0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
611 vues1 028 pages

Untitled

Transféré par

Patrick Choquel
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
611 vues1 028 pages

Untitled

Transféré par

Patrick Choquel
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

à Barbara Murray,

assistante sociale, formatrice pour adultes,


enseignante, épouse, mère, grand-mère,
bridgeuse invétérée
et meilleure belle-mère du monde
Ils la cherchèrent et partout s’enquirent
Où pourraient trouver récits de sa demeure ;
Pourtant rien ne virent. Mais par quel malheureux sort
Ou terrible malheur fut-elle emportée,
Et dérobée à son compagnon adoré,
La chose est longue à raconter…
Edmund S , La Reine des fées

Car, s’il n’en était pas ainsi, il y aurait quelque chose qui
disparaîtrait dans le néant, ce qui est mathématiquement
absurde.
Aleister C , Le Livre de Thoth
PREMIÈRE PARTIE

Puis vint l’été joyeux…


Edmund S , La Reine des fées
1

Tel fut celui dont je dois parler,


Le champion de la vraie justice, Artegall…
Edmund S , La Reine des fées

T
« u es un vrai Cornouaillais. Un pur et dur, gronda Dave Polworth,
énervé. Tu ne devrais même pas t’appeler Strike. C’est Nancarrow,
ton vrai nom, en principe. Ne me dis pas que tu te considères
comme anglais ! »
Le Victory Inn était tellement bondé en cette chaude soirée d’août
que les clients préféraient boire dehors, sur les grandes marches de
pierre qui descendaient vers la baie. Polworth et Strike étaient assis
à l’écart de la foule devant deux pintes de bière. Ils avaient trinqué
aux trente-neuf ans de Polworth et, depuis vingt épuisantes minutes,
la conversation tournait autour du nationalisme cornouaillais. Strike
avait hâte de passer à autre chose.
« Est-ce que je me considère comme anglais ? s’interrogea-t-il à
haute voix. Non, je me définirais plus volontiers comme citoyen
britannique.
— Va te faire voir, répliqua Polworth, excédé. Tu racontes
n’importe quoi. Juste pour me faire sortir de mes gonds. »
Physiquement, les deux amis étaient comme le jour et la nuit.
Aussi petit et mince qu’un jockey, Polworth avait un visage tanné,
creusé de rides précoces, et des cheveux clairsemés laissant
entrevoir un crâne bronzé. Ce jour-là, il portait un jean usé jusqu’à la
trame et un T-shirt qu’il avait dû récupérer dans le panier à linge tant
il était froissé. Sur son avant-bras gauche, un tatouage figurait la
croix noire et blanche de saint Piran, le patron des Cornouailles. À
sa main droite, une méchante cicatrice témoignait de sa rencontre
avec un requin.
Quant à son ami Strike, il faisait penser à un boxeur sur le retour,
ce qu’il était d’ailleurs. Imposant par sa taille, autour d’un mètre
quatre-vingt-dix, il avait le nez légèrement de travers et une masse
de cheveux bruns et crépus. Il n’arborait aucun tatouage et, malgré
l’ombre qui recouvrait son menton en permanence même quand il
était rasé de frais, il donnait l’impression, peut-être à cause de son
allure, d’avoir jadis servi dans la police ou dans l’armée.
« Tu es né ici, insistait Polworth. Donc tu es cornouaillais.
— Je suis désolé mais si on suivait ce raisonnement, toi tu serais
un Brummie, vu que tu es né à Birmingham.
— Va te faire voir ! explosa Polworth. Ma mère est une Trevelyan
et je suis arrivé dans ce pays à l’âge de deux mois. L’identité, c’est
ce qu’on ressent là-dedans. » Il appuya son pouce contre sa
poitrine. « Ça fait des siècles que la famille de ma mère habite les
Cornouailles…
— Ouais. Personnellement, je ne crois pas trop à ces histoires de
sang et de sol…
— Tu sais, lors du dernier recensement, le coupa Polworth, ils ont
demandé “Quelle est votre origine ethnique ?” et, ici, la moitié des
gens – la moitié, je dis bien – a coché cornouaillais et pas anglais.
Sacré progrès.
— Génial, dit Strike. C’était quoi, les autres choix ? Celte ?
Romain ?
— Arrête avec ce ton condescendant, répliqua Polworth. À quoi ça
te sert ? Tu vis à Londres depuis trop longtemps, mon gars… Il n’y a
rien de mal à aimer sa patrie. Rien de mal à ce que les régions
cherchent à récupérer un peu du pouvoir que Westminster leur a
piqué. Les Écossais vont nous montrer la voie, l’année prochaine.
Tu verras. Quand ils auront leur indépendance, les autres suivront.
Ce sera l’élément déclencheur. Tous les peuples celtiques vont se
casser.
« Tu en veux une autre ? », enchaîna-t-il en désignant le verre
vide posé devant son ami.
Strike l’avait rejoint au pub pour oublier un peu ses soucis, pas
pour subir ses sermons. La fidélité de Polworth envers le Mebyon
Kernow, le parti nationaliste où il militait depuis l’âge de seize ans,
semblait s’être renforcée depuis un an qu’ils ne s’étaient pas vus. En
règle générale, Strike pouvait compter sur lui pour le distraire et le
faire rire, mais dès qu’il démarrait sur l’indépendance des
Cornouailles, sujet qui passionnait Strike autant que la décoration
d’intérieur ou les horaires de chemin de fer, Dave perdait tout son
humour. L’espace d’une seconde, Strike songea à prendre congé en
prétextant qu’on l’attendait, mais la perspective de retrouver sa tante
malade le déprimait plus encore que les diatribes contre les
supermarchés qui refusaient d’apposer la croix de saint Piran sur les
produits régionaux.
« Avec plaisir », répondit Strike avant de lui tendre son verre.
Dave mit le cap sur le comptoir en saluant en chemin ses
nombreuses connaissances.
Resté seul à la table, Strike laissa errer son regard. Ce pub lui
rappelait tant de bons souvenirs. Certes, il avait un peu changé au fil
des ans mais c’était toujours le QG où il avait autrefois retrouvé sa
bande de potes, chaque soir après les cours. Ce lieu suscitait en lui
les mêmes impressions ambivalentes qu’à l’époque de son
adolescence. Il s’y sentait à la fois totalement chez lui et totalement
déplacé.
Après s’être attardés sur les lattes du parquet, les yeux de Strike
remontèrent vers les gravures marines ornant les murs. Au passage,
il croisa le regard d’une femme accoudée au bar avec une amie. Elle
avait un long visage pâle et des cheveux bruns mi-longs, striés de
mèches grises. Sa tête ne lui disait rien mais, depuis une heure, il
avait remarqué que certaines personnes le fixaient ostensiblement,
voire tentaient d’attirer son attention. Strike sortit son portable et fit
semblant d’écrire un texto.
Depuis quelque temps, les habitants de St. Mawes l’abordaient
sous n’importe quel prétexte. Et il avait le plus grand mal à s’en
dépêtrer. Le diagnostic n’était tombé que depuis dix jours mais
apparemment tout le monde savait que sa tante Joan souffrait d’un
cancer des ovaires et que lui-même, sa demi-sœur Lucy et les trois
fils de cette dernière étaient venus offrir leur soutien au couple
qu’elle formait avec son mari Ted. Depuis une semaine, chaque fois
qu’il s’aventurait hors de la maison, il devait répondre aux questions,
remercier les uns et les autres pour leurs marques de sympathie,
promettre de transmettre le bonjour et décliner poliment les
propositions en tout genre. Il en avait marre de répéter sur tous les
tons « Oui, elle est en phase terminale et oui, c’est une épreuve
terrible pour nous tous ».
Polworth revint en jouant des coudes et posa les pintes sur la
table.
« Et c’est parti mon Diddy », lança-t-il avant de reprendre sa place
sur le tabouret.
Il lui avait donné ce surnom en référence au mot didicoy, « gitan »
en langue cornique. Chaque fois qu’il l’entendait, Strike se rappelait
pourquoi ils étaient amis.
Trente-cinq ans auparavant, quand Strike était entré en cours
d’année à l’école primaire de St. Mawes, il s’était senti très différent
des enfants de son âge, autant par sa taille qu’à cause de son
accent. Sa mère était venue accoucher en Cornouailles mais s’était
enfuie de la maternité peu de temps après, en pleine nuit, avec son
bébé sous le bras, pour retrouver la vie londonienne qu’elle aimait
tant. Une vie qui consistait essentiellement à faire la fête et à
squatter ici et là. Quatre ans plus tard, elle était revenue au bercail
avec lui et la petite Lucy qui venait de naître. Et de nouveau, elle
s’était envolée avant l’aube, mais seule cette fois.
Strike n’avait jamais vraiment su ce que contenait le petit mot que
Leda avait laissé en partant sur la table de la cuisine. Sans doute
était-il question d’un problème avec son propriétaire ou son petit ami
du moment, ou peut-être d’un festival de rock qu’elle ne voulait
surtout pas rater : avec deux enfants en bas âge, comment aurait-
elle pu mener l’existence qu’elle s’était choisie ? Quelle que fût la
raison de son absence prolongée, sa belle-sœur Joan, une femme
aussi traditionnelle et organisée que Leda était inconstante et
chaotique, avait aussitôt acheté un uniforme au jeune Strike puis
l’avait inscrit à l’école la plus proche.
Les autres garçons de quatre ans et des poussières l’avaient
regardé entrer, bouche bée. Certains pouffèrent de rire quand
l’instituteur donna son prénom, Cormoran. Strike était embêté car sa
mère avait promis de lui faire la classe à la maison. Il avait tenté
d’expliquer à l’oncle Ted que sa maman était contre l’école mais Ted,
d’habitude si compréhensif, s’était montré intraitable. Strike avait
donc obéi et, du jour au lendemain, s’était retrouvé au milieu de tous
ces gosses inconnus s’exprimant avec un accent rigolo. Lui qui
n’était pourtant pas du genre pleurnichard était allé s’asseoir à son
pupitre avec dans la gorge un nœud gros comme une pomme.
Pourquoi Dave Polworth, le caïd de la classe, avait-il décidé de
s’en faire un copain ? Aucun des deux intéressés n’avait jamais su
répondre à cette question. Ce n’était pas dû à sa stature
impressionnante : les deux meilleurs potes de Dave, des fils de
pêcheurs, étaient aussi costauds que Strike. De toute façon, malgré
son aspect chétif, Dave s’était déjà bâti une réputation de bagarreur
amplement méritée. Au bout de la première journée, il était devenu
son ami et son défenseur, bien déterminé à convaincre le reste des
troupes, et ce par tous les moyens, que leur nouveau camarade
méritait leur respect. Strike était natif des Cornouailles, c’était le
neveu de Ted Nancarrow, sauveteur en mer de son état, il ne savait
pas où était sa maman et ce n’était pas sa faute s’il parlait
bizarrement.
Joan était heureuse d’avoir pu profiter de son neveu pendant une
semaine. Bien qu’il ait prévu de partir le lendemain matin, elle l’avait
presque mis à la porte ce soir-là, car elle savait que c’était
l’anniversaire du « petit Dave ». Elle attachait un grand prix aux liens
tissés durant l’enfance et se réjouissait que Strike et Dave Polworth
soient restés si proches, malgré les années. Pour elle, cette amitié
prouvait deux choses : qu’elle avait eu raison d’inscrire son neveu à
l’école contre l’avis de Leda, et que les Cornouailles étaient sa
véritable patrie, même si sa vie était à Londres et qu’il avait roulé sa
bosse dans pas mal d’autres endroits au fil des ans.
Polworth prit une longue gorgée de sa quatrième pinte, puis
regarda par-dessus son épaule la femme brune et son amie blonde,
qui continuaient à observer Strike depuis le comptoir.
« Maudits touristes, maugréa-t-il.
— Que deviendrait ton parc sans ces maudits touristes ? fit
remarquer Strike.
— S’il te plaît, rétorqua Polworth. La plupart de nos visiteurs sont
du coin. Des habitués. »
Polworth avait récemment démissionné d’un poste de cadre dans
une société d’ingénierie basée à Bristol pour se faire embaucher
comme chef jardinier dans un grand parc ouvert au public, un peu
plus loin sur la côte. Plongeur émérite, surfeur accompli, champion
de triathlon, il avait toujours été du genre remuant, et il l’était encore,
les années et un emploi de bureau ne l’ayant pas guéri de sa
passion pour les activités physiques.
« Pas de regrets, alors ? demanda Strike.
— Foutre non. J’avais trop besoin de remettre les mains dans le
cambouis. De bosser à l’extérieur. J’aurai quarante ans l’année
prochaine. C’était maintenant ou jamais. »
Polworth avait pris sa décision sans en parler à sa femme. Il avait
décroché ce boulot, quitté le précédent et annoncé la nouvelle à sa
famille un soir pendant le dîner.
« Penny est revenue de sa surprise, j’espère ?
— Elle veut toujours divorcer une fois par semaine, répondit
Polworth comme si c’était parfaitement normal. Mais je trouve qu’il
valait mieux la mettre devant le fait accompli que passer des siècles
à discutailler. En plus, tout s’est bien goupillé. Les gamines adorent
leur nouvelle école, la boîte de Penny lui a trouvé un job à la
capitale. » Le mot « capitale » désignait Truro, pas Londres. « Elle
est heureuse. C’est juste qu’elle refuse de l’admettre. »
Strike ne partageait pas ses certitudes. Polworth avait toujours eu
le goût du risque. Il était du genre à se décider sur un coup de tête,
sans réfléchir une seconde aux éventuelles conséquences. Mais
Strike avait assez de problèmes à résoudre sans devoir en plus se
préoccuper de ceux des autres. Il leva donc son verre de bière et,
pour éviter de retomber dans des sujets à connotation politique,
déclara :
« Eh bien alors, bon anniversaire, mon vieux.
— À la tienne, répondit Polworth en choquant son verre. Que
penses-tu des chances d’Arsenal ? Ils vont se qualifier ? »
Strike haussa les épaules. Supporter du club londonien depuis fort
longtemps, il espérait le voir arriver en finale de la Ligue des
champions. Pourtant il craignait que s’il abordait ce thème, son ami
ne renfourche son cheval de bataille et lui reproche encore une fois
de trahir son pays natal.
« Et ta vie amoureuse ? fit Polworth pour changer l’angle
d’attaque.
— Quelle vie amoureuse ? »
Polworth sourit.
« Joanie pense que tu vas finir par te caser avec ta partenaire.
Cette Robin.
— Vraiment ? dit Strike.
— Elle m’en a parlé l’autre week-end, quand je suis venu réparer
leur Sky Box.
— J’ignorais que tu avais fait ça pour eux, dit Strike en penchant
son bock. C’est sympa de ta part. À ta santé. »
Lui qui avait espéré détourner la conversation vers un sujet plus
anodin en était pour ses frais.
« Ils me l’ont dit tous les deux, renchérit Polworth. Joan et Ted. Ils
sont persuadés que ce sera elle. »
Et comme Strike ne répondait pas, il insista : « Alors ? Il n’y a
toujours rien entre vous ?
— Rien.
— Comment ça se fait ? », s’inquiéta Polworth. Comme pour
l’indépendance des Cornouailles, Strike refusait de se fixer un
objectif en la matière, et Dave trouvait cela tout aussi regrettable.
« Elle est canon, cette fille. J’ai vu sa photo dans le journal. Bon,
d’accord, elle joue pas dans la même cour que Milady Berserko »,
reconnut-il en utilisant le surnom dont il avait autrefois affublé l’ex-
fiancée de Strike. « Mais d’un autre côté, elle est loin d’être aussi
barge. Pas vrai, Diddy ? »
Strike se mit à rire.
« Lucy l’apprécie, reprit Polworth. Elle dit que vous allez bien
ensemble.
— Quand as-tu parlé de ma vie privée avec Lucy ? demanda
Strike, soudain agacé.
— Il y a un mois environ. Elle était venue avec les garçons pour le
week-end et on s’était fait un barbecue. »
Au lieu de répondre, Strike reprit une gorgée de bière.
« Vous vous entendez bien, il paraît, insista Polworth en le fixant
du regard.
— Ouais, c’est pas faux. »
Polworth attendit la suite, les sourcils levés.
« Mais ça foutrait tout par terre, embraya Strike. Je ne veux pas
mettre l’agence en péril.
— Bon OK. Mais à part ça, tu ne dirais pas non, hein ? »
Strike laissa passer un blanc. Au comptoir, les deux femmes
discutaient. Il aurait parié que c’était de lui.
« J’avoue que j’y pense de temps en temps, dit-il en les observant
du coin de l’œil. Mais elle est en plein divorce. C’est compliqué pour
elle, en ce moment. En fait, nous passons déjà la moitié du temps
ensemble. J’apprécie énormément de l’avoir comme collègue. »
Comme ils étaient amis d’enfance, qu’ils s’étaient déjà accrochés
sur la politique et que c’était l’anniversaire de Polworth, Strike
essaya de dissimuler l’agacement qu’il ressentait face à cet
interrogatoire en règle. Tous les gens mariés qu’il connaissait
semblaient prendre un malin plaisir à caser les célibataires de leur
entourage, même si leur exemple personnel ne constituait pas une
bonne publicité en faveur du mariage. Le couple Polworth, par
exemple, semblait fondé sur une constante animosité mutuelle.
Quand Penny parlait de son mari, elle l’appelait « l’autre con » plus
souvent que par son prénom et Strike ne comptait plus les soirées
passées à entendre Polworth se vanter d’avoir réalisé tel ou tel
projet qui lui tenait à cœur aux dépens ou contre l’avis de son
épouse. L’un et l’autre paraissaient plus heureux et détendus quand
ils sortaient avec des amis de leur sexe, et les rares fois où Strike
avait mangé chez eux, deux groupes s’étaient formés selon un
modèle de ségrégation naturelle, les femmes dans un coin de la
maison, les hommes dans un autre.
« Qu’est-ce qui se passera quand Robin voudra un môme ?
poursuivit Polworth.
— Je ne crois pas qu’elle en veuille. Elle aime trop son boulot.
— C’est ce qu’elles disent toutes, ricana Polworth. Ça lui fait quel
âge maintenant ?
— Dix de moins que nous.
— Elle voudra des mômes, affirma Polworth. Tout le monde en
veut. Et ça arrive plus vite chez les femmes. L’horloge biologique.
— Eh bien, ce sera sans moi. Ça ne m’intéresse pas. De toute
façon, plus je vieillis moins je pense être fait pour le mariage.
— Moi aussi j’étais comme ça, mon vieux, répliqua Polworth. Et un
jour, j’ai compris que j’avais tout faux. Je t’ai déjà raconté, hein ?
Comment j’ai fait ma demande à Penny ?
— Je ne crois pas.
— Je ne t’ai jamais parlé de Tolstoï ? », s’étonna Polworth, comme
si un tel oubli était inconcevable.
Strike, qui s’apprêtait à reprendre une gorgée de bière, baissa son
verre et considéra son ami d’un air perplexe. Polworth était
intelligent, mais comme depuis la primaire il rejetait toute forme de
savoir n’ayant pas d’application pratique immédiate, n’avait presque
jamais ouvert un livre, à l’exception des manuels techniques. Se
méprenant sur l’expression interdite de Strike, Polworth crut bon
d’expliquer :
« Tolstoï. C’est un écrivain.
— Ouais, merci, je suis au courant. Mais qu’est-ce que Tolstoï
vient faire… ?
— J’étais justement en train de le dire. J’avais rompu avec Penny
pour la deuxième fois. Elle n’arrêtait pas de me tanner pour qu’on se
fiance, et ça ne me disait rien. Donc je vais dans ce bar, je raconte à
mon pote Chris que j’en ai marre, que j’ai pas envie de me mettre la
corde au cou – tu te souviens de Chris ? Le grand type qui zozote.
Tu l’as croisé au baptême de Rozwyn.
« Bref, je repère un vieux bonhomme accoudé tout seul au
comptoir, bourré apparemment. Un peu chochotte, le mec. Veste en
velours côtelé, cheveux ondulés. Et ça m’emmerde, parce que je
vois bien qu’il nous écoute. Alors, je lui demande “Qu’est-ce que tu
mates ?” Il me regarde droit dans les yeux et il me répond :
“Suppose que tu portes un fardeau : tant qu’on ne te l’aura pas lié
sur le dos, tes mains demeureront embarrassées. Marie-toi et tu
retrouveras l’usage de tes mains. Traîner ce fardeau hors mariage,
c’est se vouer fatalement à l’inactivité. Prends Mazankov et Krupov.
Ce sont les femmes qui ont compromis leur carrière.”
« Au début, j’ai cru que Mazankov et Krupov étaient des potes à
lui. Mais il m’a dit que non, que c’était un truc qu’avait écrit ce type,
Tolstoï.
« On s’est mis à causer et crois-moi si tu veux, Diddy, ç’a été un
tournant dans ma vie. Comme si une ampoule s’allumait là-haut,
ajouta Polworth en désignant un objet invisible planant à deux
centimètres de son crâne dégarni. Il m’a ouvert les yeux. La
malédiction du mâle. Pauvre de moi ! J’étais là, un jeudi soir, à
essayer de lever une petite et, encore une fois, j’allais rentrer seul
chez moi, malheureux comme les pierres. Je pensais au fric que
j’avais claqué, et pour rien. Et je me voyais à quarante ans, en train
de mater du porno devant ma télé comme un con. Alors, je me suis
dit, voilà le secret. C’est à ça que sert le mariage. Est-ce que j’ai une
seule chance de trouver mieux que Penny ? Est-ce que c’est si
marrant de passer sa vie à draguer des meufs dans les bars ?
Penny et moi on s’entend bien. Je pourrais largement trouver
pire. En plus, elle est pas moche à regarder. J’aurais toujours une
chatte sous la main, qui m’attendrait à la maison. Ce serait pas
beau, ça ?
— Dommage qu’elle ne t’entende pas, ricana Strike. Elle
retomberait amoureuse de toi illico.
— Ce vieux type un peu chochotte, eh ben, je lui ai serré la main,
reprit Polworth sans relever sa remarque. Je lui ai demandé de
m’écrire le nom du bouquin et tout. Je suis sorti du bar, j’ai sauté
dans un taxi, direction l’appart de Penny, et j’ai cogné à sa porte. Je
l’ai réveillée. Elle était en pétard. Elle croyait que je venais la voir
parce que j’étais torché, que j’avais rien trouvé de mieux qu’elle et
que je voulais juste tirer un coup. Je lui ai fait comme ça : mais non,
pauvre quiche, je suis venu te demander en mariage.
« Je vais te dire le titre de ce bouquin, continua Polworth. Anna
Karénine. » Il termina sa pinte. « Eh ben, c’est de la merde. »
Strike éclata de rire.
Polworth rota puis regarda sa montre. Il savait soigner ses sorties.
N’appréciant pas davantage les formules d’adieu que les subtilités
de la littérature russe, il se leva en disant :
« Bon, je file. Si je rentre avant 23 heures 30, j’aurai droit à ma
pipe d’anniversaire – et je ne veux pas manquer ça, mon vieux. Pour
rien au monde. »
Ils échangèrent une cordiale poignée de main. Polworth lui
demanda d’embrasser Joan pour lui et de l’appeler la prochaine fois
qu’il reviendrait au pays. Puis, se frayant un passage parmi les
clients du pub, il sortit et disparut au coin de la rue.
2

Le cœur blessé obtient moult consolation


Si un espoir est donné qui apaise l’esprit…
Edmund S , La Reine des fées

Strike souriait encore de l’histoire que lui avait racontée Polworth


quand il s’aperçut que la femme brune au comptoir s’était tournée
dans sa direction comme pour lui adresser la parole. Ce dont la
blonde à lunettes qui l’accompagnait semblait vouloir la dissuader.
Strike termina sa bière, ramassa son portefeuille, vérifia que ses
cigarettes étaient au fond de sa poche et se leva en s’appuyant au
mur près de lui. Il attendit un peu, le temps d’assurer son équilibre.
Sa jambe artificielle lui jouait parfois des tours, surtout après quatre
bières. Rassuré sur sa stabilité, il se dirigea vers la sortie. Ayant
salué d’un signe de tête les quelques clients qu’il connaissait de vue
et ne pouvait prendre le risque de froisser, il déboucha dans la rue
sombre sans que personne l’importune.
Les grandes marches de pierre inégales descendant vers la baie
étaient toujours encombrées de consommateurs d’alcool et de
tabac. Strike se faufila entre les groupes en sortant ses cigarettes.
L’air était particulièrement doux et malgré l’heure tardive de
nombreux touristes se baladaient encore sur le front de mer. Pour
regagner la maison de Ted et Joan, Strike allait devoir marcher
quinze bonnes minutes et grimper une côte. Il tourna brusquement
sur sa droite et traversa la rue, en direction de la digue qui se
dressait entre le parking des ferries et la zone d’embarquement.
Adossé à la paroi, il alluma une cigarette et se mit à contempler la
masse d’eau argentée virant parfois au gris ardoise. Un touriste
parmi tant d’autres, tapi dans l’ombre, libre de fumer tranquillement
sans devoir répondre aux sempiternelles questions sur l’état de
santé de sa tante, et de profiter d’un moment de calme avant de
retrouver le canapé inconfortable où il avait tenté de dormir six nuits
d’affilée sans y parvenir vraiment.
Il avait été unanimement décrété qu’un dur à cuire comme lui,
célibataire, sans enfant et ex-militaire de surcroît, ne verrait pas
d’inconvénient à coucher dans le salon « parce que tu es capable de
dormir n’importe où ». Avant de venir, Strike avait essayé de faire
entendre qu’il préférait réserver une chambre dans une pension
voisine, au lieu d’encombrer la maison déjà pleine comme un œuf.
Mais sa tante n’avait rien voulu savoir. Joan le voyait rarement, et
encore moins avec sa sœur Lucy et les trois garçons. Elle voulait
l’avoir auprès d’elle et redevenir la mère poule qu’elle avait toujours
été pour sa nièce et son neveu, même si la première séance de
chimiothérapie l’avait considérablement affaiblie.
Ainsi donc, de guerre lasse, le grand Strike, qui se serait plus
volontiers accommodé d’un lit de camp, avait étendu sa lourde
carcasse chaque soir sur les coussins en crin de cheval recouverts
de satin, et chaque matin avait été réveillé par les cris de ses
neveux, lesquels feignaient d’oublier qu’il fallait attendre 8 heures
avant de débouler dans le salon. Au moins Jack avait-il la décence
de bredouiller des excuses quand il réalisait que leur chambard avait
interrompu le sommeil de l’oncle Cormoran. Luke, son aîné,
ne s’encombrait pas de telles politesses. Il dévalait les marches en
faisant le plus de raffut possible, passait en courant devant Strike
pour rejoindre la cuisine et, au lieu de dire bonjour, le dévisageait en
ricanant.
Luke était infernal. Entre autres méfaits, il avait réussi à casser les
écouteurs tout neufs de Strike, lequel avait toutefois renoncé à faire
un esclandre par égard pour Joan. Une autre fois, il n’avait rien
trouvé de mieux que de lui chiper sa jambe artificielle et sortir dans
le jardin en la brandissant à bout de bras pour narguer son oncle qui
l’observait par la fenêtre. Quand le sale gosse s’était enfin décidé à
lui rendre sa prothèse, Strike, qui avait très envie d’uriner, incapable
de gravir l’escalier pentu à cloche-pied pour se soulager dans les
uniques toilettes de la maison, lui avait passé un bon savon sans
trop élever la voix. L’engueulade avait dû porter ses fruits puisque le
garçon s’était montré étonnamment discret pendant le reste de la
matinée.
Chaque matin, Joan disait à Strike « Tu as bien dormi » sans
mettre de point d’interrogation à la fin de sa phrase. C’était l’un de
ses traits de caractère. Comme l’indécrottable optimiste qu’elle était,
Joan s’arrangeait toujours pour que son entourage adopte son point
de vue sur les choses, ses armes préférées étant la douceur et la
persuasion. Strike n’avait jamais eu le cœur de la contredire. Un
jour, à l’époque où il dormait dans son bureau à Londres et craignait
de devoir mettre la clé sous la porte par manque de liquidités (un
épisode de sa vie dont il n’avait d’ailleurs jamais parlé ni à son oncle
ni à sa tante), Joan lui avait joyeusement affirmé au téléphone : « Tu
t’en sors drôlement bien. » Et Strike, encore une fois, n’avait pas
voulu la décevoir. Quand il avait perdu sa jambe en Afghanistan
dans l’explosion d’une bombe artisanale et qu’il s’était réveillé sur un
lit d’hôpital, flottant dans un brouillard de morphine, Joan penchée
sur lui avait déclaré entre ses larmes : « Tu es bien à ton aise ici. Tu
n’as pas mal. » Il aimait sa tante, elle lui avait servi de mère à
diverses périodes de son enfance, mais dès qu’il passait un peu trop
de temps en sa compagnie, il avait l’impression d’étouffer. Sa façon
de ménager la chèvre et le chou, d’ignorer les réalités qui la
dérangeaient, voire de les nier carrément, avait tendance à l’épuiser.
Strike distingua un point de lumière au creux d’une vague – un
éclair blanc, deux yeux noirs comme de la suie : un phoque se
prélassait près de la surface, à quelques mètres de lui. En le
regardant flotter entre deux eaux, Strike se demanda si l’animal
l’avait repéré. Et par une curieuse association d’idées, il pensa à son
associée, Robin Ellacott.
Quand Polworth l’avait interrogé sur ses relations avec Robin, il ne
s’était pas montré totalement sincère. Mais, après tout, ces choses-
là ne regardaient que lui. En vérité, les sentiments qu’il éprouvait à
l’égard de Robin étaient si complexes et nuancés que lui-même
préférait ne pas trop y réfléchir. Un exemple parmi d’autres : chaque
fois qu’il se sentait seul, fatigué, découragé, il n’avait qu’une seule
envie, celle d’entendre sa voix.
Strike regarda sa montre. Robin avait pris un jour de repos mais,
avec un peu de chance, elle ne serait pas encore couchée. En plus,
il avait une bonne excuse pour lui écrire : Saul Morris, leur nouveau
sous-traitant, devait se faire rembourser ses notes de frais et Strike
avait oublié de laisser des instructions à ce propos. S’il lui envoyait
un texto à propos de Morris, Robin le rappellerait peut-être pour
prendre des nouvelles de Joan.
« Excusez-moi ? », dit une femme derrière lui.
Avant même de se retourner, Strike sut qui c’était : la brune assise
au comptoir du pub. Elle avait l’accent londonien et le ton à la fois
fébrile et navré des gens qui l’abordaient dans la rue pour lui parler
des affaires qu’il avait résolues au cours de sa carrière.
« Oui ? », répondit-il en faisant volte-face.
Son amie blonde l’avait suivie : mais peut-être était-elle plus
qu’une amie, songea Strike. Une subtile impression d’intimité
émanait d’elles. La quarantaine l’une et l’autre. En jean et chemise
légère. La blonde avait la silhouette élancée et le teint hâlé des
femmes qui passent leurs week-ends à faire de la randonnée, de la
voile ou du vélo. Celles dont on dit qu’elles ont une beauté naturelle.
Pommettes hautes, lunettes, queue-de-cheval, elle considérait Strike
d’un air sévère.
La brune était plus délicate. De grands yeux gris et brillants, un
visage mince. Dans la pénombre, son expression intense, presque
hallucinée, lui fit penser aux martyres qu’on voit sur les images
pieuses.
« Êtes-vous… êtes-vous Cormoran Strike ? demanda-t-elle.
— Oui, maugréa-t-il.
— Oh, fit-elle en esquissant un petit geste de la main. C’est…
c’est tellement étrange. Vous devez détester qu’on vous… je ne
veux pas vous déranger, je sais que vous êtes en vacances, ajouta-
t-elle avec un rire nerveux, mais… Au fait, je m’appelle Anna… et je
me demandais… » Elle respira à fond. « J’aimerais vous parler… de
ma mère. »
Strike resta coi.
« Elle a disparu, poursuivit Anna. Elle s’appelle Margot
Bamborough. Elle exerçait comme médecin généraliste. Un soir,
après sa journée de travail, elle a quitté son cabinet et depuis,
personne ne l’a revue.
— Avez-vous prévenu la police ? »
Anna émit un drôle de petit rire.
« Oui… je veux dire, ils sont au courant… ils ont enquêté. Mais ils
n’ont jamais rien trouvé. Ça s’est passé en 1974. »
L’eau noire vint lécher les pierres de la digue. Strike crut entendre
le phoque souffler de l’air par les narines. Trois jeunes gens
éméchés les dépassèrent en titubant. Ils allaient vers le parking des
ferries. Le dernier avait levé l’ancre à 18 heures. Strike se demanda
s’ils le savaient.
« J’ai consulté…, reprit la femme. Voyez-vous… la semaine
dernière… j’ai consulté une médium. »
Et merde, grommela Strike dans son for intérieur.
Durant sa carrière de détective privé, il avait parfois eu affaire à ce
genre d’hurluberlus. Les chantres du paranormal. Il les méprisait
souverainement, les considérait comme des sangsues abusant des
êtres faibles, naïfs ou désespérés.
Un canot s’approchait du rivage. Le bruit de son moteur perturba
le calme de la nuit. Apparemment, c’était un taxi commandé par les
trois jeunes gens éméchés. À l’idée du mal de mer qui les attendait,
ils se mirent à rigoler en se balançant de grands coups de coude.
« La médium m’a dit que j’allais trouver une “piste”, poursuivit
Anna. Elle m’a dit : “Vous saurez un jour ce qui est arrivé à votre
mère. Vous allez trouver une piste et vous devrez la suivre. Bientôt
vous comprendrez comment.” Alors, quand je vous ai aperçu tout à
l’heure dans le pub – Cormoran Strike, au Victory – quelle incroyable
coïncidence ! J’ai pensé “Il faut que je lui parle”. »
Une douce brise ébouriffa ses cheveux bruns mêlés de fils
d’argent.
« Viens, Anna, intervint la blonde. Il faut qu’on y aille. »
Elle la prit par les épaules. Strike vit briller une alliance à sa main
gauche.
« Nous sommes désolées de vous avoir importuné », dit-elle à
l’intention de Strike.
Avec gentillesse mais fermeté, elle tenta d’entraîner sa compagne
loin du détective. Anna résista un peu et dit en reniflant :
« Navrée. Je crois… je crois que j’ai trop bu.
— Attendez. »
Strike avait du mal à résister à l’envie de savoir. C’était un besoin
impératif chez lui, comme une démangeaison. D’autant plus quand il
se sentait las et déprimé. Comme cette nuit. 1974 était l’année de sa
naissance. Ce qui signifiait que la famille de Margot Bamborough
était à sa recherche depuis que lui-même était en vie.
« Vous êtes en vacances ? demanda-t-il.
— Oui, répondit la blonde. Enfin, nous avons une résidence
secondaire à Falmouth. Mais nous vivons à Londres le reste de
l’année.
— J’y retourne demain, dit Strike (Qu’est-ce que tu fiches ?
l’interrogea une voix dans sa tête), mais je pourrais peut-être faire un
crochet par Falmouth dans la matinée, si vous êtes disponibles.
— Vraiment ? », répondit Anna dans un souffle. Il comprit qu’elle
pleurait en la voyant s’essuyer les yeux. « Oh, ce serait formidable.
Merci. Merci beaucoup ! Je vais vous donner l’adresse. »
La blonde ne manifestait pas le même enthousiasme. Mais en
voyant Anna fouiller dans son sac à main, elle réagit en disant :
« C’est bon, j’ai une carte. » Elle tira un portefeuille de la poche
arrière de son jean et tendit à Strike un bristol portant son nom,
« Dr Kim Sullivan », sa profession, « psychologue diplômée d’État »
et son adresse à Falmouth.
« Parfait, fit Strike avant de glisser la carte dans sa poche. Eh
bien, je vous dis à demain matin, donc.
— J’ai une conférence téléphonique dans la matinée, annonça
Kim. Je serai libre vers midi. C’est trop tard pour vous ? »
Le message était clair : vous ne lui parlerez qu’en ma présence.
« Non, ça me convient. On se voit à midi, alors.
— Merci mille fois ! », lança Anna.
Kim lui prit la main et les deux femmes s’éloignèrent. Strike les
regarda passer sous un premier réverbère, puis se tourna vers le
large. Le canot pneumatique transportant les jeunes fêtards n’était
plus qu’un point au milieu de la baie immense, le grondement de son
moteur de moins en moins audible.
Oubliant qu’il avait prévu d’écrire à Robin, Strike alluma une autre
cigarette, sortit son portable et chercha Margot Bamborough sur
Google.
Deux photos s’affichèrent. Sur la première, un cliché granuleux, on
voyait le visage d’une femme aux traits réguliers. Des yeux un peu
trop écartés, des cheveux ondulés, blond foncé, la raie au milieu.
Elle portait un genre de débardeur et, par-dessus, un chemisier avec
un col à larges revers.
La deuxième représentait la même femme, plus jeune, vêtue en
Play Boy Bunny. Rien ne manquait : ni la fameuse guêpière, ni les
oreilles de lapin, ni les bas noirs, ni la petite queue blanche. Elle
portait un plateau garni de cigarettes, apparemment, et souriait à
l’objectif. Une autre jeune femme, pareillement vêtue et tout aussi
radieuse, se tenait derrière elle. Elle avait les dents légèrement en
avant et des formes plus généreuses.
Strike fit défiler la page et finit par tomber sur le nom d’un individu
qui avait défrayé la chronique en son temps. Il fut surpris de le voir
associé à celui de Margot.

… jeune médecin et mère de famille, Margaret « Margot » Bamborough, dont la


disparition le 11 octobre 1974 rappelait par certains aspects l’enlèvement de Vera Kenny
et de Gail Wrightman par Creed.
Bamborough, qui exerçait dans le cabinet St. John’s à Clerkenwell, était censée
retrouver une amie au Three Kings, un pub du quartier, à 6 heures du soir. Elle ne s’est
jamais présentée.
Plusieurs témoins ont vu une camionnette blanche rouler à toute vitesse dans le
secteur au moment où Bamborough aurait dû arriver à son rendez-vous.
Bill Talbot, le détective qui enquêtait sur la disparition de Bamborough, était convaincu
depuis le début que la jeune femme avait été victime du tueur en série sévissant à
l’époque dans le sud-est de Londres. Pourtant, on n’a retrouvé aucune trace de
Bamborough dans l’appartement en sous-sol où Dennis Creed avait emprisonné, torturé
et assassiné sept autres femmes.
Le mode opératoire de Creed consistant à décapiter les cadavres de ses victimes…
3

Mais à présent de Britomart il est besoin,


Pour narrer les faits étranges et terribles aventures
Edmund S , La Reine des fées

Si sa journée de repos s’était déroulée comme prévu, en ce


moment même Robin Ellacott aurait dû être allongée sur son lit dans
l’appartement qu’elle louait à Earl’s Court, occupée à lire un bon
roman après avoir pris un bain chaud et fait sa lessive de la
semaine. Au lieu de cela, elle se trouvait dans sa vieille Land Rover
garée devant un Pizza Express, elle portait les vêtements qu’elle
avait enfilés le matin même, à 4 heures 30, avant de partir pour
Torquay, et elle était tellement épuisée qu’elle grelottait malgré la
tiédeur de la nuit. Le rétro extérieur lui renvoya son visage blême,
ses yeux bleus injectés de sang et le bonnet noir enfoncé sur ses
cheveux blond vénitien.
De temps en temps, Robin piochait dans le sachet d’amandes
grillées posé sur le siège du passager. Dans son métier, on prenait
facilement de mauvaises habitudes alimentaires. Fastfood, barres
chocolatées, grignotages en tout genre pour tromper l’ennui pendant
les planques. En général, Robin s’efforçait de manger sainement,
malgré ses horaires de travail souvent chaotiques, mais ce jour-là,
elle en avait plus qu’assez des amandes grillées. Elle aurait tout
donné pour une part de pizza comme celle qui trônait sur la table du
couple installé derrière la vitre du restaurant. Elle en sentait presque
le goût sur sa langue, et ce malgré la puanteur qui régnait autour
d’elle, les sièges de sa Land Rover dégageant en permanence une
odeur de chien mouillé et de vieilles bottes en caoutchouc, à laquelle
s’ajoutaient des relents de vase.
L’objet de sa filature, que Strike et elle avaient surnommé
« Houppette » à cause de son postiche posé de guingois, était entré
dans la pizzeria une heure trente auparavant, en compagnie de trois
autres personnes, dont un adolescent avec un bras dans le plâtre.
Ce dernier était le seul qu’elle arrivait à voir de là où elle se tenait, et
encore, à condition qu’elle se penche par-dessus le siège passager
et tende le cou. C’est d’ailleurs ce qu’elle faisait toutes les cinq
minutes environ, histoire de vérifier où ils en étaient de leur repas.
La dernière fois, on leur avait servi des glaces. L’attente allait donc
bientôt se terminer.
Robin essayait de trouver une cause à la déprime qu’elle sentait
l’envahir. Mais il y en avait plusieurs : elle était crevée, elle avait mal
partout à force de rester confinée dans cette voiture et, surtout, elle
avait encore dû renoncer à un jour de congé. À cause de l’absence
de Strike, elle travaillait 24 heures sur 24 depuis une semaine.
Habituellement, c’était Sam Barclay, leur meilleur collaborateur, qui
se coltinait Houppette. Mais ce matin, au lieu de prendre l’avion pour
Glasgow où Sam avait prévu de l’attendre, leur cible s’était offert un
voyage surprise à Torquay. Par conséquent, Robin n’avait eu d’autre
choix que de sauter dans sa Land Rover et le suivre dans le Devon.
À dire vrai, ce n’était pas juste à cause de cela qu’elle avait le
moral dans les chaussettes. Il existait deux autres raisons, l’une
avouable, l’autre moins.
Premièrement, son divorce. Cette affaire devenait chaque
semaine plus compliquée. Depuis que Robin avait quitté son mari
infidèle, ils s’étaient revus une seule fois, dans un Pizza Express
justement, près du bureau de Matthew. Leur entretien avait été
glacial mais ils étaient tombés d’accord pour engager une procédure
classique, sur la base d’une séparation de deux ans. Robin était trop
honnête pour refuser d’admettre qu’elle portait une part de
responsabilité dans l’échec de leur mariage. Matthew l’avait
trompée, certes, mais elle-même ne s’était jamais vraiment investie
dans leur vie de couple, faisant presque toujours passer son mari
après le métier qu’elle adorait. À se demander même si elle n’avait
pas saisi le premier prétexte venu pour rompre. De fait, en
découvrant la liaison qu’entretenait Matthew, elle avait éprouvé un
sacré choc, mais aussi un profond soulagement.
Douze mois s’étaient écoulés depuis la scène de la pizzeria et
Robin avait fini par comprendre que Matthew n’avait pas l’intention
de la laisser s’en tirer à si bon compte. En réalité, il l’estimait
entièrement coupable de l’échec de leur union et comptait la faire
payer, au propre comme au figuré. Le compte joint, où était placé
l’argent issu de la vente de leur maison, avait été bloqué le temps
que leurs avocats parviennent à s’entendre sur la somme que Robin
pouvait espérer recevoir, étant donné qu’elle gagnait beaucoup
moins que Matthew et que, selon ce dernier, elle ne l’avait épousé –
argument largement développé dans sa dernière lettre – que pour
bénéficier d’un train de vie qu’elle n’aurait jamais pu atteindre en
vivant seule.
Chaque courrier envoyé par l’avocat de Matthew lui causait un
peu plus de stress, de rage et de chagrin. Elle comprenait, même
sans l’aide de son propre conseil, que son ex ne cherchait qu’à
gagner du temps et à lui faire perdre en frais de procédure un argent
qu’elle n’avait pas, dans l’espoir qu’elle renonce à toutes ses
prétentions et accepte le dédommagement ridicule qu’il proposait.
« Je n’ai jamais connu de divorce aussi difficile, surtout pour un
couple sans enfant », avait dit son avocate. Une déclaration qui
n’était pas faite pour la rassurer.
Matthew occupait presque autant d’espace dans la tête de Robin
qu’à l’époque où ils étaient ensemble. C’était comme si elle devinait
ses pensées malgré les kilomètres de silence séparant leurs
nouvelles existences radicalement divergentes. Matthew avait
toujours été mauvais perdant. De ce mariage étonnamment bref, il
s’était sans doute promis de sortir la tête haute, non seulement en
raflant la mise mais en faisant peser sur Robin toute la
responsabilité du fiasco auquel ils avaient contribué l’un et l’autre.
Telle était la raison principale de sa mauvaise humeur actuelle,
bien évidemment. Mais il y avait encore autre chose, une chose
inavouable à laquelle elle refusait de penser mais qui lui revenait
sans cesse à l’esprit.
L’incident s’était déroulé la veille, au bureau. Saul Morris, leur
nouveau sous-traitant, devait passer se faire rembourser ses frais
mensuels. Dans le but de procéder au règlement, Robin était
revenue spécialement à Denmark Street après avoir vu Houppette
regagner sagement le domicile conjugal à Windsor.
Morris, ancien officier de police, travaillait pour eux depuis six
semaines. C’était un bel homme brun aux yeux bleu clair, mais
Robin ne supportait pas le comportement qu’il avait avec elle. Quand
Morris lui parlait, il se sentait obligé d’adopter un ton caressant, si
bien que leurs conversations les plus banales prenaient
immédiatement un tour presque intime. Il les émaillait de sous-
entendus, de petits commentaires personnels et d’expressions à
double sens. Robin regrettait amèrement d’avoir discuté un jour avec
lui de leurs procédures de divorce respectives car, depuis, il
s’autorisait à la traiter comme une copine de galère.
Elle avait espéré revenir de Windsor avant le départ de Pat
Chauncey, leur nouvelle secrétaire administrative, mais hélas il était
déjà 18 heures 10 quand, après avoir gravi l’escalier métallique, elle
était tombée sur Morris qui l’attendait devant la porte fermée.
« Désolée, avait-elle lancé en tournant la clé. Les
embouteillages. »
Elle avait sorti l’argent de leur nouveau coffre en disant qu’elle
était pressée, qu’elle devait rentrer chez elle, mais lui, au lieu de
partir aussitôt, était resté planté là, collé comme une ventouse, à lui
parler des textos que son ex-épouse lui avait envoyés tard dans la
nuit. Jonglant entre politesse et froideur, Robin l’avait écouté d’une
oreille distraite jusqu’à ce que le téléphone posé sur son ancien
bureau lui fournisse le prétexte qu’elle espérait. En temps normal,
elle aurait laissé le répondeur faire son office.
« Je dois prendre cet appel, désolée, l’avait-elle interrompu. Je
vous souhaite une bonne soirée. » Et elle avait décroché.
« Agence Strike, Robin à l’appareil.
— Bonjour, Robin, avait susurré une femme à la voix un peu
rauque. Le patron est là ? »
Robin n’avait parlé qu’une seule fois à Charlotte Campbell, trois
ans plus tôt. Et pourtant, elle l’avait aussitôt reconnue. Par la suite,
Robin passerait et repasserait ces quelques mots dans sa tête en
les analysant jusqu’au ridicule. Elle avait cru détecter une pointe
d’ironie, comme si Charlotte se moquait d’elle. Le fait qu’elle l’ait
appelée par son prénom et qu’elle ait désigné Strike comme « le
patron » n’en finissait pas d’alimenter la colère froide qui lui rongeait
l’estomac.
« Non, malheureusement, avait répondu Robin en cherchant un
stylo tandis que son cœur s’affolait dans sa poitrine. Puis-je prendre
un message ?
— Pourriez-vous lui demander de rappeler Charlotte Campbell ?
J’ai quelque chose qui l’intéressera. Il connaît mon numéro.
— Je n’y manquerai pas.
— Merci beaucoup, avait conclu Charlotte sur ce même ton
légèrement sarcastique. Au revoir. »
Robin avait consciencieusement noté : « Charlotte Campbell a
appelé, elle a quelque chose pour vous » sur un bout de papier
qu’elle avait ensuite posé en évidence sur le bureau de Strike.
Charlotte était l’ex-fiancée de Strike. Ils avaient rompu trois ans
auparavant, le jour même où Robin avait commencé à travailler pour
l’agence comme secrétaire intérimaire. Dire que Strike rechignait à
évoquer ce sujet devant elle aurait été un euphémisme. Pourtant,
Robin savait qu’ils avaient vécu ensemble pendant seize ans (« par
intermittence », comme le soulignait Strike pour indiquer que leur
relation s’était interrompue à plusieurs reprises avant de se terminer
pour de bon), que Charlotte s’était fiancée à son mari actuel deux
semaines après que Strike l’avait quittée et qu’elle était à présent
mère de jumeaux.
Sur cette trame de base s’étaient greffés par la suite d’autres
éléments. En effet, après avoir quitté son mari, Robin avait passé
cinq semaines chez les meilleurs amis de Strike, Nick et Ilsa
Herbert. Robin et Ilsa étaient devenues amies et se voyaient
régulièrement depuis, pour boire un verre ou un café. Ilsa, qui n’avait
pas sa langue dans sa poche, ne se gênait pas pour dire qu’elle
espérait qu’un jour, et bientôt de préférence, Strike et Robin
réaliseraient enfin qu’ils étaient « faits l’un pour l’autre ». Chaque fois
qu’elle parlait ainsi, Robin lui répondait qu’elle faisait erreur, que sa
relation avec Strike était d’ordre professionnel et amical et qu’ils
étaient très heureux ainsi. Mais bien sûr, Ilsa n’en croyait rien.
Robin adorait Ilsa mais elle était sincère quand elle la suppliait
d’arrêter de jouer les entremetteuses. Et elle avait très peur que
Strike la croie à l’initiative des repas à quatre que son amie
organisait de plus en plus souvent et qui finissaient par ressembler à
des dîners entre couples. Strike avait décliné les deux dernières
invitations et, bien que la charge de travail à l’agence réduisît
considérablement le temps qu’il consacrait à ses loisirs, Robin avait
la désagréable impression qu’il s’était rendu compte des
manigances d’Ilsa. Quand elle songeait à la période, certes brève,
où elle avait été mariée, Robin ne se rappelait pas avoir traité ses
amis célibataires avec une telle grossièreté, faisant fi de leurs choix
et de leur sensibilité au point d’exercer son emprise sur leur vie
amoureuse.
L’une des méthodes préférées d’Ilsa pour ramener la conversation
sur Strike consistait à évoquer Charlotte. Et là, malheureusement,
Robin avait tendance à l’encourager, même si elle se le reprochait
ensuite. Mais au lieu de satisfaire sa curiosité, ces confidences lui
donnaient la nausée, comme lorsqu’on se goinfre d’aliments trop
riches tout en sachant qu’on a tort de le faire.
Parmi les détails croustillants ayant émaillé les relations
tumultueuses entre Strike et Charlotte, il y avait les multiples
ultimatums lancés par cette dernière (« Choisis, c’est moi ou
l’armée »), ses deux tentatives de suicide (« Celle d’Arran n’en était
pas vraiment une, avait précisé Ilsa, méprisante. Juste de la
manipulation ») et les dix jours que Charlotte avait passés dans une
clinique psychiatrique, internée d’office. Robin connaissait par cœur
certains épisodes particulièrement dramatiques, qu’Ilsa avait intitulés
comme des romans de gare « La nuit du couteau à pain », « La robe
en dentelle noire » ou « Le message sanglant ». Pour Ilsa, Charlotte
n’était pas folle mais simplement méchante. Nick ne partageait pas
son opinion, ce qui suscitait souvent de vives disputes entre eux.
« Si Charlotte savait cela, je suis sûre qu’elle jubilerait », avait ajouté
Ilsa.
Et voilà qu’à présent, Charlotte téléphonait au bureau en
demandant que Strike la rappelle. Garée devant la vitrine du Pizza
Express, Robin, accablée de fatigue, se remémora pour la millième
fois le fameux coup de fil, comme on ne peut s’empêcher de
taquiner un aphte avec la langue. Si elle avait cherché à le joindre à
l’agence, cela signifiait qu’elle ignorait qu’il était dans les
Cornouailles au chevet de sa tante malade et que, donc, ils ne se
parlaient pas régulièrement. Mais d’un autre côté, le ton ironique
qu’elle avait eu au téléphone suggérait une certaine connivence
entre eux.
Le portable posé sur le siège passager, à côté du sachet
d’amandes grillées, se mit à vibrer. Ravie de pouvoir passer à autre
chose, Robin s’en empara et vit que Strike lui avait envoyé un texto.

Vous dormez ?

Robin répondit :

Oui

Comme elle s’y attendait, la sonnerie retentit aussitôt.


« Eh bien, vous devriez vous reposer, dit Strike sans préambule.
Ça fait combien, trois semaines que vous suivez Houppette jour et
nuit ?
— Et j’y suis toujours.
— Quoi ? s’indigna Strike. Vous êtes à Glasgow ? Où est
Barclay ?
— À Glasgow. Il l’attendait de pied ferme à l’aéroport mais
Houppette n’a pas pris l’avion. Il est parti en voiture pour Torquay, à
la place. En ce moment, il mange une pizza. Je suis garée devant le
restaurant.
— Mais qu’est-ce qu’il fiche à Torquay, alors que sa maîtresse
habite en Écosse ?
— Il rend visite à sa famille numéro un, dit Robin qui aurait bien
aimé voir la tête de Strike en ce moment. Il est bigame. »
Son annonce fut suivie d’un silence absolu.
« À 6 heures ce matin, je me suis postée devant la maison de
Windsor, reprit Robin. Je comptais le suivre jusqu’à Stansted, le
regarder monter dans l’avion et appeler Barclay pour le prévenir qu’il
décollait. Mais au lieu de cela, je l’ai vu sortir en trombe de chez lui.
Il a sauté dans sa voiture, il a roulé jusqu’à une consigne, il a mis sa
valise dans un casier et il est ressorti avec d’autres bagages et sans
son postiche. Après quoi, il a pris la route de Torquay.
« Notre cliente de Windsor aura bientôt la désagréable surprise
d’apprendre qu’elle n’est pas légalement mariée. Houppette a une
épouse à Torquay depuis vingt ans. J’ai discuté avec les voisins en
me faisant passer pour une employée du recensement et je suis
tombée sur une femme qui était présente à leur mariage. Elle m’a dit
que Houppette voyageait beaucoup pour ses affaires mais que
c’était un homme charmant. Totalement dévoué à ses fils.
« Il a deux garçons, embraya Robin après avoir attendu quelques
secondes pour voir si Strike sortirait de son mutisme. De grands
ados. Son portrait tout craché. Ils suivent des études. L’un des deux
est tombé de moto, hier – toujours selon la voisine –, il a un bras
dans le plâtre et des plaies et des bosses sur tout le corps. J’imagine
que c’est en apprenant cela que Houppette a renoncé à son séjour
en Écosse et a filé dans le Devon au chevet de son fils.
« Ici, Houppette s’appelle Edward Campion – en fait, John est son
deuxième prénom, j’ai cherché sur le Net. La petite famille vit dans
une charmante villa, avec jardin et vue sur la mer.
— Bordel de merde, souffla Strike. Donc, sa copine enceinte à
Glasgow…
— … n’est pas le plus gros souci de Mrs. Campion de Windsor,
compléta Robin. Houppette mène une triple vie. Deux épouses et
une maîtresse.
— Mais il est moche comme un pou. Bon je sais, le physique ne
fait pas tout, mais quand même. Vous dites qu’il est en train de
dîner ?
— Il a mangé une pizza avec sa femme et ses enfants. Je suis
devant le resto. Je n’ai pas encore pu le prendre en photo avec ses
fils mais je vais le faire. Ça suffira comme preuve. Ils sont sa copie
conforme, comme les deux autres à Windsor, mais en plus vieux. À
votre avis, comment leur explique-t-il ses absences ?
— Il dit qu’il bosse sur une plate-forme pétrolière ? proposa Strike.
À l’étranger ? Au Moyen-Orient ? Ce qui expliquerait pourquoi il
fréquente les cabines de bronzage. »
Robin soupira.
« Je pense à notre cliente. Ça va lui faire un choc.
— Et à sa maîtresse de Glasgow aussi, ajouta Strike. Elle va
accoucher d’un jour à l’autre.
— C’est étrange. J’ai l’impression qu’il choisit toujours le même
type de femme. Si on les place toutes les trois côte à côte, Torquay,
Windsor, Glasgow, on dirait la même personne avec vingt ans de
moins à chaque fois.
— Où allez-vous dormir ce soir ?
— Dans un Travelodge ou un B&B, répondit Robin dans un
bâillement. À condition que je trouve une chambre de libre, ce qui
n’est pas gagné en cette saison. J’ai bien pensé rentrer directement
à Londres en roulant toute la nuit, mais je suis trop vannée. Je suis
debout depuis 4 heures du matin, et hier j’ai fait dix heures dans la
journée.
— Pas question de conduire, ni de dormir dans votre voiture,
répondit Strike. Prenez une chambre.
— Comment va Joan ? demanda Robin. Si vous avez besoin de
prolonger votre séjour dans les Cornouailles, n’hésitez pas. On
s’organisera.
— Comme on est tous là, elle refuse de se reposer. Ted dit qu’elle
a besoin de calme. J’y retournerai dans deux semaines.
— Donc, vous appeliez pour prendre des nouvelles de
Houppette ?
— Pas vraiment. En fait, je voulais vous parler d’un truc qui vient
de se passer. Je sortais du pub… »
En quelques courtes phrases, Strike décrivit sa rencontre avec la
fille de Margot Bamborough.
« J’ai vérifié sur Internet, dit-il. Margot Bamborough, médecin,
vingt-neuf ans, mariée, une fille d’un an. Elle a quitté son cabinet de
Clerkenwell à la fin de sa journée de travail en disant qu’elle allait
boire un verre avec une amie avant de rentrer à la maison. Le pub
n’était qu’à cinq minutes à pied. L’amie en question l’a attendue mais
Margot n’est jamais venue. »
Le regard braqué sur la vitre de la pizzeria, Robin demanda après
une courte pause :
« Et sa fille s’imagine que nous trouverons la clé de l’énigme
quarante ans plus tard ?
— Le fait de m’avoir croisé dans ce pub peu après sa visite chez
la voyante semble avoir renforcé sa détermination.
— Mouais, fit Robin. Et d’après vous, après tout ce temps,
combien de chances avons-nous de découvrir ce qui s’est passé ?
— Quasiment aucune, reconnut Strike. Mais par ailleurs, les gens
disparaissent rarement sans laisser de traces. »
Strike avait dans la voix une inflexion que Robin connaissait bien.
Elle supposa que cette histoire avait excité sa curiosité.
« Donc, vous avez pris rendez-vous avec elle demain ?
— Ça ne coûte rien d’aller voir ! »
Robin ne répondit pas.
« Je sais ce que vous pensez, dit-il, sur la défensive. Une femme
désespérée, une voyante… Vous craignez qu’on nous reproche
d’exploiter la faiblesse…
— Loin de moi cette idée ! se récria Robin.
— Dans ce cas, pourquoi ne pas écouter ce qu’elle a à dire ?
Contrairement à certains, je ne lui demanderai pas d’argent. Je
creuserai un peu et si je ne trouve aucune…
— Je vous connais, le coupa Robin. Moins vous trouvez, plus
vous cherchez.
— À moins de tomber sur une piste dans un délai raisonnable, je
laisserai son épouse gérer le problème. Au fait, oui, c’est un couple
de femmes, expliqua-t-il. Sa compagne est psycho…
— Cormoran, je dois raccrocher, dit Robin. Je vous rappelle. »
Sans attendre sa réponse, elle coupa la communication et jeta son
portable sur le siège passager.
Houppette venait de sortir de la pizzeria, suivi de son épouse et de
ses fils. En devisant joyeusement, ils se dirigèrent vers leur voiture
garée quelque part derrière la Land Rover. Robin, qui avait laissé
cinq véhicules entre eux, leva son appareil photo et prit plusieurs
clichés du petit groupe de face un instant avant qu’il passe près
d’elle.
Quand ils arrivèrent à sa hauteur, l’appareil avait disparu et Robin
était penchée sur son téléphone, comme pour écrire un texto. Dans
le rétroviseur, elle vit les Houppette grimper dans la Range Rover
familiale et mettre le cap sur leur grande villa en bord de mer.
Incapable de réprimer un nouveau bâillement, Robin composa le
numéro de Strike.
« Vous avez tout ce que vous vouliez ? demanda-t-il.
— Ouais, dit Robin qui faisait défiler les vues en se servant de sa
main gauche. J’en ai une ou deux où on le voit avec ses fils. Bon
sang, il a vraiment des gènes dominants. Ses quatre gamins lui
ressemblent trait pour trait. »
Elle remit l’appareil dans son sac.
« Vous réalisez que je ne suis qu’à deux heures de St. Mawes ?
— Disons plutôt trois.
— Si vous voulez…
— Non je ne veux pas. Je refuse que vous veniez jusqu’ici pour
repartir ensuite à Londres. En plus, vous m’avez dit que vous étiez
fatiguée. »
Pourtant, Robin aurait juré que l’idée ne lui déplaisait pas. Pour se
rendre dans les Cornouailles, il avait pris le train, le taxi et le ferry.
Depuis qu’il était unijambiste, Strike ne supportait plus les longs
trajets en voiture, surtout quand c’était lui qui tenait le volant.
« Tout de même, j’aimerais bien rencontrer cette Anna. Après
cela, je vous ramènerai à la maison. Qu’en pensez-vous ?
— Bon, d’accord. Oui, ça me va, répondit Strike, tout content. Si
nous décidons de prendre cette affaire, on s’en occupera tous les
deux. Ça risque d’être assez lourd. Un dossier classé depuis
quarante ans. Mais comme apparemment vous venez de clore le
dossier Houppette…
— Oui, soupira Robin. Cette histoire-là se termine, sauf pour la
demi-douzaine de personnes dont la vie sera gâchée.
— Vous n’y êtes pour rien, dit Strike pour lui remonter le moral.
C’est lui qui s’en est chargé. Qu’est-ce qui vaut mieux pour ces trois
femmes ? Découvrir la vérité maintenant ou lorsqu’il cassera sa
pipe ? Avec tout le foutu bordel que ça va causer.
— Je sais, dit Robin en bâillant encore une fois. Donc, c’est
entendu, je vous rejoins à St. M… »
Son « non » fut rapide et ferme.
« Elles habitent – Anna et sa compagne – à Falmouth. On se
retrouve là-bas. Ça vous fera un peu plus court.
— OK, dit Robin. À quelle heure ?
— 11 heures 30, c’est possible ?
— Pas de problème.
— Je vous enverrai l’adresse par texto. Maintenant, allez dormir. »
En mettant le contact, Robin s’aperçut que son humeur s’était
nettement améliorée depuis ce coup de fil. Elle avait l’impression
qu’un jury composé de Matthew, Ilsa et Charlotte Campbell la
contemplait, tapi dans la pénombre. Pour éviter de leur montrer sa
joie, elle se dépêcha de passer la marche arrière et de quitter sa
place de stationnement.
4

Nés de deux pères et d’une même mère,


Mais de nature contraire l’un à l’autre…
Edmund S , La Reine des fées

Le lendemain matin, Strike se réveilla peu avant 5 heures. Les


premières lueurs de l’aube pénétraient dans le salon à travers les
rideaux trop fins. Chaque nuit, le canapé en crin de cheval punissait
une partie différente de son corps. Ce jour-là, il avait mal au bas du
dos, comme s’il avait reçu un coup de poing dans les reins. Il sauta
sur son téléphone, regarda l’heure et, sachant que la douleur
l’empêcherait de se rendormir, se cala en position assise.
Il passa une minute à s’étirer et à se gratter la nuque, le temps de
reprendre ses marques au milieu du salon surchargé. Puis, ayant
entré « Margot Bamborough » dans le moteur de recherche, il
examina un instant le visage souriant de la doctoresse, sa chevelure
ondulée, ses yeux trop écartés, et ensuite seulement regarda la liste
des résultats. Un site consacré aux tueurs en série mentionnait son
nom. Il cliqua sur le lien et vit s’afficher un long article illustré par des
photos de Dennis Creed prises à divers moments de sa vie, depuis
le petit blondinet aux cheveux bouclés jusqu’au repris de justice, un
homme mince affligé d’une bouche molle aux lèvres épaisses et
d’une paire de lunettes carrées.
Strike trouva une biographie du tueur en série sur le site d’un
bouquiniste. L’ouvrage, intitulé Le Démon de Paradise Park, avait
été publié en 1985 par un journaliste d’investigation à présent
décédé mais connu pour son sérieux. Le visage de Creed
apparaissait en couleur sur la couverture avec, dans le fond, les
portraits en noir et blanc des sept femmes qu’il avait torturées et
assassinées. Margot Bamborough faisait partie du nombre. Le
bouquin d’occasion coûtait 1 livre. Strike commanda, régla et
inscrivit l’adresse de l’agence sur le formulaire de livraison.
Après quoi, il mit son téléphone en charge, ajusta sa prothèse,
prit ses cigarettes, son briquet, contourna les tables gigognes
branlantes surmontées d’un vase de fleurs séchées et, prenant bien
soin de ne pas heurter du coude les assiettes décoratives
accrochées au mur, descendit les trois marches qui menaient dans
la cuisine. Le lino, qu’il connaissait depuis son enfance, était glacé
sous son pied nu.
Strike se prépara une tasse de thé puis sortit dans le jardin, en
caleçon et en T-shirt, pour profiter de la fraîcheur. Appuyé contre un
mur, il humait l’air iodé entre deux bouffées en songeant à Leda. Au
cours des dix derniers jours, il avait souvent pensé à sa mère. Si elle
avait vécu, elle aurait eu l’âge de Joan. À part cela, les deux femmes
étaient aussi différentes que la lune et le soleil.
« As-tu déjà fumé, Cormy ? lui avait-elle demandé un jour, à
travers un nuage de fumée bleue d’origine incertaine. Ce n’est pas
bon pour la santé, mais bon Dieu, qu’est-ce que j’aime ça ! »
Certaines personnes s’étonnaient que les services sociaux n’aient
jamais mis de l’ordre dans la vie de Leda Strike. Ils l’auraient sans
doute fait si la petite famille était restée à la même adresse assez
longtemps pour qu’ils la repèrent. Seulement voilà, Leda avait la
bougeotte. Elle inscrivait ses enfants à l’école et quelques semaines
plus tard, sur un coup de tête, les emmenait ailleurs, vers une
nouvelle ville, un nouveau squat. Tantôt elle s’incrustait chez des
amis, tantôt, plus rarement, elle louait un vrai appartement. Seules
deux personnes savaient où ils étaient à tel ou tel moment : Ted et
Joan, les adultes les plus raisonnables que Strike et Lucy aient
connus étant petits. Pourquoi n’avaient-ils jamais alerté l’aide à
l’enfance ? Mystère. Ted redoutait peut-être que sa sœur lui tourne
le dos et Joan que les deux enfants lui en veuillent jusqu’à la fin de
leurs jours de les avoir séparés de leur mère.
L’un des événements de sa prime jeunesse dont Strike gardait un
souvenir vivace avait eu lieu à St. Mawes, justement. C’était aussi
l’une des rares fois où il avait pleuré. Leda avait débarqué sans
prévenir après plusieurs semaines d’absence, alors que l’année
scolaire avait débuté un mois auparavant. Surprise et furieuse que
Ted et Joan aient osé les inscrire à l’école sans l’avoir consultée au
préalable, elle avait fait monter ses enfants dans le ferry en leur
promettant monts et merveilles dès qu’ils seraient à Londres. Entre
deux sanglots, Strike avait tenté de lui expliquer que Dave Polworth
avait prévu de l’emmener explorer des cavernes de contrebandiers
pendant le week-end, cavernes qui n’existaient sans doute que dans
l’imagination de Dave mais qui n’en étaient pas moins réelles pour le
garçonnet qu’il était alors.
« Tu les verras, avait promis Leda en lui mettant un paquet de
bonbons sous le nez. Et tu reverras aussi ton copain machin chose,
t’inquiète.
— Dave, avait répondu Strike dans un hoquet. Il s’appelle D-
Dave. »
Pense à autre chose, s’ordonna Strike en allumant une deuxième
cigarette au bout incandescent de la première.
« Stick, tu vas attraper la mort, à sortir comme ça en caleçon ! »
Il se retourna. Sa sœur se tenait sur le seuil, emmitouflée dans
une robe de chambre en lainage, chaussée de pantoufles en peau
de mouton. Ils étaient si différents physiquement que les gens
peinaient à croire qu’ils étaient parents, et encore moins frère et
sœur par leur mère. Petite, blonde, teint clair, joues roses, Lucy
ressemblait comme deux gouttes d’eau à son père, un musicien
moins célèbre que celui de Strike, mais un peu plus attaché à sa
progéniture.
« Bonjour », dit-il. Mais Lucy revenait déjà avec dans les bras son
pantalon, son sweat-shirt, ses chaussures et ses chaussettes.
« Luce, il ne fait pas froid…
— Tu vas choper une pneumonie. Mets ça ! »
Comme Joan, Lucy s’estimait en devoir d’assurer le bien-être des
gens qui lui étaient chers. En râlant un peu moins fort qu’il ne l’aurait
fait s’il n’avait pas été sur le point de rentrer à Londres, Strike enfila
son pantalon du mieux qu’il put, craignant toutefois de perdre
l’équilibre et de s’affaler sur le gravier de l’allée. Il finissait de
chausser son vrai pied quand Lucy réapparut avec deux tasses de
thé.
« Je ne pouvais pas dormir, de toute façon », dit-elle en lui tendant
la sienne avant de s’asseoir sur le banc de pierre. C’était la première
fois de la semaine qu’ils se retrouvaient seul à seule. Lucy avait
passé le plus clair de son temps collée à Joan, à faire la cuisine et le
ménage, pendant que Joan, qui ne pouvait concevoir de rester
assise dans une maison pleine de gens, la suivait partout en
essayant de participer. Et quand Joan n’était pas là, chose rare,
c’étaient les fils de Lucy qui prenaient le relais. Tantôt Jack voulait
parler avec l’oncle Cormoran, tantôt les deux autres réclamaient une
chose ou une autre à leur mère.
« C’est horrible, n’est-ce pas ? dit Lucy en contemplant la pelouse
et les parterres de fleurs que Ted entretenait avec amour.
— Ouais, soupira Strike. Mais croisons les doigts. La chimio…
— Elle ne guérira pas. Ça ne fera que prolong… »
Lucy secoua la tête et s’épongea les yeux avec la feuille de papier
toilette qu’elle avait trouvée dans la poche de sa robe de chambre.
« Je l’appelle deux fois par semaine depuis vingt ans, Stick. Les
garçons ont toujours connu cette maison. C’est la seule mère que
j’ai eue. »
Strike savait qu’il aurait dû se taire mais ne put s’empêcher de
rétorquer :
« Mis à part notre vraie mère, tu veux dire.
— Leda n’était pas ma mère », répliqua froidement Lucy. Strike ne
l’avait jamais entendue s’exprimer aussi clairement sur le sujet,
même s’il connaissait sa position. « J’ai cessé de la considérer
comme telle à l’âge de quatorze ans. Même avant… C’est Joan ma
vraie mère. »
Et comme Strike ne répondait pas, elle ajouta :
« Toi tu as choisi Leda. Je sais que tu aimes beaucoup Joan, mais
toi et moi n’avons pas le même genre de relation avec elle.
— J’ignorais qu’il s’agissait d’une compétition, maugréa Strike en
cherchant une autre cigarette.
— Je dis les choses comme je les sens ! »
Et tu me dis aussi comment je dois les sentir.
Il avait déjà eu droit à quelques remarques de ce type au cours de
leur semaine de cohabitation forcée. Lucy lui avait notamment
reproché la rareté de ses visites à St. Mawes. Il s’était bien gardé de
lui répondre, redoutant que la discussion ne s’envenime. Son objectif
était de ne se fâcher avec personne dans cette maison.
« Je détestais quand elle venait nous chercher ici, reprit Lucy.
Alors que toi, tu étais content de partir. »
Il nota encore une fois cette habitude qu’elle avait de marteler ses
propres certitudes sans jamais lui demander son avis.
« Non, je n’étais pas content de partir », répondit Strike en
songeant à la scène du ferry, à Dave Polworth et aux cavernes de
contrebandiers. Mais on aurait dit que Lucy redoutait qu’il ne lui
dérobe une chose qui n’appartenait qu’à elle.
« Ce que je cherche à te dire, c’est que tu as perdu ta mère il y a
plusieurs années. Et que maintenant c’est moi… qui vais peut-être…
perdre… la mienne. » Elle s’épongea les yeux avec la boule de
papier toilette détrempée.
Les reins douloureux, les yeux irrités par le manque de sommeil,
Strike se remit à fumer sans rien dire. Il savait que Lucy aurait voulu
extirper Leda de sa mémoire. Lui-même, parfois, quand il se
remémorait certains épisodes pénibles, se demandait s’il ne la
détestait pas autant qu’elle. Mais ce matin-là, bizarrement, il sentait
la présence de Leda autour de lui, portée par la fumée de sa
cigarette. Il l’entendit même rétorquer vertement à Lucy : « Pleure un
coup, ma chérie, tu pisseras moins », puis s’adresser à lui en
disant : « Viens donc faire un bisou à ta vieille maman, Cormy. »
Non, tout compte fait, il ne pouvait pas la détester.
« Je n’arrive pas à croire que tu aies passé la soirée avec Dave
Polworth hier, explosa Lucy. Ta dernière soirée ici !
— Joan m’a quasiment fichu à la porte, s’énerva Strike. Elle adore
Dave. De toute façon, je reviens dans deux semaines.
— Vraiment ? fit Lucy, les cils mouillés de larmes. À moins que tu
ne sois trop occupé et que tu oublies ? »
La fumée de sa cigarette s’élevait dans l’air de plus en plus clair.
Le ciel avait revêtu cette teinte bleue uniforme qui annonce le lever
du jour. Au loin, sur sa droite, par-dessus les toits des maisons qui
bordaient Hillhead, une rue en pente, Strike apercevait la fine bande
de brume séparant la mer et le ciel.
« Non, dit-il, je n’oublierai pas.
— Je dois reconnaître que tu es très fort pour gérer les situations
de crise. Mais quand il s’agit de t’engager sur le long terme, c’est
une autre affaire. Joan aura besoin qu’on la soutienne en
permanence, pas juste de temps en…
— J’en suis conscient, Luce, l’interrompit Strike qui commençait à
perdre patience malgré ses bonnes résolutions. Figure-toi que je
connais bien la maladie, la convalescence et…
— Ouais, c’est sûr. Tu as été génial quand Jack était à l’hôpital,
mais dès que les choses redeviennent normales tu ne te préoccupes
plus de rien.
— Qu’est-ce que tu racontes ? J’ai sorti Jack voilà à peine deux
semaines.
— Et Luke ? Tu aurais pu faire l’effort d’assister à son
anniversaire ! Il avait dit à tous ses amis que tu viendrais et…
— Il a eu tort. Quand on s’était parlé au téléphone, je t’avais
pourtant clairement expliqué que…
— Tu avais dit que tu essaierais…
— Non, c’est toi qui voulais que j’essaie, répliqua Strike. Tu as dit
texto : “Tu viendras si tu peux.” Eh bien, je n’ai pas pu, voilà. Je
t’avais prévenue. Et si Luke a compris autre chose, ce n’est pas ma
faute…
— J’apprécie que tu te promènes avec Jack de temps en temps,
le coupa Lucy, mais il ne t’est jamais venu à l’esprit que les deux
autres avaient peut-être envie de venir avec vous ? Adam a
pleuré quand Jack est rentré du bunker de Churchill ! Et l’autre jour,
en arrivant, pourquoi as-tu offert un cadeau à Jack et rien à ses
frères ?
— Je suis parti en catastrophe après le coup de fil de Ted. J’ai
juste eu le temps de prendre les badges que j’avais promis à Jack et
de sauter dans le train.
— À ton avis, qu’est-ce qu’ils ont ressenti ? Ils se sont dit que tu
ne les aimais pas autant que Jack, forcément !
— Et ils ont eu raison, explosa Strike. Adam est un petit
pleurnichard et Luke un sale con. »
Strike écrasa sa cigarette contre le mur, balança le mégot par-
dessus la haie et s’engouffra dans la maison en laissant Lucy la
bouche ouverte comme un poisson hors de l’eau.
Quand il pénétra dans le salon encore sombre, Strike commença
par buter contre les tables gigognes. Le vase contenant les fleurs
séchées bascula, tomba sur la moquette imprimée et les fines
corolles finirent broyées sous son pied. Strike s’efforçait de nettoyer
le gâchis quand Lucy passa discrètement derrière lui et s’engagea
dans l’escalier, drapée dans son orgueil maternel froissé. Strike
reposa le vase vide sur la table, attendit que Lucy referme la porte
de sa chambre, puis grimpa au premier en fulminant et s’enferma
dans la salle de bains.
Craignant de réveiller Ted et Joan en utilisant la douche, il se
contenta d’uriner. Mais au moment de tirer la chasse d’eau, il se
souvint que la tuyauterie, aussi vétuste que le reste de la maison,
faisait un bruit d’enfer. Trop tard. Pendant que la citerne des WC se
remplissait, Strike se contenta d’une toilette de chat devant le
lavabo. Si toute la famille n’était pas réveillée après un tel raffut, se
dit-il, c’est qu’ils avaient avalé un tube de somnifères.
Bien évidemment, en sortant de la salle de bains, il tomba sur
Joan. Sa tête presque chauve lui arrivait au niveau du sternum.
Contrastant violemment avec le gris de ses cheveux rares et le bleu
délavé de ses yeux autrefois myosotis, sa robe de chambre rouge
matelassée lui donnait l’allure tragique d’une actrice de kabuki.
« Bonjour, dit Strike sur un ton enjoué qui sonnait faux. Je t’ai
réveillée, n’est-ce pas ?
— Non, non, ça faisait déjà un moment que je ne dormais plus.
Comment va Dave ? demanda-t-elle.
— Très bien. Son nouveau boulot le passionne.
— Et Penny ? Et les filles ?
— Elles sont ravies d’avoir retrouvé les Cornouailles.
— Tant mieux, dit Joan. La maman de Dave craignait que Penny
ne veuille pas quitter Bristol.
— Non, tout se passe bien. »
La porte de la chambre derrière Joan s’ouvrit. Luke apparut en
pyjama. Il se frottait les yeux avec ostentation.
« Vous m’avez réveillé, annonça-t-il.
— Oh, je suis désolée, mon chéri, dit Joan.
— Je peux avoir des Coco Pops ?
— Bien sûr », roucoula Joan.
Luke dévala les marches en produisant un maximum de bruit. Il
avait disparu depuis moins d’une minute quand on l’entendit
remonter de la même manière. Son visage criblé de taches de
rousseur affichait une joie sans mélange.
« Mamie, l’oncle Cormoran a cassé tes fleurs. »
Sale petite merde.
« Ouais, navré. Tes fleurs séchées, expliqua Strike à sa tante. Je
me suis pris les pieds dans… Le vase est intact mais…
— Oh, je m’en fiche, répondit Joan en commençant à descendre.
Je vais chercher le balai mécanique.
— Non, non, intervint Strike. J’ai déjà…
— Il en reste plein sur la moquette, dit Luke. J’ai même marché
dessus. »
C’est sur toi que je vais marcher, tête de nœud.
Strike et Luke suivirent Joan dans le salon. Strike insista pour
passer le balai mécanique, un engin archaïque qu’elle avait acheté
dans les années 1970. Pendant qu’il ramassait les dernières miettes
de fleurs, Luke, planté sur le seuil de la cuisine, l’observait d’un œil
goguenard en mangeant ses Coco Pops. Cinq minutes plus tard,
Jack et Adam rejoignaient leur frère aîné pour la traditionnelle
cavalcade matinale. Lucy descendit à son tour, habillée comme pour
sortir. Elle avait sa tête des mauvais jours.
« On peut aller à la plage aujourd’hui, maman ?
— On peut nager ?
— On peut faire du bateau avec l’oncle Ted ?
— Assieds-toi, dit Strike à Joan. Je t’apporte du thé. »
Mais Lucy le prit de vitesse. Elle posa une tasse devant leur tante,
décocha un regard incendiaire à son frère et repartit vers la cuisine
tout en répondant aux questions de ses fils.
« Qu’est-ce qui se passe ici ? », demanda Ted qui venait d’arriver
en pyjama, visiblement surpris d’entendre une telle agitation à une
heure aussi matinale.
Dans sa jeunesse, Ted avait été aussi grand et costaud que
Strike, lequel lui ressemblait beaucoup. Ses épais cheveux bouclés
étaient à présent blancs comme neige et son visage tanné plus
fissuré que ridé, mais il avait encore fière allure malgré ses épaules
légèrement voûtées. Pourtant, depuis l’annonce de la maladie de
Joan, il n’était plus vraiment le même. Le diagnostic l’avait ébranlé,
au propre comme au figuré. Depuis lors, on le sentait perdu.
« Je fais mes bagages, Ted, dit Strike, brusquement saisi par
l’urgence de partir. Je vais essayer de prendre le premier ferry pour
attraper la correspondance.
— Ah, fit Ted. Tu rentres à Londres directement ?
— Ouais, répondit Strike en jetant son chargeur et son déodorant
dans son sac de voyage où le reste de ses affaires était déjà
soigneusement rangé. Mais je reviendrai dans deux semaines
environ. Tu me tiens au courant, d’accord ?
— Tu ne vas pas t’en aller sans prendre ton petit déjeuner ! fit
Joan, anxieuse. Je vais te préparer un sandwich…
— Il est trop tôt et je n’ai pas faim, mentit Strike. J’ai déjà bu une
tasse de thé. J’achèterai une bricole dans le train. Tu lui diras, lança-
t-il à Ted, Joan était déjà dans la cuisine.
— Joanie ! appela Ted. Il ne veut rien ! »
Strike attrapa sa veste pendue au dossier d’une chaise, puis alla
poser son sac dans l’entrée.
« Tu devrais retourner t’allonger, conseilla-t-il à Joan qui était
revenue pour lui dire au revoir. J’aurais dû faire attention à ne pas te
réveiller. Tu te reposes, c’est promis ? Et pendant quelques
semaines, laisse les autres faire les courses à ta place.
— J’espérais que tu arrêterais de fumer », dit-elle sur un ton
peiné.
Strike leva les yeux au ciel pour plaisanter, puis il la prit dans ses
bras. Elle s’accrocha à lui comme elle le faisait autrefois, quand
Leda venait le chercher et attendait impatiemment la fin de leurs
effusions. En la serrant contre son cœur, Strike retrouva cette
douleur si particulière qu’il avait ressentie étant enfant, celle de
devoir choisir entre deux loyautés, être à la fois le champ de bataille
et le trophée de la victoire, avoir à mettre des mots sur des
sentiments, des émotions inclassifiables.
« Salut, Ted, dit-il en embrassant son oncle. Je t’appellerai en
arrivant. On fixera la date de ma prochaine visite.
— J’aurais pu t’emmener en voiture, murmura Ted. Je peux
encore le faire.
— Non, merci. J’adore prendre le ferry », mentit Strike. En réalité,
il avait beaucoup de mal à descendre les marches inégales qui
menaient au navire sans se faire aider par le pilote. Et pour détendre
l’atmosphère, il ajouta : « Ça me rappelle les fois où on allait faire les
magasins à Falmouth avec vous, quand on était gosses. »
Restée dans le salon, Lucy le regardait comme si son départ ne lui
faisait ni chaud ni froid. Luke et Adam dévoraient toujours leurs Coco
Pops dans la cuisine. Seul Jack sembla remarquer qu’il était sur le
point de les quitter. Il se précipita tout joyeux dans l’étroit vestibule et
dit, un peu essoufflé :
« Merci pour les badges, oncle Corm.
— Pas de quoi, répondit Strike en lui ébouriffant les cheveux. Au
revoir, Luce ! À bientôt, Jack ! »
5

Il ne dit mot mais dans son cœur viril


Sa puissante indignation sourd,
Et se montre en partie dans les traits ombrageux
Qui plissent son front…
Edmund S , La Reine des fées

La chambre que Robin avait louée pour la nuit suffisait à peine à


contenir un lit d’une personne, une commode et un lavabo. Le papier
peint à grosses fleurs mauves devait déjà paraître démodé dans les
années 1970, les draps étaient humides et les stores vénitiens aux
lattes emmêlées refusaient de descendre.
Robin observait son reflet dans le miroir au-dessus du lavabo
branlant fixé au mur. Sous la lumière crue de l’unique lampe, munie
d’un abat-jour en osier qui ne servait pas à grand-chose, elle
examina ses traits tirés, les cernes qui soulignaient ses yeux rougis.
Son sac à dos renfermait uniquement les objets dont elle s’équipait
au quotidien pour ses filatures – un bonnet pour cacher ses cheveux
blonds, des lunettes de soleil, du linge de rechange, une carte de
crédit et deux pièces d’identité avec des noms différents. Le T-shirt
propre qu’elle venait de sortir était horriblement froissé, elle avait les
cheveux sales, la gérante de la pension avait oublié de lui donner du
savon et, comble de malheur, n’ayant pas prévu de passer la nuit à
l’hôtel elle n’avait emporté ni brosse à dents ni dentifrice.
Elle reprit la route à 8 heures du matin. En arrivant à Newton
Abbott, elle s’arrêta dans une pharmacie, puis dans un Sainsbury où
elle s’acheta quelques articles d’hygiène, du shampooing sec et une
petite bouteille d’eau de Cologne 4711. Puis elle se réfugia dans les
toilettes du supermarché pour se brosser les dents et se rendre
aussi présentable que possible. Elle était en train de se coiffer quand
un message de Strike s’afficha sur son téléphone :

Je serai au café Palacio Lounge dans le Moor, au centre-ville de Falmouth.


Nous n’aurez qu’à demander, tout le monde connaît le Moor.

Plus elle roulait vers l’ouest, plus le paysage devenait vert et


luxuriant. Étant originaire du Yorkshire, Robin avait été étonnée de
découvrir à Torquay que des palmiers pouvaient prospérer sur le sol
anglais. À présent, c’était la végétation quasi tropicale bordant les
routes des Cornouailles qui la stupéfiait par son exubérance, elle
qui, dans son enfance, n’avait connu que les landes et les collines
dénudées du nord-est. Puis soudain, sur sa gauche, apparut une
mer étincelante, plate comme un miroir. Et l’odeur âcre du sel vint se
mêler aux effluves citronnés de l’eau de Cologne. Malgré sa fatigue,
elle sentit son moral remonter, encouragé par cette matinée radieuse
et l’idée que Strike l’attendait au bout du chemin.
Elle entra dans Falmouth à 11 heures, et chercha aussitôt une
place de stationnement. Il y avait des touristes partout dans les rues,
des boutiques vendant des jouets de plage, des pubs aux
devantures garnies de fanions, des jardinières de fleurs sur les
trottoirs. Ayant réussi à se garer sur le Moor lui-même – une vaste
place de marché au cœur de la ville –, elle vit que sous ses
clinquants oripeaux, Falmouth abritait plusieurs grands édifices du
e
siècle, dont l’un accueillait le café et restaurant Palacio Lounge.
Sans doute pour atténuer l’aspect austère du bâtiment, qui par
son style classique et ses hauts plafonds évoquait l’intérieur d’un
palais de justice, les décorateurs avaient opté pour la fantaisie. En
entrant, Robin remarqua aussitôt le papier peint orange à gros
ramages, les nombreuses peintures kitsch dans leurs cadres pastel
et le renard empaillé déguisé en magistrat. Installée sur des chaises
en bois dépareillées, la clientèle était presque exclusivement
composée d’étudiants et de familles. Les discussions allaient bon
train, créant une rumeur qui se répandait à travers l’immense
espace. Au bout de quelques secondes, Robin finit par repérer la
haute silhouette de Strike au fond de la salle. Il faisait la tête, peut-
être parce qu’il était assis près de deux familles dont les enfants,
vêtus comme leurs parents de T-shirts tie and dye, s’amusaient à
courir entre les tables en se bousculant.
Robin se faufila entre les consommateurs, croyant que Strike se
lèverait pour l’accueillir. Peut-être en avait-il eu l’intention mais il n’en
fit rien. Sa jambe devait le tourmenter, supposa-t-elle. Ça se voyait à
la façon dont il serrait les mâchoires et aux rides qui encadraient sa
bouche, plus creusées qu’à l’accoutumée. Robin s’était trouvé
mauvaise mine dans le miroir de l’hôtel, trois heures auparavant,
mais sur ce plan Strike la battait largement. Comme il n’était pas
rasé, ses joues et son menton paraissaient sales. Ses cernes tiraient
sur le bleu foncé. Bref, il avait une tête de déterré.
« Bonjour, dit-il assez fort pour se faire entendre par-dessus les
hurlements des enfants hippies. Vous avez réussi à vous garer ?
— Juste au coin, répondit-elle en s’asseyant.
— J’ai choisi ce café parce qu’il est facile à trouver. »
Un petit garçon heurta leur table en passant. Quelques gouttes de
café jaillirent de la tasse de Strike et tombèrent dans son assiette
parsemée de miettes de croissant. « Que prenez-vous ?
— Je veux bien du café, cria Robin. Comment ça se passe à
St. Mawes ?
— Toujours pareil.
— Je suis désolée.
— Pourquoi ? Vous n’y êtes pour rien », grommela Strike.
Ce n’était pas vraiment l’accueil que Robin avait espéré après les
deux heures trente de route qu’elle s’était infligées pour venir le
chercher. Strike dut remarquer sa contrariété parce qu’il ajouta :
« Merci d’être là. C’est vraiment sympa de votre part. Oh, je sais
très bien que tu m’as vu, espèce de crétin », grogna-t-il en regardant
un jeune serveur s’éloigner comme s’il n’avait pas aperçu sa main
levée.
— Je vais au comptoir, dit Robin. De toute façon, je dois passer
aux toilettes. »
En commandant un café au barman harassé, Robin sentit une
douleur lancinante battre dans sa tempe gauche. En regagnant leur
table, elle constata que l’humeur de Strike ne s’était guère
améliorée. À sa décharge, il fallait reconnaître que le vacarme
autour d’eux atteignait les limites du soutenable. À présent, les
enfants surexcités faisaient des concours de hurlements tout en
cavalant autour de leurs parents qui, au lieu de les calmer,
préféraient hausser le ton de leurs conversations. Robin songea un
instant à lui parler du message de Charlotte, mais se ravisa.
Si Strike était de méchante humeur c’était avant tout parce que
son moignon lui faisait un mal de chien. Il avait chuté (comme un
abruti, il le reconnaissait lui-même) en prenant le ferry. Pour réussir
l’exploit d’embarquer sur cette navette, il fallait d’abord descendre un
vieil escalier de pierre aux marches usées, dépourvu de rampe bien
entendu, puis enjamber l’espace séparant le quai du bateau, avec
pour seul secours la main que tendait le pilote aux passagers
désireux d’accéder à son bord. Étant donné son poids, Strike pouvait
difficilement se rattraper en cas de dérapage. Et de fait, il avait
dérapé.
Robin sortit une plaquette de paracétamol de son sac.
« Migraine, expliqua-t-elle en croisant le regard de Strike.
— Rien d’étonnant à cela », tonna-t-il en se tournant vers les
parents qui bavardaient entre eux comme si de rien n’était. Il fut
tenté de demander un comprimé à Robin mais, craignant de devoir
se justifier – comme il n’avait cessé de le faire au cours de la
semaine précédente –, il décida de continuer à souffrir en silence.
« Où habite la cliente ? demanda-t-elle après avoir avalé les
antalgiques en s’aidant d’une gorgée de café.
— À cinq minutes d’ici. Wodehouse Terrace. C’est le nom de leur
rue. »
À cet instant, la plus jeune des enfants turbulents trébucha et
s’étala de tout son long sur le parquet. S’ensuivit une série de
piaillements suraigus qui percèrent les tympans de Robin.
« Oh, Daffy ! dit l’une des mères. Qu’est-ce que tu as fait ? »
La gamine avait la bouche en sang. La femme s’accroupit près de
leur table pour tenter de la consoler pendant que le reste de la
bande regardait la scène d’un air captivé. Strike reconnut sur leur
visage l’expression qu’il avait vue chez les passagers du ferry quand
il s’était vautré devant eux, le matin même.
« Il a une jambe artificielle », avait hurlé le pilote à la cantonade,
sans doute pour qu’on n’aille pas l’accuser de négligence, avait
pensé Strike. Cette déclaration n’avait fait qu’aggraver l’humiliation
du principal intéressé en attirant sur lui les regards de ceux qui
n’avaient pas encore noté son handicap.
« Si on partait ? proposa Robin en se levant sans attendre la
réponse.
— Je vote pour », dit Strike. Il se redressa en grimaçant puis
ramassa son fourre-tout. « Foutus morpions », marmonna-t-il avant
de la suivre clopin-clopant.
6

Gente Dame, un cœur de silex se briserait bien


Suite à tous ces malheurs et ces peines non mérités, que
vous m’avez montrés.
Edmund S , La Reine des fées

Depuis Wodehouse Terrace, on bénéficiait d’une vue panoramique


sur la baie de Falmouth. La plupart des maisons qui bordaient cette
rue avaient été transformées en lofts. Quand on la voyait de
l’extérieur, celle qu’occupaient Anna et Kim semblait avoir subi des
modifications plus importantes que les autres. Par exemple, le toit
avait été remplacé par une immense verrière cubique.
« Que fait Anna dans la vie ? demanda Robin en gravissant les
marches menant à la porte d’entrée bleu outremer.
— Aucune idée. Mais son épouse est docteur en psychologie. J’ai
eu l’impression qu’elle ne sautait pas de joie à l’idée d’une
enquête. »
Il sonna. On entendit des pas sur le parquet. Le Dr Sullivan leur
ouvrit. Grande et blonde, vêtue d’un jean et d’une chemise, elle était
pieds nus et le soleil se reflétait sur ses lunettes. Son regard se posa
sur Strike, puis elle se tourna vers Robin avec un air surpris.
« Mon associée, Robin Ellacott, expliqua-t-il.
— Oh, grommela Kim. Il s’agit d’une rencontre informelle. Nous
étions d’accord.
— En fait, Robin se trouvait à quelques kilomètres d’ici, sur une
autre affaire. Donc…
— Si vous préférez, je peux attendre dans la voiture, proposa
poliment Robin. Peut-être Anna souhaite-t-elle s’entretenir avec
Cormoran en particulier.
— Eh bien… on verra ce qu’elle en dit. »
Kim s’effaça pour les laisser entrer avant de préciser : « Montez
dans le salon, au premier étage. »
Comme ils le supposaient, la maison avait été entièrement
repensée. Et le résultat forçait l’admiration. Toutes les surfaces
étaient en verre ou en bois blanchi. La chambre, que Robin aperçut
en passant devant une porte ouverte, avait été aménagée au rez-de-
chaussée, près d’une autre pièce qui ressemblait à un atelier. À
l’étage, sous la verrière cubique qu’ils avaient aperçue depuis la rue,
on trouvait sur le même plan un coin-cuisine, un espace repas et un
salon. Où que l’on pouvait se placer, on apercevait la mer au loin.
Vêtue d’une salopette bleue trop grande et d’une paire
d’espadrilles blanches, tenue que Robin trouva très classe et Strike
très moche, Anna s’affairait près d’une machine à café rutilante. Ses
cheveux tirés en arrière rehaussaient la délicatesse de ses traits.
« Bonjour, dit-elle en sursautant légèrement. Je n’ai pas entendu
la porte à cause de la cafetière.
— Annie, dit Kim en entrant derrière les deux détectives. Je te
présente Robin Ellacott, l’associée de Cameron. Elle propose de te
laisser seule avec…
— Cormoran, la corrigea Anna. Je suppose que les gens se
trompent souvent.
— Trop à mon goût, confirma-t-il dans un sourire. Cela dit, j’avoue
que c’est un prénom sacrément stupide. »
Anna éclata de rire.
« Vous pouvez rester, ça ne m’ennuie pas, dit-elle à Robin avant
de s’avancer pour leur serrer la main. Je crois avoir lu certaines
choses sur vous également », ajouta-t-elle. Robin feignit de ne pas
remarquer le regard d’Anna sur la longue cicatrice qui marquait son
avant-bras.
« Je vous en prie, asseyez-vous. » Kim leur désigna les
banquettes encastrées autour d’une table basse en Plexiglas.
« Du café ? », proposa Anna. Ils acceptèrent.
Une chatte ragdoll pénétra lentement dans la pièce en traversant
les taches de lumière qui mouchetaient le sol. Elle avait les yeux du
même bleu que ceux de Joan, de l’autre côté de la baie. Après avoir
soumis Strike et Robin à un examen placide, elle sauta
gracieusement sur la banquette à côté de Strike et se réfugia sur ses
cuisses.
« C’est drôle, Cagney préfère les hommes », dit Kim en arrivant
avec les tasses et une assiette de biscuits posées sur un plateau.
Strike et Robin rirent par politesse. Anna apporta la cafetière et
s’assit près de son épouse, sur la banquette qui leur faisait face.
Elles avaient le visage en plein soleil. Anna s’empara d’une
télécommande et des stores couleur crème vinrent tamiser la
lumière trop vive.
« Votre maison est magnifique, dit Robin en regardant autour
d’elle.
— Merci. C’est son œuvre, dit Kim en tapotant le genou d’Anna.
Elle est architecte. »
Anna s’éclaircit la gorge.
« Je vous dois des excuses, dit-elle en fixant sur Strike ses
prunelles d’un étrange gris argenté. Pour la façon dont je me suis
comportée l’autre soir. J’avais bu un peu trop de vin. Vous avez dû
me prendre pour une dingue.
— Si ç’avait été le cas, répondit Strike en caressant la chatte qui
ronronnait comme un moteur, je ne serais pas ici.
— Mais le fait que j’aie parlé de cette voyante vous a sûrement
induit en erreur… Kim trouve que j’ai été stupide d’aller la voir.
— Tu n’es pas stupide, Annie, répondit tranquillement Kim. Tu es
vulnérable. Ce n’est pas pareil.
— Puis-je savoir ce qu’elle vous a dit ? demanda Strike.
— C’est important ? répliqua Kim en lui lançant un regard que
Robin trouva empreint de méfiance.
— Pas du point de vue de l’enquête, non, la rassura Strike. Mais
c’est après l’avoir consultée qu’Anna a décidé de s’adresser à moi.
Alors…
— Elle n’a pas dit grand-chose d’utile, répondit Anna. Rien que je
ne… »
Elle rit nerveusement avant de reprendre :
« Je sais, c’était bête de ma part. Je… je traverse une mauvaise
passe en ce moment… j’ai quitté mon emploi, je vais bientôt avoir
quarante ans et… Kim était en déplacement. Je suppose que je
cherchais à… »
Elle fit un geste de la main comme pour évacuer le sujet, respira à
fond et ajouta :
« Elle ressemble à madame Tout-le-monde. Elle vit à Chiswick
dans une maison remplie d’anges. Des bibelots en forme d’ange, je
veux dire. En porcelaine, en verre. Sur sa cheminée il y en avait un
très grand, peint sur du velours.
« Kim pense que… », poursuivit-elle. Robin jeta un rapide coup
d’œil sur Kim qui resta impassible. « … Elle pense que cette femme
s’était renseignée sur ma mère… qu’elle avait fait des recherches
sur Google avant de me recevoir. Je lui avais donné mon vrai nom.
Quand je suis entrée, j’ai simplement dit que ma mère était morte
voilà de nombreuses années… même si, bien sûr, se reprit Anna en
esquissant un geste nerveux, rien ne prouve qu’elle soit morte –
c’est en partie pour cela… Enfin bref, je lui ai dit qu’elle était morte
et que personne ne m’avait jamais expliqué comment.
« Alors, elle est entrée en… en transe, j’imagine qu’on peut dire
ça, fit-elle, embarrassée. Puis elle a marmonné deux ou trois
choses : que les gens croyaient me protéger mais qu’il était temps
que je sache la vérité, que je trouverais bientôt une “piste” et que
cette piste me mènerait jusqu’à cette vérité. Elle a ajouté “Votre
mère est très fière de vous” et “elle ne vous quitte pas des yeux”,
plus d’autres affirmations du même acabit. Mais je suppose que ce
sont des phrases standard. Et pour finir : “Elle repose dans un lieu
sacré.”
— Repose dans un lieu sacré ? répéta Strike.
— Oui. Elle a dû croire que cela me réconforterait mais je ne suis
pas pratiquante. Le caractère sacré, ou autre, du lieu où ma mère
est enterrée – à condition qu’elle soit enterrée, bien sûr – m’importe
peu.
— Ça vous ennuie si je prends des notes ? », demanda Strike.
Il sortit un calepin et un stylo. Ce dernier tapa dans l’œil de
Cagney. Croyant sans doute que Strike voulait jouer, elle essaya de
l’attraper pendant que le détective inscrivait la date du jour en haut
de la page.
« Ne fais pas l’imbécile, dit Kim en se levant pour attraper la
chatte et la poser sur le sol.
— Commençons par le commencement, poursuivit Strike. Vous
deviez être très jeune quand votre mère a disparu ?
— J’avais un peu plus d’un an, répondit Anna, donc je n’ai aucun
souvenir d’elle. Dans la maison où j’ai grandi, on avait retiré toutes
les photos qui la représentaient. Je n’ai rien su d’elle pendant
longtemps. Il n’y avait pas Internet à l’époque – de toute façon, elle
avait conservé son nom de jeune fille. Je porte celui de mon père,
Phipps. Avant l’âge de onze ans, si quelqu’un avait prononcé le nom
de “Margot Bamborough” devant moi, je n’aurais même pas réagi.
« Je croyais que c’était Cynthia ma mère. Elle avait été
embauchée pour s’occuper de moi quand j’étais bébé, expliqua-t-
elle. C’est une cousine de mon père au troisième degré, un peu plus
jeune que lui, mais elle aussi s’appelle Phipps. Donc, pour moi, nous
étions une famille parfaitement normale. Je veux dire… pourquoi
aurais-je pensé autrement ?
« Je me souviens, quand je suis entrée au cours préparatoire, on
m’a demandé pourquoi j’appelais ma mère “Cyn” au lieu de dire
maman. Mais comme à la même époque, papa et Cyn ont décidé de
se marier, ils m’ont dit que je pourrais l’appeler maman désormais.
Et j’ai pensé, mais oui, bien sûr, si je l’appelais par son prénom
avant c’était parce qu’ils n’étaient pas mariés. Quand on est petit on
remplit les vides comme on peut, n’est-ce pas ? Avec notre propre
logique enfantine.
« J’avais sept ou huit ans quand une camarade de classe m’a dit :
“Ce n’est pas ta vraie maman. Ta vraie maman a disparu”. C’était
tellement absurde que je n’en ai pas parlé à la maison. J’ai gardé ce
truc enfoui au fond de moi mais, quelque part, je sentais que j’avais
peut-être trouvé une explication à toutes les bizarreries qui m’étaient
apparues au fil du temps.
« À onze ans, j’ai tout découvert. J’avais souvent droit à des
réflexions de mes copines, du genre “Ta vraie maman s’est enfuie”.
Puis un jour, un gamin particulièrement méchant m’a balancé : “Ta
maman a été tuée par un homme qui lui a coupé la tête.”
« En rentrant, j’ai tout raconté à mon père. J’aurais voulu qu’il
éclate de rire, qu’il me dise que c’était ridicule, que ce garçon était
un petit voyou… mais non, il est devenu tout pâle.
« Le même soir, Cynthia et lui m’ont demandé de descendre les
rejoindre dans le salon et ils m’ont tout révélé.
« Le ciel m’est tombé sur la tête, dit tranquillement Anna. Toutes
mes certitudes se sont écroulées. Comment peut-on croire qu’une
chose aussi horrible soit arrivée au sein de sa propre famille ?
J’adorais Cyn. Je m’entendais mieux avec elle qu’avec mon père,
pour dire la vérité. Et voilà que j’apprends qu’elle n’est pas ma mère
et qu’ils n’ont cessé de me mentir tous les deux – par action et par
omission.
« Ils m’ont raconté que ma mère était sortie de son cabinet un soir
et qu’elle avait disparu. La dernière personne à l’avoir vue en vie
était la réceptionniste. Elle est partie en disant qu’elle se rendait
dans un pub à cinq minutes à pied. Sa meilleure amie l’y attendait.
Au bout d’une heure, comme ma mère n’arrivait pas, l’amie en
question, Oonagh Kennedy, a cru qu’elle s’était trompée de jour. Elle
a téléphoné chez mes parents. Ma mère n’y était pas non plus. Mon
père a appelé le cabinet mais il était fermé. Il faisait nuit. Ma mère
n’était toujours pas rentrée. Alors, mon père a prévenu la police.
« Ils ont enquêté pendant des mois. Sans rien trouver. Aucun
indice, aucun témoin visuel – d’après mon père et Cyn en tout cas,
mais depuis, j’ai lu pas mal de choses et je sais que c’est faux.
« J’ai voulu rencontrer les parents de ma mère. On m’a dit qu’ils
étaient morts. Ça, c’était vrai. Mon grand-père avait succombé à une
crise cardiaque deux ans avant la disparition de sa fille, et ma grand-
mère à une attaque cérébrale un an plus tard. Comme ma mère était
leur seul enfant, je n’avais personne vers qui me tourner pour en
savoir un peu plus sur elle.
« J’ai réclamé des photos. Mon père s’en était débarrassé, soi-
disant, mais Cyn en a trouvé quelques-unes qu’elle m’a données,
deux semaines après le fameux jour. Elle m’a demandé de ne rien
dire à mon père, de les cacher. Je l’ai fait : j’avais un sac à pyjama
en forme de lapin, les photos de ma mère sont restées dedans
pendant des années.
— Votre père et votre belle-mère vous ont-ils expliqué ce qui était
peut-être arrivé à votre mère ? demanda Strike.
— Dennis Creed, vous voulez dire ? Oui, mais sans entrer dans
les détails. Ils ont dit qu’il y avait des probabilités pour qu’elle ait été
tuée par un… un homme mauvais. Ils étaient bien obligés, après ce
que m’avait raconté ce garçon à l’école.
« C’était franchement atroce de penser qu’elle ait pu être
assassinée par un type comme Creed – j’ai vite su son nom, mes
camarades de classe se sont chargés de me renseigner. J’ai
commencé à faire des cauchemars. Je voyais ma mère décapitée.
Parfois elle entrait dans ma chambre la nuit. Parfois, je rêvais que je
trouvais sa tête dans mon coffre à jouets.
« J’en voulais énormément à mon père et à Cyn, dit Anna en se
tordant les mains. À cause de ce qu’ils m’avaient caché,
évidemment. Mais pas seulement. Je les soupçonnais de n’avoir pas
tout dit, d’avoir joué un rôle dans sa disparition, d’avoir voulu se
débarrasser d’elle pour pouvoir se marier. J’ai commencé à faire
n’importe quoi. Je séchais les cours… Un week-end, j’ai fugué et
c’est la police qui m’a ramenée à la maison. Mon père était fou
furieux. Bien sûr, rétrospectivement, vu ce qui était arrivé à ma
mère… le fait que je disparaisse moi aussi, même pendant quelques
heures…
« Je leur ai fait vivre un enfer, reprit Anna avec une moue contrite.
Mais je dois reconnaître que Cyn ne m’a jamais tourné le dos. Elle
faisait tout pour arrondir les angles. Elle et papa ont eu des enfants
ensemble – j’ai un frère et une sœur plus jeunes –, et durant toute
mon adolescence, elle s’est démenée pour m’aider à remonter la
pente. Elle nous inscrivait à des séances de thérapie familiale, elle
organisait des activités en commun pendant les vacances… Pour
resserrer les liens. Mon père, lui, s’est toujours tenu en retrait. Dès
qu’il était question de ma mère, il se mettait en colère ou il sombrait
dans la tristesse. Je me souviens qu’un jour il m’a hurlé dessus en
disant que je ne me rendais pas compte, qu’il souffrait horriblement
dès qu’on reparlait de tout ça…
« Quand j’ai eu quinze ans, j’ai tenté de retrouver l’amie de ma
mère, Oonagh, celle avec qui elle avait rendez-vous le soir où elle a
disparu. Elles ont été Bunny Girls ensemble, précisa Anna avec un
petit sourire, mais je l’ignorais à l’époque. Elle vivait à
Wolverhampton. Mon coup de fil l’a énormément touchée. Nous
avons discuté au téléphone deux ou trois fois. C’était très agréable.
Elle m’a appris des choses sur ma mère qui m’ont beaucoup aidée.
Qu’elle avait le sens de l’humour, qu’elle aimait porter le parfum Rive
Gauche – dès le lendemain, j’ai claqué l’argent que j’avais reçu à
mon anniversaire pour en acheter un flacon –, qu’elle était accro au
chocolat et qu’elle idolâtrait Joni Mitchell. Quand j’écoutais Oonagh,
ma mère me paraissait plus vivante que sur les photos ou lorsque
papa ou Cyn me parlaient d’elle.
« Mais un jour, mon père a découvert que je connaissais Oonagh.
Il s’est mis en colère, il a exigé que je lui donne son numéro, il l’a
appelée et l’a accusée de me monter contre lui. Il lui a dit que j’étais
déboussolée, que je suivais une thérapie et que je n’avais pas
besoin qu’on “remue la boue”. Et par-dessus le marché, il m’a
interdit de porter Rive Gauche. Au prétexte que ce parfum le rendait
malade.
« Donc je n’ai jamais rencontré Oonagh et quand, cinq ans plus
tard, j’ai voulu reprendre contact, elle était partie. Peut-être est-elle
morte…
« Je suis entrée à la fac, j’ai quitté la maison et j’ai commencé à
lire tout ce qui concernait Dennis Creed. Ça ne m’a rien apporté et
mes cauchemars sont revenus.
« Apparemment, le policier chargé de l’enquête, un inspecteur
nommé Bill Talbot, a toujours cru qu’elle avait été tuée par Creed.
Talbot n’était pas loin de la retraite. Il est sans doute mort
aujourd’hui.
« Bref. Après mes études, j’ai eu la brillante idée de créer un site
Web. Ma copine d’alors était douée en informatique. Elle m’a aidée.
J’étais très naïve, soupira Anna. Je disais qui j’étais et je suppliais
les internautes de me donner des infos.
« Vous imaginez la suite. J’ai eu droit aux théories les plus
fantaisistes. Des médiums m’ont expliqué où je devais creuser, des
citoyens bien intentionnés m’ont affirmé que c’était mon père le
coupable, d’autres que je n’étais pas réellement la fille de Margot,
que je cherchais juste à me faire de l’argent et de la pub. J’ai même
reçu des messages carrément ignobles, disant que ma mère s’était
enfuie avec son amant, ou pire. Deux journalistes sont entrés en
contact avec moi. L’un des deux a écrit un article immonde sur notre
famille dans le Daily Express : ils ont appelé mon père et ç’a été la
goutte qui a fait déborder le vase.
« Notre relation n’a plus jamais été comme avant, murmura Anna.
Quand je lui ai annoncé que j’étais lesbienne, il a réagi comme si je
venais encore d’inventer un truc pour l’emmerder. Ces dernières
années, Cyn a de plus en plus tendance à prendre son parti. Elle me
dit : “Je dois me montrer loyale envers ton père aussi.” Et voilà où
nous en sommes aujourd’hui », conclut Anna.
Il y eut un bref silence.
« J’imagine combien ce doit être dur pour vous, dit Robin.
— Oui, c’est dur, confirma Kim en posant la main sur le genou de
sa femme. Anna veut résoudre l’énigme et je la soutiens sans
aucune réserve, bien sûr. Mais est-ce réaliste ? ajouta-t-elle en
regardant alternativement Robin et Strike. Je ne voudrais pas être
impolie mais est-ce réaliste de penser que vous réussirez là où la
police a échoué, et après tant d’années ?
— Réaliste ? dit Strike. Non. »
Robin vit Anna lancer un coup d’œil oblique à Kim. Ses grands
yeux s’emplirent de larmes. Elle la plaignait de tout son cœur mais
par ailleurs, elle respectait l’honnêteté dont Strike venait de faire
preuve. Kim elle aussi avait été touchée par sa franchise.
« Je vais vous dire ce que je pense, poursuivit Strike en fixant les
notes qu’il avait prises sur son calepin, le temps qu’Anna essuie
discrètement ses yeux d’un revers de main. Grâce à nos contacts au
Met, nous avons une chance raisonnable de récupérer le dossier de
police. Nous pouvons étudier les indices, relire les témoignages, bref
retourner les quelques pierres qui seront encore à notre disposition.
« Mais il se peut qu’après toutes ces années, il n’y ait plus rien à
trouver, enfin pas plus que ce que la police a découvert à l’époque.
Sachez également que deux obstacles majeurs risquent d’entraver
nos recherches.
« D’abord, l’absence d’expertise médico-légale. D’après ce que j’ai
compris, votre mère a disparu sans laisser aucune trace. On n’a
donc aucun élément matériel. Ni les vêtements qu’elle portait ce
jour-là, ni de ticket de bus ni… rien. C’est exact ?
— Oui, marmonna Anna.
— Deuxièmement, comme vous l’avez reconnu vous-même, la
plupart des gens qui la connaissaient ou étaient présents le soir de
sa disparition sont probablement décédés aujourd’hui.
— Oui, je sais », dit Anna. Une larme étincelante roula jusqu’au
bout de son nez avant de s’écraser sur la table en Plexiglas. Kim
passa son bras autour de ses épaules. « Ça fait quarante ans,
hoqueta-t-elle, mais je n’arrive toujours pas à concevoir que je
mourrai sans savoir ce qui s’est passé.
— Je comprends parfaitement, dit Strike, mais je ne peux
promettre que ce que je suis en mesure de fournir.
— Est-ce que de nouveaux indices, de nouvelles pistes seraient
apparus au cours de ces années ? », intervint Robin.
Ce fut Kim qui répondit, sans lâcher l’épaule de sa compagne dont
la détresse semblait l’affecter considérablement.
« Pas qu’on sache, n’est-ce pas, Annie ? S’il y a eu des
rebondissements par la suite, c’est Roy – le père d’Anna – qui a dû
en être informé. En tout cas, il ne nous en a pas parlé.
— Il fait comme si de rien n’était, embraya Anna en s’essuyant les
yeux. C’est sa manière à lui de tenir de coup. Il vit comme si ma
mère n’avait jamais existé – sauf que, malheureusement pour lui, ma
présence lui rappelle constamment la triste réalité.
« Voyez-vous, ce qui m’obsède, reprit-elle, c’est qu’elle puisse être
partie de son propre chef, qu’elle m’ait abandonnée, et qu’ensuite
elle n’ait jamais cherché à prendre de mes nouvelles, à nous
recontacter. C’est cela qui me ferait le plus de mal. Ma grand-mère
paternelle, une femme horrible que je n’ai jamais aimée, s’est permis
de me dire un jour qu’en son âme et conscience, elle estimait que
ma mère s’était enfuie parce qu’elle ne supportait pas sa vie
d’épouse et de mère. Penser qu’elle aurait pu nous infliger cela sans
même essayer de savoir si je…
« Si j’apprenais que Dennis Creed l’a tuée, poursuivit-elle, ce
serait terrible – atroce – mais au moins, je pourrais faire mon deuil
au lieu de passer le reste de mon existence à me demander si elle
vit quelque part, sous une fausse identité, sans se soucier de
nous. »
Strike et Robin profitèrent du silence qui suivit pour prendre une
gorgée de café. Anna renifla. Kim se leva, alla déchirer une feuille
d’essuie-tout et la tendit à son épouse.
Une deuxième chatte ragdoll fit son entrée dans le salon. Elle
soumit les quatre humains à une dédaigneuse tournée d’inspection
et partit s’étendre dans une tache de soleil.
« Lacey, fit Kim pendant que Anna s’épongeait le visage. Elle
n’aime pas grand monde, même pas nous. »
Strike et Robin se crurent obligés de rire à nouveau.
« Comment ça fonctionne ? demanda Kim brusquement. Quels
sont vos tarifs ?
— Nous facturons à l’heure, dit Strike. Vous recevrez une note
d’honoraires détaillée chaque mois. Je peux vous envoyer les tarifs
par mail, proposa-t-il, mais j’imagine que vous avez besoin d’en
discuter ensemble avant de prendre une décision.
— Oui, en effet », dit Kim. Elle leur dicta son adresse mail tout en
surveillant du coin de l’œil Anna qui se tenait prostrée, ne bougeant
que pour s’éponger les yeux d’un geste mécanique.
Le moignon de Strike n’apprécia guère d’être encore sollicité
après avoir pris si peu de repos. Mais ils s’étaient dit l’essentiel et le
silence larmoyant dans lequel Anna s’était retranchée n’incitait pas à
prolonger l’entrevue. Regrettant un peu de n’avoir pas touché à
l’assiette de biscuits, le détective serra la main glacée de leur
potentielle cliente.
« Quoi qu’il en soit, je vous remercie d’être venus », dit-elle. Strike
vit de la déception dans son regard. Elle avait sans doute espéré lui
arracher une promesse, celle de découvrir la vérité ou au moins
d’accomplir jusqu’au bout ce que d’autres avant lui avaient laissé en
suspens.
Kim les raccompagna.
« Nous vous appellerons dans l’après-midi. Ça vous va ?
— Très bien, nous attendons votre décision », répondit Strike.
Pendant qu’ils descendaient les marches éclaboussées de lumière
pour rejoindre la rue, Robin jeta un coup d’œil derrière elle et vit Kim
les fixer d’un air intrigué, comme si elle avait décelé en eux une
chose à laquelle elle ne s’attendait pas. Elle croisa le regard de
Robin, lui sourit par réflexe, et referma vite la porte bleue.
7

Longtemps ils voyagèrent en amicale compagnie


Par des pays incultes et d’autres bien construits…
Edmund S , La Reine des fées

À la sortie de Falmouth, Robin constata que l’humeur de Strike


s’était nettement améliorée. Elle mit cela sur le compte de l’intérêt
qu’il portait à cette nouvelle affaire, même si rien n’était encore acté.
Il était incapable de résister à une énigme quand il en voyait passer
une, et ce, quels que soient les problèmes avec lesquels il devait
jongler en même temps.
Elle n’avait pas tort, l’histoire d’Anna avait éveillé sa curiosité,
mais ce n’était pas la seule raison de sa relative gaieté. Il se disait
aussi qu’il allait pouvoir reposer son articulation meurtrie durant
quelques heures, et que chaque tour de roue l’éloignerait un peu
plus de sa sœur. Il baissa sa vitre, laissant l’air marin s’engouffrer
dans l’habitable nauséabond de la Land Rover, alluma une cigarette,
souffla la fumée à l’extérieur et demanda :
« Vous avez vu Morris pendant mon absence ?
— Je l’ai vu hier. Pour lui rembourser ses notes de frais.
— Ah, génial, tant mieux. Je voulais vous le rappeler. Que pensez-
vous de lui ? Barclay dit qu’il bosse bien, même s’il a du mal à
supporter ses bavardages quand ils sont dans la même voiture.
— Oui, dit Robin. Il aime parler.
— Hutchins le trouve un peu obséquieux », poursuivit Strike pour
l’inciter à dire plus.
Il avait remarqué le ton sur lequel Morris s’adressait à elle. Et par
Hutchins, il savait que Morris avait cherché à savoir si Robin
fréquentait quelqu’un.
« Eh bien…, répondit-elle. Je ne l’ai pas suffisamment côtoyé pour
me faire une opinion. »
Étant donné les soucis qui accablaient Strike en ce moment, et la
somme de travail que l’agence devait abattre au quotidien, Robin
avait décidé de ne pas en rajouter. Ils avaient besoin de renforts
et en effet, Morris faisait correctement son travail. C’était déjà
pas mal.
« Pat l’aime bien », ajouta-t-elle pour le taquiner. Strike réagit au
quart de tour en lui décochant un regard narquois.
« Vous parlez d’une recommandation !
— Ce n’est pas très sympa pour elle, dit Robin.
— Vous réalisez que dans une semaine, on ne pourra plus la
virer ? Sa période d’essai sera terminée.
— Je n’ai aucune envie de la virer, répliqua Robin. Je la trouve
très efficace.
— Eh bien alors, c’est vous qui serez responsable si jamais elle
nous cause des ennuis.
— Comment ça, responsable ? s’indigna Robin. Vous étiez là
quand nous l’avons engagée, que je sache ! Nous avons pris la
décision à deux. Vous disiez que vous en aviez marre de…
— Mais c’est vous qui avez dit “Ce serait bien d’embaucher une
secrétaire plus traditionnelle” et “On ne devrait pas l’écarter juste à
cause de son âge”…
— Je sais ce que j’ai dit et j’avais raison pour cette histoire d’âge.
Nous avons vraiment besoin de quelqu’un d’organisé, sachant tenir
un tableur. C’est vous qui…
— Je ne voulais pas que vous m’accusiez d’âgisme.
— … c’est vous qui lui avez offert ce boulot, termina Robin.
— Franchement, je ne sais pas ce qui m’a pris », marmonna
Strike, en secouant sa cendre par la fenêtre.
Patricia Chauncey avait cinquante-six ans mais en faisait
soixante-cinq. Mince, le visage très ridé, les cheveux d’un noir
improbable, elle vapotait à longueur de journée et passait aux
Superking dès qu’elle sortait du boulot. Sa voix était si rauque qu’au
téléphone les gens la confondaient souvent avec Strike. Elle
occupait le bureau à l’entrée, là où Robin avait fait ses débuts en
tant qu’intérimaire avant de devenir enquêtrice à plein temps. C’était
donc elle à présent qui tenait le standard et se chargeait des tâches
administratives.
Les relations entre Strike et Pat avaient été houleuses dès le
départ, ce qui intriguait fort Robin qui les appréciait l’un et l’autre.
Habituée aux accès de mauvaise humeur de Strike, Robin s’efforçait
de le raisonner et y parvenait quelquefois. En revanche, Pat ne
laissait rien passer. Par exemple, si jamais Strike oubliait de la
remercier quand elle lui transmettait le message d’un client, elle ne
se gênait pas pour lui balancer « Merci mon chien ! ». Le fait qu’il
soit un célèbre détective ne lui faisait ni chaud ni froid, contrairement
aux employées qui l’avaient précédée sur ce poste. Un jour, Strike
avait viré sur-le-champ une intérimaire qui l’avait filmé en cachette
avec son portable. Quand on étudiait le comportement de Pat, on
avait plutôt l’impression qu’elle le surveillait en permanence pour
pouvoir ensuite lui reprocher ses moindres écarts. D’où la
satisfaction qu’elle avait manifestée en apprenant que les bosselures
sur l’armoire métallique étaient dues au coup de poing qu’il avait
balancé dedans un jour où il était énervé.
Pourtant, grâce à elle, les dossiers étaient parfaitement tenus, les
comptes en ordre, les reçus bien classés. Il y avait toujours
quelqu’un pour répondre au téléphone, elle prenait les messages
avec exactitude, n’oubliait jamais de racheter du thé et du lait et, par-
dessus le marché, n’était jamais en retard quel que soit le temps
qu’il faisait ou les problèmes rencontrés dans le métro.
Effectivement, Pat aimait bien Morris, lequel bénéficiait de ses
rares sourires. De son côté, Morris veillait toujours à lui réserver
quelques œillades coquines avant de tourner son attention vers
Robin. Pat n’aurait pas été étonnée qu’une histoire d’amour naisse
entre ses deux jeunes collègues.
« Il est tellement joli garçon », avait-elle déclaré à Robin la
semaine précédente. Morris venait de lui signaler sa position par
téléphone pour que Barclay, momentanément injoignable, puisse le
relever à l’heure prévue. « Vous devez au moins lui reconnaître ça.
— Pourquoi lui reconnaitrais-je quoi que ce soit ? », avait répliqué
Robin, agacée.
C’était déjà assez pénible de devoir supporter en dehors du travail
les constantes allusions d’Ilsa au sujet de Strike, sans que Pat fasse
la même chose à propos de Morris pendant les heures de bureau.
« Très bien, avait répondu Pat sans se démonter. Faites-le
mariner. »

« En tout cas, dit Strike en écrasant le mégot au fond de la boîte


de conserve que Robin conservait à cet effet dans le coffre à gants,
je vous félicite pour l’affaire Houppette. C’était du beau boulot.
— Merci, dit Robin. Le problème, c’est la presse. Les journaux à
scandale vont se jeter sur cette affaire de bigamie comme des
mouches sur un pot de miel.
— Ce sera pire pour lui que pour nous. Mais vous avez raison, on
va devoir faire profil bas. Je demanderai à la Mrs. Campion de
Windsor de ne pas nous citer. Bon, du coup, il nous reste… » Strike
compta sur ses gros doigts. « Deux-Fois, Tutu, LaPoste et Pasnet. »
C’était une habitude qu’ils avaient prise d’attribuer des
pseudonymes à leurs clients, et parfois à leurs cibles, pour éviter
que leur véritable identité ne fuite lors d’une conversation ou dans
des courriers. Deux-Fois était un habitué de l’agence. Dernièrement,
il était allé voir ailleurs mais, déçu par la concurrence, était vite
revenu vers eux. Strike et Robin avaient enquêté sur deux de ses
maîtresses. De prime abord, on aurait pu le prendre pour un homme
malheureux en amour, le genre de type qui tire toujours le mauvais
numéro. Mais quand on le connaissait mieux, on s’apercevait que
pour lui, le plaisir suprême – d’ordre affectif ou sexuel, impossible à
dire – consistait à être cocu. S’il cherchait à obtenir la preuve que
ses amantes le trompaient, c’était pour mieux se repaître de cette
idée. Une fois confrontée à la photo compromettante, la dame était
prestement renvoyée et remplacée par une autre. Et ainsi de suite.
Actuellement, il sortait avec un mannequin qui s’obstinait à lui être
fidèle, ce qui le mettait dans un terrible état de frustration.
Tutu, ainsi surnommé par un Morris en mal d’imagination, était un
danseur âgé de vingt-quatre ans. Il sortait avec une femme de
quinze ans son aînée, doublement divorcée, connue pour son passé
de toxicomane et son énorme portefeuille d’actions. Le père de cette
femme leur avait demandé de fouiller dans la vie du jeune homme
qui, d’après lui, ne la méritait pas.
LaPoste demeurait une énigme. Un homme entre deux âges,
présentateur météo relativement célèbre mais que Robin trouvait
peu attrayant, avait sollicité leurs services après que la police eut
refusé de donner suite à la plainte qu’il avait déposée. Depuis
quelque temps, ce monsieur recevait des cartes postales sur son
lieu de travail mais également chez lui, ce qui l’inquiétait davantage
car on venait les déposer directement dans sa boîte, aux premières
heures du jour. Les textes écrits au verso ne contenaient aucune
menace – il s’agissait essentiellement de commentaires sur sa tenue
vestimentaire, ses cravates ou autre – mais laissaient supposer que
l’individu en savait plus long sur sa vie privée que la moyenne des
téléspectateurs. Le plus surprenant, c’était que LaPoste ait choisi le
support de la carte postale, alors qu’Internet était de nos jours le
moyen le plus efficace et le plus pratique pour harceler son prochain.
Depuis deux bonnes semaines, Andy Hutchins passait toutes ses
nuits devant le domicile de Monsieur Météo, mais le fameux LaPoste
ne s’était toujours pas manifesté.
Leur dernier dossier en cours, une affaire non seulement
intéressante mais aussi très lucrative, concernait un sinistre
personnage surnommé PasNet, un jeune loup de la finance dont la
rapide ascension dans la hiérarchie de la société d’investissement
qui l’employait avait généré une bonne dose de ressentiment parmi
ses collègues restés sur la touche. Le vase avait débordé le jour où
l’ambitieux avait été promu directeur-adjoint, passant devant trois
autres candidats plus qualifiés que lui. Depuis lors, les soupçons
étaient venus s’ajouter à la jalousie. Quel ascendant PasNet avait-il
exactement sur le P.-D.G., désigné par les membres de l’agence
sous le sobriquet de « Boss de PasNet », alias « BPN » ? Telle était
la question que se posaient à la fois les subordonnés du jeune loup
et deux membres du conseil d’administration, lesquels avaient
rencontré Strike dans un bar de la City pour lui exposer leurs
inquiétudes. Pour commencer, Strike avait décidé de rassembler un
maximum de renseignements sur PasNet via sa secrétaire
particulière. Morris avait reçu pour mission d’entrer en contact
incognito avec cette femme après les heures de bureau et de tester
sa loyauté envers son chef.
« Vous devez être à Londres à une heure précise ? demanda
Strike, après un instant de flottement.
— Non, dit Robin, pourquoi ?
— Ça vous embêterait si on s’arrêtait quelque part pour acheter
de quoi manger ? Je n’ai pas pris de petit déjeuner. »
Robin se souvenait de l’assiette jonchée de miettes qu’elle avait
vue devant lui en entrant dans le Palacio Lounge, mais accepta sans
rechigner. Strike lut dans ses pensées.
« Un croissant, ça ne compte pas. C’est plein d’air. »
Robin éclata de rire.
Ils entrèrent dans le Subway de Cornwall Services en devisant
joyeusement, malgré la fatigue. S’étant promis de manger plus
sainement, Robin choisit une salade. Strike prit un sandwich bœuf-
fromage, la rejoignit à la table et, après avoir engouffré quelques
bouchées, sortit son téléphone pour envoyer les tarifs de l’agence à
Kim Sullivan.
« Je me suis engueulé avec Lucy ce matin », dit-il à brûle-
pourpoint.
Pour qu’il lui en parle spontanément, ce devait être grave, songea
Robin.
« Elle m’est tombée dessus à 5 heures du matin. J’étais sorti
fumer dans le jardin.
— C’est un peu tôt pour ouvrir les hostilités, renchérit Robin en
picorant sa laitue.
— Ouais, elle a voulu jouer à Qui-Aime-Mieux-Joan. Pénible. »
Il mastiqua en silence pendant une minute avant de poursuivre :
« À la fin, je lui ai dit ce que je pensais de ses gosses. À savoir
qu’Adam était un petit pleurnichard et Luke un sale con. »
Robin expulsa la gorgée d’eau qu’elle était en train de boire se mit
à tousser. Les clients des tables voisines se retournèrent. Elle
attrapa une serviette en papier pour essuyer son menton et ses yeux
pleins de larmes.
« Mais, bon Dieu, pourquoi avoir dit une chose pareille ? articula-t-
elle entre deux quintes.
— Parce qu’Adam est un petit pleurnichard et Luke un sale con. »
Ayant presque récupéré l’usage de sa trachée artère, Robin
secoua la tête en riant.
« Quand même, vous exagérez, Cormoran, fit-elle sur un ton de
reproche.
— Ce n’est pas vous qui avez passé une semaine avec eux. Luke
a cassé mes écouteurs et chipé ma prothèse, le petit merdeux. Et
pour couronner le tout, Lucy m’a reproché de préférer Jack. Bien sûr
que je préfère Jack – c’est le seul des trois à se tenir correctement.
— Oui, mais de là à les insulter devant leur mère…
— Ouais, je sais, reconnut Strike. J’appellerai pour m’excuser. »
Puis, après une courte pause : « Mais pour l’amour du ciel, pourquoi
devrais-je les sortir tous les trois ? Ni Adam ni Luke ne s’intéresse à
l’histoire militaire. “Adam a pleuré quand vous êtes revenus du
bunker de Churchill.” Mon cul ! Le petit con n’a pas apprécié que
j’achète un cadeau à Jack et pas à lui, un point c’est tout. Si
j’écoutais ma sœur, je les emmènerais se balader tous les trois
chaque week-end, et ils choisiraient la destination à tour de rôle.
Deux semaines sur trois, ce serait le zoo ou ce foutu karting, et je
n’aurais plus jamais de moments agréables avec Jack. J’aime
beaucoup Jack, ajouta-t-il, presque surpris de se l’entendre dire. On
s’intéresse aux mêmes choses. C’est quoi cette coutume de
distribuer des cadeaux à tour de bras ? Au moins, grâce à moi, ils
ont reçu une bonne leçon de vie. Ce n’est pas parce qu’on est de la
même famille que tout leur est dû.
« Elle veut que j’achète des cadeaux aux deux autres… J’en ai
trouvé un pour Luke. » Il dessina un carré dans l’air avec les mains.
« Une plaque avec marqué dessus “Arrête de faire chier le monde”.
Il pourra l’accrocher au mur de sa chambre. »
Ils firent quelques provisions de bouche avant de regagner la
voiture. Quand ils repartirent, Strike exprima son regret de ne
pouvoir prendre le relais au volant, la vieille Land Rover étant difficile
à conduire avec une jambe artificielle.
« Aucune importance, dit Robin. Ça ne m’embête pas. Qu’est-ce
qu’il y a de drôle ? ajouta-t-elle en voyant Strike regarder,
goguenard, le contenu du sac de provisions.
— Des fraises anglaises.
— Et ça vous amuse ? Pourquoi ? »
Il lui raconta que Dave Polworth critiquait vertement l’absence
d’étiquettes « fabriqué en Cornouailles » sur les produits
alimentaires et se réjouissait que ses concitoyens aient coché
« cornouaillais » au lieu d’« anglais » sur les formulaires de
recensement.
« La théorie de l’identité sociale est loin d’être inintéressante,
répondit Robin. Même chose pour celle de l’autocatégorisation. Je
les ai étudiées à la fac. Elles sous-tendent un grand nombre de
comportements, autant dans le domaine social que professionnel
ou… »
Passionnée par son sujet, elle le développa durant quelques
minutes jusqu’à ce que, intriguée par le silence de son passager, elle
réalise qu’il s’était endormi. Le sachant épuisé, elle n’en prit pas
ombrage et poursuivit sa route comme si de rien n’était. À part
quelques ronflements porcins, Strike ne se manifesta qu’aux abords
de Swindon, lorsqu’il se réveilla en sursaut.
« Merde, dit-il en s’essuyant la bouche d’un revers de main.
Désolé. Ça fait longtemps que j’ai baissé pavillon ?
— Environ trois heures.
— Merde, désolé, répéta-t-il en cherchant ses cigarettes. J’ai
dormi pendant une semaine sur le canapé le plus inconfortable du
monde et les gosses m’ont réveillé chaque matin aux aurores. Vous
voulez manger quelque chose ?
— Oui », répondit Robin en jetant son régime par-dessus les
moulins. Elle avait urgemment besoin d’une collation. « Du chocolat.
Anglais ou cornouaillais, peu m’importe.
— Désolé, dit Strike pour la troisième fois. Vous parliez d’une
théorie sociale ou un truc comme ça. »
Robin sourit jusqu’aux oreilles.
« Vous vous êtes endormi au moment où je vous exposais mon
fascinant point de vue sur la théorie de l’identité sociale appliquée au
métier de détective.
— Ah bon ? Et vous pouvez recommencer ? », proposa-t-il,
essayant de regagner par la politesse ce que sa goujaterie lui avait
fait perdre trois heures auparavant.
Robin avait compris la manœuvre mais résolut de jouer le jeu.
« En substance, l’individu tend à s’envisager et à envisager les
autres comme faisant partie d’un groupe. Ce qui entraîne chez lui
une surestimation des ressemblances entre les membres du groupe
auquel il appartient, et une sous-estimation des ressemblances avec
les autres groupes.
— Conclusion : tous les Cornouaillais ne sont pas de rudes et fiers
gaillards et tous les Anglais ne sont pas des connards prétentieux. »
Strike déballa une barre de Yorkie et la posa dans la main de
Robin.
« Je pense que ça ne donnera rien mais je soumettrai quand
même cette théorie à Polworth la prochaine fois qu’on se verra. »
Strike ne toucha pas aux fraises que Robin avait achetées. En
revanche, il ouvrit une canette de Coca et la but en tirant sur sa
clope, le regard fixé sur le ciel qui rougissait au loin.
« Dennis Creed est toujours en vie, vous savez ? dit-il au bout de
quelques instants, tandis que les arbres défilaient de l’autre côté de
sa vitre. J’ai lu un truc à son sujet ce matin sur le Net.
— Où est-il incarcéré ?
— À Broadmoor. Il est passé par Wakefield puis Belmarsh et, en
1995, ils l’ont transféré à Broadmoor, avec les fous dangereux.
— Quel était son diagnostic psychiatrique ?
— Les psys n’ont pas réussi à se mettre d’accord. Certains
disaient qu’il était sain d’esprit, d’autres non. Une chose est sûre : il
a un Q.I. élevé. Au procès, le jury a déclaré qu’il savait faire la
différence entre le bien et le mal et que donc, il méritait la prison et
pas l’hôpital. Mais depuis lors, il a dû développer certains
symptômes justifiant un traitement particulier.
« L’article sur le Net était assez succinct, mais maintenant, je
comprends mieux pourquoi l’inspecteur chargé de l’enquête a classé
Margot Bamborough parmi les victimes de Creed. Des gens ont vu
une camionnette traverser le quartier à toute vitesse à l’heure où
Margot était censée se rendre au Three Kings. Or, Creed s’est servi
d’une camionnette pour enlever certaines de ses proies », ajouta
Strike pour répondre au regard interrogateur de Robin.
Les lampadaires au bord de la route s’allumèrent. Robin, qui
venait de terminer son Yorkie, cita les paroles de la voyante :
« Elle repose dans un lieu sacré. »
Strike ricana en soufflant la fumée de sa cigarette.
« Les conneries habituelles.
— Vous croyez ?
— Évidemment. C’est bien commode, les esprits qui s’expriment
avec des définitions de mots croisés. Vous ne trouvez pas ? Non,
mais c’est n’importe quoi !
— C’est bon, calmez-vous. Je réfléchissais tout haut, voilà tout.
— Tous les lieux ou presque peuvent être qualifiés de sacrés, si
on cherche bien. Clerkenwell, le quartier de Londres où elle a
disparu, est truffé de bâtiments historiques liés à la religion. Il y
avaient des moines, là-bas, ou je ne sais quoi. Et vous savez où
vivait Dennis Creed en 1974 ?
— Non, dites-moi.
— Près de Paradise Park, à Islington.
— Oh, souffla Robin. Donc, d’après vous, la voyante savait qui
était la mère d’Anna ?
— Si je faisais ce métier, je commencerais par chercher le nom de
mes clients sur Google. Mais elle a très bien pu parler de “lieu sacré”
dans le seul but de la réconforter, comme Anna en a émis
l’hypothèse. Pour qu’elle pense que sa mère est inhumée quelque
part et que, même si elle a connu une fin horrible, ses restes ont été
purifiés par la terre où ils reposent. À ce propos, plusieurs victimes
de Creed ont été retrouvées coupées en morceaux dans Paradise
Park. Sous des parterres de fleurs. »
Bien qu’il fasse encore très chaud dans la Land Rover, Robin
sentit un frisson lui parcourir l’échine.
« Foutus vampires, maugréa Strike.
— Qui ça ?
— Les médiums, les voyants, tous ces escrocs… qui abusent de
la crédulité des gens.
— Vous ne pensez pas que certains d’entre eux ont foi dans ce
qu’ils font ? Qu’ils s’imaginent vraiment recevoir des messages de
l’au-delà ?
— Je pense qu’il y a trop de timbrés en ce monde et que moins
nous encouragerons leurs délires, mieux ça vaudra. »
Le portable de Strike sonna au fond de sa poche.
« Cormoran Strike.
— C’est Anna Phipps. Kim est à côté de moi. »
Strike mit l’appareil sur haut-parleur.
« J’espère que vous nous entendez bien, articula-t-il par-dessus le
grondement du moteur et les divers claquements métalliques
produits par la Land Rover. Nous sommes toujours sur la route.
— Oui, ça fait beaucoup de bruit, dit Anna.
— Je vais me ranger sur le bas-côté », proposa Robin et, joignant
le geste à la parole, elle effectua une adroite manœuvre et s’arrêta
sur la bande d’arrêt d’urgence.
« C’est mieux ainsi, dit Anna quand Robin eut coupé le contact.
Bon, voilà, Kim et moi avons beaucoup discuté et nous avons décidé
de vous engager. »
Robin frémit d’excitation.
« Génial, dit Strike. Nous avons très envie de vous aider. Dans la
mesure du possible, bien sûr.
— Toutefois, intervint Kim, nous estimons que pour diverses
raisons, d’ordre psychologique et… disons-le… financier, il est
préférable de vous fixer une date butoir. Parce que si la police en
l’espace de quarante ans n’a pas résolu cette affaire… vous pourriez
continuer de votre côté pendant quarante ans sans rien trouver non
plus.
— C’est juste, dit Strike. Donc…
— Nous pensions vous laisser un an, reprit Anna d’une voix
tendue. À votre avis… est-ce raisonnable ?
— C’est le délai que j’aurais moi-même proposé, dit Strike. Pour
être honnête, je ne pense pas qu’on puisse aboutir à quoi que ce
soit en moins de douze mois.
— Avez-vous besoin d’autre chose avant de démarrer vos
recherches ? demanda Anna d’une voix à la fois inquiète et fébrile.
— Oui, certainement. Je vous le dirai en temps voulu, mais pour
l’instant, fit Strike en sortant son calepin pour vérifier un nom,
j’aimerais surtout m’entretenir avec votre père et Cynthia. »
Il y eut un silence complet au bout de la ligne. Strike et Robin se
regardèrent.
« Je regrette, mais c’est impossible, reprit enfin Anna. Si mon père
apprend ce que je tente de faire, il ne me le pardonnera jamais.
— Et Cynthia ?
— Le problème, s’immisça Kim, c’est que le père d’Anna est
tombé malade dernièrement. En temps normal, Cynthia serait plus
facile à convaincre que Roy mais, en ce moment, je crains qu’elle ne
veuille pas risquer de le contrarier.
— Eh bien, nous nous passerons d’elle, répondit Strike en jetant à
Robin un regard interloqué. En tout premier lieu, nous allons tenter
de mettre la main sur le dossier de police. Avant cela, je vais vous
envoyer un contrat standard par mail. Vous l’imprimez, vous le
signez et vous nous le renvoyez.
— Merci », répondit Anna, et Kim, avec un temps de décalage :
« Entendu. »
Ils raccrochèrent.
« Eh bien, c’est parti pour notre première affaire classée. Ça
promet d’être intéressant.
— Et nous avons une année devant nous, précisa Robin en
redémarrant.
— Elles prolongeront si jamais nous trouvons une piste sérieuse.
— Je n’y crois pas trop. Kim veut bien nous laisser un an pour
qu’Anna ne lui reproche pas de n’avoir pas tout tenté. Mais je vous
parie un billet de cinq qu’elles n’iront pas plus loin.
— Pari tenu. Moi, je suis sûr que si nous trouvons une nouvelle
piste, Anna voudra aller jusqu’au bout. »
Durant le reste du trajet, ils discutèrent des quatre affaires en
cours, ce qui les occupa jusqu’à ce qu’ils arrivent à destination.
Quand Robin s’arrêta au bout de Denmark Street, Strike descendit
et alla prendre son fourre-tout à l’arrière de la Land Rover.
« Cormoran, dit-elle, j’ai laissé un message sur votre bureau. De
la part de Charlotte Campbell. Elle a téléphoné avant-hier en
demandant que vous la rappeliez. Elle a quelque chose pour vous. »
L’espace d’un instant, Strike la fixa d’un air indéchiffrable.
« Très bien, dit-il soudain. Merci. Alors, on se voit demain. Ou
plutôt non. Vous prenez un jour de congé. Profitez-en bien. »
Il claqua le hayon et s’éloigna en boitant, tête baissée, son sac à
l’épaule, laissant derrière lui une Robin qui, malgré son épuisement,
aurait bien aimé savoir si la chose que Charlotte Campbell avait pour
lui l’intéressait ou pas.
DEUXIÈME PARTIE

Puis Automne vint tout de jaune vêtu


Edmund S , La Reine des fées
8

Dans ce livre affreux il lut


Tant de funestes choses…
Edmund S , La Reine des fées

Quand Strike et Robin lui annoncèrent que son mari était bigame,
la femme au teint pâle qu’ils appelaient désormais Mrs. Houppette II
resta sans voix pendant deux bonnes minutes. Ce mardi matin, le
calme régnait dans la jolie petite maison qu’elle occupait au centre
de Windsor. Ses deux enfants, un garçon et une fille, étaient à
l’école et elle avait fait le ménage avant leur arrivée, d’où l’odeur de
détergent qui flottait dans l’air et les marques d’aspirateur sur la
moquette. Une dizaine de clichés s’étalaient sur la table basse qui
brillait comme un sou neuf. On y voyait Houppette à Torquay sans
postiche, dans différents contextes et attitudes : sortant d’une
pizzeria avec deux adolescents qui ressemblaient étonnamment aux
enfants qu’il avait engendrés à Windsor, ou marchant au côté d’une
femme souriante qu’il tenait par l’épaule et qui aurait pu être la sœur
aînée de leur cliente.
Robin, qui se rappelait précisément ce qu’elle avait ressenti en
voyant le clou d’oreille en diamant de Sarah Shadlock atterrir sur le
tapis de sa chambre conjugale pendant qu’elle secouait les draps du
lit, mesurait mieux que quiconque la douleur, la honte et l’humiliation
que leur interlocutrice dissimulait derrière son visage impassible.
Strike prononçait les habituelles paroles de réconfort, mais Robin
aurait parié tout ce qu’elle avait en banque que la pauvre femme
n’entendait absolument rien. Elle comprit qu’elle avait raison quand,
au beau milieu d’une phrase, Mrs. Houppette II se leva comme une
somnambule en tremblant de tous ses membres. Strike l’imita, prêt à
la rattraper au cas où elle tournerait de l’œil, mais elle le repoussa
d’un geste décidé et sortit de la pièce à grands pas. Peu après, ils
entendirent claquer la porte d’entrée et, à travers les rideaux, virent
leur cliente se diriger vers l’Audi Q3 rouge garée devant la maison,
un club de golf à la main.
« Oh merde », gémit Robin.
Quand ils la rejoignirent, Mrs Houppette II avait explosé le pare-
brise avant et méchamment cabossé le toit de la voiture. Des voisins
étaient apparus aux fenêtres. De l’autre côté de la rue, un loulou de
Poméranie jappait derrière une vitre. Strike confisqua le fer 4 à
Mrs. Houppette, qui essaya en vain de le récupérer avant de fondre
en larmes.
Robin la prit par la taille et l’entraîna à l’intérieur, Strike fermant la
marche avec l’arme. Une fois dans la cuisine, Robin demanda à son
associé de préparer du café bien fort et de trouver une bouteille
d’alcool. Sur ses conseils, Mrs. Houppette appela son frère et le
supplia de venir sur-le-champ. Puis elle raccrocha et, d’un doigt
parfaitement manucuré, fit défiler les noms sur son répertoire
téléphonique. Comprenant qu’elle cherchait le numéro du félon,
Robin lui chipa le portable.
« Rendez-moi ça ! cria l’autre, prête à se battre pour récupérer
son bien. L’ordure… le salopard… je veux lui parler… rendez-moi
ça !
— Mauvaise idée, lâcha Strike en posant un café-cognac devant
elle. Il a largement prouvé qu’il était capable de planquer son argent
et le reste de ses biens. Vous avez besoin d’un bon avocat. »
Ils restèrent auprès d’elle jusqu’à ce que son frère, un DRH en
costume strict, fasse son apparition, visiblement contrarié d’avoir dû
écourter sa journée de travail. L’homme mit tellement de temps à
comprendre la situation que Strike faillit se fâcher. Robin dut même
intervenir car elle craignait une empoignade.
« Bon sang, grommela Strike tandis qu’ils regagnaient Londres en
voiture. Mais quel abruti, ce type ! Son beau-frère était déjà marié
quand il a épousé sa sœur. C’est si difficile à piger ?
— Très difficile, répondit Robin, un peu énervée. Personne n’est
préparé à vivre ce genre de situation.
— Vous croyez qu’ils écoutaient quand je leur ai demandé de ne
pas parler de nous aux journalistes ?
— Non. »
Elle avait raison. Un beau matin, quinze jours après leur visite à
Windsor, ils découvrirent que Houppette et ses trois femmes
faisaient la une des tabloïds. Dans les pages intérieures, il y avait
une photo de Strike, toujours la même, et son nom apparaissait dans
les gros titres. Rien d’étonnant à cela. Il faisait partie des cibles
préférées de la presse à scandale. Comment les journalistes
auraient-ils pu résister au plaisir de l’associer au petit bonhomme
trapu, chauve et plein aux as qui avait mené une triple vie durant
toutes ces années ?
Les quelques fois où il avait dû comparaître à la barre des témoins
dans des affaires judiciaires retentissantes, Strike avait pris soin de
se laisser pousser la barbe auparavant. Heureusement, elle poussait
vite. Quant à la photo que la presse ressortait systématiquement
faute d’en trouver d’autres, c’était un vieux portrait de lui en
uniforme. Malgré toutes ces précautions, il devait se battre en
permanence pour sauvegarder autant que possible l’anonymat
qu’exigeait l’exercice de sa profession. Et il n’avait franchement pas
envie de subir encore une fois les assauts des paparazzi, surtout
pour une banale affaire de trigamie. Il y eut ensuite une courte
période d’accalmie, mais le battage médiatique reprit hélas de plus
belle lorsque les deux Mrs. Houppette joignirent leurs forces pour
mieux combattre l’infidèle. Ayant apparemment très envie de donner
un caractère public à leur croisade, non seulement elles accordèrent
une interview commune à un magazine féminin, mais elles
apparurent également à la télévision dans diverses émissions où
elles parlèrent de leurs vies passées dans l’ignorance, du choc
qu’elles avaient reçu en apprenant la trahison dont elles avaient été
victimes, de leur récente amitié et de leur ferme intention de faire
regretter à l’escroc Houppette le jour où il avait croisé leur chemin.
Leurs passages sur les plateaux de télévision leur permettaient en
outre d’envoyer des messages à peine voilés à leur rivale habitant
Glasgow (laquelle, chose incroyable, semblait disposée à soutenir
Houppette), lui faisant entendre qu’elle se fourrait le doigt dans l’œil
si elle imaginait qu’il lui resterait un seul kopeck une fois leur
vengeance assouvie.
Le mois de septembre arriva, variable et frisquet. Strike appela sa
sœur pour s’excuser d’avoir insulté ses fils mais Lucy resta froide
jusqu’à la fin de la conversation, sans doute parce que, au lieu de
retirer ses propos, il avait simplement dit qu’il regrettait d’avoir
exprimé son opinion devant elle. Strike fut soulagé d’apprendre que
les garçons participaient à des tournois sportifs presque chaque
week-end à présent que l’école avait repris, ce qui signifiait qu’il ne
dormirait sans doute pas sur le canapé lors de son prochain séjour à
St. Mawes et qu’il pourrait consacrer tout son temps à Ted et à Joan
sans être dérangé par les reproches incessants de sa sœur.
Bien qu’affaiblie par la chimiothérapie, Joan tenait toujours à
cuisiner pour Strike. Ça faisait mal de la voir se traîner entre le frigo,
la gazinière et l’évier, mais elle refusait obstinément de s’asseoir,
même quand Ted la suppliait. Un samedi soir, après que Joan fut
montée se coucher, Ted s’effondra et se mit à sangloter sur l’épaule
de Strike. À ses yeux, son oncle avait toujours été un roc
inébranlable. Cette nuit-là, Strike, qui aurait pu dormir sous les
bombardements, resta éveillé jusqu’à 2 heures passées, à
contempler l’obscurité – la vraie obscurité, pas celle de Londres – en
se demandant s’il devait rester encore un peu ou bien repartir, au
risque de se le reprocher ensuite pendant des semaines.
En fait, il y avait tellement de boulot à l’agence qu’il se sentait déjà
coupable d’avoir pris un week-end prolongé en se déchargeant sur
Robin et leurs collaborateurs. En plus des cinq enquêtes en cours,
les deux associés devaient assumer des tâches de management
toujours plus lourdes, dues à l’augmentation de leurs effectifs. Et
comme si cela ne suffisait pas, ils étaient en train de renégocier leur
bail auprès du promoteur qui avait racheté l’immeuble et menaçait
de les déloger. Jusqu’à présent, et malgré leurs demandes
insistantes, le flic qui leur refilait parfois des tuyaux refusait
obstinément de leur transmettre le dossier Margot Bamborough.
Morris avait contacté ses ex-collègues du Met, tout comme l’avait fait
Andy Hutchins, le plus ancien de leurs collaborateurs, un homme
calme et discret souffrant d’une sclérose en plaques, en rémission
fort heureusement. Mais l’un comme l’autre n’avaient obtenu que
des réponses allant de « Les souris ont dû le manger » à « Va te
faire voir, j’ai autre chose à f… ».
Lors d’un après-midi pluvieux, Strike suivait PasNet dans les rues
de la City, s’efforçant de dissimuler son boitement tout en pestant
contre les vendeurs de parapluies installés sur le trottoir, quand son
portable sonna. S’attendant à devoir résoudre un nouveau problème
d’intendance, il mit un instant à identifier la voix de l’homme qui
l’avait appelé par son nom :
« Salut, Strike. C’est George Layborn. Il paraît que vous voulez
rouvrir le dossier Bamborough ? »
Strike n’avait eu affaire au lieutenant Layborn qu’une seule fois
auparavant, dans le cadre d’une affaire où Robin et lui avaient fourni
une assistance matérielle à la police métropolitaine. Estimant qu’ils
ne se connaissaient pas suffisamment, c’était l’unique policier qu’il
n’avait pas osé contacter.
« Salut, George. Ouais, vous êtes bien renseigné, dit Strike en
regardant PasNet entrer dans un bar à vin.
— Eh bien, si vous voulez, on peut se voir demain soir. Au
Feathers à 18 heures ? », proposa Layborn.
Strike demanda à Barclay de surveiller PasNet le lendemain soir à
sa place. Un peu avant 18 heures, il entra au Feathers, un pub situé
près des bureaux de Scotland Yard, et trouva Layborn qui l’attendait,
accoudé au comptoir. C’était un homme entre deux âges, avec des
cheveux gris et une bonne bedaine. Layborn paya les deux pintes de
London Pride et ils choisirent une table, à l’écart.
« Mon père a bossé sur l’affaire Bamborough, commença
Layborn. Sous les ordres de Bill Talbot. Il m’avait tout raconté en
détail. Qu’est-ce que vous avez pour l’instant ?
— Rien. J’ai pu consulter une poignée de vieux articles de presse
et, en ce moment, j’essaie de retrouver les employés du cabinet
médical où elle travaillait avant sa disparition. Je ne peux rien faire
de concret sans le dossier de police. Mais hélas, personne ne
semble désireux de me le montrer. »
Layborn, qui lors de leur précédente rencontre avait fait preuve
d’un goût prononcé pour les formules grivoises, paraissait
étrangement éteint, ce soir-là.
« Foutu bordel, l’affaire Bamborough, articula-t-il. On ne vous a
pas parlé de Talbot ?
— Non, mais ne vous gênez pas.
— Talbot avait pété les plombs, dit Layborn. Dépression nerveuse.
Il était déjà un peu bizarre avant l’enquête mais, vous savez, on était
dans les années 1970 – s’inquiéter de la santé mentale des forces
de l’ordre, c’était bon pour les pédés. Talbot avait été un excellent flic
en son temps, mine de rien. Deux de ses jeunes collègues ont
remarqué qu’il déconnait à pleins tubes mais quand ils en ont parlé à
la hiérarchie, on leur a dit de fermer leur gueule.
« Il était sur l’affaire Bamborough depuis six mois quand sa femme
a appelé une ambulance en pleine nuit et l’a fait interner. Il a pu
toucher sa pension mais c’était trop tard pour recoller les morceaux.
Il est mort voilà une dizaine d’années. J’ai entendu dire qu’il ne
s’était jamais pardonné d’avoir saboté l’enquête. Après sa guérison,
il a eu honte de s’être comporté comme ça.
— C’est-à-dire ?
— Il se laissait trop guider par ses intuitions. Il négligeait les
indices matériels. Il n’interrogeait que les témoins susceptibles de
confirmer sa théorie…
— Selon laquelle Margot avait été enlevée par Creed, c’est cela ?
— Exactement. Même si, à l’époque, on avait déjà surnommé
Creed le Boucher de l’Essex parce qu’il avait abandonné ses deux
premiers cadavres dans la forêt d’Epping et à Chigwell. » Layborn
avala une gorgée de bière. « Ils avaient aussi retrouvé une bonne
partie de Jacky Aylett au fond d’une benne à ordures. Un animal, ce
mec. Un foutu animal.
— Qui a repris l’enquête ?
— Un dénommé Lawson, Ken Lawson. Mais six mois s’étaient
écoulés, la piste avait refroidi et vous n’imaginez pas le foutoir qu’il a
trouvé dans le dossier. En plus de ça, elle avait mal choisi son
moment, cette Margot Bamborough. Vous savez ce qui s’est passé
un mois après sa disparition ?
— Quoi donc ?
— Lord Lucan s’est carapaté ! Imaginez ! La nourrice des enfants
d’un pair du royaume meurt le crâne défoncé et le principal suspect
disparaît comme par enchantement. Après un scandale pareil, pas
étonnant que la disparition de Bamborough ait été reléguée à la
rubrique des chiens écrasés. En plus, ils avaient déjà exploité les
photos d’elle en Bunny Girl – vous saviez que Bamborough avait été
Bunny Girl ?
— Ouais, dit Strike.
— Pour financer ses études de médecine. D’après mon vieux, la
famille aurait préféré qu’on passe cet aspect-là sous silence.
Pourtant, c’est en partie grâce à ces photos que la presse s’est
intéressée à son cas. Le monde fonctionne ainsi.
— Votre père avait-il un avis sur l’affaire ? demanda Strike.
— Eh bien, pour être honnête, soupira Layborn, il pensait comme
Talbot que c’était un coup de Creed. Rien ne permettait de supposer
qu’elle s’était fait la malle. Son passeport était à sa place, ses
vêtements aussi. Elle n’avait rien emporté. En plus, elle avait un
superboulot, aucun problème d’argent, une gamine en bas âge…
— Enlever une femme de vingt-neuf ans en bonne santé dans une
rue passante sans que personne le remarque, c’est loin d’être
évident, fit remarquer Strike.
— Vous avez raison. Creed préférait les ramasser quand elles
étaient bourrées. Cela dit, ça s’est passé le soir, il faisait sombre, il
pleuvait. Il était déjà bien rodé et il savait s’y prendre pour amadouer
les femmes, gagner leur sympathie. Il y en a même deux qui l’ont
suivi chez lui de leur propre chef.
— Une camionnette ressemblant à celle de Creed a été aperçue
roulant à grande vitesse au même moment dans le quartier, n’est-ce
pas ?
— Ouais, et selon mon père, cette histoire de camionnette n’a pas
été vérifiée correctement. Talbot ne voulait pas prendre le risque
qu’on découvre que ce n’était pas celle de Creed. Vous voyez le
genre. Il s’est contenté du boulot de routine. Même chose pour l’ex-
petit ami de Bamborough. Je ne dis pas que c’est lui qui l’a refroidie,
mais ce type traînait dans le coin, c’est sûr. Or, mon père m’a
rapporté que pendant l’interrogatoire, Talbot a passé la moitié du
temps à lui demander où il était le soir où Helen Wardrop s’est fait
attaquer.
— Qui ça ?
— Une prostituée. Creed a essayé de l’enlever en 1973. Il ne
gagnait pas à tous les coups, le salaud. En 1971, par exemple,
Peggy Hiskett a réussi à lui fausser compagnie et elle a donné son
signalement à la police. Ça n’a pas servi à grand-chose. Elle leur a
parlé d’un type brun et trapu. Malheureusement, en ce temps-là, il se
déguisait en femme avec une perruque et un gros manteau. C’est
grâce à Melody Bower qu’ils ont fini par le choper. Cette fille
ressemblait à Diana Ross. Elle chantait dans un night-club. Creed l’a
abordée alors qu’elle attendait le bus. Il a proposé de la
raccompagner et quand elle a dit non, il a essayé de la faire monter
de force dans la camionnette. Elle a fourni à la police une description
très détaillée. Il lui avait dit qu’il habitait à Paradise Park. Il était
devenu imprudent vers la fin. C’est l’arrogance qui l’a fait tomber.
— Vous avez l’air d’en savoir long sur cette affaire, George.
— Ouais. Figurez-vous que mon père a été l’un des premiers à
entrer dans la cave de Creed le jour où ils l’ont arrêté. Il n’a jamais
voulu dire ce qu’il avait vu là-bas. Pourtant, il avait assisté à des
règlements de compte entre gangs. Alors, vous imaginez… Creed
n’a jamais avoué pour Bamborough, mais ça ne veut rien dire. Ce
salaud continuera à nous mener en bateau jusqu’à ce qu’il crève.
Putain d’ordure. Pendant des années, il s’est amusé avec les
familles de ses victimes, enfin celles qu’il a reconnues. Il a laissé
entendre qu’il y en avait d’autres mais sans donner de détail. Au
début des années 1980, des journalistes sont allés l’interviewer.
Après ça, plus personne n’a eu le droit de lui parler. Le ministère de
la Justice continue à s’y opposer. Il prenait plaisir à tourmenter les
familles. Ça lui permettait de se sentir puissant. »
Layborn finit son verre et regarda sa montre.
« Je vais voir si je peux vous trouver ce dossier. Mon vieux aurait
voulu que je vous aide. Il n’a jamais avalé ce qui s’est passé sur
cette affaire. »
Strike regagna son appartement mansardé sous des rafales de
plus en plus violentes. Pendant qu’il classait les tickets de caisse
encombrant son portefeuille pour pouvoir les transmettre à la
comptabilité de l’agence, derrière lui, ses fenêtres criblées de pluie
branlaient dans leurs cadres mal joints.
À 21 heures, il se prépara à dîner sur l’unique plaque électrique de
sa petite cuisine, puis s’allongea sur son lit avec l’intention de
s’attaquer à la biographie de Dennis Creed, Le Démon de Paradise
Park. Le livre prenait la poussière sur sa table de nuit depuis qu’il
l’avait acheté sur Internet un mois plus tôt. Il dégrafa son pantalon
pour faire de la place à la plâtrée de spaghettis qu’il venait
d’ingurgiter, rota, alluma une cigarette, se cala des oreillers dans le
dos et se mit à lire. Sur la première page figurait la chronologie des
événements ayant jalonné la vie et la carrière du tueur en série
surnommé le Boucher de l’Essex.
1937 Naissance à Greenwell Terrace, Mile End.
1954 Avril : commence son service militaire.
Novembre : viole Vicky Hornchurch, 15 ans, lycéenne. Condamné à
2 ans de prison, Feltham Borstal.
1955–61 Occupe divers emplois temporaires, administratifs et manuels. Fréquente
des prostituées.
1961 Juillet : viole et torture Sheila Gaskins, 22 ans, vendeuse. Condamné à
5 ans de prison, HMP Pentonville.
1968 Avril : enlève, viole, torture et assassine Geraldine Christie, 16 ans,
lycéenne.
1969 Septembre : enlève, viole, torture et assassine Jackie Aylett, 29 ans,
secrétaire, mère d’un enfant.
La presse le surnomme le Boucher de l’Essex.
1970 Janvier : emménage dans un appartement en sous-sol qu’il loue à Vi
Hooper, Liverpool Road, près de Paradise Park.
Trouve un emploi de livreur dans un pressing.
Février : enlève Vera Kenny, 31 ans, femme de service, mère de trois
enfants. La garde chez lui pendant trois semaines, la viole, la torture et
l’assassine.
Novembre : enlève Noreen Sturrock, 28 ans, agent immobilier. La garde
chez lui pendant quatre semaines, la viole, la torture et l’assassine.
1971 Août : tente d’enlever Peggy Hiskett, 34 ans, pharmacienne, mais
échoue.
1972 Septembre : enlève Gail Wrightman, 30 ans, sans emploi. La garde
enfermée chez lui, la viole, la torture et l’assassine.
1973 Janvier : assassine Wrightman.
Décembre : tente d’enlever Helen Wardrop, 32 ans, prostituée, mère
d’un enfant, mais échoue.
1974 Septembre : enlève Susan Meyer, 27 ans, coiffeuse. La garde enfermée
chez lui, la viole, la torture et l’assassine.
1975 Février : enlève Andrea Hooton, 23 ans, étudiante en philosophie.
Hooton et Meyer sont détenues ensemble chez lui pendant quatre
semaines.
Mars : assassine Susan.
Avril : assassine Andrea.
1976 25 janvier : tente d’enlever Melody Bower, 26 ans, chanteuse dans un
night-club.
31 janvier : Vi Hopper, la propriétaire de Creed, l’identifie d’après une
description et un portrait-robot.
2 février : arrestation de Creed.

Strike tourna la page et parcourut l’introduction, laquelle faisait


état du seul entretien jamais accordé par la mère de Creed, Agnes
Waite.

… D’abord, elle prétend que la date sur le certificat de naissance de Creed n’est pas la
bonne.
« C’est marqué qu’il est né le 20 décembre, non ? me dit-elle. Ce n’est pas vrai. J’ai
accouché le 19 novembre, dans la nuit. Quand il est allé déclarer la naissance, il a menti
parce qu’on avait dépassé le délai légal. »
« Il » n’est autre que le beau-père d’Agnes, William Awdry, un homme connu pour son
comportement violent…
« Dennis était à peine né qu’il me l’a arraché des bras en disant qu’il allait le tuer. Le
noyer dans les cabinets au fond du jardin. Je l’ai supplié de le laisser vivre. Jusqu’alors,
je n’étais pas sûre de vouloir le garder, mais vous savez, une fois qu’on les a vus, qu’on
les a tenus dans les bras… Il était costaud, Dennis, il voulait vivre, ça se voyait bien.
« Awdry a menacé de le tuer pendant des semaines après ça. Un jour, les voisins ont
entendu le bébé pleurer et ils ont entendu aussi ce qu’il [Awdry] menaçait de lui faire.
Enfin, je crois. Il a compris qu’on ne pouvait plus le cacher ; il avait trop attendu. Donc il a
déclaré la naissance mais il a menti sur la date pour que personne ne demande pourquoi
il avait tellement tardé. De toute façon, qui aurait pu le contredire ? Tout le monde s’en
fichait. Je n’ai jamais vu de sage-femme, ni d’infirmière, ni qui que ce soit… »
Creed me donnait par écrit des réponses plus complètes qu’en face à face. Durant nos
entretiens, il disait manquer de temps. Des mois après notre dernière entrevue, il m’a
envoyé le texte qui suit, dans lequel il expose ses soupçons concernant son vrai père :
« J’ai vu dans le miroir le visage de mon supposé beau-grand-père. La ressemblance
s’accentue avec les années. J’ai ses yeux, ses oreilles, son teint cireux, son long cou. Il
était plus carré que moi, plus viril. Je pense d’ailleurs que s’il me détestait à ce point c’est
en partie parce qu’il me voyait comme une version fragile et efféminée de lui-même. La
faiblesse lui faisait horreur… »
« Ouais, bien sûr que Dennis était son fils, m’a dit Agnes. Il [Awdry] a commencé à me
toucher quand j’avais treize ans. Il m’interdisait de sortir, je n’avais pas de petit ami.
Quand ma mère s’est aperçue que j’étais enceinte, Awdry lui a raconté que je sortais en
douce pour voir un garçon. Qu’est-ce qu’il aurait pu dire d’autre ? Et maman l’a cru. Ou
elle a fait semblant. »
Agnes s’est enfuie de la maison surpeuplée de son beau-père peu avant le deuxième
anniversaire de Dennis. Elle avait seize ans et demi.
« J’aurais voulu emmener Dennis avec moi mais je suis partie en pleine nuit et je ne
voulais pas faire de bruit. Je n’avais nulle part où aller, pas de boulot, pas d’argent. Je
connaissais juste un garçon qui m’avait promis de s’occuper de moi. Donc, je suis
partie. »

Elle ne reverrait son premier-né que deux fois par la suite. En


apprenant que William Awdry avait été condamné à neuf mois de
prison pour agression, elle est retournée chez sa mère dans l’espoir
de récupérer Dennis.

« Je comptais dire à Bert [son premier mari] que c’était mon neveu, parce que Bert ne
savait rien de cette sale histoire. Mais Dennis ne se souvenait pas de moi, enfin c’est
l’impression que j’ai eue. Il ne voulait pas quitter les jupons de ma mère, ne voulait pas
me parler. Alors ma mère a dit qu’il était trop tard et que je n’aurais pas dû l’abandonner
si j’avais tellement envie de l’avoir auprès de moi. Et je suis repartie sans lui. »
La dernière fois qu’Agnes a vu son fils en chair et en os, c’était à l’école primaire.
Dennis jouait dans la cour, elle s’est plantée devant la barrière et l’a appelé. Lors de notre
deuxième entretien, Creed a prétendu se rappeler cet épisode, même s’il n’avait que cinq
ans à l’époque.
« C’était une petite femme mince vêtue comme une poule, m’a-t-il dit. Elle ne
ressemblait pas aux mères de mes camarades. On voyait bien que ce n’était pas
quelqu’un de respectable. Je ne voulais pas que les autres enfants me voient lui parler.
Elle m’a dit qu’elle était ma mère. Je lui ai répondu que c’était faux, même si je savais ce
qu’il en était, et je suis parti en courant. »
« Il ne voulait plus de contact avec moi, dit Agnes. Alors, j’ai renoncé. De toute façon,
si j’étais repassée le voir je serais tombée sur Awdry. Et ça, il n’en était pas question. Je
me disais qu’au moins, Dennis allait à l’école. Il avait l’air propre…
« Je pensais souvent à lui, comment il allait et tout ça. C’est normal, non ? Les gosses
sortent de vous. Les hommes ne peuvent pas comprendre. Ouais, je pensais à lui mais
avec Bert, on est partis dans le Nord, à cause du boulot qu’il avait trouvé à la poste, et je
n’ai plus jamais remis les pieds à Londres, pas même pour enterrer ma mère parce
qu’Awdry avait dit que si je venais, il me ficherait dehors à coups de pompe. »
Quand j’ai dit à Agnes que j’avais vu Dennis une semaine à peine avant de venir chez
elle à Romford, elle m’a posé une seule question :
« Il paraît qu’il est très intelligent. C’est vrai ? »
Je lui ai répondu qu’en effet, il était indubitablement intelligent. C’était un point sur
lequel tous ses psychiatres s’accordaient. Les gardiens m’ont dit qu’il lisait énormément,
surtout des ouvrages de psychologie.
« Je ne sais pas d’où il tient ça. Pas de moi…
« J’ai lu ce qu’ils disent dans les journaux. Je l’ai vu aux informations, j’ai entendu tout
ce qu’il avait fait. C’est terrible, vraiment terrible. Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à faire
ça ?
« Après la fin du procès, j’ai pensé à lui, au jour de sa naissance. Je l’ai revu tout nu et
couvert de sang sur le lino où je venais d’accoucher. Mon beau-père se tenait au-dessus
de nous, en hurlant qu’il allait le noyer. Eh bien, aujourd’hui, dit Agnes Waite, je vous jure,
je regrette qu’il ne l’ait pas fait. »

Strike écrasa sa cigarette et attrapa la canette de Tennent’s posée


à côté du cendrier. La pluie s’était un peu calmée mais les vitres
étaient encore trempées. Il passa quelques pages, s’arrêta au milieu
du deuxième chapitre et se remit à lire.

… grand-mère, Ena, ne voulait ou ne pouvait pas protéger le plus jeune membre de la


maisonnée des sévices que lui infligeait son mari.
Awdry éprouvait une satisfaction toute particulière à humilier Dennis quand il faisait pipi
au lit. Il jetait un baquet d’eau sur le matelas et le forçait à dormir dans les draps trempés.
À plusieurs reprises, il lui ordonna même d’aller jusqu’à l’épicerie du coin avec son
pantalon de pyjama mouillé, pour lui acheter des cigarettes.
« Certains trouvent refuge dans l’imaginaire, m’écrivit Creed par la suite. Dans ma tête,
j’étais un enfant libre et heureux. Mais il m’arrivait aussi d’intégrer des éléments du
monde matériel à mon univers secret. Des objets qui dans mes fantasmes acquéraient
une puissance totémique. »
Dennis expérimenta le voyeurisme pour la première fois à l’âge de douze ans.
« Regarder une femme à son insu m’excitait beaucoup, m’écrivit-il après notre
troisième entretien. Je l’avais fait avec mes sœurs, mais il m’arrivait aussi de grimper aux
murs pour regarder à travers les fenêtres éclairées. Si j’avais de la chance, je voyais des
femmes ou des filles se déshabiller, se faire belles. Parfois même, je les apercevais nues,
un court instant. J’étais excité par la vision de leur corps, bien sûr, mais aussi par la
sensation du pouvoir que j’exerçais sur elles. C’était comme si je leur volais une partie de
leur être profond, ce qu’elles croyaient n’appartenir qu’à elles. »
Peu de temps après, il commença à chaparder les sous-vêtements féminins qui
séchaient sur les étendoirs des voisins, même ceux de sa grand-mère Ena. Il les portait
et se masturbait dans…

Strike tourna encore quelques pages en bâillant et s’arrêta sur un


passage du chapitre quatre.
… au cours d’une soirée entre collègues, un employé du service courrier de Fleetwood
Electric, un garçon plutôt effacé, étonna la galerie en enfilant un manteau de femme pour
imiter la chanteuse Kay Starr.
« Et voilà notre petit Dennis entonnant à pleins poumons “La roue de la fortune”, drapé
dans le manteau de Jenny », raconta à la presse une salariée souhaitant garder
l’anonymat, après l’arrestation de Creed. « Les messieurs d’un certain âge ont été gênés.
Il y en a deux qui ont même cru qu’il était, vous savez, pédé. Mais nous, les plus jeunes,
on l’a applaudi, félicité et tout. C’est après ça qu’il a commencé à sortir de sa coquille. »
Mais la vie fantasmatique de Creed ne se limitait pas aux spectacles de music-hall
improvisés. Aucune des personnes ayant assisté à son numéro n’aurait pu imaginer que
le jeune homme, âgé d’à peine seize ans, cultivait en secret des fantasmes autrement
plus élaborés…
Ses collègues de Fleetwood Electric furent atterrés d’apprendre quelque temps plus
tard que « le petit Dennis » avait été arrêté pour viol et torture sur la personne de Sheila
Gaskins, vingt-deux ans, une vendeuse qu’il avait suivie à sa descente d’un bus de nuit.
Gaskins, qui n’avait survécu que grâce à l’intervention d’un gardien ayant entendu des
bruits suspects dans une ruelle et mis en fuite l’agresseur, fut en mesure de fournir des
preuves contre lui.
Jugé coupable, il passa cinq ans au pénitencier de Pentonville. Par la suite, Creed
n’agirait plus jamais sur un coup de tête.

Strike fit une pause, le temps d’allumer une autre cigarette, passa
une dizaine de chapitres et tomba sur un nom qu’il connaissait.

… le Dr Margot Bamborough, médecin généraliste à Clerkenwell, le 11 octobre 1974.


L’inspecteur Bill Talbot, chargé de l’enquête, a immédiatement identifié certaines
similitudes entre la disparition de la jeune femme médecin et celles de Vera Kenny et de
Gail Wrightman.
Kenny et Wrightman avaient été enlevées par un soir de pluie, les parapluies ouverts et
les pare-brise détrempés réduisant considérablement le nombre des éventuels témoins
oculaires. Le soir où Margot Bamborough a disparu, il pleuvait à verse.
Une petite camionnette, peut-être équipée de fausses plaques d’immatriculation, avait
été aperçue près des domiciles de Kenny et de Wrightman, peu avant leur enlèvement.
Après la disparition de Margot Bamborough, trois témoins ont décrit une camionnette
blanche similaire. Ce véhicule s’éloignait à toute vitesse de la rue où se trouvait le cabinet
médical.
Plus significative encore, nous avons la déclaration d’une conductrice qui passait dans
le quartier et dit avoir remarqué deux femmes sur un trottoir, dont l’une avait l’air infirme
ou prise de faiblesse. L’autre la tenait fermement, comme pour l’empêcher de tomber.
Talbot fit aussitôt le lien avec Vera Kenny que des témoins avaient vue monter dans une
camionnette, aidée par une autre femme, et avec le récit de Peggy Hiskett évoquant un
homme habillé en femme, assis sous un arrêt de bus isolé, lequel avait voulu lui faire
boire de la bière et tenté de la brutaliser avant qu’une voiture passant dans les parages
ne le mette en fuite.
Le portable de Strike sonna. Craignant de perdre la page, Strike
chercha l’appareil à tâtons et décrocha sans regarder qui appelait.
« Strike.
— Salut, Bluey », murmura une voix de femme.
Strike posa le livre à l’envers sur le lit. Il y eut un silence sur la
ligne, seulement troublé par la respiration de Charlotte.
« Qu’est-ce que tu veux ?
— Te parler, dit-elle.
— De quoi ?
— Je ne sais pas, fit-elle avec un petit rire. À toi de choisir. »
Strike connaissait cette intonation. Elle avait bu une demi-bouteille
de vin ou peut-être deux verres de whisky. Quand elle était un peu
ivre – enfin, disons détendue par l’alcool –, une autre Charlotte
émergeait. Une Charlotte attachante et même drôle. Mais un seul
verre de plus et elle devenait soit agressive soit larmoyante. Vers la
fin de leur relation, un jour que son honnêteté foncière l’avait obligé
à affronter la réalité, quitte à se poser des questions dérangeantes,
Strike s’était demandé si le fait de souhaiter que sa femme soit en
permanence légèrement bourrée était une attitude raisonnable.
« Tu ne m’as pas rappelée, dit Charlotte. J’ai laissé un message à
ta Robin. Elle ne te l’a pas transmis ?
— Si.
— Mais tu ne m’as pas rappelée.
— Qu’est-ce que tu veux, Charlotte ? »
La partie lucide de son cerveau avait beau lui conseiller de couper
la communication, il continuait à écouter, à attendre. Elle avait été sa
drogue pendant si longtemps. Une drogue dure. Dont on ne
décroche pas.
« Intéressant, fit Charlotte d’une voix rêveuse. Je pensais qu’elle
ne t’avait rien dit. »
Il ne répondit rien.
« Vous êtes toujours ensemble ? Elle est plutôt jolie. Et
constamment présente. Disponible. C’est tellement prat…
— Pourquoi tu appelles ?
— Je te l’ai dit : pour parler… Tu sais quel jour on est aujourd’hui ?
C’est le premier anniversaire des jumeaux. Toute la famille Ross a
débarqué. Je n’ai pas eu un seul moment de calme depuis ce
matin. »
Il savait bien sûr qu’elle avait eu des jumeaux. Leur naissance
avait été annoncée dans le Times parce que Charlotte était mariée à
un aristocrate et que, par tradition, les aristocrates annonçaient les
naissances, les mariages et les décès dans les colonnes de ce
journal. Mais Strike avait appris l’événement par un autre biais. Ce
biais s’appelait Ilsa. Quand elle lui avait téléphoné pour le prévenir, il
s’était immédiatement souvenu des paroles que Charlotte avait
prononcées un peu plus d’un an auparavant, dans un restaurant où
elle l’avait attiré en usant d’un subterfuge.
Ce qui m’aide à aller au bout de cette grossesse c’est de penser
qu’après leur naissance, je pourrai partir.
Les bébés étaient nés prématurés et Charlotte ne les avait pas
abandonnés.
Les enfants sortent de vous. Les hommes ne peuvent pas
comprendre.
Au cours des douze mois précédents, elle lui avait téléphoné deux
fois alors qu’elle avait bu. En pleine nuit. La première, il avait
raccroché au bout de quelques secondes, parce que Robin essayait
de le joindre. La seconde, c’était Charlotte elle-même qui avait
interrompu la discussion.
« Personne ne pensait qu’ils vivraient, tu le savais ? murmura
Charlotte. C’est un miracle.
— Puisque c’est l’anniversaire de tes gosses, je ne te retiens pas.
Bonne nuit, Char…
— Attends, dit-elle vivement. Reste, je t’en prie. »
Raccroche, disait une voix dans sa tête. Mais Strike ne l’écoutait
pas.
« Ils dorment à poings fermés. Ils ne savent pas que c’est leur
anniversaire, cette histoire est une vaste fumisterie. Quand je pense
qu’il faut fêter l’anniversaire de ce foutu cauchemar ! C’était atroce,
ils m’ont ouvert le ventre…
— Faut que je te laisse. J’ai du boulot.
— Je t’en prie, hurla-t-elle presque. Bluey, je suis si malheureuse,
tu n’as pas idée, je suis tellement triste…
— Tu es une femme mariée, mère de deux enfants, répliqua-t-il,
cinglant. Et moi, je ne bosse pas pour le courrier du cœur. Tu n’as
qu’à appeler un service d’entraide. C’est pas ce qui manque. Bonne
nuit, Charlotte. »
Il raccrocha.
La pluie avait redoublé d’intensité. Strike la regarda cogner contre
les vitres sombres. Depuis la couverture du livre posé sur le lit, les
yeux bordés de cils blonds de Dennis Creed le contemplaient à
l’envers. Cette inversion produisait une sensation très désagréable,
comme si les prunelles de l’assassin se détachaient de la photo pour
venir se fixer sur lui.
Strike reprit le livre et poursuivit sa lecture.
9

Gentil sire, veuillez à présent m’accorder l’amitié


Qu’autrefois j’offris pour votre sauvegarde,
Les blessures reçues à la bataille demeurent,
À vous maintenant de me les rembourser.
Edmund S , La Reine des fées

Le jour de l’anniversaire de Robin, George Layborn n’avait toujours


pas réussi à mettre la main sur le dossier Bamborough.
Pour la première fois de sa vie, quand elle se réveilla au matin du
9 octobre et se rappela quel jour on était, Robin ressentit non pas un
frisson d’excitation mais une vague de tristesse. Elle avait vingt-neuf
ans et ce chiffre sonnait comme une sentence. Au lieu de
représenter une étape dans sa vie, il lui faisait l’effet d’un panneau
d’avertissement : « Attention, prochain arrêt, TRENTE. » Elle resta
étendue quelques instants dans le grand lit où elle dormait seule
chaque soir, à ressasser ce que lui avait dit Katie, sa cousine
préférée, la dernière fois qu’elle était allée dans le Yorkshire. Katie
aidait son fils de deux ans à fabriquer des monstres en pâte à
modeler qu’il s’amusait à asseoir au volant de son camion Tonka.
« On dirait que tu suis une autre voie que nous », avait-elle
déclaré tout de go.
Puis, voyant une ombre passer sur le visage de Robin, elle avait
ajouté pour tenter de se rattraper :
« Je ne dis pas ça comme un reproche ! Tu as l’air heureuse,
Robin ! Libre, je veux dire ! Franchement, avait insisté Katie sur un
ton qui sonnait faux, il m’arrive de t’envier. »
Robin n’avait jamais regretté d’avoir mis fin à un mariage qui, dans
sa dernière phase, l’avait rendue profondément malheureuse. Elle
se souvenait comme si c’était hier de cette grisaille qu’était devenu
son quotidien et qu’elle n’avait fort heureusement plus connue
depuis. Pourtant, Dieu sait que Deptford était un joli quartier et que
la maison d’armateur où elle avait habité avec Matthew était
charmante. Oui, charmante, mais bizarrement, il ne lui en restait pas
grand-chose aujourd’hui. À dire vrai, elle avait quasiment tout oublié
de cette période. Elle se souvenait seulement de la souffrance, de la
culpabilité, de l’angoisse qui ne la quittaient jamais et de ce
sentiment d’horreur qui l’avait prise à la gorge le jour où elle avait
enfin réalisé qu’elle avait lié son destin à celui d’un homme qu’elle
méprisait et avec lequel elle ne partageait rien.
Pour autant, sa vie présente n’était pas aussi « heureuse » et
« libre » que Katie semblait le croire. Depuis plusieurs années,
Robin travaillait aux côtés d’un homme qui faisait passer le boulot
avant toute autre chose – il avait fallu que Joan tombe malade pour
qu’il commence à déléguer une partie de ses tâches – et en ce
moment, elle aussi se sentait accaparée par son métier, lequel lui
plaisait au point qu’il remplaçait tout le reste. En résumé, maintenant
qu’elle pouvait mener sans entrave l’existence dont elle rêvait depuis
le jour où elle avait franchi la porte en verre de l’agence, Robin
prenait conscience que poursuivre une unique passion risquait fort
de la vouer à la solitude éternelle.
Dans les premiers temps, elle avait grandement apprécié d’avoir
un lit pour elle seule, sans un homme à côté d’elle pour lui faire la
gueule, se plaindre qu’elle ne contribuait pas assez aux dépenses
du ménage, lui reprocher son manque de perspectives
professionnelles ou solliciter des relations sexuelles qui étaient
devenues un devoir plus qu’un plaisir. Matthew ne lui manquait
absolument pas et pourtant, elle voyait se profiler (en toute
honnêteté, elle y était déjà) le moment où l’absence de contact
physique, d’affection et même de sexe – un sujet plus complexe
pour Robin que pour la plupart des femmes – ne serait plus un
soulagement mais au contraire un sérieux handicap.
Et alors quoi ? Deviendrait-elle comme Strike ? Collectionnerait-
elle les aventures ? Ferait-elle passer l’amour après son métier ?
s’interrogea-t-elle. Tout de suite après, elle pensa à Charlotte
Campbell, comme elle le faisait quasiment tous les jours. L’avait-il
rappelée ? se demanda-t-elle. Dans un élan d’impatience, elle rejeta
les couvertures et, sans un regard pour les cadeaux non déballés
posés sur sa commode, fila sous la douche.
Son nouveau lieu de vie, sur Finborough Road, occupait les deux
derniers étages d’une maison de ville ; les chambres et la salle de
bains se trouvaient au troisième, les pièces communes au
quatrième. Le salon s’ouvrait sur une petite terrasse où Wolfgang, le
vieux teckel à poil dur appartenant à son logeur, aimait s’étendre au
soleil quand il y en avait.
Sachant pertinemment que les chances pour une femme
célibataire à revenu moyen – surtout si cette femme devait en plus
assumer des frais d’avocat – de trouver un appartement décent à
Londres étaient quasiment nulles, Robin se considérait comme
extrêmement chanceuse de pouvoir habiter dans un endroit
agréable, propre, en bon état, décoré avec goût et suffisamment
vaste pour elle-même et le propriétaire, un homme sympathique
avec lequel elle s’entendait bien. Max Priestwood, quarante-deux
ans, exerçait le métier d’acteur et n’avait pas les moyens d’entretenir
une si grande maison sans recourir à la location. Max était
homosexuel et « joli garçon », comme aurait dit la mère de Robin.
Grand, bien bâti, il avait une épaisse chevelure châtain clair et des
yeux gris au regard blasé. C’était aussi un vieil ami d’Ilsa, laquelle
connaissait son frère cadet depuis la fac.
Ils lui avaient assuré que Max était « absolument charmant »
mais, durant les premiers mois de leur cohabitation, Robin s’était
demandé si elle n’avait pas commis une grosse erreur en
emménageant chez lui, tant il était peu communicatif, comme plongé
dans une perpétuelle mélancolie. Robin faisait de son mieux pour
qu’il l’apprécie. Elle rangeait tout derrière elle, n’écoutait pas la
musique trop fort, ne cuisinait pas de plats trop odorants, jouait avec
Wolfgang le teckel et le nourrissait en l’absence de son maître,
n’oubliait pas de racheter du liquide vaisselle ou du papier toilette et,
chaque fois qu’ils se croisaient, n’omettait jamais de le saluer et de
lui dire quelques mots aimables. Malgré tous ses efforts, Max lui
souriait peu, voire jamais. Le jour de son arrivée, il l’avait gentiment
accueillie mais du bout des lèvres. Toutes ces raisons l’avaient
conduite à se demander si c’était elle qui se faisait des idées ou bien
s’il ne la logeait que parce que Ilsa avait insisté.
Au bout de quelques mois, l’atmosphère s’était un peu dégelée. À
présent, Max parlait plus souvent, bien qu’on ne puisse toujours pas
le qualifier de loquace. Cela dit, certains soirs, Robin était bien
contente de vivre avec une personne s’exprimant par monosyllabes.
Quand elle rentrait chez elle après douze heures de planque,
épuisée et ankylosée, des problèmes de boulot plein la tête, elle
appréciait de pouvoir aller se coucher sans être obligée, au
préalable, de faire la conversation. D’autres jours, en revanche, elle
aurait aimé profiter du grand salon lumineux ou de la terrasse, mais
elle restait cloîtrée dans sa chambre de peur d’empiéter sur l’espace
vital de Max.
Elle supposait que sa morosité tenait au fait qu’il était au chômage
depuis trop longtemps. Son dernier contrat, une pièce de théâtre
dans laquelle il avait tenu un petit rôle, avait pris fin quatre mois
auparavant et on ne lui avait rien proposé depuis, ni dans le West
End ni ailleurs. Elle ne cherchait même plus à savoir s’il avait des
auditions en vue. Parfois, le simple fait de lui demander « Comment
s’est passée votre journée ? » sonnait comme une indiscrétion à ses
propres oreilles. Max lui avait cependant confié qu’autrefois il avait
partagé cette maison avec un compagnon qui, ô coïncidence, se
prénommait Matthew. Robin ignorait les circonstances de leur
rupture mais elle savait que le Matthew de Max lui avait cédé sa
part, geste que Robin jugeait extrêmement généreux, comparé à la
mesquinerie dont avait fait preuve le sien.
Après s’être douchée, elle enfila une robe de chambre et retourna
dans sa chambre déballer les paquets arrivés par la poste au cours
de la semaine précédente et qu’elle avait gardés intacts jusqu’au
grand jour. Son frère Martin lui avait offert des huiles essentielles
pour le bain, achetées par leur mère très probablement. Jenny, sa
belle-sœur vétérinaire (qui attendait un enfant : la première nièce ou
le premier neveu de Robin), avait dû choisir le pull tricoté main
qu’elle-même aurait aimé porter. Quant aux pendants d’oreilles, elle
devina en les sortant de leur écrin que son frère Jonathan s’était
trouvé une nouvelle copine. Son moral ayant encore baissé d’un
cran, Robin décida de s’habiller tout en noir. La journée s’annonçait
ennuyeuse : une tonne de paperasse l’attendait au bureau, elle avait
rendez-vous dans l’après-midi avec le présentateur météo harcelé
par LaPoste, et ainsi de suite jusqu’au soir où elle devait retrouver
Ilsa et Vanessa, son amie policière, dans un pub pour un pot
d’anniversaire. Ilsa avait proposé d’inviter Strike mais Robin,
craignant qu’elle ne joue encore les entremetteuses, avait dit
préférer une soirée entre filles.
Elle allait sortir quand son regard tomba sur Le Démon de
Paradise Park qu’elle avait acheté sur le Net, comme Strike. Son
exemplaire était en moins bon état et avait mis plus de temps à lui
parvenir. Elle n’avait pas beaucoup avancé dans sa lecture ; elle
était si fatiguée en rentrant le soir qu’elle s’endormait dès qu’elle
posait la tête sur l’oreiller. Mais ce n’était pas la seule raison : au
bout de quelques pages, elle avait ressenti un genre de malaise,
comme si ressurgissaient certains symptômes de la névrose post-
traumatique dont elle avait souffert après l’agression au couteau qui
lui avait laissé une horrible cicatrice à l’avant-bras. Elle glissa le livre
dans son sac en se promettant de le lire dans le métro.
Robin marchait vers la station quand elle reçut un texto de sa
mère, qui lui souhaitait un joyeux anniversaire et lui conseillait de
consulter sa boîte mail. Ce qu’elle fit. Elle y trouva un bon d’achat de
150 livres à dépenser chez Selfridges. Ça tombait bien car elle ne
roulait pas sur l’or, en ce moment. Une fois réglés les honoraires de
l’avocate, le loyer et les autres dépenses incontournables, elle
n’avait presque plus rien pour ce qu’on appelait les petits plaisirs.
Le cœur plus léger, elle trouva une place tranquille au fond de la
rame, sortit de son sac la biographie de Dennis Creed et l’ouvrit au
marque-page.
Dès la première phrase, une étrange coïncidence la fit frissonner.

Chapitre cinq
Dennis Creed fut libéré le jour de son vingt-neuvième anniversaire, autrement dit le
19 novembre 1966. Sa grand-mère Ena était morte alors qu’il était incarcéré à Brixton et
il n’était pas question pour lui d’aller vivre avec son beau-grand-père. Il n’avait personne
à qui téléphoner, aucun ami proche, et les gens qui avaient été relativement bien
disposés à son égard avant sa deuxième condamnation pour viol ne brûlaient pas
d’impatience à l’idée de le revoir. Par conséquent, Creed passa sa première nuit de
liberté dans un foyer près de King’s Cross.
Après une semaine à dormir ici ou là, Creed se trouva une petite chambre dans une
pension. Durant les quatre années suivantes, Creed ne cessera de déménager, passant
d’un logement minable à un autre, vivant de petits boulots payés au noir quand il en
trouvait, et se serrant la ceinture le reste du temps. Lors d’un de nos entretiens, il
reconnut qu’à cette époque il fréquentait beaucoup les prostituées. Son premier meurtre
remonte à l’année 1968.
Geraldine Christie rentrait de l’école à pied…

Robin passa directement à la page suivante. Elle n’avait pas très


envie de lire le détail des blessures que Creed avait infligées à
Geraldine Christie.

… jusqu’à ce qu’enfin, en 1970, Creed s’établisse de manière permanente dans


l’appartement aménagé au sous-sol de la pension tenue par Violet Cooper, cinquante
ans, une ancienne costumière portée sur la boisson, comme l’avait été sa défunte grand-
mère. Cette maison, aujourd’hui détruite, sera connue par la suite comme la « chambre
des tortures » de Creed. Située sur Liverpool Road, tout près de Paradise Park, c’était un
édifice tout en hauteur, avec une façade en brique crasseuse.
Creed présenta à Cooper de fausses fiches de paie qu’elle ne prit pas la peine de
vérifier. Il lui raconta qu’il avait récemment perdu son emploi de serveur mais qu’un ami
allait le faire embaucher dans un restaurant voisin. Quand l’avocat de la défense s’étonna
qu’elle ait accepté d’héberger un chômeur sans domicile fixe, Cooper expliqua qu’elle
avait « un cœur tendre » et que Creed semblait être « un garçon gentil, un peu perdu et
solitaire ».
Violet Cooper allait payer cher la décision qu’elle avait prise de lui louer d’abord une
pièce puis le sous-sol tout entier. Elle aura beau répéter au cours du procès qu’elle
ignorait tout de ce qui se tramait dans sa cave, son nom restera à jamais entaché de
soupçon et d’opprobre. Elle vit depuis lors sous une nouvelle identité qu’elle m’a
demandé de ne pas révéler.
« Je le prenais pour une tapette, m’a confié Cooper. J’en avais vu défiler pas mal
quand je bossais dans le milieu du théâtre. Il me faisait pitié, voilà la vérité. »
Selon Violet Cooper, une femme replète au visage ravagé par les ans et l’alcool, ils
s’étaient vite liés d’amitié. Par moments, au cours de notre entretien, elle sembla même
oublier que « Den », le jeune homme ayant passé des soirs entiers dans son salon à
picoler, à écouter des disques et à chanter avec elle, était le tueur en série reconnu
coupable d’avoir torturé plusieurs femmes deux étages plus bas.
« Je lui ai écrit, vous savez. Après qu’ils l’ont condamné. Je lui ai demandé : “Si tu as
un jour ressenti de l’affection pour moi, si ce n’était pas juste une illusion, alors dis-moi ce
que tu as fait de tes autres victimes. Tu n’as plus rien à perdre maintenant, Den”, je lui ai
dit, “et grâce à toi les gens cesseront de se tourmenter.” »
Mais Creed ne lui révéla rien du tout.
« C’est un malade, ce type. Je l’ai compris en lisant sa lettre. Il avait recopié les paroles
d’une vieille chanson de Rosemary Clooney que nous chantions souvent ensemble,
“Come On-A My House”. Vous savez, celle qui dit… “Come on-a my house, my house,
I’m-a gonna give you candy…” Viens chez moi, je te donnerai un bonbon. Là, j’ai compris
qu’il me haïssait autant qu’il avait haï ces femmes. Et qu’il m’envoyait ça pour me
narguer. »
Pourtant, en 1970, au début de leur cohabitation, Creed faisait de gros efforts pour
plaire à sa logeuse, laquelle admet volontiers qu’elle le considérait à la fois comme son
fils et son confident. Elle persuada même Beryl Gould, une amie qui tenait un pressing,
d’embaucher le jeune Den comme livreur. Un travail qui lui donna accès à la petite
camionnette dont on parlerait abondamment dans la presse quelque temps plus tard…

Robin arriva à Leicester Square vingt minutes après être montée


dans le métro. Elle émergeait au grand jour quand son portable vibra
au fond de sa poche. Un texto de Strike. Elle s’écarta un peu de la
foule pour le lire.

Du nouveau : j’ai retrouvé le Dr Dinesh Gupta, le généraliste qui travaillait avec Margot
dans le cabinet de Clerkenwell en 1974. Il a dans les 80 ans mais semble avoir toute sa
tête. Il veut bien me voir cet après-midi chez lui à Amersham. Là, j’assiste au petit
déjeuner de Tutu à Soho. Je vais demander à Barclay de me remplacer vers midi et j’irai
directement chez Gupta. Pouvez-vous déplacer votre rendez-vous avec Mr. Météo et me
rejoindre là-bas ?

Robin gémit. Elle l’avait déjà reporté une fois et ne se voyait pas
recommencer, surtout au dernier moment. C’était d’autant plus
rageant qu’elle aurait bien aimé rencontrer le Dr Dinesh Gupta.

Je ne peux pas lui faire le coup une deuxième fois. Tenez-moi au courant.

Entendu, répondit Strike.

Robin regarda l’écran pendant quelques secondes encore.


L’année précédente, Strike avait oublié de lui souhaiter son
anniversaire. Quand il s’en était aperçu une semaine plus tard, elle
avait eu droit à un bouquet de fleurs. Ayant vu son air coupable,
Robin s’était imaginé qu’il aurait noté la date ou créé une alerte sur
son téléphone, pour s’éviter un nouvel impair. Mais ne voyant pas
s’afficher « Au fait, joyeux anniversaire ! », elle rempocha l’appareil
et, le visage fermé, prit la direction du bureau.
10

Et si l’aspect d’Untel peut révéler son esprit,


On le verra comme un homme sobre et sage…
Edmund S , La Reine des fées

« Je sais ce que vous pensez, dit le vieil homme ratatiné qui fixait
Strike à travers ses lunettes à monture d’écaille. Vous trouvez que je
ressemble à Gandhi. »
Strike s’esclaffa malgré lui. Gupta disait vrai.
À le voir assis là, dans son costume trop grand, au fond de ce
fauteuil à haut dossier, on avait l’impression qu’il s’était dégonflé. Le
col et les poignets de sa chemise bâillaient. Les os de ses chevilles
formaient des bosses sous ses fines chaussettes de soie noire. Des
touffes de poils blancs sortaient de ses oreilles. Il avait un visage
avenant dominé par un nez aquilin, mais c’étaient ses yeux qu’on
remarquait en premier. Sombres et brillants comme ceux d’un
troglodyte, ils semblaient avoir échappé au vieillissement,
contrairement au reste de sa personne.
Il n’y avait pas un grain de poussière sur la table en bois verni qui
les séparait. La pièce où ils se tenaient ne devait servir que pour les
grands événements car tout y était comme neuf : le papier peint aux
reflets cuivrés, le canapé, les fauteuils impeccables qui
resplendissaient sous le soleil d’automne filtrant à travers les rideaux
immaculés. Sur le mur, de part et d’autre des tentures à franges,
quatre photos étaient suspendues dans leurs cadres dorés.
Chacune montrait une jeune femme brune différente, vêtue de la
toge noire et du couvre-chef des nouveaux diplômés.
Grâce à Mrs. Gupta, une minuscule dame aux cheveux gris, un
peu dure d’oreille, Strike savait déjà dans quelles disciplines leurs
filles s’étaient distinguées – deux avaient fait médecine, la troisième
langues étrangères, la dernière informatique – et avec quel succès
les unes et les autres menaient leur carrière. Elle lui avait également
montré des photos des six petits-enfants qu’elles leur avaient
donnés. Seule la benjamine n’avait pas encore connu les joies de la
maternité. « Mais ça viendra, lui dit Mrs. Gupta avec une certitude
qui lui rappela Joan. Elle ne sera jamais heureuse, sinon. »
Après leur avoir servi du thé dans des tasses en porcelaine et
déposé sur la table basse une assiette de biscuits roulés aux figues,
Mrs. Gupta retourna dans la cuisine où braillait l’émission de
téléréalité Escape to the Country.
« Savez-vous que mon père a rencontré Gandhi quand ce dernier
était à Londres en 1931 ? reprit le Dr Gupta en prenant un biscuit.
Mon père a étudié le droit à Londres, comme lui, mais quelques
années plus tard. Notre famille était plus riche que la sienne.
Contrairement à Gandhi, mon père a pu emmener son épouse en
Angleterre. Et quand il est devenu avocat, mes parents ont décidé
de s’installer définitivement au Royaume-Uni.
« Par conséquent, ils n’ont pas connu la partition des Indes. Ce fut
une grande chance pour nous. Mes grands-parents, qui vivaient au
Bengale oriental avec deux de mes tantes, ont été tués alors qu’ils
tentaient d’échapper aux massacres. Mes deux tantes ont été
violées puis assassinées.
— Je suis désolé, dit Strike qui, n’ayant pas anticipé le tour que
prenait la conversation, s’était brusquement figé dans une posture
un peu ridicule, son stylo dans une main, son calepin à moitié ouvert
dans l’autre.
— Mon père a vécu dans la culpabilité jusqu’à la fin de ses jours,
reprit le Dr Gupta. Il s’en est toujours voulu de n’avoir pas été là pour
les protéger ou mourir avec eux.
« Margot n’était pas trop d’accord avec moi sur la partition des
Indes. Naturellement, nous voulions tous l’indépendance mais la
transition a été très mal gérée. Très mal, vraiment. Il y a eu presque
trois millions de disparus. Des viols. Des mutilations. Des familles
déchirées. De terribles erreurs ont été commises, des actes
monstrueux perpétrés.
« Un jour, nous nous sommes disputés à cause de cela. En toute
amitié, bien sûr, ajouta-t-il en souriant. Mais Margot avait tendance à
idéaliser les soulèvements populaires dès qu’ils se déroulaient dans
des pays lointains. Quand les violeurs et les tortionnaires étaient des
personnes de couleur, elle ne les jugeait pas selon les mêmes
critères que, par exemple, des Blancs qui auraient noyé des petits
enfants pour une question de religion. Comme Suhrawardy, elle
pensait que “le désordre et les effusions de sang ne sont pas
nécessairement mauvais s’ils servent une noble cause”. »
Le Dr Gupta acheva son petit gâteau avant d’ajouter :
« C’est Suhrawardy qui est à l’origine des massacres du Grand
Calcutta. Quatre mille morts en une journée. »
Par respect, Strike se garda d’interrompre le silence qui suivit,
seulement troublé par le bourdonnement télévisuel venant de la
cuisine. Puis, ne voyant se profiler aucune autre description
cauchemardesque, il saisit la perche que son interlocuteur venait de
lui tendre.
« À part cela, vous vous entendiez bien avec Margot ?
— Oh oui, fit Dinesh Gupta, toujours souriant. Même si je trouvais
choquantes certaines de ses opinions et prises de position. Je suis
issu d’une famille occidentalisée mais traditionnelle. Avant que nous
ouvrions ce cabinet, je n’avais jamais côtoyé d’aussi près une
femme libérée, comme elle se définissait elle-même. À l’École de
médecine et dans le cabinet où j’avais exercé auparavant, il n’y avait
que des hommes.
— Elle était féministe ?
— Oh oui, une féministe pure et dure. Elle me taquinait sur mon
comportement rétrograde, comme elle disait. Elle essayait
d’améliorer les gens – contre leur gré, parfois, ajouta-t-il avec un
petit rire. Elle faisait du bénévolat pour le WEA. L’association pour
l’éducation des travailleurs, vous connaissez ? Elle venait d’une
famille pauvre et la formation des adultes, surtout des femmes, était
l’un de ses chevaux de bataille.
« Elle aurait certainement approuvé mes filles, dit-il en pivotant
pour désigner les quatre photos derrière lui. Jheel, mon épouse, a
toujours regretté de n’avoir pas eu de garçons, mais
personnellement je ne m’en plains pas. Pas du tout, répéta-t-il en se
replaçant face au détective.
— J’ai vu en consultant les registres du Conseil de l’Ordre,
rebondit Strike, qu’il y avait un troisième médecin dans le cabinet
St. John’s, un certain Joseph Brenner. Est-ce exact ?
— Le Dr Brenner, oui, tout à fait. Je doute qu’il soit encore en vie,
le pauvre. Il aurait plus de cent ans à présent. Il avait longtemps
exercé en solo dans le quartier avant de nous rejoindre. Il est arrivé
avec Dorothy Oakden, qui avait été sa secrétaire pendant vingt et
quelques années. Nous l’avons prise à notre service. C’était une
dame d’un certain âge – enfin, c’est ainsi que je la voyais à l’époque,
fit-il avec un petit gloussement. En réalité, elle n’avait sans doute
pas plus de cinquante ans. Elle s’était mariée tard et s’était
retrouvée veuve peu de temps après. J’ignore ce qu’elle est
devenue.
— Qui d’autre travaillait avec vous ?
— Eh bien, voyons… il y avait Janice Beattie, l’infirmière de
district, une excellente professionnelle. Elle était née dans l’East
End. Comme Margot, elle connaissait la pauvreté pour l’avoir vécue
dans son enfance. En ce temps-là, Clerkenwell n’était pas le quartier
chic qu’il est devenu depuis. Janice continue de m’envoyer ses
vœux à Noël.
— Auriez-vous son adresse ?
— C’est possible. Je vais demander à Jheel. »
Il fit le geste de se lever.
« Ça peut attendre, le dissuada Strike, redoutant qu’une
interruption ne brise le fil de ses souvenirs. Je vous en prie,
poursuivez. Qui d’autre ?
— Voyons, voyons, répéta le Dr Gupta en se renfonçant très
lentement dans son fauteuil. Nous avions deux réceptionnistes, des
jeunes femmes. Mais hélas, je ne suis resté en contact avec
aucune… Comment s’appelaient-elles déjà ?
— Ce ne seraient pas Gloria Conti et Irene Bull ? », proposa
Strike, qui avait trouvé ces noms dans un article paru dans un
journal de l’époque, sous une photo de mauvaise qualité montrant
une fille menue à la peau brune et une blonde, probablement
décolorée, en train de pénétrer dans le cabinet St. John’s. Le
photographe avait dû les surprendre, d’où leur expression effarée.
Le papier du Daily Express citait les propos tenus par « Irene Bull,
réceptionniste, 25 ans : C’est terrible. Nous ne sommes au courant
de rien. On espère juste qu’elle reviendra. Elle a peut-être perdu la
mémoire ou un truc comme ça. » Dans tous les articles qu’il avait
lus, Gloria était mentionnée comme la dernière personne à avoir vu
Margot en vie. « Elle m’a dit, “Bonsoir Gloria, à demain”. Elle m’a
paru normale, un peu fatiguée mais c’était la fin de la journée, elle
avait reçu quelqu’un en urgence et la consultation avait duré plus
longtemps que prévu. Elle devait retrouver une amie, et elle avait
déjà un peu de retard. Elle a pris son parapluie dans le hall et elle
est partie. »
« Gloria et Irene, articula le Dr Gupta en branlant du chef. Oui,
c’est cela. Elles étaient jeunes à l’époque, donc elles devraient
encore être de ce monde ; mais je serais bien incapable de vous dire
où elles habitent.
— Personne d’autre ? insista Strike.
— Non… si, attendez, dit Gupta en levant la main. Il y avait aussi
la femme de ménage. Une Antillaise. Comment s’appelait-elle,
déjà ? »
Sa réflexion s’accompagna d’une grimace.
« Je ne m’en souviens pas, malheureusement. »
Jusqu’à présent, Strike n’avait rien lu ni entendu au sujet d’une
femme de ménage. Dans son bureau de Denmark Street, c’était lui
qui se chargeait du nettoyage, ou bien Robin, et dernièrement Pat
s’y était mise elle aussi. Il écrivit sur son calepin « Femme de
ménage, antillaise ».
— Quel âge avait-elle ?
— Franchement, je n’en sais rien, répondit Gupta, avant d’ajouter
avec délicatesse : Les femmes noires… résistent mieux au
vieillissement, n’est-ce pas ? Elles ont l’air jeunes plus longtemps
que les autres. Mais je crois qu’elle avait plusieurs enfants, donc ce
n’était plus une gamine. Une trentaine d’années ? suggéra-t-il.
— Alors, pour résumer, il y avait trois médecins, une secrétaire
médicale, deux réceptionnistes, une infirmière auxiliaire et une
femme de ménage.
— Exact. Nous avions tout pour réussir, dit le Dr Gupta, mais
hélas, le cabinet n’a jamais bien fonctionné. Les gens n’étaient pas
heureux.
— Vraiment ? fit Strike, intrigué. Comment cela ?
— Ça ne collait pas entre nous. Plus j’avance en âge, plus je
m’aperçois que pour réussir dans une entreprise, quelle qu’elle soit,
l’esprit d’équipe est un élément primordial. Les qualifications,
l’expérience ont leur importance, bien sûr, mais si les gens ne sont
pas soudés… » Il entrecroisa ses doigts osseux. « On n’arrive à rien.
C’est ce qui s’est passé chez nous.
« C’est d’autant plus regrettable que nous avions du potentiel. Les
dames du quartier venaient chez nous en priorité, car elles
préféraient se faire examiner par des personnes de leur sexe.
Margot et Janice étaient très appréciées, l’une comme l’autre.
« Mais dès le départ, il y a eu des dissensions en interne. Le
Dr Brenner nous avait rejoints pour profiter d’un local plus moderne
que le sien, mais au lieu de s’intégrer, il a toujours fait cavalier seul.
Je dirais même qu’avec le temps, il est devenu carrément hostile
envers certains d’entre nous.
— Envers qui exactement ? demanda Strike, qui connaissait la
réponse.
— Eh bien, soupira le Dr Gupta, avec Margot surtout. Pour être
franc, je pense qu’il n’aimait pas les personnes du beau sexe. Il s’en
prenait souvent aussi aux deux jeunes filles de la réception. Bien
entendu, à côté de Margot, c’étaient des proies faciles. Janice, je
pense qu’il la respectait – elle était très efficace, vous savez, et
moins combative que Margot – et il était toujours poli avec Dorothy,
qui lui vouait une farouche loyauté. Avec Margot, c’était particulier. Il
l’avait prise en grippe dès le début.
— Pourquoi, d’après vous ?
— Allez savoir ! dit le Dr Gupta en esquissant un geste
d’ignorance. Voyez-vous, Margot était un peu… – je l’appréciais
beaucoup, nos échanges étaient toujours empreints de cordialité –
mais c’était le genre de personne qu’on aime ou qu’on déteste. Le
Dr Brenner n’était absolument pas féministe. Il estimait que la place
d’une femme était à la maison avec ses enfants et il désapprouvait
qu’après son accouchement, Margot ait laissé son bébé à la garde
d’une nounou pour revenir travailler à plein temps. Vous imaginez
l’ambiance pendant les réunions de travail. Dès que Margot essayait
de s’exprimer, il l’interrompait en parlant plus fort qu’elle.
« C’était un vrai tyran, ce Brenner. Il accusait nos réceptionnistes
de se tourner les pouces. Il se plaignait d’elles constamment, il
critiquait leurs coiffures, leurs jupes trop courtes… Mais, à mon avis,
s’il se montrait particulièrement grossier envers les femmes, c’était
contre l’humanité tout entière qu’il en avait.
— Étrange attitude pour un médecin, non ?
— Oh, gloussa le vieil homme, ce n’est pas aussi rare que vous
semblez le croire, Mr. Strike. Nous médecins ne sommes pas
différents de nos semblables. L’aura de bonté universelle qu’on nous
prête n’existe pas dans la réalité. Seulement voilà, l’ironie veut que
le plus gros problème dans ce cabinet ait été Brenner lui-même. Il se
droguait !
— Vraiment ?
— Il prenait des barbituriques. Oui, des barbituriques. De nos
jours, un médecin ne pourrait pas faire ça, mais en ce temps-là…
Brenner se les prescrivait en grande quantité et les gardait dans sa
salle de consultation, au fond d’un placard fermé à clé. C’était un
homme compliqué, qui ne montrait jamais ses émotions. Un
célibataire endurci. Cette addiction…
— Avez-vous abordé le sujet avec lui ? le coupa Strike.
— Non, répondit Gupta avec un air de regret. Je remettais sans
cesse à plus tard. Je voulais en être sûr avant de l’affronter. Mais j’ai
fait ma petite enquête. Je pense qu’il avait conservé l’adresse de
son ancien cabinet afin de pouvoir en commander deux fois plus et
qu’il se servait dans plusieurs pharmacies. Prouver ses manigances
aurait été très compliqué.
« Je ne me serais peut-être aperçu de rien si Janice n’était pas
venue m’en parler. Un jour, elle est entrée dans son cabinet et l’a
surpris devant son placard ouvert. Par la suite, elle m’a dit qu’un soir,
après sa dernière consultation, elle l’avait trouvé avachi sur son
bureau, dans un état comateux. Mais son addiction n’affectait pas sa
pratique professionnelle. Enfin, à ma connaissance. Quoique…
Parfois, en fin de journée, je lui trouvais un regard vitreux. Mais bon,
il n’était plus tout jeune. Je me disais que c’était la fatigue.
— Margot était-elle au courant ?
— Non, je ne lui en ai jamais parlé. Pourtant, j’aurais dû. Nous
étions associés, c’était un problème qui nous concernait tous les
deux.
« Mais j’avais peur de sa réaction. Je craignais qu’elle ne déboule
dans son bureau pour lui dire ses quatre vérités. Margot n’était pas
du genre à reculer devant ce qu’elle estimait être ses
responsabilités. Parfois j’aurais aimé qu’elle fasse preuve d’un peu
plus de tact. Une confrontation avec Brenner aurait pu avoir de
graves conséquences pour nous tous. La situation nécessitait un
certain doigté – après tout, nous n’avions pas de preuve absolue.
Puis Margot a disparu et les mauvaises pratiques du Dr Brenner
sont devenues le cadet de nos soucis.
— Avez-vous continué à travailler avec Brenner après la
disparition de Margot ?
— Oui, mais pas longtemps parce qu’il est parti à la retraite peu
après. J’ai encore exercé pendant quelques mois au cabinet
St. John’s puis je me suis installé ailleurs. St. John’s m’évoquait de
trop mauvais souvenirs.
— Comment décririez-vous les relations entre Margot et les
employées du cabinet ?
— Eh bien, voyons…, dit Gupta en reprenant un roulé aux figues.
Dorothy, la secrétaire, ne l’aimait pas, mais je pense que c’était
uniquement par loyauté envers le Dr Brenner. Comme je vous l’ai dit,
Dorothy était veuve. Elle faisait partie de ces femmes qui se
dévouent corps et âme à leur employeur, qui le soutiennent, le
protègent. Chaque fois que Margot ou moi-même disions ou faisions
une chose susceptible de contrarier son Joseph, nos courriers, nos
comptes rendus à dactylographier se retrouvaient systématiquement
au bas de la pile. Nous en plaisantions entre nous. Il n’y avait pas
d’informatique à cette époque, Mr. Strike. Les temps ont bien
changé. Aïcha, dit-il en se retournant pour désigner la photo en haut
à droite, n’a pas besoin de secrétaire. Elle tape tout elle-même sur
son ordinateur. C’est bien plus pratique. Mais nous, dans ces
années-là, nous étions entièrement tributaires des dactylos.
« Non, Dorothy n’aimait pas Margot. Elle était polie avec elle, mais
froide. Cela dit, se rattrapa Gupta, Dorothy était présente le jour du
barbecue, ce qui nous a tous étonnés. Margot avait organisé un
barbecue chez elle un dimanche, l’été avant qu’elle disparaisse,
expliqua-t-il. Même si les membres de l’équipe ne s’entendaient pas,
elle les avait tous conviés. Ce déjeuner était censé nous… » Cette
fois, il se contenta de croiser les doigts sans prononcer le verbe
« souder ». « J’ai été surpris de voir arriver Dorothy, parce que
Brenner, lui, avait décliné l’invitation. Elle avait amené son fils
unique, un gamin de treize ou quatorze ans. Elle avait dû l’avoir sur
le tard, ce qui était assez rare dans les années 1970. C’était un
garçon turbulent. Je me rappelle qu’il a brisé une coupe en cristal et
que le mari de Margot lui a soufflé dans les bronches. »
En entendant cette dernière remarque, Strike pensa aux
écouteurs tout neufs que son neveu avait écrasés par négligence à
St. Mawes.
« Margot et son mari avaient une très jolie maison à Ham. Il était
médecin lui aussi, hématologue. Un grand jardin. Jheel et moi
sommes venus avec nos filles. Mais comme Brenner n’était pas là et
que le fils de Dorothy avait fait des siennes, la tentative de
rapprochement s’est malheureusement soldée par un échec.
— Tous les autres étaient présents ?
— Oui, je crois. Non, attendez. Je ne pense pas que la femme de
ménage – Wilma ! s’écria le Dr Gupta, ravi d’avoir retrouvé la
mémoire. Elle s’appelait Wilma ! Je pensais l’avoir oublié. Mais pour
ce qui est de son nom de famille… je crois que je ne l’ai jamais su…
Non, Wilma n’était pas présente. Mais les autres, si.
« Janice est venue avec son petit garçon – il était plus jeune que
celui de Dorothy, et mieux élevé, autant que je m’en souvienne. Mes
filles ont passé l’après-midi à jouer au badminton avec le petit
Beattie.
— Janice était mariée ?
— Divorcée. Son mari l’avait quittée pour une autre. Elle élevait
son fils toute seule mais elle y arrivait. Les femmes comme Janice
s’en sortent toujours. Admirable. Sa vie n’était pas facile quand je l’ai
connue. J’ai appris qu’elle s’était remariée. Ça m’a fait plaisir.
— Est-ce que Janice et Margot s’entendaient bien ?
— Oh oui. Elles pouvaient être en désaccord sans pour autant se
disputer.
— Et elles étaient souvent en désaccord ?
— Non, non. Mais dans le cadre de notre travail, nous avions des
décisions à prendre. Et chacun avait voix au chapitre, enfin dans la
mesure du raisonnable.
« Non, Margot et Janice s’opposaient parfois sur certains sujets
mais ça ne portait pas à conséquence. Je pense qu’elles
s’appréciaient et se respectaient mutuellement. Janice a été
terriblement touchée par la disparition de Margot. Le jour où j’ai
quitté le cabinet, elle m’a dit qu’il ne se passait pas une semaine
sans qu’elle la voie en rêve.
« Rien n’a plus été comme avant, pour aucun d’entre nous,
murmura le Dr Gupta. Comment imaginer qu’une personne aussi
proche puisse se volatiliser de la sorte ? Sans laisser la moindre
trace ? Il y a quelque chose de… troublant dans cette histoire.
— Je suis bien d’accord, dit Strike. Comment Margot s’entendait-
elle avec les deux réceptionnistes ?
— Eh bien, Irene, la plus âgée des deux, soupira Gupta, était
parfois un peu difficile à gérer. Je me souviens qu’il lui arrivait
d’être… pas vraiment insolente, mais légèrement impolie avec
Margot. La dernière année, pendant la fête de Noël au cabinet –
encore une idée de Margot, toujours pour créer des liens –, Irene
avait pas mal bu. Je me souviens d’un petit accrochage mais je ne
peux pas vous dire à propos de quoi. Rien de sérieux, j’imagine.
Quand je les ai revues par la suite, elles ne semblaient pas du tout
fâchées. Irene était comme folle quand elle a appris la disparition de
Margot. »
Gupta laissa passer un blanc.
« Il est possible qu’elle en ait un peu rajouté, mais je suis sûr
qu’au fond elle était sincère.
« C’est Gloria – la pauvre petite Gloria – qui a le plus souffert, à
mon avis. Margot était plus qu’une employeuse pour elle. Une
grande sœur, un exemple. C’était Margot qui l’avait embauchée,
malgré son manque d’expérience. Et je dois admettre, dit Gupta en
hochant la tête, qu’elle est devenue un excellent élément. Elle
travaillait dur, elle apprenait vite, elle comprenait tout du premier
coup. Je crois qu’elle venait d’un milieu très modeste. Dorothy la
snobait. Dorothy pouvait être très désagréable quand elle s’y mettait.
— Et Wilma, la femme de ménage ? demanda Strike en lisant le
dernier nom sur sa liste. Ses rapports avec Margot ?
— Je n’en ai aucun souvenir. Wilma était la discrétion même. Je
ne pense pas qu’il y ait eu des problèmes entre elles. »
Après un léger flottement, il ajouta :
« J’espère que je n’invente rien mais je crois me souvenir que le
mari de Wilma était un sale type. Je pense que Margot m’a dit un
jour qu’à son avis, Wilma ferait bien de divorcer. J’ignore si elle a dit
la même chose à Wilma – elle l’a probablement fait, la
connaissant… Par la suite, reprit-il, j’ai appris que Wilma avait été
licenciée. Je ne faisais déjà plus partie du cabinet. Il me semble
qu’on l’avait accusée de boire en douce pendant le travail. Elle avait
toujours une bouteille Thermos avec elle. Mais je ne peux rien vous
affirmer. Ne tenez donc pas compte de ce que je viens de dire. Je le
répète, je ne faisais plus partie du cabinet, à ce moment-là. »
La porte du salon s’ouvrit.
« Vous reprendrez du thé ? », proposa Mrs. Gupta en soulevant le
plateau où la théière avait refroidi. « Merci beaucoup, ça ira », dit-
elle à Strike qui s’était levé pour l’aider.
« Pourrions-nous revenir au jour où Margot a disparu,
docteur Gupta ? », embraya Strike quand elle fut partie.
Le médecin se redressa un peu et répondit :
« Bien sûr. Mais je dois vous prévenir : aujourd’hui, je me rappelle
surtout ce que j’ai déclaré dans ma déposition. Vous me suivez ?
Les événements eux-mêmes ont été écrasés par le souvenir de ce
que j’en ai dit à la police. »
Strike fut heureusement surpris par ce commentaire. Une telle
prise de conscience était inhabituelle de la part d’un témoin. Ayant
lui-même assisté à bon nombre d’interrogatoires, il était bien placé
pour savoir que les gens gardaient en tête leur déclaration initiale et
que si l’enquêteur ne leur soutirait pas un maximum d’informations le
plus tôt possible, il prenait le risque de laisser passer un grand
nombre de détails qui ne survivaient pas à cette étape.
« Pas de problème, lui répondit-il. Dites-moi ce dont vous vous
souvenez.
— C’était une journée parfaitement ordinaire. À un détail près.
L’une des réceptionnistes avait rendez-vous chez le dentiste et elle a
dû partir à 14 heures 30. C’était Irene.
« Les autres médecins et moi étions dans nos salles de
consultation respectives. Jusqu’à 14 heures 30, les deux filles se
trouvaient à la réception. Après le départ d’Irene, Gloria est restée
seule. Dorothy est rentrée chez elle à 17 heures, comme d’habitude.
Janice a passé la matinée au cabinet puis elle est partie faire ses
visites à domicile. J’ai croisé Margot à deux reprises dans la
kitchenette que nous avions aménagée au fond du local, équipée
d’une bouilloire et d’un frigo. Elle était contente pour Wilson.
— Qui ?
— Harold Wilson, dit Gupta en souriant. Il y avait eu des élections
la veille. Le parti travailliste avait regagné la majorité au parlement.
Wilson dirigeait un gouvernement minoritaire depuis le mois de
février.
— Ah, d’accord.
— Je suis parti à 17 heures 30, rebondit Gupta. J’ai dit au revoir à
Margot. Elle avait laissé sa porte ouverte. Comme celle de Brenner
était close, j’ai supposé qu’il recevait un patient.
« N’ayant pas assisté aux événements qui se sont déroulés
ensuite, je ne peux rien affirmer, mais je veux bien vous dire ce qui
m’a été rapporté.
— Oui, si cela ne vous ennuie pas. Je m’intéresse surtout au
patient que Margot a reçu en urgence à la fin de la journée.
— Ah. » Gupta joignit le bout de ses doigts et hocha la tête.
« Vous avez entendu parler de la mystérieuse dame brune. Tout ce
que je sais à son sujet, je le tiens de la petite Gloria.
« À St. John’s, nous fonctionnions selon le principe du premier
arrivé, premier servi. Les patients ayant pris rendez-vous entraient et
attendaient leur tour, à moins d’une urgence, bien entendu. Mais
cette dame n’avait pas rendez-vous. Elle s’est présentée au
comptoir en disant qu’elle souffrait de douleurs abdominales. Gloria
l’a fait asseoir puis elle est allée demander à Joseph Brenner s’il
pouvait la prendre. Il était libre, contrairement à Margot qui recevait
une mère et son enfant.
« Mais apparemment, Brenner n’avait pas envie de s’y coller.
Gloria a insisté auprès de lui et c’est alors que Margot a ouvert sa
porte pour faire sortir ses deux patients. Elle a accepté de recevoir la
femme en précisant qu’elle avait un peu de temps devant elle et
qu’elle avait rendez-vous ensuite avec une amie dans un pub du
quartier. Toujours selon Gloria, Brenner a répondu “Tant mieux pour
vous” ou quelque chose d’approchant – une remarque plutôt
sympathique étant donné le personnage. Il a mis son manteau, son
chapeau et il est parti.
« Gloria est repassée dans la salle d’attente pour dire à la dame
que Margot allait la prendre. La consultation a duré très longtemps.
Vingt-cinq à trente minutes, m’a dit Gloria. Elle n’en revenait pas. Ce
qui signifie que la patiente a quitté Margot à 18 heures 15. Or, elle
était censée retrouver son amie à 18 heures.
« La dame s’en va. Un instant plus tard, Margot enfile son
manteau en disant à Gloria qu’elle est en retard, qu’elle lui laisse le
soin de tout fermer avant de partir. Elle sort sous la pluie… et voilà.
Personne ne l’a jamais revue. »
La porte du salon s’ouvrit une deuxième fois. Mrs. Gupta revenait
avec du thé chaud. De nouveau, Strike se leva pour l’aider, et de
nouveau elle le pria de se rasseoir.
« Vous avez qualifié cette dernière patiente de “mystérieuse”.
Pourquoi ? Parce qu’elle ne figurait pas dans vos registres ou…
— Vous n’êtes pas au courant ? l’interrompit Gupta. Non, je vois
que non. En fait, par la suite, on a beaucoup discuté sur la question
de savoir si c’était vraiment une dame. »
Le regard surpris de Strike lui arracha un petit sourire.
« C’est Brenner qui a soulevé le lièvre, reprit-il. Il l’avait aperçue et
il a dit à l’inspecteur qu’à son avis, il s’agissait d’un homme. D’où sa
surprise quand on lui a ensuite parlé d’une femme. Gloria l’a décrite
comme une femme jeune et bien charpentée, à la peau brune
comme une gitane – désolé pour le politiquement correct, mais je
vous cite les paroles de Gloria. Comme personne ne l’a vue excepté
Brenner et elle, il est difficile de se prononcer sur la question.
« La police a lancé un appel à témoins mais elle ne s’est pas
présentée. Alors, faute d’obtenir confirmation, l’enquêteur a fait
pression sur Gloria pour qu’elle modifie sa déposition et reconnaisse
qu’il s’agissait d’un homme déguisé en femme ou qu’elle n’était plus
tout à fait sûre de ce qu’elle avait vu. Mais Gloria n’a rien voulu
entendre. Elle lui a dit qu’elle savait faire la différence entre un
homme et une femme.
— Cet inspecteur, c’était Bill Talbot, n’est-ce pas ?
— Lui-même, dit Gupta en prenant sa tasse de thé.
— Vous pensez qu’il s’accrochait à la théorie de l’homme déguisé
en femme parce que…
— Parce que Dennis Creed se travestissait parfois ? Oui. À
l’époque, on l’appelait le Boucher de l’Essex. On n’a su son vrai nom
qu’en 1976. Et d’après la seule description physique dont on
disposait, c’était un homme trapu au teint sombre – d’où le
raisonnement de Talbot, je suppose. Mais…
— Mais vous imaginez mal un tueur en série entrant dans un
cabinet médical déguisé en femme et attendant tranquillement son
tour.
— Eh bien… oui, en effet. »
Gupta but une gorgée de thé. Strike parcourut ses notes pour voir
s’il lui restait des questions à poser. Ce fut le médecin qui rompit le
silence.
« Avez-vous rencontré Roy ? Le mari de Margot ?
— Non. C’est sa fille qui m’a engagé. Vous le connaissiez bien ?
— Non, à peine. »
Gupta reposa la tasse sur la soucoupe. Il suffisait de le regarder
pour comprendre qu’il avait autre chose à dire.
« Quelle impression vous faisait-il ? renchérit Strike en appuyant
discrètement sur le poussoir de son stylo-bille.
— Celle d’un enfant gâté. Pourri gâté. Un bellâtre que sa mère
avait élevé comme un prince. Les mères indiennes sont comme ça
avec leurs fils, donc je connais le problème. J’ai rencontré celle de
Roy le jour du fameux barbecue. Elle m’avait mis le grappin dessus
comme si j’étais le seul à mériter son attention. Je pense qu’elle
n’avait que mépris pour le petit personnel. Une vraie snob. En
discutant avec elle, j’ai eu le sentiment qu’elle n’approuvait pas le
choix de son fils, qu’à ses yeux il avait fait une mésalliance. Mais
bon, comme je disais, dans notre communauté ce n’est pas mieux…
Il est hémophile, n’est-ce pas ?
— Pas que je sache, s’étonna Strike.
— Je crois que si. D’après sa mère, c’était pour cela qu’il avait
choisi de se spécialiser en hématologie. Vous voyez le tableau ? Un
petit garçon fragile et intelligent couvé par une orgueilleuse génitrice.
« Seulement voilà, le petit prince a pris pour épouse une femme
radicalement différente de sa mère. Margot n’était pas du genre à
laisser tomber ses patients, ou ses employées en formation, pour
rentrer à la maison préparer le dîner de son cher et tendre. Qu’il se
débrouille, devait-elle se dire… et que la petite cousine s’occupe du
repas, ajouta Gupta avec le même tact que lorsqu’il avait parlé des
“femmes noires”. La jeune fille qu’ils payaient pour prendre soin du
bébé.
— Cynthia était-elle là le jour du barbecue ?
— Ah, elle s’appelait comme ça ? Oui, elle était là. On ne s’est pas
parlé. Je la revois avec la petite dans les bras, en train de la
promener à travers le jardin pendant que Margot recevait ses invités.
— Je crois que la police a interrogé Roy, dit Strike comme s’il n’en
était pas certain.
— Oh oui. Et là, il s’est passé quelque chose de bizarre. Dès le
début de mon entretien avec lui, l’inspecteur Talbot m’a dit qu’il avait
éliminé Roy de la liste des suspects. C’est étonnant, vous ne trouvez
pas ? Margot avait disparu depuis une semaine à peine. Nous
commencions tout juste à exclure les explications les plus évidentes.
Durant les premières quarante-huit heures, nous espérions tous
qu’elle reviendrait, qu’elle avait voulu prendre un peu de recul, à
cause du stress au travail, par exemple. Ou qu’elle avait eu un
accident et qu’elle gisait sur un lit d’hôpital quelque part,
inconsciente. Mais le temps a passé, on a vérifié auprès des
hôpitaux, la presse a publié sa photo… Rien. C’est là qu’on s’est mis
à craindre le pire.
« J’ai trouvé étrange que l’inspecteur Talbot m’annonce de but en
blanc que Roy disposait d’un alibi imparable. Je ne lui avais
rien demandé. À vrai dire, tout le monde trouvait son comportement
étrange. Il nous harcelait de questions. Il était pénible à la fin.
« À mon avis, il a dit ça pour me rassurer », reprit Gupta en
piochant un autre biscuit. Il l’examina d’un air pensif avant d’ajouter :
« Il voulait me faire comprendre qu’en tant que médecin, moi non
plus je n’avais rien à craindre. Qu’à ses yeux, aucun médecin n’était
assez tordu pour enlever une femme et – comme nous
commencions tous à le craindre – l’assassiner…
« Talbot pensait que c’était Creed, il le pensait depuis le début – et
il avait probablement raison, soupira Gupta.
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? », demanda Strike. Il supposait
que Gupta ferait allusion à la camionnette, à l’obscurité ou à la pluie,
mais sa réponse fut beaucoup plus subtile :
« Faire disparaître un corps sans laisser de traces n’est pas une
tâche aisée. Nous autres médecins connaissons bien l’odeur de la
mort et rien de ce qui concerne le décès d’un être humain ne nous
est étranger, tant sur le plan physiologique que légal. Les gens
croient qu’on se débarrasse d’un cadavre comme d’un objet du
même poids. Une table, par exemple. Mais c’est faux. Même dans
les années 1970, avant l’invention des tests ADN, la police disposait
de techniques éprouvées, comme les relevés d’empreintes digitales,
l’analyse des groupes sanguins, etc.
« Comment se fait-il qu’on ne l’ait jamais retrouvée ? En quarante
ans ? Parce qu’elle a été tuée par un individu d’une intelligence hors
du commun. Or, d’après ce que nous savons de Creed, l’intelligence
est l’un de ses points forts, n’est-ce pas ? Il a fini par se faire prendre
mais ce sont des femmes bien vivantes qui ont causé sa perte, pas
des mortes. Il s’y entendait pour faire taire les cadavres. »
Gupta avala son dernier morceau de roulé aux figues, soupira,
puis, ayant délicatement secoué les miettes au bout de ses doigts,
désigna les jambes de Strike et dit :
« Laquelle est-ce ? »
La question était abrupte mais, venant d’un médecin, Strike n’en
prit pas ombrage.
« Celle-ci, dit-il en faisant bouger sa jambe droite.
— Vous avez une démarche plutôt fluide, pour un homme de votre
corpulence. J’aurais pu ne rien remarquer si je ne l’avais pas lu dans
la presse. Les prothèses n’étaient pas aussi performantes de mon
temps. C’est formidable ce qu’on peut se procurer aujourd’hui. Les
systèmes hydrauliques imitent parfaitement l’action des
articulations ! Merveilleux.
« Malheureusement, ces jolies prothèses ne sont pas
remboursées par la Sécurité sociale, dit Strike en rangeant son
calepin. La mienne est relativement basique. Si cela ne vous ennuie
pas trop, ajouta-t-il en revenant au sujet, puis-je avoir l’adresse de
l’infirmière qui exerçait dans votre cabinet ?
— Oui, oui, bien sûr. » Gupta réussit à s’extirper de son fauteuil au
troisième essai.
Au bout d’une demi-heure, les Gupta, mari et femme, finirent par
trouver dans un vieux répertoire la dernière adresse connue de
Janice Beattie.
« Je ne peux pas vous assurer qu’elle y est toujours, précisa
Gupta en tendant le bout de papier à Strike, après l’avoir rejoint dans
le hall.
— Au moins, ça me donne une base de départ, surtout si elle s’est
remariée et a changé de nom. Vous m’avez été d’une aide très
précieuse, docteur Gupta. Merci de m’avoir consacré du temps.
— De rien, répondit le vieux médecin en le fixant de son regard
noir acéré. Ce serait un miracle si vous la retrouviez après toutes
ces années. Mais je suis content qu’on rouvre l’enquête. Oui, très
content. »
11

Par hasard, tout en cheminant,


Il vit au loin, ou crut apercevoir
Un vague tumulte ou une bataille rangée
Edmund S , La Reine des fées

Strike reprit le chemin de la station Amersham. En longeant les


haies de buis et les garages doubles représentatifs des quartiers
bourgeois, il repassa dans sa tête la conversation qu’il venait d’avoir
avec le vieux médecin. Ce dernier avait brossé le portrait d’une
femme de caractère, débordante de vie. Or, jusqu’à présent, Strike
n’avait imaginé Margot Bamborough que sous l’aspect d’un aimable
fantôme, comme si de toute éternité elle avait été destinée à se
dissoudre dans le néant, un soir de pluie.
Les visages imprimés sur la couverture du Démon de Paradise
Park apparurent devant ses yeux, sept femmes figées pour l’éternité
dans un noir et blanc impalpable, avec leurs coiffures qui se
démodaient chaque jour un peu plus. Chacune de ces images était
celle d’un être humain dont le cœur avait battu au rythme de ses
émotions, qui avait espéré, pensé, ri et pleuré, comme Margot
Bamborough l’avait fait pendant des années avant qu’elle ne croise
la route de l’homme qui occupait la place d’honneur sur la
couverture du livre retraçant l’historique de ses méfaits. Strike n’avait
pas encore achevé sa lecture mais savait que ses victimes n’avaient
pas toutes le même profil. Parmi elles, on trouvait une lycéenne, une
agente immobilière, une pharmacienne… Selon la presse de
l’époque, si le Boucher de l’Essex suscitait un tel effroi c’était
justement parce qu’il ne s’en prenait pas qu’aux prostituées – sous-
entendu : les proies naturelles de ce type de prédateur. Mieux
encore, la seule travailleuse du sexe qu’il avait agressée s’en était
sortie vivante.
Helen Wardrop, la femme en question, avait raconté son
expérience dans un pseudo-documentaire consacré à Creed, que
Strike avait regardé sur YouTube quelques nuits auparavant en
mangeant des nouilles chinoises. Il l’avait trouvé exécrable, jouant
sur le voyeurisme et le mélo, truffé de reconstitutions maladroites, le
tout couronné par une musique tirée d’un film d’horreur des années
1970. À l’époque du tournage, Helen Wardrop avait déjà un certain
âge. Un visage fané, des cheveux teints en roux, des faux cils mal
posés. Son air absent, sa manière de s’exprimer sur un ton
monocorde, laissaient supposer qu’elle prenait des tranquillisants ou
avait un problème d’ordre neurologique. Ce soir-là, Creed l’avait
choisie parce qu’elle était ivre. Il avait tenté de la faire monter à
l’arrière de sa camionnette et, comme elle résistait, l’avait frappée
sur le crâne avec un marteau. Dans le documentaire, Helen Wardrop
tournait la tête pour montrer à la caméra la marque indélébile qu’elle
gardait à la tempe. Au journaliste qui la disait chanceuse d’avoir
survécu, elle répondait « Oui », mais après une légère hésitation.
Agacé par l’inanité des questions, Strike s’était arrêté en cours de
visionnage. Il comprenait parfaitement qu’Helen Wardrop ait hésité.
Lui aussi autrefois s’était trouvé au mauvais endroit au mauvais
moment, lui aussi en était sorti marqué à vie. Pendant quelques
jours après l’explosion qui lui avait emporté le pied et le tibia mais
avait également coupé en deux le sergent Gary Topley et arraché
une partie du visage de Richard Anstis, Strike s’était trouvé
confronté à une pléiade d’émotions allant de la culpabilité à la peur,
en passant par la gratitude, la confusion, la rage, le ressentiment et
l’abandon. Mais pas une seule fois il ne s’était dit qu’il avait eu de la
chance. La « chance », ç’aurait été que cette bombe n’explose pas.
La « chance », ç’aurait été qu’il ait encore ses deux jambes. Si les
gens tenaient tellement à ce que les survivants s’avouent
« chanceux », malgré leur corps mutilé et leur esprit brisé, c’était
uniquement pour pouvoir supporter l’horreur de ce qui leur était
arrivé. Il se rappelait les paroles de Joan, à l’hôpital de Selly Oak,
quand elle s’était penchée sur son neveu shooté à la morphine.
D’une voix noyée de larmes, elle lui avait assuré que non, il ne
souffrait pas. Dans un autre registre, il y avait les premiers mots
prononcés par Polworth peu de temps après.
« C’est un peu emmerdant, Diddy.
— Oui, un peu », avait répondu Strike en regardant sa jambe
amputée étendue près de sa jambe valide, et cherchant malgré lui le
mollet et le pied absents que ses terminaisons nerveuses
persistaient à modéliser dans son esprit.
En atteignant la station Amersham, Strike s’aperçut que le train
pour Londres venait de partir. Pour profiter des derniers rayons du
soleil d’automne, il décida d’attendre le suivant sur un banc à
l’extérieur, alluma une cigarette et consulta son téléphone. L’ayant
réglé sur silencieux pour n’être pas dérangé pendant son entretien
avec Gupta, il avait raté deux textos et un appel.
Le premier message venait de son demi-frère Al, l’autre de son
amie Ilsa. Ils n’avaient donc aucun caractère d’urgence. L’appel
manqué était autrement plus important. C’était George Layborn qui
avait tenté de le joindre. Il le rappela sur-le-champ.
« C’est vous, Strike ?
— Ouais. Vous m’avez appelé.
— Oui, j’ai quelque chose pour vous. La copie du dossier
Bamborough.
— Vous plaisantez ! fit Strike, avec un enthousiasme inhabituel
chez lui. George, mais c’est extraordinaire, je ne sais pas comment
vous remercier.
— Payez-moi une bière et donnez mon nom à la presse si jamais
vous mettez la main sur le coupable. Vous ajouterez un
commentaire du genre “Une aide précieuse”, “Je n’aurais rien pu
faire sans lui”. On choisira la formulation au moment voulu. Mes
chefs se décideront peut-être à me filer une promotion. Écoutez,
ajouta Layborn plus sérieusement. C’est un vrai bordel, ce dossier.
Un vrai bordel de chez bordel.
— Dans quel sens ?
— Ben, d’abord, ça sent la naphtaline. Et puis, je crois qu’il
manque des pièces. Mais elles sont peut-être seulement mal
classées. Je n’ai pas eu le temps de tout passer en revue. Il y a
l’équivalent de quatre cartons d’archives – Talbot était le champion
du foutoir. Lawson a voulu tout reclasser à sa façon mais il n’a fait
qu’en rajouter. Je vous refile le truc en l’état, à vous de vous
débrouiller. Je déposerai les cartons demain à l’agence. Ça vous
va ?
— Vous n’imaginez pas à quel point, George.
— Mon vieux serait sacrément content de savoir que quelqu’un
reprend l’enquête. Il aurait bien aimé coller un meurtre
supplémentaire sur le dos de ce salopard de Creed. »
Quand Layborn eut raccroché, Strike alluma une autre cigarette et
appela Robin pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il tomba
directement sur sa messagerie. Se disant qu’elle était toujours en
rendez-vous avec Mr. Météo, il coupa la communication puis regarda
ce que son demi-frère Al lui avait écrit. Le texto démarrait par :

Salut frangin.

Des nombreux enfants de son père, Al était le seul avec lequel


Strike entretenait des relations. Et encore, si on pouvait appeler cela
des relations, vu que c’était toujours Al qui le contactait. En tout, côté
Rokeby, Strike comptabilisait six demi-frères et sœurs, dont trois
qu’il n’avait jamais rencontrés, ce qui ne lui manquait guère étant
donné les rapports tendus qu’il avait avec les trois autres.

Comme tu le sais, les Deadbeats célébreront les cinquante ans de leur groupe l’année
prochaine…

Strike n’était pas au courant. Son père, Jonny Rokeby, l’ancien


chanteur vedette des Deadbeats, n’avait jamais occupé une grande
place dans sa vie. C’était le moins qu’on puisse dire puisqu’il l’avait
vu deux fois en tout et pour tout. Le peu qu’il savait de lui, il le tenait
en partie de la presse, en partie de sa mère Leda, la femme que
Rokeby avait mise enceinte dans les coulisses d’un concert à New
York.
Comme tu le sais, les Deadbeats célébreront les cinquante ans de leur groupe l’année
prochaine et (là c’est top secret) ils sortiront un album surprise le 24 mai. Nous (les
familles) organisons pour eux une méga teuf à Spencer House ce soir-là. Frangin, si tu
pouvais venir, ce serait carrément génial, pour nous et surtout pour papa. Gaby a trouvé
une super idée de cadeau. Une photo de groupe avec tous les enfants du paternel.
Rassemblés pour la première fois. Tout le monde est partant. Ne reste plus que toi. Dis-
moi ce que tu en penses.

Strike relut le texto deux fois, le referma sans répondre et ouvrit


celui d’Ilsa, qui tenait en quelques mots.

C’est l’anniversaire de Robin, abruti.


12

Il la courtisait en usant de mots flatteurs,


Et de présents la couvrait pour la séduire,
Mais elle repoussa dons comme donateur,
Flatteries comme flatteur.
Edmund S , La Reine des fées

Mr. Météo était venu au rendez-vous en compagnie de son


épouse. Une fois installé dans le bureau que Robin partageait avec
Strike, le couple se révéla difficile à déloger. La femme tint à lui
présenter elle-même la théorie qu’ils avaient échafaudée après
l’arrivée d’une dernière carte postale dans le studio de télévision où
travaillait son mari. Comme cette carte était la cinquième
représentant un tableau ancien et la troisième issue de la boutique
de la National Portrait Gallery, les soupçons de Mr. Météo se
tournaient à présent vers une ex-petite amie, ancienne étudiante aux
Beaux-Arts. Il ignorait son adresse actuelle mais ça vaudrait le coup
d’aller creuser de ce côté-là, n’est-ce pas ?
Robin estimait fort improbable qu’une femme tente de reprendre
contact avec son ex en lui envoyant des cartes postales anonymes,
alors qu’il existait des moyens autrement plus efficaces, comme les
réseaux sociaux ou l’adresse mail que la chaîne mettait à la
disposition des téléspectateurs désireux de communiquer avec le
présentateur vedette. Pourtant, choisissant la méthode diplomatique,
elle abonda dans leur sens en disant qu’en effet, pourquoi pas, et en
notant tous les détails encore présents dans la mémoire de Mr.
Météo malgré l’ancienneté de cette relation sentimentale. Robin leur
énuméra ensuite les actions entreprises par l’agence pour tenter de
localiser l’expéditeur des cartes et leur assura pour conclure que
leurs équipes continuaient à surveiller chaque nuit les abords de leur
domicile dans l’espoir de prendre LaPoste sur le fait.
Mr. Météo n’avait rien d’un tombeur. C’était un petit bonhomme
aux cheveux bruns tirant sur le roux et aux yeux sombres, arborant
en permanence une expression faussement navrée. Son épouse,
une femme élancée le dépassant de quelques centimètres, trouvait
particulièrement inquiétant qu’on vienne déposer du courrier dans
leur boîte aux lettres durant la nuit. Elle manifesta un certain
agacement quand son mari lança, pour détendre l’atmosphère, qu’il
n’était pas une star de la télé et ne méritait donc pas un tel
acharnement. Mais allez savoir ce que cette femme avait derrière la
tête !
« Ou cet homme, lui rappela son épouse. Rien ne prouve qu’il
s’agisse d’une femme.
— C’est vrai », concéda Mr. Météo en perdant son sourire.
Quand ils partirent, Pat ne leva même pas le nez de son clavier.
Quant à Robin, elle regagna aussitôt son bureau pour examiner de
plus près la dernière carte postale en date. C’était la reproduction
d’un tableau du e
siècle représentant un homme affublé d’une
redingote et d’une grosse cravate nouée. James Duffield Harding.
Robin n’avait jamais entendu parler de lui. Au verso figurait ceci :

Elle revint au portrait. Le modèle possédait un visage quelconque,


peu expressif et encadré de gros favoris. En effet, il ressemblait à
Mr. Météo.
La fatigue lui arracha un bâillement. Elle avait consacré une bonne
partie de la journée à des tâches administratives, comme
rembourser des notes de frais ou modifier le tableau de service de la
quinzaine à venir, de telle sorte que Morris puisse prendre son
samedi après-midi pour assister au spectacle de danse de sa fille de
trois ans. Robin consulta sa montre. Il était déjà 17 heures. Sentant
revenir la déprime qu’elle avait tenue à distance en s’enfouissant
sous la paperasse, elle rangea le dossier LaPoste et remit son
portable en mode sonnerie. Dix secondes plus tard, Strike appelait.
« Allô, dit Robin, en essayant de ne pas se montrer trop sèche car
au fil des heures il était devenu évident qu’une fois de plus Strike
avait oublié son anniversaire.
— Joyeux anniversaire, lança-t-il assez fort pour couvrir le
vacarme ferroviaire derrière lui.
— Merci.
— J’ai quelque chose pour vous, mais je ne serai pas à Londres
avant une heure, je viens juste de quitter Amersham. »
Quelque chose pour moi, tu parles ! songea Robin. Il a oublié,
point barre. Je suppose qu’il va se ramener au bureau avec un
bouquet de fleurs qu’il aura trouvé quelque part en chemin.
Robin était certaine qu’Ilsa lui avait passé le mot, puisque cette
dernière l’avait appelée peu avant l’arrivée de Mr. Météo pour la
prévenir qu’elle serait peut-être en retard au pub. Dans la foulée, elle
lui avait demandé sur un ton faussement détaché ce que Strike lui
avait offert et Robin ne s’était pas gênée pour répondre : « Rien. »
« C’est gentil, merci, reprit Robin, mais là, je m’en vais. J’ai
rendez-vous avec des amies pour prendre un verre.
— Oh. Très bien. Désolé… C’était un peu compliqué pour moi…
vous savez… avec ce rendez-vous chez Gupta.
— Je comprends. Vous n’aurez qu’à les laisser au bureau…
— OK », répondit Strike sans s’étonner de l’emploi du pluriel, qui
confirmait l’hypothèse du bouquet de fleurs.
« Au fait, rebondit-il, j’ai une grande nouvelle. George Layborn a
trouvé une copie du dossier Bamborough.
— Oh, génial ! s’écria Robin malgré elle.
— N’est-ce pas ? Il nous l’apporte demain matin.
— Et votre entretien avec Gupta ? C’était comment ? demanda-t-
elle en s’asseyant dans le fauteuil de Strike, leurs bureaux étant
disposés face à face depuis qu’ils étaient associés.
— Intéressant. Surtout en ce qui concerne Margot elle-même », dit
Strike dont la voix devenait hachée. Le métro devait passer sous un
tunnel, supposa Robin.
Elle pressa le portable contre son oreille.
« Dans quel sens ?
— Je n’en sais trop rien. Quand on la voit sur cette vieille photo,
on ne l’imagine pas comme une ardente féministe. Mais elle avait
plus de caractère que je ne croyais. C’est idiot de ma part : pourquoi
n’aurait-elle pas eu de caractère ? Et même un sacré caractère. »
Robin voyait ce qu’il entendait par là. Avec sa raie au milieu,
typique des années 1970, son débardeur au crochet et son col de
chemisier à larges revers, la femme qui apparaissait sur le cliché un
peu flou semblait figée dans une époque lointaine, un monde en
deux dimensions aux couleurs fanées.
« Je vous raconterai le reste demain, reprit Strike, sentant qu’il
risquait de perdre la connexion. Je vous entends à peine.
— D’accord, hurla Robin. On se voit demain. »
Elle ouvrit la porte de communication. Assise devant l’ancien PC
de Robin, sa cigarette électronique coincée entre les dents, Pat était
en train de fermer ses applications. Avec sa voix rauque et ses
cheveux noirs, elle faisait vraiment penser à un corbeau.
« C’était Strike ? croassa-t-elle, les mâchoires serrées sur la
vapoteuse qui bougeait au rythme de ses paroles.
— Oui, dit Robin en attrapant son sac et son manteau. Il était dans
le métro. Vous n’aurez qu’à fermer comme d’habitude, Pat. S’il a
besoin de repasser, il a ses clés.
— Il a pensé à votre anniversaire, au moins ? demanda Pat qui, le
matin même, semblait avoir éprouvé une joie mauvaise en
constatant qu’il l’avait oublié.
— Oui, répondit Robin et, par loyauté envers Strike, elle ajouta : Il
m’a acheté un cadeau. Je l’aurai demain. »
Pat lui avait offert un porte-monnaie avec ce commentaire : « J’ai
remarqué que le vieux commençait à se découdre. » Robin avait été
touchée. Personnellement, elle ne l’aurait pas choisi rouge, mais
bien sûr elle avait chaleureusement remercié Pat pour son geste et
s’était empressée d’y transférer son argent et ses cartes.
« Un porte-monnaie de couleur vive, je trouve que c’est plus
pratique. On le repère facilement au fond de son sac, avait déclaré
Pat pour justifier son choix. Et l’Écossais fou, qu’est-ce qu’il vous a
offert ? »
Dans la matinée, Barclay était passé au bureau et avait déposé un
petit paquet bien emballé à l’intention de Robin.
« Un jeu de cartes, dit Robin. Mais pas n’importe lequel. Il m’en a
parlé un soir, quand on était en planque tous les deux. Ces cartes
représentent les dirigeants d’Al-Qaïda traqués par les Américains.
Pendant la guerre d’Irak, ils en distribuaient à leurs troupes.
— Pourquoi vous a-t-il offert ça ? s’étonna Pat. Vous êtes censée
en faire quoi ?
— Eh bien, il a remarqué que ça m’intéressait, dit Robin, amusée
par le ton dédaigneux de la secrétaire. On peut même jouer au
poker avec. Regardez, elles sont parfaitement normales.
— Je préfère le bridge. Ça c’est un vrai jeu. Y’a rien de mieux
qu’une partie de bridge. »
Pendant que les deux femmes enfilaient leur manteau, Pat
renchérit :
« Vous allez fêter ça ?
— J’ai rendez-vous avec deux amies pour prendre un verre. Mais
avant cela, je crois que je vais me faire un petit plaisir. J’ai un bon
d’achat Selfridges qui me brûle les doigts.
— Très bien, croassa Pat. Vous avez une idée ? »
Robin allait répondre lorsque la porte s’ouvrit derrière elle. Saul
Morris entra, tout pimpant quoique un peu essoufflé, l’œil brillant, le
cheveu bien peigné. Robin aperçut avec une certaine appréhension
le paquet et la carte qu’il tenait à la main.
« Joyeux anniversaire ! chantonna-t-il. J’avais peur de vous
rater. »
Et avant que Robin réalise ce qui lui arrivait, il se pencha et
l’embrassa sur la joue. Pas une bise en l’air, non, un gros bisou qui
claque. Elle eut un mouvement de recul.
« Je vous ai trouvé un petit truc, annonça-t-il en lui remettant le
cadeau et la carte sans paraître noter son embarras. Juste pour
marquer le coup. Et comment va Moneypenny ? ajouta-t-il en se
tournant vers Pat qui lâcha un instant sa vapoteuse pour lui sourire
de toutes ses dents couleur vieil ivoire.
— Moneypenny ! s’esclaffa-t-elle. Vous alors ! »
Sous le papier doré, Robin trouva une boîte de chocolats
Fortnum & Mason, fourrés au caramel au beurre salé.
« Oh, c’est charmant », fit Pat en approuvant d’un hochement de
tête.
Visiblement, elle estimait que, pour une jeune femme, des
chocolats convenaient mieux qu’un jeu de cartes à l’effigie des chefs
d’Al-Qaïda.
« Je me suis rappelé que vous aimiez le caramel au beurre salé »,
se rengorgea Morris.
Robin savait exactement comment cette idée avait germé dans
son esprit et cela ne prêchait pas en sa faveur.
Un mois auparavant, Strike et elle avaient organisé une première
réunion avec l’équipe élargie. Pour l’occasion, Robin avait sorti un
paquet de biscuits du panier garni offert par un client reconnaissant.
Pour blaguer, Strike avait demandé d’où venait cette mode
consistant à mettre du caramel au beurre salé partout et Robin lui
avait renvoyé qu’il devait aimer cela puisqu’il avait mangé presque
tous les biscuits. Elle-même n’avait pas exprimé de penchant
particulier pour ce parfum, mais Morris, par manque ou excès
d’attention, avait rangé cette idée de cadeau quelque part dans sa
tête, afin de pouvoir la ressortir en temps utile.
« Merci beaucoup, dit-elle par simple politesse. Malheureusement,
il faut que je parte. »
Et avant que Pat puisse lui répondre que Selfridges n’allait pas
fermer dans la demi-heure, elle s’esquiva prestement sans prendre
le temps de lire la carte de Morris.
Qu’est-ce qui lui déplaisait tant chez lui ? se demandait-elle
encore trente minutes plus tard, alors qu’elle déambulait dans le
vaste rayon cosmétique de Selfridges, bien déterminée à s’acheter
un nouveau parfum. Elle portait le même depuis cinq ans, Matthew
l’aimait et n’avait jamais voulu qu’elle en change. Mais le flacon était
presque vide et Robin avait très envie de quelque chose qui
corresponde mieux à ses goûts, quelque chose que son ex serait
dans l’impossibilité de reconnaître et qu’il n’apprécierait sans doute
pas. L’eau de Cologne 4711 dont elle s’était procuré un petit flacon
pour quelques livres sur la route de Falmouth n’était pas assez
distinguée, estimait-elle. Ce qu’il lui fallait, c’était un parfum qui
n’appartiendrait qu’à elle, comme une signature, songeait Robin en
errant dans le vaste labyrinthe aux miroirs teintés, entre les stands
des grandes marques représentées par telle ou telle égérie du
cinéma, comme autant de territoires insulaires gardés par des
sirènes gainées de noir interpellant les chalands, un vaporisateur
dans une main, des bandes d’essai dans l’autre.
Faisait-elle preuve d’arrogance en déniant à un simple
collaborateur le droit de lui faire la bise ? s’interrogeait-elle. Aurait-
elle réagi de la même manière si Hutchins l’avait embrassée ? Non,
absolument pas, décida-t-elle. D’abord, Andy et elle se
connaissaient depuis plus d’un an. Mais surtout, étant donné son
caractère réservé, il se serait contenté de lui effleurer la joue, au lieu
d’opter pour la version ventouse comme l’avait fait Morris.
Et Barclay, alors ? Il n’y avait jamais eu entre eux ce genre de
familiarité. Dernièrement, pendant une planque, il l’avait traitée
d’idiote parce que, en voyant leur cible, un haut-fonctionnaire, sortir
d’un célèbre bordel à 2 heures du matin, elle avait maladroitement
renversé du café chaud sur son pantalon. Mais elle ne s’était pas
sentie offensée pour autant. Il avait eu raison, elle n’aurait jamais dû
sursauter ainsi.
Robin prit à droite et se retrouva devant le stand Yves Saint
Laurent. Son regard fut aussitôt attiré par un cylindre rayé de bleu,
de noir et d’argent. Rive Gauche. Le parfum préféré de Margot
Bamborough. Quelle fragrance pouvait-il bien avoir ? se demanda-t-
elle.
« C’est un classique », fit la vendeuse en la regardant d’un air las
vaporiser quelques gouttelettes sur une languette en carton.
Robin avait tendance à ranger les parfums en fonction de ce qu’ils
lui évoquaient – fleurs, gâteaux, bonbons… Et celui-ci ne suscitait en
elle aucun souvenir agréable ou gourmand. Elle identifia une légère
nuance de rose mais accolée à une note métallique qui lui déplut.
Robin reposa la languette avec un sourire de remerciement, secoua
la tête et passa son chemin.
Telle était donc l’odeur qui se dégageait de Margot Bamborough,
songea-t-elle. Une fragrance sophistiquée, très différente de l’eau de
toilette fraîche et sucrée – un mélange de figue, de lait et d’herbe
coupée – que Matthew aimait qu’elle porte.
Trois stands plus loin, elle avisa sur un présentoir un flacon à
multiples facettes contenant un liquide rose : Flowerbomb, la griffe
de Sarah Shadlock. Robin l’avait vu dans la salle de bains de Sarah
et Tom à chaque fois qu’elle et Matthew étaient allés dîner chez eux.
Depuis leur séparation, Robin avait eu le temps de comprendre que
lorsque Matthew changeait les draps en milieu de semaine, au
prétexte qu’il avait renversé du thé ou qu’il voulait lui éviter « la
corvée de le faire samedi prochain », c’était certainement parce
qu’ils étaient imprégnés de cette senteur et d’autres substances
encore plus compromettantes, laissées par les deux amants malgré
les préservatifs.
« C’est un classique moderne », plaida la vendeuse qui avait
surpris le regard de Robin sur le flacon en forme de grenade à main.
Robin sourit, secoua la tête et s’éloigna. Elle poursuivit de stand en
stand sa quête du parfum idéal, mais le cœur n’y était plus. Les
miroirs fumés lui renvoyaient son visage triste. Après avoir
vainement tenté d’ajouter un peu de rêve et d’originalité à son
minable anniversaire, elle n’avait plus qu’une seule idée en tête :
rentrer chez elle et dormir, quitte à poser un lapin à ses deux amies.
« Que recherchez-vous ? », demanda la fille noire aux pommettes
saillantes devant laquelle Robin venait de passer.
Cinq minutes plus tard, Robin regagnait Oxford Street avec, dans
son sac à main, une petite boîte noire rectangulaire. La vendeuse
s’était montrée extrêmement persuasive.
« … mais si vous souhaitez quelque chose de radicalement
différent, avait-elle dit en s’emparant d’un dernier flacon après quatre
essais non transformés, je vous conseille Fracas. »
Elle avait tendu la languette à Robin dont les narines brûlaient
d’avoir humé tant d’essences riches et variées au cours des trente
minutes précédentes.
« Il est à la fois sexy et mature. Vous voyez ? C’est un vrai
classique. »
Et en reniflant ce parfum lourd, sensuel et enivrant, dominé par
une fragrance de tubéreuse, Robin avait tout à coup eu envie de
devenir, à l’aube de sa trentième année, une femme libre et
sophistiquée, à mille lieues de la gamine qu’elle avait été, trop bête
pour comprendre qu’entre ce que son mari disait aimer et ce qu’il
aimait mettre dans son lit, il y avait autant de différences qu’entre
une figue et une grenade à main.
13

De cet endroit ils passèrent par cette voie douloureuse


Et se rendirent sur une colline, qui était à la fois élevée et
escarpée,
Où se trouvait, à son sommet, une chapelle sacrée
Ainsi qu’un ermitage non loin de là.
Edmund S , La Reine des fées

Strike n’était pas près d’oublier le premier cadeau qu’il avait fait à
Robin Ellacott, trois ans auparavant. Lui offrir cette robe verte hors
de prix avait été d’une extravagance quichottesque, un geste stupide
qu’il avait cru pouvoir se permettre parce qu’il la savait fiancée à un
autre homme et croyait ne plus jamais la revoir. Elle l’avait essayée
devant lui dans une boutique de prêt-à-porter, alors qu’ils tentaient
de soutirer des infos à la vendeuse. Le témoignage de cette fille, que
Robin avait adroitement confessée, lui avait permis de résoudre sa
première grosse affaire, le sauvant de la faillite tout en bâtissant la
réputation de son agence. Mû par un élan de gratitude teinté
d’euphorie, il était retourné dans la boutique pour acheter la fameuse
robe et, grand seigneur, l’offrir à Robin en guise de cadeau d’adieu.
Par ce royal présent, il avait voulu lui dire « Regardez ce que nous
avons accompli ensemble », « Je n’y serais pas arrivé sans vous »
et (pour être totalement honnête) « Quand je vous ai vue dans cette
robe, je vous ai trouvée ravissante ».
Mais les choses ne s’étaient pas déroulées exactement comme
prévu car, moins d’une heure après lui avoir donné la robe, Strike
avait fait passer Robin de secrétaire intérimaire à salariée à plein
temps. À partir de ce moment, la méfiance avec laquelle Matthew,
son fiancé, considérait Strike depuis le début n’avait fait que grandir.
Mais il y avait encore un autre problème. Ce que dans sa grande
naïveté Strike n’avait pas bien saisi à l’époque, c’était qu’en
choisissant un cadeau aussi splendide, il avait malencontreusement
placé la barre très haut. Conscient qu’aucun autre objet ne
soutiendrait la comparaison, il était ensuite tombé dans l’excès
inverse, soit en omettant de lui offrir quoi que ce soit pour Noël ou
son anniversaire, soit en choisissant des cadeaux d’une banalité
crasse.
À la sortie du métro, il entra chez un fleuriste, acheta des lys
orientaux et les déposa dans leur bureau pour que Robin les trouve
en arrivant le lendemain matin. Il les avait choisis en raison de leur
taille et de leur parfum capiteux, sans lésiner sur le prix. De fait, ce
bouquet était nettement plus présentable que celui de l’année
précédente. Il avait d’abord pensé à des roses, mais les roses
évoquaient un peu trop la Saint-Valentin. Et de toute façon, il n’y
avait plus grand-chose dans la boutique – à 17 heures 30, c’était
normal –, du moins rien qui fasse de l’effet. Les lys étaient grands,
sculpturaux, odorants mais neutres et donc rassurants. Originaux
mais sans danger. On les cultivait sous serre, loin du murmure
bucolique des ruisseaux et du bruissement des futaies sous la brise
parfumée. De ces fleurs, il pouvait dire qu’elles « sentaient bon »
sans avoir à justifier autrement son choix.
Strike ne pouvait pas savoir ce que les lys orientaux
représentaient pour son associée. Jusqu’à la fin de ses jours, Robin
se souviendrait du bouquet que Sarah Shadlock lui avait apporté le
soir de la pendaison de crémaillère, dans la maison où elle venait de
s’installer avec Matthew. Lorsque, le lendemain de son anniversaire,
Robin arriva à l’agence, entra dans le bureau et vit les lys encore
enveloppés de cellophane, plongés dans un vase rempli d’eau, avec
un gros nœud magenta scotché sur le paquet et une petite carte
marquée « Joyeux anniversaire de la part de Cormoran » (pas de
bises, ce n’était pas son style), elle ressentit exactement le même
malaise que la veille, chez Selfridges, devant le flacon en forme de
grenade à main. Elle ne voulait pas de ces fleurs qui, à ses yeux,
symbolisaient à la fois l’indifférence de Strike et l’infidélité de
Matthew. Mais s’il fallait absolument qu’elle endure leur vision et leur
odeur, elle préférait encore que ce soit ici, au bureau.
Au lieu d’emporter le bouquet chez elle, Robin le laissa donc sur
une armoire de classement. Le comble, c’était que les fleurs
refusaient de faner, peut-être parce que Pat prenait soin de changer
l’eau du vase chaque matin. Grâce à ses bons soins, les lys
survécurent une petite quinzaine de jours. Même Strike finit par en
avoir assez : les effluves qu’ils dégageaient lui rappelaient le parfum
de Lorelei, son ex-petite amie, ce qui se mit à l’insupporter.
Les pétales cireux rose et blanc commencèrent à se flétrir et à
tomber quelques jours après le trente-neuvième anniversaire de la
disparition de Margot Bamborough. Une date qui n’évoquait rien à
personne, sauf à sa famille, à Strike et à Robin. Comme promis,
George Layborn leur avait livré le dossier de police, du moins sa
copie, dans quatre gros cartons que les associés avaient glissés
sous leur double bureau, faute de place ailleurs. Ayant un planning
moins serré que ses collaborateurs parce qu’il était susceptible de
retourner en Cornouailles à n’importe quel moment, Strike se
chargea d’inventorier les documents. Une fois qu’il en aurait digéré
le contenu, il prévoyait d’aller reconnaître les lieux avec Robin. Ils se
rendraient à Clerkenwell et emprunteraient le chemin que Margot
avait peut-être suivi entre le cabinet St. John’s, où on l’avait vue pour
la dernière fois, et le pub où son amie l’avait attendue en vain.
C’est ainsi que le dernier jour d’octobre, à une heure de l’après-
midi, Robin sortit de l’agence armée d’un parapluie et, sous un ciel
menaçant, s’engouffra dans le métro, impatiente de retrouver Strike
sur le terrain.
Il commençait à bruiner quand elle l’aperçut sur St. John’s Lane,
une cigarette à la main, plongé dans la contemplation de l’immeuble
qui lui faisait face. Il se tourna en entendant des talons claquer sur le
trottoir mouillé.
« Je suis en retard ? lança-t-elle de loin.
— Non, dit Strike, c’est moi qui suis en avance. »
Elle le rejoignit et, tenant toujours son parapluie, leva la tête pour
observer à son tour la haute façade en brique marron, percée de
larges fenêtres aux armatures métalliques. Un immeuble de
bureaux, sans doute, bien qu’aucune plaque n’indiquât la présence
d’une entreprise.
« Il était ici, dit Strike en désignant la plaque portant le numéro 29
fixée près de l’entrée. L’ancien cabinet St. John’s. Ils ont modifié la
façade, apparemment. À l’époque, il y avait un autre accès par
l’arrière. Nous irons vérifier cela tout à l’heure. »
Robin inspecta chaque côté de la rue. C’était une voie à sens
unique, étroite et bordée d’édifices élevés aux ouvertures
nombreuses.
« Pas mal de vis-à-vis, commenta Robin.
— Ouais. Bon, commençons par ce que Margot portait quand elle
a disparu.
— Attendez, je m’en souviens… Jupe marron en velours côtelé,
chemisier rouge, débardeur au crochet, imperméable Burberry
beige, collier et boucles d’oreilles en argent, alliance en or. Elle
portait aussi un sac en bandoulière et un parapluie noir.
— Bravo pour la précision, dit Strike, légèrement impressionné.
Prête pour le rapport de police ?
— Allons-y.
— Le 11 octobre 1974, à 17 heures 45, trois personnes se
trouvent à l’intérieur de ce bâtiment : Margot, vêtue comme vous
venez de le décrire, moins l’imperméable qu’elle n’avait pas encore
enfilé ; Gloria Conti, la plus jeune des deux réceptionnistes, et une
patiente venue la consulter en urgence pour des douleurs
abdominales. Dans sa hâte, Gloria n’a pas noté correctement le nom
de cette femme. Elle a juste écrit “Theo point d’interrogation”. Malgré
ce prénom masculin, le fait que le Dr Joseph Brenner ait affirmé qu’il
s’agissait d’un homme et l’insistance de Talbot qui tenait absolument
à ce que ce Theo soit un homme déguisé en femme, Gloria n’a
jamais varié dans ses déclarations. Pour elle, Theo était une femme.
« Tous les autres employés étaient partis avant 17 heures 45, sauf
Wilma, la femme de ménage, qui n’était pas venue de la journée,
parce qu’elle ne travaillait jamais le vendredi. Nous reparlerons de
Wilma plus tard.
« Janice, l’infirmière, est restée sur place toute la matinée puis elle
est allée faire ses visites à domicile. Elle n’est pas repassée en fin
d’après-midi. Irene, la réceptionniste, est partie à 14 heures 30 pour
se rendre chez le dentiste et n’est pas revenue non plus. Selon leurs
dépositions, qui ont été recoupées par d’autres témoins, Dorothy, la
secrétaire, est partie à 17 heures 10, le Dr Gupta à 17 heures 30 et
le Dr Brenner à 17 heures 45. La police a vérifié leurs alibis :
Dorothy est rentrée chez elle et a regardé la télévision avec son fils
jusqu’à l’heure du coucher. Le Dr Gupta assistait au dîner
d’anniversaire de sa mère et le Dr Brenner a passé la soirée avec sa
sœur célibataire, qui partageait le même appartement que lui. Un
homme qui promenait son chien a aperçu les Brenner frère et sœur
derrière une fenêtre de leur salon.
« Les derniers patients venus sur rendez-vous étaient une mère et
son enfant. Margot les a reçus et ils sont sortis du cabinet St. John’s
peu avant Brenner lui-même. Selon eux, la consultation s’est bien
passée et Margot avait l’air en forme.
« Maintenant, il n’y a plus que Gloria sur place. Cette dernière
prétend que Theo est entrée dans le bureau de Margot et y est
restée longtemps. À 18 heures 15, Theo est partie et n’a plus jamais
remis les pieds dans le cabinet. Par la suite, la police a lancé un
appel à témoins, mais personne ne s’est présenté.
« Margot n’a rien noté sur Theo. On suppose qu’elle prévoyait de
le faire le lendemain parce que son amie l’attendait au pub depuis un
quart d’heure déjà et qu’elle ne voulait pas aggraver son retard.
« Peu après le départ de Theo, Margot s’est précipitée hors de
son bureau pour enfiler son imper, elle a dit à Gloria de fermer la
porte du cabinet avec la clé de secours, puis elle est sortie sous
l’averse, elle a ouvert son parapluie et elle est partie vers la droite. »
Strike pivota sur ses talons et désigna l’arche en pierre de style
médiéval qui enjambait la rue, quelques dizaines de mètres à droite
du numéro 29.
« Ce qui signifie qu’elle a filé par là, en direction du pub Three
Kings. »
Ils restèrent un moment à contempler l’ouvrage massif évoquant le
portail d’une forteresse, comme si l’ombre de Margot y était
imprimée. Puis Strike jeta son mégot, l’écrasa sous son pied et dit :
« Suivez-moi. »
Il longea la façade du numéro 28 et s’arrêta à l’entrée d’une ruelle
pas plus large qu’une porte, percée entre deux immeubles. Passing
Alley.
« Idéal pour se cacher, dit Robin en observant le boyau sombre et
voûté.
— Absolument, dit Strike. Du pain bénit pour un ravisseur guettant
sa proie. Mais je ne vois pas comment il aurait fait ensuite. »
Au bout d’une dizaine de mètres, le passage débouchait sur un
jardin bétonné planté de quelques arbustes entre deux rues
parallèles.
« La brigade cynophile a fouillé ce jardin. Mais ça n’a rien donné.
Mettons que quelqu’un l’ait entraînée jusqu’ici…, reprit Strike en
montrant la route animée qui se profilait tout au bout de l’allée. Eh
bien, il n’aurait jamais pu ressortir sans se faire remarquer. Cette rue
là-bas, St. John Street, est beaucoup plus passante que St. John’s
Lane. Et je suppose qu’une femme de vingt-neuf ans, grande et
vigoureuse comme l’était Margot, se serait mise à hurler et à se
débattre. »
Il se tourna vers la porte arrière de l’ancien cabinet.
« Parfois, l’infirmière entrait par là, pour éviter de traverser la salle
d’attente. Elle disposait d’une petite pièce au fond où elle rangeait
son matériel et, à l’occasion, recevait des patients. Wilma, la femme
de ménage, utilisait cette porte elle aussi. Mais le reste du temps,
elle était fermée à clé.
— Faut-il se pencher sur le cas de ces deux personnes en
particulier ? demanda Robin.
— Pas forcément. Je veux surtout me faire une idée précise des
différents axes de circulation. Cette histoire remonte à presque
quarante ans : on doit se replacer dans le contexte. »
Ils rebroussèrent chemin et ressortirent sur St. John’s Lane.
« Nous avons un avantage sur Bill Talbot, dit Strike. Nous
connaissons la physionomie du Boucher de l’Essex. Talbot
l’imaginait comme un type basané, costaud, avec une tête de gitan,
alors qu’en réalité c’était un homme blond et mince, du moins en ce
temps-là. Theo, ou quel que soit son nom, et Dennis Creed sont
deux personnes différentes. Ce qui ne suffit pas à innocenter Theo,
bien évidemment.
« Une dernière chose pour en finir avec le cabinet médical, reprit
Strike en regardant le numéro 29. Irene, la réceptionniste blonde, a
dit à la police que Margot avait reçu deux lettres anonymes peu
avant sa disparition. Elles ne figurent pas dans le dossier. On devra
se contenter de la déposition d’Irene. Elle prétend avoir ouvert l’une
et aperçu l’autre sur le bureau de Margot un jour qu’elle lui apportait
une tasse de thé. La lettre qu’elle a lue parlait des feux de l’enfer.
— Ouvrir le courrier, c’est le boulot d’une secrétaire, intervint
Robin. Pas celui d’une réceptionniste.
— Bien vu, dit Strike en sortant son calepin. Nous vérifierons
cela… À propos d’Irene, justement… Talbot ne la trouvait pas très
fiable en tant que témoin : elle manquait de précision, avait tendance
à en rajouter. J’y pense, Gupta m’a dit qu’Irene et Margot avaient eu
un “petit accrochage” lors d’une fête de Noël au cabinet. D’après lui,
ce n’était pas bien grave, mais ça l’était quand même assez pour
qu’il s’en souvienne encore aujourd’hui.
— Est-ce que Talbot est… ?
— Mort ? Oui. De même que Lawson, l’inspecteur qui a pris sa
suite. Mais Talbot avait un fils que je songe à contacter. Lawson, lui,
n’avait pas d’enfant.
— Donc, ces lettres anonymes… ?
— Oui, je continue. Gloria, l’autre réceptionniste, a déclaré
qu’Irene lui en avait montré une. Mais elle ne savait plus ce qu’elle
contenait. Janice, l’infirmière, a confirmé qu’Irene lui en avait parlé
mais qu’elle ne les avait pas vues de ses propres yeux. Gupta n’est
pas au courant – je l’ai rappelé pour vérifier.
« Enfin bref, dit Strike en embrassant du regard la rue qui luisait
sous le crachin, à supposer que Margot n’ait pas été enlevée dès sa
sortie du cabinet ni forcée à monter dans un véhicule garé à
proximité, la logique veut qu’elle ait continué en direction du pub
Three Kings. Et c’est là que nous allons maintenant.
— Vous voulez que je vous abrite sous mon parapluie ? proposa
Robin.
— Non, merci », répondit Strike. Les gouttes de pluie glissaient
sur ses cheveux drus et frisés sans les mouiller vraiment et, de toute
façon, il ne prêtait guère attention à son apparence.
Ils passèrent sous St. John’s Gate, l’antique arche de pierre
décorée de petits blasons, débouchèrent sur Clerkenwell Road, une
rue à double sens très fréquentée, traversèrent la chaussée et
s’approchèrent d’une cabine téléphonique rouge, au coin
d’Albemarle Way.
« Est-ce la cabine à côté de laquelle deux femmes ont été
aperçues en train de se disputer ? », demanda Robin.
Strike marqua un temps d’arrêt.
« Je vois que vous avez lu le rapport, fit-il sur un ton vaguement
accusateur.
— J’y ai jeté un petit coup d’œil, reconnut Robin. Hier soir,
pendant que j’imprimais la facture de DeuxFois. Je n’avais pas le
temps de tout lire.
— Eh bien non, ce n’est pas celle-ci. La cabine – ou les cabines –
qui nous intéressent viendront ensuite. Nous irons les voir au
moment voulu. Maintenant, suivez-moi. »
Au lieu d’emprunter la rue piétonne que Robin avait repérée sur la
carte et que, d’après ses calculs, Margot avait dû prendre pour
rejoindre le Three Kings, Strike tourna à gauche et s’engagea sur
Clerkenwell Road.
« Pourquoi allons-nous par là ? demanda Robin qui se mit à
trottiner pour éviter de se faire distancer.
— Parce que, dit Strike en s’arrêtant au milieu du trottoir pour lui
montrer l’édifice en brique aux allures d’entrepôt qui se dressait de
l’autre côté de la rue, à 18 heures et des poussières, ce soir-là, une
collégienne de quatorze ans, Amanda White, aurait aperçu Margot à
cette fenêtre là-haut, la deuxième à partir de la droite, en train de
cogner sur la vitre avec ses poings.
— Je n’ai rien lu à ce propos sur Internet ! s’étonna Robin.
— Pour la bonne raison que la police a conclu que c’était faux.
« Talbot, comme il ressort clairement de ses notes, a écarté le
témoignage de White parce qu’il ne cadrait pas avec sa théorie, à
savoir que Margot avait été enlevée par Creed. Quand il a récupéré
le dossier, Lawson est allé voir Amanda et a refait avec elle le
chemin qu’elle avait suivi le soir de la disparition.
« Il y a certains éléments dans le récit d’Amanda qui tendent à
prouver sa sincérité. D’abord, elle a spontanément déclaré à la
police que la scène s’était déroulée le lendemain des élections. Elle
s’en souvenait parce qu’elle s’était disputée avec une camarade de
classe Tory, ce qui leur avait valu une heure de colle le même soir.
En sortant, elles sont allées prendre un café, mais comme Amanda
a répété qu’elle se réjouissait de la victoire de Wilson, la copine a
repris la mouche et l’a plantée au milieu de la rue.
« Amanda était encore en colère contre sa camarade quand elle a
levé les yeux et a aperçu la femme qui cognait sur la vitre. La
description qu’elle en a faite correspond. La police n’avait pas diffusé
le signalement de Margot. Amanda n’avait donc pas pu le lire dans
la presse.
« Lawson a contacté le patron de l’entreprise installée au dernier
étage. Une petite imprimerie tenue par un couple marié. Ils éditaient
des brochures, des affiches, des cartons d’invitation, ce genre de
choses. Aucun rapport avec Margot. Ni l’un ni l’autre ne fréquentait
le cabinet St. John’s, vu qu’ils habitaient dans un autre quartier. La
femme a dit qu’il lui arrivait de cogner sur la fenêtre pour arriver à la
fermer. Mais, par ailleurs, Amanda n’aurait pas pu la confondre avec
Margot car elle était petite, ronde et rousse.
— Si Margot était montée au troisième étage, j’imagine que
quelqu’un l’aurait remarquée… », dit Robin en faisant glisser son
regard de la fenêtre sous les toits vers la porte de l’immeuble. Des
voitures l’éclaboussèrent en passant : elle s’éloigna du bord du
trottoir. « … dans l’escalier ou dans l’ascenseur. Et elle aurait dû
sonner quelque part pour qu’on lui ouvre.
— Oui, sans doute, confirma Strike. Lawson en a conclu
qu’Amanda avait pris la femme de l’imprimerie pour Margot. »
Ils revinrent sur leurs pas jusqu’à l’embranchement où Robin
s’était étonnée que Strike prenne à gauche. Strike fit halte et
désigna la petite rue sombre nommée Albemarle Way.
« Ne faites pas attention à la cabine téléphonique. D’après moi,
Albemarle Way est la première ruelle depuis Passing Alley où
Margot aurait pu s’engager – volontairement ou pas – sans être
aperçue par des dizaines de personnes. Elle est tranquille, comme
vous pouvez le voir – jusqu’à un certain point », ajouta Strike en
projetant son regard au bout d’Albemarle Way où des véhicules
passaient à un rythme soutenu. C’était une voie plus étroite que St.
John’s Lane mais pareillement bordée d’immeubles élevés, collés
les uns aux autres, qui la maintenaient dans une pénombre
permanente. « Donc, elle aurait pu être enlevée ici, reprit Strike.
Mais si j’avais été à la place de Dennis Creed, assis dans sa
camionnette à attendre qu’une femme seule – n’importe quelle
femme – passe sous la pluie, j’aurais choisi un autre endroit. »
Une rafale de vent glacé s’engouffra dans Albemarle Way et les
frappa de plein fouet. Au même instant, Strike réalisa que l’odeur
dont il avait accusé les lys orientaux dans leur bureau n’était autre
que le parfum de Robin. Il différait quelque peu de celui de Lorelei,
son ex, qui par ses notes sucrées faisait songer à du rhum brun (une
senteur capiteuse qui l’avait terriblement excité à l’époque où ils
s’entendaient bien à la ville comme au lit, mais qu’il avait fini par
associer à l’attitude agressive, voire diffamatrice, de cette femme
qui, dans les derniers temps de leur relation, lui avait réclamé un
amour qu’il n’éprouvait pas). Et pourtant, Strike ne put s’empêcher
de les mettre sur le même plan, comme des odeurs à la fois
écœurantes et mièvres.
Bien sûr, certains auraient pu dire qu’il était mal placé pour
émettre un avis sur le sujet, lui qui dégageait constamment une
odeur de cendrier froid, rehaussée d’une goutte d’eau de toilette
(Pour Un Homme) dans les grandes occasions. Mais en réalité,
c’était une question à laquelle il était très sensible. Ayant passé une
bonne partie de son enfance dans la misère et la crasse, Strike
estimait que la propreté était une condition indispensable à la
séduction. Et il se prit à regretter l’ancien parfum de Robin, celui qui
lui manquait tant quand elle n’était pas là.
« Par ici », dit-il en poursuivant son chemin sous la pluie. Il
s’arrêta sur une placette de forme indéfinie, se retourna et vit que
Robin ne l’avait pas suivi. Revenant sur ses pas, il la retrouva
devant l’église du prieuré de l’ordre de St. John, un élégant édifice
de brique rouge à la façade harmonieusement décorée de hautes
fenêtres et de quatre piliers blancs encadrant un portail d’entrée en
fer forgé.
« Vous pensez au lieu sacré où elle repose ? », demanda-t-il
avant d’allumer une cigarette malgré la pluie. Il en tira une bouffée
en la protégeant au creux de sa paume.
« Non, se défendit Robin, avant d’avouer : Oui, c’est vrai, peut-
être un peu. Regardez ce… »
Strike passa le porche et la suivit dans un petit jardin
commémoratif ouvert au public, planté (comme l’indiquait un
panneau) d’herbes médicinales dont certaines avaient été utilisées à
l’époque médiévale par les Hospitaliers de St. John. Un grand
crucifix de pierre blanche était appuyé contre le mur du fond, entouré
des emblèmes associés aux quatre évangélistes : le taureau, le lion,
l’aigle et l’ange. Les feuilles des arbres ondulaient doucement sous
la pluie. Strike s’approcha de Robin :
« Vous conviendrez avec moi que si quelqu’un l’avait enterrée
dans ce cloître, un moine aurait remarqué la terre retournée.
— Je sais. Je ne faisais que regarder. »
Quand ils ressortirent dans la rue, Robin ajouta :
« Il y a des croix de Malte partout, dans ce quartier. Même sur
cette arche sous laquelle nous sommes passés tout à l’heure.
— C’est la croix des Hospitaliers. Les chevaliers de l’ordre de
St. John. D’où le nom des rues et le logo des ambulances St. John
dont le siège social est situé sur St. John’s Lane. Si la voyante a
cherché sur Google le quartier où Margot a disparu, ce détail lui a
sûrement sauté aux yeux. Je vous parie que c’est ce qui lui a donné
l’idée du “lieu sacré”. Mais gardez bien cette croix en tête parce que
nous allons la retrouver dans le pub, tout à l’heure.
— Vous saviez, dit Robin en se retournant vers le prieuré, que
Peter Tobin, le tueur en série écossais, adorait lui aussi les lieux de
culte. Il a même fait partie d’une secte religieuse à un moment de sa
vie. Il s’était inscrit sous un faux nom. Après quoi, il a travaillé
comme homme à tout faire dans l’église de Glasgow. C’est là qu’il a
caché le corps de cette pauvre fille. Sous un plancher.
— Les assassins se réfugient souvent dans l’ombre des églises.
Tout comme les délinquants sexuels.
— Des religieux et des médecins, fit Robin, pensive. La plupart
des gens ont tendance à leur faire confiance, n’est-ce pas ? C’est
quelque chose d’ancré.
— Après tous les scandales qui ont secoué l’Église catholique ?
Après l’affaire du bon docteur Harold Shipman ?
— Oui, malgré cela. Je pense qu’on leur attribue des qualités
humaines qu’ils n’ont pas forcément. Nous éprouvons le besoin de
les croire, sans doute parce qu’ils semblent exercer un pouvoir sur la
vie et sur la mort.
— Vous venez de soulever un point essentiel, je crois, nota Strike
tandis qu’ils s’engageaient dans une ruelle piétonne portant le nom
de Jerusalem Passage. Quand Gupta m’a dit que Joseph Brenner
n’aimait pas les gens, j’ai répondu que je trouvais cela étrange pour
un médecin. Mais il m’a vite détrompé.
« Arrêtons-nous un moment, dit-il en joignant le geste à la parole.
Mettons que Margot soit passée par ici – et j’ai tendance à le penser
parce que c’est le chemin le plus court et le plus logique pour
rejoindre le Three Kings. Dans ce cas, c’est la première fois qu’elle
longe des habitations, et non des bureaux ou des édifices publics. »
Robin regarda les bâtiments de part et d’autre de la ruelle. En
effet, d’après l’aspect des sonnettes, on devinait qu’il s’agissait
d’appartements.
« Y a-t-il une chance, reprit Strike, même infime, pour qu’un
habitant de cette rue ait pu l’obliger à entrer chez lui, soit par la force
soit par la persuasion ? »
Robin tourna la tête à droite, puis à gauche. La pluie tambourinait
sur son parapluie.
« Eh bien, fit-elle d’une voix lente, oui, bien sûr, c’est possible,
mais ça reste improbable. Personne ne se réveille un beau matin en
se disant “Aujourd’hui j’enlève une femme”, et en mettant son projet
à exécution dans la foulée.
— Je ne vous ai donc rien appris ?
— Bon, d’accord : les moyens avant le mobile. Mais les moyens
ne sont pas terribles non plus. Il y a trop de vis-à-vis, trop de
passage. Personne ne l’aurait vue ou entendue se faire enlever ?
Elle n’aurait pas crié, ne se serait pas débattue ? Et le ravisseur ? Il
vivait seul ? Ses colocataires étaient de mèche ?
— Vous avez parfaitement raison. De plus, la police a frappé à
toutes les portes. Ils n’ont pas fouillé les appartements mais leurs
occupants ont tous été interrogés.
« Mais restons sur cette idée… elle est médecin. Quelqu’un a pu
la voir passer, l’appeler, la supplier de monter, pour secourir une
personne blessée – un parent malade – et ensuite l’empêcher de
ressortir. Le coup de l’urgence médicale, ç’aurait pu marcher.
— OK, mais pour cela, il aurait fallu que le ravisseur sache qu’elle
était médecin.
— Il faisait peut-être partie de sa patientèle.
— Mais comment aurait-il pu deviner qu’elle allait passer à cet
endroit et à ce moment précis ? Avait-elle prévenu tout le quartier
qu’elle se rendait dans ce pub ?
— C’est peut-être le fait du hasard. Imaginez. Le ravisseur la voit
arriver, il sait qu’elle est médecin, il sort, il l’aborde et… Ou alors – je
ne sais pas, peut-être qu’il y avait vraiment une personne blessée,
malade ou mourante dans l’un de ces appartements. Une dispute
éclate, Margot n’est pas d’accord avec le traitement ou refuse son
aide, ils en viennent aux mains, elle reçoit un mauvais coup et elle
meurt. »
Ils se turent, le temps de laisser passer un groupe d’étudiants
français particulièrement bruyants.
« C’est tiré par les cheveux, je vous l’accorde, reconnut Strike.
— On peut essayer de savoir quels sont les logements occupés
par les mêmes personnes aujourd’hui qu’il y a trente-neuf ans,
proposa Robin. Mais cela ne nous dira pas comment un cadavre a
pu rester caché pendant si longtemps. Parce que déplacer un corps,
c’est très compliqué, n’est-ce pas ?
— Effectivement. Gupta m’a fait cette réflexion, lui aussi. Un corps
humain n’est pas un meuble. Il faut penser au sang, au processus
de décomposition, aux insectes… Beaucoup d’assassins ont tenté
de conserver leurs victimes sur les lieux de leurs crimes. Crippen.
Christie. Fred et Rose West. Ça ne leur a pas porté chance.
— Creed s’y est essayé pendant un moment. Il leur coupait les
mains, les faisait bouillir. Il enterrait les têtes ailleurs et gardait les
corps dans sa cave. Ce ne sont pas les cadavres qui ont conduit à
son arrestation…
— Vous lisez Le Démon de Paradise Park ? l’interrompit Strike.
— Oui.
— Vous voulez vous farcir la tête avec ces horreurs ?
— Si ça peut faire avancer l’enquête, oui.
— Je pensais plutôt à mes obligations en tant qu’employeur. Je
suis censé préserver la santé de mon personnel. »
Robin ne répondit rien. Strike jeta un dernier regard sur les
maisons alignées et donna le signal du départ.
« Vous avez raison, c’est improbable, dit-il en marchant. Les
congélateurs ça s’ouvre. Un employé du gaz peut passer relever les
compteurs et noter une odeur bizarre. Un voisin peut se plaindre
d’un problème de canalisation. Pour bien faire, on va quand même
vérifier qui vivait par ici, à l’époque. »
Ils émergèrent dans Aylesbury Street, une rue nettement plus
large et animée que les précédentes, avec autant de logements que
de bureaux.
« Donc, fit Strike en s’arrêtant encore une fois au milieu du trottoir.
Si Margot continue sa route en direction du pub, il faut qu’elle prenne
sur la gauche jusqu’à Clerkenwell Green. Mais en attendant, je vous
signale que c’est ici, ajouta-t-il en montrant quelque chose sur sa
droite, qu’une camionnette blanche arrivant à toute vitesse de
Clerkenwell Green a failli renverser deux femmes qui traversaient la
rue. Quatre ou cinq passants ont assisté à l’incident mais aucun n’a
relevé son immatriculation…
— De toute façon, cela n’aurait servi à rien parce que Creed
changeait les plaques de sa camionnette de livraison quand il s’en
servait à des fins personnelles.
— Exact. La camionnette que des témoins ont aperçue le
11 octobre 1974 portait un dessin sur le flanc. Lequel ? Les avis
divergent mais deux personnes ont parlé d’une grosse fleur.
— Or, nous savons que Creed avait coutume de maquiller son
véhicule avec de la peinture lavable.
— Tout à fait. Donc, pour la toute première fois, nous serions en
présence d’un indice situant éventuellement Creed dans ce quartier
le jour en question. Comme Talbot voulait absolument y croire, il n’a
bien sûr pas tenu compte du fait que, d’après un témoin, cette
camionnette appartenait au fleuriste du coin. Néanmoins, l’un de ses
jeunes collaborateurs, sans doute parmi ceux qui avaient constaté
que le grand chef battait la campagne, est allé interroger le fameux
fleuriste, un dénommé Albert Shimmings, lequel a nié
vigoureusement être passé dans cette rue à bord de sa camionnette.
D’après lui, ce soir-là, il était en voiture avec son jeune fils à des
kilomètres d’ici.
— Ce qui ne l’innocente pas pour autant, dit Robin. Il a pu mentir
pour s’éviter une amende pour excès de vitesse. Il n’y avait pas de
vidéosurveillance en ce temps-là… rien qui prouve qu’il y était ou n’y
était pas.
— Je suis parfaitement d’accord. Si Shimmings vit encore, je
pense qu’on devrait aller vérifier son histoire. Après tout, il ne risque
plus de contravention aujourd’hui. Mais on ne peut pas exclure la
possibilité que l’homme au volant de la camionnette ait été Creed.
— Si c’était lui, où aurait-il pu enlever Margot ? Pas sur Albemarle
Way, en tout cas. L’itinéraire ne correspond pas.
— En effet. S’il l’avait enlevée sur Albemarle Way, il aurait tourné
sur St. John Street et débouché plus loin sur Aylesbury Street, sans
avoir à passer par Clerkenwell Green. Ce qui nous ramène au
fameux coin de rue où deux femmes se disputaient près des cabines
téléphoniques. »
Il bruinait toujours quand ils atteignirent Clerkenwell Green, une
belle place rectangulaire plantée d’arbres majestueux, accueillant un
pub et un café. Bien en vue, deux cabines téléphoniques côtoyaient
une station de vélos.
« C’est ici, dit Strike en faisant une pause entre les deux cabines
rouges, que la dinguerie de Talbot commence à entraver le
déroulement de l’enquête. Une certaine Ruby Elliott traverse le
quartier au volant de sa voiture. Elle se rend chez sa fille et son
gendre qui habitent Hayward’s Place. Mais elle ne connaît pas les
lieux. Elle tourne en rond sous la pluie, complètement paumée.
« En passant devant ces cabines téléphoniques, elle aperçoit
deux femmes qui s’empoignent. Elle dira ensuite que l’une des deux
était “chancelante”. Elle les voit très mal, parce qu’il pleut à verse,
qu’elle cherche désespérément l’adresse de sa fille et qu’elle
s’intéresse surtout aux plaques des rues et aux numéros
d’immeubles. Tout ce dont elle est sûre c’est que l’une portait un
foulard sur la tête et l’autre un imperméable.
« Les journaux impriment la déclaration de Ruby Elliot et, le
lendemain, une femme se présente à Talbot et lui dit qu’il s’agissait
certainement d’elle et de sa mère. Elle avait emmené la vieille dame
faire une promenade et la raccompagnait à son domicile, près de
Clerkenwell Green. La mère portait un chapeau de pluie et elle-
même un imperméable semblable à celui de Margot. Ayant oublié de
prendre un parapluie, elle voulait rentrer au plus vite mais sa mère,
qui souffrait de sénilité et marchait difficilement, n’a pas apprécié
d’être ainsi brusquée et s’est mise à récriminer. L’altercation s’est
produite ici, à côté des cabines téléphoniques. Au fait, j’ai leur photo.
La presse l’a publiée assortie de ce commentaire : “Encore une
fausse piste.”
« Mais Talbot s’accrochait à son idée : les deux personnes que
Ruby Elliott avait aperçues ne pouvaient être que Margot et un
homme déguisé en femme. Pour lui, la scène s’est déroulée ainsi :
Margot et Creed se croisent près des cabines téléphoniques, Creed
lui saute dessus et la pousse dans la camionnette qu’il a garée là-
bas… » Strike désigna les voitures stationnées le long du trottoir. « Il
démarre sur les chapeaux de roue, avec Margot qui hurle et cogne
sur les parois du fourgon, et il s’engouffre dans Aylesbury Street.
— Sauf que son raisonnement ne tient pas debout, dit Robin. Si
Creed et Theo avaient été la même personne, comme il semblait le
croire, pourquoi Creed se serait-il introduit dans le cabinet de Margot
habillé en femme pour en ressortir sans lui avoir fait le moindre mal
et aller ensuite l’enlever sur Clerkenwell Green, le lieu le plus
fréquenté que nous ayons traversé depuis tout à l’heure ?
— Bien sûr que ça ne tient pas debout. Inutile de chercher un
sens à ce qui n’en a pas. Quand Lawson a repris le dossier, il est
allé voir Fiona Fleury, la fille de la dame âgée, pour vérifier son
témoignage, et il est reparti persuadé que c’était bien elle et sa mère
que Ruby Elliott avait aperçues près des cabines. De nouveau, les
élections ont joué en faveur de l’enquête, parce que Fiona Fleury
s’est souvenue qu’elle avait veillé tard la veille au soir pour regarder
les résultats à la télévision et qu’elle était fatiguée et énervée, d’où
sa réaction excessive face à la colère de sa mère sénile le
lendemain. Lawson a conclu – et j’ai tendance à lui donner raison –
que l’incident des “deux femmes s’empoignant près des cabines”
était clos. »
Le crachin s’était transformé en ondée. Les gouttes cognaient de
plus en plus fort sur le parapluie de Robin et détrempait l’ourlet de
son pantalon. Ils prirent à droite sur Clerkenwell Close, une rue
courbe qui grimpait vers une grande église au clocher
particulièrement haut et pointu, dressée sur une butte.
« Margot n’a pas pu aller aussi loin, dit Robin.
— C’est ce que vous pensez, répondit Strike et, à la grande
surprise de sa compagne, il s’arrêta au pied de l’édifice religieux. Or
c’est ici que Margot aurait été aperçue pour la toute dernière fois.
« L’homme à tout faire de cette église… Oui, je sais, ajouta-t-il
pour répondre au regard étonné de Robin. Un dénommé Willy
Lomax. Il prétend avoir vu une femme en imperméable Burberry
escalader les marches de St. James-on-the-Green ce soir-là,
environ à l’heure où Margot aurait dû entrer dans le pub. Il l’a vue de
dos. À l’époque, les églises n’étaient pas fermées à clé.
« Évidemment, Talbot s’est empressé d’écarter le témoignage de
Lomax parce que Margot ne pouvait pas être en même temps sur
les marches d’une église et dans la camionnette du Boucher de
l’Essex. Lawson n’a rien pu faire de cette déposition. Lomax n’en
démordait pas : il avait bien vu une femme correspondant à la
description de Margot entrer dans l’église mais, étant d’un naturel
peu curieux, n’avait pas poussé plus loin. Il ne l’avait pas suivie, ne
lui avait pas demandé ce qu’elle désirait et n’avait pas cherché à
savoir si et quand elle était ressortie.
« Bon, maintenant, dit Strike, je vous paie une mousse. »
14

Dans lequel était écrit en chiffres anciens…


Edmund S , La Reine des fées

Sur le trottoir d’en face, Robin découvrit le Three Kings. Sa façade


incurvée, partiellement couverte de carreaux en céramique verts, se
reflétait sur le pavé trempé.
Quand elle passa sous l’enseigne pendue au-dessus de l’entrée et
suivit Strike à l’intérieur, elle eut l’étrange impression de remonter le
temps. Les murs étaient presque entièrement tapissés de
magazines de rock des années 1970, avec des articles consacrés à
des groupes en vogue à l’époque, des publicités pour des chaînes
stéréo, des portraits de stars. Au-dessus du comptoir étaient
accrochées des guirlandes d’Halloween et des photos de David
Bowie et de Bob Marley, lesquels semblaient défier du regard Bob
Dylan et Jimi Hendrix trônant sur la cloison opposée. Strike alla
chercher les boissons. Robin avisa une table libre. En s’asseyant,
elle remarqua parmi les dizaines de clichés entourant le grand miroir
une photo de Jonny Rokeby moulé dans un pantalon de cuir noir.
Avec ses vitres en verre dépoli, ses chaises dépareillées, son
plancher en bois brut, ses appliques rondes et ses bougies plantées
dans des bouteilles, ce pub semblait n’avoir pas changé depuis le
jour de l’année 1974 où une femme avait attendu en vain l’arrivée de
son amie.
En examinant ces lieux chargés d’histoire, Robin ressentit pour la
première fois l’envie de savoir qui était vraiment Margot
Bamborough. C’est curieux, se dit-elle, mais on a tendance à se
représenter les gens en fonction de la profession qu’ils exercent.
« Médecin », par exemple, suffit à définir une identité. Son regard
glissa sur les crânes de carnaval, les photos de rockstars et, tout à
coup, une idée un peu morbide lui traversa l’esprit. Les Rois Mages
avaient cheminé jusqu’à l’étable où un enfant venait de naître, alors
que Margot avait trouvé la mort quelque part sur le chemin du Three
Kings.
Strike posa devant Robin le verre de vin qu’elle avait demandé et,
avant de s’asseoir, se rinça le gosier avec une bonne lampée de
Sussex Best. Après quoi, il fouilla dans la poche intérieure de son
pardessus et sortit une petite liasse de feuilles roulées, certaines
dactylographiées, d’autres écrites à la main, ainsi que plusieurs
photocopies d’articles de presse.
« Vous êtes allé à la British Library.
— J’y ai passé la journée d’hier. »
Strike détacha la première page pour la lui montrer. Il s’agissait
d’un extrait du Daily Mail avec une photo de Fiona Fleury et de sa
vieille mère sous le titre suivant : « ’ ,
’ . » Ni l’une ni l’autre n’aurait pu être confondue avec Margot
Bamborough : Fiona était solidement charpentée, sa mère voûtée,
ratatinée par l’âge.
« C’est la première fois que la presse met en doute les
compétences de Bill Talbot, dit Strike. Quelques semaines après
cette parution, les journaux ont commencé à réclamer sa peau, ce
qui n’a pas dû améliorer son état mental… Enfin bref, reprit-il en
maintenant la feuille à plat sur la table avec sa grande main poilue.
Revenons au seul fait avéré dont nous disposions : à 17 heures 45,
Margot Bamborough était dans son cabinet de consultation, vivante.
— Vous voulez dire 18 heures 15.
— Non. Reprenons la liste des départs : 17 heures 10, Dorothy.
17 heures 30, Dinesh Gupta qui aperçoit Margot dans sa salle de
consultation et sort en passant devant Gloria et Theo.
« Gloria demande à Brenner s’il peut examiner Theo. Brenner
refuse. Margot raccompagne ses derniers patients, une mère et son
enfant qui en partant croisent Theo assise dans la salle d’attente.
Margot dit qu’elle a le temps de recevoir Theo. Brenner répond “Tant
mieux pour vous” et s’en va à 17 heures 45.
« À partir de cet instant, Gloria est l’unique témoin de la fin de
l’histoire. C’est la seule personne à avoir vu Theo sortir du cabinet
de Margot, raccompagnée par cette dernière. »
Robin, qui s’apprêtait à boire une gorgée de vin, suspendit son
geste.
« Allons. Vous n’allez pas me dire qu’elles y sont toujours ! Que
Margot est enfouie sous les lattes du plancher !
— Non, je ne dirai pas cela parce que la brigade cynophile a
passé l’immeuble au peigne fin, ainsi que le jardin à l’arrière. Mais je
vais vous soumettre une théorie : Theo était bien un homme, et si
Gloria tenait à ce qu’on le prenne pour une femme c’est parce
qu’elle l’a aidé à enlever Margot et peut-être à la tuer.
— Mais si elle voulait qu’on prenne Theo pour une femme,
pourquoi Gloria n’a-t-elle pas inscrit un prénom féminin sur la fiche ?
Et s’ils prévoyaient d’enlever Margot, pourquoi a-t-elle proposé au
Dr Brenner d’examiner Theo ?
— Vous avez doublement raison, reconnut Strike. Mais peut-être
savait-elle d’avance que Brenner refuserait parce que c’était un
vieux grincheux, et qu’elle ne lui a fait cette proposition que pour
endormir les soupçons de Margot. S’il vous plaît, accordez-moi cela.
« Les corps morts pèsent lourd, sont difficiles à déplacer et à
cacher. Les femmes vivantes qui se débattent, encore plus. J’ai vu
des photos de Gloria dans la presse. Elle était menue. “Une
brindille”, dirait ma tante. Tandis que Margot était grande et
vigoureuse. Je doute que Gloria ait pu tuer Margot sans aide et
encore moins la transporter.
— Le Dr Gupta vous a dit que Margot et Gloria étaient proches,
non ?
— Les moyens avant le mobile, répéta Strike. C’était peut-être une
amitié de façade. Peut-être que Gloria n’appréciait pas que Margot
cherche à la faire progresser, tout compte fait, mais qu’elle jouait à
l’élève reconnaissante pour donner le change.
« En tout cas, une chose est sûre : avant 17 heures 45, plusieurs
personnes ont vu Margot à l’intérieur du cabinet ; mais pour la
tranche comprise entre 17 heures 45 et 18 heures 15, nous n’avons
que la parole de Gloria.
— Objection retenue.
— Merci, dit Strike en retirant sa main de la liasse. Puisque vous
me concédez ce point, veuillez oublier un instant les témoignages de
ceux qui prétendent avoir vu Margot derrière une fenêtre ou sur les
marches d’une église. Oubliez aussi la camionnette blanche. Il est
très possible que tout cela n’ait rien à voir avec elle.
« Encore une fois, notre unique certitude c’est que Margot
Bamborough était encore vivante à 17 heures 45.
« À présent, tournons-nous vers les trois hommes que la police
considérait comme des suspects potentiels au moment des faits et
demandons-nous où ils étaient à 17 heures 45 le 11 octobre 1974.
« Je vous présente le premier, dit-il en faisant glisser devant Robin
la photocopie d’un article de tabloïd daté du 24 octobre 1974. Roy
Phipps, mari de la victime et père d’Anna. »
Âgé d’une petite trentaine d’années, le bel homme qui figurait sur
la photo ressemblait énormément à sa fille. Si on lui avait demandé
de choisir un acteur pour incarner un poète dans un film à l’eau de
rose, Robin aurait certainement placé le portrait de Roy Phipps au
sommet de la pile. C’était de lui qu’Anna tenait son long visage pâle,
son front haut et ses grands yeux. Roy portait les cheveux mi-longs
et ses boucles brunes effleuraient le col pelle-à-tarte de sa veste. Il
fixait l’objectif d’un regard éploré. La légende disait : Le Dr Roy
Phipps lance un appel à nos lecteurs.
« Ne vous fatiguez pas à lire, dit Strike en posant une autre feuille
sur la première. Ce papier ne dit rien que nous ne sachions déjà. En
revanche, celui-là nous apprend certaines choses. »
Robin se pencha docilement sur le deuxième article dont Strike
n’avait photocopié que les dernières lignes.

… le 11 octobre, son mari, le Dr Roy Phipps, qui souffre de la maladie de von


Willebrand, était alité dans la maison du couple à Ham.
Malgré ce que prétendent plusieurs articles fantaisistes, voire irresponsables, nous
tenons à affirmer que le Dr Roy Phipps n’a joué aucun rôle dans la disparition de son
épouse, nous a déclaré l’inspecteur Bill Talbot, en charge de l’enquête. Ses médecins ont
confirmé que ce jour-là, le Dr Phipps était dans l’incapacité de marcher et de conduire. La
bonne d’enfants et la femme de ménage ont juré solennellement que le jour où sa femme
a disparu, le Dr Phipps n’avait pas bougé de son domicile.

« Qu’est-ce que la maladie de von Willebrand ? demanda Robin.


— Un trouble génétique. J’ai vérifié. C’est quand le sang ne
coagule pas correctement. Gupta croyait que Roy était hémophile
mais ce n’est pas tout à fait pareil.
« Il existe trois types de maladies de von Willebrand. Les
personnes atteintes par le type 1 mettent un peu de temps à
coaguler mais ne sont pas obligées de rester couchées. Je suppose
que Roy Phipps appartient au type 3, le plus grave, celui qui
implique des périodes de repos complet. Mais on vérifiera.
« Et maintenant, poursuivit Strike en passant au feuillet suivant.
Voici le compte rendu de l’interrogatoire de Roy Phipps par Talbot.
— Oh mon Dieu », murmura Robin.
La page était couverte de pattes de mouches mais le plus curieux
c’étaient les étoiles que Talbot avait dessinées à plusieurs endroits,
par-dessus le texte lui-même.
« Vous voyez, là ? demanda Strike en promenant son index sur
une série de chiffres imbriqués à l’intérieur des griffonnages. Il a
inscrit les dates des enlèvements, ratés ou réussis, perpétrés par le
Boucher de l’Essex.
« La liste n’est pas complète. Regardez. Elle s’arrête au 26 août
1971, date à laquelle Creed a tenté d’enlever Peggy Hiskett. Roy
avait dû lui prouver que ce n’était pas lui parce que, à ce moment-là,
il était en vacances en France avec Margot.
« Donc pour Talbot, l’affaire était pliée. Puisque Roy n’avait pas
tenté d’enlever Peggy Hiskett, cela voulait dire qu’il n’était pas le
Boucher de l’Essex, et s’il n’était pas le Boucher de l’Essex, on ne
pouvait le soupçonner d’avoir fait disparaître Margot.
« Une dernière date au bas de la liste m’a intrigué. Les
précédentes correspondaient à des forfaits commis par Creed, mais
pas celle-ci. Talbot a entouré d’un cercle le 27 décembre mais n’a
pas indiqué l’année. J’ignore pourquoi ce 27 décembre l’intéressait
tant.
— Et pourquoi il a voulu imiter Vincent Van Gogh.
— Les étoiles ? Ouais, c’est un motif qu’on retrouve dans tous les
textes écrits de sa main. Très étrange. Bon, maintenant, voyons
comment une déposition devrait se présenter. »
Le document suivant, tapé à la machine avec un interligne double,
comportait quatre pages et se terminait par la signature de Roy
Phipps. C’était la déposition qu’il avait faite devant l’inspecteur
Lawson.
« Inutile de tout lire maintenant, dit Strike. En résumé, il s’en tient
au fait qu’il a passé la journée dans son lit, comme l’ont confirmé la
femme de ménage et la nounou.
« Mais passons à Wilma Bayliss, la femme de ménage des
Phipps. Figurez-vous qu’elle s’occupait aussi du cabinet médical
St. John’s. À l’époque, le personnel du cabinet ignorait qu’elle
travaillait également pour Margot et Roy. D’après Gupta, Margot
avait pu encourager Wilma à quitter son mari. D’où peut-être ces
quelques heures supplémentaires.
— Pourquoi aurait-elle encouragé Wilma à quitter son mari ?
— Je suis content que vous posiez la question », dit-il avant de
retourner une autre feuille où était reproduite une coupure de
presse. Strike y avait inscrit la date du 6 novembre 1972 de son
écriture pointue, presque illisible.

Un violeur en prison
Jules Bayliss, 36 ans, domicilié sur Leather Lane, Clerkenwell, vient d’être condamné par
la cour d’assises de Londres à cinq ans d’emprisonnement pour deux viols. Il avait plaidé
non coupable. Bayliss n’en est pas à son premier forfait. Il a déjà purgé deux ans à
Brixton pour coups et blessures.

« Ah, dit Robin. Je vois. »


Elle reprit une gorgée de vin.
« Curieuse coïncidence, ajouta-t-elle sur un ton sinistre. Creed lui
aussi a écopé de cinq ans pour son deuxième viol. Après sa
libération, il ne s’est plus contenté de violer des femmes. Il les a
tuées aussi.
— Oui. Je sais. »
Pour la deuxième fois, Strike se demanda s’il devait dissuader
Robin de lire Le Démon de Paradise Park. Et il décida de ne pas le
faire.
« J’ignore ce qu’est devenu Jules Bayliss, reprit-il. Et les notes de
la police à son sujet sont incomplètes, donc impossible de dire s’il
était encore en taule quand Margot a été enlevée.
« Ce que nous devons retenir, c’est que Wilma n’a pas servi à
Lawson la même histoire qu’à Talbot, même si elle a prétendu
ensuite que Talbot n’avait pas écrit tout ce qu’elle lui disait, ce qui ne
serait guère étonnant quand on voit la façon dont il prenait des
notes.
« À Lawson, elle déclare avoir nettoyé une tache de sang sur la
moquette de la chambre d’amis, le jour où Margot a disparu. Elle dit
également qu’elle a aperçu Roy dans le jardin, alors qu’il était
prétendument cloué au lit. Elle ajoute qu’elle ne l’a pas vu couché
dans son lit mais qu’elle a entendu sa voix dans la chambre
conjugale.
— En fait… ce n’est pas tout à fait la même chose.
— Mais je le répète, Wilma affirme qu’elle n’a jamais varié dans
ses déclarations, que c’est Talbot qui a mal retranscrit la première.
J’ai l’impression que Lawson l’a longuement cuisinée. Et il a
convoqué Roy pour tenter de confronter leurs récits. Mais Roy
bénéficiait toujours de l’alibi fourni par Cynthia, laquelle était prête à
jurer qu’elle était entrée plusieurs fois dans sa chambre pour lui
porter une tasse de thé et qu’il n’en était pas sorti de la journée.
« Je sais, ajouta Strike en réponse aux sourcils levés de Robin.
Apparemment, Lawson avait les idées aussi mal placées que nous.
Il a donc demandé à Phipps quelle était la nature de ses relations
avec Cynthia. Phipps est monté sur ses grands chevaux, il lui
a répondu qu’elle avait douze ans de moins que lui et qu’en plus
c’était sa cousine. »
Tous deux songèrent qu’eux-mêmes avaient dix ans de différence.
Une pensée incongrue sur laquelle ils mirent aussitôt leur mouchoir.
« À l’époque, reprit Strike, Roy semblait estimer que la différence
d’âges et les liens de parenté constituaient des empêchements
majeurs. Mais comme nous le savons, sept ans plus tard, il n’avait
plus ce genre de scrupules.
« Lawson l’a aussi interrogé sur un événement rapporté par
Oonagh Kennedy. Trois semaines avant sa disparition, Margot était
tombée par hasard sur un ex-petit ami et ils étaient allés prendre un
verre. Dans son empressement à laver Roy de tout soupçon, Talbot
n’avait pas vraiment tenu compte de ce témoignage.
— Oonagh Kennedy, l’amie que Margot était censée rencontrer
ici…
— Exactement. Oonagh a dit à Talbot puis à Lawson que lorsque
Roy a su que Margot avait pris un verre avec cet homme, il s’était
fâché tout rouge et n’avait plus adressé la parole à sa femme
jusqu’au jour de sa disparition.
« Lawson note que Roy n’a guère apprécié qu’il revienne sur ce
sujet…
— Le contraire m’aurait étonnée…
— … et qu’il s’est montré assez agressif. Néanmoins, après avoir
parlé à son médecin, Lawson a obtenu confirmation que Roy avait
effectivement souffert d’une grave hémorragie après une chute sur
le parking de l’hôpital, et qu’il aurait été trop faible pour conduire
jusqu’à Clerkenwell ce soir-là, sans parler de tuer ou d’enlever sa
femme.
— Il aurait pu engager quelqu’un pour le faire à sa place, suggéra
Robin.
— Ses comptes ont été épluchés. Pas de mouvements suspects.
Mais cela ne veut rien dire. Roy est loin d’être un imbécile. Il a pu
trouver un autre moyen. »
Strike reprit une gorgée de bière.
« Voilà pour le mari, dit-il en passant les quatre pages de la
déposition de Roy. Maintenant, l’ex-petit ami.
— Dieu du ciel », souffla Robin en découvrant une autre photo de
presse.
L’homme portait les cheveux longs. Une épaisse tignasse bouclée
qui lui descendait bien en dessous des épaules. Impassible, les
mains bien calées sur ses hanches étroites, il posait à côté d’un
tableau représentant deux amants enlacés. Sa chemise
déboutonnée laissait voir son poitrail velu, et son jean moulant, qui
s’évasait à partir des genoux pour se terminer en pattes d’éléphant,
dessinait précisément les contours de son sexe.
« Je savais qu’il vous plairait, dit Strike pour la taquiner. Il
s’appelle Paul Satchwell et il est artiste – mais pas du genre intello,
apparemment. Quand les journalistes sont venus l’interviewer, il
réalisait une fresque pour un night-club. Pas mal, l’ex de Margot,
non ?
— Elle vient de dégringoler dans mon estime, marmonna Robin.
— Ne la jugez pas trop sévèrement. Elle l’a rencontré à l’époque
où elle était Bunny Girl, ce qui veut dire qu’elle n’avait que dix-neuf
ou vingt ans. Il en avait six de plus et je suppose qu’elle l’a trouvé
irrésistible.
— Avec cette chemise ?
— C’est une photo prise pour annoncer une exposition, dit Strike.
La date du vernissage est inscrite en dessous. J’imagine qu’il
n’affichait pas son torse de gorille dans la vie de tous les jours. La
possibilité qu’un ex-amant puisse être impliqué dans la disparition de
Margot a mis la presse en ébullition. Et ça se comprend. Un type
pareil, c’est du pain bénit pour les tabloïds. »
Il passa au feuillet suivant. Sur ce document, Robin reconnut
l’écriture chaotique de Talbot. Comme le précédent, il était couvert
d’étoiles à cinq branches et comportait une liste de dates assorties
d’annotations gribouillées.
« Comme vous le constatez, Talbot n’a pas démarré
l’interrogatoire en lui demandant : “Où étiez-vous à 17 heures 45 le
soir où Margot a disparu ?” Non, ç’aurait été trop banal. Il a tout de
suite passé en revue les dates des forfaits commis par le Boucher
de l’Essex. Et quand Satchwell lui a annoncé que le 11 septembre,
jour de l’enlèvement de Susan Meyer, il fêtait le trentième
anniversaire d’un ami avec des tas d’autres gens, Talbot a carrément
lâché l’affaire. Mais, regardez, nous avons encore une date qui n’a
rien à voir avec Creed mais que Talbot a distinguée en l’entourant
d’un cercle et en traçant une grosse croix à côté. Cette fois, c’est un
16 avril.
— Où Satchwell habitait-il quand Margot a disparu ?
— À Camden », dit Strike en posant le feuillet à l’envers avec les
autres documents déjà consultés, avant de se pencher sur une
déposition dactylographiée dans les règles de l’art. « C’est noté là,
dans la déclaration qu’il a faite devant Lawson. Pas loin de
Clerkenwell donc.
« Satchwell dit qu’il ne l’avait pas revue depuis huit ans quand il
est tombé sur Margot par hasard dans la rue. Il ne s’est pas trop
étendu sur cette rencontre, sans doute parce qu’il savait qu’Oonagh
et Roy en avaient déjà parlé à la police. En revanche, il a ajouté qu’il
aurait bien aimé se remettre avec elle. Il a sûrement dit ça pour
montrer qu’il n’avait rien à cacher. Il explique que leur relation a duré
deux ans mais qu’ils se sont séparés plusieurs fois avant que Margot
ne rencontre Roy et le quitte pour de bon.
« Satchwell avait un alibi. Il a passé presque tout l’après-midi seul
dans son atelier à Camden, mais aux environs de 17 heures il a reçu
un coup de fil qui a duré longtemps. Les téléphones fixes sont plus
difficiles à trafiquer que les portables. À 18 heures 30, il est allé
manger un morceau au café du coin, où on le connaissait et où des
témoins l’ont vu. Il est rentré chez lui pour se changer puis il a
retrouvé des amis dans un bar, aux environs de 20 heures. Les amis
en question ont confirmé ses dires, et Lawson a donc mis Satchwell
hors de cause.
« Ce qui nous amène au suspect suivant, le troisième et, à mon
humble avis, le plus prometteur, Dennis Creed mis à part. Ce
monsieur, dit Strike en extrayant la déposition de Satchwell de la pile
qui diminuait rapidement, s’appelle Steve Douthwaite. »
Si un directeur de casting paresseux aurait pu choisir Roy Phipps
pour incarner un poète romantique et Paul Satchwell un rockeur des
seventies, Steve Douthwaite, lui, occupait un registre bien différent.
C’était le type même du frimeur, le genre à amuser la galerie en
sortant une vanne par minute. Des petits yeux noirs, un sourire jovial
et la célèbre coupe mulet qu’affectionnaient les chanteurs pop des
années 1970. En voyant sa photo, Robin se remémora la pochette
d’un album des Bay City Rollers, un groupe que sa mère adorait
depuis toujours, au grand amusement de ses enfants. Douthwaite
brandissait une chope de bière dans une main et, de l’autre, tenait
par l’épaule un homme dont le visage avait été découpé mais qui
portait comme lui un costume fripé, coupé dans un tissu brillant de
mauvaise qualité. Douthwaite avait desserré sa cravate extralarge et
dégrafé le premier bouton de sa chemise, peut-être pour qu’on voie
sa chaîne en or.

Le Roméo du double vitrage recherché pour l’enlèvement de la doctoresse

La police s’est lancée sur les traces du dénommé Steve Douthwaite, vendeur de fenêtres
à double vitrage, qui s’est mystérieusement envolé après avoir été interrogé sur la
disparition du Dr Margot Bamborough, 29 ans.
Douthwaite, 28 ans, a quitté son travail et son appartement de Percival Street,
Clerkenwell, sans laisser d’adresse.
Douthwaite était un patient de Margot Bamborough. Les employés du cabinet médical
trouvaient louches ses fréquentes visites à la jolie doctoresse blonde. Quant à ses
collègues et relations, ils le décrivent comme un « beau parleur ». D’après eux, il ne
souffrait d’aucune maladie. Il semblerait que Douthwaite ait envoyé plusieurs cadeaux au
Dr Bamborough.
Douthwaite, qui a grandi dans un foyer d’accueil, n’a plus donné de nouvelles depuis le
7 février. La police aurait perquisitionné son domicile dernièrement.

Tragique histoire

« Douthwaite a causé pas mal de problèmes dans la boîte. On ne le regrettera pas »,


nous a confié sous couvert d’anonymat l’un de ses anciens collègues, employé de la
société Diamant Double Vitrage. « C’était un petit crâneur. Il a eu une histoire avec la
femme d’un pote. Ça s’est mal terminé, elle a fait une overdose, ses gosses n’ont plus de
mère. Franchement, quand il s’est cassé, personne n’a pleuré. On s’est dit bon débarras.
Douthwaite ne s’intéressait qu’à l’alcool et aux filles. Et pendant qu’il prenait du bon
temps, on devait se taper le boulot à sa place. »

La doctoresse était-elle « un trophée » ?

Quand on lui a demandé ce qu’il pensait de la relation entre Douthwaite et la doctoresse


disparue, le collègue a déclaré :
« Steve passait sa vie à séduire les nanas. Ça ne m’étonnerait pas qu’il ait voulu rajouter
cette femme à sa collection. Comme un trophée. »
La police recherche activement Douthwaite. Elle demande à ceux qui auraient pu
l’apercevoir de la contacter au plus vite.

Strike attendit que Robin finisse sa lecture pour désigner son verre
vide.
« Un autre ?
— J’y vais », dit-elle en se levant.
Accoudée au comptoir, Robin regardait les crânes et les toiles
d’araignée pendus au-dessus d’elle. Le barman s’était grimé en
créature de Frankenstein. Elle lui passa commande et attendit en
songeant à l’article concernant Douthwaite.
Après avoir déposé la pinte de bière, le verre de vin et les deux
paquets de chips sur leur table, Robin fournit à Strike le résultat de
ses cogitations :
« Cet article ne me convainc pas.
— Continuez.
— Les gens ne racontent pas forcément leurs soucis de santé à
leurs collègues de travail. Peut-être que Douthwaite avait l’air en
forme quand il était au pub avec ses copains. Mais ça ne prouve
rien. Il pouvait avoir des problèmes psychologiques.
— Encore une fois, vous avez tapé dans le mille », dit Strike.
Il fouilla parmi les quelques photocopies qui restaient dans la pile
et produisit un autre texte manuscrit, plus lisible que ceux rédigés
par Talbot et dépourvu de griffonnages intempestifs. Avant même
que Strike n’ouvre la bouche, Robin comprit que cette écriture ronde
et fluide appartenait à Margot Bamborough.
« C’est une copie du dossier médical de Douthwaite, dit-il. La
police a pu mettre la main dessus. “Maux de tête, troubles
gastriques, perte de poids, palpitations, nausées, cauchemars,
troubles du sommeil”, lut-il. La conclusion de Margot, à la quatrième
visite – vous voyez, là ? – est “difficultés personnelles liées à son
travail, soumis à un stress important, montre des signes d’anxiété”.
— Sa petite amie s’était suicidée, dit Robin. À moins d’être un
psychopathe, c’est le genre d’événement qui vous secoue, non ? »
L’ombre de Charlotte traversa le cerveau de Strike.
« Ouais, bien sûr. Mais attendez, ce n’est pas tout. Peu avant sa
première visite à Margot, il avait été victime d’une agression.
“Contusions, côtes fêlées.” Ce pourrait bien être la vengeance du
veuf trahi.
— Mais l’article laisse entendre que Douthwaite harcelait Margot.
— Eh bien, dit Strike en tapotant la copie du dossier médical, ça
fait quand même beaucoup de visites, je trouve. Il l’a vue trois fois
en une semaine. Il est anxieux, il se sent coupable, tout le monde le
rejette. Lui qui pensait juste prendre du bon temps avec une femme
mariée se retrouve avec un suicide sur la conscience. Et voilà que
cette charmante doctoresse l’accueille dans son cabinet, l’écoute
sans le juger, lui offre son soutien. Il n’est pas impossible qu’il soit
tombé amoureux d’elle.
« Et maintenant, regardez ceci, poursuivit Strike en mettant de
côté le dossier médical de Douthwaite. Ce sont les dépositions de
Dorothy et de Gloria. Toutes deux affirment que lors de sa dernière
visite, Douthwaite a quitté le bureau de Margot avec un air… Je vous
cite les paroles de Dorothy : “J’ai bien regardé Mr. Douthwaite quand
il est sorti de consultation. Il semblait avoir reçu un choc. Il avait l’air
furieux et désemparé. En traversant la salle d’attente, il a trébuché
sur un jouet qui traînait, un petit camion en plastique, et il a crié des
insanités. Il marchait tête baissée sans rien voir autour de lui.” Et
Gloria, reprit Strike en tournant la page : “Je me souviens du
moment où Mr. Douthwaite est parti parce qu’il a crié sur un petit
garçon. On aurait dit qu’il venait d’apprendre une mauvaise nouvelle.
Il semblait effrayé et furieux.”
« Seulement voilà, les notes prises par Margot lors de cette
dernière consultation ne mentionnent rien, à part les fameux
symptômes liés au stress, reprit Strike en se reportant au dossier
médical. Par conséquent, elle ne venait pas de lui diagnostiquer une
maladie grave. Pour Lawson, Margot a dû s’apercevoir que
Douthwaite en pinçait pour elle et lui a demandé de ne plus lui faire
perdre son temps. Douthwaite n’a pas supporté. Peut-être avait-il cru
qu’elle partageait ses sentiments. Tout porte à croire qu’il était fragile
psychologiquement, du moins à ce moment-là.
« Quoi qu’il en soit, quatre jours après ce dernier rendez-vous,
Margot a disparu. Ayant appris par les employées du cabinet qu’un
certain Douthwaite s’était amouraché d’elle, Talbot l’a convoqué pour
l’interroger. Et voilà ce qu’il en découle. »
Strike retira de la pile un nouveau texte manuscrit parsemé
d’étoiles.
« Comme d’habitude, Talbot commence par l’interroger sur son
emploi du temps les jours où Creed a commis ses crimes.
Malheureusement, Douthwaite ne s’en souvient pas.
— S’il souffrait déjà de stress…
— Exactement, l’interrompit Strike. Se faire cuisiner par un flic qui
le soupçonnait d’être le Boucher de l’Essex n’a pas dû arranger son
état, j’imagine.
« Et regardez-moi ça, Talbot a encore ajouté une date prise au
hasard : le 21 février. Mais il ne s’en tient pas là. Ça vous dit quelque
chose ? »
Robin rapprocha la page de ses yeux pour en examiner les trois
dernières lignes.

« Sténographie Pitman, dit Robin.


— Vous pouvez déchiffrer ?
— Non. Je connais un peu la méthode Teeline, mais pas la
Pitman. En revanche, je crois que c’est dans les cordes de Pat.
— Ce serait bien la première fois qu’elle nous serait utile !
— Oh, c’est bon, Strike ! répliqua Robin, agacée. Vous préférez
les intérimaires, très bien, mais moi j’apprécie les secrétaires qui
notent correctement les messages et savent classer les dossiers. »
Elle prit une photo du texte avec son portable et l’envoya à Pat en
lui demandant de bien vouloir le transcrire. Pendant ce temps-là,
Strike la regardait faire en réfléchissant. Robin l’avait rembarré en
l’appelant « Strike ». C’était la première fois. Curieusement, ce
« Strike » revêtait une connotation plus intime qu’un simple
« Cormoran ». Il était ravi.
« Désolé d’avoir dénigré Pat.
— Laissez tomber, répondit-elle en oubliant de ne pas sourire.
Alors, comment ça s’est passé entre Lawson et Douthwaite ?
— Eh bien, sans surprise, quand Lawson a voulu le convoquer et
qu’il s’est aperçu que l’oiseau s’était envolé, Douthwaite a grimpé au
premier rang de ses priorités. D’où l’appel à témoins lancé dans la
presse. Ils n’ont pas lésiné sur les moyens.
— Et ça a marché ? demanda Robin en croquant une chips.
— Oui. Douthwaite s’est présenté au poste de police de Waltham
Forest peu après la parution de l’article “Le Roméo du double
vitrage”. Il devait être terrifié à l’idée de voir débarquer Scotland Yard
accompagné d’une meute de journalistes. Il leur a dit qu’il était au
chômage et qu’il logeait dans un meublé. La police locale a appelé
Lawson qui a rappliqué aussi sec.
« Tout est relaté dans ce document, dit Strike en poussant vers
Robin deux pages parmi les dernières. Lawson le décrit comme :
“timoré”, “mal dans sa peau”, “fuyant”… Il dit que son alibi ne vaut
rien. Douthwaite prétend que le jour de l’enlèvement, il a passé
l’après-midi à chercher un appartement.
— Il voulait déjà déménager ?
— Drôle de coïncidence, n’est-ce pas ? Seulement voilà, quand
Lawson lui a demandé les adresses des biens qu’il avait visités et le
nom des personnes qu’il avait vues, il s’est rétracté en disant qu’en
fait, il n’avait effectué aucune visite, qu’il s’était contenté de
dépouiller les petites annonces dans un café. Le problème c’est que,
dans ce café, personne ne se souvenait de lui.
« Il a dit ensuite qu’il avait emménagé à Waltham Forest pour
s’éloigner de Clerkenwell, un quartier qui lui rappelait de mauvais
souvenirs depuis son interrogatoire par Talbot, lequel l’avait traité
comme un suspect, et que, de toute façon, ça n’allait plus dans son
boulot depuis que la femme de son collègue s’était suicidée.
— Eh bien, c’est assez compréhensible, dit Robin.
— Lawson l’a interrogé encore deux fois mais sans rien obtenir de
plus. Lors du troisième interrogatoire, il est venu avec un avocat et
Lawson a lâché l’affaire. Certes, Douthwaite avait l’air plus suspect
que n’importe qui d’autre, mais Lawson n’avait rien de solide contre
lui. Et si personne ne l’avait remarqué dans ce café, c’était
probablement parce qu’il était bondé. »
Une bande de fêtards en costumes d’Halloween entra dans le
pub. À leurs gloussements, on devinait qu’ils avaient déjà forcé sur
la bouteille. Strike posa les yeux sur une petite blonde portant un
uniforme d’infirmière en latex. Robin suivit son regard.
« C’est tout ? demanda-t-elle.
— Il y a encore un truc, mais j’hésite à vous le montrer.
— Pourquoi ?
— Parce que je crains que cela ne renforce votre obsession pour
les lieux sacrés.
— Je ne suis pas obs…
— OK, mais avant toute chose, rappelez-vous que les meurtres et
les disparitions ont toujours attiré les cinglés. On est d’accord ?
— D’accord, dit Robin. Montrez-moi. »
Strike lui présenta la dernière photocopie. Il s’agissait d’une lettre
anonyme : un modèle du genre, avec des lettres découpées dans
des pages de magazine.
« Encore une croix de St. John, constata Robin.
— En effet. Ce truc est arrivé par la poste dans les bureaux de
Scotland Yard en 1985. Lawson avait déjà pris sa retraite mais
c’était lui le destinataire. Et il n’y avait rien d’autre dans
l’enveloppe. »
Robin soupira et se renfonça dans son siège.
« Encore un barge, de toute évidence, dit Strike en rassemblant
les documents épars pour en refaire une liasse. S’il avait vraiment su
où Margot était enterrée, il aurait joint un plan. »
Il était presque 18 heures. À la même heure, presque quarante
ans plus tôt, une femme médecin avait été sur le point de quitter le
cabinet où elle exerçait avant de s’évanouir dans la nature. Derrière
les vitres en verre dépoli, la lumière du jour avait fait place à une
teinte bleu foncé. Au comptoir, la blonde en latex riait d’une blague
que venait de faire un type en tenue de Joker.
« Vous savez…, dit Robin en regardant les papiers posés près du
verre de Strike. Margot était en retard… il pleuvait des cordes…
— Allez au bout de votre idée, l’encouragea Strike en se
demandant si elle avait eu la même que lui.
— Son amie l’attendait ici, toute seule. Margot voulait la rejoindre
très vite. Qu’a-t-elle fait ? Le plus simple, le plus plausible, c’est
qu’elle a croisé quelqu’un, que ce quelqu’un a proposé de l’emmener
et qu’elle a accepté. Elle est montée dans la voiture…
— Ou dans la camionnette… », l’interrompit Strike. Robin était
effectivement arrivée à la même conclusion que lui. « … d’un
individu qu’elle connaissait…
— … ou qui lui a paru inoffensif. Un vieux monsieur…
— … ou une personne qu’elle a prise pour une femme.
— Exactement, dit Robin en fixant Strike d’un air triste. Soit elle
connaissait le conducteur, soit c’était quelqu’un ayant une apparence
inoffensive.
— Scène parfaitement banale, renchérit Strike. Une femme vêtue
d’un imperméable beige, à moitié cachée sous un parapluie, marche
sur un trottoir. Un véhicule s’arrête près d’elle. La femme se penche
devant la vitre, ouvre la portière et monte. Pas de bagarre. Pas de
cris. Le véhicule démarre et voilà.
— Ni vu ni connu », dit Robin.
Son portable sonna : c’était Pat Chauncey.
« C’est toujours pareil avec elle, dit Strike. On lui envoie un texto
et elle, au lieu de répondre par écrit, elle appelle…
— Quelle importance ? rétorqua Robin avant de décrocher.
Bonsoir, Pat. Désolée de vous embêter en dehors des heures de
bureau. Avez-vous lu le texte ?
— Ouais, croassa Pat. Où l’avez-vous trouvé ?
— Dans un vieux rapport de police. Vous avez pu le traduire ?
— Ouais, mais ça n’a pas grand sens.
— Allez-y. Je mets sur haut-parleur pour que Strike vous entende.
— Vous êtes prêts ?
— Oui, dit Robin tandis que Strike sortait un stylo et retournait sa
pile de photocopies pour pouvoir écrire au verso.
— Je vous lis : “Et c’est le dernier d’entre eux, virgule, le
douzième, virgule, et le cercle se refermera quand on trouvera le
dixième, virgule” – là, il y a un mot que je n’ai pas pu déchiffrer, je ne
pense pas que ce soit du Pitman – et après cela, un autre mot, qui
donne phonétiquement Ba-fom-et, point. Et encore une phrase :
“Transcrire dans le vrai livre”.
— Baphomet, répéta Strike.
— Ouais, dit Pat.
— C’est une figure satanique vénérée par les occultistes, expliqua
Strike.
— Ah ouais ? Bon, ben, le texte s’arrête là », répondit Pat sans se
démonter.
Robin la remercia et raccrocha.
« “C’est le dernier d’entre eux, le douzième, et le cercle se
refermera quand on trouvera le dixième” – un mot inconnu –
“Baphomet. Transcrire dans le vrai livre”, récapitula Strike.
— D’où connaissez-vous Baphomet ? s’étonna Robin.
— Whitaker s’intéressait à toutes ces conneries.
— Oh », fit Robin.
Whitaker avait été le dernier amant de la mère de Strike, lequel le
soupçonnait d’être responsable de l’overdose qui l’avait tuée.
« Il possédait un exemplaire de La Bible satanique, expliqua
Strike. Je me souviens d’une gravure représentant la tête de
Baphomet au milieu d’un penta… Merde », s’écria-t-il en se
replongeant dans les photocopies.
Il retrouva celle qui l’intéressait. Un texte écrit par Talbot. Robin le
reconnut aux griffonnages et aux étoiles à cinq branches. Strike
l’examina quelques secondes avant de lever les yeux vers sa
coéquipière.
« Ce ne sont pas des étoiles mais des pentagrammes. »
TROISIÈME PARTIE

Hiver tout de frise vêtu…


Edmund S , La Reine des fées
15

Sur lesquelles demeurent les cicatrices de blessures


profondes…
Edmund S , La Reine des fées

La deuxième semaine de novembre, Joan dut être hospitalisée, la


chimiothérapie ayant fait baisser de manière alarmante son taux de
globules rouges. Strike laissa l’agence à Robin, Lucy laissa ses trois
fils à son mari et tous les deux se précipitèrent dans les
Cornouailles.
Comme la réunion de service mensuelle avait été programmée
peu après le départ de Strike, ce fut à Robin – la seule femme de
l’équipe mais aussi la plus jeune et la moins expérimentée –
qu’incomba la charge de l’animer.
En plus de l’habituelle répartition des tâches pour le mois à venir,
elle avait inscrit à l’ordre du jour la nouvelle stratégie à adopter dans
l’affaire PasNet. C’était peut-être un effet de son imagination, mais
Robin trouvait que ses décisions suscitaient chez Hutchins et Morris
une mauvaise humeur qu’ils se seraient gardés de montrer devant
Strike. Elle leur avait présenté la chose en disant qu’il fallait arrêter
les frais. Depuis des semaines, l’agence déboursait des sommes
folles en boissons et autres repas destinés à amadouer l’assistante
de PasNet, laquelle n’avait toujours rien révélé d’intéressant sur
l’emprise exercée par son chef sur le P.-D.G. de la société qui les
employait. Robin avait demandé à Morris de lui faire ses adieux
dans les formes, le pire étant qu’elle s’aperçoive qu’il ne l’avait
fréquentée que pour la faire parler. Après quoi, ils s’attaqueraient
directement à PasNet et tenteraient d’infiltrer son cercle social,
histoire de recueillir les infos à la source. Sur les trois sous-traitants,
Barclay fut le seul à approuver sa stratégie et à la soutenir quand
elle demanda à Morris de cesser toute relation avec l’assistante.
Mais Barclay n’était pas n’importe qui, bien sûr. Robin et lui avaient
autrefois déterré un cadavre ensemble. Ce genre d’expérience créait
des liens.
Elle pensait encore à cette pénible réunion des heures après son
retour à Fineborough Road, alors qu’assise en travers du canapé,
l’ordinateur sur les cuisses, Wolfgang le teckel couché à ses pieds,
elle reprenait ses recherches sur Internet.
Max était sorti. Le week-end précédent, il s’était brusquement
aperçu qu’il avait trop tendance à se couper du monde et que, s’il n’y
prenait pas garde, il allait bientôt passer du statut d’« introverti » à
celui de « reclus ». Aussi avait-il accepté l’invitation à dîner lancée
par des amis acteurs, même s’il avait déclaré en partant : « Je suis
sûr qu’ils vont s’apitoyer sur mon sort, l’apitoiement c’est leur
seconde nature. » Vers 23 heures, Robin était descendue promener
Wolfgang dans le quartier, mais en dehors de ça elle avait consacré
toute sa soirée à l’affaire Bamborough. Il faut dire qu’entre l’absence
de Strike et les autres enquêtes en cours, elle n’avait pas beaucoup
de temps dans la journée.
Robin n’était pas sortie depuis son pot d’anniversaire avec Ilsa et
Vanessa. Une soirée qu’elle avait espérée plus divertissante. Mais
hélas, la conversation avait exclusivement tourné autour des
relations hommes-femmes. Peut-être parce que Vanessa, à peine
débarquée, avait fièrement exhibé sa bague de fiançailles. Depuis
lors, Robin prenait prétexte de sa double charge de travail pour
refuser les invitations de l’une comme de l’autre. Certes, les paroles
de sa cousine Katie, « On dirait que tu suis une autre voie que
nous », continuaient à tourner dans sa tête mais, en réalité, ce
qu’elle craignait par-dessus tout c’était de se retrouver coincée dans
un bar avec ses deux amies la poussant à répondre aux avances
d’un mec comme Morris, à savoir un dragueur de bas étage se
prenant pour un grand humoriste.
Strike et elle s’étaient réparti les tâches, chacun ayant sa propre
liste de personnes à localiser et à interroger. Depuis lors,
malheureusement, Robin avait appris que parmi ces témoins
potentiels, quatre n’étaient plus en mesure de répondre à ses
questions.
Après avoir soigneusement recoupé les documents d’époque, elle
avait retrouvé la trace de Will Lomax, l’homme à tout faire qui avait
longtemps travaillé pour l’église St. James de Clerkenwell. Hélas, il
s’était éteint en 1989 et Robin avait vainement cherché des
membres de sa famille.
Albert Shimmings, le fleuriste et potentiel chauffeur de la
camionnette aperçue dans le quartier le soir de la disparition, était
décédé lui aussi, mais Robin avait déniché l’adresse mail de deux
hommes qu’elle supposait être ses fils. Si ce n’était pas le cas, à
l’heure actuelle un agent d’assurances et un moniteur d’auto-école
devaient se demander qui était la folle nommée Ellacott qui leur avait
écrit pour leur raconter une histoire invraisemblable. Pour l’instant,
elle n’avait pas reçu de réponse.
Wilma Bayliss, l’ancienne femme de ménage du cabinet médical,
était morte en 2003, laissant derrière elle deux fils et trois filles. Elle
avait divorcé de Jules Bayliss en 1975 puis s’était reconvertie pour
devenir assistante sociale. Ses enfants avaient tous une bonne
situation : architecte, infirmier, professeure, assistante sociale,
conseillère syndicale. L’un des fils vivait en Allemagne mais Robin
l’avait inclus dans les mails et les messages Facebook qu’elle avait
adressés aux membres de la fratrie. Aucun d’entre eux n’avait
répondu jusqu’à présent.
Dorothy Oakden, la secrétaire médicale, était décédée à quatre-
vingt-onze ans dans une maison de retraite du nord de Londres.
Robin recherchait Carl, son seul enfant.
Deux personnes demeuraient obstinément introuvables. Il
s’agissait de Paul Satchwell, l’ex-petit ami de Margot, et de Gloria
Conti, la réceptionniste. Robin avait commencé par chercher en vain
des certificats de décès à leurs noms, puis elle était passée à la
vitesse supérieure en compulsant les annuaires téléphoniques, les
données de recensement, les dossiers de justice, les registres de
mariages, de divorces, les archives de presse, les réseaux sociaux
et les listes du personnel des grandes entreprises. Tout cela pour
rien. Deux explications étaient envisageables : un changement de
nom (à la suite d’un mariage dans le cas de Gloria) ou un départ à
l’étranger.
Pour Mandy White, la collégienne qui avait soi-disant aperçu
Margot derrière une vitre mouillée de pluie, le problème était
différent. Il existait sur le Net tellement d’Amanda White ayant l’âge
requis que Robin redoutait de ne jamais la trouver. Cette recherche
était d’autant plus frustrante que non seulement Mandy ne s’appelait
probablement plus White, mais aussi qu’il y avait très peu de
chances, et sur ce point Robin était d’accord avec Talbot et Lawson,
pour qu’elle ait réellement vu Margot ce soir-là.
Ayant consulté les pages Facebook de six Amanda White
supplémentaires, Robin bâilla, s’étira et décida de s’accorder une
petite récréation. Elle posa l’ordinateur sur le guéridon au bout du
canapé, souleva les jambes en prenant garde de ne pas déranger
Wolfgang, se leva et alla dans la cuisine, attenante à l’espace salon-
salle à manger, se préparer une tasse de ce chocolat basses
calories qu’elle s’efforçait de voir comme une récompense et non
comme une privation rendue nécessaire par le manque d’exercice,
les heures qu’elle passait assise dans sa voiture et son refus de
prendre des kilos.
Au moment où l’étrange mixture rencontra l’eau bouillante, une
bouffée de tubéreuse se mêla à l’arôme du caramel synthétique.
Robin avait pris un bain en rentrant mais Fracas imprégnait toujours
ses cheveux et le tissu de son pyjama. Elle regrettait d’avoir acheté
ce parfum. Une erreur coûteuse s’il en était. Ce nuage de tubéreuse
qui la suivait comme son ombre la maintenait dans un état de pré-
migraine et changeait la vision qu’elle avait d’elle-même, lui donnant
l’impression d’être une grande-bourgeoise affublée d’un manteau de
vision et d’un rang de perles.
Elle allait reprendre son ordinateur quand le téléphone posé sur le
canapé se mit à sonner. Le teckel se réveilla, voulut se redresser sur
ses pattes arthritiques ; Robin se pencha pour l’aider et en profita
pour attraper l’appareil. Elle vérifia l’écran mais, à sa grande
déception, ce n’était pas Strike.
« Bonsoir, Saul. »
Depuis la désagréable bise d’anniversaire, Robin gardait ses
distances avec Morris et ne lui adressait la parole que pour discuter
boulot.
« Bonsoir, Robs. Vous avez dit qu’on pouvait vous appeler en cas
de besoin, même tard.
— Oui, absolument. » En revanche, je ne vous ai jamais autorisé
à m’appeler « Robs ». « Que se passe-t-il ? demanda-t-elle en
cherchant un stylo autour d’elle.
— Ce soir, j’étais avec Gemma, l’assistante de PasNet, vous
savez ? Je l’ai fait boire et, sous l’effet de l’alcool, elle m’a dit que
d’après elle PasNet faisait chanter son boss. »
Rien de nouveau sous le soleil, songea Robin en renonçant à
trouver de quoi écrire.
« Pourquoi pense-t-elle cela ?
— L’autre jour, il lui a dit un truc du genre, “T’inquiète, quand c’est
moi qui appelle, il décroche toujours” et il a ajouté “Je sais dans quel
placard sont cachés ses cadavres”. »
L’espace d’un instant, Robin revit la croix de St. John. Une image
incongrue qu’elle chassa aussitôt de son esprit.
« Et tout de suite après, il s’est repris en disant qu’il plaisantait,
poursuivit Morris. Mais Gemma a trouvé ça bizarre.
— Elle ne sait rien de précis, j’imagine.
— Non mais, écoutez, sérieusement, il me faut encore un peu de
temps. Je suis sûr que j’arriverai à la persuader de placer un micro
dans son bureau. Je ne dis pas ça pour me lancer des fleurs –
d’abord, je suis allergique – non, je plaisante, précisa-t-il
inutilement, mais cette fille m’a à la bonne. Il faut juste que vous
m’accordiez quelques jours…
— Désolée, Saul, mais nous en avons déjà parlé pendant la
réunion, lui rappela Robin en étouffant un bâillement, ce qui lui fit
monter les larmes aux yeux. Le client veut rester discret. Les
salariés de la boîte ne doivent pas savoir que nous enquêtons. Donc
votre idée est irréalisable. Si elle nous aide, cette fille risque de
perdre son emploi. Et si PasNet la prend sur le fait et lui tire les vers
du nez, ça fichera tout par terre.
— Mais quand même, je…
— Saul, qu’elle vous fasse des confidences quand elle a un petit
coup dans le nez, c’est une chose, le coupa Robin (pourquoi
refusait-il de l’écouter ? Elle l’avait dit et redit quelques heures
auparavant). Demander à une personne inexpérimentée de glaner
des infos pour nous, c’en est une autre.
— Mais elle est mûre à point, Robin, insista Morris, sans chercher
à faire de l’humour cette fois. Ce serait idiot de ne pas la cueillir. »
Robin se demanda soudain si Morris n’avait pas couché avec
cette fille. Dans leur métier, ce genre de privauté était inadmissible.
Strike avait toujours été clair sur ce point. Elle se cala au fond du
canapé. La couverture du Démon de Paradise Park était tiède, nota-
t-elle, sans doute parce que le teckel avait dormi dessus. Wolfgang,
qui était allé se réfugier sous la grande table, observait Robin de ses
yeux tristes, chargés de reproche.
« Saul, je pense qu’il est vraiment temps de passer le relais à
Hutchins. On va prendre l’affaire sous un autre angle, fouiller dans
les habitudes de PasNet…
— OK, mais avant toute décision, laissez-moi téléphoner à Strike
pour…
— Vous ne téléphonerez pas à Strike, répliqua Robin qui
commençait à perdre patience. Sa tante est – il a suffisamment de
choses à faire en Cornouailles.
— Vous êtes mignonne, fit Morris avec un petit rire, mais je vous
assure, Strike voudra être informé de…
— Strike m’a délégué toutes ses responsabilités, l’interrompit
Robin, sérieusement agacée. Et je vous le répète, vous êtes allé
aussi loin que possible avec cette fille. Elle ne sait rien d’utile et
vouloir à tout prix la pousser dans ses retranchements pourrait avoir
des conséquences désastreuses sur notre agence. Je vous
demande de lâcher l’affaire immédiatement. Dès demain soir, vous
échangerez avec Andy. Vous prendrez LaPoste et lui se chargera de
PasNet. »
Il y eut un silence.
« Je vous ai contrariée, n’est-ce pas ? demanda Morris.
— Pas du tout », répondit Robin. Elle était furieuse, pas
« contrariée ». Rien à voir.
« Je n’avais pas l’intention de…
— Tranquillisez-vous, Saul. Je ne fais que vous rappeler ce sur
quoi nous sommes tombés d’accord pendant la réunion.
— OK, dit-il. Très bien. Hé, attendez ! Vous connaissez celle du
patron qui annonce à sa secrétaire que la société a des problèmes
de trésorerie ?
— Non, s’obligea à répondre Robin.
— Il lui dit comme ça, “Soit je vous débauche soit je mets la clé
sous la porte”. Et elle répond, “Ben, va falloir choisir la clé parce que
ce soir j’ai la migraine”.
— Très drôle. Bonne nuit, Saul. »
Très drôle. Pourquoi avoir répondu cela ? se reprocha-t-elle en
reposant son portable. Pourquoi n’avoir pas dit tout simplement :
« Arrêtez avec vos blagues à deux balles » ? Ou rien du tout ! Et
pourquoi avoir dit « désolée » alors qu’il refusait d’appliquer la
stratégie mise en place lors de la réunion ? Pourquoi je le ménage
ainsi ?
Et elle se remémora toutes les fois où elle avait fait semblant avec
Matthew. Feindre un orgasme, passe encore, mais feindre de
trouver drôles et intéressantes les anecdotes maintes fois entendues
qu’il rapportait de son club de rugby ! Chacune d’entre elles servant
uniquement à démontrer à quel point il était spirituel, intelligent et
mieux que tout le monde. Pourquoi fait-on cela ? se demanda-t-elle
en attrapant Le Démon de Paradise Park d’un geste automatique.
Pourquoi déploie-t-on autant d’efforts pour les rassurer, les apaiser,
les rendre heureux ?
Parce que, lui répondirent les sept visages qui se découpaient
dans un noir et blanc fumeux derrière celui de Dennis Creed, parfois
ils peuvent devenir sacrément dangereux. Tu es bien placée pour le
savoir, Robin. Toi et ta cicatrice au bras. Toi et ce masque de gorille
qui te poursuit dans tes cauchemars.
Mais au fond d’elle-même, Robin savait que ce n’était pas pour
cela qu’elle ménageait Morris. Enfin, pas vraiment. Elle ne craignait
pas qu’il devienne agressif ou violent si elle ne riait pas à ses
calembours. Non, c’était autre chose. Robin était née dans une
famille de garçons et, bien qu’élevée par une mère militante
féministe, elle avait grandi dans l’idée qu’elle ne causerait jamais de
problèmes. Non pas qu’on l’ait obligée à faire quoi que ce soit.
C’était plus subtil que cela. Au cours de l’analyse qu’elle avait suivie
après sa blessure au bras, Robin avait pris conscience du rôle qui lui
avait été tacitement assigné au sein de sa famille. Celui de la
« petite fille sage », celle qui ne se plaint pas, qui arrondit les angles.
Elle était née un an avant Martin, un enfant difficile. Petit, Martin
avait cumulé tous les défauts : brouillon, colérique, désobéissant, nul
en classe… Aujourd’hui, à vingt-huit ans, il vivait encore chez papa-
maman et c’était avec lui que Robin avait le moins d’affinités.
(Pourtant, le jour de son mariage, Martin l’avait défendue en mettant
son poing dans la figure de Matthew et, la dernière fois qu’ils
s’étaient vus, quand elle lui avait dit que Matthew cherchait à
l’entourlouper, il lui avait proposé de recommencer et elle l’avait
serré très fort dans ses bras.)
La pluie cognait sur la fenêtre, derrière la table de la salle à
manger. Wolfgang s’était rendormi et Robin n’avait pas le courage
de se replonger dans les réseaux sociaux à la recherche d’Amanda
White. Elle s’apprêtait à ouvrir Le Démon de Paradise Park, mais
suspendit son geste. Elle s’était fixé pour règle (parce qu’elle avait
parcouru un long chemin semé d’embûches et ne voulait pas tout
gâcher maintenant qu’elle avait recouvré son équilibre mental) de ne
pas toucher à cet ouvrage après le coucher du soleil, ou avant d’aller
dormir. Après tout, ce qu’il contenait se trouvait résumé sur le Net.
Elle savait ce qu’il avait fait subir à ces pauvres femmes. Quel
besoin avait-elle d’en connaître les détails, et à travers ses mots à
lui ?
Robin but une gorgée de chocolat chaud et, malgré ses bonnes
résolutions, ouvrit le livre à la page marquée par un ticket de caisse
Tesco pour reprendre sa lecture là où elle l’avait interrompue trois
jours plus tôt.

Talbot était intimement convaincu que Bamborough avait été enlevée par le tueur en
série qu’on surnomme aujourd’hui le Boucher de l’Essex. Son refus d’étudier d’autres
hypothèses suscita une levée de boucliers parmi ses collègues pour qui son attitude
relevait de l’obsession pathologique.
« Ils ont parlé de retraite anticipée, m’a confié l’un d’eux, mais en fait, ils l’ont viré
comme un malpropre. Ils lui reprochaient de se braquer uniquement sur le Boucher.
Seulement voilà, neuf ans ont passé, et on n’est pas plus avancés. »
La famille de Margot Bamborough n’a formellement identifié aucun des bijoux et sous-
vêtements retrouvés dans le sous-sol de Creed après son arrestation en 1976. Mais
quand on lui a présenté ce qu’il restait d’un médaillon en argent terni, sans doute écrasé
par un objet contondant, le mari de Bamborough, le Dr Roy Phipps, a toutefois cru
reconnaître un pendentif que portait son épouse lors de sa disparition.
Dans son enquête parue récemment sous le titre Qu’est-il arrivé à Margot
Bamborough ? le fils d’une amie proche de la victime nous donne sur la vie privée de
Margot certains détails susceptibles de déboucher sur une nouvelle piste – un lien
possible avec Creed. Peu avant sa disparition, Margot Bamborough s’était inscrite dans
une clinique privée sur Bride Street à Islington, un établissement qui, en 1974, pratiquait
des avortements en toute discrétion.
16

Regarde cet homme et dis-moi, Britomart,


Si tu as vu plus belle créature ;
Paré d’une opulente majesté, il va
Tel un Géant dans ses œuvres viriles…
Edmund S , La Reine des fées

Quatre jours plus tard, à 5 heures 15, le train de nuit « Night


Riviera » entrait dans la gare de Paddington. Strike avait très peu
dormi et passé de longues heures allongé sur la couverture de sa
couchette à regarder la prétendue Riviera anglaise plongée dans
une obscurité fantomatique défiler derrière la vitre de son
compartiment. Il avait gardé sa prothèse et s’était privé du petit
déjeuner offert, servi sur un plateau en plastique, pour être parmi les
premiers à descendre, son sac de voyage calé sur l’épaule.
Il avait dû geler dans la nuit car une note glaciale planait dans l’air
du petit matin. Précédé par la buée qui sortait de sa bouche, il
longea le quai sous la grande verrière de Brunel. Des rectangles de
ciel nocturne se dessinaient entre les arches d’acier qui soutenaient
la voûte, évoquant le squelette d’une baleine bleue. Le menton noir
de barbe, le moignon irrité de n’avoir pas reçu son onguent
quotidien, Strike avisa un banc, s’assit, alluma la cigarette dont il
rêvait depuis des heures, sortit son portable et appela Robin.
Il savait qu’elle ne dormait pas. Elle avait passé la nuit dans la
BMW de Strike à monter la garde devant la maison du présentateur
météo, dans l’espoir de prendre LaPoste sur le fait. Ils avaient
communiqué essentiellement par textos pendant qu’il était en
Cornouailles, partageant son temps entre l’hôpital de Truro et la
maison de St. Mawes. Chacun son tour, Lucy et lui s’étaient occupés
de Ted en essayant de le faire manger, pendant que l’autre se
rendait au chevet de leur tante, complètement chauve à présent,
dont le système immunitaire n’avait pas résisté aux assauts de la
chimiothérapie. Avant de regagner Londres, Strike avait laissé une
plâtrée de curry pour son oncle dans le congélateur, à côté du
hachis parmentier cuisiné par Lucy. Chaque fois que Strike portait la
cigarette à sa bouche, le parfum des épices sur ses doigts lui
chatouillait les narines et, pour peu qu’il se concentre, au lieu des
odeurs de métal et de diesel mêlées aux arômes caféinés émanant
du Starbucks voisin, il retrouvait tout au fond de sa mémoire olfactive
les relents d’urine et de désinfectant qui l’avaient accueilli chaque
jour à l’hôpital.
« Bonjour », dit Robin en décrochant. Comme il s’y attendait, dès
qu’il entendit sa voix, son estomac se décrispa légèrement. « Il y a
un problème ?
— Non, fit-il, un peu surpris, avant de se rappeler qu’il était
5 heures 30 du matin. Oh, désolé, rien de grave. C’est juste que je
viens d’arriver à Londres. Ça vous dirait de prendre un petit déjeuner
avant d’aller dormir ?
— Oh oui, avec plaisir, répondit Robin avec un tel enthousiasme
que Strike oublia la moitié de sa fatigue. Parce que j’ai des choses à
vous apprendre sur l’affaire Bamborough.
— Super. Moi aussi. Ce serait bien qu’on fasse le point.
— Comment va Joan ?
— Pas terrible. Ils lui ont permis de rentrer chez elle, hier. Une
infirmière Macmillan1 passera la voir tous les jours. Teddy m’inquiète.
Lucy est toujours sur place.
— Vous auriez pu rester. On peut encore se passer de vous.
— C’est gentil mais non, dit-il en plissant les yeux pour les
protéger de la fumée. Je leur ai promis de revenir à Noël. Où voulez-
vous qu’on se retrouve ?
— Eh bien, j’avais prévu de faire un crochet par la National
Portrait Gallery avant de rentrer chez moi. Donc…
— Vous aviez prévu de faire quoi ?
— D’aller à la National Portrait Gallery. Je vous expliquerai. Ça
vous ennuierait de me rejoindre quelque part dans ce quartier ?
— Où vous voudrez. Je ne suis pas loin du métro. Le premier
arrivé cherche un café et envoie l’adresse à l’autre. »
Quarante-cinq minutes plus tard, Robin entrait dans le Notes Café
situé sur St. Martin’s Lane. Il était déjà bondé, malgré l’heure
matinale. Les tables en bois clair, certaines aussi larges que celle
qui équipait la cuisine de ses parents dans le Yorkshire, avaient été
prises d’assaut par des jeunes gens armés d’ordinateurs portables
et des hommes d’affaires déjeunant sur le pouce avant de rejoindre
leur bureau. Robin se plaça dans la queue en ignorant sciemment
les viennoiseries et autres beignets disposés sous le long comptoir
en Plexiglas. Elle avait déjà mangé plusieurs sandwiches durant la
nuit, songea-t-elle, maussade.
Elle commanda un cappuccino et, sa tasse à la main, se dirigea
vers le fond de la salle où Strike lisait le Times, assis sous un grand
lustre métallique en forme d’araignée. Il semblait avoir encore forci
depuis six jours qu’elle ne l’avait pas vu. En le découvrant ainsi
penché sur son journal, le visage hérissé de barbe, dévorant son
pain ciabatta à l’œuf et au bacon, elle ne put s’empêcher de le
comparer à un ours noir. Une vague de tendresse l’envahit à cette
évocation. Ou alors était-ce une réaction épidermique face à tous
ces beaux messieurs bien propres, bien rasés, sanglés dans leurs
costumes chics, dont les visages à la beauté fade, comme les
parfums à base de tubéreuse, vous attiraient pour mieux vous
écœurer ensuite.
« Salut », dit-elle en s’asseyant face à lui.
Quand il leva les yeux et la vit avec ses longs cheveux blonds, son
teint lumineux et l’énergie qu’elle dégageait, Strike oublia
instantanément l’ambiance mortifère et les odeurs putrides dans
lesquelles il avait baigné au cours des cinq derniers jours.
« Vous m’avez l’air en forme pour quelqu’un qui n’a pas dormi de
la nuit.
— Je choisis de prendre cela comme un compliment, non comme
une remarque malintentionnée, dit Robin en feignant la surprise. Je
vous jure, je n’ai pas fermé l’œil une seule seconde.
Malheureusement, ça n’a pas servi à grand-chose. Je n’ai vu
personne. En revanche, Mr. Météo a encore reçu une carte hier. Elle
est arrivée au studio de télévision et LaPoste le félicite pour la
manière dont il a souri à la fin du bulletin de mardi. »
Strike grommela.
« Voulez-vous commencer par l’affaire Bamborough ? proposa
Robin.
— OK, mais vous d’abord, dit Strike, la bouche pleine. Je meurs
de faim.
— Entendu. J’ai une bonne et une mauvaise nouvelles. La
mauvaise c’est qu’une grande partie des protagonistes sont morts et
que les autres ne valent guère mieux. »
Elle énuméra les témoins décédés – Willy Lomax, Albert
Shimmings, Wilma Bayliss, Dorothy Oakden – et lui parla des
démarches qu’elle avait entreprises pour tenter de contacter leurs
familles.
« Seul l’un des fils Shimmings s’est manifesté jusqu’à présent. Il
pensait que nous étions des journalistes cherchant à démontrer que
son père avait enlevé Margot. Je l’ai rassuré. Maintenant, j’attends
qu’il me réponde. »
Strike avait posé dans l’assiette ce qu’il restait de son pain
ciabatta pour pouvoir avaler une gorgée de thé.
« J’ai rencontré le même genre de problème. Vous vous souvenez
des “deux femmes se disputant près des cabines téléphoniques”. Eh
bien, j’ai beaucoup de mal à vérifier ce témoignage. Ruby Elliott, la
conductrice qui les a vues, n’est plus de ce monde, de même que
Mrs. Fleury et sa mère, les deux femmes en question.
Heureusement, elles ont des descendants. J’ai lancé quelques
grappins mais je n’ai reçu qu’une seule réponse à ce jour. Un petit-
fils Fleury qui dit n’avoir jamais entendu parler de cette histoire. En
ce qui concerne le Dr Brenner, c’est le désert total. Pas de femme,
pas d’enfant. Il avait une sœur mais elle aussi est morte célibataire.
— Vous savez combien il existe d’Amanda White dans ce pays ?
soupira Robin.
— Non mais j’imagine vaguement, dit Strike en reprenant une
bouchée de ciabatta. C’est bien pour ça que je vous l’ai laissée.
— Vous… ?
— Je plaisante, dit-il en souriant devant son air choqué. Paul
Satchwell et Gloria Conti ?
— Eh bien, ils sont peut-être morts, mais pas au Royaume-Uni en
tout cas. Il y a quelque chose qui me chiffonne au sujet de ces deux-
là : je n’ai trouvé aucune trace d’eux après 1975.
— Drôle de coïncidence, dit Strike en levant les sourcils.
Douthwaite, le type aux migraines et à la maîtresse suicidée, a lui
aussi disparu des radars. Soit il est parti à l’étranger, soit il a changé
d’identité. Je n’ai plus d’adresse à partir de 1976, et pas de certificat
de décès non plus. Remarquez, à sa place, j’aurais fait pareil. La
presse n’a pas été très sympa avec lui. Nul dans son boulot, couche
avec l’épouse d’un collègue, envoie des fleurs à une femme qui
disparaît juste après…
— On ignore si c’étaient des fleurs », dit Robin en émergeant de
sa tasse.
Il existe d’autres sortes de cadeaux, Strike.
« Des chocolats, alors. Mais ça revient au même. En revanche,
l’absence de Satchwell et de Conti est plus difficile à expliquer,
reprit-il en frottant son menton broussailleux. Les journalistes les ont
lâchés assez vite, je trouve. Et si Conti avait changé de nom en se
mariant, vous l’auriez quand même retrouvée sur le Net. Il ne peut
pas y avoir autant de “Gloria Conti” que d’Amanda White.
— Je me suis demandé si elle n’avait pas déménagé en Italie. Son
père se prénommait Riccardo. Elle avait peut-être encore des
parents là-bas. J’ai contacté plusieurs Conti via Facebook mais le
seul à m’avoir répondu ne connaît aucune Gloria. Je me fais passer
pour une généalogiste parce que si je mentionne tout de suite
Margot et que je tombe sur Gloria, je crains qu’elle ne se bloque.
— Vous avez sans doute raison, dit Strike en ajoutant du sucre
dans son thé. Ouais, l’Italie c’est une bonne idée. Elle était jeune,
elle a peut-être voulu changer de décor. L’absence de Satchwell est
plus mystérieuse. Sur sa photo, il ne donne pas l’impression d’être
du genre timide. Il aurait pu profiter de la publicité autour de cette
affaire pour se faire connaître et vendre ses peintures.
— J’ai vérifié les expositions, les ventes aux enchères, les
galeries. Rien. On dirait qu’il s’est dématérialisé.
— Bon, de mon côté, j’ai quand même un peu avancé, renchérit
Strike en avalant sa dernière bouchée et en sortant son calepin.
C’est incroyable le boulot qu’on peut abattre quand on est coincé
dans un hôpital. J’ai trouvé quatre témoins en vie, dont l’un a
accepté de me parler. C’est Gregory Talbot, le fils de Bill, l’inspecteur
frappadingue qui dessinait des pentagrammes dans les rapports de
police. Je lui ai dit qui j’étais, qui m’avait engagé et il m’a répondu
banco, je veux bien qu’on discute. Je le vois samedi, si ça vous
intéresse.
— Je ne peux pas, fit Robin, déçue. Morris et Andy ont des
obligations familiales, ce week-end. Du coup, nous devons les
remplacer, Barclay et moi.
— Ah, quel dommage ! Bon, à part ça, j’ai pu contacter deux des
femmes qui travaillaient dans le cabinet médical, renchérit Strike en
tournant une page. Janice, l’infirmière, porte toujours le nom de son
premier mari, ce qui m’a facilité les choses. L’adresse que m’a
donnée Gupta n’est plus valable mais elle m’a permis de remonter la
piste. Elle vit sur Nightingale Grove…
— Normal pour une infirmière2.
— … à Hither Green. Et Irene Bull s’appelle à présent Mrs. Irene
Hickson, veuve d’un riche entrepreneur en bâtiment. Circus Street.
Greenwich.
— Vous leur avez téléphoné ?
— J’ai préféré leur écrire d’abord. Des dames âgées qui vivent
seules… Je nous ai présentés, j’ai dit qui nous avait embauchés.
Pour leur laisser le temps de se retourner, de s’assurer que nous
sommes réglo, voire de contacter Anna.
— Vous avez bien fait.
— Et j’emploierai la même méthode avec Oonagh Kennedy, la
femme que Margot devait retrouver au pub ce soir-là, dès que je
l’aurai localisée avec certitude. J’ai une piste mais il faut que je
vérifie. D’après Anna, elle vivait à Wolverhampton. Celle à laquelle je
pense habite Alnwick. L’âge correspond mais elle a été vicaire avant
de prendre sa retraite. »
Robin sourit en voyant la tête que faisait Strike, entre méfiance et
dégoût.
« Vous avez une dent contre les vicaires ?
— Non, dit-il avant d’ajouter, après une seconde de battement :
enfin ça dépend du vicaire. Ce qui m’étonne c’est que, dans les
années 1970, Oonagh était Bunny Girl. On la voit au côté de Margot
sur cette photo que la presse a publiée et son nom est cité dans la
légende. Le passage de Bunny Girl à vicaire ne vous semble pas
surprenant ?
— C’est un parcours de vie relativement insolite, mais vous avez
devant vous une secrétaire intérimaire devenue détective à plein
temps. À propos d’Oonagh, ajouta-t-elle en sortant son exemplaire
du Démon de Paradise Park de son sac à main. Je voulais vous
montrer quelque chose. Ici, reprit-elle en lui tendant le livre ouvert.
Lisez le passage que j’ai marqué au crayon.
— J’ai déjà lu ce bouquin, rechigna Strike. Quel passage…
— Je vous en prie, insista Robin. Lisez ça. »
Strike s’essuya les mains sur une serviette en papier, prit le livre et
parcourut les trois paragraphes signalés par un gros trait noir.

Peu avant sa disparition, Margot Bamborough s’était inscrite dans une clinique privée
de Bride Street à Islington, un établissement qui en 1974 pratiquait des avortements en
toute discrétion.
La clinique de Bride Street a fermé ses portes en 1978 et aucun document ne subsiste
attestant que Bamborough ait effectivement subi un avortement. Une autre hypothèse
peut être avancée. L’auteur de Qu’est-il arrivé à Margot Bamborough ? suggère que
Margot aurait prêté son nom à une amie et que l’Irlandaise, ex-Bunny Girl, que
Bamborough devait prétendument retrouver ce soir-là avait peut-être un intérêt personnel
à ce qu’on croie à cette version, qu’elle n’a d’ailleurs jamais démentie.
La clinique de Bride Street se trouvait à huit minutes de marche seulement du sous-sol
qu’occupait Dennis Creed, sur Liverpool Road. Dès lors, rien n’empêche de penser que
Margot Bamborough n’a jamais eu l’intention de se rendre au pub ce soir-là, qu’elle a
menti pour se protéger ou protéger une amie, et qu’elle a été enlevée non pas autour de
Clerkenwell mais à côté du domicile de Creed, près de Paradise Park.

« Bordel de… ! s’écria Strike, comme touché par la foudre. Mon


exemplaire ne parle pas de cela. Le vôtre comporte au moins trois
paragraphes de plus !
— Je me disais bien aussi…, fit Robin sur un ton satisfait.
Contrairement à vous, j’ai trouvé une première édition. Regardez ici,
dit-elle en tournant les pages pour lui montrer une note
bibliographique en fin d’ouvrage. “Qu’est-il arrivé à Margot
Bamborough ? C. B. Oakden, 1985.” En fait, ce bouquin n’est jamais
sorti en librairie. L’éditeur l’a mis au pilon. Mais je suppose que
l’auteur de cette biographie, dit-elle en désignant Le Démon de
Paradise Park, en a reçu un exemplaire avant parution. J’ai fait mon
enquête. Évidemment, Internet n’existait pas en ce temps-là mais j’ai
quand même trouvé deux mentions de cette affaire dans des articles
en ligne portant sur les procès en diffamation intentés contre des
ouvrages pour les empêcher de paraître.
« Roy Phipps et Oonagh Kennedy ont formé une action conjointe
contre C. B. Oakden et ils ont gagné. Le livre d’Oakden a été mis au
pilon et Le Démon de Paradise Park a dû être réimprimé, sans le
passage incriminé.
« C. B. Oakden, répéta Strike. Serait-ce… ?
— Le fils de Dorothy, la secrétaire du cabinet médical.
Exactement. Carl Brice Oakden. D’après mes recherches, il a vécu à
Walthamstow. Mais il n’y est plus et je n’ai pas trouvé sa nouvelle
adresse. »
Strike relut les paragraphes parlant de la clinique privée et ajouta :
« Phipps et Kennedy n’ont pu obtenir le retrait du livre qu’en
apportant la preuve que cette allégation était fausse, du moins en
partie.
— Si c’est un mensonge il est particulièrement dégueulasse, vous
ne trouvez pas ? Ç’aurait déjà été moche d’insinuer que Margot
s’était fait avorter, mais affirmer qu’il s’agissait en réalité d’Oonagh et
que cette dernière avait voulu cacher où était Margot ce soir-là…
— Je m’étonne que l’éditeur d’Oakden n’ait pas pris d’avocat,
l’interrompit Strike.
— Il n’avait pas les reins bien solides. Je l’ai cherché sur le Net, lui
aussi. Il a cessé son activité peu après la mise au pilon. Il avait peut-
être d’autres chats à fouetter.
— C’est stupide de sa part, dit Strike. Mais à moins d’avoir voulu
se saborder, pourquoi aurait-il accepté de publier ce truc ? L’auteur
lui a forcément présenté des preuves tangibles. Quant à ce type-là,
ajouta-t-il en pointant Le Démon de Paradise Park, ce n’était pas
n’importe qui. Il avait fait ses preuves dans le journalisme
d’investigation. Il n’aurait pas cité Oakden sans avoir vérifié ses
dires.
— On peut lui poser la question ou il est… ?
— Mort », lâcha Strike. Il se tut et, après un moment de réflexion,
émit une supposition. « Le rendez-vous à la clinique a dû être pris au
nom de Margot. La question, c’est qui a subi cet avortement ?
Margot ou une autre femme qui lui aurait volé son identité ? » Il relut
les trois premières lignes. « La date du rendez-vous n’est pas
indiquée. “Peu avant sa disparition”… C’est un peu flou. Si le
rendez-vous avait été pris pour le jour de la disparition, l’auteur
l’aurait dit. Cela aurait constitué un élément essentiel et la police
l’aurait vérifié. “Peu avant sa disparition” ouvre la voie à toutes
sortes d’interprétations.
— Et le fait que cette clinique soit proche du domicile de Creed ?
intervint Robin. Une coïncidence ?
— Ouais, dit Strike avant de se reprendre. Je n’en sais rien. Y
avait-il beaucoup de cliniques pratiquant des avortements à Londres
en 1974 ? »
Il rendit le livre à Robin et poursuivit :
« Cela pourrait expliquer pourquoi Roy Phipps redoutait que sa
fille adolescente fréquente Oonagh Kennedy. Il ne voulait peut-être
pas qu’elle apprenne que sa mère avait avorté.
— J’y ai pensé aussi, dit Robin. Ça lui aurait fait un choc,
j’imagine. N’oublions pas qu’Anna a passé toute sa vie à se
demander si Margot l’avait abandonnée.
— On va essayer de mettre la main sur ce bouquin, Qu’est-il
arrivé à Margot Bamborough ? Puisqu’il a été imprimé, il en reste
peut-être quelques exemplaires dans la nature. Oakden a pu en
distribuer autour de lui. Il y a aussi ceux que l’éditeur a envoyés à la
presse.
— J’ai commencé à chercher auprès des bouquinistes », dit
Robin.
Écrire à des bouquinistes pour leur réclamer un torchon pareil lui
avait coûté quelques efforts mais, dans son métier, on ne devait pas
craindre de se salir les mains.
« Carl Oakden n’avait que quatorze ans quand Margot a disparu,
poursuivit-elle. Pourquoi écrire sur elle ? Et pourquoi prétendre que
Margot et Dorothy étaient proches…
— Parce que ce type est un fouille-merde, confirma Strike. Quand
a-t-il quitté Walthamstow ?
— Il y a cinq ans.
— Vous l’avez cherché sur les réseaux sociaux ?
— Oui. Sans succès. »
Le portable de Strike vibra au fond de sa poche. À son air
paniqué, Robin comprit qu’il pensait à Joan.
« Tout va bien ? », demanda-t-elle en le voyant regarder l’écran,
les sourcils froncés.
Strike venait de lire :

Salut frangin, on pourrait causer de ça en tête-à-tête ? Le lancement de ce nouvel album


compte énormément pour papa. Tout ce qu’on doit faire…

« Ouais, ça va, dit-il en remettant l’appareil dans sa poche sans


lire la fin du message. Donc, vous comptiez aller… ? »
Il lui fallut quelques secondes pour se rappeler l’endroit
improbable que Robin lui avait dit vouloir visiter. D’où le choix de ce
café.
« À la National Portrait Gallery, dit-elle. Trois des cartes envoyées
par LaPoste proviennent de leur boutique de souvenirs.
— Désolé… Trois des quoi ? »
Le message de son demi-frère lui tournait encore dans la tête.
Strike lui avait pourtant clairement signifié qu’il n’assisterait pas à la
réception donnée pour la sortie de ce nouvel album et qu’il refusait
de poser à côté des autres rejetons du vieux rockeur pour la photo
de groupe qu’ils comptaient lui offrir.
« Je vous parle des cartes envoyées par LaPoste – oui, je sais,
c’est un peu nul comme pseudo, marmonna-t-elle. Il s’agit de
l’individu qui harcèle notre présentateur météo.
— OK, poursuivez.
— Eh bien, sur l’avant-dernière, il y avait une peinture, le portrait
d’un gentilhomme. Au verso, LaPoste a écrit “Quand je le vois, je
pense à vous.” Donc je me suis dit… cette personne doit souvent
passer devant ce tableau. Peut-être même qu’elle travaille dans le
musée. Peut-être qu’au fond, elle veut lui faire comprendre qui elle
est. Comme si elle lui donnait rendez-vous. »
En s’entendant parler, Robin trouva sa théorie un peu tirée par les
cheveux. En fait, elle l’avait échafaudée en désespoir de cause, ne
disposant d’aucune autre piste sérieuse. Cela faisait des semaines
qu’ils planquaient devant la maison du présentateur météo et
LaPoste n’avait toujours pas montré le bout de son nez. Trois cartes
postales issues d’une seule et même boutique pouvaient signifier
quelque chose, ou alors rien du tout. Mais que faire d’autre ?
Strike grommela. Sans chercher à savoir ce que sous-tendait cette
réaction bourrue, Robin remit Le Démon de Paradise Park dans son
sac et demanda :
« Vous allez directement au bureau ?
— Ouais. J’ai promis à Barclay de le remplacer sur Tutu à
14 heures. » Strike bâilla. « Mais je vais peut-être essayer de dormir
un peu avant. »
Il se hissa sur ses jambes.
« Je vous appellerai pour vous dire comment ça s’est passé avec
Gregory Talbot. Et merci d’avoir tenu la forteresse pendant mon
absence. Vraiment sympa.
— Pas de quoi », répondit Robin.
Strike arrima le fourre-tout sur son épaule et s’éloigna en boitant.
Légèrement déçue, Robin le regarda s’arrêter un instant sur le
trottoir pour allumer une cigarette. Quand il fut sorti de son champ de
vision, elle jeta un coup d’œil à sa montre. Encore quatre-vingt-dix
minutes avant l’ouverture de la National Portrait Gallery.
Pour meubler cette attente, il existait certainement des moyens
plus agréables que se demander si le texto que Strike avait reçu
venait de Charlotte Campbell, mais faute de trouver autre chose à
faire c’est à cela qu’elle consacra la majeure partie du temps qu’elle
avait à tuer.
1. Les infirmières Macmillan sont rattachées à l’organisation caritative britannique du
même nom, ayant pour vocation d’apporter soins et assistance aux malades du cancer.
(Toutes les notes sont de la traductrice.)
2. La Britannique Florence Nightingale (1820-1910) est généralement considérée
comme le modèle de l’infirmière dévouée, mais elle a surtout largement contribué à
développer ce métier et à lui donner ses lettres de noblesse.
17

Mais toi… dont le redoutable destin


rendit témoin de la chute de tes pères….
Edmund S , La Reine des fées

Même si Jonny Rokeby s’était surtout distingué par son absence,


Strike avait toujours senti son ombre planer au-dessus de lui à la
manière d’un fantôme. Durant son enfance, notamment. Les amis de
sa mère possédaient tous ses albums. Ados, ils avaient décoré leur
chambre avec les posters des Deadbeats. Ils pouvaient passer des
heures à lui raconter leurs souvenirs émus des concerts auxquels ils
avaient assisté. Un jour, alors que Strike avait sept ans, une mère
d’élève l’avait coincé à la sortie de l’école pour lui remettre une lettre
à l’intention de Rokeby. Lettre que Leda avait brûlée dès que son fils
était rentré dans le squat où ils vivaient à ce moment-là.
Jusqu’à ce qu’il s’engage dans l’armée où nul ne connaissait le
nom ni la profession de son géniteur, Strike s’était régulièrement
trouvé en butte à la curiosité malsaine de ses semblables. Tantôt on
le considérait comme un spécimen étrange plongé dans un bocal de
formol, tantôt on le bombardait de questions qu’on aurait pu qualifier
d’indiscrètes, voire déplacées, s’il avait été le fils d’un inconnu. Le
reste du temps, il avait surtout droit à des réflexions fielleuses,
inspirées par la jalousie et la méchanceté.
Rokeby avait voulu passer un test de paternité avant de
reconnaître Strike comme son fils. Le résultat s’étant révélé positif,
ses avocats avaient rédigé un accord financier censé pourvoir aux
besoins de l’enfant et lui éviter, à l’avenir, de dormir sur un matelas
souillé, à côté de quasi-inconnus. Mais Strike n’en avait jamais
vraiment profité. Dès qu’elle touchait l’argent de la pension
alimentaire, sa mère le jetait par les fenêtres et, quand elle n’en avait
plus, parlementait avec les avocats de Rokeby pour en obtenir
davantage. Strike avait donc vécu toute sa jeunesse entre misère et
abondance. Au lieu de leur acheter des chaussures, Leda faisait à
ses enfants des cadeaux totalement extravagants quand elle ne les
laissait pas à Ted et à Joan pour se tirer sur le continent, voire aux
États-Unis, assister aux concerts de ses groupes favoris, se balader
en limousine avec chauffeur et dormir dans les meilleurs hôtels.
Strike se souvenait encore du soir où, couché près de Lucy dans
la chambre d’amis à St. Mawes, il avait entendu Leda se disputer
avec Joan au rez-de-chaussée. Elle n’avait même pas pensé à
mettre des manteaux dans leurs bagages, alors qu’on était en plein
hiver. Par deux fois, Joan et Ted avaient inscrit Strike dans une école
privée et, par deux fois, Leda l’en avait retiré avant la fin du
deuxième trimestre, parce que, disait-elle, son fils y apprenait de
fausses valeurs. Chaque mois, l’argent que lui versait Rokeby filait
entre les doigts de ses amis ou de ses amants, quand il ne servait
pas à financer des projets aberrants – Strike se souvenait d’une
bijouterie, d’un magazine d’art, d’un restaurant végétarien, trois
échecs cuisants, et de la communauté à Norfolk qui resterait à tout
jamais la pire expérience de sa prime jeunesse.
Finalement, les avocats de Rokeby (auxquels la rockstar avait
délégué les questions liées au bien-être de son fils) s’arrangèrent
pour que la pension alimentaire ne s’envole pas aussitôt touchée.
Ces nouvelles dispositions ne changèrent pas grand-chose au
quotidien de Strike, alors adolescent, si ce n’est que Leda, ne
supportant pas qu’on surveille ses dépenses, cessa de lui faire des
cadeaux extravagants. L’argent fut transféré sur un compte bloqué
ouvert au nom de Strike et, pour survivre, la petite famille dut se
contenter des sommes moins importantes que leur donnait le père
de Lucy.
Strike n’avait rencontré son père qu’à deux reprises et il en gardait
un souvenir désagréable. Rokeby n’avait jamais cherché à savoir
pourquoi Strike ne se servait pas de l’argent dormant sur le fameux
compte. Il avait d’autres problèmes à gérer. Un long exil à l’étranger
pour raisons fiscales, un groupe à faire tourner, des maisons à
entretenir, une épouse, deux ex, cinq enfants légitimes et deux
illégitimes. Strike, le fils insaisissable conçu par accident et dont
l’existence, révélée au grand public par un test de paternité, avait
brisé son deuxième mariage, était le cadet de ses soucis.
C’était l’oncle Ted qui avait fourni le modèle de virilité auquel
Strike s’était accroché durant son enfance chaotique, coincé entre
les multiples amants de sa mère et l’ombre importune de son
géniteur. Leda avait toujours reproché à Ted, ancien policier militaire,
l’intérêt que son fils portait à l’armée et au métier d’enquêteur. Strike
la revoyait, un joint à la main, disserter dans la fumée bleue du
cannabis sur les odieux méfaits commis par l’armée britannique et
les liens inextricables entre impérialisme et capitalisme, espérant
ainsi le dissuader de s’engager, l’inciter à prendre des cours de
guitare ou, du moins, à se laisser pousser les cheveux.
Pourtant, malgré toutes les souffrances et les préjudices qu’il avait
subis, Strike était intimement convaincu que les circonstances ayant
présidé à sa naissance et au début de sa vie l’avaient précocement
formé au métier qu’il exercerait plus tard. Par exemple, il avait appris
très tôt à passer inaperçu. Comprenant que son accent pouvait lui
valoir des ennuis, il avait veillé à parler comme les Cornouaillais en
Cornouailles et comme les Londoniens à Londres. Avant que son
amputation ne réduise sa capacité de mouvement, il s’était appliqué
à se déplacer et à s’exprimer de telle manière que les gens
oubliaient sa grande taille et le remarquaient moins. De même, il ne
disait quasiment rien de lui, partant du principe que plus les autres
pensaient vous connaître, plus ils se croyaient en droit de vous
dicter votre conduite. Par-dessus tout, Strike avait développé un
sixième sens capable de détecter les infimes variations dans
l’attitude des gens au moment où ceux-ci réalisaient qui était son
père, ce qui lui permettait de repérer à distance les profiteurs, les
manipulateurs, les flatteurs, les menteurs, les arnaqueurs et autres
hypocrites.
Ces étranges compétences étaient ce que Rokeby lui avait offert
de mieux, car en dehors de la pension alimentaire il ne s’était jamais
fendu du moindre cadeau, ni pour Noël ni pour ses anniversaires. Il
avait fallu qu’une bombe lui arrache la moitié de la jambe en
Afghanistan pour que son père lui envoie un mot écrit de sa main.
Charlotte était à son chevet quand Strike l’avait reçu. La lettre avait
fini à la poubelle.
Depuis que les journaux s’intéressaient à Strike pour ce qu’il
accomplissait et non pour ce qu’il était, Rokeby avait essayé
plusieurs fois d’entrer en contact avec lui, allant jusqu’à laisser
entendre dans certaines interviews récentes qu’ils étaient en bons
termes. Strike avait reçu des messages d’amis qui, croyant sans
doute bien faire, lui signalaient la sortie sur le Net d’un entretien où
Rokeby évoquait sa fierté de l’avoir pour fils. Strike avait effacé ses
messages sans prendre la peine d’y répondre.
Même s’il s’en défendait, Strike aimait bien Al, le demi-frère que
Rokeby lui avait envoyé en émissaire. Malgré sa résistance, Al
n’avait jamais renoncé à instaurer avec lui une relation fraternelle,
admirant son assurance, son indépendance, autant de qualités que
Strike avait acquises par contrainte plus que par choix. Mais depuis
quelque temps, Al faisait montre d’une obstination qui devenait
pénible, à la longue. Comme s’il refusait de comprendre que non
seulement cet anniversaire ne signifiait rien pour lui, mais qu’il était
une preuve supplémentaire que Rokeby avait toujours fait passer sa
carrière avant le bonheur de son fils illégitime. Strike commençait
même à regretter le temps qu’il avait passé à répondre aux
messages insistants de son demi-frère, le samedi matin. Et comme
Al refusait apparemment d’entendre ses arguments, il opta pour une
méthode plus directe :

Je n’ai pas changé d’avis. De mon côté pas d’amertume, pas de ressentiment. J’espère
que tout va bien pour toi. Prenons une bière ensemble à l’occasion.

Estimant le chapitre clos, Strike se prépara un sandwich, passa


une chemise propre par-dessus son T-shirt, sortit du dossier
Bamborough la page sur laquelle Bill Talbot avait inscrit son
message en sténo Pitman et se rendit en voiture à West Wickham
où il avait rendez-vous avec Gregory Talbot, le fils du défunt
inspecteur.
Tout en roulant, clope au bec, sous une pluie entrecoupée de
belles éclaircies, Strike essaya de se recentrer sur le boulot. Il
repassa dans sa tête les questions qu’il prévoyait de poser au fils de
Bill Talbot, puis réfléchit aux problèmes relatifs aux autres enquêtes.
Certains d’entre eux, réclamant une attention particulière, avaient
été soulevés par Barclay la veille. L’Écossais, que Strike considérait
comme son meilleur enquêteur après Robin, lui avait exposé, dans
le langage fleuri qui le caractérisait, ses doutes au sujet du danseur
de music-hall dont ils étaient censés révéler les turpitudes.
« On ne trouvera rien sur lui, Strike. S’il baise une autre pouliche,
il doit la cacher derrière ses foutus costumes de scène. Je veux bien
admettre qu’il fréquente cette pauvre fille uniquement pour son fric,
mais à mon avis, il n’est pas assez bête pour tuer la poule aux œufs
d’or.
— Tu as sans doute raison, avait répondu Strike. Mais le client a
signé pour trois mois d’enquête, alors on n’a pas le choix, il faut
continuer. Comment tu t’entends avec Pat ? », avait-il ajouté, en
espérant que Barclay partage son opinion sur leur nouvelle
secrétaire. Il avait été déçu.
« Très bien. Elle est géniale. OK, quand elle cause, on croirait
entendre un docker asthmatique, mais franchement, elle touche sa
bille. Par contre, si tu veux vraiment mon avis sur tes nouvelles
recrues…, avait nuancé Barclay en fixant sur son patron ses grands
yeux bleus surmontés d’épais sourcils.
— Vas-y. Tu trouves que Morris ne fait pas le poids ?
— Je dirais pas ça. »
L’homme de Glasgow avait gratté sa nuque prématurément grise
avant de demander :
« Robin ne t’a rien dit ?
— Il y a eu des problèmes entre eux ?
— Pas des problèmes à proprement parler, mais ce type n’aime
pas qu’elle lui donne des ordres. Et il ne se gêne pas pour le faire
savoir dès qu’elle a le dos tourné.
— Eh bien, il va falloir que ça change. Je lui expliquerai mon point
de vue en tête-à-tête.
— Et il a ses propres idées sur l’affaire PasNet.
— Quel genre d’idées ?
— L’assistante. Il continue à croire qu’il peut lui tirer les vers du
nez, alors que Robin lui a ordonné de lâcher l’affaire et de passer le
relais à Hutchins. Robin a découvert que…
— … que PasNet était membre du Hendon Rifle Club. Ouais, elle
me l’a dit dans un mail. Elle veut que Hutchins s’inscrive et fasse
ami-ami avec lui. C’est futé. D’après ce qu’on sait de lui, PasNet a
tendance à se la jouer supermacho.
— Sauf que Morris préfère sa méthode à lui. Il a sorti à Robin que
son nouveau plan était bien beau mais que…
— Tu crois qu’il continue à fréquenter cette assistante ? avait
demandé Strike.
— Fréquenter ? Moi, j’emploierais un autre mot. »
À la suite de cette conversation, Strike avait convoqué Morris dans
son bureau pour lui ordonner en langage clair de tirer un trait sur
l’assistante de PasNet et de reporter son attention sur la petite amie
de DeuxFois. Non seulement Morris n’avait levé aucune objection,
mais sa capitulation lui avait paru teintée d’une certaine
obséquiosité. Cet entretien lui avait laissé dans la bouche un goût
peu agréable. Morris était une bonne recrue, il avait du métier et de
nombreux contacts dans la police, mais quelque chose clochait dans
sa réaction. Peut-être cet empressement à lui donner raison, ce qui
aux yeux de Strike révélait un caractère sournois et une tendance à
la flagornerie. Plus tard dans la soirée, alors qu’il suivait le taxi
transportant Tutu et sa petite amie à travers le West End, Strike
s’était souvenu des paroles pleines de sagesse du Dr Gupta. Le
vieux médecin avait dit que pour réussir dans une entreprise, quelle
qu’elle soit, l’esprit d’équipe était un élément essentiel.
Strike pénétra dans West Wickham par une rue bordée de jolies
maisons avec bow-windows et garages privés. L’Avenue, où vivait
Gregory Talbot, présentait deux longues rangées de villas
parfaitement entretenues. C’était le genre de quartier réservé à la
classe moyenne où les propriétaires n’oubliaient jamais de tondre la
pelouse ni de sortir les poubelles avant le passage des éboueurs.
Les résidences n’étaient pas aussi grandioses que celle du Dr Gupta
mais, comparées au deux-pièces mansardé que Strike occupait au-
dessus de son bureau, elles faisaient figure de palais.
Strike trouva le bon numéro, tourna dans l’allée et gara sa BMW
derrière une benne bloquant la porte du garage. À peine eut-il coupé
le moteur qu’un homme pâle, chauve comme un œuf, avec de
grandes oreilles et des lunettes à monture d’acier, apparut sur le
seuil. Strike avait appris par ses recherches en ligne que Gregory
Talbot dirigeait un hôpital.
« Mr. Strike ? », demanda Talbot en regardant le détective
descendre prudemment de son véhicule (la pluie avait rendu le sol
glissant et le souvenir de sa chute sur le ferry de Falmouth était
encore bien présent dans sa mémoire).
« Oui, c’est moi. » Strike se redressa et leva les yeux. Talbot
mesurait une demi-tête de moins que lui.
« Désolé pour la benne, dit-il en s’approchant pour serrer la main
du nouveau venu. Nous sommes en train d’aménager les combles. »
Ils allaient entrer dans la maison quand des jumelles âgées d’une
dizaine d’années en sortirent précipitamment. Gregory dut reculer
pour ne pas se faire renverser.
« Vous restez dans le jardin, les filles, lança-t-il, alors que le
problème principal, selon Strike, était qu’elles marchaient pieds nus
et que la pelouse était trempée.
— Vous rechtez dans le chardin, les filles, se moqua la plus
proche.
— La grossièreté n’a rien de drôle, fit Gregory en les lorgnant par-
dessus ses lunettes.
— Bien sûr que si, bordel de merde ! répliqua-t-elle tandis que sa
sœur partait d’un rire gras.
— Jayda, si tu dis encore des gros mots, tu seras privée de
gâteau au chocolat, gronda Gregory. Et je ne te prêterai pas mon
iPad. »
La menace dut porter ses fruits car Jayda, au lieu de répondre une
insanité, se contenta d’une horrible grimace.
« Nous sommes foyer d’accueil, expliqua Gregory en précédant
Strike dans le hall. Nos enfants sont grands maintenant. C’est à
droite. Asseyez-vous où vous voulez. »
Pour Strike, qui avait choisi de vivre dans un environnement
sobre, voire spartiate, le salon de Gregory Talbot, rempli d’objets
hétéroclites abandonnés ici et là, représentait le summum du laisser-
aller. Il se serait bien assis, comme le proposait son hôte, mais il
aurait fallu qu’il en ait la place. Or Strike ne voulait pas se montrer
impoli en retirant ne fût-ce qu’une partie du bric-à-brac qui
encombrait les sièges. Sans paraître remarquer ses atermoiements,
Gregory s’était posté derrière la fenêtre pour surveiller les deux
gamines, qui revenaient en courant se mettre au chaud dans la
maison.
« Elles apprennent peu à peu », dit-il quand la porte se referma en
claquant et que les jumelles se précipitèrent dans l’escalier. S’étant
retourné vers Strike, il s’aperçut enfin de son embarras.
« Oh, désolé, souffla-t-il, mais pas sur le ton gêné que Joan, la
tante de Strike, aurait adopté si un étranger avait vu son salon dans
un état aussi lamentable. Les filles ont joué ici, ce matin. »
Gregory se dirigea vers un fauteuil et retira ce qu’il y avait dessus,
à savoir un pistolet à bulles qui fuyait, deux poupées Barbie nues,
une chaussette d’enfant, des dizaines de petits bouts de plastique
colorés plus une moitié de mandarine, et entassa le tout sur une
table basse en bois déjà surchargée de magazines, de
télécommandes, de courriers publicitaires, d’enveloppes vides et
d’autres bouts de plastique, dont plusieurs briques de Lego.
« Thé ? proposa-t-il. Café ? Ma femme est à la piscine avec les
garçons.
— Oh, il y a aussi des garçons ?
— D’où la nécessité d’aménager les combles, dit Gregory. Darren
vit chez nous depuis presque cinq ans. »
Pendant que Gregory préparait du thé dans la cuisine, Strike
ramassa l’album officiel de la Ligue des champions qui traînait sous
la table basse et le feuilleta un moment. Lui aussi, dans son
enfance, avait collectionné les images de footballeurs, songea-t-il
avec un peu de nostalgie. Il réfléchissait vaguement aux chances
qu’avait Arsenal de gagner la coupe cette année quand un grand
fracas retentit au-dessus de sa tête, suivi d’une série de chocs
puissants qui firent légèrement osciller le lustre accroché au plafond.
Les jumelles avaient sans doute décidé de sauter à pieds joints de
leurs lits sur le plancher. Il remit l’album là où il l’avait pris puis
essaya de comprendre pourquoi Talbot et sa femme hébergeaient
des enfants avec lesquels ils n’avaient aucun lien de parenté. Quand
Gregory réapparut avec un plateau, Strike, n’ayant pas trouvé de
réponse à sa question, s’était mis à penser à Charlotte qui avait
toujours revendiqué son absence d’instinct maternel, allant jusqu’à
envisager, alors qu’elle était enceinte, d’abandonner ses jumeaux à
naître aux soins de sa belle-mère.
« Ça vous ennuierait de… ? », dit Gregory en fixant la table basse.
Strike se pencha et transféra une partie du fourbi sur le canapé.
« Merci bien », dit Gregory. Il posa le plateau, débarrassa
prestement le deuxième fauteuil et balança également le fruit de sa
pêche sur le canapé, qui menaçait de disparaître sous cet
amoncellement hétéroclite. Après quoi, il prit sa tasse, s’assit, et
désigna un sucrier pas très net et le paquet de biscuits qu’il avait
posé à côté sans l’ouvrir :
« Servez-vous.
— Merci beaucoup, dit Strike avant de sucrer copieusement son
thé.
— Alors comme ça, démarra Gregory, vous essayez de prouver
que Margot Bamborough a été tuée par Creed ?
— Disons que j’essaie de découvrir ce qui lui est arrivé. Et, bien
évidemment, Creed fait partie des possibilités.
— Vous avez vu, dans le journal du week-end dernier ? Il paraît
qu’un dessin de Creed s’est vendu plus de 1 000 livres !
— Non, j’ai raté ça.
— C’était dans L’Observer. Un autoportrait au crayon, réalisé
quand il était incarcéré à Belmarsh. Vous saviez qu’il existait un site
Internet spécialisé dans les œuvres des tueurs en série ? Ce monde
est fou.
— Je suis bien d’accord, confirma Strike. Donc, comme je vous le
disais l’autre jour au téléphone, j’aimerais beaucoup que nous
parlions de votre père.
— Oui, dit Gregory, déjà beaucoup moins jovial. Je… heu…
j’ignore ce que vous savez exactement.
— Je sais qu’il a pris sa retraite avant l’heure, à la suite d’une
dépression nerveuse.
— Oui, c’est une façon de résumer les choses. À la base, il
souffrait d’un problème purement physique. Hyperthyroïdie non
diagnostiquée. Il a fallu des années pour qu’on s’en aperçoive. Il
perdait du poids, il ne dormait plus… il subissait d’énormes
pressions, vous savez. Pas seulement de la part de sa hiérarchie,
mais également de la presse. La disparition de cette femme médecin
avait bouleversé tout le monde. Normal… Maman disait que c’était à
cause du stress qu’il se comportait bizarrement.
— Bizarrement dans quel sens ?
— Eh bien, il s’était retranché dans la chambre d’amis et nous en
interdisait l’accès. Quand on a su de quoi il souffrait, il a reçu le
traitement adéquat et tout est rentré dans l’ordre, enchaîna-t-il avant
que Strike lui demande des détails. Seulement, sa carrière était
terminée. Il a pu toucher sa retraite, mais jusqu’au bout il s’en est
voulu de n’avoir pas résolu l’affaire Bamborough. Il disait que s’il
n’avait pas été si malade, il l’aurait sûrement arrêté.
« Parce que Creed a enlevé d’autres femmes après Margot
Bamborough – je suppose que vous êtes au courant. Il y a eu
Andrea Hooton, quelque temps plus tard. Après qu’ils sont entrés
chez lui et qu’ils ont vu ce qu’il y avait dans sa cave – les
instruments de torture, les photos de ces pauvres femmes –, Creed
a reconnu qu’il en avait séquestré plusieurs pendant des mois avant
de les tuer.
« En apprenant cela, papa s’est effondré. Il y pensait sans arrêt, il
se disait que s’il l’avait attrapé, Bamborough et Hooton seraient
peut-être encore en vie. Il regrettait d’avoir été aussi obsédé… »
Gregory s’interrompit.
« … perturbé, je veux dire.
— Donc, même après son rétablissement, votre père continuait à
croire que c’était Creed qui avait enlevé Margot ?
— Oh oui, absolument, réagit Gregory comme si cela allait de soi.
La police a écarté toutes les autres hypothèses, n’est-ce pas ? L’ex-
petit ami et ce patient bizarre qui s’était amouraché d’elle ont été mis
hors de cause. »
Au lieu de lui répondre qu’à son avis la regrettable maladie de son
père avait surtout fait perdre des mois précieux durant lesquels les
suspects, Creed inclus, avaient largement eu le temps de cacher un
cadavre, faire disparaître les preuves ou peaufiner leur alibi, voire
tout cela en même temps, Strike sortit de sa poche intérieure la
copie du texte en sténo Pitman et le tendit à Gregory.
« Je voulais vous montrer cela. Est-ce bien l’écriture de votre
père ?
— Où l’avez-vous trouvé ? s’étonna Gregory en saisissant la
feuille comme s’il s’agissait d’une précieuse relique.
— Dans le dossier de police. Le texte en sténo dit : “Et c’est le
dernier d’entre eux, le douzième, et le cercle se refermera quand on
trouvera le dixième – un mot indéchiffrable – Baphomet. Transcrire
dans le vrai livre.” Ça vous évoque quelque chose ? »
À cet instant, un grand bruit retentit au premier étage. Gregory
s’excusa, posa le papier sur le plateau et sortit en toute hâte. Strike
suivit ses pas dans l’escalier, puis entendit des éclats de voix. Il crut
comprendre que l’une des jumelles avait réussi à renverser une
commode. Deux sopranos légers s’unirent pour répondre aux
accusations proférées par le baryton.
À travers les rideaux, Strike vit une vieille Volvo s’arrêter devant la
maison. Une femme brune et enrobée, vêtue d’un imperméable bleu
marine, en descendit, suivie de deux garçons âgés de quatorze ou
quinze ans. Elle ouvrit le coffre, en sortit deux sacs de sport et
plusieurs sacs plastique marqués Aldi. Les garçons se dirigeaient
tranquillement vers la porte d’entrée. Elle dut les rappeler pour qu’ils
l’aident.
Gregory revint dans le salon au moment précis où sa femme
pénétrait dans le hall. L’un des adolescents lui coupa la route et alla
se planter devant Strike en le regardant comme s’il était un animal
échappé du zoo.
« Salut », dit Strike.
Le garçon se retourna vers Gregory, perplexe.
« Qui c’est, lui ? », demanda-t-il en le montrant du doigt.
L’ayant rejoint, l’autre garçon entreprit d’examiner Strike avec le
même mélange d’étonnement et de suspicion.
« C’est Mr. Strike ! », les informa Gregory.
Son épouse attrapa les deux ados par les épaules et leur fit faire
demi-tour tout en souriant à leur visiteur.
Gregory ferma la porte, regagna son fauteuil et considéra Strike
comme s’il ne se souvenait plus de quoi ils parlaient avant qu’il se
précipite au premier étage. Puis son regard tomba sur le document
couvert d’une écriture brouillonne entrecoupée de pentagrammes et
de caractères sténo.
« Vous savez comment papa a appris la méthode Pitman ?
demanda-t-il sur un ton qui se voulait cordial. Ma mère faisait des
études de secrétariat. Il s’est mis à la sténo pour l’aider à préparer
son examen. C’était un bon mari – et un bon père aussi, ajouta-t-il
avec un air de défi.
— Je n’en doute pas. »
Un ange passa.
« Écoutez, reprit Gregory, ils ont caché les… les particularités de
sa maladie à la presse. C’était un bon flic. Ce n’était pas sa faute s’il
était souffrant. Ma mère vit encore. Elle serait anéantie si tout cela
sortait maintenant.
— Je comprends bien…
— Je n’en suis pas sûr », répliqua Gregory en rougissant un peu.
Pour un homme aimable et bien élevé comme lui, cette réponse un
tantinet agressive avait dû représenter quelques efforts. « Par la
suite, certaines familles de victimes… ces gens s’en sont pris à lui.
Ils lui ont reproché d’avoir laissé courir Creed, d’avoir fait capoter
l’enquête. Il recevait des lettres à la maison. Ils le traitaient de tous
les noms. Mes parents ont fini par déménager… Au téléphone,
j’avais cru comprendre que vous vous intéressiez aux théories de
papa, pas juste à… ce genre de choses, fit-il en montrant la feuille
semée de pentagrammes.
— Je m’intéresse beaucoup aux théories de votre père », répondit
Strike. Puis, voyant qu’il n’obtiendrait rien s’il ne faisait pas certaines
concessions, il ajouta : « La plupart des commentaires qui figurent
dans le dossier de police sont parfaitement sensés. Votre père se
posait les bonnes questions. C’est lui qui a remarqué…
— … la camionnette qui roulait trop vite, l’interrompit Gregory.
— Exactement.
— La pluie, l’obscurité, comme lors de l’enlèvement de Vera
Kenny et de Gail Wrightman.
— Tout à fait, opina Strike.
— Les deux femmes qui se disputaient, poursuivit Gregory. Cette
patiente, celle qui ressemblait à un homme. Admettez que si l’on met
tout cela bout à bout…
— C’est précisément ce que je voulais vous dire. Votre père était
peut-être malade mais il savait reconnaître un indice quand il en
voyait un. Je me demandais simplement ce qu’il avait voulu signifier
dans ce texte en sténo. À votre avis ? »
Gregory se raidit brusquement.
« Ce texte ne signifie rien. C’était sa maladie qui parlait.
— Vous savez, reprit Strike en pesant chacun de ses mots, votre
père n’était pas le seul à considérer Creed comme un tueur
sataniste. Une excellente biographie lui a été consacrée…
— Le Démon de Paradise Park.
— Absolument. Creed et la figure de Baphomet ont beaucoup de
traits en commun. »
Dans le silence qui suivit, ils entendirent les jumelles courir au-
dessus de leur tête et demander à Mrs. Talbot, de leurs petites voix
stridentes, si elle leur avait rapporté de la mousse au chocolat.
« Écoutez – j’aimerais que vous arriviez à prouver que c’était
Creed, reprit Gregory. Que papa avait raison depuis le départ. Il n’y
aurait pas de honte à r econnaître que Creed était plus malin que lui.
Il était aussi plus malin que Lawson. Il les a tous bernés. Je sais
qu’on n’a retrouvé aucune trace de Margot Bamborough chez lui,
mais Creed n’a jamais révélé non plus où il avait caché les
vêtements et les bijoux d’Andrea Hooton. Vers la fin, il se
débarrassait des corps selon des méthodes différentes à chaque
fois. Avec Hooton, il a joué de malchance. Il n’aurait pas dû la jeter
de la falaise. Sinon, on ne l’aurait pas retrouvée aussi vite.
— Vous avez parfaitement raison. »
Strike buvait son thé en regardant du coin de l’œil Gregory se
mordiller pensivement le pouce. Après une minute de silence, Strike
décida de remettre la pression.
« Cette histoire de transcription dans le vrai livre… »
Gregory tressaillit. Strike avait vu juste.
« Votre père aurait-il conservé certains papiers ? Des notes
personnelles par exemple ? renchérit Strike et, comme l’autre ne
répondait pas, il ajouta : Si c’était le cas, se pourrait-il que vous les
ayez gardées ? »
Le regard vague de Gregory se fixa de nouveau sur lui.
« Bon, d’accord, dit-il. Papa pensait avoir affaire à une entité
surnaturelle. Nous n’avons compris cela qu’à la fin, quand les
médecins ont découvert à quel point il était malade. Chaque soir, il
répandait du sel devant nos portes pour repousser Baphomet. Il
s’enfermait dans la chambre d’amis. Maman pensait qu’il travaillait,
sauf que personne n’avait le droit d’y entrer.
« Le soir avant qu’ils viennent le chercher, poursuivit Gregory d’un
air misérable, il s’est précipité hors de cette pièce en hurlant. Il nous
a tous réveillés. Nous sommes sortis sur le palier, mon frère et moi,
et comme la porte était ouverte nous avons vu les pentagrammes
sur les murs et les bougies qui brûlaient. Il avait arraché la moquette
pour tracer un cercle magique sur le plancher. Un genre de rituel,
j’imagine. Il disait que… il pensait avoir invoqué une créature
démoniaque…
« Maman a appelé les secours, une ambulance est arrivée et…
vous connaissez la suite.
— Cette expérience a dû être très pénible pour vous, dit Strike.
— Oui, en effet. Maman a profité de son séjour à l’hôpital pour
nettoyer la chambre de fond en comble. Elle a jeté les tarots, les
traités d’occultisme, elle a passé une couche de peinture sur les
pentagrammes, elle a poncé le parquet. Elle a d’autant plus souffert
de cette histoire qu’elle était croyante. Avant cela, ils allaient souvent
à l’église, tous les deux…
— Il était malade, dit Strike. On ne peut pas lui en vouloir. Mais
malgré ses problèmes de santé, c’était un bon enquêteur. Il était
doué. C’est évident quand on lit le dossier officiel. S’il a laissé
d’autres textes quelque part, je pense surtout à des écrits sur des
sujets ne figurant pas dans le rapport de police, je serais curieux de
les consulter. »
Gregory recommença à se mordiller le pouce, signe d’une intense
concentration. Et soudain, il se lança.
« Depuis qu’on s’est parlé au téléphone, j’hésite à vous donner
ça », dit-il en se levant. Il se dirigea vers une bibliothèque bourrée à
craquer et, sur l’étagère du haut, prit un gros carnet relié de cuir,
fermé par une cordelette.
« C’est la seule chose qui n’ait pas fini à la poubelle, expliqua-t-il.
Quand l’ambulance est arrivée, papa a refusé de le lâcher. Il disait
qu’il en avait besoin pour se rappeler à quoi ressemblait l’esprit… la
chose qu’il avait fait apparaître… il l’a donc emporté avec lui à
l’hôpital. Les médecins lui ont permis de dessiner ce fameux démon.
C’était la seule manière pour eux de savoir ce qu’il avait dans la tête,
car au début il ne leur parlait pas. Tout cela, je l’ai su par la suite. À
l’époque, ils ont tout fait pour nous protéger, mon frère et moi. Après
sa guérison, papa a voulu garder ce carnet. Il disait que grâce à lui, il
n’oublierait jamais de prendre ses médicaments. Je voulais vous
rencontrer avant de décider quoi que ce soit. »
Strike dut se faire violence pour ne pas lui arracher le carnet des
mains. Il essaya d’adopter un air compatissant, ce qui n’était jamais
facile étant donné son expression naturellement renfrognée. La
bienveillance et la sympathie étaient plutôt du ressort de Robin. Il
l’avait vue à l’œuvre maintes fois depuis qu’ils travaillaient
ensemble ; elle était capable de faire fondre les plus récalcitrants.
« Vous comprenez…, reprit Gregory, visiblement déterminé à ne
rien lui donner avant d’avoir fait entendre son point de vue. Il n’avait
plus toute sa tête.
— Oui, je vous suis parfaitement. Avez-vous montré ce carnet à
quelqu’un d’autre ?
— À personne. Il est resté au grenier pendant ces dix dernières
années. Nous avions deux caisses remplies d’affaires venant de
chez mes parents, là-haut. C’est drôle que vous ayez pris contact
justement maintenant… C’est peut-être un signe que papa m’envoie.
Peut-être essaie-t-il de me dire qu’il consent à vous le donner. »
Strike produisit une onomatopée censée exprimer tout à la fois
que Gregory avait parfaitement raison, que l’idée de débarrasser le
grenier lui avait été soufflée par son défunt père, lequel avait
souhaité depuis l’au-delà que son précieux carnet finisse entre de
bonnes mains, et non parce qu’il avait besoin d’une chambre pour
les garçons.
« Prenez-le », finit par lancer Gregory, en le lui tendant comme s’il
lui brûlait les mains.
« J’apprécie votre confiance, fit Strike. Si je tombe sur une chose
qui nécessite des éclaircissements, pourrai-je vous recontacter ?
— Oui, bien sûr. Vous avez mon adresse mail… Je vais vous
donner mon numéro de portable… »
Cinq minutes plus tard, Strike prenait congé de Mrs. Talbot venue
le raccompagner.
« Ravie d’avoir fait votre connaissance, lui dit-elle. Je suis bien
contente qu’il vous ait donné ce truc. On ne sait jamais, après tout. »
Le carnet serré dans la main gauche, Strike reconnut qu’en effet,
on ne savait jamais.
18

Et la douce Britomart ayant révélé


Son nébuleux souci en une furieuse tourmente,
La brume du deuil se dissolut dans…
Edmund S , La Reine des fées

Robin, qui avait récemment sacrifié plusieurs week-ends pour


assurer la bonne marche de l’agence, consentit sur l’insistance de
Strike à prendre deux jours de repos le mardi et le mercredi
suivants. Elle prévoyait quand même de faire un saut au bureau,
histoire de consulter le carnet de Bill Talbot et d’inventorier le
contenu de la dernière boîte d’archives que, faute de temps, ils
avaient dû laisser de côté. Son associé lui opposa une fin de non-
recevoir : elle ne pourrait certes jamais écluser tous les congés
qu’elle avait accumulés mais il tenait à ce qu’elle en prenne un
maximum, malgré tout.
Strike ne pouvait pas savoir que Robin avait horreur des
vacances. Son mardi, elle le passa à faire la lessive et les courses.
Et dans la matinée du mercredi, elle honora enfin un rendez-vous,
par deux fois repoussé, chez son avocate.
Quand elle leur avait annoncé qu’elle divorçait, après un peu plus
d’un an de mariage, ses parents lui avaient conseillé de s’adresser à
un vieil ami de la famille dont le cabinet se trouvait à Harrogate.
« Je vis à Londres. Pourquoi j’engagerais un avocat dans le
Yorkshire ? »
Robin avait choisi une femme d’une quarantaine d’années
prénommée Judith, dont l’humour décalé, les cheveux gris hérissés
et les lunettes à grosse monture noire lui avaient immédiatement plu.
Au cours des douze mois suivants, leurs relations d’abord
chaleureuses s’étaient sensiblement rafraîchies. Comment aurait-
elle pu maintenir un rapport amical avec une personne dont le boulot
consistait presque exclusivement à lui transmettre les dernières
exigences et revendications de la partie adverse ? Plus le temps
passait, plus Judith semblait s’être désintéressée de l’affaire, allant
parfois jusqu’à oublier tel ou tel détail du dossier. Robin, qui dans
son propre travail mettait un point d’honneur à mémoriser les
moindres spécificités de chaque client, finissait par se demander si
Judith aurait été plus consciencieuse s’il y avait eu davantage
d’argent à la clé.
Comme les parents de Robin, Judith avait d’abord cru que ce
divorce serait vite plié – on signe au bas de la page et on se quitte
bons amis. Leur union n’avait duré qu’un an, ils n’avaient pas
d’enfant, pas de chat, pas de chien. Dans leur candeur, Mr. et
Mrs. Ellacott s’étaient même imaginé que Matthew, qu’ils avaient
connu tout petit, n’aurait de cesse que de réparer l’affront qu’il avait
infligé à leur fille en couchant avec une autre, et ferait en sorte que
la procédure soit rapide et la compensation financière généreuse.
Revenue de ses illusions, Linda était à présent très remontée contre
son ex-gendre, à tel point que Robin redoutait parfois de lui
téléphoner.
Le cabinet Stirling and Cobbs se trouvait sur North End Road, à
vingt minutes de marche de son appartement. Robin enfila un
manteau douillet, attrapa son parapluie et choisit de s’y rendre à
pied pour faire un peu d’exercice, après les longues heures qu’elle
avait passées assise dans sa voiture devant la maison du
présentateur météo. En fait, la dernière fois qu’elle avait fait plus de
dix pas, c’était au musée, en parcourant les salles de la National
Portrait Gallery. Une visite qui n’avait rien donné mis à part une
petite idée, peut-être, mais vite écartée car Strike lui avait toujours
dit de se méfier de ses intuitions. Dans la vie courante, l’intuition
était vue comme une qualité, répétait-il, mais un bon détective devait
savoir qu’il s’agissait avant tout d’un mélange de présupposés et de
désirs inconscients.
Robin se sentait fatiguée, déprimée ; en outre elle n’attendait rien
de cette entrevue avec Judith, du moins rien qui soit susceptible de
lui remonter le moral. Elle passait devant la boutique d’un
bookmaker quand son portable sonna. Comme elle portait des
gants, l’extraire de sa poche lui prit plus de temps que d’habitude.
Aussi, ce fut d’une voix une peu tendue qu’elle finit par répondre au
numéro inconnu qui était affiché.
« Oui, allô ? Robin Ellacott, j’écoute.
— Oh, bonjour. C’est Eden Richards. »
Robin resta coite. Qui pouvait bien être Eden Richards ? La
femme au bout du fil parut deviner son désarroi car elle poursuivit en
ces termes :
« La fille de Wilma Bayliss. Vous nous avez écrit, à moi et à mes
frères et sœurs. Vous vouliez nous parler de Margot Bamborough.
— Oh, oui, bien sûr, merci de me rappeler ! »
Robin se retrancha aussitôt sur le seuil de la boutique et colla sa
main contre son oreille gauche pour s’isoler un peu du vacarme de
la circulation. Eden était la fille aînée de Wilma, celle qui habitait à
Lewisham et exerçait le métier de conseillère syndicale.
« En fait, c’était pour vous dire qu’on ne veut pas vous parler. Je
suis chargée de vous passer le message.
— Je suis désolée de l’apprendre », répondit Robin. Un doberman
pinscher entra dans son champ de vision, s’accroupit et déféqua sur
le trottoir pendant que son maître, maussade, attendait à côté, un
sac plastique à la main.
« Puis-je vous demander pourquoi… ?
— On ne veut pas, c’est tout. OK ?
— OK, mais sachez qu’il est juste question de vérifier certaines
déclarations faites à l’époque où Margot…
— Notre mère est morte. Nous ne pouvons pas parler à sa place,
la coupa Eden. Nous sommes désolés pour la fille de Margot mais
nous n’avons pas envie de déterrer cette histoire qui… nous ne
voulons pas revivre ça, aucun d’entre nous. Nous étions très jeunes
quand cette femme a disparu. C’était une sale période. Donc, la
réponse est non, OK ?
— Je comprends, dit Robin, mais je voudrais quand même que
vous y réfléchissiez. Il ne s’agit pas d’évoquer des sujets pers…
— Et pourtant si. Bien sûr que si. Et c’est non, OK ? Vous n’êtes
pas flic. Et pendant que j’y suis : ma plus jeune sœur est en
chimiothérapie. Alors laissez-la tranquille, s’il vous plaît, elle a
suffisamment de problèmes comme ça. Bon, il faut que je vous
quitte. La réponse est non, OK ? Inutile de rappeler. »
Eden raccrocha.
« Et merde », s’écria Robin.
Le maître du doberman, qui était justement en train de ramasser
cette substance déposée en grande quantité sur le trottoir, lui lança :
« Je ne vous le fais pas dire. »
Robin esquissa un sourire et rempocha son portable. Peu après,
elle poussait la porte vitrée du cabinet Stirling and Cobbs en se
demandant si elle aurait pu mieux s’y prendre avec Eden.
« Bien », commença Judith cinq minutes plus tard, quand Robin
fut assise en face d’elle dans le petit bureau tapissé d’armoires en
métal. Un long silence suivit cette monosyllabe. Le nez dans ses
documents, Judith faisait de gros efforts pour se souvenir de quoi il
était question. Robin aurait préféré poireauter cinq minutes de plus
dans la salle d’attente plutôt que d’assister à cette révision hâtive
dont le spectacle lui donnait envie de mordre.
« Hum, oui… je vérifiais juste que… oui, nous avons reçu une
réponse à notre courrier du 14, comme je vous l’ai écrit dans mon
mail. Donc vous comprenez que Mr. Cunliffe ne souhaite pas revoir
sa position concernant le compte joint.
— Oui.
— Je pense vraiment qu’il est temps d’enclencher la médiation,
déclara Judith Cobbs.
— Mais comme je le disais dans ma réponse à votre mail, rebondit
Robin en se demandant si Judith avait ouvert son message, je doute
que cette médiation aboutisse.
— Raison pour laquelle j’ai jugé bon de vous faire venir, répondit
Judith en souriant. Voyez-vous, quand les deux parties se retrouvent
dans la même pièce et s’expriment sans intermédiaires, surtout en
présence de témoins impartiaux – je vous assisterai, bien
évidemment –, on constate que l’intransigeance fait souvent place
au compromis.
— Pourtant, vous en êtes convenue vous-même, répliqua Robin
(le sang cognait dans ses oreilles, elle en avait assez de ce dialogue
de sourds), la dernière fois que nous nous sommes vues – vous êtes
convenue que Matthew semblait vouloir aller en justice sans passer
par la case médiation. Cette histoire de compte joint n’est qu’un
prétexte. Il s’en fiche, il a les moyens de dépenser dix fois plus que
moi dans cette procédure. Tout ce qui l’intéresse, c’est me faire
mordre la poussière. Il veut juste qu’un juge déclare que je l’ai
épousé pour son fric et que le divorce soit prononcé à mes torts.
— C’est facile d’accuser l’autre des pires intentions, fit Judith sans
cesser de sourire. Moi, je pense que Mr. Cunliffe est un homme
intelligent…
— L’intelligence n’exclut pas la malveillance.
— Certes, dit Judith en feignant de prendre en compte les
arguments de Robin, mais ne pas tenter une médiation serait une
erreur préjudiciable pour l’un comme pour l’autre. Les juges ont
tendance à considérer plus sévèrement les personnes qui n’ont pas
au moins tenté de régler leurs différends sans recourir au tribunal. »
La vérité, Robin en était consciente et Judith peut-être aussi,
c’était qu’elle redoutait de se retrouver face à Matthew et à l’avocat
qui avait rédigé ces lettres glaciales et menaçantes.
« Je lui ai dit qu’il pouvait garder tout ce que sa mère lui a légué,
reprit Robin. Je veux juste récupérer sur le compte joint l’argent que
mes parents ont investi dans l’achat de notre premier appartement.
— Oui, je sais », fit Judith avec une vague lassitude. À chacun de
leurs rendez-vous, Robin répétait la même chose dans les mêmes
termes. « Mais vous ne pouvez ignorer sa position…
— À savoir : je ne contribuais quasiment pas aux dépenses du
ménage et cette somme lui revient donc de droit parce qu’il m’a
épousée par amour alors que moi, je n’en avais qu’à son argent.
— Cela vous bouleverse, j’ai l’impression, dit Judith qui ne souriait
plus du tout.
— Nous avons vécu ensemble pendant dix ans, répondit Robin en
essayant vainement de retrouver son calme. Quand il faisait ses
études c’était moi qui travaillais, moi qui payais tout. Ai-je eu tort de
ne pas garder les factures ?
— Nous pouvons introduire ce point dans la médiation…
— Ça ne fera que l’énerver davantage. »
Robin mit les mains devant ses yeux. Elle craignait de ne pouvoir
retenir ses larmes.
« OK, c’est bon. On tente la médiation.
— Je pense que c’est le plus raisonnable, dit Judith Cobbs dont le
sourire rejaillit comme par enchantement. Je vais en informer le
cabinet Brophy, Shenston et…
— Au moins, ça me donnera l’occasion de lui dire ses quatre
vérités à ce salaud », lâcha Robin, emportée par une soudaine
colère.
Judith gloussa.
« Je ne vous le conseille pas. »
Non, sans blague, vous ne me le conseillez pas ? pensa Robin en
se levant pour partir, agacée par l’air gêné de son avocate.
Un vent humide soufflant en rafales l’accueillit à la sortie du
cabinet. Robin reprit la direction de Finborough Road en cheminant
péniblement sous l’averse jusqu’à ce que, le visage engourdi par le
froid, aveuglée par ses cheveux qui lui fouettaient les yeux, elle
décide de se réfugier dans un petit café où, contrevenant au régime
qu’elle s’était imposé, elle s’offrit un grand latte et un brownie au
chocolat noir. Pendant qu’elle contemplait rêveusement le trottoir
battu par la pluie, le cacao et le café commencèrent à diffuser leurs
bienfaits dans son organisme. La sonnerie de son portable la fit
sursauter.
C’était Strike.
« Bonjour, dit-elle, la bouche pleine. Désolée. Je mange.
— Vous avez de la chance. Moi, je suis encore devant ce foutu
théâtre. Je crois que Barclay a raison : nous ne trouverons rien de
compromettant sur Tutu. Ce type est clean. J’ai des nouvelles au
sujet de Bamborough.
— Moi aussi, répondit Robin. Mais pas des bonnes. Les enfants
de Wilma Bayliss refusent de nous parler.
— Les enfants de la femme de ménage ? Pourquoi ?
— Wilma n’était plus femme de ménage quand elle est morte, lui
rappela Robin. Elle était assistante sociale. »
Tout en parlant, Robin se demanda pourquoi elle tenait tant à
rétablir cette vérité. Peut-être parce que si l’étiquette « femme de
ménage » demeurait collée sur Wilma Bayliss, elle-même resterait
éternellement l’intérimaire qu’elle avait été trois ans auparavant.
« Au temps pour moi. Donc, pourquoi les enfants de l’assistante
sociale refusent-ils de nous parler ? se corrigea Strike.
— Celle qui m’a appelée – Eden, l’aînée – a dit qu’ils ne
souhaitaient pas revivre cette sale période. Apparemment, ils ont
tous beaucoup souffert de la situation. Elle a précisé que cela n’avait
rien à voir avec Margot, mais ensuite elle s’est contredite parce
qu’au moment où j’ai répondu que seule l’histoire de Margot nous
intéressait, je ne me souviens pas exactement de ses paroles mais
j’ai eu l’impression que pour elle, parler de Margot revenait à
évoquer leurs problèmes familiaux.
— C’est compréhensible. Au début des années 1970, leur père
était en prison et Margot poussait Wilma à le quitter. Vous croyez
que ça vaudrait le coup de la rappeler ? En insistant un peu plus ?
— Je ne pense pas qu’elle changera d’avis.
— Et elle parlait au nom de ses frères et ses sœurs ?
— Oui. L’une d’entre elles est en chimiothérapie. Eden m’a interdit
de l’importuner.
— OK, ne l’importunez pas. Mais les autres ?
— Eden risque de mal le prendre.
— Possible mais on n’a rien à perdre, si ?
— Non, c’est sûr, convint Robin. Et vous, quoi de neuf ?
— L’infirmière et la réceptionniste… pas Gloria Conti, l’autre…
— Irene Bull.
— Irene Bull, exactement, aujourd’hui Hickson – elles sont
disposées à nous rencontrer l’une et l’autre. Elles sont amies depuis
l’époque où elles travaillaient ensemble au cabinet de St.
John’s. Irene sera ravie de nous accueillir chez elle samedi après-
midi. Janice sera là également. Je pense que nous devrions y aller
tous les deux. »
Robin mit son portable sur haut-parleur pour pouvoir regarder son
agenda tout en discutant. Sur la journée de samedi, elle lut la
mention : anniversaire Strike/copine DF.
« Samedi, je suis censée filer la petite amie de DeuxFois, dit
Robin avant de couper le haut-parleur.
— Laissez tomber, Morris s’en chargera. Et si cela ne vous ennuie
pas, c’est vous qui conduirez, ajouta-t-il.
— Non, cela ne m’ennuie pas, fit-elle en souriant.
— Parfait. Dans ce cas, je vous laisse profiter de votre jour de
congé. Ou de ce qu’il en reste. »
Il raccrocha. Robin termina tranquillement son brownie en
savourant chaque bouchée. La future médiation était toujours bien
présente dans son esprit mais elle se sentait nettement mieux que
dix minutes auparavant. Sans doute grâce à l’action bénéfique du
chocolat.
19

Là, je trouvai mon seul ami fidèle


Pris en un sort cruel et triste perplexité ;
Voyant sa peine j’oubliai mes tourments,
Et le réconfortai de ma compagnie.
Edmund S , La Reine des fées

Strike n’annonçait jamais son anniversaire. Il n’en parlait pas le jour


même et encore moins avant. Cela dit, il ne détestait pas qu’on le lui
souhaite : en réalité, quand ça arrivait, il était plus touché qu’il ne
consentait à le montrer. Ce qu’il avait en horreur c’étaient les
célébrations programmées, la jovialité de circonstance et par-dessus
tout qu’on lui chante « Joyeux anniversaire ».
Cette date faisait systématiquement ressurgir des souvenirs
désagréables qu’il parvenait le reste du temps à garder enfouis au
fond de sa mémoire. Quand il était enfant, sa mère ne pensait pas
toujours à lui offrir un cadeau ce jour-là, et pour son père biologique
c’était un jour comme les autres. Chacun de ses anniversaires lui
rappelait qu’il avait été conçu par accident, que sa filiation avait été
contestée devant la justice et que sa naissance elle-même avait été
« une torture, mon chéri, si les hommes étaient obligés de s’y coller,
la race humaine s’éteindrait en un an ».
Pour sa sœur Lucy, il était inconcevable, voire cruel, de laisser
passer l’anniversaire d’un proche sans lui envoyer au moins une
carte, un présent, lui passer un coup de fil et, dans la mesure du
possible, organiser un repas, voire une réception en son honneur.
C’est justement pour cette raison que la plupart de temps, Strike
préférait mentir en prétextant d’autres engagements plutôt que se
taper le trajet jusqu’à Bromley pour un dîner de famille qui ferait bien
plus plaisir à sa sœur qu’à lui-même. Voilà quelque temps encore, il
aurait été heureux de célébrer l’événement chez ses amis Nick et
Ilsa, à la bonne franquette. Mais cette année, ça ne lui disait rien.
Ilsa avait lourdement insisté pour qu’il vienne avec Robin. Et comme
depuis plusieurs semaines Strike avait remarqué que les
manœuvres d’Ilsa pour les caser ensemble ne pouvaient être
contrées que par un refus catégorique, il avait botté en touche au
prétexte qu’il était invité chez Lucy. Une bonne chose de faite. Tout
ce qu’il souhaitait à présent pour son trente-neuvième anniversaire
c’était que Robin laisse passer la date, un oubli effaçant l’autre.
Le vendredi matin, il descendit l’escalier métallique, poussa la
porte vitrée et fut surpris de découvrir deux paquets et quatre
enveloppes posés en évidence près de la pile de courrier, sur le
bureau de Pat. Les enveloppes étaient toutes de couleurs
différentes. Ses amis et ses parents avaient dû s’arranger pour que
leurs vœux lui parviennent avant le week-end.
« C’est votre anniversaire ? lui demanda Pat de sa voix
rocailleuse, les yeux collés à l’écran, les mains sur le clavier, la
cigarette électronique coincée entre les dents comme d’habitude.
— Demain », répondit Strike en ramassant les enveloppes. Il
reconnut l’écriture sur trois d’entre elles, pas sur la quatrième.
« Tous mes vœux, grommela Pat par-dessus le cliquetis des
touches. Vous auriez dû le dire. »
Par esprit de malice, Strike ne put s’empêcher de lui rétorquer :
« Pourquoi ? Vous m’auriez fait un gâteau ?
— Non, répondit-elle sur le même ton bourru. Mais j’aurais pu
vous acheter une carte.
— Dans ce cas, je ne regrette rien. On coupe déjà trop d’arbres.
— J’en aurais pris une toute petite », lui renvoya Pat,
imperturbable.
Amusé par cet échange, Strike se retrancha dans son bureau en
emportant cartes et colis. Quand il les monta chez lui en fin de
journée, il n’avait toujours rien ouvert.
Il se réveilla le matin du 23 en pensant au voyage qu’il allait
entreprendre avec Robin jusqu’à Greenwich quelques heures plus
tard, et ne se rappela que cette journée était particulière qu’en
revoyant les cadeaux et les cartes sur la table de la cuisine. L’un des
colis contenait un pull offert par Ted et Joan, l’autre un sweat-shirt de
la part de Lucy. Ilsa, Dave Polworth et son demi-frère Al avaient opté
pour des cartes humoristiques qui lui arrachèrent un petit sourire,
sans plus.
En extrayant la quatrième carte de son enveloppe, il remarqua
d’abord la photo d’un chien de chasse. Qui avait pu lui envoyer un
truc pareil ? se demanda-t-il. Et pourquoi ? Il n’avait jamais possédé
de chien et bien qu’il les préférât aux chats pour en avoir côtoyé
quelques-uns dans l’armée, il ne se définissait pas comme un ardent
défenseur de la race canine. Puis au verso, il lut :

Joyeux anniversaire Cormoran,


bien à toi,
Jonny (papa)

Strike contempla longuement ces huit mots, l’esprit aussi vide que
l’espace qui les entourait. La dernière fois qu’il avait lu l’écriture de
son père, il gisait sur un lit d’hôpital, avec une jambe en moins et de
la morphine plein les veines. Dans son enfance, il avait également
aperçu sa signature sur des documents légaux adressés à sa mère.
Puis soudain, alors qu’il fixait, sidéré, le prénom tracé sur la dernière
ligne, il eut l’impression que son père était là devant lui, ou du moins
qu’il tenait entre ses mains la preuve tangible que Rokeby n’était pas
un mythe mais un être de chair et de sang.
Mais dès qu’il retrouva l’usage de son cerveau, Strike pensa au
petit garçon qui aurait vendu son âme pour recevoir une carte
d’anniversaire de son papa et une colère démentielle s’empara de
lui. Il avait dépassé ce stade depuis belle lurette mais sa chair
gardait le souvenir de la douleur qu’il avait endurée dans les
premières années de sa vie à cause de cet homme qui l’avait
implacablement privé de sa présence. Quand l’instituteur leur faisait
dessiner des cartes pour la Fête des Pères. Quand les grandes
personnes lui demandaient pourquoi il n’avait jamais rencontré le
célèbre rockeur. Quand des enfants fredonnaient les tubes des
Deadbeats pour se moquer de lui ou racontaient que sa mère s’était
fait engrosser pour toucher de l’argent. À chaque Noël, à chaque
anniversaire, il avait follement espéré recevoir un cadeau de Rokeby
ou au moins un coup de fil : peu importe, juste quelque chose
prouvant qu’il connaissait son existence. Strike détestait se souvenir
de ces rêves d’enfant plus encore que du chagrin suscité par leur
éternel inaccomplissement. Mais ce qu’il aurait voulu oublier par-
dessus tout, c’étaient les pieux mensonges dont il s’était bercé pour
justifier à ses propres yeux les manquements de son père : Rokeby
ne savait pas qu’ils avaient déménagé, ses cadeaux s’étaient
perdus, il avait voulu voir son fils mais ignorait où il habitait.
Où était-il quand Strike n’était qu’un gamin parmi tant d’autres ?
Où était-il quand Leda faisait de mauvais choix et que Ted et Joan
devaient voler à leur secours ? Où était-il toutes les fois où sa
présence aurait pu signifier quelque chose de vrai, de sincère, et pas
juste un coup d’esbrouffe pour faire bien devant les journalistes ?
Qu’est-ce que Rokeby savait de son fils, à part qu’il était
détective ? Rien. D’où ce foutu chien de chasse. Tu peux te la mettre
où je pense, ta carte d’anniversaire à la con. Strike la déchira en
deux puis en quatre, et jeta les morceaux à la poubelle. Il aurait
volontiers ajouté une allumette mais n’avait pas envie de déclencher
l’alarme incendie.
Il avait parfaitement conscience que sa réaction épidermique
démontrait surtout que Rokeby ne lui était pas indifférent. Et cela ne
faisait qu’attiser sa colère. Il la sentit fuser dans ses veines comme
un courant électrique pendant toute la matinée. Quand il sortit de
chez lui pour retrouver Robin à Earl’s Court, il aurait bien tordu le
cou à l’abruti qui avait eu la mauvaise idée d’inventer les
anniversaires.
Quarante-cinq minutes plus tard, assise au volant de sa Land
Rover, Robin vit Strike émerger de la bouche de métro, un gros
calepin relié de cuir à la main et, sur le visage, une ombre qui ne
présageait rien de bon.
« Joyeux anniversaire », lança-t-elle dès qu’il ouvrit la portière.
Strike repéra aussitôt la carte et le petit paquet posés sur le tableau
de bord.
Et merde.
« Merci. » Il grimpa sur le siège passager et se referma comme
une huître.
« C’est le fait d’avoir trente-neuf ans qui vous contrarie, demanda
Robin en démarrant, ou il s’est passé quelque chose de grave ? »
Comme il ne voulait pas lui parler de Rokeby, Strike essaya de
faire un effort.
« Non, c’est juste que je suis crevé. J’ai veillé tard hier soir. Je
voulais inventorier le dernier carton d’archives.
— Je vous avais proposé de le faire mardi dernier, mais vous
m’avez dit non !
— Vous aviez des congés à prendre, répliqua Strike en ouvrant
l’enveloppe. D’ailleurs il vous en reste encore pas mal.
— Je sais mais j’aurais préféré faire ça que du repassage. »
Sur la carte de Robin, il découvrit un paysage peint à l’aquarelle et
reconnut St. Mawes. Elle avait dû galérer pour dénicher une telle
image à Londres, se dit-il. « C’est joli. Merci. »
Puis il l’ouvrit et lut :

Mes vœux les plus sincères, Robin x

D’habitude, elle ne mettait jamais de bises à la fin des messages


qu’elle lui destinait. Cette petite croix d’apparence anodine lui fit
terriblement plaisir. Se sentant tout à coup d’humeur plus joyeuse, il
déballa le paquet et découvrit à l’intérieur une paire d’écouteurs,
pareils à ceux que Luke avait brisés l’été précédent à St. Mawes.
« Ah ! Robin, c’est… Merci. C’est génial. Je n’en avais pas
racheté.
— J’avais remarqué. »
Strike remit la carte dans l’enveloppe en se promettant de lui
trouver un vrai cadeau au Noël suivant.
« C’est le carnet secret de Bill Talbot ? demanda Robin en
lorgnant le gros calepin posé sur les genoux de Strike.
— Lui-même. Il est bourré de dessins, de symboles bizarroïdes.
Je vous le montrerai plus tard, quand nous aurons vu Irene et
Janice. Complètement chtarbé, ce type.
— Et le dernier carton d’archives ? Il contenait des trucs
intéressants ?
— Oui, enfin, relativement. Des rapports de police datés de 1975,
mélangés à d’autres documents plus récents. J’en ai extrait
quelques infos utiles.
« Par exemple, j’ai appris que Wilma, la femme de ménage, avait
été virée deux mois après la disparition de Margot, mais pour des
larcins, pas pour avoir bu de l’alcool comme me l’avait dit Gupta. De
petites sommes avaient disparu dans des porte-monnaie et des
poches… Trois fois rien. À part ça, il semble qu’une femme se
faisant passer pour Margot ait appelé au domicile des Phipps le jour
des deux ans d’Anna.
— Mon Dieu, mais c’est horrible. Une mauvaise farce ?
— La police pense que non. Ils ont remonté la piste jusqu’à une
cabine téléphonique de Marylebone. C’est Cynthia qui avait
décroché. Cynthia, la baby-sitter, la future Mrs. Phipps numéro II. La
femme s’est présentée comme Margot et lui a demandé de bien
s’occuper de sa fille.
— Elle a reconnu la voix ?
— Ça lui a fait un tel choc qu’elle n’a pas percuté tout de suite.
Enfin, c’est ce qu’elle a raconté à la police. Elle a dit que la voix
ressemblait un peu à celle de Margot mais qu’à bien y réfléchir
c’était plutôt une bonne imitation.
— Qu’est-ce qui pousse les gens à faire des choses pareilles ?
demanda Robin, perplexe.
— Ouais, c’est dégueulasse. Bon, à part ça, j’ai trouvé quelques
témoignages de personnes l’ayant soi-disant aperçue après sa
disparition. Aucun n’a été confirmé mais j’ai dressé la liste et je vous
la ferai parvenir. Ça vous ennuie si je fume ?
— Allez-y », dit Robin. Strike baissa sa vitre. « Au fait, je vous ai
envoyé une petite info par mail, hier soir. Vous vous souvenez
d’Albert Shimmings, le fleuriste du quartier…
— … celui dont certaines personnes ont vu la camionnette
s’éloigner à toute vitesse de Clerkenwell Green ? Oui. Il a confessé
le meurtre par écrit ?
— Malheureusement non. Mais j’ai parlé à son fils aîné. Il confirme
que la fameuse camionnette n’était pas à Clerkenwell à
18 heures 30, ce soir-là, mais garée devant le domicile de son prof
de clarinette, à Camden. Son père l’emmenait là-bas tous les
vendredis et attendait la fin de la leçon en lisant des romans
d’espionnage. D’après lui, la police est au courant.
— Les leçons de clarinette ne figurent pas dans les rapports mais
Shimmings a été interrogé par Talbot puis par Lawson et aucun des
deux n’a mis en doute ses déclarations. Cela dit, c’est bien que vous
ayez obtenu confirmation, ajouta-t-il pour éviter que Robin pense
qu’il dénigrait son travail. Bon, résultat des courses : la camionnette
pouvait appartenir à Dennis Creed. »
Strike alluma une Benson & Hedge, souffla la fumée par la fenêtre
et reprit :
« Dans ce carton, j’ai aussi trouvé des renseignements sur les
deux femmes que nous allons rencontrer, dont certains détails datés
du soir de la disparition et qui sont apparus après que Lawson a
repris l’affaire.
— Vraiment ? Je pensais que ce soir-là Irene avait rendez-vous
chez le dentiste et que Janice faisait des visites à domicile.
— C’est ce qu’elles ont dit à Talbot. Et il les a crues sur parole.
— Parce que le Boucher de l’Essex ne pouvait pas être une
femme.
— Exactement. »
Strike sortit son calepin de la poche de son pardessus et l’ouvrit
sur l’une des pages qu’il avait noircies le mardi précédent.
« Devant Talbot, lors de sa première déposition, Irene a dit qu’elle
avait mal aux dents depuis plusieurs jours. Son amie Janice,
l’infirmière, craignant un abcès, Irène a pris rendez-vous en urgence
pour 15 heures, et elle a quitté le cabinet à 14 heures 30. Janice et
elle avaient prévu d’aller au cinéma dans la soirée, mais en sortant
de chez le dentiste, Irene avait toujours mal et sa joue était enflée.
Alors, quand Janice l’a appelée pour prendre de ses nouvelles et
savoir si elle voulait toujours sortir, elle a dit qu’elle préférait rester se
reposer.
— L’invention du téléphone portable a changé pas mal de choses,
songea Robin à haute voix.
— C’est exactement ce que j’ai pensé en lisant ce rapport.
Aujourd’hui, les copines d’Irene auraient eu droit à des
commentaires à chaud et à des selfies sur le fauteuil du dentiste.
« Talbot a fait croire à ses hommes qu’il avait personnellement
vérifié l’alibi d’Irene mais c’est faux. À mon avis, il a juste consulté sa
boule de cristal. Ç’aurait bien été son genre.
— Très drôle.
— Je ne plaisante pas. Attendez de voir son carnet. »
Strike tourna la page.
« Bref, six mois plus tard, quand Lawson reprend l’enquête, il
convoque systématiquement les témoins et les suspects répertoriés
dans le dossier d’origine. Irene lui ressert son histoire de dentiste
mais, une demi-heure après être sortie du commissariat, elle revient
en panique, demande à le revoir et avoue qu’elle a menti.
« Elle n’a jamais eu de rage de dents. Elle n’est jamais allée chez
le dentiste. En réalité, on l’avait obligée à faire des heures
supplémentaires non payées et comme elle trouvait cela injuste, elle
avait décidé de prendre son après-midi pour compenser, en
prétextant un problème dentaire. Dès qu’elle est sortie du cabinet St.
John’s, elle a filé dans le West End pour faire les boutiques.
« Elle a dit à Lawson qu’en rentrant à la maison – elle vivait
encore chez ses parents – elle a réalisé que si elle rejoignait Janice
au cinéma celle-ci risquait de découvrir la supercherie. Elle voudrait
voir sa gencive, s’étonnerait que sa joue ne soit pas gonflée. Donc,
quand Janice a téléphoné pour confirmer leur rendez-vous, Irene a
déclaré forfait.
« Lawson lui a passé un bon savon, d’après ce que j’ai lu dans le
rapport. Et que c’était très grave de mentir à la police, et que des
gens allaient en prison pour moins que ça, etc. Il lui a aussi fait
remarquer qu’avec sa nouvelle version, elle n’avait plus d’alibi pour
l’après-midi et la soirée de l’enlèvement, mis à part le coup de
téléphone de Janice aux environs de 18 heures 30.
— Où Irene vivait-elle ?
— Sur Corporation Row. Une rue qui, comme par hasard, se
trouve à deux pas du Three Kings. Mais pas sur le chemin que
Margot aurait emprunté en sortant du cabinet.
« Quand Lawson a évoqué cette absence d’alibi, Irene est
devenue hystérique. Elle lui a raconté que Margot avait des tas
d’ennemis, mais sans citer aucun nom, et elle a reparlé des lettres
anonymes que Margot avait reçues.
« Le lendemain, Irene est retournée voir Lawson, cette fois avec
son père, lequel s’est énervé en l’accusant d’avoir traumatisé sa fille,
ce qui n’a fait qu’aggraver son cas. Au cours de ce troisième
entretien, Irene a remis à Lawson un ticket de caisse censé prouver
qu’à 15 heures 10, le jour de la disparition de Margot, elle faisait du
shopping sur Oxford Street. Elle avait payé en espèces. Je pense
que Lawson a pris un malin plaisir à lui expliquer que ce ticket
prouvait seulement que quelqu’un avait fait du shopping sur Oxford
Street ce jour-là.
— Pourtant… un ticket marqué du jour et de l’heure…
— … qui aurait pu lui être donné par sa mère. Ou par une amie.
— Pourquoi l’auraient-elles conservé six mois ?
— Et elle ? »
Robin réfléchit. Il lui arrivait aussi de conserver ses tickets de
caisse mais seulement s’il s’agissait de frais professionnels, pour les
remettre ensuite au comptable.
« Ouais, en effet, c’est bizarre qu’elle l’ait gardé si longtemps.
— Lawson n’a rien obtenu de plus de sa part. Cela dit, il ne la
soupçonnait pas vraiment. Je crois qu’elle ne lui revenait pas, c’est
tout. Il s’est quand même amusé à la cuisiner sur les lettres
anonymes qu’elle prétendait avoir vu passer, celles qui parlaient des
feux de l’enfer. À mon avis, il la prenait pour une affabulatrice.
— Pourtant, l’autre réceptionniste avait vu l’une des deux lettres,
non ?
— En effet. Mais elles auraient très bien pu être de mèche.
Surtout que ces messages n’ont jamais été retrouvés.
— Un tel mensonge aurait pu lui valoir de gros ennuis, fit
remarquer Robin. Raconter des bobards à son patron pour s’offrir
une demi-journée de liberté, passe encore. Mais des lettres
anonymes envoyées à une personne portée disparue… c’est
autrement plus grave.
— N’oubliez pas qu’Irene avait parlé de ces lettres anonymes
avant la disparition de Margot. Ce n’est pas la même chose. Les
deux réceptionnistes auraient pu inventer cette histoire pour lancer
une rumeur, puis s’enferrer dans leur mensonge.
« Bon, dit Strike en tournant deux pages, voilà pour Irene.
Maintenant, sa meilleure copine, l’infirmière auxiliaire.
« Dans sa première déclaration, Janice dit avoir sillonné le quartier
en voiture tout l’après-midi. Elle avait beaucoup de patients à voir. La
dernière personne était une vieille dame très mal en point. Cette
visite lui a pris plus de temps que prévu. Quand elle en est sortie,
vers 18 heures, elle s’est précipitée dans une cabine téléphonique
pour appeler Irene et lui demander si le cinéma tenait toujours. Irene
lui a répondu que non, mais comme Janice avait déjà trouvé une
baby-sitter et qu’elle avait très envie de voir le film – James Caan, Le
Flambeur – elle y est allée seule. Après la séance, elle est passée
chez la voisine récupérer son fils et elle a regagné ses pénates.
« Talbot n’a pas pris la peine de vérifier tout cela non plus mais un
jeune policier zélé l’a fait de sa propre initiative. Et tout concordait.
Chaque patient a confirmé avoir vu Janice à l’heure dite. Même
chose pour la baby-sitter. Janice a également produit le ticket de
cinéma déchiré qui traînait au fond de son sac à main. C’était moins
d’une semaine après la disparition de Margot, donc rien d’étonnant à
ce qu’elle l’ait gardé. Mais de la même manière qu’un ticket de
caisse ne prouve pas qu’Irene est allée faire les boutiques, un ticket
de cinéma déchiré ne prouve pas que Janice a vu le film jusqu’au
bout. »
Il balança son mégot par la vitre.
« Où habitait la dernière patiente de Janice ? », demanda Robin.
Strike comprit qu’elle étudiait le timing.
« Sur Gopsall Street, à environ dix minutes en voiture du cabinet.
Elle aurait pu apercevoir Margot et la prendre au passage, mais pour
cela, il aurait fallu que celle-ci marche très lentement, s’arrête en
chemin ou quitte le cabinet après l’heure indiquée par Gloria. Et je
ne crois pas trop à cette rencontre car, ainsi que nous l’avons
constaté par nous-mêmes, une bonne partie de l’itinéraire emprunté
par Margot n’était pas accessible aux voitures.
« Et surtout, je n’imagine pas quelqu’un planifier un enlèvement et
prévoir d’aller au cinéma avec une amie le même soir, intervint
Robin.
— Moi non plus, dit Strike. Mais je n’ai pas fini. Quand Lawson
reprend le dossier, il découvre que Janice a elle aussi menti à Talbot.
— Vous plaisantez ?
— Pas du tout. En réalité, elle n’avait pas de voiture. Sa vieille
Morris Minor avait rendu l’âme six semaines avant la disparition de
Margot. À partir de ce moment, elle a dû faire ses visites à pied ou
en utilisant les transports en commun. Mais elle n’en a pas parlé de
peur de perdre son emploi. Son mari l’avait quittée, elle élevait seule
son enfant. Elle économisait pour s’acheter une nouvelle voiture
mais cela risquait de prendre du temps. Donc, elle racontait que sa
Morris Minor était en réparation, ou que le bus était plus pratique
pour elle.
— Mais si c’est exact…
— C’est exact. Lawson a interrogé le gérant de la casse.
— … elle n’était pas en mesure d’enlever Margot. Ce qui la place
hors de cause.
— J’ai tendance à penser comme vous, dit Strike. Elle aurait pu
prendre un taxi, bien sûr, mais il aurait fallu que le chauffeur soit
complice. Non, concernant Janice, la seule chose vraiment
intéressante c’est que Talbot la pensait innocente mais qu’il l’a
quand même interrogée sept fois, plus qu’aucun autre témoin ou
suspect dans cette affaire.
— Sept fois ?
— Oui. La première fois, c’est normal : elle habitait dans le même
immeuble que Steve Douthwaite, le patient migraineux et stressé de
Margot. Même s’ils se disaient juste bonjour bonsoir, les
interrogatoires deux et trois sont entièrement centrés sur lui. Talbot
aurait bien vu Douthwaite dans la peau du Boucher de l’Essex. On
suit son raisonnement : pour savoir si un type trucide des femmes
chez lui, il faut commencer par interroger les voisins. Mais Janice ne
sait pas grand-chose sur Douthwaite, du moins pas plus que
n’importe qui d’autre. Et pourtant, Talbot insiste. Au quatrième
interrogatoire, il passe à un autre sujet et là, ça devient du grand
n’importe quoi. Il lui pose des questions du genre : Vous a-t-on déjà
hypnotisée ? Êtes-vous prête à essayer ? Il lui demande de raconter
ses rêves, de les inscrire dans un cahier pour qu’il les lise. Il veut
qu’elle dresse la liste de ses derniers partenaires sexuels.
— Pardon ?
— J’ai trouvé dans le dossier la copie d’une lettre adressée à
Janice, dans laquelle le commissaire divisionnaire lui présente ses
excuses pour le comportement de Talbot. Vous comprenez mieux
pourquoi ils ont cherché à se débarrasser de lui dare-dare.
— C’est son fils qui vous a raconté cela ? »
Strike se remémora le visage doux, presque candide, de Gregory.
Il avait affirmé que Bill avait été un bon père mais n’avait pu cacher
son embarras quand la conversation avait dérivé vers les
pentagrammes.
« Je doute qu’il soit au courant. J’ai l’impression que Janice n’en a
parlé à personne.
— Après tout, dit Robin en réfléchissant, elle était infirmière. Elle a
peut-être compris qu’il ne tournait pas rond. »
Elle s’accorda deux secondes avant d’ajouter :
« Pourtant, ça doit faire peur, un inspecteur de police qui débarque
chez vous toutes les cinq minutes et qui vous demande de noter vos
rêves.
— Oui, j’en connais plus d’un qui auraient balisé. Je suppose qu’il
existe une explication – mais nous lui poserons la question. »
Strike jeta un coup d’œil derrière lui et vit, comme il l’avait espéré,
un sac rempli de victuailles posé sur la banquette arrière.
« Profitez, c’est votre anniversaire, fit Robin sans quitter la route
des yeux.
— Un biscuit, ça vous dit ?
— Il est trop tôt pour moi. Mais servez-vous. »
En se penchant entre les sièges pour attraper le sac, Strike
remarqua que Robin avait remis son ancien parfum.
20

Et si de ce mal, elle entendait parler,


Voudrait le grandir et l’empirer,
Et prendrait moult plaisir à le répandre,
Car par sa bouche toute chose est noircie.
Edmund S , La Reine des fées

Irene Hickson habitait dans une petite rue tranquille bordée de


maisons georgiennes de brique ocre, ornées de fenêtres arquées et
de portes en bois laqué surmontées d’une imposte. Un
environnement très particulier qui projeta Robin plusieurs mois en
arrière, à l’époque où elle louait avec Matthew une jolie maison
d’armateur dans un quartier pareil à celui-ci, truffé de vestiges
rappelant le passé industriel et commercial de Londres, comme cette
inscription qu’ils venaient d’apercevoir, gravée au fronton d’une large
baie vitrée : Royal Circus Tea Warehouse.
« Mr. Hickson devait bien gagner sa vie, dit Strike en traversant la
route avant de s’arrêter devant une façade aux proportions
harmonieuses. On est à mille lieues de Corporation Row. »
Robin sonna et entendit quelqu’un crier « C’est bon, j’y vais ! ».
Quelques secondes plus tard, une petite femme aux cheveux gris
apparaissait sur le pas de la porte, vêtue d’un pull bleu marine et
d’un pantalon que la mère de Robin aurait qualifié « d’intérieur ».
Elle avait le visage rond, le teint clair, les joues roses, les yeux bleus
et une frange mal coupée, sans doute par elle-même.
« Mrs. Hickson ? demanda Robin.
— Janice Beattie, corrigea la vieille dame. Vous êtes Robin, n’est-
ce pas ? Et vous… »
Les yeux de l’infirmière retraitée se braquèrent d’abord sur les
jambes de Strike, par réflexe professionnel peut-être.
« … Cormoran, c’est bien cela ? ajouta-t-elle, son regard ayant
achevé son périple ascendant.
— Absolument, dit Strike. Merci beaucoup d’avoir accepté de nous
voir, Mrs. Beattie.
— Oh, mais c’est la moindre des choses, répondit-elle en
s’effaçant pour les laisser entrer. Irene nous rejoint dans un
instant. »
Sa bouche aux commissures relevées et ses joues pleines,
marquées de fossettes, lui donnaient un air joyeux même quand elle
ne souriait pas. Elle leur fit traverser un vestibule que Strike trouva
étouffant tant il était surchargé. Autour d’eux, tout était couleur vieux
rose : le papier peint fleuri, la moquette épaisse, le pot-pourri posé
sur la console près du téléphone. Le bruit d’une chasse d’eau leur
apprit où se trouvait Irene.
En entrant dans le salon, ils passèrent du vieux rose au vert olive.
Partout ce n’étaient que draperies, franges, volants et capitonnages.
Sur les guéridons s’entassaient des photos de famille dans leurs
cadres argentés. La plus grande d’entre elles montrait une femme
blonde d’une quarantaine d’années, excessivement bronzée, qui se
tenait joue contre joue avec un homme au teint rougeaud, beaucoup
plus âgé qu’elle, feu Mr. Hickson certainement. Devant eux, deux
verres à cocktail dans lesquels nageaient des morceaux de fruits
piqués d’une ombrelle en papier. Contre la tapisserie verte aux
reflets moirés, des dizaines de figurines en porcelaine s’alignaient
sur des étagères en acajou spécialement conçues pour les recevoir.
Elles avaient en commun de représenter de délicates jeunes
femmes en crinoline penchées sur un bouquet de fleurs ou tenant un
agneau dans les bras.
« Elle en fait collection, dit Janice en notant le regard de Robin.
Charmant, n’est-ce pas ?
— Oh oui », mentit Robin.
Janice ne leur proposa pas de s’asseoir. Peut-être ne s’estimait-
elle pas en droit de le faire en l’absence d’Irene. Ils restèrent donc
plantés tous les trois devant les sujets en porcelaine.
« Vous venez de loin ? », demanda-t-elle pour meubler le silence.
Ils n’eurent pas le temps de répondre car une voix puissante
détourna leur attention.
« Bonjour ! Bienvenue ! »
À première vue, Irene Hickson était à l’image de son salon. Il se
dégageait d’elle une impression d’opulence surfaite, à la limite de la
vulgarité. Elle était aussi blonde qu’à vingt-cinq ans mais avait pris
beaucoup de poids, surtout au niveau des hanches et du postérieur.
Ses yeux aux paupières tombantes étaient soulignés d’un trait de
crayon noir, ses sourcils retouchés en mode Pierrot et ses lèvres
fines peintes en rouge vif. Elle portait un twin-set jaune moutarde, un
pantalon noir, des talons trop hauts et plusieurs kilos de bijoux en or,
dont une paire de boucles d’oreilles si lourdes qu’elles tiraient sur
ses lobes déjà déformés. Un parfum ambré mêlé à une odeur de
laque pour les cheveux se répandit dans la pièce au moment où elle
s’avança vers eux.
« Comment allez-vous ? roucoula-t-elle en se composant un
sourire radieux exclusivement destiné à Strike, avant de lui tendre
une main au poignet chargé de bracelets cliquetants. Jan vous a dit
ce qui s’est passé ce matin ? Justement le jour où vous deviez
venir… C’est tellement étrange. Mais je finis par y être habituée, ce
genre de choses m’arrive tout le temps. » Elle s’interrompit pour
ménager son effet et reprit sur un ton théâtral : « Ma Margot s’est
brisée. Ma Margot Fonteyn1 qui était posée sur l’étagère du haut, dit-
elle en désignant un espace vide entre deux figurines. Elle s’est
brisée en mille morceaux alors que je passais le plumeau ! »
Elle se tut et attendit que son public réagisse.
« En effet, c’est bizarre, se sentit obligée de répondre Robin,
voyant que Strike ne semblait pas disposé à le faire.
— N’est-ce pas ? dit Irene. Du thé ? Du café ? Que voulez-vous ?
— Je m’en charge, intervint Janice.
— Merci ma chérie. Tu n’as qu’à faire les deux », ajouta Irene.
D’un geste gracieux, elle désigna les fauteuils à ses visiteurs. « Je
vous en prie, installez-vous. »
De là où ils étaient assis, Strike et Robin apercevaient, derrière
une fenêtre encadrée de tentures à glands, un jardin orné de plates-
bandes surélevées, séparées par des allées au tracé complexe.
Avec ses massifs de buis taillés et son cadran solaire en fer forgé, il
avait un petit air élisabéthain.
« Oh, ce jardin, c’était tout mon Eddie, s’écria Irene en suivant leur
regard. Il l’adorait, Dieu le bénisse, et il adorait cette maison. C’est
pour ça que j’y vis toujours, bien qu’elle soit trop vaste pour moi…
Veuillez m’excuser. J’ai été un peu souffrante », ajouta-t-elle comme
en confidence. Puis à grand renfort de gestes précieux et autres
minauderies, elle prit place sur le canapé en redisposant les
coussins autour d’elle dans un ordre parfait. « Jan est une sainte.
— Je suis désolé de l’apprendre, dit Strike. Que vous avez été
souffrante, pas que votre amie est une sainte. »
Irene partit d’un éclat de rire cristallin. Si Strike avait été assis un
peu plus près, elle lui aurait sans doute donné une petite tape sur la
main, songea Robin. Comme si elle lui livrait une info top secret,
Irene se pencha vers lui et dit, la bouche en cœur :
« Syndrome du côlon irritable. Très désagréable. Les gaz, vous
comprenez… La douleur est parfois… C’est drôle mais pendant le
temps que j’ai passé chez ma fille aînée – ils vivent dans le
Hampshire, c’est pour ça que je n’ai pas eu votre lettre tout de
suite –, je me portais comme un charme. Et dès le moment où je
suis rentrée chez moi, j’ai appelé Jan et je lui ai dit, il faut que tu
viennes, j’ai terriblement mal. Mon médecin est incompétent, ajouta-
t-elle avec une moue méprisante. Une femme. À l’en croire, c’est ma
faute ! Je devrais me priver de tout ce qui rend la vie agréable.
J’étais en train de leur dire, reprit-elle en voyant son amie entrer
dans le salon avec un grand plateau où trônaient une théière et une
cafetière, que tu étais une sainte.
— Oh, vas-y, ne te gêne pas. Les compliments n’ont jamais fait de
mal à personne », lança joyeusement Janice. Strike se leva pour la
décharger mais, comme Mrs. Gupta, Janice refusa son aide,
préférant déposer son fardeau sur une ottomane revêtue d’un tissu
matelassé. En plus du service en porcelaine fine parsemée de
bouquets, sans doute réservé aux invités de marque, elle avait placé
sur un napperon une assiette de biscuits au chocolat dont certains
étaient enveloppés dans du papier d’argent et, à côté, un sucrier
muni d’une pince. Janice rejoignit son amie sur le canapé et
s’employa à remplir les tasses, en commençant par celle d’Irene.
« Prenez des biscuits, lança cette dernière à la cantonade puis,
d’un air gourmand, elle ajouta à l’intention de Strike : Donc… c’est
vous le célèbre Cameron Strike ! J’ai failli avoir une attaque quand
j’ai vu votre nom au bas de la lettre. Vous comptez interroger
Creed ? Vous pensez qu’il acceptera de vous parler ? Est-ce qu’ils
vont vous laisser le voir ?
— Nous n’en sommes pas encore là, répondit aimablement Strike
en sortant son calepin et son stylo. Pour commencer, nous avons
besoin d’éclaircir certains points, portant sur le contexte
essentiellement. Je pense, mesdames, que vous pourriez nous
être…
— Oh, nous ferons tout pour vous aider, l’interrompit Irene.
Absolument tout.
— Nous avons pris connaissance de vos dépositions, poursuivit
Strike. Donc, à moins que…
— Oh mon Dieu, le coupa-t-elle encore, cette fois en mimant
l’effroi. Donc vous savez que je suis une méchante fille ! Vous êtes
au courant pour cette histoire de dentiste et tout le reste, n’est-ce
pas ? Je suppose qu’en ce moment même, des tas de jeunes
femmes font la même chose, je veux dire raconter des bobards pour
profiter de quelques heures de liberté. Moi, il a fallu que ça m’arrive
le jour où Margot… Désolée, ce n’est pas ce que je voulais dire, se
reprit Irene. Vraiment. Je parle sans réfléchir, et ça me crée souvent
des problèmes, gloussa-t-elle. Tout doux, ma petite ! C’est ce
qu’Eddie m’aurait dit. N’est-ce pas, Jan ? ajouta-t-elle en tapotant le
bras de son amie. C’est bien ce qu’il aurait dit. Tout doux, ma petite !
— Oui, certainement, confirma Janice en hochant la tête.
— Donc, pour reprendre là où j’en étais, retenta Strike, à moins
que l’une d’entre vous ait quelque chose à ajouter…
— Ne croyez pas que nous n’y ayons pas réfléchi, l’interrompit de
nouveau Irene. Si un détail nous était revenu, nous serions allées
voir la police immédiatement, n’est-ce pas, Jan ?
— … j’aimerais aborder quelques points en particulier,
Mrs. Beattie, enchaîna-t-il en se tournant vers Janice qui caressait
d’un air absent le dessus de son alliance, le seul bijou qu’elle portait.
Ce qui m’a frappé en lisant les rapports de police c’est le nombre de
fois où l’inspecteur Talbot…
— Oh, moi c’est pareil, Cameron, intervint Irene avant que Janice
n’ouvre la bouche. Pareil ! Je sais exactement ce que vous allez lui
demander – pourquoi s’acharnait-il sur elle ? Je lui ai dit à l’époque –
n’est-ce pas que je te l’ai dit, Jan ? –, j’ai dit, ce n’est pas juste, tu
devrais te plaindre. Mais tu ne m’as pas écoutée, n’est-ce pas ? Je
veux dire, d’accord, il faisait une dépression, et patati et patata. Je
ne vous apprends rien, dit-elle en penchant la tête vers Strike
comme pour dire “Vous êtes malin mais moi aussi j’en connais un
bout sur la question”. Mais un homme malade reste avant tout un
homme.
— Mrs. Beattie, répéta Strike un ton au-dessus, pourquoi d’après
vous l’inspecteur vous a-t-il interrogée plusieurs fois ? »
Ayant peut-être compris ce qu’on attendait d’elle, Irene laissa son
amie répondre. Elle se retint jusqu’à ce que Janice trouve son
rythme de parole puis se mit à ponctuer ses phrases de
commentaires en forme d’échos, acquiesçant par-ci, soulignant par-
là, comme si elle craignait que Strike ne l’oublie si elle se taisait trop
longtemps.
« Franchement, je n’en sais rien, commença Janice, en tripotant
toujours son alliance. Les premières fois, il m’a posé des questions
claires…
— Oui, au début, murmura Irene en opinant du chef.
— Ce que j’avais fait ce jour-là, ce genre de choses, vous voyez ?
Ce que je savais sur les patients de Margot, parce que j’en
connaissais un certain nombre…
— Bien obligé, quand on travaille dans un cabinet médical…, fit
Irene, sentencieuse.
— … Mais à un moment, j’ai eu l’impression que… qu’il me croyait
dotée de… pouvoirs spéciaux. Je sais, ça paraît dingue, mais je ne
pense pas…
— Oh, mais moi si, je le pense, dit Irene en regardant Strike.
— … non, honnêtement, je ne pense pas qu’il était – vous
savez… » Janice semblait trop gênée pour prononcer le mot.
« … amoureux. C’est vrai, il m’a dit des choses déplacées, mais je
voyais qu’il n’était pas bien, vous savez… dans sa tête. J’étais dans
une position très délicate, franchement, dit Janice en s’adressant à
Robin. Vers qui pouvais-je me tourner ? C’était un policier ! Je
n’avais d’autre choix que rester assise là pendant qu’il m’interrogeait
sur mes rêves… Parce que, au bout de la troisième fois, il n’y avait
plus que cela qui l’intéressait : mes rêves, mes petits amis et tout et
tout. Plus de questions sur Margot, ni sur les patients…
— Sauf un, n’est-ce pas ? intervint Robin.
— Duckworth ! s’écria Irene, surexcitée.
— Douthwaite, la corrigea Strike.
— Douthwaite, oui, c’est ce que je voulais dire », marmonna Irene.
Pour couvrir son embarras, elle prit un biscuit et croqua dedans, ce
qui laissa quelques secondes de répit à Janice, et aux deux autres
par la même occasion.
« Oui, c’est vrai, il m’a posé des questions sur Steve, confirma
Janice avec un hochement de tête. Parce qu’il vivait dans mon
immeuble, sur Percival Street.
— Vous le connaissiez bien ? demanda Robin.
— Pas tellement. À vrai dire, je ne savais rien de lui jusqu’à ce
qu’il se fasse tabasser. Un soir, je suis rentrée tard et je l’ai trouvé
sur le palier, avec des tas de gens autour de lui. Ils savaient que
j’étais infirmière. Je revenais de faire les courses, mon fils Kevin d’un
côté et mon panier à provisions de l’autre, mais Steve était dans un
sale état, alors il a bien fallu que j’intervienne. Il ne voulait pas qu’on
appelle la police mais il avait le genre de blessures qui peuvent
causer des dommages internes. Son agresseur l’avait frappé avec
une batte de base-ball. Un mari jaloux…
— Le mari ! Mais quel imbécile, celui-là ! l’interrompit Irene.
Douthwaite était homo ! cria-t-elle en hurlant de rire. Il était juste ami
avec sa femme, mais l’autre abruti…
— Je ne sais pas si Steve était homo… », essaya de glisser
Janice. Mais il en fallait plus pour arrêter Irene.
« Un homme… une femme… les mecs ne vont pas chercher plus
loin ! Mon Eddie était exactement pareil – tu es d’accord, Jan, c’est
comme ça qu’il était, Eddie, hein ? répéta-t-elle en tapotant le bras
de Janice. Exactement pareil ! Je me souviens, une fois, je lui ai
sorti : “Eddie, ce n’est pas parce que je regarde un homme que… – il
peut être homo, il est peut-être gallois…” Mais bon, après ce que tu
m’as dit, Jan, j’ai pensé, ouais, ce Duckworth – Douth-machin – il est
un peu précieux. Ensuite, quand il est venu au cabinet, ça m’a paru
évident. Bel homme certes, mais un peu mou.
— Mais je ne sais pas s’il était homo, Irene. Je ne le connaissais
pas assez pour…
— Il venait tout le temps te voir, reprit Irene sur un ton de
reproche. Tu me l’as dit. Il était constamment fourré chez toi pour
prendre le thé et te confier ses petits problèmes.
— On s’est parlé seulement deux fois, la corrigea Janice. La
première dans les escaliers, et la deuxième, c’était un jour où je
revenais du supermarché. Il m’a aidée à monter les courses et je l’ai
invité à prendre une tasse de thé.
— Mais il t’a demandé…, insista Irene.
— J’y arrive, ma chérie, dit Janice en faisant montre d’une
patience hors du commun, de l’avis de Strike. Il avait des maux de
tête, expliqua-t-elle en se tournant vers les deux détectives. Je lui ai
conseillé d’aller consulter un médecin pour avoir un vrai diagnostic.
Je veux dire, j’étais désolée pour lui mais je n’avais pas envie que
les gens prennent l’habitude de sonner chez moi au moindre bobo.
J’avais déjà assez à faire avec mon fils.
— Donc, d’après vous, Douthwaite rendait visite à Margot
uniquement pour qu’elle le soigne, intervint Robin. Pas parce qu’il
était amoureux… ?
— Il lui a quand même envoyé des chocolats, une fois, la coupa
Irene. Mais je crois qu’il venait surtout pour lui raconter ses peines
de cœur.
— Je ne sais pas, dit Janice. Il avait de fortes migraines et il était
très tendu, c’est certain. Déprimé, peut-être. On lui reprochait la mort
de cette pauvre fille qui s’était suicidée, mais… des voisins auraient
vu des hommes entrer et sortir de chez lui…
— Qu’est-ce que je disais ? triompha Irene. Il était homo !
— Pas forcément. C’étaient peut-être juste des copains, ou des
drogués, ou peut-être qu’il vendait des trucs tombés du camion… Il y
a une chose dont je suis sûre, parce que tout le monde en parlait
dans le quartier : le mari de cette fille était une brute, il la battait
comme plâtre. Horrible. Mais la presse a préféré se focaliser sur
Steve et sur la camionnette. Le sexe est plus vendeur que les
violences conjugales, pas vrai ? Si vous trouvez Steve, ajouta-t-elle,
transmettez-lui mon bon souvenir. Ce n’est pas juste, ce que les
journaux lui ont fait. »
Grâce à Strike, Robin avait pris l’habitude de mener ses entretiens
et de classer ses notes selon trois catégories : personnes, lieux,
choses.
« Auriez-vous remarqué d’autres patients étranges, dans votre
cabinet ? demanda-t-elle aux deux femmes. Ou ayant eu un
comportement inhabituel avec Marg… ?
— Oui, absolument, s’écria Irene. Rappelle-toi, Jan, ce type avec
une barbe qui lui descendait jusqu’ici… » Elle montra son estomac.
« Tu te rappelles ? Comment s’appelait-il ? Apton ? Applethorpe ?
Jan, fais un effort. Ce type qui puait comme un clochard. Une fois, tu
as dû passer le voir chez lui. On le voyait tout le temps traîner dans
le coin. Je pense qu’il vivait sur Clerkenwell Road. Parfois, il amenait
son gamin. Un gosse carrément bizarre. Avec des oreilles énormes.
— Oh, eux, dit Janice en déplissant le front. Mais ce n’étaient pas
des patients de Margot…
— Il arrêtait les gens dans la rue pour leur dire que c’était lui
l’assassin de Margot ! insista Irene en prenant Strike à témoin.
Ouais ! Je vous assure ! Il l’a fait avec Dorothy ! Bien sûr, Dorothy
n’a rien dit à la police, ce n’était pas son genre. Elle répétait : “Il
délire à pleins tubes”, “Il est fou à lier”. Et moi, je lui répondais : “Et si
c’était vrai, Dorothy ? Imagine que tu ne dises rien et qu’il l’ait
vraiment tuée ?” Applethorpe était vraiment fêlé du bocal. Il gardait
sa copine enfermée dans…
— Elle n’était pas enfermée, Irene, l’interrompit Janice en se
rebiffant pour la toute première fois. L’assistante sociale a dit qu’elle
était agoraphobe, mais elle était libre de…
— Elle était spéciale, s’obstina Irene. Même que c’est toi qui me
l’as dit. Personnellement, j’estime qu’on aurait dû leur retirer le
gosse. Tu disais que leur appartement était crade…
— On ne retire pas un enfant à ses parents juste parce qu’ils ne
font pas le ménage ! répliqua Janice, puis, se tournant vers Strike et
Robin : Oui, j’ai rendu visite à la famille Applethorpe, une fois. En
revanche, je crois qu’ils ne connaissaient pas Margot. Voyez-vous,
en ce temps-là, les choses fonctionnaient différemment : chaque
médecin avait ses patients attitrés. Les Applethorpe étaient inscrits
avec le Dr Brenner. C’est lui qui m’a demandé de passer chez eux,
pour voir si le petit allait mieux.
— Vous vous souvenez de l’adresse ? Du nom de la rue ?
— Eh bien, fit Janice en fronçant les sourcils. Oui, je crois qu’ils
habitaient sur Clerkenwell Road, effectivement. Mais je ne m’y suis
rendue qu’une fois. Le gosse avait été malade et le Dr Brenner a
préféré m’envoyer moi plutôt que d’y aller lui-même. Les visites à
domicile, c’était pas trop son truc. Bref, quand je suis arrivée, le
gosse était guéri mais j’ai remarqué que le père était…
— Fou à lier…, dit Irene en hochant la tête d’un air entendu.
— … agité, comme s’il avait bu, rectifia Janice. Je suis allée me
laver les mains dans la cuisine et là, j’ai vu des comprimés de
benzédrine posés près de l’évier, à portée de main. J’ai averti les
deux parents que, maintenant que leur enfant marchait, il valait
mieux ranger ça dans un placard…
— Un gosse vraiment bizarre, répéta Irene.
— Ensuite, je suis allée voir Brenner et je lui ai dit :
“Docteur Brenner, cet homme prend de la benzédrine en trop grande
quantité.” C’était une drogue, ça se savait, même en 1974. Bien sûr,
Brenner a cru que je critiquais son traitement et il m’a envoyée
balader. Mais je m’inquiétais toujours, alors j’ai contacté une
assistante sociale sans le dire à Brenner, et c’est comme ça que j’ai
appris que les services sociaux suivaient cette famille depuis un
certain temps.
— Mais la mère du gosse…, dit Irene.
— Personne ne peut se mettre à la place des autres, Irene. Peut-
être que cette vie lui convenait. Elle adorait son fils. Bon,
évidemment, le père était… eh bien, il était un peu dérangé, le
pauvre homme, reconnut Janice. Il se prenait pour un… comment
dit-on ?… un gourou, ou un chamane. Il jetait des sorts. Enfin, c’est
ce qu’il m’a raconté le jour où je suis passée chez eux. On croise
beaucoup d’illuminés, dans ce métier. En général, je leur répondais :
“Ah oui ? Vraiment ? Comme c’est intéressant.” Ça ne sert à rien de
les contredire. Mais avec Applethorpe c’était encore différent. Il
croyait qu’il pouvait rendre les gens malades à distance, leur donner
le mauvais œil, comme on disait dans le temps. Il était persuadé que
son fils avait attrapé la rubéole parce qu’il s’était fâché contre lui.
Vous voyez le genre… Mais, en fin de compte, c’est lui qui est mort.
Pauvre type. Un an après la disparition de Margot.
— Ah bon ? fit Irene, un peu désappointée.
— Oui. Je crois que ça s’est passé après ton départ, après que tu
as épousé Eddie. Je me souviens, des cantonniers l’ont trouvé tôt
dans la matinée, recroquevillé sur lui-même, sous le pont de Walter
Street. Crise cardiaque. Il avait perdu connaissance, et comme il n’y
avait personne dans le coin pour lui porter secours… Il n’était pas si
vieux, pourtant. Je me souviens que le Dr Brenner était un peu
embêté à cause de ça.
— Pourquoi ? demanda Strike.
— C’était lui qui lui prescrivait les Bennies, après tout. »
Robin, qui ne connaissait pas ce mot, supposa que c’était un
terme familier pour désigner les barbituriques. À sa grande surprise,
elle vit un léger sourire passer sur le visage de Strike.
« Mais il n’y avait pas qu’Applethorpe, poursuivit Janice sans
paraître noter ni l’hésitation de Robin ni l’amusement de Strike. Je
me souviens d’un…
— Oh, des tas de gens ont juré leurs grands dieux avoir remarqué
telle ou telle chose, avoir eu tel ou tel pressentiment, et patati et
patata, s’immisça Irene en levant les yeux au ciel. Et il y avait nous,
ses collègues, qui étions réellement impliqués. Ç’a été terrible,
vraiment – excusez-moi, dit-elle en se tenant le ventre, je dois vous
laisser une petite minute… désolée. »
Irene se précipita hors de la pièce. Janice la suivit du regard sans
qu’on puisse dire, à cause de son visage naturellement jovial, si elle
était inquiète ou pas.
« Ne vous en faites pas pour Irene, dit-elle calmement en se
tournant vers les deux détectives. J’ai beau lui répéter que son
médecin a raison de lui déconseiller les plats épicés, elle a quand
même voulu manger un curry hier soir… La solitude lui pèse.
Souvent, elle m’appelle pour que je vienne. Je passe la soirée avec
elle. Eddie est mort l’année dernière. Il avait presque quatre-vingt-dix
ans. Dieu ait son âme. Il adorait Irene et les filles. Il lui manque
terriblement.
— Je me trompe ou vous alliez nous dire que quelqu’un avait
aperçu Margot ? insista Strike, mais sans la brusquer.
— Quoi ? Oh, oui… Charlie Ramage. Il vendait des saunas, des
jacuzzi. Un homme riche. Pas le genre à inventer des histoires pour
se donner de l’importance. Il avait d’autres chats à fouetter.
Remarquez, il y a des gens bizarres dans tous les milieux.
— Que disait-il ? demanda Robin.
— Charlie collectionnait les motos. Il en avait beaucoup et il faisait
de longues virées avec un peu partout dans le pays. Il s’était cassé
les deux jambes dans un accident et je devais passer le voir
plusieurs fois par semaine… Ça faisait bien deux ans qu’on n’avait
plus de nouvelles de Margot. Charlie aimait causer. Un jour, voilà
qu’il me sort qu’il a vu Margot à Leamington Spa une semaine après
sa disparition. Mais vous savez, dit Janice en secouant la tête, je ne
l’ai pas pris au sérieux. C’était un homme charmant mais, comme je
disais, il aimait causer.
— Que vous a-t-il dit exactement ? voulut savoir Robin.
— Qu’il roulait vers le nord sur sa bécane et qu’il s’était arrêté
devant la grande église de Leamington Spa, le temps de manger un
sandwich et de boire un peu de thé. Il est là, appuyé contre le muret
du cimetière, et brusquement, il aperçoit une femme de l’autre côté
de la grille. Elle marche entre les tombes, elle regarde les
inscriptions. Pas comme si elle venait de perdre quelqu’un, non,
juste comme ça, pour regarder. Une femme brune, a dit Charlie. Il lui
a lancé un truc du genre, “Chouette endroit, hein ?” Elle s’est
tournée vers lui et… Figurez-vous qu’il m’a juré sur un paquet de
bibles que c’était Margot Bamborough mais avec les cheveux teints.
Il lui a dit qu’elle lui rappelait quelqu’un, elle a paniqué et s’est
enfuie.
— Et d’après lui, c’était une semaine après sa disparition ?
demanda Robin.
— Oui, il l’aurait reconnue parce que sa photo était encore dans
les journaux. Je lui ai dit : “Vous êtes allé voir la police, Charlie ?” Il
m’a répondu : “Oui, je l’ai fait.” Il était pote avec un flic, un gradé,
c’est à lui qu’il a parlé. Mais il n’y a pas eu de suite…
— C’est donc en 1976 que Ramage vous a raconté cela ?
embraya Strike tout en griffonnant dans son calepin.
— Oui, je crois bien, fit Janice en réfléchissant intensément tandis
qu’Irene revenait dans le salon. Creed était en prison, à ce moment-
là. C’est pour ça que cette histoire lui était revenue en tête. Il venait
de lire un article sur le procès. Il m’a dit textuellement : “Ce n’est pas
lui qui a zigouillé Margot Bamborough. Cette femme, je l’ai croisée
après sa disparition.”
— Savez-vous si Margot avait des attaches à Leamington Spa ?
demanda Robin.
— De quoi parlez-vous ? intervint Irene.
— Ce n’est rien, dit Janice. Juste une histoire stupide qu’un
patient m’a racontée. Margot dans un cimetière avec les cheveux
teints. Tu sais…
— À Leamington Spa ? », dit Irene, contrariée. Robin eut
l’impression qu’Irene regrettait amèrement d’avoir laissé Janice sous
le feu des projecteurs pendant qu’elle se rendait aux toilettes. « Mais
je n’étais pas au courant. Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ?
— Oh… eh bien, c’était en 1976, bredouilla Janice comme si elle
craignait une réprimande. Tu venais d’avoir Sharon. Tu avais
d’autres choses à faire qu’écouter les racontars de Charlie
Ramage. »
Irene prit un biscuit en fronçant légèrement les sourcils.
« J’aimerais bien qu’on en vienne au cabinet médical lui-même,
rebondit Strike. Comment était Margot en tant que…
— Collègue de travail ? claironna Irene comme si elle estimait
qu’ayant raté plusieurs minutes de conversation, elle avait acquis le
droit de monopoliser à nouveau l’attention de Strike. Eh bien,
personnellement… »
Elle s’interrompit comme une gastronome savourant par avance
les mets délicieux posés dans son assiette.
« … pour être entièrement honnête, elle faisait partie de ces gens
qui croient tout savoir mieux que les autres. Elle vous disait
comment mener votre vie, comment classer vos dossiers, préparer
une tasse de thé, et patati et patata…
— Oh, Irene, elle n’était pas si mauvaise, murmura Janice. Je
l’aimais bien…
— Jan, allons ! l’interrompit Irene, dédaigneuse. Elle était
tellement fière d’avoir mieux réussi que les gens de sa famille. Pour
elle, on était des moins-que-rien ! Peut-être pas toi, ajouta-t-elle en
lançant un regard excédé à son amie qui secouait la tête pour
exprimer son désaccord. Mais moi si. Elle me traitait comme une
demeurée. Avec condescendance. Cela étant, je ne la détestais
pas ! jugea-t-elle bon de tempérer. Elle n’était pas détestable, juste
pénible. Très imbue d’elle-même. Comme si elle n’avait pas grandi
dans un taudis à Stepney, si vous voyez ce que je veux dire.
— Et vous, comment la trouviez-vous ? demanda Robin à Janice.
— Eh bien… », commença Janice. Mais Irene lui coupa la parole :
« Snob. Allons, Jan. Elle avait épousé un spécialiste, un type plein
aux as – tu as vu leur maison à Ham ? Elle avait fait du chemin, la
Margot ! Et la belle-famille ! Rien que des rupins. Et après ça, elle
avait le culot de nous faire la morale, en jouant à la femme libérée :
le mariage n’est pas l’alpha et l’oméga, les femmes doivent
continuer à travailler, et patati et patata. Toujours à chercher la petite
bête, avec ça !
— Qu’est-ce qu’elle… ?
— Comment on doit répondre au téléphone, comment on doit
s’adresser aux patients, comment on doit s’habiller, même – “Irene,
vous ne devriez pas mettre ce corsage pour travailler”. Mais bon
sang, elle avait bossé comme Bunny Girl ! Une sale hypocrite, oui !
Mais je ne la détestais pas, répéta Irene. Franchement, j’essaie juste
de vous dresser le tableau – oh, et elle refusait qu’on lui prépare ses
boissons chaudes, tu te souviens Jan ? Les deux autres médecins
ne nous ont jamais reproché de ne pas savoir faire le thé.
— Ce n’est pas pour ça…, tenta Janice.
— Enfin, Jan, tu te souviens quand même qu’elle était maniaque
au point de…
— Mrs. Beattie, d’après vous, pourquoi refusait-elle qu’on lui
prépare ses boissons chaudes ? intervint Strike, à bout de patience.
— Oh, fit Janice. C’est parce qu’un jour j’ai lavé les tasses et que
dans celle du Dr Brenner, sous le sachet de thé, j’ai trouvé un…
— Un comprimé d’Atomal, c’est ça ? la coupa Irene.
— … une gélule d’Amytal. J’ai compris ce que c’était à cause de la
coul…
— Bleue, fit Irene, en hochant doctement la tête. N’est-ce pas ?
— Les dealers appelaient ces gélules Blue Heavens, confirma
Janice. Un tranquillisant. Ça se vendait bien à l’époque. Quand je
faisais mes tournées, je m’arrangeais pour que tout le monde sache
que je n’en transportais pas dans ma sacoche. Par précaution. Je
n’avais pas envie qu’on m’agresse.
— Comment saviez-vous que c’était la tasse du Dr Brenner ?
demanda Strike.
— Il utilisait toujours la même, celle avec le blason de son
université. Et il se fâchait tout rouge si jamais quelqu’un osait boire
dedans. » Elle hésita : « Avez-vous parlé… au Dr Gupta ?
— Nous savons que le Dr Brenner était accro aux barbituriques »,
confirma Strike. Et Janice parut soulagée.
« Je me suis dit que cette gélule avait pu se retrouver dans sa
tasse par accident, qu’il l’avait fait tomber et l’avait ensuite cherchée
partout sans la trouver. On ne rigole pas avec ces choses-là, dans
les cabinets médicaux. Imaginez qu’une personne l’ait trouvée et se
soit empoisonnée…
— Quelles conséquences aurait pu avoir la prise d’une seule
gél… ? s’enquit Robin.
— Aucune, ou presque, fit Irene, sentencieuse. N’est-ce pas,
Jan ?
— Non, une seule gélule, ce n’est même pas une dose complète,
confirma Janice. Une légère somnolence, au pire. Enfin bref, Margot
est arrivée derrière moi alors que j’essayais de récupérer ce truc au
fond de la tasse avec une cuillère. Il y avait une petite cuisine avec
un évier, une bouilloire et un frigo à l’entrée de ma salle de soins.
Elle m’a vue faire. Donc, non, Margot n’était pas maniaque, c’est
juste qu’après cela, elle a préféré s’occuper elle-même de son thé.
Par prudence. Moi aussi, à partir de là, je n’ai plus bu que dans mon
mug.
— Lui avez-vous fait part de vos soupçons concernant l’origine de
cette gélule ? renchérit Robin.
— Non, répondit Janice, parce que le Dr Gupta m’avait demandé
de ne pas parler du problème de Brenner. Donc, j’ai juste dit “C’est
sûrement un accident”, ce qui n’était pas faux, techniquement. Je
m’attendais à ce qu’elle convoque une réunion, qu’elle mène son
enquête…
— Tu sais très bien pourquoi elle ne l’a pas fait, dit Irene. Je t’ai
exposé ma théorie.
— Irene, soupira Janice en secouant la tête. Honnêtement…
— Ma théorie, enchaîna Irene, faisant fi des réticences de son
amie, c’est qu’elle soupçonnait quelqu’un d’autre d’avoir mis ce truc
dans la tasse de Brenner. Et si vous voulez savoir qui…
— Irene », la supplia Janice, mais Irene était lancée.
« … Je vais vous le dire… Gloria. Cette fille était une vraie teigne
et elle avait des repris de justice dans sa famille – non, Jan, je ne
veux rien cacher. Je suis sûre que Cameron veut savoir tout ce qui
se passait dans ce cabinet…
— Comment Gloria aurait-elle pu droguer le thé de Brenner ?
réagit Janice en se tournant vers Strike et Robin. Non, je ne pense
pas…
— Ce n’est pas toi qui la côtoyais jour après jour à l’accueil, Jan,
répliqua Irene avec un mouvement de tête dédaigneux. Moi, je
voyais clair dans son jeu…
— Mais même, à supposer qu’elle l’ait fait, quel rapport avec la
disparition de Margot ?
— Je n’en sais rien, moi ! lui renvoya Irene, toujours plus
remontée. Ils s’intéressent au personnel du cabinet. Ils veulent
savoir comment les choses se passaient… N’est-ce pas ? ajouta-t-
elle en s’adressant à Strike qui s’empressa de hocher la tête. Tu
vois ? lança-t-elle à Janice avant de reprendre. Donc : Gloria venait
d’un milieu très compliqué, une famille de Little Italy… »
Janice essaya de protester mais Irene l’en empêcha :
« C’est la pure vérité, Jan ! L’un de ses frères vendait de la
drogue, ou ce genre de choses. Elle me l’a dit ! Cette gélule
d’Atomal n’appartenait peut-être pas au Dr Brenner, après tout ! Elle
avait pu l’obtenir par son frère. Gloria détestait Brenner. Bon,
d’accord, c’était un sale type qui n’arrêtait pas de nous gueuler
dessus. Une fois, elle m’a dit : “Imagine, si tu vivais avec lui ! Moi, si
j’étais sa sœur, je mettrais du poison dans la bouffe de ce vieux
salopard.” Margot l’a entendue et elle l’a remise à sa place parce
qu’il y avait du monde dans la salle d’attente et que dire des choses
pareilles sur un collègue, ce n’était pas professionnel.
« Enfin bref, quand j’ai vu que Margot ne bougeait pas, je me suis
dit c’est parce qu’elle sait qui l’a fait. Elle ne voulait pas que son petit
toutou ait des problèmes. Gloria était sa protégée, voyez-vous. Elle
passait la moitié de son temps dans la salle d’examen de Margot qui
lui donnait des cours de féminisme pendant que moi, je restais toute
seule à l’accueil comme une imbécile à m’occuper de tout… Si
Gloria avait commis un crime, je suis sûre que Margot l’aurait
couverte. Elle lui passait tout.
— Est-ce que l’une d’entre vous saurait où vit Gloria aujourd’hui ?
demanda Strike.
— Aucune idée, dit Irene. Elle est partie peu après la disparition
de Margot.
— Après qu’elle a quitté le cabinet, je ne l’ai plus jamais revue, fit
Janice d’un air gêné. Franchement, Irene, on ne devrait pas lancer
ce genre d’accusations…
— S’il te plaît, Jan, l’interrompit Irene en se tenant le ventre.
Voudrais-tu aller me chercher le médicament sur le frigo ? Je
recommence à me sentir mal. Est-ce que quelqu’un veut encore du
thé ou du café, pendant que Jan est à la cuisine ? »
Janice se leva sans protester, rassembla les tasses vides sur le
plateau et se dirigea vers la porte du salon. Robin se précipita pour
lui ouvrir, Janice lui sourit en passant et s’éloigna dans le couloir.
Quand on n’entendit plus ses pas sur l’épaisse moquette, Irene
déclara sans sourciller :
« Pauvre Jan. Elle a eu une vie horrible, vraiment. Son enfance,
c’était comme dans un roman de Dickens. Eddie et moi l’avons
aidée financièrement pendant quelque temps, après que Beattie l’a
quittée. Elle porte son nom mais il ne l’a jamais épousée, vous
savez. C’est horrible, n’est-ce pas ? Et en plus, ils ont eu un gosse.
Je crois qu’il se demandait ce qu’il faisait avec elle. Et puis, un beau
jour, il s’est tiré. Après ça, il y a eu Larry… c’était loin d’être une
lumière, ajouta Irene avec un petit rire, mais il avait beaucoup
d’estime pour elle. Je pense qu’au début, elle pensait mériter mieux
– Larry travaillait pour Eddie, vous savez, mais pas dans les
bureaux, ce n’était qu’un ouvrier. Et finalement, elle a dû réaliser
que… eh bien, tous les hommes ne sont pas prêts à élever l’enfant
d’un autre…
— Puis-je vous interroger sur les lettres de menace que Margot a
reçues, Mrs. Hickson ?
— Oh, mais oui, bien sûr, dit Irene, enchantée. Donc vous me
croyez, n’est-ce pas ? Parce que la police, elle… pas du tout.
— Il y en avait deux, disiez-vous dans votre déposition ?
— C’est exact. Je n’aurais pas dû ouvrir la première, ce n’était pas
mon travail, mais Dorothy était absente et le Dr Brenner m’avait
demandé de la remplacer. Dorothy n’était jamais absente,
normalement. C’était parce que son fils se faisait opérer des
amygdales. Un gamin pourri gâté. Quand elle m’a annoncé qu’elle
l’accompagnait à l’hôpital le lendemain, je ne l’avais jamais vue
aussi bouleversée. D’habitude, elle était du genre coriace – mais elle
avait perdu son mari et cet enfant représentait tout pour elle. »
Janice réapparut avec le plateau. Robin se leva pour l’aider.
Janice la remercia en murmurant, comme si elle craignait
d’interrompre Irene.
« Que disait cette lettre ? poursuivit Strike.
— Eh bien, ça fait des siècles… », souffla Irene. Janice lui tendit
une boîte de comprimés pour la digestion, Irene la prit en esquissant
un sourire mais sans la remercier. « Mais, d’après mes
souvenirs… » Elle fit sortir deux comprimés de leur plaquette avec
un petit bruit sec. « Voyons voir, je ne voudrais pas faire d’erreur…
c’était très grossier envers Margot. On l’appelait par un mot qui
commence par S. Oui, je m’en souviens. Et après, ça disait qu’elle
méritait les feux de l’enfer.
— Une lettre tapée à la machine ?
— Écrite à la main, précisa Irene avant d’avaler ses comprimés
avec une gorgée de thé.
— Et la seconde ? embraya Strike.
— J’ignore ce qu’elle contenait. Voyez-vous, j’étais entrée dans sa
salle d’examen pour lui transmettre un message et j’ai aperçu ce
papier posé sur son bureau. Même écriture. Margot a vu mon regard
et je peux vous dire qu’elle n’a pas apprécié. Elle a pris la lettre et l’a
jetée directement à la poubelle. »
Pendant que Janice servait les deux détectives, Irene reprit un
biscuit au chocolat.
« Je doute que vous soyez au courant de cela, reprit Strike, mais
pensez-vous que Margot ait pu être enceinte au moment de sa
disp… ?
— Où avez-vous pêché ça ? fit Irene, comme touchée par la
foudre.
— Elle l’était ? insista Robin.
— Oui, c’est possible ! lâcha Irene. Jan, ne fais pas cette tête,
franchement. Voyez-vous, j’ai reçu un appel, un jour qu’elle était
sortie faire une visite à domicile ! C’était une clinique. Ils voulaient
qu’elle confirme le rendez-vous qu’elle avait pris le lendemain… »
Irene termina sa phrase en articulant silencieusement « … pour un
avortement !
— Ils vous ont dit ça au téléphone ? », s’étonna Robin.
Irene ne s’attendait pas à cette question.
« Ils… eh bien non… en réalité, je… eh bien, je n’en suis pas fière
mais je les ai rappelés. Simple curiosité. C’est le genre de chose
qu’on fait quand on est jeune, n’est-ce pas ? »
Robin espéra que son sourire faisait plus vrai que celui d’Irene.
« Ça s’est passé quand, Mrs. Hickson ? Essayez de vous
rappeler, insista Strike.
— Pas longtemps avant qu’elle ne disparaisse. Quatre semaines ?
Quelque chose comme ça ?
— Avant ou après les lettres anonymes ?
— Je ne… après, je crois. Enfin… je ne m’en souviens pas
vraiment…
— Avez-vous parlé de ce rendez-vous à quelqu’un ?
— Seulement à Jan, et elle m’a grondée. N’est-ce pas, Jan ?
— Tu ne l’as pas fait par méchanceté, je le sais, marmonna
Janice. Mais le secret médical…
— Ce n’était pas comme si Margot avait été une patiente du
cabinet.
— Vous n’en avez pas parlé à la police, ensuite ? lui demanda
Strike.
— Non, parce que je… Je n’étais pas censée le savoir, n’est-ce
pas ? Et ça n’avait pas de rapport avec sa disparition.
— En dehors de Mrs. Beattie, à qui l’avez-vous dit ?
— À personne, dit Irene, sur la défensive. Je n’aurais jamais fait
ça ! Je veux dire, quand on travaille dans un cabinet médical, on doit
tenir sa langue. Et pourtant, j’aurais pu en raconter des choses, sur
les uns et sur les autres. Une réceptionniste voit passer tellement de
dossiers ! Mais non, motus et bouche cousue. C’est un principe de
base dans ce métier… »
Sans bouger un muscle de son visage, Strike inscrivit sur son
carnet : “Proteste trop pour être honnête.”
« J’ai une autre question, Mrs. Hickson, reprit-il en levant la tête.
J’ai entendu dire que vous vous étiez disputée avec Margot, le jour
de la fête de Noël.
— Oh, souffla Irene, consternée. Ça ? Oui, euh… »
Un ange passa.
« J’étais furieuse à cause de ce qu’elle avait fait à Kevin. Le fils de
Jan. Tu t’en souviens, Jan ? »
Janice écarquilla les yeux.
« Allons, Jan, bien sûr que tu t’en souviens, répéta Irene en lui
tapotant le bras. Quand elle l’a ausculté, tu sais ?
— Oh », se rembrunit Janice. Et, l’espace d’un instant, Robin crut
qu’elle allait vraiment se fâcher, ce coup-ci. « Mais…
— Alors, tu t’en souviens ? redit Irene en la fusillant du regard.
— Je… oui, avoua Janice. Moi non plus, ça ne m’avait pas trop
plu. C’est vrai.
— Ce jour-là, Kevin n’était pas allé à l’école, expliqua Irene à
Strike. C’est bien cela, Jan, tu l’avais gardé avec toi, hein ? Quel âge
avait-il ? Six ans ? Et ensuite…
— Que s’est-il passé exactement ? demanda Strike à Janice.
— Il avait mal au ventre, répondit-elle. Je croyais qu’il faisait
semblant pour ne pas aller en classe. J’avais une voisine qui
s’occupait de lui de temps en temps, mais ce jour-là, elle n’était pas
en forme…
— Pour résumer, l’interrompit Irene, Jan est venue au travail avec
Kevin et…
— Pourriez-vous laisser Mrs. Beattie s’exprimer par elle-même ?
demanda Strike.
— Oh… oui, bien sûr ! », fit Irene. Elle posa la main sur son ventre
et se mit à le caresser avec des airs de martyre.
« Donc, votre baby-sitter était malade ? dit Strike pour relancer le
récit.
— Oui, mais je ne pouvais pas m’absenter. Alors, j’ai emmené Kev
avec moi au cabinet et je lui ai donné un album à colorier. À un
moment, j’ai eu besoin de changer le pansement d’une dame, donc
j’ai mis Kev dans la salle d’attente. Irene et Gloria le surveillaient. Et
c’est là que Margot… eh bien, elle est arrivée et elle l’a fait entrer
dans sa salle d’examen. Elle l’a mis torse nu et tout. Elle savait que
c’était mon fils, elle savait pourquoi il était là mais elle l’a quand
même… Je l’avais mauvaise, je l’avoue, dit Janice calmement. On a
eu des mots. Je lui ai dit : “Vous ne pouviez pas attendre que j’en aie
terminé avec ma patiente ? J’aurais aimé être là pendant que vous
l’auscultiez.”
« Remarquez, après ma gueulante, elle ne l’a plus ramené. Et elle
s’est excusée. Non, Irene, dit Janice en entendant son amie ricaner.
Je t’assure, elle s’est excusée. Elle a dit que j’avais raison, qu’elle
n’aurait jamais dû l’examiner en dehors de ma présence, mais qu’il
avait mal au ventre et qu’elle avait cru bien faire. Ce n’était pas
méchant de sa part. C’est juste que parfois, elle avait tendance…
— … à traiter les gens comme des demeurés, tu es bien d’accord
avec moi, jubila Irene. Elle se croyait au-dessus de tout le monde,
elle savait mieux…
— … à agir trop vite, c’est ça que je voulais dire. Mais c’était une
bonne praticienne, déclara Janice avec douceur mais fermeté.
Quand on se rend tous les jours au domicile des patients, on finit par
savoir ce qu’ils pensent de leur médecin. Eh bien, Margot était très
appréciée. Elle leur accordait du temps. Elle était gentille – mais si,
Irene, Margot était gentille. Je sais qu’elle te portait sur les nerfs,
mais les patients, eux…
— Oh, bon, peut-être, fit Irene sur un ton qui signifiait “OK, si ça te
fait plaisir”. Mais avoue que la concurrence était limitée au cabinet
St. John’s.
— Les Dr Gupta et Brenner n’étaient pas aimés ? demanda Strike.
— Le Dr Gupta, si, dit Janice. C’était un homme sérieux,
compétent. Bon, il y en avait qui râlaient parce qu’il était basané. Je
vous jure. Brenner en revanche n’était vraiment pas commode. Il a
fallu qu’il meure pour que je comprenne pourquoi… »
Irene poussa un petit cri puis, curieusement, éclata de rire.
« Parle-leur de ta collection, Jan. Vas-y ! » Elle se tourna vers
Strike et Robin. « Si ce n’est pas la chose la plus monstrueuse, la
plus morbide qui soit…
— Je ne les collectionne pas, dit Janice en rosissant. Je veux
juste les conserver pour…
— Des notices nécrologiques ! Que pensez-vous de cela ?
Certains collectionnent les bibelots en porcelaine, les boules à neige
ou que sais-je encore. Janice, elle…
— Ce n’est pas une collection, répéta Janice, toujours aussi
gênée. C’est juste que… » Elle lança un regard suppliant à Robin.
« Ma mère était analphabète…
— Vous imaginez ? », s’esclaffa Irene en se caressant le ventre.
Janice hésita un instant avant de poursuivre :
« … donc… mon père n’achetait pas de bouquins mais il ramenait
le journal à la maison. C’est comme ça que j’ai appris à lire. Je
découpais les articles qui avaient un intérêt. Sur le plan humain, si je
puis dire. J’ai toujours préféré la réalité à la fiction. Les histoires
inventées ne me font ni chaud ni froid.
— Alors que moi, j’adore les bons romans, souffla Irene sans
cesser de se frotter le ventre.
— Enfin… je ne sais pas… quand on lit les rubriques
nécrologiques, on en apprend beaucoup sur les gens. On découvre
qui ils étaient vraiment. Si je connais la personne, ou si je l’ai
soignée, je conserve sa notice parce que, je ne sais pas, je me dis
qu’il faut que quelqu’un le fasse. Une vie entière couchée sur un
bout de papier, c’est… un accomplissement, vous ne trouvez pas ?
— Pas quand on s’appelle Dennis Creed », rétorqua Irene, en se
rengorgeant comme si elle venait de démontrer sa finesse d’esprit.
Elle se pencha pour reprendre un biscuit et, à cet instant, un pet
assourdissant résonna à travers la pièce.
Irene devint rouge écarlate. De peur que Strike n’éclate de rire,
Robin enchaîna en demandant à Janice d’une voix forte :
« Avez-vous conservé la notice nécrologique du Dr Brenner ?
— Oui », répondit Janice sans paraître aucunement perturbée par
le bruit incongru que venait de produire son amie. Mais elle avait dû
connaître bien pire, dans son métier. « Et cette notice m’a aidée à
comprendre certaines choses.
— Comment cela ? poursuivit Robin en s’efforçant de ne regarder
ni Strike ni Irene.
— Il avait été interné à Bergen-Belsen, l’un des premiers
médecins à avoir séjourné dans ce camp.
— Mon Dieu, fit Robin, choquée.
— Oui, c’est horrible. Il n’en parlait jamais. Si je ne l’avais pas lu
dans le journal, je n’aurais jamais su. Vous imaginez ce qu’il avait dû
voir… les montagnes de cadavres, les enfants assassinés… Atroce.
C’était peut-être pour cela qu’il était si désagréable, allez savoir.
Quand je l’ai appris, ça m’a fait mal au cœur. Je ne l’avais pas revu
depuis son départ en retraite. Mais j’ai gardé la notice en souvenir
de lui. On lui pardonnait beaucoup de choses une fois qu’on savait
par où il était passé, ce dont il avait été témoin… Mais après tout,
c’est valable pour tout le monde, non ? Une fois qu’on sait, tout
s’explique. C’est dommage, mais souvent on n’apprend la vérité que
lorsqu’il est trop tard. Ça va, ma chérie ? », ajouta-t-elle en
s’adressant à Irene.
Irene avait dû décider que pour s’extraire avec quelque dignité de
la situation délicate où elle s’est mise, le meilleur moyen consistait à
se plaindre. C’était du moins ce que Robin supposa en l’entendant
répondre à la question de Janice.
« Je crois que c’est à cause du stress, dit-elle, la main plaquée sur
la ceinture de son pantalon. J’ai tendance à gonfler quand je…
désolée, ajouta-t-elle d’un air pénétré en regardant les deux
détectives. Mais je crains de ne pas pouvoir…
— Bien sûr, dit Strike en fermant son calepin. De toute manière, je
pense que nous avons abordé tous les points qui nous intéressaient.
À moins que vous ne pensiez à autre chose… Un détail qui vous
paraîtrait bizarre ou déplacé aujourd’hui, avec le recul ?
— Nous avons beaucoup réfléchi, n’est-ce pas ? dit Janice à
Irene. Toutes ces années… on en a parlé et reparlé.
— C’est forcément Creed, déclara Irene. Quelle autre explication ?
Où serait-elle allée ? Vous croyez qu’ils vous permettront de le voir ?
redemanda-t-elle à Strike, toujours curieuse, malgré tout.
— Aucune idée, répondit-il en se levant. En tout cas, merci de
nous avoir reçus et d’avoir accepté de répondre à nos questions… »
Irene laissa Janice les raccompagner, se contentant de leur faire
un petit signe d’adieu au moment où ils quittèrent la pièce. Robin
supposa qu’elle était déçue de n’avoir pas tiré de leur visite tout le
plaisir qu’elle en avait escompté. Elle avait dû faire des aveux
gênants, elle avait donné d’elle, jeune fille, une image peu flatteuse
– et en plus, songea Robin, elle s’était couverte de ridicule en pétant
devant des étrangers.
1. Danseuse classique et chorégraphe très populaire en Grande-Bretagne. Elle fut
notamment la partenaire de Rudolf Noureev dans Roméo et Juliette et Le Lac des
cygnes.
21

Eh bien, dit Artegall, tentons l’épreuve.


Mettons d’abord le vrai sur la balance.
Cela, il le fit ; puis il posa le faux
Sur l’autre plateau…
Edmund S , La Reine des fées

« É coutez, je ne suis pas médecin, dit Strike en traversant la route pour rejoindre la Land Rover, mais
je crois que c’est à cause du curry.
— Arrêtez », dit Robin en riant. En fait, elle ne trouvait pas ça si drôle. C’était idiot mais elle se sentait
presque gênée pour Irene.
« Vous étiez assise plus loin que moi, insista Strike en montant dans la voiture. J’imagine que
l’agneau épicé…
— Non, je suis sérieuse, répliqua Robin, entre hilarité et dégoût. Ça suffit.
— Moi, je prendrais bien un verre, déclara Strike en tirant sur l’enrouleur de la ceinture de sécurité.
— Il y a un pub correct pas loin d’ici, dit Robin. J’ai vérifié. Trafalgar Tavern. »
Strike comprit qu’elle s’était mise en quête d’un pub parce que c’était son anniversaire et qu’elle
voulait lui faire plaisir. Cherchait-elle à le culpabiliser ? s’interrogea-t-il. Probablement pas, mais le
résultat était le même. S’abstenant de tout commentaire, il demanda :
« Qu’avez-vous pensé de cet entretien ?
— Eh bien, j’ai noté quelques contradictions, répondit Robin en démarrant. Et, à mon avis, on nous a
servi un ou deux mensonges.
— Je le pense aussi, dit Strike. Lesquels, selon vous ?
— Pour commencer, l’accrochage entre Margot et Irene le jour de la fête de Noël, dit Robin tandis que
Circus Street disparaissait derrière eux. Je crois qu’il portait sur autre chose… encore que, d’après moi,
Margot a très pu bien examiner Kevin sans la permission de sa mère.
— Je suis d’accord, dit Strike. Ce n’était pas le sujet de la dispute. Irene a forcé Janice à raconter
cette histoire avec son fils pour ne pas avoir à reconnaître la vérité. J’en viens à me demander si…
Irene n’aurait pas fait venir Janice chez elle pour éviter que nous la rencontrions en dehors de sa
présence, de peur qu’elle nous révèle certains secrets. C’est le problème avec les vieux amis. Ils en
savent trop. »
Robin, tout en essayant de trouver le chemin qu’elle avait mémorisé le matin même après avoir
repéré le Trafalgar sur Internet, songea aussitôt aux anecdotes d’Ilsa sur Strike et Charlotte. Elle savait
que Strike avait décliné l’invitation lancée par Ilsa pour le soir de son anniversaire au prétexte qu’il
devait dîner chez sa demi-sœur. Robin trouvait cette excuse peu crédible, compte tenu de la récente
dispute entre Strike et Lucy. Peut-être devenait-elle parano mais, depuis quelque temps, elle avait
l’impression que Strike évitait sa compagnie en dehors des heures de travail.
« Vous ne soupçonnez pas Irene, rassurez-moi.
— Je la soupçonne d’être une menteuse, une commère et une égocentrique compulsive, mais pas
d’avoir enlevé Margot Bamborough. Je ne la crois pas assez brillante pour faire une chose pareille et
garder le secret pendant quarante ans. Cela dit, les mensonges sont toujours révélateurs. Un autre
détail vous aurait-il intriguée ?
— Oui. Il y a un truc qui cloche dans l’histoire de Leamington Spa, ou plutôt dans la réaction d’Irene
quand Janice en a parlé… Comme si Leamington Spa signifiait quelque chose pour elle. Et je trouve
étrange que Janice ne lui ait jamais rapporté les propos de son patient. Elles étaient très proches, elles
connaissaient toutes les deux Margot, elles sont restées en contact pendant toutes ces années… Même
si Janice prenait Ramage pour un affabulateur, elle aurait dû en parler à Irene à un moment ou à un
autre, non ?
— Deuxième bonne remarque, dit Strike en regardant pensivement la façade néoclassique du Musée
maritime national et ses vastes pelouses vert émeraude magnifiquement entretenues. Que pensez-vous
de Janice ?
— Eh bien, les rares fois où elle a eu le droit de parler, je l’ai trouvée plutôt sincère, répondit
prudemment Robin. Elle m’a l’air d’avoir bien analysé les rapports entre Margot et Douthwaite. Mais
comment supporte-t-elle qu’Irene la traite comme sa bonne ?
— Certaines personnes ont besoin de se sentir indispensables… et il y a peut-être aussi une certaine
forme de reconnaissance, plus ou moins forcée. Si effectivement Irene et son mari l’ont aidée
financièrement à l’époque où elle tirait le diable par la queue… »
Strike repéra le pub que Robin avait choisi. Un édifice imposant, perché au-dessus de la Tamise,
avec des balcons, des auvents, des jardinières et des blasons. Robin trouva une place de
stationnement puis ils dépassèrent plusieurs plots en fer noir pour rejoindre une grande terrasse pavée
aménagée en bordure du fleuve, sous le regard d’une statue grandeur nature de Lord Nelson, aussi
noire que les plots.
« Vous voyez, on peut s’asseoir dehors, dit Robin. Comme ça, vous pourrez fumer.
— Il ne fait pas un peu froid ? s’inquiéta Strike.
— Mon manteau est doublé. Je vais aller…
— Non, c’est moi, décida Strike. Que prenez-vous ?
— Juste un soda citron, je vous prie. Je conduis. »
À l’instant précis où Strike entra dans le pub, des voix s’élevèrent en chœur, entonnant « Joyeux
anniversaire ». Paralysé d’horreur, il aperçut dans un coin de la salle un bouquet de ballons gonflés à
l’hélium et, l’espace d’un battement de cœur, crut que Robin lui avait tendu un piège. Au battement
suivant, il réalisa que les visages des convives lui étaient inconnus et que les ballons formaient le chiffre
80. Une minuscule vieille dame aux cheveux couleur lavande trônait, radieuse, au bout d’une grande
table autour de laquelle sa famille était rassemblée. L’octogénaire se pencha sur un gros gâteau au
chocolat hérissé de bougies. Des flashes se déclenchèrent, suivis de vivats et d’applaudissements. Un
petit garçon souffla dans un sifflet à plumes.
Un peu secoué malgré tout, Strike poursuivit vers le comptoir en se reprochant sa bêtise. Comment
avait-il pu imaginer que Robin ait organisé une fête surprise en son honneur ? Même Charlotte ne s’y
était jamais essayée. En fait, Charlotte n’aurait jamais permis qu’un événement aussi vulgaire et
insignifiant que l’anniversaire de son compagnon fasse de l’ombre à ses propres humeurs et caprices.
Pour ses vingt-sept ans, elle lui avait quand même fait un cadeau mais l’avait balancé par une fenêtre
du troisième étage avant qu’il ne le déballe. Était-ce lors d’une de ses nombreuses crises de jalousie ?
Ou parce qu’il avait encore une fois refusé de quitter l’armée malgré son insistance ? Ils se disputaient
si souvent que les causes de leurs querelles avaient tendance à se mélanger dans l’esprit de Strike.
Mais bien sûr, leur relation ne leur avait pas laissé que de mauvais souvenirs. Le jour de ses trente-
trois ans, par exemple. Il venait de quitter l’hôpital de Selly Oak. C’était la première fois qu’il marchait
avec une prothèse. Charlotte l’avait emmené chez elle à Notting Hill et lui avait mitonné un bon petit
plat. À la fin du repas, elle était allée dans la cuisine faire du café et en était ressortie entièrement nue.
Un corps de déesse. De stupeur, il s’était mis à rire. Cela faisait presque deux ans qu’il n’avait plus fait
l’amour. De cette nuit-là, il se souviendrait jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, elle s’était blottie au
creux de ses bras et lui avait dit en sanglotant qu’il était l’homme de sa vie, qu’elle avait peur de ce
qu’elle ressentait, qu’elle avait honte de se réjouir du malheur qui l’avait frappé mais qu’elle était
heureuse de savoir qu’il resterait désormais à ses côtés. Puis elle lui avait promis de prendre soin de lui
comme il avait toujours pris soin d’elle. Vers minuit, Strike lui avait demandé de l’épouser, ils avaient
refait l’amour, puis discuté jusqu’à l’aube de l’agence qu’il espérait créer. Elle lui avait demandé de ne
pas lui acheter de bague, de garder l’argent pour monter son affaire et elle avait ajouté qu’il serait un
formidable détective.
Strike paya les verres et les chips, et rejoignit Robin qui l’attendait assise sur un banc, les mains au
fond de ses poches, la mine sombre.
« Haut les cœurs, dit Strike en s’adressant à lui-même autant qu’à elle.
— Désolée », répondit Robin sans savoir pourquoi elle s’excusait.
Il choisit de s’installer à côté plutôt qu’en face d’elle, pour pouvoir contempler le fleuve. En contrebas,
des vaguelettes venaient lécher les galets d’une petite crique. Sur la rive opposée, les tours d’acier de
Canary Wharf ; à leur gauche, le Shard. En ce jour glacé de novembre, la Tamise avait la teinte du
plomb fondu. Strike ouvrit l’un des paquets de chips et le posa sur la table. Regrettant de ne pas avoir
choisi un café au lieu d’une boisson fraîche, Robin avala une gorgée d’eau gazeuse, croqua deux chips
et renfonça vite ses mains dans ses poches.
« Je sais que j’ai tort de parler ainsi, commença-t-elle. Mais franchement… l’affaire Margot
Bamborough me paraît mal engagée.
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— Peut-être à cause d’Irene qui confondait les noms… ou de Janice qui ne voulait pas la contredire,
quitte à mentir sur les raisons de la dispute pendant la fête de Noël… Cette affaire est tellement
ancienne. Aujourd’hui, plus personne n’est obligé de dire la vérité, à supposer qu’il y ait encore
quelqu’un pour s’en souvenir. De plus, les gens ont tendance à rester braqués sur leurs certitudes,
comme cette histoire au sujet de Gloria ou celle de la gélule dans la tasse de Brenner. Ils veulent se
donner de l’importance, faire croire qu’ils savent des tas de choses alors que… Je commence à me dire
que nous tentons l’impossible. »
Tandis que Robin attendait, assise dans le froid, le retour de Strike, une vague de lassitude s’était
abattue sur elle, répandant dans son sillage une bonne dose de pessimisme.
« Allons, reprenez-vous, fit Strike sur un ton cordial. Nous avons déjà deux points d’avance sur la
police. » Il sortit ses cigarettes, en alluma une et poursuivit : « Primo : il y avait un stock de barbituriques
dans le cabinet médical. Secundo : Margot Bamborough a peut-être subi un avortement.
« Commençons par les barbituriques. Ne sommes-nous pas en train de passer à côté d’une
évidence ? À savoir qu’il y avait sur les lieux de quoi endormir quelqu’un.
— Margot n’était pas endormie, répondit Robin en croquant ses chips d’un air maussade. Elle est
sortie du cabinet sur ses deux jambes.
— À condition que Gloria…
— Gloria n’a pas menti. J’en suis convaincue. Comment elle et Theo… Parce qu’il est toujours
question de Theo, n’est-ce pas ? Comment Gloria et Theo auraient-elles pu lui faire absorber assez de
barbituriques pour qu’elle perde connaissance ? N’oubliez pas, si Irene dit vrai, Margot refusait qu’on lui
prépare ses boissons. Et d’après Janice, il aurait fallu plusieurs gélules.
— Bien raisonné. Ce qui nous ramène à cette histoire de gélule trouvée dans le thé…
— Vous n’y avez pas cru ?
— Si. Parce que cette anecdote n’est pas assez intéressante pour être inventée. Une malheureuse
gélule traînant au fond d’une tasse, ça n’a rien d’excitant en soi. En revanche, cela nous conduit à la
question principale : Margot savait-elle ou soupçonnait-elle que Brenner se droguait ? Elle a pu
remarquer un comportement bizarre chez lui. Une tendance à la somnolence. Des difficultés de
compréhension. D’après ce que nous savons de Margot, si elle l’avait estimé incapable d’exercer ou
dangereux pour ses patients, elle n’aurait pas hésité à l’affronter. Or, nous venons d’apprendre un
certain nombre de choses sur Brenner. À en croire Janice, c’était un homme malheureux, solitaire,
ayant subi de graves traumatismes. Imaginons que Margot ait menacé de le faire virer. Comment
quelqu’un n’ayant que son métier dans la vie pouvait-il envisager une telle déchéance ? Il y a des gens
qui tuent pour moins que ça.
— Il a quitté le cabinet avant elle, ce soir-là.
— Et s’il l’avait attendue ? S’il lui avait proposé de l’accompagner en voiture ?
— Elle se serait méfiée, dit Robin. Elle aurait craint non pas qu’il lui fasse du mal, mais qu’il
l’engueule, ce qui semblait être dans le caractère du bonhomme, d’après ce qu’on nous a dit. À sa
place, j’aurais préféré marcher sous la pluie. En plus, elle était grande, vigoureuse, et beaucoup plus
jeune que lui. Où habitait-il, déjà ?
— À environ vingt minutes en voiture du cabinet, avec sa sœur célibataire. La sœur a dit qu’il était
rentré à l’heure habituelle. Un voisin qui promenait son chien a confirmé l’avoir vu derrière une fenêtre
vers 23 heures…
« Mais il existe un autre scénario possible, poursuivit Strike. Comme Janice l’a fait remarquer, les
barbituriques se revendaient facilement, et j’ai l’impression que Brenner en avait amassé une belle
quantité. Donc, imaginons qu’un individu lambda ait su que des médicaments ayant une valeur
importante sur le marché de la drogue étaient stockés dans le cabinet St. John’s. Il tente de s’en
emparer, Margot s’interpose.
— Impossible, puisque Margot n’est pas morte sur place…
— Et si c’étaient Gloria et Theo, les voleuses ? Elles ont pu décider de faire main basse sur la réserve
de Brenner. Et comme, justement…
— … Gloria avait un frère dealer…, compléta Robin.
— Pourquoi ce ton dubitatif ?
— Irene n’a eu de cesse d’enfoncer Gloria, tout à l’heure.
— Certes, mais il n’en demeure pas moins que Gloria avait un frère dealer et que des boîtes de
barbituriques étaient stockées dans le cabinet, ne demandant qu’à être dérobées. Brenner n’aurait
jamais signalé le cambriolage. Donc aucun risque, rien que des bénéfices.
— Avoir un frère criminel ne vous oblige pas à l’être vous-même.
— D’accord, n’empêche que j’ai hâte de retrouver cette Gloria. L’expression “personne d’intérêt” lui
convient à merveille…
« Et puis, nous avons cette histoire d’avortement. Si effectivement la clinique a appelé pour confirmer
le rendez-vous…
— Si, dit Robin.
— Je ne crois pas qu’Irene ait menti sur ce point. Et là, je suis le même raisonnement que pour la
gélule dans la tasse de Brenner, mais dans l’autre sens. Ce serait un mensonge trop énorme. Des
choses pareilles, ça ne s’invente pas. En tout cas, elle en a parlé à Janice au moment des faits et leurs
petites chamailleries sur la question du secret médical n’étaient pas feintes. Et n’oubliez pas que C. B.
Oakden l’a évoqué dans son bouquin, lui aussi. Il a bien fallu qu’il se base sur quelque chose. Ça ne
m’étonnerait pas que la source s’appelle Irene. Pour elle, l’occasion était trop belle. »
Robin ne répondit rien. Elle avait craint d’être enceinte une seule fois dans sa vie et se souvenait
encore de son soulagement en apprenant qu’elle ne l’était pas, qu’elle n’aurait pas à subir d’autres
attouchements, d’autres examens intimes, que c’en était fini du sang et de la douleur.
Interrompre sa grossesse quand on attendait l’enfant d’un homme avec qui on était mariée…,
songea-t-elle. Margot aurait-elle pris une telle décision, alors qu’elle avait déjà une petite fille ? Qu’avait-
elle en tête, un mois avant sa disparition ? Souffrait-elle de problèmes psychologiques ? Démarrait-elle
une dépression, comme Talbot ? Depuis trois ans qu’elle exerçait ce métier, Robin commençait à se
rendre compte que la plupart des êtres humains étaient des énigmes, même pour ceux qui pensaient le
mieux les connaître. L’infidélité, la bigamie, les perversions, le fétichisme, le vol, l’escroquerie, la traque,
le harcèlement, semblaient être des pratiques courantes. Robin s’était immiscée dans tellement de vies
privées qu’elle en avait perdu le compte. Non pas qu’elle s’estimât supérieure aux personnes
désemparées qui s’adressaient à eux pour assouvir leur soif de vérité. Assurément, elle ne valait pas
mieux que ces gens-là. Ne s’était-elle pas laissé abuser par son mari, elle aussi ? Combien de nuits
avaient-ils passées dans les bras l’un de l’autre, collés comme des siamois, à se murmurer des
confidences et à pouffer de rire dans le noir ? Elle avait vécu presque la moitié de son existence aux
côtés de Matthew et il avait suffi qu’un clou d’oreille en diamant tombe au pied de leur lit pour que tout
cela s’arrête, pour qu’elle comprenne qu’il avait une double vie et qu’il n’était pas, n’avait peut-être
jamais été, l’homme qu’elle croyait connaître.
« Cette histoire d’avortement ne vous convainc pas », dit Strike qui avait deviné, en partie du moins,
la raison du silence de Robin. Elle lui répondit par une question :
« Pas de nouvelles de son amie Oonagh ?
— Je ne vous ai pas dit ? J’ai reçu un mail d’elle hier. Elle n’est plus vicaire, elle a pris sa retraite. Elle
se dit enchantée de nous rencontrer le jour où elle viendra à Londres faire ses courses de Noël. La date
reste à fixer.
— Parfait. Vous savez, j’ai hâte de parler à quelqu’un qui appréciait vraiment Margot.
— Gupta l’aimait bien. Et Janice aussi, d’après ce qu’elle dit. »
Robin ouvrit le second paquet de chips.
« C’est la moindre des choses, non, que les gens fassent au moins semblant d’aimer Margot, après
ce qui s’est passé ? Bon, ce n’est pas le cas d’Irene, je vous l’accorde. Vous ne trouvez pas un peu…
exagéré un tel ressentiment, quarante ans plus tard ? Elle était vraiment déchaînée. Vous ne pensez
pas que ç’aurait été… comment dire… plus adroit…
— De prétendre avoir été son amie ?
— Oui… mais elle estime peut-être que ce ne serait pas crédible, que trop de gens pourraient
témoigner du contraire. Que pensez-vous des lettres anonymes ? Vérité ou mensonge ?
— Bonne question, dit Strike en se grattant le menton. Irene jubilait littéralement en parlant du “mot
qui commence par S” mais je la vois mal inventer une expression comme “feux de l’enfer”. De sa part,
on s’attendrait plutôt à “snobinarde” ou “pute de luxe”. »
Il ressortit son calepin et relut les notes prises durant l’entretien.
« Bon, il faudra quand même vérifier ces pistes, en espérant qu’elles nous mèneront quelque part. Ça
vous dit de prendre Charlie Ramage et Leamington Spa ? Moi, je me chargerai d’Applethorpe, le type
qui se shootait à la benzédrine. Bennie.
— Pourquoi vous l’appelez comme ça ?
— Comme quoi ?
— Bennie. C’est un jeu de mots ? Parce qu’il prenait de la benzédrine ? Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?
— Oh…, gloussa Strike. Non, c’est à cause d’une histoire marrante que mon oncle Ted m’a racontée.
Vous avez vu Crossroads ?
— Non, qu’est-ce que c’est ?
— J’oublie tout le temps que vous êtes jeune, dit Strike. C’était un feuilleton qui passait à la télé. L’un
des personnages s’appelait Benny. Il était… eh bien, en ce temps-là, on disait simple d’esprit. Il portait
un bonnet en laine vissé sur la tête. Une figure emblématique, à sa manière.
— Je ne vois pas le rapport, répondit Robin, peinant à saisir le comique de l’affaire.
— Il n’y en a pas mais pour comprendre la suite, il faut d’abord connaître ce personnage. Je suppose
que vous avez entendu parler de la guerre des Falklands ?
— Je suis plus jeune que vous, Strike, mais je ne suis pas ignare.
— OK, très bien. Donc, les soldats britanniques qui sont allés là-bas – Ted y était, en 1982 – ont
surnommé les habitants du coin “Bennies” en référence au personnage simplet de Crossroads. Le
commandement a eu vent de la chose et l’ordre est tombé : “Cessez d’appeler Bennies les gens que
vous venez de libérer.” Et du coup, dit Strike en souriant, ils se sont mis à les appeler “Still”.
— Still ? Que signifie Still ?
— Still Bennies1 », dit-il en hurlant de rire. Robin l’accompagna, mais surtout par imitation. Quand
Strike reprit son souffle, ils restèrent un moment à regarder le fleuve sans parler. Robin buvait son eau
pétillante, Strike fumait. Ce fut lui qui rompit le silence :
« Je vais écrire au ministère de la Justice. Pour leur demander l’autorisation de voir Creed.
— Sérieusement ?
— Ça ne coûte rien d’essayer. La police a toujours été persuadée que Creed avait fait plus de
victimes qu’il n’en a avoué. Il avait chez lui des bijoux et des vêtements qui n’ont jamais été identifiés.
Ce n’est pas parce que tout le monde pense que c’est Creed…
— … que ce n’est pas lui », compléta Robin en suivant sa logique un peu tordue.
Strike soupira et se frotta la joue sans retirer la cigarette de ses lèvres.
« Vous voulez savoir à quel point Talbot était barge ? reprit-il.
— Allez-y. »
Strike sortit le gros carnet relié de cuir de la poche intérieure de son manteau et le lui tendit. Robin
l’ouvrit et tourna les pages en silence.
Elles étaient couvertes d’étranges dessins et de diagrammes alambiqués. Une écriture constituée de
petits caractères, bien formés mais très serrés. Beaucoup de phrases et de symboles soulignés ou
entourés. Il y avait des pentagrammes partout, mais aussi des noms de famille n’ayant aucun lien avec
l’enquête : Crowley, Lévi, Adams et Schmidt.
« Tiens, murmura-t-elle en s’arrêtant sur une page particulièrement dense où une tête de bouc
affublée d’un troisième œil la scrutait d’un air mauvais. Vous avez vu ce… ? »
Elle se pencha plus près.
« Il se sert des signes astrologiques.
— Il fait quoi ? demanda Strike en plissant le front.
— C’est la Balance, dit Robin, le doigt posé sur un symbole tracé au bas de la page. Mon signe.
J’avais un porte-clefs qui ressemblait à ça, autrefois.
— Il utilise les foutus signes du zodiaque ? », articula Strike avec un air si dégoûté que Robin éclata
de rire.
Strike reprit le carnet pour examiner le reste de la page. Robin avait raison. Les cercles tracés autour
de la tête de bouc lui disaient quelque chose, eux aussi.
« Il a calculé le thème astral de l’enlèvement. Regardez la date inscrite ici. 11 octobre 1974.
18 heures 30… Nom de Dieu. Il me manquait plus que l’astrologie. Ce type était vraiment perché.
— Vous êtes de quel signe ? demanda Robin tout en essayant de le deviner.
— Aucune idée.
— Oh, arrêtez », fit Robin.
Il lui jeta un regard perplexe.
« Tout le monde connaît son signe astrologique, dit-elle. Ne faites pas semblant d’être au-dessus de
ça. »
Strike sourit de mauvaise grâce, tira une bouffée, souffla la fumée et répondit :
« Sagittaire, ascendant Scorpion, avec le Soleil dans la première maison.
— Vous êtes… » Robin se mit à rire. « C’est vrai ou vous venez de l’inventer ?
— Bien sûr que ce n’est pas vrai. Rien de tout cela n’est vrai ! Et pourtant, c’est bien ce qui est dit
dans mon thème astral. Arrêtez de vous marrer. Je vous ai déjà parlé de ma mère. Vous savez qu’elle
adorait toutes ces merdes. Quand je suis né, l’une de ses grandes copines a calculé mon thème.
J’aurais dû piger tout de suite en voyant ça, dit-il en désignant la tête de bouc. Mais je n’avais pas eu le
temps de bien regarder.
— Alors, dites-moi ce que signifie avoir le Soleil dans la première maison ?
— Ça ne signifie rien. C’est un ramassis de conneries. »
Robin savait qu’il connaissait la réponse mais ne l’admettrait jamais, ce qui augmenta son hilarité.
Finalement, Strike se prit au jeu et marmonna sur un ton mi-boudeur, mi-amusé :
« Indépendance. Leadership.
— Eh bien…
— Un ramassis de conneries. Déjà qu’on baigne dans des machins ésotériques à la con… La
voyance, le lieu sacré, Talbot, Baphomet… Maintenant, l’astrologie, pitié !
— Vous oubliez Irene et sa Margot Fonteyn brisée en mille morceaux, ajouta Robin.
— Margot Fonteyn, non mais j’y crois pas ! », marmonna Strike en levant les yeux au ciel.
Un léger grésil commençait à tomber, mouchetant la table de minuscules gouttelettes d’eau glacée.
Strike se dépêcha de ranger le carnet de Talbot, de peur que l’encre ne s’efface. Dans un même
mouvement, ils se levèrent et rejoignirent la Land Rover.
La vieille dame aux cheveux lavande qui était née le même jour, sinon la même année, que Strike, se
dirigeait vers une Toyota garée à proximité, escortée par deux femmes qui pouvaient être ses filles.
Autour de la voiture, le reste de la famille les attendait en papotant sous des parapluies. En prenant
place dans la Land Rover, Strike se demanda subrepticement si lui-même fêterait un jour ses quatre-
vingts ans, et qui serait auprès de lui à ce moment-là.
1. Jeu de mots intraduisible. Still signifie encore, toujours, malgré tout. Still Bennies
pourrait donc donner : Bennies envers et contre tout ou Bennies un jour, Bennies
toujours.
22

Les temps à venir en découvriront d’autres.


Pourquoi l’homme borné penserait-il
Que rien n’existe que ce qu’il a pu voir ?
Et si dans la belle sphère brillante de la lune
Ou dans chaque étoile invisible
Il apprenait d’aventure qu’il y a d’autres mondes ?
Edmund S , La Reine des fées

Ce soir-là, avant de regagner son petit appartement sous les toits, Strike s’acheta une portion de
nouilles chinoises. En les versant dans une assiette, il songea avec ironie que si son amie Ilsa ne s’était
pas mis en tête de jouer les entremetteuses, en ce moment même il serait sans doute attablé dans la
maison d’Octavia Road, en train de rire et de trinquer avec elle, son mari Nick et Robin dont il ne se
lassait jamais de la présence, malgré toutes les heures qu’ils avaient passées ensemble depuis qu’ils
collaboraient.
Il attaqua ses nouilles en pensant à Robin, à la petite croix qu’elle avait tracée au bas de la carte
d’anniversaire si délicatement choisie, aux écouteurs et à cette habitude qu’elle semblait avoir prise de
l’appeler « Strike » pour le rembarrer ou pour blaguer. Tout cela prouvait qu’ils étaient de plus en plus
proches, songea-t-il, et que malgré le stress suscité par sa procédure de divorce, dont elle ne parlait
guère, malgré son apparente indifférence envers les choses de l’amour, Robin se sentait désormais
libre de ses choix.
Et pour la cent millième fois, Strike se demanda s’il était présomptueux de penser que l’affection
qu’elle lui portait dépassait le cadre de la simple amitié. Une chose était sûre, il s’entendait bien mieux
avec elle qu’avec aucune autre femme. Leur estime mutuelle avait survécu aux tensions générées par
la gestion de l’agence, aux épreuves que chacun avait endurées depuis qu’ils se connaissaient, et
même au violent désaccord qui, deux ans auparavant, l’avait contraint à la licencier. Quand il avait dû
affronter la grave maladie qui avait failli emporter son neveu, elle s’était précipitée à l’hôpital pour le
soutenir. Un geste qui, à n’en point douter, avait suscité la colère de l’ex-époux, ce Matthew que Strike
n’appelait jamais autrement que « l’autre abruti » les rares fois où il pensait à lui.
Non pas que Strike soit indifférent à sa beauté : au contraire, il l’avait trouvée séduisante dès le
premier jour, quand elle avait retiré son manteau devant lui dans le bureau. Mais ses attraits physiques
représentaient une moindre menace pour sa tranquillité d’esprit que le plaisir coupable qu’il éprouvait
actuellement à l’idée d’être l’homme le plus important de sa vie. Maintenant que l’éventail des possibles
s’ouvrait plus largement, maintenant que son mari avait cessé d’être un obstacle et qu’elle était
célibataire, Strike ne pouvait plus éluder la question qui le taraudait depuis si longtemps : que se
passerait-il s’ils devaient succomber à cette supposée attirance mutuelle ? Ou plus exactement, est-ce
que l’agence pour laquelle ils avaient tant sacrifié l’un comme l’autre, qui représentait pour Strike le
point culminant de toutes ses ambitions, continuerait à exister si jamais les deux associés se
retrouvaient dans le même lit ? Il avait beau tourner la question dans un sens et dans l’autre, la réponse
était toujours « non ». Pour la bonne raison que, d’après lui Robin, non par puritanisme mais à cause de
certains traumas anciens, recherchait avant toute autre chose la sécurité et la stabilité que seul apporte
le mariage.
Et Strike n’était pas homme à se marier. Quels que soient les inconvénients du célibat, quand
s’achevait sa journée de travail, il n’aspirait qu’à retrouver un lieu bien à lui, où tout était propre et rangé
comme il l’entendait, un espace de liberté absolue, sans prises de tête, sans culpabilité ni
récriminations, sans personne pour lui réclamer une histoire d’amour bien calibrée, un bonheur dont il
aurait été le garant. À bien y réfléchir, au cours de son existence, il avait toujours été responsable du
bonheur d’une femme. D’abord celui de Lucy, avec laquelle il avait grandi dans la misère et le chaos.
Puis Leda, qui collectionnait les amants et dont il avait parfois assuré la protection lorsqu’il était
adolescent. Et enfin celui de Charlotte, dont l’instabilité mentale et les tendances suicidaires avaient
épuisé plusieurs psychiatres, mais qu’il avait aimée envers et contre tout. À présent, il vivait seul et dans
une paix relative. Aucune des relations ou des aventures sans lendemain qu’il avait pu connaître depuis
Charlotte ne l’avait profondément marqué. À tel point qu’il se demandait parfois si les années passées
avec elle n’avaient pas émoussé sa capacité à éprouver de vraies émotions.
Malgré tout cela, et presque contre sa volonté, il ressentait une immense affection pour Robin. Parfois
même il se surprenait à vouloir la rendre heureuse. Ce genre de tentation le contrariait plus encore que
de devoir détourner les yeux chaque fois qu’elle se penchait sur un bureau, une règle qu’il s’était
imposée par simple discipline. Ils étaient amis et Strike espérait qu’ils le resteraient toujours. Or pour
cela, la meilleure garantie était, d’après lui, qu’ils ne se voient jamais nus.
Après avoir fait la vaisselle, Strike ouvrit la fenêtre pour laisser entrer l’air froid de la nuit. En se disant
que toutes les femmes qu’il avait connues se seraient aussitôt plaintes du courant d’air, il alluma une
cigarette, brancha son ordinateur portable et rédigea un courrier au ministère de la Justice. Il commença
par se présenter, donna ses références en tant qu’enquêteur dans l’armée et dans le civil, puis précisa
à quelles fins Anna Phipps l’avait engagé et termina en sollicitant l’autorisation d’interroger Dennis
Creed à la prison de Broadmoor.
Puis il bâilla, alluma une énième cigarette et alla s’étendre sur son lit après avoir dégrafé son
pantalon, comme à son habitude. Il attrapa Le Démon de Paradise Park et attaqua le dernier chapitre.

Une question continue à hanter les policiers qui perquisitionnèrent le sous-sol de Creed en 1976 et virent de leurs propres yeux
l’espace qu’il avait transformé en cellule de prison et en chambre de torture. Cette question est : les douze femmes qu’on l’accuse
d’avoir agressées, violées et/ou tuées, sont-elles ses seules victimes ?
Durant notre ultime entretien, Creed, qui avait été sanctionné le matin même pour avoir attaqué un gardien dans un accès de fureur,
se montra moins bavard et plus énigmatique que les fois précédentes.

Q : Certaines personnes pensent que vous auriez fait plus de victimes.


R : C’est vrai ?
Q : Louise Tucker. Elle avait seize ans quand elle s’est enfuie…
R : Vous les journalistes, vous adorez coller des âges sur les gens, n’est-ce pas ? Pourquoi ?
Q : Pour mieux camper le personnage. Pour que nos lecteurs s’en fassent une idée plus précise. Que savez-vous de Louise Tucker ?
R : Qu’elle avait seize ans.
Q : Certains bijoux retrouvés chez vous n’ont pas été identifiés. Des vêtements, aussi.
R :…
Q : Vous n’avez rien à dire sur ces bijoux ?
R :…
Q : Pourquoi refusez-vous d’en parler ?
R :…
Q : Au fond de vous, est-ce qu’il n’y a pas une voix qui dit : « Je n’ai plus rien à perdre, maintenant. Ces familles qui souffrent de ne
pas savoir, je pourrais leur apporter la paix » ?
R :…
Q : Vous ne pensez pas qu’un tel geste serait un peu comme une réparation ? Qu’il améliorerait votre réputation ?
R : [rires] Ma « réputation »… Vous croyez qu’améliorer ma réputation m’intéresse le moins du monde ? Vous êtes vraiment
incroyables, vous les [inaudible].
Q : Que pouvez-vous me dire sur Kara Wolfson ? Portée disparue en 1973.
R : Quel âge avait-elle ?
Q : Vingt-six ans. Hôtesse dans un club de SoHo.
R : Je n’aime pas les putes.
Q : Pourquoi cela ?
R : La crasse.
Q : Pourtant, vous avez fréquenté des prostituées.
R : Quand je n’avais rien d’autre sous la main.
Q : Vous avez tenté… Helen Wardrop était une prostituée. Elle vous a échappé. Elle a donné votre signalement à la police.
R :…
Q : Vous avez tenté d’enlever Helen dans le secteur où Kara a été aperçue pour la dernière fois.
R :…
Q : Et Margot Bamborough ?
R :…
Q : Une camionnette semblable à la vôtre a été vue roulant à grande vitesse dans le quartier où elle a disparu.
R :…
Q : Si vous aviez enlevé Bamborough, elle se serait retrouvée dans votre cave en même temps que Susan Meyer, n’est-ce pas ?
R : Ç’aurait été sympa pour elle.
Q : Qu’est-ce qui aurait été sympa ?
R : D’avoir quelqu’un à qui parler.
Q : Êtes-vous en train de me dire que Bamborough et Meyer ont été séquestrées ensemble dans cette cave ?
R : [sourires]
Q : Et Andrea Hooton ? Bamborough était-elle morte quand vous avez enlevé Andrea ?
R :…
Q : Vous avez jeté le corps d’Andrea du haut d’une falaise. C’était une nouvelle façon de procéder. Était-ce le premier corps dont vous
vous débarrassiez ainsi ?
R :…
Q : Vous refusez de confirmer que vous avez enlevé Margot Bamborough ?
R : [sourires]

Strike posa le livre et réfléchit pendant quelques minutes en tirant sur sa cigarette. Puis il prit le carnet
relié de cuir de Bill Talbot, qu’il avait balancé sur le lit en même temps qu’il retirait son pardessus.
Il le feuilleta, tournant nerveusement les pages truffées de signes cabalistiques, à la recherche d’une
mention susceptible d’être liée à un fait établi ou à un point de référence. Une phrase lui sauta aux
yeux. De son doigt épais, il stoppa le défilement des pages.

12e ()() trouvé. DONC COMME PRÉVU, le tueur est Bo

Non sans effort, il se releva pour aller prendre son calepin. Puis il s’affala de nouveau sur son lit et
chercha le texte que Pat avait traduit sur leur demande :
Et c’est le dernier d’entre eux, le douzième, et le cercle se refermera quand on trouvera le dixième –
mot illisible – Baphomet. Transcrire dans le vrai livre.
Le mot illisible ressemblait beaucoup au symbole suivant le mot « tueuse » dans le carnet de Talbot.
Partagé entre exaspération et curiosité, Strike prit son portable et entra « signes astrologiques » dans
la barre de recherche.
Dix minutes et deux pages d’explications plus tard, il parvint à décrypter la phrase de Talbot.
« 12e (Poissons) trouvé. Donc COMME PRÉVU le tueur est Capricorne. »
Les Poissons étaient le douzième signe du zodiaque, le Capricorne le dixième. Dans son délire
monomaniaque, Talbot avait associé la chèvre, figurant le Capricorne, et Baphomet, la divinité
satanique à tête de bouc.
« Nom de Dieu », marmonna Strike en cherchant une page blanche dans son calepin.
Une idée se formait dans sa tête. Ces dates inexpliquées, marquées par des croix, que Talbot avait
griffonnées sur chacune des dépositions des témoins masculins… Aurait-il le courage de descendre
dans son bureau pour consulter les documents en question ? Poussant un grand soupir, il remonta sa
braguette, se hissa sur ses jambes et alla décrocher le trousseau de clés pendu près de la porte.
Dix minutes plus tard, Strike remontait chez lui avec un calepin flambant neuf. Il s’apprêtait à
regagner sa place sur l’édredon quand il vit que l’écran de son portable était éclairé. Quelqu’un avait
tenté de le joindre pendant qu’il était en bas. Lucy, sans doute, se dit-il en consultant le journal d’appels.
Ce n’était pas Lucy mais Charlotte. Strike reposa le téléphone et ralluma l’ordinateur. Avec lenteur et
minutie, il tenta d’associer chaque date figurant en tête des dépositions des témoins masculins avec le
signe du zodiaque correspondant. Si son intuition était juste, à savoir que Talbot avait mis en exergue
les signes astrologiques des trois hommes qu’il considérait comme suspects, Steven Douthwaite devait
être Poissons, Paul Satchwell Bélier et Roy Phipps, né un 27 décembre… Capricorne. Et pourtant, il lui
semblait que Roy Phipps avait été mis hors de cause peu de temps auparavant.
« Bordel ! Mais ça veut strictement rien dire », marmonna Strike.
Il reposa l’ordinateur, rouvrit le carnet relié de cuir et reprit sa lecture à partir de la ligne qu’il venait de
décrypter, celle où Talbot affirmait que le meurtrier de Margot était Capricorne.
« Dieu tout-puissant », gronda-t-il en s’efforçant de donner un sens à ces divagations à l’aide des
sites Internet trouvés précédemment. D’après ce qu’il finit par comprendre, Talbot semblait avoir lavé
Roy Phipps de tout soupçon en s’appuyant sur le fait qu’il n’était pas vraiment Capricorne mais d’un
autre signe, ce dernier probablement surgi de son imagination débridée.
Strike se concentra ensuite sur plusieurs rectangles tracés à main levée. Ces figures le replongèrent
dans son enfance, à l’époque où sa mère s’était découvert une passion pour les tarots. De tous les
tirages, elle privilégiait celui dit de la croix celtique. Combien de fois ne l’avait-il pas vue disposer les
cartes selon le schéma reproduit sur cette page ? Mais à sa connaissance, les tarots et l’astrologie
étaient deux choses différentes. Encore une extravagance à mettre sur le compte de Talbot, sans doute.
Son portable vibra.
Charlotte lui avait envoyé une photo d’elle, nue, une tasse de café dans chaque main. Un message
l’accompagnait :

6 ans ce soir. J’ai hâte qu’on le refasse. Bon anniversaire, Bluey x

Malgré lui, Strike passa quelques secondes à contempler ce corps qui aurait enflammé n’importe quel
homme hétéro, ce visage que Vénus aurait jalousé. Puis il vit une tache diffuse au bas de son ventre.
Charlotte avait flouté la cicatrice de sa césarienne. Ce détail le refroidit considérablement. Comme un
alcoolique repoussant un verre de cognac, il supprima la photo et retourna à ses lectures ésotériques.
23

C’est notre esprit qui fait le bon ou le mauvais,


Qui nous rend misérable ou heureux, riche ou pauvre,
Car tel qui jouit à volonté de l’abondance
N’a pas encore assez, mais en veut davantage ;
Tel autre qui a peu rien de plus ne demande,
Mais par ce peu se trouve à la fois riche et sage.
Edmund S , La Reine des fées

Onze jours plus tard, à 8 heures du matin, soit une heure à peine
après avoir fermé les yeux, Robin fut réveillée par la sonnerie de son
portable. Elle avait passé la nuit à surveiller la maison du
présentateur météo – sans plus de résultats que les fois
précédentes – et regagné son appartement à l’aube pour s’accorder
deux heures de repos avant son rendez-vous avec Strike et Oonagh
Kennedy à la cafétéria de Fortnum & Mason. Engourdie de sommeil,
elle chercha son téléphone à tâtons et ne le trouva qu’après avoir
renversé un ou deux objets sur sa table de nuit.
« ’Llô ?
— Robin ? s’écria une voix joyeuse. Tu es tante !
— Pardon ? Je suis quoi ? », bredouilla-t-elle.
Elle avait fait un rêve étrange qui surnageait encore par fragments
dans son esprit : Pat Chauncey l’avait invitée à dîner, elle avait
refusé et Pat l’avait très mal pris.
« Tu es tante ! Jenny vient d’accoucher !
— Oh », souffla Robin. Elle commençait à comprendre. Cette voix
appartenait à son frère aîné, Stephen. « Oh, c’est merveilleux…
qu’est-ce… ?
— Une fille ! jubila Stephen. Annabel Marie. 3,08 kilos !
— Waouh, dit Robin. C’est… c’est beaucoup ? Ça fait…
— Je viens de t’envoyer une photo ! C’est bon, tu l’as reçue ?
— Non… attends », dit Robin en se redressant dans son lit, les
paupières gonflées de sommeil. Elle passa sur haut-parleur pour
pouvoir consulter ses messages tout en parlant. La photo s’afficha :
celle d’un bébé chauve, tout rouge, tout ridé, nageant dans une
grenouillère trop grande pour lui, les poings serrés, visiblement
furieux d’avoir été éjecté du coin peinard qu’il squattait depuis
quelques mois pour atterrir dans une salle d’hôpital moche et trop
éclairée.
« Je l’ai. Oh, Stephen, elle est… elle est magnifique. »
Robin n’en pensait pas un mot et pourtant, des larmes jaillirent de
ses yeux irrités.
« Mon Dieu, Bouton », fit-elle à mi-voix. Bouton était le surnom de
Stephen lorsqu’il était enfant. « Tu es papa !
— Ouais ! dit-il. C’est dingue, non ? Quand est-ce que tu viens la
voir ?
— Bientôt, promit Robin. À Noël. Embrasse Jenny pour moi, veux-
tu ?
— Ouais, ça marche. Bon, maintenant, faut que j’appelle Jon. À
bientôt, Robs. »
Il raccrocha. Robin resta un moment allongée dans la pénombre,
à examiner la photo du bébé ratatiné qui considérait le monde de
ses yeux bouffis comme s’il regrettait déjà d’être là. C’était tellement
génial de penser que son frère Stephen était papa et que leur famille
comptait un membre de plus.
Les paroles de sa cousine Katie lui revinrent en tête : On dirait que
tu suis une autre voie que nous. À l’époque où elle vivait avec
Matthew, avant qu’elle ne commence à travailler pour l’agence, elle
avait pensé avoir des enfants. Aujourd’hui, plus vraiment. Sans être
fondamentalement contre, elle avait conscience que la maternité
s’accordait mal avec le métier qu’elle s’était choisi. Soit elle devrait
renoncer à l’exercer, soit elle n’y trouverait plus de plaisir. Lorsqu’elle
prenait l’exemple des jeunes femmes de son entourage, elle se
rendait compte qu’être mère exigeait des sacrifices qu’elle n’était
pas prête à consentir. Quand Katie lui avait parlé de l’angoisse qui la
tenaillait dès que son fils s’éloignait d’elle, Robin avait tenté
d’imaginer un lien affectif plus puissant encore que la culpabilité et la
colère sur lesquelles Matthew avait joué pour tenter de la retenir.
Robin était sûre qu’elle aimerait son enfant. C’était bien ça le
problème. Elle l’aimerait même tellement que son travail, pour lequel
elle avait sacrifié son mariage, sa sécurité, son sommeil et son
confort financier, devrait être sacrifié à son tour. Et elle craignait que
l’enfant ayant rendu ce sacrifice nécessaire ne finisse par pâtir de
cette frustration.
Robin alluma sa lampe de chevet et se pencha pour ramasser
ce qu’elle avait fait tomber : un verre vide, intact, et le livre de poche
qu’elle avait reçu la veille et déjà terminé tant il était mince : Qu’est-il
arrivé à Margot Bamborough ? par C. B. Oakden.
Strike ignorait qu’elle avait pu s’en procurer un exemplaire et
Robin était impatiente de le lui montrer. Elle avait également obtenu
deux infos inédites sur Bamborough mais, peut-être en raison de sa
fatigue, ne se réjouissait plus vraiment à l’idée de les partager avec
lui. Sachant qu’elle ne se rendormirait pas, Robin décida de
démarrer sa journée.
Sous la douche, elle s’aperçut qu’elle pleurait.
C’est ridicule. Ce n’est pas comme si tu avais envie d’un bébé.
Allez, reprends-toi.
Elle se sécha les cheveux, s’habilla et, après avoir éclairé son
regard d’un soupçon d’anticerne magique, monta dans la cuisine où
elle trouva Max attablé devant son petit déjeuner, en train de lire les
nouvelles du jour.
« Bonjour, dit-il en levant le nez de son portable. Vous allez bien ?
— Très bien, lança Robin d’un air joyeux. Je viens d’apprendre
que je suis tante. La femme de mon frère Stephen a accouché ce
matin.
— Oh. Toutes mes félicitations, fit Max, poli mais sans plus.
Garçon ou fille ?
— Une fille, dit Robin en allumant la machine à café.
— Je suis parrain de huit gosses, répondit Max, maussade.
J’ignore pourquoi les parents choisissent toujours des célibataires
pour ce boulot. Ils croient peut-être qu’on y mettra plus d’énergie.
— C’est possible », dit Robin en essayant de rester cordiale. Elle-
même était la marraine du fils de Katie. Le baptême avait eu lieu
dans l’église de Masham où elle n’avait plus remis les pieds depuis
son mariage avec Matthew.
Elle emporta une tasse de café noir dans sa chambre, ouvrit son
ordinateur portable et décida d’écrire un mot à Strike. Ne sachant
pas s’ils auraient le temps de discuter avant leur entretien avec
Oonagh Kennedy, elle tenait à lui faire part de ses dernières
découvertes.

Bonjour,
Quelques petites nouvelles concernant l’affaire Bamborough avant qu’on se voie :
— Charles Ramage, le roi du jacuzzi, est décédé. J’ai parlé avec son fils. Il ne peut pas
certifier que son père ait vu Margot à Leamington Spa mais il s’est souvenu que Janice
s’était occupée de lui après son accident de moto. Il a dit que Ramage senior aimait bien
Janice et qu’il lui avait « probablement raconté toutes ses aventures, et il en avait
beaucoup en stock ». D’après lui, son père avait tendance à enjoliver la réalité mais il ne
mentait pas et c’était « un brave homme. Il n’aurait jamais inventé quoi que ce soit sur
une pauvre femme portée disparue ». Il a confirmé que son père avait un très bon ami
« officier de police haut placé ». Un dénommé Greene. Il ne se souvient ni du grade ni du
prénom. La veuve de Ramage senior est toujours de ce monde. Elle vit en Espagne.
C’était sa seconde épouse et le fils ne s’entend pas avec elle. Je recherche le numéro
de téléphone ou l’adresse mail de cette dame.
— Je suis sûre à 99 % d’avoir trouvé la bonne Amanda White, qui s’appelle aujourd’hui
Amanda Laws. Il y a deux ans, elle a créé une page Facebook, consacrée à certaines
affaires de disparition, dont celle de Margot. Elle dit dans le commentaire qu’elle a joué
un rôle dans l’enquête. Je lui ai écrit mais je n’ai pas encore de retour.
— J’ai réussi à me procurer un exemplaire de Qu’est-il arrivé à Margot Bamborough ? Et
je l’ai lu (il n’est pas très long). Si on se fie à ce qu’on a appris jusqu’à présent, il est
truffé d’inexactitudes. Je l’apporte ce matin.
À tout de suite x

Ce petit x, Robin l’avait ajouté automatiquement et le message


était parti avant que son esprit embrumé s’en rende compte. Coller
une bise au bas d’une carte d’anniversaire était une chose. Mais sur
un mail de boulot…
Et merde.
Elle se voyait mal lui envoyer un erratum disant « ne faites pas
attention, mes doigts sont allés plus vite que mon cerveau ». Elle
obtiendrait le contraire de l’effet escompté, soulignant une bévue
que Strike ne remarquerait peut-être même pas.
Elle referma l’ordinateur et, au même instant, vit l’écran de son
téléphone s’éclairer. Sa mère venait de lui envoyer un long texto
enthousiaste vantant la beauté de la petite Annabel Marie, ainsi
qu’une photo d’elle-même avec l’enfant dans les bras, et derrière, le
père de Robin qui souriait aux anges. Robin répondit :

Elle est superbe !

Le bébé était aussi laid que sur le précédent cliché mais elle ne
mentait pas vraiment en écrivant cela. Ce qu’elle trouvait superbe,
c’était l’arrivée de cette petite fille. Toute naissance était un miracle,
même s’il n’y avait rien de plus banal en soi. Si Robin avait pleuré
sous la douche c’était en partie à cause de cela.
Tandis que le métro l’emportait à vive allure vers Piccadilly Circus,
elle sortit de son sac le livre de C. B. Oakden et le feuilleta pour
passer le temps. Le libraire de Chester chez qui elle l’avait trouvé
l’avait en stock dans sa boutique depuis plusieurs années. Il l’avait
récupéré avec un monceau d’autres vieux bouquins dont les héritiers
d’une vieille dame souhaitaient se débarrasser. Robin supposait
qu’avant de recevoir son mail, le libraire ignorait qu’il possédait un
ouvrage condamné par la justice. En tout cas, il le lui avait vendu
sans paraître éprouver le moindre scrupule, lui demandant
simplement, au téléphone, de taire sa provenance. Cela dit, il en
avait quand même profité pour augmenter son prix. Robin espérait
que Strike, après l’avoir lu, ne lui reprocherait pas de s’être lancée
dans des dépenses inutiles.
Ce livre avait échappé au pilon parce qu’il s’agissait d’un
exemplaire d’auteur. Oakden avait dû le recevoir avant que tombe la
décision du tribunal. La page de garde portait quelques mots écrits
de sa main : Pour tante May, avec mes meilleures salutations, C.B.
Oakden (Carl). Robin trouvait que « mes meilleures salutations »
faisait un peu grandiloquent pour la dédicace d’un neveu à sa tante.
Épais d’une centaine de pages, il affichait sur sa couverture le
portrait de Margot en Bunny Girl, que Robin commençait à connaître
par cœur pour l’avoir vu illustrant de nombreux articles parus peu
après sa disparition. La photo avait été agrandie de telle manière
que son amie Oonagh Kennedy, l’autre Bunny Girl, sorte du champ.
Elle était reproduite une deuxième fois, mais dans son format
original, au centre de l’ouvrage, à côté d’une autre qui, d’après elle,
allait plaire à Strike autant qu’elle lui avait plu, mais qui n’avait
d’autre intérêt que de placer des visages sur des noms.
Robin remonta Piccadilly en luttant contre le vent. Tandis qu’elle
passait sous les guirlandes de Noël secouées par les bourrasques,
elle se demandait où elle allait pouvoir trouver un cadeau pour le
bébé de Stephen et Jenny. Les boutiques croisées en chemin ne
l’inspiraient guère. Finalement, elle arriva devant Fortnum & Mason
avec une heure d’avance.
Depuis qu’elle vivait à Londres, Robin n’avait jamais eu l’occasion
de visiter ce grand magasin chic aux magnifiques devantures bleu-
vert dont les vitrines de Noël faisaient partie des plus belles de la
ville. Entre les flocons de neige artificielle dessinant des cercles sur
la vitrine, Robin aperçut des étalages chargés d’articles plus luxueux
les uns que les autres. Des fruits confits à foison, disposés comme
des joyaux dans leurs écrins, des foulards de soie, des boîtes à thé
rutilantes, des casse-noix en forme de Prince Charmant. Bousculée
par une rafale particulièrement désagréable, pleine d’une pluie fine
et glacée, Robin fut projetée contre son gré vers l’entrée. Et elle
pénétra sans presque s’en rendre compte dans la somptueuse
fantaisie de Noël par une porte flanquée d’un groom en redingote et
haut-de-forme.
Sous ses pieds, une moquette rouge écarlate ; devant ses yeux,
des monceaux de cadeaux factices, emballés dans du papier gris-
vert, la teinte emblématique du magasin. Elle passa devant les
chocolats que Morris lui avait achetés pour son anniversaire, puis
elle vit les pâtes d’amande, les biscuits de fête, et pour finir, dans le
fond, la cafétéria où elle avait rendez-vous. Robin fit demi-tour, ne
souhaitant pas voir la vicaire à la retraite avant l’heure dite. Mieux
valait mettre à profit le temps qu’il lui restait pour faire le ménage
dans sa tête.
« Excusez-moi, demanda-t-elle à une vendeuse stressée qui
choisissait des pâtes d’amande pour un client. Vous avez un rayon
puériculture ?
— Deuxième étage », répondit la femme sans presque la
regarder.
Les quelques articles de ce rayon lui parurent excessivement
chers, mais étant l’unique tante d’Annabel et sa seule parente
habitant la capitale, elle se sentait un peu obligée de lui offrir
quelque chose de typiquement londonien. Elle jeta donc son dévolu
sur un ours Paddington en peluche.
Robin s’éloignait de la caisse avec le sac à anses bleu-vert
contenant le nounours quand son portable sonna. Strike, songea-t-
elle avant de découvrir un numéro inconnu.
« Bonjour, ici Robin.
— Bonjour Robin. C’est Tom », gronda un homme excédé.
Robin ne voyait absolument pas qui pouvait être ce Tom. En une
fraction de seconde, elle passa en revue les divers dossiers traités
par l’agence – DeuxFois, Tutu, LaPoste, PasNet, Bamborough –
dans l’espoir d’en faire surgir ce prénom. Et pour gagner du temps,
elle répondit sur un ton signifiant Mais oui, bien sûr, je sais
parfaitement qui vous êtes :
« Oh, bonjour !
— Tom Turvey, insista l’homme qui avait compris son manège.
— Oh », répéta Robin, le cœur battant à tout rompre. Elle fit un
pas de côté et se réfugia dans une alcôve abritant des bougies
parfumées hors de prix présentées sur des étagères.
Tom Turvey était le fiancé de Sarah Shadlock. Robin n’avait plus
eu de contact avec lui depuis qu’elle avait découvert que Sarah et
Matthew couchaient ensemble. Elle ne l’appréciait pas
particulièrement et ignorait s’il était au courant de l’affaire.
« Je te remercie, Robin ! Tu m’as mis dans un foutu pétrin ! »
Il était à deux doigts de hurler. Par prudence, Robin écarta le
portable de son oreille.
« Pardon ? fit-elle en s’apercevant qu’elle aussi avait les nerfs à
fleur de peau.
— Tu n’aurais pas pu me le dire, bordel ? Au lieu de te casser en
me laissant essuyer les plâtres ?
— Tom…
— Elle m’a tout raconté, putain de merde. Toi, tu le savais depuis
un an. Eh bien figure-toi que moi, je viens de l’apprendre.
Aujourd’hui. Quatre semaines avant mon foutu mariage…
— Tom, je…
— J’espère que tu es fière de toi ! », brailla-t-il. Robin tenait le
téléphone à bout de bras mais elle l’entendait très clairement.
« De nous quatre c’est moi le cocu, c’est moi qui me suis fait
enculer… »
Robin raccrocha. Ses mains tremblaient.
« Pardonnez-moi », lui dit une femme corpulente qui tendait le cou
pour regarder les bougies derrière elle. Robin bredouilla une excuse,
alla se poster près d’une rampe en fer forgé donnant sur le vide, se
pencha et aperçut le rayon alimentaire au sous-sol, où les clients se
croisaient comme des abeilles dans une ruche, chargés de paniers
remplis de charcuterie fine, de saumon fumé, de bouteilles de vin.
Prise de vertige, Robin fit volte-face et, sans trop savoir où elle allait,
fonça vers la sortie comme une automate, en prenant garde malgré
tout à ne pas renverser la vaisselle sur les tables d’exposition.
Quand elle eut atteint le grand escalier moquetté de rouge, elle
descendit lentement en s’efforçant de reprendre à la fois son souffle
et ses esprits. Puis, arrivée au rez-de-chaussée, elle repassa dans
sa tête les paroles de Tom.
« Robin. »
Quelqu’un l’appelait. Au lieu de s’arrêter, elle continua à marcher
tête baissée. Ce n’est qu’en entendant son prénom pour la
deuxième fois qu’elle se retourna et réalisa que c’était Strike. Il était
entré par la porte latérale donnant sur Duke Street. Des gouttes de
pluie brillaient sur son pardessus.
« Bonjour, dit-elle, encore un peu étourdie.
— Vous vous sentez bien ? »
L’espace d’un instant, elle eut envie de tout lui déballer. Après
tout, il connaissait son histoire avec Matthew, il savait comment son
mariage s’était terminé et il avait rencontré Tom et Sarah. Mais son
visage tendu et la façon dont il serrait son portable au creux de sa
main l’en dissuadèrent.
« Très bien. Et vous ?
— Pas terrible. »
Ils durent se dégager pour laisser passer un groupe de touristes
qui venait d’entrer dans le magasin. Robin le suivit jusqu’à un
renfoncement sous l’escalier.
« L’état de santé de Joan s’est dégradé, lui dit-il. Elle est retournée
à l’hôpital.
— Oh mon Dieu, je suis vraiment désolée. Écoutez… allez-y,
rejoignez-la. On y arrivera sans vous. J’interrogerai Oonagh toute
seule, je m’occuperai de tout…
— Non. Ted dit qu’elle ne veut pas qu’on se précipite. Mais ça ne
lui ressemble pas… »
En le voyant aussi désemparé, aussi perdu qu’elle l’avait été cinq
minutes auparavant, Robin ravala son angoisse. Tom, Matthew,
Sarah ! Le trio infernal ! Qu’ils aillent se faire foutre.
« Sérieusement, Cormoran, allez-y. J’assurerai la permanence.
— Ils m’attendent dans deux semaines pour Noël. Ted dit qu’elle
est impatiente de nous avoir tous à la maison. Il paraît qu’ils
comptent ne la garder que 48 heures.
— Eh bien, si vous êtes sûr…, fit Robin en regardant sa montre. Il
nous reste dix minutes. Vous voulez qu’on aille s’asseoir dans la
cafétéria ?
— Ouais, dit Strike. Bonne idée, un café me fera le plus grand
bien. »
God Rest Ye Merry, Gentlemen sortait des haut-parleurs quand ils
traversèrent le royaume des fruits confits et des thés rares, tous
deux plongés dans leurs sombres pensées.
24

… ma joie se répand en allégresse,


Dans les lits, les tonnelles, les banquets et les festins :
Et malheur à toi qui de tes hautes crêtes,
Méprise la joie qui tant sied à Jupiter…
Edmund S , La Reine des fées

On accédait à la cafétéria par une courte volée de marches. Ils


choisirent une table de quatre près de la fenêtre. Strike ne parlait
pas, se contentant d’observer en contrebas les passants qui
arpentaient Jermyn Street sous les champignons ambulants leur
servant de parapluies. Il se trouvait à un jet de pierre du restaurant
où Charlotte et lui s’étaient vus pour la dernière fois.
Après la photo qu’elle lui avait envoyée en guise de cadeau
d’anniversaire, Strike avait reçu plusieurs appels de sa part, ainsi
qu’une série de textos dont trois, rien que la veille au soir. Il n’avait
répondu à aucun. Mais quelque part, à côté de son inquiétude pour
Joan, tournoyait une autre angoisse. Une angoisse familière qui le
poussait à s’interroger sur les intentions de Charlotte, le contenu de
ses derniers messages laissant présager le pire. Elle avait déjà deux
tentatives de suicide à son actif et l’une des deux avait bien failli
réussir. Cela faisait trois ans qu’ils étaient séparés et elle continuait à
lui faire porter la responsabilité de sa sécurité et de son bonheur,
une attitude que Strike trouvait aussi scandaleuse que pitoyable.
Dans la matinée, quand Ted l’avait appelé pour lui apprendre
l’hospitalisation de Joan, Strike était en train de chercher le numéro
de la banque d’affaires où travaillait le mari de Charlotte. Si elle
menaçait de se tuer, que ce fût par texto ou par message vocal, il en
informerait immédiatement Jago.
« Cormoran », dit Robin.
Il tourna la tête. Un serveur venait de se présenter à leur table.
Quand ils eurent commandé du café pour deux et des tartines pour
Robin, l’un et l’autre reprirent leurs méditations respectives. Tout en
regardant sans la voir la foule entassée dans la grande épicerie du
sous-sol, Robin se repassait en boucle la pseudo-conversation
qu’elle avait eue avec Tom Turvey. Elle était encore sous le choc.
Quatre semaines avant mon foutu mariage. Lequel avait été annulé,
à n’en point douter. Ainsi donc, Sarah avait officiellement quitté Tom
pour Matthew, l’homme qu’elle avait toujours convoité. Une chose
était certaine, se dit Robin, Sarah n’aurait jamais fait cela si Matthew
n’avait pas été en mesure de lui offrir les mêmes avantages que
Tom : des diamants et une alliance. De nous quatre, c’est moi le
cocu. Tom se considérait donc comme la seule victime dans
l’affaire… Ce qui signifiait que Matthew, son prétendu meilleur ami,
avait osé lui raconter que c’était Robin qui avait déclenché les
hostilités (en le trompant avec Strike, bien sûr, que Matthew
considérait depuis le début comme un rival). Et cet idiot de Tom,
alors qu’il venait d’apprendre son infortune et l’incommensurable
duplicité de Matthew, continuait de croire à ce qu’il lui disait. Peut-
être avait-il besoin de s’accrocher à l’idée que Robin était la cause
première de son malheur. Peut-être trouvait-il quelque soulagement
à se répéter qu’en succombant aux charmes de Strike, Robin avait
déclenché un effet domino dont il était l’ultime et innocente victime.
« Vous êtes sûre que tout va bien ? »
Robin sursauta. Strike, qui venait d’émerger de sa propre rêverie,
l’observait par-dessus sa tasse de café.
« Ça va. Je suis juste crevée. Vous avez eu mon mail ?
— Votre mail ? dit Strike en sortant son portable. Ouais, je l’ai reçu
mais je ne l’ai pas lu, désolé. J’avais autre chose…
— Pas de souci, l’interrompit Robin que le x final embarrassait
toujours autant, bien qu’elle eût d’autres problèmes en tête. Rien de
très important, ça peut attendre. Au fait, j’ai trouvé ça. »
Elle prit dans son sac l’exemplaire de Qu’est-il arrivé à Margot
Bamborough ? et le déposa devant lui. Avant que Strike puisse
exprimer sa surprise, elle dit entre ses dents :
« Rendez-le-moi. Rendez-le-moi tout de suite. » Elle lui arracha
presque le livre des mains et le fit disparaître au fond de son sac.
Une femme corpulente venait d’entrer dans la cafétéria et se
dirigeait vers eux, un gros sac à l’enseigne du magasin au bout de
chaque bras. Elle avait les joues rondes et les grandes incisives
carrées des écureuils de dessin animé. Sur ses photos de jeunesse,
cet aspect de sa physionomie avait ajouté un charme insolent à ses
traits par ailleurs agréables. Ses cheveux autrefois longs, bruns et
lisses étaient à présent coupés à la hauteur du menton et blancs
comme neige, mise à part une surprenante mèche violette striant sa
frange. Une grande croix d’argent sertie d’améthystes rebondissait
sur son pull pourpre.
« Oonagh ? demanda Robin.
— Oui, c’est moi », dit-elle, un peu essoufflée. Elle semblait
nerveuse. « Quel monde ! Remarquez, ça n’a rien d’étonnant, deux
semaines avant Noël. Mais il faut reconnaître qu’ils font une
moutarde délicieuse, ici. »
Robin sourit. Strike offrit à Oonagh la chaise à côté de lui.
« Merci beaucoup », dit-elle en s’asseyant.
Bien qu’elle eût passé presque toute sa vie en Angleterre, son
charmant accent irlandais était encore bien marqué, nota Robin.
Les deux détectives se présentèrent.
« Ravie de faire votre connaissance », dit Oonagh en leur serrant
la main. Elle eut un petit toussotement nerveux. « Excusez-moi. Je
croyais que cela n’arriverait jamais, ajouta-t-elle en se tournant vers
Strike. Ça fait des années et des années que je me demande
pourquoi Roy n’engage pas de détective, vu qu’il a les moyens et
que la police a fait chou blanc. Donc, c’est la petite Anna qui vous a
sollicités ? Mon Dieu, cette gamine, par quoi elle a dû passer… Oh,
bonjour, dit-elle au serveur, pourrais-je avoir un cappuccino et un
peu de ce gâteau à la carotte ? Merci. »
Quand le serveur fut parti, Oonagh respira à fond et dit :
« Je sais, je jacasse. Mais c’est parce que je suis tendue.
— Il n’y a aucune raison de…, commença Strike.
— Oh que si, rétorqua Oonagh, soudain plus calme. J’ignore ce
qui est arrivé à Margot mais c’est forcément quelque chose de
grave. Pendant quarante ans, j’ai prié Dieu pour qu’il la prenne sous
sa garde, qu’elle soit vivante ou morte. Et j’ai prié aussi pour
connaître la vérité. C’était la meilleure amie que j’aie jamais eue –
désolée. Je savais que ça arriverait. Je le savais. »
Elle attrapa sa serviette et s’essuya les yeux.
« Posez-moi une question, dit-elle en riant à moitié. Ça m’aidera
peut-être. »
Robin jeta un coup d’œil à Strike qui, d’un simple regard, lui
délégua la conduite de l’entretien.
« Eh bien, pour commencer, pourriez-vous nous dire comment
vous avez rencontré Margot ? démarra Robin.
— Oui, bien sûr. C’était en 1966. Nous passions une audition pour
être Bunny Girls. Vous avez dû en entendre parler. »
Robin acquiesça d’un hochement de tête.
« C’est difficile à croire mais j’étais bien fichue, à l’époque », dit
Oonagh en baissant les yeux sur son ample poitrine.
Robin espérait que Strike ne lui reprocherait pas ensuite de n’avoir
pas organisé ses questions selon les catégories habituelles,
personnes, lieux, objets, mais elle estimait préférable d’engager la
conversation de manière plus spontanée, pour détendre
l’atmosphère.
« Vous êtes venue d’Irlande spécialement pour travailler dans ce
club ? demanda Robin.
— Oh non. J’habitais déjà Londres. En fait, je m’étais tirée de chez
mes parents. Vous avez devant vous une ancienne oie blanche
élevée dans un couvent et affublée d’une mère aussi rigoriste qu’une
gardienne de prison. Je suis partie avec les quelques sous que
j’avais gagnés en bossant une semaine dans une boutique de
fringues à Derry. Ma mère m’avait engueulée une fois de trop. J’ai
pris le ferry, je suis arrivée à Londres et j’ai envoyé une carte postale
à mes parents pour leur dire que j’étais vivante et qu’ils n’avaient
pas à s’inquiéter. Ma mère a refusé de me parler pendant trente ans.
« J’occupais un emploi de serveuse quand j’ai appris qu’un club
Playboy s’ouvrait à Mayfair. Dans ce genre d’établissement, on
pouvait se faire dix fois ce qu’on touchait ailleurs. Trente-cinq livres
la semaine, pour commencer. Ça équivaut à six cents, de nos jours.
À Londres, une fille d’ouvrier ne pouvait espérer mieux. Nos pères
gagnaient beaucoup moins que ça.
— Et c’est là que vous avez rencontré Margot.
— Oui, le jour de l’audition. J’ai su qu’ils allaient la prendre dès
que je l’ai vue. Elle avait un corps de mannequin, toute en jambes,
alors qu’elle n’arrêtait pas de manger du sucre. Elle avait trois ans
de moins que moi. Elle a menti sur son âge pour se faire embaucher.
Oh, merci beaucoup », dit Oonagh au serveur qui posait devant elle
le cappuccino et la part de gâteau.
« Pourquoi Margot passait-elle cette audition ? demanda Robin.
— Parce que sa famille vivait dans la misère – la vraie misère,
vous comprenez ? insista Oonagh. Son père avait eu un accident
quand elle avait quatre ans. Il était tombé d’une échelle et s’était
brisé le dos. Infirme. Voilà pourquoi elle est restée fille unique. Sa
mère faisait des ménages. Ma famille n’était pas aussi démunie que
la sienne, on n’était pas riches mais on avait une petite ferme à
nous. Les Bamborough, eux, ne mangeaient pas à leur faim.
« C’était une fille intelligente mais il fallait qu’elle subvienne aux
besoins de sa famille. Quand elle a été admise en fac de médecine,
elle a demandé une dérogation pour reporter ses études d’un an. Et
elle est entrée au club Playboy. On s’est plu tout de suite, dès
l’audition. Elle était tellement drôle.
— Ah bon ? », dit Robin. Du coin de l’œil, elle vit Strike lever le
nez de son calepin et regarder Oonagh d’un air surpris.
« Oui, Margot Bamborough était la personne la plus drôle que j’aie
connue de toute ma vie. De toute ma vie, vraiment. On avait de ces
fous rires ! Je n’ai plus jamais ri comme ça. Quand elle imitait
l’accent cockney, c’était à se tordre.
« Donc, on a commencé à travailler là-bas. Ils étaient stricts, vous
savez, dit Oonagh en se coupant un morceau de gâteau. Avant
d’entrer en piste, on passait à l’inspection. Il fallait que l’uniforme soit
impeccable, les ongles faits. Un règlement long comme le bras, et
pas question d’y déroger. Ils mettaient des détectives en civil dans le
public pour nous surveiller. On n’avait pas le droit de donner notre
nom de famille ni notre numéro de téléphone aux clients.
« Mais si on savait y faire, on pouvait se constituer un joli bas de
laine. Margot a pris du galon, elle est devenue vendeuse de
cigarettes. Elle circulait avec son petit plateau. Les hommes
l’appréciaient à cause de son humour. Elle ne dépensait quasiment
rien. Elle mettait la moitié de son salaire sur un compte d’épargne
pour financer ses études de médecine et le reste, elle l’envoyait à sa
mère. Et elle ne rechignait pas sur les heures sup’ tant qu’elles
étaient payées. Elle se faisait appeler Bunny Peggy pour ne pas
avoir à donner son vrai prénom. Moi, c’était Bunny Una, vu que
personne n’arrivait à prononcer “Oonagh”. On recevait des tas de
propositions – qu’on refusait, bien sûr. Mais quand même, ce n’était
pas désagréable, dit Oonagh avant d’ajouter en souriant, parce
qu’elle avait noté le regard étonné de Robin : Ne nous prenez pas
pour des ingénues. Margot et moi savions exactement ce que nous
faisions avec nos guêpières et nos oreilles de lapin. Essayez de
vous placer dans le contexte de l’époque. En ce temps-là, une
femme ne pouvait pas demander un prêt dans une banque sans
qu’un homme appose sa signature au bas du formulaire. Même
chose pour les cartes de crédit. Au début, l’argent me filait entre les
doigts mais, grâce à Margot, j’ai rectifié le tir. Elle m’a mis du plomb
dans la tête, elle m’a appris à économiser. Au bout de quelque
temps, j’ai même pu m’acheter un appartement. Comptant. On
n’était pas comme ces petites bourgeoises qui se rebellaient en
brûlant leur soutien-gorge ou en se laissant pousser les poils sous
les aisselles et qui rentraient le soir chez papa-maman. Margot et
moi, on bossait dur pour s’en sortir.
« Bref, ce club Playboy était hyperchic. Rien à voir avec un bordel.
Les patrons devaient faire gaffe à ne pas franchir la ligne rouge,
sinon ils perdaient leur licence. On avait des clientes aussi. Souvent
les hommes arrivaient avec leur femme ou leur copine. Le plus
pénible à supporter, c’étaient les dragueurs, mais dès qu’un type
devenait vraiment lourd, il perdait son statut de membre. Vous
n’imaginez pas ce que j’avais dû supporter dans mon boulot
précédent : les mecs qui relevaient ma jupe quand je me penchais
sur une table, ou pire. Au club Playboy, on nous respectait. Les
Bunny Girls n’avaient pas le droit de sortir avec les clients – enfin, en
théorie. Parce que ça arrivait parfois. C’est arrivé à Margot. Quand
j’ai su, je l’ai enguirlandée, je lui ai dit, tu vas tout ficher en l’air,
espèce d’idiote.
— C’était Paul Satchwell ? demanda Robin.
— Lui-même, répondit Oonagh. Il était venu sur invitation mais lui-
même n’était pas membre, donc Margot n’était pas vraiment en
infraction. Mais j’avais quand même peur qu’ils la virent.
— Vous n’aimiez pas cet homme ?
— Non, je ne l’aimais pas. Il se prenait pour Robert Plant et se
comportait comme lui. Mais Margot a mordu à l’hameçon, elle a
même avalé le plomb avec. Cela dit, comme elle voulait faire des
économies, elle n’avait pas trop l’occasion de se distraire, alors que
moi, j’avais passé ma première année à Londres à écumer les night-
clubs. Donc, les Satchwell, j’en avais croisé des paquets. Il avait six
ans de plus qu’elle, c’était un artiste et il portait des jeans tellement
serrés qu’on voyait sa bite et ses couilles à travers le tissu. »
Strike ricana involontairement. Oonagh le regarda.
« Désolé, marmonna-t-il. Vous ne… enfin, vous ne ressemblez
pas aux vicaires que j’ai pu rencontrer.
— Je ne pense pas que le Bon Dieu m’en voudra si je parle de
bites et de couilles, répondit Oonagh avec désinvolture. C’est lui qui
les a créées, après tout.
— Donc ils ont commencé à sortir ensemble ? rebondit Robin.
— Oui. C’était l’amour passion. On voyait presque des ondes de
chaleur émaner d’eux. Margot… Voyez-vous, avant Satchwell, elle
n’avait jamais dévié du chemin qu’elle s’était fixé, l’œil posé sur
l’étiquette du prix en permanence. Elle ne pensait qu’à deux choses :
devenir médecin et sauver sa famille. Elle était plus intelligente que
les types qui l’entouraient. Les mecs n’aiment pas trop ça, même de
nos jours. Et par-dessus le marché, elle les dépassait souvent de
plusieurs centimètres. Elle disait qu’avant Satchwell, aucun homme
ne s’était intéressé à ce qu’elle avait dans la tête. Dans la tête, mon
œil ! Cette fille était faite comme Jane Birkin. Elle me disait, tu sais, il
n’est pas seulement beau physiquement, il a lu des trucs et il
peut parler peinture pendant des heures. Ça c’est vrai, j’étais là une
fois, et je n’ai jamais entendu quelqu’un débiter autant de conneries
à la file. Remarquez, je ne suis pas une référence en la matière, vu
que je n’ai jamais su faire la différence entre un Monet et un poster
de Margate.
« Il l’a emmenée dans une galerie pour faire son éducation
artistique, et après, il l’a mise dans son lit pour un autre genre
d’apprentissage. Le sexe ramollit le cerveau, c’est connu, soupira
Oonagh Kennedy. Satchwell était son premier amant et j’ai
l’impression que, vous savez…, dit-elle en hochant la tête. Bref, il
savait s’y prendre. Alors, elle est devenue accro. Folle amoureuse.
Folle.
« Et puis, un soir, deux semaines avant la rentrée en fac de
médecine, elle a débarqué chez moi en hurlant à la mort. Elle était
passée sans prévenir à l’appartement de Paul après le boulot et
l’avait trouvé avec une autre femme. Nue. Un modèle, qu’il lui a dit.
Un modèle… À minuit. Margot s’est enfuie en courant. Il a essayé de
la rattraper mais elle a sauté dans un taxi et elle est venue pleurer
sur mon épaule.
« Le cœur brisé. On a passé toute la nuit à parler. Je lui ai dit, “Tu
seras bien mieux sans lui”, ce qui était la pure vérité. Je lui ai dit,
“Margot, tu vas commencer tes études de médecine. Les amphis
seront remplis jusqu’au plafond de garçons beaux et intelligents qui
veulent devenir docteurs comme toi. Dans deux semaines, tu ne te
souviendras même plus de son nom”.
« Et un peu avant l’aube, elle m’a dit un truc que je n’ai jamais
confié à personne. »
Oonagh hésita. Robin adopta un air à la fois attentif, cordial et poli.
« Elle l’avait autorisé à prendre des photos d’elle. Vous savez. Des
photos. Et elle voulait les récupérer. Je lui ai dit, “Margot, pourquoi
au nom du ciel tu l’as laissé faire une chose pareille ?”. Sa mère
aurait eu une attaque. Ils étaient tellement fiers d’elle, leur fille
unique, si belle, si brillante. Si ces photos étaient sorties dans un
magazine ou je ne sais quoi, ils seraient morts de honte, eux qui
criaient sur les toits que leur petite Margot était un génie.
« Donc j’ai dit, “Tu vas les récupérer, je viens avec toi”. Et nous
voilà parties. Au petit matin, on cogne à la porte de ce salopard –
excusez-moi, se reprit-elle. Vous allez me dire, ce n’est pas une
attitude chrétienne, et vous aurez raison. Mais attendez de savoir.
Satchwell dit à Margot, “Je veux bien parler avec toi mais pas avec
ta nounou”. Ta nounou.
« À Wolverhampton, j’ai travaillé pendant dix ans avec des
personnes ayant subi des violences domestiques. Et c’est l’un des
signes qui permettent de repérer les auteurs de maltraitance. Pour
eux, quand leur victime se rebiffe c’est parce qu’elle est sous
l’influence de quelqu’un d’autre. Sa nounou.
« Le temps que je réagisse, je me suis retrouvée seule sur le
palier. Il l’avait attirée à l’intérieur et m’avait claqué la porte au nez.
Je les entendais hurler dans l’appartement. Margot ne lâchait rien,
Dieu la bénisse.
« Et là, j’en arrive à ce dont je voulais vraiment vous parler. Cette
fois, j’espère que je serai entendue. Parce que l’inspecteur Talbot n’a
pas écouté un seul mot. Quant à son successeur, comment
s’appelait-il… ?
— Lawson ? proposa Robin.
— Lawson, confirma Oonagh en hochant la tête. Je leur ai dit à
tous les deux : à travers la porte, j’entendais tout ce que Margot et
Paul racontaient. Margot a exigé qu’il lui remette les tirages et les
négatifs – oui, c’était il y a un siècle, il fallait qu’elle récupère les
négatifs pour être tranquille. L’autre a refusé. À cause de ses droits
d’auteur, son foutu copyright. Le sale con ! Après cela, Margot a dit,
écoutez bien, “Si tu montres ces photos à quiconque, si je les
retrouve dans un magazine, je vais droit à la police et je leur parle de
ton rêve de l’oreiller…”
— Son “rêve de l’oreiller” ? répéta Robin.
— Ce sont ses propres mots. Et à ce moment-là, il l’a frappée. Un
coup assez fort pour que je l’entende à travers la porte. Elle s’est
mise à hurler et moi à cogner sur le battant, avec les poings et les
pieds. Je l’ai menacé de prévenir la police s’il n’ouvrait pas
immédiatement. Il a dû avoir peur, il a ouvert et Margot est sortie en
se cachant le visage. Elle était cramoisie. Elle avait la marque de
ses doigts sur la joue. L’ordure ! Je l’ai fait passer derrière moi et j’ai
dit à Satchwell, “Ne t’approche plus d’elle. Plus jamais. Et tu as
entendu ce qu’elle t’a dit. Si ces photos paraissent, tu auras de gros
problèmes”.
« Je vous jure, j’ai cru qu’il allait me tuer. Il s’est approché de moi
comme s’il voulait me faire comprendre qui était le patron. Il m’a
presque écrasé les orteils. Mais je n’ai pas bougé, dit Oonagh
Kennedy. Je suis restée plantée devant lui. J’avoue, je n’en menais
pas large. Il a dit à Margot, “Tu lui as raconté ?” Margot a répondu :
“Elle ne sait rien. Pour l’instant.” Et il lui balancé, “Tu sais ce qui
arrivera si j’apprends que tu en as parlé ?” Et il a fait un geste – bon,
peu importe. Un geste… obscène, oui, on peut dire ça. Comme sur
ces photos qu’il avait prises. Après quoi, il est rentré et il a claqué la
porte.
— Margot vous a-t-elle expliqué ce qu’était ce “rêve de l’oreiller” ?
demanda Robin.
— Jamais. J’imagine qu’elle avait peur mais… pas seulement. Les
femmes sont comme ça, soupira Oonagh. C’est une question
d’éducation, mais parfois, je me dis que Mère Nature y est peut-être
aussi pour quelque chose. Combien d’enfants dépasseraient leur
premier anniversaire si leurs mères étaient incapables de
pardonner ?
« Même ce jour-là, avec ces marques rouges sur le visage, elle a
refusé de me le dire. Parce qu’au fond d’elle-même, elle cherchait
toujours à le protéger. Ce phénomène, je l’ai rencontré par la suite à
chaque fois que j’ai eu affaire à une femme ayant survécu à des
violences domestiques. Elles protègent leur bourreau. Elles
s’inquiètent pour lui ! Elles ont l’amour chevillé au corps.
— A-t-elle revu Satchwell après cela ?
— Mon Dieu, je préférerais vous répondre non, fit Oonagh en
secouant la tête. Mais si, elle l’a revu. Ils ne pouvaient pas se passer
l’un de l’autre.
« Les cours en fac ont démarré mais le patron du club l’appréciait
tellement qu’il lui a proposé de venir bosser à temps partiel. Du
coup, on a continué à se voir souvent. Un jour, sa mère a appelé le
club pour dire que son père était malade. Impossible de trouver
Margot. J’étais terrifiée : où était-elle passée ? Que lui était-il arrivé ?
J’ai souvent repensé à cet épisode, vous savez ! Lorsqu’elle a
disparu pour de bon, au début, j’ai cru qu’elle reviendrait, comme
cette fois-là.
« Bref, quand elle a su à quel point je m’étais inquiétée, elle m’a
avoué qu’elle avait remis le couvert avec Satchwell. J’ai eu droit à
toutes les bonnes vieilles excuses : il avait juré de ne plus jamais la
frapper, il avait versé toutes les larmes de son corps en disant que
c’était la pire erreur de sa vie mais que, tout de même, elle l’avait un
peu cherché. Je lui ai répondu, “Si tu es incapable de le voir tel qu’il
est, après ce qu’il t’a fait…” Bref, quand ils ont de nouveau rompu,
j’ai appris, ô surprise ! que non seulement il s’était remis à la frapper
mais qu’il l’avait enfermée chez lui toute une journée. D’où son
absence au boulot. C’était la première fois que ça lui arrivait. Elle a
failli se faire virer à cause de ça. Il a fallu qu’elle invente une histoire
à dormir debout.
« Et c’est après cela qu’elle a retrouvé la raison, reprit Oonagh.
Elle m’a dit qu’elle avait compris la leçon, que j’avais raison depuis le
début, qu’elle ne chercherait jamais à le revoir, basta finito.
— A-t-elle pu récupérer les photos ? demanda Robin.
— C’est la première chose que je lui ai demandée, quand j’ai
appris qu’ils s’étaient remis ensemble. Il les avait soi-disant
détruites. Elle le croyait sur parole.
— Et pas vous ?
— Bien sûr que non. J’avais vu sa tête quand elle lui avait parlé de
son rêve de l’oreiller. Satchwell était positivement terrifié. Il n’aurait
pas détruit ce qui lui permettait de la faire taire.
« Ça vous ennuie si je reprends un cappuccino ? demanda
Oonagh en s’excusant presque. J’ai la gorge sèche à force de parler.
— Pas du tout », dit Strike avant de faire signe au serveur
d’apporter la même chose.
Oonagh désigna le sac de courses posé aux pieds de Robin.
« Vous avez fait vos emplettes de Noël, vous aussi ?
— Oh, non, j’ai juste acheté un cadeau pour ma nièce. Elle est
née ce matin, dit Robin dans un sourire.
— Félicitations, dit Strike, surpris de n’être pas au courant.
— Oh, comme c’est mignon, fit Oonagh. Le mois dernier, j’ai été
grand-mère pour la cinquième fois. »
En attendant la deuxième tournée de café, Oonagh présenta à
Robin les photos de ses petits-enfants et Robin lui montra celles
d’Annabel Marie.
« Magnifique, non ? », s’écria Oonagh qui avait chaussé des
lunettes de lecture à monture pourpre pour mieux voir le bébé sur le
portable de Robin. Elle avait inclus Strike dans sa question mais ce
dernier ne put émettre qu’un oui sans conviction en découvrant à
l’écran un petit singe chauve et rouge de colère.
Quand les cafés arrivèrent, Robin demanda :
« Pendant que j’y pense… sauriez-vous par hasard si Margot avait
de la famille ou des amis à Leamington Spa ?
— Leamington Spa ? répéta Oonagh en plissant le front. Voyons
voir… l’une des filles au club était de… non, c’était King’s Lynn.
Certains noms se ressemblent, vous ne trouvez pas ? Non, ça ne
me rappelle rien… Pourquoi ?
— Un homme prétend l’avoir aperçue là-bas, une semaine après
sa disparition.
— Pas mal de gens ont cru l’apercevoir, dans les semaines qui ont
suivi. Mais ça n’a jamais rien donné. Leamington Spa, c’est nouveau
pour moi. »
Elle prit une gorgée de cappuccino.
« Avez-vous continué à vous voir ? reprit Robin. Après que Margot
est entrée à l’école de médecine ?
— Oh oui. Comme je disais, elle travaillait toujours au club, à
temps partiel. J’ignore comment elle arrivait à tout mener de front.
Travailler, étudier, aider sa famille… Elle vivait sur les nerfs et elle se
gavait de chocolat. Ce qui ne l’empêchait pas de rester mince. Et
puis, en début de deuxième année, elle a rencontré Roy. »
Oonagh soupira.
« Même les gens très intelligents peuvent se comporter comme
des idiots dans leur vie privée. Je dirais même que plus on a lu de
bouquins moins on connaît les choses de l’amour. Margot croyait
qu’on ne l’y reprendrait plus, qu’elle était devenue une grande fille.
Eh bien, non. Elle n’a pas compris qu’elle retombait dans les mêmes
ornières. L’erreur classique. Du dehors, Roy et Satchwell avaient l’air
totalement différents, mais en fait pas du tout. C’était bonnet blanc et
blanc bonnet.
« Roy avait tout pour lui plaire. Il aimait les livres, les voyages, la
culture. Margot savait beaucoup de choses mais elle avait quelques
lacunes. À cause de ses origines. Par exemple, elle se trompait
parfois de fourchette quand elle était à table. Les règles du savoir-
vivre chez les snobs, ça ne s’improvise pas.
« Roy était fou d’elle. Et elle le lui rendait bien. Je savais ce qui
l’attirait chez elle : Margot venait d’un monde qui lui était totalement
étranger. Elle le choquait et, en même temps, le fascinait : le club
Playboy, sa rigueur professionnelle, ses idées féministes, son
dévouement envers ses parents. Quand ils se disputaient c’était sur
des questions intellectuelles, vous voyez.
« Mais il y avait… comment dire… quelque chose d’exsangue
chez lui… » Oonagh pouffa. « Désolée, je n’avais pas fait le
rapport… Vous êtes au courant pour ses problèmes de sang ?
— Oui, dit Robin. La maladie de von Quelque Chose ?
— C’est ça. Sa mère l’avait élevé dans du coton. Et elle continuait
à le faire. Cette femme était un monstre. Je l’ai rencontrée deux ou
trois fois. Elle me considérait comme si j’étais un truc collé à sa
semelle.
« Quant à Roy… méfiez-vous de l’eau qui dort. Ce proverbe lui va
comme un gant ! Il n’était pas très démonstratif, c’est le moins qu’on
puisse dire. Encore une fois, leur relation n’était pas uniquement
basée sur le sexe, l’intellect tenait une grande part. Non pas qu’il fût
désagréable à regarder. C’était un bel homme, bien qu’un peu…
mou. Le double inversé de Satchwell. Traits réguliers, grands yeux,
cheveux fous.
« Mais au fond, c’était un manipulateur. Une petite remarque par-
ici, un petit regard de travers par-là. Il aimait que Margot soit
différente mais, d’un autre côté, ça le mettait mal à l’aise. Il
voulait une femme qui soit l’opposé de sa mère mais que sa mère
puisse apprécier quand même. Résultat, leur relation a toujours été
bancale.
« C’était un grand boudeur, reprit Oonagh. Je déteste les gens qui
boudent. Ma mère était comme ça. Elle a refusé de me parler
pendant trente ans parce que j’étais partie à Londres. Elle a fini par
craquer parce qu’elle voulait connaître ses petits-enfants. Et puis un
jour, à Noël, ma sœur avait un petit coup dans le nez et elle a laissé
échapper que j’étais passée chez les anglicans. Là, pour le coup, ç’a
été fini. Bunny, passe encore, mais protestante, pas question.
« Même avant qu’ils se marient, il arrivait que Roy ne lui adresse
pas la parole plusieurs jours de suite. Elle m’a dit qu’une fois il lui
avait fait la gueule pendant une semaine. Elle perdait patience, elle
lui disait, “Je te quitte”. Et lui, bien sûr, il rappliquait dare-dare.
Pourquoi boudait-il ? À cause du club Playboy. Il l’avait en horreur.
Je disais à Margot, “S’il ne veut pas que tu y ailles, il n’a qu’à aider
financièrement ta famille pendant que tu étudies !” Elle répondait,
“C’est qu’il n’aime pas que d’autres hommes me reluquent”. Les
filles, ça les émoustille, cette idée qu’un type veuille les garder pour
lui tout seul. Pour elles, ça signifie qu’il les aime exclusivement, alors
qu’en réalité c’est l’inverse. Ils veulent juste qu’elles restent à leur
disposition mais eux, ça ne les empêche pas d’aller voir ailleurs. Roy
avait beaucoup de succès auprès des femmes, celles de son milieu
surtout. Il était joli garçon, venait d’une famille aisée. Regardez la
petite cousine Cynthia qui attendait son heure, tapie dans l’ombre.
— Vous connaissez Cynthia ? demanda Robin.
— Je l’ai croisée une ou deux fois. Chez eux. Une petite souris.
Elle ne m’a jamais dit plus de deux mots. Mais elle savait comment
s’y prendre avec Roy. Elle lui passait la brosse à reluire, hurlait de
rire chaque fois qu’il sortait une blague.
— Margot et Roy se sont mariés quand Margot a terminé ses
études de médecine, n’est-ce pas ?
— Exact. J’étais demoiselle d’honneur. Ensuite, elle est entrée
dans ce cabinet médical. Et Roy, qui était un homme ambitieux,
a postulé dans un grand hôpital universitaire, je ne sais plus lequel.
« Les parents de Roy possédaient une belle et vaste demeure
avec un immense jardin et tout le tremblement. À la mort du père,
c’est-à-dire peu après la naissance d’Anna, Madame Mère l’a léguée
à Roy. Le nom de Margot ne figurait pas sur l’acte de propriété, je
me rappelle lui avoir fait remarquer cela. Mais Roy était ravi de
pouvoir fonder une famille là où lui-même avait grandi. Et la baraque
était magnifique, il faut le reconnaître, près de Hampton Court. La
belle-mère a donc déménagé et le jeune couple s’est installé.
« Sauf que, bien entendu, belle-maman se pointait chaque fois
que l’envie lui en prenait. Elle avait longtemps vécu dans cette
maison et elle estimait qu’elle lui appartenait encore, du moins plus
qu’à Margot.
— À ce moment-là, vous étiez toujours proches, Margot et vous ?
demanda Robin.
— Oui. On se voyait au moins tous les quinze jours. Et on a
continué après son mariage. Margot en avait besoin. Ils avaient leur
cercle d’amis, rien que des gens friqués, mais à mon avis, ajouta
Oonagh d’une voix plus sérieuse, elle savait que j’étais la seule à la
comprendre. Dans son nouveau milieu, elle se sentait comme une
pièce rapportée.
— Seulement à la maison, ou au travail aussi ? demanda Robin.
— Chez elle, elle était comme un poisson hors de l’eau. C’était la
maison de Roy, la famille de Roy, les amis de Roy… Elle voyait
beaucoup ses parents mais son père était en fauteuil roulant.
Difficile de l’accueillir dans cette grande baraque. Je pense aussi
que les Bamborough avaient un peu peur de Roy et de sa mère. Du
coup, Margot allait plutôt chez eux, à Stepney. Et elle continuait à
leur donner de l’argent. Vous imaginez le grand écart.
— Et au boulot ?
— La tâche était rude. À cette époque, les femmes médecins ne
couraient pas les rues. En plus, elle était jeune, elle venait d’un
milieu très modeste, et dans le cabinet où elle a fini par entrer, le
cabinet St. John’s, l’ambiance n’était pas géniale. Les employés
n’étaient pas heureux, dit Oonagh, faisant involontairement écho aux
paroles du Dr Gupta. Connaissant Margot, elle a tout tenté pour
redresser la situation. C’était son credo : améliorer les choses. Faire
en sorte que la machine tourne. Prendre soin de tous. Résoudre les
problèmes. Elle essayait d’instaurer un esprit d’équipe et, pendant
ce temps, c’était elle qui se faisait harceler.
— Qui la harcelait ?
— Le vieux toubib, dit Oonagh. Leurs noms m’échappent. Il y avait
deux autres médecins, c’est cela ? Un vieux et un Indien. L’Indien,
elle disait qu’il était correct, et pourtant elle le sentait un peu hostile,
lui aussi. Ils n’étaient pas d’accord au sujet de la pilule, paraît-il. Les
médecins généralistes avaient le droit de la prescrire aux femmes
célibataires – avant cela, elle était réservée aux femmes mariées –
mais l’Indien refusait de le faire. Les premiers centres de planning
familial ont été créés l’année où Margot a disparu. Nous en parlions,
toutes les deux. Margot disait que c’était un soulagement, parce qu’à
son avis ses deux confrères refuseraient de prescrire la pilule à leurs
patientes.
« Mais il n’y avait pas qu’eux. Les autres aussi la regardaient de
travers. Et l’infirmière ne l’aimait pas.
— Janice ? demanda Robin.
— Elle s’appelait Janice ? dit Oonagh en fronçant les sourcils.
— Irene ? suggéra Strike.
— Elle était blonde. Je me souviens d’elle parce qu’à la fête de
Noël…
— Vous y étiez ? s’étonna Robin.
— Margot m’avait suppliée de venir parce qu’elle craignait que
tout le monde se regarde en chien de faïence. Roy était de service à
l’hôpital. C’était quelque temps après la naissance d’Anna. Margot
était encore en congé maternité. Ils avaient pris quelqu’un pour la
remplacer, un homme, et elle était convaincue que les choses
avaient mieux marché pendant son absence. Elle était fatiguée, elle
redoutait de remettre les pieds là-bas. Anna n’avait que deux ou trois
mois, Margot la nourrissait au sein, donc il a fallu qu’elle m’emmène.
Elle avait organisé cette fête pour tenter de dégeler l’atmosphère,
remettre les compteurs à zéro avant son retour.
— Continuez sur Irene, dit Robin en voyant Strike lever son stylo,
prêt à noter.
— Eh bien, elle avait trop bu. Si c’est effectivement la blonde dont
on parle. Elle était venue avec un homme. Bref, vers la fin de la
soirée, Irene s’en est prise à Margot. Elle l’a accusée de flirter avec
ce type. Je n’avais jamais rien entendu de plus ridicule. Vous aviez
Margot plantée là, avec son bébé dans les bras, et cette fille qui lui
hurlait dessus. C’était une infirmière ou pas ? Ça fait tellement
longtemps…
— Non, Irene était réceptionniste, dit Robin.
— Je croyais que c’était cette petite Italienne ?
— Gloria était l’autre réceptionniste.
— Oh, celle-là Margot l’adorait, dit Oonagh. Elle disait qu’elle était
très intelligente mais qu’elle n’avait pas eu de chance. Je pense qu’à
la base, Gloria était venue la consulter pour un problème de santé,
mais je ne suis sûre de rien. Margot était très à cheval sur le secret
médical. Un prêtre dans son confessionnal ne traite pas ses
paroissiens avec plus de respect.
— J’ai une question délicate à vous poser, dit Robin non sans
hésitation. Un livre a été consacré à Margot, en 1985, et vous…
— Je me suis entendue avec Roy pour empêcher sa sortie,
l’interrompit Oonagh. C’est vrai. Ce bouquin était un tissu de
mensonges. Vous savez ce que ce type a osé écrire, j’imagine.
Cette histoire de… »
Oonagh avait peut-être quitté l’Église catholique mais elle
répugnait quand même à prononcer le mot.
« … d’avortement. Une pure calomnie. Je n’ai jamais avorté et
Margot non plus. Elle me l’aurait dit. Nous étions amies. Quelqu’un
avait pris rendez-vous en se servant de son nom. J’ignore qui. Le
personnel de la clinique ne l’a pas reconnue quand ils ont vu sa
photo, plus tard. Margot n’a jamais mis les pieds là-bas. Anna était
ce qu’elle avait de plus beau dans sa vie, et je sais que si elle s’était
retrouvée enceinte, elle aurait gardé l’enfant. J’en suis sûre. Elle
n’était pas croyante mais elle aurait quand même considéré cela
comme un péché.
— Elle n’allait pas à l’église ? demanda Robin.
— Non, elle était athée. Pour elle, religion et superstition c’était du
pareil au même. Tout le contraire de sa mère qui était une vraie
grenouille de bénitier. Margot disait que l’Église asservissait les
femmes. Elle répétait, “S’il y a un Dieu, pourquoi mon père, qui est
un brave homme, est-il tombé de cette échelle ? Pourquoi ma famille
est-elle condamnée à cette vie de misère ?”. Bon, j’avoue que j’étais
d’accord sur ce point. Moi-même, j’en avais soupé de l’hypocrisie
des catholiques. J’étais déjà passée chez les anglicans, à l’époque.
L’infaillibilité papale, quelle blague ! Et leur condamnation de la
contraception ! Ils se fichent bien que les femmes meurent en
couches après avoir pondu leur onzième marmot.
« Ma mère était pareille. Elle se prenait pour une envoyée de Dieu
sur Terre et agissait en fonction. Elle m’avait mise en pension chez
les nonnes. De vraies salopes, ces bonnes femmes. Sœur Mary
Teresa, en particulier – vous voyez ce que j’ai là ? », dit Oonagh en
écartant sa frange pour leur montrer une cicatrice large comme une
pièce de 50 centimes. « Elle m’a frappée sur la tête avec une
équerre en métal. Le sang a giclé. “Tu l’avais sûrement mérité”, a dit
ma mère.
« Dans le cabinet de Margot, il y avait une employée qui me
rappelait fortement sœur Mary Teresa, reprit Oonagh. C’est peut-être
elle, l’infirmière. La plus âgée…
— Vous voulez parler de Dorothy ?
— Elle était veuve, celle à qui je pense.
— Oui, c’était bien Dorothy. La secrétaire.
— Le portrait craché de sœur Mary Teresa. J’ai été sidérée en la
voyant. À la fête, elle m’a prise à part pour m’interroger. On en
trouve dans tous les milieux et elles sortent toutes du même moule,
ces folles de Dieu. Modèles de vertu par-devant, empoisonneuses
par-derrière. Elles sont là, à psalmodier, “Mon père, pardonnez-moi
parce que j’ai péché”. Quelle hypocrisie ! Les Dorothy et consorts se
croient incapables du moindre péché.
« La vie m’a enseigné une chose : pour être bon et généreux, il
faut savoir ce qu’est la joie. Cette Dorothy était une femme aigrie, et
elle avait une dent contre Margot. Quand elle a appris que j’étais sa
meilleure amie, elle a cherché à me tirer les vers du nez. Comment
on s’était rencontrées. Nos petits amis. Comment Margot avait
connu Roy. Non mais, de quoi je me mêle ?
« Et après, elle m’a parlé du vieux toubib, j’ai oublié son nom. Elle
ressemblait à Mary Teresa mais son Dieu à elle occupait le bureau
d’à-côté. Après la fête, j’ai rapporté notre conversation à Margot et
elle m’a dit que j’avais vu juste. Que Dorothy était une mauvaise
personne.
— C’est le fils de Dorothy qui a écrit le livre sur Margot, l’informa
Robin.
— Quoi ? Son fils ? s’exclama Oonagh. C’est vrai ? Eh bien, ça ne
fait que confirmer ce que je pense. Les chats ne font pas des chiens.
— Quand avez-vous vu Margot pour la dernière fois ? embraya
Robin.
— Deux semaines pile avant sa disparition. Nous nous sommes
retrouvées au Three Kings à 18 heures. Je ne travaillais pas au club,
ce soir-là. Il y avait deux bars plus proches du cabinet médical mais
Margot ne voulait pas tomber sur des collègues.
— De quoi avez-vous parlé ? Vous vous en souvenez ?
— Je me souviens de tout. Et je n’exagère pas. J’ai commencé
par l’engueuler parce qu’elle était allée boire un verre avec
Satchwell. Elle m’avait raconté au téléphone qu’ils s’étaient croisés
par hasard dans la rue.
« Elle m’a dit qu’il avait changé. Ça m’a inquiétée, vous pouvez
me croire. Elle n’était pas du genre à tromper son mari mais, par
ailleurs, je savais qu’elle n’était pas heureuse avec lui. Dans le pub,
elle m’a tout expliqué. Satchwell avait voulu la revoir et elle avait
refusé. Je l’ai crue, mais je lui ai quand même demandé pourquoi.
Elle semblait si triste d’avoir dit non.
« Elle avait le moral dans les chaussettes. Je ne l’avais jamais vue
aussi abattue. Le soir où elle est tombée sur Satchwell, ça faisait dix
jours que Roy ne lui adressait plus la parole. Ils s’étaient disputés à
cause de la belle-mère. Cette femme était tout le temps fourrée chez
eux, comme si la maison lui appartenait encore. Margot n’en pouvait
plus. Elle avait envie de refaire la décoration mais Roy ne voulait
rien modifier, au prétexte que Madame Mère aurait eu le cœur brisé
s’ils se débarrassaient des meubles que son mari avait aimés. Ma
pauvre Margot était comme une étrangère dans son propre foyer.
Elle n’avait même pas le droit de changer le papier peint.
« Quand on s’est vues, elle m’a dit que deux vers de Joni Mitchell
lui trottaient dans la tête depuis le matin. “The Same Situation”, une
chanson tirée de l’album Court and Spark. Joni Mitchell, c’était sa
religion à elle. Et cet album en particulier. Court and Spark, répéta-t-
elle en remarquant le regard perplexe de Robin. Ça disait : “Caught
in my struggle for higher achievements, And my search for love that
don’t seem to cease1.” Je ne l’ai plus jamais écouté. Trop dur.
« Après avoir pris ce verre avec Paul, elle est rentrée chez elle et
elle a raconté à Roy ce qui venait de se passer. Elle se sentait peut-
être coupable, mais je crois plutôt qu’elle voulait le secouer. Pour
qu’il se réveille. Une façon de lui dire, “Ouvre les yeux. Tu ne peux
pas continuer à m’ignorer et à bouder dans ton coin. Tu dois faire
des compromis. Je ne veux pas vivre comme ça.” Elle était si lasse,
si déprimée. Elle devait songer Quelqu’un d’autre m’a désirée
autrefois. C’est la nature humaine, n’est-ce pas ?
« Roy n’était pas le genre de type qui hurle et qui casse la
vaisselle. À mon avis, Margot aurait préféré. Ça lui a fait un choc,
bien sûr, d’apprendre qu’elle avait revu son ex, mais sa colère, il l’a
exprimée en se refermant encore plus.
« Je pense qu’il n’a pas rouvert la bouche jusqu’au jour où elle a
disparu. Quand on s’est téléphoné pour fixer notre rendez-vous du
11 au Three Kings, elle m’a dit, “Je vis avec un moine qui a fait vœu
de silence”. Elle était au bout du rouleau. Je me rappelle avoir
pensé, “Elle va le quitter”.
« Lorsqu’on s’est vues au pub, la dernière fois, je lui ai dit,
“Satchwell n’est pas la solution de tes problèmes avec Roy”.
« On a parlé d’Anna. Margot aurait adoré prendre une année
sabbatique pour s’occuper exclusivement d’elle. Et puis c’était ce
que Roy et sa mère espéraient qu’elle fasse depuis le début, qu’elle
reste à la maison et renonce à son métier.
« Mais elle ne pouvait pas se le permettre. Elle aidait toujours ses
parents. Sa mère était tombée malade et Margot ne voulait pas
qu’elle continue à faire des ménages. Elle avait besoin de gagner de
l’argent, aider sa famille sans rien devoir à Roy, ni merci, ni
justification. De toute façon, la belle-mère n’aurait pas admis que
son petit chéri adoré s’épuise au travail pour entretenir un couple de
prolos qui fumaient clope sur clope.
— Avez-vous parlé d’autre chose ?
— Oui, on a parlé du club Playboy que je m’apprêtais à quitter.
J’avais réussi à m’acheter un appartement et je comptais reprendre
mes études. Margot m’a encouragée. Connaissant ses idées sur la
religion, j’ai juste évité de lui dire que je prévoyais de passer un
diplôme de théologie.
« On a parlé politique, un petit peu. On espérait toutes les deux
que Wilson remporterait les élections. Et je lui ai dit que je craignais
de ne jamais rencontrer l’homme de ma vie. J’avais plus de trente
ans. À l’époque, c’était déjà tard pour trouver un mari.
« Avant qu’on se sépare, ce soir-là, je lui ai dit, “N’oublie pas, il y a
une chambre d’amis chez moi. Et de la place pour un berceau
aussi”. »
Les yeux d’Oonagh débordaient de larmes. Elle prit sa serviette
pour les essuyer.
« Excusez-moi. Quarante ans ont passé mais c’est comme si
c’était hier. Les morts ne s’effacent pas. Dommage, ce serait plus
facile pour ceux qui restent. Je la revois si clairement. Si elle entrait
dans cette cafétéria, une partie de moi ne serait pas surprise. C’était
une femme si vivante. Qu’elle ait disparu ainsi, comme par
enchantement… »
Robin attendit qu’Oonagh sèche ses joues pour lui demander :
« Quand vous avez pris rendez-vous pour le 11, comment ça s’est
passé ?
— Elle m’a appelée, elle a proposé qu’on se retrouve au même
endroit à la même heure. J’ai dit oui, bien sûr. Il y avait quelque
chose de bizarre dans sa façon de parler. Je lui ai demandé, “Tout
va bien ?” Elle a répondu, “J’ai besoin d’un conseil au sujet d’un truc.
Je crois que je deviens folle. Je ne devrais pas mais il faut que j’en
parle et tu es la seule personne à qui je puisse faire confiance”. »
Strike et Robin se regardèrent.
« Vous avez lu ça dans le rapport de police ? voulut savoir
Oonagh.
— Non, dit Strike.
— Non ? fit Oonagh avec, pour la première fois, de la colère dans
la voix. Eh bien, cela ne me surprend pas.
— Pourquoi ? demanda Robin.
— Talbot était déjà parti au pays des fées. Je l’ai compris dès qu’il
a commencé à m’interroger. Ensuite, j’ai appelé Roy et je lui ai dit :
“Ce type n’est pas normal. Faites quelque chose, demandez que
l’affaire soit confiée à un autre enquêteur.” Il n’a pas bougé, ou alors
ça n’a pas abouti.
« Après Talbot, il y a eu Lawson. Celui-là, il me prenait pour une
idiote. Parce que j’étais Bunny Girl, sûrement. Il croyait que je
profitais de la disparition de Margot pour me faire valoir. Margot
Bamborough était plus une sœur qu’une amie pour moi, dit Oonagh
d’un ton farouche. Je n’ai jamais parlé d’elle à personne, sauf à mon
mari. C’était deux jours avant que je l’épouse, j’ai pleuré sur son
épaule. J’aurais tellement voulu qu’elle soit témoin à mon mariage…
— À propos de quoi voulait-elle vous demander conseil ? renchérit
Robin.
— Aucune idée. J’y ai souvent repensé depuis et je me demande
si ce n’était pas en rapport avec sa disparition. Si ç’avait été au sujet
de Roy, elle n’aurait pas dit qu’elle n’avait pas le droit d’en parler.
Roy revenait sans cesse dans nos conversations. La dernière fois
qu’on s’était vues, je lui avais clairement proposé de s’installer chez
moi avec Anna, si jamais elle décidait de le quitter.
« C’était peut-être une chose qu’un patient lui avait confiée.
Margot était très à cheval sur le secret professionnel, je vous l’ai
déjà dit.
« Je me revois, ce 11 octobre, en train de grimper la rue qui mène
à ce pub. Il pleuvait. Comme j’étais en avance, je suis entrée dans
l’église en face, une grande…
— Attendez, intervint Strike. Comment étiez-vous habillée ? »
Au lieu de paraître étonnée par sa question, Oonagh lui sourit.
« Vous pensez au vieux fossoyeur, ou je ne sais pas qui ? Celui
qui a cru voir Margot entrer dans cette église ? Je leur avais pourtant
dit que c’était moi. Je ne portais pas d’imperméable mais un
manteau beige. Mes cheveux étaient plus foncés que ceux de
Margot mais on avait à peu près la même coupe, elle et moi. Quand
ils m’ont demandé si Margot avait pu passer un moment dans
l’église avant de venir me retrouver, je leur ai répondu : Impossible,
elle déteste les églises. C’est moi qui suis entrée dans cette église !
Moi !
— Pourquoi ? demanda Strike. Pourquoi y êtes-vous entrée ?
— J’ai suivi l’appel », répondit simplement Oonagh.
Robin réprima un sourire en voyant l’air embarrassé de Strike.
« Dieu m’appelait à lui, ajouta Oonagh avant de moduler. En ce
temps-là, il m’arrivait souvent d’aller méditer dans les églises
anglicanes. Cette réponse vous convient mieux ?
— Combien de temps êtes-vous restée à l’intérieur ? intervint
Robin pour laisser à Strike le temps de se reprendre.
— Cinq minutes. J’ai dit une petite prière, je suis ressortie, j’ai
traversé et j’ai poussé la porte du pub.
« J’ai attendu presque une heure avant d’appeler Roy. D’abord,
j’ai pensé qu’elle avait été retardée par un patient. Ensuite, qu’elle
avait peut-être oublié. Mais Roy a dit qu’elle n’était pas chez eux. Il
m’a presque rembarrée. Alors, j’ai supposé qu’ils s’étaient encore
disputés et qu’elle l’avait planté là. J’ai même cru qu’en rentrant je
trouverais Margot sur le pas de ma porte avec Anna. Je suis donc
partie aussitôt, mais elle n’était pas chez moi.
« Roy m’a appelée à 9 heures du soir pour savoir si j’avais des
nouvelles. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’inquiéter.
Roy a dit qu’il allait appeler la police.
« Vous connaissez la suite, fit calmement Oonagh. C’est comme
dans un cauchemar. On espère, on s’accroche à des explications de
moins en moins plausibles. Elle a été frappée d’amnésie. Elle s’est
fait renverser par une voiture et elle gît inconsciente quelque part.
Elle est partie Dieu sait où pour faire le point.
« Mais, au fond de moi, je savais. Elle n’aurait jamais laissé son
bébé, elle ne serait jamais partie sans m’en parler avant. Je savais
qu’elle était morte. La police était obsédée par le Boucher de
l’Essex, mais moi…
— Mais vous ? souffla Robin.
— J’ai tourné cette histoire pendant des années dans ma tête.
Paul Satchwell refait surface et trois semaines après, Margot
disparaît pour toujours. Je sais, il avait un alibi parfait. Fourni par ses
copains ! Quelle blague ! J’ai dit à Talbot et j’ai répété à Lawson :
parlez-lui du rêve de l’oreiller. Demandez-lui ce que signifie ce rêve
qu’il redoutait tant que Margot dévoile.
« Est-ce dans le rapport de police ? demanda-t-elle en se tournant
vers Strike. Ont-ils interrogé Satchwell sur le rêve de l’oreiller ?
— Non, articula-t-il. Je ne pense pas qu’ils l’aient fait. Ni l’un ni
l’autre. »
1. « Prise dans mon combat pour une plus grande réussite, et ma recherche de
l’amour qui n’en finit jamais. »
25

Tout n’était que vaines pensées, fantasmes,


Machines, rêves, idées insensées,
Scènes, visions, ouï-dire et prophéties ;
Autant de faussetés, comme sont ruses, contes et menteries.
Edmund S , La Reine des fées

Un soir, trois jours plus tard, Strike était assis dans sa BMW garée
non loin d’une maison tout à fait banale, à Stoke Newington. Ils
enquêtaient sur PasNet depuis bientôt cinq mois mais n’avaient
encore obtenu aucun résultat concret. Les administrateurs qui leur
avaient demandé de réunir des preuves contre le jeune cadre aux
dents longues qu’ils soupçonnaient de faire chanter leur P.-D.G.
commençaient à s’impatienter, laissant même entendre qu’ils allaient
leur retirer l’affaire.
Il faut dire que PasNet était du genre coriace. Hutchins s’était
inscrit dans son club de tir, ils avaient sympathisé, bu des coups
ensemble, mais impossible de le faire parler, même après plusieurs
verres de gin. Strike avait donc pris le taureau par les cornes et
décidé de filer lui-même le P.-D.G., alias BPN, en partant du postulat
que ce monsieur apparemment bien sous tous rapports, avec son
ventre de notable et sa tonsure de moine, continuait à s’adonner à la
mystérieuse activité déviante dont PasNet avait eu connaissance et
qui lui avait valu une promotion totalement imméritée.
Strike était persuadé qu’il ne s’agissait pas d’une simple affaire
d’adultère. Avec son physique plus que parfait et son visage trop
lisse de poupée sous cellophane, l’actuelle Mrs. BPN n’était pas le
genre de femme à se priver d’une American Express noire pour une
banale infidélité. Et ce, d’autant plus qu’ils n’étaient mariés que
depuis deux ans et n’avaient pas d’enfants susceptibles de lui
garantir une pension alimentaire à la mesure de ses besoins.
Strike voyait clignoter des arbres de Noël derrière presque toutes
les fenêtres de la rue. Sous le toit de la maison la plus proche, une
guirlande de glaçons en plastique émettait une vive lumière blanche
qui brûlait la rétine si on la regardait trop longtemps. Les couronnes
de l’Avent accrochées aux portes, les vitres éclaboussées de fausse
neige, les reflets multicolores dans les flaques, tout lui rappelait qu’il
n’avait encore rien acheté alors qu’il allait bientôt partir pour les
Cornouailles.
Bien déterminée à passer les fêtes en famille, Joan était sortie de
l’hôpital le matin même avec un nouveau traitement à suivre. Strike
avait du pain sur la planche. Il fallait qu’il trouve des cadeaux pour
sept personnes, à savoir Joan, Ted, sa sœur, son beau-frère et ses
neveux. Étant donné la masse de travail qu’il devait abattre en ce
moment, il se serait bien passé de cette corvée. Mais ce n’était pas
tout. Il s’était également promis d’offrir quelque chose à Robin,
quelque chose de mieux qu’un simple bouquet de fleurs. Strike, qui
détestait faire les boutiques, surtout pour choisir des cadeaux,
alluma une cigarette dans l’espoir d’évacuer le vague sentiment de
persécution qu’il sentait poindre en lui.
Il sortit de sa poche l’exemplaire de Qu’est-il arrivé à Margot
Bamborough ? que Robin lui avait donné mais qu’il n’avait pas
encore eu le temps de lire. Des Post-it signalaient les passages
qu’elle estimait utiles à leur enquête.
Après un rapide coup d’œil sur la maison qu’il était censé
surveiller, Strike ouvrit le livre et parcourut deux ou trois pages en
levant régulièrement la tête pour voir si BPN se décidait à sortir.
Robin n’avait pas marqué le premier chapitre, consacré à
l’enfance et à l’adolescence de Margot, mais Strike le lut quand
même. Faute d’avoir pu interroger des personnes l’ayant connue à
cette époque de sa vie, Oakden s’était contenté de banalités
saupoudrées de suppositions, le tout délayé dans une bonne louche
de n’importe quoi. Sous sa plume, on apprenait que Margot
Bamborough « rêvait d’éradiquer la pauvreté », « s’était laissé
emporter par le tourbillon des années 1960 » et « avait pris
conscience des possibilités qu’offrait la pilule contraceptive au
regard de la sexualité ». Histoire de noircir encore quelques lignes,
Oakden avait cru bon d’ajouter que la minijupe avait été popularisée
par Mary Quant, que Londres était alors au cœur de la scène
musicale et que les Beatles avaient fait leur première apparition à la
télé américaine dans le Ed Sullivan Show l’année où Margot avait
fêté ses dix-neuf ans. « Margot a pu profiter pleinement des
nouvelles opportunités offertes à la classe laborieuse par la
réduction des inégalités sociales », déclarait doctement C. B.
Oakden en guise de conclusion.
Le deuxième chapitre démarrait avec l’entrée de Margot au club
Playboy. Et là, Oakden s’en donnait à cœur joie, jetant aux orties le
peu de rigueur qui l’avait guidé précédemment. Très inspiré, il
consacrait de nombreux paragraphes à l’élan de liberté que Margot
avait dû éprouver en laçant son étroite guêpière de Bunny Girl, en
coiffant son serre-tête à oreilles de lapin et en renforçant les bonnets
de son soutien-gorge pour satisfaire aux demandes de son
employeur, lequel exigeait que ses girls aient de gros seins. Onze
ans seulement après la disparition de Margot, Oakden avait pu
discuter avec deux filles qui se souvenaient d’elle. Bunny Lisa, à
présent mariée et mère de deux enfants, disait qu’elles « rigolaient
bien ensemble » et qu’elle avait été « anéantie » en apprenant
l’horrible nouvelle. Bunny Rita, qui avait depuis fondé une société de
marketing, déclarait que « Margot était une tête et qu’on voyait
qu’elle irait loin », avant de préciser que « sa famille devait vivre un
calvaire ».
Strike leva le nez, mais comme BPN ne sortait toujours pas,
il replongea dans son livre, tourna quelques pages et s’arrêta sur le
premier passage marqué par Robin.

Après son expérience réussie au sein du club Playboy, notre sémillante Margot eut du
mal à s’adapter à la routine d’un cabinet médical. L’une de ses collègues dit à son sujet
qu’elle avait un comportement déplacé avec les personnes qui venaient la consulter.
« Elle ne savait pas garder ses distances, c’était ça le problème. Elle ne venait pas
d’une famille de médecins. Un docteur ne doit jamais s’abaisser au niveau de ses
patients.
« Un jour, une femme est venue la voir et elle lui a recommandé de lire Les Joies du
sexe. Je le sais parce que des gens en ont parlé dans la salle d’attente. En ricanant.
Vous voyez le tableau. Un médecin ne devrait pas conseiller ce genre de lecture à ses
patients, ne serait-ce que pour préserver la réputation du cabinet où il exerce.
Franchement, j’étais gênée pour elle.
« Un type s’était amouraché d’elle, on le voyait tout le temps, il lui offrait des chocolats.
Mais après tout, c’était logique. Quand on parle de sexe à tout le monde, il ne faut pas
s’étonner que certains se fassent des idées. »

Suivaient plusieurs paragraphes tirés d’articles de presse. Il y était


surtout question de Steve Douthwaite, du suicide de sa copine
mariée, du fait qu’il avait précipitamment quitté son emploi et que
Lawson l’avait convoqué à plusieurs repises pour l’interroger.
Exploitant au maximum le peu de matière dont il disposait, Oakden
tentait de convaincre ses lecteurs que Douthwaite était un individu
peu recommandable, voire dangereux : un bon à rien, un séducteur
cynique dont les conquêtes avaient l’étrange habitude de mourir ou
de disparaître. Une phrase en particulier suscita chez Strike un
grognement ironique :

Ayant changé d’identité et se faisant désormais appeler Stevie Jacks, Douthwaite se


fait engager comme animateur dans le célèbre village de vacances Butlin’s à Clacton-on-
Sea…

Strike jeta un œil à la maison d’en face et reprit sa lecture :

… où il organise des activités pour les touristes le jour et se produit sur scène le soir.
Sa « Longfellow Serenade » rencontre un succès particulier auprès du public féminin.
Notre beau ténébreux jouit d’une grande popularité chez les vacancières.
« J’ai toujours aimé chanter, m’a déclaré Douthwaite/Jacks après son spectacle. Plus
jeune, je faisais partie d’un groupe mais ça n’a pas duré. J’ai connu le club Butlin’s étant
enfant. Ce sont mes parents adoptifs qui me l’ont fait découvrir. Le métier d’animateur
m’a toujours attiré. Des tas de grands chansonniers ont débuté ici, vous savez. »
Mais quand la conversation dérive sur Margot Bamborough, le fringant artiste de
cabaret dévoile un autre aspect de sa personnalité.
« La presse a raconté beaucoup de conneries. Je ne lui ai jamais offert de chocolats ni
quoi que ce soit d’autre. Ils ont inventé ça pour m’enfoncer, me faire passer pour un
saligaud. À l’époque, j’avais un ulcère à l’estomac et de terribles migraines. J’en ai
sacrément bavé. »
Après avoir refusé d’expliquer les raisons de son changement de nom, Douthwaite m’a
tourné le dos et il est sorti du bar.
Ses collègues animateurs n’ont pas caché leur stupéfaction en apprenant que
« Stevie » avait été interrogé par la police dans le cadre de l’affaire Bamborough.
« Il n’en a jamais parlé, m’a confié Julie Wilkes, 22 ans. Je n’en reviens pas. Il aurait pu
nous le dire. J’ignorais qu’il s’appelait autrement. »

Oakden poursuivait par un bref historique des clubs Butlin’s


depuis leur fondation en 1936 et, en fin de chapitre, réfléchissait aux
multiples opportunités qu’offrait ce genre d’environnement pour un
prédateur sexuel.
Strike alluma une autre cigarette, passa au deuxième marque-
page et tomba sur un passage consacré à Jules Bayliss, le mari de
Wilma, la femme de ménage devenue assistante sociale. Strike
n’apprit pas grand-chose, hormis que l’homme condamné pour viol
avait été libéré sous caution en janvier 1975, soit trois mois après la
disparition de Margot. Oakden affirmait que Bayliss « avait eu vent »
du fait que Margot poussait son épouse à demander le divorce, qu’il
« n’avait pas apprécié qu’elle cherche à briser sa famille en faisant
pression sur Wilma » et que « l’individu avait des accointances avec
plusieurs repris de justice sévissant au sein de sa communauté ».
Toujours soucieux d’informer ses lecteurs, Oakden ajoutait que la
police « s’était penchée sur les faits et gestes des amis et
connaissances de Bayliss pour la journée du 11 octobre », avant de
faire retomber le soufflé en disant qu’aucune « activité suspecte
n’avait été relevée ».
Le troisième marque-page correspondait à l’affaire de la clinique
de Bride Street. Oakden introduisait son propos avec moult
circonlocutions promettant de révéler des faits totalement inédits.
Mais la suite ne contenait rien d’intéressant, hormis peut-être
ceci : pour apporter la preuve qu’un avortement avait été pratiqué
dans cet établissement le 14 septembre 1974 sur une femme
inscrite sous le nom de Margot Bamborough, Oakden reproduisait
des dossiers médicaux fournis par une source anonyme ayant
prétendument travaillé sur les lieux jusqu’en 1978, date à laquelle la
clinique avait fermé ses portes. Documents qu’Oakden avait
probablement obtenus contre rétribution. Dix ans s’étaient écoulés
depuis les faits et l’indic ne risquait plus de perdre son boulot.
D’après cette personne, la femme qui avait subi l’avortement ne
ressemblait pas à la disparue dont la photo était sortie dans la
presse.
Oakden lançait ensuite une série d’accusations sous forme de
questions, qui avaient sans doute valu à leur auteur et à son
imprudent éditeur la fameuse condamnation pour diffamation. La
femme qui avait avorté aurait-elle utilisé le nom de Margot avec
l’accord de cette dernière ? Si oui, qui était-elle ? Quelle catholique
ne redouterait pas d’être pointée du doigt pour avoir avorté ? En lui
prêtant son nom, Margot avait-elle cherché à lui éviter des
problèmes en cas de complications ? Le 11 octobre, Margot serait-
elle retournée dans la clinique de Bride Street pour visiter une
patiente hospitalisée à la suite d’un avortement qui se serait mal
passé ? Ou pour demander des conseils afin de soigner cette
femme ? Margot aurait-elle pu se faire enlever, non pas à
Clerkenwell, mais dans une rue plus proche du domicile de Dennis
Creed ?
Autant de questions auxquelles Strike répondit invariablement
non, et tu as bien mérité que ton bouquin finisse au pilon, mon
salaud. À la manière dont il combinait les faits, il était évident
qu’Oakden cherchait à prouver que le soir où elle avait disparu,
Margot se trouvait à proximité du sous-sol où Creed avait séquestré
ses victimes. Il avait sans doute imaginé cette histoire de
« complications » pour étayer sa théorie, selon laquelle Margot était
revenue dans la fameuse clinique un mois après l’avortement, un
avortement qui n’était pas le sien puisqu’elle était en bonne santé et
avait travaillé en continu jusqu’à sa disparition. D’où l’intérêt pour
Oakden d’introduire le personnage de l’amie catholique ayant subi
des « complications ». En faisant cela, il poursuivait un double
objectif : donner à Margot un motif pour retourner dans cette clinique
au chevet d’Oonagh, et à Oonagh un motif pour mentir sur leur
emploi du temps de ce soir-là. Tout bien pesé, Strike estimait
qu’Oakden aurait pu écoper d’une sanction plus lourde que cette
mise au pilon. Sans doute n’y avait-il échappé que parce que Roy et
Oonagh avaient craint de lui faire de la publicité.
Il avança jusqu’au quatrième marque-page et, après s’être assuré
une nouvelle fois que la porte en face était toujours fermée,
s’attaqua au passage suivant.

« Je l’ai vue aussi nettement que je vous vois. Elle était derrière cette fenêtre, et elle
cognait sur la vitre comme pour attirer l’attention. Si je m’en souviens avec une telle
précision c’est qu’à l’époque, je lisais De l’autre côté de minuit et que je réfléchissais
justement à ce que les femmes pouvaient traverser, vous savez. Et tout à coup, je lève
les yeux et je la vois.
« Quand je ferme les paupières, elle est toujours là, imprimée sur ma rétine. Je vous
assure, son image continue à me hanter. Combien de fois ne m’a-t-on pas dit, “Tu te fais
des idées” ou “Laisse tomber, passe à autre chose”, mais ce n’est pas parce que les
gens refusent de me croire que ce n’est pas vrai. Je ne vais quand même pas changer de
version juste pour leur faire plaisir. »
La petite imprimerie occupant autrefois le dernier étage de l’immeuble était tenue par
un couple, Arnold et Rachel Sawyer. Ces deux personnes ont déclaré que Margot
Bamborough n’avait jamais mis les pieds chez eux et que la femme aperçue par Mandy
ce soir-là était probablement Mrs. Sawyer elle-même en train de fermer une fenêtre
récalcitrante. La police les a crus.
Et pourtant, s’ils avaient creusé davantage, les inspecteurs auraient découvert un
élément reliant A&R Printing et Margot Bamborough. Le premier gros contrat de la
société A&R avait été signé avec le Drudge, un night-club aujourd’hui fermé. C’est dans
cet établissement que Paul Satchwell, l’amant de Margot, avait peint une fresque
scabreuse, laquelle avait ensuite été reproduite sur des flyers imprimés par A&R Printing.
Il est donc probable que Satchwell et les Sawyer soient restés en contact.
Ce qui nous porte à croire que…

« Bordel de merde », marmonna Strike en tournant la page. Ses


yeux se fixèrent sur un court paragraphe que Robin avait encadré
d’un gros trait noir.

Aux dires de son ancien voisin Wayne Truelove, Paul Satchwell serait parti à l’étranger
à la suite de cela.
« Il a dit qu’il comptait faire un voyage. Je ne crois pas qu’il gagnait grand-chose avec
ses peintures. Après que la police l’a interrogé, il a voulu se mettre un peu au vert. C’était
peut-être la meilleure solution. »

Robin avait glissé son cinquième et dernier Post-it en fin


d’ouvrage. Strike leva les yeux et, comme la voiture de BPN n’avait
pas bougé, s’accorda encore quelques minutes de lecture :

Un mois après la disparition de Margot, son mari Roy s’est rendu au cabinet
St. John’s. Lui qui, l’été précédent, n’avait pas pu cacher sa mauvaise humeur lors du
barbecue entre collègues, semblait terriblement affecté, ce jour-là.
Dorothy se souvient : « Il est venu nous remercier d’avoir collaboré avec la police. Il
avait l’air en mauvaise santé, ce qui n’avait rien d’étonnant vu les circonstances.
« Comme la police avait fouillé le cabinet de Margot quelque temps auparavant, nous
avions mis ses affaires dans un carton pour faire de la place à son remplaçant. Il y avait,
entre autres, un tube de crème pour les mains, son diplôme de médecine et une photo de
Roy avec leur fille dans les bras. Roy a regardé tous ces objets d’un air ému, puis il a
sorti du carton le bibelot que Margot gardait sur son bureau. Une petite statuette en bois
représentant un Viking. Il a demandé, “D’où ça vient ? Où l’a-t-elle eue ?”. On n’a pas su
lui répondre mais il m’a paru contrarié.
« Il devait penser que c’était le cadeau d’un rival. Il faut dire qu’à ce moment-là, la
police s’intéressait de près à la vie privée de Margot. C’est horrible de ne pas pouvoir
faire confiance à sa propre épouse. »

Après un autre coup d’œil vers la maison, Strike passa rapidement


à la conclusion, un ramassis de spéculations, de suppositions et
autres théories bancales. D’un côté, Oakden laissait entendre que
Margot avait eu ce qu’elle méritait, que le destin l’avait punie d’avoir
été trop indépendante, trop audacieuse, d’avoir porté une guêpière
et des oreilles de lapin et de s’être impudemment hissée au-dessus
de sa condition. De l’autre, il la présentait comme une victime, une
femme entourée d’assassins potentiels. Aucun homme lié de près
ou de loin à l’enquête ne trouvait grâce à ses yeux, que ce soit
« Stevie Douthwaite alias Jacks, le séducteur cynique », « Roy
Phipps, l’hématologue à la fibre autoritaire », « Jules Bayliss, le
violeur qui avait une dent contre elle », « Paul Satchwell, le don Juan
colérique » ou « Dennis Creed, le redoutable tueur en série ».
Strike s’apprêtait à refermer le livre quand il remarqua sur la
tranche une ligne sombre correspondant au cahier central. Des
photos.
Il y retrouva bien sûr le cliché que tous les journaux avaient publié,
qui montrait les deux amies en costume de Bunny Girls – Oonagh
joviale et plantureuse, Margot blonde et sculpturale – mais
également trois autres, de piètre qualité, sur lesquelles Margot
n’apparaissait qu’incidemment.
Sous la première photo, Strike lut la légende suivante : « L’auteur,
sa mère et Margot. » Mâchoire carrée, cheveux gris acier, lunettes
papillon, Dorothy Oakden regardait l’objectif en tenant par l’épaule
un petit garçon maigrichon coiffé au carré dont le visage couvert de
taches de rousseur était tordu par une grimace. Strike crut voir son
neveu Luke. Derrière les Oakden mère et fils, on apercevait une
vaste pelouse et, plus loin, une belle demeure hérissée de pignons.
Près de la maison, plusieurs blocs de pierre semblaient surgir du
gazon. Les fondations d’un mur, peut-être, ou des bases de
colonnes. Un kiosque en cours de construction, supposa-t-il.
En arrière-plan, Margot Bamborough traversait pieds nus la
pelouse, sans s’apercevoir qu’elle était dans le cadre. Vêtue d’un T-
shirt et d’un short en jean, elle tenait une assiette et souriait à
quelqu’un qui se trouvait hors champ. Le fameux barbecue, songea
Strike. La maison Phipps était nettement plus impressionnante qu’il
se l’était imaginée.
La voiture de BPN étant toujours garée à la même place, Strike
entreprit d’examiner les deux autres photos. Celles-ci avaient été
prises pendant la fête de Noël au cabinet St. John’s.
Les chaises étaient repoussées contre les murs, des guirlandes
pendaient au-dessus du comptoir d’accueil. Strike chercha Margot et
la trouva dans un coin, la petite Anna dans les bras, discutant avec
une grande femme noire qui devait être Wilma Bayliss. En bas de
l’image, Strike repéra une fille mince avec des yeux ronds et des
plumes piquées dans ses cheveux bruns. Janice jeune.
Sur l’autre photo, personne ne regardait l’objectif hormis un
homme d’âge mûr remarquable par sa maigreur et son expression
maussade. Il portait un costume sombre et ses cheveux gominés
étaient coiffés en arrière. Le flash lui rougissait les yeux. Malgré sa
légende, « Margot et le Dr Joseph Brenner », l’image ne montrait de
Margot que l’arrière de sa tête.
Trois hommes en pardessus – sans doute venaient-ils de rejoindre
la fête – formaient une grosse tache sombre sur le côté droit de la
photo. Ils se tenaient dos à l’objectif, mais le plus costaud tournait
légèrement la tête vers la gauche, laissant entrevoir un long favori
noir, une grande oreille, un bout de nez charnu et une demi-paupière
tombante. À sa main gauche, levée comme s’il voulait se gratter le
menton, brillait une grosse chevalière en or gravée d’une tête de
lion.
Strike était toujours penché sur la photo quand un bruit dans la rue
attira son attention. BPN venait d’ouvrir la porte. Une femme blonde
bien en chair apparut derrière lui en pantoufles, s’arrêta sur le seuil
et lui tapota le sommet du crâne comme elle l’aurait fait pour flatter
un chien ou féliciter un petit enfant. BPN lui sourit, prit congé et
regagna sa Mercedes.
Strike jeta Qu’est-il arrivé à Margot Bamborough ? sur le siège
passager et attendit que sa cible commence à rouler pour la prendre
en filature.
Au bout de cinq minutes, au vu de l’itinéraire emprunté, il comprit
que BPN rentrait chez lui, à West Brompton. Tenant le volant d’une
seule main, Strike attrapa son portable et chercha dans le répertoire
le numéro d’un vieil ami. Son appel passa immédiatement sur la
boîte vocale.
« Shanker, c’est Bunsen. J’ai besoin de te parler. Dis-moi quand tu
es dispo. Je te paie une bière. »
26

Tous étaient de fiers chevaliers, et de bonne figure,


Mais pour la belle Britomart, ceux-là n’étaient que des
ombres.
Edmund S , La Reine des fées

Strike et Robin ne savaient plus où donner de la tête. Ils avaient


cinq enquêtes en cours, Noël tombait dans quatre jours et deux de
leurs collaborateurs s’étaient fait porter pâles, frappés par la grippe
saisonnière. Morris l’avait attrapée le premier, la faute, disait-il, à la
crèche de sa fille où le virus s’était répandu comme un feu de forêt,
touchant enfants et parents sans discrimination. Au lieu de s’isoler
dès les premiers symptômes, il avait continué à travailler jusqu’à ce
que la fièvre et les courbatures le clouent au lit, contaminant entre-
temps Barclay qui se serait bien passé du cadeau dont il avait
ensuite fait profiter son épouse et sa fille.
« Ce connard aurait pu rester chez lui au lieu de cracher ses
microbes sur moi dans la bagnole », râlait Barclay dans le combiné,
au matin du 20 décembre. Strike s’apprêtait à pousser la porte vitrée
de l’agence quand il avait entendu la sonnerie du téléphone. Ayant
convoqué l’équipe au grand complet à 10 heures pour la réunion
mensuelle, il avait aussitôt pris la décision d’annuler. Robin était la
seule qu’il n’avait pas encore réussi à joindre, sans doute parce
qu’elle était dans le métro. Strike lui avait demandé de venir plus tôt
pour faire le point avec lui avant l’arrivée des troupes.
« Quand je pense qu’on est censés prendre l’avion pour Glasgow
demain, ronchonnait Barclay pendant que Strike allumait la
bouilloire. Ma gamine a très mal aux oreilles…
— Ouais », marmonna Strike. Lui-même n’était pas en grande
forme, à cause de la fatigue et de l’abus de tabac. « Bon ben,
soigne-toi et reviens quand tu peux.
— Quel con ! gronda Barclay avant de se reprendre. Je parle de
Morris. Pas de toi. Au fait, joyeux Noël. »
En essayant de se convaincre que les picotements au fond de sa
gorge, la discrète moiteur dans son dos et les élancements
douloureux derrière ses yeux n’existaient que dans son imagination,
Strike se prépara une tasse de thé, passa dans le bureau et ouvrit
les stores. Un temps de chien. Tourmentées par le vent et la pluie,
les guirlandes lumineuses tendues en travers de Denmark Street se
balançaient sauvagement sur leurs câbles. Cela faisait maintenant
cinq jours que, chaque matin, ces décorations lui rappelaient qu’il
n’avait toujours rien acheté pour Noël. Il s’assit de son côté du
double bureau, en se disant qu’en fin de journée, lorsqu’il sortirait du
boulot, il lui resterait à peine deux heures pour s’acquitter de cette
tâche. Comme ça, au moins, il passerait moins de temps à se
demander quoi offrir, pensa-t-il en écoutant la pluie marteler la vitre
derrière lui. Il serait volontiers remonté se coucher.
Le porte en verre s’ouvrit et se referma.
« Bonjour, lança Robin depuis l’entrée. Sale temps, hein ?
— Bonjour, répondit Strike. L’eau est encore chaude. Au fait, j’ai
annulé la réunion de service. Barclay a chopé la grippe, lui aussi.
— Merde. Et vous, comment vous sentez-vous ?
— Bien », fit Strike en commençant à trier ses notes sur
Bamborough.
Mais quand Robin entra avec sa tasse de thé dans une main et
son calepin dans l’autre, elle lui trouva une mine horrible. Il était plus
pâle que d’habitude, son front brillait et des ombres grises
soulignaient ses yeux. Elle referma la porte et s’assit face à lui sans
faire de commentaires.
« De toute façon, comme il ne s’est quasiment rien passé depuis
un mois…, marmonna Strike. On n’a progressé sur aucun dossier.
Tutu est blanc comme neige. Tout ce qu’on peut lui reprocher, c’est
de fréquenter cette fille uniquement pour son fric, mais ça, le père le
sait depuis le début. La copine de DeuxFois lui est fidèle, et Dieu
seul sait sur quel air PasNet fait chanter BPN. Vous avez lu mon
mail au sujet de la blonde à Stoke Newington ?
— Oui, oui, dit Robin en se coiffant avec les doigts, le visage rougi
d’avoir été giflé par la pluie. Vous n’avez rien remarqué de
particulier ?
— Non. Si je devais émettre un avis, je dirais que c’est une
parente à lui. Avant qu’il parte, elle lui a donné une petite tape sur la
tête.
— Une dominatrice ? », suggéra Robin.
Depuis qu’elle travaillait pour l’agence, elle avait beaucoup appris
sur les hommes de pouvoir et leurs perversions.
« J’y ai pensé mais quand ils se sont dit au revoir, ils avaient l’air
si… tendres. Comme une sœur et son jeune frère. Or, nous savons
que BPN n’a pas de sœur. En plus, il est nettement plus âgé qu’elle.
Des cousins se tapoteraient la tête, d’après vous ?
— Je ne sais pas. Les psys ne reçoivent pas le dimanche soir
mais cette femme pourrait être… coach de vie ? D’où ce petit geste
d’encouragement ? Ou alors une voyante ?
— Tout est possible, dit Strike en se frottant le menton. J’imagine
la tête des actionnaires s’ils apprenaient que BPN consulte
Mme Irma de Stoke Newington avant de déterminer la stratégie de
leur entreprise. Je comptais mettre Morris sur ce dossier pendant les
fêtes de Noël mais il est HS. Hutchins s’occupe de la copine de
DeuxFois et moi je pars en Cornouailles après-demain. C’est mardi
que vous prenez le train pour Masham ?
— Non, répondit Robin, inquiète. Demain. Samedi. Nous en
avions parlé au mois de septembre, vous vous souvenez ? J’avais
permuté avec Morris pour pouvoir…
— Ouais, ouais, je m’en souviens », mentit Strike. Sa tête cognait
comme un tambour et le thé chaud n’avait pas soulagé son mal de
gorge. « Pas de problème. »
Et pourtant si, il y avait un problème : si Robin partait le
lendemain, il allait devoir lui acheter un cadeau et le lui offrir avant la
fin de la journée.
« Je vais voir si je peux reporter mon départ, dit-elle. Mais les
trains… avant Noël…
— Non, prenez vos congés comme prévu, répliqua-t-il. Vous
n’allez pas vous sacrifier parce que ces deux idiots ont eu la
mauvaise idée d’attraper la grippe. »
Robin doutait fort que Barclay et Morris fussent les seuls à l’avoir
attrapée, mais elle préféra botter en touche :
« Vous reprendrez du thé ?
— Comment ? Non », ronchonna Strike. Il était de mauvaise
humeur parce que, à cause d’elle, il serait obligé de sortir plus
tôt pour faire les magasins. « Quant à LaPoste, c’est un vrai fiasco…
— Il est possible, je dis bien possible, que les choses se
décoincent de ce côté-là, répondit Robin.
— Hein ?
— Notre présentateur météo a encore reçu une carte hier, au
studio de télévision. Elle a été achetée dans la boutique de
souvenirs de la National Portrait Gallery. C’est la quatrième qui vient
de là. Le message inscrit au verso m’a beaucoup intriguée. »
Elle sortit la carte postale de son sac et la tendit à Strike par-
dessus le bureau. Il reconnut un autoportrait de Joshua Reynolds.
L’artiste s’était représenté dans l’attitude classique du poète
regardant au loin, la main au-dessus des yeux. Derrière, il était écrit :

J’espère me tromper mais, sur mon lieu de travail, j’ai


croisé une personne qui tenait dans sa main plusieurs
de mes cartes. Est-ce vous qui l’avez envoyée ?
Avez-vous montré mes cartes à quelqu’un ? Essayez-
vous de me faire peur ? Vous paraissez si gentil, si
simple, pas snob pour un sou. Si vous aviez quelque
chose à me dire, vous auriez pu avoir la correction de
vous déplacer en personne. Si vous n’y êtes pour
rien, ignorez ce message.

Strike la regarda d’un air ébahi.


« Ça veut dire… ? »
Robin lui expliqua qu’elle avait acheté dans la boutique du musée
trois cartes postales identiques à celles que le présentateur météo
avait reçues, puis qu’elle avait ensuite arpenté les salles en les
tenant en évidence. Elle était passée devant plusieurs guides, dont
une femme portant des lunettes qui lui faisaient des yeux de hibou.
La femme avait réagi au quart de tour en s’éclipsant derrière une
porte marquée « ».
« Je ne vous en ai pas parlé sur le moment parce que je craignais
de m’être trompée, dit Robin. Cette femme correspond tellement à
l’image que j’avais de LaPoste. Je ne voulais pas faire comme Talbot
qui tordait la réalité pour qu’elle cadre avec ses intuitions délirantes.
— À ceci près que, contrairement à lui, vous n’êtes pas
frappadingue. Et vous avez été sacrément bien inspirée d’aller
fouiner dans cette boutique, dit-il en brandissant la reproduction de
Reynolds. Ce truc prouve que vous avez touché juste du premier
coup.
— Je n’ai pas pu la photographier, ajouta Robin en s’efforçant de
dissimuler le plaisir que lui causaient les compliments de Strike.
Mais elle était dans la salle numéro huit et je peux la décrire.
Grosses lunettes, plus petite que moi, cheveux épais, châtains,
coupés au carré, la quarantaine. »
Strike prit note.
« J’irai peut-être faire un tour là-bas avant d’aller en Cornouailles.
Bon, maintenant, venons-en à l’affaire Bamborough. »
Mais avant qu’ils puissent aborder le sujet, la sonnerie du
téléphone retentit à l’accueil. Trop heureux d’avoir un prétexte pour
râler, Strike regarda sa montre, se leva et dit :
« Il est 9 heures, Pat devrait… »
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase car soudain, on entendit la
porte en verre pivoter sur ses gonds. Ils reconnurent Pat à son pas
de sénatrice et à sa voix de baryton quand elle décrocha le combiné.
« Agence Cormoran Strike, j’écoute. »
Robin essaya de ne pas sourire quand Strike retomba assis dans
son fauteuil. Pat frappa et passa la tête dans le bureau.
« Bonjour. J’ai un Gregory Talbot en ligne.
— Passez-le-moi. S’il vous plaît, compléta Strike, réagissant au
regard cinglant de la secrétaire. Et fermez la porte. »
Pat s’exécuta. Un instant plus tard, Strike prenait l’appel et mettait
le haut-parleur.
« Bonjour, Gregory, Strike à l’appareil.
— Oui, allô, fit Gregory d’une voix tendue.
— Que puis-je pour vous ?
— Euh… eh bien, vous savez que nous sommes en train de
déblayer les affaires qui encombrent le grenier ?
— Oui.
— Hier, j’ai ouvert une vieille caisse. Elle contenait les médailles
de papa, son uniforme et… j’ai trouvé une boîte cachée dessous…
— Elle n’était pas cachée, cria une femme dans le fond.
— J’ignorais qu’elle était là, reprit Gregory. Mais ma mère…
— Passe-moi ce téléphone, dit la femme en colère.
— Ma mère voudrait vous parler », fit Gregory, exaspéré.
La voix d’une dame âgée remplaça celle de Gregory.
« Vous êtes Mr. Strike ? demanda-t-elle, méfiante.
— Oui, c’est moi.
— Gregory vous a dit comment la police a traité Bill vers la fin ?
— Oui.
— Il aurait pu réintégrer son poste après sa maladie de la
thyroïde, mais ils n’ont pas voulu. Il leur avait tout donné. La
police, c’était toute sa vie. Greg dit qu’il vous a remis le carnet de
Bill ?
— C’est exact.
— Eh bien, après sa mort, j’ai trouvé une boîte en métal dans une
caisse au fond de la remise. Il y avait la marque de Creed dessus.
Vous avez lu ses notes, vous savez que Bill utilisait un symbole pour
désigner Creed.
— Oui.
— Quand j’ai emménagé dans cette résidence pour seniors, j’ai dû
laisser des tas d’affaires derrière moi. Leurs placards ne peuvent
pas contenir grand-chose. Donc, la boîte en question, je l’ai laissée
avec le reste dans le grenier de Greg et Alice. J’avais complètement
oublié son existence et puis, hier, Greg a commencé à fouiller et il
est tombé dessus. Je sais que la police se contrefiche de ce que
pensait mon mari. Ils me l’ont clairement fait comprendre, à
l’époque. Mais il paraît que vous, ça vous intéresse. Alors j’ai décidé
de vous la remettre. »
Gregory reprit l’appareil. Au bruit, Strike et Robin devinèrent qu’il
était en train de passer dans une autre pièce. Une porte se ferma.
« J’ai trouvé une bobine de film 16 mm à l’intérieur, murmura-t-il
tout près du micro. Maman ignore ce qu’il y a dessus. Je n’ai pas de
projecteur adapté mais j’ai regardé les images devant une lampe
et… on dirait un film porno. J’ai eu envie de tout balancer à la
poubelle, mais j’ai hésité à cause des… »
Strike comprenait ses scrupules. Après tout, les Talbot étaient une
famille d’accueil.
« Si on vous le donne… est-ce que…
— Vous craignez que nous révélions par qui nous l’avons eu,
l’interrompit Strike en regardant fixement Robin. Nous n’avons
aucune raison de le faire. »
Robin nota qu’il n’avait rien promis. Pourtant, Gregory parut
satisfait.
« Dans ce cas, je passerai vous l’apporter. Je serai dans votre
quartier cet après-midi. J’emmène les jumelles voir le Père Noël. »
Quand Gregory eut raccroché, Strike grommela :
« Vous aurez remarqué que, quarante ans plus tard, les Talbot
sont toujours convaincus que… »
Le téléphone sonna de nouveau à l’accueil.
« … que Margot a été tuée par Creed. Compléta Strike. Je crois
savoir quel est le symbole sur la boîte de ce film, parce que… »
Pat frappa à la porte.
« Pour l’amour du ciel, marmonna Strike dont la gorge
commençait à brûler. Quoi encore ?
— Charmant, fit Pat, glaciale. Il y a un Mr. Shanker pour vous.
L’appel a été transféré depuis votre portable. Il dit que vous voulez…
— Oui, je veux, la coupa Strike. Rebasculez Shanker sur mon
portable. Je vous prie », ajouta-t-il puis, se tournant vers Robin :
« Désolé, pourriez-vous me laisser un instant ? »
Robin quitta la pièce et referma derrière elle.
« Salut Shanker, merci de me rappeler. »
Strike et Shanker, dont le vrai nom était difficile à retenir, s’étaient
connus alors qu’ils étaient adolescents. Leurs vies avaient ensuite
évolué dans des directions diamétralement opposées, Strike
choisissant les études universitaires, puis l’armée, puis le métier de
détective, Shanker poursuivant une carrière de truand. Pourtant, un
curieux sentiment de parenté les unissait toujours et, de temps
autre, Strike avait recours à son vieux pote pour des services ou des
informations que Shanker était le seul à pouvoir lui fournir, contre
espèces sonnantes et trébuchantes.
« Quoi de neuf, Bunsen ?
— J’ai une photo à te montrer. On se boit une bière ? demanda
Strike.
— Je serai dans ton quartier aujourd’hui. Je dois passer chez
Hamleys. J’ai acheté une poupée Monster High pour Zahara mais
j’ai pas pris la bonne. »
Strike n’avait pas compris un traître mot, à part « Hamleys ».
« OK, appelle-moi quand tu seras dispo.
— Ça roule. »
Shanker raccrocha. Il n’était pas du genre à s’encombrer de
politesses.
Robin revint avec deux tasses de thé fumantes et referma la porte
en la poussant du pied.
« Désolé de vous avoir chassée, dit Strike en essuyant d’un air
absent la sueur qui perlait sur sa lèvre supérieure. Qu’est-ce que je
disais ?
— Que vous pensiez connaître le symbole sur la boîte du film.
— Ah oui. Le signe du Capricorne. Ça n’a pas été simple mais j’ai
réussi à déchiffrer une partie de ses élucubrations », dit-il en
tapotant le carnet relié de cuir posé près de lui. Puis il lui exposa les
raisons qui, selon lui, avaient conduit Bill Talbot à croire que Margot
s’était fait kidnapper par un Capricorne.
« Ne me dites pas que Talbot ne s’intéressait qu’aux suspects nés
sous ce signe, fit Robin, incrédule.
— Eh si », répondit Strike en fronçant les sourcils. Il avait la gorge
en feu. « Cela dit, Roy Phipps est Capricorne et Talbot l’a quand
même mis hors de cause, reprit-il après avoir bu une gorgée de thé
bien chaud.
— Pourquoi ?
— Je n’ai pas encore tout décrypté mais je crois qu’il lui avait
attribué un autre signe. Ne me demandez pas lequel, je ne l’ai trouvé
sur aucun site spécialisé, du moins jusqu’à présent.
« Mais maintenant, je comprends mieux pourquoi il s’intéressait
tellement à Janice. Elle est Cancer. Le Cancer est le signe “opposé”
du Capricorne. Talbot dit dans ses notes que les personnes nées
sous ce signe sont intuitives, voire extralucides. Il a dû décider que
Janice était sa meilleure alliée contre Baphomet, raison pour laquelle
il lui a demandé de noter ses rêves. Il devait espérer qu’ils
l’aideraient à identifier le ravisseur.
« Mais le plus révélateur pour lui, c’était que Saturne, le maître du
Capricorne… »
Robin dissimula un sourire derrière sa tasse de thé. Strike parlait
astrologie avec le même genre de grimace que si on lui avait servi
des huîtres avariées.
« … était en Cancer le jour où Margot a disparu. De là, Talbot a
déduit qu’elle connaissait Baphomet ou avait eu un contact avec lui.
D’où sa question au sujet de ses derniers partenaires sexuels.
— Waouh, souffla Robin.
— Ce n’est qu’un simple aperçu de ses raisonnements foireux. Il
en reste encore des tombereaux. Je vous enverrai les points
importants quand j’aurai tout dépouillé. Chose intéressante, il lui
arrivait d’avoir quelques bonnes intuitions, comme si l’enquêteur
chevronné émergeait entre deux bouffées délirantes.
« Par exemple, à un moment, il émet une hypothèse semblable à
celle que j’ai formulée l’autre jour : Margot aurait pu être attirée
quelque part au prétexte qu’une personne avait besoin de son aide.
Bien sûr, Talbot enrobe ça dans son charabia habituel – il y avait un
stellium dans la Sixième Maison, la Maison de la Santé, qui voulait
dire “danger associé à maladie”.
— Qu’est-ce qu’un stellium ?
— Un amas de quatre planètes ou plus. La police a dressé la liste
des patients qu’elle voyait le plus fréquemment, dans les derniers
temps. Il y avait Douthwaite, bien sûr, mais aussi une vieille femme
sénile sur Gopsall Street qui appelait sans arrêt le cabinet pour
tromper l’ennui, et un couple sur Herbal Hill dont l’enfant avait mal
réagi au vaccin contre la polio.
— Les médecins voient passer tellement de gens, fit remarquer
Robin.
— Oui, et d’après moi, c’est aussi pour cela que cette enquête est
partie en sucette. Talbot a rassemblé un monceau d’informations
qu’il a eu le plus grand mal à trier. D’un autre côté, la possibilité
qu’elle ait été agressée par un patient en colère ou attirée dans un
appartement sous un prétexte quelconque n’est pas complètement
aberrante. Les soignants entrent chez toutes sortes de gens sans
être accompagnés… et regardez Douthwaite. Lawson l’aurait bien
vu dans le rôle du méchant. Talbot aussi s’intéressait à lui, et pas
qu’un peu. Douthwaite était Poisson mais, dans ses notes, Talbot
essaie d’en faire un Capricorne. Il dit que d’après “Schmidt”,
Douthwaite est Capricorne…
— Qui est Schmidt ?
— Aucune idée, mais ce nom apparaît constamment, surtout
lorsque Talbot modifie le signe de telle ou telle personne.
— Et pendant qu’il se prenait la tête sur les thèmes astraux des
divers protagonistes, il laissait filer les indices susceptibles de
conduire à l’arrestation du coupable, soupira Robin. Je préfère ne
pas y penser.
— Ouais. Ce serait risible si ce n’était pas si dramatique. Mais
l’intérêt qu’il portait à Douthwaite révèle tout de même qu’il n’avait
pas totalement perdu son flair. Moi aussi, je trouve que ce type pue.
— Ha », fit Robin.
Strike la regarda sans comprendre.
— Vous dites ça parce qu’il est Poisson ?
— Mouais », répondit platement Strike. Il se sentait vraiment mal,
à présent. Ses douleurs oculaires augmentaient, sa gorge récriminait
chaque fois qu’il déglutissait. Mais non, il ne pouvait pas avoir la
grippe. C’était impossible. « J’ai lu le passage que vous avez
marqué dans le bouquin d’Oakden, celui où il dit que Douthwaite a
changé de nom pour aller chanter dans ce village de vacances à
Clacton. Mais je n’ai trouvé aucun Steve, Steven ou Stevie Jacks là-
bas après 1976. Changer de nom pour se faire oublier après une
affaire retentissante, cela peut se comprendre. Mais si ça devient
une habitude, ça finit par être suspect.
— Vous trouvez ? demanda Robin. Grâce à son dossier médical,
nous savons que Douthwaite était d’une nature anxieuse. Peut-être
a-t-il pris peur en voyant Oakden se pointer à Butlin’s ?
— Mais le bouquin d’Oakden a fini au pilon. À part deux collègues
animateurs, personne n’a su que Stevie Jacks avait été interrogé
dans le cadre de l’affaire Bamborough.
— Peut-être qu’il est parti à l’étranger, renchérit Robin. Et qu’il y
est mort. Je commence à me dire que c’est ce qui est arrivé à Paul
Satchwell. Vous avez vu, dans le livre, quand le voisin prétend que
Satchwell comptait partir en voyage ?
— Oui. Toujours rien du côté de Gloria Conti ?
— Rien, soupira Robin. Mais j’ai trouvé deux choses, reprit-elle en
ouvrant son calepin. Pas mirobolantes, mais…
« J’ai téléphoné en Espagne à la veuve de Charlie Ramage. Vous
savez, le roi du jacuzzi qui prétendait avoir aperçu Margot dans le
cimetière de Leamington Spa ? »
Strike hocha la tête pour l’encourager à poursuivre, content de
pouvoir reposer sa gorge.
« Mrs. Ramage a dû avoir une attaque, ou alors elle avait forcé
sur l’apéro. Elle bredouillait. Mais elle a confirmé que Charlie pensait
avoir vu Margot dans un cimetière, et qu’il en avait parlé à un ami
policier dont elle ne se rappelait pas le nom. Et puis brusquement,
elle a ajouté : “Non, attendez – Mary Flanagan. C’est Mary Flanagan
qu’il pensait avoir vue.” Je l’ai replacée dans le contexte mais elle a
dit que oui, tout était exact, à part qu’il s’agissait de Mary Flanagan
et pas de Margot Bamborough. J’ai cherché Mary Flanagan sur
Internet. Cette femme a disparu en 1959. C’est la plus longue
disparition jamais répertoriée en Grande-Bretagne.
— Laquelle des deux est la plus confuse, d’après vous ? demanda
Strike. Mrs. Ramage ou Janice ?
— Mrs. Ramage, sans l’ombre d’un doute. Janice connaissait
personnellement Margot, elle n’aurait donc pas mélangé les deux
affaires. Alors que, pour Mrs. Ramage, il s’agissait seulement de
deux femmes dont les prénoms commençaient par M. »
Strike s’abîma dans une intense réflexion. Quand il reprit la parole,
ses amygdales brûlaient :
« Si Ramage avait l’habitude de raconter des histoires à dormir
debout, on ne peut pas reprocher à son copain policier de ne pas
l’avoir pris au sérieux. Résultat des courses : Ramage a cru voir une
femme disparue, un point c’est tout. »
Il fronça si fort les sourcils que Robin lui demanda :
« Vous avez mal quelque part ?
— Non. Je me disais qu’on devrait peut-être retourner voir Irene et
Janice, mais l’une après l’autre cette fois. J’espérais en avoir fini
avec Irene Hickson, mais bon, à la guerre comme à la guerre. À part
cela, on peut essayer de savoir s’il existe un lien entre Margot et
Leamington Spa. Vous avez une autre piste, disiez-vous ?
— Une piste, pas vraiment. Amanda Laws – ou Amanda White,
comme elle s’appelait à l’époque où elle aurait vu Margot derrière
cette fenêtre sur Clerkenwell Road – a répondu à mon mail. Je vous
transférerai son message si vous souhaitez le lire, mais en gros elle
nous demande de l’argent.
— Vraiment ?
— À mots couverts. Elle dit que la police ne l’a pas crue,
qu’Oakden lui a soutiré des infos sans rien lui donner en échange,
qu’elle en a marre qu’on la prenne pour une affabulatrice, qu’on la
traite de menteuse, de mythomane. Elle n’est pas disposée à revivre
tout cela à moins de toucher une compensation. »
Strike prit note.
« Dites-lui que nous n’avons pas pour habitude de rétribuer les
témoins, dit Strike. Faites appel à sa générosité. Sinon, on peut lui
refiler une centaine de livres.
— À mon avis, elle espère davantage.
— Et moi j’espère passer Noël aux Bahamas, répliqua Strike
pendant que la pluie mouchetait la vitre derrière lui. C’est tout ?
— Oui, dit Robin en fermant son calepin.
— Eh bien, en ce qui me concerne, j’ai fait chou blanc avec
Applethorpe, le patient accro à la benzédrine qui s’était vanté d’avoir
tué Margot. Je pense qu’Irene s’est trompée de nom. J’ai essayé
toutes les variantes possibles et imaginables. Sans succès. Il va
peut-être falloir que je la rappelle. Mais je vais essayer Janice
d’abord.
— Vous ne m’avez pas dit ce que vous avez pensé du bouquin
d’Oakden.
— L’opportuniste de base. Dix chapitres pour ne rien dire ou
presque, ça force le respect. J’aimerais quand même qu’on le
localise.
— Je fais mon possible, soupira Robin. Mais lui aussi semble
avoir disparu de la circulation. J’ai l’impression qu’il tenait toutes ces
infos de sa mère. Je doute que quiconque ayant réellement connu
Margot ait accepté de lui parler.
— Moi aussi, répondit Strike. Vous avez marqué presque tous les
passages intéressants.
— Presque ? fit Robin, piquée au vif.
— Tous, se reprit Strike.
— Auriez-vous vu autre chose ?
— Non, répondit Strike, mais, devant sa moue dubitative, il ajouta
aussitôt : Je me demandais juste si quelqu’un n’aurait pas mis un
contrat sur sa tête.
— Son mari ? s’étonna Robin.
— Peut-être bien.
— Ou alors le mari de la femme de ménage ? Jules Bayliss et ses
prétendus liens avec le milieu ?
— Non, pas lui.
— Alors, que…
— Je n’arrête pas de me dire que si elle a été tuée, ce n’est pas
par un amateur. D’où l’idée d’un…
— … d’un tueur professionnel, compléta Robin. Vous savez, j’ai lu
récemment une biographie de Lord Lucan. Certains pensent qu’il
avait engagé quelqu’un pour se débarrasser de sa femme…
— … et que ce type a descendu la nourrice par erreur,
l’interrompit Strike, qui connaissait cette affaire sur le bout des
doigts. Ouais, eh bien, si Margot est effectivement morte de cette
manière, nous avons affaire à un tueur autrement plus adroit que
celui de Lucan. Elle a disparu sans laisser la moindre trace, même
pas une goutte de sang. »
S’ensuivit une plage de silence durant laquelle Strike se retourna
pour regarder par la fenêtre les guirlandes de Noël malmenées par
les rafales. Les pensées de Robin s’envolèrent vers Roy Phipps,
l’homme qu’Oonagh avait décrit comme « exsangue »,
opportunément cloué au lit le jour où sa femme avait disparu.
« Bon, il faut que j’y aille, dit Strike en s’extrayant de son fauteuil.
— Moi aussi, dit Robin en ramassant ses affaires.
— Vous repassez plus tard ? », demanda Strike.
Avant qu’elle ne parte pour le Yorkshire, il devait lui remettre le
cadeau de Noël qu’il n’avait pas encore acheté.
« Non, je n’en avais pas l’intention. Pourquoi ?
— Revenez », dit Strike en se creusant la tête pour trouver un
prétexte valable. Il ouvrit la porte de communication. « Pat ?
— Oui ? » fit Pat, sans se retourner. Assise devant son clavier, elle
tapait avec célérité et précision, sa cigarette électronique coincée
entre les dents.
« Robin et moi allons bientôt nous absenter, mais un dénommé
Gregory Talbot va venir déposer une boîte contenant un film 16 mm.
Pourriez-vous nous dénicher un projecteur acceptant ce format de
pellicule ? Avant 17 heures, ce serait l’idéal. »
Pat pivota lentement dans son fauteuil de bureau. Son visage
crispé et ses yeux mi-clos donnaient la mesure de sa perplexité.
« Vous voulez que je trouve un projecteur de films vintage pour
17 heures ?
— C’est ce que j’ai dit. » Strike se tourna vers Robin. « Ainsi,
avant que vous ne partiez pour Masham, nous pourrons jeter un
rapide coup d’œil sur ce que Talbot cachait dans son grenier.
— OK, dit Robin. Je reviendrai à 16 heures. »
27

Son nom était Talus, fait d’acier moulé,


Immuable, irrésistible, éternel.
Dans sa main un fléau de fer,
Dont il battait le mensonge pour révéler la vérité.
Edmund S , La Reine des fées

Deux heures et trente minutes plus tard, sous l’auvent de Hamleys


sur Regent Street, plusieurs sacs de courses posés à ses pieds,
Strike essayait de se convaincre qu’il allait bien alors qu’il tremblait
comme une feuille. Une pluie glacée arrosait les trottoirs sales. Il y
avait de l’eau partout. Dans les flaques où pataugeaient allégrement
des centaines de badauds, dans les caniveaux qui se transformaient
en geysers au passage des véhicules, dans le cou de Strike qui
avait pourtant pris soin de s’abriter.
D’une main, il sortit son téléphone au cas où Shanker lui aurait
laissé un message et, de l’autre, approcha son briquet de la clope
qu’il avait au bec. Dès la première bouffée, sa gorge lui fit
comprendre qu’il avait eu tort ; un goût horrible se répandit dans sa
bouche. Shanker n’ayant visiblement pas annulé leur rendez-vous,
Strike jeta la cigarette, l’écrasa sous son talon, ramassa ses gros
sacs et repartit en quête du cadeau idéal avec une pelote d’épingles
coincée en travers du gosier.
Il avait fait preuve d’un optimisme déplacé en estimant que son
expédition ne durerait que deux heures. Midi venait de sonner et il
était loin d’avoir tout trouvé. Comment les gens faisaient-ils pour
garder la tête froide dans ces lieux regorgeant d’objets inutiles, avec
ces chants de Noël qui vous assourdissaient en permanence ?
Pourtant, les femmes qu’il croisait dans les allées ne semblaient
affectées ni par le bruit ni par la cohue. Elles circulaient aisément,
faisaient leurs emplettes comme s’il s’agissait d’une activité
parfaitement naturelle. Étaient-elles génétiquement programmées
pour dénicher le bon cadeau pour la bonne personne ? N’aurait-il
pas dû déléguer cette corvée à quelqu’un de plus compétent que lui,
quitte à le rétribuer pour cela ?
Comme si migraine et mal de gorge ne suffisaient pas, voilà que
son nez commençait à couler. Désorienté, Strike marchait droit
devant lui comme un automate. À un moment, il tourna à droite puis
s’aperçut qu’il s’était trompé. Lui qui d’habitude était une boussole
sur pattes avait réussi à se perdre dans un magasin. À plusieurs
reprises, il manqua renverser des piles de marchandises
impeccablement dressées et bouscula des clients qui lui lancèrent
des regards mauvais avant de s’esquiver en maugréant.
Les sacs qu’il transportait contenaient les cadeaux destinés à ses
trois neveux : des blasters Nerf, autrement dit de gros pistolets en
plastique tirant des balles en mousse. À onze ans, Strike aurait
adoré posséder ce genre de jouet et, de surcroît, la vendeuse lui
avait assuré qu’ils faisaient fureur cette année. Il les avait pris
identiques, bien entendu. Comme il manquait d’idées, il avait acheté
un pull pour son oncle Ted et, pour son beau-frère, des balles de golf
et une bouteille de gin. Restait le plus difficile : les cadeaux pour les
femmes, à savoir Lucy, Joan et Robin.
Son portable sonna.
« Merde. »
Il se dégagea de la foule, se faufila près d’un mannequin portant
un pull en jacquard à motifs de rennes, déposa deux autres sacs à
ses pieds et sortit l’appareil de sa poche.
« Strike.
— Bunsen, je suis sur Great Marlborough Street, pas loin du
Shakespeare’s Head. Tu m’y retrouves dans vingt minutes ?
— Super », répondit Strike. Ce faisant, il s’aperçut qu’il était
presque aphone. « Je suis à deux pas. »
Une nouvelle vague de sueur le submergea, trempant son torse et
son cuir chevelu. Avec le peu de cervelle qu’il lui restait, il comprit
enfin que Barclay lui avait refilé sa grippe et que s’il se rendait en
Cornouailles dans cet état, il risquait fort de contaminer sa tante
immunodéprimée. Il se pencha, récupéra ses sacs de courses,
gagna tant bien que mal la sortie et finit par se retrouver à l’extérieur,
sur le trottoir luisant de pluie.
Alors qu’il longeait Great Marlborough Street, il repéra sur sa
droite la façade à colombages du Liberty. Devant l’entrée du grand
magasin, des compositions florales étaient présentées dans des
boîtes ou des petits bidons en zinc. Certains bouquets étaient déjà
emballés, prêts à offrir. Ils avaient également l’avantage d’être très
légers et, par conséquent, faciles à transporter jusqu’au
Shakespeare’s Head dans un premier temps et à Denmark Street
ensuite. Strike s’arrêta pour réfléchir. Les fleurs auraient été une
bonne idée, mais malheureusement pas pour Robin. Trempé de
sueur, il poussa la porte du magasin, fit halte près du rayon des
foulards, déposa ses sacs et composa le numéro d’Ilsa.
« Salut, Oggy, dit-elle en décrochant.
— Qu’est-ce que je pourrais acheter à Robin pour Noël ?
demanda-t-il d’une voix cassée.
— Tu vas bien ?
— Impeccable. Donne-moi une idée. Je suis chez Liberty.
— Hum… Voyons voir… Oh, je sais ce que tu peux lui prendre. Un
parfum. Elle n’aime pas celui qu’elle a ache…
— J’ai pas besoin de l’historique, dit Strike trop sèchement. Super.
Un parfum. Qu’est-ce qu’elle porte ?
— C’est ce que j’essayais de t’expliquer, Oggy. Elle veut en
changer. Elle en cherche un totalement différent.
— J’ai le nez bouché », s’énerva Strike.
En fait, il craignait surtout qu’un parfum ne soit perçu par Robin
comme quelque chose de trop intime, à l’instar de cette robe verte
qu’il lui avait offerte trois ans auparavant. Non, il voulait un cadeau
qui soit l’équivalent d’un bouquet, un objet qui signifie « Je vous
apprécie beaucoup » et non « J’aimerais beaucoup que vous ayez
cette odeur ».
« Adresse-toi à une vendeuse. Dis-lui “Je veux un parfum pour
une femme qui porte Philosykos et qui recherche tout à fait autre
chose”…
— Pardon ? l’interrompit Strike. Elle porte quoi ?
— Philosykos. Ou du moins elle le portait.
— Épèle, tu veux ? », fit Strike dont la migraine ne faiblissait pas.
Ilsa s’exécuta.
« Donc je vais voir une vendeuse, récapitula Strike. Et je lui dis de
me donner quelque chose d’autre ?
— C’est un peu l’idée, répondit Ilsa sans perdre son calme.
— Super, dit Strike. Merci pour ton aide. On se rappelle. »
La vendeuse a pensé que ce parfum vous plairait.
Voilà. C’est ce qu’il dirait en le lui offrant. La vendeuse a pensé
que ce parfum vous plairait ferait perdre à ce cadeau son caractère
trop personnel et le rendrait presque aussi inoffensif qu’un bouquet
de fleurs, tout en fournissant la preuve qu’il s’était donné du mal. Il
reprit ses sacs et se dirigea clopin-clopant vers un rayon garni de
flacons multicolores.
L’espace parfumerie était si exigu qu’il aurait pu tenir tout entier
dans le bureau de Strike. Il se faufila entre les clients, passa sous
une coupole parsemée d’étoiles peintes et s’arrêta au centre du
rayon. Les étagères autour de lui étaient garnies de fragiles petits
flacons aux formes diverses et variées, certains ornés de collerettes
imitant la dentelle, d’autres taillés comme des pierres précieuses ou
semblables à ces fioles qui, dans les contes de fées, contiennent les
philtres d’amour. En s’excusant auprès des clients pour la place qu’il
tenait, avec ses pistolets Nerf, son pull, sa bouteille de gin et ses
balles de golf, Strike se fraya un chemin jusqu’à un vendeur tout de
noir vêtu. L’homme mince et digne lui demanda « Puis-je vous
aider ? ». Au même instant, le regard de Strike se posa sur une
rangée de flacons identiques, munis d’étiquettes et de bouchons
noirs. Une présentation sobre, discrète, sans aucune connotation
sensuelle.
« Je vais vous prendre l’un de ceux-là, coassa-t-il en les montrant
du doigt.
— Très bien, dit le vendeur. Euh…
— C’est pour quelqu’un qui portait Philosykos. Enfin, je crois.
— D’accord, dit le vendeur en l’escortant jusqu’au présentoir. Je
vous fais sentir…
— Non », l’arrêta Strike en découvrant le nom inscrit sur le flacon
qu’il avait choisi pour son aspect austère. Carnal Flower. « Elle m’a
dit qu’elle n’aimait pas celui-là, ajouta-t-il pour justifier son étrange
comportement. Y en a-t-il d’autres comme Philo…
— Peut-être appréciera-t-elle Dans tes bras ? suggéra le vendeur
en aspergeant quelques gouttes sur la languette en carton.
— Non, fit Strike, sans même prendre le testeur. Il y en a d’autres
comme Phi… ?
— Musc Ravageur ?
— Vous savez quoi ? Je renonce, dit Strike qui s’était remis à
transpirer abondamment. Pour le Shakespeare’s Head, quelle est la
sortie la plus proche ? »
Le vendeur le considéra d’un air pincé et tendit le bras vers la
gauche. Strike se confondit en excuses, fit demi-tour, fendit un
groupe de femmes occupées à tripoter des flacons et à asperger des
languettes, tourna au coin et, derrière les portes vitrées près du
rayon confiserie, aperçut avec soulagement la devanture du pub où
il avait rendez-vous avec Shanker.
Des chocolats, pensa-t-il en ralentissant. Plusieurs clientes qui le
suivaient de près durent freiner en catastrophe pour ne pas lui
rentrer dedans. Tout le monde aime les chocolats. Grelottant malgré
les bouffées de chaleur, Strike s’approcha d’une table où
s’entassaient divers assortiments. Il chercha le plus cher en se
disant qu’il symboliserait à la fois l’amitié et la gratitude puis, se
souvenant vaguement d’une conversation qu’ils avaient eue quelque
temps auparavant, il attrapa la plus grosse boîte de chocolats
fourrés au caramel au beurre salé et fila vers la caisse.
Cinq minutes plus tard, un sac supplémentaire au bout du bras,
Strike émergeait sur Carnaby Street tendue de décorations
lumineuses sur le thème de la musique. Les écouteurs géants et les
grosses lunettes de soleil posés sur des têtes absentes lui parurent
plus sinistres que festifs. Mais c’était sûrement à cause de la fièvre.
Les mains chargées, il poussa la porte du Shakespeare’s Head et
retrouva son ambiance chaleureuse, faite de rires et de
conversations animées, le tout agrémenté de lumières clignotantes.
On l’interpella dès son arrivée.
« Bunsen. »
Strike repéra son ami et constata non sans soulagement qu’il avait
réservé une table. Shanker passait difficilement inaperçu, avec son
crâne rasé, son teint livide, sa maigreur et ses tatouages. La
cicatrice qui fendait sa joue depuis la lèvre supérieure jusqu’à la
pommette lui faisait en permanence la moue d’Elvis. D’une main il
tenait sa pinte et, de l’autre, il claquait des doigts : un tic que Strike
lui avait toujours connu. En plus de ces particularités physiques, il
émanait de lui une aura si menaçante que les gens s’écartaient sur
son passage comme s’ils craignaient de prendre un mauvais coup.
La preuve, personne n’avait osé s’asseoir près de lui, alors que la
salle était bondée. Strike nota les achats de Noël posés à ses pieds,
un détail qui cadrait mal avec le reste du personnage.
« Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda Shanker quand Strike s’écroula
sur la chaise en face de lui avant de fourrer ses propres achats sous
la table. T’as l’air crevé.
— Rien de grave, dit Strike dont le nez coulait abondamment et le
cœur battait la chamade. J’ai dû choper un rhume.
— Eh ben, garde-le pour toi, répliqua Shanker. J’ai pas envie de
rapporter ça à la maison. Zahara se remet à peine de cette putain de
grippe. Tu veux une pinte ?
— Euh… non, dit Strike qui avait envie de vomir à la seule pensée
d’une bière. Tu irais me chercher un verre d’eau ?
— Nom de Dieu », marmonna Shanker en se levant.
Strike attendit qu’il lui apporte son verre puis démarra sans autre
forme de procès :
« Je vais faire appel à tes souvenirs. C’était un soir, en 1992 ou
1993. Tu avais besoin de te déplacer, tu avais une voiture mais tu ne
pouvais pas conduire. Tu étais blessé au bras. Il était en écharpe. »
Shanker haussa les épaules comme pour dire, « qui se
souviendrait d’un événement aussi banal ? ». La vie de Shanker
était une suite presque ininterrompue de coups et de blessures
reçus ou infligés, de besoins d’aller dans tel ou tel endroit pour de
multiples raisons : livrer de la drogue, remettre des valises de billets
ou bien casser des gueules. Les séjours en prison n’avaient fait que
modifier temporairement le contexte dans lequel il menait ses
affaires. La moitié des types qu’il avait fréquentés dans sa jeunesse
étaient morts prématurément, à la suite d’overdoses ou de bagarres
au couteau pour la plupart. L’un de ses cousins avait été tué dans
une course-poursuite avec la police, un autre abattu d’une balle
dans la nuque par un individu qu’on n’avait jamais retrouvé.
« Tu devais effectuer une livraison, poursuivit Strike pour tenter de
lui rafraîchir la mémoire. Une enveloppe matelassée contenant… je
ne sais pas… de la drogue, du fric… Tu avais fait le tour des copains
mais personne ne pouvait te servir de chauffeur. C’était urgent. Je
t’ai dit “OK” et on est allés dans un club de strip-tease à SoHo. Le
Teezers.
— Le Teezers, ouais. Il est fermé depuis des siècles, le Teezers.
Genre dix ou quinze ans.
— En arrivant, on a vu des mecs faire la queue sur le trottoir. Il
y avait un Noir, la boule à zéro…
— Quelle mémoire, putain ! s’esclaffa Shanker. Tu devrais monter
un numéro de music-hall. “Bunsen, l’homme qui n’oublie jamais
rien”…
— … et un mec costaud, type italien, cheveux noirs, rouflaquettes.
On s’est garés, tu as baissé ta vitre, l’Italien s’est avancé et quand il
s’est penché pour te parler, il a posé la main sur le rebord de la
fenêtre. Il avait des yeux de basset et une énorme chevalière en or
avec une tête de lion…
— Mucky Ricci, dit Shanker.
— Tu te souviens de lui ?
— Je viens de te dire comment il s’appelle, Bunsen.
— Ouais. Désolé. Mais ce qui m’intéresse, c’est son vrai nom.
— Nico, Niccolo Ricci. Mais tout le monde l’appelait “Mucky”. Un
truand de la vieille école. Proxénète. Il possédait plusieurs clubs de
strip-tease et deux ou trois bordels. La pègre londonienne de la
grande époque. Il avait débuté dans le gang des Sabini, étant gosse.
— Comment tu écris Ricci ? R-I-C-C-I, c’est ça ?
— Pourquoi cette question ? »
Strike fouilla la poche de son manteau, en sortit l’exemplaire de
Qu’est-il arrivé à Margot Bamborough ?, l’ouvrit au milieu, sur les
photos prises lors de la fête au cabinet St. John’s, et le tendit à
Shanker. Ce dernier attrapa le livre d’un air méfiant et le lui rendit
après avoir examiné le visage de l’homme à la chevalière, du moins
le peu qu’on en voyait.
« Alors ? demanda Strike.
— Ouais, ça lui ressemble. Où c’était ?
— À Clerkenwell. Une fête de Noël dans un cabinet médical. »
Shanker parut surpris.
« Clerkenwell, c’était l’ancien territoire des Sabini, non ? Même les
gangsters ont besoin de se faire soigner, parfois.
— C’était une fête, répéta Strike. Pas une consultation. Pourquoi
Mucky Ricci aurait-il participé à une fête dans un cabinet médical ?
— J’en sais rien. Parce qu’ils avaient besoin d’un tueur ?
— C’est drôle que tu dises ça. J’enquête sur la disparition d’une
femme qui était présente sur les lieux ce soir-là. »
Shanker lui jeta un regard oblique.
« Mucky Ricci sucre les fraises, dit-il lentement. C’est un vieillard
aujourd’hui.
— Mais toujours vivant.
— Ouais. En maison de retraite.
— Comment tu sais ça ?
— J’ai traité quelques affaires avec son aîné, Luca.
— Les fils ont repris l’entreprise familiale ?
— L’époque des gangs de Little Italy est révolue mais les
gangsters sont toujours là. » Shanker se pencha sur la table et
ajouta comme en confidence : « Écoute-moi, Bunsen. Ne va pas
faire chier les fils de Mucky Ricci. »
C’était la première fois que Shanker lui parlait ainsi.
« Si tu cherches des emmerdes à leur vieux, si tu essayes de lui
coller un truc sur le dos, ils te feront la peau. Compris ? Ils ne
réfléchiront même pas. Ils mettront le feu à ton foutu bureau et ils
referont le portrait de ta copine à coups de couteau.
— Parle-moi de Mucky. Dis-moi tout ce que tu sais.
— T’as entendu ce que je viens de te dire, Bunsen ?
— Je te demande juste de me parler de lui, bon sang ! »
Shanker se rembrunit.
« Prostitution. Pornographie. Trafic de drogue aussi. Mais son
activité principale, à l’époque, c’était les filles. Comme George
Cornell, Jimmy Humphries et tous les mecs qui tenaient la rue dans
ces années-là. La bague en or qu’il portait, c’était un cadeau de
Danny Leo, le patron de la pègre de New York. Il disait qu’ils étaient
parents. J’ai pas vérifié.
— Tu n’as jamais croisé un dénommé Conti ? demanda Strike. Il
devait être un peu plus jeune que Ricci.
— Non. Mais je peux te dire que son fils, Luca Ricci, est un fou
dangereux. Elle a disparu quand, ta meuf ?
— En 1974. »
Strike s’attendait à ce que Shanker lui réponde « 74, tu te fous de
ma gueule ? » tant il semblait improbable de pouvoir résoudre une
affaire aussi ancienne. Mais son vieil ami se contenta de le fixer d’un
air soucieux, sans cesser de claquer des doigts. Ce bruit répétitif lui
évoqua le mécanisme d’une bombe à retardement. Strike le regarda
au fond des yeux et réalisa subitement qu’en matière de meurtres
non élucidés, Shanker devait en savoir beaucoup plus long que la
plupart des policiers.
« Elle s’appelait Margot Bamborough, reprit-il. Elle a disparu alors
qu’elle se rendait dans un pub. Elle n’a rien laissé derrière elle, pas
de sac, pas de clés, rien. Et on ne l’a jamais revue. »
Shanker but une gorgée de bière.
« Du boulot de professionnel, lâcha-t-il.
— C’est ce que je me suis dit. D’où…
— Et moi, tu sais ce que je te dis ? répliqua Shanker, farouche. Si
ta gonzesse s’est fait enlever par Mucky Ricci ou l’un de ses fils,
c’est pas maintenant que tu vas la sauver. Je sais que tu adores
jouer les boy-scouts, mais le dernier type qui a emmerdé Luca Ricci,
sa femme a ouvert la porte deux jours plus tard et elle a reçu de
l’acide dans la figure. Elle est aveugle d’un œil, maintenant.
« Laisse tomber cette affaire, Bunsen. Si Mucky Ricci est la
réponse, faut que t’arrêtes de poser la question. »
28

Immense était le désarroi de Britomart,


Tant sidérée qu’elle ne savait que faire…
Edmund S , La Reine des fées

Robin ne s’expliquait pas comment, mais Pat avait réussi à


dénicher un vieux projecteur de cinéma. Le vendeur avait promis de
le livrer pour 16 heures, mais il était 17 heures 45 et ils l’attendaient
toujours. Robin ne souhaitait pas rester plus longtemps. Elle avait
encore ses bagages à faire et voulait se coucher tôt parce que son
train pour le Yorkshire partait de bonne heure le lendemain matin. Et
en plus, elle était furax. Quelques minutes auparavant, Strike l’avait
accueillie en lui tendant une boîte de chocolats au caramel au beurre
salé qu’il avait sortie pas même emballée d’un sac de chez Liberty.
Non seulement elle s’était sentie insultée par ce cadeau minable
mais elle avait aussitôt compris qu’il lui avait demandé de revenir
uniquement pour le lui remettre. Robin lui en voulait d’autant plus
que le trajet avait été interminable et le métro bondé. Elle qui s’était
donné tant de peine pour lui trouver un cadeau original, un DVD de
Tom Waits contenant deux concerts dont il avait parlé quelques
semaines auparavant en disant qu’il regrettait de les avoir ratés !
Comme elle ne connaissait pas ce chanteur et avait mal entendu
son nom, Robin avait passé du temps sur le Net avant de découvrir
que les deux concerts en question étaient liés à l’album No Visitors
After Midnight. Et en contrepartie, elle devait se contenter d’une
misérable boîte de chocolats qu’il avait dû prendre au hasard alors
qu’il passait devant le rayon.
Le lendemain matin, elle partit pour la gare en laissant la boîte de
chocolats telle quelle dans la cuisine de Max. Elle se félicita d’avoir
pensé à réserver un siège, car le train était plein à craquer. Elle se
sentait étrangement vide, sans doute à cause de la fatigue, se dit-
elle. Passer les fêtes de Noël à la maison lui ferait le plus grand
bien. Elle savourait d’avance les moments de calme et de plaisir
qu’elle partagerait avec les siens. Elle ferait la connaissance de sa
nièce, s’accorderait des grasses matinées, passerait des heures
vautrée devant la télé.
Un petit enfant hurlait au fond du wagon et les efforts déployés par
sa mère pour tenter de le calmer étaient presque aussi bruyants.
Robin sortit son iPod et ses écouteurs. Elle avait téléchargé Court
and Spark de Joni Mitchell, l’album fétiche de Margot Bamborough,
selon Oonagh, mais n’avait pas encore eu le temps de l’écouter.
D’ailleurs, elle n’écoutait plus de musique depuis des semaines.
Mais Court and Spark n’avait rien de distrayant. C’était un album
déconcertant, qui ne ressemblait à rien de ce qu’elle connaissait.
Elle qui s’attendait à du rythme, à des mélodies entraînantes, dut
s’avouer déçue. Il y avait dans ces morceaux quelque chose
d’inachevé, comme une parole en suspens, une énigme non
résolue. Le magnifique soprano de Joni Mitchell traçait d’amples
modulations au-dessus d’une partition jouée au piano ou à la guitare
mais ne débouchait jamais sur ce truc banal qui vous reste en tête et
vous donne envie de taper du pied : un refrain. Ces airs ne se
fredonnaient pas. Quant à les chanter pour de bon, la chose relevait
de l’exploit, à moins d’avoir les capacités vocales de Mitchell, ce qui
n’était pas le cas de Robin. Les textes eux aussi étaient insolites. Ils
éveillaient en elle des sensations désagréables. Les sentiments
qu’ils décrivaient lui étaient étrangers. Elle cherchait à s’identifier
mais n’y parvenait pas et cela l’irritait, la rendait triste et
désemparée : Love came to my door, with a sleeping roll and a
madman’s soul…1
Arrivée au troisième morceau, elle écouta quelques secondes
encore, puis éteignit son iPod et ouvrit le magazine qu’elle avait
emporté. Au fond du wagon, le gosse hurlait à la mort.
Cet état de lassitude la poursuivit jusqu’à ce qu’elle descende en
gare de Harrogate. Mais quand elle aperçut Linda sur le quai et
réalisa qu’elle allait bientôt revoir sa maison d’enfance à Masham, sa
mélancolie s’envola, remplacée par un immense élan d’affection.
Les deux femmes s’embrassèrent tendrement, puis marchèrent en
papotant jusqu’à la voiture. Des chants de Noël sortaient d’un café
voisin. Pendant presque dix minutes, Robin profita pleinement de la
joie simple que procure la complicité entre une mère et sa fille,
malgré le ciel gris et l’odeur de chien mouillé – celle de Rowntree le
labrador – qu’elle retrouva en grimpant sur le siège passager.
« J’ai quelque chose à te dire », fit Linda après avoir claqué sa
portière. Au lieu de mettre le contact, elle se tourna vers Robin d’un
air craintif.
Robin réagit au quart de tour. Son estomac chavira, ses mains se
mirent à trembler. « Quoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ? gémit-elle.
— Rien de grave, la rassura Linda. Tout le monde va bien. Mais je
veux que tu sois au courant, au cas où tu les croiserais.
— Où je croiserais qui ?
— Matthew est à Masham et il est venu avec… avec cette fille.
Sarah Shadlock. Ils passent Noël chez Geoffrey.
— Oh, souffla Robin. Seigneur, maman ! J’ai cru que quelqu’un
était mort. »
Elle détestait la façon dont Linda la regardait. Elle se sentait mal,
comme si ses entrailles s’étaient brusquement changées en glace,
comme si le fragile bonheur éprouvé l’espace d’un instant n’avait été
qu’une illusion. La flamme d’une chandelle qu’on mouche entre ses
doigts. Robin fit l’effort de sourire et poursuivit sur un ton qu’elle
voulait désinvolte :
« Ne t’inquiète pas. Je le savais. L’ex-fiancé de Sarah m’a
téléphoné. J’aurais dû me douter qu’ils passeraient Noël ici, ajouta-t-
elle en se demandant pourquoi l’idée ne l’avait pas effleurée. On
peut rentrer à la maison, s’il te plaît ? J’ai trop envie d’une tasse de
thé.
— Tu le savais ? Pourquoi tu ne nous as rien dit ? »
Linda répondit elle-même à sa question quelques secondes plus
tard, lorsque, sur un ton outré, elle lui raconta qu’un voisin avait vu
Matthew se promener en ville main dans la main avec Sarah. Cette
diatribe lancée contre les mœurs dissolues et le comportement
scandaleux de son ex-gendre ne contribua guère à remonter le
moral de la pauvre Robin, d’autant qu’elle fut suivie par le récit des
commentaires indignés émis par les autres membres de la famille
(« Martin lui aurait bien mis son poing dans la figure pour la
deuxième fois »). Après quoi, Linda aborda un autre sujet sensible :
le divorce. Pourquoi cette affaire n’était-elle toujours pas réglée ?
Robin pensait-elle honnêtement que la médiation déboucherait sur
un résultat positif ? Le seul fait de se pavaner avec cette femme
devant tout Masham ne prouvait-il pas que Matthew avait perdu
toute mesure et toute dignité ? Pourquoi, mais pourquoi donc, Robin
ne s’était-elle pas adressée au cabinet Harvey de Harrogate ? Était-
elle vraiment sûre que cette avocate londonienne était compétente,
parce que Corinne Maxwell lui avait dit l’autre jour que le divorce de
sa fille, qui elle non plus n’avait pas d’enfant, s’était passé comme
sur des roulettes…
Heureusement qu’il y a la petite Annabel Marie ! Telle fut la phrase
avec laquelle Linda mit fin à son monologue tandis qu’elles
approchaient de la maison familiale.
« Attends de la voir, Robin, attends…
Avant même que la voiture s’immobilise, la porte d’entrée s’ouvrit
et Jenny et Stephen apparurent sur le seuil. Ils étaient tellement
excités qu’un passant aurait pu croire que c’étaient eux et pas Robin
qui s’apprêtaient à voir leur bébé pour la première fois. Sachant ce
qu’on attendait d’elle, Robin se colla un sourire extasié sur le visage.
Deux minutes plus tard, elle était assise sur le canapé du salon
avec, au creux des bras, un petit être tiède endormi, enveloppé dans
un nid d’ange, qui dégageait une odeur de talc et pesait
étonnamment lourd.
« Elle est magnifique, Stephen », s’écria Robin pendant que
Rowntree battait la mesure avec sa queue contre la table basse. Ne
comprenant pas qu’elle lui refuse les démonstrations d’affection
auxquelles il avait droit d’habitude, le labrador essayait d’attirer son
attention en glissant son museau sous sa main. « Elle est
magnifique, Jenny », répéta Robin pendant que sa belle-sœur
photographiait la première rencontre entre « Tatie Robin » et
Annabel. « Elle est magnifique, maman », répéta Robin à Linda qui
revenait avec la théière, impatiente de savoir ce que sa fille pensait
de leur merveille de cinquante centimètres.
« Une fille, ça rétablit l’équilibre, pas vrai ? », roucoula Linda. Sa
colère contre Matthew était oubliée : tout s’effaçait devant sa petite-
fille.
Entre l’arbre de Noël, les cartes de vœux exposées un peu partout
et les affaires du bébé, on se sentait à l’étroit dans le salon des
Ellacott. Robin fit l’inventaire : il y avait un matelas à langer, un
couffin, une pile de mystérieux tissus en mousseline, un paquet de
couches et un ustensile étrange que Jenny lui désigna comme un
tire-lait. Robin se pâma, rit, sourit, mangea des biscuits, écouta le
récit de l’accouchement, admira encore, tint le bébé dans ses bras
jusqu’à ce qu’il se réveille, et ensuite, quand Jenny eut repris
possession de sa fille et, tout imbue de sa nouvelle importance,
s’installa pour lui donner le sein, annonça qu’elle faisait un saut à
l’étage pour déballer ses affaires.
Robin transporta son sac dans l’escalier sans que son absence
modifie quoi que ce soit au comportement de la famille rassemblée
autour du divin enfant. Robin entra dans sa chambre de jeune fille,
ferma la porte mais, au lieu de défaire ses bagages, s’allongea sur le
lit. Elle avait des crampes dans les joues à force de sourire. Elle
ferma les yeux et s’accorda le luxe de laisser déborder son chagrin.
1. « L’amour a frappé à ma porte avec un sac de couchage et l’âme d’un fou… »
29

Ainsi lutta-t-il longtemps contre sa volonté,


Jusqu’à ce que la faiblesse le contraigne enfin
À plier devant le grand mal,
Lequel, en fier vainqueur, saccagea promptement
Ses parties intérieures et toutes ses entrailles….
Edmund S , La Reine des fées

Il restait trois jours avant Noël et Strike allait de plus en plus mal. Il
avait refusé de l’admettre jusqu’à présent, mais il devenait évident
qu’il avait attrapé la grippe. Décidant que la seule attitude
raisonnable consistait à rester confiné le temps que le virus
envahisse son organisme, il sortit une dernière fois pour faire des
courses chez Sainsbury’s, bien que ce soit l’heure de pointe. En
sueur, le nez bouché, grelottant de fièvre, excédé par les chants de
Noël qui passaient en boucle dans le supermarché, il acheta assez
de nourriture pour tenir un siège puis regagna vite son deux-pièces
sous les toits.
Comme il le craignait, Joan fut terriblement déçue d’apprendre
qu’il ne passerait pas les fêtes avec eux. Elle alla jusqu’à suggérer
qu’il vienne quand même mais en restant à distance, quitte à
s’asseoir à l’autre bout de la table, le soir du réveillon. Fort
heureusement, l’oncle Ted eut le dernier mot. Peut-être devenait-il
parano mais il lui avait semblé au téléphone que Lucy ne le croyait
pas réellement malade ou bien le soupçonnait d’avoir fait exprès
d’attraper la grippe. Avant de raccrocher, elle avait lâché sur un ton
de reproche que Joan avait perdu tous ses cheveux.
La veille de Noël, vers 17 heures, Strike commença à tousser.
Une toux grasse qui lui irritait les poumons et lui déchirait les côtes.
Alors qu’il somnolait sur son lit en T-shirt et caleçon, sa jambe
artificielle posée contre le mur, un grand bruit le fit sursauter. Des
pas résonnèrent sur son palier puis dans l’escalier. Il voulut
demander qui était là mais une nouvelle quinte de toux l’en
empêcha. Trop occupé à se dégager les bronches, il n’entendit pas
la personne remonter. Il fallut qu’elle frappe à sa porte pour qu’il
réagisse en hurlant « Quoi ? », un effort qui lui coûta énormément.
« Vous avez besoin de quelque chose ? demanda la grosse voix
de Pat.
— Non, fit Strike dans un râle digne d’un corbeau asthmatique.
— Vous avez de quoi manger ?
— Oui.
— Des antalgiques ?
— Oui.
— Bon, je laisse quelques trucs devant votre porte. » En effet, il
l’entendit déposer des objets. « Vous avez reçu des cadeaux.
Mangez la soupe tant qu’elle est chaude. On se voit le 28. »
Avant qu’il trouve la force de répondre, les marches métalliques se
remirent à vibrer. Elle était partie.
Strike n’était pas sûr d’avoir bien compris, mais la perspective,
même hypothétique, d’avaler une soupe chaude lui donna la force
d’attraper ses béquilles et de parcourir laborieusement les quelques
mètres qui le séparaient de la porte. Malgré son poids, Pat avait
réussi à hisser le vieux projecteur jusque chez lui. C’était
certainement en déposant l’engin sur le sol qu’elle l’avait tiré de sa
somnolence. À côté, il découvrit la boîte de film que Gregory Talbot
avait trouvée dans son grenier, plusieurs cadeaux emballés, des
cartes de vœux et deux récipients en polystyrène contenant du
bouillon de poulet. À l’idée que Pat soit allée jusqu’à Chinatown à
pied pour lui acheter ce potage, il se sentit fondre de
reconnaissance.
Strike laissa le projecteur et le film où ils étaient, poussa les
cadeaux et les cartes vers l’intérieur à l’aide d’une béquille, puis se
pencha avec précaution pour ramasser les bols de bouillon.
Avant de manger, il attrapa son portable sur la table de nuit et
écrivit à Pat :

Merci beaucoup. Je vous souhaite un joyeux Noël.

Puis il s’enveloppa dans le couvre-lit et but la soupe à même la


boîte sans lui trouver le moindre goût. Il avait espéré que le liquide
chaud apaiserait son mal de gorge, mais il n’en fut rien. Au contraire,
il se remit à tousser si fort qu’il craignit de tout régurgiter. Ses
intestins eux non plus ne semblaient guère apprécier qu’on les
sollicite. Quand les deux Tupperware furent vides, Strike transpirait à
grosses gouttes. Il se glissa sous le duvet et, les boyaux en vrac,
contempla le ciel nocturne en se demandant pourquoi il n’était pas
encore guéri.
Après une nuit passée à tousser plus qu’à dormir, Strike se
réveilla le matin de Noël avec une fièvre inchangée, dans des draps
aussi trempés que tirebouchonnés. Chose exceptionnelle, pas un
bruit ne montait de la rue. Tottenham Court Road, embouteillée
d’habitude, était totalement déserte. Sans doute parce que les
chauffeurs de taxi fêtaient Noël en famille, se dit-il.
Strike n’était pas homme à s’apitoyer sur son sort, mais le fait de
se retrouver seul, baignant dans sa sueur sur son lit de souffrance,
les poumons à vif et les côtes douloureuses, lui donna un petit coup
de cafard. En plus, son frigo criait famine, à présent. Malgré lui, il se
remémora les noëls des années précédentes, surtout ceux qu’il avait
passés à St. Mawes chez Ted et Joan dans une ambiance festive,
digne des livres de contes ou des téléfilms à l’eau de rose, avec la
dinde, les friandises et les cadeaux dans les souliers.
Bien sûr, ce n’était pas son premier Noël loin de sa famille et de
ses amis. Il en avait connu deux. À la guerre. Il revit avec une pointe
de nostalgie les réfectoires de l’armée, les grandes tablées de
militaires en tenue de camouflage mais coiffés de bonnets de Père
Noël, dévorant des filets de dinde insipides servis dans des
barquettes en aluminium. Cet environnement qu’il aimait l’avait aidé
à supporter l’absence d’autres plaisirs. Mais c’était bien fini, tout ça.
Il n’avait plus de camarades pour lui remonter le moral, et la triste
réalité de son existence lui apparaissait dans toute sa crudité. Il était
seul, malade, unijambiste. Il vivait dans une mansarde pleine de
courants d’air, condamné à subir les conséquences du célibat qu’il
s’était imposé comme règle de vie. Aurait-il fait de mauvais choix ?
Le geste de Pat lui revint en mémoire et, comme c’était le jour de
Noël, il le trouva encore plus touchant que la veille. Penser au
bouillon de poulet lui rappela que ses cadeaux étaient toujours
posés par terre, dans l’entrée.
Il se hissa hors de son lit en toussant, saisit ses béquilles et partit
en se balançant vers la salle de bains. Son urine avait une teinte très
étrange. Dans le miroir, son visage paraissait gris, sans doute à
cause de la barbe. Bien que consterné de se voir dans un tel état, il
décida de ne pas se recoucher immédiatement. C’était un dur à
cuire et il avait gardé certains principes acquis à l’armée. De toute
façon, il savait pertinemment que rester vautré sans faire l’effort de
se laver et de mettre sa prothèse ne ferait qu’aggraver sa déprime. Il
passa donc sous la douche en se déplaçant prudemment pour éviter
tout risque de chute. Après quoi il se sécha, enfila un T-shirt, un
caleçon et un peignoir propres et, toujours secoué par la toux, se
prépara une assiette de porridge avec de l’eau, parce qu’il n’avait
presque plus de lait et qu’il préférait le garder pour son thé. Il n’avait
pas prévu que cette grippe l’immobiliserait aussi longtemps et les
courses qu’il avait faites trois jours auparavant étaient épuisées. Il lui
restait juste quelques légumes mous, deux filets de poulet sous vide
ayant dépassé la date de péremption et un bout de cheddar rassis.
Après le petit déjeuner, Strike avala deux antalgiques, ajusta sa
prothèse et, bien déterminé à profiter du peu d’énergie qu’il avait
récupéré avant qu’elle ne s’épuise, commença par changer ses
draps. Il ramassa ensuite les cadeaux de Noël qui traînaient près de
la porte, les posa sur la table de la cuisine, puis alla chercher le
projecteur et le film qui avaient passé la nuit sur le palier. Comme il
s’y attendait, le signe du Capricorne était dessiné sur le couvercle de
la boîte. Talbot l’avait tracé au feutre, il était un peu effacé mais bien
reconnaissable.
Il posait la boîte métallique contre le mur, sous la fenêtre de la
cuisine, quand son portable se mit à vibrer. Croyant trouver un texto
de Lucy lui demandant de les appeler pour leur souhaiter un joyeux
Noël, Strike prit l’appareil en maugréant.

Joyeux Noël, Bluey. Es-tu heureux ? Es-tu avec quelqu’un que tu aimes ?

Comme si elle avait deviné que Strike s’était juré d’appeler son
mari si elle continuait à lui envoyer des messages alarmants, cela
faisait quinze jours que Charlotte ne s’était pas manifestée.
Il aurait pu lui répondre qu’il était seul, malade, sans personne
pour lui tenir la main. Ç’aurait été si facile. Il revit son corps nu sur la
photo qu’elle lui avait envoyée pour son anniversaire et qu’il avait
effacée presque à regret. Mais il avait parcouru un si long et si
pénible chemin pour atteindre le havre de paix où il vivait
aujourd’hui, loin des tempêtes et des conflits. Certes, il l’avait
profondément aimée, certes, elle avait encore le pouvoir de troubler
sa sérénité par quelques mots sur un texto, mais non, il ne céderait
pas à la tentation, se promit-il debout devant sa petite table en
formica. Et pour plus de sûreté, il se remémora le Noël qu’il avait
passé à St. Mawes avec Charlotte quelques années auparavant, en
faisant défiler les meilleures scènes en accéléré : la dispute qui avait
fait trembler les murs du petit salon, Charlotte quittant la table alors
que Joan venait d’apporter la dinde, l’expression navrée sur les
visages de Ted et de Joan qui avaient attendu pendant plus d’un an
la visite de leur neveu cantonné en Allemagne. C’était à l’époque où
il travaillait dans la police militaire, pour le Bureau des enquêtes
spéciales.
Strike mit son portable sur silencieux. Discipline et dignité étaient
les deux valeurs qui l’avaient toujours empêché de s’apitoyer sur lui-
même. Au fond, c’était quoi, Noël ? Hormis le festin obligatoire du
25 décembre, se dit-il, Noël n’était qu’un jour d’hiver comme les
autres. D’ailleurs, puisque son corps était temporairement
indisponible, pourquoi ne pas se servir de ses facultés mentales
pour avancer sur le dossier Bamborough ?
Joignant le geste à la pensée, Strike alla se préparer une tasse de
thé corsé agrémenté d’un nuage de lait, ouvrit son ordinateur
portable et, s’interrompant à chaque quinte de toux, relut le compte
rendu qu’il avait rédigé avant de tomber malade. C’était un résumé
des observations que lui avaient inspirées les notes contenues dans
le carnet relié cuir, lesquelles étaient si absconses qu’il avait mis
trois semaines à les décrypter. Une fois corrigé, il comptait envoyer
ce texte à Robin pour qu’elle lui donne son opinion.

Notes occultes de Talbot


1. Vue d’ensemble
2. Clé des symboles
3. Pistes possibles
4. Utilité à confirmer
5. Points d’action

Vue d’ensemble
La dépression de Talbot le portait à croire qu’il résoudrait l’affaire Bamborough en se
servant des sciences occultes. En plus de l’astrologie pure et simple, il s’est appuyé sur
Aleister Crowley et son tarot de Thoth, lequel possède une dimension astrologique. Il
s’est également immergé dans les œuvres de plusieurs autres écrivains ésotériques,
dont Eliphas Lévi et l’astrologue Evangeline Adams. Il s’est même essayé à des rituels
magiques.
Avant de perdre la raison, Talbot était pratiquant. À cause de sa maladie, il s’est
imaginé menant un genre de croisade contre l’incarnation du Mal. Aleister Crowley, qui
semble l’avoir influencé plus qu’aucun autre occultiste, s’était autoproclamé
« Baphomet », une divinité satanique parfois associée au signe du Capricorne. C’est
probablement de là que Talbot a tiré l’idée que l’assassin de Margot était Capricorne.
Le carnet ne contient pas grand-chose d’utile mais je pense que Talbot a privilégié
trois..

Strike supprima « trois » et le remplaça par « quatre ». Comme


toujours lorsqu’il était concentré sur son travail, il eut le réflexe
d’allumer une cigarette. Mais à peine l’idée lui traversa-t-elle l’esprit
que ses poumons se contractèrent, déclenchant immédiatement une
quinte de toux si violente qu’il se précipita sur le rouleau d’essuie-
tout, déchira une feuille et l’appliqua sur sa bouche pour recueillir les
mucosités qui l’étouffaient. Renonçant à fumer, Strike resserra en
tremblant les pans de son peignoir, prit une gorgée de thé et se remit
au boulot.
Le carnet ne contient pas grand-chose d’utile mais je pense que Talbot a privilégié
quatre pistes qu’il ne souhaitait voir figurer que dans « le vrai livre », autrement dit son
carnet en cuir, et qui n’apparaissent donc pas dans le rapport de police.

Clé des symboles


Il ne donne pas de noms. Les personnes sont désignées par leur signe astrologique.
J’ai laissé de côté quelques témoins oculaires faute d’avoir pu les identifier mais, après
avoir croisé certains éléments, je suis en mesure de livrer l’identité des principaux
protagonistes de l’affaire, selon Talbot.

Bélier Paul Satchwell (ex-amant)


Taureau Wilma Bayliss (femme de ménage du cabinet)
Gémeaux Oonagh Kennedy
2 Gémeaux 2 Amanda Laws (a vu M à la fenêtre)
Cancer Janice Beattie (infirmière)
2 Cancer2 Cynthia Phipps (nounou/belle-mère d’Anna)
Lion Dinesh Gupta (médecin)
2 Lion 2 Willy Lomax (a vu M entrer dans l’église)
3 Lion 3 ? (D’après les notes de Talbot, Lion 3 aurait été vu par un
passant alors qu’il sortait du cabinet. Lion 3 était sans doute
connu de la police et présent le soir en question)

Strike supprima le contenu des dernières parenthèses et


reformula sa phrase en ajoutant un nom.
3 Lion 3 Nico « Mucky » Ricci (gangster ayant assisté à la fête de Noël
du cabinet. Personne ne l’aurait reconnu sauf un passant non
identifié)
Vierge Dorothy Oakden (secrétaire médicale)
Balance Joseph Brenner (médecin)
2 Balance 2 Ruby Elliot (a vu 2 femmes qui se battaient)
Scorpion ? (décédé) *
2 Scorpion 2 Mrs. Fleury (traversait Clerkenwell Green avec sa vieille mère, le
soir de la disparition de Margot)
Sagittaire Gloria Conti (réceptionniste)
2 Sagittaire 2 Jules Bayliss (mari de la femme de ménage)
Verseau Margot Bamborough (victime)
Capricorne Boucher de l’Essex/Baphomet
Poisson Steven Douthwaite (patient)
inconnu Roy Phipps (mari)**
inconnu Irene Bull/Hickson (réceptionniste)**
* J’ai noté « décédé » mais c’est peut-être quelqu’un dont nous n’avons pas encore
entendu parler.
** J’ignore ce que ces symboles signifient. Ils n’apparaissent sur aucun site traitant
d’astrologie. Talbot a dû les inventer. S’il s’en était tenu à leur signe de naissance, Irene
serait Gémeaux et Roy Capricorne. Talbot écrit que Phipps « ne peut pas être un vrai
Capricorne » (parce qu’il est ingénieux, sensible et mélomane) puis il invente un symbole
rien que pour lui, sur les conseils d’un certain Schmidt.

Schmidt
« Schmidt » apparaît à plusieurs reprises dans le carnet. « Schmidt remplace par (un
autre signe astrologique) », « Schmidt change tout », « Schmidt désapprouve ». En
général, Schmidt intervient pour modifier les signes astrologiques des protagonistes,
alors que ce sont des données invariables, basées sur la date de naissance. J’ai
interrogé Gregory Talbot. Il dit que son père ne connaissait aucun Schmidt. J’en déduis
que cet individu est issu de l’imagination de plus en plus délirante de Talbot. Peut-être
avait-il remarqué que certaines personnes ne correspondaient pas aux critères
communément associés à leur signe et que Schmidt était l’être rationnel qui sommeillait
au fond de lui et tentait parfois de refaire surface.

Pistes possibles

Joseph Brenner
Dès le départ, Talbot cherche à innocenter Brenner en se basant sur son horoscope (la
Balance est « le plus fiable des signes astrologiques » selon Evangeline Adams) mais,
plus loin dans le carnet, il note qu’une personne fréquentant le cabinet médical lui a dit
avoir vu Joseph Brenner dans un immeuble de Skinner Street le soir où Margot a disparu.
Ce qui va à l’encontre de la déposition de Brenner (qui prétend être rentré directement
chez lui), de celle de sa sœur et peut-être du témoignage du voisin promeneur de chien
qui aurait aperçu Brenner derrière sa fenêtre le 11 au soir. Notez qu’aucune tranche
horaire n’a été fournie par le témoin non identifié qui aurait vu Brenner dans l’immeuble
de Skinner Street, lequel se trouvait à trois minutes en voiture du cabinet St. John’s, donc
bien plus près du chemin emprunté par Margot que du domicile de Brenner qui, lui, était à
vingt minutes en voiture. Aucune de ces indications ne figure dans le rapport officiel ni ne
semble avoir fait l’objet d’une vérification.

Mort du Scorpion
Talbot semble affirmer qu’une personne est morte et que Margot trouvait ce décès
suspect. La mort du Scorpion étant liée au Poisson (Douthwaite) et au Cancer (Janice),
on peut déduire que le Scorpion en question n’est autre que Joanna Hammond, la femme
mariée que Douthwaite fréquentait et qui se serait suicidée.
Le schéma Hammond/Douthwaite/Janice revêt une certaine logique : la dernière fois
que Douthwaite est venu la voir, Margot a peut-être exprimé ses soupçons sur la mort de
Hammond. Ce qui expliquerait qu’il soit sorti bouleversé de la salle de consultation. En
tant qu’amie/voisine de Douthwaite, Janice nourrissait peut-être aussi des doutes à son
sujet.
Le seul problème, c’est que j’ai trouvé en ligne le certificat de naissance de Joanna
Hammond et qu’elle était Sagittaire. Donc, soit cette mort suspecte n’est pas la sienne,
soit Talbot s’est trompé sur sa date de naissance.

Du sang dans la maison Phipps/Roy marche.


Quand Lawson a repris l’enquête, Wilma la femme de ménage lui a dit avoir vu Roy
marcher dans le jardin le jour de la disparition de Margot, alors qu’il était soi-disant alité.
Elle a également déclaré avoir trouvé du sang sur la moquette de la chambre d’amis et
l’avoir nettoyé.
D’après Lawson, c’était la première fois que Wilma mentionnait ces deux faits. Il en a
conclu qu’elle cherchait à compromettre Roy Phipps.
Or, il s’avère que Wilma avait bel et bien parlé de cela à Talbot mais qu’au lieu de le
mentionner dans le rapport officiel, ce dernier s’était contenté de l’inscrire dans son
carnet.
Bien que Wilma lui ait fourni spontanément ces informations de première importance,
Talbot écrit qu’à son avis elle lui cache quelque chose. Il semble persuadé que Wilma
possède des pouvoirs occultes/un savoir mystérieux. C’est une obsession chez lui. Il
pense que Wilma/Taureau est une « magicienne » et il se demande si le sang sur la
moquette ne serait pas le sien, versé lors d’un rituel.
Quand il tirait les cartes, celles associées au Taureau sortaient plus souvent que les
autres, ce qui signifiait pour lui que Wilma en savait plus qu’elle ne le disait. Il a souligné
l’expression « fantôme noir » en rapport avec elle et il l’a associée à la « Lilith noire », un
point fixe astrologique lié aux tabous et aux secrets. En l’absence d’autres explications, je
soupçonne que notre brave inspecteur était un tantinet raciste.

Une voiture passa sur Charing Cross Road en faisant hurler sa


radio. Strike reconnut « Do They Know It’s Christmas ? », fronça les
sourcils et se remit à lire.

Nico « Mucky » Ricci


Selon Talbot, un passant non identifié aurait vu Lion 3 sortir du cabinet un soir. Nico
« Mucky » Ricci apparaît sur une photo prise par Dorothy Oakden lors d’une fête de Noël
au cabinet. L’image qui date de 1973 a été reproduite dans le livre de son fils. Ricci est
Lion (sa date de naissance est indiquée dans un article de journal en 1968).
En 1974, le dénommé Ricci, truand, pornographe et maquereau de son état, habitait
sur Leather Lane, Clerkenwell, à deux pas du cabinet St. John’s. Il pouvait donc
parfaitement avoir eu comme médecin l’un de nos trois généralistes. Selon Shanker, il a
dépassé les quatre-vingt-dix ans et vit actuellement dans une maison de retraite.
Le rapport officiel ne fait pas état de la présence de Ricci à cette fête. Talbot l’a trouvée
assez significative pour l’inscrire dans son carnet mais on ignore s’il a creusé cette piste
et s’il en a parlé à Lawson. Possibles explications : 1) comme Ricci était Lion et pas
Capricorne, Talbot ne l’a pas retenu pour le rôle de Baphomet. 2) Talbot n’a pas cru le
témoin qui prétendait avoir vu Ricci sortir du cabinet. 3) Talbot savait, mais ne l’a pas
inscrit dans son carnet, que Ricci disposait d’un alibi pour le soir de la disparition de
Margot. 4) Talbot savait que Ricci avait des alibis pour les autres enlèvements commis
par le Boucher de l’Essex.
Quoi qu’il en soit, la présence de Ricci à cette fête doit être étudiée de près. Il avait les
moyens de faire disparaître quelqu’un sans laisser de traces. Voir les points d’action ci-
dessous.

Il fallut à Strike beaucoup plus d’efforts que d’habitude pour


organiser ses idées autour de Mucky Ricci et les transcrire dans son
document de travail. Malgré la fatigue, le mal de gorge et les
douleurs intercostales qui revenaient dès qu’il toussait, il parvint tout
de même à relire les dernières lignes, qui ne contenaient rien
d’essentiel en dehors des points d’action. Après avoir corrigé deux
ou trois fautes typographiques, il transmit le fichier à Robin,
accompagné d’un courrier explicatif.
À peine eut-il cliqué sur « Envoyer » que Strike regretta de s’être
ainsi précipité. Envoyer un mail de travail à une collègue le jour de
Noël pouvait être vu comme une pratique condamnable. Pour
soulager sa mauvaise conscience, il se dit que Robin était sans
doute en train de festoyer avec sa famille et qu’elle ne vérifierait pas
sa messagerie avant le lendemain matin.
Il consulta son portable. Pas d’autres textos de Charlotte. Normal.
Entre ses deux enfants, ses beaux-parents aristocrates et son mari,
elle avait largement de quoi s’occuper, le jour de Noël.
Malgré son immense lassitude, l’inaction lui pesait. Pour tromper
l’ennui, il examina d’un œil blasé deux des paquets cadeaux posés
sur la table près de lui. Offerts par des clients reconnaissants,
supposa-t-il en voyant qu’ils étaient adressés à Robin et à lui. Il
secoua le plus gros et, au bruit, devina que c’étaient des chocolats.
Au lieu d’ouvrir la boîte, il repassa dans sa chambre et alluma la
télévision. Mais les programmes tournaient en boucle autour du
même thème : Noël. Navrant. Agacé, il coupa le sifflet au
présentateur qui souhaitait à tout le monde un joyeux…
En revenant dans la cuisine, son regard tomba sur le projecteur et
la boîte de films. Après une brève hésitation, il souleva l’engin, le
posa sur la table en formica face à un mur blanc et le brancha.
Apparemment, il fonctionnait. À présent, il s’agissait d’installer la
bobine 16 mm sur le support rotatif. Ce ne fut pas une mince affaire.
Entre la fièvre qui embrumait son cerveau et les quintes de toux qui
l’obligeaient à s’interrompre pour cracher dans une feuille d’essuie-
tout, Strike mit presque une heure à comprendre le fonctionnement
de l’engin. Quand ce fut fait, il s’aperçut qu’il avait un petit creux.
Rien d’étonnant, car il était presque 14 heures. Évitant d’imaginer ce
qui se déroulait à St. Mawes au même moment, et en particulier la
dinde bien grasse qui rôtissait dans le four de sa tante, mais
considérant ce retour d’appétit comme le signe avant-coureur de la
guérison, Strike sortit du frigo les filets de poulet périmés, les
légumes mous, réduisit le tout en menus morceaux et se prépara
une fricassée à laquelle il ajouta des nouilles lyophilisées.
Ayant perdu le goût, il ne put apprécier la qualité de sa réalisation
mais, dès la deuxième bouchée, commença à se sentir un peu plus
humain. Une fois rassasié, il déchira l’emballage cadeau et le film de
cellophane enveloppant la boîte de chocolats et s’offrit une petite
douceur avant d’allumer le projecteur.
Une silhouette pâle vacillait sous un éclairage puissant. C’était
une femme, nue, cagoulée, les mains attachées dans le dos. Une
jambe masculine revêtue d’un pantalon noir apparut dans le champ,
le temps d’un coup de pied. La femme tomba à genoux. La jambe
revint et continua à la frapper jusqu’à ce qu’elle s’écroule à plat
ventre sur le sol en ciment. La scène semblait se dérouler dans un
entrepôt.
Elle avait dû hurler, bien sûr, il ne pouvait en être autrement. Mais
il n’y avait pas de son. Une fine cicatrice barrait ses côtes à partir de
son sein gauche. Elle avait dû subir d’autres agressions au couteau
avant celle-ci. Plusieurs hommes l’entouraient à présent, le visage
caché sous des foulards ou des passe-montagne. Elle seule était
nue. Les autres avaient seulement baissé leur jean.
Elle cessa de bouger bien avant qu’ils en aient fini avec elle. À un
moment, peu avant la fin, alors qu’elle remuait encore et que le sang
coulait à flots de ses multiples entailles, la main gauche d’un homme
ayant assisté à la scène sans y participer passa devant la caméra.
Cette main portait une grosse bague en or.
Strike éteignit le projecteur. Deux secondes plus tard, une sueur
glacée jaillit de tous ses pores. Pris d’une terrible nausée, il eut juste
le temps de se précipiter dans la salle de bains. Il vomit longuement,
jusqu’à ce qu’il n’ait plus rien dans l’estomac et que le crépuscule
assombrisse les fenêtres de sa mansarde.
30

Ah très chère Dame, dit alors l’audacieux Païen,


Pardonnez l’erreur d’un esprit enragé,
À qui un grand chagrin a fait oublier de tenir les rênes
De la raison…
Edmund S , La Reine des fées

Annabel braillait dans l’ancienne chambre de Stephen, jouxtant


celle de Robin. Sa nièce avait pleuré une bonne partie de la nuit de
Noël et Robin, incapable de fermer l’œil, avait écouté Joni Mitchell
au casque pour échapper à ses cris.
Depuis quatre jours qu’elle était cloîtrée dans la maison de ses
parents à Masham, Robin avait passé beaucoup de temps avec Joni
Mitchell. Ses mélodies tentaculaires et nomades, son univers
poétique si étrange la plongeaient toujours dans des abîmes de
solitude mais elle persistait en se disant que Margot Bamborough y
avait peut-être puisé l’énergie et le réconfort dont elle avait eu
besoin pour affronter ses problèmes. Et Dieu sait qu’elle en avait eu
plus que sa part ! Un bébé à élever, des parents indigents dont elle
s’occupait tout en exerçant un métier difficile, des collègues hostiles,
une ambiance exécrable sur son lieu de travail, un mari qui lui faisait
la gueule pour un oui pour un non, un ex-copain violent qui rôdait en
coulisses et cherchait à la récupérer en arguant qu’il avait changé…
Quand elle comparait sa propre vie à celle de Margot, Robin ne se
trouvait pas si mal lotie, tout compte fait.
Il y avait une énorme différence entre écouter de la musique
assise dans un train bondé ou allongée dans le noir. Les premières
fois, dans les mots prononcés par la belle voix de Joni Mitchell,
Robin avait perçu une délicatesse envoûtante mais trop complexe
pour qu’elle puisse s’identifier. Après tout, elle n’avait jamais connu
d’histoires d’amour splendides. Elle n’avait eu qu’un seul homme
dans sa vie, un garçon qu’elle avait épousé sans comprendre qu’elle
commettait une énorme erreur. Et à présent, elle se retrouvait à la
case départ, dans la maison de ses parents : elle avait vingt-neuf
ans, elle était seule, sans enfant, et surtout, elle suivait « une autre
voie que nous », autrement dit, elle reculait au lieu d’avancer.
Mais à force d’attention, de patience et d’obscurité, Robin se mit à
déceler des lignes mélodiques entre les accords suspendus. Pour
cela, il avait suffi qu’elle cesse de comparer cette musique à celles
qui l’attiraient spontanément. De même, elle découvrit que les
métaphores qu’elle avait jugées absconses étaient en réalité des
aveux de détresse et d’impuissance. Elles exprimaient l’impossibilité
de s’unir à l’autre, l’attente éternelle de l’âme sœur, le dilemme
opposant la soif de liberté à l’envie d’aimer.
Au début du huitième morceau, elle sursauta en entendant ces
mots : « I’m always running behind the times, just like this train1. »
Et quand, plus loin dans la même chanson, Mitchell demanda :
« Que vas-tu faire maintenant ? Tu n’as personne à qui donner ton
amour », ses yeux s’emplirent de larmes. À moins de deux
kilomètres de là, chez son ex-beau-père, Matthew et Sarah
dormaient ensemble dans le même lit, et elle, Robin, était seule
dans cette chambre qui lui faisait l’effet d’une cellule de prison. Cette
chambre où elle était restée prostrée pendant des mois après avoir
quitté l’université, où elle avait revécu jour après jour, heure après
heure, sa confrontation avec l’homme au masque de gorille et les
vingt minutes atroces qui avaient figé le cours de sa jeune existence.
Depuis qu’elle était arrivée, les membres de sa famille avaient
insisté pour qu’elle les accompagne en ville, « parce que tu n’es pas
obligée de te cacher ». Ce qui revenait à dire qu’au fond ils
trouvaient normal qu’elle se cache, normal qu’une femme dont le
mari s’était choisi une nouvelle partenaire vive dans la honte d’avoir
été répudiée.
Mais grâce à Court and Spark, Robin reprenait du poil de la bête.
Elle se rendait compte qu’effectivement, elle suivait une autre voie
que les personnes de son entourage, mais que cela n’avait rien de
déshonorant. Si elle reculait au lieu d’avancer, c’était pour retrouver
la fille qu’elle avait été autrefois, avant qu’un homme dissimulé
derrière un masque sorte de l’ombre et l’entraîne sous un escalier.
S’ils avaient tous tellement de mal à la comprendre aujourd’hui,
c’était parce qu’ils voyaient juste en elle l’épouse que Matthew
Cunliffe aurait aimé avoir : une femme sans histoires, travaillant
dans les ressources humaines et rentrant bien sagement à la
maison avant le coucher du soleil. Ils ne réalisaient absolument pas
que cette femme passive n’avait rien de commun avec elle, que la
véritable Robin avait été façonnée par ces vingt minutes de torture et
qu’elle n’aurait jamais pu s’accomplir en tant qu’individu à part
entière si une agence de placement ne l’avait pas envoyée par
erreur dans un bureau minable de Denmark Street.
Robin éteignit son iPod en se disant que, tout compte fait, ces
heures d’insomnie n’avaient pas été inutiles. Il était 4 heures, on
était le matin du 26 décembre, et il n’y avait plus un bruit dans la
maison. Enfin. Robin retira ses écouteurs, se coucha en chien de
fusil et s’endormit.
Deux heures plus tard, Annabel se remit à brailler et Robin décida
de se lever. Elle descendit pieds nus au rez-de-chaussée en
emportant son carnet de notes, son ordinateur portable et son
téléphone.
C’était bien agréable d’avoir la cuisine pour elle toute seule.
Derrière la fenêtre, le jardin couvert de givre se diaprait
d’outremer et d’argent dans l’obscurité si particulière qui précède
l’aube. Elle posa l’ordinateur et le téléphone sur la grande table en
bois devant l’Aga, dit bonjour à Rowntree que l’arthrite rivait à son
panier près du radiateur, et obtint en réponse un petit battement de
queue. Puis s’étant préparé une tasse de thé, elle s’assit et ouvrit sa
boîte mail.
Elle n’avait pas encore lu le compte rendu que Strike lui avait
envoyé après avoir décrypté les notes astrologiques de Talbot. Le
courriel lui était parvenu la veille, alors qu’elle aidait sa mère à
préparer le déjeuner de Noël, au moment même où elle versait les
choux de Bruxelles dans le cuit-vapeur. Quand elle avait vu la
notification s’afficher sur son téléphone branché à l’une des rares
prises de courant disponibles, les autres étant monopolisées par
divers instruments de puériculture – stérilisateur, babyphone, tire-
lait –, son cœur avait bondi dans sa poitrine. Strike avait dû
apprécier le DVD de Tom Waits, se dit-elle aussitôt. Il lui écrivait pour
la remercier de son geste. Le fait qu’il lui envoie ce genre de
message le jour de Noël lui faisait chaud au cœur car c’était une
preuve d’amitié tout à fait inédite de sa part.
D’où son immense déconvenue quand elle l’avait ouvert et que
ces quelques mots étaient apparus devant ses yeux :

Tr : notes astrologiques de Talbot : résumé et points d’action.

En croisant le regard de sa mère, Robin avait compris que les


muscles de son visage venaient de s’affaisser d’un coup.
« Mauvaise nouvelle ?
— Non, c’est juste Strike.
— Le jour de Noël ? », avait répliqué Linda sur un ton cinglant.
À cet instant précis, Robin avait réalisé ce qu’il s’était passé avant
son arrivée. Geoffrey, son ex-beau-père, avait dû répandre dans tout
Masham la rumeur selon laquelle Matthew n’avait trompé sa femme
que parce que cette dernière l’avait d’abord cocufié avec Cormoran
Strike. C’était horrible mais tout à fait plausible, et la preuve était là,
devant elle, dans l’expression réprobatrice de sa mère, le mutisme
de Jenny, laquelle avait immédiatement baissé les yeux sur l’enfant
qui gigotait dans ses bras, le regard sévère que lui avait lancé
Jonathan, son plus jeune frère, occupé à verser de la sauce aux
airelles dans un bol.
« Un problème de boulot », avait répondu Robin, glaciale,
renvoyant ses trois juges à leurs occupations respectives.
Tout cela pour expliquer les atermoiements de Robin, ce matin-là,
au moment d’ouvrir le fichier envoyé par Strike. Ce mail de travail
tombant le jour de Noël, elle le voyait comme un reproche. C’était
comme si Strike lui en voulait d’être partie dans sa famille au lieu
d’assurer la permanence à l’agence pendant que Barclay, Morris et
lui-même soignaient leur grippe. En admettant, à la rigueur, qu’il ait
estimé nécessaire de lui écrire, il aurait au moins pu ajouter un petit
mot de remerciements, ne serait-ce que par politesse. Mais peut-
être n’avait-il pas apprécié son cadeau, peut-être avait-il été aussi
déçu par le DVD qu’elle l’avait été par la boîte de chocolats.
Robin venait d’achever la lecture des « pistes possibles » et
réfléchissait à l’hypothèse du tueur professionnel engagé pour
éliminer Margot Bamborough, quand la porte de la cuisine s’ouvrit.
Linda entra, en robe de chambre et pantoufles, suivie par les pleurs
d’Annabel dans un lointain diffus.
« Qu’est-ce que tu fais ici ? », demanda-t-elle, accusatrice, en
s’approchant de la bouilloire.
Robin commençait à en avoir par-dessus la tête. Depuis des jours,
elle passait son temps à sourire à en avoir des crampes dans les
joues, à aider tout le monde en permanence, à couvrir de
compliments la petite Annabel, à jouer aux charades, à remplir des
verres, des tasses, à regarder des films, à déballer des bonbons au
chocolat et à casser des noix pour Jenny que sa fonction de mère
nourricière clouait sur le canapé du salon. Elle avait gentiment
écouté Jonathan raconter les exploits de ses camarades de fac et
son père lui exposer ses opinions sur la politique agricole de David
Cameron. Personne à aucun moment ne lui avait demandé des
nouvelles de son travail. Elle aurait pu s’en plaindre, mais non, elle
n’avait rien dit. Alors, pourquoi n’aurait-elle pas le droit de profiter de
quelques minutes de calme dans cette cuisine, après une nuit
rendue quasiment blanche par les braillements de sa nièce ?
« Je lis mon courrier, lâcha Robin.
— Ils pensent, commença Linda (le « ils » signifiant les jeunes
parents autour desquels l’univers entier tournait en ce moment) que
c’est à cause des choux de Bruxelles. La petite a eu des coliques
toute la nuit. Jenny est épuisée.
— Annabel n’a pas mangé de choux de Bruxelles, fit remarquer
Robin.
— Ils sont passés dans le lait maternel », expliqua Linda sur un
ton que Robin jugea condescendant. Comme si sa mère la plaignait
d’ignorer les mystères de la maternité.
Linda s’éclipsa avec les deux tasses de thé qu’elle destinait à
Stephen et à Jenny. Soulagée, Robin ouvrit son calepin, nota les
réflexions qui lui étaient venues durant sa lecture des « pistes
possibles », puis se replongea dans le compte rendu de Strike. Elle
en était à la rubrique « Utilité à confirmer ».

Paul Satchwell
Au bout de quelques mois, la santé mentale de Talbot s’est clairement dégradée, si l’on
en juge par le fait que ses écrits sont de plus en plus déconnectés de la réalité.
Vers la fin du carnet, il met de nouveau l’accent sur les Béliers et les Taureaux, sans
doute parce que ce sont des bêtes à cornes et que l’image du diable l’obsède toujours
autant. Il accable encore Wilma de soupçons infondés mais prend aussi la peine de
calculer le thème astral complet de Satchwell. J’en déduis qu’il s’est renseigné sur l’heure
de sa naissance. Cela ne signifie peut-être rien, mais ce regain d’intérêt pour Satchwell et
le fait qu’il ait calculé son thème, ce qu’il n’avait fait pour aucun des autres suspects,
méritent qu’on s’y attarde. Talbot met en avant certains aspects de la personnalité de
Satchwell révélés par le thème astral, comme l’agressivité, la malhonnêteté et la névrose.
Il note aussi que plusieurs parties de son thème sont « comme AC », mais sans dire
pourquoi.

Roy Phipps et Irene Hickson


Comme mentionné ci-dessus, les signes par lesquels Talbot désigne Roy Phipps et
Irene Hickson (à l’époque Irene Bull) n’existent pas dans l’astrologie classique. Talbot les
a sûrement inventés.
Le signe de Roy évoque un bonhomme bâton sans tête. Je n’ai trouvé aucune
correspondance. Une constellation ? Il est souvent question de serpents quand le nom de
Roy apparaît.
Le signe désignant Irene ressemble à un gros poisson et…

La porte de la cuisine s’ouvrit de nouveau. Encore Linda.


« Tu es toujours là ? dit-elle, avec cette même nuance
réprobatrice dans la voix.
— Non, répondit Robin, je suis au premier. »
Linda esquissa un sourire forcé, se tourna vers un placard et, tout
en prenant d’autres tasses sur l’étagère, lui demanda :
« Tu veux encore du thé ?
— Non merci », dit Robin avant de rabattre l’écran de son
ordinateur. Elle finirait de lire le document dans sa chambre. Était-ce
une impression ou Linda faisait-elle plus de bruit que nécessaire ?
« En plus, il t’oblige à travailler le jour de Noël ! », attaqua Linda.
Depuis quatre jours, Robin sentait que sa mère brûlait d’évoquer le
sujet. Elle avait compris pourquoi la veille, en voyant sa réaction et
celle des autres membres de la famille à l’arrivée du mail de Strike.
Mais elle n’avait pas l’intention de lui faciliter la tâche.
« En plus de quoi ? s’étonna ingénument Robin.
— Tu vois ce que je veux dire. C’est Noël. Tu n’as pas mérité
quelques jours de congé ?
— Je suis en congé. »
Robin porta sa tasse vide dans l’évier. Voyant Rowntree se lever
péniblement, elle ouvrit la porte du jardin pour le laisser sortir. L’air
glacé lui donna aussitôt la chair de poule. Un soleil timide verdissait
l’horizon au-dessus de la haie, comme s’il hésitait à s’élancer vers le
ciel.
« Il voit quelqu’un ? renchérit Linda. Strike ?
— Il voit beaucoup de gens, répondit Robin, feignant de ne pas
comprendre. Ça fait partie du boulot.
— Tu sais ce que je veux dire.
— Pourquoi cette question ? »
Elle s’attendait à ce que sa mère batte en retraite, mais il n’en fut
rien.
— Arrête ce petit jeu, veux-tu ? »
Robin se sentit rougir et s’en voulut immédiatement. Quel âge
avait-elle ? Comme par un fait exprès, au même instant, son
portable bipa sur la table de la cuisine. Elle pensa à un texto de
Strike. Sa mère sans doute aussi. Comme l’appareil était à côté
d’elle, Linda le lui tendit et, ce faisant, lut le nom de l’expéditeur en
même temps que Robin.
Ce n’était pas Strike mais Saul Morris.

J’espère que votre Noël est moins merdique que le mien.


En temps normal, ce texto serait resté lettre morte. Mais ce matin-
là, peut-être à cause de son amertume envers les siens, plus
quelque chose d’autre, une chose qu’elle ne voulait pas admettre,
Robin eut envie d’y répondre, par provocation, sous les yeux de sa
mère :

Tout dépend de ce que vous entendez par merdique. Le mien l’est un peu beaucoup.

Elle l’envoya puis releva les yeux.


« Qui est Saul Morris ? voulut savoir Linda.
— Il travaille pour l’agence. Un ex-policier.
— Oh », fit Linda.
Robin vit les rouages se mettre en branle dans le cerveau de sa
mère. Pour être honnête, c’était exactement ce qu’elle avait espéré.
Elle attrapa son ordinateur portable et sortit en la laissant moudre
son grain toute seule dans la cuisine.
Comme de bien entendu, la salle de bains était occupée. Robin
regagna sa chambre et, au moment où elle s’installait sur son lit,
l’ordinateur posé sur les genoux, la réponse de Morris arriva sur son
téléphone.

Dites-moi vos malheurs et je vous dirai les miens. Problème partagé…

Robin retourna l’appareil contre le lit pour en cacher l’écran et


reprit sa lecture.

Le signe désignant Irene ressemble à un gros poisson. Talbot expose assez


brutalement ce qu’il signifie pour lui : « Le monstre Cetus, le Léviathan, la baleine
biblique, charme au-dehors, malfaisance au-dedans. Obstinée, veut se faire mousser,
comédienne, menteuse. » Donc, Talbot soupçonnait Irene de mensonge avant même que
son rendez-vous chez le dentiste se révèle être du pipeau. Mais il ne dit pas à propos de
quoi elle ment.

Margot et Babalon
Ce qui suit n’a d’intérêt que dans la mesure où cela nous montre à quel point Talbot
était dingue.
Le soir où les infirmiers sont venus le chercher, il s’était enfermé dans son bureau pour
s’adonner à un rituel magique. Il voulait faire apparaître Baphomet parce que, espérait-il,
cette divinité se montrerait à lui sous les traits de l’assassin de Margot.
L’entité qui s’est manifestée n’était pas Baphomet mais l’esprit de Margot. « Elle me
traque, elle veut s’en prendre à moi. » Talbot croyait qu’en mourant, elle était devenue
Babalon, le pendant féminin de Baphomet. Le démon qu’il a « vu » surgir devant lui tenait
une coupe de sang et une épée. Dans son carnet, il a écrit « lion » plusieurs fois autour
de la figure du démon. Sur la carte du Désir dans le tarot de Thoth, Babalon chevauche
un lion à sept têtes.
Après avoir dessiné le démon, Talbot a tracé des croix latines par-dessus. Et sur toute
la largeur du dessin, il a inscrit un passage de la Bible fustigeant la sorcellerie.
L’apparition de Babalon semble l’avoir tellement effrayé qu’il s’est brusquement rabattu
sur la religion. Le carnet s’achève comme ça.

Robin entendit la porte de la salle de bains s’ouvrir et se refermer.


Ayant un besoin pressant d’aller aux toilettes, elle sauta de son lit et
déboula sur le palier.
Elle tomba sur Stephen qui la regarda avec des yeux bouffis, sa
trousse de toilette à la main.
« Désolé pour cette nuit, Robs, dit-il en bâillant. Jenny pense que
c’est à cause des choux de Bruxelles.
— Ouais, maman m’a dit, fit Robin en le contournant. Ne t’inquiète
pas pour moi. J’espère qu’elle va mieux.
— On va l’emmener faire une promenade. Si tu veux, je
t’achèterai des boules Quiès. »
Robin se doucha et retourna dans sa chambre. Son téléphone
bipa deux fois pendant qu’elle s’habillait.
Alors qu’elle se brossait les cheveux devant le miroir, ses yeux se
posèrent sur le parfum que sa mère lui avait offert. Robin lui avait dit
qu’elle voulait en changer parce que celui qu’elle portait lui rappelait
trop Matthew. En le déballant, Robin avait été touchée que Linda
s’en soit souvenue.
Le flacon était de forme arrondie, mais pas comme un globe, plus
comme un cylindre aplati : Chance Chanel Eau Fraîche était gravé
dessus. L’espace d’un instant, le liquide vert pâle lui rappela les
choux de Bruxelles. Repoussant cette malheureuse association
d’idées, elle s’en appliqua quelques gouttes au creux des poignets et
derrière les oreilles. L’air de la chambre s’imprégna de notes fleuries
vaguement citronnées. En les reniflant, Robin se demanda ce qui
avait bien pu guider le choix de sa mère. Qu’y avait-il dans ce
parfum qui lui fît penser « Tiens, ça c’est Robin » ? Pour sa part, elle
le trouvait insipide, pas du tout sensuel, comme un déodorant qui
vous procure une sensation de fraîcheur, de propreté, mais rien de
plus. Elle se rappela l’erreur qu’elle-même avait commise en
achetant Fracas pour se donner l’impression d’être une femme sexy
et mystérieuse. En fin de compte, ce truc lui avait juste flanqué la
migraine. En songeant à l’écart entre l’image qu’on voulait offrir et la
manière dont les autres choisissaient de vous percevoir, Robin se
rassit sur son lit et remit son portable côté face.
Morris lui avait encore envoyé deux textos.

Pour moi, solitude et gueule de bois. Noël sans mes gosses c’est la merde.

Ne voyant pas arriver de réponse, il en avait remis une couche.

Bon, j’arrête de pleurnicher comme un con. Faites pas attention.

Le fait que Morris se traite lui-même de con l’aurait rendu presque


sympathique. Navrée de le savoir aussi déprimé, Robin jugea bon
de lui renvoyer :

Désolée, je compatis.

Puis elle reporta son attention sur le document de Strike. Dans la


dernière partie, il détaillait les actions à entreprendre et la façon dont
il comptait répartir la charge de travail entre lui-même, CS, et Robin,
RE.

Points d’action
Recontacter Gregory Talbot – CS
Je veux savoir pourquoi, après sa guérison, Bill Talbot n’a pas parlé à ses collègues
des pistes qu’il avait consignées dans son carnet personnel. À savoir : Brenner sur
Skinner Street le soir où Margot avait disparu ; le sang sur la moquette des Phipps ; la
mort suspecte dont Margot aurait eu connaissance ; Mucky Ricci vu sortant du cabinet
médical un certain soir.

Recontacter Dinesh Gupta – CS


Saurait-il à qui Brenner rendait visite ce soir-là, sur Skinner Street ? Un patient, peut-
être. Peut-il expliquer la présence de Mucky Ricci à cette fête ? L’interroger sur le
« Scorpion » au cas où ce signe correspondrait à un patient mort dans des circonstances
douteuses.
Interroger Roy Phipps – CS/RE
Fini de tourner autour du pot. Il est temps d’appeler Anna pour qu’elle nous organise
une rencontre avec lui.

Programmer une rencontre avec au moins l’un des enfants de Wilma Bayliss–
CS/RE
Surtout si Roy refuse de nous recevoir. Je veux réexaminer le témoignage de Wilma
(Roy qui marche dans le jardin, le sang sur la moquette).

Trouver C.B. Oakden – CS/RE


À en juger d’après ses écrits, ce type est une ordure, mais comme sa mère était copine
avec Brenner, il sait peut-être sur lui des choses que nous ignorons.

Trouver et interroger Paul Satchwell – CS/RE

Trouver et interroger Steven Douthwaite – CS/RE

Robin crut voir une critique dans le fait que Strike avait ajouté ses
propres initiales aux deux points d’action qui auparavant lui étaient
réservés, à savoir trouver Satchwell et organiser une rencontre avec
les enfants de Wilma Bayliss. Elle posa l’ordinateur à côté d’elle sur
le lit, attrapa son téléphone et descendit prendre son petit déjeuner.
Quand elle entra dans la cuisine, Linda, Stephen et Jenny se
turent brusquement. Leur mine coupable en disait long sur le thème
de la conversation qu’elle avait interrompue. Robin glissa des toasts
dans le grille-pain en s’efforçant de garder son calme. Elle leur
tournait le dos mais savait qu’ils s’adressaient des coups d’œil et
des gestes de connivence en pensant qu’elle ne remarquait rien.
« Robin, on vient de croiser Matthew, démarra Stephen. Pendant
qu’on promenait Annabel.
— Ah, oui ? », fit Robin d’un air indifférent.
Enfin, quelqu’un avait vu Matthew. Robin ne s’était pas rendue à la
messe de minuit par crainte de tomber sur lui et Sarah, mais à son
retour, sa mère lui avait dit qu’aucun membre de la famille Cunliffe
ne s’y était montré. Et voilà qu’à présent Linda, Stephen et Jenny la
dévisageaient d’un air inquiet en guettant sa réaction.
Son téléphone bipa.
« Désolée », dit-elle, ravie d’échapper à leur compassion.
Morris avait écrit :

Votre Noël est merdique à cause de quoi ?

Sous les yeux des trois autres, elle prit le temps de répondre :

Mon ex-beau-père vit pas loin d’ici et mon ex-mari a débarqué chez lui avec sa nouvelle
copine. Bonjour le scandale.

Elle n’aimait pas Morris mais dans la situation présente il lui faisait
l’effet d’un allié, d’un filin auquel s’agripper pour garder le contact
avec l’existence qu’elle s’était construite, non sans difficultés, loin de
Matthew et loin de Masham. Elle s’apprêtait à reposer son téléphone
quand un nouveau message arriva. Cette fois, elle le lut sans
s’excuser auprès du trio qui continuait à l’observer d’un air médusé :

Ça craint.

Carrément, répondit-elle.

Puis elle leva les yeux et tenta de sourire.


« Tu comptes m’en parler ? demanda Robin à Stephen. Ou tu
attends que je pose la question ?
— Non, non, s’empressa-t-il de répondre. En fait, il ne s’est rien
passé. On est allés jusqu’à la place du marché et en revenant, on
les a vus qui venaient vers nous. Lui et cette…
— Sarah », l’aida Robin. Elle les imaginait parfaitement, traversant
main dans la main la charmante bourgade endormie sous le soleil
d’hiver.
« Ouais, dit Stephen. J’ai cru qu’il allait faire demi-tour en nous
voyant mais non. Il nous a dit en passant : “Au fait, toutes mes
félicitations.” »
Robin l’entendait comme si elle y était.
« Et voilà, ça n’a pas été plus loin, dit Stephen.
— Je lui aurais volontiers balancé mon pied dans les couilles,
intervint Jenny. À ce sale snobinard. »
Linda, elle, fixait toujours le téléphone de sa fille.
« Qui t’envoie tous ces textos le jour de Noël ? demanda-t-elle.
— Je te l’ai dit, répondit Robin. Morris. Il travaille pour l’agence. »
Elle savait parfaitement ce que sa mère pensait de son
comportement mais, après tout, elle avait sa fierté. Il n’y avait peut-
être aucune honte à être célibataire et pourtant, la pitié dégoulinante
des siens, la vision de Matthew et de Sarah se promenant en
amoureux, les soupçons qu’ils avaient tous sur ses relations avec
Strike, des soupçons parfaitement infondés puisque Strike se fichait
d’elle et lui faisait si peu confiance qu’il avait repris à son compte
une partie des missions dont il l’avait précédemment investie… bref,
tout cela lui donnait envie d’accrocher l’équivalent d’une feuille de
vigne sur sa dignité bafouée. Aussi lourd et obséquieux fût-il, Morris
était peut-être aujourd’hui plus à plaindre qu’à envoyer paître. Et en
plus, il lui permettait de sauver la face.
Voyant sa mère et son frère échanger un regard, elle eut la piètre
satisfaction de constater qu’ils étaient tombés dans le piège qu’elle
leur avait tendu. Le cœur serré, elle sortit du frigo la bouteille de
champagne qu’ils avaient soigneusement rebouchée la veille au soir.
« Qu’est-ce que tu fais ? demanda Linda.
— Je me prépare un mimosa, répondit Robin. C’est toujours Noël,
après tout. »
Encore une nuit et elle reprendrait le train pour Londres. Comme
si elle avait lu dans les pensées de sa tante, Annabel poussa un cri
strident. Robin sursauta car le babyphone était posé juste derrière
elle. Aussitôt, ce fut la panique. Les instruments de puériculture
passèrent de la cuisine au salon, Stephen fonça à l’étage chercher
le bébé, Linda remplit un verre d’eau, le porta à Jenny pour qu’elle
s’hydrate pendant qu’elle donnait le sein et, pour finir, lui alluma la
télé.
Boire, songea Robin. Il n’y avait pas d’autre solution. Si on le
noyait dans du jus d’orange, personne ne devinait qu’on sifflait du
champagne, se dit-elle en débouchant la bouteille, persuadée que
l’alcool atténuerait la colère, la tristesse et le déphasage qui lui
nouaient les entrailles. Les mimosas lui permirent de tenir jusqu’au
déjeuner où tout le monde eut droit à un verre de rouge, sauf Jenny
qui prit « juste une gorgée » sans écouter Robin qui lui disait qu’un
peu d’alcool dans le lait maternel aiderait peut-être l’enfant à dormir.
Morris l’abreuva de textos pendant toute la journée. Entre deux
blagues stupides sur le thème de Noël, il lui raconta ses moindres
faits et gestes presque minute par minute. Robin lui répondait du tac
au tac, avec cette même frénésie qui la poussait parfois à dévorer
tout un paquet de chips sans une once de remords.

Ma mère vient d’arriver avec une bouteille de sherry. Elle veut que je parle à ses copines
de mon boulot de détective.

Elle s’appelle comment ? lui renvoya Robin qui avait un petit coup dans le nez, à ce
moment-là.
Craquette.

Robin se demanda ce qu’il y avait de drôle.


« Robs, tu veux jouer au Pictionary ? proposa Jonathan.
— Pardon ? »
Elle était perchée sur une chaise inconfortable dans un coin du
salon. Les ustensiles de puériculture occupaient une bonne moitié
de la pièce. Le Magicien d’Oz passait à la télé mais personne ne
regardait.
« Pictionary, répéta Jonathan en levant la boîte de jeu. Ah, au fait,
Robs, tu pourrais m’héberger le temps d’un week-end au mois de
février ? »

Je plaisante, écrivit Morris. Scarlett.

« Pardon ? », répéta Robin. Elle avait l’impression que quelqu’un


lui avait posé une question.
« Ce Morris doit être un garçon passionnant », fit Linda sur un ton
malicieux. Tous les regards convergèrent sur Robin qui se contenta
de dire :
« OK pour le Pictionary.
Faut que je joue au Pictionary, informa-t-elle Morris.
Dessinez un zob, reçut-elle dix secondes plus tard.

Robin posa son téléphone. Les effets de l’alcool commençaient à


se dissiper, remplacés par une douleur lancinante dans la tempe
droite. Heureusement, Martin venait d’apparaître avec un plateau sur
lequel étaient posées des tasses de café et une bouteille de Baileys.
Jonathan gagna la partie de Pictionary, Annabel se remit à brailler
et, en début de soirée, les voisins débarquèrent pour partager un
souper froid avec la famille Ellacott et s’extasier à leur tour devant le
nouveau-né. À 20 heures, Robin avala un comprimé de paracétamol
et un bol de café noir pour s’éclaircir les idées. Elle devait faire ses
bagages. Elle devait aussi mettre un point final à son interminable
discussion avec Morris, tout en sachant que ce dernier était
sûrement ivre mort, à présent.

Ma mère est repartie en se plaignant qu’elle ne voit pas assez ses petits-enfants. De
quoi on va parler maintenant ? Qu’est-ce que vous portez ?

Elle ignora ce dernier texto, monta dans sa chambre et se mit à


préparer sa valise car elle partait tôt le lendemain matin. Mon Dieu,
faites que Matthew et Sarah ne soient pas dans le même train.
Voyant le cadeau de sa mère sur la commode, Robin décida de
réessayer. Elle aspergea quelques gouttes au dos de sa main et
renifla. Non, décidément, ça n’allait pas. Comment aimer un parfum
qui claironne « Je sors de la douche » aux personnes que vous
croisez ? se demanda-t-elle. Linda l’avait peut-être choisi pour laver
sa fille de tout soupçon d’adultère. Inconsciemment, bien sûr. En tout
cas, Robin savait qu’elle associerait à jamais cette odeur de savon
au pitoyable Noël qu’elle venait de passer. Mais comme elle ne
voulait pas blesser sa mère en le laissant sur place, le flacon
disparut vite entre deux paires de chaussettes.
Elle redescendait l’escalier quand elle s’aperçut que Morris lui
avait envoyé cinq textos d’affilée.

Je déconnais.
Vous n’êtes pas fâchée, j’espère.
Je vous ai vexée
Répondez-moi.
Oui ou non ?

Légèrement agacée, elle fit une pause au bas des marches pour
lui répondre. À présent, elle regrettait le comportement immature
qu’elle avait eu avec Morris, tout cela pour faire croire à sa famille
que Matthew n’était pas le seul à avoir rencontré quelqu’un.

Je ne suis pas fâchée. Je vous laisse. Je dois me coucher tôt.

En entrant dans le salon, elle trouva les siens avachis devant le


journal télévisé. Avant de s’asseoir, Robin commença par déplacer
les langes, le paquet de couches à moitié vide et l’ardoise de
Pictionary qui encombraient le canapé.
« Désolée, Robin », fit Jenny dans un bâillement. Elle attrapa
d’autres affaires du bébé et les posa par terre avec le reste.
Robin entendit son portable biper. Linda tourna la tête. Au lieu de
regarder qui lui avait écrit, Robin fixa l’ardoise de Pictionary où, deux
heures plus tôt, elle avait tenté de représenter « Icare ». Les autres
n’avaient rien compris. Ensuite, ils lui avaient dit que son Icare
ressemblait à un papillon butinant une fleur.
Il y avait dans ce dessin quelque chose qui l’intriguait. Mais quoi ?
Au bip suivant, elle posa les yeux sur l’écran de son téléphone.

Vous êtes au lit ?

Oui et vous devriez y aller aussi, répondit-elle en pensant toujours


à l’ardoise du Pictionary. La fleur ressemblait à un soleil. Le soleil
ressemblait à une fleur.
Encore un texto ! Exaspérée, Robin se pencha sur son portable.
Morris lui avait envoyé une photo de son sexe en érection. Robin
resta dix secondes à le contempler, coincée entre consternation et
dégoût. Puis, avec une brusquerie qui tira son père du sommeil où il
était plongé, elle bondit sur ses pieds et quitta la pièce en courant
presque.
La cuisine était trop proche. Elle avait besoin de s’éloigner le plus
possible. Tremblante de rage, elle ouvrit la porte du jardin et sortit
dans le froid. Au fond de la vasque en pierre, la glace brillait comme
une flaque de lait sous le clair de lune. Pourtant, ils y avaient versé
de l’eau chaude dans l’après-midi. Sans prendre le temps de
réfléchir, elle composa le numéro de Morris.
« Ouais…
— Comment osez-vous – qu’est-ce qui vous a pris de m’envoyer
ça ?
— Merde, fit-il d’une voix pâteuse. Je ne… je croyais que… mais
vous disiez…
— J’ai dit que j’allais dormir, connard ! hurla Robin. J’ai pas
demandé à voir votre bite ! »
Les voisins d’en face passèrent la tête entre les rideaux de la
cuisine. Ils devaient se dire qu’on ne s’ennuyait décidément pas
chez les Ellacott : d’abord un nouveau-né et maintenant, une
engueulade au sujet d’un pénis.
« Oh merde, fit Morris dans un souffle. Merde… non… écoutez, je
n’avais pas l’intention…
— Non mais ça va pas la tête ? hurla Robin. Faut vous faire
soigner, hein !
— Oh… merde… putain… désolé… je croyais… je suis
absolument désolé… Robin, ne… Oh mon Dieu…
— Je ne veux pas voir votre bite ! »
Il y eut un silence au bout de la ligne, suivi d’une cascade de
sanglots secs puis d’un claquement, comme si Morris avait laissé
tomber son téléphone sur une surface dure. Robin l’entendait gémir
et pleurer en sourdine. Des objets basculèrent sur le sol. Après un
autre claquement, Morris reprit la parole.
« Robin, je suis atrocement désolé… mais qu’est-ce que j’ai fait,
qu’est-ce que j’ai… ? Je croyais… je devrais me tuer… ne… ne dites
rien à Strike, Robin… je vous en supplie… si je perds ce boulot… ne
lui dites rien, Robin… s’il me vire, je perds tout… je ne veux pas
perdre mes enfants, Robin… »
Morris lui rappelait Matthew, le jour où elle avait découvert qu’il la
trompait. Son ex-mari était planté là, devant elle, sur cette pelouse
couverte de givre, le visage dans les mains. Il sanglotait, bafouillait
des excuses, puis il avait levé la tête et lui avait demandé sur un ton
paniqué. « Tu en as parlé à Tom ? Il est au courant ? »
Qu’avait-elle fait au Bon Dieu pour que tous ces mecs la supplient
de taire leurs secrets immondes ?
« Je n’en parlerai pas à Strike, répondit-elle en tremblant plus de
rage que de froid. Mais uniquement parce que sa tante est mourante
et que nous avons besoin de personnel. Mais à l’avenir, vous avez
intérêt à ne plus rien m’envoyer qui ne soit pas en rapport avec le
travail.
— Oh mon Dieu, Robin… merci… merci… vous êtes tellement…
chic. »
Il ne sanglotait plus mais continuait à bredouiller des
remerciements. Robin trouva sa logorrhée presque aussi offensante
que la photo obscène qu’il lui avait envoyée.
« Au revoir. »
Elle resta debout dans le noir, les bras ballants, sentant à peine la
morsure du froid. La lumière s’éteignit chez les voisins et, au même
instant, la porte de la cuisine de ses parents s’ouvrit. Rowntree sortit
et trottina vers elle, tout content de retrouver sa jeune maîtresse.
« Tout va bien, ma chérie ? lui demanda Michael Ellacott.
— Oui, papa, dit Robin en s’accroupissant pour caresser le
labrador et, par la même occasion, cacher ses yeux pleins de
larmes. Tout va bien. »
1. « Je passe ma vie à courir derrière le temps, comme ce train. »
QUATRIÈME PARTIE

Le grand ennemi… est le Temps sournois…


Edmund S , La Reine des fées
31

Cher chevalier, aussi cher qu’un chevalier puisse l’être,


Qui pour moi avez souffert toutes ces peines,
Que les plus hauts cieux soient témoins de votre long et
épuisant labeur…
Edmund S , La Reine des fées

Entre sa fin de grippe et ses problèmes digestifs, Strike dut garder


le lit encore plusieurs jours. Pour le réveillon du Nouvel An, il se fit
livrer des pizzas qu’il ne mangea pas, ayant entre-temps à nouveau
perdu l’appétit. Même le chocolat l’écœurait, ce qui ne s’était jamais
produit. Mais, après tout, lorsqu’il avait expulsé le contenu de son
estomac, les truffes dégustées en guise de dessert après la
fricassée de poulet avarié étaient apparues en premier.
Heureusement, il avait le DVD de No Visitors After Midnight pour se
remonter le moral. Il l’avait trouvé en déballant ses cadeaux, un peu
tardivement certes. Bizarrement, quand il avait écrit à Robin pour la
remercier, elle avait simplement répondu « De rien ».
Le jour où il trouva la force de partir pour les Cornouailles en
emportant avec lui ses cadeaux périmés, Strike avait perdu plus de
six kilos. Ce fut d’ailleurs la première chose que Joan remarqua
lorsqu’il se présenta devant elle en disant combien il regrettait de
n’avoir pu venir à St. Mawes pour Noël.
S’il avait encore attendu un jour ou deux, Strike aurait encore une
fois dû renoncer à ce voyage. En effet, peu après son arrivée, un
front orageux particulièrement violent s’abattit sur la Grande-
Bretagne, déclenchant des tempêtes homériques dans le sud-ouest
et interrompant le trafic ferroviaire. Des tonnes de sable furent
arrachées au rivage. Des crues dévastatrices transformèrent les
routes des villes côtières en torrents de boue. La péninsule des
Cornouailles se trouva temporairement coupée du reste de
l’Angleterre. Si St. Mawes fut moins durement touché que
Mevagissey ou Fowey, les habitants des maisons situées en bord de
mer durent se barricader derrière des sacs de sable. Durant
plusieurs jours, des vagues de bronze s’écrasèrent sur les digues du
port. Les touristes et les phoques disparurent du paysage. Sous
leurs cirés dégoulinants, les gens du coin se saluaient d’un simple
signe de tête lorsqu’ils se croisaient devant les épiceries. On était
loin du charme tapageur de St. Mawes en été. Comme une actrice
se démaquillant après la représentation, elle reprenait son vrai
visage, celui d’une austère bourgade de pêcheurs édifiée sur un sol
de granit.
Par chance, la maison de Ted et Joan était construite sur une
éminence, et n’eut donc à subir que les assauts du vent et de la
pluie. Contraint d’y passer le plus clair de son temps, Strike se
remémora les reproches que lui avait adressés Lucy quelques mois
auparavant. Force était de reconnaître qu’elle n’avait pas
entièrement tort : il était doué pour gérer les situations de crise, mais
quand il s’agissait d’assurer sur le long terme, c’était une autre
histoire. Il avait les bons réflexes, gardait toujours la tête froide,
pensait vite et bien. En revanche, assister jour après jour au lent
déclin de sa tante était presque au-dessus de ses forces.
Strike souffrait surtout de n’avoir rien à faire de particulier. S’il
avait pu se fixer une occupation, une mission à accomplir, la douleur
et la tristesse seraient passées au second plan dans son esprit. À
l’armée, c’est ainsi qu’il avait pu résister à la solitude et à l’ennui.
Mais hélas, dans la cuisine de Joan, à côté de la cocotte en fonte et
des maniques en coton imprimé, ses belles stratégies d’adaptation
n’étaient d’aucune utilité. Il n’avait même pas le droit de se réfugier
dans l’humour et le stoïcisme qui l’aidaient souvent à mettre à
distance son angoisse. Les voisins n’auraient pas compris, ils
l’auraient jugé insensible ; tout ce qu’ils attendaient de sa part c’était
qu’il partage avec eux son affliction. Résultat, Strike passait son
temps à échanger des banalités et à fournir des marques de
sympathie tout en espérant ardemment qu’un événement survienne
et le sorte de sa torpeur.
Bien sûr, Joan était ravie de l’avoir pour elle toute seule. La
perspective de ces quelques jours en sa compagnie la consolait de
son absence au moment de Noël. Résigné à son sort, Strike lui
donnait ce qu’elle voulait. Il restait gentiment assis près d’elle et lui
faisait la conversation depuis le matin jusqu’au soir. Les médecins
avaient interrompu sa chimiothérapie par crainte de l’affaiblir encore.
Un foulard cachait les quelques cheveux qu’il lui restait, elle picorait
plus qu’elle ne mangeait et, dès qu’elle se déplaçait, son mari et son
neveu se précipitaient pour l’aider. Elle était si légère qu’ils
n’auraient eu aucun mal à la transporter d’une pièce à l’autre.
Au fil des jours, Strike vit se produire en elle un changement
auquel il ne s’attendait pas. De même que la tempête avait révélé un
autre aspect de sa ville natale, la maladie semblait avoir modifié la
personnalité de Joan. Une autre femme apparaissait, une femme qui
posait des questions ouvertes sans annoncer d’emblée son point de
vue personnel comme elle avait toujours eu tendance à le faire.
« Pourquoi tu ne t’es jamais marié, Cormoran ? », lui demanda-t-
elle un samedi matin, alors qu’ils bavardaient dans le salon, Joan
assise dans le fauteuil le plus confortable et Strike sur le canapé. La
lampe, qu’ils avaient allumée parce qu’il faisait très sombre à cause
de la pluie, donnait à sa peau l’aspect translucide du papier de soie.
Strike était tellement habitué à lui fournir les réponses qu’elle
attendait que, pour le coup, il resta sans voix. Il ne pouvait pas lui
exposer le fond de sa pensée, comme il l’avait fait avec Dave
Polworth l’été précédent. S’il lui avait dit que le mariage ne
l’intéressait pas, Joan l’aurait sans doute mal pris. Elle se serait
reproché de n’avoir pas su lui apprendre que l’amour était essentiel
au bonheur.
« Je n’en sais rien, finit-il par répondre, avant de lui sortir le bon
vieux cliché : Je n’ai peut-être pas rencontré la femme idéale.
— Si tu cherches la perfection, répondit la nouvelle Joan, sache
qu’elle n’existe pas.
— Pourtant, tu es bien contente que je n’aie pas épousé Charlotte,
n’est-ce pas ? » Il savait pertinemment que pour Joan et Lucy,
Charlotte était le diable incarné.
« Ça, tu peux le dire », fit-elle avec une étincelle dans le regard. Ils
se sourirent.
Ted passa la tête par la porte.
« Karenza est arrivée, ma chérie. Elle se gare. »
L’infirmière Macmillan, que Strike avait croisée le premier jour,
était un ange descendu du ciel. Elle avait le même âge que lui, elle
était mince, vigoureuse, criblée de taches de rousseur et, quand elle
apparaissait, on avait l’impression que la vie continuait à se dérouler
normalement, avec juste un peu plus de réconfort et de soutien.
Ayant beaucoup fréquenté le milieu médical, Strike avait appris à
détester cette fausse jovialité qu’affichent certains soignants.
Karenza n’était pas comme eux. On voyait qu’elle considérait Ted et
Joan comme des individus à part entière, pas comme des enfants
attardés. Pendant qu’elle retirait son imperméable dans la cuisine,
Strike l’entendit parler à Ted, ancien sauveteur en mer, des idiots qui
faisaient des selfies sur la digue, devant l’océan déchaîné.
« Exactement. Ils n’ont aucune idée de ce qu’est la mer. Soit on la
respecte, soit on va voir ailleurs, comme disait mon père… Bonjour,
Joan, lança-t-elle en passant dans le salon. Bonjour, Cormoran.
— Bonjour, Karenza, dit Strike en se levant. Je vous laisse la
place.
— Comment te sens-tu aujourd’hui, ma chérie ? demanda
l’infirmière à sa patiente.
— Pas trop mal. Juste un peu… »
Joan s’interrompit, le temps que son neveu sorte de la pièce.
Pendant que Strike fermait la porte du salon, on entendit crisser le
gravier à l’extérieur. Ted, qui lisait la gazette locale assis à la table
de la cuisine, leva les yeux vers lui.
« Tu vois qui c’est ? »
Un instant plus tard, Dave Polworth se présentait derrière la porte
vitrée donnant sur le jardin, un gros sac de marin accroché à
l’épaule. Il entra, ses vêtements dégoulinant sur le carrelage.
« Bonjour, Diddy », fit-il en souriant à son ami Strike. Leur poignée
de main fut suivie de la virile accolade qui était devenue une
habitude entre eux. « Bonjour Ted.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? », demanda Ted.
Polworth posa le sac, l’ouvrit et en sortit deux récipients en
polystyrène.
« Penny a préparé du ragoût. Je vais faire des courses. Si vous
avez besoin de quelque chose… »
Leur amitié était née le jour où Strike était entré à l’école primaire
en cours d’année scolaire, quand un petit bonhomme de six ans
nommé Polworth l’avait spontanément pris sous son aile. Strike
connaissait donc depuis bien longtemps la générosité et l’altruisme
dont il était capable. Mais c’était la première fois depuis leur enfance
que ces qualités lui apparaissaient aussi nettement.
« Tu es bien gentil, fit Ted d’une voix chargée d’émotion. Tu
remercieras Penny pour nous, hein ?
— Ouais, elle vous embrasse et tout et tout, répondit Polworth qui
n’aimait pas les effusions.
— Je vais en griller une. Tu m’accompagnes ? proposa Strike.
— Ça marche.
— Allez dans la remise », suggéra Ted.
Strike et Polworth traversèrent ensemble le jardin détrempé,
courbés contre le vent et la pluie. Quand ils furent à l’abri sous
l’appentis, Strike alluma sa clope en soupirant de soulagement.
« Tu fais un régime ? demanda Polworth en l’observant de la tête
aux pieds.
— Grippe plus intoxication alimentaire.
— Ah oui. Lucy m’en a parlé. » Polworth tendit le menton pour
désigner la fenêtre de Joan. « Comment va-t-elle ?
— Pas terrible.
— Combien de temps tu restes ?
— Ça dépendra de la météo. Écoute, sérieusement, je te remercie
pour tout ce que tu as…
— La ferme, chochotte !
— Je peux te demander un service ?
— Vas-y.
— Propose à Ted d’aller boire une bière en ville. Il a vraiment
besoin de s’aérer. Cette ambiance le mine. Comme je suis là pour
surveiller Joan, il acceptera peut-être.
— C’est comme si c’était fait, dit Polworth.
— Tu es…
— … un prince parmi les hommes, ouais, je sais. Au fait, tu
supportes toujours Arsenal ?
— Absolument, dit Strike. Mais je ne déteste pas le Bayern de
Munich. »
Le match de qualification de son équipe préférée s’était joué peu
avant Noël et Strike l’avait raté parce que, ce jour-là, il filait PasNet à
travers le West End. En ce moment, la Ligue des champions, qu’il
avait autrefois suivie avec passion, ne le captivait plus autant
qu’avant.
« C’est Robin qui fait tourner la boîte en ton absence ?
— Ouais. »
Robin lui avait écrit dans la matinée pour qu’ils conviennent d’un
rendez-vous téléphonique. Elle voulait lui parler de ses progrès dans
l’affaire Bamborough. Strike avait promis de la rappeler dès que
possible. Lui aussi avait du nouveau sur ce dossier, mais ça pouvait
attendre. Cela faisait presque quarante ans que Margot Bamborough
avait disparu et, pour l’instant, à l’instar de Karenza l’infirmière, il
préférait s’occuper des êtres vivants.
Quand Strike eut fini sa cigarette, les deux amis rejoignirent Ted
dans la cuisine. Ils le trouvèrent en grande conversation avec
Karenza.
« Aujourd’hui, c’est avec vous qu’elle a envie de bavarder, dit-elle
à Strike dans un sourire avant d’enfiler son imperméable. Je
repasserai demain matin. »
Elle allait sortir par la porte de derrière quand Polworth demanda à
Ted :
« Dis donc, mon vieux, tu viendrais boire une pinte avec moi ?
— Oh non, merci, mon gars. Je préfère rester. »
Karenza s’arrêta, la main sur la poignée.
« C’est pourtant une excellente idée, Ted. Allez donc prendre l’air
– bon, j’avoue qu’il est un peu frais aujourd’hui, mais ça vous fera du
bien, ajouta-t-elle en regardant le jardin battu par la pluie. Allez, à
demain. »
Elle sortit. Il fallut que Strike et Dave s’y mettent à deux, mais Ted
finit par accepter de sortir manger un sandwich au Victory. Quand ils
furent partis, Strike attrapa le journal qui traînait sur la table et
l’emporta dans le salon.
Avec Joan, il discuta des inondations ; mais les photos des
vagues se fracassant sur la jetée de Mevagissey ne suscitaient en
elle qu’un faible intérêt. Là-dessus, également, elle avait changé.
Son esprit se détachait des sujets à caractère général pour se
concentrer sur les petites choses de la vie et sur ses proches.
« Qu’y a-t-il dans mon horoscope ? demanda-t-elle en le regardant
tourner les pages de la gazette.
— J’ignorais que tu croyais à ces trucs.
— Je ne sais pas si j’y crois, répondit Joan. Mais je regarde
toujours.
— Ton signe… », dit-il en essayant de se rappeler le jour de son
anniversaire. Il tombait en été, ça il en était sûr.
« Cancer », dit-elle en égrenant un petit rire.
Strike resta impassible.
« C’est le moment de changer vos habitudes, lut-il à haute voix
après avoir survolé la rubrique pour éliminer les conseils
susceptibles de la déprimer. Suivez vos intuitions, prenez des
initiatives. Jupiter rétrograde encourage le progrès spirituel.
— Mouais, fit Joan, et après une courte pause : Tu sais, Corm, je
ne pense pas être encore là cet été, pour mon anniversaire. »
Strike reçut ces paroles comme un coup de poing dans le ventre.
« Ne dis pas ça.
— Si je ne peux pas le dire à toi, à qui d’autre pourrais-je ? »
Ses yeux, autrefois d’un bleu vif rappelant la couleur des
myosotis, pâlissaient chaque jour un peu plus. C’était la première
fois qu’elle lui parlait comme s’ils étaient sur un pied d’égalité, Joan
ayant toujours entretenu avec lui les rapports d’une mère avec son
enfant, sans doute pour que le militaire d’un mètre quatre-vingt-dix
qu’il était devenu reste à jamais le petit garçon qui devait lever la
tête pour la regarder.
« Pas à Ted, et encore moins à Lucy. Tu es d’accord avec moi. Tu
sais comment ils réagiraient.
— Oui, fit-il avec réticence.
— Tu t’occuperas bien de Ted… après… tu veux ? Ne le perds
pas de vue. Il t’aime tant. »
Merde.
Strike ne savait que répondre. Joan avait si longtemps entretenu
une vision faussement optimiste de la vie, repeignant en rose des
choses qui n’en valaient pas la peine tout en encourageant son
entourage à faire de même. Et voilà que tout à coup, elle exprimait
sa pensée sans chercher à l’embellir, alors que Strike, lui, aurait tout
donné pour qu’elle continue à bavarder comme avant, même au
risque de l’ennui. Il aurait dû venir les voir plus souvent, se reprocha-
t-il. Pourquoi ne pas l’avoir fait ?
— Je te le promets, répondit-il.
— Je veux que la cérémonie ait lieu dans l’église de St. Mawes,
poursuivit-elle sur un ton posé. C’est là que j’ai été baptisée. Mais je
ne veux pas qu’on m’enterre. Je ne veux pas aller dans ce cimetière
tout là-haut, à Truro. Ted ne pourra pas s’empêcher d’y grimper tous
les jours pour fleurir ma tombe et, à force, il va s’épuiser. Je le
connais.
« On s’est toujours dit qu’on reposerait l’un à côté de l’autre. Mais
rien n’a jamais été décidé et ce n’est pas maintenant qu’il acceptera
d’en parler avec moi. Donc, j’ai bien réfléchi, Corm. Je veux être
incinérée. Tu feras en sorte que les choses se passent ainsi, n’est-
ce pas ? Parce que Ted se met à pleurer chaque fois que j’aborde le
sujet et que Lucy refuse carrément de m’écouter. »
Strike hocha la tête en essayant de sourire.
« Je ne veux pas que vous assistiez à la crémation. Je déteste les
crémations, les rideaux en velours, le tapis roulant et tout ça. Vous
me ferez vos adieux dans l’église, puis tu emmèneras Ted au pub et
tu laisseras les croque-morts s’occuper du reste, d’accord ? Ensuite,
vous irez recueillir mes cendres, vous les mettrez sur le bateau de
Ted et vous les disperserez dans la mer. Et quand son tour viendra,
tu feras la même chose pour Ted. Comme ça, nous serons
ensemble pour l’éternité. Lucy et toi avez autre chose à faire
qu’entretenir deux tombes à des centaines de kilomètres de chez
vous. On est d’accord ? »
Joan avait tout prévu, comme à l’accoutumée, et ce plan lui
ressemblait terriblement, elle qui avait toujours été attentive au bien-
être des siens. La seule chose surprenante c’était le coup des
cendres dispersées dans la mer. Pas de pierre tombale, pas de date
sur une stèle. Juste un retour aux éléments qui avaient joué un rôle
primordial dans son existence et dans celle de Ted. Ils n’avaient
presque jamais quitté cette petite ville portuaire soumise aux
caprices de l’océan. Ted en était parti une seule fois, quand il s’était
engagé dans la police militaire. Un épisode étrange qui avait duré
plusieurs années et scellé sa rupture avec son propre père.
« Oui », fit Strike d’une voix éteinte.
Visiblement soulagée d’un grand poids, Joan s’enfonça plus
profondément dans son fauteuil et lui sourit.
« C’est si bon de t’avoir ici. »
Ayant passé toutes ces journées auprès d’elle, Strike était habitué
à ce qu’elle saute du coq à l’âne, comme si elle réfléchissait à voix
haute. Il fut donc peu surpris quand une minute plus tard elle aborda
un sujet bien différent :
« J’aurais tellement aimé rencontrer ta Robin. »
Strike, qui s’imaginait sur le bateau de Ted, en train de regarder
les cendres de sa tante s’envoler dans le crépuscule, dut effectuer
une rapide volte-face mentale.
« Je crois qu’elle te plairait, dit-il. Et je suis sûr qu’elle t’aimerait.
— Lucy dit qu’elle est jolie.
— Ouais, c’est vrai.
— Pauvre fille », murmura Joan. Strike supposa que Joan faisait
allusion à la blessure que Robin avait reçue au bras alors qu’elle
tentait de débusquer l’Éventreur de Shacklewell.
« C’est drôle que tu évoques l’horoscope, fit-il pour passer à autre
chose que Robin et les dispositions post-mortem de Joan. En ce
moment, nous enquêtons sur une vieille histoire de disparition. Eh
bien, figure-toi que l’inspecteur chargé du dossier à l’époque… »
Il ne lui avait jamais vraiment parlé de son travail et à présent il le
regrettait, car Joan semblait captivée par ce qu’il lui racontait.
« Je m’en souviens, dit-elle quand il lui eut brossé l’affaire à
grands traits. Margot Bamborough, oui ! ajouta-t-elle avec une
vivacité qu’il ne lui connaissait plus. Elle avait un bébé, une petite
fille…
— Eh bien, cette petite fille a grandi et c’est elle qui nous a
sollicités. Elle s’appelle Anna. Elle et son épouse ont une maison de
vacances à Falmouth.
— Je plains la famille, dit Joan. Ne pas savoir si… Et donc, ce
policier pensait que la solution était inscrite dans les étoiles ?
— Ouais. Pour lui, l’assassin était Capricorne.
— Ted est Capricorne.
— Merci pour le tuyau », répondit Strike du tac au tac. Elle partit
d’un petit rire. « Tu veux encore du thé ? »
En attendant que l’eau bouille, Strike vérifia ses textos. Il en trouva
plusieurs, dont un par lequel Barclay l’informait des derniers faits et
gestes de la copine de DeuxFois. Le plus récent provenait d’un
numéro inconnu. Il l’ouvrit en premier.
Salut Cormoran, c’est ta demi-sœur, Prudence Donleavy. Al m’a donné ton numéro.
J’espère que tu consentiras à lire ce message. D’abord, sache que je comprends
parfaitement ta position et les raisons qui motivent ta décision de ne pas participer à la
fête d’anniversaire/sortie de l’album des Deadbeats. J’ignore si tu es au courant, mais
moi aussi il m’a fallu du temps pour accepter de renouer avec papa, et ça n’a pas été
facile, crois-moi. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression que le chemin que j’ai parcouru pour
le retrouver – et lui pardonner – m’a énormément enrichie sur le plan personnel. Nous
espérons tous du fond du cœur que tu puisses toi aussi…

« Que se passe-t-il ? » demanda Joan en le rejoignant dans la


cuisine. Elle marchait à petits pas, le dos légèrement voûté.
« Qu’est-ce que tu fais ? Si tu as besoin d’une chose, je peux te
l’apporter…
— Je voulais te montrer où je cache les biscuits au chocolat. Si
Ted les trouve, il les mangera tous et le docteur s’inquiète pour sa
tension. Qu’est-ce que tu lis ? Je connais ce regard. Tu es en
colère. »
Strike hésita. Comment Joan réagirait-elle s’il lui parlait de son
père ? se demanda-t-il. Le nouveau climat de sincérité qui s’était
installé entre eux allait-il jusque-là ? Peut-être à cause de la tempête
qui soufflait au-dehors, conférant à la petite maison une ambiance
de confessionnal, Strike résolut de tenter le coup et lui parla du
texto.
« Oh, fit Joan en lui montrant la boîte Tupperware posée sur
l’étagère du haut. Ils sont là-dedans. »
Strike revint dans le salon avec les biscuits qu’il avait disposés sur
une assiette à la demande expresse de sa tante. Certaines choses
ne changeraient jamais.
« Cette Prudence, tu ne l’as jamais rencontrée, n’est-ce pas ?
demanda Joan quand ils furent de nouveau assis.
« Ni elle, ni l’aînée, Maimie, ni le plus jeune, Ed », répondit Strike
en essayant d’adopter un ton détaché.
Joan resta silencieuse durant une minute, puis un grand soupir
souleva sa maigre poitrine :
« Je pense que tu devrais aller à cette fête.
— Pourquoi ? », s’écria Strike avec une indignation qui lui rappela
ses fureurs adolescentes. Il fut surpris de la voir sourire.
« Je sais ce qu’il a fait, dit-elle. Il s’est très mal conduit, mais c’est
quand même ton père.
— Absolument pas, répliqua Strike. Mon père, c’est Ted. »
Il l’avait toujours pensé mais ne l’avait jamais exprimé à haute
voix. Joan en fut émue jusqu’aux larmes.
« Il aimerait tellement te l’entendre dire, souffla-t-elle. C’est drôle,
tu sais, mais… il y a des années de cela, de très nombreuses
années, j’étais jeune fille… je suis allée voir une femme qui disait la
bonne aventure. Il y avait un campement de gitans un peu plus loin
sur la route. J’ai cru qu’elle me promettrait une vie formidable, des
tas de belles choses. C’est normal, après tout, on va les voir, on leur
donne de l’argent, alors en retour, on attend que… mais tu sais ce
qu’elle m’a dit ? »
Strike secoua la tête.
« “Tu n’auras jamais d’enfant.” Elle m’a sorti ça. Et débrouille-toi
avec.
— Eh bien, elle s’est trompée », répondit Strike.
Les yeux délavés de Joan s’emplirent à nouveau de larmes.
Pourquoi avait-il autant attendu pour lui faire cet aveu ? s’interrogea
Strike. Ç’aurait été tellement simple de lui accorder cette joie. Mais il
s’était abstenu, préférant rester à cheval entre deux loyautés,
convaincu qu’en considérant Ted et Joan comme ses vrais parents, il
trahirait la femme qui lui avait donné le jour. Il prit la main de Joan
qui se crispa sur la sienne avec une force surprenante.
« Tu devrais aller à cette fête, Corm. Je pense que ton père est au
centre de… de pas mal de choses. J’aimerais, ajouta-t-elle après
une courte pause, que tu aies quelqu’un pour s’occuper de toi.
— Ça ne marche pas comme ça de nos jours, Joan. Les hommes
sont censés se débrouiller seuls – à tout point de vue, ajouta-t-il en
souriant.
— Tu as besoin qu’on veille sur toi…, répéta-t-elle tranquillement.
C’est idiot de prétendre le contraire. Que dit ton horoscope ? »
Strike rouvrit le journal et s’éclaircit la gorge.
« Sagittaire : avec votre planète rétrograde, votre naturel
insouciant pourrait vous faire défaut… »
32

Peu importe où je serai, mon aide secrète


Vous suivra.
Edmund S , La Reine des fées

Il était 15 heures. Dans sa Land Rover garée près de la maison de


Stoke Newington, celle que Strike avait surveillée durant
plusieurs nuits avant Noël, Robin commençait à s’ennuyer ferme.
Rien n’avait bougé depuis qu’elle était arrivée, à 9 heures du matin.
À force de regarder la bruine se déposer sur son pare-brise, elle en
venait presque à regretter de ne pas fumer. Ça lui aurait fait passer
le temps.
En naviguant sur le Net, elle avait réussi à identifier la femme
blonde à qui appartenait la maison. Elle s’appelait Elinor Dean, elle
était divorcée et vivait seule. Robin l’avait vue derrière une fenêtre
deux heures auparavant. Avec ce mauvais temps, Elinor n’avait
peut-être pas envie de mettre le nez dehors, supposait-elle. Elle
n’avait reçu aucune visite, pas même celle du patron de PasNet.
Peut-être étaient-ils parents, après tout. Peut-être que l’autre jour, il
était juste passé la voir pour la saluer à l’approche des fêtes. Les
gens faisaient ce genre de choses, à cette période : ils offraient des
cadeaux, rendaient visite à leurs proches, payaient leur tribut à la
société… La petite tape sur la tête n’était peut-être qu’une
taquinerie, une blague entre eux. Une chose était sûre, ce geste
n’avait rien de sexuel, encore moins de criminel ou de pervers. Rien
qui intéresse donc une agence de détectives.
Son portable sonna.
« Bonjour.
— Vous pouvez parler ? », demanda Strike.
Il descendait la rue en pente au sommet de laquelle était bâtie la
maison de Ted et de Joan en s’appuyant sur la canne télescopique
qu’il avait pensé à emporter, sachant que les rues seraient mouillées
et peut-être glissantes. Ted venait de rentrer du pub. À eux deux, ils
avaient aidé Joan à regagner sa chambre à l’étage et Strike, qui
avait été pris d’une envie de fumer mais ne voulait pas retourner
dans la remise, avait décidé de s’offrir une petite balade malgré la
pluie.
« Oui, dit Robin. Comment va Joan ?
— Pas de changement », répondit laconiquement Strike. Il n’avait
pas envie de s’étendre sur le sujet. « Vous vouliez qu’on discute de
l’affaire Bamborough.
— Oui, dit Robin. J’ai trois nouvelles : une bonne, une mauvaise et
une neutre.
— La mauvaise pour commencer. »
La mer encore très agitée projetait son écume par-dessus la jetée.
Strike prit sur la droite vers le centre-ville.
« Le ministère de la Justice refuse de vous laisser interroger
Creed. La lettre est arrivée ce matin.
— Ah », dit Strike. La pluie traversa la fumée bleue de sa cigarette
et la fit disparaître. « Cela ne me surprend pas vraiment. Sur quoi
appuient-ils leur décision ?
— J’ai laissé le courrier au bureau mais, en gros, ses psychiatres
disent qu’il n’a jamais coopéré et qu’il ne changera pas.
— Bon. Ça valait quand même le coup d’essayer. »
Mais il y avait une grande déception dans sa voix. Robin le
plaignait de tout son cœur. Ils avaient bossé sur cette affaire
pendant cinq mois sans trouver le début du commencement d’un
indice et voilà qu’on venait de les priver d’une piste possible. Elle
avait l’impression qu’ils fouillaient méticuleusement un rivage hérissé
de rochers pendant qu’un grand requin les observait de loin avant de
plonger dans les profondeurs de l’océan.
« J’ai repris contact avec Amanda White, aujourd’hui Amanda
Law. La lycéenne qui avait soi-disant vu Margot derrière la fenêtre
de l’imprimerie. Vous vous rappelez ? Elle nous demandait de
l’argent contre son témoignage. J’ai proposé de lui régler ses frais
de transport si elle venait à l’agence – elle habite Londres, ce ne
sera pas trop cher – et elle a dit qu’elle allait réfléchir.
— C’est bien aimable à elle, grommela Strike. Et la bonne
nouvelle ?
— Anna a persuadé Cynthia, sa belle-mère, de nous rencontrer.
— Vraiment ?
— Oui, mais elle sera seule. Roy ne veut toujours rien avoir à faire
avec nous. D’ailleurs, Cynthia ne compte pas lui dire qu’elle va nous
voir.
— Eh bien, Cynthia ce n’est pas rien, dit Strike. C’est même
beaucoup », ajouta-t-il après une seconde de réflexion.
Il marchait vers le pub comme s’il suivait des rails. Le bas de son
pantalon était trempé. Le froid commençait à envahir sa jambe
valide.
« Où sommes-nous censés la retrouver ?
— Chez eux c’est impossible, bien sûr, vu que Roy n’est pas au
courant. Elle suggère Hampton Court. Elle organise des visites
guidées là-bas, de temps en temps.
— Guide touristique ? Ça me rappelle… Des nouvelles de
LaPoste ?
— Barclay se rend au musée aujourd’hui. Il va essayer de la
photographier.
— Et les deux autres, Morris et Hutchins, sur quoi sont-ils ?
demanda Strike en gravissant prudemment les larges marches
glissantes qui menaient au pub.
— Morris suit la copine de DeuxFois, laquelle n’a toujours commis
aucun faux pas – DeuxFois est tombé sur un mauvais numéro, cette
fois-ci – et Hutchins s’occupe de Tutu. À ce propos, je vous rappelle
que vous avez rendez-vous vendredi prochain avec le client pour
faire le point. Si vous voulez, je peux le recevoir à votre place.
— Ça m’arrangerait bien, merci », dit Strike en pénétrant dans le
Victory. Avec soulagement, il retira son manteau dégoulinant de
pluie. « Je ne sais pas trop quand je pourrai rentrer. Vous avez vu
que la circulation des trains a été interrompue.
— Ne vous inquiétez pas pour l’agence. Nous avons les choses
en main. Mais je ne vous ai pas tout dit sur l’affaire Bamb… Oh,
attendez, ne quittez pas.
— Vous devez raccrocher ?
— Non, c’est bon », se reprit Robin.
La porte de la maison venait de s’ouvrir. La blonde et
grassouillette Elinor Dean apparut sur le seuil, vêtue d’un manteau à
capuche qui réduisait son champ de vision, ce dont Robin se félicita.
Cette dernière descendit de voiture, verrouilla les portières et lui
emboîta le pas sans cesser de parler au téléphone.
« Notre blonde amie vient de sortir, annonça-t-elle tranquillement.
— Vous disiez… à propos de l’affaire Bamborough… ? »
Strike se posta devant le comptoir, commanda une pinte d’un
simple geste, la paya et la transporta jusqu’à une table à l’écart,
celle-là même qu’il avait occupée l’été précédent avec Polworth.
« Oui, j’ai du nouveau », confirma Robin en tournant au coin de la
rue. Sa cible marchait toujours devant elle, sans remarquer qu’elle
était suivie. « J’aurais aimé vous dire que Douthwaite ou Satchwell
ont refait surface mais vous devrez vous contenter de la dernière
personne à avoir vu Margot en vie. Ce n’est pas si mal, non ?
— Vous avez trouvé Gloria Conti ? s’écria Strike.
— Ne vous emballez pas », répondit Robin en frissonnant sous la
pluie battante. Un Tesco se profilait au bout de la rue. Apparemment,
Elinor était sortie faire des courses. « Je ne lui ai pas encore parlé
mais je suis quasiment sûre que c’est elle. J’ai retrouvé la trace de
sa famille dans les actes du recensement de 1961 : une mère, un
père, un fils aîné et une fille, Gloria, deuxième prénom Mary. D’après
mes recherches, Gloria vit en France, à Nîmes plus exactement, et
elle a épousé un Français. Elle a laissé tomber le “Gloria” et
s’appelle à présent Mary Jaubert. Elle a un compte Facebook mais il
est privé. Je l’ai retrouvée grâce au site qu’un de ses cousins a créé
dans le but de constituer un arbre généalogique. La date de
naissance correspond et le reste aussi.
— Beau boulot, dit Strike. Vous savez, je me demande si Gloria ne
serait pas plus intéressante pour notre enquête que Satchwell ou
Douthwaite. Elle et Margot étaient proches, elle est la dernière à
l’avoir vue en vie, et c’est aussi la seule personne vivante à avoir
rencontré Theo. »
Malgré l’enthousiasme de Strike, Robin persistait à penser qu’il
avait ajouté ses initiales sur leur plan d’action parce qu’il l’estimait
incapable de réussir seule.
« Je me suis proposée comme amie sur sa page Facebook,
poursuivit Robin, mais elle n’a pas encore donné suite. Si elle ne
répond pas, je connais la société où travaille son mari. Je pourrais
peut-être lui écrire en lui demandant de passer le message à sa
femme. Mais j’aimerais éviter d’en arriver là. Ce serait un peu trop
intrusif, je trouve.
— Je trouve aussi », dit Strike avant d’avaler une gorgée de Doom
Bar. C’était tellement réconfortant d’être assis au chaud dans ce pub
et de discuter avec Robin.
« Ce n’est pas tout, renchérit-elle. Je crois savoir à qui appartenait
la camionnette qui a déboulé sur Clerkenwell Green le soir où
Margot a disparu.
— Quoi ? Comment avez-vous fait ? s’écria Strike, sidéré.
— C’est une idée qui m’est venue quand j’étais chez mes parents
à Noël. À mon avis, ce que les témoins ont pris pour une fleur peinte
sur le flanc du véhicule était peut-être un soleil, en réalité. Vous
savez ? La planète.
— Le soleil n’est pas une…
— Je vous fais marcher ! Je sais bien que le soleil est une étoile. »
Comme Robin l’avait prévu, la blonde à capuche venait de
pénétrer dans le Tesco. Robin la suivit. Le carrelage à l’entrée était
maculé de boue mais elle frémit de plaisir en passant sous le souffle
d’air chaud.
« À Clerkenwell, en 1974, il y avait une boutique de produits
macrobiotiques dont l’enseigne représentait un soleil. J’ai vu l’une de
leurs pubs dans un vieux journal, à la British Library. J’ai vérifié dans
le registre des sociétés et j’ai pu parler au gérant. Il est toujours de
ce monde. Je sais, je n’aurais pas pu lui parler s’il avait été mort,
ajouta-t-elle pour couper court à toute réplique.
— Bon sang, Robin », fit Strike en entendant la pluie marteler la
vitre derrière lui. Entre cette bonne nouvelle et la Doom Bar, son
moral remontait en flèche. « C’est un excellent travail.
— Merci. Mais attendez, je ne vous ai pas tout dit. En 1975, vers
le milieu de l’année, le gérant a viré le type chargé des livraisons à
cause d’un excès de vitesse qu’il avait commis au volant de la
camionnette. Il se souvient de son nom – Dave Underwood – mais je
n’ai pas encore eu le temps de… »
Au milieu du rayon des conserves, Elinor s’arrêta brusquement,
effectua un demi-tour sur place et se dirigea vers Robin qui fit
semblant de choisir un paquet de riz. Elle la laissa passer derrière
elle avant de terminer sa phrase.
« … je n’ai pas encore eu le temps de le chercher.
— Là, vous me mettez la honte », dit Strike en frottant ses yeux
fatigués. Au lieu de l’horrible canapé du salon, il bénéficiait à présent
d’une chambre à lui et d’un vrai lit mais, hélas, le sommier grinçait
chaque fois qu’il se retournait et le matelas était si vieux qu’il sentait
tous les ressorts dans son dos. « Moi, j’ai seulement réussi à
contacter la fille de Ruby Eliott.
— Ruby ? Celle-qui-a-vu-les-deux-femmes-se-disputer-près-des-
cabines-téléphoniques ? récita Robin en suivant du regard la blonde
qui disparaissait dans une autre allée après avoir consulté la liste
des commissions.
— La seule, l’unique. Sa fille m’a écrit pour dire qu’elle acceptait
de me rencontrer mais nous n’avons pas encore fixé de jour. Et j’ai
appelé chez Janice pour lui demander si le vrai nom du pseudo-
Applethorpe lui était revenu en tête, ajouta Strike. J’aurais pu
téléphoner à Irene mais je n’en ai pas eu le courage.
Malheureusement, Janice est à Dubaï, chez son fils, pour six
semaines. C’est mot pour mot le message qu’elle a mis sur son
répondeur : “Bonjour, je suis à Dubaï, chez mon fils, pour six
semaines.” Ce n’est pas très malin d’annoncer à la Terre entière que
sa maison sera inoccupée pendant plus d’un mois. Je vais peut-être
lui écrire un mot pour le lui signaler.
— Du coup, vous avez appelé Irene ? », embraya Robin. Elinor
s’était arrêtée devant les petits pots pour bébé.
« Pas encore, dit Strike. Mais je dois… »
À cet instant, un signal s’afficha sur son téléphone. Quelqu’un
essayait de le joindre.
« Robin, désolé. Je vous rappelle. »
Strike prit la communication.
« Cormoran Strike.
— Oui, bonjour, dit Gregory Talbot. C’est moi – Greg Talbot. Vous
avez cherché à me joindre. »
Gregory ne semblait pas franchement ravi, ce qui était
compréhensible. En lui remettant la boîte de films, il avait cru se
débarrasser du problème une bonne fois pour toutes.
« Oui, Gregory. Merci beaucoup de me rappeler. J’avais encore
deux questions. J’espère que ça ne vous ennuie pas.
— Allez-y.
— J’ai lu le carnet de votre père et je voulais savoir s’il connaissait
ou s’il avait un jour fait allusion devant vous à un dénommé Niccolo
Ricci. Alias “Mucky Ricci”.
— Mucky Ricci ? répéta Gregory. Non, je ne dirais pas qu’il le
connaissait mais il lui arrivait de parler de lui. C’était un baron de la
pègre. Il possédait plusieurs sex-shops à Soho, si c’est bien
l’homme auquel je pense. »
Strike eut l’impression que Gregory frissonnait de plaisir en disant
cela. Ce phénomène ne lui était pas inconnu. Les gangsters
exerçaient une curieuse fascination sur la plupart des gens, et pas
seulement les amateurs de polars. Cet engouement allait même
parfois jusqu’à toucher des policiers ou des avocats. La grande
criminalité étant étroitement associée au pouvoir et à l’argent,
pénétrer dans son orbe avait quelque chose de furieusement
excitant. Il avait entendu des flics haut gradés parler avec admiration
des malfrats qu’ils espéraient coincer et des avocats qui buvaient
des coups avec des clients tristement connus, et ce pour autre
chose que la simple satisfaction de briller ensuite dans les dîners
mondains. Strike soupçonna que le personnage de Mucky Ricci
faisait partie des bons souvenirs d’enfance de Gregory Talbot. Une
figure haute en couleur appartenant à l’époque révolue où il était
encore le fils d’un policier sain d’esprit vivant heureux parmi les
siens.
« Oui, c’est bien lui, confirma Strike. Je vous demande ça parce
que Mucky Ricci fréquentait le cabinet médical où exerçait Margot
Bamborough et que votre père le savait.
— Vraiment ?
— Oui. Mais bizarrement, il n’a pas jugé bon de le mentionner
dans le rapport officiel.
— Papa était malade, répliqua Gregory, sur la défensive. Vous
avez lu son carnet. Il battait la campagne, la moitié du temps.
— J’entends bien. Mais après sa guérison, qu’a-t-il fait des
éléments récoltés alors qu’il menait l’enquête ?
— Que voulez-vous dire ? »
Gregory semblait craindre que Strike l’emmène sur un terrain qu’il
ne souhaitait pas explorer.
« A-t-il fait une croix dessus ? Ou bien… ?
— Il triait les suspects sur la base de leur signe astrologique,
murmura Gregory. Il invoquait le démon dans la chambre d’amis. À
votre avis, qu’avait-il en tête après sa guérison ? Il avait… Il avait
honte de lui. Ce n’était absolument pas sa faute mais il ne s’en est
jamais remis. Il aurait voulu réintégrer son poste, réparer les dégâts
qu’il avait causés. Mais non, ils l’ont mis sur la touche, ils s’en sont
débarrassés. L’affaire Bamborough l’a poursuivi jusqu’à la fin de ses
jours. Elle a pourri tous les souvenirs qu’il gardait du temps où il était
flic. Il ne voulait même plus voir ses anciens collègues.
— Il leur en voulait de l’avoir exclu ?
— Je ne dirais pas cela… mais il avait raison de s’estimer victime
d’une injustice.
— Il ne s’est jamais replongé dans ses notes ? Ne serait-ce que
pour s’assurer qu’il n’avait rien oublié d’inscrire dans le rapport
officiel ?
— Je l’ignore, répondit Gregory, légèrement agacé. À mon avis, il
se disait : ils m’ont viré, ils me voient comme un problème, alors
maintenant qu’ils se démerdent.
— Comment votre père s’entendait-il avec Lawson ?
— Écoutez, je ne vois pas où vous voulez en venir, rétorqua
Gregory, et avant que Strike puisse répondre, il ajouta : Lawson lui a
clairement signifié qu’il était hors jeu et qu’il n’avait pas intérêt à
marcher sur ses plates-bandes. Lawson a tout fait pour le
discréditer, et pas seulement du fait de sa maladie. Il a sali l’homme,
le policier qu’il était avant. À cause de lui, tous ses collègues lui ont
tourné le dos. Donc si cette info n’a pas été transmise à qui de droit,
c’est d’abord la faute de Lawson. Papa a peut-être essayé d’en
parler mais il a dû se faire envoyer sur les roses.
— Je comprends parfaitement, et je me mets à sa place, dit Strike.
Votre père a vécu des moments difficiles.
— Oui, très difficiles, convint Gregory que la réponse adroite de
Strike avait un peu apaisé.
— Mais revenons à Mucky Ricci. Votre père avait-il eu affaire à lui
directement ?
— Non, pas mon père, mais son meilleur ami oui. Il s’appelait
Browning et il travaillait à la brigade des mœurs. Je me souviens
qu’il avait fait une descente dans l’un de ses clubs de strip-tease.
Papa nous en avait parlé.
— Ce Browning, où puis-je le contacter ?
— Il est mort. Pourquoi voulez-vous… ?
— Je voudrais connaître la provenance du film que vous m’avez
remis.
— Je n’en ai aucune idée. Maman dit que papa l’a rapporté à la
maison un jour. Et voilà.
— Vous vous rappelez quand ? insista Strike, en espérant ne pas
avoir à lui demander si son père était encore sain d’esprit à ce
moment-là.
— Sûrement à l’époque où papa travaillait sur l’affaire
Bamborough. Pourquoi ? »
Strike dut se résoudre à lui avouer :
« Malheureusement, j’ai été dans l’obligation de le remettre à la
police. »
Le matin où Strike était parti pour les Cornouailles, il avait
demandé à Hutchins de s’en charger. Ayant longtemps travaillé dans
les forces de l’ordre, Hutchins avait conservé de nombreux contacts
et savait à qui s’adresser pour être sûr que la pièce à conviction ne
finirait pas au fond d’un placard. Strike lui avait également conseillé
de ne pas en parler à Robin. Elle ignorait ce qu’il y avait sur ce film
et, d’après lui, c’était mieux ainsi.
« Quoi ? s’écria Gregory, horrifié. Pourquoi avez-vous fait ça ?
— Ce n’est pas du porno, répondit Strike en baissant la voix par
respect pour le couple de personnes âgées qui s’étaient réfugiées
dans le Victory et se tenaient à deux mètres de lui, visiblement
désorientées par la tempête. Il s’agit d’un snuff movie. Quelqu’un a
filmé un viol collectif suivi d’un meurtre par arme blanche sur la
personne d’une femme. »
Il y eut un long silence au bout de la ligne. Strike regarda le vieux
couple se diriger à petits pas vers le comptoir. La femme retira son
chapeau en plastique tout en marchant.
« Un vrai meurtre ? fit Gregory dont la voix avait grimpé d’une
octave. Je veux dire… ils l’ont vraiment tuée ?
— Ouais. »
Strike ne lui fournirait pas de détails. Ce qu’il avait visionné était
mille fois plus horrible que le pire des films gore. Lorsqu’il était
militaire, il avait vu pas mal de cadavres, il avait aussi vu des gens
mourir. Mais il n’était pas près d’oublier la femme nue couverte de
sang qui se tordait de douleur sur le sol de l’entrepôt où l’avaient
traînée ses tortionnaires.
« Vous leur avez dit d’où vous le teniez, j’imagine, articula
Gregory, plus effrayé que furieux.
— Il a bien fallu. Je suis désolé mais il se peut que certains des
hommes qui apparaissent dans ce film soient encore en vie. On
pourrait encore les condamner pour ce qu’ils ont fait. C’est trop
grave. Je n’avais pas le droit de garder ça pour moi.
— Je ne le cachais pas. Je ne savais même pas ce qu’il y avait
dessus…
— Je n’ai jamais dit le contraire.
— Mais s’ils croient… vous comprenez, nous sommes un foyer
d’accueil…
— J’ai dit à la police que vous me l’aviez remis de votre plein gré
sans savoir ce qu’il contenait. Et je suis prêt à témoigner devant la
justice que vous ignoriez qu’il était dans votre grenier. Ça fait
quarante ans que ce film existe. Vous auriez eu tout le temps de le
détruire, or vous ne l’avez pas fait. Ce qui plaide en votre faveur, le
rassura Strike, même si ce type d’argument n’était pas susceptible
de décourager les journaux à scandale.
— J’avais un mauvais pressentiment, articula Gregory d’une voix
blanche. Depuis que vous êtes venu et que cette vieille histoire a
commencé à refaire surface, je sentais qu’un truc comme ça allait
nous tomber dessus.
— Vous disiez que votre père aurait voulu que le mystère soit
éclairci. »
Après un autre silence, Gregory répondit :
« C’est vrai. Mais pas à ce prix. Que faites-vous de ma mère ? Et
si on nous retirait les enfants ? »
Parmi les répliques qui vinrent à l’esprit de Strike, certaines
n’étaient pas très aimables. Il avait maintes fois constaté chez les
survivants cette tendance à croire que les défunts auraient préféré
les ménager que laisser éclater la vérité.
« Je ne pouvais légalement pas garder ce film par-devers moi en
sachant ce qu’il y avait dessus. Et je vous le répète, si on me
demande de témoigner, je déclarerai que vous me l’avez remis
spontanément. »
Tout avait été dit. Quand Gregory raccrocha, fâché, Strike se
dépêcha de rappeler Robin.
Elle était encore au Tesco et finissait de régler ses propres
emplettes, un sachet de fruits secs mélangés et un flacon de
shampooing, tandis que deux caisses plus loin sa cible entassait
dans son caddie un grand nombre de produits pour bébé, dont du
talc, des petits pots et des couches.
« Allô oui, dit-elle dans son portable en se tournant discrètement,
le temps que la femme blonde passe à côté d’elle.
— C’était Gregory Talbot.
— Qu’est-ce qu’il… ? Oh mais oui, rebondit Robin alors qu’elle
sortait du supermarché à la suite d’Elinor. Au fait, vous ne m’avez
pas dit ce qu’il y avait sur ce film ? Vous avez réussi à faire marcher
le projecteur ?
— Oui, avoua Strike. Je vous en parlerai quand on se verra.
Écoutez, j’ai autre chose à vous dire. C’est moi qui m’occuperai de
Mucky Ricci, d’accord ? Shanker a commencé à tâter le terrain sur
ma demande. Je ne veux pas que vous enquêtiez sur ce type.
— Mais je pourrais… ?
— Est-ce que vous m’avez entendu ?
— C’est bon, calmez-vous ! s’étonna Robin. Ricci a sûrement
dépassé les quatre-vingt-dix ans, non ?
— Oui, mais il a des fils. Des fils qui fichent la trouille à Shanker
lui-même.
— Oh, fit Robin en comprenant à demi-mot.
— Comme vous dites. Donc on est d’accord ?
— On est d’accord. »
Robin raccrocha, suivit Elinor sous la pluie jusqu’à la petite maison
et regagna sa Land Rover en emportant le shampooing et le sachet
de fruits secs qu’elle s’était offerts. Les fruits secs l’aideraient à tenir
le coup pendant les longues heures qu’elle passerait encore à
scruter cette porte.
En voyant le genre d’articles qu’Elinor avait acheté, Robin s’était
dit que sa cible exerçait certainement la profession d’assistante
maternelle. Mais, en fin d’après-midi, aucun parent n’était venu
chercher sa progéniture et aucun cri d’enfant n’avait retenti dans la
rue silencieuse.
33

Car lui le tyran, qui la tient sous sa garde


Par de puissants enchantements et magies noires,
La jeta dans un cachot profond…
Lui causant jour et nuit peines mortelles
Et terribles tourments…
Edmund S , La Reine des fées

La blonde de Stoke Newington ayant accédé au statut de témoin


capital, l’affaire PasNet requérait désormais le concours de deux
enquêteurs au minimum. D’un côté, il fallait surveiller la maison
d’Elinor Dean et, de l’autre, suivre les déplacements du patron de
PasNet, sans oublier PasNet lui-même, lequel continuait à mener
grand train avec le gros salaire qu’il ne méritait pas, aux dires de
leurs clients, et à ne rien révéler de l’emprise qu’il exerçait sur son
supérieur hiérarchique. Pour sa part, DeuxFois espérait toujours que
sa petite amie le fasse cocu, ce qui, en attendant, assurait à
l’agence une rentrée d’argent régulière. Quant au dossier LaPoste, il
était au point mort, leur unique suspecte, la guide à tête de chouette,
ne s’étant pas montrée dans la National Portrait Gallery depuis un
bout de temps.
« J’espère qu’elle est juste grippée et qu’elle ne s’est pas
suicidée », dit Robin à Barclay quand ils se croisèrent le vendredi
après-midi. Strike était toujours coincé dans les Cornouailles et
Robin était passée au bureau pour recevoir le client Tutu, lequel
venait de régler sa note d’honoraires. Que cela lui plaise ou non, il
allait devoir accepter l’idée que le danseur de music-hall dont son
inconséquente fille s’était entichée était un jeune homme
respectable, monogame et apparemment hétérosexuel.
Barclay, qui remettait à Pat ses notes de frais de la semaine, parut
surpris par sa réflexion.
« Mais pourquoi se suiciderait-elle ?
— Je n’en sais rien, dit Robin. Son dernier message était bizarre,
comme si elle paniquait. Elle a peut-être cru que j’allais lui jeter ses
cartes à la figure, le jour où elle m’a vue dans le musée.
— Vous avez besoin de repos », marmonna Barclay.
Robin se dirigea vers la bouilloire.
« Merci, pas pour moi, dit Barclay. Je relève Andy dans trente
minutes. On recommence à planquer sur Pimlico, au cas où la meuf
de DeuxFois fricoterait avec quelqu’un, pour changer. »
Pat comptait les billets qu’elle devait lui remettre. Barclay était loin
d’être son préféré. Elle aimait beaucoup Robin mais, du côté des
hommes, c’était Morris qui recueillait ses faveurs. Robin l’avait croisé
à trois reprises depuis le Nouvel An : deux fois lors d’un passage de
relais et une autre quand il était venu au bureau remettre son rapport
d’activité. Il avait soigneusement évité son regard et parlé
uniquement boulot. Un changement qu’elle espérait définitif.
« Qui avons-nous sur la liste d’attente, Pat ? demanda-t-elle en
préparant du café.
— On n’est pas assez nombreux pour prendre une nouvelle
affaire, dit Barclay en empochant son argent. Pas tant que Strike est
absent.
— Il revient dimanche, à condition que les trains fonctionnent »,
l’informa Robin avant de déposer une tasse à côté de Pat. Ils avaient
prévu de rencontrer Cynthia Phipps le lundi suivant, à Hampton
Court Palace.
« Il faut que je rentre chez moi le dernier week-end de ce mois »,
dit Barclay à l’intention de Pat, qui était chargée de tenir le planning
en l’absence de Strike. Le temps que le tableur s’affiche sur
l’ordinateur, il ajouta : « Faut que j’en profite tant qu’on n’a pas
besoin de passeport.
— Comment cela ? », fit Robin en s’écroulant sur le canapé de
l’accueil. Elle n’était plus en service mais ne trouvait pas la force de
regagner ses pénates.
« L’indépendance de l’Écosse, Robin, gronda Barclay en la
regardant par-dessous ses épais sourcils. Je sais que ça vous passe
au-dessus de la tête, à vous autres Anglais, mais l’union n’en a plus
pour longtemps.
— On n’y est pas encore, si ? dit Robin.
— Tous les gens que je connais voteront oui en septembre. La
dernière fois que je suis allé au pays, un de mes copains d’école m’a
appelé Oncle Tam. La prochaine fois, je lui casse la gueule. »
Sur ces bons mots, il les salua et partit.
« Comment va sa tante ? », demanda Pat à Robin.
Robin comprit qu’elle parlait de Strike parce qu’elle ne le désignait
jamais par son nom quand elle pouvait l’éviter.
« Très mal, dit Robin. Elle n’a pas supporté la chimiothérapie. »
Pat coinça la vapoteuse entre ses dents, se remit à taper sur son
clavier et, quelques secondes plus tard, tourna la tête et murmura :
« Il était tout seul là-haut, à Noël.
— Je sais. D’ailleurs, votre gentillesse l’a beaucoup touché. La
soupe que vous lui avez montée… Vraiment. »
Pat renifla. Robin but son café en espérant qu’il lui donnerait
l’énergie de s’extraire du canapé et d’aller prendre le métro.
« Je pensais qu’il serait parti se soigner ailleurs, renchérit Pat. Au
lieu de rester dans cette mansarde.
— Il était dans un sale état, dit Robin. Et il voulait ne contaminer
personne. »
Pendant qu’elle lavait sa tasse, enfilait son manteau, prenait
congé de Pat et descendait l’escalier, Robin repassa leur bref
échange dans sa tête. Elle s’était souvent interrogée sur les raisons
de l’animosité que Pat semblait nourrir à l’égard de Strike. D’après le
ton qu’elle avait employé, elle semblait le croire à l’abri de la solitude
et de la précarité, ce qui était étonnant car Strike n’avait jamais fait
mystère de l’endroit où il vivait, ni du fait qu’il y dormait seul.
Elle atteignait la station Tottenham Court Road quand son
téléphone sonna au fond de sa poche. Numéro inconnu. La dernière
fois qu’elle avait reçu ce type d’appel, elle était tombée sur Tom
Turvey. Aussi décrocha-t-elle avec une légère appréhension.
« Vous êtes Robin Ellacott ? demanda une femme qui parlait avec
l’accent de Manchester.
— Oui.
— Super, fit son interlocutrice d’une voix un peu tendue. Vous
vouliez parler à Dave Underwood. Je suis sa fille.
— Oh, oui, je vois, dit Robin. Merci de me rappeler. »
Dave Underwood était l’homme qui livrait des produits
macrobiotiques dans une camionnette décorée d’un soleil à l’époque
où Margot Bamborough avait disparu. Robin avait trouvé son
adresse postale sur le Net et lui avait envoyé une lettre trois jours
auparavant. Depuis qu’elle travaillait sur cette affaire, c’était la
première fois qu’on lui répondait aussi vite et, surtout, sans qu’elle
ait besoin de revenir à la charge.
« Ça m’a fait un choc de recevoir votre courrier, dit la femme au
téléphone. Le problème c’est que papa ne peut pas vous parler lui-
même. Il a subi une trachéotomie voilà trois semaines.
— Oh, je suis désolée de l’apprendre, dit Robin, la main plaquée
sur l’oreille pour s’isoler des bruits de la circulation.
— Mais il est à côté de moi et il me demande de vous dire… il
n’aura pas de problèmes, hein ?
— Non, bien sûr que non. Comme je vous l’ai écrit, je veux juste
éliminer cette camionnette de notre enquête.
— Bon, dans ce cas… C’était bien lui. C’est marrant que vous
ayez deviné, parce que tout le monde croyait que c’était une fleur et
pas un soleil. À l’époque, le fait que les gens confondent, ça le
rassurait, car il craignait d’avoir des problèmes. Mais depuis, il
regrette. En fait, il devait effectuer une livraison, il s’était trompé de
chemin et c’est pour essayer de rattraper son retard qu’il roulait à
toute allure sur Clerkenwell Green. Sur le moment, il n’a rien dit
parce que le patron l’avait déjà engueulé pour un retard le matin
même. Après, quand il a lu dans le journal qu’on le prenait pour
Dennis Creed, il a paniqué… Vous savez, ce genre d’affaire,
personne ne veut y être mêlé. Et plus le temps passait, plus il
redoutait de parler à la police. On lui aurait reproché de ne pas y être
allé tout de suite. En tout cas, c’est ce qu’il pensait.
— Je vois parfaitement ce qu’il a pu ressentir, dit Robin. Je
comprends mieux maintenant. Et après cette livraison, est-ce
qu’il… ?
— Ouais, il est revenu à la boutique et a quand même essuyé une
bonne engueulade parce qu’il s’était trompé de client. Il a fallu qu’il y
retourne. »
Ainsi donc, la camionnette décorée d’un soleil n’avait joué aucun
rôle dans l’enlèvement de Margot Bamborough.
« Eh bien, merci beaucoup pour votre appel, dit Robin. Et dites à
votre père que j’apprécie sa franchise. Vous nous avez beaucoup
aidés.
— Avec plaisir, dit la femme, avant d’ajouter : Au fait, c’est vous la
fille que l’Éventreur de Shacklewell a poignardée ? »
Robin fut tentée de nier, mais elle avait écrit à Dave Underwood
en signant de son nom.
« Oui », répondit-elle sur un ton nettement moins affable. Elle
n’appréciait guère qu’on l’appelle « la fille que l’Éventreur de
Shacklewell a poignardée ».
« Waouh, trop génial ! J’étais sûre que c’était vous. Je l’ai dit à
papa. Au moins, Creed ne vous attrapera pas, hein ? »
Elle avait dit cela comme elle aurait parlé d’une chose anodine.
Robin acquiesça, la remercia encore une fois pour sa coopération,
raccrocha et pénétra dans le métro.
Au moins, Creed ne vous attrapera pas, hein ?
Cette phrase de conclusion lui trottait encore dans la tête alors
qu’elle descendait l’escalator. Une telle désinvolture était l’apanage
des gens qui n’avaient jamais été confrontés à une terreur indicible,
ni soumis à la brutalité d’un assassin armé d’un couteau, des gens
qui n’avaient jamais entendu un homme grogner comme un cochon
près de leur oreille, vu un regard dément braqué sur eux par les
trous d’un passe-montagne, senti leur chair se déchirer sans même
éprouver de douleur parce que la mort se tenait si près que son
odeur était perceptible.
Robin jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. L’homme qui se
trouvait sur la marche derrière elle lui donnait des petits coups avec
sa mallette. C’était d’autant plus pénible qu’elle supportait mal les
contacts physiques avec les individus de sexe masculin qu’elle
croisait dans la rue ou les transports en commun. Arrivée au bas de
l’escalator, Robin s’éloigna bien vite de l’usager indélicat. Au moins,
Creed ne vous attrapera pas, hein ? Comme s’il s’agissait d’un jeu
de chat perché.
Était-ce le fait qu’on ait parlé d’elle dans la presse qui l’avait
rendue moins humaine aux yeux de la fille de Dave Underwood ? se
demanda-t-elle en montant dans la rame et en s’asseyant entre deux
femmes. Puis elle repensa à Pat et à son étonnement en apprenant
que Strike n’avait personne pour prendre soin de lui quand il
était malade. Était-ce la raison de son antipathie ? Croyait-elle que la
célébrité vous rendait moins vulnérable que le commun des
mortels ?
Quand Robin regagna son appartement, quarante minutes plus
tard, avec un sac de courses rempli et l’envie de se coucher tôt, elle
ne trouva pour l’accueillir que le pauvre Wolfgang, lequel lui fit
comprendre en gémissant qu’il avait besoin de sortir de toute
urgence. Robin soupira, décrocha la laisse et l’emmena faire une
petite balade autour du pâté de maisons. Après quoi, trop fatiguée
pour se préparer un vrai repas, elle sortit deux œufs du frigo et les
mangea brouillés avec du pain en regardant les informations à la
télévision.
Elle se faisait couler un bain quand son portable sonna de
nouveau. Son cœur se mit à battre plus fort quand elle vit s’afficher
le prénom de son frère cadet, Jonathan. Elle devinait pourquoi il
appelait.
« Salut, Jon.
— Salut, Robs. Tu n’as pas répondu à mon texto. »
Elle le savait pertinemment. Ce texto était arrivé sur son portable
dans la matinée alors qu’elle surveillait la copine de DeuxFois, qui
buvait un café dans un bar avec pour seule compagnie un roman de
Stieg Larsson. Jon lui demandait de les héberger, lui et son amie, le
week-end des 14 et 15 février.
« Désolée. Ça m’était complètement sorti de l’esprit. J’ai eu une
journée chargée. Je ne peux rien te promettre pour l’instant, Jon. Je
dois d’abord en parler avec Max…
— Mais on pourrait camper dans ta chambre. Ça ne l’embêterait
pas. Courtney n’est jamais venue à Londres. Il y a un humoriste
qu’on aimerait bien aller voir, le samedi soir. Au Bloomsbury Theatre.
— Courtney, c’est ta copine ? », s’enquit Robin en souriant.
Jonathan parlait rarement de sa vie amoureuse aux membres de sa
famille.
« Est-ce que c’est ma copine ? », répéta Jonathan sur un ton
moqueur. Mais il semblait ravi qu’elle lui pose la question. Robin en
conclut que la réponse était « oui ».
« Je vois avec Max, d’accord ? dit-elle. Et je te rappelle demain. »
Après avoir raccroché, elle alla fermer le robinet de la baignoire et
revint chercher son pyjama, sa robe de chambre et de la lecture. Le
Démon de Paradise Park était posé à plat sur les romans alignés
dans sa bibliothèque. Après une légère hésitation, elle l’emporta
dans la salle de bains tout en essayant d’imaginer sa future
cohabitation avec son frère et cette fille inconnue. Une perspective
qui ne l’enchantait guère. Était-ce de la pudibonderie, de la
ringardise ? Avait-elle vieilli trop vite ? Ayant quitté prématurément la
fac, Robin n’avait jamais « campé » à plusieurs dans une chambre.
Et depuis le viol dont elle avait été victime au rez-de-chaussée d’une
résidence universitaire, elle ne pouvait dormir que dans un
environnement qui lui inspirait confiance.
Robin soupira de plaisir en se glissant sous la mousse. Elle avait
cru que cette semaine ne finirait jamais, entre les heures à
poireauter dans sa voiture et celles à arpenter le macadam
détrempé sur les traces de PasNet et d’Elinor Dean. Elle ferma les
yeux pour profiter pleinement de l’eau chaude et des effluves de
jasmin synthétique que dégageait le produit moussant bon marché.
Puis, soudain, elle repensa à la fille de Dave Underwood.
Au moins, Creed ne vous attrapera pas, hein ? Si l’on ne tenait
pas compte du ton provocateur, voire narquois, qu’elle avait
employé, on pouvait tirer de sa réflexion l’enseignement suivant :
une femme ayant toujours su que Creed ne conduisait pas la
camionnette marquée d’un soleil pouvait néanmoins être persuadée
qu’il était le ravisseur de Margot.
C’était compréhensible, après tout. Creed ne s’était pas servi
d’une camionnette pour commettre chacun de ses crimes. Avant de
travailler pour ce pressing, il avait déjà fait deux victimes. Et par la
suite, il avait ramené deux femmes chez lui sans user de violence.
Robin ouvrit les yeux, saisit Le Démon de Paradise Park, l’ouvrit à
l’endroit où elle s’était arrêtée et, le tenant de telle manière qu’il ne
se mouille pas, reprit sa lecture.

Un soir de septembre 1972, la logeuse de Dennis Creed le vit pour la première fois
rentrer avec une femme. Au procès de Creed, elle jura avoir entendu le portillon
« grincer » aux environs de minuit, jeté un coup d’œil par la fenêtre de sa chambre et vu
Creed accompagné d’une femme qui « semblait un peu pompette mais marchait droit »
descendre les marches menant au sous-sol.
Ensuite, quand elle a voulu savoir qui était sa visiteuse, Creed lui a sorti une histoire
peu crédible : cette femme était une bonne cliente du pressing, il l’avait croisée par
hasard dans la rue, elle avait trop bu, elle voulait appeler un taxi pour regagner son
domicile et lui avait demandé si elle pouvait utiliser son téléphone.
La femme que Violet avait vue entrer avec Dennis n’était autre que Gail Wrightman. Ce
soir-là, son petit ami lui avait posé un lapin. À 22 heures 30, elle était sortie du
Grasshooper, un bar de Shoreditch, après avoir consommé plusieurs cocktails fortement
alcoolisés. Une femme correspondant à la description de Wrightman a été vue montant à
bord d’une camionnette blanche non loin de cet établissement. En dehors de Cooper, qui
dit avoir aperçu une femme brune portant un manteau de couleur claire entrer avec
Creed cette nuit-là, plus personne n’a revu Gail Wrightman après qu’elle eut quitté le
Grasshooper.
À cette période, Creed s’était composé un personnage d’homme fragile, pour mieux
plaire aux dames d’un certain âge comme sa logeuse, auquel il ajoutait une attitude
joviale et légèrement maniérée qui fonctionnait à merveille sur les jeunes femmes ivres et
solitaires. Creed reconnut par la suite avoir rencontré Wrightman au Grasshooper et
versé du nembutal dans son verre. Puis il l’avait attendue à l’extérieur et, quand elle était
sortie en titubant, lui avait opportunément proposé de la raccompagner en voiture, ce
qu’elle avait accepté avec gratitude.
Cooper a cru à la fable de la cliente voulant appeler un taxi « parce que je n’avais
aucune raison d’en douter ».
En réalité, aussitôt entrée, Gail Wrightman s’est retrouvée dans la chambre de Creed.
Elle y est restée bâillonnée et enchaînée à un radiateur jusqu’à ce qu’il la tue par
strangulation, en janvier 1973. C’était la première fois que Creed gardait une victime en
vie aussi longtemps, ce qui montre à quel point il avait confiance en lui, à ce moment-là. Il
était absolument sûr que personne ne viendrait le déranger chez lui et qu’il pouvait violer
et torturer à sa guise.
Pourtant, la même année, peu avant Noël, sa logeuse lui rendit visite sous un prétexte
quelconque. À la barre des témoins, elle raconte : « Ça l’embêtait que je sois là, c’était
évident. J’avais senti une odeur désagréable venant de son appartement mais j’avais
déjà eu ce genre de problème à cause des canalisations de mes voisins. Dennis m’a dit
qu’il n’avait pas le temps de me recevoir parce qu’il attendait un coup de fil.
« Je me rappelle que c’était à la période de Noël parce que je lui ai demandé pourquoi
je ne voyais pas de cartes de vœux dans son salon. Je savais qu’il n’avait pas beaucoup
d’amis mais j’espérais que quelqu’un aurait pensé à lui. “Long-Haired Lover from
Liverpool” passait à la radio, le volume à fond, je m’en souviens. Mais c’était dans ses
habitudes. Dennis aimait la musique. »
On suppose que la visite surprise de Cooper a signé l’arrêt de mort de Wrightman. Par
la suite, Creed confiera à un psychiatre qu’il avait un temps caressé l’idée de la garder
« comme animal de compagnie » pour s’épargner à l’avenir les risques que d’autres
enlèvements lui auraient fait courir, mais qu’il avait changé d’avis et décidé d’« abréger
ses souffrances ».
Creed a assassiné Wrightman dans la nuit du 9 au 10 janvier 1973. Il a choisi cette
date parce que Vi Cooper était partie pour trois jours chez une parente malade. Après
l’avoir tuée, il lui a tranché la tête et les mains dans la baignoire, il a enveloppé le reste
du cadavre dans une bâche et l’a chargé à l’arrière de sa camionnette. Il a roulé jusqu’à
la forêt d’Epping pour l’enterrer dans une fosse peu profonde. En rentrant chez lui, il a fait
bouillir la tête et les mains pour que la chair s’en détache, il a broyé les os selon le
procédé déjà employé avec les cadavres de Vera Kenny et de Nora Sturrock, et il a versé
la poudre ainsi obtenue dans le coffret d’ébène marqueté qu’il gardait sous son lit.
En regagnant Liverpool Road, Violet Cooper a remarqué que « les mauvaises odeurs »
venant du sous-sol avaient disparu et conclu que les voisins s’étaient enfin décidés à
réparer leur tout-à-l’égout.
La logeuse et son locataire reprirent leurs petites soirées amicales consistant à boire,
écouter des disques et chanter en chœur. On suppose que c’est à partir de cette date
que Creed a commencé à administrer des produits stupéfiants à Vi Cooper. Celle-ci
déclarera devant la police que les soirs où Dennis était passé prendre un verre, elle
tombait comme une masse et dormait si profondément qu’au matin elle n’avait pas les
idées claires.
La tombe de Wrightman ne fut découverte qu’au bout de quatre mois par un homme
qui promenait son chien. Le fox-terrier était tombé sur un fémur en creusant la terre. Le
travail d’identification par typage tissulaire n’a pas donné grand-chose à cause de l’état
de décomposition du cadavre, l’absence de vêtements et le fait que la tête et les mains
avaient été sectionnées. Ce n’est qu’après l’arrestation de Creed que les inspecteurs
furent en mesure d’ajouter le meurtre de Wrightman à la liste des charges retenues
contre lui, la famille de la victime ayant identifié les sous-vêtements, le collant et la bague
d’opale qu’il avait cachés sous le plancher de son salon.
La jeune sœur de Gail avait gardé espoir. « Je n’y ai pas cru jusqu’à ce que je voie sa
bague. Avant, j’étais franchement persuadée qu’il y avait eu erreur. Je n’arrêtais pas de
dire aux parents que Gail reviendrait. Je n’aurais jamais imaginé qu’il existait des
individus aussi immondes, et encore moins que ma sœur aurait pu être victime de l’un
d’entre eux.
« Cet homme n’est pas un être humain. Durant le procès, il n’a cessé de nous
provoquer. Tous les matins, il nous souriait et faisait bonjour avec la main. Chaque fois
que le nom d’une victime était prononcé, il se tournait vers les parents, les frères, les
sœurs… Et ensuite, quand ils l’ont jeté en prison, il s’est mis à parler, à livrer des
renseignements au compte-gouttes, pour mieux nous torturer. Pendant des années, il
nous a obligés à revivre la mort de Gail, à nous demander encore et encore ce qu’elle
avait dit, ce qu’elle avait fait, comment elle l’avait supplié. Si j’avais pu, je l’aurais tué de
mes propres mains, mais je n’aurais jamais su le faire souffrir autant qu’il avait fait souffrir
ma sœur. Ce type n’a pas de sentiments, n’est-ce pas ? Ça vous fait… »

Un grand bruit retentit dans le hall d’entrée. Robin sursauta si fort


qu’elle projeta de l’eau sur le carrelage.
« Ce n’est que moi ! cria Max. Retrouvez-moi dans le salon, j’ai un
truc à fêter ! »
Des pas résonnèrent dans l’escalier. Robin ôta la bonde de la
baignoire et termina son chapitre pendant que l’eau baissait, laissant
des paquets de mousse collés sur son dos et ses bras.

« Ça vous fait espérer que l’enfer existe. »


En 1976, Creed a confié à Richard Merridan, le psychiatre de la prison, qu’il avait voulu
« faire profil bas » après la découverte des restes de Wrightman. Il aurait été tiraillé entre
le désir de notoriété et la peur de se faire prendre.
« J’aimais bien lire les articles sur le Boucher dans les journaux. Si je l’ai enterrée dans
la forêt d’Epping comme les autres c’est pour que les gens sachent qu’elles avaient
toutes été tuées par une seule et même personne. Mais je savais que je prenais un gros
risque en ne modifiant pas mon mode opératoire. Par la suite, comme Vi m’avait vu
rentrer avec elle et qu’elle était venue chez moi alors qu’elle y était encore, j’ai décidé de
passer aux prostituées le temps que la poussière retombe. »
Mais cette décision de « passer aux prostituées » ne lui porterait pas chance car, à
peine quelques mois plus tard, il faillit se faire coincer pour la toute première fois.

Le chapitre s’achevait ainsi. Robin sortit de la baignoire, épongea


la flaque d’eau sur le sol, enfila son pyjama, sa robe de chambre, et
descendit dans le salon où Max regardait la télévision d’un air béat.
Visiblement contaminé par la bonne humeur de son maître,
Wolfgang s’élança vers elle comme s’il ne l’avait pas vue depuis des
semaines et entreprit de lécher ses chevilles parfumées au jasmin.
« J’ai signé un contrat », lui dit Max en coupant le son. Une
bouteille de champagne et deux coupes étaient posées sur la table
basse devant lui. « Un second rôle, dans une série, sur BBC One.
On boit un coup.
— Mais c’est fantastique ! fit Robin, enchantée.
— Ouais, dit-il. Écoutez. Vous croyez que votre Strike accepterait
de venir dîner un soir ? Je joue un vétéran. J’aimerais bien discuter
avec un type qui a fait l’armée.
— Ça devrait pouvoir s’organiser », répondit Robin sans vouloir
trop s’engager. Strike et Max ne s’étaient jamais rencontrés. Elle prit
le verre qu’il lui tendait, s’installa dans un fauteuil et porta un toast.
« À votre nouveau rôle. Félicitations !
— Merci, dit-il en trinquant. S’il vient, je cuisinerai. Ce sera génial.
J’ai besoin de voir des gens. Je suis en train de devenir comme l’un
de ces types dont on parle aux actualités en disant “Il était
constamment replié sur lui-même”.
— Et moi, je serai votre abrutie de colocataire, enchaîna Robin en
pensant toujours à Vi Cooper. Je vous trouvais charmant et je ne
vous ai jamais demandé pourquoi vous enfonciez des clous dans le
plancher de la chambre. »
Max éclata de rire.
« Et c’est sur vous qu’ils s’acharneront. Car les choses sont ainsi
faites. La faute retombe toujours sur les femmes. Elle aurait dû
savoir… elle aurait dû comprendre… Remarquez, il y en a qui le
méritent. Vous vous souvenez de ce dingue en Amérique qui
demandait à sa femme de l’appeler sur l’interphone avant d’entrer
dans le garage ?
— Jerry Brudos », dit Robin. La carrière criminelle de Brudos était
évoquée dans Le Démon de Paradise Park. Comme Creed, il avait
adoré porter les habits de ses victimes.
« Non, franchement, faut que je reprenne pied dans la vraie vie »,
répéta Max, que Robin n’avait jamais connu aussi expansif. Un
changement sans doute causé par l’alcool et la bonne nouvelle qu’il
venait de lui apprendre. « Je me sens tellement mal depuis que
Matthew est parti. Je n’arrête pas de me dire que je devrais vendre
la maison et m’installer ailleurs. »
Robin dut faire une drôle de tête car Max poursuivit en disant :
« Pas de panique, ce n’est pas d’actualité. Mais, je vous assure,
j’ai failli en crever. C’est lui qui m’a poussé à investir dans cette
baraque. “Place ton fric dans la pierre, tu le garderas”, disait-il. »
Robin s’attendait à ce qu’il ajoute un commentaire, mais il resta
silencieux.
« Max, je voulais vous demander un truc, se lança-t-elle. Si c’est
impossible, laissez tomber. Mon plus jeune frère et sa copine
cherchent un hébergement à Londres pour le week-end des 14 et
15 février. Mais si vous ne…
— Ne soyez pas bête. Ils n’auront qu’à dormir là, dit-il en tapotant
les coussins du canapé. Il se déplie.
— Oh, fit Robin qui le savait déjà. Super ! Merci, Max. » Le
champagne et le bain chaud lui donnaient sommeil mais elle
s’obligea à rester et à discuter du futur rôle de Max jusqu’à ce que,
n’y tenant plus, elle s’excuse et monte se coucher.
En se glissant sous la couette, Robin songea un instant à
démarrer un nouveau chapitre. Elle y renonça en se disant que
certaines lectures n’étaient pas conseillées avant de dormir. Mais
après avoir éteint sa lampe de chevet, comme son esprit fourmillait
encore, elle alluma son iPod.
Robin ne mettait jamais d’écouteurs quand elle était chez elle, à
moins que Max ne soit dans la maison. Certaines expériences
traumatiques vous incitaient à entretenir vos capacités de réaction et
d’anticipation. Mais ce soir-là, elle pouvait se détendre. La porte du
bas était fermée à double tour (elle avait vérifié, comme toujours), la
chambre de Max se trouvait à deux pas de la sienne et il y avait un
chien avec eux. Elle chaussa donc ses écouteurs et lança la lecture
aléatoire des quatre albums de Joni Mitchell qu’elle avait fini par
acheter, préférant s’offrir de la musique qu’un nouveau parfum que,
de toute façon, elle n’aimerait pas.
Quand elle écoutait Mitchell, ce qui lui arrivait fréquemment ces
temps-ci, Robin apercevait le sourire de Margot Bamborough entre
les plages mélodiques. Margot figée pour l’éternité à l’âge de vingt-
neuf ans, luttant pour survivre dans un monde hostile, un monde
plus compliqué qu’elle ne l’avait imaginé à l’époque où elle
ambitionnait de s’élever au-dessus de sa condition grâce à son
intelligence et sa force de travail.
Une chanson démarra, que Robin ne connaissait pas. Elle
racontait la fin d’un amour. Les paroles étaient plus directes, plus
simples que celles des autres morceaux, truffées de métaphores.
Last chance lost/The hero cannot make the change/Last chance
lost/The shrew will not be tamed 1.
Robin pensa à Matthew, trop rigide pour s’adapter aux ambitions
d’une épouse qui attendait de la vie autre chose qu’une progression
régulière vers le sommet de l’échelle sociale, trop lâche pour quitter
une maîtresse qui, en réalité, correspondait bien mieux à ce qu’il
espérait de l’existence, et ce, depuis toujours. Le fait qu’elle ait dû se
battre pour avoir le droit d’exercer un métier que tout un chacun
considérait comme une aberration faisait-il de Robin une mégère ?
Allongée dans le noir, pénétrée par la voix de Mitchell, une voix
plus grave et plus rauque que dans ses albums suivants, Robin
sentit une idée s’imposer à elle. Une idée qui lui trottait dans la tête
depuis que le ministère de la Justice avait refusé la demande de
Strike, deux semaines auparavant.
Strike s’était fait une raison. Robin également, mais surtout parce
qu’elle ne voulait pas aggraver la souffrance des familles. Il n’en
demeurait pas moins que le seul individu capable de lever les doutes
qui empoisonnaient la vie d’Anna était encore de ce monde. Et
quand elle songeait avec quelle fébrilité Irene Hickson avait attendu
son entretien avec Strike, elle se disait qu’après des décennies de
silence, Creed avait peut-être lui aussi très envie de se confier à un
homme qui saurait l’écouter.
« Last chance lost/The hero cannot make the change. »
Robin se redressa dans son lit, ôta ses écouteurs, ralluma la
lampe et attrapa le carnet qui ne quittait plus sa table de nuit.
Strike n’avait pas besoin de le savoir. Du moins, pas pour l’instant.
Bien sûr, elle devait tenir compte du fait que son action pouvait nuire
à l’agence mais, si elle ne tentait rien, elle regretterait toute sa vie
d’avoir laissé passer la seule chance d’arriver jusqu’à Creed.
1. « La dernière chance est passée, le héros n’y changera rien, la dernière chance est
passée, la mégère ne sera pas apprivoisée. »
34

… nulle médecine, nulle sangsue…


Ne guérit de telles blessures ; leur douleur vient droit de
l’Enfer.
Edmund S , La Reine des fées

La liaison ferroviaire entre les Cornouailles et Londres était enfin


rétablie. Strike fit ses bagages en promettant à Ted et Joan de
revenir très vite. Au moment du départ, Joan le serra longuement
contre elle sans dire un mot. Strike n’aurait jamais cru qu’un jour il
regretterait les adieux bavards et larmoyants auxquels elle l’avait
habitué.
Dans le train du retour, son humeur se mit au diapason des
paysages monochromes, des étendues de boue et des arbres
dénudés qui défilaient derrière la vitre poussiéreuse. Assister au
déclin de sa tante constituait une expérience nouvelle pour lui qui
avait vu beaucoup de gens mourir mais très peu de cause naturelle.
Durant sa carrière dans la police militaire, il avait appris à dépasser
le trauma causé par la brutale extinction d’une vie humaine, à
accepter le vide laissé par une âme qui s’envole subitement. Mais il
n’avait jamais connu cette lente capitulation devant l’ennemi
intérieur. Il avait honte de penser cela, mais parfois il aurait préféré
que tout se termine rapidement, pour pouvoir enfin affronter un vrai
deuil. Au moins, se dit-il pendant que le train filait vers l’est, quand il
serait chez lui, il pourrait exprimer son chagrin comme il l’entendait
au lieu de passer son temps à surjouer la tristesse pour les voisins
et la jovialité pour sa tante.
Il refusa deux invitations à dîner le samedi soir, l’une venant de
Lucy, l’autre de Nick et Ilsa, préférant se replonger tout de suite dans
les dossiers afin de rattraper son retard. Le dimanche, il se consacra
à l’affaire Bamborough et, dans la perspective du briefing prévu le
lendemain avec Robin, téléphona au Dr Gupta et à deux parents de
témoins décédés.
Le dimanche soir, alors qu’il faisait cuire des spaghettis sur sa
plaque électrique, il reçut un deuxième texto de sa demi-sœur
Prudence.

Salut Cormoran, j’ignore si tu as eu mon premier message. J’espère que tu trouveras


celui-ci. Je voulais juste te dire que je sais pourquoi tu refuses de te joindre à nous pour
la photo de groupe et pour la fête. Et que je te comprends. Mais il y a autre chose
derrière tout ça que la sortie d’un nouvel album. Je veux bien en parler avec toi mais ça
ne devra pas sortir du cercle familial. Ne m’en veux pas si j’ajoute que je suis comme toi
le résultat d’une brève liaison ( !) de notre père et que moi aussi j’ai eu ma part de
souffrance et de colère. Nous pourrions discuter de tout cela autour d’un café, qu’en
penses-tu ? Je suis à Putney. Appelle-moi, je t’en prie. J’ai hâte de te rencontrer. Avec
toute mon affection, Pru

L’eau des pâtes menaçait de déborder. Strike baissa le thermostat


et alluma une cigarette. Une migraine commençait à pulser derrière
ses globes oculaires. Il savait qu’il fumait trop : sa langue brûlait et,
depuis la grippe, il toussait chaque matin. La dernière fois qu’ils
s’étaient vus, Barclay lui avait fait l’éloge de la vapoteuse. Peut-être
s’y essaierait-il. Ça, ou alors diminuer sa consommation de tabac.
Il relut le texto de Prudence. Qu’y avait-il derrière cette célébration
qui ne doive pas sortir du cercle familial ? Rokeby allait-il enfin être
anobli ? Entretenait-il le suspense autour du cinquantième
anniversaire des Deadbeats pour mieux se rappeler au bon souvenir
de ceux qui distribuaient ces honneurs ? Strike essaya d’imaginer la
réaction de Lucy si elle apprenait qu’il s’apprêtait à rencontrer une
tripotée de demi-frères et de demi-sœurs jusque-là inconnus, alors
qu’elle-même allait bientôt perdre l’une des rares parentes qu’elle
avait. Puis il essaya de se représenter la fameuse Prudence dont il
savait seulement que sa mère avait été une célèbre actrice.
Il éteignit la plaque, laissa les spaghettis flotter dans leur eau et
rédigea une réponse, sa cigarette entre les dents.
Merci pour tes messages. Je n’ai rien contre l’idée de te rencontrer mais ce n’est pas le
bon moment. J’apprécie ta démarche, je pense qu’elle est motivée par les meilleurs
sentiments mais je ne suis pas doué pour les ronds de jambe dans les réceptions
officielles. Je n’ai pas de relations avec…

Strike s’arrêta une minute. Il n’appelait pas Rokeby « papa » et il


voulait éviter le « notre père » pour ne pas se placer sur le même
plan que Prudence, ce qui aurait suggéré entre eux une intimité qui
n’existait pas et qui aurait pu se révéler gênante.
Pourtant, il ne pouvait se résoudre à la voir comme une étrangère.
La preuve, il lui avait spontanément retourné son ton familier.
Quelque part, il se sentait attiré vers elle. Était-ce de la curiosité ?
Un vestige de l’affection qu’il avait éprouvée, étant enfant, pour ce
père invisible ? Ou quelque chose de plus primitif : la voix du sang,
un instinct animal impossible à éradiquer quel que soit
l’acharnement qu’on y mette ?

… Rokeby et je n’ai pas envie de feindre le contraire le temps d’une soirée juste parce
qu’il sort un nouvel album. Je n’ai rien contre toi et, comme je disais, je serai heureux de
te rencontrer quand ma vie sera moins…

Strike refit une pause et contempla le nuage de vapeur qui


s’élevait de la casserole. Son esprit survola la figure de Joan
mourante, les enquêtes en cours à l’agence et, curieusement,
termina sa course devant Robin.

… compliquée. Cordialement, Cormoran.

Il accommoda les spaghettis avec un bocal de sauce tomate, les


mangea, alla se coucher, s’endormit en écoutant la pluie
tambouriner sur le toit d’ardoise et rêva qu’il se battait avec Rokeby
sur le pont d’un voilier qui tanguait et roulait si fort qu’au bout d’un
moment ils tombèrent à l’eau tous les deux.
Il pleuvait encore le lendemain matin à 10 heures 50, quand Strike
émergea de la station Earl’s Court devant laquelle Robin devait
passer le chercher pour leur rendez-vous avec Cynthia Phipps, à
Hampton Court Palace. Protégé de l’averse par la corniche en
brique au-dessus de sa tête, Strike fumait une énième cigarette en
consultant les deux textos qu’il venait de recevoir : l’un de Barclay à
propos de DeuxFois, l’autre de Morris au sujet de PasNet. Il avait
presque fini de les lire quand son portable sonna. C’était Al. Au lieu
de laisser l’appel basculer sur sa messagerie, Strike décida de
répondre et de mettre fin au harcèlement qui n’avait que trop duré.
« Salut, frangin, dit Al. Comment tu vas ?
— J’ai connu mieux, répondit Strike sans lui rendre la politesse.
— Écoute, reprit Al, hum… Pru vient de m’appeler. Elle m’a fait
part de ta réponse. Le problème c’est que j’ai réservé le
photographe pour samedi prochain, mais si tu ne viens pas… L’idée
c’était qu’on soit tous sur cette photo. Pour la toute première fois.
— Al, ça ne m’intéresse pas », fit Strike, lassé de se répéter.
Il y eut un bref silence, puis Al rebondit :
« Tu sais, papa a fait des gestes envers…
— Quels gestes ? répliqua Strike dont la colère avait fini par
percer sous la fatigue, l’inquiétude au sujet de Joan et la multitude
de détails plus ou moins pertinents qu’il essayait de garder en tête
pour en parler à Robin. Dis-moi, ça m’intéresse. Tu veux parler de la
fois où il m’a envoyé ses avocats pour récupérer le fric qui me
revenait légalement… ?
— Si tu fais allusion à la démarche entreprise par Peter Gillespie,
sache que papa n’était pas au courant. Je te le jure. Pete est à la
retraite maintenant…
— Je ne fêterai pas la sortie de son nouvel album de merde,
martela Strike. Mais toi, vas-y, ne te gêne pas.
— Écoute, je ne peux pas discuter maintenant – je t’en parlerai le
jour où on prendra un verre – mais si on a décidé de faire ça, la
photo, la fête… c’est qu’il y a une bonne raison.
— Je t’ai dit non, Al.
— Tu ne pourras pas lui cracher dessus toute ta vie.
— Lui cracher dessus ? Écoute, je n’ai rien à me reprocher. Je n’ai
jamais dit un mot sur son compte à la presse. Alors que lui, depuis
quelque temps, il n’est pas foutu de répondre à une interview sans
parler de moi…
— Il te tend la main et toi tu ne cèdes rien !
— Il cherche juste à redorer son blason. C’est commode d’avoir
une brebis galeuse à sa disposition. Dis-lui que s’il veut être anobli,
qu’il commence par payer ses impôts. Je ne lui servirai pas d’alibi. »
Son cœur battait à tout rompre sous son pardessus. Strike
raccrocha, étonné par l’intensité de sa colère. Il jeta son mégot sur la
chaussée et, comme toutes les cinq minutes, pensa à Joan, au
foulard sur son crâne chauve et à Ted qui pleurait en buvant son thé.
Pourquoi fallait-il que les choses se passent ainsi ? songea-t-il avec
fureur. Pourquoi n’était-ce pas Rokeby qui gisait sur son lit de
souffrance pendant que sa tante courait les rues de St. Mawes,
papotait avec ses vieux amis, préparait des petits plats pour Ted et
harcelait son neveu au téléphone pour qu’il vienne les voir bientôt ?

Quand elle tourna au coin de la rue et aperçut Strike sur le trottoir,


Robin reçut un choc. Elle était au courant pour la grippe et le poulet
avarié mais n’imaginait pas qu’il aurait autant maigri. En voyant son
air furibond, son premier réflexe fut de regarder sa montre pour
vérifier si elle était en retard.
« Ça va ? lui demanda-t-elle quand il ouvrit la portière côté
passager.
— Oui, grogna-t-il en grimpant sur le siège.
— Bonne année.
— C’est pas déjà fait ?
— Non, pas vraiment, répliqua Robin, agacée par son attitude.
Surtout, ne vous sentez pas obligé de me répondre. Ça m’ennuierait
de vous déranger dans…
— Bonne année, Robin », marmonna Strike.
Bien que réglés à la vitesse maximum, les essuie-glaces peinaient
à évacuer la pluie qui inondait le pare-brise. Robin déboîta et
s’engagea sur la chaussée avec la nette impression d’avoir déjà
vécu cet instant. Strike était aussi grincheux que le jour de son
anniversaire, quand elle était passée le chercher en voiture. Elle
comprenait ce qu’il vivait en ce moment mais il n’était pas le seul à
être fatigué et à avoir des problèmes personnels. La différence,
c’était qu’elle au moins faisait l’effort d’être aimable.
« Que se passe-t-il ? insista-t-elle.
— Rien. »
Ils roulèrent sans rien dire pendant quelques minutes, puis Robin
brisa le silence.
« Vous avez vu le mail de Barclay ?
— Sur DeuxFois et sa nana ? Ouais, je viens de le lire. Il l’a jetée.
La pauvre fille ne saura sans doute jamais que c’est parce qu’elle lui
était fidèle.
— Ce type est vraiment un grand malade. Mais tant qu’il paie….
— C’est exactement ce que je pense », répondit Strike en
essayant de se montrer plus sympathique. Après tout, Robin n’y était
pour rien. Joan, Pru, Al, Rokeby… Ce n’était pas sa faute. Elle avait
tenu l’agence à bout de bras pendant qu’il était en Cornouailles. Elle
méritait mieux.
« Du coup, nous pouvons passer au client suivant sur la liste
d’attente, ajouta-t-il en feignant l’enthousiasme. Je vais appeler cette
courtière en marchandises qui soupçonne son mari de coucher avec
la nounou. D’accord ?
— Eh bien, dit Robin, je ne sais pas trop. PasNet occupe plusieurs
personnes en ce moment. Il faut le surveiller lui, mais aussi son
patron et la femme de Stoke Newington, Elinor Dean… Au fait, elle
l’a encore reçu hier soir. Toujours le même rituel avec les petites
tapes sur la tête.
— Vraiment ? fit Strike en fronçant les sourcils.
— Oui. Nos clients s’impatientent. Ils veulent du solide. En plus de
cela, l’affaire LaPoste n’est toujours pas résolue et le dossier
Bamborough nous prend beaucoup de temps. »
Robin n’osait pas lui annoncer frontalement qu’à cause de ses
aller et retour entre Londres et les Cornouailles, leurs collaborateurs
et elle avaient dû renoncer à prendre des congés.
« Donc, à votre avis, il faut se concentrer sur PasNet et LaPoste,
c’est cela ?
— À mon avis, on doit accepter le fait que PasNet monopolise
trois personnes à plein temps et que prendre un nouveau client
serait donc prématuré.
— Très bien, j’ai compris, grommela Strike. Et la guide de la
National Portrait Gallery ? Vous avez des nouvelles ? D’après
Barclay, vous craignez qu’elle se soit suicidée.
— Pourquoi il vous a dit ça ? », fit Robin en regrettant d’avoir
exprimé cette inquiétude. Ce n’était pas très sérieux pour une
professionnelle.
« Pour rien. Elle est réapparue ?
— Non.
— Le présentateur météo a reçu d’autres cartes postales ?
— Non.
— Vous l’avez peut-être effrayée. »
La pluie continuait à marteler le pare-brise. Strike sortit son
calepin et l’ouvrit.
« J’ai quelques infos à vous donner avant qu’on rencontre Cynthia
Phipps. Au fait, bravo pour la camionnette de produits
macrobiotiques. Vous avez fait du beau boulot.
— Merci.
— Malheureusement, nous avons une autre camionnette sur les
bras, dit Strike.
— Pardon ? demanda sèchement Robin.
— J’ai parlé à la fille de Ruby Eliott hier. Vous vous rappelez
Ruby…
— Celle qui passait en voiture et a vu deux femmes se disputer
près des cabines téléphoniques.
— Exactement. J’ai également réussi à joindre un neveu de
Mrs. Fleury, la femme qui marchait sur Clerkenwell Green ce soir-là
avec sa vieille mère, sous la pluie battante. »
Strike s’éclaircit la gorge et lut les notes qu’il avait prises :
« Marc Fleury dit que sa tante n’avait pas apprécié de lire dans la
presse qu’elle s’était “disputée” avec sa mère, et qu’elle l’avait
“empoignée”, parce que ces expressions laissaient entendre qu’elle
s’était mal comportée avec la chère vieille dame, alors qu’en réalité
elle essayait simplement de lui faire presser le pas, mais sans la
brusquer. À part cela, la description correspond : chapeau de pluie,
imperméable. De même que le lieu et l’heure.
« Et comme Mrs. Fleury critiquait la terminologie employée, Talbot
en a profité pour faire pression sur elle et l’obliger à dire qu’en réalité
ce n’étaient pas elle et sa mère que Ruby Eliott avait vues ce soir-là.
Sauf que Mrs. Fleury ne s’est pas laissé influencer. La description
fournie par Ruby Eliott était trop précise : elle était sûre qu’il
s’agissait d’elle et de sa mère.
« Donc Talbot est revenu vers Ruby et il a tout fait pour qu’elle
change sa version. Vous vous souvenez, il y avait une autre cabine
téléphonique à l’entrée d’Albemarle Way. Talbot voulait lui faire dire
que c’était devant cette cabine-là qu’elle avait vu deux personnes se
disputer.
« Et c’est là que les choses deviennent intéressantes, poursuivit
Strike en tournant une page de son calepin. La fille de Ruby dit que
sa mère était étourdie, qu’elle conduisait nerveusement, ne savait
pas lire une carte et n’avait aucun sens de l’orientation, mais qu’en
revanche elle était dotée d’une excellente mémoire visuelle, surtout
pour les détails. Elle pouvait oublier dans quelle rue elle avait croisé
quelqu’un mais elle aurait pu décrire jusqu’à la teinte des lacets de
chaussures de cette personne. Elle avait été étalagiste, dans sa
jeunesse.
« Étant donné son étourderie, Talbot n’aurait dû avoir aucune
difficulté à la convaincre qu’elle s’était trompée de cabine
téléphonique, mais plus il insistait, plus elle campait sur ses
positions. Et pourquoi cela, me direz-vous ? Elle refusait d’admettre
que la scène avait eu lieu près de la cabine d’Albemarle Way parce
qu’elle avait vu autre chose se produire près de la cabine en
question, une chose dont elle ne se serait pas souvenue si Talbot ne
lui avait pas parlé d’un bâtiment à la façade en biseau. Gardons en
tête qu’elle ne connaissait pas du tout le quartier.
« Ruby a continué à tourner en ratant systématiquement
Hayward’s Place où habitait sa fille. Quand Talbot lui a demandé :
“Vous êtes sûre de n’avoir pas vu ces deux femmes se disputer près
de la cabine d’Albemarle Way, à l’angle d’un immeuble à la façade
en biseau ?”, Ruby s’est brusquement rappelé qu’elle avait dû
donner un grand coup de frein à l’endroit dont il parlait, pour éviter
d’emboutir une camionnette qui s’était arrêtée net devant un
immeuble à la façade en biseau. Et qu’une jeune femme brune et
trapue qui attendait sous la pluie battante à côté de la cabine
téléphonique avait grimpé à bord. La femme…
— Une seconde, l’interrompit Robin en lâchant la route des yeux
pour lui jeter un bref coup d’œil. Brune et trapue ? C’était Theo ?
— Par la suite, Ruby a fourni une description qui correspond
parfaitement à ce que nous savons de Theo. Peau brune, bien
charpentée, cheveux épais, noirs – plaqués par la pluie, ce soir-là
–, portant une paire de… boucles d’oreilles kuchis, articula Strike en
même temps qu’il déchiffrait le mot.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Des colifichets style bohémien, dixit la fille de Ruby. Ce qui
expliquerait que Gloria ait dit de Theo qu’elle ressemblait à une
“gitane”. Ruby s’y connaissait en vêtements et en bijoux. Elle n’aurait
jamais manqué ce détail.
« Quand la camionnette a pilé pour prendre cette fille qui était
peut-être Theo, la circulation s’est trouvée bloquée un instant. Les
voitures klaxonnaient derrière Ruby. La fille brune a grimpé sur le
siège avant, la camionnette est repartie en direction de St. John
Street et Ruby l’a perdue de vue.
— Elle n’en a pas parlé à Talbot ?
— Toujours selon sa fille, quand Ruby s’est rappelé l’incident, elle
en avait ras-le-bol de cette histoire, ras-le bol de se faire engueuler
par Talbot qui voulait à tout prix qu’elle revienne sur sa déclaration et
avoue que les deux personnes qui se disputaient étaient peut-être
Margot et Creed déguisé en femme. Elle regrettait même d’en avoir
parlé.
« Ensuite, quand Lawson a repris le flambeau, elle s’est demandé
ce que la police et la presse diraient d’elle si jamais elle se
présentait pour modifier sa précédente déposition. À tort ou à raison,
elle a craint qu’on l’accuse de vouloir se faire mousser auprès du
nouvel inspecteur après que le premier eut considéré son
témoignage comme quantité négligeable.
— Mais sa fille n’a pas eu de scrupules à vous en parler ?
— Ruby est décédée. Elle ne craint plus grand-chose. Et sa fille
est persuadée que ça n’y changera rien de toute façon, alors
pourquoi ne pas en parler ? Cela étant dit, reprit Strike en tournant
une autre page, nous ne sommes pas sûrs qu’il s’agisse de la
fameuse Theo… encore que, personnellement, je pense que si.
Theo n’était pas inscrite au cabinet, ce qui veut dire qu’elle n’était
pas du quartier. Ce coin de rue était assez caractéristique pour que
le chauffeur de la camionnette le lui ait indiqué comme point de
rendez-vous, après sa visite chez le médecin. En plus, il y avait de la
place pour se garer.
— Mais si c’est bien Theo qui attendait sur le trottoir, dit lentement
Robin, ça veut dire qu’elle n’a joué aucun rôle dans la disparition de
Margot, n’est-ce pas ? Elle est sortie seule du cabinet, elle est
montée dans une camionnette, elle est partie…
— Mais qui conduisait la camionnette ?
— Je ne sais pas… Un parent, un ami, un frère, une sœur…
— Pourquoi Theo ne s’est-elle pas présentée après les appels à
témoins ?
— Peut-être qu’elle avait peur. Peut-être qu’elle était malade et ne
voulait pas que ça se sache. En général, les gens n’aiment pas avoir
affaire à la police.
— Ouais, ce n’est pas faux, reconnut Strike. Mais je trouve quand
même curieux que l’une des dernières personnes à avoir vu Margot
en vie ait quitté le quartier à bord d’un véhicule assez grand pour y
cacher une femme.
« À propos de la dernière personne à avoir vu Margot en vie,
enchaîna-t-il, Gloria Conti s’est-elle manifestée ?
— Non. Si nous n’avons rien d’ici la fin de la semaine prochaine,
j’essaierai de la contacter via son mari. »
Strike tourna encore une page.
« Après avoir parlé à la fille de Ruby et au fils Fleury, j’ai rappelé le
Dr Gupta. Je ne sais pas si vous vous en souvenez, mais dans mon
résumé des élucubrations astrologiques de Talbot je parlais d’un
“Scorpion” dont Margot trouvait la mort suspecte.
— Oui, dit Robin. Vous supposiez que ce Scorpion était la petite
amie de Steve Douthwaite, celle qui s’est suicidée.
— Quelle mémoire ! Eh bien, Gupta n’a pas souvenir d’un patient
mort dans des circonstances suspectes ou d’une manière qui aurait
pu troubler Margot. Mais bien sûr, il a insisté sur le fait que l’affaire
remonte à quarante ans et qu’il peut avoir oublié.
« Donc j’ai poursuivi en lui demandant s’il savait à qui Joseph
Brenner aurait pu rendre visite dans l’immeuble de Skinner Street le
soir de la disparition de Margot. Gupta sait que Brenner avait
plusieurs patients sur Skinner Street mais il ne voit pas pourquoi il
aurait caché qu’il s’était rendu chez l’un d’entre eux.
« En dernier lieu, mais cela ne nous avance guère, Gupta se
souvient que deux hommes sont venus chercher Gloria au cabinet,
le jour de la fête de Noël. Il a pensé que l’un des deux était son père,
étant donné son âge. “Mucky Ricci” ne lui évoque rien. »
Ils franchissaient Chiswick Bridge quand le soleil apparut
subitement entre deux nuages. Durant quelques secondes, les eaux
sales de la Tamise et les flaques de boue sur ses rives furent
éclaboussées d’une lumière au laser. Puis les nuées se refermèrent
et le paysage urbain retrouva sa désespérante monotonie, avec la
même pluie, la même grisaille, les mêmes buissons trempés et les
mêmes arbres décharnés bordant la route à quatre voies.
« Et le film ? demanda Robin en tournant les yeux vers Strike. Le
film que Gregory Talbot a trouvé dans son grenier ? Vous disiez que
vous m’en parleriez quand on se verrait.
— Ah. Ouais. »
Strike projeta son regard au-delà des essuie-glaces, sur la bande
de bitume qui s’étirait devant eux, battue par une pluie intense
tombant à l’oblique.
« On y voit une femme portant une cagoule se faire violer puis
assassiner par plusieurs hommes. »
Robin ressentit des picotements au niveau de la nuque et du cuir
chevelu.
« Quand je pense que certaines personnes prennent plaisir à
regarder ces horreurs », murmura-t-elle, écœurée.
Strike comprit qu’elle n’avait pas bien saisi. Elle croyait qu’il parlait
d’une fiction.
« Non. Ce n’est pas un film porno. Ça s’est réellement produit… et
quelqu’un a filmé la scène. »
Robin le regarda, sidérée, puis se reconcentra très vite sur sa
conduite, les mains crispées sur le volant, tandis que des images
atroces défilaient dans sa tête. Était-ce à cause de ce film que Strike
faisait cette tête d’enterrement ? Avait-il identifié la femme à la
cagoule ? Avait-il reconnu le corps “tout en jambes” qu’Oonagh
Kennedy leur avait décrit ?
« Ça va ? s’inquiéta-t-il.
— Oui, fit-elle en élevant un peu trop la voix. Que… Avez-vous vu
si… ? »
Strike répondit à la question qu’elle tentait de formuler.
« Cette femme avait une grande cicatrice sur la cage thoracique.
Or, nous n’avons vu mention d’une telle marque ni dans la presse ni
dans le rapport de police. Je ne pense pas qu’il s’agisse de
Margot. »
Robin l’écoutait en serrant les mâchoires.
« Ils étaient quatre… heu… à agir, poursuivit Strike. Des hommes
blancs, impossibles à identifier. Leurs visages étaient masqués. Il
y en avait un cinquième qui ne faisait que regarder. Je le sais parce
que son bras est passé devant l’objectif un bref instant. Peut-être
Mucky Ricci. L’image n’était pas nette mais j’ai cru apercevoir une
grosse chevalière en or. »
Il veillait à n’énoncer que des faits bruts. Mais les muscles de sa
jambe valide étaient presque aussi contractés que les doigts de
Robin. Elle avait déjà fait une crise de panique un jour, alors qu’ils
étaient en voiture. Il allait peut-être devoir empoigner le volant de
toute urgence.
« Qu’en dit la police ? demanda Robin. Ils savent d’où ça pourrait
venir ?
— Hutchins a posé la question autour de lui. Un ancien de la
brigade des mœurs lui a parlé d’une descente dans un club de Soho
en 1975. Ils avaient saisi tout un stock de films du même genre,
planqués dans la cave. D’après lui, celui-ci peut en faire partie. Le
club appartenait à Ricci.
« Sachant qu’un de ses meilleurs potes travaillait lui aussi pour la
brigade des mœurs, on peut imaginer que Talbot a vu ce film et qu’il
l’a dérobé.
— Mais pourquoi ? gémit Robin.
— La réponse la plus évidente est “parce qu’il était mentalement
dérangé”. Mais n’oublions pas qu’il soupçonnait Ricci, à la base. Il
savait qu’il fréquentait le cabinet St. John’s et qu’il était présent lors
de la fête de Noël. Dans ses notes astrologiques, il l’appelle…
— … Lion 3, compléta Robin. Oui, je m’en souviens. »
Strike sentit les muscles de sa jambe se détendre très légèrement.
Une personne en passe de succomber à une crise de panique
n’aurait pas fait preuve d’une telle vivacité d’esprit.
« Vous avez appris mon compte rendu par cœur ? », lui demanda-
t-il.
Ce fut au tour de Robin de se remémorer une scène vécue lors
des dernières fêtes de Noël. Elle se revit assise dans la cuisine de
ses parents, devant son ordinateur, et se rappela la trop fugace
sensation de réconfort qu’elle avait éprouvée en étudiant ce
document de travail.
« Je fais attention à ce que je lis, c’est tout.
— Je n’ai toujours pas compris pourquoi Talbot a négligé la piste
Ricci. Cela dit, entre-temps, son état mental s’était nettement
dégradé. C’est évident quand on lit ses dernières notes. L’enquête a
duré six mois. Je suppose qu’il a subtilisé cette boîte de films peu
avant qu’on le vire de la police. Ce qui expliquerait pourquoi il n’en
ait pas fait mention dans le rapport officiel.
— Donc, il l’aurait cachée pour que personne après lui ne puisse
enquêter sur l’assassinat de cette femme, dit Robin qui commençait
à trouver Talbot nettement moins sympathique. Mais quand il a
retrouvé la raison, pourquoi ne l’a-t-il pas restituée ?
— Je suppose que dans un premier temps, il espérait être
réintégré et qu’ensuite, comprenant qu’il se faisait des illusions, il l’a
gardée par-devers lui de peur qu’on lui retire sa pension. En plus,
cela revenait à avouer qu’il avait compromis un indice lié à une autre
affaire de meurtre. Déjà que tout le monde lui reprochait d’avoir fait
foirer l’enquête sur Margot… Et, par-dessus le marché, voilà que
Lawson, un type qu’il déteste, reprend le flambeau et l’envoie paître.
Pour faire taire sa conscience, il a dû se raconter que cette femme
était juste une prostituée ou…
— Strike ! réagit Robin.
— Ce n’est pas moi qui dit “juste une prostituée”, se rattrapa-t-il.
Je me mets à la place d’un flic des années 1970 qui a été
publiquement désavoué pour avoir bousillé une enquête criminelle
de première importance. »
Robin s’abstint de répondre et demeura silencieuse pendant le
reste du trajet. Une attitude qui ne fit que raviver les craintes de
Strike, qui resta tendu et sur ses gardes.
35

… la belle Aurora, se levant en hâte,


Montre par son rougissement qu’elle a passé la nuit
Dans le lit froid du vieux Tithonus,
Et semble en concevoir de la honte.
Edmund S , La Reine des fées

« V ous avez déjà visité Hampton Court ? », demanda Strike


pendant que Robin garait la Land Rover. Il avait posé cette question
pour tenter de dégeler l’atmosphère, Robin n’ayant pas desserré les
dents depuis qu’ils avaient parlé du snuff movie.
« Jamais. »
Ils descendirent de voiture et traversèrent le parking sous la pluie
glacée.
« Où devons-nous rencontrer Cynthia, exactement ?
— Au Privy Kitchen Café, dit Robin. J’espère qu’ils nous
donneront un plan du site quand on achètera les tickets. »
Elle savait qu’elle était injuste envers Strike. Ce n’était pas lui qui
avait planqué ce film ignoble dans le grenier de Gregory Talbot. Il ne
pouvait pas savoir, quand il avait allumé le projecteur, qu’il allait
assister aux derniers instants de cette pauvre femme. Par ailleurs,
elle n’aurait pas apprécié qu’il lui cache la vérité, au prétexte de la
ménager. Ce qui la révoltait, c’était plutôt la manière dont il lui avait
décrit la scène. Avec cette froideur, cette absence d’émotion. Il aurait
au moins pu nuancer son propos, y mettre un peu d’indignation, de
dégoût, de répulsion.
Mais peut-être demandait-elle l’impossible. Avant qu’elle fasse sa
connaissance, Strike avait été enquêteur dans la police militaire
pendant des années. Il en avait vu d’autres. D’où ce calme, ce
détachement qu’il lui arrivait de jalouser. Elle aussi faisait des efforts
pour se contrôler et elle y parvenait plutôt bien mais, tout de même,
elle aurait aimé savoir qu’en regardant mourir cette femme il avait
ressenti un peu de pitié, un peu d’empathie, qu’il l’avait vue comme
un être de chair et de sang, au même titre que lui.
Juste une prostituée.
Leurs pas résonnaient sur les pavés mouillés. Voyant le grand
palais de brique rouge bâti sous le règne d’Henri VIII se dresser
devant eux, Robin, pour tenter d’effacer les images horribles
encombrant son esprit, entreprit de rassembler ses connaissances
historiques. Mais, curieusement, au lieu du cruel monarque qui avait
fait décapiter deux de ses six épouses, ce fut Matthew qui s’invita
dans ses pensées.
Au cours des semaines ayant suivi l’agression de Robin par
l’homme au masque de gorille, Matthew avait déployé des trésors de
gentillesse, de patience et de compréhension. Bref, il s’était occupé
d’elle. Contrairement à son avocate, Robin commençait à
comprendre pourquoi il montrait à présent un tel acharnement à
compliquer une procédure de divorce qui aurait dû se passer
« comme sur des roulettes ». S’il avait tant de mal à accepter qu’elle
ait pris l’initiative de leur rupture, c’est parce qu’il s’estimait investi
d’un droit de propriété sur elle, comme si l’avoir autrefois aidée à
traverser cette terrible épreuve avait fait de Robin son éternelle
débitrice.
Sentant monter les larmes, elle se cacha derrière son parapluie et
cligna plusieurs fois les paupières.
Puis, alors qu’ils traversaient une cour pavée, elle s’arrêta net
pour désigner quelque chose par terre. Cette halte soudaine ne fut
pas pour déplaire à Strike qui ne raffolait pas des sols inégaux. Il la
rattrapa en se demandant avec quelque inquiétude s’il n’allait pas se
faire enguirlander.
« Regardez », dit-elle.
Une petite croix de St. John était gravée sur une plaque de métal
sertie dans la pierre.
« Coïncidence », commenta-t-il.
Ils reprirent leur progression. Robin ne négligeait rien de ce qu’il y
avait autour d’eux. En passant dans la deuxième cour, ils tombèrent
sur un groupe de collégiens vêtus de cirés et écoutant un guide
déguisé en fou du roi.
« Oh, waouh, souffla Robin en pivotant sur elle-même avant de
revenir sur ses pas. Vous avez vu ça ? »
Au-dessus de l’immense porche qu’ils venaient de franchir,
encastrée dans la façade de brique, Strike découvrit une magnifique
horloge astronomique aux plateaux rehaussés de bleu et d’or. Il
reconnut les signes gravés sur son pourtour, assortis des symboles
astrologiques qui lui étaient devenus familiers malgré lui, et des mois
correspondants. Robin sourit devant son air aussi surpris qu’agacé.
« Qu’est-ce qui vous amuse ? ronchonna-t-il.
— Vous, répliqua-t-elle. Vous êtes fâché contre le zodiaque.
— Si vous aviez passé trois semaines à vous coltiner le carnet de
Talbot, vous ne seriez pas trop fan d’astrologie, vous non plus. »
À l’entrée du palais, Strike s’effaça pour la laisser passer et, se
fiant au plan qu’on lui avait remis à l’accueil, la guida vers une
galerie dallée censée déboucher sur le Privy Kitchen Café.
« Moi, j’y trouve une certaine poésie, reprit Robin pour s’éviter de
penser au snuff movie et à son ex-mari. Je ne dis pas que c’est une
science exacte, mais je vois comme une harmonie, un équilibre
des… »
Un petit jardin à la Tudor venait d’apparaître sur leur droite, par
une porte ouverte. Des figures héraldiques et autres animaux
fabuleux vivement colorés – léopard tacheté, cerf blanc, dragon
rouge – semblaient y monter la garde, perchés au-dessus des
parterres d’herbes médicinales en vogue au e
siècle. En les
apercevant, Robin eut l’impression que les bêtes légendaires la
remerciaient pour son éloge des mythes anciens.
« Je ne parle pas au sens littéral, reprit-elle en poursuivant son
chemin, mais si ces légendes ont traversé les siècles pour arriver
jusqu’à nous, il y a forcément une raison.
— Ouais, dit Strike. La raison, c’est que les gens sont prêts à
croire n’importe quelle connerie pourvu qu’elle soit ancienne. »
Strike fut soulagé de la voir sourire. Ils entrèrent dans un grand
café aux murs blancs percés de vitraux, garni de meubles en chêne
foncé.
« Trouvez-nous une place dans un coin tranquille. Je vais
chercher à boire. Qu’est-ce que vous prenez ? Du café ? »
Robin avisa une petite salle attenante et, constatant qu’elle était
inoccupée, entra et choisit une table sous une fenêtre à vitraux. Pour
passer le temps, elle consulta le dépliant qu’on leur avait remis à la
billetterie et, ce faisant, apprit que le palais avait été construit sur
des terres ayant appartenu aux chevaliers de St. John, d’où la croix
enchâssée dans le sol pavé ; le cardinal Wolsey l’avait ensuite offert
au roi Henri VIII pour tenter de repousser son inévitable disgrâce.
Mais quand elle lut que certaines nuits, le fantôme de Catherine
Howard, décapitée à l’âge dix-neuf ans, parcourait la Haunted
Gallery en suppliant son royal et quinquagénaire époux de lui laisser
la vie sauve, Robin referma la brochure et la glissa au fond de son
sac. Strike la trouva assise bras croisés, le regard dans le vague.
« Tout va bien ? demanda-t-il en déposant les deux tasses de
café.
— Oui. Je songeais au zodiaque.
— Encore ? fit Strike en levant les yeux au ciel.
— Jung dit que l’astrologie est l’ancêtre de la psychologie. Vous le
saviez ?
— Non, je l’ignorais », dit Strike en s’asseyant face à elle. Robin
avait commencé une licence de psychologie avant de tout lâcher en
cours d’année. « Mais ce n’est pas une raison pour s’en servir
encore, maintenant qu’on a mieux.
— Le folklore et les superstitions n’ont pas disparu et ne
disparaîtront jamais. Les gens en ont besoin, dit-elle en prenant une
gorgée de café. Je pense qu’un monde exclusivement régi par la
science serait invivable. Jung a beaucoup écrit sur l’inconscient
collectif, les archétypes qui sommeillent en chacun de nous. »
Il en fallait davantage pour convaincre Strike, qui avait passé une
bonne partie de son enfance dans un nuage d’encens, de crasse et
de mysticisme.
« Ouais, eh ben moi je joue dans l’équipe adverse. Celle de la
Raison.
— Les gens ont besoin de se savoir connectés à une entité
supérieure, poursuivit Robin en regardant le ciel nuageux derrière
les vitraux. Ça leur permet de se sentir moins seuls. L’astrologie les
relie à l’univers, après tout. Et aux mythes ancestraux…
— … et par la même occasion, elle regonfle leur ego, l’interrompit
Strike. C’est dur de vivre en sachant qu’on n’est pas grand-chose.
“Regardez les mecs, l’univers me dit que je suis quelqu’un
d’important.” Non, je ne marche pas dans la combine. Croire que j’ai
des affinités avec les autres natifs du 23 novembre, ce serait comme
dire qu’ayant vu le jour en Cornouailles, je vaudrais mieux qu’un type
de Manchester.
— Je n’ai jamais rien affirmé de tel…
— Pas vous mais mon plus vieux pote, si. Dave Polworth.
— Celui qui râle quand il ne voit pas le drapeau des Cornouailles
sur les emballages de fraises ?
— Lui-même. Dave est un nationaliste pur et dur. Si on le
contredit, il se place aussitôt sur la défensive – “Je n’ai jamais dit
qu’on était mieux que les autres”. En revanche, il estime qu’avant de
pouvoir acheter une maison en Cornouailles, on devrait prouver
qu’on y a des racines. Si vous tenez à vos dents, ne lui rappelez
surtout pas qu’il est né à Birmingham. »
Robin sourit.
« C’est du pareil au même, non ? renchérit Strike. “Je suis
différent parce que je suis né sur ce bout de rocher.” “Je suis
différent parce que je suis né le 12 juin…”
— Et pourtant, nos origines font partie de ce que nous sommes, le
coupa Robin. Les coutumes, le dialecte de chaque région sont des
marqueurs culturels. Et selon certaines études, être né à telle ou
telle saison prédispose à telle ou telle maladie.
— Donc, selon vous, si Roy Phipps souffre d’hémorragies, c’est
parce qu’il est né… ? Oh, bonjour ! », dit Strike en s’interrompant
brutalement, les yeux braqués sur l’entrée.
Robin tourna la tête et découvrit une femme mince, vêtue d’une
longue robe verte de style Tudor et d’une coiffe assortie.
« Je suis vraiment navrée ! dit-elle avec un rire nerveux. Je
pensais avoir le temps de me changer ! J’étais avec un groupe
d’élèves… et la visite s’est terminée plus tard que… », ajouta-t-elle
avant de les rejoindre.
Strike se leva pour lui serrer la main.
« Cormoran Strike, dit-il en fixant la lettre « B » gravée sur le gros
médaillon qui pendait à son collier en perles de verre. Anne Boleyn,
je présume ? »
Elle éclata d’un rire entrecoupé de grognements involontaires.
Malgré son âge, elle avait tout de l’adolescente dégingandée,
jusqu’à ses gestes désordonnés qui juraient fortement avec ses
royaux atours.
« Ha ha, oui, vous m’avez démasquée ! C’est la deuxième fois
que j’incarne ce personnage et cela n’a rien d’évident. On croit avoir
tout prévu et soudain, un gosse vous demande “Hé madame,
comment ça fait d’avoir la tête coupée ?” Ha ha ha ! »
Cynthia n’était pas du tout comme Robin l’avait imaginée. Contre
toute logique, elle s’était attendue à rencontrer une jeune femme
blonde, le stéréotype de la fille au pair scandinave. Un préjugé
complètement idiot, songea-t-elle. Ou alors c’était parce que Sarah
Shadlock avait les cheveux très clairs, presque blancs.
« Un café ? proposa Strike.
— Oh… un café, oui s’il vous plaît, super, merci beaucoup »,
répondit Cynthia, surexcitée. Quand Strike se fut éloigné, elle
effectua une petite pantomime comme si elle ne savait pas où
s’asseoir. Robin resta de glace, tira la chaise libre à côté d’elle et lui
tendit la main.
« Oh, oui, bonjour ! », fit Cynthia qui réussit à s’asseoir tout en la
lui serrant. Elle avait le visage étroit, le teint cireux, de grands yeux
inquiets d’une couleur indéfinissable, mouchetés de bleu, de vert et
de gris, et une dentition irrégulière.
« Donc, vous faites visiter le palais en costume d’époque ?
— Oui, exactement. Aujourd’hui j’incarne la pauvre Anne, ha ha
ha, répondit Cynthia avec le même rire nerveux entrecoupé de
ronflements. “Je n’ai pas donné d’héritier au royaume ! On me traite
de sorcière !” Les enfants raffolent de ce genre d’histoires. Il faut
commencer par ça avant de leur expliquer les enjeux politiques, ha
ha ha. Pauvre Anne, répéta-t-elle en agitant ses mains à l’ossature
délicate.
« Oh, mais j’ai encore… Je vais retirer ça, au moins. Ha ha ha ! »
Cynthia entreprit d’enlever les épingles qui tenaient sa coiffe. En la
regardant faire, et bien qu’elle se rendît parfaitement compte que
cette façon de rire à tout propos tenait plus du tic que de la gaieté,
Robin repensa à Sarah Shadlock qui elle aussi riait souvent et à
gorge déployée, surtout quand Matthew était dans les parages.
Cynthia n’en était peut-être pas consciente mais il s’agissait d’un
comportement typiquement animal, servant à évaluer le degré
d’empathie d’un congénère. Un soir qu’elle était trop fatiguée pour
s’extirper du canapé et aller se coucher, Robin avait regardé un
documentaire expliquant que les singes eux aussi utilisaient le rire
pour renforcer la cohésion sociale.
Quand Strike revint avec le café de Cynthia, il la trouva tête nue,
ses cheveux bruns grisonnants rassemblés dans une petite queue-
de-cheval maigrichonne.
« Merci d’avoir accepté ce rendez-vous, Mrs. Phipps, dit-il en
s’asseyant. C’est très aimable de votre part.
— Oh, non, pas du tout, avec plaisir, s’esclaffa Cynthia en faisant
toute sorte de gestes inutiles avec les mains. Si ça peut permettre
d’aider Anna à… mais voyez-vous, Roy n’est pas très en forme.
Alors, je ne veux pas l’embêter avec ça.
— Je suis navré de l’apprendre…
— Oui, merci, non, cancer de la prostate, fit Cynthia en retrouvant
brusquement son sérieux. Radiothérapie. C’est pas la joie. Anna et
Kim sont venues à la maison ce matin. Elles lui tiennent compagnie.
Sinon je n’aurais pas pu… je n’aime pas le laisser seul en ce
moment, mais comme les filles sont là, je me suis dit que finalement,
je pourrais… » La fin de sa phrase se perdit dans une gorgée de
café. Sa main tremblait légèrement quand elle reposa la tasse sur la
soucoupe.
« Votre belle-fille vous a probablement dit…, commença Strike.
— Ma fille, le coupa Cynthia. Je n’ai jamais considéré Anna
comme ma belle-fille. Désolée, mais j’ai pour elle la même affection
que pour mes propres enfants, Jeremy et Ellie. Aucune différence. »
Robin se demanda à quel point c’était vrai. Cette femme lui
inspirait une certaine méfiance, même si elle savait qu’elle avait tort.
Cynthia n’est pas Sarah, se répétait-elle.
« Bien, reprit Strike. J’imagine qu’Anna vous a dit pourquoi elle
nous avait engagés.
— Oh, oui. Non, je dois admettre que je m’y attendais depuis
quelque temps. J’espère que ça ne lui fera pas encore plus de mal.
— Euh, eh bien, nous l’espérons également », répondit Strike.
Cynthia éclata de rire puis elle dit : « Oh, non, bien sûr, oui. »
Strike sortit un stylo et son calepin, lequel contenait plusieurs
photocopies pliées en quatre.
« Pourrions-nous commencer par la déclaration que vous avez
faite à la police ?
— Vous l’avez ? s’étonna Cynthia. L’original ?
— Une copie, répondit-il en dépliant les feuillets.
— C’est… bizarre. Après tout ce temps. J’avais dix-huit ans, à
l’époque. Dix-huit ans ! J’ai l’impression que ça fait un siècle, ha ha
ha ! »
La signature au bas de la première page était ronde et enfantine.
Strike tendit le document à Cynthia qui le prit comme s’il brûlait.
« Je suis désolée mais je souffre de dyslexie, avoua-t-elle. J’avais
quarante-deux ans quand on m’a diagnostiquée. Mes parents me
prenaient pour une grosse flemmarde, ha ha ha… hum, donc…
— Si vous préférez, je peux lire à haute voix, proposa Strike.
— Oh, merci… C’est comme ça que j’apprends mon texte pour les
visites guidées. J’écoute des CD, ha ha ha… »
Strike aplatit les feuillets sur la table.
« N’hésitez pas à m’interrompre si vous souhaitez ajouter ou
modifier quelque chose, dit-il à Cynthia, qui hocha la tête et promit
de le faire.
« “Nom : Cynthia Jane Phipps… née le 20 juillet 1957… adresse :
The Annexe, Broom House, Church Road”… C’était aussi celle de
Margot, j’imagine…
— J’occupais un logement indépendant au-dessus du garage »,
dit Cynthia en appuyant sur le mot « indépendant », ce qui
n’échappa point à Robin.
« “Je suis la nounou de la petite fille du Dr Phipps et du
Dr Bamborough, et j’habite chez eux…”
— Un studio indépendant, insista Cynthia. Avec sa propre entrée.
— “Mes horaires…” Je ne crois pas que ce passage soit très utile,
marmonna Strike. Ah, nous y voilà. “Le matin du 11 octobre, j’ai pris
mon service à 7 heures. J’ai vu le Dr Bamborough avant qu’elle
parte au travail. Elle était comme d’habitude. Elle m’a rappelé qu’elle
rentrerait tard parce qu’elle avait rendez-vous avec son amie, Miss
Oonagh Kennedy, pour prendre un verre près du cabinet où elle
exerce. Comme le Dr Phipps était alité, suite à son accident…”
— Anna vous a parlé de la maladie de Roy ? demanda Cynthia,
anxieuse.
— Euh, je ne crois pas mais elle est mentionnée dans le rapport
de police.
— Oh, elle ne vous l’a pas dit ? fit Cynthia en se renfrognant.
La maladie de von Willebrand, type 3. C’est sérieux, aussi grave que
l’hémophilie. Son genou était gonflé et il souffrait beaucoup. Il
pouvait à peine bouger.
— Oui, dit Strike, c’est inscrit dans le rapport de…
— Parce qu’il avait eu un accident quelques jours auparavant, le
7, l’interrompit Cynthia comme si cette précision était essentielle. Il
pleuvait, vous pouvez vérifier. Il sortait de l’hôpital pour rejoindre sa
voiture sur le parking quand un patient qui arrivait à vélo pour une
consultation externe l’a heurté au coin du bâtiment. Roy s’est pris le
pied dans la roue avant, il a glissé et s’est cogné le genou. Il a perdu
beaucoup de sang. Aujourd’hui, ils font des injections
prophylactiques pour éviter ce genre de problème mais, en ce
temps-là, quand il se blessait, il pouvait rester au lit pendant des
semaines.
— Très bien, dit Strike en notant, pour faire plaisir à Cynthia, ces
détails qu’il connaissait par cœur pour les avoir lus dans la
déposition de Roy et les comptes rendus d’interrogatoire.
— Non, Anna sait parfaitement que son père était malade ce jour-
là. Elle l’a toujours su », ajouta Cynthia.
Strike poursuivit sa lecture par un rappel des faits. Cynthia était
restée à la maison pour s’occuper de la petite Anna. La mère de Roy
était passée dans la journée. Wilma Bayliss avait fait trois heures de
ménage puis elle était partie. Cynthia avait servi plusieurs fois du thé
au malade et à sa mère. À 18 heures, Evelyn Phipps avait regagné
son domicile où elle devait retrouver des amis pour une partie de
bridge, en laissant un plateau-repas à l’intention de son fils.
« “À 20 heures, je regardais la télévision en bas dans le salon
quand le téléphone a sonné dans le hall. D’habitude, je ne répondais
que si le Dr Phipps et le Dr Bamborough étaient absents. Comme le
Dr Phipps était là et qu’il avait un poste à côté de son lit, je n’ai pas
bougé.
« “Environ cinq minutes plus tard, j’ai entendu résonner le gong
que Mrs. Evelyn Phipps avait placé près du Dr Phipps, en cas
d’urgence. Je suis montée. Le Dr Phipps était toujours dans son lit. Il
m’a dit qu’il avait eu Miss Kennedy au téléphone et que le Dr
Bamborough ne s’était pas rendue au pub. Le Dr Phipps a ajouté
qu’elle avait dû oublier son rendez-vous ou qu’elle avait été retardée
par un patient. Il m’a demandé de dire au Dr Bamborough de monter
dans leur chambre dès qu’elle arriverait.
« “Je suis redescendue. Une heure plus tard, j’ai encore entendu
le gong, je suis montée et j’ai trouvé le Dr Phipps très inquiet pour sa
femme. Il m’a demandé si elle était rentrée. J’ai répondu que non. Il
m’a dit de rester pendant qu’il appelait Miss Kennedy à son domicile.
Mais Miss Kennedy elle non plus n’avait pas de nouvelles du Dr
Bamborough. Le Dr Phipps a raccroché et m’a demandé ce que le
Dr Bamborough avait emporté en partant. Je lui ai répondu qu’elle
avait son sac à main et sa sacoche de médecin. Il a voulu savoir si
le Dr Bamborough avait parlé de rendre visite à ses parents. J’ai dit
que non. Il m’a demandé de rester pendant qu’il appelait la mère du
Dr Bamborough.
« “Mrs. Bamborough ignorait où était sa fille et n’avait pas de
nouvelles récentes de sa part. Le Dr Phipps était très inquiet. Il m’a
demandé de descendre, d’ouvrir le tiroir de la pendule sur la
cheminée du salon et de regarder s’il y avait quelque chose dedans.
J’y suis allée, j’ai regardé, il n’y avait rien. Je suis remontée et j’ai dit
au Dr Phipps que le tiroir de la pendule était vide. Le Dr Phipps m’a
expliqué que lui et sa femme se laissaient parfois des petits mots à
l’intérieur. Je l’ignorais.
« “Il a tenu à ce que je reste avec lui pendant qu’il appelait sa
mère, parce qu’il aurait peut-être un autre service à me demander. Il
a parlé avec sa mère mais pas longtemps. Il voulait des conseils.
Quand il a raccroché, le Dr Phipps m’a demandé s’il devait appeler
la police. J’ai dit que oui. Il a dit qu’il allait le faire et que je devais
descendre pour ouvrir aux policiers quand ils arriveraient puis les
faire monter dans sa chambre. Ils sont arrivés une demi-heure plus
tard. Je les ai fait monter dans la chambre du Dr Phipps.
« “Je n’ai pas trouvé que le Dr Bamborough avait un
comportement inhabituel quand elle a quitté la maison ce matin-là.
Les relations entre le Dr Phipps et le Dr Bamborough me
paraissaient bonnes. Je suis très surprise par sa disparition, ce n’est
pas dans son caractère. Elle est très attachée à sa fille et je ne peux
pas croire qu’elle l’ait abandonnée, ni qu’elle soit partie sans rien
dire à son mari ni à moi.
« “Signé et daté Cynthia Phipps, 12 octobre 1974”.
— Oui, non, c’est… je n’ai rien à ajouter, dit Cynthia, avant de
s’exclamer : Ça fait bizarre d’entendre ça quarante ans plus tard ! »
Robin vit de la peur dans ses yeux.
« Je comprends que… c’est un sujet… sensible, mais pourrions-
nous revenir sur ce que vous avez déclaré concernant les relations
entre Roy et Margot ?
— Oui, désolée, non, je ne veux pas en parler, dit Cynthia dont les
joues pâles se teintèrent de rose. Tous les couples se disputent, il y
a des hauts et des bas, mais ne comptez pas sur moi pour…
— Nous savons que votre mari ne pouvait pas…, commença
Robin.
— Le mari de Margot, l’interrompit Cynthia. Non, voyez-vous, pour
moi, il s’agit de deux personnes complètement différentes. Dans ma
tête. »
Pratique, dit une voix dans celle de Robin.
« Nous essayons simplement d’explorer la possibilité qu’elle soit
partie d’elle-même, intervint Strike. Peut-être pour réfléchir ou bien…
— Non, Margot ne serait jamais partie sans prévenir. Pas elle.
— Anna nous a dit que sa grand-mère…, tenta Robin.
— Evelyn souffrait d’un Alzheimer précoce. Elle était parfois
incohérente, la coupa Cynthia. J’ai toujours dit à Anna que… je lui ai
toujours dit que Margot ne l’aurait jamais abandonnée. Je lui ai
toujours dit ça. »
Sauf quand tu te faisais passer pour sa vraie mère, et que tu lui
cachais l’existence de Margot, poursuivit la voix dans la tête de
Robin.
« Continuons, dit Strike. Le jour où Anna fêtait son deuxième
anniversaire, vous avez reçu un coup de fil étrange. Une femme qui
disait être Margot.
— Hum, oui, non, c’est exact, dit Cynthia en portant la tasse de
café à ses lèvres frémissantes. J’étais dans la cuisine, je préparais
le glaçage du gâteau d’anniversaire. Donc, je ne risque pas d’avoir
oublié quel jour c’était, ha ha ha. Le téléphone a sonné. Quand j’ai
décroché, une femme a demandé : “C’est toi, Cynthia ?” J’ai
répondu “Oui” et elle a dit “C’est moi, Margot. Souhaite un bon
anniversaire à la petite Annie de la part de sa maman. Et fais bien
attention à elle.” Puis elle a raccroché.
« “Je suis restée bête, dit-elle en mimant la scène. J’étais là, avec
ma spatule dans la main. Je ne savais pas quoi faire. Anna jouait
dans le salon. J’étais… j’ai décidé d’appeler Roy au travail. Il m’a dit
de prévenir la police et c’est ce que j’ai fait.
— Vous pensez que c’était Margot ? demanda Strike.
— Non. Ce n’était pas… Enfin, oui, c’était sa voix, mais à mon
avis, ce n’était pas elle.
— Quelqu’un aurait pu l’imiter ?
— Oui, elle avait le même accent. Cockney. Mais… non. Si ç’avait
été vraiment elle, je l’aurais senti…
— Vous êtes sûre qu’il s’agissait d’une femme ? dit Strike. Ç’aurait
pu être un homme parlant comme une femme ?
— Je ne pense pas.
— Est-ce que Margot appelait Anna “la petite Annie” ? demanda
Robin.
— Elle lui donnait toute sorte de petits noms gentils, fit Cynthia
d’un air morose. Annie Fandango, Annabella, Angel Face… Cette
personne aurait pu deviner… ou alors elle s’est trompée de
prénom… mais le fait qu’elle ait téléphoné justement ce jour-là… La
police venait de découvrir le corps de la dernière victime de Creed,
ou ce qu’il en restait. Celle qu’il avait jetée du promontoire de
Beachy Head…
— Andrea Hooton », dit Robin. Cynthia parut surprise que ce nom
lui soit venu si facilement.
« Oui, la coiffeuse.
— Non, corrigea Robin. La coiffeuse c’était Susan Meyer. Andrea
étudiait la philo.
— Oh, oui. Bien sûr… Je n’ai pas trop… la mémoire des noms.
Enfin bref, Roy était allé identifier les… les restes, vous savez, les
morceaux de corps rejetés par la mer… et on avait espéré… non, je
veux dire, on n’espérait pas ! se reprit Cynthia, consternée d’avoir
utilisé ce mot. Non, bien sûr, on était soulagés que ce ne soit pas
Margot, mais vous savez ce que c’est… on attendait une réponse
depuis si… »
Strike songea au désir qu’il avait eu que les souffrances de sa
tante s’achèvent rapidement. Un cadavre, même celui d’un être cher,
représentait une douleur mais aussi une délivrance. Il permettait aux
survivants d’exprimer enfin leur peine et de la sublimer en l’entourant
de fleurs, de discours, de rituels en tout genre. Si l’on ajoutait
quelques prières, plusieurs verres d’alcool et la présence des amis
et de la famille, on obtenait un genre d’apothéose grâce à laquelle
l’horrible vérité s’inscrivait en vous une bonne fois pour toutes. Et
ainsi la vie pouvait continuer.
« C’était la deuxième fois que ça arrivait, dit Cynthia. La police
avait déjà retrouvé un corps près d’Alexandra Lake.
— Celui de Susan Meyer, marmonna Robin.
— On lui a montré des photos, les deux fois… Et ensuite, il y a eu
ce coup de fil, juste après qu’il est allé… pour la deuxième fois…
C’était… »
Cynthia se mit à pleurer, non pas la tête haute comme Oonagh
Kennedy l’avait fait, mais en se recroquevillant sur sa chaise et en
cachant son visage dans ses mains tremblantes.
« Excusez-moi, sanglota-t-elle. Je savais que ce serait dur… nous
n’avons plus jamais parlé d’elle… plus jamais… je suis désolée… »
Au bout de quelques secondes, elle se redressa et fixa sur eux
ses yeux rougis.
« Roy s’accrochait à l’idée que la femme au téléphone était
Margot. Il n’arrêtait pas de me dire : “Tu es sûre, tu es vraiment sûre
que ce n’était pas sa voix ?” Il était sur des charbons ardents quand
la police a essayé de tracer l’appel.
« Vous êtes trop polis pour me poser la question directement, fit-
elle dans un éclat de rire légèrement hystérique. Mais je sais ce que
vous voulez savoir. Anna aussi veut le savoir, et ce n’est pas faute
de le lui avoir répété je ne sais combien de fois… Il n’y avait rien
entre Roy et moi avant la disparition de Margot et il n’y a rien eu
pendant quatre ans après… Anna vous a dit que Roy et moi étions
de la même famille ? »
Cet aveu semblait lui coûter. Pourtant, des cousins au troisième
degré n’étaient pas des parents proches. Robin songea à la maladie
de Roy. Les Phipps, à l’instar des Romanov, n’auraient-ils pas dû
éviter de se marier entre eux ? se demanda-t-elle.
« Oui, elle nous l’a dit, répondit Strike.
— Avant que je m’installe chez eux, je ne pouvais pas le voir en
peinture. À la maison, il n’y en avait que pour lui. C’était le cousin
Roy par-ci, le cousin Roy par-là. Et “Tu as vu le cousin Roy, malgré
tous ses problèmes de santé, il est entré à l’Imperial College, il a fait
médecine. Si seulement tu voulais t’en donner la peine, Cynthia…”.
Non, franchement, je le détestais, ha ha ha ! »
Robin se souvint d’avoir vu la photo de Roy dans un journal de
l’époque. Son visage délicat, ses cheveux longs, ses yeux de poète.
Beaucoup de femmes étaient attirées par les hommes malades ou
infirmes, pour peu qu’ils aient du charme. Dans ses pires crises de
jalousie, Matthew n’avait-il pas évoqué le handicap de Strike comme
s’il s’agissait d’un atout indépassable, gagné au champ d’honneur,
face auquel l’homme valide qu’il était s’estimait incapable de lutter ?
« Croyez-moi si vous voulez mais, quand j’avais dix-sept ans, la
seule qualité que je lui trouvais, c’était sa femme ! Non, elle était si
merveilleuse, si… si élégante et… elle avait des opinions qui…
« Quand elle a su que j’avais raté tous mes examens, Margot m’a
invitée à dîner. Je l’admirais tant. J’étais flattée de cette invitation. Je
lui ai ouvert mon cœur, je lui ai dit que je n’avais pas le courage de
repasser les épreuves, que je voulais gagner ma vie, devenir
indépendante. Elle m’a dit, “Écoute, tu es superdouée avec les
gosses, pourquoi tu ne t’occuperais pas de mon bébé quand je
reprendrai le boulot ? Je vais demander à Roy d’aménager le studio
au-dessus du garage et tu pourras y loger.”
« Mes parents étaient verts, reprit Cynthia avec un éclat de rire qui
fit long feu. Ils lui en ont beaucoup voulu, et à Roy aussi. Lui, au
départ, il ne souhaitait pas que je vienne. Il aurait préféré que Margot
reste à la maison pour élever Anna. Maman et papa disaient qu’elle
m’exploitait. Aujourd’hui je comprends mieux leur point de vue. Si
une femme avait poussé l’une de mes filles à quitter l’école pour
s’occuper de son gamin, je ne pense pas que j’aurais été ravie moi
non plus. Mais bon, j’adorais Margot. J’étais supercontente. »
Cynthia s’interrompit. En voyant ses yeux tristes perdus dans le
vague, Robin supposa qu’elle réfléchissait aux conséquences
incommensurables de la décision qu’elle avait prise à dix-sept ans
d’aller vivre chez son cousin, à cet emploi de nounou qui, loin de la
rendre indépendante, l’avait obligée à rester cloîtrée dans une
maison dont elle ne sortirait jamais, à élever l’enfant d’une autre
comme s’il était le sien, à coucher avec le père de cet enfant et à
passer toute son existence dans l’ombre d’une femme disparue,
qu’elle prétendait avoir adorée. Comment faisait-on pour vivre à côté
d’un tel vide ?
« Après la disparition de Margot, mes parents ont insisté pour que
je parte. Ils n’aimaient pas me savoir seule dans la maison avec
Roy. À cause du qu’en-dira-t-on. Même les journalistes colportaient
des ragots, à l’époque. Mais je vous jure sur la tête de mes gosses,
affirma Cynthia avec un accent de vérité, qu’il n’y avait rien entre
Roy et moi du temps de Margot. Et iI n’y a rien eu pendant plusieurs
années après sa disparition. Je suis restée pour Anna, parce que je
n’avais pas le cœur de l’abandonner… elle était devenue ma fille ! »
Non, ce n’était pas ta fille, dit la voix implacable dans la tête de
Robin. Et tu n’aurais jamais dû lui faire croire qu’elle l’était.
« Roy n’a pas eu de relation amoureuse pendant un bon moment.
Puis il a fréquenté une collègue de travail, dit Cynthia en piquant un
fard. Mais ça n’a pas duré. Anna ne l’aimait pas.
« Moi-même j’ai eu un petit copain, mais il m’a plaquée. Il disait
qu’il avait l’impression de sortir avec une mère de famille, parce que
je faisais toujours passer Anna et Roy avant lui.
« Et puis voilà…, reprit Cynthia d’une voix frémissante, sa main
droite posée sur son poing gauche. Au fil du temps… j’ai fini par
m’apercevoir que Roy ne m’était pas indifférent. Mais je n’aurais
jamais imaginé que ça puisse être réciproque. Margot était tellement
brillante, tellement… forte. Et il était beaucoup plus âgé que moi,
plus intelligent, plus cultivé…
« Un soir, je venais de coucher Anna, j’allais regagner mon
studio… Il m’a demandé comment ça allait avec Will, mon copain. Je
lui ai expliqué qu’on avait rompu, il a voulu savoir pourquoi, on s’est
mis à parler et il m’a dit… Il m’a dit : “Tu n’es pas n’importe qui. Tu
mérites mieux que lui.” Après quoi, on a bu un verre et…
« C’était quatre ans après la disparition de Margot, répéta Cynthia.
J’avais dix-huit ans quand elle a disparu, et j’en avais vingt-deux
quand Roy et moi… nous nous sommes avoué les sentiments que
nous éprouvions l’un pour l’autre. Nous l’avons caché, bien
évidemment. Il a fallu attendre encore trois ans pour que Margot soit
officiellement considérée comme décédée.
— C’était dur à vivre, je suppose », dit Strike.
Cynthia le fixa sans sourire. Elle semblait avoir vieilli depuis
l’instant où elle s’était assise à cette table.
« Je fais des cauchemars depuis quarante ans. Je rêve que
Margot revient et me met à la porte, dit-elle en esquissant un sourire.
Roy n’est pas au courant et je ne veux pas savoir s’il rêve d’elle lui
aussi. Nous n’évoquons jamais le sujet. C’est notre manière de
résister. Nous avons dit tout ce qu’il y avait à dire. À la police, à la
famille, à nous-mêmes. Nous avons tout mis sur le tapis, nous avons
passé des heures et des heures à parler d’elle. “Il est temps de
fermer la porte”, a dit Roy. Et il a ajouté : “On l’a laissée ouverte
assez longtemps. Elle ne reviendra pas.”
« Quand on s’est mariés, il y a eu deux ou trois commentaires
malveillants dans la presse. Vous voyez le genre : “Elle disparaît,
son mari épouse la nounou.” Des trucs sordides. Difficile d’y
échapper. “N’y prête pas attention”, disait Roy. Mes parents ont très
mal réagi. Il a fallu que Jeremy naisse pour qu’ils acceptent de me
revoir.
« Nous n’avons pas caché la vérité à Anna, nous avons tenté de
l’épargner. Nous attendions… je ne sais pas… le bon moment pour
lui dire… mais il n’y avait jamais de bon moment. Elle m’appelait
“maman”, murmura Cynthia, elle était heureuse, c’était une petite
fille pleine de vie. Jusqu’au jour où ses camarades d’école lui ont
parlé de Margot et… »
Une mélodie s’éleva non loin de leur table. Robin reconnut
« Greensleeves1 » joué au synthétiseur. Tous trois se regardèrent,
surpris, puis soudain Cynthia éclata de rire : « C’est mon
téléphone ! » dit-elle avant de plonger le bras jusqu’au coude dans la
poche cousue sur le devant de sa robe et de sortir l’objet en
question.
« Roy ? »
De là où elle se tenait, Robin entendit un homme hurler dans
l’appareil. Cynthia prit un air catastrophé, voulut se lever, marcha sur
l’ourlet de sa robe, bascula en avant mais se rattrapa.
« Non, je… oh, non, elle n’a pas fait ça ! répondit-elle, le pied
toujours coincé dans la couture. Oh, mon Dieu… Roy, si je ne t’ai
rien dit c’est parce que… Non… oui, je suis encore avec eux ! »
Ayant réussi à se libérer, Cynthia se précipita hors de la salle. La
coiffe qu’elle avait posée sur la chaise voisine tomba par terre. Robin
se pencha, la remit à sa place et leva les yeux vers Strike qui la
regardait avec insistance.
« Quoi ? », demanda-t-elle.
Il allait répondre quand Cynthia réapparut, visiblement effondrée.
« Roy est au courant… Anna lui a dit. Il vous attend à Broom
House. »
1. Chanson traditionnelle composée par Henry VIII en l’honneur d’Anne Boleyn, selon
la légende populaire.
36

Celui qui communique son mal trouve souvent remède ;


Mais les doubles maux affligent les cœurs qui se cachent,
Comme les flammes rugissantes qu’on cherche à supprimer.
Edmund S , La Reine des fées

Cynthia s’éclipsa pour ôter son costume de reine décapitée et


revint dix minutes plus tard vêtue d’un jean mal coupé, d’un pull gris
et d’une paire de tennis. Ils se dirigèrent ensemble vers le parking.
Tandis qu’ils traversaient les cours en sens inverse, Strike lui trouva
un air particulièrement angoissé. Cynthia marchait si vite qu’il avait
le plus grand mal à la suivre sur les pavés glissants. La pluie avait
cessé mais les gros nuages gris bordés d’un liséré d’or qui roulaient
dans le ciel promettaient son imminent retour. Avant de repasser le
grand porche, Robin observa une dernière fois les symboles dorés
de l’horloge astronomique. Le Soleil était dans le Verseau, le signe
de Margot.
« On se retrouve là-bas », leur lança Cynthia, essoufflée. Puis,
sans attendre la réponse, elle les abandonna à l’entrée du parking
pour rejoindre en trottinant une Mazda3 bleue garée un peu plus
loin.
« Ça promet d’être intéressant, commenta Robin.
— Je suis d’accord, fit Strike.
— Sortez la carte », le pria Robin quand ils furent installés. Étant
donné son grand âge, la Land Rover n’avait pas d’autoradio et
encore moins de GPS. « Vous allez devoir m’indiquer la route.
— Que pensez-vous d’elle ? demanda Strike tout en cherchant
Church Road à Ham.
— Elle m’a l’air réglo. »
Robin vit Strike la regarder avec la même expression narquoise
que dans le café.
« Quoi ? dit-elle à nouveau.
— Rien. Seulement, j’avais l’impression que vous ne l’aimiez pas.
— Mais si, répliqua Robin sur la défensive. Elle est très bien. »
Alors qu’elle quittait sa place en marche arrière, le rire ronflant de
Cynthia lui revint en tête, de même que sa propension à répéter
« oui » et « non » jusqu’à l’épuisement de son interlocuteur.
« Enfin…
— On est d’accord, dit Strike, péremptoire.
— À sa place, sachant ce qui a pu arriver à Margot, j’aurais évité
de parler de décapitation à tort et à travers.
— Elle vit avec cette histoire depuis quarante ans. Elle n’y fait
même plus attention, à mon avis. C’est la toile de fond de leur
existence à tous les deux. Il n’y a que les autres pour se sentir
choqués. »
L’averse reprit à l’instant où ils quittaient le parking : un fin rideau
de pluie qui inonda rapidement le pare-brise.
« D’accord, je suis de parti pris, reconnut Robin en mettant en
marche les essuie-glaces. En ce moment, les deuxièmes épouses
sont un sujet un peu sensible pour moi. »
Elle roula sur une centaine de mètres avant de s’apercevoir que
Strike l’observait. « Quoi ? demanda-t-elle pour la troisième fois.
— Pourquoi est-ce un sujet un peu sensible pour vous ?
— Parce que… Oh, je ne vous l’ai pas dit ? Non, c’est à Morris
que j’en ai parlé. » Depuis Noël, elle avait tenté de ne plus songer
aux textos qu’ils avaient échangés alors qu’elle avait bu, au léger
réconfort qu’elle en avait retiré dans un premier temps et à
l’immense claque que Morris lui avait assenée peu après. « Matthew
s’est mis en couple avec Sarah Shadlock. Elle a quitté son fiancé
pour lui.
— Merde, dit Strike sans la quitter des yeux. Non, je l’ignorais. »
Mais il ne manqua pas de noter qu’elle en avait parlé à Morris, ce
qui ne correspondait pas à l’idée qu’il se faisait de leurs relations. En
se basant sur ce que Barclay lui avait raconté de leur prise de bec
lors d’une réunion de service et sur les commentaires peu élogieux
que Robin elle-même lui avait faits au sujet de leur dernière recrue,
Strike avait cru que Morris, à qui Robin plaisait visiblement, aurait fini
par se lasser et renoncer à la poursuivre de ses assiduités. Et
pourtant c’était à Morris, et non à lui, que Robin avait confié cette
nouvelle concernant sa vie privée.
Tandis qu’ils roulaient en silence vers Church Road, Strike se
demanda ce qui avait bien pu se passer à Londres pendant son
absence. Morris était bel homme et, comme Robin, il était en
instance de divorce. Cet évident point commun aurait dû lui mettre la
puce à l’oreille, songea-t-il. Quand on y pensait, ils avaient des tas
de choses à se raconter : comment ils trouvaient leurs avocats
respectifs, les relations qu’ils entretenaient avec leurs ex, la façon
dont chacun avait vécu la séparation. Largement de quoi entretenir
une sympathie mutuelle, voire plus.
« C’est là, tout droit », dit-il. La Land Rover passa entre deux
hauts murs rouges et déboucha dans le parc des Royal Paddocks.
« Joli quartier », commenta Robin, vingt minutes après qu’ils
eurent quitté Hampton Court Palace. Ils venaient de bifurquer sur
une route qui avait dû être un chemin vicinal, dans les temps
anciens. À gauche un bois touffu, à droite plusieurs grandes villas
bâties en retrait, derrière des haies.
« C’est celle-ci », dit Strike en montrant une maison
particulièrement vaste, dotée de plusieurs frontons à colombages
triangulaires. Le portail à double battant était ouvert, de même que la
porte d’entrée. Ils s’engagèrent dans l’allée et s’arrêtèrent derrière la
Mazda3 bleue.
Dès que Robin eut coupé le moteur, ils entendirent les cris venant
de la maison : une voix d’homme que la colère faisait grimper dans
les aigus. Blonde, élancée, vêtue comme la dernière fois d’un jean et
d’une chemise, Kim, l’épouse d’Anna Phipps, apparut sur le seuil et
les rejoignit d’un pas leste. « Ça chauffe là-dedans, fit-elle d’une voix
tendue, pendant que Strike et Robin descendaient de voiture sous
les gouttes.
— Vous voulez qu’on attende que…, proposa Robin.
— Non, dit Kim. Il veut absolument vous voir. Entrez. »
Ils firent quelques pas sur le gravier et pénétrèrent dans Broom
House. La dispute se poursuivait quelque part à l’intérieur, voix
masculine et féminines mélangées.
Chaque maison possède une odeur qui lui est propre et résiste à
tous les courants d’air. Celle-ci sentait le bois de santal et le
renfermé, ce qui n’était pas franchement déplaisant. Kim leur fit
traverser un long vestibule percé de hautes fenêtres. On aurait dit
que rien n’avait changé depuis les années 1950, songea Robin en
examinant les appliques en cuivre, les aquarelles, le vieux tapis
recouvrant le parquet ciré. Un frisson lui parcourut l’échine à la
pensée que Margot Bamborough avait foulé ce sol et que les notes
fleuries et métalliques de son parfum s’étaient mêlées aux senteurs
dégagées par l’encaustique et la vieille carpette.
Quand ils arrivèrent à la porte du salon, les invectives se firent
plus intelligibles.
« … et si on faisait attention à moi, de temps en temps, hurlait un
homme. Moi aussi j’ai mon mot à dire… C’est charmant, vraiment
charmant, d’apprendre par la bande que ma famille a lancé des
détectives après moi…
— Mais il ne s’agit pas de toi, pour l’amour du ciel ! répondit Anna.
Tu sais bien que Bill Talbot était incompétent…
— Sans blague ! Tu étais présente ? Tu l’as connu ?
— Je ne vois pas le rapport, papa… »
Kim ouvrit la porte. Strike et Robin entrèrent après elle.
Comme les figures d’un tableau vivant, les trois protagonistes se
figèrent en les voyant apparaître. La main effilée de Cynthia resta
plaquée sur sa bouche. Anna et son père se tenaient immobiles,
debout l’un en face de l’autre, de part et d’autre d’une petite table
ancienne.
Le poète romantique avait vieilli. Ses longues boucles folâtres
avaient été remplacées par une couronne de cheveux gris coupés
court sauf dans le cou et autour des oreilles. Entre son pull-over à
grosses mailles, son crâne brillant, ses yeux étincelants de colère et
son visage parsemé de taches rouges, on l’aurait mieux vu dans le
rôle du savant fou.
Roy Phipps était si furieux que Robin n’aurait pas été surprise qu’il
s’en prenne également à eux. Pourtant, quand le regard de
l’hématologue croisa celui de Strike, son comportement changea du
tout au tout. Était-ce à cause de sa stature ou de l’aura qui émanait
de lui et répandait sur les scènes les plus chargées d’électricité une
ambiance d’apaisement et de gravité ? Robin n’aurait su le dire mais
elle vit nettement Roy prendre la décision de se taire. Il hésita une
petite seconde, saisit la main que lui tendait le détective et la serra
longuement. Robin se demanda si les deux hommes étaient
conscients du rapport de hiérarchie qui venait de s’établir entre eux
sous les yeux des quatre femmes.
« Docteur Phipps », dit Strike.
Étant passé en une seconde de la rage à la courtoisie, Roy parut
comme déstabilisé par la brusque décélération.
« Donc vous êtes… vous êtes le détective, n’est-ce pas ? balbutia-
t-il, son visage pâle toujours parsemé de taches pourpres.
— Cormoran Strike… et voici ma partenaire, Robin Ellacott. »
Robin s’avança.
« Comment allez-vous ? dit Roy en lui tendant une main chaude et
sèche.
— Dois-je faire du café ? demanda Cynthia à mi-voix, comme si
elle craignait de déranger.
— Oui… non, pourquoi pas, répondit Roy dont l’emportement
luttait avec l’anxiété causée par la présence de cet homme massif
qui le fixait intensément des yeux. Asseyez-vous, je vous prie »,
ajouta-t-il en désignant un canapé placé à la perpendiculaire d’un
autre.
Cynthia partit en courant vers la cuisine. Strike et Robin
s’installèrent à la place qu’on leur avait indiquée.
« Je vais aider Cyn », murmura Anna avant de quitter la pièce à
son tour, suivie de Kim un instant plus tard.
Le médecin s’installa dans un fauteuil profond recouvert de
velours et se mit à décocher des regards furieux autour de lui. Il
n’avait pas l’air dans son assiette. Sa crise de colère semblait l’avoir
épuisé. Il n’était plus qu’un vieil homme affaibli dont les chaussettes
tombaient en accordéon autour de ses chevilles maigres.
S’ensuivit le silence le plus long et le plus gênant que Robin eût
jamais connu. Pour se donner une contenance, elle laissa son
regard errer à travers la pièce. Ce salon était aussi vieillot que le
vestibule. Il y avait un grand piano dans un coin et des baies vitrées
donnant sur un jardin immense. Dehors, au-delà d’une terrasse
pavée, elle aperçut un bassin de forme rectangulaire qui s’étirait
jusqu’à un kiosque en pierre taillée à l’abri duquel, aux beaux jours,
on pouvait s’asseoir et contempler les carpes Koï peu visibles
actuellement, à cause de la pluie qui troublait l’eau du bassin, ou la
vaste pelouse plantée d’arbres vénérables et les parterres
harmonieusement tracés.
Les bibliothèques vitrées regorgeaient d’ouvrages reliés cuir et de
statuettes en bronze patiné. Entre les canapés trônait un tambour à
broderie tendu d’un tissu de soie paré de motifs chamarrés.
L’ouvrage, qui appartenait sans doute à Cynthia, était en cours
d’exécution mais l’on devinait une influence japonaise dans le dessin
des deux carpes Koï nageant dans des directions opposées. Robin
aurait bien tenté un commentaire élogieux, mais Strike ne lui en
laissa pas le temps.
« Qui est l’amateur d’art classique ?
— Pardon ? dit Roy. Oh. Mon père. »
Ses yeux fous survolèrent les figurines en bronze et en marbre
parsemant la pièce. « Il a fait latin-grec à Cambridge et il a décroché
son diplôme avec mention Très Bien.
— Ah », répondit Strike. Le silence reprit, glacial.
Une bourrasque chargée de pluie vint cingler les vitres déjà
trempées. Soulagée, Robin entendit le cliquetis des cuillères à thé et
les pas des trois femmes qui revenaient.
Cynthia entra la première et posa le plateau sur la table basse qui
vacilla imperceptiblement sous son poids. Anna la suivait avec un
gros gâteau qu’elle déposa sur une console.
Anna et son épouse s’assirent l’une à côté de l’autre sur le canapé
libre pendant que Cynthia installait devant chaque convive de frêles
guéridons censés recevoir les tasses. Après quoi, elle coupa le
gâteau, en distribua des parts, puis alla s’asseoir près de Kim, en se
faisant toute petite. Roy attendit que sa femme cesse de remuer
pour prendre enfin la parole.
« Eh bien, dit-il en se tournant vers Strike. Je serais curieux de
savoir à combien vous estimez vos chances de réussir aujourd’hui
ce que la police métropolitaine n’a pas été fichue de réaliser il y a
quarante ans. »
Robin aurait parié qu’il avait répété cette entrée en matière pour le
moins agressive quelques minutes auparavant, pendant qu’ils se
regardaient tous les trois en chiens de faïence.
« Elles sont proches de zéro, répondit tranquillement Strike après
avoir englouti la moitié de sa tranche de gâteau. Mais il semblerait
qu’un témoin ait aperçu votre première épouse peu de temps après
sa disparition et nous aimerions évoquer ce sujet avec vous. »
Roy prit un air atterré.
« Je dis bien “semblerait”, souligna Strike en posant l’assiette pour
sortir son calepin de la poche de sa veste. Mais de toute évidence…
Ce gâteau est excellent, Mrs. Phipps, ajouta-t-il à l’intention de
Cynthia.
— Oh, merci, fit-elle d’une voix ténue. Je le parfume au café et
j’ajoute des morceaux de noix. C’était le gâteau préféré d’Anna
quand elle était petite… n’est-ce pas, ma chérie ? compléta-t-elle
sans obtenir en retour autre chose qu’un sourire crispé.
— Nous tenons cette information d’une ancienne collègue de votre
femme. Janice Beattie. »
Roy secoua la tête en haussant les épaules pour signifier que ce
nom ne lui évoquait rien.
« C’était l’infirmière du cabinet St. John’s, précisa Strike.
— Oh, oui. Je pense l’avoir vue une fois ici, lors d’un barbecue. Je
l’ai trouvée plutôt convenable… Quelle catastrophe, ce barbecue.
L’horreur. Et ces gamins insupportables… Tu t’en souviens ? lança-t-
il à Cynthia.
— Oui, s’empressa de répondre l’interpellée. Non, il y en avait un
en particulier, qui était vraiment…
— Il avait mis de l’alcool dans le punch, aboya Roy. De la vodka.
Une femme a été malade.
— Gloria, s’immisça Cynthia.
— Leurs noms m’échappent, répliqua Roy avec un geste
impatient. Elle est allée vomir dans les toilettes du rez-de-chaussée.
Elle en a mis partout. C’était dégoûtant.
— Le gamin en question, c’était Carl Oakden ? demanda Strike.
— Exactement, confirma Roy. On a retrouvé la bouteille de vodka
vide, cachée sous la remise. Il s’était introduit dans la maison et
l’avait prise dans le bar.
— Oui, dit Cynthia. Et ensuite, il a brisé…
— Une coupe en cristal qui appartenait à ma mère, ainsi qu’une
demi-douzaine de verres. Cet imbécile avait balancé une balle de
criquet sur la table du buffet. L’infirmière a tout nettoyé parce que…
Je reconnais, elle a été très correcte. Elle avait bien conscience que
je risquais… avec tout ce verre brisé, dit Roy en balayant la suite
d’un revers de main.
— Le côté positif, intervint Cynthia en égrenant un petit rire, c’est
que cette coupe contenait le punch à la vodka et que, pour le coup,
personne d’autre n’a été malade.
— C’était une pièce de collection. Un saladier Art déco, répliqua
Roy, imperturbable. Une vraie catastrophe, cette réception. J’ai dit à
Margot… » Il marqua un temps d’arrêt. Robin supposa qu’il n’avait
plus prononcé ce prénom depuis des lustres. « Je lui ai dit : “Je ne
vois pas à quoi ça va servir”, parce que tout le monde était venu sauf
lui, le confrère qu’elle essayait d’amadouer… celui qui s’accrochait
avec elle, comment s’appelait-il ?
— Joseph Brenner, dit Robin.
— Brenner, exactement. Il avait décliné l’invitation, alors à quoi
bon ? Mais non, il a quand même fallu qu’on sacrifie notre samedi
pour recevoir cette bande d’ahuris. Et pour nous remercier, on nous
vole une bouteille de vodka et on nous casse une coupe en cristal et
des verres. »
Robin regardait les poings de Roy, posés sur les accoudoirs du
fauteuil. Il déplia un instant ses longs doigts, comme un bernard-
l’ermite remuant ses petites pattes, puis les serra de nouveau.
« C’est ce garçon, Oakden, qui a écrit un livre sur Margot, par la
suite, reprit-il. Il s’est appuyé sur une photo prise pendant ce fichu
barbecue pour faire croire que sa mère et lui savaient des tas de
choses sur notre vie privée. Donc, oui, franchement, ajouta-t-il sur
un ton glacial, Margot aurait mieux fait de s’abstenir.
— Elle essayait juste d’améliorer l’ambiance au boulot, plaida
Anna. Toi, dans ton travail, tu n’étais pas obligé d’arbitrer les conflits
entre les gens…
— Que sais-tu de mon travail, Anna ?
— J’imagine qu’il n’avait rien de commun avec celui d’un médecin
généraliste. Tu donnais des cours, tu faisais de la recherche, tu
n’avais pas à gérer le personnel non médical, les femmes de
ménage, les réceptionnistes…
— Ces personnes se sont vraiment mal comportées, Anna, dit
Cynthia, volant au secours de son mari. Je t’assure. Je ne l’ai jamais
dit à personne – je ne voulais pas en rajouter – mais j’ai vu de mes
propres yeux l’une des invitées s’introduire dans la chambre de tes
parents à l’étage.
— Quoi ? hurla Roy.
— Oui, fit Cynthia nerveusement. Non, j’étais montée changer les
couches d’Anna quand j’ai entendu du bruit. Je suis entrée dans la
chambre et je l’ai trouvée devant la penderie en train d’examiner la
garde-robe de Margot.
— Qui était-ce ? demanda Strike.
— La blonde. La réceptionniste qui n’était pas Gloria.
— Irene, dit Strike. Vous a-t-elle vue ?
— Oh oui. Je suis entrée avec Anna dans les bras.
— Comment a-t-elle réagi ? demanda Robin.
— Eh bien, elle était un peu gênée. C’est normal, après tout. Elle
s’est mise à rire, elle a dit, “Simple curiosité” et elle est sortie en me
bousculant presque au passage.
— Dieu du ciel, fit Roy Phipps en secouant la tête. Mais qui a eu
l’idée d’embaucher des individus pareils ?
— Vous croyez vraiment que c’était de la curiosité ? demanda
Robin à Cynthia. Ou avait-elle l’intention de voler…
— Oh, je ne pense pas qu’elle ait pris quoi que ce soit. Vous
n’avez jamais… Margot ne s’est jamais plainte qu’il lui manquait
quelque chose, n’est-ce pas ? demanda-t-elle à Roy.
— Non, mais tu aurais dû m’en parler quand ça s’est produit,
répliqua Roy, fâché.
— Je ne voulais pas vous rajouter des problèmes. Vous étiez
déjà… Ç’avait été une journée si stressante.
— Revenons à cet homme qui a peut-être aperçu Margot »,
intervint Strike avant de leur expliquer qu’un certain Charlie Ramage
aurait vu Margot errer parmi les tombes dans un cimetière à
Leamington Spa. Il précisa toutefois qu’il s’agissait d’un témoignage
de troisième main.
« Robin s’est mise en rapport avec la veuve de Ramage qui a
confirmé l’histoire, à ceci près qu’elle n’est pas sûre qu’il s’agissait
de Margot ou bien d’une autre personne disparue. Apparemment,
l’incident n’a pas été signalé à la police. La question que je dois vous
poser est la suivante : Margot avait-elle une raison de se rendre à
Leamington Spa ?
— Aucune », dit Roy. Cynthia confirma d’un signe de tête.
Strike prit note.
« Merci. Pendant que nous y sommes, pourrions-nous passer en
revue les autres témoignages visuels ? », proposa-t-il.
Robin voyait ce qu’il essayait de faire. Avant de démarrer
l’interrogatoire proprement dit, il tenait à évoquer la possibilité que
Margot n’ait pas été assassinée, voire qu’elle était toujours en vie, et
ce, même s’il mesurait certainement ce que cette idée pouvait avoir
de pénible pour ses interlocuteurs.
« La femme dans la station-service de Birmingham, la mère de
famille à Brighton, le promeneur de chien à Eastbourne, énuméra
Roy avant que Strike ne reprenne la parole. C’est absurde. Pourquoi
se serait-elle baladée par monts et par vaux, au volant d’une voiture,
avec un chien au bout d’une laisse… et Dieu sait quoi encore ? Si
elle était partie de son plein gré, elle aurait fait en sorte que
personne ne la voie. Même chose pour cette histoire de cimetière.
— Je suis d’accord, dit Strike. Mais il y a quand même un
exemple…
— Oui, je sais, dit Roy. Warwick. »
Le mari et la femme échangèrent un regard. Strike attendit. Roy
posa sa tasse et sa soucoupe sur la table devant lui, puis leva les
yeux vers sa fille.
« Tu es vraiment sûre de vouloir aller jusqu’au bout, Anna ? lui
demanda-t-il. Vraiment, vraiment sûre ?
— Qu’est-ce que tu veux dire ? répliqua Anna. À ton avis,
pourquoi j’ai embauché des détectives privés ? Pour me distraire ?
— Bon, très bien, dit Roy. Très bien. Cet événement a retenu…
retenu mon attention, parce que l’ex-petit ami de ma femme, un
dénommé Paul Satchwell, était originaire de Warwick. Margot
avait… renoué avec lui, peu avant de disparaître.
— Pour l’amour du ciel, fit Anna avec un rire agacé. Tu crois
franchement que je ne suis pas au courant pour Paul Satchwell ?
Non mais je rêve ! » Kim posa la main sur la jambe de son épouse,
soit pour la rassurer soit pour la mettre en garde. « Tu n’as jamais
entendu parler d’Internet, papa ? Et des archives de presse ? J’ai vu
cette ridicule photo montrant Satchwell avec tous ses médaillons et
ses poils sur le torse. Je sais que ma mère a pris un verre avec lui
trois semaines avant qu’elle ne disparaisse ! Mais c’était la seule
fois…
— Vraiment ? l’interrompit Roy sur un ton agressif. Merci pour ton
réconfort, Anna, et merci pour ton expertise. Comme c’est
merveilleux de tout savoir…
— Roy, souffla Cynthia.
— Qu’entends-tu par là ? Que c’était plus qu’un verre ? fit Anna,
visiblement ébranlée. Non, il n’y a rien eu d’autre. C’est horrible
d’insinuer le contraire ! Oonagh a dit…
— Ah, d’accord, je comprends maintenant ! s’écria Roy, agrippé
aux accoudoirs, ses joues creuses virant au violet. Si Oonagh l’a dit,
alors tout s’explique !
— Qu’est-ce qui s’explique ? répliqua Anna.
— Eux ! hurla-t-il en désignant Strike et Robin d’une main aux
articulations gonflées, striée de veines proéminentes. C’est Oonagh
Kennedy qui est derrière tout ça, n’est-ce pas ? J’aurais dû deviner
qu’elle ferait encore parler d’elle !
— Pour l’amour du ciel, Roy, intervint Kim. C’est ridicule…
— Oonagh a voulu me faire arrêter !
— Papa, tu sais bien que c’est faux ! Tu fais une fixation maladive
sur Oonagh…
— Cette femme me harcelait. Elle voulait que je porte plainte
contre Talbot…
— Et pourquoi tu ne l’as pas fait ? répliqua Anna. Il avait perdu la
raison !
— Roy ! », gémit Cynthia en voyant son mari se pencher vers sa
fille au risque de renverser la table bancale qui les séparait et le
plateau posé dessus en équilibre précaire. Le visage cramoisi, Roy
se mit à brailler en moulinant des bras :
« Il y avait des flics partout dans la maison qui fouillaient les
affaires de ta mère. Des chiens renifleurs dans le jardin. Ils étaient à
deux doigts de me jeter en prison, et j’aurais dû porter plainte contre
l’homme qui dirigeait l’enquête ? De quoi j’aurais eu l’air ?
— Talbot était incompétent !
— Tu étais là, madame Je-Sais-Tout ? Tu le connaissais ?
— Alors, pourquoi ils l’ont remplacé ? Pourquoi tous les articles,
tous les livres affirment qu’il était en dessous de tout ? Je vais te dire
la vérité, fit Anna en pointant un index vengeur sur son père. Cyn et
toi aimiez Bill Talbot parce qu’il avait décidé que tu étais innocent…
— Comment ça, “décidé” ? beugla Roy. Je te remercie. Je suis
ravi de constater que tu n’as pas changé depuis tes treize ans…
— Roy ! s’écrièrent en chœur Cynthia et Kim.
— … quand tu m’accusais d’avoir creusé ce bassin pour cacher
l’endroit où je l’avais enterrée ! »
Anna fondit en larmes et sortit précipitamment de la pièce en
manquant trébucher au passage sur les jambes de Strike. Craignant
que son départ ne provoque un exode massif, ce dernier préféra
fléchir les genoux pour éviter les futurs accidents.
« Allez-vous enfin lui pardonner les choses qu’elle vous a dites
quand elle était gamine ? demanda froidement Kim à l’intention de
son beau-père. C’était une ado perturbée traversant la phase la plus
épouvantable de son existence.
— Parce que moi, je n’ai pas traversé de phase épouvantable ? »,
hurla Roy. Comme Strike s’y attendait, il se leva et quitta la pièce
aussi vite que ses jambes le lui permettaient.
— Oh mon Dieu ! », marmonna Kim avant de se précipiter derrière
Roy, en évitant de justesse Cynthia qui s’était lancée elle aussi à la
poursuite de son mari.
La porte du salon se referma en claquant. Dehors, la pluie tombait
sur le bassin aux carpes. Strike regarda Robin, siffla entre ses dents
et récupéra son assiette.
« J’ai la dalle, dit-il, la bouche pleine, pour répondre au coup d’œil
surpris de Robin. Rien mangé ce matin. C’est drôlement bon. »
Au loin, on entendit encore des cris, des claquements de porte.
« L’entretien est terminé, d’après vous ? demanda Robin.
— Non, dit Strike en mâchant. Ils vont revenir.
— Rappelez-moi ce qui s’est passé à Warwick ».
Elle s’était contentée de survoler le document dans lequel son
coéquipier avait dressé la liste des personnes ayant aperçu Margot,
ces observations ne lui ayant pas semblé d’un grand intérêt.
« Une femme est entrée dans un pub pour faire de la monnaie, et
la patronne a cru que c’était Margot. Une étudiante s’est présentée
deux jours plus tard à la police en disant que c’était elle dont il
s’agissait et non Margot, mais la patronne du pub a campé sur ses
positions. La police a laissé tomber. »
Strike enfourna encore une grosse bouchée avant d’ajouter :
« Je doute qu’il y ait quoi que ce soit d’utile là-dedans. Cela dit… »
Du menton, il désigna la porte du salon. « … maintenant, on en sait
un peu plus. »
Strike reprit sa dégustation et Robin son observation de la pièce.
Sur le manteau de la cheminée, une pendule en bronze doré
particulièrement laide attira son regard. Elle vérifia la porte, puis se
leva pour l’examiner. C’était une déesse grecque casquée perchée
sur un lourd piédestal en métal sculpté.
« Pallas Athéna », commenta Strike en la pointant de sa
fourchette.
À la base de la pendule, Robin remarqua un tiroir muni d’une
poignée de cuivre. Cynthia leur ayant confié que Roy et Margot s’y
laissaient autrefois des petits mots, elle l’ouvrit. Il était doublé de
feutrine rouge, mais vide.
« Vous pensez que ça vaut cher ? demanda-t-elle à Strike en le
refermant.
— J’en sais rien. Pourquoi ?
— Parce que sinon je ne vois pas pourquoi ils garderaient une
pendule aussi moche. »
Deux styles bien différents et incompatibles se côtoyaient dans
cette pièce, songea Robin en tendant l’oreille pour guetter le retour
de leurs hôtes. Les œuvres complètes reliées cuir de Pline et
d’Ovide, les reproductions victoriennes de statues classiques, parmi
lesquelles deux lions des Médicis version miniature, une vestale et
un Hermès dressé sur la pointe des pieds, correspondaient sans
doute aux goûts du père de Roy, tandis que les insipides aquarelles
représentant des fleurs ou des paysages, les meubles délicats et les
rideaux de chintz avaient sûrement été choisis par sa mère.
Pourquoi Roy ne s’était-il pas débarrassé de ce bric-à-brac pour
tout refaire à neuf ? se demanda Robin. Par respect envers ses
parents ? Par manque d’imagination ? Ou bien le petit garçon
souffreteux, ayant passé une bonne partie de son enfance confiné
dans cette maison, avait-il développé un tel attachement pour ces
objets qu’il ne pouvait se résoudre à les mettre au rebut ? Aux
portraits décolorés de Roy, enfant, et de ses parents, Cynthia et lui
s’étaient contentés d’ajouter quelques photos. Parmi elles, une seule
était digne d’intérêt : elle représentait la famille recomposée et
semblait dater du début des années 1990. À l’époque, Roy avait
tous ses cheveux et ceux de Cynthia étaient encore épais et
ondulés. Leurs deux enfants biologiques, un garçon et une fille,
ressemblaient beaucoup à Anna. Personne n’aurait cru qu’ils étaient
issus de mères différentes.
Robin se déplaça vers la fenêtre. La surface du bassin koï dominé
par le petit kiosque de pierre était si troublée par la pluie qu’on avait
du mal à imaginer que les formes rouges, blanches et noires qui se
déplaçaient sous la surface étaient des poissons. Et pourtant l’un
d’entre eux, une grosse carpe aux écailles nacrées tachetées de
blanc et de noir, devait bien mesurer soixante centimètres. Le petit
pavillon qui, les jours de beau temps, se reflétait sans doute dans le
miroir de l’eau, formait à présent une masse grisâtre. Son sol était
dallé. Au centre, Robin vit un motif en mosaïque qu’elle reconnut
aussitôt.
« Cormoran », fit-elle, en même temps que Strike disait :
— Regardez ça. »
Ils se tournèrent l’un vers l’autre. Strike, qui avait terminé sa part
de gâteau, observait une statuette que Robin n’avait pas encore
remarquée. Le bronze haut de trente centimètres figurait un homme
nu aux épaules drapées d’un tissu, tenant dans sa main un serpent.
Robin ne saisit pas tout de suite ce que Strike lui montrait.
« Oh… le signe en forme de serpent, celui par lequel Talbot
désignait Roy ?
— Précisément. C’est Asclépios, dit Strike. Le dieu grec de la
médecine. Et vous, qu’avez-vous aperçu ?
— Venez donc voir ce qu’il y a sur le sol du kiosque. Incrusté dans
la pierre. »
Il la rejoignit à la fenêtre.
« Ah, oui. C’est l’édicule qu’on voit en cours de construction sur
l’une des photos prises le jour du barbecue. À l’époque, il n’y avait
que des blocs de granit. »
L’incrustation figurait une croix de St. John, plus claire que le reste
du dallage. « Intéressant, fit-il.
— Voyez-vous, dit Robin en se retournant pour embrasser le salon
du regard, les personnes souffrant de troubles obsessionnels ont
tendance à interpréter comme des messages surnaturels ce que
nous, nous appelons des coïncidences.
— Je pensais exactement la même chose, répondit Strike en
regardant Pallas Athéna perchée sur l’horrible pendule de la
cheminée. Pour un individu perturbé comme l’était Talbot, cette
pièce devait être comme une caverne bourrée de signes astrol… »
La voix de Roy retentit dans le hall.
« … mais alors, tu ne viendras pas me le reprocher… »
La porte s’ouvrit et toute la famille refit son apparition.
« … si jamais elle apprend des choses qui ne lui font pas
plaisir ! », lança Roy à Cynthia qui le suivait, l’air apeuré. Roy était
toujours aussi cramoisi. Seule la peau autour de ses yeux avait une
teinte jaunâtre.
Il fut surpris de voir les deux détectives près de la fenêtre.
« Nous admirions votre jardin », dit Strike en regagnant avec
Robin le canapé qu’on leur avait assigné.
Roy grommela et reprit lui aussi sa place. Il respirait bruyamment.
« Toutes mes excuses, dit-il au bout de quelques secondes. Nous
ne nous montrons pas sous notre meilleur jour, ma famille et moi.
— C’est une situation stressante pour tout le monde », répondit
Strike. Anna et Kim s’étaient rassises sur le canapé et se tenaient la
main. Cynthia, à côté d’elles, ne quittait pas son mari des yeux.
« J’ai quelque chose à dire, commença Roy en se tournant vers
Strike. Je tiens à préciser que…
— Oh, je t’en prie, je ne lui ai parlé qu’une seule fois, et c’était au
téléphone ! l’interrompit sa fille.
— J’aimerais pouvoir terminer ma phrase, Anna », dit Roy qui
respirait de plus en plus mal.
À l’intention de Strike, il poursuivit :
« Oonagh Kennedy m’a détesté dès le premier regard. Elle était
excessivement possessive vis-à-vis de Margot. Il se trouve qu’elle
avait quitté l’Église et elle était du genre à combattre tous ceux qui
n’avaient pas choisi de faire comme elle. En plus de cela…
— Docteur Phipps, le coupa Strike qui craignait, non sans raison,
que son intervention ne dégénère en une longue diatribe contre
Oonagh Kennedy. Je préfère vous informer dès à présent que, lors
de l’entretien que nous avons eu avec elle, Oonagh a très clairement
dit qu’une seule personne était suspecte à ses yeux. Et cette
personne est Paul Satchwell. »
Roy mit deux ou trois secondes à bien saisir le sens de ces mots.
« Tu vois ? explosa Anna. Tout à l’heure, c’est bien toi qui as
insinué que ma mère avait fait plus que prendre un verre avec
Satchwell. Qu’est-ce que tu voulais dire, exactement ? Ou était-ce
juste, ajouta-t-elle sur un ton qui pour Robin cachait un secret espoir,
une manière d’exprimer ta rancœur ?
— Ne m’oblige pas à ouvrir la boîte de Pandore, Anna, répondit
Roy. Tu pourrais le regretter.
— Je veux savoir ce que tu m’as toujours caché.
— Anna, murmura inutilement Cynthia.
— Très bien, dit Roy. Très bien, dans ce cas… » Il se tourna vers
Strike et Robin. « Au début de notre relation, je suis tombé sur un
message de Satchwell que Margot avait conservé. Ça disait, “Ma
chère Brunehilde…” C’était le petit nom qu’il lui donnait. La Walkyrie,
vous savez. Margot était grande. Et blonde. »
Roy s’interrompit, le temps d’avaler sa salive.
« Trois semaines avant sa disparition, elle est rentrée à la maison
en disant qu’elle avait croisé Satchwell dans la rue et qu’ils étaient
allés prendre un verre… en copains. »
Il s’éclaircit la gorge. Cynthia versa du thé dans sa tasse.
« Après sa… après sa disparition, j’ai dû aller récupérer ses
affaires au cabinet St. John’s. Et j’ai trouvé une petite… »
Il écarta son pouce et son index de cinq centimètres.
« … figurine en bois. Un guerrier viking qu’elle gardait sur son
bureau. Et sur le socle de cette figurine, “Brunehilde” était inscrit à
l’encre, avec un petit cœur à côté. »
Roy but une gorgée de café.
« Je ne l’avais jamais vue. Bien sûr, il est possible que Satchwell
l’ait gardée sur lui pendant des années en espérant croiser un jour
Margot par hasard dans la rue. Quoi qu’il en soit, j’en ai conclu qu’ils
s’étaient vus une deuxième fois et qu’il lui avait offert ce…
souvenir… lors de ce rendez-vous. Tout ce que je peux dire avec
certitude, c’est que je n’avais jamais vu cet objet avant d’aller
récupérer ses affaires au cabinet. »
Robin sentait qu’Anna aurait aimé proposer une autre explication
mais qu’elle peinait à trouver une faille dans le raisonnement de son
père.
« Avez-vous fait part de vos soupçons à la police ? demanda
Strike.
— Oui, dit Phipps. Je crois que Satchwell a prétendu qu’il n’y avait
pas eu de deuxième rencontre, qu’il avait offert la figurine à Margot
des années auparavant, à l’époque où ils étaient ensemble. Ils n’ont
pas pu prouver le contraire, bien sûr. Mais je le répète, je ne l’avais
jamais vue. »
Robin se demanda ce qui était le plus offensant : apprendre que
son conjoint avait caché un cadeau offert par son ex pour le ressortir
des années plus tard, ou bien découvrir que le cadeau en question
lui avait été offert récemment.
« Dites-moi, rebondit Strike, Margot vous a-t-elle jamais parlé du
“rêve de l’oreiller” ?
— Du quoi ?
— Un rêve que Satchwell lui aurait raconté, au sujet d’un oreiller.
— Je ne vois pas, fit Roy, soupçonneux.
— L’inspecteur Talbot vous a-t-il dit que Satchwell lui avait menti
sur son emploi du temps du 11 octobre ?
— Non, répondit Roy dont la méfiance avait fait place à la
stupéfaction. Pour moi, la police considérait son alibi comme valable.
— Nous avons découvert, dit Strike en tournant la tête vers Anna,
que Talbot notait ses réflexions dans un carnet… Un carnet tout ce
qu’il y avait de personnel, à côté du dossier officiel, je veux dire.
Dans un premier temps, il a écarté le Verseau, puis il l’a réintégré et
a commencé à enquêter sur lui.
— Le Verseau ? répéta Anna, déconcertée.
— Oh, oui, désolé, dit Strike en regrettant d’avoir dérapé vers
l’astrologie sans avoir préparé le terrain. Talbot croyait pouvoir
résoudre l’affaire par des biais ésotériques. C’était le principal
symptôme de sa maladie mentale. Il basait ses raisonnements sur le
zodiaque et les arcanes du tarot. Chaque personne impliquée dans
l’enquête était désignée par son signe astrologique. Comme
Satchwell était Verseau, c’est sous ce nom qu’il apparaissait dans le
carnet. »
Il y eut un bref silence, puis Kim s’écria :
« Nom de Dieu !
— L’astrologie ? marmonna Roy, le regard perdu.
— Tu vois, papa ? dit Anna en se frappant le genou du poing. Si
Lawson avait repris le dossier plus tôt…
— Lawson était un imbécile, répliqua Roy, déjà moins sûr de lui.
Un âne bâté ! Il cherchait plus à prouver l’incompétence de Talbot
qu’à découvrir ce qui était vraiment arrivé à Margot. Il voulait tout
reprendre au départ. Il est allé interroger les confrères qui m’avaient
soigné après mon accident au genou, alors qu’ils avaient déjà fait
leur déposition en bonne et due forme. Il a fouiné dans mes comptes
bancaires, au cas où j’aurais payé un tueur pour assassiner ta mère.
Il a fait pression sur… »
Roy s’arrêta et se mit à tousser en se frappant la poitrine. Cynthia
allait se lever pour lui porter secours mais, d’un geste colérique, il lui
intima de rester assise.
« … Il a fait pression sur Cynthia pour qu’elle avoue avoir menti en
déclarant que j’étais resté alité toute la journée. En revanche, il n’a
rien obtenu de concret, pas le moindre indice susceptible de faire
avancer l’enquête. C’était un rond-de-cuir, un petit chef sans
imagination, un tyran à la petite semaine. Retrouver Margot était le
cadet de ses soucis. Il voulait juste démontrer que Talbot s’était
planté. Bill Talbot était peut-être… Bon, je l’admets, ajouta Roy en
foudroyant Strike du regard, il était incompétent, mais il n’en
demeure pas moins que personne n’a jamais trouvé de meilleure
explication qu’un enlèvement par Creed. »
L’allusion à Creed eut pour effet de jeter un froid. Les trois femmes
assises sur le canapé prirent un air consterné. On aurait dit que ce
nom venait de creuser un grand trou au milieu du salon, un trou au
fond duquel plusieurs victimes avaient disparu à tout jamais. Creed
symbolisait le mal absolu, il sentait le soufre. C’était un démon, un
monstre emprisonné à vie et donc aussi inatteignable que les
recluses qu’il avait torturées dans sa cave. Robin ressentit un peu de
gêne en songeant au mail qu’elle avait rédigé et envoyé sans en
parler à Strike, de peur qu’il l’en dissuade.
« L’un d’entre vous a-t-il entendu parler de Kara Wolfson et de
Louise Tucker ? demanda Roy à brûle-pourpoint.
— Oui, répondit Robin en prenant les devants. Kara travaillait
comme hôtesse dans un night-club et Louise était une adolescente
en fugue. On a soupçonné Creed de les avoir tuées mais il n’y a
jamais eu aucune preuve de cela.
— Exact, dit Roy en lui jetant le genre de regard qu’il adressait
peut-être autrefois à ses étudiants quand ils lui fournissaient un
diagnostic exact. Eh bien, voyez-vous, en 1978, j’ai rencontré le
frère de Kara et le père de Louise.
— Je n’étais absolument pas au courant ! s’exclama Anna,
choquée.
— Normal. Tu avais cinq ans », répliqua Roy avant de reprendre,
à l’intention de Strike et de Robin : « Le père de Louise avait fait des
recherches sur les antécédents de Creed. Il s’était rendu dans tous
les lieux où cet homme avait vécu ou travaillé. Il avait interrogé tous
les gens qui disaient l’avoir connu. Il a fait signer une pétition et l’a
envoyée à Merlyn Rees, le député travailliste, puis au ministre de
l’Intérieur pour qu’on lui permette d’effectuer des fouilles.
« Ce type était à moitié fou. En le rencontrant, j’ai compris ce
qu’on pouvait devenir en vivant jour après jour avec une telle
tragédie dans la tête. Il était dévoré par son idée fixe. Il voulait
détruire les immeubles où Creed avait habité, creuser sous les
fondations, retourner les champs où Creed avait marché, draguer la
rivière où Creed avait pêché. Je me souviens de sa voix qui tremblait
quand il essayait de nous persuader, Wolfson et moi – Wolfson était
chauffeur routier –, de participer à sa campagne de presse. On était
censés s’enchaîner à une grille devant le 10 Downing Street, pour
passer aux actualités… Son couple n’a pas tenu. Ses enfants lui ont
tourné le dos. Il n’y avait plus que Creed dans sa vie.
— Et tu as refusé de l’aider ? demanda Anna.
— S’il m’avait fourni un seul élément tangible, répondit
tranquillement Roy, une preuve du fait que Margot avait été enlevée
par Creed…
— J’ai lu que, d’après toi, l’un des colliers retrouvés dans la cave
pouvait être…
— Si tu tires tes informations des ouvrages à sensation…
— Comme si j’avais le choix ! Chaque fois que j’ai voulu
t’interroger, tu m’as envoyée paître.
— Anna, murmura encore Cynthia.
— Le médaillon qu’ils ont retrouvé dans la cave de Creed n’était
pas celui de Margot, et je suis bien placé pour le savoir puisque c’est
moi qui le lui avais offert », répliqua Roy. Ses lèvres tremblaient
quand il les serra l’une contre l’autre.
« J’ai encore deux questions, si cela ne vous ennuie pas trop », dit
Strike sans laisser à Anna le temps de répondre. Il voulait à tout prix
éviter un nouvel accrochage. « Pourrions-nous parler de Wilma, la
femme de ménage qui travaillait pour le cabinet médical, et pour
vous aussi ?
— C’est Margot qui l’avait embauchée, dit Roy. Une idée à elle,
mais cette femme n’était pas très efficace. Elle avait des problèmes
personnels et, d’après Margot, elle avait besoin d’argent pour
pouvoir les régler. Après la disparition de Margot, je ne l’ai plus
revue. Ce n’était pas une grande perte. J’ai ensuite appris qu’elle
s’était fait virer du cabinet. Ils l’avaient surprise en train de boire,
apparemment.
— Wilma a dit à la police…
— Qu’elle avait vu du sang sur la moquette à l’étage, le jour où
Margot a disparu », l’interrompit Roy. L’air ébahi d’Anna et de Kim
apprit à Robin que de cela non plus elles n’étaient pas au courant.
« Oui, confirma Strike.
— C’était du sang menstruel, répondit froidement Roy. Margot
avait eu ses règles pendant la nuit. Il y avait des serviettes
hygiéniques dans la salle de bains, a dit ma mère. Wilma a nettoyé
la moquette. Cela s’est passé dans la chambre d’amis, à l’autre bout
de la maison. Margot et moi faisions chambre à part, à cette époque,
à cause de… ma blessure.
— Wilma a également déclaré qu’elle pensait vous avoir vu…
— Marcher dans le jardin. C’était faux. Elle a peut-être vu un
maçon. Nous faisions bâtir le kiosque en ce temps-là », dit-il en
désignant derrière la vitre l’édicule perché au bout du bassin.
Strike nota ces informations dans son calepin et tourna la page.
« L’un de vous deux aurait-il entendu Margot parler d’un individu
nommé Niccolo Ricci ? Il se faisait soigner au cabinet St. John’s. »
Roy et Cynthia secouèrent négativement la tête.
« Et d’un certain Steven Douthwaite ? Un patient, lui aussi.
— Non, dit Roy. Mais nous le connaissons pour avoir lu son nom
dans la presse.
— Le jour du barbecue, quelqu’un a parlé d’une boîte de chocolats
que Margot aurait reçue en cadeau de la part d’un patient, dit
Cynthia. Ce patient c’était lui, n’est-ce pas ?
— Nous pensons que oui. Donc, elle n’a jamais rien dit à propos
de Douthwaite ? Comme quoi il montrait un intérêt excessif envers
elle, ou qu’il était gay ?
— Non, répéta Roy. Vous avez peut-être entendu parler du secret
médical.
— J’ai une autre question. Une question qui va vous paraître
étrange, embraya Strike. Mais Margot avait-elle des cicatrices ? Sur
la cage thoracique, en particulier ?
— Absolument pas, s’écria Roy, décontenancé. Pourquoi
demandez-vous cela ?
— Pour écarter une hypothèse », répondit Strike. Et avant que
Roy n’insiste, il passa à la question suivante. « Margot vous a-t-elle
dit qu’elle avait reçu des lettres anonymes ?
— Oui. Enfin, elle ne m’a parlé que d’une seule.
— Ah bon ? dit Strike en levant les yeux de son calepin.
— Oui. Quelqu’un l’accusait d’encourager les jeunes femmes à se
dévergonder.
— Il la menaçait ?
— Je n’en sais rien. Je n’ai jamais vu ce papier.
— Elle ne l’a pas rapporté à la maison ?
— Non », fit Roy, laconique. Puis il ajouta : « Nous nous étions
disputés à ce propos.
— Vraiment ?
— Oui. Il peut y avoir de graves conséquences, dit Roy en
rougissant encore plus, des conséquences sociétales, quand on
commence à favoriser des comportements qui ne sont pas dans la
nature…
— Parce qu’elle avait expliqué à une patiente qu’être lesbienne
n’était pas la fin du monde ? », lança Anna et, de nouveau, Cynthia
murmura :
« Anna !
— Je ne parle pas de cela, reprit Roy, cramoisi. Je parle de
conseiller à une femme de divorcer. Je parle d’encourager une jeune
fille à se dévergonder, dans le dos de ses parents. C’est un homme
en colère qui a écrit cette lettre. J’ai l’impression qu’elle n’a jamais
pris en considération… considération…. »
Le visage de Roy se crispa. On crut qu’il allait se mettre à hurler,
mais non. Alors que personne ne s’y attendait, il éclata en sanglots
bruyants.
Assises en rang d’oignon sur le canapé, sa femme, sa fille et sa
belle-fille le regardèrent, sidérées. Mais aucune d’entre elles, même
pas Cynthia, ne s’approcha de lui. Roy continua de pleurer à
chaudes larmes dans son coin, en essayant vainement de se
maîtriser. Au bout d’un moment, il réussit à dire quelques mots
entrecoupés de hoquets.
« Elle… ne se rendait… pas compte… que je… ne pouvais pas…
la protéger… ne pouvais pas… si quelqu’un tentait… de lui faire du
mal… parce que je suis… faible… malade… inutile…
— Oh papa », chuchota Anna, horrifiée. Elle glissa du canapé,
tomba sur les genoux et s’avança ainsi jusqu’à son père. Mais
quand elle posa ses mains sur sa jambe, il la repoussa en
sanglotant de plus belle.
« Non… non… je ne mérite pas… tu ne sais pas tout… tu ne sais
pas…
— Quoi donc ? dit-elle. Papa, j’en sais plus que tu ne crois. Je
suis au courant pour l’avortement…
— Il n’y a jamais… jamais… jamais eu d’avortement ! dit Roy en
tentant de respirer entre deux spasmes. C’était la seule chose…
mon seul point… d’accord avec… Oonagh… Kennedy… elle n’aurait
jamais… jamais… pas après toi ! Elle m’a dit… Margot m’a dit…
après ta naissance… qu’elle avait complètement… changé d’avis.
Complètement !
— Mais alors, qu’est-ce que j’ignore ?
— J’ai été… j’ai été cru… cruel avec elle ! C’est vrai ! Je lui ai
pourri… la vie ! Je ne… m’intéressais pas… à son travail. Elle ne
me… supportait plus ! Elle allait me… quitter… je sais ce qui s’est
passé. Je sais. J’ai toujours su. La veille… avant qu’elle s’en aille…
elle a laissé un message… dans la pendule… un truc idiot… qu’on
faisait… et le message disait… Je t’en prie parle… parle-moi… »
Roy s’interrompit, étranglé par les sanglots. Cynthia alla
s’agenouiller près de lui. Anna prit la main de son père, et cette fois il
la laissa faire. Puis il dit en s’accrochant à elle :
« J’attendais… qu’elle me demande pardon. D’être allée boire…
avec Satchwell. Et comme elle ne le faisait pas… j’ai refusé…. de lui
p… parler. Et le lendemain…
« Je sais ce qui s’est passé. Elle aimait marcher. Quand elle était
contrariée… des longues promenades. Elle a oublié Oonagh… elle
est partie marcher… pour décider si elle allait… me quitter… parce
que je l’avais rendue… si… si triste. Elle ne prenait pas… garde… et
Creed… et Creed… en a profité… »
Sans lui lâcher la main, Anna glissa son bras autour des épaules
tremblantes de son père et le serra contre elle. Il l’agrippa comme
une bouée de sauvetage. Strike et Robin, quant à eux, s’abîmèrent
dans la contemplation du tapis.
« Roy, fit Kim avec gentillesse. Personne ici ne peut se vanter de
n’avoir jamais fait injustement souffrir un être cher. Nous ne vous
jugeons pas. »
Strike, qui avait emmené Roy Phipps bien plus loin qu’il n’aurait
espéré, estima qu’il était temps de mettre fin à l’entretien. L’homme
était dans un tel état qu’il aurait été inhumain de poursuivre. Quand
les sanglots de Roy se furent un peu calmés, Strike prit son ton le
plus solennel pour déclarer :
« Je vous remercie beaucoup d’avoir accepté de nous recevoir. Et
pour le thé, aussi. Nous allons vous laisser tranquilles maintenant. »
Les deux détectives se levèrent. Roy resta assis, entouré de sa
fille et de sa femme. Kim se chargea de raccompagner leurs
visiteurs.
« Eh bien, fit-elle à voix basse tandis qu’ils traversaient le
vestibule dans l’autre sens. Je dois dire que c’est… c’est presque un
miracle. Il n’a jamais parlé comme ça. Jamais. Même si votre
enquête ne débouche sur rien… c’est déjà énorme. Merci. C’était…
curatif. »
Quand la porte s’ouvrit, la pluie avait cessé et le soleil brillait. Un
double arc-en-ciel enjambait le petit bois en face de la maison. L’air
était frais, revigorant.
« Puis-je vous demander une dernière chose ? dit Strike sur le pas
de la porte.
— Oui, bien sûr.
— C’est au sujet de ce kiosque qu’ils ont dans leur jardin, au bout
de l’étang koï. Pourquoi y a-t-il une croix de St. John incrustée dans
le sol ?
— Oh, dit Kim. C’est Margot qui avait choisi ce motif. Cynthia me
l’a dit, il y a bien longtemps. Margot venait de décrocher ce poste au
cabinet St. John’s et… curieusement, le quartier où nous nous
trouvons appartenait à l’ordre des chevaliers Hospitaliers. Donc…
— Oui, dit Robin. J’ai lu quelque chose là-dessus, à Hampton
Court.
— Donc, elle s’est dit que cette croix était doublement justifiée…
Vous savez, maintenant que vous en parlez, je me demande
pourquoi personne ne l’a enlevée. C’est d’autant plus bizarre que,
dans cette maison, il ne reste plus le moindre souvenir de Margot.
— Desceller des dalles de granit, ce n’est pas donné, proposa
Strike.
— Oui, dit Kim dont le sourire s’était figé. C’est sûrement à cause
de cela. »
37

Hydres à têtes bondissantes, Baleines au dos voûté,


Grands tourbillons que les poissons craignent et fuient,
Brillants Scolopendres cuirassés d’argent
Puissants Monoceros aux queues démesurées…
Le redoutable Poisson, qui mérita le nom
De Mort…
Edmund S , La Reine des fées

La pluie tomba sans discontinuer, ou presque, pendant tout le mois


de février. Le 5, une tempête particulièrement violente s’abattit sur le
sud du pays. Des milliers de logements furent privés d’électricité, la
ligne reliant Londres au sud-ouest fut coupée à la suite de
l’écroulement de la digue supportant la voie ferrée, de nombreuses
parcelles de terres cultivables furent englouties, les routes se
changèrent en rivières et le journal télévisé montra soir après soir
des étendues d’eau sale s’étirant jusqu’à l’horizon et des habitations
baignant dans un mètre de boue. Le Premier ministre promit des
aides financières et les services d’urgence firent ce qu’ils purent
pour secourir les gens piégés chez eux. Pendant ce temps-là, à St.
Mawes, dans sa maison perchée au-dessus de la ville inondée, Joan
attendait la visite que Strike et Lucy ne pouvaient lui rendre parce
que la péninsule des Cornouailles n’était plus accessible, ni par le
train ni par la route.
Strike, qui se reprochait de n’y être pas allé plus tôt, soignait sa
culpabilité en redoublant d’acharnement au travail et en ne dormant
que le strict nécessaire, voire moins. Candidat au sacrifice, il
enchaînait planques et filatures, de jour comme de nuit, pour que
Barclay et Hutchins puissent écluser les congés auxquels ils avaient
dû renoncer lors de ses précédentes expéditions chez sa tante. Ce
mercredi-là, c’était donc Strike et non Hutchins qui, sous la pluie
battante, surveillait le domicile d’Elinor Dean à Stoke Newington. Il
poireautait depuis des heures dans sa BMW quand un homme en
survêtement entra dans la maison après avoir frappé deux coups à
la porte.
Strike attendit toute la nuit que le visiteur ressorte. En vain.
Finalement, à 6 heures du matin, il émergea, une main sur la
bouche. Strike, qui observait la scène à travers ses lunettes à vision
nocturne, vit Elinor Dean en robe de chambre matelassée lui faire un
signe d’adieu, depuis le seuil. Se cachant toujours le bas du visage,
l’homme en survêtement monta dans une Citroën, démarra et prit la
direction du sud.
Strike suivit le véhicule jusqu’à Pentonville. L’homme s’arrêta sur
Risinghill Street et pénétra dans un immeuble moderne en brique
rouge, les deux mains dans les poches à présent. Sa bouche était
parfaitement normale. Strike attendit qu’une fenêtre s’éclaire sur la
façade, puis il démarra et alla garer sa BMW sur White Lion Street.
Il était tôt mais les gens partaient déjà au travail, leurs parapluies
inclinés contre le vent pour empêcher qu’ils se retournent. Strike
baissa sa vitre. Au bout d’une nuit de surveillance, l’atmosphère
dans l’habitacle était devenue irrespirable, même pour un fumeur
invétéré comme lui. Après quoi, bien que sa langue lui fît mal à
cause de l’abus de tabac, il alluma une cigarette et, en même temps,
chercha le numéro de Saul Morris sur son répertoire.
« Tout va bien, patron ? »
Strike n’appréciait guère que Morris l’appelle « patron », mais ne
savait comment le lui faire comprendre sans se ridiculiser.
« Aujourd’hui, vous changez de cible. Laissez tomber PasNet.
Elinor Dean a reçu un nouveau gugusse cette nuit. Je l’ai suivi
jusque chez lui. » Il lui dicta l’adresse. « Il habite au premier étage,
l’appartement tout à fait à gauche quand on est de dos à la rue. La
quarantaine, cheveux poivre et sel, gras du bide. Faites une petite
enquête discrète auprès des voisins, trouvez où il bosse, cherchez
ses hobbies sur Internet. J’ai dans l’idée que BPN et lui fréquentent
Elinor pour la même raison.
— Chapeau, patron ! C’est pas pour rien que vous êtes le grand
chef. Vous débarquez et, en une nuit, l’affaire est résolue. »
Strike eut envie de lui dire d’arrêter le léchage de bottes, mais il
raccrocha sans le faire et continua de tirer sur sa clope en exposant
son visage à la morsure du vent et aux gouttes de pluie, cinglantes
comme de petites flèches gelées. Puis après avoir regardé sa
montre et jugé que, malgré l’heure matinale, il devait être réveillé,
Strike appela son oncle Ted.
« Tout va bien, mon garçon ? entendit-il malgré les parasites qui
perturbaient la communication.
— Ça va. Et toi ?
— Oh, on fait aller. Je viens de finir mon petit déjeuner. Joanie dort
encore.
— Comment va-t-elle ?
— Rien de changé. Elle s’accroche.
— Vous avez de quoi manger, j’espère ?
— De ce côté-là, tu n’as pas à t’inquiéter. Hier, le petit Dave
Polworth nous a apporté assez de bouffe pour tenir une semaine.
— Comment est-il venu ? demanda Strike, sachant que la maison
de Dave et celle de Ted et Joan étaient actuellement séparées par
une vaste étendue d’eau stagnante.
— À la rame, s’esclaffa Ted. Il paraît que ça lui a rappelé l’époque
où il faisait du triathlon. On l’a vu débarquer vêtu comme un pêcheur,
en ciré jaune de la tête aux pieds, avec un énorme sac rempli de
victuailles. C’est un chic type, ce Polworth.
— Ouais, je suis bien d’accord », dit Strike en fermant les yeux.
Ce n’était pas à Polworth de prendre soin de son oncle et de sa
tante. Cette tâche lui revenait. De nouveau, il se reprocha de n’avoir
pas devancé l’appel, de n’avoir pas pris le train avant que les
prévisions météo ne se concrétisent. Depuis des mois, il se sentait
coupable, non seulement de délaisser Ted et Joan, mais aussi de se
défausser sur ses collaborateurs, et sur Robin tout particulièrement.
« Ted, je viendrai dès qu’ils rétabliront la circulation des trains.
— Oui, je sais bien, mon garçon. Ne te fais pas de soucis pour
nous. Je ne te la passe pas, elle a besoin de repos, mais je lui dirai
que tu as appelé. Elle sera vachement contente. »
Épuisé, affamé et ne sachant où trouver de quoi se sustenter,
Strike coinça sa cigarette entre ses dents et écrivit à Dave Polworth
en l’appelant par le surnom qu’il lui donnait depuis qu’à l’âge de dix-
huit ans, Dave s’était faire mordre par un requin.

J’ai appris ce que tu as fait pour Ted et Joan, hier. Je te suis infiniment reconnaissant,
Chum1. Merci.

Il balança son mégot par la fenêtre, remonta la vitre et démarra le


moteur. Quand son portable vibra, convaincu que Polworth lui avait
répondu en le traitant de chochotte comme à son habitude (son ami
cornouaillais pratiquant l’inverse absolu du politiquement correct),
Strike reprit l’appareil en souriant par avance.

Papa veut te parler. Quand serais-tu dispo ?

Strike relut le texto deux fois avant de comprendre qu’il venait de


son demi-frère Al. Une fois passée la surprise, il ressentit une
bouffée de colère mêlée de rancœur aussi irrépressible qu’une envie
de vomir.
« Va te faire foutre », hurla-t-il en s’adressant au téléphone.
Strike se dégagea du trottoir et roula droit devant lui, mâchoires
crispées, en se demandant pourquoi Rokeby lui collait ainsi aux
basques alors que lui-même se faisait un sang d’encre pour les deux
seules personnes qui s’étaient occupées de lui à l’époque où il n’y
avait aucune gloire à tirer du fait d’être lié à Cormoran Strike. Le
temps du repentir était révolu et les dommages irréparables. Foutre
non, la voix du sang n’était pas la plus forte. Il songea à la pauvre
Joan avec laquelle il ne partageait aucun brin d’ADN, coincée dans
sa maison sur la colline au milieu des champs inondés, et de
nouveau il se laissa envahir par la fureur et la culpabilité.
Quelques minutes plus tard, au détour d’une rue, il s’aperçut qu’il
venait d’entrer dans Clerkenwell. Ayant repéré un café ouvert sur St.
John Street, il trouva une place de stationnement et alla s’abriter de
l’averse dans une salle qu’il trouva lumineuse et agréablement tiède.
Il s’acheta un sandwich à l’œuf et à la tomate, avisa une table
donnant sur la rue et s’assit en contemplant, impassible, le reflet de
son visage mal rasé dans la vitre mouchetée de pluie.
À part les lendemains de cuite, Strike avait rarement mal à la tête.
D’où son étonnement devant cette douleur qui commençait à lui
marteler la tempe gauche. Il mangea son sandwich en essayant de
se convaincre qu’il irait mieux après, puis demanda une deuxième
tasse de thé et sortit son portable pour répondre à Al. Il avait trouvé
une formule qui, selon lui, permettrait de tirer un trait définitif sur le
problème Rokeby, sans toutefois montrer à quel point leur
insistance, à lui et à leur père, le dérangeait.

Je ne suis pas intéressé. C’est trop tard. Je ne veux pas me fâcher avec toi mais prends
ça comme un « non » définitif.

Il appuya sur « Envoyer » et chercha du regard de quoi divertir


son esprit surmené. Sur le trottoir d’en face, les vitrines étaient
toutes décorées dans les tons rouge et rose : le 14 février approchait
à grands pas. Il songea soudain que Charlotte ne s’était plus
manifestée depuis Noël, quand il n’avait pas répondu à son ultime
texto. Lui écrirait-elle pour la Saint-Valentin ? Les fêtes et les
anniversaires semblaient déclencher en elle le désir de renouer le
contact.
Sans trop réfléchir à ce qu’il faisait, mais poussé par la même soif
de réconfort qui l’avait conduit dans ce troquet, Strike reprit son
téléphone et appela Robin. Elle était déjà en ligne. Il rempocha
l’appareil d’un geste fébrile. Il avait besoin de s’occuper, se dit-il.
Alors pourquoi ne pas profiter du fait qu’il se trouvait à Clerkenwell ?
Le café n’était pas bien loin de l’ancien cabinet St. John’s.
Lesquels, parmi les gens qui défilaient sur ce trottoir, habitaient déjà
le quartier dans les années 1970 ? se demanda-t-il. Cette
vieille dame en imperméable qui avançait le dos courbé
en traînant son caddie à carreaux écossais ? Cet homme à la
moustache grise qui hélait un taxi ? Peut-être ce vieux Sikh coiffé
d’un turban, qui marchait tout en composant un texto ? Lesquels
auraient pu consulter le Dr Bamborough ? Lesquels se
souviendraient d’avoir vu dans le quartier un homme sale et barbu,
répondant au nom d’Applethorpe, aborder les passants pour leur
dire qu’il avait tué un médecin ?
Strike en était là de ses réflexions quand son regard se posa sur
un homme qui passait sur le trottoir d’en face. Sa démarche était
étrange, comme s’il roulait des mécaniques, ses cheveux fins et
ternes plaqués sur son crâne par la pluie battante. Il ne portait ni
manteau ni parapluie, juste un sweat-shirt sur le devant duquel était
imprimée la mascotte du jeu vidéo Sonic the Hedgehog. Son pas
chaloupé, son regard écarquillé, sa bouche entrouverte et le fait qu’il
se fichait d’être trempé jusqu’aux os semblaient indiquer qu’il
souffrait d’un léger handicap mental. L’individu sortit de son champ
de vision et, au même moment, son portable sonna.
« Bonjour. Vous m’avez appelée ? », demanda Robin. Aussitôt,
Strike sentit sa tension baisser d’un cran. Le thé était décidément le
meilleur remède contre la migraine.
« Oui, effectivement. Je voulais vous tenir au courant. »
Et il lui parla de l’homme en survêtement qui avait passé la nuit
chez Elinor Dean.
« Vous dites qu’il se cachait la bouche en sortant de chez elle ?
C’est bizarre.
— Je sais. Franchement, il se passe des trucs louches dans cette
baraque. J’ai demandé à Morris d’enquêter sur le petit nouveau.
— Pentonville, ce n’est pas loin de Clerkenwell, fit remarquer
Robin.
— J’y suis en ce moment même. Dans un café sur St. John Street.
Je… je pense, fit Strike en bâillant malgré lui. Désolé… je pense que
je vais en profiter pour me renseigner sur feu Applethorpe. Je
trouverai peut-être quelqu’un qui se souviendra de cette famille, ou
de ce qui lui est arrivé.
— Comment allez-vous procéder ?
— Je vais arpenter les rues, dit Strike en se rendant soudain
compte que son genou l’élançait. Interroger les commerçants.
Certaines boutiques m’ont l’air d’être implantées dans le coin depuis
des décennies. Je… je sais, ajouta-t-il en bâillant encore. C’est pas
gagné, mais un type qui aborde les gens pour s’accuser d’avoir tué
un médecin, ça doit laisser des souvenirs.
— Vous n’êtes pas trop crevé ?
— J’ai connu pire. Vous m’appelez d’où ?
— Du bureau. J’ai deux ou trois trucs à vous communiquer sur
l’affaire Bamborough, si vous avez le temps.
— Allez-y, dit Strike, trop heureux de repousser la douche froide
qui l’attendait dehors.
— Bon. D’abord, le mari de Gloria Conti m’a écrit. Vous savez,
Gloria la réceptionniste, la dernière personne à avoir vu Margot en
vie ? Son mail n’est pas très long.
« Cher Mr Ellacott…
— Mister ?
— Les gens font souvent l’erreur, à cause de mon prénom. “Je
vous écris de la part de ma femme. Votre message l’a grandement
affligée. Elle n’a rien de particulier à vous dire au sujet de Margot
Bamborough et je n’ai pas apprécié que vous ayez tenté de la
joindre via mon travail. Je vous prie de respecter notre vie privée et
vous demande de ne plus la recontacter. Sincèrement, Hugo
Jaubert.”
— Intéressant, dit Strike en grattant son menton hérissé de barbe.
Pourquoi Gloria ne s’est-elle pas donné la peine de nous écrire elle-
même ? Trop affligée ?
— Je me demande pourquoi elle est si affli… affectée, je veux
dire. Peut-être, se ravisa Robin en répondant à sa propre question,
parce que je suis passée par la société de son mari ? Mais je ne
l’aurais pas fait si elle m’avait répondu sur Facebook.
— Vous savez ce que je pense ? Je crois qu’Anna devrait essayer
de la convaincre. Elle saura peut-être faire jouer la corde sensible.
Vous pourriez rédiger une nouvelle demande, l’envoyer à Anna et lui
proposer de rajouter son nom sur le courrier ?
— Bonne idée », dit Robin. Il l’entendit écrire. « À part ça, j’ai une
bonne nouvelle. Quand vous avez essayé de me joindre tout à
l’heure, j’étais au téléphone avec la fille cadette de Wilma Bayliss.
Maya. La directrice d’école. Je crois qu’elle finira peut-être par nous
accorder un entretien. Pour l’instant, elle craint la réaction de sa
sœur aînée, mais il y a de l’espoir.
— Génial. J’aimerais bien en savoir davantage sur Wilma.
— Ce n’est pas tout, renchérit Robin. Mais là, vous allez me dire
que les chances sont minces.
— Vous parlez à quelqu’un qui se prépare à sonner chez des gens
pour leur demander s’ils se souviennent d’un cinglé mort depuis
bientôt quarante ans et qui ne s’appelait sans doute pas
Applethorpe.
— OK, répondit Robin en riant. Bon, hier soir, j’ai encore cherché
Steve Douthwaite sur Internet. Et j’ai trouvé un blog intitulé
“Souvenirs de Butlin’s” sur lequel d’anciens animateurs de ces
villages de vacances se retrouvent pour discuter du bon vieux
temps, organiser des rencontres, etc. Vous voyez le genre.
Douthwaite n’est jamais cité, ni sous son vrai nom ni sous celui de
Jacks, comme il se faisait appeler à Clacton-on-Sea. En revanche,
j’ai découvert… je sais, ça n’a sans doute rien à voir, et peut-être
avez-vous oublié… mais dans Qu’est-il arrivé à Margot
Bamborough ? il est question d’une certaine Julie Wilkes. Elle
reprochait à Stevie Jacks d’avoir caché à ses amis qu’il avait trempé
dans l’affaire de la femme disparue.
— Si, je me rappelle.
— Eh bien… cette fille est morte noyée. En 1985, à l’intérieur
même du village, vers la fin de la saison estivale. On a retrouvé son
corps un matin dans la piscine. Je suis tombée sur un échange à ce
propos, dans la rubrique Messages du site. Ses anciens collègues
pensent qu’elle était ivre, qu’elle a glissé et s’est cogné la tête.
« C’est peut-être la faute à pas de chance, mais je trouve que les
femmes ont tendance à mal finir dans l’entourage de Douthwaite,
pas vous ? Sa copine mariée se suicide, son médecin disparaît et
maintenant sa collègue se noie… On dirait qu’il porte la poisse, ce
type…
— Ouais, j’avoue », fit Strike en se demandant où pouvait se
cacher le fameux Douthwaite. Il allait formuler cette question à haute
voix quand Robin sauta du coq à l’âne.
« Écoutez, j’ai quelque chose à vous proposer, mais si ce n’est
pas possible, on laisse tomber, fit-elle d’une voix tendue. Max, mon
colocataire – vous savez qu’il est acteur ? Eh bien, il a décroché un
rôle dans un truc pour la télé. Il doit incarner un ancien soldat. Il a
besoin de conseils mais ne sait pas à qui s’adresser. En fait, il
aimerait bien que vous veniez dîner un soir pour pouvoir discuter
avec vous.
— Oh, fit Strike, surpris mais pas mécontent. Ouais…, OK. Quand
ça ?
— Je sais, c’est un peu précipité mais demain, ça vous
ennuierait ? Les répétitions démarrent bientôt.
— Ouais, ça devrait le faire », répondit Strike. Il se tenait prêt à
partir pour St. Mawes dès que les trains se remettraient à circuler
mais il faudrait encore plusieurs jours pour renflouer la digue
supportant la voie ferrée.
Quand Robin eut raccroché, Strike commanda une troisième tasse
de thé. Il procrastinait et il savait pourquoi. Avant d’écumer le
quartier à la recherche d’un habitant susceptible de le renseigner sur
l’individu qui s’était accusé d’avoir tué Margot Bamborough presque
quarante ans auparavant, la moindre des choses aurait été de
connaître son vrai nom. Et comme Janice Beattie était encore à
Dubaï, il n’avait d’autre recours que de s’adresser à Irene Hickson.
La pluie tombait plus fort que jamais, et il avait autant envie
d’appeler Irene que d’aller se pendre. Aussi continua-t-il à regarder
les voitures éclabousser les piétons qui naviguaient entre les flaques
et à songer à la jeune animatrice qui avait fini ses jours au fond
d’une piscine en 1985.
De l’eau partout, avait écrit Bill Talbot dans son carnet de notes.
Strike s’était donné du mal pour décrypter cette réflexion sibylline et
il avait fini par conclure que Talbot faisait allusion aux personnes qui,
nées sous un signe d’eau, semblaient avoir un lien avec la mort du
Scorpion. Le Scorpion était-il un signe d’eau ? se demanda Strike en
sirotant son thé. Ces bêtes vivaient sous la terre et recherchaient la
chaleur. Savaient-elles même nager ? Il se souvint du symbole en
forme de poisson par lequel Talbot désignait Irene dans son carnet.
Une fois, il l’avait appelée « Cetus », la Baleine. Il prit son téléphone
et entra le mot « cetus » dans le moteur de recherche.
La constellation de la Baleine, en latin cetus, lut-il, tire son nom du
monstre marin que Persée a tué afin de sauver Andromède,
prisonnière de Poséidon. Elle occupe une région du ciel appelée
« La Mer », rassemblant plusieurs autres constellations à
connotation aquatique, dont les Poissons, le Verseau et le
Capricorne, la chèvre à queue de poisson.
De l’eau partout.
Comme un vieux filet de pêche aspiré dans les pales d’une hélice,
toutes ces notions astrologiques formaient un entrelacs inextricable
dans son esprit. Les notes de Talbot, par leur mélange pernicieux de
logique et d’absurde, étaient à l’image de l’astrologie elle-même,
laquelle reposait essentiellement sur la promesse, réconfortante et
flatteuse, que nos petits problèmes quotidiens intéressaient le grand
univers et que les étoiles ou quelque entité spirituelle étaient là pour
nous guider vers un lieu idéal dont la raison ne possédait pas la clé.
Ça suffit, s’ordonna-t-il. Il composa le numéro d’Irene et, en
attendant qu’elle réponde, visualisa son intérieur : le téléphone posé
à côté du pot-pourri, le vestibule surchargé, le papier peint fleuri,
l’épaisse moquette rose. Strike laissa sonner longtemps et, une
seconde avant qu’il ne renonce, Irene décrocha.
« Double 4-5-9 », chantonna-t-elle comme un jingle. Quand on
l’appelait sur le fixe, Joan elle aussi répondait en annonçant à son
correspondant le numéro qu’il venait de faire.
« Vous êtes bien Mrs. Hickson ?
— Elle-même.
— Cormoran Strike à l’appareil, le…
— Oh, bonjour ! glapit-elle, surprise.
— J’ai besoin de votre aide, si cela ne vous ennuie pas, enchaîna
Strike en ouvrant son calepin. La dernière fois, quand nous nous
sommes vus, vous avez parlé d’un homme qui fréquentait le cabinet
St. John’s. Un certain Apton ou Applethorpe…
— Oui ?
— … qui prétendait avoir…
— … tué Margot, oui, l’interrompit-t-elle. Un jour, en pleine rue, il
s’est planté devant Dorothy et…
— Oui…
— … mais elle n’en a pas cru un mot. Je lui ai dit : “Dorothy,
imagine que ce soit vrai…”
— J’ai fait des recherches mais aucun Apton, ni Applethorne ne
vivait dans ce quartier en 1974, fit Strike d’une voix assez forte pour
qu’elle ne puisse lui couper de nouveau la parole. Peut-être avez-
vous mal retenu son…
— C’est possible, oui, c’est bien possible. Ça fait tellement
longtemps. Avez-vous essayé les renseignements ? Enfin non, pas
les renseignements, se reprit-elle. L’annuaire en ligne ou ce genre
de trucs.
— Avant d’appeler les renseignements, il vaut mieux avoir le nom
de la personne qu’on cherche, répondit Strike en masquant son
exaspération. Je ne suis pas loin de Clerkenwell Road en ce
moment. Vous disiez qu’il vivait dans cette rue, si je ne m’abuse ?
— Ben, comme il traînait toujours dans le coin, c’est ce que j’ai
supposé.
— Il figurait dans les registres de votre cabinet, n’est-ce pas ?
Vous souvenez-vous de son prénom… ?
— Hum, une seconde, je réfléchis… c’était quelque chose
comme… Gilbert, ou… non, je ne sais plus, désolée. Applethorpe ?
Appleton ? Apton ? Il était connu comme le loup blanc. Normal, avec
une telle dégaine : crasseux, une barbe pas possible… Des fois, il
se baladait avec son fils, ajouta Irene en reprenant son rythme de
croisière, un gamin vraiment très bizarre…
— Oui, vous disiez que…
— … avec des oreilles immenses. Il est peut-être toujours en vie.
Le fils. Mais, à mon avis, il est… vous savez… »
Strike attendit qu’elle termine sa phrase mais apparemment, Irene
n’en avait pas l’intention.
« Il est… ? insista-t-il.
— Oh, vous voyez ce que je veux dire. Dans un lieu.
— Un lieu ?
— Un foyer, un établissement spécialisé ! s’énerva-t-elle comme si
elle trouvait Strike un peu obtus. Comment aurait-il pu être normal,
de toute façon ? Entre un père drogué et une mère attardée… et
quoi qu’en dise Jan. Mais Jan n’a pas la même… ce n’est pas sa
faute, sa famille avait… d’autres principes. Elle aime passer pour
quelqu’un de… devant les gens… cela dit, on fait tous pareil… Mais
bon, c’est la vérité qui vous intéresse, alors… »
Les sous-entendus ponctuant ses phrases décousues étaient
comme autant de flèches empoisonnées décochées contre son
amie.
« Vous avez retrouvé Duckworth ? dévia brusquement Irene.
— Douthwaite ?
— Oh, c’est tout moi, je n’arrête pas d’inventer des noms, ha ha
ha. » Elle se fichait éperdument de Douthwaite mais au moins ça lui
aurait fait quelqu’un à qui parler. « J’aimerais beaucoup savoir ce
qu’il devient. C’était vraiment un drôle de type. Jan n’a pas voulu
l’admettre devant vous mais elle a été un peu déçue en apprenant
qu’il était homo. Elle avait le béguin pour lui, vous savez. Quand je
l’ai connue, elle était très seule. Nous faisions tout pour la soutenir,
Eddie et moi…
— Donc, vous disiez…
— … mais les hommes qu’elle fréquentait ne voulaient pas
s’occuper d’un enfant et Jan était un peu, vous voyez, quand une
femme reste trop longtemps seule, je ne dis pas collante mais un
peu quand même – Larry s’en moquait, mais Larry n’était pas
exactement…
— J’ai autre chose à vous demander…
— … seulement voilà, lui non plus n’avait pas envie de l’épouser.
Il avait vécu un divorce très pénible…
— Au sujet de Leamington Spa…
— Il faudrait que vous alliez vérifier à Bognor Regis.
— Pardon ? fit Strike.
— Pour Douthwaite. C’est bien à Bognor Regis qu’il est allé, n’est-
ce pas ? Ce village de vacances…
— Non, c’était à Clacton-on-Sea. À moins qu’il soit passé par
Bognor Regis après.
— Après quoi ? »
Putain de merde.
« Qu’est-ce qui vous fait penser que Douthwaite est allé à Bognor
Regis ? articula Strike en se frottant le front.
— Non, je me disais juste… Il n’était pas là-bas, à un moment ?
— Pas à ma connaissance. En revanche, nous savons qu’il a
travaillé à Clacton-on-Sea pendant quelque temps au milieu des
années 1980.
— Oh, alors c’est peut-être ça… Oui, quelqu’un a dû m’en parler.
Toutes ces stations balnéaires se ressemblent. »
Strike se rappelait avoir demandé à Irene et à Janice si elles
savaient où Douthwaite avait vécu après avoir quitté Clerkenwell, et
toutes deux avaient répondu qu’elles l’ignoraient.
« De qui tenez-vous qu’il a travaillé à Clacton-on-Sea ? renchérit-
il.
— C’est Jan qui me l’a dit, fit Irene après une courte pause. Oui, je
crois que Jan me l’a dit. C’était sa voisine, vous savez, c’était elle qui
le connaissait. Oui, je pense qu’elle a cherché où il s’était installé
après son départ de Percival Road. Parce qu’elle s’inquiétait pour
lui.
— Mais c’était onze ans plus tard, fit remarquer Strike.
— Quoi donc ?
— Il n’a commencé à travailler à Clacton-on-Sea que onze ans
après avoir quitté Percival Road, répéta Strike. Quand je vous ai
demandé à toutes les deux si vous saviez où il vivait…
— J’ai cru que vous disiez maintenant ? s’écria Irene. Où il vivait
maintenant ? Je n’en sais rien. Au fait, avez-vous vérifié cette
histoire de Leamington Spa ? » Puis elle ajouta en riant : « Que de
stations balnéaires ! Non, attendez… Leamington Spa n’est pas en
bord de mer. Mais vous voyez ce que je veux dire – c’est toujours de
l’eau – j’aime tellement l’eau, c’est – Greenwich, Eddie savait que
j’adorerais cette maison dès qu’il a vu qu’elle était à vendre – avez-
vous trouvé quelque chose à Leamington Spa, ou est-ce que Jan a
tout inventé ?
— Mrs. Beattie n’a rien inventé, répondit Strike. Mr. Ramage avait
vraiment vu une personne…
— Oh, je n’ai pas dit que Jan avait inventé cette histoire, non,
absolument pas, lui renvoya Irene en se contredisant allégrement.
Je trouvais juste que c’était bizarre que Margot ait refait surface
dans un endroit pareil. Leamington… Vous avez une piste ?
demanda-t-elle en passant. Ou bien…
— Pas encore. À votre avis, pourquoi Margot se serait-elle rendue
à Leamington Spa ?
— Comment le saurais-je ?
— Eh bien, il arrive que des souvenirs reviennent après coup…
— Avez-vous reparlé à Jan depuis votre visite chez moi ?
— Non, dit Strike. Savez-vous quand elle rentrera de Dubaï ?
— Non. Il y en a qui ont de la chance, pas vrai ? Entre nous, je ne
cracherais pas sur des vacances au soleil, vu le temps qu’il fait en
ce moment. Cela dit, avec Jan, c’est du gâchis, elle n’aime pas se
faire bronzer. Mais ça ne me plairait pas trop d’effectuer un tel trajet
en classe économique, comme elle. Cela dit, elle est bien obligée.
Je me demande comment elle s’en sort ! Six semaines avec sa
belle-fille ! Même si on s’entend bien, c’est long…
— Je crois que je vais vous laisser, Mrs. Hickson.
— Oh, très bien. Oui, eh bien, bonne continuation.
— Merci », dit-il avant de raccrocher.
La pluie cognait contre la vitre. Strike soupira et alla soulager sa
vessie dans les toilettes du café.
Il réglait sa note quand l’homme au sweat-shirt Sonic the
Hedgehog repassa sur le trottoir d’en face, mais dans l’autre sens
cette fois, portant deux gros sacs de courses et toujours de cette
étrange démarche chaloupée, la bouche entrouverte et les cheveux
plaqués sur le crâne. Strike le suivit du regard. Quand l’homme fut
pile en face du café, il vit la pluie goutter sous les sacs Tesco et
dégouliner de ses oreilles immenses.
1. Chum signifiant à la fois « copain » et « appât ».
38

Pendant si longtemps dans une cabane secrète


Il la tint captive de ses désirs sensuels,
Qu’en juste temps de ses fruits son ventre fut gonflé,
Et porta le garçon de ce messire sauvage.
Edmund S , La Reine des fées

Strike n’en revenait pas d’un tel coup de chance. Il jeta un


pourboire sur la table et se dépêcha de sortir sous la pluie, tout en
enfilant son manteau.
Si l’homme au sweat-shirt Sonic détrempé était effectivement
l’enfant aux grandes oreilles qui avait autrefois arpenté le quartier
avec son marginal de père, cela signifiait qu’il habitait Clerkenwell
depuis quarante ans. Après tout, il n’aurait pas été le premier à
passer toute son existence au même endroit, se dit Strike, surtout s’il
bénéficiait d’aides sociales et si son univers mental se réduisait à
quelques rues. Strike l’avait de nouveau dans son champ de vision.
Visiblement, il se dirigeait vers Clerkenwell Road sans presser le pas
ni chercher à se protéger de la pluie qui le transperçait littéralement.
Strike remonta le col de son pardessus et le prit en filature.
Un peu plus loin sur St. John Street, l’homme tourna à droite,
passa devant une quincaillerie qui faisait l’angle et s’engagea sur
Albemarle Way, la petite rue bordée de hauts bâtiments au bout de
laquelle se trouvait la vieille cabine téléphonique rouge. L’intérêt de
Strike grimpa de quelques degrés supplémentaires.
L’homme s’arrêta peu après la quincaillerie, posa ses sacs sur le
trottoir inondé et sortit une clé de sa poche. N’ayant aucun endroit
où se cacher, Strike le dépassa en notant mentalement le numéro
inscrit sur la porte. Se pouvait-il que le défunt Applethorpe ait vécu
dans cet immeuble d’Albemarle Way, la rue tranquille qui aurait pu
servir de planque à un assassin guettant le passage de sa future
victime, ainsi que Strike l’avait supposé lors de sa visite du quartier
en compagnie de Robin ? À cet égard, Albemarle Way n’était peut-
être pas aussi pratique que Passing Alley ou les appartements de
Jerusalem Passage, mais elle valait mieux que Clerkenwell Green,
le carrefour animé où Talbot voulait que Margot se soit battue avec
Dennis Creed déguisé en femme.
Strike revint sur ses pas en entendant la porte se refermer. Sa
peinture bleu nuit s’écaillait par endroits. Sous la sonnette était
collée une étiquette marquée « ». Était-ce le nom qu’Irene
avait confondu avec Applethorpe, Appleton ou Apton ? se demanda-
t-il avant de remarquer que la clé était restée dans la serrure.
En se reprochant d’avoir injustement méprisé les voies de la
divine providence, Strike retira la clé et appuya sur la sonnette. Un
puissant carillon retentit quelque part à l’intérieur. Après quelques
secondes, la porte s’ouvrit sur l’homme au sweat-shirt trempé.
« Vous avez oublié ça », dit Strike en lui montrant la clé.
L’homme ne le regardait pas dans les yeux. Il semblait plutôt
intéressé par le troisième bouton de son pardessus.
« Je l’ai déjà fait. Clare a dit de pas recommencer », marmonna-t-il
en tendant la main. Strike déposa la clé au creux de sa paume.
« Je m’appelle Cormoran Strike, dit-il alors que le battant
commençait à se rabattre. Je pourrais entrer une minute pour qu’on
parle de votre père ? » Il n’avait pas mis le pied dans la porte mais
se tenait prêt à le faire en cas de besoin.
Le visage pâle de son interlocuteur se découpait sur la pénombre
du hall d’entrée.
« Mon papa Gwilherm est mort.
— Oui, dit Strike, je sais.
— Il me portait sur ses épaules.
— C’est vrai ?
— Ouais. Maman me l’a dit.
— Vous vivez seul ?
— Je vis avec maman.
— Elle se prénomme Clare ?
— Non. Deborah.
— Je suis détective, dit Strike en sortant une carte de visite. Je
m’appelle Cormoran Strike et j’aimerais beaucoup parler à votre
maman, si vous êtes d’accord. »
Au lieu de prendre la carte, l’homme la regarda de biais. Peut-être
ne savait-il pas lire.
« C’est possible ? insista Strike, impatient d’échapper à la pluie
glacée.
— Ouais, OK. Vous pouvez entrer », dit l’autre en s’adressant
toujours au troisième bouton. Il ouvrit la porte en grand et, sans
vérifier si Strike le suivait, s’engagea dans l’escalier sombre.
Strike savait qu’il profitait honteusement du handicap du fils
Athorn, mais l’idée qu’il allait visiter le logement dans lequel avait
vécu en 1974 l’assassin autoproclamé de Margot Bamborough eut
raison de ses scrupules. Il s’essuya les pieds sur le paillasson et, en
repoussant la porte, remarqua sur le sol trois enveloppes que
l’homme s’était contenté de piétiner au passage. Sur l’une d’entre
elles était nettement imprimée la trace d’une semelle. Strike les
ramassa avant de gravir les marches en bois. Au plafond, pendait
une ampoule grillée.
Parvenu sur le pallier, Strike songea qu’il s’apprêtait à pénétrer
dans un appartement où personne n’était entré depuis quarante ans,
hormis ses occupants. Il imagina des chambres closes, des placards
verrouillés, voire – pourquoi pas ? – un cadavre desséché gisant
quelque part. Quelle aubaine ! songea-t-il en apercevant la vieille
gazinière et le carrelage marron, typique des années 1970, qui
recouvrait les murs de la kitchenette ouverte sur le vestibule. Le
détective qu’il était fut toutefois déçu de constater que tout était
propre et sentait le détergent. La vieille moquette, ornée de volutes
orange et brun, portait même les marques d’un récent passage
d’aspirateur. Les sacs Tesco avaient été abandonnés dans la
cuisine, sur le lino rongé par l’usure mais lui aussi fraîchement
lessivé.
Par une porte ouverte sur sa droite, il vit un petit salon. L’homme
qu’il avait suivi se trouvait là, près d’une femme beaucoup plus âgée
que lui, sur les genoux de laquelle reposait un ouvrage au crochet.
Elle semblait, et elle l’était sûrement, choquée par l’intrusion de ce
volumineux inconnu dans son minuscule appartement.
« Il veut te parler, annonça l’homme.
— Il n’y a rien d’obligatoire, Mrs. Athorn », lança Strike depuis
l’entrée. Il aurait préféré que Robin soit avec lui. Elle n’avait pas
sa pareille pour mettre à l’aise les témoins récalcitrants. Surtout
que, d’après Janice, cette femme souffrait d’agoraphobie. « Je
m’appelle Cormoran Strike et j’ai deux ou trois questions à vous
poser au sujet de votre mari. Mais si ça vous ennuie, je m’en vais
immédiatement.
— J’ai froid, clama l’homme.
— Va te changer, lui conseilla sa mère. Tu es tout mouillé.
Pourquoi tu n’as pas mis ton manteau ?
— Il est trop serré, idiote. »
Après avoir effectué un quart de tour sur lui-même, il quitta la
pièce. Strike dut s’écarter pour le laisser passer. Le fils de Gwilherm
disparut derrière une porte sur laquelle des lettres en bois peintes
composaient le prénom « Samhain ».
Comme son fils, la femme avait beaucoup de mal à le regarder
dans les yeux. D’ailleurs, elle n’essayait même pas.
« C’est bon. Entrez, lui dit-elle en fixant ses genoux.
— Merci bien. »
Deux perruches en cage, une bleue et une verte, pépiaient dans
un coin. La mère de Samhain devait travailler à la réalisation d’une
couverture en patchwork car plusieurs carrés de laine crochetés
s’entassaient sur le rebord de la fenêtre à côté d’elle, tandis qu’un
panier rempli de pelotes reposait à ses pieds. Un immense puzzle
s’étalait sur une grande ottomane servant de table basse, face au
canapé. Les deux tiers des pièces ayant déjà trouvé leur place, on
voyait qu’il représentait un troupeau de licornes. Comparé à celui de
Gregory Talbot, ce salon était un exemple d’ordre et de propreté.
« Vous aviez du courrier, dit Strike en brandissant les enveloppes
mouillées.
— Vous ouvrez, dit-elle.
— Je ne pense pas que…
— Vous ouvrez », répéta-t-elle.
Elle avait les mêmes oreilles que Samhain et le même menton
légèrement proéminent. Ces imperfections mises à part, Strike
trouvait son visage plutôt avenant. Ses yeux sombres étaient
empreints de douceur, ses longs cheveux blancs soigneusement
nattés. Elle avait sûrement plus de soixante ans, mais sa peau était
fine et peu ridée. À la voir assise dans cette pièce calfeutrée,
derrière les vitres trempées de pluie, son ouvrage sur les genoux, on
aurait dit une créature surnaturelle sortie d’un conte de fées. Strike
se demanda si elle savait lire. Devant son insistance, il ouvrit les
deux premières enveloppes, qui ne contenaient visiblement rien de
personnel.
« Vous avez reçu un catalogue de graines, dit-il en lui montrant le
prospectus. Et une publicité pour un magasin de meubles.
— Je n’en veux pas, dit la femme aux jambes de Strike. Vous
pouvez vous asseoir. »
Il se glissa prudemment, pour ne pas déranger le puzzle, entre le
canapé et l’ottomane qui était, comme lui, bien trop volumineuse
pour une si petite pièce, et choisit de s’installer le plus loin possible
de la femme au crochet.
« Celle-ci, dit Strike en désignant la dernière enveloppe, est
adressée à Clare Spencer. Vous la connaissez ? »
La lettre ne portait pas de timbre et, d’après l’adresse figurant au
verso, l’expéditeur n’était autre que le quincaillier du rez-de-
chaussée.
« Clare est notre assistante sociale. Vous pouvez l’ouvrir.
— Non, ça me gêne de faire ça, répondit Strike. Je vais la laisser
pour Clare. Vous êtes Deborah, n’est-ce pas ?
— Oui », murmura-t-elle.
Samhain s’encadra sur le seuil du salon. Il était pieds nus mais
avait enfilé des vêtements secs, un jean et un sweat-shirt avec un
Spider-Man imprimé sur le devant.
« Je vais mettre les trucs au frigo, annonça-t-il avant de s’éclipser
à nouveau.
— Samhain fait les courses maintenant », dit Deborah aux
chaussures de Strike. Elle était timide mais ne rechignait pas à
parler.
« Deborah, je suis venu vous poser des questions sur Gwilherm,
se lança Strike.
— Il n’est pas ici.
— Non, je…
— Il est mort.
— Oui. Je suis désolé. En fait, je viens vous voir parce qu’un
médecin qui travaillait…
— Le Dr Brenner, dit-elle aussitôt.
— Vous vous souvenez du Dr Brenner ? fit Strike, éberlué.
— Je ne l’aimais pas.
— Eh bien, ce n’est pas lui dont je voul… »
Samhain réapparut en claironnant :
« Tu veux du chocolat chaud ou pas ?
— Oui, dit-elle.
— Et vous, vous voulez du chocolat chaud ou pas ? demanda-t-il
à Strike.
— Oui, s’il vous plaît », répondit Strike, partant du principe qu’en
de semblables circonstances, mieux valait accepter tout ce qu’on
vous proposait.
Samhain s’éloigna d’un pas lourd. Deborah lâcha un instant son
ouvrage pour désigner quelque chose devant elle.
« C’est Gwilherm, là. »
Strike se retourna. Sur le mur jaune paille, derrière la télévision à
tube cathodique, était dessiné un ânkh, le symbole de la vie
éternelle dans l’Égypte ancienne. La pièce avait été entièrement
repeinte, sauf autour de la croix ansée qui se détachait sur un fond
verdâtre. Le vieux poste de télé servait de support à un récipient de
couleur noire que Strike prit pour un vase avant de remarquer la
colombe qui y était gravée.
« Ah, dit-il. Ce sont les cendres de Gwilherm, n’est-ce pas ?
— J’ai dit à Tudor de prendre celle avec l’oiseau parce qu’il aime
les oiseaux. »
L’une des perruches s’affola dans sa cage, produisant un
brouillard irisé.
« Qui a peint cela ? demanda Strike en montrant l’ânkh.
— Gwilherm », répondit Deborah qui s’était remise à crocheter.
Samhain revint, chargé d’un plateau en métal.
« Pas sur mon puzzle », l’avertit sa mère. Mais il n’y avait aucune
autre surface libre.
« Puis-je vous aider ? », proposa Strike. Il aurait bien transféré le
puzzle sur le sol si la chose avait été possible.
« Vous le fermez », fit Deborah avec une nuance de reproche
dans la voix. Strike s’aperçut que le tapis servant de support au
puzzle pouvait se rabattre de façon à ce que les pièces restent en
place. Il s’exécuta. Samhain déposa le plateau par-dessus. D’un
geste délicat, Deborah planta son crochet dans la pelote, puis
attrapa la tasse de chocolat et le biscuit Penguin que lui tendait son
fils, qui s’était arrogé le bol Batman. Strike goûta son chocolat.
« Très bon », dit-il sans presque mentir.
« Je fais du bon chocolat chaud, hein, Deborah ? dit Samhain en
déballant son Penguin.
— Oui, répondit Deborah avant de souffler sur le breuvage
fumant.
— Je sais que ça fait très longtemps, retenta Strike, mais il y avait
un autre médecin, qui travaillait avec le Dr Brenner…
— Le vieux Joe Brenner était un sale vieux bonhomme », gloussa
Samhain Athorn.
Strike le regarda avec surprise. Samhain souriait au puzzle.
« Pourquoi c’était un sale vieux bonhomme ?
— Mon oncle Tudor l’a dit. Sale vieux bonhomme. Ha ha ha ha.
C’est pour moi ? demanda-t-il en attrapant l’enveloppe destinée à
Clare Spencer.
— Non, répondit sa mère. C’est pour Clare.
— Pourquoi ?
— Je pense que ça vient de votre voisin du rez-de-chaussée,
précisa Strike.
— C’est un salaud, fit Samhain en reposant l’enveloppe. Il nous a
obligés à tout jeter, pas vrai Deborah ?
— Je l’aime mieux maintenant, répondit Deborah d’une voix
douce. Il est gentil maintenant. »
Strike laissa passer quelques secondes, au cas où Samhain aurait
eu quelque chose à ajouter.
« Pourquoi l’oncle Tudor a-t-il dit que Joseph Brenner était un sale
vieux bonhomme ? reprit-il.
— Tudor connaissait tout le monde, déclara Deborah de sa voix
posée.
— Qui était Tudor ?
— Le frère de Gwilherm. Il savait tout sur les gens du quartier.
— Il vient encore vous voir ? demanda Strike qui avait toutefois
deviné la réponse.
— Il-est-passé-de-l’autre-côté, répondit Deborah comme s’il
s’agissait d’une formule apprise par cœur. Il nous faisait les courses.
Il emmenait Sammy au football et à la piscine.
— C’est moi qui fais les courses maintenant, renchérit Samhain.
Parfois je n’ai pas envie mais si je n’y vais pas, j’ai faim et Deborah
dit : “C’est ta faute s’il n’y a rien à manger.” Alors, je vais faire les
courses.
— Vous avez raison », dit Strike.
Tous les trois burent leur chocolat chaud.
« Un sale vieux bonhomme, Joe Brenner, répéta Samhain un ton
au-dessus. Oncle Tudor me racontait des histoires. La vieille Betty et
celui qui ne voulait pas payer, ha ha ha. Sale vieux Joe Brenner.
— Je ne l’aimais pas, dit calmement Deborah. Il voulait que
j’enlève ma culotte.
— Vraiment ? », réagit Strike.
Cette déclaration lui fit un drôle d’effet, même si Deborah faisait
sans doute allusion à un examen médical.
« Oui, pour me regarder, ajouta Deborah. Je ne voulais pas.
Gwilherm voulait, mais je n’aime pas quand un homme que je ne
connais pas me regarde.
— Non, bien sûr, c’est tout à fait compréhensible, dit Strike. C’est
parce que vous étiez malade ?
— Gwilherm disait que je devais le faire », lâcha-t-elle, laconique.
À l’époque où il appartenait au Bureau des enquêtes spéciales, on
lui aurait adjoint une femme officier pour mener un tel entretien.
Strike s’interrogea sur le Q.I. de Deborah.
« Avez-vous déjà consulté le Dr Bamborough ? reprit-il. C’était…
une femme.
— Je n’ai jamais vu de femmes docteurs, répondit Deborah,
comme à regret.
— Savez-vous si Gwilherm connaissait le Dr Bamborough ?
— Elle est morte, dit Deborah.
— Oui, s’étonna Strike. On pense qu’elle est morte, mais
personne ne sait… »
L’une des perruches fit tinter la clochette suspendue au sommet
de la cage. Deborah et Samhain se retournèrent en souriant.
« C’était laquelle ? demanda Deborah à son fils.
— Bluey, dit-il. Bluey est plus malin que Billy Bob. »
Strike attendit quelques minutes, le temps qu’ils cessent de
s’intéresser aux perruches.
« Le Dr Bamborough a disparu et j’essaie de savoir ce qui lui est
arrivé, poursuivit-il quand les Athorn eurent reporté leur attention sur
les bols de chocolat. Il paraît que Gwilherm disait des choses sur le
Dr Bamborough, après sa disparition. »
Deborah resta coite. Impossible de savoir si elle avait entendu ou
pas.
« Il paraît, reprit Strike – pourquoi ne pas le dire ? Après tout il
était là pour cela –, que Gwilherm racontait qu’il l’avait tuée. »
Deborah effleura du regard l’oreille gauche de Strike et replongea
dans son bol.
« Vous êtes comme Tudor. Vous savez tout sur tout. Peut-être
bien qu’il l’a fait, ajouta-t-elle tranquillement.
— Qu’il a fait quoi… ? », avança prudemment Strike.
Elle ne répondit pas.
« … Vous pensez qu’il a tué cette femme médecin ?
— Dis, est-ce que mon-papa-Gwilherm a fait de la magie sur elle ?
demanda Samhain à Deborah. Mon-papa-Gwilherm n’a pas tué
cette dame. Oncle Tudor m’a dit ce qui s’est passé.
— Que vous a dit votre oncle ? », rebondit Strike en se tournant
vers lui. Mais comme Samhain venait de mettre un biscuit au
chocolat dans sa bouche, ce fut Deborah qui se chargea de
répondre.
« Une fois, je dormais et il m’a réveillée. Il faisait nuit. Il a dit, “J’ai
tué une dame par erreur”. J’ai dit, “Tu as fait un mauvais rêve”. Il a
dit, “Non, non, je l’ai tuée, mais je ne voulais pas le faire”.
— Il vous a réveillée pour vous raconter ça ?
— Il m’a réveillée, il avait peur.
— Mais d’après vous, c’était juste un mauvais rêve.
— Oui, fit Deborah avant de se reprendre quelques secondes plus
tard. Mais peut-être qu’il l’a tuée. Il faisait de la magie.
— Je vois, mentit Strike, puis, revenant vers Samhain : Qu’est-ce
que votre oncle Tudor racontait sur la dame médecin ?
— Je ne peux pas en parler, fit-il avec un grand sourire. Oncle
Tudor a dit qu’il ne fallait pas. Jamais. » Il avait le regard malicieux
d’un enfant qui connaît un secret. « Mon-papa-Gwilherm a fait ça,
ajouta-t-il en montrant la croix égyptienne tracée sur le mur.
— Oui, votre maman me l’a dit.
— Je ne l’aime pas, intervint Deborah. Je préfère que les murs
soient tous pareils.
— Moi je l’aime bien, répliqua Samhain, parce que ça change des
autres murs… » Puis il murmura : « Idiote. »
« Est-ce que l’oncle Tudor… », commença Strike, avant de
s’interrompre car Samhain venait de se lever et de se précipiter vers
la porte. Mais avant de disparaître, il se retourna pour crier :
« Clare dit que c’est bien que j’aie des choses de Gwilherm ! »
On l’entendit claquer la porte de sa chambre. Aussi déçu que s’il
avait vu une pièce d’or rouler dans une bouche d’égout, Strike
s’adressa à Deborah.
« Tudor savait-il ce qui était arrivé à la femme médecin ? »
Elle secoua la tête pour montrer son désintérêt. Strike jeta un
regard plein d’espoir sur la porte de Samhain qui, malheureusement,
demeura close.
« Comment Gwilherm a-t-il fait pour tuer cette femme ?
— C’est sa magie qui l’a tuée, et après, elle l’a emportée.
— Emportée ? Vraiment ? »
La porte s’ouvrit brusquement. Samhain revint dans le salon en
traînant les pieds. Il tenait un livre à la couverture arrachée.
« Deborah ! Est-ce que c’est le livre de magie de mon-papa-
Gwilherm ?
— Oui, c’est lui », confirma sa mère.
Elle posa son bol vide et reprit son ouvrage au crochet.
Sans un mot, Samhain s’approcha de Strike et lui tendit le livre, un
geste que le détective interpréta comme une marque de confiance et
de respect. À défaut de couverture, il put lire sur la page de titre : Le
Mage de Francis Barrett. Strike se mit à le feuilleter avec précaution
et en surjouant l’intérêt dans le but d’inciter Samhain à en dire
davantage.
Au bout de quelques pages, il tomba sur une tache marron. Du
sang séché, soupçonna-t-il. La tache s’étalait sur le paragraphe
suivant :

Je vous le dis : ceux qui marchent dans leur sommeil, sans autre guide que l’esprit du
sang, c’est-à-dire de l’homme extérieur, vont et viennent, vaquent à leurs affaires,
grimpent aux murs et accomplissent toutes actions qui se refusent aux éveillés.

« On peut faire de la magie, avec ce livre, affirma Samhain. Il est à


moi, parce que, avant, il était à mon-papa-Gwilherm et maintenant il
est à moi. » Et comme s’il craignait que Strike le lui confisque, il
tendit la main pour le récupérer. Après quoi, il le serra contre lui et,
dans le même geste, se pencha pour chiper un troisième biscuit au
chocolat.
« Ça suffit, Sammy, gronda Deborah.
— J’ai été les chercher sous la pluie, tonna Samhain. Je peux en
manger quand je veux. Idiote. Femme stupide. »
Ayant sans doute oublié qu’il ne portait pas de chaussures, il
donna un coup de pied dans l’ottomane. La douleur ne fit
qu’accentuer sa contrariété. Les joues rouges de colère, il regarda
autour de lui, à la recherche d’un objet sur lequel passer ses nerfs,
supposa Strike. Son choix sembla se porter sur les perruches.
« Je vais ouvrir la cage », menaça-t-il en désignant l’objet de son
transfert. Il laissa tomber Le Mage sur le canapé, sauta à pieds joints
et atterrit près du livre, à un mètre de l’endroit où Strike était assis.
« Non, ne fais pas ça, s’écria Deborah, affolée. Ne fais pas ça,
Sammy !
— Et après, j’ouvrirai la fenêtre », gronda Samhain. Il fit un pas
vers la cage mais Strike lui bloquait le passage. « Ha ha ha. Femme
stupide.
— Non… Samhain, je t’en prie ! gémit Deborah.
— Il vaut mieux ne pas l’ouvrir, intervint Strike en se levant pour
faire barrage de son corps. Sinon vos perruches vont s’envoler. Et
elles ne reviendront pas.
— Je sais bien qu’elles ne reviendront pas, répliqua Samhain. Les
autres ne sont pas revenues. »
Devant le calme et l’assurance de Strike, sa colère retomba aussi
vite qu’elle était montée. Toujours perché sur les coussins du
canapé, il se mit à maugréer : « Je suis sorti sous la pluie. Je les ai
achetés.
— Avez-vous le numéro de téléphone de Clare ? demanda Strike
à Deborah.
— Dans la cuisine », répondit-elle sans chercher à savoir pourquoi
il en avait besoin.
L’appartement tout entier aurait pu tenir dans le salon d’Irene
Hickson. Strike savait parfaitement où se trouvait la cuisine mais il
demanda à Samhain de lui indiquer le chemin. L’homme répondit en
s’adressant à son ventre :
« D’accord. »
Il effectua un quart de tour, fit un pas vers l’autre bout du canapé
et sauta à pieds joints sur le sol, ce qui fit trembler les étagères. Puis
il chipa plusieurs biscuits dans l’assiette.
« Ha ha ha, fit-il en narguant sa mère. J’ai tout pris. Idiote. Femme
stupide. »
Sur ces bons mots, il quitta la pièce, les mains pleines. Strike
s’extirpa de l’étroit espace séparant le canapé de l’ottomane,
ramassa discrètement Le Mage et le glissa dans la poche de son
manteau. Penchée sur son ouvrage, Deborah Athorn n’y vit que du
feu.
Une petite liste de noms et de numéros de téléphone était
punaisée sur le mur de la cuisine. Strike fut soulagé de constater
que plusieurs personnes semblaient prendre soin des Athorn.
« Qui sont ces gens ? », demanda-t-il. Quand Samhain haussa les
épaules, Strike comprit qu’en effet, tout fier qu’il était de posséder Le
Mage, l’homme ne savait pas lire. Strike prit la liste en photo et refit
une tentative :
« Qu’est-ce que votre oncle Tudor disait sur la dame médecin ?
Ça m’aiderait beaucoup de le savoir.
— Ha ha ha, s’esclaffa Samhain en déballant un nouveau biscuit.
Je ne dirai rien.
— Votre oncle Tudor devait avoir confiance en vous, pour vous
confier un tel secret. »
Samhain mastiqua, avala et répondit en levant le menton :
« Ouais.
— C’est super d’avoir quelqu’un avec qui partager les choses
importantes. »
Visiblement ravi d’entendre cela, Samhain goba le reste du biscuit
et, pour la première fois, regarda en face Strike. Ce dernier eut
l’impression que Samhain appréciait sa présence, comme si le fait
de côtoyer un autre homme lui faisait du bien.
« C’est moi qui ai fait ça, dit-il en allant prendre sur l’évier un petit
pot de céramique contenant une brosse à vaisselle et une éponge.
Je vais en classe le mardi et on fabrique des trucs. C’est Ranjit qui
nous apprend.
— Très chouette, dit Strike en levant l’objet devant ses yeux. Où
étiez-vous quand votre oncle vous a dit ce qui était arrivé au
Dr Bamborough ?
— Au football, dit Samhain. Et j’ai fait ça aussi ». Il attrapa un petit
cadre aimanté à la porte du frigo. À l’intérieur se trouvait une photo
récente de Deborah et de son fils, tenant chacun une perruche.
« C’est très bien, dit Strike, admiratif.
— Ouais, fit Samhain en lui reprenant le cadre des mains pour le
remettre en place. Ranjit a dit que c’était le mieux. On était au
football et j’ai entendu mon oncle Tudor qui disait ça à son copain.
— Ah.
— Et ensuite il m’a dit à moi : “Ne le répète à personne.”
— Oui, je comprends. Mais si vous me le disiez, je pourrais aider
la famille de la dame médecin. Ils la cherchent. Ils sont tristes. Elle
leur manque. »
Le regard de Samhain effleura le visage de Strike.
« Elle ne peut pas revenir. Les gens ne peuvent pas revivre quand
ils sont morts.
— Non. Mais leur famille est contente de savoir ce qui s’est passé
et où ils sont allés.
— Mon-papa-Gwilherm est mort sous le pont.
— Oui.
— Mon oncle Tudor est mort à l’hôpital.
— Vous voyez ? dit Strike. C’est bien de savoir ça.
— Ouais. Je sais ce qui s’est passé.
— Exactement.
— Mon oncle Tudor a dit que c’est Nico et les garçons qui l’ont
fait. »
Il avait prononcé ces quelques mots sur un ton neutre.
« Vous pouvez le dire à sa famille, précisa Samhain, mais à
personne d’autre.
— Entendu, articula Strike dont le cerveau tournait à plein régime.
Est-ce que Tudor savait comment Nico et les garçons s’y sont pris ?
— Non. Il savait juste qu’ils l’ont fait. »
Samhain attrapa un autre biscuit. Il avait tout dit, apparemment.
« Euh… puis-je utiliser vos toilettes ?
— Les chiottes ? demanda Samhain, la bouche pleine de
chocolat.
— Oui. Les chiottes », confirma Strike.
Comme le reste de l’appartement, la salle de bains était vieillotte
mais d’une propreté parfaite. Quarante ans plus tôt, son papier peint
vert salade parsemé de flamants roses devait être très tendance.
Strike sortit Le Mage, ouvrit l’armoire à pharmacie, trouva un paquet
de lames de rasoir, en prit une, découpa la page tachée de sang et
la glissa dans sa poche.
En sortant, il rendit le livre à son propriétaire.
« Vous l’avez laissé tomber.
— Oh. Merci.
— Vous ne toucherez pas aux perruches si je m’en vais, n’est-ce
pas ? »
Samhain leva les yeux au plafond et sourit jusqu’aux oreilles.
« Promis ? insista Strike.
— D’accord », soupira Samhain.
Strike s’arrêta sur le seuil du salon.
« Je dois y aller, Mrs. Athorn. Merci beaucoup d’avoir accepté de
me recevoir.
— Au revoir », répondit Deborah sans le regarder.
Strike descendit l’escalier, sortit dans la rue et resta un moment
debout sous la pluie à réfléchir. Une femme qui passait se retourna
pour dévisager l’homme-montagne qui se tenait immobile au milieu
du trottoir.
Ayant pris sa décision, Strike pivota sur la gauche et poussa la
porte de la quincaillerie située en bas de chez les Athorn.
En le voyant entrer, l’homme en tablier qui tenait le comptoir le
considéra d’un air maussade. Les cheveux grisonnants, il avait un
œil plus grand que l’autre, ce qui donnait à son visage une
expression étrangement malveillante.
« Bonjour, dit Strike sur un ton brusque. J’étais en visite chez les
Athorn, au premier. Il paraît que vous cherchez à joindre Clare
Spencer ?
— Qui êtes-vous ? répliqua le quincaillier, sur la défensive.
— Un ami de la famille. Puis-je vous demander pourquoi
vous glissez des lettres à l’assistante sociale sous leur porte ?
— Parce qu’ils ne décrochent jamais leur foutu téléphone dans
ces services sociaux à la mords-moi-le-nœud, grinça le quincaillier.
Et les deux autres, ajouta-t-il en montrant le plafond, ils pigent que
dalle.
— S’il y a un problème, je peux peut-être vous aider ?
— J’en doute. Si vous êtes un ami de la famille, la situation doit
vous convenir parfaitement. Tranquille, rien à débourser, un petit
coup de camouflage et hop, le voisin du dessous paiera la note !
— De quel camouflage parlez-vous ? »
Le quincaillier n’en attendait pas davantage. L’appartement du
premier, expliqua-t-il, était longtemps resté dans un état d’insalubrité
intolérable à cause du bric-à-brac que ses occupants entassaient et
qui attirait les rats. Il estimait qu’en toute justice, il n’avait pas à
payer pour les nuisances dues au manque d’hygiène de ces deux
débiles…
« Vous parlez de mes amis, là, l’interrompit Strike.
— Dans ce cas, ne vous gênez pas, sortez le fric, ricana le
quincaillier. Vous verrez ce que ça coûte d’éradiquer cette foutue
vermine. Mon plafond croule sous le poids de leurs sales…
— Je suis monté et je n’ai rien vu de…
— Parce qu’ils ont viré leurs cochonneries le mois dernier, quand
j’ai menacé de les traîner en justice ! Des cousins à eux ont
débarqué de Leeds – avant que je commence à gueuler, tout le
monde s’en foutait. Je rouvre la boutique le lundi matin et je
m’aperçois qu’ils ont tout nettoyé, les saligauds !
— Mais ce n’est pas ce que vous vouliez ?
— Ce que je veux, c’est qu’on me rembourse le pognon que j’ai
dépensé à cause d’eux ! Les dommages structurels, les factures de
Rentokil – ces deux-là ne devraient pas vivre seuls sans
surveillance, ils ne sont pas normaux, on devrait les placer ! S’il faut
que j’aille devant le tribunal, je n’hésiterai pas !
— Laissez-moi vous donner un conseil, fit Strike en souriant. Si
vous tentez quoi que ce soit pour nuire aux Athorn, leurs amis
s’arrangeront pour que ce soit vous qui passiez devant le juge. Sur
ce, bonne journée », ajouta-t-il en sortant.
Le fait que l’appartement des Athorn ait été récemment déblayé
par des parents serviables tendait à prouver que les restes de
Margot Bamborough n’y avaient jamais été cachés, se dit Strike, en
songeant qu’il était à présent en possession d’une tache de sang et
d’une rumeur, ce qui représentait une avancée considérable
puisque, une heure auparavant, il n’avait absolument rien. Sans aller
jusqu’à parler d’une intervention divine, il devait reconnaître qu’il
avait été pour le moins bien inspiré d’aller prendre son petit déjeuner
sur St. John Street ce matin-là.
39

Jusqu’à ce que la rugissante tempête s’apaise ;


Quand leur vint l’intention de retourner, ils errèrent,
Et ne purent retrouver ce chemin qui leur apparaissait au
départ,
Et ne firent que s’égarer dans une direction ou dans l’autre,
en des voies inconnues…
Edmund S , La Reine des fées

L’alarme se déclencha à 6 heures 30, alors que Robin était en


plein rêve. Matthew était venu la voir dans son appartement d’Earl’s
Court pour la supplier de lui pardonner, en disant qu’il avait été
stupide, qu’il ne lui reprocherait plus jamais son travail et qu’il
regrettait leur vie d’avant. À un moment, il lui avait demandé si, en
toute honnêteté, elle aimait sa nouvelle existence et le fait d’habiter
seule dans un appartement de location, privée de la sécurité et du
confort moral que procurait le mariage. La Robin du rêve avait
ressenti une pointe de nostalgie, regrettant presque le temps où elle
était en couple, avant qu’elle ne commence à travailler pour Strike et
que tout ne parte à vau-l’eau. Le Matthew du rêve était plus jeune et
beaucoup plus gentil. Sarah Shadlock avait été reléguée au second
plan, comme une erreur regrettable mais sans conséquence. Dans
son rêve, Robin vivait en colocation non pas avec le courtois et
flegmatique Max, mais avec une fille pâle et maniérée qui répétait
tout ce que disait Matthew, gloussait dès qu’il posait les yeux sur elle
et incitait Robin à faire ses quatre volontés. Ce n’est qu’après avoir
coupé la sonnerie du réveil et commencé à émerger des brumes du
sommeil que Robin, couchée à plat ventre, le visage enfoui dans
oreiller, réalisa que la jeune femme évanescente de son rêve
ressemblait comme une sœur à Cynthia Phipps.
En se demandant pourquoi elle avait mis l’alarme à sonner si tôt,
Robin s’assit et regarda d’un œil vague les murs crème repeints en
bleu mauve par les premières lueurs de l’aube. Puis, elle se rappela.
Strike avait programmé une réunion de service, la première depuis
deux mois, et lui avait demandé d’arriver au bureau une heure avant
pour pouvoir discuter tranquillement avec elle de l’affaire
Bamborough.
Accablée de fatigue, comme elle l’était en permanence depuis
quelque temps, Robin rampa sous la douche, puis s’habilla en se
battant avec les boutons de son chemisier, chercha partout son
téléphone et, alors qu’elle montait prendre son petit déjeuner en
pestant contre la vie en général et les réveils matinaux en particulier,
s’aperçut que son pull était taché. Dans la cuisine, elle trouva Max
en robe de chambre occupé à compulser un livre de recettes. La
télévision était allumée : le présentateur demandait à son invité si
d’après lui la Saint-Valentin était une simple opération commerciale
ou l’occasion d’injecter un peu de romantisme dans la vie de couple.
« Cormoran suit-il un régime particulier ? », s’enquit Max. Devant
le regard ahuri de Robin, il crut bon d’ajouter : « Pour ce soir. Le
dîner.
— Oh, fit Robin, non. Il mange de tout. »
Elle vérifia ses mails en buvant une tasse de café noir. Son
avocate lui avait écrit. Robin lut l’intitulé du message avec une pointe
d’appréhension. « Médiation. » Elle lui proposait une date, le
mercredi 19 mars, c’est-à-dire un mois plus tard. Aussitôt, Robin
imagina Matthew dans le cabinet de son propre avocat, consultant
son agenda d’un air préoccupé, pour se donner de l’importance.
Non, je n’ai pas une minute de libre avant un mois. Puis elle se vit
assise face à lui, de l’autre côté d’une grande table de conférence, et
une vague de panique mêlée de rage l’envahit.
« Vous devriez manger un peu, dit Max, toujours plongé dans ses
recettes.
— Je prendrai quelque chose dans la matinée », répondit Robin
avant de ranger son téléphone.
Elle attrapa le manteau qu’elle avait jeté sur l’accoudoir du canapé
et ajouta :
« Max, vous n’avez pas oublié que mon frère et son amie viennent
ce week-end, j’espère. Je doute qu’ils passent beaucoup de temps à
la maison. C’est juste une base, pour eux.
— Non, non, tout va bien », marmonna distraitement Max.
Robin sortit dans l’air frais et humide, en direction de la station de
métro. Elle était à mi-chemin quand elle s’aperçut qu’elle n’avait pas
son porte-monnaie.
« Et merde ! »
Robin était une personne ordonnée, pratique, efficace ; le
contraire d’une tête de linotte. Elle fit demi-tour et, les cheveux dans
le vent, repartit en courant vers la maison. Où diable avait-elle pu
mettre ce fichu porte-monnaie ? se demandait-elle. Une inquiétude
la saisit. L’avait-elle perdu dans la rue ? Le lui avait-on volé dans son
sac ?
Pendant ce temps, à Denmark Street, Strike sortait de la douche à
cloche-pied, les yeux bouffis, lui aussi accablé de fatigue. La
semaine qui venait de s’écouler, pendant laquelle il avait cumulé
trois boulots à plein temps, à savoir ceux de Barclay et de Hutchins
en plus du sien, avait sérieusement entamé sa résistance. Il
commençait même à regretter d’avoir demandé à Robin de venir si
tôt.
Peu après qu’il eut enfilé son pantalon, son téléphone sonna. Le
cœur battant, il vit s’afficher sur l’écran le numéro de Ted et Joan.
« Ted ?
— Bonjour, Corm. Pas de panique. Je t’appelle juste pour te
donner des nouvelles.
— Vas-y », dit Strike en frissonnant, torse nu dans la lumière grise
filtrée par les rideaux trop fins de son deux pièces sous les toits.
— C’est pas la grande forme. Karenza voudrait qu’elle retourne à
l’hôpital, mais Joannie refuse. Elle est toujours couchée… Hier…
elle… ne s’est même pas levée, eut le temps d’articuler Ted avant
que sa voix ne se brise. Elle n’avait pas la force.
— Merde, murmura Strike en se laissant tomber sur son lit. C’est
décidé, Ted, je viens.
— Tu ne peux pas. Nous sommes entourés d’eau. C’est trop
dangereux. La police recommande de rester chez soi, de ne pas se
déplacer. Karenza peut… elle dit qu’elle peut gérer la douleur à la
maison. Elle a des produits qui s’injectent… parce que… elle ne
mange plus beaucoup. Karenza ne pense pas que… tu sais… elle
pense que c’est… »
Il se mit à pleurer pour de bon.
« … pas dans l’immédiat mais… elle dit… dans pas longtemps.
— Je viens, répéta Strike sur un ton ferme. Est-ce que Lucy est au
courant ?
— Je t’ai appelé en premier.
— Je la préviens, ne t’inquiète pas. Je te téléphone quand on aura
trouvé un moyen. D’accord ? »
Strike raccrocha et appela Lucy dans la foulée.
« Oh mon Dieu, non, gémit sa sœur quand il lui eut résumé le plus
factuellement possible ce que Ted avait dit. Stick, je ne peux pas y
aller… Greg est coincé au pays de Galles !
— Qu’est-ce qu’il fout au pays de Galles ?
— C’est pour son travail… Oh mon Dieu, qu’allons-nous faire ?
— Quand revient-il ?
— Demain soir.
— Alors, nous partirons dimanche matin.
— Comment ? Les trains ne roulent plus, les routes sont
inondées…
— Je louerai une Jeep ou autre. Si c’est nécessaire, Polworth
nous rejoindra quelque part avec une barque. Je règle quelques
trucs et je te rappelle. »
Strike s’habilla, se fit du thé, des tartines, et transporta le tout à
l’étage inférieur, dans le bureau qu’il partageait avec Robin. Puis il
rappela Ted et lui annonça qu’il partirait pour St. Mawes avec Lucy le
dimanche suivant. Ted protesta pour la forme, mais Strike sentit
dans sa voix la tension et le désespoir de qui ne peut plus assumer
seul le poids du quotidien et la terreur du lendemain. Tout de suite
après, Strike téléphona à Dave Polworth, qui approuva son projet et
lui promit de les attendre avec un radeau, des cordages et une tenue
de plongée si nécessaire.
« J’ai rien d’autre à foutre, en ce moment. Le parc où je bosse est
sous l’eau. »
Strike appela plusieurs agences de location avant d’en trouver une
qui proposait des Jeep. Il dictait les chiffres de sa carte de crédit
quand un texto de Robin s’afficha sur son portable.

Désolée, j’avais perdu mon porte-monnaie, je viens juste de le retrouver, j’arrive.

Strike avait totalement oublié qu’ils étaient convenus de se voir


avant la réunion d’équipe pour discuter de l’affaire Bamborough.
Ayant conclu sa transaction, il sortit la page tachée de sang de la
pochette en plastique où il l’avait glissée, puis afficha sur l’écran de
son ordinateur ce qu’il avait découvert la veille au soir.
Après quoi, il afficha le tableau de service afin d’étudier l’emploi du
temps de ses collaborateurs et de répartir les tâches à accomplir
durant son absence. Dans la colonne du jour était inscrit « Dîner
avec Max ».
« Fait chier », maugréa-t-il. Cette invitation ne pouvait pas tomber
plus mal, mais il l’avait acceptée la veille et se voyait mal l’annuler
maintenant.
Au même instant, Robin sortait de la station Tottenham Court
Road. Elle gravissait deux à deux les marches de l’escalator quand
son portable sonna au fond de son sac.
« Allô oui ? cria-t-elle en émergeant dans le hall parmi la foule.
— Salut, Robs, dit son jeune frère.
— Salut, répondit-elle en glissant sa carte de transport devant le
lecteur. Tout va bien ?
— Ouais, ça va, l’assura Jonathan, mais sur un ton moins
convaincu que lors de leur dernière conversation. Écoute, si j’amène
un copain en plus, ça ne t’ennuie pas ?
— Comment ? » Entre les rafales de pluie et le vacarme produit
par le chantier installé depuis maintenant trois ans et demi au coin
de Tottenham Court Road et de Charing Cross Road, elle l’entendait
à peine. En réalité, elle espérait avoir mal compris.
« Un copain, répéta-t-il. Ça ira ? Il peut dormir n’importe où.
— Oh, Jon, gémit Robin en fonçant droit devant elle sur Charing
Cross Road. Il n’y a qu’un seul canapé-lit.
— Kyle couchera par terre, il s’en fiche, dit Jonathan. C’est pas
grave, hein ? Qu’on soit trois au lieu de deux ?
— OK, c’est bon, soupira Robin. Vous prévoyez toujours d’arriver
à 22 heures ?
— Pas sûr. On prendra peut-être un train plus tôt. On fera
l’impasse sur les cours de l’après-midi.
— Ouais, mais le problème c’est que Cormoran vient dîner ce soir.
Il doit discuter avec Max de…
— Oh, génial ! fit Jonathan, légèrement plus enthousiaste.
Courtney va adorer. Elle est obsédée par les affaires criminelles !
— Non… Jon, ce que j’essaie de te dire c’est que Max a besoin de
s’entretenir avec Cormoran au sujet d’un rôle qu’il va jouer. Et je
crains qu’il n’y ait pas assez à manger pour trois…
— T’inquiète, si on arrive plus tôt, je nous ferai livrer des trucs. »
Qu’était-elle censée répondre ? « Non, je t’en prie, viens après le
repas » ? Ils raccrochèrent et, tout en courant pour tenter de
rattraper son retard, Robin se prit à espérer que Jonathan, dont le
rapport au temps était pour le moins perfectible, raterait assez de
trains pour n’arriver à Londres que dans la nuit, comme il avait été
prévu au départ.
Quand elle tourna au coin de Denmark Street et vit Saul Morris qui
marchait devant elle en direction de l’agence, son cœur se serra. Il
tenait à la main un petit bouquet de gerberas roses.
J’espère que ce n’est pas pour moi.
« Salut, Robs, lança-t-il en se retournant lorsqu’elle fut presque à
sa hauteur. Eh bien, j’en connais une qui a eu une panne d’oreiller.
Vous avez encore un pli, là, ajouta-t-il, le doigt posé sur sa propre
joue. Pour Pat, précisa-t-il en montrant les gerberas et ses dents
blanches parfaitement alignées. Elle dit que son mari ne lui achète
jamais rien pour la Saint-Valentin. »
Non mais quel faux-cul, songea Robin en déverrouillant la porte
du bas. Il recommençait à l’appeler « Robs » et cela ne lui disait rien
qui vaille. La réserve qu’il avait observée en sa présence après
l’incident de Noël s’était délitée au fil des semaines. Et le naturel
revenait au galop. De son côté, et contre toute logique, Robin
n’arrivait toujours pas à se départir du sentiment de honte qui l’avait
assaillie en voyant la photo de son pénis en érection.
Dans le bureau à l’étage, Strike consultait sa montre quand son
portable sonna. C’était son vieil ami Nick Herbert, lequel l’appelait
rarement à une heure aussi matinale. Craignant d’apprendre une
autre mauvaise nouvelle, Strike décrocha avec une légère
appréhension.
« Ça va bien, Oggy ? »
Nick parlait d’une voix rauque, comme s’il avait trop crié.
« Ça va », dit Strike. Il entendait des pas et des voix dehors, dans
l’escalier. « Quoi de neuf ?
— Pas grand-chose. Ça te dirait de boire une bière ce soir ? Juste
toi et moi.
— Impossible, répondit Strike à son grand regret. Désolé, je suis
pris.
— Ah. OK. Alors ce midi ? Tu es libre ?
— Ouais, pourquoi pas ? », fit Strike après une courte hésitation.
Dieu sait qu’il aurait aimé boire une pinte avec Nick après le boulot
et oublier pour quelques heures l’agence, sa famille et les dizaines
de problèmes qu’il devait gérer en même temps.
Comme la porte de communication était ouverte, il vit entrer Robin
puis Saul Morris, un bouquet à la main. Toujours au téléphone, il se
leva pour fermer la porte tandis que son cerveau surmené établissait
un lien entre les fleurs et la date.
« Attends un peu. Tu n’as rien prévu pour cette Saint-Valentin à la
con ?
— Pas cette année », dit Nick.
Il y eut un bref silence. Strike avait toujours considéré ses amis
Nick et Ilsa – lui gastro-entérologue, elle avocate – comme le couple
le plus uni qui soit. Combien de fois ne s’était-il pas réfugié chez
eux, sur Ottavia Street, pour profiter de la paix qui régnait dans leur
foyer ?
« Je t’expliquerai autour d’un verre, promit Nick. J’en ai bien
besoin. »
Ils convinrent d’un lieu et d’une heure, puis raccrochèrent. Sur les
soixante minutes qu’il avait espéré consacrer à l’affaire
Bamborough, il n’en restait que quinze. Strike rouvrit la porte et
demanda :
« Prête ? Nous n’avons plus beaucoup de temps.
— Désolée, fit Robin en se précipitant vers lui. Vous avez eu mon
texto ? Au sujet du porte-monnaie ?
— Ouais », dit Strike avant de refermer derrière elle sans saluer
Morris. Il désigna la page imprimée posée sur le bureau de Robin.
« Je l’ai découpée dans un livre qu’il y avait chez eux. »
Strike avait appelé Robin peu après sa discussion avec le
quincaillier pour lui annoncer qu’il avait trouvé les Athorn. Elle l’avait
chaudement félicité. Alors, pourquoi faisait-il la tête maintenant ? se
demanda-t-elle. À cause de son retard, sans doute. C’était
exaspérant, il ne lui passait décidément rien, même après tout ce
qu’elle avait donné pour l’agence. Elle songea aux heures
supplémentaires, à toutes les fois où elle l’avait remplacé… et aux
tâches de management qu’elle s’était coltinées pour lui épargner un
surcroît de stress. Barclay et Hutchins venaient d’arriver. En les
entendant discuter dans la pièce voisine, Robin se rappela que peu
de temps auparavant elle était encore secrétaire intérimaire, qu’en
lui offrant le statut d’associée Strike lui avait clairement signifié ce
qu’il attendait d’une adjointe et que les trois hommes à côté
lorgnaient sur sa place car ils s’estimaient nettement plus qualifiés
qu’elle. Par conséquent, au lieu d’exprimer son agacement, Robin
s’assit bien sagement, prit la page découpée et lut le passage taché
de sang.
« Ça parle de sang.
— Je sais.
— Quel est le délai maximum pour faire une analyse ?
— J’ai entendu parler d’un spécimen encore actif après une bonne
vingtaine d’années, répondit Strike. Si c’est bien du sang et s’il date
de l’époque où Gwilherm Athorn était en vie, cette tache a
probablement dix ans de plus. Cela dit, elle était protégée de la
lumière et de l’humidité. Je vais appeler Roy Phipps pour lui
demander quel était le groupe sanguin de Margot, et ensuite,
j’essaierai de trouver un labo. On pourrait passer par ce type de la
scientifique que fréquentait votre amie Vanessa. Comment s’appelle-
t-il déjà ?
— Oliver. Maintenant ils sont fiancés.
— Ouais, lui. En discutant avec Samhain, j’ai appris encore une
chose intéressante… »
Il lui parla de l’oncle Tudor, aux dires duquel « Nico et ses
garçons » avaient tué Margot Bamborough.
« Nico… vous croyez que c’est… ?
— Niccolo “Mucky” Ricci ? Il y a des chances, oui. Il vivait dans le
quartier et je suppose qu’il était connu comme le loup blanc, même
si apparemment personne ne semble l’avoir particulièrement
remarqué pendant la fête de Noël au cabinet médical.
« J’ai laissé un message à l’assistante sociale des Athorn. Elle
pourra sûrement me dire si je peux me fier aux souvenirs de
Deborah et de Samhain. J’ai demandé à Shanker d’enquêter
discrètement sur Ricci mais il m’a envoyé paître. J’espère qu’il
changera d’avis. »
Il tendit la main. Robin lui rendit la page tachée.
« À part ça, j’ai fini par localiser C.B. Oakden, reprit Strike.
— Quoi ? Comment ?
— Hier soir. Je réfléchissais aux noms de famille. Je pensais à
Irene qui les retenait de travers – Duckworth pour Douthwaite,
Applethorpe pour Athorn. Quand les gens changent d’identité, la
plupart du temps ils ne s’éloignent pas trop de l’originale. »
Il tourna l’écran de son ordinateur pour monter à Robin la photo
d’un homme âgé d’une petite quarantaine d’années. Des taches de
rousseur, des yeux rapprochés et des cheveux clairsemés mais
encore assez nombreux pour balayer son front étroit. Bien qu’il ait
changé, elle reconnut sans peine le garçon qui grimaçait devant
l’objectif, le jour du barbecue chez Margot Bamborough.
L’article sous la photo disait :

L’ESCROC EN SÉRIE CONDAMNÉ À DE LA PRISON FERME

« Odieux abus de confiance »

Un escroc professionnel ayant soutiré plus de 75 000 livres sur une période de deux ans
à plusieurs dames âgées et veuves vient d’être condamné à quatre ans et neuf mois
d’incarcération.
Brice Noakes, de son vrai nom Carl Oaken, 49 ans, habitant Fortune Street, Clerkenwell,
avait incité neuf « femmes naïves et vulnérables » à lui remettre des bijoux et des
espèces. L’une d’entre elles a été dépossédée de 30 000 livres, soit les économies de
toute une vie.
Le juge McCrieff décrit Noakes comme « un individu sans scrupule profitant éhontément
de la faiblesse de ses victimes ».
Toujours bien mis, parlant avec une certaine aisance, il lui arrivait de se présenter comme
un expert en joaillerie et les persuadait de lui confier leurs bijoux à des fins d’estimation.
Parfois encore, il se faisait passer pour un employé de la mairie et les menaçait de
poursuites judicaires si elles ne s’acquittaient pas des sommes qu’elles devaient au fisc.
« Vous avez falsifié des documents officiels pour mieux tromper ces pauvres femmes et
les contraindre à verser de l’argent sur votre compte personnel », a déclaré le juge
McCrieff, lors du prononcé de la sentence.
« Plusieurs d’entre elles n’ont pas porté plainte parce qu’elles avaient honte d’avouer à
leurs familles qu’elles s’étaient laissé berner par ce triste individu, nous a confié
l’inspecteur principal Grant. Il est donc tout à fait possible qu’il ait fait d’autres victimes. Si
jamais des personnes reconnaissent leur voleur sur la photo publiée dans ce journal,
nous les encourageons vivement à nous contacter. »

« Ils ont mal orthographié son nom, dit Robin. Ils ont écrit “Oaken”
au lieu d’Oakden.
— Raison pour laquelle il n’était pas apparu dans nos recherches
sur Internet. »
Robin prit cette remarque pour un reproche. Après tout, c’était elle
qui était censée retrouver Oakden. Elle regarda la date de l’article. Il
remontait à cinq ans.
« Il a dû sortir de prison depuis.
— Je vous le confirme », dit Strike en replaçant l’écran face à lui. Il
tapa deux mots sur son clavier et le fit pivoter de nouveau. « J’ai
essayé avec diverses variantes, et… »
Robin reconnut le site d’Amazon, rubrique livres. Sur une fiche
d’auteur listant les ouvrages écrits par un certain Carl O. Brice,
figurait la photo d’un homme ressemblant à s’y méprendre à l’escroc
du journal, en un peu plus vieux, un peu plus chauve et un peu plus
ridé, surtout autour des yeux. Il se tenait debout, les pouces coincés
dans les poches de son jean. Imprimé en blanc sur son T-shirt noir, il
y avait un poing fermé placé à l’intérieur du cercle fléché symbolisant
Mars, et par extension le genre masculin.

CARL O. BRICE

Carl O. Brice est coach de vie, entrepreneur et écrivain. Ses ouvrages récompensés par
de nombreux prix traitent de la condition masculine. Il y développe des thèmes tels que le
masculinisme, les droits des pères, le gynocentrisme, la santé mentale chez les hommes,
le privilège féminin et le féminisme toxique. Son expérience personnelle ayant fait de lui
un expert en toutes ces matières, il s’attache à démontrer les travers de notre système
juridico-culturel basé sur le gynocentrisme, la misandrie et l’exploitation du mâle. Son
combat au quotidien consiste à assister et à guider les hommes qui souhaitent, quelle
que soit leur place dans la société, accéder à une vie plus épanouie, plus équilibrée.
Chacun de ses livres encensés par la critique se propose d’examiner l’impact
catastrophique du féminisme moderne sur les droits des hommes, leur liberté de parole,
leur environnement au travail et leur place au sein de la famille nucléaire.

Robin étudia rapidement la couverture des ouvrages présentés


sous la notice et les trouva laides et mal fichues. Du travail
d’amateur, visiblement. Elles avaient pour dénominateur commun de
montrer des femmes plus ou moins dévêtues dans des positions
plus ou moins suggestives. Pour illustrer De l’amour courtois à la
cour de justice familiale, une histoire du gynocentrisme, Oakden
avait choisi une blonde quasiment nue, assise sur un trône et
affublée d’une couronne. Pour La Guerre contre la virilité : une honte
moderne, une brune en tenue de guerrière intergalactique pointait
vers l’objectif un index vengeur.
« Il a créé son propre site Internet, dit Strike en replaçant de
nouveau l’écran face à lui. Il publie ses livres à compte d’auteur,
propose ses services de coach aux hommes qui cherchent à obtenir
la garde de leurs enfants et, au passage, il leur fourgue des
boissons protéinées et des vitamines. À mon avis, il sera trop
content de nous parler. Il est du genre à rappliquer ventre à terre dès
qu’il renifle l’odeur du fric et de la notoriété.
« À ce propos, poursuivit-il, où en êtes-vous avec cette femme qui
aurait aperçu Margot à la fenêtre…
— Amanda Laws, réagit Robin. Eh bien, je l’ai relancée en lui
proposant de lui rembourser ses frais de transport. J’attends sa
réponse.
— Ne la lâchez pas. Vous réalisez que ça fait déjà six mois… ?
— Oui, je le sais parfaitement, répliqua Robin, incapable de se
contenir davantage. J’ai appris à compter à l’école. »
Strike leva les sourcils.
« Désolée, murmura-t-elle. C’est la fatigue.
— Moi aussi, je suis fatigué, mais je n’oublie pas pour autant que
nous n’avons encore mis la main sur aucun témoin clé. Satchwell,
par exemple.
— J’y travaille, dit Robin en regardant sa montre. Je pense qu’ils
sont tous arrivés.
— Pourquoi Morris est-il venu avec des fleurs ? demanda Strike.
— Elles sont pour Pat. La Saint-Valentin.
— Mais pourquoi diable ? »
Robin, qui s’était levée, s’arrêta un instant, la main sur la poignée
de la porte.
« Ce n’est pas évident ? »
Elle sortit, laissant derrière elle un Strike perplexe. Qu’y avait-il
d’évident ? Pour lui, seules deux raisons justifiaient qu’on offre des
fleurs à une femme : parce qu’on espérait coucher avec elle ou pour
éviter qu’elle vous reproche de ne pas lui en avoir acheté. Or, sauf
erreur de sa part, ni l’une ni l’autre n’était applicable à la présente
situation.
Les membres de l’équipe étaient tous assis dans le premier
bureau. Hutchins et Barclay sur le canapé en skaï, Morris sur une
chaise pliante en plastique, l’une de celles qu’ils avaient achetées
quand la troupe s’était agrandie, et Pat dans son fauteuil à roulettes.
Ne restaient que deux chaises en plastique pour Strike et Robin.
Celle-ci nota que les trois hommes s’étaient arrêtés de parler en
voyant Strike apparaître, alors que la dernière fois, quand elle-même
avait présidé la réunion mensuelle, elle avait dû attendre que
Hutchins et Morris finissent leur discussion à propos d’un ancien
collègue à eux qui s’était fait serrer pour corruption.
Les gerberas rose vif trempaient dans un petit vase posé sur le
bureau de Pat. Strike leur jeta un bref coup d’œil avant d’ouvrir la
séance.
« Très bien. Commençons par PasNet. Morris, où en êtes-vous
avec le type au survêtement ?
— Ben, j’ai les infos que vous demandiez, dit Morris en consultant
ses notes. Il s’appelle Barry Fisher. Il est divorcé, père d’un enfant et
il dirige le club de gym où s’entraîne PasNet. »
Strike, Barclay et Hutchins produisirent divers grognements
censés exprimer leur approbation. Robin se contenta de lever un
sourcil. Par expérience, elle savait Morris capable d’interpréter
le moindre signe de sympathie de sa part comme un
encouragement.
« Donc, je me suis inscrit à une séance d’essai avec une coach »,
poursuivit Morris.
Une femme, comme par hasard, songea Robin.
« Je discutais avec elle quand j’ai aperçu mon Barry. Il se baladait
sur le plateau en faisant la causette aux clientes. Je suis sûr qu’il est
hétéro. Il fallait voir comment il regardait l’une des minettes sur son
vélo elliptique. J’y retourne lundi pour une vraie séance, si ça vous
va, patron. J’essaierai d’en savoir plus sur lui.
— Parfait, dit Strike. Bon, ça m’a l’air d’une piste solide. Enfin. Le
premier lien entre PasNet et ce qui se trame chez Elinor Dean. »
Robin, qui avait passé l’avant-dernière nuit à se geler devant la
maison d’Elinor, crut bon d’intervenir :
« Ça n’a peut-être aucun rapport mais elle a reçu une livraison
Amazon hier matin. Deux grosses boîtes. Elles semblaient plutôt
légères mais…
— Les paris sont ouverts, l’interrompit Morris. Vingt livres sur la
dominatrice.
— Je ne vois pas d’intérêt à se faire fouetter, fit Barclay, pensif. Si
je veux souffrir, j’ai qu’à oublier de sortir la poubelle.
— On ne peut pas dire qu’elle ait le physique de l’emploi, lança
Hutchins. Si j’avais autant de fric que BPN, j’irais chercher quelque
chose d’un peu plus… »
Il dessina une silhouette féminine avec les mains. Morris éclata de
rire.
« Bah, tous les goûts sont dans la nature, fit Barclay. J’avais un
pote à l’armée qui snobait tout ce qui faisait moins de quatre-vingts
kilos. On lui avait trouvé un surnom : l’Abbé des Cochons. »
Les hommes éclatèrent de rire. Robin sourit, mais uniquement
parce que Barclay la regardait et qu’elle aimait bien Barclay. Elle
était trop crevée, trop déprimée pour avoir envie de s’amuser. Quant
à Pat, elle affichait une expression blasée signifiant « Les hommes
ne changeront jamais ».
« Malheureusement, je vais devoir retourner en Cornouailles
dimanche, dit Strike à brûle-pourpoint. Et je reconnais que…
— Mais putain, comment tu vas y aller ? demanda Barclay, tandis
que des rafales de vent secouaient les fenêtres donnant sur la rue.
— En Jeep. Ma tante est mourante. Ses jours sont comptés. »
Robin le regarda d’un air stupéfait.
« Je reconnais que ça va vous compliquer les choses, poursuivit
Strike sur un ton plat. Mais je ne peux pas faire autrement. Je
préconise de ne pas lâcher BPN. Morris s’occupera du gérant du
club de gym. Le reste de l’équipe se relaiera pour surveiller Elinor
Dean. Quelque chose à ajouter ? » Les hommes firent non de la tête
et Robin ne se sentit pas l’énergie de renchérir sur les colis Amazon.
« Bon, alors on passe à LaPoste.
— J’ai du nouveau, fit tranquillement Barclay. Elle a repris le
boulot. Je lui ai parlé, à votre binoclarde, précisa-t-il en se tournant
vers Robin. Je me suis avancé l’air de rien et j’ai commencé à lui
poser des questions.
— Sur quoi ? fit Morris avec un sourire narquois.
— Sur les effets de lumière dans les aquarelles de James Duffield
Harding. Pas sur son pronostic pour la Ligue des champions,
banane ! »
Strike se mit à rire. Robin l’imita, ravie que Morris ait été remis à
sa place.
« J’avais lu le texte de présentation à côté du portrait et la bio du
peintre sur mon portable. Discrétos. Je cherchais un truc rapport à la
météo. Enfin bref, dit le Glasgovien, après deux minutes à causer
éclaircies et ciel d’orage, elle n’a pas pu s’en empêcher. Elle a rougi
et elle m’a sorti que la semaine précédente, notre présentateur chéri
avait qualifié de “turneresque” une photo envoyée par un
téléspectateur.
« C’est bien elle, dit Barclay à Robin. Elle a parlé de lui juste pour
avoir le plaisir de prononcer son nom. C’est LaPoste.
— Bravo, mon vieux, dit Strike.
— Félicite plutôt Robin, répondit Barclay. C’est elle qui m’a filé le
tuyau. Je me suis contenté d’ouvrir le robinet.
— Merci, Sam, fit Robin sans regarder Strike, lequel se ravisa
aussitôt.
— Très juste. Alors, bravo à tous les deux. »
Prenant conscience d’avoir été un peu sec avec elle lors du
briefing sur l’affaire Bamborough, Strike tenta de se rattraper en lui
demandant lequel des clients inscrits sur la liste d’attente elle
estimait souhaitable de contacter, à présent que LaPoste était
démasquée. Robin répondit qu’elle songeait à la courtière en
marchandises qui soupçonnait son mari de coucher avec leur baby-
sitter.
« Super, fit Strike. Pat, pouvez-vous l’appeler et lui dire que nous
sommes prêts à la recevoir si ça l’intéresse toujours ? Est-ce que
quelqu’un a autre chose…
— Moi, dit Hutchins qui prenait rarement la parole en réunion.
C’est au sujet du film que tu as transmis au Met.
— Ouais ? Du nouveau ?
— J’ai eu mon pote hier soir. Il dit qu’on ne peut rien en faire. Ils
n’engageront pas de poursuites.
— Je peux savoir pourquoi ? », demanda Robin.
Elle fut surprise en entendant la colère vibrer dans sa propre voix.
Les quatre hommes se tournèrent vers elle.
« On ne voit pas le visage des protagonistes, expliqua Hutchins. Il
y a bien ce bras qui apparaît à un moment, mais on ne peut pas
lancer une procédure en se basant sur une bague floue.
— Je croyais que cette pellicule avait été saisie lors d’une
descente dans un bordel appartenant à Mucky Ricci ? s’étonna
Robin. C’est bien ce qu’il a dit, non ?
— C’est ce qu’il pense, précisa Hutchins. On ne trouvera pas
d’ADN sur cette boîte de film. Elle est trop vieille, elle est restée des
années dans une remise et des tas de gens ont collé leurs doigts
dessus. Un coup pour rien. Dommage, ajouta-t-il sur un ton
indifférent, mais c’est ainsi. »
Strike entendit son portable sonner sur son bureau. Craignant que
ce ne soit Ted, il s’excusa, se précipita dans la pièce voisine et
referma la porte derrière lui.
La personne qui appelait ne figurait pas dans son répertoire
téléphonique.
« Cormoran Strike.
— Bonjour Cormoran, dit un homme à la voix rauque. C’est
Jonny. »
Il y eut un bref silence.
« Ton père », ajouta Rokeby.
Strike, qui n’avait de place dans son cerveau surmené que pour
Joan, les trois enquêtes en cours, les remords de s’être mal
comporté avec Robin et le surcroît de travail qu’il imposerait à ses
collaborateurs en retournant dans les Cornouailles, ne trouva rien à
répondre sur l’instant. Derrière la porte, les autres continuaient à
discuter du film 16 mm.
« Je voulais qu’on cause un peu tous les deux, dit Rokeby. Ça te
va ? »
À cet instant, Strike sentit son esprit se dissocier de son corps.
Plus rien ne le concernait de ce qui, un instant auparavant, avait
monopolisé son attention : l’agence, la fatigue, les soucis. Comme si
tout cela avait disparu et qu’il ne restait plus que lui, la voix de son
père au téléphone, l’adrénaline qui fusait dans ses veines et le désir
impérieux d’envoyer à Rokeby un message qu’il ne serait pas près
d’oublier.
« Je suis tout ouïe », articula-t-il.
Nouveau silence.
« Écoute, reprit Rokeby, légèrement embarrassé. Je ne veux pas
faire ça par téléphone. Voyons-nous. C’est de l’histoire ancienne. De
l’eau a coulé sous les ponts, pas vrai ? Voyons-nous… Je
voudrais… Ça ne peut pas continuer, ce truc. Cette vendetta… ou je
ne sais quoi. »
Strike ne disait toujours rien.
« Viens chez moi, insista Rokeby. On parlera et… tu n’es plus un
gamin. Dans chaque histoire, il y a toujours deux points de vue. Rien
n’est tout noir ni tout blanc. »
Il s’interrompit un instant.
« Je suis fier de toi, tu sais ? Sacrément fier. Ce que tu as fait… »
Sa phrase resta en suspens. Raide comme une statue, Strike
regardait le mur devant lui. Derrière la cloison, il entendait Pat rire à
une blague que venait de faire Morris.
« Écoute, répéta Rokeby avec une pointe d’agacement, car il
n’avait pas l’habitude qu’on lui résiste. Je comprends, je t’assure.
Mais que veux-tu que j’y fasse ? On ne peut pas remonter le temps.
Al m’a dit ce que tu me reproches, mais il y a des tas de trucs que tu
ignores, au sujet de ta mère et des mecs qu’elle fréquentait. Viens
me voir, on prendra un verre et on causera de tout ça. Et puis,
ajouta-t-il sur un ton lourd de sous-entendus, si jamais tu avais
besoin d’un petit coup de pouce, tu vois… histoire d’enterrer la
hache de guerre… Je suis ouvert à toutes… »
Dans le bureau d’à côté, Hutchins et Barclay étaient sur le point
de partir sur le terrain. Robin, qui avait posé sa journée, avait hâte
de rentrer chez elle, mais ne voulait pas y aller tout de suite, parce
que Morris semblait l’attendre, espérant sans doute l’accompagner
jusqu’au métro. Pour donner le change, elle ouvrit une armoire de
classement et se mit à brasser de la paperasse en se disant qu’il
finirait par se lasser. Elle compulsait un vieux dossier sur une
célèbre affaire d’adultère quand la voix de Strike se répercuta sur les
murs de l’agence. Pat, Morris et elle tournèrent en même temps la
tête vers la porte de communication. Plusieurs pages du dossier que
Robin avait posé en équilibre tombèrent sur le sol.
« … VA TE FAIRE FOUTRE ! »
Ils n’eurent même pas le temps de se regarder car la porte s’ouvrit
à la volée. Strike était pâle à faire peur. Le souffle court, il passa en
trombe devant eux, attrapa son manteau et se précipita dans
l’escalier. Ils attendirent que les marches en métal cessent de vibrer
pour se remettre à respirer.
Robin ramassa les feuilles.
« Merde alors, fit Morris en rigolant. Je n’aurais pas aimé être à
l’autre bout du fil.
— Ce type a un caractère de cochon, déclara Pat d’un air
curieusement satisfait. Je l’ai su dès le premier jour. »
40

Tandis que les mots entre eux se multiplient,


Ils tombent sur des coups, fruits de trop de bavardages…
Edmund S , La Reine des fées

N’ayant trouvé aucun moyen poli de se débarrasser de lui, Robin


dut supporter la présence de Morris jusqu’à la station de métro et,
par voie de conséquence, endurer stoïquement ses blagues
insipides. Pour lui faire comprendre qu’elle était prise pour la Saint-
Valentin, elle inventa une histoire vaguement plausible car elle
connaissait d’avance sa réaction si elle lui avait avoué qu’elle dînait
avec Strike. Soulagée, elle le quitta au bas de l’escalator sans
répondre à la proposition qu’il lui avait faite de passer la soirée
ensemble à échanger leurs impressions sur leurs avocats respectifs.
Accablée de fatigue et légèrement déprimée, Robin passa tout le
trajet à s’interroger sur l’attitude de Morris. Avait-il tant de succès
auprès des femmes qu’il ne puisse concevoir que l’une d’entre elles
résiste à son charme, certes indéniable ? Ou son insupportable
insistance était-elle due au fait que Robin, par politesse et pour
préserver la cohésion de l’équipe en cette période difficile, s’obligeait
à lui sourire au lieu de lui balancer ce qu’elle avait sur le cœur, à
savoir : « Vous ne me plaisez absolument pas. Nous ne sortirons
jamais ensemble » ?
Elle fut accueillie dans l’appartement par une délicieuse odeur de
viande mijotant dans du vin rouge. Max était sorti en laissant le plat
dans le four et Wolfgang étendu sur le sol devant la cuisinière au
risque de se brûler les poils. En le voyant, Robin songea aux fans
qui, pour apercevoir ne serait-ce qu’une mèche de cheveux de leur
idole, étaient prêts à passer la nuit devant sa porte.
Au lieu d’aller s’allonger pour tenter de recharger ses batteries
avant le dîner, Robin, qui se reprochait, depuis que Strike lui en avait
fait la remarque, de n’avoir obtenu de résultat ni avec Amanda Laws
ni avec l’insaisissable Satchwell, se prépara une tasse de café,
ouvrit son ordinateur et s’installa dans la cuisine. Après avoir
renvoyé un mail à Amanda Laws, elle cliqua sur l’icône Google dans
la barre d’outils. Quand les lettres du logo se transformèrent l’une
après l’autre en bonbons acidulés en forme de cœurs assortis de
petits messages coquins, sans qu’elle sache pourquoi le visage de
Charlotte Campbell s’imposa dans son esprit. Le soir de la Saint-
Valentin, une femme mariée aurait eu du mal à s’esquiver pour aller
retrouver son amant, songea-t-elle. Mais alors, qui était cette
personne que Strike avait si violemment rembarrée au téléphone,
tout à l’heure ?
Stimulée par la réussite de Strike avec C. B. Oakden, Robin se
lança à la poursuite de Satchwell. Elle essaya plusieurs variantes de
ses nom et prénoms, inversa Paul et Leonard, modifia leur
orthographe, imagina des diminutifs… En vain. Aucun Satchwell ou
apparenté ne correspondait au profil de l’homme qu’elle recherchait.
Le beau gosse au jean trop serré et à la chemise ouverte sur son
torse velu aurait-il, en l’espace de quatre décennies, abandonné les
arts plastiques pour devenir Leo Satchwell, amateur de voitures
anciennes, septuagénaire ventripotent affublé d’un bouc et d’une
paire de lunettes aux verres fumés ? La chose était improbable,
décida Robin après avoir passé dix minutes à consulter son profil
Facebook. Sur les photos, où il posait en compagnie d’autres
collectionneurs, Leo mesurait à peine un mètre soixante. Il y avait
aussi un Brian Satchwell à Newport, mais il était né cinq ans trop
tard et souffrait d’amblyopie. Un autre Satchwell, prénommé Colin,
tenait un commerce d’antiquités à Eastbourne ; Robin cherchait une
photo de lui quand elle entendit s’ouvrir la porte d’entrée. Deux
minutes plus tard, Max faisait irruption dans la cuisine, chargé d’un
gros cabas.
« Comment va la daube ? demanda-t-il.
— Très bien, affirma Robin qui n’avait pas vérifié.
— Pousse-toi de là, Wolfgang, tu vas te brûler », dit Max en
ouvrant la porte du four. Au grand soulagement de Robin, la daube
se portait à merveille.
Robin éteignit son ordinateur. Ayant longtemps vécu avec un
homme qui lui reprochait de rapporter du boulot à la maison, elle
aurait été gênée de continuer à travailler pendant que Max s’activait
autour d’elle.
« Max, ça m’ennuie beaucoup mais mon frère va venir avec deux
personnes au lieu d’une.
— Pas de souci, fit Max en déballant les courses.
— Et il se peut qu’ils arrivent plus tôt que prévu. Ils n’étaient pas
censés dîner avec nous…
— Ils sont les bienvenus. J’en ai fait pour huit. J’avais prévu de
mettre les restes au congélateur mais tant pis, on mangera tout ce
soir.
— C’est vraiment sympa de votre part. Mais comme vous voulez
discuter avec Cormoran en tête-à-tête, je pourrais les emmener…
— Non, plus on est de fous, répliqua Max qui semblait
sincèrement ravi de recevoir du monde. Je vous l’ai dit, je ne veux
plus vivre en reclus.
— Oh, fit Robin. OK, d’accord. »
Nourrissant une certaine appréhension à l’idée que des personnes
si différentes se retrouvent autour d’une même table, Robin se retira
dans sa chambre en essayant de se convaincre que la fatigue la
rendait pessimiste. Elle passa le reste de l’après-midi à chercher une
photo de Colin Satchwell et enfin, à 18 heures, après avoir croisé
quantité de références, trouva un portrait de lui sur le site d’une
église locale dont il était l’échevin. Corpulent, le front bas, il n’avait
strictement rien de commun avec l’ancien amant de Margot
Bamborough.
Voyant qu’il était temps de se changer et d’aller aider Max à la
cuisine, Robin s’apprêtait à fermer ses applications quand un
message intitulé « Creed » tomba dans sa boîte mail. Elle l’ouvrit
avec un frisson d’excitation.

Salut Robin,
Juste un mot pour te dire que j’ai transmis ta requête aux deux personnes dont je t’ai
parlé. Mon contact au ministère de la Justice est plus optimiste que je ne croyais. C’est
confidentiel mais il m’a appris qu’une autre famille faisait pression sur l’administration
pour que Creed soit de nouveau interrogé. Leur fille n’a jamais été retrouvée mais ils sont
convaincus que le pendentif découvert dans la cave de Creed lui appartenait. D’après
mon contact, si les Bamborough se joignaient aux Tucker, le verrou pourrait sauter.
Encore que j’ignore si Cormoran serait autorisé à mener l’interrogatoire. Ce sera aux
autorités de Broadmoor, au ministre de la Justice et à celui de l’Intérieur d’en décider.
Mon contact à la Justice penche plutôt pour un officier de police. Je te tiens au courant si
j’entends parler d’autre chose.
Amicalement, Izzy

À la lecture de ce mail, Robin se permit une lueur d’espoir. Mais


elle attendrait encore un peu avant d’en informer Strike, songea-t-
elle. Avec de la chance, ils auraient peut-être le droit de parler à cet
officier de police avant qu’il n’interroge Creed. Elle envoya tous ses
remerciements à Izzy et commença à se préparer pour le dîner.
Sa bonne humeur survécut à la vision de son visage dans le
miroir. Traits tirés, yeux creusés, un peu rouges, cheveux gras. Elle
se fit un shampooing sec, une queue-de-cheval, passa un jean
propre, son corsage préféré, et camoufla sa fatigue avec de
l’anticerne. Elle allait sortir de sa chambre quand son portable
sonna.
Croyant que Strike l’appelait pour se décommander, elle fut
grandement soulagée de voir le nom de son amie Ilsa s’afficher à
l’écran.
« Bonjour, Ilsa !
— Bonjour Robin. Tu es avec Corm ?
— Non, dit-elle en se rasseyant sur le lit. Tout va bien ? »
Ilsa avait une petite voix.
« Tu sais où il est ?
— Non, mais il ne devrait pas tarder. Tu veux que je lui transmette
un message ?
— Non. Je… Tu sais s’il a vu Nick aujourd’hui ?
— Non, dit Robin qui commençait à s’inquiéter. Que se passe-t-il,
Ilsa ? Tu as vraiment une drôle de voix. »
Puis elle se rappela qu’on était le jour de la Saint-Valentin, et
quand elle réalisa qu’Ilsa ignorait où était son mari l’inquiétude fit
place à la peur. Elle ne connaissait pas de couple plus heureux que
celui de Nick et Ilsa. Les cinq semaines qu’elle avait passées chez
eux après sa rupture avec Matthew lui avaient permis de regagner
un peu de confiance dans l’institution du mariage. Nick et Ilsa ne
pouvaient pas se séparer : non, pas eux.
« Ce n’est rien, dit Ilsa.
— Dis-moi, insista Robin. Qu’est-ce que… ? »
Des sanglots déchirants jaillirent du téléphone.
« Ilsa, qu’est-ce qui s’est passé ?
— Je… j’ai fait une fausse couche.
— Oh mon Dieu, fit Robin, le souffle coupé. Oh non, Ilsa, je suis
désolée. »
Ses amis essayaient d’avoir un enfant depuis plusieurs années
mais Nick n’en parlait jamais et Ilsa très rarement. Robin ignorait
qu’Ilsa était enceinte. Puis elle se souvint que le soir de son
anniversaire, son amie n’avait pas bu une goutte d’alcool.
« C’est arrivé… au… au supermarché.
— Oh non, gémit Robin. Oh, mon Dieu !
— J’ai commencé à saigner… au tribunal… en pleine audience…
une… affaire très importante… Je ne pouvais pas partir… Et
ensuite… et ensuite… sur le chemin de la maison… »
Son discours devenait incompréhensible. Assise, impuissante, le
téléphone collé à l’oreille, Robin sentit ses yeux s’emplir de larmes.
« … compris… ça n’allait pas… descendue du taxi… suis entrée…
le supermarché… j’ai couru… aux toilettes… suis tombée…
tombée… et ensuite… un petit caillot… un minuscule… co…
corps… »
Robin mit la main devant sa bouche.
« Et… je ne savais pas… quoi faire… mais… il y avait une
femme… dans les toilettes avec… et ça… lui était arrivé… à elle
aussi… très gentille… »
Robin eut encore droit à une série de reniflements, entrecoupés
de sanglots et de gémissements. Un instant plus tard, Ilsa se remit à
bredouiller :
« Nick a dit que… c’était ma faute. Il a dit… ma faute…
travaillais… trop… pas fait… assez attention… pas privilégié… le
bébé.
— Non, il n’a pas pu dire ça », s’indigna Robin. Elle avait de
l’estime pour Nick. Elle ne l’imaginait pas tenir ce genre de propos.
« Mais si. Il a dit que j’aurais dû… rester à la maison… que je…
faisais passer mon t… travail avant le b… bébé…
— Ilsa, écoute-moi. Si tu as été enceinte une fois, ça peut se
reproduire.
— Non, non, non, je ne peux pas, dit Ilsa en pleurant de plus belle.
C’était notre troisième FIV. Nous avons décidé… décidé… Plus
jamais. Jamais. »
La sonnette de la porte d’entrée retentit.
« Ilsa, il faut que j’aille ouvrir, c’est sûrement Cormoran…
— Oui, oui, vas-y… ça ira… ne t’inquiète pas. »
Ilsa raccrocha sans lui laisser le temps de répondre. Voyant à
peine où elle posait les pieds, Robin se précipita au rez-de-
chaussée.
Mais naturellement, ce n’était pas Strike. Chaque fois qu’elle lui
donnait un rendez-vous sans lien avec le travail, que ce soit pour
boire un verre, pendre une crémaillère ou assister à son mariage, il
arrivait systématiquement en retard. Non, ce fut Jonathan qu’elle
découvrit sur le seuil. Grand, mince, les yeux bleus, les cheveux
blond vénitien, c’était lui dont elle était le plus proche physiquement.
Une ressemblance accentuée ce soir-là par le teint cireux et les
valises qu’ils avaient sous les yeux, l’un comme l’autre.
« Salut Robs.
— Salut », dit Robin en essayant de faire bonne figure pendant
qu’il la serrait dans ses bras. « Viens, entre.
— Je te présente Courtney. Et lui, c’est Kyle.
— Salut », gloussa Courtney, une jolie fille avec de longs cheveux
noirs et de grands yeux de biche. Elle tenait à la main une canette
de bière et semblait un peu éméchée. Quant à Kyle, un jeune
homme maigre aux yeux injectés de sang, aux cheveux en brosse et
à la barbe parfaitement taillée, il dépassait Robin de cinq
centimètres. En entrant, il la bouscula involontairement avec son
gros sac en toile.
« Tu vas bien ? », lui demanda-t-il avec un sourire et une poignée
de main. À le voir, on aurait dit que c’était lui le maître de maison et
elle l’invitée. « Robin, c’est ça ?
— Oui, répondit Robin, faussement joviale. Ravie de vous
rencontrer. Montez. La salle à manger est au dernier étage. »
Elle suivit les trois étudiants en repassant dans sa tête la
conversation qu’elle avait eue deux minutes plus tôt avec Ilsa.
Courtney ne marchait pas droit. Kyle et elle gloussaient en se
murmurant des trucs à l’oreille. Arrivée dans le salon, Robin fit les
présentations pendant que Kyle balançait son sac crasseux sur le
beau canapé beige.
« Merci beaucoup de nous héberger, dit Jonathan à Max qui avait
dressé la table pour six personnes. Ça sent drôlement bon.
— Je suis vegan, annonça Courtney. Mais c’est pas grave, je peux
manger genre des pâtes, ou autre chose.
— Je vais faire cuire des pâtes, Max, ne t’inquiète pas », intervint
Robin tout en déplaçant discrètement le sac de Kyle. Courtney en
profita pour se ruer vers le canapé, s’agenouiller dessus sans retirer
ses tennis mouillées et demander à Robin :
« C’est là qu’on se pieute ? »
Robin hocha la tête.
« Il va falloir tirer au sort pour savoir qui dort où », s’écria Courtney
en jetant un coup d’œil entendu à Kyle. Robin vit son frère déglutir.
« Si nous portions les bagages dans ma chambre en attendant ?
proposa Robin en voyant Jonathan balancer lui aussi son fourre-tout
sur le malheureux canapé. Ça fera de la place pour nous asseoir
après le dîner. »
Comme Courtney et Kyle n’avaient visiblement pas envie de
bouger, Robin et Jonathan se chargèrent des bagages. Quand il fut
dans la chambre de sa sœur, Jonathan sortit de son sac une boîte
de chocolats et la lui tendit.
« Merci, Jon, c’est très gentil. Tu vas bien ? Je te trouve mauvaise
mine.
— J’étais naze hier soir. Écoute, Robs… ne dis pas à Courtney
qu’elle est… genre… ma copine. Tu vois le truc ?
— Je n’en avais pas l’intention.
— Tant mieux parce que…
— Vous avez rompu ? l’aida Robin.
— On n’a jamais été ensemble… on a juste couché deux fois,
marmonna Jonathan. Mais bon… je sais pas, je crois qu’elle a kiffé
sur Kyle. »
Le rire de Courtney résonnait à l’étage. Jonathan regarda sa sœur
avec un sourire pincé, puis il monta rejoindre ses amis.
Robin essaya de rappeler Ilsa mais la ligne était occupée. Peut-
être parce qu’elle était au téléphone avec Nick, espéra Robin en lui
écrivant un texto :

Je n’arrive pas à te joindre. STP donne-moi des nouvelles. Je m’inquiète pour toi. xxx

Elle regagna la cuisine et mit des raviolis au potiron sur le feu pour
Courtney. Wolfgang, qui semblait avoir deviné que la daube allait
bientôt sortir du four, passait et repassait entre les chevilles de son
maître. Robin vérifia sa montre. Strike avait déjà quinze minutes de
retard. Son record était de quatre-vingt-dix minutes. Allait-il le
battre ? se demanda-t-elle en s’efforçant en vain de rester stoïque.
Il avait quand même du culot, après la remarque désagréable qu’il
lui avait balancée le matin même…
Robin égouttait les raviolis quand le coup de sonnette tant espéré
retentit enfin.
« J’y vais ? lui proposa Max qui remplissait les verres des trois
jeunes gens.
— Non, je m’en occupe ».
Dès qu’elle ouvrit la porte et vit son regard trouble, Robin comprit
que Strike était soûl.
« Désolé pour le retard, fit-il d’une voix pâteuse. Je peux aller
pisser ? »
Elle s’écarta pour le laisser entrer. Il puait la Doom Bar et le tabac
froid. Tendue comme un arc, Robin nota qu’il arrivait les mains vides.
Il avait passé l’après-midi au pub mais n’avait même pas pensé à
prendre une bouteille de vin pour Max.
« C’est là-bas », dit-elle en désignant la porte des toilettes. Elle
l’attendit sur place en trépignant d’impatience.
« On mange là-haut, annonça-t-elle quand il finit par sortir.
— Encore des marches ? », marmonna Strike.
Quand il pénétra dans la grande pièce ouverte servant à la fois de
salon et de salle à manger, Strike réussit tout de même à échanger
des poignées de main avec Max et Jonathan et à leur dire sans trop
bafouiller qu’il était ravi de les rencontrer. Laissant temporairement
choir le beau Kyle, Courtney courut saluer le fameux détective, qui
eut l’air positivement enchanté de la voir. Quant à Robin, elle fonça
côté cuisine pour égoutter les raviolis et, par la même occasion,
dissimuler sa mine de déterrée. Derrière elle, Courtney chantonnait :
« Et lui c’est Kyle.
— Ah, ouais, c’est vous le détective ? », fit Kyle d’un ton narquois.
Jonathan, Courtney, Kyle et Max étant déjà servis, Robin se
prépara un gin tonic dans un grand verre. Elle ajoutait de la glace
quand Max, tout guilleret, la rejoignit à la cuisine. Il prit une bière
pour Strike, la lui apporta, revint, sortit le plat du four et alla le poser
sur la table. Wolfgang gémit en voyant l’objet de sa convoitise
passer devant lui sans s’arrêter.
Pendant que Max faisait le service, Robin posa l’assiette de
raviolis devant Courtney.
« Oh mon Dieu non, attends, dit celle-ci. Tu es sûre qu’ils sont
vegan ? Où est le paquet ?
— À la poubelle », lâcha Robin.
Courtney se leva pour aller vérifier. À part Max et Robin, tous les
membres de la tablée la suivirent du regard. Après avoir descendu la
moitié de son gin tonic, Robin empoigna son couteau et sa
fourchette.
« Non, c’est bon, cria Courtney penchée sur la poubelle. Ils sont
vegan.
— Parfait », dit Robin.
Max, qui était assis à sa gauche, s’entretenait avec Strike des
divers aspects de son personnage. Courtney avait regagné sa place
et engloutissait ses raviolis en s’envoyant des rasades de vin rouge
entre chaque bouchée. Une discussion venait de s’amorcer entre les
trois étudiants, au sujet d’une marche de protestation que Courtney
avait l’intention d’organiser à la fac. Pendant ce temps, Robin
mangeait et buvait en silence, sans quitter des yeux le portable posé
à côté de son assiette, au cas où Ilsa essaierait de la joindre.
« … Parfaitement impossible, disait Strike. L’armée l’aurait refoulé
d’emblée. Un mec avec un casier… Possession de drogue avec
intention de la revendre. Là, on marche sur la tête.
— Vraiment ? Pourtant, les auteurs ont fait des tas de
recherches…
— On les aura mal renseignés.
— … donc ouais, l’idée c’est de défiler en sous-vêtements, en
jupes ultracourtes, etc. », expliquait Courtney. En voyant les deux
garçons se tordre de rire, elle ajouta : « Arrêtez, c’est sérieux…
— … non, c’est très intéressant, dit Max en griffonnant sur un
carnet. Donc, s’il a fait de la prison avant de s’engager…
— Ça dépend. Mais s’il a fait plus de trente mois de taule, c’est
impossible…
— Je ne porte pas de jarretelles, Kyle – enfin bref, Miranda ne
veut pas…
— Je ne connais pas la durée de sa peine, dit Max. Mais je
vérifierai. Parlez-moi de la drogue au sein de l’armée. Est-ce que
c’est une chose courante… ?
— … donc elle m’a dit, “Tu ne comprends pas que l’expression
‘marche des salopes’ peut poser problème ?” Et moi je lui ai
répondu, “Ben non, explique…”
— D’après toi, à quoi sert cette foutue marche ? », l’interrompit
Kyle avec l’assurance d’un homme ayant l’habitude d’imposer son
opinion.
Robin vit s’allumer l’écran de son portable. Un message d’Ilsa.
« Excusez-moi », marmonna-t-elle, même si personne ne lui
prêtait attention. Elle repassa côté cuisine pour lire tranquillement le
texto.

Je ne voulais pas t’inquiéter. Nick est rentré dans un état lamentable. Il était au pub avec
Corm. Là, on parle. Il dit que j’ai mal interprété ses propos. Ils étaient pourtant clairs. x

Robin, qui se sentait totalement solidaire d’Ilsa, s’efforça


néanmoins de calmer le jeu.

C’est un abruti mais je sais qu’il t’aime plus que tout. xxx

Elle se préparait un deuxième gin tonic quand Max lui cria


d’apporter une autre bière pour Strike. Robin posa la bouteille
devant l’intéressé sans obtenir le moindre remerciement de sa part.
Strike but une gorgée au goulot et reprit sa conversation en parlant
encore plus fort pour couvrir les voix de Kyle et de Courtney qui
discutaient à présent de la fameuse Miranda et de ses prises de
position sur la pornographie.
« … donc je lui dis un truc du genre, moi je pense que ces
femmes ont le droit de décider de ce qu’elles font de leur corps,
Miran… Oh merde, désolée… »
À force d’agiter les mains, Courtney venait de renverser son verre
de vin. Robin alla vite chercher le rouleau d’essuie-tout. Quand elle
revint, Kyle avait déjà resservi sa copine. Robin épongea la tache
sans que les conversations de part et d’autre de la table baissent en
intensité, bien au contraire. Après avoir jeté à la poubelle les feuilles
de papier absorbant imbibées de vin, elle se rassit en priant pour
que son calvaire s’achève au plus vite et qu’elle puisse enfin aller se
coucher.
« … enfance difficile, tu parles ! Ils auraient pu trouver plus
original ! Vous savez, y a des tas de types qui s’engagent dans
l’armée pour servir leur pays, pas pour échapper à…
— C’est de la putophobie pure et simple, tonna Kyle. Elle
s’imagine peut-être que les serveuses adorent leur boulot !
— … et s’il a votre âge, il ne peut pas avoir servi dans le 1 Rifles.
Ce bataillon n’existe que depuis…
— … des emplois de merde, les uns comme les autres. Je vois
pas la différence.
— … fin 2007, si j’ai bonne mémoire…
— … et il y a des nanas qui aiment regarder des films porno ! »
Les paroles de Courtney résonnèrent d’autant plus fort qu’elle les
avait prononcées pendant une accalmie. Tous les regards se
tournèrent aussitôt vers elle. Rougissante, la jeune femme émit un
petit gloussement, la main devant la bouche.
« Tout va bien, on parle féminisme, ricana Kyle. Désolé pour ceux
qui ont cru que Courtney leur proposait… une petite réjouissance
après dîner.
— Kyle ! protesta Courtney en lui donnant une tape sur le bras
avant de se remettre à pouffer.
— Qui prendra du dessert ? », demanda Robin en rassemblant les
assiettes pour les rapporter à la cuisine.
« Je suis désolée que Strike soit arrivé dans cet état, murmura-t-
elle à Max qui l’avait rejointe alors qu’elle jetait aux ordures les
quelques raviolis laissés par Courtney.
— Vous plaisantez ? répliqua-t-il en souriant. C’est une chance
inespérée, au contraire. Mon personnage est alcoolique. »
Et avant que Robin puisse lui répondre que Strike ne l’était pas, il
retourna auprès de ses invités armé d’un cheesecake fait maison. À
dire vrai, depuis trois ans qu’elle connaissait Strike, c’était seulement
la deuxième fois qu’elle le voyait ivre. La fois précédente, elle l’avait
excusé parce qu’il était triste mais, ce soir, c’était différent. Il avait
l’alcool mauvais. Robin repensa au hurlement qu’il avait poussé
dans leur bureau l’après-midi même et, de nouveau, se demanda à
qui ce « Va te faire foutre » s’adressait.
Lorsqu’elle reprit sa place en apportant une tarte au citron et un
troisième gin tonic, Kyle semblait avoir décidé de faire profiter toute
la tablée de ses théories concernant la pornographie. Sur le visage
de Strike, Robin vit une expression qui l’inquiéta. Elle connaissait
son antipathie envers les donneurs de leçons et espérait que, pour
une fois, il garderait sa langue dans sa poche.
« … un divertissement comme un autre », fit Kyle avec un grand
geste du bras. Redoutant un nouvel accident, Robin déplaça
subrepticement la bouteille de vin presque vide pour la mettre hors
de sa portée. « Quand on regarde la chose avec objectivité, en
dehors de tout esprit moralisateur…
— Ouais, exactement, abonda Courtney, les femmes ont le droit
de choisir leur propre…
— … le cinéma, les jeux vidéo… tout ça stimule les centres du
plaisir dans le cerveau, poursuivit Kyle en montrant de l’index sa
coupe de cheveux impeccable. À ce moment-là, on pourrait aller
jusqu’à dire que le cinéma c’est de la pornographie émotionnelle.
Toute cette hypocrisie bien-pensante autour de la porn…
— Désolée, mais s’il y a des œufs ou du lait dedans, je n’en
mangerai pas, murmura Courtney à l’intention de Robin qui feignit de
ne pas entendre.
— … si les femmes veulent gagner de l’argent avec leur corps,
libre à elles. C’est la définition même de l’émancipation, après tout.
On pourrait ajouter que les bénéfices pour la société sont…
— Quand j’étais au Kosovo », dit Strike, si soudainement que les
trois étudiants se turent et le regardèrent, médusés. Il s’interrompit,
le temps de chercher ses cigarettes dans sa poche.
« Cormoran, s’alarma Robin. Vous ne pouvez pas fu…
— Pas de problème, fit Max en se levant. Je vous apporte un
cendrier. »
Strike dut s’y reprendre à trois fois avant qu’une flamme surgisse
de son briquet. Les autres l’observaient. Sans hausser la voix, il
avait réussi à obtenir le silence.
« Qui veut du cheesecake ? lança Robin dans l’espoir d’alléger
l’atmosphère.
— Pas moi, dit Courtney avec une petite moue. Mais je veux bien
essayer la tarte au citron à condition que…
— Quand j’étais au Kosovo, reprit Strike en soufflant la fumée
tandis que Max posait un cendrier devant lui puis reprenait sa
place… Merci… j’ai enquêté sur une affaire… de prostitution
infantile. Deux soldats avaient eu des relations tarifées avec des
mineures. Ils avaient été filmés à leur insu et les vidéos s’étaient
retrouvées sur PornHub. Leur cas est venu grossir une enquête
d’envergure internationale menée par les juridictions civiles. Il
s’avérait que des centaines de garçons et de filles prépubères
faisaient l’objet d’un trafic organisé. Les plus jeunes avaient sept
ans. »
Strike tira sur sa cigarette en lorgnant Kyle entre ses paupières
mi-closes, derrière le nuage de fumée.
« Vous pouvez m’expliquer où est le bénéfice pour la société ? »,
lui demanda-t-il.
Un ange passa.
« Eh bien, évidemment, reprit Kyle en essayant de faire bonne
figure. C’est… autre chose, bien sûr. Mais je n’ai jamais parlé
d’enfants. Il n’est pas question de ça. C’est illégal… de toute façon.
Non, moi je parle de…
— L’industrie du porno est indissociablement liée à ce genre de
trafic, le coupa Strike sans le quitter du regard. Des femmes et des
enfants originaires de pays pauvres. Dans l’affaire dont je vous
parle, une petite fille avait été filmée portant un sac en plastique sur
la tête pendant qu’un mec la pénétrait par l’anus. »
Du coin de l’œil, Robin vit Kyle et Courtney la regarder d’un air
inquiet. Et comme si elle recevait un coup de poing dans le ventre,
elle réalisa subitement que Jonathan leur avait parlé de son
agression. Autour de la table, seul Max semblait à son aise. Il suivait
le discours de Strike avec le calme d’un chimiste observant une
expérience en train de se dérouler sous ses yeux.
« La séance de torture de cette gamine a été visionnée plus de
100 000 fois sur Internet », poursuivit Strike. Il cala sa clope entre
ses lèvres pour pouvoir se servir plus commodément. Un bon tiers
du cheesecake atterrit dans son assiette à dessert. « Vous pouvez
me dire quels centres du plaisir sont stimulés en pareil cas ?
demanda-t-il en plantant ses yeux dans ceux de Kyle.
— Non, ce n’est pas la même chose, intervint Courtney, volant au
secours de son ami. Nous, on parle des femmes qui… on parle des
femmes, des femmes adultes, qui choisissent de…
— C’est vous qui l’avez fait ? demanda Strike, la bouche pleine,
en se tournant vers Max, sa clope allumée coincée entre deux doigts
de sa main gauche.
— Oui, répondit Max.
— Délicieux, dit Strike avant de revenir vers Kyle. À votre avis,
combien de serveuses sont vendues comme esclaves sexuelles ?
— Aucune, évidemment… Mais, je veux dire… vous avez
forcément vu des tas de trucs dégueulasses, quand vous étiez dans
la police.
— Donc, si je comprends bien, tant que ça ne se passe pas
devant vous, tout va bien.
— Si vous le prenez comme ça…, s’écria Kyle, cramoisi. Vous
n’allez quand même pas me dire que vous n’avez jamais regardé de
film porno !
— Si plus personne ne veut de dessert, claironna Robin en
montrant le coin-salon, je propose qu’on prenne le café là-bas. »
Sans attendre de réponse, elle se retrancha dans la cuisine.
Derrière elle, il y eut un frottement de pieds de chaises sur le
parquet. Robin alluma la bouilloire et descendit à la salle de bains.
Elle resta cinq minutes assise sur le siège des toilettes, le visage
dans les mains.
Pourquoi Strike était-il arrivé soûl ? Pourquoi parler de viol et de
pornographie à table ? Et devant elle, en plus ? L’enquête ouverte à
la suite de son agression avait révélé que son violeur consommait
beaucoup de films porno à caractère violent, avec une prédilection
pour les séances d’étranglement. Mais le juge avait estimé que
l’historique de ses recherches sur Internet n’avait pas valeur de
preuve. Robin ne voulait pas savoir si Strike regardait ce genre de
films ; elle ne voulait pas penser aux enfants qu’on torturait, de la
même manière qu’elle préférait oublier la photo que Morris lui avait
envoyée à Noël ou le snuff movie que Bill Talbot avait volé à ses
collègues de la brigade des mœurs. Du fond de sa déprime, elle se
demanda pourquoi Strike s’amusait à provoquer les trois jeunes
gens. Il aurait pu faire un effort, par respect sinon pour son hôte, du
moins pour son associée.
Robin reprit l’escalier. À mi-chemin, elle entendit Kyle vociférer. La
discussion tournait au vinaigre. En arrivant à l’étage, Robin les vit
tous les cinq assis autour de la table basse devant une cafetière,
une bouteille de cognac et les chocolats de Jonathan. Strike et Max
avaient des verres à la main. Visiblement bourrée, mais pas autant
que Strike, Courtney hochait la tête dès que Kyle ouvrait la bouche,
ce qui représentait un exploit car il fallait en même temps qu’elle
tienne sa tasse de café droite. Robin alla s’asseoir à la grande table,
loin des autres. Elle prit une fourchette, piqua un morceau de viande
dans le plat que personne n’avait rapporté à la cuisine, et le donna à
Wolfgang qui le goba avec une pathétique gratitude.
« L’idée consiste à déstigmatiser le vocabulaire injurieux visant les
femmes et à se le réapproprier, disait Kyle. C’est ça l’idée.
— Et vous comptez y arriver en envoyant une bande de minettes
défiler en culotte et soutien-gorge ? bredouilla Strike d’une voix
redevenue pâteuse à cause du cognac.
— Non, pas forcément en culotte…, commença Courtney.
— Faut cesser de rejeter la faute sur la victime, hurla Kyle. Je suis
sûr que vous…
— Et comment on fait ?
— Eh bien, euh, intervint Courtney, en changeant les attitudes…
jous-a… sous-jacentes…
— Et vous croyez qu’en vous voyant défiler en petite tenue, les
violeurs vont se dire “plus jamais ça” ? »
Courtney et Kyle montèrent ensemble au créneau tandis que
Jonathan jetait des coups d’œil anxieux vers sa sœur, laquelle
commençait à avoir envie de vomir.
« Il faut déstigmatiser…
— Oh, ne le prenez pas mal, je suis certain que des tas de types
seraient ravis de vous voir en soutien-gorge, la coupa Strike avant
de s’envoyer une bonne lampée de cognac. Vous allez faire un
carton sur Instagram…
— Je me fiche d’Instagram ! répliqua Courtney, au bord des
larmes. Nous tenons absolument…
— Les hommes qui traitent les femmes de putes, vous disiez ?
l’interrompit à nouveau Strike. Ouais, ils vont être morts de honte
quand ils vous verront vous panav… pavaner en minijupe.
— Il n’est pas question de honte ou de culpabilité, dit Kyle. Vous
n’avez pas compris le…
— J’ai parfaitement compris votre théorie de merde, répliqua
Strike. Ce que je dis c’est que dans le monde réel, cette marche des
putes…
— Marche des salopes, clamèrent en chœur Kyle et Courtney.
— … Ouais, au temps pour moi. En assistant à votre foutu défilé,
les hommes qui traitent les femmes de salopes vont juste penser
“Tiens, voilà un tas de salopes, génial !”. Vous pourrez vous
réapproprier tout le vocabulaire que vous voudrez, vous ne
changerez rien à l’alti… l’atti… l’attitude de ces mecs. Parce que
pour eux une salope est une salope et une pute… une pute. »
Wolfgang, qui frétillait aux pieds de Robin dans l’espoir de glaner
un deuxième morceau de viande, poussa un petit jappement plaintif.
Strike tourna la tête et vit Robin assise toute seule, immobile, livide.
« Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ? lui demanda-t-il en
désignant les trois étudiants avec son verre, geste qui eut pour effet
de répandre un peu de cognac sur le tapis.
— Je pense que vous devriez changer de sujet, répliqua Robin
dont le cœur battait si fort qu’il lui faisait mal.
— Vous participeriez à cette foutue marche des… ?
— Je ne sais pas, peut-être », répondit-elle sans trop réfléchir. Le
sang cognait dans ses oreilles, elle voulait juste que cette
conversation se termine. Pendant qu’il la violait, son agresseur
n’avait cessé de grogner « pute » à son oreille. S’il lui avait serré le
cou ne serait-ce que trente secondes de plus, ce mot aurait été le
dernier à faire vibrer ses tympans.
« Elle dit ça pour être polie, fit Strike en s’adressant aux étudiants.
— Vous aimez parler à la place des femmes, on dirait, ricana Kyle.
— À la place d’une femme qui a été violée ! », ajouta Courtney.
Un terrible silence s’abattit sur le salon. Robin vit l’espace se
déformer comme à travers un grand angle. À la droite de son champ
de vision, Max la regardait.
Strike parvint à se lever au bout du deuxième essai. Robin comprit
qu’il lui parlait mais elle n’entendait qu’un bruit diffus, comme si ses
oreilles étaient bouchées par du coton. Strike traversa la pièce à
grandes enjambées, en direction de la sortie. Elle le vit se cogner au
chambranle de la porte puis disparaître dans l’escalier.
Les quatre autres la dévisageaient.
« Oh, mon Dieu, je suis vraiment désolée. Je n’aurais pas dû dire
ça », murmura Courtney en se couvrant la bouche de ses mains.
Ses yeux débordaient de larmes. Du rez-de-chaussée leur parvint le
bruit d’une porte qui claquait.
« Tout va bien, fit Robin d’une voix lointaine qui lui rappela la
sienne. Excusez-moi un instant. »
Elle se leva et se précipita derrière Strike.
41

Aussitôt, ils agitèrent leurs lances frémissantes,


Et se portèrent des coups mortels à la poitrine,
Oubliant qu’ils avaient jadis été liés d’amitié.
Edmund S , La Reine des fées

En débouchant dans cette rue sombre qu’il ne connaissait pas,


Strike fit l’expérience d’un moment d’intense solitude, l’alcool ne
faisant qu’accentuer cette sensation. Il resta quelques secondes
planté au milieu du trottoir, sous le vent et la pluie, à se demander où
pouvait bien se trouver la bouche de métro. Se fiant à son
légendaire sens de l’orientation, il décida de partir vers la droite et
s’éloigna d’un pas mal assuré en cherchant son paquet de cigarettes
dans ses poches. Sa sortie théâtrale lui avait procuré une délicieuse
sensation de relâchement, après toutes ces heures passées à
ravaler sa colère. La soirée qui venait de se dérouler lui revenait par
fragments. Il revit le visage cramoisi de Kyle. Branleur. Connards
d’étudiants. Max qui riait d’une plaisanterie que Strike avait faite.
Trop de bouffe. Trop d’alcool.
La pluie qui réfractait la clarté des réverbères diffusait un brouillard
lumineux qui l’empêchait de voir nettement les formes autour de lui,
lesquelles grossissaient ou rapetissaient au fur et à mesure de sa
progression. Par exemple, cette voiture en stationnement qui se
présenta subitement devant lui, alors qu’il tentait d’avancer en ligne
droite. Et pendant ce temps, ses doigts épais n’en finissaient pas de
chercher un paquet de cigarettes qui se dérobait dès qu’il croyait
l’atteindre.
Il avait eu tort d’accepter ce dernier verre de cognac. D’ailleurs, il
n’aimait pas le cognac. Surtout qu’avant de venir, il avait avalé des
tonneaux entiers de Doom Bar avec Nick.
Il lui fallait déployer une grande énergie pour marcher contre le
vent. Son impression de bien-être commençait à se dissiper mais
heureusement il n’avait pas mal au cœur, ce qui était assez
surprenant vu tout ce qu’il avait ingurgité. Tout de même, il préférait
ne pas trop penser au bœuf en daube, ni au cheesecake, ni à la
quarantaine de clopes qu’il avait grillées au cours des dernières
vingt-quatre heures, sans parler du cognac dont il sentait encore le
goût sur sa langue.
Puis, tout à coup, son estomac se contracta. Par chance, Strike
avisa un espace approprié entre deux véhicules. Il se pencha et
vomit longuement, comme après son intoxication alimentaire, à
Noël. Et quand ce fut terminé, il recommença encore et encore,
jusqu’à ce qu’il n’ait plus rien à vomir et qu’il se retrouve pantelant,
les mains sur les genoux, plié en deux par les spasmes.
Le visage luisant de sueur, il se redressa en s’essuyant la bouche
d’un revers de main. Une fanfare hurlait dans sa tête. Au bout de
quelques secondes, il parvint à distinguer, à deux pas de lui, une
forme claire coiffée de cheveux blonds soulevés par le vent.
« Que… ? Oh, c’est vous », fit-il quand ses yeux eurent fini
d’accommoder.
Il posa un regard plein d’espoir sur les mains de Robin, croyant
qu’elle l’avait suivi pour lui apporter ses cigarettes. Mais non, elles
étaient vides. Alors, Strike s’éloigna de la flaque de vomi répandue
dans le caniveau et alla s’adosser contre une voiture.
« J’ai passé l’après-midi au pub avec Nick », fit-il d’une voix
rauque. Il avait dit cela pour la rassurer.
Un objet dur appuyait sur sa fesse. Tout compte fait, il ne les avait
pas oubliées. Et c’était tant mieux parce que le goût du tabac valait
mieux que celui du vomi. Il sortit son paquet et, après plusieurs
essais infructueux, parvint à allumer une clope et à tirer une
première bouffée.
Ce faisant, quelque chose dans l’attitude de Robin l’intrigua. Elle
ne bougeait pas, ne disait rien, son visage était pâle et son
expression sévère.
« Quoi ?
— Quoi ? explosa-t-elle. Vous osez me demander quoi ?
Bordel ! »
Contrairement à Strike, Robin se montrait rarement grossière. Une
rafale de vent glacé gifla son visage trempé de sueur, générant un
frisson qui le traversa de part en part et le dégrisa instantanément.
Robin était en colère. En fait, il ne l’avait jamais vue aussi furieuse.
Mais comme son cerveau tournait encore au ralenti, il ne trouva rien
de mieux que répéter :
« Quoi ?
— D’abord, vous vous pointez en retard, mais ça c’est normal, j’ai
l’habitude, vous n’êtes jamais foutu d’arriver à l’heure. Un minimum
de correction, ce serait trop vous demander…
— Quoi ? », répéta Strike, mais cette fois pour exprimer sa
perplexité. Robin était la seule femme qui n’ait jamais tenté de le
changer. Il ne la reconnaissait plus.
« Vous débarquez soûl comme un cochon, mais quelle
importance ? La brave Robin a les idées larges. Pareil pour son frère
et pour Max…
— Max n’a rien dit », réussit à articuler Strike. Les événements de
la soirée avaient tendance à se mélanger dans sa tête, mais de cela
il se souvenait parfaitement. Max n’avait pas semblé lui en vouloir
d’être arrivé torché, il l’avait même poussé à boire encore plus. Max
avait ri à l’une de ses plaisanteries, mais laquelle ? Il l’aimait bien,
Max.
« Après quoi, vous vous en prenez à mes invités. Et pour finir,
vous parlez devant tout le monde d’une chose qui ne regarde que
moi, une chose dont je ne veux pas… »
Ses yeux s’emplirent de larmes, ses poings se serrèrent, son
corps se raidit.
« … pas discuter et vous l’utilisez pour asseoir votre raisonnement
à la con. Devant des étrangers. Vous est-il une seule fois…
— Attendez, dit Strike. Je n’ai jamais…
— … venu à l’esprit que je ne voulais pas entendre parler de viol,
surtout devant des gens que je connais à peine ?
— Mais je n’ai jamais…
— Pourquoi vous m’avez demandé si la marche des salopes était
une bonne idée ?
— Eh bien, parce que…
— Vous pensez vraiment que j’ai envie d’entendre des histoires
d’enfants violés pendant que je mange ?
— Je voulais juste ex…
— Et après ça, vous vous barrez. Salut Robin, démerde-toi…
— Eh bien, je me suis dit qu’il valait mieux que je parte, avant que
ça dégénère…
— Mieux pour qui ? Pour vous », répliqua-t-elle entre ses dents
serrées. C’était incroyable, on aurait dit qu’elle allait le frapper.
« Vous venez chez moi pour décharger votre agressivité, vous vous
barrez et c’est à moi de réparer les pots cassés. Comme d’habitude !
— Comment ça, comme d’habitude ? fit Strike en levant les
sourcils. Attendez…
— Maintenant il faut que j’y retourne, que je m’excuse à votre
place, que je leur explique…
— Non, rien ne vous y oblige, contre-attaqua Strike. Allez donc
vous pieuter si vous…
— Bien sûr que si. Parce-que-je-suis-comme-ça-MOI ! », hurla
Robin en se frappant le sternum avec le pouce à chaque mot. Réduit
au silence, Strike la regardait, sidéré. « Moi, je n’oublie jamais de
dire bonjour et merci et s’il vous plaît quand je m’adresse à la
secrétaire, alors que vous, ça vous passe complètement au-dessus
de la tête ! C’est toujours moi qui arrondis les angles ! Moi qui calme
le jeu quand vous insultez les gens ! Moi qui ramasse la merde que
vous semez…
— Holà, fit Strike en s’éloignant de la voiture contre laquelle il était
toujours appuyé, pour dominer Robin de toute sa hauteur. Où on va
comme ça ?
— … et vous, pour me remercier de tout ce que je fais pour vous
sauver la mise, vous n’êtes même pas foutu d’arriver sobre à un
malheureux dîner…
— Pour votre gouverne, l’interrompit Strike dont la mauvaise
humeur renaissait des cendres de son éphémère euphorie, j’étais au
pub avec Nick…
— … dont la femme vient de faire une fausse couche ! Je suis au
courant. Et qu’est-ce qu’il foutait au pub avec vous, au lieu de rester
auprès d’elle ?
— Elle l’a jeté ! aboya Strike. Elle ne vous l’a pas dit, au
téléphone, quand vous participiez au conclave des pleureuses ? Et
je ne vais quand même pas m’excuser d’avoir voulu me distraire un
peu, après la semaine que je viens de…
— Parce que moi, je n’ai pas besoin de me distraire peut-être ?
Ce n’est pas comme si j’avais dû faire un trait sur la moitié de mes
congés annuels…
— Combien de fois dois-je vous remercier de m’avoir remplacé
pendant que j’étais dans les Corn… ?
— Dans ce cas, qu’est-ce qui vous a pris de me parler sur ce ton,
ce matin ? Pour une fois que j’étais en retard…
— J’avais dormi à peine quatre heures…
— Vous avez juste l’escalier à descendre !
— Et merde », fit Strike en jetant sa cigarette. Il partit d’un pas
résolu vers le métro, dont il se rappelait la direction à présent, en
tournant dans sa tête tout ce qu’il aurait dû lui dire : qu’il s’en voulait
terriblement de lui donner autant de travail ; que c’était pour cela
qu’il n’était pas parti plus tôt voir sa tante mourante ; qu’il avait eu
Jonny Rokeby au téléphone le matin même ; qu’il avait vu Nick
pleurer ; qu’il avait adoré passer l’après-midi à boire avec lui et que
l’écouter parler de ses problèmes lui avait permis d’oublier un instant
les siens.
« Et surtout, hurla Robin derrière lui, ne m’achetez plus jamais de
putain de fleurs !
— Rien à craindre ! », lui renvoya Strike en disparaissant dans
la nuit.
42

… son dernier combat


Avec Britomart, lui causa tant de blessures
Qu’il ne put chevaucher avant d’en être guéri.
Edmund S , La Reine des fées

Le samedi matin, après s’être réveillé avec la gueule de bois et un


goût horrible dans la bouche, Strike mit un certain temps à
récapituler les événements de la veille. Il se souvenait d’avoir vomi,
trop tardivement hélas, mais pas de grand-chose d’autre. Ou plutôt
si, il voyait deux visages : celui, cramoisi, de Kyle, et celui, livide, de
Robin.
Et puis, peu à peu, lui revinrent tous les griefs énumérés par
Robin : il était arrivé en retard, complètement soûl, il s’était montré
grossier avec son frère, il avait gâché la soirée en disant leurs quatre
vérités à deux étudiants trop idéalistes. Elle lui avait aussi reproché
de manquer de courtoisie avec le personnel de l’agence.
Il quitta son lit à contrecœur et, se retenant aux meubles, sauta à
cloche-pied jusqu’à la salle de bains.
Pendant qu’il se douchait, deux tendances contraires s’affrontaient
en lui. D’un côté, son ego le félicitait d’avoir remporté une joute
oratoire particulièrement vive, encore qu’il en ait oublié une bonne
partie. De l’autre, son honnêteté foncière le forçait à reconnaître que
ce comportement lui avait été dicté par l’animosité qu’il ressentait en
présence de certaines personnes, pour peu qu’elles aient la moindre
ressemblance avec les anciennes fréquentations de sa mère.
Leda Strike avait voué son existence à la lutte contre toutes les
censures : pour elle, aller manifester en sous-vêtements aurait
représenté le summum de la liberté d’expression. C’était une femme
généreuse qui soutenait les faibles et les opprimés mais dont
l’activisme passait par une forme d’exhibitionnisme. Elle n’était pas
du genre à distribuer des tracts ou à coller des affiches ; les débats,
les nécessaires compromis, les remises en question ne faisaient pas
partie de son fonctionnement. Son maigre bagage intellectuel avait
fait d’elle une proie facile pour les charlatans de toutes sortes. Sa
philosophie, si tant est qu’on puisse nommer ainsi les lubies et
autres caprices qu’elle appelait pompeusement ses principes,
consistait seulement à vivre à rebours des valeurs prônées par la
bourgeoisie. Évidemment, elle aurait défilé aux côtés de Kyle et
Courtney pour défendre le droit à la pornographie et elle aurait
considéré la position de Strike comme une aberration due à
l’influence déplorable qu’avait sur son fils sa rabat-joie de belle-
sœur.
Strike se sécha, puis rajusta sa prothèse en évitant les gestes
brusques pour ne pas relancer sa migraine. Un bref instant, il fut
tenté d’appeler Robin mais y renonça. Quand il se disputait avec une
femme, il avait coutume d’attendre que celle-ci fasse le premier pas.
Si elle présentait ses excuses, il passait l’éponge ; si elle voulait
encore parler, ça lui avait au moins laissé le temps de se calmer ; si
elle était toujours en colère, eh bien tant pis. Courir au-devant des
ennuis n’aurait de toute façon rien arrangé. En principe, Strike ne
voyait pas d’inconvénient à faire amende honorable s’il estimait avoir
été dans son tort, mais dans la pratique il avait tendance à laisser
traîner jusqu’à ce qu’il se retrouve au pied du mur.
Ce mode de fonctionnement, il l’avait mis au point à l’époque où il
sortait avec Charlotte. Tendre la main à Charlotte avant qu’elle ait
craché tout son venin revenait à rebâtir une maison détruite par un
séisme sans attendre l’ultime réplique. Parfois, quand il refusait de
céder à ses ultimatums – le plus souvent, elle exigeait qu’il quitte
l’armée, qu’il coupe les ponts avec l’une de ses amies ou encore
qu’il dépense un argent qu’il ne possédait pas, autant de gestes
qu’elle considérait comme des preuves d’amour –, Charlotte partait
en claquant la porte et Strike attendait qu’elle rentre au bercail,
sachant pertinemment qu’entre-temps elle avait pu rencontrer un
autre homme ou même coucher avec lui, pour aborder calmement
les sujets de discorde. De ce fait, leurs périodes de brouille
pouvaient durer une semaine, voire davantage. À deux reprises,
Strike était même parti en mission à l’étranger avant de s’être
réconcilié avec elle.
Et pourtant, pendant qu’il se calait l’estomac avec un sandwich au
bacon arrosé de café noir ; pendant qu’il avalait un comprimé de
Nurofen ; pendant qu’il appelait Ted pour prendre des nouvelles de
Joan et confirmer qu’il partirait le lendemain avec Lucy ; pendant
qu’il ouvrait son courrier et déchirait en menus morceaux le carton
d’invitation bordé d’un liséré d’or le conviant au cinquantième
anniversaire des Deadbeats prévu en mai ; pendant qu’il sortait dans
la rue sous les sempiternelles bourrasques pour acheter de quoi se
sustenter durant le long voyage qui les attendait ; pendant qu’il
préparait ses bagages, téléphonait à Lucy et consultait le bulletin
météo, Strike ne cessait de penser à Robin.
Et plus il pensait à elle, mieux il comprenait ce qui le tracassait. Il
avait trop l’habitude qu’elle se range à ses côtés. C’était bien pour
cela qu’il se cherchait tout le temps des excuses pour l’appeler
lorsqu’il était dans le pétrin ou qu’il broyait du noir. Au fil des ans, ils
avaient développé une relation de franche camaraderie que Strike
croyait indestructible, du moins capable de résister à ce qu’il
considérait comme une banale dispute après un dîner bien arrosé.
Quand le téléphone sonna vers 16 heures, il se surprit à espérer
voir son nom s’afficher sur l’écran. Mais hélas, le numéro était
inconnu. Pourvu que ce ne soit pas encore Rokeby ou un autre
membre de sa fratrie côté paternel, songea-t-il en décrochant.
« Strike.
— Pardon ? dit une femme sur un ton sec, voire hautain.
— Cormoran Strike à l’appareil. Qui êtes-vous ?
— Clare Spencer, l’assistante sociale de la famille Athorn. Vous
m’avez laissé un message.
— Oh, oui, dit Strike en tirant une chaise pour s’asseoir. Merci de
me rappeler, Mrs., euh, Miss Spencer.
— Mrs., fit-elle, légèrement amusée. Puis-je vous demander…
vous êtes le Cormoran Strike ?
— Je doute qu’il y en ait beaucoup d’autres. »
Il prit ses cigarettes et les reposa. Il avait sa dose.
« Je vois, dit Clare Spencer. Eh bien, j’avoue que votre message
m’a quelque peu surprise. D’où connaissez-vous les Athorn ?
— Leur nom est apparu, répondit Strike, même si ce n’était pas
tout à fait exact, dans une affaire sur laquelle j’enquête en ce
moment.
— C’est vous qui avez menacé le voisin du rez-de-chaussée ?
— Je ne l’ai pas menacé. Mais devant son attitude agressive, j’ai
cru bon de lui signaler que les Athorn avaient des amis qui risquaient
de ne pas apprécier ses manœuvres de harcèlement.
— Ah d’accord, fit Clare, un peu plus aimable. C’est une plaie, ce
type. Ça fait des siècles qu’il cherche à les faire expulser pour
pouvoir racheter l’immeuble. Il a fait abattre un mur porteur et après,
comme son plafond se déformait, il a prétendu que c’était à cause
de Deborah et de Samhain. Il leur a causé beaucoup de stress.
— L’appartement a été… » Strike faillit dire « déblayé » mais
chercha un terme plus délicat. « … nettoyé récemment, paraît-il.
— Oui. J’avoue qu’il était un peu encombré mais nous y avons
remédié. Quant aux prétendus dommages structurels, nous avons
fait venir un géomètre qui a certifié qu’il n’y avait aucun danger
d’affaissement. Ce quincaillier est un escroc. En tout cas, vous avez
eu raison de lui faire un peu peur. Comme ils n’ont pas de parents
proches, il se croit tout permis. Au fait, quelle est cette affaire sur
laquelle vous enquêtez ? »
Strike lui résuma les circonstances de la disparition de Margot
Bamborough en 1974, et lui expliqua pourquoi il avait rendu visite
aux Athorn.
« … donc, conclut-il, j’avais besoin que quelqu’un me dise si les
témoignages de Deborah et de Samhain étaient fiables ou pas. »
Il y eut un silence au bout de la ligne.
« Je vois, reprit Clare avec une certaine méfiance. En tant
qu’assistante sociale, je suis astreinte à une stricte confidentialité
et…
— Puis-je tout de même vous poser quelques questions ? Si vous
ne souhaitez pas répondre, je n’insisterai pas.
— Très bien », dit-elle. Strike sentait que son intervention auprès
du quincaillier lui avait fait gagner des points.
« Apparemment, ils sont capables de vivre seuls.
— Avec un soutien, oui. En fait, ils s’en sortent plutôt bien. Ils sont
très liés l’un à l’autre. C’est sans doute grâce à cela qu’ils ont
échappé au placement en institution.
— Dites-moi, qu’ont-ils exactement… ? » Strike ne savait
comment formuler sa question. Clare vola à son secours.
« Syndrome de l’X fragile. Deborah se débrouille pas mal, même
si elle a quelques difficultés sur le plan relationnel. Elle sait lire, ce
genre de choses. Samhain communique mieux, mais son handicap
cognitif est plus important que celui de sa mère.
— Et le père, Gwilherm… ? »
Clare éclata de rire.
« Je ne m’occupe d’eux que depuis deux ans. Lui, je ne l’ai pas
connu.
— Savez-vous si lui aussi avait des problèmes mentaux ? »
Il y eut une nouvelle interruption, plus longue.
« Bon, reprit-elle, après tout… ce n’est pas vraiment un secret. Je
crois qu’il était très bizarre, du moins c’est ce qu’on m’a dit. Il
pratiquait la magie noire, paraît-il. Il jetait des sorts, vous voyez ?
— Deborah m’a fait part d’un incident que j’ai trouvé…
préoccupant. Elle a parlé d’un médecin, le Dr Brenner, qui exerçait
dans le même cabinet que le Dr Bamborough. Il aurait pratiqué sur
elle un examen… »
Il crut entendre Clare marmonner.
« Pardon ?
— Non, rien. Qu’a-t-elle dit exactement ?
— Qu’il lui avait demandé de retirer sa culotte. Elle a ajouté que
Gwilherm était d’accord. J’ai supposé…
— C’était un médecin ?
— Oui. »
Encore un blanc.
« Je ne sais pas quoi vous dire, répondit enfin Clare. C’était
probablement dans le cadre d’un examen médical, mais… eh bien,
beaucoup d’hommes venaient dans cet appartement. »
Strike se demanda s’il avait bien compris. Dans le doute, il la
laissa poursuivre.
« Il fallait bien que Gwilherm ait de quoi s’acheter de l’alcool et de
la drogue. D’après ce que Deborah a révélé à mes prédécesseurs,
nous pensons qu’il était… eh bien, pour dire les choses crûment,
nous pensons qu’il l’obligeait à se prostituer.
— Seigneur, murmura Strike, écœuré.
— Je suis bien d’accord. Il semblerait que Gwilherm sortait avec
Samhain chaque fois qu’elle recevait un client. C’est épouvantable.
Elle est si vulnérable. Tout compte fait, je ne suis pas mécontente
que Gwilherm soit mort prématurément. Mais, s’il vous plaît… si un
jour vous croisez la famille de Deborah, je vous en prie, ne leur en
parlez pas. J’ignore ce qu’ils savent exactement. Tout ce que je vois
c’est qu’en ce moment, elle est calme et posée. Alors, inutile de
remuer tout cela.
— Non, bien sûr, comptez sur moi », dit Strike en pensant à
l’expression « sale vieux bonhomme » que Samhain utilisait pour
qualifier Joe Brenner.
« D’après vous, puis-je me fier aux souvenirs de Samhain ?
— Pourquoi ? Que vous a-t-il dit ?
— Deux ou trois choses que lui aurait racontées son oncle Tudor.
— Les personnes souffrant du syndrome de l’X fragile ont souvent
une bonne mémoire à long terme, dit prudemment Clare. Ses
souvenirs de l’oncle Tudor sont donc plus fiables que d’autres plus
récents.
— Samhain prétend que l’oncle Tudor croyait savoir ce qui était
arrivé à Margot Bamborough. Il disait que “Nico et ses garçons”
avaient joué un rôle dans sa disparition.
— Ah, oui. Vous savez qui est ce Nico, j’imagine.
— Dites-moi.
— Un gangster qui sévissait dans le secteur de Clerkenwell,
autrefois. Il s’appelait Niccolo Ricci. Samhain aime bien parler de
“Nico et ses garçons”. Ça doit lui évoquer des personnages de
contes, je suppose. »
Ils discutèrent encore deux minutes, mais Clare n’avait plus rien
d’intéressant à lui apprendre.
« Merci encore de m’avoir rappelé, dit Strike. Je constate que les
assistantes sociales travaillent le samedi, comme les détectives.
— Les gens ont besoin d’aide tous les jours, répondit-elle
sèchement. Bonne chance. J’espère que vous découvrirez ce qui est
arrivé à cette pauvre femme. »
Elle avait dit cela par gentillesse mais, à son ton, on devinait
qu’elle n’y croyait guère.
La migraine de Strike s’était transformée en une douleur sourde
qui s’aggravait dès qu’il se penchait ou se relevait trop rapidement.
Malgré cela, il retourna à ses préparatifs en vue de son départ le
lendemain pour les Cornouailles. Après avoir sorti du frigo toutes les
denrées périssables, il se prépara quelques sandwiches pour le
trajet en entendant à la radio que trois personnes étaient mortes à
cause de la tempête. Après quoi, il fit ses bagages, releva son
courrier électronique, créa un message redirigeant vers Pat les
clients potentiels et vérifia le planning pour s’assurer que son
absence avait bien été prise en compte. Et tout en accomplissant
ces diverses tâches, il tendait l’oreille au cas où un texto de Robin
arriverait sur son portable. Mais il n’en reçut pas.
À 20 heures, alors qu’il se cuisinait une fricassée censée lui faire
définitivement oublier sa cuite et le récompenser du travail abattu
dans la journée, son téléphone finit par se manifester. Trois textos,
coup sur coup. Était-ce Robin qui, le sachant sur le point de partir
pour une durée indéterminée, avait résolu d’initier le processus de
réconciliation en lui dressant l’inventaire de ses griefs, comme les
femmes de son entourage avaient coutume de le faire ? Il ouvrait le
premier, s’apprêtant à signer, magnanime, au bas du traité de paix,
quand il s’aperçut à retardement qu’il provenait d’un numéro
inconnu.

Je croyais qu’on était le jour de la Saint-Valentin et je viens de m’apercevoir que non. On


est déjà le 15. Ils me filent tant de médocs ici que je ne sais même plus comment je
m’appelle. Je suis encore à la clinique. Une femme m’a prêté son portable parce que je
n’ai pas le droit d’en avoir. Ton numéro est le seul que je connaisse par cœur. Pourquoi
l’as-tu gardé ? Est-ce à cause de moi ? Je suis tellement droguée que je ne ressens
quasiment rien mais je sais que je t’aime. Je me demande à partir de quelle dose je
commencerai à oublier ça aussi. Une dose mortelle, sans doute.

Le message suivant, venant du même numéro, disait :

Qu’as-tu fait pour la Saint-Valentin. Tu as fait l’amour. Moi je refuse le sexe, et c’est un
peu pour ça que je suis ici. Je ne supporte pas qu’il me touche. Je sais qu’il veut d’autres
enfants. J’aimerais mieux mourir que d’avoir d’autres enfants. En fait j’aimerais mieux
mourir que faire tout un tas de choses. Mais tu es au courant, tu me connais. Est-ce que
je te reverrai ? Tu pourrais venir me voir. Aujourd’hui j’ai imaginé que tu entrais dans ma
chambre, comme je l’ai fait quand ta jambe Tu leur disais de me libérer parce que tu
m’aimais et que tu allais t’occuper de moi. J’ai pleuré et

Troisième texto :

le psychiatre a été content de me voir pleurer. Ils aiment qu’on exprime nos émotions. Je
ne connais pas l’adresse mais ça s’appelle Symonds House. Je t’aime ne m’oublie pas
quoi qu’il arrive. Je t’aime.

Quatrième et dernier texto :

C’est Charlotte au cas où tu n’aurais pas compris.

Strike relut deux fois l’ensemble, ferma les yeux et, comme des
millions d’êtres humains l’auraient fait à sa place, se demanda
pourquoi les problèmes ne se présentaient pas les uns après les
autres mais tombaient tous en même temps, comme une avalanche.
43

Et vous, belle chevalière, ma très chère Dame,


Calmez la rigueur de votre courroux,
Dont les feux seraient mieux tournés vers une autre flamme ;
Effacez le souvenir de tous les maux,
Et accordez-lui votre grâce…
Edmund S , La Reine des fées

Le lendemain matin, Robin fut soulagée de voir ses trois invités se


lever tôt pour profiter de leur journée à Londres. Après cette soirée
catastrophique, elle s’attendait à les trouver abattus et elle ne fut pas
déçue. Courtney lui parut particulièrement déprimée. Afin d’évacuer
d’emblée la séance d’excuses qu’elle redoutait, Robin leur distribua
une série de conseils à caractère touristique – restaurants bon
marché, sites à visiter impérativement – puis leur souhaita de bien
s’amuser et les regarda partir. Comme elle devait passer la nuit
suivante devant le domicile d’Elinor Dean, elle avait remis une clé de
l’appartement à Jonathan en espérant secrètement qu’à son retour
les trois étudiants seraient dans le train de Manchester, leur départ
étant prévu pour le dimanche en milieu de matinée.
Craignant de se retrouver seule face à Max et de devoir disséquer
avec lui les événements de la veille, Robin passa la journée dans sa
chambre et se noya sous le travail pour mieux tenir à distance sa
rage contre Strike et l’envie de pleurer qui lui nouait la gorge en
permanence. Elle s’était fixé pour but d’inventorier les habitants de
Jerusalem Passage en 1974, mais elle avait beau faire, son esprit la
ramenait constamment au sujet qu’elle cherchait à fuir.
Le silence de Strike ne la surprenait pas le moins du monde. Mais
elle aurait préféré se casser une jambe que faire le premier pas. En
toute honnêteté, ce qu’elle lui avait balancé après l’avoir vu vomir
ses tripes dans le caniveau reflétait très exactement ce qu’elle
pensait de lui. Elle en avait assez qu’il la traite comme si elle lui était
acquise, sans jamais lui exprimer la moindre reconnaissance.
Mais les heures passant, tandis que la pluie tombait
inlassablement derrière la fenêtre, et bien qu’elle n’ait pas bu le
quart de ce que Strike avait absorbé, Robin sentit monter une
migraine. Chaque fois qu’elle évoquait ce fichu dîner et la scène qui
avait suivi, une boule d’émotions composée à parts égales de rage
et de tristesse enflait dans sa poitrine. Elle aurait aimé pleurer mais
n’y arrivait pas. Les paroles blessantes que Strike avait proférées
devant ses invités lui revenaient en boucle, entrecoupées par les
arguments de la partie adverse. Pour elle, il était évident que ni
Courtney ni Kyle ne savaient réellement de quoi ils parlaient. Ils
n’avaient jamais été confrontés à la violence ignoble que Robin avait
connue, pas seulement ce tragique soir sous l’escalier de sa
résidence étudiante, mais chaque jour ou presque depuis qu’elle
travaillait avec Strike : les femmes battues, violées, assassinées. Ils
refusaient d’accepter la réalité telle que la décrivait Strike, préférant
croire – illusion certes réconfortante, mais illusion tout de même –
que le monde s’améliorerait grâce au langage. Bien que consciente
de la naïveté dont ils faisaient montre, elle n’en était pas moins
remontée contre son associé. En somme, elle lui en voulait d’être
d’accord avec lui. Il avait débarqué chez elle avec l’intention de
passer ses nerfs sur quelque chose ou sur quelqu’un et, au bout du
compte, c’est elle qui avait payé les pots cassés.
Robin poursuivit ses recherches sur Internet comme une
naufragée s’accrochant à une bouée. Son obstination se révéla
néanmoins fructueuse. À 20 heures, elle était en mesure d’affirmer
qu’aucune des personnes vivant actuellement à Jerusalem Passage
n’était présente sur place quarante ans auparavant. Son estomac
criait famine. Il fallait à tout prix qu’elle avale quelque chose. Mais
pour cela, elle devait se rendre à la cuisine, donc croiser Max, et par
conséquent parler de Strike.
Comme elle s’y attendait un peu, elle trouva son propriétaire dans
le salon en train de regarder la télé, Wolfgang sur les genoux. En la
voyant apparaître, il coupa le son du journal télévisé.
« Bonsoir, dit-il.
— Hello, fit Robin. Je vais me préparer un truc à grignoter. Vous
voulez que… ?
— Il reste de la daube.
— Strike n’a pas tout mangé, alors ? »
Elle avait choisi d’évoquer le sujet pour mieux s’en débarrasser.
Mais elle voyait bien que Max avait envie de causer.
« Hé non. » Il souleva Wolfgang endormi, le déposa sur le coussin
à côté, se leva et se dirigea vers la cuisine. « Je vais la faire
réchauffer.
— Mais je peux… »
Max joignit le geste à la parole et, quand Robin fut attablée devant
une assiette garnie et un verre d’eau, s’assit en face d’elle avec une
bouteille de bière. C’était une situation tellement inhabituelle que
Robin se mit à redouter le pire. Allait-il lui annoncer une mauvaise
nouvelle ? Avait-il finalement décidé de vendre la maison ?
« Je ne vous ai jamais raconté comment j’ai pu m’offrir cette jolie
baraque, n’est-ce pas ? démarra-t-il.
— Non, fit-elle prudemment.
— J’ai touché une grosse indemnité, il y a cinq ans. Erreur
médicale.
— Oh. »
Max sourit.
« D’habitude, les gens répondent : “Merde ! Qu’est-ce qui t’est
arrivé, mon pauvre ?” Mais vous non. Vous ne cherchez pas à
savoir. J’ai déjà remarqué ça. Vous ne posez pas beaucoup de
questions.
— C’est que j’en pose tellement dans mon travail », répondit
Robin.
Mais telle n’était pas la vraie raison. Si Robin ne lui avait jamais
demandé d’où lui venait son argent, si une minute auparavant elle
ne l’avait pas interrogé sur les dommages corporels qu’il avait pu
subir à la suite de cette erreur médicale, c’est qu’elle-même avait
vécu suffisamment de choses dont elle ne souhaitait pas parler pour
ne pas vouloir causer de l’embarras aux autres en les cuisinant sur
leur passé.
« C’était il y a sept ans, dit Max en examinant l’étiquette sur sa
bouteille. J’avais des palpitations. De l’arythmie. Je suis allé voir un
cardiologue et il m’a opéré : il a procédé à l’ablation de mon nœud
sinusal. Vous ne savez pas ce que c’est, j’imagine », dit-il. Robin
secoua la tête. « Moi non plus, je ne le savais pas jusqu’à ce qu’on
me le retire. En gros, après ça, mon cœur n’a plus été capable de
battre par lui-même. Du coup, ils ont dû me placer un pacemaker.
— Oh non, gémit Robin, sa fourchette garnie d’un bout de viande
suspendue à mi-chemin entre l’assiette et sa bouche.
— Et le pire, dans l’histoire, c’est qu’il a fait ça pour rien. Mon
nœud sinusal était en parfait état. Je ne souffrais pas de tachycardie
auriculaire. Mes palpitations, c’était juste à cause du trac.
— Je… Max, je suis désolée.
— Ouais, c’est moche, dit Max en prenant une gorgée de bière.
Deux opérations à cœur ouvert, des complications à n’en plus finir.
J’ai raté des engagements, je suis resté quatre ans au chômage et
je prends toujours des antidépresseurs. Matthew m’a poussé à
porter plainte contre les médecins qui m’avaient fait ça. Il ne m’a pas
lâché. Sans lui, je crois que je n’aurais pas bougé. Les honoraires
des avocats. Le stress. Mais à la fin, j’ai gagné, j’ai touché un gros
paquet de fric et Matthew m’a dit de le placer dans la pierre. Il est
juriste, il gagne beaucoup d’argent. Enfin bref, c’est comme ça qu’on
a acheté cette maison. »
Max écarta l’épaisse mèche blonde qui lui tombait sur les yeux et
se tourna vers Wolfgang qui arrivait en trottinant, attiré par le
délicieux fumet de la daube.
« On a emménagé ici. Une semaine plus tard, il m’a demandé de
m’asseoir et il m’a annoncé qu’il me quittait. L’encre était à peine
sèche sur l’acte de propriété. Il a dit qu’il s’en voulait énormément,
qu’il aurait préféré ne pas en arriver là, à cause de ce que j’avais
subi, mais qu’il ne pouvait plus faire semblant. Il a dit, ajouta Max
avec un sourire triste, qu’il avait confondu la pitié et l’amour. Il voulait
que je garde la maison, sans lui rembourser sa part – comme si
j’avais pu. Il a fait ça pour soulager sa conscience, je suppose. Et
hop, il est parti rejoindre son nouveau mec, Thiago, un Brésilien qui
tient un restaurant.
— C’est terrible, articula Robin.
— Ouais, j’en ai bavé… Il faut que j’arrête de regarder leurs
comptes Instagram de merde. » Max poussa un grand soupir et,
d’un geste distrait, frotta le devant de sa chemise, à l’endroit où se
trouvaient sans doute ses deux cicatrices. « Évidemment j’ai pensé
revendre, mais nous n’avions presque pas vécu ici, donc ce n’était
pas comme si cette maison renfermait des milliers de souvenirs. Et
je n’avais pas le courage de me mettre à chercher un logement,
déménager encore une fois… Alors, je suis resté et j’ai fait ce que
j’ai pu pour payer les traites chaque mois. »
Robin croyait savoir pourquoi Max lui racontait tout cela. Elle en
eut la confirmation quand il ajouta en la regardant au fond des yeux :
« Bon voilà, je suis désolé pour ce qui vous est arrivé. Je n’en
savais rien. Ilsa m’a juste dit qu’on vous avait menacée avec une
arme…
— Oh, ce n’est pas à ce moment-là que j’ai été violée », s’écria
Robin. Et à la grande surprise de Max, elle éclata de rire. C’était
peut-être à cause de la fatigue, mais plaisanter sur un sujet aussi
dramatique lui faisait du bien. Une goutte d’humour noir dans un
océan de douleur – le cœur abîmé de Max, le masque de gorille qui
hantait les cauchemars de Robin – ne changeait rien à la gravité des
faits mais les rendait un peu plus supportables. « Non, le viol c’était il
y a dix ans. C’est pour ça que j’ai arrêté la fac.
— Merde.
— Ouais, c’est moche, dit Robin en reprenant l’expression de
Max.
— Donc cette attaque au couteau date de quand ?
— Ça fait deux ans.
— Vous travailliez pour Strike ?
— Oui, dit Robin en retrouvant son sérieux. Écoutez, à propos
d’hier soir…
— J’ai beaucoup apprécié ce dîner.
— Vous plaisantez.
— Non, non, je vous assure. J’ai appris des tas de trucs qui me
seront bien utiles pour mon personnage. Ce type dégage une telle
puissance, une telle énergie. On a tout le temps l’impression qu’il va
vous rembarrer…
— Autrement dit, il se comporte comme un abruti. »
Max éclata de rire et haussa les épaules.
« Il est différent quand il est sobre ?
— Oui, dit Robin, enfin… je ne sais pas. Il est moins abruti. » Et
avant que Max n’embraie sur une autre question, elle déclara : « En
tout cas, il avait raison sur un point : votre daube est une vraie
réussite. Merci beaucoup, ça m’a fait un bien fou. »
Ayant débarrassé la table, Robin regagna l’étage inférieur, se
doucha et enfila sa tenue de travail. Comme il lui restait une heure à
tuer avant d’aller relever Hutchins à Stoke Newington, elle s’assit au
bord du lit, alluma son ordinateur et chercha sur Google d’autres
variantes du nom de Paul Satchwell. Paul L. Satchwell. LP
Satchwell. Paul Leonard Satchwell. Leo Paul Satchwel.
Son portable sonna. C’était Strike. Après un instant d’hésitation,
elle décrocha, mais sans rien dire.
« Robin ?
— Oui.
— Vous voulez bien qu’on parle ?
— Oui, répéta-t-elle tandis que son cœur s’emballait et que son
regard inquiet se fixait au plafond.
— J’appelle pour m’excuser. »
Robin en eut le souffle coupé. Sa première surprise passée, elle
s’éclaircit la gorge et dit :
« Êtes-vous seulement capable de vous rappeler pourquoi vous
vous excusez ?
— Euh… ouais, je crois, dit Strike. Je… je regrette d’avoir ramené
ce truc sur le tapis. J’aurais dû comprendre que ce n’était pas un
sujet qu’on évoque autour d’une table. Je n’ai pas réfléchi. »
Les larmes si longtemps retenues se mirent enfin à couler sur les
joues de Robin.
« D’accord, fit-elle sur un ton détaché.
— Et je regrette d’avoir été grossier avec votre frère et ses amis.
— Merci », dit Robin.
Il y eut un silence. Dehors, la pluie continuait à tomber.
« Vous avez des nouvelles d’Ilsa ? rebondit Strike.
— Non. Et vous de Nick ?
— Non. »
Nouveau silence.
« Alors, on fait la paix ? demanda Strike.
— Oui, dit Robin qui n’en croyait pas ses oreilles.
— Si j’ai été désagréable avec vous, veuillez me pardonner. J’ai
beaucoup d’estime pour vous. Vous êtes la meilleure des
collaboratrices.
— Oh, pour l’amour du ciel, Strike, dit Robin qui ne se cachait plus
pour renifler.
— Quoi ?
— Vous êtes tellement… horripilant.
— Pourquoi ?
— Dire ça. Justement maintenant.
— Ce n’est pas la première fois que je le dis.
— Mais si.
— Je l’ai dit à des tas de gens.
— Ah ouais ? fit Robin qui riait à travers ses larmes tout en
cherchant un mouchoir. Mais ce n’est pas pareil de me le dire à moi,
hein ?
— Ouais, c’est possible, fit Strike. Je n’y avais pas pensé. »
Strike fumait, assis à sa petite table en formica, pendant que la
pluie dégringolait derrière les vitres de sa mansarde. Curieusement,
les textos de Charlotte avaient produit un déclic dans sa tête, lui
rappelant qu’avant d’aller retrouver Joan en Cornouailles, il devait
corriger le tir avec Robin. Et voilà qu’à présent le son de sa voix, son
rire, produisaient sur lui leur effet habituel, rendant tout à coup les
choses plus simples, les épreuves moins pénibles.
« Quand partez-vous ? demanda Robin en s’épongeant les yeux.
— Demain à 8 heures. Lucy me rejoint à l’agence de location. J’ai
trouvé une Jeep.
— Eh bien, soyez prudents », dit Robin. Elle avait appris que trois
personnes étaient mortes, emportées par la crue.
« OK. J’avoue que je donnerais cher pour que vous teniez le
volant. Lucy conduit affreusement mal.
— C’est bon, vous pouvez arrêter les compliments. Je vous ai
pardonné.
— Je suis sérieux, dit Strike en fixant les gouttes qui ruisselaient
sur les carreaux. Vous avez eu raison de faire ce stage de conduite
avancée. Je suis mort de trouille quand je monte avec n’importe qui
d’autre.
— Vous pensez que vous y arriverez ?
— On devra laisser la Jeep à un moment ou à un autre. Polworth
viendra nous chercher en canot pneumatique. On n’a pas le choix.
Joan ne tiendra plus très longtemps.
— Je penserai à vous. Je croiserai les doigts.
— Merci, Robin. On se rappelle. »
Après qu’ils eurent raccroché, Robin resta un instant à savourer le
sentiment de légèreté qui venait de l’envahir. Puis elle rapprocha
l’ordinateur pour l’éteindre avant de partir et, sans trop réfléchir,
comme elle aurait jeté une dernière fois les dés avant de quitter la
table de jeu, elle tapa « Paul Satchwell artiste » dans le moteur de
recherche.
… L’artiste Paul Satchwell a passé l’essentiel de sa carrière sur l’île grecque de…

« Pardon ? » dit Robin à haute voix comme si l’ordinateur lui avait


parlé. Elle cliqua sur le lien et tomba sur la page d’accueil du musée
des Beaux-Arts de Leamington Spa. Elle avait passé des heures à
chercher Satchwell sur le Net mais n’avait jamais vu ce site. Soit il
venait d’être créé, soit il était en reconstruction.

Exposition temporaire 3 - 7 mars 2014


Artistes locaux
Le musée des Beaux-Arts de Leamington Spa accueillera une exposition temporaire
rassemblant plusieurs œuvres d’artistes originaires du Warwickshire. Entrée libre.

Robin fit dérouler la page de présentation et trouva sa photo.


C’était le même homme, sans l’ombre d’un doute. Sa peau était
plus ridée, plus tannée, ses dents plus jaunes, ses cheveux bouclés
étaient devenus blancs et moins épais, mais il les portait encore aux
épaules, et sa chemise ouverte laissait entrevoir une épaisse toison
neigeuse.

Originaire de Leamington Spa, l’artiste Paul Satchwell a grandi à Warwick mais il a passé
le plus clair de sa carrière en Grèce, sur l’île de Kos. Travaillant essentiellement à l’huile,
son exploration des mythes antiques capte l’attention du spectateur, l’incite à affronter
ses peurs primales et réinvente les poncifs par l’usage sensuel de la ligne et de la
couleur…
44

Océan de chagrin, douleur tumultueuse,


Où mon frêle esquif est longuement agité,
Loin du havre de paix que tant j’espère,
Pourquoi tes cruelles vagues battent-elles si fort,
Et tes montagnes liquides les unes après les autres,
Menaçant d’avaler ma vie apeurée ?
Edmund S , La Reine des fées

Les routes inondées, la pluie battante, les bourrasques qu’ils


affrontèrent le long du chemin étaient on ne peut plus concrètes et
pourtant, la lutte acharnée que Lucy et Strike menaient pour arriver à
temps à St. Mawes avait pour eux quelque chose de surréaliste.
Quoi qu’il advînt, l’un et l’autre étaient déterminés à demeurer
auprès de leur tante jusqu’à la fin. Restait à espérer qu’elle serait
encore là lorsqu’ils toucheraient au but.
Les arbres au bord de la route se balançaient en gémissant. Ils
durent faire plusieurs longs détours parce que, à certains endroits,
les champs inondés déversaient leur trop-plein de boue sur la
chaussée. Ils croisèrent deux barrages de police. À chaque fois, on
leur ordonna de rebrousser chemin, mais ils continuèrent, faisant
parfois des détours de soixante-dix kilomètres pour en parcourir
quinze, l’oreille dressée dès que la radio diffusait un bulletin météo.
Plus les heures passaient, plus ils prenaient conscience qu’ils
seraient d’ici peu contraints d’abandonner la Jeep sur le bas-côté
parce que la route aurait totalement disparu sous les eaux. La
visibilité était quasiment nulle mais la voiture tenait bon, même si de
temps à autre une rafale menaçait d’arracher ses essuie-glaces
surmenés. Le frère et la sœur se relayaient au volant, insouciants de
tout ce qui n’était pas leur unique objectif.
Strike eut la surprise et le bonheur de découvrir une autre Lucy.
Cette situation de crise l’avait changée, tout comme Joan avait été
changée par la maladie. Sa sœur semblait avoir temporairement
renoncé à toute préoccupation futile pour se concentrer sur les
gestes à accomplir, les décisions à prendre. Même sa façon de
conduire était différente. Il se souvenait des rares fois où il était
monté avec elle et ses trois gosses incapables de passer plus de
vingt minutes sans hurler ou se battre. Il savait qu’au fond Lucy était
une personne posée, patiente et résolue, mais d’habitude elle ne le
montrait guère. Pourtant, sa calme détermination se brisa
subitement quand, à quarante-cinq kilomètres de St. Mawes, la route
s’interrompit d’un coup, bloquée par des troncs d’arbres. Au-delà, on
ne distinguait plus que des champs inondés.
Laissant Lucy pleurer sur le volant, la tête dans les bras, Strike
descendit de voiture, alla se mettre à l’abri sous un arbre, alluma
une cigarette et appela Dave Polworth.
« Ouais, c’est ce qu’on pensait, dit Polworth quand il lui eut
signalé leur position. Vous n’irez pas plus loin.
« Qui ça, “on” ?
— J’y arriverai pas tout seul, Diddy. On devrait vous rejoindre
dans une heure. Restez dans la voiture. »
Une heure plus tard, fidèle à sa parole, Dave Polworth et cinq
autres hommes, parmi lesquels deux sauveteurs en mer et trois
anciens camarades d’école de Strike, émergèrent de l’obscurité
grandissante, équipés de tenues étanches en caoutchouc
auxquelles s’ajoutaient des cuissardes au cas où ils auraient à
franchir des passages plus profonds. Ils prirent les bagages de Lucy
et de Strike, garèrent la Jeep sur un sentier et donnèrent le signal du
départ.
Ils marchèrent deux bonnes heures en suivant le tracé de la route,
tantôt dans la boue, tantôt sur le bitume glissant. À mi-chemin,
Strike, qui commençait à boîter, dut mettre sa fierté entre
parenthèses et accepter que deux de ses anciens camarades le
soutiennent. La nuit tomba avant qu’ils n’atteignent les deux canots
pneumatiques censés les conduire au-delà des champs inondés. En
se servant des rames pour pagayer mais aussi pour éviter les
obstacles, ils naviguèrent à la boussole sous la lueur des torches.
Polworth avait contacté tous ses amis et relations en leur
demandant de se tenir prêts à aider Strike et Lucy à traverser la
péninsule ravagée par la tempête. Ils couvrirent ainsi plusieurs
kilomètres en se faisant remorquer par un tracteur. Parfois, quand le
tirant d’eau n’était pas suffisant, il fallait descendre et patauger dans
la boue ou, dans le cas de Lucy, grimper sur le dos d’un solide
gaillard.
Ils atteignirent St. Mawes quatre heures après avoir laissé la Jeep.
Devant la maison de Ted et Joan, le frère et la sœur prirent congé de
leurs sauveteurs après de chaleureuses embrassades.
« Arrête, dit Polworth à Strike qui, épuisé et perclus de douleur,
tentait vainement de lui exprimer sa reconnaissance. Entre et va les
embrasser, sinon je vois pas pourquoi on se serait cassé le cul ! »
Ted, qu’ils avaient tenu au courant de leur progression, les
attendait à la porte de derrière. Il les accueillit en pyjama, le visage
crispé par l’angoisse et baigné de larmes.
« Je croyais que vous n’y arriveriez pas, répétait-il en leur servant
du thé. C’est fou, je croyais vraiment que vous n’y arriveriez pas.
— Comment va-t-elle ? », demanda Lucy en frissonnant quand ils
s’assirent tous les trois à la table de la cuisine pour se réchauffer les
mains autour des tasses et manger des tartines grillées.
« Elle a pris un peu de soupe aujourd’hui, dit Ted. Elle est
toujours… elle dort beaucoup. Mais quand elle se réveille, elle aime
bien parler un peu. Oh, elle sera tellement heureuse de vous avoir
auprès d’elle… »
Et les journées défilèrent, aussi irréelles que le voyage qu’ils
avaient entrepris pour atteindre ce bout du monde. Dans les
premiers temps, pour aider à la cicatrisation de son moignon soumis
à rude épreuve durant leur longue marche, Strike renonça à mettre
sa prothèse et circula à travers la petite maison en sautant à cloche-
pied et en se retenant aux chaises et aux murs. Robin lui envoyait
des comptes rendus d’activité par mail mais, quand il les lisait, Strike
avait l’impression que Londres et leur agence se trouvaient à des
milliers de kilomètres.
Joan avait souhaité mourir chez elle, pas à l’hôpital de Truro. Elle
était frêle comme un moineau, ses os saillaient sous sa peau
translucide. Elle était constamment allongée, perdue dans ce grand
lit qui occupait presque toute la surface de la chambre et qu’ils
avaient choisi spécialement pour Ted, à l’époque où celui-ci était un
homme grand et musclé, ex-officier de la Royal Military Police, puis
membre éminent de la Société des sauveteurs en mer.
Strike, Ted et Lucy se relayaient au chevet de Joan parce que,
même quand elle dormait, elle aimait les savoir à proximité. En fait,
ils ne la laissaient que quelques minutes par jour, pendant les visites
que Karenza lui rendait le matin et l’après-midi. Comme elle ne
pouvait plus avaler de comprimés, Karenza lui administrait de la
morphine par l’intermédiaire d’un pousse-seringue. Strike savait
qu’elle en profitait pour lui faire sa toilette et l’aider à accomplir des
besoins plus intimes : les longues semaines qu’il avait passées à se
remettre de son amputation lui avaient ôté toute illusion à ce sujet.
Souriante, efficace et profondément humaine, Karenza était l’une
des rares personnes que Strike accueillait avec plaisir dans la
cuisine pleine de courants d’air.
Malgré sa faiblesse, Joan tenait bon. Trois jours passèrent, puis
quatre : elle dormait presque constamment mais s’accrochait
toujours à la vie.
« C’est grâce à vous deux, dit Ted. Elle ne veut pas partir tant que
vous êtes là. »
Strike en était venu à redouter les longs silences impossibles à
combler. Il ne supportait plus le tintement des cuillères sur les tasses
de thé qu’on préparait pour tromper l’ennui, les larmes que son oncle
Ted versait quand il se croyait seul, les questions murmurées par les
voisins bien intentionnés.
Le cinquième jour, le mari de sa sœur débarqua avec leurs trois
fils. Greg et Lucy avaient longuement discuté au téléphone pour
savoir s’il était raisonnable de faire manquer l’école aux garçons et
de tenter un voyage qui demeurait hasardeux, même si la tempête
s’était enfin calmée. Mais Lucy souffrait trop d’être éloignée de sa
petite famille. Quand Greg se gara devant la maison, les enfants se
précipitèrent dans les bras de leur mère. Leurs émouvantes
retrouvailles se déroulèrent sous les yeux de Strike et de Ted, liés
par leurs solitudes respectives, celle du célibataire et celle du futur
veuf. On emmena les garçons dans la chambre de Joan qui réussit à
leur sourire. Ils furent très émus de la voir ainsi. Jack pleura. Luke
lui-même ne pipa mot de toute la soirée.
Deux chambres étant à présent nécessaires pour accueillir les
nouveaux arrivés, Strike retrouva sa place sur le canapé du salon.
« Tu as une sale gueule », l’informa brutalement Polworth le
sixième jour. Strike avait passé la nuit à se retourner toutes les cinq
minutes sur les coussins en crin de cheval. « Allons boire une bière.
— Je peux venir ? », demanda Jack, plein d’espoir. Quand Lucy
était au chevet de Joan, il avait tendance à rester avec Strike plutôt
qu’avec Greg.
« Si ton père est d’accord », lui répondit Strike.
Greg, qui faisait les cent pas dans le jardin en essayant de
participer à une téléconférence avec ses collègues pendant que
Luke et Adam jouaient au foot autour de lui, donna son feu vert en
levant le pouce.
Les deux hommes et l’enfant partirent donc en direction du centre-
ville. Les nuages étaient encore lourds et les routes détrempées
mais le vent avait fini par se calmer. Ils atteignaient le front de mer
quand le portable de Strike sonna. Il répondit tout en marchant.
« Strike.
— C’est Shanker. J’ai eu ton message.
— Je te l’ai laissé il y a dix jours.
— J’étais occupé, sale ingrat.
— Désolé. »
Il fit signe aux deux autres de continuer et s’arrêta devant la digue
en tournant son regard vers l’océan gris-vert et l’horizon voilé.
« J’ai fouillé comme j’ai pu, dit Shanker. La gonzesse, celle du
film, on saura jamais qui c’est, Bunsen. Personne n’a rien pu me
dire. Mais pour qu’elle morfle comme ça, elle avait dû faire un truc
sacrément grave.
— Tu veux dire qu’elle l’a mérité ? », demanda Strike en observant
la mer plate. À la voir si calme, on avait du mal à imaginer les
violences qu’elle avait infligées à St. Mawes quelques jours
auparavant.
« Non, je dis pas ça. Je dis que même un gros salopard comme
Mucky Ricci ne faisait pas ce genre de chose tous les matins,
répondit impatiemment Shanker. Tu es seul ?
— Quoi ?
— Où est-ce que t’es, putain ? J’entends aucun bruit.
— Dans les Cornouailles. »
L’espace d’un instant, Strike crut que Shanker allait lui demander
où ça se trouvait. Shanker connaissait Londres comme sa poche
mais le reste du monde lui était relativement étranger.
« Qu’est-ce que tu fous en Cornouailles ?
— Ma tante va bientôt mourir.
— Oh merde. Désolé.
— Où est-il aujourd’hui ?
— Qui ça ?
— Ricci.
— Dans une maison de retraite. Combien de fois il faut que je te le
répète ?
— OK. Merci d’avoir essayé, Shanker. Je te revaudrai ça. »
Pour la première fois depuis qu’ils se connaissaient, ce fut
Shanker qui lui demanda de ne pas raccrocher.
« Attends, attends ! hurla-t-il.
— Quoi ? dit Strike en replaçant le portable contre son oreille.
— Pourquoi tu veux savoir où il est ? Tu comptes pas y aller,
j’espère. Tout ça c’est fini.
— Non, ce n’est pas fini, dit Strike, les yeux plissés face à la brise
du large. Je ne sais toujours pas ce qui est arrivé à cette femme
médecin.
— Bordel de chiotte. Tu cherches vraiment à recevoir un pruneau
dans la tronche ?
— À plus tard, Shanker », dit Strike et, avant que son vieil ami
puisse ajouter quoi que ce soit, il raccrocha et mit le téléphone sur
silencieux.
Il retrouva Polworth et Jack attablés au Victory devant deux pintes
et un Coca.
« J’ai dit un truc à Jack, lui annonça Polworth quand il s’assit en
face d’eux. C’est pas vrai ? demanda-t-il à Jack qui hocha la tête en
souriant jusqu’aux oreilles. Je lui ai dit que ce pub serait son QG
quand il sera grand.
— C’est commode, un pub à cinq cents bornes de chez lui.
— Il est né en Cornouailles. Il vient de me le dire.
— Tiens, c’est exact. J’avais oublié. »
Lucy avait accouché avec un mois d’avance, alors qu’elle
séjournait chez Ted et Joan avec son mari et son fils aîné. Jack avait
donc vu le jour à Truro, dans le même hôpital que Strike.
« Et tu es un Nancarrow par ta mère, dit Polworth à Jack qui
buvait ses paroles. Ce qui fait de toi un Cornouaillais pur jus. »
Polworth se tourna vers Strike.
« C’était qui le gus au téléphone ? Son accent cockney s’entendait
à un kilomètre.
— Shanker. Je t’ai déjà parlé de lui. Ma mère l’a repêché au fond
d’un caniveau, une nuit. Il avait reçu un coup de couteau. On l’a
hébergé chez nous et il nous a adoptés. »
Strike but une gorgée de bière en se demandant si Polworth et
Shanker s’entendraient, au cas fort improbable où ils se
rencontreraient un jour. Non, sans doute pas, conclut-il. L’affaire se
terminerait probablement à coups de poing. Les deux hommes
étaient comme le jour et la nuit. Autant essayer de faire s’emboîter
deux pièces tirées de deux puzzles différents. Quand Strike avait
évoqué le coup de couteau, Polworth s’était tourné vers Jack d’un air
inquiet. Strike posa sa pinte et lui dit :
« Ne te tracasse pas pour lui. Il veut être Red Cap, comme Ted et
moi. »
Jack était aux anges. Cet instant resterait sans doute gravé dans
sa tête jusqu’à la fin de ses jours.
« Je peux avoir un peu de bière ? demanda-t-il à son oncle. Juste
pour goûter.
— N’exagère pas, répondit Strike.
— Regarde-moi ça, dit Polworth en montrant un article du journal
qu’il avait pris sur le comptoir. Westminster essaie d’intimider les
Écossais, les salo… »
Strike se racla la gorge. Jack gloussa.
« Désolé, dit Polworth. Mais quand même, leur dire qu’ils sortiront
de la livre s’ils votent pour l’indépendance, c’est carrément
malhonnête. Et surtout c’est faux. Londres n’a aucun intérêt à les
éjecter du système monétaire… »
Il se lança dans le genre de discours dont il avait le secret, fit
l’apologie du nationalisme, rabâcha les arguments en faveur de
l’indépendance écossaise, et cornouaillaise par la même occasion,
et fustigea les imbéciles qui s’y opposaient. Au bout de dix minutes
de ce régime, voyant que son neveu mourait d’ennui, Strike trouva le
moyen de passer à un sujet d’ordre plus général, à savoir le foot.
Comme il l’avait craint, Arsenal s’était incliné devant le Bayern de
Munich et risquait fort d’être éliminé de la Coupe des Champions. Il
avait regardé le match avec Ted, l’un comme l’autre faisant semblant
de s’y intéresser. Polworth sauta sur l’occasion pour critiquer
l’attitude de Szczesny, qui avait écopé d’un carton rouge. Strike le
laissa se défouler, trop heureux d’avoir réussi à l’extraire de ses
obsessions.
Ce soir-là, il repensa à Polworth alors qu’il tentait vainement de
s’endormir sur le canapé. À la douleur physique et à la fatigue due
au manque de sommeil s’ajoutait la tension causée par la
promiscuité et l’attente interminable d’une mort qui n’arrivait pas.
Dans cet état de fébrilité permanente, il avait du mal à contrôler le
flux des pensées qui lui traversaient l’esprit. Il songea aux catégories
et aux frontières, celles qu’on cherche à créer ou à consolider, celles
qu’on veut détruire ou transgresser. Il revit Polworth plaidant pour
une séparation radicale entre les Cornouailles et le reste de
l’Angleterre, avec cette lueur fanatique dans le regard. Il s’endormit
en pensant aux signes astrologiques et à leurs discutables
correspondances, et il rêva de Leda qui tirait les cartes dans une
communauté du Norfolk, il y avait des dizaines d’années de cela.
Strike se réveilla à 5 heures, perclus de courbatures. Sachant que
Ted ne tarderait pas à descendre, il se leva et s’habilla pour être prêt
à le remplacer auprès de Joan pendant qu’il prendrait son petit
déjeuner.
En entendant les pas de son neveu sur le palier du premier, Ted
sortit de sa chambre en pyjama.
« Je t’ai fait du thé, chuchota Strike. Dans la cuisine. Je vais rester
avec elle un petit moment.
— Tu es un brave garçon, murmura Ted en lui tapotant le bras. Là,
elle dort, mais vers 4 heures on a un peu causé. C’est la première
fois depuis des jours qu’elle parle aussi longtemps. »
Cette discussion semblait l’avoir requinqué. Il descendit boire son
thé tandis que Strike entrait à pas de loup dans la chambre qu’il
connaissait si bien et s’asseyait sur la chaise raide près du lit.
Pour autant qu’il s’en souvînt, le papier peint n’avait jamais été
changé depuis qu’ils s’étaient installés ici, peu après que Ted eut
quitté l’armée. Le temps avait passé, la maison avait pris un coup de
vieux, mais on aurait dit qu’ils ne s’en apercevaient pas. Joan était
très à cheval sur la propreté. En revanche, l’idée de rénover ou de
rafraîchir quoi que ce soit devait lui sembler incongrue. En regardant
les bouquets de fleurs violettes qui parsemaient les murs, Strike se
revit, enfant, quand il traçait entre eux des formes géométriques
avec son petit doigt. Il entrait dans leur chambre alors qu’ils
dormaient encore et sautait sur le lit, impatient d’avaler son petit
déjeuner pour pouvoir ensuite descendre à la plage.
Au bout d’une vingtaine de minutes, Joan ouvrit les yeux et le fixa
d’un regard vague, comme si elle ne le reconnaissait pas.
« C’est moi, Joan, souffla-t-il en rapprochant sa chaise avant
d’allumer la lampe de chevet garnie d’un abat-jour à franges. C’est
Corm. Ted est en bas. Il déjeune. »
Joan sourit et tendit une main aussi décharnée qu’une patte
d’oiseau. Ses doigts remuèrent, Strike les prit au creux de sa
paume. Elle prononça quelques mots incompréhensibles. Il pencha
sa grande tête vers le minuscule visage de sa tante.
« Qu’est-ce que tu as dit ?
— … Tu es… un homme bien.
— Oh, je n’en sais trop rien », murmura-t-il.
Il serra la main de Joan dans la sienne, mais tout doucement,
comme s’il craignait de la briser. L’arc sénile entourant ses iris les
rendaient plus pâles que jamais. Il songea à toutes les fois où il
aurait pu venir la voir et où il ne l’avait pas fait. À tous les coups de fil
qu’il ne lui avait pas donnés, à tous les anniversaires qu’il avait
oublié de lui fêter.
« … aider les gens… »
Elle le regarda intensément et, dans un suprême effort, chuchota :
« Je suis fière de toi. »
Il voulut répondre, mais quelque chose l’en empêcha. Dix
secondes plus tard, les paupières de Joan se fermèrent.
« Je t’aime, Joan. »
Il avait dit ces mots d’une voix si rauque qu’ils étaient presque
inaudibles. Pourtant, il crut voir un sourire éclairer son visage, juste
avant qu’elle ne plonge dans son dernier sommeil.
45

Aux temps anciens se trouvait une source jaillissante,


De laquelle s’écoulait à grande vitesse un flot d’argent
Aux vertueuses qualités, et aux effets bons pour la médecine.
Edmund S , La Reine des fées

Ce soir-là, Robin était encore au bureau quand Strike l’appela pour lui annoncer la mort de Joan.
« Je suis désolé mais je vais devoir rester encore quelque temps, ajouta-t-il. Il y a des tas de trucs à
faire et Ted n’est pas en état. »
Il venait d’exposer à son oncle et à sa sœur les dernières volontés de Joan pour ses obsèques. L’un
et l’autre s’étaient mis à sangloter, unis dans un chagrin identique, bien qu’ayant des causes différentes.
Ted pleurait parce que, jusqu’à son dernier souffle, la femme de sa vie avait veillé à lui faciliter les
choses, comme elle l’avait fait durant leurs cinquante années de mariage, mais aussi parce qu’elle avait
finalement décidé de l’attendre dans la mer et non au cimetière. Lucy, elle, pleurait parce qu’elle n’aurait
pas de tombe à visiter, à fleurir et à entretenir. Lucy adorait meubler son quotidien avec toutes sortes
d’obligations. C’était pour elle une façon de donner un sens à l’insipide existence qu’elle s’était choisie,
aux antipodes de celle qu’avait menée son inconstante génitrice.
« Pas de problème, le rassura Robin. On se débrouillera.
— Vous êtes sûre ?
— Sûre et certaine.
— Ils ont pris du retard au crématorium, à cause des inondations. Du coup, la cérémonie n’aura lieu
que le 3 mars. »
C’était le jour où Robin prévoyait de se rendre à Leamington Spa pour assister au vernissage de
l’exposition de Paul Satchwell. Elle se garda de lui en parler, estimant qu’il avait déjà trop de choses en
tête.
« Ne vous inquiétez pas, répéta-t-elle. Toutes mes condoléances, Cormoran.
— Merci. J’avais oublié comment c’était, d’organiser des obsèques. Il y a des choix à faire et c’est
difficile de mettre tout le monde d’accord. »
Il lui expliqua qu’après avoir essuyé ses larmes, Ted avait suggéré qu’au lieu d’acheter des fleurs les
gens fassent un don à l’association Macmillan contre le cancer.
« … Mais Lucy a répliqué que Joan aurait voulu des fleurs. J’ai donc proposé de faire les deux. Ted a
dit que tout le monde n’avait pas les moyens mais bon, c’est ce qui a été décidé, finalement. Lucy a
raison. Joan aurait voulu des fleurs, beaucoup de fleurs. Quand elle se rendait à un enterrement, c’est
ce qu’elle notait en tout premier, et elle trouvait qu’il n’y en avait jamais assez. »
Après qu’ils eurent raccroché, Robin resta un moment assise dans le bureau à se demander s’il était
convenable que l’agence envoie des fleurs aux funérailles de la tante de Strike. N’ayant jamais
rencontré Joan, elle craignait qu’une telle initiative ne soit perçue par son associé comme déplacée,
voire indélicate. L’été précédent, quand elle lui avait proposé de le ramener à Londres, n’avait-il pas
refusé tout net, comme s’il redoutait qu’elle ne s’immisce dans sa précieuse vie privée ?
Robin bâilla, éteignit l’ordinateur, rangea le dossier LaPoste sur lequel elle venait d’apposer la
mention « Classé », et se leva pour prendre son manteau. Arrivée devant la porte vitrée, elle
s’immobilisa, contempla le reflet de son visage aux traits tirés, et soudain, comme si elle répondait à un
ordre silencieux, fit volte-face, revint sur ses pas, ralluma l’ordinateur et, avant de changer encore
d’avis, commanda en ligne une gerbe de roses roses. Elle opta pour une livraison le 3 mars à l’église de
St. Mawes et inscrivit dans le cartouche le message suivant : « Sincères condoléances de Robin, Sam,
Andy, Saul et Pat. »
Elle passa les derniers jours du mois de février la tête dans le guidon. Afin de clôturer officiellement le
dossier LaPoste, elle convoqua le présentateur météo et sa femme pour une dernière entrevue au
cours de laquelle le nom et l’adresse de la guide harceleuse seraient révélés et le solde des honoraires
réglé. Ensuite, elle demanda à Pat de contacter la personne suivante sur la liste d’attente, c’est-à-dire la
courtière en marchandises qui soupçonnait son mari de coucher avec leur baby-sitter. Le lendemain,
Robin la reçut à l’agence pour qu’elle s’acquitte des premières formalités, à savoir remplir la fiche client,
signer le contrat et verser une avance.
La courtière en marchandises, une blonde peroxydée de quarante-deux ans, mince, le teint pâle, les
cheveux mousseux comme de la laine de verre, afficha d’emblée sa déception de n’être pas accueillie
par Strike en personne, et se montra désagréable pendant la majeure partie de l’entretien. Mais quand
elle en vint aux raisons de sa démarche, son attitude changea sensiblement. En résumé, depuis que
l’entreprise qu’il dirigeait avait fait faillite, son mari travaillait à domicile et passait donc de nombreuses
heures seul avec leur baby-sitter.
« Quatorze ans de mariage, dit-elle. Quatorze ans, trois gosses et maintenant… »
Elle s’interrompit et se cacha les yeux d’une main tremblante. Robin, qui avait connu Matthew sur les
bancs de l’école primaire, fut étonnée de ressentir un élan de sympathie envers cette femme si peu
aimable.
Leur nouvelle cliente partie, Robin fit entrer Morris et le chargea du premier jour de surveillance.
« OK, d’accord, dit-il. Au fait, j’ai pensé à un pseudo pour la courtière. Que dites-vous de “PPT” ?
— Ce qui signifie ?
— Pouffiasse pétée de thunes, fit Morris, content de lui. Vu qu’elle est pleine aux as…
— Pas question, l’interrompit Robin, glaciale.
— Oups, gloussa Morris en haussant les sourcils. Solidarité féminine ?
— Quelque chose comme ça.
— OK, alors comment…
— Nous l’appellerons Mrs. Smith, du nom de la rue où elle vit avec son mari », répondit sèchement
Robin.
Au cours des jours suivants, Robin eut plusieurs fois l’occasion de suivre elle-même la fameuse baby-
sitter, une brune aux cheveux raides et brillants qui ressemblait vaguement à l’ex-petite amie de Strike,
Lorelei. Les enfants de la courtière en marchandises semblaient l’adorer. Et leur père également, ne put
que constater Robin. Il ne la touchait jamais et pourtant, tout dans son attitude révélait qu’il en était
épris : il imitait son langage corporel, s’esclaffait dès qu’elle disait quelque chose de drôle et se
précipitait pour lui ouvrir portes et portails.
Un soir, sur la route, alors qu’elle se rendait à Stoke Newington pour prendre son tour de garde
devant la maison d’Elinor Dean, Robin s’endormit au volant durant deux secondes. Comprenant qu’elle
l’avait échappé belle, elle se dépêcha d’allumer la radio et baissa la vitre pour faire entrer l’air glacé de
la nuit, quitte à s’enrhumer. Dès le lendemain, redoutant que l’incident ne se reproduise, elle augmenta
sa consommation de caféine, avec comme résultat un état de fébrilité permanent et des phases
d’insomnie qui l’empêchèrent de profiter de ses rares instants de repos.
Robin avait toujours géré les finances de l’agence avec la même rigueur que Strike, comme si chaque
centime dépensé était prélevé sur son propre salaire. Les affaires marchaient bien mieux qu’au début,
ils ne couraient plus après les clients et ne craignaient plus les huissiers, mais Strike n’avait pas pour
autant changé son mode de vie, préférant réinjecter leurs bénéfices dans les caisses de la société
plutôt que d’alimenter son compte en banque. Alors qu’il aurait pu prétendre à plus de confort, il vivait
toujours en spartiate dans son deux pièces sous les toits. Certains mois, Robin, l’associée junior,
gagnait plus que lui, fondateur de l’agence.
Ce fut donc avec un léger sentiment de culpabilité qu’elle réserva une chambre dans un hôtel Premier
Inn pour le dimanche soir, veille de l’inauguration de l’exposition à laquelle participait Satchwell.
Leamington Spa n’était qu’à deux heures de voiture ; au lieu de passer la nuit sur place, Robin aurait pu
se lever plus tôt le lundi matin, mais elle était très fatiguée et ne voulait pas risquer de s’endormir en
conduisant.
Pour apaiser sa mauvaise conscience et rentabiliser son déplacement, elle avait prévu de partir dans
la matinée du dimanche et de prendre le temps de visiter le cimetière où Margot avait soi-disant été
aperçue une semaine après sa disparition. Elle glissa dans ses bagages les pages photocopiées du
carnet de Talbot concernant Paul Satchwell, avec l’intention de les relire au calme dans sa chambre
d’hôtel. Elle emporta également un exemplaire d’occasion de l’ouvrage écrit par Evangeline Adams,
Votre place au soleil, un jeu de tarot neuf, et Le Livre de Thoth. Elle avait acheté tout cela sur ses
propres deniers ; Strike n’était pas au courant et elle ne comptait pas se faire rembourser.
Bien que native du Yorkshire, Robin adorait la vie à Londres. Pourtant, elle éprouvait parfois le besoin
de voir des arbres, des landes et des collines. Par chance, la morne autoroute M40 traversait de larges
étendues verdoyantes ponctuées de villages et autres hameaux portant des noms désuets tels que
Middleton Cheney, Temple Herdewyke ou Bishop’s Itchington. L’air froid et humide était chargé
d’agréables notes printanières, et le soleil filtrant entre les nuages blancs poussés par le vent impétueux
remplissait l’habitacle de la vieille Land Rover d’une clarté si vive qu’elle donnait au reflet de Robin,
dans la vitre sale à sa droite, l’aspect d’un fantôme poussiéreux. Cette voiture avait besoin d’un sérieux
nettoyage, songea-t-elle. Ces temps-ci, elle avait été tellement occupée qu’elle avait tendance à
négliger ce genre de chose. Et les retards s’accumulaient. Par exemple, cela faisait des jours qu’elle se
promettait d’appeler sa mère, ou du moins de lui répondre quand celle-ci essayait de la joindre. Même
chose pour son avocate qui, faute de pouvoir lui parler en direct de la médiation à venir, avait laissé un
message sur son portable. À part cela, il fallait qu’elle s’épile les sourcils, s’achète de nouvelles
chaussures de marche et fasse un virement à Max pour contribuer au paiement de la taxe d’habitation.
Tandis que les champs et les haies défilaient à toute vitesse de chaque côté de la route, Robin
essaya de recentrer son esprit capricieux sur une question plus essentielle : Paul Satchwell. Elle doutait
fort qu’il soit présent au vernissage. Pourquoi un homme de soixante-quinze ans vivant sur l’île de Kos
irait faire de la figuration dans une galerie d’art à Leamington Spa ? Non, Satchwell leur avait sûrement
envoyé quelques œuvres depuis la Grèce ou donné l’autorisation d’exposer celles qui se trouvaient en
Angleterre. Robin imagina une villa aux murs d’un blanc aveuglant, un atelier d’artiste au cœur d’une
oliveraie. Elle avait prévu de se rendre au vernissage en se faisant passer pour une acheteuse
potentielle ou une intermédiaire mandatée par un collectionneur. Ainsi, elle obtiendrait peut-être son
adresse. Dans ses rêves les plus fous, elle se voyait prenant l’avion pour la Grèce avec Strike,
descendant sur le tarmac surchauffé de l’aéroport d’Athènes, marchant en sandales sur le chemin de
terre conduisant à l’antre de l’artiste, vêtue d’une robe à bretelles. Mais la soudaine vision de Strike
avec sa jambe artificielle dépassant d’un short la fit redescendre sur terre. Honteuse de s’être
enflammée de la sorte, elle ravala ses fantasmes avant qu’ils ne l’emmènent jusqu’à l’hôtel niché au
fond d’une crique.
Peu avant d’arriver à destination, Robin dépassa un panneau indiquant la direction de l’église All
Saints, la seule susceptible, d’après ses recherches, d’héberger le cimetière où Charlie Ramage avait
aperçu Margot. Janice avait parlé d’une « grande église » ; or, elle savait que les touristes visitaient All
Saints en raison de sa taille, justement. Elle se dressait pile sur la route de Londres et, à sa
connaissance, c’était la seule du secteur à posséder un cimetière. Robin ne voyait pas pourquoi Margot
se serait baladée à Leamington Spa parmi les pierres tombales pendant que son mari lançait des
appels à témoins déchirants dans la presse nationale, et que son amant originaire de Leamington se
trouvait à Londres, mais elle se disait néanmoins qu’une visite des lieux l’aiderait à déterminer si oui ou
non Margot était passée par là. Une drôle d’idée, peut-être due au fait que la disparue lui devenait de
plus en plus familière.
Elle trouva une place de stationnement sur Priory Terrace, descendit de voiture et fit le tour de
l’édifice. En effet, All Saints était vraiment imposante pour une église paroissiale située dans une ville
aussi modeste. Avec ses hautes fenêtres en arc brisé, elle faisait plutôt penser à une cathédrale
gothique. Robin prit sur la droite et s’engagea dans une rue dont le nom, encore une coïncidence,
évoquait l’ancienne adresse de Margot à Ham : Church Street. Après quoi, elle suivit un muret surmonté
d’une grille de fer forgé, l’endroit idéal pour garer sa moto, sortir une Thermos et faire une pause thé en
contemplant le cimetière.
À ceci près que le cimetière n’en était pas vraiment un. Robin s’arrêta net. Il ne comportait que deux
stèle juchées sur des socles massifs, si anciennes que leurs inscriptions semblaient illisibles. Le reste
du terrain était recouvert d’une pelouse parfaitement tondue que deux allées perpendiculaires divisaient
en quatre parcelles.
« Il a reçu une bombe. »
Ces mots avaient été prononcés par une femme à la mine joviale qui arrivait en face, avec deux
jumeaux endormis dans une poussette.
« Vraiment ? s’étonna Robin.
— Ouais, en 1940, répondit la mère de famille en s’arrêtant devant la grille. Luftwaffe.
— Waouh. Mais c’est horrible, fit Robin qui aussitôt se représenta la terre giclant dans tous les sens,
les pierres tombales brisées, les cercueils éventrés, leur contenu exposé.
— Ouais. Mais ils en ont raté deux », ajouta l’autre en désignant les antiques sépultures dressées à
l’ombre d’un if. L’un des deux bébés remua dans son sommeil. Ses paupières frémirent. La femme
regarda Robin, lui fit une grimace comique en guise d’excuse et s’éloigna d’un pas rapide.
Dubitative, Robin pénétra dans l’espace clos qui avait autrefois servi de cimetière mais qui ne l’était
déjà plus en 1974, quand le patient de Janice Beattie avait soi-disant vu Margot marcher entre les
sépultures. Dès lors, que penser de ce témoignage ? Ramage avait dit à Janice que Margot regardait
les tombes et Janice avait sûrement extrapolé, imaginant à tort un cimetière intact. Robin se tourna vers
les deux sépultures. Une chose était sûre : si Margot s’était tenue à cet endroit, le motard assis sur le
muret n’aurait eu aucun mal à l’apercevoir.
Robin s’accrocha aux barreaux glacés de la barrière en fer forgé qui protégeait les deux tombes des
visiteurs trop curieux. Qu’est-ce que Margot était venue chercher ici ? Les inscriptions gravées dans la
pierre moussue étaient presque effacées mais Robin tenta quand même de les décrypter.
Était-ce le mot « virgo » qu’elle voyait inscrit dans la pierre ou son imagination lui jouait-elle des tours,
après toutes les heures qu’elle avait passées à relire les notes de Talbot ? Pourtant, plus elle regardait
les lettres érodées, plus la chose lui semblait évidente.
Elle connaissait deux personnes nées sous le signe de la Vierge : Matthew, son ex, et Dorothy
Oakden, la secrétaire du cabinet St. John’s. Robin était tellement imprégnée des théories de Talbot qu’il
lui avait suffi de lire le mot « virgo » pour entendre le prénom « Dorothy » résonner dans sa tête. Elle
sortit son téléphone, lut l’historique du cimetière et conclut, non sans un certain soulagement, qu’elle
n’avait pas d’hallucinations : il s’agissait bien de la dernière demeure d’un dénommé James Virgo Dunn.
Mais en quoi cette tombe pouvait-elle avoir intéressé Margot ? En parcourant la généalogie des
familles Virgo et Dunn, Robin apprit que l’homme dont les ossements reposaient à quelques
centimètres d’elle avait vu le jour en Jamaïque et exploité une plantation où travaillaient quarante-six
esclaves.
« Dans ce cas, n’espère pas que je m’apitoie sur ton sort », marmonna Robin en rempochant son
portable. Elle traversa le pseudo-cimetière jusqu’à la porte en chêne monumentale qui fermait l’église.
Elle gravissait les marches du perron quand un chant religieux lui fit dresser l’oreille. Normal : on était
dimanche matin.
Après un instant d’hésitation, elle poussa discrètement le battant orné de ferrures et jeta un œil à
l’intérieur. Un espace immense, glacial et sombre comme une caverne, des piliers gris reliés par des
paraboles en pierre. Il y avait bien trente mètres entre l’assemblée des fidèles et le sommet des voûtes
en ogive. Sous la Régence, à l’époque où la bonne société venait prendre les eaux dans cette ville, All
Saints faisait sans doute le plein tous les dimanches. Mais de nos jours, ses bancs étaient loin d’être
tous occupés. Un sacristain tout de noir vêtu se tourna pour la regarder ; Robin lui fit un sourire navré,
referma doucement la porte et regagna le parvis où une grande statue d’acier, toute en ondulations,
symbolisait la source bienfaisante autour de laquelle Lemington Spa avait été construite.
Sur le trottoir d’en face, un pub venait d’ouvrir ses portes. Robin, qui rêvait d’un café, traversa la route
et entra dans l’Old Library.
La salle était vaste et, en raison des teintes sombres que revêtaient le sol, les murs, le comptoir et le
plafond, presque aussi obscure que la nef d’All Saints. Robin prit sa tasse et alla s’asseoir dans un coin
tranquille pour pouvoir cogiter loin des regards indiscrets. Le peu qu’elle avait vu de l’édifice religieux ne
lui avait rien appris. Margot n’était pas croyante, mais Robin savait que les églises faisaient partie des
rares endroits où les gens aimaient se rendre quand ils avaient besoin de faire le point sur leur vie. À
l’époque où son couple commençait à battre de l’aile, ses pas ne l’avaient-ils pas guidée dans un
paisible cimetière près de la maison où elle venait d’emménager avec Matthew ?
Robin posa son café, ouvrit sa sacoche et en sortit les documents concernant Paul Satchwell.
Pendant qu’elle lissait les photocopies du tranchant de la main, deux hommes s’installèrent à la table
voisine. Celui qui lui tournait le dos était grand, costaud, brun et frisé. Avant que son cerveau lui indique
que ce n’était pas Strike, un frisson d’excitation la traversa de part en part.
L’inconnu dut se sentir observé car il se retourna et croisa son regard. Il avait les yeux bleus, comme
Morris, un menton étroit et presque pas de cou. Rouge comme une pivoine, Robin baissa vite le nez sur
les pages couvertes de croquis et de symboles cabalistiques.
Pourquoi avoir honte ? se demanda-t-elle tandis que la joie brutale qu’elle avait ressentie en croyant
reconnaître Strike lançait ses derniers feux au creux de son ventre. Une telle réaction était totalement
disproportionnée.
Simple erreur de perception, se dit-elle. Il n’y a pas de quoi en faire un drame. Calme-toi.
Mais décidément Robin n’arrivait pas à se concentrer. Elle renonça donc à sa lecture et laissa son
regard errer dans le vague, le menton dans ses mains. Peut-être à cause du surmenage ou de
l’ambiance insolite de ce bar, elle prit soudain conscience qu’elle venait de passer un an à éviter de
s’interroger sur ce qu’elle éprouvait pour Strike. Cela dit, elle avait eu fort à faire ces derniers mois. Il
avait fallu qu’elle se libère de l’emprise morale de Matthew, se familiarise avec son nouveau logement et
l’homme avec lequel elle le partageait, qu’elle rassure ses parents tout en affrontant leurs critiques,
qu’elle repousse les avances permanentes de Morris et qu’elle esquive les multiples pièges tendus par
Ilsa l’entremetteuse. Tout cela en bossant deux fois plus que d’habitude pour assurer la survie de
l’agence pendant les absences de Strike. Dans ces conditions, comment aurait-elle pu se préoccuper
de quoi que ce soit d’autre, même d’un sujet aussi primordial que ses sentiments envers Cormoran
Strike ?
Dans ce pub sombre et paisible, loin du bruit et de la fureur peuplant son quotidien, Robin donna
enfin libre cours à ses souvenirs. Elle repensa à son voyage de noces sous les tropiques, aux nuits
qu’elle avait passées à marcher seule sur la plage en se demandant si elle était ou non amoureuse de
l’homme qui n’était pas encore son associé. À force d’arpenter le sable blanc, elle avait fini par y
creuser un sillon. Elle se souvint du moment où elle avait décidé que « non », elle n’était pas
amoureuse de Strike, que ce qu’elle ressentait pour lui était un mélange d’amitié, d’admiration et de
gratitude. Après tout, s’il ne lui avait pas mis le pied à l’étrier, jamais elle n’aurait pu exercer le métier
dont elle avait toujours rêvé mais qu’elle avait cru inaccessible à tout jamais. Donc voilà, elle avait pour
lui beaucoup d’estime et de gratitude, elle appréciait sa compagnie, son humour et son intelligence.
Mais ça s’arrêtait là.
Et pourtant… C’était bien du plaisir qu’elle avait ressenti en le retrouvant au Notes Café, après une
semaine d’absence. Et quand elle avait lu son nom sur l’écran de son téléphone, après leur dispute,
c’était bien de la joie qui avait fait battre son cœur.
Presque effrayée par sa découverte, elle essaya de se raisonner en se disant que Strike n’avait rien
d’aimable. Il était souvent grincheux, voire taciturne ; il se montrait parfois ingrat et, en plus, il n’était pas
beau avec son nez cassé et ses cheveux frisés comme des « poils pubiens », selon ses propres dires.
Alors que Matthew… et même Morris…
Mais Strike était son meilleur ami. Elle avait si longtemps refusé de l’admettre que cette prise de
conscience soudaine lui serra la poitrine. Seulement voilà, elle ne pourrait jamais le lui avouer. Si elle lui
faisait ce genre de déclaration, Strike lui tournerait le dos et s’enfuirait comme un bison furieux. Après
quoi, il ajouterait d’autres barrières à celles qu’il érigeait chaque fois qu’ils se rapprochaient trop l’un de
l’autre. Cependant, bien que cette vérité soit difficile à assumer, le fait de l’énoncer lui apporta un genre
de soulagement. Oui, Robin avait de l’affection pour son associé. Une immense affection. Et elle avait
confiance en lui. Totalement. C’était un homme droit qui agissait avec droiture. Elle admirait son esprit
aiguisé, sa persévérance, la rigueur avec laquelle il menait sa vie, qualités d’autant plus appréciables
qu’elles manquaient à la plupart des hommes valides. Pas une fois elle ne l’avait entendu se plaindre de
son sort, et cela aussi l’impressionnait, de même que son goût pour la justice et la volonté inébranlable
qui le poussait à ne jamais lâcher avant d’avoir trouvé la solution. Comme elle.
Mais ce n’était pas tout. Il y avait chez Strike quelque chose de très rare aux yeux de Robin. Avec lui,
elle n’avait jamais éprouvé ce sentiment d’inconfort qui régnait parfois entre collègues de sexes
opposés. Quand ils étaient seuls au bureau, et ils l’avaient été souvent avant qu’ils n’embauchent leurs
premiers collaborateurs, il ne tirait pas avantage de sa supériorité physique – elle était grande mais
Strike l’était encore plus – pour chercher à l’impressionner en roulant des mécaniques, comme ces
mecs qui paradent tels des coqs dans une basse-cour. Que Strike n’ait pas profité de cette promiscuité
pour séduire sa femme, c’était une chose que Matthew n’avait jamais été en mesure de concevoir.
Et pourtant, tel était le cas. Robin, qui détestait au plus haut point les privautés, les frôlements
prétendument involontaires, les clins d’œil lubriques et les blagues grivoises, n’avait jamais connu au
contact de Strike ce rétrécissement du moi qu’une femme éprouve lorsqu’un homme cherche à
l’entraîner contre son gré dans un autre type de relation. Strike parlait rarement de sa vie sentimentale,
et même si Robin aurait parfois aimé en savoir davantage (avait-il ou n’avait-il pas, rappelé Charlotte
Campbell ?) elle appréciait qu’il applique cette compartimentation à ses relations avec autrui, et d’abord
en respectant la personne physique et l’espace vital de sa principale collaboratrice. Jamais il ne la
touchait sous prétexte de l’aider à faire telle ou telle chose, jamais il ne lui posait la main au creux des
reins, ne lui saisissait le bras, ne lui lançait le genre de regard qui met mal à l’aise ou donne envie de
boutonner son chemisier jusqu’au menton. Bref, il ne faisait aucune des choses susceptibles de rouvrir
chez elle les cicatrices laissées par les hommes violents qui avaient croisé sa route.
Pour tout dire (pourquoi ne pas tout déballer, pendant qu’elle y était ?), depuis quatre ans qu’elle le
connaissait, il l’avait toujours traitée comme une amie, une élève ou une jeune sœur. Sauf à deux
occasions.
La première, c’était quand elle avait essayé la robe Cavalli dans la boutique de luxe où ils étaient
entrés pour les besoins de leur première enquête commune. En la voyant sortir de la cabine, il avait
détourné les yeux, comme ébloui par une lumière trop vive. Par la suite, Robin avait regretté de s’être
affichée ainsi. Elle n’avait pas enfilé cette robe dans l’intention de l’aguicher mais pour soutirer des
renseignements à la vendeuse. Mais ensuite, lorsqu’il la lui avait offerte en guise de cadeau d’adieu,
elle s’était demandé si par ce geste il n’avait pas souhaité lui dire qu’elle lui allait à ravir et qu’il avait
adoré la voir ainsi vêtue. Une supposition qui l’avait embarrassée et en même temps remplie d’aise.
La seconde fois s’était inscrite dans des circonstances plus pénibles. C’était le jour de ses noces. Elle
était sortie de la salle du banquet pour le rattraper alors qu’il descendait les marches du perron pour
partir. Elle l’avait appelé par son nom, il s’était retourné, l’avait regardée dans sa robe de mariée et,
malgré ses blessures et sa fatigue, ses yeux avaient de nouveau trahi le désir qu’il éprouvait pour elle.
Ils s’étaient serrés l’un contre l’autre et elle avait senti…
Mieux valait ne pas y penser. Mieux valait ne pas revenir sur cette étreinte, ni sur la douceur, le plaisir
qu’elle en avait tirés, ni sur les idées folles qui avaient surgi dans sa tête à cet instant précis. Elle avait
cru qu’il lui dirait « Venez avec moi ». S’il l’avait fait, elle l’aurait suivi.
Robin remit les photocopies dans sa sacoche et sortit du pub en laissant sa tasse à moitié pleine.
Espérant fuir ses souvenirs, elle traversa à grands pas le petit pont de pierre enjambant les flots
placides de la Leam et, sans regarder les bouquets de lentilles d’eau qui flottaient à la surface, passa
sous la colonnade des Royal Pump Rooms, le centre culturel où le vernissage de l’exposition devait
avoir lieu le lendemain. Tout en parcourant, les mains dans les poches, la grande rue nommée Parade,
Robin essaya de se concentrer sur les magnifiques façades Régence défigurées par des boutiques
modernes.
Leamington Spa n’avait rien pour lui remonter le moral. Au contraire, cette ville lui rappelait une
station thermale qu’elle aurait aimé oublier : Bath, où Matthew avait fait ses études universitaires. Ces
bâtiments blancs tout en longueur, ces façades incurvées ornées de pilastres resteraient à jamais
associés dans sa mémoire à des événements agréables sur l’instant, puis que d’amères découvertes
étaient venues gâcher tout dernièrement. Elle se revoyait à Bath, marchant main dans la main avec
Matthew, sans savoir que ce dernier couchait avec Sarah Shadlock dès qu’elle avait le dos tourné.
« Oh, allez tous vous faire foutre », marmonna-t-elle en clignant les paupières pour évacuer ses
larmes. Puis elle fit volte-face et regagna sa Land Rover.
Elle se gara devant l’hôtel Premier Inn, fit un saut au supermarché voisin pour s’acheter quelques
provisions de bouche, revint sur ses pas, s’enregistra sur une borne en libre-service et monta dans sa
chambre. Elle était petite, chichement meublée mais propre et confortable. De la fenêtre, elle voyait
l’hôtel de ville, un édifice en briques rouges et blanches d’une laideur confondante, surchargé de
volutes, frontons et autres lions de pierre.
Deux sandwiches, un éclair au chocolat, un Coca Zéro et une pomme plus tard, Robin se sentait
nettement mieux. Tandis que le soleil amorçait sa descente derrière les grands immeubles de Parade,
elle retira ses chaussures et sortit de sa sacoche les pages qu’elle avait photocopiées dans le carnet de
Talbot, ainsi que le jeu de tarots créé par Aleister Crowley, sur les arcanes duquel l’inspecteur fou s’était
appuyé pour résoudre l’énigme de la disparition de Margot. Elle fit glisser le paquet hors de son étui et
entreprit d’examiner chacune des lames. Comme elle s’en doutait, les dessins recopiés par Talbot dans
son carnet étaient tirés de ceux qui illustraient ces cartes, du moins celles qui avaient retenu son
attention parce qu’elles sortaient fréquemment quand il les tirait.
Robin posa devant elle la « page des bêtes à cornes », comme elle l’avait surnommée puisqu’elle
était consacrée aux natifs du Capricorne, du Bélier et du Taureau. Elle l’avait extraite du dernier quart
du carnet, là où les faits tangibles s’effaçaient totalement au profit des citations d’Aleister Crowley, des
symboles astrologiques et des croquis ésotériques.
La page des bêtes à cornes prouvait que Satchwell était repassé dans le collimateur de Talbot après
que celui-ci l’eut rayé de la liste des suspects parce qu’il était Bélier et non Capricorne. De toute
évidence, Talbot avait calculé le thème astral de Satchwell, puis avait mis en exergue certains aspects
de sa personnalité en inscrivant à côté Comme AC ou NE PAS OUBLIER la connexion LS.
Pour ajouter à la confusion, le mystérieux Schmidt était venu mettre son grain de sel en corrigeant
certains signes, sans toutefois modifier celui de Satchwell qui demeurait « Bélier ».
Robin eut une idée bizarre : un zodiaque à quatorze signes était une chose absurde (pas plus qu’un
zodiaque à douze signes, intervint une voix dans sa tête, qui ressemblait étrangement à celle de Strike)
mais si on tenait absolument à insérer deux signes supplémentaires, il fallait d’abord modifier toutes les
dates.
Elle prit son portable et chercha « zodiaque à 14 signes Schmidt ».
« Oh mon Dieu », s’écria-t-elle dans le silence de sa chambre d’hôtel.
Avant qu’elle n’arrive au bas de la page affichée sur l’écran, le portable sonna au creux de sa main.
C’était Strike.
« Bonjour, dit Robin en passant sur haut-parleur pour pouvoir continuer à lire tout en parlant.
Comment allez-vous ?
— Je suis crevé, fit Strike d’une voix éteinte. Que s’est-il passé ?
— Pourquoi cette question ? s’étonna Robin.
— Vous avez trouvé quelque chose. Ça s’entend. »
Robin se mit à rire.
« OK. Vous n’allez pas me croire mais je viens de tomber sur Schmidt.
— Vous êtes tombée sur qui ?
— Schmidt, prénom Steven. C’est un être humain en chair et en os ! Il a publié en 1970 un livre
intitulé Astrology 14, dans lequel il propose d’ajouter deux signes au zodiaque traditionnel : le
Serpentaire et la Baleine, alias Cetus ! »
Il y eut un bref silence, puis Strike murmura :
« Comment ai-je pu laisser passer ça ?
— Vous vous rappelez cette statuette représentant un homme tenant un serpent, chez les Phipps ?
poursuivit Robin en basculant sur le lit jonché de cartes.
— Asclépios, dit Strike. Ophiucus ou Serpentaire dans sa version romaine, le dieu de la médecine.
— Eh bien, ça pourrait expliquer les changements de dates, n’est-ce pas ? Et l’embarras de notre
malheureux Talbot qui essayait désespérément de recaser tous les protagonistes de l’affaire dans la
nomenclature de Schmidt. Surtout que tous les autres astrologues utilisent le système à douze signes…
— Ce qui n’a pas dû arranger sa dinguerie », l’interrompit Strike.

À son ton, on sentait que cette nouvelle ne l’intéressait guère. Robin récupéra le trois de deniers
coincé sous son dos et l’examina d’un œil vague. Elle était à présent si versée dans la symbolique que,
sans regarder les glyphes, elle savait que cette lame correspondait à Mars en Capricorne.
« Comment ça se passe à St. Mawes ? demanda-t-elle.
— Eh bien, demain l’église ne sera pas assez grande pour recevoir tout le monde. Joan aurait été
ravie. J’appelais surtout pour vous dire que je rentre mardi.
— Vous êtes sûr ? Vous pouvez rester encore un peu, si c’est nécessaire.
— Tous les voisins m’ont promis de s’occuper de Ted. Lucy va essayer de le faire venir à Londres
quelque temps. Et vous, de votre côté ?
— Euh… voyons… L’affaire LaPoste est classée. Notre présentateur météo a eu l’air un peu déçu en
voyant la tête de sa harceleuse. En revanche, sa femme était aux anges. »
Strike produisit un rire ronflant.
« En ce qui concerne la courtière en marchandises, nous avons démarré les filatures, poursuivit
Robin. Pour l’instant, le mari et la baby-sitter se tiennent à carreau, mais je crois que nous aurons
bientôt quelque chose à nous mettre sous la dent.
— Vous aurez droit à de longues vacances après tout cela, bougonna Strike. Je ne vous remercierai
jamais assez, Robin.
— Ne dites pas de bêtises. »
Ils raccrochèrent peu après.
La chambre s’était brusquement assombrie, le soleil ayant disparu derrière l’hôtel de ville qui, en
ombre chinoise, ressemblait à un palais gothique dans un film d’épouvante. Robin alluma la lampe de
chevet et promena son regard sur le lit jonché de photocopies et de tarots. Si elle adoptait le point de
vue de Strike, les croquis de Talbot n’étaient rien de plus que des gribouillages inconséquents, comme
ces dessins que les adolescents griffonnent sur la couverture de leurs cahiers pour le seul plaisir
d’inventer des formes abracadabrantes.
Elle bâilla, replia les photocopies et les rangea dans sa sacoche. Puis, après s’être douchée, elle se
mit en pyjama et reconstitua le jeu de tarots en vérifiant qu’il était complet. Si l’employé de ménage
trouvait une carte oubliée le lendemain matin, elle passerait pour une illuminée.
Robin s’apprêtait à glisser le paquet dans sa boîte quand elle changea d’avis, s’assit sur le lit et se
mit à battre les cartes. Trop lasse pour tenter le tirage à quinze recommandé dans le petit fascicule
fourni avec le jeu, elle décida d’employer la méthode abrégée que lui avait enseignée son examen
fastidieux des notes de Talbot. Le policier se contentait de trois cartes, la première figurant « la nature
du problème », la deuxième « la cause », la troisième « la solution ».
Elle les battit pendant une bonne minute, puis retourna celle du dessus et la posa dans le rond de
lumière projeté sur le couvre-lit par la lampe de chevet. Le prince de coupe. Un homme bleu, nu,
chevauchant un aigle sur le point de plonger dans un lac. Dans une main, un genre de vase contenant
un serpent, dans l’autre une fleur de lotus. Robin alla chercher Le Livre de Thoth et y chercha la
signification de cette lame.

Les caractéristiques morales de la personne figurée par cette carte sont la subtilité, la violence sournoise et l’astuce. Le prince de
coupe est un être profondément secret, un artiste dans tous les sens du terme.

Robin pensa aussitôt à Dennis Creed, passé maître dans l’art de l’assassinat.
La carte suivante était le quatre de coupe. Le luxe. D’un lotus placé au centre, des jets d’eau se
déversaient dans quatre coupes dorées. Robin chercha l’explication qui lui correspondait.

Cette carte se réfère à la Lune en Cancer, son domicile ; mais le Cancer est ainsi placé qu’il induit une propension à la faiblesse et un
abandon au désir.

Les tarots lui reprochaient-ils de se la couler douce ? Robin regarda la chambre minuscule autour
d’elle et tira la dernière carte.
Encore des coupes et des lotus, à quoi s’ajoutaient des poissons enlacés crachant de l’eau dans des
vasques dorées au-dessus d’un lac vert.

L’amour… cette carte se réfère aussi à Vénus en Cancer. Elle montre l’harmonie des principes mâle et femelle : dans le sens le plus
large. C’est l’union calme, parfaite…

Robin examina la lame de plus près, puis la posa à côté des deux autres. Rien que des coupes.
Selon le tarot de Thoth, les coupes symbolisaient l’eau. Mais après tout, elle se trouvait dans une ville
thermale…
Robin secoua la tête, comme pour répondre à un interlocuteur invisible, rangea le jeu de tarots, se
glissa sous les couvertures, régla l’alarme de son téléphone et éteignit la lumière.
46

Où le fier Païen prenait repos,


Dans une ombre secrète aux côtés d’une fontaine :
C’était celui-là même, qui voulut dominer
La belle Una…
Edmund S , La Reine des fées

Elle dormit d’un sommeil agité, entrecoupé de réveils intempestifs.


Dans ses rêves, elle s’assoupissait au volant, n’entendait pas le
réveil, arrivait en retard à la galerie et trouvait porte close. À
7 heures, elle se précipita sous la douche, s’habilla en un rien de
temps et, pas mécontente de quitter cette chambre impersonnelle,
descendit avec son sac de voyage dans la salle de restaurant peinte
en vert kaki pour avaler un petit déjeuner à base de café et de
muesli.
Dehors, un soleil timide essayait de se faufiler entre les nuages.
Ayant chargé son bagage à l’arrière de la Land Rover, Robin partit à
pied vers les Royal Pump Rooms où le centre culturel n’allait pas
tarder à ouvrir. Sur sa gauche, elle repéra les jardins ornementaux
Jephson et, au centre d’une pelouse, une fontaine de pierre rosâtre
dont les quatre vasques en forme de coquilles Saint-Jacques lui
rappelèrent les architectures oniriques illustrant les lames du tarot de
Crowley.
… une propension à la faiblesse, un abandon au désir…
Tu deviens comme Talbot ! se réprimanda Robin. Elle pressa le
pas et arriva avec quelques minutes d’avance.
Une jeune femme vêtue de noir venait de déverrouiller les portes
de la galerie. À travers les vitres, Robin la vit s’éloigner avec un
trousseau de clés. En entrant, elle fut surprise par l’aspect purement
fonctionnel des lieux. Quel contraste avec le somptueux style
Régence des façades, songea Robin en regardant les dalles grises
sous ses pieds et les piliers métalliques qui supportaient le plafond.
Un café occupait l’une des ailes du grand hall, l’autre abritant une
boutique de souvenirs. La partie musée proprement dite se trouvait
au fond, derrière d’autres portes vitrées.
Une salle tout en longueur cernée de murs de brique avec un sol
parqueté avait été dévolue à l’exposition temporaire. Il ne s’y trouvait
que trois personnes : une femme corpulente aux cheveux gris
coupés au carré et retenus par un serre-tête, un petit homme à la
mine de chien battu qui devait être son mari, et une autre jeune
femme en noir faisant sans doute partie du personnel. La voix de la
femme au serre-tête résonnait comme dans un gymnase.
« J’ai dit à Shauna que Long Itchington avait besoin d’un éclairage
d’appoint ! Dans ce coin sombre, on le voit à peine ! »
Robin fit lentement le tour de la salle en regardant les toiles et les
dessins accrochés aux murs. Elle dénombra cinq artistes en tout,
mais Paul Satchwell occupait une place de choix. Ses œuvres
détonnaient parmi les études de paysages, les natures mortes et les
scènes de genre montrant des Britanniques blêmes attendant le bus.
Elles s’inspiraient de la mythologie grecque. On y voyait des
personnages nus dans des positions plus ou moins acrobatiques :
Perséphone tentant de s’arracher à l’étreinte d’Hadès qui l’entraînait
vers les Enfers ; Andromède sur son rocher, tirant sur les chaînes
qui l’entravaient pour tenter d’échapper au monstre marin venu la
dévorer ; Leda couchée sur le dos parmi les joncs, pénétrée par
Zeus métamorphosé en cygne.
Deux vers de Joni Mitchell lui revinrent en tête : When I first saw
your gallery, I liked the ones of ladies1…
Robin, elle, n’était pas très sûre d’aimer l’univers de Satchwell.
Ses personnages féminins, entièrement ou en partie dévêtus,
avaient tous les cheveux noirs, la peau olivâtre, les seins lourds et le
regard vide. Satchwell n’était pas dépourvu de talent mais,
décidément, ses femmes adoptaient des attitudes trop lascives à
son goût, comme si elles se soumettaient par avance à la violence
qui leur était promise. Le peintre semblait avoir un penchant pour les
scènes de viol, d’enlèvement et de bondage.
« Surprenant, n’est-ce pas ? », dit le mari de la peintre au serre-
tête. Il s’était glissé près de Robin pour admirer un tableau
représentant Io s’enfuyant devant un taureau doté d’un pénis
gigantesque, ses longs cheveux tombant en cascade dans son dos,
ses seins brillant de sueur.
« Mouais, fit Robin. Pensez-vous qu’il va venir ? Paul Satchwell, je
veux dire.
— Il a dit qu’il comptait refaire un saut.
— Refaire un saut ? Vous voulez dire qu’il est ici ? En Angleterre ?
— Ben, oui, fit l’homme, un peu surpris. Je l’ai vu hier. Il est passé
pour l’accrochage.
— Je crois qu’il loge chez quelqu’un de sa famille, intervint la
jeune femme en noir, apparemment ravie d’échapper aux
récriminations de la peintre au serre-tête.
— Je cherche à le joindre, expliqua Robin. Vous avez peut-être
l’adresse de cette personne ?
— Non », répondit la galeriste, intriguée. De toute évidence, les
artistes locaux ne suscitaient pas un tel engouement, d’habitude.
« Mais vous pouvez me laisser vos coordonnées. S’il repasse, je lui
dirai que vous souhaitez le rencontrer. »
Robin l’accompagna jusqu’au comptoir de réception, inscrivit son
nom et son numéro sur un bout de papier et, le cœur battant, se
dirigea vers le café. Elle commanda un cappuccino et s’installa
derrière une fenêtre donnant sur les Pump Room Gardens et l’entrée
du centre culturel.
Devait-elle retourner au Premier Inn et attendre sur place que
Satchwell montre son nez, quitte à mettre de côté ses autres
enquêtes le temps d’obtenir un entretien avec l’ex-amant de Margot
Bamborough ? Qu’en penserait Strike ? Aujourd’hui, c’étaient les
funérailles de Joan : elle ne le dérangerait pas avec ces questions
somme toute relativement secondaires.
Que faisait-il en ce moment ? se demanda-t-elle. Peut-être se
préparait-il pour l’église. Robin n’avait assisté que deux fois à des
obsèques. Son grand-père maternel était mort peu avant qu’elle
interrompe ses études universitaires. En fait, elle était rentrée au
pays pour l’enterrement et n’en était jamais repartie. De l’événement
lui-même, elle ne gardait que peu de souvenirs : malgré sa détresse,
elle avait dû faire bonne figure devant la famille et répondre aux
questions de ceux qui étaient au courant de son agression. Elle se
rappelait les efforts qu’elle avait déployés pour combattre l’étrange
sensation qui l’avait accompagnée durant toute la cérémonie,
comme si son corps ne lui appartenait plus. Elle se rappelait aussi
Matthew, qui lui avait tenu la main du début à la fin. Pour rester
auprès d’elle, il avait séché la fac et renoncé à un important match
de rugby.
La deuxième fois remontait à quatre ans. Elle s’était rendue avec
Strike dans un crématorium pour les obsèques d’une jeune femme
victime de meurtre, Rochelle Onifade. Robin se revoyait plantée au
fond de la salle presque vide. À cette époque, elle n’était que
secrétaire intérimaire, mais Strike lui avait demandé de l’aide sur
l’enquête. En se remémorant cette scène, Robin mesura à quel point
ce métier la passionnait déjà, en ce temps-là. Elle comprit aussi
qu’elle avait déjà commencé à s’éloigner de Matthew, même si elle
l’ignorait encore. Quatre ans auparavant, elle avait découvert ce
qu’elle désirait faire de sa vie, au lieu d’être simplement
Mrs. Matthew Cunliffe.
Robin finit son café, passa aux toilettes, et regagna l’espace
d’exposition en espérant que Satchwell soit arrivé entre-temps. Mais
il n’était toujours pas là. Une poignée de visiteurs traînait entre les
tableaux. Ceux de Satchwell suscitaient beaucoup d’intérêt. Robin fit
un énième tour de salle et tomba en arrêt devant une ancienne
fontaine thermale posée contre un mur. Ornée de guirlandes de
pierre et de têtes de lions rugissants, elle avait autrefois dispensé
ses bienfaits aux curistes.
Au-delà de ce vestige s’ouvrait une autre pièce radicalement
différente de la première. Celle-ci était de forme octogonale, avec
des murs de brique, un haut plafond voûté et des fenêtres en verre
bleu de Bristol. Robin y pénétra. C’était un bain turc, mais on aurait
dit un petit temple. Elle leva les yeux au plafond et découvrit une
coupole percée d’une verrière en forme d’étoile à huit branches, du
centre de laquelle pendait une lanterne.
« Sympa, cette influence païenne, non ? », lança une voix
masculine.
L’homme parlait avec un accent cockney mâtiné d’autre chose.
Robin se retourna et vit, planté au centre du hammam, un monsieur
d’un certain âge portant un jean et une vieille chemise en denim. Le
pansement de gaze immaculé qui couvrait son œil gauche
contrastait fortement avec la peau de son visage, brûlée par le soleil.
Ses longs cheveux blancs tombaient sur ses épaules creuses ; sa
chemise déboutonnée au col laissait entrevoir une épaisse toison
neigeuse ; à son cou fripé comme du papier crépon brillait une
chaîne en argent et, sur ses doigts, des bagues serties de
turquoises.
« C’est vous la jeune femme qui a demandé après moi ? dit Paul
Satchwell dans un sourire qui révéla une rangée de dents allant du
jaune au brun.
— Oui, c’est moi. Robin Ellacott », répondit-elle en lui tendant la
main.
De son œil unique, il passa en revue le visage, puis la silhouette
de Robin. Ce qu’il vit parut lui plaire. En essayant de rester aimable,
Robin récupéra sa main, chercha une carte de visite dans son sac et
la lui tendit.
« Détective privée ? fit Satchwell, légèrement refroidi. Qu’est-ce
que ça veut dire ? »
Robin lui exposa les raisons de sa démarche.
« Margot ? s’écria Satchwell. Dieu tout-puissant, ça fait… quoi…
quarante ans ?
— Pas loin, répondit Robin en cédant sa place à un groupe de
touristes qui venaient d’entrer dans le hammam et lisaient son
historique sur les panneaux fixés au mur. Je suis venue de Londres
pour que vous me parliez d’elle. Sa famille espère toujours
comprendre ce qui lui est arrivé.
— Éla ré, vous croyez vraiment que je me souviens de cette
histoire après tout ce temps ? »
Malgré cette déclaration, Robin sentit qu’il n’allait pas tarder à se
laisser infléchir. Depuis qu’elle faisait ce métier, elle avait maintes
fois constaté que les gens auxquels elle s’adressait avaient envie de
savoir pourquoi elle les interrogeait, ce qu’elle savait sur leur
compte, s’ils risquaient d’avoir des ennuis… Parfois ils se confiaient
spontanément, pour tromper la solitude ou pour se faire mousser,
parce qu’il est toujours valorisant de capter l’attention d’autrui.
Parfois encore, et c’était le cas à présent avec Paul Satchwell (dont
l’œil bleu acier était de nouveau posé sur son visage après s’être
promené ailleurs), ils parlaient pour retenir auprès d’eux une jeune
femme qui leur plaisait.
« Bon, d’accord, articula-t-il. Je ne vois pas trop ce que je pourrais
vous dire mais j’ai faim. Je vous emmène déjeuner.
— Avec plaisir, mais c’est moi qui invite », fit Robin en souriant.
1. « Quand j’ai vu ton expo, j’ai aimé les portraits de femmes… »
47

… le Bœuf sacré, qui se tient insouciant,


Avec ses cornes dorées et ses couronnes fleuries…
Soudain, frappé d’un coup mortel,
S’abat sur le sol et…
La martiale damoiselle ne resta point à se lamenter,
Mais poursuivit sa route sans baisser la garde…
Edmund S , La Reine des fées

Satchwell prit congé de la galeriste en lui serrant les deux mains et


en lui promettant de repasser dans la semaine. La peintre bougonne
eut droit aux mêmes adieux hypocrites, ce qui ne l’empêcha pas de
le fusiller du regard à peine eut-il tourné le dos.
« Ah, ces galeries de province ! gloussa-t-il en sortant des Pump
Rooms avec Robin. C’est marrant de voir mes toiles exposées près
des cartes postales de cette vieille chouette, vous ne trouvez pas ?
Ça me fait drôle de montrer mes œuvres dans ma ville natale. Je
n’avais pas remis les pieds ici depuis… houlà… je dirais un demi-
siècle. Vous avez une voiture ? Très bien. On va se tirer d’ici.
Warwick, vous connaissez ? C’est à deux pas. »
Satchwell parla sans discontinuer tout le long du chemin.
« J’ai jamais aimé ce bled. » N’ayant qu’un œil à sa disposition, il
devait tourner la tête à 180 degrés pour regarder autour de lui.
« Leamington ! Trop bourge pour un type comme moi… »
Robin apprit qu’il n’y avait passé que les six premières années de
sa vie, avant que sa mère n’emménage à Warwick, qu’il était
hébergé par sa demi-sœur, plus jeune que lui, issue d’un second
mariage, et qu’il avait décidé de profiter de son séjour en Angleterre
pour se faire opérer de la cataracte.
« Ça n’a pas posé de problème vu que j’ai toujours la nationalité
britannique. Alors, quand ils m’ont demandé si je voulais bien leur
prêter quelques toiles, ajouta-t-il en levant haut le bras pour montrer
les Royal Pump Rooms derrière lui, je me suis dit, pourquoi pas ? Et
hop, je les ai mises dans mes bagages.
— Je les ai trouvées superbes, mentit Robin. Vous n’avez qu’une
sœur ? » Elle avait posé cette question sans intention particulière,
juste pour faire la conversation. Aussi fut-elle surprise de le voir
tourner la tête jusqu’à ce que son œil valide soit face à elle.
« Non, répondit-il au bout de quelques secondes. C’est… j’avais
une sœur aînée mais elle est morte quand on était gosses.
— Oh, je suis désolée.
— Ce sont des choses qui arrivent. Elle était gravement
handicapée. Elle faisait des crises et tout ça. J’étais très jeune, je ne
me souviens pas de grand-chose. Mais ma mère a beaucoup
souffert, évidemment.
— Je m’en doute. »
Ils étaient arrivés devant la Land Rover. Ayant rapidement calculé
les risques qu’elle prenait en le faisant monter dans sa voiture,
Robin en avait conclu que, même s’il était dangereux, Satchwell
hésiterait à l’attaquer en plein jour alors qu’elle tenait le volant. Elle
déverrouilla les portières, s’assit et attendit qu’il s’installe sur le siège
passager, ce qu’il réussit à faire au bout de deux essais.
« Ouais, on est partis pour Warwick après la mort de Blanche,
reprit-il en bouclant sa ceinture. Ma mère et moi. Warwick vaut guère
mieux que Leamington, mais je trouve que c’est plus authentique.
Perso, je préfère le style médiéval. »
Robin se dit que pour un homme ayant passé sa jeunesse dans
les Midlands, il parlait comme un vrai Londonien des quartiers Est.
Mais par moments seulement. Curieusement, son accent cockney
allait et venait, se mélangeant parfois avec des intonations plus
suaves, sans doute empruntées à la langue grecque.
« Alors qu’ici… l’architecture victorienne… à gerber », marmonna-
t-il pendant que Robin sortait en marche arrière de sa place de
stationnement. Quelques secondes plus tard, levant la tête vers le
visage moussu de la reine Victoria qui les contemplait depuis son
piédestal, il s’esclaffa : « Tiens, quand on parle du loup ! Mais
regardez-la, cette vieille vache. Et vous avez vu cette horreur ?
ajouta-t-il alors qu’ils passaient devant l’hôtel de ville. Je suis né ici
et je n’en suis pas fier. C’est un truc qu’on a en commun, moi et
Crowley. »
Robin crut avoir mal entendu.
« Vous et qui ?
— Aleister Crowley.
— Crowley ? répéta-t-elle en accélérant sur Parade. L’occultiste ?
— Ouais. Il était du coin. Mais vous ne trouverez rien sur lui dans
les guides touristiques. Ils ne s’en vantent pas trop. Tournez à
gauche. C’est sur notre route. »
Cinq minutes plus tard, Robin découvrit Clarendon Square, une
belle place entourée d’immeubles classiques aux façades blanches.
Les vastes demeures bourgeoises reconverties en appartements
n’avaient pas totalement perdu leur ancien lustre.
« C’est ici qu’il a vu le jour, se rengorgea Satchwell en désignant
le numéro 30. Ils n’ont même pas mis de plaque. Les braves gens
de Leamington Spa préfèrent l’oublier. Ado, j’ai eu ma période
Crowley, précisa-t-il pendant que Robin observait les grandes
fenêtres rectangulaires s’alignant sur trois niveaux. Vous savez
qu’étant gamin il a torturé un chat à mort, juste pour savoir s’il avait
vraiment neuf vies ?
— Non, je l’ignorais, dit Robin avant d’effectuer un demi-tour.
— Je suppose qu’il a fait ça là-dedans », déclara Satchwell avec
une satisfaction morbide.
Comme AC. Comme AC. Une idée lumineuse venait de traverser
l’esprit de Robin. Talbot avait cherché des éléments susceptibles de
relier Satchwell et Crowley via leurs horoscopes respectifs. Crowley
qui se prenait pour la Bête, le Baphomet, la terreur de l’Ouest. La
connexion LS. Bien sûr : Leamington Spa.
Mais pourquoi, plusieurs mois après le début de son enquête,
Talbot avait-il tout à coup décidé de calculer le thème astral de
Satchwell, alors qu’aucun des autres suspects n’avait eu droit à un
tel honneur ? Ce soudain repentir devait-il être mis sur le compte de
sa maladie mentale, Talbot ayant découvert que Crowley était
originaire de la même ville ? Ou le policier avait-il décelé des failles
dans l’alibi de Satchwell ? Ce dernier continuait à pérorer dans son
coin, parlant de sa vie en Grèce, de son œuvre picturale, de la
déception qu’il avait ressentie en ne retrouvant pas l’Angleterre de
sa jeunesse. Robin, qui faisait semblant de l’écouter en émettant des
petits bruits appropriés, se remémora les traits de caractère notés
par Talbot dans son carnet.
Mars en Capricorne : volontaire, déterminé mais sujet aux
accidents.
Lune en Poissons : névrose/troubles de la
personnalité/malhonnêteté.
Ascendant Lion : aucun sens de la mesure. Refuse toute
coopération.
Une demi-heure plus tard, ils étaient à Warwick. Comme Satchwell
l’avait laissé entendre, cette ville était totalement différente de
Leamington. Ici, pas d’avenues bordées d’immeubles blancs. Juste
des rues étroites souvent pentues et des maisons à colombages. Il
y avait même une vieille arche de pierre semblable à celle que Robin
avait vue à Clerkenwell.
« On va au Roebuck, déclara Satchwell quand ils furent garés sur
la place du marché. Il est là depuis des siècles. C’est le plus vieux
pub de la ville.
— Comme il vous plaira », répondit courtoisement Robin tout en
vérifiant que son calepin était bien dans son sac à main.
Satchwell lui fit traverser le centre-ville. Tout en marchant, il lui
désignait les édifices dignes d’intérêt. Il faisait partie de ces hommes
qui ne peuvent s’empêcher de toucher en parlant. À plusieurs
reprises, et de manière parfaitement inutile, il lui tapota le bras pour
attirer son attention, lui agrippa le coude au moment de traverser
une rue. Des gestes servant à montrer qu’elle lui appartenait.
« Ça ne vous ennuie pas ? », demanda-t-il en s’arrêtant devant un
magasin de fournitures pour artistes sur Smith Street. Sans attendre
sa réponse, il l’entraîna à l’intérieur et, tout en faisant son marché,
se mit à railler les tendances de la peinture actuelle et l’inanité des
critiques d’art. Pauvre Margot, songea Robin. Puis elle imagina le
regard moqueur de Margot posé sur elle. Après tout, Satchwell était-
il pire que Matthew et son stock inépuisable d’anecdotes sportives
qu’il racontait pour se faire valoir, ses discours sentencieux célébrant
ses réussites professionnelles, ses primes, ses augmentations de
salaire ? Non, pensa Robin en s’excusant presque, Margot ne
méritait pas sa commisération.
Le Roebuck Inn était un pub à l’ancienne, avec une tête de cerf
dessinée sur son enseigne et un plafond bas, soutenu par des
poutres. Ils choisirent une table pour deux au fond de la salle. Robin
ne put s’empêcher de noter la coïncidence : le mur derrière
Satchwell était garni de trophées de bêtes à cornes. Elle inventoria
une tête de cerf empaillée et deux statuettes de bronze, l’une
figurant une antilope, l’autre un bélier. La carte des plats était
décorée dans le même ton, avec des ramures de daim imprimées en
silhouettes. Robin commanda un Coca Zéro en essayant de penser
à autre chose qu’aux signes du zodiaque.
« Je peux commencer à vous interroger ? demanda-t-elle en
souriant quand la serveuse repartit vers le comptoir.
— Oui, bien sûr », dit Satchwell en découvrant ses dents tachées
de nicotine. Puis il leva la carte devant lui et se plongea dans la
lecture du menu.
« Ça vous embête si je prends des notes ?
— Allez-y », répondit-il, toujours aussi affable. Son œil unique, qui
émergeait au-dessus du carton plastifié, suivit les gestes de Robin
tandis qu’elle prenait son calepin, l’ouvrait et débouchait son stylo-
bille.
« Veuillez m’excuser si jamais certaines questions…
— Vous ne voulez vraiment pas boire un truc normal ? demanda
Satchwell qui avait commandé une bière. Pour m’accompagner.
— Eh bien, c’est que je conduis, voyez-vous.
— Et si vous restiez un peu plus longtemps ? Pas avec moi,
n’ayez crainte, ajouta-t-il rapidement avec un sourire qui, sur un
homme de son âge, faisait penser au rictus d’un satyre. Je veux dire,
vous pourriez vous offrir une chambre d’hôtel, vous la couler douce.
Aux frais de la princesse. J’imagine que la famille de Margot vous
paie royalement, non ? »
Robin répondit avec un petit sourire poli :
« Je dois rentrer à Londres. Nous avons beaucoup de travail en ce
moment. J’aimerais préciser certains points au sujet de Margot,
poursuivit-elle. Ça m’aiderait bien. Comment vous êtes-vous
rencontrés ? »
Il lui servit l’histoire qu’elle connaissait déjà : un client l’avait invité
au club Playboy et la jeune femme de dix-neuf ans, avec ses
longues jambes, ses oreilles velues et sa queue de lapin, lui avait
aussitôt tapé dans l’œil.
« Et vous avez sympathisé ?
— On peut le dire comme ça. Mais perso, j’aurais employé un
autre terme. »
Il posa son œil froid sur Robin, laissa passer deux secondes et
reprit :
« Sexuellement, c’était très intense entre nous. Elle était vierge
quand on s’est connus, vous savez… »
Robin garda son sourire bien en place. Il ne parviendrait pas à la
mettre mal à l’aise.
« Elle avait dix-neuf berges. Moi vingt-cinq. Une belle fille, soupira-
t-il. J’aimerais encore avoir les photos que j’ai faites d’elle, mais
après qu’elle a disparu je m’en suis débarrassé. Ç’aurait été mal de
les garder. »
Robin entendit la voix d’Oonagh résonner dans sa tête. « Il a pris
des photos d’elle. Vous savez. Des photos. » Satchwell voulait sans
doute parler de photos osées. S’il s’était agi de simples portraits, il
n’aurait pas dit que c’était mal de les garder.
La serveuse revint avec la bière de Satchwell et le Coca de Robin.
Celle-ci jeta un coup d’œil sur le menu et commanda une salade au
poulet et au bacon ; Satchwell prit un steak-frites. Quand ils furent
de nouveau seuls, Robin posa une question dont elle connaissait
déjà la réponse :
« Combien de temps êtes-vous restés ensemble ?
— Deux ans en tout. On a rompu et on s’est rabibochés plusieurs
fois. Margot n’avait rien d’une égérie. Elle me faisait des crises de
jalousie si je prenais des modèles mais, d’un autre côté, elle était
incapable de rester deux minutes sans bouger. Ha ha. Non, Margot
Bamborough était une fille formidable. Je l’avais dans la peau. Elle
méritait sacrément mieux que ce job de Bunny Girl. »
Je suis bien d’accord, songea Robin, sans cesser de sourire. Elle
est même devenue médecin, figure-toi.
« Vous avez fait des portraits d’elle ?
— Ouais, dit Satchwell. Quelques-uns. Des dessins, surtout. Et un
tableau grandeur nature. J’ai tout vendu. J’avais besoin de fric. Je le
regrette maintenant. »
Il s’abîma dans un genre de rêverie. En voyant son œil bleu
balayer l’espace, Robin se demanda ce qui se nichait derrière ce
visage tanné dont les rides profondes lui évoquaient l’écorce d’un
teck. Revivait-il d’anciens souvenirs ou jouait-il seulement le rôle du
vieil amant nostalgique ?
« Une sacrée nana, Margot Bamborough », marmonna-t-il.
Il but une gorgée de bière avant d’ajouter :
« C’est son mari qui vous paie, n’est-ce pas ?
— Non. Sa fille.
— Oh, fit Satchwell en hochant la tête. Ouais, bien sûr : c’était une
gamine, à l’époque. Margot était toujours aussi mince quand je l’ai
revue après son mariage. On n’aurait jamais dit qu’elle avait eu un
gosse. Mes deux femmes ont pris au moins six kilos à chaque
grossesse.
— Combien d’enfants avez-vous ? », demanda Robin par simple
politesse.
Elle avait hâte que les plats arrivent. Quelque chose lui disait que
la bonne humeur de Paul Satchwell risquait de ne pas durer et elle
savait qu’il était plus difficile de se lever et de partir quand on avait
une assiette pleine devant soi.
« Cinq. Deux avec la première, trois avec la deuxième. Je n’en
voulais pas tant : on a fini par des jumeaux. Ils sont tous adultes
maintenant, Dieu merci. Les gosses et la création, ça ne fait pas bon
ménage. Je les adore, ajouta-t-il brusquement, mais Cyril Connolly
avait raison de dire que l’art n’a pas de pire ennemi que le landau
dans le vestibule. »
Il lui jeta un bref regard et sauta du coq à l’âne.
« Alors comme ça, son mari croit toujours que j’ai trempé dans sa
disparition ?
— Comment ça, toujours ? s’étonna Robin.
— Il a donné mon nom à la police. Le soir où elle n’est pas
rentrée. Il devait croire qu’elle s’était enfuie avec moi. Vous savez
que j’étais tombé sur elle deux semaines auparavant ?
— Oui, je le sais.
— Il a dû se mettre à gamberger, Machin Chose. Remarquez, ça
faisait louche. Je ne lui jette pas la pierre, j’aurais sûrement fait
pareil si ma nana avait croisé l’un de ses ex avant de se tirer… de
disparaître, je veux dire. »
Les plats arrivèrent. Le steak-frites de Satchwell était appétissant.
En revanche, Robin, trop concentrée sur ses questions, avait dû se
tromper de ligne en lisant le menu. Au lieu d’une salade composée,
elle se retrouva face à plusieurs ramequins contenant des morceaux
de saucisse, du houmous et une préparation à base de feuilles de
laitue trempant dans la mayonnaise, le tout posé sur une planche.
Rien que des choses impossibles à manger en prenant des notes.
« Vous voulez des frites ? proposa Satchwell avant de pousser
vers elle le petit seau de métal où elle étaient rassemblées.
— Non merci, répondit poliment Robin, un gressin dans la main
gauche, son stylo dans la droite.
« Margot vous a-t-elle parlé de Roy, le jour où vous vous êtes
vus ? renchérit-elle.
— Un peu, fit Satchwell, la bouche pleine. Elle donnait le change.
Normal, quand on croise un ex. On veut que l’autre s’imagine que
tout va pour le mieux, qu’on a trouvé la perle rare, qu’on n’a pas de
regrets.
— Vous pensez qu’elle avait des regrets ?
— Elle n’était pas heureuse, ça crevait les yeux. J’ai pensé, ma
fille, il ne s’occupe pas de toi. Elle essayait de faire bonne figure
mais elle était triste. Abattue.
— Vous ne vous êtes revus qu’une seule fois ? »
Satchwell mastiquait sa viande d’un air pensif. Il avala avant de
répondre :
« Vous avez lu ma déposition ?
— Oui.
— Alors vous savez ce qu’il en est, dit-il en pointant sa fourchette
vers Robin. Pas vrai ? »
Il souriait comme pour adoucir sa remarque. Mais Robin avait
nettement perçu de l’animosité dans sa voix.
« Donc vous avez bu un verre et vous avez parlé, embraya Robin
comme si de rien n’était.
— Ouais, on est allés dans un bar à Camden, pas loin de là où
j’habitais, répondit-il, un ton en dessous. Elle sortait d’une visite chez
un patient. »
Robin prit note.
« Vous souvenez-vous de quoi vous avez discuté ?
— Elle m’a dit qu’elle avait épousé un homme riche, qu’elle l’avait
rencontré en fac de médecine… Il faisait quoi déjà, son mec ? dit
Satchwell en jouant l’indifférence. Cardiologue ?
— Hématologue.
— C’est quoi, un truc rapport au sang ? Ouais, les gens
intelligents l’impressionnaient, Margot. Ça ne lui venait pas à l’esprit
qu’ils pouvaient être aussi salauds que n’importe qui d’autre.
— Avez-vous eu l’impression que le Dr Phipps était un salaud ?
lança Robin, l’air de rien.
— Pas vraiment. Mais on m’a dit qu’il avait un balai dans le cul et
que c’était un fils à maman.
— Qui vous a dit ça ? demanda Robin, le stylo levé.
— Quelqu’un qui le connaissait, répondit-il avec un petit
haussement d’épaules. Vous êtes célibataire ? enchaîna-t-il, son œil
unique braqué sur la main gauche de Robin.
— Je vis en couple », dit-elle dans un sourire. C’était la réponse
qu’elle fournissait chaque fois qu’un client ou un témoin essayait de
la draguer.
« Ah ouais ? Moi je trouve que si une nana vit avec un mec sans
être mariée, ça veut dire qu’elle l’aime vraiment, qu’elle s’intéresse à
lui et pas à son fric, ou autre… Pas vrai ?
— Oui, c’est possible, fit Robin, comprenant qu’il essayait de la
déconcentrer. Margot vous a-t-elle dit si elle avait des soucis ? Chez
elle ou au travail ?
— Bien sûr que non. Je vous le répète, elle voulait me faire croire
qu’elle nageait dans le bonheur, répondit Satchwell en mâchant ses
frites. Un chouette boulot, un chouette mari, une chouette gosse,
une chouette maison : elle avait réussi. » Il déglutit. « Moi j’ai fait
pareil. Je lui ai raconté que je montais une expo, qu’une de mes
peintures avait remporté un prix, que je jouais de la gratte dans un
groupe, que j’avais une copine régulière… mais là, je mentais,
ajouta-t-il en reniflant. Cette fille, je m’en souviens juste parce qu’on
a rompu le soir même, juste après que j’ai revu Margot. Ne me
demandez pas son nom. On n’est pas restés longtemps ensemble.
Elle avait de longs cheveux noirs et une énorme toile d’araignée
tatouée autour du nombril. Mais pour le reste… bref, je l’ai virée.
Parce que Margot… »
Il hésita. Son œil se troubla.
« J’avais trente-cinq ans. C’est un âge bizarre. On commence à se
dire qu’on va bientôt taper les quarante, que ça va vraiment vous
arriver. Vous avez quoi, vingt-cinq ans ?
— Vingt-neuf.
— Ça vient plus tôt chez les femmes. Elles ont peur de devenir
des vieilles peaux. Vous avez des gosses ?
— Non. Donc, Margot ne vous a rien dit qui puisse faire penser à
une disparition volontaire ?
— Margot ne serait jamais partie en laissant tout en plan, dit
Satchwell avec la même conviction qu’Oonagh. Pas Margot. Il y
avait écrit “J’assure” sur son front. C’était une fille bien, vous savez ?
Une bonne élève.
— Vous aviez prévu de vous revoir ?
— Pas vraiment, répondit Satchwell en piochant quelques frites
dans le seau. Mon groupe passait au Dublin Castle la semaine
suivante. Je lui ai dit, “Fais donc un saut, si ça te botte” mais elle ne
pouvait pas venir. Le Dublin Castle. C’était un pub à Camden. Il
existe peut-être toujours.
— Oui, dit Robin. Il existe toujours.
— J’ai tout raconté au flic qui m’a interrogé : que je l’avais invitée
à venir me voir jouer, que j’aurais bien aimé ressortir avec elle, si ça
la branchait. J’avais rien à cacher. »
Robin se rappelait que Strike avait trouvé louche cette déclaration
spontanée devant la police. Elle-même estimait qu’une telle sincérité
cadrait mal avec le personnage.
« Donc Margot n’a pas assisté à votre concert au Dublin
Castle ? », demanda-t-elle en essayant de ne pas montrer sa
méfiance.
Satchwell prit le temps d’avaler ses frites avant de répondre :
« Pas que je sache.
— Le petit Viking en bois que vous lui avez donné, rebondit Robin
sans le quitter des yeux. Celui avec le prénom “Brunhilde” gravé…
— Celui qu’elle avait sur son bureau ? l’interrompit Satchwell sur
un ton dans lequel Robin crut déceler une pointe de vanité. Ouais, je
lui avais offert ce truc à l’époque où on était ensemble. »
Était-ce crédible ? s’interrogea Robin. Sachant que leur rupture
s’était très mal passée, que Satchwell la battait, qu’un jour il l’avait
enfermée chez lui pour l’empêcher d’aller travailler et qu’elle était
désormais mariée à un autre homme, était-il pensable que Margot
ait tenu à cette statuette ridicule au point de la garder à portée de
main ? Quand un couple se séparait dans la violence, les mots doux,
les blagues, les petits cadeaux échangés au temps du bonheur
devenaient lettres mortes et leur souvenir parfois plus pénible que
celui des disputes et des insultes. Après avoir appris qu’il la trompait,
Robin avait donné la plupart des cadeaux de Matthew à des œuvres
de charité, même l’éléphant en peluche qu’il lui avait offert pour leur
première Saint-Valentin et le coffret à bijoux de son vingt et unième
anniversaire. Comme Satchwell semblait vouloir s’en tenir à sa
version, Robin décida de changer de sujet.
« Je crois que vous aviez un lien avec une imprimerie sur
Clerkenwell Road.
— Pardon ? fit Satchwell en fronçant les sourcils. Une
imprimerie ?
— Une jeune fille nommée Amanda White a prétendu avoir aperçu
Margot derrière une fenêtre de cette imprimerie, le soir où…
— Sans blague ! Quel lien j’aurais pu avoir avec une imprimerie ?
Qui vous a raconté ça ?
— Dans les années 1980, quelqu’un a sorti un livre sur la
disparition de Margot…
— Tiens donc ! Première nouvelle.
— … et on y apprend que l’imprimerie en question fabriquait des
flyers pour un night-club où vous aviez peint une fresque.
— La belle affaire ! ricana Satchwell. J’appelle pas ça un lien. Une
coïncidence, à la rigueur. Je ne la connais pas, cette foutue
imprimerie. »
Robin prit note et passa à la question suivante.
« Que pensiez-vous de Bill Talbot ?
— Qui ?
— Le policier chargé de l’enquête. Le premier, précisa Robin.
— Ah, lui, fit Satchwell en hochant la tête. Un type carrément
bizarre. Quand j’ai appris qu’il avait fait une dépression ou un truc
dans le genre, ça ne m’a pas surpris. Il posait des questions chelou.
Qu’est-ce que j’avais fait tel jour et tel jour. Des dates au hasard.
Après, j’ai compris qu’il essayait de savoir si j’étais le Boucher de
l’Essex. Il m’a même demandé l’heure de ma naissance. Mais
qu’est-ce que ça pouvait bien lui foutre…
— C’était pour calculer votre thème astral, dit Robin avant de lui
expliquer en quelques mots l’intérêt que Talbot portait à l’astrologie.
— Dén tó pistévo ! J’y crois pas ! L’astrologie ? Quand je pense
qu’il a dirigé l’enquête pendant… combien de temps ?
— Six mois.
— Bon sang, dit Satchwell avec un froncement de sourcils qui
plissa le sparadrap transparent retenant son pansement.
— Son entourage n’a pas réalisé tout de suite à quel point il était
malade », poursuivit Robin en sortant de son sac plusieurs feuilles
de papier : les photocopies des dépositions que Satchwell avait
faites devant Talbot et Lawson.
« C’est quoi, tout ça ? demanda-t-il sèchement.
— Vos dépositions.
— Pourquoi y a-t-il toutes ces… ces étoiles ? Par-dessus…
— Ce sont des pentagrammes. Voici ce que vous avez déclaré à
l’inspecteur Talbot. Ne vous inquiétez pas, c’est une simple
vérification, ajouta-t-elle en voyant que Satchwell commençait à
s’énerver. Nous avons procédé de la même manière avec tous les
autres protagonistes de l’affaire. Je sais qu’à l’époque la police a
vérifié vos déclarations. Je voulais juste vous demander de relire ces
documents, au cas où quelque chose vous reviendrait. »
Prenant son silence pour un consentement, elle poursuivit :
« Vous avez passé l’après-midi du 11 octobre seul dans votre
atelier, mais à 17 heures, vous avez reçu un coup de téléphone. Un
certain… Hendricks ?
— Hendricks, ouais. C’était mon agent.
— Vers 18 heures 30, vous êtes sorti dîner dans un café du
quartier et vous avez discuté avec la caissière, laquelle a confirmé
vos dires. Ensuite vous êtes rentré pour vous changer avant de
ressortir et retrouver des amis dans un bar, le Joe Bloggs, aux
environs de 20 heures. Vos trois amis ont déclaré qu’ils étaient bien
avec vous à cette heure-là. Rien à ajouter ?
— Non, répondit Satchwell, légèrement soulagé, nota Robin. Ça
colle.
— L’un de ces amis était-il celui qui connaissait Roy Phipps ?
demanda Robin en passant.
— Non, lâcha-t-il froidement avant d’évacuer le sujet. La fille de
Margot doit bien taper dans les quarante ans maintenant, hein ?
— Elle a eu quarante ans l’année dernière.
— Éla, dit Satchwell en secouant la tête. Le même âge que sa… »
Il leva l’une de ses mains brunes et ridées, couvertes de grosses
bagues en argent et turquoise, et imita le vol d’un avion en papier.
« … et un jour on s’aperçoit qu’on est vieux et que le temps a
passé sans qu’on s’en rende compte.
— De quand date votre départ pour l’étranger ?
— Je ne voulais pas quitter l’Angleterre, à la base. Fin 1975, je
suis parti en voyage », dit Satchwell. Il avait presque terminé sa
viande.
« Qu’est-ce qui vous a décidé à… ?
— Ça faisait un moment que j’avais envie de voir du pays. Mais
après que Creed a tué Margot… c’était tellement horrible… un tel
choc… je ne sais pas, j’ai voulu changer de paysage.
— Donc à votre avis, c’est Creed qui l’a tuée ? »
Il enfourna le dernier morceau de steak et se mit à le mastiquer.
« Ben ouais. Évidemment, au début, j’espérais qu’elle avait juste
quitté son mari et qu’elle s’était planquée quelque part. Mais le
temps passant… ouais, tout le monde disait que c’était le Boucher
de l’Essex, y compris la police. Pas juste l’autre cinglé. Son collègue
aussi, celui qui l’a remplacé.
— Lawson. »
Satchwell haussa les épaules comme pour dire « peu importe son
nom ».
« Vous allez interroger Creed ? demanda-t-il.
— J’espère.
— Et vous croyez qu’il lâchera le morceau ? Pourquoi ferait-il ça ?
— Pour tenir la une des journaux pendant quelques jours. Il aime
qu’on parle de lui. Donc, la disparition de Margot a été un choc pour
vous ?
— Évidemment, dit Satchwell en se nettoyant les dents avec sa
langue. Je venais de la revoir et… bon, je n’étais plus amoureux
d’elle mais… vous avez déjà été cuisinée par des flics ? lui
demanda-t-il avec une pointe d’agressivité.
— Oui. Plusieurs fois. Et j’ai trouvé ça très éprouvant.
— Donc, je ne vous fais pas un dessin, répondit Satchwell,
radouci.
— Pourquoi avoir choisi la Grèce ?
— Je ne l’ai pas choisie. J’avais hérité de ma grand-mère. Alors
j’ai eu envie de me mettre au vert un petit moment. Visiter l’Europe,
peindre… J’ai fait la France, l’Italie, et en 1976 j’ai débarqué à Kos.
Je bossais dans un bar. Le reste du temps, je peignais et je vendais
mes toiles aux touristes. Quand j’ai rencontré ma première femme…
j’ai décidé de rester.
— J’ai encore une question à vous poser, dit Robin en tirant une
feuille du bas de la pile. Margot aurait été aperçue une semaine
après sa disparition. Mais la police ne l’a jamais su.
— Ah ouais ? dit Satchwell, intéressé. Où ça ?
— À Leamington Spa, dans le cimetière attenant à l’église All
Saints. »
Les gros sourcils blancs de Satchwell se levèrent, malmenant de
nouveau le sparadrap transparent qui maintenait son pansement.
« All Saints ? s’exclama-t-il, incrédule.
— Elle regardait les tombes. Le témoin prétend que ses cheveux
étaient teints en brun.
— C’est qui, ce témoin ?
— Un homme qui se baladait à moto dans la région. Deux ans
plus tard, il en a parlé à l’infirmière du cabinet St. John’s.
— À l’infirmière ? »
Satchwell serra les dents, visiblement contrarié.
« Qu’est-ce qu’elle vous a dit d’autre, cette infirmière ? reprit-il en
fouillant le regard de Robin qui ne comprenait pas la raison de cette
soudaine colère.
— Vous connaissez Janice ? demanda-t-elle pour le tester.
— C’est comme ça qu’elle s’appelle ? J’avais oublié.
— Donc, vous la connaissez ? »
Satchwell se remplit la bouche de frites. Il cherchait à gagner du
temps, songea Robin tandis qu’une montée d’adrénaline lui procurait
un délicieux frisson. Le genre de sensation qui, dans ce métier, vous
faisait oublier la fatigue, les nuits sans sommeil et les heures
passées à attendre en vain.
« C’est une fouteuse de merde, explosa-t-il enfin. Une fouteuse de
merde, cette infirmière. Avec Margot, elles ne pouvaient pas se
sentir. C’est Margot qui me l’a dit.
— Quand ?
— Le jour où on s’est croisés par hasard, dans la rue…
— Je croyais qu’elle n’avait pas parlé de son travail ?
— Eh ben, ça, elle me l’a dit. Elles s’étaient accrochées toutes les
deux. Enfin, je crois. Elle en a parlé comme ça, en passant. Mais elle
m’a dit qu’elle n’aimait pas l’infirmière », répéta Satchwell.
Un masque d’airain venait de se plaquer sur le visage tanné du
vieil artiste. Le séducteur sur le retour avait disparu, remplacé par un
vieillard borgne à l’expression malveillante. Cette curieuse
transformation le faisait ressembler à Matthew quand il se mettait en
colère et que sa bouche et son menton se contractaient, comme
serrés dans une muselière. Robin n’en fut guère impressionnée. Elle
devinait chez Satchwell le même instinct calculateur que chez son
ex-mari. Il savait parfaitement ce qu’il risquait si jamais il levait la
main sur elle. Quoi qu’il ait pu infliger en privé à Margot ou à ses
deux épouses, il n’avait pas intérêt à se comporter ainsi devant tout
le monde, et encore moins dans la ville où habitait sa sœur.
« On dirait que vous êtes fâché, fit-elle.
— Gia chári tou ! C’est peu de le dire. Cette infirmière de mes
deux. Elle essaie de m’enfoncer, hein ? Elle a inventé cette histoire
pour faire croire que Margot s’était enfuie avec moi…
— Janice n’a rien inventé. Nous avons joint la veuve de
Mr. Ramage qui a confirmé les faits. Son mari avait parlé de cette
rencontre à plusieurs personnes et…
— Qu’est-ce que cette Janice vous a raconté, à part ça ?
— Elle n’a jamais mentionné votre nom, dit Robin, toujours plus
intriguée. Nous ignorions même que vous vous connaissiez.
— Et malgré ça, elle vous sort que Margot a refait surface à
Leamington Spa ? Non, elle sait exactement ce qu’elle fait. »
Satchwell piocha une autre frite. Puis brusquement il se leva et
quitta la table en frôlant l’épaule de Robin, qui eut juste le temps de
se retourner pour le voir s’engouffrer dans les toilettes. De dos, il
faisait plus vieux. On voyait briller son crâne entre ses cheveux
clairsemés et son jean pochait sur ses fesses trop maigres.
Considérait-il que l’entretien était terminé ? Robin n’avait pas
encore abattu toutes ses cartes. Il lui restait un point à aborder, un
point qui pouvait se révéler dangereux, mais tant pis. Elle ne le
laisserait pas s’en tirer comme ça, alors qu’il avait à peine répondu à
ses questions.
Elle dut attendre cinq bonnes minutes pour le voir revenir. Cinq
minutes qu’il avait mises à profit pour reprendre contenance. Au lieu
de se rasseoir, il resta planté à côté d’elle et déclara tout de go :
« Vous savez ce que je pense ? Vous n’êtes pas détective. Vous
êtes une putain de journaliste. »
Vu du dessous, son cou de tortue était particulièrement
impressionnant. La chaîne en argent, les grosses bagues, les
cheveux longs faisaient à présent figure de déguisement.
« Vous n’avez qu’à appeler Anna Phipps, si vous ne me croyez
pas, dit Robin. Je peux vous donner son numéro. Pourquoi la presse
s’intéresserait-elle à vous ?
— Ces gens-là m’en ont fait baver à l’époque. Je ne veux plus les
voir. Je n’ai pas besoin de ça. Je suis censé être en convalescence.
— Une dernière chose, insista Robin. Je pense que ça va vous
intéresser. »
Elle avait appris la méthode avec Strike. Rester calme, parler sur
un ton péremptoire, faire croire qu’on en savait plus long qu’on ne
voulait bien le dire.
L’œil de Satchwell la transperça comme une flèche. Fini les
tentatives de séduction, fini les remarques paternalistes. Maintenant,
il la considérait comme une égale : une adversaire.
« Pourquoi ne pas vous asseoir ? dit Robin. Je n’en ai pas pour
longtemps. »
Après une légère hésitation, Satchwell s’installa de telle façon que
sa tête masquait une bonne partie du trophée fixé au mur de
briques. On aurait dit que les ramures du cerf prenaient racine de
chaque côté de son crâne et jaillissaient d’entre ses longs cheveux
blancs.
« Margot Bamborough savait quelque chose sur vous. Une chose
dont vous lui aviez interdit de parler. Je me trompe ? »
Il la fusilla du regard.
« Le rêve de l’oreiller ? », tenta Robin.
Chaque ride sur son visage se solidifia. À présent, il ressemblait à
un renard enragé. Sous la toison blanche, son torse brun se creusa
davantage, comme si ses poumons s’étaient subitement vidés.
« Elle l’a dit à quelqu’un, c’est ça ? À qui ? » Et avant que Robin
puisse répondre, il ajouta : « Son mari, j’imagine ? Ou cette
connasse d’Irlandaise ? »
Ses mâchoires fonctionnaient à vide.
« Je n’aurais jamais dû lui raconter ça. C’est le genre de truc
qu’on fait quand on est bourré et amoureux. On réfléchit pas. Après
j’ai regretté. Pendant des années, j’arrêtais pas de me dire qu’elle
allait… »
Il laissa le reste de sa phrase à la libre interprétation de Robin.
« Quand vous vous êtes revus, en a-t-elle parlé ? demanda cette
dernière en louvoyant pour tenter d’arriver à ses fins.
— Elle a pris des nouvelles de ma mère, répondit Satchwell. Je
me suis dit, où est-ce qu’elle veut en venir ? Mais je crois qu’elle ne
pensait pas à mal. Peut-être qu’elle avait appris la vie à force de
soigner les gens, peut-être qu’elle avait changé son fusil d’épaule.
Elle avait dû croiser pas mal de malheureux dans le genre de ma
sœur Blanche. Une vie pareille ne mérite pas d’être vécue.
« Enfin bref, dit-il en se penchant vers Robin. Je continue à penser
qu’il s’agissait d’un rêve. OK ? J’avais six ans. J’ai rêvé. Et même si
la chose s’est réellement passée, c’est de l’histoire plus qu’ancienne,
maintenant. Personne n’y peut plus rien changer. Ma vieille maman
est morte en 1989. Vous n’irez pas lui chercher des poux dans la
tête, à cette pauvre femme. Une mère célibataire avec deux gosses
sur les bras. Abréger les souffrances d’un être humain, j’appelle ça
un acte de miséricorde. Vous m’entendez ? »
Il se leva, le visage défait, pâle sous son bronzage, et fonça vers
la sortie. Mais au moment de passer la porte, il s’arrêta, fit volte-face
et revint vers elle en serrant les dents.
« Vous êtes une sale petite pute », cracha-t-il avec toute la
méchanceté dont il était capable.
Et cette fois-ci, il disparut pour de bon.
Robin était restée parfaitement calme. Son cœur battait un peu
plus vite que la normale, mais c’était à cause de l’exaltation. Elle
écarta la planche et ses ramequins peu ragoûtants, rapprocha le
petit seau en métal et mangea les quelques frites que Satchwell y
avait laissées.
48

Sir Artegall, dont les exploits


Sont connus depuis longtemps…
Comme il en reçut ordre d’elle,
Vers la mer, se mit en route…
Edmund S , La Reine des fées

La messe de funérailles se termina par le cantique des marins,


« Eternal Father, Strong to Save ». Pendant que les paroissiens
l’entonnaient en chœur, Ted, Strike, Dave Polworth et trois
camarades de Ted, sauveteurs en mer comme lui, remontèrent
l’allée centrale de la petite église aux murs beiges et à la charpente
apparente, portant sur l’épaule le cercueil de Joan. Du haut de son
vitrail, flanqué d’une tour de garde et d’un phoque juché sur un
rocher, saint Maudez, le moine du e siècle ayant donné son nom au
village et à l’église, regarda passer le cortège, vêtu de sa tunique
pourpre.

O Saviour, whose almighty word


The winds and waves submissive heard,
Who walked upon the foaming deep,
And calm amidst the rage did sleep 1 …

Polworth marchait derrière Strike. De loin le plus petit des six, il


faisait de son mieux pour supporter sa part du fardeau.
Il y avait une telle foule que beaucoup de gens avaient dû rester
debout au fond de l’église. D’autres, qui n’avaient pu entrer,
tendaient l’oreille pour suivre l’office depuis le parvis. Ils se
rassemblèrent en silence autour du corbillard pendant qu’on y
chargeait la boîte en chêne verni. Il y eut à peine un murmure
lorsque les portes à l’arrière se refermèrent sur la dépouille mortelle
de Joan. Vêtu d’un épais manteau noir, l’employé des pompes
funèbres s’assit au volant. Quand il démarra, Strike passa son bras
autour des épaules de son oncle et regarda avec lui le véhicule
s’éloigner le long de la rue. Au moment où Joan disparut, il sentit
son corps trembler comme une feuille.
« Tu as vu toutes ces fleurs, Ted ? », dit Lucy dont les paupières
étaient si gonflées qu’on voyait à peine ses yeux. Tous les trois se
retournèrent vers l’église. Le parvis était envahi de gerbes, de
couronnes, de bouquets. Un magnifique étalage de couleurs vives
égayant la grisaille de l’édifice.
« Quels beaux lys, Ted, regarde… de la part de Marion et Gary,
“nous pensons à vous du Canada”… »
La foule en deuil continuait à sortir de l’église et à se masser le
long du mur latéral, pour éviter de se mélanger à la famille de la
défunte. Joan aurait adoré cette profusion de fleurs, songea Strike
en écoutant Lucy lire les messages de sympathie à leur oncle dont
les yeux étaient aussi rouges et bouffis que les siens. L’entendre
ainsi réciter le nom des donateurs lui apporta un soulagement
inattendu.
« Yann et Judy. Terry et Olive…
— Mais il y en a tant que cela ? » fit Ted, émerveillé.
Déjà moins disciplinés, les nombreux amis de la défunte
commençaient à se répandre sur le trottoir en murmurant. Sans
doute se demandaient-ils si la bienséance les autoriserait à rejoindre
dès à présent le Ship and Castle où les attendait la traditionnelle
collation. Strike était mal placé pour leur en vouloir. Lui-même avait
très envie d’une bière et peut-être aussi d’un petit verre d’alcool par
la même occasion.
« “Sincères condoléances de Robin, Sam, Andy, Saul et Pat”, dit
Lucy en montrant à son frère une carte agrafée à une gerbe. C’est
adorable, tu ne trouves pas ? C’est toi qui lui as dit que Joan adorait
les roses roses ?
— Euh, je ne crois pas », répondit Strike qui n’était même pas au
courant des préférences de sa tante en matière de fleurs.
Le fait que son agence soit représentée en ce jour de deuil, parmi
les autres hommages rendus à la défunte, signifiait énormément
pour lui. Contrairement à Lucy, il rentrerait seul à Londres, et par le
train. Et même si depuis une bonne semaine il rêvait de calme et
d’intimité, l’idée de regagner son petit appartement sous les toits
après toutes ces longues journées d’angoisse ne le remplissait pas
d’enthousiasme. Les roses étaient pour Joan, mais aussi pour lui ;
elles disaient, vous n’êtes pas tout seul, vous avez bâti quelque
chose à Londres, ce n’est peut-être pas une famille mais il y a là-bas
des gens qui tiennent à vous et qui attendent votre retour. Strike
pensait « des gens » parce qu’il avait lu cinq noms sur la carte, mais
en réalité, il ne voyait que le visage de Robin.
Lucy laissa son mari et les garçons partir ensemble au Ship and
Castle pendant qu’elle-même embarquait Strike et Ted dans la
voiture de ce dernier. Personne ne dit un mot durant le trajet. Ils
étaient émotionnellement épuisés.
Joan avait eu mille fois raison de leur éviter l’épreuve du
crématorium, songea Strike en regardant les rues familières défiler
de chaque côté de la voiture. Dans quelque temps, ils récupéreraient
ses cendres dans une urne qu’ils pourraient serrer contre leur cœur.
Ils l’emmèneraient sur un bateau et lui diraient au revoir par un bel
après-midi ensoleillé, dans la stricte intimité familiale.
La salle à manger du Ship and Castle donnait sur la baie de
St. Mawes. Le temps était couvert mais calme. Strike commanda
deux pintes au comptoir et en apporta une à son oncle attablé avec
des amis. Puis il revint sur ses pas, se fit servir un double Famous
Grouse qu’il avala cul sec, et alla se poster derrière une baie vitrée
pour boire tranquillement sa bière.
Dès qu’une frange argentée se dessinait sur le pourtour des
nuages, le gris opalescent de la mer se piquait de minuscules
étincelles. Depuis ce poste d’observation, les maisons de St. Mawes
formaient une seule et même tache allant du brun à l’anthracite.
Heureusement, les petites barques fichées dans les vasières en
contrebas de l’hôtel apportaient au morne paysage des touches de
couleur plus riantes.
« Ça va, Diddy ? »
Strike se retourna : Ilsa était là, avec Polworth. Elle lui ouvrit les
bras et le serra contre elle. Tous les trois se connaissaient depuis
l’école primaire. En ce temps-là, Ilsa ne portait pas Dave dans son
cœur. Comme la plupart des petites filles de St. Mawes, d’ailleurs.
De l’autre côté de la salle, Strike aperçut Penny, la femme de
Polworth, qui bavardait avec un groupe d’amies.
« Nick n’a pas pu venir, à cause du boulot. Il regrette sincèrement,
dit Ilsa.
— Je comprends, répondit Strike. C’est super que tu sois là.
— J’aimais beaucoup Joan, dit-elle simplement. Mes parents ont
invité Ted à la maison vendredi soir. Papa prévoit de l’emmener
jouer au golf mardi. »
Les deux filles Polworth se poursuivaient à travers la salle. La plus
jeune – Strike ne savait jamais qui était Roz et qui était Mel – se
précipita vers eux et se cacha derrière les jambes de Strike, comme
si elle le prenait pour un fauteuil. Elle pointa son nez, chercha sa
sœur du regard puis détala en gloussant de rire.
« Et il vient manger chez nous samedi », dit à son tour Polworth
comme s’il n’avait rien remarqué. Les Polworth ne grondaient leur
infernale progéniture que si elle les dérangeait personnellement.
« T’inquiète, Diddy, on prendra bien soin de lui.
— Merci, mon vieux », fit Strike, la gorge serrée. Il n’avait pas
pleuré à l’église ni durant la terrible période qui avait immédiatement
suivi la mort de sa tante. Il y avait eu tant de choses à penser, à
organiser. L’activité l’avait maintenu à flot. Mais à présent, face à la
gentillesse de ses vieux amis, il sentait ses défenses se fissurer peu
à peu. Il aurait voulu leur exprimer sa gratitude, dire à Polworth, qui
ne lui avait pas encore permis de le faire, combien il lui était
reconnaissant de les avoir aidés, Lucy et lui, à revoir Joan avant
qu’elle ne s’éteigne. Il allait se décider quand Penny Polworth les
rejoignit avec deux femmes que Strike n’avait jamais vues mais qui
lui décochaient de grands sourires.
« Bonjour, Corm, dit Penny, une brune aux yeux marron et au nez
un peu fort. Je te présente Abigail et Lindy. Elles avaient hâte de
faire ta connaissance.
— Salut », fit Strike, impassible, en leur serrant la main. Si elles
espéraient qu’il leur parle de son métier et de ses exploits, elles
risquaient d’être déçues. Aujourd’hui, il ne voulait être personne
d’autre que le neveu de Joan. Il supposa qu’Abigail était la fille de
Lindy car elles avaient le même visage plat et joufflu, la plus âgée se
distinguant par ses sourcils parfaitement redessinés au crayon et
son bronzage couleur carotte.
« Elle était si fière de vous, attaqua Lindy.
— Nous lisons tout ce qu’on écrit sur vous dans la presse, dit
Abigail comme si elle allait se mettre à roucouler.
— Sur quoi êtes-vous en ce moment ? embraya Lindy en le
couvant du regard. J’imagine que vous n’avez pas le droit d’en
parler, hein ?
— Avez-vous déjà eu affaire à la famille royale ? », voulut savoir
Abigail.
Dieu du ciel.
« Non, se contenta de répondre Strike. Désolé, j’ai besoin d’une
clope. » Et il les planta là.
Il s’était comporté en rustre, il le savait mais s’en fichait, même si
sa tante n’aurait pas apprécié, songea-t-il en s’éloignant. Qu’est-ce
que ça lui aurait coûté, après tout, de divertir les amis de Joan en
leur racontant quelques anecdotes ? Combien de fois ne l’avait-elle
pas présenté à ses relations en se rengorgeant comme s’il avait été
son fils ? se demanda-t-il avant de comprendre, dans un éclair de
lucidité, pourquoi il s’était si longtemps tenu à l’écart de sa ville
natale. C’était à cause de tous ces détails pénibles : les tasses de
thé, les napperons en dentelle, les conversations bien calibrées,
l’orgueil suffocant de Joan, les voisins qui le regardaient comme une
bête curieuse et jetaient des coups d’œil à la dérobée sur sa jambe
artificielle.
Dans le hall du restaurant, il sortit son portable et composa le
numéro de Robin.
« Bonjour, fit-elle d’un ton étonné.
— Bonjour. » Strike s’arrêta sur le perron, le temps de sortir une
cigarette du paquet avec ses dents. Puis il traversa la route et tira
une première bouffée en contemplant les vasières. « Je voulais juste
vous dire merci.
— Pour quoi ?
— Pour les fleurs. Elles nous ont fait chaud au cœur.
— Oh, tant mieux… Comment s’est passée la cérémonie ?
— C’était, vous savez… comme toutes les funérailles, dit Strike en
regardant une mouette flotter comme une bouée sur la mer plate. Du
nouveau de votre côté ?
— Eh bien oui, ça bouge pas mal, dit Robin après une légère
hésitation. Mais le moment est mal choisi. Je vous en parlerai quand
nous…
— Au contraire, le moment est très bien choisi », l’interrompit
Strike. Il avait soif de normalité. Il voulait penser à autre chose qu’à
la mort de Joan, aux braves gens de St. Mawes.
Il l’écouta patiemment raconter son entrevue avec Paul Satchwell.
« … Après quoi, il m’a traitée de sale petite pute, conclut Robin, et
il est parti.
— Nom d’un chien », s’écria Strike, sincèrement épaté non
seulement que Robin ait réussi à faire parler Satchwell, mais aussi
par ce qu’elle avait découvert à son sujet.
« Après quoi, j’ai passé un bout de temps à chercher des infos sur
mon téléphone – là, je suis en voiture, je rentre à la maison. Blanche
Doris Satchwell est morte en 1945 à l’âge de dix ans. Elle est
enterrée dans un cimetière aux environs de Leamington Spa.
Satchwell a parlé d’un acte de miséricorde. Ou plutôt d’un rêve, se
reprit Robin, comme il l’avait dit à Margot. Un genre d’échappatoire,
je pense. Imaginez, il vit avec ce souvenir traumatique depuis l’âge
de six ans.
— Certes, dit Strike. Ce qui lui donnerait un mobile valable. Si
Margot l’avait menacé d’en parler à la police…
— Exactement. Que pensez-vous de ce qu’il m’a sorti sur Janice ?
Et pourquoi Janice nous a-t-elle caché qu’elle connaissait
Satchwell ?
— Très bonne question. Répétez-moi ce qu’il a dit.
— Quand il a su que c’était par elle que nous étions au courant
pour Leamington Spa, il a dit que c’était une fouteuse de merde et
qu’elle essayait de lui mettre la disparition de Margot sur le dos.
— Passionnant », marmonna Strike en observant la mouette qui
pointait son bec crochu vers l’horizon, comme si elle guettait une
apparition. « Et son opinion au sujet de Roy ?
— Quelqu’un lui aurait dit que c’était un “fils à maman” et qu’il
avait “un balai dans le cul”. Mais il n’a pas précisé qui.
— Ça ne ressemble pas trop à Janice, mais sait-on jamais ? Eh
bien, Robin, vous avez fait du bon boulot.
— Merci.
— Concernant l’affaire Bamborough, nous ferons le point quand je
reviendrai. Enfin, pas seulement sur l’affaire Bamborough.
— Parfait. J’espère que tout se passera bien pour vous d’ici à
votre retour », dit Robin sur un ton signifiant qu’elle n’allait pas tarder
à raccrocher. Strike aurait aimé qu’elle reste en ligne, mais Robin
craignait apparemment d’abuser de son temps. Après tout, il ne lui
restait qu’un après-midi à passer avec sa famille. N’ayant trouvé
aucun prétexte pour prolonger leur discussion, Strike lui dit au revoir
et remit son portable dans sa poche.
« Ah, te voilà, Diddy ! »
Polworth sortait de l’hôtel avec une pinte dans chaque main. Strike
prit la sienne en le remerciant. Ils burent une première gorgée, le
regard tourné vers la baie.
« Tu rentres à Londres demain, c’est ça ? demanda Polworth.
— Ouais. Mais je reviendrai bientôt. Joan voulait qu’on prenne le
bateau de Ted et qu’on disperse ses cendres dans la mer.
— Chouette idée.
— Écoute, vieux, je te remercie… pour tout.
— La ferme, dit Polworth. Tu aurais fait pareil pour moi.
— Ouais, c’est vrai.
— Facile à dire, mon salaud, répliqua Polworth du tac au tac. Ma
mère est morte et mon paternel s’est tiré je ne sais où. »
Strike éclata de rire.
« N’oublie pas que je suis détective, répondit-il. Tu veux que je le
retrouve ?
— Foutre non. Bon débarras. »
À la deuxième gorgée de bière, les nuages s’entrouvrirent. Durant
quelques instants, la mer se changea en un lac de diamants et la
mouette en un origami plus blanc que blanc. Strike se demandait si
l’amour inconditionnel que Polworth portait aux Cornouailles était dû
au fait que son père était originaire de Birmingham, quand son ami
reprit la parole :
« En parlant de père… Joan m’a dit que le tien tentait un
rapprochement.
— Elle t’a dit ça ?
— Ne te mets pas en rogne. Tu sais comment elle était. Elle
voulait que je sois au courant pour pouvoir te soutenir,
éventuellement. Je déduis de ta réaction que les retrouvailles ne
sont pas d’actualité.
— Non. Pas d’actualité du tout. »
Il y eut un bref silence, interrompu par les hurlements des filles
Polworth qui venaient de surgir de l’hôtel. Sans un regard pour leur
père ni pour Strike, elles se faufilèrent sous la chaîne séparant la
route de la plage de galets et cavalèrent jusqu’à l’eau, suivies un
instant plus tard par Luke, le neveu de Strike, armé de deux choux à
la crème dont il semblait vouloir les bombarder.
« Hé, dis donc, beugla Strike. NON ! »
Le visage de Luke s’effondra.
« C’est elles qui ont commencé », dit-il en se tournant pour lui
montrer la tache blanche dans le dos de sa veste noire, achetée
spécialement pour les obsèques de sa grand-tante.
« Et moi, je finis », répondit Strike. Les deux petites Polworth
observaient la scène en pouffant de rire, cachées par la barque
derrière laquelle elles s’étaient réfugiées. « Va remettre ça où tu l’as
pris. »
Luke décocha un regard furieux à son oncle, croqua dans un chou
avec un air de défi, effectua un demi-tour et rentra dans le pub.
« Petite merde », marmonna Strike.
Les gamines avaient trouvé un nouveau jeu. À présent, elles se
battaient en s’envoyant mutuellement du sable et de l’eau glacée à
la figure, à grand renfort de coups de pied. Sous le regard indifférent
de leur père, bien entendu. Il fallut que l’une d’elles tombe en arrière
dans une flaque en poussant un grand cri pour qu’il se décide à
intervenir.
« Bon sang… c’est pas bientôt fini ? Allez, vous rentrez ! Et toi,
arrête de pleurnicher, c’est ta faute. Allez ouste ! »
Les trois Polworth repassèrent la porte du Ship and Castle et
Strike se retrouva de nouveau seul.
La mouette, sans doute habituée aux perturbations causées par
les hordes de touristes, les bruyants déplacements du ferry de
Falmouth et les allées et venues des chalutiers, avait stoïquement
supporté les braillements des deux petites pestes. Son regard affûté
se projetait toujours vers un au-delà invisible aux yeux de Strike.
Lorsque les nuages se refermèrent sur le soleil et que la mer reprit
sa couleur plomb, elle s’élança en déployant ses longues ailes
incurvées. Strike la vit s’éloigner du port et voler vers le large, où
l’attendait le dur mais nécessaire travail de survie.
1. « Ô Sauveur, dont la parole toute-puissante apaisa les vents et les vagues, toi qui
marcha sur les profondeurs d’écume et dormit au calme parmi la fureur… »
CINQUIÈME PARTIE

Le gai Printemps tout vêtu de feuillage


Edmund S , La Reine des fées
49

Après de longues tempêtes et ouragans,


Le soleil dévoila enfin son joyeux et clair visage ;
Car lorsque le sort a montré toute sa rancune,
Il faut qu’apparaissent des heures bienheureuses ;
Sinon, les êtres seraient souvent désespérés…
Edmund S , La Reine des fées

Normalement, ce jour-là, Robin aurait dû se rendre à la médiation


organisée par son avocat et celui de Matthew. Quand elle émergea à
8 heures de la station Tottenham Court Road, le ciel était d’un bleu
limpide. Un vrai miracle après les longs mois de pluie et de tempête.
N’ayant pas de filature prévue dans la journée, elle avait troqué ses
éternels jean et sweat-shirt contre une robe assortie à cette belle
matinée ensoleillée.
Matthew avait attendu la veille pour demander le report de la
réunion (« Mon client est sincèrement désolé mais il ne pourra
honorer son rendez-vous en raison d’une urgence à caractère
personnel. Étant moi-même indisponible jusqu’à la fin du mois, je
propose de renvoyer la médiation en avril, à la date qui conviendra
le mieux à chacune des parties ») et bien qu’elle le soupçonnât de
vouloir faire traîner la procédure pour lui montrer qui était le chef et
la pousser à revoir ses demandes à la baisse, Robin franchit d’un
cœur léger l’interminable chantier de Charing Cross Road que la
brume lumineuse du matin rendait un peu moins sinistre qu’à
l’accoutumée. Au cours des cinq jours de repos que Strike lui avait
presque imposés, elle avait pris conscience qu’elle préférait
largement le travail aux congés. Sachant qu’en rentrant dans sa
famille elle aurait encore droit aux questions de sa mère sur son
futur divorce et sa vie professionnelle, et n’ayant pas assez d’argent
pour aller se mettre au vert loin de la capitale, elle avait décidé de
rester tranquillement chez elle pour effectuer les menues corvées
qu’elle remettait toujours au lendemain, tout en poursuivant ses
recherches sur l’affaire Bamborough.
Elle avait trouvé, pas exactement des pistes, mais quelques
petites idées qu’elle avait hâte de partager avec Strike et lui seul,
d’où son arrivée très matinale. Les marteaux piqueurs faisaient un
tel raffut que les ouvriers devaient hurler pour se parler. Robin
dépassa les dernières tranchées et déboucha sur Denmark Street
encore sombre et endormie, ses nombreuses boutiques n’ouvrant
que quelques heures plus tard.
En gravissant les dernières marches de l’escalier métallique, elle
entendit des voix derrière la porte vitrée. Il n’était pas 8 heures 15
mais il y avait déjà de la lumière dans le bureau.
« Bonjour », dit Strike en la voyant entrer. Il se tenait à côté de la
bouilloire et la regardait d’un air surpris. « Je ne vous attendais pas
avant midi.
— C’est annulé », dit simplement Robin.
Strike avait-il oublié ce qu’elle était censée faire dans la matinée
ou préférait-il ne pas en parler devant Morris ? se demanda-t-elle.
Ce dernier, toujours aussi beau malgré ses yeux injectés de sang et
son menton noir de barbe, la regardait depuis le canapé où il était
assis.
« Hello, charmante inconnue, lança-t-il. Vous revenez de la plage
ou vous y allez ? »
Robin l’ignora mais, tout en suspendant sa veste, se prit à
regretter d’avoir mis une robe. Elle lui en voulait terriblement pour la
gêne qu’il lui causait mais, après tout, pourquoi n’avait-elle pas opté
pour un jean, comme d’habitude ?
« Morris a surpris Mr. Smith et la baby-sitter ensemble, annonça
Strike.
— Bravo ! Quelle rapidité ! s’exclama Robin, qui déplorait que
cette réussite incombe à Morris et pas à un autre de leurs
collaborateurs.
— A 1 heures 10, ce matin. En pleine action, précisa-t-il en lui
tendant un appareil photo à vision nocturne. Le petit mari avait dit à
bobonne qu’il sortait avec les garçons. La baby-sitter prend toujours
sa soirée du mardi. Les deux idiots n’ont rien trouvé de mieux que
de se bécoter sur le pas de la porte. Grossière erreur. »
Robin fit défiler les vues. Effectivement, l’époux de Mrs. Smith
tenait dans ses bras la voluptueuse nounou qui ressemblait tant à
Lorelei, l’ex de Strike. Morris avait tout photographié : le couple
enlacé, la façade de la maison, la plaque avec le nom de la rue et le
numéro au-dessus de la porte.
« Quel quartier ? demanda Robin en passant rapidement sur les
clichés montrant l’étreinte proprement dite.
— Shoreditch, dit Morris. L’appartement est au nom de sa
meilleure amie. C’est pratique une copine qui vous passe sa piaule
quand vous voulez tirer un coup ! J’ai son nom et son numéro de
téléphone, donc elle risque d’en prendre pour son grade elle aussi. »
Morris s’étira en levant les bras au-dessus de la tête et dit dans un
bâillement :
« C’est pas tous les jours qu’on fout trois bonnes femmes dans la
merde en même temps, pas vrai ?
— Vous oubliez le mari, dit Robin en examinant le profil régulier de
Mr. Smith, photographié en ombre chinoise alors qu’il passait sous
un réverbère pour regagner son véhicule.
— Ouais, fit Morris en interrompant son étirement. Lui aussi. »
Son geste avait fait remonter son T-shirt sur ses tablettes de
chocolat. C’était voulu, se dit Robin.
« Ça vous dirait de prendre un petit déj dehors ? », demanda
Strike en se tournant vers elle. Il venait de découvrir que le paquet
de biscuits était vide. « Il faut qu’on parle de l’affaire Bamborough et
je n’ai rien avalé ce matin.
— Super, répondit Robin en décrochant aussitôt sa veste.
— Moi, vous ne m’invitez jamais, se plaignit Morris en s’extirpant
du canapé.
— Encore bravo, Morris, dit Strike sans prendre la peine de
relever. Je préviendrai Mrs. Smith dans la journée. À demain. »
Quand Robin et Strike passèrent la porte noire de l’immeuble,
Denmark Street était toujours dans l’ombre.
« C’est horrible, hein ? dit Robin en posant le pied sur le trottoir.
Cette histoire d’avion perdu. »
Onze jours auparavant, le vol 370 de la Malaysia Airlines avait
décollé de Kuala Lumpur pour disparaître subitement sans laisser de
traces, avec plus de deux cents passagers à son bord. Diverses
explications avaient paru dans la presse au cours de la semaine
précédente. Certaines parlaient d’un détournement, d’autres d’un
incident technique. La thèse du sabotage par des membres de
l’équipage avait même été évoquée. Robin avait encore lu un article
à ce sujet dans le métro le matin même. Elle songeait à tous ces
gens qui attendaient des nouvelles de leurs proches. Ils en auraient
bientôt, certainement. Un avion transportant près de deux cent
cinquante personnes ne pouvait pas disparaître aussi facilement
qu’une femme seule sous la pluie dans le quartier de Clerkenwell.
« Un vrai cauchemar pour les familles », acquiesça Strike en
passant côté soleil sur Charing Cross Road. Il s’arrêta et regarda à
droite et à gauche. « Pas envie d’aller chez Starbucks. »
Ils poussèrent donc jusqu’au Bar Italia sur Frith Street, en face du
club de jazz de Ronnie Scott. Sans doute à cause de l’air encore
frisquet, personne n’occupait les petites tables et chaises
métalliques alignées sur le trottoir. À l’intérieur, en revanche, les
places libres étaient rares. Sur chaque tabouret posé le long du
comptoir, un travailleur pressé buvait son café en lisant les infos sur
son portable ou en observant dans le miroir les produits alimentaires
rangés sur les étagères derrière lui.
« Vous n’aurez pas froid si on s’assied dehors ? demanda Strike
en regardant alternativement la salle bondée et la robe de Robin, qui
commençait vraiment à regretter de n’avoir pas mis un jean.
— Ça ira, dit-elle. Je prendrai juste un cappuccino. J’ai déjà
mangé. »
Laissant Strike s’occuper de la commande, Robin s’installa sur
l’une des chaises glacées, serra sa veste autour d’elle et chercha
dans son sac le carnet en cuir de Talbot. Soudain, elle changea
d’avis. Si elle sortait le carnet maintenant, Strike penserait qu’elle
avait passé ses congés à compulser les élucubrations de Talbot.
C’était le cas mais elle ne voulait pas qu’il le sache.
« Cappuccino », dit Strike en posant la tasse devant elle. Il s’était
pris un double expresso et un sandwich mozzarella-salami.
« Comment se fait-il que votre médiation ait été annulée ?
demanda-t-il en s’asseyant à son tour.
— Matthew a eu un empêchement, à ce qu’il paraît, répondit-elle,
ravie qu’il s’en soit souvenu.
— Vous y croyez ?
— Non. Je pense qu’il fait ça pour me mettre la pression. Je
n’avais pas trop envie d’y aller mais au moins, maintenant ce serait
fini. Alors, embraya-t-elle aussitôt car elle n’aimait pas parler de
Matthew, vous avez du neuf sur l’affaire Bamborough ?
— Pas grand-chose, dit Strike qui, depuis son retour des
Cornouailles, s’était surtout occupé des autres enquêtes en cours.
Le labo nous a envoyé les résultats pour la tache de sang que j’ai
trouvée dans le livre des Athorn.
— Et alors ?
— O positif.
— Avez-vous appelé Roy pour savoir si…
— Margot était A positif.
— Oh.
— Je ne me faisais pas trop d’illusions, dit Strike en haussant les
épaules. Quelqu’un a dû se couper avec une page, tout simplement.
« Mais j’ai quand même réussi à trouver où crèche Mucky Ricci. Il
est à Islington, dans une maison de retraite du nom de
St. Peter’s. J’ai dû me faire passer pour quelqu’un d’autre au
téléphone mais j’ai obtenu confirmation.
— Génial. Voulez-vous que je…
— Non. Je vous l’ai déjà dit. Shanker nous déconseille
formellement de contrarier ce vieux salopard. Si jamais ses fils
l’apprennent…
— Et selon vous, de nous deux, c’est moi qui risquerais le plus de
le contrarier ? »
Strike lui adressa un petit sourire ironique tout en mastiquant.
« Inutile d’aller provoquer Luca Ricci si on peut s’arranger
autrement. D’après Shanker, Mucky est gaga, donc il pige moins vite
qu’autrefois. Ç’aurait pu jouer en notre faveur mais hélas, selon
l’infirmière avec qui j’ai discuté, il ne parle plus.
— Plus du tout ?
— Apparemment. Mais elle a dit ça dans le fil de la conversation.
J’ai voulu savoir si c’était temporaire, à cause d’un coup de déprime
par exemple, ou s’il avait eu une attaque ou perdu la raison, auquel
cas lui poser des questions ne rimerait à rien. Malheureusement, elle
est restée très évasive.
« Alors, je suis allé vérifier sur place. Mais ce n’est pas le genre
d’établissement où on entre et sort sans se faire remarquer. Non,
cette maison de retraite tient plus de la pension de famille que de
l’hôpital. Ils n’ont que dix-huit résidents. Je dirais que les chances d’y
pénétrer discrètement ou en se faisant passer pour un cousin
éloigné sont proches de zéro. »
Cette nouvelle provoqua chez Robin une étrange déconvenue,
peut-être parce qu’elle avait beaucoup espéré d’un entretien avec
Ricci. À présent qu’elle le savait inatteignable, c’était comme si la
pièce maîtresse de leur enquête était irrémédiablement perdue.
« Je ne dis pas que je ne lui ferai pas une petite visite à l’occasion,
reprit Strike. Mais pour l’instant, on ne va pas prendre le risque de se
mettre à dos une bande de tueurs pour le seul plaisir de soutirer
deux ou trois infos à un vieillard sénile. Cela dit, si nous n’avons rien
obtenu de concret d’ici au mois d’août, il se peut que je m’y colle. »
Au ton de sa voix, Robin comprit que Strike avait lui aussi
conscience que le temps passait vite et que, sur les douze mois qui
leur avaient été consentis pour élucider l’affaire Bamborough, plus
de la moitié s’était écoulée.
« J’ai pris contact avec C.B. Oakden, poursuivit-il, l’escroc qui a
écrit la biographie de Margot. Ça n’a pas été simple. On dirait qu’il
se prend pour quelqu’un d’indispensable.
— C’est l’argent qui l’intéresse ?
— Oui, mais pas seulement. Je crois qu’il a plus envie de
m’interviewer que de répondre à mes questions.
— Il espère peut-être écrire un livre sur vous, dit Robin en
plaisantant. Comme il l’a fait pour Margot. »
Strike ne sourit pas.
« Ce mec est à la fois rusé et stupide. Il ne lui est même pas venu
à l’esprit que si j’ai retrouvé sa trace malgré ses multiples
changements d’identité, c’est que je suis au courant de son passé
louche. Mais je vois mieux comment il a pu arnaquer toutes ces
vieilles dames. Au téléphone, il a fait celui qui connaissait
intimement les collègues de Margot. Sacré bonimenteur. Il n’arrêtait
pas de dire “Le Dr Gupta, un homme charmant” ou alors “Oui, Irene,
pas facile à gérer”. Sauf qu’à l’époque où Margot a disparu, il avait à
peine quinze ans et que ces gens-là, il a dû les croiser deux fois au
grand maximum.
« En revanche, sur Brenner, il est resté étrangement muet.
Dommage parce que c’est celui qui m’intéresse le plus. “Va falloir
que j’y réfléchisse, a-t-il dit. Je ne suis pas sûr de vouloir aller par-
là.” Je l’ai appelé deux fois. Les deux fois, il a détourné la
conversation et quand je l’ai ramenée sur Brenner, il a coupé court
au prétexte qu’il avait un truc urgent à faire.
— Vous ne pensez pas qu’il enregistre les appels ? demanda
Robin. Pour glaner des infos sur vous et les vendre ensuite aux
journaux ?
— Ça m’a traversé l’esprit, reconnut Strike en versant du sucre
dans son café.
— Si vous voulez, la prochaine fois c’est moi qui lui téléphonerai.
— Ce n’est pas une mauvaise idée. Enfin voilà, dit-il en buvant
une gorgée de café, c’est tout ce que j’ai obtenu sur l’affaire
Bamborough depuis mon retour. Mais dès que j’aurai deux heures
devant moi, j’irai rendre une petite visite à Janice. Elle doit être
rentrée de Dubaï, maintenant. Je veux savoir pourquoi elle nous a
caché qu’elle connaissait Paul Satchwell. Mais cette fois-ci, je
débarquerai à l’improviste. Et vous, quoi de neuf ?
— Eh bien, Gloria Conti, ou plutôt Gloria Jaubert, qui est son nom
de femme mariée, n’a pas répondu au mail d’Anna.
— Dommage, fit Strike en fronçant les sourcils. Je pensais que ça
marcherait mieux si on passait par elle.
— Moi aussi. Je vais lui demander de réessayer dans une
semaine. Qu’est-ce qu’on risque ? Que Gloria nous envoie balader ?
Ah, au fait, tout n’est pas perdu. J’ai rendez-vous aujourd’hui avec
Amanda Laws, alias Amanda White.
— Combien ça va nous coûter ?
— Zéro centime. J’ai fait appel à sa générosité et elle a feint d’être
convaincue par mes arguments. Mais je crois qu’en réalité, elle
espère se faire de la pub. Elle accepte parce que c’est vous, parce
qu’elle a envie de lire son nom dans les journaux et qu’on parle à
nouveau d’elle comme de la collégienne courageuse qui n’a jamais
varié dans ses déclarations alors même que la police la prenait pour
une affabulatrice. Soit dit en passant, la première fois que lui ai
parlé, elle m’avait servi une tout autre histoire : elle ne voulait pas
revivre le harcèlement qu’elle avait subi de la part des journalistes et
donc, c’était niet à moins qu’on ne lui file de l’argent.
— Elle est toujours mariée ? demanda Strike en sortant ses
cigarettes. Sinon, on pourrait essayer de la caser avec Oakden. Ça
nous ferait un revenu d’appoint : agence matrimoniale pour escrocs
cherchant l’âme sœur. »
Robin éclata de rire.
« Ils pondront des gosses à leur image et nous aurons du travail
pour les siècles des siècles. »
Strike alluma sa clope, souffla la fumée et dit :
« J’ai connu mieux comme business plan. En plus, rien ne nous
garantit que deux ordures en produisent une troisième. Je connais
des gens très bien qui ont des enfants horribles, et vice versa.
— Vous privilégiez la nature sur l’éducation, c’est cela ?
— Peut-être, dit Strike. Mes trois neveux ont été élevés par les
mêmes parents, après tout. Et…
— … le premier est adorable, le deuxième est un pleurnichard et
le troisième un sale con », compléta Robin.
Le rire tonitruant de Strike fit se retourner le monsieur stressé qui
passait sur le trottoir devant eux. Il lui jeta un regard scandalisé et
s’éloigna en courant presque, son portable collé à l’oreille.
« Quelle mémoire ! », dit Strike, amusé par la réaction du passant.
Lui-même avait failli se fâcher dernièrement, en entendant des gens
rire à gorge déployée. Mais à présent, il n’était plus si grognon. Au
contraire, il se sentait plutôt joyeux, assis là au soleil devant une
bonne tasse de café, avec Robin à ses côtés. En fait, à bien y
réfléchir, cela faisait très longtemps qu’il n’avait pas été aussi
heureux.
« Les gens n’évoluent pas tous de la même façon, dit Robin,
même s’ils grandissent au sein du même foyer. L’ordre de naissance
a son importance, mais pas seulement. À ce propos, la fille cadette
de Wilma Bayliss, Maya, veut bien nous parler. Nous essayons de
fixer une date. Je pense vous l’avoir dit, leur plus jeune sœur se
remet d’un cancer du sein, donc je ne veux pas trop les embêter.
« Et ce n’est pas tout », ajouta-t-elle, soudain mal à l’aise.
Strike, qui mordait dans son sandwich, eut la surprise de la voir
sortir de son sac le carnet relié cuir qu’il croyait sous clé dans leur
bureau.
« Je m’y suis un peu replongée.
— J’ai raté un truc ? demanda Strike, la bouche pleine.
— Non, mais je…
— C’est bon. Tout est possible. Nul n’est infaillible. »
Le soleil grimpait au-dessus des toits. Une lueur dorée se diffusa
sur les pages du vieux carnet que Robin venait d’ouvrir.
« C’est au sujet du Scorpion. Vous vous souvenez du Scorpion ?
— Oui, la personne dont Margot trouvait la mort louche ?
— Exactement. Vous penchiez pour la femme mariée que
fréquentait Steve Douthwaite. Celle qui s’est suicidée.
— Je suis ouvert aux autres théories. » Ayant terminé son
sandwich, Strike se frotta les mains l’une contre l’autre et sortit une
nouvelle cigarette. « Dans ses notes, Talbot suppose que le Verseau
a demandé des comptes aux Poissons, c’est cela ? J’ai donc pensé
que Margot avait demandé des comptes à Douthwaite. »
Strike essayait de prendre un ton détaché mais, en réalité, parler
de signes astrologiques l’énervait toujours autant. Surtout, il s’en
voulait d’avoir gardé un souvenir aussi précis des délires de Talbot. Il
aurait préféré oublier les jours qu’il avait passés à décrypter ses
notes pour tenter d’établir une concordance entre ces symboles et
les individus impliqués dans l’enquête. Une recherche d’autant plus
pénible qu’elle n’avait rien donné de concret.
« Eh bien voilà, reprit Robin en sortant les deux photocopies
pliées en deux qu’elle avait glissées à l’intérieur du carnet. Jetez un
œil là-dessus. »
Elle lui tendit les documents. Il s’agissait de deux extraits de
naissance. L’un concernait Olive Satchwell, l’autre Blanche
Satchwell.
« Olive était la mère de notre Satchwell, expliqua Robin. Et
Blanche sa sœur aînée, celle qui est morte à l’âge de dix ans –
probablement étouffée par un oreiller.
— Si vous croyez que je vais deviner leur signe à partir des dates
de naissance, vous vous trompez, dit Strike en soufflant la fumée de
sa cigarette. Je n’ai pas mémorisé tout le zodiaque.
— Blanche était née un 25 octobre, elle était donc Scorpion. Olive
était du 29 mars. Selon le système traditionnel, elle aurait dû être
Verseau, comme son fils… »
Sous le regard ébahi de Strike, Robin sortit un livre de son sac. Et
pas n’importe lequel. Astrologie 14 de Stephen Schmidt.
« J’ai eu du mal à le trouver, expliqua-t-elle. Il est épuisé depuis
des lustres.
— Ça m’étonne. Un chef-d’œuvre pareil ? », répliqua Strike en la
regardant tourner les pages. Robin sourit mais ne se laissa pas
distraire.
« J’y suis, dit-elle en s’arrêtant sur un tableau listant les signes
astrologiques revus et corrigés par l’auteur. Selon la version de
Schmidt, la mère de Satchwell était Poissons.
— On mélange les deux systèmes, maintenant ? s’étonna Strike.
— C’est ce que Talbot a fait, répondit-elle en désignant le tableau.
Souvenez-vous, tous les protagonistes avaient droit à leur signe
traditionnel, sauf Irene et Roy qui étaient désignés par des signes
Schmidt.
— Mais pourquoi ? dit Strike, sachant qu’il tentait de plaquer un
raisonnement logique sur une théorie totalement farfelue. Talbot a
pourtant éliminé certains suspects en se basant sur leurs signes
traditionnels. Brenner, par exemple, a été lavé de tout soupçon
simplement parce qu’il était…
— … Balance, oui.
— Mais alors, si toutes les dates sont décalées, que devient
Janice la médium ? Et le Boucher de l’Essex, il est toujours
Capricorne ?
— Chaque fois qu’il identifiait une discordance entre le signe
traditionnel et le signe Schmidt, Talbot choisissait celui qui, à son
avis, correspondait le mieux à la personnalité du sujet.
— Ce qui revient à dire que cette histoire est une énorme blague,
répliqua Strike. Et que tout le travail d’identification que je me suis
coltiné n’a servi à rien.
— Talbot lui-même en a perdu son latin, apparemment. Il semble
avoir eu beaucoup de mal à recouper les deux systèmes. Raison
pour laquelle il s’est rabattu sur les tarots et les astéroïdes.
— Bon, admettons, dit Strike en tournant la tête pour ne pas gêner
Robin avec la fumée de sa cigarette. Mais je vous en prie, reprenez
ce que vous disiez sur la famille Satchwell, la sœur Scorpion, la
mère Poissons… Qu’écrit Talbot à ce propos ? »
Robin revint quelques pages en arrière et s’arrêta sur celle où
Talbot avait dessiné un crabe, un poisson, un scorpion, une chèvre à
queue de poisson et un porteur d’eau.
« “Verseau inquiet de savoir comment est mort Scorpion, point
d’interrogation”, lut-elle à voix haute. Et – là, c’est écrit en capitales –
“SCHMIDT D’ACCORD AVEC ADAMS”. Ensuite, “Verseau a-t-il
défié Poissons au sujet de Scorpion ? Cancer était-il présent,
Cancer a-t-il assisté ? Cancer est gentil, protecteur par nature” puis,
en capitales, “INTERROGER ENCORE. Scorpion et Verseau
connectés, eau, eau, Cancer aussi, et Capricorne”. Et en capitales,
“A UNE QUEUE DE POISSON”.
« On doit remplacer Cancer par Janice, c’est cela ? demanda
Strike en fronçant les sourcils.
— Dans cette affaire, il n’y a que deux personnes nées sous le
signe du Cancer, Janice et Cynthia. Janice cadre mieux avec le
contexte. Imaginons que Margot ait soupçonné Olive, la mère de
Satchwell, d’avoir tué sa fille. Elle lui téléphone depuis le cabinet
médical et Janice surprend leur conversation. Mettons que Janice
connaissait la famille de Satchwell, ou était liée à elle d’une manière
ou d’une autre ; elle aurait pu cacher ce coup de fil à la police pour
protéger Olive.
— Mais si elle avait des soupçons depuis l’histoire du “rêve de
l’oreiller”, pourquoi Margot aurait-elle attendu toutes ces années
pour intervenir ? », demanda Strike avant de fournir lui-même la
réponse : « Quand il s’agit d’un fait aussi grave, il faut parfois du
temps pour décider quoi faire et comment. Ou pour trouver le
courage d’agir. »
Il rendit à Robin les deux documents photocopiés.
« En tout cas, si votre interprétation se vérifie, Satchwell reste
notre suspect numéro un.
— Je n’ai pas pu obtenir son adresse à Kos, fit Robin, penaude.
— Nous le contacterons via sa sœur cadette, en cas de besoin. »
Strike reprit une gorgée de café et s’obligea à lui demander :
« Que disiez-vous sur les astéroïdes ? »
Robin feuilleta le carnet dans l’autre sens et lui montra la « page
des bêtes à cornes » qui l’avait tant intriguée pendant son séjour à
Leamington Spa.
« À un moment donné, Talbot renonce à suivre les règles de
l’astrologie classique. Sans doute après la lecture de Schmidt. Il
doute, il ne sait plus à qui se fier. Alors, il met sur pied son propre
système et il calcule la position des astéroïdes le soir de la
disparition de Margot. Regardez ici… »
Robin montrait le symbole
« Ce signe correspond à l’astéroïde Pallas Athena – rappelez-
vous cette horrible pendule sur la cheminée des Phipps. C’est ainsi
qu’il désigne Margot. Le fameux soir, l’astéroïde Pallas Athena était
dans la dixième maison du zodiaque. Or la dixième maison est
gouvernée par le Capricorne. Elle est censée régir l’argent, les
affaires, les classes et les étages supérieurs.
— Vous pensez que Margot est enfermée dans un grenier depuis
quarante ans ? »
Robin sourit mais ne releva pas.
« Et maintenant, regardez là… » Elle tourna le carnet vers lui.
« Les autres astéroïdes sont Cérès, Junon et Vesta. S’ils
correspondent eux aussi aux protagonistes de l’affaire
Bamborough… on peut imaginer que pour Talbot, Vesta, la
“gardienne du foyer”, représentait Cynthia. Vesta était dans la
septième maison. Celle du mariage. Talbot a écrit “SUR PLACE”, ce
qui à mon avis signifie pour lui que Cynthia vivait à Broom House,
dans la maison de Margot.
« Pour Cérès, “la mère nourricière, la protectrice”, la meilleure
candidate est Janice. Elle est dans la douzième maison, de
même que Junon, associée à “la femme mariée” et à “l’infidélité”,
autrement dit Joanna Hammond, la maîtresse de Douthwaite…
— Quels sont les attributs de la douzième maison ?
— Les ennemis, les secrets, les regrets, la perte. »
Strike la regarda, interloqué. Il l’avait écoutée sans l’interrompre
parce qu’il faisait beau et qu’il appréciait sa compagnie, mais tout à
coup, son aversion pour l’astrologie reprit le dessus.
« C’est aussi la maison des Poissons, poursuivit Robin, le signe
de Douthwaite. Donc peut-être que…
— Vous pensez que Janice et Joanna Hammond se trouvaient
chez Douthwaite quand Margot a été enlevée ?
— Non, mais…
— Parce que ce serait un peu difficile à concevoir, étant donné
que Joanna Hammond était morte depuis plusieurs semaines. Ou
alors, il s’agissait de son fantôme.
— Bon, je sais que pour vous tout cela est absurde, dit Robin en
souriant, mais attendez un peu. Ici, Talbot a écrit : “Cérès nie avoir
été en contact avec Junon. Cetus aurait-elle raison ?” »
Robin désigna le symbole de la baleine, sous lequel se cachait
Irene.
« Je ne vois vraiment pas à propos de quoi Irene aurait eu raison
ou tort », murmura Strike en rapprochant le carnet pour se pencher
sur les pattes de mouche de Talbot, avant de le rendre à Robin avec
un haussement d’épaules agacé. « Écoutez, c’est facile de se faire
happer par ces bêtises. Ce type était malade. Moi-même j’ai tenté
d’établir des connexions, de suivre son cheminement. Mais tout cela
n’a ni queue ni tête.
— J’étais juste intriguée par “Cetus aurait-elle raison ?” parce que
Talbot se méfiait énormément d’Irene, comme vous le savez. Il
poursuit en se demandant si elle pouvait avoir vu juste concernant…
un truc lié aux ennemis, au secret, à la destruction…
— Si jamais nous découvrons ce qui est arrivé à Margot
Bamborough, je vous parie cent tickets que vous trouverez dans les
divagations de Talbot des explications aussi solidement
argumentées mais donnant lieu à de tout autres conclusions. Le
propre des écrits ésotériques c’est qu’on peut les adapter à
n’importe quelle situation. L’une des amies de ma mère s’amusait à
deviner les signes astrologiques des gens. Et elle tombait juste à
chaque fois.
— C’est vrai ?
— Parfaitement. Même quand elle se trompait, elle arrivait
toujours à se rattraper. Par exemple, elle disait à la personne qu’elle
avait beaucoup de planètes dans son signe, ou je ne sais pas, que
c’était celui de la sage-femme qui l’avait mise au monde. Ou celui de
son chien.
— Très bien », répondit calmement Robin en ouvrant son sac pour
faire disparaître Astrologie 14 et le carnet relié cuir. Après tout, elle
connaissait l’opinion de Strike sur le sujet. « Même s’il y a de
grandes chances pour que ça ne mène à rien, je voudrais…
— Revoir Irene Hickson ? Je vous en prie, ne vous gênez pas.
Dites-lui que Talbot la prenait pour une extralucide, que d’après lui
elle était un lien entre les astéroïdes et… je ne sais pas… le
fromage…
— La douzième maison ne gouverne pas le fromage, répliqua
Robin avec une feinte réprobation.
— C’est quel numéro, la maison de la laiterie ?
— Oh, arrêtez », fit-elle en éclatant de rire malgré elle.
Son portable vibra dans sa poche. Un texto venait d’arriver.

Bonjour Robin, si vous êtes libre, je veux bien qu’on se parle maintenant. J’ai permuté
avec une collègue. Sinon, on peut remettre à ce soir, après 20 heures – Amanda

« Amanda White, dit-elle à Strike. Elle propose que je l’appelle tout


de suite.
— Ça me va », dit Strike, soulagé à l’idée de revenir sur la terre
ferme. Qu’elle mente ou pas, Amanda White prétendait avoir vu une
vraie femme derrière une vraie fenêtre.
Robin composa le numéro d’Amanda, mit son téléphone sur haut-
parleur et le posa sur la table entre eux deux.
« Bonjour, dit une voix déterminée, teintée d’un léger accent de la
banlieue nord. Vous êtes Robin ?
— Oui. Et Cormoran est à côté de moi.
— Bonjour, lui dit Strike.
— Oh, c’est vous ! J’en reviens pas, s’écria Amanda. Quel
honneur. Je traitais avec votre assistante jusqu’à présent.
— En fait, nous sommes partenaires.
— Vraiment ? À la ville aussi ? demanda Amanda.
— Juste au boulot, répondit Strike sans regarder Robin. Si j’ai bien
compris, vous voulez lui parler de ce que vous avez vu le soir où
Margot Bamborough a disparu.
— C’est exact.
— Ça vous ennuie si nous enregistrons cet entretien ?
— Non, je ne crois pas, répondit Amanda. Je veux dire, j’ai
accepté parce que je suis quelqu’un d’honnête mais je ne vous
cache pas que je n’étais pas très emballée au départ. Ç’avait été
tellement pénible, la dernière fois. Les journalistes. Les deux
interrogatoires. Je n’avais que quatorze ans. Mais je leur ai tenu
tête, ha ha, j’ai campé sur mes positions… »
Amanda leur raconta l’histoire qu’ils connaissaient par cœur : la
pluie, la dispute avec sa camarade de classe, la fenêtre du dernier
étage, sa découverte de la photo de Margot dans le journal et sa
démarche spontanée auprès de la police. Strike lui posa deux ou
trois questions mais il était évident qu’elle ne changerait pas sa
version d’un iota. Qu’elle soit sûre ou non d’avoir vu Margot
Bamborough ce soir-là, elle tenait avant tout à conserver le statut
qu’elle avait acquis grâce à ce mystère vieux de quarante ans.
« … et depuis, ça m’obsède, je me répète que je n’ai rien fait alors
que j’aurais peut-être pu la sauver. Mais sur l’instant, je n’ai pas
réalisé. Je n’avais que quatorze ans, répéta-t-elle en guise de
conclusion.
— Eh bien merci, Amanda, dit Robin en regardant Strike qui, d’un
signe de tête, lui avait signifié qu’il n’avait pas d’autres questions.
Merci beaucoup d’avoir accepté de nous parler…
— Il y a autre chose, pendant que j’y suis, l’interrompit-elle. Vous
me direz ce que vous en pensez. Pour moi, c’est juste une
incroyable coïncidence. Je doute même que la police soit au
courant, parce qu’ils sont morts tous les deux.
— Qui est mort ? demanda Robin pendant que Strike allumait une
autre cigarette.
— Tenez-vous bien, dit Amanda. Dans mon dernier job, j’avais
une jeune collègue dont la grand-tante… »
Strike leva les yeux au ciel.
« … était en maison de retraite avec… devinez qui ?
— Je ne vois pas, désolée, répondit poliment Robin.
— Violet Cooper ! Vous ne savez sûrement pas qui…
— La logeuse de Dennis Creed.
— Exactement ! s’écria Amanda, ravie que Robin l’ait suivie. Vous
ne trouvez pas bizarre que, des années après que j’ai vu Margot
derrière cette fenêtre, je tombe sur une fille dont la grand-tante a
connu Vi Cooper ? Bon, à l’époque, elle se faisait appeler autrement,
parce que tout le monde la haïssait.
— En effet, c’est une sacrée coïncidence, dit Robin en évitant le
regard de Strike. Eh bien, encore merci…
— Ce n’est pas tout ! s’esclaffa Amanda. Non, vous ne savez pas
la meilleure ! Sa grand-tante lui a dit qu’un jour, Vi avait écrit à Creed
pour lui demander s’il avait tué Margot Bamborough. »
Amanda s’interrompit, espérant une réaction. Robin, qui avait déjà
lu cette histoire dans Le Démon de Paradise Park, lui répondit,
charitable :
« Incroyable !
— N’est-ce pas ? Et Vi a dit – c’était sur son lit de mort, alors
forcément, elle ne pouvait pas mentir, impossible – Vi a dit que
Creed lui avait répondu que oui, c’était lui qui l’avait tuée.
— Vraiment ? fit Robin. Je pensais que la lettre…
— Ce que je vous raconte, ça vient directement de Violet, insista
Amanda sur un ton qui poussa Strike à lever encore une fois les
yeux au ciel. Et elle a dit, oui, je suis absolument sûre que c’est lui.
En fait, dans sa lettre, il avait utilisé un genre de code qu’elle seule
pouvait comprendre.
« C’est dingue, n’est-ce pas ? Je vois Margot derrière cette fenêtre
et des années plus tard…
— Hallucinant, oui, dit Robin. Eh bien, merci beaucoup de nous
avoir accordé votre temps, Amanda, c’était vraiment très… euh… »
Il lui fallut encore deux minutes et un flot de remerciements pour
pouvoir raccrocher.
« Qu’en pensez-vous ? », demanda-t-elle à Strike quand elle eut
récupéré son oreille.
Il pointa un doigt vers le ciel.
« Quoi ? fit Robin en suivant son geste.
— Si vous regardez attentivement, peut-être verrez-vous un
astéroïde passer dans la maison des foutaises. »
50

Oui moi (dit-elle) où suis-je, et avec qui ?


Parmi les vivants, ou parmi les morts ?
Edmund S , La Reine des fées

Pendant les quelques jours qui suivirent, Strike s’occupa


exclusivement des affaires courantes. Puis il tenta de surprendre
Janice Beattie à son domicile, sur Nightingale Grove, une rue
quelconque qui s’étirait parallèlement à la ligne de chemin de fer
Sud-Est. Mais personne ne lui ouvrit.
Il refit un essai, le mercredi suivant. C’était par un après-midi
venteux. Le temps était à la pluie. Strike sortit de la station Hither
Green et longea la barrière de protection qui, sur sa droite, séparait
le trottoir des rails de chemin de fer. Robin avait refusé de
l’accompagner au prétexte qu’elle avait « autre chose » à faire, mais
sans préciser quoi. Tout en marchant, cigarette au bec, Strike se
repassait leur échange téléphonique. Il avait cru déceler une légère
réticence dans sa voix, comme si elle se tenait sur la défensive,
alors qu’en temps normal, elle aurait été déçue de ne pas pouvoir
venir.
Depuis qu’elle avait quitté Matthew, Robin se confiait plus
facilement. D’où l’étonnement de Strike devant ce refus catégorique
et sans explication. Naturellement, il y avait certains sujets qu’elle
n’abordait pas avec lui. Peut-être avait-elle rendez-vous chez son
gynécologue, songea-t-il aussitôt. Mais, dans ce cas, elle aurait pu
lui répondre tout simplement : « Désolée, je dois aller voir un
médecin. »
Le ciel s’assombrit à l’instant où Strike arriva en face de chez
Janice. Elle occupait une étroite maison mitoyenne, minuscule
comparée à celle d’Irene Hickson, avec une porte d’entrée rouge
sombre et des rideaux tendus aux fenêtres. En traversant la rue,
Strike vit une lampe briller dans le salon. Dès qu’il comprit que sa
cible était à portée de main, il cessa de penser à Robin et toqua
fermement à la porte. Dans le fond, on entendait hurler la télévision.
Strike allait frapper de nouveau quand Janice vint lui ouvrir.
Contrairement à ce qu’il s’était passé lors de leur dernière et
unique rencontre, l’infirmière parut à la fois surprise et contrariée de
le voir. À travers ses lunettes cerclées d’acier, elle lui jeta un regard
soupçonneux, tandis que dans le fond deux femmes conversaient en
américain : « Alors comme ça, tu aimes quand ça brille ? — Oui,
j’aime quand ça brille. »
« Euh… aurais-je raté votre message, ou bien…
— Désolé, j’aurais dû m’annoncer, fit Strike, hypocrite. En fait, je
passais dans le quartier et je me suis dit que peut-être vous auriez
deux minutes à m’accorder… »
Janice regarda derrière elle. À la télé, un homme déclara d’un ton
théâtral : « La robe que Kelly adore est une création de grand
couturier, une pièce unique… »
Janice pivota sur ses talons et s’éloigna en laissant Strike planté
sur le pas de la porte.
« C’est bon… entrez. Mais je vous préviens, c’est le bazar. Et s’il
vous plaît, essuyez correctement vos pieds. Le dernier type qui est
venu chez moi à l’improviste a mis de la merde de chien partout.
Pensez à refermer derrière vous. »
Strike franchit le seuil au moment Janice disparaissait dans la
pièce où braillait la télévision. Il pensa qu’elle l’éteindrait mais il se
trompait. Pendant qu’il frottait ses semelles sur le paillasson en fibre
de coco, le même comédien déclama : « Une telle robe est sûrement
difficile à trouver, mais Randy est en train de chercher… »
Strike hésita un instant puis, supposant qu’il y avait été convié, la
suivit dans le petit salon.
Ayant vécu dans des squats avec sa mère lorsqu’il était enfant,
Strike n’avait pas la même définition du mot « bazar » que Janice.
Certes, la pièce était encombrée mais, en fait de désordre, il y avait
juste un exemplaire du Daily Mirror posé sur un fauteuil, un papier
d’emballage froissé sur la table basse près d’un paquet de dattes
ouvert et, au pied du canapé, un sèche-cheveux que Janice était en
train de débrancher.
« Antonella s’est procuré un modèle qui s’en rapproche, une robe
à 15 000 dollars qui brille de mille feux. »
« Le miroir d’en bas est plus pratique pour me sécher les
cheveux », expliqua Janice en se redressant, le visage
congestionné. Le sèche-cheveux à la main, elle regardait Strike
comme s’il lui avait demandé de se justifier. « Vous auriez pu me
prévenir, quand même, ajouta-t-elle en essayant d’imprimer une
moue renfrognée à son visage naturellement affable. Vous me
prenez au dépourvu. »
À cet instant, Strike se rappela que Joan n’aimait pas quand des
gens débarquaient chez elle alors qu’elle était en train de passer
l’aspirateur ou de repasser son linge. Une vague de tristesse
l’envahit.
« Désolé, répéta-t-il. Comme je disais, j’étais dans le quartier…
« Kelly enfile le plus beau modèle de la collection mais elle pense
toujours à la robe de ses rêves », proclama la voix off. Strike et
Janice se tournèrent ensemble vers l’écran et virent une jeune
femme se glisser dans une robe blanche moulante dont le tissu
presque transparent était piqué d’une multitude de faux diamants.
« Prends-la, idiote ! », lui conseilla Janice, qui portait le même pull
et le même pantalon bleu marine que lorsque Strike l’avait vue chez
Irene. « Cette série, c’est mon péché mignon… Vous voulez une
tasse de thé ?
— Si ça ne vous embête pas.
— Pourquoi ça m’embêterait ? dit Janice avec un petit sourire, le
premier depuis qu’il était entré. J’attendais la pause publicitaire pour
aller m’en faire une tasse.
— Dans ce cas, je veux bien, merci beaucoup. »
« Si je ne trouve pas cette robe, hurla Randy, l’organisateur de
mariage aux sourcils tellement épilés qu’ils semblaient tracés au
crayon, en repoussant nerveusement les robes blanches accrochées
au portant, ça ne va pas… »
L’écran devint noir. Janice l’avait éteint avec la télécommande.
« Vous voulez une datte ? demanda-t-elle à Strike en lui tendant la
boîte.
— Non merci.
— J’en ai ramené plusieurs paquets de Dubaï. À la base, c’était
pour les offrir. Mais je crois que je vais toutes les manger. C’est plus
fort que moi. Asseyez-vous. Je reviens de suite. »
Avant que Janice ne quitte la pièce en emportant le sèche-
cheveux et les dattes, Strike crut la voir regarder ses jambes à la
dérobée, une nouvelle fois. Il prit place dans un fauteuil qui gémit
sous son poids.
Le petit salon avait quelque chose d’oppressant. La teinte rouge
dominait. Par-dessus la moquette aux volutes écarlates s’étalait un
kilim pourpre de piètre qualité. Les murs bordeaux accueillaient un
grand nombre de cadres contenant tantôt des fleurs séchées tantôt
de vieilles photos, certaines en noir et blanc, d’autres aux couleurs
fanées. Dans une vitrine, il aperçut une modeste collection de
figurines en verre filé. Janice avait choisi d’exposer la plus grande
ailleurs, sur le manteau de la cheminée, au-dessus du radiateur
électrique. C’était un carrosse de Cendrillon tiré par six chevaux.
Sous le méchant pull bleu marine de Janice battait un cœur de
midinette.
Elle revint cinq minutes plus tard avec un plateau aux anses en
osier, sur lequel étaient disposées deux tasses de thé troublé par un
nuage de lait et une assiette de biscuits au chocolat. Préparer cette
petite collation semblait l’avoir mise de meilleure humeur.
« C’est mon Larry », dit-elle en surprenant le regard de Strike sur
le double cadre garnissant un petit guéridon près du fauteuil. D’un
côté, on voyait un homme obèse aux yeux las et aux dents gâtées
par le tabac, de l’autre une jolie blonde bien en chair.
« Ah. Et cette dame… ?
— Ma petite sœur, Clare, elle est morte en 1997. Cancer du
pancréas. Ils l’ont diagnostiquée trop tard.
— Oh, je suis désolé de l’apprendre.
— Eh oui, soupira Janice. Je les ai perdus tous les deux, et
presque en même temps. À vrai dire… » Ses genoux craquèrent
quand elle s’assit sur le canapé. « … l’autre jour, en revenant de
Dubaï, je me suis dit qu’il était temps de changer ces photos. C’est
tellement déprimant, de rentrer ici et de voir tous ces gens
décédés…
« J’en ai pris de magnifiques de mon fils Kev et de mes petits-
enfants pendant les vacances, mais il faudrait les imprimer. Les
dernières datent de deux ans. Mon petit voisin fait ça très bien. Je lui
ai donné la carte… souvenir, c’est ça ?
— Mémoire ? proposa Strike.
— La carte-mémoire, oui, c’est ça. Les jeunes d’à côté se
moquent de moi. Mais je ne suis pas la pire. Irene sait à peine
changer une pile. Donc, pourquoi vouliez-vous me revoir ? »
Craignant qu’elle se referme comme une huître, Strike avait prévu
de ne l’interroger sur Satchwell qu’en tout dernier lieu. Il sortit son
carnet, le consulta et dit :
« Deux éléments nouveaux sont apparus depuis notre dernière
entrevue. J’ai interrogé le Dr Gupta au sujet du premier mais il n’a
rien su me dire. J’espère que vous pourrez m’aider. Auriez-vous déjà
entendu parler d’un dénommé Niccolo Ricci, parfois surnommé
“Mucky” ?
— C’était un truand, non ? dit Janice. Je sais qu’il vivait à
Clerkenwell mais je ne l’ai jamais croisé. Pourquoi vous vous
intéressez à… Oh, c’est parce qu’Irene vous a parlé des
fondations ?
— Des quoi ?
— Oh, un truc sans importance, vraiment. Au début des
années 1970, il y avait des chantiers partout dans Clerkenwell. La
rumeur courait que des ouvriers avaient trouvé un corps coulé dans
le béton sous un immeuble en démolition. On disait que c’étaient les
gangsters de Little Italy qui avaient fait ça dans les années 1940.
Mais Eddie – le futur mari d’Irene, il était maçon à l’époque, c’est
même comme ça qu’ils se sont rencontrés, dans un pub, parce qu’il
bossait dans le quartier, sur les chantiers – Eddie n’y a jamais cru.
Moi non plus, d’ailleurs. Mais Irene si, un peu, ajouta Janice en
trempant un biscuit dans son thé.
— Quel lien avec Margot ?
— Eh bien, après sa disparition, certains ont dit que son corps
avait été jeté dans une tranchée de fondation et recouvert de béton.
En 1974, ça bâtissait encore pas mal, dans le coin.
— Donc les gens pensaient que Ricci avait tué Margot ?
— Mon Dieu non ! s’écria Janice, avec un petit rire outré. Mucky
Ricci n’avait rien à voir avec Margot ! Non, c’était juste à cause de
cette vieille rumeur. Couler des cadavres dans le béton ! Il fallait
vraiment que les gens soient bêtes pour raconter des trucs pareils.
Mon Larry me disait – il était maçon lui aussi, vous savez – que les
ouvriers auraient tout de suite remarqué le béton frais en arrivant sur
le chantier.
— Vous saviez que Ricci était venu au cabinet St. John’s pour la
fête de Noël ?
— Pardon ? fit Janice, la bouche pleine.
— Lui et deux autres hommes ont débarqué vers la fin, peut-être
pour ramener Gloria à la maison.
— Ils ont – quoi ? bredouilla Janice, stupéfaite. Mucky Ricci et
Gloria ? Arrêtez. Est-ce que – non, écoutez, ne faites pas attention à
ce que dit Irene, surtout au sujet de Gloria. Irene… a tendance à
exagérer et elle ne l’aimait pas beaucoup. Parfois aussi, elle
comprend de travers. La famille de Gloria n’avait aucun lien avec la
pègre. Irene a trop regardé Le Parrain. Je me souviens, on avait vu
le premier ensemble, au cinéma. Après, j’y suis retournée deux fois
toute seule. Ah, James Caan, soupira-t-elle. L’homme de mes rêves.
— Je vous assure, Ricci est bien passé par le cabinet, ce jour-là,
insista Strike. Apparemment, il est arrivé peu avant la fin de la fête.
— Eh bien, dans ce cas, je devais être partie. Kev m’attendait à la
maison. Il est encore de ce monde, Ricci ?
— Oui.
— Il doit avoir une sacrée santé !
— Sûrement.
— C’est quand même bizarre. Qu’est-ce qu’il était venu faire au
cabinet St. John’s ?
— J’espère le découvrir, dit Strike en tournant une page de son
carnet. Ma question suivante porte sur Joseph Brenner. Vous
souvenez-vous de cette famille dont vous m’avez parlé ?
Applethorpe, vous disiez. Eh bien, j’ai appris…
— Vous les avez retrouvés ! s’exclama Janice, admirative. Ils
s’appellent comment, en vrai ?
— Athorn.
— Athorn ! fit Janice, soulagée. Je savais bien que ce n’était pas
Applethorpe. Ça m’a turlupinée pendant des jours, cette histoire de
nom… Comment vont-ils ? Ils souffraient du syndrome de l’X fragile,
n’est-ce pas ? On ne les a pas mis dans une institution, j’espère…
— Ils occupent toujours leur ancien appartement. Et visiblement,
ils vont bien.
— Ils sont correctement suivis, j’imagine.
— Ils ont une assistante sociale attitrée. Et j’ai l’impression qu’elle
prend bien soin d’eux. Ce qui m’amène au sujet dont je souhaite
vous entretenir.
« D’après cette assistante sociale, après la mort de Gwilherm,
Deborah aurait avoué que… » Strike hésita. «… eh bien, il
semblerait que Gwilherm… Saviez-vous qu’il faisait se prostituer
Deborah ?
— Qu’est-ce que vous dites ? s’écria Janice en perdant
subitement son éternel sourire.
— Oui, je sais, c’est horrible, répondit Strike, impassible. Quand je
suis passé la voir, Deborah m’a parlé d’une visite que le Dr Brenner
lui avait faite. Il lui aurait demandé de… euh… de retirer sa culotte…
— Non ! fit Janice avec un dégoût instinctif. Non, ce n’est pas
comme ça… que les choses se passent, normalement. S’il avait
estimé nécessaire de procéder à un examen intime… il aurait dû lui
donner rendez-vous au cabinet.
— Vous disiez qu’elle était agoraphobe.
— Oui… mais…
— Samhain, le fils, se souvient du Dr Brenner. Il a parlé de lui en
le traitant de “sale vieux bonhomme”.
— Il… mais… non, c’était… c’était forcément pour un examen…
Peut-être après la naissance du bébé. Sauf que, normalement, c’est
moi qui aurais dû le faire, en tant qu’infirmière… Ça me bouleverse,
maintenant que vous me le dites, fit Janice, alarmée. Je croyais
avoir tout entendu…. Non, ça, c’est vraiment horrible. Je veux dire,
je suis allée chez eux une seule fois, pour voir le petit. Elle n’a rien
dit… mais bon, il était présent, le père, et il me prenait la tête avec
ses fichus pouvoirs magiques. Elle craignait sans doute…. non, ça
me bouleverse, franchement.
— Pardonnez ma question, reprit Strike, mais auriez-vous entendu
dire que Brenner fréquentait des prostituées ? Il n’y avait pas de
rumeurs dans le quartier à ce sujet ?
— Aucune. Si j’avais eu le moindre doute, j’en aurais parlé à
quelqu’un. C’est contraire à l’éthique. Les soignants ne font pas ça.
— Dans ses notes, enchaîna Strike, Talbot écrit que quelqu’un
aurait vu Brenner à Michael Cliffe House, le soir où Margot a
disparu. Or, devant la police, Brenner avait déclaré être rentré chez
lui directement.
— Michael Cliffe House… c’est cette grande tour sur Skinner
Street, hein ? Oui, nous avions des patients qui habitaient là, mais
sinon… » Janice prit un air écœuré. « Vous m’avez bouleversée,
répéta-t-elle. Cette pauvre Mrs. Athorn… et moi qui le défendais bec
et ongles, à cause de ce qu’il avait vécu pendant la guerre. Il y a de
ça deux semaines, le fils de Dorothy était assis exactement là où
vous êtes et…
— Carl Oakden est venu vous voir ? la coupa Strike.
— Oui. Et lui non plus ne s’est pas essuyé les pieds. Du coup, iI a
mis de la merde de chien partout sur la moquette.
— Qu’est-ce qu’il voulait ?
— Reprendre contact, a-t-il dit. C’est bizarre, mais après toutes
ces années je l’ai tout de suite reconnu. Il n’a pas tellement changé.
Bref, il s’est assis dans le fauteuil où vous êtes et il s’est mis à
raconter n’importe quoi. Il a osé me dire que sa mère avait gardé un
bon souvenir de moi. C’est la meilleure ! Un bon souvenir ! Dorothy
Oakden ! Elle nous détestait, Irene et moi. Elle nous traitait de
dévergondées parce qu’on portait des jupes au-dessus du genou et
qu’on allait au pub ensemble…
« Il a parlé de vous, ajouta Janice avec un regard perçant. Il
voulait savoir si vous m’aviez interrogée. Il a écrit un livre sur
Margot, vous savez ? Ce bouquin n’est jamais sorti et ça le fait
enrager. Il espère en écrire un autre sur vous. Le fameux détective
ayant résolu l’affaire – ou le fameux détective n’ayant pas résolu
l’affaire… Que ça se termine d’une manière ou d’une autre, Carl en
fera un bouquin.
— Qu’a-t-il dit à propos de Brenner ? renchérit Strike en se
promettant de réfléchir un peu plus tard aux conséquences de
l’éventuelle parution d’un ouvrage sur son enquête revue et corrigée
par Oakden.
— Il m’a sorti que c’était un vieux sadique. Je l’ai laissé causer ;
vu qu’à ce moment-là, je soutenais encore Brenner… mais après ce
que vous venez de m’apprendre au sujet de Deborah Athorn…
— Oakden a qualifié Brenner de sadique ? C’est plutôt dur.
— Je trouve aussi. Carl dit qu’il n’a jamais pu le sentir, que le Dr
Brenner était tout le temps fourré chez eux, ce que j’ignorais, qu’il
venait déjeuner le dimanche et tout. J’ai toujours cru qu’ils étaient
seulement collègues, Dorothy et lui. Mais de là à le traiter de
sadique ! J’imagine que le Dr Brenner lui a remonté les bretelles un
jour, et qu’il n’a pas apprécié. C’était une petite terreur, Carl, quand il
était gosse. Il a dû lui garder un chien de sa chienne.
— Si Oakden se repointe, je vous conseille de ne pas lui ouvrir. Il
a fait de la prison, vous savez ? Pour avoir soutiré de l’argent à
des… » Il s’arrêta juste avant de dire “vieilles dames”… femmes
seules.
— Oh, fit Janice, interdite. Mince alors. Je ferais mieux de prévenir
Irene. Il a dit qu’il passerait la voir.
— À votre avis, il est venu pour vous parler de Brenner ?
— Non, c’est surtout vous qui l’intéressez, mais effectivement,
nous avons parlé de Brenner plus que des autres employés du
cabinet médical.
— Mrs. Beattie, auriez-vous toujours la notice nécrologique de
Brenner, celle à laquelle vous faisiez allusion l’autre jour ? Enfin, si
ma mémoire est bonne.
— Oh, souffla Janice en tournant la tête pour regarder le tiroir
aménagé à la base de la vitrine aux bibelots. Oui… Carl a voulu la
voir lui aussi, quand je lui en ai parlé… »
Elle s’extirpa du canapé, traversa la pièce, posa une main sur le
manteau de la cheminée pour assurer son équilibre, s’agenouilla,
ouvrit le tiroir et se mit à fouiller à l’intérieur.
« Elles sont dans un piteux état, mes coupures de presse. Irene
me prend pour une cinglée, ajouta-t-elle, penchée sur le tiroir. Mais
elle ne s’intéresse pas trop aux actualités ni à la politique. Alors que
moi, j’ai toujours adoré les journaux. Je garde les articles qui m’ont
plu, sur la médecine par exemple. Et j’avoue que j’aime bien ce qui
concerne la famille royale aussi… »
Janice tira sur un dossier cartonné coincé dans le fond.
« Irene peut dire ce qu’elle veut, quel mal y a-t-il à… à
conserver… l’histoire de… ? »
Le dossier se décrocha.
« … d’une vie ? » Janice se retourna sans se relever et revint vers
la table basse en marchant sur les genoux. « Je ne vois rien de
morbide là-dedans. Ce n’est pas pire qu’une vieille photo. »
Elle ouvrit le dossier et passa en revue ses coupures de presse,
dont certaines avaient jauni avec le temps.
« Vous voyez ? Cet article, je l’avais gardé pour elle, pour Irene,
dit Janice en brandissant un morceau de papier journal. Ça parle du
basilic sacré. La plante. Elle a des problèmes de transit. Je me
disais qu’Eddie aurait pu en planter quelques pieds dans leur jardin.
Elle prend trop de médicaments, ils lui font plus de mal que de bien.
Mais Irene est comme ça, il faut que ça ressemble à un comprimé,
sinon…
« Ah, la princesse Diana, soupira Janice en montrant à Strike la
première page d’un quotidien paru en septembre 1997. J’étais fan…
— Puis-je ? demanda-t-il en tendant la main vers le tas de
coupures.
— Je vous en prie, faites, dit Janice en regardant par-dessus ses
lunettes les deux articles qu’il venait de choisir. Celui-ci parle des
nouveaux traitements contre le diabète. Il est passionnant. Tout a
tellement changé depuis que j’ai pris ma retraite. Mon filleul est du
type 1. J’aime me tenir au courant de tout ça… Et l’autre ? C’est bien
celui sur le gosse qui est mort d’une péritonite ?
— Oui, dit Strike en posant les yeux sur le papier jaunâtre, tirant
sur le marron.
— Eh ouais, fit Janice, attristée mais déjà en quête d’autre chose.
C’est cette histoire qui m’a donné l’idée de devenir infirmière. Ils
vivaient à deux pas de chez moi, quand j’étais petite. Je l’ai découpé
et je l’ai gardé. C’est la seule photo qui m’ait jamais… tiré des
larmes. Ils ont appelé le docteur, reprit Janice, indignée. Mais
personne n’est venu. Si ç’avait été une famille bourgeoise, il se
serait déplacé, on le savait tous, mais le petit Johnny Marks de
Batnal Green… qui s’en souciait ? Ce médecin a été… critiqué mais
jamais sanctionné… S’il y a bien quelque chose que je déteste, c’est
qu’on traite les gens en fonction de leurs origines sociales. »
Sans paraître saisir l’ironie de la situation, elle mit de côté
plusieurs photos de la famille royale et reprit ses recherches d’un air
perplexe.
« Mais où ai-je fourré cette notice ? », marmonnait-elle.
Sans lâcher les coupures de presse, elle fit demi-tour sur les
genoux, repartit ainsi vers le meuble vitré et replongea dans le tiroir
ouvert.
« Non, je ne l’ai vraiment plus, dit Janice en revenant. C’est très
bizarre…
— Vous ne pensez pas qu’Oakden aurait pu la prendre ? »,
suggéra Strike.
Janice leva les yeux vers lui.
« L’insolent, articula-t-elle. Il aurait pu me demander la
permission. »
Elle replaça toutes les coupures dans le dossier, rangea ce dernier
au fond du tiroir et se releva en s’appuyant au manteau de la
cheminée. Strike entendit de nouveau ses genoux craquer quand
elle se rassit sur le canapé en poussant un soupir de soulagement.
« Ce garçon a toujours eu du mal à garder ses mains dans ses
poches.
— Pourquoi dites-vous cela ?
— Quelqu’un volait de l’argent, au cabinet.
— Vraiment ?
— On s’en est aperçu après la disparition de Margot. Pas grand-
chose, des petites sommes. Ils pensaient tous que c’était Wilma, la
femme de ménage. Mais pas moi. Moi j’ai toujours soupçonné Carl.
Il lui arrivait de passer après l’école, et pendant les vacances
scolaires. J’en ai touché un mot au Dr Gupta mais je crois qu’il ne
voulait pas contrarier Dorothy. Virer la femme de ménage, c’était
plus simple. Comment aurait-elle pu prouver qu’elle n’avait rien fait ?
On avait déjà eu des problèmes avec elle. Wilma… buvait. Et en
plus, elle n’était pas très efficace. On s’est tous réunis pour parler du
problème. Après quoi, elle a donné sa démission. Elle avait compris
ce qui lui pendait au nez.
— Les vols ont cessé ?
— Ouais. Mais qu’est-ce que ça prouve ? Carl a pu se dire qu’il
valait mieux arrêter. Après tout, il avait failli se faire prendre. »
Strike n’était pas loin de penser comme elle.
« Encore deux petites questions, embraya-t-il. Connaissiez-vous
une dénommée Joanna Hammond ?
— J’aurais dû ?
— C’était la copine de Steve Douthwaite…
— La fille qui s’est tuée ? Je ne l’ai jamais vue.
— Était-elle inscrite au cabinet St. John’s ?
— Non. Je crois qu’elle et son mari vivaient à Hoxton.
— Donc, Margot n’était pas en relation avec le légiste chargé de
l’autopsie, ni avec le médecin ayant constaté le décès, n’est-ce
pas ?
— Non, elle était comme moi. Elle n’a appris son existence qu’au
moment où Steve est venu lui demander de l’aide. Je crois savoir
pourquoi vous me posez cette question, dit Janice. Talbot était
persuadé que Steve et le Boucher de l’Essex étaient une seule et
même personne. C’est cela ? Chaque fois qu’il m’interrogeait, il était
toujours question de Steve. Mais croyez-moi, c’était un gentil garçon.
J’ai passé mon enfance avec deux hommes vraiment violents, dont
mon père. Je sais donc faire la différence. »
Se souvenant que Dennis Creed lui-même s’était servi de son
apparente vulnérabilité pour abuser plusieurs femmes, Strike se
contenta de hocher la tête.
« Talbot voulait savoir si j’avais rendu visite à Joanna pour la
soigner. J’avais beau lui répéter que je ne soignais que les gens
inscrits au cabinet St. John’s, il refusait de me croire. En fait, il
essayait de me faire dire que sa mort était louche. Et moi : “Non, je
n’ai jamais rencontré cette femme. Dans quelle langue il faut vous
parler ?” Je commençais à en avoir un peu marre de ce dialogue de
sourds. J’ai dit à Talbot : “Allez donc interroger le légiste !”
— Savez-vous si Margot avait eu connaissance d’une mort
suspecte ? renchérit Strike. Une mort qui aurait été classée comme
naturelle ou accidentelle. Peut-être à tort.
— Pourquoi cette question ?
— Je m’efforce juste de comprendre. Talbot fait allusion à cela
dans ses notes. D’après lui, Margot avait eu des doutes sur les
causes d’un décès. Il mentionne votre nom. »
Les yeux bleus de Janice s’agrandirent derrière les verres de ses
lunettes.
« Vous auriez été témoin de quelque chose, ou simplement
présente lors d’un événement, précisa Strike. Rassurez-vous, il ne
vous accuse de rien.
— Encore heureux ! s’écria Janice. Je n’ai jamais été témoin de
quoi que ce soit. Sinon, je le lui aurais dit. »
Il y eut une courte pause que Strike jugea prudent de ne pas
interrompre. Comme il s’y attendait, Janice reprit d’elle-même :
« Écoutez, je ne peux pas parler à la place de Margot, surtout
quarante ans plus tard. Ce ne serait pas juste, ni pour elle ni pour
moi. Je ne veux pas semer le trouble après toutes ces années.
— Je cherche à éliminer les fausses pistes », insista Strike.
Nouvelle pause, plus longue que la précédente. Le regard de
Janice passa au-dessus du plateau et atterrit sur la photo de son
dernier compagnon, l’homme aux dents tachées et aux yeux
dormeurs.
« Très bien, abdiqua-t-elle en soupirant, mais je tiens à préciser
que c’était l’idée de Margot, pas la mienne. Notez-le bien. Je
n’accuse personne.
— Entendu, dit Strike, prêt à prendre des notes.
— Bon. Eh bien, c’était très délicat parce qu’on travaillait avec elle.
Dorothy, je veux dire.
« Dorothy et Carl vivaient chez la mère de Dorothy. Elle s’appelait
Maud, mais je ne m’en souviendrais pas si Carl ne me l’avait pas
rappelé l’autre jour. Nous bavardions et quand j’ai fait allusion à sa
grand-mère, il a dit : “Cette sacrée Maud.” Il ne l’a pas appelée
“grand-mère” ni “mamy” ni rien dans ce genre.
« Enfin bref, Maud souffrait d’une plaie à la jambe. Une plaie
infectée qui guérissait mal. Il fallait la surveiller et changer
régulièrement le pansement. Donc je passais très souvent la voir. Et
à chaque fois, Maud me disait que la maison était à elle, pas à
Dorothy. Que sa fille et son petit-fils étaient seulement hébergés.
Répéter ça devait lui donner un sentiment de puissance, j’imagine.
« Elle n’était pas facile à vivre, c’est le moins qu’on puisse dire.
Une vieille bonne femme aigrie. Avec elle, rien n’était jamais comme
il fallait. Elle se plaignait beaucoup de son petit-fils, un enfant gâté,
disait-elle. Sur ce plan, je ne lui donne pas tort. Carl était carrément
insupportable lorsqu’il était gamin.
« Sa plaie à la jambe n’a jamais guéri parce qu’elle est morte
avant, d’une chute dans l’escalier. Il faut dire qu’elle marchait
difficilement, du fait qu’elle était restée longtemps alitée. Elle avait
besoin d’une canne. Des gens tombent dans l’escalier tous les jours,
et quand ils sont âgés, bien sûr, leur chute peut avoir de lourdes
conséquences, mais…
« Une semaine après, Margot m’a fait venir dans son bureau pour
parler de cette histoire. Et… en effet, j’ai eu l’impression qu’elle avait
des doutes. Elle ne les a pas exprimés clairement, elle m’a juste
demandé mon avis. Mais je savais bien ce qu’elle avait en tête…
Seulement voilà, que pouvions-nous y faire ? Nous n’avions pas
assisté à l’accident. Les deux autres ont dit qu’ils étaient au rez-de-
chaussée quand ils ont entendu du bruit et qu’ils l’ont trouvée
inconsciente au bas des marches. Elle est morte à l’hôpital deux
soirs plus tard.
« Dorothy ne m’a pas semblé très affectée. Mais il faut dire qu’elle
ne montrait jamais ses émotions. Que pouvions-nous y faire ? répéta
Janice en tournant ses paumes vers le ciel. Je voyais bien que
Margot pensait comme moi : une fois Maud décédée, Dorothy et
Carl allaient pouvoir mener la belle vie et… Les médecins sont
obligés d’envisager tous les cas de figure, évidemment. S’ils ratent
quelque chose, ça leur retombe sur le dos. Mais au bout du compte,
Margot n’a rien fait et, pour autant que je sache, personne n’a jamais
posé de questions.
« Voilà, conclut Janice sur un ton joyeux, comme si elle était
délivrée d’un grand poids. Maintenant vous savez tout.
— Merci, dit Strike tout en continuant de prendre des notes. C’était
très instructif. Dites-moi, en avez-vous parlé à Talbot ?
— Non, mais quelqu’un d’autre a pu le faire. Au cabinet, tout le
monde savait que Maud était morte, et comment, parce que Dorothy
avait pris un jour de congé pour assister à l’enterrement. Pour être
honnête, Talbot devenait épuisant, j’avais franchement envie de
l’envoyer paître. Lui, c’étaient surtout mes rêves qui l’intéressaient.
Croyez-moi, il faisait peur. Il disait des trucs tellement bizarres.
— J’en suis conscient. Eh bien, encore une petite chose et je m’en
vais. Mon associée a retrouvé la trace de Paul Satchwell.
— Oh, fit Janice, impénétrable. Tant mieux. C’était l’ex de Margot,
n’est-ce pas ?
— Oui. Nous avons été surpris d’apprendre que vous vous
connaissiez. »
Janice le regarda d’un air bête.
« Pardon ?
— Vous vous connaissiez, répéta Strike.
— Paul Satchwell ? gloussa Janice. Je n’ai jamais rencontré ce
type !
— Vraiment ? dit Strike en la scrutant dans les yeux. Pourtant,
quand on lui a appris qu’un témoin avait cru apercevoir Margot à
Leamington Spa et que cette histoire venait de vous, il s’est mis en
colère et il a dit mot pour mot… ». Il relut la déclaration qu’il avait
recopiée dans son carnet. « … que vous cherchiez à lui causer des
ennuis. »
Janice resta coite un long moment. Une ride verticale apparut
entre ses yeux ronds.
« Est-ce qu’il m’a appelée par mon nom ? demanda-t-elle enfin.
— Non. Il semblait l’avoir oublié. Pour vous désigner, il disait
“l’infirmière”. Et il a précisé que Margot et vous n’étiez pas en bons
termes.
— Margot n’était pas en bons termes avec moi ? répéta Janice en
insistant sur le dernier mot.
— J’en ai peur, répondit Strike sans la quitter des yeux.
— Mais… non, désolée, c’est faux. On s’entendait très bien toutes
les deux ! À part la fois où Kev a eu mal au ventre… d’accord, là,
c’est vrai, je me suis fâchée, mais au fond, je savais qu’elle ne
pensait pas à mal. Elle voulait me rendre service en l’examinant…
Je me suis énervée parce que… eh bien, c’est normal, quand on
croit qu’une autre femme vous juge incapable de vous occuper
correctement de vos gosses, on voit rouge. Surtout que Kev, je
l’élevais seule… Une mère seule c’est encore plus susceptible.
— Alors, expliquez-moi pourquoi Satchwell a dit qu’il vous
connaissait et que vous cherchiez à lui nuire ? »
Le long silence qui suivit fut interrompu par le passage d’un train.
Le bruit monta crescendo jusqu’à devenir assourdissant et s’éteignit
tout aussi vite. Dans son sillage, le silence se reconstitua, comme
une bulle. Le détective et l’infirmière se regardaient, attendant l’un et
l’autre que le temps reprenne son cours.
« Je crois que vous connaissez la réponse, finit par dire Janice.
— Comment cela ?
— Ne jouez pas à ce petit jeu avec moi. Vous êtes un fin limier, le
contraire d’un imbécile. Vous avez tout compris mais vous voulez
l’entendre de ma bouche et vous essayez donc de me faire peur.
— Je vous assure, je n’essaie pas de vous faire…
— Vous ne l’aimez pas, je sais, le coupa Janice. Irene. Ne
prétendez pas le contraire, j’ai bien vu qu’elle vous agaçait. Dans
mon métier, on apprend à lire sur les visages. On voit tellement de
gens ! En plus, je suis douée pour ça. C’est ce qui faisait de moi une
bonne infirmière, ajouta-t-elle sans la moindre arrogance. Écoutez,
ce jour-là, Irene était dans l’une de ses phases exubérantes. Elle
attendait votre visite avec une telle impatience. Elle vous a sorti le
grand jeu.
« Vivre seule, c’est difficile pour une femme qui a toujours été
entourée. Même moi, quand je suis rentrée de Dubaï, il a fallu que je
me réhabitue. Quand on passe des semaines dans la famille et
qu’on se retrouve brusquement face à soi-même… Moi, je ne
m’ennuie jamais, mais Irene a besoin de compagnie.
« Elle a toujours été bonne pour moi, Irene, poursuivit Janice sur
un ton farouche mais tranquille. C’est une véritable amie. Après la
mort de Larry, quand j’étais dans la dèche, elle m’a soutenue
financièrement. Sa porte était toujours ouverte. Nous nous
entendons bien, et ça ne date pas d’hier. Bon, de temps en temps,
elle prend ses grands airs, elle minaude. Mais quelle importance ?
Des tas de gens… »
Elle s’interrompit, puis ajouta d’une voix déterminée :
« Excusez-moi deux secondes. J’ai un coup de fil à passer. »
Elle se leva et quitta la pièce. Strike l’attendit en regardant derrière
les voilages le soleil émerger entre deux nuages couleur plomb. Un
rayon éclaira le manteau de la cheminée, repeignant le carrosse de
Cendrillon en jaune fluo.
Janice revint, son portable à la main.
« Irene ne décroche pas », dit-elle, anxieuse.
Elle se rassit et de nouveau se mura dans le silence.
« Très bien, dit-elle soudain, comme si Strike lui avait intimé
l’ordre de parler. Ce n’est pas moi qui connaissais Satchwell… c’est
Irene. N’allez pas croire qu’elle ait fait quoi que ce soit de
répréhensible ! Je veux dire, elle n’a commis aucun crime. Mais,
après cela, elle était tellement inquiète. Et moi aussi, du coup. Oh
mon Dieu ! »
Elle respira à fond avant de poursuivre :
« Bon… à cette époque-là, Irene venait de se fiancer. Eddie était
beaucoup plus âgé qu’elle. Il vénérait le sol où elle marchait et elle
aussi l’aimait. Mais si, vraiment, insista Janice, bien que Strike n’ait
pas ouvert la bouche. Et elle était jalouse s’il regardait une autre
femme…
« Mais Irene a toujours adoré s’amuser, boire un coup, flirter. Pas
de quoi fouetter un chat. Enfin la plupart du temps… Ce mec,
Satchwell, il jouait dans un groupe, n’est-ce pas ?
— En effet.
— Ouais, eh bien, un soir, Irene est allée les écouter. Ils se
produisaient dans un pub. Moi, je n’étais pas là. Je n’ai su ce qui
s’était passé qu’après la disparition de Margot.
« Donc, elle est allée l’écouter et… Satchwell lui a tapé dans l’œil.
Après le concert, il est allé rejoindre Margot au fond de la salle. Elle
était assise là, dans son imperméable. Irene s’est dit que Satchwell
l’avait aperçue depuis la scène. Elle-même ne l’avait pas encore
remarquée parce qu’elle était attablée avec des amis et qu’elle lui
tournait le dos. Bref, Irene les a regardés discuter, Margot et lui. Ça
n’a pas duré longtemps. Ils avaient l’air de se disputer. Puis Margot a
repéré Irene et elle est sortie du pub.
« Et voilà mon Irene qui se lève, se dirige vers Satchwell, lui fait
des tas de compliments sur le concert, et patati et patata et de fil en
aiguille… vous me suivez.
— Pourquoi Satchwell a-t-il dit qu’elle était infirmière ? » demanda
Strike.
Janice fit la grimace.
« C’est ce que cette idiote racontait aux types qui la draguaient,
figurez-vous. Elle se faisait passer pour une infirmière. Pour les
exciter. Et ils tombaient dans le panneau. Enfin, ceux qui ne
connaissaient rien à la médecine. Elle leur sortait des noms de
médicaments ou des termes qu’elle avait entendus au cabinet. Bon,
la plupart du temps, elle se plantait mais les mecs n’y voyaient que
du feu. La pauvre chérie ! gémit Janice en levant les yeux au ciel.
— C’était un coup d’un soir ou… ?
— Non. Ça a duré deux ou trois semaines. Mais pas plus. La
disparition de Margot… a mis un terme à leur liaison. Comme vous
pouvez l’imaginer.
« Mais pendant ces deux semaines, Irene était… sous le charme,
dirons-nous. Elle aimait sincèrement Eddie, vous savez… elle n’était
pas peu fière d’être fiancée à un homme comme lui. Un monsieur
avec une bonne situation, et tout… et qui voulait bien l’épouser.
Mais… la vie est bizarre, n’est-ce pas ? dit Janice. Dans certaines
circonstances, on redevient des animaux. Paul Satchwell lui a fait
perdre la tête pendant deux semaines. Mais complètement ! Elle ne
le lâchait pas, une vraie ventouse… À mon avis, elle le faisait
prodigieusement chier, ajouta-t-elle très sérieusement. D’après ce
qu’elle m’a raconté par la suite, je crois qu’il n’a couché avec elle
que pour faire souffrir Margot. C’était Margot, la femme qu’il
désirait… Irene l’a compris trop tard. Elle n’était qu’un instrument.
— Donc cette histoire de rage de dents qui s’est ensuite
transformée en séance de shopping…, dit Strike.
— Eh oui, fit Janice. C’était du flan. Cet après-midi-là, Janice était
avec Satchwell. Le ticket de caisse qu’elle a montré à la police, elle
l’avait piqué à sa sœur. Sur le moment, je l’ignorais. Puis un jour, elle
a débarqué chez moi en pleurs et elle a déballé tout ce qu’elle avait
sur le cœur. À qui d’autre aurait-elle pu se confier ? Pas à Eddie,
bien sûr, et encore moins à ses parents ! Elle était terrifiée à l’idée
qu’Eddie l’apprenne et la quitte. De l’eau avait coulé sous les ponts,
elle avait pris conscience de son erreur. Tout ce qu’elle voulait,
c’était se marier et mettre aux oubliettes son aventure avec
Satchwell.
« Le jour où il l’a larguée, Satchwell lui a fait comprendre qu’il
s’était servi d’elle pour récupérer Margot. Le soir du concert, il était
en pétard. Margot lui avait dit qu’elle était venue l’écouter par simple
curiosité et, quand il avait voulu la ramener chez lui, elle l’avait très
mal pris. Il lui avait donné ce petit Viking en bois, vous savez ? Il le
gardait tout le temps sur lui, dans l’espoir de la croiser un jour. Il
devait croire que ça la ferait fondre, qu’elle accepterait de se
remettre avec lui, qu’elle quitterait Roy… Vous vous rendez
compte ? Comme si elle allait abandonner enfant et mari pour une
petite figurine en bois… Irene l’a entendu dire des choses
dégueulasses sur Margot… Il l’a traitée d’allumeuse et pire encore…
« Enfin bref. Margot disparaît, la police ouvre une enquête et Irene
reçoit un appel de Satchwell lui demandant d’oublier les horreurs
qu’il lui a racontées sur Margot. Elle, de son côté, le supplie de ne
jamais révéler ce qui s’est passé entre eux. Et voilà, ils en sont
restés là. Personne n’a jamais rien su, à part moi. Et comme je n’en
ai jamais parlé à quiconque… Après tout, Irene était mon amie et on
ne trahit pas une amie, n’est-ce pas ?
— Quand Charlie Ramage vous a dit avoir vu Margot à
Leamington Spa, saviez-vous que c’était…
— … la ville natale de Satchwell ? Non, pas à ce moment-là, pas
quand Charlie m’en a parlé. Je l’ai compris quelque temps plus tard,
en lisant un article dans le journal. Un vieux schnock habitant
Leamington Spa avait planté devant sa maison une pancarte
marquée “Nous les Blancs, unissons-nous contre l’invasion des
bronzés” ou une autre saloperie dans le même genre. Larry et moi,
on était sortis dîner avec Eddie et Irene, et Eddie a parlé de ce vieux
raciste qui défrayait la chronique. Quand on s’est retrouvées toutes
les deux aux toilettes, Irene m’a dit : “Leamington Spa, c’est la ville
de Paul Satchwell.” Elle n’avait plus prononcé son nom depuis des
siècles.
« Sans mentir, ça m’a fait bizarre qu’elle me sorte ça.
Immédiatement, j’ai pensé, oh mon Dieu, et si c’était bien Margot
que Charlie avait vue ? Et si Margot était partie vivre chez son ex ?
Mais après, j’ai réfléchi et je me suis dit, arrête, si Margot était à
Leamington Spa, d’autres gens l’auraient aperçue depuis le temps.
Je veux dire, c’est pas comme si elle était partie à Tombouctou !
— Non. En effet. Irene ne vous a rien dit d’autre sur Margot et
Satchwell ?
— C’est déjà pas mal, non ? », fit Janice. Son teint clair semblait
avoir encore pâli depuis que Strike était entré. Les veines sous ses
yeux paraissaient plus sombres. « Écoutez, n’allez pas l’embêter
avec ça. Soyez gentil. Elle n’en a pas l’air avec tous ses chichis,
mais au fond c’est un cœur tendre. Elle se fait beaucoup de souci,
vous savez.
— Je n’ai aucune raison d’aller l’embêter, répondit Strike. Merci
pour votre coopération, Mrs. Beattie. Vous m’avez permis d’éclaircir
pas mal de choses. »
Janice s’avachit au fond du canapé, et le regarda d’un air ennuyé.
« Vous fumez, hein ? dit-elle. Ça se sent. Ils ne vous ont pas
conseillé d’arrêter, après votre amputation ?
— Si.
— C’est très mauvais pour vous, poursuivit-elle. Avec l’âge, ça
risque d’aggraver votre handicap. C’est mauvais pour la circulation
et pour la peau. Vous devriez arrêter.
— J’en suis conscient, dit aimablement Strike en rempochant son
calepin.
— Ouais, c’est ça, dit Janice en plissant les yeux. Cause toujours
tu m’intéresses. »
51

… ne croit pas que ce Monstre


Peut être vaincu ou détruit :
Il n’est pas, ah, il n’est pas de ces ennemis,
Que l’acier peut blesser ou la force abattre.
Edmund S , La Reine des fées

Derrière le mur de brique jaune, Robin apercevait les dômes


couronnant les tourelles de la Tour de Londres. Mais pour l’heure,
les monuments historiques étaient le cadet de ses soucis. La
rencontre qu’elle avait programmée à l’insu de Strike était censée
avoir lieu à 13 heures, c’est-à-dire dans trente minutes, et elle se
trouvait à plusieurs kilomètres du lieu de rendez-vous, dans un
quartier qu’elle ne connaissait absolument pas. Elle courait en
consultant le plan sur son portable, quand celui-ci se mit à sonner.
Elle s’arrêta net. C’était Strike.
« Bonjour. Je sors de chez Janice.
— Très bien, dit Robin en essayant de respirer normalement, le
regard à l’affût d’une bouche de métro ou d’un taxi. Vous avez appris
des choses intéressantes ?
— Plein », répondit Strike qui longeait Nightingale Grove tout en
parlant. Malgré les mises en garde de l’infirmière, il venait d’allumer
une Benson & Hedges. À chaque mot, de la fumée sortait de sa
bouche et s’envolait dans la brise fraîche. « Où êtes-vous en ce
moment ?
— Tower Bridge Road, fit Robin qui s’était remise à courir.
— Je croyais que vous filiez le patron de PasNet, ce matin ?
— C’est ce que je faisais », dit Robin. Mieux valait l’informer
immédiatement de ce qui venait d’arriver. « Je l’ai laissé sur Tower
Bridge, avec Barclay.
— Quand vous dites “avec” Barclay…
— Je crois qu’ils sont en train de discuter, le coupa Robin en
ralentissant l’allure, car il lui était impossible de parler en courant.
Cormoran, j’ai eu l’impression que BPN allait se jeter à l’eau.
— De Tower Bridge ? s’étonna Strike.
— Pourquoi pas ? répliqua Robin en débouchant sur un carrefour
particulièrement encombré. C’était la structure élevée la plus proche
de…
— Mais son bureau n’est pas dans le coin…
— Il est descendu à la station Monument, comme d’habitude, mais
il n’est pas allé travailler. Il est resté un moment devant l’immeuble,
puis il a tourné les talons. J’ai cru qu’il voulait juste se dégourdir les
jambes, alors je l’ai suivi, mais quand je l’ai vu planté au beau milieu
de Tower Bridge, à regarder la flotte en dessous, j’ai eu peur. »
L’homme était resté quarante minutes à contempler le fleuve
boueux, son attaché-case au bout du bras, pendant que les
véhicules passaient en continu derrière lui. Durant tout ce temps,
Robin ne l’avait pas quitté des yeux. Elle avait réussi à joindre
Barclay pour lui demander de prendre le relais, mais l’attente avait
été nerveusement épuisante. Strike n’imaginait sans doute pas à
quel point.
Toujours aucune indication. Robin se remit à courir.
« J’hésitais à m’approcher, expliqua-t-elle. Je craignais qu’en me
voyant il décide de sauter. Il pèse son poids, je n’aurais pas pu le
retenir.
— Vous pensez vraiment qu’il…
— Oui », dit Robin en essayant de cacher sa joie. Elle venait de
repérer, entre deux voitures, le cercle rouge signalant une bouche de
métro. « Il avait l’air au bout du rouleau. » Elle piqua une pointe de
vitesse.
« Vous courez ? », demanda Strike. Malgré le grondement de la
circulation, il entendait parfaitement le claquement de ses semelles
sur le trottoir.
« Oui, je suis en retard. J’ai rendez-vous chez le dentiste. »
Quand Strike lui avait proposé qu’elle l’accompagne chez Janice
Beattie, Robin avait décliné sans donner d’excuse valable. Puis elle
avait décidé de lui servir cette histoire de dentiste, au cas où il en
reparlerait.
« Ah bon.
— Heureusement, dit Robin en se faufilant entre les passants,
Barclay a fini par arriver… Lui aussi a trouvé que BPN se comportait
comme quelqu’un en passe de… Il m’a dit… »
Elle dut s’interrompre à cause d’un point de côté.
« … Il m’a dit… qu’il allait… essayer de lui parler… et c’est là que
je suis partie. Au moins… Barclay est assez costaud… pour le
retenir si jamais il franchit la rambarde, termina-t-elle, hors d’haleine.
— Mais ça signifie que Barclay est grillé, fit remarquer Strike.
— Euh, oui, j’en suis consciente, dit Robin en ralentissant pour se
masser le ventre. Mais c’est moins grave que de laisser un homme
se suicider…
— Évidemment, fit Strike qui terminait sa cigarette sous l’auvent
de la station Hither Green. Je réfléchissais juste à la logistique. Bien
sûr, avec un peu de chance, BPN pourrait cracher le morceau. Il
pourrait même dire à Barclay pourquoi PasNet le fait chanter. Les
gens désespérés ont souvent tendance à…
— Cormoran, je dois vous laisser, dit Robin du haut de l’escalier.
On se voit au bureau tout à l’heure. Vous me direz ce que Janice
vous a raconté.
— Ça roule. J’espère que vous n’avez pas trop mal.
— Pardon… ? Oh, mes dents ! Non, c’est juste une visite de
contrôle. »
Bravo pour ta prestation, Robin, songea-t-elle, furieuse contre elle-
même, avant de glisser le portable dans sa poche et de dévaler les
marches du métro.
Une fois assise dans la rame, Robin retira sa veste – elle
transpirait d’avoir tant couru – et arrangea ses cheveux dans le reflet
de la vitre sale. Elle n’était pas dans son assiette. Mais quoi de plus
normal, se dit-elle, après les émotions de la matinée et l’histoire
foireuse qu’elle venait de servir à Strike ? Sans parler des risques
qu’elle allait prendre. Ce n’était pas la première fois qu’elle suivait
une piste sans en parler à son associé. Elle l’avait déjà fait deux ans
auparavant et il l’avait virée.
Ce coup-ci, c’est différent, pensa-t-elle en écartant les mèches qui
lui collaient au front. Si ça marche, il ne trouvera rien à y redire.
C’est ce qu’il souhaite, lui aussi.
Vingt minutes plus tard, elle émergeait de la station Tottenham
Court Road et s’élançait, la veste sur l’épaule, vers le cœur de
SoHo.
Ce n’est qu’en apercevant l’enseigne au-dessus de la porte du
Star Café qu’elle nota la coïncidence. S’efforçant d’oublier pour un
temps les astéroïdes et autres horoscopes, Robin entra dans une
salle dallée de briques rouges, avec des petites tables en bois et,
accrochées aux murs, de vieilles réclames imprimées sur des
plaques en fer-blanc. L’une d’entre elles vantait les CIGARETTES
ROBIN. Juste en dessous, peut-être intentionnellement, était assis
un homme âgé, vêtu d’un coupe-vent noir. Il avait une peau
couperosée et d’épais cheveux gris ramenés en avant dans une
sorte de banane figée par une bonne dose de gomina. Sa canne
était appuyée contre le mur à sa gauche. Face à lui, une
adolescente aux longs cheveux jaune fluo écrivait un texto sur son
téléphone. Elle ne leva les yeux qu’au moment où Robin demanda
en s’approchant d’eux :
« Mr. Tucker ?
— Oui », répondit l’homme d’une voix rauque avant d’afficher une
rangée de dents brunes plantées de travers. « Miss Ellacott ?
— Robin, répondit-elle en lui serrant la main.
— Voici ma petite-fille, Lauren.
— Salut, dit Lauren qui lui accorda un bref regard avant de
replonger dans son courrier.
— Je vais me chercher un café. Puis-je vous offrir quelque
chose ? »
Tous les deux refusèrent. Pendant qu’elle attendait son café
crème au comptoir, Robin sentait les yeux du vieil homme posés sur
elle. Quand ils s’étaient parlé au téléphone, Brian Tucker lui avait
raconté pendant un quart d’heure montre en main les circonstances
dans lesquelles sa fille aînée, Louise, avait disparu en 1972 et les
recherches qu’il avait menées sa vie durant pour essayer de prouver
qu’elle faisait partie des victimes de Dennis Creed. Roy Phipps avait
dit de Tucker qu’il était « à moitié fou ». Robin ne serait pas allée
aussi loin, mais il y avait en lui quelque chose d’intense et
d’effrayant, comme si sa quête de justice et son obsession pour
Creed l’avaient consumé de l’intérieur.
Quand Robin regagna la table des Tucker, Lauren consentit enfin
à poser son téléphone. Ses extensions fluo, la licorne tatouée sur
son avant-bras, ses faux-cils et son vernis à ongles écaillé cadraient
mal avec les traits enfantins et les fossettes qu’on devinait sous la
couche de fond de teint.
« Je suis venue pour aider papy, expliqua-t-elle à Robin. Il a du
mal à marcher, en ce moment.
— C’est une brave gamine, commenta Tucker. Adorable.
— Eh bien, merci beaucoup d’avoir accepté de me rencontrer »,
dit Robin à ses deux interlocuteurs.
De près, le nez de Tucker ressemblait à une fraise, tant il était
gonflé et parsemé de points noirs.
« Non, c’est à moi de vous remercier, Miss Ellacott, fit-il de sa voix
rocailleuse. Je pense sincèrement que cette fois-ci, ils vont nous
donner l’autorisation. Sinon, comme je l’ai dit au téléphone, je suis
prêt à débouler sur un plateau de télévision…
— J’espère que nous ne serons pas obligés d’en arriver là,
l’interrompit Robin.
— Ça les a secoués quand je leur ai balancé ça. Enfin, c’est aussi
grâce à la personne que vous connaissez au ministère de la Justice,
concéda-t-il en fixant sur Robin ses petits yeux injectés de sang.
Cela dit, je crois que j’aurais dû les menacer d’aller voir la presse
voilà des années. Avec ces gens-là, on n’arrive à rien si on respecte
les règles. Ils vous endorment avec leur paperasse et leurs
prétendues expertises.
— Je n’imagine même pas ce que vous avez dû endurer pendant
toutes ces années, dit Robin. Mais justement, nous touchons peut-
être au but, alors ce n’est pas le moment de tout faire…
— J’obtiendrai justice pour Louise, quoi qu’il m’en coûte,
s’acharna Tucker. Qu’ils viennent donc m’arrêter. Ça me fera de la
pub.
— Oui mais je préférerais que…
— Papy, elle ne veut pas que tu fasses un truc débile, intervint
Lauren. Un truc qui pourrait tout gâcher.
— Bon, d’accord, je ne bougerai pas, c’est promis », dit Tucker.
Ses yeux minuscules, aux iris tachetés presque décolorés, étaient
profondément enchâssés entre ses paupières violettes. « Mais c’est
notre dernière chance, donc il faudra que ce soit fait correctement et
par la bonne personne.
— Il ne vient pas ? demanda Lauren. Cormoran Strike ? Papy a dit
qu’il viendrait peut-être.
— Non », répondit Robin. Voyant la déception sur le visage des
Tucker, elle ajouta rapidement : « Il est pris par une autre enquête,
en ce moment, mais vous pouvez me parler comme s’il était assis là,
en face de vous. Nous sommes assoc…
— Il faut que ce soit lui qui interroge Creed, l’interrompit Tucker.
Pas vous.
— Je compr…
— Non, ma beauté, vous ne comprenez pas. J’ai passé ma vie à
étudier Creed. Je le connais mieux que ces abrutis qui ont sorti des
bouquins sur lui. Je sais comment il fonctionne. Ça fait des années
que plus personne ne s’intéresse à son cas. Votre patron est un
détective célèbre. Creed aura envie de le rencontrer. Creed se croit
plus malin, évidemment. Il voudra se mesurer à lui, lui faire mordre
la poussière. Pour avoir le plaisir de lire à nouveau son nom à la une
des journaux ? Peut-être bien. Il a toujours adoré qu’on parle de lui.
Je pense qu’il jouera le jeu si jamais votre patron arrive à le
convaincre qu’il peut en tirer un bénéfice… Il est réglo, votre
patron ? »
En d’autres circonstances, Robin aurait répliqué « Ce n’est pas
mon patron, c’est mon associé » mais ce jour-là, vu l’enjeu, elle se
contenta de répondre :
« Oui, il est réglo.
— C’est ce que je pensais. Quand votre contact m’a appelé, je
suis allé sur le Net et j’ai lu tout ce qui le concernait. Impressionnant.
Il ne donne pas d’interviews, n’est-ce pas ?
— Non.
— Ça me plaît, dit Tucker en hochant la tête. Je comprends
pourquoi. Mais il est connu du grand public et ça, Creed va adorer.
Et comme il est acoquiné à des gens célèbres, Creed va adorer
encore plus. Je leur ai dit, au ministère de la Justice. Je l’ai dit à
votre contact, je veux que ce soit Strike et personne d’autre. Surtout
pas la police. Ils ont eu leur chance et on a vu ce que ça a donné. Et
puis, j’en ai ma claque de ces foutus psychiatres qui se croient sortis
de la cuisse de Jupiter mais qui sont infoutus de se mettre d’accord
pour dire si ce salopard est sain d’esprit ou pas.
« Je connais Creed. Je le comprends. J’ai passé ma vie à étudier
sa psychologie. J’ai assisté à chaque jour de son procès. Au
tribunal, ils ne l’ont pas interrogé sur Lou, ils ne l’ont même pas
citée, mais j’ai croisé son regard à plusieurs reprises. Il m’a reconnu,
j’en suis sûr, il a compris qui j’étais, parce que Lou était mon portrait
tout craché.
« C’était au moment où ils le questionnaient à propos des bijoux –
vous savez, le pendentif. Le pendentif de Lou ?
— Oui, dit Robin.
— Elle l’avait ramené à la maison deux jours auparavant. Elle
l’avait montré à sa sœur Liz, la mère de Lauren… N’est-ce pas,
Lauren ? demanda-t-il à sa petite-fille qui acquiesça. Une chaînette
avec un papillon, une babiole. Comme c’était un bijou fabriqué en
série, la police a dit qu’il aurait pu appartenir à n’importe qui. Liz ne
s’en souvenait pas très bien – c’est pour ça que la police n’en a pas
tenu compte, parce qu’elle ne l’a pas reconnu immédiatement – mais
elle l’avait mal vu. C’est ce qu’elle leur a dit. Pourtant, quand le sujet
a été abordé devant le tribunal, Creed m’a regardé droit dans les
yeux. Il savait qui j’étais. Lou était mon portrait tout craché, répéta
Tucker. Vous savez ce qu’il a raconté pour expliquer la présence de
ces bijoux sous son plancher ?
— Oui, il a prétendu les avoir achetés parce qu’il aimait se
travestir…
— Qu’il les avait achetés pour les porter, fit Tucker en même
temps qu’elle.
— Mr. Tucker, vous avez dit au téléphone…
— Ce pendentif, Lou l’avait piqué dans cette boutique où tout le
monde allait. Comment ça s’appelait… ?
— Biba, dit Lauren.
— Biba. Deux jours avant sa disparition, elle avait fait l’école
buissonnière. Le soir, en rentrant à la maison, elle a montré à sa
sœur Liz, la maman de Lauren, ce qu’elle avait chapardé. C’était un
petit diable, Lou. Elle ne s’entendait pas avec ma deuxième femme.
La mère des filles est morte quand Lou avait dix ans. Ça l’avait
beaucoup affectée, plus que les deux autres. Elle n’a jamais aimé
ma deuxième femme. »
Il lui avait déjà raconté tout cela au téléphone, mais Robin hocha
la tête pour exprimer sa sympathie.
« Ma femme s’est disputée avec elle le matin de sa disparition. Du
coup, Lou a encore séché les cours. On ne s’en est pas rendu
compte tout de suite. Le soir, comme elle ne rentrait pas, on a
appelé toutes ses amies. Et comme aucune ne l’avait vue, on a fini
par prévenir la police. On a su plus tard qu’elle avait passé la nuit
chez l’une d’entre elles. La gamine l’avait fait monter dans sa
chambre sans le dire à ses parents.
« Le lendemain, trois personnes l’ont aperçue. Elle portait
l’uniforme de l’école. La dernière fois, c’était à Kentish Town, devant
une laverie automatique. Elle demandait du feu à un type. On savait
qu’elle fumait. C’est en partie à cause de ça qu’elle s’était engueulée
avec ma femme.
« Kentish Town, répéta Tucker de sa voix rauque. C’est dans ce
quartier que Creed avait enlevé Vera Kenny. En 1970, peu après
avoir emménagé du côté de Paradise Park. Vera est la première qu’il
a enfermée dans sa cave. Il les enchaînait, vous savez ? Il les
gardait en vie pour les…
— Papy, gémit Lauren. Arrête.
— Désolé, marmonna Tucker en baissant la tête. Désolé, ma
chérie.
— Mr. Tucker, se lança Robin avant qu’il ne reprenne la parole,
vous m’avez dit au téléphone que vous aviez des infos inédites sur
l’affaire Margot Bamborough.
— Oui », dit Tucker. Il fouilla la poche intérieure de son coupe-vent
et en retira plusieurs feuillets qu’il déplia de ses mains tremblantes.
Ce document, commença-t-il en montrant la première page de la fine
liasse, je l’ai obtenu en 1979, par un gardien de Wakefield. Dans ces
années-là, je traînais du côté de la prison tous les week-ends, je
regardais le personnel entrer et sortir. C’est comme ça que j’ai connu
le café où ils se retrouvaient tous pour boire un verre après le boulot.
« Bref, je suis devenu pote avec le gardien en question. Je tairai
son nom. Grâce à lui, j’ai su que Creed était dans le quartier de
haute sécurité, seul dans sa cellule parce que les autres détenus
voulaient lui régler son compte. En 1982, l’un d’entre eux lui a
presque crevé un œil avec une cuillère qu’il avait volée à la cantine
et dont il avait aiguisé le manche. Creed a esquivé le coup, mais de
justesse. Mon pote m’a dit qu’il braillait comme une gamine, fit
Tucker avec une certaine délectation.
« J’ai dit à mon pote, tout ce que tu sais sur Creed ça m’intéresse.
Les trucs qu’il raconte, les indices qu’il donne. Je prends tout sans
distinction. Je lui ai même filé du fric. Il aurait pu perdre son boulot si
ses chefs l’avaient su. Et c’est comme ça qu’un jour, il m’a rapporté
ce papier. En fait, il l’avait volé. Je n’en ai jamais fait état de manière
officielle, parce qu’on aurait eu des problèmes, lui et moi, mais j’en ai
quand même parlé au mari de Margot Bamborough. Comment
s’appelait-il… ?
— Roy Phipps.
— Roy Phipps, ouais. J’ai dit, “je possède un écrit de Creed
susceptible de vous intéresser. Ça prouve qu’il a tué votre femme”. »
Tucker esquissa un sourire dédaigneux qui découvrit ses dents
marron.
« Phipps n’a rien voulu savoir. Il m’a pris pour un dingue, je crois.
Un an après mon coup de fil, j’ai lu dans le journal qu’il avait épousé
la nounou. Apparemment, Creed lui avait rendu un fier service.
— Papy ! s’écria Lauren, choquée.
— Bon, d’accord, marmonna Tucker. Ce toubib, je n’ai jamais pu
l’encadrer. S’il l’avait voulu, il aurait pu faire bouger les choses. Il
avait un bon poste à l’hôpital, c’était le genre de type que les
autorités auraient écouté. S’il nous avait rejoints, on aurait pu leur
mettre la pression. Mais ça ne l’intéressait pas. Et quand j’ai vu qu’il
s’était mis avec la nounou, je me suis dit, évidemment, tout
s’explique.
— Puis-je… ? », tenta Robin, en montrant le papier que Tucker
tenait à plat sur la table. Sans succès.
« Donc, pendant des années, on a lutté seuls, Jerry et moi, reprit
Tucker. Jerry Wolfson, le frère de Kara. Vous voyez qui c’est ?
— Oui, l’hôtesse de night-club…
— Hôtesse de night-club, prostituée à ses heures et droguée à
plein temps. Jerry n’était pas naïf, il ne se faisait aucune illusion sur
elle, mais c’était quand même sa sœur. Elle l’avait élevé après le
départ de leur mère. Kara était sa seule famille.
« Kara a disparu en février 1973, trois mois après ma Lou. Tôt
dans la matinée, elle a quitté le club où elle bossait à SoHo. Elle
était avec une copine. Ce n’était pas bien loin d’ici, dit Tucker en
désignant la rue à l’extérieur. Les deux filles se sont séparées et
chacune est partie de son côté. À un moment, la copine s’est
retournée et elle a vu Kara penchée à la vitre d’une camionnette,
comme pour parler au conducteur. Elle s’est dit qu’ils se
connaissaient. Elle a poursuivi son chemin et on n’a jamais revu
Kara.
« Jerry a interrogé toutes les collègues de Kara mais elles
n’étaient au courant de rien. Une rumeur a traîné, par la suite,
comme quoi Kara informait la police. Ce club était tenu par deux
patrons de la pègre. Ça les arrangeait de la faire passer pour une
balance. Vous me suivez ? Comme ça, les autres filles
réfléchissaient à deux fois avant d’aller raconter ce qui se passait
dans le club.
« Jerry n’y a jamais cru. Il était persuadé depuis le début que
c’était un coup du Boucher de l’Essex – à cause de la camionnette
surtout. Alors, on a fait cause commune.
« Il a demandé l’autorisation d’aller parler à Creed, comme je
l’avais fait. Et comme moi, les autorités l’ont envoyé balader. Jerry a
fini par renoncer. Il est mort alcoolique. Quand un truc pareil arrive à
l’un de vos proches, votre vie est brisée. C’est tellement lourd à
porter. Ça vous écrase.
« Mon couple n’y a pas survécu. Mes deux autres filles ne m’ont
plus parlé pendant des années. Elles en avaient marre. Je passais
mon temps à chercher Lou, à parler de Creed. Elles auraient voulu
que je fasse comme si rien…
— Ce n’est pas juste, papy, fit Lauren d’une voix sévère.
— Ouais, d’accord, marmonna Tucker. D’accord, je l’admets, la
mère de Lauren a changé d’avis dernièrement. J’ai dit à Liz : “Pense
au temps que j’aurais dû passer avec Lou, comme celui que j’ai
passé avec toi et Lisa. Fais la somme de tout ce dont j’ai été privé.
Les repas de famille, les vacances. Je n’ai pas pu l’aider à faire ses
devoirs, lui dire de ranger sa chambre, me disputer avec elle…” Bon
Dieu, quelle tête de mule c’était ! J’aurais dû assister à sa remise de
diplôme, parce qu’elle aurait réussi ses études, ma Lou, elle était
fûtée, même si elle séchait les cours. J’ai dit à Liz : “Plus jamais je
n’ai pu marcher avec elle à mes côtés. Je ne suis pas allé à la
maternité pour voir ses bébés. Additionne tout le temps que je lui
aurais donné si elle avait vécu…” »
Tucker se tut, étranglé par l’émotion. Lauren posa sa main
grassouillette sur la grande main osseuse aux articulations rouges et
gonflées de son grand-père.
« Additionne tout cela, reprit Tucker d’une voix cassée. Tâcher de
comprendre ce qui lui est arrivé… c’est le moins que je puisse faire.
Je veux juste lui rendre son dû. »
Robin sentit des picotements au bord de ses paupières.
« Je suis vraiment désolée, murmura-t-elle.
— Ouais, bon », dit Tucker en s’essuyant le nez et les yeux avec
la manche de son coupe-vent. Il prit la feuille au dessus de la pile et
la tendit à Robin d’un geste brusque. « Et voilà. Regardez contre
quoi nous nous battons. »
La page se divisait en courts paragraphes rédigés dans une
écriture nette et légèrement penchée, chaque lettre bien détachée
de ses voisines.

Elle cherche à prendre le contrôle par les mots et use parfois de


flatteries. Elle me dit que je suis intelligent puis elle parle de
“traitement”. Sa stratégie est ridiculement transparente. Ses
“compétences” et sa “formation” sont, comparées à mon niveau
de conscience et à la connaissance que j’ai de moi-même,
l’équivalent de la flamme d’une allumette mouillée face à la
lumière du soleil.
Elle jure qu’un diagnostic de folie me vaudra un traitement moins
sévère. Elle me dit ça entre deux hurlements, pendant que je la
gifle sur le visage et sur les seins. Couverte de sang, elle me
supplie de comprendre qu’elle pourrait m’être utile. Elle
témoignerait en ma faveur. Son arrogance et sa soif de
domination sont confortées par l’approbation sociale que lui
confère sa position de “docteur”. Même enchaînée, elle se croit
supérieure. Je lui démontrerai le contraire.

« Vous voyez ? murmura Tucker d’un ton farouche. Margot


Bamborough était bien emprisonnée dans sa cave. Il a écrit ce texte
pour le plaisir de revivre les tortures qu’il lui a infligées. Mais les
psychiatres ont estimé qu’il n’avait pas valeur d’aveu. Ils ont dit que
c’était un jeu, que Creed voulait surtout qu’on parle à nouveau de lui.
Qu’il cherchait à attirer l’attention de la police, pour qu’ils reviennent
l’interroger et qu’il puisse encore les ridiculiser. Qu’il voulait juste
revoir son nom dans la presse et sa tête au journal télévisé. Selon
eux, ce texte était la description d’un fantasme et le prendre au
sérieux reviendrait à lui donner satisfaction. Parce que parler de ces
horreurs le faisait bander.
— Dégoûtant, souffla Lauren.
— Mais d’après mon pote le gardien – parce que, vous savez, lui
aussi était persuadé que Creed avait fait trois victimes
supplémentaires dont les corps n’avaient jamais été retrouvés : ma
Lou, Kara Wolfson et Margot Bamborough – et donc, d’après mon
pote le gardien, c’était sur la femme médecin qu’il préférait qu’on
l’interroge. Creed est attiré par les gens haut placés sur l’échelle
sociale. Il est persuadé que s’il n’avait pas viré meurtrier, il aurait pu
faire une belle carrière. Professeur de fac, P.-D.G., ou un truc dans
le même genre. C’est mon pote qui m’a dit tout ça. Il m’a dit, “Creed
se voit comme leur égal, mais dans un autre domaine d’activité”. »
Robin ne répondit rien. Elle était toujours sous le choc de ce
qu’elle venait de lire. Depuis quelque temps, Margot Bamborough
était devenue terriblement tangible et vivante à ses yeux. Si bien
qu’à présent, elle ne pouvait s’empêcher de l’imaginer enchaînée,
couverte de sang, essayant par tous les moyens de convaincre son
tortionnaire de l’épargner.
« Creed a été transféré à Belmarsh en 1983 », poursuivit Tucker
en tapotant la liasse toujours posée devant lui tandis que Robin
tâchait de se reconcentrer. « Et c’est là qu’ils ont commencé à lui
administrer des calmants. Pour qu’il cesse de… vous me suivez…
« À la même époque, on m’a donné l’autorisation de lui écrire.
Depuis sa condamnation, j’avais frappé à toutes les portes. Donc,
j’ai fini par obtenir gain de cause. Je devais juste promettre de ne
jamais publier sa réponse, de ne pas la montrer à la presse, mais je
suis le seul parent de victime à avoir eu un contact direct avec… Et
voilà ce que j’ai reçu en retour », dit Tucker en poussant vers Robin
les deux feuillets suivants.
Le courrier était rédigé sur du papier à l’en-tête de la prison. Il
commençait abruptement, sans « Cher Mr. Tucker » ni quoi que ce
soit d’autre.
Votre lettre m’est parvenue voilà trois semaines mais on m’a
placé en cellule d’isolement peu après et, n’ayant pas de quoi
écrire, je n’ai pu y répondre. On ne me permet pas de donner
suite aux demandes comme la vôtre, d’habitude, mais j’imagine
que votre persévérance a contraint les autorités à lâcher du lest.
Tucker, aussi impensable que cela puisse paraître, je vous
admire. Résister face à l’adversité est également l’une de mes
grandes qualités.
En trois semaines, j’ai eu le temps de réfléchir à la façon dont
j’allais vous expliquer ce qu’à peine un homme sur dix mille est
capable d’entendre. Finalement, j’ai trouvé. Il semble, à vous lire,
que j’aurais gardé en mémoire les noms, les visages et les traits
de caractère de mes diverses “victimes”, mais j’ai le regret de
vous dire qu’il n’en est rien. La seule chose dont je me souviens
c’est du monstre avec lequel je faisais des cabrioles. L’être
nauséabond muni de plusieurs membres, de plusieurs seins, par
l’entremise duquel s’exprimaient l’angoisse et la douleur. En fin de
compte, ce monstre n’a jamais été un compagnon pour moi, bien
que ses contorsions m’aient fasciné, je l’avoue. Etant
correctement stimulé par la souffrance, il lui arrivait d’atteindre le
summum de l’extase. Soudain, il se sentait vivant, il se tenait
frémissant au bord de l’abîme et il hurlait, suppliait, implorait la
clémence.
Tant de fois je l’ai vu mourir et renaître. Mais pas assez à mon
goût. Outre son visage et sa voix qui changeaient constamment,
ses réactions demeuraient identiques. Richard Merridan, mon
vieux psychiatre, a donné d’autres noms à la chose qui me
possédait mais en vérité, j’étais sous l’empire d’une divine
frénésie.
Toujours est-il qu’il me considérait comme sain d’esprit. Et bien
que ses confrères aient contesté son diagnostic, le juge n’a
écouté que lui. Par conséquent, à la question de savoir si j’ai tué
votre fille, ma réponse est la suivante : peut-être que oui, peut-
être que non. Soit je l’ai tuée sous l’emprise d’une démence qui
persiste à oblitérer mes souvenirs et dont un médecin plus habile
pourrait me débarrasser. Soit je n’ai jamais croisé son chemin et
la petite Louise est en vie quelque part et se moque des
misérables efforts de son papa pour la retrouver. Ou bien alors,
elle endure des tourments qui n’ont rien de commun avec ceux
qu’a connus mon monstre familier.
Je ne doute pas que le soutien psychiatrique additionnel
disponible à Broadmoor m’aiderait à recouvrer la mémoire. Mais
pour des raisons impénétrables, les autorités préfèrent me garder
ici, à Belmarsh. Pas plus tard que ce matin, on m’a menacé sous
le nez des gardiens. Nonobstant le fait que quiconque s’en prend
à moi en retire un certain prestige, je suis quotidiennement
exposé à des manœuvres d’intimidation et à des risques
d’atteinte à ma personne. Qu’on puisse s’attendre à ce que je
recouvre une santé mentale suffisante pour aider la police relève
pour moi du mystère.
Les êtres exceptionnels ne devraient être étudiés que par ceux
qui en sont dignes. Les analyses rudimentaires auxquelles on m’a
soumis jusqu’à présent ont uniquement servi à confirmer que je
suis incapable de me rappeler mes actes. Vous, Mr. Tucker,
pourrez peut-être m’aider. Jusqu’à ce que je me retrouve dans
l’environnement médical que nécessite mon état de santé, quel
intérêt aurais-je à extirper de ma mémoire déficiente les détails
susceptibles de vous aider à savoir ce qu’est devenue votre fille ?
Ma sécurité est chaque jour compromise. Mes facultés mentales
se dégradent.
Naturellement, vous serez déçu de ne pas recevoir confirmation
de ce qui est arrivé à Louise. Soyez assuré qu’en dehors de mes
phases de frénésie, je ne suis pas dépourvu de compassion.
Même mes plus féroces contempteurs reconnaissent que je
comprends autrui bien mieux qu’autrui ne me comprend ! Par
exemple, je devine ce que représenterait pour vous de retrouver
le corps de Louise et lui donner la sépulture qui vous sied. Mais
hélas, le peu d’empathie que j’ai à ma disposition est en train de
fondre comme neige au soleil à cause des regrettables conditions
dans lesquelles je suis détenu. Les autorités ayant refusé de
m’envoyer dans un hôpital civil, j’ai mis beaucoup de temps à
récupérer de la dernière agression dont j’ai été victime, celle qui a
failli me coûter un œil. “Les hommes mauvais perdent le droit à
un traitement équitable !” Telle est, paraît-il, l’opinion de nos
concitoyens. Or, la brutalité engendre la brutalité. Même les
psychiatres les plus bornés sont d’accord sur ce point.
Avez-vous une âme miséricordieuse, Mr. Tucker ? Si tel est le
cas, la première lettre que vous écrirez après avoir reçu la
mienne sera destinée aux autorités de ce pays, leur demandant
que j’effectue le reste de ma peine à Broadmoor où les secrets
que ma mémoire récalcitrante contient peut-être encore auront
toutes les chances de resurgir, à force de soins et d’attention. Je
sais que vous trouverez les mots et les phrases pour les en
convaincre.
Amicalement vôtre,
Dennis

Robin termina sa lecture et leva les yeux.


« Vous n’avez rien remarqué, n’est-ce pas ? dit Tucker avec une
expression curieusement avide. Non, bien sûr. Ce n’est pas évident.
Moi non plus, je ne l’ai pas vu tout de suite. Quant à l’administration
pénitentiaire, elle était trop occupée à me répéter que Creed ne
serait jamais transféré à Broadmoor et que ma requête finirait au
panier. »
Il frappa le bas de la lettre de son ongle jauni.
« La clé se trouve ici. Dans le dernier paragraphe. La première
lettre. Les mots et les phrases. Prenez les premières lettres de
chaque phrase depuis le début du texte jusqu’à “Par conséquent”,
mettez-les bout à bout et regardez ce que vous obtenez. »
Robin s’exécuta.
« V-O-T-R-E-F-I-L-L-E… », lut-elle à voix haute avant de
s’interrompre subitement, craignant d’avoir deviné la suite du
message crypté. Elle poursuivit l’exercice en silence jusqu’à ce que
le goût du café au lait se change en fiel dans sa bouche : « Oh mon
Dieu !
— Qu’est-ce que ça raconte ? demanda Lauren en essayant de
lire.
— Ne t’occupe pas de ça, lui ordonna Tucker avant de récupérer
le document et de le remettre dans sa poche intérieure. Et voilà,
reprit-il à l’intention de Robin. Maintenant, vous comprenez à qui
vous avez affaire. Il a tué Lou, il a tué votre doctoresse et il s’en
vante. »
Avant que Robin puisse répondre, Tucker retourna la dernière
photocopie et la poussa vers elle. C’était un plan cadastral
d’Islington avec un cercle tracé à l’encre autour de ce qui
ressemblait à un immeuble ou une grande maison.
« Il existe deux endroits où personne n’a jamais cherché,
commenta-t-il. J’ai personnellement ratissé tous les lieux où il aurait
pu cacher des corps, les quartiers où il a vécu, pendant son enfance
ou après. La police a fouillé les plus évidents, ses différents
logements et autres, mais ces deux-là ont été oubliés.
« Quand Lou a disparu, en novembre 1972, il n’aurait pas pu
l’enterrer dans la forêt d’Epping, parce que…
— La police venait d’y trouver les restes de Vera Kenny »,
compléta Robin.
Tucker parut impressionné, même s’il ne voulait pas le montrer.
« On dirait que vous apprenez bien vos leçons, dans cette
agence. Ouais, exactement. À ce moment-là, il y avait des flics
partout dans le secteur.
« Vous voyez, là ? reprit Tucker en montrant le cercle tracé sur le
plan. Aujourd’hui, c’est une maison d’habitation, mais dans les
années 1970 c’était l’hôtel Archer. Et devinez qui s’occupait de laver
leurs draps, leurs dessus-de-lit et tout le bazar. Le pressing où
bossait Creed. Il s’y rendait une fois par semaine, avec sa
camionnette, pour ramasser les ballots de linge sale et rapporter le
propre.
« Après son arrestation, la patronne de l’hôtel Archer a déclaré
dans les colonnes du Mail que Creed s’était toujours montré poli et
serviable, qu’ils avaient l’habitude d’échanger quelques mots quand
il venait…
« Ce truc-là ne figure pas sur les plans récents, poursuivit Tucker
en posant le doigt sur un emplacement marqué d’une croix, à
proximité de l’hôtel. Mais il est mentionné dans les vieux actes de
propriété. Il y a un puits au fond du jardin, un genre de citerne ayant
servi à collecter l’eau pluviale. Il était là avant la construction du
bâtiment actuel.
« J’ai pu interroger la propriétaire de l’hôtel en 1989, après qu’elle
a vendu. Elle m’a dit qu’elle avait fait condamner le puits et planté
des arbustes autour pour éviter que des enfants tombent dedans par
accident. Mais quand il faisait ses livraisons, Creed entrait par le
jardin et passait près de l’endroit où se trouvait le puits. J’imagine
qu’il en connaissait l’existence. Elle ne se souvenait pas de lui en
avoir parlé, précisa Tucker pour devancer la question de Robin, mais
ça ne change rien à l’affaire. Elle n’était pas censée se rappeler
toutes leurs conversations, surtout quinze ans plus tard.
« Creed aurait très bien pu débarquer en pleine nuit, laisser sa
camionnette à la porte du jardin et…, marmonna Tucker, visiblement
contrarié. Mais quand j’ai compris cela, il était déjà trop tard. L’hôtel
était devenu une maison d’habitation. Depuis, les propriétaires ont
construit une foutue véranda au-dessus du puits.
— Ne pensez-vous pas, avança prudemment Robin, qu’en
construisant cette véranda, les nouveaux occupants auraient pu
remarquer…
— Pourquoi auraient-ils remarqué quoi que ce soit ? répliqua
sèchement Tucker. Vous croyez qu’un maçon va chercher à savoir
ce qu’il y a sous la terre alors qu’il peut se contenter de couler une
dalle de béton ? De toute façon, Creed est malin. Il aura sûrement
balancé des ordures par-dessus le corps. Pour le cacher. Bon, ça
c’était la première option. Ensuite, vous avez cela. »
La dernière photocopie était également celle d’une carte.
« C’est ici, dit-il en plantant sur une autre maison entourée d’un
cercle son index aux jointures enflées, que vivait l’arrière-grand-
mère de Creed. Je l’ai lu dans Le Démon de Paradise Park. Pendant
un interrogatoire, Creed a dit qu’étant gosse, la seule fois où il a vu
la campagne, c’était chez elle.
« Vous voyez cette grande zone verte juste à côté ? reprit-il. C’est
Great Church Wood. Des hectares de forêt. Creed connaissait le
chemin, il possédait une camionnette, il avait joué dans ces bois
quand il était petit.
« Nous savons qu’il a enterré la plupart de ses victimes dans la
forêt d’Epping parce que c’était un lieu neutre, où il n’avait jamais
mis les pieds dans sa jeunesse. Mais en 1975, la forêt d’Epping
n’était plus accessible puisque la police y patrouillait toutes les nuits.
Je suis sûr qu’il s’est rabattu sur Great Church Wood. Ce n’était pas
très loin de Londres et il avait des pelles à l’arrière de sa
camionnette…
« Voilà mon hypothèse. Ma Lou et votre doctoresse sont soit dans
le puits sous la véranda soit quelque part dans Great Church Wood.
Les flics ont fait des progrès depuis les années 1970. Aujourd’hui, ils
ont des radars qui permettent de voir sous la terre, et plein d’autres
gadgets. Techniquement, ce serait possible d’aller vérifier. Il suffit de
vouloir.
« Seulement voilà, dit Tucker en repliant les deux dernières
photocopies d’une main tremblante, personne n’a l’air de vouloir. Et
c’est comme ça depuis longtemps. La police s’en fiche, la justice
aussi. Ils pensent que c’est fini, que Creed ne crachera jamais le
morceau. C’est pour ça que je tiens à ce que ce soit votre patron qui
l’interroge. J’aurais aimé pouvoir le faire moi-même mais vous avez
vu comment Creed me considère… »
Tucker glissa les documents dans la poche de son coupe-vent.
Durant leur conversation, le café s’était rempli. À la table voisine
étaient assis trois jeunes gens arborant des barbes ridiculement
désuètes. Robin se sentit presque agressée par le bruit qui régnait
dans la salle. Il est vrai qu’elle avait passé de longues minutes à
tendre l’oreille pour ne rien rater du discours murmuré de Tucker.
C’était comme si elle surgissait d’un lointain passé dans un présent
indifférent et survolté. Qu’auraient pensé Margot Bamborough,
Louise Tucker et Kara Watson de l’ambiance sonore de ce café ? De
tous ces gens rivés à leur portable ? De la chanson « Happy » de
Pharrell Williams jaillissant des enceintes juchées derrière le bar ?
De cette jeune femme qui s’éloignait du comptoir, une tasse de café
à la main, avec son chignon rasta et son T-shirt Marqué GO F#CK
YOUR #SELFIE ?
« Ne pleure pas, je t’en prie, papy », dit Lauren aux cheveux jaune
fluo, en prenant son grand-père par l’épaule. Depuis qu’il s’était tu,
Tucker semblait avoir rapetissé. Une larme épaisse roula le long de
son gros nez rouge et s’écrasa sur la table.
« Cette histoire a traumatisé tout le monde dans la famille,
expliqua Lauren. Maman et tante Lisa ont très peur quand mes
cousines ou moi sortons le soir…
— Absolument ! dit Tucker en s’essuyant les yeux d’un revers de
manche.
— … et nous avons grandi dans l’idée que ça pourrait nous
arriver, ajouta Lauren en écarquillant ses grands yeux innocents.
Vous savez, il y a toujours des gens qui disparaissent, qui se font
tuer.
— Oui, dit Robin. Je sais. » Elle tendit la main par-dessus la table
pour serrer le bras du vieil homme.
« Nous ferons l’impossible, Mr. Tucker, je vous le promets. Je vous
tiens au courant. »
En sortant du café, Robin était consciente qu’elle venait de
s’engager à la place de Strike, lequel ignorait tout de ses projets
concernant Creed et Louise Tucker. Mais elle s’en inquiéterait plus
tard, quand elle aurait récupéré un peu d’énergie, songea-t-elle en
s’enveloppant plus étroitement dans sa veste. Puis elle regagna le
bureau à pied, l’esprit tout entier absorbé par le vide immense que
les trois femmes disparues avaient laissé derrière elles.
52

Souvent le feu est sans fumée.


Edmund S , La Reine des fées

Il était une heure du matin et Strike roulait en direction de Stoke Newington, où Robin
l’attendait devant la maison d’Elinor Dean. Le patron de PasNet avait repris ses petites
habitudes, s’adonnant de nouveau aux activités supposément répréhensibles qui
fournissaient à son subordonné de quoi le faire chanter. Même si l’emprise psychologique que
PasNet exerçait sur BPN avait mené celui-ci au bord du suicide, elle n’était visiblement pas
assez forte pour l’inciter à rentrer dans le rang.
La nuit était claire mais les lumières sur Essex Road effaçaient presque les étoiles. Strike
discutait au téléphone avec Barclay dont la voix résonnait dans l’habitacle de la BMW. Une
semaine s’était écoulée depuis qu’il avait fait la connaissance de BPN sur Tower Bridge et
l’avait persuadé d’aller prendre un café avec lui au lieu de se jeter dans la Tamise.
« Cet imbécile est complètement accro, dit l’Écossais.
— Apparemment, répondit Strike. C’est sa troisième visite en l’espace de dix jours.
— Il m’a dit : “C’est plus fort que moi.” Il paraît que ça guérit son stress.
— Son stress peut-être, mais pas ses envies de suicide.
— C’est le chantage qui le pousse au suicide, Strike, pas ce qu’il fait à Stoke Newington.
— Et tu n’as vraiment aucune idée de ce qu’il trafique dans cette baraque ?
— Encore une fois, il m’a juste dit qu’il ne baisait pas avec elle mais que sa femme le
quitterait si elle l’apprenait. Il est peut-être fétichiste du latex, ajouta Barclay, pensif.
— Du quoi ?
— Du latex, répéta Barclay. Comme ce type qui mettait une combinaison en latex sous son
costume pour aller bosser.
— Ouais, je l’avais oublié celui-là. »
Les diverses pratiques sexuelles de leurs clients se mélangeaient souvent dans sa tête.
Strike entendait la rumeur du casino derrière Barclay. Cela faisait des heures que ce dernier
suivait discrètement PasNet entre les tables de jeu et les machines à sous.
« Écoute, Strike, tu veux vraiment que je reste ? Je suis en train de claquer une fortune, et
comme tu disais que les clients commençaient à râler à cause des notes de frais… Je
pourrais me poster sur le trottoir d’en face et attendre que cet enfoiré se casse.
— Non, ne le lâche pas. Et continue à le photographier. Il faut qu’on trouve de quoi le
coincer.
— On a de quoi, avec toute la coke qu’il s’enfile ! répliqua Barclay.
— Comme la moitié de ses collègues de travail. Non, on a besoin d’un truc plus sérieux si
on veut qu’il cesse de pousser les gens à enjamber les ponts…
— C’est toi le patron.
— Occupe-toi de cette ordure et ne mise pas trop.
— Ce n’est pas ce que je mise qui fera couler la boîte, c’est ce que je bois. »
Barclay raccrocha. Strike baissa sa vitre, alluma une cigarette et fit jouer les muscles de
ses épaules pour détendre sa nuque douloureuse.
Il aurait bien aimé pouvoir faire comme BPN : se changer les idées, oublier ses nombreux
problèmes et responsabilités l’espace de quelques heures. Mais, contrairement au patron de
PasNet, Strike ne disposait d’aucun exutoire en ce moment. Au cours des mois précédents, la
maladie de Joan avait accaparé le peu de temps qu’il n’avait pas consacré à son travail. Il ne
faisait plus de sport depuis son amputation, son métier l’empêchait de voir ses amis aussi
souvent qu’il l’aurait souhaité, et les rares relations qu’il entretenait avec sa famille lui faisaient
plus de mal que de bien.
Le lendemain, dimanche de Pâques, il retournerait à St. Mawes pour disperser les cendres
de Joan avec ses proches. L’événement en lui-même n’avait déjà rien de réjouissant mais,
par-dessus le marché, il allait devoir se retaper un interminable voyage en train et, à l’arrivée,
tomber sur sa sœur Lucy qui depuis la mort de Joan ne cessait de l’appeler pour lui dire
combien elle redoutait cet ultime adieu et regrettait de ne pouvoir se recueillir sur une tombe.
À l’entendre, on aurait pu croire que c’était lui qui, par ses manœuvres, avait influencé les
dernières volontés de leur tante. Lucy lui avait également reproché de ne pas passer tout le
week-end dans les Cornouailles, contrairement à elle et à sa petite famille, et pour finir elle
l’avait mis en demeure d’acheter des friandises de Pâques à ses trois neveux, et pas
seulement à Jack. Comme si elle estimait normal que son unijambiste de frère transporte trois
fragiles lapins en chocolat en plus de son gros sac de voyage, alors qu’il était épuisé et
souffrait le martyre parce qu’il travaillait sans relâche depuis des semaines en oubliant de
prendre soin de son moignon.
Pour ne rien arranger, son demi-frère Al et sa demi-sœur Prudence, qu’il n’avait jamais
rencontrée, avaient recommencé à le bombarder de textos. L’un et l’autre semblaient espérer
que Strike, ayant passé ses nerfs sur leur père au téléphone, regretterait de s’être emporté et,
revenu à de meilleurs sentiments, accepterait plus volontiers de participer à leur raout. Strike
n’avait pas répondu mais ces messages insistants étaient pour lui comme des piqûres
d’insecte : il s’interdisait d’y toucher mais n’arrivait pas à les oublier.
Et au sommet de cette pyramide de problèmes, planait le mystère Bamborough que Robin
et lui avaient passé des centaines d’heures à tenter d’élucider, mais qui demeurait aussi
insondable qu’au premier jour, quand il avait accepté de le sonder. Le délai d’un an serait
bientôt écoulé et ils n’avaient absolument rien de tangible à se mettre sous la dent.
Honnêtement, Strike n’attendait pas grand-chose de la rencontre que Robin avait organisée
avec les filles de Wilma Bayliss et qui devait avoir lieu le lendemain dans la matinée, avant
qu’il ne prenne le train pour Truro.
Plus il s’approchait du quartier où vivait la femme pour laquelle BPN semblait éprouver une
si grande attirance, plus cet homme recherchant désespérément ce qui, d’après Strike, ne
pouvait être qu’un soulagement d’ordre sexuel, suscitait en lui une forme d’indulgence, voire
de sympathie. Dernièrement, il lui était venu à l’esprit que les quelques aventures qu’il avait
connues depuis sa rupture avec Charlotte, pour banales qu’elles aient été, avaient constitué
son seul refuge face aux exigences de son travail. L’annonce du cancer de Joan avait sonné
le glas de sa vie sexuelle : on ne pouvait pas passer sa vie dans les trains et aller à des
rendez-vous galants en même temps.
Ce n’était pourtant pas faute d’occasions. Depuis que l’agence marchait bien, certaines des
femmes riches et délaissées qui constituaient la base de leur clientèle semblaient voir en
Strike la solution à tous leurs problèmes. Pas plus tard que la veille, Strike avait reçu une
cliente de ce type. Une jolie brune de trente-deux ans. Comme elle avait pris la suite de
Mrs. Smith – qui les avait quittés satisfaite après avoir vu les photos prises par Morris de son
mari embrassant la baby-sitter, photos qu’elle comptait verser au dossier de sa demande de
divorce –, Strike l’avait surnommée Miss Jones.
C’était un canon : des jambes interminables, des lèvres pulpeuses, une peau parfaite. La
presse à scandale l’adorait, et ce, pour deux raisons principales : sa fortune familiale et le
différend qui l’opposait au père de leur fille âgée de six mois. Miss Jones, qui cherchait à
discréditer ce dernier pour obtenir la garde exclusive de l’enfant, n’avait cessé de croiser et
décroiser ses longues jambes fuselées tout en expliquant à Strike les raisons de sa
démarche. Apparemment, son ex-compagnon était un sale hypocrite qui, non content de
prendre de la drogue, racontait des horreurs sur son compte dans les journaux et se servait
de leur fille pour faire pression sur elle. Alors qu’il la raccompagnait, une fois l’entretien
terminé, elle lui avait touché le bras à plusieurs reprises en riant très fort et sans raison. Bien
conscient du regard réprobateur de Pat dans son dos, Strike avait réussi à se débarrasser
d’elle tout en restant poli, mais avec la désagréable sensation d’avoir du chewing-gum plein
les doigts.
Il n’avait aucune peine à imaginer les commentaires auxquels il aurait eu droit si Dave
Polworth avait assisté à la scène. Son vieil ami avait échafaudé toute une théorie sur le genre
de femmes qui le trouvaient à leur goût, et dont Charlotte était le meilleur exemple. Selon
Polworth, si l’ancien boxeur au nez cassé attirait presque exclusivement les névrosées, les
emmerdeuses, voire les sociopathes, c’était parce qu’elles recherchaient sans le savoir un
homme-rocher auquel elles pourraient s’accrocher comme des patelles.
En longeant les rues sombres et désertes de Stoke Newington à bord de sa BMW, Strike
repensa malgré lui à son ex-fiancée et aux textos qu’elle lui avait envoyés depuis la clinique
privée qu’il avait réussi à localiser sur Internet. S’il n’y avait pas répondu, c’était d’abord parce
qu’ils lui étaient parvenus la veille de son avant-dernier voyage en Cornouailles, alors que
Joan était au plus mal, mais aussi parce qu’il n’avait pas voulu lui donner de faux espoirs en
entretenant l’illusion qu’il suffisait de l’appeler pour qu’il se porte à son secours. Était-elle
encore hospitalisée ? Si tel était le cas, elle n’aurait jamais passé autant de temps dans une
clinique psychiatrique. Ses jumeaux d’un an avaient sans doute été confiés à une
gouvernante ou à leur grand-mère paternelle, dont Charlotte lui avait assuré qu’elle ne
demandait pas mieux que de la remplacer.
Quand il fut sur le point d’arriver, Strike composa le numéro de Robin.
« Il est encore chez elle ? lui demanda-t-il.
— Oui. Vous pourrez vous mettre derrière moi, il y a de la place. Je pense que les gens du
numéro 14 sont partis avec leurs gosses pour le week-end de Pâques. Ils ont pris les deux
voitures.
— OK. À tout de suite. »
Strike repéra la vieille Land Rover arrêtée à cinquante mètres de la maison d’Elinor et se
gara sans problème. Il coupait le moteur quand il vit Robin sortir de son véhicule, fermer
discrètement la portière et contourner la BMW, une sacoche pendue à l’épaule.
« Bonsoir, dit-elle en se glissant sur le siège passager.
— Bonjour, plutôt. Vous n’avez pas hâte de rentrer chez vous ? »
Au même instant, le portable que Robin tenait à la main s’éclaira. Sans même regarder
l’écran, elle le posa à l’envers sur sa cuisse pour cacher la lumière.
« J’ai des trucs à vous dire. J’ai parlé à C. B. Oakden.
— Ah », fit Strike.
Étant donné l’intérêt qu’Oakden avait manifesté envers Strike, qui le soupçonnait
d’enregistrer leurs conversations téléphoniques, il avait été convenu que Robin se chargerait
de le contacter pour lui demander de ne plus se mêler de l’affaire Bamborough.
« Il n’a pas apprécié, dit Robin. Il m’a balancé “Nous sommes dans un pays libre” et “J’ai le
droit de parler à qui je veux”. À quoi j’ai répondu, “Si vous continuez à interférer dans
l’enquête et à interroger les témoins, vous risquez de tout compromettre”. Et là, il m’a sorti
qu’un biographe expérimenté comme lui…
— Quel enfoiré, marmonna Strike.
— … savait comment faire parler les gens et que nous aurions tout intérêt à faire équipe
avec lui.
— Ouais, dit Strike. Le collaborateur idéal : un escroc avec un casier judiciaire long comme
le bras. Qu’avez-vous obtenu, en fin de compte ?
— Eh bien, je dirais qu’il a vraiment envie de vous rencontrer et qu’il ne donnera aucune
info sur Brenner à moins que vous acceptiez un rendez-vous en tête-à-tête. Il se sert de
Brenner comme appât. »
Strike chercha une autre cigarette.
« Je ne suis pas sûr que Brenner vaille un rencart avec C. B. Oakden.
— Même après ce que Janice vous a dit ? »
Strike tira une bouffée et souffla la fumée par la vitre. « Je le reconnais, aujourd’hui,
Brenner fait nettement plus louche qu’au début. Mais quelles sont les chances pour
qu’Oakden détienne des informations valables ? Il était ado à l’époque et le fait qu’il ait volé
cette notice nécrologique laisse supposer qu’il n’a pas grand-chose dans son escarcelle et
qu’il est prêt à tout pour… »
Un bruit de frottement attira son regard. C’était Robin qui ouvrait sa sacoche. Légèrement
surpris, il la vit en extraire le carnet de Talbot.
« Vous l’emportez dans tous vos déplacements ? demanda Strike en essayant de cacher
son agacement.
— Apparemment », répliqua-t-elle. Pour plus de commodité, elle posa son portable à
l’endroit sur le tableau de bord, si bien qu’à l’arrivée du texto suivant, Strike put lire le nom
affiché à l’écran : Morris.
« Qu’est-ce que Morris peut bien avoir à vous raconter à 2 heures du matin ? fit Strike sur
un ton inquisiteur qu’il regretta aussitôt.
— Rien. C’est juste qu’il s’ennuie à mourir. Il est en planque devant chez l’ex de Miss
Jones, dit Robin en feuilletant les notes de Talbot. Je voulais vous montrer quelque chose.
Voilà, tenez. »
Elle lui tendit le carnet ouvert à une page que Strike avait lui-même étudiée. Couverte de
dessins et d’inscriptions alambiquées, on y voyait un squelette armé d’une faux.
« Ne faites pas attention à l’imagerie. Ce sont juste des lames de tarot, le prévint Robin.
Regardez plutôt entre les jambes du squelette. Ce minuscule symbole, le cercle contenant
une croix, symbolise la Part de Fortune…
— À savoir ?
— Un élément de l’horoscope associé à la réussite matérielle. “La Part de Fortune en
deuxième maison, ARGENT ET POSSESSIONS.” Et il a souligné “Maison de la mère”. Vous
vous rappelez que les Oakden vivaient sur Fortune Street. Quand Margot a disparu, la Part de
Fortune était dans la maison de l’argent et des possessions. Talbot semble établir un lien
entre cela et le fait que Dorothy ait hérité de la maison maternelle. Comme pour dire que ce
n’était pas une tragédie mais un coup de chance pour elle.

— Vous croyez ? dit Strike en frottant ses yeux las.


— Oui, regardez, après cela, il repart dans ses élucubrations. Comme quoi les natifs de la
Vierge – Dorothy est Vierge selon les deux systèmes astrologiques – sont des personnes
mesquines, cherchant uniquement leur propre intérêt, ce qui cadrerait bien avec ce que nous
savons de la personnalité de Dorothy. Bref, dit Robin, j’ai vérifié les dates de naissance, et
devinez quoi ? Selon les deux systèmes, le traditionnel et celui de Schmidt, la mère de
Dorothy était Scorpion.
— Ciel ! Apparemment, on est tombés sur un nid.
— Je sais ce que vous pensez, dit Robin, imperturbable. Mais d’après ce que j’ai lu, le
Scorpion est un signe assez commun. Et maintenant, j’en arrive au plus important : Carl
Oakden est né le 6 avril. Du coup, il est Bélier selon le système traditionnel et Poissons dans
celui de Schmidt. »
Un court silence s’ensuivit.
« Quel âge avait-il quand sa grand-mère est tombée dans l’escalier ? demanda Strike.
— Quatorze ans. »
Il tourna la tête pour souffler la fumée à l’extérieur.
« Vous pensez qu’il l’a poussée ? C’est cela ?
— Peut-être pas volontairement. Il a pu la bousculer sans le faire exprès, elle a perdu
l’équilibre et…
— “Margot a affronté les Poissons.” Accuser un enfant de… ce n’est pas rien, quand
même !
— Peut-être n’a-t-elle accusé personne. Peut-être n’est-ce qu’une supposition émise par
Talbot, ou une autre de ses inventions. Quoi qu’il en soit…
— … ça donne à réfléchir, dit Strike avant d’émettre un genre de gémissement. J’ai peur
qu’on n’ait pas le choix. Il va falloir rencontrer cet abruti d’Oakden, tout compte fait. On dirait
que tout se concentre autour de ces trois personnes. Brenner et les Oakden. Modèle de vertu
par-devant…
— … empoisonneuse par-derrière. Vous vous souvenez ? C’est comme ça qu’Oonagh
Kennedy parlait de Dorothy. »
Les détectives gardèrent le silence pendant quelques secondes, les yeux fixés sur la porte
de la maison d’Elinor Dean et son jardin endormi.
« D’après vous, combien de meurtres ont lieu sans être qualifiés de tels ? demanda Robin.
— La réponse est dans la question. Impossible à savoir puisqu’ils ne sont pas “qualifiés de
tels”. Mais oui, ces morts discrètes qui se produisent souvent dans le cadre familial sont un
vrai problème. Chaque jour, des personnes vulnérables sont tuées par leurs proches alors
que pour tout le monde, elles ont succombé à la maladie…
— … et on dit que c’est tant mieux parce qu’elles ne souffrent plus.
— Ce qui n’est pas toujours faux », ajouta Strike.
À cet instant, l’un et l’autre eurent droit à une vision d’horreur, mais pas la même. Strike
revit le sergent Gary Topley gisant sur une route poussiéreuse d’Afghanistan, les yeux grands
ouverts, le corps sectionné au niveau de la taille. Cette scène hantait encore ses cauchemars.
Parfois même, Gary lui parlait dans son sommeil. Et quand il se réveillait, Strike se répétait en
guise de consolation que son ami était mort sur le coup, que ses yeux écarquillés, son air
stupéfait étaient la preuve qu’il avait été emporté avant que son cerveau n’analyse la
situation.
L’image qui s’était formée dans la tête de Robin relevait plus du fantasme. Elle n’avait bien
sûr aucune certitude que les choses se soient passées ainsi, mais elle imagina Margot
Bamborough enchaînée à un radiateur (je la gifle sur le visage et sur les seins), suppliant son
bourreau (stratégie ridiculement transparente), endurant des tourments inconcevables (il lui
arrivait d’atteindre le summum de l’extase et soudain, il se sentait vivant, il se tenait
frémissant au bord de l’abîme et il hurlait, suppliait, implorait la clémence).
« Vous savez, dit Robin pour rompre le silence et passer à autre chose, j’aimerais bien
avoir une photo de Maud, la mère de Dorothy.
— Pour quoi faire ?
— Vérifier un truc. Je ne me rappelle pas vous l’avoir dit mais… regardez. »
Elle feuilleta le carnet dans l’autre sens et s’arrêta sur une page couverte de symboles
astrologiques liés à l’eau. Sous un dessin représentant un scorpion était écrit en petits
caractères « GRAIN DE BEAUTÉ (Adams) ».
« Encore un nouveau signe ? s’étonna Strike. Le Grain de Beauté ?
— Non, fit Robin en souriant. C’est une référence à l’astrologue Evangeline Adams, selon
laquelle les vrais Scorpions portent souvent une marque de naissance, comme un gros grain
de beauté. J’ai trouvé son livre d’occasion. »
Un ange passa.
« Quoi ? demanda Strike en voyant que Robin le fixait du regard.
— Je m’attendais à une réplique chargée d’ironie.
— Mes réserves d’ironie sont épuisées, répondit Strike. Vous réalisez qu’il nous reste
seulement quatorze semaines pour résoudre cette affaire ?
— Je sais », soupira Robin. Elle prit son portable pour regarder l’heure. Du coin de l’œil,
Strike vit qu’elle avait encore reçu un texto de Morris. « Peut-être que les sœurs Bayliss nous
apprendront quelque chose d’utile… Vous êtes sûr de vouloir venir ? Ça ne m’ennuie pas de
les voir seule. Après la nuit blanche que vous allez passer ici, vous risquez d’être épuisé.
— Je dormirai dans le train. Vous avez des projets pour le dimanche de Pâques ?
— Non. Ma mère voudrait que je vienne mais… »
Strike essaya de compléter la phrase que Robin avait laissée en suspens. Pourquoi n’allait-
elle pas chez ses parents ? Avait-elle prévu de passer la journée avec quelqu’un ? Morris, par
exemple ?
« Bon, c’est promis, je ne vous parlerai plus du carnet de Talbot, enchaîna Robin. Mais
avant le rendez-vous de demain, je voudrais quand même vous montrer un truc.
— Allez-y.
— Vous l’avez dit vous-même, certaines de ses notes semblent entachées de racisme.
— Quand il parle du “Fantôme noir”, cita Strike. Ouais.
— Ou de “Lilith Lune noire”…
— … et qu’il se demande si Wilma est une sorcière.
— Tout à fait. Je pense qu’il l’a vraiment harcelée, et sa famille peut-être aussi. La façon
dont il la décrit – “grossière”, “malhonnête”… » Robin retrouva la page des bêtes à cornes.
« Et “femme à présent dans cette éternité… armée et militante”.
— Une sorcière féministe radicale.
— Ça fait plutôt sympa, dit comme ça. Mais à mon avis, dans l’esprit de Talbot c’était plus
péjoratif.
— C’est pour cette raison que ses filles refusaient de nous parler ?
— Peut-être. Je pense donc que nous devrons garder ça en tête… quand nous serons avec
elles demain. Il ne faut pas qu’elles s’imaginent que nous cherchons à incriminer leur mère.
— Bon d’accord, j’ai compris.
— Dans ce cas…, soupira Robin en rangeant le carnet dans sa sacoche. Je vais y aller.
Mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien fabriquer là-dedans ? murmura-t-elle en fixant la porte
d’Elinor Dean.
— Barclay pense à des pratiques fétichistes. Vous savez, le latex…
— Avec le bide qu’il a, il doit lui falloir du temps pour entrer dans une combinaison en
latex. »
Strike éclata de rire.
« Bon, on se retrouve dans… » Robin regarda de nouveau l’heure sur son portable. « …
sept heures et quarante-cinq minutes.
— Dormez bien », dit Strike.
Il la suivit du regard tant qu’elle rejoignait sa Land Rover. Elle se pencha encore une fois
sur son téléphone, sans doute pour lire les messages de Morris, s’installa au volant, effectua
un demi-tour dans la rue et partit en direction d’Earl’s Court, non sans lui avoir fait un signe de
la main au passage.
En se penchant pour attraper la Thermos de thé rangée sous son siège, Strike se souvint
du jour où Robin avait argué d’un rendez-vous chez le dentiste pour justifier une absence.
Comme par hasard, ce prétendu rendez-vous tombait un après-midi où Morris était lui-même
en congé. Strike venait juste de faire le lien. Une idée très désagréable lui traversa l’esprit :
Robin aurait-elle menti, comme l’avait fait Irene Hickson ? Et pour la même raison ? Un autre
souvenir se présenta dans la foulée. Quelques mois auparavant, quand elle avait fait allusion
à la nouvelle compagne de son ex-mari, Robin s’était exclamée : « Oh, je ne vous l’avais pas
dit ? Non, c’est à Morris que j’en ai parlé. »
Tout en débouchant sa Thermos, Strike réfléchit au comportement de Robin en présence
de Morris au cours des derniers mois. Elle n’avait jamais semblé l’apprécier particulièrement,
mais c’était peut-être une manière de donner le change, de détourner les soupçons. Se
pouvait-il que son associée et leur plus récent collaborateur entretiennent une relation et qu’il
ne s’en soit pas aperçu, enfoui qu’il était sous ses problèmes personnels ?
Strike se versa une tasse de thé, se cala au fond de son siège et braqua son regard furieux
sur la porte d’Elinor Dean, troublée par la vapeur s’élevant du breuvage marronnasse au goût
de plastique. Il était en colère contre lui-même. Il se disait qu’en tant que patron, il aurait dû
établir une règle interdisant que les associés sortent avec les sous-traitants. Mais il s’en
voulait pour une autre raison encore, une raison à laquelle il préférait ne pas penser parce
qu’il ne la connaissait que trop, et que la ressasser ne ferait qu’aggraver sa déprime.
53

Comme trois belles branches bourgeonnant loin et large,


Qui d’une racine tiraient leur sève vitale :
Et telle cette racine divisant en trois sa vie,
Leur mère était…
Edmund S , La Reine des fées

Sept heures plus tard, dans la lumière froide et plate d’une matinée
nuageuse, Robin monta dans sa Land Rover pour rejoindre le café
où Strike et elle devaient rencontrer les sœurs Bayliss. Ayant trente
minutes d’avance, elle décida de faire un crochet.
Quand Maya, la cadette, lui avait suggéré le Belgique à
Wanstead, Robin avait réalisé qu’ils seraient à proximité des Flats, la
grande prairie municipale au sud de la forêt d’Epping, où Dennis
Creed s’était débarrassé de son avant-dernière victime connue, la
coiffeuse âgée de vingt-sept ans, Susan Meyer.
Robin se gara sur Aldersbrook Road, devant les rares boutiques
du secteur, traversa la rue et descendit vers la rive plantée de
roseaux du lac Alexandra, une vaste retenue d’eau où nageaient des
canards. L’ayant repérée, deux d’entre eux se précipitèrent, pleins
d’espoir, puis voyant qu’elle n’avait rien à leur offrir, ils s’éloignèrent
comme si elle n’existait pas, leurs petits yeux d’onyx parcourant le
paysage alentour en quête d’autres opportunités.
C’était dans ce lac que trente-neuf ans auparavant, au cœur de la
nuit, Dennis Creed avait jeté le corps de Susan Meyer après lui avoir
coupé la tête et les mains et l’avoir enroulée dans une bâche de
plastique noir liée par une corde. Peut-être à cause de son
emblématique coupe au carré et de son sourire timide, Susan Meyer
figurait en bonne place sur la couverture du Démon de Paradise
Park.
Le ciel laiteux était aussi opaque que l’eau peu profonde dont la
surface, tel un tissu de soie couleur jade, ondulait dans le sillage des
volatiles. Les mains dans les poches, Robin regarda longuement le
lac et les herbes qui bruissaient tout autour, en essayant d’imaginer
la scène qui s’était déroulée quelque temps plus tard, quand un
employé du parc avait fait la macabre découverte. L’homme avait vu
un objet noir flotter sur l’eau et, supposant qu’il s’agissait d’une
bâche gonflée d’air, était allé chercher une longue perche pour le
ramener vers le bord. Intrigué par son poids, il avait vite fait le
rapprochement (c’est du moins ce qu’il avait déclaré à l’équipe de
télévision arrivée sur les lieux peu après la police et l’ambulance)
avec les dépouilles retrouvées dans la forêt d’Epping, une quinzaine
de kilomètres plus au nord.
Creed avait enlevé Susan un mois exactement avant la disparition
de Margot. S’étaient-elles retrouvées ensemble dans sa cave ? Si tel
était le cas, cela signifierait que Creed avait détenu trois femmes
simultanément durant un bref laps de temps. Robin préférait ne pas
imaginer ce qu’Andrea, ou bien Margot – si effectivement celle-ci
faisait partie du sinistre tableau de chasse de Creed –, avait pu
ressentir en découvrant Susan enchaînée dans cet immonde sous-
sol et en réalisant qu’elle aussi serait bientôt réduite à l’état de loque
humaine, puis assassinée.
Andrea Hooton était censée être la dernière victime de Creed.
Pour se débarrasser de son corps, il avait dû changer de mode
opératoire. La police ayant investi à la fois la forêt d’Epping et
Wansted Flats, il avait roulé jusqu’à la mer, ce qui représentait une
bonne centaine de kilomètres depuis Liverpool Road, et l’avait
balancé du haut de la falaise de Beachy Head. Car Dennis Creed
avait beau tenir à ce que le Boucher de l’Essex soit crédité de tous
ces meurtres retentissants, ainsi qu’on avait pu le déduire des
nombreux articles découpés et stockés sous le plancher de son
appartement, se faire arrêter par la police ne le tentait absolument
pas.
Robin vérifia sa montre : l’heure du rendez-vous approchait. En
regagnant son véhicule, elle réfléchit à la frontière séparant la
normalité de la folie. Vu de l’extérieur, Creed passait pour un homme
sain d’esprit, plus que Talbot en tout cas. Il n’avait laissé aucun écrit
abracadabrant pour expliquer ses motivations ; il ne s’était pas basé
sur la course des astéroïdes pour décider quoi faire et comment
penser ; même ses entretiens avec les psychiatres et la police
montraient un individu parfaitement lucide. Il n’était pas du genre à
croire aux préceptes de l’astrologie et autres systèmes ésotériques,
ni à se réfugier derrière un langage crypté accessible aux seuls
initiés. Creed n’avait que faire des mystères et de la magie. C’était
un planificateur, un esprit méticuleux, un génie de l’illusion capable
de tromper n’importe qui avec sa camionnette blanche bien
astiquée, le manteau rose volé à Vi Cooper et la perruque dont il
usait parfois, laquelle, de loin, pouvait faire croire à une future
victime alcoolisée qu’elle avait affaire à une femme, le temps qu’une
grande main se plaque sur sa bouche pour en étouffer le cri.
Au moment où elle s’engagea dans la rue du Belgique, Robin vit la
BMW de Strike s’arrêter au bord du trottoir, à vingt mètres du café.
Strike descendit, aperçut la Land Rover, salua Robin de la main et la
rejoignit pendant qu’elle faisait son créneau. Il finissait de manger ce
qui ressemblait à un McMuffin œuf-bacon, son menton était noir de
barbe, ses yeux rouges et cernés.
« J’ai le temps pour une clope ? », furent les premiers mots qu’il
prononça alors même que Robin claquait sa portière. « Non,
soupira-t-il après avoir vérifié l’heure à sa montre. Dans ce cas…
« Je vous laisse mener l’entretien, dit-il en s’avançant vers le café
avec elle. C’est vous qui avez fait tout le boulot de défrichage. Je me
charge des notes. Rappelez-moi comment elles s’appellent ?
— Eden est l’aînée. Elle travaille à Lewisham comme conseillère
syndicale. Maya, la cadette, est directrice-adjointe d’une école
primaire. La plus jeune se nomme Porschia Dagley et elle est
assistante sociale…
— Comme sa mère…
— Exactement. Elle habite non loin d’ici. Je pense qu’elles nous
ont fixé ce lieu de rendez-vous parce que Porschia est malade. Pour
lui éviter un trop long trajet. »
Robin entra la première et découvrit une salle sobrement décorée,
avec un comptoir incurvé, du parquet au sol, et un mur peint en
orange. Trois femmes noires étaient assises non loin de la porte
autour d’une table pour six. Robin repéra sans peine qui était qui,
grâce aux photos publiées sur Facebook et le site Internet de la
mairie de Lewisham.
Eden, la conseillère, se tenait assise, bras croisés. Sa frange
ondulée projetait une ombre sur la moitié supérieure de son visage,
si bien qu’on apercevait seulement sa bouche charnue et maussade
quoique parfaitement maquillée. Vêtue d’une élégante veste noire,
tout dans son attitude évoquait une femme d’affaires qu’on aurait
dérangée en plein conseil d’administration.
Maya, la directrice d’école, portait un jean, un pull bleu et une
petite croix en argent autour du cou. Plus sombre de peau et moins
charpentée que sa sœur aînée, c’était la plus jolie des trois. Ses
longs cheveux tressés étaient tirés en arrière dans une épaisse
queue-de-cheval, des lunettes à monture carrée encadraient ses
grands yeux un peu écartés, et sa bouche pleine aux commissures
naturellement retroussées lui donnait un air sympathique. Elle
s’accrochait au sac à main en cuir posé sur ses genoux comme si
elle craignait qu’il ne lui fausse compagnie.
Porschia, la plus jeune, était aussi la plus ronde. Ses cheveux
étaient presque ras, sans doute à cause de sa récente
chimiothérapie. Elle avait souligné d’un trait de crayon ses sourcils
qui commençaient à repousser et dessinaient un arc de cercle au-
dessus de ses yeux noisette dont l’éclat doré était rehaussé par sa
peau brune. Elle portait un corsage violet en tissu stretch, un jean et
de longues boucles d’oreilles en perle qui se balancèrent comme
des lustres miniatures lorsqu’elle se tourna vers Strike et Robin. En
s’approchant de leur table, Robin aperçut le petit tatouage qu’elle
avait sur la nuque… le trident ornant le drapeau de la Barbade.
Robin savait qu’Eden et Maya avaient plus de cinquante ans et
Porschia quarante-neuf, mais les trois sœurs en faisaient facilement
dix de moins.
Robin se chargea des présentations. Des poignées de main furent
échangées, mais Eden ne décrocha pas un sourire. Strike prit place
en bout de table, Robin s’assit entre lui et Porschia, face aux deux
autres. Ils parlèrent de la pluie et du beau temps, sauf Eden bien sûr,
jusqu’à ce que le serveur vienne prendre les commandes. Quand il
repartit, Robin démarra l’entretien :
« Je vous remercie beaucoup d’avoir accepté de nous rencontrer.
Ça vous ennuie si Cormoran prend des notes ? »
Maya et Porschia secouèrent la tête. Strike sortit son calepin et
l’ouvrit sur une page vierge.
« Comme je vous l’ai dit au téléphone, poursuivit Robin, nous
essayons surtout de resituer le contexte et de retracer le plus
fidèlement possible le quotidien de Margot Bamborough au cours
des mois qui…
— Je peux poser des questions, moi aussi ? l’interrompit Eden.
— Bien sûr », répondit poliment Robin qui se prit à redouter le
pire.
Eden écarta sa frange d’un geste qui révéla ses yeux d’un noir
profond.
« L’un de vous deux connaîtrait-il l’individu qui se permet d’appeler
les personnes ayant un lien avec l’ancien cabinet St. John’s, en leur
disant qu’il écrit un livre sur l’enquête que vous menez sur la
disparition de Bamborough ? »
Et merde, pensa Robin.
« Ce ne serait pas un dénommé Oakden ? s’enquit Strike.
— Non, il s’appelle Carl Brice.
— C’est le même, dit Strike.
— Avez-vous quelque chose à voir avec…
— Non, l’interrompit Strike, et je vous déconseille de lui parler.
— Ouais, on avait déjà compris ça, répondit froidement Eden.
Mais du coup, c’est fichu pour la discrétion, n’est-ce pas ? »
Robin regarda Strike, lequel estima prudent de calmer le jeu.
« Si nous résolvons cette enquête, la presse en parlera, de toute
façon. Je dis bien “si” car pour être franc, nos chances sont assez
minces. Et si nous n’y arrivons pas, non seulement Oakden – ou
Brice ou Tartampion – aura le plus grand mal à vendre son bouquin,
mais tout ce que vous nous aurez révélé restera lettre morte.
— Et au cas où nous saurions une chose susceptible de vous
aider ? », demanda Porschia en se penchant devant Robin pour
regarder Strike dans les yeux.
Durant une fraction de seconde presque électrique, Robin sentit
s’éveiller l’intérêt de Strike en même temps que le sien.
« Tout dépend de quoi il s’agit, répondit-il lentement. Nous
pourrions envisager de ne pas révéler la source, encore qu’une telle
info soit essentielle dans le cadre d’une procédure de mise en
accusation… »
Un long silence suivit ces mots. On aurait dit que les trois sœurs
essayaient de communiquer par télépathie.
« Alors ? dit Porschia.
— Notre décision est prise, fit Maya en se tournant vers sa sœur
aînée qui se contenta de regarder droit devant elle, bras croisés.
— Dans ce cas… », finit par répondre Eden, comme pour dire, “Je
vous aurais prévenues”.
La directrice-adjointe toucha d’un air absent la petite croix d’argent
pendue à son cou et la garda entre ses doigts tout en parlant.
« Je dois d’abord vous expliquer deux ou trois choses. Quand
nous étions petites – Eden et moi étions ados mais Porschia n’avait
que neuf ans…
— Huit, la corrigea Porschia.
— Huit… notre père a été condamné pour… pour viol et envoyé
en prison.
— Mais il n’était pas coupable », intervint Eden.
Comme par réflexe, Robin but une gorgée de café pour se cacher
derrière sa tasse.
« Il n’avait rien fait. Entendu ? répéta Eden en fixant Robin. Il
sortait avec une Blanche depuis deux mois. Tout Clerkenwell était au
courant. Ils traînaient dans les bars du quartier. Le jour où il a voulu
rompre, elle a crié au viol. »
L’estomac de Robin chavira comme si le sol venait de se dérober
sous ses pieds. Elle ne voulait même pas imaginer qu’une telle
histoire puisse être vraie. Comment une femme pouvait-elle mentir
au sujet d’un viol ? se demanda-t-elle, écœurée. Elle-même avait dû
décrire son agression devant les juges, jusque dans les moindres
détails. Et ensuite, l’homme de cinquante ans qui avait failli la tuer
après l’avoir violée avait tranquillement expliqué au jury comment
Robin, une gamine de vingt ans, l’avait attiré sous l’escalier de sa
résidence universitaire pour faire l’amour avec lui. Dans sa version,
tout s’était déroulé de manière consensuelle : elle lui avait dit qu’elle
aimait quand ça faisait mal, d’où la présence des bleus qu’elle avait
au cou, qu’elle lui avait même proposé de recommencer le
lendemain soir et que oui, bien sûr (avec un petit rire de gorge) ça
l’avait surpris qu’une jolie fille comme elle, qui s’exprimait si bien, lui
saute dessus alors qu’il n’avait rien demandé…
« C’est tellement facile pour une femme blanche de faire accuser
un homme noir, reprit Eden. Surtout en 1972. Papa avait un casier à
cause d’une bagarre qui s’était passée quelques années
auparavant. Il a pris cinq ans.
— Ç’a dû être terrible pour votre famille, dit Strike sans regarder
Robin.
— Terrible, effectivement, reconnut Maya. Nos camarades
d’école… vous savez comment sont les gosses…
— C’était surtout lui qui faisait bouillir la marmite, intervint
Porschia. Nous étions cinq et maman n’avait pas de diplôme. Avant
l’arrestation de papa, elle a commencé à suivre des cours du soir,
pour trouver un meilleur métier. On arrivait juste à joindre les deux
bouts, alors vous imaginez, sans le salaire de papa…
— Notre mère et sa sœur avaient épousé deux frères, renchérit
Maya. Ça faisait neuf gosses en tout. Nous étions très proches les
uns des autres, mais quand papa a été arrêté… tout a changé. Mon
oncle Marcus a assisté chaque jour au procès mais maman refusait
de l’accompagner. Marcus lui en a toujours voulu.
— Il se rendait bien compte que la présence de maman aurait
pesé sur la décision des juges. Ils auraient vu que nous étions tous
solidaires, lâcha Eden. Moi j’y suis allée. J’ai séché les cours. Je
savais qu’il était innocent.
— Tant mieux pour toi, répliqua Porschia sur un ton qui signifiait le
contraire. Personnellement, je comprends tout à fait que maman
n’ait pas eu envie de rester assise dans ce tribunal à écouter son
mari raconter combien de fois il avait baisé avec sa copine…
— Cette femme était une ordure, cracha Eden.
— L’eau sale refroidit le fer rouge, fit Porschia en prenant l’accent
de la Barbade. Il l’avait choisie.
— Enfin bref, dit Maya. Le jury a donné raison à cette femme et
papa a été incarcéré. Maman n’est pas allée le voir une seule fois en
prison. Et elle ne nous y a jamais emmenés non plus, ni moi, ni
Porschia, ni nos frères.
— Moi j’y suis allée, renchérit Eden. J’avais demandé à oncle
Marcus. C’était toujours notre père. Maman n’avait pas le droit de
nous empêcher de le voir.
— Ouais, donc, poursuivit Maya avant que Porschia ne remette
son grain de sel, maman a voulu divorcer mais comme elle n’avait
pas l’argent nécessaire, le Dr Bamborough l’a mise en contact avec
une avocate féministe qui assistait les femmes en difficulté contre
une somme dérisoire. Quand papa a su par l’oncle Marcus que
maman engageait une procédure, il lui a écrit pour la supplier de tout
arrêter. Au prétexte qu’il avait trouvé Dieu, qu’il l’aimait, qu’il avait
compris la leçon et qu’il voulait juste retrouver sa famille. »
Maya but une gorgée de café.
« Une semaine après avoir reçu cette lettre, en fin de journée,
maman faisait le ménage dans le bureau du Dr Bamborough, quand
elle a vu un truc dans la corbeille à papier. »
Maya leva le rabat du sac à main qu’elle serrait sur ses genoux et
en sortit une feuille bleu pâle très fripée, comme si quelqu’un l’avait
froissée en boule. Elle la tendit à Robin qui l’étala sur la table, de
telle manière que Strike puisse lire avec elle.
L’écriture presque effacée comportait autant de majuscules que de
minuscules.

Lâch ma mme sal ou brûle len ment ns ux


l’en .

Robin coula un regard vers Strike et vit qu’ils partageaient le


même étonnement. Ils n’étaient pas encore remis de leur surprise
que plusieurs jeunes femmes entrèrent dans le café en papotant.
Elles se faufilèrent derrière la chaise de Strike, qui dut s’avancer
pour leur permettre de passer, et s’installèrent autour de la table
voisine, derrière Eden et Maya.
« Quand maman a lu ça, reprit Maya en baissant d’un ton pour
éviter que les nouvelles venues l’entendent, elle a cru que c’était
papa qui l’avait envoyé. Pas lui en personne, parce que ce truc
n’aurait jamais passé la censure de la prison, mais quelqu’un à
l’extérieur, sur sa demande.
— Elle soupçonnait notre oncle Marcus, maugréa Eden sans
décroiser les bras. Oncle Marcus était prêcheur laïque et n’avait
jamais dit un seul gros mot de sa vie.
— Maman a montré le papier à oncle Marcus et à tante Carmen,
reprit Maya comme si de rien n’était. Marcus a nié mais maman ne
l’a pas cru. À cause de l’allusion à l’enfer : à l’époque, dans ses
prêches, il parlait souvent des feux de l’enfer…
— … et pour lui, maman ne voulait pas vraiment divorcer,
embraya Porschia. Il était persuadé que c’était le Dr Bamborough
qui lui avait monté la tête. Comme si maman avait eu besoin de
l’intervention d’une femme blanche pour comprendre que sa vie était
totalement merdique. Non mais je rêve !
— Moi, je vais m’en griller une », annonça subitement Eden. Elle
recula sa chaise et s’éloigna à grandes enjambées, ses talons
martelant les lattes du plancher.
Ses sœurs parurent soulagées de la voir quitter les lieux.
« C’était la préférée de papa », murmura Maya à l’intention des
deux détectives, en regardant derrière la vitre Eden sortir un paquet
de Silk Cut, écarter les cheveux qui lui balayaient le front et allumer
une cigarette. « Elle l’aimait beaucoup, même si c’était un coureur
de jupons.
— Et elle ne s’est jamais bien entendue avec maman, ajouta
Porschia. Quand elles se disputaient, tout le quartier en profitait.
— À sa décharge, c’est elle qui a le plus souffert de leur
séparation, dit Maya. Elle a dû quitter le lycée à seize ans et aller
bosser chez Marks & Spencer pour aider à…
— Maman n’était pas d’accord pour qu’elle arrête ses études,
précisa Porschia. C’est Eden qui a pris la décision. Elle adore
répéter qu’elle s’est sacrifiée pour venir en aide à sa famille. Mais
c’est faux. Elle a fait ça parce que maman lui mettait trop la pression
pour qu’elle ramène des bonnes notes à la maison. Elle prétend
qu’elle a été une deuxième mère pour nous, mais je ne vois pas d’où
elle sort ça. Moi, je me rappelle surtout qu’elle me frappait dès que
j’osais la contredire. »
De l’autre côté de la vitre, Eden fumait en leur tournant le dos.
« Cette période a été un vrai cauchemar, dit tristement Maya.
Maman et l’oncle Marcus ne se sont jamais réconciliés, et comme
maman et Carmen étaient sœurs…
— Disons-le tout de suite, avant qu’elle revienne », l’interrompit
Porschia. Et, se tournant vers Strike et Robin, elle déclara : « Tante
Carmen a aidé maman à obtenir son divorce et l’oncle Marcus n’en a
jamais rien su.
— Comment a-t-elle fait ? demanda Robin, tandis qu’un serveur
passait à côté de leur table pour prendre la commande des jeunes
femmes d’à côté.
— Quand l’avocate conseillée par le Dr Bamborough lui a
présenté sa première note d’honoraires, maman a compris qu’elle ne
pourrait pas payer, même si ce n’était pas grand-chose.
— En rentrant chez nous, elle s’est mise à pleurer, enchaîna
Maya. Il fallait absolument qu’elle divorce avant que papa sorte de
prison, sinon, elle risquait de se retrouver coincée à la maison avec
lui. Bref, quelques jours plus tard, le Dr Bamborough lui a demandé
comment les choses s’étaient passées et maman lui a dit qu’elle
devait renoncer à ce divorce faute d’argent. Alors, le Dr Bamborough
a répondu qu’elle paierait les honoraires de l’avocate et qu’en
échange, maman ferait quelques heures de ménage par semaine
dans sa maison de Ham. »
Les jeunes femmes à la table voisine faisaient encore plus de bruit
depuis que le serveur était arrivé. Elles minaudaient, lui
demandaient en gloussant de leur apporter des gâteaux à la crème,
et puis non, ce n’était pas l’heure et elles devaient surveiller leur
ligne…
« Maman ne pouvait décemment pas refuser, poursuivit Maya.
Mais entre le coût du trajet jusqu’à Ham et le temps passé sur
place… Vous savez, elle avait deux autres boulots et il fallait qu’elle
révise pour son examen…
— Votre tante Carmen a proposé d’aller faire le ménage chez les
Phipps à sa place, compléta Robin en repérant du coin de l’œil le
regard sidéré que Strike posait sur elle.
— Mais oui…, fit Maya, admirative. Exactement. En apparence,
c’était une bonne solution. Tante Carmen était femme au foyer,
l’oncle Marcus et le Dr Bamborough travaillaient toute la journée.
Maman s’est dit que personne ne s’apercevrait de la supercherie.
— Il y a quand même eu un moment délicat, dit Porschia,
souviens-toi, Maya. La fois où le Dr Bamborough nous a invitées à
un barbecue chez elle. » Elle se tourna vers Robin. « On ne pouvait
pas y aller car la baby-sitter se serait rendu compte que la personne
qui venait une fois par semaine faire le ménage n’était pas maman.
Ma tante Carmen n’aimait pas cette fille, ajouta Porschia. Elle ne
l’aimait pas du tout.
— Pourquoi ? demanda Strike.
— D’après Carmen, elle avait des vues sur le mari du
Dr Bamborough. Il paraît qu’elle rougissait chaque fois qu’elle
prononçait son nom. »
La porte du café s’ouvrit, Eden rentra. Pendant qu’elle reprenait sa
place, Robin renifla l’odeur du tabac froid mêlée à celle de son
parfum.
« Vous en êtes où ? demanda-t-elle sèchement.
— Quand tante Carmen faisait le ménage chez les Phipps à la
place de maman », dit Maya.
Eden recroisa les bras devant sa tasse de café intacte.
« Donc l’histoire du sang sur la moquette et du Dr Phipps
marchant dans le jardin…, reprit Strike.
— C’est Carmen qui lui en avait parlé, ouais, fit Maya en se
remettant à tripoter son pendentif en argent. Si maman avait avoué à
la police que sa sœur s’était fait passer pour elle, Marcus aurait pété
un câble. Tante Carmen l’a suppliée de jouer le jeu et maman a
accepté.
— Et elle a déclaré avoir vu une tache de sang sur la moquette et
le Dr Phipps marcher dans le jardin.
— Seulement voilà, intervint Porschia avec un petit rire triste, par
la suite, Carmen a revu sa version des faits. Après son premier
interrogatoire par la police, maman est passée la voir et lui a dit : “Ils
m’ont demandé si j’aurais pu confondre le Dr Phipps avec l’un des
ouvriers.” Et Carmen a répondu : “Oh, mais c’est vrai. Il y avait des
ouvriers dans le jardin. Peut-être que j’ai confondu, finalement.” »
Porschia repartit du même rire amer. Le genre de rire derrière
lequel Robin s’était réfugiée le soir où elle avait évoqué son viol
devant Max.
« Je sais, ça n’a rien de drôle, dit Porschia en croisant le regard
de Maya. Mais bon… Carmen avait une cervelle de moineau, mais
une fois dans sa vie, elle aurait pu réfléchir avant de parler, non ?
Maman était littéralement malade d’angoisse. Elle rendait tout ce
qu’elle avalait. Un jour, elle a failli se trouver mal au boulot et, au lieu
de l’aider, cette vieille vache de Dorothy lui est tombée dessus…
— Ouais, la coupa Eden comme si elle n’avait attendu que cela.
Après quoi, ils l’ont traitée de voleuse, d’ivrogne, et elle s’est fait
virer. Cette salope de secrétaire a prétendu que la bouteille Thermos
de maman contenait de l’alcool. Elle l’avait soi-disant reniflée
pendant que maman avait le dos tourné. N’importe quoi.
— C’était quelques mois après la disparition de Margot
Bamborough, n’est-ce pas ? demanda Strike, le stylo levé.
— Oh, désolée, répliqua Eden, sarcastique. Me serais-je écartée
du sujet ? Revenons vite à la femme blanche qui a disparu. Et
oublions ce qui est arrivé à la femme noire injustement accusée. De
toute façon, tout le monde s’en fiche.
— Ce n’est pas ce que je…, commença Strike.
— Vous avez entendu parler de Tiana Medaini ? le coupa Eden.
— Non.
— Le contraire m’eût étonnée. Margot Bamborough a disparu
depuis presque quarante ans et malgré ça, on se prend tous la tête
pour essayer de savoir où elle est passée. Tiana Medaini est une
adolescente noire domiciliée à Lewisham. Elle a disparu l’année
dernière. Combien de journaux en ont parlé ? Pourquoi n’a-t-elle pas
fait les gros titres des quotidiens, comme Bamborough à son
époque ? Parce que nous valons moins que les Blancs, pour la
presse comme pour la police. »
Strike ne trouva rien à répondre ; sans doute parce que Eden avait
parfaitement raison, pensa Robin en revoyant le visage de Jacky
Aylett, la seule victime noire de Dennis Creed, sur la couverture du
Démon de Paradise Park. Jacky, secrétaire et mère d’un jeune
enfant, apparaissait à peine tant la photo qui la représentait était
petite et mal contrastée. Certes, la pellicule brillante n’aidait guère à
faire ressortir sa peau sombre, mais il n’en demeurait pas moins
évident que le maquettiste et l’éditeur avaient privilégié les portraits
de Geraldine Christie, seize ans, et de Susan Meyer, vingt-sept ans,
deux blondes au teint pâle.
« Quand Margot Bamborough a disparu, reprit Eden, féroce, les
flics ont traité ses collègues blanches comme des poupées de
porcelaine. Ils en étaient presque à leur passer des mouchoirs.
Notre mère n’a pas eu droit à tant d’égards. Elle, ils l’ont interrogée
comme si elle était une criminelle. Le type qui dirigeait l’enquête,
comment s’appelait-il déjà… ?
— Talbot ? suggéra Robin.
— “Qu’est-ce que vous cachez ? Parlez, je sais que vous ne me
dites pas tout.” »
L’énigmatique silhouette de l’Hiérophante surgit dans l’esprit de
Robin. Vêtu d’une tunique safran, le gardien des mystères, arcane
majeure du tarot de Thoth, était assis sur un taureau (« la lame est
associée au Taureau »). Debout devant lui, mais beaucoup plus
petite, une prêtresse noire aux cheveux tressés comme ceux de
Maya (« devant lui se tient la femme ceinte d’une épée ; elle est la
Femme Écarlate… »). Comment Talbot en était-il venu à soupçonner
Wilma ? se demanda-t-elle. Parce qu’il avait tiré la carte du secret et
de la dissimulation ? Ou parce que son flair de policier lui avait
indiqué que la femme terrifiée assise devant lui était une menteuse ?
« Quand il m’a interrogée…, poursuivit Eden.
— Talbot vous a interrogée ? s’étonna Strike.
— Ouais, il s’est pointé là où je bossais, chez Marks & Spencer,
dit Eden dont les yeux s’emplirent de larmes. La lettre de menace
avait été vue par une autre personne du cabinet. Or, Talbot savait
que papa était en prison et que maman faisait le ménage chez les
Phipps. D’abord, il est allé voir chacun des hommes de notre famille
en les accusant d’être les auteurs des lettres anonymes, et ensuite,
c’est à moi qu’il s’en est pris. Il m’a posé des questions très bizarres,
sur mes frères, mes cousins, mon oncle. Il voulait savoir ce qu’ils
avaient fait à tel ou tel moment, et si Marcus découchait. Il m’a
même demandé quel était son…
— … signe astrologique ? suggéra Robin.
— Comment le savez-vous ? fit Eden, ébahie. Oui, et le signe de
papa également.
— Talbot a laissé un carnet où il notait tout ce qui lui traversait la
tête, expliqua Robin. Des formules magiques, des théories
occultistes, ce genre de choses. Il croyait pouvoir résoudre l’affaire
en se servant de l’astrologie et des arcanes du tarot.
— L’astrologie ? répéta Eden. C’est dingue !
— Talbot n’avait pas le droit de vous interroger sans la présence
d’un adulte, intervint Strike. Vous aviez quoi, seize ans ? »
Eden lui rit au nez.
« C’est une règle qui vaut uniquement pour les filles blanches.
Pour nous, c’est différent, je vous l’ai déjà dit, Mr. Strike. Nous
sommes solides, résistantes, on peut nous faire subir n’importe quoi.
Cette histoire d’occultisme…, ajouta Eden à l’intention de Robin.
Ouais, ça pourrait expliquer certaines choses. Par exemple, ses
questions sur l’obeah. Vous savez ce que c’est ? »
Robin secoua la tête.
« Des rituels magiques qui se pratiquent dans les Caraïbes. Ça
vient d’Afrique de l’Ouest. Nous sommes tous nés à Southwark,
mais pour l’inspecteur Talbot nous étions des sauvages, des païens.
Il m’a emmenée dans l’arrière-boutique et il m’a bombardée de
questions sur la magie noire, les rites liés au sang. J’étais terrifiée, je
ne comprenais rien de ce qu’il disait. J’ai cru qu’il voulait parler de
maman et du sang sur la moquette, qu’il cherchait à prouver que
c’était elle qui avait fait disparaître le Dr Bamborough.
— Il faisait une dépression psychotique, dit Robin. L’enquête lui a
été retirée à cause de cela. Il croyait pourchasser un démon. Votre
mère n’était pas la seule femme à laquelle il prêtait des pouvoirs
surnaturels. En revanche, oui, c’était un raciste, ajouta-t-elle. C’est
parfaitement clair, quand on lit ses notes.
— Tu ne nous as jamais parlé de sa visite chez Marks & Spencer,
dit Porschia. Pourquoi ?
— À ton avis ? répliqua Eden en épongeant ses yeux humides
d’un geste furibond. Maman était déjà malade d’angoisse à cause de
tout ça, l’oncle Marcus m’avait passé un savon au prétexte que
maman les avait dénoncés à la police, ses fils et lui. Imaginez, s’il
avait découvert que ce flic était venu me voir au boulot, il aurait porté
plainte contre lui, et on n’avait vraiment pas besoin de ça par-dessus
le marché. Mon Dieu, c’était un vrai bordel. Un vrai bordel. »
Robin crut voir Porschia tenter un geste vers sa sœur aînée.
Visiblement, elle aurait voulu la consoler mais ne savait pas trop
comment s’y prendre, étant donné la froideur habituelle de leurs
relations. Au lieu de cela, elle murmura :
« Excusez-moi. » Puis elle se leva et traversa la salle en direction
des toilettes.
« Je ne voulais pas que Porschia assiste à cet entretien », dit
Maya dès que sa jeune sœur eut refermé la porte. Par pudeur, elle
évitait soigneusement de regarder son aînée, laquelle tentait
vainement de ravaler ses larmes. « Elle n’a pas besoin d’un surcroît
de stress, juste après la fin de sa chimio.
— Comment va-t-elle ? demanda Strike.
— Les médecins lui ont dit qu’elle était tirée d’affaire, Dieu merci.
Elle prévoit de reprendre le boulot à temps partiel. Mais je pense que
c’est prématuré.
— Elle est assistante sociale, n’est-ce pas ? dit Robin.
— Ouais, soupira Maya. Foutu métier. Chaque matin, vous
recevez des centaines d’appels au secours et, si quelque chose
tourne mal avec une famille que vous n’avez pas pu joindre à temps,
c’est sur vous que ça retombe. Je ne sais pas comment elle fait.
Mais elle est comme maman. Copie conforme. C’était sa préférée.
Et maman était son héroïne. »
Eden produisit un petit « heu » difficile à interpréter. Maya choisit
de l’ignorer. Durant la plage de silence qui suivit, Robin songea aux
mystères régissant les liens intrafamiliaux. La guerre qui avait
opposé Jules et Wilma Bayliss semblait se poursuivre à la
génération suivante.
La porte des toilettes s’ouvrit et Porschia réapparut mais, au lieu
de reprendre sa place à côté de Robin, elle glissa ses hanches
larges derrière la chaise de Strike, puis derrière celle de Maya qui,
étonnée, s’empressa de lui faciliter le passage en s’avançant.
Arrivée à la hauteur de sa sœur Eden, elle lui mit dans la main
plusieurs feuilles de papier toilette, puis l’enlaça de ses bras
grassouillets et lui colla un baiser au sommet de la tête.
« Qu’est-ce que tu fais ? », lui demanda Eden d’une voix enrouée.
Mais au lieu de se dégager, elle lui attrapa les deux bras pour
prolonger leur étreinte. Du coin de l’œil, Robin vit Strike baisser le
nez sur son calepin.
« Merci, murmura Porschia en l’embrassant encore. Merci d’être
venue. Je sais que tu t’es fait violence. »
Sous les regards légèrement étonnés du reste de la tablée,
Porschia alla se rasseoir à sa place.
« Tu leur as parlé de ce truc ? demanda-t-elle à Maya pendant
qu’Eden se mouchait. Au sujet de maman et de Betty Fuller ?
— Non, répondit Maya, encore sous le choc après la grande
scène de réconciliation. C’est à toi que maman l’a raconté, je te
laisse faire.
— Très bien, dit Porschia en se tournant vers Strike et Robin.
Après ça, nous vous aurons dit tout ce que nous savons. J’hésitais
mais, à quoi bon, puisque vous êtes au courant de tout le reste. »
Strike leva son stylo, prêt à noter.
« C’est une chose que maman m’a confiée peu de temps après
son départ à la retraite. Elle n’aurait pas dû, en réalité, parce que ça
concernait une personne dont elle s’occupait en tant qu’assistante
sociale. Mais vous allez comprendre ce qui l’a motivée.
« Quand maman a décroché son diplôme, elle est restée à
Clerkenwell. C’est là qu’elle avait tous ses amis, donc pas question
pour elle de déménager. Tout ça pour dire qu’elle connaissait pas
mal de monde dans le quartier.
« L’une des familles dont elle avait la charge habitait Skinner
Street, non loin du cabinet St. John’s…
— Skinner Street ? », répéta Strike. Ce nom venait de déclencher
une alarme dans sa tête, mais il était si fatigué qu’il n’arrivait pas à
savoir pourquoi. Robin, en revanche, percuta dans la seconde.
« Ouais. La famille Fuller. Maman disait qu’ils collectionnaient les
problèmes : drogue, violence domestique, délinquance, et j’en
passe. La cheffe de famille c’était la grand-mère, une femme d’une
quarantaine d’années qui tirait presque tous ses revenus de la
prostitution. Cette femme s’appelait Betty et, d’après maman, c’était
une agence de presse à elle toute seule. Betty Fuller savait tout ce
qui se passait à Clerkenwell, les crimes, les trafics en tout genre… Il
faut dire que sa famille habitait là depuis plusieurs générations.
« Bref, un jour, Betty a dit à maman, comme ça, pour voir sa
réaction : “Tu sais, c’est pas Marcus qui a envoyé les lettres de
menace à cette femme médecin.”
« Maman en est restée comme deux ronds de flan. D’abord, elle a
pensé que Marcus était un client de Betty – Je sais bien que non,
s’empressa-t-elle d’ajouter en levant la main car Eden s’apprêtait à
intervenir. Il faut préciser que maman et Marcus ne s’étaient plus
adressé la parole depuis des années. Bref, tout compte fait, ce
n’était pas ça du tout. Si Betty connaissait Marcus, c’était parce qu’il
visitait les foyers déshérités du quartier dans le cadre de son
ministère. Il leur avait apporté des provisions après la Fête de la
Récolte et il avait tenté de la convaincre d’assister à la messe.
« Betty a aussitôt fait le rapprochement, parce que maman avait
gardé son nom de femme mariée, elle s’appelait “Bayliss”, comme
Marcus. Betty lui a dit qu’elle était au courant pour les lettres
anonymes envoyées à Margot Bamborough, qu’elle savait qui les
avait écrites et que cette personne était également responsable de
sa mort. Maman lui a demandé de qui il s’agissait. Et Betty a
répondu que si elle le disait, elle y passerait elle aussi. »
Durant quelques secondes, on n’entendit plus que les bruits à
l’intérieur du café bondé. Une jeune femme, à la table voisine, mordit
dans son millefeuille en gémissant d’extase : « Dieu que c’est
bon ! »
« Est-ce que votre mère l’a crue ? demanda brusquement Robin.
— Elle ne savait qu’en penser, répondit Porschia. Betty avait de
drôles de fréquentations, c’est le moins qu’on puisse dire. Donc, elle
avait très bien pu apprendre ça par radio-trottoir. Mais était-ce vrai
pour autant ? Les gens ont tendance à en rajouter, n’est-ce pas ?
Pour se donner de l’importance. » Robin se souvint que Janice
Beattie avait dit la même chose à propos de la prétendue
réapparition de Margot dans le cimetière de Leamington Spa. « De
toute façon, même si c’était vrai, Betty n’en aurait jamais parlé à la
police.
« Étant donné son style de vie, je suppose qu’elle est morte
aujourd’hui… Après tout, je n’en sais rien. Mais ça ne devrait pas
être difficile à vérifier.
— Merci pour cette nouvelle piste, dit Strike. Je pense que nous
allons la suivre. »
N’ayant plus rien à révéler, les trois femmes se murèrent dans un
silence que Robin trouva pénible. Encore une fois, l’occasion lui était
donnée de constater les dommages collatéraux que causent les
actes de violence. Visiblement, la disparition de Margot Bamborough
avait eu des conséquences dévastatrices sur la vie des sœurs
Bayliss. Maintenant qu’elle connaissait l’étendue des malheurs qui
s’étaient abattus sur elles lors de cette affaire, et la nature
douloureuse des souvenirs qui y étaient associés, Robin comprenait
mieux le refus initial qu’Eden leur avait opposé. Mais pourquoi
avaient-elles changé d’avis ?
« Merci pour tout, dit-elle sincèrement. Je sais que la fille de
Margot vous sera infiniment reconnaissante d’avoir accepté de nous
parler.
— Oh, c’est elle qui vous a embauchés ? fit Maya. Eh bien, vous
pourrez lui dire de ma part que maman s’en est voulu toute sa vie de
n’avoir pas tout dit à la police. Elle aimait beaucoup le
Dr Bamborough, vous savez. Je veux dire, elles n’étaient pas
proches ni rien, mais elle disait que c’était une femme bien.
— Elle a gardé ce poids sur la conscience, renchérit Porschia.
Jusqu’à sa mort. C’est pour ça qu’elle a conservé cette lettre. Pour
qu’on la remette à qui de droit, le jour venu. Les analyses
graphologiques et ce genre de choses, ça existe, n’est-ce pas ? »
Strike le lui confirma et alla payer la note au comptoir, laissant
Robin avec les trois sœurs qui semblaient avoir hâte de les voir
partir, comme si, une fois dévoilés leurs traumas personnels et
familiaux, elles ne pouvaient se résoudre à reparler de la pluie et du
beau temps. Robin fut soulagée quand Strike la rejoignit et qu’ils
prirent congé après de rapides au-revoir.
Strike fit une pause sur le trottoir, le temps de sortir son paquet de
Benson et d’en allumer une.
« Ouf, j’en avais besoin, marmonna-t-il en se dirigeant vers leurs
voitures respectives. Donc… Skinner Street…
— … c’est là que Joseph Brenner a été aperçu la nuit où Margot a
disparu, compléta Robin.
— Oui, bien sûr, fit-il, les yeux fermés. Je l’avais sur le bout de la
langue.
— Je chercherai Betty Fuller sur le Net dès que je serai chez moi.
À part ça, que pensez-vous de cet entretien ?
— Elles en ont sacrément bavé », dit Strike en jetant un regard
vers le café. Il s’était arrêté près de la Land Rover. Sa BMW était
garée un peu plus loin. Il tira une bouffée et ajouta en fronçant les
sourcils : « Ça permet de considérer les notes de Talbot sous un
angle différent. Si on met de côté toute cette merde occultiste,
finalement il n’avait pas tout à fait tort. Wilma lui cachait des choses.
Des tas de choses, en réalité.
— C’est ce que je me suis dit également.
— Vous réalisez que cette lettre de menace est notre tout premier
indice matériel ?
— Oui, fit Robin en regardant sa montre. À quelle heure partez-
vous pour Truro ? »
Strike ne répondit pas. En levant les yeux, Robin le vit observer le
jardin public de l’autre côté de la route. Intriguée, elle suivit son
regard. Il n’y avait rien de particulier, dans ce square. Juste deux
terriers West Highland qui gambadaient librement et leur maître qui
les suivait en balançant leurs laisses comme des pendules.
« Cormoran ? »
Strike sembla revenir d’un très long voyage.
« Quoi ? fit-il. Oui, non, je me demandais juste… »
Il se tourna encore une fois vers le café, l’air songeur.
« Je me demandais juste… mais non, ce n’est rien. Je deviens
comme Talbot. Je voudrais donner du sens à une simple
coïncidence.
— Quelle coïncidence ? »
Les portes du café s’ouvrirent. Les trois sœurs Bayliss sortirent en
enfilant leur manteau.
« Fichons le camp, dit Strike. Elles doivent en avoir marre de nous
voir. On se retrouve lundi. Vous me direz ce que vous avez
découvert sur Betty Fuller. »
54

Mais cette douleur n’était rien de nouveau pour lui ;


Ni aucune douleur ; car il avait si souvent éprouvé
La puissance du chagrin et si souvent aimé en vain.
Edmund S , La Reine des fées

Le train fit une embardée. Strike, qui s’était endormi, se cogna la


tête contre la vitre glacée. Réveillé en sursaut, il essuya d’un revers
de manche le filet de bave qui lui coulait sur le menton et regarda
autour de lui. Les deux personnes âgées qui lui faisaient face
avaient eu le tact de se plonger dans leur lecture, mais les quatre
adolescentes assises de l’autre côté de l’allée se tordaient de rire, la
main devant la bouche. Elles feignaient de s’intéresser au paysage
champêtre défilant à l’extérieur, mais les spasmes qui secouaient
leurs épaules en disaient long sur leur degré d’hilarité.
Apparemment, Strike avait ronflé la bouche ouverte, d’où la
désagréable sensation de sécheresse qu’il avait à présent sur la
langue. Sa montre lui apprit qu’il avait dormi plus de deux heures.
Il attrapa la Thermos à motif écossais qu’il avait remplie
chez McDo avant de partir et se versa un gobelet de café noir sous
les éclats de rire à peine étouffés de ses jeunes voisines. Entre ses
ronflements et sa bouteille Thermos vintage, elles devaient le
prendre pour un vieil excentrique. Il aurait pu se rendre à la voiture-
bar, mais après une année passée à fréquenter des wagons
instables, Strike avait compris que sa jambe artificielle appréciait très
modérément ce genre de migration. Il avala donc son breuvage au
goût de plastique, puis s’installa confortablement, bras croisés, et
regarda passer les champs plantés de pylônes. À cause de la
poussière sur la vitre, le ciel blanc avait tendance à virer au jaune.
Mais Strike le remarquait à peine, tant il était concentré sur l’idée qui
lui était venue au sortir de l’entretien avec les sœurs Bayliss.
Bien sûr, ce n’était peut-être qu’un égarement dû au surmenage,
son cerveau épuisé ayant tenté d’établir des connexions à partir
d’une simple coïncidence. Il passa dix minutes à étudier sous
différents angles sa nouvelle hypothèse, puis il se redressa, bâilla un
bon coup et, se glissant dans le fauteuil vide à sa droite, entreprit de
se lever. La chose lui demanda quelques efforts, mais il finit par
accéder au gros sac placé dans le compartiment à bagages, au-
dessus de son siège. Les chocolats qu’il avait achetés pour ses
neveux en se rendant à la gare de Paddington étaient calés juste à
côté, dans une poche aux couleurs du supermarché Waitrose. Il
avait choisi des hérissons en se disant qu’ils supporteraient mieux le
transport que des œufs ou des lapins. Mais alors qu’il fouillait dans
son sac à la recherche du Démon de Paradise Park, Strike heurta
par accident le fragile emballage et l’un des hérissons bascula dans
le vide. Voulant le rattraper, il fit un autre geste maladroit qui l’envoya
valser dans les airs. La bête rebondit sur le dossier de la vieille
dame en face, lui arrachant un cri de surprise, puis s’écrasa
lamentablement sur le sol.
Devant le spectacle désopilant que Strike venait de leur offrir, les
adolescentes repartirent de plus belle. Leur crise de fou rire continua
jusqu’à ce que Strike se penche pour ramasser le hérisson en se
tenant d’une main à leur tablette. Baissant les yeux, l’une d’entre
elles vit une tige métallique à l’endroit où aurait dû se trouver sa
cheville. Strike comprit ce qu’il s’était passé parce qu’elle cessa
immédiatement de glousser et fit signe à ses copines de se calmer.
Le souffle court, transpirant à grosses gouttes, Strike se redressa et,
feignant d’ignorer que la moitié du wagon le dévisageait, remit le
hérisson dans le sac Waitrose, sortit Le Démon de Paradise Park et
regagna son siège côté fenêtre en riant sous cape devant la mine
déconfite des quatre gamines.
Il passa rapidement les premiers chapitres et finit par trouver le
passage qu’il cherchait, aux deux tiers de l’ouvrage. Cette partie
s’intitulait « Capture ».

Jusqu’alors, Creed avait été protégé par la relation qu’il entretenait avec sa logeuse,
Violet Cooper. Violet elle-même a reconnu que durant les cinq premières années de leur
cohabitation, « Den » n’était à ses yeux qu’un gentil garçon incapable de faire du mal à
une mouche. Un jeune homme solitaire, probablement homosexuel, qui appréciait sa
compagnie et passait des soirées entières à chanter avec elle.
Mais un jour, Creed finit par se lasser de la comédie qu’il jouait à seule fin de s’attirer
les bonnes grâces de Violet. Son mode opératoire subit alors quelques changements
notables. Lui qui auparavant ne la droguait qu’occasionnellement, quand il prévoyait de
broyer des ossements dans sa cave, par exemple, ou de charger un cadavre à l’arrière
de sa camionnette, se mit à verser des barbituriques dans son gin-orange de manière
régulière.
Son attitude changea également. Il devint « méchant » avec elle. « Il se moquait de
moi à tout propos, me faisait des remarques désobligeantes. Si je me trompais de mot, il
me corrigeait en me traitant d’idiote, ce qu’il ne s’était jamais permis auparavant.
« Je me rappelle, un jour, je lui parlais de la maison que mon frère avait achetée en
prenant sa retraite, une petite ferme à la campagne, un endroit charmant, et j’ai dit :
“Vous devriez voir ce jardin, ces roses, ce belvédère.” Et là, il s’est mis à rire au prétexte
que j’avais prononcé beldévère. Je n’oublierai jamais ce qu’il m’a balancé ensuite :
“N’employez pas de mots dont vous ne connaissez pas le sens. Sinon, vous passerez
pour une imbécile.”
« J’ai été horriblement vexée. Jamais je n’avais senti une telle méchanceté en lui. Je
savais qu’il était intelligent, il faisait les mots croisés du Times tous les jours. Il trouvait
toutes les réponses à Mastermind, quand on le regardait ensemble à la télé. Mais jamais
il ne m’avait humiliée comme ça.
« Et puis voilà qu’un soir, il commence à parler de testament. Il voulait savoir à qui
j’allais léguer ma maison. Comme s’il espérait que ce serait à lui.
« Je n’ai pas trop apprécié. Je n’étais pas vieille, je ne prévoyais pas de mourir de sitôt.
J’ai changé de sujet mais, quelques jours après, il a remis ça. Je lui ai dit : “Écoutez,
Dennis, comment dois-je le prendre ? Vous parlez comme si j’avais un pied dans la
tombe. J’ai presque l’impression que vous souhaitez ma mort.”
« Il est monté sur ses grands chevaux, il a dit que je n’avais aucun souci matériel alors
que lui ne possédait rien, pas le moindre sou de côté, et que deviendrait-il si mon héritier
décidait de le jeter à la rue ? Et il est parti en claquant la porte. Par la suite, on s’est
réconciliés, mais cette histoire m’est restée sur le cœur. »
Persuader Violet de le coucher sur son testament et la tuer ensuite. N’était-ce pas le
comble de la témérité pour un homme dans sa position ? En plus de se créer un mobile
parfait, il aurait pris le risque de voir la police débarquer et découvrir dans sa cave les
restes d’au moins cinq de ses victimes. Pourtant, durant cette période, il semble que son
arrogance et son sentiment d’impunité n’aient connu aucune limite. Concomitamment,
ses achats de barbituriques augmentèrent de manière considérable. Il devait désormais
recourir à plusieurs vendeurs, ce qui multipliait le nombre de personnes susceptibles de
l’identifier.
Parmi ces nouveaux dealers figurait un certain Michael Cleat, lequel se procurait la
marchandise via un complice ayant ses entrées dans une usine pharmaceutique. Par la
suite, Cleat passerait un accord avec la police en échange de son témoignage au procès.
Creed, déclarerait-il, lui avait réclamé une liasse d’ordonnances vierges. D’après les
enquêteurs, Creed avait eu l’intention de contrefaire une prescription de barbituriques et
de la laisser traîner chez Violet, une fois qu’il l’aurait tuée par overdose, et ce, pour faire
croire à un suicide…

Malgré la dose de caféine qu’il venait d’absorber, Strike sentait le


sommeil le gagner. Ses paupières se fermèrent, sa tête s’inclina de
côté, le livre lui tomba des mains.
À son réveil, le ciel avait été repeint en rose corail et les quatre
adolescentes n’étaient plus là. Le train devait arriver en gare de
Truro dix minutes plus tard. Plus ankylosé que jamais, il ne se
sentait absolument pas d’humeur à endurer une énième réunion de
famille. En fait, il aurait payé cher pour pouvoir rentrer chez lui,
prendre une douche, s’étendre sur son propre lit et dormir tout son
soûl. À la vue de son ami Polworth qui l’attendait sur le quai, son
moral remonta de quelques crans. Quand il descendit tant bien que
mal les marches du wagon, un drôle de bruit dans le sac Waitrose lui
fit dresser l’oreille et il se promit de refiler le hérisson endommagé à
son neveu Luke.
« Comment ça va, Diddy ? », demanda Polworth. Les deux
compères se serrèrent la main et s’administrèrent des tapes dans le
dos, le sac Waitrose empêchant les embrassades.
« Merci d’être venu me chercher, Chum, c’est sympa de ta part. »
Polworth l’embarqua dans sa Dacia Duster et ils partirent pour
St. Mawes en parlant du programme prévu pour le lendemain,
Polworth et sa famille étant conviés à la cérémonie de dispersion
des cendres, de même que Karenza, l’infirmière Macmillan.
« Sauf qu’il ne s’agira pas d’une dispersion à proprement parler,
dit Polworth tandis que sur l’horizon le soleil se changeait en
charbon ardent. Plutôt une flottaison.
— Pardon ?
— Lucy a trouvé une urne soluble, à base de coton et d’argile. Elle
me l’a montrée hier soir. Ça représente une fleur. On met les
cendres dedans, le truc s’éloigne, porté par les vagues, et se dissout
dans la mer.
— Belle idée, dit Strike.
— Et ça évite les accidents, ajouta Polworth, pragmatique. Tu te
souviens de Ian Restarick, à l’école ? Son grand-père voulait que
ses cendres soient dispersées sur Land’s End. Ces demeurés n’ont
rien trouvé de mieux que faire ça un jour de grand vent et du coup,
tout le monde a reçu des morceaux du grand-père dans la figure.
Restarick m’a raconté qu’il en récupérait encore une semaine plus
tard, chaque fois qu’il se mouchait. »
Strike éclata de rire. Au même instant, son téléphone vibra au
fond de sa poche. Il le sortit en espérant découvrir un texto de
Robin. Peut-être avait-elle localisé Betty Fuller, se dit-il avant de voir
s’afficher un numéro inconnu.

Si je t’ai tant haï c’est parce que je t’aimais tant. Mon amour n’est pas mort, mais le tien
si. Il s’est usé. Je l’ai usé.

Polworth parlait mais Strike ne l’écoutait plus. Il relut le message


plusieurs fois de suite, fronça les sourcils, rangea le téléphone dans
sa poche et essaya de se concentrer sur les anecdotes que lui
rapportait son vieux copain.
À son arrivée, il fut accueilli par les cris de bienvenue et les
embrassades de Ted, Lucy et Jack. Strike feignit d’être enchanté de
les voir tout en sachant qu’il allait devoir attendre que tout le monde
soit couché pour pouvoir enfin dormir. Lucy avait préparé des pâtes
et, quand elle ne pourvoyait pas aux besoins des uns et des autres
ou ne grondait pas Luke pour avoir frappé Adam ou piqué de la
nourriture dans son assiette, on la sentait au bord des larmes.
« Ça fait bizarre, tu ne trouves pas, d’être là sans elle ? », confia-t-
elle à son frère après le dîner, pendant que les garçons aidaient leur
père à débarrasser parce que Greg avait insisté. Tout de suite après,
elle ajouta : « Nous avons décidé de disperser ses cendres demain
matin car le temps sera clément, et de revenir ici pour le déjeuner de
Pâques.
— Ça m’a l’air parfait », dit Strike.
Il savait l’importance que sa sœur attachait à l’organisation des
événements, grands ou petits. Avec elle, il fallait que tout soit
impeccable. Lucy alla chercher l’urne en forme de lys et s’extasia
devant la délicatesse de sa fabrication. Ted y avait déjà versé les
cendres de Joan.
« C’est magnifique. Joan aurait adoré, dit Strike, sans trop savoir
si c’était vrai.
— Et j’ai acheté des roses roses pour qu’on les jette à la mer
avec…, réussit-elle à articuler avant de fondre en larmes.
— Oui, ce sera charmant », dit Strike en étouffant un bâillement. Il
avait juste envie de se doucher, de s’allonger et de dormir. « Merci
de t’être occupée de tout ça, Luce. Au fait, j’ai acheté des chocolats
de Pâques pour les garçons. Où veux-tu que je les mette ?
— Dans la cuisine. Tu en as pris aussi pour Roz et Mel, j’espère ?
— Qui ça ?
— Les filles de Dave et Penny. Elles seront là demain. »
Nom de Dieu.
« Je n’ai pas pensé…
— Oh, Stick, gémit Lucy. Tu n’es pas leur parrain ?
— Absolument pas, répondit Strike en s’efforçant de garder son
calme. Mais ne t’inquiète pas, je ferai un saut en ville demain matin
et j’en achèterai. »
Plus tard, quand il fut enfin seul dans le salon obscur, couché sur
le canapé qui l’avait tant fait souffrir au cours de l’année précédente,
sa jambe artificielle appuyée contre la table basse, Strike jeta un
dernier coup d’œil à son téléphone et fut soulagé de constater que le
numéro inconnu ne s’était pas manifesté. Deux minutes plus tard, il
dormait à poings fermés.
Malheureusement, peu avant 4 heures du matin, la sonnerie le
réveilla. Il chercha l’appareil à tâtons dans le noir.
« Allô ? »
Un long silence lui répondit, troublé par un léger bruissement,
comme une respiration.
« Qui est-ce ? demanda-t-il, bien qu’il le sût déjà.
— Bluey. C’est moi.
— Il est 4 heures du matin, Charlotte.
— Je sais », murmura-t-elle avant de produire un genre de
sanglot. Elle lui parut bizarre, peut-être en crise. Strike colla les yeux
au plafond en songeant aux cendres de sa tante, posées à trois
mètres de lui.
« Où es-tu ?
— En enfer.
— Charlotte… »
Elle raccrocha.
Strike entendait son propre cœur battre comme un tambour au
fond d’une caverne. La panique, l’épouvante le transperçaient de
leurs flèches incandescentes.
Combien de fardeaux allait-il encore devoir porter ? N’avait-il pas
assez donné, assez sacrifié, assez souffert ? Assez aimé ? Joan lui
semblait si proche à présent, dans les ténèbres de son salon, entre
ses assiettes décoratives et ses fleurs séchées, plus proche encore
que ce grand lys blanc un peu ridicule qu’il imaginait flottant
bêtement sur l’océan comme une assiette en carton abandonnée
après un pique-nique. Ses dernières paroles lui revinrent en tête :
« Tu es un homme bien… aider les gens… je suis fière de toi… »
Charlotte l’avait appelé avec le portable qu’elle avait utilisé pour lui
écrire quelques heures auparavant. Du fond de son épuisement,
Strike se mit à récapituler comme une machine les divers éléments
susceptibles de l’aider à analyser la situation : Charlotte avait fait
plusieurs tentatives de suicide, elle était mariée, elle avait des
enfants, elle avait été récemment internée dans une clinique
psychiatrique. Strike s’était promis de contacter son banquier de
mari si jamais elle lui envoyait d’autres messages alarmants mais, à
4 heures du matin, le dimanche de Pâques, Jago Ross avait peu de
chances d’être à son bureau. Il passa plusieurs minutes à se
demander quoi faire. Devait-il ignorer cet appel, ne serait-ce que par
mansuétude ? Mais si par la suite il apprenait qu’elle avait fait une
overdose, il se reprocherait son inaction jusqu’à la fin de ses jours.
Au bout d’un quart d’heure, après avoir vaguement espéré qu’elle
rappelle, Strike se redressa sur sa couche et rédigea un texto.
Je suis en Cornouailles. Ma tante vient de mourir. Je pense que tu as besoin d’aide mais
je ne peux pas t’en apporter. Si tu es seule, appelle quelqu’un et dis-lui ce que tu
ressens.

Le plus terrible, c’était qu’ils se connaissaient par cœur tous les


deux. Strike savait pertinemment que Charlotte trouverait sa réponse
hypocrite et lâche. Et Charlotte savait pertinemment que Strike, tout
au fond de lui (dans un recoin bien caché mais toujours accessible),
était indiciblement attiré par elle, et qu’il volerait à son secours, ou
du moins qu’il serait tenté de le faire étant donné les circonstances.
Et cela, non seulement parce qu’il avait voulu la rendre heureuse
pendant de nombreuses années, mais aussi parce qu’il ne pouvait
pas oublier qu’elle lui avait tendu la main alors qu’il gisait sur un lit
d’hôpital avec une jambe en moins. Elle était apparue à l’entrée de
la salle, plus belle que jamais. Elle avait marché vers lui, s’était
penchée et, sans dire un mot, avait déposé un baiser sur ses lèvres.
Par ce simple geste, elle lui avait signifié que tout n’était pas fini, que
sa vie serait de nouveau remplie de beauté, de joie, de plaisir, qu’il
n’était plus seul et que son handicap n’avait aucune importance à
ses yeux.
Assis dans le noir, frissonnant de fatigue, Strike ajouta quelques
mots à la fin de son message.

Ça va s’arranger

Et il l’envoya. Puis il se recoucha en guettant la réponse. Mais elle


ne vint pas et il finit par se rendormir.
Comme de bien entendu, Luke le réveilla quelques heures plus
tard en faisant irruption dans le salon pour rejoindre la cuisine.
Pendant qu’il farfouillait dans les placards, Strike alluma son portable
et vit que Charlotte lui avait envoyé deux autres textos, le premier
une heure auparavant, le second trente minutes après.

Bluey je suis désolée pour ta tante. C’est celle que j’ai rencontrée ?

Et comme Strike n’avait pas répondu :

Suis-je méchante ? Jago dit que oui. Autrefois je pensais que non parce que tu m’aimais.
Au moins, elle n’était pas morte. Le ventre tordu par l’angoisse,
Strike s’assit, attacha sa prothèse et essaya de se sortir Charlotte de
la tête.
Le petit déjeuner ne contribua guère à le détendre. Il y avait
tellement d’œufs en chocolat sur la table qu’on se serait cru dans un
nid de dessin animé. Strike mangeait à part, son assiette sur les
genoux. Lucy lui avait offert un œuf, ainsi qu’à Ted. Aurait-il dû lui
prendre quelque chose ? se demanda-t-il. Les trois garçons
disparaissaient presque derrière leurs piles chancelantes de
chocolats.
« Quel rapport entre un hérisson et Pâques ? demanda Adam à
Strike.
— Pâques est au printemps, n’est-ce pas ? dit Ted, assis en bout
de table. C’est l’époque où les animaux sortent de leur hibernation.
— Le mien est cassé, fit Luke en secouant sa boîte.
— Trop dommage », marmonna Strike. Sa sœur lui jeta un regard
cinglant.
Lucy avait les nerfs à fleur de peau. Si par malheur l’un de ses fils
regardait son portable, elle le réprimandait parce qu’on ne faisait pas
ça à table. Strike lui-même eut droit à un coup d’œil furibond, et pour
la même raison. Toutes les deux minutes, elle levait la tête pour
surveiller le ciel. Heureusement, Strike disposait d’une excuse en
or pour échapper à cette insupportable tension : il devait sortir
acheter des chocolats aux filles de Polworth. Mais à peine
commençait-il à descendre la rue en pente que la Dacia apparut et
s’arrêta devant la maison. Strike salua son ami et lui expliqua la
raison de sa balade matinale.
« Laisse tomber, fit Polworth. La baraque est déjà pleine de
chocolats. Elles ont de quoi tenir un an. »
À 11 heures, le gigot d’agneau était au four, le minuteur réglé sur
le temps de cuisson, et Luke faisait la tête parce qu’on lui avait
interdit d’emporter son iPad sur le bateau. Après un faux départ, la
cadette de Polworth ayant envie de faire pipi alors qu’on lui avait
posé la question avant de démarrer, le petit groupe se mit en route
en direction du port. Ils y retrouvèrent Karenza et tout le monde
embarqua à bord du Jowanet, le vieux voilier de Ted.
Faute d’équilibre, Strike, qui avait jadis fièrement secondé son
oncle pendant leurs sorties en mer, n’était à présent plus bon à
grand-chose. Il resta donc sagement assis avec les femmes et les
enfants. Fort heureusement, le fracas du vent dans les voiles lui
évita de devoir faire la conversation. Ted distribuait ses ordres à
Polworth et à Greg. Luke se gavait de chocolat en plissant les
paupières pour protéger ses yeux du froid. Les filles de Polworth se
pelotonnaient en grelottant de chaque côté de leur mère qui les
tenait serrées contre elle. Les joues baignées de larmes, Lucy
s’agrippait à l’urne blanche et plate posée sur ses genoux. Près
d’elle, Karenza tenait un gros bouquet de roses enveloppé dans une
feuille de cellophane. Lorsqu’ils contournèrent la péninsule dominée
par le château de St. Mawes dressé comme une sentinelle, Greg et
Polworth hurlèrent aux enfants de prendre garde à la bôme.
La surface de la mer changeait de couleur à chaque seconde,
passant du gris-vert à l’argent parsemé d’éclats de diamant. Strike
s’emplit les poumons de l’odeur de l’iode, aussi familière et
réconfortante pour lui que celle de la bière. Il était en train de se dire
que Joan avait eu mille fois raison de préférer ce spectacle magique
à l’austérité d’un cimetière, quand il sentit une vibration contre sa
poitrine. Incapable de résister à la tentation, il sortit son portable et,
comme il s’y attendait, découvrit un nouveau texto de Charlotte.

Je croyais que tu reviendrais que tu m’interdirais de l’épouser que tu ne me laisserais


pas faire.

Alors qu’il rangeait l’appareil dans la poche de son pardessus,


Strike croisa le regard sournois de Luke et, avant que ce dernier ne
s’avise de demander pourquoi l’oncle Cormoran avait le droit de
jouer avec son portable alors que lui-même n’avait pas pu emporter
sa tablette, lui jeta un coup d’œil si menaçant que le gamin se figea
brusquement et fourra un bout de chocolat dans sa bouche déjà
pleine.
Ted amena le voilier contre le vent pour réduire peu à peu sa
vitesse. On aurait dit qu’une chape de plomb venait de s’abattre
sur les passagers, Luke compris. Les voiles claquaient dans le
silence. Au loin, le château n’était plus qu’un jouet posé sur un
rocher. Karenza remit une rose à chacun, sauf à Ted qui prit le reste
du bouquet entre ses grandes mains tannées. Pas un mot ne vint
troubler cet instant chargé d’émotion. Bousculés par le vent, ils
regardèrent Ted se pencher par-dessus le bastingage et déposer
l’urne blanche sur une vague en murmurant des mots d’adieu. Au
moment où il la vit s’éloigner du bord en se dandinant allégrement,
Strike, qui avait craint le pire, dut reconnaître qu’en raison même de
sa forme et de sa petite taille, cette fleur blanche en carton avait
quelque chose de très touchant et d’étrangement noble. Bientôt, le
peu qu’il restait de la présence réelle de Joan Nancarrow se mêlerait
à l’océan. Seules les roses roses, jetées l’une après l’autre par
chacun de ses proches, marqueraient encore pour un temps le lieu
où elle avait sombré.
Lorsque Ted mit le cap vers le rivage, Strike serra sa sœur contre
lui. Lucy se blottit et alla jusqu’à poser la tête sur son épaule. Voyant
l’urne rapetisser, Rozwyn, la fille aînée de Polworth, fondit en
larmes. La première vague d’émotion passée, elle continua de
pleurer pour le plaisir de se faire consoler par sa mère. Strike
regarda l’océan jusqu’à ce que le point blanc s’efface, puis il tourna
la tête vers le port et pensa au gigot qui les attendait à la maison.
Peu de temps après qu’ils eurent regagné la terre ferme, son
portable se remit à vibrer. Il laissa Polworth et Ted amarrer le voilier,
alluma une cigarette et s’isola du groupe pour lire le nouveau texto.

Je veux dire la vérité avant mourir les gens que je connais tellement faux je veux qu’ils
cesser faire semblant

« Je rentre à pied, lança-t-il à Lucy.


— Non, c’est impossible, répliqua-t-elle avec un regard lourd de
reproche. Le repas est…
— Je m’en grille une, dit Strike en lui montrant sa cigarette, et je
vous retrouve là-haut.
— Tu veux de la compagnie, Diddy ? proposa Polworth. Penny
peut ramener les filles.
— C’est sympa, vieux. Mais j’ai un coup de fil à passer. Pour le
boulot », ajouta-t-il à mi-voix pour que Lucy n’entende pas. Au même
instant, il sentit le portable vibrer dans sa poche.
« Au revoir, Corm, dit Karenza tandis qu’un gentil sourire éclairait
son visage couvert de taches de rousseur. Je ne peux pas déjeuner
avec vous, ce midi.
— Super, répondit Strike. Euh, non, je veux dire… dommage.
Merci d’être venue, Karenza. Joan vous aimait tellement. »
Pour sortir son téléphone, Strike attendit que Karenza s’installe au
volant de sa Mini et que les autres véhicules s’éloignent sur la route.

N’oublie pas que je t’aimais au revoir blues x

Strike appela aussitôt et tomba sur la messagerie.


« Charlotte, c’est moi. Je continuerai à appeler jusqu’à ce que tu
décroches. »
Il coupa, refit le numéro et tomba de nouveau sur la messagerie.
Pour tenter de canaliser son angoisse, Strike se mit à marcher le
long de la digue. Il n’y avait pas grand monde. À cette heure, la
plupart des gens devaient être attablés autour du déjeuner de
Pâques. Il rappela encore une dizaine de fois, sans résultat.
Le sang pulsait dans sa tête comme si un câble d’acier lui
enserrait le crâne. Les muscles de son cou étaient tendus à se
rompre. Des vagues de colère, de rage, de frustration et de peur le
traversaient en continu. Charlotte était une grande manipulatrice.
Mais par ailleurs, elle avait déjà fait deux tentatives de suicide.
Si le téléphone sonnait dans le vide, cela voulait peut-être dire
qu’elle était morte. Plusieurs scénarios catastrophe défilèrent dans
son esprit. Le château de Croy, demeure ancestrale de son mari,
possédait forcément une armurerie bourrée de fusils de chasse.
Quand elle était hospitalisée, Charlotte avait dû subir un traitement
très lourd : peut-être avait-elle constitué un stock de médicaments. À
moins qu’elle ne se soit tranché les veines avec une lame de rasoir,
comme elle avait tenté de le faire devant lui, un jour, lors d’une
dispute particulièrement vive.
Après le onzième appel inabouti, Strike s’arrêta près du parapet et
regarda l’océan se fracasser sur les pierres de la digue en
contrebas, indifférent aux malheurs des hommes. Il pensa à Joan,
au courage avec lequel elle s’était accrochée à la vie, et l’angoisse
qui le possédait se teinta de colère.
Il fulminait contre Charlotte, lui reprochant de jouer bêtement avec
la mort, quand son téléphone sonna.
« Où es-tu ? hurla-t-il presque.
— Bluey ? »
Elle parlait d’une voix pâteuse, comme si elle était soûle, ou
droguée.
« Où es-tu ?
— … t’ai dit, bredouilla-t-elle. Bluey, tu te souviens…
— Charlotte, OÙ ES-TU ?
— T’ai dit, S’monds… »
Il fit volte-face et revint sur ses pas aussi vite que le lui permettait
son handicap. Il avait repéré une bonne vieille cabine téléphonique,
vingt mètres plus loin. Tout en marchant, il chercha des pièces de
monnaie dans la poche de son pantalon.
« Tu es dans ta chambre ? Où es-tu ? »
La cabine sentait l’urine, le tabac froid et la vase déposée par des
centaines de bottes crottées.
« Vois le ciel… Bluey, suis si… »
Elle avait toujours autant de mal à parler. Elle respirait
difficilement.
« Un-un-huit, un-un-huit ? claironna la voix qui sortait du combiné
dans sa main gauche.
— Symonds House. C’est une clinique psychiatrique dans le Kent.
— Je vous mets en rapport… ?
— Oui, s’il vous plaît… Charlotte, tu es toujours là ? Parle-moi. Où
es-tu ? »
Mais Charlotte ne répondait pas. Son souffle ressemblait à un
râle.
« Symonds House, annonça une voix féminine contre son oreille
gauche.
— Avez-vous une patiente du nom de Charlotte Ross ?
— Je suis désolée, monsieur, dit la réceptionniste, nous ne
donnons pas…
— Elle a pris des médicaments. Elle vient de m’appeler de chez
vous. Elle fait une overdose. Il faut la trouver… elle est peut-être
dehors. Vous avez un parc ?
— Monsieur, puis-je vous demander… ?
— Trouvez-la, tout de suite, je suis avec elle au téléphone et elle
fait une overdose. »
Il entendit la femme parler à quelqu’un près d’elle.
« … Mrs. Ross… premier étage, allez vérifier… »
La femme revint en ligne, toujours aussi professionnelle quoique
légèrement paniquée.
« Monsieur, de quel numéro vous appelle Mrs. Ross ? Elle… les
patients n’ont pas droit au portable.
— Elle a dû en trouver un quelque part, répliqua Strike. Et une
tonne de médocs avec. »
Quelqu’un cria dans le hall de la clinique. On entendait des gens
courir. Strike remit une pièce dans l’appareil. Elle tomba directement
au fond du réceptacle.
« Merde…
— Monsieur, je vous demanderai de surveiller votre langage…
— Non, c’est que… »
La communication s’interrompit. Dans le portable, Charlotte
respirait de plus en plus faiblement.
Toute la monnaie qu’il restait au fond de ses poches disparut dans
la fente. Il rappela les renseignements et, une minute plus tard, fut à
nouveau mis en relation avec la standardiste de la clinique.
« Symonds House…
— Vous l’avez trouvée ? On a été coupés. Vous l’avez trouvée ?
— Je crains de ne pas pouvoir…, répliqua la femme, excédée.
— Elle s’est procuré un portable et assez de médocs pour se tuer
alors qu’elle était sous votre responsabilité, tonna Strike. Alors vous
avez foutrement intérêt à me dire si elle est morte ou…
— Monsieur, j’aimerais que vous cessiez de crier comme… »
Au même instant, plusieurs voix masculines résonnèrent côté
portable, mais si lointaines qu’il les distinguait à peine. Strike fut
tenté de raccrocher et de rappeler. Puis il se dit que ce serait inutile.
Charlotte avait dû mettre l’appareil sur silencieux puisqu’elle n’avait
pas répondu à ses précédents appels.
« ELLE EST LÀ ! », hurla-t-il à pleins poumons. Surprise, la
femme sur la ligne fixe poussa un cri de frayeur. « SUIVEZ MA
VOIX ! ELLE EST LÀ ! »
Strike savait que les chances étaient minces pour que les
infirmiers l’entendent, mais il continua de beugler dans le portable.
Quand il s’arrêtait pour reprendre son souffle, les bruits qu’il
percevait autour de Charlotte, les frottements, les craquements de
brindilles semblaient prouver qu’elle était effectivement à l’extérieur,
peut-être couchée dans l’herbe d’un sous-bois.
Puis une voix plus forte retentit.
« Putain ! Elle est ici – JE LA VOIS ! Merde… Appelle les
secours !
— Monsieur, hasarda la réceptionniste, à présent que Strike avait
cessé de hurler. Puis-je savoir votre nom ? »
Il raccrocha. Malgré le cliquetis des pièces de monnaie qui
tombaient dans le réceptacle, Strike entendit se dérouler la suite des
événements. Apparemment, ils étaient deux autour de Charlotte.
L’un devait être en relation avec le service des urgences car il
donnait l’état de la patiente. L’autre répétait inlassablement le
prénom de Charlotte. Puis la communication s’interrompit. L’homme
avait dû voir le téléphone allumé dans l’herbe.
55

De ces amants frappés de tristes calamités,


Demeurent tant de navrantes histoires…
Edmund S , La Reine des fées

Sa grande beauté, son passé rebelle, ses tentatives de suicide,


son appartenance à la haute société et le fait qu’elle fréquentait un
nombre incroyable de célébrités faisaient de Charlotte une cible
privilégiée des journaux à scandale. Naturellement, l’incident qui lui
avait valu d’être transportée aux urgences alors qu’elle était soignée
dans une clinique psychiatrique de luxe décupla l’intérêt qu’ils lui
portaient en règle générale.
On ne voyait plus qu’elle à la une des tabloïds. Charlotte à
quatorze ans (quand elle s’était enfuie du pensionnat et que la police
avait écumé la région pour la retrouver). Charlotte à dix-huit ans (au
bras de son père, un journaliste de renom, gros buveur, marié trois
fois), à vingt et un ans (avec sa mère mannequin et jet-setteuse, lors
d’un cocktail mondain), à trente-huit ans, plus belle que jamais,
posant avec son mari, un aristocrate aux cheveux blond platine, et
ses jumeaux, dans un salon à la décoration raffinée. Manifestement,
ils n’avaient trouvé aucune photo d’elle en compagnie de Cormoran
Strike, mais le fait qu’ils aient formé un couple, ce que Charlotte elle-
même avait pris soin de préciser aux journalistes le jour de ses
fiançailles avec Jago, suffisait pour que le nom du fameux détective
figure en bonne place dans tous les articles. « Hospitalisée en
urgence », « problèmes de drogue », « antécédents » : nul besoin
de l’écrire en toutes lettres, le lecteur le plus naïf comprenait
aisément qu’elle avait tenté de mettre fin à ses jours. Après une
brève accalmie, on eut droit à une seconde vague lorsque, grâce à
« une source bien informée » travaillant à Symonds House, il s’avéra
que la future vicomtesse Ross avait été retrouvée gisant à plat
ventre dans un buisson, derrière l’ancien pavillon d’été.
Les journaux d’information, eux, mettaient plutôt l’accent sur les
pratiques douteuses en vigueur à Symonds House, une clinique hors
de prix connue pour être (selon le Telegraph) « le dernier recours
des riches et des puissants. Parmi les pseudo-traitements
administrés au sein de cet établissement, citons la stimulation
magnétique transcrânienne et la psilocybine hallucinogène
(autrement dit, les champignons magiques) ». Bien que plus
rigoureux et documentés, ces articles étaient néanmoins largement
illustrés. De telle sorte que Robin, qui les lisait avec une avidité dont
elle avait honte ensuite, ne pouvait que constater que l’ex de Strike
avait toujours été sublime.
Strike ne lui avait rien dit de cette affaire et Robin s’était bien
gardée de l’interroger. Entre eux, Charlotte faisait l’objet d’un
moratoire depuis que, quatre ans plus tôt, Strike, soûl comme un
cochon, lui avait confié que Charlotte avait osé lui faire croire qu’elle
attendait un enfant de lui. Pour l’instant, tout ce qu’elle savait c’était
que, depuis son retour, Strike était d’une humeur massacrante que
la tristesse d’avoir dispersé les cendres de sa tante ne suffisait pas à
expliquer.
Par loyauté envers lui, Robin s’abstenait de participer aux
commérages qui couraient sur Charlotte, même si l’on ne parlait que
d’elle partout où elle se rendait. Un matin, une semaine après le
retour de Strike, Robin débarqua à l’agence dans une colère noire.
Matthew avait eu le culot de demander un nouveau report de la
médiation. En ouvrant la porte, elle surprit Pat et Morris penchés sur
un exemplaire du Daily Mail. Pat sursauta comme si on l’avait prise
en faute, mais quand elle vit que c’était Robin et non Strike, elle
éclata de son gros rire de fumeuse et reprit sa lecture.
« La main dans le sac, chantonna Morris en se tournant vers
Robin avec un clin d’œil complice. Vous avez vu ce qu’ils racontent
sur l’ex du patron ? »
Strike n’est pas mon patron, c’est mon associé, maugréa Robin en
elle-même.
« Oui, se borna-t-elle à répondre.
— Avec Pat, on se disait qu’il jouait au-dessus de sa catégorie, fit
Morris en désignant une photo de Charlotte à vingt et un ans, vêtue
d’une minirobe piquée de perles. Comment un type avec une gueule
pareille a pu se taper une nana aussi canon ? »
Chez elle aussi, Robin avait droit à ce type de questions. Le
tournage de la série avait démarré et Max, qui s’était presque rasé la
tête pour coller au personnage, rentrait chaque soir gai comme un
pinson. Lui non plus ne comprenait pas que Strike ait pu fréquenter
une femme comme Charlotte pendant seize longues années.
« Je l’ai rencontrée, un jour, dit-il à Robin qui l’avait rejoint au
salon après avoir passé des heures à chercher vainement Betty
Fuller, la prostituée occasionnelle, sur Internet.
— Vraiment ? répondit-elle pour la forme, n’ayant guère envie d’en
entendre davantage.
— Ouais, c’était il y a quelques années. Je jouais avec son demi-
frère. Simon Legard. Il tenait le premier rôle dans cette mini-série sur
le crash financier, comment ça s’appelait déjà ? Elle était venue le
voir sur le tournage, et après elle nous a tous invités à dîner. Je l’ai
trouvée franchement sympa. Une rigolote. Les grandes bourgeoises
ne sont pas toutes aussi coincées qu’on l’imagine.
— Mouais », fit Robin avant de regagner sa chambre avec une
tasse de thé.
« Je te parie qu’elle a appelé Corm avant de passer à l’acte. » Tel
fut le commentaire désabusé qu’Ilsa lui fit au téléphone, deux
semaines après Pâques. Ce jour-là, à force de recoupements et de
persévérance, Robin avait réussi à remonter jusqu’à une personne
qu’elle pensait être Betty Fuller, la femme ayant vécu sur Skinner
Street dans les années 1970. Betty logeait dans un foyer pour
personnes âgées sur Sans Walk, non loin de son ancien domicile, et
Robin prévoyait de lui rendre visite le lendemain après-midi, après la
médiation qui, d’après son avocate, avait cette fois toutes les
chances d’avoir lieu.
Ilsa l’avait appelée pour lui souhaiter bonne chance. Robin savait
que l’épreuve durerait moins de deux heures, mais l’idée de se
retrouver face à Matthew la stressait à tel point que, le soir venu, elle
n’arrivait plus à se concentrer sur les questions à poser à Betty
Fuller. Aussi fut-elle ravie d’être interrompue par le coup de fil de son
amie.
« C’est quoi sa version de l’histoire. Il t’en a parlé ? demanda Ilsa.
— Non.
— Ah oui, c’est vrai, il ne parle plus d’elle. Je me demande
combien de temps elle va mettre avant de divorcer. J’imagine que
son couple bat de l’aile. Je suis même étonnée qu’ils soient encore
ensemble. Elle ne s’est mariée que pour se venger de Corm.
— Elle a quand même fait deux enfants avec Jago », fit remarquer
Robin avant de s’apercevoir qu’elle avait gaffé, Ilsa lui ayant
récemment avoué qu’elle renonçait à sa quatrième FIV.
« Elle n’en voulait pas. Ils avaient ça en commun avec Corm. Ça
et leurs mères. Le même genre de femme : alcool, drogue et des
amants en veux-tu en voilà. À la différence que celle de Charlotte est
toujours en vie. Donc, tu n’as pas abordé le sujet ?
— Non, répondit Robin que cette conversation commençait à
indisposer. Désolée, Ilsa, je dois te laisser. J’ai des trucs à préparer
pour demain.
— Et si tu prenais ton après-midi ? On irait boire un café. Ça te
changerait les idées. Corm n’y verra pas d’inconvénient, si ?
— Sans doute que non, mais nous avons du boulot par-dessus la
tête. D’ailleurs, je suis sur une piste. Et le travail m’aide à penser à
autre chose qu’à Matthew. Mais on peut se voir ce week-end, si tu
es libre. »
Robin passa une mauvaise nuit. Pourtant, ce ne fut pas Charlotte
qui vint la visiter mais Miss Jones, la cliente qui draguait Strike si
ouvertement que tout le monde à l’agence l’avait remarqué et que
Strike avait demandé à Pat de ne plus lui transférer ses appels.
Robin se leva avant que le réveil sonne, trop heureuse d’échapper à
son dernier rêve, dans lequel elle apprenait que Miss Jones et
Matthew étaient mariés depuis toujours, avant de se retrouver assise
au bout d’une grande table de conférence en bois verni dans une
salle obscure où des gens l’accusaient d’escroquerie.
Pour se donner un air professionnel, et même si Matthew savait
pertinemment qu’elle ne mettait que des jeans pour travailler, elle
enfila un tailleur-pantalon noir. Quand elle se regarda dans le miroir
avant de partir, elle se trouva mauvaise mine. Charlotte Ross ne
portait quasiment que du noir, sur les photos. Mais sur elle, c’était
différent. Le noir rehaussait son teint de porcelaine. Robin prit son
sac et sortit.
Sur le quai du métro, pour tenter d’évacuer le stress qui lui tordait
l’estomac, Robin décida de relever ses mails.

Chère Miss Ellacott,


Comme je l’ai précédemment spécifié, je ne souhaite parler qu’à Mr. Strike. Ne le prenez
pas en mauvaise part mais je serai plus à l’aise face à un homme. Malheureusement, je
suis indisponible à partir de la fin de la semaine prochaine, mes obligations
professionnelles m’appelant à l’étranger. Je peux néanmoins me libérer le soir du 24. Si
Mr. Strike en est d’accord, et par souci de discrétion, je suggère l’American Bar de l’hôtel
Stafford. Veuillez avoir l’amabilité de me dire si cela lui convient.
Sincèrement vôtre,
CB Oakden

Vingt minutes plus tard, en sortant à la station Holborn, Robin


transféra le message à Strike. Elle avait un bon quart d’heure à tuer
avant son rendez-vous et ne voyait pas beaucoup d’endroits où
prendre un café. Elle venait d’en repérer un quand son portable
sonna : c’était Pat qui l’appelait du bureau.
« Robin ? croassa la voix familière. Vous savez comment joindre
Cormoran ? J’ai essayé son portable mais il ne répond pas. Son
frère Al est ici, il demande à le voir.
— Tiens ! », s’étonna Robin. Elle avait rencontré Al deux ans
auparavant mais savait que Strike et lui se fréquentaient peu. « Non,
j’ignore où il se trouve, Pat. Peut-être est-il trop occupé pour
décrocher. Laissez-lui un message.
— C’est fait. Bon, je vais réessayer. Au revoir. »
Robin continua tout droit, son envie de café n’ayant pas résisté à
la surprise causée par la visite impromptue du demi-frère de Strike.
Elle l’avait trouvé plutôt sympathique la fois où ils s’étaient vus.
L’admiration qu’il portait à son aîné lui avait même paru touchante.
Ils ne se ressemblaient pas du tout. Al était de taille moyenne, il
avait les cheveux raides, un visage assez fin et le léger strabisme
divergent de leur célèbre géniteur.
Perdue dans ses réflexions, elle tourna au coin de la rue et
aperçut avec un pincement au cœur Matthew qui descendait d’un
taxi, vêtu d’un pardessus sombre qu’elle ne connaissait pas. Elle
s’immobilisa, il tourna la tête et, l’espace d’un instant, ils se
regardèrent comme deux duellistes postés à cinquante mètres l’un
de l’autre, prêts à tirer sur l’adversaire. Puis le téléphone de Robin
sonna. Elle le sortit d’un geste automatique et le porta à son oreille.
Le temps de relever les yeux, Matthew avait disparu dans le hall de
l’immeuble.
« Allô ?
— Bonjour, dit Strike. Je viens de recevoir le mail d’Oakden que
vous m’avez transféré. À l’étranger, mon cul. »
Robin jeta un coup d’œil à sa montre. Encore cinq minutes.
Comme son avocate Judith n’était visible nulle part, elle s’adossa
contre le mur froid et répondit :
« Oui, c’est aussi ce que j’ai pensé. Vous avez rappelé Pat ?
— Non, pourquoi ?
— Al est à l’agence.
— Al qui ?
— Votre frère, Al. »
Un silence.
« Fait chier, marmonna Strike.
— Où êtes-vous ?
— Dans un B&Q à Chingford. Notre blonde amie de Stoke
Newington fait ses emplettes.
— Elle achète quoi ?
— Du caoutchouc mousse et des panneaux de contre-plaqué.
Mais ce n’est peut-être qu’un début, dit Strike. Et vous savez qui
l’aide ? Le gérant du club de gym, celui où est inscrit PasNet. Et
vous, où vous êtes ?
— Devant le cabinet de l’avocat de Matthew. La médiation est
pour ce matin.
— Merde. J’avais oublié. Bonne chance. Écoutez, prenez votre
après-midi si vous avez besoin…
— Non, je ne veux pas de congé, répliqua Robin qui venait de
repérer au loin le manteau rouge de Judith qui marchait vers elle à
grandes enjambées. J’ai prévu de rendre visite à Betty Fuller, tout à
l’heure. Je dois vous laisser, Cormoran. On discutera plus tard. »
Elle raccrocha et rejoignit son avocate qui la gratifia d’un grand
sourire.
« Ça va ? demanda Judith en lui tapotant le bras de sa main libre,
l’autre étant prise par sa mallette. Tout va bien se passer. C’est moi
qui parlerai.
— D’accord », dit Robin en affichant le sourire le plus chaleureux
dont elle disposait.
Elles montèrent ensemble les marches du perron et pénétrèrent
dans un petit vestibule où un homme trapu en costume trois-pièces,
les cheveux coiffés à la Jules César, vint à leur rencontre et leur
serra la main avec un sourire de façade.
« Mrs. Cobbs ? Andrew Shenstone. Mrs. Ellacott ? Comment
allez-vous ? »
Il avait la poigne vigoureuse. Ayant récupéré sa main meurtrie,
Robin passa une double porte donnant sur un corridor, dans le
sillage des deux juristes occupés à discuter embouteillages et
problèmes de stationnement. La gorge serrée par le trac, elle se
sentait comme une petite fille trottinant derrière ses parents. Au bout
de quelques pas, le trio vira sur la gauche et entra dans une salle de
réunion dotée d’une table ovale et d’une moquette bleue terne.
Toujours vêtu de son pardessus, Matthew y était assis, un peu
avachi. En les voyant apparaître, il rectifia sa position. Robin
s’installa de l’autre côté de la table, légèrement en diagonale, et
dirigea son attention vers lui. À sa grande surprise, Matthew
détourna les yeux. Elle s’était imaginé qu’il lui décocherait des
regards furibonds, assortis de cette étrange grimace qui lui crispait le
bas du visage à la manière d’une muselière quand ils se disputaient,
peu avant leur séparation.
« Très bien », fit Andrew Shenstone en attendant que Judith
Cobbs ouvre le gros dossier qu’elle venait d’extraire de sa mallette.
Lui-même avait posé un porte-documents devant lui, sur la table.
« Votre cliente demeure dans les dispositions énoncées dans votre
courrier en date du quatorze, n’est-ce pas, Judith ?
— Tout à fait, dit Judith en balayant du regard une copie de ladite
lettre, ses lunettes à monture noire perchées sur le bout de son nez.
Mrs. Ellacott est disposée à renoncer à toute demande vis-à-vis de
votre client, sauf au regard de la somme qu’elle estime lui être due
suite à la vente de leur bien situé à… hum… »
Hastings Road, compléta Robin mentalement. Elle revit le jour de
leur emménagement dans la petite maison rénovée qu’ils avaient
achetée ensemble, elle parcourant la courte allée les bras chargés
de cartons de livres, Matthew branchant la cafetière, l’un de leurs
premiers achats communs, après avoir posé sur leur lit l’éléphant en
peluche qu’il lui avait offert des années auparavant.
« … Hastings Road, oui, lut Judith. À savoir, les dix mille livres
d’arrhes que ses parents ont versées lors de l’achat.
— Dix mille livres, répéta Andrew Shenstone en prenant Matthew
à témoin. Dans ce cas, nous sommes d’accord.
— Vous êtes… d’accord ? bredouilla Judith Cobbs, aussi surprise
que Robin elle-même.
— Certaines circonstances imprévues obligent mon client à acter
ce divorce au plus vite, expliqua Shenstone. Et comme, si je ne
m’abuse, c’est également le souhait de votre cliente, sous condition
du versement des dix mille livres… Bien sûr, ajouta-t-il, nous
arriverons bientôt aux deux années requises, donc… »
Judith regarda Robin qui hocha la tête, incapable de prononcer un
mot tant sa bouche était sèche.
« Donc je pense que nous pouvons conclure dès aujourd’hui.
Parfait, dit Andrew Shenstone en se rengorgeant comme si cet
adjectif s’adressait à lui-même. J’ai pris la liberté de rédiger… »
Il ouvrit le porte-documents, le retourna sur la table cirée et le
poussa vers Judith qui lut avec attention le papier qu’il contenait.
« Oui », dit-elle enfin. Elle fit glisser vers Robin le papier par lequel
Matthew promettait de transférer l’argent sur son compte dans les
sept jours suivant la signature. « Ça vous va ? lui demanda
discrètement Judith.
— Oui », souffla Robin, légèrement étourdie.
Pourquoi l’avait-on fait venir jusqu’ici ? s’interrogea-t-elle. Parce
que Matthew voulait lui montrer une toute dernière fois qui était le
patron ? À moins qu’il n’ait pris la décision de renoncer à ses
exigences que le matin même. Elle chercha de quoi écrire au fond
de son sac, mais déjà Judith lui tendait son propre stylo à plume.
Robin signa. Judith rendit le document à Andrew Shenstone qui le
passa à Matthew, lequel griffonna son nom au bas de la page.
Quand elle le vit relever la tête et de nouveau éviter son regard,
Robin comprit ce qu’il s’était passé et pourquoi il lui avait donné ce
qu’elle réclamait depuis le début.
« Parfait », répéta Andrew Shenstone. Il frappa sur la table avec
sa grosse main, partit d’un éclat de rire et déclara : « Vite fait bien
fait ! Je pense que nous en avons fini… ?
— Oui, gloussa Judith. Nous en avons fini ! »
Matthew et Robin regardèrent les avocats rassembler leurs
affaires et, dans le cas de Judith, renfiler son manteau. Toujours
sous le choc, Robin se balançait d’un pied sur l’autre, comme une
petite fille guettant les mouvements de ses parents. Devait-elle s’en
aller ou attendre qu’on lui demande de partir ?
Andrew Shenstone ouvrit la porte. Robin s’engagea dans le
couloir. Derrière elle, la conversation entre avocats reprit, portant
toujours sur les problèmes de circulation. Tous quatre se
regroupèrent dans le petit vestibule pour prendre congé. Matthew
s’approcha de Shenstone, lui serra la main, passa devant Robin et
sortit.
Robin attendit qu’Andrew Shenstone regagne son bureau pour
remercier Judith.
« Je n’ai pas fait grand-chose, s’esclaffa l’avocate. Ce sont des
choses qui arrivent parfois pendant les médiations. Les gens
deviennent soudain plus raisonnables. Sans doute parce qu’il est
plus difficile de justifier ses revendications devant des observateurs
objectifs. »
Elles échangèrent une poignée de main et Robin partit de son
côté sous une brise printanière qui plaquait ses cheveux sur sa
bouche. Elle se sentait un peu déphasée. Dix mille livres. Sachant
que ses parents ne roulaient pas sur l’or – ceux de Matthew leur
avaient prêté une somme beaucoup plus importante pour l’achat de
cet appartement –, Robin avait proposé de les rembourser. Comme
ils avaient gentiment décliné son offre, elle allait pouvoir profiter de
cet argent. Bien sûr, les honoraires de Judith en engloutiraient une
partie, mais le reste lui permettrait de voir venir. Peut-être même se
mettrait-elle en quête d’un logement pour elle toute seule.
Au coin de la rue, elle tomba sur Matthew qui hélait un taxi.
En l’apercevant, il resta figé, le bras en l’air, si bien que le taxi lui
passa sous le nez et s’arrêta devant le couple qui attendait dix
mètres plus loin.
« Sarah est enceinte, c’est ça ? », attaqua Robin, bille en tête.
Matthew baissa les yeux vers elle. Il n’était pas aussi grand que
Strike mais elle le trouva aussi beau qu’à dix-sept ans, quand il lui
avait déclaré sa flamme.
« Ouais, hésita-t-il. Un accident. »
Tu parles, s’exclama Robin dans son for intérieur. Sarah avait
toujours su obtenir ce qu’elle voulait. Et elle avait magnifiquement
manœuvré, force était de le reconnaître. Depuis des années, elle
disposait ses pions, jouant à la grande copine sympa, toujours à
glousser, à flirter, à se rendre indispensable, feignant d’être la
confidente de Matthew pour mieux justifier sa présence permanente
à ses côtés. Ensuite, quand elle avait senti que Matthew risquait de
lui échapper, elle avait fait le coup de la boucle d’oreille oubliée dans
le lit conjugal. Et voilà qu’à présent elle refermait la nasse en
tombant enceinte juste au moment où, par son divorce, Matthew
redevenait disponible pour d’autres aventures. Devait-on également
chercher la marque de Sarah derrière le fait que la médiation avait
été reportée à deux reprises ? Lui aurait-elle interdit de s’y rendre,
de crainte qu’il ne se retrouve face à Robin, alors qu’il n’avait pas
encore décidé s’il voulait ce bébé ou juste sa mère ?
« Et elle tient à se marier avant la naissance ?
— Oui, dit Matthew. Moi aussi. »
La vision de leur propre mariage traversa-t-elle l’esprit de Matthew
comme il venait de traverser le sien ? se demanda Robin. L’église de
Masham qu’ils fréquentaient depuis l’enfance, le repas de noces
dans le bel hôtel, les cygnes qui glissaient sur le lac chacun de son
côté, la réception qui avait tourné au fiasco, et ce moment terrifiant
où Robin avait réalisé qu’elle aurait pu tout lâcher et partir avec
Strike si ce dernier le lui avait demandé.
« Et toi, de ton côté, ça va ?
— Très bien », dit Robin.
Elle donnait le change. Normal, quand on croise un ex. On veut
que l’autre s’imagine que tout va pour le mieux, qu’on n’a pas de
regrets.
« Bon, ben…, fit-il en regardant le flot des voitures. Il faut que
je… »
Et il s’éloigna.
« Matt. »
Il se retourna.
« Quoi ?
— Je n’oublierai jamais… ce que tu as fait quand j’avais vraiment
besoin de toi. Quoi qu’il se soit passé ensuite… ça, je ne l’oublierai
jamais. »
L’espace d’une fraction de seconde, le visage de Matthew se
contracta comme celui d’un petit garçon sur le point de fondre en
larmes. Il s’avança vers Robin, se pencha et, avant qu’elle réalise ce
qu’il lui arrivait, la serra contre lui. Un instant plus tard, il s’écartait
comme s’il s’était brûlé.
« Bonne chance, Robs », fit-il d’une voix cassée. Et il partit pour
de bon.
56

Alors que cette Dame, telle une brebis égarée,


Se noyait dans les tréfonds du sommeil où gisent les
intrépides.
Edmund S , La Reine des fées

À peine Matthew eut-il laissé Robin sur ce trottoir de Holborn que,


cinq kilomètres plus loin, à Stoke Newington, dans sa voiture garée
devant chez Elinor Dean, Strike prit la décision d’appeler son demi-
frère pour éviter que ce dernier passe la journée à l’attendre dans
les locaux de l’agence. Il était toujours aussi furieux, mais à sa
colère se mêlaient à présent des sentiments moins évidents, parmi
lesquels – le plus facile à admettre par l’intéressé lui-même – une
certaine forme d’admiration pour la persévérance dont Al faisait
preuve. Selon toute logique, sa visite était une énième tentative de le
rabibocher avec leur père, et de préférence avant la fête prévue pour
la sortie du nouvel album. Strike, qui avait toujours considéré son
cadet comme un hédoniste, sympathique certes mais un peu mou,
devait reconnaître qu’il ne manquait pas de cran, tout compte fait.
Il attendit qu’Elinor Dean et le patron du club de gym sortent la
mousse de polystyrène et les feuilles de contre-plaqué du coffre de
la voiture et les transportent à l’intérieur de la maison. Quand la
porte se referma, il composa le numéro de son demi-frère.
« Salut, dit Al en décrochant dès la première sonnerie.
— Qu’est-ce que tu fiches dans mon agence ? demanda Strike.
— Je voulais te parler, frangin. En tête-à-tête.
— Je ne compte pas revenir de la journée, mentit Strike. Alors, je
te suggère de le faire maintenant.
— Cormo…
— Il y a qui, avec toi ?
— Euh… ta secrétaire… Pat, c’est ça ? » Strike entendit Pat
confirmer de sa voix rauque. « Et un mec qui s’appelle…
— Barclay, cria l’Écossais pour que Strike l’entende.
— Bon, dans ce cas, passe dans mon bureau, on discutera plus
tranquillement », dit Strike. Il l’écouta expliquer à Pat ce qu’il était
censé faire et reconnut le bruit familier de la porte qui se fermait. « Si
c’est au sujet de ce que je pense…
— Cormoran, nous n’avions pas l’intention de te le dire, mais
voilà… papa a un cancer. »
Non mais c’est pas vrai !
Strike posa son front sur le volant, resta deux secondes dans cette
position, puis se redressa.
« La prostate, poursuivit Al. Les médecins disent qu’il a été pris à
temps. Mais on a pensé qu’il fallait que tu sois au courant. En réalité,
cette fête n’a pas été organisée uniquement pour l’anniversaire du
groupe et la sortie du nouvel album. Elle sert avant tout à lui donner
une raison de s’accrocher. »
Strike ne répondit rien.
« Et donc, on a pensé que tu devais le savoir », répéta Al.
Et en quel honneur, Bon Dieu ? songea Strike, le regard braqué
sur la porte close d’Elinor Dean. Il n’avait jamais eu la moindre
relation avec Rokeby. À quelle réaction Al s’attendait-il de sa part ?
Pensait-il qu’il allait fondre en larmes, se précipiter chez leur père, le
plaindre ? Rokeby était multimillionnaire. Il avait de quoi se payer les
meilleurs médecins. Puis il se souvint de l’urne en forme de lys
s’éloignant sur les vagues de l’océan.
« OK. Que veux-tu que je te dise ? C’est affreux pour les
personnes qui tiennent à lui. »
Cette fois, ce fut Al qui laissa passer un blanc.
« Nous pensions que cela aurait un effet, murmura-t-il enfin.
— Sur quoi ?
— Ton attitude.
— Tu viens de me dire que son cancer a été pris à temps. Donc, il
va s’en sortir, dit Strike sur un ton faussement enjoué. Et il vivra
encore assez longtemps pour engendrer un ou deux morpions
supplémentaires qu’il abandonnera ensuite.
— Bon sang ! explosa Al. Peut-être que tu t’en fiches royalement
mais il se trouve que c’est mon père…
— Je me fiche royalement des gens qui se sont toujours fichus
royalement de moi, rétorqua Strike, et s’il te plaît, baisse d’un ton, tu
es dans mon bureau et ce sont mes employés qui t’entendent
gueuler.
— Il n’y a que ça qui t’intéresse ? »
Strike pensa à Charlotte, toujours hospitalisée à en croire les
journaux, à Lucy qui le tannait pour qu’il passe le prochain week-end
chez elle, à Bromley, avec leur oncle Ted. Il pensa à l’affaire sur
laquelle il travaillait en ce moment même et qui leur serait retirée s’ils
ne découvraient pas d’ici une semaine la raison du chantage que
PasNet exerçait sur son patron. Il pensa à Margot Bamborough et
aux douze mois qu’Anna Phipps leur avait accordés pour résoudre le
mystère de sa disparition. Et enfin, bizarrement, il pensa à Robin et
au fait qu’il avait oublié que sa médiation avait lieu ce jour-là, dans la
matinée.
« J’ai ma vie, répondit Strike en parvenant à se maîtriser au prix
d’un effort surhumain. Une vie difficile, compliquée, comme celle de
tout un chacun. Rokeby a une femme et une demi-douzaine
d’enfants. Pour ce qui est des gens qui ont besoin de moi, j’ai atteint
mon quota, je t’assure. Je ne viendrai pas à cette foutue réception.
Je ne m’intéresse pas à ce monsieur et il n’entrera jamais dans mon
carnet d’adresses. En quelle langue dois-je te le dire pour que tu
comprennes, Al… ? »
La communication s’interrompit. Strike balança son portable sur le
siège passager et, malgré son essoufflement, alluma une cigarette.
Au bout d’un quart d’heure, saisi d’une soudaine impulsion, il reprit
son téléphone et appela Barclay.
« Qu’est-ce que tu fais en ce moment ?
— Je récupère mon fric, répondit l’Écossais, laconique. Ce casino
t’a coûté une blinde.
— Mon frère est toujours là ?
— Non, parti.
— Bien. Je voudrais que tu me relèves. Je suis à Stoke
Newington.
— J’ai pas ma bagnole.
— OK, alors laisse tomber, s’emporta Strike.
— Désolé, Strike, mais j’ai pris mon après-midi…
— Non, c’est moi qui suis désolé », se rattrapa Strike en fermant
les yeux. Comme l’autre jour à St. Mawes, il avait l’impression qu’un
câble d’acier lui serrait le crâne. « Je ne suis pas dans mon assiette,
en ce moment. Profite bien de ton après-midi. Sincèrement »,
ajouta-t-il pour lever toute ambiguïté.
Il raccrocha et appela Robin.
« Comment s’est passée votre médiation ?
— Très bien, dit Robin, d’une voix pourtant un peu lasse. Nous
sommes tombés d’accord.
— Génial !
— Ouais. Quel soulagement !
— Vous m’avez bien dit que vous aviez trouvé Betty Fuller ?
— Oui, je vous ai dit ça alors que je me dirigeais vers le métro.
— Rappelez-moi où elle habite.
— Dans un foyer pour personnes âgées sur Sans Walk, à
Clerkenwell.
— OK, je vous retrouve là-bas.
— Vraiment ? Ça ne m’ennuie pas de…
— Je sais, mais je tiens à être présent », la coupa Strike.
Il démarra sa BMW et quitta Stoke Newington en réalisant qu’il
venait de se montrer désagréable avec ses deux collaborateurs
préférés. Quitte à se défouler sur quelqu’un, il aurait préféré le faire
sur Pat ou sur Morris.
Vingt minutes plus tard, il pénétrait dans Clerkenwell par Percival
Street. En apercevant sur sa droite les HLM en brique rouge où
Janice Beattie et Steve Douthwaite avaient autrefois vécu, il se
demanda pour la centième fois ce qu’était devenu le fameux Steve,
l’un des rares protagonistes de l’affaire Bamborough à avoir résisté à
leurs recherches.
Sans Walk était une ruelle à sens unique. Strike se gara le plus
près possible de l’établissement. Le temps était couvert mais il
faisait étonnamment doux. Au bout de quelques pas, il aperçut
Robin qui l’attendait sur le trottoir.
« Bonjour, dit-elle. C’est là-bas, le bâtiment en brique avec la tour
ronde.
— Très bien, fit Strike avant d’ajouter pendant qu’ils marchaient
côte à côte : Désolé pour tout à l’heure, je…
— Non, ça va. Je sais que le temps nous est compté. »
Strike crut déceler une légère froideur dans sa voix.
« Je regrette, Al m’avait énervé, expliqua-t-il. Donc j’ai peut-être
été un peu…
— Cormoran, ça va, répéta Robin avec un sourire qui le rassura.
— Je suis bien content pour votre médiation.
— Moi aussi, répondit Robin sur un ton sinistre. D’après vous,
comment faut-il aborder Betty Fuller ?
— En jouant franc-jeu. On commence par lui dire qui on est et sur
quoi on enquête. On verra comment elle réagit. Je croise les doigts
pour qu’elle ait toute sa tête… »
Priory House était un immeuble de plusieurs étages avec un jardin
à l’arrière. En approchant, ils virent en sortir un couple de
quinquagénaires. Sur leur visage, Strike lut le soulagement de ceux
qui ont fait leur devoir. Ils souriaient en leur tenant la porte.
Robin les remercia et, avant d’entrer, entendit la femme dire à son
mari :
« Au moins, ce coup-ci, elle nous a reconnus… »
S’il n’y avait pas eu autant de déambulateurs, on aurait pu se
croire dans une résidence universitaire. Tout y était : la moquette gris
souris, le tableau d’affichage couvert de petites annonces, et la
déprimante odeur de cantine.
« Elle loge au rez-de-chaussée, dit Robin. Dans ce couloir. J’ai
vérifié les noms sur l’interphone. »
Ils passèrent devant plusieurs portes en pin identiques jusqu’à
celle marquée « » sur un carton glissé dans un petit
cadre en laiton. Derrière, on entendait des éclats de voix étouffés
par l’épaisseur du battant. Strike supposa que Betty avait mis la télé
à fond, comme Janice Beattie le jour où il s’était rendu chez elle. Il
frappa fort.
L’attente fut longue mais la porte finit par s’ouvrir, très lentement,
sur une vieille dame équipée d’une canule nasale. Elle était
essoufflée d’avoir traîné sa bouteille d’oxygène jusque-là. Strike
regarda derrière elle et, sur l’écran de télé, reconnut la série The
Only Way is Essex.
« Je vais bien. C’est juste que tu m’as fait de la peine, Arg », disait
une fille très maquillée sanglée dans un tailleur bleu pétrole.
La loi de la gravitation semblait avoir affecté Betty Fuller plus
durement que le reste de l’humanité. Son visage était littéralement
effondré. Les commissures de ses lèvres absentes, ses paupières
parcheminées, ses bajoues, la pointe de son nez étroit, tout pendait.
Même son corps était comme aspiré vers le bas : un buste presque
malingre comparé à ses hanches larges et à ses jambes si enflées
que ses chevilles paraissaient plus larges que son cou. Ses pieds
nus glissés dans des pantoufles d’homme, elle portait une robe en
laine vert foncé constellée de taches. Son cuir chevelu jaunâtre
apparaissait entre ses cheveux gris coiffés en arrière, et un appareil
auditif dépassait de son oreille gauche.
« Qui êtes-vous ? râla-t-elle tandis que son regard passait de l’un
à l’autre.
— Bonjour, Mrs. Fuller, articula Strike. Je m’appelle Cormoran
Strike et voici Robin Ellacott. »
Strike sortit son permis de conduire et le lui montra, ainsi qu’une
carte de visite à son nom. D’un geste impatient, Betty Fuller lui
signifia qu’elle n’y voyait pas assez pour lire. De fait, ses yeux
semblaient comme voilés, sans doute par un double glaucome.
« Nous sommes détectives privés », cria-t-il pour couvrir la voix
des deux acteurs qui se chamaillaient à l’écran (« En fin de journée,
Lucy, elle dormait, avec un garçon inconnu… » « Arg – Arg – Arg –
cela n’a aucune importance… »).
« Nous enquêtons sur la disparition de Margot Bamborough. Elle
était médecin et…
— Qui ça ?
— Le Dr Margot Bamborough, répéta Strike, un ton au-dessus.
Elle a disparu à Clerkenwell en 1974. On nous a dit que vous…
— Oh, oui…, l’interrompit Betty Fuller qui devait reprendre son
souffle tous les deux ou trois mots. Le Dr Bamborough… oui.
— Pourriez-vous nous dire ce que vous savez sur elle ? »
Betty Fuller resta figée une bonne vingtaine de secondes. Pendant
que la question de Strike faisait son chemin dans sa tête, sur l’écran
un jeune homme en costume marron disait à la fille trop maquillée :
« Je ne voulais pas aborder ce sujet mais tu ne me laisses pas le
choix… »
Avec un autre geste impatient, Betty Fuller leur tourna le dos et
s’éloigna d’un pas traînant en les laissant plantés sur le seuil. Strike
et Robin se regardèrent.
« Vous voulez bien qu’on entre, Mrs. Fuller ? », hurla Strike.
Elle acquiesça d’un hochement de tête. Ayant soigneusement
reposé la bouteille d’oxygène, elle s’affala dans son fauteuil, puis tira
sur sa robe en laine pour se couvrir les genoux. Strike et Robin
pénétrèrent dans l’appartement. Strike referma la porte. Ayant
surpris le geste de pudeur de la vieille dame, Robin fut presque
tentée d’arracher une couverture au lit défait et de la poser sur ses
jambes.
Ses recherches lui avaient appris que Betty avait quatre-vingt-
quatre ans mais elle ne s’attendait pas à la trouver dans un tel état.
Le petit studio sentait l’urine et la crasse. De là où elle se tenait, on
apercevait le siège des toilettes car la porte de la salle de bains était
ouverte, de même que celle de la penderie où s’amoncelaient des
vêtements jetés pêle-mêle. Du tas de linge, dépassaient deux
bouteilles de vin vides que Betty avait sans doute voulu dissimuler
sans y parvenir. Il n’y avait rien aux murs à part un calendrier
animalier : sur la page du mois de mai, deux chatons roux pointaient
leur nez entre des grappes de géraniums roses.
« On peut éteindre ? », demanda Strike en montrant la télévision
où la dispute se poursuivait. Les cils de l’actrice faisaient penser à
des chenilles.
« Oui… allez-y, dit Betty Fuller. C’est enregistré. »
Une fois le silence rétabli, les deux détectives regardèrent autour
d’eux, décontenancés. Pour s’asseoir, ils n’avaient que deux
options : le lit en désordre ou une chaise inconfortable. Robin choisit
la première. Strike prit la seconde et sortit son calepin.
« Nous travaillons pour la fille du Dr Bamborough, Mrs. Fuller. Elle
voudrait savoir ce qui lui est arrivé. »
Betty Fuller se racla la gorge sans qu’on puisse dire si c’était pour
exprimer son dédain ou juste parce qu’elle était encombrée. Puis
elle se pencha légèrement de côté en tirant de nouveau sur sa robe.
Ses jambes découvertes étaient parcourues de varices
proéminentes.
« Vous vous souvenez du Dr Bamborough, n’est-ce pas, Mrs.
Fuller ?
— Oui », grommela-t-elle. Malgré son délabrement physique et
son attitude peu aimable, Strike eut l’impression que la vieille dame
était non seulement plus alerte qu’elle ne le paraissait, mais aussi
pas mécontente d’avoir de la visite.
« À cette époque, vous habitiez sur Skinner Street, je crois ? »
Elle toussa et, une fois ses bronches dégagées, répondit d’une
voix un peu plus ferme :
« J’y habitais encore… l’année dernière. Michael Cliff… House,
dernier étage. C’était plus possible. »
Strike tourna discrètement les yeux vers Robin. Partant du
principe que Betty se confierait plus facilement à une femme, il avait
cru qu’elle mènerait l’interrogatoire, mais apparemment son
associée ne semblait nullement désireuse de s’y mettre. De fait, elle
n’avait pas encore ouvert la bouche et se contentait de regarder
vaguement autour d’elle.
« Vous étiez une patiente du Dr Bamborough ? renchérit Strike.
— Oui, répondit Betty de sa voix sifflante. C’est elle qui me
soignait. »
Pendant ce temps, Robin réfléchissait. C’était donc ainsi que
finissaient leurs jours les personnes seules n’ayant pas de revenus
suffisants ni d’enfants pour s’occuper d’eux ? Dans un cagibi
nauséabond avec pour unique compagnie les vedettes de la
téléréalité ?
Elle s’imaginait parcourant les rues de Masham, dans quelques
mois, à Noël, et tombant sur Matthew, Sarah et leur bébé. Sarah
bouffie d’orgueil poussant un landau de marque, Matthew à ses
côtés, la tête d’un petit enfant blond comme sa mère dépassant des
couvertures. Désormais, quand Jenny et Stephen les croiseraient,
les deux couples auraient des choses à se dire. Être parent faisait
tomber bien des barrières, songea Robin avant de décider, assise
sur le lit de Betty Fuller, qu’elle n’irait pas chez ses parents pour
Noël. Elle préférait encore passer les fêtes à faire le guet dans sa
voiture, quitte à mourir de froid.
« Que pensiez-vous d’elle, en tant que docteur ? poursuivit Strike.
— Elle était… très bien.
— Avez-vous jamais consulté un autre médecin du cabinet ? »
La poitrine de Betty Fuller se soulevait péniblement chaque fois
qu’elle inspirait. Malgré la canule nasale, Strike crut voir un sourire
jouer sur ses lèvres.
« Ouais, fit-elle.
— Lequel ?
— Brenner, répondit-elle avant de se remettre à tousser. Un jour,
je l’ai appelée… pour une urgence… mais elle n’était pas disponible.
— Donc c’est le Dr Brenner qui est venu ?
— Hum, fit Betty Fuller. Ouais. »
Sur le rebord de la fenêtre, Robin remarqua plusieurs photos dans
des cadres bon marché. Un gros chat au pelage tigré figurait sur
deux d’entre elles. Un animal qu’elle avait aimé, sans doute. Deux
autres montraient des petits enfants, et la dernière deux
adolescentes aux cheveux longs. Elles portaient des robes à
manches bouffantes comme c’était la mode dans les années 1980.
Donc, même si on avait des enfants, on pouvait finir sa vie toute
seule et dans des conditions sordides, songea Robin. Dans ce cas,
le problème c’était l’argent, se dit-elle en pensant aux dix mille livres
qui allaient tomber sur son compte avant la fin de la semaine et dont
il ne resterait pas grand-chose une fois payés les honoraires de
l’avocate et la taxe d’habitation. Elle se promit de ne rien gaspiller et
de commencer à économiser en prévision de sa retraite.
« Vous deviez être très malade pour demander une visite à
domicile », renchérit Strike.
Il avait dit cela sans raison particulière, juste pour détendre
l’atmosphère, lancer la conversation. Il avait souvent remarqué que
les vieilles dames adoraient parler de leur santé.
Et visiblement, il avait eu raison de le faire, car Betty Fuller lui
adressa un sourire qui découvrit ses dents jaunes et ébréchées.
« On vous a jamais collé… une bite de vingt centimètres… dans le
cul ? »
Robin dut faire appel à toute sa volonté pour ne pas exploser de
rire. Strike, lui, resta parfaitement impassible.
« Non, je l’avoue, répondit-il.
— Eh ben, reprit Betty Fuller, vous pouvez… me croire… ça fait…
un mal de chien… un vrai marteau-piqueur… ce type… ça m’a fendu
le trou de balle. »
Elle ouvrit la bouche pour inspirer une goulée d’air.
« Ma Cindy… elle m’entend gémir… du sang, elle dit “maman, tu
dois… montrer ça…” et elle a appelé… le docteur.
— Cindy c’est votre…
— Ma fille. Ouais… j’en ai deux. Cindy et Cathy…
— Donc, le Dr Brenner est passé, embraya Strike en essayant
d’effacer l’image que la description de Betty avait fait naître dans son
esprit.
— Ouais… l’a regardé et… m’a envoyée aux urgences, ouais…
dix-neuf points de suture. J’ai dû m’asseoir… sur un pack de glace…
pendant une semaine… et pas possible… de bosser… plus un radis.
Après cette histoire, dit-elle hors d’haleine, fini les… pénétrations
anales… à moins de payer… le double et rien au-dessus… de dix-
huit centimètres. »
Betty Fuller se mit à rire. Un crissement qui s’acheva par une
quinte de toux. Strike et Robin attendirent qu’elle se calme en évitant
de se regarder.
« Est-ce la seule et unique fois où le Dr Brenner est venu chez
vous ? demanda Strike quand Betty eut un peu repris son souffle.
— Non, répondit-elle en se frappant la poitrine. Je l’ai revu… tous
les vendredis soir… pendant des mois… »
Elle avait dit cela sans aucune gêne. Au contraire, raconter ces
turpitudes semblait lui plaire énormément, songea Strike.
« Ce petit arrangement a commencé quand ?
— Deux semaines… après qu’il est venu… pour mon trou de
balle… Il a frappé à ma porte… avec sa sacoche de docteur…
comme s’il… venait pour vérifier que… après il a dit… je passerai
tous les… vendredis soir… 18 heures 30… dites aux voisins…
raisons médicales… s’ils demandent pourquoi… »
Son récit fut interrompu par une nouvelle quinte de toux.
« … et que si j’en parlais à quelqu’un… il irait voir les flics… pour
leur dire… que j’avais essayé… de lui extorquer…
— Il vous a menacée, c’est cela ?
— Ouais, répondit Betty Fuller sur un ton dépourvu de rancœur.
Vu qu’il payait… j’ai fermé… ma gueule.
— Vous n’en avez jamais parlé au Dr Bamborough ? », intervint
Robin.
Betty tourna la tête vers la jeune femme assise sur son lit et la
scruta entre ses paupières tombantes. Son teint frais, ses beaux
cheveux, ses vêtements impeccables faisaient tache dans un tel
environnement, se dit Strike. Betty dut penser la même chose que lui
car son visage se crispa comme si la question et la personne qui
l’avait posée lui déplaisaient souverainement.
« Bien sûr que non… j’ai rien dit. Elle voulait que… j’arrête de
bosser… Brenner… c’était… le client le moins pénible de la
semaine.
— Pourquoi cela ? », demanda Strike.
Betty repartit de son rire sifflant.
« Il voulait que… je reste… immobile… sur le dos… comme si
j’étais… morte. Il me baisait… en me traitant de tous les noms… je
faisais celle… qui n’entendait pas… sauf une fois, dit Betty entre rire
et toux. L’alarme incendie… s’est déclenchée pendant qu’il… je lui ai
dit… à l’oreille… “Faut que je bouge… s’il y a le feu… j’ai des
gosses… à côté…” Il était fou furieux… en fait c’était… une fausse
alerte… »
Elle se remit à tousser.
« Le Dr Bamborough se doutait-elle que le Dr Brenner venait chez
vous ? demanda Robin.
— Non, répliqua Betty, agacée. Bien sûr que non… comment elle
aurait su ?
— Brenner était-il avec vous, le soir où elle a disparu ? enchaîna
Strike.
— Ouais, dit-elle platement.
— Il est arrivé et reparti aux heures habituelles ?
— Ouais.
— A-t-il continué à vous rendre visite après la disparition du
Dr Bamborough ?
— Non. La police… débarqué au cabinet… non, il est plus venu…
pris sa retraite… pas longtemps après… mort aujourd’hui, je
suppose ?
— Oui, confirma Strike, il est mort. »
Sur son visage ravagé, Strike devinait les traces d’une violence
ancienne. Ayant eu le nez cassé, il aurait parié que celui de Betty
avait subi le même sort à un moment de sa vie. Elle ne pouvait pas
être née avec ce cartilage brisé.
« Brenner était-il violent avec vous ?
— Jamais.
— À l’époque où il venait vous… voir, quelqu’un était au courant ?
— Personne.
— Et quand il a pris sa retraite ? À ce moment-là, en avez-vous
parlé à un dénommé Tudor Athorn ?
— Fûté ! couina Betty, bluffée. Ouais, je l’ai dit à Tudor… il est
plus là, le pauvre… alors bon, il s’en fiche… je buvais des coups
avec Tudor. Son neveu… il vit toujours dans le coin… il a grandi… je
l’ai vu… Il est pas normal.
— D’après vous, Brenner aurait-il pu abuser d’une de ses
patientes ? »
Betty prit le temps d’étudier le visage de Strike.
« Ouais… mais seulement si elle dormait à poings fermés.
— Pas autrement ? », insista Strike.
Betty fit entrer de l’air par son nez tordu avant de répondre :
« Les mecs comme lui… quand ils prennent leur pied… avec un
truc précis… ils veulent rien d’autre…
— A-t-il essayé de vous endormir avec des médicaments ?
demanda Strike.
— Non, dit Betty, y avait pas besoin de…
— Vous souvenez-vous, embraya-t-il en tournant une page de son
calepin, d’une assistante sociale nommée Wilma Bayliss ?
— Une fille de couleur ? Ouais… Vous fumez, pas vrai ? dit-elle
brusquement. Ça se sent… On s’en grille une ? lança-t-elle,
aguicheuse, comme si du fond de son corps détruit resurgissait un
vieux réflexe professionnel.
— Je crains que ce ne soit incompatible avec cette bouteille
d’oxygène, répondit Strike en souriant.
— Ah. Tant pis.
— Wilma, elle était comment ?
— Qui ça ?
— Wilma Bayliss, votre assistante sociale.
— Comme… toutes les autres, fit Betty en haussant les épaules.
— Nous avons rencontré ses filles récemment. Elles nous ont
parlé des lettres de menaces envoyées au Dr Bamborough peu
avant sa disparition. »
Betty inspira, expira. Les muscles de sa poitrine décharnée
devaient faire de gros efforts pour envoyer de l’air dans ses
poumons abîmés.
« Vous savez qui a écrit ces lettres ?
— Non, dit Betty. Juste… qu’elle en a reçu. Tout le monde parlait
de ça dans le quartier.
— Qui avait lancé la rumeur ?
— Sûrement Irene Bull…
— Vous vous souvenez d’Irene ? »
En s’arrêtant plus souvent pour reprendre son souffle, Betty Fuller
lui expliqua que sa plus jeune sœur avait connu Irene sur les bancs
de l’école et que les parents de celle-ci avaient longtemps vécu sur
Corporation Row, non loin de Skinner Street.
« Elle se… prenait pas… pour de la merde… celle-là, lança Betty
en riant jusqu’à ce qu’une nouvelle quinte de toux l’oblige à
s’interrompre. La police… leur avait interdit… de l’ouvrir… mais cette
greluche… elle pouvait pas s’empêcher de jacter… donc tout le
monde était au courant… pour les menaces.
— Les filles de Wilma prétendent que vous en connaissez l’auteur,
retenta Strike en surveillant sa réaction.
— C’est pas vrai, répliqua Betty Fuller, contrariée.
— Pourtant, d’après elles, vous disiez que c’était Marcus Bayliss.
— Marcus ! Jamais de la vie… il était charmant…. vous savez, j’ai
toujours eu un faible… pour les Nègres », dit-elle. Robin baissa les
yeux sur ses mains en espérant que Betty ne l’avait pas vue tiquer à
l’énoncé du mot « Nègres ». « Un beau mec… avec lui, j’aurais fait
ça… pour rien… Ha ha ha… il était grand, ajouta-t-elle,
mélancolique,… gentil… non, il a jamais menacé personne.
— Donc qui aurait pu les écrire, selon vous ?
— Ma cadette… ma Cathy… dit Betty qui n’entendait que ce
qu’elle voulait bien entendre, son père il était nègre… je me
souviens plus de lui… une capote déchirée… je l’ai gardée parce
que… j’aime les gosses… mais elle en a rien à foutre… de moi. Elle
prend de l’héroïne ! s’énerva-t-elle. Moi j’y ai jamais touché… j’ai vu
trop… de gens partir… comme ça… je lui ai dit… fous le camp…
débarrasse le plancher…
« Cindy, elle, ça va… », poursuivit Betty d’une voix étranglée. Elle
était très essoufflée mais continuait de parler comme pour retenir
l’attention de Strike. « Cindy… elle vient me voir. Elle gagne… sa vie
honnêtement…
— Vraiment ? dit Strike pour lui accorder un petit plaisir avant de
relancer l’interrogatoire. Quel métier exerce-t-elle ?
— Escort girl. Bien gaulée… beaux quartiers… se fait plus de
fric… que moi à l’époque… des Arabes et tout ça… elle me dit…
maman… t’aimerais pas… être dans le métier… aujourd’hui… tout
ce qu’ils veulent… c’est nous enfiler par-derrière. » Betty gloussa,
toussa un coup, puis brusquement se tourna vers Robin qui la
regardait sans rien dire. « Ça l’amuse pas… ce que je raconte…
celle-ci… hein ? demanda-t-elle à Strike avec un tel mépris que
Robin en fut ébahie. Elle croit que… tout lui est dû… les restos… les
bijoux… elle pense que ça tombe du ciel… Regardez-la, siffla
méchamment Betty. Elle est comme cette… assistante sociale… qui
fourrait son sale nez partout… quand je… gardais les gosses de
Cathy… partis, envolés… en foyer…
« “Mais pas du tout, Mrs. Fuller, minauda Betty. Je vous assure…
ça m’est égal… comment vous gagnez votre vie… le travail sexuel
c’est du travail”… Elles vous passent de la pommade… ces
salopes… mais est-ce qu’elles voudraient que… leurs filles…
fassent ce métier ? Est-ce qu’elles baiseraient pour du fric ?
s’enflamma Betty Fuller qui paya son long discours d’une quinte de
toux encore plus sévère que les précédentes.
« Cindy, elle prend… trop de coke, gémit Betty, les yeux pleins de
larmes, quand elle retrouva l’usage de la parole. Elle… maigrit…
Cathy, c’était l’héro… son copain… elle faisait le tapin pour lui…
fichu une raclée… enceinte… fausse couche…
— Je suis désolé de l’apprendre, dit Strike.
— Il y a que des gamines… dans la rue… de nos jours, reprit
Betty en laissant entrevoir le désarroi qui couvait sous la carapace.
Treize, quatorze ans… de mon temps… on les aurait renvoyées
chez elle… illico presto… ce métier c’est pour les femmes adultes –
qu’est-ce que tu reluques comme ça ? hurla-t-elle en s’en prenant
de nouveau à Robin.
— Cormoran, est-ce que je peux…, demanda celle-ci avant de se
lever, le regard braqué sur la sortie.
— Ouais, c’est ça, dégage, marmonna Betty Fuller en la regardant
partir. Vous la baisez ? fit-elle à Strike quand la porte se fut
refermée.
— Non.
— Alors pourquoi… vous la gardez ?
— Elle fait très bien son travail. Sauf quand elle se retrouve face à
quelqu’un comme vous, je veux dire », ajouta-t-il. Ce qui lui valut un
grand sourire jaune.
« Ha ha ha… je vois… le genre… elle connaît rien… à la vie…
— À l’époque de Margot Bamborough, il y avait un homme qui
vivait sur Leather Lane, enchaîna Strike. Je crois qu’il s’appelait
Niccolo Ricci. “Mucky” pour les intimes. »
Betty Fuller resta coite, mais il la vit cligner les yeux.
« Que savez-vous sur Ricci ?
— Pareil que… tout le monde. »
Par la fenêtre, Strike aperçut Robin sur le trottoir. Elle dégagea sa
nuque un court instant, comme si ses cheveux lui pesaient, puis
s’éloigna, les mains dans les poches de sa veste.
« C’est pas Mucky… qui l’a menacée, dit Betty. Il aurait pas… écrit
des lettres. C’était pas… son genre.
— Ricci était présent lors d’une fête de Noël au cabinet St. John’s,
renchérit Strike. C’est bizarre, non ?
— Je suis pas… au courant…
— Ce jour-là, certains ont cru qu’il était le père de Gloria Conti.
— Connais pas.
— D’après les filles de Wilma Bayliss, vous auriez confié à leur
mère que l’auteur des messages vous faisait peur. Que c’était lui qui
avait tué Margot Bamborough. Vous avez même ajouté qu’il vous
tuerait vous aussi, si jamais vous révéliez son identité. »
Les yeux laiteux de Betty perdirent toute expression. L’air avait du
mal à pénétrer dans ses poumons. Strike commençait à se dire
qu’elle ne répondrait jamais, quand enfin elle ouvrit la bouche :
« Une fille du quartier, dit-elle, une copine à moi… elle croise
Mucky… un jour qu’il traînait… dans le coin… Il dit à Jen… “Tu vaux
mieux que ça… faire le trottoir… un corps pareil… du gâchis… avec
moi, tu pourrais… cinq fois ce que tu gagnes par ici…” Alors, elle dit
OK… et elle va… à SoHo… cabaret, strip-tease… elle baise avec
ses copains…
« Je l’ai revue… deux ans après… elle passait voir sa mère… elle
m’a raconté une histoire.
« Une fille qui bossait dans le même club qu’elle… une fille canon,
Jen a dit… qu’elle s’était fait violer… taillader. Un pote à Ricci… il
avait tranché là, dit-elle en montrant son buste décharné. Sous les
côtes…
« Certaines personnes, reprit la vieille femme, croient qu’une
pute… qui se fait violer… c’est pas grave. Elle a bossé gratis… point
barre. C’est ça qu’elle doit penser… votre Miss Balai-dans-le-cul,
ajouta Betty en coulant un regard vers la fenêtre. Mais c’est faux…
« La fille… elle l’a mauvaise… elle veut se venger… faire payer…
Ricci… alors cette idiote… elle commence à rencarder les flics…
« Quand Mucky l’apprend… il la tue et… il filme sa mort. Ma
copine Jen… quelqu’un lui a dit… qu’il avait vu… le film… Ricci le
gardait… dans son coffre… pour montrer à celles qui filaient pas
droit… leur foutre la trouille…
« Jen est morte… overdose… ça fait bien trente ans… elle bossait
dans les quartiers chics… et moi… ici… sur le trottoir… et je suis
toujours vivante.
« Je sais rien… sur ces lettres… c’était pas Marcus… c’est tout…
Tiens, mon repas sur roulettes », dit Betty en regardant par la
fenêtre. En effet, un homme chargé d’une pile de plateaux en
aluminium s’apprêtait à entrer dans l’établissement.
« J’en ai marre, lâcha brusquement Betty avec humeur et
lassitude. Rallumez… la télé… approchez… cette table… passez-
moi les couverts… dans les toilettes… »
Elle les avait rincés sous le robinet du lavabo mais ils étaient
encore sales. Strike les relava avant de les lui donner. Après avoir
poussé la table roulante devant son fauteuil et rallumé The Only
Way is Essex, il alla ouvrir au livreur de repas, un homme aux
cheveux gris qui le salua avec un grand sourire.
« Bonjour, dit-il d’une voix forte. C’est votre fils, Betty ?
— Ouais, c’est ça, siffla Betty Fuller. Qu’est-ce que tu
m’apportes ?
— Sauté de poulet, gelée et crème anglaise, ma chérie…
— Merci beaucoup d’avoir accepté cet entretien, Mrs. Fuller », dit
Strike sans obtenir de réponse. Betty avait épuisé ses réserves de
bonne volonté et ne s’intéressait plus qu’à son estomac.
En sortant de l’immeuble, Strike trouva Robin adossée contre un
mur, en train de lire quelque chose sur son portable.
« J’ai pensé qu’il valait mieux débarrasser le plancher, dit-elle
platement. Comment ça s’est passé ?
— Elle refuse de parler des lettres anonymes, répondit Strike
pendant qu’ils remontaient la rue. Et à mon avis, c’est parce qu’elle
croit que Mucky Ricci en est l’auteur. Au fait, j’en sais un peu plus
long sur cette fille dans le snuff movie.
— Vous plaisantez ? fit Robin d’un air inquiet.
— Il semble qu’elle ait travaillé dans l’un des clubs de Ricci. Elle
était indic… »
Robin étouffa un cri de surprise.
« Kara Wolfson !
— Pardon ?
— Kara Wolfson. L’une des victimes présumées de Creed. Kara
était hôtesse dans un night-club à SoHo – après sa disparition, les
patrons de la boîte ont fait courir le bruit qu’elle informait la police !
— D’où tenez-vous cette info ? », demanda Strike, atterré. Il ne se
rappelait pas avoir lu une telle chose dans Le Démon de Paradise
Park.
Au même instant, Robin comprit qu’elle avait gaffé. C’était Brian
Tucker qui lui avait appris cela, lors de leur entrevue au Star Café.
Le ministère de la Justice n’ayant toujours pas répondu à sa
requête, elle ignorait s’ils pourraient un jour interroger Creed.
Comme Strike ne savait toujours rien de ses intentions, elle se fendit
d’un pieux mensonge :
« J’ai dû voir ça sur le Net… »
Le cœur lourd, elle songea que le dernier parent proche de Kara,
le frère qu’elle avait élevé comme son fils, avait fini ses jours rongé
par l’alcool. Le film 16 mm ne servirait à rien. Elle savait par
Hutchins que la police avait renoncé à exploiter cette pièce à
conviction. La dépouille de Kara Wolfson avait pu être abandonnée
n’importe où. Certaines existences se terminaient en queue-de-
poisson, songea-t-elle. Si par hasard quelqu’un avait voulu se
recueillir ou déposer des fleurs à la mémoire de Kara Wolfson, il
aurait dû se contenter du trottoir devant la boîte de strip-tease où
elle avait été vue pour la dernière fois.
Pour se changer les idées, Robin montra à Strike la page affichée
sur son portable et lui dit sur un ton faussement détaché :
« Je lisais un article sur la somnophilie, connue également sous le
nom de syndrome de la Belle au Bois dormant.
— Ce qui, si je comprends bien…
— … était ce dont souffrait Brenner, oui, dit Robin avant d’ajouter
en lisant le texte : “La somnophilie est une paraphilie dans laquelle
l’individu est stimulé sexuellement par le contact avec une personne
endormie… certains spécialistes associent somnophilie et
nécrophilie.” Cormoran… vous vous rappelez qu’il stockait des
barbituriques dans son bureau, n’est-ce pas ?
— Ouais, marmonna Strike alors qu’ils se dirigeaient vers sa
voiture. Eh bien, ça nous donnera matière à discussion, quand nous
rencontrerons le fils Oakden. J’aimerais bien savoir si Dorothy ne
faisait que jouer à la princesse endormie le dimanche après
déjeuner, ou si elle continuait à pioncer après le départ de
Brenner ? »
Robin fut prise d’un léger frisson.
« Je sais, j’ai dit qu’on ne l’utiliserait qu’en dernier recours,
poursuivit Strike en allumant une cigarette, mais il nous reste à peine
trois mois. Donc, je crois que je vais rendre une petite visite à notre
ami Mucky Ricci. »
57

Mais tout son esprit est tourné vers la cupidité


et l’argent sale qu’il amasse en des tas,
Pour quoi il fait tort aux autres et se détruit lui-même.
Edmund S , La Reine des fées

Pour pouvoir assurer une présence journalière devant la maison de


retraite catholique St. Peter’s, sans pour autant négliger les autres
dossiers, il avait fallu jongler avec les emplois du temps des uns et
des autres, en ce début du mois de mai. Mais avant de pénétrer
dans l’établissement, Strike tenait à en savoir un maximum sur le
nombre et le rythme des visites que recevait le vieux truand. Juste
pour éviter de tomber nez à nez avec l’un de ses proches.
L’établissement se trouvait dans une jolie rue à la périphérie de
Clerkenwell, un îlot de verdure planté de maisons ocre aux frontons
néoclassiques et aux portes laquées noires. Sur la façade trônait
une plaque de bois brun, marquée d’une croix et d’une citation de la
Bible gravées à l’or fin :

Vous le savez : ce n’est pas par des biens corruptibles, l’argent ou l’or, que vous avez
été rachetés de la conduite superficielle héritée de vos pères, mais par un sang précieux,
celui d’un agneau sans défaut et sans tache, le Christ.
Pierre 1 :18-9

« C’est bien beau, tout ça, avait dit Strike, un jour qu’il passait le
relais à Robin, mais pour avoir une piaule là-dedans, il faut d’abord
lâcher un paquet de fric. »
La résidence était aussi petite que luxueuse. Les infirmiers, qu’ils
commençaient à connaître de vue, portaient tous des blouses bleu
foncé. La plupart étaient étrangers. Il y avait un Noir, originaire de
Trinidad à en juger par son accent, et deux blondes qui discutaient
en polonais quand elles arrivaient le matin et passaient devant Robin
– ou l’un de ses collègues –, laquelle faisait mine de téléphoner ou
de lire le journal tout en guettant d’un air agacé une personne qui ne
venait jamais.
Un pédicure et un coiffeur passaient également les portes de
l’établissement, et ce, presque tous les jours. Mais en ce qui
concernait Ricci, après deux semaines de planque, on pouvait
raisonnablement conclure qu’il ne recevait aucune visite hormis
celles de ses deux fils, parfois accompagnés de certains membres
de leur famille, qui ne venaient que le dimanche en arborant la mine
résignée de ceux qui accomplissent une tâche pénible mais
nécessaire. Grâce aux photos publiées dans la presse, les deux
frères étaient faciles à distinguer l’un de l’autre. À cause de son
crâne chauve, aplati et zébré de cicatrices, Barclay disait de Luca
qu’il avait dû « recevoir un piano sur la tête