Mais Denise, qui n’avait jamais révélé qu’elle était juive, ce qui lui
sauva peut-être la vie, était bien vivante.
Arrêtée en juin 1944, déportée à Ravensbrück, puis à Mauthausen,
elle avait déjà regagné la France. Les trois sœurs se seraient peut-être
vues si le convoi funèbre qui emmena Simone, Milou et leur mère vers
Bergen-Belsen avait décidé de débarquer ces déportées à Mauthausen.
Denise y aurait vu une dernière fois sa mère. Peut-être…
Le 23 mai 1945, plus d’un mois après la libération du camp de
Bergen-Belsen et plus d’un an après cette fin de printemps 1944 qui
avait décidé du sort de sa famille, Simone Jacob et sa sœur Milou
reviennent à Paris, dans ce premier havre de paix que constitue l’hôtel
Lutetia. C’est que, en vérité, notre deuxième vie a commencé là, dans
ce lieu. Quand nous y sommes entrés, nous n’étions que des
matricules ; nous en sortions redevenus des citoyens, par la grâce
d’un petit carton portant notre nom. S’entendre appeler monsieur,
madame, mademoiselle, il faut avoir été déporté pour savoir ! C’est
pourquoi, au fil du temps, le Lutetia a pris une telle importance dans
nos têtes, raconte une ancienne déportée, Gisèle Guillemot. Et la
première pensée qui lui vient à l’esprit à la libération des camps est :
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On ne nous croira pas .
L’écrivain Jean d’Ormesson, dans son discours de la réception à
l’Académie française de Simone Veil le 19 mars 2010, affirma que la
déportation n’est pas seulement une épreuve physique, c’est la plus
cruelle des épreuves morales. Revivre après être passé par le
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royaume de l’abjection est presque au-dessus des forces humaines .
Près de 76 000 juifs français furent déportés durant la Seconde
Guerre mondiale. Seuls 3 % d’entre eux, soit 2 500, sont revenus de cet
enfer.
Après les fours crématoires d’Auschwitz, le viol à Gleiwitz, le
cannibalisme à Bergen-Belsen, il fallait revivre. Y partir à cet âge et en
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revenir annonce que l’on n’est pas femme à subir mais à vaincre ,
écrivit en mai 1974 un journaliste.
Une nouvelle vie devait commencer pour Simone Jacob.
Une nouvelle vie
On ne perd d’autre existence que celle qu’on vit et on ne vit que celle qu’on perd.
Marc Aurèle, Pensées pour moi-même (IIe s. apr. J. -C.)
Retour difficile à la vie normale
Elle avait laissé l’enfer derrière elle, celui qui avait englouti une
partie de sa famille. Il lui fallait désormais revenir à la vie quotidienne,
réapprendre à vivre, envisager un avenir, construire une nouvelle
existence, « revivre » comme elle l’écrivit dans ses mémoires. Mais par
où commencer ?
Après l’étape de l’hôtel Lutetia où les survivants guettent des
nouvelles de leurs proches, Milou, qui n’est pas guérie du typhus, et
Simone trouvent un point de chute chez leur oncle et leur tante à Paris
(Suzanne, la sœur d’Yvonne), qui ont fui la France pour la Suisse. Je
n’oublierai jamais les premiers mots de Milou, dès leur retour, Milou
malade, si malade et si impatiente de se confier : « Simone nous a
sauvées ; sans elle, nous n’aurions pas survécu. Elle volait dans les
cuisines afin de nous nourrir un peu mieux, maman et moi. Sa vie,
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elle la risquait et s’en moquait », se souvient leur tante Suzanne.
De retour à Paris, elles retrouvent Denise. C’est le premier grand
moment de bonheur depuis la libération de Bergen-Belsen. Mais il faut
annoncer à Denise le décès de leur mère. Les conséquences de la
déportation demeurent une plaie vive.
Simone reste au chevet de sa sœur pour lui prodiguer les soins sur
les conseils de leur oncle médecin, dont les paroles réconfortantes lui
permettent de remonter tout doucement la pente. Lentement, Simone
tente de se refaire à la vie, à sa banalité, à sa sécurité.
Cependant, elle sent le besoin irrépressible de parler de la
déportation, d’Auschwitz, thérapie nécessaire pour exorciser le mal qui
est encore en elle, même si les rares expériences au sein d’associations
ont tourné court. Ma vie peinait à retrouver un rythme normal,
53
même dans ses aspects matériels .
Elle veut rattraper le temps perdu et, durant l’été 1945, elle
accompagne Denise à Nyon en Suisse pour suivre les conférences de
Geneviève de Gaulle-Anthonioz avec qui sa sœur s’est liée d’amitié. Là,
Simone mesure l’accueil et le traitement parfois désobligeants réservés
aux anciennes déportées.
Dès cette époque, elle pense que la réconciliation entre les ennemis
d’hier et leur union apporteront la paix et la stabilité en Europe, mais
cette idée quasi révolutionnaire n’est pas du goût de tout le monde,
notamment des anciennes déportées. Je me souviens avoir été
quasiment mise en quarantaine pour avoir eu le malheur de dire que
notre culture était plus proche de celle des Allemands que de celle des
54
Russes . Déçue, elle rentre avec Denise en France. Mais elle ne
profitera que brièvement de sa sœur, qui quitte le pays pour aller
travailler à Londres.
Un bref séjour à Nice en juin 1945 l’a convaincue que sa vie d’avant
est définitivement morte là-bas. De retour à Paris, Simone Jacob
apprend qu’elle a obtenu en mars 1944 son baccalauréat. À cette
époque, elle souhaitait faire son droit et exercer la profession d’avocat.
Résidant toujours chez sa tante Suzanne, qui l’incita fortement à
reprendre ses études, Simone obtient une bourse et s’inscrit à la
faculté de droit de Paris.
Dans le même temps, elle rejoint également le tout nouvel Institut
d’études politiques de la rue Saint-Guillaume, issu de la
nationalisation en 1945 de l’École libre de science politique fondée en
1872 par Émile Boutny, Hippolyte Taine et Ernest Renan pour y
former l’élite républicaine de cette IIIe République naissante.
Bénéficiant d’une dérogation comme, du reste, de nombreux jeunes
ayant connu des histoires fortes durant le conflit, Simone Jacob
développe vite une soif inextinguible de connaissances, une volonté
farouche d’apprendre. Elle se lance entièrement dans cette quête du
savoir qui tente de diluer progressivement, mais jamais
définitivement, les angoisses héritées du passé. Elle suit de nombreux
cours, assiste avec assiduité aux conférences données par de brillants
intellectuels et professeurs qui ont survécu au conflit et réintègre les
écoles et les universités d’une France qui s’est lancée, sous l’impulsion
du général de Gaulle, dans cette deuxième partie de siècle, confiante et
à nouveau fière, vers la quête du progrès et de la reconstruction de
l’État et de l’Europe.
Parmi ses différents « maîtres » universitaires, Michel de Boissieu
est certainement l’un de ceux qui l’a marquée le plus profondément.
Ancien fonctionnaire de la Cour des comptes, Michel de Boissieu était,
après l’armistice, entré dans la Résistance où il s’était lié avec Georges
Bidault (président du Conseil national de la Résistance en 1943 après
l’arrestation de Jean Moulin et futur président du Conseil entre juin et
décembre 1946), Alexandre Parodi (ministre du Travail dans le
gouvernement de Gaulle [1944-1945]) et surtout Pierre-Henri Teitgen,
qu’il connaît depuis l’automne 1940. Député MRP depuis 1945,
Teitgen a été plusieurs fois ministre à partir de 1944 (Information,
Justice, Forces armées).
Michel de Boissieu se souvient encore de sa première rencontre avec
Simone Jacob : Les étudiants se sont levés à mon entrée et, passant
dans les rangs, je me suis arrêté à sa hauteur, frappé par son
insolente beauté et le numéro tatoué sur son bras. J’étais ébahi :
comment cette fille avait-elle pu traverser cette épreuve et conserver
ce beau visage clair ; d’Auschwitz, elle n’avait aucune trace extérieure
55
que ces chiffres incrustés dans sa chair . Entre l’élève et le jeune
professeur se noue alors une amitié qui n’a jamais cessé depuis. Le
couple Veil et le couple de Boissieu se voient toujours, 55 ans après
cette première rencontre.
Dans ces années d’après-guerre où tout est à reconstruire, où les
futures élites du pays fréquentent Science-Po, puis la toute nouvelle
École nationale d’administration, qui allait donner à la France des
présidents de la République et des Premiers ministres, Simone Jacob
ne traîne pas avec tous ces étudiants qui refont le monde sur les
terrasses des cafés parisiens les plus en vue.
Ces jeunes parlent de guerre froide, de décolonisation, du départ du
général de Gaulle ou de la IVe République ; parmi eux se trouve Jean-
François Deniau, qu’elle rencontrera plus tard, futur membre, comme
elle, du gouvernement Barre. Ses rares compagnons de route se
nomment Jean François-Poncet, fils d’un ancien ambassadeur en
Allemagne avant la guerre, Claude-Pierre Brossolette, le fils du grand
résistant Pierre Brossolette, deux hommes qu’elle allait retrouver sous
la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, ou Michel Goldet (1926-
1999), futur conseiller maître à la Cour des comptes.
À l’époque, celle qui allait être la personnalité politique la plus
populaire auprès des Français n’aimait guère parler de politique et se
coupait volontiers des autres pour éviter d’être une fois de plus
regardée comme une ancienne déportée et non comme une étudiante
pareille à toutes celles qui peuplaient les universités de France à cette
époque.
Antoine
En février 1946, alors que les cours à Science-Po sont suspendus
pour cause de vacances scolaires, Michel Goldet propose à Simone
Jacob de l’accompagner aux sports d’hiver. Un peu de dépaysement et
de ski dans les Alpes ne me feront pas de mal, doit se dire Simone.
Michel Goldet lui présente l’un de ses amis, Antoine Veil, lui aussi
étudiant à Science-Po et accompagnant Michel et Simone jusqu’à
Grenoble où vivent ses parents. Antoine Veil réside chez sa grand-
mère à Paris pour suivre sa scolarité. Simone et Antoine ne s’étaient
presque pas vus jusqu’à ces vacances. D’une année son aîné, Antoine
Veil s’était réfugié en Suisse pendant la guerre, puis avait rejoint
l’armée entre 1944 et 1945.
Chez les Veil, famille juive de l’est de la France qui possédait une
usine de textile avant la guerre, Simone Jacob retrouve un univers
connu, rassurant et surtout des souvenirs qui lui rappellent sa propre
famille d’avant la guerre. Tout comme André Jacob, le père d’Antoine
avait combattu avec le même patriotisme pendant la Première Guerre
mondiale et avait manifesté le même souci d’intégration dans la
République. Grand amateur de piano – passion qu’il transmit à son
fils –, le futur beau-père de Simone compose lorsque le temps le lui
permet. Dans la famille Veil, qui comprend également trois filles et un
garçon – tout comme chez les Jacob –, on met les belles-lettres et la
culture à l’honneur. Comme chez les Jacob aussi, la déportation,
notamment celle de Marie-Hélène, la sœur d’Antoine, y avait laissé
une cicatrice. J’ai tout de suite eu un coup de foudre pour eux tous,
dira Simone Veil. Comment aurait-il pu en être autrement ? Simone
Jacob retrouvait dans cette famille l’atmosphère à jamais perdue de
ses souvenirs niçois.
Le coup de foudre entre les deux pensionnaires de la rue Saint-
Guillaume est immédiat. Antoine est frappé par sa beauté qui se
doublait d’une extrême réserve de comportement, saisissante dans
l’environnement de décontraction de la jeunesse d’alors. […] Ses yeux
pers, dans un visage éclatant, réfléchissaient le vécu d’une tragédie
56
indélébile . Plusieurs mois après leur première rencontre, ils se
fiancent, puis se marient le 16 octobre 1946. Le bonheur et la joie
reviennent dans la vie de Simone Jacob devenue Veil près d’un an
après son retour des camps. Après l’obscurité, la lumière éclaire à
nouveau sa vie. Bientôt de nouvelles joies l’illumineront plus encore
avec la naissance de ses trois enfants.
Le destin, qui n’a eu de cesse de frapper à sa porte et dont elle
n’imagine pas encore ce qu’il lui réserve, lui a offert trois garçons.
L’aîné est prénommé intentionnellement Jean en 1947. Il est suivi par
Nicolas en 1949 et Pierre-François en 1954. Tout est allé très vite
parce qu’ils avaient une énorme boulimie de reconstruction. Il ne
restait rien, il était très urgent de reconstruire, de tout rebâtir à
57
nouveau , confiera Jean.
Le jeune couple, qui n’a que la vingtaine en cette année 1946, mais
une expérience de vieillard, entre, comme des millions de Français,
dans cette IVe République que le général de Gaulle a condamnée, mais
qui se met en place sans lui en octobre 1946. Les Veil gravitent dans un
milieu démocrate-chrétien, centriste et européen que l’on retrouve
proche du MRP (Mouvement républicain populaire). Ce parti
extrêmement puissant, qui fait et défait les gouvernements, constitue
l’un des piliers de ce qui est devenu la Troisième Force gouvernant le
pays et doit subir les critiques des gaullistes et des communistes.
Grâce à l’entremise de leur professeur Michel de Boissieu, devenu chef
de cabinet de Pierre-Henri Teitgen, ministre de la Justice et chargé de
l’organisation des procès des partisans de Vichy, puis vice-président
du Conseil dans le gouvernement de Paul Ramadier (4 mai-22 octobre
1947), Antoine Veil trouve un emploi d’assistant parlementaire auprès
de l’ancien directeur de cabinet de Robert Schuman et jeune élu au
Conseil de la République – le Sénat de la IVe République –, Alain
Poher. Installés dans ce milieu politique parisien, Simone et Antoine
Veil côtoient beaucoup de gens importants, des députés, des ministres
qui se succèdent bien souvent à un rythme effréné, mais qui jettent les
pierres de la reconstruction du pays et du relèvement international et
européen de la France.
Ces jeunes gens tout juste majeurs se retrouvent projetés dans un
milieu qui, de l’avis même de Simone Veil, leur paraît intimidant.
Comme de nombreux membres de ce courant de pensée qualifié de
démocrate-chrétien, Simone Veil n’a jamais voué de culte au général
de Gaulle et n’a jamais été une partisane du gaullisme, ce qu’elle ne
manqua pas par la suite de rappeler aux différents héritiers
autoproclamés du gaullisme. Si, comme de nombreux hommes et de
femmes politiques, elle reconnaissait le rôle fondamental de l’homme
du 18 juin 1940, elle se montra beaucoup plus circonspecte à son égard
lors de son retour au pouvoir. Je confesse que le départ de De Gaulle
en janvier 1946 ne m’était pas apparu comme une catastrophe
58
nationale , confesse-t-elle sans surprise aujourd’hui.
Elle fut relativement déçue du sort réservé à la reconnaissance de la
déportation, sacrifié selon elle par le général de Gaulle sur l’autel de la
réconciliation, notamment lors des procès Pétain et Laval en 1945.
La période allemande
Qui sait aujourd’hui que Simone Veil résida plusieurs années en
Allemagne ? Et pourtant, en 1948 ce fut le cas. Antoine, en tant
qu’assistant parlementaire, suivit Alain Poher au gouvernement
lorsqu’il fut nommé secrétaire d’État au Budget dans le gouvernement
de Robert Schuman, puis dans celui d’Henri Queuille (septembre
1948-octobre 1949). Nommé au sein du cabinet de Poher, Antoine est
ensuite amené à accompagner ce dernier en Allemagne lorsque le futur
président du Sénat est désigné commissaire général aux Affaires
allemandes et autrichiennes en Allemagne. Simone et la petite famille
s’installent à Wiesbaden en ce début d’année 1950, dans cette ville du
Land de Hesse qui avait quelques années auparavant accueilli la
commission allemande d’armistice chargée de l’application de
l’armistice conclu entre Hitler et le régime de Vichy le 22 juin 1940.
Simone Veil n’a pas eu de problèmes pour revenir sur la terre de ses
bourreaux, de ces « Boches » que détestait son père, car il s’agissait
d’une autre Allemagne.
Même si les germes de l’Européenne que l’on connaît aujourd’hui
sommeillaient déjà en elle, il est fort probable que sa conscience
européenne s’est encore plus forgée durant cette période. Nous y
avons élevé nos enfants dans l’idée que nous, les Européens, devions
59
vivre ensemble , dira-t-elle plus tard.
Avec son passé, déportée à Auschwitz, avoir milité pour l’amitié
franco-allemande montre sa grande intelligence, affirme aujourd’hui
l’ancien président allemand du Parlement européen, Hans-Gert
Pöttering. Il rappelle également l’influence d’Antoine dans ce choix,
car le mari de Simone a une profonde amitié envers l’Allemagne.
Dans cette station thermale, le couple vit comme de nombreux
expatriés en Allemagne, reclus dans un confort doré et en
communauté. Mais à Wiesbaden, situé en secteur américain, la
majeure partie des étrangers sont des Américains, fonctionnaires et
membres des forces armées stationnées en Allemagne.
Autant dire que la vie est parfois ennuyeuse même si le couple se
déplace souvent et notamment à Düsseldorf où réside Alain Poher.
Entre son mari, ses deux enfants et la maison qu’elle occupe, Simone
mène une existence paisible de femme au foyer d’un haut
fonctionnaire français à l’étranger. Ses journées sont si bien remplies
qu’elle n’a guère le temps de se consacrer à ses études de droit. Les
Veil y rencontrent plusieurs personnes qui deviennent rapidement des
habitués du couple, comme le chroniqueur politique et littéraire de
gauche, Roger Stéphane, fondateur du journal L’Observateur en 1950,
ou Alain Clément, journaliste au Monde.
En Allemagne se reconstitue une petite communauté où
intellectuels, fonctionnaires et collaborateurs politiques se côtoient.
Simone en profite également pour revenir à Bergen-Belsen, sur cette
terre où repose à jamais sa mère. Parfois, la déportation revient
brutalement comme une flèche empoisonnée. À Mayence, lors d’une
soirée mondaine, un convive, voyant son tatouage de déportée, lui
demande s’il s’agit de son numéro de vestiaire…
En 1950, alors qu’Alain Poher est devenu délégué de la France et
président de l’Autorité internationale de la Ruhr, la vie suit son cours
dans cette Allemagne qui, dénazifiée, reconquiert progressivement un
statut de grande puissance européenne tout en restant sous la
surveillance de la France, de la Grande-Bretagne et des États-Unis.
Antoine prépare activement le concours d’entrée à l’ENA grâce à l’aide
de Simone qui lui prépare des fiches tirées de la lecture du Monde.
Lors du départ de Poher en 1952, qui allait définitivement siéger au
Sénat et faire la carrière que l’on sait par la suite, le couple Veil migre
vers Stuttgart, la ville de Friedrich Schiller, où Antoine a été muté au
consulat.
À Stuttgart tout comme à Wiesbaden, Simone Veil se languit de
Milou. Cette dernière a mené des études de psychologie et s’est mariée
tandis que Denise est devenue infirmière. La séparation entre Milou et
Simone, même si elle n’était que provisoire, avait tout de même été
douloureuse, et Simone éprouvait le besoin irrépressible de lui écrire
toutes les semaines. Heureusement, Wiesbaden, tout comme
Stuttgart, ne sont pas si loin de la frontière et, chaque été, Milou, son
mari et le petit Luc viennent passer quelques jours chez Simone,
Antoine, Jean et Nicolas. On plaisante, on rit et on regarde cette
nouvelle génération, ces cousins qui représentent l’avenir. Les deux
sœurs retrouvant immédiatement leur complicité d’antan discutent
des heures durant ces chaudes soirées germaniques et épuisent vite les
beaux-frères.
À l’été 1952, alors que Milou, son mari et son fils reviennent à Paris
par la route depuis l’Allemagne, le destin frappe une fois de plus de la
manière la plus tragique qui soit. Un accident de la route enlève à
Simone sa sœur, sa Milou, « sa seconde mère », celle qui avait connu
l’enfer avec elle, celle qui lui avait appris la mort de leur mère, celle
qu’elle avait sauvée du typhus.
Et maintenant, par un hasard de la vie, un nouveau membre de sa
famille lui était arraché. La douleur de sa perte ne m’a plus jamais
quittée, confie-t-elle encore en 2010. Le mari de Milou est indemne.
Quant au petit garçon, Luc, il mourut dans les bras de sa tante Simone,
arrivée en catastrophe à l’hôpital. C’est un peu comme si elle avait tenu
dans ses bras le dernier souffle de vie de Madeleine, de Milou à travers
son fils, avant que tout ne s’arrête. Luc rejoignait Milou, Yvonne,
André et Jean, et ne laissait plus que Denise et Simone. J’éprouvais le
sentiment d’une terrible injustice, d’un nouveau coup du destin qui
s’acharnait à nous poursuivre […] c’était comme si la mort ne pouvait
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s’empêcher de rôder autour de moi , rappelle Simone Veil dont la
tristesse reste toujours vive. N’avait-elle pas assez souffert ? Ces
différentes tragédies forgèrent en elle cette attitude résolue, jugée
parfois autoritaire et intransigeante. Si le destin a été implacable avec
elle, elle le sera elle aussi, peu importe les conséquences. On comprend
mieux, dans ces éléments de la vie privée de cette femme, la ténacité
qu’elle manifesta dans ses combats futurs.
Après cette tragédie, le couple revient à Paris, car Antoine a réussi le
concours d’entrée à l’École nationale d’administration à sa deuxième
tentative. Il est admis au sein de la promotion Albert Thomas, la même
que l’un des amis du couple, Jean François-Poncet, qui finira major de
promotion. Du Maroc à l’Indre, Antoine effectue ses stages, et le
couple se lie d’amitié avec un jeune sous-préfet, André Rousselet, futur
directeur de cabinet de François Mitterrand. Simone est aux côtés de
son mari et s’occupe de cette famille qui s’agrandit en 1954 avec la
naissance de son troisième fils, Pierre-François.
Elle commence alors à s’interroger sur son avenir. Bien entendu,
elle ne se voit pas toute sa vie durant femme au foyer. Elle souhaite
toujours exercer la profession d’avocat et, son droit en poche, elle
estime que son heure est venue. Mais Antoine ne l’entend pas de cette
oreille. Le métier d’avocat n’est pas pour lui une activité
professionnelle très convenable. Peut-être en raison de ces nombreux
juristes qui infestent la IVe République et n’ont en tête que leurs
préoccupations personnelles, financières et politiciennes plutôt que
l’intérêt général dont ils ont la charge ou la justice et le droit qu’ils sont
censés défendre.
Une discussion assez vive s’engage entre Simone et son mari. Elle a
encore en mémoire le souvenir de sa mère qui avait renoncé à ses
études et finalement à son indépendance afin de suivre son mari.
Pour Simone, il était hors de question qu’elle s’inscrive dans ce
renoncement. J’appartiens à cette génération dont l’éventuel
féminisme est lié à leur éducation, plus particulièrement à l’influence
de leur mère. Entre les deux guerres celles-ci avaient souvent fait des
études mais nombre d’entre elles n’avaient pas osé exercer un métier
61
parce que c’était contraire à la tradition . Antoine voulait-il que son
épouse s’abstienne de toute activité professionnelle pour rester à la
maison et devenir l’une de ces femmes de haut fonctionnaire bien
éduquées ? Peut-être, mais la France n’aurait jamais eu sa Simone
Veil. Aucun homme n’a pu découvrir le moyen de donner un conseil
d’ami à aucune femme, pas même à la sienne, disait à juste titre
Honoré de Balzac.
Antoine la persuade seulement d’abandonner sa vocation d’avocate
pour s’orienter vers la magistrature ; ce qu’elle fait. Et en mai 1954,
elle s’inscrit comme attaché stagiaire au parquet général, étape obligée
de deux années afin de préparer le concours de la magistrature.
Pour elle, c’est un nouveau départ. J’étais enfin entrée dans la
62
vie , résume-t-elle simplement.
Les prisons et les affaires civiles
Étudiant auprès de proches collaborateurs du procureur général du
parquet de Paris, Simone Veil y apprit son métier, travaillant les
dossiers et se familiarisant avec les différentes responsabilités
afférentes à ce type de métier. En 1957, elle est nommée « attaché
titulaire à la direction de l’administration pénitentiaire au ministère de
la Justice ». Devenue une femme active, Simone Veil n’en demeure pas
moins une mère et une épouse.
Sitôt la journée terminée, elle rentre à la maison pour s’occuper de
ses enfants (Pierre-François a alors à peine trois semaines), bien
secondée par sa belle-mère et plus tard par Jean, l’aîné. Ces premières
années se vivent à cent à l’heure.
Simone Veil doit tout concilier : le travail, la maison, les enfants et
leur scolarité où la maman est surtout sévère sur la morale et la
discipline, plus que sur les résultats. Nous habitions place Saint-
André-des-Arts et, quand elle était à la chancellerie, elle revenait
déjeuner avec nous à midi, à toute vitesse, se souvient Pierre-François
avant que Jean ne précise : Et on finissait souvent de manger sur la
63
plate-forme du bus parce qu’on était en retard !
Le couple, qui fait partie d’une élite parisienne appelée tôt ou tard à
jouer un rôle important dans la conduite des affaires de l’État, suit
avec attention les débats politiques et intellectuels qui agitent le pays
en ce milieu des années 1950. Si Antoine, en raison de ses affinités
avec Pierre-Henri Teitgen et surtout Alain Poher, conserve une
proximité politique avec le MRP des Pierre Pflimlin ou Robert
Schuman, Simone est plutôt une centriste de gauche, n’hésitant pas à
voter socialiste à plusieurs reprises, appréciant Pierre Mendès France
pour son courage politique soutenu par le magazine L’Express fondé
en 1953 par Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise Giroud
qu’elle allait retrouver plus tard au gouvernement. Bien sûr, nous
lisions assidûment L’Express, dont nous approuvions les positions.
J’ai toujours admiré le talent de plume, brillant, incisif, stimulant, de
64
Françoise Giroud , se souvient Simone Veil.
Bien plus tard, à la fin des années 60, lorsque les deux femmes se
croisent dans les salons parisiens, Simone Veil changea d’opinion sur
Françoise Giroud, car elle avait tendance à me snober : je lui
65
paraissais tout à fait inintéressante, sans aucune idée personnelle .
De plus, les Veil sont des intimes des Servan-Schreiber, notamment de
Christiane Collange, la sœur de JJSS, dont ils ont connu le mari, Jean-
François Coblence, à Science-Po.
Elle apprécie également Raymond Aron, qui avait joué au tennis
avec sa mère à Nice dans les années 1930, pour ses prises de position
anticolonialistes.
Favorable à la décolonisation aussi bien en Indochine qu’en Algérie,
Simone Veil est, dès ces années, une farouche partisane de l’Europe et
de son union, y compris avec l’Allemagne.
Durant l’un de ces dîners où la bonne société parisienne débat de la
CED (Communauté européenne de défense), elle manque de tomber
de sa chaise lorsque l’un des convives, hostile à la CED, rétorque à son
interlocutrice : Mais, madame, vous n’avez jamais entendu parler des
66
camps de concentration ! pour justifier cette méfiance à l’égard de
la politique de défense commune.
Favorable à la CED qui instituait l’embryon d’une politique
européenne de défense commune, elle constate avec amertume le rejet
du texte par le Parlement le 30 août 1954 par 319 voix contre 264, y
compris celles des gaullistes, des communistes et de certaines
personnalités comme Pierre Mendès France.
Cette position des gaullistes nourrit une méfiance qu’elle n’aura de
cesse de manifester et d’éprouver tout au long de ces années à l’égard
du gaullisme. Cette frilosité, pour ne pas dire, au-delà des mots, ce
rejet de l’Europe, a toujours constitué le frein essentiel qui m’a
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dissuadée de voter pour les gaullistes , rappelle-t-elle. Cette
méfiance ne s’atténua pas en 1958 lors du retour du général de Gaulle
au pouvoir, bien au contraire.
Certainement, à cette époque, Antoine pense peut-être faire carrière
dans la vie politique. Il est bien introduit, connaît du monde et
entretient un réseau. Il ne pense pas à ce moment-là que l’histoire
retiendrait le nom de Veil avec un V et nom un W à cause de sa femme
Simone. Sorti de l’ENA à l’Inspection générale des finances en 1955, il
fait une carrière dans les cabinets MRP sous le général de Gaulle à
partir de 1959, notamment auprès de Joseph Fontanet, à l’Industrie et
au Commerce, au Commerce extérieur, puis à la Santé publique
jusqu’en 1962 avant de réaliser une belle carrière dans de grandes
compagnies françaises comme UTA (Union des transports aériens)
entre 1971 et 1980 ou Matra Transport (1984-1987). Pour l’instant,
Simone n’est que la femme d’Antoine, l’accompagnant dans des
soirées ou des dîners mondains. Plus tard seulement, Antoine sera le
mari de Mme Veil comme le confesse Simone : Antoine aimait sortir,
il était à l’aise dans les salons. Moi, j’étais gauche, pas à ma place.
Pas habillée. Pas coiffée. Pas comme il faut. Ne disant pas non plus ce
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qu’il faut .
Après avoir réussi le concours, Simone Veil intègre, en 1957, la
Direction des affaires pénitentiaires. Les débuts ne furent pas très
faciles pour cette femme arrivée dans un milieu totalement masculin.
Elles ne sont que deux dans ce service, la première ayant abandonné
très vite. Certains ne lui adressent même pas la parole. Qu’à cela ne
tienne ! La nouvelle magistrate entre également dans un nouveau
monde, celui des prisons, qui ne brille pas pour sa modernité dans les
années 1960. Parcourant les quatre coins de la France même pendant
les vacances, Simone Veil inspecte de nombreux établissements,
souvent vétustes, où vivent, dans des conditions de promiscuité et
d’hygiène parfois à la limite du tolérable pour un pays qui se prétend
être celui des droits de l’homme, de nombreux détenus.
En 1957, le sursis avec mise à l’épreuve n’existait pas encore (il faut
attendre 1959) et ce n’est qu’en 1975 que furent créés des centres de
détention orientés vers la réinsertion et le développement des peines
de substitution.
Pour l’heure, l’opinion publique, très favorable à la peine de mort,
ne se soucie guère de la détention des prisonniers et autres
condamnés. Or celle-ci est bien souvent très difficile, et Simone Veil
tente d’alerter ses supérieurs sur les conditions d’hygiène absolument
déplorables dans lesquelles vivent ces hommes et ces femmes. Ils sont
nombreux à contracter la tuberculose, maladie favorisée par la
surpopulation, une mauvaise alimentation et des services de santé
défaillants. Les choses évoluent en 1959 grâce aux efforts de Simone
Veil lorsque le ministre de la Justice, Edmond Michelet, nomme un
médecin-conseil, le docteur Georges Fully, chargé de l’éclairer sur ce
dossier particulier. Son nom, celui de la magistrate Veil, commence à
circuler dans les services concernés.
Elle se préoccupe également de la détention des femmes. Ne
constituant pas une priorité, la détention des femmes concernait des
personnes ayant commis des crimes de sang à l’encontre de membres
de leur famille ou de leurs voisins. Ces femmes étaient essentiellement
regroupées dans la maison d’arrêt de Haguenau dans le Bas-Rhin, puis
à Rennes. Les femmes étaient complètement oubliées, puisqu’elles ne
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posaient pas de problèmes disciplinaires , se souvient Simone Veil.
L’administration pénitentiaire était à cette époque confrontée aux
détenus du FLN. C’est ce même Edmond Michelet, proche parmi les
proches du général de Gaulle, qui envoie Simone Veil en Algérie
lorsque les premiers échos de cas de torture arrivent en métropole.
Elle s’y rend pour une tournée d’inspection dans un climat plutôt
hostile à son égard et où la tension entre fellaghas et militaires français
est à son paroxysme. L’état de la prison Barberousse à Alger la révolte.
Simone Veil demande alors que certains détenus algériens puissent
être transférés en métropole, car leur sécurité est menacée en Algérie,
ce qu’elle obtient pour quelques-uns d’entre eux. Ce fut le cas
notamment de Djamila Boupacha, jeune femme arrêtée en février
1960 à Alger, car suspectée d’avoir déposé une bombe. Torturée en
prison, sa situation est révélée par l’avocate Gisèle Halimi qui mobilise
de nombreux intellectuels (Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre,
Germaine Tillion ou Anise Postel-Vinay) autour d’un comité. Un livre
suit rapidement. Simone Veil, contactée par Germaine Tillion et Anise
Postel-Vinay, alerte le ministre de la Justice Edmond Michelet afin de
transférer Djamila Boupacha en métropole pour la protéger de ses
tortionnaires, ce qui est fait. Qui donna l’ordre ? Je ne le sus jamais
avec précision. On murmura seulement qu’une femme, Simone Veil,
avait pris, place Vendôme, des initiatives du ressort de ses
70
supérieurs. À leur place, vu l’urgence , croit savoir Gisèle Halimi.
Djamila Boupacha rejoignit ainsi Yasmina Belkacem et ces autres
détenues algériennes que Simone Veil sauva peut-être de la mort.
Déjà à cette époque, elle œuvre pour les droits de l’homme. Dans
l’ombre pour l’instant.
Durant les sept années passées à l’administration pénitentiaire,
Simone Veil est également sensibilisée par le problème des détenus
mineurs non scolarisés et analphabètes, et parvient à leur fournir
quelques appuis éducatifs (bibliothèques, cours). Magistrate avant
tout, elle présente également de nombreux dossiers de libérations
conditionnelles au comité interministériel, qui acceptait ou refusait en
fonction du dossier.
Même si elle regrettait l’absence de politique de réinsertion mise en
place par le ministère de la Justice, Simone Veil a été frappée durant
toutes ces années passées à l’Administration pénitentiaire par le
nombre élevé de crimes sexuels et de récidive, mais plus encore par
l’indulgence, la complaisance, peut-être la résignation de magistrats
et de médecins, remettant en liberté des détenus manifestement
71
dangereux pour la société .
Simone Veil s’épanouit totalement dans son activité professionnelle,
ravie de pouvoir travailler, d’avoir pu mener à son terme ce projet
professionnel que sa mère avait été contrainte d’abandonner. Elle n’est
pas une femme comme les autres, surtout dans son milieu social. Ma
mère travaillait alors que celles de mes copains jouaient au bridge ou
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restaient à la maison , se souvient son fils Jean. Cela ne l’empêcha
pas de jouer également au bridge, y compris en étant parlementaire
européenne, avec d’autres députés ! Cette intense activité, qui n’a
certainement pas dû lui faire regretter d’avoir préféré le métier de
magistrat à celui d’avocat, ne laisse pas indifférent en haut lieu et, à
plusieurs reprises, Edmond Michelet, garde des Sceaux, lui propose
d’intégrer son cabinet.
René Pleven, ancien président du Conseil, tente de la recruter à
l’Assemblée nationale. Mais c’est à la Direction des affaires civiles
qu’elle atterrit. En effet, en 1964, le nouveau ministre de la Justice,
Jean Foyer, grand professeur de droit et l’un des concepteurs de la
Constitution de la Ve République, a engagé dès son arrivée de grandes
réformes du droit de la famille en entérinant l’égalité de droits entre
les hommes et les femmes. Le premier livre du Code civil, la
constitution civile des Français, régente le statut des personnes. À
partir de 1963-1964, tous les titres du livre premier, mis à part le
mariage et l’état civil, font l’objet de modifications dans un souci d’une
plus grande égalité et d’une libéralisation nécessaire.
Simone Veil devient dans ce travail titanesque un rouage important.
Elle est aidée par un brillant sociologue, Jean Carbonnier (1908-
2003), dont le travail dans le domaine des affaires civiles, traitant
aussi bien des régimes matrimoniaux que de la majorité civile ou du
divorce, devait se poursuivre jusqu’à la fin des années 1970. Elle
travaille sur de nombreux sujets, les relations entre époux, l’autorité
parentale sous l’œil d’un garde des Sceaux qui, malgré son
conservatisme, laisse à Jean Carbonnier toute liberté d’action. Ce
dernier refuse cependant de travailler sur l’adoption, à laquelle il est
hostile.
Simone Veil devient alors secrétaire d’une commission consacrée à
cette question. Elle y rencontre les associations de parents adoptifs, les
responsables de l’aide sociale et des œuvres qui recueillaient les
enfants adoptés. La rédaction de l’avant-projet de la future loi 66-500
du 11 juillet 1966 portant réforme de l’adoption a donc été l’œuvre de
Simone Veil. À cette époque, le Premier ministre, Georges Pompidou,
est très favorable à cette réforme puisqu’il a adopté un garçon et voit
d’un bon œil cette magistrate brillante.
À l’Assemblée nationale, assise derrière le garde des Sceaux, elle
conseille son ministre sans savoir que moins de 10 ans plus tard, elle
se retrouverait sur le banc devant elle, celui des ministres.
L’avant-projet introduit notamment dans le Code civil l’article 350
modifié depuis et qui prévoit que l’enfant recueilli par un particulier,
un établissement ou un service de l’aide sociale à l’enfance, dont les
parents se sont manifestement désintéressés pendant l’année qui
précède l’introduction de la demande d’abandon, est déclaré
abandonné par le tribunal de grande instance, sauf le cas de grande
détresse des parents. La demande en déclaration d’abandon est
transmise par le particulier ou l’aide sociale à l’enfance.
Ainsi se construit un peu la Simone Veil de l’IVG que le grand public
découvrit quelques années après et prend forme chez elle cette volonté
féminine, mais non féministe, de donner à la femme la place qu’elle
mérite dans la société, à l’égal de l’homme.
À la même époque, Simone Veil participe aux travaux du comité de
liaison qui réfléchit aux mesures visant à encourager le travail des
femmes.
Cette étape aux affaires civiles n’est pas un hasard, mais constitue
une marche supplémentaire, professionnelle cette fois, après celles
privées de sa prise de conscience que les choses doivent changer pour
les femmes. Durant ces années 1964-1968, elle fait également la
connaissance d’une personne qui va changer sa vie : Marie-France
Garaud, qui occupe le poste de chargé de mission auprès du ministre
de la Justice, Jean Foyer.
Arrive alors Mai 1968. Consciente de vivre dans une société
« figée », bloquée, elle manifeste au sein du syndicat de la
magistrature créé en juin 1968, tandis que son fils Nicolas, âgé de 19
ans, court les rues avec les étudiants. Elle-même, curieuse, se rend à
l’Odéon pour écouter les revendications de cette société qui veut le
changement. Georges Pompidou est remplacé par Maurice Couve de
Murville, puis, en avril 1969, l’échec du référendum sur la réforme du
Sénat et la régionalisation signent le départ du général de Gaulle, qui
la laisse indifférente.
Elle avait de toute façon voté contre ce référendum, car elle en avait
eu assez du « De Gaulle ou le chaos ». Le général parti, c’est Alain
Poher, président du Sénat depuis octobre 1968, qui assure l’intérim de
la présidence de la République. Malgré l’affection qui liait les Veil à
Poher, Simone vota pour Georges Pompidou. Poher était très gentil
mais il n’avait pas la carrure. On a même essayé de lui dire de
renoncer, rappelle-t-elle.
Le nouveau président élu désigna Jacques Chaban-Delmas comme
Premier ministre le 20 juin 1969. Ce dernier constitue un nouveau
gouvernement et confie à René Pleven le ministère de la Justice.
Le nouveau garde des Sceaux, qui avait déjà essayé de débaucher
Simone Veil, parvient cette fois-ci à la convaincre de rejoindre son
cabinet où elle occupe entre juillet 1969 et mars 1970 les fonctions de
conseillère technique. Elle était enchantée parce que le cabinet, c’est le
73
pouvoir, et elle aimait ce pouvoir , confie un autre conseiller, Paul-
Henri Sadon.
Sa nouvelle fonction est extrêmement chronophage et il n’est pas
rare qu’elle rentre à la maison la nuit tombée. De plus, ce poste dans
un cabinet ministériel lui fait découvrir un tout autre univers dans
lequel elle entrera de plain-pied quelques années plus tard : la
politique.
En peu de temps, elle voit ce monde fait de parlementaires, de
conseillers, de courtisans, de rivalités, de stratégies et de coups tordus
qui parcourent les couloirs feutrés de l’Assemblée nationale ou du
Sénat ou se glissent sous les portes pourtant bien gardées et parfois si
perméables du ministère.
Secrétaire générale du Conseil supérieur de la
magistrature et membre de l’ORTF
En 1969, elle rencontre le président de la République Georges
Pompidou. J’appréciais sa personnalité. Il avait un regard velouté,
savait se montrer courtois et attentif envers les autres. […] Il avait la
réputation d’être très exigeant avec ses collaborateurs sur le plan du
74
travail, mais de rapports agréables , se souvient-elle. Les relations
entre Simone Veil et le couple Pompidou sont bonnes, si bien que le
président de la République l’a nommée secrétaire générale du Conseil
supérieur de la magistrature le 14 mars 1970, tandis qu’elle devient la
même année la secrétaire générale de la Fondation pour les personnes
âgées, les malades hospitalisés et les handicapés créée par Claude
Pompidou, la femme du président qui a donné son nom à la fondation
et dont la fidélité de Simone Veil à son égard ne s’est jamais démentie.
Cette proximité avec le couple Pompidou explique sa nomination,
car bien souvent les secrétaires généraux du Conseil supérieur de la
magistrature étaient des gens de confiance du président de la
République.
Certains pouvaient même être en même temps conseillers et
chargés des affaires judiciaires auprès de la présidence de la
République. Ceux qui ne connaissent pas encore Simone Veil
découvrent alors, en bas de page du journal Le Monde, son portrait
succinct.
Le Conseil supérieur de la magistrature a été créé par une loi du
31 août 1883, mais c’est avec la constitution de la IVe République
(27 octobre 1946) qu’il devient un organe constitutionnel autonome
présidé par le président de la République et vice-présidé par le
ministre de la Justice. Réaffirmé dans la Constitution de la Ve
République (article 64), le Conseil supérieur de la magistrature (CSM)
est composé de neuf membres et assiste le président de la République
pour garantir l’indépendance de l’autorité judiciaire. Son action est
double. En premier lieu disciplinaire, le CSM est amené à se prononcer
sur des poursuites disciplinaires à l’encontre d’un magistrat du siège.
En second lieu, le CSM possède une compétence en matière de
nomination puisqu’il propose au président de la République les
différents candidats de conseillers à la Cour de cassation, de premier
président de la cour d’appel et de président du tribunal de grande
instance.
Simone Veil s’installe donc au palais de l’Alma, les anciennes
écuries de Napoléon III. Cette fonction, moins prenante en termes de
temps que son activité au sein du cabinet du garde des Sceaux, ne la
passionne pas autant que ses emplois précédents. Gérer la carrière des
magistrats, conseiller le président de la République sur des points bien
précis comme la grâce présidentielle sont des questions dont elle fait
vite le tour.
Parallèlement à cette fonction, Simone Veil, toujours à la demande
de Georges Pompidou, devient administratrice de l’ORTF, l’Office de
radiodiffusion-télévision française, établissement public à caractère
industriel et commercial créé par le général de Gaulle le 27 juin 1964
et régissant les médias audiovisuels français.
À l’époque où Simone Veil entre au conseil d’administration, son
directeur général n’est autre que Jean-Jacques Bresson, un haut
fonctionnaire, directeur de cabinet d’Alain Peyrefitte, ministre de
l’Information du général de Gaulle.
Le conseil d’administration était alors composé d’une vingtaine de
membres dont une moitié représentait l’État (dont Simone Veil) et
l’autre, les auditeurs et les téléspectateurs. Ces années 1970-1973 sont
marquées à la fois par la généralisation de la publicité sur les chaînes
de télévision, la création de la troisième chaîne de télévision, le
31 décembre 1972, et de la station de radio France Inter Paris ou FIP
(5 janvier 1971).
Si Simone Veil n’apprécie guère Bresson, elle est plus indulgente
avec son successeur, Arthur Conte, député UDR, secrétaire d’État à
l’Industrie et au Commerce dans le gouvernement Bourgès-Maunoury
(juin-septembre 1957), qui devient président-directeur général de
l’ORTF le 14 juillet 1972. Historien et auteur de nombreux livres,
Arthur Conte qualifia plus tard Simone Veil de Saint-Just du
75
giscardisme .
L’époque est également marquée par plusieurs grèves et
manifestations dans un secteur qui tente de s’extirper de l’emprise du
pouvoir, symbolisé en son temps par le ministre de la Censure, Alain
Peyrefitte.
C’est d’ailleurs ce qui amena le vote de la loi du 3 juillet 1972 qui
prévoyait, outre la nomination du PDG de l’ORTF en conseil des
ministres, un service minimum en cas de grèves et la constitution de
régies.
Au Conseil supérieur de la magistrature et à l’ORTF, Simone Veil
occupe des postes en vue, à responsabilité. Son carnet d’adresses, déjà
bien rempli grâce à Antoine, se complète et côtoie les hautes sphères
du pouvoir, notamment à travers le président de la République,
Georges Pompidou, avec qui elle entretient de bons rapports. Son nom
commence à circuler parmi les femmes les plus en vue en France.
Et puis arrive avril 1974, qui allait une nouvelle fois bouleverser la
vie de Simone Veil.
Le gouvernement Chirac
La gloire suit ordinairement ceux qui la fuient.
Charles Rollin (1661-1741)
Une campagne électorale terrible
La mort du président de la République, Georges Pompidou, le soir
du 2 avril 1974, bouleverse la France entière. On savait le président
malade, mais la septicémie qui l’emporte surprend une classe politique
à peine remise du départ soudain du général de Gaulle près de cinq
années auparavant.
Pour la deuxième fois dans l’histoire de la Ve République, le
président de la République française ne va pas au bout de son mandat.
Sitôt la déclaration du Conseil constitutionnel constatant la vacance
du pouvoir et déclarant que s’ouvre, à partir de cette date, le délai fixé
par ce même article pour l’élection du nouveau président de la
République, la politique avec ce qu’elle a de noble, mais également de
machiavélique, reprend immédiatement ses droits. Et ils sont
nombreux à vouloir et même à pouvoir entrer dans cet Élysée devenu
un château fantôme.
Il y a tout d’abord Jacques Chaban-Delmas, véritable héritier du
général de Gaulle, flamboyant général des FFI (Forces françaises de
l’intérieur), ancien président de l’Assemblée nationale et ancien
Premier ministre durant la première partie du mandat de Georges
Pompidou (1969-1972) et qui a été prié de ranger aux vestiaires sa
nouvelle société.
Le ministre des Finances, Valéry Giscard d’Estaing, libéral,
européen et qui avait déjà songé à affronter Pompidou en 1969, pense
que son heure est venue. Enfin, Pierre Messmer, Premier ministre
depuis 1972, qui se retrouve, quant à lui, le capitaine d’un vaisseau qui
fourmille de mutins, est poussé en avant par le ministre de l’Intérieur
et protégé de Pompidou, Jacques Chirac qui, s’il ne brigue pas l’Élysée,
se verrait bien à Matignon.
Cette lutte sans merci entre amis devenus ennemis démarre dès
l’annonce du décès du président Pompidou sous l’œil bienveillant
d’Alain Poher, président du Sénat et président par intérim pour la
seconde fois et qui a renoncé à se lancer dans la bataille après sa
défaite honorable en 1969, et surtout sous l’œil carnassier d’un
François Mitterrand qui rêve d’une victoire de la gauche sur les
décombres du gaullisme qu’il avait déjà égratigné en 1965 lorsqu’il
avait obligé le général de Gaulle à un second tour.
Jacques Chaban-Delmas, que tout désigne comme le successeur
naturel, commet la maladresse de déclarer sa candidature le jour des
obsèques du président défunt afin de couper l’herbe sous le pied des
autres éventuels candidats.
L’opinion publique se braque à son égard d’autant plus qu’Edgar
Faure, ancien ministre de l’Éducation nationale, et Valéry Giscard
d’Estaing – ce dernier depuis son fief auvergnat – se lancent dans la
bataille. Mais c’est Jacques Chirac qui porte le coup fatal à Chaban-
Delmas.
Non seulement il pousse Pierre Messmer à entretenir le mystère sur
une éventuelle candidature du Premier ministre, mais surtout il
organise à l’Assemblée nationale une fronde regroupant 43 députés
qui se déclarent en faveur de Giscard.
Soyons ingrats si nous voulons sauver la patrie, avait dû se dire le
futur président de la République en reprenant les mots de Saint-Just.
Simone Veil suit bien entendu avec attention cette élection
présidentielle. Le candidat Valéry Giscard d’Estaing, dans une volonté
de modernité et de libéralisation du régime, affirme qu’il appellera des
femmes dans son gouvernement s’il est élu.
Conscient du rôle que les femmes tenaient désormais dans la
société et de l’incongruité que cela représentait qu’elles soient encore
pratiquement exclues de la vie politique, il a estimé qu’elles
apporteraient à son gouvernement des capacités et des idées
76
nouvelles , pense Simone Veil.
D’autant plus que la place des femmes dans les classes dirigeantes
est bien mince et de nombreux relais d’opinion poussent à une
meilleure représentation de ces dernières.
Le magazine Marie Claire publie même dans l’un de ses numéros la
photo d’un gouvernement qui ne serait composé que de femmes.
Et là, chose incroyable, Simone Veil occupe la place de Premier
ministre !
Malgré cela, dans son milieu bourgeois et éclairé où se côtoient les
épouses d’hommes issus des grandes écoles et notamment de
Polytechnique, Simone Veil doit affronter les rires sarcastiques de ces
dernières. Avec Antoine, elle avait déjà choisi de soutenir Jacques
Chaban-Delmas et voit dans le père de la « nouvelle société » le
partisan du réformisme social, de la vie démocratique et du dialogue
entre Français, le fin connaisseur du monde parlementaire, l’homme
politique capable de débarrasser le gaullisme de ses ultimes
77
chimères à l’inverse d’un Giscard d’Estaing, tenant d’une droite
foncièrement conservatrice dans ses assises.
Désavoué par une partie des gaullistes, Jacques Chaban-Delmas
s’effondre lentement au fur et à mesure que la campagne présidentielle
de ce printemps 1974 avance. Celle-ci voit s’affronter Valéry Giscard
d’Estaing et François Mitterrand.
Ayant fait campagne au centre avec pour thème « le changement
dans la continuité », Giscard se donne l’image d’un futur président
jeune et moderne, sorte de Kennedy à la française qui séduit l’opinion.
Devancé au premier tour par François Mitterrand (43,25 %),
candidat unique PS-PCF-MRG, mais qui ne dispose pas de réserves de
voix, Valéry Giscard d’Estaing distance cependant très nettement, avec
ses 32,6 %, Jacques Chaban-Delmas (15,11 %).
Ce n’est qu’à regret et sur l’insistance de son fils Pierre-François,
âgé alors de 20 ans, que Simone Veil choisit de voter pour Valéry
Giscard d’Estaing.
Le 19 mai 1974, ce dernier devient le troisième président de la Ve
République française avec 50,81 % et plus de 400 000 voix d’avance
sur son rival socialiste.
Simple comme un coup de fil
Investi le 27 mai 1974, c’est sans grande surprise que le nouveau
président de la République désigne celui qui a grandement contribué à
sa victoire : Jacques Chirac. Les deux têtes de l’exécutif souhaitent un
gouvernement où l’on retrouverait des proches du président, mais
également des personnalités issues de la société civile ou de grands
intellectuels. Grand chambellan de Valéry Giscard d’Estaing, Michel
Poniatowski devient ministre d’État chargé de l’Intérieur.
Ancien directeur de cabinet de Pierre Pflimlin, il fut ministre de la
Santé dans le gouvernement de Pierre Messmer (1973-1974).
Il sera l’œil de Valéry Giscard d’Estaing. Les postes principaux
reviennent à des proches du président de la République comme Jean-
Pierre Fourcade à l’Économie et aux Finances, Michel d’Ornano à
l’Industrie ou Christian Bonnet à l’Agriculture. Jean Lecanuet,
adversaire du général de Gaulle et de François Mitterrand lors de
l’élection présidentielle de 1965 et grande figure du MRP, devient
garde des Sceaux.
Enfin, les journalistes Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise
Giroud, fondateurs de L’Express, hebdomadaire que lit régulièrement
Simone Veil, entrent également au gouvernement, JJSS devenant un
éphémère ministre des Réformes tandis que Françoise Giroud hérite
en juillet 1974 d’un secrétariat d’État à la condition féminine. Giscard
la voyait beaucoup. Il la trouvait brillante, l’incarnation de cette
modernité dont il voulait marquer son septennat. Il était très sensible
à son intelligence, à son charme. Elle aimait plaire et avait un
78
charisme exceptionnel , raconte Simone Veil.
Quant au ministère de la Santé, l’idée première du président de la
République fut de le confier à Anne-Marie Fritsch, députée de Moselle,
docteur en médecine et proche de JJSS. En plus de Servan-Schreiber
et de Giroud, plutôt de centre gauche, la nomination d’Anne Marie
Fritsch n’est pas acceptable pour Chirac. Ces trois nominations
risquant d’être considérées par les députés gaullistes comme autant
de provocations, je fais savoir au chef de l’État que je m’y oppose
catégoriquement. Sous peine de ne pouvoir cautionner ce
gouvernement, je lui demande que le ministère de la Santé soit confié
à une femme qui me paraît digne, sur tous les plans, d’occuper cette
fonction. Il s’agit de Simone Veil. […] Je tiens Simone Veil pour une
personnalité d’exception, d’une parfaite intégrité morale et
intellectuelle, et la sais dotée d’un grand courage et d’un caractère à
79
toute épreuve , dit-il.
Soufflée à l’oreille du nouveau Premier ministre par Marie-France
Garaud, la nomination de Simone Veil est le sujet d’une discussion
entre Jacques Chirac et Valéry Giscard d’Estaing.
Grand défenseur des femmes en politique, le président de la
République rappela qu’il [lui] avait fallu batailler pour les nommer, à
l’exception de Simone Veil, pour laquelle Jacques Chirac [lui] avait
80
donné immédiatement son accord . Jacques Chirac relate une
version quelque peu différente : Giscard, qui n’a pas beaucoup de
sympathie pour elle […] est plus que réticent à cette idée. Il y est
même franchement défavorable. Mais devant mon insistance, il finit
81
par céder . La nomination de Simone Veil fit une victime : Marie-
France Garaud, qui espérait entrer au gouvernement après avoir
œuvré toutes ces années dans l’ombre.
C’est par un coup de fil de Jacques Chirac le 27 mai 1974, en plein
milieu d’un dîner chez Raymond Arasse, secrétaire général de la
RATP, et sa femme que Simone Veil prend connaissance de la
proposition de Jacques Chirac de faire d’elle son ministre de la Santé.
On imagine bien la situation : Simone Veil et son mari Antoine
discutant avec Raymond Arasse et sa femme de choses et d’autres, et
certainement de politique, du nouveau président de la République et
du futur gouvernement lorsque le téléphone retentit de sa sonnerie
forte vers 22 heures. Impossible à cette époque de laisser sonner ou de
laisser un message.
La maîtresse de maison s’excuse auprès de ses invités, recule sa
chaise et va décrocher. Puis elle revient dans la salle à manger en
fixant Simone.
— C’est pour toi.
— Qui est-ce ?
— Je ne sais pas, mais il dit que c’est urgent, très urgent.
Au bout du fil le Premier ministre, Jacques Chirac, qui lui propose
de faire partie de son gouvernement. Je n’en revenais pas, assure-t-
elle aujourd’hui.
Simone Veil revient s’asseoir et, devant les questions des uns et des
autres sur cette urgence, elle répond :
— Rien de grave.
La soirée se poursuit. Le calme dont j’ai su faire preuve jusqu’à la
82
fin de la soirée n’a pas manqué de surprendre mon mari , se
souvient-elle encore aujourd’hui avec un petit peu de malice.
Simone Veil connaissait un peu Jacques Chirac. Il me fascinait par
l’incroyable déploiement d’énergie dont il faisait déjà preuve. Dès
l’abord, il était convivial, chaleureux, œcuménique, sectaire, peut-être
83
porteur d’un regret de ne pas être à gauche, bref, séduisant .
L’idée de nommer Simone Veil au gouvernement viendrait, selon les
dires de l’intéressée, de Marie-France Garaud qu’elle connaissait et qui
était devenue avec Pierre Juillet les éminences grises du nouveau
Premier ministre.
Ainsi donc, Simone Veil devient en ce mois de mai 1974 ministre de
la Santé. On s’est dit : elle a les capacités, l’expérience et on l’a
84
nommée , confie aujourd’hui un Valéry Giscard d’Estaing qui se
trompe dans la biographie de sa nouvelle ministre, affirmant qu’elle
avait été déportée à Ravensbrück avec sa famille lorsqu’il annonce à la
télévision la composition de son gouvernement.
Mais l’initiative vient bel et bien de Jacques Chirac, qui n’a eu que
peu de choix dans la composition du gouvernement, parvenant
simplement à placer cinq fidèles : Jacques Soufflet à la Défense,
Robert Galley à l’Équipement, André Jarrot à la Qualité de la vie,
Vincent Ansquer au Commerce et à l’Artisanat et Norbert Ségard au
Commerce extérieur. Quelques secrétaires d’État, Olivier Stirn (Outre-
mer), Christian Poncelet (Budget), André Bord (Anciens
Combattants), Pierre Mazeaud (Jeunesse et Sports) forment les faibles
troupes gaullistes du gouvernement.
Le journaliste du Monde, Philippe Boucher, décrit ainsi la nouvelle
venue : Ses yeux d’un bleu très clair, sa grâce distante, son sourire
jamais achevé, ses éclats de rire secs, son charme qui est d’une femme
juste entrée dans la maturité, son permanent quant-à-soi font
85
merveille .
Simone Veil est la deuxième femme de l’histoire de France à obtenir
un ministère plein après Germaine Poinso-Chapuis en 1947 (du
24 novembre 1947 au 26 juillet 1948), ministre de la Santé et de la
Population du gouvernement Schuman.
Mais Simone Veil ne se fait guère d’illusions : Je n’ai été ministre
que parce que j’étais une femme et qu’à d’autres occasions le fait
86
d’être une femme m’a sans doute aidée .
Ainsi prévenue, elle entre dans un monde qui lui est totalement
inconnu et elle n’ignore pas qu’elle sera attendue au tournant par des
ennemis qu’elle ne soupçonne pas encore.
Elle ne sait pas alors qu’en acceptant ce poste, elle monte les
premières marches d’une carrière incroyable et historique. Simone
Veil était un rouage, elle allait devenir un parangon.
Elle était un exécutant, elle allait devenir un symbole.
La loi sur l’IVG
Les femmes de l’Ancien Régime étaient autrefois respectées et méprisables, et, depuis la
Révolution, elles sont devenues respectables et méprisées.
Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791
Un dossier urgent
J’avais pensé que j’y entrais pour quinze jours ou un mois et que je
ferais de tel es grosses bêtises que je retournerais dans la
87
magistrature , pensait-elle lors du premier Conseil des ministres de
1974 auquel elle assiste – dans un délicieux tailleur vert pastel – et
durant lequel Valéry Giscard d’Estaing a déjà marqué sa distance avec
son Premier ministre. Le nouveau président de la République veut
aller vite et lance, dès l’été 1974, ses principales réformes sociétales en
abaissant le 5 juillet 1974 la majorité civile de 21 à 18 ans, en entamant
les premiers travaux d’une refonte du divorce qui allait aboutir à la loi
n° 75-617 du 11 juillet 1975 précisant trois causes de divorce
(consentement mutuel, rupture de vie commune et faute) et d’une loi
sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG) confiée à la ministre
de la Santé, Simone Veil.
Il s’agissait d’une promesse de ma campagne présidentielle : je
l’avais annoncée, non sans une certaine audace puisque cette réforme
ne s’inscrivait pas dans la culture des groupes dont je faisais
88
partie , se souvient Valéry Giscard d’Estaing.
Le président de la République avait préféré Simone Veil et son
esprit indépendant à Françoise Giroud qui appartenait à l’opposition.
De plus, il n’avait pas choisi une militante de type MLF qui aurait
immédiatement suscité de vives réactions au sein de la classe
politique. Non, Simone Veil appartenait à une certaine bourgeoisie.
Elle ne doit pas effrayer les hommes. Elle a l’intelligence de les
comprendre, de ne pas entrer en contradiction avec eux. Pas d’idée
89
subversive. Harmonieuse, bien dans sa peau, dans sa place ,
complète Gisèle Halimi.
L’interruption volontaire de grossesse, ou IVG, s’était depuis
quelques années imposée dans l’opinion publique, et une réforme, ou
du moins une clarification juridique, semblait nécessaire.
Il faut dire que la législation qui régissait ce problème épineux
commençait à faire date. En effet, une loi du 31 juillet 1920 réprimait
durement l’avortement considéré comme un crime et qui se pratiquait
souvent de manière clandestine.
Les femmes qui réalisaient des avortements étaient condamnées
aux travaux forcés ou à la peine de mort. Marie-Louise Giraud, la
« faiseuse d’anges » comme on l’appelait alors, une domestique
reconnue coupable de 27 avortements, est guillotinée le 30 juillet 1943
sous le régime de Vichy. Après la Seconde Guerre mondiale, de
nombreuses affaires défrayèrent la chronique judiciaire en raison
notamment de la hausse du taux de natalité lié à la période de la
reconstruction et du baby-boom. Les adversaires de l’avortement
argumentaient qu’il avait une incidence négative sur le taux de
natalité.
Cependant, celui-ci commençait à baisser dès les années 1960 en
raison de la révolution sexuelle qui s’opérait dans les mœurs et les
progrès de la contraception matérialisée par la loi du député Lucien
Neuwirth du 28 décembre 1967 qui autorisait la contraception et
abrogeait l’ancienne loi de 1920.
Le problème de l’avortement était difficile à traiter pour moi.
D’éducation et de convictions catholiques, très ignorant des données
médicales et sociologiques, j’avais assisté, comme chacun, à la
90
montée en intensité du problème , se souvient Valéry Giscard
d’Estaing.
Les progrès de la contraception ne réglaient cependant pas tous les
problèmes, car pour toutes celles qui n’utilisaient pas de moyens
contraceptifs ou n’y avaient pas accès se posait la question de
l’avortement qui continuait à se pratiquer dans l’illégalité, dans des
conditions sanitaires difficiles, et nombreuses étaient les femmes qui
mouraient après un avortement illégal.
Une profonde inégalité existait dans ce domaine puisque celles qui
possédaient des moyens financiers suffisamment importants se
rendaient en Grande-Bretagne ou aux Pays-Bas pour s’y faire avorter
en toute légalité.
De plus, plusieurs associations féministes comme le MLAC
(Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception)
militaient pour des grossesses désirées et non subies.
Enfin, restait le cas des grossesses consécutives à des viols qu’il
fallait régler. Une affaire connue sous le nom de « procès de Bobigny »
allait mettre, quelques années plus tôt, en octobre-novembre 1972, le
feu aux poudres. Une jeune fille mineure, après avoir été victime d’un
viol, avait décidé d’avorter, mais, dénoncée par son violeur, elle dut
affronter un procès qui se transforma en une véritable tribune
politique pour l’avortement et le libre choix.
Défendue par Gisèle Halimi, qui avait déjà été l’avocate de Djamila
Boupacha, cette militante algérienne torturée par des soldats français,
et qui dirigeait en compagnie de Simone de Beauvoir l’association
féministe Choisir militant pour la dépénalisation de l’avortement, le
procès de Bobigny eut un retentissement national et poussa les
responsables politiques à se saisir de la question. Plusieurs d’entre
eux, comme Michel Rocard, vinrent à la barre défendre les inculpés.
Finalement, la jeune fille fut relaxée, sa mère, condamnée à 500
francs d’amende avec sursis, et celle qui pratiqua l’avortement, à 1 an
de prison avec sursis. Mais les peines ne furent jamais appliquées.
Gisèle Halimi et le mouvement Choisir remportèrent une éclatante
victoire politique. Enfin, en juin 1973, un premier projet de loi
présenté par le ministre de la Justice, Jean Taittinger, nourri de près
de 42 auditions, souhaitait autoriser l’avortement uniquement pour
des raisons médicales très encadrées, mais avait été refusé par 255
députés sur 490.
Voilà la situation dans laquelle se trouve le dossier qu’ouvre, en cet
été 1974, Simone Veil lors de son arrivée au ministère de la Santé.
Elle s’est entourée de collaborateurs comme Dominique le Vert,
ancien directeur de cabinet du ministre de la Culture Maurice Druon,
qui devient son directeur de cabinet, et de plusieurs conseillères
comme Colette Même, Myriam Ezratty ou Marie-Hélène Bérard.
Prévenue dès sa passation de pouvoirs avec Poniatowski, « Ponia »,
avec qui elle allait entretenir de très bons rapports, de l’urgence de la
situation, Simone Veil se met rapidement au travail. Depuis des
années, j’étais sensibilisée à ce problème de l’avortement ; pas
seulement en tant que femme, mais en tant que magistrat. Comme la
plupart de mes collègues, j’étais effarée des drames dont je pouvais
91
avoir connaissance , confie-t-elle.
La ministre procède à de nombreuses consultations et, pendant
plusieurs semaines, aidée de son cabinet, elle travaille en collaboration
avec le cabinet du président de la République et procède à la rédaction
du projet de loi. Elle reçoit les représentantes de Choisir et du
Mouvement français pour le planning familial, association qui avait
milité pour la contraception. Quand Simone Veil nous a reçus, elle
nous a dit qu’elle avait retenu deux projets, celui du Planning et celui
de Choisir, sauf sur un point, le remboursement par la Sécurité
92
sociale , se souvient Rita Thalmann, professeur d’université et
cofondatrice de Choisir. Simone Veil rencontre également Gisèle
Halimi. Je déjeunais parfois avec elle, en tête à tête, dialoguais à la
télévision, face à face. J’aimais la rencontrer, l’observer. Sûre d’elle
en droit, conservatrice pour l’injustice sociale : « Quoi que vous
fassiez, il y aura toujours des riches et des pauvres. Vous n’y
93
changerez rien, Gisèle ! » se souvient l’avocate. Les deux femmes
allaient dès ce moment entretenir, dans un combat commun, chacune
à leur manière, une relation amicale teintée de respect.
Outre les autres affaires dépendant de son ministère et un emploi
du temps démentiel, elle doit avancer. Les réunions sont parfois
tendues, les séances de travail, harassantes, mais le texte prend forme.
Le sujet devient politiquement explosif et la ministre est de plus en
plus exposée. Je ne l’ai pas perçu comme un cadeau empoisonné, pas
94
du tout , rappelle Simone Veil. De toute façon, si Simone Veil n’y
95
avait pas cru, elle ne l’aurait pas porté , ajoute Lionel Stoleru,
secrétaire d’État chargé de la condition des travailleurs manuels dans
le gouvernement Chirac et proche de Simone Veil.
Et puis un devoir parfois ingrat incombe à l’homme politique.
Quand il accepte un mandat ou une mission, sa personne et ses
sentiments doivent s’effacer. Il se doit de définir et d’appliquer la
politique la plus conforme à l’intérêt général. Une part de la
96
grandeur de ce métier est là. Cela s’appelle le courage , dira-t-elle
plus tard. Or, dans ce cas précis, l’intérêt général rejoint ses
convictions.
Le travail est mené tambour battant et gare aux colères de la
ministre. Les couloirs du bâtiment disgracieux de l’avenue de Ségur
sur lequel elle régna quand elle était ministre de la Santé retentissent
encore de ces courroux jupitériens. […] Quand elle commande, elle
97
veut être obéie et son autorité peut prendre des formes vétilleuses ,
écrivit le journaliste Alain Duhamel.
Dans le gouvernement, organe de décision collégial, Simone Veil
pense pouvoir trouver des alliées précieuses sur cette question et
notamment en la personne de Françoise Giroud qui avait, à maintes
reprises dans les colonnes de L’Express, émis de nombreuses idées
progressistes. Mais Simone Veil est une novice en politique et elle ne
tarde pas à découvrir que les sourires ne sont parfois que des façades
et que des poignards se cachent bien souvent dans le dos de ceux qui
vous embrassent ou vous congratulent. Elle pensait que les ennemis se
trouvaient à l’extérieur ; elle ne tarda pas à se rendre compte qu’ils
sont également à l’intérieur.
Elle se tourne donc vers Françoise Giroud, secrétaire d’État chargée
de la condition féminine. Cette dernière, placée sous l’autorité du
Premier ministre, est une partenaire toute désignée pour Simone Veil.
Mais la ministre de la Santé ne tarde pas à déchanter lors d’une
rencontre avec Françoise Giroud qui lui laissa un souvenir amer de la
journaliste qu’elle aimait lire. La cause des femmes l’intéressait-elle
98
vraiment ? Je n’en suis pas convaincue , estime-t-elle.
Si la rivalité entre femmes, de surcroît entre femmes politiques,
peut être féroce, il exista bel et bien une certaine forme de jalousie
entre elles, peut-être de Françoise Giroud envers Simone Veil.
Toutes les deux se voyaient comme les égéries féminines de la
politique. Françoise Giroud n’avait pas vu que Simone Veil avait
d’emblée dans le gouvernement et auprès de l’opinion un poids sans
commune mesure avec le sien. Pour une journaliste aussi redoutée,
99
elle était finalement naïve , glisse Marie-France Garaud, tandis
qu’Yves Sabouret, ancien conseiller pour les Affaires sociales du
Premier ministre Pierre Messmer, est plus direct : Elles se portaient
une détestation vigilante et une jalousie réciproque. La gloire de
Simone agaçait Françoise et le charme de Françoise agaçait
100
Simone .
Exclue de la préparation du projet de loi qui s’effectue entre les
Affaires sociales et la chancellerie, Françoise Giroud déploie
cependant de nombreux efforts en compagnie de Gisèle Halimi et de
Rita Thalmann pour influer sur le vote de novembre.
Mais selon Simone Veil, Françoise Giroud concevait la réforme de
l’avortement comme la reconnaissance d’un droit, exercé à la
101
demande, sans aucune formalité ni condition particulière . Jusqu’à
sa mort, en 2003, Françoise Giroud garda un souvenir amer de leur
relation, n’hésitant pas à résumer leur haine par ces mots : En fait,
j’étais mince, élégante. Elle était grosse. Et elle ne le supportait
102
pas . Les différents journalistes de L’Express se souviennent
également de quelques critiques peu glorieuses sur le style
vestimentaire de la ministre.
Simone Veil se tourne également vers le garde des Sceaux, Jean
Lecanuet. Il est sur ce sujet l’un des hommes clés de la réforme
puisque la loi de 1920 faisait de l’avortement un crime. Ce n’était pas
seulement un problème du ministre de la Santé, mais également du
103
garde des Sceaux , rappelle, un sourire aux lèvres, Jean-François
Deniau, lui aussi membre du gouvernement avant de préciser que le
garde des Sceaux a refusé en raison de son électorat de s’investir dans
cette réforme.
Jean Lecanuet était, à la tête du centre démocrate, l’héritier du MRP
(Mouvement républicain populaire), ce grand parti démocrate-
chrétien qui regroupait de nombreux catholiques, donc de nombreux
opposants à ce projet de loi. Ne dit-on pas que celui-ci [Jean
Lecanuet], jugeant l’avortement sujet trop brûlant, ne serait que trop
104
heureux d’en remettre la charge à d’autres ? écrivit le journaliste
du Monde Philippe Boucher.
Mais Simone Veil, par l’entremise de son mari, bien introduit dans
les milieux démocrates-chrétiens, a pris soin de rencontrer la
hiérarchie catholique qui ne lui a pas posé de problème même si elle
est opposée au projet. Reste à gérer les intégristes qui ne
manqueraient pas de l’attaquer le moment voulu.
Même Jacques Chirac considérait ce problème comme mineur, mais
s’y rallia en soutenant sa ministre. Aujourd’hui, il s’en défend : J’y ai
été favorable dès le départ, à la différence, je dois le dire, de bon
nombre de mes amis politiques et de la majorité de notre
105
électorat . Plusieurs de ses collaborateurs sont d’un avis contraire.
Ainsi François Bonnemain, journaliste devenu son porte-parole,
confiait qu’il était plutôt contre la loi, à titre personnel, mais il
estimait qu’il n’avait pas le droit de prendre une position personnelle
sur la question, et c’est pourquoi il a apporté son aide totale à Simone
106
Veil dans son combat extrêmement difficile, nuit et jour .
Simone Veil bénéficie du soutien inconditionnel du président de la
République, ce qui lui permet d’avancer et de porter le dossier
jusqu’au bout. De toute façon, tous les vieux roublards qui pensaient
que cette ministre tombée dans le chaudron de la politique laisserait
tomber en ont eu pour leurs frais : elle n’allait pas renoncer.
Et en premier lieu, Maurice Schumann, la voix de Radio Londres
devenue ministre des Affaires étrangères de Georges Pompidou et
héraut du gaullisme, qui vient l’intimider. Ce n’était pas le genre de
107
femme à faire ce qu’on lui dit de faire comme cela sans réfléchir ,
ajoute Lionel Stoleru.
Le projet de loi est finalement présenté en Conseil des ministres.
D’emblée, il s’agit de préciser que le projet de loi autorisant
l’interruption volontaire de grossesse, baptisé peut-être injustement
loi sur l’avortement, ne crée aucun droit à l’avortement et doit être
utilisé de manière exceptionnelle et en dernière nécessité. Tels sont les
motifs qui ont conduit le gouvernement à établir un projet mettant fin
à une situation de désordre et d’injustice et apportant une solution
mesurée et humaine à un des problèmes les plus difficiles de notre
temps, problème qui continuera à poser à chaque individu la question
grave et douloureuse des responsabilités qu’il exerce vis-à-vis de la
vie, et dont aucun texte législatif ne lui permettra jamais de se
défaire, proclame ainsi le projet de loi.
Celui-ci stipule que la femme concernée est la seule à pouvoir
décider d’avorter jusqu’à 10 semaines. Les mineures doivent avoir
l’autorisation d’un parent. La femme qui désire avorter doit se rendre
chez un médecin qui lui indiquera les risques médicaux encourus et
l’orientera vers un centre de planification ou d’éducation familiale où
seront dispensées toutes les informations nécessaires quant aux
possibilités d’adoption et aux différents droits sociaux dont dispose la
femme (notamment pour les mères célibataires).
Enfin, chose primordiale, l’interruption volontaire de grossesse est
obligatoirement pratiquée par un médecin dans un hôpital public ou
privé.
Le texte ainsi rédigé est transmis à l’Assemblée nationale pour
examen en commission. C’est là que les premières difficultés ont
commencé.
L’épreuve de novembre
Dès son examen en commission des Affaires sociales le 19 novembre
1974, les passions se déchaînent. Une partie des députés de la majorité
à laquelle appartient pourtant Simone Veil est farouchement hostile au
projet. Sous la présidence d’Henry Berger, député UDR (gaulliste) de
Côte-d’Or et médecin de campagne, le projet de loi est examiné
pendant près de 12 heures.
Le rapporteur est un autre député gaulliste, de Loire Atlantique,
Alexandre Bolo, qui, jugeant les conclusions du projet de loi trop
libérales, démissionne de son poste de rapporteur après son adoption.
Selon le président de la commission, les débats avaient fait preuve
de gravité et de dignité.
Les débats en séance plénière s’annonçaient rudes, d’autant plus
que le conseil de l’Ordre des médecins s’est prononcé contre le texte,
alors même que la plupart des parlementaires médecins soutiennent la
ministre. Enfin, la veille du débat, l’Église catholique intervient
publiquement, comme elle l’a fait en Italie contre le divorce, appelant
les parlementaires chrétiens à ne pas voter cette loi.
Le débat sur l’interruption volontaire de grossesse qui se tient à
l’Assemblée nationale entre le 26 et le 29 novembre 1974 est le
premier à être retransmis en direct à la télévision. L’ORTF étant en
grève, Simone Veil et l’Assemblée nationale s’affichent sur les écrans
des trois chaînes.
À 16 heures, devant les télévisions de l’Hexagone, lorsqu’Edgar
Faure, président de l’Assemblée nationale, prononce les mots si
souvent entendus des parlementaires : L’ordre du jour appelle la
discussion du projet de loi relatif à l’interruption volontaire de
grossesse, Simone Veil sait que son heure est venue.
Après la présentation du rapporteur, Henry Berger, la ministre de la
Santé est appelée par le président de l’Assemblée nationale et présente
son texte.
Lentement, elle monte à la tribune, chemisier bleu et collier de
perles, puis commence d’une voix calme et grave : Monsieur le
président, mesdames, messieurs, si j’interviens aujourd’hui à cette
tribune, ministre de la Santé, femme et non parlementaire, pour
proposer aux élus de la nation une profonde modification de la
législation sur l’avortement, croyez bien que c’est avec un profond
sentiment d’humilité devant la difficulté du problème, comme devant
l’ampleur des résonances qu’il suscite au plus intime de chacun des
Français et des Françaises, et en pleine conscience de la gravité des
responsabilités que nous allons assumer ensemble.
Dans ce discours du 26 novembre 1974, qui resta comme l’un des
grands discours de la Ve République, Simone Veil évoque l’intolérable
situation de l’avortement, ses contradictions, la solitude et le triste sort
de certaines femmes, tord le cou aux a priori natalistes mis en avant
par certains opposants et responsabilise le père, l’homme dans ce
débat. Puis elle conclut en estimant que l’histoire nous montre que les
grands débats qui ont divisé un moment les Français apparaissent
avec le recul du temps comme une étape nécessaire à la formation
d’un nouveau consensus social, qui s’inscrit dans la tradition de
tolérance et de mesure de notre pays. Je ne suis pas de ceux et de
108
celles qui redoutent l’avenir .
Ce 26 novembre 1974, Simone Veil se révèle à la France, au monde
peut-être, et entre à grands pas dans l’histoire. Mais si le chemin de
l’enfer est pavé de bonnes intentions, celui de l’histoire est tapissé de
quolibets et d’insultes, car la bataille de l’avortement ne fait alors que
commencer. Chacun prendra position face à sa seule conscience, avait
affirmé Henry Berger, rapporteur du texte et président de la
Commission des affaires sociales. Soixante-quatorze orateurs se sont
inscrits pour ce débat qui devient vite mouvementé, hargneux,
haineux.
D’autant plus que si la gauche socialiste des Rocard, Mauroy,
Mermaz semble acquise au projet de loi, aucune consigne de vote n’a
été donnée dans la majorité. Certains ténors de la majorité ne se
privent guère de monter au créneau pour condamner le projet de loi.
C’est le cas de l’ancien garde des Sceaux, Jean Foyer, que Simone Veil
connaissait bien pour avoir été sous son autorité lorsqu’elle était
magistrate. Combien de temps résistera la répulsion qu’inspire aux
médecins une intervention dans l’industrie de l’avortement, et le
temps n’est pas loin où nous verrons en France ces avortoirs, ces
abattoirs où s’entassent les cadavres de petits hommes. […] Le
gouvernement nous propose un projet de résignation, de
désespérance et finalement de passivité. Jean Foyer est rejoint par le
père de la Ve République, Michel Debré, dont l’intervention modérée
et dispensée avec emphase fustige ce débat comme une « grande
occasion totalement manquée ». Il obtient que les avortements réalisés
ne dépassent pas le quart des actes opératoires effectués dans un
établissement.
Dans ce palais Bourbon transformé en tranchées, la bataille de l’IVG
tourne à la bataille de Verdun. Au fur et à mesure que l’on pense avoir
gagné du terrain, on en reperd. Dès que l’on croit avoir rallié un
député à sa cause, un autre fait défaut. Les collaborateurs de Simone
Veil courent dans tous les sens et les nerfs sont mis à rude épreuve
dans cet hémicycle surchauffé, tandis que dans les couloirs fusent les
insultes sexistes, antisémites à l’égard de la ministre. J’étais depuis des
heures en séance, fatiguée, et j’avais besoin de me dégourdir les
jambes, je suis sortie cinq minutes ; la personne qui était à la tribune
109
a demandé si je sortais pour satisfaire un besoin naturel , se
souvient-elle. La femme d’un sénateur qui vota contre la loi et habitait
dans le même immeuble que les Veil lui envoya secrètement des fleurs
en guise de remerciement…
Et comme si ce bourbier parlementaire ne suffisait pas, voilà que la
ministre de la Santé doit faire face aux attaques d’une frange
catholique et intégriste qui la couvre d’insultes, vandalise son domicile
de croix gammées, elle, l’ancienne déportée.
Dans la rue, on la montre du doigt comme une sorcière au Moyen
Âge. Ses collaboratrices sont obligées de lui cacher les lettres
antisémites qu’elle reçoit.
Bien des années après, ses fils, devenus avocats, continuent à
recevoir des courriers injurieux. Mais dans le même temps lui
parviennent des lettres d’encouragement, de remerciement, et dans la
rue des femmes l’interpellent pour la soutenir. Les réformes de société
s’effectuent toujours dans la douleur, offre-t-elle en guise de réponse.
Et lorsqu’elle revient, toujours aussi digne, dans le palais Bourbon,
pour continuer la discussion, elle voit dans les tribunes ces bigotes
transformées en vautours tenant leurs chapelets, prêtes à attendre sa
chute.
Dans l’hémicycle aussi, les poignards sont sortis et les uns après les
autres partent à l’attaque non plus seulement du projet de loi, mais
aussi de la ministre.
Alexandre Bolo, rapporteur démissionnaire du texte, prononce
également un violent réquisitoire contre le projet de loi et remarque,
perfide, que le garde des Sceaux, Jean Lecanuet, n’est pas présent dans
l’hémicycle.
Seule sur le banc du gouvernement, entouré des quelques ministres
qui la soutiennent, Simone Veil peut cependant compter sur le soutien
indéfectible du Premier ministre Jacques Chirac, qui va à l’encontre de
certains barons du gaullisme comme Olivier Guichard, Maurice Couve
de Murville ou Marcel Dassault qui votent contre le texte. Yves Guéna,
député UDR (gaulliste) de Dordogne reconnaît que l’ambiance était
houleuse, très difficile pour elle mais nous avons été impressionnés
par sa compétence et son calme. Elle a gagné le respect de
l’Assemblée nationale.
Les torrents d’injures continuent à se déverser dans les travées de
l’Assemblée nationale. René Feït, député giscardien de Lons-le-
Saunier, considère qu’admettre officiellement le droit de tuer des êtres
humains, c’est saper les bases de la civilisation avant d’ajouter qu’on
va en arriver à préconiser des mesures contre les handicapés, les
incurables, les « bouches inutiles » et en arriver au pire racisme nazi.
Pour illustrer ce propos, le député sort alors un magnétophone et dans
le palais Bourbon retentissent les battements de cœur d’un fœtus de
huit semaines et deux jours.
Il est alors 23 h 34.
D’autres députés de la majorité volent au secours de la ministre et
de son projet, comme Hélène Missoffe, mère de Françoise de Panafieu
et de sept autres enfants, gaulliste et héritière des maîtres de forges
Wendel. Elle est la première à s’exprimer dans ce débat : Culpabiliser
et ignorer les femmes qui ont recours à l’avortement me semble
indigne. […] Vous avez fait preuve, madame le ministre, de courage
et d’honnêteté. […] Avec vous, j’ai confiance en l’avenir, dit-elle. Bien
plus tard, Simone Veil rendit hommage à Hélène Missoffe : Sa parole
et son courage ont été fort utiles, parce qu’elle a su faire preuve
d’émotion et d’humanité, la personnalité de cette mère de huit enfants
110
ne permettant à personne de remettre en cause sa respectabilité .
Hélène Missoffe apporta bien plus tard, en 1994, à nouveau son
soutien à Simone Veil à l’occasion du vote de la loi bioéthique.
L’infamie est atteinte lorsque le député Jean-Marie Daillet lui
lance : Supposez que l’on retrouve l’un des médecins nazis qui ont
encore échappé au châtiment, l’un de ces hommes qui ont pratiqué la
torture et la vivisection humaines. Y a-t-il une différence de nature
entre ce qu’il a fait et ce qui sera pratiqué officiellement dans les
hôpitaux et les cliniques de France ? […] On est allé – et quelle audace
incroyable ! – jusqu’à déclarer tout bonnement qu’un embryon
humain était un agresseur. Eh bien, ces agresseurs, vous accepterez,
madame, de les voir, comme cela se passe ailleurs, jetés au four
crématoire ou remplir des poubelles ! Sa repentance n’effaça jamais
l’affront fait à Simone Veil et à travers elle à la dignité de représentant
de la nation. Elle n’avait pas l’expérience du débat parlementaire,
mais l’image de dignité et de courage qu’elle a donnée a contribué à
111
l’acceptation de la loi , reconnaît Valéry Giscard d’Estaing.
Simone Veil est décidée à aller jusqu’au bout et suscite l’admiration
des Français, du président de la République et de l’opposition. Quand
elle croit en ce qu’elle fait, ce n’est pas les obstacles qui la gênent.
Quand on est sorti d’Auschwitz, qu’est-ce que c’est que les
112
insultes ? tempête Lionel Stoleru. Alors, a-t-elle craqué ce
28 novembre 1974 lorsqu’elle se penche et met sa tête dans ses mains.
Elle a défendu avec beaucoup de fermeté ce projet et ensuite elle a
craqué en quelque sorte humainement, c’est-à-dire qu’elle a eu un
passage à vide de fatigue et d’émotion et on l’a vu au banc du
113
gouvernement où elle pleure , raconta Valéry Giscard d’Estaing qui
n’était pourtant pas présent et sait bien que cette fronde gaulliste
contre le texte est aussi dirigée contre sa personne. C’était plus contre
Giscard que contre Simone Veil ou l’avortement, reconnaît le gaulliste
Yves Guéna.
Tous les observateurs en conviennent sauf l’intéressée qui admet un
peu de fatigue, mais certainement pas de larmes… Encore aujourd’hui,
elle ne veut pas donner le sentiment qu’elle a cédé, qu’elle a été
abattue par ce torrent de haine pour ne pas donner le sentiment à tous
ces hommes qu’une femme est plus fragile qu’un homme. C’est un
granit qui ne casse jamais, dira plus tard l’un de ses collègues au
Parlement européen. Jacques Chirac ne manqua pas d’apparaître
comme le héros : Désemparée, au bord des larmes, elle m’appelle à
l’aide dans la nuit du 29 au 30 novembre 1974, après avoir réclamé la
suspension de séance à l’Assemblée, tant les débats prenaient
mauvaise tournure, j’accours aussitôt pour la soutenir et faire
entendre raison, sans trop les ménager, aux députés UDR les plus
récalcitrants. Puis il lance une nouvelle pique à Giscard : Certains
observateurs noteront le silence de l’Élysée, cette nuit-là, en dépit du
114
soutien officiel affiché par le Président . Cependant, l’ancien
président de la République (1995-2007) oublie que la loi a été votée à
3 h 40 le 29 novembre, donc dans la nuit du 28 au 29 novembre ! Je
n’ai pas suivi le détail du débat parlementaire. Ce n’était pas ma
responsabilité. Mais j’en lisais le compte rendu dans la presse, et j’en
115
ai aperçu des images dans les journaux télévisés , réplique pour sa
part Valéry Giscard d’Estaing.
Dans ses mémoires, Une vie, Simone Veil choisit une autre photo de
ce débat. Larmes ou pas, elle émeut la France par son combat acharné,
son courage et sa ténacité qui lui valent d’entrer, après Schœlcher ou
Jaurès et avant Badinter, au panthéon de notre République.
La gauche tente d’obtenir le remboursement de l’avortement. Un
compromis est trouvé : on refuse le remboursement tout en
privilégiant une tarification non élevée. Enfin, une clause de
conscience permet dans certains cas au personnel médical de refuser
de pratiquer une IVG. C’est cette même conscience, celle de chaque
député, qui est mise à l’épreuve dans ces instants qui précèdent le vote.
Très vite, un sentiment de mauvaise conscience rôde, dans
116
l’hémicycle, sur les bancs de la majorité dite présidentielle , écrit
Franz-Olivier Giesbert, alors journaliste au Nouvel Observateur. Ces
journées de novembre marquent les esprits et, dans les braises de la
nation chauffée à blanc, les hommes et les femmes qui votent se
décident.
À droite, plusieurs hommes ont le pouvoir de faire basculer la
décision dans un sens comme dans l’autre. Jean Foyer, Lucien
Neuwirth ou Eugène Claudius, député de Paris, grand résistant et
autorité respectée au palais Bourbon, sont de ceux-là. Lucien
Neuwirth, de la pilule, se fit l’avocat de la réforme : Pour ma part, je
rejette l’avortement, mais j’accueille les femmes qui s’y trouvent
contraintes par la faute de notre société et de l’égoïsme masculin.
Hostile au projet Taittinger en juin 1973, Claudius-Petit approuve
finalement le texte de Simone Veil : Je lutterai contre tout ce qui
conduit à l’avortement, mais je voterai la loi, suivi par quelques
autres bien convaincus par Michel Poniatowski, ministre de l’Intérieur
qui s’active dans les couloirs pour aider Simone Veil, mais également
pour éviter un désaveu qui n’aurait pas manqué de rejaillir sur le
président de la République. Le PS et les communistes, faisant fi pour
une fois de leur opposition à Giscard, portent l’estocade pour vaincre
les dernières résistances.
Dans la nuit du vendredi 29 novembre 1974 à 3 h 40 exactement,
par 284 voix contre 189, le projet de loi relatif à l’interruption
volontaire de grossesse est finalement adopté. Le parti du président
Giscard d’Estaing n’a pas suivi sa ministre : la gauche a voté pour la
loi, les gaullistes se sont divisés entre partisans (Maurice Herzog, Joël
Le Tac, Lucien Neuwirth) minoritaires et opposants (Guichard, Couve
de Murville) majoritaires. L’hebdomadaire gaulliste Carrefour parla
de la « criminelle loi Veil ». Certains affirmèrent qu’ils ne pouvaient
pas voter en faveur de la loi pour des raisons bassement électorales.
C’est ce qui différencie les grands hommes de notre nation des
suiveurs. Dans ces circonstances, vous n’étiez ni de droite, ni de
gauche, ni déportée, ni ministre, ni juive, ni femme ; vous étiez
117
Simone Veil , dira plus tard le journaliste Maurice Szafran. Le
conseil de l’Ordre des médecins est désavoué. La loi votée est
promulguée le 17 janvier 1975. Elle prévoit un nouvel examen de la loi
d’ici cinq années pour mesurer les effets de la légalisation de l’IVG. Et
le 28 novembre 1979, les opposants repartent pour un dernier baroud
d’honneur sans succès. Mais à cette date, le ministre de la Santé a
changé. Il s’agit de Jacques Barrot, car Simone Veil a posé une
nouvelle pierre de sa légende. Plus tard, d’autres aménagements
intervinrent avec le remboursement de l’IVG (loi Roudy, décembre
1982), l’allongement du délai légal de l’IVG de 10 à 12 semaines et
l’abrogation de l’autorisation des parents pour les mineures (loi Aubry,
juillet 2001).
La presse nationale, dans sa quasi-unanimité, salue l’adoption d’une
loi qui vise à conférer, enfin, la décision de donner, ou de ne pas
donner, la vie à celle à qui, en équité, elle doit revenir, puisque c’est
sur elle que retombe, en tout état de cause, le poids de la maternité,
selon les mots d’André Fontaine, rédacteur en chef du Monde tout en
saluant Simone Veil qui l’a fait avec le courage et la droiture qui sont
sa marque et y a pris une autorité que beaucoup de ses collègues
118
doivent lui envier , tandis que Franz-Olivier Giesbert écrit que les
téléspectateurs ayant suivi ce débat ont pu voir de quel côté étaient la
119
justice et la volonté de réforme . Paris Match se contente de relater
120
l’épreuve d’une mère dans la bataille de l’avortement . Pour
Giscard d’Estaing, la victoire était également importante, car, comme
le rappelle sa ministre de la Santé : Il avait remporté le pari
courageux qu’il avait osé contre son propre camp. En ce début de
121
septennat, le symbole était fort . Et en rentrant chez elle, elle
découvre le plus beau bouquet de fleurs que l’on ne [lui] a jamais
offert. Il venait de Jacques Chirac, rappelle-t-elle.
La loi adoptée, il fallait la faire appliquer, et tous ceux qui
soulignent encore aujourd’hui le courage de Simone Veil lors de ces
journées de novembre 1974 sont plus réservés quant à son suivi de
l’application de la loi, notamment chez les médecins des
établissements publics. Le talent qui lui est reconnu est d’oser
s’attaquer à des tabous, de bousculer des habitudes (ce qui explique,
sans doute, la sévérité des professions médicales, très conservatrices,
à son égard) plutôt que de définir et de mener une action de longue
122
haleine , écrit alors le journaliste Albert du Roy dans L’Express. Elle
s’en défend : Il y a des lois qui s’appliquent d’elles-mêmes. La loi sur
l’interruption de grossesse n’est pas de celles-là. Car elle n’a pas pour
objet de structurer une profession ou d’organiser des services : elle
bouleverse les mœurs, du moins les mœurs officiellement admises. La
loi peut faire que des actes interdits ne le soient plus, mais elle ne peut
pas changer profondément l’opinion de ceux qui pensent que
l’avortement est un crime, ou même simplement un acte moralement
répréhensible, ou encore une atteinte à la croissance démographique
123
de la nation. […] Les choses s’améliorent de semaine en semaine .
Et la ministre d’insister sur l’implication des médecins des grands
établissements, sur les efforts à mener en faveur de la contraception
qui doit accompagner la révolution de l’IVG dans les mœurs et la
nécessité absolue de lancer des campagnes d’information y compris en
milieu scolaire.
Dans les grandes crises, le cœur se brise ou se bronze, écrivit Balzac
dans La Maison du chat-qui-pelote. Même si celui de Simone Veil en
avait l’apparence depuis 1945, il plongea définitivement dans cet airain
qui pare nos héros républicains.
De Jacques Chirac à Raymond Barre
La coupe de nos vicissitudes se remplit d’une liqueur changeante.
William Shakespeare, Henry IV, 1596
La politique continue
L’activité de Simone Veil au ministère de la Santé, si elle fut
marquée par la loi sur l’IVG et à l’occasion de laquelle elle reçut ses
lettres de noblesse en politique comme le rappelle l’ancien ministre
gaulliste Yves Guéna, ne se réduit pas uniquement à ce fait. La
ministre de la Santé, certes endurcie par cette épreuve, poursuit la
mission qui lui a été confiée par un président de la République qu’elle
apprécie et respecte. Il était aussi impressionnant par sa rapidité
d’esprit et sa capacité de travail que par sa prestance personnelle et
la haute idée qu’il se faisait de sa fonction, disait-elle pour caractériser
un président de la République qui se voulait impérial en Conseil des
ministres, mais également à leur écoute.
Le handicap et la rénovation d’établissements de soins, qu’il s’agisse
d’hôpitaux ou de maisons de retraite, sont également des priorités du
président de la République. Ces dossiers sont confiés en partie à la
ministre de la Santé, Simone Veil, et aboutissent le 30 juin 1975 aux
votes de deux lois par le Parlement. L’une concerne les personnes
handicapées, et l’autre, les institutions sociales et médicosociales.
Concernant la loi 75-534 en faveur des enfants handicapés, elle
mentionne notamment que la prévention, le dépistage et les soins du
handicap deviennent des obligations nationales et que les enfants et
les adolescents handicapés sont soumis à une obligation éducative
pourvue par l’État en fonction du handicap de l’enfant. Dans le cas de
la loi n° 75-535 sur les institutions sociales et médico-sociales, le texte
prévoyait de lancer un véritable audit de création ou d’extension
d’établissements médicaux sociaux accueillant aussi des personnes
âgées, handicapées, des mineurs ou des personnes présentant une
forte dépendance à l’alcool et un accompagnement social de ces
mêmes personnes.
Joignant le geste à la parole, marquant ainsi la volonté du
gouvernement d’avancer sur ce terrain, Simone Veil sillonne la France
pour inaugurer les nouveaux établissements hospitaliers comme à
Grasse, le 1er octobre 1976, où elle pose la première pierre de l’hôpital
de Clavary. Simone Veil remet aussi un peu d’ordre dans les finances
de l’Institut Pasteur, cette fondation privée à but non lucratif créée en
1887 et connue pour sa recherche sur les maladies et les vaccins, qui
est à ce moment-là au plus mal. Enfin, la ministre de la Santé présente
également au Parlement un projet de loi modifiant le livre V du code
de la santé publique concernant la fabrication, l’importation et la mise
sur le marché des produits cosmétiques et des produits d’hygiène
corporelle en interdisant notamment l’usage de substances vénéneuses
dans leur fabrication. Enfin, Simone Veil vient défendre à la tribune de
l’Assemblée nationale les progrès de la politique du gouvernement en
matière de protection sociale, prestations familiales, emploi et
développement des équipements et des services en faveur des mères et
des futures mères.
Le printemps 1976 est marqué par deux faits divers sordides : celui
du procès de Christian Ranucci, arrêté, puis condamné pour le
meurtre d’une fillette près de Marseille, et l’arrestation de Patrick
Henry, accusé de l’assassinat à Troyes du petit Philippe Bertrand. Ces
deux affaires, qui mettent en émoi la France entière et aboutissent à
l’exécution de Christian Ranucci le 28 juillet 1976 (il est le premier
exécuté sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing qui lui refuse la
grâce présidentielle le 26 juillet) et à la condamnation en janvier 1977
à la réclusion criminelle à perpétuité de Patrick Henry, défendu par
l’avocat abolitionniste et futur garde des Sceaux, Robert Badinter,
provoquent un véritable débat sur la peine de mort.
Simone Veil, ancienne magistrate à la direction pénitentiaire,
ancienne secrétaire générale du Conseil supérieur de la magistrature
qui instruisait le président Pompidou des demandes de grâce, était
hostile à la peine de mort. J’étais contre la peine de mort, même avant
son abolition, dit-elle, allant, tout comme François Mitterrand, à
l’encontre d’une opinion publique très largement favorable au
châtiment suprême.
À cette époque, Simone Veil est engagée dans un autre combat.
Comme celui de la défense des droits des femmes, celui-ci est
précurseur et provoque de vifs débats dans la société française et au
sein des professions médicales : la lutte contre le tabagisme. Celle que
124
le journaliste Arthur Conte appela le Saint-Just du giscardisme
s’engage dans cette nouvelle lutte. Fumer relevait de la liberté de
chacun pour les médecins et il ne servait à rien de légiférer dans ce
domaine.
Mais cette liberté pouvait être influencée par des éléments
extérieurs, par des intérêts économiques.
C’est ainsi que, avec le soutien du président de la République, la
ministre de la Santé mène une campagne antitabac afin d’alerter
l’opinion publique sur les dangers de la cigarette et les risques du
cancer.
Elle-même fumeuse, Simone Veil s’engage tout d’abord un peu à
reculons dans cette campagne, mais, dès qu’elle en prend la pleine
mesure, elle fonce.
Pour la petite histoire, Mme Veil fumait beaucoup à cette époque.
Spontanément, ce sujet lui déplaisait, mais elle a le sens du bien
public et après des discussions parfois difficiles, elle a pris cette
décision, ajoutant avec beaucoup de panache qu’elle ne fumerait plus
125
jamais en public, ce qu’elle a fait , rappelle Maurice Tubiana,
éminent cancérologue, membre de l’Académie des sciences depuis
1988 et président de la Commission du cancer au ministère de la
Santé. Simone Veil doit une nouvelle fois se battre contre les différents
corporatismes. En matière de prévention, elle a lancé des campagnes
lourdes contre le tabac, l’alcool, qui visaient non pas à convaincre les
126
individus, mais à culpabiliser , affirme alors le Dr Gérard Merat,
président du Syndicat de la médecine générale.
Ces corporatismes, ces freins se retrouvent jusqu’au sein du
gouvernement qui voit dans la consommation de tabac davantage les
recettes liées à la vente de cigarettes que les dangers pour les
consommateurs.
Allant toujours jusqu’au bout de ses idées, elle finit par avoir gain de
cause et dépose le 2 avril 1976 un projet de loi relatif à la lutte contre le
tabagisme à l’Assemblée nationale dans lequel l’accent est mis sur
l’information et la tolérance en bannissant notamment la publicité et
la propagande en faveur du tabac ou des produits de tabac à la
télévision, à la radio et dans les lieux publics. De plus, la loi interdit
aux fabricants de tabac de patronner une manifestation sportive,
même si un amendement exempta les sports mécaniques. Enfin, la loi
adoptée le 29 juin 1976 au Sénat fut complétée par plusieurs décrets
du 12 septembre 1977 et du 2 octobre 1978 interdisant de fumer dans
certains lieux publics, où cette pratique peut avoir des conséquences
pour la santé, et dans les avions.
Poursuivant dans cette voie, ses fonctions de ministre l’amènent à
décerner le prix Léopold Griffuel récompensant un chercheur ou une
équipe de chercheurs dont les travaux ont permis une avancée
majeure dans le domaine du cancer. C’est ainsi qu’en 1974, elle remet
ce prix à Sir Richard Doll, professeur à l’université d’Oxford et dont les
recherches mirent en évidence le rôle du tabagisme dans l’apparition
de cancers du poumon.
Une fois de plus, Simone Veil jette les premières pierres de la future
loi Évin de juin 1991 et d’un combat qui dure encore aujourd’hui, à
grands frais de pédagogie et de législation. Jacques Chirac, à l’époque
grand fumeur, ne manifesta qu’un intérêt mineur pour cette question,
car, au début de l’été 1976, il avait d’autres choses en tête.
Entre l’Élysée et Matignon, la tension ne cessait de monter. Les
deux têtes de l’exécutif étaient entrées dans un conflit larvé. Valéry
Giscard d’Estaing avait pensé que Jacques Chirac lui amènerait les
gaullistes sur un plateau.
Il n’en fut rien et l’affrontement entre les deux hommes devint
ouvert. La dégradation économique et sociale du pays, frappé par le
premier choc pétrolier de 1973, n’arrangea rien.
Les giscardiens et les gaullistes s’opposent sur la manière de sortir
de la crise et, même si la politique économique de Jacques Chirac est
finalement retenue par le président de la République, la France,
confrontée à un taux d’inflation proche de 10 % et à une dépréciation
du franc, doit sortir en mars 1976 du serpent monétaire européen
(SME) qui réglemente les fluctuations des taux de change. Simone Veil
se souvient qu’avant de prendre la décision de quitter le SME, le
président de la République fit un tour de table en Conseil des
ministres pour connaître leur avis.
Cette accalmie n’avait cependant pas apaisé les relations entre
Giscard et Chirac. Les refus de Giscard de se séparer de Michel
Poniatowski, ministre de l’Intérieur, et de Jean-Pierre Fourcade à
l’Économie, la défaite de la droite aux élections cantonales et son refus
de dissoudre l’Assemblée nationale constituaient autant de ruptures
entre les deux hommes. Pierre Juillet et Marie-France Garaud,
éminences grises de Jacques Chirac, le persuadèrent alors de
démissionner. Durant le mois de juillet 1976, Simone Veil rencontre le
Premier ministre en vacances qui l’informe de sa volonté de quitter le
gouvernement. La ministre de la Santé, qui avait pu compter sur le
soutien de Chirac durant le débat sur l’IVG, n’en souffle mot au
président de la République. Il y avait une profonde complicité entre
127
eux , rappelle Jean-Pierre Soisson, à l’époque secrétaire d’État aux
universités. Elle avait pour lui une grande affection. Mais ils
s’énervaient, ils s’agaçaient mutuellement dès l’instant où ils
parlaient politique. Simone est radicalement centriste, Jacques
128
définitivement étranger à la recherche du compromis à tout prix ,
confie Jacques Friedmann, ami de longue date de Chirac et directeur
de cabinet lorsque ce dernier était Premier ministre (1974-1976).
J’avais regretté d’ailleurs que peu de temps après que je sois entrée
dans le gouvernement pour des raisons diverses, lui-même en était
129
parti , dira-t-elle plus tard. En revanche, il n’y eut jamais d’amitié
entre Simone Veil et Giscard d’Estaing, tout juste du respect, mais, les
années passant, surtout de la méfiance.
Jacques Chirac informe le président de la République de sa décision
le 26 juillet 1976, mais ne la rend officielle que le 25 août à l’issue de la
réunion du Conseil des ministres. Je ne dispose pas des moyens que
j’estime aujourd’hui nécessaires pour assumer efficacement mes
fonctions de Premier ministre et dans ces conditions, j’ai décidé d’y
mettre fin, annonce-t-il avec fracas devant les caméras de la France
entière.
Valéry Giscard d’Estaing et Simone Veil n’allaient pas finir
d’entendre parler de lui.
La bataille de Paris
Ce même jour, le 25 août 1976, Raymond Barre s’installe à
Matignon. Entré au gouvernement quelques mois auparavant (janvier
1976) en tant que ministre du Commerce extérieur, celui que Valéry
Giscard d’Estaing qualifie de « meilleur économiste de France » forme
un gouvernement. En plus de Michel Poniatowski, qui conserve son
rang de ministre d’État et de ministre de l’Intérieur, le gaulliste Olivier
Guichard à la Justice et Jean Lecanuet à l’Aménagement du territoire
se voient conférer le titre de ministre d’État.
Le Premier ministre devient également responsable de l’Économie
et les Finances, reléguant Jean-Pierre Fourcade au rang de ministre de
l’Équipement. Les giscardiens (d’Ornano, Bonnet) cohabitent toujours
avec des gaullistes (Stirn, Bord, Boulin, Galley) malgré le départ
fracassant de Jacques Chirac. Simone Veil demeure au gouvernement
en tant que ministre de la Santé. Jacques Chirac essaya de
m’entraîner avec lui. Ne partageant pas sa critique du Président, je
n’en voyais pas la nécessité. J’ai donc accepté de conserver ma
130
fonction dans le gouvernement , rappelle-t-elle.
La tension politique n’est cependant pas retombée malgré le départ
de Jacques Chirac. Confiant à Giscard d’Estaing qu’il comptait ouvrir
une galerie d’art et quitter le monde politique, Jacques Chirac, bien
aidé par ses fidèles, entreprend de conquérir le vieux parti gaulliste,
l’UDR (Union des démocrates pour la République), qu’il transforme en
Rassemblement pour la République (RPR), dont il prend la présidence
le 5 décembre 1976. Jacques Chirac tente alors d’amener au RPR
Simone Veil qui refuse, provoquant ainsi la colère de l’ancien Premier
ministre. Ses conseillers lui avaient sûrement recommandé d’attirer
dans ses filets la femme la plus populaire de France, pour annihiler
cette modernité dont se prévalait Valéry Giscard d’Estaing.
Dès ce moment, les relations entre Simone Veil et Jacques Chirac
commencent à évoluer. L’amitié reste, mais n’empêche pas la
politique. Malgré son soutien peut-être de pure forme lors du débat
sur l’IVG, son indifférence à la campagne antitabac apparaît comme
les premiers signes d’une rupture. Elle arrive en 1979. Car non
seulement Jacques Chirac n’est pas parti, mais il s’installe comme un
contrepoids dangereux du président de la République au sein d’une
majorité. Or Valéry Giscard d’Estaing ne dispose pas encore d’une
force politique capable de lutter contre son ancien Premier ministre
qui est bien décidé, en cette fin d’année 1976 et au début de l’année
1977, à porter le maximum de coups au chef de l’État.
Les élections municipales de mars 1977 se profilent à l’horizon, y
compris à Paris. Valéry Giscard d’Estaing a décidé que la capitale
française devait également se doter d’un maire. Depuis Jules Ferry,
maire entre 1870 et 1871, Paris était alors dirigé par les maires
d’arrondissements pour les questions locales placées sous l’autorité de
l’État représenté par un préfet. La loi du 31 décembre 1975 mit fin à ce
statut particulier et fit de Paris une commune comme les autres.
Un maire peut donc être élu à la tête du Conseil de Paris et exercer
les fonctions de premier magistrat de la ville, mais également de
président du Conseil général. Jacques Chirac, qui n’a pas encore
annoncé sa candidature, songe à Simone Veil pour affronter le
candidat d’union de la gauche, le député communiste Henri Fizbin.
Ses collaborateurs au ministère de la Santé ébauchent même les
premières stratégies électorales. Et Jacques Chirac d’affirmer : Elle,
131
candidate, je n’y serais jamais allé. Vous m’entendez : jamais .
Le président de la République, qui veut barrer la route de Paris à
son meilleur ennemi, doit également soutenir un candidat issu de ses
rangs. Il pense lui aussi à Simone Veil qui, grâce à sa popularité
acquise avec la loi sur l’IVG, ferait un bon maire, serait un candidat de
conciliation avec les gaullistes et enverrait un formidable signe de
modernité. Valéry Giscard d’Estaing songe à elle pour la mairie de
Paris. Simone Veil aurait été intéressée. Mais elle ne veut rien
132
solliciter, l’offre n’est pas explicite , écrivit Alain Duhamel.
Une femme à la tête de la capitale de la France, quel progrès ! Mais
elle ne formule pas officiellement sa demande à Valéry Giscard
d’Estaing qui investit finalement le ministre de l’Industrie, Michel
d’Ornano, descendant du grand maréchal napoléonien Philippe
Antoine d’Ornano et de la maîtresse polonaise de Napoléon, Marie
Walewska. Face à d’Ornano, Chirac se lance à son tour dans la bataille
en janvier 1977.
La campagne est rude, violente et, à l’instar de son ancêtre à la
bataille de Krasnoë en novembre 1812 où d’Ornano avait été laissé
pour mort dans cette terrible retraite de Russie, le scrutin se
transforme pour Michel d’Ornano et le président de la République en
une véritable Bérézina. Derrière l’Union de la gauche (constituée par
Michel Fizbin et Georges Sarre), Jacques Chirac, avec ses 26,2 %,
devance la liste d’Ornano (22 %). Au deuxième tour, Jacques Chirac
devient maire de Paris et ridiculise un d’Ornano (13,8 %) qui est même
battu dans le XVIIIe arrondissement par des socialistes emmenés par
Lionel Jospin et Bertrand Delanoë. À ses côtés, dans la majorité
municipale, Jacques Chirac peut compter sur un nouvel élu qui ne
passe pas inaperçu : Antoine Veil.
Dès lors, depuis l’Hôtel de Ville de Paris, le nouveau maire n’aura de
cesse d’envoyer ses escarmouches sur l’Élysée et Matignon, car, à
partir de cet instant, il n’a en tête qu’une seule chose : l’élection
présidentielle de 1981. C’était une majorité qui ne l’était plus que de
133
nom , conclut la ministre de la Santé.
Les élections municipales consacrent également la victoire de la
gauche, qui prend le contrôle de 156 villes de plus de 30 000
habitants. Un an avant les élections législatives de 1978, il y a le feu à
l’Élysée.
Hôpitaux
Les élections municipales de mars 1977 remportées par la gauche
provoquent un remaniement. Michel d’Ornano reste ministre, mais
change de portefeuille en prenant la Culture tandis que Lecanuet,
Poniatowski et Guichard quittent le gouvernement et sont remplacés
par Alain Peyrefitte (Justice), Bonnet (Intérieur) et Monory
(Industrie). Quant à Simone Veil, toujours à la Santé, elle récupère la
Sécurité sociale qui avait été confiée auparavant à Michel Durafour.
Elle est aidée sur ce dossier par Hélène Missoffe, nommée secrétaire
d’État auprès de la ministre de la Santé et de la Sécurité sociale et qui
fut un précieux soutien pour Simone Veil à l’Assemblée nationale lors
des débats sur l’interruption volontaire de grossesse.
La Sécurité sociale était devenue en ces temps de crise économique
un problème conséquent pour les finances publiques. Instituée par le
général de Gaulle en octobre 1945 sur recommandation du programme
du Conseil national de la Résistance, la Sécurité sociale avait connu
plusieurs évolutions.
Élargie aux fonctionnaires (1947), aux agriculteurs (1952,1961 et
1972), elle est généralisée en avril 1975 à l’ensemble de l’activité
professionnelle, puis une loi du 4 juillet 1975 permet à toute la
population active de bénéficier de l’assurance vieillesse obligatoire.
Mais l’état économique de la France n’est pas très bon. Le Premier
ministre lance un plan drastique d’augmentation des impôts sur le
revenu et sur les sociétés, de la taxe sur les produits pétroliers et de la
vignette automobile.
Dans le même temps, les prix à la consommation et les tarifs publics
sont bloqués, et la TVA baisse de deux points. Dans ces conditions, ce
plan d’austérité s’accompagne de la réduction du déficit de la Sécurité
sociale qui atteint six milliards de francs en 1977, tâche à laquelle s’est
employée Simone Veil. Ainsi, la ministre de la Santé est-elle chargée
de revoir la carte hospitalière afin d’harmoniser, dans un souci
d’efficacité, les performances de chaque hôpital et éventuellement de
fermer certains établissements qui coûtent de l’argent à l’État alors
qu’ils ne sont que peu fréquentés. De plus, le remboursement de
nombreux médicaments est examiné avec attention.
Cet effort d’économie s’accompagne d’une volonté de rationalisation
de la Sécurité sociale et aboutit à l’adoption de la loi du 12 juillet 1977
prévoyant qu’au 1er janvier 1978 tous les citoyens français sur le
territoire français bénéficieraient des mêmes prestations familiales.
Cet effort du gouvernement permet donc au pays, en dépit d’un
nouveau choc pétrolier lié à la révolution iranienne en 1979, de
conserver une croissance économique proche des 3 % et de maintenir
une dette publique au niveau de 1973. Mais l’immensité de la tâche ne
tarde pas à submerger la ministre de la Santé. Il y a des miracles que
même Mme Veil n’a pu réussir, lisait-on dans L’Express en 1979.
Au sein du gouvernement de Raymond Barre, qu’elle juge
134
« imprévisible », elle menace même le président de la République
de démissionner en 1978 après des propos douteux du Premier
ministre sur le « lobby juif » en Conseil des ministres, Simone Veil
poursuit la mission que lui a confiée le président de la République en
instituant le complément familial (avril 1977) pour aider les familles à
revenu moyen ou modeste, en améliorant la situation des conjoints
survivants avec l’abaissement de l’âge de la retraite pour les anciens
déportés et internés, en majorant les pensions de vieillesse de certains
retraités (mai-juin 1977) et en poursuivant la réforme hospitalière en
avril 1979.
Ces politiques ne pouvaient qu’irriter ceux qui se préoccupaient plus
de leur service que des finances de l’État, à savoir les professionnels de
santé qui mirent en branle leurs formidables lobbies jusqu’à l’Élysée
pour convaincre le président de la République de faire machine arrière
sur cette question, entre autres sur la carte hospitalière, et en profiter
pour dire tout le mal qu’ils pensaient de la ministre de la Santé.
Paris Match titre le 15 novembre 1975 : « Simone Veil empêche la
recherche anti-cancer », une phrase du professeur Georges Mathé,
professeur de cancérologie, créateur de l’INSERM (Institut national de
la santé et de la recherche médicale) en 1964.
135
Mais jamais elle ne plia. C’était oui ou non, jusqu’à l’entêtement ,
se souvient Jacques Beaupère, de la Confédération des syndicats
médicaux.
L’usure du pouvoir
Au bout de quelques années passées au ministère de la Santé,
Simone Veil commence à ressentir l’usure du pouvoir, d’autant plus
qu’elle n’approuve plus forcément certaines orientations du président
de la République. Elle éprouve pour Valéry Giscard d’Estaing des
136
sentiments tantôt d’admiration tantôt d’agacement , écrit alors le
journaliste Alain Duhamel. Et en cette deuxième partie de septennat,
c’est plutôt l’agacement qui domine. De plus en plus enfermé dans un
palais où ses conseillers lui chantaient des airs convenus, il ne
percevait pas qu’il se coupait d’un pays qu’il avait promis de toujours
regarder au fond des yeux, mais dont il s’éloignait. Démarré en
137
fanfare, son septennat avait perdu de son éclat .
Cet agacement se transforme parfois, dans le secret du Conseil des
ministres, en rébellion, notamment lorsqu’elle est la seule à soutenir
l’indignation de son ami, Lionel Stoleru, secrétaire d’État chargé des
travailleurs manuels et immigrés, qui proteste contre la réduction
arbitraire des cartes de travail à des fins électoralistes.
Le 6 décembre 1978, dans un silence de mort, elle se lève et déclare
d’un ton neutre qu’il n’était pas dans ses compétences ministérielles
d’intervenir sur le fond, mais que, compte tenu de sa formation
juridique, il lui semblait évident que le texte était anticonstitutionnel
et qu’il serait donc annulé par le Conseil constitutionnel, se souvient
Lionel Stoleru qui ajoute : La discussion s’arrêta là, et personne
n’entendit plus jamais parler de ce texte. […] J’en voue une grande
reconnaissance à Simone Veil, la seule qui ait eu le courage
138
d’affronter en Conseil le président de la République .
Les élections législatives de mars 1978 sont le tragique reflet de
cette usure du pouvoir échaudé par les élections municipales. Valéry
Giscard d’Estaing a décidé de se doter d’une force politique, d’un parti,
en créant en 1978 l’UDF (Union pour la démocratie française) dont il
pense pouvoir faire le fer de lance de sa politique et, avec un nombre
suffisant de députés, concurrencer, voire marginaliser, le RPR de
Chirac pour aborder avec force l’élection présidentielle de 1981.
Cependant, les quatre années de giscardisme, si elles ont permis de
nombreuses avancées sociales, ont aussi été marquées par la rigueur et
l’austérité de la politique conduite par Raymond Barre et par un
certain nombre de décisions qui ont été mal acceptées.
Le 27 janvier 1978 à Verdun-sur-le-Doubs, Valéry Giscard d’Estaing
affirme qu’il ne démissionnera pas en cas de défaite et que celle-ci
provoquerait une paralysie du pays. Appelant implicitement à soutenir
la majorité qui a démontré qu’elle pouvait fonctionner, malgré des
tiraillements regrettables, le président de la République estime qu’elle
a travaillé dans le respect des institutions, dont la stabilité constitue
une de nos plus grandes chances et qui doivent être par-dessus tout
protégées. Elle a soutenu l’action du gouvernement. Elle a voté le
budget de la France. Mais Valéry Giscard d’Estaing sait aussi que la
partie est loin d’être gagnée. Et le 19 mars 1978, la petite victoire de la
majorité RPR-UDF a un goût de défaite. Non seulement l’opposition
socialiste et communiste réunit-elle près de 40 % des voix, mais le
premier groupe parlementaire de la majorité est celui du RPR de
Jacques Chirac qui, avec un score de 31,36 %, dispose de 154 députés
face aux 123 députés UDF (25,05 %). Il y a eu certaines réformes,
d’orientations générales de politique qui ont étonné un certain
139
nombre d’électeurs , constate Simone Veil. Après les municipales,
Giscard a perdu une deuxième bataille face à son ancien Premier
ministre et dans le même temps la gauche continue de progresser.
Ces élections législatives entraînent la formation du troisième et
dernier gouvernement Barre, le 31 mars 1978. À cette occasion,
Simone Veil progresse dans la hiérarchie gouvernementale. Troisième
derrière le Premier ministre et le garde des Sceaux Alain Peyrefitte,
elle est désormais devenue l’un des piliers du septennat de Valéry
Giscard d’Estaing, une femme extrêmement populaire,
incontournable. D’ailleurs, elle est assez sévère à l’égard d’Alain
140
Peyrefitte. Elle me dit qu’il raconte n’importe quoi sur le sujet ,
confie la journaliste Michèle Cotta. Arrivée sur la pointe des pieds en
1974, elle s’est affirmée comme un véritable animal politique.
Le journal Charlie Hebdo titre en mai 1979 : « La vie secrète de
Simone Veil » où il révèle sur le ton satirique qui est le sien que
141
Simone Veil est un homme ! et de citer comme preuves sa
prodigieuse intelligence, sa puissance de travail, son goût des
responsabilités.
Cette caricature révèle qu’elle a réussi à faire sa place dans le monde
politique, mais surtout qu’elle a su imposer définitivement la présence
de femmes dans le gouvernement de la France. Montrer que les
femmes sont tout aussi capables que les hommes de diriger le pays est
une forme d’aboutissement pour celle qui a vu sa mère renoncer à ses
rêves de chimiste et s’est battue en permanence pour le droit des
femmes. Son nom commence même à circuler dès cette époque pour
succéder à Raymond Barre, qui poursuit sa lente descente dans
l’impopularité. Robert Boulin au Travail, Christian Bonnet à
l’Intérieur, le nouveau gouvernement voit l’arrivée en novembre 1978
de son ami Jean François-Poncet, ancien secrétaire général de l’Élysée
qui devient ministre des Affaires étrangères à la place de Louis de
Guiringaud.
Mais à partir de cette fin d’année 1978, l’engouement et la
dynamique qui prévalaient au sein du gouvernement en 1974 sont
éteints. Le président de la République, qui a décidé d’un grand plan de
restructuration de la sidérurgie, s’investit sur la scène européenne,
heureux de trouver dans le chancelier Helmut Schmidt un
interlocuteur qui partage ses vues. Les deux hommes parviennent en
décembre 1978 à obtenir un accord sur le système monétaire européen
permettant de stabiliser les taux de change des différentes monnaies
européennes des pays de la CEE. Partisan également du renforcement
des pouvoirs du Parlement européen, le président de la République
souhaite le voir élu au suffrage universel direct afin de donner à cette
instance une légitimité plus grande. Les électeurs devront choisir en
juin 1979 leurs représentants au Parlement européen de Strasbourg.
Pour conduire la liste de l’UDF, Valéry Giscard d’Estaing propose la
tête à Simone Veil sur les conseils de Michel Poniatowski. Pourquoi ce
choix ? Voulait-il se débarrasser d’une ministre trop populaire (un
sondage du Point en 1979 fait de Simone Veil la ministre la plus
populaire du gouvernement) face à un Premier ministre en chute libre
dans les enquêtes d’opinion, libre d’esprit ou simplement parce qu’il
pensait que, pour ces premières élections européennes, une ancienne
déportée prêchant la réconciliation entre les peuples et l’unité
européenne serait le plus beau des symboles ? Je la sais très attachée
à la cause de l’Europe, et convaincue de la nécessité de faire avancer
142
son union , affirme alors le président de la République. C’est donc
bien cette idée qui guide Valéry Giscard d’Estaing lorsqu’il pose la
question à Simone Veil au retour d’un voyage présidentiel au Brésil en
septembre 1978.
Elle accepte immédiatement, comme le rappelle le président de la
République : Je serais heureuse de conduire cette liste, Monsieur le
Président. Cela fait maintenant cinq ans que j’occupe le même poste
au gouvernement. Je crois que j’y ai donné l’essentiel de ce que je
pouvais donner. Je souhaite pouvoir contribuer au progrès de
l’Europe. Il n’y a pas de plus grande cause pour moi, vous pouvez
143
l’imaginer .
Simone Veil allait donc écrire une nouvelle page d’histoire.
Présidente
Ce que Paris conseille, l’Europe le médite ; ce que Paris commence, l’Europe le continue.
Victor Hugo, Discours à l’Assemblée constituante, 1848
Le sacre
La campagne des élections européennes qui s’ouvre en ce printemps
1979 est inédite, car, pour la première fois, les députés européens vont
être élus au suffrage universel direct et non plus désignés par les
parlements nationaux. Le Parlement européen, qui prendra ses
fonctions à Strasbourg au sein du bâtiment qui abrite également
l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe – où se sont côtoyés
Paul-Henri Spaak et Winston Churchill –, sera ainsi revêtu d’une
légitimité nouvelle, celle issue du vote de millions de citoyens. Dans les
différents pays européens, de nombreuses grandes figures de la
politique participent à cette campagne. En Allemagne, c’est l’ancien
chancelier Willy Brandt (1969-1974) qui conduit la liste des socialistes,
et en Italie, Enrico Berlinguer, le secrétaire général du tout-puissant
Parti communiste italien, rivalise avec le grand fédéraliste européen,
Altiero Spinelli, et le secrétaire du Parti socialiste, Bettino Craxi.
Toujours membre du gouvernement de Raymond Barre, Simone
Veil a accepté de conduire la liste du parti du président de la
République, l’UDF (Union pour la démocratie française), fondé un an
auparavant, en 1978. Quatre-vingt-un sièges sont à pourvoir au titre
de la France et seront répartis selon un mode de scrutin proportionnel
national, c’est-à-dire que chaque parti présente une liste de 81 noms et
les scores des uns et des autres définiront le nombre de députés.
Si elle jouit de la confiance de Valéry Giscard d’Estaing, Simone Veil
ne parvient pas à réunir autour d’elle l’ensemble de la droite et
notamment les gaullistes. Ces derniers, regroupés derrière Jacques
Chirac au sein du RPR (Rassemblement pour la République) qu’il
préside depuis 1976, voient d’un mauvais œil ces nouvelles
prérogatives concédées au Parlement européen.
Depuis son départ de Matignon en 1976, le maire de Paris n’a cessé
de s’opposer au président de la République qu’il aspire à remplacer ou
à l’empêcher d’exercer un deuxième mandat. Déjà en 1977, il avait ravi
la mairie de Paris au candidat de l’Élysée, Michel d’Ornano.
L’Europe et les élections européennes qui se profilent à l’horizon
offrent un nouveau champ de bataille à Giscard d’Estaing et à Jacques
Chirac. Le premier, par l’intermédiaire de Simone Veil, est bien décidé
à affaiblir son ancien Premier ministre avant l’échéance présidentielle
de 1981, tandis que le second rêve d’infliger une cinglante défaite à un
président de la République.
L’Europe est donc pour Jacques Chirac l’occasion rêvée de
proclamer son attachement à la France face aux convictions
européennes très marquées de Giscard d’Estaing et de Simone Veil. Le
6 décembre 1978, alors qu’il se trouve à l’hôpital Cochin à la suite d’un
accident de la route, Jacques Chirac lance son fameux « appel de
Cochin », un texte rédigé par ses deux éminences grises, Pierre Juillet
et Marie-France Garaud, avec l’encre fielleuse de l’antigiscardisme et
dans lequel l’ancien Premier ministre réaffirme l’importance de
« l’Europe des nations » face au fédéralisme de l’UDF. Même s’il ne le
cite pas ouvertement, le « parti de l’étranger » qu’il dénonce renvoie
indiscutablement à l’UDF de Giscard d’Estaing et de Veil. Si vous
publiez cela, il y aura de la cervelle sur les murs, prévient à ce
moment-là Denis Baudouin, proche conseiller de Jacques Chirac, à
Pierre Juillet qui lui répond : C’est exactement ce que nous
144
cherchons . Ce texte suscite dès sa publication des réactions
contrastées chez les gaullistes. Edgar Faure, président de l’Assemblée
nationale, est révolté. Il démissionne du RPR et rejoint la liste de
Simone Veil. Le quotidien Le Matin du 7 décembre 1978 titre :
« Chirac déclare la guerre à l’Europe de Giscard ».
C’est donc dans une atmosphère politique extrêmement tendue que
Simone Veil débute sa campagne. Avec pour slogan « Agir pour la
France en Europe avec Simone Veil », elle présente ses colistiers le
4 mai 1979. Elle a réuni de grandes figures (comme Pierre Pflimlin ou
Jean Lecanuet) du MRP (Mouvement républicain populaire), lequel
dirigea plusieurs gouvernements sous la IVe République et s’était
opposé à la politique européenne du général de Gaulle en 1962 jugée
trop nationale. Edgar Faure, plusieurs fois président du Conseil sous la
IVe République, et de tendance centre gauche occupe la troisième
place, suivi par Jean-François Deniau, diplomate et ministre, et Pierre
Méhaignerie, jeune ministre de l’Agriculture.
La tête de liste UDF doit donc affronter, d’un côté, la liste RPR
regroupant les principaux barons gaullistes (Debré, Messmer) ainsi
que Louise Weiss, grande figure européenne durant l’entre-deux-
guerres, et, de l’autre, celle du parti socialiste conduite par son
premier secrétaire, François Mitterrand (qui pense déjà à 1981),
accompagné de Pierre Mauroy, Roger-Gérard Schwartzenberg ou
Jacques Delors.
La campagne n’est pas facile. Simone Veil est une novice même si
elle a beaucoup appris depuis 1974. Elle est certes devenue une femme
politique endurcie, mais il lui reste à franchir le pas de l’élection. Elle
est un peu mal à l’aise, peu habituée aux campagnes électorales, à leur
fièvre parfois populiste et démagogique.
À Marseille, le 25 avril 1979, elle est hésitante. À Toulouse, le 9 mai,
elle est meilleure. Il faut dire qu’elle s’est entraînée avec Antoine et
Jean, devenu avocat, à déclamer son discours. L’amitié qui lie Jacques
Chirac et Simone Veil depuis l’IVG exclut toute attaque personnelle,
toute remise en cause de la tête de liste centriste. Ceux qui parlent
sans arrêt de faire de grandes choses sont en réalité ceux qui ne
veulent rien bouger, se contente-telle d’affirmer. Jacques Chirac
préfère se concentrer sur l’UDF et le président de la République.
Le 4 mai 1979, lors du débat télévisé des quatre têtes de liste,
Simone Veil fait face à Chirac, Marchais et Mitterrand. Impressionnée,
intimidée par le futur président de la République, Simone Veil a
préféré se focaliser sur le secrétaire national du PCF, et celle qui
connaîtra l’Europe mieux qu’aucun autre élu français est encore un
peu hésitante dans ses réponses. Mitterrand ne se prive d’ailleurs pas
de l’attaquer. Cette attitude un peu apolitique, il paraît que cela plaît,
mais cela fait cinq ans qu’elle est ministre ! C’est de la fausse
innocence, et je ne voudrais pas que le noviciat de Madame Veil se
145
termine par des vœux perpétuels , lance-t-il à l’égard de la tête de
liste giscardienne dont les positions européennes – l’Europe
représentant une chance pour la France – sont en 1979 assez
différentes de celles du premier secrétaire du Parti socialiste.
Chirac, lui, poursuit ses attaques en règle contre Giscard et contre
l’Europe. Nous étions nombreux à ne pas souhaiter que l’Assemblée
européenne soit élue au suffrage universel, rappelle Yves Guéna,
conseiller politique du RPR. Après un meeting à Rennes, le 15 mai
1979, Jacques Chirac confie à la journaliste Michèle Cotta : Simone
Veil et François Mitterrand répondent qu’il vaut mieux justement,
face à la complexité des choses, organiser l’Europe. […] Moi, je cite
Chamfort : « On trouve rarement son bonheur chez soi, jamais chez
146
les autres ! » Début juin 1979, lors d’un meeting à Bagatelle,
Jacques Chirac estime que ce qui nous sépare de l’UDF sur l’Europe
est incomparablement plus profond que ce qui nous unit. Il est vrai
que la crise économique que traversent le Premier ministre Raymond
Barre qui la soutient et le gouvernement risque d’être un désavantage,
mais bon, qui donc, sinon Chirac, était à la fois Premier ministre et
secrétaire général de l’UDR ? s’indigne-t-elle en privé. Alors, qu’il ne
147
nous casse pas les pieds avec les institutions …, rétorque-t-elle.
La même Michèle Cotta, suivant cette fois-ci Simone Veil à Nancy,
en convient : Elle parle avec une sorte de bon sens, de solidité, avec
les mots de tout le monde, d’une voix sereine, inaltérée, claire. Le
monde entier s’écroulerait, elle ne changerait ni de ton, ni d’allure.
Elle est elle-même face à une foule ou en privé. Elle rassure. Elle ne
148
transporte pas, elle calme .
Simone Veil poursuit une campagne qu’elle mène de bout en bout,
parvient à mobiliser et à sensibiliser l’électorat pro-européen de l’UDF.
Débiter un discours face à une foule surexcitée n’était pas mon fort.
Je n’appréciais guère non plus le tapage spectaculaire qui nous
149
entourait partout , précise-t-elle. Quatre semaines de débats
radiotélévisés et de meetings lui permettront-elles de trouver un
style ? Difficile. D’autant qu’elle n’y tient pas vraiment. Sa force,
pense-t-elle, est justement de ne pas apparaître comme un
professionnel de la politique. Ses handicaps peuvent aussi être des
150
atouts , écrit pour sa part la journaliste Sylvie Pierre-Brossolette.
Cette campagne porte bien souvent sur des thèmes et des enjeux
nationaux, et la France ne fait pas exception à ce phénomène qui
touche tous les pays et les citoyens qui se rendent aux urnes. Elle a fait
une campagne brillante, généreuse et pro-européenne : elle est
arrivée en tête malgré l’existence d’une liste concurrente de la
151
majorité , rappelle Valéry Giscard d’Estaing. Cependant, la
campagne ne passionne guère les foules et le caricaturiste Plantu
représente une Simone Veil hurlant depuis une télévision pour tenter
de convaincre des téléspectateurs somnolents.
Grâce à ces efforts, la liste de Simone Veil arrive en tête au soir du
7 juin 1979 avec 27,61 % et 25 élus. Cela lui vaut la consécration dans
le monde politique. La liste PS-MRG (23,53 %) est quant à elle en
seconde position, devant celle du PCF (20,52 %). Jacques Chirac ne
parvient pas à infliger la défaite souhaitée au parti présidentiel et, avec
ses 16,31 %, sa campagne est un échec, probablement dû à l’effet
boomerang de son appel de Cochin.
Le nom de Simone Veil pour occuper la présidence de l’Assemblée
européenne se murmure alors dans les couloirs. Si les choses se
présentent bien, il se peut que je sois présidente de l’Assemblée
européenne en juillet. Mais rassurez-vous, si je ne le suis pas, je m’en
152
remettrai ! confie alors Simone Veil à Michèle Cotta. Elle sait bien
que des négociations menées au plus haut niveau sont déjà en cours.
Le 4 juillet 1979, Simone Veil quitte officiellement le gouvernement,
remplacée à la Santé par Jacques Barrot. Sur le perron de l’Élysée, elle
est félicitée par Valéry Giscard d’Estaing. Nous regretterons votre
sourire ! lui dit-il en lui serrant chaleureusement la main.
Élue au Parlement européen, Simone Veil rejoint le groupe libéral et
se présente le 17 juillet 1979 comme candidate à la présidence du
Parlement européen. Mais le vote met un certain temps à se dessiner.
En coulisse, Valéry Giscard d’Estaing avait effectué un travail de
persuasion, notamment auprès de son homologue allemand pour
obtenir un accord commun sur la candidature de Simone Veil. Je
pensais qu’il était symboliquement très important qu’une femme,
ancienne déportée, ayant exercé des responsabilités politiques, soit la
première présidente du Parlement européen. J’en ai parlé à mon ami
[le chancelier] Helmut Schmidt, qui a fait une campagne discrète en
153
faveur de Simone Veil , poursuit l’ancien président de la
République française. Je suis bien d’accord, ce serait un excellent
154
choix. J’aime beaucoup Madame Veil , lui répondit le chancelier
allemand.
La chose étant acquise, il fallait encore éviter un coup de Trafalgar
ou plutôt un coup de l’Hôtel de Ville de Paris, car le RPR, bien décidé à
s’opposer sur tous les terrains à Giscard et à son européisme, présente
lui aussi un candidat en la personne de Christian de la Malène, ancien
ministre qui devrait agréger les quelques voix qui manqueraient à
Simone Veil.
Le 17 juillet 1979, dans les couloirs strasbourgeois, s’engage alors
une bataille qui demeure longtemps indécise pour Simone Veil.
Moins d’une heure avant le vote, certaines forces jouent encore
contre elle, et même le président de la République, tout en dépêchant
son fidèle Poniatowski pour rallier les voix nécessaires à Simone Veil,
combattre l’obstruction gaulliste et bâtir un groupe libéral
suffisamment fort, garde un autre fer au feu : Edgar Faure, prêt à
s’installer dans le fauteuil européen en cas de blocage. Sa troisième
place sur la liste Veil n’était pas un hasard.
L’ancien président du Parlement européen, Emilio Colombo – qui
hérita finalement de la commission politique –, soutenu par les
démocrates-chrétiens, se tient lui aussi prêt à rempiler pour un second
mandat. Elle sera très bien pendant les trois premiers jours. Mais
155
après ? ironisent les démocrates-chrétiens. Nous eûmes beaucoup
de mal, Jean Lecanuet et moi, à convaincre la majorité du groupe
PPE à voter pour Simone Veil, contre laquelle existaient au sein du
156
groupe certains préjugés , raconte Pierre Pflimlin, avant-dernier
président du Conseil de la IVe République, démocrate-chrétien et
futur président du Parlement européen (1984-1987). Il est vrai que
Simone Veil n’a aucune expérience en la matière. En plus, certains
démocrates-chrétiens voient en elle la femme de l’IVG. Jean Lecanuet,
lui aussi élu et terriblement absent lors du débat sur l’IVG en
novembre 1979, s’active cependant pour convaincre les catholiques,
notamment les Italiens. Le plus difficile a été de vaincre les réticences
des démocrates-chrétiens italiens qui craignaient de voir resurgir à
leur détriment un axe Paris-Bonn, et des Allemands qui craignaient
la trop grande influence de Giscard, par Simone Veil interposée, sur
157
l’Assemblée européenne , dit-il. D’autres démocrates-chrétiens, tel
Hans-Gert Pöttering, jeune député allemand chrétien-démocrate et
futur président du Parlement européen (2007-2009), ont été très
heureux de voter pour elle. Gaston Thorn, Premier ministre
luxembourgeois, jusqu’à la veille du vote est lui aussi opposé à la
candidature du président Giscard d’Estaing et bénéficie de l’appui des
Néerlandais.
Quant à Jacques Chirac, il est arrivé la veille à Strasbourg avec la
ferme intention de faire barrage à la candidate de Giscard, car, à
travers elle, c’est le président de la République qu’il veut affaiblir. Ce
n’était pas dirigé contre elle car, personnellement, elle a toujours
bénéficié du respect des gaullistes, rappelle Yves Guéna, un proche de
Jacques Chirac. Alors que la doyenne, Louise Weiss, monte à la
tribune pour y délivrer l’un des plus beaux discours de l’histoire de la
construction européenne dans lequel elle estime que l’Europe ne
retrouvera son rayonnement qu’en rallumant les phares de la
conscience, de la vie et du droit, les derniers ralliements se profilent.
Il faut deux tours de scrutin pour que Simone Veil soit élue avec 192
voix contre 133 à l’ancien ministre socialiste italien Mario Zagari et 47
au communiste italien Giorgio Amendola.
Nous sommes dans l’hémicycle de l’Assemblée parlementaire du
Conseil de l’Europe à Strasbourg, qui sert également au Parlement
européen. Il est 21 h 52. Simone Veil est assise à la place n° 375, au
dernier rang. Au moment où son élection est confirmée à la fin du
vote, d’un seul homme, la totalité des députés présents se lève en se
retournant vers cette femme debout et stoïque. Les uns applaudissent,
tandis qu’en ce lieu qui rassemble les ennemis d’hier, les autres
observent avec admiration cette femme sortie vivante d’Auschwitz et
de Bergen-Belsen et qui va désormais présider aux destinées de ces
millions de citoyens européens où se confondent bourreaux et
victimes. Elle symbolisait tellement bien l’espérance européenne que
158
son élection à la présidence du Parlement allait presque de soi , se
souvient Jacques Delors, élu lui aussi député européen en 1979 et lui
aussi appelé à un formidable destin européen.
La poignée de main avec Louise Weiss est hautement symbolique.
Deux femmes se croisent dans ce miroir de l’histoire de la lutte pour le
droit des femmes, de la volonté de construire une Europe de la paix et
de l’amour de la langue française. Simone Veil est, en ce jour de juillet
1979, la Louise Weiss de l’après-guerre, et Louise Weiss fut, par son
combat pour le droit de vote des femmes et son engagement européen,
la Simone Veil de l’entre-deux-guerres.
Louise Weiss avait refusé d’entrer dans le gouvernement de Léon
Blum, Simone Veil devint la deuxième femme ministre. Louise Weiss
tenta par deux fois d’être élue à l’Académie française en 1975, Simone
Veil y fut acclamée en 2008. Autres temps, autres mœurs, mais mêmes
combats pour les deux femmes. À la sortie de la séance, j’ai vu des
159
yeux humides, de joie et de fierté [chez Louise Weiss], se souvient
Paul Collowald, journaliste et à l’époque directeur des bureaux
d’information de l’exécutif communautaire.
Dans son premier discours, Simone Veil rend tout d’abord
hommage à Louise Weiss et la part éminente qu’elle a prise dans
toutes les luttes menées pour l’émancipation de la femme avant de
définir avec précision la nouvelle mission du Parlement européen élu
au suffrage universel direct : Comme celles qui l’ont précédée, notre
Assemblée est dépositaire de la responsabilité fondamentale de
maintenir, quelles que soient nos divergences, cette paix qui est
probablement, pour tous les Européens, le bien le plus précieux. Selon
elle, le Parlement européen devra promouvoir une Europe de la
solidarité, de l’indépendance et de la coopération, car pour ce qui me
concerne, c’est la totalité de mon temps et de mes forces que j’entends
160
consacrer à la tâche qui est devant nous .
Cette vision fit son effet sur de nombreux parlementaires qui
comprirent alors que Simone Veil n’était pas une présidente par
accident. Ces trois thèmes constituèrent un triptyque dont je me suis
rapproché, plus tard, lorsque j’étais président de la Commission,
poursuit Jacques Delors.
Le Soir illustré du 26 juillet 1979 titre : « Le fabuleux destin de
Simone Veil ». Paris Match, qui affiche le portrait de Mme Veil en
pleine page, va à la rencontre, dans son appartement parisien, de la
nouvelle présidente préparant ses valises pour Strasbourg, Bruxelles et
Luxembourg. Cette femme entre ainsi de nouveau dans l’histoire par la
grande porte, mais cette fois-ci, il s’agit de l’histoire européenne. Entre
les sessions de Strasbourg, je vais reprendre mon appartement en
main, ranger mes placards, faire venir l’électricien, remettre de
161
l’ordre partout , pensait-elle encore en juillet 1979.
Faire exister l’institution
Le Parlement européen n’est pas à cette époque la grande et
puissante Assemblée européenne que nous connaissons aujourd’hui.
Pendant longtemps, elle n’a eu qu’un aspect purement représentatif et
ses membres étaient, jusqu’en 1979, choisis parmi les parlementaires
nationaux. Étant uniquement consultative, cette assemblée, qui ne prit
le nom de Parlement européen qu’en 1962, connut une évolution
majeure dans les années 1970 et plus particulièrement les 9 et
10 décembre 1974 au sommet de Paris lorsqu’il fut décidé de l’élection
au suffrage universel direct du Parlement européen.
Volonté de promouvoir une légitimité démocratique, cette décision
fut suivie de la création des premières grandes formations
européennes ou plutôt de la réunion au sein d’une seule structure et en
fonction d’affinités idéologiques des grandes tendances politiques
européennes. Les libéraux, les socialistes et les démocrates-chrétiens
constituèrent l’embryon de ce que nous connaissons aujourd’hui au
sein du Parlement européen.
Grâce à ses diverses initiatives qui se heurtèrent à de nombreuses
résistances, notamment en France ou au Royaume-Uni, le Parlement
européen gagna en importance et cette tribune allait permettre
l’européanisation tant souhaitée des forces politiques nationales. Elle
pourrait rapprocher l’opinion publique de l’aventure européenne et
162
préparer la voie vers des pouvoirs législatifs accrus , comme le
rappelle Bino Olivi, porte-parole de la Communauté européenne.
Passé le symbole de son élection, Simone Veil se retrouve donc aux
commandes d’une institution en profonde mutation et qui est appelée
à jouer un rôle de plus en plus important dans l’architecture
européenne avec ses 410 membres, ses 6 langues de travail et ses
traditions parlementaires souvent fort différentes. Elle se met à la
tâche immédiatement et la première grande question qu’elle aborde
est celle du budget de l’institution. Le pouvoir budgétaire en cette fin
des années 70 est un grand sujet de discussion, voire de dispute, entre
les différents organes institutionnels de la CEE. Depuis plusieurs
années, le Parlement européen se bat pour un rééquilibrage des
pouvoirs entre les différentes institutions. Les traités de Luxembourg
(22 avril 1970), puis de Bruxelles (22 juillet 1975) avaient ainsi étendu
et élargi les pouvoirs budgétaires du Parlement européen qui pouvait
proposer une modification du budget ou le rejeter dans son ensemble.
Et le nouveau Parlement européen, élu au suffrage universel direct,
entend bien exercer ses nouveaux pouvoirs.
À peine installée dans le fauteuil de la présidence, Simone Veil fait
retentir la voix de l’institution en rejetant, le 13 décembre 1979, le
budget pour l’année 1980. Le désaccord porte notamment sur la
question de la réduction injustifiée des dépenses non obligatoires, en
particulier dans le domaine humanitaire, et sur la budgétisation des
fonds européens de développement.
Simone Veil fait alors face à l’attitude hostile de son ancien Premier
ministre Raymond Barre, qui conteste cette opposition, en vain. Bien
plus tard, son ami, ministre des Affaires étrangères du gouvernement
Barre, Jean François-Poncet, reconnut qu’elle incarna avec une force
163
de conviction et une autorité exceptionnelles sa fonction de
présidente, résistant avec courage aux diverses critiques et pressions
qui émanaient même de son propre pays. Sa présidence fit bouger les
lignes dans ce domaine afin d’accroître, d’étendre les pouvoirs du
Parlement européen, reconnaît Hans-Gert Pöttering, député européen
depuis 1979.
Afin de faciliter une meilleure concertation avec les autres
institutions communautaires, Simone Veil invite en 1981 le Premier
ministre britannique Margaret Thatcher, élue depuis mai 1979 et qui
préside le Conseil européen, à venir expliquer devant le Parlement
européen les conclusions du Conseil européen. À propos de Margaret
Thatcher, Simone Veil se souvient d’une femme sèche, assez dure,
164
mais très au fait de tous les dossiers . Cette visite allait constituer
un précédent ; elle fut bientôt suivie de la déclaration commune du
Parlement, le Conseil et la Commission du 30 juin 1982 prévoyant une
meilleure collaboration interinstitutionnelle.
La nouvelle présidente estime à cette occasion que les progrès de la
communauté européenne exigent, en particulier dans les moments
difficiles que nous traversons, que les institutions œuvrent en
commun, dans le plein respect de la vocation de chacun. Nous
souhaitons à cet égard que le Conseil prenne pleinement conscience
de l’enrichissement qu’a constitué pour la communauté l’élection de
165
son Parlement au suffrage universel . On ne peut être plus clair.
La présidente du Parlement européen engage également
l’institution dans une coopération plus poussée avec les anciennes
colonies européennes. À ce titre, Simone Veil se souvient qu’en ces
temps, désormais lointains, le nouveau Parlement européen suscitait
la curiosité à l’extérieur de la Communauté. Cette curiosité était
accrue par le fait que la présidence était confiée à une femme, ce qui,
à l’époque, dérangeait encore. Je l’ai observé en me rendant à Lomé
pour la signature des traités avec les pays d’Afrique, Pacifique et
166
Caraïbes . Le 31 octobre 1979 est signée, à Lomé au Togo, une
convention appelée Lomé II qui organise les rapports entre 61 États
d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) et la CEE. Ces rapports
entre les anciennes colonies et les anciennes puissances colonisatrices
donnent lieu au Parlement européen à de multiples débats,
notamment sur le déséquilibre nord-sud, la présidente du Parlement
européen estimant qu’il faut repenser les relations entre les pays
industrialisés et le tiers-monde afin d’éviter un affrontement
extrêmement grave, car, selon elle, une véritable course est engagée :
une course contre la faim, contre la misère, contre la révolte, contre
167
la guerre .
À l’époque, les différents États membres de la CEE n’allouent que
0,7 % de leur PNB à l’aide au développement. Simone Veil milite donc
pour un développement qui respecte l’homme, sa civilisation, et qui
puisse être divers et non uniforme.
Elle préside un grand débat en septembre 1980 consacré à la faim
dans le monde, et les divers rapports sur les travailleurs migrants ou
les problèmes de pêche jetèrent dès ce moment des ponts avec les
États signataires de la convention de Lomé.
Signe majeur de l’importance gagnée par le Parlement européen est
la visite officielle de Simone Veil à Athènes le 29 mars 1980 au
moment où la Grèce se prépare à rejoindre la famille européenne. À
cette occasion, Simone Veil réaffirme l’attachement de l’Europe à la
Grèce qui donne un espace en lui restituant une mer. Elle permet à la
communauté, qui a d’abord été celle du Rhin et de la mer du Nord,
d’acquérir sa vraie dimension européenne en complétant sa carte du
168
bassin méditerranéen .
Quelques mois plus tard, elle précise ses vues en se félicitant de
cette position avancée vers l’est européen ainsi que vers le Moyen-
Orient, ce qui permet de consolider certaines positions européennes
169
dans cette région du monde . Après la signature en mai 1979 des
actes relatifs à l’adhésion de ce pays qui sortait d’une période de
dictature, la Grèce rejoint officiellement la CEE le 1er janvier 1981.
Durant son mandat, Simone Veil réaffirma tout son attachement à
une idée qui fut une constante dans son parcours européen, celle de la
solidarité européenne qu’elle avait proclamée lors de la célébration du
30e anniversaire de la déclaration Schuman, le 9 mai 1980, lorsqu’elle
estimait que l’idée qui nous unit, à savoir que sans une solidarité
toujours plus grande aucun de nos États ne sera en mesure de
conserver sa puissance, son indépendance et peut-être son existence
170
même .
Installée à Bruxelles, Simone Veil continue également à suivre la vie
politique française et la fin du septennat de Valéry Giscard d’Estaing,
qui s’enfonce un peu plus chaque mois dans un crépuscule annoncé.
La mort suspecte du ministre du Travail Robert Boulin le
30 octobre 1979, la révélation de l’affaire des diamants de Bokassa par
Le Canard enchaîné le même mois accusant le président de la
République d’avoir reçu du dictateur africain, alors qu’il était ministre
des Finances de Georges Pompidou, une plaquette de diamants, et
l’assassinat non résolu de l’ancien ministre centriste Joseph Fontanet
en février 1980 achèvent de jeter une ombre sur la présidence.
Le Premier ministre est au plus bas dans les sondages et son
impopularité menace de rejaillir sur le président de la République à
moins d’un an de l’élection présidentielle. Et les propos maladroits de
Raymond Barre après l’attentat contre une synagogue rue Copernic, le
3 octobre 1980, n’arrangent rien, bien au contraire. Simone Veil, qui
avait déjà condamné en privé des propos jugés antisémites, manifeste
alors publiquement son opposition au Premier ministre en participant
à une manifestation qui suit le 4 octobre 1980. Malgré cette
impopularité, le Premier ministre ne veut pas démissionner, ayant été
assuré par le président de la République qu’il irait jusqu’au bout du
septennat. J’imagine que Raymond Barre a trouvé qu’il avait une
171
responsabilité et qu’il n’avait pas envie de partir , dira Simone Veil.
À la fin de l’année 1980, durant les fêtes de Noël, Valéry Giscard
d’Estaing s’interroge tout de même sur une éventualité de remplacer
son Premier ministre pour redonner un nouvel élan à sa présidence et
le propulser vers un second mandat en cas de victoire face à François
Mitterrand ou Michel Rocard.
Le président de la République reçoit à ce moment-là la visite de
Pierre Juillet, ancien conseiller de Jacques Chirac à Matignon qui avait
tout fait pour abattre Giscard avant de se brouiller avec Jacques
Chirac.
Juillet lui conseille alors de changer de Premier ministre et
d’appeler au ministère de la Défense l’amiral Philippe de Gaulle, le fils
du général, pour remplacer le défunt Joël le Theule. Mais qui prendre
comme autre Premier ministre ?
Pierre Juillet est alors direct : L’essentiel est qu’il soit nouveau, et
surtout qu’il s’exprime sur un ton différent. On aurait pu penser à
Joël le Theule, et je crois que vous y aviez pensé vous-même. Vous
pourriez faire appel à Simone Veil. Mais il y en a sans doute
172
d’autres …
En tout cas, pas question de garder Raymond Barre, Giscard
d’Estaing en convient. De toute manière je l’ai prévenu. Quand je l’ai
désigné à nouveau après les élections législatives de 1978, je lui ai
indiqué que ce serait sans doute pour une durée de deux ans, car
j’avais l’intention de nommer un nouveau gouvernement, un an
173
avant l’élection présidentielle .
Pierre Juillet quitte l’Élysée tandis que le président de la
République, conscient de l’intelligence politique de Juillet, réfléchit.
Sans en avoir parlé, je suis arrivé à la même conclusion que lui. J’ai
fait défiler dans ma tête tous les choix possibles. Simone Veil
apporterait une incontestable nouveauté et un préjugé favorable de
l’opinion, mais elle préside le Parlement européen, et il serait
coupable d’interrompre son premier mandat. Elle refuserait sans
174
doute de le faire .
Simone Veil a-t-elle eu la possibilité de devenir Premier ministre en
1980 ? Oui. De nombreux journalistes, sitôt son élection au Parlement
européen, évoquaient déjà cette possibilité que feignait d’ignorer
Simone Veil. On ne peut indéfiniment faire montre d’un tel dédain
pour sa destinée quand on répond aussi magistralement aux hasards
175
du destin , écrivit en juillet 1979 le journaliste Albert du Roy. Déjà
en mars 1978, dans les salles de presse, un résultat étriqué aux
législatives aurait laissé penser qu’un gouvernement réformiste sous la
houlette de Simone Veil aurait pu être constitué. Mais la majorité
remporta certes une victoire moins large qu’espérée, bien que tout de
même confortable. Un sondage Sofres du 7 novembre 1979 la classait
troisième avec 10 % derrière Chaban-Delmas (14 %) et Chirac (11 %)
comme Premier ministre potentiel pour les Français. Comme tous les
grands fauves de la politique, elle était ambitieuse et ne pouvait
ignorer qu’en cette fin d’année 1980, de par sa position au Parlement
européen, elle occupait une place de choix pour conquérir Matignon et
y remplacer un Raymond Barre carbonisé.
Je n’avais pas, à ce moment-là, tellement envie d’occuper cette
charge lourde, d’autant plus que ma présidence me passionnait.
Enfin, je n’avais pas de parti derrière moi, affirme-t-elle aujourd’hui
avec du recul.
Drapée dans sa dignité, elle attendit peut-être que le destin vienne à
elle comme il l’avait fait jusqu’à présent pour le meilleur comme pour
le pire.
Or, en politique, il faut savoir le provoquer comme ont su le faire
Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy. C’est peut-être ce qui lui manqua à
ce moment-là. Question de tempérament ? Peut-être.
À la même époque, donnant une interview à un magazine féminin
grec, elle tint ces propos : Je crois qu’il y a une question de
tempérament : les femmes n’ont généralement pas autant d’ambition
que les hommes, peut-être par tradition, peut-être parce qu’elles n’en
ont pas eu l’idée. Elles n’ont pas cette espèce de pulsion qui fait que
tout d’un coup, des hommes, parfois très jeunes encore, ont envie du
pouvoir, ont envie de s’exprimer, de militer même si elles sont aussi
passionnées sur le plan des idées. Mais ce qu’elles n’ont pas, c’est
plutôt cette envie du pouvoir qui est très souvent ce qui est nécessaire
176
pour avoir des responsabilités dans la politique .
La rencontre avec Sadate
La visite du président égyptien le 10 février 1981, Anouar el-Sadate,
reste de l’aveu même de Simone Veil l’un des points d’orgue de sa
présidence. La personne qui m’a le plus fascinée. […] C’était un
177
homme hors du commun, charismatique , dit-elle à propos du
président égyptien, prix Nobel de la paix en 1978 pour avoir signé avec
Menahem Begin, Premier ministre israélien, les accords de Camp
David (novembre 1978) sous l’égide du président des États-Unis,
Jimmy Carter.
Ces accords rétablissaient des relations pacifiques entre l’Égypte et
Israël, et engageaient des négociations futures concernant le statut des
territoires de Cisjordanie et de la bande de Gaza. Je me souviens de
cette visite comme si elle avait eu lieu hier. Ce fut, de la part de
Simone Veil, un geste très fort, rappelle Hans-Gert Pöttering, futur
président du Parlement européen et présent dans l’hémicycle
luxembourgeois ce jour-là.
À Luxembourg, ce 10 février 1981, Anouar el-Sadate, acclamé dans
l’auguste hémicycle européen, est accueilli par ces mots de Simone
Veil : Vous êtes l’homme d’État dont le courage et la ténacité ont
permis qu’un jour, dans ce Moyen-Orient déchiré depuis trente ans
par la fureur des armes, l’impensable se produise, le dialogue
178
s’instaure de part et d’autre de la ligne de feu . Et la présidente de
rappeler que le Parlement européen reste préoccupé par le conflit au
Moyen-Orient, car une Europe forte peut et doit contribuer de tout
son poids au maintien et au renforcement de la stabilité dans le
monde. Le président égyptien, à la tribune, qui s’exprime tour à tour
en français, en allemand et en anglais, dira : Mon seul souhait étant
que notre rencontre aujourd’hui soit le début d’un dialogue continu.
Peu après, Anouar el-Sadate et Simone Veil ont une conversation à
propos de la question de Jérusalem, et la présidente du Parlement
européen demeure stupéfaite de constater le calme et l’optimisme d’un
président égyptien à qui il restait malheureusement moins d’une
année à vivre, puisqu’il fut assassiné au Caire le 6 octobre 1981 par des
islamistes infiltrés dans l’armée.
Sa mort m’a beaucoup touchée. C’était quelqu’un qui avait une
haute vision des choses. C’est pour cela qu’il a été assassiné, comme
tous ceux d’ailleurs qui sont exceptionnels, se souvient aujourd’hui
Simone Veil, qui noua avec le président égyptien une véritable amitié.
Les mots rassurants de Sadate sur le conflit israélo-palestinien, dont
la conclusion à l’époque pouvait sembler proche, restent aujourd’hui
des vœux pieux. Bien des années après, comment ne pas déplorer que
la situation israélo-palestinienne, loin de s’améliorer, soit devenue
plus ardue qu’elle ne l’était alors ? se demandait encore Simone Veil
en 2007.
La question israélo-palestinienne demeura très présente durant son
mandat. Le 13 juin 1980, le sommet européen de Venise avait
manifesté la nécessité de reconnaître à la fois les droits légitimes du
peuple palestinien et le droit à l’existence et à la sécurité d’Israël.
Le Parlement européen, dans la foulée, avait lui aussi insisté sur ce
point, et la plupart des députés européens reconnaissent aujourd’hui
l’objectivité de Simone Veil sur cette question difficile. Dans un
discours tenu à Rimini en Italie, le 4 octobre 1981, elle évoqua son
désir de voir le peuple palestinien disposer d’une patrie, tandis que le
18 mars 1982, à Genève, lors d’une cérémonie à la mémoire d’Albert
Cohen, elle rappela qu’aider Israël à assurer sa sécurité et à vivre en
paix, c’est un engagement que l’Europe a pris il y a plus de trente ans.
Je souhaite qu’elle ne l’oublie jamais. Sa vision du conflit en Terre
sainte rejoint ainsi celle de la plupart des gens dotés de raison : un
État pour les Palestiniens, la sécurité et la reconnaissance d’Israël.
Cet engagement mené par Simone Veil en faveur de la question
palestinienne entre plus largement dans une politique visant à
défendre et à promouvoir les droits de l’homme. Il contribua
grandement à étendre la visibilité médiatique de l’institution. Simone
Veil a inauguré l’une des fonctions importantes du Parlement
européen : sa visibilité extérieure, notamment dans le domaine des
droits de l’homme, affirme Jacques Delors, député européen en 1979,
qui rappelle que nous n’avions pas été élus sur la même liste, Simone
Veil et moi, mais, sur l’Europe, nous avons beaucoup de convictions
179
communes . De l’Union soviétique de la fin de l’ère Brejnev et du
sort des dissidents, notamment d’Andrei Sakharov, à la dictature de
Nicolae Ceausescu en Roumanie en passant par le régime des
généraux en Argentine, Simone Veil est assaillie de centaines de lettres
dénonçant ces nombreuses violations des droits de l’homme qu’elle
reprend à son compte. L’une d’entre elles, par exemple, émanant de
Matilde, citoyenne argentine, lui demandait de l’aide pour retrouver
Graciela, sa fille de 33 ans, arrêtée le 25 septembre 1976 à Buenos
Aires : Chère Madame, je suis la mère d’une jeune fille qui a disparu
en Argentine. C’est terrible, dire que je suis une des millions de mères
dans les mêmes conditions. Nous luttons pour obtenir des nouvelles
de nos enfants chéris, arrêtés et disparus.
Devant cette lettre bouleversante, suivie de plusieurs autres, Simone
Veil écrit au dictateur argentin Rafael Videla en octobre 1981 pour
intervenir dans cette affaire. Cependant, cette défense des droits de
l’homme ne l’empêcha pas d’éprouver une certaine méfiance à l’égard
des militants des droits de l’homme, et des pressions qu’adossés aux
opinions publiques et aux médias, ils exercent sur les responsables
politiques. […] Et puis, autre chose me gêne dans ces droits de
l’homme prétendument universels, c’est que, précisément, ils ne le
180
sont pas. Il y a toujours deux poids et deux mesures .
Enfin, l’ancienne ministre de la Santé, qui porta le combat de la loi
sur l’IVG, ne pouvait s’abstenir de défendre et de promouvoir le droit
des femmes au niveau européen. Sa présidence lui offrant une
merveilleuse tribune à cet égard, Simone Veil est invitée à de
nombreuses reprises à s’exprimer sur ce thème.
Son combat pour l’IVG avait dépassé les frontières. Elle nous a
beaucoup inspirés surtout parce qu’elle était ministre d’un
gouvernement de droite qui a osé aller plus loin que beaucoup de
gouvernements de gauche. Elle est très connue au Portugal, confie
José Mendes Bota, jeune député européen portugais dont le pays
n’allait légiférer sur cette question qu’en 2007.
Mais plus encore, sa fonction de présidente du Parlement européen,
tout comme d’ailleurs celle de Margaret Thatcher, Premier ministre du
Royaume-Uni (1979-1990) ou celle de Maria de Lourdes Pintasilgo,
Premier ministre du Portugal (1979-1980), contribua à montrer que
les femmes pouvaient exercer les plus hautes charges politiques,
récompensant ainsi un combat de plusieurs décennies. C’est d’ailleurs
ce qu’elle développa devant la Women’s political Association, le
28 novembre 1981, lorsqu’elle estima que l’évolution actuelle tendant
à l’égalité et une affirmation des droits de la femme est irréversible
tout en déplorant que la situation concrète des femmes n’a pas évolué
181
aussi rapidement que le droit .
Sous sa présidence se constitue une commission ad hoc pour les
droits des femmes rassemblant 69 femmes députées et chargées
d’étudier durant 14 mois la situation des femmes dans les divers États
de la Communauté européenne afin de formuler quelques
propositions. Avant l’élection directe au suffrage universel du
Parlement européen, il n’y avait que 11 femmes députées.
Avec Simone Veil à la présidence, les choses bougent un peu, même
si, sur 15 commissions, une seule est présidée par une femme. Un
débat sur cette question se tient le 11 février 1981, et une résolution est
adoptée et transmise au commissaire européen chargé de l’emploi et
des affaires sociales, Ivor Richard.
Cette résolution contenait plusieurs volets dont la participation des
femmes à la vie économique et sociale (égalité des salaires, par
exemple), l’éducation et la formation professionnelle ou la santé et la
protection sociale, pour ne citer que ces domaines, et fut suivie d’une
commission d’enquête.
Cette présidence lui offrit donc une véritable tribune pour faire
avancer les mentalités et combattre les stéréotypes sur les femmes et le
pouvoir.
Au Parlement européen, elle a ainsi tout le loisir d’observer les
différentes traditions politiques en Europe.
Elle constate l’implication assez médiocre des eurodéputés français
toujours prompts à faire de l’Europe le bouc émissaire des malheurs
français. Depuis vingt-cinq ans, quel homme politique en France a eu
le courage de dire : faisons des sacrifices ou, plutôt, des concessions,
182
l’Europe en vaut la peine ? Et pourtant, il y aurait selon elle
beaucoup de choses à dire sur les bénéfices des politiques européennes
et notamment de la politique agricole commune qui permit à
l’agriculture française de se moderniser.
De plus, Simone Veil critiqua le pénible déménagement incessant
entre Bruxelles, Strasbourg et Luxembourg, lieux de résidence du
Parlement européen. Elle en vint même en tant que présidente du
Parlement européen à en toucher un mot à Valéry Giscard d’Estaing
qui fut catégorique sur cette question : pas question que le Parlement
européen ne quitte Strasbourg.
De Strasbourg, Simone Veil garde toujours un œil sur l’actualité
politique en ce printemps 1981. L’élection présidentielle approche à
grands pas.
Le président de la République doit faire face à des challengers
redoutables : Jacques Chirac, Georges Marchais et bien entendu
François Mitterrand qu’elle avait affronté lors de la campagne pour les
élections européennes près de deux ans auparavant.
Son choix est fait depuis longtemps : elle soutiendrait Valéry
Giscard d’Estaing, car malgré les réserves que m’inspirait la politique
conduite pendant la seconde partie de son mandat, Valéry Giscard
183
d’Estaing me paraissait le seul choix possible face aux outrances
du programme commun de la gauche.
La présidence du Parlement européen de Simone Veil traverse alors
une période mouvementée aussi bien au niveau international qu’à
l’échelle du continent européen.
De nombreux événements comme l’invasion de l’Afghanistan par
l’URSS (24 décembre 1979) qui allait précipiter le système soviétique
vers sa chute, la mort du maréchal Tito (4 mai 1980), prélude à la
décomposition de la Yougoslavie avec laquelle la Communauté
européenne avait signé quelque temps auparavant un accord de
coopération (2 avril 1980), la crise des otages américains en Iran
(novembre 1979) ou le coup d’État raté du colonel Tejero en Espagne
(23 février 1981) se succèdent durant son mandat.
Sa présidence lui donne également l’occasion de rencontrer de
nombreux dirigeants, présidents, Premiers ministres, chanceliers et
même des rois.
Ainsi s’entretient-elle avec Helmut Schmidt (1974-1982), chancelier
allemand, ou avec le roi des Belges Baudouin à qui elle rend visite à
l’hôpital.
Un déjeuner improvisé ce jour-là avec le roi et la reine Fabiola porta
sur l’IVG. Enfin, un voyage en Allemagne de l’Est, en janvier 1982, lui
montra à quel point la volonté de réunification était déjà présente dans
les esprits. Elle se rendit aux États-Unis, au Canada, en Chine, au
Japon, en Australie et en Nouvelle-Zélande où le jeune député
allemand Hans-Gert Pöttering, qui l’accompagne à cette occasion, se
souvient de sa grande dignité et sa profonde culture européenne.
Certes, je n’étais qu’un débutant en politique et elle, une grande dame,
mais je me souviens d’une discussion fort agréable entre nous.
En 1980, Simone Veil plaide fermement pour un boycott des Jeux
olympiques de Moscou, car les Jeux ne se situent pas en dehors de la
184
politique ! À cette occasion, elle n’hésite pas à prendre le contre-
pied de la position française, peu favorable au boycott. Cette position
courageuse de la présidente, qui manifeste une fois de plus son
hostilité au régime soviétique, est entérinée par une résolution du
Parlement européen.
De nombreux textes et rapports précurseurs seront examinés
durant sa présidence et, même s’ils restèrent à l’état de projet
utopique, comme celui de la nécessité d’une coopération en matière
d’industrie d’armement, ils jetèrent les bases de projets européens
dans la politique européenne de défense, par exemple.
L’action reconnue de tous de Simone Veil à la tête du premier
Parlement européen élu au suffrage universel qu’elle mena d’une
manière qui donna à notre Assemblée et à sa personne un surcroît de
185
rayonnement , selon Pierre Pflimlin, lui valut d’obtenir le prix
Charlemagne, en 1981, récompensant des personnalités qui ont œuvré
pour l’unification européenne, et le prix de la Fondation Louise Weiss
remis par cette dernière et succédant au président égyptien Anouar el-
Sadate. En 1979, Simone Veil incarne l’impérieuse nécessité de
construire l’Europe. Devenue présidente du premier Parlement
européen élu au suffrage universel, elle joue un rôle important dans
l’affirmation de cette institution. Elle est le modèle des députées
françaises qui s’investissent pleinement dans le travail parlementaire
européen quand beaucoup d’hommes politiques n’y voient qu’un
186
mandat accessoire , écrivit l’historien des relations internationales,
Yves Denéchère. Elle a été la voix et le visage de l’Europe. Jacques
Delors, futur président de la Commission européenne (1984-1994),
rappelle que Simone Veil a fait preuve, pendant sa présidence, d’une
187
qualité rare : le discernement .
Dans son discours au Centre Pio Manzu en Italie, centre de
recherche international sur des questions économiques et
scientifiques, en octobre 1981, Simone Veil se prononce pour un
nouvel ordre économique international qui ne pourra être
qu’indivisible et global, c’est-à-dire à la fois politique, économique,
financier, monétaire, alimentaire et énergétique. La pierre angulaire
de ce nouvel ordre est le concept de justice allié aux principes de
188
solidarité et d’égalité .
À ce titre, elle a été particulièrement sensible à la crise de l’énergie,
son élection intervenant quelque temps après le second choc pétrolier
et l’arrivée au pouvoir en Iran de l’ayatollah Khomeiny (1979).
Durant sa présidence, les nations européennes ont vu le prix du
pétrole multiplié par près de 2,5.
Simone Veil pensait à juste titre que l’Europe pouvait jouer un rôle
entre les deux blocs (américain et soviétique) afin de promouvoir une
autre voie économique grâce au marché intérieur européen qui nous
donne, sinon une totale indépendance, une force beaucoup plus
grande vis-à-vis du reste du monde. […] La crise, au contraire, doit
189
renforcer la cohésion européenne .
En guise de bilan et se projetant dans l’avenir, elle résume ainsi sa
vision européenne dans ces mots prophétiques : Pour ses fondateurs,
l’Europe était avant tout un projet politique. Il faut revenir au
concept qui l’avait inspirée en rénovant les institutions européennes
dans le sens de la démocratie et de l’efficacité. Leur organisation et
leur rôle doivent être revus dans la perspective du futur
élargissement à vingt pays, voire davantage, en se limitant aux
questions pour lesquelles la dimension européenne s’avère nécessaire
190
ou utile .
Malgré de nombreux soutiens qui l’encouragent à se représenter
pour un nouveau mandat de deux ans et demi, Simone Veil décide de
respecter l’accord conclu précédemment, même si pour certains
gaullistes comme Denis Baudouin elle aurait jugé tout à fait normal,
comme au Sénat, de créer une tradition qui l’aurait maintenue cinq,
191
sept ou dix ans à la tête du Parlement européen .
Finalement, celle qui souhaitait que le Parlement européen
192
devienne la conscience de l’Europe à l’égard du reste du monde
quitte, satisfaite, cette présidence historique. Parfois difficile, toujours
193
passionnante, elle est demeurée la période la plus riche de ma vie ,
écrivit-elle plus tard.
Une standing ovation de plusieurs minutes salua cette présidence
historique dans l’hémicycle.
Députée européenne
Si la cause est bonne, c’est de la persévérance.
Si la cause est mauvaise, c’est de l’obstination.
Laurence Sterne, Tristam Shandy, 1759-1767
Retour à la banalité de la politique
En quittant la présidence du Parlement européen le 19 janvier 1982,
remplacée par le néerlandais Piet Dankert, auteur, ironie du sort, à
l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe d’un rapport
consacré au Contrôle des naissances, planning familial et problème
de l’avortement dans les États membres du Conseil de l’Europe en
septembre 1972 qui allait fortement influencer la loi Veil quelques
années plus tard, Simone Veil ne quitte pas pour autant le Parlement
européen et la scène politique européenne. Vice-présidente du groupe
libéral et démocratique derrière l’Allemand Martin Bangemann, elle
reste une députée respectée, incontournable qui domine les luttes de
pouvoir, sachant arracher des majorités libérales ou reculer
stratégiquement.
Elle a domestiqué l’institution européenne et défend avec force ses
convictions durant la deuxième partie de cette première législation
élue au suffrage universel. J’ai toujours eu une image d’une personne
assez dure du point de vue des convictions politiques, se souvient le
député portugais José Mendes Bota, membre de son groupe
parlementaire.
Dans la réorganisation qui suit le changement de présidence,
Simone Veil devient présidente de la commission des affaires
juridiques, qui s’occupe essentiellement de régler les conventions
entre le Parlement européen et des États non européens.
Elle est également le rapporteur de la commission en avril 1984 qui
présente l’avis de la commission juridique sur la proposition de la mise
en place d’un concours pour le choix d’un drapeau propre à la
Communauté européenne et apparenté à celui du Conseil de l’Europe.
Membre également de la délégation pour les relations avec les
États-Unis, l’une des plus anciennes délégations du Parlement
européen, Simone Veil s’y rend à plusieurs reprises. Généralement,
cette délégation se réunit deux fois par an avec leurs homologues
américains, une fois en Europe et une fois aux États-Unis, où elle est
reçue par les plus hautes autorités. À Washington, elle est accueillie
durant ces années 1982-1984 par le vice-président George Herbert
Bush, futur président des États-Unis (1988-1992), qu’elle jugea
194
agréable, sympathique et fin .
Elle poursuit son combat pour plus de femmes en politique et se
rend compte que la France, en termes de parité politique, est très en
retard. D’autres pays doivent y apporter des améliorations, mais la
France surpasse toutes les nations européennes à ce titre. Et en
côtoyant d’autres femmes parlementaires européennes, elle mesure les
efforts à faire. Elles m’ont fait observer que s’il y avait en France
particulièrement peu de femmes dans la vie politique, notamment
par rapport aux pays scandinaves et aux Pays-Bas où le nombre de
femmes atteint la parité et où elles exercent de hautes responsabilités,
en revanche, elles sont encore très largement absentes dans la vie
économique aussi bien dans les conseils d’administration qu’aux
195
fonctions de direction dans les grandes entreprises . Invitée aux
Pays-Bas par le président de Siemens à prononcer un discours sur
l’Europe, elle se rend compte qu’il n’y a aucune femme parmi les
dirigeants économiques présents.
Tout en exerçant de façon extrêmement dévouée son mandat de
députée européenne, Simone Veil garde un œil sur la politique
française. Valéry Giscard d’Estaing a été battu en mai 1981 par
François Mitterrand, qui est devenu le premier président socialiste de
la Ve République.
Devenue une figure désormais majeure de l’opposition au pouvoir
socialiste, Simone Veil ne manque pas de critiquer la politique mise en
place par le président de la République et le gouvernement Mauroy.
Face au pouvoir socialiste, Alain Duhamel qualifie alors Simone Veil
196
de plus illustre des recours pour une droite et un centre en mal de
leader.
Après les élections cantonales de 1982, les élections municipales de
1983 voient la gauche perdre 31 villes de plus de 30 000 habitants,
dont Épinal (Philippe Séguin), Grenoble (Alain Carignon) ou Nantes
(Michel Chauty). Jacques Chirac conserve Paris en réalisant le grand
chelem, terrassant de hauts responsables du PS comme Jack Lang ou
Lionel Jospin et, à Marseille, la gauche, minoritaire en voix, parvient à
garder de justesse la mairie. Mais l’attention de l’ensemble de la classe
politique et de tous les médias se focalise quelques mois plus tard sur
une ville moyenne d’Eure-et-Loir : Dreux. Là-bas, le Front national,
parti d’extrême droite aux résultats jusqu’alors insignifiants, fait une
entrée fracassante sur la scène politique française.
Sa tête de liste, Jean-Pierre Stirbois, secrétaire général du parti
dirigé par Jean-Marie Le Pen, obtient près de 17 % des voix lors de
l’élection partielle organisée en septembre 1983.
Dans une France qui voit les démons du régime de Vichy et de
l’extrême droite revenir, la droite classique RPR-UDF se retrouve en
position d’arbitre. Gagner la ville en s’alliant avec le FN ou la
« laisser » à la gauche.
Pensant à tort que le FN est un épiphénomène et qu’une alliance
avec l’extrême droite est toujours préférable à une victoire des socialo-
communistes, nombreux sont les responsables de la droite de
gouvernement, à commencer par Jacques Chirac et Raymond Barre, à
préconiser une fusion des listes.
Également opposée à une alliance avec les communistes, Simone
Veil dénonce ce qu’elle juge comme une compromission pour le centre
et la droite avec l’extrême droite et affirme que, si elle était une
électrice de Dreux, elle s’abstiendrait de voter.
On ne doit jamais, à quel prix que ce soit, faire alliance avec
l’extrême droite, rappelle-t-elle encore aujourd’hui.
Son indignation ne rencontre que peu d’échos si ce n’est chez
Bernard Stasi, maire d’Épernay et ancien ministre dans le
gouvernement de Pierre Messmer (19731974), qui estime à cette
occasion qu’il n’y a pas de politique sans morale. Quatre
représentants du FN sont ainsi intégrés au sein de la liste RPR/UDF,
signant le point de départ d’une aventure politique qui allait conduire
Jean-Marie Le Pen jusqu’au deuxième tour de l’élection présidentielle.
Il fallut attendre 1985 pour que Jacques Chirac décide d’édicter une
règle qu’il ne franchira plus : plus d’alliances avec le FN.
En mars 1983, François Mitterrand opère le tournant de la rigueur
et se voit confronté à une forte inflation, à un chômage qui ne cesse de
grimper et à une partie de l’opinion mécontente de la loi sur
l’enseignement secondaire du ministre de l’Éducation.
Cette loi, portée par Alain Savary, préconise la fin de l’école privée
et provoque une véritable levée de boucliers mobilisant plus d’un
million de manifestants le 24 juin 1984. Cette grande manifestation
réunit les chefs de la droite et du centre, dont Simone Veil, Jacques
Chirac, Raymond Barre, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chaban-
Delmas. Cette manifestation scelle la fin du gouvernement Mauroy
remplacé par Laurent Fabius le 17 juillet 1984.
L’ancienne présidente du Parlement européen fait cependant
preuve d’opposition constructive en condamnant le poids excessif de la
pression fiscale et des dépenses de l’État, certaines nominations de
communistes dans l’appareil d’État, et la politique nord-sud conduite
par le pouvoir. Comme de nombreux hommes et femmes politiques de
droite et du centre, Simone Veil manifeste une forte aversion pour le
communisme non seulement comme modèle de société, mais
également comme système politique, n’hésitant pas à parler de l’échec
197
même plus discuté du collectivisme .
Elle estime à cette époque que l’URSS joue un double jeu vis-à-vis
de l’Occident et se montre extrêmement réservée sur un désarmement
unilatéral. Je suis partisane d’une politique de fermeté à l’égard de
198
l’URSS. La fermeté, c’est d’abord la clarté du langage , affirme-
telle en février 1982 alors qu’elle vient d’achever sa présidence. C’est
donc à l’URSS de faire preuve de sa volonté de paix, selon elle. Cette
méfiance a d’ailleurs été renforcée par l’attaque du vol 007 de la
Korean Airlines au large de l’île de Sakhaline le 1er septembre 1983
par un chasseur soviétique qui entraîna d’importantes conséquences
diplomatiques.
Mais Simone Veil n’hésite pas à souligner certaines politiques
menées par le pouvoir, car dans ce que fait le gouvernement, il y a des
choses que je trouve bonnes et d’autres avec lesquelles je suis en
199
complet désaccord .
Ainsi, Simone Veil approuve-t-elle la politique judiciaire engagée
par le garde des Sceaux, Robert Badinter, l’opération Manta au Tchad
en août 1983 lorsque l’armée française intervient en faveur du
président Habré en pleine guerre civile ou le discours de François
Mitterrand sur l’équilibre des forces au Bundestag allemand le
20 janvier 1983, soutenant ainsi la décision du chancelier Helmut
Kohl, dans la crise des euromissiles, d’installer des missiles Pershing II
pour faire pièce aux SS-20 soviétiques.
D’élection en élection
Les élections européennes qui doivent se tenir le 17 juin 1984 sont
pour l’opposition de droite et de centre droit une occasion d’infliger
une nouvelle défaite au pouvoir socialiste après les municipales de
1983. Simone Veil, qui souhaite poursuivre son travail au Parlement
européen, est tout naturellement désignée par l’UDF pour conduire
une nouvelle liste. Si elles ne passionnent pas les foules françaises (le
taux de participation ne fut que de 56,7 %), les combats sont âpres
avant le rendez-vous électoral législatif de 1986 où Jacques Chirac
espère bien faire chuter le président Mitterrand. D’autant plus que,
pour ce scrutin, l’opposition UDF/RPR est allée unie à la bataille
derrière Simone Veil afin que la victoire soit le plus large possible et le
plus humiliante pour le PS.
Derrière Mme Veil, qui n’a pas eu son mot à dire dans la composition
de la liste, se trouvent le gaulliste Bernard Pons en deuxième place, qui
lui avait été d’une aide précieuse lors du débat sur l’IVG en novembre
1974, les anciens ministres centristes Jean Lecanuet et Michel
Poniatowski et de futurs espoirs de la droite et du centre comme
Dominique Baudis, Alain Juppé, également en position éligible. Enfin,
le controversé patron de presse Robert Hersant figure également sur
cette liste, au grand dam de Simone Veil qui ravale sa déception.
Les deux partis se sont donc entendus pour la composition de cette
liste mixte, mais certains s’étonnent de ce mariage de la carpe et du
lapin entre une Simone Veil europhile et un Jacques Chirac qui, cinq
ans plus tôt, avait fait de l’Europe la responsable des malheurs français
et n’avait pas hésité à attaquer le parti fondé par Valéry Giscard
d’Estaing, ce que lui reprocha d’ailleurs Jean Lecanuet. J’ai accepté,
pour de basses raisons d’opportunité, un compromis qui avait à mes
200
yeux l’allure d’une compromission , écrivit Simone Veil,
notamment concernant la présence de Robert Hersant. Jacques Chirac
lui-même, en privé, reste assez dubitatif sur cette union et sur sa tête
de liste. De toute façon, chaque fois que Simone Veil ouvre la bouche,
elle perd des voix. Je l’ai convoquée pour lui dire : si vous visez 43 %
des voix, vous pouvez parler, vous pouvez dire ce que vous voulez ; en
201
revanche, si vous en visez 50 %, par pitié, taisez-vous ! rapporte
ainsi la journaliste Michèle Cotta lors d’une conversation avec Jacques
Chirac.
La tête de liste UDF/RPR préfère concentrer ses attaques sur la
politique menée par le président de la République en matière
économique, industrielle ou sur la lutte contre le terrorisme qui
appelle déjà à une action coordonnée au niveau européen. Mais, plus
encore, Simone Veil est critique quant à la politique européenne
menée par François Mitterrand.
Déplorant la volonté du président de la République de se rendre en
URSS en juin 1984 et la fermeture de nombreux consulats français
dans la CEE, Simone Veil a également désapprouvé l’attitude du
président qui a conduit à l’échec du sommet de Bruxelles en mars 1984
au cours duquel le Premier ministre britannique Margaret Thatcher
avait ouvert une crise de par son attitude intransigeante à propos de la
contribution britannique au budget de la Communauté.
Aguerrie depuis sa première campagne électorale en 1979 par cinq
années de législature européenne, dont la moitié au perchoir de
Strasbourg, Simone Veil aborde, plus confiante, cette nouvelle
campagne même si elle n’est pas tout à fait à l’aise. Elle ne brille pas
par des effets d’estrade. La radio, la télévision l’intimident : elle y
202
progresse , écrit Alain Duhamel.
Connaissant parfaitement ses dossiers et jouissant d’un statut de
poids lourd au sein de l’opposition, elle est crainte. Plusieurs
adversaires politiques en font les frais, notamment Lionel Jospin,
alors premier secrétaire du Parti socialiste en mai 1984.
Le Figaro du 22 mai 1984 n’hésite pas à parler, lors du débat qui
oppose les deux principales têtes de liste, de la force sereine de
Simone Veil.
À la question d’un journaliste lui demandant si elle siégerait à
Strasbourg, quel que soit le résultat, Simone Veil offre le 17 juin 1984
la plus convaincante des réponses : celui de son triomphe dans les
urnes.
Avec 43 % des voix et 41 sièges sur 81, l’ancienne présidente du
Parlement européen revient dans la capitale européenne auréolée de
cette victoire électorale sans discussion face à un PS (20,75 %) qui
affronte d’autres tourmentes politiques, un PCF sur le déclin (11,2 %)
et un Front national (10,95 %) qui poursuit sa progression, moins d’un
an après Dreux. Simone Veil fait alors porter la responsabilité du score
du Front national sur la politique menée par les socialistes. Elle en
aurait poussé plusieurs, qui ne sont pas des extrémistes mais des
mécontents, dans les rangs du parti de Jean-Marie Le Pen.
L’ancienne présidente du Parlement européen est naturellement
élue présidente du groupe libéral et démocrate qui regroupe 31
membres et surprend en décidant de siéger à la Commission de
l’environnement, de la santé publique et de la protection des
consommateurs alors que l’usage voulait que les principaux chefs de
parti siègent à la Commission politique, la plus prestigieuse. Elle n’y
siégera durant cette deuxième législature que quelques mois, entre
juin et septembre 1986.
Cette mandature est marquée par le débat sur l’Union européenne,
initié par une grande figure européenne : Altiero Spinelli. L’auteur du
fameux manifeste de Ventotene durant la Seconde Guerre mondiale
qui prônait une Europe unie, devenu commissaire européen, s’était
fait l’ardent défenseur d’un fédéralisme européen. Animant un club de
réflexion, le club du Crocodile, il rédigea un projet de traité-
constitution instituant l’Union européenne qui devait être soumis à
tous les parlements nationaux.
Ce projet, soumis à débat le 14 février 1984, se fixe comme objectif
la réalisation d’une union fédérale, instaure le principe législatif de
subsidiarité et la codécision pour le Parlement européen. En tant que
présidente du groupe libéral, Simone Veil intervient durant ce débat
pour soutenir le projet Spinelli qui reflète une conception ambitieuse
mais réaliste de l’Europe, dit-elle avant d’ajouter : Ne nous cachons
pas la réalité. Les réformes institutionnelles ne sont pas la solution
miracle qui nous permettra de ne pas avoir à faire ce formidable
effort de devenir de véritables Européens. C’est en ouvrant notre
cœur et notre esprit à plus de solidarité, c’est en ayant plus de
courage et plus d’intelligence aussi, c’est en nous montrant plus
disposés à accepter quelques sacrifices immédiats que, grâce à une
Europe forte, nos peuples seront assurés de conserver sécurité, bien-
203
être et liberté .
Le projet est adopté par 231 voix, 31 voix contre et 43 abstentions,
et, même s’il ne fut pas suivi de mesures immédiates, il resta
précurseur dans les évolutions institutionnelles que connut la CEE,
puis l’UE dans les années qui suivirent.
Cette législature européenne est également marquée par l’entrée au
1er janvier 1986 de l’Espagne et du Portugal dans la CEE. Plus encore
que pour la Grèce, Simone Veil a soutenu cet élargissement auprès de
pays du sud de l’Europe qui avaient renoué, à la fin des années 1970,
avec la démocratie, mais dont le retard économique et agricole restait
considérable par rapport à leurs voisins du Nord. C’est d’ailleurs à ce
titre que les gaullistes, avec à leur tête Jacques Chirac, s’étaient
opposés à l’entrée de ces deux pays avant de s’y rallier bon gré mal gré.
Au sein du Parlement européen, le groupe libéral qu’elle préside s’est
donc activé pour promouvoir cette adhésion, n’hésitant pas à se rendre
sur place, en Espagne, pour constater les progrès réalisés par ce pays.
Simone Veil était également persuadée, comme elle le fut pour les
pays d’Europe centrale et orientale après la chute du rideau de fer, que
l’Europe et de surcroît le Parlement européen, grâce aux contacts
qu’entretenaient les parlementaires entre eux, pouvaient accompagner
ces pays sur le chemin d’une démocratie toute neuve et fragile. Puis,
par ricochet, cette culture démocratique transmise à l’Espagne allait,
ensuite, grâce à leur langue commune, parvenir jusqu’en Amérique du
Sud où des pays comme l’Argentine (en 1983) et l’Uruguay (1984)
venaient de mettre fin aux dictatures militaires, tandis que d’autres
(Chili, Paraguay) s’engageaient dans cette voie.
Si Simone Veil souligne à cet égard le rôle joué notamment par les
libéraux allemands, elle est assez sévère à propos des députés français
à Strasbourg. Sans parler des gaullistes qui, selon elle, mis à part le
« tourniquet » – cette pratique consistant à siéger un court laps de
temps avant de démissionner pour laisser la place au suivant sur la
liste et l’obstruction systématique et stérile dont elle avait été la cible
en 1979 –, les députés européens français brillaient surtout par leur
absence, incapables de voir qu’il ne sert à rien de déplorer la perte
204
d’influence de son pays si l’on reste chez soi, les bras croisés .
Ce désintérêt pour les questions européennes au sein des partis
politiques français, dont les responsables étaient toujours prêts devant
les caméras à brandir leur étendard européen, tranchait avec la
préoccupation majeure d’autres pays de la CEE, dont les plus hautes
autorités recevaient la présidente du groupe libéral et leurs délégations
avec tous les égards.
Quant aux députés européens issus du RPR ou de l’UDF qui
côtoyaient Simone Veil au sein du groupe ou dans les couloirs de
l’assemblée de Strasbourg et de Bruxelles, ils se souviennent d’une
Simone Veil autoritaire, condescendante. Si Roger Chinaud évoque ses
205
colères volcaniques , Denis Baudouin, député RPR (1984-1989), est
plus explicite : Bien organisée, bûcheuse, mais très proviseur de lycée,
ou plutôt surveillante générale, elle était toujours prête à faire des
remontrances, à gronder les uns ou les autres. Prête aussi à
206
s’enflammer, mêlant alors le vrai courage et la colère inique .
À ce titre, un autre membre du groupe libéral se souvient d’un
voyage au Portugal où elle rabroua un membre du personnel du
Parlement européen qui en pleura. Autoritaire, peut-être… même si le
mot ne convient pas. Je dirais plutôt qu’elle avait un leadership
naturel et qu’elle était convaincue de ses idées. Je crois qu’elle ne
s’apercevait pas des dégâts que pouvaient causer ses réactions,
tempère José Mendes Bota, membre du groupe libéral entre 1989 et
1994.
Cet esprit frondeur lui vaut peut-être de ne pas faire partie du
deuxième gouvernement, le premier gouvernement de cohabitation en
mars 1986, même si son nom circula à nouveau dans les salles de
presse comme possible outsider au poste de Premier ministre au
même titre que Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d’Estaing,
Jacques Chirac et même Alain Peyrefitte.
Et pourtant, au sein de l’UDF, on essaie début 1986 de prévenir tout
débauchage élyséen vers Simone Veil. Nous voulions aussi prévenir
les avances mitterrandiennes en direction de Chaban, Simone Veil et
Giscard, raconte François Léotard, député du Var et dirigeant de
l’UDF. Avec Jacques Chirac et les gaullistes, François Léotard et
d’autres centristes regroupés dans la « bande à Léo » (Alain Madelin,
Gérard Longuet) tentent d’échafauder une stratégie : Au parti
républicain de faire barrage à Chaban ; au RPR de faire front contre
Veil et Giscard. C’était en fait un tir croisé, poursuit celui qui allait
devenir ministre de la Culture dans ce premier gouvernement de
cohabitation.
Jacques Chirac lui-même téléphone à l’ancienne présidente du
Parlement européen pour prévenir tout débauchage. Après m’avoir
annoncé la conclusion d’un pacte avec Léotard, la neutralisation de
Chaban […] Chirac m’a demandé de ne rien accepter. Et avant de
207
raccrocher, il m’a promis tout ce que je voulais , raconte Simone
Veil.
De tendance centriste, voire de centre gauche sur certains sujets,
Simone Veil ne pouvait que souscrire modérément au projet
chiraquien influencé par le thatchérisme et le reaganisme de ces
années 1980 à grands coups de flexibilité du marché du travail et de
privatisations à outrance. Je n’étais pas d’accord avec le programme
208
ultralibéral qu’il préparait avec Léotard, Longuet et Madelin ,
poursuit-elle.
Mais François Léotard se trompait sur les sentiments de François
Mitterrand à l’intention de Simone Veil. Le président ne supporte pas
les démocrates-chrétiens. À ses yeux, Simone Veil incarne cette
démocratie-chrétienne qu’il estime inutile, malfaisante. Simone n’a
pas d’emprise sur un parti politique, elle n’a pas constitué autour
d’elle un clan soudé. Or, Mitterrand n’a d’égards qu’envers les partis
209
et les clans , analyse René Thomas, ancien PDG de la BNP et
proche aussi bien de Mitterrand que du couple Veil.
Car, à droite, on est persuadé que la victoire est acquise. À l’Élysée,
on est aussi convaincu… de la défaite. Afin d’atténuer un désastre
annoncé aux élections législatives de mars 1986 après les échecs des
municipales en 1983 et des européennes en 1984, François Mitterrand
décide de modifier les règles : on passe d’un scrutin uninominal à deux
tours à un scrutin proportionnel. Cette manœuvre politicienne, qui
entraîne le 4 avril 1985 la démission de Michel Rocard de son poste de
ministre de l’Agriculture, a été condamnée par de nombreux
responsables politiques.
Après 1980, les portes de Matignon s’entrouvrent de nouveau pour
Simone Veil, mais moins nettement cette fois-ci. Des liens ont été
noués entre elle et l’un de ses vieux amis, proche de Mitterrand, André
Rousselet. Depuis leur rencontre lorsqu’Antoine effectuait son stage de
l’ENA dans l’Indre, ils avaient gardé contact.
André Rousselet était devenu directeur de cabinet de François
Mitterrand jusqu’en 1982 avant de prendre en main la destinée de la
nouvelle chaîne de télévision Canal +. Mais il avait ses entrées à
l’Élysée. Quant à la perspective de ma nomination à Matignon, c’est
vrai, nous en avions parlé avec André Rousselet, que je connais bien,
210
mais cela est resté au stade d’une conversation entre amis , relate
Simone Veil.
Pour d’autres cadres de l’UDF, l’affaire était entendue : si François
Mitterrand l’appelait à Matignon, elle dirait oui. Simone Veil nous
avait laissés entendre qu’elle serait disponible pour le poste de
Premier ministre. À l’UDF, elle nous disait même : « Je ne comprends
pas pourquoi vous baissez les bras et laissez ainsi le champ libre à
211
Jacques Chirac », précise Michel d’Ornano, ancien ministre
giscardien redevenu député du Calvados.
On est loin des mots du journaliste Alain Duhamel affirmant qu’elle
assure n’avoir point les qualités qu’il faut à un Premier ministre. […]
Mais si elle ne se sent pas la vocation de Matignon, elle n’a jamais
212
prétendu n’en avoir point l’étoffe .
Avec 43,9 % des voix, la coalition RPR-UDF arrive en tête devant les
socialistes qui sont renvoyés dans l’opposition parlementaire (31 %),
mais n’obtient la majorité absolue à l’Assemblée nationale que grâce à
l’apport des voix des députés divers droite. Ces élections de mars 1986
marquent également l’entrée en force de 35 députés du Front national,
dont Jean-Marie Le Pen, Bruno Gollnisch ou Bruno Mégret. Les
socialistes, qui avaient critiqué l’alliance de Dreux en 1983, sont ainsi
renvoyés à leurs propres responsabilités sur la montée du Front
national. Mais le PS et François Mitterrand ont surtout réussi à éviter
un désaveu populaire et peuvent préparer avec confiance la réélection
du président en 1988.
Le Rassemblement pour la République étant arrivé en tête, François
Mitterrand appelle Jacques Chirac, son chef, à former un
gouvernement. L’UDF n’avalise cette décision que dans la douleur. Le
lundi 17 mars 1986, alors que les tractations se poursuivent, certains
membres de l’UDF réunis boulevard de La Tour-Maubourg, dont
Simone Veil et Michel d’Ornano, refusent de soutenir ouvertement
Jacques Chirac. Il devra se contenter d’un soutien officieux. Le
20 mars 1986, il est désigné Premier ministre et forme un
gouvernement dans lequel Édouard Balladur, ancien secrétaire
général de l’Élysée sous Georges Pompidou, occupe la fonction de
ministre d’État chargé de l’Économie et des Finances et où l’UDF est
représentée par René Monory (Éducation nationale), Pierre
Méhaignerie (Équipement) ou François Léotard (Culture). La Santé et
la Famille sont confiées à une jeune protégée de Jacques Chirac,
Michèle Barzach, dont le modèle n’était autre que… Simone Veil.
J’ai admiré son intelligence et son éthique, le fait qu’elle n’ait
213
jamais renié ses convictions. C’est rare en politique , affirma plus
tard la nouvelle ministre de la Santé, qui commet un premier faux pas
dès mai 1986 en affirmant que la catastrophe nucléaire de Tchernobyl
survenue en ce même mois de mai 1986 ne comporte aucun danger
sanitaire pour les Français. Mais cette admiration n’empêche pas les
critiques à l’encontre du gouvernement de la part de Simone Veil.
Ainsi est elle extrêmement sévère à propos du garde des Sceaux, Albin
Chalandon, qui l’avait fortement soutenue lors du débat sur l’IVG en
1974, mais qui souhaite renforcer le traitement judiciaire de la
toxicomanie en pénalisant l’usager – « l’usager est d’abord un
délinquant » – et en prévoyant l’incarcération de ce dernier s’il refuse
de se soigner. Ces propos entraînent un tollé dans le corps médical, à
gauche, mais également à droite où Simone Veil, Michèle Barzach et
d’autres critiquent ouvertement Albin Chalandon. Et devant la
pression, Jacques Chirac finit par désavouer son ministre de la Justice.
En juin 1987, au Parlement européen, Simone Veil prend position
contre un nouveau sujet épineux, la reconnaissance du génocide
arménien qui est néanmoins admis par l’Assemblée européenne le
18 juin 1987. Cette attitude lui vaut de nombreuses critiques dans la
diaspora arménienne, certains l’accusant de vouloir privilégier la
reconnaissance de la Shoah au détriment des autres génocides du
XXe siècle. Dans son esprit, les institutions nationales ou européennes
ne doivent pas s’arroger le droit de légiférer sur l’histoire. Quant à ses
positions sur la Turquie, l’ancienne présidente du Parlement européen
a toujours été très sceptique sur sa possible adhésion à la CEE, puis à
l’Union européenne malgré l’accord d’association de 1963 entre cet
État et la CEE.
Pour elle, les raisons sont simples : géographiquement, elle ne fait
pas partie du continent européen, mis à part Istanbul, et le pays ne
dispose pas encore d’une culture démocratique. Je crains donc que
nous ne parvenions jamais à imposer à la Turquie en matière
démocratique, car si nous peinons à trouver des limites
géographiques précises à notre continent, nous rencontrons autant
de difficultés à définir ses valeurs philosophiques, écrit-elle en 2007
alors qu’en janvier 1988, dans les couloirs de l’Assemblée européenne,
cette question de l’adhésion turque ne se pose pas malgré la rencontre
après 10 ans de silence entre les chefs de gouvernement grec et turc.
Mais en ce début d’année 1988, tous les Français sont tournés vers
l’élection présidentielle d’avril-mai 1988 qui doit en principe opposer
le président de la République sortant, François Mitterrand, au Premier
ministre sortant, Jacques Chirac.
La cohabitation a été assez difficile et s’est très vite transformée en
campagne électorale permanente. Jacques Chirac espère capitaliser
son bilan face à un François Mitterrand resté seul à l’Élysée. La famille
centriste ne disposant pas comme en 1965,1969,1974 et 1981 de
candidat naturel, c’est Raymond Barre, l’ancien Premier ministre
(1976-1981) de Simone Veil devenu député du Rhône qui décide de
porter les couleurs de cette famille politique regroupée dans l’UDF, à
laquelle n’appartient pas l’ancienne ministre de la Santé. Raymond
Barre a été l’un des rares hommes politiques à critiquer la
cohabitation. Malgré les rapports sans chaleur qu’entretiennent
Raymond Barre et Simone Veil, cette dernière, qui reconnaît à son
ancien Premier ministre des qualités d’homme d’État, s’engage à ses
côtés et met à son service sa popularité et son statut d’ancienne
présidente du Parlement européen. Mais sans entrain.
Le slogan de Raymond Barre « Du solide, du sérieux, du vrai »
s’oppose à la « France unie » de François Mitterrand. Sa volonté de
lutter contre le chômage, de mettre sur la table le système fiscal
français, de construire une société ouverte, son refus d’alliance avec le
Front national le font grimper dans les sondages.
Quant à François Mitterrand, il a décidé de faire campagne au
centre, en tentant de mordre sur l’électorat de l’UDF et notamment du
CDS (Centre des démocrates-sociaux), la frange la plus à gauche du
parti. Des contacts sont même pris par des responsables de l’Élysée
auprès de certaines personnalités de l’UDF pour intégrer un possible
gouvernement socialiste ouvert au centre après la dissolution de
l’Assemblée nationale. Simone Veil, Bernard Stasi, Pierre Méhaignerie,
Michel Noir ou Lionel Stoleru sont fréquemment cités. Rassurez-vous,
on refusera du monde. Notre problème ne sera pas de trouver des
214
gens mais d’en écarter , répète-t-on à l’Élysée. Pense-t-elle qu’elle
pourrait être Premier ministre de François Mitterrand ? Oui, mais à
certaines conditions. Simone Veil avait laissé entendre que rien ne
215
s’opposait à une coopération avec un gouvernement de gauche ,
écrivit Jean Lacouture, biographe de François Mitterrand.
Le 26 avril 1988, Raymond Barre n’est que troisième avec 16,54 %
derrière un François Mitterrand plus que jamais impérial (34,1 %) et
un Jacques Chirac à 19,9 %.
Barre s’en prend aux centristes, dont Simone Veil coupable à ses
yeux de ne l’avoir pas assez soutenu, puis contribue à la défaite de
Jacques Chirac en le soutenant modérément. Devant ses partisans,
dont Simone Veil, il est amer et le fait savoir. Il nous engueule. Son
216
staff, qui s’était donné un mal fou, était effondré , se souvient-elle.
François Mitterrand est réélu avec un score sans appel de 54 %. La
droite est rejetée dans l’opposition. Quant au centre, il se partage entre
ceux qui entrent dans le gouvernement formé par Michel Rocard avant
et après les élections législatives de juin 1988 et ceux qui décident de
rejoindre l’opposition. Michel Durafour, Lionel Stoleru, Jean-Pierre
Soisson, anciens ministres et secrétaire d’État de Valéry Giscard
d’Estaing, font désormais partie de la nouvelle majorité. Mais point de
Simone Veil.
Pourquoi, alors que des contacts avaient été établis avant le premier
tour de l’élection présidentielle et qu’elle avait une sensibilité de centre
gauche parfaitement compatible avec la nouvelle majorité ? Peut-être
à cause de François Mitterrand, tout simplement.
En décembre 1987, il confiait à Maurice Faure, ancien garde des
Sceaux et ministre d’État chargé de l’Équipement et du Logement que
l’hypothèse d’une alliance PS-UDF est à exclure dans un premier
temps. Les socialistes, finalement, ne sont pas mûrs pour faire le saut.
Il faudrait d’abord passer par une période UDF pure. Pourquoi pas
avec Giscard Premier ministre ? Mais pas Simone Veil. Elle est nulle
217
et elle a mauvais caractère .
Simone Veil a été tour à tour indignée, fascinée et intimidée par le
président socialiste qui savait mieux que quiconque changer de visage.
On dit qu’en 1988 elle aurait pu symboliser et renforcer l’ouverture si
218
Mitterrand lui avait vraiment proposé le gouvernement , écrivit
plus tard Christine Ockrent. Peut-être aussi à cause d’elle, car elle ne
voulait pas arriver à Matignon sans projet, sans accord de
gouvernement qui ne faisait pas partie des plans de François
Mitterrand.
La situation d’un gouvernement socialiste centriste de 1988 n’avait
rien à voir avec celui de la cohabitation de 1986. Comment ceux qui
négociaient pour l’UDF et les centristes ont-ils pu s’imaginer un seul
instant que François Mitterrand, qui venait de remporter l’élection
présidentielle, allait se remettre en leurs mains, et celles de son
219
prédécesseur ? affirma à juste titre Charles Pasqua. Simone Veil
n’est pas loin de penser la même chose : Il n’y avait pas d’ouverture
possible avec le maintien du scrutin majoritaire, car les centristes
dépendent trop de leurs alliances électorales avec la droite. Dans ces
conditions, l’accord était impensable. Nous leur disions :
220
« coalition » ; ils nous répondaient : « ralliements ».
En tout cas, lors des élections législatives qui suivent (5-12 juin
1988), elle a choisi son camp, à droite, et propose un regroupement de
l’opposition, l’Union de la République et du Centre. Mais rien n’y fait.
Poursuivant sur sa lancée, François Mitterrand et le PS conquièrent la
majorité à l’Assemblée nationale.
Le rêve entretenu par certains d’un bouleversement des lignes
politiques n’a pas eu lieu.
Simone Veil se replie alors au Parlement européen.
La chute du mur de Berlin et ses conséquences
Alors que les élections européennes se profilent à l’horizon, Simone
Veil, afin d’entretenir ses réseaux, organise en cette fin d’année 1988
des petits-déjeuners politiques chez elle où sont conviés le ministre
socialiste Michel Delebarre, les centristes Pierre Méhaignerie, Lionel
Stoleru ou Bernard Stasi ou le gaulliste Alain Carignon. 1989 est une
nouvelle année électorale pour Simone Veil.
Toujours aussi bien dans son rôle de défenseuse des valeurs
européennes et d’une Europe supranationale, c’est une autre Simone
Veil qui mène sa troisième et dernière campagne européenne. Après
avoir affronté la liste dissidente de Jacques Chirac en 1979, puis avoir
fait liste commune avec le patron du RPR en 1984, c’est à son tour
d’entrer en dissidence.
D’autant plus que l’ancien président de la République, Valéry
Giscard d’Estaing, qui s’est beaucoup investi dans les questions
européennes, a décidé de se relancer politiquement par le biais de
l’Europe et conduit une liste d’union UDF-RPR où l’on retrouve des
centristes comme Jean-Pierre Raffarin ou Alain Madelin et des
proches de Chirac (Alain Juppé, Alain Marleix).
Elle avait d’ailleurs rompu les ponts avec l’ancien président de la
République en refusant de participer au club qu’il avait lancé en 1982,
le Conseil pour l’avenir de la France.
Échaudée par l’aventure de 1984, où elle avait fait union un peu
malgré elle avec les gaullistes et Robert Hersant, Simone Veil décide
cette fois-ci de conduire sa propre liste, car elle était lasse de voir les
enjeux européens devenir de simples instruments au service des
221
leaders politiques français . Baptisée « Le Centre pour l’Europe »,
sa liste, qui regroupe des personnalités du CDS, une des composantes
de l’UDF, encore inconnues et appelées à un brillant avenir européen
(Jean-Louis Bourlanges, Nicole Fontaine, future présidente du
Parlement européen [1999-2002] et le très prometteur maire de
Valenciennes, Jean-Louis Borloo), mène une campagne souvent
difficile entre les socialistes et la liste RPR-UDF. Giscard d’Estaing
confie son amertume devant la dissidence de son ancienne ministre :
Je suis blessé. J’ai fait beaucoup de sacrifices pour l’UDF. Le CDS a
222
tout gâché .
Son directeur de campagne est un jeune député des Pyrénées-
Atlantiques, François Bayrou. Ce n’est pas un proche, mais en tant
qu’ancien collaborateur de Pierre Pflimlin à Strasbourg, il a
certainement convaincu le CDS et Simone Veil de conduire la
campagne.
Cependant, le parti est partagé entre Simone Veil et Giscard, et
l’ancienne présidente du Parlement européen ne tarde pas à subir les
chausse-trappes de personnes qui travaillent à ses côtés.
C’est ainsi que Jean Lecanuet décide de rejoindre l’ancien président
de la République en pleine conférence de presse commune avec
Simone Veil et organisée selon elle par François Bayrou ! Elle n’oublia
jamais cet affront fait par ce député intelligent et dynamique [qui]
venait de me donner la vraie mesure de son caractère, capable en
quelques jours d’énoncer avec la même assurance une chose et son
223
contraire .
Avec 8,43 % et 7 élus, sa liste obtient moins que celle de Giscard
d’Estaing (28,88 %), du PS conduite par l’ancien Premier ministre,
Laurent Fabius (23,61 %), du Front national (11,73 %) et de celle des
Verts (10,59 %), véritable surprise de cette élection. Déçue de ce demi-
échec, elle tente de relativiser : J’ai mobilisé beaucoup d’électeurs qui,
sinon, seraient venus grossir les rangs des abstentionnistes. J’ai fait
224
entendre l’unique vrai discours européen .
De retour dans un cadre qui lui est désormais familier et où elle fête
ses 10 ans de députée européenne, Simone Veil laisse sa présidence du
groupe libéral, démocratique et réformateur fort de 49 députés et se
contente de la vice-présidence derrière Valéry Giscard d’Estaing.
Leurs relations n’étaient pas très amicales. Il faut dire qu’ils
avaient des personnalités très différentes. Mais en tout cas, rien ne
transparaissait en public, rappelle un ancien membre du groupe
libéral.
Elle reste cependant une haute figure du Parlement européen. Pour
moi, jeune député européen, elle était véritablement très
charismatique. J’étais très heureux d’être dans cet hémicycle avec des
gens comme elle qui ont fait l’histoire de l’Europe, se souvient José
Mendes Bota, élu portugais du groupe libéral.
Elle est également vice-présidente du Parlement européen à
l’Assemblée paritaire de l’accord conclu entre les États d’Afrique, des
Caraïbes et du Pacifique et la CEE (ACP-CEE). Elle poursuit son
travail à la Commission de l’environnement, de la santé publique et de
la protection des consommateurs jusqu’en janvier 1992 tout en
siégeant également à la commission politique.
Après l’élection, en janvier 1992, du nouveau président du
Parlement européen, Egon Klepsch, suivie de la renomination des
commissions, Simone Veil reste membre de la Commission politique
devenue la Commission des affaires étrangères et de la sécurité, mais
décide de s’investir dans la sous-commission des droits de l’homme,
thème qu’elle a défendu bien avant son entrée en politique, au
détriment de l’environnement. Restant engagée dans la défense des
droits de la femme, elle tient à suivre, en tant que membre suppléante,
le travail du Parlement européen dans ce domaine particulier.
1989 est également l’année de tous les changements. Les élus au
Parlement européen en juin 1989 ne s’attendaient certainement pas à
vivre des bouleversements historiques si conséquents durant leur
mandature, quelques mois plus tard. Et pourtant, à partir de la chute
du mur de Berlin en novembre 1989, les événements s’enchaînent à
une vitesse incroyable.
Le 8 novembre 1989, Simone Veil se trouve à Barcelone où elle
préside un colloque consacré à l’Euro-méditerranée lorsqu’un
télégramme lui parvient : les dirigeants de l’Allemagne de l’Est ont
décidé d’ouvrir le mur de Berlin vers l’ouest.
Dans la salle, les acclamations se mêlent aux larmes de joie. La
guerre froide est sur le point de prendre fin.
De retour à Paris dans la nuit, elle se rend immédiatement à Berlin
avec Antoine pour voir une fois de plus l’histoire s’écrire sous ses yeux.
Nous avons ainsi pu vivre en direct, avec l’émotion que l’on devine,
225
cette première journée de liberté , écrivit-elle près de 20 années
plus tard. L’Européenne convaincue qu’elle est et dont les convictions
n’ont jamais faibli, l’ardente défenseuse du Parlement européen dont
elle a été le tribun et le symbole, l’ancienne déportée brisée, mais non
anéantie par la barbarie nazie voyait dans ces pierres, qui volaient en
éclats sous les yeux d’une armée est-allemande devenue impuissante,
le rêve d’une réconciliation européenne prendre forme. En raison des
événements qui marquèrent sa jeunesse, elle a voulu jeter des ponts
dans cette Europe qui se reconstruisait à partir de 1989, rappelle le
député allemand Hans-Gert Pöttering.
Elle ne tarde pas à prendre toute la mesure et la complexité de cette
réconciliation dans son travail de parlementaire européenne et dans
les tragédies qui s’ensuivirent. Au fur et à mesure que les différents
pays d’Europe centrale et orientale se détachaient de l’URSS et que des
gouvernements démocrates et non communistes remportaient les
élections, que l’Allemagne opérait jusqu’en octobre 1990 sa
réunification, le Parlement européen, à travers une commission
spéciale, mais également son voisin le Conseil de l’Europe, se pencha
sur les questions aussi bien politiques que juridiques afin d’arrimer ces
nouveaux pays à la CEE.
En juillet 1990, en Tchécoslovaquie, Vaclav Havel est reconduit
dans ses fonctions de président de la République, puis, en décembre
1990, Lech Walesa, l’un des responsables du syndicat Solidarnosc, est
élu président de la Pologne. Les événements se précipitent aussi bien à
l’est qu’à l’ouest. Au Royaume-Uni, quelques semaines après son
entrée dans le système monétaire européen, le pays change de Premier
ministre, John Major remplaçant Margaret Thatcher.
C’est dans ce contexte que Simone Veil participe avec la délégation
française à la conférence de Prague lancée en 1991 par François
Mitterrand et visant à établir une Europe confédérale sous la forme
d’une structure paneuropéenne lancée dès le 31 décembre 1989.
Dans cet immense forum où se tiennent plusieurs commissions sur
de nombreux sujets, Simone Veil en préside une chargée des questions
institutionnelles et d’un nouveau projet politique aux côtés de Robert
Badinter, ancien ministre de la Justice (1981-1986) et de Maurice
Faure, ancien ministre qui cosigna le traité de Rome en 1957.
Cependant, au moment où le pacte de Varsovie venait d’être dissous
(juillet 1991), une nouvelle Europe avec une Russie rénovée et sans la
protection des États-Unis, qui n’ont pas manqué de critiquer
l’initiative française, ne pouvait être acceptable pour les démocraties
d’Europe centrale, et le projet mitterrandien capota.
Cet échec n’entame pas sa conviction en faveur d’une plus grande
coopération, voire de la venue à plus ou moins long terme de ces États
dans la famille européenne, car il eût été impensable de ne pas ouvrir
à ces pays les portes de l’Union européenne. À leur égard, nous
226
avions contracté une sorte de dette .
Simone Veil se réfère donc à un discours assez répandu chez les
défenseurs de l’Europe, celui de la solidarité avec les pays d’Europe de
l’Est qui, après la Seconde Guerre mondiale, ont été privés de leur
liberté. L’Occident, après avoir tout fait pour les inciter à se délivrer du
totalitarisme communiste, ne devait pas faire preuve d’ingratitude et
les laisser au bord du chemin.
Pour Simone Veil, il s’agissait aussi bien d’une dette morale que
d’un impératif économique majeur qui ne manquerait pas de profiter
aux pays d’Europe de l’Ouest.
Infatigable partisane du renforcement de l’unité européenne,
Simone Veil s’engage également en faveur du oui lors du référendum
sur le traité de Maastricht en septembre 1992, qui approfondit
l’intégration européenne en institutionnalisant la coopération
renforcée entre les États membres, institue un calendrier pour
l’adoption de la monnaie unique et jette les bases d’une Politique
étrangère et de sécurité commune (PESC).
Simone Veil bat les estrades avec d’autres personnalités politiques
de tout bord, comme à Caen le 12 juin 1992 aux côtés de Laurent
Fabius, qui a été pourtant son adversaire direct aux élections
européennes de 1989. Mais les oppositions idéologiques ont toujours
trouvé chez cette femme leurs limites dès lors qu’il s’agissait de
défendre ses convictions les plus profondes, notamment sur la
question européenne. Et ce fut le cas ce soir-là dans une salle pleine à
craquer au cours de ce meeting organisé par le Mouvement européen
présidé alors par l’ancien ministre des Affaires étrangères et ami, Jean
François-Poncet.
La tension est intense jusqu’au bout de cette campagne ; le oui est
donné gagnant, puis perdant. J’ai eu très peur quand le non était sur
227
le point de gagner , confiera-t-elle plus tard. Le 20 septembre 1992,
le oui l’emporte avec 51,04 % des voix. Plus de 13 millions de voix dont
celle de Simone Veil engagent un peu plus la France dans une
construction européenne qui a, à cette époque, de beaux jours devant
elle.
Ces bouleversements, qui n’avaient d’équivalents que ceux qui
avaient redessiné la carte de l’Europe après la Seconde Guerre
mondiale, touchèrent également la Yougoslavie où les frontières entre
les différentes entités serbes, croates, slovènes et bosniaques
commencèrent à craqueler avant d’exploser sous le coup des
nationalismes qui avaient été mis en sommeil par le maréchal Tito,
puis de conduire à une terrible guerre.
Au sein du Parlement européen, Simone Veil s’impliqua fortement
dans les efforts de l’institution pour tenter avec d’autres acteurs une
médiation européenne qui s’avère fort peu efficace et révèle toute
l’incurie du continent européen dans cette tragédie qui débute
véritablement les 25 et 26 juin 1991 lorsque les indépendances
successives de la Slovénie et de la Croatie provoquent l’explosion du
pays.
Pendant près de quatre années, jusqu’aux accords de Dayton en
décembre 1995, les Balkans sont traversés par un conflit sans
précédent sur le sol européen depuis la fin de la Seconde Guerre
mondiale et opposant Croates, Bosniaques et Serbes. Des crimes de
guerre sont commis par toutes les armées, notamment à Srebrenica en
juillet 1995. Faisant des dizaines de milliers de morts, des centaines de
milliers de déplacés, cette guerre européenne, qui voit l’intervention
des États-Unis de Bill Clinton, sert également de prise de conscience
aux Européens et notamment à leurs parlementaires, dont Simone
Veil, sur la nécessité d’aller davantage de l’avant avec la construction
d’une Europe de la paix et de la sécurité.
À Bruxelles et à Strasbourg, l’ancienne présidente du Parlement
européen s’investit dans les diverses démarches, missions et autres
enquêtes menées par l’institution européenne. Ce n’était pas une
femme de parti mais de causes. C’était une militante d’idées, rappelle
le député portugais José Mendes Bota en ces heures tragiques.
Dans ces années 1991-1993, Simone Veil se rend à plusieurs reprises
dans les zones de combat pour voir, entendre et rendre compte de la
réalité du conflit et de l’horreur qui règne là-bas. C’est ainsi qu’en
décembre 1992, après le sommet d’Édimbourg, elle participe en tant
que représentante du Parlement européen à une mission de la
Communauté européenne enquêtant sur des cas de viols en Croatie et
sur le sort des femmes en Bosnie-Herzégovine (18-24 décembre 1992).
Ce groupe est dirigé par une diplomate britannique, Anne Warburton,
et se compose également d’experts psychologiques, juridiques et de
spécialistes de l’anthropologie sociale.
Après plusieurs réunions préparatoires à Genève, la délégation se
rend à Zagreb et recense près de 20 000 viols. On peut lire ainsi dans
le rapport que le viol est la forme systématique d’abus, perpétrée
généralement dans l’intention délibérée de démoraliser et de
terroriser les communautés, de leur faire quitter leur région d’origine
et de démontrer la puissance des forces d’invasion [et sert] en lui-
même d’objectif stratégique.
Bien plus encore que les investigations réalisées de manière hâtive
et parfois subjective sur ce conflit, Simone Veil n’hésite pas, fidèle à
son indépendance d’esprit, à condamner les visions caricaturales du
conflit et à pointer du doigt les crimes des Croates, par exemple, ou le
peu d’implication des puissances européennes à prévenir certains
massacres. Bien souvent aussi, comme en Bosnie, ses opinions et sa
position de parlementaire européen servent malgré elle de caution à
des visions caricaturales du conflit.
Elle déclara : Nous étions plus nombreux à tenir des propos plus
nuancés sur les responsabilités des uns et des autres que le texte ne le
228
laissait entendre . Le 20 janvier 1993, rendant compte devant ses
collègues au Parlement européen, elle souligne l’absence de mandat
politique confié à cette mission et décide de ne pas participer à la
deuxième phase.
Bien plus tard, en 1996, elle fait partie de la Commission
internationale pour les Balkans, dirigée par l’ancien Premier ministre
belge, Léon Tindemans.
Ainsi, pendant près de 14 ans passés au Parlement européen,
Simone Veil a su défendre ses conceptions européennes. Favorable à
une coopération renforcée entre les différents membres de la CEE, elle
estimait cependant que les États membres restaient libres de
s’impliquer comme ils l’entendaient.
De plus, elle défendit l’importance et la présence de la Grande-
Bretagne dans la CEE tout en estimant que le pays dirigé par une
Margaret Thatcher, qu’elle avait reçue comme présidente du
Parlement européen, devait faire plus d’efforts et respecter les
engagements souscrits au moment de son adhésion en 1973. Elle y a
défendu les droits de l’homme et de la femme et s’est engagée dans de
nombreux combats.
Le 31 mars 1993, Simone Veil quitte définitivement un Parlement
européen qu’elle a contribué à changer en profondeur et qui a forgé un
peu plus sa légende. Dix-neuf ans après sa première expérience
gouvernementale, elle retrouve les palais de la République.
De retour au gouvernement
Si tu deviens homme d’État, n’oublie pas que le grand secret de la politique est dans ces deux
mots : savoir attendre. Si tu es ministre, souviens-toi qu’on se tire de tout avec ces deux
mots : savoir agir.
Alexandre Dumas, La Jeunesse de Louis XVI, 1854
La déroute de la gauche
Les élections législatives de mars 1993 doivent être pour la droite
l’occasion d’une revanche sur le président François Mitterrand.
Ce dernier, affaibli par la maladie qu’il a réussi à contenir si
longtemps, a renoncé à changer comme en 1986 le mode de scrutin
pour atténuer la victoire annoncée d’une droite emmenée par Jacques
Chirac qui n’a en tête que l’élection présidentielle de 1995.
François Mitterrand, brillamment réélu en 1988 sur son thème de la
France unie, n’a fait que gérer les affaires courantes. Avec Michel
Rocard, son vieil adversaire au sein de l’appareil socialiste, il a
inauguré une nouvelle forme de cohabitation entre 1988 et 1991.
Pensant qu’il s’userait, Michel Rocard atteint un niveau de
popularité rarement inégalé après trois années d’exercice à Matignon
avec le RMI ou les accords de Matignon en juin 1988 qui réglaient la
question de la Nouvelle-Calédonie. Le président de la République avait
tenté un coup de poker dans l’opinion en nommant pour la seule et
unique fois une femme au poste de Premier ministre le 15 mai 1991.
Mais l’expérience n’avait pas été concluante, il est vrai, bien aidée par
le propre parti de Mme Cresson qui n’a eu de cesse durant cette année
de gouvernement de lui mettre des bâtons dans les roues.
Au moment où Pierre Bérégovoy accède enfin à Matignon – il
attendait son heure depuis 1984 –, c’est un champ de ruines qu’il
découvre au sommet du pouvoir. L’Élysée et Matignon sont des
cimetières où les fantômes des uns comme Roger-Patrice Pelat ou
François de Grossouvre côtoient les décombres d’un système qui a volé
en éclats et dont les débris virevoltent encore jusque dans les médias.
L’affaire du financement du Parti socialiste via la société URBA, la
fille cachée du président ou les écoutes illégales de l’Élysée laissent à
penser au nouveau Premier ministre qu’il conduit un navire dans une
mer de récifs. D’autant plus que lui-même est pris dans une tempête
magistrale quand Le Canard enchaîné révèle en pleine campagne
législative, en février 1993, que le Premier ministre aurait bénéficié en
1986 d’un prêt de un million de francs de la part d’un proche du
président Roger-Patrice Pelat (décédé en mars 1989) pour l’achat d’un
appartement dans le XVIe arrondissement de Paris.
Alors que le Premier ministre avait fait de la lutte contre la
corruption l’un de ses chevaux de bataille, l’histoire du prêt accordé
par un ami industriel du président ternit l’image médiatique de Pierre
Bérégovoy même si aucune poursuite judiciaire n’est engagée contre
lui. Affaibli politiquement et psychologiquement, il est
progressivement lâché par ses alliés politiques.
Il finira par se suicider à Nevers, le 1er mai 1993.
Dans ces dernières années du second septennat, Simone Veil,
malgré son intense activité au Parlement européen après la chute du
mur de Berlin et la fin de la guerre froide, reste présente dans les
médias en dénonçant certaines mesures instaurées par les derniers
gouvernements socialistes, notamment celui de Michel Rocard. Elle
critiqua vivement, en janvier 1990, la mise en place de fichiers
informatisés de la police.
Toujours au nom de la préservation des libertés publiques,
l’ancienne magistrate monte au créneau pour condamner ce fichage
jugé « inadmissible ». Sa mobilisation ainsi que celle d’autres
personnalités provoquent l’enterrement du projet en mars 1990.
Grâce à ces interventions publiques, qui l’installent en bonne
conscience de la République, en vigie citoyenne, Simone Veil devient
un peu plus la garante d’une autorité juste et indépendante. Une arme
formidable pour peser de manière décisive sur le débat politique pour
cette femme qui arrive en 1993, à 66 ans, au crépuscule de sa carrière
politique. Ayant raté l’opportunité d’entrer dans un gouvernement de
gauche en 1988, elle n’allait pas laisser passer sa chance, en 1993, dans
un gouvernement de droite et se rappelle au bon souvenir de la droite
et du centre. En février 1992, elle ne manqua pas de critiquer le
président de la République et appelle la droite à se mobiliser :
François Mitterrand est comme les autres : un vieux complètement
dépassé. En politique étrangère, il va d’échec en échec. Les gens ont
changé ! Ils veulent des leaders neufs. La société a évolué. La droite
229
ne le comprend pas et piétine . Dans Le Figaro du 19 mars 1993,
Simone Veil propose un gouvernement au centre.
Cette fin de règne du mitterrandisme est une aubaine pour Jacques
Chirac et Édouard Balladur, ancien secrétaire général de l’Élysée sous
George Pompidou devenu ministre d’État et des Finances dans le
second gouvernement Chirac (1986-1988). La campagne, qui
s’apparente à un calvaire, est une marche triomphale pour la coalition
RPR-UDF qui, au soir du premier tour, le 21 mars 1993, arrive tout
naturellement devant le PS en pourcentage. D’une courte tête, le RPR
(19,83 %) devance son alliée UDF (18,64 %) et le PS (17,40 %). Le FN
de Jean-Marie Le Pen réalise un bon score avec 12,42 % des voix. Avec
le report des voix, les différents désistements, les alliances et
éventuellement les triangulaires avec les candidats du FN, la défaite
est encore plus cinglante pour les socialistes au second tour. Même
s’ils arrivent en tête en pourcentage (29,80 %), ils ne sont plus que 57
au sein du palais Bourbon face aux 257 RPR et aux 213 UDF.
L’Assemblée élue était la plus à droite qu’ait connue la France depuis
plus d’un siècle, plus que la Chambre bleu horizon élue en 1919 après
la guerre et même que l’Assemblée sortie des urnes en juin 1968,
affirma à cette époque le grand historien René Rémond.
Nombreux sont les ministres socialistes battus : Michel Vauzelle,
Michel Delebarre, Dominique Strauss-Kahn ou Lionel Jospin.
François Hollande est également défait en Corrèze. C’est la fin d’une
époque. À l’Élysée, François Mitterrand doit composer pour les deux
dernières années de son mandat avec une majorité qui lui est hostile,
même si la maladie du vieil homme tempère quelque peu l’ardeur de
ceux et celles qui l’avaient combattu en 1986. Jacques Chirac a retenu
la leçon de 1986 qui prévaut toujours et qui veut qu’un Premier
ministre en exercice n’ait jamais réussi à gagner l’élection
présidentielle qui suit. C’est pour cela que, d’un commun accord, il
confie les rênes de Matignon à son vieil ami de 30 ans, Édouard
Balladur, tandis que lui-même se préparerait pour l’élection
présidentielle de 1995.
Édouard Balladur compose ce deuxième gouvernement de
cohabitation sans en référer à Jacques Chirac. Il le veut restreint pour
une meilleure coordination, pour avancer plus facilement dans les
réformes promises, et équilibré entre le RPR et l’UDF. Il se compose
de fidèles du RPR comme Charles Pasqua, de retour à l’Intérieur,
d’Alain Juppé aux Affaires étrangères et de Jacques Toubon à la
Culture, de jeunes ministres prometteurs (Nicolas Sarkozy au Budget,
François Fillon à l’Enseignement supérieur, Michèle Alliot-Marie aux
Sports) et de centristes de l’UDF qui font leur retour au pouvoir près
de 20 ans après les gouvernements Chirac (1974-1976) et Barre (1976-
1981) ou qui ont fait leurs premières armes politiques sous les ors du
giscardisme.
C’est le cas de Daniel Hœffel (Aménagement du territoire), Pierre
Méhaignerie (ministre d’État et garde des Sceaux) et bien entendu
Simone Veil au ministère des Affaires sociales. L’idée de nommer
Simone Veil au gouvernement venait d’Édouard Balladur. Elle
représentait pour lui un magistère moral, se souvient Nicolas Bazire,
directeur de cabinet du nouveau Premier ministre.
Personnalité politique incontournable, Simone Veil reste populaire
et maintient une visibilité médiatique. Quel est le secret de cette
popularité qui n’a jamais décliné ? Elle personnifie en somme la
nostalgie du consensus, l’espoir du dialogue, le goût de la tolérance,
peut-être même le sens de la vérité. Simone Veil n’a qu’un secret
politique et toute la France l’a percé : c’est une personne
230
authentique , écrit le journaliste Alain Duhamel.
Le 30 mars 1993, alors qu’elle s’apprête à prendre un avion pour un
colloque organisé sur le thème du sida, cause dans laquelle elle s’est
beaucoup investie, Simone Veil reçoit un coup de fil du nouveau
Premier ministre, Édouard Balladur.
Ils ne se connaissent presque pas – Simone Veil ayant juste
remarqué une certaine « prudence » dans ses choix politiques
précédents –, mais le nouveau chef du gouvernement souhaite la voir
au poste de ministre des Affaires sociales. J’ai fait appel à elle parce
que je la savais d’un esprit indépendant, entourée de respect, directe,
bien décidée à ne pas transiger lorsqu’elle estimait servir ses
231
convictions , rappelle Édouard Balladur. Il hésite un instant à lui
proposer la Justice, elle, l’ancienne magistrate. Malgré le vif intérêt
que j’aurais trouvé à diriger une maison que je connaissais bien et
que j’avais beaucoup aimée, je savais que, sans assise politique forte,
232
la tâche qui m’y attendait serait difficile, sinon impossible , se
souvient-elle. Puis elle se ravise et accepte les Affaires sociales et a
également sous sa responsabilité le ministère de la Ville.
Lorsqu’elle revient au gouvernement, 15 ans après l’avoir quitté,
Simone Veil, nommée de manière honorifique ministre d’État, a forgé
sa légende. C’est la femme de l’IVG, la première présidente élue au
suffrage universel du Parlement européen qui revient au ministère de
la Santé en plus des Affaires sociales et de la Ville.
Elle retrouve son fidèle directeur de cabinet, Dominique Le Vert,
devenu entre-temps préfet sous la gauche. Mais lors du premier
Conseil des ministres, en ce mois de juin 1993, la situation est
différente de celle de 1974.
Assise à la droite du président de la République François Mitterrand
en raison de son rang de ministre d’État, elle voit le quotidien d’une
233
cohabitation, régime le plus stérile que l’on puisse imaginer .
Mitterrand, qui l’a jadis impressionnée, mais également méprisée, ne
tarde pas à lui lancer des piques lorsqu’elle prend quelques notes
pendant le traditionnel Conseil des ministres.
Certes, elle avait vécu la relation entre Giscard et Chirac entre 1974
et 1976, une autre forme de cohabitation, mais c’était sans commune
mesure avec celle-ci, même si la maladie du président de la
République et la courtoisie d’Édouard Balladur en atténueront la
violence. Près de deux ans séparent la constitution du nouveau
gouvernement de l’élection présidentielle de 1995.
Le nouveau Premier ministre dispose d’un temps assez court pour
engager les réformes promises pendant la campagne législative de
1993 et espérer gagner la présidentielle de 1995. Il n’y a donc pas de
temps à perdre.
Sécurité sociale et réforme des retraites
Premier ministre le plus confortablement investi de la Ve
République, il fait de la réduction des déficits le pilier central de sa
politique intérieure.
Parmi les grands chantiers qu’Édouard Balladur lance
immédiatement sitôt son gouvernement formé figure la réduction du
déficit de la Sécurité sociale.
Cette question, qui s’apparente déjà à l’époque à un serpent de mer,
a été soulevée en son temps par la ministre de la Santé et de la Sécurité
sociale de Valéry Giscard d’Estaing, Simone Veil. Elle se retrouve donc
en terrain connu même si la réalité est fort différente.
Le déficit de la Sécurité sociale prévu pour 1994 dépasse les 100
milliards de francs et concerne surtout la branche maladie, même si
1993 représente une date charnière qui a vu la branche vieillesse
devenir la source principale du déficit. Consommation trop importante
de médicaments remboursés, augmentation des arrêts-maladies,
laxisme de certaines caisses primaires et régionales, mais également
allongement de l’espérance de vie qui génère plus de soins de santé et
d’actes médicaux lourds, et plus de structures pour personnes âgées
grèvent un budget qui ne cesse de s’enfoncer et pèsent sur l’économie
du pays tout entier. Sans parler d’une solidarité nationale inscrite dans
la tradition républicaine française et que les gouvernants ont décidé de
maintenir à tout prix.
Simone Veil se penche donc immédiatement sur ce dossier en
compagnie notamment de Raymond Soubie, ancien membre du
cabinet de Jacques Chirac à Matignon (1974-1976) et futur conseiller
aux Affaires sociales du président Nicolas Sarkozy (2007-2010),
nommé en avril 1993 à la tête de la Commission nationale d’évaluation
de la situation sociale, économique et financière.
Dès le mois de juin 1993, au cours d’une conférence de presse
convoquée à cet effet, elle martèle son mot d’ordre : Mettre fin aux
dérives des comptes sociaux. Pour mener à bien son action à la tête de
ce ministère, elle obtient le dégel de 110 millions de francs de crédits
bloqués par le gouvernement de Pierre Bérégovoy.
Le 29 juin 1993, la nouvelle ministre d’État annonce un plan de 32,2
milliards de francs d’économies étalé sur 18 mois. Les principales
mesures sont l’augmentation de cinq francs du forfait hospitalier et la
baisse de cinq points du taux de remboursement.
Parallèlement à cette chasse aux dépenses de santé superflues,
Simone Veil reprend son vieux cheval de bataille qu’elle n’avait pu
mener à son terme en 1978 : la réorganisation de la carte hospitalière.
Avec l’aide de son ministre délégué à la Santé, Philippe Douste-Blazy,
elle souhaite procéder à une réforme pour une meilleure efficacité,
mais également pour réduire les coûts exorbitants de ce qui ressemble
parfois à une gabegie. Ce qui limite notre marge de manœuvre, c’est la
part importante du budget consacré aux personnels : ces dépenses
234
représentent 70 % des budgets , dit-elle pour justifier la
suppression de lits et de postes.
La loi 93-936 du 22 juillet 1993 vient concrétiser les premières
actions du Premier ministre et de sa ministre des Affaires sociales et
instaure ainsi des mesures pour enrayer cette dérive du déficit de la
Sécurité sociale, notamment la constitution d’un Fonds de solidarité
vieillesse (FSV).
Cet établissement public d’État est chargé de financer les avantages
vieillesse à caractère non contributif relevant de la solidarité nationale
servis par les régimes de base de l’assurance vieillesse, c’est-à-dire
qu’il permet de différencier les charges liées à l’assurance vieillesse et
celles relevant de la solidarité nationale et évite ainsi d’alourdir le
déficit de la Sécurité sociale, en particulier celui dépendant de la
branche vieillesse.
Ce fonds est financé par l’impôt, 0,85 point de la CSG (Contribution
sociale généralisée) qui a été portée à 1,3 % le 1er juillet 1993, une
partie de la C3S (Contribution sociale de solidarité des sociétés), un
nouvel impôt, et 5 % du produit du prélèvement social de 2 % sur les
produits de placement. Cette politique permet de ramener le déficit du
régime général de la Sécurité sociale à 54 milliards de francs en 1994,
et Édouard Balladur estime qu’un retour à l’équilibre budgétaire peut
être atteint en 1997.
Cette volonté de réduction du déficit de la Sécurité sociale
s’accompagne également d’une autre grande réforme portée par le
gouvernement d’Édouard Balladur et sa ministre des Affaires sociales,
Simone Veil : celle des systèmes des retraites. Ce problème est crucial,
car, en ces années 1990-1995, nombreuses sont les personnes nées
après la Seconde Guerre mondiale, dans ce que les démographes ont
appelé le baby-boom, qui atteignent l’âge de 50 ans et envisagent un
départ à la retraite entre 2005 et 2010. À cette date, le nombre de
retraités passera de 9 à 15 millions. Il est donc urgent, là encore, d’agir
et de légiférer. Dans l’esprit d’Édouard Balladur, qui s’est inspiré du
livre blanc sur les retraites réalisé par Michel Rocard en 1991, il faut
aller vite.
Le Premier ministre légifère donc par ordonnance sur ce sujet. Il
fait passer la durée de cotisation de 37,5 années à 40 années pour les
salariés du privé (avec un calcul désormais sur les 25 meilleures
années et non plus sur les 10 meilleures comme auparavant), met en
place une décote de 10 % par année manquante et indexe les pensions
de retraite sur les prix et non plus sur les salaires, ce qui devrait
permettre à l’État d’économiser près de 90 milliards de francs en
2010.
Si la réforme est jugée indispensable, elle est néanmoins critiquée
parce qu’elle épargne les régimes spéciaux des fonctionnaires, agents
EDF et SNCF, qui ne seront réformés qu’en 2007, et que cette réforme
ne pèsera pas de la même manière sur tout le monde. Simone Veil veut
aller plus loin, mais l’échéance présidentielle se rapprochant, elle ne
peut que déplorer la paralysie politicienne qui s’empare des uns et des
autres, trop craintifs de commettre un faux pas qui pourrait leur être
fatal.
Elle tente alors également de faire avancer le dossier épineux de la
politique de la ville, véritable patate chaude que les différents
ministres de droite et de gauche se refilent en permanence.
Dès les 27 et 28 avril 1993, elle accompagne le Premier ministre
devant la représentation nationale afin de réaffirmer la volonté du
gouvernement d’agir dans le domaine de la politique de la ville et des
banlieues.
Elle y évoque l’implantation de services publics, mais également de
commerces, la nécessité d’un partenariat plus étroit entre l’État et les
collectivités territoriales par le biais des contrats de ville sur des
projets urbains, l’instauration d’un fonds unique d’intervention et le
renforcement de la présence de l’État sur le terrain (2 000 appelés du
contingent sont ainsi affectés à cette mesure) aux côtés des acteurs
associatifs.
Consciente de l’énorme chantier qui reste à bâtir dans ce domaine,
Simone Veil multiplie les déplacements dans certains quartiers dits
sensibles, comme à Marseille ou à la Réunion dans le quartier du
Chaudron de Saint-Denis afin de dialoguer avec les habitants et les
responsables associatifs et de faire le point avec les responsables
politiques, dont certains la dissuadent de se rendre dans ces endroits.
Le 11 février 1994, elle est à Vaulx-en-Velin et à Vénissieux pour
annoncer que ces deux villes ont été choisies avec huit autres pour
servir de modèle au grand projet urbain développé par le
gouvernement.
La bourgeoise parisienne qu’elle est ne se cantonne donc pas aux
salons des hôtels de ville, mais décide d’aller à la rencontre des gens,
au grand dam des préfets qui suent à grosses gouttes à chacune de ses
visites. Elle y découvre une autre réalité que celle qu’elle a toujours
connue entre les boulevards chics de Paris et les dorures de la
République. Ces expériences de terrain au cœur de quartiers dont
j’ignorais à peu près tout, le désir de dialogue de leurs habitants et la
volonté affirmée d’appartenir à la communauté nationale, tout cela
235
m’a fait réfléchir et beaucoup appris , avoue-t-elle en toute
humilité. Faisant preuve d’un certain courage politique alors que rien
ne l’y oblige, elle a, une fois de plus, bravé les conventions et les usages
pour ne suivre que ses idées.
Elle regrette également les amalgames propagés par les médias à
propos de la situation dans les banlieues, sans mettre en avant les
initiatives positives.
En janvier 1995, un fonds interministériel pour la ville est créé et
permet de renforcer la gestion interministérielle des crédits
déconcentrés de la politique de la ville. Cette initiative est suivie le
mois suivant (février) de la mise en place du Comité interministériel
des villes (CIV), servant à faire le bilan des mesures prises depuis deux
ans.
Mais force est de constater que, tout en regrettant la radicalisation
politique et religieuse d’une partie de la population de certaines
banlieues, notamment autour de Paris, l’action de Simone Veil, en
raison du manque de temps – deux ans à peine – à la tête du ministère
de la Ville se borne à un constat des lacunes de la République dans ces
endroits sans pour autant mettre en place des solutions malgré
certains rapports commandés par la ministre, dont l’un à une auditrice
interne de la Banque européenne pour la reconstruction et le
développement (BERD), une certaine… Rachida Dati. Par exemple,
deux mesures phares de la politique de la ville, les avantages fiscaux
accordés aux entreprises qui s’implantent dans des banlieues et les
fameux « contrats d’emplois consolidés » en faveur des jeunes
résidant dans ces quartiers, sont repoussées après l’élection
présidentielle de mai 1995.
Cette intense activité ministérielle ne l’empêche pas d’émettre
certaines critiques et ce, dès ses premiers mois au gouvernement.
Ainsi, elle s’oppose à un amendement déposé à l’Assemblée nationale
lors du débat sur le projet de loi Pasqua relatif à la maîtrise de
l’immigration et aux conditions d’entrée, d’accueil et de séjour en
France et qui permet aux policiers d’effectuer des contrôles d’identité
sur tout élément permettant de présumer la qualité d’étranger autre
que toute appartenance raciale.
Charles Pasqua, dans ses mémoires, reconnut que Simone Veil et
lui-même étaient rarement en accord. L’amendement est finalement
modifié.
D’autres projets de loi sont défendus par la ministre d’État comme
celui relatif au corps humain. Sera modifié le Code civil (avril 1994) où
elle évoque l’assistance médicale à la procréation et à l’article relatif à
la santé publique et à la protection sociale (18 janvier 1994).
Fidèle à ses premières amours, elle y défend vigoureusement la
médecine pénitentiaire et l’amélioration des soins pour les
prisonniers. Elle mène une politique de lutte contre la drogue et la
toxicomanie en octobre 1994 où elle met en avant la prévention et
l’éducation en légalisant la vente des produits de substitution et
n’hésite pas à se heurter aux visions sécuritaires de son collègue au
ministère de l’Intérieur, Charles Pasqua.
Lutte contre le sida
La lutte contre le sida a été une préoccupation permanente de
Simone Veil. Elle n’a d’ailleurs pas attendu de redevenir ministre pour
s’intéresser à cette question. Déjà, lorsqu’elle était parlementaire
européenne, elle s’était penchée sur cette question. Elle joignit la
théorie à la pratique en allant sur le terrain dans un service
d’immunologie dirigé par l’un des grands spécialistes du VIH, le
professeur Michel Kazatchkine (futur directeur du Fonds mondial de
lutte contre le sida), pour se rendre compte de la vie des malades, de
leurs difficultés, de leur solitude.
Dès son arrivée au ministère des Affaires sociales, en mai 1993, elle
tient une conférence de presse, affirmant que lutter contre le sida,
c’est certes mobiliser des moyens à la hauteur de l’épidémie, mais
c’est également réinventer une morale, rappeler que l’homme est
homme, pleinement homme, et ne peut se réduire à une maladie, un
nombre de globules ou à un qualificatif, comme séropositif ou
236
séronégatif. La réponse sera humaniste ou elle ne sera pas . Elle
annonce un mini-plan d’urgence financé par une enveloppe de 40
millions de francs destinée à 8 mesures, dont l’aide et le maintien à
domicile des malades, leur hébergement, le soutien aux personnes
contaminées ou la formation du personnel sanitaire et social.
En septembre 1993, après avoir pris connaissance du rapport du
Conseil national du sida qui préconise des mesures de prévention, une
commission est formée par Simone Veil pour réfléchir à un certain
nombre de mesures et notamment à la dépénalisation de l’usage
simple de la drogue. Le 6 décembre 1993, le ministère de la Santé
lance une campagne en faveur du préservatif. Intervenant lors d’un
débat sur cette question à l’Assemblée nationale, le 31 mai 1994,
Simone Veil y réaffirme la nécessité de la solidarité nationale via l’aide
sociale aux malades atteints du sida et la mise en place d’une
coordination interministérielle sur ce sujet.
En juin, à Paris, elle participe aux États généraux drogue et sida,
appelant à passer à la vitesse supérieure dans la politique de
237
réduction du risque vis-à-vis de l’épidémie du sida .
En août 1994, elle intervient au nom de la France lors d’une
conférence internationale à Yokohama au Japon et appelle de ses
vœux un tournant de caractère politique dans la lutte contre le sida,
sous la forme d’une nouvelle stratégie qui comporterait, outre un volet
médical, des composantes économiques et sociales pour, par exemple,
lutter contre la pauvreté ou protéger les femmes trop vulnérables dans
certaines sociétés.
En septembre 1994, elle lance les trousses de prévention
comportant seringues et préservatifs. Elle est enfin, en compagnie de
son ministre de la Santé, Philippe Douste-Blazy, la cheville ouvrière de
l’organisation du sommet international sur la lutte contre le sida
(ONU-SIDA) qui se tient à Paris le 1er décembre 1994 et où le
gouvernement français, par la voix de son Premier ministre, annonce
une promesse de 100 millions de francs.
La lutte contre le sida rejoint celle contre les inégalités dont sont
victimes les femmes. Ce combat nourrit entre autres son désir qu’un
« Davos » des questions sociales et de la santé puisse éventuellement
voir le jour, comme il existe un Davos des questions économiques qui
réunit tout le gratin des décideurs économiques de la planète. Grâce à
elle, notre action sociale a connu des résultats appréciables : la
réforme des retraites a été acceptée, la progression des dépenses de
l’assurance maladie a considérablement diminué, les déficits sociaux
ont baissé de moitié, la loi sur la bioéthique a été votée, la politique de
238
la Ville relancée , confirme Édouard Balladur.
Enfin, l’ancienne présidente du Parlement européen, puis la
députée européenne qu’elle fut continue d’avoir un œil sur les
bouleversements et les drames qui se jouent en Europe et dans le
monde, comme la poursuite de la guerre en ex-Yougoslavie et ses
atrocités, l’élection de Nelson Mandela – qu’elle admire – à la
présidence de la République d’Afrique du Sud (mai 1994) ou la
tentative de coup d’État en Russie déjouée par Boris Eltsine (octobre
1993). Le processus de paix au Proche-Orient et la déclaration de
principes à Washington en septembre 1993 lorsque Yasser Arafat et
Yitzhak Rabin se serrent la main sous l’égide du président des États-
Unis n’ont pas laissé insensible celle qui avait reçu avec émotion à
Strasbourg en février 1981 le président égyptien Anouar el-Sadate
quelques mois avant son assassinat.
Insensible, elle ne l’est certainement pas lorsqu’elle accompagne le
Premier ministre Édouard Balladur en visite d’État en Pologne en
1994. À Auschwitz, elle est saisie d’une émotion ressentie également à
l’époque par François Fillon, alors ministre de l’Enseignement
supérieur et de la recherche : Je me souviendrai toute ma vie de la
visite que nous avons effectuée ensemble à Auschwitz, en 1994, lors de
la visite d’État d’Édouard Balladur en Pologne. Nous avons marché
tous les deux à travers les vestiges du camp où ses parents furent
exterminés. Devant le baraquement où elle vécut l’enfer, j’ai pleuré et
239
je me suis senti incroyablement proche d’elle .
Mais une autre actualité internationale allait marquer le passage de
Simone Veil au gouvernement : celle du génocide rwandais, entre avril
et juillet 1994, où près de 900 000 personnes, des membres de l’ethnie
tutsi, furent massacrées par des miliciens de l’ethnie hutu.
Simone Veil, qui reconnaît encore aujourd’hui des zones d’ombre
dans les responsabilités et l’action des puissances européennes – dont
la France – dans cette tragédie, se souvient d’avoir vécu cette crise à
l’intérieur d’un pays traversé par une cohabitation et au sein d’un
gouvernement tentant bon gré mal gré de faire entendre sa voix à un
président de la République qui définissait, seul avec ses conseillers, la
politique africaine à suivre et qui a conduit, avant le génocide, à
soutenir les hutus. D’ailleurs, la ministre des Affaires sociales se
souvient que la question fut à peine abordée en Conseil des ministres
240
et jamais soumise à débat . Le débat était déjà ailleurs, entre les
« amis de trente ans ».
La guerre des droites
Au sein du gouvernement, Simone Veil a retrouvé certains visages,
comme celui de Pierre Méhaignerie qu’elle a connu dans le
gouvernement de Raymond Barre, ou celui de François Bayrou qu’elle
a « subi » pendant la campagne des élections européennes en 1989.
Elle croise des figures du RPR, comme celle d’Alain Juppé dont elle
souligne les qualités de ministre, se frotte à Charles Pasqua lorsque le
premier flic de France déborde sur ses attributions, et découvre un
jeune ministre du Budget, Nicolas Sarkozy, appelé à un brillant avenir.
Homme aussi vif qu’intelligent, infatigable travailleur,
241
exceptionnellement au fait des dossiers , Simone Veil ne tarit pas
d’éloges sur ce protégé de Jacques Chirac, maire de Neuilly-sur-Seine
à seulement 28 ans et qui n’hésite pas à porter l’estocade aux plus
expérimentés des routiers de la politique.
Une relation amicale teintée de respect se noue entre la ministre
d’État de 66 ans qui a écrit l’histoire et le jeune ministre du Budget de
38 ans qui entame son ascension et s’apprête à écrire lui aussi
l’histoire politique française. Elle avait de l’affection pour lui et lui
avait de l’admiration pour ce qu’elle était, se souvient Nicolas Bazire,
un proche de l’actuel président de la République, Nicolas Sarkozy.
Malgré plusieurs mouvements de contestation, notamment à
propos de la révision de la loi Falloux ou du CIP (Contrat d’insertion
professionnelle), un CDD pour les moins de 26 ans rémunéré à 80 %
du SMIC et très vite qualifié de « SMIC jeunes » par l’opposition et sur
lequel Balladur a dû faire marche arrière, la politique du Premier
ministre est un succès. Il a fait passer le déficit budgétaire de la France
de 341 milliards en 1993 à 275 milliards de francs en 1995. Il peut
triompher en janvier 1995 et dénoncer les opposants à sa politique :
[…] ceux qui prétendent que cela est sans importance, que les déficits
soutiennent la croissance et qu’ils réduisent les inégalités se
trompent. En vérité, la persistance des déficits élevés entretiendrait
242
un climat d’incertitude .
Édouard Balladur, qui a également fait preuve de moralité dans son
gouvernement en écartant tout ministre poursuivi par la justice, jouit
d’une excellente image dans l’opinion avec un taux de popularité qui
243
ne se situe jamais en dessous de 54 % (août et décembre 1994 )
avec des pointes à 70 % durant l’été 1993 et 65 % en janvier 1995,
notamment après sa bonne gestion de la prise d’otages de l’Airbus
d’Air France à Marseille.
Arrivé à Matignon pour préparer la candidature de Jacques Chirac à
l’élection présidentielle de 1995, Édouard Balladur, devant les succès
de sa politique, souhaite lui aussi entrer dans la course à l’Élysée. Celui
qui, en privé, affirmait à Jacques Chirac qu’il ne serait jamais son
Premier ministre, bénéficie du soutien de plusieurs ministres et de
l’UDF. Simone Veil et François Léotard, ministre de la Défense, sont
les premiers à officialiser leur soutien au Premier ministre.
Lorsqu’est venue l’heure du choix d’un candidat en vue des
élections présidentielles, j’ai opté sans hésitation pour Édouard
244
Balladur , confie Simone Veil, qui officialise son choix dès le
19 décembre 1993 sur le plateau de l’émission 7 sur 7.
Édouard Balladur et Simone Veil ne se connaissaient pas, mais
quelques mois suffisent à la ministre pour se convaincre que le
Premier ministre possède les qualités d’un homme d’État.
De son côté, Édouard Balladur ne tarit pas d’éloges sur sa ministre
d’État : Au fil des mois, nous avons appris à nous connaître ; de ma
part et, je l’espère, de la sienne, la confiance est allée croissant.
Simone Veil est une femme courageuse, on peut compter sur elle. Sa
franchise n’est jamais prise en défaut, elle n’est rien moins que
245
complaisante .
Nicolas Bazire, directeur de cabinet d’Édouard Balladur, confie que
le Premier ministre avait beaucoup de respect pour la personne, il y
avait une sincère admiration. Leurs rapports étaient empreints de
confiance. Toujours.
Ce ralliement provoque en tout cas de vives critiques au sein du
RPR et de l’UDF. Giscard d’Estaing ironise : On n’est jamais déçu par
l’UDF ! Le plus étonnant, ce sont les gens qui ne trahissent pas. Mais
246
ils ne rendent pas service à Balladur : ils l’ont trop embrassé …
Jacques Chirac lui-même s’étonne d’une démarche aussi précipitée,
247
qui ne peut que semer le trouble au sein de la majorité . En privé,
cette annonce entraîne une première confrontation entre Jacques
248
Chirac et Édouard Balladur. Cela fit quelque bruit , se contenta de
dire le Premier ministre, mais Chirac ne reprocha jamais à titre
personnel le soutien de son « amie » Simone Veil à Édouard Balladur.
Cette prise de position très tôt avait été le fait d’une femme
politique pas comme les autres, qui ne fait pas de calculs, qui dit ce
qu’elle pense au contraire d’autres, résume Nicolas Bazire, directeur
de cabinet d’Édouard Balladur et bientôt directeur de campagne du
Premier ministre.
Édouard Balladur avait émis la consigne de ne pas soutenir tel ou tel
candidat avant le début de l’année 1995. Jacques Chirac, quant à lui, a
pris naturellement les devants en annonçant sans surprise sa
candidature dès le 4 novembre 1994. Seuls les fidèles (Jean-Louis
Debré, Alain Juppé) le soutiennent encore.
Charles Pasqua a lui aussi fait le choix d’Édouard Balladur tout
comme de nombreux ministres (José Rossi, Bernard Debré) qui, dès
janvier 1995, officialisent leur soutien. Il y avait une règle. Cette règle,
c’était qu’on ne parle pas de la présidentielle avant le mois de janvier.
À mon avis, on est en janvier. On va en parler, déclare Nicolas
Sarkozy, ministre du Budget et porte-parole du gouvernement qui a
fait part de son choix à Jacques Chirac dès août 1993 avant de réitérer
sa conviction qu’Édouard Balladur était toujours celui qui, dans la
majorité, était le plus susceptible de rassembler le plus grand nombre
249 250
de nos compatriotes . D’autant que le premier sondage de
l’année 1995 conforte Édouard Balladur puisqu’il le place en tête au
premier tour avec 29 % des voix devant le candidat socialiste, Lionel
Jospin, qui n’est désigné que le 5 février 1995 avec 24 % et Jacques
Chirac à 16 %.
Édouard Balladur déclare sa candidature assez tardivement, le
18 janvier 1995. Dès lors s’engage une campagne où entre les frères
ennemis de la droite tous les coups sont permis.
Simone Veil participe à la campagne d’Édouard Balladur. Ne faisant
pas partie du comité politique qui réunit François Léotard, François
Bayrou, Nicolas Bazire (le directeur de cabinet du Premier ministre),
Nicolas Sarkozy et Charles Pasqua, elle intègre, tout comme André
Rossinot, Philippe Douste-Blazy, Dominique Perben et Michel
Barnier, le comité élargi qui se réunit une fois par semaine.
Simone Veil voit une fois de plus l’animal politique qu’est Jacques
Chirac se transformer en une bête de campagne.
Comme en 1979 lors des élections européennes, où la liste du RPR
menée par Jacques Chirac avait tout mis en œuvre – allant jusqu’à
qualifier la liste Veil et de l’UDF du « parti de l’étranger » – pour
abattre l’adversaire politique, l’ancien Premier ministre de Valéry
Giscard d’Estaing et de François Mitterrand passe à l’action.
Entre le 9 janvier 1995 où, sur un plateau de télévision, Arlette
Chabot demande à Jacques Chirac s’il ira jusqu’au bout de sa
campagne, et le premier tour de l’élection présidentielle le 23 avril
1995, le président du RPR effectue une remontée spectaculaire.
Édouard Balladur et son équipe subissent les foudres de son rival et
connaissent de nombreuses déconvenues, notamment avec l’affaire
Schuller-Maréchal, une histoire de trafic d’influence et d’extorsion de
fonds qui rejaillit sur le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua et le
Premier ministre Édouard Balladur. Peut-être trop certaine de sa
victoire, l’équipe de campagne d’Édouard Balladur a sous-estimé
Jacques Chirac qui, au soir du 23 avril 1995, arrive en seconde position
avec 20,84 % des voix derrière Lionel Jospin (23,3 %). Édouard
Balladur, avec un score honorable de 18,58 % des voix, est éliminé.
Deux semaines plus tard, Jacques Chirac est élu président de la
République avec 52,64 % des voix. Chirac ne pardonne pas à ceux qui
ont soutenu Édouard Balladur (Nicolas Sarkozy, François Léotard ou
Charles Pasqua) et le gouvernement du nouveau Premier ministre,
Alain Juppé, est constitué de fidèles, même si de nombreux UDF
(François Bayrou, Alain Madelin) subsistent en raison de l’importance
du groupe parlementaire centriste.
Aucun balladurien ne trouve grâce, aucun de ceux qui ont soutenu
le brave Édouard n’obtient la clémence du grand chef. Ils doivent tous
251
disparaître politiquement , écrit alors le journaliste Philippe
Madelin, biographe de Jacques Chirac.
Pour Simone Veil, la campagne présidentielle de 1995 signe la fin de
sa carrière politique. On peut se demander quel aurait été son avenir
en cas de victoire d’Édouard Balladur.
L’aurait-il nommée Premier ministre, couronnant ainsi une
destinée déjà exceptionnelle, en préférant une femme indépendante,
populaire et expérimentée ? Certainement non. Certes, j’étais ministre
d’État mais c’était plus honorifique et d’autres l’étaient comme
François Léotard, reconnaît-elle. Premier ministrable oui elle l’était
clairement. Premier ministre, personne ne peut le savoir, rappelle
pour sa part Nicolas Bazire, directeur de campagne d’Édouard
Balladur.
Car ce dernier n’était pas un chef de parti et, pour s’appuyer sur
l’écrasante majorité parlementaire à l’Assemblée nationale, il devait
disposer d’un homme d’appareil, bien installé et tenant les troupes, un
Pierre Méhaignerie, un François Léotard, voire un Nicolas Sarkozy ou
même un Alain Juppé.
Le défaut ou la qualité de Simone Veil a toujours été son
indépendance d’esprit, sa force de conviction et sa rétivité à s’engager
clairement dans un parti, à faire de la politique partisane, voire
politicienne. Si Valéry Giscard d’Estaing pensa brièvement à elle pour
remplacer Raymond Barre en janvier 1980, la nomination de Simone
Veil à Matignon ne fut jamais envisagée sérieusement, ni en 1986 au
moment de la première cohabitation, ni en 1988 lorsque François
Mitterrand gouverna au centre gauche, ni en 1995.
Je n’ai jamais pensé sérieusement à Matignon. Je n’ai jamais eu
envie, car les Français n’étaient pas prêts, parce que c’est une
fonction très lourde et que je n’avais pas un parti derrière moi. Enfin,
je ne voulais pas me laisser enfermer dans une logique politicienne
qui aurait nui à mon indépendance, déclare-t-elle.
Il n’en demeure pas moins que la carrière politique de Simone Veil,
assez courte néanmoins (21 ans) pour une carrière politique française,
fut suffisamment intense pour marquer à jamais les esprits et l’histoire
politique de notre pays et du continent européen.
Cependant, Simone Veil, en ce mois de mai 1995, n’a pas encore
décidé de quitter la sphère publique et compte exercer ailleurs son
incroyable influence, car, comme le rappelait l’ancien Premier
ministre britannique Benjamin Disraeli (1874-1880) : La vie est trop
courte pour être petite.
De tous les combats
Ainsi s’écoule la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles ; et si on les a
surmontés, le repos devient insupportable.
Blaise Pascal, Discours sur les passions de l’amour, 1653
Poursuivre la lutte contre toutes les discriminations
Retirée de la vie politique française, Simone Veil n’en reste pas
moins une femme de combats, de causes qu’elle continue à défendre
sur la scène nationale ou internationale. Autorité reconnue sur de
nombreux sujets, elle est courtisée, demandée, et s’engage volontiers
après 1995 pour différentes causes qu’elle a toujours soutenues, aussi
bien durant ses années de magistrate qu’à partir de son entrée au
gouvernement en 1974.
Dès 1996, Simone Veil reprend son bâton de pèlerine en faveur des
femmes, de leurs droits et de leur reconnaissance dans tous les
champs de la société. Pour elle, il ne suffit pas de croire que la
252
féminisation des mots est un accélérateur de parité .
Si elle se revendique de plus en plus féministe avec le temps,
Simone Veil est cependant une féministe bien différente de celles des
années 1960-1970. Elle détestait le MLF, ses excès, ses hordes de filles
253
mal fagotées , rappelle Gisèle Halimi.
Vous êtes féministe, vous défendez la cause des femmes avec une
fermeté implacable, mais vous n’adhérez pas aux thèses de celles qui,
à l’image de Simone de Beauvoir, nient les différences entre les sexes.
Vous êtes du côté des plus faibles, mais vous refusez toute
254
victimisation , dira pour sa part Jean d’Ormesson.
Elle suit toujours de près les évolutions de « sa » loi, l’IVG, et,
voyant la fermeture d’une dizaine de centres IVG ces dernières années,
elle constate que les femmes éprouvent toujours des difficultés à
255
avorter ou s’y prennent tardivement, car cela reste un tabou .
En juin 1996, elle cosigne dans L’Express le manifeste des dix pour
la parité en politique avec l’ancien Premier ministre Édith Cresson, les
anciennes ministres Michèle Barzach, Véronique Neiertz, Yvette
Roudy, Frédérique Bredin, Catherine Tasca, Catherine Lalumière,
Monique Pelletier et Hélène Gisserot.
La parité est à cette époque loin d’être respectée par les différents
partis politiques qui préfèrent investir des hommes ou bien envoyer
des femmes dans des circonscriptions jugées perdues d’avance.
En 1993, seulement 35 femmes siégeaient sur les bancs de
l’Assemblée nationale, soit 6,1 % de l’effectif total.
La France était donc bien loin des pays scandinaves qui affichaient
fièrement un chiffre de près de 50 % de femmes dans leur Parlement.
Des états généraux des femmes et de la politique en France s’étaient
tenus en 1994 et avaient obtenu le soutien du président de la
République François Mitterrand, mais rien n’avait changé. C’est
pourquoi Simone Veil ainsi que neuf autres personnalités de droite et
de gauche s’étaient réunies pendant près d’un an pour réfléchir à cette
question et avaient rédigé ce manifeste, car une pratique renouvelée
du pouvoir et de la démocratie ne sera possible que soutenue par une
volonté et une pression politique sans faille.
Ce manifeste en sept points demande notamment l’introduction
d’une dose de proportionnelle aux législatives, la limitation du cumul
des mandats, la prise en compte de la parité dans le financement des
partis politiques, des nominations étatiques fondées sur le principe de
la parité, l’instauration d’une législation visant à réprimer le sexisme,
et une discrimination positive inscrite dans la Constitution qui
pourrait être ratifiée par référendum.
Cette démarche dut attendre le gouvernement de Lionel Jospin le
26 janvier 2000 pour que soit adopté le projet de loi gouvernemental
sur la parité, visant à accorder un égal accès des hommes et des
femmes aux fonctions politiques, défendu à l’Assemblée nationale par
l’une de ces signataires du manifeste des dix, Yvette Roudy, ancienne
ministre de François Mitterrand (1981-1986).
Sur les listes électorales aux municipales et aux régionales, les
femmes et les hommes devront s’alterner, et tout non-respect de ces
règles entraînera des pénalités financières pour les partis.
Même si cette loi a changé quelque peu les choses, la plupart des
partis politiques préfèrent payer des pénalités financières plutôt que
d’investir des femmes, ce qui fait dire à Simone Veil que malgré la
parité, il y a trop peu de femmes au Parlement – et aucune vice-
présidente, aucune à la tête d’une commission ; ce qui revient à dire
256
que les lois continuent d’être faites par les hommes ! En 2007, les
députés femmes n’atteignent que 18,5 % de l’ensemble de la
représentation nationale.
Ce combat est loin d’être terminé même si en juillet 2008, à
l’occasion de la révision de la Constitution, Simone Veil est à l’origine
de cette phrase de l’introduction dans l’article 1er : La loi favorise
l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et
fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et
sociales.
Cependant, Simone Veil a toujours souhaité que cette parité soit
appliquée de la manière la plus efficace tout en estimant que, sans la
mobilisation des femmes, elles ne peuvent espérer faire progresser
leurs droits. En revanche, solidaires entre elles, prêtes à mener les
mêmes combats, même si sur bien des questions leurs opinions
politiques divergent, leur engagement, leur ténacité pendant des
257
années, voire des décennies, finissent par aboutir . Les femmes
doivent conquérir leurs droits, leurs places, en s’organisant en lobbies
pour s’imposer aux hommes. Simone Veil a été un exemple
remarquable d’une femme qui a réussi dans le monde politique
dominé par les hommes. Elle était à l’époque une exception qui s’est
battue et a ouvert le chemin à de nombreuses femmes politiques
même si la situation reste encore aujourd’hui insatisfaisante, souligne
le député portugais José Mendes Bota, président de la Commission
pour l’égalité des chances de l’Assemblée parlementaire du Conseil de
l’Europe.
Alors qu’on aurait pu croire qu’elle apporterait son soutien à
Ségolène Royal, première femme investie par un grand parti et en
mesure de gagner l’élection présidentielle, c’est vers Nicolas Sarkozy
qu’elle se tourne. C’est au fait d’être femme que je dois ma carrière
politique. Et je ne vais pas m’en plaindre. Mais je trouve que pour
celles qui ont suivi, c’est dur. Les attaques sont violentes. Souvent
injustes. Et dans ma bouche, cela vaut aussi bien pour Rachida Dati
258
que pour Ségolène Royal , dit-elle en ménageant tout de même
l’ancienne candidate socialiste.
Simone Veil entretient une amitié avec Rachida Dati, ovni politique
apparu pendant la campagne présidentielle de 2007 auprès de Nicolas
Sarkozy. L’ancienne ministre de la Justice connut Simone Veil
lorsqu’elle était auditrice interne à la Banque européenne de
reconstruction et de développement (BERD) par l’intermédiaire de
Marceau Long, ancien vice-président du Conseil d’État.
Alors en charge de la politique de la ville en tant que ministre des
Affaires sociales, Simone Veil commande un rapport sur cette question
à Rachida Dati.
C’est une femme qui a beaucoup compté dans ma vie
259
professionnelle mais aussi personnelle , se souvient Rachida Dati
qui n’oublie pas que Simone Veil a guidé ses premiers pas de
magistrate.
En effet, c’est Simone Veil qui lui conseilla d’entrer sur titres à
l’École nationale de la magistrature (ENM) en 1997. Lors de sa
prestation de serment en 1999, Rachida Dati portait la robe de
magistrate de Simone Veil. Cette amitié dure toujours, Simone Veil
soulignant dans ses mémoires la lucidité et le courage [qui] font [son]
260
admiration pour Rachida Dati et venant en janvier 2009 à la
clinique de la Muette à Paris féliciter la toute nouvelle maman de la
petite Zohra.
Les deux femmes ne se quittent plus puisqu’au musée Grévin, elles
se tiennent côte à côte depuis octobre 2009.
Et une femme à l’Élysée ? Lorsqu’on lui demande qui pourrait
devenir présidente de la République, elle murmure deux noms,
Michèle Alliot-Marie : Très bon ministre. Femme d’État, je ne sais
pas ; ou Martine Aubry : Je l’aime beaucoup. Femme d’État, peut-
261
être . Il est vrai que Simone Veil entretient également de très bons
rapports avec l’actuelle première secrétaire du Parti socialiste.
Reprenant sa liberté de parole, elle critique le gouvernement d’Alain
Juppé dès sa formation en mai 1995 en stigmatisant l’éparpillement de
la Sécurité sociale entre quatre ministères, puis les modalités de mise
en œuvre du plan Juppé, vaste projet de réformes de la Sécurité sociale
dont elle a eu la charge à deux reprises, en 1978 et en 1993, et des
retraites.
Sur le volet des retraites, il propose de prolonger la réforme
Balladur qui a fait passer la durée de cotisation de 37,5 à 40 annuités
en l’étendant à la fonction publique. À propos de la sécurité, le plan
Juppé propose que les allocations familiales versées aux familles avec
enfants les plus démunies soient bloquées et imposées et que les
cotisations maladies des retraités et des chômeurs soient augmentées.
Ces mesures entraînent en novembre et décembre 1995 des grèves
qui mobilisent près de deux millions de personnes le 12 décembre
1995.
Le Premier ministre cède alors sur la réforme des retraites, mais
tient bon sur la Sécurité sociale dont le budget est dorénavant adopté
par le Parlement. Le 30 décembre, ce dernier autorise le
gouvernement à réformer par ordonnances la Sécurité sociale.
En janvier 1996, Simone Veil est reçue à Matignon par le Premier
ministre, ce qui démontre l’autorité qu’elle possède encore sur ce sujet.
J’ai toujours approuvé le plan d’ensemble, et nous avons parlé des
262
difficultés qui peuvent surgir pour sa mise en œuvre , affirme-t-
elle en sortant du bureau du Premier ministre.
Ayant applaudi à la nomination de 12 femmes lors de la formation
du gouvernement Juppé en mai 1995, elle critique le renvoi de 8
d’entre elles, les fameuses « juppettes » en novembre 1995, estimant
que les nominations apparaissent un peu comme le fait du prince qui,
comme dans le cas des « juppettes », peut les renvoyer en bloc, sans
263
explication, du jour au lendemain et participe alors à la formation
d’un groupe se composant de femmes politiques venues de droite, de
gauche et du centre. Enfin, il est à noter que le gouvernement Juppé
poursuit sur les questions de drogue et de lutte contre le sida le travail
engagé par Simone Veil.
Jacques Chirac ayant décidé de dissoudre l’Assemblée nationale afin
d’impulser un nouvel élan et de relancer son Premier ministre Alain
Juppé, des élections législatives doivent se tenir les 25 mai et 1er juin
1997. Simone Veil participe au nom de son parti, l’UDF, au comité
politique de la majorité RPR-UDF qui comprend 29 membres (15 RPR
et 14 UDF).
Au soir du premier tour, l’ambiance est morose au quartier général
de la majorité. Le PS devance largement avec ses 23,53 %, un RPR
(15,7 %) et un UDF (14,21 %) désavoués. Simone Veil, après une
réunion avec Alain Juppé, François Léotard, François Bayrou, part sur
les plateaux de télévision pour mobiliser les troupes.
Mais le miracle n’a pas lieu. Au soir du second tour, le 1er juin 1997,
la France s’apprête à vivre une troisième cohabitation. Jacques Chirac
appelle alors Lionel Jospin à Matignon, et la droite rejoint
l’opposition.
Peu avant cette débâcle, en avril 1997, Simone Veil a pris la
présidence du Haut Conseil à l’intégration, instance de réflexions et de
propositions instituée en 1989 par Michel Rocard. Sa mission est de
conseiller le gouvernement sur toute question relevant de l’intégration
des résidents étrangers ou d’origine étrangère et élabore chaque année
un rapport qui est ensuite remis au Premier ministre, auquel il est
rattaché.
Ce Haut Conseil à l’intégration est composé au maximum de 20
membres choisis par le président de la République dans différents
milieux (politique, économique, culturel, sportif, etc.) et représentatifs
de la diversité française ou ayant exercé une ou plusieurs actions dans
le domaine de l’intégration. C’est ainsi, par exemple, que l’écrivain
François Cheng, le footballeur Lilian Thuram, l’islamologue Gilles
Kepel, le secrétaire d’État Jean-Marie Bockel ou l’actuelle présidente
de la Halde, Jeannette Bougrab, en firent partie.
Le choix de Simone Veil à la présidence du Haut Conseil à
l’intégration par Jacques Chirac via Alain Juppé le 16 avril 1997 en
remplacement du vice-président du Conseil d’État, Marceau Long, est
évidemment symbolique.
Une fois de plus, c’était l’ancienne déportée revenue à la vie et
l’ancienne ministre de la Santé, puis ministre de la Ville sous Édouard
Balladur qui retrouve, grâce à ce poste, une autorité républicaine en
plus d’être une autorité morale de notre société.
C’est aussi une manière pour le nouveau président de la République
de confier le sujet si sensible que les gouvernements se passent comme
une patate chaude à une femme qui a mené des combats impossibles,
même si cette instance est purement consultative. Enfin, c’est un peu
un poste de fin de carrière pour celle qui a soutenu Édouard Balladur
contre Jacques Chirac.
Mais Simone Veil n’aurait pas accepté un poste si elle avait eu le
sentiment qu’elle ne pourrait rien y faire. Plus qu’une cage dorée, elle
préféra y voir une tribune en acier trempé d’où elle alarmerait
l’opinion publique. Durant les 10 mois qu’elle passe à la présidence du
Haut Conseil à l’intégration (1997-1998) en compagnie de Jean-Marie
Bockel, du rugbyman Abdelatif Benazzi et de Patrick Weil, spécialiste
de l’histoire de l’immigration pour ne citer qu’eux, Simone Veil,
présidant entre avril 1997 et juillet 1998 de nombreuses auditions,
inscrit son mandat autour du principe d’égalité et des dangers du
développement des discriminations pour la réussite de la politique
d’intégration.
Dans le rapport remis au président de la République en avril 1998,
la présidente du HCI constate qu’en termes de protection sociale,
l’égalité est assurée, mais elle pointe du doigt le modèle républicain de
l’école qui semble menacé par certains phénomènes de ségrégations
scolaires.
Elle appelle également les médias à ne pas véhiculer de stéréotypes
et au renforcement de la lutte contre les discriminations dans le
logement et l’emploi. Dans son avant-propos, le rapport rappelle ainsi
que la montée des discriminations à l’égard des Français d’origine
étrangère pose donc un problème majeur au regard de notre objectif
d’intégration. Au-delà, c’est le principe républicain de l’égalité entre
264
les citoyens qui est aussi gravement mis en cause . Des mots qui
résonnent aujourd’hui avec encore plus de clarté. À l’époque, le Haut
Conseil à l’intégration suggérait de mettre en avant à la télévision plus
de journalistes, de présentateurs issus de la diversité.
Simone Veil quitte le Haut Conseil à l’intégration aussi bien en
raison de l’arrivée de Lionel Jospin à Matignon que de sa nomination
par le président du Sénat, René Monory, qu’elle a connu au sein du
gouvernement Barre entre 1977 et 1979, au Conseil constitutionnel et
est remplacée par Roger Fauroux, ancien ministre du Commerce
extérieur et de l’Aménagement du territoire du gouvernement Rocard
(1988-1991).
Elle n’en demeure pas moins toujours une ardente combattante de
la lutte contre toutes les formes de discrimination, combat qu’elle
mena ensuite au Conseil constitutionnel.
De plus, Simone Veil n’hésite pas à aller à contrecourant – une fois
de plus ! – pour se déclarer favorable à une certaine forme de
discrimination positive à l’égard des femmes, mais pas seulement.
Disons-le clairement. Je suis favorable à toutes les mesures de
discrimination positive susceptibles de réduire les inégalités de
chances, les inégalités sociales, les inégalités de rémunération, les
inégalités de promotion dont souffrent encore les femmes, dit-elle
avant d’ajouter que la problématique de l’inégalité des chances et des
mesures correctives qu’elle appelle, chacun sait bien qu’elle va très
au-delà de la question de la parité entre les hommes et les femmes.
Elle est évidemment au cœur des questions d’intégration et de
265
cohésion sociale. Là aussi, la discrimination s’impose .
Ainsi, Simone Veil met les politiques devant leurs responsabilités.
Je suis d’accord avec elle, il faut des quotas pour briser le plafond de
verre qui demeure encore dans la discrimination à l’égard des
femmes, complète ainsi José Mendes Bota, président portugais de la
Commission pour l’égalité des chances de l’Assemblée parlementaire
du Conseil de l’Europe.
L’Europe et le monde ne sont jamais bien loin
L’ancienne présidente du Parlement européen continue à délivrer
son expertise sur des questions qu’elle connaît particulièrement bien.
En juin 1998, à la demande du secrétaire général des Nations unies,
Kofi Annan, une délégation présidée par l’ancien président du
Portugal, Mario Soares, regroupe Simone Veil, les anciens Premiers
ministres indien et jordanien Inder Kumar Gujral et Abdel Karim
Kabariti, l’ancien Représentant permanent des États-Unis d’Amérique
auprès de l’ONU, Donald McHenry, et Amos Wako, ministre de la
Justice du Kenya.
Entre le 22 juillet et le 4 août 1998, la visite en Algérie de cette
délégation s’inscrit dans le cadre d’une mission d’information d’une
quinzaine de jours. Y sont scrutées les violations des droits de
l’homme commis dans un pays plongé dans une instabilité politique
depuis 1992 et l’interruption du processus législatif par l’armée.
Le pays vit sous le règne de la terreur en raison des exécutions et
des massacres de civils innocents, de militaires par des groupes
terroristes tels que le GIA (Groupe islamiste armé) qui a également
frappé le territoire français. Mais des zones d’ombre persistent sur la
responsabilité des massacres.
L’année précédente, en 1997, des centaines de personnes ont été
assassinées à Blida, à Sidi-Youcef ou à Bentalha. Les pressions
internationales s’accentuent sur les responsables algériens pour
qu’une mission puisse rendre compte de la situation sur place.
Cette mission d’information voulue par le pouvoir algérien qui lui
assure l’accès à tous les sites arrive donc en juillet 1998.
L’entente entre les membres est de courte durée et, lors de la
rédaction du rapport final, Simone Veil pointe du doigt la
méconnaissance du pays par Mario Soares. Même si le rapport
blanchit les autorités algériennes, Simone Veil estime qu’il n’allait pas
assez loin dans la condamnation des islamistes, parlant même
d’« indulgence » à leur égard.
Sur cette question, considérant que la responsabilité première est
celle des islamistes avant tout, elle reste fidèle à la position de
nombreux hommes politiques français comme Claude Cheysson ou
Jack Lang. Il faut aider les Algériens contre le terrorisme, contre les
fanatiques, contre cet islamisme de haine qui veut imposer
266
absolument sa loi .
Cette dénonciation des massacres des islamistes en Algérie l’amène
également à soutenir en 1995 Khalida Messaoudi, vice-présidente du
Mouvement algérien pour la République, condamnée à mort par les
islamistes et vivant dans la clandestinité.
L’Europe n’est jamais bien loin des préoccupations de Simone Veil,
d’autant que les choses bougent de ce côté-là. Elle préside en 1996-
1997 un groupe de haut niveau sur la libre circulation des personnes
qui donne lieu à un rapport présenté le 18 mars 1997 à la Commission
européenne.
Son combat le plus intense reste néanmoins celui de la défense du
traité instituant une Constitution pour l’Europe. Après plusieurs
sollicitations et une discussion familiale, Simone Veil sort de la réserve
habituelle dans laquelle sont normalement tenus les membres du
Conseil constitutionnel pour soutenir le oui au référendum en se
mettant en congé du Conseil constitutionnel à partir du 1er mai 2005.
Elle n’est d’ailleurs pas la seule puisque l’ancien président de la
République française et ancien président de la Convention sur l’avenir
de l’Europe, membre de droit du Conseil constitutionnel, Valéry
Giscard d’Estaing, s’engage lui aussi dans la campagne référendaire.
Les partisans du non critiquèrent son implication. Soit Mme Veil
démissionne, soit elle rentre dans le rang. Le Conseil constitutionnel
est en tout cas une institution totalement décrédibilisée ! lance le
député socialiste Arnaud Montebourg.
Les partisans du oui, au contraire, saluèrent l’engagement de
l’Européenne de conviction, l’ancien ministre des Affaires
européennes, Pierre Moscovici soulignant le courage de cette grande
Européenne [et] que cela aurait été compris comme une hypocrisie
qu’elle ne soit pas là.
Simone Veil y défend – plus favorables à la France que le traité de
Nice – les différentes avancées institutionnelles (le renforcement des
pouvoirs du Parlement européen, la saisine de la Commission
européenne ou l’intégration de la charte des droits fondamentaux) et
sociales (la protection des travailleurs).
Elle n’hésite pas à critiquer les tenants du non et notamment
Laurent Fabius, qui s’autocritique, en somme, en reniant ce qu’il a lui-
267
même signé et ce pour quoi il s’était beaucoup engagé et avec qui
elle avait fait meeting commun en 1992 pour défendre le traité de
Maastricht et élaborer un éventuel plan B. Il ne faut pas s’imaginer
qu’on pourra renégocier immédiatement, quand il a été si difficile de
268
se mettre d’accord , lance-telle le 16 mai 2005 lors d’un pique-
nique européen dans les Vosges.
Durant cette campagne, elle rappelle l’importance de la
construction européenne, car ce qui a été réalisé est tellement acquis,
tellement évident pour la démocratie et la paix que nous n’en avons
269
plus conscience , dénonce le règne de la démagogie et fustige
l’attitude de certains responsables politiques de l’Europe : Cet
argument sur la remise en cause de l’avortement m’a choquée. Il est
270
volontairement mensonger . Ce coup de colère de l’ancienne
présidente du Parlement européen ravive alors l’ardeur des partisans
du oui. J’aime la colère de Simone Veil. On sent chez cette femme
d’exception, dont la barbarie du XXe siècle a marqué la chair et
l’esprit, une incompréhension poignante, une révolte sourde devant
271
l’erreur historique qui se prépare , écrivit ainsi Alain Juppé le
27 mai 2005.
La victoire du non au référendum français établissant une
Constitution pour l’Europe le 29 mai 2005 avec 54,65 % la désole
d’autant plus que les Néerlandais refusent eux aussi le 1er juin le projet
de traité.
Quelques jours avant le vote, devant les sondages qui annonçaient
la victoire du non, elle avait évoqué l’hypothèse d’un nouveau vote
comme au Danemark en 1992 ou en Irlande en 2001 : C’est possible si
jamais le « non » gagne, et c’est même prévu dans les textes que l’on
272
puisse organiser un nouveau référendum .
Le président de la République française, Nicolas Sarkozy, choisit
finalement la voie parlementaire en réunissant le Parlement à
Versailles qui entérina un nouveau projet de traité constitutionnel
baptisé traité de Lisbonne le 8 février 2008.
Simone Veil salua d’ailleurs ce choix, critiquant l’utilisation du
référendum pour trancher cette question, car le vote, sans rapport avec
l’enjeu même, devient bien souvent une arme de sanction de la
politique menée par le gouvernement.
Le traité de Lisbonne, nouvelle version amendée du traité
établissant une Constitution pour l’Europe, étant signé le 13 décembre
2007 se pose la question des différentes personnalités amenées à
occuper, à partir de décembre 2009, les postes de haut représentant
pour la politique étrangère et de président du Conseil européen, celui
ou celle qui, comme en 1979, lorsqu’elle devint présidente du
Parlement européen, serait la voix et le visage de l’Europe, celui ou
celle qui disposerait enfin d’un numéro de téléphone unique que le
président des États-Unis pourrait composer, pour reprendre les mots
cyniques de l’ancien secrétaire d’État Henry Kissinger. Fidèle à ses
convictions, Simone Veil apporte son soutien à une femme, l’ancienne
présidente de Lettonie (1999-2007), Vaira Vike-Freiberga.
Dans une tribune publiée dans Le Figaro et intitulée « Conseil
273
européen : pourquoi je soutiens Vaira VikeFreiberga » Simone Veil
estime que le futur président du Conseil européen devra faire preuve
d’un grand savoir-faire, préparer les travaux des chefs d’État, les
animer et les conduire en veillant à ce que chacun puisse être entendu
mais que tous puissent décider vite et bien. Mais il devra aussi être
proche des citoyens, notamment les plus jeunes, et présenter une
image attrayante, sympathique et respectable. Puis, de vanter les
mérites d’une femme dont la hauteur de vues et les qualités morales et
intellectuelles sont exceptionnelles.
Ce soutien n’est pas une surprise, car, outre le fait que Vaira Vike-
Freiberga est une femme, sa vie – fuyant son pays pendant la Seconde
Guerre mondiale, vivant en exil, puis revenant après la chute du
communisme – a été marquée comme celle de Simone Veil du sceau
d’un destin parfois tragique.
De plus, ayant elle-même fait l’expérience d’une nomination
européenne qui a changé le cours de l’histoire européenne, Simone
Veil sait qu’une femme présidente du Conseil européen serait
révolutionnaire et qu’elle manierait l’art du compromis comme
personne : Je connais aussi le poids des symboles, écrit-elle. Malgré
une campagne qui bénéficie de nombreux soutiens, les chefs d’État et
de gouvernement choisissent finalement, en novembre 2009, le
Premier ministre belge, Herman Van Rompuy, premier président
permanent du Conseil européen.
Entre ses prises de position, Simone Veil sillonne la France et la
planète pour inaugurer un hôpital à son nom à Eaubonne-
Montmorency dans le Val-d’Oise, recevoir des diplômes honoris causa
des universités de Glasgow (Grande-Bretagne, 1995), de Pennsylvanie
(États-Unis, 1997), de Cassino (Italie) en plus de celles de Princetown
(1975), de l’Institut Weizmann (1976), de l’Université hébraïque de
Jérusalem (1980), de l’Université de Bar Ilan (1980), de l’Université de
Cambridge (1980), de l’Université de Georgetown (1981), de Yeshiva
University de New York (1982), de l’Université libre de Bruxelles
(1984), de l’Université de Yale (États-Unis, 1980), d’Édimbourg
(Grande-Bretagne, 1980), d’Urbino (Italie, 1981), de Sussex (Grande-
Bretagne, 1982), de Brandeis (États-Unis, 1989).
Outre le fameux prix Charlemagne récompensant toute personne
ayant œuvré pour l’unification européenne qui lui fut décerné en 1981,
Simone collectionne les prix : prix Athènes de la fondation Onassis
(1980), prix Monismanie (Suède, 1978), prix de la fondation Louise
Weiss (1981), prix Louise Michel (1983), prix Jabotinsky (1983), prix
du courage quotidien (1984), prix de la fondation Éléonore et Franklin
Roosevelt (1984), Living Legacy Award (San Diego, 1987), prix
Johanna Lowenherz (1987), prix Thomas Dehler (Munich, 1988), prix
de la fondation Klein (Philadelphie, 1991), prix Truman pour la paix
(Jérusalem, 1991), prix Giulietta (Vérone, 1991), prix Atlantide
(Barcelone, 1991), médaille d’or du B’Nai Brith (Washington, 1993),
médaille d’or de l’association Stresemann (Mayence, 1993), prix
Obiettivo Europe (Milan, 1993), prix Henriette Szold (Miami, 1996),
médaille d’or de la santé pour tous de l’Organisation mondiale de la
santé (1997), prix du Prince des Asturies, prix Grand Siècle Laurent
Perrier (2005).
En 2008, elle reçoit dans le monastère royal de Yuste où se retira
l’empereur Charles Quint le prix européen Charles V récompensant
une personnalité ayant promu des « valeurs scientifiques, historiques
et culturelles » en Europe et son « processus d’unification ».
Celui-ci, remis par le roi d’Espagne Juan Carlos en personne, qui
récompensa entre autres Jacques Delors ou Mikhaïl Gorbatchev,
voulait distinguer un exemple de la défense des questions sociales, de
la bataille et de la créativité de ses décisions et de ses convictions
politiques. Elle est une femme dont l’identité a toujours été marquée
par une idée claire du monde des idées, selon les mots de la ministre
de la Culture de la région d’Estrémadure. Enfin, le prix Heinrich-
Heine décerné en décembre 2010 par la ville de Düsseldorf couronne
son œuvre politique et culturelle.
Soutien de Nicolas Sarkozy
Les élections présidentielles sont autant d’occasions pour Simone
Veil, appelée par les différents candidats à venir soutenir leur
campagne, de revenir sur le devant de la scène.
Ainsi, malgré son retrait de toute vie politique, Simone Veil, en
raison de la figure morale qu’elle représente, continue d’être consultée
et courtisée. L’ancienne ministre de la Santé avait soutenu Édouard
Balladur en 1993 contre Jacques Chirac.
Mais en 2002, elle faisait partie du Conseil constitutionnel et était
astreinte à un devoir de réserve qui ne lui permettait pas de soutenir
un candidat en particulier malgré le tremblement de terre du premier
tour du 21 avril 2002, qui vit Jacques Chirac arriver en tête avec
19,88 %, suivi de Jean-Marie Le Pen (16,86 %), éliminant du même
coup le candidat socialiste, le Premier ministre Lionel Jospin
(16,18 %).
Cinq ans plus tard, lors de l’élection présidentielle de mai 2007 et
libérée depuis mars 2007 de son devoir de réserve au sein du Conseil
constitutionnel, elle soutient Nicolas Sarkozy comme de nombreuses
anciennes figures du centrisme telles qu’André Santini ou Valéry
Giscard d’Estaing, au grand dam du candidat centriste François
Bayrou, ministre UDF dans la même majorité qu’elle en 1993, qui ne
manque pas de critiquer ce ralliement : Tout le monde sait depuis
longtemps que ce groupe balladurien des années 1990 est en effet
engagé dans cette campagne. Il estime que c’est un peu attristant
274
étant donné la personnalité de Simone Veil .
Un an plus tard, en rédigeant son brûlot anti-sarkozyste, Abus de
pouvoir, François Bayrou promet de livrer ses sentiments sur
l’ancienne ministre de Valéry Giscard d’Estaing avant d’y renoncer. Un
jour, je dirai à Simone Veil : « Vous avez mis votre crédibilité, votre
combat pour l’avortement, la mémoire de la déportation, tout cela,
275
pour faire élire ce type ! » se contente-t-il de dire. On sait que,
depuis l’épisode de Rouen durant la campagne des élections
européennes en 1989, lorsque François Bayrou fut le directeur de
campagne de Simone Veil, les rapports entre eux n’ont jamais été
bons.
Fin 1997, elle avait d’ailleurs quitté l’UDF qu’elle n’avait rejointe
qu’en 1995, après la défaite d’Édouard Balladur à l’élection
présidentielle de mai 1995.
Lors d’une réunion du parti en 1997, avançant ses idées en tant que
présidente du Haut Conseil à l’intégration, Simone Veil se vit
rétorquer de la part de François Bayrou : Avec de telles idées
276
gauchistes, vous allez faire fuir notre électorat !
Cette phrase apparaît aujourd’hui bien incongrue pour celui qui a
opéré en 2009 avec son nouveau parti, le Mouvement démocrate
(Modem), un rapprochement avec la gauche avant de faire marche
arrière.
Selon l’ancienne ministre centriste, qui estime d’ailleurs que le
277
centre a toujours été associé à la droite , François Bayrou ne
représente pas du tout ce centre. Il ne représente que lui-même.
Regardez les gens qui sont avec lui, ce ne sont pas du tout des gens
qui viennent […] de ce qu’était l’UDF autrefois, avant d’ajouter un
rien cinglant que François Bayrou propose quelque chose qui n’est
278
pas du tout viable .
On aurait alors pu imaginer qu’elle apporte son soutien à la
première femme candidate d’un grand parti à une élection
présidentielle : Ségolène Royal. Si Simone Veil a toujours soutenu la
cause des femmes, ce critère n’a jamais été une fin en soi, un élément
qui ne doit pas éclipser les autres, mais bien au contraire se combiner
aux autres.
C’est sa vision d’une discrimination en faveur des femmes. À niveau
de compétences égales, une femme serait préférable, selon elle, mais si
elles ne sont pas égales, un homme peut être préféré, notamment pour
la fonction la plus importante de la République française.
C’est ainsi qu’elle pense que Ségolène Royal ne fait pas progresser la
cause des femmes parce qu’elle s’est présentée, non pas comme une
femme, mais comme une icône. Elle n’avait pas de vrai projet, elle a
joué une drôle de carte : mon projet, c’est vous. C’est le contraire
279
même de ce qu’est un homme politique .
Cela ne l’empêche pas cependant d’approuver certaines de ses
actions, notamment en tant que ministre de la Famille à propos des
enfants au sein du gouvernement Jospin.
En plus de l’amitié qu’elle porte à Nicolas Sarkozy, Simone Veil
apporte donc son soutien à l’ancien ministre de l’Intérieur devenu le
candidat de l’UMP en prenant la tête du comité de soutien du candidat
le 8 mars 2007, car, selon elle, il faut pouvoir avoir une capacité
280
d’alternance .
Cependant, en pleine campagne présidentielle, elle n’hésite pas à
critiquer certains projets du candidat de l’UMP, notamment celui de
créer un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale.
Je n’ai pas du tout aimé cette formule très ambiguë. J’aurais
281
préféré parler d’un ministère de l’Immigration et de l’Intégration .
Mais je compte bien lui en parler. Je lui ai toujours dit ce que j’en
pensais, dit-elle en mars 2007 à propos de la proposition du candidat
de l’UMP qui arrive en tête du premier tour avec 31,18 % devant
Ségolène Royal (25,87 %) et François Bayrou (18,57 %). Le 6 mai
2007, Nicolas Sarkozy est élu président de la République avec 53,06 %
des voix.
Lors des élections législatives qui suivent, en juin 2007, Simone Veil
ne ménage pas, à près de 80 ans, sa peine pour soutenir certains
candidats de la majorité comme Henri Plagnol, candidat de l’UMP
dans la première circonscription du Val-de-Marne et ancien secrétaire
d’État, « un vieil ami » qu’elle avait déjà soutenu en 1997.
La vigie républicaine
Moins d’une année plus tard, en février 2008, la présidente
d’honneur de la fondation pour la mémoire de la Shoah qu’elle est
s’insurge contre le projet de Nicolas Sarkozy de confier à chaque élève
de CM2 la mémoire d’un enfant déporté au nom d’une politique de
renforcement de l’instruction civique et morale.
Elle n’est pas d’accord avec cette idée inimaginable, insoutenable et
injuste et le fait savoir : On ne peut pas demander à un enfant de
s’identifier à un enfant mort. Cette mémoire est beaucoup trop lourde
à porter. Et elle ajoute que nous-mêmes, anciens déportés, avons eu
beaucoup de difficultés après la guerre à parler de ce que nous avions
vécu, même avec nos proches. Et aujourd’hui encore, nous essayons
282
d’épargner nos enfants et nos petits-enfants .
En 2010, Simone Veil fait une nouvelle fois entendre une voix
discordante et critique à l’encontre du chef de l’État. Il s’agit cette fois-
ci d’une affaire qui lui tient particulièrement à cœur : la place des
femmes dans les hautes instances de la République.
En effet, le Conseil constitutionnel, présidé par le chiraquien Jean-
Louis Debré et auquel Simone Veil a appartenu entre 1998 et 2007,
doit procéder au remplacement de trois de ses membres ayant
accompli leur mandat de neuf ans.
Parmi ceux sur le départ se trouvent l’ancien ministre socialiste
Pierre Joxe, l’ancien conseiller de Jacques Chirac, Olivier Dutheillet de
Lamothe, et la sociologue et fille de Raymond Aron, Dominique
Schnapper.
Les nouveaux titulaires étant désignés respectivement par le chef de
l’État, le président du Sénat et son homologue de l’Assemblée
nationale, ce sont les sénateurs Michel Charasse et Hubert Häenel, et
l’ancien ministre et commissaire européen Jacques Barrot qui entrent
au Conseil constitutionnel. Il n’y a donc plus qu’une seule femme : la
magistrate Jacqueline de Guillenchmidt.
Cette situation suscite une vive réaction de la part de Simone Veil, le
9 mars 2010, qui pense que le chef de l’État commet une erreur. Elle
estime que la présence des femmes dans cette instance apporte une
autre vision des choses, de la société.
Selon elle, le président de la République doit bien savoir ce qu’on
pense, parce que je ne suis pas la seule à le dire, les femmes sont très
283
étonnées, très déçues, et pas seulement les femmes .
Faut-il voir dans la longue tergiversation de Nicolas Sarkozy à
propos de sa présence à la réception de Simone Veil à l’Académie
française, quelques jours plus tard, le 18 mars 2010, une colère
dissimulée à l’encontre de celle qui n’a jamais hésité à dire ce qu’elle
pense et à prendre des positions sur des sujets quelles qu’en soient les
conséquences ? Peut-être.
Mais il ne faudrait surtout pas croire que Simone Veil avait soutenu
Nicolas Sarkozy du bout des lèvres, presque forcée.
Non, car plus de trois mois après cette sortie, elle vole au secours du
ministre du Travail, Éric Wœrth, et, à travers ce dernier, du président
de la République.
Mis en cause par un média électronique sur des liens supposés avec
la famille Bettencourt via son épouse alors qu’il était ministre du
Budget et trésorier de l’UMP, Éric Wœrth essuie pendant plusieurs
mois des salves de critiques émanant de l’opposition et d’une partie de
la presse.
Dans une tribune du journal Le Monde datée du 4-5 juillet 2010 et
signée également par Michel Rocard, Simone Veil indique qu’attaquer
ad hominem, harasser sans relâche, dénoncer sans preuves, d’un côté
comme de l’autre, ce n’est pas servir le débat, c’est desservir la
démocratie, l’affaiblir et finalement l’asservir au nom même des
principes que l’on croit bien défendre. C’est porter atteinte à la dignité
de la personne, c’est porter un coup à la politique, à la République.
L’ancienne ministre de la Santé, qui a fait l’expérience de ces
attaques ad hominem, qui a vu en 1974 la façade de son domicile
barrée de croix gammées, sait de quoi elle parle.
Durant l’été 2010, après l’agression à l’arme de guerre de forces de
l’ordre notamment à Grenoble, le président de la République Nicolas
Sarkozy propose de déchoir de leur nationalité française les criminels
d’origine étrangère se rendant coupables d’atteintes à la vie de
policiers.
Ces propos provoquent un tollé aussi bien à gauche que dans une
partie de la droite.
Le journal Marianne crée une nouvelle polémique en traitant le
président de « Voyou de la République ». Son directeur, Maurice
Szafran, par ailleurs biographe de Simone Veil, appelle dans une lettre
ouverte l’ancienne ministre de la Santé à sortir de son silence, car il
vous est interdit de vous résigner à ce que le président de la
République, votre ami, s’égare à ce point, qu’il joue, par calcul
électoral, avec des idées, des concepts, des méthodes mortifères qui
auraient provoqué la rage de tant de vos camarades disparus. Nous
savons l’amitié personnelle que vous portez à Nicolas Sarkozy. Nous
avons compris qu’en raison de ce lien vous répugnez à le mettre en
difficulté, et nous pouvons l’entendre. Mais dans le contexte présent ?
Quand vos convictions les plus précieuses sont à l’évidence
284
bafouées ?
Refusant tout affrontement de personnes, Simone Veil, bien aidée
en cela par son mari Antoine, a toujours prôné le dialogue entre les
diverses tendances idéologiques qui traversent notre pays.
Ce dialogue s’est matérialisé dans une plateforme de rencontres et
de débats, le club Vauban, fondé en 1984 par Antoine Veil.
Les discussions y ont été parfois rudes, mais elles se sont
cantonnées dans la stricte limite des idées, car ceux qui sont venus
dans cette fantastique structure de réseaux et de réflexion ont eu la
volonté de travailler pour l’intérêt général.
Joachim Bitterlich, conseiller d’Helmut Kohl, JeanPaul Delevoye,
médiateur de la République et ancien ministre de Jacques Chirac,
Jacques Barrot, Dominique Strauss-Kahn, Pierre Méhaignerie, Anne-
Marie Idrac, Xavier Darcos ou Lionel Stoleru, ancien secrétaire d’État
de Valéry Giscard d’Estaing, ont été ou sont toujours membres de ce
club qui comprend aussi bien des hommes de gauche, de droite ou du
centre et qui ont pour valeurs communes une foi inébranlable dans la
construction européenne et sont favorables à l’économie de marché.
En février 1993, alors que la droite s’apprêtait à gagner les élections
législatives et que Simone Veil allait redevenir ministre, le club
Vauban avait publié une série de contributions sous le thème de
« Modernité de la politique ».
En 2004, en plein débat sur l’assurance maladie qui allait être
réformée par la loi du 13 août 2004 et portée à l’époque par le jeune
secrétaire d’État à l’assurance maladie, Xavier Bertrand, Antoine Veil,
au nom du club Vauban, publie une tribune dans Le Monde où au-delà
des intérêts partisans immédiats s’impose un intérêt général, il
appelle à une véritable gouvernance responsable de l’assurance
maladie, afin que les générations futures en supportent le coût le
moins élevé possible, et à une responsabilité du corps médical et des
patients, afin que le déficit de la Sécurité sociale ne la conduise pas à
285
une catastrophe programmée .
La mémoire juive
Crois-tu qu’on oublie autant qu’on le souhaite ?
Alfred de Musset, Poésies nouvelles, 1850
La genèse
Dès son entrée en politique, en 1974, Simone Veil, en raison de sa
condition d’ancienne déportée, est devenue un symbole qui, d’ailleurs,
lui a aussi permis d’avoir la carrière qu’on lui connaît.
Son rapport au judaïsme a été un élément souvent sous-jacent,
parfois central de ses combats, qu’il s’agisse de l’IVG ou de la
présidence du Parlement européen, mais non dans sa forme religieuse.
Je voudrais dire que c’est ma sensibilité de juive persécutée qui m’a
286
poussée à m’investir dans ces combats , affirme Rita Thalmann,
universitaire de renom et militante de Choisir au moment de la
bataille de l’IVG.
Simone Veil s’inscrit pleinement dans cette démarche. Et au fur et à
mesure que son aura grandissait dans l’opinion, en l’honneur de sa
mère, de son père, de son frère et des millions d’autres juifs morts ou
exécutés lors du second conflit mondial, elle est devenue une sorte de
gardienne de la mémoire juive, mais également, au-delà, une
conscience historique qui rappela à tous que l’innommable fut possible
dans un passé récent, et tire certaines sonnettes d’alarme lorsque des
frontières sont franchies, aussi bien dans la banalisation de la Shoah
que sur d’autres thèmes tels que la laïcité ou la tolérance.
Cette démarche, cette volonté inébranlable de rappeler l’horreur du
génocide juif culminèrent avec la présidence de la Fondation pour la
mémoire de la Shoah qu’elle exerça avec une autorité morale que
personne aujourd’hui ne lui conteste.
La crédibilité reconnue de Simone Veil sur cette mémoire juive
plonge bien entendu ses racines dans sa tragédie familiale lorsque les
nazis envoyèrent à la mort en Lituanie son père et son frère tandis
qu’elle-même, sa sœur Milou et leur mère prenaient le chemin
d’Auschwitz-Birkenau, pour ensuite y laisser dans les plaines glacées
de Bergen-Belsen une mère que les deux sœurs aimaient tant.
Certains ont été écrasés à jamais par cette immense catastrophe :
ils ne s’en sont jamais remis et ils ont continué à vivre en 1942.
D’autres y ont puisé une incroyable énergie, comme si le fait d’avoir
des enfants ou un métier constituait une victoire sur le nazisme,
comme s’ils voulaient que leurs parents disparus soient fiers d’eux.
287
Simone Veil fait sans doute partie de ceux-là , déclare Serge
Klarsfeld, président de l’Association des fils et filles de déportés juifs
de France.
Mais il est également possible de remonter plus loin encore pour
juger de cette autorité notamment dans son enfance niçoise. C’est bien
parce que Simone Veil et sa famille n’ont jamais fait partie intégrante
de la communauté juive de la ville qu’elle tire cette autorité, cette
légitimité mêlée d’objectivité.
Le père de Simone Veil, André Jacob, patriote républicain qui avait
défendu Dreyfus sans accabler l’armée et avait servi le drapeau
français en 14-18, avait défini une appartenance toute personnelle à la
communauté juive. Elle était plus culturelle que religieuse.
Mais il ne souhaitait pas que sa fille participe à la vie religieuse de la
communauté, n’hésitant pas à rabrouer une cousine qui avait entraîné
Simone dans une synagogue. Cela ne l’avait pas empêché, lui et sa
femme, de venir en aide à des membres de la communauté juive à
partir de 1941.
Mais les parents demeuraient avant tout laïcs, et Simone Veil, qui
ignorait tout de la religion lorsqu’elle était enfant, se définit encore
288
aujourd’hui comme athée , à l’image de sa mère défunte.
À l’heure où les passions religieuses s’électrisent sur l’ensemble du
globe, où les extrémismes religieux progressent à nouveau depuis la
fin de la guerre froide, cette position peut surprendre.
Or, elle est à la mesure du personnage, unique et assumé. Aucun de
mes trois fils n’est circoncis. Deux d’entre eux ont épousé des goys.
Mais j’avoue que ça m’ennuierait que le troisième n’épouse pas une
289
juive , cite Gisèle Halimi à propos d’une conversation qu’elle eut
avec Simone Veil dans les années 1970.
Ce témoignage résume bien cette conception du judaïsme. Juive
athée, laïque, mais attachée tout de même au judaïsme ; voilà donc le
rapport à la judaïcité de Simone Veil, plus une philosophie assise sur
des bases culturelles, familiales, éthiques que sur un sentiment
religieux très probablement mort dans les camps, même si elle
conserve toujours une profonde admiration pour ceux qui ont su
préserver et faire vivre leur foi au milieu des bourreaux et dans les
cimetières qu’ils avaient érigés pour éradiquer cette foi.
Son judaïsme à elle, c’est celui de l’humanisme juif, celui qui par sa
capacité à lutter pour la recherche de la vérité, pour affirmer la
dignité de l’homme comme valeur en soi, par sa volonté de remettre
en cause des valeurs établies si des valeurs supérieures sont en cause,
a largement contribué à ouvrir les débats et mener les combats dans
lesquels le destin et les droits fondamentaux de l’homme sont
290
engagés .
Cette approche du judaïsme transmise par son père, qui ne faisait
des juifs ni des êtres supérieurs ni des êtres inférieurs, mais une des
nombreuses composantes de la nation française, est une vision
intégratrice et tolérante de l’identité nationale et plaçant l’État et la loi
au-dessus des croyances de chacun qui reste du domaine privé de
chacun.
Cette idée poussa son père et le reste de la famille à respecter en
juillet 1941 la loi sur le statut des juifs qui les obligeait à se déclarer,
même si cette stigmatisation, cette ségrégation de Français de premier
et de second rang, les choqua et malheureusement les conduisit
jusqu’à la mort.
Marquée à vie par sa déportation, Simone Veil endura après la
Seconde Guerre mondiale ce sentiment d’oubli volontaire et parfois de
rejet qui frappait les anciens déportés, souvent obligés de se réunir
entre eux. Si […] nous n’avons parlé que tardivement, c’est parce que
personne ne voulait nous écouter. Nous revenions d’un monde où l’on
avait voulu nous bannir de l’humanité : nous voulions le dire, mais
nous nous sommes heurtés à l’incrédulité, l’indifférence, voire
291
l’hostilité des autres , rappelle-t-elle.
Mais jamais elle ne succomba à la tentation du communautarisme
en entrant dans le jeu de la culpabilité indirecte des libérateurs de
l’Europe sur le génocide, par exemple en raison des préceptes que lui
avaient transmis son père et sa mère.
Cette vision et cette mémoire trouvèrent un écho au sein de la
famille Veil lorsqu’elle rencontra celui qui allait devenir l’homme de sa
vie : Antoine.
Certes, il y avait des similitudes entre les Jacob et les Veil, mais les
histoires étaient quelque peu différentes, et le père d’Antoine
répugnait à évoquer la Shoah alors que Simone était toujours prête à
en parler. Certains rescapés ont préféré tenter de tourner la page en
effaçant le numéro que les nazis avaient tatoué sur leur bras, d’autres
ont décidé d’affronter le « souvenir ». C’est le cas de maman. L’été,
elle était souvent bras nus, son numéro était encore plus visible
292
qu’aujourd’hui , rappelle son fils Pierre-François.
Enfin, cette conception n’a jamais brisé son patriotisme, son amour
de la France alors même que de nombreux juifs déportés effectuaient
leur alyah, le retour vers la Terre promise devenue en partie l’État
d’Israël en 1948. L’idée ne m’était jamais venue de pouvoir m’installer
en Israël. Je me suis toujours sentie tellement française qu’une telle
293
hypothèse est pour moi inenvisageable , dit-elle alors même que
l’un de ses fils, Pierre-François, le plus jeune, fut tenté de rejoindre un
kibboutz israélien.
D’ailleurs, Simone Veil, qui n’avait que 20 ans en 1948 au moment
de la création de l’État d’Israël, fonda de grands espoirs sur une paix
avec les Arabes avant de vite déchanter tout en conservant une
objectivité qui lui valut de critiquer la victoire triomphante d’Israël en
1967 et de recevoir le président égyptien Sadate à Strasbourg en 1981.
L’incarnation
En 1954, Simone Veil marche près de la gare Saint-Lazare. Elle
promène Pierre-François dans sa poussette. Elle vient d’entrer dans la
vie professionnelle, et Milou est partie depuis plus d’une année.
Soudain, le passé refait surface de la manière la plus brutale.
Car devant elle se tient une jeune femme de son âge, 27, 28 ans. Et
elle la connaît bien, oh oui qu’elle la connaît sa petite Marceline ! Je ne
294
savais même pas si elle était rentrée ou non , avoue celle qu’elle n’a
plus revue depuis près de 10 ans et qui travaille dans le cinéma. Il
fallut encore quelques années pour que les deux inséparables
d’Auschwitz ne rétablissent une relation constante. L’amour et la
tendresse que je porte à Simone sont sans limites. Malgré ses
critiques à mon égard, malgré nos différences, malgré mes excès tant
privés que politiques […] elle m’accepte comme je suis. Elle s’inquiète
295
de moi , confie-t-elle aujourd’hui.
Plus tard, c’est au nom de ce respect de la mémoire que Simone
Veil, qui siégeait alors au conseil d’administration de l’ORTF, s’opposa
au financement du Chagrin et la Pitié de Marcel Ophüls.
Ce film tourné en 1969 relatait le quotidien d’une petite ville entre
1940 et 1944 et représenta un pavé jeté dans la mare de la France
résistante en évoquant de nombreux comportements
collaborationnistes.
Pour Simone Veil, le document dressait un portrait trop sombre de
ces années et ne reflétait pas la complexité de la réalité de l’époque –
par exemple les Français qui avaient caché des juifs. Alors que cette
œuvre aurait contenté de nombreuses personnes victimes du régime
de Vichy, Simone Veil s’éleva contre ce manque d’objectivité,
n’hésitant pas à mettre sa démission du conseil d’administration de
l’ORTF en jeu. Le film ne fut pas diffusé à la télévision et sortit en
salle.
Sa nomination au ministère de la Santé en 1974 et sa défense
acharnée de l’interruption volontaire de grossesse et des droits de la
femme allèrent la propulser sur le devant de la scène médiatique.
Elle acquit alors, grâce à son courage, une popularité qui dure
toujours et qu’elle mit également au service de la mémoire.
Témoin de l’histoire, puis actrice, elle était toute désignée pour
représenter cette vigie prompte à rappeler que l’oubli ne sert pas à
vivre mieux, mais à reproduire les mêmes erreurs tragiques du passé.
Comme on l’a vu plus haut, Simone Veil raconte cette anecdote lors
d’une soirée à Mayence, à l’époque où elle vivait en Allemagne :
portant des manches courtes qui dévoilaient son tatouage de déportée,
quelqu’un lui demanda ironiquement s’il s’agissait de son numéro de
vestiaire.
Blague sinistre qui dévoile aussi bien une banalisation dangereuse
de la plus grande tragédie du XXe siècle, que la relégation des femmes
dans cet oubli où on a mis les déportés après la guerre.
Tout cela a dû lui être insupportable.
L’électrochoc a-t-il été cette phrase du député Daillet lors du débat
sur l’IVG ? Peut-être. Mais elle n’était peut-être pas encore prête et,
même si elle avait accepté dans les années 1950 de vivre en Allemagne
et de retourner à Bergen-Belsen, elle n’avait pas encore franchi le cap
de se rendre jusqu’à Auschwitz.
Lorsque Valéry Giscard d’Estaing lui propose de l’accompagner là-
bas le 18 juin 1975, elle décline son invitation. Le fer rouge faisait
296
encore sentir sa brûlure , dira l’ancien président de la République,
même si Simone Veil s’en défend aujourd’hui. Quelques années plus
tard, en tant que présidente du Parlement européen, elle fut invitée à
se rendre à Bergen-Belsen pour constater que l’oubli y régnait. On
imagine sa tristesse sur les lieux où elle avait dit adieu à sa mère.
Le silence n’était donc plus de mise, car les différents négationnistes
et les ombres du nazisme et de la collaboration refaisaient surface près
de 25 ans après la fin du conflit. Le 28 octobre 1978, L’Express publie
une interview de Louis Darquier de Pellepoix, ancien commissaire
général aux questions juives, ayant fui en Espagne en 1944 et qui
déclare qu’à Auschwitz, on a gazé. Oui, c’est vrai. Mais on a gazé les
poux.
En compagnie d’autres intellectuels, et notamment de l’éminent
helléniste Pierre Vidal-Naquet dont les parents furent également
exterminés à Auschwitz, du président de la République Valéry Giscard
d’Estaing et du Premier ministre Raymond Barre, Simone Veil
dénonce cette négation de la Shoah. Plus tard, dans les années 80, elle
retrouva Pierre Vidal-Naquet dans son combat pour juger l’histoire et
énoncer des vérités d’État.
Ainsi, même si le thème de l’antisémitisme n’est jamais bien loin du
négationnisme, Simone Veil se drape dans cette mémoire juive pour y
combattre toutes les formes de révisionnisme et apparaître comme
cette conscience républicaine qui lui sied bien.
C’est ainsi qu’elle estima qu’il n’existe pas de loi pour interdire
d’affirmer que Jeanne d’Arc n’a pas existé, ou que Verdun n’a pas eu
lieu. Si l’on fait une loi, c’est le débat est ouvert. Ce n’est pas le cas,
297
même si quelques olibrius prétendent le contraire .
Cette logique conduisit Simone Veil à intervenir dans le débat au
moment de l’adoption par le Parlement français de la loi Gayssot, en
juillet 1990, tendant à réprimer tout propos raciste, antisémite ou
xénophobe, mais surtout qui punit toute contestation des crimes
contre l’humanité définis dans le statut du tribunal militaire
international de Nuremberg.
Comme de nombreux hommes et femmes de droite (Chirac,
Peyrefitte, Fillon, Debré), Simone Veil s’opposa à cette loi, car cela me
paraît presque monstrueux de pouvoir empêcher les gens de
contester. […] Il ne faut jamais donner l’impression que l’on porte
298
atteinte à la liberté d’expression, même sur un sujet de ce genre .
Cette prise de position refléta une fois de plus cette indépendance
d’esprit qu’elle manifesta tout au long de sa vie, n’obéissant à aucun
corporatisme, à aucune idéologie, mais ayant à l’esprit cet humanisme
et cet attachement républicain.
Simone Veil s’éleva également contre les nombreux propos
antisémites ou révisionnistes de Jean-Marie Le Pen. En septembre
1987, l’utilisation des chambres à gaz qualifiée de « point de détail »
de la Seconde Guerre mondiale scandalisa la députée européenne : On
est horrifié. C’est une immense douleur. Incapacité à répondre. Je
commence à avoir très peur. Les thèses révisionnistes assumées
299
maintenant par un homme politique .
Elle monta à nouveau en première ligne en 1988 lorsque le
président du Front national appela « Durafour-crématoire » Michel
Durafour, ministre de la Fonction publique et ancien collègue de
Simone Veil. Monsieur Le Pen se croit drôle. Il a atteint un niveau
d’abjection et de grotesque qui ne vaut pas la peine qu’on le
300
qualifie . Elle milita pour que l’immunité parlementaire de Jean-
Marie Le Pen au Parlement européen où elle siégeait également soit
levée le 11 décembre 1989 afin que la justice française puisse engager
des poursuites.
S’exprimant au nom du groupe libéral, Simone Veil déclara : Nous
estimons que dans ce cas l’immunité parlementaire de M. Le Pen
devrait être levée, car nul même s’il est parlementaire ne peut être
indéfiniment au-dessus des lois. Jean-Marie Le Pen fut condamné à
10 000 francs d’amende par la cour d’appel de Paris, le 3 juin 1993.
Gardienne de la mémoire des camps, elle irrita de nombreux
extrémistes. Ainsi le député européen et cinéaste Claude Autant-Lara,
doyen du nouveau Parlement européen, déclara-t-il dans le magazine
Globe en septembre 1989 : Que vous le vouliez ou non, elle fait partie
d’une ethnie politique qui essaie de s’implanter et de dominer… Oh !
elle joue de la mandoline avec ça [les camps de concentration]. Mais
elle en est revenue, hein ? Et elle se porte bien… Bon alors quand on
me parle de génocide, je dis, en tout cas, ils ont raté la mère Veil !
Suscitant un tollé dans toute la classe politique et dans l’opinion,
Claude Autant-Lara fut poursuivi et dut démissionner de son mandat
de député européen.
Regrettant les propos d’un « vieillard aigri », Simone Veil demeura
à ce moment-là un peu amère. Vis-à-vis des morts, je ne peux laisser
dire ce genre de choses ; on nous a reproché d’avoir été lâches, de
nous être laissé mener à l’abattoir ; nous ne pouvons pas ne pas
réagir. Je pensais pouvoir vivre sans parler de tout ça ; sans arrêt il
faut remettre ça ; qu’avons-nous fait pour ne pas pouvoir vivre
comme les autres ? dira-t-elle au micro de RMC le 11 septembre 1989.
Ces insultes ne renforcèrent jamais un sentiment identitaire à
l’égard du judaïsme, à l’inverse d’un Robert Badinter, qui connut lui
aussi la disparition tragique de son père et les insultes antisémites
dans sa vie professionnelle et publique.
Cette même année, en 1989, Simone Veil prit position dans l’affaire
dite du « carmel d’Auschwitz » qui empoisonna les relations entre juifs
et chrétiens.
Cette affaire débuta en 1984 lorsque huit religieuses, des carmélites,
s’installèrent dans un bâtiment du camp d’Auschwitz-Birkenau.
Bénéficiant du soutien du pape Jean-Paul II en 1985, les carmélites
furent ensuite rejointes par d’autres religieuses.
Très vite des voix s’élevèrent contre cette appropriation, voire cette
confiscation, de la mémoire de la Shoah. Pour beaucoup, aucune
religion ne peut revendiquer un lieu comme Auschwitz, d’autant
qu’une croix catholique y fut installée en 1988.
De nombreuses voix, y compris de hauts dignitaires catholiques,
appelèrent les religieuses à quitter ce lieu tandis que des
manifestations de juifs se multipliaient aux abords du camp.
Simone Veil intervint également dans ce débat en estimant
qu’Auschwitz ne peut être qu’un lieu de recueillement. Il n’appartient
à personne. L’idée que ce lieu soit récupéré par des carmélites, même
pour la prière, est insupportable, d’autant que les Polonais, depuis
longtemps déjà, ont progressivement mais volontairement occulté
l’extermination des juifs pour faire du camp le symbole du seul
martyre national, et que les juifs avaient été abandonnés à leur
301
destin par le monde entier . Ce n’est finalement qu’en 1993 que les
religieuses polonaises quittèrent l’ancien camp d’extermination.
Que faire des bourreaux ?
Simone Veil n’a jamais cessé de prêcher la modération lorsque le
passé refit surface. Quand je suis moi-même rentrée de déportation,
302
presque sans famille, je n’ai pas du tout pensé à la vengeance ,
confirma-t-elle en 2010. Et lorsque le passé prit le visage du chef de la
Gestapo à Lyon, le bourreau de Jean Moulin, Klaus Barbie, elle
maintint sa ligne de conduite.
L’homme avait commandité, dans la banlieue de Lyon, à Caluire, le
21 juin 1943, l’arrestation de Jean Moulin et de plusieurs autres
membres de la Résistance française.
Celui qui était surnommé « le boucher de Lyon » fut à l’origine non
seulement de l’arrestation de nombreux résistants, mais également de
la déportation de milliers de juifs vers Drancy pour ensuite périr à
Auschwitz.
Il se rendit coupable de l’arrestation et de la déportation des 44
enfants d’Izieu (département de l’Ain) le 6 avril 1944. Ici, la barbarie
nazie a fait en sorte que les jeunes qui étaient là, qui se croyaient
303
protégés, eh bien, ce n’était pas vrai , dira-t-elle, bien des années
après, le 6 avril 2010, lorsqu’elle rendit hommage à ces enfants qui
firent partie du même convoi qu’elle à Auschwitz.
Après la libération de la France en 1944, Klaus Barbie se réfugia en
Allemagne, puis, après la défaite de cette dernière, disparut en
Amérique du Sud avec la protection des services secrets américains.
Là-bas, il y mena une vie de notable sous le pseudonyme de Klaus
Altmann, notamment en Bolivie où il s’installa et devint même un
proche du dictateur bolivien Banzer à la fin des années 70.
La France réclamait son extradition depuis 1948, mais il fallut le
début des années 80 pour que le dossier avançât grâce notamment à
l’opiniâtreté de Beate Klarsfeld, la femme de Serge Klarsfeld, bien
décidée à traquer les criminels de guerre encore en liberté. Après la
chute de la dictature en 1981 et la négociation d’une aide importante
entre la France et la Bolivie, Klaus Barbie fut extradé en février 1983
vers la France pour y être jugé.
Dès l’annonce de l’extradition, puis de l’arrivée de Klaus Barbie sur
le sol français, Simone Veil fut l’objet de sollicitations de la part des
médias. Après avoir longtemps hésité à entrer dans le débat, elle
s’exprima sur ce sujet au journal d’Antenne 2 que présentait, le
6 février 1983, Christine Ockrent : Il faut qu’il y ait un procès
exemplaire parce qu’il faut connaître l’histoire, dit-elle tout en
appelant à faire de ce cas non pas un règlement de comptes, mais un
procès pour l’histoire, car je pense que si on n’a pas prescrit les crimes
contre l’humanité, c’est beaucoup plus dans un souci d’histoire […]
304
que dans le souci de vengeance par rapport à un homme .
La leçon de sagesse dont elle fit preuve ce soir-là fut exemplaire, car,
loin d’en faire une affaire personnelle, Simone Veil souligna que cette
extradition fut aussi le symbole d’un changement de régime, de la fin
d’une dictature qui permit à d’autres personnes d’être sauvées, que
d’autres crimes atroces furent commis depuis et rappela que les
survivants, les victimes de Barbie, souffrirent autant que les parents
frappés par l’assassinat de l’un de leurs enfants dans le cadre d’un
crime de droit commun prescriptible.
Certains se seraient peut-être attendus à ce qu’elle se fasse – cela
aurait été même compréhensif – le héraut des déportés et autres
victimes de Barbie. Elle décida cependant de prendre de la hauteur et
de remettre ce procès dans une perspective historique et même
européenne, puis se montra hostile à ce procès au moment de sa
tenue. Jugé, Klaus Barbie fut condamné en 1987 à la réclusion
criminelle à perpétuité pour crimes contre l’humanité avant de mourir
en prison en 1991.
Plus de 27 ans après le retour de Barbie en France, Simone Veil
demeure toujours dubitative sur la prescription des crimes contre
l’humanité. J’ai toujours éprouvé une gêne face à l’absence de
prescription des crimes contre l’humanité. Instruire des procès
plusieurs décennies après les événements qu’ils concernent et dans un
contexte historique qui n’est plus le même ne peut être que difficile
sinon impossible. Je sais que je suis isolée dans ce point de vue sur
305
une question qui est un véritable tabou , écrit-elle en 2007 dans ses
mémoires.
Sa position ne changea pas lorsque Serge Klarsfeld retrouva son
propre bourreau, Aloïs Brünner, celui qui l’avait arrêté, elle et sa
famille à Nice avant de les envoyer à Drancy, dont il devint le chef du
camp, puis à Auschwitz.
Le SS avait trouvé refuge en Syrie dans les années 1950 et était
recherché par Interpol après avoir été condamné à mort par
contumace en France.
Là encore, elle se refusa à en faire une affaire personnelle et ne
donna pas suite aux demandes de Serge Klarsfeld qui la poussait en
tant que parlementaire européenne à faire pression sur le Parlement
européen pour qu’il refuse de signer avec la Syrie un accord financier.
Dans le cas des Français jugés pour des faits remontant à la Seconde
Guerre mondiale, Simone Veil ne trouva rien à redire des procès du
milicien Paul Touvier et de celui de l’ancien préfet et ministre, Maurice
Papon. Dans le cas de Touvier, chef de la milice à Lyon, responsable de
l’arrestation et du meurtre de résistants et de juifs, notamment à
Rillieux-la-Pape, Simone Veil, qui était alors secrétaire générale du
Conseil supérieur de la magistrature, resta sans voix lorsqu’elle apprit
que le président Georges Pompidou, bien influencé par le puissant
lobby catholique, gracia Paul Touvier.
De nouvelles plaintes déposées pour crimes contre l’humanité
aboutissent à la condamnation de l’ancien milicien en 1994.
Quant à Maurice Papon, qu’elle côtoya dans le gouvernement Barre
entre 1978 et 1979, elle regretta son arrogance et le fait qu’il n’a
306
jamais exprimé le moindre regret à l’égard des personnes
déportées et d’avertir : La grande erreur est de se situer sur le plan
strictement du droit ; la partie émotionnelle de chacun de nous est
307
trop importante . L’ancien ministre fut condamné en 1998 pour
complicité de crimes contre l’humanité.
L’intégrité et une forme remarquable d’objectivité qu’elle manifesta
à ces occasions, ce que l’on appellerait, pour un homme politique, le
sens de l’État, lui permirent de siéger entre 2003 et 2009 au Fonds
d’indemnisation de la Cour pénale internationale (CPI), en compagnie
notamment de l’archevêque sud-africain Desmond Tutu, prix Nobel de
la paix en 1984, ou de la reine Rania de Jordanie.
Ce fonds permet de venir en aide aux victimes survivantes de
génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, et est
alimenté par les donations de particuliers, d’organisations et de
gouvernements.
Une fois de plus, Simone Veil a su déborder de la mémoire juive
pour avoir une autorité bien plus large. Son expérience personnelle
tragique, elle a su la transposer en devoir à l’égard de l’intérêt général
mondial. D’unique, elle est devenue universelle.
Cela est en grande partie lié à son éducation juive laïque trempée
dans le brasier des camps et des combats qui ont suivi.
Fondation pour la mémoire de la Shoah
Elle a longtemps attendu qu’un chef d’État reconnaisse la
responsabilité de la France dans la déportation des juifs. Espérant un
308
geste du cœur, spontané, et non pas politique , elle fut déçue par le
manque de courage de François Mitterrand, en juillet 1992.
C’est son vieil ami, Jacques Chirac, qu’elle n’avait cependant pas
soutenu en 1995, qui allait au nom de la France reconnaître la
responsabilité du pays, de celui que Simone Veil servit, dans la
déportation des juifs. Le 16 juillet 1995, dans un discours resté célèbre
à l’occasion du 53e anniversaire de la rafle du Vél’d’Hiv, Jacques
Chirac reconnut que la folie criminelle de l’occupant a été secondée
par des Français, par l’État français. Simone Veil, émue, reconnut le
courage de Jacques Chirac, car longtemps, j’avais souhaité qu’un
homme d’État prononce les mots sincères, profonds, que Jacques
309
Chirac a trouvés .
Ayant commencé son mandat sur ces mots, Jacques Chirac termina
également son second mandat en rendant hommage, le 18 janvier
2007, aux Justes de France.
Puis Simone Veil, après avoir parcouru le monde, trouva un rocher
pour y défendre la mémoire de ses compagnons morts en déportation,
pour y installer un phare éclairant les hommes et les femmes dans
l’obscurité du révisionnisme, pour y délivrer une parole de paix et
appeler les jeunes générations à regarder vers l’avenir en tenant
compte des leçons tragiques du passé. En 2000 fut en effet créée, à
l’instigation de la mission Mattéoli (du nom de Jean Mattéoli, ancien
ministre du Travail du gouvernement de Raymond Barre devenu
président du Conseil économique et social) ou mission d’étude sur la
spoliation des juifs en France, la Fondation pour la mémoire de la
Shoah.
Cette fondation se fixa d’emblée plusieurs objectifs : l’histoire et la
recherche sur la Shoah en accordant des bourses aux divers
chercheurs, la pédagogie avec des voyages scolaires, la solidarité
envers les anciens déportés toujours vivants et nécessitant des
accompagnements sociaux, et la mise en valeur de la culture juive,
comme à l’occasion de la restauration de la bibliothèque yiddish de
Paris.
La fondation est financée par la restitution des fonds et biens
spoliés. Simone Veil, avec son souci de justice, sa volonté de pédagogie
et son sens de l’histoire, ne pouvait trouver plus belle tribune. C’est
ainsi qu’à la demande du Premier ministre Lionel Jospin, convaincu
de son indépendance, elle accepta d’en prendre la présidence.
En tant que présidente de la Fondation pour la mémoire de la
Shoah, Simone Veil prononça de nombreux discours à l’occasion de
commémorations, préfaça des ouvrages traitant de la Shoah où elle
appela les nouvelles générations à ne pas oublier.
Vous serez demain les citoyens qui auront la responsabilité de faire
échec à tout ce qui pourrait conduire au même engrenage de haine et
de meurtre, à la même faillite de l’humanité. Ce travail de mémoire
auquel je vous invite est exigeant et douloureux. Mais il est nécessaire
pour que nous puissions bâtir notre avenir, en tant que citoyens d’une
310
Europe réconciliée et plus fraternelle , écrivit-elle en 2005.
Elle vit de nombreux témoignages de déportés, de notes ou d’objets
ayant appartenu à ses compagnons d’infortune. Un jour arriva sous ses
yeux un carnet contenant la consignation des 700 francs appartenant à
sa mère à son arrivée à Drancy.
Le temps s’arrêta et, l’espace d’un instant, elle se retrouva à Drancy,
à Auschwitz ou à Bergen-Belsen avec sa mère, Milou et les autres.
Pendant longtemps, tous les dimanches matin, Simone voyait sa sœur
Denise et évoquait avec elle la déportation.
Elle se rendit à plusieurs reprises à Auschwitz, mais également dans
d’autres camps. En 2005, elle y emmena ses petits-enfants, même si
elle a du mal à évoquer ces années-là lorsque nous sommes en tête-à-
311
tête , confie son fils Jean.
Enfin, Simone Veil intervint à plusieurs reprises pour dénoncer les
caricatures de la Shoah dans plusieurs productions
cinématographiques et pour appeler à plus de raison dans certaines
polémiques.
Laissant sa place de présidente à l’industriel David de Rothschild en
février 2007, elle resta cependant présidente d’honneur tandis que
Serge Klarsfeld en est le vice-président. Elle se rendit à Auschwitz,
avec Antoine, en août 2009 pour un voyage en voiture depuis la
Normandie jusqu’au bout de cette voie ferrée qui vit l’arrêt du train le
15 avril 1944.
Ce pèlerinage, qu’elle effectua une fois de plus, elle le fit pour son
mari Antoine qui n’y était jamais venu et où sa sœur Marie-Hélène fut
envoyée. Je voulais voir cet abattoir industriel avant que nous soyons
312
morts , raconte-t-il. Simone, elle, y revint pour des cérémonies
officielles.
Ainsi, le 28 janvier 2010, au retour d’un nouveau pèlerinage en
compagnie d’Hubert Falco, secrétaire d’État aux Anciens Combattants,
d’Enrico Macias et d’Harlem Désir pour le Parti socialiste, Simone Veil
publia une tribune dans le journal Le Monde intitulée « Nous sommes
allés à Auschwitz parce que le mal n’est pas mort » et dans laquelle le
ministre Falco et la présidente de la Fondation pour la mémoire de la
Shoah estimaient que la mémoire de la Shoah doit être sans cesse
ravivée dans notre conscience nationale et dans la conscience
universelle des hommes comme la marque indélébile du Mal absolu.
[…] À travers ceux qui furent assassinés par les nazis pour la seule
raison d’être nés […], c’est l’humanité qui a failli disparaître à tout
jamais.
C’est à cela qu’elle s’est employée toute sa vie, depuis son retour
d’Auschwitz, et c’est pour cela qu’elle personnifie la mémoire juive
française, mais en outre la mémoire de la France, de ses combats et de
ses rêves qu’elle allait également inscrire dans d’autres marbres.
Sage et immortelle
Un cœur noble ne peut soupçonner en autrui la bassesse et la malice qu’il ne sent point en lui.
Racine, Esther, 1689
Au Conseil constitutionnel
À la fin de l’année 1997, alors qu’elle vient de mettre définitivement
un terme à son engagement politique, ou disons politicien, en quittant
une UDF qui ne l’avait guère séduite pour tout dire, Simone Veil est
contactée par le président du Sénat, René Monory, qu’elle connaissait
depuis le gouvernement Barre lorsqu’il était ministre de l’Industrie,
puis ministre de l’Économie et des Finances.
Arrivant au palais du Luxembourg, celui-ci lui propose de la
nommer au Conseil constitutionnel : Il va y avoir un renouvellement
au Conseil constitutionnel. Trois nouveaux membres doivent être
nommés par le président de la République, celui de l’Assemblée
nationale et moi-même. Il me paraît souhaitable qu’une seconde
femme siège dans cette instance presque exclusivement masculine.
313
Seriez-vous intéressée ?
Le président du Sénat, comme ceux qui lui avaient fait confiance
auparavant, avait pensé à elle en raison de son indépendance d’esprit,
ses idées européennes et les combats qu’elle avait menés jusque-là :
celui des femmes, celui contre les discriminations, etc.
Sa présence au Conseil constitutionnel paraissait tellement évidente
qu’on se demande pourquoi personne n’y avait songé plus tôt. Sage –
c’est comme cela que l’on appelle les membres du Conseil
constitutionnel –, Simone Veil l’était depuis longtemps. Et tout
naturellement, elle accepta.
Mais le président du Sénat lui demanda de garder le silence sur ce
choix afin d’échapper à toute forme de pression, notamment de la part
du président de la République, Jacques Chirac, qui ne manqua pas
d’essayer de faire changer d’avis René Monory.
Mais il en fallait plus pour perturber le vieux garagiste de Loudun ;
pas même un diable n’aurait pu empêcher Simone Veil d’entrer au
Conseil constitutionnel.
Étrange tout de même cette relation Chirac-Veil, une amitié qui
menace en permanence de vaciller sans jamais se rompre et où les
coups tordus n’empêchent pas les deux protagonistes d’échanger des
amabilités, qui sont sincères à n’en point douter.
Jacques Chirac et moi sommes des amis. Mais l’amitié et la
314
politique sont deux choses différentes , disait-elle en 1991. Nous
315
nous voyons souvent et il y a une grande amitié entre nous ,
résume-t-elle en mars 2010 avant son entrée à l’Académie française.
C’est peut-être ce respect que l’un avait pour l’autre qui nourrit cette
amitié de plus de 30 ans et résista aux diverses péripéties de la vie
politique.
En compagnie de Jean-Claude Colliard (ancien maître de
conférences à l’IEP de Paris et directeur de cabinet de François
Mitterrand nommé par Laurent Fabius, président de l’Assemblée
nationale) et de Pierre Mazeaud (ancien secrétaire d’État aux sports,
juriste reconnu et gaulliste de toujours, nommé par Jacques Chirac),
Simone Veil prête serment devant le président de la République le
3 mars 1998 pour un mandat de neuf ans, c’est-à-dire jusqu’en 2007.
Le Conseil constitutionnel est une institution française créée par la
Constitution de la Ve République du 4 octobre 1958.
Il est essentiellement chargé de veiller à la régularité des élections
nationales et des référendums, d’en proclamer les résultats, mais
surtout de vérifier la conformité des lois et des règlements à la
Constitution française.
Il doit cependant être saisi, après le vote de la loi et avant sa
promulgation par le président de la République, soit par ce dernier,
soit par le Premier ministre, soit par le Président de l’Assemblée
nationale, soit par le Président du Sénat et, depuis 1974, par 60
députés ou sénateurs (à l’époque, il ne pouvait être saisi par des
particuliers, procédure rendue possible depuis la révision
constitutionnelle de 2008).
Enfin, il est à noter que cette saisie est automatique lorsqu’il s’agit
d’une loi organique ou du règlement d’une assemblée.
Simone Veil entre dans le cercle très fermé des sages, ceux qui
décident si une loi porte atteinte ou respecte la Constitution. Les
hommes et les femmes qui y siègent ont un souci d’intérêt général et
œuvrent pour la nation en approuvant ou désapprouvant des textes
qui réglementent la vie de nos concitoyens, et leurs décisions
s’imposent aux pouvoirs publics.
Mais dans les couloirs secrets du Palais-Royal, qui abrita autrefois
les frasques du régent Philippe d’Orléans, de vives discussions se
tiennent en coulisse, car les opinions divergentes lors des délibérations
ne sont jamais publiées.
Sorte de conclave des lois permanent, les réunions du Conseil
constitutionnel sont parfois les lieux de vieilles rivalités idéologiques,
entre droite et gauche, juridiques, sur des conceptions et des
interprétations parfois fort différentes des textes de loi.
On rencontre toutes sortes de situations. C’est ainsi que l’on voit
passer des textes que l’on n’approuve pas sur le fond, mais qui
n’autorisent aucun grief juridique. […] Après des débats sans
complaisance, le sens du consensus l’emporte souvent dans un climat
316
de convivialité , note Simone Veil.
En plus de Valéry Giscard d’Estaing, membre à vie en raison de sa
fonction d’ancien président de la République, et de Simone Veil, le
Conseil constitutionnel est composé en 1998 de Georges Abadie, haut
fonctionnaire, Noëlle Lenoir, futur ministre des Affaires européennes
et seule femme à y siéger à ce moment-là, le politologue Alain
Lancelot, Michel Ameller, ancien secrétaire général de l’Assemblée
nationale, Yves Guéna, ancien ministre du général de Gaulle et de
Georges Pompidou, et Roland Dumas ancien ministre des Affaires
étrangères qui en assure la présidence depuis 1995.
Dès 1999, le Conseil constitutionnel est amené à se prononcer sur
une question fondamentale : le statut pénal du chef de l’État.
Cette saisine par le Premier ministre de l’époque, Lionel Jospin, fait
suite à la ratification du statut de la Cour pénale internationale et aux
affaires qui touchent le président de la République, et notamment
l’affaire des HLM de Paris et des emplois fictifs de la mairie de Paris.
Je précise, sans trahir le secret du délibéré, que lors de cette séance –
nous étions huit (le neuvième ne s’étant pas absenté volontairement)
– la discussion a eu lieu dans une ambiance très sereine sans aucun
affrontement, tant il paraissait normal de ne pas accepter la mise
éventuelle à la disposition de la Cour pénale internationale du chef de
l’État. Et il nous a semblé plus qu’évident de donner à l’article 68
317
l’interprétation que nous avons retenue , relate Yves Guéna.
Ainsi, dans sa décision 98-408 du 22 janvier 1999 relative au statut
de la Cour pénale internationale, le Conseil constitutionnel clôt le
débat, considérant qu’il résulte de l’article 68 de la Constitution que le
président de la République, pour les actes accomplis dans l’exercice
de ses fonctions et hors le cas de haute trahison, bénéficie d’une
immunité ; qu’au surplus, pendant la durée de ses fonctions, sa
responsabilité pénale ne peut être mise en cause que devant la Haute
Cour de Justice, selon les modalités fixées par le même article.
Quelques mois plus tard, la mise en cause du président du Conseil
constitutionnel, Roland Dumas, dans l’affaire Elf et l’affaire des
frégates de Taïwan, qui devient vite « l’affaire Dumas » puisque ce
dernier est suspecté de trafic d’influence dans la revente de frégates à
Taïwan et d’avoir été au courant de l’achat par son amie Christine
Deviers-Joncour d’un appartement parisien avec une partie des
commissions issues de la vente de ces frégates.
La mise en examen de Roland Dumas en avril 1998 pour abus de
biens sociaux jette le discrédit sur l’institution. Partout se posait la
question de son maintien à la présidence du Conseil. Nous en parlions
entre nous dans les couloirs. Parfois même nous en débattions. Se
dessina bientôt une majorité dans nos rangs pour souhaiter presque
ouvertement son départ. La minorité qui était de plus en plus
318
hésitante ne cessait de se réduire , se souvient Yves Guéna.
Le président de la République Jacques Chirac décide de nommer ce
dernier, en mars 1999, président par intérim du Conseil
constitutionnel après la mise en congé volontaire de Roland Dumas.
Celui-ci est finalement relaxé en appel en janvier 2003 après avoir
cependant démissionné du Conseil constitutionnel le 1er mars 2000 et
avoir été remplacé par Monique Pelletier, ancienne secrétaire d’État à
la Justice.
En 2001, l’institution est une nouvelle fois remaniée comme le veut
la tradition. George Abadie, Alain Lancelot et Noëlle Lenoir sont
remplacés par Olivier Dutheillet de Lamothe, ancien secrétaire général
adjoint de la présidence de la République, la sociologue Dominique
Schnapper, fille de Raymond Aron, et Pierre Joxe, ancien ministre
socialiste de la Défense et de l’Intérieur.
C’est d’ailleurs ce dernier qui révéla plus tard, dans son livre Cas de
conscience, les tensions qui existaient parfois lors des délibérés de
certaines lois du deuxième mandat de Jacques Chirac. Au cours des
neuf années que je viens d’y passer, bon nombre de décisions ont été
prises par des votes à l’issue desquels je me suis trouvé minoritaire –
319
et souvent tristement solitaire , raconte l’ancien ministre socialiste
qui évoque volontiers la loi « portant adaptation de la justice aux
évolutions de la criminalité » ou « Perben 2 » de 2004 dont la garde à
vue des enfants et le CPE « Contrat première embauche » mis en place
par le gouvernement Villepin.
Au sein du Conseil constitutionnel, Simone Veil développe une
conception centriste de la loi, entre droite et gauche.
Sans connaître les opinions de Simone Veil – il faudra attendre 20
ans –, les mots de Pierre Joxe lors des débats sur la loi Perben 2 et la
garde à vue des enfants permet de se faire une idée.
Selon Joxe, dès qu’un texte de loi marque une vraie inflexion
politique, le débat au sein du Conseil reflète les différentes
composantes de l’opinion française, de la droite vers la gauche, en
320
passant par le centre .
On peut aisément imaginer que Simone Veil émit quelques réserves
avant de se rallier à la validation de la loi, même si, comme le rappelle
le président du Conseil constitutionnel de l’époque, Yves Guéna : Elle
fut une personnalité tout à fait remarquable dans ses fonctions de
membre du Conseil constitutionnel. Elle connaissait parfaitement ses
dossiers, et ses engagements politiques n’ont jamais influencé ses
jugements. Elle jugeait en magistrate.
Militante toujours de la cause européenne, Simone Veil se signale
au Conseil constitutionnel par son engagement européen. Défendait-
elle la primauté du droit européen sur le droit français qui a suscité de
nombreux débats parmi les membres ?
Au dire de certains d’entre eux, non.
Cette primauté est finalement entérinée le 10 juin 2004 par la
décision n° 2004-496 relative à la confiance dans l’économie
numérique, dans laquelle le Conseil constitutionnel consacre la
transposition des directives européennes dans le droit français sans s’y
opposer sauf si l’une d’entre elles est contraire à la Constitution
française.
Le 19 novembre 2004, il se prononce favorablement pour le traité
établissant une constitution pour l’Europe, ne mettant qu’une
vingtaine de jours pour analyser 448 articles.
Le président de la République Jacques Chirac décide de faire ratifier
le traité par voie référendaire prévue le 29 mai 2005.
Et devant la progression du non, le silence du Conseil
constitutionnel est alors rompu par Simone Veil.
L’affaire est d’autant plus inouïe que les membres du Conseil
constitutionnel sont astreints à un droit de réserve qui leur impose de
ne pas prendre parti dans les débats politiques et publics pour
maintenir ainsi la neutralité de l’institution. Mais lorsque l’Europe est
en danger, Simone Veil ne peut taire ses convictions et part au secours
du oui le 25 avril 2005 en demandant une mise en congé temporaire.
Les choses sont claires. Avant de prendre la décision, je me suis
renseignée. Tout d’abord, auprès d’un juriste très pointilleux et
qualifié, avant même d’en saisir le président du Conseil
constitutionnel. Il existe un texte, déjà appliqué (avec Michelet) qui
donne la possibilité de se mettre en congé du Conseil pour une
élection. Ce qui m’a décidé, ce sont des lettres reçues de gens qui se
demandaient pourquoi je n’intervenais pas, ainsi que mon entourage
proche, notamment mon fils, déclare-telle le 19 mai 2005.
Cette position ne manque pas d’être critiquée, notamment par les
partisans du non (Henri Emmanuelli, Jean-Pierre Chevènement ou
Jean-Marie Le Pen), mais également par certains partisans du oui
comme JeanLouis Debré, alors président de l’Assemblée nationale et
futur président du Conseil constitutionnel, regrettant une décision
pour convenance personnelle, [de] se mettre entre parenthèses en
321
congé pour un oui ou pour un non .
Simone Veil ne s’en laisse pas conter et réplique vertement au
président de l’Assemblée nationale : Il n’a pas de leçon à me donner.
322
De quoi se mêle-t-il ?
Robert Badinter, ancien président du Conseil constitutionnel (1986-
1995), et lui aussi partisan du oui, considère que, lorsqu’on est
membre du Conseil constitutionnel nommé, il ne faut pas participer
au débat politique, serait-ce pendant une période de congé. Badinter
critique également l’ensemble des membres du Conseil constitutionnel
qui ont délibéré sur cette question et accordent à Simone Veil cette
mise en congé.
Simone Veil affirme qu’en cas de recours des résultats du
référendum, elle ne siégerait pas aux délibérations. Cependant,
l’article 4 du décret n° 59-1292 du 13 novembre 1959 sur les
obligations des membres du Conseil constitutionnel impose et autorise
une mise en congé pour une élection à un mandat électif, mais ne
prévoit pas une mise en congé pour une campagne référendaire.
C’est donc une question d’appréciation. D’autant que Simone Veil
n’est pas la seule dans ce cas puisque Valéry Giscard d’Estaing, lui
aussi membre de l’institution, mais aussi président de la convention
sur l’avenir de l’Europe qui prépara le projet de constitution, s’est
également mis en congé pour militer pour le oui au référendum. Son
engagement fut cependant sans effet puisque le non l’emporta avec
54,68 % des voix.
Sous la Coupole
Quittant le Conseil constitutionnel après neuf années de bons et
loyaux services le 1er mars 2007, Simone Veil publie ses mémoires,
attendus depuis longtemps, en novembre 2007.
Sous le titre évocateur de Une vie, elle se raconte, évoque sa
jeunesse, sa famille, l’enfer d’Auschwitz, les grands combats qu’elle
mena pour l’IVG, l’Europe, l’égalité des chances, les femmes.
Celle qui vient de quitter le Conseil constitutionnel donne
également sa vision des institutions de la Ve République dont elle est
assez critique. J’ai toujours été hostile, sinon à la Constitution de
323
1958, en tout cas à la pratique à laquelle elle a conduit .
Ses critiques se concentrent surtout sur le pouvoir exécutif et plus
particulièrement sur la fonction de président de la République.
Opposée à son élection au suffrage universel et au quinquennat,
l’ancienne présidente du Parlement européen considère que le
président de la République est trop isolé dans notre architecture
institutionnelle, ce qui ne le pousse pas à discuter, mais à imposer.
Presque inamovible, il se replie sur l’Élysée et s’entoure de
conseillers qui deviennent vite des courtisans.
Si cette réflexion assez clairvoyante fut consignée dans ses
mémoires en 2007, il faut dire que la suite du mandat de Nicolas
Sarkozy lui donna raison, même s’il est vrai que tous les présidents de
la Ve République ont développé ce phénomène quasi inhérent à la
fonction. Assez réservée également sur l’utilisation du référendum,
Simone Veil préfère des institutions qui se rapprochent de celles de
nos voisins, en particulier allemands, car leur constitution assure à la
fois, me semble-t-il, un bon équilibre des pouvoirs, un dialogue de
324
qualité, une efficacité de l’exécutif .
Les conceptions institutionnelles de Simone Veil s’inscrivent donc
bien dans cette tradition politique qu’elle a servie, celle des centristes
libéraux qui prônent une bonne respiration démocratique, un juste
équilibre des pouvoirs où, comme le rappelle dans De l’Esprit des lois
le philosophe Montesquieu (1689-1755), le pouvoir arrête le pouvoir à
l’exacte opposition de la conception gaulliste du chef.
La mort de l’ancien ministre des Armées du général de Gaulle, puis
Premier ministre de Georges Pompidou (1972-1974), Pierre Messmer,
le 29 avril 2007, laisse alors vacant le fauteuil n° 13 à l’Académie
française qu’occupait l’ancien compagnon de la Libération.
Le secrétaire perpétuel de l’Académie française – institution créée
par le cardinal de Richelieu en 1635 pour normaliser et perfectionner
la langue française –, Hélène Carrère d’Encausse, grande spécialiste de
la Russie et députée européenne (1994-1999), approche Simone Veil
pour remplacer Pierre Messmer dans cette auguste assemblée qui
compta quelques-uns des plus grands noms de la littérature et autres
grands hommes de notre histoire.
L’ancienne ministre de la Santé est un peu surprise de ce très grand
honneur qui [l]’étonne encore aujourd’hui, parce qu’[elle] ne voi [t]
325
pas les raisons pour lesquelles [elle se] trouve dans cette situation ,
comme elle l’avoua plus tard lors de son élection, le 20 novembre
2008.
Certains ont besoin de l’Académie pour exister. Simone Veil nous
326
apporte, elle, sa célébrité , assure pour sa part l’écrivain Jean
d’Ormesson. La tradition veut que le candidat écrive à tous les
académiciens pour s’attacher leurs votes.
Mais Simone Veil avait-elle vraiment besoin de relater ses mérites
tant l’histoire parlait pour elle ? Et c’est au premier tour avec 22 voix
sur 29 – l’Académie française ayant pris soin de ne présenter aucun
candidat sérieux qui ne recueillit aucune voix –, que Simone Veil
rejoint son désormais vieux compère de l’IVG, des années
européennes et du Conseil constitutionnel, Valéry Giscard d’Estaing,
élu quant à lui au fauteuil n° 16 en 2003.
Elle devient la sixième « immortelle » de l’histoire, la sixième
femme après les écrivains Marguerite Yourcenar (1980-1989),
Florence Delay (2000) et Assia Djebar (2005), la spécialiste de la
Grèce ancienne Jacqueline de Romilly (1988) et la secrétaire
perpétuelle de l’Académie française, Hélène Carrère d’Encausse
(1990). Pour ma part, j’ai depuis longtemps dépassé l’idée de
l’immortalité, dans la mesure où je suis déjà un peu morte dans les
327
camps , dit-elle le lendemain de son élection. Élue au fauteuil n° 13,
elle succède donc aux dramaturges Crébillon et Picard, aux écrivains
Octave Feuillet, le « Musset des familles », Pierre Loti, Paul Claudel,
au diplomate et écrivain Wladimir d’Ormesson, aux gaullistes Pierre
Messmer et Maurice Schumann, la voix de Radio Londres devenue
ministre des Affaires étrangères (1969-1973).
Mais le fauteuil n° 13 est surtout celui du célèbre dramaturge Jean
Racine, qui l’occupa de 1672 à 1699, ce qui valut à Simone Veil ce
commentaire plein d’émotion en évoquant son père qui aimait tant la
littérature et transmit cet amour à ses enfants : Plus encore que je le
suis, il serait ébloui que sa fille vienne occuper ici le fauteuil de
328
Racine .
Et à n’en point douter, si Simone Veil avait vécu à l’époque du
Grand Siècle de Louis XIV, elle aurait certainement été la Grande
Mademoiselle, fille de Gaston d’Orléans et cousine germaine du roi qui
n’hésita pas à se comporter comme un maréchal de France en faisant
tirer les canons sur la Bastille durant la Fronde. Tiens, « frondeuse »,
quel bel adjectif pour qualifier le caractère de Simone Veil !…
Son habit est dessiné par le célèbre couturier Karl Lagerfeld et
réajusté à maintes reprises sous les yeux du toujours très attentif
Antoine, mais c’est son épée d’académicienne qui résume à elle seule
la vie de Simone Veil.
Offerte par le 92e régiment d’infanterie, elle est frappée des deux
inscriptions qui ont guidé son parcours politique : Liberté, Égalité
Fraternité pour le volet français et Unie dans la diversité, devise de
l’Europe qu’elle incarna au plus haut point.
Son épée, réalisée par le sculpteur Ivan Theimer, comporte des
éléments plus personnels comme son numéro de déportée, 78651, et la
fusée est formée de deux mains enlacées – celle du bas avec des
flammes et des fours crématoires et celle du haut avec des branches
d’olivier – qui symbolisent la réconciliation entre les peuples.
Enfin, un visage de femme – indispensable pour ce parangon de la
lutte pour le droit des femmes – évoque l’IVG et ses nombreux
combats, et une carapace de tortue sur le pommeau figure la patience
et la sagesse.
Cette épée lui est remise deux jours avant sa réception, le 16 mars
2010, au Sénat par le président de cette assemblée, Gérard Larcher, et
par l’ancien président de la République, Jacques Chirac.
Sous la coupole de l’Institut de France, les places sont toutes
occupées pour la réception de cette grande dame en ce 18 mars 2010.
Comme pour la bataille de l’IVG, la télévision retransmet la cérémonie.
Parmi les fidèles réunis en ce jour de printemps, il y a bien entendu
la famille, Antoine en tête, et plusieurs petits-enfants qui n’auraient
raté cela pour rien au monde, même un cours de lettres sur Racine !
Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, et le ministre de la Culture,
Frédéric Mitterrand, sont également présents. Les trois présidents de
la République sont là : Jacques Chirac, qui mesure le chemin parcouru
de cette femme depuis ce coup de fil chez des amis en mai 1974 lui
proposant de rejoindre son futur gouvernement. Valéry Giscard
d’Estaing, qui l’imposa à la tête du Parlement européen avant de
marcher sur ses plates-bandes.
Nicolas Sarkozy, qu’elle connut au début de sa carrière et ne cessa
de soutenir même si, parfois, certaines mesures du candidat, puis du
président de la République, firent dresser ses oreilles vigilantes.
C’est Jean d’Ormesson qu’elle choisit pour prononcer son discours
de réception, celui-là même qui avait accueilli Marguerite Yourcenar
en 1981.
Retraçant le passé de celle qui se tient devant lui, il s’exclame : Vous
avez des convictions, mais elles ne sont jamais partisanes. Vous les
défendez avec force. Mais vous êtes loyale envers vos adversaires
comme vous êtes loyale envers vos amis. Vous êtes un modèle
d’indépendance. Plus d’une fois, vous trouvez le courage de vous
opposer à ceux qui vous sont proches et de prendre, parce que vous
pensez qu’ils n’ont pas toujours tort, le parti de ceux qui sont plus
éloignés de vous. […] Je vous regarde, Madame : vous me faites
penser à ces grandes dames d’autrefois dont la dignité et l’allure
imposaient le respect. Et puis, je considère votre parcours et je vous
vois comme une de ces figures de proue en avance sur l’histoire.
Terminant son discours, son magnifique plaidoyer en forme d’éloge
panégyrique national par : Je baisse la voix, on pourrait nous
entendre : comme l’immense majorité des Français, nous vous
aimons, Madame. Soyez la bienvenue au fauteuil de Racine qui
parlait si bien de l’amour, Jean d’Ormesson consacre dans les lettres
françaises une immortalité qui apparut bien souvent à sa détentrice
comme fugace, irréelle alors qu’elle la possédait déjà.
Montant une fois de plus à la tribune, elle fait l’éloge de son
prédécesseur, Pierre Messmer, comme le veut la tradition dans son
discours de réception : Ce ministre inflexible, en des circonstances qui
exigeaient l’inflexibilité. Des états d’âme, des scrupules, des
déchirements, il en eut certainement. Mais il les garda par-devers lui.
On peut être en désaccord avec les choix politiques qui furent les
siens, désapprouver sa fidélité au général de Gaulle.
Il est impossible d’en contester la dignité, qui est celle du serviteur
de l’État, ce Premier ministre de Georges Pompidou qui ne se départit
pas de son calme légendaire, marmoréen.
Simone Veil est également revenue sur son passé, sa vie, ses
combats dans un discours de près d’une heure. Les femmes, toujours
pas assez nombreuses, même dans ce temple de la littérature, et
l’Europe, toujours l’Europe, cette grande ambition qu’elle défendit bec
et ongles face aux ogres nationaux et aux sages du Conseil
constitutionnel : Cette aventure européenne fut et demeure le grand
défi de la génération à laquelle j’appartiens. Et elle termine son
discours sur l’un des grands-pères de l’Europe dont l’ombre plane
encore sur l’Académie française : Victor Hugo.
Celle qui allait volontiers chercher le dictionnaire pour trancher un
329
différend sur le sens d’un mot y est non seulement entrée, mais
surtout devient l’une des immortelles chargées de le composer.
Cette assemblée de cheveux blancs, parfois décriée pour son
manque d’action et de débats, sera peut-être quelquefois secouée des
interrogations de Simone Veil qui disait en 2007 : Je suis toujours
rebelle ! C’est presque un réflexe : quand on me dit quelque chose,
330
immédiatement, j’ai envie de dire le contraire .
Nul doute que certains académiciens s’arracheront les derniers
cheveux qui leur restent !
Auprès de ses proches
La famille s’est agrandie, ils sont près de 30, dont 11 petits-enfants.
Les enfants sont devenus grands : Jean et Pierre-François sont des
avocats respectés possédant un cabinet près du parc Monceau.
Nicolas, avec qui Simone aimait arpenter les musées et les galeries
et discuter de telle toile ou tel peintre, est devenu médecin jusqu’à son
décès en 2002.
Pendant longtemps, les week-ends ont été remplis de bonheurs
familiaux, de ces dimanches matin qui voyaient venir la blonde
Denise, de ces samedis midi ou de ces dimanches soir où, à table, on
polémiquait sur la vie, la politique, la littérature, la musique, les
enfants, l’éducation comme une famille normale, heureuse.
Il y a toujours Antoine, son fidèle compagnon dans cette fabuleuse
histoire française et européenne. Pendant trente ans, elle a été la
331
femme d’Antoine. Depuis trente ans, je suis le mari de Simone
reconnaît-il avec un brin d’humour à propos de celle qu’il appelle avec
malice « la patronne ».
Le couple a d’ailleurs vécu des moments difficiles comme la mort de
leur fils Nicolas, en 2002, qui les a beaucoup affectés. Continuer à
travailler les a préservés après la mort de mon frère Nicolas, confie
Jean, qui ajoute à propos de ses parents : J’ai un jugement
extrêmement tendre et considérant pour ma mère. Antoine, lui, est
drôle, activiste, imaginatif. C’est un couple fascinant, roboratif. Tous
332
deux y sont leaders et codécident .
Aujourd’hui, à 83 ans, Simone Veil continue de suivre l’actualité en
France, en Europe et dans le monde. Les choses ne vont pas forcément
333
de pair avec les vœux que l’on forme .
De temps à autre, elle revêt son habit vert d’académicienne pour
une séance du dictionnaire. Elle lit beaucoup – elle qui se plaignait
étant ministre de ne pouvoir lire que des ouvrages ou des rapports sur
la santé –, notamment le récit de son mari Antoine, Salut, publié en
2010. Mais surtout, elle continue à voir son immense famille née sur
les cendres d’une famille déchirée il y a plus de 65 ans.
Avec ses deux fils, ses petits-enfants, ses arrière-petits-enfants et
l’ensemble de la famille, elle évoque ses souvenirs, au coin du feu le
soir, lors de ces déjeuners du samedi ou lors des dimanches et des
vacances à l’ombre des arbres.
De temps à autre, une petite-fille qui n’a connu ni l’IVG, ni la
construction européenne, saute sur ses genoux comme Simone le
faisait à Nice avec sa mère.
Un jour, une de mes arrière-petites-filles, un amour, sanglotait
parce qu’elle voulait être près de sa mère. Je me suis revue enfant et
334
je me suis mise à pleurer , confiait-elle il y a quelques années.
Encore aujourd’hui, au fond d’elle, elle est restée la petite fille de
Nice, conservant dans son cœur ces souvenirs si précieux de sa mère,
de son père et de Jean que rien ni personne n’ont jamais effacés.
Grand-mère, arrière-grand-mère, Simone Veil est devenue une sage
avec ses proches et un modèle. Simone Veil doit être une merveilleuse
grand-mère – de celles qui savent raconter les histoires et dire la
335
morale , écrivit Christine Ockrent en 1993. Toutes ses petites-filles
sont féministes, car comment ne pas l’être aujourd’hui ? Il y a encore
336
tant à faire pour les femmes , assure Simone Veil. Les pommes ne
tombent jamais bien loin de l’arbre, dit-on.
Les innombrables souvenirs qu’elle narre composent des pages
entières de notre histoire.
Immortelle depuis 2008, Simone Veil l’est depuis longtemps dans
nos cœurs et dans la mémoire collective des Français et des
Européens.
Elle reste pour nous la personnification de la dignité, de l’intégrité
et d’une force de conviction imprimée sur un visage fermé, mais
rassurant et surmonté de cet éternel chignon. Avec son chignon, elle
337
fait posée et distinguée , écrivit Gisèle Halimi en citant sa mère.
D’ailleurs, quel est le secret de ce chignon imité par de nombreuses
femmes ?
Simone Veil avoue qu’elle ne posséda pas toujours les cheveux longs
et qu’elle les laissa pousser pour en faire un chignon par commodité
lors de son entrée au gouvernement en 1974. Les Français ne la virent
qu’une seule fois les cheveux libres, le 26 juillet 1986 sur Antenne 2
dans l’émission présentée par Christophe Dechavanne, Toutes folles de
lui.
En fin d’émission, l’animateur lui demanda si elle pouvait défaire
son chignon, ce qu’elle fit, dévoilant une longue chevelure de jais. Elle
avoua qu’à une ou deux reprises, notamment lors d’un voyage officiel
aux États-Unis, elle libéra ses cheveux.
Ce visage fermé, encadré de cette chevelure tombant en cascade,
s’ouvrit, et le masque de cette femme soi-disant si dure tomba.
Attentive et rassurante, combative et compétente, vulnérable et
indestructible, ambitieuse et autoritaire, timide et volubile, émotive et
opiniâtre, elle se sait dépourvue des qualités ordinaires qui font les
338
trajectoires politiques classiques , écrivait Alain Duhamel en 1983.
Ces mots résument bien toute la complexité du personnage de
Simone Veil, son indépendance et sa singularité, qui lui valent
aujourd’hui de compter parmi les personnages les plus illustres de
notre République.
À l’occasion d’un discours en hommage aux Justes, elle dit : Je suis
convaincue qu’il y aura toujours des hommes et des femmes, de toutes
339
origines et dans tous les pays, capables du meilleur .
Assurément, Madame Veil, vous nous en avez donné un bel
exemple.
Notes
[←1]
Discours de réception à l’Académie française, 18 mars 2010.
[←2]
Simone Veil, Une vie, Stock, 2007.
[←3]
Elle, n° 3224, 29 octobre 2007.
[←4]
Simone Veil, op. cit.
[←5]
Elle, n° 3226, 29 octobre 2007.
[←6]
Simone Veil, op. cit.
[←7]
Paris Match, n° 3174, 18-24, mars 2010.
[←8]
Maurice Szafran, Simone Veil, destin, Flammarion, 1994.
[←9]
Discours de réception à l’Académie française, 18 mars 2010.
[←10]
Simone Veil, op. cit.
[←11]
Simone Veil, op. cit.
[←12]
Maurice Szafran, op. cit.
[←13]
Simone Veil, op. cit
[←14]
Simone Veil, op. cit.
[←15]
Simone Veil, op. cit.
[←16]
Simone Veil, op. cit.
[←17]
Polémiques, 2 novembre 1997.
[←18]
Libération, 29 juillet 2009.
[←19]
Libération, 29 juillet 2009.
[←20]
Polémiques, 2 novembre 1997.
[←21]
Simone Veil, op. cit.
[←22]
Hermann Langbein, Hommes et Femmes à Auschwitz, Fayard, 1998.
[←23]
Polémiques, 2 novembre 1997.
[←24]
Simone Veil, op. cit.
[←25]
Marceline Loridan-Ivens, Ma vie balagan, Robert Laffont, 2008.
[←26]
Primo Levi, Dialogue, 1984.
[←27]
L’Album d’Auschwitz, éditions Al Dante/ Fondation pour la mémoire de la Shoah,
2005.
[←28]
L’Album Auschwitz, éditions d’Al Dante/ Fondation pour la mémoire de la Shoah,
2005.
[←29]
Libération, 25 janvier 1995.
[←30]
Elle, n° 3226, 29 octobre 2007.
[←31]
Marceline Loridan-Ivens, Ma vie balagan, Robert Laffont, 2008.
[←32]
Id.
[←33]
Id.
[←34]
Id.
[←35]
War Crimes Trials, vol. II, The Belsen Trial, « The Trial of Josef Kramer and the
Forty Four Others », Raymond Philips, 1949.
[←36]
. Simone Veil, op. cit.
[←37]
Elle, n° 3226, 29 octobre 2007.
[←38]
Marceline Loridan-Ivens, op. cit.
[←39]
Maurice Szafran, op. cit.
[←40]
Simone Veil, op. cit.
[←41]
Marceline Loridan-Ivens, op. cit.
[←42]
Marceline Loridan-Ivens, op. cit.
[←43]
Simone Veil op. cit.
[←44]
Maurice Szafran, op. cit.
[←45]
Albert Cohen, Le Livre de ma mère, Gallimard, 1954.
[←46]
Simone Veil, op. cit.
[←47]
Discours de Simone Veil, 18 janvier 2007, à l’occasion de la cérémonie du Panthéon
en hommage aux Justes de France.
[←48]
Simone Veil, op. cit.
[←49]
Polémiques, 2 novembre 1997.
[←50]
Le Monde, 19 mars 2010.
[←51]
Le Monde, 30 mai 1974.
[←52]
Maurice Szafran, op. cit.
[←53]
Simone Veil, op. cit.
[←54]
L’Express, 17 janvier 2007.
[←55]
Maurice Szafran, op. cit.
[←56]
Paris Match, n° 3174, 18-24 mars 2010.
[←57]
Le Monde magazine, n° 25, 20 mars 2010.
[←58]
Simone Veil, op. cit.
[←59]
France 24, 6 avril 2010.
[←60]
Simone Veil, op. cit.
[←61]
Colloque Femmes et pouvoir (XIXe-XXe siècles), Sénat, 8 mars 2004.
[←62]
Simone Veil, op. cit.
[←63]
Le Monde magazine, n° 25, 20 mars 2010.
[←64]
Christine Ockrent, Françoise Giroud, une ambition française, Fayard, 2003.
[←65]
Christine Ockrent, op. cit.
[←66]
L’Express, 17 janvier 2007.
[←67]
. Simone Veil, op. cit.
[←68]
Maurice Szafran, op. cit.
[←69]
Colloque Simone Veil, une passion française Femmes et pouvoir (XIXe-
XXe siècles), Sénat, 8 mars 2004.
[←70]
Gisèle Halimi, Le Lait de l’oranger, Gallimard, 1988.
[←71]
Simone Veil, op. cit.
[←72]
Le Monde magazine, n° 25, 20 mars 2010.
[←73]
Maurice Szafran, op. cit.
[←74]
Simone Veil, op. cit.
[←75]
Arthur Conte, Les Premiers ministres de la Ve République, Le Pré aux Clercs, 1986.
[←76]
Colloque Femmes et pouvoir (XIXe-XXe siècles), Sénat, 8 mars 2004.
[←77]
Simone Veil, op. cit.
[←78]
Christine Ockrent, op. cit.
[←79]
Jacques Chirac, op. cit.
[←80]
Valéry Giscard d’Estaing, Le Pouvoir et la Vie, tome I, Compagnie 12, 1988.
[←81]
Jacques Chirac, op. cit.
[←82]
Simone Veil, op. cit.
[←83]
Simone Veil, op. cit.
[←84]
Simone Veil, op. cit.
[←85]
William Karel, VGE, le théâtre du pouvoir, 2002.
[←86]
Le Monde, 30 mai 1974.
[←87]
William Karel, op. cit.
[←88]
Le Monde magazine, n° 25, 20 mars 2010.
[←89]
Gisèle Halimi, Le Lait de l’oranger, Gallimard, 1988.
[←90]
Valéry Giscard d’Estaing, Le Pouvoir et la Vie, tome I, Compagnie 12, 1988.
[←91]
Simone Veil, op. cit.
[←92]
Rita Thalmann et Régine Dhoquois, « La lutte pour le droit à l’IVG », Les Cahiers du
CEDREF, 4-5, 1995.
[←93]
Gisèle Halimi, Le Lait de l’oranger, Gallimard, 1988.
[←94]
William Karel, op. cit.
[←95]
William Karel, op. cit.
[←96]
Discours de réception à l’Académie française, 18 mars 2010.
[←97]
Alain Duhamel, Les Prétendants, Gallimard, 1983.
[←98]
Simone Veil, op. cit.
[←99]
Christine Ockrent, op. cit.
[←100]
Christine Ockrent, op. cit.
[←101]
Christine Ockrent, op. cit.
[←102]
Christine Ockrent, op. cit.
[←103]
William Karel, op. cit.
[←104]
Le Monde, 30 mai 1974.
[←105]
Jacques Chirac, Chaque pas doit être un but, Mémoires I, Nil Éditions, 2009.
[←106]
Philippe Madelin, Jacques Chirac, une biographie, Flammarion, 2002.
[←107]
William Karel, op. cit.
[←108]
Discours de Simone Veil à l’Assemblée nationale, 26 novembre 1974.
[←109]
Laure Adler, Les Femmes politiques, Seuil, 1993.
[←110]
Colloque Femmes et pouvoir (XIXe-XXe siècles), Sénat, 8 mars 2004.
[←111]
Le Monde magazine, n° 25, 20 mars 2010.
[←112]
William Karel, op. cit.
[←113]
William Karel, op. cit.
[←114]
Jacques Chirac, op. cit.
[←115]
Valéry Giscard d’Estaing, op. cit.
[←116]
Le Nouvel Observateur, n° 523, 2-8 décembre 1974.
[←117]
Marianne, 6 août 2010.
[←118]
Le Monde, 29 novembre 1974.
[←119]
Le Nouvel Observateur, n° 525, 2-8 décembre 1974.
[←120]
Paris Match, n° 1331, 30 novembre 1974.
[←121]
Simone Veil, op. cit.
[←122]
L’Express, 7 juillet 1979.
[←123]
L’Express, 14 avril 1975.
[←124]
Arthur Conte, Les Premiers ministres de la Ve République, Le Pré aux Clercs, 1986.
[←125]
La lettre du Collège de France, Hors série 3, 2010.
[←126]
L’Express, 7 juillet 1979.
[←127]
William Karel, op. cit.
[←128]
Maurice Szafran, op. cit.
[←129]
RTL, 9 mars 2010.
[←130]
Simone Veil, op. cit.
[←131]
Maurice Szafran, op. cit.
[←132]
Alain Duhamel, Les Prétendants, Gallimard, 1983.
[←133]
William Karel, op. cit.
[←134]
Simone Veil, op. cit.
[←135]
L’Express, 7 juillet 1979.
[←136]
Alain Duhamel, op. cit.
[←137]
Simone Veil, op. cit.
[←138]
Lionel Stoleru, La Vie, c’est quoi, Monsieur le Ministre ?, Plon, 2003.
[←139]
William Karel, op. cit.
[←140]
Michèle Cotta, Cahiers secrets de la Ve République, tome II 1977-1986, Fayard,
2008.
[←141]
Charlie Hebdo, 3 mai 1979.
[←142]
Valéry Giscard d’Estaing, Le Pouvoir et la Vie, tome III Choisir, Compagnie 12,
2006.
[←143]
Valéry Giscard d’Estaing, op. cit.
[←144]
Denis Baudouin, Dans les allées du pouvoir, Jean-Claude Lattès, 1990.
[←145]
Valéry Giscard d’Estaing, op. cit.
[←146]
Michèle Cotta, Cahiers secrets de la Ve République, tome II 1977-1986, Fayard,
2008.
[←147]
L’Express, 12 mai 1979
[←148]
Michèle Cotta, op. cit.
[←149]
Simone Veil, op. cit.
[←150]
L’Express, 12 mai 1979.
[←151]
Le Monde magazine, n° 27, 20 mars 2010.
[←152]
Michèle Cotta, op. cit.
[←153]
Le Monde magazine, n° 27, 20 mars 2010.
[←154]
Valéry Giscard d’Estaing, op. cit.
[←155]
L’Express, 7 juillet 1979.
[←156]
Pierre Pflimlin, Mémoires d’un Européen, de la IVe à la Ve République, Fayard,
1991.
[←157]
Michèle Cotta, op. cit.
[←158]
Le Monde magazine, n° 27, 20 mars 2010.
[←159]
Louise Weiss l’Européenne, Fondation Jean Monnet pour l’Europe, Centre de
recherches européennes, Lausanne, 1994.
[←160]
Discours de Simone Veil au Parlement européen, 17 juillet 1979.
[←161]
Paris Match, n° 1574, 27 juillet 1979.
[←162]
Bino Olivi, L’Europe difficile, histoire de la Communauté européenne, Folio histoire,
1998.
[←163]
Jean François-Poncet, 37, quai d’Orsay – Mémoires pour aujourd’hui et pour
demain, Odile Jacob, 2008.
[←164]
Simone Veil, op. cit.
[←165]
Intervention en séance plénière, Fonds Simone Veil, Parlement européen.
[←166]
Témoignages des anciens présidents du Parlement européen, publications. <Europa.
eu>.
[←167]
Discours, 4 octobre 1981.
[←168]
Discours, 29 mars 1980.
[←169]
Gunaika, 17 juillet 1980.
[←170]
Discours, 9 mai 1980.
[←171]
William Karel, op. cit.
[←172]
Valéry Giscard d’Estaing, op. cit.
[←173]
Valéry Giscard d’Estaing, op. cit.
[←174]
Valéry Giscard d’Estaing, op. cit.
[←175]
L’Express, 7 juillet 1979.
[←176]
Gunaika, 17 juillet 1980.
[←177]
Simone Veil, op. cit.
[←178]
Discours, 10 février 1981.
[←179]
Le Monde magazine, n° 27, 20 mars 2010.
[←180]
Simone Veil, op. cit.
[←181]
Discours, 28 novembre 1981.
[←182]
L’Express, 26 février 1982.
[←183]
L’Express, 26 février 1982.
[←184]
Michèle Cotta, op. cit.
[←185]
Pierre Pflimlin, op. cit.
[←186]
Parlement (s), Penser et construire l’Europe, 2007/3.
[←187]
Le Monde magazine, n° 27, 20 mars 2010.
[←188]
Discours, 4 octobre 1981.
[←189]
Dansk Industrie, février 1980.
[←190]
<toute l’Europe. eu>.
[←191]
Denis Baudouin, Dans les allées du pouvoir, Jean-Claude Lattès, 1990
[←192]
Discours, 9 mai 1980.
[←193]
Témoignages des anciens présidents du Parlement européen, <publications. europa.
eu>.
[←194]
Simone Veil, op. cit.
[←195]
Colloque Femmes et pouvoir (XIXe-XXe siècles), 8 mars 2004.
[←196]
Alain Duhamel, op. cit.
[←197]
Cartes sur table, 1er décembre 1980.
[←198]
L’Express, 26 février 1982.
[←199]
L’Express, id.
[←200]
Simone Veil, op. cit.
[←201]
Michèle Cotta, op. cit.
[←202]
Alain Duhamel, op. cit.
[←203]
Fonds d’archives Simone Veil, Parlement européen.
[←204]
Simone Veil, op. cit.
[←205]
Roger Chinaud, De Giscard à Sarkozy, dans les coulisses de la Ve, L’Archipel, 2009.
[←206]
Denis Baudouin, Dans les allées du pouvoir, Jean-Claude Lattès, 1990.
[←207]
Maurice Szafran, op. cit.
[←208]
Pierre Favier, Michel Martin-Roland, op. cit.
[←209]
Maurice Szafran, op. cit.
[←210]
Pierre Favier, Michel Martin-Roland, La Décennie Mitterrand, tome II, les épreuves
(1984-1988), Seuil, 1991.
[←211]
Pierre Favier, Michel Martin-Roland, op. cit.
[←212]
Alain Duhamel, op. cit.
[←213]
Fondation Carla Bruni, Michèle Barzach, les amis du fonds Europe.
[←214]
Le Nouvel Observateur, 25 mars 1988.
[←215]
Jean Lacouture, Mitterrand, une histoire de Français, II. Les vertiges du sommet,
Seuil, 1998.
[←216]
Pierre Favier et Michel Martin-Roland, op. cit.
[←217]
Sylvie Pierre-Brossolette, Paroles de présidents.. Carnets secrets, Plon, 1996.
[←218]
Christine Ockrent, Les Uns et les Autres, éditions de l’Aube, 1993.
[←219]
Charles Pasqua, Ce que je sais.., tome II, Un magnifique désastre (1988-1995), Seuil,
2008.
[←220]
Pierre Favier, Michel Martin-Roland, op. cit.
[←221]
Simone Veil, op. cit.
[←222]
Sylvie Pierre-Brossolette, op. cit.
[←223]
Simone Veil, op. cit.
[←224]
L’Express, 18 août 1989.
[←225]
Simone Veil, op. cit.
[←226]
Simone Veil, op. cit.
[←227]
TF1 chat, 19 mai 2005.
[←228]
Simone Veil, op. cit.
[←229]
Sylvie Pierre-Brossolette, op. cit.
[←230]
Alain Duhamel, op. cit.
[←231]
Édouard Balladur, Deux ans à Matignon, Plon, 1995.
[←232]
Simone Veil, op. cit.
[←233]
Simone Veil, op. cit.
[←234]
L’Humanité, 7 décembre 1994.
[←235]
Simone Veil, op. cit.
[←236]
Libération, 14 mai 1993.
[←237]
Libération, 6 juin 1994.
[←238]
Édouard Balladur, op. cit.
[←239]
Le blog de François Fillon, « La France peut supporter la vérité », 8 mars 2007.
[←240]
Simone Veil, op. cit.
[←241]
Simone Veil, op. cit.
[←242]
Forum de l’Expansion, Paris, 12 janvier 1995.
[←243]
TNS Sofres/ Figaro Magazine.
[←244]
Simone Veil, op. cit.
[←245]
Édouard Balladur, op. cit.
[←246]
Sylvie Pierre-Brossolette, op. cit.
[←247]
Jacques Chirac, op. cit.
[←248]
Édouard Balladur, op. cit.
[←249]
Libération, 5 janvier 1995.
[←250]
TNS Sofres/ Le Nouvel Observateur, 26-28 décembre 1994.
[←251]
Philippe Madelin, op. cit.
[←252]
Discours de réception à l’Académie française, 18 mars 2010.
[←253]
Gisèle Halimi, Le Lait de l’oranger, Gallimard, 1988.
[←254]
Simone Veil, une passion française Discours de réception à l’Académie française,
18 mars 2010.
[←255]
L’Écho des lois, Public Sénat, mai 2010.
[←256]
Le Point, 25 octobre 2007.
[←257]
Colloque Femmes et pouvoir (XIXe-XXe siècles), Sénat, 8 mars 2004.
[←258]
Le Nouvel Observateur, 25 octobre 2007.
[←259]
Le Journal des femmes, 15 octobre 2009.
[←260]
Simone Veil, op. cit.
[←261]
Paris Match, n° 3174, 18-24 mars 2010.
[←262]
Libération, 8 janvier 1997.
[←263]
Colloque Femmes et pouvoir (XIXe-XXe siècles), Sénat, 8 mars 2004.
[←264]
« Lutte contre les discriminations : faire respecter le principe d’égalité », rapport du
Haut Conseil à l’intégration, la documentation française, 1998.
[←265]
Simone Veil, op. cit.
[←266]
Maroc Hebdo, n° 338, 19-25 septembre 1998.
[←267]
L’Express, 17 janvier 2007.
[←268]
Le Nouvel Observateur, 17 mai 2005
[←269]
L’Express, 17 janvier 2007.
[←270]
TF1 chat, 19 mai 2005.
[←271]
Blog-notes, Alain Juppé, 27 mai 2005.
[←272]
TF1 chat, 19 mai 2005.
[←273]
12 novembre 2009.
[←274]
L’Express, 8 mars 2007.
[←275]
L’Express, 15 avril 2009.
[←276]
Simone Veil, op. cit.
[←277]
LCI, 8 mars 2007.
[←278]
LCI, id.
[←279]
Elle, n° 3226, 29 octobre 2007.
[←280]
LCI, 8 mars 2007.
[←281]
Libération, 16 mars 2007.
[←282]
Le Figaro, 15 février 2008.
[←283]
Le Monde, 9 mars 2010
[←284]
Marianne, 6 août 2010.
[←285]
Le Monde, 19 avril 2004.
[←286]
Rita Thalmann et Régine Dhoquois, op. cit.
[←287]
Le Monde magazine, n° 25, 20 mars 2010.
[←288]
Simone Veil, op. cit.
[←289]
Gisèle Halimi, Le Lait de l’oranger, Gallimard, 1988.
[←290]
Discours de la cérémonie à la mémoire de M. Albert Cohen, Genève, 18 mars 1982.
[←291]
Shlomo Venezia, Sonderkommando – Dans l’enfer des chambres à gaz, Albin
Michel, 2007.
[←292]
Le Monde magazine, n° 25, 20 mars 2010.
[←293]
Simone Veil, op. cit.
[←294]
Marceline Loridan-Ivens, op. cit.
[←295]
Marceline Loridan-Ivens, op. cit.
[←296]
Valéry Giscard d’Estaing, op. cit.
[←297]
L’Express, 25 septembre 1987.
[←298]
Le Nouvel Économiste, 7 juin 1996
[←299]
Journal Antenne 2, 15 septembre 1987.
[←300]
Journal Antenne 2, 3 septembre 1988.
[←301]
L’Express, 18 août 1989.
[←302]
France 24, 6 avril 2010.
[←303]
France 24, 6 avril 2010.
[←304]
Journal Antenne 2, 6 février 1983.
[←305]
Simone Veil, op. cit.
[←306]
Simone Veil, op. cit.
[←307]
Polémiques, 2 novembre 1997.
[←308]
Pauline Dreyfus, op. cit.
[←309]
Simone Veil, op. cit.
[←310]
L’album d’Auschwitz, éditions Al Dante/ Fondation pour la mémoire de la Shoah,
2005.
[←311]
Le Monde magazine, n° 25, 20 mars 2010.
[←312]
Paris Match, n° 3174, 18-24 mars 2010.
[←313]
Simone Veil, op. cit.
[←314]
Pierre Favier, Michel Martin-Roland, La Décennie Mitterrand, tome II, Les
Épreuves (1984-1988), Seuil, 1991.
[←315]
RTL, 9 mars 2010.
[←316]
Simone Veil, op. cit.
[←317]
Yves Guéna, Mémoires d’outre-Gaulle, Flammarion, 2010.
[←318]
Yves Guéna, Mémoires d’outre-Gaulle, Flammarion, 2010.
[←319]
Pierre Joxe, Cas de conscience, Labor et Fides, 2010.
[←320]
Pierre Joxe, op. cit.
[←321]
Questions d’info, France Info, 5 mai 2005.
[←322]
TF1, 5 mai 2005.
[←323]
Simone Veil, op. cit. Pierre Joxe, op. cit.
[←324]
Simone Veil, op. cit.
[←325]
Le Figaro, 19 mars 2010.
[←326]
Paris Match, n° 3174, 18-24 mars 2010.
[←327]
Le Figaro, 21 novembre 2008.
[←328]
Le Figaro, 19 mars 2010.
[←329]
Simone Veil, op. cit.
[←330]
Elle, n° 3226, 29 octobre 2007.
[←331]
Paris Match, n° 3174, 18-24 mars 2010.
[←332]
Paris Match, n° 3174, 18-24 mars 2010.
[←333]
Simone Veil, op. cit.
[←334]
Paris Match, n° 3174, 18-24 mars 2010.
[←335]
Christine Ockrent, Les Uns et les Autres, éditions de l’Aube, 1993.
[←336]
Elle, n° 3226, 29 octobre 2007.
[←337]
Gisèle Halimi, op. cit.
[←338]
Alain Duhamel, op. cit.
[←339]
Discours de Simone Veil, 18 janvier 2007, à l’occasion de la cérémonie du Panthéon
en hommage aux Justes de France.