HISTOIRE
DE
L’ARMÉE
ALLEMANDE
HISTOIRE DE L’ARMEE ALLEMANDE
(1918-1946)
I
L’effondrement (191 8-1919).
II
La discorde (1919-1925).
III
L’essor (1925-1937).
IV
L’expansion (1937-1938).
V
Les épreuves de force (1938-1939).
VI
L’apogée (1939-1942).
VI1
Le tournant (1942-1943).
VI11
Le reflux (1943-1944).
IX
L’agonie (1944-19 4 5 ) .
X
Le jugement ( 1 945-1946).
BENOIST-MÉCHIN
HISTOIRE
DE
L’ARMÉE
ALLEMANDE
Tv
L’EXPANSION
1937-1938
Avec 9 cartes
ÉDITIONÇ ALBIN MICHEL
22, RUE EUYGEENS
PARIS
IL A ~ T TIRB
É DE
L’ N HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE B
110 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN DU MARAIS,
DONT CENT NUMÉROTÉS D E 1 A 100
ET DIX EXEMPLAIRES HORS COMMERCE,
NUMÉROTÉS H. C. I. A H. X, C.
LE NUMÉRO JUSTIFICATIF DE CHAQUE SÉRIE
SE TROUVANT EN TÊTE DU DERNIER TOME D E L’OUVRAGE.
Droite de baduction et de reproduction r 4 s e d p o w tous paye.
0 1884 by ÉD~IIONB
ALBINMICHEL.
Il faut renoncer à considérer les
faits particuliers et isolés. Seul leur
ensemble peut nous donner une
explication plausible de l'histoire.
Plus le champ de ce mouvement
s'élargit sous nos y e w , et plus nous
sommes à même de comprendre les
forces qui le mènent.
ToLsToï.
PREMIÈRE PARTIE
LI: MONDE EN 1937
I
L E JAPON DEVIENT
UNE PUISSANCE MONDIALE
Oui, l’ère des surprises commence... Coups de théâtre e t
épreuves de force vont se succéder à une cadence toujours
plus rapide. Mais contrairement à ce que l’on pourrait pen-
ser, les remous qu’ils engendrent ne se limitent pas à 1’Alle-
magne : ils s’étendent à l’univers entier. E n Europe cen-
trale, en Méditerranée, en Afrique et en Extrême-Orient,
des motifs de conflit apparaissent et des antagonismes se
nouent, qui préfigurent déjà les fronts de la Seconde
Guerre mondiale.
Pour saisir dans toute son ampleur le drame qui se prépare,
il faut examiner attentivement chacune de ces zones de ten-
sion. On s’aperçoit alors que loin d’être isolées, elles sont
liées les unes aux autres. Mieux encore : comme sous
l’effet d’une attraction irrésistible, elles convergent, s’in-
terpénètrent e t finiront par fusionner.
Ce jour-là, elles ne formeront plus qu’une conflagration
unique, qui bouleversera de fond en comble la physionomie
des continents.
t
r r
E n 1937, c’est-à-dire à l’heure où Hitler s’apprête à pas-
ser aux actes, c’est en Extrême-Orient que la situation est la
plus tendue. Un conflit dont l’origine remonte à la fin d u
siècle dernier met au x prises les États-Unis, le Japon,
1’U. R. S. S. e t la Chine. Son enjeu est la domination d u
marché chinois et, plus précisément, la possession de la
Mandchourie.
12 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
De toutes les grandes Puissances, la Russie a été la pre-
mière à convoiter ce territoire dont la superficie -
1.306.605 km2 - est supérieure à celles de la France, de
l’Allemagne et des îles Britanniques réunies.
Dès le 27 août 1689 l, les Russes de Pierre le Grand sont
arrivés aux frontières septentrionales de la Mandchourie e t
à la mer d’Okhotsk. Durant les deux siècles suivants, leur
influence s’est étendue vers le sud, en Mongolie et en Chine.
E n mai 1858, par le traité d’Aigon, l’empereur Hsien-Fong
a cédé au tsar Alexandre I I tout l’espace situé au nord du
fleuve Amour jusqu’à la mer de Behring. Après quoi, par
le traité de Pékin (2 novembre 1860), la Russie a pris pos-
session de la large bande de terre située entre le fleuve
Oussouri et la mer du Japon. Les Russes l’appelleront la
Province maritime )) et y construiront Vladivostok, Kha-
barovsk e t Nikolaïevsk.
Sous l’influence des gouverneurs des provinces sibériennes,
- et notamment de Mouravief qui ne cesse d’attirer l’atten-
tion du tsar Alexandre II sur les richesses de ces régions - le
gouvernement russe décide de relier la Russie d’Europe à
Vladivostok par une ligne de chemin de fer. E n 1892, le comte
Witte entreprend ce qui sera une des grandes réalisations
du règne d’Alexandre I I I : la construction du Transsibé-
rien. Tandis q d u n premier tronçon partant de l’ouest
atteint rapidement Irkoutsk, le lac Baïkal et Tchita, un
second tronçon partant de l’est relie Vladivostok à Khaba-
rovsk. Mais le raccordement des deux lignes pose de graves
problèmes. Contourner le fleuve Amour, pour demeurer en
territoire russe, allonge le parcours de quelque neuf cents
kilomètres. Ne serait-il pas plus simple de raccorder Tchita
à Vladivostok en passant directement à travers la Mand-
chourie? De plus, le port de Vladivostok est bloqué par
les glaces durant une grande partie de l’année. Les Russes
ne peuvent s’en contenter. Ils préféreraient faire déboucher
le Transsibérien sur des mers plus chaudes, la mer Jaune,
par exemple, ou le golfe du Petchili. La solution la meilleure
consisterait à faire aboutir la ligne soit à Séoul, en Corée,
1. Le traité de Nerchinsk prévoyait l’annexion par la Russie de la Sibérie
orientaie jusqu’au fleuve du Dragon Noir. Par a Dragon Noir I), les Chinois
entendaient la Léna et les Russes l’Amour. Ce fut l’interprétation russe qui
l’emporta. (Voir Les a Traités inégaux n entre la Russie et la Chine. Le Monde,
21 mars 1963.)
LE M O N D E EN 1937 13
soit à Dalny (Daïren), un petit port situé à la pointe méri-
dionale de la presqu’île d u Liao-tung 1.
Ces plans ne vont pas sans inquiéter les Japonais. Eux
aussi convoitent la Corée et la Mandchourie. Mais alors que
les projets russes s’inspirent du désir d’ajouter de nou-
veaux espaces aux étendues immenses qu’ils détiennent
déjà, ceux des Japonais répondent à une nécessité vitale.
Car le Japon se sent à l’étroit sur son territoire exigu.
Cramponnées à un chapelet de volcans constamment en
éruption, ses populations augmentent à une cadence ver-
tigineuse 2. Pour parer à ses besoins, il doit s’assurer à tout
prix un débouché sur le continent. Va-t-il s’en laisser fermer
l’accès par le (( Géant du Nord 1) ?
Déjà en 1876, les troupes du général Kuroda lui ont
(( ouvert N la Corée 3. Par le traité de Séoul, le gouvernement
nippon a arraché au gouvernement coréen une déclaration
aux termes de laquelle (( la Corée se considère comme indé-
pendante de la Chine et ne reconnaît pas sa souveraineté n.
Mais Pékin refuse d’admettre cette amputation. Une
série d’incidents sanglants éclatent à Séoul. E n 1882, la
légation du Japon est attaquée et mise à sac par des par-
tisans de Pékin. La même scène se renouvelle à plusieurs
reprises au cours des années suivantes. Exaspéré, le Japon
décide de mettre un terme à cette situation en déclarant
brusquement la guerre à la Chine (1894).
A la stupéfaction générale, la Chine est écrasée en quelques
semaines. L’écroulement d u Céleste Empire révèle au monde
que l’État chinois est beaucoup plus fragile qu’on ne le pen-
sait et que ses richesses sont à la merci de qui voudra les
prendre. La chasse aux concessions commence. Par le traité
de Shimonoseki (14 avril 1895), le gouvernement de Pékin
se voit contraint de reconnaître l’indépendance de la Corée,
de céder au Japon la presqu’île du Liao-tung, l’île Formose
(Taïwan),l’archipel des Pescadores et de lui verser une indem-
nité de deux cents millions de taëls. Du jour au lendemain,
1 . Prolongement maritime du Kouan-tung, le Liao-tung est la province la
plus méridionale de la Mandchourie. (Voir la carte p. 40-41).
2. Avec un accroissement annuel de 400 t~700.000 âmes, la population du Japon
finira par atteindre 93.200.000 habitants en 1940, ce qui correspond, pour une
superficie de 369.661 km* a une densité de 248 habitants par kilomètre carré
(Belgique : 297).
3. Le 7 juillet 1853, le commodore Perry avait I ouvert )I le Japon à la civili-
sation occidentale. Ce terme avait fait fortune. En u ouvrant u la Corée, le général
Kuroda était convaincu qu’il ne faisait que suivre l’exemple américain.
14 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
cette victoire hausse l’Empire du Soleil-Levant au rang de
Puissance asiatique.
Mais en s’emparant du Liao-tung, le gouvernement nip-
pon a porté u n coup d’arrêt aux ambitions tsaristes. N’est-ce
pa2 là où les Russes voudraient faire aboutir le Transsibé-
rien? Laisser les Japonais s’installer dans cette presqu’île
équivaudrait à la ruine d e tous leurs espoirs...
Effrayé par la progression rapide du Japon, le gouverne-
ment de Saint-Pétersbourg lance un appel au secours à
Paris et à Berlin. La réaction de l’occident est immé-
diate. Neuf jours après la signature du traité de Shimo-
noseki, la France, l’Allemagne e t la Russie adressent une
note conjointe au gouvernement de Tokyo, par laquelle ils
lui (( conseillent 1) de restituer le Liao-tung à la Chine, moyen-
nant une indemnité de quatre cents millions de francs-or l.
Ce (( conseil n rédigé en termes comminatoires, est en réalité
une mise en demeure devant laquelle le Japon ne peut que
s’incliner (6 mai 1895). Mais il en éprouve une humiliation
cuisante et conserve soigneusement le texte de la note -
rédigée en allemand - pour la retourner contre ses auteurs
à la première occasion.
*
* *
L’éviction du Japon de la presqu’île du Liao-tung ouvre
largement la porte à l’expansionnisme russe. (( En remercie-
ment pour la bienveillante rétrocession du Liao-tung )), la
Chine autorise la Russie à construire le chemin de fer trans-
mandchourien qui raccordera directement Tchita à Vladi-
vostok (22 mai 1895).Quelques mois plus tard (8 septembre
1896), un accord subsidiaire, relatif à la création du (( Che-
min de fer de l’Est chinois )), est signé à Berlin. P a r cet acte,
la Chine abandonne aux Russes, pour une durée de quatre-
vingt-dix ans, tous ses droits de souveraineté sur une bande
de terrain traversant d’est en ouest la Mandchourie du
Nord. Sans doute la compagnie conserve-t-elle un nom chi-
nois, mais ce n’est qu’une façade. Ce sont les Russes qui
dirigent effectivement les travaux, fixent les tarifs et drainent
tout le commerce de la région, ce qui leur permet d’orienter
. e t de contrôler son développement économique.
1. Comme le gouvernement chinois ne dispose pas de cette somme, le gouver-
nement francais la lui avance, sous forme d’un emprunt à 4 % garanti par la
...
Russie. La France, il va sana dire, ne sera jamais remboursée
LE MONDE E N 1937 15
Ce succès, par son ampleur même, attire sur les lieux de
nouveaux compétiteurs. E n novembre 1897, l’Allemagne
- qui a contribué elle aussi à la ((bienveillanterétrocession
du Liao-tung )) - s’installe dans la baie de Kiao-tchéou e t
obtient du gouvernement chinois le droit de fortifier Tsing-
tao et d’exploiter pendant quatre-vingt-dix-neuf ans des
concessions dans le Shantung. L’année suivante (1898),
c’est a u tour des États-Unis de faire leur apparition sur
la scène asiatique. A la suite de leur victoire sur les Espa-
gnols à Cuba, ils prennent possession des Philippines, fondent
l’rlmerican-Chinese Development Co et acquièrent la conces-
sion de la partie méridionale de la grande artère ferroviaire
Canton-Pékin, destinée dans leur esprit à devenir une trans-
versale continentale qui ouvrira la Chine entière aux capi-
t a u x américains l. Enfin en 1899, M. Hay, Secrétaire d’État
américain, formule la doctrine dite de la (( porte ouverte »,
selon laquelle (( toutes les Puissances occidentales doivent
jouir des mêmes avantages commerciaux en Extrême-
Orient ». Pour la première fois, l’impérialisme du dollar se
profile à l’horizon.
Craignant de se laisser distancer par ces nouveaux venus,
la Russie décide de précipiter les choses. Sans tenir aucun
compte des protestations chinoises, Nicolas II fait occuper
militairement toutes les rades et les ports du Liao-tung.
A la faveur de cette démonstration de force, il obtient à bail,
pour une durée de vingt-cinq ans renouvelable, toute la por-
tion sud de la presqu’île, y compris Port-Arthur (27 mars
1898), ainsi que l’autorisation de construire un embranche-
ment ferroviaire qui reliera Kharbine à Port-Arthur, en
passant par Moukden. Deux accords complémentaires, signés
le 7 mai et le 6 juillet, étendent à la nouvelle ligne 2 les pri-
vilèges déjà accordés au Chemin de fer de l’Est chinois. Cou-
ronnant le tout, le ministre de Russie à Pékin parvient à se
faire reconnaître le monopole de la construction des voies
ferrées dans la province du Jéhol, c’est-à-dire dans tout
l’espace compris entre Moukden et la capitale chinoise
(ler juin 1899). Les Russes exultent : leur rêve va enfin
1. Ce projet est patronné par Edward Henry Harriman, le propriétaire du
Northern Pacific et du Great Northern Railroad CO, qui songe dès cette époque
B créer un chemin de fer qui fera le tour du monde et dans lequel un réseau mand-
chourien futur jouera un rôle important. (Cf. Giselher WIRSING, Roosevelt et l’Eu-
rope, p. 220.)
2. Kharbine-Port-Arthur.
16 HISTOIRE DE L ’ A R M É ~ALLEMANDE
pouvoir prendre corps. Rien n’empêche plus le terminus des
réseaux transsibérien et transmandchourien d’être porté
au golfe du Petchili. Quant au Japon, son éviction de
cette partie du continent paraît définitive ...
Sur ces entrefaites survient la révolte des Boxers (1900).
Un corps expéditionnaire international, commandé par le
Feldmaréchal von Waldersee, est envoyé à Pékin pour y réta-
blir l’ordre. Sous couvert de cette intervention, la Russie
s’empare de Moukden et installe des garnisons dans les prin-
cipales villes de Mandchourie; l’Allemagne accroît considé-
rablement ses avantages au Shantung l . Quant au Japon, il
en profite pour reprendre pied sur le continent, en installant
quelques garnisons dans la région de Pékin.
Croyant la partie gagnée, les Russes ne cherchent plus à
dissimuler leurs visées annexionnistes. E n quelques années,
ils investissent 558 millions de roubles en Mandchourie,
agrandissent considérablement les villes de Moukden et de
Kharbine, et construisent 2.688 kilomètres de voies ferrées
nouvelles 2. Enfin, ils fortifient Port-Arthur e t le trans-
forment en base navale.
* +
C’est alors au tour de l’Angleterre de s’alarmer. Si l’accrois-
sement rapide de la puissance russe en Asie se limitait à la
Mandchourie, elle n’en prendrait pas ombrage. Mais elle se
traduit également par des infiltrations en Mongolie et au
Sin-Kiang, et par une pression constante sur 1’Afghanistan
et la Perse 3. Or, cette poussée générale en direction du sud
représente une menace grave pour la sécurité des Indes 4.
1. N En Chine, écrit le prince d e Bülow, il [Waldersee] ne s’est pas borné à
maintenir l’harmonie entre les Puissances. I1 a beaucoup contribué à accroître
les positions politiques e t économiques si prometteuses que nous avons détenues
en ExtrCme-Orient jusqu’en 1914. u (Afémoirea, I, p. 541.)
2. Dont 1.481 kilomètres pour prolonger le Transsibérien, e t 941 kilomètres
représentés par l’embranchement Kharbine-Port-Arthur.
...
3 . a La Russie n’avait point fini encore d’arrondir ses acquisitions en Asie
centrale. Poussant toujours davantage vers ïAfghanistan, les Russes s’annexèrent
Merv, l’oasis d’Akhal e t mcme Saraks. Leurs progrès ne s’arrêtèrent pas là, même
...
après la nomination d’une Commission d e délimitation [des frontières] Ce fut
sous les yeux des envoyés anglais qu’ils battirent les Afghans et s’emparèrent d e
Pendjeh en 1885. Un moment, on p u t croire la guerre imminente, en raison des
armements actifs d e 1’Angieterre e t d e la longueur des négociations. D (N. BnIAN-
CHANINOV, ifistoire de Russie, p. 430-431.)
4. Dans une conférence prononcée le 21 mars 1884 devant la Société d e Géo-
graphie, Gabriel Benoist-Méchin, qui venait d e parcourir le Turkestan à l a tête
LE M O N D E EN 1937 17
Cherchant un allié en Extrême-Orient capable d’endiguer
l’avance du colosse russe, le gouvernement de Londres se
tourne vers le Japon et lui propose son alliance. Flatté d’être
l’objet d’avances de la part d’un grand pays européen, le
Cabinet de Tokyo accepte avec empressement. C’est ainsi
qu’est signé le 30 janvier 1902, un traité défensif entre la
Grande-Bretagne e t le Japon l.
Se sentant protégé) grâce à cette alliance, contre le retour
de circonstances semblables à celles qui l’ont obligé à rétro-
céder le Liao-tung, le Japon n’attend plus qu’une occasion
pour fondre sur la Russie. Nicolas I I ne tardera pas à lui en
fournir le prétexte.
Invité par les Anglais à retirer les troupes qu’il a instal-
lées en Mandchourie)le Tsar commence par acquiescer. Puis,
il se ravise. Non content de maintenir ses divisions à Mouk-
den e t à Kharbine, Nicolas I I renforce son armée e t sa
flotte, à Vladivostok et à Port-Arthur. Pour aggraver encore
les choses, il soutient ouvertement la Compagnie d u Yalou 2,
qui, sous prétexte d’exploitation forestière, s’efforced’étendre
l’influence russe sur la Corée du Nord. Or, selon le dicton, la
Corée (( est une dague pointée sur le cœur du Japon ».
Si jamais les troupes tsaristes arrivaient à y prendre pied,
le peuple nippon aurait vécu en tan t que nation indépendante.
Se sentant directement menacé dans ses intérêts vitaux,
Tokyo entame des négociations avec Saint-Pétersbourg pour
l’amener à reconnaître ses droits spéciaux sur la Corée.
Le gouvernement tsariste fait traîner les choses en longueur,
convaincu que le Japon finira par se lasser. Tragique erreur!
Le 17 janvier 1904, Tokyo rompt les relations diploma-
de sa caravane, avait signalé la grave tension anglo-russe qui régnait dans cette
région. a Les Russes, avait-il déclaré, se trouvent aujourd’hui d’un côté de 1‘Afgha-
nistan e t les Anglais d e l‘autre, c’est-A-dire dans la position que prévoyaient
depuis longtemps ceux qui s’occupent d e la question centrale asiatique, qui devien-
dra la question européenne le jour où l’empereur de Russie croira devoir faire
la guerre A l’impératrice des Indes. u (Bulletin de la Société de Géographie, l e rtri-
mestre 1885, p. 26-27.)
1. Ce traité est conclu pour une durée d e cinq ans, renouvelable. Ses principales
dispositions sont les suivantes :
I. - A u cas où l’une des Parties Contractantes se trouverait engagée dans un
conflit avec une tierce Puissance, l’autre userait de son influence pour empêcher
d’aufres Puissances de se joindre à son adversaire.
II. - E n cas d’intervention d‘une tierce Puissance, l’autre Partie Contracfanfeae
rangerait aux côtés de son alliée et prendrait part aux opérations militaires.
La Russie, de ce fait, s e trouve isolée.
2. Nommée d’après le fleuve Yalou qui sert d e frontibre naturelle entre la
Mandchourie e t la Corée.
IV 2
18 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
tiques avec Saint-Pétersbourg et lui donne quarante-huit
heures pour évacuer le Liao-tung. Le gouvernement du
Tsar n’ayant pas répondu à cet ultimatum dans les délais
prescrits, la guerre russo-japonaise devient inévitable. Elle
éclate sept mois seulement après l’achèvement du Trans-
mandchourien.
A vrai dire, personne n’a pris la menace nippone a u
sérieux. Chacun pense que le Japon est fou de s’attaquer à
un adversaire aussi puissant et que son écrasement final ne
saurait faire de doute. Mais au cours des vingt dernières
années, l’Empire du Soleil-Levant a subi une transformation
profonde. Brisant le cocon soyeux de ses institutions féo-
dales, un Samouraï nouveau a surgi de sa chrysalide, prodi-
gieusement armé pour les guerres modernes. La Russie ne
s’en apercevra que lorsqu’il sera trop tard.
Les hostilités débutent sans préavis le 9 février 1904, par
une attaque foudroyante de l’amiral Togo sur les navires
russes ancrés dans la rade de Port-Arthur. La I r e flotte
du Pacifique est coulée en quelques heures l. La ville elle-
même, réputée imprenable, capitule après vingt-huit jours
de siège. Entre-temps, le général Kouropatkine s’est fait
écraser sur le Yalou. Cette victoire ouvre au x troupes japo-
naises le chemin de la Mandchourie. Une bataille décisive se
déroule à Moukden où, à la suite d’un mouvement tournant
audacieux effectué par l’amiral Nogi, les Russes perdent
27.000 tués e t 110.000 blessés. Mais c’est sur mer que la
Russie reçoit le coup de grâce. Le 27 mai 1905, toute la flotte
russe, commandée par l’amiral Rodjestvensky, est coulée
par les Japonais dans le détroit de Tsoushima 2.
La nouvelle de ce désastre retentit comme un coup de
tonnerre et plonge le monde entier dans la stupéfaction. C’est
l a premièrefois qu’un pays asiatique a fait mordre la pous-
sière à u n E t a t européen 3. E n dix-huit mois, la puissance
1. Les Américains applaudissent à cette attaque-éclair. Ils y voient a un acte
d e bravoure exceptionnel 8 , u un témoignage d’audace e t d’intrépidité II. Ils ne
prévoient certes pas que le Japon emploiera dans moins de quarante ans la
même tactique à leur égard.
2. On compte 4.000 marins tués ou noyés, e t 7.000 prisonniers du côté russe;
116 tués e t 538 blessés d u côté japonais. II s’en est fallu d e peu que la guerre
russo-japonaise ne se transforme en guerre mondiale, car la France, ayant fait
mine d e se porter au secours d e la Russie, le Président Théodore Roosevelt a
décl& sans ambages uque si une tierce Puissance se mêlait au conflit, les États-
Unis n’hésiteraient pas à se ranger aux c8tés du Japon u.
3. L’historien américain Homer Lee s’écriera : a Moukden est i’écho d’Arbèles! P
LE MONDE EN 1937 19
russe en Asie s’est écroulée. Mais le Japon, qui n’a remporté
la victoire qu’au prix d’un effort surhumain, est militai-
rement e t financièrement épuisé.
Théodore Roosevelt, président des fitats-Unis, offre alors
sa médiation. Elle est acceptée de part et d’autre avec sou-
lagement. Le 10 août 1905, les plénipotentiaires russes et
japonais se réunissent à Portsmouth, dans le New Hampshire.
Après trois semaines de négociations, le Traité de Paix est
signé ( 5 septembre). I1 consacre la ruine des ambitions russes.
Le Japon obtient, outre la reconnaissance de sa liberté
d’action en Corée, la cession de la moitié sud de l’île Sakha-
line, la péninsule du Liao-tung (y compris Daïren et Port-
Arthur) et la propriété de la moitié méridionale du chemin
de fer mandchourien.
Néanmoins, les clauses du traité de Portsmouth provo-
quent plus d’amertume que de satisfaction dans les milieux
dirigeants nippons. Sous la pression de Roosevelt, le Japon
a dû renoncer à réclamer à la Russie l’indemnité de cinq
cents millions de dollars qu’il comptait consacrer au déve-
loppement du réseau ferroviaire mandchourienl. I1 attribue
cet échec à une manœuvre américaine, tendant à le frustrer
à la dernière minute du bénéfice de sa victoire, en l’obli-
geant à contracter un emprunt aux États-Unis 1.
Pourtant, les avantages moraux que le Japon retire de cette
affaire sont considérables. Nul ne le traite plus en nation
de second ordre. I1 est devenu une force dont chacun doit
tenir compte. Le 20 août 1910, le gouvernement de Tokyo
annexe la Corée, sans que personne élève la moindre pro-
testation.
E n quelques mois, la victoire nippone a complètement
bouleversé le rapport des forces en Extrême-Orient. La
guerre sino-japonaise de 1894 avait fait du Japon une Puis-
sance asiatique. La guerre russo-japonaise de 1905 en fait
une Puissance mondiale.
faisant allusion à la bataille par laquelle Alexandre le Grand avait fracassé les
armées de Darius, e t assuré d’un coup la prépondérance de l’Europe sur l’Asie.
1. n L’imagination japonaise, écrit Herbert Gowen, n’a pas manqué d'établir
une relation entre la perte de l’indemnité à laquelle on s’attendait et la présence
à Tokyo d‘E. H. Harriman, dont l’ambition dsassurer aux ktats-Unis le contrôle
financier des lignes mandchouriennes était bien connu. n (Herbert H. GOWEN,
Histoire du Japon, Paris, 1932, p. 363-364.)
II
NAISSANCE DE L’ANTAGONISME
AMERICANO-NIPPON
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, le 1er août
1914, l’alliance anglaise - qui a été renouvelée en 1906 e t
en 1911-amène le Japon à se ranger au x côtés de son
alliéel. Pour prix de sa coopération, le gouvernement de
Londres promet de lui laisser la possession de toutes les
dépendances allemandes situées au nord de l’équateur, à
condition qu’il s’en empare lui-même.
Fort de cette assurance, à laquelle la France a donné son
aval, le Japon envoie au gouvernement de Berlin un ulti-
matum exigeant le retrait immédiat de ses vaisseaux de
guerre des eaux chinoises et japonaises, ainsi quel’évacuation
de sa concession de Kiao-tchéou, (( en vue de sa restitution
éventuelle à la Chine N. Ce texte d’une rare insolence est
rédigé dans les termes mêmes de la note par laquelle 1’Alle-
magne avait sommé le Japon de quitter le Liao-tung, dix-
neuf ans auparavant.
Berlin ayant opposé à Tokyo un silence méprisant, le
Japon ouvre aussitôt les hostilités. Le 16 novembre, des
corps de débarquement obligent la garnison de Tsing-tao
à capituler et s’emparent coup sur coup des îles Marshall,
de l’archipel Bismarck, des Mariannes et des Carolines. E n
moins de trois mois, plus rien ne subsiste de la puissance
allemande dans le Pacifique.
L’incorporation de la Corée à l’Empire e t la facilité avec
1. a Le Japon n’a aucun désir d’être impliqué dans le présent conflit, déclare
le baron Kat0 à la Diète nippone. Mais il croit de son devoir de se montrer fidèle
B l’alliance et de consolider sa position, en assurant la paix en Orient et en pro-
tégeant les intérêts spéciaux des deux Puissances alliees n (la Grande-Bretagne
e t le Japon).
LE M O N D E E N 1937 21
laquelle ils ont triomphé de l’Allemagne e t de la Russie sur
les champs de bataille de l’Est asiatique, incitent les diri-
geants de Tokyo à considérer que rien ne saurait plus .faire
obstacle à leurs ambitions. Cette conviction va les amener
à abattre leurs cartes, e t à les abattre trop tôt.
Le 8 janvier 1915, le Japon charge son ministre à Pékin de
présenter à M. Yuan Che-kaï, Président de la nouvelle Répu-
blique chinoise, un ensemble de (( vingt et une demandes »,
réparties en cinq groupes. Le Japon y exige, entre autres :
10 L e transfert e n sa faveur de tous les privilèges que compor-
tait la concession allemande dans le Shantung;
20 L a reconnaissance de sa (( position spéciale B e n M a n d -
chourie;
30 Cestension à quatre-vingt-dix ans de la durée de la conces-
sion de Port-Arthur;
40 L’acceptation d‘une véritable tutelle japonaise sur la
Chine l.
Ces (( vingt e t une demandes )), auxquelles Yuan Che-kaï
oppose un refus indigné, sont fort mal accueillies en Europe
e t en Amérique. E n Amérique surtout, pour de multiples
raisons.
D’abord, les financiers américains n’ont pas renoncé à
conquérir le marché chinois. Ils continuent à être hantés par
ce réservoir colossal de quelque quatre cent cinquante mil-
lions d’habitants, qu’ils croient en mesure d’absorber une
masse incalculable dc produits fabriqués aux U. S. A. 2.
1. Cette intention ressort clairement des demandes formulées dans le Groupe V,
dont voici les principales :
ARTICLE I . - Le gouvernement cilinois Sera assislé de Japonais compétents, à
titre de conseillers, dans les affaires politiques, financières et militaires.
A m . I I I . - Dans les bcalilés chinoises importantes, fa police sera assurée conjoin-
tement par les Japonais et les Chinois.
ART. IV. - L a Chine achètera au Japon environ 50 % de ses munition8 de guerre
ou bien le Japon établira en Chine u n arsenal mixte dont les experts techniques seronl
Japonais et qui achètera au Japon se9 matières premières.
ART. V I . - La Chine reconnaît au Japon le droit de construire des chemina de
fer et des ports, et d’exploiter des mines dans la province de Fou-kien. Au cas o ù
elle aurait besoin de recourir ù des capitaux étrangers, le Japan serait consuW en
prem ier lieu.
(Cf. Henry CHUNG, The oriental Policy of We United States, Appendice N , p. 271
e t s.)
2. a Depuis 1899, écrit Charles Callan Tansill, beaucoup d’Américains s’étaient
monté la tete en songeant au grand courant d’exportations dont ils pourraient
submerger les populations grouillanies de la Chine. Bien que ce courant commer
cia1 ne se soit jamais développé, ils continuaient à cultiver leurs illusions, tout
en méconnaissant les possibilités beaucoup plus grandes que leur offrait le Japon.
II était devenu évident, depuis longtemps, aux diplomates réalistes, que les échanges
22 HISTOIRE D E L’ARMBE ALLEMANDE
Mais contrairement au x autres Puissances, qui cherchent à
s’approprier telle ou telle portion du pays, la politique de la
Maison-Blanche consiste à défendre (( l’intégrité de la Chine »,
dans l’espoir de pouvoir l’exploiter un jour dans sa totalité.
Ensuite, la Chine n’est plus l’empire vermoulu qu’elle
était a u début du siècle, sous les derniers empereurs de la
dynastie Tchin. A la suite de la révolution de 1911, elle est
devenue - du moins en apparence - une république démo-
cratique sur le modèle occidental. Convaincus que leur mis-
sion-consiste à (( rendre le monde sûr pour la démocratie »,
les Etats-Unis se doivent de soutenir la jeune république
sœur. Ils ne sauraient en aucun cas prendre parti pour (( la
camarilla militaire 1) dont l’influence ne cesse de croître.
à l’intérieur d u gouvernement nippon.
Un autre facteur vient renforcer l’hostilité des États-
Unis. E n 1905 au temps de la guerre russo-japonaise, Théo-
dore Roosevelt avait considéré le Japon comme (( un bon
allié, une nation amie ». Depuis lors, les choses ont beau-
coup changé. Taft a succédé à Roosevelt, et Woodrow Wil-
son à Taft. Or, Wilson et ses collaborateurs - au nombre
desquels figure le jeune Franklin Roosevelt - ne sont pas
seulement imbus de messianisme démocratique : ils sont
profondément influencés par la propagande chinoise dont
M. Wellington Koo, ambassadeur itinérant du gouverne-
ment de Pékin, est u n des porte-parole les plus efficaces.
Celui-ci ne cesse de dénoncer les exactions du gouvernement
de Tokyo et les agressions réitéréesauxquelles il se livre sur
son pays 2. Aussi le Président des Etats-Unis e t son entou-
rage immédiat éprouvent-ils pour la Chine une sympathie
grandissante, à mesure que s’accroît leur aversion pour le
Japon.
D’ailleurs, qui pourrait s’opposer à présent a u x ambitions
américaines? Pas la France, saignée à blanc par sa luttecontre
entre la Chine e t les États-Unis ne seraient jamais très considérables. Comme
le Dr Jacob Schurmann l’avait fait remarquer ti M. Hamilton, d e l a Division
d’Extréme-Orient [du Département d’État] : nLa Chine n’a jamais été U R g r a d
marché pour les produits américains, et il y a peu de raisom de croire qu’elle le
devienne jamais. n (Back Door to W a r , p. 143.)
1. Make the world safe for Democracy. C’est le slogan au nom duquel les États-
Unis sont entrés en guerre en 1917.
2. Les dépêches que M. Reinsch, ministre des États-Unis à Pékin, adresse au
Département d’État font écho aux déclarations de M. Wellington Koo. n Elles
sont d’un ton si critique, écrit Tansill, qu’elles contribuent A ancrer dans les esprits
américains, une notion d e la ((vilenie japonaise u qui finira p a r rendre la guerre
inévitable. D (Op. cit., p. 51.)
LE MONDE EN 1937
I’AIIemagne; pas l’Angleterre, trop occupée aux Indes e t a u
Moyen-Orient; encore moins la Russie, que la révolution de
1917 a écartée temporairement de la compétition interna-
tionale. I1 ne reste donc que le Japon. Par la force même des
choses, l’Empire du Soleil-Levant va devenir peu à peu
l’ennemi no 1a e s États-Unis, qui redoutent qu’il n’utilise
sa puissance grandissante pour mettre fin a u régime de la
(( porte ouverte )) en Chine.
+ +
C’est pourquoi l’Amérique a réagi brutalement, dès qu’elle
a eu connaissance des (( vingt et une demandes )) japonaises.
Le 11mai 1915, par une note très sèche adressée au gouver-
nement de Tokyo, le Secrétaire d’État Bryan a fait savoir
(( que même si le Japon réalisait ses ambitions en Chine,
le gouvernement des États-Unis ne les reconnaîtrait
jamais 1). Mais ce premier coup de semonce est passé inaperçu,
car il a été submergé par le fracas de la guerre. C’est à la
Conférence de la Paix, en 1919, que la tension américano-
nippone se manifeste pour la première fois au grand jour.
L’Amérique - qui ne veut ratifier aucune mesure suscep-
tible d’accroître la puissance d u Japon - s’oppose formel-
lement à ce qu’on lui abandonne les possessions allemandes
dans le Pacifique, ni qu’on lui rétrocède les concessions accor-
dées précédemment à l’Allemagne au Shantung. L’Angle-
terre et la France sont dans une position embarrassée, car ils
les ont promises au Japon, pour prix de son entrée en guerre1.
Elles font valoir l’importance de la contribution nippone
à la victoire des Alliés. La puissance et le prestige de sa
flotte n’ont-ils pas permis aux nayires de la Grande-Bretagne
et - plus tard - à ceux des Etats-Unis d’assurer libre-
ment le service de 1’AtIantique et de la mer d u Nord?Le
Japon a expulsé les Allemands de Tsing-tao et de leurs pos-
sessions insulaires; il a nettoyé le Pacifique des navires de
guerre ennemis e t a obligé l’escadre de von Spee à se réfugier
dans l’Atlantique, où elle a été détruite; il a fourni le ton-
nage nécessaire aux convois qui ont amené les contingents
australiens e t néo-zélandais en Égypte et aux Dardanelles;
1. M. Balfour en avait pourtant informé le Président Wilson et le Secrétaire
d’État Lansing, lon de sa visite à Washington en 19.17. (Ci. F. SEvMoun COCKS,
The secret Treaties and Undersfandings during Ilie world war, p. 84-88.)
24 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
il a permis d’envoyer au moment critique des armes et des
munitions à la Russie. Enfin, l’Amérique ne vient-elle pas
de lui demander comme une faveur de prendre en main le
contrôle du Transsibérien, pour assurer, par Vladivostok,
le rapatriement des légionnaires tchèques qui ont combattu
sur le front d’Ukraine I?
Mais le Président Wilson demeure inébranlable. I1 exige que
le Shantung soit restitué à la Chine e t que les possessions
allemandes du Pacifique soient remises à l’Australie.
Le marquis Saionji, qui préside la délégation japonaise,
proteste contre ce manquement à la parole donnée. Il
menace de quitter la Conférence s’il n’obtient pas satis-
faction. Pour éviter la rupture, on convient de partager les
îles allemandes ep deux lots : les unes, situées au sud de
l’équateur, iront à l’Australie; les autres, situées a u nord,
seront remises au Japon, mais seulement sous la forme de
mandats, confiés par la Société des Nations 2. E n ce qui
concerne le Shantung, les Alliés ne parviennent pas à se
mettre d’accord, de sorte que la solution est remise à plus
tard, dans l’espoir que la Société des Nations saura trouver
dans l’intervalle une solution à ce problème.
Mais la Conférence de Paris laisse derrière elle des séquelles
regrettables. Elle a éveillé les suspicions des Japonais, à
1. Depuis 1917, quelque 90.000 soldats tchèques (prisonniers appartenant à
i’armée austro-hongroise ou volontaires venus combattre les Empires centraux
dans les rangs d e l’armée tsariste) se frayaient péniblement un chemin vers Vla-
divostok, afin d e rejoindre le front occidental. Ils devaient traverser pour cela
toute la Sibérie, en empruntantleTranssibéricn.Mais laligne du eheminùc ferétait
bloquée en divers endroits par des élémcnis russes (tantôt Bolchéviks, tantbt
Russes blancs) qui rendaient leur progression extrcmement dificile. Le 6 juil-
let 1918, le secrétaire d’État Lansing s’était adressé au Japon pour lui demander
de prendre en main la ’portion orientale du Transsibérien et de se porter au-devant
des Légionnaires tch&ques,pour faciliter leur retour. C’est ainsi qu’un corps mixte
nippo-américain de 14.000 hommes avait été débarqué ii Vladivostok. Sa mission
consistait A .assurer le contrôle d e la ligne du chemin d e fer jusqu’à Irkoutsk.
11 L’Anabase des Légionnaires tchèques w , pour reprendre l’image d e BenAs, ne se
termina que vers 19-1. Ces soldats avaient dû faire le tour du monde, pour ren-
trer chez eux. Au cours de cette opération, 700 soldats japonais seront massacrés
par les Russes à Nikolaievsk (mars 1920). Les Japonais saisiront ce prétexte pour
tenter d e conserver la Province maritime, en accord avec Semenov, le Hetman
des cosaques blancs de Sibérie. (Cf. B E N ~ SMémoires;
, Jaroslav PAPOUZEIC, La
Lictfe pour l’indépendance d u peuple tchécoslnvape, Prague, 1928; général Wil-
liam S. GRAVES,Afriericn’r Siberian Adventure, New York, 1931.)
2. Ce système permet d e sauvegarder - du moins en apparence - le principe
invoqué par le Président Wilson dans son message au Congrès américain du
11 février 1918, selon lequel Ics États-Unis sont entrés en guerre pour assurer
une paix a sans indemnités ni annexions B, fondée sur a le libre droit des peuples
à disposer d’eux-mêmes D.
LE M O N D E EN 1937 25
l’égard des États-Unis, et elle a confirmé les Américains dans
leur volonté de mettre u n frein à l’expansionnisme nippon.
t
1 1
Cet antagonisme se précise en novembre 1921, lors de la
Conférence navale de Washington l. A en croire les déclara-
tions officielles, celle-ci a pour but de parvenir à une réduction
générale des armements sur mer. E n réalité il s’agit d’as-
surer la suprématie navale aux pays anglo-saxons, en empê-
chant le Japon d’avoir une flotte égale à la leur 2, D’entrée
de jeu, la délégation nippone demande la parité avec
Londres et Washington. Anglais et Américains se récrient
qu’il ne saurait en être question. Le 12 novembre, M. Hughes,
le chef de la délégation américaine, propose les proportions
suivantes : 5 pour l’Angleterre, 5 pour les États-Unis e t
3 pour le Japon 3. Ces quotients seront obtenus par le contin-
gentement de certaines catégories de navires et la suppres-
sion des capital ships. Les Japonais finissent par s’incliner 4.
Mais au lieu de poursuivre le développement de leur flotte,
ils devront en désarmer une partie.
Simultanément, on leur impose en marge de la Conférence
un règlement de l’affaire du Shantung qui équivaut à l’aban-
don de toutes leurs prétentions sur cette province5. On
1. Y prennent part la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, la Hollande, la
Belgique, le Portugal, la Chine, le Japon e t les États-Unis.
2. La France e t l’Italie ne sont pas mieux traitées.
3. Pour l’Angleterre aussi, la pilule est amère - ce qu’on ne comprendra ni
à Rome, ni à Tokyo, ni à Paris. Car le traité de Washington oblige l’Amirauté
britannique à renoncer au principe dont elle ne s’est jamais départie jusqu’ici :
p s s i d e r une force navale de combat Pgale ou supérieure à la coalition des deux porles
l e s p l u puissantes après la sienne.
4. La demaiide de parité n’était évidemment qu’une u exigence maxima *. Si
la délégation japonaise finit par accepter la proportion 5-5-3, c’est qu’elle ne
pouvait raisonnablement espérer davantage. Ce f u t seulement par la suite - et
notamment à partir de 1930 - que l’opinion japonaise se cabra contre une limi-
tation qui faisait obstacle à son espoir d e posséder i( la flotte la plus puissante
du monde n, exigence qui ne pouvait que lui valoir la double hostilité de l‘An-
gleterre e t des États-Unis.
5. hf. Hughes e t hl. Balfour s’enfermércnt, pour ainsi dire, avec les délégués
chinois et japonais, pour les I( aider I) à résoudre cette question litigieuse. Le Japon
f u t contraint d’accepter les conditions suivantes :
1” La restitution à la Chine du territoire à ùail, à condition qu’il restât ouverl au
commerce international.
2 O L a renonciation ci établir une conression à Tsing-tao.
3 O La renonciation aux trois lignesde cheminde fer enconstriletion d a m la province.
Enfin, il s’engageait à retirer toutes ses troupes stationnées dans la région.
Cet a arrangement D, inscrit dans u n protocole spécial, f u t signé le ler février
1922.
26 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
exige également qu’ils évacuent Vladivostok e t la Province
maritime, indûment occupée à l’occasion du rapatriement
des légionnaires tchèques1. Enfin, sous la pression de 1’Amé-
rique, l’alliance anglo-japonaise est dissoute comme N ayant
fait son temps D. Elle est remplacée par u n traité collectif
dit des u Neuf Puissances D qui a pour objet, dans l’esprit
de ses promoteurs, de garantir d’une façon explicite e t
absolue la souveraineté, l’indépendance e t l’intégrité ter-
ritoriale de la Chine. C’est bien à contrecœur que le Japon
appose sa signature au bas de ce document. Le seul avan-
tage qu’il rapporte de la conférence de Washington est la
promesse des États-Unis de ne fortifier ni les Philippines
ni l’île de Guam. La base navale américaine la plus avancée
vers l’Asie sera Pearl Harbor.
hilais à peine les délégués sont-ils rentrés chez eux, que le
Japon se voit infliger une nouvelle humiliation. Déjà entravé
dans son essor sur mer, on lui interdit la possibilité de faire
essaimer le trop-plein de sa population vers les Etats-Unis.
En 1922, Washington promulgue une loi qui déclare les
Japonais (( inéligibles à la citoyenneté américaine ». Puis,
l’année suivante, une nouvelle loi, portant le nom significatif
d’oriental Exclusion Act, interdit ïimmigratio? (( à to u t indi-
vidu non susceptible de devenir citoyen des Etats-Unis 4 ».
Cette législation, fondée sur une discrimination raciale,
blesse profondément l’amour-propre nippon. M. Hanihara,
ambassadeur du Japon à Washington proteste avec vigueur
auprès des autorités américaines.
- Le Japon n’a-t-il pas droit a u même respect e t à la
1. Voir plus haut, p. 24.
2. L’alliance anglo-japonaise expirait en juillet 1921. u L’opinion des &tats-
Unis, écrit Herbert H. Gowen, craignait que l’alliance n’eût été conçue d e maniére
à rendre nécessaire l’intervention d e l’Angleterre, toutes les fois que le Japon se
trouverait en conflit avec une autre Puissance. I) S i l’alliance subsistait e t si la
flotte britannique conjuguait ses forces avec celles du Japon, la parité 5-5 établie
entre les G.S . A. e t l’Angleterre se trouverait détruite. L’Amérique se trouverait
alors i 5 contre 8 (Angleterre 5 + Japon 3).
3. Cette mesure semble avoir été prise SOUS l’effet d e la propagande chinoise,
Beaucoup d e Chinois, déjà installés en Californie, redoutaient la concurrence des
nouveaux arrivants japonais e t s’ingéniaient à stimuler l’antipathie que leur
portaient les Américains.
4. D’après les statistiques ollicielles, 26.300.000 personnes ont immigré aux
États-Unis entre 1820 e t 1920 (dont 5.500.000 d e 1910 A 1920). E n 1924, p a r
suite d e la nouvelle loi d’immigration, basée sur l’origine raciale, le nombre des
immigrants se trouve limité à 165.000, dont 86 yo sont réservés aux pays nor-
diques e t 13,4 % sont à la disposition des Europécns méridionaux, des Mexicains
e t des Slaves. L‘immigration des Japonais est totalement interdite.
LE MONDE E N 1937 27
même considération que. les autres nations? demande-t-il à
M. Hughes, secrétaire d’Etat l . La ratification de ces mesures
risque d’avoir des conséquences graves, qui pourraient être
évitées par l’adoption d’un autre type de restriction
- Des conséquences graves? riposte le sénateur Lodge
en apprenant cette démarche. Voilà une provocation que les
États-Unis ne sauraient tolérer!
M. Hanihara a beau répéter que l’on déforme sa pensée,
que jamais il n’a eu l’intention de formuler une menace 4,
la loi d’immigration est votée à une forte majorité. Mesu-
rant tout à coup les conséquences de cet acte, M. Hughes
écrit au sénateur Lodge : (( J e crains qu’un mal irrépa-
rable ait été fait, non au Japon, mais à nous-mêmes. I1
a été déplorable de susciter chez un grand nombre de
Japonais un ressentiment amer à l’égard des États-Unis.
J e préfère ne pas penser à ce que nous récolterons, le jour
où lèvera le grain que nous avons semé 5 . ))
Mais ces regrets tardifs n’y peuvent rien changer. Durant
les années suivantes, le gouvernement japonais s’efforcera
de surmonter son amertume e t tendra à plusieurs reprises la
main aux États-Unis. I1 n’essuiera que des rebuffades e t ne
parviendra jamais à regagner leur sympathie. Désormais,
l’antagonisme américano-nippon ne cessera de croître. On
dirait que les deux pays sont pris dans un engrenage dont
ils ne sont plus les maîtres. Malgré tous leurs efforts, les
dirigeants de la Maison-Blanche, n’arriveront pas à enrayer
l’expansionnisme nippon, ce qui entretiendra leur dépit et les
amènera - par contrecoup - à s’engager toujours plus pro-
fondément a ux côtés de la Chine.
1. Noie de I’arnbassadeur du Japon au Dipariement d’Étai, 15 janvier 1924.
2. IBid., 10 avril 1924.
3. Le président d e la Commission de l’Immigration à la Chambre des Rcpré-
sentants.
4. u J e n’arrive pas A comprendre, écrit M. Hanihara hl. Hughcs, commcnt
ces deux mots [conséquences graves], lus dans leur contexte, peuvent h e intcr-
prétés en quoi que ce soit comme une menace. (17 avril 1924.)
))
5. Leiire du Secrétaire d ’ p l a t Huglzes au sénateur Lodge, 17 avril 1924.
III
LA CONQUÊTE DE LA MANDCHOURIE
Ligoté par les accords de Washington l, évincé des Etats-
Unis par la nouvelle loi d’immigration, gêné dans son déve-
loppement économique par les restrictions de plus en plus
sévères imposées par le Service des Douanes américain à
l’importation des produits japonais aux États-Unis 2, que
peut faire le Japon pour ne pas être asphyxié dans ses îles
et résoudre les problèmes dramatiques que lui pose l’accrois-
sement toujours plus rapide de sa population3? E n 1875,
il aurait pu acheter Sakhaline au x Russes pour un mil-
lion de dollars. Mais à présent les Soviets, qui y o n t décou-
vert d’importants gisements de charbon et de pétrole, lui
en demandent un prix exorbitant 4. E n 1897, il aurait
pu acquérir les Philippines (( pour une bouchée de pain D!
mais les Américains s’y sont installés avant lui. Force lui
est donc de chercher un exutoire sur le continent asiatique
et cet exutoire, il ne peut le trouver qu’au détriment de
la Chine. Pour y parvenir, il devra violer le traité des
Neuf Puissances 6 (destiné à protéger l’intégrité de ce
pays) e t le Pacte Briand-Kellogg (conçu pour mettre la
1. u Plus le temps passe, plus l’orgueil national nippon s’irrite du rapport 5-3
fixé pour Ics llottes américaine et japonaise. n (Cf. ESPAGNAC D U RAVAY,Vingt
ans de poliLique nacdc, 1919-1939, p. 1h3.)
2. Cf. iYote de J I . Grew, ambassadeur des ÉiaLs-Unis à Tokyo au Secrétaire d’État
Stiinson, 24 février 1933.
3. Inférieure, en chiffres absolus, B la population des États-Unis, elle n’en est
pas moins dirfois plus /orta au point de vue de la densité (U.S. A. : environ 20 h.
par kni2; Japon 203 h. par km2).
4. Vers 1924, Joiïé en demande 750 millions de dollars.
5. Herbert H. GOWEN, Op. cit., p. 397-398.
6. Signé à Washington en février 1922.
LE MONDE E N 1937 29
guerre hors la loi) l. C’est ce que les dirigeants améri-
cains ne lui pardonneront jamais 2.
Mais les Japonais ne sont pas disposés à se laisser détour-
ner de leurs buts par des appels à la vertu ou des homélies
moralisatrices sur (( le caractère sacré des traités ».L’aven-
ture dans laquelle ils se sont engagés leur paraît une ques-
tion de vie ou de mort pour leur nation S. Ils savent qu’on ne
fonde pas un empire sans en payer le prix, et que ce prix est
(( beaucoup de sang, de sueur et de larmes ».
Déjà solidement implantés en Mandchourie du Sud, les
Japonais vont progresser vers le nord et vers l’ouest, agran-
dissant leur domaine. avec une obstination inlassable, jus-
qu’au jour où il formera un ensemble d’un seul tenant,
d’une superficie de plus d’un million et demi de kilomètres
carrés.
Pendant ce temps, la République chinoise s’enfonce dans
le chaos. Le Kuo-Min-Tang est de moins en moins capable
de faire respecter son autorité. Fomentés par des agents
communistes 6, des troubles éclatent à Canton et à Shanghaï.
Installés respectivement à Nankin et à Pékin, deux gouver-
nements rivaux se disputent le pouvoir, tandis qu’une demi-
douzaine de maréchaux factieux ravagent les campagnes à
la t ê t e de leurs armées.
L’un d’eux, le maréchal Tchang Tso-lin, a voulu profiter
de l’anarchie qui règne dans la Chine du Sud pour se tailler
un domaine personnel dans les trois provinces orientales.
Dès 1922, il a rendu la Mandchourie indépendante du gou-
vernement central. Pendant un temps, les Japonais ont
cru pouvoir s’entendre avec lui 7, mais Tchang Tso-lin a
péri en 1928 dans des conditions mystérieuses. Son fils
1. Signé à Paris, le 27 août 1928.
2. Dans un article du 10 janvier 1932, I’éditorialistc du San Francisco Examiner
soulèvera u n W e général, en faisant remarquer aux dirigeants d e la Maison-
Blanche a qu’ils ont tort de bldmer l’action <lu Japon en Mandchourie, car 1‘Amé-
rique n’a pas agi différcmment a l’égard du Mexique, lors de l’annexion du Texas B.
3. u Le public japonais est convaincu que toute son action en Mandchourie
est d’un intérCt national suprcme e t vital, écrit hi. Grew, ambassadeur des États-
Unis à Tokyo au Secrétaire d‘Êtat Stimson le 3 septembre 1932, e t il est résolu
à faire face à toute opposition, si nécessaire par les armes. n
4. Déclaration de M. Matsuoka, ministre des M a i r e s étrangères du Japon à
M. Frederic Moore. (With Japan’s Leaders, p. 38-39.)
5 . Ou Parti National du Peuple, fondé par Sun Yat-sen.
6. Dont les chefs d e file sont Borodine à Canton, e t Karakhan à Pékin.
7. Le général IIonjo, commandant en chef des troupes japonaises dans les pro-
vinces orientales, a été pendant huit ans son conseiller militaire (Rapport LytbOn).
30 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
Tchang Hsue-liang lui succède. Intrigant e t cupide, c( le
jeune Maréchal D ne tarde pas à se faire haïr de ses troupes,
qu’il paie irrégulièrement et sur lesquelles il finit par
perdre tout contrôle. Le 18 septembre 1931, 120.000 sol-
dats chinois se révoltent à Moukden et commencent à
piller et à détruire tout ce qu’ils trouvent autour d’eux.
Faisant tache d’huile la rébellion menace de s’étendre à la
province entière. Déjà des groupes de mercenaires chinois
s’attaquent aux formations japonaises, chargées d’assurer
la garde des voies ferrées ...
Cette fois-ci, c’en est trop pour l’gtat-Major nippon.
Tandis que des avions japonais bombardent Chinchow e t
Tsitsikar pour rétablir l’ordre dans les garnisons mutinées,
des renforts sont amenés en toute hâte de Corée e t les mili-
taires faisant partie du Cabinet impérial exigent que le gou-
vernement de Tokyo prenne en main l’administration
du pays. Simultanément, l’armée japonaise du Kouan-tung
s’empare de sa propre autorité de tous les centres stratégi-
ques de la région.
A partir de ce moment, les événements se précipitent. Le
16 février 1932, un (( Comité national )) d’obédience japonaise
se réunit à Moukden. I1 proclame la déchéance de Tchang
Hsue-liang et l’indépendance de la Mandchourie, qui
prend désormais le nom de Mandchoukouo. Le l e r mars, le
Comité se dissout, après avoir posé les bases du nouvel É t a t
e t remis le pouvoir à Pou-Yi, le dernier descendant de la
dynastie mandchoue 1.
Le l e r mars 1934, Pou-Yi monte sur le Trône du Dra-
gon »,sous le nom de K’ang-Te et prend le titre d’empereur,
ce qui permet à la propagande japonaise de présenter sa
mainmise comme un simple (( retour au x traditions 1).
Comme la Chine proteste et prend la S. D. N. à témoin de
l’agression qu’elle vient de subir, le Japon proclame (( qu’il
a des intérêts spéciaux dans l’Est asiatique qui peuvent
1. La dynastie mandchoue des ((Tchin a a gouverné la Chine d e 1616 à 1911.
Pou-Yi lui-m&me a occupé le trône du Dragon de 1908 à 1911, date à laquelle
a éclaté la révolution. Depuis lors, il a séjourné successivement à Pékin, à Tien-
tsin e t A Port-Arthur, sans renoncer pour autant à ses droits sur ïEmpire.
2. Par son couronnement, Pou-Yi devient virtuellement empereur d e toute la
Chine, de Canton à la Sibérie e t du Pacifique a u Turkestan. C’est là u n véritable
défi à la République chinoise, que le gouvernement de Nankin ne peut pas ne
pas relever. L’explication japonaise est que CI Pou-Yi est empereur spirituel de
la Chine, mais chef temporel d u seul Mandchoukouo n. (Cf. D. N. B. COLLIER,
Le Mandchoukouo, p. 214.)
LE M O N D E E N 1937 31
l’amener à agir indépendamment des autres nations n e t
avertit le monde (( qu’il n’hésitera pas à employer la force
pour s’opposer à tout projet international susceptible de
contrecarrer ses desseins 3 (17 avril 1934).
Mais la conquête japonaise n’est pas encore achevée. I1 y
manque la clé de voûte :le chemin de fer transmandchourien
(ou (( Chemin de fer de l’Est chinois 1)) que le gouverne-
ment de Pékin a concédé à la Russie en 1897. Les Nip-
pons le considèrent comme l’artère jugulaire du Japon.
Depuis deux ans, Tokyo négocie avec Moscou pour en
obtenir la cession. Mais les dirigeants du Kremlin font la
sourde oreille. Ils ne veulent lâcher à aucun prix ce dernier
lambeau de leur ancienne grandeur.
Soudain, au moment où les pourparlers semblent arrivés
au point mort, la Russie cède sur toute la ligne (23 mars
1935). Elle accepte de vendre au Japon tous ses droits sur le
Transmandchourien, moyennant une indemnité de cent qua-
rante millions de yens, payable pour les deux tiers en mar-
chandises. On se perd en conjectures sur les causes de ce
revirement. Faut-il l’attribuer à la terrible crise intérieure
qui secoue le régime? Ou encore au désir de monnayer un
gage que le Kremlin estime ne plus pouvoir conserver long-
temps 2 1 Toujours est-il que cette acquisition équivaut, p0.u:
les Japonais, à une victoire éclatante : désormais, la totalite
des voies ferrées mandchouriennes est entre leurs mains.
*
+ +
Alors commence une des épopées industrielles les plus
étonnantes du X X siècle.
~ Si l’Arabie Séoudite est un royaume
fondé sur le pétrole, le Mandchoukouo, lui, est un empire
érigé autour d’un chemin de fer. C’est la Compagnie du
chemin de fer mandchourien qui gouverne, qui organise et qui
1. Cette théorie des a droits spéciaux Y s’inspire visiblement de la Doctrine de
Monroe. Remarquons que l’Angleterre avait fait N réserver >I dans le Pacte Briand-
Kellogg, les régions o ù elle détenait des I( droits spéciaux », e t oii il lui était permis
de recourir d la guerre, sans violer pour autant le Pacte de Paris. N’était-ce pas
donner i d’autres l’envie d’en faire autant? u E n agissant comme il le fait en
Mandchourie, déclare M. Matsuoka, le Japon ne fait que suivre l’exemple des
Puissances occidentales. Ce sont elles qui nous ont appris ce jeu de poker. Mais
après en avoir tiré tous les avantages, elles le déclarent à présent immoral e t
prétendent nous exclure de la table de jeu. )>
2. Les militaires japonais s’insurgérent contre cet achat, négocié par Shiganori
Tojo, tant ils étaient sûrs, t5t ou tard, de s’approprier cette ligne par la force.
(Cf. TOJO,Japan irn zweiterr WeZtlîrieg, p. 30-31.)
32 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
anime toute la vie du pays. Ses administrateurs tiennent sou-
vent tête aux gouverneurs militaires et son directeur général
est plus puissant que l’Empereur On a souvent comparé
son action à celle de l’ancienne Compagnie des Indes, car,
comme elle, elle s’est assigné la tâche grandiose d’ouvrir
un morceau de continent i la civilisation moderne. Véri-
table É t a t dans l’État, ((plus redoutée, nous dit Anton
Zischka, que Tokyo et tous ses soldats »,elle possède sa
propre Garde armée, sa police, son bureau de renseigne-
ments, ses 3.500 fonctionnaires, son personnel qui s’élève à
203.337 agents e t employés 2, sa banque d’émission 3, sa
flotte marchande 4, ses docks par lesquels transitent 11 mil-
lions de tonnes de marchandises par an, ses écoles et ses
universités 5, ses centres de recherche scientifique 6, ses hôpi-
tau x 7, ses hôtels * et une foule d’entreprises annexes qu’il
serait trop long d’énumérer O. Enfin, elle contrôle 75 yo de
toute l’énergie électrique produite au Mandchoukouo lo.
Grâce a u rétablissement rapide de la sécurité 11, le pays
1. Pou-Yi. Les pouvoirs du directeur sont en réalité ceux d’un Résident générai.
2 . Au 31 décembre 1937.
3. L a Banque centrale mandchoue. L e capital de la Société, qui était, en 1907
de 200 millions de yens (2 milliards d e francs français de 1939), s‘élèvera en1938
à 800 millions de yens (soit 8 milliards de francs français).
4. Quarante-trois navires totalisant plus de 500.000 tonnes.
5. Notamment à Daïren, à Kharbine et à Moukden. Dans cet ensemble Bduca-
tif, on compte 2 universités, 5 écoles techniques et 25 bibliothèques.
6. Entre autres u n Laboratoire central pour les recherches chimiques, un Insti-
t u t de recherches sur les maladies des animaux et un Institut agronomique, auquel
est rattaché u n des plus beaux jardins botaniques du monde (à Kharbine).
7. Quarante hôpitaux e t sanatoria reçoivent phis d e 3 millions de patients par
an. Les principaux sont ceux de Daïren, d e Mo Lden e t de Fushun. A l’hôpital
d e Daïren est adjoint un colkge de médecins. E n outre, la Compagnie a nommé
u n certain nombre de médecins de districts, ékablis dans les villes e t les cantons
tant du Mandchoukouo que du Jéhol. Ils vaccinent, surveillent les œuvres sani-
taires e t donnent des secours médicaux aux nécessiteux. Des postes d‘infirmiéres
sont installés dans dix endroits de la zone ferroviaire éloignés des hôpitaux. (Cf.
COLLIER, Le Mandchoukouo, p. 135-136.)
8. Dans les principales villes du Mandchoukouo, la Compagnie a installé une
chaîne de onze hôtels modernes, pourvus du dernier confort.
9. Notamment une Compagnie de transports routiers, exploitant 3.000 kilo-
métres de routes. En règle générale, la Compagnie a adopté la méthode suivante :
elle fonde une industrie, la développe; puis, quand elle est en plein essor e t n’a
plus besoin d e son soutien, elle abandonne sa participation à des groupements
privés, pour consacrer ses capitaux B d’autres fondations.
I O . Celle-ci passe de 264.000 kWh en 1932 à 600.000 kWh en 1939, grâce a u
développement d e la Manchurian Electric CO qui détient le monopole d e la pro-
duction d’énergie électrique e t dont la Compagnie du chemin de fer posséde l a
majorité des parts.
11. a Les habitants d u Mandchoukouo jouissent d’une sécurité croissante ainsi
que d’un gouvernement d’ordre. Ils sont maintenant à l‘abri des déprédations
e t des exactions du militaire. Ils sont soumis à un système d‘impôts raisonnables,
LE MONDE E N 1937 33
se développe à pas de géant l. E n 1937, le réseau ferroviaire
s’étend sur 9.653 kilomètres (contre 3.500 en 1907) 2. Le
réseau routier s’accroît de 22.462 kilomètres de routes nou-
velles. De 1932 à 1939, le nombre des personnes trans-
portées passe de 19.502.000 à 52.966.000 ; le volume des
marchandises, de 29.283.000 à 53.734.000 tonnes’; les
exportations augmentent de 6 milliards de francs à 8.260 mil-
lions; les importations de 3.300 millions à 17.830 millions.
La même progression se manifeste dans toutes les branches
de l’activité industrielle 3, grâce à la richesse peu commune
du sous-sol. On y trouve d’énormes dépôts de fer et de char-
bien administrés e t ils bénéficient d’une monnaie saine. On établit des plans qui
sont en voie d’exécution, pour l’amélioration des transports, des commufiications,
de la navigation intérieure, du contrôle des inondations, des hôpitaux, d e l’en-
seignement médical. De tout ceci, on peut envisager l’importance que le Mand-
choukouo prendra comme marché d e produits industriels. Un g t a t moderne est
en formation. a (Rapport de la mission industrielle britannique de 1935.)
1. u Tous les voyageurs sont impressionnés par l’état d’avancement du chemin
de fer e t des routes. Nulle part ailleurs dans le monde, la construction des cbe-
mins de fer est aussi rapide qu’au Mandchoukouo. I1 eat d’une évidence écrasante
qu’en ce moment, le pays progresse à une allure sans précédent. D (Déclaration du
DI Dorffmann,de la Commission Lytton, envoyée en Extrême-Orient par la S. D . N .
en 1934.)
2. u Ce que j’ai vu cette fois-ci a u Mandchoukouo n’existait pas quand j’y étais
sous le régne de Tchang Hsue-liang. I1 y a beaucoup d’écoles, des routes admi-
rables qui s’étendent rapidement, u n système monétaire, un développement indus-
triel et agricole, des constructions d’édifices, un plan d’urbanisme merveilleux et
une foule d’autres choses q$ n’existaient pas auparavant. L’œuvre du gouver-
nement e t des autorités militaires est stupéfiante et le Mandchoukouo est u n des
grands centres mondiaux qui méritent l’attention. L’expérience réalisée peut être
qualifiée d e chef-d’œuvre de science gouvernementale. B (Déclaration de Francis
W . Clarke, sous-directeur de L‘Atlanta Constitution et correspondant spécial de L‘Al-
liance des journaux amdricains.)
3. Les quelques chiffres suivants donnent une idée de l’expansion rapide du
Mandchoukouo :
~
Domaine de production Année
-
Minerai de fer. ..... 1930 825.000 1936 2.600.000
. . . . . .. .. .. ..
Schistes bitumeux - 900.000 - 3.400.000
Acier. 1931 137.000 1937 1.180.000
Ciment.
Fonte
........
.........
-
-
157.000
342.000
-
-
800.000
677.000
Charbon ........ 1932 7.132.000 - 20.000.000
De 1929 à 1938, le niveau de la production industrielle lobale du Japon pro-
gresse de 185 % (contre 121 % en Allemagne, 81 % aux k a t s - U n i s et 76 ’% en
France). (Histoire du Parti communiste de l’Union Soviétique, Moscou, 1960, p. 575.)
IV 3
34 HISTOIRE DE L’ARMBB ALLEMANDE
bon 1, d u cuivre, d u plomb, d u manganèse, du molybdène,
de l’amiante, du tungstène, des barytes e t même de l’or. Les
ressources agricoles ne sont pas moins abondantes : soja,
koliang, blé, maïs, riz, coton, orge, avoine, sarrasin, mauve,
chanvre e t tabac y voisinent avec des forêts, dont l’étendue
dépasse 360.000 km2. E n quelques années, la Mandchourie
devient une sorte de Ruhr japonaise 2 et apparaît à tous les
observateurs comme une réussite extraordinaire 3.
Une fois franchie la barrière du Grand Sing-Han, cette
haute muraille de glace qui sépare le Mandchoukouo de la
Mongolie orientale, les wagons laqués blanc e t or d u Trans-
mandchourien glissent silencieusement à travers un paysage
de rêve, où des lacs couleur de turquoise alternent avec des
vallées couvertes d’azalées e t de cerisiers sauvages. Au
coucher du soleil, tout l’espace n’est plus qu’une immense
flamme rose, une gloire cramoisie... Mais à la tombée de
la nuit, le décor se transforme. Le rougeoiement de l’horizon
annonce la proximité des aciéries et des hauts fourneaux.
Voici les fonderies de la Showa ... voici de vastes groupes
de cheminées, (( géants du monde nouveau, dont le dernier
érigé forme l‘énorme soufflerie d’une fournaise de 500 ton-
nes 4 ».
Ainsi se constitue sous le vieux ciel mandchou, que conti-
nuent à sillonner les vols d’oies sauvages, un des paysages
industriels les plus impressionnants de la planète.
1. On estime les réserves de charbon de la Mandchourie à 18.763 millions de
tonnes. Les principales mines exploitées sont celles de Fuahun (réserves : 950 mil-
lions de tonnes); Fushin (réserves estimées A plus de l milliard de tonnes); Pen-
d i u (réserves de i’ordre de 320 millions de tonnes); Hsian (réserves de l’ordre
de 310 millions de tonnes).
2. La valeur totale de la production mécanique et de l’outillage passe en deux
ans de 19.400.000 yens (1934) à 50.400.000 yens (1936).
3. Cf. J. PINELLI, L a Situation économique d u Mandchoukouo, Paris, 1939; Kate
MITCHELL, Japans industrial strength, Institute of Pacific relations, Washington,
January, 1942; JONES,Manchuria since 1931, London, 1949, Royal Institute of
International affairs; Cheng Kur-I, L a Compagnie du chemin de fer sud m a d -
chourien, Paris, 1939; Japan completes two more strategic railways in Manchuria,
Chinese Weekly Review, 11 juillet 1936.
4. Cf. D. M. B. COLLIER, Le MaBdehouhouo, p. 178.
IV
LE JAPON S’ATTIRE L’INIMITIÉ DE L’U. R. S. S.,
DE L’AMÉRIQUE, DE L’ANGLETERRE ET DE
LA CHINE
Sans doute le Japon n’a-t-il pu réaliser tout cela sans se
faire un monde d’ennemis. I1 a dressé contreluiles États-Unis,
l’Angleterre et la Chine. Mais plus grave encore est l’inimi-
tié de 1’U. R. S. S. dont la remontée est devenue un des fac-
teurs déterminants de la politique asiatique.
Écartée de la scène internationale par la révolution
de 1917, 1’U. R. S. S.y a fait sa rkapparition vers 1924
et, à partir de 1927, le renforcement de son influence a
été très rapide. Refoulée vers le nord par la puissance
japonaise, ce n’est pas de gaieté de cœur qu’elle s’est vue
contrainte d’abandonner des territoires qui avaient fait
l’orgueil de. la Russie tsariste. Est-ce à dire qu’elle ait
renoncé à ses ambitions sur la Chine? Nullement. On connaît
les thèses de Lénine sur le (( détour asiatique ».C’est par la
possession de l’Asie que le communisme triomphera du
capitalisme occidental. Les méthodes ont changé, mais
l’objectif reste le même. A présent, la Russie Soviétique
entend l’atteindre par d’autres moyens, c’est-à-dire en
substituant la pénétration politique à la conquête militaire.
Elle s’infiltre en Mongolie extérieure, et s’y installe sous
couvert d’un gouvernement communiste l. Elle exerce une
pression continue sur le Sinkiang et contrôle virtuellement
le Kian-si et le Kouan-tung. Après avoir passé des accords
1. a Il est étrange, remarque Tansill, que le gouvernement des Jhats-Unis n’ait
jamais envoyé de note à Moscou pour protester contre l’absorption de cette pro-
vince, alors qu’il ne cesse de dénoncer les activités japonaises en Mandchourie,
au nom de la défense de l‘intégrité du territoire chinois. D (Back Door to War,
p. 154155.)
36 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
avec le Kuo-Min-Tang l,.elle s’efforce de le disloquer et
fournit à son aile gauche les moyens de s’affirmer en t a n t
que Parti communiste indépendant. Ses chefs - Chou Teh,
Chou En-laï et Mao Tsé-toung - ne se contentent pas d’ap-
peler ((tousles Chinois, sans distinction de parti ni de classe, à
former un front commun contre les envahisseurs japonais ».
Ils organisent sur place une armée autochtone, qui compte
36 corps et 15 divisions locales en 19323. L’année suivante,
ces effectifs atteignent 350.000 hommes bien entraînés, aux-
quels il faut ajouter les 600.000 hommes des milices auxi-
liaires, qui contrôlent une population d’environ 60 millions
d’habitants 4.
Tandis que ces forces rouges grandissent à l’intérieur du
pays et que Tchang Kaï-chek, en butte à présent à l’hosti-
lité des communistes, s’efforce d’étendre son pouvoir vers
le nord, YU. R. S. S. renforce son dispositif militaire en Sibé-
rie orientale et en bordure du Mandchoukouo S. Elle y entre-
tient une armée permanente de 300.000 hommes échelonnée
en profondeur, dont le fer de lance est constitué par les
13 divisions d’élite placées sous le commandement du Maré-
chal Blücher 6. A tout instant, ces unités peuvent faire irrup-
tion en Mandchourie pour opérer leur jonction avec les
forces de l’intérieur.
1. La scission s’accomplit en avril 1927, après le fiasco d u soulèvement de
Canton, fomenté par Michel Grusenberg, dit Borodine, pour forcer la main à
Tchang Kaï-chek. Le Maréchal rompt alors avec Moscou et expulse les éléments
communistes de son Cabinet, pour former un gouvernement plus modéré, ce qui
lui vaudra d’être reconnu par les États-Unis, le 25 juillet 1928.
2. Proclamation de Mao Tsé-toung au peuple chinois(octobre 1934). uC’est ainsi
que les communistes chinois. se placèrent à la pointe de la résistance héroïque
de leur peuple contre les impérialistes japonais, qui menaçaient d’asservir tout
le pays. D (Histoire du Parti communisb de 1’Union Soviétique, Moscou, 1960,
p. 576.)
3. Rapport du Parti communis& chinoia au Komintern. Stationnées principale-
ment dans le Kiang-si .et le Kouan-tung, ces troupes, qui ne s’y sentent pas en
sécurité, accompliront en 1934 la fameuse 0: longue marche ~i
de 10.000 kilomètres
- -
qui les m h e r a au Kansu et au Shensi, où une seconde République soviétique
Sera instaurée en 1935.
4. David J. DALLIN,Soviet Russia and the FarEast, p. 111-112.Mao Tsé-toung
écrit de son c8té : u Depuis le commencement de la guerre contre les envahis-
seurs japonais, aucun des gouvernements des États impérialistes ne nous a apport6
une aide véritable. Seule l’Union Soviétique nous a aidés en nous prêtant des
avions de guerre et des ressources matérielles. D (@urres choisies, édition russe,
vol. III, p. 190.)
5. Sur l’augmentation du budget militaire soviétique e n 1933-1934-1935, voir
vol. III, p. 219.
6. Celui-ci est bien connu des Chinois : c’est lui qui, sous le nom de général
Galen, a dressé le plan de campagne du Kuo-Min-Tang en 1926.
LE MONDE E N 1937 37
Effrayés par la rapidité de la progression communiste e t
convaincus qu’une nouvelle guerre russo-japonaise est deve-
nue inévitable, les dirigeants de Tokyo répètent inlassable-
ment aux Américains (( que les Japonais sont le seul barrage
capable d’endiguer la marée rouge. )) Ils leur font valoir qu’ils
sont en train de vaincre l’anarchie qui régnait en Mandchou-
rie, qu’ils représentent un facteur d’ordre en Extrême-Orient
et qu’en dernière analyse, le conflit réel n’est pas entre
le Japon et les États-Unis, mais entre le capitalisme anglo-
saxon e t le communisme sino-russe 1: Ils n’arrivent pas à
comprendre pourquoi les dirigeants de Washington persistent
dans leur hostilité de principe envers le Japon, a19rs que se
prépare une lutte gigantesque pour laquelle les Etats-Unis
auraient tout intérêt à s’assurer son concours.
Mais les Américains restent insensibles à ces raisonne-
ments. A leurs yeux, to u t ce que le Japon a accompli en
Mandchourie est foncièrement mauvais, parce qu’il a été
réalisé en violation des traités. (( C’est un défi à la civilisa-
tion 2, une plaie purulente qui finira par engendrer la
guerre 3. )) Ils s’obstinent à répondre à leurs interlocuteurs
japonais que rien ne saurait justifier leurs agressions, pas
même l’argument de la pression démographique. Comment
pourraient-ils raisonner autrement, eux qui n’ont jamais
connu un problème de cette nature et qui disposent de tout
l’espace nécessaire à leur expansion? Exaspéré par ce qui
lui apparaît comme u n entêtement inexplicable, M. Stim-
son exhume des Archives d u Département d ’Et a t la note
adressée par M. Bryan à Tokyo à l’époque des ((vingt e t
une demandes et s’en inspire pour forger sa politique de
(( non-reconnaissance 5 1). E n vertu de cette doctrine, les
1. R Nous e t nos enfants aurons à faire un choix irréversible entre le capita-
lisme anglo-saxon e t le communisme sino-russe. Si la Chine devient communiste
e t si le Japon reste fidéle à sa politique actuelle, ce qui est certain, il y a de fortes
chances pour que nous soyons amenés ... à servir de poste avancé au capitalisme
anglo-saxon. n (Lettre de l’amiral Toyada à M . Forbes, ambassadeur des États-
Unis, 6 mars 1933.) Beaucoup d’hommes politiques japonais partageaient ce point
de vue.
2. a Si la progression japonaise en Mandchourie n’est pas stoppée définitive-
ment, la civilisation elle-mGme sera replongée dans les âges obscurs. n (Déclaration
d u professeur Tyler Bennett dans le u New York Times a du 26 février 1932, par-
lant au nom d’un groupe de 10.000 citoyens américains qui ont adressé une péti-
tion dans ce sens au Président des États-Unis.)
3 . Ddclaraiwn du gdnéral Frank R. Mac Coy à M . Grew, ambassadeur des États-
Unis c i Tokyo. (Cité par TANSILL, Back Door lo W a r , p. 110.)
4. Voir plus haut, p. 23.
5 . Non Recognition poky.
38 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
Etats-Unis érigent en principe qu’ils R ne reconnaîtront
jamais aucune modification territoriale imposée par la
force ». C’est en vain que M. Matsuoka lui fait remarquer
que cette volonté de maintenir à tout prix le statu quo terri-
torial est incompatible avec le bouillonnement qui agite les
peuples asiatiques et que la (( morale internationale N ne
consiste pas à éterniser des traités inégaux mais à rétablir
l’ordre, là où il est menacé. I1 l’avertit que (( l’irritation long-
temps refoulée des Japonais pourrait prendre subitement
une forme explosive n. Bien que fréquemment répétées,
ses exhortations se perdent dans le vide. Les Américains
ne modifieront pas leur ligne de conduite. Ce faisant, ils
retourneront contre leur propre pays une force qui ne
demandait qu’à s’enfoncer au cœur de l’Asie ...
*
r r
Le 24 octobre 1931, lorsque les troupes japonaises sont
entrées en collision avec les soldats chinois mutinés à Mouk-
den, la S. D. N., saisie de l’incident,a donné vingt jours au
Japon pour (( ramener ses troupes à l’intérieur de la zone du
chemin de fer ».Une telle exigence, si on lui donnait suite,
équivaudrait à l’abandon de la Mandchourie. Bien que les
États-Unis ne soient pas membres de la Ligue,M. Stimson,
s’appuyant sur le Pacte Briand-Kellogg, s’empresse de faire
savoir au cabinet de Tokyo que le gouvernement américain
s’associe pleinement à cette initiative, par une note dont les
termes sont calqués sur l’ultimatum de Genève 2. Comme le
Japon lui oppose une fin de non-recevoir, M. Stimson réunit
d’urgence le Cabinet à la Maison-Blanche (( pour examiner
toutes les mesures de coercition - à l’exclusion de la guerre
- que les Etats-Unis pourraient prendre à l’encontre du
Japon, pour l’obliger à respecter les décisions de la Ligue n.
Comme les États-Unis ne peuvent amener le Japon à renon-
cer à sa conquête qu’en recourant aux armes, l’Amirauté
japonaise met sa flotte en état d’alerte. L’Amirauté améri-
caine en fait autant. Toutes les permissions sont suspendues.
Les deux escadres du Pacifique sont sur le pied de guerre,
1. Xofe de M. Stiinson à M. Grew, Washington, 21 novembre 1932. (Voir éga-
lement Japan and the United Stoles, 1931-1941; I, p. 104-105.)
2. La seule diliércnce est que la note américaine ne contient pas de date limite
pour l’évacuation.
LE MONDE EN 1937 39
prêtes, d’un instant à l’autre, à ouvrir le feu l’une sur
l’autre. Les hostilités ne sont évitées que de justesse, grâce
a u sang-froid du Président Hoover. Effrayé par l’impétuo-
sité de son bouillant Secrétaire d’État (et nullement assuré
du concours de l’Angleterre, dont les dépêches conservent
un ton prudemment évasif) 2, il l’informe (( que la voie dans
laquelle il s’est engagé mène droit à la guerre, et qu’il ne veut
en entendre parler à aucun prix D.
Du coup, M. Stimson est obligé de s’incliner.
Une nouvelle levée de boucliers a lieu en février 1933,
lorsque le Japon reconnaît le nouvel É t a t du Mandchoukouo.
A la suite des incidents de Moukden, la S.D. N. a envoyé
en Extrême-Orient une mission d’enquête présidée par
Lord Lytton 4. De retour à Genève, cette mission a rédigé un
rapport qui, bien qu’il fasse allusion aux progrès inquiétants
du communisme en Chine, n’en est pas moins u n réquisitoire
sévère contre le gouvernement de Tokyo. (( A la lumière de
nos observations, il est impossible de trouver la moindre
justification à l’action japonaise en Mandchourie »,y lit-on
en guise de conclusion. Ce rapport est transmis à Un comité
de dix-neuf membres, qui se déclare, à une écrasante majo-
rité, en faveur d’une condamnation du Japon.
Bouleversé, M. Matsuoka B’eff orce d’écarter une décision
dont il mesure mieux que quiconque les conséquences
néfastes :
- Vous dites que rien ne saurait justifier l’action du Japon
en Mandchourie, s’écrie-t-il avec une émotion intense qui
1. n Faire taire M. Stimson, écrit Tansill, était aussi dificile quo d’arrêter les
cataractes du Niagara. N (Back Door lo War, p. 111.)
2. K E n prenant le Covenant au pied d e la lettre, écrit Keith Feiling, nous
aurions été tenus de maintenir par la force les frontières d e chaque É t a t existant
e t de protéger une paix indivisible en rendant chaque guerre universelle. Comme
si la défense d’un Empire vaste et vulnérable n’était pas une tâche sufisante
pour quarante millions d’Anglais! I1 était clair qu’aucun gouvernement britan-
...
nique ne remplirait d e pareilles obligations Les implications du Covenant parais-
saient moralement indéfendables à beaucoup d’esprits. n (( L’idée d e recourir à
la guerre pour empecher la guerre ne me plait nullement,disaitSir Edward Grey,
tandis que des groupes puissants, dont Lothian était un représentant typique,
protestaient contre l’application automatique de sanctions. 9 (The Life of Neville
Chamberlain, Londres, 1946, p. 261.)
3. R a y L. WILBURe t Arthur M. HYDE, The Hoover policies, p. 603.
4. L a mission Lytton est arrivée A Tokyo le 29 février 1932, pour y avoir u n e
série d’entretiens avec les principaux hommes politiques e t les chefs d’organisa-
tions japonais. Du 20 avril au 4 juin, elle s’est rendue en Mandchourie, puis est
retournée à Tokyo pour un bref séjour. Elle s’est transférée finalement à Pékin,
pour achever la rédaction d e eon rapport. (TANSILL,op. cit., p. 110.)
~
L’EXPANSION
JAPONAISE EN MAN
DURIE ET EN CHINE (1904-1939).
42 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
tranche sur son impassibilité habituelle. Songez à la gravité
d’une pareille affirmation! L’anarchie règne en Chine... I1
n’existe plus de gouvernement central chinois. Le pays s’est
littéralement décomposé. Le Tibet s’est rendu indépendant.
Le Turkestan a rompu pratiquement tout lien avec la Chine
proprement dite et la Mongolie extérieure est devenue, depuis
plusieurs années, partie intégrante de 1’U. R. S. S. C’est pour-
quoi le Japon a désiré que la Mandchourie, cette portion du
territoire qui lui est la plus proche, soit dotée d’un régime
stable et légal. Nous avons rétabli la sécurité dans ce pays.
Nous lui avons donné des institutions. Nous avons tout fait
pour le développer et lui apporter une prospérité qu’il n’avait
jamais connue auparavant. En récompense de nos efforts,
nous n’avons recueilli que des calomnies et des injures ...
«Nous avons fait preuve de patience, de beaucoup de
patience. Mais tout a des limites. A présent, notre patience est
à bout ... ))
Pourtant aucune adjuration, si pathétique soit-elle, ne
saurait modifier le cours des événements. Le 24 février
1933, la Société des Nations réunie en Assemblée extraor-
dinaire, ratifie par 42 voix contre 1 - celle d u Japon - la
recommandation formulée par le Comité des Dix-Neuf.
Une fois de plus, Tokyo est mis en demeure (( d’évacuer
dans les plus brefs délais, toute la portion d u territoire
chinois qu’il occupe indûment 1).
Alors, sans ajouter u n mot, M. Matsuoka se lève e t quitte
la salle des séances, suivi par tous les membres de la délé-
gation japonaise. Un silence angoissé succède à leur départ.
Ne sachant que faire, M. Hymans, le délégué belge qui
préside l’Assemblée, se résout à lever la séance dans l’es-
poir de rendre moins sensible la consternation générale.
a Pour la première fois, écrit Hugh Wilson, représentant
des États-Unis à Genève, j e commençai à m’interroger sur
la validité de notre politique de non-reconnaissance. Plus
j’y pensais e t plus il m’apparaissait que nous nous étions
fourvoyés dans une impasse l. n
Le 26 mars, le Japon annonce officiellement son retrait
de la Société des Nations 2. Presque a u même moment,
comme pour montrer que rien ne le fera dévier de la ligne
1. Hugh R. WILSON, Diplomat between wars, p. 279-281.
.2. Ce retrait est d’autant plus grave que le Japon est, depuis la fondation
d è la S. D. N., une des quatre Puissances (avec la France, la Grande-Bretagne
et l’Italie) disposant d’un siège permanent au Conseil.
LE MONDE EN 1937 43
qu’il s’est tracée, le gouvernement de Tokyo occupe le Jéhol
- cette (( province impériale par excellence )) - et l’annexe
au Mandchoukouo.
Cette fois-ci c’est l’Angleterre qui veut recourir aux sanc-
tions. Elle concentre d’importantes forces navales à Singa-
pour et se tourne vers l’Amérique pour lui demander son
appui: Mais, entre-temps, M. Cordell Hull a remplacé
M. Stimson au Département d’État. C’est un homme plus
pondéré que son prédécesseur. Ne voulant pas donner
l’impression d’être à la remorque de Downing Street,
il se borne à répondre que l’Angleterre a beaucoup plus
d’intérêts au Jéhol que les États-Unis et que c’est à elle, en
conséquence, de prendre les mesures nécessaires.
- Quant à nous, ajoute-t-il, nous n’estimons pas opportun
de pratiquer, en la circonstance, une politique conjointe
Trop souvent dans le passé, et notamment en 1931, nous
nous sommes mis en avant sans rencontrer chez nos parte-
naires la compréhension à laquelle nous étions en droit de
nous attendre ... E tan t donné la confusion extrême qui règne
actuellement en Chine, nous n’envisageons même pas de
proposer notre médiation 2...
Du coup, tout espoir d’appliquer des sanctions doit être
abandonné 3. Ce qui fera dire, d’un ton désabusé, à un diplo-
mate chinois (( que la morale internationale varie, selon
la densité des voies ferrées 4 1).
Entre-temps, Franklin Delano Roosevelt a succédé a u
Président Harding ( 4 mars 1933). Conseillé par un (( brain-
trust )) dont les sympathies pour 1’U. R. S. S.et la Chine ne
sont un secret pour personne 5, un de ses premiers actes en
1. Joint policy.
2. Cf. Memorandum de M . S. K. Hornbeck, directeur de la Section d’Extrème-
Orient a u Département d‘État, le 26 avril 1933.
3. a Depuis la guerre de Mandchourie, remarque Keith Feiling, il était devenu
évident [aux dirigeants anglais] que des sanctions économiques ne pouvaient irtre
couronnées de S U C C ~ Ssans l’aide de l’Amérique. u (Op. cit., p. 261.)
4. A cette date, l’Amérique est aux prises avec une des plus graves tourmentes
économiques d e son histoire, qui oblige ses dirigeants à concentrer tous l e u n
efforts sur la politique intérieure. E n février 1933, une nouvelle vague d e crises
a plongé le paya dans des convulsions. I1 a fallu fermer les banques, e t l’on compte
entre 13 e t 15 millions de chômeurs. (Statistique-s officielks de Z‘Arnerican Federa-
tion of Labour.)
5. Certains d’entre eux se révéleront plus tard comme des agents communistea.
44 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
politique extérieure consiste à reconnaître de jure le gouver-
nement des Soviets et à établir avec lui des relations diplo-
matiques normales. L’année suivante, 1’U. R. S. S. est admise
à la Société des Nations (18 septembre 1934). Ces deux suc-
cès retentissants, remportés coup sur coup, ne confèrent pas
seulement aux dirigeants du Kremlin des possibilités d’im-
mixtion accrues dans les affaires européennes :ils renforcent
considérablement leur prestige en Asie.
Qu’un pays qui a pratiquement absorbé la Mongolie et
qui s’efforce d’étendre son emprise sur tout le reste de la
Chine soit invité à prendre place au Palais des Nations et y
soit accueilli comme un défenseur de la morale internatio-
nale, voilà qui apparaît aux Japonais comme un défi au bon
sens et un outrage personnel. Impossible d’ignorer désor-
mais où vont les préférences des Puissances occidentales!
Blessé dans son orgueil, le Japon réagit en se repliant sur
lui-même et en prenant une conscience accrue de sa (( mis-
sion asiatique )).
Déjà le 17 avril 1934, M. Amau, chef du Service d’informa-
tion d u ministère des Affaires étrangères nippon, a procla-
mé une sorte de (( Doctrine de Monroe pour l’Est asiatique 11,
en affirmant que le Japon était investi de (( responsabilités
spéciales dans cette région d u monde ».Le 29 décembre
de la même année, M. Hirota dénonce le traité naval de
Washington qui vient à expiration quarante-huit heures
plus tard S. Par là, le Japon reprend sa liberté d’action en
1. E E n 1937, écrit Tansill, la Russie avait pratiquement détaché la Mongolie
extérieure de la Chine et les délégués chinois s’évertuaient à dissimuler ce fait,
t o u t en dénonçant violemment l‘expansion du Japon en Chine du Nord. Le
14 octobre, M. Hull, secrétaire d’État, eut une conversation avec l’ambassadeur
d e Chine (le Dr C. T. Wang). I1 lui demanda a très confidentiellement quelle était
l’attitude d e la Russie à l’égard de la Mongolie extérieure, et comment elle
respectait l’intégrité de la Chine en général n. L’ambassadeiir prit soin de ne
laisser transparaître aucune opinion à ce sujet, se bornant à minimiser l’influence
de la Russie en Mongolie extérieure et à aflirmer que la Mongolie se proclamait
toujours partie intégrante de la Chine. Étant donné la quantité d’informations
contraires qui affluaient au Département d’État, il est peu probable que M. Hull
ait accordé beaucoup de crédit à cette observation. D (Memorandum du Secrétaire
d’Éfat Hull, relatif à un enirefien avcc I’ambassadew de Chine, le 14 octobre 1937.
Cité par TANSILL, op, cit., p. 480.)
2. GREW,Journal, 22 avril 1934; Ten years in Japan, p. 125-127.
3. Le 4 mars 1933, la marine américaine était à 65 % du niveau autorisé par
l e traité, alors que le Japon était à 95 %. Si le Japon poursuivait son effort
et si les États-Unis continuaient à négliger leurs constructions, ia parité serait
bientôt atteinte et même dépassée. Le Président Roosevelt avait réduit à néant
ces espoirs de l’amirauté nippone en allouant 238 millions de dollars à l’ami-
rauté américaine? pris sur les fonds recueillis grâce au National Indusfrial Reco-
wry Act. A partir du retrait du Japon de la Société des Nations, les conférences
LE MONDE E N 1937 45
matière d’armements navals. Se doter désormais d’une
flotte égale ou supérieure à celle de la Grande-Bretagne ou
des États-Unis, ne dépend plus que de la capacité de pro-
duction des chantiers nippons.
Très vite, le Japon va démontrer que cette capacité
dépasse toutes les prévisions des experts occidentaux. Alors
que les plus gros bateaux anglais et américains jaugent
35.000 tonnes et les français (Dunkerque, Strasbourg, Riche-
lieu) 26.500 tonnes e t sont armés de canons de 305, le Japon
met en chantier, dès l’année suivante, 5 bâtiments de ligne
de 40.000 à 45.000 tonnes, armés de pièces de 406 ou de 457
(le Nisin, le Takamatu, le Kii, le Tosa et l’ûwari); 3 bâti-
ments de 55.000 tonnes (le Iwahi, le A k i et le Satsuma) et
2 mastodontes de 63.600 tonnes (le Musashi et le Yamato) l,
auxquels il faut ajouter 11 porte-avions, 99 torpilleurs de
Ire classe et 7 1 sous-marins 2, sans parler d’une foule d’autres
bâtiments de moindre importance : canonnières, chasseurs
de sous-marins, mouilleurs et dragueurs de mines, ravitail-
leurs, escorteurs et transporteurs de matériel S.
C’est avec effroi que les dirigeants américains assistent à
cette montée vertigineuse de la puissance navale japonaise.
Leur inquiétude est encore accrue par les affirmations de
M. Maïsky, le nouvel ambassadeur des Soviets à Washing-
ton, qui répète à qui veut l’entendre (( que le Japon médite
une agression contre 1’U. R. S. S., ou contre les États-Unis
- voire contre les deux à la fois ».
M. Hirota a beau répéter que (( le véritable ennemi du
Japon n’est pas les États-Unis, mais la Chine )), Washington
refuse d‘autant plus de le croire que l’État-Major nippon n’a
nullement besoin d’une flotte aussi considérable pour venir
à bout des forces terrestres de Nankin. E t pourtant,, les décla-
navales interalliées perdirent beaucoup de leur intérêt. u Était-il utile, écrit Espa-
gnac du Ravay aprés la conférence navale de 1935-1936,de continuer à délibérer
sur des limitations de flottes, alors que l’une des plus grandes Puissances navales
du monde, régnant sans conteste sur les eaux d’Extrême-Orient, se refusait B
accepter tout systhme de limitation d’inspiration anglo-saxonne? (Vingt ana de
politique nutale. p. 161.)
I.Le plus grand mystere a toujours entouré ces deux <Y géants des mers *.
Tout ce qu’on sait d’eux est qu’ils mesuraient plus de 300 mètres de long et étaient
armés de 9 piéces de 460 (outre un certain nombre de pièces de 180, de 155 e t
de 120).
2. Totalisant respectivement 151.O00 tonnes, 146.993 tonnes et 95.869 tonnes.
(Cf. Edmond DELAGE, La Puissance navale nippone, Le Temps, 6 mai 1938.)
3. E n 1940, les forces navales japonaises atteindront environ 1.375.900 tonnes.
4. Memorandum de l‘ambasaadeur Grew, 15 novembre 1937.
46 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
rations japonaises sont sincères, d u moins quant a u pré-
sent...
Car la trêve signée à Tangku le 31 mai 1933 entre le gou-
vernement de Tokyo et celui de Nankin -qui prescrit la créa-
tion d’une zone démilitarisée entre les deux armées adverses
- n’aura duré que quelques mois. Environ 100.000 soldats
chinois occupent encore le Jéhol et refusent d’évacuer cette
province. P a r mesure de représailles, des unités japonaises
pénètrent dans la zone démilitarisée. Du coup les forces
communistes de Mao Tsé-toung se font de plus en plus mena-
çantes l. Si le Japon reste inactif, le jour ne tardera guère
où la Corée e t la Mandchourie seront submergées par des
masses rouges fanatisées. Un examen objectif de la situa-
tion démontre que le Japon n’a pas le choix : s’il -étend pas
ses frontières du côté de la Chine, ses troupes finiront par
être rejetées à la mer *.
E n octobre 1935, M. Hirota fait parvenir aux autorités du
Kuo-Min-Tang une note en trois points dont l’adoption pour-
rait faciliter un accord sino-japonais 3. Mais le gouvernement
de Nankin ayant déclaré ces propositions inacceptables, le
Japon fait Connaître, le 24 novembre, son intention de sou-
tenir les mouvements sécessionnistes qui se dessinent dans
le Cha-har, le Ho-Pei, le Chan-si e t le Suiyan e t sa volonté
d’ériger ces cinq provinces en une unité autonome 4.
Cette déclaration porte à son point culminant la tension
sino-japonaise.
- Nous vivons sur un volcan! s’écrie M. Grew, l’ambas-
sadeur des États-Unis à Tokyo, e t nul ne peut savoir à
quel moment l’éruption surviendra 5...
1. Memorandum de fil.Hugh Wilson au secretaire d’État Hull.
2 . TANSILL, Back Door to W a r , p. 147.
3. Ces trois points sont les suivants :
-
I. La reconnaissance du Mandchoukouo.
II. - La suppression de toutes les activités antijaponaises en Chine.
III. - L’adht%ion d un programme commun d’action aniicomrnuniste.
4. C’est l’ancien projet de Tchang Tso-Lin que le Japon reprend à son compte.
I1 ne sera pas exécuté, mais le Japon n‘en instaurera pas moins un u gouverne-
ment autonome anticommuniste n dans le Ho-pei.
5. GREW,Journal, 19 mars 1937.
V
LES SAMOURAÏS
A L’ASSAUT
DU DIEU-EMPEREUR
Quel est l’élément moteur de l’expansion nippone? L’Em-
pereur? Non. Le Cabinet politique? Pas davantage. Le Par-
lement? Encore moins. Ce sont les militaires qui entourent
le trône de leurs sabres étincelants et masquent leurs
ambitions illimitées derrière un calme impénétrable.
Durant plus de cinq cents ans, les Shoguns ont main-
tenu le Mikado sous leur dépendance absolue. E n 1863, I’arri-
vée dans la rade d’0saka d’une flotte américaine commandée
par le commodore Perry, a forcé le Japon à (( s’ouvrir à la ))
civilisation moderne et a mis fin à la tutelle de ces Maires
du Palais. Mais la restauration du pouvoir impérial a été
plus nominale que réelle. Elle n’a changé qu’en apparence
la situation du souverain.
Au début de l’ère Meiji2, le Japon, quitâtonne àlarecherche
d’une formule de gouvernement moderne, s’est senti attiré
par les institutions britanniques. Mais après 1871, l’ascension
rapide de la puissance prussienne a incité les militaires japo-
nais à tourner leurs regards vers l’Allemagne 3, et notamment
vers Bismarck. Le 15 mars 1875, une délégation nippone
présidée par le prince Ito s’est rendue à Friedrichsruh, pour
y prendre les conseils d u Chancelier de Fer.
1. On appelle ainsi les chefs militaires qui régnèrent sur le Japon, à c6tB du
Mikado, de 1186 à 1868, c’est-à-dire durant toute la période féodale.
2. Cette kre correspond, dans l’histoire japonaise, à la d e u x i h e partie du
règne de l’Empereur Mutsu-Hito (1862-1912).
3. Le choix de la Prusse comme mod6le pour la modernisation nationale du
Japon était significatif : il indiquait clairement que les dirigeants japonais consi-
déraient la Prusse comme le seul pays ayant su appliquer au monde moderne den
principes e t des pratiques auxquels le peuple nippon était déjà habitué depuis
des siècles.
48 HISTOIRE DE L ’ A R M ~ E ALLEMANDE
- La protection de votre pays réside uniquement dans
sa propre force, a affirmé à ses visiteurs le fondateur du
IIe Reich. La loi internationale n’est qu’une fiction. Les
Britanniques l’invoquent quand ils y trouvent leur avantage.
Mais lorsqu’ils s’aperçoivent qu’elle s’oppose à leur intérêt
national, ils font appel à leurs soldats, non à leurs experts
juridiques. Donnez une Constitution à votre peuple, p G -
qu’il la réclame. Cela ne peut pas faire de mal, mais à
une condition : c’est que vous y insériez, comme nous
l’avons fait nous-mêmes, une clause stipulant que votre
armée dépend uniquement de l’Empereur et échappe
au contrôle du Parlement e t du Cabinet politique. I1 est
essentiel que dans les périodes critiques, les forces militaires
...
ne relèvent que du souverain Après quoi, votre tâche
consistera à vous serrer autour du trône et à fabriquer les
crises e t les circonstances critiques, selon vos besoins l.
Cette leçon n’avait pas été perdue et lorsque le prince Ito,
d’accord avec le prince Yamagata - le père de l’armée
japonaise moderne -
avait fait promulguer la nouvelle
Constitution2, il y avait inséré un article IX qui spécifiait :
L’Empereur est le chef suprême des forces armées. Cette auto-
rité ne peut être déléguée à personne 3. Le pays y avait vu un
moyen d’empêcher les militaires de s’emparer du pouvoir
et de se substituer à l’Empereur sous prétexte de le (( proté-
ger ».Le prince Yamagata y avait vu un moyen de soustraire
l’Armée au contrôle du Parlement. Quant aux généraux, ils
n’avaient plus eu qu’à suivre le conseil de Bismarck : se tenir
à côté du tri3ne et provoquer les crises nécessaires à la réa-
lisation de leurs desseins.
Leur politique était dominée par deux objectifs : à l’inté-
rieur, accroître les pouvoirs que leur accordait la Constitu-
tion; à l’extérieur, assurer la grandeur de l’Empire. E t il
faut reconnaître que les succès qu’ils avaient remportés
depuis un demi-siècle étaient impressionnants. Ils avaient
1. Cf. Gary GORDON, Ascension et déclin de l‘Empire japonais, p. 88 e t s.
2. Le 11 février 1889.
3. Cette disposition avait été précisée plus tard par un rescrit impérial, qui
proclamait : II Le coinmandenient supréniedeNos forces est entre Nos mains, et bien
que A’ous puissions confier ci Nos sujets des cominandeinents sirbordonnb, l’ultime
autorité Kous appartient et n e peut janiaisêtre déléguée ic aucun de Kos sujets. C’est
h’otre toionté que ce principe soit soigneilsenient I é g i i i ic la posiirité et que l‘Enipc+
reur conserve toujours le coiiininndenient suprême, afin que la honte des années pas-
sées ne puisse se renouveler.:, (Cf. Gary GORDON, op. cit., p . 89.) La honte, c’est-
à-dire l’intrusion des Puissances étrangéres.
LE MONDE E N 1937 49
conquis la Corée, écrasé la Chine, b attu les Russes sur terre et
sur mer, occupé la Mandchourie, chassé les Allemands du
Pacifique, créé de toutes pièces le Mandchoukouo et cons-
truit la flotte de guerre la plus puissante du monde. E n fal-
lait-il davantage pour leur inspirer une légitime fierté?
Au regard de ce palmarès, l’activité des dirigeants civils
paraissait tristement négative. Ils avaient encaissé l’ulti-
matum franco-germano-russe de 1895, rétrocédé le Liao-
tung aux Chinois, renoncé au Shantung, consenti aux limi-
tations du traité naval de Washington, accepté l’Orienta1
Exclusion Act et essuyé les foudres de la Société des Nations1.
Le contraste entre les victoires militaires et les humi-
liations politiques était trop flagrant pour ne pas ancrer les
généraux dans la conviction que c’était à eux de prendre
en main les destinées du pays, en jouant auprès de 1’Empe-
Peur le rôle d’un u Shogun collectif ».Déjà les militaires
avaient imposé au Mikado de ne confier les ministères de la
Défense qu’à des candidats désignés par l’Armée et la Marine,
qui devenaient ainsi leurs porte-parole au sein du Cabinet.
Mais ce n’était qu’un commencement.
L’invasion brusquée de la Mandchourie, exécutée le
18 septembre 1931 sur l’initiative de l’armée du Kouan-tung,
avait considérablement accru le prestige de l’armée 2. Non
seulement elle avait provoqué dans tout le pays un immense
sursaut patriotique, mais elle avait suscité une prolifération
de groupements et de ligues nationalistes, d’associations
activistes et de clubs d’officiers.
Bien que les programmes de ces groupes fussent différents,
l’esprit qui les animait était à peu près le même. Les étu-
diants et les jeunes officiers qui les composaient se disaient :
- E n nous obligeant à nous ouvrir à ce qu’on appelle la
civilisation moderne, l’occident a violenté et bafoué ce que
nous avons de plus précieux : nos traditions ancestrales.
Or, nous répudions catégoriquement l’esprit mercantile
1. Le seul succès que l’on pût inscrire à leur actif était la négociation, menée
à Moscou par Shiganori Tojo, et qui avait abouti à la cession du chemin de fer
transmandchourien par les Soviets. (Voir plus haut, ,p. 31.)
2. C‘est de ce moment que l’on peut dater le véritable essor d’un fascisme
japonais. L’incident d e Mandchourie lui-même peut être qualifié de coup d’État
réussi par de jeunes fascistes (comprenant un grand nombre d’officiers) sur un
théâtre d’opérations mterne, alors que les conditions métropolitaines internes
semblaient encore peu mûres pour une opération de cette nature. A ce titre, on
peut dire que l‘occupation de Kharbine e t d e Moukden était apparue à de nom-
breux militaires comme une première étape dans la conquête du pouvoir.
xv 4
50 HISTOIRE DE L ’ A R M I ~ E ALLEMANDE
e t démocratique que l’on veut nous imposer. Nous haïs-
sons le libéralisme, le capitalisme et la corruption qu’ils
engendrent. Nous ne tenons nullement à commercer avec le
monde. Nous voulons revenir à nos anciennes règles de vie,
à la primauté de l’honneur guerrier défini par le Bushido 1.
Notre force ne réside pas dans nos richesses matérielles, mais
dans notre discipline et notre loyauté envers l’Empereur,
dans notre capacité aussi de nous sacrifier à notre idéal.
Adopter les techniques modernes n’offre pas d’inconvénient,
à condition qu’elles servent à nous rendre plus forts et nous
permettent de battre l’occident avec ses propres armes.
Mais gardons-nous de les laisser entamer notre âme. Der-
rière la cuirasse des acquisitions extérieures doit continuer
à battre le cœur indompté des Samouraïs.
Déjà deux groupements politiques, le Sakura-Kaï et le
Kozakura-Kaï avaient été fondés en septembre 1930. Le
premier réunissait des jeunes officiers du ministère de la
Guerre et de l’État-Major Général, pour la plupart capi-
taines, commandants et lieutenants-colonels; le second était
constitué en majorité par des officiers encore plus jeunes.
Mais la conquête de la Mandchourie avait précipité le mou-
vement et une foule d’autres organisations étaient venues
s’y ajouter. E n 1932 était apparu le M e i r i n - K a ï , groupant
des officiers de réserve passablement influents. Cette asso-
ciation, présidée par le général Kunishigé Tanaka, luttait
pour les principes suivants :
Suprématie absolue de l‘autorité impériale, avec toutes les
prérogatives que lui attribue le Manuel militaire 2;
Fidélité inconditionnelle à l’Empereur et subordination de
tous les intérêts privés à I‘intérêt de la patrie;
Suppression des partis politiques existants et instauration
d‘un ordre gouvernemental centré sur la dynastie impériale;
1. Le Bushido, ou u Voie du guerrier u, était une règle d e vie qui s’inspirait de
la loi du sabre e t du code moral des anciens Samouraïs. Sa remise en honneur
traduisait l a volonté du Japon de se ressaisir, pour faire face aux empiétements
d e l’esprit occidental. <L I1 s’agissait, nous dit André Bellessort, d’empêcher que le
peuple japonais p û t oublier le code d’honneur non écrit, mais gravé dans le cœur
de ses ancêtres et d e lui rappeler que ce n’étaient point les importations d‘Europe
qui avaient triomphé sur les champs d e bataille de Mandchourie, mais bien le
vieil héroïsme que la caste militaire lui avait transmis. C‘était à ses antiques
générations d e Samouraïs, dont l’esprit s’était communiqué à toute la nation,
que le Japon devait d’avoir vaincu. D (Inazo NITOBÉ,Le Bushido, l‘âme du Japon,
Préface, p. 11.)
2. Par opposition à ceux qui ne voient dans l’Empereur qu’un des organes de
la souveraineté d e l’État.
LE M O N D E E N 1937 51
Libre exercice de la souveraineté nationale à l’extérieur, par
l‘abolition des traités navals de Washington et de Londres. Retrait
de la Société des Nations;
- Remise e n ordre de l‘Administration et des Finances; déve-
loppement des industries sous le contrôle de l’État;
- Poursuite, jusqu’à son achèvement, de la politique d’occupa-
tion du continent chinois.
Mais le M e i r i n - K a ï n’était pas le seul à propager ces mots
d’ordre. I1 existait beaucoup d’autres organisations du même
genre, notamment le K o d o - K n ï , fondé en 1933 sous l’impul-
sion d’un certain nombre de membres de l’Union agricole
japonaise; le K o k u m i n - D o m e ï , ou Ligue nationaliste; le
K e t s u m e i - D a n , fondé par cinq jeunes fascistes qui avaient
fait le serment de consacrer leur vie à la réforme de leur
pays et qui s’étaient juré d’exécuter, l’une après l’autre,
les personnalités les plus marquantes des milieux politi-
ques et financiers opposées à leurs points de vue Groupés
autour d’Isai Satô, un officier général du corps de la marine,
et d’un agitateur redoutable d u noin.d’Akira (( Nisshô D
Inoue, leur quartier général se trouvait à Gokokudô, sur la
côte de l’océan Pacifique. Ils étaient secrètement en liaison
avec un grand nombre d’officiers de la marine, de l’armée
e t de la police.
Il y avait également le J i m n u - K a ; , le K i n n o - l s h i n - D o m e ï ,
le T e n r o - K a ï , le Y o k o k u - S h a , le S e i k y o - S h a , et le K o k u t a ï
Y o g o R e n g o K a ï qui groupait à lui seul plus de soixante-dix
organisations nationalistes. Mais peut-être l’association la
plus ambitieuse e t la plus fanatique de toutes était-elle le
D a i Nihon S h i n p e i - T a ï , ou (( Corps des Soldats divins du
Grand Japon »,fondé en 1932 par Tatsuo Amano, e t dont
les principes constitutifs étaient les suivant :
-.Les Soldats divins, gardiens de l’épée divine 2, se consa-
creront corps et âme à l’accomplissement de la réforme de
1. Y compris les Zaibatzu, ou grands trusts familiaux japonais, dont les chefs
d e file étaient les Mitsui e t les Mitsubishi. Outre les membres de ces deux familles,
le Ketsurnei-Dan visait particulièrement le Premier ministre Inukaï, le Cenro
Kinmochi Saïonji, Shinken Makino, Iésato Tokugawa, Takéjirô Tokonami, Rei-
jorô Wakatsuki, Kijuro Shidehara, Seihin Ikeda, Seinosuke Go, etc. Comment
se fait-il que Nisshô Inoue, impliqué dans chacun de ces assassinats ou tentatives
d’assassinat, n’ait jamais eu à en répondre devant les tribunaux?
Cela tient tout d’abord ti la complicité d e In police, qui gardait un secret absolu
sur les complots qu‘elle découvrait; ensuite au fait que beaucoup d e membres
d e la magistrature étaient ralliés à la vague nationüliste qui déferlait sur le pays.
2. Avec le miroir et les joyaux, 1’Opéc de l’auguste deesse du Soleil (Ameratasu
52 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
Sh6wa1, afin de faire bénéficier le Japon de la plus grande
prospérité possible;
- Les Soldats divins répudieront toute théorie et toute pratique
liées à lu démocratie et au socialisme, et viseront à instaurer une
politique, une économie et une culture ressortissant véritablement
à l’esprit national japonais;.
- Les Soldats divins élimrneront les trusts opposés au déve-
loppement du pays et tous les politiciens profiteurs de ten-
tourage de l‘Empereur, afin d’achever la rLforme du Japon
et de faire rayonner la nation japonaise sur l‘ensemble du
monde.
Tandis que les ligues nationalistes se multipliaient en
marge du Parlement, les grands partis politiques subissaient
eux aussi une transformation profonde. D’un côté, le Japon
métropolitain traversait une récession économique grave,
avec son cortège de chômage et de misère que le régime par-
lementaire semblait incapable de juguler. Del’autre, le Mand-
choukouo, administré suivant des principes rigoureusement
étatiques et qui était en quelque sorte un fief de l’armée,
connaissait un essor et une prospérité inouïs. La compa-
raison n’était guère en faveur du régime parlementaire ...
E n juillet 1931, le vieux Parti social-démocrate Shaka’i
Minshuto, s’était scindé en deux. Le chef de‘son aile droite,
Katsumaro Akanatsu, avait quitté le Parti avec sa fraction
pour fonder, avec Shumeï Okawa, le Parti national-socialiste
japonais, ou Nihon K o k k a Shakae Tô (mai 1932) 2. Celui-ci
se proposait (c d’édifier un nouveau Japon, délivré de l’exploi-
tation sociale et fondé sur le principe nationaliste : 1’Empe-
reur, seul souverain, règne indistinctement sur l’ensemble
de ses sujets n. Pour y parvenir, le Parti national-socialiste
nippon préconisait les réformes suivantes :
Omikami, origine de la lignée impériale) était le Palladium de l’Empire duSoleil-
Levant.
1. Pour comprendre le sens mystique qui s’atta.che à ce.terme, il faut rappeler
que chaque Empereur du Japon reçoit, i o n de son couronnement, u s nom secret,
qui n’est pas utilisé de son vivant, mais qui deviendra le sien après sa mort e t
servira à désigner son règne.
L’ére Slwwa (correspondant au règne de l’Empereur Hirohito) devait, dans la
pensée des promoteurs du nationalisme réformiste, completer et achever la Res-
tauration de l’ère Meiji,qui avait inauguré la transformation du Japon ancien
en Japon moderne. Cet a achévement B devait consister dans le remplacement
de la monarchie constitutionnelle par une dictature militaire, directement placée
sous l’autorité de l’Empereur.
2. Les grands-parents avaient demandé des conseils à Bismarck; les petits-fils
se tournaient vera Ludendorff e t Hitler.
LE M O N D E E N 1937 53
Abolition du règne des puissances financières et avènement
véritable & la souveraineté impériale;
Abolition du système capitaliste et instauration d‘une écorw-
mie d’État;
Lutte contre le chômage et extinction du paupérisme;
Libération des races asiatiques en application du principe
de l’égalité des races et de la distribution équitable des ressourm
mondiales 1.
Ces prises de position avaient rallié d’une façon massive
la clientèle des organisations de gauche et des syndicats
ouvriers. Pour tenter de la retenir, les partis parlementaires
se livrèrent à une surenchère éhontée. Mais leurs efforts
se révélèrent vains. Ils se discréditèrent rapidement et ne
sufirent même plus à appuyer des gouvernements de leur
choix. On vit se succéder de faibles cabinets de coalition. La
récession agricole s’aggrava. Les grèves se multiplièrent.
Les ultras prirent le dessus dans les rangs de l’armée et de
la marine. Les éléments modérés durent s’incliner ou se
démettre. Ainsi furent créées les conditions favorables à
l’éclosion d’un fascisme moderne, typiquement japonais z.
- Nous vivons sur un volcan! s’était écrié M. Grew e t
rien n’était plus exact. Car le Japon connut alors une période
d’instabilité e t de fièvre. Complots, coups de force et atten-
tats terroristes transformaient la vie en un véritable cauche-
mar 3.
A l’explosion des bombes et au x rafales des mitrailleuses
venaient s’ajouter les coups de sabre silencieux qui ensan-
glantaient les antichambres des ministères en faisant tomber,
l’une après l’autre, les têtes des opposants.
1. E n ce qui concerne l’égalité des races, le Parti national-socialiste japonais
professait u n point d e vue opposé à celui du Mouvement hitlérien.
2. a Quand nous employons ce terme d e fascisme moderne, écrit Bersihand, e t
que nous voulons marquer les différences d’un mouvement qui s’en réclame avec
un autre, simplement e t traditionnellement réactionnaire, nous attribuons a u
premier, comme caractéristique principale, l’étroite liaison qu’il entretient avec le
monde ouvrier e t paysan, dont il proclame faire siennes les revendications, pour
...
les intégrer dans le cadre d’une vaste organisation A ce titre, l’incident d e Mand-
chourie, par l‘immense vague nationaliste qu’il souleva dans la population japo-
naise, venant se conjuguer avec le mécontentement engendré par la crise écono-
mique, lança véritablement le vrai fascisme a u pays du Soleil-Levant, où l’on vit
les organisations socialistes s’incliner l’une aprbs l’autre veri une position chau-
viniste de plus en plus exigeante e t perdre, malgré cela, jusqu’au tiers de leur8
membres, au profit des mouvements de tendance nationale-socialiste. *(BERSIRAND,
Histoire du Japon, des origines à nos jours, Paris, 1959.)
3. L e processus est le même - avec un decalage d e dix ana- que celui auquel
nous avons assisté durant la République de Weimar, avec la création de laSainte
Vehme e t des associations secrètes. (Voir vol. II, p. 154-155.)
54 HISTOIRE D E L ’ A R M ~ E ALLEMANDE
Complot de mars 1931; assassinat du ministre des Finances
Unnosuké Inoue, le 9 février 1932; assassinat, un mois plus
tard, de Takuma Dan, l’administrateur délégué d u tout-
puissant cartel Mitsui; assassinat du Premier ministre Inu-
kaï; attentats à la bombe ou au poignard contre le prince
Saïonji, premier conseiller de l’Empereur; contre le comte
Makino, Gardien du Sceau impérial; contre l’Amiral Suzuki,
Grand Chambellan; contre les ministres Shidehara, Ikéda,
Tokugawa, etc., coup d’État manqué du 15 mai 1932;
complot du Shinpei-Tai le 10 juillet 1933; révolte des jeunes
officiers de l’École militaire, le 20 novembre 1934, entre-
tinrent le pays dans une atmosphère de terreur et de cons-
piration permanentes.
Très vite, il apparut que l’action désordonnée de ces
associations, agissant chacune pour son propre compte e t
vouées à un scissionnisme endémique, n’était qu’une agita-
tion stérile, qui n’aboutirait à rien. I1 fallait autre chose que
des actes de terrorisme - aussi fréquemmentrépétés fussent-
ils - pour venir à bout du régime parlementaire. De plus,
les associations nationalistes étaient paralysées par ces deux
arguments que leurs adversaires ne se faisaient pas faute
de leur opposer : comment pouvaient-elles justifier leurs
complots, alors qu’elles exaltaient sans cesse l’esprit de dis-
cipline? Comment comptaient-elles faire triompher leur révo-
lution, alors que l’Empereur était une incarnation divine qu’il
ne pouvait être question de détrôner? I1 apparaissait claire-
ment que les réformes préconisées ne se réaliseraient jamais
qu’avec le consentement de l’Empereur. Pour obtenir son
concours, de tout autres moyens devaient être mis en œuvre.
I1 fallait le détacher de ses ((mauvais conseillers »,discrédi-
ter dans son esprit les principes démocratiques, l’entourer
d’hommes (( sûrs I), resserrer la garde autour du trône pour en
écarter les libéraux, les tièdes et les opportunistes et lui forcer
la main, si c’était nécessaire. C’était là une tâche qui dépas-
sait de beaucoup les possibilités de groupuscules politiques,
même animés d’un patriotisme fervent. Seule l’armée était
en mesure de la mener à bien.
*
i *
Mais pour y parvenir, l’armée devait commencer par se
renouveler e t surmonter ses propres contradictions internes.
De t out temps, la vie politique du Japon avait été domi-
LE MONDE EN 1937
née par des luttes que se livraient une multitude de clans,
dont les membres éprouvaient à l’égard de leurs chefs un
loyalisme beaucoup plus grand qu’à l’égard du souverain.
Lors de la restauration du pouvoir impérial en 1867, quatre
d’entre eux, originaires de l’Ouest du Japon - les clans de
Satsuma, d’Hizen, de Tosa et de Choshu - s’étaient arran-
gés pour prendre en main la direction des affaires. La pro-
mulgation de la Constitution de 1889 et l’instauration du
système parlementaire avaient estompé leurs rivalités sur le
plan politique. Mais elles s’étaient prolongées longtemps au
sein de l’armée et avaient exercé sur son développement une
influence déterminante.
Au cours des dix premières années qui suivirent la restau-
ration, le commandement de l’armée f u t partagé entre les
hommes du Choshu et ceux du Satsuma l. Peu à peu, les
hommes du clan Choshu avaient éliminé leurs rivaux, tandis
que les Satsumas en faisaient autant au sein de la marine.
De 1867 à 1930, trois hommes de Choshu - Aritomo Yama-
gata, Masataka Teraushi et Giishi Tanaka - exercèrent le
commandement de l’armée et y détinrent un pouvoir quasi
absolu. Chacun des trois occupa pendant un temps les postes
de ministre de la Guerre et de Premier ministre. Tanaka
f u t en outre, pendant deux ans, ministre des Affaires étran-
gères 2.
Cette mainmise du clan Choshu sur les forces armées n’alla
pas sans provoquer des réactions violentes de la part des
clans adverses. Leur mécontentement se traduisit par une
succession de crises, dont les plus graves éclatèrent en 1924
et en 1930 3. Mais les hommes de Choshu sortirent victorieux
1. Sur les 16 généraux que comptait l’Armée nippone à cette kpoque, 5 appar-
tenaient au clan Choshu, 5 au clan Satsuma et 1 au clan Tosa. Sur 11 colonels,
3 étaient d e Choshu e t 2 de Satsuma.
2. Le général baron Tanaka fut un des champions les plus résolus de l’expan-
sionnisme nippon. On l’accusa par la suite d’avoir remis à l’Empereur u n Mémoire
dans lequel la conquête d e la Mandchourie était présentée comme un prelude
A la conquête de la Chine, e t la conquête de la Chine comme le premier pas vers
la conquête du monde. Ce fameux N Plan Tanaka n fit le tour des Chancelleries
où il suscita une vive émotion. Les Japonais ont toujours contesté l’authenticité
d e ce document, rendu public par les services chinois de propagande, et tous
les historiens sérieux sont convaincus aujourd’hui de son caractère apocryphe.
(Cf. Pierre RENOUVIN, L a Quafion d’Exfrême-Orient, Paris, 1946, p. 370-371;
E. REISHAUER, Japan, i r ~past and present, p. 170.) Mais il n’en eut pas moins
un grand retentissement au moment où il f u t publié. Les Américains y virent
la preuve que le Japon n’entendait nullement édifier a une sphère de coprospérité
en Asie D, comme ils le pdtendaient, mais visaient à l’hégémonie mondiale.
3. Elles étaient toujours provoquées par l’attribution des postes d e miniatre
56 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
de l’épreuve et continuèrent à tenir fermement les postes-
clefs de l’armée.
La marine souffrait moins de ces rivalités internes, malgré
la place prédominante qu’y occupaient les Satsumas. Mais
elle était en conflit permanent avec l’armée. Ici, les fric-
tions n’étaient pas dues à des rivalités de clans, mais a u
fait que l’armée et la marine n’avaient pas les mêmes
conceptions idéologiques et puisaient leur inspiration à des
sources différentes. Alors que l’armée japonaise s’était tout
d’abord modelée sur l’armée française et, après 1871, sur l’ar-
mée prussienne, la marine, obligée de partir de zéro, avait
emprunté aux Anglais non seulement leurs techniques de
navigation, d’armement et de construction, mais aussi
quelque chose de leurs traditions politiques, foncièrement
hostiles à toute ingérence des militaires dans la conduite de
l’État.
Cependant, les années passaient. Le Japon se transfor-
mait. La population, qui était de trente millions en 1868,
dépassait à présent quatre-vingt-deux millions d’âmes. Une
nouvelle génération d’officiers, de tendances révolutionnaires,
montait derrière la haie des généraux traditionalistes. Sous
l’effet des ligues patriotiques et des associations militaires,
le public japonais était de plus en plus convaincu que le
pays devait être dirigé par un gouvernement fort, s’appuyant
sur une armée et une marine puissantes. Les intrigues e t les
rivalités de clans qui accaparaient l’attention des vieux géné-
raux, paraissaient incompréhensibles aux jeunes officiers qui
se battaient sur les champs de bataille du Jéhol et de la
Mandchourie. E n face des dures réalités qui étaient leur lot
quotidien, ces disputes leur semblaient ridicules et suran-
nées. Que signifiaient ces conflits incessants entre Hizens
e t Tosas, Satsumas et Choshus? Pour leur part, ils avaient
bien autre chose à faire qu’à assurer la prépondérance d’un
clan sur un autre.. .
Pour montrer aux généraux que la tâche qui leur incom-
bait était d’une tout autre envergure, un groupe de jeunes
officiers avait publié en octobre 1934, sous l’égide de la Sec-
tion de presse du ministère de la Guerre, une brochure d’une
cinquantaine de pages intitulée : L e s principes de la défense
de la Guerre et de chef d’État-Major Génhal, que les hommes du Choshu consi-
déraient comme leur chasse gardée et que les autres clans s’efforçaient d’arracher
à leur emprise.
LE MONDE EN 1937 57
nationale et quelques propositions pour la renforcer 1. Ce fac-
t u m s’ouvrait par la phrase, souvent citée depuis lors :
(( La lutte engendre la création et enfante la culture. n Après
avoir insisté sur les dangers que la situation internationale
faisait courir au Japon, la brochure abordait le point central
de sa démonstration : à savoir que toute défense nationale
efficace exigeait l’extinction préalable du paupérisme. Pour
résorber le chômage et faire reculer la misère, il fallait répu-
dier le libéralisme économique, restreindre la liberté de la
concurrence, étendre le contrôle de l’État à la production
e t à la distribution des biens. Seules des mesures dirigistes
appliquées avec sévérité, permettraient d’élever le niveau
de vie des masses e t d’adapter la production industrielle
aux besoins de l’armée.
Cette publication, qui débordait largement les questions
militaires pour s’engager sur le terrain social, économique
et financier, eut un retentissement énorme dans toute la
nation. Elle sonna comme un coup de clairon dans les hautes
sphères militaires et sema la consternation au sein du Cabi-
net, des trusts et des milieux parlementaires, auxquels elle
révéla brutalement l’étendue des réformes que les jeunes
officiers entendaient imposer au pays.
Mais elle eut une autre conséquence que ses auteurs
n’avaient pas prévue : elle accéléra la rupture entre les élé-
ments de base de l’armée, qui se battaient sur les champs de
bataille du continent asiatique, et les Excellences qui sié-
geaient à Tokyo, dans les bureaux de 1’Etat-Major. A vrai
dire, il y avait quelque temps déjà que ce processus était
entamé 2. Mais lorsqu’en 1935 la cassure fut consommée et
que les dirigeants de l’armée s’en aperçurent, il était trop
tard. L’initiative leur avait glissé des mains pour passer
entre celles de colonels, de capitaines, voire de simples chefs
de section qui portaient l’uniforme gris-vert des troupes en
campagne. Ceux-ci n’obéissaient plus aux ordres venus
d’en haut 3 et décidaient de leur propre autorité des opéra-
1. Nous l’avons déjà évoquée au cours de cet ouvrage. On en trouvera des
extraits au vol. III, p . 217I218.
2. En 1933 et en 1934 plusieurs conférences présidées par le Premier ministre
et réunissant les ministres de la Guerre, de la Marine, des Finances et des Affaires
étrangeres s‘étaient efforcées de resserrer les liens entre les autorités militaires
centrales et les autorités en campagne, mais sans aucun résultat.
3. Lorsqu’en septembre 1937, l’armée japonaise du Kouan-tung avait occup6,
motu proprio, tous les points stratégiques de la Mandchourie, un membre du
Cabinet civil était venu trouver le prince Saïonji, conseiller intime de l’Empereur,
58 HISTOIRE DE L’ARMEE ALLEMANDE
tions à entreprendre. De ce fait, la politique étrangère
du Japon échappait au gouvernement : elle était définie
(( sur place »,à l’échelon subalterne. Situation paradoxale,
devant laquelle le ministre de la Guerre et le Cabinet civil
étaient également impuissants, car les régiments ‘de Mand-
chourie étaient dotés du matériel le plus moderne et pou-
vaient détourner à leur profit les subventions énormes que
l’État japonais versait au Mandchoukouo. I1 ne leur restait
donc rien d’autre à faire qu’à s’incliner devant leur volonté
en avalisant, comme émanant d’eux, ce qui était en réalité
une succession de faits accomplis, ne serait-ce que pour sau-
ver la face et maintenir le mythe de (( l’unité de l’armée ».
I1 était clair qüe cet état de choses ne pouvait durer
indéfiniment. Les actes d’insubordination se multipliaient
de jour en jour. La discipline se relâchait. Seul un sursaut
d’énergie pouvait permettre aux autorités militaires cen-
trales de rétablir leur prestige déjà gravement compro-
mis. Et pourtant, leur volonté semblait paralysée ...
t
* *
Elle l’était en effet. Non plus par les luttes de clans. Cette
phase était dépassée. Mais par le fait que deux (( écoles de
pensée n le Kodo-Ha et le Tosei-Ha - qui avaient pour
corollaires deux stratégies opposées, se partageaient les têtes
pensantes de la hiérarchie militaire. Partisans du Kodo-Ha
et partisans du Tosei-Ha avaient fini par constituer deux
factions antagonistes, qui se livraient au sein de l’armée une
lutte acharnée. Chacun d’eux s’efforçait d’y acquérir la
suprématie, afin de pouvoir imposer ses idées au gouverne-
ment.
pour lui demander si Hirohito accepterait, le cas échéant, de donner à l’armée
l’ordre d‘évacuer l a Mandchourie.
- Dans le cas où l’Empereur donnerait un tel ordre, avait répondu le Prince,
qu’adviendrait4 si l’armée refusait d e l’exécuter?
- Elle n’oserait pas! avait répliqué le ministre en pâlissant.
- E n êtes-vous certain? lui avait alors demandé le Prince avec un sourire
ironique.
Effrayé, le gouvernement japonais s’était hat6 d’approuver l’opération, pour
ne pas avoir à reconnaître, à la face du monde, qu’il &taitincapable de contrôler
l’armée du Kouan-tung. (Ci. Gary GORDON, op. cit., p. 92.)
1. Sans vouloir établir un parallélisme trop étroit entre lea deux situations,
on ne peut manquer de constater que l’épreuve d e force engagée, en 1935, entre
l’armée japonaise de Mandchourie e t le gouvernement de Tokyo, offre plus d’une
analogie avec celle qui devait avoir lieu, en 1958, entre l’armée française d’Algérie
e t le dernier gouvernement d e la IV’ République.
LE MONDE E N 1937 59
Le Kodo-Ha, ou (( École de la Voie impériale »,représen-
tait les tendances radicales des officiers de troupe, plus jeunes
et d’origine surtout rurale, impatients de renverser le régime
capitaliste - au besoin par la violence et le terrorisme -
e t liés de fort près aux associations civiles ayant le même
programme Mais ils comptaient aussi des sympathisants
parmi les cadres supérieurs de l’armée l.
PLANSD’EXPANSION DE NIPPON (1936)
L’ÉTAT-MAJOR
Le ToseL-Ha, ou (( École du Contrôle »,représentait la
tendance des officiers d’un grade plus élevé, en particulier
les membres de l’État-Major Général, pour qui le retour à une
société primitive décentralisée représentait une dange-
reuse utopie. Ceux-là préféraient conserver l’administration
bureaucratique existante, qu’ils se faisaient forts de contrôler
en substituant aux partis politiques u n parti unique e t en se
1. Notamment lea généraux Araki e t Mszaki.
60 HISTOIRE D E L’ARMEE ALLEMANDE
subordonnant plus étroitement les milieux industriels et les
fonctionnaires de la Cour. Ils prétendaient parvenir à ce b u t
par étapes, sans coups d’État violents, tout en profitant des
attentats commis par le Kodo-Ha, qui éliminaient leurs
adversaires déclarés e t terrorisaient les autres l.
Sur le plan de la politique étrangère, le Kodo-Ha, obsédé
par l’éventualité d’une guerre avec 1’U. R. S. S., considérait
l’occupation de la Mandchourie comme le préambule d’un
nouveau conflit russo-japonais. Ses regards étaient tendus
vers la Mongolie et la Sibérie orientale. C’est pourquoi les
projets d‘avance japonaise en Chine, au sud de la Grande
Muraille, ne l’intéressaient pas. I1 était partisan du (( Nor-
thern Thrust, )) ou coup d’épée vers le nord.
E n revanche, le Tosei-Ha estimait plus sage d’entretenir
de bonnes relations avec 1’U. R. S. S. et, après s’être soli-
dement implanté en Mandchourie, de faire de la Chine le
terrain principal de l’expansion nippone. I1 était partisan
du (( Southern Thrust »,ou coup d’épée vers le sud. Selon que
l’un ou l’autre l’emporterait, tout l’avenir du Japon s’enga-
gerait dans une voie différente ...
Ces deux groupes, de force à peu près égale, se tenaient
en respect. C’est pourtant de leur rivalité qu’allait naître
le coup d’État du 26 février 1936, qui devait donner à la
politique japonaise son orientation définitive ...
* *
Au matin d u 11 août 1935, le lieutenant-colonel Saburo
Aizawa de la garnison de Fukuyama, se rend à Tokyo, au
ministère de la Guerre. I1 entre dans le bureau du général
Nagata, le directeur des Affaires générales 2, l’abat d’un
coup de sabre et tranche la tête du colonel de gendarmerie
qui se trouve à ses côtés. Malgré le bruit de la bagarre, aucun
des secrétaires qui travaillent dans la pièce attenante n’inter-
vient. Conformément à la tradition samouraï, Aizawa essuie
la lame de son sabre sur les vêtements de sa victime, avant
de le remettre au fourreau. Puis il rentre à son domicile où
1. Parmi les principaux tenants du Tosei-Ha, on comptait les généraux Minami,
Matsui, Itagaki, Tôjô, Tatekawa, Watanabe e t Nagata.
2. Ce poste était u n des plus importants d u ministère. La chef d u service des
Affaires générales n’était pas seulement chargé des nominations e t des promo-
tions. I1 avait l a haute main sur l’administration d e l’aimée.
LE MONDE E N 1937 61
il se prépare à regagner Fukuyama. Quelques instants plus
tard, la police vient l’arrêter.
(( Encore un attentat de plus! 1) se disent les habitants
de Tokyo,, en ouvrant leur journal le lendemain matin. Mais
ils n’y prêtent guère attention, tan t le fait est coutumier.
N’est-ce pas le trentième assassinat depuis le début de l’an-
née? Jamais ce genre de crime n’a eu de suites judiciaires.
Il en sera de même cette fois-ci. L’affaire sera classée et on
n’en parlera plus ...
Les Japonais se trompent. Cette affaire n’est pas comme
les autres. Le général Nagata était un des chefs de file du
Tosei-Ha. I1 venait de destituer le général Mazaki, de la ten-
dance adverse l. Son meurtrier était intervenu pour venger
cet affront. C’est la première fois que les deux (( écoles )) en
viennent a ux mains. Pour Ie Tosei-Ha, le meurtre du général
Nagata équivaut à une déclaration de guerre. I1 exige que le
colonel Aizawa soit traduit en justice et sévèrement châtié.
L’amiral Okada, Premier ministre, le baron Ikki, Président
du Conseil privé, et la plupart des membres du Cabinet civil
soutiennent le même point de vue. Ils affirment qu’il faut
faire un exemple, si l’on veut endiguer la vague mon-
tante du terrorisme. Fait sans précédent : l’armée autorise
l’intrusion de la politique dans un procès public qui la
concerne.
Les débats s’ouvrent au début de décembre 2. Les tenants
du Kodo-Ha savent que ce qui se joue dans l’enceinte du
tribunal, n’est pas simplement le sort d’un de leurs cama-
rades : c’est l’avenir de leur faction. Ils se rangent comme
un seul homme derrière l’inculpé, lui fournissent des avo-
cats et s’efforcent de gagner du temps. Aizawa en profite
pour faire un certain nombre de déclarations retentissantes.
- Sa Majesté l’Empereur est le Dieu vivant qui règne sur
l’univers! s’écrie-t-il de son box d’accusé. Le b u t de l’exis-
tence est de grandir en accord avec les désirs du Dieu-
Empere.ur. Le monde d’aujourd’hui est détruit par les forces
qui s’y opposent : le capitalisme, le communisme, l’athéisme
1. L’argument invoqué par le général Nagata pour justifier ce limogeage était
que le général Masaki encourageait l‘agitation des jeunes o f b i e n extrémistes
dont il était l‘idole, e t que son maintien à la tête de l’Inspection générale de
l‘Instruction militaire était nuisible à la discipline d e l’armée.
2. II semble que des influences occultes se soient exercées sur les magistrats,
pour provoquer I’arreit d e l’instruction. Interrompue à plusieurs reprises, le gou-
vernement était intervenu chaque fois pour la faire reprendre.
62 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
et l’anarchie! Nous autres, défenseurs du Saint-Empire japo-
nais, devons considérer comme notre devoir de délivrer le
monde de ces fléaux, en accord avec le désir sacré de 1’Empe-
reur!
- J e demande à la Cour d’écouter attentivement les
paroles de mon client! renchérit l’avocat d’bïzawa. C’est un
grand patriote. Son acte est sans doute grave. Mais il importe
moins que les motifs qui l’ont inspiré ...
- J’ai fini par me rendre compte, poursuit Aïzawa, que
ceux qui approchaient le trône étouffaient les désirs de
l’Empereur, et que certains généraux n’agissaient que dans
leur propre intérêt. Lorsque j’ai vu ces choses horribles,
l’enseignement que j’ai reçu dans ma jeunesse s’est ranimé
en moi. J e me suis alors souvenu que tous les Japonais
devaient être prêts à sacrifier leur vie à l’Empereur. J’ai
compris alors qu’il fallait agir et que nous devions res-
taurer aujourd’hui la puissance de l’Empereur, comme les
patriotes d’hier ont restauré celle de l’Empereur Meiji. Ce
sera la restauration de Showa l!
Un tonnerre d’applaudissements répond à ces paroles.
Déconcertée, la Cour s’ajourne pour examiner ce qu’il y a
lieu de faire.
Aizawa voit ses déclarations reproduites dans tous les
journaux du lendemain. Ses avocats sont submergés de
lettres de félicitations. I1 est clair que l’opinion publique
le considère comme un héros. Déjà le bruit circule qu’il ne
sera condamné qu’à une peine de principe, qui ne sera jamais
appliquée. ..
Pour les tenants du Tosei-Ha, comme pour le gouverne-
ment, cette réaction de l’opinion est une surprise complète.
Ne pouvant supporter la perspective d’un échec, le Cabi-
net enjoint aux magistrats de reprendre l’interrogatoire e t
d e le mener tambour battant jusqu’au verdict final.
Lorsque les débats reprennent, en février 1936, le vent a
tourné. Les actions d u Kodo-Ha sont en baisse. Des élec-
tions récentes ont infligé une défaite sévère au Parti Seyukaï,
favorable à l’armée. Celui-ci a perdu quatre-vingt-treize sièges
au bénéfice du Parti Minseito. Ce renversement de la majorité
au sein du Parlement incite les Libéraux à relever la tête.
Aïzawa qui se voyait déjà libre et porté en triomphe,
1. Cf. Gary GORDON,op. cit., p. 99-100.Sur le sens mystique du mot Showa,
voir plus haut, p. 52, note 1.
LE M O N D E E N 1937 63
comprend qu’il n’a plus guère de chances d’échapper au
bourreau. A la fin de l’audience du 25 février, ses avocats font
appel au témoignage du général Mazaki. N’est-ce pas pour
venger sa disgrâce qu’hïzawa a abattu le général Nagata?
N’a-t-il rien à dire en faveur de l’inculpé?
Mais arrivé à la barre, le général Mazaki toise la Cour
d’un air hautain et refuse de répondre aux questions qu’on
lui pose.
Alors, sentant son client perdu, l’avocat d’Aizawa s’écrie
sur un ton pathétique :
- J’adjure la Cour de comprendre l’esprit dans lequel a
agi l’accusé! Car si elle ne le comprend pas, il y aura un
deuxième, puis un troisième, puis un quatrième Aizawa
... autant qu’il en faudra jusqu’à ce que le dernier réussisse!
- J e somme la défense de retirer ces paroles! rugit le
Président. De pareilles menaces sont un outrage à 1’Em-
pereur !
- Ce ne sont pas des menaces. C’est un avertissement!
rétorque l’avocat.
Affolé, le Président lève la séance au milieu d’un vacarme
indescriptible.. .
+ *
Le lendemain, 26 février, avant le lever d u jour, 1.480 offi-
ciers, sous-officiers et soldats du 3e régiment de la Garde
impériale se soulèvent. Les hommes,- qui représentent un
dixième de la garnison de Tokyo, descendent de leurs dor-
toirs e t se rassemblent dans la cour. Ils sont en tenue de
campagne e t portent leur armement de combat.
Intrigué par ce bruit, u n colonel de la Garde se précipite
dans la cour e t leur demande des explications. I1 se heurte au
capitaine Nonaka qui a donné le signal de l’insurrection.
- Vous rendriez le plus grand service à l’Empire en ren-
trant chez vous, plutôt que de vous opposer à une mission
sacrée! lui déclare Nonaka.
Furieux, le colonel lève le poing pour frapper le rebelle.
Nonaka recule d’un pas et dégaine son sabre. Le colonel
crie aux soldats d’arrêter le capitaine. Aucun soldat ne bouge.
Blême e t tremblant de colère, le colonel rentre chez lui
et se suicide devant le portrait de l’Empereur, pour expier
son incapacité à maîtriser la rébellion.
Nonaka, suivi de sa troupe, se rend à l’hôtel Sanno où
64 HISTOIRE DE L ' A R M ~ ~ EALLEMANDE
il installe son Quartier Général. Puis il forme u n certain
nombre de détachements qu'il charge de s'emparer des
principaux bâtiments publics. Trois cents soldats envahissent
le Q . G. de la police, en passant par les douves du Palais
impérial. Un autre groupe prend possession du Palais du
Parlement. Le nouveau ministère de la Guerre est également
occupé, tandis qu'une vingtaine de commandos se rendent
aux domiciles des personnalités politiques réputées hostiles
aux thèses du Kodo-Ha.
Lorsque l'aube se lève, des pelotons d'hommes casqués,
accroupis derrière leurs mitrailleuses, occupent tout le centre
de la ville et cernent le Palais impérial.
Une petite neige fine tombe sur Tokyo, e t les Japonais
sont stupéfaits d'entendre le communiqué suivant, diffusé
par la radio d'0saka :
(( A 5 heures ce matin, un groupe de jeunes officiers a tenté un
coup d'État. Ils ont attaqué les chefs d u gouvernement à leurs
résidences privées. Ils se sont d'abord rendus chez l'amiral Okada,
Premier ministre, dont ils ont tué le beau-frère, le colonel e n
retraite Donzo M a t s u i ensuite chez l'amiral vicomte Saïto,
qui a également été tué. Les mutins se sont alors rendus chez le
général W a t a n abé, inspecteur général des Services de l'Instruc-
tion militaire 2,.qui, l u i aussi, a été assassiné. O n ignore le sort
d u comte Makrno, qui se trouvait e n villégiature à A t a m i , à
proximité de Tokyo.
(( Les rebelles ont ensuite attaqué chez lui l'amiral S u z u k i , grand
chambellan et l'ont grièvement blessé S.
u M . Takahashi, ministre des Finances, a été blessé4.
u Enfin, les mutins ont envahi les bureaux du journal Asahi
Shimbun.
(c Nous apprenons à la dernière minute que M . Takahashi est
mort des suites de ses blessures 5. n
Pour répondre h ce communiqué, le capitaine Nonaka fait
publier un manifeste dans lequel il énumère les raisons qui
l'ont poussé à déclencher l'insurrection :
1. L'amiral Okada réussit à échapper aux meurtriers qui ont fait irruption
chez lui, en se cachant dans un grenier et en se faisant passer pour mort. Un autre
cadavre que le sien sera enterré à sa place.
2. Où il a succédé au général Mazaki.
3. L'amiral Suzuki ne doit la vie qu'au courage de sa femme qui s'est précipitée
sur les meurtriers et les a empêchés de lui porter le coup de grâce.
4. M. Takahashi s'était rendu particulièrement impopulaire dans l'armée par
son refus constant d'augmenter les crédits militaires.
.5. Les Archivas contemporaines, sysïèrne Kecsing, no 245, p. 1961, A.
LE MONDE E N 1937 65
u La tâche impériale échouera, déclare-t-il, à moins que noua ne
prenions les dispositions nécessaires à la sauvegarde du pays.
Nous ne pouvons le faire qu’en liquidant tous ceux qui s’opposent
à la restauration Showa ...
(( Nous considérons comme un devoir sacré d’éliminer l’influence
pernicieuse qui entoure le trône et de détruire le groupe de poli-
ticiens tarés qui tiennent l’Empereur sous leur coupe.
(( Que les d i e m nous bénissent et nous aident dans notre action
pour sauver notre glorieux pays de la catastrophe qui le guettel. u
Cet appel vaut au capitaine Nonaka le ralliement des
l e r et3e régiments d’infanterie, ainsi que du 7e régiment
d’artillerie de campagne. Vers 16 heures presque toute la
garnison de Tokyo s’est jointe au soulèvement.
A la tombée du jour, la capitale est paralysée par les
patrouilles qui parcourent les rues. La circulation des voi-
tures est interdite. Des réseaux de barbelés s’étirent en tra-
vers des avenues principales et autour des bâtiments publics.
Des sentinelles en armes gardent les issues des ministères.
E t dans ces heures dramatiques, le Japon n’a plus de gou-
vernement, car la plupart de ses membres ont été exécutés.
Le lendemain, 27 février, la situation s’aggrave. Les
rebelles, qui occupent tout le centre de la ville, tiennent le
quartier des ministères sous le feu de leurs canons. Pourtant
le calme règne. Un calme insolite, pesant, qui semble pré-
sager quelque cataclysme.
M. Tom0 Goto, ministre de l’Intérieur -un des rares digni-
taires qui aient échappé aux exécutions de la veille -a assumé
les fonctions de Premier ministre, en attendant qu’on puisse
former un nouveau Cabinet. D’accord avec le général Kishii,
gouverneur militaire de Tokyo, il a fait proclamer la loi mar-
tiale et l’état de (( gravité exceptionnelle D. Puis, il a rameuté
les éléments de la garnison restés fidèles au gouvernement,
notamment la l r e division de dépôt, qui prend position en
tenue de combat, face aux mutins. Durant la nuit, d’autres
unités loyalistes viennent la renforcer, notamment des déta-
chements de la marine, rendus furieux parl’attentat perpétré
contre l’amiral Okada 2.
Le 28, Tokyo ressemble au cratère d’un volcan. Au centre
1. Cf. Gary GORDON, op. c i f . , p. 103.
2. A ce moment, on croyait encore que le Premier ministre était mort. I1 y
avait également deux autres amiraux sur la liste des a personnalités A abattre D
dressée par Nonaka.
IV 5
66 HISTOIRE DE L ’ A R M ~ ALLEMANDE
se trouve le Palais impérial avec l’Empereur et ses conseil-
lers. Ils sont cernés par les insurgés, eux-mêmes encerclés
par les forces loyalistes. Celles-ci se composent de comman-
dos de la marine et de bataillons d’infanterie, amenés par
camions de garnisons extérieures.
Pour un observateur étranger, la situation est incompré-
hensible. Les fusils sont chargés; les mitrailleuses en position.
,La tension des esprits atteint son paroxysme. Et pourtant,
pas un coup de feu n’est tiré. Les rebelles restent l’arme
au pied. Ils se contentent de monter une garde silencieuse
autour du Palais impérial.
Les conseillers civils de l’Empereur l’adjurent d’employer
la manière forte, même si l’affaire doit seterminer par un bain
de sang. Le ministre de la Marine - violemment hostile
au Kodo-Ha - partage ce point de vue. I1 sait que la
majeure partie des forces loyalistes est constituée par des
matelots qui lui obéiront aveuglément et se déclare en
mesure d’écraser les mutins, dès que Sa Majesté en donnera
l’ordre. Déjà la population civile a été priée d’évacuer les
quartiers occupés par les insurgés. Le bombardement peut
commencer d’un moment à l’autre.
Mais au dernier instant, le général Kishii, gouverneur mili-
taire de Tokyo, s’y oppose. Il n’admet pas que la marine
intervienne dans ce qui n’est, après tout, qu’un conflit
(( intérieur )) de l’armée. C’est à l’armée elle-même de régler
cette affaire. Cependant, lorsqu’il veut passer a u x actes, il se
heurte à son tour au refus du général Hayashi, ministre de la
Guerre. Bien que contrôlant 90 des forces armées de la
métropole, Hayashi craint qu’au premier coup de feu,
l’unité de l’armée soit irrémédiablement brisée. Qu’arri-
verait-il si l’armée de Mandchourie se solidarisait avec les
rebelles et prenait position contre les forces de la métropole?
Ce serait le début d’une guerre civile, telle que le Japon
n’en a encore jamais connue.
- I1 est impensable, déclare-t-il d’une voix grave, que
l’armée tire sur ses propres soldats, et de plus sur des soldats
dont le seul crime est l’amour qu’ils portent à l’Empereur!
1. La marine était opposée aux théses du Koào-Ha et au a coup d’épée vers
I.
le nord Si l’Armée se couvrait de gloire dans ses opérations purement terrestres
en Mongolie et en Sibérie orientale, la Marine n’y jouerait aucun rôle e t serait
r8léguée par la suite dans une position subalterne. Le I( coup d’épée I vers le sud
l’intéressait bien davantage par l’importance qu’y prendraient les opérations
aéro-navales.
LE MONDE E N 1937 67
Ne sachant plus que faire, M. Goto s’adresse directement
aux mutins :
-Au nom de l’Empereur, leur dit-il, je vous somme
de vous disperser!
Tremblant de rage, le capitaine Nonaka lui crache à la
figure :
- C’est là une ruse digne d’un malhonnête homme qui
cherche à usurper les droits d u trône! Nous seuls parlons ici
a u nom de l’Empereur! Notre action n’a pas d’autre but que
d’accroître son pouvoir en éliminant les éléments sinistres qui
gravitent autour de lui!
Quant à l’Empereur lui-même,. jamais il n’a été placé
dans une situation aussi dramatique. Entouré d’hommes
qui invoquent tous leur loyalisme envers sa personne, il est
soumis à une série de pressions et de conire-pressions into-
lérables. Tous les antagonismes, toutes les crises qui cou-
vaient au fond de la vie japonaise depuis la restauration
Meiji semblent éclater en même temps : conflit entre les
civils et les militaires, entre la marine et l’armée, entre par-
tisans du K o d o - H a et du T o s e i - H a , entre les divisions
de Mandchourie et les unités de la métropole ... A la pre-
mière explosion, l’Empire du Soleil-Levant va-t-il voler
en éclats? Il sait que la majorité des officiers partage les
opinions du capitaine Nonaka. Que lui reste-t-il à faire, dans
des conditions pareilles, sinon à négocier? Renonçant à
employer la manière forte, il invite les insurgés à envoyer
une délégation au Palais impérial. Une commission de
généraux, désignée par lui, examinera leurs revendications
et se mettra d’accord avec eux sur les conditions auxquelles
ils pourront déposer les armes...
A l’aube du 29 février, une petite procession d’officiers
rebelles émerge de la brume et franchit les douves du Palais
impérial. Ils sont reçus par le gouverneur militaire de
Tokyo, qui les invite à lui exposer les raisons pour lesquelles
ils ont déclenché ce coup de force.
Mais les insurgés sont eux aussi dans une situation inte-
nable. Leur but est d’amener l’Empereur à se séparer de son
entourage e t à charger les militaires (( d’appliquer une poli-
tique à la fois énergique et claire )). Mais l’idée de le détrôner
ne les emeure même pas. Ils ne font rien pour s’emparer eux-
mêmes du pouvoir, ni pour constituer u n gouvernement de
68 HISTOIRE DE L’ARM$E ALLEMANDE
leur choix1. Ils savent qu’ils ne sont pas assez nombreux
pour l’emporter par les armes. Leur épreuve de volonté est
arrivée à sa limite :un seul pas de plus, et tout serait compro-
mis ...
C’est dans cette atmosphère tendue à l’extrême que
s’ouvrent les pourparlers. Ils durent pendantplusieurs heures,
sans que les deux parties parviennent à se mettre d’accord.
Finalement, l’Empereur consent à appeler des hommes nou-
veaux, pour faire une politique nouvelle. Mais lorsque les
insurgés expriment le désir de connaître leurs noms e t
mettent en avant celui du général Mazaki, l’Empereur se
cabre. I1 leur fait répondre que cette exigence est incompa-
tible avec leur propre programme : restaurer dans toute sa
plénitude la souveraineté impériale.
A 10 heures, les pourparlers sont rompus. Le capitaine
Nonaka regagne son Quartier Général. A 11heures, le géné-
ral Kishii lui envoie un ultimatum, annonçant que si les
rebelles persistent dans leur insubordination, ils seront consi-
dérés comme des traîtres et qu’à midi, les troupes gouver-
nementales ouvriront le feu.
Cette note sème la consternation au Quartier Général de
Nonaka.
- Notre but est atteint, déclarent la plupart des jeunes
officiers, puisque l’Empereur a promis de faire une politique
nouvelle avec des hommes nouveaux. Nous n’avons pas le
droit de suspecter sa parole. Poursuivre l’insurrection serait
un sacrilège ...
Pendant que des débats orageux se poursuivent à l’hôtel
Sanno, le général Kishii fait diffuser la proclamation sui-
vante :
a: Il n’est pas encore trop tard pour rejoindre vos postes. Ceux
qui continueront à résister seront fusillés. Vos familles pleurent
parce que vous voulez devenir des traîtres! 1)
Du coup, des groupes importants de soldats commencent
à se désolidariser de leurs chefs.A 15 heures, l’ensemble des
insurgés a déposé les armes. Le capitaine Nonaka se suicide
dans son bureau de l’hôtel Sanno. Une vingtaine de jeunes
officiers suivent son exemple. Ils se donnent volontairement
1. Ce fait a beaucoup frappé certains chargés d’affaires étrangers qui l’ont
signal6 dans leurs télégrammes à leurs gouvernements respectifs.
LE MONDE EN 1937 69
la mort (( pour expier leur acte d’indiscipline et sceller de
leur sang les promesses de l’Empereur n.
A la fin de la journée tout est rentré dans l’ordre.
t
* *
Le coup de force du 26 février 1936 représente une victoire
éclatante pour l’armée. Mais jamais victoire n’aura été aussi
inextricablement mêlée à la défaite. A dater de ce moment,
ce seront les généraux qui exerceront le pouvoir. Les civils du
Cabinet ne feront qu’exécuter leurs volontés. Mais l’insur-
rection a porté un coup fatal au Kodo-Ha. Elle l’a discrédité
pour longtemps dans l’opinion publique. Tous les postes de
commandement seront confiés par l’Empereur au x tenants
du Tosei-Ha. C’est lui, en fin de compte, qui triomphe sur
toute la ligne.
Un nouveau gouvernement se constitue le 9 mars sous la
présidence de M. Hirota Ses maîtres véritables sont le
général Teraushi, ministre de la Guerre, et l’amiral Nagano,
ministre de la Marine.
Les principaux chefs de la rébellion sont traduits devant
une cour martiale et sévèrement châtiés. 13 officiers et civils
sont condamnés à mort. Ils mourront tous en criant : Ban-
zai’! Vive l’Empereur! )) 5 officiers sont condamnés à la pri-
son à perpétuité. 1 officier, 17 sous-oficiers et 6 civils à des
peines allant de deux à quinze ans de fopteresse, 27 sous-
officiers et soldats à des emprisonnements allant de dix-huit
mois à deux ans, E n même temps que sa propre démission,
le général Hayashi, ancien ministre de la Guerre, remet à
l’Empereur la démission des autres membres du Conseil supé-
rieur de la Guerre, notamment celles des généraux Araki,
Mazaki, Abé, Nishi et Uyeda, (( ceux-ci voulant partager la
responsabilité des événements du 26 février ». Le colonel
Aizawa, dont les déclarations retentissantes ont été à l’ori-
gine de toute l’affaire, est jugé à huis clos et promptement
exécuté. Tous ces militaires sont remplacés par des tenants
du Tosei-Ha. C’est alors que l’on voit apparaître au premier
plan le général Hideki Tojo, à qui tous prédisent un grand
avenir. Ce sera le futur Premier ministre de la Deuxième
Guerre mondiale.
1. L’amiral Okada a repris le pouvoir, au soir du 29 février. Mais ce n’est que
pour la forme, car l’Armée tout entibre est à présent contre lui.
70 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
Parallèlement à cette promotion des militaires, les hommes
politiques civils s’effacent de la scène. Le baron Ikki, pré-
sident du Conseil privé, qui a toujours soutenu la thèse
selon laquelle l’Empereur n’est (( qu’un organe de la Consti-
tution »,se démet de ses fonctions. I1 n’y a plus de place
pour lui dans la politique qui se prépare.
Le 16 mars, le nouveau gouvernement fait connaître son
programme. I1 se ramène aux six points suivants :
10 Modification d u sens de la Constitution; reconnaissance de
la souveraineté absolue de l’Empereur; réaaffirmation de son carac-
tère divin;
20 M i s e a u point des relations internationales, basées sur une
politique extérieure énergique et libre, et sur le rôle d u J a p o n
comme force stabilisatrice principale e n Extrême-Orient;
30 Renforcement de l‘armée et de la marine; augmentation de
50 % d u budget de la Défense nationale;
40 Reprise e n m a i n des associations patriotiques et stabilisa-
tion de l’activité nationale;
. .50 Augmentation des impôts frappant les grands trusts indus-
triels;
60 Contrôle, p a r l‘État, des principales industries.
E n somme, les ‘jeunes officiers extrémistes ne sont pas
morts pour rien. Ils ont fini par faire triompher l’essentiel
de leurs revendications e t ont assuré la prééminence de
leur Corps au sein de l’État, - même si, à la place du
K o d o - H a , désormais écarté du pouvoir, ce sont les membres
du T o s e i - H a qui assument l’exécution de leur politique.
L’insurrection du 26 février 1936 a donc pratiquement
réussi. Elle a donné à tout le pays un choc aussi profond
que la conquête de la Mandchourie. L’Empire menaçait de
s’écrouler : le coup de force manqué a tout remis en place.
Partis à l’assaut du Dieu-Empereur, les Samouraïs ont fini
par lui imposer leur volonté. Ils l’ont obligé sinon à renvoyer
le Parlement, du moins à prendre ses distances à l’égard des
partis politiques. Balayés les antagonismes entre civils e t
militaires, entre la marine et l’armée, entre divisions en
campagne et autorités métropolitaines! L’unité de comman-
dement restaurée, la discipline rétablie, les contradictions
internes enfin surmontées, rien n’empêche plus le Japon d’al-
1. C’est la théorie des Libéraux, telle qu’elle a été formulée par le professeur
Minob4.
LE M O N D E EN 1937 71
ler de l’avant. Et parce que les leviers de commande sont
tous entre les mains des tenants du Tosei-Ha, - c’est-à-dire
des partisans du (( coup d’épée vers le sud N - la primauté
se trouve accordée à l’expansion japonaise en Chine l. Dès
lors, les généraux nippons tendent leurs regards dans cette
direction et n’attendent plus qu’une occasion pour passer aux
actes.
1. Ils ne voient pas que cette stratégie les rapproche du Pacifique, c’est-à-dire
des zones d’influence anglo-américaines, e t ne peut manquer d’accroître la tension
entre Tokyo et Washington. Le a coup d’épée vers le sud D les engage dans une
voie au terme de laquelle il y aura Pearl Harbor et Hiroshima.
VI
LA CONQUÊTE DE LA CHINE AMÈNE
LE JAPON A SE RAPPROCHER DU REICH
Cette occasion ne tarde guère. Le 7 juillet 1937, à Oan-
ping, une localité située à proximité de Pékin, une compa-
gnie japonaise de l’armée du Kouan-tung qui effectue une
manœuvre de nuit près du pont Marco-Polo, essuie des
rafales de mitrailleuse tirées par la garnison chinoise qui
occupe la ville 1. Le commandant nippon appelle aussitôt
des renforts. Puis, de sa propre autorité, il. ouvre le feu sur
la garnison chinoise et s’empare d’0an-ping après deux
jours de combats.
Le gouvernement de Nankin ordonne l’envoi de nouvelles
troupes en Chine du Nord. Mais le Japon se montre résolu à
exploiter l’incident, et même à le transformer en épreuve de
force. Par une note du 17 juillet, non seulement il s’oppose à
l’arrivée des renforts de Nankin, mais il exige le retrait de
la 29e armée chinoise, stationnée dans la province. La note
stipule en outre que le gouvernement de Nankin devra renon-
cer à intervenir (( dans tout arrangement qui pourrait être
conclu au sujet de la Chine du Nord ».
Tchang Kaï-chek répond fièrement le 19 juillet, (( qu’il ne
renoncera jamais à ses droits de souveraineté sur la Chine
du Nord 1) et refuse de retirer sa 29e armée. Du coup, le
Haut-Commandement japonais dénonce la trêve de Tangku
et annonce qu’il reprend (( sa liberté d’action D. Le 25 juillet,
1 . E n vertu d’un protocole signé à l’époque de la révolte des Boxers, le Japon
et les autres Puissances avaient obtenu du gouverncrnent chinois le droit d’en-
tretenir des troupes en certains points fixés entre Pékin et la mer. Contrairement
aux autres pays, ,qui n’avaient pas fait usage de ce droit, le Japon avait maintenu
des effectifs équivalant à une division dans la région de Pékin-Tien-tsin. (Voir
plus haut, p. lû.) C’est une de ces formations qui se trouve à Oan-ping.
2. Voir plus haut, p. 46.
LE MONDE EN 1937 73
par un nouvel ultimatum, il exige que toutes les troupes
clîinoises évacuent la région de Pékin dans un délai de vingt-
quatre heures. N’ayant pas reçu satisfaction l, il engage les
hostilités le 26, sans déclaration de guerre préalable z. Qua-
rante-huit heures plus tard, Pékin tombe aux mains de l’ar-
mée du Kouan-tung, commandée par le général Tojo (8 juil-
let).
Alors, les armées japonaises déferlent comme une trombe
sur le corps de la Chine. Les opérations se déroulent avec une
rapidité fulgurante, car 1’Etat-Major nippon veut placer
l’occident devant le fait accompli. En novembre, l’offensive
japonaise traverse de part en part les provinces du Ho-pei
et du Honan e t s’étend le long de la voie ferrée du Chan-si,
jusqu’à Tai-Yan-Fou 3.
Simultanément (25 octobre) u n corps expéditionnaire
nippon est débarqué à Shanghaï. I1 s’empare le 27 octobre
de la ville chinoise. Le 30 novembre, les troupes du Kuo-
Min-Tang commandées par Tchang Kaï-chek, battent en
retraite e t tentent de défendre Nankin, mais la ville succombe
le 14 décembre. E n même temps, la lutte commence dans
la province du Shantung, oii les Chinois ont saccagé les
établissements japonais. Le 10 janvier 1938, le com-
mandement nippon fait débarquer des troupes à Tsing-tao,
tandis que l’armée de Pékin franchit le fleuve Jaune et
occupe Tsi-nan. Le gouvernement de Tchang Kaï-chek se
replie sur Han-kéou.
Durant la campagne de 1938, Han-kéou - le nouveau
siège du gouvernement national chinois - est le principal
objectif de l’offensive japonaise. La ville tombe entre leurs
mains à la fin d’octobre. Le 21 du même mois, c’est au tour
de Canton. Le gouvernement de Tchang Kaï-chek se réfugie
à Tchung-king.
L’année suivante, les armées nippones élargissent leur
zone d’occupation sur le littoral de la Chine du Sud, dans
la province de Kiang-si ainsi qu’au sud de la moyenne vallée
du Yang-tsé; en Chine du Nord, elles pénètrent profondé-
ment dans le Chang-si 4.
1. Une telle exigence était techniquement irréalisable dans un délai aussi bref.
2. a L’attaque surprise I est la tactique coutumière des Japonais. Ils l’ont déjà
employée en 1894 contre les Chinois, en 1904 contre les Russes et en 1914 contre
les Allemands. Ils en feront de même en 1941 contre les États-Gnis.
3. Voir la carte I, p. 40-41.
4. Peut-être pour préparer une offensive dans la direction de Sian et de Liang-
74 HISTOIRE DE L’ARMSE
ALLEMANDE
Lorsque le mouvement s’arrête enfin, les Japonais occupent
toute la Chine du Nord jusqu’au coude d u fleuve Jaune,
la vallée du Yang-tsé jusqu’à I-Chang e t la zone littorale de
la Chine du Sud. Ils se sont emparés de 2 millions de kilo-
mètres carrés, soit un cinquième du territoire chinois l.
Les régions qu’ils contrôlent sont les plus importantes pour
l’activité économique du pays et aussi les plus peuplées,
puisqu’elles contiennent 200 millions d’habitants, c’est-
à-dire 42 yode la population totale 2.
A vrai dire, l’invasion s’enlise, plus qu’elle ne s’arrête.
Pour ne pas se dissoudre dans l’immensité chinoise, les
armées japonaises doivent se contenter, pour l’instant, de
tenir les villes principales, les lignes de chemin de fer e t le
cours des fleuves. La conquête des campagnes est remise à
plus t a r d S...
t
* *
Jusque-là Roosevelt est demeuré silencieux. Mais ce nou-
veau bond en avant des armées nippones le fait sortir de
ses gonds. Le 5 octobre 1937, il a prononcé à Chicago u n dis-
cours dans lequel il a donné libre cours à son indignation e t
a évoqué la possibilité d’une nouvelle guerre mondiale :
K Des peuples et des États innocents, s’écrie-t-il, sont cruel-
lement sacrifiés à un désir avide de puissance et de supréma-
tie qui ne tient aucun compte de la justice ... Si de telles choses
peuvent se passer dans d’autres parties du monde, nul ne doit
s’imaginer que l’Amérique sera épargnée, qu’elle peut s’at-
tendre à la clémence, que notre hémisphère occidental ne sera
pas attaqué et qu’il pourra continuer à mener une vie tran-
quille et paisible... Les nations qui aiment la paix doivent
s’unir pour se défendre contre ces violations des traités et ce
mépris des plus nobles instincts humains. Ils créent aujour-
d’hui un état d’anarchie et d’instabilité internationales aux-
quelles on ne saurait échapper ni par l’isolement ni par la
neutralité ... La paix, la liberté et la sécurité de 90 yo de la
population du globe sont menacées par les 10 % qui sont sur
tchéou par où passent les envois de matériel de guerre, expédiés à la Chine par
YU. R. S. S.
I.Compte non tenu de la Corée et du Mandchoukouo.
2. Les territoires conquis par les Japonais comprennent Pékin (4 millions d’ha-
bitants), Shanghai (6.900.000), Nankin (l.ZOO.OOO), Tien-bin (3.300.000) et une
dizaine de villes de près de 1 million d’habitants.
3. Elle ne sera pas encore terminée en 1945. (Cf. TOGO,op. ci:., p. 29.)
LE MONDE E N 1937 75
le point d’anéantir t o u t ordre international et toute équité.
Quand une maladie physiologique commence à se répandre de
façon épidémique, la collectivité doit s’associer pour mettre
les malades en quarantaine, afin de préserver la collectivité
de la contagion. 1)
C’est la première fois que le Président des Êtats-Unis
invite les neuf dixièmes de la population du globe à s’unir
pour mettre en quarantaine le dixième (( qui est sur le point
d’anéantir tout ordre international ». Aussi son discours
sonne-t-il, aux oreilles les moins averties, comme le pre-
mier coup de clairon d’un conflit approchant l.
(( Comment Roosevelt peut-il raisonner de la sorte? ))
se demande-t-on à Berlin, à Rome et à Tokyo. (( E n quoi
la volonté de l’Allemagne de briser les chaînes du traité
de Versailles, la lutte de l’Italie pour se tailler u n empire
en Afrique e t les efforts du Japon pour former sous son
égide une grande Fédération en Extrême-Orient menacent-ils
l’avenir des citoyens américains? Le chef de la Maison-
Blanche est-il sincère lorsqu’il parle ainsi, ou cherche-t-il
un dérivatif à ses difficultés intérieures 2 ? E t s’il est sin-
cère, comment peut-il classer 1’U. R. S. S. - dont le b u t
1. Le 3 janvier 1936, le Président Roosevelt avait déjà adressé u n message
au Congrés, dans lequel il avait sermonné r les chefs nationaux, auxquels manque
la patience nécessaire pour atteindre des objectifs raisonnables e t légitimes par
des négociations pacifiques ou par un appel aux instincts plus nobles de la justice
mondiale n. Comme le remarque Tansill, le Président était parfaitement conscient
du fait qu’aucune des injustices du traité d e Versailles ne serait jamais rectifiée
par Ia-Société des Nations. I1 savait que ce qu’il disait d é t a i t R que du verbiage P
(sonorous nonsenae). Ce qui ne l’empêchera pas de poursuivre son rôle de u pré-
dicateur pour nations errantes D en les fustigeant dans les termes suivants : I L‘AI-
lemagne, l’Italie e t le Japon ... sont retournés a la vieille croyance en la loi du
sabre, e t à la conception fantastique qu’ils ont - e t eux seuls! - une mission
...
à remplir J e reconnais volontiers que les mots que j’ai employés à dessein ne
seront bien accueillis chez aucune nation qui a choisi de suivre cette voie, en
croyant y trouver chaussure à son pied. n (Peace and W a r :United Stales Foreign
Policy, 1931-1941,p. 304-307. Cité p a r TANSILL, O p . cit., p. 152.)
2. Certains auteurs, notamment Giselher Wirsing, affirment que Roosevelt
cherchait une diversion extérieure pour camoufler l’échec retentissant du New
Deal e t l’ampleur d e la crise économique qui sévissait aux États-Unis. I1 était,
écrit-il, à la recherche d’un ennemi. n
Tansill, pour sa part, estime que le Président des Etats-Unis aurait prononcé
le même discours, si la situation intérieure avait été normale. Mais il n’en signale
pas moins qu’entre août e t décembre 1937,à l’époque où l’Allemagne avait à peu
prés résorbé son chômage, l a production industrielle américaine avait baissé de
27 %; que durant les derniers quatre mois de l’année, 850.000 ouvriers de plus
avaient été mis au chômage e t que le passage de la prospérité à la dépression
était I( le plus dur que le pays ait jamais connu dans un laps d e temps aussi court r.
(TANGILL, op. ci;., p. 380. Chiffres cités d’aprhs The United Stalas in World Aflairs,
1937, p. 90.)
76 HISTOIRE DE L’ARMÉE. ALLEMANDE
avoué est la révolution mondiale - parmi les garants de la
paix, de la liberté et de la sécurité internationale? 1)
Roosevelt n’est d’ailleurs pas approuvé par tous ses
concitoyens. Beaucoup d’entre eux sont alarmés par le ton
belliqueux de son discours Pourtant, lorsque M. Dieck-
hoff, ambassadeur du Reich à Washington, demande au
Département d’État (( qui le Président a voulu viser dans
son discours de quarantaine »,.on lui répond sans hésiter
(( qu’il s’agit plus particulièrement. du Japon, mais que les
autres pays expansionnistes feraient bien de méditer sur le
sens de cet avertissement ».
Transmise à Tokyo, cette réponse n’est évidemment pas
de nature à y calmer les esprits. Les dirigeants nippons y
voient une aggravation de l’hostilité américaine.
-Vous avez tort de nous clouer au pilori, a prévenu
M. Matsuoka, lors de son départ de la. Société des Nations,
car les pays que vous mettez ainsi au ban de votre orga-
nisation auront tendance & former une communauté de
réprouvés. N’ayant plus rien à perdre et convaincus qu’ils
n’obtiendront jamais rien par voie de négociations, ils n’en
seront que plus enclins à réaliser leurs aspirations par les
armes...
Ces craintes, comme on le verra, ne sont que trop
justifiées.
*
* *
Mais l’Amérique, sûre de son bon droit, n’en est que plus
résolue à poursuivre l’isolement du Japon. Puisque la poli-
tique de (( non-reconnaissance )) n’a donné aucun résultat,
elle passe à la politique du (( cordon sanitaire ». Elle invite
sept des pays signataires du traité des (( Neuf Puissances ))
à se réunir pour signifier au gouvernement de Tokyo (( que
son action est incompatible avec les règles qui régissent les
relations internationales et équivaut à une violation du Pacte
Briand-Kellogg n. Les dirigeants chinois et américains
1. C’est ainsi que le Chicago Tribune, exprimant l’inquiétude d’une partie de
l’opinion américaine, écrira le 6 octobre 1937 : u La politique de M. Roosevelt
ne nous rapproche-t-elle pas du jour où lui non plus n’aura plus d’autre choix
que le recoups aux armes? AI (Cité par TANSILL, o p . cit., p. 383.)
2. C’est-A-dire la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, la Hollande, la Belgique,
le Portugal et la Chine.
3. Le 16 novembre, le ministre des Affaires etrangères du Japon fait savoir 8.
bl. Grew u qu’aux yeux du public japonais, les États-Unis, qui ont pris une part
prépondérante dans la convocation de la Conférence e t dans la fixation de son
LE M O N D E EN 1937 77
espèrent parvenir ainsi à une nouvelle condamnation du
Japon, qui permettra enfin de lui appliquer des sanctions.
La Conférence siège à Bruxelles du 3 au 24 novembre 1937.
Mais malgré les pressions exercées par le Département d’État,
les Puissances ne peuvent se mettre d’accord sur une ligne de
conduite commune. L’Italie,mise en accusation à Genève pour
sa campagne contre l’Abyssinie, montre peu d’empressement
à jouer le rôle de procureur. La Hollande et le Portugal
n’ont aucune envie de s’engager sur le sentier de la guerre.
La Belgique encore moins, qui vient de proclamer sa neu-
tralité. La France redoute qu’un conflit, éclatant inopportu-
nément en Extrême-Orient, ne détourne l’Angleterre du
problème allemand l. Bref, la résolution finale est rédigée
en termes si vagues que, tout en étant une condamnation
de principe, elle n’entraîne aucune sanction à l’égard du
Japon.
* *
A Washington, les dirigeants de la Maison-Blanche ne
dissimulent pas leur dépit. A Tokyo, on respire. Mais on n’en
est pas moins anxieux pour l’avenir. On sait bien que le
Japon ne s’en tirera pas toujours à si bon compte. L’inimitié
de l’Angleterre, l’hostilité de la Russie, la condamnation de
la S. D. N., la mise en quarantaine dont le menace le Prési-
dent des États-Unis, lui font prendre la mesure de son isole-
ment. E n 1902, il avait réussi à rompre le cercle de ses enne-
mis grâce à l’alliance anglaise. Cette fois-ci il se tourne vers
l’Allemagne, comme vers la seule Puissance capable de lui
apporter un appui.
L’attaché militaire nippon à Berlin, le colonel Oshima a
déjà eu plusieurs entrevues à ce sujet avec M. von Ribben-
trop 2. Leurs entretiens ont abouti, le 25 novembre 1936, à
la signature d u Pacte anti-Komintern, aux termes duquel,
l’Allemagne et le Japon sont convenus des clauses suivantes :
ordre du jour, apparaissent comme les véritables meneum du jeu D. (Memorandum
de M. Grew, ambassadeur des États-Unis à Tokyo, le 16 novembre 1937.)
1. M. Neville Chamberlain a reconnu lui-même, au printemps de 1937, u que
l’Angleterre ne pouvait se préparer à la fois à une guerre contre le Japon et à
une guerre contre l’Allemagne I ) .(Keith FEILING, The Life of Neville Chamber-
lain, p. 253.)
2. Le fait que ce soit l’attaché militaire nippon qui ait pria les pourparlers
en main confirme le rôle primordial assumé par l’armée, depuis le coup de force
de février 1936.
78 HISTOIRE DE L ’ A R Y ~ ~ E
ALLEMANDE
ARTICLEPREMIER. - Les Hautes Parties contractantes con-
viennent de s’informer mutuellement de l’activité de l’Interna-
tionale communiste, de se consulter sur les mesures de déjense
nécessaires et d‘exécuter ces mesures e n étroite collaboration.
ART.2. -Les Hautes Parties contractantes inviteront e n com-
mun les États tiers dont la p a i x intérieure est menacée p a r
le travail de décomposition de l‘Internationale communiste, 6
prendre toutes mesures de défense dans l’esprit de cet accord, ou
bien à adhérer à celui-ci.
ART.3. - Cet accord entre e n vigueur le jour de sa signature
et aura la durée de cinq ans.
Berlin, le 25 novembre 1936, c’est-à-dire
le 25 novembre de la onzième année de
l’ère Showa.
VON RIBBENTROP,
MUSHAKOGI.
Cet accord est complété par le protocole suivant :
A l’occasion de la signature de raccord contre l’Internationale
communiste qui a eu lieu aujourd’hui, les plénipotentiaires sous-
signés sont convenus des points suivants :
a ) Les autorités des deux Parties Contractantes collaboreront
étroitement, aussi bien pour l’échange des informations sur
l‘activité de l’Internationale communiste que pour les mesures
destinées à éclairer l‘opinion et les mesures de défense contre l‘In-
ternationale communiste.
b) Les autorités compétentes des deux hautes parties contrac-
tantes prendront, dans le cadre des lois existantes, des mesures
sévères contre ceux qui exercent à l’intérieur o u à l’étranger,
directement o u indirectement, une activité e n faveur de l‘Inter-
nationale communiste o u q u i aident a u travail de décomposition
opéré par celle-ci.
c) Pour faciliter la collaboration fixée par le point A entre
les autorités compétentes des deux Hautes Parties contractantes,
une Commission permanente sera constituée. Cette Commission
étudiera les mesures ultérieures de défense nécessaires pour
combattre le travail de décomposition de l’Internationale commu-
niste. Ces mesures feront l‘objet de délibérations.
Berlin, 25 novembre 1936, c’est-à-dire
le 25 novembre de la onzième année de
l’ère Showa.
VON MUSHAKOGIl.
RIBBENTROP,
1. Texte cité d’aprbs L’Europs nouvelle documenlaire, no 72, 4 décembre 1937.
LE MO NDE EN 1937 79
I1 va sans dire que le Kremlin a éprouvé une vive appré-
hension en apprenant la signature de cet accord. Que signi-
fient les (( mesures de défense 1) auxquelles il y est fait allu-
sion e t jusqu’où s’étendent-elles? Ne faut-il pas y voir
l’amorce d’une alliance militaire, que Staline redoute par-
dessus tout, car elle obligerait l’Armée rouge à combattre
sur deux fronts? Cette perspective est devenue pour lui un
véritable cauchemar. Aussi ne se contente-t-il pas d’élever
une protestation énergique : il met en branle tous les
rouages de sa propagande pour dresser l’opinion contre ce
qu’il dénonce comme u une provocation fasciste 1). I1 fait
répandre le bruit, par ses ambassadeurs à Paris, à Londres
et i Washington que (( le Pacte anti-Komintern comporte
des clauses militaires secrètes et qu’il menace à ce titre,
non seulement 1’U. R. S. S., mais les riches empires colo-
niaux britannique et néerlandais ».
E n dépit de ces afirmations, ce traité ne comporte aucune
clause militaire2. C’est justement pour cela que Tokyo va
s’efforcer de resserrer ses liens avec Berlin, dans l’espoir de
leur donner une base plus concrète.
Depuis quelque temps déjà, M. Mushakogi, ambassadeur
du Japon à Berlin, se pIaint amèrement au ministère des
Affaires étrangères allemand (( du manque total de compré-
hension dont fait preuve le Reich, à l’égard du caractère
foncièrement anticommuniste des opérations engagées par
les Japonais contre le gouvernement de Nankin ».Durant
le premier semestre de 1937, le colonel Oshima multiplie ses
démarches auprès des autorités allemandes 4. L’insistance
avec laquelle il revient à la charge indispose d’autant plus
les dirigeants de la Wilhelmstrasse qu’elle voudrait les obliger
à opter entre le Japon et la Chine5. Or c’est là, justement,
1. Déclaraiion de l’ambassadeur de-s Soviets à Tokyo à M . Grew, ambassadeur
des États-Unis. (Cité par TANSILL, o p . c i f . , p. 157.)
2 . Ce fait a été affirmé, dès la signature du pacte, par M. von Ribbentrop et
confirmé à hi. Grew par M. Horinouchi, vice-ministre japonais des Affaires étran-
gères. Mais beaucoup d’esprits P l’époque se sont refusé à le croire. Grâce à la
publication des archives secrètes de la Wilhelmstrasse, nous savons aujourd’hui
que ces affirmations étaient conformes à la vérité.
3 . Memorandum de M . von Weimïcker relatif à un entretien avec l‘ambassadeur
du Japon, le 28 juillet 1937.
4 . Memorandum du m i n i s h e des Affaires Etrangèrss du Reich.
5 . Voulant se faire une opinion sur la situation, les chefs de la diplomatie
allemande consultent simultanément M. von Dirksen, ambassadeur du Reich à
Tokyo, et M. Trautmann, ambassadeur du Reich à Nankin (31 juillet 1937.)
Leurs réponses sont absolument contradictoires. a M. H k o t a , répond M . Dirksen,
80 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
ce qu’ils veulent éviter, car depuis la guerre russo-japonaise,
les diplomates berlinois ont toujours considéré l’amitié avec
la Chine comme une des constantes de la politique allemande
en Extrême-Orient. Contrairement aux apparences, les liens
sino-allemands n’ont pas été brisés par la défaite de 1918.
Non seulement certains industriels allemands se sont réins-
tallés au Shantung, mais après son départ de la Heereslei-
tung, le général von Seeckt a été envoyé en Chine oii il a
séjourné pendant deux ans (1933-1935). I1 en a rapporté la
conviction que le maréchal Tchang Kaï-chek se débat dans
une situation inextricable qui l’oblige à faire de temps à
autre quelques concessions aux Soviets, mais que celles-ci ne
correspondent nullement à ses convictions intimes. Sur ses
conseils, le général von Blomberg a dépêché à Nankin,
sous l’égide du général von Falkenhausen, une mission
militaire de cent officiers, pour aider le chef du Kuo-
Min-Tang à réorganiser son armée. Pourquoi l’Allemagne
renoncerait-elle à cette amitié, pour tendre la main à une
Puissance qui ne lui a jamais ménagé les marques d’hos-
tilité? Le Japon n’a-t-il pas pris position contre elle, lors
de la Première Guerre mondiale? N’est-ce pas lui qui l’a
chassée de Tsing-tao et du Shantung, qui l’a dépouillée de
ses possessions insulaires dans le Pacifique ét qui a été res-
ponsable de la fin tragique de l’escadre de l’amiral von Spee?
Si Tokyo a conservé pendant dix-neuf ans le souvenir cuisant
de son éviction du Liao-tung, Berlin n’a pas oublié non plus
l’insolence de l’ultimatum japonais de 1914. Tous ces fac-
teurs rendaient déjà très dificile un revirement de 1’Alle-
magne. Le fait que le Japon se trouve à présent en conflit
avec la Chine le rend plus difficile encore...
Mais qu’arriverait-il si la mission militaire allemande se
trouvait entraînée dans les hostilités? Ne serait-ce pas la
fin du Pacte anti-Komintern e t de tout espoir de rapproche-
a attiré mon attention sur le caractère irréfutablement anticommuniste d e
l’action japonaise. Celle-ci résulte d e l‘intensification des activités commu-
nistes en Chine, t a n t d e la part des communistes chinois que d e celles d u
Komintern et du gouvernement soviétique. (No& de M.Dirksen, Tokyo, 3 août
1937.)
- Les déclarations japonaises, répond d e son côté M. Trautmann, n e reposent
sur aucun fondement. Elles sont d e la pure propagande e t personne en Extrême-
Orient ne leur accorde le moindre crédit. Le Japon ne lutte pas contre le commu-
nisme, mais pour ses intérêts propres. En revanche, il n’est pas exclu qu’il finisse
p a r jeter les Chinois dans les bras des Communistes. D (Note de M. Trautrnann,
Pékin, ler août 1937.) C’est ce qui finira p a r arriver.
LE MONDE EN 1937 81
ment germano-nippon ? M. von Neurath, ministre des
Affaires étrangères du Reich, ne sait comment trancher ce
dilemme. D’une part, les Japonais se font de plus en plus pres-
sants; de l’autre, M. Trautmann, ambassadeur du Reich en
Chine lui assure (( que Tchang Kaï-chek a encore beaucoup
d’atouts en main, et qu’il serait urgent de convaincre les
chefs militaires comme le maréchal von Blomberg que la
victoire du Japon est loin d’être assurée ».
Afin de gagner du temps, M. von Neurath commence par
adopter une ligne politique médiane. I1 interdit tout envai
d’armes à la Chine et recommande à la mission allemande
de ne pas se départir d’une stricte neutralité. Puis, se
tournant vers les Japonais, il leur déclare que le Pacte
anti-Komintern R ne saurait s’appliquer à un conflit avec
Tchang Kaï-chek )) et cherche à les persuader que le retrait
de la mission militaire allemande ne les avantagerait nul-
lement, car les officiers de la Wehrmacht seraient immédia-
tement remplacés par des conseillers militaires soviétiques3.
Enfin, il offre sa médiation à Tokyo et à Nankin. Espérant
mettre ainsi un terme aux hostilités, il rédige un (( plan de
paix )) qu’il soumet simultanément aux deux belligérants.
(( Ces conditions sont si modérées, assure M. Dirksen, que
Tchang Kaï-chek devrait pouvoir les accepter sans perdre
la face 4. ))
Mais M. von Neurath a sous-estimé l’acuité du conflit.
Ses propositions provoquent autant d’irritation dans un
camp que dans l’autre. Le gouvernement de Tokyo les
1. C’est pourquoi le colonel Oshima insiste tout particulièrement a pour que
la mission militaire allemande en Chine ne prenne aucune part ÛUX opérations D.
(Mémorandum de la Wilhelmstrasse, 30 juillet 1937.)
2. Note de M . Trautmann au ministère des Aflaires étrangères du Reich,21 juil-
let 1937.
3. I1 y en a déjà sur place, notamment le général Vlassov. Quant au propre
fils de Tchang Kaï-chek, il poursuit ses études au Collège militaire de Moscou.
4. Note de M . Dirksen au ministère des Affaires étrangères du Reich, 3 novembre
1937. Ces conditions sont les suivantes :
l o Un Gouvernement autonome sera constitué en Mongolie intérieure, correspon-
dant au statut de la Mongolie extérieure.
20 Une wne démilitarisée sera créée en Chine du Nord, le long de la frontière du
Mandchoukouo, @qu’à u n point situé au sud de la ligne de chemin de fer reliant
Pékin à Tim-bkn.
30 Une W M démilitarisée sera dtablie à Shanghai, plus vaste que ceUe qui existait
auparavant. Elle sera placée sous le contrôle d’une force de police internationale.
40 Le Gouvernement chinois rerwncera à toute politique antijaponaise.
50 Le Japon et la Chine s’uniront pour lutter contre le communisme.
60 Les tazes douanières imposées aux produits japonais seront abaissdes.
70 Tous les biens étrangers en Chine aeront assuda d’une protection efficace.
1v 6
82 XIISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
déclare ridiculement insuffisantes, e t lorsque Mme Tchang
Kaï-chek en prend connaissance, elle croit défaillir. a Si
le gouvernement chinois les prenait en considération, assure-
t-elle, il serait immédiatement balayé par la colère d u
peuple l. D Le généralissime abonde dans le sens de son
épouse et répond à M. von Neurath par une fin de non-
recevoir. La tentative de médiation se solde par un échec.
La politique allemande en Extrême-Orient est arrivée au
point mort.
Alors, Joachim von Ribbentrop - qui ne serait sans
doute pas fâché de marquer un avantage sur Neurath, -
intervient auprès d’Hitler pour faire pencher la balance en
faveur du Japon. I1 lui fait valoir que les Samouraïs sont
l’équivalent asiatique des Junkers prussiens, que l’Empire
du Soleil-Levant est la seule Puissance du monde qui ait pris
résolument parti contre le communisme et que l’attitude
ambiguë de la Wilhelmstrasse est en train de vider le Pacte
anti-Komintern de son contenu. Sans doute le gouverne-
ment japonais est-il en lutte avec les Chinois? Mais à tra-
vers Nankin, c’est Moscou qui est visé. Ce duel gigantesque
qui se poursuit depuis un demi-siècle au sujet de la Mandchou-
rie ne fait-il pas du Japon l’allié naturel de l’Allemagne?
La volonté du Japon de se tailler un espace vital en Asie
n’est-il pas symétrique aux ambitions du Reich dans l’Est
européen? I1 suffit de considérer l’hostilité instinctive que
lui ont vouée les Puissances signataires du traité de Versailles,
les membres de la S. D. N. et les partisans du statu quo,
pour comprendre dans quel camp il se trouve réellement.
Conclure une alliance avec lui consiste simplement à inscrire
dans des textes ce qui existe déjà à l’état de fait. Pourquoi
ne pas se servir de l’antagonisme qui dresse Tokyo contre
Moscou pour prendre la Russie à revers? Une telle combi-
naison ouvrirait au IIIe Reich des perspectives autrement
intéressantes que les tergiversations mesquines des fonc-
tionnaires de la Wilhelmstrasse ...
Hitler, qui n’a qu’une confiance mitigée dans les diplo-
mates de carrière, écoute avec faveur les arguments de
Ribbentrop. Le Japon l’intéresse parce qu’il y voit non
seulement une nation guerrière qu’inspire un nationalisme
passionné, mais un partenaire indispensable dans le grand
1. Note de M. Trautmann à la Wilhelrnstraasq le 5 novembre 1937.
LE MONDE E N 1937 83
(( triangle politique )) avec lequel il espère en imposer à l’An-
gleterre e t qui se matérialisera bientôt dans le Pacte Berlin-
Rome-Tokyo. I1 donne l’ordre à Neurath de rompre avec
Tchang Kaï-chek; à Blomberg, celui de rappeler la mission
militaire allemande en Chine.
Désormais la voie est libre pour une alliance militaire ger-
mano-nippone. A Berlin comme à ToLyo, les tentatives d’inti-
midation américaines et les menaces de sanctions brandies
par la S. D. N., n’ont abouti, en fin de compte, qu’à ce seul
résultat : faire triompher les affinités idéologiques sur l’ini-
mitié traditionnelle.
VI1
L’ITALIE TOURNE SES REGARDS
VERS L’AFRIQUE
Quand on passe de l’Extrême-Orient à la Méditerranée, on
constate que la tension n’y est pas moins grande, ni le ciel
moins chargé d’orage. Tandis que les Japonais consolident
leur avance en Mandchourie, Mussolini est en train de scru-
ter la carte de l’Afrique pour y trouver une région suscep-
tible de doter l’Italie de frontières impériales.
Mais où aller? Ayant réalisé tardivement son unité natio-
nale, l’Italie n’a commencé à regarder au-delà de ses fron-
tières qu’à une époque où presque toute l’Afrique était déjà
occupée. La France, la Grande-Bretagne, la Belgique, la
Hollande et le Portugal s’y étaient déjà taillé des domaines
immenses. On n’y trouvait plus guère d’espaces vacants en
dehors de l’Abyssinie. Or celle-ci, avec ses 1.184.320 km2
et ses quelque 10 millions d’habitants était trois fois plus
étendue et quatre fois moins peuplée que la Péninsule l.
Elle contenait en outre des richesses immenses : de l’or,
du pétrole, du cuivre, d u molybdène. On pouvait y faire
pousser de l’orge, du maïs, du froment, du tabac, du café,
du coton, des hévéas, de la canne à sucre. Comment le
chef d’un pays pauvre e t surpeuplé n’aurait-il pas été fas-
ciné par l’idée de s’approprier les trésors de l’antique Ophir,
et comment cette opération ne lui aurait-elle pas paru jus-
tifiée par l’état d’inculture où la laissaient les populations
autochtones?
A vrai dire, les aspirations impériales de l’Italie n’étaient
pas nées avec l’avènement du fascisme : elles étaient bien
1. La superficie de 1’Italie n’est que de 301.226 k m * pour une population de
40 miilions d‘habitants.
LE MONDE EN 1937 85
antérieures. Dès 1838, un jeune missionnaire florentin du
nom de Sapeto avait débarqué à Massaoua, sur la côte de la
mer Rouge qui fait face au Yémen. Après avoir minutieuse-
ment exploré la région, il s’était fait octroyer en 1869 une
concession dans la baie d’hssab, pour le compte de la compa-
gnie de navigation Rubbatino. E n mars 1882, cette société
avait cédé tous ses droits au gouvernement italien, transac-
tion que le Parlement romain avait ratifiée le 5 juillet de la
même année. Cet événement, qui était passé inaperçu à
l’époque, marquait un tournant capital dans l’histoire de
la péninsule : il inaugurait sa politique d’expansion en
Afrique 2.
. Ne voulant pas brusquer les choses, le ministère italien
des Affaires. étrangères’avait attendu, pour faire un pas de
plus, que le gouve,rnement britannique eût reconnu la sou-
veraineté italienne sur le territoire d’bssab. Mais sitôt cette
reconnaissance acquise, il avait occupé le port de Massaoua
(février 1885). Puis, ayant fait avancer des troupes le long de
la mer Rouge, il s’était emparé de tout le territoire côtier
compris entre le cap Ras- Kasar et Raheita, auquel il avait
rendu son ancien nom d’Erythrée. De là; les Italiens avaient
étendu leur zone d’influence vers le sud. Celle-ci avait grandi si
rapidement qu’en 1889,le traité d’ucciali, signé avec 1’Einpe-
reur Ménélik 3, avait placé non seulement I’crythrée inais
l’Abyssinie tout entière sous le protectorat nominal de
l’Italie 4.
Pour faire pièce à la France, qui s’était emparée de la
Tunisie avec la bénédiction de I’Allemagne e t qui s’inté-
1. Date de l’ouverture du canal d e Suez. Cet événement avait considCr;il>lc-
ment accru l’intérêt de tous les gouvernements européens pour les pays river:iins
de la mer Rouge.
2. Maxwell H. H. hIAcAwNEY et Paul CREMONA, Italy’s Foreign and Colorrial
Policy, 1914-1937, New York, 1938, p. 276. (Cf. également Charles F. REY, The
real Abyssinia, Philadelphia, 1935, p. 139.)
3. Le u Lion d’Éthiopie I) n’était, a l’origine, qu’unpetit potentat local qui s’était
proclamé lui-même roi de la province de Choa. Victor-Emmanuel Ier l’avait
reconnu empereur d’lhhiopie, le 10 novembre 1872, dans l’intention d’obtenir
d e lui les avantages énumérés, ultérieurement, dans le trait6 d’ucciali.
4. Le Protectorat était fondé sur l’article 17 du Traité. Mais le texte amha-
rique - le seul qui e a t été signé - différait de la traduction italienne en ce sens
qu’il ne plaçait pas la politique étrangère abyssine sous le contrôle de l’Italie.
Ce fait légitimait les protestations de l’Empereur Ménélik, qui afirmait n’avoir
jamais aliéné l’indépendance de son pays. (Cf. TANSILL, op. cit., p. 165; William
L. LANGER, The DipZomacy of imperialism, New York, 1935, I, p. 109, 272; Eli-
zabeth R. Mac CALLUM, Rivalries in Ethiopia, World Anairs Panphlels, no 12,
p. 28.)
5. Mai 1881. Lors du Congrès de Berlin (1877-1878) e t au cours des mois
86 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
ressait d’un peu trop près à l’Égypte et au Soudan, l’Angle-
terre avait soutenu les prétentions italiennes. P a r un traité
conclu le 15 avril 1891, elle avait reconnu à l’Italie un droit
de contrôle sur une large portion du Nord-Est africain.
Mais le gouvernement français était sur ses gardes. Déjà
installé à Obok, dans la région de Djibouti, il échafaudait
lui aussi des projets sur cette partie de l’Afrique1. Aussi
avait-il vu d’un fort mauvais œil l’arrivée des Italiens à Mas-
saoua. Il y avait répliqué en poussant l’Empereur Ménélik
à s’insurger contre l’interprétation abusive donnée par le
gouvernement italien au traité d’ucciali, et à revendiquer
comme faisant partie de son royaume, tout le territoire sou-
danais situé à l’est du Nil, y compris Khartoum. Cette atti-
tude avait fait à Londres l’effet d’une provocation. Elle avait
amené le gouvernement anglais à resserrer ses liens avec
l’Italie en concluant avec elle un second accord, qui plaçait
sous son contrôle virtuel toute la province du Harrar (5 mai
1894).
Du coup, la France et la Russie s’étaient entendues pour
soutenir l’indépendance de l’Abyssinie. Des armes et des
munitions de provenance française avaient commencé à
affluer à Addis-Ahéha. Encouragé dans sa résistance, 1’Empe-
reur Ménélik avait dénoncé le traité d’ucciali. A quoi l’Italie
avait riposté en débarquant un corps expéditionnaire à
Massaoua. Avançant rapidement vers l’intérieur du pays,
les troupes italiennes commandées par le général Baratieri
avaient occupé le Tigré et semblaient devoir s’emparer sans
dificulté de toute l’Éthiopie, lorsqu’un désastre effrayant
s’était abattu sur elles. Surprises par les guerriers du ras
Makonnen au moment où elles s’engageaient dans les défi-
lés d’Adoua, elles avaient été précipitées dans des ravins et
presque entièrement anéanties (ler mars 1896).
Ce désastre avait obligé le gouvernement italien à signer le
suivants, Bismarck n’avait cessé d e répéter aux envoyés français a que la poire
tunisienne était mûre et qu’il était temps pour la France de la cueillir n. (GAXOTTE,
Histoire de Z’Aileningne, 11, p. 284.) Sans doute espérait-il ainsi détourner les
regards de la France de l’Europe centrale e t la mettre en conflit avec l’Angleterre
et l‘Italie.
1. I1 songeait notamment à la construction d’un chemin de fer long de 784 kilo-
mètres, reliant Djibouti à Addis-Abéba. Celui-ci devait comporter par la suite
des embranchements menant à Harrar et à Kaffa.
2. Le ras Makonnen, un ami intime de Ménélik, était le père du jeune prince
Tafari-Makonnen qui devait monter sur le trône le 2 novembre 1930, et se faire
proclamer roi - à la suite d’intrigues machiavéliques - sous le nom d e Haï16
Sélassii. Ces mots signifient en amharique a Force de la Sainte-Trinité 1.
LE MONDE E N 1937 87
traité d’hddis-Abéba, par lequel il s’était vu forcé de I n o n -
cer à sa conquête e t de reconnaître l’indépendance de 1’Ethio-
pie. Cette défaite avait été ressentie par toute l’Italie comme
une terrible humiliation. Sans doute ses dirigeants s’étaient-ils
juré de prendre un jour leur revanche l. Seulement, il était
devenu clair que leurs ambitions ne pourraient se réaliser
qu’à condition d’être cautionnées à la fois par Londres et
par Paris.
Pour l’instant, la chose paraissait impossible, ta n t était
grande la tension qui régnait entre les deux capitales. L’inci-
dent de Fachoda, survenu en 1898, avait fait passer sur la
France une vague d’anglophobie. Toutefois, Delcassé s’était
rendu compte que cette politique purement passionnelle
ne menait à rien. Résolu à écarter l’un après l’autre tous les
obstacles qui pouvaient s’opposer à une réconciliation franco-
britannique, il avait fait quelques pas en direction de l’Italie.
C’était tout ce qu’attendait Rome. Le dialogue, rapidement
noué, avait abouti en décembre 1900, à la signature d’une
Convention secrète, par laquelle la France déclarait (( ne
voir aucun inconvénient à ce que l’Italie s’emparât éven-
tuellement ... de la Tripolitaine ». Le l e r novembre 1902,
ces avances avaient pris un caractère plus concret. Desser-
rant - sans cependant les rompre - les liens qui l’unis-
saient à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie, l’Italie avait
promis de demeurer neutre, au cas où la France se trouve-
rait engagée dans (( un conflit qu’elle n’aurait pas provo-
qué 2 ».
Durant la Conférence d’Algésiras, tenue au printemps de
1906, l’attitude amicale du délégué italien, le marquis Vis-
conti-Venosta, avait grandement facilité la tâche des pléni-
potentiaires français et britanniques. E n retour, Londres e t
Paris avaient conclu, le 13 décembre suivant, un accord
tripartite avec le gouvernement italien qui, tout en réa&
1. (I Adoua, écrit Erwin Faller, demeura comme u n fanal rouge dans l’histoire
des relations italo-éthiopiennes. Durant quarante ans, le nom de cette localité
entretint, chez les Italiens, l’espoir de la revanche. Durant quarante ans, il entre-
tint, chez les Éthiopiens, un sentiment d’invincibilité que rien ne justifiait. I1
f u t le poteau indicateur qui mena I\.Iussolini s u r la route de l’Empire. o a i s il
f u t aussi la cause d u sourire condescendant [ à l’égard de l‘Italie] q u e les Ethio-
piens adoptèrent, pour leur malheur, en 1935-1936. m
2. C’était la conquête d e la Tunisie par la France, en 1881, qui avait poussé
l’Italie a se tourner vers les Empires centraux. Le Traité d’alliance entre l’Italie,
I’hllemagne et l’Autriche-Hongrie avait été signé le 20 mai 1882. (Cf. Les Accords
franco-italiens de 1900-1902. Livre jaune, Paris, 1920, p. 7-9.)
88 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
mant pour la forme l’indépendance de l’ethiopie, n’en fai-
sait pas moins une allusion discrète au traité anglo-italien
d’avril 1891 l.
Lorsque la Russie eut suivi l’exemple de Londres et de
Paris en signant la Convention de Racconigi (octobre
1909), on pouvait dire que les portes de l’Afrique étaient
largement ouvertes aux ambitions italiennes.
Les dirigeants romains avaient le regard trop tendu vers
les horizons africains pour ne pas saisir cette occasion au vol.
E n octobre 1911, Giolitti avait débarqué sans préavis un
corps expéditionnaire en Libye, qui s’était emparé sans coup
férir de Tripoli et de la côte. De ce fait, les Italiens s’étaient
trouvés en guerre avec l’Empire ottoman. Mais la Turquie,
prise à la gorge par la Grèce et la Bulgarie, n’avait pas été
en mesure de les rejeter à la mer 2. La campagne s’était ter-
minée à l’avantage de l’Italie, qui avait annexé la Tripoli-
taine et la Cyrénaïque (octobre 1912) 3.
Cette victoire, remportée sans grande difficulté, avait
déchaîné un grand sursaut d’enthousiasme dans toute la
Péninsule. Des foules brandissant des drapeaux vert blanc
rouge et scandant des mots d’ordre nationalistes avaient
défilé pendant des heures dans les rues de Milan e t de Rome.
E n louvoyant astucieusement entre la Triple Entente et la
Triplice, les diplomates italiens avaient réussi à atteindre
un de leurs premiers objectifs : l’Italie était devenue une
Puissance africaine.
*
r i
E n août 1914, lorsque avait éclaté la Première Guerre
mondiale, 1’Italie était restée neutre, conformément aux
engagements qu’elle avait contractés en 1902. Mais lors-
qu’elle s’était aperçue que les Empires centraux ne gagne-
raient pas la guerre, elle s’était habilement écartée de
I. Qui reconnaissait à l’Italie u n droit de contrôle sur toute cette portion de
l’Est africain. (Voir plus haut, p. 86.)
2. Sur la campagne de Tripolitaine, voir BENOIST-MÉCHIN,Mustapha Kemal ou
la mort d’un Empire, Paris, 1954, p. 118-123.
3. La conquête d c la Tripolitaine avait provoqué un grand mouvement d’indi-
gnation dans l’opinion autrichienne. Sans doute craignait-elle qu’un renforcement
de l’Italie n’amenit le gouvernement romain à revendiquer avec plus d’ardeur
Trieste et le Trentin. Cette réaction avait naturellement contribué à envcnimer
les relations entre Rome et Vienne, justifiant la prédiction de Bismarck ; N Entre
l’Italie e t l’Autriche, il ne peut y avoir que l’alliance ou la guerre. D
L’EMPIRE
ITALIEN (1912-1935).
90 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
Vienne e t de Berlin pour se rapprocher de Londres et de
Paris. Ce changement de front avait été facilité par I’impo-
pularité de l’alliance autrichienne. Ses diplomates s’étaient
efforcés d’arracher aux Alliés le plus de concessions possibles
pour prix de son intervention l. Par le traité de Londres du
26 avril 1915, la France, l’Angleterre et la Russie lui avaient
promis le Trentin, le Tyrol du Sud jusqu’au Brenner, les
comtés de Goritzia et de Gradiska, toute l’Istrie jusqu’au
Carnaro, les îles de Cherso et de Lussin, Valona et l’Albanie
méridionale, un Protectorat sur l’Albanie centrale, des îles
de la mer Égée et le Dodécanèse, une partie de la Turquie 2,
un agrandissement de son empire colonial au cas où la France
et l’Angleterre conserveraient les colonies allemandes, enfin
un emprunt de cinquante millions de livres sterling. Après
quoi, l’habileté de Barrère et les harangues enflammées de
d’Annunzio avaient fait le reste 4. Un mois plus tard (23 mai),
l’Italie avait déclaré la guerre à l’Allemagne e t à l’Autriche.
Dans un ordre du jour adressé à ses armées, le roi Victor-
Emmanuel avait annoncé que l’heure des revendications
((
nationales avait sonné ».
Ces revendications - dont l’acceptation avait été confir-
mée le 19 avril 1917 par l’accord de Saint-Jean-de-Mau-
rienne - témoignaient d’un appétit robuste puisqu’elles por-
taient non seulement sur l’Europe et l’Asie Mineure, mais
incluaient aussi la possibilité, pour l’Italie, de donner libre
cours à sa (( vocation africaine ».
Pourtant, la plupart de ces espoirs allaient être déçus.
L’intervention italienne avait été trop tardive - et trop
calculée - pour lui valoir un pareil butin. Les Alliés n’igno-
raient pas que, sans l’arrivée rapide de divisions françaises
e t anglaises 5, le front italien aurait été enfoncé sur l’Isonzo.
Ils savaient aussi à quoi s’en tenir sur la prétendue victoire
1. rn De toutes les Puissances alliées, écrit Lloyd George, l’Italie fut la seule
à exiger des accroissements territoriaux substantiels, comme prix de son entrée
en guerre. Avant de se dbcider, elle marchanda avec ténacité pour se faire octroyer
une partie des dépouilles du vaincu. Durant des mois, ses diplomates négocièrent
avec les deux camps. Les Alliés étant en mesure de lui offrir davantage, elle
opta finalement pour ces derniers. I) (The Truth about the Peace Treaties, I,
p. 2 7 . )
2. Notamment Antalya, et des intérêts dans le Villayet de Rlossoul. (Cf. BENOIST-
M E C H I N , Afustapka Kenid o u la mort d’un Empire, carte, p. 241.)
3. L’ambassadeur de France à Rome.
4. Notamment ses discours de G h e s ( 4 mai 1915) e t de Rome (12 mai 1915).
(Cf. Gabriele D’ANNUNZIO, Per In Più Grande Italia, Milan, 1915.)
5 . Commandées par le générai Fayolle.
LE M O N D E E N 1937 91
de Vittorio Veneto l. Liés par les engagements qu’ils avaient
contractés envers le Roi Pierre Ier de Serbie 2, ils trouvaient
les exigences italiennes trop gênantes pour ne pas les décla-
rer injustifiées. Ne sachant comment dissimuler leur embar-
ras, ils avaient traité la délégation italienne à la Conférence
de la Paix avec une désinvolture méprisante. Malgré l’ac-
quisition de Trieste, du Tyrol du Sud et des îles du Dodéca-
nèse, l’Italie était loin d’avoir retiré de la guerre tous les
avantages qu’elle en avait escomptés.
L’équipée romantique de d’Annunzio sur Fiume s’était
heurtée au veto catégorique de Wilson, et lorsque le Prési-
dent des États-Unis s’était adressé au peuple italien par-
dessus la tête de ses dirigeants, pour l’inviter (( à se désolida-
riser de ceux qui cherchaient à l’entraîner dans une voie
aventureuse », Orlando e t Sonnino, en proie à une colère
légitime, avaient quitté la Conférence de la Paix en clamant
que la France e t l’Angleterre violaient outrageusement leur
parole, en ne tenant pas les promesses qu’elles avaient
faites pour obtenir l’entrée en guerre de l’Italie 3. On
comprend leur indignation. Mais l’adage selon lequel les
absents ont toujours tort allait se vérifier une fois de plus.
La France e t l’Angleterre avaient profité de leur absence
pour se partager les possessions allemandes d’Afrique
en ne laissant à l’Italie que quelques miettes du festin. La
Grande-Bretagne s’était arrogé 1.200.000 km2 de territoire;
la France, environ 500.000; l’Italie, pour sa part, n’en avait
reçu que 80.000.
Cette répartition était par trop inégale. L’Italie ne s’y
1. Par suite d‘une erreur d’interprétation dans les conditions de l’armistice,
les troupes autrichiennes avaient déposé les armes trente-six heures avant les
troupes italiennes. L’État-Major italien en avait profité pour faire avancer des
colonnes rapides à travers les lignes autrichiennes, qui ne leur opposèrent aucune
résistance puisqu’elles croyaient l’armistice déjà en vigueur. Faisant brusque-
ment volte-face, les Italiens déclarèrent alors prisonniéres toutes les troupes
qu’elles avaient dépassées, ce qui leur permit de capturer sans combat 300.000
hommes. C’est ce mélange de perfidie, de malentendu, de desordre et de désa-
grégation intérieure chez l’ennemi que Ics Italiens ont baptisé la victoire de
Vittorio Veneto. n (Walter SCHNEEFUSS, Esterrcich, Zer/ail und Wt-rden eims
SfaatLs, p. 93.)
2. Auquel ils avaient promis de constituer, après la guerre, une (( Grande
Yougoslavie 1 composée des territoires habités par les Serbes, les Croates et les
Slovénes, avec un large débouché sur la mer Adriatique.
3. La non-observance des promesscs contenues dans le traité de Londres devait
avoir, sur la psychologie italienne d’après guerre, la mCme influence que la vio-
lation de l’accord de préarmistice, basé sur les quatorze points de Wilson, sur la
psychologie allemande.
92 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
était résignée que moyennant la promesse de recevoir des
compensations u ailleurs ».Mais comme ces compensations
n e venaient jamais e t que leur discussion était toujours
remise au lendemain, l’Italie eut l’impression d’avoir fait
un marché de dupe et commença à accumuler en elle des
sentiments de rancune, de colère et de frustration.
E n novembre 1919, les Italiens avaient pourtant fait u n
effort pour se concilier les bonnes grâces des Anglais. Ils
leur avaient proposé u n arrangement aux termes duquel
l’Angleterre conserverait le droit d’ériger un barrage sur le
lac Tana e t de relier ce lac au Soudan, par une route qui
benéficierait du privilège de l’extra-territorialité, même si
1’Ethiopie entière venait à être incluse dans la sphère d’inté-
rêt italienne. En échange, l’Italie serait autorisée à relier
Massaoua, en Erythrée, à Mogadiscio, en Somalie italienne,
par une voie ferrée passant à l’ouest d’hddis-Abéba. Elle
demandait en outre à se voir confier le monopole de l’exploi-
tation économique de l’Éthiopie.
Mais l’Angleterre, devenue la championne d u statu quo
en Afrique (pour ne pas avoir à rétrocéder les colonies alle-
mandes), avait fait la sourde oreille. Elle n’entendait laisser à
personne le droit de contrôler les sources du Nil l. La France,
de son côté, ne tenait pas à voir l’Italie porter un intérêt
trop vif à l’Éthiopie. Pour faire comprendre aux dirigeants
romains que les portes de l’Afrique, qui étaient largement
ouvertes devant eux en 1912, s’étaient refermées depuis lors,
l’Abyssinie avait été admise à la Société des Nations, ce qui
était une façon de la rendre intangible. Décision surpre-
nante, comme Churchill devait le reconnaître par la suite,
(( car ni le caractère du gouvernement éthiopien, ni les condi-
tions de vie existant dans ce pays arriéré, livré à la tyrannie,
à l’esclavagisme et aux guerres tribales endémiques, n’étaient
compatibles avec les standards moraux exigés des membres
de la Ligue ».
1. L’Angleterre craignait que l’Italie ne détournât les eaux du Nil vers les
plaines arides d’une Érythrée (( élargie n, pour la transformer en un pays produc-
teur de coton, ce qui aurait porté un préjudice considérable à l‘économie égyp-
tienne. (CI. Sir John HaRnrs, Italy and Abyssinia, Conternporary Review, août
1935, CXLVIII, p. 151.)
2. Winston CHURCHILL, Th? Gathering Storm, Cambridge, 1948, p. 166. I1 faut
cependant signaler, pour Cire équitable, que l’esclavagisme n’était pas tant le
fait de l‘Abyssinie elle-méme, que de l’Arabie Séoudite qui s’y pourvoyait en
main-d‘œuvre A bon marché. Les trafiquants d’esclaves étaient, pour la plupart,
LE MONDE EN 1937 93
i *
Entre-temps, Mussolini avait accédé au pouvoir (28 octobre
1922). Les Anglais avaient cru tout d’abord que le régime
fasciste ne se maintiendrait pas. Devant la preuve d u
contraire, ils avaient estimé plus sage de réviser leur poli-
tique. Un échange de notes avait eu lieu en 1925 entre
Mussolini e t Sir Ronald Graham, ambassadeur de Grande-
Bretagne à Rome, aux termes desquelles, accordant au dic-
tateur fasciste ce qu’elle avait obstinément refusé à ses
prédécesseurs, l’Angleterre déclarait qu’elle ne voyait aucun
inconvénient à la construction du chemin de fer Massaoua-
Mogadiscio e t allait jusqu’à reconnaître à l’Italie le droit
exclusif d’exploiter les richesses de l’Éthiopie. Elle deman-
dait, en échange,. que l’Italie abandonnât toutes les préten-
tions qu’elle avait maintenues jusque-là sur l’Asie Mineure
et la région pétrolifère de Mossoul l.
Ç’avait alors été au tour de la France de s’insurger contre
un arrangement au sujet duquel elle n’avait pas été consul-
tée. Elle le dénonça avec indignation comme (( une manœuvre
tendant à porter atteinte à l’intégrité territoriale d’un des
membres de la Société des Nations n. Déconcertées par la
vigueur de cette attaque, à laquelle elles ne s’attendaient
p ~ s ,la Grande-Bretagne et 1’Italie s’étaient empressées
d adresser des notes au Secrétaire général de la Ligue, pour
protester de leurs bonnes intentions à l’égard de l’Éthiopie.
Mais il était évident que ces déclarations lénifiantes ne chan-
geaient rien à leurs dispositions réelles z.
Se croyant assuré d u soutien de l’Angleterre, Mussolini
était allé hardiment de l’avant. I1 avait même conclu un
traité d’amitié avec l’Éthiopie (2 août 1928). Cet acte diplo-
matique comportait, outre un certain nombre de clauses
des blancs appartenant aux pays européens qui s’élevaient avec une vertueuse
indignation contre ces pratiques abominables.
1. Compton MACKENZIE, The Windsor Tapestry, Londres, 1938, p. 191, e t
Robert G. WOOLBERT, Italy in Abyssinia, Foreign Afluirs, 1935, XIII, p. 499-508.
2. A propos de l’accord anglo-italien de 1925, Gaetano Salvcmini remarque
très justement : a I1 ne pouvait guère avoir échappé au Foreign Ofice que 1’Abys-
sinie consentirait d i h i l e m e n t à la construction d’une ligne de chemin de fer qui
impliquerait une occupation militaire et une forme quelconque de contrôle poli-
tique. L’accord de 1925 ne pouvait signifier qu’une chose : à savoir que le Foreign
Ofïice laissait les mains libres à Mussolini e t lui donnait toute latitude d’agir à
sa guise dans unc large portion de l‘Abyssinie II. (Mussolini, the Foreign Ofice u r d
Abyssinia, Conîenrporary Review, septembre 1935, CXLVIII, p. 271.)
94 HISTOIRE D E L’ARMÉE A L L E M A N D E
concernant la mise en valeur économique du pays, une
convention additionnelle portant sur la construction d’une
autoroute reliant Assab à Dessié. Malheureusement tout
travail avait dû être interrompu lorsque la chaussée avait
atteint la frontière éthiopienne. Par ailleurs, le gouverne-
ment du Négus mettait un mauvais vouloir évident à rem-
plir ses obligations économiques. Force avait donc été a u
gouvernement italien de constater que le traité de 1928
demeurait lettre morte, sauf en ce qui concernait l’arbitrage
et la conciliation.
L’Italie n’était pas une île, comme le Japon. Pourtant la
situation des deux pays offrait certaines analogies. Baignée
par la mer sur trois côtés, la Péninsule n’était riche que dans
sa moitié septentrionale. Toute la papie située au sud de
Rome était pauvre et aride. La superficie des terres culti-
vables n’était pas proportionnée à l’accroissement de la
population. En 1913, 700.000 Italiens avaient dû s’expa-
trier pour chercher fortune ailleurs. D,epuis lors, un demi-
million d’émigrants étaient partis chaque année pour
l’Amérique e t le montant total de subsides qu’ils envoyaient
à leurs familles permettait à l’Italie d’équilibrer ta n t bien
que mal la balance de ses paiements extérieurs. Or, la nou-
velle loi d’immigration américaine promulguée en 1924 (qui
avait provoqué - comme nous l’avons déjà vu- une réac-
tion très vive au Japon) avait brusquement arrêté ce double
flux de main-d’œuvre et de capitaux. Ne disposant plus
de débouchés susceptibles d’absorber l’excédent de sa popu-
lation, l’Italie avait considéré comme une nécessité vitale
l’acquisition de colonies où ses ressortissants sans emploi
trouveraient du travail et son industrie métropolitaine des
matières premières payables, non en devises étrangères,
mais en lires italiennes. Malgré son climat tropical, l’Éthio-
pie semblait répondre à toutes ces conditions. Ses popula-
tions pouvaient même constituer, avec le temps, un marché
intéressant pour les produits italiens. En fallait-il davantage
pour accroître encore l’attrait irrésistible qu’elle exerçait
sur les esprits?
Malheureusement, un facteur inquiétant venait constam-
ment troubler u la délicate équation éthiopienne ».C’était
l’agressivité croissante manifestée par les tribus de 1’Empe-
1. Voir plus haut, p. 26-27.
2. La formule est de Tansill.
LE M O N D E E N 1937 95
reur Haïlé Sélassié à l’égard des ressortissants italiens ins-
tallés en bordure des frontières de l’Érythrée et de la Çoma-
lie. (( Même après son entrée à la Société des Nations,
remarque Macartney, 1’Ethiopie était demeurée une mau-
vaise voisine pour tous les pays limitrophes, et particuliè-
rement pour l’Italie ... On ne saurait nier que les colons ita-
liens aient eu beaucoup à souffrir des incursions réitérées des
bandes abyssines l. )) Au cas où l’Italie se trouverait engagée
dans une guerre en Europe, ces bandes représenteraient une
grave menace pour l’Empire colonial italien 2.
Or, les risques d’un conflit aux frontières italo-éthio-
piennes grandissaient de jour en jour. Depuis 1896, on
n’avait cessé d’y accumuler des matières explosives. Ici
encore, il suffisait d’une étincelle pour mettre le feu aux
poudres. Elle allait jaillir, le 5 décembre 1934, de l’incident
d’Oual-Oual.
* +
Les frontières de la Somalie italienne et de la province
éthiopienne de l’Ogaden n’avaient jamais été clairement
définies. Dans l’espèce de (( no man’s land qui séparait les
deux pays, se trouvait l’oasis d’Oual-Oual, importante par
ses points d’eau et sa position stratégique. Les Italiens s’y
étaient installés e t l’avaient fortifiée, sans soulever la
moindre protestation de la part des Éthiopiens. Leurs troupes
l’occupaient depuis plus de cinq ans, lorsque soudain 1’Empe-
reur Haïlé Sélassié avait revendiqué cette oasis en affirmant
qu’elle se trouvait à l’intérieur de ses frontières et avait
exigé son évacuation immédiate. Comme le gouvernement
romain s’y était refusé, une partie de la garnison italienne
avait été massacrée. Le reste n’avait eu que le temps de se
replier vers la côte. Mussolini avait riposté en envoyant
quatre bataillons d’infanterie à Massaoua, qui semblaient
être l’avant-garde d’un nouveau corps expéditionnaire.
(( Le déclenchement des hostilités à Oual-Oual, écrit Tan-
sill, pouvait fort bien être l’amorce d’une guerre italo-
1. MACARTNEY,op. cit., p. 285.
2. u Je ne puis tolérer, devait déclarer Mussolini dans son discours du 14 mai
1935, que l’Abyssinie demeure éternellement un pistolet braqué sur nous, qui
rendrait notre position en Afrique intenable, au cas où surviendrait une crise
européenne. B
96 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
abyssine. Mais plusieurs barrières se dressaient sur le che-
min d’un conflit armé. E n ce qui concernait l’Italie, ces
barrières étaient formidables. Elles étaient constituées : 10
par les obligations que lui imposait le Pacte de Genève;
20 par les stipulations du Pacte de Paris l; 30 par les garan-
ties inscrites dans le Pacte franco-anglo-italien de 1906;
40 par les procédures prévues par le traité italo-éthiopien de
1928. Mais Mussolini n’était pas homme à se laisser arrêter
par des barrières de papier 2. D I1 était convaincu, depuis
1933, qu’une guerre avec l’Éthiopie était inévitable et avait
même donné l’ordre à l’État-Major italien de s’y préparer 3.
Afin de contrecarrer les desseins de Mussolini, l’Empereur
d’Éthiopie avait immédiatement offert de recourir à un arbi-
trage. Le gouvernement italien avait rejeté cette proposi-
tion 4. L’Éthiopie avait alors attiré l’attention de la Société
des Nations a sur les conséquences extrêmement graves qui
pouvaient découler de ce refus N (14 décembre 1934). Le sur-
lendemain, l’Italie avait soumis à la Ligue sa version de
l’affaire, où elle rejetait toutes les responsabilités sur Haïlé
Sélassié. Trois semaines plus tard (3 janvier 1935), l’Éthio-
pie avait lancé un appel angoissé à la Société des Nations,
lui demandant d’appliquer à l’Italie l’article 11 du Pacte S.
A la prochaine session du Conseil,.qui devait se réunir le
11janvier 1935, chacun était convaincu que l’on n’éviterait
1. C’est-à-dire le Pacte Briand-Kellogg, signé à Paris, le 27 août 1928, e t dont
les signataires s’étaient engagés à ne pas recourir à la guerre pour régler leurs
diflérends.
2. TANSILL, op. cif., p. 170.
3. Général Emilio DE BONO,Anno X I I I , Londres, 1937, p. 1-17 e t 55-89.
4. Le raisonnement d e Mussolini était à peu près le suivant : a La conquête
de l’Abyssinie prendra peut-Ctre beaucoup de temps. Mais j’y parviendrai avec
le seul concours des troupes coloniales e t de la Milice fasciste. J e conserverai
donc intact mon potentiel militaire en Europe. Les Puissances d e Geneve pro-
testeront peut-cire. Mais elles n’iront pas jusqu’à m’appliquer des sanctions, car
cela ne s’est encore jamais vu. Si elles y recouraient quand mdme, elles se gar-
deront bien d e me faire sérieusement du mai, car elles ont trop besoin de moi
comme allié contre l’Allemagne. La peur du Reich couvrira mes arrières. Les
Français n’ignorent pas que la seule éventualité d’un conflit franco-italien encou-
ragera les Allemands à faire main basse sur l’Europe centrale. n Le Duce était
tellement convaincu d e la justesse d e ce calcul, qu’il n’estimait m6me pas néces-
saire d e ménager la susceptibilité d e la Société des Nations, en donnant à ses
refus un caractère moins blessant.
5. ARTICLE11 D U PACTEDE GENÈVE: r Toute guerre ou menace de guerre étant
un grave aujet de préoccupation p o w l’ensemble des membres de ha Ligue, celle-ci
eat habilitée à prendre toutes les mesures qu’elle estimerait raisonnables et efieaces
en vue de sauvegarder la pa& des nations. D Malheureusement, comme devait le dire
Sir Robert Vansittart, l’avenir devait démontrer a que les mesures raisonnables
n’étaient pas efficaces, e t que les mesures efiicaces n’étaient pas raisonnables 8 .
LE MONDE EN 1937 97
pas un débat orageux, dont l’issue ne pouvait être qu’une
condamnation de l’Italie l.
Or, tout donnait à penser que Mussolini ne s’inclinerait
pas devant ce verdict. La Société des Nations se verrait
alors obligée de lui appliquer des sanctions, et ces sanctions
pouvaient fort bien conduire à une guerre générale. Le feu
qui couvait depuis longtemps SOUS les broussailles abyssines
risquait de s’étendre, non seulement à l’Afrique, mais à tout
le bassin de la Méditerranée ...
1. Cette condamnation ne résulterait pas tant de l’occupation d’Oual-Oual (qui
demeurait contestable) que du refus du gouvernement italien de soumettre le
litige à une procédure d’arbitrage dont le Pacte de Genève et le Traité italo-
éthiopien de 1928 lui faisaient une obligation.
IT
VI11
DES ACCORDS DE ROME
AU ((FRONT, DE STRESA
C’est alors que Pierre Laval était intervenu, pour empê-
cher que les choses ne se détériorent davantage. Justement
ému par la gravité de la situation et voulant éviter à tout prix
que la Société des Nations n’infligeât à l’Italie une condamna-
tion qui mettrait le comble à son exaspération et la pousse-
rait peut-être à des actes irrémédiables, le ministre français
des Affaires étrangères s’était rendu dans la capitale ita-
lienne pour tenter de trouver une solution a u problème,
grâce à des entretiens directs avec Mussolini (4-8janvier 1935).
Quelles étaient les pensées du maire de Châteldon, dans le
wagon-salon qui l’emmenait à Rome? Devant l’imbroglio
provoqué par le conflit italo-éthiopien, elles avaient a u
moins le mérite d’être simples et claires : elles consistaient à
accorder à Mussolini quelques satisfactions en Afrique, tout
en permettant à la S. D. N. de ne pas perdre la face. Car
si la (( vocation africaine n de l’Italie était passée au premier
plan, il ne fallait pas oublier pour autant qu’elle était égale-
ment investie d’une u mission européenne ».Cette mission
consistait à monter la garde au Brenner, pour empêcher
Hitler de faire main basse sur l‘Autriche.
Mussolini, pour sa part, était pleinement conscient de
l’importance de cette tâche. I1 ne tenait nullement à avoir
une frontière commune avec le Reich - qui risquerait alors
de revendiquer le Trentin et le Tyrol du Sud que le traité de
Versailles avait enlevés à l’Autriche - e t l’avait exprimé
clairement en plusieurs occasions En octobre 1925, lors des
1. s De leur côté, écrit Robert Ingrim, la France et l’Angleterre se complai-
saient à l’idée que l’Autriche était une pomme de discorde providentielle entre
LE MONDE EN 1937 99
négociations qui avaient précédé la signature des Accords
de Locarno, le Duce avait fait une brusque apparition dans la
petite ville helvétique où siégeaient les plénipotentiaires
alliés, pour demander que la garantie accordée à la frontière
franco-belgo-allemande soit étendue à la frontière austro-
italienne. Stresemann avait rQliqué, avec beaucoup d’à-pro-
pos, que (( le but du Traité était de garantir les limites de
l‘Allemagne, et que l’étendre au Brenner serait admettre
implicitement que l’Autriche faisait partie du Reich ».Du
coup, Mussolini n’avait pas insisté. I1 était reparti dès le
lendemain sur une vedette rapide, en soulevant un remous
d’écume à la surface du lac Majeur.
Six ans plus tard, lorsque le Dr Curtius, ministre de l’Éco-
nomie du Reich, et le Chancelier Schober avaient préconisé
la création d’une union douanière entre l’Autriche et l’Alle-
magne (1931), Mussolini s’y était opposé avec la dernière
énergie.
L’arrivée d’Hitler au pouvoir, le 30 janvier 1933, n’avait
fait qu’aggraver ses appréhensions. Le Duce avait lu attenti-
vement Mein Kampf et savait la place prépondérante qu’y
occupait l’Autriche. Dès le 14 mars, il avait chargé son
ambassadeur à Berlin, M. Vittorio Cerutti, de bien faire
comprendre à M. von Neurath, que si l’Italie était disposée,
comme par le passé, à soutenir certaines revendications alle-
mandes, - notamment l’égalité des droits en matière d’ar-
mements, -il y en avait une, en revanche, qu’elle ne tolé-
rerait jamais : c’était le rattachement de l’Autriche au
Reichl. L’avis, pour être courtois, n’en était pas moins for-
mel.
M. von Neurath ayant répondu (( qu’il n’entrait pas dans
les intentions de l’Allemagne de changer quoi que ce soit au
statut de l’Autriche, du moins dans l’immédiat »,Mussolini
ne s’était pas contenté d’une formule aussi ambiguë. I1 s’était
tourné vers la France et l’Angleterre, pour leur demander s’il
pourrait compter sur leur concours, au cas où l’Allemagne
tenterait de modifier la situation existante. Le 17 février
1934, les trois Puissances avaient publié une déclaration
l’Allemagne et l’Italie, qui les prémunissait contre la crainte de voir ces deux
pays constituer un front commun diplomatique ou même militaire. I (Hifiers
güicklichaler Tag, Stuttgart, 1962, p. 82.)
1. On s’étonne que Mussolini n’ait pas vu que l’une menait directement à l’autre.
Mais il était préoccupé, lui aussi, d’accroître son armée.
100 HISTOIRE D E L>ARMÉE ALLEMANDE
commune, dans laquelle elles affirmaient (( leur volonté de
maintenir l’indépendance et l’intégrité de l’Autriche D.
Malgré le caractère anodin de ce texte, Mussolini l’avait
considéré comme une garantie sufisante, et c’est avec UIS
sentiment de supériorité marqué qu’il avait reçu Hitler à
Venise, le 14 juin de la même année.
La politique du Duce à l’égard de l’Autriche n’avait pas
varié depuis son accession au pouvoir 2. I1 la considérait
toujours comme sa chasse gardée, et entendait la rendre
aussi forte et aussi indépendante que possible, pour lui
permettre de résister à toutes les pressions extérieures,
qu’elles vinssent de Berlin, de Londres ou de Paris. Aussi,
s’était-il abstenu d’en parler à Hitler, et lorsque celui-ci avait
voulu aborder ce sujet, le chef du gouvernement italien s’était
cantonné dans les banalités, en déclarant a que la question
n’était pas à l’ordre du jour n. Quant au communiqué final,
publié à l’issue de cette rencontre, il ne pouvait guère être
plus laconique :
Le chef du Gouvernement italien et le Chancelier allemand,
y lisait-on, ont continué et terminé aujourd’hui dans un esprit
de collaboration cordiale, l‘examen des problèmes de politique
générale et de ceux qui intéressent plus directement les deux pays.
Les rapports personnels ainsi amorcés entre les deux chefs de
Gouvernement continueront à l‘avenir.
Que le Duce n’ait éprouvé aucune sympathie pour Hitler
n’avait rien de surprenant. Rivaux quant à l’Autriche
comme sur beaucoup d’autres points, leurs caractères étaient
trop dissemblables pour qu’un courant d’amitié pût s’établir
entre eux dès leur première rencontre. Autant Hitler était
sombre et replié sur lui-même, tout préoccupé par les
conflits qui l’attendaient à son retour à Berlin, autant Musso-
lini était souriant et expansif, comme si l’avenir ne lui
réservait qu’une suite ininterrompue de victoires.
I. a Le Gouvernedent autrichien s’est adressd a m Gouvernements français, anglais
et italien, pour connaitre leur sentirnent au sujef du dossier qu’il a préparé aFn
d’établir ïingérence allemande dans les anaires intérieures de ïdutriche et dont il
bur a donné communication.
u Les wnversations qui ont eu lieu à ce suiet entre les trois Goucernernmts ont &mon-
tré leur communauté de vues en ce qui wnmrne la nécessitt? de maintenir l‘indépen-
dance et l‘intégrité de L‘Autriche, conforrntment a w trait& en vigueur. n (Signé :
SUVITCH, Sir Eric DRIJMMOND, DE CHAMLIRUN.)
2. II L’Italie ne tolérera jamais cette violation ouverte des traités que serait
l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne 8 , avait-il déclaré dans un discours B
la Chambre italienne, le 20 mai 1925.
LE MONDE E N 1937 101
Certes, il ne lui déplaisait pas de voir en son interlocuteur
un disciple qui suivrait docilement ses conseils. (I1 ne se pri-
vait d’ailleurs pas de lui en prodiguer.) Mais les suivrait-il
toujours? Ne serait-il pas bientôt enclin à lui parler en
maître? Mussolini n’ignorait rien des qualités de l’Allemagne.
I1 connaissait son esprit de méthode, son acharnement a u
travail et ses capacités éminentes dans le domaine militaire.
I1 avait suivi avec attention les étapes de son réarmement
et savait que le jour n’était pas loin où le Reich disposerait
de forces imposantes avec lesquelles l’armée italienne ne
pourrait pas rivaliser. Tout cela représentait assurément
un danger. Mais alors qu’il pensait avoir vaincu toute
opposition dans son pays et évoluait avec aisance entre
le Saint-Siège et la Maison de Savoie - dont il recevait les
hommages avec une satisfaction évidente - ses informa-
teurs l’avaient averti que la situation du Führer était loin
d’être solide et qu’une rébellion couvait jusque dans les
rangs de son entouragel.
La façon dont Hitler avait écrasé la révolte des S. A., dans
la nuit du 30 juin 1934a, l’avait rempli de stupeur. Elle
lui avait fait comprendre que son rival était d’une tout autre
trempe qu’il ne l’avait supposé et qu’il était dangereux
d’encourir sa colère. Mais il n’en avait pas moins exprimé
son dégoût pour (( ce travail mal fait, cette boucherie inu-
tile n. Quant aux théories racistes que le Führer avait longue-
ment.développées dans Mein Kampf,il n’hésitait pas à en dire,
avec un sourire méprisant, que (( trente siècles d’histoire per-
mettaient aux Italiens de considérer avec une indifférence
souveraine les doctrines professées par les descendants de
Barbares qui ne savaient encore ni lire ni écrire, à une
époque où leurs ancêtres s’enivraient des chants d’Horace
et de Virgile 3 ».
Mais ces sarcasmes ne reflétaient qu’une partie de sa pensée.
Au fond de lui-même, Mussolini savait fort bien que 1’Alle-
1. Quelques jours auparavant, M. von Papen lui avait dépêché un de ses amis,
M. von Lersner, pour le supplier d’exercer une influence modératrice sur Hitler,
(Cf. PAPEN,Mémoires, p. 240.) I1 est probable que M. von Lersner en avait profité
pour mettre le chef du gouvernement italien au courant de la situation très trouble
qui régnait à ce moment en Allemagne. Cela expliquerait l’ironie condescendante
avec laquelle le Duce avait conseillé à Hitler de y commencer par mettre de l’ordre
dans sa propre maison II. (Voir vol. III, p. lu.)
2. Voir vol. III, p. 169 et 8.
3. DiScours prononcé à Bari, le 6 septembre 1934.
102 HISTOIRE DE L’ARWBE ALLEMANDE
magne et l’Italie n’avaient pas le m&me poids, et que Ber-
lin pèserait bientôt plus lourd que Rome dans les destinées
de l’Europe centrale. Aussi se demandait-il, avec une secrète
appréhension, si l’apparition d’Hitler sur la scène inter-
nationale n’allait pas assombrir sa vie, jusque-là si enso-
leillée, en y introduisant un élément de tension et de drame.
Ce pressentiment avait paru se confirmer, quelques jours
plus tard, lorsque le Chancelier Dollfuss avait été assassiné
par les membres du Parti national-socialiste autrichien
(25 juillet 1934).
Dollfuss! L’homme avec lequel il avait conclu un accord
important moins de quatre mois plus tô t l, celui qu’il consi-
dérait comme son protégé et son ami! I1 y avait de quoi
mettre en fureur le tempérament le plus calme. Circonstance
aggravante : Mme Alwine Dollfuss était justement son invitée
à Riccione et le Duce s’était trouvé dans la triste obligation de
devoir lui annoncer lui-même la mort de son époux, abattu
par les partisans du Chancelier du Reich!
E n réalité, ce coup de revolver venait trop tô t pour
Hitler. I1 contrariait ses desseins plus qu’il ne les favo-
risait car il n’avait pas encore rétabli le service militaire
obligatoire et n’avait pas non plus réoccupé la rive gauche
du Rhin s, de sorte qu’il ne pouvait intervenir en Autriche
sans exposer son flanc droit aux représailles éventuelles de la
France. Mais ce drame n’en avait pas moins failli provoquer
une rupture entre les deux dictateurs. La mort du Chance-
lier autrichien avait rempli Mussolini de colère. Pour bien
montrer qu’il était prêt à toute éventualité, il avait mobilisé
cinquante mille hommes et les avait massés à la frontière d u
Brenner.
Car l’Italie n’entendait renoncer ni à son rôle de protec-
trice de l’Autriche, ni à son influence prépondérante sur les
Éta t s danubiens 4. Elle ne pouvait donc tolérer aucune
1. Le 17 mars 1934, Mussolini, le Chancelier Dollfuss e t M. Gombœs s’étaient
réunis à Rome et avaient signé un a Pacte consultatif D aux termes duquel les gou-
vernements italien, autrichien e t hongrois avaient décidé de pratiquer une poli-
tique commune et de se consulter sur les décisions à prendre chaque fois que
l’un des trois gouvernements l’estimerait nécessaire. Mussolini avait vu, dans cet
accord, la confirmation de sa prépondérance dans le bassin danubien.
2. Cette mesure ne sera prise que le 15 mars 1935.
3. La remilitarisation de la rive gauche du Rhin n‘aura lieu que le 7 mars 1936.
4. a A cette époque, leministred’ltalie à Vienne était presque vice-roi d’Autriche
et occupait sensiblement la même situation dans cette capitale que le Haut-
Commissaire britannique au Caire. * (CHURCHILL, Paris-Soir, 19 mai 1938.)
LE MONDE EN 1937 103
extension de la puissance allemande en direction de Vienne,
de Belgrade ou de Budapest.
L’intérêt des Alliés allait dans le même sens. S’iIs voulaient
contenir l’Allemagne et prévenir une explosion, il était indis-
pensable que l’Italie continuât à monter la garde sur le
Brenner. C’est pourquoi le 27 septembre, MM. Barthou,
Eden et Aloïsi avaient réaffirmé leur volonté de maintenir
l’indépendance et l’intégrité de l’Autriche l.
Or, telle était exactement la pensée de Laval 2.
- Quand un incendie menace un village, que font les
paysans? demandait-il de sa voix grave et chantante. Ils font
la chaîne. E h bien! faisons comme eux! Pour empêcher Hitler
de s’emparer de l’Europe, faisons la chaîne de Londres à
Paris, avec Rome, Belgrade, Budapest, Prague, Varsovie et
Moscou, sinon c’est l’Allemagne qui gagnera 3...
Dans cette chaîne, l’Italie représentait le maillon central.
Et c’était ce maillon, justement, que la S. D. N. s’apprê-
tait à faire sauter! Par quelle aberration les délégués réunis
à Genève ne voyaient-ils pas qu’il fallait, au contraire, le ren-
forcer à tout prix? Une querelle en Méditerranée survenant
à ce moment précis, à propos d’un misérable village éthio-
pien que personne n’était capable de situer sur la carte,
aurait des conséquences incalculables : elle bouleverserait de
fond en comble l’équilibre européen. L’encerclement de
l’Allemagne exigeait la participation de l’Italie. Laval savait
que Mussolini estimait ce concours à sa juste valeur et qu’il
réclamerait en échange des compensations en Afrique. Mais
comme il considérait que l’enjeu en valait la peine, il était
prêt à les lui offrir.
Comment les deux hommes ne se seraient-ils pas entendus?
1 . i~Après atair prockdl à un nouvel examen dela situation de l’Autriche, lapreprd-
sentants de la France, de la Grande-Bretagne et de l‘Italie sont tombés d’accord, a u
nom de leurs gouvernements respectifs, pour reconnaître que la declaration d u 17 février
1934, en ce qui concerne la ntcessité de maintenir l‘indkpenàance et l‘intégrité da
I‘dutricht, conformdment aux traitls m vigueur, conserve wute sa force et continuera
à inspirer l e i v politique commune. n (Communiqué conjoint du 27 septembre 1934.)
2. Barthou avait été assassiné à Marseille, le 9 octobre 1934, en allant y accueil-
lir le Roi Alexandre I I de Yougoslavie. Au lendemain de sa mort, Flandin avait
demandé à Laval de reprendre le portefeuille des Affaires 6trangères.
3. Intervention de Pierre Laval à la Commission des Affaires étrangères du Sénat,
réunie en séance secrète le 16 mar8 1939. a Je suis allé voir le Saint-PBre, je suis
a116 voir Mussolini, je suis a116 voir Staline, je serais aI1é voir le diable pour assu-
...
rer la paix en Europe et la sécu it6 de mon pays B, ajoutera-t-il à la séance
du 14 mars 1940.
104 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
*
i l
Ils vont s’entendre, en effet, et plus rapidement qu’on ne
l’eût pensé.
Si le premier contact avec Hitler a été franchement mauvais,
il en va tout autrement avec Pierre Laval. Le paysan auver-
gnat et le paysan romagnol se comprennent à demi-mot, car
ils ont plus d’un point commun. Ils sont tous deux passionné-
ment attachés à leur terre natale et sont fiers l’un et l’autre
de la modestie de leurs origines l, - peut-être parce qu’elle
rehausse encore l’éclat de leur réussite. Avant d’avoir
accédé aux plus hautes charges de l’État, ils ont commencé
par militer dans les Partis socialistes de leurs pays respec-
tifs, l’un à Aubervilliers et l’autre à Milan. Mais ils ont suivi,
depuis lors, une évolution parallèle, qui les a conduits -
comme le dira Mussolini lui-même - (( de l’universalisme
socialiste, nécessairement quelque peu utopique, aux réa-
lités nationales, profondes et indestructibles ».Ils sont tous
deux conscients de leur valeur, rancuniers et superstitieux.
Ils croient au (( mauvais œil »,et -ce qui est encore mieux-
ils attribuent ce pouvoir maléfique aux mêmes personnes. Ils
ont un sens très vif des petites ironies de la vie et savent discer-
ner rapidement les points faibles de leurs adversaires. Mais
si Sun s’imagine parfois être un nouveau César, le second ne
se prendra jamais pour un autre que Pierre Laval. L’Italien
étale ses visées; le Français tait les siennes. De sorte qu’on ne
saura jamais lequel est le plus ambitieux pour son pays ...
A cette époque, Mussolini est au sommet de sa forme e t
Laval est en possession de tous ses moyens. Tels qu’ils sont,
les deux hommes se plaisent et comme ils veulent se com-
prendre, ils y arrivent facilement. E n quarante-huit heures,
tous les litiges pendants entre la France et l’Italie sont réglés
Dans la soirée du 7 janvier 1935, plusieurs accords sont
paraphés sous les lustres scintillants du Palais de Venise.
u Les bons traités, a dit Paul Valéry, sont ceux qui seraient
1. a A la maison, écrira plus tard Mussolini, le menu le plus habituel était la
soupe, du pain, un peu de légumes, c’est tout... Ma maison était pauvre, pauvre
...
ma vie a Et Laval : a Je suis un enfant du peuple. Je ne m‘en cache, ni ne m’en
loue. Mais je nais une chose : dent que je dois ma réussite B mes origines. I) ( C f .
Charlea Roux. La Chuta da Mursolini, Paris, 1961, p. 37, e t BARADUC, Dans l u
ccuula as Piwre Lwd,p. 30.)
LE M O N D E E N 1937 105
signés entre les arrière-pensées. 1) I1 semble que ceux-là
correspondent à cette définition.
Les accords de Rome portent à la fois sur la Tunisie, la
Libye, Djibouti et l’Afrique orientale.
E n T u n i s i e , la Convention d’Établissement relative à la
nationalité des ressortissants italiens conclue le 28 mars 1896
pour une durée de quarante ans, et qui vient à expiration,
est prorogée jusqu’en 1965. Le statut des écoles italiennes
demeurera inchangé jusqu’au 28 mars 1955 l. Au Sud d e
la L i b y e , grâce à une rectification de frontières, l’Italie se
voit accorder la province du Fezzan, dont les 114.000 km2
viendront s’ajouter aux 80.000 qu’elle a déjà reçus en 1919.
A D j i b o u t i , la participation italienne au chemin de fer
d’Addis-Abéba sera accrue. Enfin, en A f r i q u e orientale, un
millier de kilomètres carrés sera cédé au gouvernement
romain, pour lui permettre d’établir un port sur le détroit
de Bab el-Mandeb.
Comme on le voit, Laval a fait bonne mesure. Mais il a
obtenu, en échange, que Mussolini adhère au (( Pacte consul-
tatif )) suivant :
Les Gouvernements français et italien se déclarent d’accord
pour recommander aux États principalement intéresses la conclu-
sion d’une Convention de non-ingérence par laquelle ils s’engage-
raient à ne p a s s’immiscer dans leurs affaires respectives, c’est-
à-dire à n’entreprendre ni à favoriser aucune action ayant pour
objet de porter atteinte, par l a force, à l’intégrité territoriale, ou
au régime politique o u social d’un autre pays.
Cette Convention devrait être conclue, e n premier lieu, entre
l’Italie, l’Allemagne, la Hongrie, la Tchecoslovaquie, la Yougo-
slavie et l’Autriche, c’est-à-dire entre tous les pays ayant une fron-
tière commune avec l’Autriche, et l’Autriche elle-même. Elle pour-
rait être étendue, par la suite, à la France, à la Pologne et à
la Roumanie.
En outre, les Gouvernements français et italien, fermement
résolus à maintenir l’indépendance et l’intégrité de l‘Autriche,
s’engagent dès à présent à ouvrir des consultations entre eux,
d‘une part, et l’Autriche, d‘autre part, sur les mesures à prendre
au cas où l’indépendance et l’integrite’ de l’Autriche seraient
menacées.
Ces consultations seraient ensuite étendues a u x pays cités p l u s
haut, pour s’assurer leur concours 2.
1. Passé cette date, elles deviendront des écoles italiennes privées, soumises
A la legislation scolaire française en vigueur en Tunisie.
2. C‘est la traduction exacte, sur le plan diplomatique, de la formule de Laval :
106 HISTOIRE DE L ’ A R M ~ ~ EALLEMANDE
Cet accord public est complété par une convention mili-
taire secrète, dont les termes n’ont jamais été divulgués
jusqu’ici, mais dont il est impossible, aujourd‘hui, de contes-
ter la réalité l.
Lorsque le journaliste anglais Ward Price demandera
quelques mois plus tard à Mussolini :
- Est-il vrai que Laval vous ait donné carte blanche en
Abyssinie par le Pacte de Rome?
Le Duce se bornera à lui répondre, d’un ton détaché :
- I1 n’est pas inexact d’affirmer que tous les désaccords
italo-français aient été réglés par les accords du 7 janvier ...
Mais les commentaires du général de Bono sont beaucoup
plus explicites : (( Les conversations avec Laval, écrit-il dans
ses Mémoires,nous avaient permis de penser que la France,
tout au moins, ne dresserait plus d’obstacles sur la route
menant à une action éventuelle en Abyssinie. ))
Mussolini n’a donc aucune raison de dissimuler sa satis-
faction, lorsqu’il paraît à la réception que Laval donne au
soir du 8 janvier dans les salons du Palais Farnèse pour
célébrer (( la réconciliation des deux sœurs latines ».Un sou-
rire de triomphe éclaire son visage tandis qu’il s’avance en
serrant les mains à travers le grand salon de l’ambassade de
France auquel le plafond d’Annibal Carrache confère un sur-
croît de majesté. Son destin semble à l’échelle des demi-dieux
qui s’y ébattent. Comment ne se féliciterait-il pas de la
double victoire qu’il vient de remporter, puisque tout en
renforçant l’encerclement de l’Allemagne, le Pacte de Rome
met fin à son propre isolement 2?
I: Pour empêcher Hitler de s’emparer d e l’Europe, faisons l a chaîne (de Londres
à Paris) avec Rome, Belgrade, Budapest, Prague, Varsovie ( e t Moscou). n Mais
c’est aussi le développement de l a politique mussolinienne, telle qu’elle a Pté
formulée dans le Pacte consultatif italo-austro-hongrois du 17 mars 1934. (Voir
plus haut, p. 100.)
1. L’existence d’un accord militaire secret a été révélée pour la première fois
au cours du procès intenté au général Roatta à Rome, en février 1945. C’est le
25 janvier 1935 que le général Badoglio demande à notre attaché militaire, le
général Parisot, d‘étudier les modalités d e cette coopération. Les entretiens se
poursuivent les 4 e t 20 février. L e 6 avril, le Haut-Comité militaire décide que
les trois chefs d‘État-Major (Terre, Mer e t Air) présenteront une note commune
sur l’aide éventuelle à apporter à l’Italie. Le 25 mai, les généraux Gamelin e t
Denain partent pour Rome. Des accords plus précis seront signés entre le générai
Gamelin e t le général Badoglio, d’une part; entre le générai Valle, ministre d e
1’Air en Italie, e t le général Denain, ministre d e l’Air en France, de l’autre. (Cf.
général GAMELIN, Servir, II, p. 166, e t Alfred MALLET, Pierre Laud, I, p. 71:)
2. a I1 est rare, écrit Alfred Mallet, qu’une conversation diplomatique soit
accueillie avec une faveur aussi unanime que les Accords d e Rome. Le 23 mars,
LE MONDE EN 1937 107
* *
A Berlin, on ne s’y trompe pas. La signature du Pacte de
Rome y cause un émoi considérable. On considère qu’une
alliance militaire a été conclue entre Rome et Paris, et que
l’Autriche est devenue (( un Protectorat franco-italien 1).
M. von Neurath parle d’un (( fait accompli D, parce que la
pièce maîtresse de l’accord - le Pacte consultatif - est
entré en vigueur le jour de sa signature. Pour aggraver
encore les choses, Mussolini prend la plume à quelques
jours de là pour célébrer (( la vocation latine de l’Autriche ))
dans un article qui paraît dans le Pop010 d’Italia l. Sa lecture
met Hitler au comble de la fureur :
- Étant né en Autriche, s’écrie-t-il, je connais mieux que
quiconque la vocation germanique de mes compatriotes!
Et quand on voit l’État croupion que les signataires du traité
de Saint-Germain ont fait de ce malheureux pays, on se
demande comment ils osent encore parler de son ((intégritér!
Mais c’est de Londres qu’arrivent les nouvelles les plus
alarmantes. M. von Hœsch, ambassadeur du Reich en
Grande-Bretagne, envoie à la Wilhelmstrasse des télégrammes
pessimistes. «Lesbases d’un encerclement de l’Allemagne sont
posées, y déclare-t-il. Cet encerclement est même plus étroit
que jamais. I1 sunirait à présent que l’Angleterre tende la
main à la Russie, pour qu’il devienne total. )) Et l’ambassa-
deur recommande à M. von Neurath (( d’agir avec la plus
grande circonspection, de persuader le Führer de renoncer
aux décisions unilatérales, de freiner le réarmement de la
Wehrmacht, peut-être même de réintégrer la Société des
Nations. N
Mais l’ambassadeur du Reich voit les choses trop en noir.
Sous un calme apparent, Londres n’est pas moins inquiet
que Berlin. Une alliance franco-italienne serait peut-
être plus dangereuse encore pour les Anglais que pour les
Allemands, car elle menacerait l’hégémonie britannique en
la Chambre des Députés les approuve par 555 voix contre 9. Le 27 mars, à l’una-
nimité, le Sénat, sur l’intervention d’Henry de Jouvenel, les approuve à son
tour. La Petite Entente affirme son contentement. Le 11 janvier à Ljubljana,
les ministres des Affaires étrangères d e Roumanie, de Tchécoslovaquie e t de You-
goslavie manifestent leur satisfaction quant aux résultats auxquels ont abouti ka
Jgociations de Rome. (Op. cit., I, p. 76.)
i. 13 février 1935.
108 HISTOIRE D E L ’ A R M ~ ~ E
ALLEMANDE
Méditerranée. Cette crainte sufit à déclencher leurs réflexes
impériaux. (( Nous exerçons la suprématie en Méditerranée
depuis la guerre de Succession d’Espagne, c’est-à-dire
depuis deux cent trente ans, écrit Churchill, e t nous
n’avons jamais permis que l’on discutât le droit qu’ont nos
navires de guerre de circuler librement dans cette mer inté-
rieure. Ce n’est pas aujourd’hui que nous allons le tolérer! 1)
Cet avertissement donne la mesure des appréhensions
britanniques. Celles-ci sont encore avivées par les inscrip-
tions Mare nostrum! qui commencent à fleurir sur les murs des
villes italiennes. Non seulement l’Italie s’est dotée d’une avia-
tion puissante, sur laquelle les raids spectaculaires d’ Italo
Balbo ont attiré l’attention du rnonde, mais on apprend que
Mussolini, s’évadant des limitations imposées par les traités
de Washington et de Londres, vient d’adopter - comme le
Japon - un vaste programme de réarmement naval. Déjà
les quatre cuirassés italiens de 23.600 tonnes, lancés en 1913
-l’Andrea Doria, le Caio Duilio, le Giulio Cesare et le
Conte di Cavour - ont été entièrement transformés et moder-
nisés. A ceux-ci vont venir s’ajouter quatre navires de ligne
de 35.000 tonnes, le Vittorio Veneto, le Littorio, l’Imper0
et le Roma, comparables aux plus gros vaisseaux de la
flotte britannique. Avec ses 12 croiseurs de bataille, ses 61 tor-
pilleurs e t ses 106 sous-marins l, l’Amirauté italienne dis-
posera bientôt de forces sufisantes pour tenir tête à la marine
britannique en Méditerranée, d’autant plus que l’Italie peut
masser toutes ses unités à proximité de ses côtes, alors que
l’Angleterre doit disséminer les siennes à travers tous les
océans du globe 2. Voir couper la route des Indes est un risque
que le gouvernement britannique n’est nullement disposé à
courir 3. Auprès de ce danger majeur, que pèse l’indépendance
de la petite Autriche?
1. Totalisant respectivement 74.488, 123.716 et 102.300 tonnes.
2. Notamment en Extrême-Orient, où elle doit faire face à la montée de la
marine nippone.
3. Les témoignages de cet état d’esprit, qui atteint chez certains hommes poli-
tiques anglais une véritable psychose d’angoisse, sont trop nombreus pour
qu’on puisse les citer tous. Bornons-nous à en donner deux exemples caracté-
ristiques :
a Le gouvernement britannique reçut, durant la crise abyssine, u n rapport de
ses experts navals. Ceux-ci disaient : bien qu’elle ait ét,é renforcée par la totalité
d e la Horne Fleet, la flotte britannique n’est pas en mesure de tenir tète à la marine
e t à l’aviation italiennes. u (TAYLOR, The origins of the second World War, Londres,
1961, p. 92.)
a I1 semble qu’en ce moment (août 1935), nous soyons dans la MBditerranbo,
LE MONDE E N 1937 109
I1 y a longtemps que les dirigeants anglais savent qu’elle
est inviable et ont pris leur parti de la voir s’intégrer à
l’Allemagne. (( J’ai toujours eu le sentiment, écrira Lord Hali-
fax, le l e r novembre 1938 à Sir Eric Phipps, que la supré-
matie allemande en Europe centrale deviendrait inévitable,
pour des raisons à la fois géographiques et économiques, le
jour où l’Allemagne aurait récupéré sa force normale l. n
Ce N sentiment D, Halifax l’éprouvait déjà le 3 mars 1934,
date à laquelle Sir John Addison, ministre anglais à Prague,
écrivait à Sir John Simon, ministre des Affaires étrangères :
(( La fusion de l’Autriche et de l’Allemagne n’est qu’une ques-
tion de temps, et aucune force au monde ne pourra l’empê-
cher. Même Cerutti, l’ambassadeur d’Italie à Berlin, estime
que l’Anschluss austro-allemand est inéluctable et qu’il
entraînera la dislocation de la Tchécoslovaquie 2. n
Faut-il donc que l’Angleterre perde la maîtrise de la
Méditerranée, à seule fin de retarder une évolution en
Europe centrale que ses meilleurs observateurs déclarent
inéluctable? Poser le problème en ces termes, c’est y répondre
d’avance ...
*
r r
Que l’Angleterre ne soit pas disposée à soutenir la politique
autrichienne de Mussolini, c’est ce que Sir John Simon va
faire comprendre à Hitler, au cours de la visite officielle
qu’il effectue à Berlin, du 25 au 27 mars 1935, en compagnie
d’hnthony Eden, Lord du Sceau privé. Le Führer vient de
rétablir le service militaire obligatoire dix jours aupara-
vant (16 mars) 3. C’eût été, en temps normal, un motif
moitié moins forts que Ics Italiens en croiseurs e t en destroyers, e t encore plus
faibles en ce qui concerne les sous-marins. N (CHURCHILL, The second World W a r ,
I, p. 150.)
1. Documents on British Foreign Policy, 3 , III, p. 251.
2. Ibid., 2, VI, p. 516 e t s.
3. Le 18 mars, le Foreign Ofice avait adressé une note trés vive k la Wilhelm-
strasse, protestant contre le rétablissement du service militaire obligatoire. Pour-
tant, à la surprise des Allemanùs, la note se terminait par la phrase suivante,
qui équivalait presque à une absolution : u Le Gouvernement de Sa Majesté aime-
rait savoir si le Gouvernement d u Reich est toujours disposé à recevoir Sir John
Simon, dans le cadre et en vue des objectifs précédemment fixés. n Au même moment,
M. François-Poncet suggérait que toutes les Puissances rappelassent leurs ambas-
sadeurs e t aurait voulu que l’Angleterre fît savoir aux dirigeants du Reich que
a toutes les négociations étaient désormais sans objet N. (Cf. Paul SCHMIDT, Statist
uuf Diplornafischer Bühne, p. 292.) Comme on le voit, les violons français e t
anglais n’étaient guère accordés.
110 HISTOIRE DE L ’ A R M ~ E ALLEMANDE
suffisant pour décommander ce voyage1. Le fait qu’il ne
l’ait pas été prouve que la venue des ministres anglais était
décidée depuis quelque temps déjà e t qu’ils poursuivaient
un objectif dont ils n’entendaient pas s’écarter.
Certes, on ne saurait établir aucun parallèle entre les
conversations Hitler-Simon à Berlin, et les négociations
Mussolini-Laval à Rome, sous prétexte qu’elles se sont dérou-
lées à quelques semaines de distance et se sont terminées
par des réceptions fastueuses. A Berlin, aucun litige n’a été
réglé, aucun accord n’a été conclu. On y a parlé à bâtons
rompus de beaucoup de choses : du taarmement allemand,
des effectifs minima qu’Hitler entendait mettre sur pied,
des conditions dans lesquelles le Reich pourrait revenir à la
Société des Nations. Mais l’élément capital de cet échange de
vues a été une petite phrase anodine, tombée comme inci-
demment des lèvres de Sir John Simon :
- La Grande-Bretagne, a-t-il dit à Hitler, ne porte nulle-
ment le même intérêt à l’Autriche qu’à la Belgique. Nous ne
nous sommes jamais mêlés de ses affaires. Nous nous bor-
nons à espérer que ce problème trouvera, en temps voulu,
une solution satisfaisante...
Hitler comprend immédiatement ce que cela signifie.
L’Angleterre se désintéresse de l’Autriche et ne fera pas la
guerre pour elle. Saisissant la balle au bond, il répond à ses
interlocuteurs qu’il n’a nullement l’intention de brusquer les
choses, qu’il est même prêt à adhérer au Pacte consultatif de
Rome 2, mais qu’il aimerait savoir, auparavant, le sens que
ses signataires donnent au mot (( ingérence ». Enfin, il leur
fait demander, par M.von Neurath, d’user de leur influence
pour empêcher l’Italie de se livrer à des provocations devant
lesquelles le Reich ne pourrait rester indifférent. Le mieux,
pour y parvenir, ne serait-il pas que l’Angleterre adhère elle-
même au Pacte de Rome? Elle serait ainsi à même d’en
contrôler l’application ...
Les ministres anglais y ont déjà pensé, e t c’est pourquoi,
dès le 3 février 1935, le gouvernement britannique a publié
le communiqué suivant :
1. Documenb on British Foreign Policy, 2, VI, p. 516 et s.
2. I1 a déjà donné à M: von Neurath des instructions tendant à y associer le
Reich, mais en posant des conditions telles qu’elles devaient rendre son adh6sion
impossible.
LE M O N D E E N 1937 111
(c Les ministres de Sa Majesté se sont félicités de la conclusion
à Rome, d’un accord relatif à l‘Europe centrale et, se référant
aux déclarations des 17 fivrier et 27 septembre 1934, ils ont
constaté que la Grande-Bretagne se considère comme une des
Puissances qui ont convenu de se consulter, au cas où l‘indépen-
dance et l’intégrité de l’Autriche se trouveraient menacées. D
Pour Laval, le jour où paraît ce communiqué est à mar-
quer d’une pierre blanche. Ses ennemis prétendent qu’il veut
faire cavalier seul avec Mussolini? Bien au contraire! Dans
son esprit, le Pacte de Rome ne prendra toute sa signification
que si le gouvernement anglais s’y associe.
-Puisque vous vous considérez comme une des Puis-
sances consultantes prévues par le Pacte de Rome, demande-
t-il à Ramsay Mac Donald, que diriez-vous d’une conférence
à trois, où nous examinerions avec l’Italie, les problèmes de
l’Europe centrale et de la Méditerranée?
Peut-être s’attend-il à ce que le Premier britannique
se récuse, car - contrairement à Downing-Street - la
presse londonienne a vivement critiqué son voyage à
Rome. De plus, les relations anglo-italiennes sont plutôt
tendues. Mais il n’en est rien. Mac Donald accepte avec
empressement. Peut-être s’apprêtait-il à formuler la même
demande!
Le 12 avril 1935, la Grande-Bretagne, la France et l’Italie
se réunissent donc à Stresa, au bord du lac Majeur, non loin de
l’endroit oh, dix ans auparavant, Briand, Stresemann e t Sir
Austen Chamberlain avaient mis la dernière main a u Pacte
de Locarno. La France est représentée par MM. Flandin et
Laval; l’Angleterre par Ramsay Mac Donald, Sir John
Simon et Sir Robert Vansittart, Sous-Secrétaire d’État per-
manent au Foreign Office. Quant à Mussolini, il ne se contente
pas, cette fois-ci, de faire une brève apparition en vedette
rapide : il arrive escorté d’une suite imposante et accompa-
gné de ses conseillers pour les Affaires africaines. Le ministre
français des Affaires étrangères et le chef du Gouvernement
italien sont remplis d’optimisme. Ils voient, dans cette confé-
rence à trois, le couronnement de leurs efforts.
On a beaucoup vanté les mérites du (( front de Stresa ».
On a déclaré que si chacun avait joué franc-jeu, si le front
112 HISTOIRE D E L’ARMI$E ALLEMANDE
avait tenu, e t si Londres avait eu les mêmes conceptions
que Paris, on aurait sans doute évité la Seconde Guerre
mondiale. C’est prendre ses désirs pour des réalités. Quand
un accord politique a besoin, pour produire ses effets, de
tan t de conditions préalables qui n’existent pas, on peut dire
qu’il est aussi fragile qu’un château de cartes.
Non que la cordialité des propos puisse être démentie!
On y porte- comme à l’accoutumée- des toasts à la
paix, à la sécurité collective e t à la prospérité des nations.
Mais les termes extrêmement vagues d u communiqué final
auraient d û donner l’éveil au x observateurs l. Écoutons plu-
tôt ce que nous en dit Sir Robert Vansittart :
(( Mussolini voulait savoir jusqu’où nous irions pour empê-
cher l’expansion de l’Allemagne et espérait que j’amènerais
Ramsay [Mac Donald] et Sir John [Simon] à s’en occuper
sérieusement ...
u Le but des Italiens était de sauver l’Autriche; celui des
Français, de protéger l’Europe centrale. M a i s le peuple bri-
tannique n’avait que faire de ces choses. De sorte que ses repré-
sentants se trouvaient placés, comme d’habitude, devant ces
deux vieilles interrogations : jusqu’où pouvons-nous aller, dans
le cadre des traités? Que pouvons-nous faire sans soldats, sans
armes e t sans autre moyen de pression qu’uneflptte démodée 2 ?
(( Les trois participants reconnurent que la nécessité de sau-
1. RÉSOLUTION CONJOINTE,3 : Les représentants des trois Gouvernements ont
examiné à nouveau la situation autrichienne ... Se référant au protocolô franco-italien
d u 7 janvier 1935, dans lequel a éU réafirmée la décision de se consulter sur les
mesureS à prendre au ca8 où l‘inlégrité, ou l’indépendance de l’dutrichr, serait tnena-
cée, ils ont convenu... de recommander que les représentants de tous les Gouvernements
énumérés dans les protocoles de Rome se réunisse& à brève dchéance afin de conclure
une convention relative à l’Europe centrale.
DÉCLARATION FINALE : Les trois Puissances dont la politique a pour objet le
maintien de la sécurité collective dans le cadre de la Sociélé des Nations, se dêclarent
en complet accord pour s’opposer, par tous les moyens en leur poutoir, à toute répu-
diation unilatérale des traités susceptibles de mettre en danger la paix de l’Europe
et agiront, dans ce dessein, en étroite et cordiale collaboration.
2. u Depuis Locarno, écrit Keith Feiling, les estimations des Services du War
Office avaient baissé chaque année jusqu’en 1934; notre marine n‘avait jamais
été plus démunie d e personnel depuis quarante ans; nous avions dissout 9 régi-
ments de cavalerie, 61 batteries e t 21 bataillons d’infanterie. Notre force terrestre
était inférieure de 40.000 hommes à ses effectifs normaux; notre aviation &ait
la cinquième ou la sixième en Europe. Grâce à deux gouvernements travaillistes,
les docks de Singapour ne seraient prêts qu’en 1938, tandis que notre marine,
liée par le traité de 1930, ne pouvait remplacer ses capital ships, ni.accroître ses
bâtiments légers avant 1936. Durant tout ce temps, l’axiome upas de guerre
importante avant dix ans n, établi en 1923 et abandonné seulement en 1932,
avait fait ses ravages, réduisant à néant nos approvisionnements, nos techniciens,
notre main-d’ceuvre spécialisée et notre potentiel productif. a ( T h Life of Nevi&
Chamberlain, p. 261-262.)
LE MONDE EN 1937 113
vegarder l’indépendance et l’intégrité de l’Autriche continue-
rait à inspirer )) leur politique commune. Mais comment?
((
Notre N inspiration )) ne s’appuyait que sur des déclarations
antérieures 1 qui prévoyaient des consultations, en cas de
besoin, et nous nous mîmes d’accord pour recommander que
les représentants de tous les gouvernements énumérés dans le
Pacte de Rome se réunissent à une date rapprochée pour éla-
borer une Convention sur l’Europe centrale...
(( Des mots, des mots, des mots... Nous parvînmes tout juste
à mettre sur pied une Union dotée d’un râtelier artificiel. Nous
voulions montrer les dents, et nous n’en avions pas 2! 1)
E n réalité, la lune de miel franco-italienne a déjà dépassé
son zénith. Son apogée coïncide avec les accords de Rome,
non avec les (( résolutions 1) de Stresa. Chacun y est venu
avec trop d’arrière-pensées et nul n’a eu le courage de les
exprimer ouvertement. Dans ce concours de réserves men-
tales, on s’est contenté d’éluder tous les sujets brûlants e t de
plaquer u n accord de façade sur un faisceau d’équivoques.
On a parlé de l’Autriche, qui ne représente à ce moment
qu’un danger virtuel, mais on s’est gardé d’évoquer les pro-
blèmes de l’Afrique, qui peuvent être l’amorce d’une confla-
gration immédiate. Lorsque Mussolini y a fait allusion, per-
sonne n’a osé lui répondre, de peur de l’indisposer. Une fois
de plus, il a interprété ce silence comme un acquiescement 3.
1. Vansittart fait allusion aux déclarations franco-anglo-italiennes du 17 février
et du 27 septembre 1934. (Voir plus haut, p. 100 et p. 103.)
2. Lord VANSITTART, The Mist Procassion, Londres, 1958, p. 518 e t s.
3. N A Stresa, écrit Churchill, on ne jugea pas à propos de détourner Musso-
lini de l’Abyssinie, ce qu’il n’aurait pas manqué de ressentir vivement. E n consé-
quence, la question ne fut pas posée. On passa outre et Mussolini pensa, non sans
raison, que les Alliés ayant approuvé sa déclaration lui laissaient les mains libres
en Abyssinie. u (Cité par Georges Roux, La Chute de Mussolini, Paris, 1961, p. 51.)
P a r ailleurs, voici comment A. J. P. Taylor raconte l’affaire, e t sa version
paraît être celle qui s e rapproche le plus d e la vérité : u Mussolini passa en revue
les différents aspects de la politique européenne, et demanda aux Anglais s’il y
avait quoi que ce soit d’autre qu’ils désiraient discuter. Mac Donald e t Simon
secouèrent la tête e t Mussolini en conclut qu’ils n’avaient aucune objection à
formuler contre son aventure abyssinienne. D’autre part, l‘expert du Foreign Office
pour les Affaires africaines avait accompagné les ministres anglais ci Stresa e t
il est diîfcile d e croire qu’il n’ait rien trouvé à dire à ses collègues italiens. De
toute façon, les Anglais ne pouvaient ignorer les concentrations de troupes ita-
liennes dans la mer Rouge. Un comité fut constitué pour en examiner les impli-
cations. I1 fit un rapport dans lequel il conclut que la conquête d e l’Abyssinie
n’affecterait en rien les intérêts impériaux d e la Grande-Bretagne. Il n’y avait
qu’un point délicat, à savoir que l’Abyssinie était membre de la Société des Nations
e t le gouvernement britannique ne voulait pas voir se renouveler les dificultés
causées par l‘action du Japon e n Mandchourie. s (Ths origitu of rlia second world
War, p. 89.)
IY 8
114 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
Cette erreur d’appréciation va avoir des conséquences
tragiques l.
Le chef du gouvernement italien croit toutes les hypo-
thèques levées, quand rien n’est résolu. Éblouis par ce succès
trompeur, ni lui ni Laval ne semblent s’être rendu compte
qu’aucun accord durable n’était possible entre une Angle-
terre gardienne du statu quo en Afrique, mais favorable au
révisionnisme en Europe centrale, et une Italie, gardienne
du statu quo en Europe centrale, mais ardemment révi-
sionniste quant au continent africain.
Pour le Duce, la (( victoire 1) de Stresa, est une victoire aux
yeux bandés.
1. u La Conférence de Stresa avait été conçue pour établie une alliance selide
contre l’agression. Au lieu de cela, elle ouvrit la porte à des événements qui dis-
IiOlVèrent non seulement cette alliance, mais détruisirent la Société des Nations
et, avec elle, tout le systeme de la securité collective. D (TAYLOR, op. cit., p. 87.)
IX
LA CONQUÊTE DE L’ABYSSINIE
Dès le mois de février 1935, Mussolini a massé d’impor-
tants contingents en Érythrée et en Somalie. Mais il hésite
encore & étaler ses préparatifs au grand jour. Après la Confé-
rence de Stresa, le ton change. On assiste, dans toute la
Péninsule à un branle-bas de combat. Le 8 juin, à Cagliari,
s’adressant à un contingent de Chemises noires qui partent
pour l’Afrique, le Duce leur déclare : (( Nous avons d’anciens
et de nouveaux comptes à régler l. Nous ne nous laisserons
intimider par rien de ce que l’on pourra dire à l’étranger
parce que nous, et nous seuls, sommes juges de nos intérêts
et garants de notre avenir. n
Durant l’été, le bruit de bottes s’intensifie. Des convois de
navires, chargés de miliciens, de dragons et de chasseurs
alpins transitent par Port-Saïd et Suez. Au début d’août,
170.000 hommes sont déjà concentrés en Afrique.
Tendant toutes les énergies italiennes vers un même objec-
tif, Mussolini voit dans l’entreprise éthiopienne la grande
affaire de sa vie. (( Grouper les enfants du même sol dans un
même Empire, les sauver de la misère et leur donner un
patrimoine, voilà son grand dessein. L’impérialisme n’en
est pas absent. Le Duce est hanté par le souvenir de la Rome
antique. Sur la Via del Impero, il a gravé dans le marbre
des cartes retraçant la colonisation romaine. Somalie, Éry-
thrée, Abyssinie, Libye, îles de la Méditerranée orientale :
un monde se cherche, va se souder, se pétrir entre ses doigts.
La Méditerranée redeviendra italienne. S’y ajoute le désir de
1. Le Duce fait sans doute allusion à Adoua e t à Oual-Oual.
116 HISTOIRE DE L’ARMSEALLEMANDE
faire pièce à l’autre dictateur, à Hitler : Mussolini ne veut
pas être le second 1. n
L’Angleterre est effrayée par l’ampleur de ces préparatifs,
car ils témoignent de la volonté du Duce de se lancer dans
une aventure à laquelle elle est décidée à s’opposer coûte
que coûte. Dès le 15 janvier 1935, l’Amirauté britannique
a fait savoir (( que la croisière habituelle de l’Atlantique sera
accomplie cette année non par une escadre, comme il est
d‘usage, mais par deus, e t à Gibraltar n. Le Duce ne sem-
blant pas comprendre le sens de cet avertissement, l’Angle-
terre décide d’envoyer dans la Méditerranée toutes les forces
dont elle dispose. Jusqu’en septembre, elle y concentre la
plus formidable flotte que cette mer ait jamais vue : 134 uni-
tés totalisant plus de 400.000 tonnes. Sans doute l’Italie ne
peut-elle encore lui opposer que quelque 300.000 tonnes.
Mais. les bâtiments italiens ont été modernisés. Leurs équi-
pages sont jeunes, nombreux et enthousiastes, tandis que
les navikes britanniques sont, pour la plupart, vétustes et
démodks. C’est quand même un geste que le gouvernement
romain aurait tort de sous-estimer ...
Mais Mussolini, saisi d’une fièvre guerrière, refuse d’en
tenir compte. Depuis Stresa, il croît avoir gagné la partie.
I1 pense que Laval neutralisera l’Angleterre, que la France
e t l’Angleterre neutraliseront la Société des Nations. E t
même si ce n’était pas le cas, il affirme qu’il est prêt à passer
outre. A partir de juillet, il prononce des discours très vio-
lents et multiplie les interventions qui sentent la poudre.
Au comte de Chambrun, ambassadeur de France à Rome,
il déclare que (( s’il le faut, il n’hésitera pas à déclarer la
guerre à l’Angleterre a n. Mais ce n’est qu’une vantardise. E n
son for intérieur, il est convaincu que l’Angleterre ne bougera
pas S. Même la visite d’Eden, en juillet 1935, ne lui dessille
pas les yeux 4. Par ailleurs, il sait que l’Italie est pauvre,
1. Alfred MALLET, op. cit., p. 96-97.
2. Déclaration du 13 août 1935.
3. a Mussolini est convaincu du consentement britannique. D (WXSKEMANN,
L’Axe Rome-Berlin, p. 56.) Au début du mois de mai, au cours.d’une visite B
Paris, Ciano alErme à Pierre-Étienne Flandin I que l’opération ne souffre auoune
difficulté du côté de l’Angleterre D. ( FLANDIN, Politique francaise, p. 177.)
4. a Après la visite d’Eden à Rome, note Neville Chamberlain dans son jour-
nal à la date du 5 juillet, il est clair que Mussolini est décidé à avaler l‘Éthiopie,
...
sans tenir aucun compte des Traités, des Covenants et des Pactes La solution
idéale serait de l’amener à renoncer à la force. La seule façon d’y parvenir est
de le convaincre qu’il n’a pas d’autre choix. Si nous-mêmes, ensemble avec la
France, décidions de prendre les mesures nécessaires pour l’arrêter, nous y par-
LE MONDE EN 1937 117
qu’on ne saurait lui demander un effort prolongé. I1 lui faut
une guerre rapide, un succès fulgurant.
* *
Or, la conquête de l’Abyssinie n’est pas une entreprise
facile. Ce territoire d’une superficie presque double de celle
de la France l, oppose des obstacles formidables à toute péné-
tration militaire. Une fois franchies les plaines côtières, tan-
t ô t sablonneuses, tantôt couvertes de broussailles, où règne
un climat tropical et déprimant 2, on s’élève par ondulations
successives jusqu’au plateau central, que dominent à leur
tour quelques-uns des sommets les plus elevés de l‘Afrique S.
C’est pourquoi on a comparé l’Éthiopie à un chapeau à
larges bords (( dont la calotte aurait été pétrie et bosselée,
en un jour de colère, par un géant nerveux ».
Ce territoire torturé, raviné, coupé de gorges profondes
est habité par quelque 19 millions d’habitants, réputés pour
leur valeur guerrière. L’Empereur Haïlé Sélassié peut y
puiser plus de 1 million de combattants, commandés par des
chefs qui connaissent admirablement le terrain : le ras
Kassa, le ras Seyoum, le ras Nasibu e t enfin son propre
gendre, le ras Desta.
Les forces du Négus ressemblent, dans leur composition,
à la configuration du pays. I1 y a d’abord la grande masse
de la population, formée de soldats-paysans qui vivent sur
leur terre, le fusil à la main, e t qui sont prêts à répondre au
premier appel aux armes. C’est le bord du chapeau. Puis,
des troupes gouvernementales, levées et entretenues par
les gouverneurs de province, dont le nombre s’élève à
100.000 hommes environ et qui correspondent à la zone des
viendrions très facilement ... Si les Français refusaient d e remplir ce rôle, le mieux
serait d’aller trouver Mussolini à titre privé, pour lui signifier clairement nos inten-
tions. Si la Ligue se montre incapable d’une intervention eflicace pour empêcher
cette guerre, elle deviendra u n mythe dont il sera pratiquement impossible de
justifier l’existence, à quelque titre que ce soit. D
E t il ajoute, le lendemain 6 juillet : a Il paratt plus qu’improbable que Lavai
consente à faire le moindre geste qui puisse le brouiller avec Mussolini. Pourtant,
si ce dernier s’obstine, il torpillera la Ligue, e t les petits États d’Europe accour-
ront tous à Berlin. n (Keith FEILING, The Life of Neville Chamberlain, p. 265.)
1 . 1.060.000 km* (France : 551.208 kml).
2. L a température moyenne annuelle y est d e 300; elle atteint 65O dans le
désert d’Adai, situé à l’est du Soudan.
3. Notamment le Ras Dédjan (4.506 m.), le mont Gouna (4.231 m.), 1’Amba
Alagi (3.411 m.), 1’Amba Uork (3.205 m.) e t le mont Digna (3.120 m.).
118 HISTOIRE DE L’ARMÉB ALLEMANDE
hauts plateaux. Enfin, u n bastion central constitué par la
Garde impériale, forte d’environ 3.500 hommes, recrutés e t
instruits par des officiers étrangers et dotés d’un armement
moderne l.
E n face des forces abyssines, les Italiens ont groupé
500.000 hommes dans u n (( Corps expéditionnaire d’Afrique
orientale )I, placé sous le commandement du général de
Bono a.
Ce corps comprend :
10 Sept divisions d’infanterie de l‘armée réguliére :les divi-
sions Assieta, Casseria, Gavinana, Gran Sasso 3, Peloritana,
Sabauda et Sila.
20 Une division motorisée :la division Trento.
30 Une division d‘Alpins : la division Pusteria.
40 Six divisions de Chemises noires : les divisions Ventitre
Marzo 4, Ventotto Ottobre 5, Ventun Aprile 6, Tre Gennaio 7,
Primo Febbraio 8 et Tevere e.
50 U n certain nombre de formations indigènes : Ascaris,
Arabo-Somalis et Dubats, recrutés en Libye, en Érythrée et
en Somalie italienne (100.000 hommes environ).
60 Un corps de 100.000 ouvriers : sapeurs, terrassiers, pon-
tonniers et maçons.
Les deux voies que peuvent emprunter ces forces pour
pénétrer en Abyssinie sont l’Érythrée et la Somalie italienne.
Le Corps expéditionnaire d’Afrique orientale a donc été
scindé en deux :
1. Lea premières compagnies d e la Garde impériale ont été constituées en 1920
par deux offciers russes. Depuis lors, d e nombreuses missions militaires belges e t
suédoises se sont efforcées d e transformer en une armée moderne les hordes tumul-
tueuses qui ont connu la victoire au temps de Ménélik. Elles ont réussi à orga-
niser une armée à peu près familiarisée avec les méthodes d e combat modernes.
(Jean CLÉMENT, Supériorité et infériorilé de l‘armée éthiopienne, Vu, 8 octobre
1935.)
2. Agé de soixante-neuf ans, Emilio d e Bono a pris part, en 1912, à la conquête
d e la Tripolitaine. I1 a été un des n quadriumvirs n qui ont participé à la marche
sur Rome e t a occupé tour à tour les postes d e Commandant de la Milice fasciste,
d e Gouverneur d e la Libye e t d e ministre des Colonies.
3. Commandée p a r le duc d e Bergame.
4. u X X I I I Mars D, jour anniversaire d e la fondation des faisceaux d e combat.
Cette unité est placfe sous le commandement du duc d e Pistoia.
5. a XXVIII Octobre n, jour d e la marche sur Rome.
6. a X X I Avril D, anniverkaire d e la fondation d e Rome.
7. a I I I Janvier D, commémoration d’un discoun fondamental d u Duce.
8. II ICr Février I, jour d e la fondation de la Milice fasciste.
9. Tibre D. Cette unité est recrutée parmi lm membres des Faisceaux résidant
à l’étranger.
LE MONDE E N 1937 119
l o Au nord : l’armée d’Êrythrée (général de Bono), dont
les bases de ravitaillement sont à Massaoua, sur la mer
Rouge. Son objectif principal est Addis-Abéba, la capitale de
l’Empire.
20 Au sud : l’armée de Somalie (général Graziani), dont la
base est à Mogadiscio, sur l’océan Indien. Son objectif est
Harrar, la capitale de la province d’Ogaden1.
Pour faire face à cette double menace d’invasion, 1’Em-
pereur Haïlé Sélassié a réparti ses forces en quatre groupes :
l o A u nord .- 250.000 hommes environ, commandés par le
ras Kassa et le ras Seyoum. Ceux-ci sont concentrés dans
le massif montagneux qui borde l’Érythrée, avec mission de
barrer aux Italiens la route d’dddis-Abéba.
20 A l’est .- l’armée de l’Ogaden, forte de 40.000 hommes,
commandée par le ras Nasibu. Son rôle consiste à défendre
les approches de Harrar.
30 A u centre .- la Garde impériale et des troupes de réserve,
chargées de la défense d’Addis-Abéba.
40 Au sud .- une armée de 40.000 guerriers massés dans la
région des lacs sous le commandement du ras Desta.
Contrairement a ux forces du Nord e t de l’Est, dont le
rôle est essentiellement défensif, cette dernière armée a été
investie d’une mission offensive. Se précipitant vers le sud-
est, elle devra déjouer toute tentative de Graziani en direction
de Harrar, attaquer le flanc gauche des colonnes italiennes
et s’emparer de Mogadiscio, après les avoir rejetées à la mer.
Ces dispositions suffisent à faire prévoir que la conquête
de l’Abyssinie ne sera pas facile. Elle est rendue plus
difficile encore par la nécessité où se trouvent les Italiens de
verrouiller rapidement toutes les frontières du pays : Soudan
anglo-égyptien à l’ouest, Somalie britannique a u nord-est
et Kenya a u sud, par où les Anglais peuvent faire parvenir,
aux troupes d u Négus, des armes et des munitions qui
risquent de prolonger indéfiniment leur résistance.
Une nature hostile e t presque impénétrable; un climat
accablant; l’impossibilité de se ravitailler dans le pays lui-
1. Deuxième cité de l’Empire, conquise par Mknélik en 1887, Harrar est un
objectif de premier ordre. Centre stratkgique et commercial important, il est situé
d la fois à l’extrémité de la route venant de Berbéra, en Somalie britannique,
et à proximité de la ligne de chemin de fer Djibouti-Addiç-Abéba, dont l’occupa-
tion peut priver la capitale de ressources précieuses.
120 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
même; le mauvais état des routes et la rareté des points
d’eau; l’esprit combatif des Éthiopiens; enfin l’obligation
de soutenir à bout de bras des opérations qui se déroulent
à plus de quatre mille kilomètres de la métropole, au moyen
d’un corps expéditionnaire qui ne lui est rattaché que par
un mince cordon ombilical passant par la Méditerranée
orientale, le canal de Suez, la mer Rouge et, partiellement,
par le détroit de Bal-el-Mandeb, tous ces facteurs géogra-
phiques, climatiques, ethniques et militaires s’additionnent
pour rendre les observateurs très sceptiques sur l’issue
de la campagne. La plupart d’entre eux estiment que la
conquête de l’Abyssinie exigera au moins six à sept ans
- voire m&me une vingtaine d’années, comme n’hésitent
pas à l’écrire certains spécialistes chevronnés des guerres
coloniales.
t
* *
Les hostilités débutent le 3 octobre 1935, à !j heures
d u matin. Répartie en trois colonnes, l’armée d’Erythrée
du général Santini marche sur Adigrat, le long de la (( Voie
Impériale )) Asmara-Dessié-Addis-Abéba. Au centre, le
corps d’armée du général Pirzio Biroli doit s’emparer
d‘Entichio, entre Adoua et Adigrat. A droite, le corps d’ar-
mée du général Maravigna doit conquérir Adoua. Trois
jours plus tard, tous ces objectifs sont atteints, les Éthio-
piens n’ayant opposé qu’une faible résistance l.
Le 5 novembre, .après un mois d’arrêt, les Italiens font
un nouveau bond en avant. Le 8, les troupes du général
Santini s’emparent de Makallé; celles du général Pirzio
Biroli occupent la région d u Tembien méridional, jusqu’aux
hauteurs qui dominent la rivière Ghéva. Quant au corps
d’armée Maravigna, après s’être rendu maître de Selaclaca,
il a installé un cordon d’avant-postes le long du cours
moyen du Tacazzé. Arrivée là, l’offensive italienne marque
un nouveau temps d‘arrêt 2.
Telle est la situation le 28 novembre 1935,lorsque le géné-
1. Ils ne sont pas battus pour autant, comme l’avenir ne tardera pas à le prou-
ver, mais ont préféré se replier dans le massif montagneux qui s’étend au sud
de Makallé, où ils attendent les Italiens de pied ferme.
2. Cf. Général DE BONO,La Préparation ef les premières opérations de la guerre
d‘Éthiopie. (Rapport au Chel du gouvernement italien.)
LE MONDE EN 1937 121
122 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
ral de Bono est relevé de son commandement et remplacé
par le maréchal Badoglio, qui prend le titre de (( Commandant
en chef de l’armée d’Éthiopie ».
A quoi faut-il attribuer cette mutation? Au désir d’assu-
rer une coordination plus étroite entre le front nord et le
front sud? Assurément. Mais aussi au désir de stimuler les
énergies et d’imposer à la campagne une cadence plus
rapide. Mussolini craint, non sans raison, que de Bono ne
s’enlise dans une guerre coloniale de type classique. Le corps
expéditionnaire a débarqué depuis six mois. I1 a déjà sup-
porté bien des fatigues. C’est une armée en campagnequi
use beaucoup de matériel. R Vêtements, camions, mulets,
chaussures, tout cela se consomme. Les hangars construits
pour la saison des pluies sont combles, mais leurs matières
ne sont pas inépuisables. L’armée a avancé depuis la fron-
tière jusqu’à ses boulevards. Mais le plus rude de sa tâche
est devant elle et grandit à mesure qu’elle s’éloigne de sa
base de Massaoua l. n Effrayés par la lenteur des opérations,
certains des conseillers militaires du Duce lui ont remis des
rapports pessimistes sur l’issue de la campagne. Ils ont été
jusqu’à préconiser un arrêt de l’offensive et un retrait der-
rière les frontières de l’Érythrée, jusqu’à ce que la situa-
tion politique soit éclaircie.
Perdre la face, ou aller de l’avant, -Mussolini n’a plus que
cette seule alternative. C’est alors qu’il prend une décision
importante qui va marquer un tournant dans toute sa poli-
tique. E n remplaçant le général de Bono par le maréchal
Badoglio, il ne se borne pas à substituer un homme à un autre;
il modifie la nature et l’économie de la guerre. Ayant pesé
tous ses risques, il préfère diminuer son potentiel militaire en
Europe, plutôt que manquer son opération africaine z.
La nomination du nouveau Commandant en chef, et
l’arrivée à Massaoua d’un matériel de renfort, ont pour
but d’accélérer la cadence des opérations. Mussolini y est
contraint par l’hostilité de l’Angleterre et les menaces de
sanctions brandies par Genève. Mais quels que soient les
impératifs de la politique internationale, ils ne sauraient
modifier la nature du terrain. Si, durant tout le mois de
décembre, le front italien est demeuré stabilisé sur une ligne
1. Edith D E BONNEUIL, La Campagne d’Abyssinie.
2. En d‘autres termes,.pZus d’hommes en Abyssinie signifie moina d‘hommes sur
b Brenner, d‘où I’imposebilit6 de continuer à y monter la garde.
LE MONDE EN 1937 123
allant de Sélaclaca à 10 kilomètres au sud de Makallé, cc
n’est pas par manque d’esprit offensif : c’est à cause du cli-
m a t e t de l’absence de routes. De plus, comme le constate
Badoglio dès son entrée en fonctions, (( la guerre d’Abyssinie
n’est coloniale que par le terrain et non par l’adversaire, qui
peut se présenter à tout moment avec 100.000 hommes
et engager une bataille de masses ».
Cela signifie qu’il faut mener une guerre européenne dans
un cadre africain. Cela implique également que l’armée, qui
est fortement motorisée, doit disposer d’un soutien logis-
tique dont on se passe habituellement dans ce genre d’entre-
prises. Mussolini exige que les opérations soient menées
rondement. Ses généraux ne demandent pas mieux. Mais
pour cela, il faut commencer par construire des routes, car
les pistes ne suffisent pas. Lorsqu’il fait beau, leur tracé
s’accommode de la traction mécanique; mais dès qu’il pleut,
elles deviennent inutilisables. La mobilité d’une colonne est
donc soumise aux caprices du ciel. Avec la pluie, les véhi-
. cules s’enlisent et sont aussitôt figés au sol. I1 arrive ainsi que
des colonnes entières soient immobilisées pendant plusieurs
jours. Obligés de stationner, sans possibilité de ravitaille- I
ment, soldats et officiers doivent attendre qu’on leur para-
chute des vivres. Quant à la construction des routes, elle ne
s’improvise pas du jour au lendemain. D’abord, les nouvelles
voies de communication doivent être permanentes et capables
de résister à la saison des pluies; ensuite, elles doivent être
assez solides pour supporter le passage des unités blindées;
enfin, il faut souvent les creuser à travers le roc e t leur faire
escalader des cols d’une altitude supérieure à 3.000 mètres.
C’est un travail de géant. E n prenant possession de ses nou-
velles fonctions, Badoglio s’aperçoit que ce qui ralentit le
plus l’avance de ses troupes, ce ne sont pas les Abyssins :
c’est l’Abyssinie elle-même ...
* *
Peut-être sera-t-il possible de sortir de cette stagnation
en accélérant les opérations sur le front somalien, où le réseau
routier est meilleur et le tracé des fleuves plus favorable?
Deux voies devraient permettre à Graziani de s’enfoncer
1. Maréchal BADOGLIO,
Commentaires bur la guerre d’Ethiopie, Paris, 1937.
124 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
au cœur du pays : à gauche, la Djouba dont les nombreux
affluents arrosent la province d u Liban; à droite, le Chébéli e t
le Fafan, qui mènent directement à Harrar, à travers
l’Ogaden.
Empruntant l a voie de droite - celle du Chébéli - Gra-
ziani s’est avancé jusqu’à Gorraheï, une antique citadelle
amharique qu’il a enlevée de haute lutte, le 9 novembre.
De là, il se propose de marcher sur Sassanabeh, où il ne
serait plus qu’à 450 kilomètres de Harrar. Mais au moment
d’engager cette opération, il apprend que l’armée du ras
Desta, forte de 40.000 guerriers a quitté la région des lacs
et dévale vers le sud-est, pour attaquer son flanc gauche e t
couper ses lignes de communication avec Mogadiscio. Force
lui est donc de suspendre son offensive, pour se tourner dans
cette direction.
Après avoir massé des forces importantes à Dolo l, Gra-
ziani lance trois colonnes à la rencontre d u ras Desta (12 jan-
vier 1936). L’une, commandée par le général Agostini, a
l’ordre de suivre les rives de la Daoua 2; les deux autres,
fortes de quelque 20.000 hommes 3, doivent remonter le
cours du Ganalé Doria.
Très vite, ces unités se heurtent à des retranchements
improvisés, que les Abyssins ont fortifié à l’aide de mitrail-
leuses. Les chars italiens entrent aussitat en action. Ils
pénètrent au cœur des positions ennemies e t en délogent les
occupants, que l’aviation bombarde ou mitraille à faible
altitude. Mais le gros des forces éthiopiennes se trouve plus en
arrière, entre Galgalo et Odeï-Odeï, par où passe la piste qui
mène à Néghelli. Des combats acharnés se livrent dans cette
région du 13 au 15 janvier. Les Abyssins déclenchent de
violentes contre-attaques, mais n’arrivent pas à rompre la
masse de feu italienne.
Le 15 au matin, le général Graziani lance en avant le gros
de sa colonne motorisée. Mille camions, précédés d’autos
blindées, s’élancent en direction de Filtu-Néghelli. Cette
armée de cars transporte des groupes d’escadrons des lan-
ciers d’Aoste e t des dragons de Gênes (1.600 hommes), u n
bataillon d‘Arabo-Somalis (1.200 hommes), des sections de
1. A la frontière de l’Abyssinie, de la Somalie méridionale e t du Kenya.
2. Elle est composée de Chemises noires.
3. Elles comprennent la division Peloritana, des régiments de cavalerie moto-
risée, des Chemises noires et des bataillons indigènes d’Arabo-Somalie.
LE MONDE EN 1937 125
mitrailleuses e t une batterie de 75 (500 hommes), en to u t
plus de 4.000 hommes, en comptant les conducteurs. Aucun
détachement n’est à pied. A l’arrière-garde, 75 camions-
citernes transportent 75.000 litres d’eau, qui seront dis-
tribués aux troupes à raison d’un litre par tête e t par
jour l.
Battue à Odéi-Odéi, décimée par l’aviation et les blindés,
l’armée du ras Desta reflue en désordre vers le sud e t cherche
un refuge au Kenya britannique. Mais avant d’y parvenir,
elle se heurte aux Chemises noires d’Agostini, qui ont remonté
rapidement le cours de la Daoua. Pris entre deux feux, ce
qui reste de l’armée d u ras Desta est pratiquement anéanti.
Les derniers survivants s’enfuient vers le nord-ouest.
Graziani ordonne alors à la colonne motorisée de pour-
suivre son avance jusqu’à Filtu, important point d’eau et
n e u d de pistes caravanières où les Éthiopiens en déroute
auraient pu se regrouper. Progressant à raison de 70 kilo-
mètres par jour, la colonne motorisée y arrive le 17 janvier.
Le 20, après un bombardement préliminaire, elle fait son
entrée à Néghelli. La population terrorisée n’offre aucune
résistance. L’armée du ras Desta s’est volatilisée.
Le 23 janvier, un groupe de lanciers et de dragons pousse
une pointe jusqu’à Nadara, à 70 kilomètres à l’ouest de
Néghelli. Tout est calme. Partout, chefs et notables font
leur soumission.
E n sept jours, pFès d e 400 kilomètres ont été parcourus à
travers un territoire à peu près inconnu. Les troupes ita-
liennes ont fait preuve d’une audace et d’une endurance phy-
sique remarquables. La coordination parfaite entre l’avia-
tion, les chars e t les automobiles blindées a permis à la
colonne motorisée d’avancer à toute allure et d’anéantir les
dernières formations de l’ennemi 2.
Par la prise de Néghelli et de Nadara, toute menace sur
la Somalie e t sur Mogadiscio est écartée. Les troupes abyssines
sont coupées du Kenya et ne peuvent plus être ravitaillées
par Nairobi. Aller au-delà de Nadara n’offrirait guère d’inté-
rêt car, passé cette localité, la piste se perd dans le vide ...
I . Général GRAZIANI, Le Front Sud.
2. Selon le rapport du général Graziani, durant les deux jours qui ont prkcédé
la prise de Néghelli, l’aviation de Somalie a effectué 190 vols de reconnaissance
et de bombardement, d’une durée totale de 678 heures. 40 tonnes d‘explosifs ont
ét4 déversées sur l’ennemi.
126 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
*
+ i
Entre-temps, les hostilités ont repris sur le front nord,
où 250.000 hommes s’affrontent de part e t d‘autre dans le
Tembien. Jamais une expédition coloniale n’a mis en jeu de
pareils effectifs.
Du côté italien, 5 divisions de l’armée régulière 1, 5 divi-
sions de Chemises noires2 et un certain nombre d’unités
indigènes sont groupées sous les ordres d u maréchal Bado-
glio. Du côté abyssin, des troupes en nombre égal, mais
d’une puissance de feu infiniment moindre, sont placées sous
le commandement des ras Kassa et Seyoum. C’est donc
un demi-miBion d’hommes qui vont lutter pour la pos-
session de la Voie Impériale.
Le plan des Abyssins consiste à attaquer le centre du dis-
positif italien, situé près d’Abbi-Addi, de briser sur ce point
la résistance de l’envahisseur et de s’enfoncer comme un
coin entre Adoua et Makallé. Arrivés là, ils couperont toutes
les communications entre les premières lignes et l’arrière,
privant les Italiens de vivres et de munitions. L’opération
est hardie. Mais Badoglio décide de la devancer en prenant
lui-même l’offensive.
Dès le 19 janvier, il s’empare par surprise de Néguida et
de Debri, deux localités situées sur la piste reliant Abbi-
Addi et Scélicot. Du coup, toute communication est rompue
entre les forces abyssines groupées devant Makallé et celles
du Tembien. Mais les Éthiopiens ne renoncent pas pour
autant à leur projet. De violents combats s’engagent sur les
hauteurs situées à l’est d’Abbi-Addi, entre les guerriers du
ras Kassa et les unités du général Pirzio Biroli. Pendant ce
temps, le gros d’attaque abyssin, se portant au nord d’Abbi-
Addi, tente de menacer l’arrière du front italien et de provo-
quer l’abandon de Makallé s. Du 21 au 23 janvier, les Abys-
sins multiplient leurs assauts. La bataille fait rage sur les
crêtes et dégénère souvent en combats à l’arme blanche. Mais
les attaques répétées de l’aviation et la puissance de feu
1. Les divisions Gavinana, Sabauda, Sila, Gran Sasso (commandées par le
duc de Bergame) et Pusteria.
2. Les divisions XXIII Mars (commandée par le duc de Pistoia), XXVIII Oc-
tobre, XXI Avril, III Janvier et II Février.
3. La ville est défendue par la division XXVIII Octobre et le groupe Diamanti,
débarqué à Massaoua au lendemain de l’incident d‘Ouai-Ouai.
LE MONDE EN 1937 127
des unités italiennes finissent par l’emporter. Les Italiens
conservent toutes leurs positions, tandis que les Abyssins
reculent en laissant 5.000 morts sur le terrain l.
Le temps de regrouper ses unités, de remettre de l’ordre
dans ses lignes de communication, et. Badoglio tente une
nouvelle poussée le long de la Voie Impériale. Le 11 février,
70.000 hommes quittent Makallé, le chef-lieu de la région
d’Enderta. Leur mission consiste à s’emparer d’Antalo, une
agglomération importante située à quelque 25 kilomètres
plus au ,sud. Les forces italiennes sont divisées en deux
groupes :
10 L e I I I e corps #armée d u général Bastico, composé des
divisions Sila et X X I I I Mars.
20 L e l e r corps d’armée d u général Saniini, composé des divi-
sion Sabauda, Pusteria ( A l p i n s ) et I I I Janvier.
La division Assieta et un groupe de bataillons éythréens
(Ascaris) demeurent en réserve.
L’avance est difficile, car un obstacle infranchissable se
dresse sur leur route : c’est le mont Amba Aradam, aux
flancs escarpés. Ne pouvant l’emporter de front, les Italiens
doivent le contourner. Au cours de cette marche, ils tombent
dans une embuscade. Massés sur les hauteurs, 80.000 Éthio-
piens font débouler sur eux des gros quartiers de rochers et
tentent de les précipiter au fond des ravins. Un certain flot-
tement se manifeste parmi les Italiens. Le désastre d’Adoua
va-t-il se renouveler? Les Abyssins ont pour eux l’effet de
surprise et la configuration du sol. Mais cette fois-ci les Ita-
liens ont deux avantages qu’ils ne possédaient pas en 1896 :
des liaisons par radio et l’aviation. Alertée, celle-ci intervient
immédiatement et déverse, en cinq heures, 400 tonnes
d’explosifs. L’effet dévastateur des torpilles aériennes est
encore amplifié par le feu de l’artillerie. 200 pièces, allant des
canons de 75 aux howitzers de 149, pilonnent sans arrêt les
positions éthiopiennes, y causant des pertes sévères. Les
Abyssins ont environ 5.000 morts et 12.000 blessés 2. Fina-
?. Les pertes italiennes s’élbvent Q 25 oniciers et 389 soldats tués.
2. Les Italiens s’en tirent avec 134 morts et 523 blessfs. L’énorme différence
entre ces chiffres souligne la supériorité de feu italienne. On ne peut manquer
d’être frappé par les réactions brutales d’un Badoglio, comparées aux méthodes
appliquées par Gallieni et Lyautey en Indochine, à Madagascar et au Maroc.
Mais Badoglio a une excuse : le manque de temps, qui l’empêche de recourir B
la tactique de la a tache d’huile 8 . Ici, une remarque s’impose : la pression exercée
128 HISTOIRE DE L ’ A R M ~ ALLEMANDE
lement, les généraux Bastico e t Santini rétablissent la situa-
tion et réussissent à se frayer u n chemin vers Antalo, oii ils
font leur entrée le 16 février. La route menant vers la capi-
tale paraît enfin ouverte...
*
* *
A Rome, on pousse un soupir de soulagement. Après trois
mois d’un piétinement dont on ne s’expliquait pas les causes,
on estime que Badoglio a remporté u n succès décisif. On
croit la résistance éthiopienne brisée et l’on en déduit que
l’entrée des troupes italiennes à Addis-Abéba n’est plus
qu’une question de jours l. Mussolini félicite le commandant
en chef en termes enthousiastes et le presse d’aller de l’avant,
quelle que soit la fatigue de ses troupes, car il voudrait pla-
cer le Conseil de la Ligue - qui doit se réunir dans quelques
jours - devant un fait accompli.
Mais Badoglio est obligé de modérer son ardeur. Foncer
sur Addis-Abéba dans l’état actuel des choses serait la pire
des imprudences. De fortes concentrations abyssines sont
signalées dans le Tembien méridional. Celles-ci risquent à
tout instant de faire irruption dans son Banc droit et de
couper ses communications avec Asmara e t Massaoua 2. De
plus, des approvisionnements et des armes peuvent parvenir
aux Abyssins par le Soudan anglo-égyptien. Avant de pous-
ser vers le sud, il faut éliminer cette double menace : 10 en
écrasant les forces éthiopiennes qui résistent dans le Tem-
bien; 20 en verrouillant la frontière abyssino-soudanaise.
*
* *
La première opération va consister à mettre hors de
combat les armées du ras Kassa e t du ras Seyoum, demeu-
par la S. D. N. sur le gouvernement italien va contribuer à rendre la conquête
de l’Abyssinie infiniment plus meurtrière que si elle s’était déroulée d’une façon
normale. En obligeant les Italiens à achever leur conquête dans les dblais les
plus brefs, les menaces de sanctions vont être responsables des hécatombes
éthiopiennes, au même titre que les canons italiens.
1. L’opinion italienne est trhs mai informée de ce qui se passe en Éthiopie.
Pour maintenir son moral, on lui promet chaque matin la victoire finale, et on
lui décrit des batailles rangées comme des escarmouches sans importance. Aussi
s’impatiente-t-elle de la lenteur d‘opérations dont elle ne mesure aucunement
la difficulté.
2. Par oii doivent passer toua ses approvisionnements : vivres, munitions,
pétrole, etc.
LE MONDE EN 1937 129
rées dans le Tembien 1. Pour y parvenir, Badoglio v a recou-
rir à une manœuvre d’encerclement. Dès le lendemain de la
bataille d’Enderta, c’est-à-dire le 17 février, il donne au
IIIe corps d’armée du général Bastico 2 l’ordre d’infléchir sa
marche vers l’ouest, puis de remonter vers le nord pour se
porter sur les arrières des armées abyssines. La progression
est ralentie par la difficulté du terrain. Néanmoins, les deux
corps d’armée italiens occupent les positions prescrites le
26 février. Le général Pirzio Biroli au nord et le général
Bastico au sud s’apprêtent à broyer les forces éthiopiennes
dans un étau d’acier.
Se sachant encerclées, celles-ci se sont groupées dans un
massif montagneux dont le bastion central est un piton
abrupt de plus de 3.000 mètres d’altitude : 1’Amba Uork.
Pendant la nuit du 26 au 27 février, 100 volontaires - tous
montagnards de l’Italie du Nord - réussissent à escalader
la cime et à surprendre les guetteurs abyssins, qui reculent
en désordre. Cet audacieux coup de main ne coûte a u x Ita-
liens que des pertes infimes 3.
Pendant ce temps, les corps d’armée Biroli et Bastico
attaquent le gros des forces abyssines massées en contrebas.
Bruno et Vittorio Mussolini, les deux fils du Duce, parti-
cipent activement à la bataille, tandis que le comte Ciano
dirige lui-même les opérations aériennes. Durant la journée
du 27, celle-ci déverse 195 tonnes d’explosifs sur les posi-
tions ennemies, remplissant les hautes vallées du Tembien
d’un fracas assourdissant.
‘Malgré cette avalanche de feu, les Abyssins réagissent
avec une bravoure exemplaire. Dans la seule journée du
27 février, ils s’élancent six fois de suite à l’assaut de 1’Amba
Uork où des corps à corps frénétiques se profilent sur le
ciel. On entend, de temps en temps un hurlement rauque,
tandis qu’un corps bascule et va s’écraser 400 mètres plus bas,
au pied de la falaise. La mêlée est trop dense pour que
l’aviation puisse intervenir. Pourtant, les Italiens restent
maîtres de la cime. Le 28, les attaques des Abyssins mol-
lissent. Leurs assauts s’espacent. Le 29, tout est fini. Les
1. En face du général Pirzio Biroli dont les forces, immobilisées devant Abbi-
Addi, comprennent le corps d’armée érythréen, les Chemises noires de la divi-
sion XXVIII Octobre et une division d’Ascaris.
2. Composé des divisions Sila et XXIII Mars.
3. 1 sergent tué et 12 soldats blessés.
IY 9
130 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
pertes éthiopiennes s’élèvent à 10.000 morts, blessés et pri-
sonniers l. A leur tour, les armées des ras Kassa et Seyoum
sont anéanties.
Quarante ans plus tôt, jour pour jour, les Italiens étaient
écrasés dans les gorges d’Adoua. Les soldats de Badoglio
commémorent cet anniversaire en plantant le drapeau vert-
blanc-rouge au sommet de l’Amba Uork.
r *
Reste à verrouiller la frontière soudanaise. A cet effet,
Badoglio a rassemblé à Asmara une importante colonne
motorisée qu’il a placée sous le commandement d’Achille
Starace, le lieutenant-général de la Milice fasciste. Le 15 mars,
cette colonne se rend à Om-Ager 2, qui lui servira de base de
départ. Elle comprend 150 camions transportant 10.000 obus,
80.000 grenades, 3 millions de cartouches, des pelles, des
haches, des pioches, et même de la dynamite pour frayer la
route. D’autres véhicules sont chargés de vivres :80.000 boîtes
de conserves et 60.000 kilos d’autres denrées alimentaires. Un
hôpital volant, des voitures-ateliers, des fours de campagne,
des autos-citernes, des stations radio complètent le convoi.
Celui-ci s’ébranle à l’aube du 20 mars et franchit le Tac-
cazzé. Son objectif est Gondar, qui a été la capitale de
l’Abyssinie au X V I I ~siècle, au temps du Négus Fasiladas.
Mais ce ne sont pas ces souvenirs historiques qui poussent
le commandant en chef italien ’à vouloir s’en emparer a u
plus t ôt : c’est parce que Gondar, situé à 120 kilomètres de
la frontière soudanaise est le point d’aboutissement des cara-
vanes venant de Khartoum. C’est par là que les Anglais
pourraient faire parvenir au Négus les armes e t les muni-
tions qu’il leur réclame à grands cris.
L’avance s’effectué sous une chaleur torride. 400 à l’ombre
le 20 mars, 420 le lendemain. A 39 kilomètres a u nord de
Gondar la colonne est arrêtée par une chaîne de montagnes
escarpée, totalement dépourvue de pistes. Constatant que les
véhicules seront incapables de la franchir, le général Starace
décide de poursuivre la route à pied. Les camions sont dis-
4. Les pertes italiennes s’élèvent à 30 oficiers, 450 soldats et 116 Ascaris.
2. Une localité située au point de rencontre des frontières de l’Érythrée, de
i’dbyssinie et du Soudan. La route qui y mène passe par Agordat, Biscia et Tes-
s6néi.
LE MONDE EN 1937 131
posés en une sorte de camp retranché, qui est confié à la
garde d’un bataillon de bersaglieri.
Le 31 mars, à l’aube, 2 bataillons de bersaglieri et le
bataillon (( Mussolini entreprennent l’escalade de la falaise
de pierre. Ils doivent s’élever de plus de 1.000 mètres au-
dessus de la vallée, en s’agrippant à des dalles rocheuses que
le soleil rend aussi brûlantes que les parois d’un four. Cette
ascension harassante, effectuée avec tout le fourniment, dure
quinze heures. Enfin la barrière est dépassée. Gondar n’est
plus qu’à 15 kilomètres.
Le l e r avril, par une matinée rayonnante, les Italiens
pénètrent dans la vieille cité historique qui semble somno-
ler dans sa ceinture de palmiers. C’est une ville réputée pour
la valeur de ses guerriers et pourtant elle n’oppose aucune
résistance. Massés au sommet des remparts, ses habitants
regardent défiler les Italiens avec une stupeur muette.
L’occupation de Gondar est d’une importance capitale,
car elle coupe l’Abyssinie du Soudan. L’absence de réac-.
tion de la part des populations locales semble indiquer que
les troupes du Négus ont quitté la région.
Le général Starace y fait halte pendant quelques jours,
pour permettre à ses troupes de refaire leurs forces. I1 y est
rejoint le 4 avril par le IIe corps d’armée du général Mara-
vigna l, que suivent, à bref délai, la division Gran Sasso
commandée par le duc de Bergame, la division Gavinana
et la division de Chemises noires XXI Avril z.
Lorsque toutes ces unités se trouvent réunies, Starace
se sent assez fort pour reprendre l’offensive en direction
du lac Tana. Le 11avril, la colonne se remet en marche. Elle
comprend à présent des détachements du 3e régiment de
bersaglieri, des mitrailleurs du 82e bataillon de Chemises
noires, des pelotons d’Ascaris e t d’une batterie d’artillerie
de la 6e brigade indigène.
Le lendemain, 12 avril, elle arrive à Ambo sur les rives
du lac où le Nil bleu prend sa source3. C’est le dimanche
1. 11 a franchi le Taccazzé quatre jours auparavant et s’est emparé d e D a b a t
le 2 avril.
2. Pendant ce temps une autre colonne, partie elle aussi d’Om Ager, a long6
la frontière abyssino-soudanaise, servant en quelque sorte de flanc-garde sur la
droite de la colonne Starace. Poussant plus loin vers le sud, en direction d e Don-
gur, elle occupera Galagu le 1 2 avril.
3. Cette contrée est le cœur stratégique de I’fithiopie. a L’Abyssinie n’est rien,
écrit Erwin Faller, le lac Tana est tout. Si l’Abyssinie n’avait pas le lac Tana,
elle serait demeurée un pays caché e t inconnu. D Depuis 1872, en effet, les Anglais
132 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
de Pâques. Dans une semaine, ce sera l’anniversaire de la
fondation de Rome. Les Italiens célèbrent cette fête dans
u n décor admirable. Ceinturé de falaises roses et bordé de
roseaux argentés, le lac frissonne sous les caresses d’une brise
printanière. La batterie d’artillerie tire une salve d’honneur,
tandis qu’un officier, escorté par un peloton de miliciens, va
planter le drapeau de la Maison de Savoie sur une langue de
terre qui s’avance dans les eaux. Après quoi, Starace, dans
une allocution émue, rappelle à ses soldats (( qu’ils sont arri-
vés en un lieu que même les légionnaires de César n’avaient
pas pu atteindre1 et qu’il faut voir non un hasard mais
une volonté du Ciel, dans le fait que tan t de souvenirs se
rejoignent en ce jour qui évoque à la fois la résurrection d u
Christ et la renaissance de l’Empire romain ». Les soldats
lui répondent par une ovation enthousiaste.
Le lendemain, la colonne Starace reprend sa marche vers
le sud. Avançant par petites étapes, elle contourne la rive
orientale d u lac et parvient à Bahr-Dar au soir d u 24 avril,
non loin de l’endroit où le Nil bleu commence son cours.
Occupation importante, car elle facilite la pénétration ita-
lienne dans la province de Goggiam, dont les habitants sont
en révolte ouverte contre Haïlé Sélassié 2. C’est là, en effet,
que les marchands d’esclaves viennent effectuer leurs raz-
zias pour se pourvoir en matériel humain. Aussi les Italiens
y sont-ils accueillis en libérateurs.
t
* $
Si Starace a pu poursuivre son avance jusqu’au lac Tana
sans se heurter à aucune résistance de la part des Abyssins,
ce n’est pas parce que la guerre est terminée ; c’est parce
que l’Empereur Haïlé Sélassié a rassemblé toutes les forces
qui lui restent en bordure de la Voie Impériale, à la hauteur
d u lac d’bscianghi, pour opposer un ultime barrage a u x
redoutaient de voir une Puissance européenne s’installer dans cette région, car
il suKrait de détourner les eaux du Nil bleu, pour vouer l’ggypte et le Soudan
à la famine.
1. Plutarque nous dit, en effet, qu’au cours de son voyage Bur le Nil avec Cléo-
pâtre, César aurait voulu atteindre les sources du fleuve, dont on croyait à l’époque
*.
qu’il u descendait du ciel I1 en avait été empêché par la révolte de ses légions,
e t avait dû s’arrêter à la première cataracte d’Assouan.
2. Le Goggiam - ou Godjan - est gouverné par le très riche Ras .Haïlou,
qui a voué une haine morteiie à Haïié Sélassié.
LE M O N D E EN 1937 133
divisions de Badoglio l. E n fait, la bataille d’Ascianghi va
être dramatique. C’est là, au pied des contreforts de 1’Amba
Alagi, que le Négus, désespéré, va jouer son va-tout.
Quelques jours auparavant, il a rencontré un de ses géné-
raux, le ras Taffari, qui lui a fait des reproches amers :
- Si t u avais été toi-même à la tête de tes troupes, lui
a-t-il dit, au lieu de rester enfermé dans ton palais d’hddis-
Abéba, les Italiens n’auraient pas passé! Car chacun de tes
hommes se serait fait tuer pour toi ...
Frémissant de colère, Haïlé Sélassié a donné l’ordre qu’on
fouette le ras en public et qu’on le promène à travers les
rues de la capitale, revêtu d’habits féminins. Mais le conseil
a porté 2. L’Empereur a décidé de prendre en personne le
commandement de ses troupes et de faire donner toutes les
réserves dont il dispose encore, y compris la Garde impé-
riale, suprême espoir de la dynastie. Aussi la bataille qui se
déclenche le 31 mars, sur les bords du lac Ascianghi va-t-elle
être la plus violente et la plus meurtrière de toutes. Ce sera
en quelque sorte le Waterloo de l’Abyssinie.
Durant sept jours consécutifs, un des paysages les plus
grandioses du monde va être le théâtre d’une mêlée indes-
criptible où les charges et les contre-charges se succéderont
sans arrêt. Malgré l’abnégation de la Garde impériale, qui
se fera hacher sur place plutôt que de reculer et qui
laissera sur le terrain les huit dixièmes de ses effectifs, les
ethiopiens seront écrasés par l’artillerie et l’aviation ita-
liennes, auxquelles ils n’ont rien à opposer S. Au soir du
6 avril, les Abyssins, qui ont environ 7.000 morts e t
15.000 blessés, sentent fléchir leur courage, car ils s’aperçoi-
vent que rien ne pourra entamer les positions italiennes 4.
1. Un peu a u nord de Quoram.
2. a L’apparence physique d’Haïlé Sélassié, nous dit Erwin Faller, a trompé
tout le monde sur son véritable caractère. Un corps frêle e t débile, un visage
émacié où brillent deux grands yeux remplis de bonté e t de tristesse, des narines
qui frémissent sous l’effet d’une émotion mal contenue, des mains fines comme
celles d’une jeune fille, donnaient l’impression d’un homme faible et peu enclin
à l’action. Sous ces dehors trompeurs, le Négus était doué d’un esprit vif et acéré,
d’une intelligence aux réactions rapides, d’un coup d’œil qui savait simplifier
les choses e t d’une volonté de fer, qui se manifestait brusquement avec une vigueur
inattendue. D
3. Les Italiens nont entrés en campagne avec 300 canons, 3.600 mitrailleuses,
800 avions e t 100 chars; les Éthiopiens avec 50 canons, 200 mitrailleuses, l92avions
démodés e t aucun char. Encore ce maigre matériel a-t-il étB détruit dès les pm-
miers jours de la guerre.
4. Les pertes italiennes s’élèvent à 312 morts e t 87 blessbs.
134 HISTOIRE DE L’ARMBE ALLEMANDE
A l’aspect de ses troupes qui commencent à se débander,
l e Négus prend peur. Périr avec le dernier carré de sa Garde
serait certes une fin glorieuse. Mais qui lui succédera? Encore
quelques heures et sa défaite sera totale. Alors, gagné par
le désespoir grandissant qui s’est emparé de son entourage,
Haïlé Sélassié cède à un mouvement de panique. I1 s’enfuit
précipitamment, en emmenant avec lui les derniers survi-
vants de sa Gardel, et s’enfonce dans la montagne à la
faveur de la nuit, pour éviter d’être repéré par l’aviation
italienne.. .
Son départ est le .signal d’un sauve-qui-peut général. Au
matin du 7 avril, le champ de bataille n’est plus qu’une
étendue silencieuse, jonchée de cadavres. Huit jours plus
tard, le général Pirzio Biroli fait son entrée à Dessié, à la
tête de 18.000 Ascaris et du corps d’armée érythréen.
La capitale de l’Éthiopie n’est plus qu’à 310 kilomètres
et toutes les routes qui y mènent sont ouvertes devant lui.
t
*.i
Sur ces entrefaites, l’armée de Somalie se met elle aussi
en mouvement. Jusqu’ici le général Graziani s’est contenté
de verrouiller la frontière du Kenya et d’aménager ses
arrières 3. Son aviation a bombardé Giggiga les 22 e t 25 mars,
e t Harrar le 30 mars, pour y disperser des concentrations
de troupes. Mais ces actions ne sont qu’un prélude à l’offen-
sive générale. Celle-ci se déclenche le 14 avril.
Bien qu’Haïlé Sélassié ait groupé toutes ses réserves à
Ascianghi, la province de l’Ogaden a conservé les contin-
gents qui lui sont propres 4. Ceux-ci s’élèvent à environ
40.000 hommes. L’armée de l’Ogaden est une des meilleures
1. 400 hommes sur 3.500.
2. Par son raid sur Filtu et Néghelli. (Voir plus haut, p. 124-125.)
3. Un travail énorme a d’ailleurs été accompli par l’armée Graziani de janvier
à avril 1936. Elle a constitué un grand nombre de dépôts de ravitaillement der-
rikre le front. Elle a construit des routes et des ponts. Elle a prolongé en quatre-
vingt-dix jouis jusqu’à Bulo Burti (130 km.) la voie ferrée qui s’arrêtait aupa-
ravant au village Duca dei Abruzzi. Enfin, elle a construit une chaussée
asphaltée, large de 6 mètres e t bordée de caniveaux, allant de Bu10 Burti à Belet-
nen (110 km.).
4. Annexée par Ménélik en 1887,la province de l’Ogaden semble avoir conserve
une certaine autonomie au sein de l’Empire et le Sultan de Harrar a longtemps
refusé d‘incorporer ses contingents à l’armée impériale. Il n’est pas impossible
que les notables de cette région aient espéré récupérer leur indépendance, à la
faveur de la guerre menée par les Italiens contre le Negus.
LE MONDE E N 1937 135
du pays, t a nt par la qualité de son recrutement que par
l’instruction de ses cadres. Elle est commandée par le ras
Nasibu, qyi a comme chef d’État-Major un ancien oficier
turc, le genéral Wahib Pacha.
Celui-ci a tiré les leçons des batailles précédentes. S’étant
rendu compte que les Italiens détenaient la maîtrise de l’air et
disposaient d’une supériorité écrasante quant à la puissance
de feu, Wahib Pacha estime que c’est une folie de jeter
au-devant d’eux des masses compactes, qui ne peuvent que
se faire décimer inutilement. I1 conseille au ras Nasibu de
n’engager ses troupes que par petits paquets et de dresser
des embuscades, pour profiter de l’effet de surprise. De ce
fait, la campagne de l’Ogaden offrira un caractère moins
spectaculaire que la campagne du Tembien. Mais elle sera
plus retardatrice, et surtout plus meurtrière.
Graziani commence par lancer trois colonnes vers le nord.
Celle de gauche (général Nasi) part de Baou Danane l; celle
du centre (général Fruschi), de Gorraheï 2; celle de droite
(général Santini 7 , de Gherlogubi 4. Mais dès le lendemain,
15 avril, le général Nasi se heurte à une forte résistance de
la part des Éthiopiens. Ceux-ci, au nombre de 10.000 l’at-
taquent à plusieurs reprises. Des combats très durs se pour-
suivent les 16 et 17 avril. Finalement, le 18, la division
libyenne, soutenue par les Dubats, réussit à les encercler et
les oblige à capituler. C’est seulement après cette série d’en-
gagements que la colonne du général Nasi peut reprendre sa
marche en direction de Daga Medo.
Pendant ce temps, la colonne du général Fruschi s’est
emparée de haute lutte de Gadrebare et de Narandab, tan-
dis que celle du général Agostini a attaqué Curali, qu’elle a
occupé le 24 avril.
A ce moment, des pluies diluviennes arrêtent les opéra-
tions. C’est seulement le 28 avril que l’avance peut reprendre.
Le 29, la colonne Fruschi arrive à Sassanabeh qu’elle occupe
1, Elle comprend la division Libyenne et des formations de Dubata.
2. Elle est composée principalement d’hrabo-Somalis.
3. Le général Santini s’est distingué au cours de l’attaque sur Filtu et Néghelli.
4. A 40 kilomètres au sud-ouest d‘Oual-Oual, oti a eu lieu l’incident qui a
déclenché la campagne. Cette colonne se compose de formations de carabiniers
et de bataillons, fournis par les Faisceaux italiens de l’étranger appartenant à
la division Tevere. Le gros de cette division, ainsi que la division Peloritana
demeurent en réserve. Ils ne rejoindront les coloues que lorsque ce8 dernieres
auront fait leur jonction à Dagabur.
136 HISTOIRE DE L’ARMS!E ALLEMANDE
sans combat. Enfin, le lendemain 30 avril, les trois colonnes
font leur jonction à Uscudom (Dagabour).
Malgré leur tactique nouvelle, les Abyssins ont subi des
pertes sévères. 5.000 des leurs sont restés sur le terrain.
L’armée du ras Nasibu peut être considérée comme hors de
combat. Mais les Italiens, eux aussi, ont été plus durement
éprouvés qu’ailleurs. Le nombre de leurs morts et de leurs
blessés s’élève à 1.850 l.
*
* *
Depuis la bataille d’Ascianghi, le Négus n’a pas reparu
dans sa capitale. Complètement désemparé, il erre à travers
la montagne avec les 400 survivants de sa Garde. I1 a cru,
pendant un temps, que les Anglais couperaient le corps
expéditionnaire de ses bases métropolitaines en interdisant
aux convois italiens le passage par Suez; puis, que la S. D. N.
viendrait à son secours en privant l’Italie des matières pre-
mières indispensables à la poursuite des opérations. Tous ces
espoirs se sont révélés vains. 11 a l’impression d’avoir été
dupé, trahi, abandonné par tous ...
L’absence de l’Empereur a été remarquée à Addis-Abéba.
Des bruits circulent, selon lesquels le souverain aurait été
massacré avec le dernier carré de sa Garde sur les rives du
lac Ascianghi. D’autres prétendent qu’il s’est enfui honteu-
sement. Ces rumeurs contradictoires enfièvrent les esprits.
Une effervescence insolite se manifeste dans la capitale. Des
désordres éclatent. Les autorités locales ne semblent plus
capables de maîtriser la colère de la population.
Badoglio décide d’exploiter cette situation en lançant une
forte colonne motorisée sur Addis-Abéba. Le 20 avril, il
concentre à Dessié tous les camions dont il dispose; le 23,
il prend personnellement le commandement.
Deux voies conduisent de Dessié à la capitale. L’une, la
plus courte, puisqu’elle n’a que 310 kilomètres, est une simple
piste caravanière. L’autre, située plus à l’est, déroule sa
chaussée sur 400 kilomètres. C’est la Voie Impériale, cons-
1. La dureté de la campagne de l’Ogaden s’explique par le fait que les chefs
abyssins y avaient engagé leuni meilleurs guerriers. Une ancienne prophétie pré-
disait, en effet, que a le Barbare qui anéantirait le pays du Roi des Rois vien-
drait par le’sud a. (Cf. Henri DE MONFREID, Les Guerrier8 de l’Ogaden, Paris,
1936.)
LE M O N D E EN 1937 137
truite autrefois par l’Empereur Ménélik. Badoglio décide
d’emprunter les deux à la fois. L’ordre de marche est le
suivant :
10 Une colonne à pied, composée de la I r @brigade éry-
thréenne (général Gallina), d’un groupe d’escadrons e t d’un
groupe d’artillerie dos de mulet suivra la piste et marchera
sur Addis-Abéba en passant par Ourro-Ilu et Leghadi;
20 La colonne motorisée comprenant la division Sabauda,
un bataillon de Chemises noires de la division III Janvier,
la 2e brigade érythréenne, trois groupes d’artillerie motorisée
e t des détachements spéciaux du génie, suivra la Voie Impé-
riale;
30 Une colonne érythréenne à pied (colonel Tracchia) compo-
sée de quatre bataillons et d’un groupe d’artillerie & dos de
mulet, s’acheminera également par la Voie Impériale.
La force des trois colonnes s’élève à 20.000 hommes, 11bat-
teries, 1 escadron de chars rapides et 1.600 camions.
Quittant Dessié à l’aube du 26 avril, la colonne motorisée
italienne offre une image saisissante. L’avant-garde est
composée d’un groupe de chars rapides et d’autos blindées.
Les 1.600 camions suivent, séparés les uns des autres par u n
intervalle de 10 mètres, de sorte que le convoi s’étire sur
plus de 16 kilomètres. On dirait u n bélier d’acier, s’enfon-
çant dans le cœur de l’Abyssinie.
Le premier jour, 26 avril, la colonne avance de 85 kilo-
mètres. Le lendemain, la route ayant dû être refaite sur une
longueur de 500 mètres et les sapeurs du génie ayant d û
consacrer treize heures à la reconstruction d’un pont détruit,
la colonne ne progresse que de 27 kilomètres. Elle se rattrape
le surlendemain, avec 69 kilomètres.
Mais plus elle avance, plus la route devient mauvaise.
Non seulement elle a été mal entretenue, mais les Abyssins
ont fait sauter un certain nombre d’ouvrages d’art. De plus,
le temps se gâte. Des cataractes d’eau tombent d u ciel e t
ravinent la chaussée, rendant la progression extrêmement
difficile. Ces retards énervent d’autant plus le commandant
en chef, qu’il reçoit sans cesse des radiotélégrammes de
Rome lui disant : (( E n avant, en avant! Ne perdez pas une
minute! Chaque journée perdue risque de tout compro-
mettre! ))
Car Mussolini, les yeux rivés sur la carte de l’Afrique,
attend avec une impatience grandissante l’annonce que les
138 HISTOIRE DE L’ARMEE ALLEMANDE
avant-gardes italiennes ont pénétré à Addis-Abéba. Si des
pluies diluviennes submergent les routes d’Abyssinie, le
vent soume en tempête à Genève, à Londres, à Washington e t
à Paris. Le Duce doit tenir tête à une coalition dangereuse,
dont il ne viendra à bout qu’en lui présentant un bulletin de
victoire.
Si ses troupes ne progressent pas plus vite, ce n’est pour-
tant pas leur faute. Tout semble se liguer contre elles : les
dificultés du terrain e t les intempéries.
Le quatrième jour, 29 avril, la route est engloutie par les
eaux sulfureuses d’un torrent. I1 faut surélever la chaussée
pour permettre aux camions de passer. Mais à peine édifié,
le remblai est à nouveau emporté par les eaux. Tout est à
refaire. Les terrassiers travaillent toute la nuit à rétablir le
passage.
Le cinquième jour, la colonne ne progresse que de 15 kilo-
mètres. L’avance est de plus en plus laborieuse. Le ciel est
obstrué de nuées fuligineuses, qui crèvent en déversant de véri-
tables trombes d’eau. La route est complètement à refaire,
pour élargir les passages. L’aviation apporte son concours
aux terrassiers et aux mécaniciens des chars, en leur parachu-
t a n t des outils et des pièces de rechange.
Le l e r mai, les 1.600 camions arrivent au pied d u col
de Termeber, qui s’élève au-dessus d’eux à 3.150 mètres
d’altitude. Une nouvelle interruption de plus de 200 mètres
bloque la colonne entière jusqu’au lendemain, à 14 heures.
150 soldats du génie, aidés par un bataillon d’infanterie,
peinent pendant trente-six heures consécutives pour remettre
la route en état.
I1 leur faut transporter à dos d’homme les 300 m3 de
pierres nécessaires à l’édification d’un mur de soutènement
de 20 mètres de haut, combler l’éboulement et rendre la
voie suffisamment résistante pour supporter le poids des
blindés. L’après-midi du 2 mai, la colonne n’arrive à parcou-
rir que 8 kilomètres, en raison des pentes qui atteignent
300 à certains endroits. E t la pluie persistante menace de
tout emporter.. .
Enfin, le 3 mai, au prix d’un effort surhumain, les
1.600 véhicules réussissent à franchir la montagne. La des-
cente s’amorce. Mais elle n’est pas plus facile que la montée,
car le terrain est glissant. A chaque tournant, les voitures
dérapent et risquent de basculer dans les ravins. Paul Gen-
LE MONDE E N 1937 139
tizon n’hésite pas à comparer cette marche exténuante au
franchissement des Alpes par les éléphants d’Annibal, ou
encore a u passage du Grand-Saint-Bernard par les troupes
de Bonaparte. Quant au maréchal Badoglio, il déclare dans
ses Commentaires, qu’elle mérite de passer dans l’histoire
sous le nom de (( Marche de la volonté de fer n.
Le 4 mai, tous les véhicules se trouvent sur le haut pla-
teau, à quelque 120 kilomètres, d’hddis-Abéba. Pionniers,
terrassiers, conducteurs de chars redoublent d’ardeur. Pour-
tant, la colonne ne réussit à avancer que de 60 kilomètres.
I1 faut quatre heures pour faire 3 kilomètres, car un nouvel
obstacle apparaît à présent : c’est la boue ... Vers 10 heures,
cependant, les nuages se déchirent. Le soleil paraît dans
l’intervalle et sèche un peu la chaussée. Vers 13 heures, les
soldats de l’avant-garde poussent des acclamations qui se
propagent rapidement jusqu’à l’autre bout de la colonne.
Argent sur argent, une ville merveilleuse se profile à l’hori-
zon dans le double scintillement de ses palais et de ses bos-
quets d’eucalyptus : c’est Addis-Abéba.
E n fin d’après-midi, la colonne motorisée prend contact
aux portes de la ville avec les Ascaris du général Gallina,
qui occupent, depuis la veille, les hauteurs environnantes l.
*
* r
Le l e r mai, le Négus a fait une apparition dans sa capitale.
I1 n’y est resté que le temps de mettre sa famille en lieu sûr
et de déménager sa fortune. Puis, avant de prendre le train
qui l’a emmené à Djibouti 2, il a donné l’ordre d’ouvrir les
prisons et de distribuer les stocks d’armes à la population.
Depuis lors, l’anarchie et la terreur sont maîtresses de la
ville. Les règlements de comptes e t les assassinats entre indi-
gènes ne se comptent plus. Tout est saccagé, pillé, démoli, à
commencer par le Palais impérial. La trésorerie, où sont
demeurées d’importantes réserves d’or, est l’objet d’un siège
en règle. Après quoi, les pillards s’entre-tuent pour le partage
du butin.
1. Ce sont les soldats de la premiere colonne à pied qui ont emprunté la piste
caravanière, plus courte de 90 kilomètres, mais par laquelle les camions e t les
chars n’auraient jamais pu passer.
2. On le retrouvera huit jours plus tard à Jérusalem, où il tiendra une confé-
rence de presse, pour vitupérer la Société des Nations e t les Anglais, qu’il accuse
d e n’avoir tenu aueune de leurs promesses à son égard.
140 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
Craignant d’être massacrés par les Ethiopiens, les quelques
Blancs demeurés à Addis-Abéba se réfugient dans les léga-
tions. Celles-ci deviennent aussitôt les objectifs vers les-
quels se tourne la haine des Abyssins. Elles doivent se
barricader e t se transformer en fortins. Une véritable
chasse à l’homme s’instaure dans les rues. Quiconque a
le teint clair est sauvagement abattu. D’heure en heure,
la fièvre monte. La populace déchaînée commence à mettre
le feu aux maisons du quartier résidentiel.
Le 4mai, aumatin,la situation est devenue si alarmante que
Sir Sidney Barton, le ministre britannique, agissant au nom
de ses collègues du Corps diplomatique, adresse un S. O. S.
au maréchal Badoglio, pour le supplier d’accélérer sa marche
vers la ville et de procéder au plus vite à son occupation l .
Depuis le début de la campagne, l’avance sur Addis-Abéba
aura été une course contre la montre. D’abord contre les
réactions des Puissances européennes; ensuite contre les
assauts des forces abyssines; enfin contre l’anarchie gui
s’étend de proche en proche, tandis que l’Empire éthiopien
achève de s’écrouler.
Le 4 mai 1936, à 14 h. 30, les avant-gardes italiennes
font leur entrée dans la capitale, suivies à 16 heures par le
maréchal Badoglio et son État-Major. E n quelques heures,
les désordres cessent; le calme se rétablit.
Le 8 mai, le général Graziani e t ses troupes pénètrent à
Harrar et reçoivent la soumission des derniers ras qui
combattent*encore. Enfin, le 9 mai, les divisions de Bado-
glio et celles de Graziani font leur jonction à Diri-Daoua,
à 20 kilomètres au nord-est de Harrar. I1 n’y a plus de solu-
tion de continuité entre l’Érythrée e t la Somalie ...
(( De t a n t de déchirements, de l’Empire détruit, surgissait
immédiatement une vie nouvelle, écrit Badoglio en guise de
conclusion, tandis que le Négus, ayant abandonné la lutte
et son territoire, se réfugiait outre-mer 2. ))
Les experts les plus optimistes avaient prédit que la
conquête de l’Abyssinie exigerait au minimum six ou sept
années. Sept mois et six jours après le début des opérations,
toute l’Éthiopie est au x mains des Italiens,
1. Cet appel est justifié, mais il est quand même empreint d’une ironie
supérieure, quand on songe A tout ce que l’Angleterrea fait pour entraver l’avance
des colonnes italiennes...
2. Cf. L’Illustration, numéro spécial, juillet 1936.
X
LA QUERELLE DES SANCTIONS
Tandis que les soldats de Badoglio se frayaient pénible-
ment un chemin à travers les montagnes et les ravins d’dbys-
sinie, à Rome, Mussolini a dû livrer un combat politique
qui n’a été ni moins âpre ni moins harassant. Pour en
suivre les péripéties, il faut revenir au 11janvier 1935, date
à laquelle le Conseil de la Société des Nations devait pro-
noncer sa sentence sur l’incident d’Oual-Oual.
Le Conseil s’est réuni à la date prévue, mais ses délégués
n’ont pu se mettre d’accord. Deux mois se sont écoulés en
discussions byzantines, sans qu’aucune solution ait pu
être trouvée. Le 17 mars, 1’Ethiopie a renouvelé son appel
à la Ligue. Elle a demandé qu’une Commission d’enquête
soit envoyée sur place pour y examiner la situation, confor-
mément à l’article 15 du Pacte de Genève. Mais six semaines
plus tard, aucune décision n’est encore intervenue. Sur l‘insis-
tance de l’Abyssinie, qui s’énerve de ces atermoiements
alors que l’Italie accélère ses préparatifs d’invasion, le Conseil
se voit contraint de sortir de son inertie. Le 25 mai, il’adopte
deux résolutions : la première invite les deux pays en litige
à nommer les quatre membres du Conseil de conciliation
prévu par le traité italo-éthiopien de 1928, et à faire en
sorte qu’ils soient parvenus à un accord avant le 25 août;
la seconde prévoit une nouvelle réunion du Conseil, au cas
où la Commission d’arbitrage n’aboutirait à aucun résultat
tangible 1.
Comme il était à prévoir, la tentative pour régler le diffé-
rend italo-abyssin par un arbitrage aboutit à un échec et
lorsque, le 9 juillet, le Conseil de la S. D. N. déclare qu’0ual-
1. Survey of Internulional Affairs, 1935, p. 143 e t 8.
142 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
Oual fait indiscutablement partie du territoire éthiopien,
le baron Aloïsi - imitant le geste d’Orlando et de Sonnino
à la Conférence de la Paix - quitte la salle des séances,
en proie à une violente colère.
Jusqu’ici, le public n’a guère prêté attention à cette que-
relle. I1 n’a jamais entendu parler d’Qual-Oual et ne sait pas
davantage où se trouve Massaoua. Aussi a-t-il peine à en
croire ses oreilles lorsqu’il entend Ramsay Mac Donald
déclarer d’un ton solennel que (( le monde se trouve devant la
situation la plus grave qu’il ait connue depuis 1914 ». La
situation la plus grave? Comment est-ce possible? Une guerre
européenne pourrait-elle surgir de ce feu de broussailles?
Aussitôt, la presse italienne se déchaîne contre l’Angle-
terre. Dans une série d’éditoriaux publiés par le Giornale
d’Italia, Virginio Gayda, porte-parole officieux du gouverne-
ment italien, l’accuse de jeter intentionnellement de l’huile
sur le feu et de n’être inspirée que par des intérêts égoïstes l.
(( Que faisons-nous d’autre, après tout, écrit-il, que ce que
l’Angleterre elle-même a fait aux Indes e t au Transvaal? Le
souci que le Cabinet de Londres prétend porter à la Société
des Nations est une pure hypocrisie. Sa mauvaise foi est
patente : il suffit! pour s’en convaincre, de relire les disposi-
tions du traité tripartite de 1906 2. D Tous les journaux de la
Péninsule font chorus avec Gayda.
Laval lui-même est effrayé par la violence de cette polé-
mique. Ne risque-t-elle pas de compromettre l’équilibre déli-
cat qu’il s’efforce d’échafauder sur la base des accords de
Rome? I1 fait demander à Mussolini de modérer sa presse
et intervient auprès des Anglais pour calmer leur mauvaise
humeur, sans s’apercevoir, semble-t-il, qu’il s’arroge par là
même un rôle de médiateur que les Anglais ne sont nulle-
ment disposés à lui reconnaître.
1. Pour compliquer les choses, le Négus, croyant s’attirer par là l’appui des
États-Unis, vient d’accorder par l’entremise de hf. Francis Rickett, citoyen bri-
tannique, une concession pétrolière à une filiale de la Standard Oil, I’dfrican
Exploration and Development Company, qui met tout le monde anglo-saxon dans
le plus cruel embarras. M. Cordell Hull, Secrétaire d’État à la Maison-Blanche,
doit intervenir auprès de la Socony Vacuum, pour obtenir que celle-ci résilie le
contrat. (Cf. TANSILL, Back Door to W a r . )
2. On se souvient que l‘accord anglo-franco-italien du 1 3 décembre 1906 se
référait discrètement à l’accord anglo-italien de 1891, par lequel le gouverne-
ment de Londres avait reconnu à l’Italie un droit de contrôle sur une large portion
du Nord-Est africain. I1 avait été confirmé par l’accord de 1894, qui plaçait
toute l a province du Harrar (Ogaden) sous le contrôle de I’Itaiie. (Voir plus haut,
p. 86.)
LE MONDE EN 1937 143
Car depuis la Conférence de Stresa, beaucoup d’eau a
coulé sous les ponts de la Tamise. Stanley Baldwin a succédé
à Mac Donald, et Sir Samuel Hoare a remplacé Sir John
Simon au Foreign Office l. E n prenant possession de son
poste, Sir Samuel a trouvé Anthony Eden installé à Downing
Street, en qualité de ministre adjoint chargé des affaires de
la S. D. N. Hoare n’a pas manqué de faire observer à Baldwin
combien ce chevauchement de compétences était préjudi-
ciable à la bonne marche des affaires et a insisté pour qu’il
définisse exactement leurs attributions respectives. Mais
commeBaldwin n’est pas homme à sauter les obstacleslàoù ils
sont le plus élevés, il s’est contenté de remettre à la presse un
communiqué laconique annonçant qu’Eden occuperait dans
le Cabinet le poste de (( Ministre sans portefeuille, chargé des
questions relevant de la S. D. N. ».Les juristes de la Couronne
s’étant opposés à l’adoption de cette formule, en arguant
qu’elle n’était pas conforme aux traditions britanniques,
les mots (( sans portefeuille ont été rayés du texte, ce qui a
eu pour effet d’instaurer une véritable dyarchie au sein du
Foreign Office.
- La solution qui consiste à scinder en deux un départe-
ment ministériel, est la plus mauvaise de toutes, a déclaré
Churchill à la Chambre des Communes. L’Angleterre ne
peut se payer le luxe d’avoir simultanément deux ministres
des Affaires étrangères, investis de pouvoirs égaux. Lloyd.
George m’a dit un jour, pendant la guerre : (( La question
(( n’est pas de savoir si un général vaut mieux qu’un autre,
(( mais de se dire qu’en toutes circonstances, un seul général
((vaut mieux que deux. )) J’espère que ce n’est là qu’un
expédient temporaire 2...
Mais cet expédient tempotaire durera assez longtemps
pour avoir des conséquences déplorables. Eden, qui voudrait
être seul aux Affaires étrangères, n’aura de cesse qu’il en
ait évincé son rival. Ainsi se greffera, sur le conflit anglo-
italien, un duel Eden-Hoare, qui ira en s’aggravant au fur
et à mesure que leurs politiques divergeront.
Hoare est un homme intelligent mais impulsif 3. I1 possède
1. A tort ou à raison, Sir John Simon a été considéré comme trop conciliant,
comme N trop ingénieux à trouver des excuses à l’agresseur n. On a blâmé la
façon dont il s’est opposé à l’application de sanctions au Japon, lors de la crise
qui a suivi sa mainmise sur la Mandchourie. (Voir plus haut, p. 39.)
2. Winston CHURCHILL, The second World War, I, p. 123.
3. A. J. P. TAYLOR, The origins of the second World War, p. 90.
144 HISTOIRE DE L’ARMBE ALLEMANDE
aussi une qualité qui le dessert gravement : il ne se dérobe
pas devant l’obstacle et préfère résoudre les problèmes plu-
t ô t que de les esquiver. De plus, il est d’une grande hon-
nêteté intellectuelle et pense que la politique est l’art de
découvrir des solutions pratiques, non celui de se crampon-
ner à des principes inapplicables. Dans l’affaire d’Abyssinie,
après quelques déclarations claironnantes en faveur de la
sécurité collective, il finira par adopter une attitude plus
réaliste, qui le fera taxer de cynisme par les défenseurs
intransigeants de l’idéologie genevoise.
Tout autre est Eden. Comparer leurs caractères c’est
mettre en évidence tout ce qui sépare le pragmatisme
de l’opportunisme. L’ancien Lord du Sceau privé attache
moins d’importance aux réalités elles-mêmes qu’à l’idée que
les gens s’en font. I1 est donc très attentif aux opinions
acquises, et s’ingénie toujours à ne pas les heurter de front.
Sir Robert Vansittart, qui l’a beaucoup pratiqué (et qui ne
semble pas l’avoir porté dans son cœur1), le dépeint sous
ces traits :
(( Eden disait si souvent ,ce qu’il convenait de dire, qu’il
paraissait incapable de dire autre chose. Son avenir etait
assuré au sein de son propre parti 2, mais il tenait égale-
ment à être bien vu de l’opposition. (( Les Travaillistes pré-
tendent que je suis l’homme qu’il faut, fourvoyé dans le mau-
vais camp, - The right man on the wrong side - »,m’a-t-il
confié un jour. Avec un flair infaillible, il avait très vite appris
à dire toutes les choses qu’on aime entendre en Angleterre,
et ces choses étaient justes, mais elles n’étaient pas vraies 3. 1)
C’est un portrait acéré, mais peut-être pas inexact. A l’au-
tomne de 1934, lorsqu’il s’est agi d’appliquer des mesures
de rétorsion au Japon, un sondage d’opinion a révélé que
onze millions et demi d’Anglais étaient favorables à des
sanctions économiques, et que 74 % d’entre eux allaient
même jusqu’à préconiser des sanctions militaires (( contre tout
agresseur désigné comme tel par la Société des Nations 4 ».
Cette consultation a été pour Eden un trait de lumière, car elle
lui a permis de constater que les partisans des sanctions étaient
1. Eden l’a mis B l’écart en 1937-1938, ne tenant pas, semble-t-il, A recourir
A ses conseils. I1 est vrai qu’A cette époque Sir Robert était résolument antialle-
mand, alors qu’Eden ne i’était pas encore.
2. Le Parti conservateur.
3. Lord VANSITTART, The Mist Procession, Londres, 1958, p. 530-531.
4. A. J. P. TAYLOR, op. cif., p. 89.
LE MONDE EN 1937 145
aussi nombreux chez les Travaillistes que chez les Conser-
vateurs l. Elle lui a prouvé également combien l’Anglais
moyen était attaché aux principes de la S. D. N. et combien
serait large l’audience d’un homme d’État dont la politique
consisterait à les défendre envers et contre tout.
Rencontrant Laval à Genève en septembre 1935, il lui
expliquera qu’il ne soutient pas tan t la politique des sanc-
tions parce que c’est le point de vue de son gouvernement,
que (( parce que c’est celui de la grande majorité de l’opinion
publique, de l’Église anglicane, des associations pacifistes et
progenevoises, du Parti libéral et du Parti travailliste ».
Un homme qui manifeste un désir aussi flagrant de se conci-
lier les faveurs de l’opposition sera toujours soupçonné de
manquer de caractère. Ce n’est certes pas le cas, en ce qui
concerne Eden. Mais ce qui le fait paraître à beaucoup
comme un enfant gâté de la politique, c’est que la voie qu’il
choisit est toujours la plus facile. Jamais il n’ira à l’encontre
des idées reçues; jamais il ne luttera à contre-courant. Or
loin de lui nuire, son aptitude innée à se rallier l’appui des
milieux les plus divers a imprimé à sa carrière une incroyable
force ascensionnelle.
A cette époque, Eden n’est nullement antihitlérien. I1 sait
que l‘Angleterre n’a aucune envie d’être entraînée dans un
conflit pour l’Autriche, la Pologne ou la Tchécoslovaquie.
(Elle se souvient vaguement d’avoir été précipitée dans la
guerre de 1914 par la faute de la Russie, et n’a pas l’inten-
tion de retomber dans le même traquenard.) I1 estime que la
France (( a manqué le coche )) en n’acceptant pas les propo-
sitions d’Hitler, lorsqu’il a offert de limiter la Wehrmacht à
300.000 hommes S. Peut-être même n’est-il pas fâché de voir
le Führer rétablir le service obligatoire (comme il s’accom-
modera plus tard de la remilitarisation de la Rhénanie),
parce qu’il estime que plus la France sera contenue dans
ses frontières et moins elle sera tentée de pratiquer une poli-
tique aventureuse‘en Europe centrale. E n 1934, dans un
rapport à Sir John Simon, il a déclaré qu’Hitler avait (( des
1. II y en avait même davantage chez les Travaillistes que chez les Conser-
vateurs car ceux-ci éprouvaient une admiration non déguisée pour Mussolini.
Aux yeux des généraux anglais, le fascisme était u un régime d’ordre qui tendait
à mettre en avant les vertus militaires n. (Cf. TAYLOR, op. cit., p. 93.)
2. Rapport de Theodore Marriner au Secrétaire d’Étai Hull, Paris, le 3 sep-
tembre 1935. Ms. du Département d‘État, 765.84/1013.
3. Voir vol. III, p. 148.
IV 10
146 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
manières très simples et un sens très vif de l’humour »,ce
qui est un grand compliment dans la bouche d’un Anglais.
Quand on sait qu’au cours de son entretien, il lui a
assuré le plus sérieusement du monde (( qu’aucun peuple
d’Europe n’était plus animé de tendances nationalistes »,
on comprend que le Führer ait éclaté de rire 2.
A son retour de Russie, il affirme que Staline (( est u n
honime épris de paix; qu’il le considère comme inoffensif, e t
que le bolchévisme n’est qu’une affaire intérieure russe qui
ne pose plus aucun problème au point de vue internatio-
nal 1).
Lorsqu’il se rend à Rome, en juillet 1935, il propose à
Mussolini un plan qu’il estime de nature à tout arranger.
L’Angleterre offrira à l’Éthiopie un débouché sur la mer, à
Zeila, en Somalie britannique, ainsi qu’une étroite bande de
terre qui reliera ce port à l’arrière-pays. E n échange, 1’Abys-
sinie remettra à l’Italie une portion de l’Ogaden et fera
quelques concessions économiques aux ressortissants italiens
qui s’y trouvent déjà.
A l’énoncé de ce programme, Mussolini explose. Avec
une ironie cinglante, il lui demande à quoi servira ce (( corri-
dor à chameaux D et répète qu’il n’est pas un collectionneur
de déserts. I1 déclare qu’il est décidé,. pour sa part, (( à
annexer toutes les parties de l’Abyssinie qui ne lui appar-
tiennent pas en propre et à exercer un contrôle sur la tota-
lité du pays ».
- Si je suis contraint de faire la guerre pour l’obtenir,
affirme-t-il, je rayerai l’Éthiopie de la carte d u monde ...
Ce langage a au moins le mérite de la franchise : il signifie
qu’aucune rectification de frontières ne le contentera plus.
I1 veut mettre un terme à l’insécurité qui règne en Afrique
Orientale et permettre à l’Italie (( de remplir sa mission civi-
lisatrice D. Plus encore : il veut monter au Capitole et savourer
avec son peuple les joies d’un triomphe, comme l’Italie
moderne n’en a encore jamais connu.
Mussolini trouve Eden grotesque, et Eden trouve Mussolini
odieux. L’entretien devient encore plus orageux lorsque le
1 . Chauviniaiic tendencies.
2. Documents on British Foreign Policy, 2, VI, p. 459.
3. Rapport de M. t o n Neuraih aux nmbassadeurs du Reich, le 29 mars 1935.
Documents on German Foreign Policy, Washington D. C., 1957-1959, C. III,
p. 1094.
LE MONDE E N 1937 147
ministre anglais le menace de la réprobation universelle,
s’il porte la moindre atteinte au Pacte de Genève. Pour
toute réponse, le Duce grommelle quelques phrases bien
senties sur l’hypocrisie britannique, dont le sens n’échappe
pas au représentant de Sa Majesté.
E n quittant le bureau du Palais de Venise, Eden glisse
malencontreusement sur le dallage de marbre et perd
l’équilibre. Lorsqu’il reprend pied et se retourne vers son
hôte, il aperçoit Mussolini assis à son bureau, qui l’observe
avec un sourire goguenard et lui fait les cornes, en poin-
tant sur lui l’index et l’auriculaire comme pour conjurer
le mauvais sort.
C’est un geste qu’Eden ne lui pardonnera jamais. A dater
de ce jour, il sera.irréductiblement antiitalien et encore plus
farouchement antifasciste. Aussi longtemps que Sir Samuel
Hoare pratiquera la même politique que lui, il le soutiendra.
Mais le jour où il fera mine de se rapprocher de Rome, il ne
fera rien pour empêcher ses amis de lui porter le coup de
grâce. Tant il est vrai, comme le remarque Tocqueville,
(( que les grands événements de ce monde naissent de
causes générales, fécondées, pour ainsi dire, par des acci-
dents personnels ».
i i
Devenu le paladin de l’idéologie genevoise, Eden désor-
mais va l’être doublement. Son ressentiment personnel vient
trop opportunément au secours de ses principes pour ne
pas le persuader qu’il est dans la bonne voie. Mais sa bonne
conscience lui masque la faiblesse de son raisonnement.
I1 pense qu’en frappant le Duce, il intimidera le Führer et
qu’en désarçonnant Mussolini, il fera réfléchir Hitler. Ce cal-
cul serait juste si l’Angleterre était puissamment armée.
Mais elle ne l’est pas. De plus, Eden surestime la capacité
de résistance des forces éthiopiennes, qui s’écrouleront sous
les coups de Badoglio plus vite qu’il ne le prévoit. Ces deux
erreurs fondamentales ne tarderont pas à mettre toute sa
politique en porte-à-faux.
Le 18 septembre, le Comité des Cinq, nommé par le Conseil
de la S. D. N. pour trouver une solution au conflit abyssin,
soumet aux deux parties un projet de règlement dont la
naïveté étonne, L’Abyssinie sera placée sous la tutelle de la
148 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
Société des Nations. L’Empereur Haïlé Sélassié se verra doté
de quatre conseillers neutres, nommés par la Ligue. Dans le
cadre de ces dispositions, qui visent à sauvegarder l’indépen-
dance de l’Éthiopie, la S. D. N. reconnaîtra à l’Italie (( des
intérêts spéciaux dans le développement économique d u
pays D.
Eden croit-il vraiment que Mussolini se contentera d‘une
aussi maigre pitance l? Dans ce cas, il sera rapidement
désabusé. Car le 21 septembre, le gouvernement italien
repousse ces propositions, qu’il trouve à la fois dérisoires
e t insultantes.
Aussitôt, la tension monte en Méditerranée. L’Angleterre
semble se préparer à u n conflit imminent. Les défenses de
Malte sont remises en état, et l’île tout entière est placée
sur le pied de guerre. La Home Fleet se concentre à Gibraltar
e t à Alexandrie. Eden déclare à Hugh Wilson, le délégué
américain à Genève, (( que la situation lui paraît plus grave
que jamais ».Si grave, que le Cabinet de Londres examine
la possibilité d’interdire le passage d u canal de Suez aux
convois italiens se rendant en Erythrée. Mais ce projet est
aussitôt abandonné, car il reviendrait à déchirer la Conven-
tion de libre navigation du 29 octobre 1888. Peut-on se poser
en champion du droit international, si l’on commence par
le violer soi-même?
Jusqu’ici Mussolini a refusé tout accommodement. Mais il
est bien trop avisé pour ne pas se rendre compte que ses
refus réitérés affaiblissent sa position. Aussi soumet-il à la
Ligue des contrepositions, destinées à répondre au plan d u
Comité des Cinq. Celles-ci s’inspirent des principes suivants :
10 Le droit sera reconnu à l’Italie d’acquérir un territoire
à l’ouest d’Addis-Abéba qui lui permettra d’établir une jonc-
tion entre l’Érythrée et la Somalie.
20 L’offre faite à l’Éthiopie de lui donner un débouché sur
la mer sera réalisée de telle façon que le corridor envisagé
passe en territoire italien, au lieu de traverser des territoires
français ou britanniques.
30 La Ligue adoptera une politique assurant le désarme-
ment et la démobilisation de la plus grande partie de l’armée
1. Laval estimait qu’il fallait permettre à illussolini de gagner une victoire
en ethiopie, afin de satisfaire son amour-propre. a C’est seulement aprés que,l’on
pourra parler sérieusement *, disait-il au comte de Chambrun, qui partageait ce
point de vue. (Rapport de Prentice Gillert au Secrétaire d’État CordeU HuU, le
7 septembre 1935.)
LE MONDE E N 1937 149
éthiopienne. Le reste sera placé sous le commandement d’of-
ficiers italiens 1.
C’est au tour des Anglais de trouver ces conditions inac-
ceptables, car elles équivaudraient à la disparition de 1’Abys-
sinie. Ils voudraient amener Mussolini à réduire ses exigences.
Mais ils savent qu’ils n’y parviendront qu’en accroissant
leur pression, et que cette pression sera beaucoup plus e a -
cace si les États-Unis acceptent de s’y associer.
Pour les Américains, l’affaire abyssine est infiniment moins
importante que l’affaire de la Mandchourie. De plus, n’étant
pas signataires du Pacte de Genève, ils ne se sentent pas
engagés par lui au même titre que l’Angleterre. Mais il
existe un moyen détourné de justifier leur intervention :
c’est le Pacte Briand-Kellogg, ce traité destiné à garantir
la paix, qui se révèle tout à coup une redoutable machine
de guerre 2. Le sénateur Borah et le Secrétaire d’État Stim-
son ont déjà fait remarquer, au moment de sa signature,
(( qu’il obligerait les États-Unis à participer à toute action
collective, destinée , à punir un É t a t agresseur ». Aussi
est-ce le biais qu’emploie Sir Samuel Hoare pour’demander à
M.Cordell Hull quelle serait la nature du concours que pour-
rait lui apporter l’Amérique, au cas où la Grande-Bretagne
se verrait dans l’obligation de recourir aux sanctions 4.
L’Angleterre n’est pas encore écartelée par la dyarchie
que Stanley Baldwin a laissé s’instaurer au sein du Foreign
Ofice. Hoare avance toujours dans la même foulée qu’Eden.
Mais l’Amérique est déjà cruellement divisée. D’un côté, il
y a le Congrès, dont les membres sont acquis en majeure par-
tie à l’isolationnisme 5 et qui voudraient empêcher leur pays
de s’écarter de la neutralité. De l’autre, la Maison-Blanche,
1. TANSILL,op. cit., p. 204.
2. a Mettre la guerre hors la loi n’a de sens que si les peuples s’engagent en
même temps à accepter les arbitrages qui peuvent éventuellement Ctre rendus
contre eux. Mais comme aucun pays vainqueur ne veut engager des négociations
sérieuses pour sortir du déséquilibre engendré par les traités, la renonciation A
la guerre devient un moyen camoufl6 de maintenir le statu quo. Tout Gtat mutilé
par le traité de Versailles, qui prendra les armes pour briser ses chaines, sera
irrémédiablement condamné e t cloué au pilori, même si sa cause est justifiée.
Les promoteurs du Traité le savaient parfaitement, bien qu’ils l’aient soigneuse-
ment caché à l’opinion publique. n (Cf. The Zmplicafions O/ Consultation in The
Pact of Paris, American Journal of InkrnalioMl Law, XXVI, 1932.)
3. Department of State, Press Release, 22 mai 1933.
4. Note de M . Robert Bingham, ambassadeur des Étds-ünis h Londres, à M . Cor-
deU Huli, 25 septembre 1935.
5. Dont le porte-parole est le sénateur Nye.
150 HISTOIRE DE L’ARMEE ALLEMANDE
où Roosevelt manifeste une propension de plus en plus mar-
quée à exprimer pubIiquement son aversion pour le fascisme.
La réponse de M. Cordell Hull à la demande anglaise reflète
fidèlement cet état d’esprit.
Le Secrétaire d’État commence par déclarer que le gou-
vernement américain ne déclinerait pas des consultations
diplomatiques, destinées à renforcer le respect du Pacte de
Paris l. Mais il estime que cette méthode serait inopportune
parce qu’elle entraverait l’application du Pacte de Genève.
(( Toutefois, ajoute-t-il, l’Italie - comme la plupart des pays
euro éens - ayant commis un manquement grave envers
8
les tats-Unis en négligeant de rembourser ses dettes de
guerre a, le. Johnson Act lui interdit de contracter tout nou-
vel emprunt ou de bénéficier de crédits de source américaine.
E n conséquence, l’Export Import Bank n’accordera plus
aucune avance au gouvernement italien; les institutions ban-
caires privées seront invitées à restreindre les crédits alloués
aux emprunteurs italiens; enfin le nouvel Acte de neutralité
adopté par le Congrès entraînera automatiquement u n
embargo sur les armes, les munitions et les fournitures de
guerre, au cas où l’Italie deviendrait belligérante 3. n
M. Long, ambassadeur des États-Unis à Rome, est d’au-
t a n t plus alarmé par la teneur de cette réponse, qu’il ne
croit pas au succès des négociations. I1 estime que Musso-
lini R préférera faire la guerre, quitte à succomber s’il le faut,
plutôt que de capituler devant la Puissance qu’il a lui-même
provoquée 4 ».Mais pour Hoare e t les autres membres du
Cabinet britannique, l’attitude de M. Cordell Hull est plus
qu’un encouragement. Ils en déduisent que le gouvernement
américain possède à la fois le moyen et la volonté d’exercer
sur l’Italie une pression économique terrifiante, qui aura
autant d’effet que des sanctions proprement dites.
Mais il existe une faille dans le mur que l’Angleterre est
en train de dresser autour de l’Italie: c’est l’attitude ambiguë
de la France, car Laval n’est toujours pas disposé à renoncer
au Pacte de Rome, qu’il considère comme la pierre d’angle
de sa politique extérieure. Seulement, comme il ne peut pas
1.
2.
__
C‘est le nom que les Américains donnent au Pacte Briand-Kelloan.
I1 s’agit de 1a.guerre de 14-18.
3. Note de M. CordeU Hull à M. Robert Bingham, le 27 septembre 1935.
4. Rapport de M . Long, ambassadeur d m &tats-Unw à Rome, d M. CordeU Hull,
24 septembre 1935.
LE MONDE EN 1937 151
afficher ouvertement son scepticisme envers la Ligue l, e t
qu’il ne veut’ à aucun prix d’une rupture avec l’Angleterre,
il est bien obligé de faire quelques concessions au Cabi-
net britannique z. A Eden, qui l’a pressé de se montrer
ferme à l’égard de l’Italie, il a répondu en demandant des
garanties, au cas où la France serait elle-même victime d’une
agression. Eden lui a répondu (( que dans cette circonstance,
l’Angleterre respecterait les obligations découlant du Pacte
de Genève ».Mais Laval a trouvé cette réponse insuffisante.
A présent, Sir Samuel Hoare retourne habilement la ques-
tion. (( Que fera la France, demande-t-il à Laval, au cas où
l’Angleterre serait attaquée par une tierce Puissance, à
laquelle on aurait envisagé d’appliquer des sanctions?
Laval répond aussitôt qu’elle lui porterait assistance, mais
sous trois conditions :
10 Que la promesse d’assistance soit réciproque. La Grande-
Bretagne doit s’engager à assister la France, au cas où elle
se trouverait dans une situation similaire.
20 Que des consultations soient prévues pour définir les
mesures de pr6caution conjointes qu’il conviendrait de prendre.
30 Que ces obligations s’appliquent à tout agresseur, qu’il
soit membre ou non de la Société des Nations 3,
Si ces conditions sont remplies, la France s’associera aux
sanctions, à condition toutefois que celles-ci n’aillent pas
jusqu’à une déclaration de guerre.
Que reste-t-il dès lors des Accords de Stresa, destinés à
parfaire l’encerclement de l’Allemagne? Un monceau de
décombres. A leur place, l’Angleterre est en ‘train d’écha-
fauder une combinaison nouvelle, qui ne tend à rien de
moins qu’à l’encerclement de 1’Italie. Encore quelques
semaines, et celle-ci devra faire face à l’opposition simul-
tanée de l’Angleterre, des États-Unis et de cinquante-deux
États, cimentée par le principe de la sécurité collective.
1. n L a France restera toujours fid8le au Pacte de Genève ... Le principe d e
la Sécurité collective demeure et demeurera la doctrine de la France ... n ( D i c k -
ration de Lacd à 1’Aissemblée de la Soeiéfé des Nations, le 13 septembre 1935.)
2. a Laval a compris qu’il ne doit rien faire pour refroidir le zèle de l’Angle-
terre envers la Ligue, mais en même temps, il doit prêcher la prudence e t empê-
cher Londres de plonger trop profondément dans les dificiiltés, avant que ces
difficultés se soient révélées inéluctables. B (Nokde M. Hugh Wilson à M . Cor-
dell Hull, Genève, 12 septembre 1935.)
3. C‘est une allusion directe à l’Allemagne, qui a quitté la Socihté des Nations
ie 14 octobre 1933.
152 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
Mussolini, qui n’est ni sourd ni aveugle, s’en est vite aperçu.
Déjà M. Cordell Hull a fait une déclaration menaçante au
Congrès américain. Déjà il a assuré l’Empereur Haïlé Sélas-
sié qu’il pouvait compter sur le soutien moral des États-
Unis l. Pendant longtemps, le Duce a attendu une réponse aux
contre-propositions qu’il a présentées à Genève. I1 est clair,
à présent, qu’aucune réponse ne viendra plus.
Durant la deuxième quinzaine de septembre, la situation
s’est tellement détériorée que Mussolini décide de ne plus
attendre. Dans une interview accordée à Jules Sauerwein,
il annonce que les hostilités contre l’Abyssinie débuteront
dans une dizaine de jours 2.
- J e m’attends à ce que l’on inflige à l’Italie des sanc-
tions économiques, déclare-t-il, mais je ne pense pas qu’elles
puissent entraver la marche des opérations. ..
Le lendemain, 27 septembre, M. Long, ambassadeur des
États-Unis à Rome, adresse un rapport détaillé à son gou-
vernement. (( Rien n’amènera plus les Italiens à modifier
leur programme africain, écrit-il. S’il est vrai que la présence
de la flotte anglaise en Méditerranée a causé un sentiment
de malaise dans certains milieux romains, il n’y a aucune
raison de croire que le pays tout entier n’est pas prêt à soute-
nir son gouvernement, dans sa volonté de braver toutes les
menaces, plutôt que de se soumettre à une défaite diploma-
tique qui serait fatale au prestige national de l’Italie s. ))
Et c’est vrai. La majorité du peuple fait corps avec Musso-
lini. Des foules enthousiastes l’acclament lorsqu’il apparaît
au balcon du Palais de Venise. Mais, entreprise dans ces
conditions, la guerre à laquelle il s’est acculé lui-même n’en
est pas moins un pari désespéré, un saut dans l’inconnu ...
*
* *
Lorsque les hostilités commencent, le 3 octobre 1935, elles
provoquent à Londres et à Genève un immense sursaut
d’indignation. Eden, qui n’était encore, l’année précédente,
qu’un jeune ministre itinérant, voit sa popularité monter en
1. Note de M. CordeU HuU à M . Cornelius Engert, ministre des États-Unia à
Addis-Abéla, le 1ef octobre 1935.
2. LIMatin, 26 septembre 1935. En divulguant ainsi ses projets, il semble
que Mussolini ait voulu pmvoquer, i n ertremis, une intervention de la France.
Mais cette intervention n’aura pas lieu.
3. Rapport de M . L4ng à M . Cordell Hdl, Rome, 27 aeptembre 1935.
LE M O N D E E N 1937 153
flèche. Du jour au lendemain, il polarise sur lui toute l’atten-
tion du public. Les journaux le dépeignent comme le cham-
pion de la morale internationale, comme le chevalier servant
de la démocratie. Un flot de lettres, de dépêches, de pétitions
et d’encouragements s’accumule sur son bureau. La veille du
jour où doit se réunir l’Assemblée de.Genève, il reçoit un
télégramme de l’archevêque d’York, dont le nom est suivi
des centaines de signatures de personnalités marquantes de
l’Église anglicane. Elles l’assurent de leur soutien fervent e t
l’adjurent (( de tenir bon, d’aller jusqu’au bout, de prendre
toutes les mesures nkcessaires pour faire respecter le Pacte ».
L’archevêque de Cantorbéry lui rappelle en termes brûlants
(( que la loyauté envers la Ligue est, pour un chrétien, une
obligation absolue ». Le même jour, Neville Chamberlain,
recevant Dino Grandi, l’ambassadeur d’Italie, lui déclare :
- I1 ne s’agit plus de guerre en Abyssinie; il ne s’agit
.même plus de soutien à la Ligue; il s’agit d u prestige de
l’Angleterre tout entière l.
Les Trade Unions ne sont pas moins formels que le
Chancelier de l’Échiquier. A son Congrès d u 30 septembre,
le Parti travailliste a voté une motion réclamant l’applica-
tion immédiate de sanctions à l’Italie. Eden l’a approuvé. Du
jour a u lendemain, il est devenu u n porte-drapeau. I1 sym-
bolise l’indignation du petit peuple anglais, mais aussi sa
naïveté, ses illusions et son pacifisme sincère. A ses yeux, il
est le guerrier qui part en guerre pour la justice, le premier
combattant de la Croisade des démocraties. Son nom s’étale
en gros caractères sur la première page des quotidiens amé-
ricains. Seules, quelques feuilles parisiennes apportent une
note discordante dans ce concert delouanges. Elles s’étonnent
de voir (( tout un peuple se convertir brusquement à la Société
des Nations, au moment précis où elle peut le mieux servir
ses intérêts »,e t ne se font pas faute de souligner - par
contraste - l’indifférence avec laquelle les dirigeants anglais
ont accueilli (( certaines violations antérieures du Pacte D.
1. Note de l‘ambassadeur Long d M. Cordell Hull, Rome, 16 octobre 1935.
Mussolini en a conclu que les sanctions n’&aient qu’un prélude et que l’Angle-
terre chercherait à a provoquer une guerre avec l‘Italie, pour détruire sa puis-
sance d’une façon permanente u. C’est inexact, l’Angleterre n’a pas l’intention
de a recourir à la guerre pour lutter contre la guerre IIElle
. estime que des sanc-
tions économiques sufiiront à mettre Mussolini à genoux.
2. P. VAUCHER et P. H. SERIEX, L’Opinion britannique, la Sociétd des Nations
et la guerre ibb-élhiopienne, Paris, 1936, p. 8, 23, 91. Cette allusion &se I’at-
154 HISTOIRE DE L’ARMBE ALLEMANDE
Le 5 octobre, le Conseil de la Société des Nations se réunit
à Genève. Il nomme un Comité de six membres, qu’il charge
de lui faire un rapport sur le différend italo-éthiopien. Celui-ci
devra être prêt a u plus tard pour le surlendemain.
Le 7 octobre, le Conseil tient une nouvelle séance, au
cours de laquelle il prend connaissance du rapport des Six.
Ce document se termine par ces mots fatidiques : (( Après
avoir examiné les faits incriminés, le Comité est parvenu à la
conclusion que le Gouvernement italien a recouru à la guerre,
en violation de l’article 12 d u Pacte de Genève. D Le Conseil
entérine cette conclusion e t dénonce l’Italie comme (( un
Éta t agresseur 1).
Aussitat, tous les rouages de l’administration genevoise
se mettent en mouvement. Le 11 octobre, l’Assemblée géné-
rale se réunit en séance plénière au Palais des Nations. Elle
approuve à une écrasante majorité la décision prise par le
Conseil, trois jours auparavant, et nomme une Commission
de Coordination de dix-huit membres, à laquelle elle remet
le soin d’établir un programme de sanctions, susceptible
d’être appliqué immédiatement à l’Italie. Ce travail est
grandement facilité par le fait que le mécanisme des sanc-
tions a déjà été mis au point lors de la crise provoquée par
l’intervention japonaise en Mandchourie; il suffit de retour-
ner contre Rome, les mesures de coercition que l’on s’ap-
prêtait à prendre à l’encontre de Tokyo.
La presse italienne écume. M. Long envoie le 9 octobre
un rapport à M. Cordell Hull, dans lequel il ne lui cache pas
combien les esprits sont montés. (( L’Italie considère qu’elle
a été condamnée à Genève, écrit-il, par des procédés qu’aucun
tribunal appartenant à un pays civilisé n’oserait employer
pour réprimer le crime le plus crapuleux. Ét a n t donné le
degré d’animosité qui règne ici à l’égard de la Grande-Bre-
tagne, le pire peut survenir d’un moment à l’autre e t le
Département d’État doit être préparé à un brusque déclen-
chement des hostilités l. ))
Mussolini a cru avoir du temps devant lui. La rapidité
avec laquelle Genève a pris ses décisions déjoue tous ses
calculs; L’’Europe va-t-elle vraiment glisser à l’abîme? Le
titude du Cabinet britannique lors du rétablissement du service militaire obli-
gatoire en Allemagne (16 mars 1935).
1. Rapport ds M. Long à M. Cordeil HuU, Rome, le 9 octobre 1935. Ms. du
Département d’État, 765.8411695 e t 765.8411711.
LE M O N D E EN 1937 155
16 octobre, dans une lettre secrète à Laval, le Duce le sup-
plie (( d’écarter le blocus, de s’opposer auxsanctions militaires
et surtout d’éviter que l’on inclue le pétrole dans la liste des
matières premières sujettes à l’embargo ». Survenant à ce
moment où les stocks de l’armée d’Ethiopie ne sont que par-
tiellement constitués, cette interdiction représenterait pour
lui (( une véritable catastrophe ». E n revanche, il l’assure
qu’il ne serait pas hostile (( à des négociations sérieuses, en
vue d’aboutir à une solution raisonnable ».
Bien que sa marge de manœuvre soit très étroite, Laval
voit, dans cette affirmation, une lueur d’espoir. I1 se fixe
aussitôt une ligne de conduite dont il ne déviera plus. I1
adhérera aux sanctions, pour marquer sa solidarité avec
l’Angleterre en Méditerranée et obtenir, en retour, que
l’Angleterre se solidarise avec la France sur le Rhin. (Durant
toute cette crise, son souci majeur est et restera l’Allemagne,
dont le réarmement se poursuit à une cadence accélérée.)
Mais en mQme temps, pour sauver ce qu’il peut de l’amitié
franco-italienne, il s’efforcera de freiner les sanctions, de
veiller à ce qu’elles ne comportent aucune clause susceptible
d’entraîner une guerre avec l’Italie.
Par malheur, Eden ne l’entend pas ainsi. I1 veut des
décisions claires e t ne se contentera pas de brandir des
foudres mouillées. Galvanisé par l’adhésion enthousiaste de
ses compatriotes e t par l’approbation non déguisée de la
Maison-Blanche 3, il est décidé à pousser l’affaire à fond et
à ne pas décevoir ceux qui ont mis leur confiance en lui*.
Le 2 novembre, la S. D. N. décide de fixer au 18 l’entrée
1. Mussolini en fera l’aveu à Paul Schmidt, au soir de la Conférence de Munich.
(Statist au/ Dipioniatischer Bühne, p. 416.)
2. Voir les Notea anglaises des 14 et 1 6 octobre et les Réponres franmises des
18 et 24 octobre 1935. En apportant une des notes britanniques a u Quai d’Or-
say, Sir George Clark, ambassadeur de Grande-Bretagne à Paris, informe Laval
du paasage d e la Home Fleet à Gibraltar. Laval avertit immédiatement Mussolini,
par l’entremise de M. de Chambrun, que R si un seul bateau italien attaque un
seul bateau anglais, toute la flotte française marchera avec la Home Fleet W. (Charles
DE CHAMRRUN, Traditions et Souvenirs, p. 219-220.)
3. Les U. S. A. ont déjà pris, à l’encontre de l’Italie, toute une série de mesures
financières qui vont plus loin que les restrictions préconisées par la Ligue. Déjà
tous les prêts a u gouvernement italien ou aux individus e t aux sociétés domi-
ciliées en Italie ont été prohibés. Des mesures similaires vont être prises inces-
samment en ce qui concerne tous les crédits bancaires ou autres. Herbert Feis,
du Département d‘État, qualifie ces dispositions de a draconiennes IL
4. D’autant plus que les élections générales doivent avoir lieu en Angleterre
le 14 novembre e t qu’Eden a l’intention de s’y présenter, paré du surcroît de
popularité que lui a valu l’intransigeance de sea prises de position antiitaliennes
e t antitascistea.
156 HISTOIRE DE L’ARMBB ALLEMANDE
en vigueur des sanctions. Le 6, le Comité de Coordination
OU Eden est très écouté, suggère d’étendre l’embargo aux
(( quatre matières de base n : le charbon, le cuivre, le coton et
le pétrole. Pour se prémunir contre une action désespérée
de la marine italienne, il demande à la France de mobi-
liser sa flotte. Une réunion, a u cours de laquelle sera prise
la décision finale, est prévue pour le 29 novembre.
Le 22, l’ambassadeur Cerutti fait savoir à Laval qu’une
adhésion de la France à la sanction pétrolière serait consi-
dérée comme (( un acte d’hostilité ».Laval réussit à faire
repousser la réunion d u 29 novembre, a u 13 décembre.
Quinze jours sont ainsi gagnés. Mais Laval est sur la corde
raide. I1 lui faut absolument parvenir à un accord avant
que la question d u pétrole revienne sur le tapis.
Le 15 novembre, M. Cordell Hull prononce u n discours
menaçant, devant le Congrès américain :
a Le peuple américain a le droit de savoir, déclare-t-il,.que
certains produits comme le pétrole, le cuivre, les camions,
les tracteurs, la ferraille et les riblons sont essentiellement
matériaux de guerre, bien qu’ils n’entrent pas actuelleme?t
dans la rubrique (( armes, munitions ou fournitures militai-
res n. Si l’on en croit les rapports commerciaux parvenus
récemment au gouvernement, leur’ vente aurait augmenté
considérablement au cours de ces dernières semaines. J e tiens
à faire savoir que ce genre de commerce est absolument
contraire à la politique poursuivie par le gouvernement des
États-Unis, teHe que l’ont formulée le Président et le Secré-
taire d’État, et qu’il est également contraire à l’esprit de
l‘Acte de Neutralité, adopté récemment par le Congrès l. n
Suit une longue nomenclature de produits dont l’expor-
tation est prohibée, et qui va beaucoup plus loin que la liste
établie par le Comité de Genève. (( De toute évidence, écrit
Tansill, M. Hull veut placer l’Amérique à l’avant-garde de
la croisade contre les États agresseurs 2. D
C’est en vain que Mussolini cherche à détourner l’orage.
N Cette querelle survenue entre l’Angleterre et nous n’a vrai-
ment aucun sens, déclare-t-il au directeur de Paris-Soir. Un
conflit entre nos deux pays est proprement inconcevable.
Nous ne désirons léser aucun intérêt britannique, ni directe-
ment ni indirectement. Relisez le rapport Maffey. Vous y
1. Department of Skile, Press Release du 16 novembre 1935.
2. TANSILL, op. cit., p. 237.
LE MONDE EN 1937 157
trouverez écrit en toutes lettres que l’Angleterre n’a aucun
intérêt important en Abyssinie, à l’exception du lac Tana, des
eaux du Nil bleu et de certains droits de pacage réservés aux
tribus nomades du Soudan méridional. M. Eden lui-même a
été obligé d’en convenir l... )) Mais c’est peine perdue ...
Le 18 novembre, les sanctions entrent en vigueur. Elles
sont divisées en quatre catégories :
10 un embargo sur les armes, les munitions et le matériel
de guerre;
20 un embargo sur les exportations italiennes;
30 un embargo sur les marchandises à destination de l’Italie;
40 un embargo financier.
La diversité de ces mesures forme un ensemble impres-
sionnant. Toutefois, si certains métaux comme l’aluminium,
l’étain et le manganèse sont inclus dans la liste des produits
prohibés, ni le charbon, ni le cuivre, ni le pétrole n’y figurent.
Laval a obtenu ce premier résultat.
Cinquante-trois pays adoptent ces mesures, dont on espère
qu’elles parviendront à paralyser l’Italie. Mais ce blocus n’est
pas total. Quatre membres de la Ligue ont refusé de s’y
associer : l’Albanie, l’Autriche, la Hongrie et le Paraguay.
I1 y a un homme, surtout, qui a suivi l’évolution des
événements avec une attention vigilante : c’est Hitler.
Depuis 1920, il lutte pour un rapprochement germano-italien,
car il est convaincu - comme Bismarck - que les intérêts’
vitaux de l’Italie sont en Méditerranée, non en Europe cen-
trale, et que sa volonté d’expansion africaine la mènera t ô t
ou tard à entrer en conflit avec la France e t l’Angleterre2.
1. Sir John Maffey, Sous-Secrétaire d’gtat permanent au Colonial Ofice, avait
6th nommé, au début de 1935, président d‘une Commission spéciale chargée d’exa-
miner les répercussions éventuelles d‘un conflit italo-éthiopien sur les intérêts
britanniques. Dans un rapport daté du 18 juin, les experts avaient conclu que
la Grande-Bretagne n’avait aucun intérêt en Abyssinie en dehors du lac Tana,
des eaux du Nil bleu e t de droits de pacage de quelques tribus dont iû zonc de
transhumance se trouvait à cheval sur la frontière abyssino-soudanaise. Interrogé
sur ce rapport à la Chambre des Communes, Anthony Eden avait reconnu le
bien-fondé de ces affirmations. I1 n’en avait été que plus à l’aise pour souligner
le caractere désintéressé de l’intervention britannique. Mais à la suite de la publi-
cation de certains extraits du rapport Maffey dans le Ciornule d’Italia, la plupart
des Italiens en avaient déduit que l’attitude britannique dans le conflit abyssin
était dictée a par l‘hostilité des Anglais envers le fascisme, leur volonté de
détruire l’alliance franco-italienne, leur désir de maintenir leur hégémonie en
Méditerranée, les ambitions personnelles d’Eden et - dans une phase ultérieure
- son inimitié farouche à l’égard de Mussolini D. (Lettre ds M. Long à M. Cordell
HuU, Rome, 27 février 1936.)
2. a Plus l’Italie d‘aujourd’hui prend conscience de ses devoirs envers son
propre peuple e t ronge à une politique d’expansion quasi romaine, plus il est
158 HISTOIRE D E L ’ A R M I ~ ALLEMANDE
Point n’est besoin de décrire la satisfaction que lui a causée
l’écroulement du front de Stresa. I1 n’ignore rien des senti-
ments que lui porte Mussolini, ni son opposition systéma-
tique à ses projets autrichiens. I1 n’a pas oublié non plus la
violence de sa réaction lors de l’assassinat du Chancelier
Dollfus. Un an auparavant, le dictateur italien le traitait
en novice et préparait son encerclement avec la France
et l’Angleterre. Le voilà, à présent, bien plus encerclé que
lui! Mais il ne peut s’empêcher d’admirer son audace et le
courage avec lequel il tient tête à l’adversité. (Plus tard,
il dira de lui : (( I1 m’est supérieur à certains égards’ »,e t
l’on ne connaît pas d’autre homme dont il ait parlé ainsi.)
De plus, il n’a aucun intérêt à ce que le fascisme disparaisse
et voit immédiatement le parti qu’il peut tirer de la situa-
tion. Sans hésiter, il fait savoir au Duce que l’Allemagne,
fournira à l’Italie toutes les matières premières qui pour-
raient lui faire défaut par suite du blocus2. Dès le 4 octobre
1935, M. von Hassel, ambassadeur du Reich à Rome, a
rendu visite à Mussolini pour étudier avec lui la fourni-
ture de quatre millions de tonnes de charbon, destinés à
remplacer les charbons anglais, qui subvenaient jusqu’ici à
environ 50 yo des besoins de l’industrie italienne3. Et ce
n’est qu’un commencement...
Cette proposition, qui restreint considérablement la por-
tée des sanctions, est accueillie par Mussolini avec un
soulagement évident 4. Elle rend moins lourd le poids qu’il
inévitable qu’elle entre en conflit avec le pire concurrent qu’elle ait eu en Médi-
terranée : la France. Celle-ci ne soulïrira jamais que l’Italie domine la Médi-
terranée. Elle cherchera à I’empBcher, soit par ses propres moyens, soit par un
système dalliances ... Quand en 1920, je montrais la possibilité d’une alliance
future avec l’Italie, toutes les conditions semblaient de prime abord faire défaut ...
L’Italie se trouvait dans le clan des vainqueurs ... Pourtant, Bismarck avait mon-
tré que l’Italie devait chercher son dévcloppcmcnt aux Lords d e la Méditerranée.
J e suis sùr que le gouvernement romain en prendra conscience. Ce jour-là, les
obstacles à une alliance germano-italienne seront levés. 11 (Adolf H r r L E R , L‘Expan-
sion di< I l l e Reich, 1961, p. 190-192, 196.)
1. I Er is1 mir in riianclier hinsicht ÜIierbgerr. 1)
2. Celles-ci pourront transiter par l’Autriche, qui a refusé d e voter en faveur
des sanctions. Vicnne cesse, de ce fait, d’Ctre une pomme de discorde entre l’Al-
lemagne e t l’Italie, pour devenir un trait d’union.
3. La seule dificulté réside dans les moyens de paiement, car le D‘ Schacht
ne tient pas à voir l’économie allemande submergée par un trop grand amux
de lires italiennes, dont le cours est en baisse.
4. La presse italienne reconnaît volontiers q u e les dirigeants allemands
n’éprouvent aucun amour pour l’Italie. Mais elle pense qu’Hitler voit dans le
(<
fascisme un rempart contre le communisme et un élément indispensable A la
...
sécurité européenne En un certain sens, les destinées des deux pays e t des
LE MONDE EN 1937 159
porte sur ses épaules. Mais elle n’en a pas moins un arrière-
goût amer. Que le seul homme qui lui tende la main en ces
heures dificiles soit justement le rival qu’il cherchait à
éclipser, le touche mais l’inquiète. De quel prix devra-t-il
payer cette aide qu’en d’autres temps il aurait repoussée?
Pourtant, les circonstances ne lui laissent pas le choix.
Faisant de nécessité vertu, il charge M. Cerutti, son ambas-
sadeur à Berlin, de transmettre ses remerciements person-
nels a u Führer.
*
* *
Malgré l’attitude bienveillante adoptée par l’Allemagne,
les semaines qui suivent représentent pour Mussolini une
période extrêmement critique. Les réserves d’or de la Banque
d’Italie fondent à vue d’œil et c’est là un domaine où la
Reichsbank ne peut lui être d’aucun secours. La pénurie de
devises devient telle qu’elles seront bientôt à peine sufi-
santes pour financer une gueFre courte. Plus que jamais, le
temps est devenu un facteur essentiel. Or, les opérations
piétinent et menacent de s’éterniser. Concentré dans la h e r
Rouge, au-delà de Suez, le gros des forces italiennes est
suspendu à un fil. Du jour au lendemain, ses lignes de ravi-
taillement peuvent être coupées. Pendant ce temps la métro-
pole dégarnie de troupes est exposée sans défense à une
attaque éventuelle de la Home Fleet l. Que se passera-t-il
si la conquête de l’Abyssinie exige plusieurs années? Les
conseillers militaires du Duce lui suggèrent de remettre à
plus tard la suite des opérations...
Mussolini arpente à grands pas son bureau du Palais de
Venise. S’il se rallie à ces conseils de prudence, ses adver-
saires croiront qu’il est déjà aux abois et qu’il sufira de
renforcer les sanctions pour lui porter le coup de grâce.
Plus il retourne cette idée, plus il la trouve intolérable.
Quelle que soit l’ampleur des risques, il ne cédera pas. Le
28 novembre, il remplace le général de Bono par le maré-
chal Badoglio auquel il donne des instructions impératives:
forcer la décision en allant de l’avant, se précipiter à toute
. deux regimes sont liées, car ils ont les mèmes ennemis &rangers, et ils tendent
tous deux à des fins similaires, de qaractère national IL
1. Ce risque n’existe que dans l’esprit de Mussolini car si l’Angleterre SOUS-
estime la valeur du corps expéditionnaire d’Éthiopie, elle surestime, comme nous
l’avons vu, la puissance de la marine de guerre e t de l’aviation italiennes.
160 HISTOIRB DE L’ARMÉE ALLEMANDE
allure sur Addis-Abéba. Mais Badoglio, pas plus que son
prédécesseur, ne peut faire des miracles ...
C’est le moment que choisit Laval pour lancer la grande
manœuvre de conciliation qu’il tient en réserve depuis le
début de la crise. I1 a toujours estimé que le moment le
plus propice pour la faire aboutir serait celui où le Duce,
après avoir remporté quelques succès initiaux, flatteurs pour
son amour-propre, commencerait à éprouver des doutes sur
l’issue de la campagne.
A Genève, le Foreign Office a en Anthony Eden un porte-
parole prestigieux. Mais il possède à Paris, en la personne de
M. Maurice Peterson, un expert à la fois intelligent et dis-
cret, qui comprend si bien la pensée de Laval que celui-ci
ne tarde pas à en faire son confident. I1 charge M. de Saint-
Quentin d’élaborer avec lui un plan susceptible d’être agréé
par les Anglais, tout en donnant de larges satisfactions au
chef du gouvernement italien. Si le Duce est pressé, Laval
ne l’est pas moins. II faut qu’il fasse triompher ses vues
avant le 13 décembre, date à laquelle le Comité de Coordi-
nation doit reprendre la discussion sur les sanctions pétro-
lières.
Le 4 décembre, Laval a un long entretien avec l’ambas-
sadeur d’Italie. I1 lui expose les grandes lignes du plan
qu’il envisage et lui demande s’il croit Mussolini disposé à
l’accepter. Sans se prononcer formellement, l’ambassadeur
lui répond (( que cette combinaison aurait sans doute quelque
chance d’être agréée ».
Laval prie alors Sir Samuel Hoare de venir le voir à Paris.
Le chef du Foreign Ofice,,qui doit passer par la capitale
pour se rendre en Suisse, ou 11 se propose de prendre quel-
ques jours de repos, accepte son invitation.
Le Président du Conseil français a soigneusement préparé
cette entrevue. I1 s é s t entretenu peu auparavant avec le
prince de Galles, au cours d’un déjeuner offert au château
de Rambouillet. Les entretiens entre les deux hommes ont
été longs e t confiants. Laval a expliqué au prince ses vues
sur l’Abyssinie et le futur Édouard VI11 a paru convaincu
(( que cette politique de paix était de loin la plus raison-
nablel n. I1 a promis d’en parler à son père, le roi George V,
dès son retour à Londres.
1. Revenant sur cette conv&sation dans une allocution à l’Hôtel de Ville, le
29 septembre 1943, Lavai dira : (I Le duc de Windsor abondait dans mon sens,
LE MONDE EN 1937 161
Sir Samuel Hoare arrive au Quai d’Orsay le 7 décembre, à
17 h. 30. I1 est accompagné de Sir Robert Vansittart et de Sir
George Clark l. Le ministre anglais est encore sous l’im-
pression d’une entrevue qu’il vient d’avoir avec George V.
Le Roi ne lui a pas caché son désir de voir se terminer cette
malencontreuse guerre abyssine, qui risque d’entraîner l’An-
gleterre dans un conflit généralisé. Par ailleurs, des observa-
teurs militaires neutres, qui reviennent d’Érythrée, lui ont
assuré que la période de crise pouvait être considérée
comme terminée, que les services d’approvisionnement y
fonctionnaient normalement, que le moral des troupes était
élevé, les pertes insignifiantes, l’état sanitaire excellent et
que les positions occupées par les Italiens étaient sûres e t
pouvaient être tenues facilement 1). Tout cela lui a donné
beaucoup à réfléchir. Au cours de sa conversation avec Laval,
il laisse percer son inquiétude de voir l’Éthiopie s’écrouler
plus rapidement qu’on ne le pensait sous les coups de Bado-
glio. Ce jour-là, quelle sera la position de l’Angleterre, avec
toute cette affaire des sanctions sur les bras?
Laval partage les préoccupations de son interlocuteur. I1
lui fait valoir combien il serait préférable de conclure un
accord, avant d’en arriver à cette extrémité. A ses yeux,
l’Éthiopie est 1’ (( Homme malade )) de l’Afrique. Seule une
intervention chirurgicale peut encore la sauver...
Mais il se fait tard. Sir Samuel est fatigué. On décide de
remettre au lendemain la suite de la conversation. Les
Anglais quittent le Quai d’Orsay profondément déprimés.
La suite de l’entrevue a lieu le lendemain (8 décembre).
Laval explique à Hoare que même si le prix exigé par Mus-
solini est élevé, mieux vaut placer quelques milliers d’Abys-
sins arriérés sous la tutelle italienne, que de pousser Musso-
lini dans les bras d’Hitler, car ce jour-là une nouvelle guerre
mondiale sera devenue inévitable. Le maire de Châteldon est
sincère lorsqu’il évoque le spectre d’un accord italo-alle-
me disait que j’avais raison, qu’il fallait poursuivre cette politique de paix. B
Dans son Hisloire d‘un roi, p. 266, le duc de Windsor ne cache pas qu’il ne par-
tageait pas le point de vue de Iil. Anthony Eden dans le conflit halo-éthiopien,
et marque un certain scepticisme à l’égard de la Société des Nations.
1. L’ambassadeur de Grande-Bretagne en France. Du côté français, Laval est
assisté par M. Alexis Léger, Secrétaire général du ministére des Affaires étran-
gères.
2. C’était également l‘opinion du colonel américain William J. Donovan. (Ci.
Leffrede M . Long à M . Cordell Hull, 16 janvier 1936. Ms. du Département d‘État,
765.8413354.)
IV 11
162 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
mand. Et comme ses pouvoirs de persuasion sont immenses,
il finit par convaincre Sir Samuel Hoare que la seule issue
possible est de se rallier à son plan l. Celui-ci est fondé sur
les dispositions suivantes :
10 l’Érythrée sera augmentée de la zone du Tigré, que les
troupes du corps expéditionnaire viennent de conquérir;
20 la superficie de la Somalie italienne sera doublée;
30 une zone de colonisation sera offerte à l‘Italie sur le terri-
toire éthiopien, sow la souveraineté du Négus.
Toutefois, l’un des principaux objectifs de la politique ita-
lienne - la soudure de l’Érythrée et de la Somalie par le
Harrar - sera refusée. Pour la dédommager de ces sacri-
fices, l’Éthiopie recevra un débouché sur la mer Rouge, sous
la forme d’un couloir passant à travers l’Érythrée et. abou-
tissant à Assab.
Sir Samuel Hoare trouve ces dispositions (( ingénieuses et
bien équilibrées ». Après avoir consulté Baldwin par télé-
phone, il accepte d’y adhérer.
Laval a gagné la première manche. Mais i1,lui reste encore
à obtenir l’approbation du Cabinet britannique, l’accepta-
tion de Mussolini, l’adhésion de la S. D. N. et le ‘consente-
ment du Négus. C’est dire qu’il n’est pas encore a u bout de
ses peines. Jusque-là, évidemment, le plan doit rester secret S.
Sir Samuel joue le jeu avec une loyauté parfaite. Le
9 décembre, le (( Plan Laval-Hoare v est adopté par le Cabi-
net britannique. Baldwin annonce qu’il le défendra.lui-même
devant la Chambre des Communes. I1 sait qu’il peut comp-
ter sur l’appui de Neville Chamberlain, Chancelier de &hi-
quier; de Lord Hailsham, Lord-Chancelier; de Sir Bolton
Eyres Monsell, premier Lord de l’Amirauté et de Lord Run-
ciman, président du Board of Trade. Eden, pour sa part,
hésite à se prononcer. I1 attend de connaîire les réactions
du public. Mais en son for intérieur, il sait que l’adoption
de ce plan représente implicitement un désaveu de sa poli-
tique.
Le lendemain 10 décembre, Sir Samuel Hoare écrit à Lord
1. C’est-à-dire au plan élaboré par MM. de Saint-Quentin e t Peterson.
2. a Les termes de ce projet ne peuvent êfre renàw publica avant que le gouverne-
ment les ait approucb U, écrit le Times, le 9 décembre. Un communiqué oficiel
français indique u qu’il n’bpt pa9 question, quant à présent, ds..rendre publiques
ces formules D .
LE MONDE E N 1937 163
Perth-ambassadeur de Grande-Bretagne à Rome et à Sir Sid-
ney Barton, ministre d’Angleterre à Addis-Abéba, pour les
presser d’intèrvenir en faveur de la conciliation, en usant de
leur influence sur les gouvernements auprès desquels ils sont
accrédités l . Après quoi, il commet une erreur monumentale.
Au lieu de rentrer à Londres, pour surveiller la suite des
événements, il part se reposer à Zuoz, en Engadine.
Le même jour, Laval réunit à Paris le Conseil des Ministres,
pour le mettre au courant des pourparlers qu’il a engagés.
L’accord de Baldwin et du Cabinet britannique le remplit
de satisfaction et il se dit à peu près sûr de l’adhésion ita-
lienne. Seul Herriot, ministre d’État, manifeste sa désap-
probation. Le soir même, il se met en rapport avec Sir Robert
Vansittart, pour déplorer (( que l’on se soit écarté à ce point
de l’esprit du Pacte n et le mettre en garde contre les dan-
gers d’une telle procédure 2.,.
Mais Laval, qui pense que ce qui manque le plus aux
hommes politiques est la suite dans les idées, poursuit son
chemin avec une obstination souriante, sans se douter du
drame qui se prépare. A 23 heures, il charge M. de Cham-
brun de soumettre ses propositions à Mussolini et adresse en
même temps au Duce un appel très pressant pour qu’il les
accepte 3.
Le 11 décembre, Laval se rend à Genève, pour saisir la
S. D. N. du projet de compromis. I1 sait que lorsque l’Angle-
terre et la France sont d’accord, elles obtiennent toujours
l’assentiment des autres nations. C’est pourquoi il a pris soin
d’insérer la phrase suivante dans le préambule du texte :
L e Gouvernement d u Royaume-Uni et le Gouvernement fran-
çais useront de leur influence à Genève pour faire accepter par
Sa Majesté l’Empereur Haïlé Sélassié et consacrer par la S. D. N .
la constitution dans l’ethiopie me‘ridionule d’une zone d’expan-
sion économique et de peuplement réservée à l’Italie.
1. a Vous userez de toute votre influence, précise le télégramme du Foreign
Ofice, pour inciter l’Empereur à apporter à ces propositions toute l’attention
et le soin qu’elles méritent, et à ne pas les rejeter à la légère ... II fournira la preuve
de 8es qualités d’homme d’État en comprenant les avantages et les possibilités
de négociation qu’elles présentent. P (.‘Vem Chronicle, 16 décembre 1935.)
2. Cf. HERRIOT,Jadis, II, 621.
3. Télégramme n”2456-2458.Mussolini reçoit M. de Chambrun le 11, à 17 heures.
II demande qu’Aksoum soit annexé à la bande de terrain ajoutée à l’Érythrée.
Laval estime que cette demande est de bon augure : elle prouve que le Duce
ne repousse pas son pian a priori.
164 HISTOIRE DE L’ARMSEALLEMANDE
Quant à l’acceptation du Négus, celle-ci découlera de
l’accord franco-britannique et de la (( recommandation )) de
la S. D. N. l.
Le 12 décembre, le gouvernement italien publie un com-
muniqué annonçant que Mussolini a convoqué le Grand
Conseil fasciste afin d’examiner les propositions franco-
anglaises. Laval a donc tout lieu de croire qu’il touche au
but, lorsqu’il saisit la S. D. N. du projet d’accord.
Sur ces entrefaites, les journaux publient un petit entre-
filet qui prend, en la circonstance, un caractère symbolique :
(( O n annonce de Londres que Sir Samuel Hoare, qui villégia-
ture actuellement à Zuoz, en Suisse, a été victime d’un léger
accident mercredi matin 2, alors qu’il se livrait aux joies d u
patinage. Sir Samuel Hoare s’est cassé le nez. n
Le vendredi 13 décembre-jour qui a toujours été
néfaste à Laval 3 - la bombe éclate qui va pulvériser tous
ses efforts. Par suite d’une indiscrétion 4, le Plan Laval-
Hoare, jusque-là tenu secret, est publié in extenso par
Geneviève Tabouis dans l‘cEuvre et par Pertinax dans
l‘Écho de P a r i s , ainsi que dans le D a i l y T e l e g r a p h de Londres,
dont Pertinax est le correspondant diplomatique.
Cette publication soulève une tempête de protestations dans
la presse britannique. Le L o n d o n S t a r qualifie le Plan Laval-
Hoare (( de parodie sinistre qui horrifie tous ceux qui ont le
sens de la justice )); le Y o r k s h i r e P o s t , le considère comme
(( un manquement inqualifiable à la morale internationale D;
le Liverpool D a i l y Post y voit (( un acte impudique et cho-
quant n; le Manchester G u a r d i a n trouve (( inconcevable que
le gouvernement anglais ait osé donner son aval à un plan
dont on aurait pensé qu’il le trouverait intolérable n j le
1. On ne voit pas, en efîet, comment il pourrait s’y opposer.
2. C‘est-à-dire le 11 décembre.
3. Par une coincidence étrange, c’est le vendredi 13 ilécernbre 1940 que Laval
sera arrcté à Vichy.
4 . C’est Francois Quilici, rédacteur diplomatique à l’Agence Havas, qui a
obtenu d’une secréinire au Quai d’Orsay une copie de l’accord et l‘a transmise à Per-
h a s , ainsi qu’à Gencvievc lahouis. Laval a discuté les modifications à apporter
au projet initial avec Sir Samuel Hoare devant Léger, secrétaire général, e t Dejean,
directeur des Affaires d’Europe au Quai d’Orsay. Pour éviter toute indiscrétion,
il a préféré les dicter à Alîred Mallet. C’est ce texte qui a été remis à la daety-
lographe. (Alfred h fA LL ET, Pierre L a r d , I, p. 111, note 3.) Sir John Simon qua-
lifiera cette publication de II fuite caractéristique n, et pense qu‘elle a été voulue
par le Quai d’Orsay. (Cf. Retrospect, p. 213-214.)
LE M O N D E E N 1937 165
News Chronicle le flétrit comme (( une trahison outrageuse
du Pacte de Genève n; le Daily Herald s’écrie : (( C’est une
vilenie, un parjure, une conspiration pour entrer en collusion
avec l’agresseur et porter un coup fatal à la Société des
Nations. 1) I1 demande avec insistance la dénonciation de
l’accord. Harold Laski, le leader du Parti travailliste, part
en guerre contre Sir Samuel Hoare et le stigmatise en
termes méprisants. (( C’est un vulgaire Tory, écrit-il, que
la plus élémentaire prudence recommanderait de chasser
du pouvoir. )) Eden attendait de connaître les réactions de
l’opinion publique : à présent, il est fixé.
Laval rentre précipitamment à Paris, tandis qu’Eden
regagne Londres e t que Baldwin courbe les épaules sous la
bourrasque. Tous les défenseurs de l’idéologie genevoise, les
antifascistes, les partisans de la sécurité collective et de la
paix indivisible sont indignés. Le lendemain, le surlende-
main, la clameur s’enfle, se propage et prend des dimensions
inouïes. Eden, lui, ne dit rien. I1 contemple ce spectacIe avec
un sourire ironique. Est-ce lui qui a orchestré ce déchaî-
nement de passions? Rien ne permet de l’affirmer. Mais qu’il
l’ait fait ou non, il en sera le bénéficiaire ...
Le 14, sentant qu’il sera renversé s’il ne lâche pas du lest,
Baldwin se désolidarise de Sir Samuel Hoare. Celui-ci est
rentré en toute hâte d’Engadine pour apprendre, coup sur
coup, que Neville Chamberlain s’est prononcé pour l’embargo
sur le pétrole; que Spears, qui passe pour refléter l’opinion
de Churchill, s’est déclaré l’adversaire résolu du u Plan de
Paris D; que la Chambre des Lords l’a mis nommément en
cause, en déplorant (( qu’il ait subi l’influence pernicieuse de
Laval n et en demandant au gouvernement de revenir à (( sa
politique traditionnelle n. Enfin, il s’entend signifier sans
ambages qu’il vaudrait mieux qu’il se démette pour ne pas
entraîner dans sa disgrâce le Cabinet tout entier.
A la séance de la Chambre des Communes qui se tient le
18 décembre, Baldwin doit faire face à une opposition déchaî-
née. I1 ne réussit à la calmer qu’en déclarant qu’il n’a pas
été tenu au courant des pourparlers :
- I1 est aujourd’hui évident, aGrme-t-il, que ces propo-
sitions sont enterrées, complètement et définitivement. Mon
gouvernement ne fera rien pour les exhumer.
Sommé de s’expliquer; Sir Samuel Hoare oppose le
mutisme le plus complet aux questions de ses interpellateurs :
166 HISTOIRE DE L’ARMEE ALLEMANDE
- Je ne puis rien vous dire, leur répond-il. Mes lèvres
sont scellées!
Le 18 décembre au soir, sa démission d u Cabinet est ren-
due officielle.
- J e crois, déclare-t-il en quittant Downing Street, q,ue
plus tard, lorsque l’opinion e r a un peu moins surexcitee,
quelques-uns t ou t au moins de mes amis découvriront qu’il
y avait, pour justifier ma ligne de conduite, de meilleures
raisons qu’ils ne le pensent aujourd’hui,..
Mais il n’y a pas que la presse anglaise qui soit déchaînée.
Une partie de la presse française et américaine adopte le
même ton. Quant à la presse italienne, elle fulmine, mais
pour des raisons inverses. Mussolini est saisi d‘une rage
indescriptible, car il attribue la divulgation prématurée de
l’accord à une ((machination de Laval )) destinée à lui
forcer la main. Du coup, le Grand Conseil fasciste, réuni
pour entériner la paix, se voit chargé d’examiner les moyens
d’intensifier la guerre. Le Duce exhale sa fureur dans u n
discours très violent qu’il prononce à Pontinia :
(( La guerre que nous avons commencée est une guerre de
civilisation, déclare-t-il, et puisqu’on veut nous bafouer, nous
la mènerons jusqu’au bout. C’est une guerre du peuple, une
guerre des pauvres, une guerre des prolétaires. Contre nous
se dresse le front du conservatisme, de l’égoïsme et de l’hy-
pocrisie l. ))
Pendant ce temps, que fait Laval? Même a u plus fort
de la tourmente, il ne sera pas dit qu’il aura manqué de
ténacité. Pourtant, il a affaire à forte partie. Depuis le
Conseil des Ministres du IO, Herriot vitupère. Le 15 dé-
cembre, il a prononcé à Montbéliard u n discours qui est
devenu, en quelque sorte, la Charte de l’opposition :
a Dans l’ordre international, y a-t-il déclaré, notre pensée
se résume en trois formules :
10 On nous trouvera, 4 tout instant, partisans d’une solu-
tion de conciliation pour mettre fin à une guerre que nous
avons essayé d’éviter et pour rapprocher deux adversaires,
membres tous deux de la Société des Nations. La couleur
différente de la peau n’est pas un argument sufisant pour
1. Discours prononcé à Poniinia,le 18 &cembre 1935, devant les ouvriers occupés
à assécher lea marais Pontins.
LE MONDE E N 1937 167
nous détourner de cette tâche; noirs ou blancs, tous les hommes
ont le sang rouge.
(( 20 Mais cette conciliation, comme le dit le mot lui-même,
ne peut qu’être librement acceptée par les deux parties. Nous
n’admettrions pas qu’elle fût imposée au plus faible par ce
que le délégué du Portugal à Genève a appelé éloquemment
a la spoliation par procédure n.
<( 30 Cette conciliation doit aussi être acceptée par la Société
des Nations. Elle doit donc être conforme au Pacte, aux prin-
cipes de la sécurité collective et de la paix indivisible. Elle
doit préserver et non détruire l’effort admirable de coopéra-
tion réalisé, pour la première fois, à Genève, cette annéel.
Une grande espérance est née; aucun Français réfléchi et son-
geant à l’avenir de son pays ne peut laisser détruire cette
espérance. ))
Le 17, Herriot donne sa démission de la Présidence d u
Parti radical 2, ouvrant ainsi la voie à une crise ministé-
rielle 3. Mais Laval refuse toujours de lâcher la rampe. I1 s’y
cramponnera aussi longtemps qu’il conservera une lueur
d’espoir.
Le 17, il repart pour Genève, dans l’espoir insensé de
convaincre Eden. I1 y trouve une Assemblée houleuse, peu
disposée à l’entendre. Le 18, M. Mariam Aptewold, ministre
d’Éthiopie, lit a ux délégués un mémoire juridique rédigé par
M. Gaston Jèze qui est une protestation véhémente contre
la cession à l’État agresseur de la moitié du territoire natio-
nal éthiopien S. Les délégués, bouleversés, lui répondent
par un tonnerre d‘applaudissements. Malgré l’hostilité géné-
rale, Laval ne perd pas courage. I1 se sent assez ingénieux
pour trouver une solution de rechange, pour peu qu’on lui
en laisse le temps. Il fait connaître à l’Assemblée que (( la
procédure de conciliation est toujours ouverte ». C’est alors
qu’il apprend la démission de Sir Samuel Hoare e t son rem-
placement par Anthony Eden. Cette nouvelle ruine ses der-
niers espoirs e t l’oblige à reprendre le train pour Paris.
Laval est d’autant plus attristé qu’il se savait à la veille
I . L’adoption des sanctions.
2. Où Édouard Daladier lui succède.
3. Lavai n‘avait pu constituer son minist&re,le 7 juin 1935, que grace à I’ap-
point des voix radicalen et à l’inclusion dans son Cabinet d’8douard Herriot, en
tant que ministre d‘gtat.
4. Professeur de Droit international à la Faculté de Paris. (Cf. Paul ALLARD,
L’Aflaire Jele, Vu, 26 février 1936.)
5. 500.000 ha sur 1.060.000.
168 HISTOIRE D E L’ARMEE ALLEMANDE
de gagner la partie. Dans douze jours, Mussolini lui écrira
que (( sa réponse n’aurait pas été négative n. A quelque
temps de là, le Négus reconnaîtra (( qu’il aurait consenti au
Plan de Paris ». Mais ces déclarations ne viendront que
lorsqu’il sera trop tard ...
L’arrivée d’Eden à Downing Street (22 décembre) enlève à
Laval toute possibilité de manœuvre. Dans la presse, comme
à la Chambre, les attaques contre lui se déchaînent de plus
belle.
- Vous êtes sans doute de bonne foi, mais vous avez créé
le doute dans l’indivisibilité de la paix et dans la sécurité
collective! lui lance Léon Blum de la tribune de la Chambre.
- Vous avez mécontenté tout le monde, sans satislaire
l’Italie! ajoute Yvon Delbos.
- L e Plan Laval-Hoare, c’est tout ce que nous avons
dénoncé pendant quinze ans! renchérit Paul Reynaud.
L’obligation est aujourd’hui impérieuse : choisir entre 1’Ita-
lie, en rupture de Pacte, et l‘Angleterre, gardienne du Pacte ...
Laval a beau se défendre : il est mis en minorité 3.
Au soir du 23 janvier 1936, tandis que les ombres enva-
hissent son bureau du Quai d’Orsay, il prend la plume pour
rédiger un dernier message à Mussolini :
u J e forme des vœux, lui écrit-il, pour que rien n’altère
jamais cette confiance mutuelle que nous mettons tous deux
dans l’œuvre réalisée 4. n
Puis il va porter sa démission au Président de la Répu-
blique.
t
+ +
Eden a gagné. Sir Samuel Hoare a quitté le Foreign Ofice.
Ses amis français l’ont débarrassé de Laval. Pour atteindre
son objectif final, il ne lui reste plus qu’à désarçonner Musso-
lini. Or il semble que ce soit à présent chose facile ...
Sur ces entrefaites, Badoglio remporte deux victoires déci-
sives dans le Tembien (21-23 janvier, 26-29 février 1936) 5.
Cette fois-ci, le gros des forces abyssines est anéanti. Encore
un dernier effort, et ce sera le rush final sur Addis-Abéba.
1. Lettre secrète de Mussolini à Laval, le 25 décembre 1935.
2. Déclaration de l’Empereur Haïlé Sélassié à Bertrand de Jouvenel, L’lnlran-
eigeanl, 20 avril 1937.
3. Alfred MALLET, Pierre Lard, I, p. 120-121.
4. Laval fait allusion au Pacte de Rome.
5. Voir plus haut, p. 126-127 et p. 129.
LE M O N D E E N 1937 169
Ces victoires sont une surprise pour les dirigeants anglais.
Ils refusent de leur accorder l’importance qu’on leur attribue
à Rome. Mais ils y voient quand même un avertissement. S’ils
veulent abattre Mussolini, il faut employer les grands moyens
et appliquer immédiatement l’embargo sur le pétrole
Eden estime qu’il y parviendra aisément, puisque Laval n’est
plus là pour y faire obstruction. Albert Sarraut l’a rem-
placé à la Présidence d u Conseil et Pierre-Étienne Flandin
détient le portefeuille des Affaires étrangères. Le Tou-
lousain est beaucoup plus malléable que l’Auvergnat et
Flandin a trop d’amis à Londres pour vouloir les indispo-
ser.
Le 2 mars, Flandin reçoit la visite de M. Bova Scoppa,
le chef de la délégation italienne à Genève 2.
- J e tiens à vous confirmer ce que nous avons déjà dit à
maintes reprises à votre prédécesseur, lui dit M. Scoppa.
L’Italie considérera l’embargo sur le pétrole comme un
acte de guerre et en tirera, avec regret, les conséquences qui
s’imposent.
Cet avertissement est superflu, car Flandin est aussi décidé
que Laval à ne pas s’engager dans cette voie.
- Mais c’est justement la mesure que mon gouvernement
m’a pressé de faire aboutir! répond Eden d’un ton navré.
- J e regrette, réplique Flandin, mais la France ne s’asso-
ciera pas à votre proposition. D’ailleurs, il est trop tard pour
qu’elle puisse porter ses fruits ...
C’est en vain qu’Eden revient à la charge. Malgré ses
efforts, Flandin demeure inébranlable. Son refus est si caté-
gorique qu’Eden se voit obligé d’en prévenir Baldwin. Déci-
dément, ces Français sont incompréhensibles! Pourquoi
ont-ils renversé Laval, si c’est pour poursuivre la même poli-
tique que lui? Après deux heures de conversation téléphoni-
que, le Premier britannique, qui ne veut pas étaler au grand
jour le désaccord franco-anglais, se résigne à ce que l’em-
bargo sur le pétrole soit remis à plus tard.
Mais d’ici à ce qu’on y revienne, des événements impré-
vus auront considérablement modifié l’équilibre européen.
1. e Mussolini doit être vaincu D, a h i t le professeur Gilbert Murray dans le
Daily Mail du 2 décembre 1935. a Si on ne peut y parvenir qu’en coupant ses appro-
visionnements en pétrole, alors faites-le vite e t universellement. C’est la seule
façon d’arrêter la guerre. a
2. I1 y remplace temporairement le baron Aloïsi.
170 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
Le 7 mars, Hitler réoccupe par surprise la rive gauche
du Rhin.
t
r r
Ce coup de théâtre, qui occupe toute la première page des
journaux, éclipse pendant un temps l’affaire d’Abyssinie.
Par cette décision unilatérale, le Führer n’a pas seulement
mis fin au Pacte de Locarno et à l’article 43 du traité de
Versailles. I1 a également violé le Pacte de Genève. Londres
e t Paris n’ayant pu se mettre d’accord sur la conduite à
suivre, le Conseil de la S. D. N. est appelé à se prononcer.
Celui-ci se réunit le 19 mars, au Palais Saint-James, à
Londres. Spectacle déconcertant : l’Italie a été invitée à y
siéger pour condamner l’agresseur et décider des sanctions
qu’il conviendrait de lui appliquer. D’un seul coup, la voici
promue du rang d’accusée à celui de juge. On lui demande
de brandir, a u nom de la Ligue, les foudres dont la Ligue la
menace elle-même! Qui ne serait sensible au côté para-
doxal de cette situation et comment la S. D. N. pourrait-
elle s’en tirer sans perte de prestige?
L’Italie ne manque pas de le faire observer. Mais où les
contradictions dépassent l’entendement, c’est quand on voit
l’Angleterre, qui s’est dressée - et avec quelle vigueur -
contre la conquête de l’Éthiopie, s’arranger pour que le
Reich ne subisse qu’une condamnation platonique, et s’op-
poser à ce qu’on lui applique la moindre mesure de rétor-
sion. Mieux encore : à peine la sentence est-elle prononcée,
qu’Eden s’avance vers Ribbentrop, comme si rien ne s’était
passé, pour renouer le fil des conversations anglo-alle-
mandes l...
Cette indifférence apparente envers un geste qui compro-
met gravement la sécurité de la France choque profondé-
ment la délégation française. E t pourtant l’attitude des Bri-
tanniques s’explique. A leurs yeux, la remilitarisation de la
Rhénanie est sans doute une violation du traité de Ver-
sailles, mais ce n’est pas une agression au sens propre du
terme. Aucune frontière n’a été franchie. Aucun territoire
étranger n’a été envahi. Les soldats de la Wermacht ne
sont pas entrés en conquérants à Cologne et à Mayence. Ils
I. Voir vol. III, p. 298.
LE MONDE E N 1937 171
y ont été accueillis par des acclamations. Impossible d’éta-
blir un parallèle entre un acte de ce genre et la conquête de
l’Abyssinie où des milliers de cadavres se décomposent sous
le soleil africain ...
Mais l’opinion française et italienne ne partage pas cette
manière de voir. La France ne s’est associée aux sanctions
contre l’Italie que dans l’espoir de voir l’Angleterre se
solidariser avec elle sur le Rhin. Or, elle s’aperçoit tout à
coup qu’elle en est pour ses frais l. Quant aux Italiens, ils
constatent que l’Angleterre emploie deux poids et deux
mesures selon qu’il s’agit de l’Europe centrale ou de la
Méditerranée. (Mayence n’est pas, comme Massaoua, sur la
route des Indes.) Mais alors, peut-on prendre au sérieux
ses déclarations de principe et l’indignation qu’elle mani-
feste dans l’affaire éthiopienne?
E n remilitarisant la rive gauche du Rhin, Hitler n’a pas
seulement mis fin au x Accords de Locarno. I1 a enfoncé
un coin entre la France et l’Angleterre et a porté un coup
très dur à la Société des Nations. Beaucoup de petits États
comme la Pologne et la Tchécoslovaquie ont perdu confiance
en elle 2 et se demandent s’ils ne devraient pas chercher
d’autres moyens d’assurer leur sécurité. Le rideau tombe
à Londres sur un malaise général ...
*
* *
Lorsqu’il se relève à Genève, la situation a bien changé.
Les Italiens ont mis en déroute les dernières forces du
Négus S. L’Empereur Haïlé Sélassié ne donne plus signe de
vie. Les divisions de Badoglio, concentrées à Dessié, s’ap-
prêtent à foncer sur la capitale éthiopienne.
Le 15 avril, le baron Aloïsi reparaît à Genève. Le délégué
italien est détendu e t souriant. I1 propose au Conseil (( d’ou-
vrir des négociations de paix, sur la base de la situation
existant après six mois de guerre )). La délégation éthio-
pienne s’insurge (( contre cette proposition cynique, dont
1. Chamberlain a prévenu clairement Flandin a qu’il n’était pas question d’ap-
pliquer des sanctions à l’Allemagne N. (Voir vol. III, p. 294.)
2. Quelques semaines auparavant, le colonel Beck a déclaré à Laval a qu’il
avait perdu toute confiance en la S. D. N. en tant qu’instrument üusceptlble
de promouvoir la paix a. (Rapport du lieutenant de vaisseau L.-N. Miller, attach4
m a l adjoint polonais à Paris, 14 janvier 1936.)
3. A la bataille d’dscianghi (31 mars-6 avril 1936). (Voir plus haut, p. 133-134.
172 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
l’adoption déshonorerait définitivement la Ligue 1) et exige
au contraire un renforcement des sanctions.
Eden, qui semble mal informé ,de la situation militaire l,
abonde dans ce sens, sans s’apercevoir que la majorité du
Conseil n’est plus disposée à le suivre. A la séance du 20 avril,
il déclare que le gouvernement de Sa Majesté est prêt à
intensifier la pression exercée sur l’Italie, en s’associant à
toutes les sanctions supplémentaires que le Conseil estimera
devoir décréter. I1 n’est guère approuvé que par M. Potem-
kine, délégué de 1’U. R. S. S. Quant à M. Paul-Boncour,
délégué de la France, il refuse absolument de lui emboîter
le pas. I1 est encore ulcéré par l’attitude de l’Angleterre
durant la crise rhénane et déclare que la France ne se dépar-
tira pas de la politique de conciliation. A l’encontre du
délégué britannique, il propose d’adresser un appel aux deux
belligérants pour les inviter N à mettre un terme rapide aux
hostilités et à rétablir la paix dans le cadre des Institutions
genevoises 1). Cette proposition est adoptée à une forte majo-
rité.
Bien que cette décision ne veuille pas dire grand-chose,
elle marque, pour Eden, un tournant significatif. (( Le cou-
rant s’est renversé, écrit Hugh Wilson à M. Cordell Hull.
Jusqu’à présent, il existait ici un désir général de renforcer
les sanctions sous la conduite de l’Angleterre et sans se lais-
ser arrêter par les réticences françaises. Maintenant, la marée
reflue et les Anglais se rendent compte qu’ils doivent manœu-
vrer avec beaucoup d’adresse, s’ils ne veulent pas voir balayer
les sanctions déjà édictées ... Le gouvernement de Londres a
misé sur le facteur temps. Si la résistance de l’Abyssinie est
écrasée avant la saison des pluies, c’est-à-dire avant la fin
du mois de mai, la diplomatie britannique subira une défaite
cuisante a. 1)
La situation que prévoyait Laval et que redoutait Sir
1. Le 1 7 mars 1936, M. Engert, ministre des Etats-Unis à Addis-Abéba, écri-
vait à son gouvernement sur la base d e rumeurs qui circulaient au Palais
impérial : a Les Italiens n’ont pas réussi à encercler les forces abyssines. Les
unités italiennes, notamment les Alpins, ont subi des pertes sévères. Le moral
des soldats éthiopiens est excellent e t n’a pas été affecté par les mensonges ita-
liens. Les légions de Mussolini sont dans une situation précaire. Leurs lignes de
communication avec l’arrière sont à la merci des patrouilles éthiopiennes qui
en tirent avantage. L’Éthiopie est résolue à bouter l’envahisseur hors de son
territoire. II Le Département d’État s’était empressé de transmettre ces infor-
mations au Gouvernement britannique.
2. Rapport confidential de M . Hugh Wilson, reprbentant des ÉtatP-Unia auprh
de la Spcüié dm Nalwns, à M. Cordell HuU, Genève, 20 avril 1956.
LE MONDE EN 1937 173
Samuel Hoare est en train de se réaliser. Même Eden ne
peut pas ne pas s’en apercevoir. Rencontrant le repré-
sentant des États-Unis à l’issue de la séance, il lui avoue,
d’un ton désabusé :
- Les choses prennent mauvaise tournure. Nous avons
fait de notre mieux, mais je crains que notre effort collectif
contre l’Italie ne soit en train de s’écrouler l a . .
L’échec de la politique d’Eden ne fait que rehausser la
victoire de Mussolini. Contre vents et marées, il a atteint
son but, Au soir du 4 mai, Haïlé Sélassié est en fuite et les
troupes de Badoglio font leur entrée à Addis-Abéba.
I. Id. Ibid.
XI
MUSSOLINI SE TOURNE VERS HITLER
Quatre jours plus tard (8 mai), l’Empire est proclamé à
Rome. Le Roi Victor-Emmanuel prend le titre d’Empereur
d’Éthiopie. Le maréchal Badoglio est nommé duc d’hddis-
Abéba. Les généraux de Bono et Graziani reçoivent leur
bâton de maréchal.
Le plus à plaindre, dans cette affaire, est Haïlé Sélassié.
Réfugié à Jérusalem, il erre comme une âme en peine autour
du Saint-Sépulcre, avec son visage émacié et ses grands yeux
remplis de larmes. I1 pleure son trône perdu, ses armées
décimées. I1 maudit les Anglais qui l’ont poussé à l’intran-
sigeance et lui ont fait croire que les sanctions viendraient
à bout de l’Italie. I1 ne peut pas prévoir que dans un proche
avenir, l’Angleterre, justement, lui restituera son trane
et qu’il occupera une place de choix parmi les chefs d’État
africains.
E n apprenant que Victor-Emmanuel prend le titre d’Em-
pereur d’Éthiopie, il supplie la Société des Nations d’adop-
t e r à l’égard de l’Abyssinie le principe de (( non-reconnais-
sance déjà appliqué au Mandchoukouo par le Département
d’État américain l. Mais le Conseil de la S. D. N., échaudé
par son expérience récente, trouve plus prudent de remettre
sa réponse à plus tard.
Plus courageux, le Foreign Office relève le défi. Le 12 mai,
sur les instructions d’Eden, l’ambassadeur de Grande-Bre-
tagne à Rome informe Mussolini que le gouvernement de Sa
Majesté n’a pas l’intention de (( reconnaître )) la conquête de
l’Abyssinie et dénie en conséquence au Roi Victor-Emma-
1. Voir plus haut, p. 37-38.
LE MONDE EN 1937 175
nue1 le droit de porter le titre d’Empereur d’Éthiopie. Le
Département d’État adopte une attitude similaire.
Ces prises de position paraissent à Mussolini mesquines et
vexatoires, puisqu’elles ne peuvent plus rien changer à la
situation. L’Italie vient de remporter une double victoire
militaire et diplomatique dont il est vain de chercher à
minimiser les effets.
Le Duce est d’ailleurs au sommet de sa forme. Son
triomphe est si éclatant qu’il peut se payer le luxe de jouer
les vainqueurs magnanimes.
Le 24 mai, dans une interview publiée dans 1’Intransi-
geant, il déclare : (( J e ne demande rien à l’Angleterre et
suit prêt à lui donner toutes les assurances possibles ».
A Londres, Dino Grandi affirme que le Duce est sincère
lorsqu’il affirme qu’il souhaite améliorer ses relations avec
la Grande-Bretagne. Le 28 mai, dans une longue interview
accordée à Gordon Lennox, le correspondant romain du
Daily Mail, Mussolini répète (( que les intérêts de l’Angle-
terre, en ce qui concerne les eaux du lac Tana, seront scru-
puleusement respectés ».Interrogé sur l’avenir des relations
italo-anglaises, il répond sans hésiter :
- Un rapprochement entre nos deux pays n’est pas seu-
lement souhaitable, mais nécessaire. Pour ma part, j e ferai
tout mon possible pour le faciliter.
I1 y a trois mois à peine, le gouvernement anglais estimait
indispensable (( de garder toujours présent à l’esprit, que
l’Italie ne devait jamais être autorisée à dominer I’Abyssi-
nie ».Maintenant que la partie est perdue, les affirmations de
ce genre sont reléguées au second plan. Les Anglais, de plus
en plus nombreux, regrettent que le Plan Laval-Hoare n’ait
pas été appliqué à temps. On trouve tout à coup à l’Italie
des mérites qu’on lui déniait auparavant. Sir Leo Chiozza
Money, l’ancien Secrétaire parlementaire du ministère de la
Marine marchande britannique, envoie une lettre à Roosevelt
pour lui assurer qu’une foule de faits nouveaux jettent une
lumière beaucoup plus favorable qu’on ne le pensait sur la
colonisation italienne en Éthiopie 2.
1. L u r e de Prentiss Gilbert M. Cordell Ifirll, Genéve, 15 avril 1936.
2. Sir Lao Chiozza Mon* au Président Roosevelt, 3 mars 1936 : u On m’assure,
Bcrit-il, que les Italiens défrichent, soignent et enseignent. Ils construisent des
hôpitaux et des dispensaires, creusent des puits et libèrent les esclaves ... Comme
-
l e dit le major Fiske - qui, soit dit en passant, est un de vos compatriotes, ils
176 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
A Londres, comme à Genève, le revirement s’accentue. Par-
lant le 10 juin devant les membres du (( Club 1900 »,Neville
Chamberlain n’hésite pas à dire que le maintien des sanc-
tions serait le comble de la folie. ( T h e m i d s u m m e r of m a d n e s s . )
u I1 serait temps, poursuit-il, que les Anglais ouvrent leurs
yeux aux réalités. La politique des sanctions a été tentée.
Elle s’est avérée incapable de prévenir la guerre, d’arrêter
la guerre, ni même de sauver la victime de l’agression. Une
telle politique doit être abandonnée. n
Ce conseil est rapidement suivi. Pour bien montrer qu’il ne
sert à rien d’éterniser les vieilles querelles, Sir Samuel Hoare
est réintégré a u Cabinet avec le poste de Premier Lord de
l’Amirauté. E n même temps, Eden déclare le 18 juin devant
la Chambre des Communes (( qu’il recommandera lui-même à
Genève, la levée des sanctions contre l’Italie 1). I1 est lon-
guement applaudi par la majorité deses collègues e t la plupart
des journaux l’approuvent chaleureusement. (( La politique
des sanctions est devenue un défi au bon sens et une menace
pour la paix »,écrit le M o r n i n g P o s t 1. (( Nous n’avons cessé
de répéter, affirme le D a i l y M a i l , que la politique des sanc-
tions était aussi stupide que désastreuse 2. ))
Les gouvernements du Canada e t de l’Australie viennent
opportunément au secours du Cabinet britannique. Le 4 juil-
let 1936, à la demande conjointe d’Eden et des membres
du Commonwealth, l’Assemblée de Genève vote la levée des
sanctions. Chacun rentre chez soi, heureux d’être délivré de
ce fardeau encombrant. Seul, le D a i l y Herald appelle les
choses par leur nom. (( Ce changement de front, écrit-il, équi-
vaut à une capitulation complète et inconditionnelle 8. D Mais
peut-être est-ce Churchill qui dresse le plus exactement le
bilan de la situation :
a: Le Gouvernement de S a Majesté s’est fait imprudemment le
champion d’une grande cause mondiale, écrit-il. Il s’est mis à
la tête de cinquante nations et les a poussées e n avant, avec force
belles paroles ...
(( S a politique a été longtemps dictée par le désir de satisfaire
certains puissants courants d’opinion qui se manifestaient chez
nous, plutôt que par le souci des réalités européennes. E n s’alié-
font pius, en cent jours, que les Éthiopiens eux-mêmes n’en ont fait en miiie
ans. n
1. Morning Post, 19 juin 1936.
2. Daily Mail, 19 juin 1936.
3. Daily Herald, l e r juin 1936.
LE MONDE E N 1937 177
nant Z’IiaZie, il a complètement bouleversé l‘équilibre du conti-
nent, sans obtenir pour autant le moindre avantage pour 1’Abys-
sinie l. n
*
+ +
Pourtant, il est vain de s’illusionner : les dégâts sont consi-
dérables. Lorsque le 16 avril 1938 l’Angleterre se résoudra à
(( reconnaître )) la conquête de l’Éthiopie, Mussolini aura
changé de camp.
Car entre-temps le Duce, qui a vu avec quelle unanimité
l’opinion britannique s’est dressée contre lui, a compris que
son revirement n’est dû qu’au succès de ses armes.
L’Amérique ne s’est pas montrée moins hostile que
l’Angleterre. Seule, l’opposition du Congrès a empêché Roo-
sevelt de décréter l’embargo sur le pétrole. Plus rigides
que l’Angleterre, les États-Unis restent inébranlablement
attachés à leur politique de u non-reconnaissance ». Ils font
savoir à Rome, par la voix de leur ambassadeur, (( que rien
n’est modifié dans les principes qui guident leur politique
étrangère ». Et lorsque le 11 novembre, Roosevelt envoie
un télégramme à Victor-Emmanuel pour commémorer le
vingtième anniversaire de l’armistice de 1918, il a soin de
l’adresser a u seul (( Roi d’Italie »,pour bien marquer qu’il
ne reconnaît pas son titre d’Empereur 3.
E n France, les élections de mai 1936 ont amené a u Parle-
ment une majorité de Front populaire 4. Le 4 juin, Léon
Blum a succédé à Sarraut. Pour la première fois, les Commu-
nistes participent à la direction des affaires. Du coup, la
lutte contre le fascisme devient un élément essentiel du pro-
gramme gouvernemental. Le chapitre qui s’ouvre dans l’his-
toire de la République va-t-il consommer la rupture des
relations franco-italiennes?
A Rome, l’ambiance est devenue si mauvaise que M. de
Chambrun évite de se présenter au Palais de Venise. Mais
Bertrand de Jouvenel, qui séjourne dans la capitale, demande
une entrevue au Duce, sur les conseils de l’ambassadeur. Le
1. CHURCHILL, Ths gathering Sform, p. 187.
2. Departrnenf of Side, Press Release, 19 avril 1938.
3. Ibid., 11 novembre 1938.
4. Les Radicaux ont perdu 414.380 voix et 48 sièges; les Socialistes ont perdu
9.073 voix, mais gagné 20 sièges; les Communistes ont gagné 705.774 voix et
62 sièges.
1v 12
178 HISTOIRE D E L’ARMBE ALLEMANDE
chef du gouvernement italien le reçoit, le jour même où Léon
Blum constitue son ministère.
- Que voulez-vous que je dise à un journaliste français?
déclaTe-t-il d‘un ton rogue à son interlocuteur. vous venez
de vous donner un gouvernement qui a pour principal objec-
tif de lutter contre le fascisme? E h bien, luttez!
Appuyé des deux mains à son bureau, les mâchoires cris-
pées, les sourcils froncés, Mussolini a l’air d’un pugiliste qui
relève un défi.
- .Je ne viens pas vous voir comme journaliste, mais
comme Français, lui répond Jouvenel. C’est le nom de mon
père qui m’a valu d’entrer ici l. A cause de ce nom, écoutez-
moi. L’entente franco-italienne est une nécessité perma-
nente de la vie nationale française. Nos nouveaux dirigeants
le comprendront quand ils seront au pouvoir. J e ne doute pas
qu’ils fassent taire leurs préjugés de parti. S’ils veulent le
rapprochement franco-italien, repousserez-vous cette possi-
bilité?
- Non, répond Mussolini après un long silence. Puis il
ajoute, en pesant chaque mot :
- Connaissez-vous les dirigeants français actuels sufi-
samment pour leur transmettre un message? Oui? Alors
dites à Léon Blum que je veux traiter avec la France, indé-
pendamment de son régime intérieur ... Dites-lui qu’il y a
une forte poussée pour le remaniement de la carte d’Europe,
que cette poussée émane de Berlin, qu’on ne peut pas nier un
dynamisme tel que celui-là, qu’il faut le canaliser, l’enca-
drer, le modérer, faire cela à plusieurs, comme les éléphants
dressés encadrent un éléphant sauvage ... I1 faut empêcher
l’Allemagne de bouleverser l’Europe; non pas en lui refusant
tout, ce qui est absurde, mais en lui défendant de s’emballer.
Si Blum veut reprendre cette politique, j’y suis prêt. J e
demande seulement que la France reconnaisse l’Empire
d’ethiopie ... La France, la première ... J’ai fait entrer l’Italie
en guerre aux côtés de la France ... J’aime votre pays. E t je
promets en échange quelque chose de concret. Vous avez
laissé, par jactance et faiblesse, réoccuper la Rhénanie. Les
Allemands vont la fortifier. Vous ne pourrez plus intervenir
en Europe centrale. Moi, par ma coopération promise à la
1. Henri de Jouvenel avait été ambassadeur à Rome du 3 janvier 1933 au
mois de juillet de la même année. I1 avait entretenu de très bonnes relations
avec Mussolini, qui appréciait sa franchise et sa vaste culture.
LE M O N D E E N 1937 179
France, je vous donne le moyen, le seul moyen que vous ayez
désormais d’y intervenir. E n passant par le Piémont, avec le
concours de l’armée italienne, vous pouvez aller défendre la
Tchécoslovaquie, et c’est la seule chance qui vous reste.
Avec vous, j e défendrai la Tchécoslovaquie, avec moi vous
défendrez l‘Autriche! I1 n’y a pas d’autre moyen d’arrêter la
conquête de l’Europe centrale par l’Allemagne. Dites cela
à Blum! J e signe un traité demain, s’il le veut!
Impressionné par l’importance de ces propositions, Ber-
trand de Jouvenel en fait part à M. de Chambrun, qui les
transmet aussitôt à Paris. Le soir même, Bertrand de Jou-
venel débarque au Quai d’Orsay et demande un rendez-
vous au Président du Conseil. Mais Blum, informé de la
teneur de son message, se dérobe à l’entrevue. Jouvenel
téléphone vainement à M. Blumel, son chef de Cabinet. E n
désespoir de cause, il va voir M. Massigli.
- Le gouvernement est déjà saisi des offres italiennes
par M. de Chambrun, lui répond le Secrétaire général adjoint
du Quai d’Orsay. Mais les engagements électoraux contrac-
tés par M. Blum envers les Socialistes narbonnais, ne per-
mettront sans doute pas de prendre la chose en considé-
ration l...
L’affaire n’aura pas de suite. On n’en parlera plus.
Loin de détendre l’atmosphère, comme le Duce l’avait
espéré, ses offres semblent exaspérer les partis de gauche.
La presse parisienne se déchaîne contre lui et l‘abreuve d’in-
jures. Du coup, Mussolini tire la leçon de cette hostilité.
Estimant qu’il n’a plus grand-chose à attendre de la France,
il répond par des discours de plus en plus virulents aux
attaques dont il est l’objet. A Trieste, à Gorizia, à Udine,
à Trévise, à Padoue, à Bellune, à Vicence, il laisse déborder
sa rancœur et. fustige (( les démocraties obtuses, les conseil-
leurs de pacotille, les adversaires d’au-delà des Alpes, trop
bêtes pour être dangereux ».Puisque la France, l’Angle-
terre et les Etats-Unis refusent la main qu’il leur tend, il
ne lui reste plus qu’à se tourner vers le seul pays qui lui
ait offert son concours à l’heure du péril.
Le virage s’amorce les 24-25 octobre 1936, date à laquelle
le Comte Ciano, ministre des Affaires étrangères italien, se
rend à Berchtesgaden et à Berlin où il procède à ((des
1. Bertrand DE JOUVENEL,La Liberlé, dimanche 13 mars 1938.
2. Aifred MALLET, Pierre Laval, I, p. 125.
180 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
échanges d’idées approfondis )) avec le Führer et M. von
Neurath. Quelques jours plus tard (le* novembre), le Duce
prononce un discours à Milan, où il fait é t a t des conversa-
tions que vient d‘avoir son gendre :
(( I1 existe un grand pays, déclare-t-il, vers lequel sont allées,
ces derniers temps, les vastes sympathies du peuple italien.
Je parle de l’Allemagne. Les récentes rencontres de Berlin ont
eu pour résultat une entente entre les deux pays sur des pro-
blèmes déterminés, dont certains sont particulièrement brû-
lants. (Vifs applaudissements.)
(( Ces entretiens. ont été consacrés par des procès-verbaux
qui ont été dûment signés. La verticale Berlin-Rome n’est
pas un diaphragme : c’est l’axe autour duquel peuvent venir
collaborer tous les États d’Europe...
(( L’Allemagne, bien que sollicitée de toutes parts, n’a pas
adhéré aux sanctions. Je vous rappelle en outre qu’avant
même que le Comte Ciano soit allé à Berlin, le gouvernement
du Reich avait déjd reconnu le nouvel Empire romain n ...
Le 23 avril 1937, c’est a u tour de Gœring de se rendre
à Rome, où il a une longue entrevue avec le chef d u gouver-
nement italien. Paul Schmidt, qui assiste à l’entretien en
qualité d’interprète, est frappé de constater combien l’op-
tique de Mussolini a changé, et combien ses vues se sont
rapprochées des thèses allemandes sur l’Europe centrale l.
Après avoir passé en revue les principaux problèmes d u
moment, les deux hommes en viennent à par+ de l’Autriche.
Sans mâcher les mots, Gœring déclare à Mussolini (( que
l’Anschluss est inéluctable e t que rien ne pourra en empê-
cher la réalisation ».
Mussolini écoute Gœring d’un air grave. Bien qu’il com-
prenne l’allemand, il se fait traduire cette phrase en fran-
çais, pour être sûr d’en avoir saisi exactement le sens.
Mais a u lieu de donner libre cours à son indignation -
comme il l’aurait fait deux ans auparavant -
il se borne à
secouer la tête en silence. I1 comprend que le rattachement
de l’Autriche a u Reich est la rançon inévitable de sa conquête
de l’Abyssinie, e t qu’il ne peut satisfaire à la fois ses ambi-
tions africaines et maintenir son hégémonie sur les a t a t s
danubiens. Non seulement il s‘y résigne, mais il accepte
1. Paul SCHMIDT,
Statist auf diplornalischer B ü h ~p.
, 361.
LE MONDE EN 1937 181
l’invitation de se rendre en Allemagne que Gœring est venu
lui transmettre de la part d u Führer l.
Pour préparer l’opinion italienne à l’annonce d e ce voyage,
Mussolini prononce, le 20 août, u n discours à Palerme, à
l’occasion des manœuvres de Sicile :
(( I1 y a aujourd’hui, une nouvelle éclaircie à l’horizon,
déclare-t-il devant un auditoire de militaires et de marins,
l’Italie est prête à contribuer à la solution de tous les pro-
blèmes qui engagent la vie politique de l’Europe. I1 faut
cependant tenir compte de certaines réalités. La première de
celles-ci est l’Empire z. On a dit que nous désirions qu’il soit
reconnu par la Ligue des Nations. Absolument pas. Nous
ne demandons pas aux officiers d’état civil de Genève, de
dresser son acte de décès. I1 y a, depuis seize mois, un
cadavre qui empuantit l’air. Si vous vous refusez à l’en-
sevelir au nom d’une politique raisonnable, ensevelissez-le
au nom de l’hygiène publique. Et bien que nous ne puis-
sions être soupçonnés d’un intérêt excessif pour l’aréopage de
Genève, nous disons qu’il est superflu d’ajouter aux divisions
qui torturent cet organisme,, une autre division entre ceux
qui ont reconnu et ceux qui n’ont pas reconnu l’Empire de
Rome 3.
(( Une autre réalité, dont il faut tenir compte, est celle que
l’on appelle déjà communément l’Axe Rome-Berlin. On n’ar-
rive pas à Rome en ignorant Berlin, ou contre Berlin; on
n’arrive pas à Berlin en ignorant Rome, ou contre Rome.
(( Entre les deux régimes, il y a une solidariré en actes. Vous
comprenez ce que j’entends par ces mots.
(( Qu’il soit dit en passant de la façon la plus catégorique
que nous ne tolérerons pas, dans la Méditerranée, le bolché-
visme, ni quoi que ce soit qui lui ressemble.
((Étant admis qu’on aura évité que des gens absolument
étrangers à la Méditerranée y provoquent des perturbations
annonciatrices de guerre, il me plaît de conclure mon discours
en lançant un appel de paix à tous les pays que baigne
cette mer, où trois continents ont fait affluer leurs civiiisa-
tions.
(( Nous souhaitons que cet appel soit entendu. Mais s’il ne
l’était pas, nous sommes parfaitement tranquilles, car l’Italie
1. Rappelons qu’après le putsch de Munich en 1923, Gœring s’était réfugib
en Italie, où il avait noué des relations amicales avec les principaux dirigeants
du Parti fasciste. I1 était donc particuliérement bien placé
- -pour délivrer ce mes-
sage.
2. I1 s’agit de l’Empire d’Éthiopie.
3. Ne sachant plus que faire, la S. D. N. a laissé 8es membres libres ou
non de reconnaître l’Empiree romain.
182 HISTOIRE DE L’ARMBE ALLEMANDE
fasciste a de telles forces spirituelles et matérielles, qu’elle peut
affronter n’importe quel destin. ))
Après quoi Mussolini n’a plus qu’à se mettre en route.
*
v *
Son voyage prendra le caractère #une randonnée triom-
phale, car le maître du IIIe Reich en a décidé ainsi. Rien ne
sera négligé pour lui donner le maximum d’éclat. E n un sens,
on peut dire que la remontée de Mussolini vers Berlin fait
pendant à la descente des divisions motorisées de Badoglio
sur Addis-Abéba.
Le 24 septembre 1937, à 13 heures, le Duce quitte Rome
en train spécial, accompagné par u n groupe de (( hié-
rarquès II en uniformes chamarrés, parmi lesquels on recon-
naît le comte Ciano, ministre des Affaires étrangères; Achille
Starace, Secrétaire général du Parti, ministre d’État; Dino
Alfieri, ministre de la Culture populaire; Osvaldo Sebastiani,
secrétaire particulier d u Duce, ainsi qu’une douzaine de
fonctionnaires appartenant aux divers Cabinets et au Secré-
tariat privé du chef du gouvernement.
Après être passé par Florence, Bologne, Vérone et Bolzano,
le train franchit le Brenner. Le 25 septembre à 8 heures d u
matin, il arrive à Kiefersfelden, première station située en
territoire allemand. Rudolf Hess est venu y accueillir le
Duce, au nom du Chancelier.
A 10 heures précises, le train arrive dans la capitale bava-
roise où le chef du IIIe Reich attend son hôte sur le quai de
la gare. Lorsque Mussolini descend de son wagon, Hitler
s’avance vers lui, les deux mains tendues e t serre longue-
ment les siennes. Puis, il lui présente les membres de sa
suite : M. von Neurath, ministre des Affaires étrangères,
Joseph Gœbbels, ministre de la Propagande, et les membres
du gouvernement bavarois, conduits par le général von Epp
et S. A. R. le prince Philippe de Hesse l.
Depuis huit jours, des milliers de soldats, de Chemises
brunes et de membres du Service du Travail se sont employés à
pavoiser et à décorer la ville, qui est devenue méconnaissable.
On dirait que la gare a ëté reconstruite pour la circonstance.
1. Le gendre du Roi Victor-Emmanuel, dont il a épousé la Me, la princesse
Mafalda.
LE MONDE EN 1937 183
Les piliers qui soutiennent les verrières sont devenues de
hautes colonnes carrées, gainées de velours rouge. Le salon
d’honneur est orné de guirlandes de lauriers dorés. La salle
des pas perdus donnant accès aux quais, est ornée de trois
arches de verdure et de six pilastres supportant des copies
de statues romaines. Quant au hall de distribution des billets,
tout ce qui pouvait en rappeler le souvenir a disparu. C’est
un bouillonnement de drapeaux italiens et d’étendards à
croix gammée. Des arcs de triomphe de verdure encadrent
les cinq portes de sortie qui donnent sur la salle d’attente,
également tendue de brocart rouge et rehaussée de guirlandes
dorées. Un tapis pourpre, long de cent cinquante mètres e t
large de sept, conduit de l’intérieur de la gare au seuil de la
grande place.
Celle-ci aussi a été somptueusement décorée. Deux énormes
faisceaux de licteurs dorés, hauts de onze mètres e t surmon-
tés d’aigles aux ailes éployées, indiquent l’endroit où le Duce
montera en voiture pour traverser la ville. Au fond de la
place se dresse u n arc de triomphe monumental, sur-
monté d’un M gigantesque. Les faisceaux qui ornent
l’arc de triomphe sont enveloppés dans la palpitation
d’innombrables étendards allemands et italiens. Des mil-
liers e t des milliers de drapeaux pavoisent les façades des
maisons. Plus loin, d’immenses bannières aux couleurs ita-
liennes, qui descendent des toits presque jusqu’à ras de
terre et se succèdent à brefs intervalles, offrent l’aspect de
deux draperies uniques étendues sans interruption de chaque
côté de la place l.
Au moment où le cortège apparaît, des sonneries de trom-
pettes éclatent. Les hymnes nationaux retentissent, suivis de
Giovinezza et du Horst Wessel Lied tandis que les 3.000 jeunes
gens des Jeunesses hitlériennes déployés en espalier, saluent
le bras tendu. La première compagnie du 1 9 e régiment d’in-
fanterie, la première compagnie de l’école des officiers de
marine de Kiel, e t la première compagnie de la nouvelle
école de l’armée de l’Air présentent les armes. Un peu en
arrière, un carré de 4.000 hommes, appartenant à la S. A.,
à la S. S. e t aux corps motorisés du Parti, demeurent figés
au garde-à-vous.
Après avoir passé en revue les compagnies d’honneur, le cor-
1. I l Duce in Germania, publication spéciale de i’Agence Stefani, 1937.
184 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
tège se met en route pour se rendre à la Maison Brune. Paul
Schmidt remarque que l’accueil de la ,population est plutôt
réservé. C’est que les Allemands n’ont pas encore oublié le
Front de Stresa, ni l’époque, encore très proche, où Mussolini
se posait en adversaire du IIIe Reich. Mais le Duce ne semble
pas s’en être aperçu. Lorsqu’il descend de voiture devant la
Maison Brune, son visage exprime la plus vive satisfaction.
D’ailleurs, si l’accueil des Munichois est plutôt mitigé, l’en-
thousiasme de la foule ne cessera de grandir au cours des
journées suivantes. Le programme des fêtes est si chargé que
la délégation italienne trouve à peine le temps de changer
d’uniforme.
A Munich, Mussolini préside à une grande parade mili-
taire. Dans le Mecklembourg, il assiste à des manœuvres, au
cours desquelles évoluent les nouvelles unités blindées de
la Wehrmacht. Le Duce est entouré par le maréchal von Blom-
berg, le général Gœring, le général von. Fritsch, l’amiral
Raeder, le général Milch, le général Beck e t un grand nombre
d’autres généraux. De son côté, la délégation italienne s’est
grossie du maréchal Badoglio, des Sous-Secrétaires d’État
Pariani, Cavagnari e t Valle, du chef d’État-Major de la
Milice RUSSO,des attachés militaires de l’Ambassade d’ Ita-
lie à Berlin. A Essen, le cortège parcourt les usines Krupp en
plein travail. Mussolini traverse les ateliers dans le tonnerre
des perceuses e t des marteaux-pilons. (( C’est la forge des
Niebelungen! )) crie-t-il à l’orèille de Ciano. Le Duce est visi-
blement impressionné p ar la taille des laminoirs, sous
lesquels passent les coulées d’acier incandescentes, destinées
au blindage des chars e t aux grosses pièces de marine.
Mais le point culminant du voyage est l’entrée à
Berlin, qui prend le caractère d’une apothéose. Dès
Spandau-Ouest, le train spécial d’Hitler est apparu sur
la voie parallèle à celle que suit celui de Mussolini. Sans
ralentir, les deux rames roulent côte à côte, si exactement
à la même allure que les deux dictateurs, baissant les vitres
de leurs wagons, peuvent s’entretenir comme s’ils étaient
dans le même salon. Après quoi, le train du Führer accélère
et prend quelques minutes d’avance, de sorte que lorsque
Mussolini arrive à la gare de la Heerstrasse, Hitler est déjà
sur le quai, prêt à lui souhaiter la bienvenue l.
1. a C’était la une véritable prouesse des techniciens de la Reiehsbahn, nous
dit Paul Schmidt qui assistait à la s c h e , car il est extrêmement difficile de faire
LE MONDE EN 1937 185
La capitale berlinoise, entièrement décorée par Benno von
Arendt, a été transformée en u n décor d’opéra. Les avenues
sont submergées par une mer de drapeaux où le vert-blanc-
rouge italien alterne avec les étendards à croix gammée. Ce
ne sont partout que pilastres monumentaux, faisceaux de
licteurs, aigles immenses, draperies descendant des toits jus-
qu’à terre. Des milliers de projecteurs tissent une voûte de
lumière au-dessus des avenues qu’emprunte le cortège et
où se presse maintenant une foule compacte, dont les accla-
mations se mêlent au x fanfares d’AXda.
Et c’est de nouveau une suite ininterrompue de festivités,
de parades, de défilés et de banquets qui se termine, a u soir
d u 28 septembre, par u n rassemblement monstre a u Stade
Olympique.
Un million de spectateurs sont venus au Maifeld pour
y acclamer les chefs d u IIIe Reich et de l’Italie fasciste.
Lorsque ceux-ci apparaissent au sommet de la tribune qu’em-
brase le feu de centaines de projecteurs, ils sont salués par
des acclamations frénétiques. Le spectacle est d’autant plus
impressionnant que le temps est à l’orage et que le ciel est
chargé de nuages menaçants.
Hitler s’avance vers les micros et déclare d’une voix forte :
K Nous sommes, en ce moment, témoins d’un événement
historique qui ne s’est jamais déroulé jusqu’ici sous cette
forme et avec une telle ampleur. Plus d’un million d’hommes
se sont rassemblés ici, pour une manifestation à laquelle par-
ticipent avec ferveur les cent quinze millions de ressortissants
des deux peuples, et que des centaines de millions d’autres,
dans le reste du monde, suivent avec plus ou moins d’intérêt
à la radio. Ce que nous ressentons d’abord, en cet instant,
c’est la grande joie d’avoir parmi nous comme hôte, l’un de
ces hommes uniques dans les siècles, un de ces hommes sur
lesquels l’histoire n’éprouve pas sa force, mais qui font eux-
mêmes l’histoire.
a En second lieu, nous sentons que cette manifestation n’est
pas une réunion semblable à celles que l’on peut voir ailleurs :
elle exprime une profession de foi jaillissant d’un idéal commun
et fondé sur des intérêts communs... Cette journée dépasse le
cadre d’une réunion populaire. Elle symbolise la communion de
peuples ...
rouler à la même allure deux rames différentes, tirées chacune par deux loeomo-
tives. Cette synchronisation parfaite avait exigé plusieurs répétitions. B (Op. cit.,
p. 369.)
186 HISTOIRE DE L’ARMSEALLEMANDE
a Le peuple allemand a subi, pendant quinze ans, de ter-
ribles épreuves. Mais l’Italie - et surtout l’Italie fasciste -
n’a jamais été responsable de ses malheurs...
a Aujourd’hui l’Allemagne et l’Italie se trouvent côte à côte.
La force de ces deux Empires constitue la plus puissante
garantie pour le maintien d’une Europe qui a conservé le sens
de sa mission culturelle et qui est résolue à ne pas succomber
à la décomposition que voudraient lui infliger des éléments
destructeurs.
a Toute tentative pour détruire une telle communauté en
dressant nos deux nations l’une contre l’autre, ou en leur
prêtant des desseins qui n’existent pas, se brisera contre le
vœu des cent quinze millions d’hommes qui constituent cette
communauté. Elle se brisera surtout contre la volonté des
deux hommes qui sont debout devant vous, et qui vous
parlent ce soir! D
Puis Mussolini prend la parole à son tour. Son discours
est aussi étroitement synchronisé à celui d’Hitler que les
deux trains spéciaux qui les ont amenés à Berlin :
u La visite que je fais à l’Allemagne et à son Führer, déclare-
t-il, marque un point important dans la vie de nos deux
peuples, et aussi dans la mienne. Les manifestations par les-
quelles j’ai été accueilli m’ont profondément ému. On ne doit
pas mesurer ma visite à la même aune que les visites diplo-
matico-politiques ordinaires. Le fait que je sois venu aujour-
d’hui en Allemagne, ne signifie pas que demain j’irai Felque
part ailleurs1. Le peuple italien, lui aussi, a subi bien des
épreuves. Cinquante-deux États, réunis à Genève, ont voulu
nous infliger des sanctions, dans l’intention de nous humiIier
et de nous mettre à genoux. Bien qu’on l’y ait pressée de
divers côtés, l’Allemagne a refusé de s’associer à ces mesures.
Nous ne l’oublierons jamais ...
u Ce que l’on appelle aujourd’hui l’Axe Berlin-Rome est né
pendant l’automne de 1935. Au cours des deux dernières
années, cet Axe a contribué d‘une manière grandiose à rap-
procher nos deux nations. Le fascisme a une éthique à laquelle
il entend rester fidèle. Elle consiste à parler franchement et
quand on a un ami, à marcher avec lui jusqu’au bout
«Nous luttons pour empêcher la décadence de l’Europe,
...
pour sauver une culture qui peut encore ressusciter, à condi-
tion qu’elle se détourne des dieux faux et menteurs de Genève
et de Moscou ...
1. Le Duce fait ici allusion à Eden, qui, sitôt aprh son voyage à Berlin, était
parti pour Moscou, ce qui avait fortement déplu à Hitler.
LE MONDE EN 1937 187
Je ne sais si, ni quand l’Europe se réveillera, car des forces
((
secrètes que nous connaissons bien sont à l’œuvre pour trans-
former la guerre civile qui ensanglante l’Espagne en un incen-
die mondial. Ce qui est important c’est que nos deux grands
peuples, qui forment une masse formidable et toujours crois-
sante de cent quinze millions d’hommes, se dressent, côte &
côte, dans une résolution unique et inébranlable
(( La manifestation gigantesque d’aujourd’hui en fournit la
preuve au monde l. n
Les dernières phrases de ce discours ont été ponctuées de
longs roulements de tonnerre. A présent, l’orage éclate, qui
menaçait depuis le début de l’après-midi. Des trombes d’eau
se déversent sur l’auditoire, comme pour mettre sa résis-
tance à l’épreuve. Les nuées, le ciel zébré d’éclairs, les rafales
de vent qui sifflent autour de la tribune et font claquer les
étendards mouillés donnent à la scène l’aspect d’une nuit de
Walpurgis. Pourtant, personne ne quitte sa place e t c’est u n
spectacle étonnant que cette foule d’un million d’hommes,
trempée jusqu’aux os, mais comme indifférente au déchaî-
nement des éléments, qui ovationne interminablement les
deux dictateurs.
Les éclairs de cette nuit ont achevé de forger l’Axe Rome-
Berlin. Six semaines plus tard, l’Italie adhère au Pacte anti-
Komintern, le transformant en u n accord italo-germano-nip-
pon dont voici le texte :
Le Gouvernement italien, le Gouvernement d u Reich allemand
et le Gouvernement impérial du Japon,
Considérant que l’Internationale communiste continue à mettre
constamment en danger le monde civilisé en Occident et en Orient
en y troublant et e n y détruisant la p a i x et l’ordre; .
Convaincus que seule une étroite collaboration entre tous les
États intéressés a u maintien de I‘ordre et de paix peut limiter
et éliminer ce danger;
Considérant que l’Italie - qui par l’avènement du régime
fasciste a combattu avec une décision inflexible ce danger et a
éliminé l’lnternationàle communiste de son territoire - a décidé
de se ranger contre l‘ennemi commun aux côtés de I‘dllemagne
et du J a p o n qui, de leur côté, sont animés de la même volonté
de se défendre contre l’Internationale communiste;
Ont, conformément à l‘article 2 de l‘accord conclu à Berlin le
1. 11 suffit de rapprocher ce discours du communiqué publié à la fin de l’en-
trevue de Venise (voir plus haut, p. 100) pour mesurer le chemin p a r c o w depuis
1934.
188 HISTOIRE DE L’ARMBE ALLEMANDE
25 novembre 1936 entre l’Allemagne et le Japon, convenu ce qui
suit :
ARTICLE PREMIER. -L’Italie d u r e à l’accord contre l‘In-
ternationale communwte et au protocole complémentaire conclus
le 25 novembre 1936 entre l’Allemagne et le Japon.
ARTICLE 2 - Les trois Puissances signataires d u présent pro-
tocole convienneqt que l‘Italie sera considérée comme signataire
originaire de taccord et du protocole complémentaire.
ARTICLE3. - L e présent protocole fait partie intégrante de
l‘accord et d u protocole complémentaire mentionnés plus h u t .
ARTICLE 4.- L e présent protocole entrera e n vigueur le jour
de sa signature.
Fait à Rome, le 6 novembre 1937, An X V I
ds l’ère fasciste?qui correspond au 6 novembre
de la douzreme année de l‘ère Showa.
CIANO, VON RIBBENTROP,
HOTTA.
Par là, les deux Axes Berlin-Tokyo e t Berlin-Rome se
rejoignent, p.réparant l’alliance triangulaire entre i’Alle-
magne, l’Italie et le Japon qu’Hitler considère comme la
base de sa politique extérieure.
XII
STALINE ÉCRASE L’OPPOSITION POLITIQUE
Si le Japon et l’Italie sont aux prises avec l’hostilité
que suscite à Londres, à Paris, à Moscou et à Washington,
leui’ volonté d’expansion en Asie et en Afrique, 1’U. R. S. S.,
elle, se débat dans une suite ininterrompue de convul-
sions, provoquées par l’évolution de sa situation intérieure.
Lorsque Lénine est mort, le 21 janvier 1924, Léon Davi-
dovitch Trotsky ne lui a pas succédé. Contre toute attente,
l’ancien Président du Soviet de Petrograd a été mis à l’écart,
au profit des Bolchéviks de la (( Vieille Garde »,Zinoviev et
Kamenev. Zinoviev est un homme ambitieux e t rusé, un
orateur inépuisable (on l’a surnommé dans le Parti oodolieo
(( l’eau qui coule ))). La plupart des militants le considèrent
comme le Dauphin de Lénine. Kamenev, lui, a moins d’am-
bition, mais aussi moins d’envergure. Gros travailleur, gros
mangeur, artiste mais brouillon, il est Juif comme Trotsky,
dont il a épousé la sœur l. Ni Zinoviev ni Kamenev ne
sont capables d’assurer l’administration du Parti. Ce sont
avant tout des doctrinaires, des théoriciens. Aussi ont-ils
trouvé sage de s’adjoindre un organisateur de talent en la
personne du Secrétaire général du Parti, Joseph Vissario-
novitch Staline. Certains prétendent qu’ils ont conclu avec
lui un pacte secret pour évincer Trotsky, mais ce n’est pas
prouvé. Ce que l’on sait, en revanche, c’est qu’ils ont consti-
tué B eux trois une sorte de Triumvirat - une ((TroïkaD
comme disent les Russes - dans laquelle Staline a été
chargé des besognes bureaucratiques, tandis que Zinoviev
1. Cf. Anne MANSON,Ex&&?-;-il un myat.& de la mort de Unine? L’HhtoÙë
pou tour, août 1963, p. 301.
190 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
e t Kamenev se sont réservé les secteurs plus purement
politiques.
Encore pratiquement inconnu du grand public, car il n’a
été ni Président de Soviet ni Commissaire du peuplel, Joseph
Vissarionovitch n’a occupé jusqu’ici que des postes de second
plan 2. Mais ces postes l’ont doté de moyens d‘action consi-
dérables, puisqu’ils lui ont permis de se rendre maître de
1’ u appareil )) du Parti e t de devenir le contrôleur exclusif
dc? la police politique. Dès lors, nommant e t révoquant à
sa guise les secrétaires régionaux, plaçant ses hommes de
confiance aux leviers de commande, il a étendu son influence
dans toutes les directions. Du Secrétariat purement tech-
nique que lui a imprudemment confié Lénine, il a fait, en
peu de temps, le centre réel du pouvoir.
Pourtant Lénine en l’aimait guère. Dès leur première ren-
contre en décembre 1905, il avait été déçu par son aspect
physique. On lui avait dépeint Staline comme un de ces
hommes forts du Caucase que les habitants de ce pays
appellent des (( hommes-chevaux ».(( J e m’attendais à voir
l’aigle des montagnes, un géant, écrit-il. Et voici que j’aper-
çus un homme très ordinaire, plus petit que moi, ne diffé-
rant en rien du commun des mortels 3. D Tout en reconnais-
sant ses qualités d’organisateur, il avait éprouvé pour lui
une méfiance instinctive. Ce sentiment n’avait fait que gran-
dir avec les années, si bien que le chef du Parti communiste
russe avait regretté d’avoir soutenu sa candidature a u Secré-
tariat général.
Pour finir, il avait cru bon de mettre ses amis en garde
contre ((- ce Géorgien antipathique, au x vilains yeux jau-
nâtres 4 ».Le 24 décembre 1922, à un moment où la maladie
1. a Le nom de Staline restait encore effacé dans un quasi-anonymat, ignoré
non seulement du peuple de Russie, mais même dans les rangs du Parti bolché-
vique et à plus forte raison de l’étranger. u (Boris SouvaniNE, Skdiiw, aperGu
historique du bolchévisme, Paris, 1935, p. 1.)
2. a Du vivant de Staline, et bien que Staline fût déjà Secrétaire du Parti
bolchéviste, on accordait relativement peu de place au futur maître de la Russie.
Son nom ne figurait dans aucun ouvrage classique sur l’histoire du socialisme,
du mouvement ouvrier, de la révolution russe. Dans les dix premiers tomes des
œuvres de Lénine, il n’est jamais mentionné; rarement il l’est dans les dix autres
et sans relief, en comparse. Les innombrables mémoires et souvenirs imprimés
...
en dix ans sont muets sur lui sa trace est introuvable dans les publications cen-
...
trales et imperceptible dans la presse locale A première vue, il est mtme plus
gris que bien d’autres. D (Boris SOUVARINE, op. cit., p. 2.)
3. Cf. Emmanuel D’ASTIER,Sur Staline, Paris, 1960, p. 42.
6. Cf. Victor ALEXANDROV, L’Affnire Todchatchesky, Paris, 1962, p. 38.
LE M O N D E E N 1937 191
l’avait déjà terrassé, il avait rédigé à l’intention des membres
du XIIIe Congrès du Parti une lettre destinée à leur faire
part de ses appréhensions. E n termes si précis qu’ils prennent
aujourd’hui un caractère prémonitoire, il avait dénoncé le
caractère despotique de Staline et avait prévu la lutte qui
le mettrait aux prises avec Trotsky :
Devenu Secrétaire général, écrivait-il, le camarade Staline a
concentré entre ses mains un immense pouvoir et je ne suis p a s
sûr qu’il sache toujours e n user avec assez de modération. D’autre
part, le camarade Trotsky n’est pas seulement un homme extra-
ordinairement capable. Il est sans doute le plus capable au sein
d u Comité central actuel. En revanche, son assurance excessive
et son engouement, également excessif, pour le côté purement
administratif des affaires vont trop loin.
A m o n avis, ce sont leurs rapports mutuels qui représentent
le plus grave danger d’une scission. O n pourrait l’éviter e n por-
tant, comme je l’ai proposé, le nombre des membres d u Comité
central de vingt-sept à cinquante, voire même à cent.
Pour rendre sa pensée plus explicite encore, il avait
ajouté le 4 janvier 1923, le codicille suivant :
Staline est trop brutal et ce défaut est inadmissible au poste
de Secrétaire général. Aussi je propose aux camarades de réflé-
chir a u x moyens de déplacer Staline et de le remplacer par un
homme plus tolérant, plus loyal, plus poli, plus attentif à l’égard
des camarades, moins capricieux. O n pourrait croire qu’il s’agit
d’un détail insignifiant. Il n’en est rien. Compte tenu de ce que
j’ai dit plus haut sur les rapports entre Staline et Trotsky, ce
détail peut jouer un rôle décisif I.
Mais comme le XIIIe Congrès ne s’était récni qu’en mai
1924, c’est-à-dire trois mois après la mort de Lénine, Sta-
line avait eu le temps d‘étouffer cette lettre, de sorte
que presque personne n’en avait entendu parler 2. Trot-
sky s’était t u pour des raisons mystérieuses et lorsque
Nadia Kroupskaïa, la veuve de Lénine, avait protesté
1. Lettre de Lénine aux membres d u X I I I e Congrès du Parti, 23 mai 1921.
2. Ce texte, connu SOUS le nom de Testament de Lenine et interdit par Staline
en U. R. S. S., fut publié en Occident en 1926 grace à deux communistcs dissi-
dents, Souvarine et Eastman. Staline obtint, par la menace, que Trotsky et
Kroupskaïa (la veuve de Lénine) déclarassent que c’était un faux. Khrouchtchev
devait en donner lecture pour la première fois devant les membres du XXe Congres
du Parti communiste, réuni à Aloscou, le 25 février 1956. (Rapport secret.)
192 HISTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
contre le silence dont on entourait u n document aussi
important, Staline - qui n’ignorait pas que son destin était
en jeu - avait réussi ce véritable tour de force d’amener le
Comité central à décider, par 40 voix contre 10, que ((l e
testament de Lénine ne serait pas publié ».
Comme on le voit, Lénine n’avait pas tort de se méfier
d u Secrétaire général et c’est en connaissance de cause qu’il
avait dit un jour à son entourage :
- J e crains fort que ce cuisinier ne nous prépare des plats
très épicés...
Mais ni Zinoviev, ni Kamenev, ni Boukharine n’avaient
voulu le croire. Ils étaient liés par quelque chose de plus
fort qu’un pacte secret ou les avertissements de Lénine :
une peur insurmontable de Trotsky l.
Celui-ci avait immédiatement ilairé ce que signifiait son
exclusion du Triumvirat. I1 n’avait pas attendu jusqu’en
1924 pour déclarer que Staline lui inspirait une. véritable
répulsion physique, ni pour dénoncer la centralisation exces-
sive qu’il imprimait au Parti.
- La dictature du Prolétariat, s’était-il écrié, s’est trans-
formée en dictature du Parti; puis en dictature de l’appareil
sur le Parti, et enfin en dictature du Secrétaire général sur
l’appareil ... Pour finir, tout le pouvoir sera concentré entre
les mains d’un seul individu a !
C’est bien ce qu’escompte Staline, mais il se garde de le
dire. Trop d’ennemis l’entourent dont il doit se méfier. Celui
qui lui porte le plus ombrage est naturellement Trotsky, car
il lui paraît le plus capable de percer ses intentions.
Tout sépare ces deux hommes - leur origine, leur carac-
tère, leurs manières d’agir et jusqu’à leur conception de la
révolution.
Trotsky - de son vrai nom Léon Davidovitch Bronstein
- est un Juif cosmopolite. Bien que né en octobre 1879 à
Ianovka, en Ukraine, au sein d’une famille de cultivateurs
aisés, il a passé la majeure partie de son existence à I’étran-
ger : à Zurich, à Genève, à Vienne, à Londres, à Bruxelles,
à Paris. Peu lui importe d’être le chef du Parti communiste
russe, allemand, italien ou français. Si on lui demandait
1. Boukharine lui-rnhe lui dira quelques années plus tard : n II n’y a pas
de dérnocraiie chez nous, Léon Davidovitch, parce que nous avons tous peur
de vous! a
2. T t i o m w , Nos désacwrda.
LE M O N D E EN 1937 193
pourquoi, il répondrait sans doute que cela n’a aucune impor-
tance, puisqu’ils ne sont tous que les sections régionales
d’une formation unique : l’Internationale ouvrière, et que la
victoire de l’une n’a d’intérêt que dans la mesure où elle
prépare la victoire des autres. Aucun lien personnel ne l’at-
tache à la Russie et lorsqu’on lit ses écrits, on y décèle
plutôt une préférence pour le Parti communiste allemand l.
Comme Lénine, il est resté marqué par le Congrès d’Er-
furt 2, où la social-démocratie allemande, redevenue membre
de l’Internationale, a pris tout naturellement la direction
du mouvement.
Tempérament fiévreux, auquel sa crinière échevelée, sa bar-
biche en pointe et ses yeux étincelants donnent un aspect ta n t
soit peu méphistophélique, la seule patrie qu’il se recon-
naisse est la révolution mondiale, dont il aspire ouvertement
à prendre la tête. Organisateur de premier ordre, orateur
prestigieux, doté d’une culture immense qui lui permet
de considérer les choses dans leur perspective historique, il
s’est taillé une grande popularité parmi les étudiants e t les
ouvriers des usines de Petrograd. E n revanche, il n’a jamais
pu se faire comprendre des fonctionnaires du Parti, ni des
masses paysannes dont il ne cesse de dénoncer ((l’esprit
rétrograde ». Sujet à de brusques explosions de colére,
convaincu d’avoir toujours raison, doué, comme l’avait bien
vu Lénine, d’une assurance excessive, il s’est fait beaucoup
plus d’ennemis qu’il ne le pense, par son ironie mordante
et ses sarcasmes cinglants.
Au début, il s’est refusé à voir en Staline un rival. Com-
ment ce petit provincial du Caucase, patoisant, rude e t
cauteleux, dont la seule instruction est celle, assez fruste,
que la Russie tsariste réservait à ses popes de campagne,
pourrait-il se mesurer avec lui, le héros de la guerre civile,
dont le portrait figure partout, accolé à celui de Lénine?
1. a Trotsky, citoyen du monde prolétarien, n’avait pas grande confiance dans
les capacités révolutionnaires de la Russie, écrit Bernard Fkron, ou plus exacte-
ment, il pensait que, si la Russie avüit donné le premier choc, l’entreprise ne
serait pas viable, à moins que d’autres h a t s plus développés n’intervinssent A
leur tour. Plus que quiconque, il guettait les symptômes révolutionnaires en
Allemagne, en Europe centrale et il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour
y provoquer I’explosion. Mais Lénine lui-mCme n’avait-il pas attendu avidement
que l‘Allemagne prît ie relais de la Russie? N’avait-il pas cru, lui aussi, que son
régime périrait s’il était voué à l’isolement? a (Le Géant raincu, p. 11. Preface à
Victor Serge, Vie et mort de Trotsky.)
2. Tenu en 1890-1891.
IV 13
194 HISTOIRE DE L’ARMBE ALLEMANDE
N Staline m’a toujours répugné, écrira-t-il plus tard, par sa
grossièreté, son manque de culture, l’étroitesse de ses points
de vue et son absence de scrupules. )) I1 ira même jusqu’à
s’écrier un jour, devant un groupe d’amis :
- Staline est la plus éminente médiocrité du Parti 1!
Si Trotsky hait Staline, Staline le lui rend bien. I1 le déclare
(( magnifiquement inutile »,le traite de (( bateleur brouillon
aux muscles creux )) et n’hésite pas à l’accuser publiquement
de lâcheté.
- Celui qui tremble le plus dans les combats, assure-t-il,
c’est notre Commandant en chef!
I1 faut dire que les deux hommes sont aux antipodes
l’un de l’autre. Né à Gori, en Géorgie, le 21 décembre 1879,
d’un cordonnier de village et d’une humble blanchisseuse,
élevé a u séminaire orthodoxe de Tiflis, Staline n’est pour
ainsi dire jamais sorti de Russie, sauf pour de brèves appa-
ritions aux réunions du Parti et pour un séjour à Vienne
de décembre 1912 à février 1913. I1 a épousé en 1904 une
jeune Géorgienne d’une étonnante beauté, Catherine Sva-
nidzé. Constamment traqué par la police du Tsar, il a cru
trouver auprès d’elle ce qui lui manquait le plus : de la cha-
leur humaine, un foyer familial. Sa mort prématurée lui a
porté un coup très rude. (( Elle adoucissait mon cœur de
pierre, aurait-il dit à un ami en sortant du cimetière. Avec
elle sont mortes mes dernières tendresses pour les hommes. ))
Dès lors, plus rien n’a existé pour lui que la révolution.
Silencieux et renfermé, charriant dans son sang des siècles
de méfiance terrienne, il paraît lent et impénétrable auprès
des autres membres du Comité central. Mais sa lenteur est
celle d’un fauve, capable de réflexes fulgurants, et son impé-
. nétrabilité dissimule une ambition forcenée. Esprit métho-
dique et froid, rien n’est laissé chez lui au hasard ni à l’impro-
visation, et ce n’est pas sans raison qu’il a pris à l’âge de
vingt-deux ans le pseudonyme de (( Koba )) - ce qui veut
dire en turc, 1’ (( indomptable D, - ni qu’il a échangé par
la suite son nom de Djougachvili pour celui de Staline, qui
signifie 1’ (( homme d’acier ».
D’un côté, l’exaltation romantique et la fièvre révolution-
1. Anne MANSON, op. cit., p. 299.
2. A Tammerfors en Finlande, en dhcembre 1905, où il rencontre pour la p m
m i h e fois Lénine; à Stockholm e t à Londres, en 1906 et 1907, où il fait la connais-
sance de Trotsky.
LE MONDE E N 1937 195
naire, de l’autre, la froideur méthodique et la conspiration
bien ourdie - en faut-il davantage pour provoquer un
drame? D’autant plus que de graves désaccords techniques
sont venus se greffer sur leur inimitié foncière. R Pendant la
guerre civile, nous dit Bernard Féron, Trotsky s’était opposé
à certaines décisions prises par Staline et le Géorgien n’ou-
bliait jamais les affronts qu’il avait subis l. De plus, Staline
montrait quelque complexe d‘infériorité devant les intellec-
tuels à l’esprit délié qui, par leur seule présence, soulignaient
sa pesanteur 2. Enfin, peut-être l’antisémitisme inspirait-il
pour une part la répulsion qu’il éprouvait à l’égard de son
rival. E n fait, les deux hommes appartenaient à deux uni-
vers très différents : 1’U. R. S. S. ne pouvait avoir le même
visage, selon que l’un ou l’autre triompherait 3. N
Comme si ces contrastes n’étaient pas suffisants, le heurt
des idéologies était venu encore aggraver le choc des carac-
tères. Staline pense que Trotsky a tort de se cramponner à
sa théorie de la (( Révolution permanente 4 1). C’est une thèse
dangereuse, un dogme périmé. Sans doute était-il possible
d’y croire en 1917, quand l’effondrement imminent de
l’Allemagne et de l’Autriche permettait de penser que le
communisme déferlerait bientôt sur toute l’Europe centrale.
Maintenant que la révolution a échoué à Berlin, à Vienne
et à Budapest, que Liebknecht est mort e t Béla Kun en fuite,
1. Durant la défense de Tsaritsyne, nous dit Victor Serge, Trotsky s’était rendu
sur place et avait trouvé une situation si lamentable qu’il avait exigé le déplace-
ment immédiat de Staline ( 8 octobre 1918). Vertement admonesté par le Comman-
dant en chef de l’Armée rouge, Staline s’était fait trés humble devant lui. (Vie
et Mort de Trocsky, p. 143.) u I1 est prurient et patient, nous dit de son côté Emma-
nuel d’Astier. Quand on l’attaque, la riposte, fût-elle à long terme, est impla-
cable. I) (Sur Stallne, p. 20.)
2. u Trotsky était public, ondoyant et humain; il avait trop d’idées, trop d’ima-
gination, n’attendait ou ne persévérait pas. Staline... savait attendre, reculer,
persévérer. Ses discours, ses déclarations, ses articles nous apparaissent d’une
étonnante pauvreté. Paralysé par les foules, les auditoires, les lecteurs, par i’at-
tention publique en somme, il ne savait pas formuler sa pensée, il ruminait les
images, les métaphores les plus piètres, les plus usées ... Mais toui les témoins
- de Lénine à Churchill - reconnaissent que sa pens& se formulait aisément
et avec force dans les situations confidentielles, les messages, les conversations,
les ordres,‘ pour se traduire en actes. II (E. D’ASTIKR, op. cit., p. 67.)
3. Bernard FÉRON, Le Géant vaincu, op. cit., p. 11.
4. (( En étudiant les mouvements historiques, Trotsky avait conclu que toute
révolution est menacée par la réaction qu’elle engendre et il pensait que seule
la révolution permanente permettait de conjurer le péril. Appliquée à la situa-
tion des années 20. cette doctrine signifiait que les révolutions victorieuses d u
prolétariat à l’étranger empkheraient 1’U. R. S. S. de sombrer dans le bonapar-
tisme ou plus immédiatement dans la u réaction bureaucratique.Y, qui était P O U ’
lui l’essence du stalinisme. B (Bernard FERON,Le Ghnt cuincic, op. cit., p. 13)
196 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
que les soulèvements ouvriers ont été écrasés dans la Ruhr,
il serait vain de mettre son espoir dans la IIIe Internatio-
nale. Elle n’est pas assez forte pour que l’on puisse s’appuyer
sur elle. Ce qui viendra de l’extérieur n’est plus le secours,
mais le péril. Loin de s’effondrer, la bourgeoisie capitaliste
relève la tête. Elle n’a qu’un désir : anéantir les Soviets. Pour
permettre à la Russie de résister à ses assauts, il faut déve-
lopper les forces et les ressources qui lui sont propres. I1
faut l’armer. E t pour pouvoir l’armer, il faut l’industrialiser
à outrance. E n d’autres termes, il est grand temps d’aban-
donner la chimère de la u Révolution permanente », pour
procéder à 1’ (( Édification du socialisme dans un seul pays D.
Avant de s’attaquer à Trotsky, Staline va s’efforcer de
discréditer le trotskysme, car il sait que c’est le plus sûr moyen
de ruiner son prestige dans les milieux intellectuels où il
recrute ses partisans. I1 démontre que la théorie de la (( Révo-
lution permanente 1) n’est pas seulement foncièrement anti-
marxiste : elle est contraire aux enseignements de Lénine %.
I1 déclare qu’ (( elle voue la classe ouvrière russe à l’attente
passive de la victoire de la révolution dans les pays capita-
listes‘ européens et fait dépendre l’avenir de la Russie de
l’aide que pourrait lui apporter le prolétariat étranger ».
Or, Staline est trop Russe pour accepter une pareille subor-
dination. I1 dépeint Trotsky comme a un désorganisateur
haineux, un semeur de panique qui ne se lasse pas de pro-
phétiser l’effondrement du Pouvoir des Soviets4».(( La tâche
du Parti, proclame-t-il d’un ton impératif, consiste à enter-
rer le trotskysme en t a n t que courant idéologique 5. ))
Toutes les occasions lui sont bonnes pour revenir sur
ce thème. Mais comme il sait que ce n’est pas sur ce terrain
qu’il abattra son adversaire, mais sur le champ de bataille du
1. Cette théorie est issue des derniers écrits de Lénine en 1923. Mais Lénine
ne la formule encore que d’une façon marginale. Staline en fait le centre de l’or-
thodoxie marxiste. Elle peut (en gros) se résumer comme suit : la victoire du
socialisme en U. R. S. S. ne sera assurée que lorsque l’Union Soviétique sera
assez forte pour résister à toute agression impérialiste. C’est seulement alors que
pourra reprendre la marche en avant vers la révolution universelle qui reste
l’objectif final. Le slogan a ûutcliers russes, armez-tous/ B prend le pas sur Pro-
Utaires de tous les pays unissUz-vousl n C’est ce que Trotsky appellera a le carac-
tère thermidorien de la réaction stalinienne n.
2. Ces mots équivalent en U. R. S. S. A une excommunication majeure.
3. Cf. STALINE, Trotsh-ysme ou Léninisme. La Rétoolution d’Octobre et Ia tactique
des communistes russes.
4. Cf. Histoire du Parti communiste de 1‘Union Soui&iqus, Moscou, 1960, p. 443.
5. STALINE, (Euvrcs wmpièta, VI, p. 357, édition w e .
LE BIONDE EN 1937 197
Parti, il s’emploie à augmenter ses effectifs, afin d’y introduire
partout des créatures à sa dévotion. Au XIIe Congrès d’avril
1923, le Parti comptait 400.000 membres. Au XIIIe Congrès
de mai 1925, il en compte 600.000 et 127.000 stagiaires.
Trotsky ne mesure pas tout de suite la portée de cette trans-
formation. I1 ne sait pas que tous ces nouveaux venus ont
été choisis précisément parce qu’ils lui sont hostiles. Lorsqu’il
s’en aperçoit, il est trop tard. Partout où il apparaît, il est
sifflé et hué. Dans toutes les réunions publiques où il veut
prendre la parole, (( la clameur organisée des fonctionnaires
couvre sa voix ». I1 est réduit au silence. Or, un Trotsky
réduit au silence est déjà à moitié perdu.
Sentant qu’il tient l’appareil du Parti bien en main, Sta-
line développe alors la manœuvre qu’il a longtemps méditée
dans le silence du Kremlin l.
Le 2 janvier 1925, c’est-à-dire un peu moins d’un an après
la mort de Lénine, le Bureau politique - agissant sur pro-
position de son Secrétaire général - relève Trotsky de ses
fonctions de Président du Conseil révolutionnaire de la
Guerre et de Commissaire du peuple à l’Armée et à la Marine.
Quelques semaines plus tard, il lui retire la Présidence de la
IIIe Internationale, pour la confier à Zinoviev. Ces mesures
ont pour objet de faire le vide autour de lui. L’opération
est risquée, mais elle réussit parfaitement : aucune opposi-
tion ne se manifeste au sein du Parti.
Fort de ce premier succès, Staline s’emploie à isoler Trotsky
au sein du Bureau politique. Par un dosage savant de menaces
e t de flatteries, il amène Zinoviev, Kamenev, Boukharine,
Rykov, Molotov et Dzerdjinky à faire bloc contre lui.
Trotsky a beau se débattre, le garrot stalinien commence à
l’étouffer.
E n décembre 1925, le XIVe Congrès du Parti se réunit à
Moscou. De tous, c’est celui qui a été le plus (( bureaucrati-
1. a De ce moment date la fin de l a IIIe Internationale, écrit Victor Serge.
Les émissaires du Président du Comité exécutif, Zinoviev, portent dans tous les
pays le message de I’antitrotskysme. Ils portent aussi des ordres, des fonds. Ils
font prononcer des exclusions ; ils contrôlent les journaux ; ils sélectionnent les
dirigeants des partis, non selon leur popularité ou leur capacité, mais selon le cri-
tére unique : pour ou contre Trotsky ... Le Comité exécutif de l’Internationale
...
communiste est remanié Les partis [communistes étrangers] commencent à for-
mer, par l’approbation servile, le renoncement à toute opinion autorisée, la col-
laboration quotidienne avec les services secrets, les cadres à tout faire d‘un Komin-
tern rigoureusement assujetti à l’État russe. B (Vis et mort de Troteky, Pans,
1962, p. 191.)
198 HISTOIRE DE L’ARMEE ALLEMANDE
quement 1) préparé. Toutes les délégations sont favorables à
Staline, à l’exception de celle de Leningrad, où Zinoviev a
conservé une grande autorité l.
A l’Assemblée, Staline parle pour la première fois en qua-
lité de Rapporteur du Comité central, titre que personne
n’avait osé revendiquer depuis la mort de Lénine. Ce fait
ouvre soudain les yeux de Zinoviev. I1 s’avise, un peu tard,
que les pouvoirs du Secrétaire général sont devenus exorbi-
tants et qu’il serait grand temps de leur assigner une limite.
I1 demande à son tour la parole, en tant que Rapporteur
adjoint, et prononce un discours dramatique qui n’est qu’un
long réquisitoire contre Staline :
- Nous ne voulons pas que le Secrétariat nous dicte ses
volontés et se considère comme supérieur à l’organisation
politique! s’écrie-t-il. Le Secrétaire doit être subordonné au
Bureau politique ... Le camarade Staline n’a pas l’envergure
requise pour faire l’unité de 1’Etat-Major du bolchévisme ...
A ce moment, une tempête de protestations lui coupe la
parole. La délégation de Leningrad se trouve en minorité.
Ses quelques voix crient : (( Vive le Comité central! Démis-
sion! Démission! )) Mais la foule des congressistes hurle :
(( Staline! Staline! )) Kamenev approuve l’intervention de
Zinoviev, tandis que Trotsky, assis à la tribune, toisel’assein-
blée en silence et demeure les bras croisés.
Dans sa réplique, Staline se présente en conciliateur. I1
affirme n’avoir jamais eu l’intention de dominer le Comité
central. (( Le manteau de Lénine est trop grand pour qu’un
seul puisse se l’approprier. )) Bien plus, il est intervenu à plu-
sieurs reprises pour modérer les décisions de certains de ses
collègues. Non sans perfidie, il reproche à Zinoviev et à
Kamenev, ses Co-Triumvirs de la veille, (( d’avoir voulu enga-
ger le Parti dans une politique d’amputations, en proposant
aux congressistes l’exclusion de Trotsky ». Qui voudrait
s’associer à une mesure de ce genre? Pas lui, en tout cas!
I1 respecte bien trop l’ancien collaborateur de Lénine pour
chercher le moins d u monde à diminuer son prestige 2...
Ses auditeurs interprètent son sourire comme une marque
de bienveillance. Grave erreur! I1 dissimule la satisfaction
d‘un homme qui voit ses ennemis s’enferrer dans le
1. Il y cumule la direction de la III0 Internationale, du Comité régional, du
Parti e t du Soviet.
2. Cf. Lo Prouda. 18 décembre 1924.
LE MO NDE E N 1937 199
piège qu’il leur a tendu. Zinoviev et Kamenev trouvent ses
pouvoirs exorbitants? Que diraient-ils s’ils en mesuraient
vraiment l’étendue! Puisqu’ils ont eu l’audace de se dres-
ser contre lui, il les brisera eux aussi comme des fétus de
paille.. .
Staline commence par s’attaquer à Zinoviev. Celui-ci dis-
pose à Leningrad d’une organisation qui compte plusieurs
milliers d’adhérents. Après l’avoir disloquée par l’entremise
de Serge Kirov l, - l’ancien secrétaire du Soviet de Bakou
qu’il a envoyé sur place pour effect& un travail de sape2-
Staline enlève coup sur coup à Zinoviev ses fonctions de
Président du Soviet de Leningrad et de Président de la
IIIe Internationale. Aucun nouveau titulaire n’est nommé
à ces postes. C’est Boukharine qui en assumera temporaire-
ment le Secrétariat.
Puis Staline se tourne contre Kamenev, qu’il dépouille
de ses fonctions de Président du Soviet de Moscou.
- Vous comprenez à présent à qui VOUS avez affaire!
leur lance Trotsky avec un sourire amer.
Simultanément, les sanctions s’abattent sur tous les fonc-
tionnaires soupçonnés d’être favorables aux deux Trium-
virs.
A la fin du mois d’octobre 1927, Zinoviev et Trotsky, que
le malheur a réconciliés, tentent une suprême manœuvre
devant le Comité central. Entouré d’une dernière poignée de
fidèles, Trotsky monte à la tribune e t prononce un discours
enfiévré :
- Pourquoi, comment, le Parti a-t-il été trompé par ceux
qui le dirigent? demande-t-il en martelant chaque mot.
Pourquoi cette campagne infâme de dénigrements et de
calomnies?... La fraction Staline-Boukharine étouffe la pen-
sée du Parti, non seulement en U. R. S. S. mais dans le
monde entier. Elle jette en prison des hommes comme Net-
chaev, Chtykgold, Vassiliev, Schmidt, Fichtelev ... (( Écartez
Staline! )) disait Lénine dans ses recommandations suprêmes ...
Par le chômage, par la matraque, par la prison, la fraction
1. a Pour évincer Zinoviev de Leningrad, Staline y envoya Serge Kirov Nanti...
de pleins pouvoirs, celui-ci fit appel au a sens de la discipline B des habitants de
Leningrad; et il atteignit rapidement son but, du moins en apparence. La ville
continua i sympathiser avec l’opposition, mais elle se soumit aux ordres du
Secrétaire général. I) (Isaac DEUTSCIIEH, Staliiie: p. 318.)
2. 11 sera le premier A lancer la formule de 8 vrperes lubriques D, pour stigmatiser
l’opposition trotskyste.
200 HISTOIRE DE L’ARMEB ALLEMANDE
dirigeante frappe son propre Parti ... L’ouvrier a peur de dire
...
ce qu’il pense, de voter selon sa conscience votre politique
n’est que zigzags ... derrière les bureaucrates, on voit poindre
la bourgeoisie renaissante ... n
u Ce discours, nous dit Victor Serge, haché d’interruptions
et de clameurs, ponctué dans la salle par les poings tendus,
s’interrompt sous les sirnets, dans le tumulte. Léon Davi-
dovitch hausse la voix pour dominer le bruit, jusqu’au
moment où les membres du Comité central se lèvent en
désordre, ébauchent une agression ... On éprouve, en relisant
le texte officiel des débats l, la déroutante sensation d’un
combat de condamnés contre l’homme qui, seul, entrevoit
clairement l’avenir. La plupart de ceux qui s’efforcent de
couvrir d’outrages sa voix seront plus tard eux-mêmes mas-
sacrés par Staline. Ce sont déjà des fantômes agités, mais
impuissants à conjurer leur destin. Skrypnik, qui interrompt
plus qu’un autre, se fera sauter la cervelle en 1933, pour en
finir avec la persécution. Ounschlicht, Tchoubar, Pétrovsky,
dont les exclamations sont furieuses, disparaîtront dix ans
plus tard, fusillés ou emmurés dans des isolateurs 2... ))
Zinoviev monte à son tour à la tribune. Mais il doit affron-
ter le même torrent d’invectives.
- Ou vous serez contraints de nous laisser parler, rugit-il,
ou vous nous jetterez tous en prison ...
Mais aucune parole n’est capable de (( redresser la ten-
dance ». E n s’en prenant ouvertement au Secrétaire géné-
ral, Trotsky et Zinoviev ont signé leur arrêt de mort. Le
jour même, le Bureau politique prononce leur exclusion du
Parti. De ce fait, ils ne pourront pas prendre la parole a u
XVe Congrès, annoncé pour décembre.
Puisqu’ils n’ont pu avoir raison devant le Comité central,
Trotsky et Zinoviev tentent de porter le débat dans la rue.
Le dixième anniversaire de la Révolution d’octobre 1917
approche. On s’apprête à le fêter sous un véritable déluge de
sanctions, de dénonciations, de polémiques et de menaces.
A Leningrad et à Moscou, l’opposition décide de participer
aux défilés du 7 novembre avec ses propres pancartes et ses
banderoles, portant des inscriptions comme celles-ci : Pour
la véritable unité du Parti! - Contre la dictature de la Bureau-
cratie! - Respectons la pensée de Lénine! A Leningrad, où
1. Publié dans la Prauda.
2. Victor SERGE,Vie et mort da Trotshy,p. 214215.
LE MONDE E N 1937 201
se sont rendus Zinoviev et Radek, des échauffourées éclatent
entre la milice et les opposants. La milice charge mollement
les manifestants. Elle isole Zinoviev, Radek et leur groupe
dans une cour. A MOSCOU,les (( activistes staliniens D du
Comité de la ville suscitent quelques bagarres. Smilga,
membre du Comité central, voit les portraits de Lénine et de
Trotsky qu’il a exposés à son balcon, arrachés et lacérés.
Des ouvriers trotskystes, défilant avec leur rayon, ten-
tent de déployer leur bannière en arrivant sur la place
Rouge. Mais les staliniens veillent. La bannière est déchi-
quetée et ses porteurs à moitié assommés. L’automobile de
Trotsky, prise dans un remous de la foule, essuie deux coups
de revolver. Aucun de ces incidents n’est très grave en lui-
même, mais l’atmosphère surchauffée fait penser à celle d’un
pogrom. Les ouvriers, exclus du Parti par paquets, soulignent
avec amertume (( cette étrange commémoration de la vic-
toire du prolétariat ».
Le soir même (7 novembre 1927), Trotsky décide de quit-
ter le Kremlin, pour éviter l’humiliation d’une expulsion par
la force 2. I1 demande asile avec sa famille, à un ami qui
habite une maison située non loin de la place Rouge. Celui-ci
met à leur disposition une chambre minuscule donnant sur
une cour3.
L’exclusion de Zinoviev et de Trotsky du Parti est rendue
officielle le 15 novembre. Le lendemain, Adolphe Joffé se
tire une balle dans la tête. (c Nous sommes arrivés à une situa-
tion dans laquelle il ne me reste plus qu’à me faire sauter la
cervelle, écrit-il à Trotsky avant de se suicider. Puisse votre
exclusion et celle de Zinoviev donner au Parti le choc salu-
taire qui l’arrêtera sur la pente de Thermidor! D Les services
du G. P. U. s’emparent de cette lettre et l’apportent à Sta-
line. Celui-ci ne peut réprimer un sourire en la lisant. Ther-
midor? Quelle naïveté! Ses adversaires le sous-estiment quand
ils le comparent à Robespierre. I1 n’est pas près de se laisser
désarçonner comme lui ...
Le 2 décembre 1927, le XVe Congrès s’ouvre à MOSCOU,
1. Cf. Victor SERGE,op. cit., p. 215-216. A l’étranger, et même en Russie, ces
incidents sont représentés comme une a manifestation insurrectionnelle de l’op-
position B .
2. Comme le seront bientôt Zinqviev, Kamenev et Radek, qui (re verront inti-
mer l’ordre d’évacuer leurs bureaux.
3. Ils n’y demeureront pas longtemps. Quinze jours plus tard, le Bureau des
Logements de MOBCOUleur prêtera temporairement un petit appartement.
202 HISTOIRE D E L’ARM$E ALLEMANDE
sous les auspices officiels de (( l’unanimité totale »,de l’unité
à cent pour cent »,de (( la discipline d’airain »,du (( léninisme
intégral D. On ne compte en effet pus un seul opposant à
Staline, sur les 1.669 délégués des fonctionnaires locaux, qui
représentent les 1.200.000 membres du Parti. La séance
inaugurale est un triomphe pour le Secrétaire général.
Peu locace d’habitude, il y parle pendant sept heures et sa
péroraison est submergée par un tonnerre d’acclamations.
Toutes ses thèses concernant la (( ligne du Parti »,I’industria-
lisation du pays et l’élaboration du premier Plan quinquen-
nal sont adoptées à l’unanimité.
Le 18 janvier 1928, Trotsky est arrêté et déporté avec sa
femme à Alma-Ata, dans le Kazakstan oriental. Le voyage
s’effectue sous une tempête de neige. Ses principaux amis
connaissent le même sort. Smilga et Sérébriakov sont relé-
gués à Sémipalatinsk; Smirnov, à Kizil-Orda; Sapronov
dans la région d’0néga; Rakovsky, à Astrakhan puis à Bar-
naoul, en Sibérie centrale. Près de 8.000 opposants moins
connus sont frappés de sentences administratives, jetés dans
les caves du G. P; U. ou incarcérés dans des prisons spé-
ciales %.
(( Nous voici à Alma-Ata, écrit Trotsky à un ami, a u pied
des montagnes du Tian-chan, à la frontière de la Chine, à
deux cent cinquante kilomètres du chemin de fer, à quatre
mille kilomètres de Moscou. Une année avec les lettres, les
livres et la nature,.. n Pour commencer, son existence s’orga-
nise assez bien. Condamné à l’inaction, Léon Davidovitch
passe ses journées à dicter son courrier et à rédiger des
articles, des pamphlets, des souvenirs 3.
Mais Staline ne dormira pas tranquille, aussi longtemps
que son rival ne sera pas expulsé de Russie. Ses espions lui
ont signalé son intense activité intellectuelle, et certains de
ses pamphlets, rédigés avec une plume trempée dans du
vitriol, ont été saisis dans des usines de Leningrad. A l’au-
tomne de 1928, Volynsky, un envoyé du G. P. U., apporte à
1. Telles sont les foimules reproduites par la presse de l’époque.
2. a Les chiffres publiés par la Commission centrale de contrôle du Parti et
nos recoupements permettent d’estimer à huit mille au moins les opposants arrê-
tés, déportés et emprisonnés en 1928. II(TROTSKY,Ma vis, cité par Victor SERGE,
op. cit., p. 223-224.)
3. a Entre avril et octobre 1928, nous envoyâmes envimn 800 lettres politiques
et 500 télégrammes; nous reçûmes un millier de lettres et 700 télégrammes. D
(TROTSKY, Ma via.)
LE M O N D E E N 1937
Trotsky un véritable ultimatum : s’il ne renonce pas complè-
tement à son activité politique l, le gouvernement se verra
dans l’obligation d’y mettre fin lui-même ... Trotsky com-
prend la menace. Mais il répond fièrement (( qu’il se refuse à
envisager un abandon du combat qu’il a soutenu, pendant
trente-deux ans, pour la cause du prolétariat D.
Des émissaires de la police s’installent alors chez lui pour
surveiller ses moindres actes. Enfin, le 20 janvier 1929,
Volinsky lui remet la notification suivante :
V u l‘article 58, § 1 d u Code pénal ... et l‘inculpation d’activité
contre-révolutionnaire, sous la forme de l’organisation d’un parti
antisoviétique tendant à préparer la lutte armée contre les Soviets,
il est décidé d’expulser le citoyen Trotsky, Léon D a d o v i t c h , du
territoire soviétique.
(( O ù nous enverra-t-on? 1) se demandent avec angoisse
Trotsky et sa femme. Nul ne le sait au juste. On leur donne
vingt-quatre heures pour boucler leurs valises. Le surlende-
main, une automobile les conduit à Frounzé. De là, un train
de marchandises les amène à Odessa, où on les embarque de
nuit (( sur un quai désert, à bord d’un bateau vide, sur une
mer de glace. Ironie du sort, le cargo s’appelle l’lliitch, du
nom patronymique de Lénine. Vide, glacé, funèbre, 1’IZiitch-
prison lève l’ancre en pleine nuit, remorqué par un brise-
glace 2 ».
A la suite d’un accord passé avec Mustapha Kemal, Sta-
line a décidé d’exiler Trotsky en Turquie. Léon Davidovitch
arrive à Istanbul le 12 février. Les policiers qui l’escortent
le remettent aux autorités kémalistes. Celles-ci lui assignent,
comme lieu de résidence, l’île de Prinkipo, un rocher battu
par les flots de la mer de Marmara, où les Sultans ottomans
déportaient leurs rivaux 3.
1. u L’activité politique, c’étaient les lettres e t les écrits adressés par la poste
à d’autres déportés. a (ID., i b i d . ) I1 faut reconnaître que leur nombre e t leur
volume n’étaient pas faits pour dissiper la méfiance de Staline.
2. Récit de Nathalia Ivanovn Trotsky.
3. Son périple d’exilé ne s‘arrstera pas là. En 1933, Daladier lui offrira un
refuge en France. II résidera pendant deux ans dans une villa de Barbizon, gardé
par une meute de chiens-loups. 1935 e t 1936 le verront successivement en Nor-
vège e t a u Mexique. Entre-temps (19 avril 1936), le Tribunal suprême de Moscou
l’aura condamné à mort par contumace ainsi que son fils. Staline respire-t-il,
maintenant qu’un océan le sépare de son ennemi? Pas encore...
Le 20 août 1940, un agent du N. K. V. D. nommé Jacson Mornard s’introduira
dans sa maison de Cayoacan et lui défoncera le crane à coups d e piolet. Maîtrisé
204 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
* *
Staline l’a emporté. I1 a déchu Trotsky de toutes ses fonc-
tions. I1 l’a exclu du Parti. I1 l’a expulsé du territoire sovié-
tique. Pourtant, il a eu tort. Car un Trotsky exilé, mais
libre de s’exprimer, est beaucoup plus dangereux qu’un
Trotsky muselé par les agents du G. P. U. A peine arrivé à
l’île de Prinkipo, il a fondé un (( Bulletin de l’Opposition D
dans lequel il lance, semaine après semaine, des diatribes
empoisonnées contre le Secrétaire général. Ces attaques,
devant lesquelles Staline est désarmé, le maintiennent dans
un état d’exaspération permanente. D’autant plus que les
critiques de Trotsky sont souvent fondées, et qu’il se trouve
aux prises avec des dificultés redoutables.
La plus grave de toutes est le problème paysan. Trotsky
et les membres de la tendance de gauche l’ont négligé parce
que, ne voyant dans les populations rurales qu’une catégorie
sociale réactionnaire e t arriérée, ils ne l’ont jamais considé-
rée comme un élément moteur de la révolution.
Mais Boukharine e t les membres de la tendance de droite
n’ont pas fait beaucoup mieux : sous couvert de la N. E. P.
ou (( Nouvelle Économie Politique n édictée par Lénine en
1921 l, ils ont laissé s’instaurer le règne des (( koulaks D.
Ces paysans enrichis par la spéculation et le marché noir ont
fini par accaparer la plus grande partie des terres, ne lais-
sant d’autre ressource aux fils des paysans pauvres que de
déserter les campagnes. S’étant rabattus sur les villes pour
y trouver du travail, ils ont considérablement grossi le
nombre des chômeurs. On a vu apparaître alors d’énormes
masses flottantes, mal intégrées au Parti, qui représentent
un danger réel pour l’avenir de la révolution.
Staline est d’autant plus impatient de mettre un terme
par les gardes du corps américains de Trotsky, Mornard s’écriera : a Ils m’ont
obligé de frapper! ... Ils tiennent ma mère! Ils ont emprisonné ma mère! n ...
Transporté d’urgence dans une clinique de Mexico, le Dr Ruben S. Lefiero
tentera I’impossible pour le sauver. Mais sa blessure crânienne, profonde de sept
centimétres, a entraîné la destruction d’une partie du cerveau. Trotsky ne sur-
vivra pas à l’intervention chirurgicale. I1 mourra le lendemain, 21 août 1940.
...
- L’histoire s’accomplit toujours Allez de ravant..., tels seront ses derniers
mots.
1. Pour calmer le mécontentement des populations rurales, Lénine avait décidé,
en 1921, de jeter du lest en autorisant les paysans a conserver les terres qu’ils
avaient prises a u x a seigneurs D. II avait également introduit un certain libéra-
lisme dans les échanges commerciaux.
LE MONDE EN 1937 205
à cet état de choses, que son opinion est faite : jamais on
n’édifiera le (( Socialisme dans un seul pays )) si on ne réussit
pas à intégrer les masses paysannes à la société marxiste.
Aussi décide-t-il Clre recourir à de grands moyens, et ces
moyens s’appellent la collectivisation des terres.
I1 va sans dire que Tai majorité des paysans - et surtout
les (( koulaks n - se montrent farouchement hostiles à une
réforme qui leur apparaît avant tout comme une mesure
de spoliation, destinée à leur arracher un des seuls avan-
tages tangibles que leur ait valu la révolution. Mais ici
encore, Staline est résolu à passer outre, sans tolérer aucune
plainte, aucune récrimination.
A partir de 1927, SOUS son impulsion personnelle, la collec-
tivisation des terres s’accomplit si vite avec une rigueur
telle que presque personne n’y échappe. De 1928 à 1933, le
nombre des paysans qui cultivent eux-mêmes leurs parcelles
de terre individuelles tombe de 73 % à moins de 10 yo
de la population globale. Staline e t ses collègues du Comité
central n’hésitent pas à lancer des commandos d’ouvriers
contre les paysans réfractaires et à briser les cadres tradi-
tionnels dans lesquels la paysannerie russe a vécu depuis
des siècles. Des millions de fermiers sont mis en demeure
de rejoindre les fermes collectives. Ceux qui s’y refusent
n’ont pas d’autre alternative que de périr sur place ou d’aller
grossir les effectifs des bagnes sibériens. Comme beaucoup
d’entre eux se révoltent, une répression terrible s’abat sur les
campagnes. Des villages entiers sont réduits en cendres et
leur population passée par les armes. Certains auteurs
estiment à trois ou quatre millions le nombre des paysans
exterminés au cours de ces opérations l.
Plus tard 2, Staline avouera à Churchill que la collecti-
visation des terres a été une lutte effroyable, qui lui a
imposé des épreuves et une tension d’esprit plus grandes
que la conduite de la Seconde Guerre mondiale.
- J’ai pensé, lui dira le Premier britannique, que cette
épreuve avait dû être très dure pour vous, parce que vous
n’aviez pas affaire à quelques dizaines de milliers d’aristo-
crates, mais à des millions de petites gens ...
A quoi Staline répondra d’un air sombre :
I . J. M. MACKINTOSH,The Red Army, 1920-1936, e t LIDDELL-HART,
The Soviet
Army, p. 58.
2. Lors de sa visite au Kremlin, le 11 août 1942.
206 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
-D i x millions ... Ce fut épouvantable et cela a duré
quatre ans...
On n’inflige pas de pareilles souffrances à un peuple par
simple ambition personnelle 1. Si Staline agit ainsi, c’est qu’il
ne voit pas d’autre moyen de mener au succès la révolution
de Lénine, dont le sort, à cette époque, n’est nullement
assuré. Depuis qu’il a pris en main la direction du Comité
central, la responsabilité de sa victoire ou de sa défaiterepose
sur ses épaules. I1 en est comptable non devant Dieu, ni
même devant les hommes, mais devant le mécanisme inexo-
rable que Marx a baptisé (( les Fins de l’Histoire ».Que pèsent
quelques millions de vies humaines, au regard de cette
tâche? Le crime n’est pas de réprimer : il serait de faiblir.
Les vieilles structures ont été balayées, mais les nouvelles
ne sont pas encore en place. A la fois Moïse et Pharaon d’un
peuple de cent cinquante millions de sujets, Staline doit les
conduire à la Terre promise, par des moyens gigantesques
et cruels, à un rythme infernal 2. Ce n’est pas lui qui dira
comme Trotsky : Nous avons été trop loin! )) I1 ne cessera
de répéter, au contraire :
- Ralentir le pas, c’est rester en arrière. Rester en arrière,
c’est être battus. Nous ne voulons plus être battus comme
nous l’avons été pendant des siècles ... Dans le passé, nous
n’avons pas eu, .nous ne pouvions pas avoir de patrie ...
Nous avons cinquante ou cent ans de retard sur les autres.
Nous devons rattraper ce retard en dix ans. Si nous ne
le faisons pas, nous serons écrasés ...
C’est pour réaliser cet objectif que Staline impose à
YU. R. S. S . une seconde révolution, plus profonde et plus
radicale encore que la première, dont Isaac Deutscher écrit :
(( I1 en résulta une rapide industrialisation de la Russie;
elle obligea plus de cent millions de paysans à abandonner
leurs lopins de terre et à former des fermes collectives; elle
arracha brutalement la vieille charrue de bois des mains du
moujik et le força à prendre le volant d’un tracteur moderne;
elle fit entrer à l’école dix millions d’illettrés et leur fit
apprendre à lire et à écrire; du point de vue spirituel, elle
1. Un homme qui agirait ainsi ne trouverait jamais les concours nécessaires.
Or dans l’ensemble, de 1926 à 1956, c’est-&dire pendant trente ans, u le monde
communiste a soutenu inconditionnellement l’œuvre de Staline, a suivi incondi-
tionnellement la pensée de Staline. D (D’ASTIER,op. cit., p. 17.) Toutes Ics cam-
pagnes de déstalinisation n’y peuvent rien changer ...
2. Cf. Emmanuel D’ASTIER, op. cil., p. 86.
LE MONDE EN 1937 207
détacha la Russie européenne de l’Europe et rapprocha la
Russie asiatique de l’occident. Les résultats de cette révo-
lution furent stupéfiants; mais son prix le f u t aussi : la perte
totale pour une génération, de la liberté spirituelle et poli-
tique. I1 faut faire un immense effort d’imagination pour
mesurer l’énormité et la complexité de ce bouleversement
auquel on ne peut guère trouver de précédent historique.
Même si l’on tient compte de la différence d’échelle que le
recul du temps donne aux affaires humaines, les plus grands
réformateurs de l’histoire russe, Ivan le Terrible et Pierre
le Grand semblent largement dépassés par la silhouette
géante du Secrétaire général l. ))
+ *
- Sommes-nous encore en régime communiste? se
demandent avec angoisse bon nombre de militants.
- Non! répondent les uns! Nous sommes menés par un
Gengis Khan qui aurait lu le Capital de Karl Marx!
- D’accord, rétorquent les autres, c’est un monstre. Mais
s’il disparaissait, la révolution disparaîtrait avec lui!
A quoi Léon Sédov, le fils de Trotsky, fait écho en procla-
mant au nom de son père, en exil à Barbizon :
- I1 ne faut pas user d’égards dans la tactique e t les
méthodes à suivre pour lutter contre Djougachvili : un tyran
mérite d’être combattu comme un tyran ...
Une indéniable crise de confiance s’insinue de ce fait entre
la base e t le sommet du Parti. L’opposition va-t-elle en pro-
fiter pour relever la tête? Bien qu’exclus du pouvoir, Zino-
viev et Kamenev auraient tort de se croire à l’abri, car Sta-
line les fait surveiller par sa police secrète. I1 s’est appuyé
sur eux pour abattre Trotsky. I1 pourrait fort bien s’appuyer
sur Boukharine et Rykov, pour leur servir à leur tour un
plat très épicé ...
A l’automne de 1934, la tension atteint un degré intolé-
rable. Soudain, des coups de feu crépitent à Leningrad. Le
1er décembre, Serge Kirov est abattu à coups de revolver
dans les couloirs de l’Institut Smolny.
Kirov? Celui que Staline a envoyé dans l’ancienne capi-
tale pour en évincer Zinoviev et qui l’a supplanté depuis
peu, à la tête du Soviet de Leningrad!
1. On a parfois attribué cette formule à Lénine. Elle émane en réalité de Kres-
tinsky.
208 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
Staline accourt sur-le-champ. I1 est saisi d’une fureur
froide. Il interroge le meurtrier pendant des heures. C‘est
un étudiant inconnu, du nom de Nicolaïev. Malgré cet inter-
rogatoire - ou peut-être à cause de lui - les circonstances
du crime resteront entourées de mystère. Fait troublant :
Nicolaïev a été appréhendé à deux reprises, par la police,
alors qu’il errait, porteur d’une arme, aux alentours de
l’Institut Smolny. Les deux fois, il a été remis en liberté
u sur ordre supérieur ».Quel est le perionnage tout-puissant
qui l’a fait relâcher? Sans doute ne le saura-t-on jamais l...
Serge Kirov était jeune et beau. Son étoile montait au
firmament du Parti et le peuple voyait déjà en lui le suc-
cesseur éventuel de Staline z. Certains prétendent même
qu’au XVIIe Congrès, une de ses motions aurait recueilli
trois cents voix de plus que celle du Secrétaire général.
N’était-ce pas assez pour mettre en éveil un homme aussi
soupçonneux que Staline? Connaîtra-t-on jamais la clé de
l’énigme? Trop de témoins ont disparu, trop d’intérêts sont
en jeu. On accusera Staline d’avoir fait assassiner Kirov,
parce qu’on sait qu’il en était capable e t que sa disparition
ne pouvait que favoriser ses desseins 3.
L‘affaire se clôt, le lendemain, par une scène digne de
Dostoïevsky. Le corps de Kirov repose dans son cercueil, au
centre du grand hall à colonnes de l’Institut Smolny. La
bière est encore ouverte. Staline entre, d’un pas pesant.
Comme il a exprimé la volonté d’être seul, on a fait évacuer
la salle. Mais un traînard est resté, blotti derrière une colonne,
Que lui arrivera-t-il si on le découvre? On ne le découvrira
pas. Aujourd’hui, il vit encore - et il parle. I1 a YU Staline
debout, immobile, contempler quelques moments le cadavre.
Avant de le quitter, il s’est penché vers lui e t l’a baisé sur
la bouche 4.
1. Nicolaïev emportera son secret dans la tombe. Quelques jours plus tard, il
mourra a accidentellement n, dans le camion de la police qui le transporte chez
son juge d’instruction.
2. Certains cadres du Parti se souvenant des mises en garde de Lénine, pensaient
qu’il remplirait mieux que Staline les fonctions de Secrétaire général. (Ct Kirov
rival de Staline? Le Monde, 11 février 1964.)
3. u Plus nous étudions les documents relatifs Q la mort de Kirovo,dira Nikita
Khrouchtchev dans son Rupport secret, lu en 1956 devant le XXe Congrds du
...
Pai ti communiste, a plus de questions surgissent Il y a encore beaucoup de cir-
...
constances non expliquées dans cette affaire s
4. Cf. Emmanuel D’ASTIER,op. cit., p. 92.
LE MONDE EN 1937 209
*
* *
La tragédie est-elle terminée? Loin de là. Elle commence. La
mort de Kirov semble être le signal que Staline attendait pour
liquider, une fois pour toutes, les opposants (( de gauche ».
97 personnes sont arrêtées le jour même, parmi lesquelles
12 chefs de la police secrète. Au cours des semaines sui-
vantes, 117 personnes sont fusillées et quelque 100.000 habi-
tants de Leningrad, déportés en Sibérie.
Rentré à MOSCOU, Staline rédige lui-même la procédure à
appliquer aux procès en perspective :
10 L’enquête doit être terminée en moins de dix jours;
20 L’acte d‘accusation ne sera remis à l’accusé que vingt-
quatre heures avant l’envoi de l’affaire au iribunal;
30 Les affaires seront examinées sans la participation des
intéressés;
40 Le pourvoi en cassation et le recours en grâce ne seront
pas admis;
50 La condamnation au châtiment suprême sera mise à exécu-
tion immédiatement après le verdict.
K Alors, écrit Boris Souvarine, dans tout l’immense pays
soviétique ont lieu des milliers, des dizaines de milliers
d’arrestations, d’emprisonnements et de déportations. Une
grande partie des populations des villes, spécialement les
milieux communistes, vit dans une véritable peur panique ...
Des sanctions pénales, d’une brutalité inouïe, frappent d’an-
ciens dirigeants du Parti, longtemps considérés comme intan-
gibles en raison de leur collaboration intime avec Lénine ...
La preuve est faite que ni l’éminence, ni l’ancienneté des
titres, ni les services rendus ne mettent aucun personnage à
l’abri de la vindicte stalinienne, si haut placé soit-il. Déjà
tous les anciens trotskystes, même repentis, et tous les indi-
vidus plus ou moins arbitrairement soupçonnés de trot-
skysme ont disparu dans les pénitenciers du régime. Aucune
opposition d’aucune sorte n’est possible, ni concevable. Per-
sonne n’ose plus se fier à personne, chacun se sachant épié
par une police omniprésente, chacun craignant soit une traî-
trise, soit la défaillance d’un innocent incapable d’endurer la
cruauté des interrogatoires 2. D
1. Chiffres officiellement donnes par la presse soviétique.
2. Boris SOUVARINE, Le Contrat social, III, no 4, juillet 1959.
IV 14
210 HIÇTOIRE D E L’ARMÉE ALLEMANDE
Pendant ce temps, Staline tempête e t fulmine. I1 accuse
les chefs de la police de ne pas savoir le protéger, de ne pas
découvrir à temps les complots que l’on trame contre lui,
d’être de connivence avec ceux qui veulent l’abattre. (( Notre
police politique a quatre ans de retard! )) rugit-il. I1 enlève
à Djerjinsky la direction du G. P. U. et le remplace par
Iagoda, à qui il donne des instructions draconiennes. I1 ne
lui s uf i t pas que les anciens dirigeants soient arrêtés. I1 veut
la preuve qu’ils complotaient contre lui l. Et Iagoda, qvi
craint de se voir traîné lui aussi devant le peloton d’exe-
cution, s’empresse de satisfaire les désirs de son maître.
La terreur atteint son paroxysme quand s’ouvre, le 19 août
1936, le procès du soi-disant (( Centre terroriste trotskyste-
zinovieviste ».
Les débats se déroulent dans la salle bleue à colonnes de
l’ancien Club de la noblesse, oti l’aristocratie tsariste don-
nait autrefois des fêtes somptueuses. A la place de l’or-
chestre, siègent maintenant des juges en vareuse, le prési-
dent Ulbricht et ses assesseurs. Zinoviev et Kamenev - les
deux anciens Triumvirs, - Smirnov, Evdokimov, Bakaïev,
Ter-Vaganian, Mratchkovsky, Reinhold, d’autres encore
comparaissent dans le box des accusés. Le 20 août, après
des débats effarants où les inculpés s’accusent eux-mêmes
des pires forfaits, le procureur général Vychinsky requiert
contre tous la peine de mort. Alors Evdokimov se lève :
- C’est vrai! s’écrie-t-il, Nous sommes des bandits, des
assassins, des fascistes, des agents de la Gestapo! Ma grande
douleur sera adoucie par le fait que j’ai pleinement conscience
de mes crimes et que la destinée de la classe ouvrière est
entre les mains de Staline, notre chef génial et bien-aimé.
Merci au procureur d’avoir requis contre nous la seule peine
concevable.. .
A quoi Vychinsky répond :
- J’exige que ces chiens enragés soient fusillés sans excep-
tion!
Le procès se termine quelques heures plus tard par seize
exécutions capitales.
Le 23 janvier 1937 s’ouvre un nouveau procès : celui d u
(( Centre antisoviétique trotskyste »,dont rien jusqu’ici n’a
confirmé l’existence. Parmi les dix-sept accusés figurent des
1. Ce qui n’est d’ailleurs pas totalement inexact.
LE MONDE E N 1937 211
personnalités de haut rang comme Piatakov, Radek (qui
négocia avec Rathenau le traité de Rapallo l ) , Sokolnikov,
Sérébriakov, Mouralov, Drobnis et Boguslavski. Nul ne se
fait d’illusion sur le sort qui les attend.
Car le cérémonial de la justice stalinienne est plus proche
des rites d’exorcisme qu’aucune procédure contradictoire.
(( Vingt fois, à l’appel de leur nom, les inculpés se dénoncent
comme espions, renégats et saboteurs. Vingt fois ils suren-
chérissent, se traitant d’immonde vermine et appelant la
mort, tandis que l’accusateur, pour qualifier ces dignitaires
déchus, emprunte des images à un bestiaire de cauchemar,
vu par Jérôme Bosch. Oui, ils sont des vipères lubriques.
Oui, ils méritent le sort de rats pesteux ...
(( Le greffier note, le procureur approuve de la tête. Sans
une défection, les accusés s’enfoncent en enfer, sous les yeux
d’un spectateur dont un projecteur mal réglé révèle un ins-
tant la présence dans une loge : Staline, juge ultime 2. ))
E n même temps que se déroule cette lugubre mise en
scène, les mailles du filet de la police se resserrent autour
de la plupart des anciens dirigeants du régime. C’est dans
cette atmosphère qui défie toute description qu’à l’audience
du 24 janvier 1937, l’accusé Karl Radek, répondant à une
question du procureur Vychinsky, prononce (( inopinément
e t comme fortuitement n les noms du général Poutna et du
maréchal Toukhatchevsky.
Les profanes ignorent que Poutna - qui occupe les fonc-
tions d’attaché militaire à Londres - est considéré par ses
chefs comme un des (( cerveaux )) de l’Armée rouge. Mais
Toukhatchevsky, lui, est beaucoup plus connu. C’est le plus
jeune et le plus prestigieux des maréchaux soviétiques. Le
seul fait que son nom ait été prononcé dans l’enceinte du
tribunal suffit à faire comprendre aux initiés que Staline a
décidé sa perte. Radek, en effet, n’a pu se permettre cette
allusion que sur instructions venues (( d’en haut »,le scéna-
rio de chaque procès étant minutieusement réglé d’avance 3.
1. Voir vol. II, p. 211, note 1.
2. André FALK, Le Mystère des procès de Moscou, in Les Années décisitw, p. 269-
271.
3. Walter G. Krivitski, agent du Service Secret soviétique en Europe occi-
dentale, raconte dans son livre Agent de Staline (Paris, 1940), qu’à la lecture du
compte rendu de ïaudiencc du 24 janvier il éprouva comme un choc et dit à sa
femme : a Toukhatchevsky est perdu D, ajoutant pour répondre à une objection :
(I Crois-tu une seconde que Radek aurait osé de lui-même traîner le nom de Tnu-
khatchevsky devant le Tribunal? Non, c’est Vychinsky qui a m i s le nom de Tou-
212 HISTOIRE DE L’ARMER ALLEMANDE
C’est la première fois que l’armée est directement mise
en cause. Malgré le secret des opérations policières, des infor-
mations chuchotées filtrent peu à peu dans le public. On
apprend que plusieurs généraux haut gradés notamment-
Poutna, Primakov et Schmidt - ont déjà été arrêtés. Tous
les membres de l’État-Major vont-ils être pris à leur tour
dans l’engrenage de la répression? Comment vont-ils réagir
devant cette menace?
Avant de répondre à ces questions, qui nous mèneront
des sommets de la raison d’fitat aux bas-fonds d’une des
plus terribles tragédies policières de notre époque, il nous
faut examiner les origines, la structure et l’essor de l’Armée
rouge.
khatchevsky dans la bouche de Radek. E t c’est Staline qui a poussé Vychinsky.
Tu ne comprends donc pas que Radek parle pour Vychinsky, et Vychinsky pour
Staline? J e te le répète : Toukhatchevsky est perdu. D) (p. 257-258.) Tous les
inculpés seront fusillés, à l‘exception de Radek qui s’en tirera avec dix ans de
prison. Cette différence de traitement, que ne justifie aucun des attendus de
l’acte d’accusation, donne du corps A I’hypothhse d’un marchandage avec Staline;
XII1
LA GUERRE CIVILE E T L’OFFENSIVE
CONTRE LA POLOGNE
Contrairement à l’Armée allemande, qui n’a survécu au
désastre de 1918 que grâce à la cohésion du Grand É ta t-
Major, l’Armée rouge est issue de la décomposition des
armées tsaristes. Si la première a puisé sa €orce dans sa fidé-
lité aux traditions, la seconde a tiré la sienne d’un effort
systématique pour faire table rase du passé. L’une s’est
recréée par le sommet; l’autre a surgi de la base. C’est dire
qu’elles offrent, à tous égards, un contraste absolu.
La première manifestation de ce qui sera plus tard l’Ar-
mée soviétique a été l’apparition spontanée, vers février
1917, d’une multitude de petits groupes (( d’ouvriers en
armes »,non orchestrés par le Parti et qui ont reçu, pour
les besoins de la propagande, le nom de (( Gardes rouges ».
Ces formations hétéroclites et dénuées de toute hiérarchie
ont cependant un point commun : elles se considèrent toutes
comme (( la fraction armée du prolétariat ».
Très vite, Gardes rouges, Matelots insurgés et (( Éléments
conscients 1) de l’Armée de terre se sont unis pour former
1’ (( Armée insurrectionnelle D. Afin de coiffer cet ensemble
disparate, le Parti a constitué un Comité militaire révolu-
tionnaire, dont il a confié la direction à Trotsky 3. C’est
1. Ils sont commandés non par des a chefs n - ce mot est honni cvmme
étant un reliquat du militarisme bourgeois - mais par des a responsables D.
2. Selon Lénine, l’Armée insurrectionnelle est u le deuxième stade du Prolé-
tariat en armes n.
3. II e s t assisté dans cette tâche par un petit État-Major, animé d‘une intense
ardeur révolutionnaire. Ses membres sont Antonov-Ovséienko, un ancien officier
d e marine qui a pris part en 1905 à la mutinerie du cuirassé Potemkine; Skliansky,
u n jeune médecin de vingt-six ans que Trotsk, appellera a notre Lazare Car-
not P; un officier agronome d u nom de Mouralov; le mécanicien Ivan Smirnov;
214 HISTOIRE DE L’ARMÉE ALLEMANDE
l’intervention de l’Armée insurrectionnelle qui a permis a u
Soviet de Petrograd de prendre le pouvoir e t d‘instaurer en
Russie un régime communiste (octobre 1917). Mais une fois
la victoire acquise et la dictature d u prolétariat établie,
l’Armée insurrectionnelle a rempli sa tâche : il faut la rem-
placer par autre chose.
U n des premiers soucis de Lénine, en accédant au pouvoir,
a été de précipiter la désagrégation des armées tsaristes.
Pour cela, il a signé u n décret de démobilisation générale
qui a provoqué la dislocation des anciens régiments impé-
riaux. Mais presque en même temps, le gouvernement révo-
lutionnaire a jeté les bases d’une nouvelle armée proléta-
rienne. Par un décret signé le 28 janvier 1918 I, il a institué
c l’Armée rouge des ouvriers et des paysans n. Cette milice
égalitaire, fondée sur le volontariat et dont tous les (( res-
ponsables )) sont élus par la troupe, correspond à la concep-
tion que Lénine et les dirigeants de l’époque se font de la
Force armée du prolétariat au pouvoir ».
Mais à peine l’ancienne armée impériale a-t-elle disparu
que l’Empire des tsars semble se désagréger de lui-même.
Le 3 mars 1918, Trotsky signe avec les Allemands le traité
de Brest-Litovsk 3. Aussitôt, l’Ukraine proclame son indépen-
dance. La Lettonie, l’Estonie, la Finlande en font autant.
Des républiques autonomes naissent dans le Caucase. Le
Don hésite, partagé entre des tendances divergentes. Les
Tatars de Crimée se soulèvent. Une situation anarchique
règne en Sibérie, où des groupes de légionnaires tchèques
occupent des tronçons du Transsibérien. Enfin le Japon,
dont l’avance en Mandchourie a été le grand souci du règne
de Nicolas II, profite du chaos général pour débarquer des
troupes à Vladivostok e t tenter de s’emparer de la Province
maritime 4. Le territoire sur lequel s’étend le pouvoir des
Soviets se rétrécit de jour en jour. Lénine et ses émules
les matelots Dybenko et Markine; l’aspirant de réserve Krylenko; l’enseigne Ras-
kolnikov; l’économiste Smilga; le sergent Blücher, qui deviendra maréchal; le
tourneur Vorochilov, qui deviendra également maréchal; Mratchkovsky et Staline.
I1 faut remarquer toutefois que Vorochilov et Staline ne s’intégreront jamais
compktement à ce groupe et adopteront rapidement une ligne de conduite p e r
sonnelie.
1. Publie le 23 février 1918.
2. Michel GARDER, Histoire rie l’Armée sovidtique, Paris, 1959, p. 40.
3. Voir vol. I, p. 215.
G. Voir plus haut, p. 24.
LE MONDE E N 1937 215
n’auront-ils conquis le pouvoir, que pour le reperdre aussi-
tôt?
Un seul homme paraît capable d’endiguer le péril : c’est
Trotsky. Sans hésiter, Lénine lui remet les pleins pouvoirs
militaires e t le charge de prendre en main la direction des
opérations.
Trotsky se met aussitôt au travail. La tâche qu’il assume
est si écrasante qu’elle ferait reculer tout autre que lui. Elle
exige (( une énergie farouche, alliée à une immense ima-
gination créatrice ».Mais le Président du Commissariat aux
Affaires militaires a des idées sur la question. A peine investi
de ses nouvelles fonctions, il fait promulguer par le gou-
vernement une série de décrets, qui retentissent comme une
salve de coups de canon.
Le 4 mars 1918, c’est-à-dire vingt-quatre heures après la
signature du traité de Brest-Litovsk, un premier décret insti-
tue u n (( Comité supérieur de la Guerre D. Chargé de mettre
sur pied la nouvelle armée bolchévique, celui-ci commence par
définir sa nature e t son rôl